ENTRE DIEU ET LA PIERRE (VOLUME 3)
Extraits du journal de l'auteur (2024-2025)
Allant là où rien ne peut finir
Là où rien n'a jamais
(véritablement) commencé
Face à l'inquiétant mystère
La main rassurante de Dieu
par-dessus nos prières
Quelque chose d'enfantin
dans la vie des hommes
Et quelque chose de l'enfance
dans l'existence de celui qui sait
Sur la pente de l'invisible
Tant de glissades
Tant de culbutes
Et presque jamais de franchissement
Là où va le poème
porté par le vent
Au fond du cœur quelques fois
Avec quelques larmes en guise de réponse
En guise de remerciement
Comme la plus belle des récompenses –
sans doute
Là où le chemin s'arrête
le cœur, lui (bien sûr), continue
Comme s'il n'y avait
ni rêve ; ni monde
Juste ce grand « je ne sais pas »
avec lequel il faut apprendre à vivre
(aussi joyeusement que possible)
Par où passer ?
Par la terre ?
Par le ciel ?
Par le geste ?
Par les mots ?
Et si l'on restait là plutôt
à s'étreindre et à contempler
Dans l'atelier de l'âme
Silencieusement
Sans alphabet
Sans rien faire
Sans rien inventer
Sans rien fabriquer
Pour laisser émerger
du fond du mystère
l’accueil, l'Amour, le recueillement
Et, parfois, le refus et la rébellion
selon le poids du rêve et du monde
selon l'inclinaison du cœur (du moment)
Les yeux haut sur le visage
Presque détachés
Comme posés entre le monde et le ciel
Dans ce recoin de l'espace
L'âme
Sous les vents bleus
Alors que partout s'enhardit la haine
Alors que partout la douleur
défigure le monde
Au milieu d'un énigmatique défilé
de figures et de choses
Au milieu d'un étrange cortège
de rêves et de fantômes
Aller
sans plus savoir
Vivre
sans mur
sans se heurter
Se laissant porter
(et emporter aussi – bien sûr)
par le flux du monde
les courants de l'espace
indéfiniment
Aller
sans pouvoir comprendre ;
ni mettre des mots sur ce que l'on traverse
Être
devant le jour
le monde et l'infini
le silence et la lumière
l'ardeur et la violence
l'ignorance et l'infamie
la sagesse et la paix
exactement
comme si l'on était devant soi
La malice du piège
qui nous fait croire au miracle
Et la malice du miracle
qui nous fait croire au piège
Et si tout n'était, en fait, qu'un rêve
Quelque chose qui nous ferait croire
tantôt au miracle – tantôt au piège –
tantôt au deux simultanément
sans que nous puissions
jamais entrevoir la malice du rêve
Comme coincé(s) – semble-t-il –
entre le mur des rêves et le mur des prières
Vivant sans savoir – en somme
Préférant imaginer
Préférant espérer
Réduit(s) peut-être aux fonctions
les plus naïves de l'esprit
Sans voir le ciel ni entre les murs ; ni en soi
Ne le contemplant que de temps en temps
au-dessus des têtes
Nous rapprochant
peut-être
dans l'arrière-cour des souffles
là où bien trop peu d'hommes
osent s'aventurer
Comme un bout de nuage
au fond de la tête
qui favoriserait
cet air si rêveur
la légèreté des pas
et le bleu de la parole – quelques fois
Un peu de vérité
Et sans doute même davantage
Au fond de la bouche qui se tait
Et parfois même dans ce qui en sort
Tombé là
Tout tremblant
Sans bouger
Sans rien trouver
Comme plongé au fond d'un œil
Comme plongé au fond d'un cœur battant
Si plein de mystère et de cosmos
Alors que le sang coule
Alors que le monde s'enflamme
Le cœur balance
entre la matière et la lumière
entre le rêve et le possible
Toujours partagé
comme s'il habitait (simultanément)
les deux royaumes
La patrie de l'homme
Le soleil rouge
Sur cette terre sans hasard
Au cœur du manque
Là où les yeux cherchent (et se cherchent)
Là où les mains s'empoignent et se servent
Animés par le désir et la faim
Plus que les bêtes encore
Le cœur et la main qui s'avancent
comme une offrande
à ceux qui prennent
à ceux qui s'emparent
à ceux (lorsqu'il leur arrive d'y penser)
qui n'y voient que folie ou sacrifice
Jamais un geste d'Amour
Jamais un geste de bonté
Fou aux yeux du monde
Alors que, bien sûr, la lucidité s'aiguise
Au fond de la caverne
Encore
Celui qui sommeille
Au-delà du désir
Au-delà de l'oubli
A contempler le ciel
La douleur
Les pierres et les fleurs
Le bleu de la terre
Le cœur aussi libre que les nuages
Nous sommes la distance
qui sépare l'infime de l'infini
Comme un rebut de lumière
enrobé de terre
enveloppé de nuit
que la peur anime
que la faim anime
que le rêve anime
et qui n'aspire, en vérité,
qu'à retrouver son origine
Le cœur en friche
entouré de pointes
les siennes
et celles des Autres
Errant en quête d'Amour
dans un désert de piques et de glace
Derrière cette vitre sale
Où s'épuisent les yeux
Où s'épuisent les âmes
Remuant des feuilles et du sable
Remuant de la ferraille et des rêves
Remuant de la chair et des promesses
Les mains rougies par le froid et le sang
Sans rien reconnaître du monde
Sans rien savoir de l’œil qui voit
Au cœur de l'éphémère
la promesse de l'éternité
Au cœur du vent
qui (fort heureusement) fera tout disparaître
Obstinément
Le rêve et la mort
Entre les mains de la lumière
Et façonné par les rencontres
Ce cœur si solitaire
A ne plus savoir que faire
de cette soif de lumière
de ces coups et de cette poussière
Comme si nous étions en exil
Comme si notre vrai foyer était ailleurs
Et cette lutte
contre le monde
contre le temps
Aussi efficace que deux bras tendus
qui essaieraient d'arrêter l'océan
Ce bleu absolu
maladroitement esquissé par la main
La seule réalité – sans doute
déguisé en mondes, en choses et en visages
déguisé en rêves, en rencontres
et en événements
Comme une percée
à l'envers du monde
à l'envers de la question
De l'autre côté du ciel
De l'autre côté du rêve
Sur les ruines de ce que nous avons su
de ce que nous avons vu
de ce que nous avons cru
Le cœur souriant
Avec un poème noué à chaque coin des lèvres
Un silence des hauteurs
Un refuge (une sorte de refuge) azuré
L'âme (totalement) hors de portée
Et le visage encore barbouillé de monde
De la neige au fond des yeux
Comme un peu d'innocence
alors que la main de l'homme
est rougie par le sang
Au chevet de l'âme du monde
que la plupart ignorent
dont la plupart se moquent
A recouvrir les rêves et la roche
de nos ambitions
La puissance dérisoire de l'homme
brandie en étendard insensé
Entre les lignes
Le ciel
La rivière et le vent
La bête
L'arbre et la fleur
L’étoile
La roche et la rosée
L'inventaire du plus intime
La chair commune
La seule vie possible
Et notre âme agenouillée
Et notre cœur reconnaissant
Sans clôture
Sans écriteau
Le cœur ouvert
L'espace commun
Le poème
Comme l'oiseau
dans le ciel noir
Allant par-dessus la nuit
chercher un peu de jour
Dire
en si peu de mots
(à la fois) tout et rien
Pas grand-chose – en vérité
A la manière de l'homme
Cette terre
Et ces existences abîmées
A partir du souffle et du sang
Le geste et le poème
Incliné
Et sans calcul
A défaut d'Amour, de silence et de lumière
A défaut de liberté et de joie
Quelques furtives étreintes
Un peu de soleil
Un peu de monde
Mille désirs
Et son lot (inévitable) de distractions
[Aussi est-il naturel que nous préférions
vivre à l'écart]
Comme si tout n'était que chair et douleur
Comme si tout n'était que ciel
et cœur changeants
Le cœur si naïf
Face au sang
Face au rêve
Comme obligé de croire
Rien
contre le rêve
sinon un autre rêve
(et – si possible – plus grand –
plus beau et plus invraisemblable encore)
Pour mille raisons
L'écart et le sauvage
Et cette solitude si vivace
Aujourd'hui
Au-dedans
Infiniment
Le cœur bleu
Écoutant le monde et le silence
sans distinction
Le chant qui parvient parfois
à transformer le noir en un peu de lumière
et à faire trembler les visages
derrière leur masque
Seul
aux limites du monde
aux limites du ciel
Silencieux
face au plus intime
face à l'immensité
Aussi loin que possible
de cette civilisation oppressante et pressée
S'offrant sans rien dire
Laissant au reste – et à ce qui passe –
le soin de décider
Le cœur immobile
Au-dessus du monde et des chemins
Le cœur, les lèvres et les mains silencieuses
Au milieu du monde
Au milieu des fleurs
Au milieu du feu
Sans choisir ce qui nous embrase ;
ce qui nous fait trembler ;
ce qui nous fait tourner la tête
Face au calvaire des hommes
Face aux bêtes qui souffrent plus encore
Face à toutes les monstruosités perpétrées
au bénéfice de quelques-uns
Quelque chose qui s'enfonce
au fond de la chair ;
jusqu'au fond de l'âme ;
Toute la tristesse du monde
Enveloppé par la nuit triste et obscure
malgré la lumière que dessine
la main innocente
Au corps à corps avec la multitude
au lieu de célébrer ce surcroît de lumière
Assez de rire et d'Amour
pour offrir à la hache un peu de résistance
Le souffle et le geste
chargés de fleurs et de vent
Le regard plutôt que les yeux
Aussi bleu que le reste – en définitive
La danse rayonnante de l'âme
au milieu des fleurs
Des pas comme des soleils
au milieu des étoiles
Le cœur éveillé
Ni passeur de mots
Ni passeur d'images
Pourvoyeur de silence et de joie
Parfois l'âme dialogue avec le ciel
sans intermédiaire
sans interprète
Manière, peut-être, de retrouver
l'entente originelle
Sous l'immensité
Les cimes du monde
Et la tête de l'homme
qui dépasse à peine les plus hautes herbes
La peine de celui qui ignore
L'ardeur de celui qui cherche
La joie de celui qui se rejoint
La gratitude de celui qui comprend
Et le sourire de celui qui sait
Au milieu de tant de merveilles
Une poignée de ciel
Quelques brassées de terre
Et sur la roche
L'écume et la douleur
Et la fièvre de ceux qui aimeraient savoir
Bouts de chemin
Éclats de silence
Paroles abandonnées
Ombres secrètes
Quelque chose de la rumeur
Et cette chair qui tremble
dans l'espérance (un peu paresseuse)
d'un Dieu secourable
Ce frémissement au fond de la chair –
au fond des yeux
Comme si l'âme avait effleuré le secret
La terre désarmée
Recueillant l'encre, le goudron et la sueur
La pisse, la salive, la semence et le sang
Toutes les substances de l'homme
Les ailes accrochées à la table de pierre
Au milieu des arbres
Au milieu des fleurs
Et envolant quelquefois la parole
pour offrir au ciel un poème
Si seules
Et si dérisoires
Ces lignes qui ne s'adressent à personne
Sur la pierre
Sans rien attendre – à présent
Le même pas
Sur le même chemin
Autrefois insensé
Et si savoureux aujourd'hui
Geste après geste
Ligne après ligne
Pas après pas
La vie
Les pages
Et le chemin
De plus en plus indistincts
Le regard
Au loin
Porté vers le ciel
Tantôt par la rosée
Tantôt par le vent
Tantôt par l'oiseau
Brisé
le carcan de l'homme
Décousues
ses paupières
Disparues
ses frontières et sa prétention
Ouverts
son cœur et ses mains
Voilà l'une de nos rares prières
Rêver moins
Et vivre davantage
A l'orée du plus lointain
L'âme à l'affût
L'écoute posée
par-dessus le songe
Les gestes
Couleur de l'âme
Alors que tout s'écarte
nous résistons
Alors que tout s'en va
nous demeurons
Alors que tout s'oublie
nous célébrons
pour que demain recommence le jour
pour que demain recommence le monde
Tout contre soi
Le silence et la voix
L'ombre et le mot
Le miroir et le ciel
Ne reste plus qu'à convertir
le monde et le cri en poème
Seul
Et, sans doute, plus si loin du secret
Le bleu
Jusqu'à travers l'ardeur
Là
Peut-être
Depuis toujours
Au cœur des cercles
des tremblements
Au cœur des tremblements
le silence
Et au cœur du silence
l'autre monde
celui où tout est vivant et habité
Là
Inexplicablement
Croyez-vous ?
Ce qui précède le poème
l'âme et le silence
Et ce qui le suit
le geste quotidien
La vie et la nécessité
Soi et le reste
De moins en moins distinctement
Têtes vides
Dans leur délire
Dans leur rengaine
Et faisant (malheureusement) tourner le monde
Personne
Pas même soi
Rien que le jour et le silence
Là-bas
Les bruits du monde
Et ce besoin d'enfance inassouvi
Le cœur froissé
entre les mains du monde
entre les mains du temps
Moitié nuage et moitié sang
Sans plus de certitude
Brume et lumière enchevêtrées
Et ce qui passe
Et ce qui meurt
en un éclair
Entre les mots
Ce qui se dit
Et ce que l'on peut entendre
lorsque le cœur est penché
sur le poème
Rien que l'effacement
Et le bruit de la pluie
A écouter ce que rien ne peut blesser
Pas même le sable qui s'écoule
Pas même le vent qui emporte tout
Qu'importe ce que la main écrit
pour peu que l'âme dicte sa parole
Face au monde
Sans rien oublier
Là
Silencieusement
Sans rien attendre
Au milieu des étoiles que la nuit fait tomber
Face au ciel
Face à la terre
Face à l'arbre
Face à fleur
Face à la bête
Face à la pierre
La même joie
La même gratitude
Et le même sentiment du sacré
Plus incliné devant l'arbre et la bête
que devant l'homme
Et la main qui, soudain, arrête la nuit
Et le cœur qui, soudain, offre sa couleur
Et le monde qui, soudain, s'illumine
Ni prélude
Ni épilogue
Ni rature
Ni brouillon
D'un seul trait
La vie, le geste, le poème
Sous le ciel clair
Le voyage
Et la danse
En secret
Celui qui offre
Celui qui sait
L’œuvre sans cesse recommencée du monde
Règne après règne
Civilisation après civilisation
Siècle après siècle
Jour après jour
Ce qui s'édifie et ce qui s'écroule
Sisyphe gigantesque et dérisoire
dans l'espace infini
Une écuelle tendue sous les étoiles
Et l'âme remplie d'espoir
qui patiente sur la pierre grise
Sous le chant des grands arbres
La danse des fleurs
Le vol des oiseaux
Et les yeux émerveillés
Et le cœur tremblant à l'heure du rendez-vous
Sous la lumière quotidienne
La voix douce
Le geste tranquille
Comme un léger flottement dans l'air
L'âme qui traverse les heures
Les pieds dans l'écume
Le cœur en plein ciel
Et l'âme qui danse avec le vent
Notre manière d'être vivant
A la nuit tombée
Le vent qui murmure
à travers les frondaisons
Le silence et la pluie
Quelque chose d'une parole
que très peu savent écouter
La main qui trace
son petit sillon d'encre sinueux
Une route peut-être
Un itinéraire imprécis
Vers la lumière
La fin du jour
La fin du monde
Vers une sorte de délivrance – sans doute
Ce que cherchent
les yeux, l'âme et les mains
Un refuge au cœur du monde
Une lumière au cœur de la nuit
Une paix au cœur du chaos
Dire ce qu'expriment les yeux des bêtes
Leur âme et leurs tremblements
Et leur plainte digne et silencieuse
Sous la main assassine
et le rire indifférent des hommes
Traversant en silence ces siècles si bruyants
Parfois
Au lieu de dire
Se taire et sourire
Devant nos yeux
Le monde
Sans savoir
s'il nous faut rire ou pleurer
Rien qu'un peu d'ombre
pour ces mains mendiantes
et ces cœurs tremblants
Rien qu'un peu de ciel
pour ces âmes passantes
Au cœur de la lumière
Cet Amour que l'on retrouve parfois
au fond des yeux
Ces pages
Tantôt caresses
Tantôt poing levé
Parfois épreuve
Parfois rencontre
Sourire et lucarne sans pudeur
presque toujours
Appel irrésistible
et absolue nécessité
invariablement
Comme un ciel au-dedans
Affranchi de la nuit
En dépit du monde si proche
Un sourire enfantin
Lorsque, chaque matin, la lumière réapparaît
Quelque chose de la beauté
dans les yeux confiants
L'homme
Tête en bas
Du haut de son vertige
Assis au pied d'un hêtre
Le cœur attentif
Laissant émerger
cette douceur un peu sauvage
Entre les racines et les frondaisons
Entre le ciel et l'humus
La peau contre l'écorce
L'âme chavirée qui laisse dialoguer
(en silence) la sève et le sang
Deux étoiles à la place des yeux
Au fond de cette nuit trop noire
La joie immuable de celui
qui se laisse mener par le vent
Qu'importe les lieux et les paysages
Qu'importe les difficultés du voyage
Le cœur clair et lumineux
En ce lieu où chaque pas fait naître une fleur
où chaque mot est un oiseau qui s'envole
au-dessus des malheurs et des cris
Le cœur assis
Au cœur des saisons
Sur la pierre qui reflète le ciel
Cette invisible tendresse
Si douce que coulent des larmes de joie
Si puissante que l'on sent la chair palpiter
Comme si l'on était étreint de l'intérieur
Le cœur posé
contre les flancs de la terre
Si proche que l'on sent
la respiration du monde
Si proche que l'on voit
danser ensemble la vie et la mort
Dans l'air
Comme un parfum d'enfance
Ciel et soleil des premières fois
Lorsque le cœur frémissait devant l'inconnu
Lorsque l'âme savait jouer avec légèreté
Lorsqu'il n'y avait ni peur ni mémoire
Lorsque les joues se coloraient de bleu
rien qu'à respirer
Allant à travers tous les songes
De la terre vers le ciel
Du carré vers le cercle
Du plus infime territoire vers l'immensité
De la frontière vers l'obéissance
Là où se trouve la véritable liberté
Couronné du tremblement des humbles
Sans trône
Sans légende
Assis au-dessus du sommeil
Le visage pas même étonné
devant les fantaisies du monde
L'écho et le secret
enchevêtrés
dans la même parole
déguisée tantôt en cri
tantôt en murmure
tantôt en silence
Sous ce ciel sans charme
Sur cette terre pierreuse
Au milieu des yeux
qui ne sont que des miroirs
Peu à peu
Le sourire et le silence
au lieu des grimaces bruyantes d'autrefois
Aujourd'hui
Le cœur contre la pierre
Les reflets (tous les reflets) du monde
au fond du regard
Et ce que la main dessine
à l'encre noire
Le cœur encore nocturne et casanier
en dépit de la lumière
Mille étoiles
entre les mains
Et ne sachant qu'en faire
Si sensible à l'origine, au mystère, à la lumière
Au détriment du rêve et du superflu
Ce qui est là (si discrètement)
Si réel
En dépit des mensonges qui l'entourent
En dépit des fables
dont les hommes l'affublent
Ce qui est là
Sans remède
Et déjà dans les bras de la mort
Du silence
Des collines
Des arbres
De la poésie
Le cœur parfaitement comblé
Assis nonchalamment
sur les édifices et le nom des hommes
Si haut que tout semble dérisoire
L’œil si large que tout s'est détaché
Là où Dieu, le monde et le temps
échappent à la mémoire
Quelque chose – en nous –
sait (devine et comprend)
ce que le cœur et la tête ignorent
Contre soi
Les battements de cœur de l'arbre
La respiration de la forêt
Les frémissements de la terre
L'essence de la roche
L'incandescence du vivant
Comme un feu insensé
Et cette incroyable résonance
au fond de la chair
Le chant à même la lumière
Sans autre leçon que celle du silence
Sans autre message
que celui de l'hiver et des nuages
Ce qu'essayent modestement
(très modestement) de livrer ces pages
Là ; en plein cœur
La flèche bleue
qui transforme les soucis et les horizons
en oiseaux invraisemblables
qui dépose au cœur des ténèbres ;
au cœur du poison
mille larmes et autant de vérités
Combler – peu à peu – l'écart
entre ce que nous fûmes et ce que nous serons
entre le monde et ce que nous sommes
Parmi les nuages et le vent
Parmi les arbres et les étoiles
Parmi les bêtes et les rivières
Parmi la diversité des formes et des couleurs
Là où la danse, le chant et le cri
comptent davantage que ce qui est écrit
Là où la nécessité est la seule loi
Au cœur du territoire sauvage
Tourbillons de braises et de mots
Autour du feu des gitans
A célébrer on ne sait quoi
A veiller on ne sait quoi
Jusqu'au petit jour
La danse, la fête, le secret
Là
Assis sur la pierre
Assis à sa table
A creuser son âme
Tant que tout ne sera pas vu
Tant que tout ne sera pas compris
Tant que tout n'aura pas été dit
Poussière peut-être
Poussière sans doute
Et après ?
Le cœur, l'or ou l'étoile
Que choisirait la main du mendiant ?
Ce qui se cherche entre les lignes
L'Absolu de l'âme et du monde
Sans autre désir que ce que dicte le jour
Sans autre horizon que l'instant qui passe
En soi
Ce qui est davantage nous que nous-même(s)
Là où simplement le rêve s'efface
Le plus précieux
glissé au fond du reste
au fond de soi
Si bien caché – parfois
que l'on croirait que le monde en est dépourvu
Ce que l'on voit
Et ce qui a lieu
Ce que l'on croit décider
Et ce que les circonstances imposent
Comment dire ce qui n'appartient
ni à l'homme, ni au monde,
ni à la terre, ni au ciel ?
Dire
Dire encore
Comme s'il y avait toujours à dire
Comme si tout pouvait être dit
Comme si les mots avaient
quelque importance
Comme s'ils pouvaient faire la différence
Si bleu que tout s'égaye
Jusqu'au sommeil
Jusqu'aux plus obscurs replis
Jusqu'à la tristesse d'être au monde
Face à l'invisible
Le cœur battant
Le cœur tremblant
Au cœur du poème
Des traces de ciel et de silence
Des traces de monde et d'interrogations
Quelque chose qui nous ressemble
A la cime du regard
Le silence
Cette étrange musique
que seul le cœur entend
Au commencement du ciel
peut-être une larme...
Au fond de ce recoin du monde
A même l'immensité ; déjà
Si près du bleu et des nuages
Notre vie
[entre inconsistance et immensité]
A la manière du soleil et de l'oiseau
Le regard sur le monde
Le cœur tenace
Sans référence
Sans nostalgie
Sans tremblement
Au cœur de ce dédale d'ombres et d'oubli
Où tout est absence et opacité
Où tout est calcul et manigance
Sous le regard d'un Dieu impuissant
Sous le regard d'un Dieu – peut-être –
endormi
Qu'importe la nuit
Qu'importe le monde
Qu'importe la chair
pour peu que l'on sache aimer
Les saisons à la hâte
Les saisons à l'infini
Et ce que les yeux devinent
Caché(es) derrière les rideaux du temps
Quelques larmes
Et des liasses de feuilles
emportées par le vent
Le sang peuplé d'arbres et de chants d'oiseaux
L'âme si parfaitement sylvestre
Soi encore
Sans autre possibilité
De moins en moins nécessaires les mots...
Comme si le silence suffisait
Être – peut-être – sans autre nécessité
Moins humain que métaphysique – sans doute
à moins que ce ne soit cela être un homme
Une créature vouée aux interrogations
fondamentales
plutôt qu'un ventre et un esprit
affamés de vivres et de distractions
De plus en plus nu et démuni
Comme si l'on se rapprochait
de notre véritable identité
On aimerait parfois être
comme les fleurs des fossés
Sans souci de la terre et du ciel
Sans souci du soleil et de la pluie
Majestueux et fragile
Nu et ouvert aux vents
Le cœur simple – si simple
Un jour vient le temps
où l'on n'espère plus rien du monde
Nudité et lumière
Le triomphe de l'être
L'apothéose de l'homme
Contre la terre
Si nu
Si sincèrement
que tout semble intime
Le chant fidèle aux gestes et à l'existence
L'âme (profondément) honnête
Et la besace encore pleine de poèmes
Affamé de ciel et de mots
Épris de silence et d'obéissance
Aller
Comme le jour
Comme le rêve
Par-dessus le monde et les larmes
A la distance qui favorise la fraternité
Le monde né de nos infirmités
De ce que nous n'avons pas réussi à faire
De ce que nous n'avons pas su inventer
Ce qui s'écrit
Sans doute le plus précieux
(que l'on « possède »)
Ce qui s'offre sans presque rien en échange
sinon la joie du partage
sinon la joie de léguer (un peu)
de son expérience
Ce qui nous accable
Cette proximité du monde
Ce que sont les hommes
Leur manière de vivre insensée
Le triomphe partout de la bêtise
et des malheurs
Aux marges du monde
Dans la chambre de la forêt
Le cœur libéré du nombre
A genoux sur le bleu ; déjà
Aux confins du dicible
Juste avant le silence
Aux dernières limites de la parole – peut-être
Il faudrait inventer une autre langue
faite de silence et de gestes
de présence et d'attention
Une langue parfaitement affranchie des mots
Quelque chose de l'être – de plus en plus
Autour de la lumière
La langue
Le poème
La prophétie
Tout ce qui se réclame de sa filiation
De lieu en lieu
sans rien avoir à prouver
Allant au gré des appels
au gré des nécessités
au milieu des peurs, des fissures et du fracas
Au-delà des malheurs et de la volonté
Au-delà des images et de la pensée
Sur cette pente sans candidat
Sur cette pente sans conquérant
Ce qu'il faut de joie ou d'indifférence
pour oser danser au milieu des tragédies
Le cœur si près de la peau
Si près de la pierre
Si près du ciel
Si près du reste
que tout tremble
à chaque battement
Quitter l'indécence et l'obscénité
Quitter la folie et la boue
pour découvrir un lieu
où la lumière remplacerait la mort
où l'Amour et l'innocence dicteraient
leurs règles aux vivants
Si proche de ce que l'on cherche
Plus personne
Seulement l'hôte des lieux
A la manière des vagabonds
Allant avec pour seul viatique
un peu de tendresse
La soif plutôt que la faim
Sans se laisser distraire
par les nécessités du ventre
De moins en moins
comme si c'était la seule direction possible
Le mystère vivant
là où les yeux ne voient que l'ordinaire
De plus en plus anonyme
De plus en plus austère
De plus en plus démuni
En ce monde de confort,
d'abondance et de fausse gloire
Parce que curieux ;
voyageant au-delà des yeux
Entre le feu et la rosée
le poème
Le cœur tourné
vers le trait
vers plus haut
Et la course des nuages
Comment consentir
à l'indécence et à l'obscénité de ce monde ?
Comment vivre
là où il n'y a (presque) plus d'âmes vivantes ?
Le cœur pénétré par la danse des choses
Dans la même chambre que l'arbre,
la pierre et la bête
Sous le même toit de brume et d'étoiles