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LES CARNETS METAPHYSIQUES & SPIRITUELS

A PROPOS

La quête de sens
Le passage vers l’impersonnel
L’exploration de l’être

L’intégration à la présence


 

CARNETS PUBLIES

L'expérience du monde 
Récit (1997-1999)

Solitudes 
Récit (2001)

Le petit chercheur Livre 1  
Conte (2004)

Le petit chercheur Livre 2  
Conte (2004)

Le petit chercheur Livre 3  
Conte (2004)

Quêteur de sens  
Essai anthologique (2005)

Traversée commune  
Livre expérimental (2007)

Traversée commune Livre 1  
Livre expérimental (2007)

Traversée commune Livre 2  
Livre expérimental (2007)

Traversée commune Livre 3  
Livre expérimental (2007)

Traversée commune Livre 4  
Livre expérimental (2007)

Traversée commune Livre 5  
Livre expérimental (2007)

Traversée commune Livre 6  
Livre expérimental (2007)

Traversée commune Livre 7  
Livre expérimental (2007)

Traversée commune Livre 8  
Livre expérimental (2007)

Traversée commune Livre 9  
Livre expérimental (2007)

Traversée commune Livre 10  
Livre expérimental (2007)

Tourbillon(s) 
Journal & récit (2008-2013)

Le goût d'autre chose 
Journal (2013-2016)

Un homme simple et sage 
Récit (2014)

Une âme sensible Vol 1  
Journal (2016-2019)

Une âme sensible Vol 2 
Journal (2016-2019)

Entre le rêve, le monde... Vol 1  
Journal (2019-2020)

Entre le rêve, le monde... Vol 2  
Journal (2019-2020)

Quelque chose du sang...  
Journal (2020-2021)

En plein cœur Vol 1 
Journal (2021-2022)

En plein cœur Vol 2 
Journal (2021-2022)

En plein cœur Vol 3 
Journal (2021-2022)

Si près de nos lèvres... Vol 1 
Journal (2022-2023)

Si près de nos lèvres... Vol 2 
Journal (2022-2023)

Si près de nos lèvres... Vol 3 
Journal (2022-2023)

Si près de nos lèvres... Vol 4 
Journal (2022-2023)

Vie d'un ermite itinérant Vol 1 
Récit (2023)

Vie d'un ermite itinérant Vol 2  
Récit (2023)

Une destinée sans certitude Vol 1 
Journal (2023-2024)

Une destinée sans certitude Vol 2 
Journal (2023-2024)

Entre Dieu et la pierre Vol 1
Journal (2024-2025)

Entre Dieu et la pierre Vol 2
Journal (2024-2025)

Entre Dieu et la pierre Vol 3
Journal (2024-2025)

Entre Dieu et la pierre Vol 4
Journal (2024-2025)

Quelques jours... Vol 1  
Journal (2025)

Quelques jours... Vol 2  
Journal (2025)

Quelques jours... Vol 3  
Journal (2025)

Quelques jours... Vol 4  
Journal (2025)

En son for intérieur Vol 1 partie 1
Journal (2025)

En son for intérieur Vol 1 partie 2
Journal (2025)

En son for intérieur Vol 2 partie 1
Journal (2025-2026)

En son for intérieur Vol 2 partie 2
Journal (2025-2026)

 

CARNETS BRUTS

Carnet n°1
L’innocence bafouée

Récit / 1997 / La quête de sens

Carnet n°2
Le naïf

Fiction / 1998 / La quête de sens

Carnet n°3
Une traversée du monde

Journal / 1999 / La quête de sens

Carnet n°4
Le marionnettiste

Fiction / 2000 / La quête de sens

Carnet n°5
Un Robinson moderne

Récit / 2001 / La quête de sens

Carnet n°6
Une chienne de vie

Fiction jeunesse / 2002/ Hors catégorie

Carnet n°7
Pensées vagabondes

Recueil / 2003 / La quête de sens

Carnet n°8
Le voyage clandestin

Récit jeunesse / 2004 / Hors catégorie

Carnet n°9
Le petit chercheur Livre 1

Conte / 2004 / La quête de sens

Carnet n°10
Le petit chercheur Livre 2

Conte / 2004 / La quête de sens

Carnet n°11 
Le petit chercheur Livre 3

Conte / 2004 / La quête de sens

Carnet n°12
Autoportrait aux visages

Récit / 2005 / La quête de sens

Carnet n°13
Quêteur de sens

Recueil / 2005 / La quête de sens

Carnet n°14
Enchaînements

Récit / 2006 / Hors catégorie

Carnet n°15
Regards croisés

Pensées et photographies / 2006 / Hors catégorie

Carnet n°16
Traversée commune Intro

Livre expérimental / 2007 / La quête de sens

Carnet n°17
Traversée commune Livre 1

Récit / 2007 / La quête de sens

Carnet n°18
Traversée commune Livre 2

Fiction / 2007/ La quête de sens

Carnet n°19
Traversée commune Livre 3

Récit & fiction / 2007 / La quête de sens

Carnet n°20
Traversée commune Livre 4

Récit & pensées / 2007 / La quête de sens

Carnet n°21
Traversée commune Livre 5

Récit & pensées / 2007 / La quête de sens

Carnet n°22
Traversée commune Livre 6

Journal / 2007 / La quête de sens

Carnet n°23
Traversée commune Livre 7

Poésie / 2007 / La quête de sens

Carnet n°24
Traversée commune Livre 8

Pensées / 2007 / La quête de sens

Carnet n°25
Traversée commune Livre 9

Journal / 2007 / La quête de sens

Carnet n°26
Traversée commune Livre 10

Guides & synthèse / 2007 / La quête de sens

Carnet n°27
Au seuil de la mi-saison

Journal / 2008 / Le passage vers l’impersonnel

Carnet n°28
L'Homme-pagaille

Récit / 2008 / Le passage vers l’impersonnel

Carnet n°29
Saisons souterraines

Journal poétique / 2008 / Le passage vers l’impersonnel

Carnet n°30
Au terme de l'exil provisoire

Journal / 2009 / Le passage vers l’impersonnel

Carnet n°31
Fouille hagarde

Journal poétique / 2009 / Le passage vers l’impersonnel

Carnet n°32
A la croisée des nuits

Journal poétique / 2009 / Le passage vers l’impersonnel

Carnet n°33
Les ailes du monde si lourdes

Poésie / 2009 / Hors catégorie

Carnet n°34
Pilori

Poésie / 2009 / Hors catégorie

Carnet n°35
Ecorce blanche

Poésie / 2009 / Hors catégorie

Carnet n°36
Ascèse du vide

Poésie / 2009 / Hors catégorie

Carnet n°37
Journal de rupture

Journal / 2009 / Hors catégorie

Carnet n°38
Elle et moi – poésies pour elle

Poésie / 2009 / Hors catégorie

Carnet n°39
Préliminaires et prémices

Journal / 2010 / Le passage vers l’impersonnel

Carnet n°40
Sous la cognée du vent

Journal poétique / 2010 / Le passage vers l’impersonnel

Carnet n°41
Empreintes – corps écrits

Poésie et peintures / 2010 / Hors catégorie

Carnet n°42
Entre la lumière

Journal poétique / 2011 / Le passage vers l’impersonnel

Carnet n°43
Au seuil de l'azur

Journal poétique / 2011 / Le passage vers l’impersonnel

Carnet n°44
Une parole brute

Journal poétique / 2012 / Le passage vers l’impersonnel

Carnet n°45
Chemin(s)

Recueil / 2013 / Le passage vers l’impersonnel

Carnet n°46
L'être et le rien

Journal / 2013 / L’exploration de l’être

Carnet n°47
Simplement

Journal poétique / 2014 / L’exploration de l’être

Carnet n°48
Notes du haut et du bas

Journal poétique / 2014 / L’exploration de l’être

Carnet n°49
Un homme simple et sage

Récit / 2014 / L’exploration de l’être

Carnet n°50
Quelques mots

Journal poétique / 2014 / L’exploration de l’être

Carnet n°51
Journal fragmenté

Journal poétique / 2014 / L’exploration de l’être

Carnet n°52
Réflexions et confidences

Journal / 2014 / L’exploration de l’être

Carnet n°53
Le grand saladier

Journal poétique / 2014 / L’exploration de l’être

Carnet n°54
Ô mon âme

Journal poétique / 2014 / L’exploration de l’être

Carnet n°55
Le ciel nu

Recueil / 2014 / L’exploration de l’être

Carnet n°56
L'infini en soi 

Recueil / 2015 / L’exploration de l’être

Carnet n°57
L'office naturel

Journal / 2015 / L’exploration de l’être

Carnet n°58
Le nuage, l’arbre et le silence

Journal / 2015 / L’exploration de l’être

Carnet n°59
Entre nous

Journal / 2015 / L’exploration de l’être

Carnet n°60
La conscience et l'Existant

Essai / 2015 / L’exploration de l’être

Carnet n°61
La conscience et l'Existant Intro

Essai / 2015 / L’exploration de l’être

Carnet n°62
La conscience et l'Existant 1 à 5

Essai / 2015 / L’exploration de l’être

Carnet n°63
La conscience et l'Existant 6

Essai / 2015 / L’exploration de l’être

Carnet n°64
La conscience et l'Existant 6 (suite)

Essai / 2015 / L’exploration de l’être

Carnet n°65
La conscience et l'Existant 6 (fin)

Essai / 2015 / L’exploration de l’être

Carnet n°66
La conscience et l'Existant 7

Essai / 2015 / L’exploration de l’être

Carnet n°67
La conscience et l'Existant 7 (suite)

Essai / 2015 / L’exploration de l’être

Carnet n°68
La conscience et l'Existant 8 et 9

Essai / 2015 / L’exploration de l’être

Carnet n°69
La conscience et l'Existant (fin)

Essai / 2015 / L’exploration de l’être

Carnet n°70
Notes sensibles

Journal / 2016 / L’exploration de l'être

Carnet n°71
Notes du ciel et de la terre

Journal / 2016 / L’exploration de l'être

Carnet n°72
Fulminations et anecdotes...

Journal / 2016 / L’exploration de l'être

Carnet n°73
L'azur et l'horizon

Journal / 2016 / L’exploration de l'être

Carnet n°74
Paroles pour soi

Journal / 2016 / L’exploration de l'être

Carnet n°75
Pensées sur soi, le regard...

Journal / 2016 / L’exploration de l'être

Carnet n°76
Hommes, anges et démons

Journal / 2016 / L’exploration de l'être

Carnet n°77
La sente étroite...

Journal / 2016 / L’exploration de l'être

Carnet n°78
Le fou des collines...

Journal / 2016 / L’intégration à la présence

Carnet n°79
Intimités et réflexions...

Journal / 2016 / L’intégration à la présence

Carnet n°80
Le gris de l'âme derrière la joie

Récit / 2016 / L’intégration à la présence

Carnet n°81
Pensées et réflexions pour soi

Journal / 2016 / L’intégration à la présence

Carnet n°82
La peur du silence

Journal poétique / 2016 / L’intégration à la présence

Carnet n°83
Des bruits aux oreilles sages

Journal / 2016 / L’intégration à la présence

Carnet n°84
Un timide retour au monde

Journal / 2016 / L’intégration à la présence

Carnet n°85
Passagers du monde...

Journal / 2016 / L’intégration à la présence

Carnet n°86
Au plus proche du silence

Journal / 2016 / L’intégration à la présence

Carnet n°87
Être en ce monde

Journal / 2016 / L’intégration à la présence

Carnet n°88
L'homme-regard

Récit / 2016 / L’intégration à la présence

Carnet n°89
Passant éphémère

Journal poétique / 2016 / L’intégration à la présence

Carnet n°90
Sur le chemin des jours

Recueil / 2016 / L’intégration à la présence

Carnet n°91
Dans le sillon des feuilles mortes

Recueil / 2016 / L’intégration à la présence

Carnet n°92
La joie et la lumière

Journal / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°93
Inclinaisons et épanchements...

Journal / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°94
Bribes de portrait(s)...

Journal / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°95
Petites choses

Journal poétique / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°96
La lumière, l’infini, le silence...

Journal / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°97
Penchants et résidus naturels...

Journal / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°98
La poésie, la joie, la tristesse...

Journal / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°99
Le soleil se moque bien...

Journal / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°100
Si proche du paradis

Journal / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°101
Il n’y a de hasardeux chemin

Journal / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°102
La fragilité des fleurs

Journal / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°103
Visage(s)

Journal / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°104
Le monde, le poète et l’animal

Journal / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°105
Petit état des lieux de l’être

Journal / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°106
Lumière, visages et tressaillements

Journal / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°107
La lumière encore...

Journal poétique / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°108
Sur la terre, le soleil déjà

Journal poétique / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°109
Et la parole, aussi, est douce...

Recueil / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°110
Une parole, un silence...

Journal poétique / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°111
Le silence, la parole...

Recueil / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°112
Une vérité, un songe peut-être

Journal / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°113
Silence et causeries

Recueil / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°114
Un peu de vie, un peu de monde...

Journal / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°115
Encore un peu de désespérance

Journal / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°116
La tâche du monde, du sage...

Recueil / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°117
Dire ce que nous sommes...

Recueil / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°118
Ce que nous sommes – encore...

Recueil / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°119
Entre les étoiles et la lumière

Recueil / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°120
Joies et tristesses verticales

Journal poétique / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°121
Du bruit, des âmes et du silence

Journal / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°122
Encore un peu de tout...

Journal poétique / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°123
L’amour et les ténèbres

Recueil / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°124
Le feu, la cendre et l’infortune

Recueil / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°125
Le tragique des jours et le silence

Journal / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°126
Mille fois déjà peut-être...

Journal / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°127
L’âme, les pierres, la chair...

Recueil / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°128
De l’or dans la boue

Journal / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°129
Quelques jours et l’éternité

Journal / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°130
Vivant comme si...

Journal / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°131
La tristesse et la mort

Récit / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°132
Ce feu au fond de l’âme

Recueil / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°133
Visage(s) commun(s)

Recueil / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°134
Au bord de l'impersonnel

Journal / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°135
Aux portes de la nuit et du silence

Recueil / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°136
Entre le rêve et l'absence

Recueil / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°137
Nous autres, hier et aujourd'hui

Récit / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°138
Parenthèse, le temps d'un retour...

Journal poétique / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°139 
Au loin, je vois les hommes...

Journal / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°140
L'étrange labeur de l'âme

Recueil / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°141
Aux fenêtres de l'âme

Regard / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°142
L'âme du monde

Recueil / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°143
Le temps, le monde, le silence...

Journal / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°144
Obstination(s)

Journal poétique / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°145
L'âme, la prière et le silence

Journal poétique / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°146
Envolées

Regard / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°147
Au fond

Regard / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°148
Le réel et l'éphémère

Regard / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°149
Destin et illusion

Recueil / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°150
L'époque, les siècles et l'atemporel

Regard / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°151
En somme...

Regard / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°152
Passage(s)

Regard / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°153
Ici, ailleurs, partout

Recueil / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°154
A quoi bon...

Regard / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°155
Ce qui demeure dans le pas

Journal poétique / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°156
L'autre vie, en nous, si fragile

Journal poétique / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°157
La beauté, le silence, le plus simple...

Recueil / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°158
Et, aujourd'hui, tout revient encore...

Journal / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°159
Tout - de l'autre côté

Regard / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°160
Au milieu du monde...

Recueil / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°161
Sourire en silence

Recueil / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°162
Nous et les autres - encore

Journal / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°163
L'illusion, l'invisible et l'infranchissable

Journal / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°164
Le monde et le poète - peut-être...

Journal / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°165
Rejoindre

Recueil / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°166
A regarder le monde

Paroles confluentes / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°167
Alternance et continuité

Journal / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°168
Fragments ordinaires

Paroles confluentes / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°169
Reliquats et éclaboussures

Paroles confluentes / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°170
Sur le plus lointain versant...

Regard / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°171
Au-dehors comme au-dedans

Paroles confluentes / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°172
Matière d'éveil - matière du monde

Regard / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°173
Lignes de démarcation

Regard / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°174
Jeux d'incomplétude

Journal poétique / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°175
Exprimer l'impossible

Regard / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°176
De larmes, d'enfance et de fleurs

Récit / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°177
Coeur blessé, coeur ouvert, coeur vivant

Journal / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°178
Cercles superposés

Journal poétique / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°179
Tournants

Journal / 2019 / L'intégration à la présence

Carnet n°180
Le jeu des Dieux et des vivants

Journal / 2019 / L'intégration à la présence

Carnet n°181
Routes, élans et pénétrations

Journal / 2019 / L'intégration à la présence

Carnet n°182
Elans et miracle

Journal poétique / 2019 / L'intégration à la présence

Carnet n°183
D'un temps à l'autre

Recueil / 2019 / L'intégration à la présence

Carnet n°184
Quelque part au-dessus du néant...

Recueil / 2019 / L'intégration à la présence

Carnet n°185
Toujours - quelque chose du monde

Regard / 2019 / L'intégration à la présence

Carnet n°186
Aube et horizon

Journal / 2019 / L'intégration à la présence

Carnet n°187
L'épaisseur de la trame

Regard / 2019 / L'intégration à la présence

Carnet n°188
Dans le même creuset

Regard / 2019 / L'intégration à la présence

Carnet n°189
Notes journalières

Carnet n°190
Notes de la vacuité

Carnet n°191
Notes journalières

Carnet n°192
Notes de la vacuité

Carnet n°193
Notes journalières

Carnet n°194
Notes de la vacuité

Carnet n°195
Notes journalières

Carnet n°196
Notes de la vacuité

Carnet n°197
Notes journalières

Carnet n°198
Notes de la vacuité

Carnet n°199
Notes journalières

Carnet n°200
Notes de la vacuité

Carnet n°201
Notes journalières

Carnet n°202
Notes de la route

Carnet n°203
Notes journalières

Carnet n°204
Notes de voyage

Carnet n°205
Notes journalières

Carnet n°206
Notes du monde

Carnet n°207
Notes journalières

Carnet n°208
Notes sans titre

Carnet n°209
Notes journalières

Carnet n°210
Notes sans titre

Carnet n°211
Notes journalières

Carnet n°212
Notes sans titre

Carnet n°213
Notes journalières

Carnet n°214
Notes sans titre

Carnet n°215
Notes journalières

Carnet n°216
Notes sans titre

Carnet n°217
Notes journalières

Carnet n°218
Notes sans titre

Carnet n°219
Notes journalières

Carnet n°220
Notes sans titre

Carnet n°221
Notes journalières

Carnet n°222
Notes sans titre

Carnet n°223
Notes journalières

Carnet n°224
Notes sans titre

Carnet n°225

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Carnet n°317
Et si le monde était l'exil

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La danse secrète

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Carnet n°319
Le cœur engagé dans l'aventure

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Carnet n°320
Ce qui veille au fond de l'âme

Juin 2025

 

Carnet n°321
Dans l'écume du mystère

Août 2025

 

Carnet n°322
Vers l'indéchiffrable

Septembre 2025

 

Carnet n°323
Dans l'épaisseur du réel

Octobre 2025

 

Carnet n°324
Entre l'étoile et la boue

Novembre 2025

 

Carnet n°325
Tant qu'il y aura des jours

Décembre 2025

 

Carnet n°326
Des choses et d'autres

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Epigraphes associées aux carnets

© Les carnets métaphysiques & spirituels

27 juillet 2019

Carnet n°196 Notes de la vacuité

L’arbre et l’horizon. Du vert jusqu’au bleu. Âme et reflets – corps dansant. Dieu – en soi – sans promesse. De la bête à l’homme. De l’homme à ce qui ne s’explique pas…

 

 

Langage, si souvent, détourné de sa vocation première ; chercher et dire la lumière – les hommes en usent pour leurs mille affaires séculières – triviales – lointains reflets d’une clarté (encore) étrangère…

 

 

Mur épais – encore tangible – qui rend toujours mystérieux l’autre versant du monde…

 

 

Peurs et joie qui déferlent – entremêlées – sans explication…

 

 

Un front – une boîte – où sont rangés tous les outils nécessaires…

 

 

De rêve en rafistolage – de réparation en guérison imaginaire. Et la rémission dans l’intervalle précis entre le vide et l’absence. Et partout ailleurs – l’efflorescence du mal et des malheurs…

 

 

Blanc à perte de vue – et plantés, au milieu, des poteaux noirs – étranges – incongrus. Rêve d’infini piqué de pensées sombres…

 

 

Récurrence du même cauchemar qui tente d’emplir l’esprit – de lui imposer sa couleur. Mirage autant que l’idée du monde et d’un salut possible…

Revenir au pas – aux talons qui pensent – au lieu précis que nous foulons…

 

 

Vider la tête – et la creuser jusqu’à faire disparaître l’incessante récurrence des points d’interrogation…

 

 

Ni rêve, ni réalité – l’entre-deux investi par la nuit et la peur…

 

 

Immobile – comme une bête assoupie dans son dédale – face aux monstres et aux mythes du labyrinthe…

 

 

Ornières – fosses – ravins – et le doigt d’un Autre pointé au-delà – nulle part – vers le centre unique – multiple – démultiplié – ni réel, ni chimérique – et que l’on atteint sans le moindre geste – avec le regard simplement soustrayant…

 

 

Accord de principe qu’il faut – à présent – convertir en actes – en gestes vivants…

 

 

L’âme éventrée par le tranchant des yeux et des saisons – laissant apparaître l’arrière-pays du rêve et les entrailles de l’antre – la grotte noire…

 

 

Plus étranger au jour qu’à la mort – victime, sans doute, du labeur acharné de la tristesse…

 

 

Une âme encore trop tapissée de craintes et d’espérance – les communes valeurs de l’homme…

 

 

De la paresse et de la fébrilité – et, en dépit des apparences, la même résultante ; de l’air immobile et de l’air brassé ne débouchant sur rien d’essentiel ; rien qui ne puisse intensifier le regard – rien qui ne puisse célébrer la vie…

 

 

Des actes et du repos – un mode d’existence qui donne l’illusion d’appartenir – et de contribuer – au monde…

 

 

Laisser émerger – en soi – le plus naturel ; l’élan sans appui – sans contribution – le mouvement né de l’œil, du souffle et du bras des profondeurs – le vide agissant…

 

 

Gestes et langage – pas et silence. De l’esprit – du corps – de l’âme. L’essentiel du monde et du regard. L’ossature de l’homme…

 

 

Du feu – des incendies – quelques autodafés – des cendres. Et un peu de vent. Et, bientôt, un espace de désolation sur lequel peine à s’installer la joie…

Vide noir et désert – terrain des humeurs mélancoliques plutôt qu’esplanade de liberté et aire de jeux – joyeusement fantaisistes…

 

 

Trop d’attentes encore – trop recroquevillé, peut-être, sur ces restes de douleur – et toutes ces pertes, sans doute, pas encore entièrement consenties…

 

 

Des pas mal alignés que l’inhibition rend stériles. Des volutes de fumée qui se dispersent – résultante de gestes trop sérieux – trop soucieux de bâtir – comme si l’âme s’imaginait encore capable de construire le vide…

Déblayer – déblayer toujours – ces reliquats d’images et d’espérance…

 

 

Ecouter cette voix et cette force – en nous – qui, au milieu du vide, initient l’impulsion – balayent l’espoir et la crainte – et nous débarrassent du monde et du temps – œuvrant, sans rien édifier, à leur propre joie – à leur propre chant – à leur propre beauté – sans la moindre considération pour ce qu’insinuent les yeux des Autres…

 

 

Rien d’étranger au regard – fragments et reflets de lui-même – bien plus que familiers…

 

 

Un réel sans restriction plutôt qu’un imaginaire fertile…

 

 

Au cœur plutôt que hors de soi…

 

 

Quoi que nous fassions, nous ne pouvons échapper au centre. Tout acte est au-dedans – inclus…

Rien en dehors de ce cercle sans frontière…

Nulle issue – nul exil – possibles. Tout se déroule en lui. Impossibilité absolue du hors cadre…

Où que nous soyons – où que nous allions – au plus près toujours…

 

 

On ne peut s’affranchir de soi-même…

Invariant total malgré l’infinité des possibles…

D’un domaine à l’autre – d’une perspective à l’autre – sans jamais se trahir – se corrompre – abandonner l’essentiel – le plus exact…

Miracle – vertige – les mots nous manquent pour décrire cette envergure du réel…

 

 

Le quotidien revisité à l’aune de cette perspective donne au moindre geste une dimension infinie – et renoue avec le plus sacré – nous offre l’opportunité de rejoindre le jeu et la liberté joyeuse des Dieux…

Nulle règle – nulle loi. L’élan le plus naturel – le plus spontané – qu’importe les conventions, les interdits et les yeux du monde…

L’acte pur et la joie…

Le grand rire et la jouissance de l’être…

L’éradication de toute forme de tristesse et d’inhibition…

Goûter cela (même provisoirement) balaye maux et malheurs…

 

 

Le pas – sans destination précise…

Le geste – sans intention…

La parole comme un chant…

L’être goûtant sa liberté – jouissant du monde et du miracle d’exister…

 

 

Ni âme, ni anges, ni Dieu – simples intermédiaires indispensables aux cheminants – à l’espérance de ceux qui œuvrent (encore) avec peine au rude labeur de la soustraction…

Manière, parfois nécessaire, d’encourager l’allant vers la nudité – prémices du cœur – prémices du centre sans nom – sans visage – sans autre appui – sans autre compagnie – que lui-même…

 

 

Magma de matière agglomérée et séparée – indissociablement – sans autre espace que ce qui l’accueille…

Distance zéro et infini – mesures différentes de la même unité – présence et absence incluses…

Rapprochement et éloignement au sein du regard enchevêtré à la matière enchevêtrée

Seule liberté – la focale. Le reste n’est qu’un amas de gestes et de mouvements conditionnés…

 

 

Tout est mû – s’écoule – avec ou sans l’adhésion du regard. La fiction se déroule avec ou sans spectateur. La danse des choses dont l’esprit seul peut témoigner…

 

 

A grandes enjambées sur le même pont – d’une rive à l’autre – sans jamais fléchir…

 

 

Heurts et litiges qui exaltent l’identification – le rêve – la torpeur. Ce que nous prenons pour la vie – le réel – la mélasse où nous sommes englués. Presque rien, en somme… Les irrépressibles mouvements du monde auxquels nous croyons devoir répondre…

Elans fantômes à la nature onirique – quasi fictive. Caresses – effleurements – gestes vides de sens – à la destinée dérisoire – sans conséquence réelle sur le monde. Simples effets (en cascade parfois) dans l’écheveau de fils enchevêtrés où tout se reconstitue à la moindre rupture – d’une autre manière – sans jamais transformer radicalement la structure. Seule l’apparence change selon les fluctuations et les points d’équilibre…

Ainsi nous apparaît l’étrange ossature du réel…

 

 

Enorme masse en mouvement où cohabitent tous les extrêmes ; inertie – tiédeur – radicalité – où tout acte – tout geste – même le plus spectaculaire – ne constitue qu’un micro-événement qui n’engendre que d’infimes et dérisoires modifications… Rien qui ne puisse entamer la charpente de l’édifice – inchangée – inchangeable – et dont l’évolution et les révolutions n’affectent que la surface – les éléments directement observables…

 

 

Briques grises – partout – assemblées pour mille usages ; murs – abris – maisons – routes – ponts – carrefours – cathédrales – esplanades…

Cette manière qu’a l’homme d’habiller la terre et de la soumettre à ses exigences…

Territoire conquis – foulé – envahi – dominé – et surchargé, aujourd’hui, par mille autres édifices – par mille autres réseaux…

Boulimie colonisatrice insensée – sans limite – et sans le moindre respect, bien sûr, pour le monde naturel et les autres espèces…

 

 

Une porte – en soi – n’a pas été ouverte. Un monde inconnu qui nous restera étranger…

 

 

La vie semble avoir investi en l’homme et en son hégémonie dévastatrice pour écrire l’histoire contemporaine du monde. Erreur de programmation… Stratégie darwinienne… Manière de contraindre l’homme à un sursaut de conscience… Qui peut savoir…

 

 

Escale – comme un flottement entre la terre et le ciel. Un goût du monde – en soi – prononcé. La conscience d’écrire un voyage – une étape – une page – inconnus. Et l’exigence d’une parfaite honnêteté dans le témoignage…

 

 

Lignes sans autre objet que la description de la vacuité et des charrettes de phénomènes (hétéroclites) qui la traversent…

Ici et là – à l’instant où cela se déroule. Qu’importe ce qui vient – seule compte la manière de l’accueillir – aussi dépouillée que possible…

 

 

L’écrasant magma et la grâce…

La prolifération et l’épure – à parts égales – sur la page…

 

 

L’histoire comme une myriade de récits dérisoires – de destins individuels entrecroisés et englués dans la trame collective – que l’on a vite fait de transformer en mythes collectifs que chacun (en général) s’approprie – auxquels chacun (en général) s’identifie – en fonction desquels chacun (en général) se positionne – œuvrant ainsi à édifier et à inventer, à son tour, sa propre route – sa propre histoire – son propre récit – qui viendront s’ajouter aux mille autres et à la grande histoire du monde…

Processus écrasant et inévitable auquel nous préférons le pas de côté – l’absence de destin – eux-mêmes marges des histoires – marges de la grande histoire…

Quoi que l’on fasse, on ne peut y échapper…

 

 

Herbes folles – danse frénétique sur le trajet du vent – capricieux – erratique. Monde sous le joug des saisons. Souffles et temps qui donnent aux choses leur forme – leur allure – leur rythme…

 

 

Eaux qui coulent – long cortège immobile – égal – différent. Eaux qui dévalent – qui serpentent et se précipitent. Long périple avant d’arriver jusqu’à l’océan…

Et noyées dans la grande étendue, le voyage se poursuit ; immersion – tangage – roulis – errance dans l’immensité – happées par les courants et les abysses – par le labyrinthe des profondeurs – par les soubresauts de la surface – évaporation – lévitation – élévation – nuages – vents encore – pluies et averses – chute implacable vers le sol. Eaux qui ruissellent et s’accumulent en flaques – en ruisseaux – en rivières. Eaux qui coulent encore – eaux qui coulent à nouveau…

 

 

Ombres – extases – confins – nature de l’homme dévoilée…

 

 

Mille visages tendrement enlacés qui virevoltent ensemble – à force de désir. Dansant jusqu’à la folie – jusqu’à l’épuisement – jusqu’à la mort…

Réalité apparente – ce que nous voyons…

Existence vécue dans l’effleurement des choses…

Et un monde souterrain – invisible – éminemment plus puissant – et moins énigmatique qu’il n’en a l’air…

 

 

Etincelle – feu – brasier. Le monde soumis à la brûlure et à la lumière. Matière consumée. Fumée – passage par l’air – passage vers la légèreté. Vents qui emportent un peu plus loin. Poussières qui chutent et s’écrasent sur le sol – qui s’entassent et se mêlent à la terre. Qui deviennent terreau d’une matière nouvelle – d’un monde à venir – d’un univers à réinventer…

 

 

Souliers qui peinent dans la montée fatidique. Foulée – puis enjambée – la boue. Traversés les fleuves et les déserts. Le souffle et l’allure. La monotonie des pas. Les yeux qui interrogent. Le cœur qui se serre. L’âme et le regard intacts – identiques tout au long du voyage…

 

 

Ce que nous avons appris – ce que nous avons découvert – ce que nous avons goûté – ce que nous avons aimé – ce que nous avons vécu – presque rien…

La surface d’un monde et d’une vie – inconnus…

Et quand bien même aurions-nous tout vécu – tout aimé – tout découvert – tout compris – il nous faudrait revenir – et continuer l’aventure…

Privilège et malédiction de tous les cycles. L’éternel retour de la matière. Un monde après l’autre – un univers après l’autre…

Le regard – grand ordonnateur des élans – enfantant ses éclats – ses rêves…

Chimères qui nous hantent…

 

 

Fenêtre d’un monde englouti – souvenirs au-delà de toute illusion – immense cimetière aux allures de dédale où l’esprit exhume, une à une, toutes les dépouilles…

Et c’est là – encore – qui devient plus intransigeant que le vide – l’esprit qui s’accroche – qui s’agrippe – à la moindre aspérité au cours de cette longue dégringolade le long des parois de l’abîme…

 

 

Arbres à perte de vue – souliers remisés au fond de la grotte. Poitrine allongée sur le sol. L’âme flottant au-dessus du décor. L’esprit clivé – une partie ici – présente – l’autre ailleurs – on ne sait où – partie explorer – en pensée – en rêverie – les pentes à venir – les cols à franchir – la route à tracer – longue – longue encore…

 

 

Rien en deçà de la prière – rien au-delà du silence. Et l’homme tantôt en-dessous des frontières – tantôt égaré entre ces deux limites. Territoire mouvant – pas erratique – jamais sûr du sol que nous foulons… 

Pas que tout habite – où tout peut s’inviter ; la chute – l’abîme – l’ascension – l’envol – l’enlisement – l’écrasement – la lévitation – l’infini – l’élan sans retour – et la marche encore – cyclique toujours – une fois toutes les étapes franchies – une fois le tour entier réalisé…

 

 

Fuite pas même exploratoire – simple distraction à visée anesthésique…

 

 

Dans un coin – l’âme tranquille – le visage en retrait – invisible depuis la route. A entendre le défilé incessant du monde – les marches en minuscules cortèges. Peu de solitaires. Peu d’âmes affranchies. La trivialité ronronnante des existences…

 

 

Trop de visages encore. Sur la route, rien – c’est la tête qui est peuplée…

Le monde comme un désert – comme une chimère. Tout se dérobe. Et la tête devient le jouet de ce qui la hante…

Ça se déverse trop lentement – et ça revient mystérieusement nous envahir…

Trop plein – partout – plus de place pour s’écouler. Plus de place pour accueillir. L’engorgement de toutes les voies. Et la submersion – bientôt – qui, peut-être, sera fatale…

 

 

Ce que – au fond – nul ne sait – le mystère du souffle – de l’incarnation – de l’esprit. La texture métaphysique du monde – au-delà de tout décorum…

 

 

Quelque chose de vivant – et qui peut se vivre avec intensité…

Pas d’affairement autour des contingences. Des choses à faire – oui – réalisées avec simplicité – des gestes précis. Pas d’ornementation ni d’esprit de fioriture…

Une vie fonctionnelle – au dedans sans débordement – aussi vide que possible…

Pas d’intériorité (comme on l’entend habituellement) ; aucune introspection analytique – aucune plongée dans les méandres de la psyché – aucun dialogue intérieur…

Une intense présence seulement – légère – légère – dense et dépouillée. Un regard pur – attentif – à la fois pleinement engagé dans les circonstances et totalement distant – étranger…

 

 

Désert de poutres verticales plantées là sans raison – servant à tous les usages ; tantôt clôtures – tantôt charpentes – tantôt ossatures d’édifices – tantôt piloris…

 

 

Ciel lointain – décharné – qui rêve, parfois, de corps vivants – ardents – vibrants – dans lesquels il pourrait émerger – se déployer – s’étoffer – prendre des forces – et rayonner enfin au cœur de la chair pour célébrer le monde et l’infini…

 

 

Ce qui est là – rien d’autre – ni rêve, ni fantasme. Parfois clarté, parfois confusion. Parfois simplicité, parfois complexification. Tout égal – sans hiérarchie – sans référence – sans comparatif…

 

 

Nous ne séjournons qu’un temps – et de temps à autre – au pays des Dieux. L’essentiel des jours, nous les vivons sur la terre – parmi les hommes – à nous occuper des affaires communes – courantes – triviales – éminemment quotidiennes…

Pas d’extase journalière – le regard présent posé sur la main appliquée à sa tâche. Et les contingences achevées – précieuses et achevées – tourné pour moitié au-dedans, pour moitié sur le monde devant lui…

Pas de discours – peu de paroles – aucun monologue intérieur…

Pas d’afféterie, ni d’ostentation dans les gestes…

Le silence profond – et enveloppant. Le centre parfait de l’attention – et la focale nécessaire selon les circonstances…

 

 

Chants d’oiseaux – pollen migrant – fossés saturés d’herbe – nuées d’hommes et d’insectes. Les grandes invasions sur les routes de la belle saison. Temps de retrait et de cachette (pour nous) sur des chemins de moins en moins solitaires. Lieux triviaux – sans éclat – endroits délaissés – qu’il nous faut trouver – presque chaque jour – pour échapper à la foule colonisatrice – à la horde des visages en villégiature…

 

 

Vide et solitude, peu à peu, apprivoisés – devenus presque des exigences – les conditions nécessaires à notre joie…

 

 

Goûter la joie – et l’intensité de vivre – hors du monde – sur ces sentes guère fréquentées par les hommes…

 

 

Posé là – entre cette parcelle de terre et ce carré de ciel – le long des grands arbres qui bordent la rivière qui offre – malheureusement – une frontière trop perméable…

 

 

Sentir le sol de ses pieds vivants – et dans l’air le souffle des Dieux. La grande joie de l’âme aux confins des mondes – l’universel terreau – le nécessaire parfum – de la solitude…

 

 

Vibrations – frémissements métaphysiques – de l’être – goûtant sa diversité naturelle – sans autre cri que celui des oiseaux et le vent dans les feuillages. Heures propices à toutes les joies…

 

 

Le vide – habité – qui se révèle. La guérison momentanée de tous les maux de l’âme…

 

 

La vie grandiose qui s’éveille dans les yeux devenus regard. L’illusion du monde provisoirement affaiblie – presque éteinte…

 

 

Règne d’une perspective où tout est poreux – où tout se partage – où les restrictions et les frontières ont abdiqué…

Présence et choses vivantes…

 

 

 

Nulle matière à penser – nulle rêverie possible…

Le réel et cette souveraine réceptivité…

La beauté et le sensible…

 

 

Nul mot – nulle image – nécessaires. Ce qui est là – et ce qui perçoit – dans leur admirable nudité…

Le reste du temps n’est qu’une parenthèse – un intervalle peut-être – où le monde, les bruits et les mots retrouvent leur triste primauté – et l’âme ses lourds (et inutiles) encombrements…

 

 

Le cercle des assaillants repoussé jusqu’aux ultimes frontières – celles à partir desquelles tout vacille…

 

 

Bord du monde qui nous engloutit…

Marges extrêmes de l’homme – à la limite de l’inhumain…

 

 

Sous les masques de la peur – au plus près de la chair – le regard – la vie qui va – la vie qui vient – toujours incertaine – toujours surprenante…

 

 

Nulle assise – pas même une pierre où se poser…

Le fil des circonstances – le cours des choses – dans leur déroulement sans fin…

 

 

L’ancrage de l’être – au fond de la poitrine peut-être – en amont de la matrice qui enfante les souffles, le monde et les idées. En ce lieu aussi tendre que des bras accueillants – et aussi tranchant qu’une lame effilée…

 

 

A creuser – à se débarrasser de ce qui entrave le vide et son rayonnement – avec l’âme et les mots – au fond de l’esprit – sur la page…

 

 

Accueillir et balayer – laisser, à chaque instant, l’espace net – propre – immaculé – sans amas – sans surplus – sans tache – aussi irréprochable qu’au premier jour du monde…

 

 

Ça passe – ça repasse – ça tente de s’attarder – de colorer les parois – le fond – les bords – tout ce qui peut devenir appui et support – lieux de dépôt et d’accumulation. Ça tente de soumettre – ça fait sa réclame et sa promotion – ça diffuse sa propagande – ça œuvre au rassemblement derrière soi – ses idées – sa texture – ça impose son existence et sa vérité (si partielle – si mensongère) comme un dogme – comme un paradigme incontournable…

Tout s’acharne ainsi – en soi – pour devenir le premier sur la liste des noms – le premier sur la liste des choses. Et c’est à cela qu’il faut acquiescer – et dont il faut, aussitôt, se défaire…

Demeurer vierge malgré les flux incessants, les assauts et les tentatives d’invasion (presque réussies parfois)…

 

 

Au-dedans de l’esprit – le monde et la psyché – le premier essayant d’entrer dans la seconde par tous les moyens possibles – par la force – par la ruse – par la connivence – par l’amitié – de mille manières – pour envahir et submerger – et la seconde avec ses mille mains et ses millions de doigts recroquevillés comme des crochets – prêts à tout agripper – à tout saisir – à tout amasser – à entasser des milliards de choses – des milliards d’idées – comme de minuscules trésors inutiles…

Mécanismes naturels auxquels il faut consentir sans jamais se laisser envahir (sans jamais laisser l’esprit être envahi) par la moindre poussière – par le moindre reliquat du monde déposé – et redéposé – indéfiniment – en soi…

Présence neuve portant – toujours – avec elle un balai aux brins tendres – mais intraitables en matière d’hygiène et de propreté

 

 

Ce qui jaillit – ce qui nous pénètre – ne doit être ni entravé – ni manipulé – ni augmenté – ni diminué – ni agrémenté d’imaginaire. Traversée franche et sans résidu…

D’une chose à l’autre – puisqu’il ne peut en être autrement – sans regret – sans nostalgie…

Aucune boursouflure de l’âme ne peut ainsi nous affecter ; idée, pensée, émotion, sentiment – aussitôt perçus – aussitôt accueillis – aussitôt balayés – d’un geste vif et sans équivoque – d’un geste éminemment réparateur – du regard…

Et ce qui s’obstine – et ce qui s’acharne parfois – à demeurer ; le même traitement – intense – récurrent – autant de fois que nécessaire…

Refus et reflux permanent de l’amassement – refus et reflux permanent de l’encombrement…

Aussitôt arrivé – aussitôt accepté – aussitôt dégagé…

Ni marotte, ni manie – la plus juste et la plus efficace manière de demeurer neuf – vierge – totalement innocent – curieux – émerveillé – accueillant – intensément vivant – hors des schémas d’habitude et de répétition qui sont, comme chacun le sait (pour l’avoir mille fois expérimenté), le terrain propice à l’ennui, à la torpeur et au sommeil…

 

 

Ne rien conserver – certes – mais ne rien bâtir non plus sur ce socle de nudité ; ne pas comparer – ne pas prévoir – ne pas anticiper – ne pas théoriser…

Les circonstances – les rencontres – les virages – tels qu’ils se présentent…

 

 

Regard le plus simple – le plus nu – qui décomplexifie aussitôt le monde – et lui ôte tous ses attributs imaginaires – monde qui, d’ailleurs, n’est plus le monde tel qu’on nous le présente communément – monde qui se limite à ce qui est devant soi – et jamais davantage…

Nulle place pour l’intellectualisation ou la conceptualisation…

Le pragmatisme lucide – hautement intelligent – qui ne s’embarrasse jamais ni de souvenirs, ni de références…

 

 

Innocente et tranchante tendresse serait, peut-être, le terme le plus approprié – l’accueil pleinement acquiesçant et, presque aussitôt l’éviction hors de l’esprit avant de parvenir, un jour peut-être, à être traversé sans que ne subsiste la moindre résistance – ni le moindre résidu…

Mécanisme d’apparence inhumaine – mais qui, pourtant, nous rapproche de la plus belle manière d’être un homme…

 

 

Conscience sensible à ce qui se présente (sans le moindre refoulement a priori) – mais qui doit pour demeurer vide et vierge – demeurer une lumière attentive et une lucidité bienveillante à l’égard du monde et de l’Existant – se débarrasser de leurs fragments à l’instant où ils ont été accueillis…

Si ce mécanisme n’est pas initié, ces derniers s’incrustent dans l’esprit qui va, malgré lui, les corrompre – les déformer – leur donner une couleur réductrice. Corruption, déformation et réduction qui les transformeront, en moins de temps qu’il ne faut pour s’en apercevoir, en une mélasse boueuse et mortifère (de plus en plus massive et monstrueuse) qui créera une représentation du réel – un filtre éminemment trompeur – qui, non seulement, altérera notre nature vide – cette vacuité sensitive et incarnée que nous sommes – en réalité – mais nous fera également appréhender le monde et l’Existant – ce qui est devant soi – d’une manière hautement (et tristement) fallacieuse…

 

25 avril 2019

Carnet n°184 Quelque part au-dessus du néant…

Recueil / 2019 / L'intégration à la présence

Être et accueillir – comme manière de vivre – la plus belle que je connaisse – au-delà même de toute forme d’humanité…

 

 

Entre le sol et le ciel – aussi insaisissable que les nuages. A vivre – sans prise – sans emprise – toutes les transformations jusqu’à l’effacement. De déchirure en déchirure jusqu’au sacre du plus rien – jusqu’à la célébration du vide – jusqu’à l’apothéose de l’invisible…

 

 

Tout s’amoncelle – et, pourtant, l’eau passe à travers tous les reliefs. L’orage, la goutte et les rivières – comme tous les fronts humbles dont le nom ne fait trembler personne…

 

 

Qu’importe le froid, l’absence et la solitude – lorsque vivre vous caresse. Comme un peu d’air descendu du ciel qui enveloppe et traverse les restes de terre que nous sommes encore…

 

 

Un immense soleil sous l’identité – lorsque vivre, respirer et aimer deviennent l’âme, la chair et la peau – le plus noble, peut-être (et le plus délicieux sans doute), à ressentir…

 

 

Pas de vérité – mais l’intense certitude d’être – au-delà du monde – au-delà du visage – au-delà de la langue qui ne sert qu’à nommer…

 

 

L’Amour comme une étoile – la seule, peut-être, dans le ciel – soudain descendue jusqu’au fond des yeux…

 

 

Tout porte – s’emporte – nous emporte. Nous ne sommes que des sacs soulevés par les mains du feu qui nous jettent vers l’inconnu…

 

 

Haute voltige sur le fil de la terre – entre Dieu et l’abîme – entre l’horreur et la folie – cette silhouette que l’Amour a étreinte et pénétrée. Invisible – transparente – de la même couleur, à présent, que les paysages qu’elle traverse…

 

 

Une fenêtre que le vent déplace au gré des nécessités. Comme un voyage entre les visages dans cette nuit trop sombre – dans cette nuit trop ancienne…

D’un jour à l’autre sans que l’obscurité s’en mêle…

 

 

Entre les pas et les cimes – la même immobilité – indemne de toute érosion – de tout épuisement – et dont le souffle et les vents ne sont que les reflets fragiles et erratiques…

 

 

Les tourments émergent de la surface. Et l’acquiescement, du silence des profondeurs – de ce regard hors de portée pour les yeux – accessible seulement à travers la nudité de l’âme qui n’a plus rien à confesser excepté, peut-être, la discontinuité de son innocence…

 

 

La marche et les gestes somnambuliques des hommes à la surface de la terre qui imaginent Dieu et l’âme flottant au-dessus de leur tête – à quelques encablures – à quelques années-lumière – et dont l’or et la ruse sont les seules richesses – et qui piétinent en nombre – en masse – presque tous ensemble – pour effleurer, à peine, le miracle de vivre – l’étrange jubilation d’être au monde…

 

 

Des virages – des clins d’œil – jamais vraiment d’âmes, ni de véritables tournants. Quelque chose entre l’effleurement et la paresse – entre le sommeil et l’ennui…

Et des milliards d’existences bâties – et emplies – ainsi où la chair est mécanique et l’esprit un simple instrument au service de la survie…

Bêtes à peine plus rusées que les autres…

 

 

A se promener seulement. De flânerie inattentive en baguenaudage désœuvré – l’œil agrippé au visage – flirtant avec l’enveloppe du monde – les mille apparences de la multitude. Exilés en somme…

Avec quelques cassures parfois – histoire d’entrevoir l’étendue de la faille…

 

 

Bêtes comme les autres – à l’esprit presque aussi grossier que celui de leurs congénères à quatre pattes…

 

 

L’éclat d’un Autre dans ce vertige insensé de vivre…

 

 

Tout pénètre l’œil et l’âme – jusqu’à l’herbe tendre des fossés…

 

 

Entre ciel et arbres – terre et poèmes – pierres et silence. A honorer la route ouverte. A explorer les mille éclats du même visage…

 

 

Faces du même jour – fragments du même silence – recomposés à l’infini. La vie et la mort – à parts égales sur la page…

 

 

Pages et lèvres presque mutiques à force de mots lancés – à force d’appels sans écho – à force de silences pesants. Une âme légère – un peu lasse de l’indigence – pas si tragique – du monde – trop peuplé de visages et de gestes triviaux…

 

 

Gravillon – à peine – sous les pas d’un monde trop rageur et impatient – qui a élevé en règne l’absence et l’insensibilité…

 

 

Un cadre sur fond d’espace et de lune. Du bleu et du vert. Un peu de jaune – et ce gris et ce rouge épais – massifs – s’accumulant en strates successives – que les hommes répandent partout…

 

 

A la grandeur du jour – à la beauté du monde – nous ne répondons que par des grimaces et des postures – ou pire par des horreurs et du sang versé…

 

 

Des pierres côte à côte – les hommes sur leur long chemin d’épreuves. Durs – froids – immobiles – presque hermétiques aux aléas et aux beautés de l’univers…

Insensibles à tout ce qui ne vient pas les nourrir ou les réconforter – et qui, presque tous, se sentent appartenir au bon peuple des cailloux…

 

 

Interstices de silence qui, peu à peu, s’élargissent pour devenir des parenthèses, puis des intervalles, puis (enfin) l’espace tout entier – les choses, le monde, les visages. Tout – absolument tout – sans exception…

 

 

L’air et l’âme déchirés par les mêmes vibrations – sensibles au moindre bruissement – à la moindre résonance. Pièce sans mur – demeure ouverte – exposée à tous les souffles – à tous les vents…

 

 

Tous – reliés par le même fil invisible – fragmenté en mille filaments infimes…

 

 

Mille parchemins pour ne témoigner que de la beauté et du silence – et condamner – inutilement (bien sûr) – l’inertie et l’insensibilité (provisoires) des âmes…

 

 

Denses – les pas – les lignes – l’âme et le visage. Fragiles aussi. Et sensibles – toujours – au souffle qui attise les désirs – et au silence qui a engendré toutes les faims…

 

 

Cœur friable – ouvert – matrice des orages et du rire – du vent et des caresses sur l’âme…

 

 

Bleu comme le ciel et le sourire – comme la terre et les visages – vus depuis le jour. Les forces nuptiales tournées vers l’invisible – agglomérées par le même souffle qui s’étire à travers les siècles…

 

 

Dans la vaine attente de ce qui ne viendra qu’avec la cessation de l’attente. Le regard face au ciel devenant, peu à peu, l’infini…

 

 

D’une force à l’autre – jusqu’à la plus grande faiblesse…

 

 

Vêtements du cœur – trop amples – trop mensongers – pour tant d’étroitesse…

 

 

Au-delà du seuil – rien de précis. Une évidence indémontrable. L’infini en perspective. Le ciel de tous les côtés – au-dehors et au-dedans. Et l’explosion des frontières. Ni centre, ni bord, ni fond. Partout, la même lumière…

 

 

L’invisible qui relie ce qui semble si lointain – si séparé. Toutes les extrémités et tous les exils – rassemblés au fond de la même solitude – grandiose – magistrale – souveraine…

 

 

Eléments du même magma soumis à mille forces souterraines. Attraction – répulsion – création – destruction – dans le grand inventaire des combinaisons. L’infini jouant à se fragmenter…

 

 

Seul sur son fil à contempler le jour. A découvrir l’ailleurs au plus près – et les extrémités du temps. L’implacable rigueur des vents qui forcent au déséquilibre – à l’élan – et à la marche à petits pas…

 

 

Une tête à hauteur de sol composé de ciel, d’abîme et d’étoiles. Et des mains – deux mains minuscules – aussi belles et tendres que l’âme…

 

 

A genoux – de par le monde – comme si nous étions tous les visages – la terre entière – et l’au-delà du cosmos. Le point le plus dense de la création qui englobe l’infini – tous les horizons, tous les rires et toutes les larmes des vivants…

 

 

Le cœur comme une pierre – si froid que le sang gèle au-dedans – et si dur que l’innocence doit emprunter mille détours pour le pénétrer…

 

 

Ce qui nous éclaire comme un grand feu dans la nuit froide. Comme une boussole dans les dunes de l’âme – pour retrouver la candeur et la beauté des chemins – et vivre de mille autres manières dans ce monde qui a toujours ignoré l’innocence…

 

 

Au bord du monde – là où les vents déferlent et où les âmes sont invincibles…

 

 

Au plus bas – au sommet – sur l’axe médian – la même silhouette éclairée par des yeux différents – à inégale distance de la seule lumière…

 

 

Des sons – des signes – un peu de bruit pour donner un air de fête à la poussière – un peu de sens au néant. Comme une légère accolade offerte au monde par une main distante et amicale – intensément familière du vivant…

 

 

Hors du temps – ce qui fait scintiller tous les fragments…

 

 

Des traits qui – toujours – en diront moins long que le silence…

 

 

Figures tristes des hauteurs – emmurées dans leur tour de briques – engluées, en réalité, au fond de leur trou de glaise. Philistins prudhommesques – affreusement ridicules…

 

 

Blessures et morsures – âme et chair entaillées dans l’arène. Les mille spectacles du monde. Masques et costumes qui dissimulent les armes brandies et l’armure revêtue à chaque défi – à chaque épreuve – presque toujours déguisé(e) en rencontre…

 

 

A moins regarder les hommes que les grilles derrière lesquelles ils vivent enfermés (en croyant être libres)…

Vies et histoires sans intérêt alors qu’un royaume patiente derrière chaque visage…

Et ces lignes – et ces lèvres – trop impatientes de voir les illusions s’écrouler et les yeux (enfin) se dessiller…

A mépriser les jeux du monde comme si l’horizontalité était une ineptie – une aberration – au lieu d’y voir les admirables (et judicieux) détours du silence pour verticaliser les âmes…

 

 

Particule élémentaire qui s’imagine plus admirable que le sable et la poussière…

 

 

Immergé au-dedans – et le trait interrompu – comme pour réduire l’écart entre l’être et la page. Comme un détachement naturel du superflu – converti, trop artificiellement peut-être, en nécessité…

 

 

Serré contre la marge – à la frontière de l’inhumain – là où, partout, éclot – et éclate – le centre…

Et l’âme entamée jusque dans ses plus élémentaires aspirations…

Là – peut-être – où l’humanité perd sa couleur pour une folle – et discrète – transparence…

 

 

Seul – et sans allié – avec quelques soutiens passagers – quelques appuis circonstanciels…

 

 

Vide, lumière et silence – la trinité de l’inhumain – ce que nous sommes (tous) sous nos déguisements bruyants et bariolés…

 

 

Aux marges de la marge – là où tout devient centre – là où le centre – toujours – demeure – à l’exacte place où se tiennent les pieds, les yeux et l’âme. Le cœur insouciant et vagabond au milieu de nulle part…

 

 

Le dos calé entre l’abîme et l’incertitude – en ce lieu où Dieu est toujours présent…

Avec les pierres, les arbres et les bêtes des forêts – à se cacher dans cette frange délaissée par les hommes…

 

 

Traversé – en éclats – par le sol et la lumière – la joie et le silence visibles sur la figure. Debout sur cette crête ignorée du monde…

Engagé là où tout est découvert – loin du siècle – de cette époque opaque…

Au-dessus du sommeil du dedans – là où naissent l’ajour et la parole – et la blancheur du moindre silence…

 

 

Le pas et le mot resserrés – assemblés là où, autrefois, le monde les séparait…

 

 

Gestes de passage – sans intention – comme d’infimes soleils malgré l’obscurité apparente du regard. Comme un peu d’âme dans la main et sur les traits bruts du visage…

 

 

A goûter ce vent qui nous fermera les yeux à la dernière heure…

 

 

Le sable blanc de la page – et ce bleu modeste tracé au feutre – comme un infime trait de lumière – un peu de réconfort, peut-être, dans l’obscurité du monde – si peu propice aux marges, aux hauteurs et aux bas-fonds – à tous ces lieux où l’innocence et la beauté sont encore vivantes…

 

 

Emportés – comme si la nuit était partout – monstrueuse et dévorante – affamée d’ignorance, de rêves et d’illusions – atrocement séduisante – et qui envoûte les yeux – les âmes – et condamne toute question – toute curiosité – au mutisme – au silence – au néant…

 

 

Au gré des jours – au fil des pas et des pages – à petites foulées – entre terre et livres – entre monde et silence…

De la nuit jusqu’au plus simple. De la prétention à la liberté. Le plein acquiescement aux circonstances. Sans doute, le centre premier du monde

 

 

A hauteur de sol – là où Dieu est toujours présent – et donne aux pierres et aux fleurs leur éclat et leur beauté – et aux bêtes leur courage…

 

 

Densité et intensité du jour – où l’instant et le silence sont pleinement vécus – et célébrés comme les seules lois du monde…

 

 

Vivant comme s’il était trop tard – comme si nous ignorions que chaque seconde compte autant que l’éternité…

 

 

Ni inquiétude, ni angoisse. Ni visage, ni parole. L’homme abandonné au profit du monde. L’effacement au détriment de la séduction et de la gloire. Et la solitude comme seule manière de vivre…

 

 

A la marge – là où le centre demeure vivant…

 

 

Des gestes – des pas – des traits – qui suffisent au jour…

Loin des heures et des figures effervescentes…

La parole défaite au profit du silence…

 

 

Le sommeil – prémices et vestige de l’infini. Comme un intervalle entre deux silences – entre deux lumières où le pire – toujours – règne sur le monde…

 

 

Agitation et piétinement sans conséquence – malgré le sérieux des gestes, des titres et des visages. Quelques vibrations dans l’air de plus en plus suffoquant…

 

 

Enclave à la jonction des possibles où l’habitude et le sommeil dictent les pas. Alignement rectiligne – linéarité illusoire de l’itinéraire – reflet de la vision étrécie et du manque d’envergure de l’esprit – comme replié sur ses maigres certitudes…

 

 

Péripéties sans importance que nous transformons en histoire – en épopée. Chevalier couard et sans aventure. Voyage sans consistance. Et âme inerte – peut-être sans substance. Qu’une voix pour pérorer et célébrer l’anecdote, le dérisoire et le néant…

 

 

Le front, à présent, éclairé du plus transparent – à l’égal, peut-être, de l’âme. Demeurent, pourtant, la nuit et le rêve – l’opacité de la matière et l’obscurité du monde…

 

 

Des vies comme un rêve infime où l’infini, Dieu et l’Absolu ne constituent qu’une (trop) lointaine frontière…

 

 

Jour après jour – quelques pas plus lumineux que tous ceux réalisés au cours des nuits successives – et qui, comme toutes les foulées du monde, ne mèneront jamais ailleurs qu’en soi – là où, en apparence, tout a commencé – là où, en apparence, tout finira – en ce lieu dont le centre existe partout – et de toute éternité – quelles que soient l’opacité des âmes, la clarté des paysages et la grossièreté des gestes et des visages…

 

 

Un pur chemin d’innocence où – en fin de compte – seuls l’instant, l’Amour et le silence méritent d’être célébrés…

 

 

Des jours et des mots sans impératif – où la manière d’être au monde et la pleine adhésion aux circonstances et aux nécessités de l’âme comptent davantage que les événements et les rencontres…

 

 

Jusqu’où est-on capable de rencontrer l’Autre – l’Autre en soi et l’Autre dans le monde…

 

 

Partout – autour de moi – la vie tranquille – mais qui ne vaut que pour celui qui passe – et jamais pour celui qui s’y installe – qui la transforme, malgré lui – malgré elle – en sommeil effroyable…

 

 

L’âme nomade…

Le silence pour unique assise…

Et les pierres, les arbres et les bêtes comme seuls frères d’âme…

 

 

Ô combien aurais-je aimé que les hommes soient réellement des hommes…

 

 

Le monde au détriment d’un passage. Comme si on essayait de corrompre l’infini…

 

 

Au fil des pas, le monde s’appauvrit – devient terne – presque indigent – étrangement neutre. Et l’esprit se vide au profit d’un regard de plus en plus riche – de plus en plus sensible et autonome…

 

 

Qu’un temps provisoire – éternellement…

 

 

Il y a quelque chose d’infiniment frustrant à ne jamais pouvoir rencontrer ses semblables – ses pairs de chair et d’âme – ces visages si proches…

 

 

Plus essentiel que le monde, les rencontres et les visages – le regard porteur d’Amour, d’infini et de silence que les circonstances nous fassent demeurer dans notre chambre (ou dans notre cellule) – ou qu’elles nous fassent arpenter les chemins de la terre…

 

 

Cris, murmures, plaintes, gémissements, vociférations – voix minuscules – bruits inaudibles – vibrations infimes dans l’air – comme le rêve d’exister…

Et, pourtant, l’infini distingue – et éprouve – le moindre de ses visages – et, parfois, consent à répondre à ses appels – pour peu que l’âme soit suffisamment vide et sensible aux choses de l’invisible

 

 

Le silence – à travers le souffle – expectorant sa perfection

 

 

Le geste – reflet exact du relief intérieur et de la densité de l’âme. Quant à la parole, elle se fait, souvent, plus trompeuse – moins révélatrice de ce qui anime profondément les êtres tant elle est soumise à la séduction, au fantasme et à l’imaginaire – à toute forme d’illusion (et d’auto-illusion en particulier)…

 

 

Rien ne peut être refusé, ni banni. Tout est possible – et acceptable. Mais pour vivre cette liberté (la plus haute, sans doute, offerte à l’homme dans son horizontalité) il ne faut ni règle, ni loi – ni contrainte, ni restriction. L’âme peut alors pleinement acquiescer à tout ce qui survient …

 

 

Monde d’un instant – monde d’une éternité – où le provisoire – toujours – est de mise…

 

 

Figures et paroles pulvérisées par l’ardeur inflexible de la matière – si prompte à entrer en collision avec le monde – avec l’Existant – avec elle-même, en vérité…

 

 

A vivre comme si l’Autre (inaccessible, bien sûr, à tous les égards) était primordial – indispensable – irremplaçable. L’altérité et la relation à l’Autre présentées comme les caractéristiques les plus précieuses – les plus incontournables – de l’existence humaine – la pointe pyramidale de l’humanité – la panacée de l’homme, en quelque sorte – évinçant ainsi la solitude – la relation à soi – la découverte intérieure et l’amitié avec soi-même et la multitude des visages qui nous constituent – et écartant, par conséquent, la compréhension et l’acceptation acquiesçante de nos antagonismes – de nos ambivalences – de nos haines – de nos répulsions – de nos préférences – de toutes les luttes et de tous les conflits intérieurs (si souvent fratricides) auxquels nous nous livrons à chaque instant – n’y voyant là qu’une sorte de fantaisie sans intérêt – ou pire, une idiotie – sans comprendre que ces multiples aspects intérieurs sont la source même des batailles et des horreurs à l’œuvre dans ce monde où l’Autre est, presque toujours, bafoué, malmené, maltraité – nié – presque inexistant tant nos instincts naturels s’exercent dans l’irrespect et le déni de ce qui n’est pas nous (en dépit de la place accordée à l’Autre dans notre éducation)…

 

 

Fraction d’un tout à la chaleur stupéfiante. Le silence – indice erroné de l’indifférence…

 

 

Flot intarissable de mouvements – de sons – de pas – de gestes et de paroles – de désirs et d’échanges – de murmures et de cris – de coups et de morsures. Danse tragique et funeste – de la chair – blessée – balafrée – malmenée – jouissante – agonisante – jusqu’à la mort – et soumise à tous les recommencements à travers la régénérescence permanente de la matière…

 

 

Une expérience fusionnelle avec le monde où l’identité disparaît – où l’âme et Dieu ne sont plus nécessaires – où l’Absolu se manifeste dans notre relation aux choses et aux visages – dans notre regard et notre manière de nous laisser traverser par les rencontres et les circonstances – par les innombrables figures de la vie…

L’horizontalité de l’homme trouvant son assise – son intensité – sa saveur – sa beauté et sa grâce – dans le plus haut degré de la verticalité – au point le plus dense de l’effacement…

 

 

La tendresse de la feuille et la dureté de la pierre – à égales proportions dans l’âme – dont la main et les lèvres se font – presque toujours – l’exact reflet…

 

 

Le geste aussi spontané que l’eau qui jaillit de la source – et que le ruisselet qui serpente entre les pierres…

Le sillon n’est l’œuvre que de l’abondance et de la répétition – lorsque le naturel se laisse aller à l’habitude et à la facilité – à la voie instinctive du monde, peut-être…

Entre la goutte et l’océan – entre l’infime et la vastitude – autant que comme les fleuves et les rivières qui suivent leur pente…

 

 

Parole – presque toujours inadaptée. Comme une addition superflue au réel et aux gestes nécessaires…

Sorte de balbutiements – entre l’intuition et la pensée – à mi-chemin entre l’analyse et le commentaire (ou, pire, entre le jugement et l’opinion…) – à mi-chemin entre le mensonge et la vérité – jamais à la hauteur des circonstances

Traits fallacieux a posteriori qui tentent illusoirement de fixer le courant permanent – inarrêtable – de la vie – ce cours perpétuel des choses – pour donner à l’âme matière à comprendre ce qui lui a échappé en vivant ses expériences – et l’aider, peut-être, à se redresser dans la tourmente, à réduire son doute et son incompréhension – à apprendre à faire naître un peu plus de justesse – une plus juste coïncidence avec les circonstances – lors des prochains événements – bref, à se rapprocher, peu à peu, du vide nécessaire pour qu’émerge naturellement la spontanéité idoine (et irréprochable) du geste à toutes les situations offertes par l’existence…

Tracés noirs nécessaires donc tant que durera le besoin d’écrire et de perfectionner la justesse de l’âme…

 

 

Tout pourrait bien s’interrompre – mais en quoi le jour serait-il modifié…

 

 

A dire – sans doute – pour rien (presque rien). Qu’une parole pour soi. Petits cailloux inutiles laissés sur le chemin de l’effacement…

 

 

Que l’âme soit éclairée – et l’écriture cesserait sur-le-champ…

Mais comme, en ce monde, rien n’est définitif, tout – inlassablement – se répète… Peut-être est-ce là une ruse – une manœuvre – de l’éternité pour apparaître en ce monde de finitude…

 

 

La page – simple support de l’âme. Tuteur – étai éducatif, en quelque sorte – jusqu’au seuil où tout peut être abandonné – le monde, les livres et les visages – pour la plus belle (et délectable) incertitude où le monde, les livres et les visages peuvent (enfin) être accueillis sans l’ombre d’une ruse – sans l’ombre d’une intention – sans l’ombre d’une arrière-pensée – avec une innocence libérée de l’exercice, de l’épreuve et de l’exigence…

 

 

Cycles et variations autour du même centre. Cercle déformable au centre unique, en vérité. Respiration – souffle de la terre et des âmes. Secousses du ciel sur l’infime peau de l’homme – ressenties parfois comme une caresse, parfois comme une gifle cinglante. Contraction et dilatation de la poitrine du monde – cette périphérie de la sphère…

 

 

Opacité – porosité – la sensibilité variante de l’âme

 

 

Le silence acquiesçant à tous les souffles – à tous les vents…

 

28 février 2019

Carnet n°177 Cœur blessé, cœur ouvert, cœur vivant

– la beauté de la tristesse, du tragique et du recommencement –

Journal / 2018 / L'intégration à la présence

A genoux dans la neige – au cœur du désert – comme ces moines aux joues rouges, le front penché sur la terre – et ces mendiants qui tendent la main à l’inconnu – contraints de vivre au milieu du froid et de l’absence…

Couverts de pluie, de sable et de chants – l’âme et la peau encore si primitives. Emergeant – à peine – de la glaise. Et le pas toujours plongé dans la nuit…

Là où le jour et le noir se rencontrent. Là où vivre pénètre le souffle et la chair. Là où s’expérimente le cœur fragile – le cœur ouvert – le cœur vivant… 

 

 

Avec nous, peut-être, s’éteindra le reste – à moins, bien sûr, que nous ne soyons déjà mort…

 

 

Pétales disparates d’une même fleur aux allures changeantes et à l’âme profonde – constante – immuable – inimaginable…

 

 

L’origine – le principe premier – veille sur nos actes – leurs implications et leur écho – le juste retour à nos oreilles pour que l’âme comprenne et puisse tendre vers les vertus cardinales

 

 

Ce qui brûle – et se consume – n’a encore jamais vu – ni jamais rencontré (bien sûr) – le feu premier – la flamme originelle – inaltérable…

 

 

Ce qui s’engloutit – et se digère (imparfaitement, le plus souvent) – n’est ni l’ailleurs – ni le plus haut – ni le plus loin ; c’est l’ordinaire – le plus juste d’aujourd’hui – le vrai sans masque – l’impossible à réaliser…

 

 

Sans cesse, nous narguons ce qui nous effraye sans oser y plonger l’âme et la chair. Nous jouons ainsi les bravaches jusqu’à ce que la vie – dans son immense sagesse et pour satisfaire, sans doute, son goût pour la vérité – nous y jette tout entier(s) – l’esprit attaché à une grosse pierre…

 

 

Tout est trop faible, en nous, pour traverser la vie et le monde – pour traverser le désespoir et la mort. Tout nous semble si insupportable – et, pourtant, nous sommes encore vivants – et contraints de vivre le cœur plus ouvert – l’âme plus sensible – et la main toujours plus démunie…

Silhouette sombre et fragile – percluse et aveuglée – allant cahin-caha – au cœur – toujours – du plus incertain…

 

 

Derrière la jubilation, il y a le noir. Et derrière le noir, la jubilation. Entre l’apparence et la profondeur. Ce qui fait que le rire est possible dans la nuit – et la nuit possible dans le rire…

Autour – nous ne savons pas – un étrange mélange d’ombre et de gaieté sans doute…

 

 

Ce goût de soi – en l’Autre – perdu. L’odeur de la rupture. L’expression d’un manque et d’une fin inexorable…

 

 

L’enfant derrière l’homme. Et la vieillesse bientôt. Et la mort partout. Comme si le dedans et les alentours nous étaient (encore) interdits…

 

 

Angle mort – comme une vie éteinte. Comme une main qui se pose – presque par inadvertance – sur la flamme d’une bougie… A attendre que le désespoir et la douleur impriment leurs exigences. A attendre là où l’heure est un abîme – et le temps, une impasse. A attendre là où la seule consolation est de reconnaître sa méprise – son égarement – et où l’issue est de rester – indéfiniment peut-être – dans l’incertitude et l’inconfort…

 

 

Doigts noirs autour du cou comme si vivre consistait à respirer l’oppression – le manque – la lacune – la défaillance – le parfum inéluctable de la défaite…

 

 

Visage penché sur ce qui aurait pu être. Mains plongées dans l’encre pour offrir à l’âme un peu de consolation et de liberté – un espace d’éploration et d’exploration…

Plus tard – lorsque le feutre aura rejoint le silence (et la joie d’être au monde), nous pourrons alors, peut-être, tourner la page – tourner les pages – et écrire un nouveau livre où toutes les feuilles resteront – à jamais – vierges – blanches – inécrites – inécrivables…

 

 

Tout se penche – et notre main tremble vers l’inconnu (cet inconnu tant redouté). Lignes et voies illimitées pour que l’enfant puisse enfin fermer les yeux – et s’abandonner là où tout semble si paradoxal – presque posé à l’envers. Là où la peur est le seul obstacle pour vivre – et goûter, dans la menace et la contrainte, ce fond incroyable de vérité – ce fond incroyable de liberté…

 

 

L’âme – la vie. Et ce que nous acceptons de tristesse et de solitude pour vivre en paix – en soi – sans l’impérieuse nécessité de la rencontre…

 

 

Pointe de lumière – et cette pluie nocturne – épouvantable. Et l’âme au milieu des gouttes – au milieu des mythes – plongée, malgré elle, dans les larmes et la douleur…

 

 

Ce que nous deviendrons sera bafoué comme ce que nous sommes devenus. Il faudrait se désengager du temps et des exigences du monde ; être au-delà des yeux et des heures. Mourir, peut-être, avant de commencer à vivre (un peu)…

 

 

Ce qui s’empourprait – ce qui s’enflammait – a disparu. Ne restent plus – entre nous – que ces barbelés – et cette haute palissade derrière laquelle nous nous cachons avec nos blessures dans les bras…

 

 

Comme un réveil – une naissance – après un long sommeil…

Et ce sang – partout – sur la terre – est-ce (vraiment) le nôtre…

Et ce soleil dans nos veines qui nous donne cette impatience saura-t-il nous aider à apprivoiser ces restes de nuit – cette douleur si humaine d’être vivant

 

 

A quel ami pourrait-on confier cette douleur de l’âme… Qui serait assez fou – assez sage – pour porter avec nous ce funeste viatique…

 

 

Brisure au goût délicat. Et l’âme qui frissonne. Entre neige et glace – entre terre et magie – sur ces pierres où dansent ensemble l’innocence et la mort…

 

 

Ah ! Que nous aurons pleuré avant de pouvoir retrouver – et revivre – l’enfance

 

 

Derrière la vitre grise. Les petits pas familiers dans le jardin face à la maison. Le repli au-dedans de ce qui a façonné nos peurs et nos remparts…

Quelques siècles sur la même pierre – tantôt à lever la tête au-dessus de l’horizon, tantôt l’âme plongée dans le même désarroi – traître – hostile – inguérissable…

 

 

Ce qui nous aime, peut-être au fond, ne l’avons-nous jamais rencontré…

 

 

J’aimerais une feuille blanche où tout serait écrit – et qu’il faudrait laisser vierge – pleinement innocente – en vivant…

 

 

Temps d’effroi dans cet entre-deux de la douleur et de la joie. Comme si la nuit avait lancé sur nous quelques sortilèges atténués par la beauté du jour…

 

 

Tout est tombé – ne reste plus que ce vieux recours à soi-même – vide – farouche – ralenti par notre peine…

 

 

A la conquête d’un Autre en soi – parti – absent, peut-être, depuis toujours – ou qu’il va falloir extirper d’un long sommeil…

 

 

Nous reviendrons, un jour sans doute, à cette vieille ossature que nous avons – maladroitement – enveloppée de tissus et de croyances – pour lui redonner des traits simples et cette beauté que seule la nudité peut révéler…

 

 

Et cette énigme – partout – incrustée – et qui nous dévisage comme si nous étions le seul mystère à percer – le seul mystère à découvrir…

 

 

A parts égales – entre la mort et l’enfance – entre la folie et la sagesse. En vérité, le destin de tout homme…

 

 

De grands pas bruyants – des larmes et des rires (si dérisoires – si provisoires). Le temps d’ouvrir les yeux – et quelques fenêtres – et il fait déjà froid – et il fait déjà noir…

 

 

Vies et figures – tombes et étoiles – glaciales. Aires et marche au milieu desquelles nous ne prenons jamais le temps de découvrir ce qui nous anime. En lien – seulement – avec quelques souvenirs – l’endroit de la maison, sans doute, le plus éloigné du feu…

 

 

Toute une géographie intérieure à découvrir au fond de tous les drames – et avant si possible (pour les plus chanceux). Pour les autres, il va falloir s’armer de patience et de tendresse au cours de cette longue errance – survivre aux secousses et aux tourbillons – aux mille dévastations successives. Apprendre à devenir son propre explorateur – son propre compagnon de voyage – et, bien sûr, son meilleur ami…

 

 

A genoux dans la neige – au cœur du désert – comme ces moines aux joues rouges, le front penché sur la terre – et ces mendiants qui tendent la main à l’inconnu – contraints de vivre au milieu du froid et de l’absence…

 

 

A flirter partout – à flirter toujours – avec le sommeil, la folie et la mort que nous portons comme des secrets – au milieu de ce grand jardin avec ses arbres, ses pierres et ses visages baignés de mots, d’ivresse et de malheurs. Dans cette poussière et cette douleur de vivre – impartageable (et si partagée pourtant) – avec autant de tendresse que possible – au hasard des solitudes et des rencontres…

 

 

On se lève – comme un défi – une victoire, peut-être, sur la tristesse. L’âme détournée, pour un temps, de l’abîme. Bulle de silence dans le vacarme de la tête et du monde. Oubli des routes et des impératifs. Quelque chose proche de la tendresse – proche de la nature, en nous, redressée…

 

 

Un peu d’air pur hors du marécage. Une route – un arc-en-ciel – au-dessus du vertige – au-dessus des immondices…

La seule ressemblance avec ce que nous fûmes autrefois…

 

 

Un jour entier à découvrir. Un éclat – un écart – entre l’œil et la nuit. Et cette faim de ciel qui soulève les paupières…

 

 

Ce que nul ne remarque ; cet infini et cette meute – en soi – tiraillés. L’Autre sans visage – celui que nous appelons ainsi à défaut de lui attribuer la moindre substantialité. Lui – porteur, pourtant, de ce regard sans hésitation et de ce silence sans malice…

 

 

A bout de souffle – peut-être – comme ces traces sur la page. Ignorés – plongés en soi jusqu’à la suffocation – au cœur de la même confusion que celle qui a initié nos premières lignes – et les mille livres qui ont suivi – comme une longue série de méprises et quelques forfaits. Symptôme de la figure marquante et du manque. Symptôme de l’encombrement et des luttes intestines entre soi et un Autre encore plus mystérieux…

 

 

Peut-être se répète-t-on – en rafales – pour ne pas se destituer et former son propre engorgement. Comme une manière d’oublier et de passer en force…

 

 

Après tant d’images et de visages arrachés – que reste-t-il sous la plaie… Quel souffle nous pousse-t-il donc à de tels ravages…

Le vivant à l’âme nue – et aux nerfs à vif…

Ainsi (peut-être) croyons-nous être vivants…

 

 

Tout est fêlé – et les mots mâchés (et remâchés) peinent à recoller ces lambeaux pathétiques. Charpente et ossature (presque entièrement) fissurées…

 

 

Ni âme – ni veille – ni sentinelle. La boue et les lèvres blessées – autant que la bête, en soi, traquée jusque dans ses évidences…

Ni terre – ni figure – ni parole. Une voix solitaire et sans alliance – au seuil – au cœur peut-être – du silence – née de ce pacte mystérieux entre la marche et le désert…

 

 

Seul(s) – à vrai dire – face au monde et à ses mille légendes – devenues nôtres au fil des pas. D’erreur en erreur – d’impasse en impasse – comme si le brouillard, l’aube et la nuit n’étaient que des éléments de l’intériorité…

Un gouffre – un univers – une seule foulée peut-être – entre le sommeil et le jour…

 

 

Passages pour soi. Et un Autre, en nous, encore trop timide pour nous remplacer…

 

 

Nombreuses – comme au premier jour – ces parts d’enfance sans référence. Œuvre tribale – presque familiale – au cœur de notre plus intime humanité. Quelque chose d’inconnu et d’indéfendable qui s’octroie le plus terrible et l’au-delà des fosses communes…

 

 

La main sur la page – tremblante sous la lampe – qui n’ose encore donner au feutre sa pleine mesure – lui offrir une résidence certaine en déroulant un long tapis jusqu’à la jetée et l’océan…

 

 

Vivant – bien sûr – mais pas certain encore d’exister…

Comme le coffre – l’écrin peut-être – d’un Autre – plus vaste – et plus utile que nous-même(s)…

 

 

Danses et naufrages successifs de la multitude tiraillée – engoncée au milieu d’elle-même – où le singulier est confiné – encombré par la quantité et le rassemblement…

 

 

Gavés de temps et d’illusions. Seule manière, pensons-nous, de pouvoir échapper au vide et à la mort. A la souffrance qui – partout – nous encercle…

 

 

Couverts de pluie, de sable et de chants – l’âme et la peau encore si primitives. Emergeant – à peine – de la glaise. Et le pas toujours plongé dans la nuit…

Là où le jour et le noir se rencontrent. Là où vivre pénètre le souffle et la chair. Là où s’expérimente le cœur fragile – le cœur ouvert – le cœur vivant…

 

 

Elément – parcelle – au milieu des fragments du grand puzzle en mouvement – à la reconstitution à la fois impossible et immédiate – où tout s’agence et s’emboîte de la plus parfaite manière…

Matières, émotions, idées, sentiments, gestes, paroles – joints et assemblés en cet espace présent au cœur du monde – au cœur des choses – en surplomb de toutes les formes, de tous les échanges et de tous les mouvements…

 

 

Naître – et renaître sans doute – avec ce qui nous fait mal. Comme un plongeon sans maître dans l’abîme, le temps et le rassemblement des choses. Et la résonance (toujours plus forte) de l’âme dans ce vide sans direction…

 

 

Alphabets horizontaux dédiés à la guerre et au commerce. D’ici à plus tard – d’ici à plus loin – d’ici au meilleur. Avec la langue tournée dans tous les sens pour affiner – et améliorer – la ruse et la persuasion…

Et ce grand froid qui monte dans l’âme. Le vent et mille soleils verticaux au cœur de la plus tragique obscurité. Comme une manière de vivre dans cet espace en deçà – et au-delà – du langage – comme plongés dans ce silence sans nom qu’aucun qualificatif ne peut ni définir, ni révéler…

 

 

Elan vital de la page – réconfortante – réconciliante – profondément tournée vers la nécessité de la lumière…

 

 

En soi – cet Amour de la trace et de l’innocence – de l’expansion et de l’effacement. Et ce tiraillement perpétuel entre ce qui s’impose et ce qui libère…

 

 

Enumération inutile de l’inventaire humain, de l’attirail terrestre et des précarités du vivant…

Rien – en définitive – n’est durablement habitable sinon, peut-être, cet espace d’où tout émerge – et où tout replonge ; à la fois demeure des naissances et cimetière de toutes les choses du monde

 

 

Un peu de mort dans chaque chose pour offrir à ce qui vit – à ce qui existe – une dimension plus précieuse – un autre goût que celui de l’habitude et du rêve…

 

 

A l’envers du monde – et dans l’œil qui se retourne – cette enfance et cette clarté – pour que la main puisse se tendre vers le plus précieux de chaque visage…

 

 

Ce qui devient, sans doute, plus légitime que le monde – les nécessités qui s’imposent – l’élan vital vers ce qui nous anime – vers ce qui nous habite – vers ce que nous sommes

 

 

Ce que l’on devient – ce que l’on semble devenir. Ce qui nous rééduque là où la nuit s’amplifie. Exilé – orphelin depuis toujours – peu à peu perméable à ce qui est gravé secrètement à l’envers du souffle – dans ces profondeurs inexplorées – le mystère qui nous a devancé – le mystère à notre suite…

 

 

A l’écart des cris et des Autres – comme si l’être était un feu solitaire – un lieu secret – le rassemblement (inespéré) de toutes nos parts. Ce qu’il y a, en nous, de plus précieux – de plus secourable ; le silence, l’Amour et le partage…

 

 

Les ténèbres sous le règne des Autres – dans cette lumière contrainte par nos figures trop mimétiques – trop sombres – noircies, sans doute, par tous les défis terrestres…

 

 

A vivre entre la violence et la posture. Reflet d’un terme – d’une finitude sournoise. Destin grimaçant aux possibles obstrués – interdits. Avec ce souffle sans hauteur – où l’altitude ne se conquiert (trop souvent) que par le sang des Autres…

 

 

Nuit d’embrouilles et de faisceaux – sans preuve – et sans autre légitimité que celle de la tentative. Approche et éloignement – de balise en balise – entre le morcellement et la paupière intacte…

 

 

L’écoulement comme une perte – le ruissellement du gris. Jetés ensemble avec ces pierres qui roulent sur toutes les pentes – au milieu des alphabets inutiles. Monde, pièces et sursauts où tout se vit de manière si dense – de manière si mortelle…

 

 

Ce qui, en nous, se cache comme la première étoile – comme le premier signe qui nous édifia. Et les mille armures nécessaires pour protéger, avec nos secrets, le plus précieux qui nous tiraille. Espace d’espérance et d’humanité où la chaleur, la prière et le visage de l’Autre nous rappellent notre insuffisance – et nous condamnent (presque toujours) à l’étrangeté des lèvres et des mains…

 

 

Le cri et l’appel – aussi solitaires que l’âme…

 

 

Tout boite – tout s’ébruite…

Tout nous plonge dans la même plaie – cette vieille déchirure que ravive toute rencontre – toute espérance…

Et ce désir atroce cousu derrière le silence…

 

 

Et le temps qui nous débarque – nous dévore – et nous suit à la trace comme si nous étions une matière à éduquer…

Et cette offense – et ces dégâts – entre ce qui vient et ce qui se pense – entre ce qui se vit et ce qui s’écrit. Une conduite – une chevauchée où le gourdin tient (si souvent) lieu de caresse – où la hargne s’entend à des lieues à la ronde – et où le cœur de l’âme demeurera introuvable tant que l’absence régnera dans nos pas…

Le signe d’un décalage grandissant…

 

 

Murs de peurs et de hontes. Murs d’indélicatesse et de couardise – derrière lesquels s’exerce le plus effrayant sommeil. Comme si la vie jouait – à travers chaque visage – au bâtisseur et au somnambule…

Une marche que seule l’âme peut interrompre. Et mille lieux encore à découvrir – et mille lieux encore où se perdre…

 

 

On a cru aller – se trouver – se résoudre – et nous n’avons fait que nous enfouir plus profondément et ajourner le jour de notre rencontre.

A force de bouger, nous avions imaginé parcourir et traverser ; mais nous n’avons, en réalité, que renforcé l’attente…

 

 

Le morcellement – ce qui s’assombrit – comme si nous ne pouvions échapper à la fracture, au démembrement et à la nuit…

Pensées, poussière et feux de détresse ; les réponses récurrentes à toutes nos tentatives de percée vers le jour – à toutes nos tentatives de percée vers l’éternité…

 

 

Sur terre – encore peut-être – entre l’absence et la mort – au cœur de ces tranchées brunâtres – là où la lumière griffe l’œil et l’âme – et ce qui a survécu au monde, aux visages et aux bras brandis comme des crochets et des massues…

 

 

Au même âge qu’autrefois – étrangement vivant – comme si l’enfance, en nous, s’attardait en refaisant mille fois le tour du même visage pour s’assurer de la consistance du monde, de l’âme et du temps…

 

 

Sous le même ciel – sur la même terre – mais avec ce regard, à présent, chargé de tristesse et de silence – porteur de cette sensibilité des solitaires adossés au vide – au bord du monde – là où la distance entre autrefois et l’inconnu demeure identique et infranchissable…

 

 

Eternité d’une faille – d’un évanouissement où les mots remplacent (maladroitement)l’inattrait du monde – l’indigence des objets et des visages – trop usuels – trop communs – soumis à mille usages – à mille trivialités…

 

 

Vide et clignotement de quelques lueurs vacillantes – chancelantes. Comme un regard intermittent – incapable de déchirer nos vieux restes de monde

Et cette sensibilité comme seule particularité – et unique écho, peut-être, au vide et à la faim…

 

 

Ebloui par le reflet du temps sur l’âme – et cette indécision du vent sur les contreforts de l’automne. Ce que le monde, en nous, a toujours dispersé…

Ce qui demeure dans la composition de nos chimères – quelques taches, en somme, sur l’apparence des choses…

 

 

Tout se devine à notre manière d’inscrire nos gestes dans le monde – reflet d’un regard et d’une sensibilité sur ce qui mérite – toujours – Amour et attention – quels que soient les circonstances et les visages…

 

 

Dans la tension d’un Autre en nous. Au cœur de ce lieu où la flamme et la fratrie deviennent, peu à peu, les bras qui nous manquaient – la chaleur d’un baiser et d’une étreinte sur ce que nous avons enfoui et oublié…

Ce que nous sommes plus durablement que la terre. Ce lien – cet espace – où la désillusion et le désarroi nous offrent – peut-être – le seul privilège…

 

 

Tout nous poursuit jusqu’à l’absence – jusqu’à l’abandon – ce que nous n’avions pas même envisagé dans nos délires les plus extravagants…

Comme une ombre accrochée au dos de tous nos actes…

 

 

L’arrière du visage qui aborde la route à l’envers. Le vide sous le fil suspendu entre le temps et la lumière. L’espoir d’un Amour plus fécond. L’exigence d’un silence aussi blanc que le rêve et l’écume – innocent en quelque sorte – pour accueillir l’illusion du monde – le mensonge de toute histoire – autant que la beauté et l’âpreté des visages…

 

 

Terre d’un autre monde – d’une illusion plus supportable que la rudesse du réel – où l’insouciance peut (enfin) régner dans la proximité du feu – au cœur de la cendre et de la poussière – là où l’espace offre aux âmes et aux visages un intervalle hors du temps – affranchi du désir de l’Autre – un lieu dérisoire au milieu des immondices – coincé entre le silence et la beauté…

 

 

Penché sur cette terre où les yeux regorgent de sang, de chants et de brouillard – faussement lumineux (fallacieusement éclairés). La bouche tordue comme un fruit recouvert d’aube et de poussière…

Et nous voilà à creuser la terre – les mains et l’âme blessées – fragiles – figées dans la nécessité de réduire la distance entre le désir et les miroirs offerts par les yeux du monde. Les horizons, en nous, éparpillés comme si la route et l’errance étaient nos plus précieux atouts – notre seul voyage…

 

 

L’invention – peut-être – de la brûlure et du tremblement. Et cette présence douloureuse entre le soleil et le bord du monde – dans cette vie d’exil – sur ces terres de vents brutaux – insolents – si dévastateurs pour ce qui, en nous, ne cesse de s’agiter et de vouloir comprendre…

 

 

Agenouillés devant les étoiles et les exigences du monde sur ces pierres qui confinent les âmes à la gravité de la matière…

A vouloir repousser la douleur et l’agonie comme si nous étions les maîtres du monde et du temps…

Un cadre – une réalité – éloigné(e) de toute forme d’Amour et de légèreté…

 

 

Ce qui nous brûle et nous accueille – ce qui nous happe et nous rejette – à l’heure la moins favorable – au jour le moins propice – lorsque le froid de l’âme et l’aridité du monde deviennent la seule réalité. En cette saison où l’absence somme l’Amour de demeurer malgré le vide et les atermoiements…

 

 

Ne plus être là – refuser de vivre en ce lieu où l’on nous confine – dans cette promiscuité étouffante avec l’Autre – avec la foule – avec le monde entier – qui nous sourient (qui continuent de nous sourire) mais dont les yeux ne sont tournés que vers leur propre folie…

 

 

Réseaux d’ici – réseaux d’ailleurs – comme mille cercles concentriques qui relient tous les visages – tous les gestes – toutes les âmes – où chacun n’est qu’un dérisoire chaînon…

Nœuds complexes – entremêlés dans la trame – et reliés aux mille cordes des Autres…

 

 

Tout prend des airs atroces – parfaits – terrifiants – hautement mortifères. Entre l’abîme, les miroirs et la mort. Brûlés par les flammes du monde – par cette violence et cette indifférence que nul n’a jamais choisies…

 

 

Voyage entre dégoût et tristesse. Mouillé de pluie et de sang – plongé dans cet étrange délire aux airs de vision – aux airs de perspective – où les sens et la simplicité ont été (presque entièrement) perdus…

 

 

Seul(s) avec ses propres mains à la fois libres et prises en otage par la folie grandissante (et toujours plus complexe et monstrueuse) du monde…

Vie d’exil et d’éloignement où le plus terrible n’a (sans doute) encore été vécu…

 

 

Fils de rien – sans voix – brisé – mille fois vaincu par le hasard, les rencontres et le destin. Sur ce chemin d’obscurité – d’illusion en fausse lumière – de récit en témoignage – d’effarement en effarement – avec, au centre de l’âme, cette tristesse (inavouable) des solitaires et des incompris…

 

 

Errance – toujours – le cœur serré. Entre hier et peut-être – entre avant et la plus tangible incertitude. A marcher entre mille éclats, mille peurs et mille tentations. Entre chant et résistance – adossé au plus bas – et au plus triste peut-être – de la solitude…

Trépignant encore au milieu de quelques restes de rêve…

 

 

Au cœur de l’absence et de la tristesse – dans cet abandon des révoltés que le monde soumet, écrase ou ignore. A peine existant – seul avec cet écho qui nous plonge au fond de la terre…

 

 

A nos pieds – ce buste penché – couvert de bruits et de noir. Cœur vivant – défait – tremblant – comme si nos pas pouvaient déchirer l’impossibilité du ciel…

Un éclat d’obus au fond de la gorge comme si l’hiver avait tout recouvert – et submergé l’âme tout entière…

Yeux d’innocence malgré les haleines du monde – odieuses – fétides – indolentes – et les paupières serrées contre les joues…

 

 

Une terre – un vent – une onde. Quelques foulées timides. L’attente d’un chant – d’un lieu – d’une prière – pour aller moins triste au cœur de ces saisons sans miracle. Rythme lent – sans visage – sans appel – sans élan – comme si l’extase et la mort avaient, à nos yeux, le même attrait…

 

 

Vie sans récompense. Vie sans témoin du conflit qui nous hante. Dans la confusion du jour – à compter les marques dessinées par l’obscurité (toujours plus profonde et mystérieuse) des nuits successives…

Faiblesses mortelles devant l’immensité que nous avons cru effleurer…

Marche énigmatique, peu à peu, convertie en obéissance absolue où le trébuchement et le passage démentent et contrarient (presque toujours) les attentes et l’espérance…

 

 

L’absence – ce reflet du plus loin – de l’au-delà de l’abandon. Source du plus proche – du miracle, en nous, si vivant…

 

 

Joie et parfum nés d’une chute inéluctable – de cette décadence automnale où le rêve et le monde deviennent (infiniment) plus tragiques que la solitude…

 

 

Yeux imprégnés de rythme et de danses où se mêlent l’or et le froid – le fardeau et l’abandon. Jeûne, en quelque sorte, dans le prolongement des exigences extérieures…

 

 

Buste à flanc de falaise – âme close – réifiée – fragmentée. Pas tremblants – comme livrés en offrande – happés par l’ardeur des circonstances. Et ce sable jeté partout comme si le vent était l’allié du monde – jamais le nôtre – jamais celui des figures tristes et rampantes…

 

 

Abîmes partout – qui donnent au noir cette consistance. Et ce langage d’envol – de sursaut – de franchissement peut-être – pour échapper au sol et à la gravité…

 

 

L’obstination du mouvement au cœur du temple. L’immobilité (presque immuable) de l’aurore. Et l’acharnement dérisoire des foulées et des prières pour conjurer le mal, la peur et l’indécision grandissante des vivants. Reflet d’un temps révolu – obsolète – que l’accoutumance cristallise…

L’âme hébétée – trébuchante – inapte à initier le moindre renversement…

 

 

Le plus haut de l’homme à découvrir dans la fange que nous traînons avec nous – à chaque geste – à chaque pas – comme si l’âme conservait intact son mystère enfoui dans nos profondeurs…

 

 

Brûlé là où l’on devient silencieux – en cette heure de fin du monde exaltée par la solitude et l’isolement. Âpre et attentif – la tête posée contre le sol. Le cœur vivant – le sang intact et effervescent. Le souffle ardent comme si l’hospitalité du poème remplaçait l’indifférence du monde – l’absence indéfectible dans les yeux des Autres…

Pages à vif – comme la fraîcheur, en nous, du plus simple. L’âme déchirée entre la chair et l’abîme. Regard tourné vers le plus ample – caché derrière nos amas d’espoirs et de cendres…

A vivre comme si la vie était encore possible. Et à croire encore en la nécessité des destins…

 

 

Que sommes-nous sinon ce poids – cette force fragile – errante – mal agencée au reste – à toutes les vibrations du monde… Un peu d’âme, peut-être, tombée là où tout s’efface – où rien n’a d’importance – où tout tourne, malgré lui, dans le sens des choses, du temps et des étoiles…

 

 

Yeux sur un calvaire – un tertre – un amoncellement inévitable de désirs et de manques…

 

 

Boue, herbes et sang. Pierres mêlées à l’eau et aux pattes des bêtes. Archipel où le moindre vent soumet les gestes, les lèvres et les âmes…

Amoureux d’un en soi qui, trop souvent, prend les couleurs du jour et de la pluie…

 

 

Le temps – toujours – comme un grand tableau noir qui – par impatience – et par oubli des heures peut-être – transforme les désirs et les privilèges. Un souffle – une respiration – sur la sente où errent tous les pas. Une terre où l’arbre gagne toujours en force et en silence. Et un interstice que l’homme défigure (trop souvent) en règne. Le plus détestable à vivre – sans doute – pour les vivants. Au cœur de cette tragédie qui semble impérissable…

 

 

Ce qui germe – ce qui pousse – à l’envers de l’éternité – sur cette terre où règnent le désir et la mémoire…

Ce qui existe – ce qui s’étend – à travers les ronces et la pensée. Là où le vent ressuscite tous les morts…

 

 

Vivre en deçà de la clarté – au fond de l’ombre qui a envahi les yeux. Et cette voix qui résonne dans ces lignes. Temps futile – raison oubliée. Et cette réalité assommante qui soumet les âmes comme si l’enfance n’était qu’un lointain souvenir…

Mains sur les yeux pour cacher l’épaisseur du regard – la tension des gestes et les strates du monde déposées, au fil du temps, derrière les visages…

 

 

Un peu de bruit – quelques sauts – pour s’imaginer vivant – et offrir à l’âme un peu – un semblant – de consistance. Le silence et mille paroles (dérisoires, bien sûr) inscrites, chaque jour, sur la page. Comme une manière d’ajourner la mort – de retarder la conscience de l’agonie – et de fuir, peut-être, le seul lieu de la rencontre…

 

 

Vide – aussi vide – avec que sans – au milieu du monde comme au cœur de soi. Encore trop vert, sans doute, pour goûter le fond de l’âme – et vivre serein – dans la continuelle compagnie du silence…

 

 

Nous avons joué et nous avons ri. Nous avons essayé d’échapper à l’absence – de mille manières. Ici – ailleurs – aujourd’hui – autrefois. D’excès en absorption – de tentative en défaillance – comme un long défi inutile. Happé(s), sans cesse, par le tourbillon insensé des rives – fragiles – malmenées – et souveraines pourtant…

 

 

Des éclats – des partages. Quelques frontières effleurées (et, parfois, franchies). Des doubles qui ne purent s’empêcher de trahir. Des fausses certitudes et des évidences mensongères. Des doutes et des absences. Un amas d’incompréhension. Des impasses et des pentes où nous accompagnait – toujours – la plus grande espérance…

 

 

Nous avons cru percer les murs – élargir l’espace – interrompre la course folle du temps. Nous émerveiller des visages et des élans du monde. Nous satisfaire des failles et des défaillances – de la faim et de l’inassouvissement. Nous avons cru en l’homme et au règne (presque possible) de l’Amour. Nous avons essayé – nous avons prié et accompli (autant que nous en étions capables). En vain – sans doute. En vain – bien sûr. Le vide, la solitude et la mort n’ont jamais vacillé (pas une seule fois). Et notre parole – à présent, n’a plus la force de contredire le silence – ni de témoigner de cet étrange (et douloureux) voyage…

 

 

Désir et souffrance – partout – ceux de vivre et d’aimer – ceux de croire et de bâtir. Marionnettes empêtrées dans la trame des Autres – dans la trame du monde – où tous les fils s’emmêlent jusque dans les tréfonds de la plus parfaite nudité…

 

 

Soif d’éclore. Et ces étoiles abreuvantes. Et ces rêves caressants – presque accessibles. Comme si le monde était une image – un gouffre – une toupie lancée à vive allure sur la crête – entre les pierres et la pensée – entre le silence, le sommeil et l’insomnie…

 

 

Un temps – une issue – une chimère. Le seul terrain où nous puissions vivre en homme, en bête, en arbre – en pitoyable créature terrestre…

 

 

Mille choses et mille manières. Submergé(s) par l’intendance quotidienne – la faim, le désir et la peur – l’occupation de l’espace. Toute la calamité de vivre, en somme…

 

28 février 2019

Carnet n°178 Cercles superposés

Journal poétique / 2018 / L'intégration à la présence

Sur le mur – rien – le souvenir d’un sourire – à peine – quelques traces presque invisibles d’un temps révolu. Le silence et la nuit alentour. Quelques restes de sommeil. Et cet Amour en soi que personne n’a accueilli – et qui creuse, à présent, au fond de notre poitrine…

 

 

Des signes – une voix – quelque chose – une sente, peut-être, qui se dessine et s’emprunte – parallèle aux chemins et aux souffrances façonnées par le voyage et les rencontres…

Fenêtre à travers tous les murs qui nous encerclent. Meurtrière sous toutes les latitudes incarcérantes…

 

 

Longue énumération des visages et des tumultes – des rumeurs du monde – des ruses et des mensonges – de toutes les stratégies indigentes à l’usage des sans fièvre – des sans révolte – des sans poème – de tous ceux qui s’accommodent (tant bien que mal) des frontières et des saisons…

Puis se taire – et réduire ses pages au silence. Que pourrait, en effet, offrir au monde toute parole supplémentaire…

 

 

Porté par le voyage et la rébellion – par l’errance et la nécessité des mots. Et si peu de jours pour marcher et comprendre – et témoigner des affres, des surprises et des bienfaits de la route…

 

 

Adieu à (presque) personne – comme si nul n’était réellement vivant – ni digne de confiance. Traître et analphabète – sûrement. Et capable seulement d’instincts et de sommeil…

Mais où est donc passé l’homme… A-t-il seulement existé… Et en quel lieu se retirer pour le rencontrer…

 

 

Tout est rêve – histoire – sauvagerie – ruse et commerce – mensonge et faux-semblant. Et tout est si provisoire. Comme si nos traces sur le sable pouvaient (encore) avoir quelque importance…

 

 

Personne – comme le plus sûr lieu du rendez-vous…

 

 

Ce qui s’étreint, peut-être, le temps d’un baiser… Un instant où le possible peut enfin rencontrer sa réalisation. Une parenthèse provisoire dans cette longue (et douloureuse) errance…

 

 

Qu’y a-t-il donc à vivre… Faudrait-il donc s’inventer à chaque seconde – et, avec nous, le sang, la chair et l’âme – l’homme, la terre et le destin – ou tout est-il déjà trop corrompu pour espérer goûter l’impossible – l’être et la joie au-delà des rêves et des habitudes – l’existence (la vraie vie) au-delà des coutumes et des conventions…

 

 

Espérer et se souvenir – comme si la vie n’était qu’un songe…

 

 

A se débattre dans l’épaisseur du monde et l’inconsistance des sentiments. Vies graves – vies vaporeuses – à batailler contre la matière – au ras du sol – dans l’effleurement (à peine) des choses…

 

 

Rien ne meurt véritablement – tout s’éteint et se rallume sous d’autres traits – selon l’ordre des jours

 

 

A se cacher les yeux comme si l’on pouvait échapper au réel – et devenir en rêve le substrat du monde et des choses. L’unique marionnettiste des spectacles…

 

 

Que peut-on partager avec l’absence et les absents… Un peu d’espoir – sans doute – comme le double de la trahison…

 

 

Désormais rien ne s’octroie qui, en premier lieu, n’est pas…

Le présent face aux non-dits. Le silence face aux souvenirs et à l’espérance. La sagesse qui ne condamne ni la nuit, ni le sommeil. Ce qu’offre le jour à travers nos grilles…

 

 

A s’assoupir comme si le temps était le seul horizon terrestre. A rêver comme si l’avenir était la seule perspective – la seule pente possible…

Mort(s) – presque mort(s) – déjà – avant de vivre…

 

 

Le manque et la soif. Au cœur du monde et de la solitude – comme si l’un pouvait être vécu sans l’autre… Le rêve et la lumière. Le cri, la parole et le silence. Et cet étouffement au fond de l’âme. Au cœur de cette nuit qui fut notre seul décor – et notre seule trouvaille…

Le visage lacéré par le voyage et les chemins – par toutes les rencontres aussi tranchantes que les pierres…

 

 

A l’heure du miracle, que pourrait-on encore espérer…

Ni jour, ni nuit – le signe de la moindre exigence…

 

 

Les pieds et l’âme plongés dans la solitude et l’austérité. Le monde et les Autres en jachère – quelque part là où l’on mendie et accumule encore…

Ici – rien – ni au-dedans, ni aux alentours. Quelques fleurs – un peu d’innocence dans les mains et sur la pierre…

L’ardeur de la langue et le parfum du plus légitime. L’hymne et le printemps – comme si les hommes et le temps n’avaient plus d’importance…

 

 

Le souvenir d’un éboulis. Les obstacles infranchissables. Les rêves contenus. L’effondrement et le drame. Le sort de tout homme à l’approche de la mort…

Les désirs qui, un à un, s’effeuillent – s’égarent – s’allègent. Le poids infime de l’infini. Et entre nos oreilles – ce chant mystérieux, puis le silence. Et, peu à peu, ce grand sourire qui se dessine sur les pourtours de l’énigme…

 

 

La vie – la mort – comme abstractions et drames supposés. Les tourbillons du temps. L’âme blanche – et la figure nue – esseulées…

Ce qui s’incline et se caresse. Ce qui surgit comme un divin présent…

 

 

Feuilles sans relief où les gestes sont trop lointains – à peine visibles – presque indécelables. Une voix sombre et un peu d’encre jetées sur le monde comme une défaillance ou une impossibilité. Comme une âme privée de ciel et d’élan – contrainte d’ajourner son ascension…

Et, plus loin, un sentier sauvage où ne règnent que l’avidité et le commerce – le plus vil du partage…

 

 

Flammes et vent. Grand soleil. La vraie vie sans image – sans commentaire – où l’or – le brillant de l’or – n’est qu’une façon de voir – une manière de vivre au milieu du noir et des fleurs…

 

 

Amour défunt. Âme sans poids. A compter ce qu’il reste de joie à l’envers du monde et des chemins. Un peu de temps et de silence. Le mirage de vivre. Le miracle de la nudité. Et ces amas et ces bruits que l’on traîne – partout – derrière soi…

 

 

A tourner autour du moindre soleil comme si le monde pouvait réchauffer l’âme – comme si la nuit était franchissable…

 

 

Dans le regard – un peu de sang – quelques cendres – quelques flammes – les restes, peut-être, d’une flamboyance ancienne – et ces grands arbres au milieu des pierres. Le sol gelé et le désert grandissant. Et ce cœur disparu – anéanti peut-être. Et ces fleurs si belles plantées au milieu de la solitude et du néant…

 

 

Ce que nous avons effleuré n’a, peut-être, jamais existé. Un mirage – une utopie – une manière, sans doute, de combler le vide et la peur. Une manière de se résoudre (tant bien que mal) à n’être personne – deux mains – une bouche à peine – offertes aux voyageurs – à ceux qui rêvent – à ceux qui sommeillent – à tous ceux qui cherchent ce qui se cache derrière les masques et les visages…

 

*

 

Immersion terrestre – solitude absolue – ruses instinctives et incommunicabilité. Âpre leçon de vie après bientôt un demi-siècle de naïveté et d’espérance. Pauvre idiot que je suis…

Noyade – à présent – après avoir quitté l’archipel de l’illusion…

 

 

Murs partout – Amour et silence en soi – recouverts (encore) par trop de rêves et de blessures…

La joie comme seule nourriture à dénicher au fond de l’âme – au cœur de cet espace où l’Autre est subsidiaire – élément possible (seulement) pour vivre à l’horizontale nos quelques linéaments de verticalité…

 

 

Amour en soi – potentiellement partageable…

Langage et mots de solitude destinés à cet espace – en chacun – si souvent ignoré, dénié ou condamné…

Un arbre – une épaule – pour son propre secours dans cette forêt sombre de visages – dans ce grand désert – où nous ne survivons que par la ruse et le mensonge – ligotés, malgré nous, aux rêves et au temps…

 

 

Chair et âme assoiffées de l’Autre – inaccessible toujours – sauf pour assouvir (momentanément) ses désirs solitaires…

 

 

Monde et nuit rêches – sans espoir – où l’accueil et la chaleur ne sont qu’apparents – et provisoires…

Trop de différences nous animent. Tout est trop saillant – et les divergences inévitables…

Et ça s’imbrique (ça essaye de s’imbriquer) avec douceur – avec violence ! Et ça frotte ! Et ça racle ! Et ça coince ! Comme si l’horizontalité du puzzle était grippée – presque irréalisable…

Et après mille compromissions – mille tentatives d’emboîtement – et autant de manières de plonger dans le sommeil et l’aveuglement, la solitude – toujours – finit par reprendre ses droits pour que nous puissions retrouver la seule liberté terrestre possible…

Tout est condamné, un jour ou l’autre, à glisser jusqu’au dernier visage – jusqu’au dernier vitrail – jusqu’à l’ultime ouverture sur le monde. En soi – là où résident l’habité, la grande solitude, l’aube et l’insomnie – la seule délivrance véritable…

 

 

Un mot pour soi – et mille autres qui suivent – comme une consolation – les conditions nécessaires à la rencontre – en nous – entre soi et soi – ces deux parties mystérieuses – et si énigmatiquement intriquées – bien davantage que cohabitantes…

Tentative de toucher à la fois l’infini et la condition terrestre – de réunir les deux dans l’âme – et de les vivre ensemble sans peine – sans contrainte – sans déchirure – ni même nourrir l’espoir d’une visite étrangère – d’un rendez-vous (presque toujours manqué) avec le monde…

Ni désir, ni exercice. Simple évidence. Urgente et indispensable nécessité. Conviction du moins pire à vivre après trop d’aventures désastreuses…

 

 

En soi – selon ses appétits et sa propre cadence – et ses reliquats de rêve et de sommeil. Etrange et bienveillant ami – frère de nous-même(s) – à l’écoute – toujours – aisée, délicate et patiente – précieuse présence – la seule sans doute…

Frère d’armes et d’Amour – étrangement pacifique – à qui concéder le regard, l’infini, la vie et la posture du maître et du sage – à qui offrir ses peines et ses souffrances. Le seul, en vérité, à frissonner avec nous – à écarter nos peurs – à savourer notre joie – et à encourager nos foulées en deçà et au-delà des murs de notre détention…

 

 

Elève en nous – poseur d’encre et d’affranchissement pour se libérer (tenter de se libérer) de nos énigmes et de notre misère – dans une langue inventée – idiosyncrasique sans doute – mais si nécessaire – si généreuse – si émancipatrice…

 

 

Goûter à ce qui se cache derrière les larmes et la tristesse – cet espace infini – ce parfum de liberté – le plus haut – et le plus pur peut-être – de la solitude. Et aller ainsi là où la langue et les pas nous mènent – sans a priori, ni arrière-pensée – à la manière de ceux qui ont su enjamber l’espoir et l’impossibilité…

 

 

Au-delà de l’âme et de la mort – au-delà du souvenir et de la folie. Emporté sans concession vers ce pays sans terre – vers ce pays sans croix – vers ce pays sans bannière – par-delà la douleur et la souffrance – ou immergé en elles – là où la lumière et le silence – l’union et l’amitié – l’Amour en soi – deviennent une évidence – une nécessité de chaque instant…

 

 

Sur le mur – rien – le souvenir d’un sourire – à peine – quelques traces presque invisibles d’un temps révolu. Le silence et la nuit alentour. Quelques restes de sommeil. Et cet Amour en soi que personne n’a accueilli – et qui creuse, à présent, au fond de notre poitrine…

 

 

Chaleur saillante sur les pierres grises – âme trouée – vacillante – harassée – qui – pour survivre – doit s’adosser au ciel et aux vents – à la justesse toujours changeante des circonstances…

Ni leçon, ni enseignement. Les yeux fixés sur l’heure présente – sur l’instant vivant. A frissonner sous la caresse de nos propres doigts…

 

 

Monde et paroles – de part et d’autre du mur. Comme deux univers séparés – distants – irejoignables. D’un côté, la matière, la ruse et les instincts. De l’autre, l’Amour, l’infini et la poésie.

Foule et bassesse dos à dos avec la solitude et l’envergure. Et nous autres, pris en étau – comme paralysés – comme écrasés par notre désir de réunification…

 

 

Moins de rêves dans l’encre. Moins d’affirmations. Une régression – un rapetissement, sans doute, de l’âme. Une plongée dans l’énigme et la chute. A deux doigts d’une terre et d’une langue nouvelles. A deux doigts d’un ciel enfin accessible…

Royaume, sans doute, ouvert à ceux qui ont tout perdu – à ceux qui ne sont plus personne – sinon deux mains tendues et un visage noyé par les larmes – hésitant entre la grâce et l’hébétude – entre le désarroi et la sidération. Devenus bien moins que des hommes ordinaires…

 

 

Traversé par les malheurs et l’interrogation – l’âme furieuse – la tristesse enracinée jusque dans nos plus énigmatiques profondeurs. Entre souvenirs et pensées – à tenter de se tenir vivant au milieu de la douleur et de l’incompréhension…

 

 

Mots concrets – non concertés – qui ne revendiquent rien – qui n’acclament personne – qui ne font l’éloge d’aucune idée – d’aucun dogme – qui cherchent – seulement – à franchir les frontières de l’homme – à réunir le dérisoire et l’Absolu – et à aller au-delà du rire et des larmes – dans le pressentiment d’un possible – d’un espace de réunification…

 

 

Rêvés – la vie, l’âme et le monde. Et l’invisible qui perce à travers tout. Ce que nous cherchons sans fin – nous autres que la moindre chose fait trembler…

 

 

Une âme soumise comme les bêtes – aussi farouche – aussi docile – aussi révoltée. A craindre la violence. Et à chercher la tendresse au cœur même de sa détention. Dans cette intelligence instinctive qu’ont oubliée les hommes à force de mensonge et d’illusion…

 

 

Tout se disloque – toujours – malgré nos édifices, nos résistances, nos rafistolages. Tout fait mine de se tenir debout mais sous les apparences, tout se défait – tout est déjà en ruine – proche de la désagrégation. Et lorsque tout s’effondre, ne reste que le néant – le visage trompeur du néant. Et en demeurant dans ce malaise – dans cet inconfort – dans cette terreur – le néant prend, peu à peu, des airs insoupçonnés – des allures de mort joyeuse – de liberté et d’infini décuplés – paroxystiques peut-être – comme un ciel enfin tombé sur la terre – au cœur de ce désert si douloureusement traversé…

 

 

Dans les replis du soir – la source et les noces foulées – la forêt gorgée de cris et de mystères. L’ombre et l’envol. La lumière timidement déployée. Le monde, l’invisible et le frisson. Quelque chose au goût de délivrance inachevée…

 

 

A notre réveil – la confusion de l’âme. Le bleu, la nuit, la voûte et la chair tendre – maladroite – encore trop insensible sans doute – mille fois meurtrie, pourtant, par cet étrange sommeil

L’encre écarlate – autrefois si grise – si sombre. Et ce grand ciel qui voit jaillir cette langue et cette parole – cette modeste liberté – si douloureusement gagnée – sur la pierre…

 

 

Dans le juste tressaillement de l’âme. Fragile – amoindri – le visage déformé par l’angoisse et la surprise. La gorge noire tournée vers sa propre intimité. Les rives sauvages. L’espace sans sève – sans élan. L’horizon griffé par mille crochets – toujours aussi féroces et affamés…

Dans ce creuset élargi par le sommeil où tout glisse et se raconte. Mille pages témoignantes. Encre éparse et régulière – à la manière des scribes d’autrefois – relatant mille expériences – mille aventures – mille chevauchées – où les héros ne fréquentaient que les épreuves et les Dieux – et après avoir affronté mille obstacles – mille démons – finissaient par apprivoiser l’Amour et la lumière…

 

 

Alliance entre soi et soi – au cœur de sa propre poitrine – sous les caresses de l’espace en nous ouvert – libéré. Fontaines et lacs approvisionnés – à présent – par la source…

Un Autre en notre âme est né peut-être – qui sait ? – à l’envers de la douleur initiale – ce grand monstre qui nous protège des dangers. La terre, les bêtes et les visages. Mille risques et mille chemins. Et cet hiver, en nous, qui dure encore…

Doigts recroquevillés sur l’espérance – comme si notre refus du monde et notre désir de joie suffisaient à rendre plus vivable notre condition…

 

 

Ni recul, ni avancée. Un tâtonnement presque immobile. Entre pièges et espace. Les mains plongées tantôt dans l’or, tantôt dans la fange. A parcourir l’âme et le monde en tous sens – en pensée. Entre absurdité, désirs, instincts, peurs et attention. A la manière si étrange des vagabonds et des hommes perdus…

 

 

Le monde et le jour entier tenus par le temps et l’attente – par cette faim naturelle irrépressible…

Entre joie et vertige – malgré les peines et les larmes – innombrables. Entre puits et ciel – au-dedans même de nos marécages. L’évidence et son mystère. Et ce fil suspendu au milieu de nulle part comme si le monde était peuplé d’anges et de pantins – glissés en chacun – au cœur de chaque homme…

 

 

Seuil apprivoisé – changeant – toujours plus lointain – sans doute infranchissable…

Si minuscule(s) face au monde et à l’addition monstrueuse des visages – face à la longueur et à l’âpreté des chemins…

Si minuscule(s) face à la lucidité en nous retrouvée – plus vaillante…

Et si seul(s) face à Dieu – et à l’évidence – si criante – partout de l’infini…

 

 

Âme dénudée par les larmes, les malheurs et le désert. Tête et mains dans leur sillon – plongées dans leurs tâches. Résistant – encore – aux songes et aux promesses. A la folie de ce monde englué (sans réticence) dans la certitude…

Seul aussi à cet instant – comme à tous ceux qui l’ont précédé. Eternel orphelin – entre le monde et l’espace. Incapable de choisir entre l’or des visages et celui – plus exigeant – de l’absence de consolation…

Sur cette pierre où l’âme et la langue constituent le seul recours – le seul secours – le seul signe tangible de notre existence

 

 

Entre l’abîme et l’horizon – à égale distance entre le monde et le ciel. Entre l’Amour et la barbarie – entre le partage et l’impossible…

Si humain, en somme…

 

 

Un pari sur soi – le monde – le ciel et l’Amour impossible. L’intention et la fin. La perspective et la déraison. L’univers d’un Seul – éparpillé en mille aires – en mille chemins – de partage…

 

 

A vivre – ensemble – sur la ligne de fuite du temps. Sans but (avouable) – sans hâte – guidés par l’habitude et le sens des flèches sur ces rives grises – désolées – désolantes – où tout déferle dans l’ordre et le chaos apparents…

Tout monte – l’ivresse en tête. Se dresse et ruisselle sur ces pentes si vaines…

 

 

Privés de sens (explicite) – le jeu et les danses. L’absurde manège des hommes. Fractions de temps – fragments de vie – éléments d’un chemin abscons – obscur – insensé…

Saccades étourdissantes à la mécanique fluide mais si souvent grippée. Âme et ventre à terre. Adossés au mur des possibles. Mais immobiles – sommeillant – malgré l’agitation et l’air brassé…

 

 

Au cœur de l’inconfort – à la lisière des mondes. Dans le repli de cette chose en soi – si farouche – si mystérieuse – si inconnue…

Tout est là – en pensée – en émotions brutes. Grossièreté et délicatesse entremêlées. A essayer de jouir dans les intervalles comme si le reste – tout le reste – n’était que malheurs et pierres froides…

 

 

Tout entier(s) – dans cet œil – cette tête – ce monde – qui contraignent et crucifient – et relèguent la tendresse à un vague (et trompeur) souvenir maternel…

Trop d’ombres – trop de mémoire. Insuffisamment secourable(s) pour nos jeux minables et notre indigence inaccomplie…

 

 

Des pas et des jours pesants. Peu d’espace et de possibilités. Des cercles, des murs et des encerclements. Des routes et des négligences toutes tracées. Et ce besoin de rêve – et ce besoin d’ailleurs – si peu convaincants…

 

 

Tout un peuple, en nous, déborde. Comme une coupe pleine de chants, de cris et de gaieté – aux bords lumineux – mais au fond obscur – gardée par les sentinelles du temps…

Tout craque – s’appesantit et se dévoile. Cherche le même réenchantement – presque toujours impossible…

 

 

Et ces parchemins perdus – témoins de nos tentatives – que deviendront-ils à notre mort ? Seront-ils assez agiles – assez puissants – pour traverser les âges et survivre à l’indifférence des meutes et des siècles ? Réussiront-ils à trouver refuge dans l’âme et la bouche de quelques-uns ?

 

 

Seul – bien sûr – qui peut y échapper… mais dans les bras secourables des pierres, des arbres et des chemins. Au plus près de l’âme des bêtes au destin si tragique…

Joueur de mots et inventeur de silence – pour retrouver le jour – la joie – et essayer de vivre le lendemain sans l’angoisse ni les peines d’aujourd’hui…

 

 

Ni mots, ni rencontre. La présence et le geste. Le silence – l’âme et les paumes ouvertes…

 

 

L’enfance – comme la joie – cachée entre l’ombre et la chair. Enfouie au fond de l’âme, peut-être, pour s’abriter du monde, de la folie et de la puissance – de cette démesure de l’homme – presque toujours infidèle aux ressorts premiers des jours – à ce qui a précédé les siècles et le temps…

 

 

De crise en crise – l’ombre se penche encore – sur ce versant à l’espérance piétinée…

 

 

Un espace en soi se cherche – s’intériorise plus encore – s’affine – malgré le bruissement du monde. Un regard – une lumière – au-dedans – comme seule présence possible parmi la cendre et les visages…

 

 

Contraint aux extrêmes par le mensonge – par faiblesse d’âme et de voix. Face à l’impossible affrontement avec le monde…

 

 

Bouquet de paroles et de regards – offrande et plongeon jusqu’à l’épuisement. A seule fin d’écoute et de franchissement des remous…

Epaules et nuit effondrées. Le recul du corps – le retrait de l’âme. Quelque chose d’inaudible à toutes les intersections. Comme un élan et un souvenir trop collés à la chair pour s’affranchir des affres et des péripéties du monde…

Entre brûlure et poussière – partout – sur la terre et dans les mains – au fond de l’âme et de la tête – là où le monde et les choses – toujours – remettent l’avenir en cause…

 

 

Le cœur battant appuyé contre la vitre pour saluer l’impossible rapprochement du monde – choses et visages de plus en plus lointains – inaccessibles. A frissonner comme si la nuit était déjà là – envoûtante – encerclante – fatale…

 

 

Seul(s) dans les conflits et les ébats – face repliée au-dedans – pour échapper aux amitiés impossibles et aux ruptures dévastatrices – pour échapper au monde inapte à toute forme de réciprocité et de rencontre…

 

 

L’Amour en soi – peiné – et, pourtant, presque à la verticale. Posé là depuis toujours. Et prêt – à présent – à investir l’obscurité et la puanteur – les dédales de l’âme – l’illusion du monde, des rencontres et de la solitude…

 

 

La servitude (mal assumée) des ténèbres. Chaque jour, à mordre davantage la poussière. Sans savoir – ni même pouvoir imaginer. A rêver – seulement – comme la seule possibilité offerte aux indigents. Obligés de se résigner à l’eau glacée qui coule entre l’âme et l’échine – à l’envers de l’attention…

Avec en soi – l’habit permanent – mortifère – du deuil et de l’exil…

 

 

Voûte et courbure arpentées – sol boueux et vague à l’âme – esprit torturé par la limite – les mille frontières humaines et la finitude terrestre. A l’embouchure du temps – là où l’instant n’a encore basculé dans l’abîme – le tourniquet des monotonies. Sur cette terre où l’herbe, les bêtes et les hommes suffoquent – là où les arbres se soumettent au seul voyage possible – pieds immobiles – sève intermittente – saccadée – en poussées verticales vers le ciel et la lumière…

Etrange route vers le bleu et la liberté – vers l’au-delà des horizons…

 

 

Nomade – de fossé en fossé – en marge des chemins qui parcourent le monde. L’allure erratique plus proche de l’errance que du voyage. Dans la compagnie des ombres et des bêtes. Dans la proximité des arbres et du silence. D’aubes en grands soirs – là où les hommes s’interdisent de marcher – par crainte – par couardise – par excès de rêverie – dans cette croyance un peu folle que l’ordre, le sommeil et les traditions constituent des limites infranchissables…

 

 

Si peu à vivre – si peu pour vivre – l’infini dans le limité. Le souffle court et l’âme fiévreuse – bondissante. Un peu de soi – partout – mais si étranger encore à la multitude des visages…

Temps et vents – massifs de figures et de bruits – lumière et menaces permanentes. Rien de précisément mesurable. Un regard – une caresse – une perspective face aux misérables défis de l’existence humaine…

 

 

La joue parfois au bord des chemins – parfois contre la vitre. L’âme et l’ombre libres de circuler partout – entre les jeux du monde et l’absence. De lutte en joie – avec les mots aussi craintifs et sauvages que les bêtes des forêts. A être là sans vraiment y penser – sans réellement savoir ce qu’est vivre et aimer…

 

 

Âge tardif – tempes grisonnantes – à s’interroger encore comme le premier homme. Dans ce bref passage où rien ne s’affirme – où rien ne peut être confirmé. Au centre des pôles changeants. Au gré des mots et des pas – de pages en chemins – inégal face au silence et à la joie. A bouder les hommes et les plaisirs des sens. A ignorer le plus vrai sans même un rêve en tête…

Abstrait mais vivant comme le poème. Humain dans les intervalles offerts – mais absent et lointain – presque inaccessible – le reste du temps…

 

 

Rien qu’un jour – un jour de plus – un autre jour – aussi décentré que les précédents. Aussi intrinsèquement rêche et inefficace – inconsistant. A s’enliser sur un versant approximatif. A creuser à même le geste, l’habitude et le désarroi. L’œil et l’âme plantés entre l’incertitude et la peur. A survivre sans grâce – sans espoir – sans lumière…

A fixer le noir des étoiles dans la vaine attente d’une embellie…

 

 

Marcher dans l’absence de traces – là où l’imaginaire s’est déguisé en infini (presque accessible). A jouer sous la voûte avec ce qu’offrent les mots…

 

 

S’éreinter à la tâche – à la légèreté promise – comme si nous ne pouvions nous hisser naturellement au-delà de la gravité terrestre – au-delà des rêves communs d’apesanteur…

 

 

Jours et nuits noirs. Regard faible – sans intensité. Chair et désir flasques. A peine une respiration – un souffle ténu – retenu, peut-être, au loin par cette folle aspiration à vivre au milieu des nuées d’étoiles à l’étincelance, pourtant, déclinante – mais qui semblent, depuis ces rives – depuis ce monde – si majestueuses et éternelles – infiniment plus vivables que la compagnie des visages – si sombres – si ternes – insupportables…

 

 

Homme sans naissance – sans rêve – sans destin. Corps et esprit nocturnes. Bouche expirante. Fente – à peine – inapte encore à capter la moindre lumière…

Espace d’autrefois – espace de plus tard – lorsque maintenant pourra être vécu…

Rien qu’une peau qui s’abîme – et une âme en attente. L’esprit qui s’étire jusqu’à l’effleurement – à peine – de ses dérisoires limites. Un bref espace où la langueur et l’élan s’opposent – où les mots ne sont qu’un appel – une tentative ridicule – une manière triviale de supporter l’indigence de vivre – l’indigence du monde – les malheurs et la pauvreté de l’homme…

Un désert où l’âme et les pas tournent en rond – comme une façon maladroite d’alléger la désespérance. La terre et l’œil écrasés par le poids du rêve et des illusions…

 

 

Vide – ce qui nous habite aujourd’hui – pas même un lieu – pas même initial. Une aire embrumée – une peau livide – une ardeur brisée. Une sorte d’agonie avant l’heure…

Sur le fer – à rebrousse-poil – le destin à vif et la chair endolorie – jusqu’au lendemain…

 

 

Un trajet isolé – un dédale horizontal. Rien que des secousses et des soubresauts. Et cet œil à la verticale qui s’amuse – et se moque tendrement – de notre crainte cheminante

Un pas – des pas – comme une présence – le reflet extérieur d’une immobilité. L’énergie de l’âme qui se déploie dans le monde…

 

 

Rien qu’un Autre – en soi – entièrement présent à nous-même(s) – pour nous-même(s). Fidèle, loyal, intime. Précieux. Bien plus que nécessaire – à chaque instant – vital. Comme notre seul – notre unique – compagnon de voyage…

 

 

Foulées noires – en chacun – comme le signe d’une ampleur ignorante – geignarde – pathologique. Marche sans fenêtre – dans l’aveuglement et l’angoisse. Chimère qui arpente les chemins comme si la nuit constituait le seul décor du monde – au-dedans de l’âme – entre les tempes – et jusqu’au gouffre où s’éternisent tous les rêves et tous les élans…

Jamais – ainsi – le rivage où nous vivons – le rivage que nous sommes déjà – ne sera atteint – et ne pourra nous bouleverser avec ses jeux et ses miracles…

 

 

Une vie à travers mille écrans – ceux que l’on crée en soi – et ceux dont on s’entoure pour regarder le monde…

L’angle mort – indécelable – en nous – comme si vivre consistait à naviguer – toujours – au-dehors et dans l’absorption – dans le grand exil de l’âme…

 

 

Un cœur souffrant – au bord de l’agonie – blessé par ses excès d’espérance à l’égard de la vie – du monde – et du limité (infranchissable) en l’homme…

 

 

Une simple visite. Et bientôt la porte qui claque. Les murs qui s’épaississent et se rehaussent. Un peu de salive par terre comme les seuls reliquats de notre parole…

Un silence de tombe ou de prophète serait, sans doute, plus aisé pour traverser la vie et habiter le monde…

 

 

Apprenti jusqu’au terme des jours. Et incompris, sans doute, pour l’éternité. Âme et lèvres blanches à force de mots livrés – à force d’espérance déçue et de rêves massacrés – à force d’actes corrompus par les gestes du monde et la main des Autres…

Et soi – et cet espace au fond de soi – à qui sont-ils destinés ? A ceux qui vivent sur la terre ou au Seul qui habite déjà dans le ciel commun – dans l’âme profonde de chacun…

 

 

Le seul alphabet de notre terre parmi la multitude des langages. Un doux baiser – une étreinte – sur toutes ces peaux arrachées et ces gestes aux lourdes conséquences…

 

 

Ce vieux rêve – en nous – impossible – nous ressemble. Trop haut pour être accroché – comme une guirlande ou une bannière – sur ces rives trop basses – affaissées par le poids des hommes et du monde – par la gravité et la violence de nos actes…

Peut-être faudrait-il se couper la tête pour pouvoir l’accueillir ici-bas… Et jeter son âme aussi loin que possible pour être capable d’acquiescer aux malheurs inévitables…

Peut-être devrait-on vivre comme si la terre était le ciel – et le ciel un poème à accrocher partout…

 

 

Nous veillons, malgré nous, sur ce qui n’appartient à personne ; une ombre, un feu, un murmure. Des mains attelées à leur tâche, une parole, un sourire, des lèvres innocentes. Une terre, un nom, une œuvre, un visage. Un silence – un peu de fumée dans l’âme. Ce qui nous rend la vie plus précieuse…

Davantage qu’un sillon – une perspective…

 

 

Lucidité noire qui laisse partout ses empreintes. Infimes taches de boue. Un peu de glaise – un peu de poussière – dans l’obscurité, déjà resplendissante, des chemins. Eléments supplémentaires qui viennent alimenter les mêmes amas inutiles…

Mieux vaudrait une petite procession de poèmes – à l’allure modeste – à la démarche hésitante – presque minables (et pourtant !) pour offrir aux hommes et à la terre un peu de lumière et de silence – les soubassements nécessaires à une possible réconciliation…

 

 

Bras, esprit et âme chargés de choses et d’idées – d’émotions et de sentiments – de mille édifices précaires – comme autant de barrages à la fluidité requise pour goûter le vide et le silence…

 

 

Des existences tricotées à la va-vite – usinées dans cette forme d’urgence à enfanter – et à respirer – comme si le miracle ne pouvait durer…

Et dans ce pli, voilà que les pas s’empressent – que les cœurs papillonnent – et que la vie, très vite, se précipite et s’éteint. Ni libre, ni silencieuse, ni admirable. Terrestre – tout au plus…

 

 

Le souffle par-dessus le sommeil – comme une manière de respirer au-delà de la nuit. Une âme immobile – comme une fenêtre – une lucarne dans la densité de l’espace emmuré. Comme une ouverture sur les mille expressions du monde qui – toutes – en mûrissant – cherchent cette chose mystérieuse – infime et gigantesque – au cœur de leur incarnation…

Comme une clairière verticale au milieu des pierres et des visages – un plateau qui surplombe toutes les errances…

 

 

L’âme malléable – bien davantage que le corps. Et l’esprit – mort mille fois déjà – accoudé à toutes les pluies nocturnes. Dans le festin de chaque naissance. Emerveillé à chaque recommencement – mais si triste des limites et des illusions…

 

 

Amas de chair et d’émotions – d’os et de sentiments – d’idées et d’ardeur. Quelque chose entre mille autres choses – un nœud (infime) dans la trame. Un fragment de vie (dérisoire). Quelques atomes au souffle accroché – éternellement provisoire – ludique et malicieux. Ce qui nous désespère si souvent, nous autres, qui ne comprenons rien…

 

 

Ici – ailleurs – celui-ci ou celui-là – quelle différence, au fond, pour l’âme…

Un de plus dans la lignée des Autres et des précédents…

La douceur – la pluie – la joie – le mal – et toutes leurs figures opposées…

 

 

Nous vivons comme si le ciel pouvait être enfanté. Enfants perdus – creusés par trop d’ardeur et d’impatience dont les mains tremblent au moindre bruissement…

Cri et labeur d’un même sillon d’actes et de pensées. Un geste – mille gestes – dont la folie ne peut qu’effleurer la lumière…

 

 

Hésitant – titubant – comme si nous étions ivres d’un Autre. A vivre et à marcher ici – ailleurs – partout – sans savoir – ni reconnaître celui qui, en nous, est vivant. La seule présence – la seule rencontre – le seul mariage – possibles – à travers les saisons et les siècles. Le seul visage à aimer pour que le monde puisse voir dans le nôtre une figure accueillante – sans le moindre reliquat de haine, d’impatience et de mépris…

 

 

En définitive, on ne décide, ni n’invente rien. On suit – simplement – les courants (successifs). Pas à pas – jour après jour – étape après étape – jusqu’au lieu final – jusqu’au lieu provisoirement final – jusqu’à l’instant fatidique de la chute…

Et, ainsi, de toute éternité – jusqu’au-delà de tous les au-delàs…

 

17 avril 2019

Carnet n°183 D’un temps à l’autre

Recueil / 2019 / L'intégration à la présence

Tout se délite – et s’effondre – les choses et la matière – et la substance même des visages. Sous le regard de ce qui n’appartient au monde – et qui contemple – presque ravi – l’inévitable accomplissement du désastre…

 

 

Rien n’intercède en notre faveur – pas même les Dieux. Mais, à l’origine, tout – avec le manque – nous a été offert…

 

 

Eclot ce qui a été englouti – oublié. Et s’inhume ce qui a été trop longtemps exposé. Ainsi tournent les mille choses du monde – et se poursuivent toutes les aventures…

 

 

La multitude des nuits démembrées – les choses réelles et les visages séduisants – si souvent – désincarnés. Le pays du silence – les rives et l’océan. Le soleil plus vaste que l’obscurité malgré la propension des foules à l’ignorance et à la trivialité – malgré l’engouement des hommes pour les jeux et l’agrément – cette forme de demi-sommeil où l’on plonge en apnée pendant des siècles…

 

 

De la cendre que le vent, un jour – très vite – disperse. Sable – plus loin – jusqu’au ciel. Et cette étrange échelle qui descend vers nos mystérieuses profondeurs. Quelques peines (suffisamment) – parfois, un pâle rayon de lune. Mille murs – et autant d’enceintes et de foyers. Des rêves à profusion – et plus encore de bavardages…

Un monde abandonné à l’enfance – à ce qu’elle a de plus puéril – de plus capricieux – de plus insupportable…

Des lampes, des livres et des paupières penchées sur des pages – trop sérieuses. Des nuits. Des nuits à la pelle. Un peu de tendresse et d’hospitalité offert, parfois, aux inconnus. Des genoux grossiers sur le sol aride. Du sang – mille mares de sang – sur les pierres et les morts. La routine du voyage, quelques souffles et un horizon terne – exigu. Des luttes, du temps et de la fatigue. Mille formes d’épuisement. De l’ignorance, des âmes en vrac. Des complicités et des malotrus à foison. Ce que peut nous révéler un seul instant de vie sur terre…

 

 

Le sommeil d’un monde en ruine – trop penché sur son reflet. Colonnes vivantes de couteaux – sosies des temps anciens – des époques barbares – arrachant tout sur leur passage ; le sol, les bêtes, les hommes – le droit de vivre, l’aspiration des âmes, la moindre espérance – exploitant – pillant – tout ce qui se vend ou s’échange contre un peu d’or…

Le vide, la beauté et l’invisible dévoyés pour raisons commerciales sans se soucier des débordements simoniaques. Le religieux et le sacré presque entièrement sécularisés – corrompus jusqu’aux dogmes pour de simples questions numéraires – la quantité des têtes à l’office – en prières trop ostensibles – accablantes. Partout – le règne des vitrines. Partout – l’apparence glorifiée. Et l’absence, l’obscur et le néant qui s’étendent – et se déploient derrière tous les sourires désolés – distraits – presque innocents…

 

*

 

Sur le plan relatif(1), tout est viscéralement – fondamentalement – ontologiquement – vibrations, mouvements, relations et échanges. Et sur le plan absolu(2), tout n’est que présence, silence, rayonnement et immobilité. Et entre les deux, nulle contradiction – peut-être, simplement, des âmes un peu déboussolées…

(1) sur le plan énergétique et phénoménal

(2) sur le plan nouménal

 

*

  

Rien de secret, ni d’impénétrable. Rien d’impossible – aux âmes sensibles…

La sensibilité – fourreau de toutes les vertus – terreau de toutes les découvertes…

 

 

L’hiver échangé contre le feu – l’agrément contre la passion – l’assurance et la routine contre l’incertitude. Toutes les distractions et les fausses évidences contre la vie intense

 

 

Tous les détails de la terre – et l’âme nue – plus seule encore qu’autrefois – mais étreinte – et embrassée – par les mille choses du monde – et le silence offert – à chaque instant…

Mille musiques – mille parfums – toutes les fantaisies du monde. Et le plus essentiel – toujours – dans l’âme vivante – respirante – à l’écoute…

 

 

Chants, légendes et continents. Tous les attraits d’une terre fertile où les possibles – tous les possibles – sont imaginables – imaginables seulement – pour notre plus grand malheur…

 

 

D’un temps à l’autre – sans la moindre passerelle entre les rives – où le passage à gué est impossible – interdit – où seul est autorisé le plongeon qui porte, en lui, la promesse de l’éternité…

 

 

Les hommes – la tête hors du monde – comme de petits seigneurs écervelés…

 

 

Au cœur du secret – là où, seule, règne la joie…

 

 

Rire au milieu de la chair – entre l’ombre et le silence – au cœur du sommeil et de la déraison…

 

 

Des bornes, une approche, des murailles. L’univers peuplé de possibles et d’interdits. Et l’âme perdue qui cherche – et s’égosille – en vain – au cœur de ce néant. Parabole de l’homme et du monde – parabole de tous les mythes terrestres…

 

 

Rareté des visages qui les rend précieux – et appréciables…

 

 

Echo d’un regard dans l’âme – lueur et attrait fantasmés – comme une part de l’Autre en soi rêvée, avant le retour au silence et à la solitude – au temps de l’écriture qui, parfois, se souvient…

 

 

Témoignage d’un Autre en soi qui a vécu et goûté ce que l’absence nous a empêché d’expérimenter – et dont la connaissance et la lucidité sont sans égales…

 

 

Tout s’accroche aux yeux amoureux. L’univers entier pourrait s’y attarder – et y batifoler – pendant des siècles – pendant des millénaires – pour l’éternité peut-être…

 

 

Rien n’est plus beau qu’une fleur – qu’une étoile – qu’un visage endormi. On y dépose quelques rêves – un désir – mille pensées – la réponse à toutes les énigmes – pour rendre l’âme heureuse – consoler nos frustrations – assouvir (illusoirement) tous nos fantasmes…

 

 

En marge d’une chaleur à naître – ce front retranché dans la fièvre…

 

 

Un peu de terre – et, au milieu, une âme perdue et innocente – apeurée et interrogative – encore tout étonnée de se retrouver là – au cœur de cette solitude et de ce chaos…

 

 

Un visage – quelques visages – quel poids ont-ils face à l’Absolu…

Bataille et rencontre inégales, bien sûr…

 

 

Plongé dans le vertige d’une blessure inguérissable…

 

 

L’ombre, la chair et le feu. Et mille gestes sournois – et mille gestes maladroits – entre les deux extrémités du monde et de l’existence. Des murailles, des sceaux et des lois. Et le petit peuple des âmes – dociles – obéissant à toutes les voix élues – à toutes les doctrines malfaisantes – à toutes les règles établies…

 

 

Visages disséminés autour du même mensonge – autour de la même ignorance – autour de la même illusion. Disciplinés – paresseux – incurieux du monde, des choses et des autres visages – trop faibles – trop veules, sans doute – pour embrasser le souffle de la résistance et chercher à tâtons la vérité…

 

 

Au fond de notre grotte aux parois de verre – à portée des rêves du monde – mais solidement arc-bouté contre la roche pour ne pas succomber aux tentations…

 

 

Au fond – le monde et soi ne sont pas si étrangers – pas si différents – de la même veine que le bois et les étoiles…

Un peu de vent, de poussière et de sable. Rien d’éternel. Quelques empreintes – vite effacées – sur la grève. Un peu de bruit dans le néant. Et, pourtant, que le vide, de ce côté du cœur, est lumineux – bienveillant – tendre et fraternel – autant que peuvent sembler glacées – hostiles – obscures et rudes – les âmes et les rives de la terre…

 

 

Nulle promesse sur l’échafaud – sur les rives de l’absence. Quelques secrets au cœur de la vie – au cœur de la mort. Quelques regrets aussi peut-être… Un désir de soleil et d’horizon. La maigre consolation d’un repas. Un peu de chaleur. Quelques caresses vite accordées – vite acceptées. Maladroites – absentes – sans âme – comme les mains qui les prodiguent et les visages qu’elles tentent de chérir. Un univers de silhouettes et de fantasmes. Des marionnettes mal ajustées qui se frottent sans parvenir à s’imbriquer – et moins encore à s’unir et à communier. Un univers de pâles partages et d’indigente tendresse. Morceaux de chair et de bois – fange et boue qui tentent de s’assembler en mariages pitoyables – en mariages impossibles – devant les yeux rieurs – et désolés – des âmes solitaires…

 

 

Des tourments et des couperets à chaque virage – jusqu’à l’ultime tournant qui angoisse davantage que le verdict du dernier coup de faux…

 

 

Enfant du ciel – fils du monde – et, pour l’essentiel, homme des ténèbres

 

 

Loin des abstractions humaines – mais empêtré encore dans celles que l’on a intériorisées – et fabriquées – à son insu…

De plus en plus intégré au cours naturel des choses – au déroulement inexorable des circonstances…

 

 

Le monde en soi – tel qu’il se présente…

 

 

A reculons – comme si nous marchions à l’envers…

Le sens apparent du progrès…

L’abîme où nous nous jetons. Et mille échelons supplémentaires à gravir…

 

 

Présent – là où nous sommes…

 

 

Le monde hors de la tête – ni à ses pieds – ni dans ses rêves. Un peu plus loin – là où nous sommes obligés de nous ignorer…

 

 

Sans témoin auquel quémander un regard – une approbation – un gage de complicité peut-être. Seul – sans visage – sans la nécessité de l’Autre…

 

 

Sans vitrine – transparent. Rien – à peu près rien. Qu’une apparence – où l’âme nous est étrangère – et où Dieu même n’a de place…

Du silence – de l’infini – et la liberté de la page. Un regard peut-être – pas même embarrassé par la chair qui l’entoure…

Une expérience hors du monde, des choses et des visages…

 

 

Tout se plie – se fond – s’empile – s’emmêle – sans exigence – au gré des nécessités et des circonstances…

Rive sans nom – histoire sans personnage – récit sans auteur. Au cœur du déroulement sans fin d’un fil infini créé par un Autre que nous. Une existence – des existences – sans motif – sans avenir – sans certitude…

Ce qui échappe, bien sûr, à la raison…

 

 

Un grand rire – la clarté de l’âme peut-être. Et le ciel qui n’en finit pas de nous absorber. Plongé, peut-être, dans une folie passagère ou dans une forme de sagesse qui ignore son nom…

 

 

Un monde sans parallèle – sans protocole – sans référence – où la liberté se cueille – s’offre sans doute – dans l’exactitude du geste – la sensibilité de l’âme – la concordance avec les circonstances – et le plein acquiescement à ce qui se déroule dans l’instant…

Une invitation – un hymne – peut-être – à la déraison universelle

 

 

Le plus haut degré de l’hiver – l’ultime barreau de l’échelle avant d’être happé par le silence – au cœur du vide. La dernière heure de l’homme, peut-être, avant ses mille renaissances…

 

 

Ces pages – un peu de poussière dans le chaos du monde – un peu de bruit dans la nuit des hommes – et qui rêvent, parfois, de devenir – de se faire (humblement) – lueur – brève étincelle dans le sommeil des âmes…

 

 

Revenir à la nature première de l’homme – de l’être – de l’esprit – divinement nus et joueurs – divinement innocents – et émerveillés par leur beauté virginale et la splendeur miraculeuse de leurs créations…

 

 

Exprimer l’indicible – dire la joie de l’âme par des mots compréhensibles par la tête. Voilà, bien sûr, tâche impossible…

 

 

Que tout semble, à la fois, vain et merveilleux – insipide et (potentiellement) intense et excitant. Partagé – écartelé – entre ce qui rend la vie simple et belle et ce qui la rend fade et triste. A quel changement de paradigme – à quel genre de perspective – faudrait-il s’ouvrir pour vivre (enfin) plus unifié…

 

 

Quelque chose – en moi – cherche à naître – à éclore – dont j’ignore la nature. Je pressens seulement que cette chose ne pourra émerger – et croître – qu’avec un changement de perspective – qu’avec une transformation radicale de la perception – un au-delà, peut-être, des références et du cadre humains…

 

 

Je sens, en moi, des forces puissantes – profondes – qui cherchent à percer la chair – à naître au monde. J’ai le sentiment d’être une terre – une croûte terrestre tiraillée par un magma invisible et indomptable. Comme une mère sur le point d’accoucher et qui ignore si l’événement sera heureux ou si elle enfantera une créature difforme et monstrueuse…

Une seule certitude : la délivrance se fera dans la solitude – sans anesthésie – et par voie naturelle – au rythme décidé par les Dieux et les circonstances…

 

 

Un cercle – et des paupières vertigineuses…

 

 

L’envol au-delà de l’épuisement – au-delà de la condamnation – au-delà de toute forme de convention. Quelque chose d’irrésistible et d’audacieux

 

 

Il y a dans l’esprit matière à parfaire le monde et à redonner aux hommes le goût de la lumière. Le travail des poètes et des sages peut-être – à travers la justesse de leurs mots – la justesse de leurs gestes…

 

 

Vivre pleinement – de toute son âme – avant la crucifixion. La résurrection, elle, s’offrira plus tard – et comme le reste – comme tout le reste – ne dépendra ni des prières, ni de la volonté – mais du bon vouloir des Dieux présents dans tous les fragments de l’esprit…

 

 

Je m’éloigne de l’homme – je le sais et le sens – mais j’ignore encore vers quelle contrée me mèneront les circonstances – vers quelle terre mon âme et mon existence seront conduites…

Le voyage – une fois de plus – s’entreprendra seul. Entre interrogation et excitation – je laisse les pas, la vie et le monde décider du rythme et de la direction. Et la traversée, bien sûr, se réalisera selon ma disposition à me laisser mener par les vents…

Pas d’île – ni d’épreuves. Une simple manière d’aller au-delà de l’homme – au-delà du connu – sans appui – sans référence – à travers l’incertitude ; le non savoir paroxystique, en quelque sorte…

Ni Dieu, ni âme – quelque chose d’indescriptible. Entre matière et esprit. Une manière, peut-être, de s’unifier. Un au-delà du silence – un au-delà de l’infini – rêvés. Hors du temps et du songe. Au cœur même du vivant – entre le tangible et l’invisible. Un saut en soi – un plongeon dans l’inexprimable – qu’aucun mot ne saurait décrire…

Ignorance totale – ignorance absolue – que ces lignes tentent d’appréhender (succinctement – et sans la moindre exigence de certitude) à travers quelques ressentis et intuitions – et le sentiment que quelque chose se joue – pousse – avance – se faufile – demande à naître – cherche un chemin à travers mon épaisseur – ma densité – mes encombrements…

Certitude que rien n’explosera mais qu’une faille va s’ouvrir – et devenir, peut-être, trouée – béance – vastitude…

Comme une naissance et un destin de jeunesse offerts aux heures automnales

 

 

Entre soi et soi – cette énigme à résoudre – et ces vieux chemins à abandonner. Et, déjà, ce goût d’unité et d’infini dans cette alliance secrète entre les mots, la matière et l’existence – entre l’âme et les circonstances – la vie pleine, peut-être, enfin vécue dans l’acquiescement…

 

 

Ni vraiment homme, ni vraiment Dieu. Le cœur divin de l’homme peut-être…

 

 

L’assentiment de l’âme – et sa pleine adhésion aux épreuves, aux visages et aux choses du monde…

 

 

Sans tabou – sans interdit. Sensible et authentiquement docile aux circonstances (malgré la persistance de quelques résistances parfois). Aussi libre, léger et puissant que les vents soumis aux conditions atmosphériques et aux reliefs de la terre…

 

 

Invisible et anonyme – comme, sans doute, le plus essentiel en ce monde. Rien qu’une apparence et un nom donné par les hommes. Presque rien, en somme…

 

 

Rien en dehors de soi – tantôt étriqué – tantôt proche du plus vaste – selon l’opacité de l’âme et l’amplitude de l’esprit…

 

 

L’écriture – simple sismographe des remous de l’âme – du mystérieux magma des profondeurs…

 

 

Le plus grand en soi – presque toujours détourné de son vrai visage – déguisé, le plus souvent, comme au carnaval…

 

 

La sensibilité presque aussi épaisse que le monde – quasiment impénétrable – peut-être trop ensommeillée…

 

 

Rien ne se froisse davantage que l’âme et la feuille – presque autant que les visages face à un embarras…

 

 

Un seul pas – un seul geste – à accomplir – mais de mille manières différentes…

Quelque chose, peut-être, qui ressemble au silence…

 

 

Murmure du jour derrière les visages taciturnes qui peine à percer l’épaisseur des âmes…

 

 

Devenir vivant – autant que le permettent l’âme et le mouvement…

 

 

Sous le chaos, l’ordre du silence et les nécessités du monde – bien davantage que la volonté des hommes…

 

 

Sur l’axe où la nuit a été posée – fixée sans doute – dans une sorte de quiproquo grotesque où seuls le noir et les apparences peuvent être perçus (par les yeux)…

 

 

Au-delà de la route et du sommeil – derrière le plus risible – et le plus tragique – du monde… Une forme de détour où le manque et la faim deviendront, peut-être, étrange soleil

 

 

Odyssée souterraine où le jour perce, déjà, à travers l’âme…

 

 

Des dessins au cœur du vide et du silence – voilà à quoi œuvrent les hommes. Des graffitis sur les murs de l’abîme. Quelques pigments – un peu de couleur – dans l’obscurité. Des arabesques – quelques pauvres gribouillis – qui ornent provisoirement le noir et le néant…

Mille expressions incapables de faire jaillir la lumière au-dedans…

 

 

L’espace vivant d’un Autre que nous continuons d’ignorer…

 

 

Un peu de sable et de poussière. Et mille vents – tantôt malicieux – tantôt rageurs – qui nous jettent parfois sur les pierres – parfois dans le sommeil…

 

 

Un peu d’âme et de poésie – et nous voilà heureux. Et pour peu que le jour nous offre un rien de proximité et de partage avec le monde – avec le moindre visage du monde – et notre joie est à son comble…

 

 

On ne choisit la solitude qu’après avoir fréquenté trop de visages sans âme – trop d’âmes sans sensibilité. On s’exile – on s’isole – alors pour échapper au plus tragique du monde…

 

 

Le poème contre la tragédie et l’indigence. L’Amour contre les instincts. Et l’esprit contre les mythes et les légendes. Non pour les combattre – non pour les condamner – mais pour offrir au monde et aux âmes un peu de lumière et de beauté. Comme une invitation à ouvrir les yeux sur ce qui semble si pauvre – si noir – et découvrir cette grâce plongée au cœur de la nuit…

 

 

Ce qui peuple le silence – la joie et la solitude. Ce surcroît d’âme et de beauté qui donne aux ténèbres des allures de royaume – et aux paupières un goût plus prononcé pour la vérité…

 

 

Tant de surprises derrière les limites – et sous les frontières. Et la lumière, déjà, à travers l’ombre déchirée…

 

 

Nul secret. Une simple manière de percer ce qui nous hante (presque) sans raison…

 

 

Une nuit pour chaque tabou. Un peu de sang à chaque déchirure. Et derrière les voiles – au cœur de l’obscurité – sous la glaise et les idées – au centre du monde éparpillé – débarrassé de ses images – de ses instincts – de ses secrets – le plus sensible ; le même visageun cœur immense et généreux – deux pupilles curieuses et émerveillées – deux mains gigantesques – une présence, en somme, infiniment douce et attentive…

 

 

Moins de chimères dans l’âme. Plus pauvre qu’autrefois – plus simple qu’au temps des grands édifices…

Un étrange mélange d’âme et de sueur. Mille finitudes au cœur du même infini…

 

 

A défaut d’ampleur – une vive ardeur horizontale…

 

 

Entre Dieu, la folie et la mort – la terre restreinte – l’angle étroit où survivre nécessite un peu d’or et de ruse…

 

 

Un grand pas de côté – là où la logique n’a plus de raison d’être…

 

 

Ce que nous devenons au risque de nous perdre. Mais l’errance nous mène-t-elle nécessairement à la perte ? Ne nous invite-t-elle pas plutôt à une forme d’égarement – à un détour indispensable pour que le monde et la vie ôtent nos surplus…

 

 

Un geste – un pas. Mille gestes – mille pas. Toute une vie à découvrir et à célébrer. Et mille paysages à parcourir. Et l’âme à dévêtir entièrement…

 

 

L’éternel secours du jour face aux dérives de l’âme et du temps – face à la mainmise et à l’épaisseur du sommeil – face à l’expansion, partout, de l’illusion…

 

 

Le dessein d’un Autre à travers nos vies – nos gestes – nos désirs. Et la nécessité sous-jacente aux instincts. Rien de personnel dans nos existences. Ni décision, ni liberté. Le déploiement du mystère à travers la souffrance et la joie…

 

 

La proximité des visages – l’entrelacement des corps – la rencontre des âmes – le simple déroulement des circonstances – comme si les histoires – toutes les histoires du monde – s’inscrivaient dans le cours naturel – dans le cours éternel – des choses

 

 

L’œil, la neige et la barbarie. Et, par-dessus, le ciel. Et, par-dessous, le langage qui tente d’inventorier le monde et de déchiffrer la multitude des liens…

 

 

Mots, gestes, quotidien et infini – inextricablement liés. Ce que réclame l’âme humaine – ce qu’offre le poète – et ce dont le monde a besoin pour s’affranchir de l’apparence du temps et des visages…

 

 

Le long de la nuit – nez sur l’horizon – paupières cousues à la route – comme si la seule perspective se trouvait devant soi…

 

 

A chercher partout le jour – et la lumière du monde – comme si, au-dedans, tout était triste et noir…

 

 

Chair fragile – mortelle – et l’âme absente. Le sang presque totalement instinctif. Et le ciel comme vague croyance…

A peine à la surface du monde. Entre rêve et sommeil…

 

 

A vivre comme si nous ne pouvions (tous) avoir le même visage…

 

 

Ce qui sépare le ciel du monde – l’homme de la bête – et Dieu de l’homme. Un interstice à peine plus large qu’un ongle où l’humanité a construit son royaume…

Et le même espace, bien sûr, entre la parole et la lumière…

 

 

Le temps sur le front creuse ses sillons. La chair flétrit. Et l’esprit dans sa veine innocente – puéril le plus souvent. Et Dieu et l’âme – toujours aussi étrangers – lointains – inaccessibles…

 

 

Monde de naufragés et de bouées lancées au hasard des dérives alors que la terre est là – à quelques encablures de l’âme. Archipel de silence – invisible depuis les rives et l’océan déchaîné…

Et l’espoir comme seul – et fragile – bastingage. Aveugles à cette lumière au fond des abîmes…

 

 

Sentiment océanique qui donne à l’âme cette irrépressible légèreté – cette noble insouciance…

Les circonstances, bien sûr, demeurent – et, parmi elles, surviennent, évidemment,quelques événements délétèresquelques situations inconfortables ou douloureuses – mais nul souci à vivre. Ni coïncidence parfaite, ni résistance systématique à ce qui est – la liberté de ce qui arrive – et la pleine obéissance – la pleine adhésion – à ce qui surgit dans l’âme – ce que certains, peut-être, appellent l’acquiescement…

 

 

Des miroirs et des visages, peu à peu, transformés en silence…

 

 

Un monde d’ombres, de lèvres et de silence où les gestes ont l’épaisseur de l’âme…

 

 

Les dérives – effrayantes – de la soif vers le sommeil…

 

 

Le monde itératif où mille choses inutiles sont réalisées – non pour la joie ni même pour la beauté du geste – mais pour emplir l’âme et contenter ses représentations et ses routines instinctives. Simples schémas comportementaux – impulsés par l’habitude – et, très largement, déconnectés du réel…

 

 

A espérer l’Amour là où il n’y a que le sang. A prévoir le pire là où il n’y a que l’infâme. A discerner le possible de la tragédie…

Les funestes enjambées de l’homme à travers les siècles…

 

 

Lignes nocturnes exemptes de larmes et de croyances. Ni détention, ni évasion. Une simple manière de relater ce que nul ne sait nommer…

 

 

Tout un monde jeté comme une plaie – une boursouflure brunâtre – une disgrâce – sans être, pour autant, une erreur – les prémices du possible – les chemins tortueux et mystérieux vers la délivrance où chacun serpente entre la faim, l’illusion et l’extinction du rêve…

 

 

Des poches et des pioches – à persévérer dans cette fouille ardente du monde. Richesses inutiles – inaptes à refermer la blessure du manque. Comme une manière fiévreuse et stérile de remplir ce que seul l’espace au fond de l’âme peut combler…

Comme deux ailes minuscules greffées sur un buste massif – un corps inerte. Comme une main essayant d’éteindre un incendie avec quelques brindilles – un peu de paille. Comme des ruines sur lesquelles on tenterait de bâtir un empire…

 

 

Des noms gravés sur le sable que balaiera la prochaine vague. Epitaphe, peut-être, du temps et de l’éternité dont l’homme ne vit – et ne perçoit – que l’échéance…

 

 

Pas d’ici, ni d’ailleurs. Ni au-delà – ni en deçà. Pas même entre les deux. Ni même en dehors de ce qui peut se nommer. Quelque part qui n’a pas de nom. Nulle part peut-être… Au fond – au bord – là où l’oubli et l’épuisement persistent. Là où les hommes n’ont plus de visage. Là où le monde n’est plus un sol à conquérir – plus une terre à féconder. Là où les Dieux ne sont plus nécessaires. Au cœur de tout – de chacun – là où l’invisible devient vivant – la seule réalité peut-être…

 

13 décembre 2018

Carnet n°171 Au-dehors comme au-dedans

Paroles confluentes* / 2018 / L'intégration à la présence

* Fragments du dedans et du dehors – de l’homme et du silence – qui se combinent simultanément dans l’âme, sur le visage et la page…

Un grand voyage sur cette terre sans (véritable) promesse. Quelques pas – quelques chants – au milieu des pierres. Des souliers prêts à franchir le moindre seuil – à se glisser dans la moindre faille – à saisir la moindre opportunité…

Et, pourtant, ici – ailleurs – nulle différence entre les visages et les paysages. L’homme, le monde, les arbres et les bêtes. La même solitude. Le même désastre et le même désarroi malgré les alliances et les rassemblements…

Quelques bruits passagers dans ce qui disparaîtra bientôt…

 

 

Exister à l’envers des territoires – là où l’espace est si vaste qu’il autorise toute forme d’expression. Chemins et paroles façonnés de mille manières sans jamais importuner l’esprit, ni détériorer les formes alentour…

 

 

Tout – partout – se gonfle d’importance – là où ne restera bientôt ni stèle, ni souvenir. Un peu de sable – quelques graviers peut-être – qui se mélangeront – discrètement – à la cendre et à la poussière…

 

 

Un grand voyage sur cette terre sans (véritable) promesse. Quelques pas – quelques chants – au milieu des pierres. Des souliers prêts à franchir le moindre seuil – à se glisser dans la moindre faille – à saisir la moindre opportunité…

Et, pourtant, ici – ailleurs – nulle différence entre les visages et les paysages. L’homme, le monde, les arbres et les bêtes. La même solitude. Le même désastre et le même désarroi malgré les alliances et les rassemblements…

Quelques bruits passagers dans ce qui disparaîtra bientôt…

 

 

A rire et à pleurer au milieu de toutes les folies du monde…

 

 

Pour découvrir la joie, il convient d’aller au fond des choses – et commencer par scruter ce qui nous hante et nous habite

Dans cette perspective peut naître une proximité – capable de se convertir (progressivement) en silence et en effacement…

Tout alors pourrait (nous) arriver – chaque événement serait accueilli dans cet espace plus serein – dans cet espace moins engagé…

 

 

Le passé recouvert d’une seule pierre – si léger dans la mémoire. A prononcer quelques paroles qui semblent irréelles malgré le poids du langage que vient épaissir chaque syllabe…

A vivre seul(s) – et réuni(s) autour de soi – à marcher lentement jusqu’au dernier soleil de la terre…

Le rythme soigneux – coordonné – jusqu’à l’embrasure de la porte. Les pas caressant l’argile – et embrassant presque les visages – tandis qu’en bas – partout ailleurs précisément – se défont les gloires et s’engrangent les souvenirs et les malheurs…

 

 

A trop dire ce qu’il (nous) faudrait vivre, nous en oublions les mille usages possibles des chemins – tous égaux, bien sûr, en dépit des hiérarchies érigées par les hommes – et si nécessaires (pour mille raisons) au monde et à tous ceux qui s’y abandonnent – corps et âme…

 

 

Exister encore – moins dans le pas et le geste – moins sur la page – que dans l’effacement…

De plus en plus invisible, en vérité. Drapé – seulement – d’un discret silence…

 

 

A nos pieds – mille pierres – mille fleurs – mille bêtes – et au-dessus de notre tête, mille oiseaux. Et les siècles qui nous regardent comme si nous étions une parcelle invisible de l’espace – la continuité du monde. Quelque chose d’infime et d’immense – un fragment sans frontière – sans contour – assemblé au reste – suffisamment transparent pour que nos dernières aspérités n’apparaissent ni comme des obstacles – ni comme les reliquats (peu engageants) d’un visage humain…

 

 

A ce qui s’écarte du vide, le solide et la zizanie. Et à ce qui s’éloigne du vrai et du poème, l’illusion et les malheurs sur toutes les pierres (noires) du monde…

 

 

Tout est mot – mur – archipel – espace enclavé – effleurement du silence au fond de l’abîme. Rien, en définitive, qui n’invite à la liberté…

 

 

A vivre si loin – enfermés – où tout est soumis à la finitude et à la décadence – où rien ne peut s’échapper sans la proximité de l’Amour…

 

 

Absence, tristesse, brouillard et folie. Un visage – mille visages – quelque part – en ce monde. Et tous, sans doute, blottis dans la même main de l’espérance…

 

 

De la multitude, ne conserve que l’essence et l’ampleur. Oublie ses gestes et ses grimaces ; ne te fie – jamais – à ses enfantements. Nourris-toi – seulement – de son ardeur…

 

 

A contempler ce que d’autres – la plupart – dénient et assassinent. Prêt, sans doute, à mourir pour que l’aube demeure accessible. Idiot, fragile et malhabile parmi les visages. Mais humble – nécessaire – et même précieux – au milieu des arbres et des pierres. A poser sa bouche sur toutes les bêtes et toutes les fleurs pour dire son amour à ce qui respire…

Passeur de poèmes et de silence aux jours comptés par l’éternité qui nous attend. Seul, en vérité, sur tous les chemins où la solitude est célébrée…

 

 

Ce qui nous porte – seul(s) et ensemble – vers l’enfantement. Comme des notes éparses – décollées du silence – pour répondre à la nécessité du monde – et appelées, un jour, à rejoindre la partition que ni le vide ni les visages n’effrayent – cette pièce sans fin parmi les pierres et les vents…

 

 

Docile – contemplatif – soumis à l’angoisse et aux défaillances jusqu’à l’effondrement final…

 

 

Ce qui nous habite est, sans doute, plus essentiel – et plus impératif – que le monde et l’azur constellés de rêves, de frontières et d’interdits…

 

 

L’écuelle vide peut-être – et les traits de la pauvreté sur la silhouette et le visage – mais l’âme et la gorge gonflées de l’essentiel – ce qui fait de l’homme le lieu du passage – et de l’esprit et du monde les impératifs de la découverte – les plus urgentes nécessités de l’existence (et de l’exploration)…

 

 

A vivre dans le frisson croissant du verbe et du silence – affranchis de la faim et de l’espérance…

 

 

Aucun secours offert – mais la main tendue à travers (presque) chaque ligne – pour inviter à plonger dans la détention, le manque et l’indigence – et pouvoir, ainsi, échapper à l’errance et aux faux espoirs du voyage…

 

 

Nous aurons essayé de peser sur tout sans que rien – jamais – ne cède…

 

 

A l’instant du jaillissement – en amont du désir – là où l’innocence est inégalable – insurpassable – et capable de faire exploser toutes les certitudes, tout ce qui arrive – tout ce qui est vécu – prend place au-dedans – et devient précieux et magistral – parfait, en quelque sorte, jusque dans ses défaillances…

 

 

Briser les destins et les soumissions sans blesser quiconque, ni rien endommager – voilà, peut-être, le rôle premier du poème face au rêve – face à l’illusion et aux sortilèges qui asphyxient et gangrènent le monde…

 

 

A tout préférer sans rien cueillir. A instituer la présence comme le seul privilège – et tout le reste en nécessités, plus ou moins, vitales. A veiller là où la plupart sommeillent. A demeurer silencieux au milieu de tous les bavardages. A exceller davantage dans la chute que dans l’ascension. A tout soustraire pour aiguiser le regard. Et à se demander encore dans quelle matrice a pu être enfantée l’ignorance…

 

 

Le manque – sans cesse – nous condamne à la faim. Et soumet les âmes, le monde et les existences à un appétit toujours plus vorace – toujours plus féroce…

 

 

Union discrète – secrète – avec les choses et les bêtes – asservies par les hommes – converties, depuis toujours, en vils instruments pour assouvir leur faim et leurs ambitions…

 

 

Ce qui nous engage – du plus aisé au plus inaccessible – de l’obscurité à cette lumière traquée partout depuis les abîmes et les ténèbres. Espace où tout se poursuit – choses et visages égaux – presque sans importance pour transformer, peu à peu, le voyage en silence acquiesçant…

 

 

Tout détruire – jusqu’à la plus parfaite innocence – jusqu’à la plus parfaite fécondité. Illusions, rêves et certitudes à convertir en présence sans dogme

 

 

L’ombre et l’âme – vivantes en nous – prêtes à nous livrer aux malheurs et à l’inexprimable – à tout ce dont nous avons besoin pour vivre la vérité libérée des dogmes et des croyances

 

 

S’effacer encore. L’innocence comme le fruit le plus désirable du silence – infiniment partagé entre les visages défaits – affranchis du monde, des ténèbres et du poème…

 

 

Silence et regard – comme un orage intransigeant qui frappe tous ceux qui ont toujours été effrayés par le bruit et la lumière – et qui apaise tous ceux qui ont toujours espéré un peu de ciel et d’intensité dans leur nuit…

 

 

Quelque chose d’étrange et de bienheureux dans cette haute solitude et cette douleur pleinement habitée – qui accouchent, chaque jour, de mille fragments fiévreux – impatients – perfectibles dans leur révolte et leur insoumission aux règnes ordinaires…

 

 

Ce qu’il faut allumer de feu, en nous, pour faire reculer les ombres…

 

 

Creuser jusqu’à l’os pour découvrir le dedans et l’au-delà. Et creuser encore jusqu’à déboucher sur le vide, le silence et l’effacement, voilà peut-être, au fond, le véritable travail du poète. Le reste – tout le reste – n’est offert que pour apaiser (provisoirement) le manque et la souffrance – ce que tous les hommes réclament avant d’être capables de s’engager (pleinement) dans l’aventure intérieure

 

 

A mourir et à renaître encore – comme toutes les eaux souterraines…

 

 

Poète nocturne et du jour morcelé – à proclamer – et à célébrer, à la moindre occasion, ce qui nous détruit, ce qui nous susurre, ce qui nous décrypte. A tendre vers nous ses mains impétueuses – ses lignes orageuses – à lancer partout son cri et sa révolte – pour que s’estompe la discorde et offrir la lumière à tout ce qui tremble (encore) devant l’inconnu…

 

 

Nous avons initié ce qui préexistait depuis toujours. Aux hommes, à présent, de prendre la relève – d’écrire la suite – d’inscrire dans leur sang le règne de l’innocence et d’instaurer l’éternité au cœur de tous les royaumes éphémères…

 

 

Nous n’aurons fait que souligner (et dénoncer) la vanité des tentatives. Et promouvoir la nécessité de l’Amour et du silence…

Lignes usinées entre le feu, la pierre et la mort dont le sens importe peu pourvu qu’elles soient capables de révéler en nous le plus sage – le plus tendre – le meilleur

 

 

Le plus sacré au fond de la solitude qui a pris, au fil des siècles, des allures d’épave éventrée…

 

 

Un mystère. Et mille fureurs endiablées pour fouiller l’espace du monde et du cœur…

 

 

Tout était déjà là avant de naître…

L’existence ne peut constituer un jeu à somme nulle – elle est une manière (parmi mille autres) de retrouver ce que nous étions à l’origine – de creuser sous les couches et les masques pour dénicher au fond de ce que nous sommes devenus ce qui ne peut mourir – ce qui dure à travers toutes les morts – au-delà de toutes les pertes…

 

 

Une vie blanche – étincelante – en deçà et au-delà de ce gris puissant qui donne à nos vies cette apparence de cage et cet air de tristesse au fond desquels nos mains s’échinent – vainement – à rompre toutes les grilles qui les entourent…

 

 

Et si nous allions moins aveugle(s) vers le lointain – prêt(s) à transformer les heures quotidiennes en inconnu – et l’inconnu en visage familier…

 

 

Ce qui s’efface et s’oublie – les visages et les chemins. Tout ce qui s’écoule du haut vers le bas. Tout ce qui ruisselle et se précipite. Paroles et prières – plaintes et caresses. Le monde et le temps. Mille choses entre la pierre et la source. Ce qui tremble et s’étreint jusqu’aux dernières heures du souffle…

 

 

Tout est bleu – la terre – le monde – les vents. Tout a la même couleur que le rêve – les pierres, les visages, les prières – et la même allure que la mort au printemps. Aussi indécent, sans doute, que le langage qui s’essaye maladroitement au silence…

 

 

Tout va et vient – comme les ricochets dans un rêve dont les rives seraient jointes au milieu de l’écho. Tout arrive – et passe – de l’herbe au désert – du désert au sable – et du sable aux arbres qui retrouvent un regain d’ardeur au printemps. Tout a valeur d’exemple, de temps et d’étincelle – mais rien – jamais – ne parvient à traverser la mort suffisamment loin – ni suffisamment longtemps – pour que s’effacent le monde et le poème – et pour que le rire puisse remplacer radicalement la tristesse…

 

 

Des paupières, des pudeurs, des départs…

Ce qui manque à toutes les vies et à tous les destins pour que les danses, les fouilles et les fuites deviennent plus joyeuses – pour que les traversées et les exils se fassent plus intimes et magistraux – infiniment plus vivables – que ce qui demeure partout ; le rêve et les habitudes dont les frontières n’ont jamais été, comme nous l’ont fait croire les hommes, le réel et la mort…

 

 

Perdus – et éperdument ballottés – comme ces feuilles dans le vent dont nul ne prend la peine de déchiffrer les danses. Comme ces souffles qui passent de bouche en bouche – jamais certains d’appartenir à ceux que les apparences désignent comme les ascendants ou les géniteurs…

Nés et vivant comme ces nuages appelés, sans cesse, à se transformer selon les circonstances – devenant tantôt pluie, tantôt brouillard, tantôt rosée – parfois invisibles, parfois ravageurs. Jamais confinés au même destin – ni à la même étiquette…

 

 

Vies ensanglantées – âmes inexistantes – qu’aucune parole – jamais – ne pourra sauver…

 

 

Etoiles – très haut – dans le ciel. Et – sur terre – mille brins de paille aux yeux fermés. Appelés à se refléter sur toutes les eaux troubles du monde. Seule perspective convertie, presque toujours, en mode de vie. Comme un silence – presque impossible – dans nos bouches et nos existences si bavardes…

Ce que nous pourrons peut-être, un jour, transformer en larmes – puis, un peu plus tard, en soleil vivant…

 

 

Soupirs et respiration d’un Autre, en nous, agacé – impatient, sans doute, de nous voir nous émanciper…

 

 

Comme une mer dévorée par ses propres vagues – ni grandes, ni puissantes – mais suffisamment nombreuses pour se croire souveraines…

 

 

Qu’y a-t-il donc à choisir pour nous qui sommes coincés entre le crime et la mort… Existe-t-il une autre option que l’écriture et le silence… La page et le retrait seraient-ils donc les seules issues pour échapper à la folie de ce monde…

 

 

Des mots qui penchent pour faire, peut-être, contre-poids au monde et aux hommes qui se tiennent trop droits dans leurs bottes et leurs certitudes. Comme une manière de rééquilibrer la balance – pour qu’elle puisse s’incliner vers ce qui se fait humble – vers ce qui s’agenouille devant le silence…

Une forme de cri, au fond, contre les bruits qui saturent l’air, la terre et les esprits…

 

 

Tout a le cœur noir – fragile – enfoncé – et les mains blanches – et les lèvres légèrement souriantes pour nous faire croire à la réalité (et à la force) du mensonge. Mais, en vérité, nul ne sait. Et rien ne peut être prouvé…

Il n’y a, sans doute, ni monde, ni existence. Des formes, des bruits et des élans – seulement. Une sorte de mélasse monstrueuse en mouvement. Et un regard possible. Et une présence – presque toujours – incertaine…

 

 

Des murs, des portes, un espace – et une liberté à réinventer – sans cesse…

 

 

Tout s’en va – une nouvelle fois. Et le cœur, comme à l’ordinaire, se resserre – s’attriste de ces départs – de tous ces appétits pour l’ailleurs. Comme si nous avions un goût immodéré (presque irrépressible) pour l’intranquillité – et, au fond de l’âme, le pressentiment que rien n’existe là où nous ne sommes pas…

 

 

Toujours quelque part – sans réellement savoir où. Toujours quelque chose – sans réellement savoir quoi. Toujours vivant – toujours présent – là où se pose le regard. Et l’Amour – partout – qui s’offre lorsque les visages et les destins affichent leurs nécessités…

 

 

Tranquillement éternels – nous rappelle, parfois, cette voix en nous, si sage – et à qui nous demandons, sans cesse, mille preuves supplémentaires…

 

 

Elémentaire – comme débarrassée de ses couches d’étoiles – cette âme si ancienne dont le monde a mille fois brûlé le cuir. Vierge et seule, à présent, sur la roche – face à l’infini…

 

 

Jamais plus d’espace qu’au-dedans – là où l’envergure et la hauteur sont exemplaires – étirées de toute leur longueur – du haut vers le bas – et du bas vers le haut – de la gauche vers la droite – et de la droite vers la gauche – jointure, en quelque sorte, du zénith, du nadir et des quatre points cardinaux. Là où l’azur n’est plus qu’une terre – et où le sol n’est plus qu’un ciel – au-delà de toutes les frontières – au-delà des mains et des poitrines qui se heurtent à toutes les parois si hautes – à toutes les parois si nocturnes – du monde…

 

 

Composées de cette glaise et de ce souffle provisoirement unis – ces silhouettes de sang – enfantées, presque par mégarde, par le suintement du ciel. Visible(s) comme ces visages et ces lignes qui s’échinent à l’évidence…

 

 

A nos pieds, cette parole improbable qui dessine les contours de la soif – l’attirail des hommes sur leurs épaules fragiles et angoissées – et les obstacles érigés au-dedans – allant cahin-caha aussi loin que le permettent les yeux – aussi loin que le permettent l’âme et l’esprit…

 

 

Raideur à nous élever au-dessus des danses. A pleurnicher – toujours – engoncés dans l’obscurité – au milieu de la misère où l’esprit et le monde nous ont plongés…

 

 

Quelques détours dans la cendre – voilà résumé, en quelques mots, l’essentiel du voyage de l’homme…

 

 

Un monde et une âme – éclairés à la bougie – découverts par des visages de terre – aux yeux presque fermés – à la grammaire si frustre – subjugués par les apparences – ensevelis par mille croyances – et dont la prétention confine au sous-sol malgré les discours et les protestations…

 

 

L’illusion dans le sang – le mouvement des ténèbres – d’ici à ailleurs – de plus loin jusqu’au retour. Et cette boue dans les yeux – sur le visage – qui obstrue l’âme et encombre le souffle. Misère partout – au-dehors comme au-dedans. A se débattre dans le sable et la cendre. Perdus, en somme. Livrés à nous-mêmes et à quelques funestes instincts comme si le silence n’était qu’un mythe – une parole abstraite – un espace inaccessible destiné à ceux dont les croyances ont su inventer – et dessiner peut-être – la figure d’un Dieu improbable…

 

 

Souffrance entre les tempes – toujours – alors que le jour, le monde et l’existence ne sont que vide et silence…

D’où vient donc cet aveuglement sinon de la tête trop pleine d’idées, d’images, d’espoirs et de rêves…

Qu’ignorons-nous donc de la terre, des saisons et des visages pour n’y déceler que ruse, ignorance et impéritie…

 

 

Figures en devenir – amenées à franchir toutes les rives et tous les rêves posés en elles comme des obstacles…

 

 

Le silence – à proximité – depuis toujours. Partout – au-dedans comme au-dehors…

 

 

Flammes et miroir sur le visage – et au cœur de la parole – pour brûler et refléter (tout) ce qui doit l’être

 

 

Images de soi dans l’Autre qui nous semble si semblable et différent…

 

 

Tout mène au silence et à la découverte de notre visage. Seuls l’apparence et le rythme nous différencient. Le reste – tout le reste – n’est qu’Un à la figure immense et au souffle éparpillé…

 

 

Rien ne naît – ni ne meurt. Tout est expression provisoire. Instincts, nécessités et liberté vivante d’apparaître et de s’effacer. Sang, semence, figures et paroles. Profils multiples du même silence – d’un centre doué d’une incroyable ubiquité…

 

 

Ce qui est mort en nous – le goût du paraître et de la collection – remplacé par une maigre parcelle de terre pour répondre aux nécessités du ventre – et la joie innocente pour danser, libre et serein, au milieu des déserts et des visages…

 

 

Cent jours d’aventures pour renverser la révolte et la haine – et convertir nos terres à l’enfance et à la poésie. Le silence et le chant de l’âme, en quelque sorte, parmi tous les bruits du monde…

Un regain de tendresse pour faire face à l’inconscience et à la barbarie – et compenser la cupidité des hommes – partout à l’œuvre…

 

 

L’âme, l’écume et l’exil. Mille assauts contre la houle – anéantis par les siècles – la souveraineté des siècles – portés par chaque époque…

 

 

Sève encore – dans ce retrait – où les mains se dressent face au soleil – pour faire obstacle à la misère – à toutes les misères – propagées par le monde. Tendresse sans masque – sans ruse – plantée à chaque carrefour pour défendre l’enchantement face à la désillusion et à la désespérance des hommes…

 

 

Mille étoiles dessinées d’une main tremblante. Des voyages fébriles et des itinéraires aux allures d’incendie. Un monde de passions tristes et de bras funestes. Quelque chose qui semble si étranger à l’Amour – et dont les racines puisent dans la plus profonde ignorance…

La continuité, en quelque sorte, de l’aveuglement originel à travers mille siècles – mille millénaires peut-être – d’histoire…

 

 

A l’abri entre les lignes et le silence – entre les livres et les bêtes – quelque part au milieu d’une forêt de signes et de feuillages – au pied des mots et des troncs qui laissent filer la parole – très haut – au-dessus de tous les mythes inventés par les hommes…

 

 

Heures et saisons lucides parmi tant de rêves. Feu là où s’entasse le bois mort. Vents et rivière là où les visages s’arc-boutent sur leurs rives. Joie et poèmes là où tout est triste et démuni. Un peu de lumière dans la cendre et la poussière…

L’éveil discret – et magistral – de l’homme là où le sommeil fait office de loi…

 

 

Et cette terre – cette boue – dans chaque pas vers le pays natal. Comme un tronc à travers le chemin – mille obstacles qui empêchent l’eau de s’écouler naturellement sous les ponts – entre les rives si désolantes où survivent les hommes…

 

 

Le mystère accueilli – et désossé – dans l’âme qui a su rejoindre l’état antérieur au monde – le silence qui a précédé la naissance des souffles…

 

 

Quel monde se cache-t-il donc sous les paupières pour que celui qui existe sous nos yeux offre tant de peines et de malheurs… A quels miroirs sommes-nous donc attachés pour que – partout – les reflets soient si ternes – si tristes – si sombres…

 

 

Et cette indignation – et cette colère – à l’égard des figures et des drapeaux qui envahissent les routes – qui morcellent la terre en territoires et la recouvrent de sang et de bitume…

 

 

Tout nous pénètre jusqu’à l’os – et nous fait vaciller. Tout nous traverse et se glisse – partout – en cette aire où la blancheur devient transparence – où la transparence devient innocence – où l’innocence devient silence…

Monde et visages colorés – chatoyants – éminemment plus joyeux qu’autrefois…

 

 

Des yeux sur la pierre – et mille prisons sous les paupières – à défier le feu et le temps – à enfanter mille ravages pour tenter d’échapper aux malheurs, aux désastres et à la mort…

Le vain exercice des hommes – plus pressés que voyageurs – qui, pour la plupart, mourront sur la route avant de comprendre…

 

 

Toute ombre nous précède. Et la lumière – toujours – se dresse à la verticale derrière nous. Ainsi avançons-nous sur tous les chemins du monde. Noir en tête et clarté en fin de cortège. Véhicules banals, en somme, d’un périple débuté bien avant notre naissance. Piégés, en quelque sorte, de tous les côtés – en haut, en bas, à gauche, à droite, devant et derrière. Silhouettes lentes amenées à se déplacer – inlassablement – du jour vers la nuit – puis de la nuit vers le jour. Pantins d’un au-delà aux ficelles, toujours aussi, mystérieuses…

 

 

Troubles et tumultes. Eaux mortes et précipices. Profondeurs secrètes et dérives jusqu’à l’épuisement – jusqu’à l’étouffement. Et quelque chose aux abois qui se rompt – presque toujours – en chemin…

 

 

Propagandes placardées partout – et portées en évidence. Enseignes suspendues à tous les cous – et dressées au-dessus de toutes les têtes. Comme si le monde pouvait être sauvé par les idéologies qui gouvernent déjà tous les actes et tous les rêves…

 

 

L’idée d’un sommeil qui rêverait d’être réel – et qui offre, pourtant, au monde la certitude du mythe – la certitude d’une illusion – exaltés par des yeux – presque totalement – fermés…

 

 

Dédale et pentes. Murs ici et là. Quelques buissons et un maigre abri pour trouver refuge et se protéger du froid et des intempéries. Mille visages. Mille démons – au-dehors comme au-dedans. Et des chemins qui ressemblent à des tentatives. Un monde où tout s’édifie sous l’emprise du désir et des instincts. Un parc – un espace grillagé où tout ce qui s’élance et s’aventure vers son destin prépare, sans même le savoir, sa ruine et sa fin – l’effacement de toutes les frontières…

 

 

Le pensé, en définitive, angoisse et terrorise davantage que l’impensable

La source de la peur se tient – toujours – au fond de l’esprit qui s’essaye, par crainte (le plus souvent), à l’anticipation réflexive (et faussement rassurante)…

 

 

Tout est à la mesure de l’infini – cette envergure qui a revêtu, aux yeux des hommes, les habits de l’utopie, de la croyance ou de la mort. Quelque chose d’insensé – d’inimaginable – de trop lointain pour apparaître comme une vérité…

 

 

La vie et la mort s’invitent partout comme si nous ne pouvions rester seul(s) et immobile(s) – pleinement serein(s) – dans l’espace et le silence.

Et ça naît ! Et ça crie ! Et ça court ! Et ça gesticule en attendant la fin – et le retour éternel de toutes les choses du monde – sous d’autres traits…

 

 

Feuilles noires – parsemées, ici et là, d’espace et de silence – de cette lumière qui élève la parole non en promontoire mais en plongeon dans le plus ordinaire – dans le secret et l’infini qui se mêlent pour danser dans nos jours les plus quotidiens

 

 

Se résoudre au sang et à la ruine. Se résoudre au bruit et à la chair. Vivre librement – à genoux – téméraire(s) – en l’honneur de ce qui nous a façonné(s) de manière si humaine

 

 

Terre, eau, feu, vents et lumière. Et silence à la fin. Repris loyalement par la source dont le rôle est d’enfanter…

 

 

Détours et simagrées – encore – comme si la voie directe nous était impossible – interdite peut-être…

Le silence comme une couronne posée en déséquilibre sur ce à quoi nous ressemblons en apparence – un mélange d’ardeur et de faim…

Choc entre le rêve et la droiture – entre le désir et l’infini – entre le monde et l’impossibilité du silence…

En ce pays qui n’est pas – et que nous sommes pourtant…

 

 

A rire – à désirer – et à exaucer encore – le front meurtri – le front plissé – le front téméraire et querelleur. A vivre et à mourir comme s’il nous importait peu d’être – et de nous découvrir. Voyager – toujours – de récolte en couronne – de jour en jour – jusqu’à la nuit fatale où s’effacent (provisoirement) toutes les emprises. A frémir et à se courber. Occupés à repeindre inlassablement la voûte de mille idéologies, tantôt anciennes, tantôt nouvelles. Malades de toutes nos certitudes. A lever les bras vers ce qui nous a toujours aimés – en secret – et sans même que nous le sachions… Le silence caché au fond de l’âme – au fond des yeux – derrière toutes nos danses et nos pitreries…

 

 

Un regard permanent et silencieux. Et mille jeux mécaniques – bruyants et provisoires…

 

19 décembre 2018

Carnet n°172 Matière d’éveil – matière du monde

Regard* / 2018 / L'intégration à la présence

* Ni journal, ni recueil, ni poésie. Un curieux mélange. Comme une vision – une perception – impersonnelle, posée en amont de l’individualité subjective, qui relate quelques bribes de cette vie – de ce monde – de ces idées – de ce continuum qui nous traverse avant de s’effacer dans le silence…

Ici et ailleurs – l’hiver et le silence. La parole bleue qui émerge au-dessus du monde et des siècles. La mémoire fendue – cisaillée. Les souvenirs éparpillés – à la dérive. Et l’esprit vide – vif – brûlant – aiguisé – autant que l’âme est prête à aimer ce qui lui est offert…

Tout se mêle aux feuilles et au silence. La terre, les arbres, les visages et la pluie. Les saisons et l’enfance. Le feu, les armes et les instincts. Les miroirs et la beauté. Ce qui fait de nous tantôt des bêtes, tantôt des hommes. Ce qui demeure au fond de l’âme – l’Amour et la liberté des premiers pas. L’origine du temps et des âges. Le ciel, les rives et le soleil. Tout ce qui vit à travers nos gestes et nos pages. Tout ce qui se tisse au milieu de soi et du monde…

 

 

A attendre ici que tout s’en aille – que tout se défasse. A veiller sur cette voix et ces jardins noirs au fond desquels les vents entassent les peines…

Que sommes-nous donc devenus… La moitié d’un visage sans doute – quelques larmes – un peu de tendresse – parmi tous ces bruits – encore tapis dans la nuit. Mille regrets peut-être – à fouler le désespoir. Mille gestes offerts à tous les passants – à toutes ces ombres bruyantes – et, si étonnamment, fraternelles face aux dangers du monde…

 

 

Tout se referme sur nos pas. Vents, clameurs, solitude. A marcher en silence parmi tous ces bruits. L’âme à l’affût – prêt à embrasser ce qui demeure derrière le monde et la tristesse…

 

 

Errer encore là où il faudrait se tenir immobile. Muet malgré le feu et la lumière lointaine. A hurler en silence sans savoir – ni même deviner – combien de temps durera l’attente – ni de quoi elle sera constituée…

 

 

Un départ – mille départs – pour ne croiser que des fantômes – et ne visiter que des lieux désolés…

 

 

Se sentir mort – bien avant la tombe. Inexistant en ce monde – aux yeux de tous les Autres qui n’ont su se résoudre à la défaite – ni au désastre annoncé partout…

 

 

Tout s’accumule jusqu’aux plus étranges maléfices à l’envers du cercle où nous nous tenons…

 

 

Peines, fardeaux – chagrins inconsolables. Illusion infatigablement présente – et éternellement recommencée. Portes et âmes qui s’ouvrent en grimaçant. Personne à la ronde. Un silence peut-être. Quelque chose comme une permanence – et les bruits du temps – le passé emporté par mille bourrasques. Les tourments plongés au fond des eaux – au cœur de l’ombre reflétée par les chemins. L’allure hors du monde – comme si nous étions le premier homme – le premier visage à se libérer du rêve…

 

 

Marginaux – comme les exilés et les poètes – ces vagabonds qui arpentent les grands espaces comme si la terre leur appartenait – comme s’ils pouvaient traverser – indemnes – tous les périls du monde – comme s’ils vivaient – éternellement – dans la faveur des Dieux…

 

 

Nous sommes tous porteurs des mêmes cicatrices. Boursouflures gonflées par l’existence et la fréquentation du monde. Victimes humiliées – exilées parmi la foule – qui n’auront su se présenter nues – viscères à la main – l’âme encore trop dépravée – trop corrompue sans doute – pour s’offrir sans retenue…

 

 

Ce que nous disons – ce que nous essayons de dire – n’est, sans doute, que la tragédie du monde – privé de sagesse et de silence…

 

 

Sève et sang. Eclaboussures de l’âme. Quelque chose aux relents d’hier lorsque la barbarie enfantait partout le malheur. Aujourd’hui, taris. La cruauté pénétrée par la beauté et la lumière. Comme le seul pari possible pour s’affranchir de l’ignorance et de la haine…

 

 

Obstination forcenée – malheureuse – à renaître, à revivre et à recommencer. Récurrence entêtée – acharnée – pour découvrir le silence et la beauté…

 

 

Moins d’allant que ceux qui parcourent la terre et le ciel en quête du jour – en quête de territoires plus hospitaliers. Un repos. Une tête assoupie – lasse du monde et des hommes – lasse de toutes ces voix qui s’interpellent en feignant le savoir et la connaissance. En attente, peut-être, d’un soleil moins factice – d’une sagesse plus réelle – d’un silence entièrement pénétrable…

A veiller depuis mille siècles sur la même rive sauvage – seul au milieu des broussailles – à contempler le vent et cette eau qui ruisselle sur les pierres chantantes…

 

 

A se taire – bien au-delà de la raison. En plein silence – où ce qui se sent étranger ne l’est que par son absence…

Quelque chose comme une lumière, un élan, une présence. Un paysage, une berge, un arbre, un visage. N’importe quoi pourvu que cela nous soit familier

 

 

A se jeter partout – dans la vie et le vide – d’une égale façon. A la manière des justes que rien n’effraye – ni la nuit, ni le froid, ni le temps. Comme une lampe posée sur les rives – le vertige – suspendue au ciel – en équilibre – allumée depuis l’origine – depuis toujours peut-être. A briser l’ombre et la glace – ces silhouettes de glaise gesticulantes – ouvrant tout comme une écale pour que les yeux puissent voir enfin…

 

 

Tout est apaisé – à présent. L’herbe, les arbres, les vents. Les bêtes et le soleil déclinant qui laisse les mains le caresser. Le ciel sans nuage. L’infini sans étoile. Et les collines ceinturées par le crépuscule et le silence.

La nuit ponctuelle – consciencieuse. Et le sommeil qui devient intervalle – repos nécessaire. Présence aux yeux provisoirement fermés…

Ressourcement du regard dans l’immobilité. Nécessité de l’âme éreintée par l’ardeur du monde qui gesticule et se déploie partout. Refuge partiel et récurrent pour s’éveiller, chaque matin, avec la lumière et l’incertitude…

 

 

Tout s’agrippe – et s’accroche. Atomes et mains invisibles de la matière…

Doigts et crochets de l’imperceptible – émotions, désirs, pensées…

Magma grouillant, brouillon et bouillonnant où ce qui se voit et ce qui se devine forment une créature étrange – une sorte de monstre à la forme changeante – incertaine – soumis à d’obscurs et lumineux mouvements. Bouche et bras tantôt hideux, tantôt amicaux. Gestes et pas guidés tantôt par les instincts, tantôt par la raison. Tour à tour – et parfois simultanément – abîme et tremplin…

Ce que nous sommes presque entièrement – mais ce à quoi nous ne pouvons être totalement réduits…

Plongés aussi dans le regard et le silence…

Notre double dimension – notre double envergure – en quelque sorte…

Combinaisons des éléments et espace – à la fois séparés et entremêlés…

Une drôle d’allure, en somme – et si mystérieuse encore dans ses apparences, son étendue et ses profondeurs…

 

 

Tout jaillit du même abandon – le gouffre et le ciel – le noir et la lumière. L’eau, la vie, la mort et le sommeil. Ce qui pousse comme l’herbe et le désir. L’instinct et la raison. Là où se cueillent la fleur et le silence – là où se rejoignent l’esprit, la terre et le temps…

 

 

La récurrence des saisons – mille siècles d’histoire – rompus par un seul instant – en suspens. Le lent déclin des heures au profit de ce qui ne peut s’écouler. Ce qui est – ce qui existe – sans durer. Ce qui demeure – l’unique permanence au sein de laquelle tout passe de manière si provisoire…

 

 

Mille briques dans l’espace – mille briques sur la neige – mille briques dans le silence – devenant, si l’on peut dire, toujours plus tranquilles et silencieuses à mesure que l’œil, la main et le vide se rapprochent…

Argile d’autrefois convertie, peu à peu, en lumière et en innocence. Pas même soucieuse d’éclairer les visages et les sols noirs de la terre…

Chambre sans mur – sans fenêtre – à l’envergue indéterminée – infinie sans doute – aux frontières matérialisées par ce que nous ignorons encore…

 

 

Brindilles – à peine – ballottées par les vents de la terre. Fragiles – éphémères – plongées dans la dureté du monde et l’attente de l’après. Seules parmi les visages – au cœur de la vie – et face à l’idée de la mort qui viendra, sans doute, donner un peu de poids – et un peu de sens – à tous ces jours de peine(s) et de labeur…

 

 

Une seule étreinte suffit, parfois, à rompre le temps et l’attente – le ciel tissé d’heures et de promesses…

 

 

La terre légère – exempte de terreurs et de peines. A vieillir sans même nous en rendre compte…

 

 

Le poids et le sens – trop lourds – presque débordants – du monde sur l’échine. A aller d’un jour à l’autre – si prudemment – sur la terre. A marcher partout comme poussent les fleurs au soleil…

Chambre et âme vides. Avec l’éternité au-delà des rêves – au terme du voyage…

 

 

Apparence et invisible entremêlés. Formes, œil et profondeur. Tout en intériorité…

Vérité insaisissable excepté par le cœur ouvert – et l’âme humblement acquiesçante…

 

 

Ombres, désir et fraîcheur. A la source du dehors – là où le vent des origines cède le pas à ce qui s’écrit dans le jour et sur la page…

 

 

L’obscurité du monde où vivent les hommes – emprisonnés derrière les grilles du temps…

 

 

Trace infime de la lumière sur le cœur saturé de nuit – saturé de bruits – suturé avec l’oubli qui sied davantage à la chair et à l’esprit qu’aux blessures laissées sur l’âme par la fréquentation du monde…

 

 

Mots, chemins, regard. Un seul fil – de l’apparence au plus profond. Du plus sombre à la lumière. De l’identité factice au vide. Du plus erroné au plus juste. Le lent périple de la vérité – du dehors jusqu’au dedans – et du centre le plus intime vers le plein rayonnement du silence…

Et le viatique nécessaire, sans doute, au commencement du jour…

 

 

La lente irrigation du monde – le remplacement du sang par la beauté – comme l’eau qui ruisselle des sommets – emportée vers les plaines – là où elle pourra (enfin) s’écouler plus libre – et plus sereine…

 

 

La vie originelle que le monde a oubliée – comme le silence et la mort permanente – relégués à des terres moins peuplées – moins aseptisées – habitées – seulement – par quelques visages qui ont su se libérer du désir, de la haine et de la confusion…

 

 

Nulle nostalgie dans le regard tourné vers autrefois – lorsque nous arpentions les chemins le cœur nomade – le cœur en quête – le cœur chagrin – le dos courbé par le désir – par la nuit et l’ardeur du sang – à rêver d’une autre terre et d’un silence trop précis – marchant avec nos excès et nos exigences – ravi d’apercevoir entre les danses et les étoiles la possibilité d’une ascension – la possibilité d’une découverte…

 

 

Et, soudain, tout ce vrai qui éclabousse ce que nous avons cru bâtir et comprendre – et qui emporte tout ce que nous avons accumulé en croyant, ainsi, pouvoir nous jucher sur la connaissance – et vivre à partir de sa source…

Ne reste plus rien – à présent. Un regard vide – et, si pleinement, joyeux – sur tant d’incertitudes. La gloire des sages et de quelques vagabonds, peut-être, qui ont appris à se tenir humbles et démunis – dépouillés de tout – face à l’inconnu – devant toutes ces choses que nous croyons connaître pour les avoir nommées ; la terre, le ciel, le monde, les pierres, les visages, Dieu, la vie, le silence et la mort…

Seul dans l’universelle mesure que l’on attribue parfois aux hommes, parfois à Dieu – et qui ne peut se révéler que dans le regard simple – vidé de toute mémoire…

 

 

Tout vient – s’apprend – se perd – s’endort – s’efface – disparaît et recommence. Les visages, les vagues, le feu – le monde – qui apparaît tantôt comme une prison, tantôt comme un contexte de liberté – et qui ne constitue, sans doute, que les murs et la fenêtre de la même illusion…

 

 

Tout brûle – et se consume – devient cendres et poussière. Fragments gris sur la pierre. Et nous n’y pouvons rien…

Et le même sort – bien sûr – attend le monde intérieur. Edifices, tissages et échafaudages anéantis – arrachés avec force et patience – par les pluies désenchantées – pour goûter à cette douceur du vide – à cette quiétude de l’exil hors du monde et du temps…

 

 

Lignes et paroles aussi denses que la pierre pour témoigner d’une simplicité et d’un silence si légers – si aériens – dépourvus de toute forme de pesanteur…

 

 

Feuilles émues – tremblantes – posées à même les rives du monde – entre le ciel, la finitude et le recommencement éternel des choses…

 

 

Plénitude de l’âme abandonnée à sa vocation. Entre regard, silence et poème. Entre bêtes, arbres et vérité…

Quelque chose au goût de plein – comme une éternité triomphale – possible – vécue à côté des hommes…

 

 

Ni peine, ni haine, ni chemin. Exil et solitude pleinement habités. A l’envers du rêve. Là où le monde cesse d’être une blessure et une promesse. A danser dans l’espace et sur la page parmi les fleurs et la parole – si précieuses…

 

 

Vivant là où la géographie n’est composée que d’infini et de lignes naturellement verticales. Bout du monde sans doute. Ultime barreau de l’illusion peut-être – avec au-delà le silence et la solitude comme uniques compagnons pour vivre au cœur des nécessités et de l’incertitude – et acquiescer à l’âpreté des circonstances…

 

 

Illusion et tristesse tissées à même la corde sur laquelle se tiennent – en déséquilibre (si souvent) – les morts et les vivants. Abîmes, brûlures et détention. Matières, peut-être, de tous les passages…

Terre de preuves et de raison où chaque perte est un défi – et une épreuve inhumaine. A l’exact endroit où se tient notre visage – là où la parole est un acte manqué…

Enclos sans ciel – et sans échappatoire possible…

 

 

Tout est endormi – et le poème inutile. Psaume insensé – tatouage invisible sur la peau du temps…

Fumée au-dessus des flammes – au-dessus des cendres. Bout de ciel inaccessible depuis l’horizon. Chant dispersé. Un peu de joie sous les étoiles. Comme un grand silence au cœur de la tristesse – sur la terre dévastée…

 

 

Colporteur d’une parole et d’un voyage vers un archipel – au retour, sans doute, impossible. Pas devant. Pensées derrière – de plus en plus lointaines. Gestes lents – mêlés à aucune tentative de fuite et de distraction. Nécessités élémentaires de l’homme…

Solitude et contrées sauvages – inhabitées – pacifiques. Plongé dans ce que seuls le silence et l’Amour peuvent exalter…

 

 

Des hommes épais – grossiers – à l’âme opaque et primitive. Avec, dans les gestes, le poids écrasant – démesuré – des siècles et des traditions. La faim et l’arrogance en tête – persuadés de la valeur de leurs impératifs et de leurs certitudes. Des pantins à hauteur d’herbe et de pierres – aux dents plus acérées que le cœur – étirés – jusqu’à la déformation – jusqu’à la monstruosité – par l’ampleur de leurs ambitions…

 

 

Une force – un silence – l’acquiescement, peut-être, des Dieux à nos dérives. Le sommeil – les périls rehaussés bien au-delà de leurs territoires habituels. Le poids des ambitions et des intérêts personnels – hissés au faîte des hiérarchies. Et l’insondable malheur où nous sommes plongés…

 

 

Nous sommes le silence sur l’ombre et la graine. La patience sur ces rives agitées. La source au cœur de la soif. L’humilité blessée par tant d’arrogance. Le rien au milieu des choses. Ce regard – cette lumière – sur ce qui, sans cesse, s’effiloche et s’assombrit. L’œil des Dieux sur les crêtes et les abîmes. La lucidité dans la mémoire pléthorique et l’esprit encombré – excessif. Le rire planté au cœur des malheurs. Le goût de soi partout – en l’Autre – jusque dans l’âme des plus absents. Le seul recours possible du monde. La seule issue à la déraison, à l’imprévoyance et à la tragédie…

 

 

Tout se mêle aux feuilles et au silence. La terre, les arbres, les visages et la pluie. Les saisons et l’enfance. Le feu, les armes et les instincts. Les miroirs et la beauté. Ce qui fait de nous tantôt des bêtes, tantôt des hommes. Ce qui demeure au fond de l’âme – l’Amour et la liberté des premiers pas. L’origine du temps et des âges. Le ciel, les rives et le soleil. Tout ce qui vit à travers nos gestes et nos pages. Tout ce qui se tisse au milieu de soi et du monde…

 

 

Ici et ailleurs – l’hiver et le silence. La parole bleue qui émerge au-dessus du monde et des siècles. La mémoire fendue – cisaillée. Les souvenirs éparpillés – à la dérive. Et l’esprit vide – vif – brûlant – aiguisé – autant que l’âme est prête à aimer ce qui lui est offert…

 

 

En ce lieu où les instincts et la malice du monde se confondent avec le souffle des âmes, le vent des circonstances et la nécessité des existences. Décor changeant – simplement – qui n’assouvira, bien sûr, jamais la soif…

Ainsi sommes-nous – progressivement – amenés à nous agenouiller devant une autre source – plus belle – plus puissante – et plus lointaine aussi – enfouie en cet endroit que nous sommes – exactement…

 

 

Aux marges du monde – allégeance faite au jour et au silence – sans blâmer (pour autant) les excès, les dérives et les fléchissements qui bousculent les hommes, les âmes et les ombres…

Retrait et crête. Flèches et portes. Et un reste de ferveur sous la fatigue. L’allant, peut-être, des miraculés

 

 

Portes battantes aux vents. Dans l’herbe grise et rouge – couverte de cendres et de sang. A arpenter le monde pour rejoindre les grands arbres – alignés par leur faîte – dans la pagaille des forêts – et se mêler aux dernières feuilles – soumises à l’exil et à la solitude – et aux premières gelées de l’hiver…

 

 

Saisons muettes. Failles du temps. Sourire sur les lèvres de glaise. Visage nu face aux miroirs que tiennent toutes les mains du monde. Cris, ondes et surface. Eaux mortes – parfois faiblement frémissantes – pour retrouver l’origine et l’ultime envergure du regard – celles que l’âme ne peut inventer – ni même imaginer – à travers les âges…

 

 

La terre et la page – les visages et la main – le regard et le monde – le silence et les danses – à distance – toujours – les uns des autres – pour contenter les exigences de l’homme et les nécessités de l’innocence…

Fragments, parcelles et lambeaux – réunis – et assemblés patiemment sur la pierre. La totalité des empreintes et des élans – et les mille tentatives – regroupées en une seule esquisse – brossée par l’œil et la main libres de toute requête – joyeux et dansant parmi les fleurs et l’illusion – sous l’égide des étoiles et du bleu infini…

Ainsi, le regard et le silence s’éternisent – autant que recommencent, sans cesse, le monde et l’éphémère – la nécessité d’écrire et les signes sur la page…

 

 

Un regard ému sur tous les mendiants du jour – l’œil et la main tendus vers le monde – et l’âme déjà ailleurs – plus haut, sans doute, que la plus lointaine étoile…

 

 

Songes, flammes et mort. La marelle des vivants. La terre noire et sauvage. La traversée et le voyage âpres et sans élégance. Et le ciel incertain – improbable même – tant que régneront la mémoire, le désir et l’absence…

 

 

Entre la condamnation et l’étonnement – la tête prête à examiner toutes les issues – et toutes les possibilités – que découvriront l’âme et le monde…

 

 

A coudre – presque aveuglément – tout ce qui s’offre à l’âme, à l’esprit, à la main. Rêves, choses et visages. Laideur et beauté. Composant une étoffe solide où tout s’affronte, s’emmêle et se superpose sans autre loi que celle de la nécessité – déguisée, parfois, sous les traits du hasard et de l’intimité…

 

 

Lieu où naît la secousse – où s’ouvre la faille – où disparaissent les choses et les visages. En ce point de densité où la danse est folle – presque incontrôlable – et le regard immobile – où l’intense et le silence ne forment plus qu’un seul chant – et une aire d’accueil pour tous les reliquats du monde plongés dans le refus, la révolte et la résistance…

 

 

Tant de visages ont traversé le monde – laissant leurs empreintes (insignifiantes le plus souvent) – et inscrivant, parfois, leur passage (aussi bien que leur souffle et leur essence) sur les pages de livres que nous avons (si goulûment) dévorés…

Les rives d’ici et les grèves d’ailleurs. Ports, criques et édifices provisoires plantés sur la côte – entre l’océan et l’arrière-pays…

Mains sombres et voix lumineuses parfois…

Pays de boue et d’hiver. Contrées de rêve et d’argile…

Mais combien ont su apprivoiser la douleur – et convertir la nôtre non en espérance mais en racloir nécessaire pour nous débarrasser de toute forme d’exigence – et permettre, ainsi, à l’âme d’accueillir – sans la moindre contre-partie – le monde et le silence…

 

 

Des voiles tissées à même les vagues – parcourant d’abord l’océan – puis, apprenant, peu à peu, au gré des vents furieux, à le devenir…

Cimetière de barques englouties. Nuit claire – sans étoile. Et cheveux gris – à présent. Tête devenue entièrement passagère parmi les grands oiseaux marins que les bourrasques, sans cesse, emportent vers le lointain – vers le grand large où règne – et brille – le jour…

 

 

Quelle voix nous remplacera lorsque nous ne serons plus… Quelle voix dira pour nous – dira à notre place…

D’autres gorges – au timbre presque similaire – viendront, bien sûr, offrir la même parole – diront encore le monde, la douleur et la bêtise – l’incertitude de tout et le silence. Ce que nous ne pourrons franchir que seul(s) pour rejoindre le regard et lensemble

 

 

Fêlures et soubresauts. Instincts dressés face à la douleur primitive – face à la faille première (originelle). Avec le monde et l’intérieur – progressivement – chamboulés par l’interrogation et la promesse mensongère des ignorants. Entre langage, exil et incompréhension. Debout – au-dessus de nous-mêmes – à chercher plus haut – toujours plus haut – l’impossible réponse à ce perpétuel désarroi…

 

 

Plaies et troubles de l’âme. A tenter de recouvrir la blessure. L’esprit rebelle. Les pas inquiets à fouler la cendre. Le murmure confiné aux signes esquissés sur la page. Seul – bien sûr – autant que peut l’être l’homme – autant que peut l’être l’âme. Entre plongeons, chutes et retrouvailles…

La joie – toute simple – d’être au monde – vivant – entre le mystère (incorruptible et, sans doute, insoluble) et la mort – au milieu des choses et de l’incertitude – sans s’attarder (trop pesamment) sur la laideur des actes et la beauté des visages alentour…

 

 

Dans la plus parfaite immobilité, le monde et la langue viennent à notre rencontre – non pour nous satisfaire ou contenter quelque désir – mais pour nous révéler la réalité sous-jacente aux mouvements : le silence – au ciel comme sur la pierre. Et la joie incomparable du cœur et des yeux qui savent regarder

 

 

Instincts, sensibilité et cris – tantôt de joie, tantôt de détresse. Comme la parfaite illustration de l’incompréhension universelle et de l’ambiguïté de l’esprit confronté au monde et à l’existence…

 

 

Vertige de l’âme face aux visages – face à l’immensité. Doigts et voix mêlés à l’ensemble comme si nous existions depuis toujours à la jointure de nos différences apparentes…

 

 

Hurlements tragiques – élans burlesques. A petits pas sur le bord de toutes les falaises. A parcourir plaines et glaciers – déserts et collines – sous le bleu, si effroyable parfois, du ciel. Bouche sèche et chair à vif durant toute l’ascension et à l’instant de la chute…

Se taire encore – et déposer un baiser discret sur les lèvres – si indifférentes – du silence…

 

 

Des vies entières jetées dans l’effroi. A glisser imperceptiblement vers le lieu où la chute sera inévitable…

 

 

Souffrance interrogative et silence. Voilà – à peu près tout – ce que nous savons. Le reste – tout le reste – tente – seulement – de meubler quelques failles secondaires et négligeables…

 

 

La force d’aller plus loin que ses certitudes ; voilà, peut-être, pour l’homme la plus juste manière d’exprimer son courage et sa nécessité…

 

 

Une existence entière parmi les pierres, les visages et les instincts – entre le sable, les vents et la faim – gouvernée par la peur – et qui s’achèvera – toujours – au fond d’un trou – avalée par la nuit – et portée, parfois, par la mémoire (éminemment provisoire) de quelques survivants…

 

 

Rien de singulier dans l’âme – le plus universel sans doute – et qui ne souffre aucun caprice – ni aucune exigence – personnels…

 

 

A se faufiler partout là où le confort est manifeste. Lieu-refuge, en quelque sorte, qui entrave tout élan – et tout voyage – infiniment nécessaires (pourtant) au dépassement des frontières…

 

 

La nuit – égale au jour – mais tenue par la main des ignorants

 

 

Silence et paroles – toujours – comme écartelé par la vérité – ce que nous sommes – et la nécessité d’en témoigner – d’en partager l’accès et la beauté…

 

 

Existence et paroles de liberté et de révolte – comme une manière singulière de résister, dans le retrait et la solitude, à l’emprise du monde et des siècles – presque toujours – abêtissants et mortifères – et au destin (si souvent) tragique des hommes…

 

 

A vivre en exil – l’âme et le front proches du feu – presque jamais contaminé(s) par les braises brunâtres et les cendres grises sur lesquelles dansent, si tristement, les hommes…

 

 

Forêt d’objets et de rêves – forêt d’yeux et d’avidité – immense labyrinthe où l’existence et le monde ne sont que des instruments du manque – de simples outils pour asservir davantage les masses – déjà esclaves des mille désirs de l’esprit et des mille choses existantes…

Lente contamination par imprégnation pour avilir les cœurs – et condamner les âmes à toujours plus d’obéissance et de servilité…

Terres de monstres et de pantins – rassemblés par le pire de l’homme

 

 

Tout tourne en rond – enrage – s’enflamme – et afflue – l’esprit à sa place – au-dessus du trou creusé pour tenir le monde à sa portée – et jouir de tous ses usages…

 

 

Arc-boutés sur le sol comme si le ciel ne tenait qu’à la force de nos reins…

 

 

Cadavres vivants – presque momifiés par la somme des désirs qui recouvrent les âmes. Comme des couches épaisses et successives de tissus. Emmitouflés – emmaillotés comme si l’existence consistait à se tenir éloigné du centre – de l’essence et des vertus de l’essentiel ; l’effacement, la nudité et le silence – de plus en plus inaccessibles à mesure des strates accumulées…

 

 

Ce qui demeure ; le vrai et l’introuvable. La quête, le voyage et le chemin. L’âme et les souliers qui, sur les pierres, soulèvent la boue et la poussière. Et cette main tendue vers le vide – vers le bleu – vers l’infini – qui œuvrent partout – sur les jours et sur les pages – présents à toutes les naissances – à toutes les funérailles – à toutes les retrouvailles – à tous les recommencements…

Témoin(s) de tous les excès, de tous les exils et de tous les dérapages jusqu’à ce que s’imposent l’abandon et le dénuement – la nécessité (progressive) de remplacer les traits de son visage par un silence – infiniment – spéculaire et hospitalier…

 

 

Abondance – et surabondance – d’idées, de choses, de visages et de paroles en ce monde qui a tant besoin de silence et de nudité…

 

 

Abandonné – ce que les visages ont habituellement tendance à chercher – l’abondance, le confort et la certitude – au profit de la frugalité, de la simplicité joyeuse et de l’absence de vérité…

 

 

A ne se réclamer de rien – et à n’appartenir à aucune chapelle…

Poussière – à peine – soulevée par les pas – et déposée là où les vents la poussent. Ni plus ni moins qu’une feuille – qu’une brindille – soumise au climat et aux saisons – aux circonstances et aux nécessités du monde…

Une simple fenêtre, peut-être, que vient, parfois, traverser le ciel…

Et un œil – et des mains – posés sur le rebord de tous les abîmes…

 

 

Paroles sans idéologie – et sans confesseur. Nées d’un souffle enfanté par l’innocence des profondeurs et l’impérieuse nécessité de l’homme à comprendre et à témoigner…

Journal, peut-être, où se mêlent la terre et le ciel, la poussière et l’infini, la raison et les instincts. Aussi précieux et dérisoire que le labeur quotidien de l’abeille et de la fleur…

Comme un voyage entre l’existence et l’être – entre la certitude d’être né et le vertige de la vérité – toujours incertaine…

 

 

A petits pas – à grandes foulées – dans la lenteur de la main impatiente qui trace sa route sur la page. A courir – toujours – sans jamais parvenir à rejoindre l’immobilité et le silence – souverains déjà au fond de l’âme…

 

 

Débris d’âme et fragments du monde patiemment rassemblés pour reconstituer notre (véritable) visage. Tout – rien – ce qui passe et demeure. Mille choses futiles – et mille manières précieuses…

Comme une caresse étrange sur une silhouette confiante – prête à se laisser toucher par l’innommable et les immondices…

 

 

A être là – sans attendre la moindre visite sinon celle de ce qui nous emportera plus loin – plus haut peut-être – au-delà de notre visage – au-delà même du monde et du ciel – dans ce qui restera lorsque les hommes auront épuisé toutes leurs tentatives…

 

 

Tout – à chaque instant – est possible (et imaginable) ; la grâce, le désespoir, la joie, la mort – et le malheur plus décisif encore. La chute, l’envol et le frémissement de l’âme. La parole, le silence et la vérité sans emprise. Rien que nous ne puissions refuser…

 

 

Tout se courbe – et s’assemble. Source, soucis et prières – peines et voyages – haltes et visages – pour compléter, peut-être, le monde esquissé d’un geste d’Amour et de silence un peu trop impatient – et tenter de rejoindre les origines – pieds nus – en marchant, avec lenteur et application, sur tous les chemins dessinés par les hommes…

 

 

A se tenir debout – les yeux fermés – pas même étonnés de nous retrouver plongés dans cette existence – au cœur de ce monde peuplé de bêtes et de visages – et bordé, nous a-t-on fait croire, par le ciel et le néant…

Inconnus à nous-mêmes. Aussi mystérieux que les figures qui nous font face…

Un fragment du mystère, peut-être, que nous sommes – toujours – bien en peine de déchiffrer…

 

 

Ce que – chaque jour – nous dessinons – et ce qu’exposent ces pages ; les rumeurs chantantes du silence, le murmure joyeux de la rivière pour elle-même, le souffle du vent qui se déploie sans exigence, les arbres et les visages pris par le cycle éternel des saisons…

Mille petites choses, en somme, que révèle amoureusement – et parfois avec colère et emphase – l’encre sur nos feuilles…

Un rythme à la mesure de l’instant qui se succède à lui-même. Porteur du jour et de la nuit – d’obéissance et de folle liberté…

 

2 mai 2018

Carnet n°145 L’âme, la prière, le monde et le silence

Journal poétique / 2018 / L'intégration à la présence

Une parole, comme une fenêtre, donne à voir le monde – et dans le monde, les pierres et les visages – et derrière, le plus vaste – l’infini qui se dérobe…

Quelque chose – quelqu’un peut-être – crie, murmure et danse au fond de notre absence. Un Dieu – un jour – plus vrais que notre vie – plus vrais que notre chair et notre visage. Le silence, peut-être, aussi pur que la neige…

Hors de la mémoire subsiste le rêve d’un franchissement – cet allant qui nous porte vers nous-mêmes. Avec, dans chaque main, une lune aussi ronde que le jour – aussi ronde que le temps – et ces barreaux qui emprisonnent nos têtes – éclairées déjà par cet inépuisable désir de lumière…

 

 

Pays de seuils, de deuils et de peu de scrupule où les visages ont les traits de la mort et de la lumière – et le voyage, des allures de tombeau (de triste sépulcre) – où l’effacement, pourtant, sonne la réconciliation du regard avec les ombres et les pierres – le franchissement des frontières qui nous séparent de ce qui dure – et l’émerveillement sur ce qui passe sur le fil du temps…

 

 

L’aube encore, partout – en éclairs qui s’offrent à travers les grilles de nos cages…

 

 

Des rivaux, mille limites au-dedans de tout ce qui s’émiette et s’évapore. Grains, flaques, buée. Comme la tentative discrète (et incomprise) de sonder les mystères du monde…

 

 

Toujours à distance de ce qui nous sépare – et dont le franchissement sonnerait, pourtant, le glas des frontières…

 

 

La poésie de l’Autre comme l’étincelle qui propage le feu de notre (propre) parole poétique – le prolongement d’un silence véhiculé par des lignées de voix à l’âme éprise – fascinées par ce qui les dépasse – le mystère de toute vie et de toute naissance – et la possibilité de vaincre la mort et l’apparence, parfois si atroce, de ce monde…

 

 

Nous marchons souvent comme les fous et les morts – dans cet outrage (permanent) à la vie et aux vivants – sans savoir que nos pas sont porteurs d’un mal incurable – multiple ; l’ignorance et la nécessité de la survie qui donnent à nos foulées des allures d’outil sacrilège dont chacun use et bénéficie autant qu’il en paye le prix…

 

 

Les poches pleines de cette joie qui tend la main – et offre à la vie ses mille bouquets – et le rien du partage – pour façonner un monde plus beau et plus vivant – et, sans doute, moins cruel – et donner aux murmures et à l’étonnement le goût du silence…

 

 

Nous pleurons comme les enfants dans les jupes de celui qui ne se laisse voir – et qui ne s’apprivoise que dans le silence – et les prières muettes – sans réclamation…

 

 

Quelque chose – quelqu’un peut-être – crie, murmure et danse au fond de notre absence. Un Dieu – un jour – plus vrais que notre vie – plus vrais que notre chair et notre visage. Le silence, peut-être, aussi pur que la neige…

 

 

La langue, la lumière et le monde. Assis si maladroitement en nous que leurs éclats écorchent davantage qu’ils ne guérissent le doute et les malheurs…

 

 

Supplique mécanique des voix qui, à l’approche du silence, trépignent davantage dans leurs prières. Comme si Dieu pouvait leur faire franchir, d’un seul saut, ce qu’elles ont amassé – et ce qui les encombre – depuis la naissance du monde…

 

 

Un oiseau silencieux patiente dans nos gestes fébriles – guette l’incandescence – ce pourquoi nous sommes nés…

 

 

A notre porte, les frontières du silence sur lesquelles traînent encore nos voix – tous les délires de l’âme épuisée par la prière…

 

 

Yeux percés par trop de savoirs – et trop de pouvoir – aveugles encore à ce qu’offrent la solitude et la candeur…

 

 

Le tumulte des oiseaux, le silence et l’envergure de la mort dans nos œuvres – nos ouvrages – qui défient les colonnes du temps. Appelant, au fond de la solitude, un espace d’émerveillement et de gratitude tourné vers le monde...

 

 

Terre, livres, pierres étalés dans un coin de la chambre ouverte sur le jour – ouverte sur le monde – près des pages sur lesquelles se consument le rêve et la mémoire – et où se clarifie (et se propage) le silence…

 

 

Un versant derrière l’inquiétude – une ombre étalée en signes déchiffrables. La nuit et le rire sur ce que dessinent le ciel et les hommes. Et quelques mirages tracés à la craie. Le froid des jours et le sommeil des visages. Quelques notes encore pour déterrer les racines qui enfantèrent le sang dans nos veines – et ces élans par-dessus les toits pour fréquenter les forêts et les oiseaux qui traversent l’hiver. Le bonheur tout naturel de vivre, en somme…

 

 

L’évidence encore sur ces pentes menacées par la certitude d’exister – et le roulis des pierres emportant les hommes dans leur chute. Une arène, quelques labours pour tacher la neige neuve qui a recouvert le sable. Des années perdues – gâchées peut-être – par l’attente (si vaine) des récoltes – avec, au loin, le chant des oiseaux – rescapés des hécatombes. Puis, de nouveau, le silence et la nuit. L’éternel retour des tristes saisons…

 

 

Que reste-t-il de la parole abandonnée sur le sable… A-t-elle réussi à se déposer, en petits éclats, derrière les fronts…

 

 

Une parole, comme une fenêtre, donne à voir le monde – et dans le monde, les pierres et les visages – et derrière, le plus vaste – l’infini qui se dérobe…

 

 

Ciel, partout, qui déborde – qui dévale et s’insinue là où l’on s’efface…

 

 

Et cette insoumission aux malheurs qui nous éloigne du plus juste. Comme un refus – une insubordination totale à ce qu’est la vie – et à ce que nous offre la moitié du monde…

 

 

Doués d’un vertige que nous ignorons. Comme des animaux blessés – traqués jusque dans leur chair – refusant le silence – la bonté du ciel qui s’offre à la plaie – qui, peu à peu, nous vide de notre sang…

 

 

Un monde où il nous faut composer avec la douleur de vivre – et le mystère de l’être. Un monde sans amitié où l’on révoque – et répudie – les fous, la pauvreté et l’admirable abandon à ce que nous ignorons. Un monde arrogant – et fier de ses conquêtes et de son actualité – qui méprise la mort et l’intelligence. Un monde aux gesticulations pathétiques dont il faut s’éloigner…

L’exil comme unique possibilité, peut-être, pour aimer les visages – chaque visage de ce monde…

 

 

On glisse, on tombe et on se relève – toujours plus léger. Comme si le destin nous façonnait à coup de chutes et de soustractions. Dessinant un chemin – un long chemin de supplices parfois – pour nous initier aux vertus de l’abandon et de l’effacement – à cette humilité docile – authentique – acquiesçante – sans nom ni visage. La seule gloire possible de l’homme, en vérité…

 

 

La lumière, le calme et la solitude. Cet espace plus ample que notre âme qui donne au silence et au jour cette envergure si radicale…

 

 

Quelques cimes encore par-dessus la neige. Dans cette ascension sans fin qui enchaîne les voyages – et les étapes – sous la lumière de ce qui demeure…

 

 

Pas encore si fébriles – soumis aux frémissements du temps et à ces embardées qui ressemblent à d’étranges dérives…

 

 

Nous ignorons le malheur penché sur nous. Comme un œil pris dans les bourrasques et les tourbillons – englué sur les chemins de pierres – au milieu des épaves qui jonchent les paysages du monde – sous la lumière de quelques étoiles qui éclairent (médiocrement) les pas…

 

 

Un nouveau jour – un nouveau printemps – se dessinent sous nos ailes laborieuses. Un visage sur le sable tracé par le chant de la lumière. Quelques pas encore dans la boue. Un éclaircissement de la voix. Le franchissement du seuil où les rêves se rompent pour un espace plus clair…

 

 

Qu’avons-nous (donc) à dire de plus fulgurant que le silence…

 

 

Hors de la mémoire subsiste le rêve d’un franchissement – cet allant qui nous porte vers nous-mêmes. Avec, dans chaque main, une lune aussi ronde que le jour – aussi ronde que le temps – et ces barreaux qui emprisonnent nos têtes – éclairées déjà par cet inépuisable désir de lumière…

 

 

Ici n’est comparable à aucun ailleurs – plus réel que tout autre lieu – toujours embelli par le rêve…

Nous sommes cet instant – et ces visages à portée de regard – à portée de main – qui dansent à la manière des astres autour de leur mort. Nous sommes le sable et la patience des pierres. Nous sommes le vent et le soleil qui griffent – et caressent – la peau. Et ce monde où s’entassent les carcasses. Nous sommes la mort qui suce la chair – et qui léchera les restes de nos os enfouis quelque part sous la terre…

 

 

Entre hier et aujourd’hui, nous avons désappris ce qu’aura inventé le monde pour nous distraire – et nous soumettre à l’obéissance.

Et nous aurons lancé plus d’un poème à la gloire de ce qui ne peut nous échapper. Nous aurons expérimenté l’angoisse, le désir et l’aurore – et cette folle possibilité d’un retour vers ce qui a précédé notre naissance…

 

 

Malgré les dérives de la chair entre la terre et l’horizon des astres, jamais la mort n’évincera cette fièvre d’infini qui dessine, déjà, la courbure du ciel au cœur des prémices du voyage…

 

 

Nous renaîtrons dans les débris du langage – paroles humbles, oubliées des civilisations anciennes, piétinées par les tourments et les égarements du monde. Nous reviendrons comme les visages et la tempête pour défiler le hasard et l’attente (absurde) des vies prochaines – et retrouver le sable, le sang et la terre. Nous deviendrons ce qui s’avance sans frémir – et sans brusquerie – et le moment décisif du passage. La vérité que ne peuvent enfermer – ni avilir – les noms et les désirs. L’aveu d’un possible. La victoire du réel et de l’éternité sur la mort et l’imaginaire…

 

 

Nous ne revendiquons ni la paix ni le recommencement. Ni la vie, ni la mort – ni même l’innocence du renouveau. Et moins encore les idées que nous échafaudons à leur sujet. Nous ne revendiquons ni la connaissance, ni la vérité – mais notre présence – et notre goût pour ce qui demeure au-dedans de ce qui s’efface…

 

 

Sans repère, sans refuge. Dans ce passage permanent du temps qui passe. Entre mille choses – mille êtres – mille visages. Au milieu de tous les gués. Au cœur du regard immobile sur l’incertain qui, en nous, creuse son chemin à travers nos pauvres certitudes…

 

 

Angles, pics, pentes, coteaux et recoins – les multiples visages du même désert. Arbres, pierres, herbes, bêtes et hommes – quelques figures embarrassées devant le même silence – ce mystère à l’œuvre bien avant la naissance du monde…

 

 

Ce que nous révèle le plus seul au milieu des ailleurs rassemblés – parmi tous ces visages éparpillés dont la gloire cessera avec la mort…

 

 

Au seuil de ce vrai nom qu’est l’exil où les errances ne sont plus que joie…

 

 

A chaque souffle recommence la passion – l’élan du verbe qui cherche, à travers ses tirades, son éclosion, son épanouissement et sa fin – jusqu’à l’épitaphe finale – jusqu’à l’effacement – le silence d’avant l’écriture – le silence d’avant le monde…

 

 

Demain sans moi sera la marque du jour – de la liberté née de l’effacement. Le signe que l’élan aura rejoint ce qui l’a précédé – l’origine première du monde, des êtres et des choses…

 

 

Un tremblement accompagne parfois nos lignes. L’indécision du geste et la timidité des mots. Tout autant que l’impudeur de révéler ce qui ne peut être atteint que sans témoin – dans la solitude totale de l’être exilé du monde – à l’écart des yeux dont l’emprise, parfois, peut rester (atrocement) vivace…

 

 

Il ne peut y avoir de croisade contre la bêtise. Le plus bel élan sera toujours celui de l’attente – de l’accueil des grimaces et des simagrées – et du retour à la solitude et au silence. L’exil, en somme. Le retrait nécessaire à la patience au cœur de cette sagesse qui laisse le monde s’extraire, à son rythme, du sommeil, de la prétention et de la faim…

 

 

Laissons nos chants d’adoration se résoudre au silence – et se résorber en acquiescement – en aire d’hospitalité pour accueillir ce qui surgit dans nos vies encore si rêveuses et sauvages…

 

 

L’éphémère n’est jamais le signe du tragique et du hasard. Mais celui de la beauté qui s’offre au plus provisoire. La marque de l’éternel qui nous guide jusqu’à lui à travers nos intervalles…

 

 

L’air, l’eau, le feu et la terre surgissent dans l’espace – et se convertissent en vibration – en souffle. Ils dessinent mille visages pour donner aux yeux l’illusion d’un monde – d’une apparence – pour soulager d’abord notre solitude, puis pour nous y plonger et l’explorer jusqu’à la folie à seule fin de nous transformer en regard – en Amour – en présence pureaffranchie des figures de la diversité…

 

 

A notre suite, la nuit et ses traînées de folies qui nous font nous déhancher pour maintenir une forme d’équilibre au milieu de ce qui tourne sur la neige comme des choses – comme des bêtes sauvages. La fin d’un chemin. Le seuil, peut-être, d’une ère nouvelle où les routes auront la couleur du silence – taché, sans doute encore, d’un peu de sang…

 

 

Notre main s’agite sous la dictée de l’incompréhensible. Elle court, elle court pour dire ce que les hommes apparentent à l’indicible – pour énoncer le moins sauvage du monde et la beauté des âmes abandonnées au cœur des rivages – livrées au froid des sépulcres qui ornent les chemins…

 

 

Nous passons mille jours – et mille nuits – sur terre sans voir ni l’effroi, ni le mystère de ce bref passage. Retenant notre souffle, dès la première heure, pour ne pas crier – et ne pas nous rompre – devant la fureur du monde. Les mots coincés au fond de la gorge laissant tout juste passer assez d’air – un mince filet seulement – pour survivre à l’atrocité de ce qui nous entoure…

 

 

Une route froide – interminable – au milieu de l’hiver. Comme un enfermement au-dehors qui confine l’âme à chercher son feu au-dedans – loin de la cendre et des visages offerts – et comme abandonnés – par le monde…

 

 

Nous nous heurtons à ce que nous avons bâti pour affirmer notre éclat – notre existence. Pourtant, un jour, il nous faudra tout détruire – et anéantir jusqu’au moindre amas – pour effleurer l’espace et la liberté que nous avons emprisonnés dans les tours, si souvent impénétrables, du désir…

 

 

Nous descendons vers un jour que nos lèvres, à force de paroles, ont fini par assécher. Une rosée plus libre – et plus belle – que le poème. Un silence moins fragile – et moins hésitant – que nos lignes. La consécration, en somme, de notre effacement…

 

 

L’espace entre nous – entre les mille choses du monde – en dira toujours davantage que nos vaines dissections et nos inutiles descriptions et analyses des visages et des objets. Le foisonnement et la diversité ne sont que l’apparence d’une unité jusqu’à présent invisible par l’homme. Le monde n’est qu’un corps – et plus exactement, qu’un infime élément d’un corps bien plus vaste – dont nous sommes, de toute évidence, les yeux uniques et éparpillés…

 

 

Un monde, un visage, une terre, une fleur, un arbre, un enfant que l’on rencontre – et que l’on découvre, chaque jour, comme les premiers – et non comme les chaînons d’une suite interminable…

L’espace et le silence au milieu de la solitude et de notre absence – aussi exigeants que leur ampleur. Et les seules conditions pour aimer ce qui vient vers nous…

 

 

Il n’y a d’heures plus belles que celles du plein jour lorsque l’Amour (nous) délivre de ce que l’on a toujours haï, renié, condamné – et que la vie et la mort révèlent la fragilité du plus précieux ; ce regard en amont du feu, des flammes et de la cendre qui livrent le monde et le temps à l’oubli et à la dévastation…

 

 

Pourrait-on seulement nous entendre dans ce silence incandescent – muet à force de coups et de réenchantements affranchis des vertus et des atrocités du monde…

 

 

L’âme, une fenêtre pour demain – ouverte sur l’impensable – l’impérissable. La clarté qui demeure au milieu du sommeil. La seule espérance, en vérité, pour échapper à la nuit de l’homme…

 

 

Prisonniers d’un monde dont les barreaux séduisent et rassurent. Comme du grain offert à la lutte et à l’apitoiement. Captifs d’un sommeil qui donne à la solitude un air de fête et de partage – et à nos ongles le courage nécessaire pour griffer les murs et fouiller la poussière de notre cellule…

 

 

Solitaire parmi la foule – et les souvenirs en pagaille qui rivalisent pour nous donner le sentiment d’avoir vécu une existence digne et appréciable entourée d’âmes aimables et charmantes…

 

 

Le cœur en silence – chargé de trop de poids – de trop d’idées et de trop d’images – pour accepter le vide qui l’étreint et le compose. Mains et âme portant le fardeau commun de l’homme sans oser rompre la malédiction du temps et de la mémoire…

 

 

Une main donne ; l’autre reçoit. Et une âme s’approche des visages qui marchent seuls – ou par deux parfois – ou en groupe, le plus souvent, pour donner du courage à leur solitude ou la tromper par des rires et des connivences fragiles et éphémères – sans même une main – sans même une âme – à laquelle offrir son trésor. Pleurant parfois entre deux élans, le front appuyé contre la vitre qui la sépare du monde…

 

 

Un bruit, une voix, une ardeur où glisse parfois la parole. Et le besoin d’un écho – même lointain – même étranger à notre langue – pour donner à nos lignes – anonymes – une raison d’être et de se faire entendre. A la recherche, peut-être, d’un visage derrière le silence…

 

 

Un monde, un jour, des lèvres. Et cette parole encore franchissant tous les abîmes – et tous les déserts – pour atteindre (et révéler) ce qui demeure au cœur de l’éphémère…

 

 

Quelque chose flotte au-dessus de la vérité. Un sourire – un secret peut-être – qui étonnerait bien des yeux penchés sur leurs livres...

 

 

Dieu lui-même, accroupi au milieu des jeux et des joueurs – agenouillé avec ceux dont les mains se sont jointes en prière – accolé à tous les visages que l’on frappe – retenant discrètement, sans doute, les mains sans pitié qui se jettent dans la bataille. Dieu partout – et plus qu’ailleurs peut-être, dans le silence de ceux qui regardent – conscients de leur impuissance à intervenir – laissant les farces et les farceurs à leurs joutes et à leurs ambitions…

 

 

Tout s’ouvre – et se livre – au feu permanent de la déperdition. Mains, langage, visages, prières. Ce qui s’étreint comme ce qui s’arrache. Ce qui s’avance comme ce qui s’efface. Ce qui passe toujours au milieu du silence

 

 

Nous implorons d’une main le pardon que l’autre piétine. Nous prions l’impossible – la cessation de cette lutte acharnée entre les forces du monde – et des âmes – en équilibre au milieu de ce qui les porte et de ce qui les foudroie…

Il faudrait nous arracher à cette terre qui se perpétue de ses massacres – où ce qui est donné est (presque) aussitôt repris – où tout se prolonge à travers ses crimes – et où les crimes ne sont que les possibilités du renouvellement de ce qui a été blessé – et qui ne peut durer dans la proximité de la violence…

Il faudrait devenir plus grands que les instincts – et plus forts que la peur qui nous incite à continuer – à répandre le pire dans la croyance de pouvoir y échapper. Il faudrait plonger au cœur du feu – et se laisser brûler par les flammes – pour devenir l’eau – et la chair – réparatrices – acquiesçantes – libres des jeux et des atrocités…

 

 

Il n’existe aucune appartenance totale sinon à l’être – à la conscience et à l’énergie entremêlées – unies – à travers la multiplicité de ses visages…

 

 

Comme un cri violent contre la peur. Comme une braise – un soleil – sur la peau que l’on assassine. Et, pourtant, on se tient debout – écorché vif peut-être – mais paré à toutes les sournoiseries – au plus près d’une mort qui nous ressemble…

 

 

Et ces os mal enterrés qui se disputent notre mémoire. Comme la promesse d’une identité qu’ils voudraient éternelle – et qui, pourtant, s’effacera avec l’amoncellement d’autres os, plus neufs, sur les anciens…

 

 

Un théâtre où la parole parodie le silence – où les danses ne sont que l’imitation d’une vie promise à la mort – où les personnages jouent les âmes candides – et où les masques nous font perdre la raison – et que l’on pourrait franchir d’un seul bras levé vers le ciel – au-dessus d’un mondé voué qu’à son propre mirage – qu’à sa propre légende…

 

 

Tout arrive – et s’efface sous la neige. Le silence d’un autre monde – inconnu – incompréhensible – par les hommes. Comme le ventre d’un ogre aussi vaste que le ciel et l’océan réunis. Et nous voilà happés par cette bouche à la langue plus puissante que les vagues. Et nous voilà, bientôt, hachés menu – et digérés – inexistants au milieu du sang et des larmes que l’on entend couler le long des parois…

 

 

Partis encore vers un autre âge – une autre légende – animés par cette foi d’arriver, un jour, quelque part – en des lieux moins tristes et moins noirs...

 

 

Une silhouette se dessine derrière la grâce. La main du vent, peut-être, qui fait défiler les visages pour les rassembler en une seule figure – en une seule voix – celle du silence qui pénètre déjà nos âmes si dociles et sauvages…

 

 

Mains levées contre l’imposture pour ressusciter l’épaisseur oubliée – massacrée – par nos frondes et nos conquêtes. Un pas seulement vers ce que nul ne peut étreindre ni oublier. Le juste endroit où nul jamais ne laissera la moindre trace…

 

 

Un souvenir – la volupté d’un songe – qui porterait l’avenir entre nos mains – et l’effacement au milieu du monde. Comme la seule échappée possible…

 

 

Une parole – quelques paroles – pour soi. Pour ne pas oublier le silence…

 

 

L’ivresse de notre pauvre mémoire tournée vers ce qu’elle ne peut réédifier – les miasmes des souvenirs qui nous font comme un bouclier contre ce qui s’approche – et réclame son dû : notre entière attention à ce qui existe aujourd’hui – à cet instant même…

 

 

Parcours sur des chemins encore trop pentus pour deviner l’horizon promis. Et ces pas dans le juste sillage du silence, porteurs à la fois de tout ce qui nous a précédés – de nos mille voyages antérieurs – et de tout ce qui est nécessaire pour s’affranchir du périple. Ce qui est là présent, simplement, au milieu de notre foulée et des visages à nos côtés – sur ces pierres qui ont déjà vu le monde mille fois tourner et se perdre…

 

 

Boire d’un seul trait à cette source du partage – et offrir aux rivières le déni de la boue et des caniveaux qui nous auront vu nous approcher de l’espace – et jeter nos rêves pour un réel – un monde – plus simple que nos choix – ces demi-mesures toujours vouées à la controverse…

 

 

Nous franchirons les frontières qui nous séparent du sol – du monde – et de cette porte au milieu de nulle part qui débouche sur cet intervalle hors du temps – où le jour embrasse la nuit (et lui pardonne) – où les visages perdent leur effroi pour la couleur de l’innocence – et où le cœur, enfin uni, devient plus grand que toutes les fresques du monde qui dépeignent un Dieu au visage si inaccessible et intransigeant…

 

 

Le poète penché sur ses pages, au milieu de l’automne, se moque du froid, des jours et de la solitude. Quelque chose avec lui s’est penché sur son souffle – sur sa main – pour trouer le ciel des hommes, inventé par la peur et le mensonge. Il dit tout – affirme l’essentiel – et décourage la mort d’arriver trop prématurément et la cendre de recouvrir tout ce que nous avons essayé pour être des hommes. Il sait qu’il ira seul vers ce que le monde ignore – et récuse de (presque) toutes ses forces. Il s’avance, au-delà des égarements de l’âme et du langage, vers le silence et l’effacement – la seule issue possible pour que sa parole devienne éternelle – et puisse (enfin) être comprise…

Un chant au milieu de l’incertitude – celui de l’évidence d’être – et de vivre au milieu du monde et des visages…

 

*

 

Une nuit sans visage. Puis, soudain, le surgissement d’une lumière qui réveille l’âme assoupie et tremblante…

 

 

Une pierre, un bout de terre. Et l’âme déjà plongée au cœur de l’infini. Voilà ce qui nous est offert pour le voyage avant que les visages ne viennent tout ternir et abîmer…

 

 

Un ciel, une ombre et la magie de la lumière qui sait si bien manœuvrer au milieu du noir – au milieu de la nuit…

 

 

Le jour, parfois, nous enchante. Et notre boiterie prend alors des allures d’envol…

 

 

Le chemin se dessine au milieu de tout. Monde ou désert – qu’importent les lieux pourvu que l’âme abandonne son poids et ses rêves…

Nulle part sera, bientôt, rejoint – aussi sûrement que le silence…

 

*

  

Le plus pur de l’âme est le silence – toujours sans patrie – et sans ascendance...

Et nous pouvons le rencontrer lorsque nous devenons le lieu de la prière – affranchi(e) du rêve et du désir. Notre esprit, notre existence et nos mains se transforment alors en aire d’accueil – et se mettent au service du plus sacré et de ce qui se présente devant nous…

 

 

Sois heureux avant que n’arrive la mort – et que l’avenir ne contamine ton sang. Sois heureux des jours – du quotidien – des visages – offerts – livrés à tes mains. Sois heureux de cette nuit où hurlent (encore) les chiens affamés. Ne te méprends pas sur les briques brunâtres empilées par les hommes. Ne te méprends pas sur les fleurs qui poussent le long des rivières. Ne te méprends pas sur le soleil entrevu par la fenêtre de la chambre. Ne te méprends pas sur la manière dont le monde occupe les existences. Sois le premier à la suite de ceux qui t’ont devancé sur le chemin. Sois le premier qui osera être véritablement vivant. Sois celui par qui seront annoncées la lumière et la tendresse. Et qui que tu sois – et où que tu ailles – n’oublie jamais l’infini qui te porte – et de vivre pleinement avant de mourir…

 

 

L’autre côté du monde – l’autre côté des choses – révèle le regard affranchi des griffes du désir et du devenir – soulevé par le silence et l’infini – porteur toujours de la plus grande innocence…

 

 

L’aube encore – souriant devant notre mutisme – devant ce silence qui en dit long sur la nuit, le froid et la pluie que nous avons dû traverser – et sur notre patience à guetter les premières lueurs du jour…

 

 

Une terre, un ciel, une tombe. Quelques sourires, quelques mains tendues, quelques poings levés – vite passés – et si lentement oubliés. Puis, quelques cierges pour accompagner notre dernier souffle – scellant la fin d’une traversée – et la poursuite, bien sûr, du voyage…

 

 

Cette parole (la nôtre) est le signe d’une folie à peine décelable qui se jette entre les tempes pour dire l’absurdité de l’espoir et du mensonge – et détrôner le hasard juché sur les pistes où le langage s’est dévoyé – et a corrompu sa mission d’innocence et de découverte pour devenir l’outil – l’instrument affûté – au service du rêve et de la bien-pensance…

 

 

La mainmise des siècles sur la terre – livré(e)s à mille équations insolubles. Tournant – et faisant tourner les têtes – au milieu d’un suicide programmé. Faces noires – rongées par leur incapacité à se résoudre – et à retrouver la pureté et l’innocence d’avant la naissance du monde et des hommes…

Quelque chose comme une reddition serait, sans doute, nécessaire. Une allégeance à ce qui tremble – à cette sensibilité en amont de l’esprit qui soupèse le pour et le contre et qui finit par détruire tout ce qui l’indiffère – et tout ce qu’il ne peut comprendre…

 

 

On écrit sous l’autorité – et la responsabilité – d’un ciel qui, peut-être, nous fait défaut. On écrit pour rompre l’indifférence et convertir la peur en silence acquiesçant. On écrit pour ceux qui tremblent dans l’arène et ceux qui désespèrent de leur destin. On écrit pour que se redresse ce qui nous sépare de la joie – et l’exposer, bien en évidence, à ceux qui douteraient encore de leurs entraves. On écrit pour rompre et traverser les frontières – et pour ceux dont l’âme est encore prisonnière. On écrit pour tous ceux qui rêvent d’une allégresse et d’une intelligence perdues – fourbues à force de guerres et de malheurs. On écrit à la limite du possible – à la limite de l’exprimable – pour que l’invisible soit vu – et célébré comme la seule loi. On écrit pour affirmer la présence de l’impossible au milieu du monde – et au cœur de chacun. On écrit pour que nous osions enfin être des hommes.

On écrit... et demain, sans doute, écrira-t-on encore…

 

 

L’Amour redonne à la vie et à la mort ce que nous leur avons emprunté. Il rehausse ce que nous avons piétiné – et oublié sous trop de désirs. Il fouille nos yeux à la recherche d’un espace vacant pour y déposer le baiser nécessaire à l’abandon – et scrute notre innocence pour réhabiliter l’écoulement naturel de sa source. Il œuvre ainsi avec patience, tout au long de notre vie, avec l’ardeur des naïfs et l’indulgence des sages – à seule fin de nous hisser jusqu’à ses hauteurs – et de nous voir briller – et rayonner – avec la même ampleur que l’élan qui a su traverser nos origines…

 

 

Ce qui s’ouvre demeure au-delà de la mort. Ainsi continuons-nous, de vie en vie, à rejoindre ce que nous sommes…

 

3 juin 2018

Carnet n°149 Destin et illusion

Recueil / 2018 / L'intégration à la présence

Néant, cachot. Habitudes de la première heure. Pas trop pressés. Fossés, dérives et l’horizon comme détention – le lieu irrévocable de toutes les foulées – de tous les destins…

Des lèvres, des chemins, un peu de chance au milieu de la nuit. Et la suite (à venir) chahutée déjà par le monde et les Dieux cachés au fond de nos instincts…

Vide, silence – un rien pour s’émerveiller de ces choses et de ces visages qui, dans leur chute, cherchent un appui – un horizon – un moyen d’éviter l’effroi et la mort – quelque chose qui n’existe pas…

 

 

L’éphémère du monde – de toute existence. Le provisoire de toute chose – de tout visage. Martelés par le temps qui passe. Etrangers – inexistants – pourtant au regard de l’instant – cette présence immobile – inchangée – inchangeable…

Ce qui demeure (à notre grand étonnement) neuf – sans mémoire ni attente – porteur toujours d’innocence et d’émerveillement – de cette curiosité et de cette gratitude de toutes les premières fois

 

*

 

[Préambule pluriel]

 

Nous sommes moins la main de notre destin que celle du destin des autres.

Et toutes ces mains constituent (en s’assemblant les unes aux autres) la trame solide – féroce – implacable – de toute existence – les rails inamovibles, en quelque sorte, qui dessinent, à chaque instant, le chemin…

 

 

Le quotidien éternel et passager – incorruptible à travers les âges et les siècles. Et l’instant souverain. Révélateurs, en dépit des dérives et des rêves, de notre sagesse à vivre…

 

 

Tout revient comme l’eau du fleuve – à travers ses mille visages…

 

 

Donner la mort – et estropier la vie et le vivant – devraient exalter notre indignité à vivre…

 

 

L’attention est au commencement du plus sacré – à la source de la sensibilité et de la gratitude…

 

*

 

Gisent avec nous, en chaque heure, les ruines sans cesse recomposées d’un passé inutile – fait de rêves, de blessures et de refus – qui encombrent et rongent notre présence actuelle

 

 

Une eau nouvelle afflue – gorge nos bouches suspendues à la parole si ancienne des sages – délivre nos cœurs de leurs idoles – encourage la perte autant que notre angoisse à vivre sans certitude au milieu d’un monde inconnu – mystérieux – toujours aussi étranger…

 

 

Des larmes, du sang et de la honte – incrustés entre les tempes – jusqu’à celles des plus insensibles…

 

 

De la chair et des masques pour donner libre cours aux tortures. Et cet abandon à de vieux gestes coutumiers pour repousser la peur – et soumettre l’esprit à la torpeur – au refus d’assumer (trop consciemment) ses œuvres…

 

 

Miasmes, luttes, mensonges. L’enfer fabriqué de toutes pièces – et que l’on agite comme un épouvantail pour effrayer les âmes trop crédules…

 

 

Rires trompeurs face à la solitude et au marasme – face à ce monde aussi fou qu’indigent…

 

 

Au plus près d’une main – et d’un chemin – qui ne pourront jamais (nous) délivrer de la mort…

 

 

Le front rouge comme un éclat de sang qui se risque en pas timides vers la chute – vers la mort – et qui répand son parfum, sa peur, son angoisse sur ce qui ne viendra peut-être jamais assouvir son désir ; le rêve d’un ailleurs affranchi du déjà vu pour donner à l’inconnu toute sa fraîcheur…

 

 

Au milieu des affronts et des outrages – l’âme frêle – le front et les mains démunis – sans âge, sans Dieu, sans aile. Répétant à l’envi le nom imprononçable – et incompréhensible sans doute – de l’innocence aux hommes – fatigués – las de tout voyage – échaudés par mille Dieux et mille promesses non tenues (et intenables). Livrant un secret presque indicible à des bustes trop craintifs et à des épaules trop fragiles – trop fourbues – pour se redresser dans l’incertitude et aller, confiants, vers la seule sagesse possible

 

 

Néant, cachot. Habitudes de la première heure. Pas trop pressés. Fossés, dérives et l’horizon comme détention – le lieu irrévocable de toutes les foulées – de tous les destins…

 

 

Pluie, pensées, roseaux. Mains et sourcils levés. Un doigt sur les lèvres pour taire le cri et la stupeur. Un coin de terre – un bout de ciel – pour apprivoiser un visage et quelques lèvres peut-être. Et trouver le courage de vivre dans le désordre du monde et des âmes. Quelques pas – quelques bruits – dans le silence. La solitude et le désert inhabités. Une lampe – un peu de lumière – pour déchiffrer quelques signes sur les pages – dans des livres mille fois ouverts – parcourus dans la précipitation – avec l’ardeur de ceux qui cherchent… Et la mort, bientôt, qui déchirera notre destin pour nous pousser un peu plus loin sur le rivage…

 

 

Naître – se redresser – vivre debout. Puis, chanceler – et poursuivre à genoux parmi les vents fébriles et la poussière tenace…

Porter le mystère jusqu’au bout de l’allée – jusqu’au bout de cette nuit sans cesse renaissante. Et continuer à croire, à prier et à désirer ce jour – cette lumière – que notre âme n’aura, peut-être, qu’à peine effleuré(e). Et mourir allongé parmi les fleurs – sur le sable et les pierres qui nous auront vu naître et chercher partout sans comprendre l’envergure du ciel et du silence plongée au cœur de chacun de nos pas…

 

 

Toute vie est le recommencement du temps et du vide suspendu à l’espoir. La promesse des retrouvailles avec un monde perdu en nous-mêmes…

 

 

Maintenant n’est plus cette larme ni cet espoir livré(e) au pas suivant. Pas davantage que le souvenir d’un âge meilleur – d’un autrefois regretté. Il commence et s’achève ici même – à cet instant. Composé de tout – de presque rien – d’une innocence presque inavouable – presque incompréhensible pour les esprits trop temporels – et d’un silence qui dure – qui durera encore – qui durera toujours…

 

 

Tout passe, roule et se baigne quelques instants dans l’eau claire de la source avant de retrouver le monde et de regagner, un jour, les rives du silence. Ainsi tout s’efface, renaît et recommence…

 

 

On attend au creux de cette main magistrale la visite du vent et des fleuves, la fin des croisades et la caresse attentive de l’éternité – cet instant hors du monde – défait du souvenir et du temps…

 

 

L’inconnu arrive – se faufile entre nos tours et nos remparts – et gagne, peu à peu, le donjon où nous vivons perchés – en retrait – en surplomb des douves inutiles. Et voilà qu’il se met à tout chambouler – à semer la pagaille dans nos ordonnancements – et à plier, une à une, les armes amassées dans notre forteresse – inutilisables désormais pour se protéger des circonstances. Et nous voilà, bientôt, plongés dans le mystère et l’incertain avec ce regard craintif et émerveillé qui contemple ce qui va arriver – tous les visages, si terribles et sages, de l’inconnu qui s’avance

 

 

Quelque chose passe – halète – qui porte avec lui l’histoire du monde tombé dans la béance des insoumis. Quelque chose arrive sans ordre chronologique – qui donne et blesse dans un curieux mélange – en nous faisant oser un regain – une vie supplémentaire – un surcroît d’âme peut-être – pour accueillir les visages, les cris et l’Amour – les prières désenchantées, l’univers entier et le silence…

 

 

Une main, un sommeil, un soir. Quelques pas au milieu des alphabets pour dire ce que la tristesse ne peut emporter. Un rêve, l’infini, mille choses – le sang, l’instant et la mort. Quelque chose de moins insensé que les départs – les dérives – les naufrages – tous ces abîmes où finit par sombrer ce qui respire…

 

 

Traversée, contournée – la vie toujours passagère. Des instants collés comme des doigts sur la vitre derrière laquelle tout s’efface et s’enfuit…

 

 

Un chant, un feu, quelques mots pour apprendre à vivre hors des siècles – hors du temps. Un espace, un regard, une étincelle – aussi sereins qu’attentifs à ce qui s’invente derrière la tristesse et le refus…

 

 

Nue – intense – la parole derrière l’abondance des images, le foisonnement des idées et la truculence syntaxique…

 

 

Une nuit, une chair tremblante sous la voûte. Quelques rires, une parole entendue – à peine un murmure. Les yeux plongés dans le noir face à la solitude et au jour qui se lève, là-bas, au loin…

 

 

La pluie, le vent, la poussière. Quelque chose d’éternel dans le cri et la faim de l’homme …

 

 

Naissance, vacarme. Et, un jour, l’effondrement de la voûte. Et la porte qui s’ouvre sur l’inconnu que nous portions, sans le savoir, au fond des yeux – retournés, à présent, vers l’unique passage. La possibilité d’un infini enfin plus vaste que la douleur. L’équilibre (fragile) entre l’Amour, le tragique et le destin. L’âme et la chair estropiées. Entre l’instant, le rêve et la violence…

 

 

Un cœur, des ailes tendues vers l’apocalypse. Une poitrine souillée de glaise crucifiée sur l’impossible. Le sort de tout homme, en vérité…

 

 

Quelque chose se dérobe ; un instant, le ciel, les yeux. L’âme en déroute. Une lumière, des épaules, la cendre éparpillée au milieu des fleurs. Quelques larmes versées sur les bêtes et les hommes livrés aux malheurs. Notre seul point d’ancrage peut-être…

 

 

Solitude des hommes au milieu de leurs frères d’infortune. Surface, oubli, présence. La tendresse des gestes de secours. Quelques baisers volés aux instincts cadenassés sous la violence. Une nuit, un jour, une vie à attendre l’improbable – cernés par un réel acéré qui entaille, fait naître la peur et donne la mort comme un jeu cruel et, pourtant, nécessaire aux retrouvailles – aux fiançailles toujours aussi lointaines entre le ciel et les âmes…

 

 

Lumière et douleur sans obstacle. Infirmes encore – et si minuscules…

 

 

La constance des visages et des noms dissimule mal le désordre des âmes, la bataille permanente des astres, les saccages et la variabilité des humeurs. Les existences ressemblent à des intervalles sous lesquels grondent les tempêtes et les eaux sombres et taciturnes des abîmes. Le feu, le vent, les cris et la cendre sous l’apparence lisse (trop lisse) des traits et des lignes tracées sur les pages des livres…

 

 

Astres encore à intervalles réguliers du parcours. Et cette frénésie des pas à onduler au-dedans de l’ivresse. Comme le franchissement impossible du seuil de l’homme

 

 

Vertu aux mains jointes – patiente – si soucieuse et désireuse, pourtant, d’un autre monde…

 

 

Rivière inerte au fond des yeux. Muette et sans regret. Triomphale, en somme, après tant de pentes parcourues et de délires renversants. Et, plus haut, cette brûlure convertie à la mort. Et, plus loin encore, le silence incarné…

 

 

Tout part – et revient – dans la gratuité de l’expérience. Soleil, magie, destin. Et tout ressuscite après la mort…

 

 

Eaux dormantes sous la furie – au milieu du sommeil. Servantes dévouées, pourtant, de tout ce qui aspire à se redresser…

 

 

Blotti(e) contre les songes, cette eau noire – ce gel – qui condamne l’esprit à revenir et à parcourir les routes autour du même centre…

 

 

Jours et siècles d’une seule enfance qui s’éternise au cœur de chacun – au cœur du plus sensible – au cœur du moins pressé. Comme la bénédiction, peut-être, du plus grossier et du plus tangible. Et la condamnation de ce qui n’ose jamais s’affranchir de l’ampleur de l’ignorance et de la nuit…

 

 

Les portes claquent – s’ouvrent et se referment – devant l’œil inquiet – fébrile – insomniaque. Souvenirs plantés au fond du crâne. Bouche piteuse – presque honteuse de ses cris. Et cette main qui mendie ce qu’il faut pour vivre. L’âme fuyante – craintive – apeurée – magistralement soumise à son destin. Comme un long voyage – âpre – patient – et si furtif, pourtant, au milieu de la peur et de la mort…

 

 

Blessures, désespoir, torrents de boue, fureur écervelée – arrêtés net par la fraîcheur d’une poitrine posée au milieu des fleurs – au milieu du jardin – où sont refoulés tous les masques, toutes les peurs, tous les barbares…

Un bond, en quelque sorte, au-dessus de la fatigue – au-dessus des ennemis ancestraux qui bloquaient le passage vers notre visage sans nom…

 

 

Des lettres, une attente avant que ne surgisse la parole. Un angle façonné par le labeur de la voix et des mains nouées à l’impossibilité de dire et de partager la douleur. Mâchoire crispée devant le désespoir, un peu absurde, de vivre et l’incommunicabilité du sentiment…

Puis, le torrent – le flot inconsolable des mots – qui détruit les ponts, les passerelles et les barrages – qui se déverse en pagaille – avec une sauvagerie inouïe – un féroce appétit – et qui apprend, peu à peu, à accéder à cet autre nom de la folie – ce silence posé – enfoui peut-être – au milieu des bruits et des âmes…

 

 

Rencontres et confidences jetées sur l’herbe qui a vu naître tous les mariages et toutes les ruptures. Le passage des saisons et leur conversion en innocence et en incertitude – devant la cognée inexorable (et irréparable) du temps. Un parfum – un peu d’encre – pour ne jamais oublier le silence qui nous attend…

 

 

Un soleil, une mort. Et ce qui plonge les vivants dans l’attente – et l’oubli au fond des tombes. Et les prunelles à l’affût de l’impossible à vivre – cette espérance suspendue à l’âme qui se déploie dans les miroirs. Le rêve tenace d’une rencontre avec l’improbable…

 

 

Prisonnier de mille interrogations et d’une affirmation trop péremptoire pour s’abandonner à l’incertitude de tout savoir – seuil de l’Amour et d’une tendresse sans visage – l’évidence d’une présence en nous retrouvée…

 

 

Barrières, instincts, obstacles, violence. Comme les reflets d’une ignorance initiatique – l’autre versant, sans doute, du silence et de la sagesse. La pente, si souvent insurmontable, où glissent les pierres, les fleurs, les bêtes et les hommes. L’envers du sacre, en quelque sorte, où s’enlisent toutes les tentatives de l’Amour…

 

 

Saison de toutes les retrouvailles. Et cette pierre sur laquelle nous nous tenons avec quelques rêves cousus à notre solitude. Le regard au loin – perché sur le plus haut horizon – si proche de cette enfance oubliée où la vie n’était qu’un jeu – une expérience à découvrir – une innocence à travers le merveilleux…

 

 

Aussi vaste que l’univers – et, sans doute, bien plus grande encore – aux limites de l’infini, cette envergure cachée au fond des yeux – au fond de l’âme – repliée en un point incroyable de densité – qui laisse les chants célébrer la lumière – et les danses du monde la ternir et l’ignorer – impassible (presque toujours) devant les mille têtes et les mille mains de la terre qui se dressent sans jamais réussir à dépasser les herbes folles qui poussent dans les prairies sauvages…

 

 

Quelque part en nous – recouvert par les ronces – un terrain vague où s’est réfugié l’Amour. A l’abri des désirs et du sommeil parmi mille étoiles qui brillent encore…

 

 

Brume, passé. Quelques gestes – une attente longue – indéfinie – entre les tombes et les stèles de pierre pour se souvenir des noms oubliés – voir les morts ressusciter – et exalter la nostalgie d’autrefois où notre chevelure était caressée par une main tendre et attentive…

 

 

Personne, un rêve. Un ciel collé à nos baisers impuissants. Impénétrable. Lèvres gorgées de mots et de sang – incapables de partager la brûlure et le mystère. Obligeant la main à éructer quelques signes – quelques lignes – sur la page pour dire la solitude et la douleur…

 

 

Poitrine blessée, fleurs arrachées. L’aile et la mémoire meurtries. Le silence. Le retour – quelques détours – un long souvenir vers le visage aimé. Et la solitude encore – plus acérée que les images…

 

 

Pacifique – tempéré – ce passage entre les passants et le chaos. Au milieu d’un monde occupé à renaître toujours. Tête effacée – portée, à présent, par un courant puissant – un souffle immense – gigantesque – dessinant une route entre la peur et le silence. L’infini (enfin) regardant les marées effacer sur les rives les illusions tenaces…

 

 

Nuit, batailles, plaies. Une solitude éclatée en mille visages. Et la fenêtre par laquelle on voit s’éloigner ceux que nous avons aimés. L’hébétude plaquée contre les lèvres. La fin d’une histoire. L’émiettement d’un amour. Le pire proclamé comme l’ailleurs dans cette nuit – cet espace si sombre – abandonné des Dieux peut-être – où pleurent et glissent tous les hommes…

 

 

Labeur, corvées, contraintes. Mille contingences. Et cet ahurissement des visages tenaces – obstinés – qui cherchent à la dérobée – aux marges du jour – une liberté introuvable…

 

 

L’alliance – le chemin parcouru par la lumière pour nous retrouver – et rejoindre cette escale où les hommes, trop séparés, s’impatientent de l’océan. Tête plongée dans l’écume et le climat. Et couronne posée, un peu plus loin, sur les vagues d’un pays immense et sans frontière…

 

 

Un seul Amour au fond des âmes. Celui qui fait naître les fleurs – et favorise les instincts, la cendre et l’attente…

 

 

La lune, l’eau et l’innocence. Cet enchantement du plus simple accordé à la surprise et à ce qui s’efface. Le parfum d’un jour plus grand – et plus délicieux – que notre vie. L’horizon et la blessure. La blancheur des lèvres devant l’incertitude. Et cette joie identique quels que soient les visages. La grâce, en somme, de tous les départs et de toutes les existences…

 

 

Légères, légères, cette lampe allumée dans la nuit – et cette voix qui se précipite sur la page. Si légères qu’elles ne font aucun bruit en avançant leurs mains vers la lumière…

Et si seules aussi au milieu des visages…

 

 

Un visage, une neige, une pierre, un soulier. Et le silence assis sur nos genoux qui épie nos gestes, notre souffle et nos pas dans les paysages. Et les timides élans des uns vers les autres. Et la circulation de l’invisible – à peine perceptible – entre les âmes de passage…

 

 

A la lisière de la bouche, le silence nourrit notre faim. Une route – un chemin – quelques cailloux et un peu d’asphalte – pour inviter la peau à s’étirer au-delà du visage – et à s’étendre partout – pour rejoindre le ciel lointain (et indéfinissable)…

 

 

Quelques manœuvres au cours des saisons. Quelques tournures – quelques promesses. Quelques voyages, parfois, pour se distraire du pire – de ces pas trop quotidiens et de ces grimaces inévitables qui donnent à nos jours la saveur un peu amère d’un rêve au milieu des clous…

 

 

A mains nues – et le cri lancé à la cantonade – forcé de croire en son destin pour aller de jour en jour à travers ce siècle – et ce temps – poussifs et mensongers – illusoires…

 

 

Caché dans l’herbe, au seuil d’une grotte, à attendre ce qui ne viendra peut-être jamais…

 

 

Front, paumes, souffle. Face à la montagne, au ciel et aux visages au milieu d’un vent plus apte que le monde à nous faire franchir l’impossible et la solitude…

 

 

Pelles, champs, sillons. Le labeur ingrat de la fouille – nécessaire pour dénicher sa pitance. Le partage de la terre. Et chemin faisant – le front baissé sur le sol – l’éloignement de l’infini et le recroquevillement de l’Amour sous le bruit du soc et des pioches qui fendent le monde et le silence…

 

 

Rivages inachevés toujours. Terre de stagnation et d’enlisement. Et face aux périls et à l’incertitude, la foule qui emprunte d’étranges chemins – la peau recouverte de tissus et de poussière – en remuant le ciel et les sous-sols pour dégoter d’inutiles trésors et quelques idoles de pacotille…

 

 

Un nom sur la peau ne demande qu’à s’effacer. Patronyme au destin tragique – encensé par les hommes – qui se déroule comme un fil à travers la mort et le temps…

 

 

Un puits – quelques gouttes – enjambés. Pluie, fleuve, murs, mémoire. Le petit dédale du destin – prisonnier des poutres, des briques et des visages tenus en laisse par la crainte d’un Dieu inventé de toutes pièces. Et le rêve d’un monde où la chair ne serait que la cire d’une bougie à la flamme éternelle et intrépide…

 

 

La pluie, le temps. Et le cil battant à travers la nuit – le noir. Les bras ligotés au milieu de la mort et des sépultures. L’âme et les hanches inertes – immobiles. Et le regard à genoux devant le sang et la peur. L’échelle du rêve. L’échelle de l’homme. Le silence retenu au fond des yeux – au fond de la gorge. Un peu de lumière recouverte par la poussière au milieu des jouets brisés et éparpillés. Le funeste destin du monde, en somme…

 

 

Il faut arracher à ses rêves la herse trop acérée qui plonge au cœur de la terre – quémander l’aide du vent pour déguerpir – s’éloigner de la fatigue et de la lassitude – et abriter la vie derrière la simplicité, si sage, du réel. Le seul moyen d’atteindre le seuil enfoui au-dedans du regard posé aux confins du monde et de l’illusion…

 

 

Aucun bruit. Aucun cri. Plaintes et désirs effacés. Nom et visage remisés au fond du silence. Âme et mains libres – disponibles – offertes aux usages et aux circonstances.

L’humilité et la gratitude. La saveur et la joie. La solitude – et la grâce de l’effacement…

 

 

A la lisière d’un ailleurs – d’un dedans infini – où d’autres ont été engloutis – corps et âme…

 

 

Quelque chose au milieu des pierres ; comme un poids – une inertie – une pénombre peut-être – dont l’envergure rayonne jusqu’aux visages alentour…

 

 

Un ciel, une crainte, un mystère. Et le rôle de l’homme – polyvalent – paresseux et intrépide au milieu de l’abîme – jetant ses horloges, ses passions et ses passerelles au hasard des pentes sur des chemins plantés d’arbres, d’obstacles et de clochers…

Route sinueuse au fond du gouffre – serpentant entre les feuillages, les cris et la musique – chargée, depuis toujours sans doute, de chagrin et d’espérance…

 

 

Mains, rites, supplices. Et la même angoisse à vivre – et à recommencer le chemin sans cesse interrompu par la mort. Tronçon – étape – infime à chaque nouveau pas débuté à partir des ruines des foulées anciennes – avec ces vieux bagages que nous portons depuis le début du voyage comme une croix aux fausses allures de viatique…

 

 

Siècles – l’histoire interminable d’une innocence à parfaire – à achever…

 

 

Un regard sur les vitrines du monde derrière lesquelles les visages s’exposent, s’expriment – font couler le désir – et l’estime – sur leurs infortunes – leurs petites aventures de vivants…

Parades où brillent le désir d’approbation et la fierté – et une demande d’amour tantôt rieuse, tantôt plaintive pour combler la solitude et adoucir la tristesse – et offrir une forme d’exutoire (un palliatif peut-être) à l’indigence et à la monotonie des jours…

Fantômes, folie – cherchant le sel, le ciel – quelques étoiles grossières pour raviver la flamme, presque éteinte, de vivre…

 

 

Au bord du silence – de rien – de presque tout…

 

 

Décret de quelques visages souriant aux déboires et à la malédiction d’être né – balafrés par l’absurdité des actes du monde – s’éloignant des foules et du désordre pour vivre à l’écart des yeux qui jugent et des mains qui rudoient et applaudissent. Seuls entre le silence et la joie. Seuls avec cette flamme – ce feu – dans l’âme qui réchauffe – et console de toutes les tristesses…

 

 

Ne rien dire. Ne plus rien dire. Devenir l’écoute – l’entente – la blancheur de la page. S’effacer derrière les danses et les grimaces – à l’abri du monde. Se tenir comme la pierre – indifférente à ceux qui la ramassent comme un trésor ou la jettent comme un rebut. Être – et vivre dans la solitude et le silence – plus vivant que les hommes tordus ou enlacés qui se courbent à tous les passages…

 

 

Des sillons encore où s’épuisent les silhouettes. Des perspectives, un avenir, un sommeil – tous les délires en ces lieux où le silence est imperceptible et où les tremblements tiennent lieu de chant…

Qui sommes-nous sinon les adorateurs de cette nuit initiée par notre ignorance…

 

 

Une voûte, un chemin. Et mille étoiles qui se penchent pour éclairer nos pas indécis et dérisoires…

 

 

Des compagnies mendiantes qui réclament le pain et la consolation de vivre – la fin du vent et l’assouvissement de toutes les faims – toutes les joies du monde et l’effacement de la mort – un peu de courage pour rompre la solitude. Des yeux, des bouches, des mains pour apaiser le froid qui monte du fond de l’âme…

 

 

Il neige. Un parfum d’hiver sur les fleurs – et sur les visages qui regardent tristement tomber les flocons. Une écharpe, un cahier. Quelques feuilles volantes. Et mille poèmes qui se dessinent déjà dans l’âme trop sérieuse pour esquisser quelques pas dans le froid – et rejoindre les foules, lèvres rouges et criantes, qui déversent leur tiédeur dans quelques jeux d’enfance…

 

 

Un chant sur les pierres posées au cœur de la nuit – parmi les hommes qui chahutent et se réchauffent autour d’un feu et de quelques prières – les yeux tournés vers un ciel sombre – orageux – incertain…

 

 

Chevelure, ciel, espace, détention. La même prière – et la même peine – sur le chemin. La même illusion à vivre – et à traverser. Un destin – et la mort dont il faut s’affranchir…

 

 

Rudes et brillants le ciel et la terre aperçus à travers le verrou. Trame et songe plutôt que vérité monolithique. Poids du monde et des malheurs comme un sel sur nos blessures suintantes – comme perdues au milieu des étoiles – impuissantes toujours à nous faire porter plus haut le regard – et à nous aider à franchir cet horizon (apparemment) indépassable par les hommes…

 

 

Tombe, hiver, soleil, fente. L’absurdité d’une vie passée à se débattre pour quelques réconforts – quelques joies – et quelques privilèges – qu’anéantira (bientôt) la mort…

 

 

Souci, tiédeur, routine. La prudence et l’inquiétude de voir, soudain, jaillir le mystère au cœur de notre vie – et sa résolution possible qui se dresse, peu à peu, au fond de l’âme innocente…

 

 

Vanité et ignorance – voiles imbéciles derrière lesquels s’impatientent le vide et la tendresse – cette neige sur la route – et sur les pas qui tournent en rond – et trop fièrement peut-être – dans leur trou…

 

 

Lanternes, rêves, mirages – poignée d’étoiles jetées au fond des yeux…

 

 

Une échelle, un chemin lancés de l’inconnu dans la poussière et les chants – l’espérance et les cris du monde – la plainte des hommes – et qui se lèvent, soudain, au-dessus des visages, des merveilles et de la misère – si haut – si loin du sang et des tours de force qui agitent notre sommeil…

 

 

Voix plaintive au milieu des figures et des blessures laissées par les flèches du monde et du temps. Voix affûtée en deçà des tremblements et des mines défaites par les luttes et l’attente. Et notre visage enfin, initiateur de la nuit, brillant – triomphal – au milieu du jour – comme le socle de tous les commencements, de tous les voyages et de toutes les fins…

 

 

Nappes – strates de lumière sur les ténèbres où s’enfoncent nos doigts et nos âmes – recroquevillés par la peur – et les bruits de la mort qui s’avance vers nous…

 

 

Le chant du silence autour de nos plaies – et cette tendresse au bord des lèvres – au fond de chaque supplice. Comme une eau bienfaisante – réparatrice – sur le sable et le sang accumulés derrière les grilles de notre cachot…

 

 

Un frisson, un labyrinthe et quelques larmes avant que ne s’éteignent les lampes – avant de voir la terre recouvrir notre tombe. Les illusions tenaces d’un destin voué tantôt au sommeil, tantôt à la fouille. Foulées timides – impossibles – presque interdites – pour dénicher la vérité – et derrière le silence, non la face d’un Dieu inventé mais le regard appuyé sur le ciel et sur notre chair martyre – mutilée – agonisante…

 

 

Quelques ficelles, quelques regards échangés pour survivre à la brume et au sommeil – aux tempêtes – au froid des plaines et à la faim que notre âme, si seule – si démunie – ne peut assouvir sans la certitude d’une présence, en elle, si lointaine – et si étrangère à ses convictions…

 

 

Une ombre, un labeur, quelques saisons. Un peu de noir – et quelques rires – pour combler les interstices au fond desquels vivent nos peurs et notre âme aux aguets…

 

 

Des lèvres, des chemins, un peu de chance au milieu de la nuit. Et la suite (à venir) chahutée déjà par le monde et les Dieux cachés au fond de nos instincts…

 

 

Fenêtres et portes posées à tous les passages – sur notre visage – au fond des yeux dans l’attente d’un regard. Tête inclinée tantôt vers le haut, tantôt vers le bas. Prières montantes qui s’effilochent sur les aspérités trop saillantes d’un ciel inaccessible – situé en deçà de l’innocence – dans ce silence au milieu des tempes libérées de l’ivresse, du destin et du temps – affranchies du monde et des hommes – acquiesçantes et tendres à l’égard de tout ce qui tremble…

 

 

Vide, silence – un rien pour s’émerveiller de ces choses et de ces visages qui, dans leur chute, cherchent un appui – un horizon – un moyen d’éviter l’effroi et la mort – quelque chose qui n’existe pas…

 

15 janvier 2018

Carnet n°134 Au bord de l'impersonnel

– Reflux, viatiques et notes sans archivage –

Journal / 2018 / L'intégration à la présence 

Le sang et le soleil nous font comme un manteau – un rêve de jour – un rêve vivant de lumière – qui s’accorde mal à nos visages terrorisés par les vents et la mort...

Et pourtant, un jour, nous voilà errant les épaules nues – dégagés de la peur et du courage – prêts à découvrir ce qui s’avance en nous – cet âge des profondeurs qui révélera nos origines – et celles de l’angoisse et du mensonge.

Et plus tard, l’hébétude passée, nous voilà plongés au cœur de l’innocence à contempler, derrière la dernière étoile, le silence du ciel et de l’âme – prêts à nous asseoir au milieu de nulle part et à nous transformer en flèche brillante pour percer l’épaisseur de cette nuit déjà si ancienne...

 

 

Au jour du départ viendra notre heure – la dernière, bien sûr. Et nous laisserons, sans doute, quelques notes – quelques poèmes – pour que quelques-uns puissent prolonger l’expérience du silence...

 

 

Où cheminer sinon sur cette ligne étroite posée entre le silence et la pensée – entre la joie et la tristesse de ce monde...

Nous y sommes depuis longtemps. Et, sans doute même, depuis toujours. Mais seul Dieu le savait. Et il nous aura fallu le rejoindre pour le comprendre (enfin)...

En attendant, nous allons partout entre tout – traversant les mille contrées du monde et rencontrant ses mille visages – en croyant errer alors que nous sommes déjà arrivés – et immobiles. Comme si la nuit avait obscurci le monde, l’espace sans frontière et jusqu’à nos yeux. Comme si le jour nous était encore invisible...

 

 

Comment échapper au temps et à l’espace – et éradiquer la distance qui nous sépare de tout – du monde et de nous-mêmes sinon en étant présent – au plus près – au cœur de soi... La sagesse ne saurait avoir d’autre visage ni d’autre envergure...

 

 

Ces existences affreuses. Presque odieuses. Comme des circonstances nées non du hasard (si improbable, bien sûr) mais du destin aux souffles nécessaires. Comme une foule d’incomplétudes éparpillées cherchant leur part manquante – cherchant partout avec obstination jusqu’au retournement du regard – cette présence en surplomb qui saura enfin agencer les pièces restantes...

 

 

Une vie. Des vies. Et mille labyrinthes solitaires où chaque pas – chaque souffle – chaque rencontre – est une brique supplémentaire posée sur les murs déjà agencés – déjà si hauts et si longs – au premier jour du voyage. Comme si en cherchant une issue, une main, un visage, quelques explications, un peu de réconfort, nous agrandissions et complexifions tous les dédales – le nôtre, bien sûr, mais aussi celui de quelques autres avec lesquels nous partageons quelques impasses – le même désert – la même désespérance – le même néant.

Et il faut du courage – et beaucoup de tristesse – à celui qui erre entre ses murs pour renoncer à ses pas – et s’adosser au premier parapet venu. Et un peu de patience et de sagacité aussi, offertes par la nécessité et la progressive maturation de l’âme, pour s’abandonner au labyrinthe (à tous les labyrinthes), trouver la force de tourner son regard au-dedans et apercevoir enfin qu’il est seul (et qu’il l’a toujours été) au milieu d’un espace silencieux sans mur ni visage. Comme un regard (insaisissable) baigné d’une lumière vivante qui éclaire ce qui est sous les yeux – et toutes les figures qui tournent inlassablement en rond dans ce qu’elles croient être un labyrinthe...

 

 

Le savoir et le langage ne sont – et ne seront jamais – la clé. Ils demeureront toujours l’antichambre où patientent – où s’enlisent et s’acharnent parfois – les visiteurs. Les quelques postulants à l’ultime liberté...

 

 

Il n’y a ni Dieu, ni sagesse, ni vérité. Il y a une perspective juste lorsque le regard s’emboîte naturellement à la présence – et que l’impersonnel s’habite sans effort. Tout alors est vu sans pensée ni jugement. Et tout est accueilli et aimé : phénomènes, mouvements, visages et circonstances – leurs mille interactions, leurs mille échanges et leurs mille résistances. Le ressenti et la spontanéité deviennent alors les outils du silence au service de ce qui est dans l’instant. Puis tout s’efface – réapparaît – et recommence peut-être...

 

 

Tout destin va – court – à sa perte. La chute et l’effritement, voilà les lois – les seules règles en vigueur en ce monde. Et l’abandon, voilà le miracle – et la seule issue possible...

Toute vie porte déjà en elle son envergure – celle des origines et celle de sa destination (absolument identiques). Et les circonstances nous sont simplement offertes pour qu’adviennent leurs retrouvailles – leur parfaite correspondance. Et en dépit du jeu interminable de la finitude – et de la souffrance qu’elle engendre si souvent, il y a une immense joie à parcourir ce processus sans fin – et infiniment renouvelé...

 

 

Dans la défaite – les mille défaites de l’existence – il nous est offert de nous rencontrer. Et de percevoir (de sentir et de comprendre) ce qu’il reste lorsque tout nous a été arraché – lorsque tout nous a abandonnés – et qui demeurait imperceptible – voilé par trop de certitudes lorsque la vie contentait (en partie) nos rêves et nos exigences. C’est toujours dans la perte que nous cheminons. Et c’est toujours dans l’abandon que nous nous réalisons parce que l’une et l’autre nous font parvenir à une forme (presque intégrale) de nudité et d’innocence nécessaire pour emboîter la perception au regard et au silence...

 

 

Une fièvre encore au-delà de la lumière pour que le silence devienne (enfin) vivant...

 

 

Et ces cordages qui enserrent – et affolent – la boussole. Et qui nous font perdre les pôles – et le nord. Comme si nous devions découvrir l’inutilité des cartes, des repères, des routes et des embarcations – et marcher sans guide ni chemin jusqu’aux extrémités du monde, explorer tous les recoins du globe, traverser toutes les frontières et nous défaire de tout voyage et de toute voilure – de toute idée, de tout principe et de toute certitude – pour être enfin capables d’effacer les étoiles (toutes les étoiles) et de nous asseoir – nus, humbles et sereins – en tous lieux décidés par le destin – ce hasard tenu par des mains inconnues...

 

 

On avance et on se penche. Ainsi vivons-nous... Nous avançons vers l’horizon – et nous nous penchons par-dessus pour voir ce qui s’y cache. Et rien ne nous étonne. Pas même d’apercevoir derrière l’horizon un autre horizon aussi insaisissable que le précédent. Et nous errons ainsi d’une ligne à l’autre, d’un rêve à l’autre, d’une espérance à l’autre sans rien voir ni rien comprendre du regard dissimulé au-dedans des yeux – en surplomb de l’ignorance et de la compréhension. Et de désillusion en désillusion – et de promesse non tenue en promesse non tenue – nous progressons inexorablement vers ce que nous portons depuis toujours...

 

 

Il y a dans l’âme le secret des choses – et celui du monde – que nous cherchons avec tant de maladresse (et tant d’ignorance) dans les livres, les trésors et les richesses de la terre, la beauté des visages et l’étreinte des corps. Et chaque rencontre nous laisse un goût amer – un goût d’inachevé en nous offrant une complétude provisoire qui, à peine touchée (à peine ressentie) s’efface...

Et ce manque – ce manque permanent – nous enjoint de poursuivre notre quête. Et il nous pousse à tourner – et à tourner encore – dans tous les recoins du monde et de la vie, à nous essayer (et à nous exercer) à mille activités, à rencontrer tous les corps et tous les visages possibles, à accumuler mille richesses et mille savoirs supplémentaires en nous faisant croire que nous pourrons ainsi atteindre l’apaisement...

Et il y a une grâce dans cette obstination – dans cette folle ténacité. Comme un long détour – et mille impasses – nécessaires pour ouvrir les portes de l’intériorité et avoir le courage de traverser mille contrées intérieures constituées d’images, de désirs et de peurs – et de découvrir, au milieu de l’embarras et des mille embarrassements accumulés, un étroit chemin – jamais achevé – qui se dessine et s’efface à chaque instant – et qui mène au cœur du vide et du silence – dans cet espace autrefois si terrifiant, et à présent si vivant et si vibrant, où l’Amour et la joie deviennent enfin sincères, authentiques et sans exigence. Au cœur de cette présence qui ne cherche ni ne demande plus rien. Ni au monde, ni aux hommes, ni à Dieu, ni aux circonstances...

 

 

Dans les livres, il y a cette encre qui nous encombre – et nous révèle. Comme si nous étions la page à écrire, à déchiffrer et à effacer... Comme s’il nous fallait en lisant devenir l’auteur de notre vie et de nos propres lignes – et laisser le destin effacer le langage et les images pour nous ouvrir – et nous offrir – au silence de l’âme et du monde...

 

 

L’effacement des jours, de la dernière heure et du dernier instant pour que les suivants deviennent innocents – et puissent s’offrir à la grâce de toute rencontre et accueillir la réalité du monde et des visages...

 

 

Je crois que je ne parviendrai jamais à concilier présence et présence au monde comme si la place qui m’était destinée – réservée peut-être – se trouvait à l’écart. Dans la solitude. Un peu en retrait. Dans les yeux du spectateur. En exil. Au ban – et au bord – du monde...

Et lorsque les circonstances me contraignent à aller au cœur du monde (parmi les hommes), quelque chose en moi étouffe, s’échauffe, rue, gesticule et se débat. Comme si je me retrouvais exilé de mon exil... Et ce sentiment de claustrophobie (insupportable) m’enjoint aussitôt d’essayer d’échapper au supplice de cette promiscuité des corps et des visages...

 

 

On peut regretter que le monde soit ce qu’il est. Mais quels que soient nos sentiments, il est ainsi. Et pour y vivre (à son aise) et l’aimer malgré sa violence et l’ignorance ambiante, il convient de l’accepter profondément...

Il n’y a d’autre voie – et il n’y a d’autre issue – pour toutes les créatures de ce monde. On peut, bien sûr, œuvrer à sa manière (et à son échelle) pour faire émerger davantage d’Amour et d’intelligence mais, quoi que l’on entreprenne, le socle de toute initiative demeurera cet espace d’accueil et d’acceptation. Et notons en substance qu’accepter le monde consiste aussi, bien évidemment, à s’accepter soi-même avec ses limitations égotiques auxquelles nul, quel que soit son degré de maturité et de compréhension, ne peut échapper...

 

 

Cœur nomade, âme sédentaire et regard immobile. Vivre ainsi l’innocence chevillée à l’être – et aller au gré des circonstances et des rencontres dans la liberté et l’envergure de l’instant – seconde après seconde, heure après heure, jour après jour – au cœur du silence et dans l’inconnu du monde...

 

 

Au bord de l’impersonnel. Puis, glissant inexorablement au cœur de l’individualité. Comme le nid douillet de nos vieux schémas mentaux, bien au chaud dans leur cocon étroit, vociférant à la ronde contre l’étroitesse du monde. Et blâmant à longueur de jour le règne de la bêtise ambiante...

 

 

Montagne de pierres à gravir au plafond d’étoiles, si souvent, infranchissable. Et derrière – et partout – pourtant le ciel et ce bleu infini de l’âme en prière qui mendie sa part...

Homme céleste aux mains si terrestres dont le cœur ignore autant son destin que son inestimable fortune...

 

 

Mille manières de vivre. Et mille manières de voir. Et mille chemins pour comprendre. Et une seule façon d’écouter – et d’être présent. Humble et innocent – parfaitement vierge – au cœur du silence...

 

 

Et ces défaillances salutaires qui nous font voir le monde, la vie – le réel – sous la lumière d’un autre jour – sans appui, sans corde ni repère. A l’égal, sans doute, du premier regard de l’homme – frais et toujours neuf – mêlé de curiosité et d’émerveillement...

 

 

D’un pas magistral toujours malgré les hésitations et l’ignorance. La tête haute, le dos droit et le buste altier bombant ses forces pour paraître davantage. Et à l’écart des hommes, le sage – pieds et tête nus – presque aux allures de clochard, humble et souple comme le roseau, allant avec toute l’innocence de son pas là où les circonstances exigent sa présence. Si grave malgré le sourire qui ne quitte jamais ses lèvres. Et cette joie au fond du cœur. Et cette lumière, douce et accueillante comme un écrin, dans le regard. Et toujours au bord du silence...

 

 

Des cercueils encore avec autour tous ces visages trempés – noyés de larmes. Et l’âme en chagrin. Triste toujours du sort réservé aux vivants. Puis, la tristesse passée, le deuil s’accomplit (jamais complètement, bien sûr) et la vie progressivement reprend ses droits (comme le dit l’adage coutumier) jusqu’au cercueil suivant. Comme une existence (des existences) inlassablement traversée(s) par la mort, émaillée(s) de mille peines, de mille drames et de mille épreuves – et avec cette étrange accoutumance à l’impuissance et au désarroi. Comme un avant-chemin – une préparation permanente à l’abandon...

 

 

Au fond de l’âme – et au fond des gorges – cette tristesse quotidienne. Comme un mal (de vivre) peut-être incurable. Cette sensibilité qui vibre à tous les départs, à tous les abandons, à tout ce que l’on nous arrache...

Et cette faim – et ces élans – qui durent encore. Comme si ce goût pour nous-mêmes ne pouvait nous être retiré. Et ces racines – et cette origine – que nous cherchons toujours. Comme si chaque pas (que l’on imagine parfois être le dernier) ouvrait de nouveaux espaces, de nouveaux horizons, de nouveaux précipices, de nouveaux abîmes et de nouveaux refuges qu’il nous faudra (encore) explorer et traverser...

Et ce défaut du regard qui confond les perspectives – et qui ne parvient à se hisser jusqu’à l’immobilité en surplomb – spectatrice de tous les départs, de tous les élans, de toutes les foulées et de tous les chemins – interminables... Comme si vivre impliquait tout sauf le retrait dans ces hauteurs...

Et cette flamme jamais éteinte malgré la somme des inconforts et des déconvenues...

 

 

Enfants, mères, aïeux. Tous étrangers qui se regardent (qui finissent par se regarder) avec cette manière si singulière des inconnus. Ignorés de tous et d’eux-mêmes oubliant la première fratrie – cette origine commune qui les dispersa dans le temps et l’espace comme des éléments solitaires – des parties marginales, avides d’unité mais si maladroites encore à la découvrir et à la rendre harmonieusement vivante. Comme des visages irréels se questionnant paresseusement sur l’apparence – et l’origine – du rêve et du rêveur...

 

 

Au bord de l’impersonnel. Comme un reflux. Un juste retour sur soi. Comme une exclusion temporaire nécessaire à la pleine intégration de l’individualité (et de ses composantes encore ignorées ou rejetées) à la présence, témoin impartial des réclamations permanentes des formes – de ces entités qui s’imaginent séparées – et qui, à chaque instant, exigent leur part et manifestent leur besoin de singularité et de reconnaissance – et cet accueil et cet Amour qui ne sont autres qu’elles-mêmes – c’est-à-dire nous tous dégagés de tout nom et de tout visage...

 

 

Et à cette eau qui coule parmi les pierres – et qui ignore son nom – et qui, en suivant sa pente, va jusqu’à l’océan, comment lui dire ma gratitude...

Et à ces bêtes, par millions, que la main de l’homme emporte – et qui vont, en attendant la mort, de leur pas tranquille, comment leur dire mon amour et mon respect – et le courage qu’elles me donnent à vivre...

Et à ces arbres, à ces fleurs, à ces herbes, à ces pierres et à ces collines insoucieux des déboires de l’homme – et de la folie de ce monde – comment leur dire qu’ils sont mon air, ma respiration, mon souffle... Et comment les remercier pour leur beauté, leur silence et leur sagesse. Et comment les aider – et les soutenir peut-être – dans leur résistance admirable, et si acquiesçante, à l’ignominie humaine...

Ah ! S’ils savaient comme je les aime – et comme j’apprécie leur compagnie – tous ces frères qui offrent au monde leur digne humilité et dont la présence réconcilie mon âme à la vie...

 

 

Et sous les paupières des hommes, ces yeux crevés d’ambitions – et mille paniers chargés de peurs et de désirs. Si près du rivage pourtant – perdus quelque part entre l’horizon et l’océan...

 

 

Et nous ferons encore chanter les rivières. Et nous nous allongerons encore sur les pierres chaudes de l’été pour que se dissipe la brume – et qu’apparaisse, au cœur des étoiles, ce silence sans paresse que les yeux cherchent de leur rive...

 

 

Nous vivons – et dormons – sur l’épaule d’un plus grand que nous. Et notre sommeil ignore encore son envergure. Voilà peut-être pourquoi nous nous sentons si seuls au cœur monde – au milieu du jour et de la nuit. Et malgré le soleil et les visages, nous sentons l’âme frémir – et derrière ses frémissements, sa faim de rencontre... Comme si elle avait deviné notre incapacité à découvrir le visage de celui que nous appelons Dieu (sans vraiment savoir ce qu’il est... sans doute une sorte d’entité vaguement nébuleuse et mythique)...

Et nous vivons – et continuerons à vivre – avec ces yeux tristes collés aux chemins sans voir âme qui vive. Et derrière les champs gris de l’hiver, parmi la terre brune et sombre, le repos des arbres et l’exubérance des saisons, nous devinons que la plus grande solitude est habitée – et qu’elle porte en elle une joie difficilement partageable – et qui se partage pourtant en autant d’âmes que possible. Et nous sentons alors Dieu présent à travers toutes les fenêtres ouvertes sur l’impossible. Comme une flamme invisible au milieu du monde...

 

 

Ce qui naîtra ne pourra nous blesser. La violence ne sera jamais ni dans la graine, ni dans le semeur ni dans le fossoyeur. Et nous irons sans fléchir par-dessus la tristesse et les rivières nous adosser à tous les arbres et embrasser les âmes insouciantes et imparfaites – et toutes celles en partance qui patientent dans le vacarme du monde. Et nous leur crierons notre Amour. Et il ne sera, sans doute, entendu. Mais entre nos mains pourra chanter le silence. Et nous irons, heureux, rejoindre la solitude – et, en son cœur, l’impensable. Et ce qui naîtra ne pourra nous attrister...

 

 

On ne peut tenir ses promesses de silence face à la violence et à l’ignorance du monde. Et l’on se tient debout, malgré nous, face aux tempêtes et à la débâcle avec ce langage – cette parole indigente – qui s’essaye à la neige en sachant que rien ne pourra réchauffer ni les âmes ni les hommes – et que les arbres et les bêtes sont déjà à l’agonie...

Et nous écrivons en espérant que chaque flocon ait l’envergure du regard. Et nous écrivons en espérant que le sommeil ne soit qu’une fatigue passagère. Comme si nous refusions l’évidence de notre impuissance – et de notre inexistence peut-être...

Et sur notre ouvrage pourtant se posent la poussière et l’espérance maladive de quelques hommes qui en tournent les pages avec la folle espérance de pouvoir, un jour, faire naître l’innocence de la cendre...

 

 

Et dire que nous sommes déjà au cœur de tout – et que nous vivons comme si l’âme du monde et des choses n’existait pas...

 

 

Tendre la main vers la lune – s’essayer à quelques pas vers elle et mourir. Voilà toute la misère de l’homme. Et les cris et les traces n’y changeront rien... Un peu d’écume dans le néant. Toujours aveugles à l’infini qui s’est glissé aux origines du temps...

 

 

Et les paupières se referment encore sur la neige mêlée de désespoir. Et nous nous éloignons – continuons de nous éloigner – à contre-courant du jour. Comme si un rêve criait dans notre sommeil...

 

 

Et quelqu’un veille encore sur ceux qui dorment. Comme si un œil suffisait pour éclairer la nuit – et dissiper tout malentendu...

 

 

Et ces bruits – tous ces bruits – qui ne feront jamais vaciller le silence...

 

 

Peut-être ne sommes-nous, au fond, que l’ombre des étoiles que nous avons créées. Et en y projetant notre (propre) lumière, nous les imaginons vivantes – et capables d’exaucer nos vœux...

 

 

Entre l’obscur et la haine, ce qui fait durer le sommeil. Mille ombres et autant de marécages où nous tentons de réconcilier le rêve et l’impossible – le monde et le silence. Comme le travers séculier des âmes – de toutes les âmes – insoucieuses des origines – et de ce qu’elles portent (en elles) comme le plus sacré...

 

 

On marche sur un chemin que l’on croit nôtre – avec un visage que l’on croit nôtre. Mais tout cela (et tout le reste, bien sûr) nous a été offert par une main inconnue...

 

 

Avec quelques lettres (quelques signes alphabétiques), nous pourrions tout dire – et tout décrire... Et y parviendrait-on, nous serions encore loin du compte...

Syllabes éparpillées par maladresse. Combinaisons impromptues. Quelques vivres pour le voyage. Une main tendue. Et nous voilà partis pour quelques malicieuses aventures – aux portes (toujours) du plus proche...

 

 

Quelques idées, encore illisibles, émergent du silence. Montent à l’oreille de ceux qui écoutent. Et glissent sur celle des autres. Comme si elles arrondissaient la terre vers son but en offrant, à travers leurs messages, la réponse à toute question...

 

 

Gouffre à la démarche incertaine – et aux allures de certitude, le monde griffonne son destin sur les lèvres et les fronts querelleurs – et les âmes obtuses à toute transmission. Comme si le langage pouvait nous sauver de l’abîme...

 

 

Autrefois nous ne savions écouter. Nous parlions avec verve et talent. Nous avions des croyances. Et nous pensions le monde. Et nous espérions tant de cette vie – de ce séjour si fugace – et de cette marche à pas comptés à travers les siècles.

A présent, nous nous taisons. Nous ne savons pas. Nous ne savons rien. Ni d’hier, ni d’aujourd’hui ni de demain. Ni des hommes, ni des bêtes, ni des visages de la terre. Et nous comprenons la beauté de cette ignorance – et son envergure qui nous offre d’être là, présent, au milieu du monde et du silence – émerveillé par ce qui arrive, nous frôle et nous traverse. Comme si les yeux – et l’âme – avaient décroché l’Amour de l’invisible pour le poser, bien en évidence, au centre du regard – et dans ce qui passe au cœur de ce que nous appelons notre vie...

 

 

Aux mains de la joie, l’étreinte et le silence de l’entente. Comme un don offert à tous les lieux où s’exercent encore l’ignorance, la violence et la mort...

 

 

A force d’être loin (absorbés, agités, absents...), nous ne savons plus nous rapprocher. Comme si nous avions oublié le silence – sa saveur – et la valeur du geste habité...

 

 

Le désespoir et le mal de vivre ne sont, sans doute, que les remous de l’âme inapte à l’absence – et aux violences des siècles – enfantées par l’ignorance. Et c’est une grande chance – et une excellente chose – que de désespérer du monde. L’envie de s’en extirper n’en sera que plus forte – et offrira au souffle la puissance nécessaire pour découvrir – et explorer – l’inconnu plongé au cœur des contrées intérieures...

 

 

Le silence ne sera jamais, au fond, que le seul voyage. Et tous nos pas n’auront été, en définitive, qu’une longue préparation à cette aventure...

 

 

Nos mondes féeriques ne sont que l’antichambre du réel – du monde dépouillé de nous-mêmes. Et nos cauchemars, la pointe d’une lame qui nous enjoint d’échapper aux rêves. Malheureusement nous nous empressons de leur substituer d’autres rêves un peu moins noirs – un peu moins sombres – un peu plus vivables...

 

 

La vie, le monde, la mort – et jusqu’à notre visage – resteront des mystères. Mais inutile de les comprendre, bien sûr, pour en faire un usage décent – porté par le souci de l’Autre ramené au même rang que la préoccupation de soi...

 

 

Le sang et le soleil nous font comme un manteau – un rêve de jour – un rêve vivant de lumière – qui s’accorde mal à nos visages terrorisés par les vents et la mort...

Et pourtant, un jour, nous voilà errant les épaules nues – dégagés de la peur et du courage – prêts à découvrir ce qui s’avance en nous – cet âge des profondeurs qui révélera nos origines – et celles de l’angoisse et du mensonge.

Et plus tard, l’hébétude passée, nous voilà plongés au cœur de l’innocence à contempler, derrière la dernière étoile, le silence du ciel et de l’âme – prêts à nous asseoir au milieu de nulle part et à nous transformer en flèche brillante pour percer l’épaisseur de cette nuit déjà si ancienne...

 

 

Nous pourrions nous taire en cette heure qui n’existe pas – face à ce monde et à ces visages dont l’existence est plus qu’incertaine. Ou, au contraire, nous pourrions nous lever – et dire quelques paroles – ou écrire quelques mots – pour annoncer l’improbable qui, peut-être (qui sans soute) ne viendra jamais... Comme une sagesse lancée du bout des lèvres – posée maladroitement sur un coin de feuille – récalcitrante à l’idée de tout dévoilement anticipé mais qui les inviterait (néanmoins) à se défaire de toute espérance – et à patienter le temps nécessaire à leur, sans doute lointaine, délivrance...

 

 

Scandalisé encore par la flèche et l’étoile – et les pétales fanés qui tombent, tout secs, sur le sol. Scandalisé encore par la pluie, les tempêtes et l’œuvre de la mort. Par les hommes et les âmes qu’aucune infamie ne terrifie. Scandalisé encore par l’indifférence et l’attrait, si vivace, pour l’or et les diamants. Par cette explosion d’ignorance qui transforme la terre en champ de ruines et en tombeau que l’on égaye de quelques guirlandes – et de quelques étoiles – pour vivre à l’abri de toute question – et se réjouir dans cette glaciale obscurité...

 

 

Les agissements et les incantations des hommes pour éloigner le mal – et l’éradiquer – et qui alimentent plus affreusement encore les horreurs et la monstruosité...

 

 

Nous respirons à demi-souffle, la bouche pleine de prières – écrasée contre la vitre du réel. Et sous nos masques, cette peau fragile – reliée (déjà) à tous les visages du monde – et dessinée par la lumière – qui s’essaye au silence malgré les cris, les plaintes, les chants et les murmures des bêtes et des hommes. En voie de transparence, sans doute, après l’œuvre de l’effacement...

 

 

Pour quel genre d’existence – et quel genre de renaissance – serions-nous prêts à nous renier... Et cette solitude aux allures d’exil, l’avons-nous méritée... Et pourquoi tous les visages nous semblent encore si endormis... Comme s’il n’y avait entre nous que la nuit, la neige et le sommeil...

 

 

Et si seulement nous pouvions découdre les paupières. Mais qui sommes-nous sinon un reflet de cette somnolence – un bout de ce rêve fragile posé au bord du jour. Avec cette nuit toujours qui s’enfonce dans l’âme. Comme si l’éternité n’était qu’une promesse de silence. Et où irions-nous ainsi, les yeux dessillés... Dans quel gouffre serions-nous encore prêts à nous jeter...

Il ne faudrait vivre au creux du sommeil. Et, pourtant, tous les visages s’y prélassent et tous les songes y éclosent – et jusqu’à notre faim de fortune. Et même du réveil, nous ne sommes pas certains... Quelle malice nous a donc pénétrés pour ne jamais savoir – et n’être sûrs de rien...

 

 

Nous n’aurons jamais mieux que plus tard – et ailleurs. Ainsi nous fait-on croire, avec une étrange perfidie, aux rêves des lendemains (proches et lointains). Et nous avons, bien sûr, la bêtise d’y croire – et de soumettre nos âmes à tous les songes et à tous les mensonges des hommes. Ainsi s’est bâti le monde. Et ainsi se sont construits les siècles. Et nous autres, à peine venus pour quelques jours sur cette terre (quelques milliers de jours tout au plus), nous passons notre bref séjour à nager dans l’hypocrisie. Et après quelques brasses – et quelques tasses largement bues, nous voilà à sombrer dans le désenchantement et la mélancolie – cette tristesse qui dépouille de tout superflu pour guider nos yeux perdus jusqu’au centre réel de l’histoire...

 

 

Le vertige de toute blessure. Comme la seule perspective du désastre et des cendres sous lesquels repose toujours le plus simple...

 

 

Des visages. Et autant de miroirs où se reflètent nos erreurs et nos défaillances. Et au cœur de nos bassesses, toutes nos défaites livrées en pâture aux lèvres et aux dents sournoises... Et un jour, comme par magie, toutes les glaces se brisent. Et nous nous retrouvons seuls dans l’abîme le plus solitaire – sans le moindre reflet ni le moindre visage. Livrés aux griffes inoffensives de l’abandon – dans un monde sans spectateur, sans main tendue, sans poigne glacée – sans regard admiratif ou accusateur, sans le moindre rêve ni la moindre lueur – sans rien auquel nous accrocher. Comme plongés au cœur d’un silence inconnu...

 

 

Nous avons goûté les lèvres, les livres, le sang et l’amour. Nous avons goûté – et caressé – la chair, la parole et le savoir – le monde et les circonstances. Nous avons embrassé la vie à pleine bouche. Nous l’avons parcourue – et admirée – sous toutes les coutures. Nous avons bu jusqu’à la lie l’extase et le sublime de toute rencontre et de toute étreinte. Nous nous sommes enivrés (plus que de raison). Et, à présent, nous sommes seuls et sans faim. Et nous attendons la mort. Et rien ne saurait nous consoler. Ni les fruits de la passion. Ni les ailes du désir. Ne subsiste plus, au côté de l’oubli, que cette fenêtre noire où glissent notre âge et notre vieillesse...

 

 

On ne peut rien offrir – ni au monde, ni aux âmes, ni aux visages – sinon peut-être une présence, quelques gestes et quelques paroles parfois. Un peu d’Amour et de silence – l’ultime volonté de chacun que voilent, si souvent encore, les espoirs et les ambitions...

 

 

Entre misère(s) et merveille(s). Parfois – trop souvent – notre seul horizon. Comme le signe de l’indigence et de l’infranchissabilité communes. Pathétique lorsque les yeux se crispent avec certitude sur le réel. Et ouvert (admirablement ouvert) à tous les possibles – et à l’impensable –lorsque nous savons regarder sans mémoire...

 

 

Être métaphysique et spirituel (autant que l’on puisse l’être) lorsque l’organique et le psychisme se cantonnent au (strict) nécessaire. L’existence de l’individualité (le corps/mental) se limite alors à la survie – et peut s’ouvrir à l’impersonnel – et en devenir (enfin) le centre (l’un des centres) – une des figures de l’être sans nom et sans visage – cette présence atemporelle et aspatiale dont nous sommes tous – et dont chacun est – à la fois le centre et la périphérie...

 

 

Entre deux lignées de raison et la truculence sans limite de l’imaginaire, le poème se faufile. Et le silence lui offre la place nécessaire – l’espace de la page pour se déployer – et ébaubir nos yeux incrédules. Et qu’importe la parole – et qu’importe la voix – pourvu que le sang sèche sur nos mains et que l’âme cède à l’impossible. La petite besogne du poète alors n’aura pas été (totalement) vaine...

 

 

Nous nous dressons parfois dans la nuit comme si nous étions une main – une étoile minuscule – trop soucieuse du monde et de l’infini pour attendre le silence – et trop affamée d’Absolu pour laisser les hommes se gaver d’horreurs et de mensonges. Comme le signe incorrigible d’un refus et d’une impatience...

 

 

Il y a parfois trop d’heures à célébrer – et à guérir. Trop de mains à servir – trop de bouches à nourrir – et trop d’âmes à convaincre des mérites de la solitude. Et face à ce labeur et à cet amas d’incomplétudes à satisfaire qui altèrent (si souvent) notre joie, nous délaissons parfois notre tâche pour nous agenouiller en silence parmi les pierres – et contempler là-bas, un peu plus loin, la bonhomie gracieuse des vaches qui tantôt paissent, tantôt ruminent dans cette tranquillité sans impatience. Et cette sagesse nous ravit – et nous délivre pour quelque temps de cette affreuse et interminable besogne...

 

 

Les hommes en prière – à genoux devant les arbres, les fleurs, l’herbe et la terre. Caressant le flanc des bêtes et leur tête au regard innocent. S’entraidant – et bâtissant ensemble un monde plus vivable où chacun – chaque visage de ce monde – serait accueilli et aimé sans la moindre intention ni la moindre arrière-pensée. Respectant la vie – et la célébrant avec la plus haute gratitude... Ah ! Comme je rêve de ce siècle impossible... Et comme j’enrage dans mon attente...

Mais comment pourrions-nous nous arracher à ces millénaires d’infamie creusée depuis les origines dans l’ignorance et les instincts les plus tenaces qui auront enkysté, jusque dans nos tréfonds, cet affreux réflexe de peur et de survie...

Chaque goutte de sang – chaque goutte de sève – chaque larme – versée est (pour moi) un supplice. Arbres, hommes, fleurs, herbes, bêtes dont on suce la substance – dont on vole la liberté – que l’on écorche – et que l’on égorge – au nom de l’insensé et du raisonnable (qui, si souvent, se confondent). Vivant, chaque heure de leur vie, sous un soleil noir sans même une espérance – sans même une promesse d’embellie – les yeux enfoncés dans l’âme à force de coups, de peurs et de brimades – et dont le sang, la chair, la sève et la sueur ne sont voués qu’à la construction du pire...

Nous avons bâti une civilisation de l’horreur et de l’absurde – plus barbare et intolérable que notre sauvagerie naturelle initiale. Et qui, sous prétexte de progrès et de confort (humains), saccage sans honte et (presque) sans remords, et en se voilant la face, notre héritage commun – l’œuvre offerte et façonnée depuis des millénaires – nécessaire à l’existence de tous...

 

 

On ne peut parler aux hommes. On ne peut, en vérité, parler à personne. On ne peut qu’attendre – et accueillir ce qui vient – et offrir ce que l’on nous réclame... Et, dans cet étroit passage, être sans se soucier de l’histoire et du devenir – ni même de l’état du monde, des âmes et des visages. Et rétablir (en nous) ce silence pour qu’il puisse (en son temps et à sa mesure) rayonner en ces lieux de perte et d’absence – et dans tous les cœurs suffisamment tristes pour s’ouvrir... L’ineffable, sans doute, n’a d’autre envergure pour l’homme. Un rien dans le néant – c’est-à-dire presque tout – le passage et l’ouverture de la lumière dans ce vide permanent et éternel...

 

 

Le carnet, le sac et le bâton nous auront, à dire vrai, presque toujours accompagnés au cours de nos pérégrinations quotidiennes – et tout au long de cette longue marche vers notre centre.

Et les mille visages des bêtes (et jusqu’aux plus minuscules) que nous aurons croisés... Et les mille nuages que nous aurons vu défiler... Et les mille arbres, les mille herbes et les mille fleurs qui nous auront attendris, étonnés, écoutés et secourus... Et les quelques figures humaines que nous aurons aimées... Et ces quelques milliers de pages que nous aurons griffonnées... Voilà à peu près tout ce qu’aura été notre vie...

Quant à ce qui nous a animé intérieurement, comment en parler de façon humble et décente... Des élans, des secousses et de la tristesse parfois. Et un sentiment progressif d’ouverture et de profondeur – comme une épaisseur, parfois mise à mal mais jamais démentie – qui nous aura offert d’explorer le pressentiment du silence et de la joie autant que celui de l’infini et de l’éternité...

Et marcher sous le ciel, au cœur de ces horizons – dans la plus haute solitude – fut toujours chargé d’émotions. Et cette marche – ce cheminement – dessinèrent au fil des années, une forme de gratitude, de reconnaissance et d’émerveillement de plus en plus manifestes et permanents. Et ces instants – et cet espace – furent l’occasion de découvrir tous les mondes possibles (ceux du dedans comme ceux du dehors) et de les relier autant que nous en fûmes capables. Et ce fut, je crois, pour nous la seule manière possible de participer à l’enchantement de l’être et de l’existence...

Vivre et exister sans écrire se seraient, sans doute, montrés insuffisants. Être aurait peut-être contenté notre âme mais l’écriture s’est (très vite) imposée comme un élan vital – une nécessité absolue presque plus précieuse qu’éprouver la vie et la saveur de l’impersonnel – et qui nous aura permis de satisfaire notre (si vif et tenace) besoin de témoigner, de partager et d’accompagner (autant que possible) ceux qui, comme nous, ont toujours cherché un peu de sens, une consistance – la vraie vie – cette forme de liberté et cette joie derrière les péripéties, la misère, l’indigence et les apparences du monde et de l’existence...

 

 

Et nous continuerons d’être seul(s) malgré la foule, la présence et l’amour de quelques visages. Et, sans doute, plus seul(s) que jamais...

 

18 décembre 2017

Carnet n°129 Quelques jours et l'éternité

Journal / 2017 / L'intégration à la présence

Effacer le dehors. Et effacer le dedans. Pour faire éclore, jour après jour, ce rire sur le rien...

Apprendre de la pierre, aimer la terre et désapprendre le temps. Pour que demeurent l’écume et le vent. Et nos lèvres silencieuses ouvertes aux voix, au ciel et aux oiseaux – et à la candeur de tous les visages...

 

 

La vie, le monde et la mort n’auront épargné personne. Mais ils nous auront laissé cette soif et cette curiosité – ce goût ineffaçable pour l’inconnu et le silence...

 

 

Entre la pierre et l’écume nous naissons. Et agonisons sans fin. Aussi pour vivre un peu – vivre davantage – et découvrir notre éternité, il faudrait y déterrer le silence...

 

 

Ce que nous apprenons du sang sera, un jour, livré à la terre. Et ce que nous apprenons du ciel et de l’âme – du grand silence – traversera la mort et les siècles. Et c’est dans cette compagnie que nous vivrons – et apprendrons à aimer – bien plus longtemps que l’éternité...

 

 

Effacer le dehors. Et effacer le dedans. Pour faire éclore, jour après jour, ce rire sur le rien...

 

 

Apprendre de la pierre, aimer la terre et désapprendre le temps. Pour que demeurent l’écume et le vent. Et nos lèvres silencieuses ouvertes aux voix, au ciel et aux oiseaux – et à la candeur de tous les visages...

 

 

L’innocence sur nos visages – et dans nos rêves – plus forte – et plus dressée que jamais. Comme pour assaillir – et renverser – le cauchemar et les songes de notre vie...

 

 

Nos vies comme une enfance lancée au ciel qui retomberait sur terre avec fracas. D’où peut-être notre sentiment d’exil et notre désespérance...

 

 

Entre la vie et les mots (la parole poétique), le plus grand silence. Comme caché par nos bruits et nos chemins – notre fureur, nos élans et nos envies d’ailleurs – et les heures neuves partout qui brûlent l’horizon...

 

 

La poussière des chemins s’accumule au fond des yeux – et au fond de l’âme. Et alourdit jour après jour – siècle après siècle – notre silhouette et notre marche déjà si pesantes...

 

 

Et l’âme – cette éternelle exilée – bannie du monde et des siècles depuis toujours. Comme si les hommes devinaient – le danger qu’elle représente – et qu’elle porte en elle – et qui menacerait la marche insensée du monde et des siècles s’ils l’acceptaient – et la laissaient s’épanouir...

 

 

Empressons-nous de dire le silence – sa beauté – sa justesse et son amplitude – avant de nous y coucher...

 

 

Un peu de vent encore dans les arbres – et sur notre vie, si lasse, malgré l’immobilité et le silence qui ont gagné notre âme. Qui l’ont peu à peu emplie en la vidant de ses désirs et de ses élans. Et qui la réconfortent à présent d’une joie qui efface tous les espoirs et toutes les peines...

 

 

Quelqu’un pleure quelque part. J’entends sa tristesse – et sens ses larmes couler sur ma joue. Comme s’il n’y avait plus qu’un silence entre nous – un frisson – une sensibilité – un espace moins grand qu’un pétale... Et je découvre l’Amour qui s’approche – et qui comble les interstices laissés par la peur. Et je pleure de ces yeux inconnus entre nous qui nous rapprochent – et nous lient comme des frères en un seul visage. Et notre cœur s’est arrêté – dilaté à présent – effaçant les frontières. Et nous pourrons désormais nous attrister – et nous réjouir – d’aller ensemble dans la mort – et par-delà nos restrictions – vers notre seule envergure...

 

 

Une chair, un visage, un destin. Et la longue errance – et la lente progression sur l’échelle de l’absence ; du degré zéro à la plus éclatante présence...

 

 

Nous vieillirons peut-être ensemble avant d’être, un jour, (bien sûr) fauchés par la mort. Mais l’Amour demeurera – aussi vert qu’aujourd’hui...

 

 

Caché au-dedans, inaccessible encore, le silence... Une présence comme une lumière déjà éprise de l'âme qu’il suffirait d’arracher à la paresse. Et nous serions aussitôt engloutis dans une halte – et un recommencement – sans fin...

 

 

La souffrance, comme l’espoir, est une parure. Un voile léger – parfois épais – sur la lumière. Pour la voir, il convient de s’en dévêtir – et de la laisser tomber, encore orgueilleuse, à nos pieds...

 

 

Autour du sang, il y a la chair. Et autour de la chair, il y a l’âme. Et au-dedans de tout, la lumière...

 

 

On ne choisit rien. Ni de vivre ni de mourir – ni sa vie, ni sa mort – ni la souffrance, ni la joie, ni le silence, ni les visages, ni les circonstances. On se laisse saisir – et l’on se prête à l’usage...

 

 

Forêts, filles de l’enfance et de la neige. Le premier visage et la première fleur nés du printemps. Les signes que le silence et la lumière – et leur patiente attente – sont possibles...

 

 

Pourquoi faire naître, chaque matin, l’aurore alors qu’il nous est impossible de l’atteindre – et de la rejoindre. Comme si nous vivions sous un vieux drap sale et gris qui ne laissait passer le soleil – la lumière – qu’à travers ses trous – nos déchirures...

 

 

Nous n’avançons qu’à reculons vers notre tombe. Et la mort, un jour, nous attrapera par derrière. Et nos yeux – et notre front – trop penchés par la peur ne la verront arriver...

 

 

Nous nous enfonçons parfois dans une seule ombre que nous prenons pour un soleil. Et l’horizon, peu à peu, devient gris. Et la nuit, peu à peu, devient plus noire. Et le jour même s’assombrit...

 

 

Un rêve – des rêves – sans regard. Et un regard sans aucun rêve. Voilà deux perspectives – et deux univers – diamétralement opposés au sein d’un même monde. Et pour passer de l’un à l’autre (du premier au second), il suffit d’un instant qui se transforme, très souvent, chez les hommes, en années, en siècles, en millénaires...

 

 

La beauté des paysages et de la terre. La folie des pas, des mains et du monde. Et la vanité de tous nos gestes. Et cette cadence féroce et ce poids immense qu’il nous reste sur les bras. Et l’âme pudibonde, timide et fière qui n’aura jamais su s’y prendre – qui n’aura jamais su s’y faire... Pourrions-nous regretter, un jour, d’avoir été des hommes ?

 

 

Mille routes qui ne font, en vérité, qu’un seul chemin. Et mille figures qui ne feront, un jour, qu’un seul visage. Le seul monde qui pourra naître de notre enfance...

 

 

Il y a encore de la buée sur nos yeux ensevelis par l’ignorance. Un peu d’eau et quelques songes qu’asséchera, un jour, le soleil...

 

 

Livrés aux pièges communs plutôt qu’à la délivrance de l’inconnu. La certitude et le temps, voilà les erreurs monumentales de l’homme...

Il faudrait se livrer, corps et âme, à l’incertitude pour voir émerger les premières neiges – et la première magie – de l’aurore délivrée de l’ignorance et des secrets...

 

 

Rien à célébrer sinon la danse, l’ombre et le silence. Les mille danses, les ombres par milliards et le seul, et même, silence. Partout se livrant aux mêmes supplices et au même réenchantement...

 

 

A qui sont donc destiné(e)s ces pages – ces milliers de fragments – si seul le silence peut les entendre et les recevoir... Faudra-t-il attendre qu’il emplisse les esprits pour que les hommes daignent enfin y jeter un regard...

 

 

Il est des hommes aux tournures et aux tourments exagérés. Ils y plongent comme dans une cuirasse en se croyant importants et protégés... Mais, en vérité, ils y vivent à l’étroit sous le joug de la peur et des croyances. Et ils y meurent sans avoir vu – ni goûté – la joie et la lumière de la nudité cachées par le heaume de leur armure…

 

 

Un torrent, une lave, un ciel. Et tout nous emporte. Et tout sera emporté... Engloutis par les courants et les marées jusqu’à ce lieu où ne peut pénétrer que la poussière, laissant les rêves, les remparts et la sève au cœur des débâcles – au cœur des tourbillons enfantés par les vents complices du désordre...

 

 

L’on croit vivre là où il n’y a que peurs, doutes, déroutes et balbutiements. Et une soif encore incomprise...

 

 

Les visages ruisselants. Les barques à la dérive. Et les chants du premier matin du monde. Cette aube à l’heure imprécise avec ses souffles et ses avalanches de lumière qui bousculent – et recouvrent – tout à la ronde ; les peines, la faim, la terre, les terreurs, le monde et la mort pour faire émerger (enfin) le premier homme...

 

 

L’homme, en définitive, sera toujours plus mortel que vivant...

 

 

Nous vivons à l’ombre des morts. Et sous leur ciel gris. Et nous mourrons comme eux – et comme tous les anciens vivants – sans rien voir – ni rien comprendre – du jour et de la lumière. Dans une nuit sans remède – et sans guérison...

 

 

Le sang et la chasse. Aussi absurdes que notre torpeur et notre indignation. Comme un visage innocent offert aux griffes funestes (et inexcusables) du destin et de la mort...

 

 

Les jours des hommes aussi blêmes que leurs nuits. Nulle différence dans la boue. Cette fouille interminable soumise à l’ardeur des élans et à la mort. Bras levés parmi les chants, les cris, les balbutiements et la chair – si proches pourtant du feu, de la fleur et du désert...

 

 

Les (longues) heures de veille parmi la poussière – guettant, entre l’horreur et la mort, l’aurore promise par les sages. Voilà la rude tâche des innocents plongés au cœur du monde et des vivants...

 

 

Une clé, un passage – ceux de la liberté nous avait-on dit. Et nous voilà avançant – et chantonnant – parmi les ruines et les débris d’un monde que nous avons cru nôtre – et qui, sous prétexte des saisons et des mille printemps à venir, nous aura, peu à peu, assassinés. Laissant la chair ornée de balafres et de sortilèges. Aussi comment pourrions-nous échapper à ce désastre – à ce gâchis – sinon en déchirant l’aube, les regards, les rêves et les promesses – en nous défaisant de cette nuit et de notre visage ancien à l’ignorance si têtue...

 

 

Rien ne nous ressemble davantage que la joie, l’Amour et le silence. Cet œil, cet accueil et cette danse posés au cœur de tout – et au-dedans même de ce que nous avons cru sans importance...

 

 

Entre la neige et l’oiseau, il y a un arbre – et une branche – qui nous sauvent du désespoir. Et du froid si vivace des regards et des saisons. Et il y a ce feu au-dedans de l’âme – et au-dedans du cœur – qui abrite notre dernier espoir...

 

 

Les dessins de la terre montent jusqu’aux étoiles – à travers l’homme, ses rêves, ses bras. Et nul ne tient (ni ne détient) les fils du temps et la clé des songes. Qui s’est donc invité au seuil du regard et de la vie immobile ? Serait-ce Dieu, éminemment présent, en notre visage ? Serait-ce le hasard aux mains si discrètes et agiles ? Qui sommes-nous donc – et quand saurons-nous nous retrouver – perdus que nous sommes aujourd’hui avec ces yeux un peu à l’écart de la foule – qui essayent de dénicher quelque chose – un espoir – une croyance peut-être – qui délivrerait notre destin de ses attaches...

 

 

La vie, le monde, l’infini rêvés – fantasmés plus que tout sans doute. Et la vie, le monde et l’infini réels et réalisés. Et au croisement de ces trois routes, notre tâche. Et notre destin d’homme. Ceux auxquels nous rechignons encore...

 

 

Gorgés de plus d’un espoir – et de plus d’un soleil – nous nous abreuvons (nous croyons nous abreuver). Sans cesse nous étanchons notre soif d’histoires, de leurres et d’illusions. Mais, en vérité, nous nous assoiffons pour des siècles – et pour l’éternité peut-être – qui seront, sans doute, plus noirs que nos rêves...

 

 

Celui qui sait transformer les briques en brasier – et le brasier en cendres – sera sauvé des constructions – de l’enfer de toute construction. Et pourra aller libre dans la joie et la nudité – danser à loisir avec l’innocence et vivre, serein, dans l’étreinte du silence...

 

 

Ni rien voir, ni rien comprendre, ni rien aimer. Ainsi vivent les hommes, penchés sur leurs briques –les mains ardentes œuvrant à leur labeur interminable, voués jusqu’à la mort à leur espace étroit et calciné – sans rien sentir ni rien connaître. Ni la vie, ni la rosée, ni le sang, ni la joie, ni l’enfance, ni la mort, ni l’infini. Une vie en-dessous de toute vérité gouvernée par l’hallucination et le délire...

 

 

Des ratures plus belles que nos épreuves. Et cette vérité qui se cache derrière nos apparentes erreurs. Les tentatives de l’homme aussi belles que ses oublis. Comme l’imparfaite possibilité de la perfection... Ce destin en nous qui se cherche... Dieu en cette chair fébrile et frémissante profitant de nos doutes et de nos hésitations pour nous apparaître plus présent et plus vivant – plus sage et plus clément – que nous ne l’imaginions...

 

 

Et ce silence enfoui dans le terreau des siècles. Et cette lumière déjà présente sous le fumier des hommes. Comme s’il nous appartenait de découvrir peu à peu ce que cachent les apparentes immondices pour percer (enfin) tous les secrets...

 

 

Le haut des pas et le bas des rêves. Et entre les deux, la vérité qui se dessine déjà...

 

 

Nous vieillirons en reclus. Plus barricadés qu’autrefois derrière quelques souvenirs et quelques rêves encore tenaces. Et l’asphyxie sera le dernier élan. Comme le sacre de notre étroitesse...

Gageons que la mort invite les vents à déblayer l’espace de ses ombres originelles et légendaires – et qu’elle nous aide à sortir de ces lieux sordides où la mémoire emprisonne les désirs – et cantonne notre vie – nos années et nos siècles – à l’errance – à ce destin de fantôme prisonnier de ses propres retranchements...

Comme si le silence n’avait, en définitive, qu'effleuré nos âmes – aussi muettes aujourd’hui qu’autrefois...

 

 

En regardant le monde, on constate avec évidence que tous les êtres font et défont – se font et se défont – se montrent et se démontrent – montent et se démontent – bref essayent d’exister un peu... en attendant la fin – en attendant la chute... Et quelque chose en moi a toujours répugné* à participer à ce merveilleux et navrant spectacle. Je me suis toujours tenu à l’écart en regardant mi-navré mi-songeur – mi-affligé mi-narquois – le corps et l’esprit esquisser leurs pauvres et timides pas de danse – et se résoudre à leurs nécessaires et incontournables élans. Mais je n’ai jamais aspiré à prêter ma vie, mes actes et mon labeur à l’effervescence et au brouhaha, un peu vains, du monde et des hommes si soucieux d'aménager leurs vitrines... Et même l’écriture, la métaphysique et la poésie – si essentielles à mes yeux – je ne les ai toujours exercées que pour moi seul en offrant humblement ma modeste et solitaire besogne à travers une minuscule fenêtre (très peu fréquentée, bien entendu) sans volonté d’attirer la lumière des projecteurs...

* Bien qu’une part, de moins en moins enthousiaste au fil du temps, y ait toujours un peu aspiré aussi...

Tant de choses, de projets et d’activités existent déjà – et sont créés chaque jour. Et chacun d’eux cherche à exister – à se montrer et à s’exposer – dans le fatras ambiant surchargé – en aspirant à son quart d’heure de gloire – qu’il m’a toujours semblé vain d’y ajouter les pauvres fruits de mon labeur... Comme si le monde n’était qu’une accumulation perpétuelle, un peu inutile et puérile, de ces mille choses, de ces mille activités et de ces mille projets. Aussi ai-je toujours préféré vivre et travailler seul et dans mon coin, en parfaite autonomie – dans la discrétion et l’invisibilité...

Et je ne saurais, aujourd’hui encore, me prononcer sur « la valeur » de cette perspective et de ce travail solitaire. Et je serais toujours aussi en peine d’en connaître la justesse et l’utilité... Je me suis pourtant toujours adonné à la tâche avec passion et ferveur mais je préfère laisser à l’éternité le soin de sceller l’inimportance comme l’improbable « grandeur » de mon emploi... Ce que l’histoire humaine – la petite histoire des individualités et la grande histoire du monde – en retiendront m’a toujours peu importé...

 

 

Ne pas ajouter sa pelle aux pelles du monde. Ne pas ajouter son tas aux tas du monde. Et ne pas ajouter sa voix à celles du monde. Vivre dans la discrétion et la nudité en se consacrant à l’essentiel et aux inévitables nécessités terrestres, organiques et existentielles avec autant d’intelligence et de sensibilité que nous en sommes capables...

Epargnons le monde de nos indigences et de nos scories. Et gardons-nous de nous inquiéter au sujet de notre utilité (celle de notre existence comme celle de notre œuvre). Le monde bénéficiera, d’une façon ou d’une autre, du plus précieux de notre vie et de nos modestes offrandes et contributions...

Vivons et travaillons plutôt à notre tâche comme si nous réalisions un mandala de gestes et de paroles infiniment effaçable – et indéfiniment effacé – accompli simplement pour la joie d’être accompli – et pour célébrer l’évanescence, le silence et l’éternité...

 

 

Au-delà des commentaires, des analyses, des anecdotes et des billets d’humeur, l’essentiel de mon écriture – la plupart de mes fragments – ont toujours été des viatiques. Des bagages personnels pour emprunter des chemins et accomplir un voyage (qui ne le sont pas moins) mais dont le contenu est offert à ceux qui daignent (et daigneront) s’y pencher. Ils y trouveront sans doute là quelques affaires dont ils pourraient faire usage au cours de leurs (propres) pérégrinations...

 

 

A l’affût des rêves et des jeux encore... Comme si nous ne pouvions vivre sans nous distraire – ni fuir ce face-à-face (avec nous-mêmes) si nécessaire... Aussi comment pourrions-nous dénicher le trésor – tapi au fond de cette vie que nous avons transformée en sordide destin...

 

 

Les hommes vivent – et avancent – comme s’ils gravissaient un escalier sans fin. Et qu’importe ce qu’ils y trouvent – et ce qu’ils détruisent pour s’en emparer... Et qu’importe ce qui demeure pourvu que la marche suivante soit atteinte – et qu’elle offre un agrément et un espoir plus grands que ceux offerts par la marche précédente...

 

 

Tout glisse sur nos paumes – sur notre vie et sur notre âme. Et ce que la mémoire retient n’a (presque) aucune valeur. Sur son assise pourtant se construisent les existences et les destins – un semblant de joie et de certitude – sans comprendre que nous bâtissons sur du sable – et que nous sommes constamment cernés par la furie des vents – et que nos édifices, un jour, tôt ou tard, s’écrouleront – et disparaîtront engloutis par les vagues du temps...

 

 

On s’élève et l’on redescend avant de s’immobiliser définitivement. Sans même un souffle auquel s’accrocher. Sans même un visage ou une voix pour se souvenir – et se rappeler des jours et des siècles meilleurs, et plus enviables peut-être. Sans même un regard auquel s’identifier. Ainsi allons-nous vers le plus précieux – cette indicible présence au goût d'éternité...

 

 

Toujours l’Amour veille dans les parages. Et nous, nous préférons nous cacher dans tous les recoins de l’ombre. Comme si la nuit était inévitable. Comme si nous espérions que notre fuite perpétuelle, nos secrets et notre terreur parviennent, un jour, à l’éclairer...

 

 

Gains et grains enfouis dans la neige. Entreposés dans les greniers. Et, parfois, sous les matelas. Avec notre main recroquevillée sur ses privilèges. Comme pour protéger des trésors qui n’en sont pas – des trésors qui n’en ont jamais été – de simples outils, en vérité, pour notre survie et notre espoir de jours meilleurs...

Et ces voix sans mot – et ces chants sans grâce – et tous ces appels (toutes ces invitations) du ciel, interdit de séjour depuis toujours. Comme si les horizons – et le monde même – étaient maudits...

Et ce sable entre nos doigts qui s’écoule – et dont nous ne savons que faire. Et ce silence dans la nuit et sur ces visages menaçants, à l’affût de nos failles, prêts à bondir sur ce que notre main abandonnera...

Et tous ces jours qu’il reste à sauver de notre désarroi. Et cette malice entre les dents de la nuit, haletante, assoiffée toujours de notre sang...

Souvenez-vous donc des royaumes et des soleils d’autrefois... Souvenez-vous donc des rumeurs et des désaveux... Et n’oubliez pas que tout recommence toujours à la fin des mondes – et que nous ne pourrons y échapper – et qu’au dernier printemps, il nous faudra mourir aussi...

 

 

L’étoile est dans l’œil. Et le silence aussi... Et nous avons marché, aveugles, sans rien voir – et sans rien même deviner. Comme si la chair ne pouvait s’ouvrir – et s’offrir – qu’aux horizons. Comme si nous retenions l’âme prisonnière de nos rêves. Comme si l’infortune était notre perpétuel destin...

 

 

L’histoire n’est qu’un puits où l’on jette les morts. Et l’avenir qu’un songe que nous ne connaîtrons, sans doute, jamais – et où les nouveaux-nés mêmes pourraient ne pas voir le jour... Que nous reste-t-il alors ? Un peu d’espoir ? Que Dieu nous en préserve... Le présent où nous sommes – et qui nous effraye tant depuis que le monde l’a aboli – et s’en est affranchi – pour nous offrir ses lois tournées vers l’avenir et le passé ? Que nous reste-t-il donc ? A peu près rien... Et pourtant, dans ce néant – dans ce miracle proche de l’apocalypse – l’essentiel toujours est préservé...

 

 

Nous aurons essayé de nous élever – tous autant que nous sommes – hors du rang – au-dessus de tous les paniers de crabes nés des instincts impitoyables du monde. Et pourtant nous tomberons – et finirons à la renverse – entre quatre malheureuses planches de bois – ou en cendres, bien au chaud – et bien seuls – et dans le noir – au fond d’une urne que les vivants, un jour, finiront par oublier...

Et resteront un peu d’ombre – et un rêve de lumière peut-être... comme à chaque fois que l’un d’entre nous est emporté par la mort...

La vie, peut-être, n’a d’autre dessein – ni d’autre ambition – pour l’homme...

 

*

 

Nous avons cherché partout. Et nous voilà de retour après notre long voyage, l’âme et le visage tout froissés – les yeux et le cœur plus perdus que jamais, et moins vifs qu’autrefois – espérant toujours jusqu’au dernier soir de la vieillesse découvrir le secret que nous cache la mort...

 

*

 

Et au retour de la belle saison, nous voilà revenus, une nouvelle fois... émergeant de la terre ou des cendres au premier jour de notre premier printemps, ouvrant les yeux comme pour la première fois sur un monde – déjà mille fois visité – et sur des visages – déjà mille fois entrevus – après notre bref séjour au-delà de la mort...

Comme une vie entêtée – un souffle continuel – pour découvrir ce que nous portons en secret – et que nos yeux et notre âme n’ont su voir encore. Comme un éveil perpétuel – et infiniment recommencé – à nous-mêmes...

 

*

 

Et nous voilà bientôt debout – ivres de notre ivresse à vivre – et si aveugles encore à toutes les illusions, à tous les pièges et à tous les soudoiements. Et nous voilà encore à essayer de nous élever – hors du rang – au-dessus de tous les paniers de crabes nés des instincts impitoyables du monde jusqu’au jour, peut-être, de notre (définitive) disparition – de notre effacement inespéré dans le silence...

 

 

Et tout ce bleu déjà envahissant l’espace. Et la transparence du noir. Comment pouvons-nous ne pas voir le miracle ; la lumière et l’admirable mélange des couleurs qui s’imposent partout... sur les pierres, les arbres et les visages... au loin, dans le ciel et sur les horizons... et au-dedans, au cœur de l’âme et du regard... Pour ne rien voir – ni s’émerveiller – faut-il donc avoir les yeux – et le cœur – encore enfouis dans l’espérance d’une autre terre, au-delà de tous les cieux communs, et dans les promesses mensongères des théologies... Faut-il être idiot et avoir le nez encore planté dans la complexité des lignes et l’apparente diversité des visages et des barreaux... sinon pourquoi refuserions-nous de franchir cette frontière qui nous sépare...

 

 

Sans limite et sans âge autres que ceux que nous nous imposons...

 

 

Incarner avec justesse la danse des vivants – et l’innocence de la mort – avec cette passion miraculeuse pour le silence... Vivant, on ne pourrait rêver davantage... Et la solitude n’aura, sans doute, rien d’autre à nous offrir avant que nous soyons capables de rejoindre – et d’habiter – l’infini et l’éternité...

 

 

Au-dedans même du sortilège éclot – peut éclore – la plus fabuleuse promesse de lumière. La seule délivrance possible en vérité... La vie n’a rien d’autre à nous proposer, hormis peut-être quelques niaiseries et quelques bagatelles...

Mais plonger au cœur de la malédiction sera toujours le dernier geste de l’homme, une fois affranchi de toutes les billevesées...

 

 

Un conseil, d’une navrante évidence, aux vivants – et peut-être même aux morts – à tous ceux qui sont : faire, si tant est qu’il y ait à faire, ce qui leur semble juste et nécessaire... Et à ceux qui rechigneraient à tout mouvement, rappelons que les circonstances toujours amènent à répondre ou à nous soumettre à quelques élans...

 

 

Tant de choses entre nos mains – et dans nos têtes – errent à la recherche de leur appartenance. Et nous leur offrons notre poigne – et notre nom. Une vie de servage et de fers sans même comprendre que nous appartenons tous au silence...

 

 

Une encre plus rouge que noire dans laquelle coule encore le sang des vivants... Et ces lambeaux de chair que nous feignons de ne pas voir. Comme si la lumière pouvait éclore de cet oubli...

 

 

Pour être recevable, la parole ne devrait oublier personne – et se faire le porte-voix de ceux que l’on assassine en silence – de ceux qui ne savent pas ou qui n’ont plus la force de dire... Ainsi seulement leurs murmures et leur résignation – et toutes leurs douleurs – seront entendus par ceux que la souffrance et la mort n’effraient plus – et par ceux qui ont jeté leurs armes pour une écoute infinie.

Et ce sont leurs mots qui résonneront en ce monde – et que l’on entendra derrière les cris et l’indifférence des visages. Et ce sont eux qui finiront par rallier les masses aux causes perdues et aux enjeux infimes – et infinis – de ce monde. Aucune ère de joie – et aucun monde nouveau – ne pourront éclore sans ces porte-voix du silence qui jamais ne rechignent, à travers l’Amour qui les porte, à exposer aux yeux de tous les crimes et la possibilité de la lumière...

 

 

Encore des songes et des errances qui nourriront la faim et notre goût immodéré pour la poussière. Comme un excès d’ignorance livré aux instincts. Le pitoyable destin de l’homme...

 

 

L’inhumain inscrit dans l’épaisseur de la chair. Comme le pilier central, peut-être, de notre nuit qui offre à l’âme la cécité nécessaire pour vivre parmi les cris et la faim. Clouant ainsi le monde au pilori de l’abjection jusqu’aux premières ondes du silence – jusqu’aux premières trouées de lumière...

 

 

Un destin plus rauque – et plus atone – que notre voix. Un chemin parmi le simple des choses et la candeur éternelle du monde. Couchés là parmi les herbes dans quelque jardin familier au milieu des cris et des bêtes qui s’avancent vers nous par milliers – plus sauvages et indomptables que leur faim et leur malice provisoires – et qui nous pousseront un peu plus loin... jusqu’à la lisère peut-être du désert où les rêves et les espoirs ne seront plus d’aucun secours...

 

 

L’ultime jaillira – pourra jaillir – lorsque nous saurons froisser avec indifférence l’or de nos poches et de nos livres. Lorsque nous saurons renoncer au soleil – et à tous nos rêves de lumière – pour affronter le gris et la pluie, inévitables, des jours qui passent... Lorsque la profondeur et le silence seront préférés aux parures et au tapage. Lorsque l’éclat de l’âme aura sur nos vies plus d’incidence que l’infamie de nos ambitions. Alors peut-être saurons-nous oublier ce que nous fûmes et ce que nous serons pour plonger au cœur de ce que nous sommes depuis toujours...

 

 

Avant le sang, il y avait le silence dans nos veines. Et la joie d’aller – et de danser – parmi les fleurs et les arbres sur les ruines d’un monde ancien avec un souffle nouveau – presque enfantin et printanier. Puis le silence a été perdu – oublié peut-être – oublié sans doute. Et a jailli alors ce rouge, brûlant et fumant, dans nos artères. Et sous son autorité, le feu s’est propagé dans les corps, sur les visages, sur les routes et dans les rêves. Partout. Et le monde, peu à peu, s’est enflammé. Et sur la terre et dans les âmes, le feu a grossi – et s’est multiplié. Et les êtres et les choses – et la vie même – sont devenus un immense brasier. Et tous depuis cherchent le silence d’autrefois – le silence des premiers temps – le silence parfait d’avant le sang...

 

 

Nous veillons – et attendons – depuis toujours sans savoir ce qui va arriver – sans savoir ce que nous veillons – ni même ce que nous attendons... Et les jours passent. Et les visages passent. Et la vie passe. Et les siècles passent. Et la mort finit par tout emporter. Et nous demeurons ainsi à la même place, presque immobiles – et presque toujours aussi inattentifs – en jetant parfois un œil sur l’horizon en comprenant que rien n’arrivera jamais – que les circonstances et les saisons seront toujours les mêmes (à quelques variations près...)...

Et nous continuerons à veiller ainsi éternellement en regardant défiler, ni vraiment surpris ni vraiment rassurés, les jours, les visages, les saisons, la vie, le monde, les circonstances, les siècles et la mort sans savoir ce qui va s’approcher – sans vraiment savoir ce que nous veillons – ni même ce que nous attendons...

Et au plus nu du destin, peut-être serons-nous rappelés vers le plus originel silence. Et nous comprendrons alors le secret de cette longue veille – de cette interminable attente...

 

 

En nous traversant, la nuit fait plus de bruit (bien plus de bruit) que le jour qui arrive toujours en silence pour nous surprendre. Et tous nos cris jetés depuis des siècles contre les murs de cette obscurité (si angoissante et si envahissante) auront épuisé notre voix. Et lorsque le jour jaillira – pourra pleinement jaillir – nous resterons silencieux. Et nous le regarderons nous envahir sans un cri – sans un mot...

 

 

L’ordonnance du silence. La seule prescription peut-être... Et le grand remède, sans doute, à la maladie des vivants. Le seul, en tout cas, capable de nous offrir une pleine guérison...

 

 

Un jour, peut-être, dirons-nous en songeant à notre bref séjour terrestre : « Oh oui ! Que la terre est belle ! Et tant de choses merveilleuses existent en ce monde ! Mais la chair, les êtres et les hommes sont encore trop immatures pour y vivre sereins et à leur aise. Ce lieu est magnifique ! Et il recèle un potentiel fabuleux ! Mais les âmes, et en particulier les plus sensibles à la beauté et à l’innocence, ne peuvent y demeurer sans se blesser ou se corrompre... ».

 

 

Contre notre prunelle, le silence encore – immobile – impassible – sans désir. Ne réclamant pas même son dû. Nous regardant avec bonté. N’exigeant aucun pas – ni aucun geste – vers lui (ni même vers quiconque d’ailleurs...). Nous attendant simplement avec patience et sagesse...

Combien d’entre nous savent se faire aussi sages – aussi ouverts et patients – que le silence ? Combien d’entre nous savent être – et vivre – ainsi, sans attente ni réclamation, parmi les arbres, les bêtes et les hommes ?

 

 

Nous aurons porté notre destin – celui des hommes et celui du monde – sur toutes les routes. Et nous aurons traversé, avec ce poids sur l’épaule et sur l’âme, tant de pays et de frontières... Mais il nous faudra, un jour, les abandonner pour franchir l’ultime contrée – et les derniers confins. Nous devrons être aussi nus et légers que l’innocence pour rejoindre ce pays de l’enfance – ce lieu de toutes les origines...

 

 

Villes, monde et jardins repeints mille et mille fois selon nos exigences. Et bâtis, détruits et reconstruits autant de fois sans rien offrir de bien nouveau à la terre, aux bêtes, aux hommes et aux âmes. Comme si la couleur importait davantage que le regard. Comme si les quelques jours d’une vie importaient davantage que l’éternité. Comme si nous n’avions encore compris le secret qu’abritent tous les décors...

 

 

Des saisies et des étreintes. Quelques coups et quelques caresses. L’Autre et le monde à l’usage des vivants. Et cette incompréhension à vivre dans l’indifférence des mains et des visages. A ronger, si seul(s), sa solitude et sa misère. A vivre parmi tant d’espoirs et de promesses – et parmi tant de morts. Se prêter aux nécessités de la chair, des circonstances et du monde. Se soumettre à tous les rêves et à tous les désirs. Essayer d’exister un peu et de devenir. Oublier la parole des sages et des prophètes. Ignorer le silence et l’infini – l’éternité et la joie. Et oublier l’Amour et la lumière. Et ramper encore parmi les lèvres et les dents – parmi toutes ces lèvres et toutes ces dents – sans rien comprendre...

La vie, sans doute, n’aura été que cela pour les hommes – la plupart des hommes...

 

 

Et nous devrons vivre encore parmi tous ces visages si indifférents à la proximité des Dieux dans les bruits et les cris qui recouvrent tout – et que nous ne savons parfois plus même écouter – ni même accueillir – depuis le silence. Si démunis face à cette envahissante armée des ombres qui pullule et se propage comme du chiendent – et qui impose ses lois – ses pauvres lois – dans tous les recoins et tous les fossés du monde... Et rêver encore d’une terre plus juste et moins barbare – et d’un monde plus fraternel et moins calamiteux. Comme un sel permanent sur notre plaie de vivre...

Voilà pourquoi il est parfois préférable de s’exiler sur quelque colline épargnée par le monde et par les hommes – et y vivre à sa juste place dans l’attente, sans impatience, de l’éternité – avec tous les maux et la bonté à venir – et y mourir dans l’allégresse – pour savoir, et pouvoir enfin, accueillir tous ces lambeaux de vie – tous ces lambeaux de chair – magnifiés par la solitude et le silence...

 

 

Qu’aurons-nous donc appris des chemins et des carrefours – des visages et des pentes contre lesquels nous aurons adossé nos jours – et parfois notre âme... Qu’aurons-nous appris des saisons – et de cette nuit qui dure encore... Qu’aurons-nous appris du crime et des hommes qui végètent dans cette paresse – et cette indolence – (presque) insupportables... Qu’aurons-nous appris de la pluie, des cris et des larmes qui coulent sur les joues innocentes... Qu’aurons-nous appris des êtres, du monde et de la vie – entraperçus au cours de ce bref séjour... Qu’aurons-nous appris du soleil et des heures sereines... Qu’aurons-nous appris du silence et de la beauté – toujours fragiles – et toujours fugaces – entre nos mains si pesantes... Qu’aurons-nous appris de la lumière... Et combien de temps devrons-nous vivre encore ainsi dans l’ignorance – dans cette indigence de la compréhension... N’entendons-nous donc pas l’éternité derrière – et au cœur de – tous ces bruits et ce fatras réclamer notre entendement... Combien de déluges, de misères et de déserts devrons-nous encore traverser pour, un jour, entendre ses appels – et la rejoindre...

 

 

Jusqu’à nous, un jour, il faudra se hisser après avoir été avalés par l’abîme. Dans cet espace en surplomb des paupières. Dans cet espace qui a fait vœu de silence et d’éternité. Et un instant – un seul instant – ou quelques jours peut-être – nous en sépare(nt)...

 

15 décembre 2017

Carnet n°108 Sur la terre, le soleil déjà

Journal poétique / 2017 / L'intégration à la présence

Comme la vie qui va – qui vient – et la mort qui nous enlace...

Et rien jamais ne dira plus le désarroi que le silence. Et la beauté – et la joie d'être (au monde) aussi...

Comme un livre ouvert, immense, sur l'infini... Comme une page sans fin où s'écrit notre histoire – toute notre histoire. Avec ses songes et ses gribouillis – et ses ratures si belles – qui font de nous des hommes...

Et rien, jamais, ne pourra naître après la pluie... sinon peut-être le chant des jours – et les murmures du soleil à nos oreilles attendries – encore si impatientes de la lumière – et le silence sur nos lèvres...

 

 

L'enfant, là-bas, assis sous l'étoile, a-t-il encore ton visage... Ou la vie l'a-t-elle déjà transformé en figure d'os et de mort...

 

 

Comme un jour accompli par le grand Amour...

 

 

Et sur ses lèvres tristes s'effondra l'ombre des mots. Et la parole alors put naître. Et avec elle, le grand silence...

 

 

Les cloches sonnent, assourdissantes, dans les têtes. Les assomment de leurs bruits – et de leur écho sans fin – alimentés par les résonances. Et les étourdissent jusqu'au silence... Et, là-bas, plus loin, au fond des peurs, caché derrière l'amoncellement, le cœur abandonné. Livré en pâture aux injonctions et aux paroles indigentes du monde...

 

 

Un livre que l'on ouvre – une parole que l'on boit – comme une lumière qui déchire la nuit...

 

 

Après l'hiver viendra la nuit. Puis une autre nuit encore... Interminable peut-être... Et les déserts s'empliront d'un plein silence à la fin des temps...

 

 

Comme la vie qui va – qui vient – et la mort qui nous enlace...

 

 

Et rien jamais ne dira plus le désarroi que le silence. Et la beauté – et la joie d'être (au monde) aussi...

Comme un livre ouvert, immense, sur l'infini... Comme une page sans fin où s'écrit notre histoire – toute notre histoire. Avec ses songes et ses gribouillis – et ses ratures si belles – qui font de nous des hommes...

 

 

Et rien, jamais, ne pourra naître après la pluie... sinon peut-être le chant des jours – et les murmures du soleil à nos oreilles attendries – encore si impatientes de la lumière – et le silence sur nos lèvres...

 

 

Et si le silence pouvait accueillir la parole si frêle des ombres errantes, le soleil sur nos pages serait-il condamné à l'exil ? Ou brillerait-il plus fort sur nos lèvres – et verrait-on sa lumière resplendir, plus vive, entre nos lignes ?

 

 

La pluie révèle l'âme de la forêt – autant peut-être que l'âme du monde – comme les larmes – et les rires – révèlent le plus vrai d'un visage... Elle nous dévoile le soleil caché – ignoré sans doute – qu'ils portent, l'un et l'autre, dans leurs plis, si savamment enroulés sur eux-mêmes, trop timides – trop effarouchés peut-être – pour s'exposer à la lumière du jour...

 

 

Une lumière sombre parfois m'enlace – et m'enserre – comme si elle jaillissait du plus profond, noir, obscur, abyssal... Née peut-être de la nuit première – originelle. Comme une ombre dans la clarté, elle s'étend – se répand – sur mes jours et mes pages malgré la lueur intacte du regard dans l'âme et sur le visage...

 

 

Les vivants piliers du langage anéantis par la parole (poétique) et le silence. Arrachés à leurs règles – à leurs conventions – pour libérer la page. Et laisser éclater le soleil...

 

 

J'écris couché dans l'herbe. Ou sur les chemins boueux des collines. Au plus proche toujours de la terre. Et pas si éloigné, pourtant, des étoiles – et du grand soleil. A égale distance peut-être entre la lune et les oies sauvages...

 

 

Un cri. Un pont. Et une jetée où viennent s'enlacer les hommes pour conjurer le sort – et se protéger peut-être du désert qui partout avance – et éclabousse les âmes de son sable...

 

 

Un poète. Une lumière. Et partout les ombres qui guettent – et attendent la chute inévitable... Et la joie danse pourtant parmi les pleurs... Et la grande roue tournoie malgré les larmes... Et le monde s'en va, aspiré par les grandes vagues de l'horizon... Et un oiseau – une tache – toujours sauront raviver – et égayer – la main libre – lumineuse – du poète...

 

 

Encore les couleurs. Les mille couleurs du temps. Et la vie bigarrée. Et le monde taché de brun. Et les mains – et les visages – couverts de sang. Et les sols gorgés de sombre et de rouge. Et l'encre noire – et l'âme presque blanche – du poète. Et les rêves diaphanes du monde – des hommes. Et la lumière partout qui se reflète dans la transparence des heures...

 

 

La part si vivante des choses que les yeux ignorent... que les pas piétinent... que les mains lacèrent... et que les cœurs obscurcis – insincères – assassinent. Reniant jusqu'à la possibilité même de son existence. Détruisant – anéantissant – le plus beau – et le plus fragile – sous prétexte d'utilité. Ah ! Âmes imbéciles...

 

 

L'herbe qui tremble toujours sous la pluie... Et l'appétit animal... Et les souliers du marcheur... Et les frayeurs de la nuit sans lune... Avant que ne reviennent le soleil et les beaux jours. Avant que ne reviennent le soc et le labeur – la faux – du paysan qui la tranchera nette...

 

 

Une lumière. Un regard clair dans lequel les ombres passent... et où tout s'efface – jusqu'à nos plus infimes terreurs...

 

 

Le monde – les hommes – aiment le pouvoir de l'or. Jamais sa lumière. Peut-être, au fond, la lumière n'intéresse-t-elle que les âmes ? Et voilà sans doute pourquoi le monde – les hommes – ont l'air si sombres – si pauvres – si affamés...

 

 

Et si la bouche, affamée encore peut-être..., avalait le pain, les mots, la chair et buvait l'eau, le sang, la pisse... Jamais rassasiée, hurlant partout ses appétits d'ogre avide – si friand de délices...

 

 

Et tournent les vents. Et s'abattent les foudres. Et dure l'éternité le temps d'un soupir...

 

 

Et vivrait-on mille ans, la paresse toujours nous fermerait les yeux... Et l'horizon toujours serait noir d'ambitions... Et la convoitise toujours entaillerait les visages... Et jamais nous ne serions vivants...

 

 

Le signe d'une présence à travers les lignes – à travers les mots. Une lumière sur la page parmi les griffures – et les petits cercles d'encre noirs. Un cœur qui bat dans la proximité des étoiles, sensible à l'herbe, aux bêtes des prés et des forêts, à l'infini dans leur œil – à leur cri horrible et à leur silence au jour du départ. Un sourire face aux visages – et aux jeux des enfants sages et turbulents. Une accolade sur les épaules lasses. De petits coups de butoir sur les carapaces – et les âmes trop frileuses – et les cœurs trop ambitieux. Une humilité et une sagesse. Un poing levé et une main proche de la caresse. Un reflet de l'éternité. Voilà ce que j'attends du poète...

 

 

Le temps est précieux car il nous offre de vivre – de vivre mille choses, mille rencontres, mille expériences – et de comprendre (de comprendre peut-être qu'il n'y a rien à comprendre...). Et l'instant l'est peut-être plus encore car il nous offre d'être et d'aimer ce que nous vivons et ne comprenons guère...

 

 

La poésie naît du silence. Et après elle revient le silence. Et une parole plus sage et silencieuse. Une lumière claire – et sans éclat – qui dissipe les malentendus du langage...

 

 

Notes, opuscules et carnets constituent – et offrent – une œuvre modeste. Une lumière peut-être... Une présence humble – précieuse – délicate et savoureuse pour leur auteur... Et peut-être aussi pour celui qui, en les parcourant, y découvre son propre visage*...

* Et qui, nous l'espérons, en fera usage...

 

 

Et si l’accolade n'était qu'un prélude – qu'un prétexte – à la voie des étoiles. Et le baiser, un murmure attendri de la lumière... Et pourtant, un jour, le silence balaiera toutes nos prétentions à l'Amour...

 

 

Du sang. De la glace. Et nos dérives prépubères... Rien, jamais, ne pourra naître sous les étoiles... sinon quelques songes. Un mythe. Une légende insecourable...

Et là-bas, incertain, l'appel discret des nuages. Et le goût de l'Autre en soi – et celui de soi en l'Autre –, amer. Perdu peut-être à tout désir... Et la pluie encore qui revient comme une triste litanie...

La vie hors d'atteinte. A moins que l'âme ne s'ouvre au plus bas. Au plus humble. A la candeur du jour. Et au chant de l'oiseau dans le lointain...

Et si le désenchantement n'était qu'un voile d'amertume déguisant la lumière... Une coulée grise sur l'émerveillement... Un oubli peut-être du silence...

Et si le cri n'avait pour écho – pour réponse – que la beauté du silence... Et qu'en lui, tout se comprenait : les larmes, la colère, les questions et la faim même de vérité...

Et parmi les frôlements infimes du monde, reconnaissons ceux auxquels notre âme a su s'ouvrir... Ceux qui ont creusé les belles excavations de leur suintement – évidé le cœur de ses attaches – recoloré le gris de leur présence... Puis, oublions-les. Et recommençons jusqu'à ce que toutes les silhouettes se confondent – et ne forment plus qu'un seul visage : le nôtre souriant dans la lumière...

 

 

Un repos. Un silence. Une solitude. Et la joie innocente des jours.

Les heures blanches où le soleil ne rougit plus... Où le vent sème les graines à tout va... Où le gris, la tristesse, la mort s'assèchent faute de postulants... Où la présence discrète – victorieuse – a décimé tous les combattants... Et où, partout, elle pousse et recouvre le jour d'un océan d'étoiles...

 

 

La vie comme une rivière de lumière sans île – sans rivage – où les hommes seraient l'eau et le vent. Et le limon emporté jusqu'à l'océan...

 

 

Pressons les jours d'ouvrir notre vie à la grandeur que nous avons tant espérée...

 

 

Un chemin. Un silence. Et la mort – pas même sournoise – à la fin des pas. A la fin du jour. Et les arbres et les visages rencontrés... Et les pierres sur lesquelles on s'est assis... Et le vent qui a tout emporté... Et les ombres qu'il nous reste jusqu'à notre dernière foulée...

 

 

L'horizon dégagé n'en est pas moins chargé de rêves qui alourdissent le pas – le chemin – et le voyage vers la lumière...

 

 

Vers qui les vents emporteront la parole... Dans quelle bouche la déposeront-ils... Et si l'âme pouvait l'entendre... Ah ! Que se réjouirait alors le poète de son obscure besogne...

 

 

A la tombée de la nuit poussent, parfois, les plus belles fleurs... que les mains délicates n'osent cueillir... Et qu'elles laisseront mourir aux premières lumières du jour...

 

 

Et ces rêves pugnaces malgré la lumière. Et ces ombres féroces toujours tapies derrière le silence. Saurons-nous donc, un jour, embrasser le grand soleil – et laisser les rêves et les ombres à leurs soupirs...

 

 

C'est en parcourant les étoiles que l'on voit le plus sombre de la nuit. Et là-bas, au loin, la lumière qui s'avance...

 

 

Des rêves de lumière à foison. Mais combien prennent-ils leur source – et s'enracinent – dans le plus obscur – le plus insensé – du monde... Et y trouvent leur élan – le souffle – le rebond peut-être – nécessaires pour s'en extraire – et convertir les songes en pas – et en chemin de clarté...

 

 

On croit trouver alors qu'il n'y a, le plus souvent, que découverte – voire même parfois, de toute évidence, simplement redecouverte...

L'être est un puits où tout miroite... Un ciel où tout est donné – et qu'il faut escalader à la courte échelle, barreau après barreau, suspendu au vide...

Et l'infime n'est qu'un pas dans cette ascension. Un aspect – une dimension – de l'infini qui s'est oublié – et qui doit – et qui est amené progressivement, au gré des pentes, à se reconnaître – à se retrouver aussi intact – aussi plein qu'à son origine – bien avant la naissance de tout ce fatras : l'infime, l'échelle, le chemin, la montée et les retrouvailles...

 

 

On peut résister à tout. A la paresse des pas dans la montée. Aux vents de l'hiver. Au soleil des jours nouveaux. Aux promesses. A la pluie. Aux cris – et aux mains – qui nous appellent. A l'insistance de l'amour dans nos veines. Aux périls. Aux malheurs. Au venin des paroles – des persiflages. A la beauté d'un visage. A la mort qui avale. Aux trésors de la terre... Mais on ne peut résister au poids de l'innocence dans nos pas – et à la joie sur le chemin de la lumière...

 

 

Le noir toujours nous retrouve sous le halo de la lune. Au fond des chimères. Sous le froid des paupières. Près du jour que nous avons cru levé. Dans l'herbe rousse, brûlée de trop de soleil. Et sur notre âme toute froissée...

 

 

Un jour, les circonstances n'émietteront plus notre âme, assise dans le silence...

 

 

La parole poétique s'offre à l'âme inéclose – en devenir. Chrysalide aux ailes futures dans le vent de l'innocence... Les chenilles, vers amorphes, elles n'en perçoivent l'utilité. Quant aux papillons, ils n'en ont plus guère l'usage... Ils vivent déjà libres – et poétiquement – au dessus des cocons et des charniers – loin de la pourriture indigeste dont se nourrissent les larves...

 

 

Assoiffé de désirs, mais à quelle fin si tu ignores la faim réelle qui t'habite...

 

 

L'heure creuse – creuse son antre – son trou – pour désosser la mémoire. Ouvrir les ailes de l'instant. Redonner aux jours leur lumière – et aux siècles peut-être leur éclat...

 

 

Les heures passent. Et la mort, déjà, s'enroule sur nos jours. Asphyxie l'âme à petit feu. Creuse les visages. Et réunit bientôt la foule autour du défunt. Nous n'aurons décidément pas vu le temps passer...

 

 

Défricher le silence à coups de pelle alors qu'un battement d'ailes, sans doute, suffirait...

 

 

Que pourrait nous dire – nous apprendre – la mort sinon l'effacement. L'éternel retour aux fenêtres du temps. La grâce offerte de l'instant. Et le champ de l'éternité ouvert à nos fronts bas et querelleurs encore si avides d'espérance...

 

 

Une extase comme un feu peut-être nous consume. Laissant quelques cendres déjà ailleurs, portées par le vent. Et ce regard si loin des braises malgré le cœur enflammé... ailleurs, lui aussi... non, peut-être partout... dans les flammes, la cendre, la poussière et l'océan...

 

 

Cette fracture en nous que la joie recolle – efface. Comme si la chair n'avait jamais existé. Comme si l'âme se portait seule – libre et légère. Comme si le monde n'était plus ce tas d'os et de sang mêlés de désirs et de méfiance. Comme si la mort n'était plus cette épreuve – l'ennemie à redouter – mais la tendre amie de l'innocence...

 

 

Que pourrait nous dire – nous apprendre – la mort sinon le désir infini – le désir insensé – de vivre. Et les malheurs – et la misère – que nous épinglerons sur nos blouses blanches... Pauvres médailles en vérité. Mais les seules, sans doute, que trouveront les vivants...

 

 

Ivres de vie et d'espérance dans l'infime piétinement – le grand massacre – du monde, de l'heure, de l'instant, des visages, nous effleurons la terre, les corps, les indices et le mystère même de notre existence, les yeux plongés dans la brume et l'évidence de l'horizon...

 

 

Au cœur de l'intime, il y a le cri – et la faim – universels. Et derrière leurs voiles, l'innocence et la lumière impersonnelles. La tâche du poète est de parcourir ce chemin – et de l'offrir à travers sa parole – sa présence...

 

 

Il faut savoir être seul, nu et sensible pour vivre – goûter et savourer – le plus intense – et le plus profond – de la vie, de la terre, du monde et des visages. Et pour ouvrir un livre de poésie – l'ouvrage d'un homme – et sentir battre son cœur si vivant en soi...

 

 

Et parmi ces bruits fugaces, tant de voix inentendues...

 

 

Pour n'avoir su dire les mots – écouter – et confier les secrets... Pour n'avoir été qu'absence, je nous pardonne...

 

 

Et si nous nous retrouvions derrière le haut mur du silence pour écouter les pierres, les vagues, les visages. Et acquiescer enfin à leur fièvre – à leur folie. Et nous coucher parmi la foule – ses murmures et ses plaintes. Humble et présent à tous les désastres...

Peut-être n'y a-t-il d'autre voie pour être un homme – une figure infime dans l'immensité – parmi l'ivresse dévastatrice des mains... Pas même inquiet des silhouettes grises qui s'approchent de l'horizon – et enserrent notre cou de leurs désirs et de leur fureur...

 

 

Et si jamais les événements n'assassinent, qu'est-ce donc que cette blessure inguérissable – ce malaise sourd qui s'étend – et s'ébruite parfois à travers une porte impudique laissée entrouverte peut-être malgré nous... Et d'où vient ce sang – tout ce sang – qui coule sur notre vie, sur nos jours – et nos mains lasses de panser et de porter leur lame...

 

 

La solitude isole – et libère – cette part en nous qui rêve de liberté – et qui n'aspire qu'à rejoindre le monde en restant intacte malgré ses coups... Et elle la fait grandir jusqu'à ce que nous en soyons capables...

Mais peut-être existe-t-il d'autres chemins – et d'autres folies – par lesquels nous aimerions nous faire dépecer pour qu'arrive plus vite l'innocence...

 

 

Habillés de peau et de barrières... Et si nous nous trompions de guerre, d'adversaire, de frontière...

 

 

L'infini toujours sera plus présent – et plus vif – dans la main qui protège que dans celle qui égorge... Et la lumière plus proche des yeux qui pleurent que des lèvres qui sourient – et applaudissent – aux massacres...

 

 

Une larme dormante sous les paupières... mais qui inonderait le monde – la terre – les visages – si amers – si désespérés – non de tristesse mais d'amour et de lumière...

 

 

La vie et l'Amour – leur puissance et leurs élans – si forts en nous sortent pourtant en petits jets dérisoires – infimes – si minuscules. Comme freinés par notre étroitesse et notre obscurcissement...

 

 

Un jeu. Une tourmente. Des tempêtes dans l'eau dormante des jours. Et le cœur – et la plume – chavirés du poète qui, malgré lui, ensanglantent la lumière. Et assassinent le silence. Et qui jamais ainsi ne délogeront la furie de l'innocence – et libéreront la grande nuit de ses étoiles...

 

 

Et cet appel incessant du silence et de la lumière qui monte des plus hautes profondeurs de l'âme. Et qui se couche – se répand partout – à travers les mille choses du monde – et les mille voix des poètes – pour crier leur détention – leur besoin d'être reconnus pour pouvoir (enfin) embrasser le cœur – et la main – de l'homme...

 

 

A mille ombres pareilles – si minusculement différentes – répond le soleil singulièrement – et toujours d'une unique façon...

 

 

Ah ! Toutes ces beautés si diverses du monde ! Et tous ces élans si singuliers vers la lumière ! Quelle joie ils nous offrent ! Comme s'ils redonnaient à la terre – et à son peuple – leur intelligence – et la promesse de la grâce et du silence – de l'infini et de l'éternité – peut-être (enfin) accessibles – à portée de regard...

 

 

Le vent immuable. Les vagues de la terre. Et l'ondulation – si archaïque – des destins parmi la mort et l'éphémère...

 

 

Et dans le silence aussi, bien sûr, il y a une solitude inconnue. Merveilleuse...

 

 

Ne pas prêter l'oreille – jamais – aux mensonges. A la calomnie des jours, des bouches, du temps qui passe – et à l'incertain qui n'est qu'effroi, terreur, espoir...

Se taire – toujours – devant les cortèges. Tous les cortèges. Et voir – et écouter – là-bas, au loin, arriver amoureusement le silence qui dessine déjà sur nos lèvres sa fièvre sereine – sa lumière...

 

 

Vivre un peu. Aimer du bout des lèvres. Dormir beaucoup. Passionnément. Jusqu'à la folie. Rêver. Se couvrir de songes. S'y convertir jusqu'à y enfouir son âme. Raviver – et aller naïf – si naïf – vers – l'espoir. Maudire. Emietter les liens. Les raccommoder parfois avec au front cette si faible lumière... Et disparaître, un jour, dans les replis de la nuit... Homme – ombre – qui passe – simplement...

 

 

Le vent – la pluie – offerts aux plus humbles jours. Et la moue sur notre visage, espérant un autre ciel – plus vaste – plus lumineux peut-être... – moins triste sûrement – comme pour égayer notre âme en attente – et lui donner à espérer plus encore... Comme une pauvre rengaine. Une malheureuse litanie que la mort même ne pourra effacer. Et qui durera encore et encore jusqu'aux dernières heures de la nuit...

 

 

Pour corrompre le jour, il faut des yeux mensongers – recouverts de tous les songes – enfoncés dans les rêves – la nuit. Qui n'effaceront pourtant jamais la grande ambition de la lumière. Son règne manifeste déjà... Et son arrivée, éclatante, sous les paupières enfouies encore dans tous les recoins sombres de l'ailleurs...

 

 

La vie. Un lit de lumière où s'écoulent aussi les ombres. L’infamie. Et la terreur née d'être vivant...

 

 

Faiblesses. Fragilités devenues orifice béant... Se laisser pénétrer – traverser – chambouler jusqu'au tréfonds. Jusqu'à mettre tout sans dessus dessous. Jusqu'à écraser – évincer – les repères – les pensées. Jusqu'au grand désordre – la grande pagaille. Jusqu'à l'ivresse du grand départ. Jusqu'à l'effacement des frontières – leur explosion peut-être... Jusqu'au plus bas – et jusqu'au plus haut – de la lumière... Puis, vivre l'accueil dans la transparence la plus insensée... Devenir ce qui nous pénètre – nous traverse – jusqu'à la célébration – jusqu'au sommet de la plus haute unité... Puis, enfin, le silence... et la joie – et la lumière – qui partout s'invitent – s'infiltrent – pour nous faire vivre – goûter – ce que nous attendions – ce que nous espérions – depuis des siècles pour que demeurent, à jamais, l'éternité et l'infini – la béance lumineuse de notre visage – et le monde – et les figures – noirs, encore tremblants de terreur, qui s'y engouffrent...

 

 

[Modeste hommage à Alexandre Hollan]

Et ces traits noirs – immenses – tremblants – qui peignent la lumière. Où nos âmes sont absorbées – fascinées par le vide, l'infini, le blanc et la transparence des couleurs... Et la beauté de l'arbre – chêne centenaire – millénaire peut-être – sur le jour ouvert... Arbre et poète célébrant le ciel de leurs feuillages dansant à chaque heure du jour, unis dans la belle – et envoûtante – solitude des collines...

 

 

De fable en fable se créent les mythes. Les légendes. Bien en peine, toujours, d'éclairer – et de percer – le mystère de notre naissance. Et la vérité brûlante sur nos lèvres qui cherche leur délivrance...

 

 

Lorsque le Bien commun et le sens de l'Autre auront définitivement pris le pas sur les instincts de conservation, l'homme aura enfin réalisé un pas immense. Et franchi peut-être le seuil le plus décisif de l'histoire de la terre – et du vivant. A l'origine, sans doute, du plus prometteur avenir...

 

 

Poésie et spiritualité. Portes infimes – minuscules fenêtres – ouvertes sur l'infini par lesquelles s'infiltre la lumière. Et qui finira, un jour, bien sûr par jaillir sur notre vie...

 

 

Présent. Accueillant ce qui vient... Et laissant même le rien – lorsqu'il s'invite – régner sur nos jours... Et terroriser parfois même notre crainte de le retrouver...

 

 

Et cet Autre en nous qui ignore que nous l'avons délaissé – abandonné à l'espoir dans les jeux sanglants, la peur et les ambitions. Et qui agonisera bientôt sur les pentes de l'horizon... Et qui se cachera peut-être avant que nous le retrouvions... Qu'il nous pardonne...

 

 

Et cette quête – et ce cri éperdu – de l'âme que nous ne pouvons secourir. Et qui deviendra lasse peut-être à force d'abandon. Et qu'une main, sans doute née du ciel, hissera, le jour venu, jusqu'au soleil...

 

 

Un jour. Un silence. Une joie. Et l'éternité pourtant durera toujours dans ces fleuves de douleur... Et les malheurs et la terreur... Où l'heure et le sang s'écoulent entre les rives, invisibles, du silence... Et les barques fragiles des hommes. Et leurs visages en pleurs – en sueur – aveugles aux rivages. Inconnaissants du ciel – et de l'océan à venir où les cueilleront pourtant, un jour, la joie et le silence...

 

 

Dans le silence, une présence. Et en cette présence, le silence où nous pourrions tout vivre – tout éprouver et accueillir – jusqu'à la mort. Jusqu'aux larmes des vivants. Jusqu'à l'effroi – et au cri – des visages égarés dans le malheur. Jusqu'aux plus sombres jours de terreur. Et jusqu'à la nuit même qui nous avale...

 

 

Un mur. Une fenêtre. Et derrière la baie vitrée, les jours qui passent. Egaux ni en joie ni en soleil. Où le monde roule comme les pierres sur le lit de toutes les misères... Et dont le bruit égare les âmes – et émeut le poète...

 

 

Saupoudrée encore de nuit et d'étoiles, l'âme crie sa faim... et son goût inassouvi pour la lumière. Et le silence partout qui s'avance pour allumer les lanternes – et éclairer les petits pas sombres dans le noir interminable...

 

 

L'obstination si pugnace du silence à révéler notre visage...

 

 

Nos vies. Entre terre et ciel. Des éboulis sur la pente du silence...

 

 

Ce sont les draps de la nuit qui nous emporteront... vers les marées, les étoiles, l'horizon. Assoupis toujours. La tête enfouie dans l'oreiller, emplie de songes, qui ne côtoie la lumière qu'en rêves. Mais le cauchemar peut-être, un jour, prendra fin... Et nous nous éveillerons, émerveillés, dans la lumière – dans le jour naissant – avant peut-être la fin des temps...

 

 

La terre sombre. Le ciel gris. Immense. Opaque. Et au loin, là-bas, l'espérance du soleil qui jamais n'illuminera les jours...

 

 

Les jours quotidiens. Simples. Humbles. Austères. Magnifiques. Offrant leur joyeuse frugalité... Savourés dans le silence et la solitude.

Si proches de l'homme et pourtant si merveilleusement familiers du Divin...

Peut-être est-ce cela être sage : figure ordinaire et silencieuse parmi la foule des visages, baignée d'une joie lumineuse et invisible...

 

 

On ne s’enquiert jamais du monde... Des nouveaux horizons... Des nouveaux visages... Que des circonstances qui éprouvent notre vie – la déchirent, l'éventrent et la foudroient... Que des anciennes figures défaites, mal en point, qui s'effacent – et disparaissent... Que des nouvelles singulières – anodines – quasi anecdotiques – qui emplissent l'âme d'assurance – de réconfort – et qui enflamment la joie des portefeuilles... Des événements infimes – et minuscules – pour des vies – et des cœurs – qui ne le sont pas moins... Des existences obscures faites de petits pas dans la poussière...

 

 

Vent, feu, flamme et poussière. Seul décor de la terre... Et lueur amorphe – jamais éteinte pourtant – dans la lumière infranchissable. Visage de l'homme cherchant sa délivrance à tâtons...

 

 

Sur la terre, le soleil déjà... Et les songes, les visages, les papillons. Et le ciel noir – et bas – qui obstinément s'obscurcit... Et la lumière immobile, passagère pourtant, qui se dessine par intermittence...

 

 

On aura beau crier tout le jour, jamais la nuit ne s'effacera. On aura beau percer le mystère, les étoiles lui resteront fidèles... On aura beau éreinter le courage, l'innocence brillera toujours au fond de notre âme tapie dans le noir.

 

 

A l'orée des heures – et à leur lumière aussi peut-être – le silence attend notre pas. La fin des songes. Le cœur et les bras ouverts à la pluie, au soleil, aux saisons qui passent. Et à l'éternel défilé des visages...

 

 

L'univers immense – infini peut-être – n'est pourtant qu'un point infime dans l'esprit. L'esprit contient l'univers qui contient l'homme qui peut s'ouvrir à l'infini qui l'entoure – et qu'il contient... L'infini créant ainsi l'infime pour se retrouver infiniment démultiplié au dedans de lui-même...

 

 

Les arbres. Le vent. Et les songes qui n'en finissent jamais de tournoyer. Et les visages, pris dans la danse, s'élevant dans la tourmente, décollés de l'horizon avant même qu'il ne soit atteint... soulevés comme de la poussière. Et la lune – et le soleil –, au loin, attentifs – impassibles pourtant – qui lancent leurs rais pour déchirer – et déchiffrer – leurs ombres. Comme les plus sûrs garants de la lumière – de cette lumière si incomprise...

 

 

Le silence. Toujours plus majestueux – et intrépide – que la parole... Toujours plus profond que le langage... Toujours plus rieur et savoureux que nos vains murmures... Indéfinissable – et mystérieux – et pourtant si indispensable au monde et au poète...

 

 

Ah ! Ces amis de papier – poètes des jours et de la mort – poètes des grandes batailles et des horizons quotidiens – dont je m'entoure – et me nourris... Et qui allument en moi – ravivent peut-être – non l'espérance mais le souffle même – ardent – de la vie – et la fréquentation du silence – et les accointances avec la lumière et l'infini – le cœur vivant – si vibrant – de l'homme...

 

 

Couvert de salive et d'horizons, voilà l'homme qui avance à contre-pas vers la lumière... Vouant un culte au désastre avant même sa première danse. Et voilà qu'il marche à présent à tâtons dans l'obscur, à la chandelle de ses ambitions, sur la crête insensée des peurs où le monde l'a plongé... Et qu'adviendra-t-il à la prochaine foulée ? Ténèbres, ciel gris ou soleil ?

 

 

Peut-être espérons-nous davantage de l'amour – de ses baisers volages, volés sans doute à l'éternité : une présence – un visage – inaltérables. Insoumis aux rondes de l'éphémère. Eternels peut-être... qui nous ôteraient les larmes et le poignard – l'espoir et la désespérance – parmi toutes ces têtes si aveuglément amoureuses...

 

 

On voudrait donner au monde, un sourire. Une joie peut-être. Une raison d'espérer le meilleur. La possibilité de la lumière... Et lui, trop aveugle – aveuglé sûrement – ne devine – ne voit peut-être – que les larmes sur les visages – et notre visage. Et cette noirceur au fond des yeux qui n'invite qu'à la désespérance – aux cris – aux gémissements – et à la volonté malhabile d'y échapper... Reléguant l'offrande à l'oubli. Et à des jours moins sombres peut-être...

 

 

C'est insulter la soif que d'oublier – de refuser – d'abreuver les lèvres... De ne pas offrir à la bouche ce qu'elle réclame... Et que demande-t-elle sinon la joie et le silence. La vérité neuve – intacte – lézardée jusqu'à présent au fond des gorges. Et la lumière enfin qui sommeille dans les yeux – et au fond de l'âme assoupie sur les pierres du temps...

 

 

L'exil toujours se profile pour celui qui ne sait s'habiter... La lumière est – et sera toujours – un pays sans frontière et sans chemin. Ouvert à celui qui marche – et qui va, d'un pas difficile – douloureux parfois – de l'exil jusqu'à son centre. Pour qu'à la fin du jour s'éteignent (enfin) la nuit, les songes, les horizons, le marcheur et l'émiettement du territoire. Ainsi se découvre la vérité – notre nature infiniment unitaire...

 

 

Et parmi les oiseaux, là-bas, et les fronts posés contre la neige, derrière les ailes et les yeux hagards, se dessine déjà le nouveau monde avec ses arbres gonflés de lumière, ses charrues – sans mule et sans bœuf – qui fleuriront la terre et ces visages – tous ces visages – cernés de silence et de beauté... 

 

11 décembre 2017

Carnet n°89 Passant éphémère

Journal poétique / 2016 / L'intégration à la présence

Ne sommes-nous pas, en définitive, que de simples allumettes que Dieu fait craquer dans la nuit – dans la longue et froide nuit des hommes – en attendant le grand embrasement du monde ?

Le poète est un troubadour de l'âme et des saisons. Un voyageur sans bagage libéré des voyages et de l'horizon dont les pieds effleurent la terre. Le cœur si vif – et généreux – qu'il épouse le miracle des jours, l'abondance des chemins et les vastes floraisons du ciel. Sourd aux remontrances des hommes. Et aveugle à leurs abris de paille. Né pour embrasser les herbes, la foudre et les ténèbres. Et embraser le monde, les yeux et tous les pas des hommes, des infimes – et incandescentes – étincelles qu'il jette dans ses paroles. Et dans le silence même de sa présence.

 

 

Ne sommes-nous pas, en définitive, que de simples allumettes que Dieu fait craquer dans la nuit – dans la longue et froide nuit des hommes – en attendant le grand embrasement du monde ?

 

 

Un visage. Un regard. Et nous voilà soudain éperonné ! Comme si la grâce – toute la grâce – du ciel nous foudroyait brusquement. Et se déversait dans tous les replis de l'âme...

 

 

En sursis. Et dans les bras de l'éternité. Voilà, bien sûr, la condition des êtres de ce monde...

 

 

Dire ce que vit – et expérimente – l'homme au cours de son existence (durant son bref passage sur terre) face aux assauts du monde. Et aux invitations incessantes de la conscience. Dire ce que l'esprit, le corps et le cœur traversent dans cet entre-deux, voilà qui a toujours profondément animé mon écriture...

 

 

Tout ici-bas se manifeste – et se positionne – dans l'ambivalence et la relativité. Et tout est soumis à une mobilité permanente. L'instabilité et le changement incessant, voilà, de toute évidence, ce qui caractérise les êtres et les choses de ce monde...

 

 

Les instincts et la conscience. Voilà la condition de l'homme qui laisse œuvrer tantôt les premiers tantôt la seconde. Offrant ainsi des gestes infirmes et maladroits. Incomplets et ambivalents. Un résultat mitigé. Et un avenir – et une promesse pour le monde – mi-figue mi-raisin...

 

 

Le monde est seulement ce qui est là devant soi. Le reste n'est qu'une idée du monde. Et ce qui est devant soi change constamment. Comme si le monde entier – dans son extrême diversité – défilait de façon permanente – et par petits bouts – devant nos yeux tout au long de notre existence...

 

 

Nous laissons bien volontiers les trésors – tous les trésors – du monde aux princes de la terre. Aux seigneurs. Et à leurs innombrables serfs et vassaux. La pierre, l'arbre et le nuage nous suffisent amplement. Et, avouons-le, ils nous comblent pleinement... Les joyaux du ciel y resplendissent, intacts...

 

 

Le silence de la forêt. Le bleu du ciel. Et les rayons du soleil qui caressent l'âme dans sa solitude radieuse. Extatique...

 

 

Marcher à petits pas. Explorer. Et témoigner de cette marche et de cette exploration comme un modeste éclaireur dans la longue nuit de l'homme, voilà qui convient parfaitement à mon existence. Et qui correspond peut-être à mes attributions en ce monde...

 

 

Ce que l'on rencontre n'est pas essentiel. Seules deux choses importent : la manière dont nous laissons le monde arriver à nous. Et la façon dont nous l'accueillons...

 

 

La vie – et le monde – ressemblent aux châtaignes ramassées à l'automne. Durs, piquants et hermétiques (quasiment inaccessibles dans leur bogue) sur les chemins boueux et noyés dans la brume. Et brillants et porteurs de promesses et d'agréments sur les sentes lumineuses éclairées par le soleil. Et, en définitive, ils s'avèrent (toujours) délicieux – et savoureux – lorsque nous réussissons à les ouvrir et qu'il nous est offert de les déguster avec un peu de beurre, assis tranquillement devant le feu de la cheminée...

 

 

Who are you ? Just a whisper in the wind. Qui es-tu ? Juste un murmure dans le vent.

J'ai soliloqué en anglais – et à haute voix – une bonne part de l'après-midi en marchant dans la forêt. Ce fut divin. Very pleasant. Like a strange meeting with another – forgotten and distant – part of me. It was really magic. And absolutely delicious...

 

 

Avoir pour uniques bagages, la clarté du jour et l'innocence. Pour traverser les profondes ténèbres du monde...

 

 

Il convient sûrement d'avoir fait le deuil de toutes ses exigences à l'égard de l'humanité pour être (enfin) capable de sourire aux hommes de façon innocente et naturelle. Sans masque, sans hypocrisie ni arrière-pensée... Sinon, hormis en de rares occasions et avec quelques rares individus..., il est fort probable que tous ceux que nous croisons ou rencontrons continuent de nous donner l'envie de hurler, de pleurer ou de poursuivre notre route sans un sourire. Et sans même un regard...

 

 

N'être que de passage. N'être qu'un passager. Avoir le sentiment profond – et durable – de n'être qu'un passant éphémère. Eprouver dans son cœur – et sa chair – la brièveté de l'existence (celle des êtres, des choses et du monde). Ressentir la fugacité de tout. Et l’évanescence de tout phénomène. Passant éphémère – et provisoire – de l'être, de la vie et du monde. Et sentir avec la même acuité – et la même évidence (avec la même certitude peut-être...) l'éternité du regard. L'indestructible permanence de la perception – qui revêtira sans doute d'autres habits dans d'autres décors et en d'autres circonstances...

Ainsi peut-être se vit la conscience d'être...

 

 

Vivre sans jamais se départir du fugace de notre être et de notre existence. Et de la fragilité du monde. Vivre sans jamais quitter le silence, la profondeur et la consistance du regard. Et le consentement ouvert, l'émerveillement et la gratitude du cœur. Voilà le seul équipement nécessaire pour traverser la vie et le monde avec l'âme joyeuse et tranquille. Eminemment confiante. Et aller partout, le pas léger et sans crainte, sur les chemins – sur tous les chemins – où les vents nous pousseront...

 

 

L'encombrement psychique* et l'élan vers l'après (tout contenu mental, toute volonté et toute projection vers l'avenir) envahissent de façon substantielle l'espace de perception. Et entravent presque totalement le ressenti présent.

* Idées, pensées, sentiments, émotions etc etc.

Lorsque ces phénomènes surgissent, il convient donc de maintenir (plus que jamais) le regard en surplomb. Et peut-être même de se hisser aussi haut et aussi loin que possible dans l'espace de perception d'arrière-plan pour retrouver la virginité et l'innocence du regard et être capable d'accueillir pleinement ces phénomènes, de les reconnaître pour ce qu'ils sont – des encombrements et des élans – et les voir ainsi s'effacer et disparaître...

 

 

L'élan du désir est si puissant que ses effets sur le monde perdurent longtemps après que son souffle s'éteigne. La volonté et l'intention ont beau disparaître, la mécanique des mouvements née de l'élan originel continue de tourner pendant un temps plus ou moins long. Et ne peut s'arrêter qu'avec l'extinction de l'ultime mouvement qui signe l'achèvement de ce long – et complexe – déroulement. Cette cessation ne peut advenir, bien sûr, que si aucune autre intention – ni aucun autre désir – n'émerge durant cet intervalle. Un peu à l'image du verre empli d'eau et de terre que l'on agite, l'eau trouble persistera jusqu'à ce que l'ultime particule de terre retombe au fond du verre – et l'eau claire ne pourra réapparaître qu'à condition que la main délaisse le récipient et son contenu...

De façon plus générale, il semblerait que l'intention et le désir s'ajoutent au mouvement intrinsèque de la grande roue du monde et de la vie. Comme s'ils le prolongeaient et l'accéléraient. Et parvenaient à la faire tourner avec encore plus de force et de célérité. Monde et vie qui ont sans doute été activés par le souffle originel (supposé de la conscience) dont la puissance inouïe est parvenue à faire naître – et émerger – l'Existant à partir du vide et du néant. Et cette naissance – et cette mise en branle – possédaient à l'origine un potentiel d'énergie incroyable comme l'attestent les innombrables mouvements qui perdurent jusqu'à aujourd'hui – et qui ne sont pas prêts de s'éteindre – créés à la fois par cet élan initial et leurs propres forces (nées de cette impulsion première) et alimentés, de façon incessante, par la puissance additionnelle des désirs et des intentions (obéissant aux nécessités ressenties)...

 

 

Le minuscule carré de la page blanche sur le petit carré de bois (la table sur laquelle on écrit) où viennent se poser quelques infimes traces de l'infini. Et par la fenêtre, je vois le sourire discret et silencieux du ciel. Ni affligé ni approbateur. Acquiesçant simplement à la nécessité de la parole...

 

 

Dieu est le grand absent des siècles. Les hommes l'ont cherché avec maladresse. Avec une infinie maladresse. Puis, ne le trouvant pas, ils l'ont rejeté – et destitué – pour le remplacer par quelques affreuses idoles. Et malgré ces offenses et ces injures – malgré cette indifférence –, Dieu est là. Présent. Toujours présent. Accueillant les rares âmes éprises d'Absolu. Et attendant les autres. Toutes les autres. Incarnant avec sublime et humilité – avec puissance et délicatesse – l'Amour qui ne peut périr dans l'infini et le silence de ses bras ou-verts – toujours ouverts – aux ombres et aux lumières (à toutes les ombres et à toutes les lumières) de ce monde...

 

 

Qu'a-t-on écrit qu'on ne sache déjà ? Tant de traces obscures – et de notes sibyllines – pour cheminer vers – et vivre – et inviter les quelques yeux qui lisent ces pages à goûter – un seul petit mot : être. Tant de détours et de circonvolutions – tant d'amassements et de scories – pour être enfin capable d'entrer dans – et de se laisser pénétrer par – le courant éminemment simple et nu de l'innocence, porteur d'infini, de quiétude et d'émerveillement... Ah ! Ecrire ! Quelle insensée et ingrate besogne...

 

 

Être. Vivant. Entre les nécessités quotidiennes (du corps, de l'esprit et du foyer) et l'infini de la conscience. Ni place, ni statut, ni fonction particulière en ce monde. Et moins encore parmi les hommes.

Simple passager. Modeste et éphémère passant de l'éternité, habitant la terre – et posé en ces lieux pour quelque temps (de brefs instants en vérité)...

La simplicité et le dépouillement de cette (humble) perspective ne constituent sans doute pas aux yeux des hommes une existence digne et respectable. Cette vie leur semblerait même stupide voire inhumaine. Si peu attrayante. Et si peu prestigieuse. Aussi peu enviable que celle d'un domestique, d'un clochard, d'une vache, d'un chien ou d'un moustique. Qui comprendrait qu'elle seule (pourtant) me permet d'être au monde ? Qu'elle seule me réconcilie avec l'idée – et la réalité – d'être vivant sur cette terre ? Qu'elle seule m'offre la possibilité d'un plein épanouissement dans cet univers de sauvagerie et de futilité – dans cette vie d'infimes et d'infinis détails – où les apparences dissimulent la vraie vie et la vérité – la profondeur abyssale du cœur et la consistance (et l'intensité) infinies de l'être ...?

 

 

Ni fuite ni consolation. Mais un face-à-face à la fois merveilleux et inconfortable avec l'âpre réalité tantôt rude et hostile tantôt sublime et exquise. Avec dans les yeux le regard infini. Et dans le cœur la gratitude. Et avec l'âme toujours humble et innocente...

 

 

A qui s'adresse la parole ? Et vers qui va-t-elle de son pas léger ? Sans doute est-elle destinée aux cœurs lourds – et chargés – privés de lumière. Et qui la cherchent partout avec maladresse et gravité sans être encore capables peut-être (sans être encore capables sans doute...) de la découvrir à travers leurs propres yeux tournés vers leur visage et celui du monde. Pour regarder cette misère et cette beauté comme une grâce – une bénédiction – un enchantement simple. Et s'en réjouir.

La parole – la parole vivante – n'a d'autre mission que d'éveiller les êtres – et le monde – à eux-mêmes. A cette misère et à cette beauté que chacun porte. Afin de les hisser au plus haut comme les seules étoiles dignes de briller sur cette terre....

 

 

Je cherche en l'homme cette part infime – ce minuscule espace – agonisant, moribond – presque éteint aujourd'hui – capable d'innocence et d'émerveillement. Porté par l'interrogation et la curiosité. Qui cherche à comprendre son mystère... Les autres dimensions de l'homme sont presque sans intérêt si cette part est occultée, niée ou condamnée...

J'attends le jour où elle deviendra centrale chez chacun. Alors une ère nouvelle pourra éclore. Annonciatrice de toutes les promesses de l'humanité.

Mais qui aujourd'hui est animé – réellement animé – par l'interrogation ? Qui se questionne ? Qui cherche à comprendre profondément ce qu'il est, ce qu'est la vie et ce qu'est le monde ? Qui éprouve la nécessité – l'impérative nécessité – de lire la parole vivante de la poésie pour y dénicher – ne serait-ce qu'un instant (un bref instant) – la fraîcheur du regard et la tendresse du cœur ? Qui est capable dans le plus ordinaire des jours – dans le plus simple de l'existence et le plus anodin des instants – d'être réellement présent à la vie et au monde – et à leurs événements les plus ténus – et d'embrasser leurs visages et leurs lèvres avec candeur et délicatesse ? Qui peut dire humblement qu'il fréquente les rives de l'innocence et de l'émerveillement ? Et qui sait aller, le cœur ouvert – et l'âme humble et simple – sur les chemins de cette terre ?

Qui sait ouvrir la fenêtre au ciel candide ? Et le faire entrer dans ses jours ? Qui a le cœur suffisamment innocent pour s'émerveiller du feuillage d'un arbre caressé par le vent ? Pour s'émouvoir de la longue agonie des insectes aux derniers jours de l'automne ? Et pour marcher sur l'herbe avec délicatesse afin de ne pas la meurtrir ? Qui est capable de recevoir sans exigence ni arrière-pensée les visages que les vents lui font rencontrer ? De veiller avec humilité et gentillesse sur les êtres de ce monde malade – et à l'agonie – dont les lumières n'éclairent que les mensonges et l’obscénité ? Qui est humain – suffisamment humain – en ce monde ? J'ai beau chercher partout. Je ne vois pas un seul homme à la ronde...

 

 

La fleur du Divin cherche le cœur fertile de l'homme. Et sa main innocente pour lui offrir sa première éclosion. Elle sait que l'épanouissement du monde en dépend. Mais que peut-elle faire en attendant sinon regarder patiemment la maladresse des hommes qui éprouvent toutes les peines du monde à transformer leur fumier en terreau généreux...

 

 

Aller du pas humble et lent du marcheur. Il n'y a de plus belle – et de plus appréciable – allure pour traverser la vie et le monde...

 

 

L'assise nue et verticale efface l'horizon. Et transforme l'élan (et son énergie) en regard innocent posé sur l'instant.

 

 

Bogues, oursins des forêts aux perles châtaignières qui agrémentent notre repas automnal. Et qui subjuguent les papilles de notre âme profondément tellurique et sylvestre (et végétarienne, bien entendu...) si rétive aux fruits de la mer, des rivières, des bêtes et du vent...

 

 

Et si, en réalité, nous n'étions que des gitans aux paupières sombres et aux allures de mendiant ? Des voyageurs à la roulotte fatiguée et au visage noirci par la poussière des chemins – mais l’œil vif, plus éclairé qu'autrefois, où Dieu danse (à présent) en tapant des mains pour tous les passants éphémères – pour tous les nomades et les bannis – de la terre ?

Et si, en réalité, nous n'étions que des vagabonds des sentiments à la bouche avide et aux lèvres amorphes ravalant leurs nausées et cachant sous la table un discret – mais magistral – doigt d'honneur pointé vers le monde ?

 

 

Passager sensible et vulnérable au cœur inébranlable à l'existence guère plus glorieuse et essentielle (mais pas moins précieuse) que celle de la mouche, du papillon et de la sauterelle.

 

 

Le cœur innocent – et l'âme vagabonde – établissent leur fief là où se pose le pas. Et l'effacent avant le pas suivant. Bien avant que l'esprit, toujours frileux et casanier, ne s'y jette pour s'y installer...

 

 

L'âme nomade au cœur sédentaire connaît sa demeure : l'éternel présent, l'innocence, la virginité et l'infini du cœur et du regard. Et elle s'y ancre sans jamais fermer la porte aux chemins où les vents la poussent. Traversant toujours avec grâce et confiance les paysages provisoires du monde et de l'existence.

 

 

Il n'y a de chemin fébrile pour le cœur innocent. Yeux et paysages vierges où l'impatience a glissé pour se transformer en émerveillement.

 

 

Le monde nous habite bien davantage que nous l'habitons. Et dans cette perspective, il n'y a nulle part où aller. Aucun lieu – ni aucun être – à visiter. Il n'y a qu'un accueil du monde. Une aire de réception suffisamment vide et vaste pour recevoir avec attention ce qui vient à notre rencontre...

 

 

Les grandes ombres de glace parcourent le monde. Et obstruent tous les paysages. Emprisonnant les sourires. Et les transformant en rictus de terreur...

 

 

La terre et l'existence ne sont que les prémices de l'infini. La porte basse qu'il faut franchir le buste – et la tête – baissés. L'âme humble. Et le cœur incliné vers le plus faible – et le plus fragile – de cette vie.

 

 

Le poète est un troubadour de l'âme et des saisons. Un voyageur sans bagage libéré des voyages et de l'horizon dont les pieds effleurent la terre. Le cœur si vif – et généreux – qu'il épouse le miracle des jours, l'abondance des chemins et les vastes floraisons du ciel. Sourd aux remontrances des hommes. Et aveugle à leurs abris de paille. Né pour embrasser les herbes, la foudre et les ténèbres. Et embraser le monde, les yeux et tous les pas des hommes, des infimes – et incandescentes – étincelles qu'il jette dans ses paroles. Et dans le silence même de sa présence.

 

 

Il y a des ombres en chacun que la lumière ne peut atteindre. Mais qu'elle transforme en clarté lumineuse. En flèches acérées et salvifiques, déguisées en incongruités rêches, en moues grimaçantes et en gestes impitoyables comme d'infimes bouts de roche friable et cassante qui se détachent d'un immense sourire. A mille lieux de l'indifférence des masques de pierre et de cire que dissimule la face souriante – rude et impénétrable – inhumaine – des hommes.

 

 

Pour le cœur innocent et lumineux, la spontanéité du geste remplace la raison.

 

 

L'âme passagère ne s’émeut de la beauté des chemins. Elle a connu la nuit. La mélancolie des jours. Et la longue traversée de l'obscurité. Elle sait que derrière les merveilles du monde se cache l'encre noire de la folie et du désespoir. Et la main funeste du souffle né des abysses. Elle sait qu'un jour, ces merveilles disparaîtront, emportées dans la bouche imprévisible des ténèbres.

L'âme passagère ne se fie qu'aux gestes éphémères. A leur lumière. Et à leur beauté ensorcelante. Et c'est avec cette ivresse qu'elle parcourt la terre et embrasse les visages. Avec cette ivresse qu'elle reçoit les sourires tristes et la parole des lèvres confuses. Avec cette ivresse qu'elle lance partout, parmi les merveilles et les atrocités de ce monde – et jusqu'aux plus obscurs recoins du cœur et de la terre – ses infimes gouttes de beauté et de lumière.

 

 

La foi est une espérance. Un cri que l'on jette à l'avenir par dessus la nuit. Un pacte avec le diable pour qu'il nous abandonne et nous oublie. Pour qu'il nous délivre des malheurs et des promesses sombres du ciel noir qui a toujours recouvert nos jours. La confiance, elle, est une lumière sur les pas et les gestes présents. Une ouverture sans crainte aux soleils et à l'obscur des chemins. Un acquiescement à l'incertitude. La conviction sans faille que chaque foulée dans les ténèbres, dans les flammes ou la flamboyance des jours sera une joie et un embrasement de l'âme. Un rapprochement inévitable vers la vérité. Et sa lumière.

 

 

L'indigeste du monde parfois nous foudroie. Et plombe nos gestes et nos pas. Alourdit notre silhouette. Et l'asservit au marbre de la terre. Nos lèvres ont beau espérer l'envol et l'azur, la plèbe – et son empreinte – freinent tout élan. Remisant l'envolée à la morsure de la poussière.

Il est de ces jours funestes plus lourds que le plomb – plus froids que le plus vil métal – que l'âme doit accueillir pour les transformer en or – en plumes d'or auxquelles Icare n'aurait pas même songé en ses plus glorieux jours...

 

 

L'infini du silence. Et le silence de l'infini. Matrices infatigables des mondes que les passagers traversent le temps d'un souffle...

 

 

Les yeux d'en face sont peut-être clos. Mais ils sont faits de la même lumière que les étoiles qui illuminent l'obscurité de la nuit.

 

 

Un pas dans le silence. Et voilà le monde qui s'enfuit. Un pas dans la lumière. Et le voilà englouti. Silhouettes et noms qui s'effacent dans l'infini...

 

 

Le cœur nomade s'enhardit de son pas. Jusqu'à l'immobilité...

 

 

La poésie est une prédisposition au silence. Et à l'infini. A l'innocence sous ses habits de kermesse et ses costumes de magicien. Une sensibilité vive qui déniche la chair tendre du monde sous ses carapaces d'écorce et ses armures d'écailles.

 

 

La parole émerge du fond des abysses hissés jusqu'aux étoiles. Comme une bouffée d'air pur dans l'air bas et vicié – irrespirable – du monde.

 

 

La longue et triste chevauchée de la nuit. A brides furieuses et serrées. Puis, la première éclaircie. Et l'étirement de l'obscurité qui recouvre les jours avant l'abandon des chemins. L'oubli du nom. Et la disparition des silhouettes. Et la lente émergence du soleil. Ses caresses réconfortantes sur l'âme effrayée et indécise. Puis, les premiers pas dans la lumière. Et l'ivresse extatique. Le chamboulement des horizons. La marche radieuse et rayonnante. La compréhension de l'incompréhension. Puis, l'oubli de la compréhension. L'assise instable et inconfortable. L'immobilité et la fuite des jours avant le règne des circonstances présentes et l'effacement des pas. Et leur renaissance toujours nouvelle. Puis, rien. Simplement l'infini et le silence, la virginité innocente du regard et le renouvellement incessant de tout. La brève chevauchée du jour qui s'efface et réapparaît. Et l'humilité simple de la marche joyeuse et sans fin...

 

 

Le monde. Etabli de l'être. Zone d'apprentissage et d'expérimentation pour les novices. Et aire de salut. Minuscule fief en déperdition à sauver des ténèbres et du néant...

 

 

Ombres furtives sur l'horizon. Passants éphémères caressés par la pluie et le soleil du monde dont le passage fugace – envahi par les contingences et les inambitieuses aspirations – ne leur offre guère l'occasion de percer le mystère de l'âme. Ni de goûter l'éternité du ciel présent au cœur de chacun...

 

 

L'escalier branlant et délabré – poussiéreux – disparaît dans le cercle rouge des lèvres. Emporté par les souffles muets de l'effacement...

 

 

La parole muette des hommes au goût de soufre et de liqueur interpelle la nuit. Les bouches crachent leurs cris dans la longue agonie des jours. Et s'écrasent dans le silence, anéanties. Sans l'ombre d'un écho. Sans même la grimace des visages alentour. Renvoyant le monde à sa solitude. Et à son désespoir. Façonnant la terre pour que se dévoile l'étroit passage de l'abandon.

 

 

Le désespoir fou des bras enlaçant l'ombre des silhouettes démunies – si faibles devant la nuit écrasante qui suce leurs forces. Et la vaillance du monde, inépuisable, cherchant partout une preuve de son existence. Le signe irréfutable de son authenticité. Et des gestes d'encouragement. Et qui ne rencontre que des yeux clos et des bouches mutiques. La misère effroyable derrière les masques de cire. Et la rengaine des jours tristes.

 

 

Les yeux sages dévoilent l'indigence folle des hommes derrière la fausse gaieté des visages. Leur hébétude, leur incompréhension et leur ignorance qui suintent à travers les pas instinctifs. Aucune larme, aucune détresse, aucun appel n'échappe à leur acuité. Mais comment pourraient-ils aider ces passagers du malheur ? Le naufrage – et la submersion de toutes leurs terres – seront leur seule bouée. L'océan emportera tout. Et l'archipel insubmersible naîtra de cet élan de dévastation... Seraient-ils donc les seuls en ce monde à ne pas l'ignorer ?

 

 

La poésie. Minces rais de lumière dans l'obscurité du monde. Pour éclairer, un court instant, les ténèbres de l'âme et le chemin de fuite vers la clarté...

 

 

Ombres fuyantes dans leur course aveugle. Et la fumée épaisse des songes et de l'espoir. Jusqu'au mur infranchissable – rédhibitoire – qui immobilisera la foulée. Les vents se chargeront du reste. Et l'océan – la vie océanique – accueillera les naufragés. Et l'effacement de tous les pas.

 

 

Sur le tapis des jours, nulle ombre. Nulle silhouette. La bouche du ciel a avalé les vents maudits – et le souffle des malheurs. Et, au loin, la course des nuages s'éternise. Le soleil apparaît. Comme s'il émergeait de la trame même du tapis. Caressant les premières heures du jour...

 

 

La lumière et le silence du ciel sont un don. Et le silence et la lumière de la terre, une offrande pour que le jour se fasse radieux. Et que les pas puissent éclore dans la joie à l'aube naissante...

 

 

La béatitude radieuse – rayonnante et irradiante – du regard sur le silence des jours. Et la sereine tranquillité des heures. Comme une longue et exquise caresse du ciel sur le grand corps de l'Existant et de l'existence...

 

 

Les mots bavards ne peuvent rivaliser avec la bouche – et la parole – silencieuses. L'infime parcelle ne peut contenir l'infini. Au mieux peut-elle s'en faire le reflet...

 

 

L'éternité n'attend que notre passage. L'herbe, les fleurs, les nuages et les bêtes l'ont compris bien avant nous...

 

 

Tout au long de notre courte vie, nous n'ébauchons que des esquisses. Des tentatives que nous jetons au ciel pour lui demander d'éclairer le brouillon de notre existence. Et son silence nous surprend comme s'il voulait nous faire comprendre qu'il était toujours parfaitement satisfait de nos pauvres gribouillis...

 

 

Chaque jour, nous écrivons de petites choses. Elles s'invitent à notre table et nous les inscrivons sur notre carnet à la lumière du ciel. Petites choses qui viennent – et parlent – du monde, de la vie, de l'infini, du silence, de Dieu, de l'Absolu, de l'homme et de la vérité. Chaque jour, elles nous traversent. Et notre âme se sent obligée de les recevoir en leur déroulant le petit tapis rouge de la page. Nous, nous préférerions nous taire. Et rester silencieux.

En vérité, nous rêvons en secret de dénicher dans les profondeurs du ciel et de l'infini, la Parole définitive. La Parole absolue qui éclairerait, une fois pour toutes, les ombres, les interrogations et les demandes d'éclaircissement des hommes pour que nous puissions enfin nous taire. Et rester silencieux. Chaque jour, nous cherchons cette parole. En vain. Elle s'obstine à demeurer silencieuse. Cachée au plus profond du silence. Inaccessible sans doute... Aussi, notre âme – et ces pages – continuent-elles leur ingrate – et impossible – besogne en livrant chaque jour les petites choses qui s'invitent à notre table et que nous inscrivons sur les pages de ce carnet à la lumière du ciel. Et avec peut-être l'approbation du silence...

 

 

Les magnifiques élans du pétale vers le ciel. Répondant, chaque jour, à l'aube à la même invitation...

 

 

Lucarnes closes dans la nuit que nos efforts renforcent. Et qui éclateront pourtant, un jour, au soleil...

 

 

La fête des jours où les hommes s'égayent célèbre la nuit. Et les ignorants sommeillent encore... Assoupis dans les bras du refus et de l'ennui. Plus loin, à l'orée du monde, le sage, adossé à un arbre, regarde le ciel. Il a parcouru tous les chemins de la terre en quête de l'homme. A la recherche d'un œil dessillé. Et il n'a rencontré que des rires bestiaux, des paroles – et des gestes – sans portée et des visages enfantins regardant la nuit – et se croyant en plein jour...

 

 

Un pas vers le ciel. Un autre vers le monde. Ainsi s'immobilise le commun. Seul le sage sait convertir les pas. Réunir la terre et le ciel dans la même foulée.

 

 

La poussière est le terreau de l'enlisement. Voilà ce que disent les ignorants. Qui sait qu'elle est le terrain de l'envol ? Quel œil – et quel cœur – sont-ils assez humbles pour y dénicher l'or le plus précieux ?

 

 

Le monde est la trouvaille des hommes pour légitimer leur corruption. L'intention est le berceau de la maladresse. Et pourtant il n'y a qu'un seul soleil...

 

 

Trottoirs des villes, allées funestes où l'ennui lèche les vitrines comme un ours affamé de miel...

 

 

Les hommes rêvent de feux d'artifice grandioses. Et la terre n'a à leur offrir qu'un lent embrasement. Et la rude besogne de la dispersion des cendres...

 

 

Le monde, sans le regard, est gris. Et sombre. Un décor obscur de silhouettes effarouchées. Battues par les vents. Aspirées par le noir de la terre. Et enfermées sous un ciel bas et opaque. Asphyxiant. Infranchissable. Lorsque le regard éclot – et s'impose –, le monde s'éclaire. Le décor s'illumine. Les silhouettes perdent leur allure de fantôme. L'effroi devient interrogation – et curiosité au delà des visages et de l'horizon. La terre et le ciel se métamorphosent alors en aire de joie. La lumière perce toute opacité. Et la transparence devient loi...

 

 

La vérité emporte tout sur son passage. Masques et costumes, images et idoles, pensées et gesticulations. Folie et sagesse. Tout s'écarte à son arrivée. Tout s'enfuit. Et s'efface. La vérité emporte toujours tout sur son passage...

 

 

En nos terres lointaines, nul augure. Nul présage. Seuls les auspices présents se montrent hospitaliers. Mais toujours les vents continueront de souffler. Et de nous faire tournoyer...

 

 

Les mains de Dieu aux fenêtres du monde. Et ses lèvres brûlantes éclairant – et balayant – les sombres souffles de la terre. Comme une invitation à la fin des crépuscules. Et à la promesse de l'aube...

 

 

Inutile de se retirer du monde. Au contraire, il nous faut l'épouser. Accueillir ses souffles et ses danses. Et les disperser dans l'infini pour l'inviter au plus joyeux du silence.

 

 

Des notes claires sur la page. Aussi inutiles et essentielles que la rosée dans la brume du matin.

 

 

Le silence est le plus haut du monde. Le point de concentration le plus dense de ses bruits. L'apothéose de sa fureur...

 

 

Et si le souffle des vents n'était que l'haleine de Dieu caressant les plaines de la terre – et pénétrant la bouche – et le cœur – des hommes pour les déblayer de leurs interrogations et de leurs vains édifices ?

 

 

Aux songes dormants, nulle autre issue que les ténèbres déguisées en élans. Et les transformant bientôt en désillusion. Et en désespoir. Rideaux sombres de la lumière derrière lesquels se cachent Dieu et l'innocence. La joie pure offerte à tous les êtres de la traversée...

 

 

Nul abri dans la lumière comme le clament parfois les âmes passagères. Ne leur en déplaise, la lumière est une tour invisible. Une vigie dans le désert. Un phare immense – un phare infini et insaisissable – dans les ténèbres du monde. Et les profondeurs noires du cœur.

 

 

J'aime entendre chanter le petit crayon sur la page. Et le voir danser – aller et venir – dans son petit théâtre de papier comme s'affairent les hommes sur la scène du monde. Je laisse libres – entièrement libres – sa voix et ses pas. Et il trouve immanquablement son chemin. Comme s'il était guidé par les lèvres du silence. Participant comme les hommes, les étoiles et la poussière à la grande chorégraphie de l'univers.

 

 

Une étoile dans le silence. Et voilà soudain le monde qui s'anime et danse dans la nuit. Un seul astre. Et tout s'embrase...

 

 

La parole libre et vivante portée par le vent des plaines, les nuages et l'eau des rivières. Et recouverte par le fracas du monde. Mais je sais que l'herbe et les étoiles nous entendent. Derrière le ciel et l'horizon, je devine leur accueil. Et leurs louanges silencieuses.

 

 

Deux chemins s'offrent à l'homme : le chemin des songes et le chemin des sages... Sur le premier marche la foule – l'immense foule du monde – à pas avides et impatients. Et presque aucune âme sur le second... Quelques empreintes anciennes recouvertes par la mousse et les ronces où se faufilent de rares cœurs innocents... On voit au loin leur silhouette adossée à un arbre, penchée sur la rosée ou chercher la sente des nuages...

 

 

Une vie d'arbre, de nuage et de rosée. Voilà où te conduira le chemin des sages...

 

 

Nous sommes de piètres élèves, nous autres, qui ânonnons notre leçon – la même leçon depuis des siècles – devant les yeux de l'éternité. Et dans notre nuit, la même équation insoluble notée à la craie blanche des soucis sur le grand tableau noir de la vie. La fleur, l'étoile et l'oiseau, eux, en ont percé le mystère. Ils brillent, chantent et offrent leur beauté sans la moindre question. Sans la moindre demande d'explication...

 

 

Deux grands yeux tristes nous regardent timidement derrière la fenêtre. C'est l'hiver qui arrive, à pas lents, avec le vent frais de la fin d'automne. Il attend sagement un geste. Une parole accueillante pour chasser les dernières feuilles mortes et entrer dans notre existence. Il attend notre approbation – un acquiescement – un réconfort peut-être... – pour franchir le seuil de la maison. Il sait que cette année nous l'accueillerons à bras ouverts. L'âtre du cœur est brûlant. Et nombreuses – et denses – les bûches sous la remise. Suffisantes pour le recevoir sans craindre ses morsures et le long voile sombre qui assombrit les jours et offre au soir des airs de désolation. Il sait que nous n'abandonnerons personne en cette saison. Ni le silence, ni les oiseaux, ni le ciel, ni les insectes, ni les hommes. Tous auront leur place parmi nous. Et nous les accueillerons avec la même joie. L'hiver peut bien pointer le bout de son nez. Nous lui ouvrirons la porte. Et lui souhaiterons, comme à tous les autres, la bienvenue...

 

 

Laisser le corps, l'esprit et l'homme flotter dans les eaux troubles de l'entre-deux. Entre le rocher et le nuage, entre l'herbe et l'étoile, portés – et emportés parfois – par les vagues de la terre et du ciel sous le regard vif, tendre et apaisé de l'innocence. Ainsi demeurent les yeux sages. Assis au bord du monde et de l'infini.

 

 

Êtres et hommes, créatures de solitude et de silence terrées derrière leurs peurs. Animées par leurs besoins. Et tournées vers leurs désirs. Infatigables pourvoyeuses d'histoires et de drames...

Mais qui connaît vraiment les êtres – et les hommes ? Qui sait réellement ce que cache le fond de leur âme ? Et comment vivre ensemble malgré nos faiblesses, nos lâchetés et nos manquements ? Et qui que nous soyons, n'y sommes-nous pas tous contraints en vérité ? Oui, bien évidemment...

Au-delà des sensibilités et des perspectives – et quel que soit notre degré de maturité et de compréhension –, voilà le grand sujet auquel nous sommes tous confrontés. Et la seule vraie question que devrait se poser l'esprit. Comment être – et vivre – ensemble de façon harmonieuse et respectueuse malgré nos imperfections ? Et bien que chacun fasse son possible – et parfois même de son mieux – il n'y a, depuis l'aube des temps, aucune réponse claire et évidente...

 

 

Déposer quelques mots sur le tapis de l'aube – là où le ciel s'essuie les pieds avant d'entrer dans l'infini. Puis, délaisser cette petite prison de papier pour aller courir dans l'herbe. Avec le vent et les nuages. Je ne connais, en ce monde, d'activité plus douce. Et plus fraternelle. A l'égal peut-être de la belle – et ingrate – besogne des mères qui veillent avec patience et assiduité sur leur enfant malade.

 

 

La vie ne serait-elle que le miroir de notre âme passagère ? Bouts de verre cassés – et ébréchés – que nous nous efforçons de recoller – de rafistoler de nos petites mains besogneuses et de notre cœur assidu ? Mais pourquoi donc aurions-nous peur d'y voir notre visage ?

 

 

La cour des miracles est close depuis des lustres. Et après l'avoir piétinée, les hommes y ont enterré leur intelligence. Et dans leur idiotie, ils ont accordé leur confiance aux promesses. S'éreintant chaque jour à débroussailler leur chemin pour qu'elles éclosent au prochain virage. Mais, de pas en pas – et de virage en virage –, les chimères toujours les devancent. Les promesses toujours s'envolent un peu plus loin. Et les hommes, dans leur furieuse déraison, continuent de courir à perdre haleine – et le plus précieux de cette vie – jusqu'au bout de l'horizon, la main tendue pour les attraper...

 

 

Une claire absence. Et nos yeux qui ne savent regarder. Enferrés dans la buée de la tristesse. Et le cœur sourd aux plaintes – meurtri par les poings serrés. Aveugle, lui aussi, aux beautés éphémères de la terre et de la vie.

 

 

Un souffle – un souffle seulement – sépare la vie de la mort. Mais nous autres, nous respirons notre existence durant comme des agonisants. Le cœur asphyxié par la maladresse, le vil labeur et les mensonges. Essayant (vainement) de reprendre souffle à chaque foulée en humant la fragrance viciée des promesses. Nous éloignant toujours davantage de l'air pur de l'innocence. Une seule bouffée pourtant suffirait à nous sauver de cette odeur de mort qui flotte un peu partout...

 

 

Que cache le cœur de l'homme au fond de sa misère – au fond de sa noirceur ? Une lumière infinie et captive (qui ne peut éclore). Mais que sa joie parfois laisse éclater en infimes gouttelettes lumineuses. Comme de minuscules étoiles dans sa nuit interminable.

 

 

Le terreau de la page – comme celui du monde – est le reflet du ciel. L'espace vide et infini dans lequel s'invitent – peuvent s'inviter – toutes les danses...

 

 

Derrière l’œil en somnolence – et les paupières closes – se cache la vérité. Et sa lumière aveuglante qui fascine les yeux emmurés dans la profondeur noire des songes...

 

 

Des ombres dans la nuit. Des silhouettes nocturnes qu'un regard – un seul regard – peut transformer en lanternes éblouissantes – et ivres de lumière – dansant en plein jour...

 

 

La noblesse des paroles et des gestes n'est rien sans l'innocence claire du regard. Et la transparence délicate du cœur. Les lèvres rouges et les lèvres blanches sauront y abreuver leur soif. Et les âmes grises et confuses comme les âmes légères aux yeux et aux ailes d'or sauront y trouver les encouragements et le réconfort nécessaires.

 

 

Dans la nuit écarlate, j'ai vu des songes affreux et des désirs de soleil. La ronde macabre des bouches affamées et des mains tendues et menaçantes. Et derrière les ombres – et au dedans des silhouettes – une lumière sans pareille. Prête à embraser la nuit et les chemins rouges de la misère. Nul ne le sait peut-être, mais le jour ne pourra naître autrement...

 

10 décembre 2017

Carnet n°79 Intimités et réflexions impersonnelles

Journal / 2016 / L'intégration à la présence

Une parole – une pensée – me vient. Elle arrive de loin. De très loin. Du regard qui jouxte le cœur. De plus loin encore peut-être... Qui sait où elle débute ? Elle poursuit son chemin à travers moi qui ne suis pour elle qu'une très modeste étape (pas même nécessaire sans doute). Elle me glisse entre les doigts pour s'étaler sur le papier. Qui n'est, lui aussi, qu'une humble escale dans sa longue aventure.

La parole – la pensée – n'en finit pas d'arriver... Elle traversera encore mille cœurs – dix mille cœurs peut-être –, poursuivra en eux son périple et continuera sa route inlassablement. Avant un jour peut-être d'être ramenée à l'espace où elle est née (ou d'être rappelée à lui, allez savoir ?). Retrouver l'espace originel qui l'a vue naître pour la première fois. Alors peut-être s'éteindra-t-elle définitivement. A moins, bien sûr, qu'elle ne survive discrètement – ou secrètement – dans quelques cœurs – et dans quelques livres – et qu'un regard la ranime – ou la réveille – pour qu'elle poursuive son interminable voyage...

 

 

Les instants du jour. Et le jour des instants. Avant que ne survienne le jour de l'instant où celui-ci devient la seule référence temporelle...

 

 

Suis les instincts du jour. Ils donneront un peu de chair à ta vie...

 

 

Au cœur frivole, rien ne s'attache. Sinon la futilité des jours...

 

 

La défaite des jours offre au cœur la seule victoire possible. Une pluie de caresses dans les yeux ouverts...

 

 

Et si le monde n'était qu'un grand corps endormi qui attend le baiser de Dieu pour s'éveiller...

 

 

Les rêves maléfiques des hommes que le Diable, dans leur sommeil, a embrassés à pleine bouche...

 

 

L'homme de Dieu – encore immature – ne doit se comparer aux hommes. Ni s'en plaindre ni les condamner. Il doit soumettre ses yeux, son cœur et ses gestes à la mesure de Dieu. Celui-ci sera, s'il en éprouve encore le besoin, sa seule référence.

 

 

La magie d'un regard ne tient pas à son mystère. Mais à son ampleur.

 

 

Si tu n'éprouves toujours aucune tendresse pour la plus infime créature de la terre, Dieu n'a pas encore suffisamment empli tes yeux et ton cœur d'Amour.

 

 

La violence, la barbarie et l'ignominie du monde, aime-les avec patience. Il n'y a d'autre voie pour qu'elles s'éteignent. Il n'y a de façon plus directe de les voir disparaître définitivement...

 

 

Les saisons ne se succèdent que pour les yeux naïfs. C'est le ciel qui habille la terre selon les circonstances. Et l'âme qui lui donne ses couleurs...

 

 

Un cœur pur est un cœur nu. Entièrement démaquillé. Auquel on a pris soin d'ôter toutes ses poudres. Et tous ses fards.

 

 

A la beauté du monde ne peuvent répondre pleinement que la grâce et l'innocence.

 

 

Un homme sans manière n'est pas, comme l'on pourrait le croire trop hâtivement, un être rustre et vulgaire. Mais un cœur vierge et sans référence. Un regard nu et ouvert aux situations.

 

 

Dieu offre à chacun quelques grâces(1). Et quelques infirmités(2). Exactement celles dont il a besoin pour s'éveiller à son visage...

(1) Les miennes concernent essentiellement la sensibilité, la curiosité insatiable, le goût d'apprendre et de connaître et la soif inextinguible de vérité...

(2) Principalement mon incapacité à vivre parmi les hommes et à m'épanouir dans leur monde...

 

 

Nul, bien sûr, ne peut voir le visage de Dieu. On ne peut qu'en deviner – ou en apercevoir – les signes et les expressions. Seul le cœur peut réellement ressentir sa présence. Son évidente présence en – et parmi – nous...

 

 

Autrefois les pèlerins pérégrinaient avec un bâton sur les chemins. Pour soutenir leurs pas au cours de leur longue marche et se défendre contre d'éventuels brigands. Aujourd'hui, il est rare que mon bâton ne m'accompagne pas au cours de mes longues sorties quotidiennes dans les collines. Il m'est particulièrement utile sur les sentes escarpées – très nombreuses en ces lieux. Et outre son utilité pratique, mon goût très prononcé pour sa manipulation martiale, l'évident esthétisme des mouvements qui y sont associés et la joie éprouvée par son utilisation, il pourrait servir – ne sait-on jamais – au modeste pèlerin de vent(1) de taille modeste et toujours seul dans ses périples, et jamais à l'abri, bien sûr, de rencontrer quelques visages hostiles et agressifs comme cela est déjà arrivé à plusieurs reprises(2) où il a dû faire face seul, sans aide ni soutien, sans arme ni artifice à la violence verbale et physique de quelques groupes d'excités. Et il semble évident que le maniement habile et avisé du bâton pourrait décourager les plus téméraires à laisser libre cours à leur violence ou à s'adonner à quelques velléités agressives. Et permettrait d'éviter l'affrontement. Ou éventuellement de mettre hors d'état de nuire celui ou ceux qui aurai(en)t l’imbécillité ou le courage de se livrer au combat... En espérant, bien évidemment, que cette éventualité ne se produise jamais...

(1) Votre serviteur...

(2) Quelques démêlés avec des groupes de chasseurs menaçants et belliqueux – et parfois même très remontés de voir mes chiens courir en toute liberté sur ce qu'ils considèrent, à tort bien sûr, comme leur pré carré et des bandes d'individus agressifs et/ou fortement alcoolisés toujours prêts à en découdre... Et qui n’interviennent, le plus souvent, qu'en équipe ou en nombre...

Je suis, de tout évidence, un partisan de la non violence. Mais bien des hommes ne partagent pas cette perspective... La violence est pour eux un mode expressif privilégié. Et nous qui déambulons toujours seul sur les chemins déserts du monde, nous n'avons aucune envie de nous retrouver impuissant et démuni, face à l'hostilité imbécile de quelques brutes agressives. D'autant que les hommes se déplacent presque toujours en groupe et font presque toujours appel aux membres de leur famille, de leur clan ou de leur communauté pour leur venir en aide. Et nous, nous sommes seul sans personne pour nous épauler ou venir à notre rescousse. Le bâton reste donc notre meilleur soutien. Le plus avisé. Et sans doute le plus dissuasif...

 

 

Ecoute ces paroles, homme ! Une chose en toi guide tes pas. Entends-la. Ecoute ses conseils et ses directives. Et consulte-la autant que nécessaire. Elle te donnera de précieuses indications sur le chemin de l'existence. Et le cheminement vers la vérité. Elle s'exprime par divers canaux. Mais l'intuition et la voix intérieure semblent ses modes expressifs les plus courants. Et les plus facilement perceptibles par les hommes. Toutes deux émanent directement de l'espace impersonnel. Et l'intelligence sensible du cœur décrypte – et transmet – leurs messages. Si tu aspires à faire de ta vie un véritable chemin, n'y sois pas sourd...

 

 

Le petit homme – le petit homme simple – au cœur sensible et incomplet – meurtri par la bêtise et la violence du monde – apprit au fil des pas à transformer ses faiblesses et sa sensibilité en portes de la connaissance. Il erra longtemps dans son anti-chambre avant que le ciel ne s'ouvre – et ne puisse offrir à son âme deux petites ailes pour qu'elle s'envole vers Dieu – et explore son royaume infini. Tout au long de son voyage, il rédigea des notes pour donner quelques indications et quelques conseils aux hommes. Dire ce que le chemin et son exploration lui avaient appris. Puis il put raconter la découverte du royaume céleste. Ses merveilles. Et ses trésors. Mais les hommes – la plupart des hommes – n'ont jamais prêté attention à sa besogne. Et il en a longtemps été attristé...

Aujourd'hui, il demeure dans les montagnes et redescend de temps à autre dans la plaine. Mais son cœur n'est plus en peine. Il marche dans le monde sans attente à l'égard des hommes. La solitude et la montagne sont sa seule patrie. Et son travail et sa joie, Dieu seul les lui donne...

 

 

Si l'on ne découvre l'Amour en soi, jamais on ne rencontre l'Amour.

 

 

Au cœur de la plus grande sagesse se cache la plus grande folie. Au cœur de la plus grande folie se cache la plus grande sagesse. La normalité, elle, n'est qu'une maladie de l'âme, soumise au mimétisme imbécile, à l'insipidité et aux restrictions de la lâcheté, de la tempérance et de la crainte excessive.

 

 

Lorsque tu n'auras plus besoin des hommes comme témoins (témoins de tes actes, de tes gestes, de ton travail et de ta vie), comme faire-valoir ou instruments sensibles et émotionnels destinés à t'offrir ou à te procurer plaisir, satisfaction ou réconfort, la compagnie de Dieu suffira à ton existence. Et seuls son regard – et le ressenti sensible et sensoriel – seront nécessaires pour te combler pleinement. Tu pourras alors aller dans le monde – et parmi les hommes – le cœur parfaitement ouvert et sans attente...

 

 

Qu'est-ce que vivre ? Qu'est-ce que la sagesse ? Quelques mots suffisent à offrir une réponse simple. Et recevable. Contempler. Observer. Ecouter. Ressentir. Aimer. Accueillir. Et agir si nécessaire...

 

 

Tant que les hommes n'ont qu'une vague idée des règles de la terre et du ciel, ils vivent selon leurs conditionnements. En créatures instinctuelles. Lorsqu'ils les ont quelque peu intégrées, ils se familiarisent avec la présence. Et lorsqu'elles ont été parfaitement intégrées à leur être, ils vivent selon la grâce de Dieu.

 

 

A l'apôtre des jours, il faut donner. Les autres tendront la main à sa générosité. Et à son Amour. Et tous recevront ses dons – non selon leurs désirs mais selon ce qui leur est nécessaire...

 

 

Une parole – une pensée – me vient. Elle arrive de loin. De très loin. Du regard qui jouxte le cœur. De plus loin encore peut-être... Qui sait où elle débute ? Elle poursuit son chemin à travers moi qui ne suis pour elle qu'une très modeste étape (pas même nécessaire sans doute). Elle me glisse entre les doigts pour s'étaler sur le papier. Qui n'est, lui aussi, qu'une humble escale dans sa longue aventure.

La parole – la pensée – n'en finit pas d'arriver... Elle traversera encore mille cœurs – dix mille cœurs peut-être –, poursuivra en eux son périple et continuera sa route inlassablement. Avant un jour peut-être d'être ramenée à l'espace où elle est née (ou d'être rappelée à lui, allez savoir ?). Retrouver l'espace originel qui l'a vue naître pour la première fois... Alors peut-être s'éteindra-t-elle définitivement... A moins, bien sûr, qu'elle ne survive discrètement – ou secrètement – dans quelques cœurs – et dans quelques livres – et qu'un regard la ranime – ou la réveille – pour qu'elle poursuive son interminable voyage...

 

 

L'essentiel ? La présence. Quel que soit l'état...

 

 

Quelques chevaux d'un haras touristique parqués dans un pré exigu et broussailleux sans arbre ni abri, offrent aux hommes, à l'instar de tous les animaux sauvages et domestiques, une incroyable leçon de courage. Sans doute la plus grande qui soit, bien que les hommes, dans leur stupidité et leur aveuglement, n'y soient guère sensibles...

Impassibles sous la pluie et la neige comme sous le soleil harassant. Supportant le froid et endurant la chaleur sans broncher. Stoïques face au harcèlement permanent des mouches, face aux attaques continues des taons pendant la journée et des moustiques durant la nuit. Et contraints par les hommes qui en ont fait « leur propriété(1) » de se laisser monter(2) à toute heure du jour par des postérieurs suants et malodorants, maladroits ou habiles mais toujours exigeants, capricieux et dominateurs(3) les menant selon leurs exigences(3) et leur « bon plaisir ». Contraints de répéter inlassablement les mêmes tours de manège, d'effectuer les mêmes sauts d'obstacle et de galoper plusieurs fois par jour à brides serrées dans d'interminables courses. Endurer cette existence-là avec cet héroïsme ordinaire et quotidien(4) devrait clouer le bec à tous les blanc-becs humains qui s'enorgueillissent de leur courage de pacotille et de leurs actes de bravoure à quatre sous. Mais non ! Les hommes continuent de fanfaronner pour leurs pauvres gestes ! Et pire ! Ils ignorent non seulement le réel courage de leurs frères à quatre pattes mais les maintiennent asservis dans des conditions abjectes et intolérables ! Cette humanité-là, si stupide et si insensible – si ignorante et si nuisible –, est à pleurer...

(1) Quelle ignominie de confiner un être au rang d'objet... et de le cantonner à un rôle d'instrument. Toute l'horreur de la réification y est présente...

(2) Sans compter le débourrage, procédé violent pour les dominer et les asservir...

(3) Quel être accepterait sans contrainte qu'on l'affuble d'un mors, d'un harnais et d'une selle pour le chevaucher ? Les hommes n'en ont pas conscience, mais le cheval (comme bon nombre de ses frères de misère aux conditions d'existence encore plus déplorables : porcs, poules, dindes, vaches, poulets, poissons d'élevage, animaux sauvages chassés et en cage, chiens à l'attache, ânes, mulets, bœufs et dromadaires destinés aux transports ou servant de force motrice pour actionner un moulin ou une pompe etc etc) est le symbole d'une domination abjecte et terrifiante exercée de façon inique et illégitime par l'espèce humaine qui se comporte à l'égard des autres espèces vivantes comme un animal dominateur et sans conscience...

(4) Notons que la vie des hommes n'est parfois pas si différente : travail usant et éreintant, tâches quotidiennes exercées avec pénibilité et dans un esprit de devoir, d'obligations et de contraintes, repos et sommeil constituent, bien souvent, l'essentiel de leur existence... Existence qui, à bien des égards, n'est pas si éloignée de la vie animale...

 

 

Sache te faire le trait d'union entre le cœur et le monde. Deviens leur corde sensible. Et tu vibreras à l'unisson de Dieu et des hommes. Des êtres et des astres. Des herbes, des pierres et des étoiles. Et tes notes – et ta partition – seront entendues partout dans l'univers...

 

 

Il vit son âme se reposer quelques instants à l'ombre d'un vieux chêne. Harassée par la chaleur et l'agitation du monde. Savourant sa courte halte avant de reprendre sa danse dans le ciel. Et son travail auprès des hommes.

 

 

Refuge des âmes et miroir des hommes. Serait-ce là les deux grandes missions du ciel ?

 

 

Vivre avec le cœur nu parmi les hommes est un exercice délicat. Mais nécessaire à la stabilisation de la présence.

 

 

Un monde sans marécage serait comme un ciel sans nuage. Impossible. Et impensable. Ils offrent à la terre et à l'azur ce qui leur est nécessaire. Les éléments indispensables à leur fonctionnement. Et les conditions requises à leur pleine maturité...

 

 

Les yeux et le cœur humains discriminent, jugent et séparent. Le regard divin, lui, égalise, accueille et unit ce qui a été divisé, élevé, abaissé, rejeté ou banni de façon illusoire par les hommes.

 

 

En général, ce que l'on donne aux êtres – et aux hommes – s'offre à Dieu. Et ce que l'on offre à Dieu se donne aux êtres – et aux hommes. Mais il arrive parfois, en particulier au cours de certaines phases du cheminement, que ce que l'on offre aux êtres – et aux hommes – prive des dons de Dieu. Et ce que l'on donne à Dieu ne peut être directement offert aux êtres – et aux hommes. Ou les en prive provisoirement...

 

 

On ouvre un livre comme l'on consulterait un ami, médecin et spécialiste de l'âme, qui vous montrerait exactement l'emplacement du cœur où il faudrait ouvrir – et inciser – pour que s'échappe un peu d'Amour. Un mince filet pour vous sauver de votre sauvagerie. Ou un jet puissant pour vous débarrasser de votre haine et de votre amertume tenaces. De votre colère. Et de tous vos ressentiments*.

* Car il y a, bien souvent, chez les hommes beaucoup d'aigreur, de chagrin, de frustration, de rancœur et parfois même de la haine et de la rancune accumulés insidieusement au fil des années (processus amorcé, bien sûr, depuis la plus tendre enfance)...

 

 

Contrairement à ce que l'on pourrait penser(1), l'essentiel n'est ni soi, ni les êtres, ni le monde ni même la vie, mais la façon dont on entre en relation avec eux. Et avec toute chose(2). De notre manière d'être en lien dépend l'essentiel de l'existence terrestre. Plus le regard et le cœur savent se faire nus, ouverts et tendres(3), plus les relations se déroulent de façon détendue, harmonieuse et bénéfique(4). Et plus la vie devient simple et aisée. Naturelle et heureuse.

(1) Et à ce que pense la plupart des hommes...

(2) Avec tous les phénomènes : soi-même (et tous les pans et aspects de sa personnalité), les êtres, les choses, les situations, les événements, les circonstances, les pensées, les émotions etc etc.

(3) Pour que cette nudité, cette ouverture et cette tendresse apparaissent, il est bien souvent nécessaire de s'être préalablement rencontré et d'avoir découvert l'Amour en soi...

(4) Bénéfique pour tous, pour soi (en tant que forme), pour les autres, pour le monde et pour la vie...

 

 

Le cœur sensible est sans cesse malmené, maltraité, blessé et meurtri par le monde. Et par les hommes. Voilà pourquoi il éprouve souvent le besoin de se recueillir dans les bras de Dieu (avant de pouvoir – lorsqu'il est suffisamment mûr – y habiter) pour être en mesure d'accueillir pleinement l'animosité et la malfaisance des gestes et des comportements. Et convertir cette misère – toute cette misère – en Amour et en joie. L'espace divin est si infini que lui seul peut offrir l'hospitalité à la malice, à la bêtise, à la bassesse, à l'abjection et à la haine. Et les recevoir en hôtes princiers. Son accueil est si large et si profond qu'ils disparaissent. Enveloppés et recouverts de tendresse et de compréhension. Le cœur sensible peut alors se laisser traverser par toutes les ignominies du monde – et de la terre –, il sait qu'il restera indemne s'il se montre suffisamment nu, ouvert et transparent pour qu'elles puissent glisser – et s'éteindre – dans l'immensité divine.

 

 

L'illusion est ce qui n'est pas dans l'instant. Et les encombrements sont ce qui n'est pas nécessaire à ce qui est dans l'instant. A la situation telle qu'elle se présente ici et maintenant. Pour s'en défaire, il ne faut pas les rejeter. Ni lutter ni combattre contre eux. Au contraire, il convient de les accueillir. Et aussitôt accueillis de les reconnaître pour ce qu'ils sont : des illusions et des encombrements. Et ainsi éclairés (à la lumière de la présence), ils se désintègrent. Et disparaissent. Et ne demeurent alors que ce qui est, dépouillé de tout sur-ajout, et le regard nu, vide de tout encombrement et de toute illusion, qui éclaire et accueille ce qui est de façon neutre et ouverte.

 

 

Lorsque l'on est en compagnie des hommes (avec ou parmi eux), il faut être attentif. Ne pas laisser les yeux être ramenés à la surface des choses – à la surface du monde et de la vie. Il convient autant que possible de maintenir le regard dans les profondeurs afin de ne pas être happé ou absorbé par les événements et voir ainsi disparaître l'intensité et la consistance du cœur.

 

 

Il est toujours nécessaire de recevoir avec tendresse et Amour toutes les fois où notre cœur ne sait accueillir ce qui est avec Amour et tendresse.

 

 

L'inconfort* et la tranquillité ont toujours été les moteurs les plus puissants et les plus répandus en ce monde. Depuis les débuts de l'humanité – et même depuis l'émergence du vivant – les êtres ont toujours été actionnés par la fuite de l'inconfort et de l'intranquillité. Et, bien sûr – a contrario –, par la recherche du confort et de la tranquillité. Tout – presque tout – la quasi totalité des besoins, des désirs, des gestes, des activités et des projets s'y enracine. Ou y prend sa source.

* L'inconfort ressenti par le psychisme...

 

 

Dans les représentations humaines, la grandeur et la force(1) sont évidemment associées au masculin. Et la beauté au féminin. Ces associations sont sans doute à l’œuvre depuis des temps immémoriaux(2). Et il est évident qu'elles ont toujours correspondu globalement (de façon schématique et fort réductrice) aux qualités essentielles attendues – consciemment ou non – par l'un et l'autre des sexes (quelle que soit l'époque de l'histoire humaine). Aussi les femmes et les hommes se sont toujours définis malgré eux sur leur échelle respective. Et le rang(3) qu'ils s'attribuent et auquel les « placent » les autres sur cette échelle contribue grandement à construire leur représentation d'eux-mêmes, qui, à son tour, a une profonde incidence sur la façon dont ils entrent en relation avec les autres. Et avec le monde. Ainsi un homme grand et fort et une femme belle et séduisante seront dotés en général d'une forme d'assurance et de confiance et d'une aisance relationnelle bien plus élevées qu'un homme petit et faible et qu'une femme disgracieuse ou à la beauté quelconque. Comme si ces archétypes ancestraux se transmettaient non seulement de façon quasi génétique de génération en génération mais conservaient aussi toute leur puissance dans la partie la plus ancienne et primitive du cerveau – et de la mémoire –, continuant d'influer sur le psychisme humain de façon conséquente. En tout cas jusqu'à aujourd'hui. Et pour sans doute encore bien des générations...

(1) Force et grandeur réelles (physiques) ou symboliques (richesse, pouvoir, rang social etc etc)...

(2) Bien que ces dernières décennies, on a vu en Occident – et en particulier dans les zones urbaines – émerger une recombinaison des représentations et se développer une forme de mixité timide en dépit de traditions sexistes (voire machistes) encore très fortement ancrées dans les esprits...

(3) Le rang sur cette échelle : rang médiocre, passable, élevé...

En dépit de la puissance de ces représentations masculines et féminines, n'oublions pas – pour autant – que l'essentiel des actes humains ne vise qu'à s'assurer* – illusoirement bien évidemment – d'être aimé. Et celles et ceux qui « occupent » une « place honorable » sur leur échelle essaieront de faire valoir ce rang dans leur besoin fondamental de reconnaissance et d'amour. Et les autres – ceux qui ne peuvent se hisser qu'à un rang médiocre ou passable tenteront souvent d'autres voies pour parvenir à leur fin : intelligence, gentillesse, habileté, douceur, humour, etc etc. Espérant ainsi compenser un rang jugé « insuffisant »...

* Assurer le psychisme et le mental...

 

 

Pour agir avec justesse – avec la plus grande justesse possible –, il convient, bien sûr, d'être à l'écoute de la situation. De l'ensemble des éléments et des protagonistes de la situation. Mais il convient aussi de conserver à l'esprit que la situation, ses éléments et ses protagonistes, s'inscrivent toujours dans un cadre plus large – beaucoup plus large. Et que les circonstances actuelles ne sont qu'un infime épisode d'un long – très long (sinon infini) – processus. Nous ne devons jamais oublier que ce qui est vécu à un instant donné n'est que la conséquence logique et implacable(1) – et sans doute nécessaire(2) – d'un déroulement amorcé, le plus souvent, très antérieurement...

(1) N'en déplaise aux partisans du hasard, bien peu avertis. Et bien trop étroitement rationnels...

(2) Pour qu'ils vivent, éprouvent et comprennent ce qu'ils ont à vivre, à éprouver et à comprendre...

 

 

On vit ici comme l'on pourrait vivre ailleurs. Les lieux n'ont, en définitive, aucune importance... Seule notre manière d'y être présent – et de les habiter – est déterminante. Certes, certains lieux comme certains êtres peuvent avoir nos faveurs mais c'est toujours notre façon d'être avec eux qui est essentielle.

Il convient néanmoins – si on en a la possibilité – d'être à l'écoute de ses besoins et de ses aspirations en matière de mode de vie, d'environnement et de relations aux hommes – et au monde. De les respecter. Et de s'y conformer(1). Cette écoute et ce respect seront le gage d'une vie phénoménale juste et appropriée. En nous offrant les conditions d'existence adéquates, adaptées à notre nature profonde, on se libère des tensions et des conflits inutiles – liés à une certaine forme d'incompatibilité ou de discordances naturelles (sans compter, bien sûr, les soucis et les préoccupations qui y sont associés) et l'on peut ainsi réunir les conditions propices à une forme de tranquillité minimale nécessaire(2) au cheminement intérieur...

(1) D'ordinaire, nous aimons illustrer cette thématique avec l'exemple de la girafe et du pingouin. La nature de la girafe la contraint à vivre dans la savane. La banquise constitue pour elle un environnement hostile et inadapté. Quant au pingouin, sa nature le contraint à vivre sur la banquise. La savane est pour lui un environnement totalement inapproprié. Il ne viendrait à personne l'idée de faire vivre une girafe sur la banquise et un pingouin dans la savane. Pour qu'ils puissent vivre à leur aise, ils doivent l'un et l'autre respecter leur nature et opter pour un mode de vie adapté à leurs caractéristiques...

(2) Notons néanmoins que les « épreuves phénoménales » peuvent aussi constituer – lorsque cela s'avère encore nécessaire – le cadre pratique d'un travail sur soi : processus de désencombrement psychique, élargissement de l'accueil etc etc. Mais se contraindre ou se forcer en oubliant d'être à l'écoute de ses caractéristiques, de ses besoins et de ses aspirations constitue une violence. Et ne peut-être considéré, sauf exception*, comme un instrument judicieux dans notre cheminement spirituel...

* Dans certains cas précis comme par exemple au début du cheminement lorsque les aspirations correspondent davantage à des désirs d'ordre personnel ou à des exigences capricieuses liés aux représentations mentales qu'à des nécessités naturelles et profondes...

 

 

[Représentations humaines du masculin et du féminin – suite]

Il semble pertinent, à certains égards, de penser que la « grandeur » et la « force » sont les symboles les plus évidents de la puissance. Et que la beauté est sans doute le symbole le plus juste de la grâce. Nul ne contesterait non plus que les femmes, pourvues, en général, de grâce mais dépourvues de puissance(1) cherchent cet attribut chez l'homme. Et que les hommes, en général, pourvus de puissance et dépourvus de grâce sont en quête de cette caractéristique chez la femme(2). Comme si hommes et femmes cherchaient à réunir en une seule entité ces deux dimensions(3). En tentant d'y parvenir maladroitement à travers la réunion de deux êtres. A travers le couple et l'amour (au sens commun et ordinaire). Rappelons également que l'amour est l'un des moteurs principaux des êtres (chacun cherchant, évidemment, à être aimé...).

(1) Au sens réel... ce qui n'empêche nullement, bien évidemment, que l'essentiel des femmes soit dotée d'une grande force et d'un grand courage...

(2) Dans le cas de l'homosexualité, l'un des partenaires est bien souvent associé à la puissance et l'autre à la grâce bien que les deux puissent évidemment réunir ces deux attributs(3)...

(3) Certes, certains êtres parviennent à réunir en eux-mêmes la puissance et la grâce. Mais tous aspirent néanmoins à trouver l'amour... Sans compter, bien sûr, que la puissance et la grâce finissent toujours, tôt ou tard, par se flétrir. Et par perdre, au fil des années, de leur superbe...

La puissance et la grâce évoquent aussi très naturellement des caractéristique divines. Des attributs de Dieu qui est aussi le plus haut symbole de l'Amour. Que pouvons-nous donc conclure de cette triple association ? Il serait loisible de penser que les êtres qui ressentent inconsciemment leur incomplétude cherchent d'une façon malhabile à réunir cette divine triade : puissance, grâce et amour avec les « moyens phénoménaux » à leur disposition. Sans être en mesure encore de comprendre – et de sentir – que Dieu (l'espace impersonnel, la conscience, la présence – et qu'importe les termes !) les réunit d'une parfaite façon. Et moins encore capables, bien sûr, de découvrir qu'ils sont profondément cet espace – ce regard – divin...

Cette hypothèse semble à la fois plus judicieuse et plus profonde pour essayer d'éclaircir – et de comprendre – l’irrésistible attrait et l'impérieux besoin de rapprochement entre les êtres que les triviales explications habituelles sur les besoins et le plaisir sexuels et affectifs et les nécessités de perpétuation de l'espèce... A dire vrai, sans doute que ces deux voies sont complémentaires car l'homme porte en lui, et parfois de façon inextricable, une indéniable composante animale et une incontestable dimension métaphysique et spirituelle...

Quoi qu'il en soit, il semble évident que l'aspiration humaine à l'Absolu et à la complétude – son épectase* – doive passer, en général, par une phase phénoménale (un peu gauche et triviale) à travers le couple – ou du moins, la recherche d'un partenaire – avec son lot habituel de déceptions et de désillusions ordinaires avant de pouvoir se tourner de façon plus juste vers la voie spirituelle conduisant à Dieu. A l'absolue complétude. Et à la triade Amour, grâce et puissance réellement vécue et ressentie...

* Qui signifie aussi, comme une sorte de petit clin d’œil divin, mourir pendant l'orgasme...

En vérité, tout geste – tout acte – et, bien sûr, tout désir – est une recherche de Dieu. Mais l'essentiel des hommes n'en a conscience...

 

 

On cherche d'abord l'amour (et l'attention), la beauté, la joie et la paix (et parfois l'intelligence), dans le monde. Et dans la vie. Dans les mille activités – et les mille aspects et dimensions – du monde. Et de la vie. Puis, déçu (oui, forcément déçu car ils ne s'y trouvent pas – en tout cas jamais de façon pleine et durable...), on se tourne vers soi*. Débute alors un cheminement – un long cheminement – vers sa nature profonde qui débouche, dès que la rencontre est réelle et effective, sur l'espace divin d'Amour et de paix – sur un regard d’accueil infini – et infiniment lucide et clairvoyant – et pleinement comblé qui s'habille – autant qu'il habille le monde et la vie – de joie, de beauté et d'intelligence.

* Et ceux qui ne peuvent encore se tourner vers eux-mêmes ne sont pas suffisamment mûrs : ils se satisfont – ou se contentent – des petits bouts ou des maigres parcelles d'amour, de beauté, de joie, de paix et d'intelligence(1) qu'ils ont réussi tant bien que mal à dégoter dans la vie et le monde...

(1) Et plus exactement, ce qui semble correspondre plus ou moins à leurs représentations de l'amour, de la beauté, de la joie, de la paix et de l'intelligence...

 

 

La vie humaine n'est, en vérité, qu'une longue série de gestes, d'attentes et de soucis quotidiens appréhendés – et éprouvés – avec un esprit de routine, de crainte et d'exaspération. Parsemée, ici et là, de repos et de menus plaisirs. Et émaillée d'événements dévastateurs ou porteurs de grandes souffrances.

Lorsque la vie n'est pas habitée, elle semble, le plus souvent, ennuyeuse, insipide et douloureuse. Si angoissante que les hommes se jettent avec avidité sur tout ce qui peut les rassurer : idées, représentations, argent, possessions, systèmes de sécurité et de protection, partenaire, entourage et environnement rassurants etc etc. Et si peu exaltante qu'ils se jettent avec ardeur sur tout ce qui permet d'y échapper : rêve, imaginaire, jeux, travail, divertissements, sexe, fête, alcool, drogue etc etc. A seule fin de se convaincre que la vie – leur vie – n'est au fond pas si misérable et malheureuse. Et qu'elle vaut, malgré tout, la peine d'être vécue...

Mais quelle indigence – et quelle triste résignation – que de s'en contenter ! Et de s'y complaire ! Comme si l'essentiel des hommes n'était encore suffisamment mûr ou expérimenté pour être en mesure de s'interroger et de ressentir la possibilité d'une autre perspective... Ah ! Quel malheur ! Ah ! Si les hommes savaient...

Mais comment leur parler de la joie, de la paix et de l'Amour ? Comment leur parler de Dieu, de l'infini et de l'Absolu ? L'immense majorité n'a aucune envie d'être entretenue ou « instruite » sur ce genre de thématiques, si ennuyeuses, si inutiles et si inintéressantes à ses yeux. Si éloignées de ses préoccupations quotidiennes et de ses aspirations. Les hommes n'ont aucune envie qu'on les invite à s'interroger. Et à se questionner. Aucune envie d'apprendre. Aucune envie d'entendre qu'une autre perspective est possible. Aucune envie de remettre en cause ou en question leur existence. Et leurs choix de vie*. Aucune envie qu'on remue le couteau dans la plaie en exposant au grand jour leur indigence et leur misère...

* Qui n'en sont pas, bien évidemment... Ils ne sont que la résultante de conditionnements, de formatages et d'apprentissages...

Il n'y a donc rien à faire pour les hommes. Rien à faire pour les aider. Et leur être utile. Sinon patienter sagement – et tranquillement – dans son coin. Et être présent – et les écouter – lorsqu'ils en éprouvent le besoin... Et attendre sans impatience que les esprits – et les cœurs – s'éveillent. Qu'ils apprennent à s’éveiller à leur propre rythme. Alors peut-être pourrons-nous modestement – très modestement – contribuer à les encourager et à les soutenir. A les accompagner vers plus d'amour, d'intelligence et de lumière. Il n'y a d'autre possibilité... Aussi convient-il d'être patient et bienveillant à leur égard. Voilà tout ce que nous pouvons faire pour eux...

 

 

La nuit, le monde se repose du bruit et de la fureur des hommes. Les arbres respirent (à pleines branches). Les animaux sommeillent (à leur aise) dans leur tanière ou dans leur abri. Les pierres et les montagnes veillent tranquillement. Les rivières s'écoulent avec une lenteur majestueuse. L'eau qui roule sur les galets offre son chant – et ses doux clapotis – à la nuit. Les océans bercent la terre et ses rivages. Et la lune prête à tous sa lumière douce et tamisée. Celui qui sait lire sur le visage du monde, y découvre une paix profonde. Et une confiance inébranlable. Et dans cette confiance, on peut déceler un immense espoir. Celui de voir, un jour, les hommes devenir sages et silencieux. Le monde sait qu'il se transformerait alors en une magnifique terre de paix. En un incroyable paradis...

 

 

En passant devant le cimetière d'un village que j'ai habité il y a quelques années, je suis effaré par l'ampleur du changement. Une kyrielle de nouvelles maisons et une flopée de nouvelles tombes sur des espaces qui ne leur étaient pas dévolus autrefois. Quel idiot ! Comment peut-on oublier qu'en ce monde, les êtres n'en finissent jamais de naître... et de mourir...

 

 

Le monde. Un chemin. Des pas sur le chemin. Un sac. Un carnet. Un œil et un cœur qui apprennent au fil des pas à se faire regard. Des notes à foison. Et une œuvre modeste qui se dessine au fil des chemins. Voilà résumée l'essentiel de mon existence.

 

 

Il y a très longtemps que je n'étais revenu en ces lieux isolés et enchanteurs où les à-pics et les falaises de calcaire offrent aux collines une beauté supplémentaire. Comme un supplément d'âme et de grâce. Et au cœur de ce lieu superbe affleurent à la mémoire quelques souvenirs sans importance...

 

 

A mes yeux, il y a chez les hommes deux choses particulièrement difficiles à accepter. Et à aimer. En premier lieu, la façon dont ils se servent – et tirent profit – de leurs capacités cognitives. Au détriment de leurs congénères, des autres espèces et de l'ensemble de l'Existant terrestre. L'immense majorité des êtres humains se comporte en créatures instinctuelles. En prédateurs sans conscience. En second lieu, leur maladive propension à revêtir de multiples déguisements pour cacher – recouvrir ou travestir – leur nature profonde (mensonges, non-dits, prétextes, subterfuges, mauvaise foi, dénis, masques, costumes, maquillages* etc etc). Tous les autres êtres vivants (les animaux et les végétaux en particulier...) ne dissimulent jamais leur nature véritable. Ils n'en ont évidemment ni la capacité ni la possibilité... Aussi sont-ils toujours ce qu'ils sont. Passant ainsi la totalité de leur existence sans jamais trahir – ou déformer – les lois naturelles qui les régissent. Notons cependant que s'ils étaient dotés d'un psychisme semblable à celui des hommes, ils se comporteraient sans aucun doute exactement comme leurs frères à deux pattes.

* Au sens réel mais, aussi et surtout, au sens figuré...

Bien que les instincts humains – et leurs modes d'expression – se soient légèrement transformés au fil de l'histoire de l'humanité et que quelques progrès aient été réalisés en matière de conscience – en matière d'Amour et d'intelligence – à travers l'émergence très progressive de valeurs comme le respect, l'équité, le partage désintéressé, l'égalité, la fraternité et la prise en considération des plus faibles et des minorités, les deux dimensions du comportement humain précédemment citées attestent avec force (et entre autres éléments...) de la profonde animalité encore présente chez les hommes. Et révèlent avec évidence qu'ils se trouvent encore à un stade évolutif peu avancé : à la frontière entre l'instinct animal et la conscience. Il semble pertinent de penser que lorsqu'ils auront atteint* un degré de développement plus élevé, leur inclination ancestrale à la domination, à l'exploitation et au déguisement s'estompera, déclinera et disparaîtra naturellement. Et sans ces odieuses caractéristiques, il nous sera plus aisé – beaucoup plus aisé – d'accepter les hommes. Et de les aimer pleinement... Et malgré notre patience, nous ne verrons sans doute jamais cette transformation se réaliser en cette vie... Tant pis...

* Les hommes ou leurs descendants (voire même une autre espèce encore inexistante aujourd'hui)...

 

 

Il est surprenant de constater que la nature a tendance à réveiller le poète qui sommeille en nous. Un (très) modeste poète, bien sûr. Et que les hommes nous donnent plutôt l'occasion de nous faire philosophe. Un (très) humble philosophe, évidemment. Nous savons, avec certitude, de quel côté penche notre esprit. Mais nous voyons notre cœur balancer... Entre les deux, il ne peut choisir... Aussi nous le laissons s'exprimer à sa guise au fil des pas et des paysages. Tantôt plongé au cœur de la nature sauvage pour se faire l'écho du ciel, des collines et des forêts*, tantôt à proximité du monde pour esquisser quelques traits de l'espèce humaine – et dessiner quelques croquis de la société que les hommes ont bâtie...

* Et de tous leurs habitants...

 

 

Il n'y a jamais – ou quasiment jamais – chez les hommes (et dans la communauté humaine) le moindre signe de présence, d'écoute et d'attention réelles et profondes. Il y a parfois une forme de gentillesse ou d'amabilité apparente. Mais le plus souvent, il n'y a qu'une mentalisation excessive et autocentrée, de l'indifférence et de l'insensibilité. Ou pire, du mécontentement ou de l'agressivité... Aussi comment se résoudre à vivre parmi les hommes ou à habiter en leur compagnie ? Et comment même se réjouir de les fréquenter ? Excepté celui qui cherche dans le monde (humain) un quelconque moyen de satisfaire ses besoins et ses désirs, qui peut décemment y trouver quelque agrément ?

Au cœur de la nature – parmi les arbres, les pierres, les animaux, les herbes et les nuages – et en sa propre compagnie – jamais on ne se trouve happé, interpellé, alpagué, malmené ou agressé(1) comme dans la société humaine. Et si le cœur et l'esprit y consentent, le silence s'habite pleinement. Sans effort. Et sans risque de le voir entamé(2) à la moindre occasion. Et à la moindre rencontre...

(1) Excepté évidemment dans un environnement naturel hostile et/ou totalement sauvage où une flore envahissante ou étouffante et/ou une faune (en nombre) particulièrement excitée ou dangereuse laisse(nt) parfois peu de répit...

(2) Elément qui atteste sans doute de la fragilité et de l'instabilité avec lesquelles nous habitons le silence aujourd'hui...

 

 

Notre pratique du bâton martial se réalise sans maître ni instructeur. A l'abri des regards. Au cœur de la nature. Ou parfois dans notre modeste masure. Avec l'esprit du novice offrant ses gestes – et l'énergie des mouvements – au ciel et à la terre. Laissant le corps et le bâton trouver leur point d'équilibre. Et écoutant les ressentis et leurs directives. Toute notre existence – nous le savons – sera un long apprentissage pour parvenir à une parfaite unité avec le bâton. Pour devenir l'exact point de jonction, à la fois dense, vide et ouvert, entre la terre et le ciel...

 

 

Chacun avance vers son destin qui se dessine au fil des pas. Qui construit, en apparence, une existence. Mais qui offre surtout la possibilité de poursuivre son cheminement vers la compréhension...

 

 

La plupart des hommes ont le sentiment qu'il leur faut, selon leur propre expression, « avancer dans la vie ». Construire une existence. Et tous s'y emploient. Passant de désir en satisfaction* et de satisfaction en désir*. Pour eux, « avancer » signifie poursuivre indéfiniment la chaîne des rêves et des aspirations. Ils ont tort. Et ils ont raison. Tort parce qu'aller ainsi de désir en satisfaction et de satisfaction en désir ne constitue qu'une forme de gesticulation autour d'un seul et même point : soi-même. Et raison parce qu'au bout de ce long chapelet de désirs réside l'ultime désir : l'aspiration à la compréhension qui mène jusqu'à l'extinction de tout chemin personnel...

* Ou de désir en déception et de déception en désir jusqu'à la totale et parfaite désillusion...

 

 

Regardes-tu autant le ciel que la terre ? Ou tes yeux ne peuvent-ils se fixer que sur ce qui tourne – et gravite – autour de toi ?

 

 

Je n'ai jamais réellement compris* pourquoi il y avait tant de pragmatisme et de futilité dans la vie des hommes. Et si peu de profondeur, de consistance et de métaphysique. Comme si Dieu en avait seulement pourvu quelques-uns qui, bien souvent, vivent – et agissent – comme de modestes – et acharnés – éclaireurs. Comme d'humbles lanternes dans l'obscurité du monde. Et chez eux, l'aspiration à l'Absolu est si puissante – et si totale – qu'elle rivalise non seulement, sans fléchir ni rougir, avec le prosaïsme myope et un peu crasse ambiant. Mais supplante aussi avec maestria toute la niaiserie et l'utilitarisme animal de l'humanité.

* Ou que trop compris la dimension essentiellement animale de l'être humain...

 

 

Chacun porte déjà en lui, à la naissance, l'existence qui sera la sienne. Celle qu'il devra vivre. Nul ne sait comment celle-ci adviendra ou s'actualisera. Mais rien ni personne ne pourra s'y opposer. Sorte d'impedimenta karmiques* qui se manifesteront quel que soit l'environnement. Toujours les circonstances s'imbriqueront pour qu'ils éclosent, s'ouvrent et s'épanouissent afin que ce qui doit être vécu et compris le soit de façon réelle et effective...

* Ce que d'aucuns pourraient appeler ainsi...

 

 

Toute intentionnalité est un encombrement... Ni désir. Ni intention. Ni projet. Ni idée. Ni repère. Seulement ce qui est maintenant...

 

 

Tout peut arriver. Tout peut toujours arriver. Combien d'hommes l'oublient-ils en menant leur existence quotidienne ? Le mental a beau anticiper explicitement ou intuitivement les événements et les situations, il arrive toujours ce qu'il arrive. Souvent, les circonstances corroborent les projections psychiques et donnent aux hommes le sentiment qu'il ne se passe rien(1) ou que la vie se déroule sans accroc selon leurs attentes, leurs désirs et leurs aspirations. Comme une impression de routine (ou de programme) bien huilé(e). D'autres fois, elles contrarient partiellement ou totalement les anticipations. Et provoquent alors, en général, une forme de désappointement, de tracas ou d'irritation. Quant aux circonstances totalement inattendues – ou imprévisibles –, soit elles se montrent favorables (favorables à ceux qui les vivent) et elles suscitent alors une grande joie, soit elles revêtent un caractère funeste ou douloureux, et deviennent, aux yeux des hommes, source de plus ou moins grandes souffrances(2). Mais quels que soient les événements, n'oublions jamais que les circonstances ne sont que ce qu'elles sont. Et qu'elles amènent toujours avec elles les situations qu'il nous est nécessaire de vivre – et le lot d'émotions et de sentiments qu'il nous faut éprouver... pour que se réalise la compréhension. Il n'y a d'autre voie pour que celle-ci s'intègre profondément – et de façon indéracinable – à notre être...

(1) Révélant une forme d'opacité perceptive, sensible et sensorielle chez la plu-part d'entre-eux...

(2) En vérité, ce ne sont pas les circonstances qui sont à l'origine de cette souffrance mais le décalage entre les événements et les anticipations projectives du psychisme... ou entre les événements et nos représentations mentales (idées sur nous-mêmes, sur les êtres qui nous entourent, sur la vie et sur le monde, attachements à soi, à la vie, aux formes et aux individus, à nos repères, à nos habitudes, à nos référentiels, etc etc.)...

 

 

Il est courant que les hommes fassent la fête avec leur famille et/ou leurs amis. Ils se réunissent souvent en fin de semaine pour oublier leurs soucis et noyer leur ennui et leur misère dans l'alcool et la musique. Nous, la fête, nous la faisons chaque jour au cœur de la nature – et parfois même à chaque instant de notre course lente dans les collines – avec tous nos frères : animaux, arbres, nuages, herbes et fleurs sauvages. Célébrant avec lucidité – et en silence – la joie et l'innocence d'être pleinement unis dans le regard de Dieu...

 

 

Cette existence nous donne l'occasion de vivre et d'éprouver – de l'intérieur – la vie d'un homme. Son fonctionnement, sa perception, ses ressentis, ses émotions, ses sentiments, son potentiel et ses limites. Et lorsque le regard se glisse dans la peau du personnage, on sent comme un jeu et une distance. Un formidable jeu et une incroyable distance. Et aussi une certaine forme de malice et de jubilation. Comme si ce glissement n'était qu'un jeu provisoire – très provisoire. A la fois essentiel et totalement sans importance. Ne constituant que le modeste et bref épisode d'une longue série commencée de façon si ancienne qu'on ne peut – et ne pourrait même si l'on s’attelait à remonter le fil de la mémoire... – se souvenir de son origine. Une longue série qui connaîtra encore, de toute évidence, de très nombreuses aventures et péripéties. Toutes aussi agréables et douloureuses(1). Toutes aussi passionnantes et ennuyeuses(1). Une longue série sans commencement ni fin...

Ce sentiment – ou cette impression – ne relève pas d'une simple histoire de karma et de réincarnation(2) « personnels » vécue sur le plan individuel mais s'apparente bien davantage à une sorte de jeu de la conscience impersonnelle (tenant à la fois de la plaisanterie et de l'amusement) qui ne manque jamais l'occasion de se glisser, ici et là, maintes et maintes fois dans maintes et maintes formes afin de vivre pendant quelques temps dans la peau de chacune d'elles. Et pouvoir ainsi goûter de l'intérieur toutes les dimensions de son existence. Et les innombrables possibilités qui lui sont offertes...

Ainsi la conscience poursuit indéfiniment le jeu – l'incroyable jeu – qu'elle a, elle même, instauré. Un jeu complètement fou en vérité – compte tenu de son ampleur et de la complexité de son organisation mais également parce que ce dernier semble s'inscrire à la fois dans une perspective temporelle (lorsqu'on l'appréhende mentalement) et dans la globalité des formes et des existences à un même instant(3)...

(1) Variant selon les formes. Et les circonstances de leur existence...

(2) Ou, plus exactement, de transmigration...

(3) Puisqu'il semblerait qu'il en soit ainsi pour chacune des formes à un moment donné mais aussi lorsque l'on appréhende chaque forme dans une perspective temporelle avec ses incessantes transformations et recombinaisons, vie après vie...

Les êtres incarnent leur personnage avec tant de vérité – chacun tient son rôle avec une telle sincérité – que nul ne se souvient – et ne peut se souvenir – qu'il ne s'agit en réalité que d'un jeu. Chacun s'est identifié de façon si profonde et si complète à son personnage qu'il est intimement persuadé d'être ce personnage. Et que ce dernier existe bel et bien. Ce jeu et ces rôles semblent si réels et si tangibles que l'ensemble des acteurs et des participants offrent une incroyable authenticité au vaste théâtre vivant – permanent et grandeur nature – que constitue le monde. Chacun est si profondément inscrit – et engagé – dans sa posture et son emploi et les scènes se rejouent tant de fois (à l'identique ou avec quelques variations) que personne n'est plus capable de se rendre compte qu'il n'est qu'un personnage provisoire joué par la conscience impersonnelle dans une pièce sans commencement ni fin aux ressorts à la fois comiques et tragiques, réalisée, interprétée et mise en scène de façon magistrale par ses propres soins sur la grande scène du monde. Comme si la conscience impersonnelle interprétant tous ces rôles et tous ces personnages – et entrant dans la peau de chacun avec tant de sérieux et de justesse – avait fini, elle-même, par croire qu'elle était réellement chacun d'eux. Comme si tous ces jeux et ces rôles lui avaient fait oublier qu'elle était l'unique chef d'orchestre, l'unique acteur et l'unique spectateur de cette grande et vaste farce...

 

 

Avec l'été revient le chant des grillons et des cigales. Le lancinant crissement de leurs ailes* infatigables...

* Et de leurs cymbales...

 

 

Vivre en couple, au sein d'un collectif, d'une communauté ou de la société n'offre des avantages qu'à ceux qui ne savent vivre pleinement leur solitude. Qui ne savent (encore) apprécier les joies de l'indépendance et de la liberté(1). Qui ne peuvent se passer des autres pour satisfaire un certain nombre (et parfois même un très grand nombre) de leurs besoins et de leurs désirs. Et qui doivent en contre partie consacrer beaucoup d'énergie – et une large part de leur journée – à gérer des situations et à résoudre des problèmes qui n'existeraient pas s'ils vivaient seuls. Et de façon autonome... Bref la crainte – et la méconnaissance – des individus à l'égard de la solitude sont si grandes qu'ils sont prêts, pour subvenir à leurs attentes, à supporter de nombreux soucis et tracas, à endurer d'interminables tergiversations et de stériles conversations et à vivre d'innombrables différends et conflits – bref à payer un lourd tribut – pour ne bénéficier, bien souvent, que d'une médiocre compagnie et se voir illusoirement – ou très partiellement – satisfaits dans leurs désirs et leurs attentes à l'égard des autres(2). Cette attitude – et cette posture – semblent totalement insensées(3) mais c'est (pourtant) ainsi que vivent les hommes...

(1) Liberté phénoménale, bien sûr...

(2) Et ceux qui voudraient nous chanter le mauvais refrain de l'amour des autres et de son prochain dans les relations humaines et la nécessité du « vivre ensemble » manquent sérieusement d’honnêteté et de lucidité... On les invitera donc à regarder avec plus d'attention, de profondeur et de circonspection les rapports humains dans la société où ils vivent et les raisons qui les poussent, eux-mêmes, à vivre en société et à rechercher la compagnie des autres... Ils ignorent sans doute – ou feignent d'ignorer – que l'Amour réel – et effectif – ne souffre le moindre désir ni la moindre attente à l'égard d'Autrui. Sinon ce n'est qu'un déguisement hypocrite. Une stratégie égotique qui prend les habits de l'Amour et de l'altruisme... mais qui n'en a, assurément, ni le goût ni l'ampleur...

(3) Mais ne jetons pas l'anathème trop hâtivement sur cette caractéristique humaine car c'est peut-être en partie grâce à cette aspiration à être ensemble (et avec les autres) et à l'insatisfaction relationnelle que se développe – que peut se développer – le besoin spirituel. L'appel vers Dieu. Et vers l'Amour... Qui permet alors d'aimer les êtres – et les hommes – inconditionnellement. Et sans la moindre attente...

 

 

[Fragments-hommage à Yves Bonnefoy, mort le 1er juillet 2016]

 

Dans les limbes métaphysiques de la parole, le silence, attentif, écoute. Jamais ne s'égare dans le bruit et les mots. Le poème peut alors jaillir. Rassuré. L'audience sera infinie...

 

 

L’œuvre magistrale du monde que le poète, d'une pichenette, fait vaciller. Non pour édifier le néant en certitude. Mais pour que se goûte le silence. La joie silencieuse de l'être.

 

 

Spectacles exsangues pour les foules ensommeillées et ahuries. Pour abrutir encore davantage leurs velléités de questionnement. Les laisser s'égarer dans le labyrinthe étroit du monde où elles appellent, agonisantes et à bout de force, des lèvres et un visage qu'elles ne verront jamais.

 

 

Bonimenteurs de malheur avec leurs grimaces et leurs discours trisomiques* acclamés par une foule décérébrée. Et léthargique.

* Ne vous méprenez pas sur l'emploi de ce terme, nous éprouvons une tendresse toute particulière pour les trisomiques (les trisomiques 21) que nous connaissons relativement bien pour en avoir fréquenté quelques-uns avec beaucoup de bonheur et d'assiduité... Et ils ont – et ils le savent bien – toute mon affection. Et tout mon respect...

 

 

Un soupir sur l'estrade. Et tu prendras la fuite vers le désert où le visage des hommes brille du sourire des anges. Et tu verras, dans leurs yeux profonds, Dieu qui attend.

 

 

Y a-t-il un homme sur cette terre dont le sourire émerveillerait le silence ?

 

 

La condamnation des hommes que Dieu récuse. Et qu'il porte en son sein comme des oisillons blessés. Et affamés de son visage.

 

 

La grande chimère des heures qui fait tourner les aiguilles de l'horloge. Et les rêves et les espoirs accrochés au tic-tac de la pendule auquel les hommes se pendent.

 

 

A la corde de l'instant, je m'élance. Et le temps – et les hommes – chavirent. Balayés par la lame tranchante des pas qui résonnent dans l'infini. Et la main de Dieu qui soulève les routes et les montagnes. Offrant au monde le vide. Et son éternité.

 

 

Epouse le ciel. Embrasse la terre. Offre tes lèvres à l'aube. Et tes paroles à l'innocence. Tends la joue aux malices. Et le baiser des anges te sera donné. Dieu se tiendra dans leurs ailes fragiles. Ne lui demande rien. Ne lui pose aucune question. Agenouille-toi en silence. Et tes interrogations tomberont en cendres. Et avec il recouvrira les chemins du monde. Tous les chemins du monde où marchent – et se questionnent – les hommes. Les vents se chargeront de transmettre leurs messages. Et soulèveront leurs demandes vers les anges qui viendront se poser sur leurs murs. Et qui leur montreront le ciel. Et la terre. Qui les inviteront à offrir leurs lèvres à l'aube. Leurs paroles à l'innocence. Et à tendre la joue aux malices...

 

*

 

Le petit homme replié sur l'infini qui loge en son cœur entend le vent gronder dans la plaine du monde minuscule où vivent les hommes. Et soudain, il a un geste de recul. Comme s'il était actionné par une crainte secrète blottie au fond de ses yeux. La crainte des regards flamboyants – des regards foudroyants – presque éteints pourtant sous les paupières pétrifiées où l'innocence à chaque instant est menacée. Territoire barbare encerclé de remparts barbelés que l'Amour ne peut atteindre. Où l'Amour ne peut éclore. Et une larme coule sur la joue du petit homme que son cœur triste recueille. Et qu'il transforme d'une main délicate en torrent de joie s'écoulant pour moitié sur le territoire infini et pour l'autre dans la plaine du monde minuscule où vivent les hommes. Et l'on entend partout un énorme grondement que les uns associent à un cri d'effroi sinistre et épouvantable et où les autres décèlent une cascade de rires interminable...

 

 

[Hommage à Yves Bonnefoy – suite]

Que le philosophe et le poète* sont seuls face au monde. Plongés – tout entiers – dans leur travail silencieux. Dans leur œuvre. Marchant à pas lents vers la présence. Au plus proche d'elle souvent. En son sein même parfois. Pour que jaillisse l'instant sacré – l'instant divin – où les mots peuvent témoigner du silence et de la beauté. De l'innocence et de la joie. Et du chemin – du long chemin – parcouru pour se tenir, humbles, à leurs côtés...

* Et tous les artistes...

 

 

L'acédie monacale correspond, me semble-t-il, à la grande désillusion – à l'immense et douloureux à quoi bon* ? – éprouvé(e) par les chercheurs d'Absolu qui précède le passage vers l'impersonnel. Au seuil de l'ouverture au Divin.

* « A quoi bon chercher ? Et à quoi bon vivre ? » se demande le chercheur, « puisque toutes mes recherches – toutes mes longues recherches obstinées – sont restées totalement infructueuses. Qu'elles ne m'ont mené nulle part. Et que je me retrouve exactement au même point : seul, misérable et ignorant ». Voilà ce que ressent avec force, douleur et impuissance celui qui cherche lorsqu'il se trouve (sans le savoir, bien sûr...) au seuil de la présence...

 

 

Que la consistance habite ton cœur ouvert et vide. Et le regard innocent dilatera l'instant pour y faire entrer toute la profondeur du réel. Que tu pourras goûter avec une intensité inégalable...

 

 

Animaux, maîtres de force et de courage, vos enseignements me bouleversent. Et je me prosterne à vos pattes pour que vous pardonniez l'infamie des hommes...

 

 

Le petit homme, le poète et le philosophe offrent leur cœur au monde. Mais celui-ci passe sans un regard. Cédant parfois – de temps à autre – à une courte halte, curieuse ou intéressée. Mais il ne daigne s'y attarder. Il ne veut – ni ne peut – les fréquenter avec assiduité. Le monde redoute tant la lucidité et l'innocence. Et il se méfie comme de la peste de la profondeur et de la consistance. Il sait, à coup sûr, que le cœur du petit homme – celui du poète et du philosophe – viendraient entacher – et compromettre sérieusementla joyeuse futilité des jours.

 

 

Dans les yeux se conjuguent l'horreur et la gaieté. L'envie et le manque. La perte et l'espérance. Le regard, lui, délivre de toute caractéristique...

 

28 janvier 2021

Carnet n°255 Notes journalières

L’espace secouru – comme l’on viendrait en aide à un mourant – une manière de se faire présent et de s’effacer devant celui auquel on octroie (naturellement) la priorité – celui auquel on abandonne sa place sans embarras…

 

 

Nous – jouant – sans haine – sans usurpation – sans personne…

Seul(s) – dans nos épreuves et nos dialogues…

La terre – le ciel – qui s’ouvrent devant notre dénuement – notre obéissance involontaire aux circonstances…

Et, parfois, nos absences de vivant(s) qui rehaussent tous les murs construits par l’esprit ignorant – plus archaïque(s) qu’innocent(s)…

 

 

Des ombres trop lourdes pour nos peaux fragiles – trop larges pour nos âmes exiguës – comme si nous ne pouvions supporter un peu de lumière sur nos blessures…

 

 

Le vide – incroyable – qui, tantôt, nous nourrit – qui, tantôt, nous affame – nous qui nous prenons pour une singularité du réel – un tertre si souvent – une éminence parfois (pour les plus orgueilleux) ; un sillon étroit – une simple ligne, en vérité, dans le grand labour de l’univers – une griffure dérisoire – une légère crevasse dans la terre meuble et docile – pas même un éclat – rien de réellement perceptible lorsque l’on quitte l’échelle du bout de son nez…

 

 

Nous – nu(s) et tremblant(s) – face au vent – face au monde – face à la lumière…

Ce qui survole – si souvent – ce que nous considérons comme le hasard…

Notre trouble au pied de l’Absolu…

Ce qui se déchire avec l’avènement (progressif) du plus précieux…

Le monde sans heurt – les angles polis et rassemblés – toutes nos peurs réunies – comme une ligne verticale – soudain transformée en hache que l’on brandit contre les monstres du temps…

 

 

Le vent – le verbe – l’Amour – ce qui nous rend à l’étreinte…

L’âme au-dessus de l’eau – dans un parfait (et indolore) naufrage…

 

 

Les oscillations du monde et des étoiles…

L’odeur de la terre sur nos mains…

Le jour passé – la nuit venue…

La nuit disparue – le territoire qui s’ouvre enfin…

La fraîcheur des vents qui se mêlent au souffle quotidien…

Les battements réguliers du cœur – tous les signes de notre présence (temporelle)…

 

 

Sous les vieux arbres millénaires – le monde – la chair errante – les âmes qui rôdent – les chemins noirs sur lesquels traînent tous les pas – sur lesquels traînent toutes les vies…

 

 

Sous l’enveloppe – la nuit – le noir – notre territoire – la chair suffoquante – la chair liquéfiée – la chair agonisante – et, bien sûr, l’âme oubliée…

Les instincts – tout ce qui favorise la peur – le souffle ; le cycle de l’homme – incomplet…

 

 

Eternel(s) supplicié(s) de soi – enfoncé(s) dans notre absence – comme un corps – comme un cœur – étrangers – l’esprit ailleurs – empiété – fractionné – prisonnier de ses propres jeux – de ses propres frontières…

Le réel enfermant les mille combinaisons – et encerclé par les mille possibilités qu’elles ont créées…

 

 

Dans le geste – l’ombre nécessaire et la délivrance – les retrouvailles et l’égarement…

Ce qui crie et ce qui respire – comme au premier jour…

 

 

Sous la voûte – cette douleur permanente – ininterrompue…

La vie accablée – la vie accablante…

Nous – comme continuité de la (longue) chaîne…

Et les Autres – comme instruments – comme obstacles – comme pollution – chargés de résoudre nos insuffisances – l’inécessaire – de combler le manque et le désir, en nous, subordonnés au monde …

Le rôle façonné par l’étiquette et la vêture…

L’âme, peu à peu, encombrée et dégoulinante de souillures…

 

 

Notre existence – comme une terre imprévisible…

Un chant sous le soleil – entonné initialement comme un cri de souffrance – une manière d’atténuer la douleur – d’expulser notre blessure de vivant – de panser les plaies et les entailles nées du côtoiement du monde…

Le silence qui ondule et les résonances de l’invisible dans la chair – sur la pierre…

Le granite des cœurs et du sol – l’étreinte et la force féroce (presque magique) des reins…

 

 

Le livre ouvert – et déjà écrit – et déjà lu ; notre destin qui, en un éclair, se consume…

 

 

Nous – immergé(s) – respirant(s) – devenant, peu à peu, ce à quoi l’on nous a réduit(s) – rien qu’un rêve – une image – né(e) dans l’esprit des Autres – de quelques Autres ; un moyen massif – un instrument affûté – condamné(s), en quelque sorte, à satisfaire les besoins – les désirs – les exigences de ceux qui nous entourent…

 

 

Sur la terre – déraciné – comme une pierre retournée depuis trop longtemps – posée sur la neige – brillante sous le soleil – luisante sous la pluie – sombre (presque invisible) dans l’obscurité ; simple reflet du monde et des circonstances…

 

 

Lumières enfantines – ignorées – massacrées – auréolées déjà d’invisible – d’un ciel trop discret pour être perçues par les sens humains…

 

 

Nos sons et nos syllabes – à l’orée de l’Amour – comme un feu qui progresse ligne après ligne – sur une vaste étendue – notre chemin dessiné à même la terre – sous la même voûte depuis le premier mot – depuis le premier pas…

 

 

Du sable – notre vie – la terre – le temps – ce que pourrait devenir le ciel sous nos coups de boutoir – notre manière si grossière (et si arrogante) d’être au monde…

 

 

Muet – à la manière du silence – dans le plein acquiescement…

 

 

La terre et le ciel devenus des parcelles – des territoires presque enfantins que se disputent les bêtes et les hommes ; de simples images – des zones infimes – des périmètres (étroitement) circonscrits – des aires artificiellement inventées qui donnent lieu à d’incroyables querelles – à d’effroyables batailles – sur lesquelles il faudrait poser un immense sourire – un œil bienveillant et fraternel – et que nous continuons de regarder avec mépris – avec colère et réprobation…

 

 

Nous – différent(s) – parfois le(s) même(s) – nous exprimant à la manière des hommes d’autrefois – entre silence et fidélité aux lois naturelles…

 

 

Seul(s) sur l’étendue – déclinant – dans le règne du silence et de la nécessité – dans le déploiement du jeu de l’invisible – l’invitant – de plus en plus insensible(s) à la terreur et à l’oppression des hommes des temps anciens…

 

 

Le ciel nu – en nous – qui se penche – qui regarde par-dessus notre épaule – pour faire signe à l’enfance oubliée – estropiée – assise non loin du soleil couchant – attendant sur son catafalque de granite la fin du sacrifice – la fin de sa longue (et atroce) agonie…

 

 

Nous – sur notre attelage cosmopolite – le vent de face – en pleine suffocation – dans l’attente d’une confrontation violente et durable – d’une chute – d’une capitulation…

Sur le seuil du temps – entre deux abîmes imaginaires – inventés par méprise – par arrogance, peut-être – par indifférence, sans doute, à l’égard de la vérité…

 

 

Le corps souffrant – la tête ailleurs – dans la clarté mensongère d’un chemin laborieusement dessiné – par goût de l’évasion – par incapacité à vivre pleinement ce qui est offert – plongé(s) dans cette affreuse inintimité avec les choses – comme si nous n’appartenions pas (réellement) au monde…

 

 

Sur un dôme d’indifférence – sans proximité – excepté avec les malheurs et la nuit…

L’infini – au-dedans – cherchant à exister au-dehors – au-delà de notre périmètre – au-delà de notre étouffement commun…

 

 

Dans le ciel souterrain de nos pas inappropriés – incertains – bien plus que mortels…

 

 

La nuit glissante au cœur de laquelle nous avons échoué – en toute inquiétude…

Le plongeon – l’immersion – puis la longue série de tourbillons successifs…

L’invisible – dans le désordre – présent à chaque noyade – à chaque remontée – à toutes nos retrouvailles…

 

 

D’autres blessures que celles infligées par la fatalité…

Le cœur bêtement amoureux de la course effrénée…

Le rythme excessif comme une manière (naïve et grossière) de combler notre impératif besoin d’intensité (ce désir permanent de joie et d’exaltation à vivre) que seuls peuvent (réellement) satisfaire l’immobilité joyeuse et acquiesçante – le vide vivant – le silence sensible – cette incomparable manière d’être (pleinement) présent…

 

 

Contre les parois du monde – notre route – cette voie singulière – qui se détache, peu à peu, de la roche – qui s’ancre de plus en plus aisément dans la certitude du ciel – les évidences de l’invisible – en surplomb de tout – au-dessus de toutes nos gesticulations…

 

 

En peu de mots – dire le monde – les murs – les frontières – l’infamie – les possibilités d’une ascension – les envols (trop rares) ; nos ailes et notre cœur – les seuls outils indispensables – à déployer à travers toutes les fenêtres possibles – pour rejoindre l’immensité…

 

 

Le souffle voluptueux – dans le vent et l’aube réunis – les seuls liens – les seuls lieux – possibles – sauvages – sans risque de blessure – de brûlure – de torture – dans la transparence d’une lumière à notre mesure – dans la simplicité naturelle du surgissement…

 

 

Des montagnes de papier – pour indiquer la route vers l’espace – le silence – l’étendue déserte…

Des mots en amas monstrueux pour fendre tous les murs érigés par les hommes – franchir toutes les frontières construites autour des êtres – des choses – des têtes – anéantir tous les territoires d’appropriation…

Quelques traces – un peu d’encre – pour retrouver l’infini – notre nature originelle…

 

 

A bout de force – au seuil de la nudité – de la vérité peut-être – qui, peu à peu, s’éprouve – se vit – se perd – puis disparaît – et revient (parfois) vers ceux qui sont capables d’expérimenter le monde sans rien saisir – sans rien s’approprier…

Notre seul pays – le vide et l’absence de territoire…

A chaque instant – dans la nouveauté et la fraîcheur de ce qui surgit…

Les choses – les têtes – l’univers devant nos yeux – puis, les choses – les têtes – l’univers en soi – avant l’effacement et l’oubli…

 

 

Une parole aussi nue que la peau – aussi légère que l’âme – aussi innocente qu’un nouveau-né – dans l’intervalle de l’oubli où la présence porte en elle toutes nos absences – toutes nos histoires – passées – toutes les possibilités du monde et du ciel…

 

 

Nous – insensible(s) à l’absorption du temps – là où nous sommes – avec ou sans visage – avec ou sans étoile – avec ou sans lumière – dans la joie présente ou disparue – le cœur dans le souffle – porté(s) par chaque geste…

 

 

Terre de la nudité – de la non-alliance – de l’effacement…

Terre de lumière et de vent – qu’importe les intervalles et les saisons…

En retrait – l’imminence – les eaux vives du monde sous les yeux insensibles des hommes – notre indifférence et notre cécité légendaires…

 

 

La vie rudoyée – déformée – comme un songe martelé par les paumes du rêve – comme du granite rongé jusqu’à l’os ; ce qui saigne – ce qui pleure – sans la moindre plainte – sans la moindre certitude – comme une lame plongée dans la nuit – dans la chair – dans le sang ; un peu d’encre – quelques taches sur le blanc de la page…

 

 

Les possibles – la puissance – éperonnés – affaiblis – comme si l’on interdisait l’essentiel – l’incandescence – tous les chemins d’accès à la vérité…

Nous – comme séparé(s) du feu et de la nécessité ; l’Absolu hors d’atteinte…

L’envergure recluse – et notre déploiement ajourné – bien sûr – malheureusement…

 

 

Nous – dans un corps sans largeur – démuni – bâché – à la manière d’une barque arrimée – d’un bout de ciel ligoté – brinquebalé par la permanence des vagues – condamné au ressac à perpétuité…

 

 

Le cœur battant – les cris rabâchés – les confins et l’encerclement – les ombres et la nuit qui nous harcèlent – le souffle dans ses limites vivantes – pardonnables – imputables (en grande partie) à la matière – à la nature première du monde…

Le ciel restreint par la chair – l’étroitesse du périmètre – l’invention des frontières…

 

 

Nous – sans proximité – sans intimité – amputé(s) de toute possibilité de joie et d’intensité – livré(s) à nous-même(s) – à l’exil – abandonné(s), en quelque sorte, à la cruauté de l’éloignement…

Des vies sans couleur – sans latitude – sans potentiel…

La bouche – les hanches – les mains – recouvertes par tous nos excès…

De la chair souffrante – suffocante – disloquée…

 

 

Entre cimes et nasse – notre vie – nos désirs – nos âmes qui s’empoignent – nos excès qui nous enferrent – qui nous emmurent – nos souffles et nos paroles désarticulés – nos cris sur la pierre…

Les étoiles – trop lointaines – qui se tordent – et se distendent – à l’approche des mains – de la lumière…

Nous – avec le monde – dans la poitrine d’un plus grand que nous – encore inconnue – inexplorée – douloureuse…

 

 

Le vent contre le sommeil et la roche blanche…

Des jardins – des arbres – des oiseaux – mille bruissements…

La petite musique du cœur – avec des passions qui se prolongent jusqu’au ravage – jusqu’au carnage – jusqu’à la catastrophe et l’anéantissement…

Et Dieu et sa tendresse pour compenser, peut-être, notre violence – nos maladresses – notre malédiction…

 

 

Notre vie sur l’enclume – des étincelles et l’écrasement progressif – le sang – le souffle, peu à peu, dégoulinants – poussés vers l’extérieur – en cascade – comme une fragilité (naturelle) – ce à quoi ne peuvent échapper les vivants…

 

 

Une vie – une œuvre ; une pente qui, peu à peu, nous fait glisser vers la mort et l’obscurité…

Notre malheur à tous – avec, en filigrane, expressifs – démesurés – le manque et la faim – ce qui anime (presque entièrement) notre âme – notre tête – notre ventre…

 

 

La tête – au-dehors – dans cette solitude méritante – mille fois éprouvée déjà – comme une force enroulée sur elle-même – les conditions du voyage – d’une errance fabuleuse – sans limite et sans fin – la découverte (progressive) de la plus vaste étendue terrestre où peuvent enfin jouer ensemble (et sans risque) l’eau, l’âme, le feu, le monde et les vents…

 

 

Nous – dans notre prison étanche – à double-fond – au cœur de laquelle le noir est le seul substrat – la seule matière – le seul parfum – comme une terre tenace – obstinée – que les Dieux nous ont choisie pour couronner nos faiblesses – nos mérites – toutes nos exigences de tyrans…

 

 

La tempête se donne – nous dévaste – sans précaution – comme la nuit – si noire – si authentiquement – si magistralement – noire – qu’elle en devient magique – presque lumineuse…

Ainsi la tempête nous anéantit – et ce faisant – nous sauve…

Et dans ces vents furieux et dévastateurs – de plus en plus sensible(s) – de plus en plus alerte(s) – de plus en plus vivant(s)…

Le désir tari jusqu’au démantèlement de tous nos arois…

 

 

Nous – comme la souche des arbres – enracinés – fragiles – que l’on ne peut extraire du sol – du monde – sans laisser mille fragments – mille éclats – dans la vie souterraine – dans la vie invisible – dans la vie des Autres…

 

 

Dans notre chute – nous approfondissant à la manière des somnambules – dans leur sommeil…

 

 

Ivre – sans paraître trop précocement futile – pareil aux particules – sensiblement instable – versatile – enclin à tous les excès – aux bouleversements – aux révolutions les plus imprévisibles…

 

 

Nous – à la manière des ogres – des monstres souterrains peut-être – affamés de chair et de sommeil – le cœur si facilement gagné par la nuit – le pays des ombres – rampant dans la bave – le sang – la fange – incapables de nous redresser – de connaître la moindre verticalité – pas même celle qui nous cantonnerait à une érection symbolique…

Le signe de notre appartenance reptilienne – de notre archaïsme ancestral – originel peut-être…

 

 

Viscéralement assassin et silencieux – de ce silence invisible – sans préparatif – sans prérogative – aussi éloigné de l’innocence que le règne passablement fissuré de l’homme…

La loi éternelle à laquelle nos gestes – notre âme – nos pages – nous soumettent…

La parfaite allégeance à ce qui, à la fois, nous surplombe et rehausse notre pâle (et vague) idée du Divin…

 

 

Debout – dans l’éternité – tantôt paumes jointes – tantôt mains ouvertes – sans désir – la plupart du temps – parfois – poing levé – poreux aux circonstances et aux intentions (si souvent) malicieuses des Dieux…

 

 

La figure métaphorique du destin – notre mort et toutes nos traces – les restes volatils de quelques substances passagères – l’infini qui s’invite dans notre effritement – le ciel ouvert – la vie des nuages et des visages provisoires – accueillis – et aimés jusqu’au cœur…

Zébrures – grisaille – rides et déchirures – ce qui creuse – et approfondit – l’extinction de notre soif – des malheurs – la disparition de notre figure – du rêve – l’effacement du moindre signe de notre histoire – de toutes nos illusions…

 

 

Nous – à la surface du monde – à la surface des choses – à la surface des eaux qui nous emportent – qui emportent tout – charrié(s) avec l’herbe – les cimes – les pierres – le chagrin – des monceaux de vie et de temps – l’ensemble des vivants et des morts – vers la seule réponse…

 

 

Le jour qui affleure – avec la vérité…

En nous – l’acquiescement – à l’heure précise – trop tardivement pour ce qui, au fond de l’âme, aspire encore (aspire toujours) à croître – cette forme incorrigible d’immaturité que nous traînons comme un souffle – un allant – une malédiction – un obstacle – quelque chose de très enfantin – d’indécrottablement séparé – comme une aile et un rempart – incompatibles – voués à nous précipiter à l’envi vers la chute – vers l’éloignement…

Et Dieu – de l’autre côté – qui nous attire et nous offre sa longue expérience des extrêmes et du silence – qui accueille, sur ses marges habitées, tous les soleils – toutes les joies – la longue file des figures impétrantes – tous les visages de l’innocence…

Et notre écriture – très imparfaite – qui tente maladroitement d’en témoigner…

 

 

Nous – dans l’infime intervalle de la fracture – rien au-dessus – rien en dessous – le vide devant – le vide derrière – nous au milieu de nous-même(s) – le vent en sa propre compagnie – l’espace et le silence déployés dans leurs moindres recoins – dans leurs moindres replis – ce que nous sommes – et ce qui nous insuffle ce goût incroyable – ce goût irrépressible – pour la vérité – et tous les élans nécessaires pour s’en approcher…

 

 

Les ronces et la rosée – dans notre âme et notre sang – cette disposition à la fraîcheur et à l’écorchure…

Une réalité à peine naissante – et aussitôt éraflée…

Quelque chose du rêve et des yeux grands ouverts…

 

 

Le monde pétrifié par la mémoire – le monde courant – virevoltant – pleinement vivant – dans l’absence de temps…

Une course à l’envers – jusqu’à notre ascendance originelle…

En nous – avec nous – notre expérience de l’abîme et des cimes réunis…

 

 

Cette atroce manière d’occuper les lieux…

L’hégémonisme spécifique – tribal – individuel…

L’orgueil et la tête boursouflés…

Le ventre et la faim – centraux – omniprésents – le prétexte majeur au mouvement – puis, une fois repu(s) – le jeu et la distraction – pour échapper à l’ennui – à cette peur et à cette incompréhension du vide ; l’éloignement furieux – et impératif – de notre insoupçonnable réalité…

 

 

Nous – abîmé(s) dans la rupture et la juxtaposition des vies – des cœurs – des visages – la conjugaison inutile de tous les sens – de tous les signes…

Des existences comme des cascades d’accidents jugés inappropriés – pour nous convaincre de traverser ce que l’on apparente (habituellement) à l’absurdité du monde – pour nous convaincre de transformer nos alliances – nos pactes les plus grossiers – avec les forces terrestres dominantes – pour nous convaincre d’approcher le retournement fondamental nécessaire au déploiement du regard – à la (re)découverte de l’envergure de notre présence – à la célébration incessante du geste et de la parole poétiques – afin de renouer avec notre vrai visage et de réenchanter ce que nous avons – depuis trop longtemps (presque depuis le premier jour) – condamné – altéré – corrompu…

 

 

Tout – dans notre perte – nous sera offert – nous sera redonné…

A travers la force et la violence inversées…

Les Autres – tous les Autres – nos chères retrouvailles…

L’espérance (et bien davantage – assurément) d’une terre plus habitable – d’un monde réellement humain…

 

 

Nous – retrouvant la route – retrouvant la voie – le passage vers les profondeurs – l’étendue – la magie que nous avions recouverte de gestes distraits – trop mécaniques ; l’inespéré affranchi du temps – des éclipses – de l’abîme – de l’absence…

 

 

La respiration du jour dans le corps – le cœur ; le souffle qui installe le rythme et la précision des gestes et des pas…

L’indigence – fécondée par le miracle – qui, peu à peu, se transforme – se rapproche de sa matrice…

 

 

Du sol – des trappes – le fonctionnement du vide…

De la chair en travers qu’il faut user jusqu’à la transparence…

Des os et des chaînes à ronger…

Le déferlement du monde sur la roche – le ressac – et le vent qui gronde au cœur des misérables corridors que nous avons investis en pensant (à tort) y dénicher un refuge…

Des vies et des genoux abîmés sur la pierre – soumis aux choses et aux forces de l’invisible…

Nous – personne – au milieu de nulle part – en somme…

 

 

L’espace – au-dedans – à nos côtés – comme un ciel plus tangible – plus vivant – plus fécond – accessible depuis la terre – la bêtise – l’enfermement…

 

 

L’Autre – en nous – ensommeillé ou les yeux ouverts – rencontré ou ignoré – aimé ou haï – au même titre qu’un fragment d’âme oublié – et qui, une fois retrouvé et assemblé au reste, reconstitue l’ensemble – la totalité du réel – ce visage étrange et familier – inentamé – impartageable – malgré la multitude – les excès et les débordements (de toutes sortes) – toutes nos vaines tentatives d’appropriation et d’anéantissement…

 

 

Ce qui s’engouffre – en nous – pour nous dénouer – défaire ce nœud qui obstrue le passage entre la tête et le ventre – entre le ventre et le monde – ce grand charivari – ce grand cirque tragique et clownesque – le déferlement ininterrompu des vagues – de la faim – de la conquête et du repli – nos supplications et nos incartades – et cette longue – ou brusque – agonie – à genoux – allongé(s) – sur le sol…

 

 

Le monde – l’espace – la présence – invisibles – et qui se manifestent, avec force, sous nos yeux – de la manière la plus tangible – tant leur règne gouverne le plus grossier – les apparences – la part du réel perceptible par les sens humains…

Le ciel soudain descendu sur la pierre – comme une ouverture dans notre enfermement…

 

 

L’étreinte du monde – toujours inachevée – et celle des Dieux – plus rare – sans doute…

L’apparence de l’Amour dont on s’éprend – qui attise notre désir – notre feu – comme un piège horizontal aux allures de long couloir – deux murs interminables – infranchissables – opaques et borgnes – au bout desquels se dissimule une trappe souterraine dont l’ouverture nous précipite dans nos propres abîmes – une terre silencieuse et dépeuplée – inhabitée depuis trop longtemps – adossée à une immense paroi verticale qu’il nous faut escalader à mains nues – seule issue pour rejoindre nos perpendicularités – l’espace qui nous semble au-dedans et celui qui nous semble au-dehors ; la seule manière d’être (pleinement) présent – le seul lieu où les masques – les murs – les trappes et les pièges – nous révèlent leur vrai visage – notre véritable nature – l’Amour intact qui, depuis le premier jour – qui, depuis le premier pas – nous appelle tantôt joyeusement – tantôt désespérément – jamais dupe (pourtant) des jeux dans lesquels il ne cesse de nous jeter – et qui, à nos yeux (trop humains sans doute) prennent encore, trop souvent, des allures d’épreuve (insurmontable)…

 

 

Dans le martèlement de l’habitude – la défaillance – ce qui ressasse – comme une éclipse…

L’esprit et la confusion tressés ensemble…

La nomenclature du quotidien – trop souvent…

 

 

En nous – des assauts persévérants – l’innommable à travers la catastrophe – une suite d’infimes malaises – comme la fortification du détachement – quelque chose d’insoutenable…

Et la persistance de la même chance tout au long de cette courte existence – au cours de laquelle on attend un renversement – le retournement du combat – du conflit – de l’ignorance – leur bouleversante conversion en lumière et en sensibilité…

Une manière paroxystique de vivre la tendresse – quels que soient les défis et l’adversité…

L’extinction de toutes les formes de condamnation – une respiration qui surplombe tous les résidus – toutes les résistances – labyrinthiques…

 

 

Nu – propice (à la fois) au sang et à l’égarement – sans repère – sans allié – sur la voie instinctive où le geste rompt avec toute forme de superflu…

L’engagement et le nécessaire – sans filet – sans neutralité possible – comme une absence de distance avec la mort…

 

 

Ce qui s’efforce à la noirceur – sous la lumière dégoulinante ; des vagues – le déferlement – comme des pierres et des bâtons jetés au visage…

La préhistoire de l’enfance de l’homme – dont nous ne sommes pas encore sortis (bien sûr)…

La convoitise – l’écuelle et le territoire…

La vie mélancolique – froide et mortelle…

L’esprit puéril et divisé – porteur de ses propres écueils…

 

 

Ce que l’on rencontre – ce qui nous actualise – ce qui nous délimite et nous déploie – ce qui, parfois, nous multiplie – et ce qui, d’autres fois – le plus souvent, nous transforme (très) modestement – comme si nous étions une page blanche – la possibilité d’une écriture – une œuvre à construire…

 

 

La solitude corrompue par l’échange et la multitude – et qui la renforcent aussi (bien sûr) – de plus en plus à mesure que l’âme s’éloigne de l’immaturité commune…

 

 

Quelques tourments – dans la chambre close – qui grandissent et s’aggravent – à mesure que les murs s’épaississent – deviennent hermétiques – à mesure que l’âme y voit un refuge de plus en plus solide ; l’abri le plus apparent – le plus instinctif – le plus archaïque – qui finit par nous enfermer – par nous étouffer – le lieu où l’on meurt asphyxié (en général) – et celui que l’on quitte parfois (trop rarement) lorsque arrive (à point nommé) la saison hivernale…

 

 

Après le tumulte et l’attente – l’oubli – le dernier maillon de la chaîne – celui après lequel se révèle la liberté – les pas affranchis dans l’immensité offerte – un escalier sans rampe – un ciel sans astre – le silence sans la moindre ruse – sans le moindre mensonge…

Le parfait reflet de ce que nous sommes – le versant qui nous manquait pour nous rejoindre – pour (enfin) nous retrouver…

 

 

La migration des mots et de l’âme – la seconde à la traîne – parfois très loin derrière les premiers – comme une distance indispensable à l’assimilation des expériences et des découvertes – à l’intégration de ce qui nous semblait si étranger – le temps de l’accueil et de l’incorporation – le temps des transformations – nécessaire à l’effacement des rugosités individuelles et au déploiement (simultané), en nous, de l’espace infini…

Nous – nous construisant peu à peu ; nous – édifiés ; puis nous – nous dissolvant progressivement pour retrouver l’étendue dont nous nous sentions séparés…

 

 

L’itinéraire de l’édification – puis, du délabrement – comme une allégeance progressive – une soumission involontaire – à la défaite – aux mille défaites successives – nécessaires pour que l’ombre et la souffrance prennent sens – comme un soleil érigé (mais incomplet) qui accepterait, de proche en proche, d’être dépecé – et que les vents finiraient par démembrer – par démanteler – entièrement…

La chute – l’effacement irrémédiable, puis, la disparition…

Quelques restes – infimes – dérisoires – dans la poussière – sur lesquels pourrait s’édifier une nouvelle hauteur que l’on arpenterait – sans le moindre risque – sans la moindre hésitation – sans la moindre pesanteur ; quelque chose qui n’appartiendrait ni à la pensée – ni à l’imaginaire – un socle et une ossature invisibles – à la texture lisse – douce comme du velours – une ligne dans la main de Dieu peut-être – qui nous mènerait vers l’espace – l’infini – l’Amour et le silence – la lumière et la tendresse…

Notre territoire – au-dessus des danses et des guerres – au-dessus de l’indigence et de l’infamie…

La source surplombant nos âmes et nos terres arides…

 

 

Le jour au coin des lèvres – l’Amour sous la peau – au fond du cœur…

La cruauté défaite – comme tous les instincts…

Les ruptures – les déchirures – la douleur – abrogées – comme interdites…

Le feu excessif – les dérives et les débordements – comme simples instruments de rééquilibrage – les outils les plus élémentaires de la nécessité…

Notre manière de renouer (joyeusement) avec le monde – non pour agrémenter notre solitude – mais pour l’offrir aux Autres – abandonner notre (modeste) présence à la respiration de l’univers…

Une traversée – un chant – une offrande – sans jamais entamer l’humilité requise – sans jamais décider de la puissance et du rayonnement…

Un jeu – un pacte ; Dieu présent au cœur de tous les cercles – à travers la multitude – composants et serviteurs du règne céleste…

 

11 décembre 2017

Carnet n°90 Sur le chemin des jours

– Sous le ciel de Bashō

Recueil / 2016 / L'intégration à la présence

N'être rien. Qu'un souffle ténu dans le vent et la lumière parmi les rochers et les étoiles.

Dans les pas du marcheur et les empreintes du petit crayon sur la page se tient le plus fragile de cette vie. Et le plus impérissable. La grande offrande des jours, la grâce de la terre et la lumière du ciel que chacun peut accueillir le temps de son bref passage...

Pieds légers sur l'abondance du monde et la fécondité de la terre – orteils vissés aux sentiers des brumes – et le cœur infini franchissent les obstacles d'un seul bond. L’œil toujours vagabond. Et le regard présent – infiniment présent – et toujours fidèle à sa patrie. Digne et humble habitant de l'éternité allant inlassablement au gré des vents et des saisons sur les chemins précaires. Le visage – et le cœur – attentifs aux moindres sursauts de l'âme et du monde. Et le pas toujours humble et insoucieux des élans et des acrobaties malgré la main – et le geste – secourables.

 

 

Homme de l'herbe et des nuages. Homme du ciel et de la rosée. Aussi vide et accueillant que l'espace. Fréquentant la terre et l'infini. Marchant à petits pas dans la brume du matin. Et saluant le monde d'un geste innocent. Avec ses yeux rieurs et son sourire discret qui illuminent les paysages.

 

 

Face au monde, l'indicible désarroi que l’accueil transforme en joie.

 

 

Vide dans le matin doré. Vide dans le jour ensoleillé ou sous la pluie interminable. Vide au crépuscule sous le halo pâle de la lune.

Vide est la clé. Et la demeure. Le seuil de toute joie dans la marche lente de l'homme sur la terre.

 

 

Pieds légers sur l'abondance du monde et la fécondité de la terre – orteils vissés aux sentiers des brumes – et le cœur infini franchissent les obstacles d'un seul bond. L’œil toujours vagabond. Et le regard présent – infiniment présent – et toujours fidèle à sa patrie. Digne et humble habitant de l'éternité allant inlassablement au gré des vents et des saisons sur les chemins précaires. Le visage – et le cœur – attentifs aux moindres sursauts de l'âme et du monde. Et le pas toujours humble et insoucieux des élans et des acrobaties malgré la main – et le geste – secourables.

 

 

Dans le vide, tout se construit. Et à partir de ce socle, les mondes s'édifient. Leurs merveilles comme leurs atrocités...

 

 

Dans l'antre exigu de l'âme tournée vers elle-même, nulle place pour les vents frondeurs. Nulle place pour la pluie et le soleil. Nulle place pour les rires et les visages. Comme une cave sans fenêtre à l'air vicié. Isolée du ciel et des plaines du monde où la lumière – et la joie – ne peuvent pénétrer.

 

 

Être le Bashō des jours sédentaires comme des jours nomades. Dans l'opulence et le foisonnement du monde comme dans l'hostilité des déserts. Dans l'aisance des foules comme dans la simplicité des chemins des forêts et des montagnes. Dans l'abondance des cités comme dans la joyeuse aridité de la solitude. Aller toujours, à petits pas, au gré des vents, la foulée vive et tranquille. Alerte et éclairée. L'âme humble. Et le regard simple parmi les herbes et les nuages. Avec dans le cœur, la flamme incandescente...

 

 

Le pas et le visage singuliers mais l'âme toujours universelle...

 

 

L'homme aux semelles de nuage et au visage de vent parcourt monts et plaines sans effort, libre du dedans comme du dehors. Il ne cherche rien. Il laisse les chemins et les paysages le traverser. Son âme est radieuse. Et déjà si pleine du Divin. Un sac, un bâton et un carnet, à petits pas dans l'air frais du matin, arpentant les vallées et les collines du jour et quittant la forêt au crépuscule pour regagner, le cœur riche et léger, son humble masure.

 

 

Entendre le chant de l'oiseau qui monte vers le ciel. Et nous voilà à danser dans la joie et l'air frais du jour.

 

 

Au cœur de l'innocence et de l'infini, le silence laisse l'âme radieuse et insouciante vaquer aux tâches du jour.

 

 

Les jambes et les bras – les mains et les pieds – ne sont que le prolongement de l'âme innocente et du silence. Joignant l'infini à chaque geste – et à chaque foulée sur les chemins. Offrant au visage sa joie et son sourire. Et laissant les pas fouler l'herbe et les étoiles. Les rochers et les nuages. Faisant de la marche, du monde et du regard la permanente demeure...

 

 

L'insecte et l'étoile, la pierre et l'homme n'ont qu'un seul Dieu : le regard de l'infini et du silence dont notre main et notre visage doivent apprendre à se faire les instruments...

 

 

Dans nos sombres vallées, l'horreur n'a de visage. Mais sa main est meurtrière. Et sa bouche carnassière. Et la foule demeure impuissante à freiner ses gestes. A l'arracher à son origine.

 

 

Chaque jour, à grandes enjambées sur les chemins de pierres. La belle moisson du regard. Et la mince récolte d'or et de miel que le crayon dépose avec précaution dans le petit panier d'osier de la page.

 

 

L'air est vif sur les grands chemins. Le pas allègre. Le visage radieux sous le soleil d'hiver. Et la page blanche aussi accueillante que le ciel lumineux.

 

 

Le regard est tendre. Le visage souriant. Mais le cœur reste sauvage. Les cheveux ébouriffés comme l'herbe des prés. Et l'âme encore effarouchée comme un lutin des bois caché derrière le tronc d'un arbre que la solitude de la forêt n'effraye pas.

 

 

La prière du marcheur est aussi lente à atteindre le ciel que les pas à rejoindre l'horizon. Celui qui marche sait que Dieu ne se trouve ni plus haut ni plus loin. Mais dans la juste foulée.

 

 

Braise des yeux n'est qu'avidité de l'âme. Malgré sa splendeur et sa vivacité, la lumière est toujours douce dans le regard...

 

 

Un sac de toile, un bâton, un bol, une couverture et une longue pèlerine pour marcher sous la pluie. Ainsi chemine le pèlerin de vent. Aveugle aux impasses et aux virages. Sourd aux cris et aux applaudissements. Allant de son pas léger sur les pierres et dans l'herbe des chemins. Ne demandant jamais sa route et ne s'égarant jamais (mais peut-on réellement s'égarer dans la joyeuse errance de la marche ?). Indifférent aux lumières des hommes et des cités. N'offrant sa confiance qu'aux nuages, aux étoiles et aux visages des sentes. Se laissant docilement mener par les vents de la terre sous la pluie et le soleil du monde.

 

 

Le regard est identique sur le bitume des routes, le béton des trottoirs et la terre des chemins. Même si les yeux, bien sûr, ont leur préférence...

 

 

La vie, la marche et le voyage sont des passeurs d'âme. Ils invitent celui qui chemine à se débarrasser de tout superflu. A se vider de tout encombrement pour aller plus nu et plus libre. Comme une façon d'exhorter l'âme à prendre son envol. A rejoindre la terre de l'infini et du silence afin de marier le ciel à chacune des foulées.

 

 

Le cri des bêtes dans la nuit m'éventre l'âme. Un déchirement du cœur. Inconsolable. Inguérissable. Et j'attends avec impatience que se fissure le ciel d'épouvante qui recouvre leurs jours (et que l'aveuglement des hommes ignore...) pour les voir enfin délivrés de l'abomination...

 

 

Quatre chiens de toutes tailles et de toutes couleurs. Quatre admirables corniauds en pleine liberté – sans laisse ni collier mais toujours prompts à répondre à mes rares directives – courant à perdre haleine – et à mes côtés – dans tous les fourrés et les fossés des collines ou marchant d'un pas tranquille sur les sentiers des forêts et sur les routes – petites et grandes – des lieux que nous arpentons, traversant à l'occasion les villes, les villages et les hameaux à la queue leu- leu tantôt à droite tantôt à gauche de la chaussée ou en ordre dispersé selon la densité du trafic automobile et piétonnier.

 

 

Humble équipage de fiers vagabonds aux allures magnifiques (et émouvantes) traînant leurs guêtres sur tous les chemins de la région sous le regard parfois amusé ou admiratif – mais le plus souvent indifférent – des passants et des automobilistes. Avec pour seuls compagnons, les pierres, les arbres et les nuages. La solitude, les grands espaces et le ciel pluvieux ou ensoleillé. Chaque jour, quel que soit le temps, nous battons ainsi la campagne. Cheminant au gré des vents (et des odeurs) en voyageurs libres et insouciants.

 

 

Un seul soleil dans les pas du jour. Et l'âme – et le corps – en pâmoison...

 

 

De quelle ivresse l'âme en extase pourrait-elle se défaire ? Chemins et paysages ensoleillés malgré le froid et la grisaille des jours.

Le cœur brûlant – et l'âme extatique – réchaufferaient et éclaireraient la lune et tous les visages pris dans les glaces du monde. Et les ténèbres même seraient illuminées...

 

 

Dans les pas de l'innocence, l'âme invulnérable...

 

 

La montagne n'est le songe d'un seul homme. L'eau des rivières aussi façonne les vallées...

 

 

L'infini ne s'installe que dans le pas vulnérable. Et le cœur nu et innocent. Portes de l'Amour où s'invite l'inconnu. Et le grand mystère des jours.

L'infime pas de l'homme dans l'immensité. Et la minuscule enjambée des siècles dans l'éternité.

Qui est Dieu ? Et qui est le maître de l'univers ?

 

 

Vide éternel de l'absence. Vide éternel de la présence. Le vent toujours pousse – et recouvre – les pas et les visages. Les efface dans l'infini, l'éternité et le silence. Et jamais les cris – et l'appel – de l'homme ne seront entendus...

 

 

Le pas – et le souffle – incandescents. Brillant dans la grisaille des jours. Brûlant de l'ardeur du soleil. Ouverts à l'éternité et à la flamboyance du regard.

 

 

Que le jour emporte la nuit. Et tout brillera dans la lumière. Jusqu'aux plus sombres recoins du cœur sous la clarté vive de la première étoile...

 

 

Le feu ardent des pas aussi se jette dans la nuit et la lumière...

 

 

Jamais l'ultime trésor ne pourra nous être dérobé. Il brillera à jamais sur les jours. Et les ténèbres du monde.

 

 

Le pas – et le cœur – vierges, voilà la condition de la joie. Et de la parole poétique. Frêles étincelles dans la nuit de l'homme.

 

 

Comme la mouche aux ailes fragiles, la parole s'envole. Et se brisera, un jour, contre la vitre de l'éternité.

 

 

Une poignée de châtaignes pour le souper. Mangées au coin du feu. Un festin pour égayer le cœur. Et éclairer notre longue veillée dans l'air frais et pluvieux de ce soir d'hiver.

 

 

La poussière des chemins. Le divin or de la terre. Comme de minuscules étoiles dans les pas de celui qui marche et cherche l'Absolu. Et comme d'infimes soleils dans l'âme – et sur le visage – de celui qui fréquente le Divin.

 

 

En cette froide soirée, je regarde, sur le sol de la cuisine, un petit insecte allongé sur le dos, pattes immobiles recroquevillées sur le ventre aux mouvements d'antennes à peine perceptibles, attendant la mort en silence. M'offrant ainsi le déchirant et désolant spectacle de l'agonie. Et me révélant, avec tant d'évidence, la double impuissance du vivant. Celle des créatures qui souffrent et meurent dans une solitude impartageable. Et celle des êtres qui les entourent qui ne peuvent les aider malgré leur bonne volonté – et leur désir d'assistance et de réconfort. Comme si la vie nous invitait simplement à être présent et à veiller sur le monde – et les êtres – avec tendresse et attention. Nous renvoyant ainsi à notre plus essentielle fonction en ce monde : aimer, accueillir et prendre soin. Et malgré notre ignorance, nos manquements et nos lâchetés parfois, ne doutons pas un instant que chacun sur cette terre fait son possible pour assumer ce rôle – et accomplir cette tâche...

 

 

Les yeux des êtres, leur cœur et leur corps (et celui du monde) sont (respectivement) le regard, l'Amour et le corps de la conscience. Et bien qu'ils l'ignorent, les yeux, le cœur et le corps des êtres apprennent progressivement à s'extirper de cette ignorance. Leur bouche, leurs mains, leurs bras et leurs jambes sont leurs principaux instruments. Les outils indispensables leur permettant de découvrir graduellement leur nature véritable.

 

 

Une maison ouverte à tous les vents. Tel est le regard. Et telle devrait être notre vie...

 

 

L'horizon dans la brume. Et les yeux rieurs balayant l'adversité des jours et l'hostilité des chemins. L'âme inébranlable accueillant les vents du monde. Et dansant dans les bourrasques...

 

 

La mystérieuse alchimie du regard. Transformant les jours. La nuit en lumière. La misère en joie. Les foulées grossières en pas de danse insouciants. La terre en contrée divine. Et ses créatures – toutes ses créatures – en apprentis malhabiles du ciel.

 

 

Vide, nu et joyeux. Toujours plus vide, plus nu et joyeux. Pas après pas. Et l'âme si légère qui danse sous les étoiles...

 

 

Au cœur de l'hiver, un vieil arbre dans une clairière caressé par les rayons pâles du soleil. Comme un vieux sage ombrageux et solitaire méditant dans le froid – et la paix – du jour.

 

 

Allant sur les chemins, le cœur et l'âme aussi vastes que l'espace. Aussi nus que le vent. Aussi clairs que le soleil. Ne comptant ni les pas ni les heures. Se laissant simplement mener par la grande liberté et les joyeuses exigences des servitudes de la terre...

 

 

Ah ! Qu'il est bon de pisser au vent, verge au soleil ! Se faire, pour un instant, fontaine du jour arrosant la terre...

 

 

Fréquenter les chemins et les forêts, les abeilles et les chevreuils nous en apprend bien davantage sur la vie, Dieu et l'infini que toutes les pérégrinations dans le monde, parmi les hommes et leurs pauvres leçons de choses...

 

 

Quelques notes par jour. Comme une modeste offrande à la terre. Une dérisoire obole au monde. Comme quelques poussières d'or jetées aux hommes – toujours misérables, et les mains mendiantes, malgré leurs richesses...

 

 

Odieux clapiers des lapins à la campagne. Affreux clapiers des hommes à la ville. La même vie de misère et d'indigence ! Une existence d'enfermement et d'amputation – d'attente et de servitude – avant la délivrance peut-être de la mort...

 

 

Le retour à la maison à foulées discrètes sur le chemin vespéral pour ne pas importuner – ni effaroucher – les habitants de la forêt, libérés, à cette heure tardive du jour, du vacarme incessant des hommes.

 

 

Marcher en tout lieu. Errer ici et là. Aller là où les vents nous mènent. Et n'avoir d'yeux que pour l'infini. Le devinant partout. Dans chaque pierre. Dans chaque herbe et chaque visage. Et jusque dans la poussière de ses pas...

 

 

N'en déplaise aux hommes, la pluie n'est le chagrin de Dieu. Mais des larmes de rire – de son immense fou rire – versées pour égayer le cœur du monde.

 

 

Nuages sous les pas. Et entre les oreilles. Ciel descendu dans l'en-bas pour alléger – et égayer – les chemins de la terre.

 

 

Il me vient parfois de drôles de pensées en marchant. Ombres furtives dans le ciel noir de l'esprit. Graines infertiles sur la terre de la poésie que le vent léger pousse dans les fossés. Et que la feuille jamais ne verra éclore...

 

 

La petite fumée noire des soucis que les vents du monde alimentent. Et épaississent. Et que le cœur clair balaye d'un délicat – et implacable – revers de main. Comme emportée par les bourrasques salvatrices d'une brise légère...

 

 

Le jour éphémère a recouvert la nuit. Qui sait que chaque seconde de lumière éclaire des siècles d'obscurité...

 

 

Vivre comme une vieille vache paisible dans son pré. Occupée à manger, à chier et à dormir. Se laissant simplement distraire, de temps à autre, par le passage des trains. Et éclairer par le fugace passage des jours.

 

 

Être en contact direct avec le réel, le regard et le cœur ouverts, il n'y a d'autre façon d'être pleinement vivant sur cette terre. Ni de manière plus juste de s'en faire le témoin...

 

 

Lorsqu'au plus rude des jours, le monde – un seul être du monde – vous offre son sourire – un immense sourire spontané et innocent –, il éclaire le jour. Et les heures à venir. Et peut-être même votre vie entière... Il vous redonne foi en la bonté et en la gentillesse des êtres et des hommes. Et peut-être même en l'existence de l'Amour sur cette terre...

 

 

La marche (et le mouvement) du corps. La contemplation silencieuse de l’œil (et du regard). Et l'Amour et la réjouissance du cœur. Ainsi vit l'homme sage. En adepte du minimalisme essentiel du vivant et de la lumière...

 

 

Sous l'égide du ciel, des nuages et des forêts vit l'homme sage. A la fois discret et solitaire. Affectueux et fraternel...

 

 

L'absence, l'ignorance et l'inattention sont les mères de tous les maux. Et la présence, la conscience et la lumière, la matrice de toutes les réjouissances...

 

*

 

[Les souffles manquants]

L'homme qui chemine l'impénitent marcheur vers l'éternel – se sent parfois meurtri – et démuni – face au monde et à ses impitoyables chemins. Qui n'a jamais ressenti cette faiblesse – et cet abandon – durant son éprouvant voyage ? Et qui n'a jamais entendu cette voix – si singulière – l'inviter à remettre ses blessures et son dénuement aux mains du ciel avec l'espoir qu'il en fera bon usage – qu'il guérira nos peines et nous redonnera le souffle nécessaire pour poursuivre notre route ?

 

 

Le cœur chaviré, balançant entre les étoiles. Et emporté vers l'infini. Avalé par la bouche claire du ciel. Rendant légère la course de l'obscur dans les mains de Dieu...

 

 

La fleur des montagnes n'a qu'un seul royaume – et qu'un seul souverain : l'infini. Malgré l'éphémère des jours et le vent froid de l'hiver.

Elle sait que le ciel est notre miroir le plus juste. Le plus vaste et le plus profond. Et que toutes les âmes s'y reflètent sans frémir. Incapable de les faire tressaillir malgré les souffles et le vacarme de la terre.

 

 

Les mains, les bouches et les yeux sans épaisseur aux gestes pesants ou légers ne sont rien – que des ombres fantomatiques – face à la sensibilité, à la justesse et à la générosité de la main, de la bouche et des yeux pleinement présents. Dont la seule proximité illumine. Et dont les gestes si pleins – et emplis d'Amour – apaisent et réconfortent avant même qu'ils ne vous touchent...

 

 

Le cœur de l'homme sage n'est pas fait pour vivre parmi les hommes*. Ni avec ni auprès d'eux. Mais pour se tenir au plus proche des nuages et des forêts. Au plus près des herbes, des bêtes et des étoiles. Ouvert aux vents et aux chemins. Disponible – et disposé à les recevoir – à chaque instant du jour et de la nuit. Attendant dans l'humilité, l'innocence et le recueillement les bras – et le baiser – de Dieu. La pleine attention de la pure présence.

* Tant que persisteront leur agitation, leur immaturité et leur prétention...

 

 

Ô mon âme, où cours-tu ainsi, toi qui cherches un refuge ? Pour-quoi t'obstines-tu sur les chemins de la terre ? Pourquoi refuses-tu d'ouvrir les bras à la présence silencieuse du ciel ? Qu'attends-tu ? Les vents n'ont-ils pas suffisamment soufflé ? Le monde aurait-il encore quelques grâces à t'offrir ? Rêves-tu encore de routes ensoleillées ? Crois-tu que les étoiles pourront te secourir – et hisser jusqu'à elles ta vieille carcasse abandonnée à l'indigence des hommes ? Es-tu encore si naïve, mon âme ?

 

 

La marche parfois épuise les pas. Le cœur et le regard de l'homme. Aussi convient-il de faire une halte. D'autoriser l'âme à délaisser sa sente. Et lui offrir le repos des étoiles. Le sommeil des justes à l'orée du ciel avant qu'elle ne reprenne son périple. Et son ascension.

 

 

Comme toutes les choses de ce monde, la marche et l'écriture sont des activités sans fin. Après chaque nouvelle foulée – et chaque nouvelle phrase – arrive inéluctablement la suivante. Kilomètre après kilomètre – et page après page, le périple – et l’œuvre – se poursuivent. Voués jusqu'à la fin des jours aux petits cercles sur leurs dérisoires chemins de terre et de papier.

 

 

Peut-être sommes-nous, en réalité, le seul auditoire attentif à nos misérables épanchements ? La seule main secourable pour panser nos pauvres meurtrissures ? Les seules lèvres capables de nous réconforter de leurs paroles et de nous offrir le baiser – et l'Amour – que nous attendons depuis des siècles ?

Peut-être sommes-nous aussi la seule preuve de l'existence du monde, de la terre, du ciel et des étoiles ? Peut-être que sans notre regard, n'existerait que le néant – et peut-être même moins que le néant... : le mystère total et absolu sans la moindre lumière pour l'éclairer ?

 

 

La course interminable des jours. Et l’œil fatigué. L'âme assoupie. Adossé au tronc d'un arbre, nous attendons la fin de la nuit...

 

 

Un seul rêve. Un songe obscur autorisant l'âme à marcher jusqu'aux étoiles. Pour achever, au réveil, son impossible périple...

 

 

Aux hommes, la terre. Et aux sages, le ciel. A chacun son domaine. Et sa besogne. Nul, ici-bas, ne peut prétendre pleinement à l'un et à l'autre*. La terre offre ses plaisirs, ses luxes et ses contraintes. Et le ciel, ses joies, sa paix, sa simplicité et ses exigences. Mais aller vers la première ferme automatiquement l'accès au second. Et réciproquement, bien sûr...

* En tout cas au cours de la marche (et de la quête)... et jusqu'à ce que le lieu de toutes les destinations soit atteint...

 

 

L'âme défaite par l'incommunicabilité et l'incapacité des êtres à s'entraider. Comme si chacun était enfermé derrière les barreaux d'une cage éloignée des autres par des milliers de kilomètres. Et malgré l'unité du cœur et de l'esprit, il reste, à dire vrai, une longue (une très longue) route à parcourir pour qu'elle devienne effective dans la réalité de nos faits et gestes...

 

 

Ô divine âme malheureuse, je t'en prie, cesse tes gémissements ! Tes jérémiades et tes apitoiements ! Redresse-toi ! Et sors de ton antre pour faire face aux vents frais du monde et au grand air vif des chemins ! Rechausse tes sandales ! Et poursuis ton périple !

Et mon âme, docile et attentive, se remit debout. Reprit son bâton et sa marche sur le chemin des jours...

 

*

 

Du cœur chamboulé par les événements et les souffles manquants émergent progressivement le courage – et la sereine tranquillité – des pas.

 

 

Un seul destin pour l'âme aux prémices – et aux intervalles – ténébreux : la chute et l'abandon avant l'envol – et la reprise de l'envol – vers la lumière...

 

 

Chaque matin, devant nos yeux – et notre visage – attentifs, la terre, les arbres et le ciel. Le chant des oiseaux qui monte vers la petite pièce où l'on écrit – où l'on reprend, le plus souvent, les notes de l'après-midi précédente. Et le passage fugace des nuages sur l'horizon à travers la fenêtre. Voilà le décor de la page, qui attend la main – et le cœur – sages. Et l'innocence du regard. Prête à recevoir la vie. Les infimes traces de l'infini. Les discrètes empreintes du silence. Et l'indicible parole du Divin. Recueillies la veille lors de notre longue promenade dans la campagne alentour.

L'après-midi, nous quittons la maison pour partir sur les chemins. Nous ouvrir – et nous offrir – aux bras de la vie sauvage. Aux sentiers des forêts et des collines. Aux verts pâturages et à leurs troupeaux magnifiques. Aux fossés et aux pentes de la terre. A la vie silencieuse du ciel et à la nature florissante des paysages.

Dieu – et notre carnet – nous accompagnent discrètement. Partout. Et tout le jour. Et nous allons ainsi ensemble jusqu'au crépuscule. Vides, libres et joyeux sur les sentes minuscules de la terre et de l'existence. Et toujours, bien sûr, en admirable compagnie...

Ainsi passent les jours. Et s'écrivent nos pages. Modestement. Au rythme lent du marcheur et de la main contemplative qui recueillent la beauté des paysages que le cœur vif et innocent reçoit avec gratitude en remerciant, à chaque instant, les grâces de la terre et la lumière du ciel pour leurs miracles et leur générosité.

 

 

Ni la terre ni le ciel n'épargne des peines. Mais alors que la première n'offre que des promesses mensongères en nous jetant, tôt ou tard, vers les sombres contrées de la désillusion et de l'amertume, le second nous livre à l'abandon et à la lumière nécessaires pour éclairer la marche et le chemin. Et nous ouvrir ainsi à l'imprévisibilité des paysages. Et à l'intrépidité des pas...

 

 

La marche des hommes à travers les jours. Et à travers les siècles. Le même pas lent et lourd. La même foulée besogneuse. Le même cœur hébété et distrait. Et la même âme effarouchée. Soumis au cycle éternel de l'ascension et de la chute avant de découvrir – et d'endosser – les ailes invisibles du titan pacifique...

 

 

N'être rien. Qu'un souffle ténu dans le vent et la lumière parmi les rochers et les étoiles.

 

 

Vivre la virginité innocente du regard et la grande simplicité du cœur dans l'invraisemblable prolifération du monde. Et ses odieux entassements. Vivre le silence dans ses bruits et sa fureur. Vivre l'infini dans ses restrictions et ses limitations. Vivre ainsi dans la compagnie des hommes nous semble parfois impossible. Une tâche hors de portée en particulier lorsque l'abondance phénoménale et objectale, l'agitation et l'absorption crispée des esprits nous entourent – et nous envahissent – au point de nous submerger. Et de nous engloutir.

Notre âme – encore naïve peut-être... – rêve toujours de grands espaces vides et épurés où elle pourrait s'installer pour vivre dans le dépouillement et la simplicité. Et répondre ainsi à son infini – et irrépressible – besoin de nudité...

 

 

Seuls le coassement tranquille des grenouilles de l'étang, la danse sereine des herbes et des étoiles et le passage bonhomme des nuages dans le ciel apaisent notre âme si sensible – et rétive – à la folle agitation du monde. Et à la course fébrile des hommes et des aiguilles.

Seuls les pas sur les chemins de terre et sur le petit carnet rythment le jour. Et offrent à l'âme une sereine allure. Seuls les bras des arbres et les caresses du vent savent nous réconforter de la frénésie absurde de ce monde.

 

 

La bastide des yeux et des étoiles dans la vaste cour des arbres, des herbes, du cœur et des nuages. Voilà la demeure – la véritable demeure – de l'âme. Son roc serein et imprenable où elle peut se laisser aller à tous les souffles du monde et à tous les vents de la terre. Sans corrompre sa nature ni craindre l'étouffement et les blessures. Voilà le seul lieu où elle peut éclore et s'épanouir pleinement – et grandir jusqu'à l'infini sans redouter la mort.

 

 

Ce soir, nous sommes rentrés à la maison en compagnie de quelques vaches (une vingtaine peut-être) regagnant (elles aussi) leur bercail – et allant de leur pas lent et majestueux sur la petite route menant à l'étable. Ah ! Mes amis ! Quelle joie de les retrouver – et de partager avec elles les derniers virages de notre promenade après cette longue journée de travail passée au grand air...

 

 

Dans les pas du marcheur et les empreintes du petit crayon sur la page se tient le plus fragile de cette vie. Et le plus impérissable. La grande offrande des jours, la grâce de la terre et la lumière du ciel que chacun peut accueillir le temps de son bref passage...

 

 

En cette vie, quelques souffles durant la traversée. Et les instants de pure – et pleine – présence...

 

 

Sur la crête des jours – et dans leurs profondeurs abyssales – se promène le cœur du sage. Oreille et œil éteints au soufre. Lèvres entrouvertes et silencieuses murmurant leur gratitude au regard éternel comme au plus fragile de cette terre.

 

 

Hommes et bêtes à cheval sur leur posture maladroite et malhabile. Inappropriée pour goûter l'ineffable. L'ineffable de cette vie et de ce monde. Gestes instinctifs et circonstanciés tout juste bons à s'emparer des miettes grises et des marécages. Et à permettre aux mains de continuer à cisailler le cœur et les âmes. Et au sang d'abreuver la terre.

 

 

Dans la poésie, entre les mots – ces notes bavardes aux empreintes noires – se cachent le silence et la lumière. Accessibles au cœur vierge et à l'âme innocente. Les autres n'y percevront que l'obscur de l'écriture et la frénésie de la parole.

 

 

Toi qui marches à présent en toute saison sur les sentes printanières de la vie, as-tu oublié l'odeur des feuilles mortes à l'automne lorsque tes pas se faisaient fébriles et funestes – et la désolation des arbres sur les routes hivernales où ta tristesse cherchait un réconfort ?

 

 

Qui se souvient que la vie, la nature et le monde sont d'extraordinaires créations ? Qu'ils sont les expressions les plus magistrales de la beauté et de la vérité ? Les plus fabuleuses œuvres que nous connaîtrons jamais. De l'art pur...

Il arrive, il est vrai, que le plus haut – et le plus clair – de la poésie, de la musique, de la peinture et de la sculpture (et de quelques autres arts...) parvienne à rivaliser avec eux. Pendant quelques instants. Mais inutile de visiter les musées, les galeries, les salles de concert, les bibliothèques et les librairies, l'art est partout dans la vie, la nature et le monde.

Peu d'hommes savent les voir ainsi. Comme des chefs d’œuvre absolus. Ils se comportent à leur égard comme des consommateurs culturels. Et les fréquentent comme la plupart des amateurs d'art qui découvrent les œuvres des artistes. Avec un œil las et indifférent. Incurieux et blasé. Sans être habités par le goût – et l'esprit – de la découverte, de l'exploration et de la rencontre. Sans une once d'intelligence, d'ouverture et d'innocence. Sans être en mesure d'être bouleversés par la beauté et la vérité – la grâce et le génie – de ce qui se trouve devant leurs yeux.

En définitive, seul l'art (le grand art) d'être – le regard innocent et infini – est capable de voir – et de goûter – la vie, la nature et le monde comme les plus extraordinaires et merveilleux chefs d’œuvre jamais réalisés. Comme les sublimes reflets de la conscience. De sa beauté et de sa vérité autant que de son intelligence et de son Amour.

 

 

Les étranges reflets des jours et la transparence du monde sur l'horizon...

 

 

Rien n'offre autant de joie – et n'aide davantage le cœur d'un homme – qu'un geste unifié au monde. Un geste plein porté par l'Amour et la tendresse. Et un pas serein allant, ouvert, sur le chemin des jours.

 

 

Dans la brume des jours et l'épaisse fumée du monde, les pas cherchent leur chemin. Leur destinée peut-être... Et l'on voit partout les hommes marcher à la queue leu leu. Tournant désespérément en rond depuis des siècles et des siècles. Sans l'ombre d'une lumière à l'horizon...

 

 

Seules deux voies s'offrent à l'homme : la voie de la terre et la voie du ciel. Si les souffles intérieurs et les aspirations le poussent vers la première, il consacrera son existence au monde et à ses chemins obscurs et tortueux. S'ils le portent vers la seconde, il s'engagera alors dans la quête de la vérité et la recherche de la lumière.

En vouant sa vie et ses forces au monde et à ses chemins (quitte à s'y égarer ou à s'y perdre...), l'homme fermera provisoirement la porte à la voie du ciel. En revanche, s'il se livre sans relâche à la vérité et à la lumière – et parvient à découvrir sa véritable identité –, la voie de la terre s'éclairera et deviendra plus ouverte. Et éminemment plus vivable... Il ne s'y jettera plus l'âme – et la tête – baissées. Mais se laissera porter, sans attente ni résistance, par les courants en présence...

Et bien que nul n'ait le choix d'emprunter la voie de la terre ou celle du ciel (car, de toute évidence, l'on débute très souvent, en ce monde, par la première pour arriver à la seconde...), à chacun de voir, en son for intérieur, quelle est la route la plus juste – et la plus appropriée...

 

 

Dans le ciel, nulle place pour l’œil territorial. Le peuple de la rosée et des nuages nous oblige à le jeter. Et à nous défaire de nos derniers barbelés. A devenir suffisamment nus pour franchir le seuil de l'infini.

 

 

Ô homme qui marche, n'oublie pas – n'oublie jamais – qu'un seul pas est nécessaire pour franchir l'abîme entre l'obscurité et la lumière, entre le bruit et le silence, entre le territoire circonscrit et l'infini. Un seul petit pas accessible, à chaque instant, au cœur innocent...

 

 

Sur les chemins de montagne, la brume et le brouillard isolent du ciel et du vaste monde. Comme s'ils figeaient les pas et les paysages. Les éternisaient. Comme s'ils rendaient immuable chaque foulée. Et immobile la longue marche sous les étoiles. En nous donnant le sentiment de poser à chaque instant le même pas sur la même parcelle de la terre. Comme s'ils faisaient disparaître les lieux, les paysages et le temps – aussi bien que la destination et le marcheur. En les engloutissant dans la foulée présente et la marche impérissable...

 

 

La nudité, le dépouillement et l'innocence sont toujours source de joie, de légèreté et de liberté dans notre marche sur les chemins de la terre et de la vie. Alors que la possession, la saisie, l'accaparement et l'amassement l'alourdissent et l'entravent. En reléguant notre foulée à la morosité, aux soucis et à l'absorption préoccupative – bref, à une forme insidieuse de détention. Comme s'ils nous rendaient prisonniers, en quelque sorte, de nos encombrements – de ce que nous croyons devoir posséder pour traverser le monde et l'existence sans encombre...

 

 

[Petit conseil au marcheur par temps hostile...]

A chaque instant, revenir au pas – et au geste – présents. Retrouver le regard – et laisser libres les élans du corps et de l'esprit. Et plus que jamais au plus noir des jours...

 

 

Je note (avec un certain effroi) que persistent – et se manifestent parfois – dans notre marche sur les chemins du monde et notre écriture quelques intentions, quelques velléités expressives et quelques volontés d'apparat. Comme un désir de montrer et de prouver – et même d'asseoir – la valeur de notre individualité... Et cette aspiration égotique à vouloir exposer sa grandeur personnelle*éloigne autant notre être de l'intelligence et de l'Amour (impersonnels) que les possessions et les encombrements censés rendre notre voyage plus aisé font obstacle à la légèreté, à la liberté et à l'aisance de la marche. Triste et amère ironie de l'égocentrisme narcissique qui révèle le contraire de ce qu'il aimerait afficher...

* Et, dans ce cas précis, sa grandeur spirituelle...

 

 

Y a-t-il un monde plus souterrain que les ténèbres ? Oui, la lumière qu'elles abritent. Et qui les entoure...

 

 

J'ai parfois l'impression d'être un pauvre bougre errant, chaque jour, dans la brume des chemins. Sur des routes déjà mille fois empruntées. Que mon œil las ne sait plus ni découvrir ni éclairer. Un petit homme aussi ignorant et perdu que les autres, guidé par ses conditionnements étroits. Et répétant inlassablement les mêmes gestes et les mêmes paroles depuis des siècles – et (sans doute) jusqu'à la fin des temps. Une misérable créature, à dire vrai, que le regard de l'infini et du silence ne peut aider. Impuissant à refréner et à endiguer – et moins encore à faire disparaître – son affreuse et inépuisable mécanique d'automate. Et en dépit de ce sentiment détestable (qui invite à la détestation), je sens derrière cette réalité l'Amour qui se cherche encore. Et la porte sacrée qui y conduit : l'accueil sans condition. L'acceptation totale de toutes les manifestations et de tous les aspects du monde et de soi-même (en tant que forme) – ainsi que de toutes leurs caractéristiques.

 

 

Où est donc passée la foulée joyeuse ? Le regard vif et éclairé ? L'infini et le silence ? Les a-t-on perdus en chemin ? Ont-ils glissé dans quelques fossés ? Se sont-ils envolés vers des contrées plus innocentes ? Et des cœurs plus silencieux ?

Oui, avouons-le sans honte, le ciel de Bashō nous est parfois inaccessible. Et il arrive que l'azur s'assombrisse sous les nuages où nous cheminons encore. Humble toujours doit être le pas dans la marche immuable des jours...

 

 

Mes amis d'autrefois, Bashō, Han Shan, Ryokan, Issa et quelques autres nobles mendiants – ermites et poètes de tous les royaumes de la terre et du ciel – traversaient-ils, eux aussi, parfois quelques brumes opaques et infranchissables ? Et leur arrivait-il de s'enliser dans quelques marécages ? Oui, sans doute, à en juger par la couleur sombre de certaines de leurs notes et de certains de leurs poèmes plus orageux et tristes que leurs paroles habituelles – toujours claires et lumineuses – qui ont si bien su sillonner à travers les siècles et les ténèbres du monde pour arriver jusqu'à nous.

Qui peut se dire à jamais épargné par la grisaille des jours et la noirceur des pas ? Pas même sans doute l'âme la plus pure – et le cœur le plus innocent...

Mais nous savons tous que l'accueil et l'effacement sauront, comme à l'accoutumée, nous guérir de ces obscurs empoisonnements. Et qu'il nous faut pour y parvenir retrouver le grand Amour et le profond pardon du regard à la terre...

La terre, nous le savons bien, ne peut pardonner à la terre. Elle ne connaît que le poing vengeur. Seul le ciel peut convertir les yeux à l'infini de l'Amour. Et offrir à la main – et au geste – une plus grande douceur. En les arrachant (progressivement) à la loi du Talion, à l'ignorance et à leur corruption...

 

 

Marcher – et écrire – nous lave des miasmes de la sédentarité (existentielle et psychique). Et nous permet de refluidifier les énergies naturelles. D'épurer l'âme afin de l'ouvrir encore et encore au passage de l'innocence obturé (sans cesse) par les amassements continuels du corps, du cœur et de l'esprit. Bref, d'être suffisamment vide pour (ré)apprendre, à chaque instant, à (re)devenir le parfait reflet de la présence divine quels que soient la forme apparente du corps, les circonstances, la marche et les encombrements du chemin et du marcheur...

 

 

La paix, le silence et la solitude du regard – de la marche et de la prière – portés non par quelques intentions ou quelques volontés, orientés ni vers le dedans ni vers le dehors ou vers je-ne-sais-quelle-divinité mais ouverts à ce qui se présente... au plus infime comme au plus magistral accueillis d'une égale façon. Ouverts – simplement ouverts – à l'inconnu. A l'inconnu de chaque événement comme au grand mystère des jours...

 

15 février 2019

Carnet n°174 Jeux d’incomplétude

Journal poétique / 2018 / L'intégration à la présence

Rien – ni monde, ni chemin – le silence peut-être – quelques heures, quelques pas, quelques mots – mille gestes dérisoires, en somme, pour se prouver que l’on est, malgré tout, provisoirement vivant…

 

 

Ce qui nous rend fou(s) ; le monde, l’aube absente, cette intelligence dévouée aux instincts premiers. Et cette incapacité à accueillir ce qui est – outrageusement – inévitable. Cette part féroce, en nous, qui refuse de s’abreuver aux eaux (trop) terrestres – aux eaux (trop) humaines…

 

 

Entre rite et rire – le supplice et les baisers trop nocturnes pour soulager nos peines…

 

 

L’angoisse de la frange – et cette ardente propension du monde – de l’Autre – de soi – à ostraciser ce qui semble différent – encore incompréhensible – peu souhaitable – et qui s’obstine, pourtant, dans sa nécessité…

 

 

La tournure du monde encouragée par la dilatation des têtes. Des vies infimes, en vérité, dévorées par l’ambition et la faim…

L’infini déformé – corrompu, en quelque sorte, par la perspective erronée du désir – presque entièrement extériorisé…

 

 

Suspect – de plus en plus – de jour en jour – comme marqué au fer rouge de la différence. Incompris – certes comme chacun – mais voué à une solitude presque inhumaine. Comme un exil permanent – adouci, il est vrai, par le rôle éminemment réconfortant et libérateur du silence…

 

 

La tête si profondément enfouie dans le royaume de la peur et du mensonge. Comment, dès lors, proposer une alternative qui n’apparaîtrait aux yeux (et à l’âme) comme une ruse supplémentaire…

 

 

Silence, murmures, paroles en rafale – comme un chant de délivrance (possible) offert à l’ivresse et à l’aveuglement des hommes…

 

 

Entre l’éternel et le plus simple – cette folie à dire – à poursuivre son œuvre de découverte – pour secouer les âmes et les hommes – et nous extraire de la colère persistante – et plus forte même – au fil des jours – au fil du temps passé à dire – à dire encore – à dire toujours – en vain (si souvent) – la même nécessité sous des traits différents – avec les pauvres mots qui nous tombent de la tête…

 

 

Regard permanent sur la même folie. Et silence aussi – devant la beauté du ciel et des feuillages – et devant celle de l’âme cachée au fond de l’homme – cachée au fond des êtres et des choses – et qui se dévoile, parfois, avec générosité et désintéressement – pour notre plus grande joie…

 

 

Tout brille – la cour, les étoiles, les haches qui décapitent dans les abattoirs et sur les champs de bataille. La terre, le ciel – toute la trame du monde. Et le silence – et la vérité – redoutables – qui se cachent au fond de l’âme – en chaque être – en chaque chose – véritables…

 

 

Seul(s) – comme au fond d’un tonneau ouvert sur le ciel et quelques étoiles lointaines. Le nez sur le ventre – et les yeux sur le monde – à regarder la faim nous ronger et nous envahir…

A découvrir le vrai, la nécessité et l’inéluctable – l’horizon – l’imperfection du monde et des âmes – et leur incomplétude…

Mille fragments apeurés qui cherchent leur part manquante dans tout ce qui ne peut ni s’offrir, ni se prendre – et qui attendent – sans même le savoir – le regard qui saura leur redonner leur beauté – la beauté de leur imperfection – en acceptant leurs manques, leurs désirs et leur faim…

Voilà, peut-être, ce que favorise la proximité de l’Absolu – la capacité d’habiter l’espace infini (et infiniment tendre) qui se cache en nous ; la seule possibilité, sans doute, d’offrir à ce qui nous entoure – êtres et choses du monde – une façon de se reconnaître – entiers et parfaits tels qu’ils sont – dans la laideur et la beauté, dans la joie et le chagrin, dans l’illusion et la vérité…

 

 

Besoins du monde – besoins des choses – besoins des hommes – besoins des âmes ; mille fragments – mille reflets – de la même faim d’Amour et de silence – du même espace d’unité voué – et jouant – au manque et à la complétude – et oscillant, sans cesse, entre l’éparpillement et le rassemblement…

 

 

Pieds nus face au monde. Vertige de la plus haute solitude. Terre et ciel pris dans la même trame. Quelque chose au goût de vérité – implacable…

Mort et malheur – joie et silence – mélangés d’une redoutable manière…

 

 

Rien qu’un vide et des visages. Le silence et une myriade d’yeux, de mains et de bouches prêts à vous empaler, à vous griffer et à vous mordre – à vous renvoyer à votre infortune – et à confiner votre âme au fond d’une tendresse impuissante – inexprimable – au milieu du monde – au milieu des hommes – comme abandonnée (à elle-même) au cœur de l’hiver et du chagrin…

 

 

Essaims, massacres et hécatombes. Le funeste chemin – et le triste destin – de ce qui respire sur terre – entre teigne et merveille – quelle que soit la résonance de l’âme aux alphabets du ciel…

 

 

Chants, étoiles et accroissements. Musique et flammes au croisement de la fuite et du sillon. Sommeil et accoutumance aux rêves pour apprivoiser la terreur et se familiariser avec le règne du sang…

 

 

En deçà de la voix, il y a la nuit – et au-delà, le silence – le signe que les flèches et les tremblements peuvent se convertir en chant – et en aire d’initiation – sur les pierres noires de la terre…

Langage des ténèbres transmutées – progressivement – en nappes de lumière toujours plus fines et légères – de plus en plus transparentes…

 

 

Pas et chemins poussiéreux – presque sans joie – à l’approche du jour. Oublié – ce que nous avons cueilli et ce petit frisson lorsque les visages nous souriaient – lorsque les lèvres nous embrassaient. Oubliés – la course et l’affût – l’attente et la lampe qui éclairait la route et nos yeux terrorisés par l’obscurité alentour…

Vide – à présent – comme doit l’être l’âme. Prêt à revêtir le seul regard possible – le seul regard nécessaire – pour accueillir le monde, la cendre et la poussière qui continueront de régner sur toutes les sentes – sur toutes les plaines – sur toutes les pierres – partout où nous continuerons à vivre – à bâtir – et à nous perdre encore…

 

 

A cheval sur la neige et la faim – sur la brume et le miracle. Engoncé encore dans le labeur et la solitude. Les yeux toujours baissés sur les drames – immenses – innombrables – au lieu de rehausser le regard – et l’âme – vers ce qui brille – serein – au-dessus du monde – à l’abri des lois qui gouvernent les hommes…

 

 

Une ombre – misérable – à demi morte – presque effacée – qui attend quelques malheurs pour se redresser…

 

 

A grands pas – comme les yeux du jour – et la folle sauvagerie du monde sur les pierres où l’ombre se fait – toujours plus – caressante…

 

 

D’un côté à l’autre – comme si le monde, l’âme et l’esprit étaient partagés. Comme si tout s’affrontait – dressé sur deux versants opposés…

 

 

Le jour – la nuit – et le ciel toujours aussi inconnu. Entre le pain et le chahut – entre le silence et la prière – quelques hommes – des milliards en vérité – qui ne sauront jamais devant quel visage s’agenouiller – et qui continueront à se montrer rudes – impitoyables – envers tout ce qui entravera leurs désirs et leurs besoins…

Rondeurs et aspérités intérieures. Quelque chose comme des yeux – une âme – un regard – frelatés par ce qui gouverne le monde, la faim et les instincts…

Le signe évident d’une totale incompréhension…

 

 

Les mains sournoises du temps qui nous font croire à l’ardeur (perdue) de la jeunesse – aux rides que creusent les saisons – et à la mort qui viendra, nous dit-on, cueillir notre âme de la plus juste manière…

 

 

Emportées – la faiblesse, les lampes et les infimes variations – à l’abri derrière le langage. La source, la lie et le regard – brisés par la déroute des âmes…

 

 

Posés ici – au pied d’un mur immense – au milieu de la boue et des larmes – en ce lieu qui ressemble à un marécage (mi-terrestre, mi-souterrain) – prisonniers des gestes et des bruits humains – atroces – terrifiants – détestables. Et la tête dressée au-dessus de la surface – au-dessus du silence qui surplombe le monde – notre détention…

 

 

Nous parlons seul(s) – face au jour vivant – face au soleil – que ne pourront jamais emporter ni les foules, ni la mort. Bras tenant la parole – parole arc-boutée contre l’âme. L’esprit à la pointe de l’édifice bâti à partir des dépouilles abandonnées aux rêves et à la faim du monde…

Au cœur de l’espace suspendu au-dessus de la trame – du tissu tissé de malheurs et d’espoirs – la terre des bêtes et des hommes…

 

 

Approximatif – indéterminé – incertain – éparpillé – et persuadé, pourtant, de son existence. Amas de chair et de rêves. Amas de désirs et de faim. Amas de peurs et d’instincts. Et cette boue dans les yeux qui entrave les retrouvailles avec l’envergure de l’homme…

Visage de poils et de glace. Simple élément du décor – simple élément du monde – quasi désertique…

 

 

Provision de forces pour s’établir au sommet de l’échelle – au faîte des plus – plus loin – plus haut – toujours plus haut – toujours plus loin – à délaisser – naïvement – la certitude des moins – et à retarder la dégringolade et la chute – inévitables pourtant – le socle incontournable de toute forme de balbutiement vers la lucidité…

 

 

Trop de hâte et d’embarras à vivre partout – à vivre toujours – comme s’il fallait continuellement vaincre, s'imposer, édifier et s'étendre – en oubliant le sort du monde – et le sort de chacun – voué(s), tôt ou tard, à la solitude, à la terreur et au dénuement face à la mort – présente partout – présente toujours – prête à s’abattre, à chaque instant, sur les uns et les autres …

 

 

Voyage interrompu et horizon banni – effacé – pour imiter le destin de la pierre – le destin de la fleur – le destin de la bête – cantonnées à leur fonction et à leur territoire – à vivre et à mourir au seul endroit autorisé par le monde et les Dieux. En ce lieu où l’on peut être pleinement soi-même. Humble élément du tout sans autre visée que ses nécessités naturelles…

 

 

Comme un équilibriste perché sur le fil qui traverse les saisons – converti, le plus souvent, en hamac. Quelques pas sans importance – sans impatience – entre le sommeil et les bords d’un bonheur étréci – réduit à l’engraissement du ventre, au rêve et à la léthargie…

Et là – tout près – depuis toujours – le même secret à découvrir – le même secret à partager…

 

 

A vivre sans cesse – à revivre toujours – le même délire jusqu’à la tombe. Mais pourquoi irions-nous nous perdre en des lieux sans rêve – en des lieux où seules les ailes du silence pourraient nous sauver de cet éternel fossé…

 

 

Attente, fièvre et bousculades devant la même lumière. Tempêtes obscures – nocturnes. Loterie de pierres et d’étoiles – de sillons et d’envols faussement salvifiques. Traversée de la même fosse – tantôt abîme, tantôt désert, tantôt ciel inversé…

Vivre – un jour – mille jours – jusqu’à l’ultime où il nous faudra mourir – bien sûr…

 

 

Apprendre, malgré soi, à devenir et à tomber. A mourir – l’âme frêle et sans recours…

 

 

Sentier de sommeil éclairé, parfois, par quelques rêves. Comme un intervalle enchanté dans la léthargie ordinaire – trop coutumière pour n’y voir qu’une effrayante paresse…

 

 

Yeux à demi ouverts – dans la clarté journalière. Mains sur la page – dans les tréfonds du ciel descendu. A contempler, par toutes les fenêtres, le monde et les âmes vaquer à leurs nécessités…

Captif ni de l’Amour, ni du silence. Et moins encore, sans doute, de la liberté acquise…

Une langue – une fleur – seulement – pour exprimer notre état – et s’affranchir de la tristesse alentour. Et aider, peut-être, à résoudre – qui sait ? – la question qui anime ceux que l’on voit s’affairer…

 

 

Visages humains. Passage permanent de la terre à l’infini – à travers les lieux déserts – abandonnés. Mille nulle part sans âme – sans clarté – sans chaleur – sans soleil. Le regard entravé par les lampes et les lunes pour échapper médiocrement à l’obscurité permanente – à l’obscurité excessive…

Entre silhouettes et mirages – entre nuit et fantômes – quelques miracles parfois pour raviver l’espoir et nous faire avancer. Comme si la marche était notre seule issue…

 

 

Si bleus – si vastes – ce ciel au-dedans et cet instant passé – entièrement – à le contempler. Ni homme – ni terre – le même regard expurgé de la mélasse du monde et du temps…

Ni mur, ni espace. Le même blanc – partout – là où tout menace de s’effondrer…

 

 

A rire encore un peu – avant la fin du spectacle. Fin de vie et fin du monde – identiques – pour celui qui pressent le pire…

 

 

Sincère – autant que peut l’être la voix. Ni magistrale, ni secrète. Amoureuse, peut-être, de sa parole – promue (et promise) à l’anonymat…

Chant parmi les labours et les récoltes de la terre. Nécessité parmi les nécessités – ce cri que le monde refuse d’entendre – affairé à ses gains − trop occupé à acheter et à vendre les mille choses du monde…

 

 

Dos au mur – corps encerclé – regard à travers les grilles qui nous font face et nous entourent. Pas de danse – mains sur les hanches d’un Autre. Bagnards reclus. A vivre – à respirer – à copuler et à mourir ainsi – ensemble – les uns contre les autres – les uns sur les autres – les uns au-dedans des autres – comme si la prison était partout – omniprésente – démultipliée – indestructible sauf à regarder ailleurs – à vivre par le rêve – et, plus judicieusement, en plongeant l’âme au cœur des barreaux et l’esprit partout à la fois – au-dehors et au-dedans – devant et derrière – au-dessus et en dessous – dissolvant ainsi l’apparente existence des murs, des cages et des visages pour accéder (illusoirement peut-être) à un en deçà et à un au-delà de la détention et de la liberté…

 

 

Vivre – simplement. Essayer – à peine – sans rien être – ni prétendre devenir – ou défendre – quoi que ce soit. Humble – discret – anonyme. Invisible – inexistant – aux yeux du monde – aux yeux des Autres. Entre rien et presque rien. Un mélange de poussière et d’infini – posé là – présent au cœur du manque, de l’abondance et du miracle…

Ni actif – ni contemplatif. Ni même étonné d’être ici plutôt qu’ailleurs – d’avoir cette apparence plutôt qu’une autre – d’être considéré comme ceci plutôt que comme cela. Pas même surpris de naître, de vieillir et de mourir – et de recommencer mille fois – éternellement peut-être – au bord de l’ignorance et de la vérité – à chercher partout – à chercher toujours – sans rien trouver d’autre que lui-même au cœur du vide et de la multitude…

 

 

Notre attente – si bruyante – du silence – comme si nous ne l’espérions qu’à moitié – craignant, sans doute – de devoir faire taire, en nous, cette âme si bavarde…

 

 

Ça secoue – ça déchire – ça s’effondre comme si l’ardeur et la mort étaient partout – dans le regard et la folie – d’âge en âge – à travers les siècles…

Vieillissements multiples. Et visages, sans cesse, trompés par la nuit et ses lumières mensongères…

Voix et tourbillons soumis au même sommeil – aux mêmes impératifs – aux mêmes catastrophes. Rumeurs lointaines de la moindre chose. Et rêves effrayants qui se ramassent à la pelle…

 

 

Tout frémissant – et les lèvres muettes à force d’attente – à force d’espérance. Le silence au-dedans, peu à peu, transformé, par mimétisme imbécile, en nécessité noire – funeste – inutile…

Il vaudrait mieux rire – et jouer sans fin avec le langage – fustiger les guerres et la nuit – et encenser l’impossible – plutôt que mimer sottement la sagesse…

 

 

Têtes et ongles au-dedans des murs – cherchant (et creusant) partout un espace – une meurtrière – pour poser un regard – un avenir peut-être – au-delà de la fosse et de la détention…

 

 

Lèvres et signes grimaçants – trop rares – devant les horreurs et les boucliers – comme s’il suffisait de fermer les yeux et de se barricader pour autoriser les pires abjections…

 

 

Une chair tenue à bout de bras par l’âme (de l’intérieur, bien sûr) – comme la terre portée par le ciel alentour – comme le monde soulevé ardemment par le silence – présent partout – et accolé, sans doute, à la plus vive ardeur qui compose – et anime – la chair, la terre et le monde…

 

 

Attachés autant (et, sans doute, même davantage) à l’hallucination qu’à l’infini et à la faim de vérité. Question d’évidence et d’apparence. Question de prosaïsme et d’utilité…

Il est – toujours – plus simple de vivre en rêve que de faire face au vrai visage de l’âme et du monde…

 

 

Ce qui s’apparente au mystère n’en a pas fini de nous refouler, de nous dévêtir, de nous malmener. Le secret, en nous, si bien gardé, devra subir mille secousses – mille torsions – mille séismes – pour émerger et devenir une évidence – l’unique perspective à vivre…

Et la seule issue, sans doute, à l’illusion…

 

 

A vieillir entre les rides et la douleur, l’homme, la bête et le monde – l’arbre, l’herbe et la terre. Tous ces messagers qui portent – si haut – la jeunesse et la mort…

 

 

La poésie chante là où le monde enterre ses morts – là où les hommes vivent en cachant leurs secrets – là où le silence devrait tous nous réunir…

Tout est bordé de fosses et d’espoirs – de rumeurs et de cris – d’illusions et d’évidences…

Un peu de vérité dissimulée partout où l’on croit avoir tort – partout où l’on croit avoir raison. Comme si le soleil rôdait au-dedans de l’ombre – au milieu de la nuit – en chaque âme espérante – en chaque âme désespérée – entre les murs – au fond de chaque appel – là où vivent, depuis toujours, les Dieux et les hommes…

 

 

Le monde cerné, peut-être, par mille fenêtres ouvertes – à travers lesquelles brille tantôt le jour, tantôt la nuit. Et derrière lesquelles s’impatientent toutes les âmes…

 

 

La nuit – partout – comme un décor – comme un oracle – comme la source, peut-être, qui enfanta le monde et la lumière. Le point le plus dense des origines qui engendra la peur et la multitude – et le désir d’y revenir par mille chemins anciens – par mille routes nouvelles – sans savoir qu’il nous faudra tout traverser – de long en large – tout amasser et tout disperser pour nous rejoindre – l’âme aussi fraîche et innocente qu’au premier jour…

 

 

Assis – comme ça – par terre – à écouter distraitement ce que dit le monde à propos des Autres, du silence et de la vérité. A glisser, parfois, un mot – en pensée – à celui qui parle sans toujours savoir ce qu’il raconte…

Comme un idiot – une âme simple – une fenêtre parfois – à travers laquelle passe un vent frais et nouveau – délicieusement roboratif ‒ qui n’a jamais l’air d'être ce qu'il est – ni la moindre prétention d’ailleurs – mais qui a suffisamment côtoyé les cris et la solitude pour apprivoiser, en lui – et partout – la part la plus malicieuse du monde…

 

 

On peut bien se persuader d’être ceci ou cela – et arborer ce que l’on aimerait paraître ou devenir – mais qui tromperions-nous à nous déguiser de la sorte…

 

 

Solitude d’un côté – gouffre et périls de l’autre. Ciel au-dessus et terre en dessous. Et grilles un peu partout – encerclés au-dehors comme au-dedans. Et pas un seul visage vivant ; ni le nôtre, ni celui des Autres. Quelque part – endormis – rampants – affairés à quelques rêves souterrains…

 

 

Le soleil – partout – au-dedans et autour du monde. Visage ouvert comme une fenêtre que la nuit n’a jamais effrayée…

Et ça crie ! Et ça geint ! Et ça prie !

Et ça s’affaisse ! Et ça se redresse ! Et ça s’effondre encore !

Et ça recommence, sans cesse, sans jamais trouver ni le rire, ni la vérité (le malentendu de la vérité) – ensevelis, trop profondément sans doute, sous mille couches de sommeils successifs…

 

 

Monde figé – temps arrêté – et l’horloge – imperturbable dans son tic-tac régulier – seule exception au silence retrouvé – au silence alentour – au silence expansif…

Comme une vieille immobilité renaissante – venue perturber l’affairement et l’effervescence naturels – le jeu des masques et des mains qui se cherchent en tâtonnant dans la boue et le noir…

 

 

Une âme pleine d’étrangers et de mondes inconnus…

Une âme fabriquée en série, en quelque sorte, qui ne peut ni s’exprimer, ni communiquer, ni communier – et qui doit se résoudre à la ferveur du monde (et, parfois, à la prière) pour espérer sortir de son trou illusoire…

Un espace – un trou noir, peut-être – gigantesque – muni de parois tantôt opaques, tantôt translucides, d’un fond de glace et d’un grillage par-dessus. Un lieu étrange où il nous est impossible de découvrir et de rencontrer – et si malaisé de vivre, de rire et d’aimer…

 

 

Quelque chose passe que nous ignorons. Et quelque chose demeure que nous ne connaissons pas. Et entre les deux, nous survivons. Une forme, à peine, d’existence…

 

 

Infime – perdu – à deux doigts d’apprivoiser le mystère. D’abandonner l’ignorance pour vivre l’inconnu…

Le destin de l’homme – presque – achevé – prêt pour aller parader du côté des Dieux ; l’homme sans cœur…

A s’agenouiller devant ce qui se tient nu et fragile. A tout recouvrir de silence – et jusqu’aux plus ferventes prières ; l’homme sans tête…

Et nous autres, l’âme toujours aussi implorante…

 

 

Trop enfoui, peut-être, le secret…

A se déplacer alors qu’il faudrait abandonner tout voyage. A amasser mille fragments du monde alors qu’il faudrait se tenir nu et sans possession…

Tout a l’air d’aller de travers – à rebours – à contre-courant du nécessaire. Et, pourtant, rien de détestable – rien d’important, ni même de rédhibitoire. Tout finit par se retrouver et s’assembler – tout finit par arriver de mille manières différentes – des plus convenues aux plus improbables…

L’inespéré – jamais – ne se soucie des chemins empruntés. Seule la main qui se tend – et qui s’offre à la rencontre – fait office de preuve. Qu’importe le lieu – et à qui (ou à quoi) elle est destinée ; la lumière et la nuit demeureront présentes – jumelles toujours – dans l’âme…

 

 

Manque et détresse – partout – mal cachés derrière les sourires et la jovialité – derrière les vies paisibles en apparence – derrière ce qui a l’air commun et partagé autant que derrière ce qui brille (et jusqu’aux plus incontestables réussites humaines)…

Et derrière le manque et la détresse, le soleil invisible – éternel – qui n’aspire qu’à remplacer la tristesse – et le désespoir (si souvent) – par l’ivresse de la grande liberté – et l’incompréhension par la joie de vivre sans rien savoir

 

 

Tout nous invite à sortir de notre chambre – et à guetter le rire – au loin – au plus profond – qui attend nos défaillances – notre abandon – notre acquiescement – pour s’extraire de sa tanière…

 

 

Tout est gris – noir – terne – triste même – et si désespérant parfois – jusqu’à nos consolations – jusqu’à l’arrière-cour de notre regard…

Feu et poussière – morts et chemins. Et cette âme et ce silence, en nous, encore si étrangers…

 

 

Immobile(s) tant que demeurera la nuit…

Et plus tard, peut-être, en plein soleil ; nous verrons alors où se poseront – naturellement – nos yeux…

 

 

Espace sans cadre – visage sans contour – corps sans frontière – avalant et recrachant sa propre chair. Et l’esprit (peut-être) à la fenêtre – hors-champ – ni vraiment proche – ni vraiment éloigné – à la juste distance – toujours – de ce qui a lieu ; des horreurs, des grincements de dents, des égratignures et des déchirures de l’âme, du monde en charpie et des gestes de beauté. Présent – quelque part – quelles que soient les histoires et les circonstances…

 

 

Une nuit – longue – sensible – interminable – où l’or s’écoule en secret – du fond des origines jusqu’à la porte où nous nous tenons – encore trop timides (sans doute) pour la pousser…

 

 

Au fond qu’attendons-nous sinon le silence – et son double extravagant – ce grand rire – né ni de la joie, ni de la désespérance – et moins encore de la nervosité face à l’incertain et à la tragédie de vivre – mais qui éclate – presque sans raison – pour nous signifier que quelque chose, en nous, est incroyablement vivant…

 

 

Tout est trouble – l’air, l’âme, la terre – la vie, la joie, le sommeil. Et rien ne peut tenir debout seul – sans lien – sans étai – sans racine. Tout – pour vivre – doit s’emmêler au reste, à l’espace et au silence…

 

 

Le bruit de l’attente – si longue – si impatiente – d’heure en heure – de jour en jour – de saison en saison. Décade après décade – siècle après siècle – pour réaliser, enfin, que l’éternité ne se trouve – ni ne se réalise – plus tard – à la fin des temps – mais dès à présent – dans l’instant affranchi de tous ceux qui le suivent et le précèdent…

Libre de dormir, de rêver, d’avancer et d’œuvrer à ce que nous estimons nécessaire – essentiel – fondamental. Libre de vivre et de mourir à sa guise. Libre d’aimer ce qui vient – ce qui se présente – sans interdit – sans limitation – le cœur – simplement – honnête et ouvert. Au plus proche de l’homme – et de cet espace, en nous, qui nous rend si humain et pas si éloigné, en vérité, de cet au-delà mystérieux de la conscience

 

 

Tout est noué au silence ; la nuit, l’âme, la tête, le savoir et l’ignorance. Mille blessures – et autant de joies innocentes, parfois, préférables aux affres initiatiques des retrouvailles. Le pire et le sommeil. Ce qui s’agite dans la mémoire. Le rêve, la solitude et le temps. Ce que nous devinons et ce qui s’éveille. Et ce qui restera, sans doute à jamais, introuvable – inguérissable – incompréhensible – autant que cette part, en nous, si profondément tragique et vivante…

 

 

Une ligne – un fil – qui court entre tous les visages – au bord des chemins – de l’ombre à l’infini qui se déploie partout – entre le silence et la lumière – entre la nuit et la poussière. Un œil qui s’ouvre – une main qui passe. Et le ciel, progressivement, moins noir – et la terre un peu plus fertile. Et des silhouettes moins ombragées – un peu moins égarées peut-être…

L’œuvre permanente, sans doute, des âmes et du feu…

 

 

De signes et d’étoiles – ces grandes lumières par-dessus les toits. Et quelque chose d’enfantin et d’animal chez les hommes – qui passent leur vie à jouer, à dire et à rêver par peur de vivre sans doute…

 

 

Comme un visage – un œil – invisible – fouetté par les vents jusqu’à la transparence – pour dévoiler ce reste d’innocence caché derrière la chair et le sang…

Comme un creux – un trou – une béance – dans l’espace où tout finit par être happé…

 

 

Front entre deux portes – entre deux ouvertures – entre deux lumières possibles. Et le vent qui pousse les souvenirs. Et l’esprit qui glisse le long de ses propres parois. Mémoire et monde sans barrière – indicibles – trop haut perchés, peut-être, pour appartenir au règne des nécessités…

 

 

Toujours avec nous – au plus près – ce qui relate et s’insurge – ce qui se révolte et accepte. Entre solitude et innocence – entre exil et presque naïveté – cet esprit fragile – modulable – violent parfois – qui s’échancre là où la douleur est la plus forte – à son comble. Mains et bouches plongées dans l’ordinaire pendant qu’au-dedans se jouent les plus décisives batailles et se réalisent les plus déterminantes rencontres…

Rien d’irréversible, bien sûr, dans cette expérience. Le goût d’un ailleurs, en soi, peut-être retrouvé – l’espace hors du temps – le réel au-delà du monde – et la vie en deçà de l’espérance. Quelque chose de précieux et d’admirable – et d’infiniment ordinaire…

 

 

Tout passe entre nous – comme si nos visages étaient des pylônes en flammes – presque consumés – presque invisibles. Sujets aux exigences du monde – aux caprices des vents – et aux injonctions des hommes – pris dans une danse extatique – d’une beauté redoutable – profondément attrayante (et d’autant plus dangereuse)…

 

 

Poutres, œil et talons – fixés ensemble dans le pas – sur le visage – dans l’espace expurgé de son rôle de décor. Vagues, cris et rumeurs – unifiés en un seul chant – dans la voix de tous les voyageurs…

Chair déroulée sur la liste des noms inscrits au sang sur le grand livre des âmes…

 

 

Quelque chose est là – enfoui – depuis si longtemps dans nos regards apeurés et incompris. Reflets du monde et de la nuit – reflets des fleurs et de l’enfance. En nous – partout – où l’esprit et la chair se rejoignent et plient sous la contrainte. Là où les bruits effrayent ce qui s’abrite au-dedans comme une bête traquée par les âmes…

Fenêtres de la maison tournées vers l’infini que nous n’implorons qu’en paroles et en prières – en vaines postures – et jamais ni en gestes, ni en actes – dans la réalité du vivre et de l’expérience…

 

 

Rien – poussière et images dans l’œil converties en film et en histoire. Récit mythique et mensonger nécessaire, sans doute, pour donner à l’esprit l’illusion d’échapper au néant…

Rêve préféré au vide. Et souffrance préférée à l’inexistence. Ainsi procède, en nous, ce qui tremble devant ce que nous ne savons (encore) nommer…

 

 

Tout est seul – et s’est réfugié derrière la peur. Comme si la vie était un froid à ressentir – un enfer à traverser – avec mille monstres – partout – au-dehors comme au-dedans…

Mille frontières pour délimiter et séparer ce qui semble s’opposer et se contredire. Mille barrières pour se protéger – en vain – de ce qui nous hante à l’intérieur. Possédés avant même que naisse l’élan d’amasser ce qui ne pourra jamais nous libérer. Prisonniers jusqu’au fond de l’abîme – jusqu’au fond de l’âme. Et si libres, pourtant, dans cet enfermement illusoire et apparent…

 

 

Rien – ni monde, ni chemin – le silence peut-être – quelques heures, quelques pas, quelques mots – mille gestes dérisoires, en somme, pour se prouver que l’on est, malgré tout, provisoirement vivant…

 

15 août 2023

Carnet n°297 Au jour le jour

Juillet 2023

Par bonheur ; le jour délicat – le chant de l'invisible – le parfum de la terre dans la mémoire ; et le goût inaltérable du ciel...

Ce par quoi l'âme doit passer ; après que le cœur s'est arrêté ; après que le sang se fige dans les veines...

Dans le silence éternel du temps...

 

 

Au fond de l'abîme habité ; la souffrance autant que la joie – le seul et la multitude ; l’entièreté du monde avec ses possibles et ses entraves...

La danse du vivant infestée d'images et de mots ; ce qu'invente l'esprit pour rendre la pierre (plus) vivable...

 

 

Ici ; dans l'âme et le silence ; la justesse ; contrairement au monde – à la langue – gorgés de méprises et d'approximations...

 

*

 

Le dos – droit ; comme la terre – un arbre – peut-être ; comme une fenêtre sur le monde et la nuit ; comme une chose assez peu distincte du reste...

Trop tard – peut-être ; trop longtemps après les premiers frémissements...

L'âme et les pages du livre ; écornées...

Seul – dans le passage ; avec tout ce noir blotti contre soi...

 

 

Sans même aller ; l'âge déjà...

Comme une vieille étoile éteinte ; dérisoire (si dérisoire) dans l'immensité ; et le regard de l'homme – et le regard de l'Autre...

A notre place (pourtant) dans l'attente d'une joie – d'un ravissement...

Quelque chose né de l'ombre ; et qui est parvenu à s'en affranchir...

 

 

Des larmes ; comme une résistance ; une manière pacifique – innocente – de contester...

Du sang le long du glaive ; s'écoulant ; après avoir transpercé la chair ; le cœur du monde – de l'homme – de l'aube – de la roche – de la bête...

Et les eaux – et les prières – et les chants – pour balayer les traces funestes ; le sort effroyable de la matière...

En attendant l'aube – l'Amour ; la violence (insoutenable) de la terre ; plongé(s) au cœur même de la tragédie...

 

 

Vêtu de ciel et de peau...

Enveloppé d'argile et d'invisible...

Au seuil de l'évidence – le plus tangible...

Au seuil des remontrances – la liberté...

Et le chemin qui invente – et qui façonne – le pas ; pour se retrouver...

 

 

Comme le jour passé – comme le jour passant ; la lumière à travers nos cris ; à l'image du désir – une faiblesse – peut-être...

La marque – le manque – d'une rencontre...

Le regard porté au-dedans ; et au-delà ; essayant de découvrir – tentant de trouver une issue – un nuage – un mirage – une solution ; une présence – sans doute...

 

 

Depuis toujours ; le sommeil ; cette chape de plomb apportée par la nuit...

Des couleurs sombres posées contre soi ; et qui passent de main en main (au fil des générations)...

Le rêve ; le sens de l'histoire peut-être...

Comme un cri qui monte jusqu'aux lèvres ; pour que le monde sache enfin ; apprenne à voir ; commence à regarder...

 

 

Éclairés ; la marche – le pas – les jours...

Quelque chose du monde ; sans aide – sans personne...

Affranchi de cette terreur sans écho...

Entre le masque et l'oubli ; un étroit passage – un peu de lumière – l'issue tant recherchée – le doigt dans la chair – la blessure ; là où est la douleur – à l'exact endroit d'où sort le cri...

 

 

L'espoir encore ; comme une promesse...

Entre les mains des hommes – entre les mains des Dieux...

Sous le règne triomphant de la terre – du provisoire ; les armes brandies par-dessus les instincts...

A se frotter au monde ; aux aspérités – à l'épaisseur...

A l'horizontale ; puis, à la verticale ; et inversement ; cherchant (en vain) comment être vivant ; comment se tenir (réellement) debout ; comment être un homme...

 

 

Comme un parfum – un peu de consistance dans le néant des vies ; comme une malédiction inoculée depuis le plus faible de l'âme ; à peine une morsure mais qui – insidieusement – distille son poison pendant des siècles...

La tête chavirée – basculée vers l'arrière – sous l'effet puissant de la drogue ; de cette illusion qui, peu à peu, envahit le cœur et le sang...

Debout – les yeux entrouverts – entre sommeil et somnolence ; enchaînant les gestes mécaniques et se croyant lucides – éveillés...

De la terre et de l'engourdissement ; entassés dans le regard – les mains ; et les poches pleines de cette argile sombre parsemée d'éclats...

Vivants se disent-ils ; créatures de l'ombre – à peine...

 

 

Une fois de plus ; le corps criblé de lumière – jusqu'à la douleur – jusqu'à l'étourdissement...

Le vertige du monde – peut-être ; ou le délire de l'homme – qui sait...

En attendant le regard ; en attendant la joie...

 

 

Au-delà même de la chair – de la terre ; ce qui nous est (chichement) offert...

L'alliance – le mariage ; et la trahison...

La gorge serrée ; comme si une main – une poigne – nous saisissait...

Les cadavres ; les blessures et le sang – l'impossibilité...

Et quelque chose du manque ; par-dessous...

Entre la caresse et la cuirasse ; un chemin nous est proposé – se dessine ; une issue – l'éternité peut-être...

 

 

Échapper aux hordes et aux tribus...

Aller par-delà le monde – par-delà la terre et le ciel partagés...

Vers un peuple sensible à l'invisible et aux origines...

Moins crédule qu'innocent ; sachant repérer les méprises et les impostures...

Œuvrant au rythme de la sève qui monte...

Le cœur louant tous les règnes...

Encore plongé dans les eaux tourbillonnantes du monde...

S'enivrant de tous les contentements...

Sous le ciel ; l'âme bleuie déjà...

 

 

Riant seul ; au milieu des murs effondrés ; au cœur du labyrinthe d'autrefois...

Espace – vaste espace, à présent – qui laisse libre cours à l'âme ; et qui livre à la justesse et à la possibilité de la graine...

L'ensemencement du monde...

 

*

 

La main posée sur la solitude ; touchant sa chair – sentant sa texture – appuyant comme sur du moelleux...

Apprenant à mourir ; à éprouver tous les deuils...

L'ultime rive ; la dernière île peut-être...

Sans lèvres – sans l'Autre – sans simulacre...

L'existence et le bleu ; rassemblés ; comme un bagage ; le seul baluchon que l'on ait jamais porté...

Abandonnant les os et le sang à la terre...

Nous rapprochant du plus familier...

 

 

L’œil et le ventre ; cheminant ensemble...

Face à l'auditoire en demi-cercle...

Ignorant tous les secrets ; ceux de la terre et ceux des Dieux...

Participant au spectacle ; et (assez) prépondérant dans son rôle de témoin ; spectateurs – aux mains enchaînées – d'un monde collé contre eux...

 

 

Sur les voies moissonnées ; l'âme prise dans les filets du temps – se hâtant – précipitant le sable ; dans le vide – déjà ; chutant ; immobile...

A craindre encore les rumeurs du monde et les grondements de la terre...

Fenêtres ouvertes sur la nuit et les sentes nocturnes...

Au rythme de l'éclair ; et la foulée rapide ; et l'âme pensive qui erre dans ses rêves d'altitude et de grandeur...

Alors que rien ne peut s’achever ; alors que tout (toujours) est à recommencer...

 

 

A deux doigts des larmes – du sang – de la neige...

Si proches ; la vie – le monde – toutes les possibilités...

Ce qui initiera un chemin ; le sens du destin...

La prochaine étape de ce voyage sans fin...

 

*

 

La couleur du monde sur la peau ; et l'âme poreuse...

Couvert de cette boue grise ; et de ces pierres bleues quelques fois...

Face au vent ; le cœur sur le visage...

Dans les mains de celui qui écoute et qui voit...

La fièvre jetée sur l'appel...

A la haute saison des carences...

 

 

A hauteur d'un ciel raclé par les ongles de ceux qui prient...

A fêter la ressemblance des images – à regretter l'enfance perdue ; à fustiger les origines et la longue déchéance...

A participer aux agapes (à toutes les agapes) terrestres et au déclin (à l'inévitable dépérissement) de ce monde finissant...

 

 

Sous l’œil de la pluie ; ces larmes blanches ; et cette nuit des temps anciens...

Les malheurs qui guettent aux coins du monde – aux coins des yeux ; et sous leurs airs méfiants ; par-dessus la moelle intacte...

L'essence même de la chair – trop peu souvent – reconnue et visitée...

Le cœur encore si infranchissable...

 

 

L'âme assujettie au monde ; et ces jours – et ces lignes – qui ne parviennent à s'affranchir de la langue...

Sous le même silence ; depuis tant d'années...

Les mains liées par le doute ; trop de questions ; et trop peu de réponses...

Et la même possibilité ; à chaque fois ; ce passage qui échappe au temps (et à l'essentiel des hommes)...

 

*

 

L’œil vif sur les jeux serviles ; en ces lieux où se tiennent tous ceux qui veulent vivre ; condamnés à mendier leur part ou à s'en emparer par la force...

Les uns derrière les autres face au (terrible) festin ; comme dans la longue file d'attente devant la porte des cimetières...

 

 

La chair louée par Dieu ; proche du ciel par sa fièvre ; et ses souvenirs des premiers temps...

A la manière d'une danse ; à la manière d'un crime...

Sous la lumière basse (et bleue) de l'aube...

Le reflet de l'invisible ; hanté par le mouvement...

Au cœur du vivant ; avec tous les troubles (entremêlés) du manque et de l'abondance...

 

 

Les flammes lancées contre les croyances...

La figure imposante du monde...

Le casque par-dessus le front étoilé...

Là où le sommeil s'exerce ; là où le sommeil s'impose ; et condamne...

Là où la bonté détale ; s'enfuit à toutes jambes...

Dans le haussement du sombre hissé par les mains en prière...

 

 

La terre grillagée contre le vent...

A remonter la fumée noire des charniers...

L'âme songeuse ; le séant en sueur...

Comme un cœur à la traîne dans cette longue file descendante...

 

 

L'enfance des confins ; en ce lieu où règne-nt le rire – le ciel et le rire...

Sans caresse – sans sanglot...

Sans effroi face au silence qui habite les recoins...

Sous une étoile aussi lumineuse que le jour...

Quelques feuilles à la place du rêve...

Et la solitude revêtue comme une cape...

 

 

Animé par la vie triomphante ; et le souffle animal...

Dieu dans la main ; et sous les canines luisantes ; et dans la chair inerte...

Davantage que les songes et le sang...

Dans le jour facilité...

Au même titre que l'Amour et l'abandon...

A travers cette enfance continuelle...

L'humilité et la sauvagerie de vivre encore...

Et cet appel (inépuisable) vers la lumière...

 

 

A notre tour ; la toile tendue par les vents...

La lanterne à la main ; au milieu de la tempête...

Affaibli et consentant...

Le souffle peu aisé ; comme si les yeux s'étiraient (péniblement) par-dessus l'enfance...

Embrassant ce qui nous quitte ; ce qu'il (nous) faut abandonner...

Au cœur de la grande nuit qui se replie...

 

 

A l'arrière du silence...

Sous le bleu un peu lisse – un peu usé – des voyageurs...

A l'ombre de l'âme ; porté par des chants et des mains inconnues...

Mal portant – peut-être ; mais le cœur paisible et clairvoyant...

 

*

 

A genoux – face aux yeux anonymes...

Le voile remonté...

Lèvres au ciel – psalmodiant leur prière...

Le fiel – comme une flaque – à nos pieds – s'asséchant au soleil – au milieu des images écornées...

Dans le silence désorganisé de l'âme ; dissimulé derrière les bruits – et le désordre – du monde...

A l'écoute – peut-être – d'une réalité inconnue que la route révèle (peu à peu)...

 

 

 

Et le bleu – et le vent – qui entremêlent leurs couleurs – faisant naître une rivière sans pareille ; une voie – peut-être – où l'on pourrait laisser glisser ses pas vers une démesure – un possible impartageable – quelque chose de la terre et de l'immensité – un lieu inaccessible peut-être...

 

 

Sous un ciel variable ; cette terre labile soumise aux caprices et aux ténèbres de l'enfance ; si peu raisonnable(s) aux yeux des prophètes et des sages...

Et cette laine qui pousse sur le dos de tous les hommes – bêlant à faire trembler le sol...

Rusant ou baissant les bras devant tant d'impossibilités...

Des têtes malheureuses à force de coups et d'impuissance...

Sous un ciel impénétrable; condamnés à la débilité des jeux ; le cœur (sans doute – encore) trop insensible...

 

 

Et cette chair habillée de vent – promise à la terre...

Et le cri de l'âme ; silencieusement...

 

*

 

Face à la terre la plus haute...

Les yeux poussant le ciel ; essayant de transformer la lumière ; et la couleur du jour...

Agitant nos bracelets de chair...

Courant sur tous les rivages...

Comme des enfants perchés sur les toits – jouant au-dessus des remparts d'une cité invivable...

 

 

Le cri scellé dans le geste ; cherchant à remonter vers le plein...

A travers ce défaut (si patent) de tendresse...

Coiffé à la hâte par la main des Autres...

Au seuil d'une sagesse recouverte d'étoffe brodée d'or et de richesse ; ostentatoire ; comme la coupe que l'on emplit de cette joie anguleuse et circonscrite qui réclame son lot de prières criardes ; comme s'il nous fallait vivre à genoux sur des pierres tranchantes ; comme si le monde n'avait rien d'autre à (nous) offrir...

 

 

Face au monde...

Sur le cercle se hissant...

Étrangement mêlé au songe...

La langue trop près de la tête...

Sur cette île entourée par les eaux sombres...

Entre les larmes et le miel des Autres...

Encore trop peu sensible ; trop étranger aux miracles et aux lois de l'invisible pour échapper au devenir ; et pouvoir rejoindre l'enfance...

 

 

A l'envers ; dans le déversement du ciel...

Fontaine sur la pierre offerte à tous les mendiants...

L'eau joyeuse éclaboussant la folie des fronts...

S'écoulant (à sa manière) entre les hommes et les alentours...

Ne sachant quelle couleur arborer ; se voilant de transparence...

Au cœur du cirque et des âges archaïques (un peu perdue – il va sans dire)...

 

 

La chair rouge livrée aux yeux et aux mains affamés...

Au nom de l'espèce – de la race ; quelque chose d'édifié – de guingois...

Englué(s) dans une perspective hiérarchique du monde ; de la brume au-dedans du front...

Et cette lumière à peine visible depuis la fosse où vivent les vaincus et les vainqueurs apparents...

 

 

Devant les yeux ; et en arrière du front ; ce rire indicible...

Jusque dans nos yeux trop graves et trop noirs...

Comme une caresse – un vent rafraîchissant – un saut dans la joie contagieuse...

Une enjambée – un pas immense – au-dessus du cercle des malheurs...

 

 

La langue poussiéreuse ; éreintée – sans doute...

A travers les mots et les impasses du chemin...

Sous le regard (étonné) des fleurs ; sous les branches (hébétées) des arbres...

A l'abri du sang – de la mort – des guerriers...

Au milieu des ombres qui remontent le cours du fleuve intranquille...

Jusqu'à la source ; dans les mains déjà – enfouie – dissimulée – discrète – tant que persistera la quête ; tant que se perpétueront les massacres...

Tant de cœurs dans le lointain ; et tous ces regards à désobscurcir...

Malgré l'incessant labeur du ciel sur les âmes égarées...

 

 

Entre la plainte et la confusion...

Quelque chose de la folie où se sont glissés – subrepticement – la gloire et l'éblouissement...

 

*

 

Des yeux perçants ; une âme douée de persévérance...

Les bras puissants ; et le cœur pacifique...

Sur ses jambes ; si près du lieu où brillent les étoiles – si près du lieu où naissent les vents...

La tête à genoux ; suspendue au secret...

Là où l'homme se balance entre les honneurs et l'humilité ; dans la proximité du mystère...

 

 

Passant encore ; dans cet écart croissant...

Les souvenirs (tous les souvenirs) piétinés...

Près des âmes qui ont revêtu leur costume de poils...

Là où le cœur bifurque ; là où la tête doit apprendre à s'égayer face aux malheurs...

En ces lieux de piteuses apparences ; là où Dieu s'est caché pour murmurer à l'oreille des plus humbles ; et les guider jusqu'à la lumière – en entraînant leurs gestes et leurs danses vers une joie sans orgueil...

 

 

Tranchant comme la pierre...

Et la chair tendre – si fragile...

A se frotter contre la rocaille et la sécheresse des âmes...

Les visages anguleux comme des choses...

Dans le labyrinthe du monde ; de l'esprit...

Au milieu des souffles de la terre...

 

 

Les têtes gorgées d'images et de signes...

Insensibles à la beauté du monde – au réel brut – abrupt – sans filtre...

Et penchant du côté de la folie et de l'absurdité plutôt que du côté de l'inconnu ; du côté du dogme plutôt que du côté de l'invisible...

Le cœur de l'homme si étrange – si peu familier des forces sous-jacentes ; et des lois qui régissent les lieux où il a cru bâtir son royaume...

 

*

 

Et d'autres voix – en nous – qui s'élèvent...

Du secret vers le plus simple...

Le ciel fréquenté ; le cœur en paix...

De l'invisible nourricier à l'âme frémissante...

Du lieu le plus haut vers le plus intime...

Et l'un dans l'autre ; qu'importe l'abondance ; qu'importe la pauvreté...

A la lisière ; à la lumière ; tout (à peu près tout) à démentir ; et tous les seuils (bien sûr) à inverser...

 

 

Sous le règne de la fièvre et du front...

La sagesse – pourtant – au fond du sommeil...

Discourant sur ses terres ; comme si le monde leur appartenait...

Le silence sous l'horreur et les ornements...

 

 

Reconnaissant ; le visage déployé...

Comme la lumière sur son territoire ; partout à son aise – jusque dans les plus obscurs recoins...

Et la joie promulguée sur toutes les pentes exposées aux rayons de l'astre...

L'âme et la chair ouvertes ; engagées dans la brèche...

Et le vent ; bouleversant tous les sommeils ; ébranlant les certitudes et la mainmise du dehors...

 

 

Le jour étagé ; à l'altitude offerte par la qualité de la veille...

Sans (jamais) perdre pied ; ce carré de ciel dans le regard...

A exister jusqu'à se confondre – jusqu'à s'effacer – jusqu'à disparaître ; et le peu qu'il reste (à la fin) à se partager...

 

*

 

Assis face à l'étendue...

Entre des bras étrangement longs et parfumés...

Dans le cercle ; hors de la cage...

Le temps amassé au fond des poches ; et autre chose par-dessus – comme un ciel – un abîme peut-être...

Et ce sursaut dans la langue ; comme du sang neuf versé hors de la tombe...

A arpenter encore la lumière – le reflet de la lumière ; et ces résidus de cendre...

De très haut ; par les fissures...

 

 

Entre le miroir et l'Autre ; ce passage où l'âme peut se faufiler...

Sur les traces du vent ; vers le précipice – assurément...

Et le souffle qui nous emporte...

A même le ciel ; (très) spontanément...

 

 

Nul conseil de sagesse...

Les choses de l'esprit...

D'une route à l'autre ; en passant, parfois, par l'ailleurs...

La condition de l'homme ; des créatures sombres...

Et les lois de l'ombre ; écrasante(s)...

Jouant déjà au cœur du royaume – pourtant...

En tous les lieux propices au monde – à l'Autre – à la solitude...

Au cœur de nulle part ; assurément...

Et – en soi – comme plongé au centre (à son insu)...

 

 

Au jour descendant ; le guide ; arrimé...

Avec le monde – mille choses – sur le dos...

A notre place – derrière les bêtes ; éclaireuses du mouvement – de la liberté...

Dans les herbes hautes ; mélangés les fronts et les têtes à cornes...

Membres du même cercle...

Sur des chemins (de plus en plus) silencieux ; où les silhouettes se ressemblent – se confondent – forment d'étranges alliances – pactisent, parfois, avec les étoiles ; en s'approchant (peu à peu) des promesses de la lumière...

 

*

 

La main infirme de ceux qui fuient – de ceux qui passent – de ceux qui raillent l'incapacité et la défaillance des Autres...

Le cœur dans sa carapace de cuivre ; et l'âme couleur de cendre...

Les yeux fermés ; comme deux billes opaques glissées sous les paupières – aussi malhabiles que celles qui s'affairent devant des pages pleines de signes à la recherche des lois qui régissent le cercle du monde – le cercle des vivants...

Les bras chargés de choses et d'ardeur ; et un peu de sensibilité ; ce qui nous est offert pour survivre...

Au son (perceptible) des flûtes invisibles ; les danses nouvelles et anciennes ; les danses d'hier et d'aujourd'hui ; les danses de toujours ; ce à quoi nulle âme ne peut échapper...

 

*

 

Le temps du chagrin et des malheurs rassemblés...

La langue du peuple léchant le miel du monde – sur la roche comme sur une lame effilée...

Sous le règne des instincts ; et le sang des vivants...

Entre l'ordre et le néant ; la loi de ceux qui se tiennent en rangs serrés...

Les lèvres gonflées d'orgueil et de haine ; crachant leur fiel à travers les barreaux...

Comptant, chaque jour, les nouvelles stèles dressées sur la pierre noire...

Au sommet des âges ; cette violence arc-boutée...

Et ainsi ; davantage – au fil des siècles qui passent...

 

 

A déverser leurs rêves sur ces fleurs trop blanches...

Les poches emplies d'espoir et de science...

Encore si loin du ciel – de la poésie – de l'innocence...

 

 

L'âme si étrangère au monde...

Saluant ce qui passe...

Sous le soleil ; souriant...

Au milieu de l'air et de l'herbe ; au milieu des Autres...

Agissant de mille manières...

Au-dehors comme dans l'intimité de l'étreinte...

Mille chemins ; mille regards – qui se croisent ; des cœurs et des peaux qui se frôlent – à peine...

 

 

A la saison inaugurale...

Loin des anabases chimériques – inventées...

Incorruptiblement ; la puissance et le rayonnement...

Sans (jamais) présumer des possibilités de l'esprit...

Ce qui monte ; ce qui s'élève en silence – si secrètement...

L'âme (de plus en plus) humble ; dans cette absence de nom qui se balance au-dessus des têtes et des choses – hélé par ceux (par tous ceux) qui peuplent ces rives faméliques et qui rêvent de se hisser eux aussi...

 

*

 

Quoi d'autre dans ses bagages sinon le regard et l'humilité ; l'impossibilité et la capitulation de l'homme...

De ces yeux – de ces pas – capables de percer l'épaisseur pour rejoindre l'autre côté de la peau – du monde – de l'esprit...

Comme une fenêtre dans le regard – comme des ailes à la place des pieds ; et l'espace suffisant pour se déployer...

Et dans le cœur cette évidence ; la source et l'absence de frontières ; à travers (tout) ce qui se manifeste...

 

 

Des mots ; comme une gifle ; et l'orgueil, peu à peu, défiguré – méconnaissable – et qui finit comme une chose tiède et avachie – une masse informe et affaiblie – qui s'effondre ; et qui se répand sur le sol...

Et les remparts détruits ; comme tous les voiles déchirés ; jetés aux pieds de ceux qui rêveraient de comprendre ; et qui sont animés par un élan – une brûlure – comme un appel (irrésistible) du ciel ; une ardeur que le mystère déchaîne ; et qui s'empare de leur âme encore inapte (bien sûr) à toute résolution...

 

 

Le jour ; au cœur des saisons...

Dans le fondement de la loi inaugurale...

La terre généreuse ; et l'âme incorruptible ; quels que soient les attraits – les scintillements – les invitations...

Du côté de l'esprit ; face à la puissance – face à l'autorité...

Sur des routes sans promesse...

Au cœur d'un réel sans alternative...

Sur la pente la plus naturelle – en quelque sorte...

 

 

A l'abri des hantises et des malédictions...

Le chant secret – invisible ; louant le merveilleux du monde ; et ses mille possibilités...

La soif étanchée par le ciel et la poussière...

Et le mystère – tenu (et révélé) par nos mains ancillaires ; et notre âme complice de toutes les veilles – de tous les jeux – de toutes les tentatives...

 

*

 

Derrière les couleurs et la chair agile...

Enroulé autour de l'âme ; mélangé à l'argile...

Autre chose que le sang ; en d'autres lieux que la terre...

Et des offrandes ; et des prières – en guise de filet...

L'invisible ; et les tempes marquées de son sceau – sans s'inquiéter de la malice des hommes – ni du vent – ni des chimères – ni du temps qui passe...

 

 

A contempler ce qui s'organise ; ce qui se déroule ; ce qui s'affale...

Les gestes trempés dans la douleur ; puis, dans la joie ; alternativement...

A vivre appuyé contre les forces sous-jacentes...

Puis, disparaissant avec ce qui, peu à peu, s'efface...

A s'offrir ainsi – l'air de rien – à l'invisible qui décide ; à l'invisible qui forge et qui s'insinue ; à l'insu de toute volonté...

28 novembre 2017

Carnet n°33 Les ailes du monde si lourdes

Poésie / 2009 / Hors catégorie

 

 

Les ailes du monde si lourdes

 

Les ailes du monde si lourdes

Portent leur ciel de souffrance

 

Sous la terre

Le peuple des morts danse

Au son des tambours

 

Au creux des mains

Palpite la joie

 

Et derrière la vitre

Les collines silencieuses

 

Au cœur de la ville

Aux détours fabuleux

Se déploie l’illusion

 

Au fond des églises

Derrière les cierges penchés

S’endorment les prêtres

 

Au fil de l’eau

Les rameurs exténués

Sur la barque s’enlisent

 

Au loin

Devant le soleil rougissant

Décline l’horizon

 

Sur le quai des gares

Les voyageurs patientent

 

Au bord du ciel

Se dérobe le soleil

 

Aux matins de la nuit

S’évanouit l’abîme

 

Au bord du gouffre

S’envole l’espoir

 

Au gré des vents

Frappe la tempête

 

Au cœur du monde

S’exhibe la violence

 

Dans l’espace désert

S’étale le silence

 

Parmi les ombres

Se pousse le cri

 

Et dans le cœur des hommes

Doucement se meurt

La colombe

 

 

 

 

Songes

 

L’angoisse étreint le marcheur

Dont les songes égarent

 

Dans l’arbre du ciel

Se posent les oiseaux paresseux

Les mendiants accoutrés

Qui se pavanent

Derrière les rideaux

S’étire l’oubli

 

Un feu d’espoir

Attisé par les vents avides

 

Sur le trottoir

S’endort le clochard

Au pied des immeubles

Où sommeillent les bourgeois

 

Sur le monde

Glisse le regard

 

Sur le sol

S’affaisse la conscience moribonde

 

Brûlé à la cendre noire

L’amour se consomme

En ces lieux dévastés

Où se perdent les hommes.

 

Découverte

 

Une envolée d’étoiles

Dans la nuit écarlate

 

Une tige maladroite

Au bord du chemin

 

Un ciel ouvert

Sur l’obscur espace

 

L’infini reflet de la lune

Dans l’encrier

 

Une bouteille sur la table

Et une plume à la main

 

L’homme pense

Penché sur le sable

 

La tête souriante

Et l’âme écorchée

Inscrit son nom

Sur les vagues éternelles

 

Oubliant ses frères

Et regardant sans larme

La misère enterrée

 

L’ineffable origine

Et l’abysse des songes

 

Atteint l’impensable

L’inconcevable

La folle vérité.

 

 

 

 

 Ecclésiastiques

 

Etreints d’angoisse

Passagers sans bagages

Voyageurs harassés

Quittant la terre sans promesse

 

Ombres éclairées

Par l’obscur univers

L’odieux des pensées

Cheminant sans halte

 

Béquilles d’espoir

Vers le territoire lointain

Et les contrées promises

La marche saccadée

Les parcours s’étirent

 

Pèlerins des vastes cieux

A l’âme avide

Au regard émacié

Aguerris d’ascèse

Forgeant leur âme sans grâce

Le cœur triste

Tâtonnant vers l’illusoire présence

 

Horde errante déambulant

Pressant le pas

A l’ordre obéissant

Marchant à l’œuvre du désordre

La courbure éhontée

Et l’allure frémissante

Sous les bottes crottées

Où brille le sombre halo

Guidés par la rose des vents

La chimérique lumière

Qui égare au désert

Pérégrinant sur le chemin d’épines

Aveuglés par la gloire sans issue

Où s’éteignent les cris des morts

Ils agonisent sans fin

 

 

Regard sur l'ordinaire

 

Matières enchevêtrées

Soumises aux formes incertaines

 

Consciences empêtrées

Cherchant l’origine

 

Esprits tyranniques

Maltraitant les corps

 

Potentats telluriques

A l’étroit bon sens

 

Aveuglés d’apparences

Ecrasés d’ignorance

S’entortillant dans le magma sirupeux

 

Captifs du jeu sans règle

 

 

 

 

Impies

 

Âmes creuses

Aux faciès rayonnants

S’agenouillant

Le cœur en croix

Tissant les nœuds infernaux

Contemplant les étoiles glissantes

Et le firmament lointain

 

Laborieux travailleurs du ciel

Aux croyances hallucinatoires

Et aux fourbes promesses

Se courbant au pied de statues sanctifiées

 

Les mains jointes

Devant l’allégresse du prieur

Béats face au visage impassible du père

 

Exposés au purgatoire éternel

Aux extases apocryphes

Bramant leur foi dans le lointain

 

Impies sacrilèges

Déroutant la bannière

Et mutilant le Verbe

 

Arrachant le martyr à sa croix

Encombrant le cœur simple

Et dépouillé du lien

 

 

 

Invariables identités

 

Existences brouillonnes

Glorifiant l’éphémère

Et célébrant l’illusion

Dans l’aire d’errance

S’enchaînent

 

Se querellent

Se caressent et s’étripent

Marchent côte à côte

Le poignard à la main

 

S’assoupissent d’ennui

S’égarent dans les ornières

En rêvant d’illustres chemins

 

Déambulent fiers

Au cœur de l’espace intime

Dans l’intervalle commun

 

Renâclent au nécessaire

Et éclipsent l’essentiel

 

Pauvres mortels

A l’âme craintive

Ignorant la nature éternelle

Au cœur des fausses identités

 

 

 

 

L'antre du pèlerin

 

Blessé par le rire des peuples

Le regard des foules

L’indifférence des Hommes

 

Le marcheur

Sur les chemins familiers

Claudique

Arpente la terre aux vaines promesses

En quête d’un gîte

 

Quitte la terre des ombres

Et découvre

La lueur incertaine

 

Dans l’antre enfermé

Le pèlerin

 

A l’âme balbutiante

Caresse la paroi

 

Loue le repaire protecteur

Le regard béat

Le cœur écorché

Au bord des lèvres un sourire

 

 

 

Silhouettes ombrées

 

A l’ombre d’une main

Se terre l’enfant

L’enfant ignorant

Ecrasé par l’ombre du sage à venir

 

 

 

Eléments

 

Terre, quelques traces

Balayées par le vent

Eau, sang qui habite

Et nourrit la chair

 

Feu, élan vital du mouvement

Air, matière de l’espace,

Nourriture du souffle vivant

Ecrin des éléments

 

 

Nature, particule

Où s’ébat le peuple des formes

Vie, cadre des phénomènes changeants

Où se frôlent et s’échangent

Les parcelles d’esprit

Engluées de substance et d’orgueil

 

Âme, fragment d’être

Enserré de matière

Ciel, espoir de parcelle intime

Au delà des frontières

Espace

Origine sans naissance ni fin

Où siègent les formes

Qui apparaissent et s’éteignent

Nature inchangée de l’esprit

Conscience éternelle

Et sans limite

 

 

 

Envol

 

Etincelles de l’être

A la présence incertaine

Invitent à l’improbable

Et à la certitude

 

Effacer le passage

Traverser l’apparente frontière

S’unir à l’infinie dimension

 

Ouvrir l’espace

Au delà des écrans obscurs

Où niche le merveilleux

 

Franchir l’impénétrable

Mêler sa voix au jeu incessant des formes

Perpétuer l’œuvre ineffable

 

 

 

Limpide

 

De la nuit

S’élancent les jours clairs

 

De la lumière

Resplendit l’ombre

L’obscur désépaissi

Transparaît

 

Transparence sans ombre

Aux teintes écarlates

Glissant dans le ciel bariolé

Sans visage

 

 

 

 

Inexpugnable

 

L’étrange fraternité des jours

Dans le cœur des hommes

Dévastée

 

L’étrange fraternité des jours

Au cœur de l’obscur

Démunie

 

L’étrange fraternité des jours

Au seuil de la porte

Décimée

 

L’étrange fraternité des jours

Au fond du ciel

Envolée

 

L’étrange fraternité des jours

Sous d’autres cieux

Eparpillée

 

L’étrange fraternité des jours

Dans les jours clairs

Retrouvée

 

Inépuisable source

Cheminant

Au gré des vents

En toutes contrées

 

 

 

Evanescence

 

Paysage à l’éphémère glorieux

Ignoré parmi les étalages

 

Au cœur des denrées périssables

Inexistant

 

Invisible perle

Sur les lourds colliers

Parmi les chaînes attachantes

 

En l’ordinaire

Partout

Est présent.

 

 

 

Espoir

 

Bafoué

Par les hommes sans mérite

Aux prouesses futiles

 

Adossé au réverbère

Contemplant l’œil usé

La gloire odieuse

 

Baissant la tête

Vers l’horizon sans nom

Au passage des cortèges ornés

 

Le passant des jours

Vers la nuit s’incline

Erre aux alentours

Dodeline tristement la tête

Presse le pas

Pour regagner sa demeure

 

Au milieu des heures

Emprunte la pente

Où croupissent les tourments

Affronte l’orage

Décourage la plainte

Et s’affaisse doucement vers le ciel

 

Arpente à pas comptés l’espace

Ouvre le voile

Où s’ébattent les combattants

Aux éclats désencombrés

A quelques enjambées lointaines

De la gloire anonyme

Espère un jour peut-être

Fouler le territoire

 

 

 

Ignorance

 

Dans l’abîme sans couleur

S’évanouissent les pâles éclats

Qui réjouissent les ombres

 

S’étendent les ténèbres silencieux

S’amplifie la crainte

S’étend le jour crépusculaire

Qui assombrit les heures

 

S’installe l’éternité

Le temps immuable de l’effroi

Sourd l’angoisse des fonds

Qui paralyse

 

Dans l’abîme sans couleur

S’égare le passant

Le marcheur aux pas comptés

Isolé des surfaces

Où grouille la foule inflexible

Epouvanté par le sursaut chimérique

Frissonnant d’inquiétude

Au cœur de la terre qui enlise

Ignorant la brèche

Vers l’étroit passage

L’horizon clair

 

 

 

 

Intersections

 

Au carrefour des heures

L’impasse aux mille promesses

 

A la croisée des mondes

Le fief rebutant

Où règne la contrée sans pareille

 

 

 

Aube

 

A l’aube frémissante

S’écartent les ombres couchées

Les parures jetées

Les crinières défaites

Et les âmes fatiguées

 

A genoux se lève

La conscience vivace

 

2 décembre 2017

Carnet n°52 Réflexions et confidences

Journal / 2014 / L'exploraton de l'être

Je vois les Hommes vaquer à leurs occupations. Et à leur travail. Et je songe (en souriant) que mon activité principale — mon travail à moi — est de ne rien faire. D’habiter l’espace et la présence en notant de temps à autre quelques paroles jaillies du silence. D’accueillir dans la joie, la tendresse et la disponibilité les visages qui viennent à ma rencontre ou qui me rendent visite… D’aimer tout ce qui se présente sans rien rejeter. De goûter la vie fragile et puissante. D’être simplement.

 

 

On aménage parfois sa solitude pour échapper à la pesanteur du monde et à sa superficialité. A la fadeur et aux lourdeurs relationnelles habituelles. Et il nous arrive aussi de songer avec un brin de nostalgie à la joyeuse frivolité des Hommes, à leur compagnie parfois charmante ou délicieuse qui rassurent et contentent en nous ce qui a encore besoin de l’être sans compter, bien sûr, le besoin de repères, d’appuis et de certitudes si prisés par le mental. Et l’aspiration universelle à une présence permanente (et consistante) que nulle rencontre, bien sûr, ne saurait satisfaire excepté celle avec l’Infini que nous portons en nous...

 

 

La clepsydre des heures flétrit les corps et jamais ne nourrit l’âme. Le goutte-à-goutte tombe sur l’esprit spongieux qui se gonfle artificiellement d’une matière appelée à s’évaporer.

 

 

Jouer, célébrer, explorer, comprendre. Voilà quatre verbes que la vie ne cesse de mettre en œuvre. En tant qu’être humain, je m’aperçois — avec tristesse — que j’ai toujours négligé les deux premiers, m’acharnant avec une farouche détermination sur le quatrième en m’appliquant avec couardise et velléité à quelques timides incursions dans le troisième. Bref, un vivant très incomplet…

 

 

Pas d’idée sur ce qui devrait être. Etre simplement. S’ouvrir à ce qui survient. Accueillir ce qui est là. Et laisser passer ce qui disparaît…

 

 

Partout la vie court. Partout la vie s’agite et va. Flux permanent d’énergie entrecoupé de rares répits. Phénomènes naissants. Phénomènes finissants. Forces croissantes et recombinaisons incessantes. Bouleversements perpétuels de la matière et de la non matière. Quelle ronde incroyable et insensée !

 

 

La nature des relations entre les formes ? Guerre et commerce semblent les maîtres-mots.

 

 

Seule l’écoute — l’écoute pure — permet d’appréhender la globalité de la situation. Et d’impulser l’agir ou le non agir juste, approprié à l’ensemble des formes impliquées dans la situation sans alimenter l’ignorance et la haine. Au demeurant, toute action aussi partiale, partielle et réactive soit-elle et toutes ses implications sont justes dans la mesure où elle touche de façon appropriée les différents acteurs concernés afin de permettre à chacun de vivre, d’expérimenter et d’apprendre ce qui a besoin d’être vécu, expérimenté et appris… 

 

 

Que demander à la terre ? Et que demander au ciel ? Nous nous sentons si pauvres… alors que nous avons tant à offrir…

 

 

Que le monde change ou pas, qu’il se transforme ou pas, les mouvements sont en marche et la direction principale (du vivant) est prise depuis la naissance du premier mouvement. Que l’on y participe ou pas ne l’infléchira ni ne le renforcera… le cours des choses possède son propre souffle. Puissant et implacable. Au vu de l’agir, il convient donc de suivre ses propres résonances. Et qu’importe qu’elles appartiennent au mouvement principal ou à des mouvements secondaires, marginaux ou de résistance…

 

 

Le miracle des heures tranquilles.

 

 

L’encombrement des jours pèse sur nos âmes frêles qui n’aspirent qu’à la légèreté des heures.

 

 

La voie sans chemin. Tout est là. Tout est déjà là. Il convient simplement de vivre ce que la vie offre et donne à vivre. De suivre les aspirations que l’on porte en soi. Et de poser nos pas là où la vie nous enjoint d’aller… la compréhension se fait alors naturellement. A son rythme.

 

 

Le bien-être relationnel ; être à l’aise (en tant que créature — corps-mental) avec tout ce que l’on rencontre dans le monde objectal (êtres, choses, situations, évènements, émotions…).

 

 

L’éclat des jours sombres qui éclairent nos fragilités…

 

 

La vie est un voyage en soi-même où l’on est, malgré soi, invité à découvrir et à explorer des régions et des facettes de soi. Mille visages inconnus qui deviennent, au fil des chemins et des rencontres, de plus en plus familiers.

 

 

A l’écart du monde (humain), existe un espace immense — exempt de pollutions mentales composées d’images, de représentations, d’idées et d’aprioris —  que l’on peut habiter avec innocence et gratitude. Et que les désenchantés du monde peuvent investir, toujours plus à l’aise et émerveillés des paysages et des mouvements naturels qui en constituent le décor rustique et enchanteur au sein duquel la puissance sauvage et tranquille de la vie (et de la nature) n’a pas encore été contaminée par l’énergie artificielle et dévastatrice des hommes et leur inclination frénétique et maladive à la rationalisation et à la cohérence.  

 

 

Dans la solitude des collines, je me repose des bruits du monde. Quelques rêveries, quelques bouffées de cigarette et quelques vers de François Cheng accompagnent ma retraite. A mes pieds, une abeille agonisante se débat désespérément sous les assauts pugnaces de dizaines de fourmis. Et aussitôt je pense : « l’effroyable destin des formes soumises à l’insécurité et à la violence ! ». Tant de souffrances et de dévastations me glacent les sangs. Cet évènement — d’apparence anodine — me rend l’âme triste et ravive mon sentiment d’impuissance à intervenir dans l’implacable cours des choses.

 

 

Une ombre sournoise guette ma défaillance. Je la laisserais débusquer mes terreurs.

 

 

Les défaites salvatrices où toujours l’humilité sort victorieuse.

 

 

Je n’ai aucun goût à parcourir le monde. Je n’ai parfois pas même le cœur à explorer ma chambre close. Et où irais-je où je ne sois déjà ? Partout les saisons passent et se parent de leurs atours pour nous séduire et nous inviter à profiter de leurs charmes. Partout sous des visages différents, les cœurs sont identiques. Ils passent avec indifférence, les yeux rivés sur leur route. Ou nous accostent pour nous vendre leurs babioles (dans leur maigre bagage), nous soustraire quelques bénéfices ou nous pousser hors de leur territoire. Le vivant semble une impasse où l’on ne peut que se fourvoyer. Soyons donc au monde (puisqu’il nous est impossible de nous y soustraire) avec une indifférence bienveillante pour tous ses jeux et ses spectacles pitoyables et merveilleux où le vivant ne cesse — à son insu et de façon maladroite — de vouloir échapper à sa destinée comme pour mieux s’extraire de lui-même...  

 

 

Quel être ton âme aime-t-elle en secret ? Habitant là où tu ne sais encore aller…

 

  

Il y a parfois une grande solitude dans mon cœur que rien ni personne ne saurait remplir…

 

 

Je constate que l’idée de solitude demeure tenace dans mes instants de fragilité. Je ressens un vide immense que nulle âme humaine et nulle activité ne pourraient combler… je suis alors si totalement immergé dans l’avant-plan que j’en oublie que je suis l’espace qui accueille tout ce qui se manifeste… et il n’y a d’autre issue que celle de se laisser enlacer par ses bras tendres et réconfortants qui m’accueillent tout entier. Je me laisse alors bercer en m’abandonnant à ses caresses dans la plus grande volupté… enveloppé dans un océan de douceur et de tendresse… la présence bienveillante pure se penchant sur moi, pauvre et misérable créature…

 

 

L’ennui, la solitude, la routine sont parfois ressentis parce que nous ne vivons pas dans la sensorialité (par ignorance ou opacité sensorielle) mais dans les images, les idées et les représentations.

 

 

Rien. Le néant. Le monde a perdu son attrait. Aucune activité ne saurait me tirer de cette léthargie. Je me lasse même des spectacles qui me sont offerts. Les visages autour de moi se sont éloignés. Ne reste rien ni personne.

 

 

En cette terre d’orage, qui peut voir le ciel ?

Qui sait que le rire borde nos larmes ?

L’époustouflante âpreté de l’organique

Saturé de matière, je m’allonge sur le sol, exsangue — privé de toutes forces

Et mon regard ne peut percer la frontière qui le sépare de l’Infini

Je gis parmi les ronces et l’impuissance des chemins

Et si demain n’existait pas ?

 

Ligoté par les lois implacables du vivant

L’abandon est la seule issue

Les pieds enchaînés et les mains attachées

Seul le cœur peut s’ouvrir

Et l’on pleure après tant d’acharnement

De ne pouvoir s’offrir l’ultime récompense

 

Englué dans notre carcan de pierres

On attend la lumière qui ne viendra pas de notre appel

Mais des yeux baissés vers la terre

Où le ciel pourra enfin nous enlacer avec tendresse

 

 

La vie sans présence — l’énergie sans conscience — n’est qu’une gesticulation instinctive ou réactive qui ne suit que son propre mouvement (liée le plus souvent à la survie ou à l’idée de survie et chez l’Homme à satisfaire de tenaces et illusoires besoins psychologiques). Incapable d’attention à ce qui est en dehors de son mouvement. Ni bien sûr d’en prendre soin.

 

 

Après la lecture d’un carnet de voyage — extrêmement personnel et attachant — sur le Japon,  j’ai le sentiment en refermant l’ouvrage que je viens de quitter le pays du soleil levant. J’ai l’impression puissante d’y avoir séjourné avec l’auteur, marchant avec lui dans les ruelles sombres, visitant les temples et les jardins. De cette anecdote — d’apparence triviale — naît une réflexion intuitive intéressante. Les mots constituent un canal incroyable qui impulse — grâce à la mémoire — un lot (et un flot) d’images et de représentations mentales des lieux et des univers évoqués. Et je sens qu’il n’existe guère de différence — sinon le canal utilisé — entre les livres, les films, les rêves, les voyages astraux, les expériences chamaniques et ce que l’on nomme la réalité. Dans ce dernier cas, le canal utilisé est les perceptions sensorielles qui activent les représentations de ce que l’on appelle le réel. Mais il semblerait que l’imaginaire, le rêve et la réalité soient des univers représentatifs projetés et perçus par le mental dont les distinctions sont infimes. L’impression d’avoir visité des lieux, d’avoir vécu des évènements et expérimenté des situations est d’une puissance extraordinaire.

 

 

Une vie au service de l’exploration et de la compréhension de la vie. Telle est, je crois, ma destinée. Celle que l’existence m’a offerte. Peu de bagages. Et nul voyage. Le seul matériau est la vie-même. Pas de fonction ni de rôles social et familial. Rien. Quelques maigres évènements. Loin de l’idée de normalité, j’erre sur des chemins peu fréquentés que je n’ai pas choisis. Et au fil des pas, des régions entières sont visitées. Et des visages reconnus. Après maints périples et impasses, la connaissance de soi semble l’ultime contrée. Et malgré nos avancées, l’Infini conserve son mystère. Et les méandres de l’être n’en ont sûrement pas fini de nous surprendre. Habiter cet espace infini n’épargne pourtant nullement de vivre les plans de l’existence les plus périphériques et les plus triviaux. Etre. Et être au(x) monde(s), voilà à présent peut-être le défi ! Intégrer les univers relatifs à l’Absolu. Et inversement. Mêler et unir ces deux dimensions en une parfaite unité, cohérente et recentrée, spontanée et naturelle pour aller plus libre et plus vivant sur toutes les routes et dans tous les royaumes.  

 

 

Combien d’heures ai-je passées, seul et immobile dans la nature, assis en tailleur sur des chemins de pierres, des rochers inconfortables, des sous-bois ombragés et des clairières herbageuses, contemplant le ciel, les paysages changeants, la faune et la flore, les pensées et le vide, les yeux hagards et l’esprit un peu perdu dans cette contemplation étrange, forcé à l’inactivité, me voyant tantôt sombrer dans une douce félicité tantôt dans une insondable tristesse, voyant mon cœur indécis balancer entre les deux, fumant pendant de longues pauses ou m’allongeant sur le sol en levant les yeux vers le ciel, cherchant l’Infini et m’égarant le plus souvent dans une inconsolable méditation sur les affres de l’existence humaine…

 

 

Je suis parfois triste à l’idée de cette vie si peu active, cantonnée à quelques travaux domestiques, à quelques heures de marche solitaire et quotidienne dans la nature et à la rédaction de quelques lignes sur mes carnets. Mais la rare fréquentation du monde (humain) où je ne perçois le plus souvent que gesticulations réactives et tentatives de remplissage illusoire — en dépit d’une certaine utilité fonctionnelle au groupe — me console (tristement) et renforce mon besoin de me tenir à l’écart (afin de m’épargner cette vaine agitation). Comme si malgré mon âge — j’entame ma cinquième décennie — je n’avais encore véritablement pris la mesure de ma fonction en cette vie. Et au-delà de mes explorations et de mes recherches de n’avoir aucune idée sur ce qui m’anime réellement.

 

 

Ce qui m’intéresse fondamentalement chez les Hommes est leur degré de porosité à l’environnement, leur propension à se laisser toucher, traverser, bousculer et renverser par les rencontres, les situations et les évènements au point de réorienter, de modifier leur vie ou d’impulser des transformations sur des pans entiers de leur existence. Cette inclination révèle en vérité leur ouverture et leur disponibilité intérieure (et de façon sous-jacente leur quête), l’espace libre laissé à ce qui n’est pas eux-mêmes. Ce sont en général des êtres peu chargés de certitudes et de suffisance, qui se sont dégagés de leurs plus grossières carapaces et suffisamment humbles pour ne pas avoir peur de dévoiler à l’Autre leur non-savoir et leur ignorance… qui cherchent dans la rencontre le reflet de ce qu’ils n’ont su ou pu encore trouver en eux-mêmes par eux-mêmes… 

 

 

La solitude me pèse parfois. Mais la présence d’autrui m’est presque toujours insupportable (à de très rares exceptions près). Mon absence de fonction dans la communauté des hommes me met parfois mal à l’aise. Mais toute fonction sociale est pour moi un supplice. Bref… disons-le clairement : le personnage vit presque toujours un rapport au monde inconfortable… 

 

 

Il reste là, le petit bonhomme. Simplement là à attendre sans attendre que la vie lui donne une direction. Lui dicte un chemin où poser son pas. Mais il a beau regarder partout. Etre à l’écoute. Rien. Aucune invitation nulle part. Comme si la vie l’invitait simplement à rester là. A s’abandonner à ce qu’il ressent comme un enlisement. Un bourbier où il a l’impression de s’enfoncer un peu plus chaque jour depuis près d’un an. Que faire sinon s’ouvrir à ce qui est là en attendant un signe improbable ? Pour l’heure, aucun présage ni sur terre ni au ciel. Et un sentiment d’ensablement quasi permanent. Simplement se laisser être à la bonne volonté du ciel et des jours…

 

 

Dans ces sous-bois impartiaux, que de rêves naissants qui ne verront jamais le jour ! Comme si les lois du ciel et de la terre ne les autorisaient à éclore… morts in-utero. Et nous voilà à nouveau sans bagage, ouvert au moindre signe, au moindre appel malgré leur inexistence ! Que faire sinon tenter de rester à la source même de l’écoute en laissant les gestes et les choses aller de leurs pas routiniers et mécaniques !

 

 

Disciple de personne, je ne marche à la suite d’aucune empreinte. Seuls le ciel et la terre guident mes pas sur le sol nu et vierge. Chaque foulée et chaque arrêt sont mes seules boussoles. Et mes seules consolations. Et nulle part est ma destination.

 

 

Au jeu du « je », je ne veux pas jouer. Je suis trop mauvais perdant…

 

 

Que voulez-vous que j’y fasse si je suis désespéré ? A l’évocation de cet ouvrage de Günther Anders, je souris avec sympathie et amitié. J’ai bien connu ce sentiment autrefois…

 

 

Moi qui ai goûté la saveur (et les délices) de l’Absolu — sa paix, son silence et sa joie — je ne suis plus à présent qu’une âme vide et avide de retrouver (de réhabiter) cet espace. Mais je sais aussi que certaines caractéristiques du personnage (noirceur, gravité, austérité…) doivent être complètement reconnues, accueillies et intégrées. Et au vu de mon état d’esprit actuel, ce travail déplaisant est sûrement en cours…

 

 

[Le cheminement humain vers la connaissance — Tentative de synthèse]

Il y a le rien triste. Et le rien joyeux. Il y a le je ne sais pas triste. Et le je ne sais pas joyeux. Dans les premiers cas, on est collé au mental, chargé d’idées sur notre misère et sur le mauvais pas dans lequel on se sent pris au piège, chargé d’idées sur les gesticulations les plus appropriées pour s’en extraire et sur ce que devrait être notre vie. Dans les seconds cas, on est Ce qui perçoit avec bienveillance ce qui est, sans idée, sans commentaire, sans jugement. On est l’espace d’accueil clair et tendre dans lequel tout s’insère et se meut. Si une action surgit naturellement et spontanément, l’action s’effectue. Si rien ne surgit alors rien ne surgit ! Pas de problème. Jamais de problème. Alléluia ! Pour passer de la première perspective à la deuxième, il suffit de laisser la vie nous immerger dans notre misère et la laisser nous décharger de nos encombrements (nos idées, nos prétentions, nos espoirs, nos croyances, nos représentations) alors quelque chose de l’ordre de l’abandon peut advenir. On finit par s’abandonner simplement à ce qui est là… mais disons-le sans ambages : en général, ce passage est âpre et douloureux !

Avant le rien et le je ne sais pas tristes, il y a le faux plein qui n’est en réalité qu’une fuite éperdue de ce qui est et une vaine tentative de remplissage afin d’obtenir ce qu’on imagine meilleur ou plus avantageux. Avant le rien et le je ne sais pas tristes, il y a aussi le je sais ignorant et orgueilleux qui n’est en réalité qu’un je crois que je sais ou un je me persuade que je sais comme une façon maladroite et inadéquate de se rassurer quant à nos présupposées identité, connaissances et compétences… histoires que l’on se raconte (à soi-même) et que l’on raconte aux autres pour éviter la dépression, la folie ou la désillusion généralisée afin de ne pas sombrer prématurément — avant que l’on ne soit suffisamment mûr pour cela ou autrement dit que la compréhension en nous ait quelque peu progressé — dans le vide abyssal que nous sommes… Ainsi semble être le chemin à parcourir… après toutes ces vaines accumulations, on se désencombre jusqu’à ce qu’il ne reste rien pour enfin goûter la saveur de l’être nu…

Au-delà de ce passage — dont on ne sort peut-être jamais complètement tant nos encombrements sont parfois tenaces sur certains points — il y a des oscillations régulières entre les deux perspectives ; l’arrière-plan et l’avant-plan  (au gré des évènements qui stimulent la périphérie de l’être). Oscillations qui semblent progressivement ne plus nous affecter aussi radicalement. Vient ensuite la nécessité ressentie d’unir les deux plans, le besoin d’intégrer les caractéristiques de notre personnalité à l’Absolu pour que la présence impersonnelle — cet espace infini et lumineux que nous sommes en arrière-plan de toutes manifestations — soit en parfaite unité avec tous les phénomènes surgissants. Nous devenons alors Un avec toutes choses. L’unité parfaite. Voilà, me semble-t-il, retracé en quelques mots le parcours possible d’un être humain sur le chemin de la connaissance de soi. Au-delà, je ne sais pas. Une totale et complète ignorance. 

 

 

Que goûterions-nous de l’Absolu si l’organisme ne possédait de cerveau ? Le goûterions-nous autrement ? Question évidemment sans réponse…

 

 

La marche brune des siècles où le fascisme idéologique de la destruction se propage et s’amplifie, uniformisant la pensée et dévastant partout le vivant. Comme si ce dernier vouait une part substantielle de ses forces à sa propre éradication. Comme si l’organique portait en lui les germes de sa destruction. Et de sa disparition. A l’instar de toutes les formes qui portent en elles leur finitude. Si cette hypothèse est confirmée, la vie — le vivant organique — perdrait, aux yeux des Hommes, sa primauté et son rang d’entité sacrée et indépassable… bref son statut indétrônable. Le vivant serait-il donc une phase dans la forme que prend l’énergie… ? Et au-delà de son sempiternel jeu combinatoire tantôt grossièrement et provisoirement condensée tantôt fluide, l’énergie ne serait-elle pas, elle aussi — comme toutes les autres manifestations — régie par le cycle perpétuel de l’apparition, de la croissance, du déclin et de la disparition… ? 

 

 

Pensée intuitive (corolaire du précédent paragraphe) totalement inutile (car non intégrable au vécu) mais que je note ici pour la beauté du geste, le plaisir réflexif et l’incroyable largesse du champ de pensée dans laquelle elle s’inscrit. Et si le vivant n’était en réalité qu’une étape pour l’énergie comme le bourgeon l’est dans la croissance d’une plante, bourgeon qui donnera une fleur qui donnera un fruit qui donnera des graines qui donneront naissance à de nouvelles plantes. Elargissons encore un peu ! A ce stade, de deux choses l’une : soit l’énergie n’est, elle aussi, qu’un stade dans un processus qui la dépasse largement (qu’un autre bourgeon dans un processus plus vaste) et dans ce cas difficile d’imaginer en quoi l’énergie pourrait se transformer (en pure lumière ?) et quel est ce processus plus vaste dans lequel elle s’inscrirait… serait-ce la conscience élargissant encore « sa zone d’action » mais cela viendrait contredire l’axiome premier qui est que tout se manifeste dans cette conscience infinie, à moins que la lumière phénoménale soit amenée à inonder l’ensemble de la conscience lumineuse infinie ne laissant en elle aucune marque d’obscurité soit — comme il est sans doute plus vraisemblable et en tout cas plus raisonnablement envisageable — l’énergie est la plante elle-même qui passe par plusieurs étapes dans un jeu cyclique et perpétuel de son renouvellement et de son expansion… 

 

 

En regardant un documentaire sur la foi (chrétienne), j’ai le sentiment que tous les croyants interviewés tirent leur joie du sentiment qu’ils se sentent portés par les bras d’un plus grand qu’eux-mêmes.

 

 

Au cours de mes promenades quotidiennes, tout un peuple à mes pieds accompagne mes longues pauses solitaires. Une vie imperceptible, riche, rude et tranquille que les Hommes ignorent ou refusent de voir, leur rappelant sans doute avec trop d’évidence leur existence minuscule…

 

 

Je tente maladroitement de m’interroger sur ce qui m’anime profondément. Et je m’aperçois — avec un peu d’effarement — que mes centres d’intérêt se sont considérablement rétrécis au fil des années et qu’ils se limitent aujourd’hui à quelques maigres domaines : la quête et la connaissance de soi, les animaux et en particulier les chiens, l’écriture (comme chemin de compréhension) et la nature. Au cours de ma réflexion, je me rends compte que seules deux choses me réjouissent et m’émeuvent au plus haut point (jusqu’aux larmes). La première est de voir un être s’occuper d’un autre plus faible plus démuni et plus mal en point comme par exemple un être humain prenant soin d’un animal fragile ou fragilisé, vieux ou malade. La seconde chose qui me réjouit d’une incroyable façon est de voir un être en quête de lui-même, animé d’une insatiable curiosité et avide de réponses qui cherche à comprendre le grand mystère de la vie. Et disons-le sans détour, de tels spectacles sont malheureusement peu fréquents. A leur vue, une joie incroyable m’envahit tout entier. Et je sens monter en moi un puissant désir d’aider et d’offrir mon maigre bagage. J’embrasserais et enlacerais d’un amour débordant les acteurs principaux de ces scènes merveilleuses. En écrivant ces lignes, je prends  conscience que ces deux domaines ne sont en réalité que l’expression tangible de l’Amour et de l’Intelligence qui constituent en effet les seuls aspects de la vie qui m’intéressent réellement. Profondément et passionnément. Ce à quoi, il est vrai, je m’empresse de me livrer sans jamais rechigner jusqu’à mes dernières limites (mon seuil de saturation personnel) lorsque la situation se présente. Je comprends donc qu’hormis cet Amour et cette Intelligence, rien ne m’intéresse. Mais je note aussitôt (en esquissant un sourire un peu moqueur) que tout — tout ce qui existe et se manifeste — est l’expression (parfois très indirecte, parfois déguisée ou imperceptible) de cet Amour et de cette Intelligence. Comme si le monde prenait un malin et diabolique plaisir à revêtir les habits de l’ignorance et de la haine. Ah ! Quelle merveilleuse existence qui offre l’occasion de travailler à chaque instant du jour comme de la nuit pour débusquer l’Amour et l’Intelligence là où l’on croit ou imagine qu’ils ne sont pas…  

 

 

Aujourd’hui, ouverture de la chasse. Je hais les chasseurs. Je les ai toujours haïs. N’ayant jamais pu comprendre comment on pouvait s’adonner à un plaisir si sanguinaire… bref, en ce premier jour de tuerie officiellement autorisée, ça canarde dans tous les coins. Et le lieu où j’habite n’est même pas un refuge. Les détonations pleuvent de toutes parts puisque la maison située en rase campagne est entourée de prés et de champs, repères précaires pour les malheureux animaux qui font office de gibier. Quant à aller se promener dans les collines, il n’en est pas question… au vu de leur nombre et de leur propension à envahir d’une façon agressive et guerrière tout l’espace, on a vite le sentiment que notre territoire se réduit à à peu près rien

J’ai pourtant beau savoir que dans le grand cycle des réincarnations, les lapins et les sangliers d’aujourd’hui sont les chasseurs d’hier et que les chasseurs d’aujourd’hui seront les lapins et les sangliers de demain, je ne parviens pas à avoir l’once d’un début de compassion pour ces monstrueux prédateurs…

A l’évocation de cette thématique, une anecdote me revient en mémoire. Alors que je m’apprêtais à reprendre ma voiture laissée sur le bas-côté d’une petite route isolée après quelques heures de marche en forêt tout de vert vêtu et avec mes chiens ravis, un nain monté sur un scooter s’arrête à ma hauteur et me demande : « alors tu as tué un peu ? ». Pris de court (si j’ose dire), j’ai grommelé d’un air outragé et ombrageux en montant sur mes grands chevaux : « moi, je ne suis pas chasseur, c’est odieux et patati et patata… ». Bref, un manque total de répartie. J’aurais dû lui répliquer avec une ironie très sérieuse : « ouais, j’ai tué quatre nains, ils sont dans le coffre mais il m’en faudrait un cinquième pour faire des brochettes… »

Je vois que ce thème ne me laisse pas indifférent. Et j’avoue que si j’avais mesuré 2,10 mètres et pesé 120 kg (120 kilos de muscles), j’en aurais botté le cul à plus d’un. Botter le cul ou plutôt en termes plus réalistes écraser la gueule jusqu’à en faire de la bouillie ou de la pâté pour chiens. Le problème, c’est que je fais 1,10 mètre…

Quand je croise ces abrutis attablés devant « un bon gueuleton » ou le fusil à la main, je ne peux m’empêcher de leur lancer des invectives et des injures, assez fort pour qu’ils aient écho de mon mécontentement mais pas assez pour qu’ils entendent réellement le contenu de mes propos. De jolis noms d’oiseaux dont je les affuble avec une farouche détermination en les répétant une bonne demi-douzaine de fois… en criant de plus en plus fort à mesure que je m’éloigne (quel courage !) en souhaitant toujours leur mort et avec l’inavouable et secret désir que l’idée leur prenne un jour de s’entretuer jusqu’au dernier…

Je m’aperçois que sur le sujet je suis prolixe. Et même intarissable. Les mots sortent comme du pue… un besoin d’expulser ma rage et ma hargne bien inoffensives…

 

 

Petite virée citadine pour me rendre à la bibliothèque. J’en reviens épuisé. Tous ces mouvements d’énergie m’ont vidé de la mienne… je ne suis plus capable d’être immergé dans l’effervescence et le brouhaha urbains plus d’une heure. Au-delà, mes défenses se dissipent… et toute présence humaine devient une agression intolérable...

 

 

Il semblerait que l’existence s’aménage toujours autour de nos singularités. De nos caractéristiques essentielles. Ainsi, je suis le témoin privilégié de la façon dont elle s’est organisée pour moi ces dernières années. Immenses plages d’espace et de liberté. Vie à la campagne dans une petite maison isolée. Solitude. Pas de fonction professionnelle définie. Pas de rôle social. Pas de famille. Pas d’enfants. Peu de visages (très peu de visages). Chiens et nature. Longues promenades quotidiennes dans les collines ou en forêt. Travaux domestiques. Lecture. Ecriture de quelques notes sur mes carnets. Longues méditations. Longues pauses dans le rythme tranquille du quotidien pour ressentir et goûter l’être. Quelques rêveries agrémentées de quelques déviances à cette ascèse en soirée (ascèse qui n’en est pas une tant elle est naturelle) comme petit espace récréatif (offert au mental) dans le visionnage de documentaires ou de films.

 

 

Cantonné à la marginalité ou à l’inadaptation sociale pour les uns, au statut d’handicapé et d’invalide pour les autres, j’ai toutes les caractéristiques du looser intégral aux yeux du monde qui pose sur chacun un regard empli d’idées, d’images et de références identitaires et administratives etc etc. Et qu’importe ! Je suis riche de l’être et parfois des pensées sur l’essentiel et le vrai des choses qui parsèment mes carnets ou mes paroles au fil de mes rares conversations… hormis ces attributs — fondamentaux à mes yeux — je suis de la race des passe-partout. J’appartiens au grand peuple des anonymes ordinaires. Mais contrairement au plus grand nombre, je n’ai pas la prétention d’ériger au rang d’idéal la plus affligeante et triviale des existences…

 

  

La panurgerie n’est assurément pas à mes yeux la garantie d’une vie exemplaire ou remarquable. Ni la preuve d’une forme d’intelligence — fut-elle adaptative. Mais plutôt de leur exact contraire tant elle est usuellement impulsée par le mimétisme et la veulerie…

 

 

Le monde est un florilège de représentations. Et une fois ses besoins organiques satisfaits, il semblerait que chaque individu n’ait qu’une seule obsession : son image et celles de ce qui l’entoure… nous vivons dans un monde où une part substantielle du temps et de l’énergie est consacrée à valoriser et enjoliver ces images… Un monde de réclame (comme on disait autrefois) et de propagande à l’échelle individuelle comme à l’échelle collective. Un univers abject qui agit chez moi comme un repoussoir. Même si j’ai conscience que cette quête de beauté de surface révèle à l’insu de ceux qui s’y livrent une véritable recherche du Beau…  

 

 

Ah ! Ce besoin pathologique de vouloir offrir au monde une belle image de ce que nous croyons être ! Le mental est si sensible à ce qu’on lui renvoie qu’il dévoile par son insatiable besoin d’amour et d’approbation, l’immaturité de celle ou celui qui se prête à ce petit jeu médiocre des apparences…

 

 

A mesure de mon exploration de l’être, je décèle avec plus d’aisance et de rapidité l’idéologie sous-jacente de tout discours et les caractéristiques principales des êtres que je suis amené à croiser ou à rencontrer…

 

 

Tout référentiel est un encombrement. Il empêche non seulement de voir neuf mais surtout de vivre neuf, d’accéder à la grande liberté du regard et de l’âme pour leur permettre d’appréhender ce qui est sans aucun support comparatif qui ligote toujours la vision et l’agir dans des restrictions incarcérantes.

 

 

Les activités frénétiques et le brouhaha humains me sont devenus presque insupportables. Je ne peux désormais souffrir la belle organisation ordonnée du monde humain où chacun se donne à sa tâche, les uns creusant des trous juchés sur des engins de chantier, les autres charriant de gros blocs de pierre dans leur camion, d’autres encore servant des clients à la terrasse de cafés ou soignant des patients dans leur cabinet comme les frêles maillons d’une chaîne monstrueuse et insensée qui oblige chacune de ses composantes à être rivée à son poste sous couvert d’une utilité fonctionnelle au groupe… 

 

 

Je vois les Hommes vaquer à leurs occupations. Et à leur travail. Et je songe (en souriant) que mon activité principale — mon travail à moi — est de ne rien faire. D’habiter l’espace et la présence en notant de temps à autre quelques paroles jaillies du silence. D’accueillir dans la joie, la tendresse et la disponibilité les visages qui viennent à ma rencontre ou qui me rendent visite… D’aimer tout ce qui se présente sans rien rejeter. De goûter la vie fragile et puissante. D’être simplement.

Et n’en déplaise aux hommes, le je suis est sans doute le plus noble et le plus abouti des « travails ». Le plus incompréhensible et le plus énigmatique aussi. Et sans doute le moins ostentatoire pour les yeux immatures qui n’y décèlent qu’une sorte de paresse mortifère ou une langueur d’âme répréhensible. Comme de pauvres et misérables prunelles qui confondent présence, activité et agitation gesticulante, voyant dans cette dernière le seul signe tangible du labeur humain…

 

 

Je n’aime rien tant que ces longues pauses méditatives au cours de mes promenades, étant simplement là — empli de présence et de joie parmi les arbres et les pierres du chemin, me laissant aller parfois à quelques rêveries ou lisant quelques lignes ou quelques pages d’un livre, contemplant au loin la folle effervescence des Hommes et me laissant traverser par quelques fulgurances intuitives que je note — sans empressement — sur mes carnets. La vie s’écoule ainsi douce et apaisée, pleine et intense dans la présence et la plénitude. Et le doux ronronnement des jours tranquilles.

2 décembre 2017

Carnet n°51 Journal fragmenté

Journal poétique / 2014 / L'exploration de l'être

Les 10000 chants du monde ne résonnent plus à mes oreilles. Je marche inlassablement sur des chemins de silence où m’accueillent des myriades d’arbres et d’oiseaux. Je m’assois sur les rochers qui surplombent la plaine où les visages grimaçants se courbent sous le poids des peines. Je n’entends plus ni leurs cris ni leurs pleurs. Je cueille d’une main la rosée et d’un doigt offert au ciel, je m’ouvre à l’Infini. Qui sait que mes pas m’ont déserté ? Que mes mains ne sont plus miennes ? Et que mon visage s’est effacé ?

 

 

Je suis un personnage. Un minuscule personnage. Effrayé par ce monde si vaste.

Et toi ? Qui es-tu ?

Je suis… toi… je suis… l’espace… je suis… le monde… je ne suis… rien…

Qu’allons-nous faire pour vivre ? Et trouver un peu de joie ? Dans ce monde si désolant où l’on ne rencontre que pleurs et misère. Dans ce monde de bêtes affamées. Dans ce monde de drapeaux et d’épées où l’on voit partout le sang couler...

Le sang coule en effet… la terre se nourrit d’elle-même… peut-on empêcher le sang de couler ?

 

*

 

Le monde semble une machine infernale. Il n’a pourtant davantage de consistance qu’un songe.

 

 

Il marcha longtemps avant de témoigner. Sur toutes les pistes, il avait erré. Que fallait-il voir ? Il se posa longtemps la question.

 

*

 

Tu L’habites quand tu n’es pas.

 

 

La présence, le monde et le personnage ne font qu’Un.

 

 

Il n’y a de jours à bannir. De pièges à détruire.

 

*

 

La poésie l’avait toujours profondément ennuyé. La poésie absconse. Celle que l’on ne comprend pas. Non par manque d’intelligence. Mais par l’ésotérisme outrancier de ses auteurs.

 

 

Une bague au doigt ? « Moi, jamais » avait-il crié. Une voix en lui s’était révoltée. Une autre, plus sage, s’était mordu la langue. Jusqu’au sang. 

 

*

 

Nous ne sommes qu’un rêve…

Oui mais… qui est le rêveur ? Qui nous rêve… ? Et peut-on le rencontrer ?

Marchons ! Et allons à sa rencontre…

 

*

 

L’heure chavira. Et le plongea dans l’abîme.

 

 

Il se délesta de toutes charges. De toutes fonctions. Et s’en fut dans son plus simple appareil. Un cerveau chargé à bloc. D’une incroyable sophistication. Obstacle quasi rédhibitoire à marcher nu.

 

 

« Avec en tête, tous les rêves du monde, que puis-je faire ? » se demandait-il. L’encombrement tenace agissait comme un étau. Et la vie, pourtant, le pressait à vivre. Et pour lui, vivre c’était comprendre.

 

 

Aucun lieu où habiter. Il rêvait d’espace. Et d’Infini. Aurait aimé savoir où ils se logeaient.

 

 

Il rêvait d’Absolu. Et d’éternité. Mais ne voyait partout que de misérables organismes rampant vers le confort. Et le gain dérisoire de quelques années de vie supplémentaires. Triste monde, pensait-il souvent.

 

*

 

Le rien infinise. Et l’espace s’éternise.

 

*

 

Il refusait toutes formes de contrainte. L’écriture, elle aussi, se devait d’être libre. Libérée des cadres. Libérée des formes. Libérée même de l’idée de lecteur. Soumise à la seule aliénation de son auteur.

 

 *

 

La misère écarlate des rouges à lèvres. Il éprouvait une étrange attirance mêlée de dégoût pour les femmes peinturlurées. N’était pas dupe de leur misérable stratégie pour susciter le désir de pénétration (pour plagier la fameuse — et affameuse — phrase de Houellebecq).

 

*

 

Le monde se retire. Il gisait au creux de sa main inerte. L’océan avançait. Submergeait les terres arides. L’univers bientôt prendrait fin. Un dernier rire avant de disparaître.

 

 

Le soleil brillera toujours. Seul le rire des hommes est fragile.

 

*

 

Je me sens si dérisoire. Si vulnérable. Si seul.

Mais ne sommes-nous pas tous ensemble… ?

Sommes-nous seuls ? Les gens et le monde existent-ils ?

Allons à leur rencontre… nous verrons bien…

Et chemin faisant, ils allèrent à la rencontre du monde, s’arrêtant ici et là…

 

*

 

Le personnage résiste. Le sempiternel refus de la compromission et de la soumission à toutes formes contraignantes. A tous modèles de pouvoir. De vieilles lunes (pour le mental). Reflet de soi, oui. Refus inconscient de son propre autoritarisme et de sa propre mesquinerie. Mais on y sent aussi une résistance plus profonde à la monstruosité. Toujours ce besoin d’innocence, d’honnêteté et de pureté. Et son impossibilité d’advenir au niveau phénoménal. L’immaculé n’appartient qu’au nouménal. Alors pourquoi ce besoin de le voir fleurir dans le monde ?

 

 

Rejet du leurre. Et de la manipulation mentale si répandue ici-bas. Toujours à l’affût de toute idéologie sous-jacente. Et du besoin quasi organique de chaque forme d’étendre son territoire physique ou symbolique (pouvoir et puissance). Profond mal-être à la vue de ce processus. Et refus absolu d’y être impliqué (en tant que forme). Serait-ce un refus profond (viscéral) du réel ? Ou tout au moins de l’une de ses caractéristiques centrales ? Car partout en effet, cette dimension est à l’œuvre. Ô quel terrible conflit (ou quelle terrible incompréhension ?) que celui de vouloir la pureté là où elle ne peut advenir !

 

*

 

En ces temps d’amertume outrancière, il divaguait sur l’horizon. En ces temps d’asphalte piétiné, il fit halte. Aurait préféré rejoindre le silence. Mais à la périphérie, la joie s’éloignait. La fouille l’écartait de son centre. Ondulations des frontières mouvantes. Délices amers de l’enfouissement. Secousses de la dérive. Dérivations et déviance. Grand écart par-dessus la norme. Semelles posées aux extrêmes. Assise poreuse et inconfortable. Il lui fallait à présent se laisser happer par l’un des pôles. Laisser le mouvement le porter vers ses contrées naturelles. N’opposer nulle résistance au libre déploiement de son destin. Forces en mouvement inébranlables. Puissance à l’œuvre rognant la volonté personnelle d’investir une direction. Anéantissement des aspirations. Choix et libre arbitre illusoires dévastés par les flux en présence. En ces temps d’incertitude, nul point d’accroche. Nulle bouée. Nul horizon. L’abîme de chaque instant. L’abîme de l’immobilité. L’abîme de chaque pas. Tiré entre ciel et profondeur de la terre. Entre zénith et nadir. Disparition de la mobilité de surface. Disparition de toute horizontalité. Surface plane réduite à néant. Comme si la verticalité imposait sa puissance. Implacable. L’enjoignant aux montées et aux descentes sur l’unique axe survivant. Entre noirceur des abysses et transparence du ciel. Quelque part (entre les deux) il se tenait, mobile. Espérant seulement l’irrépressible attraction de la lumière. Et misant — sans doute avec trop d’espoir — sur son attrait si ancien. Comme si le temps des divagations horizontales s’achevait. Comme si le temps des errances de surface prenait fin. Comme si la verticalité s’imposait enfin comme seul chemin. Pour que le marcheur usé par les pas et les paysages du monde se laisse enfin porter par le vent et les forces (telluriques) qui l’ont placé en ce lieu. En cette aire d’envol ou de plongeon. Encore soucieux de la direction mais impuissant à la déterminer. Obligé de se la voir imposer.

 

*

 

J’aimerais rencontrer un sage. Un vieux maître de l’humanité

Parle… Que veux-tu savoir ?

 

*

 

Ne pas alimenter la sauvagerie du monde. Ne pas la juger. Ne pas la condamner. Et ne pas la nourrir. Cette violence ontologique du phénoménal a (sans doute) pour fonction de faciliter la compréhension à l’œuvre. Permettre aux différents organismes (formes et êtres) de la vivre du dedans afin de leur faire intégrer (entre autres) le respect fondamental de ce qui est — le manifesté et ses deux grandes catégories perceptibles : le vivant et l’inerte.

 

 

 La légèreté consistante de l'être.

 

 

Entremêlement resserré entre personnage et présence. Indissociables. Les singularités et caractéristiques du premier sont accueillies. Et insérées dans l’espace. Dans une étrange combinaison où la dimension égotique, ses conditionnements et ses limites trouvent enfin un espace d’acceptation. Et d’intégration. Dans lequel l’Absolu se manifeste à travers les spécificités du personnage toujours entaché de résidus égotiques. 

 

*

 

L’éveil est déjà là. Il suffit de s’y ouvrir. D’être présent à ce qui est là. A ce qui naît. A ce qui passe. A ce qui meurt. Présent à tout. Présent à rien. Aux obstacles qui n’en sont pas. Aux encombrements qui tirent leur source du vide. A la colère. A la tristesse. A la solitude. Présent aux jours qui passent. Présent à tout ce qui s’efface. Et quand tout s’efface, l’on demeure.

 

*

 

Les heures rocailleuses s’étiolent. Aire plane du temps.

 

 

Sur la terre enchanteresse, un décor. Des paysages d’infortune. Et dans les abysses, l’âme qui s’élève. Pour habiter de l’autre côté du rempart. Après des pertes immenses. La déchéance des représentations. Des rythmes paisibles et endiablés. La terreur des visages. L’appel des horizons. La sécurité des frontières. Les secousses salvatrices. Le ciel nu. La terre des métamorphoses. L’œil hagard. L’âme errante. Le territoire infini. L’absolue demeure. La présence éternelle enfin.

  

 

Gouttes délicates. Joie sans tache. Déferlement et désert. Charivari renversant. Ephémères contrées. Herbes couchées. Prairies clairsemées. Oublieux du passé, tu avances. Happé par les paysages. Terre jonchée de feuilles. Allongé contre le roc saillant. Tu t’agenouilles devant la beauté des cimes. L’oreille attentive au désarroi. A l’éviction des mondes. La traversée de la porosité sans relief. Des surfaces lisses et imbibées. Ternies d’aucun espoir. La disgrâce du cœur délaissé. Les meurtrissures s’éparpillent. Sans concession tu demeures. Indemne des prises d’assaut. Léger, tu danses. Etonné des printemps nouveaux. Ravi de tant de splendeur. Les étoiles se courbent. Si légères à tes pieds fleuris. Tu danses sur la crête. La masse noire du monde au loin. Défaites les tentatives. Le son du bois se fait sourd. L’appel de la forêt. Tu cours parmi les arbres. Insoucieux des épines et des souches. Tu ne rêves pas. Tu vis. Le noir à tes trousses ne t’effraie pas. Le souffle s’étend. 

  

 

Terre éteinte. Ciel resplendissant. Unitaire. Dégagé des empreintes. Des surfaces. Décors réconciliés. Parterres fleuris sur le ciel ouvert.

 

*

 

Il se tenait à l’écart du monde. Juste à côté de la vie. Pressentant que c’était là l’unique passage pour entrer en elle. Et la laisser entrer en soi. Afin de remonter jusqu’à La source.

 

 

Intrépide en pensées. Mais craintif (comme une huitre) devant l’écrasante puissance du monde.  

 

*

 

La demeure est cossue. Et l’herbe grasse. Aussi gras que le rire des convives attablés devant le banquet. Orgie d’oisiveté et d’insouciance. Expression manifeste de la fuite. Et toujours l’ennui qui attend derrière la porte.

 

*

 

Heures creuses et solitude. Portes d’accès à la plénitude souveraine

 

*

 

Le monde pouvait courir à sa perte. Il pouvait même disparaître. Il demeurait assis à ses côtés. La Vie maintenant son regard dans ses bras réconfortants.

 

 

A l’issue du carnaval, les figurants ôtent leurs plumes et leurs parures. Délaissent leur costume à paillettes en pleurant, happés par leur misère reléguée aux oubliettes pendant les quelques instants de la fête. 

 

 

Sur des tablettes vierges, le destin s’écrit. Arriverait-il à bon port ? La Vie se chargerait de la destination des corps. Quant au reste, le ciel était toujours transparent.

 

 

Que le monde s’efface dans le silence ! Et cette voix en lui qui ne cessait de crier…

 

 

A quoi bon soumettre les hommes au pire ?  De cette fange, le meilleur demeure invisible.

 

*

 

Il haïssait les intellectuels qui ornent leurs discours et leurs livres d’un hermétisme volontairement abstrus et sophistiqué. De la poudre jetée aux yeux crédules. Des ponts d’or vers de longs détours.

 

*

 

Derrière les gesticulations et la rumeur des villes, il entendait un long cri silencieux. Comme un bruit de chaînes invisibles que l’on racle sur le bitume. Et qui confine les Hommes à l’agitation et à la fureur.

 

 

A la terrasse des heures, il voyait les âmes s’impatienter.

 

 

Le cours de choses. L’odieux et admirable cours des choses. Et le regard inouï qui accueille la ronde.

 

*

 

Aucune méthode. Aucune stratégie. Laisser le mouvement guider la spontanéité. Le naturel est assuré de trouver sa pente…

 

*

 

Le destin lacustre des automates. La rouille. Et l’engloutissement.

 

*

 

L’écriture et la parole. Une farandole de mots glissant dans le silence.

 

 

Le personnage séquestré dans ses limites crie son désir d’Infini. Mais qui l’entend ? L’espace est le seul lieu de l’écho. La source même de la voix. Et le réceptacle de sa lente agonie. Jusqu’à son effacement total. Ondes plates et résonances dans le silence.

 

 

Ces mots, se demandait-il, serait-ce un récit ? Des fragments ? Un journal de philosophie poétique ? De poésie philosophique ? Non ! L’état brut de l’expression de la vie. L’une de ses innombrables manifestations langagières.

 

*

 

Le recueil des heures tranquilles. Bien calées au fond de sa maigre besace. Sous des tonnes d’ennui, de cris et de désespérance. Entourées de l’espace salvateur qui dissout les malheurs, les frustrations, les écœurements et les rancœurs.

 

 

Il surprit le monde. Assistait à ses mille spectacles. Une nonne dans la rue tendant la main vers l’horizon pour indiquer son chemin à un passant, un oiseau se désaltérant à la fontaine d’un village, un vieux assis sur un banc. Les commerçants attendant les chalands derrières leurs étals. Les amoureux en promenade se tenant par la main. Les vieilles traînant leur caddie en revenant du marché. La rumeur de la ville. Et le regard perdu. Absorbé par l’immense scène du monde.

 

*

 

Fréquentation du monde humain l’espace de quelques instants. Comme une brève incursion dans la vraie vie des gens, faite de représentations et d’idées… comment leur dire que cette vie-là n’est qu’un mirage ?

 

 

Laisser le temps dégrader les corps. Cadenasser les esprits. Jusqu’à l’explosion. Jusqu’à la disparition.

 

*

 

Le goutte-à-goutte laborieux de la pluie qui recouvre chaque parcelle de la terre…

 

*

 

Toujours laisser la Vie se manifester. S’exprimer. Ne pas — autant que possible —  stopper, briser, contrarier ou cadenasser ses élans. Ne pas créer de mouvements antagonistes. De mouvements de résistance. Tout laisser naître, croître et s’éteindre dans le silence.

 

*

 

Sur l’immense scène du regard se jouent les farces et les drames — petits et grands — les pirouettes, les cabrioles, les pieds-de-nez, les longues glissades… jouets du mouvement, les formes s’y prêtent bon gré mal gré, le cœur grave ou l’esprit léger, engluées dans la toile infinie où les destins se croisent et s’emmêlent…

 

 

Le départ majestueux des foules… dans un lent (et long) mouvement vers l’Inconnu.

 

*

 

Le livre est un compagnon de route facile et peu exigeant. Il s’offre et réconforte.

 

 

 

 

Le crépuscule des ombres. Toujours mortifères.

 

*

 

Il n’est besoin de rien pour être vivant ; un peu d’air, un peu d’eau, quelques fruits, quelques légumes, quelques vêtements, un abri contre la pluie et le froid. Et le corps est à son aise.

 

 

Les Hommes : des yeux fermés. Et une énergie brute. Gesticulante.

 

 

Dans une église, il vit deux visages se prosterner à la face de Dieu. L’un croyant sans doute y voir le Père tout puissant. L’autre sentant simplement qu’il s’agenouillait face à lui-même. Comme deux parties célébrant leur gratitude et leur reconnaissance réciproques.

 

*

 

Grandir sous les nuages. Mûrir dans le brouillard. Pas étonnant que les hommes ne voient pas le ciel ! Et que la cécité les frappe quand il leur est dévoilé !

 

 

Lorsque tu es encombré d’idées sur ce que devrait être la vie, il faut t’attendre à vivre la grande misère des attentes et de la prétention.

 

*

 

En ses terres reculées, il continuait d’observer le monde.

 

 

Le progrès (technique) semble avoir pour seuls desseins (conscients ou inconscients) de se défaire des désagréments du corps (pesanteur et douleur essentiellement) et de faire advenir sur le plan phénoménal (et au niveau mental) — de façon maladroite et intelligente mais sans aucun doute en vain — les caractéristiques principales du nouménal (paix, joie, éternité, infini, liberté, amour).

 

*

 

[Carnet de l'exploration de l'être]

La double thématique de la désidentification et de l’unité m’a longtemps hanté sans que je réussisse à en percer l’apparente contradiction. Aujourd’hui, quelque chose peut-être a été compris. C’est comme s’il s’agissait en premier lieu de se décoller du mental (distanciation) pour habiter l’arrière-plan (la présence). Puis, dans un second temps, lorsque la présence est habitée, de sentir que l’on ne fait qu’un (parfaite unité) avec les mouvements, que la présence ne fait qu’un (qu’elle est complètement collée) aux phénomènes ; pensées, mouvements du corps, mouvements émotionnels etc etc etc.

 

*

 

La beauté sournoise de l’éphémère. Au pied des marches, j’attends que le ciel descende. J’ai préparé sa venue. J’ai déblayé l’espace. Remisé les médailles. Les ai jetées dans l’abîme. Le néant les a englouties. Ne reste rien. Et j’attends sans impatience sa venue.

 

 

De son grand œil nécrophage, l’Infini nous guette. Impatient de se repaître de nos cadavres chimériques, de nos pelisses désossées, de nos prétentions décharnées.

 

*

 

Le rien s’invite jusque dans nos yeux apeurés, claquemurés derrière leurs remparts, leurs pont-levis et leurs hauts portails cadenassés où nous croupissons d’ennui, de peurs et d’envies tièdes en espérant sans y croire que le vent déblaiera tous les spectacles qui nous tiennent prisonniers en distrayant tristement notre détention chimérique. 

 

 

Ah ! Cette mélasse organisée qu’est le monde ! La vie — phénoménale — demeurera toujours un furieux bordel !

 

*

 

On puise avec aveuglement dans la grande encyclopédie des âges, en y cherchant un modèle, une référence. Toujours, bien sûr, inutiles et apocryphes.

 

 

Aucun mot, aucun livre, aucune bibliothèque, aucune littérature, aucune forme d’expression ni même aucune manifestation (phénoménale) ne saurait égaler un seul instant de présence silencieuse.

 

*

 

Sans masque ni costume, je suis nu devant l’Infini qui m’absorbe et me recrache au cœur de mouvements purs. Au sein de la présence pure.

 

 

J’écris pour ne pas sombrer davantage dans la bouche béante du néant qui m’aspire tout entier. Je me laisse y conduire et y résiste à la fois. Effrayé de tant de rien. Et d’espace…

 

 

La grande débâcle des heures.

 

 

Le piège du monde où l’on s’enlise. Ses douces sirènes qui nous tirent du repos des heures tranquilles et nous invitent à quitter notre sommeil pour rejoindre la marche folle et avide. Quelle hérésie que de s’y résoudre ! Pourquoi ne savons-nous pas, à cet instant, transformer la quiétude ronronnante et ennuyeuse en présence souveraine et tranquille ? Nous sommes encore trop chargés d’idées et de rêves auxquels nous nous attelons avec une déraison furieuse.

 

*

 

Le monde ne contient que ce que nous lui attribuons. En réalité, il est aussi vide et dépeuplé que l’espace. Le tourbillon des phénomènes est un songe déplaisant. Un entrelacement de chimères délétères.

 

*

 

L’eau claire s’éprend du temps qui passe. Demeure le mouvement éternel. La présence pure entachée d’aucun soleil. D’aucune étoile. Descend la rivière jusqu’à l’embouchure, plonge dans l’océan, renaît, réapparait ici et là en nuages, glaciers, nappes souterraines. Délicieuse félicité.

 

*

 

Parmi les oiseaux sifflotants, les bruits du cœur s’emmêlent, se détachent. Pulse le sang, courent les ondes. On demeure sans visage. Et le grand corps nous émeut de ses battements.

 

 

Les heures sont légendaires dans la mémoire. L’heure présente scintille en silence. Et aussitôt s’efface.

 

*

 

Les 10000 chants du monde ne résonnent plus à mes oreilles. Je marche inlassablement sur des chemins de silence où m’accueillent des myriades d’arbres et d’oiseaux. Je m’assois sur les rochers qui surplombent la plaine où les visages grimaçants se courbent sous le poids des peines. Je n’entends plus ni leurs cris ni leurs pleurs. Je cueille d’une main la rosée et d’un doigt offert au ciel, je m’ouvre à l’Infini. Qui sait que mes pas m’ont déserté ? Que mes mains ne sont plus miennes ? Et que mon visage s’est effacé ?

 

 

A l’ombre du tilleul, je repose. Caché par les haies de bouleaux, les pas me portent vers l’inconnu où les songes n’ont plus cours. L’herbe m’accueille et offre à mes reins une couche délicate. Roi du silence et du rien, vagabond misérable aux yeux des Hommes, mon trône n’est visible que du ciel que si peu habitent. Et mes larmes coulent sans tristesse devant l’indigence du monde qui offre à ses créatures de misérables spectacles dont elles ne se lassent jamais. Je me retourne sur ma couche étoilée offrant mes yeux sans visage à l’Infini dont je me nourris en silence.

 

*

 

L’heure s’échafaude toujours en silence. Sournoise, sous la présence.

 

 

Mille monstres sortis de nos vieilles lunes guettent notre visage sans histoire. Mille histoires poussent notre tête en avant, s’accrochent aux mille rêves que nos oreilles distraites entendent. Qui a dit que nous sommes seuls ?

 

 

Le monde martèle la terre de ses pas, envahit le territoire. Le silence demeure la seule réponse.

 

 

Les crocs-en-jambe de l’abîme bien décidé à nous faire tomber dans le vide.

 

 

L’heure s’étiole en pirouettes devant nos yeux indifférents.

 

 

Le monstre froid se régale de nos songes trop tièdes.

 

*

 

Les têtes s’affichent hautes mais la lassitude a déjà gagné les cœurs. La compréhension est en marche. Ne reste qu’à attendre l’injonction du néant. Et l’appel du vide. La déconvenue des heures devant le silence.

 

*

 

L’abîme est la plus grande des certitudes. On ne sera plus jamais disposé à édifier le moindre monument.

 

*

 

L’heure se couche en silence. Et je me repose enfin.

 

 

On aimerait jouir du rien. Et c’est le Tout qui nous est offert.

 

 

L’extrême douceur du rien caresse notre tête vide. Encombre encore l’absence de tout. Le manque n’est plus. Mais qui sait si le monde existe ?

 

*

 

Transparente est la brume dont s’enveloppe la tête. Mais de l’intérieur opaque demeure le brouillard.

 

 

A intervalles réguliers, je meurs. Et dire que je n’existe pas

 

*

 

Le monde s’agenouille à mes pieds crasseux où il a entrevu de l’or…

 

 

La tête s’agenouille devant le corps qui s’agenouille devant le cœur que surplombe le monde que surplombe le vide. Et l’on nous parle de réalité !!? Et de l’existence de Dieu !!? Le vide demeure notre seule patrie. Et dire que certains hommes sont assez fous pour en faire une nouvelle église !

 

*

 

Sous nos pas, la brume s’est dissipée. Et l’on s’agenouille au soleil couchant. Aux terrasses du monde, nulle âme. Ivre de ciel et de joie. Les montagnes ont jeté leurs eaux claires sur la plaine. Les crêtes regorgent de lumière. On s’étend sur le sol, les yeux assagis. La vie foisonnante à nos pieds. Un sourire délicat s’esquisse sur nos lèvres ravies. Heure glorieuse et sereine. On baigne dans la tranquillité du jour finissant. Et sur les chemins sans importance, les pas nous portent vers l’instant d’après. Les rochers accueillent l’assise légère. Le regard et l’Infini s’enlacent. Les paysages portés aux nues par la grâce s’effacent et réapparaissent. Les pieds s’évanouissent en silence. Les silhouettes dansent parmi les nuages passagers. L’heure s’éteint. Ni soir ni lendemain. L’éternité cueille le labeur du jour. Et nos yeux fermés se jouent des décors. Arbres, pierres, collines et forêts. Le temps s’est dissipé. On regagnera bientôt sa masure où l’on pourra s’endormir le cœur en paix.

 

*

 

Le monde est ce que je vois. Et ce que je sens…

 

 

Les fourmis vaquent à leur labeur tranquille. Les pierres, à leurs yeux, sont des montagnes. Géants de calcaire qu’il faut gravir ou contourner. Assis au milieu de leur steppe, je contemple au cœur des paysages, leur étrange balai.

 

 

Dans la vaste plaine isolée — entourée de forêts et de montagnes — je regarde les nuages haut dans le ciel imperturbable. Seul parmi les insectes et les oiseaux. Assis au pied d’un arbre sur le sol rocailleux, le chant des cigales berce mon repos. Au loin, l’espace ouvert se rapproche et me saisit. Tout baigne dans l’Infini.

 

 

Entre le ciel nuageux et la terre ombrageuse, les mouvements incessants. Et la conscience immobile. Qui voit ainsi le monde bouger… sans se laisser fasciner par ses mirages… ni participer à ses farces tragiques ? Economie des pas, des gestes et de la parole mesurés par le strict nécessaire. L’essentiel habité, dépouillé de tout superflu laisse se manifester les résidus égotiques et les incontournables fondamentaux physiologiques sans réellement y prendre part ni même se sentir concerné par leur survenance dans l’effroyable, mythique et désopilante comédie que les Hommes — paraît-il — appellent réalité. 

 

*

 

L’heure n’est plus à la vantardise. Il convient d’affronter ses démons. D’abattre ses chimères. De se défaire de ses voiles opaques.

 

 

La destination ne s’offre qu’au regard perdu. Les combats et le travail sont d’un autre âge. D’une époque à présent révolue. Que peuvent l’épée et la faucille contre le regard ? Le vent qui tournoyait au-dessus de notre tête a tout balayé. Et que sommes-nous devenus ? L’existence du monde autrefois si tangible — si certaine et si rassurante — n’a pas résisté à ses assauts incessants. Notre existence-même que nous pensions si réelle s’est étiolée. Nous ne savons plus qui ni ce que nous sommes… avons-nous même déjà existé ? Nous l’ignorons. Et la question-même a perdu tout attrait. Nous ne savons pas. Et cela nous est égal. Nous sommes. Simplement.

 

 

L’heure s’efface sans crainte. Nous n’existons plus. Mais rien n’a disparu.

 

*

 

Les saisons dévastatrices. Et les siècles n’en finissent pas de hurler… le cri rauque et désespéré des peuples… le cri ardent du progrès… le cri silencieux des forêts et des glaces… le monde est un cri commun — et démultiplié — qui cherche aveuglément la source de ses râles et de ses échos…  nostalgique (sans doute) du silence et des déserts…

 

*

 

On s’engouffre dans des jeux anesthésiants et des joutes territoriales pour échapper à l’unique rencontre qui vaille en cette existence. Celle qui saurait nous tenir en dehors de la vaste mascarade et de ses vaines tentatives de remplissage…

 

 

Le support maladif des heures où l’on s’accroche à ses chimères…

 

*

 

Le monde s’écharpe devant mes fenêtres et une douce mélancolie me retient à l’intérieur. J’aimerais songer à d’autres combats. Mais le supplice est trop fort pour que je m’y résolve.

 

 

Le feu a déjà tout dévasté. Et ne restera bientôt que des cendres. Du vent et des cendres. Du vent et de la poussière. Ainsi donc est la vie.

 

 

Les livres posés sur ma table de travail sont un rempart. Un donjon dérisoire qui ne me protègera jamais de vivre. Ils me donnent l’illusion d’une distance avec le monde. Mais je ne suis pas dupe. Le vivant continue de battre en moi.

 

 

Enfant déjà, je ressentais un grand besoin d’espace et de temps pour m’adonner à mes jeux. Adulte, les jeux m’ont quitté. Et le besoin d’Infini a remplacé les plages de solitude sans contrainte ni sollicitation. On n’échappe pas ainsi aux graines que l’on porte en soi et qui ne demandent qu’à éclore sur les terrains propices que la vie nous choisit.

 

 

Le monde a perdu son attrait. Quelques visages à présent veillent sur moi. Le monde s’est rétréci à quelques figures bienveillantes. Et à mesure de ce rétrécissement, l’Infini s’est élargi

 

 

Le ciel est ma patrie. Et les arbres mes seuls frères. Chaque jour, je parcours la forêt à petits pas. La marche est lente et attentive. Ma communauté est végétale. J’ai toujours eu l’âme forestière. Comme mes congénères immobiles, je suis épris d’Absolu et de lumière.

 

*

 

Entre les jours, je me tiens. Sous la surface des choses, je devine des mondes imperceptibles. Inaccessibles aux sens. Une infinité de mondes parallèles. Des infra-mondes, des supra-mondes, des arrière-mondes projetés par l’esprit insatiable et fasciné par ses propres créations. Un écheveau d’images. Un labyrinthe de représentations où l’organique ne peut s’infiltrer. Un condensé de perceptions et de sensations impénétrables où les paysages et les frontières se traversent en une fraction de seconde.

 

 

La nature se vide de sa substance. L’organique se dessèche et se décompose. Des trépas en cascade. Des amoncellements d’os, de cadavres et de molécules. Une recombinaison incessante de matière et d’images.

 

*

 

L’heure peut approfondir les siècles. Jamais les transcender. Excepté lorsque le silence remonte à son origine. Alors le temps disparaît. Les gestes s’éloignent des gesticulations réactives pour devenir naturellement féconds, intrinsèquement consistants, ontologiquement justes. Indépassables.

 

 

Nous sommes des Dieux sans créateur. Et dire que les Hommes se prennent pour des créatures !

 

*

 

L’abîme céleste accueille tous les naufrages. Et les naufragés encore terrifiés par la traversée. Déjà ébaubis par tant de transparence et de simplicité.

 

*

 

L’exploration du territoire lui semblait à présent inutile. Il l’avait maintes fois parcouru en cartographe consciencieux et discipliné. Il s’assit donc au pied d’un arbre. Et attendit que le ciel descende. Dorénavant une seule chose lui importait : habiter à chaque instant la présence, fondre sa singularité à  l’Infini, n’être qu’Un avec les choses et leur cours fluctuant, vivre pleinement la liberté et l’espace. Il connaissait les hommes. La nature. Les animaux. Le règne de l’organique. Les méandres de l’affect et du psychisme. Avait visité toutes les contrées imaginables. L’existence des uns et des autres n’avait plus de secret. Il connaissait toutes les régions et tous les visages de la vie. Que pouvait-il désormais attendre d’elle ? Elle lui avait dévoilé son intimité et ses apparents mystères. Il la voulait à présent aussi nue que lui-même pour préparer leurs noces. Et célébrer leur union. La fête auprès d’elle était déjà grandiose. Mais il la souhaitait permanente et sans faille.

 

*

 

Le roc maladif des chimères. On y enfonce un pic muni d’une grande longe attachée à notre cheville et l’on se plaint d’être prisonnier…

 

*

 

Il est des êtres au physique disgracieux et au costume défraîchi qui portent sur leur visage une infinie beauté et au fond de leur yeux une bonté insondable…

 

 

Tout homme (et sans doute tout être) a à la fois le pressentiment et la nostalgie de ce qu’il est réellement — plénitude, paix et joie — qu’il cherche de façon désespérée et maladroite à titre individuel à travers tout ce qu’il entreprend et qu’il tente inconsciemment et de façon collective d’aménager en système organisé sur le plan phénoménal. 

 

*

 

La vie humaine n’est que remplissages et évitements, une fuite perpétuelle de ce qui est. Alors que ce qui est constitue le matériau-même, le seul outil nécessaire à la compréhension et à la rencontre avec soi, sources du véritable contentement — cette joie et cette paix — au-delà des satisfactions mentales toujours liées aux circonstances, aux situations et aux contenus existentiels.

 

*

 

La route sans fin vers soi où nulle impasse, nul virage ne peuvent être anticipés. Où l’inconnu se découvre et s’explore à chaque instant…

 

 

Etre là. Simplement. Etre simplement là. Présent…

 

10 décembre 2017

Carnet n°83 Des bruits aux oreilles sages

Journal / 2016 / L'intégration à la présence

A l'écoute des minutes – et des heures – qui passent. Et qui tombent, une à une, dans l'escarcelle de l'ogre aux aiguilles. Tic tac sans fin de l'instant perpétuel sourd aux sarcasmes et aux murmures. Ancré à l'assise mouvante de l'écoute où l'on s'absente à soi-même. Reléguant le défilé des ombres et des fantômes à la main inerte des songes.

 

 

Face à la sauvagerie du monde, le cœur innocent et l'esprit avisé accueillent les mécanismes instinctifs. Et parviennent ainsi à y échapper...

 

 

On est. Sans attribut ni qualificatif. Et il est impossible d'apprendre à être dans l'expérience et l'action. Celles-ci aident simplement à se familiariser avec la conscience d'être. Et lorsque cette conscience devient progressivement plus vive, plus profonde et plus stable, notre être – et notre façon d'être – s'en trouvent transformés. Et ils agissent alors de plus en plus substantiellement sur ce que nous faisons et expérimentons...

 

 

Le corps et l'esprit demeurent sur le fil tendu de la temporalité, suspendus entre l'abîme de l'agrément et celui de l'inconfort. Mais dans l'espace inaliénable – et éternel – de l'impersonnel, le regard – et le cœur – peuvent s'abriter avant d'être en mesure de l'habiter pleinement. Protégés en quelque sorte de toutes les circonstances en dépit d'une extrême sensibilité à l'Existant. D'une totale sensibilité qui, à son paroxysme, se transmute en une parfaite unité avec l'ensemble des phénomènes*.

* Unité entre la conscience et chaque phénomène...

 

 

L'inaltérable vocation des jours pour celui qui est habité par le souffle puissant de la compréhension – et de la résolution du grand mystère de l'être.

 

 

La présence de Dieu dans notre existence. Offrant à l'être son Amour au quotidien. Et, à travers lui, à ceux qui le croisent comme à ce/ceux qui l'entoure(nt)...

 

 

Après la solitude, la tristesse et l'angoisse du silence naît (de ce même silence) la joie du cœur.

 

 

La grande affaire de l'être n'est pas dans l'existence. Ni dans nos agissements passés, présents ou à venir. Elle se trouve en soi à jamais. Et il nous appartient de le découvrir. Et d'apprendre à s'en faire le digne représentant. Et l'humble porte-drapeau...

 

 

Apprendre à découvrir l'être est le chemin. L'habiter pleinement le saint Graal. Mais lorsque l'on y accède, les chemins n'en sont pas (pour autant) interrompus ni achevés. La vie et le monde n'en continuent pas moins d'exister. Et de se renouveler. Et ils n'en finiront d'ailleurs jamais de renaître. Mais notre façon de nous y inscrire se transforme. Et ne cesse de les transformer...

 

 

Le silence est un pays sans sommeil que les bruits du monde ne peuvent entacher. Espace vif et sensible – espace infini et éternel – d'accueil dont les assoupissements ne naissent que de notre inattention.

Découvrir les bruits du monde depuis l'espace de silence leur offre une tonalité différente. Et l'on ressent une sorte d'émerveillement qui ne peut s'interrompre à leur cessation. Comme si le silence savourait sa propre texture indépendamment des bruits qui peuvent le traverser...

 

 

Face à la matière et à la chair fragiles et altérables – mais toujours renaissantes –, le silence du regard. Et le grand sourire des lèvres. Nés de la virginité du cœur...

 

 

Aux yeux des hommes, l'existence est un chemin extérieur d'épreuves et de défis. Et lorsqu'ils ne sont pas soumis aux contraintes, à l'imprévu et à l'inconfort, leur vie est empreinte, l'essentiel du temps, de fadeur et d'inconsistance qu'ils s'empressent de recouvrir de jeux, de distractions et de sensations – de misérables passe-temps en vérité – afin d'en oublier la platitude et la monotonie. Et comme une maladroite façon de se sentir vivant et exister. Voilà la voie commune malhabile et inopérante...

Pour que puisse éclore la joie exaltante de l'être – avec son intensité et sa profondeur – il faut être en mesure de faire face à l'ennui, à la fadeur et à l'inconsistance. Et se rendre compte de l'omnipotence de nos représentations, de nos désirs, de nos attentes et de nos espoirs à l'égard de la vie et du monde. Ainsi que de notre défaut de sensibilité et de sensorialité. Cette prise de conscience constitue sans doute les premiers pas vers l'intensité et la profondeur...

 

 

Le pouvoir, la richesse(1) et le plaisir(2), voilà le seul or de l'humanité. Voilà ce qui anime toutes les hordes sauvages qui se sont succédé sur la terre depuis le premier homme. Héritage à peine affiné de l'archaïsme animal. Révélant, comme toujours, la lente – la très lente et très laborieuse – percée de la conscience dans les esprits où l'ignorance et la cécité règnent sans partage – et résistent avec force à leur naturelle et progressive éviction.

(1) L'abondance et l'argent...

(2) En particulier, l'alcool, le sexe et le jeu depuis déjà tant de millénaires...

 

 

Tout (toute forme) toujours s'élance vers l'expansion et l'infini et résiste aux attaques des autres éléments combinatoires de l'Existant et aux assauts permanents de l'éradication et du néant. Forces et mouvements antagonistes qui donnent au monde sa nature si conflictuelle. Et des allures de champ de bataille perpétuel.

 

 

La vie permanente – la vie incessante et renaissante – si pourvoyeuse d'épreuves et de peines pour le corps, le cœur et l'esprit englués dans la mélasse du monde. Soumis sans trêve à ses fourches. Les blessant, les éreintant, les épuisant, les usant et les fragilisant tout au long de leur courte existence. Et à force d'encaisser sa violence et ses brutalités, voilà l'esprit et le cœur bientôt saturés. Si encombrés et surchargés qu'ils essayent chaque jour (tant bien que mal) de trouver un peu de répit dans le repos, le sommeil et l'abrutissement distractif. Et voilà bientôt le corps si exténué qu'il sombre dans la maladie et s'éteint dans la mort. Vidé de ses ressources et de sa substance énergétique.

La seule voie valide pour se désengluer de cette mélasse intricative s'amorce avec la dissociation – et la désidentification – du regard avec le corps, le cœur et l'esprit engagés dans les situations du monde. Et d'habiter ce regard neutre et impersonnel – cet espace d'accueil – totalement non impliqué mais porté par un Amour infini et une extrême sensibilité, entièrement dévoué à l'observation – et à la contemplation – des ébats, des débats, des sursauts, des réactions et des agissements permanents des forces phénoménales du monde*. Et à travers l'être – et la perception sensible – capable de les pénétrer afin d'éclairer et d'orienter leurs actes à la lumière de l'Amour et de l'intelligence...

* Dont, bien sûr, le corps, le cœur et l'esprit auxquels nous avons pris l'habitude de nous identifier...

 

 

Le regard semble plus facile à cerner – et à comprendre – que le cœur. Les yeux et l'écoute peuvent quitter l'avant-plan égotique pour l'arrière-plan – pour la présence impersonnelle. Mais qu'en est-il du cœur ? Comment passe-t-il de la sensibilité restreinte et autocentrée à l'Amour infini et unitaire ? En dépit de quelques avancées compréhensives, ce processus conserve pour l'heure son indéfectible mystère...

 

 

En matière de compréhension, plus on tente d'éclaircir – et de résoudre – les énigmes de l'être, plus le mystère semble s'épaissir. Voilà sans doute pourquoi il convient de demeurer dans la présence – et l'écoute – vierges et innocentes de l'instant. Et qu'il nous faut également éviter de conceptualiser à outrance et d'élaborer des constructions intellectuelles totalement inutiles... Et il est évident que les événements, les circonstances et les phénomènes nous y encouragent tout au long de notre existence en nous invitant inlassablement à demeurer sans la moindre assise ni la moindre certitude...

Néanmoins le silence du cœur – un cœur sans intention, vierge de désirs et d'attentes – et le silence du regard – un regard neutre et impersonnel – sont, de toute évidence, un refuge pour le corps et l'esprit agités – et malmenés – par les phénomènes du monde.

 

 

L'inconsciente traversée de l'existence – et du monde – avec les stigmates de l'ignorance vissés au cœur. Et le sceau des instincts gravé dans la chair. Ainsi séjournent les hommes sur terre.

Est-ce une malédiction ? Un maléfice ? Non ! Simplement la résultante de la lente pénétration de la conscience dans les esprits. Et sa lente imprégnation de la matière...

Les griffes sauvages du temps. Lacérant les armures. Et déchiquetant les costumes et les rêves. Forçant l'esprit à pénétrer l'étroit – et précaire – goulot de l'atemporalité. Renouvelable à l'infini. Pour se percher sur l'assise instable, mouvante et sans cesse renaissante de l'instant. Et de l'incertitude...

 

 

La compagnie et la parole des hommes – l'échange de propos anodins et futiles, les conversations et même les discussions et les débats – ont toujours souligné avec force ma différence. Ma singularité d'être atypique.

Et la fréquentation des êtres humains a toujours renforcé mon sentiment de solitude et d'isolement. Aussi n'ai-je jamais pu fréquenter l'humanité – ni même la côtoyer plus que nécessaire – ni trouver ma place parmi les hommes. La seule posture confortable et appropriée s'est toujours située à l'écart – et dans l'observation – du monde...

En revanche, avec les êtres singuliers ou affublés d'une différence (quelle qu'elle soit*...) ainsi qu'avec les animaux et au sein de la nature, je n'ai jamais ressenti la moindre gêne. Au contraire, en leur compagnie, j'ai toujours éprouvé du plaisir – et même de la joie – en particulier lorsqu'un sentiment de proximité rendait compte de notre lien. Notons néanmoins que j'éprouve à leur endroit le même sentiment qu'à l'égard des plus purs représentants de la normalité lorsque les atypiques se sentent obligés d'adopter les codes et les postures des normo-pensants : une répulsion spontanée et viscérale...

* Retard mental, dysmorphie, particularités physiques ou psychiques, surdouance etc etc.

Les masses, la majorité et la normalité ont toujours soulevé chez moi un malaise et une antipathie – voire même une aversion naturelle – (liés sans doute, en partie, à leur tyrannie imbécile et à l'omnipotence de l'organisation, des lois et des règles qu'ils ont édifiées pour leurs seuls intérêts et à leur seul avantage) alors que la différence, la singularité, la marginalité et les minorités – en particulier lorsqu'elles se montrent opprimées ou ostracisées (ce qui est toujours – et a toujours été – plus ou moins le cas...) ont toujours suscité un élan naturel de sympathie...

 

 

Dans les représentations et les rapports quotidiens, les animaux – tous les animaux, les animaux (dits) de compagnie et a fortiori tous les autres quelle que soit leur espèce : mammifères, oiseaux, poissons, insectes etc etc – sont – et ont toujours été – considérés par les hommes comme des objets, des instruments ou, au mieux, comme des êtres de seconde zone.

Rares – voire même exceptionnels – sont les êtres humains* qui les appréhendent – et les respectent – comme des êtres à part entière, sensibles et conscients (au même titre que les hommes) et qui entretiennent avec eux des relations de quasi parfaite égalité, ne privilégiant ni les sapiens ni eux-mêmes en matière de partage et de bien-être. Et qui agissent en prenant en compte l'intérêt de tous en demeurant attentifs aussi bien aux hommes qu'aux chiens, aux chats, aux vaches, aux cochons, aux écureuils, aux renards, aux sangliers, aux hérissons, aux araignées, aux mouches, aux fourmis et même aux tiques et aux moustiques quasiment sans la moindre distinction...

* Engagés naturellement – et profondément – dans une perspective anti-spéciste...

Notons néanmoins que ces représentations et ces postures de réification, d'instrumentalisation et de piètre considération concernent également les êtres humains même si cette perspective n'est, le plus souvent, pas consciente ni socialement (et humainement) acceptée. Comme toujours, autour de sa propre individualité – centre infime et étroit – gravitent plusieurs cercles concentriques où l'on classe – et range – les êtres selon un degré de proximité décroissant... Êtres dont on se sert, que l'on instrumentalise (d'une manière ou d'une autre et de façon plus ou moins forte et consciente) et que l'on considère (en général) comme beaucoup moins importants que soi... et ce d'autant que les êtres s'éloignent du centre...

 

 

Tout meurt – et s'efface – autour de nous. Et tout s'éteint en soi. Jusqu'au moindre désir. Jusqu'au plus infime élan. Comme une incessante invitation à contempler l'évanescence du monde. Et le cycle sans fin des êtres, des choses, des idées et des émotions qui naissent, passent et disparaissent. Et qui renaissent. Indéfiniment.

La seule vérité est celle de l'instant. Toute autre – ou qui se présente comme telle – est une imposture. La vérité de maintenant n'est pas celle de l'instant précédent. Et ne sera pas celle de l'instant suivant. Comme la vérité d'aujourd'hui n'est pas celle d'hier. Et ne sera pas celle de demain.

Naissance et mort de toute chose dans le regard. Dans le regard de l'instant. Seule et fragile certitude qui s'efface aussitôt qu'elle apparaît. Voilà sans doute le grand secret – en tout cas l'une de ses facettes fondamentales – que cherchent les hommes depuis la nuit des temps. Et qu'ils peinent tant à trouver. Et à vivre.

Vérité qui ne peut s'approcher. Qui ne peut se saisir. Et qui ne peut même s'expliquer. Vérité apophatique qu'il convient simplement de vivre – d'éprouver et de ressentir – à chaque instant. Et qui nécessite, le plus souvent, un long et âpre chemin de désencombrement, de désappropriation et de désapprentissage...

 

 

Qui es-tu aux yeux des étoiles ? Une ombre – un peu de glaise – parmi les lumières du jour. Qui es-tu pour l'univers ? Une silhouette sans visage sous un soleil de passage. Qui es-tu pour l'Amour ? Une âme esseulée qui implore et proteste contre le silence. Un corps à caresser. Un cœur à chérir. Qui es-tu pour le regard ? Des yeux tristes et inconsolables. Une aire encombrée, ronronnante et ensommeillée. Oui, tout cela nous l'avons été avant d'habiter l'espace qui nous cherchait...

 

 

Un siècle infini où s'étire l'indigence de l'homme. Et la pauvreté de ses ambitions. A l'ère moyenâgeuse des croyances ont succédé les idées des Lumières. Puis est venu le sacre des objets détrôné aujourd'hui par l’hyper sensationnalisme virtuel. A dire vrai, les hommes n'ont jamais vraiment quitté l'obscurité...

 

 

Le bateau ivre des hommes. A l'équipage assoupi. Et au commandement borgne des officiers et de la capitainerie. Heurtant tous les récifs de la terre...

 

 

Les terres ombrageuses se couchent sous le soleil paresseux. Et les hommes gesticulent dans leurs ténèbres. Tristes contrées...

 

 

La lumière n'a jamais été un espace. Elle est une présence. Et son absence assombrit – et endeuille – la terre. Et la transforme en tombeau inviolable où l'on meurt – où l'on s'enterre – et où l'on renaît. Indéfiniment. Et pourtant le ciel – le ciel lumineux – est là, irradiant les ombres terrestres. Leurs pas minuscules. Et leurs mains tendues vers lui – implorantes et démunies.

 

 

Le monde œuvre à son édification comme à sa perte. A l'instar de toutes choses, il est porteur, malgré lui, de forces créatrices et destructrices. Seul le regard échappe à cette emprise. A toute emprise. Il n'est animé par aucune force. Il est un espace d'accueil et d'écoute totalement vierge et inattaquable. Indemne du temps et du monde. Et accessible aux êtres perceptifs – et à l'intelligence sensible – dont l'esprit et le cœur ont été désencombrés – épurés en quelque sorte de leurs amassements et de leurs certitudes, devenus suffisamment mûrs : assez vides pour le ressentir et l'habiter et assez poreux pour éprouver l'unité avec les phénomènes du monde.

 

 

Être. Espace infini et contemplatif. Bienveillant et accueillant. Et êtres divers et protéiformes agissant et gesticulant. Langagiers parfois. A inégale distance de leur nature originelle. Et la cherchant en faisant chemin à rebours. Et se faisant, édifiant le monde malgré eux.

Curieuse épectase tous azimuts. Débroussaillant des milliards de chemins – une infinité sans doute. Tous tendus vers un seul but : retrouver le Seul...

 

 

La curieuse assemblée du monde. Mains agissantes et applaudissantes des spectacles. L’œil plongé au dedans des jeux. Et étrangement extérieur à la scène. Investissant le moindre strapontin, la moindre bouche, le moindre figurant et le plus infime élément du décor. Et lumière – et espace total – du théâtre.

 

 

En dehors du chaos règne le silence. La matrice des âges et des désirs qui fit naître le monde.

 

 

La léthargie des yeux myopes. En profonde somnolence. Impuissants à opérer le recul nécessaire de la perception pour adopter une vision neutre, vaste et pénétrante.

 

 

L'origine des songes est la peur et le refus. Le désir d'un ailleurs introuvable...

 

 

Le temps – ses disciples et ses apôtres – sont des sorciers maléfiques dont les tours et la malice nous aveuglent – et nous fascinent. Et qui clouent nos yeux aux apparences. Impossible dès lors de s'extraire de la magie. Vouant ainsi le cœur et l'esprit à l'illusion. Soumettant – et condamnant – notre vie entière à la prestidigitation. Une existence de poudre aux yeux...

 

 

L'insomnie des jours des silhouettes somnambuliques. Yeux clos – et atterrés – où brillent des songes impossibles. Irréalisables. Vies de fantôme dans la brume – et la buée – du monde qui s'évanouissent avec l'aurore...

 

 

Le langage est un pas – une tentative – vers la vérité. Un essai complexe et catastrophique pour la définir. Et l'approcher. Un échec cuisant de l'esprit qui se retranche derrière ses lustres et sa brillance. Et l'infinité des combinaisons n'y change absolument rien. La vérité, bien sûr, demeurera, toujours en deçà – et au delà – des mots...

 

 

Les ruses sauvages des hommes pour s'extraire de la terre. Pour échapper à l'immonde des instincts...

 

 

Sous la pluie ininterrompue des jours, l'âme haletante. Balbutiante et titubante. Harassée et bientôt noyée par l'averse – par les déferlantes du temps dont elle n'est familière. Au sein duquel elle ne sait – ni ne peut – s'insérer...

 

 

L'âme et le cœur sont la jointure entre le regard et l'esprit et le corps. L'interface entre l'instant, fief du premier et la temporalité, cadre dans lequel s'inscrivent les seconds.

 

 

L'imprévisible espace du monde où les êtres – et les hommes – s'étonnent, luttent et protestent. Où ils s'insèrent, se terrent et s'enterrent. Comme d'infimes éléments de la glaise dont ils ne peuvent s'extirper.

 

 

Le monde est le décor mobile et vivant d'un seul acteur : la conscience qui donne vie à la scène et aux personnages. Qui les anime et les éclaire...

 

 

La lumière éparse dans les yeux des créatures. Un seul regard éparpillé en une infinité d'entités. Infimes fragments d'un Seul que le cœur réunit.

 

 

La sainte misère de la souffrance qui éveille – aiguise et épure – les cœurs alanguis. Sommeillant dans leur sillon creusé par les jours et leurs aînés qui y traînèrent leurs pas. Comme le son du gong pour qu'éclosent les yeux et l'âme sur la grand place qui entoure le temple, encerclé par les rings et tous les lieux de combats où s'acharnent les hommes.

 

 

Le soleil cadenassé par les yeux – et le jeu des ombres – avant la naissance de l'aurore.

 

 

L'étrange chorégraphie des abeilles et des fourmis – les unes infatigables pourvoyeuses de vie et les autres inépuisables adeptes du nettoyage et de la liquidation – qui s'activent inlassablement à leur tâche. En dignes ouvrières de la terre et des saisons.

 

 

Ombres éructantes et orgueilleuses. Fières de cracher à la ronde leur fiel et leur vilenie.

Ombres éphémères à l'âme lourde et opaque. Impropre à l'envol en dépit de sa nature légère.

 

 

Rien en ce monde n'est sans conséquence. Le moindre geste. Le moindre souffle. Le moindre soupir. Tout prend place – et s'insère – dans une chaîne (plus ou moins longue) de causes et d'effets. Et le réel n'est sans doute que le déroulement implacable de ces chaînes innombrables, simultanées et infinies qui s'entrecroisent. Edifiant ainsi un réseau incroyable et monstrueux de liens et de nœuds. Une trame complexe – et à peine imaginable – dans laquelle chacun se retrouve prisonnier et acteur. Et qu'il contribue à façonner et à défaire avec les mille bobines de fil et le sécateur dont il est pourvu. Emmailloté – et emmaillotant – de mille façons... Et lorsque certaines chaînes se défont – ou s'interrompent – d'autres apparaissent – ou sont créées – continuant ainsi à développer – et à sculpter – l'immense réseau alimenté de façon perpétuelle par la source intarissable de l'énergie, des nécessités et du désir...

 

 

Tout en ce monde n'est que flux et courants. Et toutes les formes (êtres et choses) et combinaisons de l'Existant non seulement y sont plongées – et happées – mais, bien sûr, y participent.

 

 

Le maigre secours de la parole face au monde. Face à toute chose – et en particulier face à la souffrance et à la misère. En la matière, rien ne saurait détrôner la présence. La pleine présence. Une écoute totalement ouverte et bienveillante.

 

 

En ville, seuls le naturel et le fragile m'émeuvent. Un chien, un pigeon, un arbre, une herbe, un visage timide ou apeuré, une silhouette chancelante ou mal assurée. Les autres formes – et leurs mouvements – m'irritent, m'agressent ou, au mieux, m'indiffèrent. Partout l'artifice et les apparences, la flânerie ou la célérité des pas, la posture faussement assurée des allures. Les yeux indifférents rivés sur leur trajectoire. Les groupes bruyants et aveugles à leur environnement. Moi qui n'ai quasiment plus jamais la nécessité de fréquenter les villes, leurs habitants et leur agitation, je ne comprends que trop les raisons qui m'ont incité à vivre à la campagne – loin de la fureur des cités.

Et du monde je n'ai plus aucune envie de parcourir les chemins et les contrées, en particulier les contrées civilisées et urbaines. Et même les contrées naturelles et sauvages ne suscitent plus guère mon intérêt. J'abhorre le tourisme, les touristes et leur survol superficiel. Visiter un lieu en quelques minutes – ou en quelques heures – alors qu'une vie entière ne suffirait pas à faire le tour d'un brin d'herbe. A être pleinement présent – et réceptif – à son existence et à sa nature profonde. Quant à le comprendre, il faudrait peut-être passer mille ans en sa compagnie... Alors qu'on ne me parle pas de voyage, de tourisme ou de séjour de détente ou d'agrément. Simple remplissage d'un temps vide. D'une existence à la fois éteinte et saturée...

 

 

Terres d'abondance et d'obsolescence au goût âcre de l'immaturité et de l'artifice.

 

 

Le cœur cisaillé par l'aveuglement et la maladresse d'un monde sans excuse. Mais pardonnable...

 

 

L'aube des premiers jours. L'abandon des stigmates, du sacrifice et du renoncement à soi. Pelletées de terre jetées par dessus le tombeau entrouvert.

A peine nés que les hommes meurent déjà.

La longue agonie des élans. D'infimes plaisirs en futilité, des petits jeux des sentiments aux chevauchées épiques du cœur qui parcourt les grandes plaines face au mur infranchissable des identités. D'îlots de silence en îlots de solitude, la défaite implacable de l'homme. L'échec et la débâcle. Les cris face à la mort qui rôde – et qui s'approche. L'âme effarouchée par son fief à force d'en être éloignée.

Une nuit de mystère éviscérée. Les entrailles jetées aux vautours depuis les falaises de l'ignorance. Puis l'envol de l'ange vers les hauteurs. Vers les sommets de la terre. Petits tertres où pousse l'herbe des plaines.

 

 

A l'écoute des minutes – et des heures – qui passent. Et qui tombent, une à une, dans l'escarcelle de l'ogre aux aiguilles. Tic tac sans fin de l'instant perpétuel sourd aux sarcasmes et aux murmures. Ancré à l'assise mouvante de l'écoute où l'on s'absente à soi-même. Reléguant le défilé des ombres et des fantômes à la main inerte des songes.

 

 

A rebours sur l'échelle du triomphe, réjoui par le suspens des heures, la cessation des brimades du temps où sommeillent les hommes. Assis à califourchon – et en déséquilibre – sur l'abîme sans paroi, l'attente se mue en écoute claire qui accueille et efface aussitôt tous les nouveaux arrivants qui ne périront plus dans la mémoire. Libéré des mailles du temps...

 

 

Assoupissement des corps et des esprits avachis. Le cœur et le regard absents. Ombres qui peuplent la terre. Qui la colonisent. Et la souillent de leurs déjections.

L'abomination des bruits des hommes, des formes crépitantes et de leur fureur surgissante – et bondissante. Et l'impossibilité d'y échapper. L'immature et illusoire fantasme de la cessation du monde. Des phénomènes du monde. L'impossible et chimérique aspiration au silence*. Comme implacable révélateur de notre incapacité à vivre le regard parmi les êtres. Parmi les yeux du monde, spectateurs, réprobateurs ou inquisiteurs dont la proximité ravive notre absence à nous-mêmes...

* Le silence phénoménal...

 

 

Un excès d'implication (personnelle) engendre des élans inappropriés vers le monde et des attentes de réciprocité et de retour d'engagement à l'égard des êtres que nous fréquentons, que nous aidons ou accompagnons. Tout surinvestissement individuel restreint le recul – et la distance – nécessaires pour habiter l'espace impersonnel. Et agir de façon juste et adéquate. Cette perspective égotique agit comme une sorte de focus hyper grossissant affublé d'un filtre émotionnel tendancieux qui rétrécit – et colore – d'une façon si substantielle le champ perceptif qu'il entrave l'infini, la neutralité et l'ouverture bienveillante du regard.

 

 

Les êtres – et le monde – emplissent (en général) une grande part de l'espace perceptif. Et nous pouvons nous y habituer d'une façon si puissante et insidieuse qu'ils peuvent nous plonger dans une forme d'accoutumance. Les êtres et le monde révèlent alors la dimension déséquilibrée de notre psychisme. Notre inévitable dépendance et notre sentiment d'incomplétude. Nous prenons ainsi conscience que le monde et les êtres – leurs mouvements et leurs agissements – nous sont nécessaires – sinon vitaux. Et lorsque, pour une raison ou pour une autre, ils sont amenés à s'absenter – ou à disparaître – nous comprenons que leur présence dans notre existence – ou à nos côtés – occupait une place centrale. Une place magistrale. Et que pour notre esprit, ils comblaient – et recouvraient en quelque sorte – un vide et une béance qui nous ont toujours effrayés – et que nous avons toujours fuis comme la peste. Et face auxquels nous nous sommes toujours sentis (presque) totalement démunis et désemparés...

 

 

Habiter l'intensité et la profondeur malgré la superficialité ambiante. L'insensibilité et la futilité des êtres – et des hommes.

 

 

Dans le ciel brouillé – et si clair pourtant – que les yeux ignorent et sur la terre ensanglantée par tant de massacres qui recouvre depuis les origines tant de carcasses dont la chair et les os alimentent le terreau perpétuel où renaît le monde, comment faire du regard un allié, un refuge, une assise et une demeure ? Comment laisser le corps habiter les ténèbres sans s'enterrer avec lui dans tous les tombeaux qu'il fréquente – et où on le jette ? Comment vivre avec les corps de passage et célébrer, dans le même intervalle, l'unité du cœur et l'infini de l'esprit ?

Qu'il est difficile d'être un homme sage dans la folie d'un monde sans envergure dont les mains entachent – et avilissent – tout ce qu'elles touchent. Tout ce dont elles s'emparent...

 

 

Nous ne sommes rien ni personne. Qu'un regard infini parmi des yeux – et des cœurs – frileux. Qu'une présence parmi des yeux – et des cœurs – pointés vers un ailleurs impossible. Qu'un espace d’accueil parmi les refus. Que des mains accueillantes – et caressantes – parmi les poignards et les épées. Qu'une promesse (une promesse véritable) parmi des espoirs sans épaisseur. Qu'une bouche tendre – et un espace de silence – parmi les menaces, la médisance et les jugements. Nous ne sommes rien ni personne. Qu'un être sans visage parmi des mains qui prennent et des bouches qui crient... Et notre cœur appelle parfois le silence dans sa détresse. Lorsque tout le happe – et le meurtrit. Et qu'il gît, impuissant, dans la débâcle du monde. Dans le mépris et l'indifférence des ombres qui peuplent la terre.

 

 

En un instant tout ce que l'on nous aura offert sera repris. En un instant tout ce que nous aurons assemblé sera éparpillé. En un instant tout ce que nous aurons édifié sera détruit. Mais l'être jamais ne pourra nous être dérobé. Il s'effacera naturellement à chaque instant si nous savons l'habiter pleinement avec le regard – et le cœur – posés dans l'infini, la virginité et l'innocence.

 

 

Le monde phénoménal est la sculpture (et le fruit) – du jeu (et de l'art) du vide et du plein sous contraintes. Contraintes d'ordre énergétique, physico-chimique et biologique auxquelles il convient d'ajouter celles d'ordre psychique pour les hommes (et, en partie, pour les animaux).

 

 

La virtualité – la réalité et l'Existant virtuels – ne sont sans doute que l'extériorisation de l'immatérialité cérébrale. Une façon de transcender la matière et le monde objectal. Leur pesanteur, leur inertie et leurs limites. Ainsi que les écueils et les conséquences qu'ils génèrent dans le monde réel. Ils constituent une phase de l'évolution naturelle des formes terrestres qui se rapprochent, pas à pas, de l'insubstantialité de la conscience.

Et comme à leur habitude, au début de chaque révolution ou de chaque ère nouvelle, les hommes développent leurs recherches tous azimuts en s'y investissant – et en s'y jetant – à corps perdu et s'emparent des innovations avec fébrilité et empressement. Et l'on voit peu à peu toutes les sphères de la vie se transformer. Le vulgaire – la majorité de la population – toujours friand de jeux et de confort et essentiellement intéressé par les retombées personnelles du progrès et de la nouveauté en bénéficie dans les aspects les plus distractifs et narcissiques de l'existence(1). Les stratèges toujours avides de richesse et de pouvoir en usent à des fins d'instrumentalisation des masses(2). Et les idéalistes en infatigables partisans d'un progrès partagé par tous et en inlassables bâtisseurs d'un monde meilleur tentent de créer des usages pour le bien-être collectif et s'en servent pour inventer des outils et des instruments permettant à chacun de progresser vers un peu plus d'amour et d'intelligence(3)...

(1) Aujourd'hui par exemple (et entre autres exemples), les réseaux sociaux, les selfies et les innombrables applications pour smartphone...

(2) Aujourd'hui par exemple (et entre autres exemples), le piratage et l'accès aux fichiers informatiques (les contenus personnels des ordinateurs, les consultations internet et les échanges mail et SMS etc etc) par des institutions étatiques et des firmes commerciales...

(3) Aujourd'hui par exemple (et entre autres exemples), la mutualisation des savoirs grâce aux encyclopédies en ligne...

 

 

Être – et vivre – dans le monde – parmi les êtres – sans se débattre avec les pensées et les émotions, les attentes et les sollicitations, voilà le défi. En laissant les actes et la parole émerger du silence. Sans blâmer ni inhiber les corps, les cœurs et les esprits. Sans entraver ni freiner leurs élans.

 

 

Radieux séjour en volupté. Dans les draps sensuels du silence. Lové – et enveloppé – dans les bras de la présence et de l'Amour.

Un cri. Une extase. Dieu qui appelle parmi les bruits. Et parmi les rires. Un escabeau, un peu d'escalade, un bout d'échelle avant que le vent ne se charge de l'envol. Puis les bourrasques alertes sur les pentes de l'ascension poussent vers l'assise fragile et infinie en suspens qui s'efface et renaît inlassablement à l'instant...

 

 

Regard vide et accueillant émergeant du fond des yeux opaques – tristes et gris – rivés sur les rives maladroites de l'avenir. Animés par l'espoir de l'ailleurs – et de l'après. Porteurs de tant de sacrifices et de renoncements. Et pourvoyeurs de tant de désillusions.

Espace vierge glissant entre les joutes. Recueillant la sueur et le sang, les paroles poisseuses, les cœurs abrupts et hermétiques. Et l’œuvre des mains indélicates.

 

 

Paroles de sagesse déchirées par les bras ignares et scélérats qui se heurtent aux armatures et aux briques des forteresses édifiées à la hâte – dans l'urgence des coups portés et des attaques incessantes de l'armée des ombres. Qui se fracassent sur les armures invisibles des soldats casqués – les armes à la main et les munitions au ceinturon – protégeant leur fief étroit, le séant posé sur leurs trésors dégénérés. Et lançant par dessus les murailles leurs paroles sauvages – et leurs gestes indignes et barbares – pour éloigner les assauts du silence et de la sagesse. Arc-boutés sur leur patrie patronymique – et leurs contrées claniques. Prolongeant ainsi la résistance de l'ombre, l'indigence et le néant que leur cœur frileux a partout édifiés en royaume...

 

 

Devant l'espace immaculé, la foule patiente, rit, danse et s'égosille. Regarde passer les chars, les nuages et les caravanes. S'extasie des étoffes et des victuailles des marchés. S'étrille, vitupère et prie en scandant des formules mystérieuses et incompréhensibles qu'elle lance au ciel au nom d'un Dieu dont elle ne se rappelle que le nom – et qu'elle a dépouillé de son identité. Qu'elle interpelle comme un guide – comme un père – chargé de la torcher de ses miasmes en continuant de remplir la vie – et le monde – de son absence. Ignorant que son royaume est partout. Sur la terre comme au ciel. Au plus proche du regard lorsque l'absence de soi devient si tangible que le vide – si souvent appréhendé comme un néant – s'emplit et rayonne de sa présence. Les têtes n'ont plus alors qu'à s'incliner. Les cœurs à s'agenouiller et à se remplir de sa joie et de son Amour. Et les mains à se baisser pour ramasser ses offrandes et les distribuer à la ronde devenant ainsi les parfaits serviteurs de sa grâce. Et de son règne.

L'excitation des mains et des pas. L'esprit et le corps traversés par les phénomènes. Ebouriffant le cœur ardent voué à l'irrépressible tâche des expressions. Pensées et ressentis faisant naître les émotions. Emotions donnant naissance aux gestes et à la parole. Soubresauts et vibrations émanant du monde, traversant l'être et retournant au monde. Porosité universelle des formes et des créatures rejetant en cascade les unes sur les autres les vagues de l'infini et du silence. Rejets affectés, augmentés et agrémentés de leur particularisme. Ronde incessante des échos se cognant – et pénétrant – tous les obstacles les transmutant aussitôt en réceptacle et en rampe de lancement... en étroit et profond labyrinthe relié à l'immensité labyrinthique du monde. Valse perpétuelle des éléments et des phénomènes, des désirs et des émotions, des gestes, des pas et des paroles enfantés par l'infini et le silence parcourant toutes les formes et les créatures du monde – et s’insérant dans tous leurs espaces labyrinthiques – avant de s'effacer dans l'infini et le silence. Origine, déroulement et fin, un seul espace accouchant, avalant, recrachant et effaçant toutes les manifestations de l'Existant au fil de leur étrange et mystérieux itinéraire...

 

 

Laisser arriver les événements, les gestes, les paroles et les pas. Et les recevoir pleinement – totalement – tels qu'ils arrivent. Sans tricher. Sans les transformer ni les travestir. Sans les manipuler ni jouer avec eux, sans les édulcorer de leur substance et de leur puissance afin d'en faire des alliés ou de les convertir en source d'agrément ou de réconfort. Les accueillir – et les vivre – tels qu'ils se présentent. Et les laisser traverser l'être de part en part – et de fond en comble – avec honnêteté et innocence. Sans les saisir, sans les retenir ni les éloigner. Sans qu'ils rencontrent la moindre aspérité. Ni la moindre résistance. Les laisser libres. Totalement libres. Et ainsi s'en libérer.

Accueillir le monde – ses phénomènes et ses événements – depuis l'espace de silence et d'Amour avec une extrême – et intense – sensibilité. Et ainsi les servir. Et s'en libérer.

 

 

Être à la fois le regard total – l'Absolu impersonnel – et l'infime instrument agissant au service de sa souveraineté dans l'univers relatif des phénomènes.

 

 

Les yeux contemplent le grand silence de la nuit éclairée – et constellée d'étoiles – qui offre à la terre une profondeur que le jour ignore. Le monde, les êtres et les hommes sont endormis. Et ils peuvent sommeiller en paix. Et se laisser bercer par l'innocence. L'âme veille... partout où le regard – et le cœur – sont présents...

 

 

Un regard nu sur un espace épuré. Voilà notre fantasme. Un regard dénudé sur un monde foisonnant. Notre aspiration. Et un regard encombré sur un monde pléthorique d'opulence et de prolifération. Notre réalité – notre triste réalité...

 

 

Il y a encore chez moi une forme d'abomination du monde objectal et de la vie phénoménale et organique. Un bannissement de l'efflorescence, de l'excès et de l'abondance. Comme le reflet d'un regard encore chargé et embarrassé, entaché et troublé par quelques fantasmes et exigences purificatoires...

 

 

Une seule porte parmi les jours. Et un seul chemin parmi l'infinité que le monde propose. Mille chemins que nous explorerons – et déblayerons. Et qui ne seront, au bout du compte, que de minuscules tours – d'infimes circuits – dans l'espace.

 

 

Être présence. Ecoute ouverte qui accueille les bruits et les paroles. Et main tendue lorsque les yeux – et les cœurs – le réclament.

 

 

L'aurore s'est levée sur le monde. Ses habitants brillent d'une lumière plus vive. Et plus saine. Le chaos est en ordre. Baignant dans la clarté. Ses éléments naissent, alimentent les rouages et s'effacent avec allégresse. Ronde parfaite dans le regard que la puissance et les excès ne peuvent blesser. Pas légers et danses profondes et graves participent aux spectacles. A la chorégraphie morbide et extatique. Et dans nos mains innocentes que le vent caresse, le sable s'envole...

 

 

Il avait encore de grands espoirs sous les paupières. Et la vie jamais ne lui ouvrit les yeux. La cécité de l'âme avait rendu son cœur valeureux. L'autorisant à jeter ses songes partout dans le monde. Mais il savait qu'il ne pourrait jamais voir ainsi éclore l'innocence et l'Amour. Ni naître le regard et la main tendue...

 

 

Le noir et le gris menacent la blancheur des yeux. La souffrance est toujours un guide pour les aveugles. C'est elle qui nous apprend à marcher. A explorer le monde. Et à découvrir l'être. Sans elle, la terre resterait un tombeau – un charnier sans fin – pour les âmes lourdes et timorées.

 

 

Ensorcelés par la beauté des forêts et des étoiles, les pas succombent à la terre et au ciel. Ils ne peuvent se défaire des tresses qui les relient à l'espoir et aux nuages. Et on les voit, leur vie durant, sautiller de brin d'herbe en brin d'herbe, la main tendue vers l'horizon.

 

 

Les fleurs enivrent et empourprent les joues. Aveugles que nous sommes aux dépouilles de la vie. Un baiser au ciel – et le silence du cœur – valent pourtant plus – toujours plus – que les plus beaux bouquets garnis...

 

 

Dans son humble hutte de montagne, le sage dissertait avec les rochers et les nuages. S'accordait aux paroles du vent. Et restait silencieux tout le jour. Contemplant du ciel les chants de la terre et les battements du cœur. Touché par la grâce du monde et du silence.

 

 

Il n'y a qu'un pas à franchir. Un pas ténu – et gigantesque – presque impossible entre le peu et le rien, entre le je et le soi, entre les yeux et le regard pour quitter l'abîme de l'immonde et l'indigence – la grande mendicité – et accéder à l'indicible. Aux merveilles et aux offrandes du tout.

 

 

Que la marche s'enlise lorsque nous avançons – et tournons en rond – sur les chemins du monde. Et que l'envol est proche pourtant. Il suffit que les yeux accèdent au ciel. Et en ces lieux, Dieu pourrait arriver – et nous surprendre – pour nous tirer des ornières où nous errons. Et transformer le cœur en espace ouvert – et accueillant. En refuge infini pour l'Existant et tous les infortunés habitants de la terre.

 

 

Les hommes – bien des hommes – pourraient passer des siècles sans rien partager – ni rien échanger – d'essentiel. Rester silencieux pendant des jours. Pendant des semaines. Pendant des années. Comme absents – perpétuellement absents – au monde et à eux-mêmes.

Des yeux superficiels – distraits et inattentifs – survolant les plaines de la terre. Une solitude absorbée – et absolue – malgré la présence du monde. Malgré la présence des êtres. Malgré leurs paroles et leurs bruits. Des yeux et des cœurs hermétiques. Repliés sans doute sur leurs propres chimères. Refusant de s'encombrer – et de se blesser – avec celles des autres. Inscrits dans une perspective qui bannit – et exclut – toute curiosité, toute quête et toute rencontre. Univers clos et obscur de l'entre soi individuel et exigu. Et de l'absence. Assis au bord du chemin où circule l'essence des êtres. Des âmes à la circonférence restreinte. Et à la destination improbable. Fantômes glissant dans la nuit du monde...

 

 

Accueillir et effacer. Encore et encore. Accueillir et effacer. A chaque instant. Rester nu et vierge. Ne rien conserver. Ni les événements. Ni les émotions, ni les sentiments et les pensées qu'ils ont suscités.

 

 

La dilatation et la contraction du cœur au contact des êtres. L'étroite correspondance entre la respiration de l'âme et celle du monde...

 

 

Au cœur des songes, le langage remplace la parole. Et au cœur du silence, la parole s'efface au profit de la présence.

 

 

Les hommes appréhendent – et vivent – les jeux du monde comme des enjeux essentiels. Ils s'y prêtent – et s'y investissent – avec sérieux et gravité. Sans entendre les grands éclats de rire de Dieu qui sommeille dans leurs tréfonds...

 

 

Dieu n'a jamais quitté les terres noires du monde où brillent l'indolence et la prétention. Les massacres et les pitreries. Il veille en silence. Son absence n'est qu'une apparence pour les yeux – et les cœurs – naïfs. Il attend sans impatience. Et se montrera à tous le moment venu. Lorsque la maturité sera accessible aux hommes. Et on le voit déjà pénétrer quelques âmes délicates – et ouvertes à l'innocence – qui émergent lentement du panier où les poings serrés et les mains crispées continuent d'imposer leurs lois.

La solitude est la porte que Dieu pousse pour pénétrer les âmes. Et lorsque Dieu s'en empare – et qu'il investit les lieux, c'est à travers elle que l'être peut éclore et s'épanouir. Et c'est de ce lieu qu'il se diffuse – et rayonne. L'être devient alors la vitrine lumineuse du Divin.

 

 

Sur le visage des morts, un sourire invisible émerge des cicatrices et des blessures infligées par la terre. Annonciateur de la grande paix espérée de leur vivant. Et que le monde n'a su faire naître. Les yeux trop impliqués – et trop absorbés – par les rixes et la danse des jours.

 

 

L'amour des ombres signe le refus de la vérité. Et les hommes s'en entourent – et s'en emparent – pour recouvrir – et cacher – le vide et l'instabilité de l'assise qui la jouxte. Et qui y mène. Le refus et l'amassement, voilà le grand drame des hommes...

 

 

Du fond de leur nuit, les hommes appellent en jetant en contre-bas leurs rebuts et leurs immondices. Oubliant que le creux les ceinture et les affecte bien davantage que les sommets.

Plus l'en-bas est souillé, plus les portes de l'être se verrouillent. Bien des hommes l'ignorent. Et tous – presque tous – marchent vers les hauteurs en fuyant les décharges qu'ils alimentent. Empêtrés dans le cercle vicieux – quasi maléfique – de l'effort et de l'espérance alors que gît au plus bas sur les sables mouvants de l'instant la seule vérité qui les libérerait de leur détention.

 

 

Creuser la roche et fouiller la terre de nos certitudes pour y dénicher le joyau insaisissable : la vérité sans cesse mouvante, mourante et renaissante...

 

 

Les chants de détresse et de désespoir sont plus proches du Vrai que ceux de l'espoir et de l'allégresse votive. Vivre – et accueillir – ce qui est vaut toujours davantage que nos vœux de bonheur et de prospérité. Malgré les apparences, la joie se dissimule toujours derrière nos déchirements.

 

 

Ne t'endors jamais à l'abri des songes. Déchiquette-les un à un. Et lorsqu'ils se coucheront à tes pieds, la vérité insaisissable sera perceptible. Et accessible. Sur elle jamais tu ne pourras construire et édifier mais tu pourras habiter son étroit – et infini – espace sans cesse renouvelé. Et elle s'offrira. Et avec elle la joie des justes et des innocents.

 

 

La terre si bruyante. Si pleine d'agitation et de fureur. Si pleine de gesticulations et de querelles. Et si silencieuse en matière de sagesse. Si sourde à la paix et à la joie du cœur. A l'intensité et à la profondeur de l'être.

 

 

La nuit bouffie – écarlate – se dilate dans le sommeil. Et il y a cette pensée obtuse qui frappe à la porte. A chaque événement, elle revient. Et insiste. Elle veut pénétrer les lieux. Aller là où on la refuse. Entrer là où on la rejette. Alors de dépit, elle s'insère dans la chair par le cœur. Là où le canal est le plus large. Là où les sentinelles ont baissé les armes – et où la garnison est au repos – les armes remisées dans les tréfonds. Elle arrive toujours par le chemin où on ne l'attend pas. Et elle reviendra encore. A chaque occasion, elle reviendra. A chaque occasion, elle retentera sa chance. Encore et encore. Jamais lasse d'arriver et de s'étendre. Et de prendre ses aises. Et elle continuera ainsi – inlassablement – à forcer toutes les portes pour conquérir le territoire. Et à asseoir son fief. Elle s'y acharnera tant qu'on lui opposera une résistance. Tant qu'elle ne rencontrera un espace d'accueil pour la recevoir – et où elle pourra se sentir aimée et acceptée. Où elle pourra enfin fondre – et dans lequel elle pourra se fondre – se laisser entièrement aller à la dissolution.

 

 

L'inquiétude naît de l'attente. De notre disgrâce. De notre exil. Et de notre inépuisable volonté de marcher partout sans blessure ni encombre – et d'un pas certain – parmi les décombres. Dans tous les lieux de désolation de la terre. Parmi la misère que nous n'avons jamais cessé de fréquenter.

 

 

Qu'attendent les hommes des gestes et de la parole du monde sinon une distraction, un réconfort, un appui ou un encouragement ? La vérité ne les concerne pas. Elle leur semble trop absurde – presque incongrue. Si lointaine. Si inaccessible et dérisoire face à l'espoir d'une existence bonhomme, face à l'espoir de pas sereins et de lieux tranquilles où ils s'empresseront de planter leur drapeau – et leurs mâts de cocagne. Et dont ils feront leur fief qu'ils agrémenteront, bien sûr, de quelques visites en terres de plaisir et de distractions – et en pays de volupté. Du monde – de ses gestes et de sa parole – les hommes n'en attendent (et n'en espèrent) pas davantage...

 

 

Marcher seul – et en silence – à l'ombre des grands arbres. Parmi les herbes et les hautes frondaisons de la terre. Voilà de quoi réjouir les âmes rétives et effarouchées par l'absurde contentement du monde. La superficialité et les artifices, l'indifférence et l'insensibilité des hommes.

 

 

La mort des ombres, des hommes et des âmes. Ainsi s'achève l'espérance. Ainsi débute la vraie vie. Et le règne de la conscience.

 

 

Les clairs simulacres des caprices. L'esprit qui fait le dos rond ou les yeux doux pour obtenir les grâces – et les faveurs – du monde.

 

 

L'âpre – et rude – convivence des êtres aux antagonismes et aux conflits, aux heurts et aux affrontements inévitables. Tensions et déséquilibres appelant inéluctablement aux compromis et à la composition. A la négociation et aux échanges. Le vivant ne sait – et ne peut – cohabiter autrement...

 

 

De l'effacement naturel et de l'auto-dérision, voilà les outils essentiels de l'être dans le monde.

 

 

S'incliner devant les nuages. Et mourir. Geste sincère et profond de la grande humilité avant le trépas...

 

 

L'interrogation et le langage sont les premiers signes de l'homme. Les prémices de son épectase. Auxquels succèdent la quête identitaire et la recherche de la vérité qui mènent au Divin.

L'homme en quête comme l'homme de Dieu suivent, eux aussi, une progression graduelle. Et cheminent étape par étape vers la pleine réalisation du Divin en eux.

Ainsi l'être en l'homme – et l'homme en l'être – n'en finissent jamais d'apprendre et d'explorer, de découvrir et de s'unir pour que le Divin se réalise pleinement sur terre. Et que les hommes se réalisent pleinement en Dieu...

 

16 décembre 2017

Carnet n°114 Un peu de vie, un peu de monde, un peu de joie

Journal / 2017 / L'intégration à la présence

Au bout du chemin, une étoile. Au bout de l'étoile, un rêve. Au bout du rêve, un autre chemin. Et un rêve, peut-être, de chemin interminable...

N'être, peut-être, plus rien sinon une présence – et une main – sans visage... Un réconfort passager, providentiel sans doute, pour l'âme et la chair... La réponse à tous les silences – et aux mille questions – recroquevillées derrière... Être, peut-être, celui que l'on n'attendait plus mais que l'on espérait encore en secret... Comme une eau pour la soif. Un soleil sur la tristesse. Un acquiescement aux circonstances. Un Amour parmi les cris et l'espérance...

 

 

Nous n'écrivons qu'à celui qui nous connaît – et que nous ignorons. Qui gît – se cache peut-être – derrière chaque figure. Nous n'écrivons qu'à celui qui offre la beauté et le silence. Et ce n'est qu'à lui que s'adressent nos lignes, nos carnets, nos ouvrages. Toutes nos œuvres. Les autres peut-être parfois les lisent. Y jettent un regard. Un rapide coup d’œil. Mais ce ne sont des lecteurs. De vrais lecteurs. Imposteurs peut-être d'eux-mêmes... C'est à celui qu'ils ignorent et qui les connaît pourtant que nous écrivons. C'est à lui – et à lui seul – que sont destinées ces pages...

 

 

Un corps brisé. Un cœur brisé. Et une âme qui a perdu de sa superbe. Et sa prétention. Au sein desquels l'orgueil et les regrets (et les remords peut-être) n'ont plus cours. Plus de place. Et trop peu de temps pour s'y attarder... Au sein desquels la prière est vaine. Autant que l'espérance... Au sein desquels on ne peut plus croire. Au sein desquels on ne peut voir – et sentir et vibrer – que ce qui est là devant soi – et qui dure quelques instants – suffisamment encore pour nous blesser. Et briser un peu plus le corps, le cœur et l'âme qui ne s'en remettront probablement pas... Et de ces blessures, de ces fêlures et de cette urgence (née du manque de temps) naîtra peut-être, espérons-le, notre plus précieux face-à-face...

 

 

Un soleil, sans doute, viendra demain. Aussi beau que celui d'aujourd'hui – mais que nous espérons, bien sûr, moins prometteur...

L'espérance – y compris celle de la joie – n'a aucune place en notre cœur...

 

 

Il y a peut-être, au fond de l'âme, une blessure sacrée (et secrète) à laquelle il ne faut toucher. Pas même tenter de guérir – ou de nous en délivrer... C'est elle qui nous offre – et offre conjointement au monde – cette force d'aller vers le plus précieux – et d'en recouvrir les chemins sur lesquels nous rêvons de ne plus errer...

 

 

Nous ne briserons jamais l'essentiel. Nous nous déferons simplement du moins précieux dont l'usage pourtant nous fait croire qu'il importe... Mais nous n'avons, en vérité, pas plus besoin de lui que de nos souvenirs – et que de cette vieille peau d'autrefois qui nous donnait des airs juvéniles et une faim insatiable pour les visages, la chair et le monde... Des coquetteries d'adolescence, caduques à présent, au crépuscule des jours, avec l'approche imminente de la mort – de l'inéluctable face-à-face avec la vérité...

 

 

Nous pourrions dire encore et encore ce dont nous avons besoin, les malheurs du monde et de l'âme, notre insatiable faim et les petites joies des hommes. Nous pourrions dire encore et encore ce qui nous manque, ce qui nous blesse et nous fait, cruellement, défaut..., il y aura toujours un pas supplémentaire – le pas suivant – à réaliser... Et ce long voyage qui attend chacun pour que la parole mue – et se transforme en réalité. En expérience directement vécue – et indicible sans doute...

 

 

Mille fois dire, sourire et pleurer. Mille fois prévenir, secourir et aider. Mille fois se livrer à ce que nous croyons de plus utile, et le plus précieux encore nous échappera à moins que nous sachions nous effacer devant la nécessité de dire, de sourire et de pleurer – la nécessité de prévenir, de secourir et d'aider... De nous livrer au plus utile sans une once d'orgueil et le visage défait de toute exigence... Il n'y aurait alors, sans doute, de plus grande beauté – et de plus grande joie – à vivre...

 

 

Il n'y a de plus haute réjouissance que celle d'être nu... Mais non comme l'imaginent, sans doute, les esprits concupiscents...

 

 

La parole sait se faire plus libre, exploratrice et inventive que le désir. Son univers si immatériel le lui permet alors que le désir, bien qu'il puise, lui aussi, ses racines dans l'immatérialité, ne s'inscrit – et ne trouve son assouvissement – bien souvent, que dans (et auprès de) la chair et la matière. Dans le palpable le plus grossier et limitatif...

 

 

En ce monde, tant de trésors inutiles que l'on vénère, que l'on encadre, que l'on protège dans une vitrine ou un coffre-fort, que l'on étale avec orgueil et ostentation et de façon parfois si vulgaire et dispendieuse comme l'expression, ignorée bien sûr, du plus sacré : le silence et la nudité dont nous sommes, déjà tous, pourvus – et que nous dissimulons, sans le savoir, sous des couches de parures (de toutes sortes) censées nous embellir mais qui, en vérité, nous enlaidissent et recouvrent la beauté naturelle que nous portons au cœur – et au plus vif – de notre innocence...

 

 

Le corps sur la terre. Comme de la matière s'enfonçant en elle-même. Et le regard si haut, au dessus – bien au dessus – de la plus lointaine étoile. Et l'homme – l'esprit de l'homme – comme une distraction insensée...

 

 

Récits et bavardages. Ainsi se confia le monde pendant des millénaires. Radotant des histoires mille fois vécues et qui le seront mille fois encore au cours des prochains millénaires. Des histoires éternelles. Immuables en quelque sorte, agrémentées d'infinies variations – et auxquelles viennent se greffer d'infimes nouveautés... La même histoire depuis les origines, étrangement accélérée depuis la naissance de l'homme dont l'esprit, malgré ses peurs et son fort besoin de routine, ne peut souffrir trop de rengaines à la fois – et qui n'aime rien tant que la répétition des mêmes légendes et des mêmes mythes qui se montrent avec un visage – et des couleurs – apparemment inédits...

 

 

Le silence qui nous aura tant fait souffrir – et que l'on aura tant blâmé, saurons-nous, un jour, être joyeux en sa présence – si joyeux et reconnaissant que nous ne nous lasserons plus jamais de le célébrer...

 

 

Un jour, un homme. Le monde, un cirque. Et les mille spectacles. Les mille jeux des arènes. Et les mille yeux spectateurs. Et les mains joueuses et sanglantes. Et les mains haineuses et applaudissantes. Jusqu'à la fin des jours. Jusqu'à la fin de l'homme. Jusqu'à la fin du monde. Le même cirque toujours...

 

 

Après tant de silence, je ne sais (plus) quoi dire... L'été approche. Les mains – et la chair – moites de la chaude saison. La neige – et la solitude – fondues avec le retour des beaux jours.

Saurais-je résister aux foules et à la vulgarité des rires, des barbecues et des loisirs... Saurais-je rester fidèle à ces pas venteux, fragiles et solitaires, qui m'ont conduit en ce lieu paradisiaque et inespéré qui donne à mon désert des airs de refuge et des allures joyeuses – une aire de franche et pure beauté où seul le silence est célébré...

 

 

Une ombre, parfois, vient chatouiller la lumière pour lui demander d'éclairer plus fort, de resplendir plus loin et d'approfondir son cercle et sa présence... Il en va, et elle le sait, de l'avenir des ténèbres, des âmes obscures et du noir qui borde – et encercle – les cœurs. L'ombre – cette ombre – aimerait tant voir les larmes se transformer en rires. Et la tristesse se métamorphoser en joie... Il n'y a, sans doute, pour elle rien de plus important... Et à sa requête, la lumière répond. Annonce qu'elle viendra lorsque l'ombre aura suffisamment creusé, fouillé, aplani et dénudé le terrain où elle pourra venir (enfin) se poser...

 

 

Pourquoi se refuser au plus proche qui est là, présent mais invisible, pour partir là-bas, au loin, à la recherche de ce que nous ne trouverons qu'ici, lorsque les yeux auront vu leur propre visage – et cette folie et cette sagesse si belles, enfouies derrière, à peine dissimulés par l'orgueil, si vif, du front et des prunelles...

 

 

Peut-être arriverons-nous plus tard à la fête – à cette fête grandiose née du silence... Nous avons pour cela tous les jours – et tous les siècles. Et l'éternité sans doute. Le temps nécessaire – le temps qu'il (nous) faudra – pour que les souvenirs et les rêves – et l'espoir – nous laissent enfin tranquilles – et que l'espace, laissé vacant, ouvre nos yeux sur ce qui n'a jamais cessé de nous appeler – et d'attirer notre regard...

 

 

Où sont donc passées les étoiles ? Le ciel est vide à présent. Sans doute se sont-elles toutes plantées au fond des yeux... Et je les vois briller dans les rêves des hommes, si perclus de noir et de douleurs...

 

 

Jour et nuit ont disparu. Ne reste plus que ce rire dans l'infini – et la lumière – des lèvres qui se moquent bien des yeux et de la chair. Et sur lesquelles le silence s'étend pour couronner davantage, sans doute, le mariage insensé des couleurs. Et la transparence qui a envahi les heures...

 

 

Présence noire, hautaine dans le souvenir qui vire, à présent, à l'éclat. Pourquoi donc nos yeux n'ont-ils pas su voir ce qui était déjà là...

 

 

Plus de mot. Et plus de langage. Une parole retenue trop longtemps peut-être... Et le silence. Rien qu'un long et grand silence pour contempler le jour...

 

 

La vanité de nos désirs, de nos rêves et de nos œuvres. Vains tourbillons édifiés par tant d'efforts inutiles. Du vent qu'emportera le vent... Et le silence encore... Ce silence que nous cherchons depuis des lustres pour apaiser – et guérir – notre désarroi – notre absurde et infructueuse besogne – et qui est là, présent toujours, serviable entre tous... A portée de plume, à portée de main et de regard, si proche que nos yeux, inféodés à nos folles et futiles distractions, sans cesse s'en détournent...

 

 

Le malheur tient, en définitive, à peu de choses (à si peu de choses) : l'inattention et l'ignorance. Et qu'une vie entière pourtant ne suffit pas, bien souvent, à effacer... Il faut des siècles parfois pour s'en défaire. Et voir arriver progressivement, au fur et à mesure de leur effacement, la joie née de la présence, cette absence si évidente de nous-mêmes...

 

 

Quelques mots pour résister à l'oubli de l'oubli. Et qui s'effaceront, eux aussi, un jour... Bientôt. Avant même, peut-être, qu'ils ne soient lus – et qu'ils n'aient creusé la nécessité de l'homme...

 

 

Quand donc te montreras-tu, humble et étincelant, au bras de l'innocence ? Réussiras-tu préalablement à étrangler passionnément – et amoureusement – cette rage et ce désarroi nés de la fréquentation des hommes ? Le monde mérite ce non sacrifice – l'effacement des dialectes et des rêves. Ce que tu peux modestement lui offrir, poète...

 

 

Si joyeusement, et furieusement, métaphysique. Et si tristement humain... Le poète n'en revient pas de cet écartèlement. De ce poids démesuré du questionnement, de la fouille et de ses infimes et infinies découvertes sur son existence. Et de cette indigence à vivre parmi les hommes. Et de l'inversion totale des masses – et des mesures – pour les foules humaines...

 

 

Il y a, au fond de notre âme, une porte (invisible par les yeux) et un désert qu'il nous faut franchir pour accéder à notre vrai visage. Et à la joie. Afin d'aller sur les chemins du monde et parmi la solitude et la folle exubérance des hommes sans le moindre blâme ni le moindre chagrin. S'y trouve non l'espérance mais l'Amour – l'Amour brut qui ne souffre aucune exigence... Et une vie parfois, trop souvent, ne suffit à pénétrer les lieux – et à en percer les mystères. Des siècles sont nécessaires... Voilà peut-être pourquoi l'homme a inventé le temps...

 

 

Et si nous remontions les jours – et errions sur les chemins en quête du premier visage aimé, oublié par tant de siècles macabres*...

* Et parricides sans aucun doute...

 

 

N'être, peut-être, plus rien sinon une présence – et une main – sans visage... Un réconfort passager, providentiel sans doute, pour l'âme et la chair... La réponse à tous les silences – et aux mille questions – recroquevillées derrière... Être, peut-être, celui que l'on n'attendait plus mais que l'on espérait encore en secret... Comme une eau pour la soif. Un soleil sur la tristesse. Un acquiescement aux circonstances. Un Amour parmi les cris et l'espérance...

 

 

Nous vivons peut-être parce que sans la chair, l'être ne pourrait s'incarner – être si vivant et rayonner en ce monde. Et il nous faut, à présent, faire avec ses peines et ses moiteurs, ses morsures et ses blessures pour retrouver (non sans mal parfois) les délices de la plus parfaite nudité...

 

 

Jouissance, si souvent grossière et écœurante, du tout. Et joie, frugale et rayonnante (infiniment rayonnante), du rien... Voilà ce qui différencie, principalement, l'homme du sage dont les âmes ne s'abreuvent à la même source...

 

 

Plus que le soupir et l'espoir, le silence... Et la beauté, infatigable, des âmes sur leurs noirs chemins...

 

 

Nos débuts d’après-midi sont des instants de rencontre. L'écriture n'est qu'un prétexte à retrouver la présence – et à se glisser plus profondément en elle. Dans ce vide éclatant où les poètes, bien des poètes, sont accueillis – et où l'on prend le temps de les recevoir aussi pleinement qu'il nous est possible... Et leur langage se mêle au nôtre... Et cette union accouche d'une parole, plus digne dans le silence et le brouhaha du monde. Une parole à laquelle les hommes n'ont accès... Un temps de cloître et de méditation poétiques où ne sont invitées que l'innocence et la beauté...

 

 

Une écriture peut-être plus vivante que la vie... Moins dévastatrice que ses ombres et ses élans... Et aussi belle, espérons-le, que le silence et la face d'un Dieu sans pénitence...

 

 

Par dessus le jour, le ciel s'en est allé... Plus loin que la plus lointaine étoile. Et plus proche (de nous) que notre dernier souffle... Invisible encore. Intarissable toujours. Et si peu soucieux de nos grimaces et de nos simagrées... Et notre sourire comme un léger tressaillement dans le silence...

 

 

Abandonnons-nous au silence comme l'été ouvre – et fend – la robe légère du printemps. Avec une étrange et délicieuse volupté...

Que le gouffre ne nous effraye pas... Du noir, une nuit, les abysses, un océan d'étoiles derrière lesquels patientent les fleurs et la lumière. Et ce visage que nous avons oublié depuis si longtemps...

 

 

L'accueil est l'extension du silence. Et l'Amour celle de l'ultime sensibilité. Comme la caresse d'une main invisible. Le baiser d'une présence infiniment réconfortante... Ce qui manque, sans doute, le plus au monde. Et ce qu'il réclame pourtant dans son étrange folie et avec ses manières rustres et grossières – et son habitude de piétiner, et de fracasser parfois, sans même le savoir les âmes et les destins...

 

 

Serions-nous surpris si à notre mort, la vie, une nouvelle fois, se présentait pour nous faire tourner encore et encore parmi tous les destins. Dans cette ronde infernale – et éternelle – des heures et des visages. Dans un temps soumis aux peines et à la décrépitude avant la survenue, infiniment recommencée, de l'instant. L'éternité. La fin et le commencement de toutes les danses...

 

 

D'un poète mort, apparemment mort, depuis hier, depuis quelques années ou quelques siècles – et quand bien même plusieurs millénaires nous sépareraient – si nous savons accueillir sa parole – et lui faire la place et le silence nécessaires – et si elle sait toucher notre âme et faire vibrer ses cordes sensibles –, la rencontre le ressuscitera – et fera de lui le plus vivant que nous connaissons. Le visage le plus familier. Et une amitié – un compagnonnage – naîtront dans un lieu d'éternité... Et pour peu que nous soyons nous-mêmes un peu poète, un lien mystérieux se tissera entre nos lignes. Et nous continuerons à rendre hommage à – et vivante – cette parole que nos pages prolongeront...

 

 

Le sacré de la terre – et de nos pas qui la foulent. Le sacré du regard qui contemple le monde. Et le sacré du silence et de la parole qui les célèbrent...

 

 

Au bout du chemin, une étoile. Au bout de l'étoile, un rêve. Au bout du rêve, un autre chemin. Et un rêve, peut-être, de chemin interminable...

 

 

Un sourire peut-être pour la fin des rêves. L'impossible miracle qui donne aux yeux des hommes cette couleur si triste...

 

 

L'urgence du silence pour égayer et adoucir – rendre plus vivables – nos siècles si bruyants...

 

 

Une chaise, une fenêtre, un arbre. Au carrefour de tous les chemins. Et à la verticale de toutes les horizontalités, la voie du silence. Et au bout, la présence partout – sur les chaises, les fenêtres, les arbres et les chemins – au cœur de toutes les horizontalités...

 

 

Et au bord du sommeil, le silence aussi... Plus vif que dans les rêves. Mais moins leste qu'au réveil...

 

 

Hors du temps, le sommeil le plus souvent. Et parfois la rêverie. Mais nul pour savourer l'instant – cette éternité au dedans des heures...

 

 

En ruines et poussière tomberont nos édifices. Mais qui pourrait bien arrêter les mains bâtisseuses...

 

 

Ni vitrine ni revendication. Pas même un espoir de liberté. Des lignes et des pas. Quelques embrassades – et des accolades plus rarement... Le vent rageur des horizons et le silence comme manteau, abri, porte-voix et échafaud... La chair enguenillée et l'âme aussi nue qu'un ciel sans nuage. Que le bleu d'un ciel immense. Irréprochable...

 

 

Ni homme ni visage. Pas même une figure familière. Un inconnu. Anonyme, toujours, dans la foule. Ni mendiant ni seigneur. Un œil et un sourire, une larme parfois, une rage le plus souvent, un peu à l'écart, qui marche loin du peuple, des élites et des prosateurs dans les forêts et les collines avec les chevreuils et les renards. Et sans même un ciel où poser la tête... Sans même un rêve à creuser... Seul avec son désir de silence et le chant des oiseaux qui accompagne ses pas...

 

 

Se retirer plus loin en soi. Plus loin encore que là où naissent les amours... Au cœur d'un silence impartageable. Là où s'est réfugiée la plus haute solitude. Là où ne règnent plus que l'Amour et l'innocence...

 

 

Un matin comme tous les autres matins. Un jour comme tous les autres jours. Une vie comme toutes les autres vies. Une mort comme toutes les autres morts. Mais où étais-tu donc, homme ? Je n'ai pas vu ton visage... N'ai pas senti le souffle léger, imperceptible presque, de tes pas si pressés... Comme si tu avais relégué l'essentiel aux orties – comme un rebut d'un temps affairé, occupé à l'inessentiel... Comme si tes pantoufles et tes foulées barbares avaient remplacé le sauvage si nécessaire... Inutile à présent de te lamenter, homme... Que tu apprennes seulement à tes larmes à préparer les graines de la récolte prochaine pour que le naturel et le primordial te deviennent indispensables...

 

 

De cette fidélité au silence, que pourrait-il naître ? Un pas de danse esquissé au bord du ciel peut-être... Une révérence devant les fleurs, la pluie et les visages... Un baiser à l'éternel – sur le front de l'éternel... Et une caresse sur la chair, douce (si douce), de l'infini... Un perpétuel retour au silence... Que pourrait-il donc bien naître de cette fidélité au silence...

 

 

Ni plainte ni brame. Immergé dans l'incertain sans un regard – ni même un cri – pour le mépris et le désamour. L'exil et la réclusion nécessaires. Le retrait comme seule possibilité parmi ses congénères – ses chers contemporains, bipèdes mous et taciturnes qui s'enveloppent d'ivresse et de mensongères gaietés... Une solitude d'omission qui soustrait, un à un, les mensonges et les thuriféraires de l'illusion... Une solitude qui n'aime rien tant que le silence et la pluie, la simplicité des jours, la compagnie des arbres et des bêtes et la présence, invraisemblable, de la plus belle innocence...

 

 

Un silence, une présence, un espace. Et une danse qui fait naître des tourbillons. Un univers. De la matière, un souffle. Et bientôt une espèce et un peuple naissent. Des civilisations et des nations prospèrent et déclinent, remplacées par d'autres. Puis un peuple et une espèce s'éteignent, remplacés par d'autres... Et depuis l'origine – et jusqu'à la fin – de la chaîne, sans doute interminable, le silence qui attend, toujours, d'être retrouvé...

 

 

Mes paroles et mes lignes ne sont destinées aux hommes. Je ne m'adresse à eux mais à ce qui, en eux, peut comprendre mais n'est pas né encore...

 

 

De cette profonde intensité du silence, nous ne reviendrons pas... Ne nous en remettrons pas... Et n'en sortirons pas indemnes... Marqués par cette lumière brûlante, si brûlante, qui découdra sur la chair et les mots l'indélébilité des ombres...

 

 

On lit la poésie sans rien vouloir comprendre. Pour voir peut-être la lumière et goûter le silence au bout de l'incompréhension, cachés entre les lignes – entre les mots. On ne lit la poésie pour rien d'autre... Pour retrouver peut-être ce goût de soi éparpillé dans la vie et sur le visage des Autres... Et se laisser gagner – et submerger parfois – par la douceur et la puissance du silence et de la lumière que nos jours ont délaissés...

 

 

Plus légère que la peur et l'effroi – et même que notre destin qui ne pèse pas bien lourd déjà, l'innocence...

 

 

Courir jusqu'à l'aurore à en perdre souffle... au point de ne plus savoir où se trouvent le jour et la nuit que nous n'avons pourtant jamais quittés – et que nous ne quitterons jamais malgré la lumière présente déjà, cachée dans les replis (les plus secrets) de l'âme, – et que nos pas cherchent encore dans le noir...

 

 

L'avenir n'est pas demain. Ni après. Ni dans mille ans. Et pas davantage dans dix mille siècles ou des milliards de millénaires. L'avenir n'est pas... Il est un songe. Un rêve peut-être... Une soif absurde de nouveautés et de visages inconnus. L'espérance insensée d'une lumière et d'une réconciliation, inévitables...

 

 

Aux sons des tambours ancestraux et des rumeurs, enflammées par les bouches et les vents racoleurs, l'homme cherche le frugal baiser des rois, la magie des figures et la gloire et les honneurs des champs de bataille... Oublie la honte, les regrets et les malheurs causés par son bras funeste... Condamne la perte et le sacrifice. Et s'immole en place publique sur l'autel de la plus haute trahison : l'ignorance de son propre visage...

 

 

Au cœur (de l'homme), l'élan macabre qui initie les danses – toutes les danses – les joyeuses et les funestes. Toutes les tragédies. Et derrière, l'ultime désir : la joie et la liberté. La réconciliation du sauvage et du secret. Son état le plus naturel...

 

 

La vie. Ni réconfort ni exil. Un tremplin vers soi-même où chaque pas initie un retour vers le plus proche. Et le plus impérissable. Cette figure si négligemment oubliée... Ce réel perdu à force d'inattention...

 

 

Ni renoncement ni espérance. Un sursaut salvifique du néant vers la lumière. Du dérisoire vers l'essentiel. De soi vers l'effacement... Un retour sur soi – et vers soi – permanent... Comme une boucle sans fin, de la plus terrifiante absence à la plus fabuleuse présence, infiniment renouvelée...

Ni ampleur ni amplitude. Un infini. Une résonance perpétuelle...

 

 

Penser serait-ce avilir le silence ? Serait-ce trahir la vérité – et déchirer la beauté et l'innocence ?Sans doute serait-il préférable de moins écrire – et de parler moins encore... De rester à cheval entre deux instants... dans un temps éternel, posé dans les interstices des heures – là où ne peuvent se faufiler ni la pensée ni la raison – trop grosses, trop grasses, trop grossières... et ne rien faire sinon contempler et aimer ce qui arrive dans nos vies (si) minuscules, et souvent trop minutées, ligotées par hier et par demain – par tous ces jours, ces matins, ces soirs et ces nuits où il nous faut faire quelque chose... et penser à la suite et à autrefois, se projeter et se souvenir, pour se croire vivant alors que la vie – la vraie vie – est ailleurs... dans le silence, la beauté et l'innocence – dans la vérité d'être et d'aimer. Dans la simplicité d'un geste. La nécessité d'une parole pour dire l'innocence, la beauté, le silence et la joie, toute simple, de vivre et d'aimer – et se rappeler peut-être leur présence...

 

 

Rejoindre plutôt que franchir. Rejoindre plutôt que se protéger. Ne pas interrompre la continuité du vent, des voix et du silence. Ouvrir les fenêtres plutôt qu'édifier des murs, des clôtures et des barricades... S'émerveiller du simple des jours – du plus simple de nos jours et du peu d'événements – bien suffisants déjà pour emplir un cœur – et une vie entière... Ne pas renoncer à l'Amour pour des lèvres et des corps passagers, éminemment futiles, envahissants parfois et toujours encombrants... Ne pas rompre le silence dans la nuit qui nous entoure. Ne pas jurer ni s'impatienter de voir la prochaine aurore, et le soleil, à nouveau, briller... Ne pas corrompre les étoiles et l'ultime des rêves où l'or ne trouve aucun refuge... Recevoir ce qui nous est donné... Ce qui vient – et ce qui nous échoit : des bruits, des mains et des visages, le rire, la joie, quelques malheurs et quelques larmes parfois... Et embrasser tendrement le monde aussi précieux que le visage de Dieu... les deux faces de cette figure que nous sommes...

 

 

Ce désir toujours du plus infini... et l'attente de cette éternité qui ne vient pas... Voilà peut-être pourquoi courent, et pleurent, encore les hommes. Jamais rassasiés. Toujours affamés...

 

 

Plus souverain que le monde, le silence... Ce ne sont ni les rois ni les peuples qui offrent les plus belles conquêtes... Ce ne sont les penseurs, ni même les poètes, qui offrent les plus belles paroles... Il n'y a qu'à se pencher devant soi, la tête légèrement inclinée, avec le cœur par dessus, pour s'émerveiller du monde et du silence... C'est ce qu'il y a de plus silencieux en nous qui donne à ce que nous regardons – et à ce que nous touchons – des allures de reine et des airs de fortune... Et les plus petits riens comme les plus admirables figures et les plus magistrales circonstances en sont parés d'une égale façon...

 

 

Des êtres de rêves et de chair. Des âmes un peu perdues, déboussolées peut-être... qui errent sur les chemins en quête de mille choses. Et ces acquisitions, elles le savent bien, ne freineront jamais leurs errances... Et elles continueront à s'y livrer inlassablement. Eternellement peut-être... Edifiant ainsi, par leur nombre – et leurs envies colossales, une ronde... une danse perpétuelle qui donne au monde sa texture et sa couleur... Comme un songe de rêves et de chair composé d'âmes un peu perdues qui ignorent qu'elles sont le fruit du rêve et de la chair... Et qui montrent bien peu d'empressement à rejoindre l'abîme où elles sont nées – cette lumière et ce silence qui les ont fait naître...

 

 

L'âge d'or, si ancien déjà, est né, bien sûr, avant ces siècles de soufre et de plomb. Et sans doute s'en sont-ils nourris – et quelque peu inspirés – pour que l'âcre et le noir – l'insupportable et l'étouffement ne recouvrent complètement les visages et les territoires... Et que la terre demeure suffisamment vivable pour que son peuple puisse encore espérer le revoir un jour...

Ah ! L'odieuse, et interminable, saison de la faim, de la terreur et de l'espérance...

 

 

Un rêve hardi de lumière dans le soir pesant – et sur les horizons sombres et poisseux où se déverse continuellement la substance de l'homme : sueur, sang, larmes, sperme, urine qui donnent à la terre sa puanteur – et sa malédiction peut-être...

Une lueur en nous, pourtant, ne s'éteindra jamais...

 

 

Ami des grottes et des libertés en cage, tueur, complice et comploteur, comment l'homme pourrait-il entendre les cris de la terre et réconforter les visages en quête de plus tendres rivages...

 

 

Ce monde atroce que le temps féconde. Où les corps s'entassent. Et qu'inondent les larmes... Mais nulle autre terre pour l'homme. Seules ces vallées sauvages où fleurissent le labeur et la guerre – où coulent la sueur et le sang – comme une contrée de misère, un champ de bataille et un tombeau permanents...

 

 

Un désert de bruits et de mensonges. Peut-être, après tout, n'est-ce que cela le monde...

La vie (pourtant) est plus puissante que la mort. Et plus tenace. Et plus atroce aussi peut-être... On s'y couche à la fois plus fragile et plus vaillant... On s'y étreint, s'y promène et s'y éteint avec l'espérance vissée au cœur... comme une malédiction... une volonté de braver la mort, de nous en défaire et d'émerger de ses linceuls trop blancs et trop étroits pour notre destin et notre envergure afin de retrouver l'innocence, les rires et l'insouciance de l'âge d'or, cet éden oublié – et saccagé par les siècles qui voudraient nous faire croire en l'éternité, à la beauté sans cesse renouvelée des saisons et des visages malgré les malheurs, les massacres et la terreur...

Ainsi perdurent l'illusion et l'espérance des hommes...

 

 

La poésie est une voix infime parmi les bruits de la terre pour nous amener (nous ramener sans doute...) au silence. Nous rappeler une fois de plus que la gloire de l'homme ne se trouve ni dans les honneurs ni dans les médailles (et moins encore dans les titres et les propriétés...). Que le plus précieux est toujours à portée de regard... Et que nous n'avons besoin (pour le rendre accessible et familier) que d'innocence et de simplicité – ce que les hommes (avec leur affreux vocabulaire) appellent fragilité, naïveté et pauvreté. Ainsi seulement saurons-nous retrouver cet éden, cet espace oublié, abandonné à la puissance, à la domination et à l'autorité des mensonges...

 

 

Il faudrait moins écrire – et parler moins encore... Être et aimer suffiraient sans doute... Mais comment se réduire au silence... Il faudrait comprendre toute son amplitude, sa justesse et sa générosité pour s'y abandonner avec confiance. Sans la moindre résistance. La main, le geste et la parole deviendraient alors utiles – et si secourables. Enfin essentiels en quelque sorte...

 

 

La vie, le monde et la parole sont des éclats. Des fragments incontestables d'un corps plus vaste – d'un plus grand qu'eux-mêmes. Et des bouts – des morceaux de lumière – d'un silence qui ne se suffit pas... et qui, pour mieux se retrouver – et se célébrer peut-être – semble avoir besoin de se morceler en bruits, en peurs, en désirs, en espoirs...

La vie, le monde, la parole ne sont que cela. Une possibilité de se retrouver – et de se réconcilier sans doute...

Et une traversée, longue parfois – éprouvante souvent – douloureuse toujours – de la vie, du monde et de la parole est proposée à l'homme. Et aux vivants. Comme une invitation à un retour possible. A un retour inévitable...

 

 

Un silence, une parole, un silence. Comme une nécessaire respiration... pour rendre vivant ce qui doit l'être : l'homme, le poète et le poème. L'essentiel du monde pour que soit préservé le plus précieux ; les rivières, les arbres et les bêtes. L'herbe, le chant des oiseaux, le bruit de l'eau qui court, la beauté des océans, des nuages et des visages, le rire des enfants, le soleil et les soirs d'été, la pluie et le vent... Toutes les merveilles de la terre. Les saisons. Et le ciel irréprochable...

 

 

Un peu de vie, un peu de monde, un peu de joie. Un peu de tout cela...

 

 

Au seuil de l'invisible, le monde (enfin) lumineux. La terre – et ses instincts si noirs – comme un joyau. Le reflet de la conscience. Le seul jamais que verra l'homme peut-être...

 

 

Ni crainte ni effroi. Une longue hébétude scellée par l'incompréhension et l'étonnement face à notre mystère irrésolu...

 

 

Les grands chemins par la fenêtre. Et la petite voix des songes comme boussole à chaque carrefour. Et le silence, toujours inentendu, qui invite à s'asseoir auprès des arbres. Et à attendre l'improbable fin des siècles... A demeurer auprès des étoiles et des chiens. Et à écouter le chant des rivières et le murmure des foules au loin qui jamais n’achèveront leur besogne... Impassible face à la fureur des rêves et à la violence (guerrière) des pas et des mains. Au plus proche de l'innocence et de la beauté pour ne jamais oublier l’œuvre – et la possibilité – de la lumière...

 

 

Les hommes. Telles des ronces mouvantes et sonores dont la parole et les gestes indigents enlacent – étranglent et lacèrent – la chair trop tendre et fragile de l'âme, inapte à la survie en ce monde où l'enserrement et le piquant font loi...

 

 

Ni cri ni murmure. Une parole et le silence. Ni saisie ni enlacement, un geste lent et accueillant. Ni furie ni indifférence, une présence qui réconforte notre besoin, si déchirant, d'Amour...

 

 

Rien jamais ne montera de la terre. Et rien jamais ne descendra du ciel. Mais un regard pourrait les unir – et leur offrir sa présence – son Amour – pour libérer leur puissance et décupler leurs élans... Ainsi la nuit pourra s'effacer. Et le jour pourra naître... Et les âmes tendres enfin se réunir en un seul visage apaisé et reconnaissant...

 

 

L'usage de la vérité ? Laissons donc cela à l'infini et au silence. Sachons simplement nous en faire l'hôte – l'humble dépositaire – et le fidèle laquais. Quant au reste, tâchons sagement de rester des hommes honnêtes et soucieux de ses lois...

 

 

Ni blessure ni couperet. L'éternelle innocence pour libérer le plus faible – et le plus précieux – des malheurs et du sang. Et du joug de la puissance et des plaintes. De l'odieux déferlement du pouvoir sur les sans-voix et le silence... Pour se réunir, tous ensemble, sous la férule de la plus délicate et parfaite virginité... Ainsi seulement pourront naître la joie et la liberté. La réalisation de cet Amour que nous avons cru impossible...

 

 

Ni colère ni tempête. Un silence olympien. Ni fièvre ni désert. Une accalmie sereine – et juste – face aux marées et aux déferlantes des peurs et des cris. Ni refuge ni échappatoire. Une aire infinie où les âmes et les visages (enfin) peuvent se réconcilier... Ce que nous réclamons depuis des siècles. Depuis le premier jour. Depuis le premier enfantement. Depuis la naissance du premier visage...

 

 

Ni bruit ni stupeur. Le plus beau – et le plus profond – du silence. Comme un écho apprivoisé où ne résonnerait que le plus familier – ce visage si longtemps oublié. Comme un présent pour clore des siècles de terreur...

 

 

Encore un peu de gris – et un peu de noir parfois – comme pour souligner la couleur. Et honorer la lumière... Et le monde sous sa coupe. Comme une fin jamais achevée. Comme un recommencement à renouveler toujours...

 

 

Un Amour. Comme le vertige d'une naissance... Comme une épave – un fantôme – sur le sable et le blanc imparfait des galets sur la grève... Comme une nuit de hasard juchée sur la plus belle étoile... Comme un vent qui emporterait tout – et nous laisserait l'essentiel – et le miracle, peut-être, d'être vivant...

 

31 décembre 2017

Carnet n°133 Visage(s) commun(s)

Recueil / 2017 / L'intégration à la présence

Une main à l’horizon que le désarroi rattrapera un jour. Et ce soleil immense au milieu du regard. Et ces chemins – ces mille chemins – entrecroisés où les âmes se mêlent à l’automne, aux chants des pierres et à la ronde folle des feuilles qui ont parcouru l’Amour en une seule saison. Comme si chaque désir annonçait déjà le silence...

Et cette beauté sur chaque visage. Et cette lumière au cœur des circonstances. Comme si les soucis et la tristesse n’étaient que l’apparence du monde. Des guirlandes noires – un mince rideau d’infortune – qui voilent le miracle de vivre et le silence – et cette joie au milieu des visages et des circonstances...

 

 

Et cette couleur hivernale qui s’immisce dans les bruissements de la chair et les frémissements de l’âme. Comme si la blancheur était notre seule raison de vivre – et de croire (encore) au silence...

D’autres couleurs existent peut-être après la mort – que nous ne connaissons pas – et qui repeindront, à l’instant venu, ce qui remplacera le cœur – et ses battements anciens qui ensorcelèrent quelques visages et terrifièrent le monde – à juste raison...

Et bientôt, nous verrons, appuyés contre cet étrange regard, les âmes et les cœurs par millions chercher et se perdre dans la brume – allant, d’un pas hésitant, pour retrouver la beauté – et la certitude – de la neige...

 

 

Le blanc, le noir et le gris. Le rouge, la tristesse et la mort. Et cette invention de la terreur devant l’invisible. Et ces âmes – toutes ces âmes, si transparentes, étonnées de ne rien voir... Comment pourraient-elles deviner l’innocence du monde devant ces traces de vie si sanglantes – et ces songes macabres aux reflets dorés – qui cachaient, sans doute, des rêves moins funestes...

 

 

Personne à notre table. Quelques visages passagers – presque inconnus. Et leurs paroles – et leurs sourires – et leurs désirs – (presque) incompréhensibles. Et quelques rêves aussi pour supporter la solitude. Et cette présence parmi nous insoupçonnée par tous...

 

 

Fantômes vivaces au visage fugace et martial – et à l’âme si enfantine – cherchant leur destin parmi les pierres – entre les songes et les visages. Et le rêve d’un autre monde peut-être. Et celui de l’innocence aussi – enseveli au fond des ombres et de la peur – et qui sourit à ceux qui osent affronter tous les reflets du miroir...

 

 

Mains jointes ou bras en croix, agenouillés devant les visages – atroces et innocents. Gestes liés à tous les instincts. Armés d’outils piochés, presque au hasard, dans l’arsenal des fous. Balbutiant quelques paroles. Offrant quelques excuses (de vagues prétextes en vérité) aux mille victimes et aux mille bourreaux de l’assemblée. Murmurant une prière (quelques prières parfois) et se cachant derrière leurs doigts mutilés – recroquevillés sur leur maigre recours et leur pauvre assise. Cantonnés au plus haut degré de la solitude. Regardant partout sans rien voir. Ni les intentions ni les âmes. Refusant l’évidence – toute grâce – et les invitations du silence. Ne sachant ni vivre ni aimer. Ni mourir ni s’abandonner. Et vivant malgré tout – avec cette tristesse au fond de l’âme que rien – ni personne – ne pourra consoler...

 

 

Qui sait regarder les infinies couleurs du silence – et y plonger corps et âme...

 

 

Aux sombres mélanges de couleurs répond toujours l’éternelle transparence du silence. Comme le seul miroir du monde et des âmes. Comme l’unique possibilité d’accéder à la lumière au-delà des apparences...

 

 

Notre main partout qui s’empare, frappe et caresse. Les visages, les corps, les âmes. Le monde et la terre – leurs trésors et leurs merveilles (et leurs rebellions aussi parfois). L’or et les désirs plus que tout. Et jusqu’aux souvenirs cachés au grenier. Et jusqu’au silence même qui jamais ne se laisse attraper...

 

 

Un feu sur les pierres dont les flammes éclairent les visages. Et le doute qui creuse – qui s’approfondit et s’insinue plus loin – jusqu’au lieu de toutes les évidences qui nous fera aimer le feu, les pierres, les flammes et les visages – et jusqu’à leurs ombres qui nous ont toujours effrayés...

 

 

Un œil, un cœur et mille champs de bataille où faire frémir la peur, vaincre la violence et faire fleurir l’Amour...

 

 

La terre, mille choses. Et autant de ruines, souillées de rêves, promises au silence...

 

 

Là où danse et virevolte l’écume, au milieu du désir qui partout édifie ses cathédrales. Et jusqu’au cœur de la chambre où nous attendrons la mort avec les lèvres balbutiant encore leur soif. Comme si l’océan, toujours, était hors de portée...

 

 

Et nous circulons – avançons et reculons – montons et descendons – sans même savoir ce qui nous agite – et ce que nos mains et nos âmes, si affreusement gesticulantes, cherchent au-dedans de cette nuit posée entre les rives et le silence...

 

 

Et nous voilà (tout) fourbus au milieu de notre âge avec cette chair vieillissante – et si frémissante encore. Et ce regard frais et neuf – rieur toujours – si étonné de voir les prières non exaucées et cette décrépitude dans un coin du miroir. Et cette nuit sans cesse recommencée. Et cet invisible si prompt à se cacher toujours plus loin, fuyant cette main fatiguée qui se tend – à l’infini – pour le saisir. Et ce silence des jours sans visage. Et cet Amour – et cette éternité – que notre voix appelle encore...

 

 

Et le désir qui façonne le monde – et dont le chant pourtant, ne rêve que de silence. Comme si l’impossible ne pouvait arriver. Comme si nous nous heurtions toujours au mur de l’impensable...

 

 

On n’apprend – et n’enseigne – que ce qui voile la vérité. On ne peut atteindre la lumière et le silence que dans l’absence totale de savoir...

 

 

Une joie sensible dans l’évidence du jour. A la verticale du plus commun. Comme la mort permanente parmi nous qui frappe à toutes les portes...

 

 

Et ces longues journées qui s’étirent au-dedans de la nuit. Comme de la sueur au milieu du noir. Et au cœur du noir, cette flamme somnolente, presque éteinte, qui espère encore – et qui ne rêve que du plus haut soleil lorsque les âmes quitteront l’obscurité et les ténèbres – lorsque ces longues journées pourront enfin s’étirer au-delà de la nuit...

 

 

Les larmes – et la pluie noire de l’âme. Comme le signe évident d’une tristesse – et d’abysses peut-être infranchissables. Et la preuve, sans doute, d’une sensibilité vive qui s’étonne de ce monde invivable – et ne peut souffrir ses horreurs – ni l’absence que les hommes creusent de leurs mains ignares et laborieuses...

 

 

Et ce silence, si prometteur, qui s’invite dans l’exil du monde – la réclusion au-dehors de toute frontière – lorsque l’âme s’abandonne à l’impossibilité des vivants...

 

 

La joie, le silence et la folle espièglerie du sage. Comme une présence douée d’Amour et de vie. Vouée à toutes leurs couleurs, à toutes leurs exigences et à toutes leurs malices. Et libre de toute image et de toute pensée – de tout visage et de toute convention – allant, immobile, sur les chemins. Hors du monde et si présent au monde. Offrant, avec humilité et effacement, sa vie, son rire et ses larmes – et quelques paroles parfois – mais le plus souvent, un simple regard et la justesse de ses gestes – dans la pure gratuité de la rencontre... Comme un miroir nu – dépouillé – révélant exactement ce qu’il convient...

 

 

Et dans cette brume – cette mystérieuse brume terrestre – le jour apparaît déjà entre les barreaux des rêves et les visages impatients. Comme si les couleurs à l’intérieur (mille fois repeint déjà) indifféraient les âmes. Comme si, sans même le savoir, nous parlions depuis toujours au seul interlocuteur possible – à cette présence nécessaire pour traverser la solitude et l’interminable hiver du monde...

 

 

Et cette voix encore – si claire – dans le brouhaha. Comme une respiration – une vigie – dans notre poursuite acharnée des horizons. Comme une main tendue dans le noir. Un fil, incassable, nous reliant, par-delà les routes et les visages, à tous les silences présents depuis la première aube du monde...

 

 

L’ultime parfois tarde à venir comme si nos vies – comme si nos pas – n’en finissaient jamais de recommencer...

 

 

Nous pleurons – et mendions au souffle quelques instants supplémentaires au plus près de cette odeur de mort qui s’approche de notre visage. Et la vue de l’autre rive nous terrifie. Comment pourrions-nous nous satisfaire de ce bref séjour – et de cette attente d’un ailleurs impossible à comprendre depuis cette terre...

 

 

Serions-nous comme le poème abandonné sur la page – livrés à nous-mêmes et à l’absence de l’Autre... Comment pourrions-nous échapper à cette solitude – et la vaincre sans larmes et sans rage – et exister ainsi, sans rien savoir de notre si bref passage...

 

 

Et malgré la peur – la peur terrifiante – l’âme danse en équilibre sur le silence. Comme si le monde n’était qu’un rêve – et les visages qu’un miroir nécessaire...

Et dans cette ronde incessante des kermesses et des funérailles, on aperçoit des rires, haut dans la nuit, essayant de dissiper les peurs et les larmes. Et des pleurs juchés sur le sang et la mort. Et des hommes tristes oubliant le miracle de vivre, le buste penché sur leurs rêves – et tous les désastres de leur vie. Et des hommes joyeux, oubliant la permanence du funeste, attablés ensemble comme s’ils allaient échapper aux catastrophes et aux hécatombes. Et ce regard (enfin) qui se glisse partout sur les visages – au-dedans de la joie et de l’insouciance – au-dedans de l’espérance et de la mélancolie – pour nous inviter au silence au milieu de toutes ces danses un peu folles...

 

 

Debout parmi les fleurs. Tête offerte au ciel et au soleil. Et l’âme agenouillée dans la foule des humbles. Ainsi persiste en nous ce qui demeure – donnant à notre visage la couleur des circonstances...

 

 

Et cette parole qui perce ce que nous ne pouvons (encore) nommer – et qui surgit peut-être de ce silence ancestral (originel sans doute) pour dire notre joie d’être au monde et au cœur de la lumière sans rien comprendre – sans rien savoir ni de l’un ni de l’autre – et notre bonheur un peu hébété d’aller ainsi vers ce qui ne nous a jamais (vraiment) quittés et qui nous a (déjà) retrouvés. Comme si la naissance, l’existence et la mort n’étaient qu’un jeu pour les visages de l’infini – dont chacun ne serait qu’un reflet changeant voué à toutes les retrouvailles...

 

 

Et si la profondeur n’était que la surface du silence. Et s’il y avait d’autres mondes – d’autres âmes et d’autres terres – plongés sous l’écorce du temps et de l’éternité. Et qu’il nous faudrait les voir et les saluer – les rencontrer et les comprendre – pour percer toute l’épaisseur de notre visage commun – et pour nous rejoindre au point de tous les ralliements, en ce lieu qui, un jour, nous enfanta tous – et nous dispersa en nous enjoignant de nous retrouver pour la seule joie de nous chercher et de nous réunir – à la fois si identiques et si différents...

 

 

Nous vivons comme si nous étions un puzzle inachevé – et que tous nos visages en étaient les éléments – agencés patiemment (agencés inlassablement) par le silence qui, un jour, achèvera de les réunir pour que chacun puisse célébrer le Bien commun – cette joie éparpillée sur les lèvres de notre figure commune...

 

 

Notre marche, notre destin et notre visage semblent moins réels que le silence. Et c’est pourtant à partir – et au cœur – de cette forme d’irréalité qu’il nous faut rallier la vérité et l’inexplicable...

 

 

J’entends, au cœur des tombeaux, le chant un peu triste des âmes s’élever au-dessus des vivants. Perceptible jusqu’à la frontière de l’autre monde. Avant que le silence ne recouvre leurs plaintes – et les pleurs de ceux qui partiront un peu plus tard...

 

 

Que nous puissions tous regarder (regarder pleinement et profondément...) le monde et ce que chacun porte comme un éclat pour comprendre et remercier – et être capables d’aimer tous les visages qui viennent vers nous. Pour être capables de vivre, d’être et de participer de notre plein gré à l’ensemble que nous formons. Pour que nous n’ayons plus peur ni des jeux, ni des gestes – et que nous puissions apprivoiser tous les miroirs et tous les reflets afin de vivre ensemble et de célébrer, dans l’Amour et la joie, nos plus dignes (et permanentes) retrouvailles...

 

 

Qu’est-ce donc que cette chose qui persiste au fond de chaque visage – et au fond de chaque destin – par-delà les circonstances et la mort. Et qui demeure au cœur – et autour – du réel... Et si c’était cette puissance originelle, intacte toujours, unie secrètement au silence. Cette présence immobile – éternelle et lumineuse – que nous avons tant de mal à percevoir et à reconnaître. Et à laquelle nous ne pouvons encore nous abandonner pleinement...

 

 

Et ce monde qui n’est que l’excroissance de notre visage – et le reflet de notre âme. Comme si nous vivions, multiples, au-dedans de nous-mêmes. Prisonniers en quelque sorte du miroir et des apparences...

 

 

Des visages et des chants. Comme les éléments du même corps et de la même voix. Ceux de l’invisible et du silence, indemnes toujours du temps et de la marche du monde...

 

 

Il existe mille chemins – et mille manières de laisser le sublime nous pénétrer. Et qu’une façon de le rendre vivant : l’innocence et l’humilité de l’âme – ce lieu le plus tangible, et le plus palpitant, du silence...

 

 

Et l’ombre du monde qui nous pousse à la fuite ou au combat. Comme s’il n’y avait d’autres armes dans l’obscurité. Et cet instinct forcené qui nous fait entrer dans la danse – participer aux batailles funestes de cette terre – et nous adonner encore aux mille jeux de l’illusion...

 

 

Et, sans doute, devrons-nous marcher encore mille ans pour assécher notre soif – et dessiner les ailes de notre départ pour le cercle de l’invisible – ce lieu, en amont de toute racine, fréquenté par les innocents...

 

 

La terre. Et l’ordre (impitoyable) du monde. Et ces herbes – et ces arbres – et ces bêtes – indifférents au brouillard et à l’ignorance – et au destin que leur façonnent les hommes. Comme si, à leurs yeux, la vie et la mort n’avaient guère d'importance... Comme si être était bien suffisant pour supporter la violence et l’odeur de la charogne. Comme s’ils avaient su abandonner leur sort sans frémir (et sans fléchir) aux mains tenaces du hasard. Confiants en cette lumière – et en ce silence – qu’ils devinent, sans doute, derrière les sévices et l’extermination. Prêts à se livrer aux eaux tumultueuses de l’existence. Et à laisser l’Amour arriver à son rythme – qu’ils savent inféodé aux mille circonstances du monde et à leur lente pénétration des âmes...

 

 

L’âme et le monde comme une carte posée devant nos yeux. Et que nous déchiffrons avec peine comme si les apparences, toujours, nous voilaient le plus précieux...

 

 

Et les mille barrières – et les mille frontières – érigées par la violence et la peur ne pourront entraver notre désir d’innocence qui, un jour, les dissipera d’un seul regard. Et nous pourrons alors aller libres dans les mille restrictions de la terre – et ses mille interdits – parmi la foule aveugle et docile sans nous soucier des lois et de leurs chiens de garde intraitables...

 

 

Nous cherchons ce qui flotte dans les eaux profondes sans nous soucier de ce qui jamais ne pourra émerger à la surface. Comme si nous étions affublés d’une forme de cécité – d’un défaut (flagrant) de perspective...

 

 

Nous vivons dans les étroites limites de nos rêves. Dans les restrictions de notre aveuglement. Nous vivons entre des murs – et derrière des barreaux – sans voir (ni sentir) que l’infini partout en nous, révolté – surpuissant – au-dedans et au-dehors – n’aspire qu’à se débarrasser de toute frontière pour aller libre au-delà du connu – et rejoindre cette part en lui qui va depuis toujours, joyeuse et sans entrave, au cœur de tous les impossibles...

 

 

Des rêves fermés – sans écho – qui rebondissent dans le noir – et qui traversent nos têtes avant de se ficher dans le néant – rejoindre le silence dans ses profondeurs...

 

 

J’ignore peut-être ce que je sais – ce silence inscrit si profondément dans le silence... Comme une impossibilité à faire advenir le plus sacré à vivre. Comme une porte fermée au-dedans de nous – et que ni le hasard ni les vents ne réussiront à ouvrir...

 

 

Nous sommes inentendus. Et tous les visages se confondent. Comme si, en nous, la nuit faisait tournoyer les voix et les miroirs. Comme si nous ignorions que les ténèbres n’étaient que provisoires dans notre insatiable faim...

 

 

A la pointe des saisons, ce soleil à la verticale du regard – caressant les visages et dessinant sur les âmes le vol de l’oiseau. Comme un peu d’air pur dans l’atmosphère viciée du monde. Comme le seul refuge peut-être parmi tous ces rêves obscurs...

 

 

Les herbes fraîches du matin mélangées à la rosée et au brouillard. Et cette odeur de terre sortant des racines. Et ce ciel voilé par tant de rêves. Comme si nous imaginions la vie (et le monde) plutôt que les vivre...

 

 

Sans jour et sans lendemain. Abandonné au fond du puits – au fond des heures, interminables, qui passent et se ressemblent. Hésitant encore entre le rêve et la certitude. Comme si après ne pouvait attendre...

 

 

Nos vies comme un point abstrait dans l’irréalité du monde. Comme un vent léger au-dedans du souffle possible. Un soupir entre nos lèvres écarlates – bleuies à force d’attente. Comme un passage éclair dans la brume – entre l’herbe et le soleil. Et les funérailles bientôt qui scelleront le corps et la terre, le socle de marbre et la tombe et le retour implacable de l’âme et la nuit alentour – infranchissable...

 

 

Les yeux grands ouverts sur les abysses et les ténèbres. A contre-jour du ciel – de ce bleu infini qui transcende les limites – et perce l’épaisseur de notre soif. Comme si la nuit était notre mesure – et l’avidité notre seul obstacle...

 

 

Une promesse parmi les reflets – tous les reflets – du miroir. Comme une sphère de cristal (parfaite) qui obscurcirait davantage les ténèbres. Et mille esquives encore – et autant de rêves où l’ailleurs est préféré aux circonstances, si souvent dramatiques – et si souvent ennuyeuses. Comme une leçon jamais apprise – rabâchée pourtant depuis des siècles parmi les ombres, la cendre, les ruines et la mort. Assaillis – submergés – par cette ignorance magistrale où les apparences et les couleurs voilent toute possibilité de lumière. Ajournant ainsi la compréhension à des lendemains moins prometteurs...

 

 

Une main à l’horizon que le désarroi rattrapera un jour. Et ce soleil immense au milieu du regard. Et ces chemins – ces mille chemins – entrecroisés où les âmes se mêlent à l’automne, aux chants des pierres et à la ronde folle des feuilles qui ont parcouru l’Amour en une seule saison. Comme si chaque désir annonçait déjà le silence...

 

 

Et ces images – ces mille images – au-dedans qui frappent à la vitre pour revivre la rencontre – les mille rencontres de notre vie – et les quelques gestes d’Amour volés à l’indifférence. Comme si nous ne pouvions guérir de l’enfance. Comme si les visages – quelques visages – nous manquaient. Et leur regard – et leurs tendres accolades aussi...

 

 

A travers la fenêtre ouverte sur la nuit, nous regardons la danse étrange des ombres – cette curieuse procession avancer dans le noir, bras levés et têtes songeuses. Comme si le ciel – comme si le jour – n’existaient pas. Et au-dedans, nous entendons l’écho solitaire de notre parole. Comme une prière lancée au silence – un murmure adressé aux passions et à la plénitude – pour que nos gestes demeurent au plus près du regard – au cœur de cette solitude indifférente à la ronde des ombres...

 

 

Un chant, une rivière, un horizon. Et le bruissement des racines plongées au cœur de l’Amour. Comme un rêve – un désir tenace – dans notre nuit passagère...

 

 

Quel est le lieu le plus accueillant de l’étreinte... Serait-ce cet espace – ce silence – où viennent mourir tous les bruits et tous les gestes... Là où le désir d’être aimé se résorbe dans l’Amour... Là où les couleurs se perdent en transparence – et où les souffles prennent la figure du vent pour fouler des terres encore inconnues...

 

 

L’absence nous est étrangement sensuelle. Comme si les visages inconnus étaient dotés du pouvoir de nous aimer davantage... Mais nous rêvons, bien sûr, immergés dans le mensonge et l’illusion d’une promesse impossible – et pourtant déjà mille fois vécue. Comme si nous rechignions à grandir – et refusions de sceller nos jours (et notre destin) à la solitude...

 

 

Un océan inconnu entre nos rives – entre nos rêves et nos songes de papier. Au-dedans d’une brume qui voile l’horizon. Au cœur d’un vent porteur d’infortune. Et nous voilà le visage découvert – et infiniment triste – à l’image de cette marche épuisante qui ne nous aura livré aucun secret. Dos au mur – dos à tous les murs en quelque sorte. Prisonniers d’un désir de traversée – impossible à réaliser. Et nous voilà bientôt terrassés par un battement de paupière, un bruissement d’ailes et l’arrivée prochaine des déferlantes, rêvant de plage et d’écume blanche avant même la tempête. Comprenant soudain que l’île dessinée par nos yeux trop fébriles – et trop rêveurs – n’existe sur aucune carte – ni sur aucun chemin. Et que l’océan – notre désir d’océan – n’était que la condition de notre départ – de notre abandon aux marées qui se languissent (depuis toujours) de notre présence...

 

 

Et toutes ces infimes secousses de la terre. Et tous ces tremblements du ciel. A peine entrevus – à peine ressentis. Comme si nos yeux – et notre âme – ne pouvaient voir au-delà de la fenêtre – au-delà des collines – retranchés entre leurs murs – à l’abri des bourrasques et de toute possibilité d’envergure et d’embellies. Plongés au cœur de la nuit – à la lisière des possibles – où les fleurs remplacent le sang – là où les blessures ne sont jamais durables. Comme un instinct de préservation au milieu des siècles et de la mort. Comme la preuve que notre perpétuation compte davantage (à nos yeux) que le défi – et l’héritage – de la lumière...

 

 

Et si nous vivions enterrés là, sans le savoir, parmi les ombres et la mort – presque entièrement ensevelis par les rêves. Buvant, chantant et dansant pour oublier la funeste attente de la fin. Nous promenant – et nous pavanant – au hasard des rencontres. Jouant avec les visages et tous les reflets du miroir. Caressant quelques étoiles en rêvant d’or et d’abondance. Fouillant partout et édifiant de longs murs et d’étranges tours. Comme si nous creusions notre propre tombe (et celle du monde) sans pouvoir franchir la mince frontière entre les abîmes où nous sommes plongés et le seuil de toute lumière...

 

 

Et cette beauté sur chaque visage. Et cette lumière au cœur des circonstances. Comme si les soucis et la tristesse n’étaient que l’apparence du monde. Des guirlandes noires – un mince rideau d’infortune – qui voilent le miracle de vivre et le silence – et cette joie au milieu des visages et des circonstances...

 

 

Et ces dents blanches qui croquent la vie. Et ces mains qui frappent le bois pour imprimer la cadence à nos pas – à nos cris – à nos chants. Et nos voix qui reprennent en chœur, avec quelques notes légères – et mille sourires, la petite chanson du malheur...

 

 

Nous surgissons du néant – de cette matrice inconnue que nous prenons pour le néant. Et nous grandissons, devenons des ombres et avançons sous celles des autres en créant d’autres ombres sous lesquelles vivront – et marcheront – d’autres visages. Ainsi est née, se propagea et se prolongea la nuit. Du néant – supposé originel – qui enfanta les ombres – génitrices et pourvoyeuses d’autres ombres. Et dans cette obscure promiscuité, rares sont ceux qui eurent la force (et le courage) de quitter le funèbre cortège pour aller dans le noir vers l’âpre solitude afin de s’abandonner à l’incertitude et à la possibilité de la lumière...

 

 

Un jour, le grand vent tournera pour laisser jaillir l’Amour qui attendait dans la pénombre – reclus dans un coin du tableau. Invisible depuis le monde. Et, pourtant, à l’affût depuis toujours derrière les visages – mais ne se révélant qu’à ceux qui ont su s’effacer – et laisser la place vacante...

 

 

Un jour, nous pourrons refaire le monde. Et non, comme autrefois, le repeindre d’idéologies nouvelles et de couleurs inédites. Et nous pourrons nous y exercer (pleinement) lorsque nous saurons (enfin) lui redonner cette transparence des origines – cette blancheur diaphane – comme si l’histoire n’avait été qu’un prélude – une esquisse préparatoire – un brouillon maladroit taché de sang, d’erreurs et de ratures – les indécisions et l’ignorance de nos vies...

Et nous attendrons patiemment cette fresque-lumière où le soleil effacera les ombres, les mensonges et les tempêtes – les masques, le noir et la cécité – pour redonner le goût du possible, des merveilles et de l’enchantement. Et le silence alors dansera partout – au-dedans et au-dehors – avec l’innocence et les âmes défaites – enfin joyeuses – enfin dociles au Divin qui émergera avec la fin des rêves...

 

 

Nous rêvions déjà, enfants. Mais l’innocence s’en est allée. Et ne subsistent à présent que la peur et le réel – et le cauchemar de vivre parfois – que nous voilons d’un sourire pour tenter, maladroitement, de vaincre la désespérance et la mort – et offrir au monde un visage moins triste et moins rugueux...

 

 

L’ombre, l’arbre et le cœur. Une ligne commune. Un même horizon pointé vers le silence. Et un rêve de jour posé sur toutes les cimes du monde – caché entre l’aile et l’étoile. Fuyant à grandes enjambées tous les fracas de la terre...

 

 

Un peu de braise encore au fond de la nuit. Comme une lumière fragile affaiblie par les bruits et les mots – mais qui survivra à toutes les absences...

 

 

Nous n’irons, sans doute, jamais aussi loin que l’Amour. Mais peut-être devrions-nous (au moins) essayer... Et quelques-uns tenteraient sûrement leur chance s’ils savaient que quelque chose veille – et les attend – au seuil de ce rivage (apparemment) inaccessible – et qu’il pourra accueillir toutes leurs bassesses et leurs lâchetés – les rehausser et les célébrer – afin de les hisser jusqu’à lui...

 

 

A nouveau, la colère et l’espoir. Comme si nous n’en finissions jamais avec cette longue attente – cette immense fatigue des vivants. Comme si le refus et la violence pouvaient nous extirper hors de nous-mêmes...

Nous n’en finirons donc jamais de nous rejoindre. Et c’est au cœur de ce silence – de cette vibration invisible entre l’écoute et les bruits du monde – au cœur de cette présence posée au creux des gestes – et au cœur de cette joie imperceptible au fond de l’âme – que nous pourrons atteindre ce seuil, (apparemment) si infranchissable, de nous-mêmes...

 

 

Un discours, une discorde. Comme si nous ne pouvions prétendre qu’au refus et au commentaire. Comme si l’épaisseur du monde ne pouvait être percée ni contournée. Comme si notre faim ne savait (encore) trouver d’apaisement...

 

 

Sans doute aurions-nous dû commencer par la fin pour rejoindre l’origine. Mais qui aurait pu nous prévenir de l’inutilité des pas avant le commencement de la marche...

 

 

Et nous voilà à repeindre mille fois les contours de notre vie – à embellir la surface – les éléments du décor – comme si, au fond, le contenant avait plus d’importance que la substance. Comme si, au fond, le contenu nous était encore inaccessible...

 

 

Et l’absence des foules. Et la docilité des âmes. Comme si nul, en ce monde, n’était encore prêt à vivre la belle (et terrifiante) liberté – et à s’avancer sans peur et sans regret vers lui-même – pour revêtir (enfin) son vrai visage...

 

 

Nous croyons en des étoiles trop lointaines pour être présents à ce qui nous attend – et à ce qui passe devant nos yeux. Voilà, sans doute, pourquoi nous trébuchons sur la moindre pierre. Pour être plus attentif, il faudrait découvrir l’enchantement de chaque pas – et l’envergure du regard posé sur le plus simple...

 

 

Aux côtés du merveilleux – et des merveilles du monde, nous voilà sanglotant comme si quelque Diable nous avait ôté la vue – et, avec elle, la possibilité de l’émerveillement. Et c’est le drame – le drame inguérissable – que nous partageons avec tous les hommes...

 

 

Le plus laid souvent nous accuse alors que la beauté nous contemple en silence. Et irradie jusqu’à nos pauvres yeux. Et malgré sa grandeur – et sa simplicité – nous ne voyons que le malheur et le jugement – ce qui gratte et irrite dans notre aveuglement...

 

 

Il y a partout des royaumes. Et nous errons à travers tous les territoires en mendiant un peu d’attention à quelques mains et à quelques visages. Comme si nous vivions nus au milieu des plus belles étoffes. Comme si nous n’avions encore compris l’envergure de l’homme – et de son destin – presque magiques lorsqu’il sait s’asseoir, humble et enchanté, sur son trône de vent...

 

 

Ces nuits – toutes ces nuits – de folle aventure où le sommeil nous fait glisser dans le rêve. Pourquoi donc l’âme ne sait-elle transformer les jours en liberté et en merveilles. Pourquoi donc restons-nous encore assis, les yeux fermés, sur tant de possibles...

 

 

Du vide. Et des entraves. Nul autre bruit en ce monde. Le tintement de nos chaînes et nos larmes trop bruyantes sur tous ces chemins sans éclat...

 

 

Et dire que nous sommes suspendus au temps, aux lèvres, aux visages et aux mains – les nôtres sans doute qui se reflètent dans tous les miroirs – et qui n’ont rien à offrir sinon quelques peines, quelques drames et quelques supplices supplémentaires...

 

 

Nous sommes le plus miraculeux du monde – et de l’homme. Et nous vivons comme si nous ne le savions encore – ou pire, en feignant de ne plus nous en souvenir...

 

 

Tout au long de notre vie – et au fil du partage de notre cheminement intime, nous avons privilégié l’écriture dans un monde qui glorifie l’image. Nous avons privilégié le silence dans un monde qui célèbre le bruit et la fureur. Nous avons privilégié le quotidien et le commun – le plus ordinaire – dans un monde qui n’encense que l’esbroufe et le spectaculaire. Et nous avons privilégié la gratuité et l’innocence – l’authenticité et la recherche de lucidité – dans un monde qui ne jure que par l’apparence, le mensonge et la distraction – la ruse, le profit et le commerce. Voilà ce que fut notre perspective (la seule envisageable)... Et voilà comment nous avons modestement contribué (et de manière infime) à réenchanter la vie et le monde – et à leur redonner leur valeur originelle – hors mode et indépassable... Ce fut notre manière (la seule possible pour nous) d’affirmer – et de promouvoir – le règne de l’être et de l’âme sur l’esprit et la matière en cette ère matérialiste (si calamiteuse) où le rêve de notoriété et l’appât du gain ont évincé le goût (notre goût si naturel) pour l’humilité, le respect et le sacré, si nécessaires aux mille choses du monde et au vivre-ensemble – et où l’indigence séculière a fini par tout envahir – et prédominer partout – en excluant et en anéantissant tout ce qui ne participait à sa misérable gloire...

Peut-être sommes-nous nés pour d’autres siècles où l’intelligence et l’Amour n’auraient d’égal – plus aucun rival – où la vie et le réel ne nécessiteraient ni représentations, ni commentaires ni mensonges – et où tous les visages n’aspireraient qu’à être et à aimer – et à célébrer ensemble leur solitude et leur gratitude – et le miracle d’être nés...

 

 

Grandir encore – et s’effacer davantage – parmi les voix et les visages. Adresser encore quelques murmures. Et demeurer au plus près du silence. Comme un baume – le seul possible – sur notre espoir et notre désespérance...

 

 

Là-bas, caché encore parmi les songes et le sommeil, ce rêve de nulle part – en tous lieux du réel...

Et bientôt nous ferons face au jour comme si le soleil ne nous avait jamais quittés. Comme si la nuit n’avait été qu’un mauvais rêve – un simple désir de lumière...

 

 

Et cette intensité – et cette épaisseur – des jours que nous aurons à peine effleurées... Comme si nos lèvres – notre âme et notre vie – n’avaient eu suffisamment soif d Absolu. Noyées encore sous trop de désirs. Avec cet espoir d’être ailleurs – d’être un autre – et cette prétention, un jour, d’y parvenir...

 

 

Peut-être, après tout, n’aurons-nous guère réussi à émerger des racines – de ces instincts sombres de la terre – attisés par les vents de la faim. Une chose, pourtant, est sûre : il nous sera encore offert mille tentatives pour nous extirper du désastre – et embellir le destin de l’homme et du monde. Nous demeurerons en ces lieux, sous des allures différentes, tant que l’obscurité résistera à la beauté des fleurs et des visages – tant que l’ignorance entravera le passage de l’innocence – tant que l’invraisemblable ne pourra voir le jour...

 

 

Dieu jamais ne cédera à nos exigences. Il pardonnera tout – et pardonne déjà nos absences (toutes nos absences). Mais à la fin, il nous faudra prendre la relève – substituer à nos infamies le privilège du regard – celui que nous réservions à un Dieu étranger – au visage trop humain pour être réel... Et de visage en visage, nous irons vers l’invraisemblable – cette figure que nous avons façonnée comme un mythe offert aux naïfs et aux ignares.

Et nous sommes déjà au bord de l’incompréhensible. Et un seul pas suffirait à la transformation – à la métamorphose. Les masques alors seraient brûlés. Et apparaîtrait notre vrai visage – ce silence au goût d’éternité – cette poésie au goût d’innocence. L’art le plus sacré. L’esprit et la matière doués d’intelligence et d’Amour, voués à la célébration de la rencontre (de toute rencontre)...

Et entre la terre et la lumière émergent déjà les yeux sans nom – cette bouche et ces mains aimantes. Les arbres, le ciel et les oiseaux – et les plus humbles bêtes – le devinent à notre sourire. La vie transmutée en grâce. La fin du rêve. Le monde enfin voué à la joie et à l’oubli. Nos plus belles retrouvailles...

 

4 mars 2018

Carnet n°139 Au loin, je vois les hommes et, entre nous, ce silence incommunicable

Journal / 2018 / L'intégration à la présence

Et sous nos yeux – et dans notre regard – tout continue – et recommence...

Tous ces jours (accumulés) sous la mémoire – et qui s'étendent au-delà de la mort. Comme une ligne continue et mensongère – un fil tissé de rêves et de souvenirs sur lequel s'enlisent les vivants...

La nuit, le jour. Le sommeil et l'innocence. L'ignorance et le petit chemin qu'empruntent les âmes. Aussi simples qu'un sourire – et qu'une main modeste qui se tend vers ceux qui trébuchent...

 

 

Un recueil de mots et de souffrances. L'esprit agité – chahuté par l'espoir, le refus et la révolte. Et les plaies multiples – de toutes formes – et les visages complices de tous les désastres. Et pourtant... Nulle blessure dans le quotidien sans mémoire. Un regard neuf – toujours renouvelé – sur ce qui passe...

Loin du monde. Loin des hommes. Comme la distance – et la ressource – nécessaires peut-être à tout accueil...

 

 

On entend les hommes se plaindre de ce qui est offert. Mais savent-ils seulement ce qu'ils ont perdu – et ce que serait la vie sans le monde et ses figures légendaires... A voir leurs larmes et leur rage – et cet abattement presque permanent qui fait vaciller leur âme, je crains qu'ils aient oublié l'origine et la gratitude indispensable pour vivre parmi les pierres, les arbres, les bêtes et les visages...

 

 

Terre, ombres et soleil. Et cet espoir de se retrouver malgré la tristesse et la prégnance des masques et des mensonges parmi ces yeux qui n'ont jamais su voir – et ces visages qui n'ont jamais su aimer...

Et cet élan de la première neige. Comment aider – et appuyer – son goût pour les retrouvailles... Et son souffle malmené – abîmé – par tant de guerres saura-t-il trouver asile au fond des âmes...

 

 

Qui n'a jamais souhaité éteindre le monde pour s'avancer seul dans le silence – et embrasser les lèvres d'un Dieu sans exigence...

 

 

De l'autre côté du mur se défait cet absurde désir de durer. Les instincts n'ont plus cours. Ne subsistent que ce regard – et cette envergure de l'âme – pleinement comblés par ce qui passe...

 

 

Et à ce monde qui n'en finit jamais de frémir, de blêmir et de s'encanailler – et à ces visages pris dans les tourbillons des élans, des désirs et des pensées – comment leur dire qu'existe une autre vie plus belle et plus sereine au cœur de ce que nous avons toujours fui...

 

 

Attentes, machines, écrans. Partout des chaînes qui, en délivrant de quelques fers, enferment et emprisonnent davantage. Et cette peur du vide – et cette crainte du manque et des abîmes – qui ont façonné mille tours – et autant de sacs emplis à ras bord de victuailles et d'abondance. Célébrant un monde qui dresse les uns contre les autres – qui sépare "le bon grain" de l'ivraie – et les âmes oisives des mains docilement laborieuses – et qui alimente l'ignominie née du rejet du simple et du naturel. N'aspirant qu'à dépasser ses médiocres limites en reniant et en oubliant l'essentiel. Porté par une marche infatigable – et des visages qui ne voient guère plus loin que le bout de leur nez, encore rougis par les coups et les pleurs – et qui envahit l'espace et obscurcit les horizons. Dans cette folle espérance de voir, un jour, jaillir la lumière de cette fuite en avant et de ces excès pour atteindre (enfin) le rêve ultime de l'homme...

 

 

Sensible autant à ce qui passe et s'efface qu'à ce qui accueille et contemple en silence...

 

 

Et ce souffle qui n'aura épargné ni les âmes ni les visages pour déterrer – et vivre – le silence au milieu des bruits...

 

 

Vies, morts et souffrances. Et cette blancheur de l'innocence. Et cet Amour et ce silence au cœur du regard. Comme les seules rives possibles du monde pour ne pas (trop) désespérer de cette violence – et de cette ignorance – et des mille saccages exercés contre la terre et les vivants...

 

 

Et cette incompréhension de (presque) tous face aux circonstances – et à cette impérieuse nécessité de vivre – accordés, malgré eux, à un monde – à une perspective – qu'ils pensent surnaturel(le) et qui est peut-être, au fond, la seule présence à laquelle se fier...

 

 

Seul ce (lent) retournement du regard donne à l'âme cette distance et cette proximité – l'Amour et la sensibilité à l'égard de ce qui passe sous nos yeux, dans nos têtes et dans nos vies ; les cris, les plaintes et l'incompréhension comme le sourire que dessinent parfois nos lèvres devant les spectacles du monde...

 

 

Tout blesse – et est blessé – chez les bêtes, les arbres et les hommes. Tout se faufile au milieu de notre nuit – dans ce sommeil où le rêve et les images font office de monde. Et les yeux sont tristes – et un peu perdus – malgré les sourires et les postures d'insouciance. Tout est brutal – les coups et les caresses – les désirs et les jugements. Tout souffre et se plie aux exigences des destins. Et bien peu voient les promesses de cette traversée – et le sens de cette absurde révolte contre le silence. Bien peu délaissent leurs résistances qui aggravent les plaies. Et bien peu renoncent à desserrer leurs poings. Trop de hargne encore – et trop peu de certitudes pour aller aussi fragiles et démunis que le coquelicot vers leur fin – sans inquiétude – sans le souci du soleil et de la pluie – et sans la peur de mourir sous la cognée du temps et le regard indifférent de leurs frères...

 

 

Comment pourrions-nous convaincre les hommes qu'une autre vie – qu'un autre monde – est possible au cœur de cette vie – au cœur de ce monde – où tout se déchire... Comment leur dire cette beauté qui trône au milieu de la vulnérabilité et de la mort... Comment leur dire que jamais la joie ne naîtra des circonstances mais de la certitude de l'éternité et de la fin... Comment leur dire que nous sommes moins ce que nous croyons être que le reflet d'un Dieu sans malheur – et qu'en nous pousse, chaque jour, la fleur de l'innocence – belle et merveilleuse – promise au silence et au paradis au milieu des visages – au cœur de ces lieux que nous avons, malgré nous, transformés en enfer...

 

 

Au bord de tout ; des ravins et de la foudre, du ciel et de l'âme, des fleurs et des couteaux, des masques et de la vérité sans leurre ni mensonge. Et, pourtant, les nouvelles regorgent de malheurs – et donnent à espérer aux hommes mille choses inutiles et intenables – mille rêves qui exaltent les foules – leurs délires et leurs croyances – et leur folle envie d'espérance – pendant que l'on égorge les bêtes et bafoue, à chaque instant, la candeur des enfants...

Monde triste – et noir. Et, pourtant, tout est là – présent à nos côtés – au milieu de l'immonde et de l'ignominie ; cette joie et ce silence que rien jamais ne peut corrompre...

 

 

Et ces lentes déchirures du quotidien que nous rafistolons vaillamment avec quelques clous et un peu de colle pour avoir l'air moins tristes et moins sombres que nos âmes. Peine perdue, bien sûr, tant que l'impossible et l'impensable n'auront anéanti nos remparts et nos résistances...

 

 

Se cacher ? Mais contre quel triomphe ? Le plus grossier, bien sûr, qui ne brigue que l'éclat de quelques visages – et la présence de quelques yeux faussement (et illusoirement) admiratifs... Celui qui ne peut encore se défaire de cette frénésie de monde et de paroles outrageusement laudatives... Celui qui ne supporte ni les contempteurs ni les objurgations... Celui qui, en vérité, n'attend que sa défaite pour sourire à tous les néants – et transformer le rien et la tristesse en sépulcre sacré – en incertitude et en inachèvement dignes d'être aimés et célébrés sans un regard – sans le moindre témoin – dans la plus haute solitude et le plus beau (et émouvant) silence...

 

 

Vies plus tapageuses que l'orage – moins douces que l'océan et la peau de la terre – et plus tristes que la pluie qui cogne contre la vitre sur laquelle notre front est appuyé...

 

 

Mille rondes encore. Et autant de visages mouillés par l'averse qui durera bien au-delà des âges. Et entre les lignes, ce silence qu’attrapent les âmes sensibles au langage (poétique) des livres...

 

 

Le colosse et la prêtresse aux ailes fragiles. Le monde et l'âme rassemblés sur une même corde suspendue au-dessus des abîmes creusés par l'ignorance et l'obstination entre les rives (encore inconnues et incomprises) du silence...

 

 

Mille carapaces aux allures de caresse. Quelques visages amis et quelques larmes versées au milieu d'un oasis encerclé par le désert – ses dunes et ses mirages. Main appuyée sur la rampe de cet escalier aux airs de jetée – en surplomb de tout ce qui s'apparente au monde et à la souffrance...

Et ces lignes maudites par les hommes dont le chant s'élève pour éloigner la mort – et rejoindre, derrière les frontières du poème, ce visage-arc-en-ciel qui s'émerveille des élans – et sourit aux marcheurs infatigables en réconfortant leurs pas qui s'acharnent vers l'indicible...

 

 

Nous nous tenons au plus près de cette joie qui se donne – et se partage sans fléchir – et qui s’acquitte de sa dette envers ceux dont elle a subtilisé le mystère et toute possibilité de compréhension. Nous sommes ses yeux et l'envergure des âmes. Nous sommes ce que nous ne pouvons ni saisir, ni connaître – et les mille chemins qui serpentent au milieu de son souffle...

 

 

Les couleurs passent et nous traversent. Comme l'eau fatiguée d'un monde usé – ravagé par la perte. Et, un jour, le noir triomphe de nos abandons – de ces mille défaites et de ces mille élans relégués au repos. Nous devenons alors Un, puis plusieurs, puis plus rien. Des yeux fermés – effrayés par ce qui, autrefois, nous enchantait. Une bouche sans désir et sans amour. Une ombre pétrie dans la courbure de l'envol. Le chant du merle aux premières heures de l'aube. Et la lune lointaine dans son arc de lumière. Un nouveau visage terrassé par l'ancien – et ébloui encore par la nuit et ses étoiles trop scintillantes. Corps et esprit sans appui – dénudés – flagellés par les plus infimes circonstances. Et vibrant, pourtant, au jour qui s'approche. Pieds sur les plus hautes cimes et le front modeste – si humble – enseveli sous la neige qui a recouvert les plaines et les collines de la terre. Au bord de l'infini qui patientait dans nos profondeurs – à présent découvertes. Comme l’oiseau et le visage enfin réunis en un seul vol – comme une flèche ardente et infiniment printanière traversant les saisons et le soleil dans un voyage interminable...

 

 

Nous sommes le jeu que nous avons oublié au fond de nos désirs. Recouvert, à présent, de trop de peines et de poussière pour être déterré. Nous sommes ce qui s'élève et se déchire – tous les départs et tous les abandons. Nous sommes la terre et ses devises. Et nous sommes le ciel et ses lois. Nous sommes cette lumière que l'on perçoit dans toute pénombre. Ce que ni le vent, ni le feu, ni les cendres ne peuvent effacer. Nous sommes ce qui demeure après la fin du temps – cette bouche et cette âme éternellement ouvertes sur l'été...

 

 

S'émerveiller. Comme une nouvelle façon de demeurer – et d'accueillir ce qui nous traverse...

 

 

Par la fenêtre, ces âmes et ce ciel si changeants – repeints inlassablement par la couleur des circonstances et des saisons...

 

 

Toute vie est monumentale – mystérieuse – et inaugurale. Comme un principe premier cherchant dans ses élans la continuité – et le renouveau – d'une mémoire antérieure – plus vaste que celle de tous les destins réunis...

 

 

Tout s'effrite – s'écroule – et disparaît. Mais demeure ce sourire au milieu du désordre et du chaos (apparents). Le signe que le manque a transcendé le désir et la faim – et que la complétude s'éprouve (peut s'éprouver) au milieu de la perte et de la mort...

 

 

Mains ouvertes et paumes jointes mendient le même Amour – la même joie – la même réconciliation. Cette grâce qui ne s’accorde qu'à ceux qui n'espèrent plus – et qui ont su plonger au fond de la misère pour rejoindre – et devenir – ce que ni les prières ni les lamentations ne peuvent atteindre. Cette présence – cet espace inconnu – planté(e) au milieu des larmes – derrière l'apparence du monde et des visages...

 

 

Assoupis encore au milieu de leur labeur. Exténués par le rythme infernal d'un monde qui les soumet à l'épuisement et à l'extinction – voués (en quelque sorte) au jeu de leur propre perte. Ainsi vivent les hommes – agenouillés toute leur vie – et jusqu'à la mort – offrant, et sacrifiant même, ce qu'ils portent de plus précieux pour quelques pièces et quelques regards – quelques piètres consolations, en vérité, pour ressembler à ce qu'ils estiment être le portrait exigé par le monde...

Et je leur offre quelques baisers pour supporter l'ennui – et qu'ils retrouvent ce feu qu'ils ont recouvert – et étouffé – de leurs désirs trop mimétiques...

 

 

Des rives, des conquêtes. Et mille territoires où flottent mille drapeaux. Loin du rivage où les seules frontières naissent de notre impossibilité à embrasser pleinement l'espace – à vivre sans restriction l'unique liberté possible...

 

 

Des mots, des plaques, des clous. Des places, des objets, des étiquettes. Des cages, des grilles, des cadenas. Et autant de portes fermées. Mille histoires différentes. Mille récits d'aventure. L'ennui, l'ignorance et mille désastres toujours. Et cette incompréhension, ce refus et cette résistance à toute abdication. Comme le voile épais et commun derrière lequel se dissimule l'espérance d'une autre vie – l'espérance d'un autre monde – et qui obstrue le passage vers cette vie pleine et cette liberté sans restriction qui éradique les chaînes, l'étroitesse, les frontières et les impossibilités...

 

 

Mille pâles copies – fragmentées – de ce que nous sommes. Et si peu voient le piège du rétrécissement – et cet ensablement qui donne au monde des allures de trappe mouvante...

 

 

Mille jours et mille montagnes. Et ces petits pas fébriles – et fragiles – qui exténuent toute velléité d'ascension. Mains, visage et âme ligotés ensemble – glissant, au fil des jours, vers cet abandon nécessaire à l'accession des cimes...

 

 

Nous jouons à faire semblant devant des visages qui se prêtent au jeu – et qui complexifient les règles à l'envi pour échapper au plus simple ; cette nudité et cette innocence entre fleurs et ciel...

 

 

Nous aimons sans recourir à la moindre source. Et cet amour n'est qu'un désir que les circonstances, un jour, tariront – et transformeront (au mieux) en indifférence et (au pire) en détestation et en répugnance. Les étés passeront. Et, à la fin de l'automne, nous serons étonnés de nous retrouver seul(s) au milieu des rêves et de la pluie. Et l'hiver s'approchera – et nous verra mourir sans un seul visage pour nous réconforter. Et nous traverserons la mort sans un seul bagage – aussi pauvres – aussi nus et désorientés – qu'au jour de notre naissance...

 

 

Les cloches sonnent dans le jour. Retentissent-elles pour une naissance, un baptême, un mariage, une mort ? Qui peut savoir... Et voilà les badauds – toutes les foules du monde – qui accourent pour assister à ces risibles – et émouvantes – célébrations sans voir – ni honorer – le sacre du plus ordinaire...

 

 

Et dans le chaos des lignes se dessinent ces destins qui s'interpellent et se chevauchent. Et ces grands arbres, au loin, insensibles aux fêtes et aux fracas – et dont la cime plonge dans le silence. Et ces mille escaliers de pierres qui grimpent jusqu'aux terrasses de la terre pour que les hommes puissent contempler, là-bas, ces horizons souriants – aux dents trop blanches pour être honnêtes – et dont la bouche, un jour, les avalera pour les recracher un peu plus loin – et un peu plus haut, espèrent-ils – parmi des songes moins âpres et des visages à l'haleine moins rebutante...

 

 

Et sous nos yeux – et dans notre regard – tout continue – et recommence...

 

 

Tous ces jours (accumulés) sous la mémoire – et qui s'étendent au-delà de la mort. Comme une ligne continue et mensongère – un fil tissé de rêves et de souvenirs sur lequel s'enlisent les vivants...

 

 

La nuit, le jour. Le sommeil et l'innocence. L'ignorance et le petit chemin qu'empruntent les âmes. Aussi simples qu'un sourire – et qu'une main modeste qui se tend vers ceux qui trébuchent...

 

 

Et à ces hommes qui pleurent – et qui cherchent – pusillanimes dans leurs élans – comment leur dire le plus simple... Pourrait-on seulement les aider à s'agenouiller au milieu des catastrophes – et affermir leur âme au seul voyage possible...

Faudrait-il avoir la patience du silence qui veille sans exigence depuis les commencements du monde pour voir les premiers visages arriver à son seuil...

 

 

Ce vent, ce sable et ces doigts dans le frémissement des rivages qui adressent leurs baisers à l'ennui qui rôde autour des âmes. Assoupis malgré les mots – malgré la joie partout accessible – fouillant avec maladresse au milieu des rêves et des croyances. Et cette beauté partout présente jusqu'au cœur de l'ignorance – jusqu'au cœur de nos jeux atroces et sans pitié...

 

 

Nous voyons les rires et les menaces – les essais, les rites et la faim. Et cet Amour qui se cherche au milieu des doléances. Et nous ne pouvons rien faire – ni rien dire. Être là simplement – présent – pour encourager les demandes et les pas – et aider humblement à franchir quelques marches sur cet escalier sans fin...

 

 

Nous savons, dans cette ignorance, qu'une chose en nous survivra aux siècles et à la mort. Comme un jour infiniment doux au cœur de tous les passages...

 

 

L'herbe et les fleurs. Les livres et les mots. Les arbres et le vent. Les bêtes et la mort. Tout appelle – et confine – à la douleur. Et, pourtant, restera toujours la beauté des saisons – et le partage de notre destin commun. Et cette joie indemne des circonstances et des malheurs – aussi pleine qu'un soleil qui s'offre à ceux qui ont froid...

 

 

Derrière le jour, un autre jour. Et derrière la nuit, une autre nuit. Et leurs mille couleurs révélées par l'âme posée en équilibre sur le fil qui les relie...

 

 

On apprend de tout. Et du temps aussi qui s'immobilise...

 

 

Nous multiplions la puissance des désirs à force de ne plus rien vouloir. Et au milieu des bouquets, cette faim insatiable de connaître le premier élan – et de s'y glisser jusqu'à ce que l'on nous confonde avec l'aube rayonnante...

 

 

Tout est au centre – jusqu'à la périphérie et au-delà. Tout s'insère en lui-même comme les doigts dans une main – et la parole au milieu des lignes et au-dedans des voix...

 

 

La faim se retire lorsque l'âme s'avance – et se cache, discrète, dans les replis du silence. Le cœur alors rayonne avec suffisamment d'ardeur pour que le visage oublie son nom et ses pas. La poésie peut alors remplacer la mort. Et la joie, la tristesse des départs. La danse peut enfin devenir pleine et s'offrir à ce qui passe. L'attente recule – et se défait. Et Dieu s'approche pour effacer le reliquat de quelques ombres plus coriaces. La vie alors devient sacre – et le regard, le lieu de tous les passages – où chaque visiteur – chaque traversée fugace – est accueilli avec tendresse et émotion...

 

 

Tout, en ce monde, fléchit et s'émiette – ou est arraché par la violence des éléments et des circonstances. Excepté cette ardeur à se découvrir – et à se retrouver. Et, pourtant, nul ne voit jamais la fraîcheur de notre vrai visage et l'éternité du regard – de notre présence – parmi les soupirs, les plaintes, les désirs et les pâmoisons...

 

 

Nous connaissons les sentiers parmi les étoiles, le flamboiement de la lune sur les royaumes et les cordes où se pendent quelques têtes trop sensibles pour vivre sur une terre où la terreur et les guerres font loi. Et c'est à elles – et à quelques autres âmes terrées au fond des bois – que nous aimerions offrir ces lignes – quelques poèmes – pour qu'elles puissent échapper au repli et à la mort – et creuser leur chemin à même le rivage – au-dedans de cet abîme où patiente (et les attend) la lumière. Pour que le silence au-delà du poème transforme leurs larmes et leur solitude en danse et en joie – et leur offre la possibilité de vivre au milieu des ombres et de la sauvagerie...

 

 

Une voix, un geste. Et l'éclat d'un plus grand que nous au milieu des lèvres et de la main qui veille sur les naissances et l'ardeur du sang dans nos veines pour que l'attente s'étende – et s’éloigne des tempêtes – et pour que l’œil s'ouvre à l'infini qui brûle au fond du regard – et que la nuit devienne enfin la possibilité du passage...

 

 

Désirs, caresses. L'accomplissement de la continuité. Mains qui cherchent. Âme aux aguets pour que cet Autre en nous dévoile son jeu et nous désoriente de son sourire et de son visage planté dans le flottement des rêves – entre ciel et réalité...

 

 

Les poètes chantent la pluie, le monde, les visages – la perte et la mort – le désir et la fièvre – et le sommeil des âmes qui dorment encore (qui dorment toujours). Mais peu savent résister à la tentation de la parole et inscrire leurs lignes dans l'envergure, encore insoupçonnée, du silence...

 

 

Rêves, fièvre et caresses sous la pluie noire d'un monde incompréhensible – livré aux songes et aux désirs. Et sur l'autre rive, présente au cœur même de ce monde, patientent – et contemplent – les poètes et les sages dont le cœur s'est frotté aux maléfices de la terre – et a été emporté, après mille joutes et résistances, vers l'océan...

 

 

Et cette flamme au-dedans de l'âme qui explore notre fièvre et nos délires. Et chaque larme qui épuise notre tristesse et découvre la joie – cette joie plongée au cœur de l'impensable. Et nous autres, nous avons ordre de nous taire – et de laisser l'abandon surgir et triompher de toutes les histoires...

 

 

Un monde, parfois, surgit parmi les chuchotements. Des cités et des jardins promis à la civilisation de l'aurore. Un flottement entre deux eaux – là où les baisers et les cris s'arrondissent et perdent leur forme – et leur force – initiales. Là où le sang et la fièvre deviennent les véhicules du hasard. Là où le hasard perd sa certitude et ses aléas et se transforme en aire de passage – en canal approprié. Là où les étoiles se métamorphosent en pluie, puis en larmes. Là où il fait bon naître sans visage – et où les noms ne sont que des sons provisoires dont le sens se perd au fil du voyage...

 

 

Nous sommes le reflet – et les fragments – d'un miroir ininterrompu que les siècles et la mort ne peuvent briser. L'antre d'où s'élèvent les cris et les chants des arbres, des hommes et des bêtes. La première pierre où tout a commencé. Et ce visage dans le sillage de l'aurore – ce feu tendre et insensé – et sans ascendance – qui n'a su échapper à la tentation de l'enfantement...

 

 

Dans le jour, deux oiseaux ont posé leurs ailes. L'orage s'est retiré. Et la pluie tombe encore au fond du jardin. Et, pourtant, je vois par la fenêtre la nuit s'éloigner...

 

 

La rivière, la pluie et l'écume. Nous n'avons rien d'autre pour rejoindre l'océan – les marées et les vagues immenses qui dessinent les reliefs du monde...

 

 

Fragments côte à côte – posés selon l'ordre décidé par le silence – et dont les visages se font face pour découvrir les secrets qu'ils portent – et la mystérieuse énigme de leur unité...

 

 

Nous avons ouvert les fenêtres à tous les passages. Et tout s'est enfui – avalé sans soute, à parts égales, par le ciel et l'horizon. Et ne demeurent plus aujourd'hui que la solitude et les battements de notre cœur qui n'a jamais su quitter les yeux pour la fabuleuse envergure du regard. Plus seul(s) que jamais dans cette attente effroyable de la mort...

 

 

Nous prions – et espérons – sans recourir au silence – ni même au poème – qui ont su traverser les âges et anéantir le temps...

 

 

Des vies, des chemins et des déboires. Et ces cris et ces plaintes qui emplissent les bouches – et recouvrent tous les visages de la terre. Combien de fois avons-nous espéré – et combien de fois avons-nous prié pour que cesse l'incompréhension et que notre mystère devienne le lieu d'une éclaircie – d'une clarté – d'une compréhension... et toujours en vain, bien sûr... Et qu'avons-nous récolté ? Mille épaisseurs supplémentaires. Une ignorance – une obscurité – accrue par des siècles de stérile attente...

 

 

Une parole encore pour débusquer le silence – et le porter au faîte du poème – au milieu des bruits qui l'ont édifié – et sans même savoir si les hommes réussiront à s'en emparer...

 

 

Les livres moins utiles que les peines. Les mots moins nécessaires que les gestes. Et les gestes parfois aussi indispensables que notre présence au milieu des blessures et des mensonges. Ainsi vit-on aujourd'hui – dans l'ombre – et la courbure – de ces visages et de ces siècles qui s'interrogent encore...

 

 

Sans bruit, une ombre arrive. Et se marie au langage qui n'aspirait qu'à l'exaltation du silence. Et voilà, à présent, la parole alourdie – méconnaissable dans ses traits – elle qui n'avait pourtant qu'un seul désir : sa propre extinction...

 

 

Nous chantons les massacres et l'amour en déniant à la mort le droit d'apparaître dans nos louanges et notre espérance... Aveugles que nous sommes à sa présence – et à ses enseignements permanents...

 

 

Nous mimons la présence au milieu de la foule. Et nous singeons l'Amour et le silence au milieu de l'oubli et de l'absence comme si les yeux tournés vers nous avaient encore quelque importance. Comme si la solitude n'avait encore su nous délivrer des ombres – et de ce rêve un peu fou de rencontres...

 

 

Le soleil étranger à toute pudeur. Aux mains qui blessent comme à la chair rompue – étalée devant les bouches affamées. Et silencieux toujours devant les menaces et les massacres comme devant les plus vertueuses prières. Egal, somme toute, à lui-même. Insoucieux des exigences et des réclamations. Pas même contraint de rendre des comptes aux visages et aux âmes dont l’obscurcissement voile et atténue sa lumière. Libre toujours des reproches et des simulacres de ceux qui l'ont ignoré, rejeté ou qui ont renoncé à sa pleine pénétration. Le soleil – magistral toujours – s'étire, se rétracte et rayonne sans se soucier ni du monde ni des hommes...

 

 

La parole jaillit encore. Mais peut-être n'a-t-elle plus rien à dire... Elle a fait œuvre d'éclairer le monde et de célébrer le silence. Et, sans doute, s'est-elle perdue en chemin – tournant inlassablement autour de ce qu'elle a trop dénoncé et honoré – prise, en quelque sorte, dans les tourbillons de ses propres eaux – dans l'attente, sans cesse ajournée, du seul rivage possible ; le retour au silence premier – inexprimable – indiscutable...

 

 

Nous avons décrit l'os et la chair du monde, des arbres, des bêtes et des hommes. Nous avons cent fois évoqué – et appelé – l'âme – et dépeint ses errances et ses possibilités. Peut-être avons-nous parcouru tout ce qu'il est possible à un homme de parcourir. Et la langue, à présent, est lasse d'inviter et d'initier l'indifférence des visages à une perspective – et à une envergure – dont chacun se moque...

Peut-être prononçons-nous là nos dernières paroles... Les barricades et les tentations ont toujours été trop hautes et trop vives. Et les résistances impossibles à percer pour que le monde entende – et s'éveille. Les hommes recroquevillés dans leur refus ont découragé notre patience et notre espérance de les voir, un jour, émerger des ténèbres. Et, aujourd'hui, nous n'avons plus même la force de leur parler. Et, sans doute, ne leur livrerons-nous plus que quelques signes admis et consensuels – ou sans témoin – comme un encouragement adressé à nous-mêmes qui ne sommes plus même certains de vouloir prononcer ni entendre le moindre mot...

Je rêve parfois de n'adresser cette parole qu'au silence – aux arbres, aux herbes, aux bêtes et aux pierres dont l'écoute est instinctive. Et de la partager en autant de parts possibles – ou de la déposer sur les plus hautes collines de la terre pour ceux que le chemin n'a pas encore (trop) découragés...

A qui adresser cette parole sinon à ceux qui peuvent la comprendre, l'accueillir et la chérir comme si elle était née de leurs propres profondeurs. De cette part de l'âme (en chacun) qui sait – ou qui devine – sa vérité malgré l'ignorance et l'indifférence ambiantes. Mais personne sous mes yeux pour l'entendre et l'apprécier. Et mon pauvre cœur – et ma pauvre main – s'acharnent – continuent de s'acharner – (malgré tout) à dévoiler ce que nul n'est prêt à recevoir comme si l'un et l'autre œuvraient à une tâche aussi vaine qu'impossible...

Et cette écriture au bord de la désespérance aujourd'hui, pourquoi ne sait-elle encore s'abandonner sans remords ni regret – sans se soucier ni des yeux ni des pages tournées – à ce qu'elle n'a peut-être su pleinement rejoindre. Pourquoi – et pour qui – et à quelle(s) fin(s) travaille-t-elle encore... Ne chercherait-elle que son propre épuisement pour enfin se tarir – et se taire...

Déjoué – défait – notre vieux rêve, à présent, s'enlise. Et notre âme – et notre main – seront, nous le savons, notre seule délivrance. Mais nos feuillets trop lourds – et cette vieille habitude de passer, chaque jour, quelques heures dans la petite chambre d'écriture – encombrent toujours notre pleine aspiration au silence et à la solitude. Aussi continuons-nous cahin-caha à griffonner nos lignes pour aller avec elles au bout du chemin – toucher le fond du précipice où elles nous ont jetés – et y tourner en rond jusqu'à la mort... Et, aujourd'hui, nous n'attendons plus, je crois, que nous quittent nos dernières forces – et que s'éteigne naturellement le souffle – pour refermer à jamais le gros volume que nous avons initié...

 

 

La parole (la parole vraie) devient rare. Comme un bourgeon qui, à peine éclos, se fane – sans fleur ni espoir de survivre en ces lieux de gangrène où toute naissance se corrompt dans la proximité du monde et du temps...

 

 

Nous remuons quelques eaux dans le grand fleuve du monde. Apeurés, sans doute, d'être relégués au seul spectacle de ses farces sans pouvoir heurter nos épaules aux mille remous des autres – ni mêler notre voix aux cris que n'assèchent ni les rêves ni l'espoir. Les mains plongées dans la vase – enserrant de concert les corps et les cous dans ce grand tapage qui donne à nos vies des allures de sortilège – presque de malédiction. Paupières effrayées contre la vitre – voix et solitude gelées – et mal assorties. Penchés sur les routes et les visages qui s'avancent et s'éloignent – et qui disparaissent au loin – pris dans les brumes épaisses du monde. Et ce souffle chaud – brûlant – qui désespère de ne pouvoir rejoindre les quelques promesses d'une vie plus pleine – moins misérable – et cet horizon que martèle le sang dans nos veines. Et ce cœur battant – battu par les jours et le temps. Et l'immonde sur les visages qui durcit sous la crasse accumulée au cours du voyage. Englués dans les conséquences de l'origine sans parvenir à retrouver l'état antérieur à l'enfantement...

 

 

Nous avançons, du plus loin que l'on se souvienne, dans ces ravages nés avant nous. Les lèvres suçant le sang – et la bouche en cœur dissimulant l'ivresse du regard et la misère des yeux tremblants. Et posée contre nous, cette âme effrayée par le hasard et le destin – et par ces mains (toutes ces mains) qui l'écartèlent pour la vider de sa joie et de sa substance. Une vie d'homme, en somme, que nous n'avons su soustraire ni à la laideur ni à la faim...

 

 

Et ces grands oiseaux posés au milieu de nulle part – volant à tire-d'aile vers le plus pur horizon – loin de cette terre pourpre et de ces aires de massacre où l'on égorge et où l'on éventre pour apaiser (provisoirement) cet appétit tenace – insatiable...

 

 

Léger – léger le poème qui se jettera parmi les cris et la faim du monde – dans la douleur de ce qui s'use – pour rejoindre, à l'ombre des visages et des fleurs, l'unité déguisée en multitude qui se cache derrière les blés, les bouches et le pain...

 

 

Et nos pas nus sur la terre que ni les parures ni le désarroi ne pourront corrompre. L'aube, en nous, est déjà annoncée. Et nous avançons, à mi-chemin entre l'espoir et les souvenirs, vers ce qui s'est déjà mille fois dévoilé ; ce silence frôlé par nos mains et nos lèvres – et le sillage de cet Amour aussi gratuit que furent dévorantes toutes nos tentatives de soustraction...

 

 

Ensemble, dans ce tremblement de la chair qui vibre devant l'envergure du silence. Âme libre face à cette suspension du temps. Entre la grâce et le doute de vivre, l'évidence de cette certitude. Cœur ravi des gestes et des pas qui s'offrent à l'inconnu et aux visiteurs de passage. Avec le franchissement de toutes les portes – fermées autrefois – cadenassées par notre si longue absence – et par cet oubli de la première heure où nous étions tous réunis – et où nous ne formions qu'un seul visage hébété – et un peu triste d'être relégué à cette incompréhensible solitude. Disparus, à présent, les craintes, les abîmes et le néant. Ne demeurent plus que cet accueil immense – infini – et ces cris au milieu de l'espace qui tentent de repousser les frontières et les horizons pour nous rejoindre...

 

 

Nous disparaîtrons tous, bien sûr, autant que nous sommes. Mais l'empreinte du réel et du silence demeurera sur nos âmes. Et ce sont elles qui rejoindront, après la mort, une autre vie. Et, de vie en vie, continuera le monde qui pourra offrir au réel et au silence toujours plus d'espace. Ainsi se perpétuera l'Amour que nous avons, peut-être, manqué de notre vivant...

 

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