Carnet n°206 Notes du monde – notes itinérantes
Rien de vrai – ni de réel – des illusions – une imposture – des mensonges – érigés en dogmes et en système – une manière de transformer son ignorance en savoir – d’effacer ses inaptitudes – de vivre comme si de rien n’était – sans jamais rien remettre en question…
Une apparence déclassée – moins qu’un visage – moins qu’une étiquette. Et, bien sûr, l’être sous-jacent – à la moindre parole – au moindre geste – à la manière de se tenir dans le monde…
Le plus beau bleu de la solitude ; davantage qu’une parure – une lumière – une façon d’être présent à soi – aux circonstances…
Parfois – on aimerait être – à la manière des enfants (avec cette naïveté de l’âme) – au dernier chapitre de l’histoire du monde – par simple curiosité – pour voir le dénouement final – la fin de cette incroyable (et dérisoire) épopée…
Des couleurs, parfois, qui donnent le sentiment d’une profondeur – d’une envergure – d’une vérité vécue de manière lumineuse et singulière. Des apparences seulement sur lesquelles on greffe des images ; des mensonges sur d’autres mensonges…
On ne peut se fier à rien excepté à l’être et au ressenti de l’instant – en écoutant prioritairement – centralement – l’élan intérieur de la plus simple et innocente manière (avec l’esprit vide et vierge)…
Des bandes de vert – collées sur le bleu et le blanc du ciel. La terre et l’azur – l’œil et la foi – l’indélicatesse et l’illusion. Et des instincts à foison…
L’apparence du réel – et tous les plans – tous les mondes – derrière…
Ce qui s’installe en dépit de nos avertissements – rien qui ne puisse être entravé – ni stoppé…
Les élans et les mouvements naturels façonnent et agencent la réalité triviale – et apparente – du monde. Quant à l’essentiel – il demeure toujours au-dedans – la perspective sous-jacente à ce qui est perceptible par les sens – et qui reste étrangère (et très souvent inconnue) aux âmes terrestres…
L’extraordinaire se glisse – très souvent – au fond du plus commun. Pour le déceler – il faut s’approcher jusqu’au cœur des choses – pénétrer leur essence – découvrir ce qu’elles sont en réalité. Et être suffisamment patient pour qu’elles se dévoilent…
Des taches sombres sur le vert – des taches blanches sur le bleu – la terre et le ciel en quinconce…
Des courbes – des formes – et une seule ligne de démarcation…
Des bruits – ce qui déchire le silence – rien qui ne puisse arracher les hommes à leur sommeil…
Derrière le fouillis du nombre – la splendeur de l’Un – si bien caché(e) – trop bien caché(e) parfois…
En général – l’apparence belliqueuse dissimule la crainte. Quant à la tranquillité véritable, elle naît d’une juste compréhension de ce que nous sommes…
Rayures apparentes, parfois, sur nos vêtements trop amples. Du noir et du blanc que nous imaginons séparés mais qui – en vérité – s’entremêlent toujours avec nuance…
La vie – et son (extraordinaire) intelligence du mélange – de la subtilité…
Rideaux sombres sur le jour – manière d’ignorer la beauté – l’étrangeté – la surprise – la nouveauté – de ce qui, sans cesse, se présente…
Des instincts hasardeux – la providence et l’infortune – la nostalgie, parfois, du premier homme – la capacité intuitive – la solitude et le silence indispensables. L’être comme seule nécessité – et les autres instances – (presque) toujours secondaires…
Ce qui se joue – en nous – à chaque instant ; le plus haut et la fuite – l’évitement du monde humain – notre ligne étroite – cette pente glissante qui toujours nous conduit vers le plus naturel…
Tout ce qui concourt à l’émergence du vrai ; ni l’éradication du mal – ni la propagation du bien…
Ce qui se dessine sans notre consentement – un monde de contours et de fumée…
Sur la vitre – la buée – et derrière, des pas qui s’éloignent…
Et ce qui les unit – une forme de respiration – un souffle – un élan vers le possible…
Ce qui se désagrège – l’inutile – le superflu – l’inessentiel…
Ce qui reste – presque rien ; le regard – une forme de présence sans contenu – une manière de faire renaître, à chaque instant, l’aventure…
Ce qui s’oublie en vivant – le plus essentiel…
Ce que l’on préserve – malgré nous – le moins légitime…
Cette peau sur la peau qui empêche la liberté – sous laquelle on étouffe – on s’éteint – on meurt…
Masque-carapace – armure-parure – que l’on croit devoir revêtir pour dissimuler notre nudité – que l’on imagine (à tort) fragile ; il n’y a rien de plus puissant – de plus tenace…
Notre indestructible nature…
Sur le sol d’un autre jour – sous l’étoile d’un autre ciel – pas si différents de ceux que voient les hommes – comme une dimension au-dedans de celle où nous avons coutume d’évoluer – comme une perspective au-dedans de la perspective commune. Rien d’extraordinaire – rien non plus qui ne puisse s’approcher avec les yeux – avec le cœur trop débordant – avec la tête trop pleine d’ombres et d’idées…
Le plus simple – naturellement – qui s’offre à ceux qui ne sont plus rien – à ceux dont le nom et le visage ont retrouvé le banc des anonymes – à ceux dont l’âme s’est offerte – à ceux qui n’ont plus rien à demander – un peu de silence et de solitude, peut-être, lorsque la folie de ce monde leur semble trop envahissante…
Des choses – des lignes – des rebuts – des débris. Et des instances pour réguler la circulation des mouvements. Une organisation et des hiérarchies complexes – changeantes – évolutives…
Mille façons de vivre…
Et une seule manière d’être au monde…
Un magma de forces contraires. Monde d’objets et d’orbites – de trajectoires entrecroisées. Rondes et arabesques. Pas de plan d’ensemble – à l’image de ces nuées d’oiseaux et de ces bancs de poissons qui dessinent, dans l’air et sous les eaux, d’admirables figures où chaque individu n’ajuste pourtant sa position qu’en fonction des quelques autres autour de lui…
Ainsi, sans doute, fonctionne le monde et s’initient les directions terrestres collectives…
Pas d’évolution linéaire – pas de programme, pas de planification…
Chacun – à la fois – construisant et suivant le mouvement général…
L’inlassable labeur de la pierre – ce qui semble immobile – inerte. Et pourtant…
Une roue immense et incontrôlable. Quelques lois provisoires dans un contexte très largement anomique ; rien de sûr – rien qui ne se décide à l’avance – la pure spontanéité dans un cadre conditionné et changeant…
Ni science, ni philosophie nécessaires. Une attention – une sensibilité – et l’indispensable aptitude au déblaiement et à l’oubli…
Des heures ni graves, ni légères – ni frivoles, ni sérieuses. Une forme de présence en retrait – presque entièrement dévouée à l’intériorité…
Le regard simple – l’âme aussi nue que possible ; les interactions les plus naturelles du corps et de l’esprit avec leur environnement ; l’air – le souffle – la faim – la nourriture (élémentaire) – l’eau – la soif – les fonctions physiologiques – la marche – le mouvement – les énergies qui circulent – la cognition – l’écriture – la pensée – l’intériorité – la solitude – le silence. L’attention et la présence vivante et désencombrée – l’existence quotidienne et la contemplation…
Peut-être le plus simple et le plus naturel de l’homme autant que la plus vive (et permanente) intensité métaphysique et spirituelle…
Ces lignes – prolongement de la rencontre entre la perception et ce qui est – à un instant donné – en un lieu précis…
Rien d’important – la résultante intérieure exposée sur la page…
Ni loi – ni principe – ni vérité ; la résonance naturelle et spontanée qui ne vaut que pour le moment particulier où l’événement (ou le non-événement) a été vécu…
La matière viscérale du monde – la chair et la pierre – ce que l’on porte malgré soi – les apparences trompeuses…
Il suffit de poser un œil sur ce qui est devant soi – attendre l’écho intérieur – laisser jaillir le premier mot – et, à sa suite, les suivants – comme une petite cascade de fraîcheur…
Le déroulement du fil intérieur – quelque chose comme l’interface entre l’âme et le monde – le lien – le joint – la colle qui les assemble…
Un cercle – une fenêtre – des possibles. L’invention du monde et des territoires parallèles – le rêve – le réel – l’imaginaire. L’extrême porosité des frontières. Ce que le regard déconstruit et unifie – capable de se poser partout de la même manière…
Mille lieux – un seul centre – et la même façon d’être présent partout…
Existence et écriture sans autre contrainte que celles qui s’imposent à l’instant où l’on vit – à l’instant où l’on écrit. Rien de déterminé – ni de programmé – ce qui advient de la plus naturelle façon…
Pas et traits exécutés dans l’inconnu et l’incertitude – sans destination – pour la simple joie d’aller et la beauté de vivre et d’exprimer…
Rien de construit – rien qui ne s’édifie – rien qui ne s’agglomère ; des bouts – des bribes – des fragments – comme des instants singuliers à la fois séparés et alignés les uns derrière les autres…
Pas de trajectoire précise – pas de voyage. D’infimes éléments mais qui constituent l’essentiel subjectifau moment où ils surgissent – au moment où ils existent et s’invitent dans l’âme – dans l’esprit – sur la page…
Des fleurs – des tombes – des collines – l’espace parcellisé en fonction des usages, des utilités, des contingences. La vie agissante – la vie foisonnante…
Des mouvements – des bruits. Trop de mouvements – trop de bruits. Et le cri, dans la poitrine, qui explose comme une folie passagère – et qui s’empare de nous pour dire l’insupportable impossibilité – en soi – du silence…
Soi – comme le lieu de toutes les guerres – terrain où s’opposent toutes les forces du monde – concentrées – contenues – confinées dans cet espace restreint – et qui se révèlent, à ce titre, plus destructrices encore – et qui soulignent à l’instant où elles s’affrontent le manque d’envergure – le besoin de distance que l’on est incapable de leur offrir…
Au fond de l’âme – des éléments de la folie du monde – enfouis dans les profondeurs – dans les fondements même – de notre être…
Grandeur et précipices ; ce qui serpente entre les failles – ce qui sillonne à travers les reliefs – contournant – se déversant – au gré des expansions et des rétrécissements…
Contours de la sauvagerie ordinaire…
Parfois – on aimerait creuser un trou immense pour pouvoir tout y jeter – lorsque l’oubli dysfonctionne et que les choses du monde – de l’âme – de l’esprit – s’accumulent dans l’espace (trop) étroit de la psyché…
L’enfer – et la folie qui guette – face à l’entassement grossissant…
Trop plein de tout – et nous voilà bientôt – très vite – presque aussitôt – submergé – inondé – étouffant – asphyxié. Et ça se débat pour échapper à l’emprise – ça bouge – ça saute – ça gueule – ça trépigne – ça frappe le sol – les murs – avec les poings – les talons – ça gesticule dans tous les sens – ça voudrait que ça s’arrête – fuir aussi loin que possible – s’arracher la peau – la tête – pour trouver un peu d’air – un peu d’espace – la distance nécessaire pour ne pas devenir fou…
Et c’est au-dedans (bien sûr) que l’envergure manque. Et l’on ne sait comment faire pour élargir l’intérieur – repousser les parois pour respirer un peu – retrouver un inconfort acceptable – vivre sans cette oppression – échapper à cette détention – à cet enfermement – insupportables…
Seul sur la falaise… Seul sur la falaise… Seul sur la falaise… Avec soi… Avec soi… Avec soi ; sorte de mantra pour retrouver l’esprit autonome…
Ce que le jour offre – ce que l’esprit écarte. Ce que la nuit reprend – ce que nous sommes prêts à abandonner…
Une tension – toujours – existe entre ce qui est et ce qui est possible…
A chacun de décider dans quel univers il souhaite vivre – le réel ou l’imaginaire…
Ni enjeu – ni hiérarchie – dans ce choix – une manière simplement différente d’être au monde…
De l’herbe – des arbres – des nuages – le ciel et la terre. Plus qu’un territoire – les indices d’une histoire – celle qui se rejoue chaque jour depuis la naissance du monde…
Des choses accrochées ici et là – au gré des ascensions et des dégringolades. Des visages qui résistent ou se soumettent – au gré des efforts, des faiblesses et des renoncements…
Parfois – le désir d’une autre matière que celle du monde – plus souple – plus légère – moins fragile. D’autres fois – le désir du vide intégral – de la vacuité complète – du silence absolu. Ni bruit, ni mouvement. La présence seule – et consciencieusement évidée. Dieu sans les formes – Dieu sans la matière. L’Un et le plus rien…
La danse des formes – les excès et les abondances. Le désert et la pénurie. Tout se répond à travers l’espace et le temps ; ce qui comptait ne compte plus – ce que l’on évitait est désiré – ce que l’on pensait irremplaçable est destitué. Le manque et le surplus d’une chose appellent – presque toujours – leur contraire…
La valse des opposés – tout finit par se retourner – par s’inverser – par devenir ce qu’il n’était pas…
Tout – dans la continuité – comme une inlassable répétition – l’éternelle nouveauté – l’éternel changement – l’éternel retour…
La loi implacable et universelle des cycles et de la récurrence…
Rien en deçà du monde – rien en deçà de la volonté – ou plutôt – tout mais inversé – comme l’image déformée d’un autre univers au-dedans de celui que l’on a coutume de voir – une infinité de territoires gigognes et parallèles – quelque chose de totalement incompréhensible par l’esprit…
De la grandeur et de l’insignifiance – ce faux prestige de l’homme – une simple prétention – rien qui ne mérite notre considération…
Des faces qui geignent – des faces qui rient – la bouche ouverte – dégoulinante de bave avec, entre les dents, quelques restes de nourriture…
Une psyché grossière juchée sur un amas de chair et de substances…
L’animalité humaine ordinaire…
Ça ne vit qu’à travers le corps oisif – le corps réclamant. Et ça s’imagine esprit ingénieux – éminente intelligence…
Quelques neurones sur un tas de graisse et d’excréments…
Un manque de tenue corporelle et psychique. Entre l’infirme et l’informe – quelque chose d’incroyablement incomplet…
Une manière de vivre entre le mollusque et l’avachissement…
Aucune fraîcheur – ni dans le geste – ni dans la parole. Rien d’attrayant dans la manière d’être au monde…
Des repoussoirs sur pattes…
Et, pourtant, ça vit en couple – en famille – en groupe – en collectivité ; ça copule – ça s’accouple – ça se reproduit – le pire qui se transmet au fil des générations…
Ce que nous offrent les pierres – les arbres – les chemins – la beauté silencieuse du monde naturel – l’harmonie et la rudesse – cet espace où se mêlent, partout, la vie et la mort – la lutte et la survie des vivants – la faiblesse et la force – les instincts et les territoires…
Chacun aux prises avec ce qu’il porte et le reste du monde – s’affiliant – se regroupant – s’isolant – selon ses gènes – ses impératifs – ses nécessités. Ce à quoi n’échappent nullement les hommes malgré leurs aménités…
Il faudrait un saut significatif vers la conscience pour transformer cette animalité ; passer de la cognition élémentaire à un balbutiement d’intelligence…
Une transformation qui nécessitera des millénaires de labeur assidu et de tentatives acharnées…
Le pire – parfois – s’invite – ce qu’offre la vie malicieuse – le face-à-face direct avec ce que l’on craint – avec ce que l’on exècre – avec le plus atroce en – et devant – soi…
On serre les dents – on serre les poings. Mais quelque chose – au fond de la poitrine – hurle sa gêne – son inconfort – ce qui lui est (absolument) insupportable…
Comme une pulsion irrépressible – une explosion qui pourrait tout détruire – tout anéantir – pour que cesse cette oppression – cet encerclement – cette détention…
Du mépris et de la haine pour la normalité – cette tiédeur – cette torpeur – cette mollesse d’esprit, de corps et d’âme – ce sans-gêne – cette manière permanente de se placer au centre de tout – cette bêtise – cette prétention ; des envies de fuir – de tout briser – de la furie en soi – presque de la folie tant ce spectacle – et pire, cette proximité – nous répugnent – nous insupportent – nous horrifient…
Des bruits – de l’air que l’on brasse – cette manière absurde d’exister – de remplir ce qui ne peut rien contenir – de combler ce qui ne peut l’être – ce désœuvrement et cette agitation…
Le besoin d’un autre monde – d’une autre terre. Et cet exil du dedans qui nous condamne à l’extériorité – à vivre parmi la folie et l’indigence de nos congénères…
Sans doute est-on (particulièrement)maudit…
Des souliers en attente – des souliers qui piétinent – des souliers alignés – en ordre de marche. Le monde tel qu’il est – le monde tel que l’on voudrait qu’il soit – le monde impossible…
Trop de vaines tentatives – de défaites – d’impossibilités…
Il faudrait remonter à la source – revenir à l’origine – rejoindre l’aire première – se revitaliser dans la proximité du premier souffle – s’agenouiller devant l’envergure de l’infini – s’établir dans le plus profond silence – et y demeurer mille siècles – pour être capable de retourner dans le monde et de fréquenter, à nouveau, les hommes…
Nu – comme le plus grand privilège – mais rien de définitif. Dans le règne permanent de l’incertitude et de la précarité…
Radicalisation de la marginalité et de la solitude…
L’Absolu excluant et écrasant… Et cette impossible union – en soi – avec le relatif…
Dans la directe descendance du néant…
La folie originelle – et contaminante…
Ce qui nous escortera, sans doute, jusqu’à la fin…
Le siège du pire – de la noirceur – le berceau des récriminations…
L’excès et la brûlure – ce que réprouvent la tiédeur – le monde – les conventions…
En soi – l’haleine terrifiante du dragon – ce qui nous empêche de vivre parmi les hommes…
Des carrés gris sur l’asphalte – des herbes folles sur le bord des chemins – de petits murets de pierre – et le pas infatigable (avec, dans la main, le bâton du pèlerin)…
Une pente – de la roche – la destination de l’homme – la route vers la liberté – quelque chose qui roule et s’abandonne…
Loin des masques, des règles et de l’usurpation…
Ce que l’on efface – tout – comme de minuscules dessins sur la vitre embuée. Une (simple) manière d’occuper le jour et la main…
Entre l’homme et le silence – ce trop-plein d’ardeur qui s’acquitte de sa tâche – ce que le monde emploie toujours pour son usage…
L’Autre – c’est déjà le monde – le lointain – l’inabordable – ce que l’on désire toucher – atteindre – conquérir – posséder – anéantir – qu’importe… L’objet de toutes les tentations…
Ce qui nous emporte – ce qui nous égare – ce qui nous éloigne de l’essentiel – de la solitude comme seule compagnie propice…
Ce qui se rétracte lors de la lutte – lorsque la bataille fait rage ; l’innocence bafouée – l’innocence écrasée…
Devant soi – plus haut – quelque part au-dessus de la tête – ce que l’on oublie – ce que l’on voudrait – ce qui au-dedans nous ferait un refuge…
Des murs encore – construits et démolis – peints et repeints – mille fois – devant lesquels on passe et repasse – comme des éléments inévitables – consubstantiels…
Ce qui nous éloigne – l’absence de familiarité – le hors cercle…
Il n’y a d’autre alternative ; soit on récuse tout – soit on accueille tout. Et comme l’un et l’autre nous sont impossibles – on s’enlise – on s’éternise dans la demi-mesure, les compromissions et l’inconfort…
Au-delà de soi – il y a le reste – ce qu’il nous faut découvrir et apprivoiser…
Tout ce qui existe encore au-dedans…
Des portes ouvertes ou fermées – des paysages inconnus – des sentiers qui serpentent et se perdent au loin – des visages sans sympathie – des semblants d’âme peut-être ; rien qui ne laisse présager un agréable voyage – plutôt une ascension épique – une exploration aventureuse – une longue errance – une quête âpre et sans concession…
Dans le sillage des Autres – en nous – inconnus ; ceux qui nous redressent et ceux qui nous font chuter…
Il y aurait des fenêtres à ouvrir sur les âmes – une manière de se tourner vers l’innocence – une façon de se tenir ni trop près – ni trop loin – des délices et des abominations ; quelque chose sans excès – quelque chose de l’entre-deux – mais trop éloigné de notre nature bouillonnante – incandescente – explosive – de ce feu tellurique qui nous habite…
L’impossible et inutile inventaire du réel – bien plus de choses inconnues que de choses connues. Et en chacune d’elles – le tout – l’ensemble de l’univers – la globalité de l’Existant…
Aussi – à quoi bon passer son temps à répertorier ; approfondir une seule chose suffirait à comprendre le réel – le monde – la vie – ce que nous sommes…
Parfois le ciel – parfois la nuit. Parfois la roche – parfois la fleur…
Rien qu’un regard sur la diversité…
Rien qu’une manière de se tenir debout – vivant – au milieu du monde…
Ce que les visages nous cachent – et ce qu’ils nous révèlent…
Dans le monde d’après – il n’y a pas d’après ; le présent – éternellement…
C’est à mains nues qu’il faut déblayer nos entassements – un tas après l’autre – une chose après l’autre – ou alors l’ensemble – d’un seul coup – réuni dans la poigne ferme de l’oubli…
Vide – comme un enchantement particulier à vivre. Les premiers pas sur un chemin auquel rien ne prépare. Passer de l’existence – du vivre élémentaire – commun – trivial – à quelque chose de plus grand – à quelque chose de plus stable et de moins fragile…
Effleurer une envergure qui se passe d’explication et de commentaire. Un corollaire du silence. Une manière de vivre au plus près de soi – du monde – où rien n’entache – où rien n’invalide…
Des parcelles successives – carrés de terre – fragments de chemin – bouts de ciel et de destin. Florilège hétéroclite du monde où l’âme est – trop souvent – absente…
Ce qu’engendre(nt) l’anéantissement – la capitulation – les forces qui abandonnent. Le souffle qui suit le point d’inversion de la désespérance. Ce qui se dévoile – ce qui se voit – après l’effondrement de la structure du monde…
Qui s’est-il déjà senti capable d’aller au bout du plus long chemin terrestre et de franchir les ultimes confins de l’existence et du monde humains – les frontières qui séparent l’homme du reste – la bête humaine de l’au-delà de l’homme…
L’esprit d’un Autre qui se manifeste – la liberté – l’éloignement du monde – des conventions – de la normalité. Quelque chose d’irrépressible – d’inévitable…
Ce qui pousse au-dedans comme une nécessité – un impératif vital – absolu…
La malhonnêteté voudrait que l’on se taise – que l’on incrimine et vilipende au-dedans – en silence. Au contraire – il faut laisser jaillir ; il faut que ça explose – que ça circule – que ce qui nous traverse – traverse aussi le monde – et retourne à ce qui le fit naître…
Energie – matière invisible – enfantées par la machine à créer les choses – les circonstances – le mouvement…
Une manière de s’inviter ailleurs – en deçà de la surface – au-delà des horizons connus – derrière les apparences – plus loin que les trop simples évidences du visible…
Comme un appel – une déchirure dans l’âme qui nécessite une réparation ; un fil cousu – un baume – inconnus du monde et des hommes ; le pouvoir guérisseur d’un accueil et d’une envergure…
Des lieux sans fondement – qui révèlent notre étrangeté – notre démesure – notre folie – le plus miraculeux – ce qui peut naître et croître au milieu du néant…
Rien qu’un tour de piste – le dernier – avant de quitter le grand cirque. Entre clown et magie – le triste défilé des borgnes – des manchots – des infirmes – ceux auxquels on a ôté la grâce et l’intelligence – et qui se rattrapent – et tentent de nous séduire – par leurs mimiques et leurs grimaces – par leurs singeries gestuelles et langagières – ces beaux parleurs qui essayent de nous embobiner avec leurs histoires pour nous faire oublier leur sournoiserie et leur laideur…
L’heure nuptiale – sans un cri – sans même un frémissement de l’âme ; ce qui nous a traversé – sans douleur – sans effort – comme une forme, peut-être, de geste inaugural initié par les beaux jours et le silence…
A tue-tête – parfois – au fond de la poitrine – la joie silencieuse – ce qui ne transparaît jamais sur le visage ou alors dans les yeux – seulement – plus vifs – plus pénétrants – et dans cette aptitude si particulière (et si universelle) de l’esprit à couper court à toute histoire – à trancher pour aller toujours au plus simple – au plus essentiel – à fonctionner, en somme, à l’inverse de la psyché…