TOURBILLON(S)
EXTRAITS DE DIVERS RECITS & DU JOURNAL DE L'AUTEUR (2008-2013)
Chaque nuit, j’écris. Soucieux de mener à terme les différents manuscrits en cours. Parfois le souffle fait défaut. Je note alors sur ce carnet les mots, les pensées, les intuitions qui viennent me délivrer, du moins le crois-je, du néant… d’où – sans doute – le caractère nocturne, répétitif et décousu de ces pages...
Tant d’années de recherche, de quête fébrile pour parvenir à ce sentiment dévastateur d’immobilité. Te serais-tu donc fourvoyé ?
Le vide t’appelle. Et tu n’y réponds que par l’esquive.
Cette sempiternelle et odieuse nécessité d’écrire…
A quoi s’exerce la fleur ? Et à quoi œuvrent les étoiles ?
Grain de sable. Infime particule sur l’infinie étendue. Perdu dans l’immensité. Criant sa singularité. Balayé par les vents. Écrasé par ses frères. Des milliards de frères pesant de leur poids infime.
Tu as décidé de travailler la nuit pour écrire. Veilleur de nuit. Pour remplir tes pages. Un (double) emploi obscur, non ?
Tu appartiens au peuple de la nuit et du silence. Quand les hommes ont déserté le monde, tu reviens chez toi. Tu retrouves ta terre.
Toute menace est intérieure. Le véritable ennemi est en chacun. Et il faut apprendre à l’aimer comme un frère…
Toutes ces phrases jetées en pâture au monde. Mais pour quelle raison s’y intéresserait-on ? Pourquoi rencontreraient-elles le moindre écho ? Comme ton cœur, elles ne regorgent que de toi-même.
Le sillon que creuse chaque homme est un fossé qui le sépare du monde. Et peut-être, en définitive, l’en rapproche…
De quoi sont faites les entrailles du poète ? Et son cœur ? Chez toi, tout est enrobé de matière intestinale…
Le monde a l’envergure de l’œil qui le regarde.
Il n’y a de vocation qu’existentielle qui répond, bien sûr, à un impératif intérieur.
Si l’on pouvait rencontrer la fragilité de l’Autre et garder à l'esprit sa finitude, nos gestes seraient plus empreints d’humanité.
Frapper les touches (du clavier) comme un possédé. Forçat au pays des lettres. Enchaîné à la page. Mon bagne s’appelle écriture.
Dans la solitude, mille rencontres profondes, discrètes et décisives. Et dans le monde, mille rencontres tapageuses et inutiles. On a vite fait de virer solitaire…
Un regard, un sourire, une épaule, une étreinte sont parfois nos seules béquilles. Mais comment marcher sans appui – sans le réconfort d’un visage ?
La satisfaction, la souffrance et le monde sont ambivalents. A la fois fleurs et flèches pour l’Homme.
Un problème après l’autre appelle une solution après l’autre. Mais que faire quand on est assailli ?
On a parfois le sentiment d’accomplir une grande œuvre parce qu’insufflée par une force irrépressible et mystérieuse. Et puis après lecture de ladite œuvre, on se surprend à rire… de son insignifiance… de sa fadeur… de son inconsistance… Un désastre désopilant...
Ému par le spectacle d’une fleur agitée par le vent. Rien de plus beau et de plus pathétique. La grandeur du dérisoire. Splendide métaphore de la condition du sensible.
Malheur à celui qui croit savoir…
J’envie parfois l'immobilité tranquille des arbres. Leur lente et sereine croissance vers le ciel. Guidés par la lumière. Moi je ne sais où m’établir. Et sans racine, je végète… je m’assèche. Quel funeste destin…
Des milliers de lignes… Et encore aucune certitude… Le bazar, le chamboulement et l’ignorance… Voilà qui est à peine croyable… Et pourtant…
Bouleversé par la souffrance. Et aussi ému par ceux qu’elle frappe que par les êtres qui accompagnent ceux qui l'endurent (dans leur chair, dans leur tête ou dans leur cœur).
Accepter enfin d’être un Homme…
Pour qui ai-je de l’importance ? Qui pourrait m’en accorder… je suis si peu disposé à m’en offrir moi-même.
Pourquoi ne voir la beauté que dans l’exceptionnel ? Cette myopie – que dis-je ? – cet aveuglement devant la splendeur de l’ordinaire. Devant la magnificence du quelconque.
Nul ne se tourne au-dedans sans avoir éprouvé une souffrance suffisante… et épuisé toutes les autres stratégies...
Il est des êtres nourris de mille expériences, riches du monde et humbles. Et d'autres imbus de leur chiche existence et de leur savoir de salon…
Chaque homme n’a-t-il un destin qu’à sa mesure ?
*
J’aurais voulu naître avec un nez rouge et de gros souliers ronds pour jouer au saltimbanque dans le cirque des peines. Mais à la naissance, les fées se penchèrent sur mon berceau pour m’insuffler le désir de l’or : la vérité. Elles y posèrent un soleil (un minuscule soleil), une plume, une pelle et un peu de mélancolie. En grandissant, le monde m’offrit un peu d’encre et quelques mines de plomb. Ce furent-là mes seuls présents – et les seuls outils – pour accomplir mon travail.
Ses errances le conduisaient, parfois, au juste chemin.
Au cours de ses égarements, son regard parcourait l’horizon. Là, juste sous ses pas.
Il avait toujours un volcan en guise de crâne. Et une vie (intérieure) sans mystère. Du feu et des cendres. Avec, parfois, quelques coulées sombres et visqueuses qui se répandaient sur le monde.
Il était toujours soumis à l’ordre du monde. Et au chaos de son propre univers. Obligé de marcher l’âme écartelée.
Il avait un goût prononcé pour les étoiles. Mais son cœur était encore réfractaire à la lumière.
Il criait du fond de son abîme. Et seul l’écho lui répondait.
Comme un funambule sans fil...
Son espoir d’ouvrir le ciel était immense. Mais il avait beau regarder la lune. Et tendre la main. Il ne pouvait compter que sur son pas.
Les frontières glissaient, parfois, dans ses yeux perdus. Effaçant le contour des silhouettes. A deux doigts, peut-être, de percer le mystère...
Ni abîme, ni passerelle entre le monde et moi. Mais un univers constellé de gouffres et de liens.
En d’autres terres, j'aurais été moine, mendiant ou saltimbanque. Mais, en ce lieu, la vie m'attribua la tâche de scribe. Et de vigie. Humble veilleur fouillant de sa plume les recoins des ténèbres pour y dénicher un peu de lumière enterrée sous le sable et la boue. Sous toutes les écorces qui recouvrent la chair.
Existe-t-il un chemin pour ceux qui n’appartiennent au monde et ignorent la destination ?
Notre envergure nous destine à l’infini. Mais on demeure prisonnier de notre incommensurable ambition : l’horizon humain.
Les poètes croient toucher le ciel. Mais ils caressent à peine les brins d’herbe de leurs aisselles. Quelques-uns étendent le bras jusqu’à la cime des arbres qui s'amusent de ces mains minuscules tendues vers le mystère.
La lumière brille derrière les paupières closes. Invisible encore pour les yeux fascinés par le monde.
Il se sentait si seul que tout l’accompagnait. Partout des frères pour le soutenir. Et des sœurs pour lui indiquer la route.
La volonté ne peut tenir lieu de béquille. Notre seul appui : le mystère qui nous habite.
Le contenu de ma besace ? Qu’importe ! A présent, je me fous de mon viatique comme d'une guigne. J’aimerais le jeter au vent. Pour aller le cœur désabondé…
J'aurais aimé m’écarter des chemins. Mais aucun miracle sur la chaussée. Toujours le même désert. Et la route à tracer.
L’ensablement est la seule consigne pour ouvrir le ciel à la terre. Mais peu s’y aventurent. L’asphalte est si confortable. L’étouffement et l’essoufflement, voilà la crainte des hommes !
Il aurait aimé détruire le monde à coups de machette. Mais Dieu l’invita à déposer les armes. Et à prendre la plume. Pour laisser quelques taches d’encre à la place de la poussière et du sang.
Il me faut, à présent, apprendre à voir Dieu dans les mains sales. Les gestes maladroits. Les prunelles aveugles. Et les bouches ignares. Remettre encore mille fois mon œil sur l’établi pour pouvoir vivre parmi les hommes.
Il pesait de tout son poids sur la branche, comme un fruit trop vert, incapable encore de se détacher. L’arbre patientait. Sans réprobation. Sans espoir. Imperturbable sous le sourire attendri de la lune et le gloussement des étoiles.
Un jour, il s’agenouilla en ses terres. Et enterra tout désir de conquête.
J’ai toujours combattu mes démons (avec rage et âpreté). Avant de me résoudre à les convertir en frères.
Le corps repu – et le cœur décharné – par l’opulence des jours.
Son cœur palpitait dans l’attente d’un doigt qui l’effleure, d’un regard qui l’arrache à ses masques et à ses voiles.
Le ventre du monde l’engouffrait, l'absorbait et le digérait. Et il en ressortait toujours excrémenté…
Son cœur jaillissait parfois en encre noire.
Les murs écorchaient sa chair et son âme. Et ses yeux cherchaient partout la faille où se glisser.
D’un trait, sa main esquissait le monde. Et d’un mot, il dessinait le ciel sur la terre. Recouvrant aussitôt les âmes d’écume, de pluie, de pleurs et de cris.
J’aimerais parfois me hisser sur les épaules du destin pour contempler ma chute dans le lointain.
Certains jours flottent à nos fenêtres des bannières sans gloire.
Dans la chair s’approfondit la blessure qui creuse la tendresse où naîtra la joie.
Il voyait sur les visages tous les rêves du monde. Et derrière les têtes, le ciel qui s’engouffrait.
Chaque homme avance à l’ombre de l’étoile qu’il cherche.
Avant l’aube – et que ne sonne le glas – que d’heures lasses où l’on succombe.
La clé du mystère s’éloigne toujours au son de nos pas trop volontaires.
Comme un va-nu-pieds sur son chemin d'étoiles, il dansait avec le vent, demeurait impassible face aux tourments, traversait les tourbillons pour échapper au destin de l'homme et se rapprocher de La demeure.
*
Tous mes livres auraient pu s’intituler : Journal d’un homme – Notes pour le moi incarcéré. Tentatives désespérées et pistes pour s’extraire d’une geôle illusoire.
Il est des mots qui poussent comme des plantes. Mal éclairés. Sous une mauvaise lumière… ils végètent. Perdent leur éclat. Se dessèchent. Malheur à la saison des récoltes.
L’existence humaine n’est, sans doute, qu’une étape. Tu l’as déjà maintes fois noté. A la fois dérisoire et essentielle vers le désobcurcissement de conscience…
Il n’est de geste anodin. Tout agit…
Tu aimerais devenir un savoir incarné.
A-t-on besoin de l’œil humain pour exister ?
Suivre son étoile… même si elle nous guide vers la nuit la plus noire.
Tu oscilles sans cesse* entre le sentiment d’importance et le dérisoire. Comme sur une balance mal équilibrée. Toujours hésitant. Toujours instable et vacillant. Bref, bancal…
* en toutes choses et dans tous les domaines
Dans les périodes de grand désarroi, seules deux figures sont à même de te réconforter. Une chamane en apprentissage d’Afrique australe (entrevue, une nuit, dans un documentaire), exclue du groupe pendant ses années de formation. Et le héros d’un film de J. Becker, Les enfants du marais, vagabond joyeux au grand cœur, être solitaire attaché provisoirement à une petite communauté qui vit au milieu d'une nature « bonne et sauvage ».
Hanté par tes fragments, tu rêves de reconstituer ton puzzle (définitif).
La sérénité n’advient qu’à l’aube lorsque tu as pu accoucher des mille idées qui t’ont traversé au cours de la nuit… et que quelques pages ont été noircies. Tu quittes alors ta table pour prendre l’air devant la bastide. Tu t’assois sur le banc, à deux pas des platanes qui bordent la façade, et tu contemples, l’esprit apaisé et détendu, la lumière du jour naissant à travers les frondaisons.
Derniers auteurs découverts : J. Tardieu, T. Metz, E. Limonov, G. Bocholier, J.P. Spilmont, P. Reverdy, F. Hölderlin, O. Paz.
Seul importe ce que la vie nous enjoint. Le reste n’est que billevesée…
Un monde de grimaces et de cajoleries où tu ne trouves aucune place. Contraint de te réfugier dans ton désert.
Que d’heures passées dans le néant à inviter le dérisoire sur tes pages. Voilà donc à quoi tu auras passé ta vie.
Sur la table, quelques livres. P. Quignard, C. Bobin, Y. Bonnefoy et une anthologie de poésie contemporaine que tu feuillettes avec gourmandise pour apaiser ta faim. Des mots seuls, tu peux te sustenter.
Nulle rencontre possible en ce monde. L’homme ne fait que passer, traverser ou se heurter… Tu éprouves une peine inexprimable – et intarissable – face à cette impossibilité de la rencontre.
Il est des hommes qui passent, qui tracent, qui traversent. Toi, tu es de ceux qui s’attachent, qui s’embourbent, qui s’enlisent. Comme prisonnier des lieux, des visages et des choses...
Pourquoi rêves-tu encore (en secret) de voir tes pages encouragées… reconnues… et encensées même ? Quel enfantillage !
Une impérieuse inclination à la mélancolie. Une profonde et dévastatrice mélancolie ponctuée de sévères enthousiasmes. Voilà la toile de fond de ton existence…
Bientôt quarante années d’existence. Et le bilan est mince. A dire vrai, inexistant. Quelques pages sans intérêt dont le monde se soucie comme d’une guigne. Mais à quel destin t’acharnes-tu, pauvre scribouillard !
J’aime les auteurs dont les pages laissent entrevoir le chemin, la solitude et la soif. Les larmes et le désespoir parfois. Tous ces hommes qui ont bâti leurs livres avec la matière brute de leur existence dont on ne peut distinguer les mots des jours et les jours des nuits. Entre leurs lignes, tu sens la joie et le silence qu'ils cherchent.
Partout, le monde souffre. Et pourtant les hommes semblent supporter leur condition sans tourment intérieur excessif. Comment y parviennent-ils ? Toi, chaque pas te bouleverse. A la moindre occasion, tu vacilles... Comment réussissent-ils à maintenir le cap sans s’effondrer ? D’aucuns sont plus sensibles à leur tragédie. Et tu appartiens incontestablement à cette race-là.
Il est des poètes qui prêchent la simplicité du verbe et dont les vers n’aspirent qu’à nous éblouir. Et d’autres dont les lignes sont parcourues par un souffle brut qui nous invitent au partage, à la communion et au silence contemplatif. Les seconds osent se mettre à nu sans crainte du ridicule, des ricanements et de la désapprobation.
Il est difficile pour un auteur d’œuvrer à la spontanéité. L’authenticité s’acquiert-elle à force de travail ? J’en doute. Mais la parole ne peut néanmoins être jetée sur la feuille sans un effort d’épure. Mille fois sur le métier remettre son ouvrage… Et ne jamais travailler à une visée esthétique, mais à la retranscription la plus fidèle de la parole en nous qui devient alors trace – infime trace – de vérité…
D’où viennent les pensées ? Tes pensées ? Et la vie ? Et ta vie ? Proviennent-elles de la même source ? Dans ce cas, comment la trouver ? Comment la rejoindre ? Il est si difficile de refaire le chemin à l’envers…
Il t’importe moins d’exister que d’être. Que valent donc quelques lignes face à un instant de grâce ?
Chaque nuit, tu es confronté à la condition de l’homme. En cherchant ta vocation dans la solitude.
Il est des auteurs sans gloire qui badigeonnent leurs pages en secret. Loin des luminaires et des projecteurs.
Il est des glorieux ratés. Mais toi, tu n’appartiens pas même à cette race. Terne jusque dans ta médiocrité…
On n’écrit jamais pour la postérité. On écrit pour apprendre à vivre. Et aider (éventuellement) les autres – quelques autres – dans cette périlleuse entreprise. Voilà le véritable dessein de l’auteur…
Vivre appelle deux questions essentielles : comment et pourquoi ? Tout homme qui refuse de s’y pencher balaie son humanité (et le potentiel qu’elle renferme) d’un revers de main.
Certes, tu fréquentes les poètes. Mais tu ne les côtoies qu’à travers leurs pages. Comme des amis de papier. Comment oserais-tu les approcher autrement ? D’ailleurs, à quoi bon ? Rencontrer l’âme du lecteur, n’est-ce pas là la vocation du poète ?
Profonde tristesse. Comment arrêter la pluie avec ses mains ? Devenir chaque goutte qui coule sur nos joues. Qui ruisselle sur notre peau…
Il faudrait apprendre à poser sa vie avec légèreté, douceur et humour sur le socle inconfortable de l’incertitude.
Il faudrait apprendre à mourir un peu chaque jour pour vivre plus sereinement et disparaître le jour de sa mort sans crainte ni tristesse. Sans remords ni regret.
Il est évident que l’essentiel ne peut ni se donner, ni s'enseigner, ni se transmettre mais s'apprivoiser par un lent et mystérieux mûrissement perceptif.
Dans l’ombre, chacun travaille à sa clarté. D’abord dans l’espoir de briller. Puis, un jour, d’éclairer…
Certains êtres quittent cette terre comme les feuilles d’un arbre arrachées par le vent ; sans crier gare, ni signe avant-coureur.
On apprend à vivre en vivant. Être en vie, voilà la seule condition…
« Il faut bien nourrir son homme » dit l’adage. Mais comment peut-on (à ce point) négliger la faim de l’âme ?
Tes livres ne sont, en définitive, qu’une trace de ton passage d’Homme en cette vie sur terre.
Toujours à te poser mille questions pour trouver des règles à vivre. Des règles de vie. Et les lois de l’existence. Au lieu de vivre, pauvre idiot…
Il faut aller vers ce à quoi nous porte notre sensibilité. Sans rien négliger. Ni le reste. Ni les autres. Eh oui, bien sûr ! Encore une évidence !
Il faut parfois se laisser glisser dans le creux du monde…
Il faut éprouver la condition humaine jusque dans ses tréfonds pour apprendre à devenir un Homme…
Dans nos labyrinthes, nul voyage heureux. Des impasses, des arrière-cours, des badauds qui geignent, qui creusent la terre et fracassent les murs pour récolter un peu de poussière.
L’argile n’est pas la matière de l’Homme. Seul le vent est sa substance. Et chacun doit errer longtemps sous le ciel pour le découvrir. Mille fois se perdre et mourir pour la rencontrer dans le désert si vivant du monde.
*
Il rêvait de voir se lever l’aube sans différend.
Il cherchait la charpente sous la chair. Et ne rencontrait que l'ossature du vent.
A la vaine pitance du monde, il opposait ses mains ouvertes. Son âme déployée. Son renoncement sans faille. Et l’éclat si faible de ses prunelles. Il plantait ses graines à la volée. Sur des terres sèches et fragiles – peu propices à la moisson. Ignorant que le vent se chargerait des labours. Et pressentant pourtant la venue prochaine de la récolte où, entre les ronces, une foison d’orchidées verrait bientôt le jour.
Comment faire pousser l’aile qui manquait à son pas ? Faire descendre le ciel fut sa réponse.
Il n’avait de contour à ses yeux. Mais, au fond du regard, une prunelle encore aux abois.
Quelque part sous la voûte, voilà notre égarement. Et notre salut.
Il cherchait toujours, entre deux étoiles, le passage où l’azur s’étendrait à ses pieds.
Chaque jour, il se posait les mêmes questions. A quel puits tirer son eau ? A quelle fontaine s'abreuver ? Et il pleurait devant son seau vide. Et sa peine intarissable.
Comment étancher cette soif si ardente ?
Il cherchait parmi les immondices celles qui sauraient préparer le terreau des siècles meilleurs.
Le simple invite à l’échelle infinie. Et nous, malheureux, nous regardons – désespérément – les barreaux qu’il nous reste à gravir.
Après ses nuits de labeur, il regagnait sa couche, l’ardeur sous le bras. Et ses lunes en bandoulière.
Appuyé sur ses larmes, il attendait la convalescence du rire.
Rien ne peut distraire le labeur silencieux des étoiles. Pas même le désespoir des bêtes et des hommes.
Il aurait tant aimé découvrir le désert, en lui, si profondément enfoui...
Les délices du pire. Voilà où mène notre errance.
A pieds joints sur une lame de rasoir, il aiguisait son pas.
Un rire, parfois, le surprenait de l’intérieur. Et il lui enjoignait d’éclore jusque dans ses nuits.
Assis sur la grève, il attendait l’invisible passerelle qui le mènerait à l’océan.
*
Depuis l’enfance, il attendait La rencontre. Comme un mendiant au bol tendu. Comme une bouteille cherchant son rivage.
Aux arbres, aux bêtes et aux hommes
la terre et le ciel
le soleil et la pluie
le vent, la croix et l'arc-en-ciel
Tant de traversées rieuses. D’âpres saisons. De déserts et de sols chargés de passants. Tant de pas harassants. De soleils inhabités. De larmes versées. D’horizons parcourus et de bouches agrippées. Tant de mains tendues. De poings serrés. Et la danse incessante des pas. Cette danse s’arrêtera-t-elle un jour… et pourrais-je trouver Son visage avant le terme du voyage ? Embrasser Ses lèvres cachées dans les replis de l’azur ?
Tant de figures et de supplices émiettés. Tant de rivages et de contrées. De pas hébétés sous l’averse. De rires gorgés de lumière. Tant de ciels parcourus. D’égarements et d’impasses. D’averses et de saisons froides. Tant de silence et d’espace. D’amassements et d’encombrements. Reconnaîtrais-je Son sourire parmi les silhouettes sans grâce qui s’affolent au seuil de l’abîme ?
Il poussait ses murs aux quatre coins de la terre. Croyait aller les semelles libres et légères. Et érigeait une forteresse en tous lieux. Prisonnier sous toutes les latitudes.
Pourquoi faudrait-il mourir d’espérance ?
Nulle part. Voilà notre origine. Et notre destination. Et nous autres, malheureux, nous nous acharnons à maintenir le cap en chemin. Quelle désorientation !
L’espoir est une ornière où le pas glisse.
La foi dans la maîtrise détourne de la connaissance du vent.
En bordure de ciel
des cargaisons d’étoiles empilées
devant lesquelles patientent les âmes trop sages
inintrépides.
Au fond des larmes
se cache une joie secrète
que peut découvrir la prunelle défaite
Le monde si serré entre ses mains le tailladait parfois.
Quand la lumière s’estompe
sur l’ineffable marelle des enfants sages
qui sautent de la terre au ciel – en un éclair
la craie s’efface sous la pluie
les yeux se détournent des pavés rugueux
et les pas cherchent leurs traits
à la saison des rires
Nos appuis solitaires, les seules béquilles pour nos pas.
Il avançait, la démarche lourde, le cœur solitaire et l’âme désemparée. La main de la tristesse sur l’épaule.
Il allait vers un territoire que nul ne connaissait. Encombré d’une foule de personnages – grotesques et inutiles – accrochés à ses bottes.
La joie habitait parfois sa solitude. Transformant son air de chien triste en sourire timide.
Il attendait un délice sur sa chair déchirée. Une pluie de lumière dans ses yeux. Et un peu de repos pour son pas.
Chaque nuit, il regagnait son territoire, un œil posé sur son fief (qui surplombait les contrées du monde). Et l’autre, inquiet, posé sur ses cieux souterrains.
Enfermé dans sa cage de givre, il tendait la main vers le soleil.
Un instant
comme un éclair
brise la brume
et le ciel gris des temps incertains
Que lui importait (à présent) la perte des étoiles ? Le soleil au bord des lèvres. Et le pas toujours éclairé.
Semelles de vent
Un pas encore dans l’abîme
Et l’autre déjà ruisselant de joie
Sans terre ni ciel. Un pas après l’autre.
*
Tout concourt à la disgrâce. Donc à la joie.
Libéré de l’œil qui jauge et analyse, qui encombre et soumet, on s’égare et se retrouve...
L’inexistence sociale et la solitude ne prouvent rien. Mais vécues dans la joie*, elles sont le signe d’une « certaine réalisation ». Elles peuvent attester, en particulier, de la découverte d’un lien invisible avec La Vie (et, éventuellement, avec un socle sécure inébranlable).
* ou, disons, globalement dans la joie...
Modeste et libre chercheur. Comme l’attestent ces pages. Voilà ta destinée !
Il ne s’agit évidemment ni d’éblouir ni de briller. Mais d’éclairer.
Tant de malheurs et de souffrances autour de soi. Et cette ignorance qui sourd à travers tous les actes, tous les comportements, toutes les paroles. Partout, cette effroyable misère du vivant englué dans la lutte et les épreuves.
Ton seul travail est de faire advenir ce que tu sens sourdre en toi ; et d'épouser les pas de la vie (autant qu'il t'est possible).
La solitude est le sas de l’Amour. L’antichambre où l’on patiente, parfois, une éternité avant qu’il n’ouvre ses portes.
*
D'aussi loin que je me souvienne, j’ai toujours cherché La vraie Vie et La rencontre déterminante. Et, pendant des années, je me suis trompé de visage. Aujourd’hui, me serais-je de nouveau fourvoyé ? Plusieurs signes attestent le contraire : la confiance absolue, la quasi-certitude, quoi d’autre ? Bien trop tôt pour répondre…
Depuis quelques semaines, peu d’écriture. Des heures entières à savourer mille choses nouvelles et inconnues. Des montées d’énergie qui transcendent de très loin la jouissance sexuelle, des ondes qui irradient chaque parcelle du corps, un sentiment de flottement (identitaire) avec une dissolution des frontières qui délimitent habituellement l’espace intérieur et l’espace extérieur. Des crises de pleurs ponctuées de rires bruyants et presque incongrus. De surprenants dialogues intérieurs ou à haute voix. Des têtes-à-têtes, des cœur à cœur et des corps-à-corps étranges et mystérieux avec la Vie*. L'impression de La ressentir à chaque instant (et sans discontinuité) dans chaque geste, chaque pensée, chaque émotion, chaque événement, chaque situation. Le sentiment qu'il convient d’être suffisamment vide (vide de soi et de volonté personnelle) pour devenir sensible à Sa présence et à ses multiples manifestations. La confiance quasi absolue qu’on Lui porte (malgré quelques doutes sur ces étranges expériences), la crainte de la folie. Le sentiment de toucher (ou, plus exactement, de se laisser traverser par) une certaine forme de vérité. Tant d’ambivalence, de confusion, de clairvoyance, de sentiments qui se chevauchent…
* le sentiment que l’on a rencontré « la Vie universelle » (à la fois « entité partenaire » et « entité du soi » dont on serait une manifestation). « Vie universelle » adaptée (d'une par-faite manière) à mon individualité (et qui s'adapte, bien sûr, tout aussi parfaitement à chaque individualité) ; attachée à nous servir pour mieux La vivre, mieux La ressentir et, en définitive, mieux La servir (en retour) afin qu’elle œuvre à travers nous – modestes canaux – à sa puissance maximale...
L’art difficile d’incarner un au-delà de soi…
La relecture de tes carnets nocturnes s’avère parfois encourageante. Non qu’ils te semblent dignes d’intérêt. Mais ils t'invitent à poursuivre tes recherches.
Ces derniers temps, très peu de pensées et d'intuitions. Quelques poèmes. Un besoin impérieux de découvrir « ma juste place » dans la collectivité des hommes*. Et un effarant besoin d’exercices corporels (un enchaînement libre de positions et de postures confortables réalisées dans un « esprit katsugen » – une sorte de mélange de yoga, de taï-chi et de bô) avec un ressenti très exacerbé (bien plus puissant et savoureux que ce que j'ai coutume d'expérimenter). Et une place prépondérante accordée à « un espace d’être » (à travers une sorte de méditation assise ou couchée mâtinée de détente et de relaxation corporelle).
* quelques projets d’activité à la lisière de l’art, de la thérapie et de la spiritualité mêlant mon besoin de solitude et mes compétences, ma quête et mes « exigences »...
Il y avait dans son cœur un fond de sincérité, d’authenticité et d’innocence qui surprenait parfois ses interlocuteurs et que le monde, malgré lui, tentait d’abîmer, d’entacher ou de pervertir.
Nul désir, nul projet
sinon laisser advenir ce qui advient
Achever mes noces secrètes avec l’Absolu
et répondre aux mille situations
de l’univers relatif
où il m’engage.
La solitude à 6, à 5, à 4… à 2 où l'Autre ne parvient guère à nous distraire ou à nous consoler de notre misère. Et la solitude du solitaire si riche, si dense. Si vive à éveiller en nous le plus essentiel…
Tu vivras tes plus décisives rencontres dans la solitude. Sans partenaire ni témoin.
La beauté s’offre à ceux qui savent restituer ce qui les traverse sans l’alourdir, l’écorner ni le ternir de leur poids personnel.
Tout esprit partisan éloigne de la vérité.
Pour trouver « la meilleure façon de vivre », nous cherchons tous des méthodes. Et il n’y en a aucune. Toutes mènent à la désillusion. C’est là leur unique intérêt.
D'un coup d’œil, on reconnaît chez chacun le travail de la vie sur l’âme. Et son entêtement à y résister. Il suffit de regarder son visage. Il porte la marque du passage obstiné des anges.
Il y a une grande candeur à vouloir aimer. Une innocence aussitôt bafouée par tous les calculs du monde.
Comme si l’on ne pouvait avoir, en définitive, de relation profonde, authentique et sincère qu’avec soi (et avec la Vie qui nous habite).
*
Il rêvait de cette terre d’élection que rejoignent, un jour, tous les marins rivés à la barre et à l'horizon, la main en visière, seuls sur le pont, soumis aux tempêtes et aux marées, aux amarres et aux phares sur la jetée. A jamais liés à la mer.
Il croyait à l’impossible. Et l’improbable survint...
Un jour, il reconnut le visage de Celle qui l’avait mis au monde, qui avait dessiné son chemin et ensemencé sa déroute.
Il la devinait en chaque lieu, en chaque événement, en chaque souffle qui le maintenait vivant.
Elle était là, partout présente. Dans la chair, les rires, les mots, les larmes, les cris et le silence.
Il enterra son œuvre. Et sur ses pages étoilées, il livra ses silences.
A la vue de Cette présence, il tendit la main pour la cueillir. Au lieu d’offrir sa paume ouverte.
Le ciel abrite un secret
Une légende peut-être
Un monde englouti qui ne peut disparaître
Une foison d’orchidées
pour les sages et les innocents
Un butin d’étoiles qui se tissent en silence
depuis la nuit des temps
et qui éclosent chaque matin à l’aube
pour tous les yeux vierges de la terre
Sous le ciel sombre, des nuages. Sous les nuages, des ombres. Et sous les ombres, l'abîme où tout est précipité.
Et il s’y jeta avec le bleu du jour autour des yeux (et le gris du monde qui lui mangeait encore le visage).
Nul abri où poser ses paupières
Nul autre abri que la lumière
Des larmes coulèrent sur ses joues. Comme le sable recouvre les oasis.
Il oublia ses ébauches, ses bruits et ses absences. Et reprit son sillon où se creusait la vérité.
Nulle charrue, nul soc mauvais
bons pour la remise
Tout creuse et avance
L’instrument haut placé sur le front
où perle la sueur
Sur les joues où coulent les larmes
Dans les mains calleuses
Et dans les pas
où s’invite l’horizon
Nulle perspective. Et nulle étoile ici-bas. Rien qu’un sol où poser ses pas.
Comme si dans nos mains se tenait l'insaisissable...
Les jours comptés
Et les tours jetés
aux orties du temps.
Auprès des cimes et des brins d’herbe, le regard ouvert sur la terre et le ciel.
Le sourire et l’échine un peu tristes. Le cœur effleurant pourtant le si vaste qui l’habitait…
En ces contrées, ni guide, ni éclaireur. Ni carte, ni boussole. L'âme nue, voilà le seul viatique nécessaire...
Le monde s’effaçait en silence. Et nul œil pour témoigner de sa solitude rayonnante.
Son âme se redressait. Et lui, la figure ébahie. Une poignée d’étoiles au coin des lèvres, la tête contre le ciel. Encore incertain des constellations posées sur la pierre où il était assis.
Il vit son ombre, en bas, couchée parmi les vivants. Et ses yeux dispersés partout dans l’espace. Et sa tête pleine d’un firmament débordant.
Au cœur de toute gravité
trône en secret la déconsistance
Sur son lit de vent
Le sourire aux lèvres
Et les ronces à ses cheveux
où s’écorche le souci des jours
qui passent
L’ombre, songea-t-il, quelle sombre lumière…
Que lui importaient à présent les trous dans ses guêtres. Et ses godillots percés. Le vent enhardissait sa semelle et le ciel recouvrait ses sentiers.
Les yeux plantés dans le soleil et la tête coiffée de lumière, je savoure mon nouveau printemps. Et je me souviens sans tristesse des froides saisons où mes mains cherchaient l’aurore à tâtons.
Nulle fuite sur la pente
mais une glissade savoureuse
à l’issue incertaine
Et le sourire des étoiles
qui ravit le cœur
et le pas ébahi du marcheur
La grande saison n’est pas encore arrivée. Il me faudra sans doute patienter encore – quelques instants ou quelques siècles – pour qu’elle recouvre mes nuits. Mes jours sans soleil. Mon ciel sans fantaisie. Et mes lunes pendues aux quatre coins de la terre.
Il arriva enfin au sommet de l’herbe. Se jucha sous les étoiles. Le bras tendu. La main ouverte. Et son sourire tendre se voila de tristesse lorsqu'il vit les cimes et le tressautement de son peuple sur les ornières. Il décida de poursuivre son périple et d'effacer toute espérance. Le pas glissant. Et La présence en bandoulière.
*
Au sommet dépeuplé, il contempla l’azur et les crêtes désertes. Et découvrit au fond de son cœur la graine d’azur que lui réclamaient l'âme et le monde.
Comme une brindille émergeant des frondaisons.
Le vent effaça ses contours, dispersa ses frontières. Et le monde glissa en lui en poussant ses parois dans chaque direction.
Comment dire l’indicible ?
La contrée sans pareille s’offrait à ses yeux disloqués.
Il s’aiguisait. Comme un couteau tendre. Prêt à trancher toutes les illusions pour faire jaillir la joie. Le sang éternel des saisons.
Il piétina toutes les frontières. Se défit de toute vérité pour n’obéir qu’au vent indocile.
Il n’opposait aucune résistance. Se laissait glisser et emporter. A fleur de vagues. Dérivait tantôt vers la côte, tantôt vers le large, s'enfonçait dans les abysses ou plongeait dans l’azur. L'immensité était sa demeure. Et la direction, son passage.
Des brindilles et des poutres. Voilà le butin que dénichait son œil. Et il les embrasait d’un regard. Et aussitôt le feu les consumait.
En mon exil, une contrée sauvage, peuplée de songes et de fantômes qu’il me faut apprivoiser à mains nues.
Ses jours devinrent comme un jardin d’herbes folles. Et ses nuits, comme une provision de graines à offrir.
Ses gouffres s’emplissaient et se déversaient. Au gré des vagues et des marées. Libres de la clameur des côtes. Livrés à la seule vie océane.
Comme un va-nu-pieds heureux dans le vent, il continuait à marcher sans viatique. Errant dans les vallées, s’égarant sur les collines, s’enfonçant dans les ornières, franchissant des sillons fourbes et des sommets azurés, côtoyant la foule et les déserts, poursuivant sa route qui se défaisait à chaque pas et s’inventait à chaque nouvelle foulée.
Il me faudra déterrer l’étoile qui brille dans mon œil pour marcher dans le ciel en plein jour.
Il s’égayait encore des saisons. Du silence en ces contrées. Et de la fureur du monde. Tout glissait sans heurt au fond de ses yeux ravis.
Nulle construction en vue. Ni en perspective. A jamais locataire de ses pas.
Déconcerté par la cruauté des hommes et les étreintes insensibles auxquelles se livrait son peuple.
Au fond de son œil brillait une flamme ardente.
Tendrement vivant...
Libre de toute perspective. Vibrant d’espace et de rire.
Le vent élargissait ses failles. Et face contre terre, il admirait le ciel.
Tout prenait place. Et s’effaçait. Demeuraient la joie et La présence. La découverte d'horizons inespérés et le goût de choses inconnues.
Ses démons, tapis dans l’ombre, se réjouissaient en secret. Préparaient, peut-être, l’assaut final. Comme un appel – une invitation – à se jeter dans le dernier gouffre.
Il accueillait les tempêtes et le vent léger d’un cœur égal. Les yeux boursouflés de tendresse devant la fragilité de la chair et l’invincibilité des âmes.
Lynché par les étoiles, il éclatait de rire.
L'infini pourrait-il m’écarteler ?
Il demeurait sans encombre. Ni frontière.
Sans distinction. Ni dans son œil. Ni sur sa chair. Ni au fond de son âme.
Les miroirs qui le dévisageaient autrefois d’un air grave et inquiétant lui souriaient, à présent, avec malice.
Il n’avait cessé de s'écorcher au réel. Et avait dû se blesser jusqu’à la déraison – jusqu'au vertige de l'inconsistance – pour accéder au pas libre.
Il ne pouvait expliquer la trame. Se laissait (encore parfois) prendre à ses pièges. Rêvait de défaire les nœuds au lieu de danser sur la corde.
Dans sa maison de mots, ni hôte ni convive. Il passait pourtant ses jours (et ses nuits) à polir sa parole comme un modeste concierge lustrant l’escalier du réel.
Tapi sous les bruits, le silence. Comme la vérité derrière les mots.
Un jour, il devint sans qualificatif ni attribut. Comme si la terre et le ciel avaient exaucé sa plus haute prière.
Il devint tout sans exception. Sur le point peut-être de découvrir l’être sans visage.
La terre referma les quatre coins du monde. Et condamna toutes les impasses à s’ouvrir.
Il s’agenouilla face contre le sol. Et son visage lentement se redressa vers le ciel.
En chaque forme, une bouche lui souriait. Comme l’évidence d’Une présence. Éternelle et bienveillante.
La grâce me toucha au cours d’une longue nuit de disgrâce qui faillit me terrasser.
Devant les masques, ses yeux ébahis. Et derrière, la bouche tendre sur laquelle il rêvait de pencher ses lèvres.
Il apprenait le silence enjoué. Les yeux malicieux. Le geste juste. La parole sage. Le pas joueur. L'esprit aiguisé et le cœur bienveillant. Pour aller sans crainte. Et sans ennemi.
Homme de vent et de poussière. Céleste jusque dans ses fragments.
Dans son bain d’infortune coulait une source de joie. Et encore quelques brassées de sable noir.
Quelle ombre se cache dans les replis de la lumière ?
Au bord du ciel, il contemplait enfin Sa demeure.
*
Paumes ouvertes sur le ciel. Pieds nus dansant sur la terre. La chair affranchie de toute saleté.
Abandonne-toi au chemin. Et tu seras guidé en tous lieux.
Acculé à la nudité, le soleil habilla la saison timide qui naissait au fond de sa chair.
Sans cœur affamé, sans front apeuré, nul entassement. Mais une richesse, sans cesse, renouvelée.
Son voyage prit une étrange tournure. Ses semelles s’allongèrent. Devinrent infinies. Et en dépit de leur démesure, nulle trace sur le sol. Sa traversée devint invisible.
A la haute saison, le chemin se dérobe. Les pierres s'affaissent. Les murs s'effondrent. Et le soleil brûle tous les horizons.
Le cœur indigent cherche des yeux pour l'admirer. Des bras pour l'étreindre. Des lèvres pour lui chanter sa gloire. Quelques âmes pour le réconforter. Et le délivrer de lui-même. L’éloignant ainsi des ressources qu’il recèle.
Il pénétra le territoire invisible dans l’évidence d’Une présence.
Une fenêtre dans l'escalier éclaira sa foulée. Et son pas glissa dans l'azur.
La déroute est, en définitive, le seul chemin. L’unique voie de la délivrance.
Son désir de lutte incessant céda le pas au regard fraternel.
Le monde pourrait nous couper les ailes et nous briser l’échine, le chemin renaîtrait.
Au plus profond de sa chair, il découvrit l’incroyable royaume dont il était roi. Et il cherchait, à présent, son trône pour habiter pleinement les lieux.
La nudité de l'âme, voilà à quoi il aspirait. Et des siècles de lumière, voilà ce qui l’attendait…
Tous les reflets dans la prunelle. Et mille éclats dans la main.
Il voyait les êtres se servir les uns des autres, croyant parvenir à leur fin. Pieds, mains, tête, bras, jambes. Chaque membre plaidant sa cause. Et œuvrant (à son insu) pour le même corps en mouvement.
De l’entrave naît le ciel. Que l’on peut déjà apercevoir entre les barreaux.
Le souci de soi mène toujours aux prunelles alentour. Et le reflet des prunelles à la désillusion. La désillusion à la fouille. Et, au cœur de la fosse, que se passe-t-il ? Il nous faut creuser pour connaître la réponse.
Ô Hommes, bouts de Moi-même
où courez-vous ainsi ?
Croyez-vous pouvoir M'échapper ?
Ne sommes-nous pas inséparables ?
Toute vie est la vérité qui se creuse. Et nous révèle.
La grande affaire est là devant nos yeux. Et sous nos pas. Si proche de notre main qui ne saisit que du sable.
Il exécutait sa tâche sans relâche. Ignorant que le joug s’effacerait dans l’abandon.
Pourquoi ignorer notre malle
dont le contenu nous honore
ce trésor que nous délaissons
pour des guenilles d’or et de diamants ?
Les stigmates de la différence s’effaceront dans la main de Dieu.
N’écarte rien. Remplis-toi de tout ce qui se présente. Et tout s’effacera. Ton dénuement alors sera richesse. Invitant tous les possibles dans ta main ouverte.
Nulle règle ne peut égaler l’absence de règles. Le geste et le pas toujours justes.
N’aie crainte de te fourvoyer. Au fond des ornières – au fond des fossés, des ailes t’attendent. Pour t’envoler vers le fol azur qui s’impatiente de ta venue.
Des pas trop lourds sur la terre. Ainsi marchent les hommes dans leur sillon. Croyant suivre l’azur derrière leur horizon. Espérant l’atteindre. Et le reculant toujours. L’azur survient par mégarde. Il ne peut se dévoiler aux prunelles laborieuses et avisées, aux foulées assurées et geignardes. Il se révèle à ceux qui se sont délestés jusqu’à l’os. N’épargnant ni leur chair. Ni leur âme. Allant jusqu’à froisser tout espoir de lumière et qui avancent tremblants dans le noir, effrayés par tant de folie, poussés et guidés à chaque pas par une folle nécessité… errant ici et là sans repère, sans certitude, sans identité ni destination. Rien. Et libres jusqu’à l’ivresse.
Avant de pénétrer dans La grande Demeure, tout doit-il voler en éclats ? L'entrée serait-elle donc si large et si étroite, si proche et si lointaine pour notre œil rivé à son seuil ? Comment franchir la frontière ? Serions-nous donc le passeur, la porte, le passage et l’espace alentour ?
Sans programme ni projet, il s’égayait de toute opportunité.
Ne cherche le mystère de tes ailes. Mais allège ton pas.
Il apprit à mourir à tant de visages qu'il découvrit, un jour, le ciel rieur au fond de sa tristesse.
L’éternelle découverte du rien. Après tant d’amassements… l’ultime insaisissable…
Il s’étonnait des blessures. Innombrables. Et de la chair indemne. Des identités mille fois piétinées. Et de La présence, en nous, intacte. Inaltérable.
Une étrange raison le ramena à la déraison. Il comprit alors l’harmonie du chaos. Et la nécessaire complicité du silence.
Murs de briques ou de vent. Quelle différence pour notre âme nue ? Et notre chair écorchée ?
La terre des brumes dessille les yeux. Et le sol trop ferme les maintient hagards.
Les bois de l’homme sont impénétrables. Un arbre pourtant (une branche parfois) suffit à faire naître la hache exploratrice – l’outil salutaire des dévastations.
Comment défaire ses ailes des barreaux ?
Pourquoi s’enlaidir de tant de parures alors que la grâce se porte en haillons ?
Minuit. Midi. Quelle importance ? Le soleil éclaire l’en-bas. Et l’en-haut s’est déjà dispersé.
Une vie pleine et assagie. Voilà à quoi il aspirait.
Le monde offre mille spectacles. Et les yeux demandent vers quelle folie se tourner.
N’imite jamais les sages. Regarde-toi. Et chemine en ta compagnie.
Les mots s’éparpillaient sur ses pages. Leur offrant toute leur inconsistance. Le monde y voyait des bouffonneries. Et Dieu une invitation à la vérité.
Il pouvait bien s’égarer. A présent, ses pas devinaient la direction.
Sans destination, le cœur sait quelle sente emprunter. Sans intention, les foulées trouvent le plus juste chemin.
Il se rêvait jusqu’à l’effacement. Et, à cet instant, les dieux lui offrirent une estrade.
*
Jamais le cirque des phénomènes ne désemplit. Et les spectateurs, toujours plus nombreux, se réjouissent de tous les spectacles sous l’œil des sages qui sourient en silence.
Les yeux et les mots distinguent, séparent, transpercent alors que le silence et le regard réunissent, soutiennent, enveloppent.
L’erreur qui n’abrite aucun mensonge est le lieu où peut naître la vérité.
Les cimes sont des brins d’herbe où se posent les anges. Et les croyants imaginent que leurs prières caressent la barbe des dieux.
Ne couvre pas le vacarme des hommes de tes cris. Mais de tes silences.
Une parole sage ne vaut que par sa justesse. Jamais par sa profondeur ou son éclat.
A quel supplice faut-il s’offrir pour que la dignité nous redresse ?
On peut bafouer les lois des hommes. Mais nul n’échappe aux lois de la terre et du ciel. Elles pourfendent toute bassesse. Débusquent la trahison jusque dans notre moelle.
La vérité est si proche qu’elle est invisible pour l’œil humain.
Le réconfort advient sans prémices...
Au seuil de l’abandon, poursuis ta marche.
Défais tes espoirs et tes regrets. Marche sans te retourner. Et sans un regard pour l’horizon. Défais les voiles de tes prunelles. Et l’œil neuf surgira.
Réclame ton dû de tendresse et d’alcool. Et pars. Abandonne tes parcelles et tes barricades. Tes terres infertiles. Délaisse tes fauves et tes molosses, gardiens des temples d’antan. Oublie les joutes d’autrefois. Et les querelles où tu excellais. Oublie l’amertume. Néglige les accaparements. N’engrange que les forces du vent. Et va.
Une éternité sépare le soupir du silence. Qu’un souffle ténu qui n’aspire qu’à mourir...
Abandonne les mains à leurs supplications. Abandonne les visages à leurs grimaces. Sois digne sous l’averse. Et honore les chemins que tes pieds nus traversent.
Déshabille l’homme. Et tu trouveras derrière les os un cri et une âme vibrante. Délaisse le cri. Et accueille l’âme. Réconforte-la un instant. Puis laisse-la s’effilocher au vent. Elle trouvera son destin.
Je suis L’appel. Et Le nom que tu as cherché sur les chemins. Le sens que tu as creusé de tes mains. Le regard qui te contemplait lorsque ta faim fouillait parmi les livres et les visages sans grâce.
Ne singe pas les sages
Ne juge pas les imbéciles
Œuvre à ton regard avec cœur
et à ton cœur avec ardeur
Prodigue-leur soins et tendresse
Accueille leur pusillanimité
et leurs territoires étroits
Ôte leurs voiles
avec patience
Et marche sans prudence
Ton pas lucide s’aiguisera
Il y a une âme secrète au fond de chaque chose. Et de rares yeux pour lui rendre grâce.
Ne néglige aucun bagage. Pars avec ce que tu es. Le voyage œuvrera à ton délestage.
La grâce s’invite. Mais jamais ne s’apprivoise. Elle nous frôle parfois avant de nous quitter pour des cœurs plus sages.
Tu as résolu mille énigmes. Mais le mystère demeure intact. Jette donc tes livres pour rejoindre la vie et le monde. Et, peu à peu, tu en pénétreras les secrets.
Le ciel n’attend aucune offrande de la terre. Mais des gestes justes. Une main habitée par le regard.
Quelle terre pourrait assombrir le ciel ?
La vérité apparaît nue. Jamais elle ne se drape de paroles.
A quel vertige aspires-tu encore ?
Nulle étoile ne peut satisfaire ton ciel. Mais l’azur s’étend déjà à tes pieds.
Ne t’agenouille devant aucun géant. Poursuis ta marche minuscule. Et ouvre ton regard. Et tu deviendras immense.
L'expérience du monde a parfois l'air si plate qu’on en oublie l’abîme où l'on a été jeté.
Il n’y a nulle part où aller puisque nous sommes (déjà) partout.
Au fond des rêves existe un tourment. Et au fond du ciel, une extase. Quant à l’homme, il marche entre les deux, le cœur (presque) toujours écartelé.
Le silence se pare de mots. Non pour se dire mais pour se laisser entendre.
Tout se reflète dans le silence.
Le désespoir naît au fond de la nuit. Et nous quitte avec la naissance du jour. Entre, on éclate en soleils noirs, le visage ruisselant de larmes et de pluie.
Nul n’échappe à sa propre compagnie. Tantôt ombre et fardeau, tantôt cerceau de feu et de lumière.
Allège ta mémoire. Et tu rendras ton pas plus léger.
*
Il lui arrivait encore de végéter sur l'horizon avec toutes ses passions en bandoulière.
Il donnait parfois au ciel mille poèmes. Et tous les visages de la terre se détournaient.
Quand il observait l’univers qui l’habitait, il voyait une cave sombre et des escaliers à ciel ouvert. Comme une invitation à explorer les abysses et à grimper à tous les arcs-en-ciel.
Il avait les godillots errants. Et le cœur toujours casanier.
Les grilles s’ouvraient. Mais il restait prisonnier de barreaux imaginaires.
Le poète ne choisit sa voix. C’est elle qui lui impose les mots qu’il profère. Qu’il les éructe ou les susurre lui importe peu. Pourvu que la vérité – et le rythme de la découverte – soient respectés.
L’horizon se prélasse sous nos paupières. Et dire que nous le cherchons partout sur la terre.
Dans la foule de ses yeux immenses
Seul un clochard aux pieds nus lui souriait.
Il s’agenouillait avec encore trop d’orgueil au fond des yeux.
N’écarte rien de la sente. Poursuis l’accueil jusqu’à la désespérance. Et tu accéderas au territoire où la joie est souveraine.
Il devinait un horizon derrière les pierres. Un feu encore brûlant sous les cendres. Un autre monde derrière le monde. Et il appelait ses prunelles et ses pas à les chercher encore.
Il est un lieu habité qui console...
Il est un temps où l’on s’absente de soi-même. Non par dégoût ni par résignation. Mais par inclination naturelle.
Renonce à toute prétention. A toute intention. Seules les circonstances ordonnent. Et tu verras tes gestes jaillir de la situation.
Il est des gestes habités et des paroles simples qui tirent leur source de l’origine. Touchant avec justesse et profondeur. Et d’autres portés par l’absence et l'écume du monde qui effleurent à peine. Qui glissent sur les âmes sans les atteindre.
Au bord de toutes les ruptures...
Dans leurs temples, les hommes sommeillent. Aveugles à Son visage, ils bâtissent des cercles sacrés et des périphéries impures, des frontières qui écartent et écartèlent. Ils édictent des règles et des lois qui soumettent à un ordre délétère sans La reconnaître ni L’accueillir comme la reine de tous les passages.
Nulle rive à atteindre. Nul territoire à conquérir. Nul ordre à légitimer. Mais un espace à retrouver, à rejoindre, à accueillir. Et se laisser désencombrer. Renoncer au désir même de nudité.
Regarde l’obscur de tes gestes et de tes pas. Et demande-toi : quelle ombre pourrait m’inviter à la lumière ?
Seules les circonstances façonnent le chemin. Et les nécessités, l’itinéraire. Le reste n’est que paysages. Décor pour l'œil et le pas.
[Questions]
Pourquoi s’enorgueillir de ses traces ? Qui en ce monde entend l’appel du vent ? Les circonstances nous honorent-elles toujours ? La vérité brille-t-elle derrière nos prunelles ? Le regard a-t-il besoin de silence ? Peut-on incarner l’espace ? La paix se joue-t-elle de tout combat ? Existe-t-il une main dans le ciel (à la portée de tous) ? Qui rencontre-t-on dans la solitude ? L’Absolu s’apprivoise-t-il ? Faut-il être innocent pour avoir des gestes justes ? La solitude peut-elle s’habiter ? Quel œil nous observe quand nous regardons ? Le monde peut-il dérouter ? A qui confier son pas ? Y a-t-il un socle sur lequel s’appuyer ? Le chemin a-t-il un sens ? Comment se dévêtir jusqu’à l’os ? Qui aime-t-on derrière ceux qu’on aime ? La liberté se conquiert-elle à mains nues ? Le monde est-il une illusion ? Quel écran nous sépare du monde ? Le ciel est-il toujours hors de portée ? Quel bagage permet-il d’être soi-même ?
Ne t’attarde sur aucune silhouette. Embrasse-les d’un regard. Et poursuis ton errance. Le vent sera ton seul guide.
Sans compromis pour Narcisse. Mais une écoute bienveillante. Et un regard tendre pour l’immature.
Des silhouettes et des horizons circonstanciels. Et toujours le cœur nu.
Un ciel s’efface toujours pour un autre plus vaste...
Diantre ! Que de chemins entrecroisés !
Prends garde aux encombrements. Ils obstruent l’espace. Le réceptacle nécessaire à l’accueil.
Efface tes sourires pour une véritable tendresse de circonstance.
Le chaos fragmente et évince. Alors que tout prend place dans l’harmonie. Entre les deux, nulle différence sinon l’épaisseur d’une prunelle.
Désencombre-toi. Et fais-Lui place. Il n’y a d’alternative. Mais inutile de précipiter la désabondance. Elle adviendra à l’heure juste. Aussi ne te soumets qu’aux nécessités de l’instant. Sois (simplement) à l’écoute de ce qui surgit ; et le chemin se dessinera...
Quand le fruit est mûr, il tombe. La maturité attend la saison propice. Et nul ne peut la faire advenir avant l'heure.
Rien à bannir… l’accueil demeure l’unique réponse.
Dans la terre se déniche le ciel. Et inversement. Le ciel ne peut se trouver en levant les yeux. Mais en les abaissant au plus bas. Alors le ciel s’ouvre et descend. Le cœur s’approfondit et se creuse. Et aussitôt le ciel s’y engouffre. Et l’âme s’élève. Pour enfin vivre à hauteur d’homme.
Au cœur de l’antre
se dévoilent les origines
qui façonnent le chemin
et la promesse
d’une aube moins épaisse
Il n’est de ciel à défendre. Mais des territoires à explorer.
Quelques poussées de bois clairs avant le retour des forêts sombres. Soumis aux cycles des saisons. L’alternance apprivoisée.
Ne cherche rien. Écoute et laisse-toi atteindre.
Le rire, à présent, éclairait son visage. Et lui, marchait derrière, à quelques pas de ses dents blanches. Oublieux des gouffres noirs qu'il avait, autrefois, arpentés sans relâche.
Il dégageait le ciel de ses ombres errantes. Rêvant toujours de devenir le pèlerin sans visée aux paumes blanches.
Sa présence oblative et renfrognée déconcertait toujours ses frères aveugles.
Ses façades s’effritaient. Et ses fenêtres prenaient possession du territoire. Ouvertes sur le monde, sur les vents, sur tous les possibles. Inondées de soleil, d’innocence et de sauvagerie. Murs et frontières disloqués. Impropres à légitimer la moindre possession.
L’existence des hommes. Comme des histoires figées dans la matière. Engluées dans un dédale de secousses salvatrices.
Oublieux des fossés et des ornières, il s’égayait du chemin.
Il éloigna les manuscrits alentour qui ne lui offraient que des détours. Et son itinéraire devint palimpseste.
Incapable encore de se défaire de son ultime costume.
La nudité est la seule gloire. Le signe de la vraie richesse. Le seul habit digne d’être porté.
Il œuvrait au désencombrement. Comme un forçat s’éreintant à refléter la lumière.
En tous lieux se formait sa chair. Et se défaisaient les contours et les frontières.
L’âme dévorée par le monde ne connaît de répit. Avant leur union sacrée. Quelques éraflures sans conséquence.
Si nu que son cœur resplendissait. Le ciel à fleur de peau.
La lumière le traversait. La chair et l’âme transparentes. Parsemées encore, ici et là, de quelques opacités.
Ravi de toutes les circonstances. A sa manière.
Au cœur de l’intime se révèle l’universel. Et à travers chaque singularité se dévoile le commun.
Le cœur est le territoire où se révèle l’essence.
La nudité conduit à la compréhension. A la vérité.
Il regardait (à présent) le monde sans tristesse. Se disant (parfois) en aparté : tous ces frères si difficiles à comprendre – et à aimer – que je les aime. Et comme je les comprends...
Il lui fallait abandonner toute volonté. Toute aspiration personnelle. Se désencombrer jusqu’au désir même de se révéler. Pour que le mystère brille en toutes circonstances. Derrière ses lèvres et son rire. Dans sa main et ses larmes.
On ne peut dessiller les yeux de force. Ni à coup de décrets. Ni à coup d’arguments. Mais on peut laisser entrevoir un autre regard...
Il rêvait de tout faire disparaître d’un claquement de doigts. Et aspirait toujours (avec trop d’enthousiasme et d’espoir) à devenir vitrine du mystère. Son incarnation en ce monde. Son irréprochable représentant.
Il lui fallait encore accepter la juste place de l’incompréhension et de l’aveuglement. Sans chercher à convertir les prunelles.
Pour dissiper leurs craintes, les hommes ferment les yeux. Accrochés à l’espoir et aux illusions. Rivés à leur sable.
Le territoire s’étend à l’infini. Jusqu’au fond de nous-mêmes (parfaitement déployé). Et les hommes n’ont d'yeux que pour les paysages devant leur nez.
Il y a des mots couleur de terre
coincés dans l’émail du ciel
et des mots azurés
entre les feuillages et la pierre
Une grande écharpe dorée
pendue à ses yeux pâles
obstruait toujours le ciel.
Au seuil de l’aube sans nom. Quel soleil pourrait briller plus fort ?
Toute exigence traduit une crainte. Révèle une peur. Le besoin d’un vide à remplir. D’une insuffisance à combler.
Une joie sans faille. Assombrie de temps à autre par quelques trouées de tristesse.
Le désépaississement des parois : quel dur labeur pour nos mains de forçat !
Elle me vide de tout encombrement. M’exhorte à m’abandonner à toutes Ses exigences. Me pousse à Son rythme. Devient seul maître des événements. De mes refus et de mes accueils. Se présente à moi de mille façons, se manifeste de mille manières. Dedans. Dehors. Pulvérise toutes les frontières. Me dépossède, me laisse démuni et m’emplit d’une richesse sans cesse renouvelée. Toujours insaisissable.
Elle est et habite toute chose. Circule au gré des courants. Entre et sort. Déblaie et accumule. Défait et recompose. Lourde et légère. Mouvante sans cesse. Prudente et aventureuse. Se jouant d’elle-même. Et de nous autres.
Processus à l’œuvre depuis la nuit des temps. Nous sommes Son chantier.
Si plein d’Elle, quel besoin éprouverions-nous de nous remplir… de combler cet abîme, ce vide que nous éprouvons parfois lorsque nous La reléguons à des terres plus profondes et plus lointaines ?
Inutile de s’agiter pour La faire revenir. Elle est là. Toujours. Inutile de L’appeler. Inutiles les porte-drapeaux. Les chapelles. Les querelles. Les refus. Inutiles les précipitations. Les chantages et les lamentations. Elle ouvre notre chemin aux plus sûres destinées. Invite les plus favorables circonstances. Nous destine aux plus propices situations. Fait et défait les événements, défie et défile nos compréhensions. Nous bouscule (parfois) d’une main et nous réconforte de l’autre. Nous incite à la prudence et à l’exploration. Aux découvertes. Nous enlise et nous envole. Nous autorise à tous les extrêmes et à tous les compromis. Nous déboussole à l’envi pour nous perdre et nous ouvrir à son seuil : Notre Demeure.
Derrière ses piles de livres et ses rangées de mots, il bégayait toujours sa langue. Sa parole boursouflée.
La Vie brille en nous. Et nous la voilons de notre désir trop singulier de lumière.
Fenêtres ouvertes, il souriait. Et entendait, au loin, claquer les portes d’un autre ciel.
Pourrais-tu enfin trouver la joie et le repos sous le ciel à tes pieds ?
Un ciel à hauteur de semelles. Voilà le rêve qu’il avait pour les hommes, qui, pour la plupart, scrutaient les hauteurs pour se hisser dans l’azur.
Oublie tes accords. Accueille tes bruits et tes dissonances. Et l’harmonie te saisira.
Des siècles. Des millénaires de labeur (acharné). Pour s'ouvrir à un instant qui a toujours existé.
Ne fais allégeance qu’à toi-même. Et, un jour, tu pourras devenir le serviteur de tous.
Quelques mots
pour éclairer les yeux mûrs
et qui brûlent les prunelles
les plus rétives à la lumière
Mais comment découdre les paupières ?
Notre destination : le détachement et l'oubli. Le terreau des beaux jours.
Face à l’éternel ressassement du cœur, il opta pour le silence. Et la poursuite de l’effacement.
*
De l’innocence naît la candeur du jour.
Au faîte de ta gloire, tu seras clochard ou va-nu-pieds. Roi de toutes les contrées.
A la saison du désamour, ne te précipite vers ton refuge. Fais face de toute ton âme. Offre tes lèvres. Et le baiser te sera donné.
Nul abîme à parcourir. L’abandon est le seul franchissement.
Les arcs-en-ciel se jouent de nos rêves. Et nos ponts n’enjambent que des rives mortes. De la terre, le ciel n’est accessible qu’à l’innocence. Aux lèvres émues et silencieuses. Ébahies par tant de splendeur.
Ne pressens-tu pas le manque qu’il te faudra combler à mains nues ?
Le secret, chacun le porte en soi. Voilà pourquoi il convient de se dévêtir.
Il n’y a qu’un seul sillon à creuser. La sente où Dieu nous a placés. Mais pourquoi (diable) nous a-t-il posés là ? Renonce à comprendre. Et avance. Suis ta pente. Et la réponse se dessinera avec l’extinction de la question.
Marche sans espoir d’envol. Et tu découvriras le ciel au fond de la fange. Dans la boue où s'enlisent tes pas.
La mort n’est rien sous le préau. Ni en salle d’étude. Mais qu’en est-il dans la tombe ? Et sur la funeste allée qui y mène ?
Mille gestes ne pourront te sauver de ton désarroi. Mais un regard saura t’éclairer.
Ce qui t’éconduit des sommets et te porte au plus bas te livre à toi-même. Et cette offrande te révèle le sens de toute ascension.
Ne juge point les hommes à ce qu’ils font. Ne juge point les hommes à ce qu’ils sont. Qu’ont-ils demandé à Dieu pour exister ?
Ne te trompe pas d'ambition. N'aspire qu'à l’impossible.
Le ciel pourrait soupirer de notre aveuglement. Mais il nous aime sans exigence...
L’éternité t’attend, toi qui as l’audace de flétrir l’instant.
Pierres du chemin, petits tertres d’où il faut s’élancer...
La nuit n’est jamais trop noire pour celui qui cherche la lumière.
Toi qui aimerais découvrir le ciel, laisse-le en paix. Marche sans t’en soucier. Il descendra au faîte de ton insouciance.
Deux souliers en attente de pas. Usés déjà par les prémices de la marche.
Le monde n’existe pas. Le jeu s’accomplit toujours entre soi et soi.
Le monde succombera par le silence. Jamais par le verbe ni par l’épée.
Tout ce qui advient est juste...
L’histoire n’a (souvent) de sens qu’à son terme.
La joie libère de tous les rêves. Et de tous les sommeils.
Une folie ensorcelle le monde. Et je ne sais que faire pour arrêter ces yeux et ces gestes furieux. Je les laisse à leur labeur. Me tenant coi. Me laissant transpercer quand il le faut.
L’abandon est le seul travail. L’œuvre de la vie sur nos résistances. Celles que l’on a façonnées dans la crainte de vivre.
Vers quel miracle te diriges-tu, toi dont les yeux sont dessillés ? De quels mirages t’éloignes-tu ? Vois-tu les hommes au loin courbés sur leurs peines ?
Toute question cherche son extinction.
Tout chemin (tout véritable chemin) se voue à la Connaissance, à l'Amour et à la vérité.
Tu ne peux rien dire du Tout...
La besace s’est ouverte. Rien à l’intérieur. Quelques traces de la quête ancienne qui s’effilochent au vent.
Le rien a tout recouvert. Drapant d’un linceul toutes les épopées. Toutes les pyramides se sont effondrées. Tout se côtoie sur un sol délicat. Les péta-les jonchent les champs de bataille. Les terres exsangues et les corps ensanglantés. L’innocence règne sur tous les territoires. Les tyrans n'ont pas abdiqué. Les esclaves se soumettent toujours au joug de leurs bourreaux. Mais la pureté reste intacte. Immaculée.
La route est sinueuse pour les yeux aveugles. Mais, un jour, le chemin disparaît dans le regard.
L’horreur conserve tous ses visages. Mais aucune chair n’est offensée.
La contemplation s’intensifie. Le monde n’est pas banni. On honore l’univers. Mais les yeux ne sont pas dupes de leur inexistence.
Rien n’entrave. Rien n’aggrave. Rien n’épaissit. Le regard clair voit. Transperce toute opacité. Désagrège le monde avec douceur et volupté.
Le divin et le démoniaque s’unissent sans tragédie. Et enfantent des perles noires au cœur incandescent.
La vérité s’immisce là où le cœur accueille...
La perfection du monde est à l’œuvre. Les fêtes succèdent aux guerres. Les batailles deviennent célébration. Puis les célébrations des batailles. Et nul ne s’en émeut. Les yeux humides n’ont plus cours. Les sourires vainqueurs comme les visages balafrés participent à toutes les apothéoses.
La terre s’encombre d’échafaudages et de chantiers de construction. Et les yeux s’amusent de cet élan vers le ciel...
En ce monde, le corps, le cœur et l'esprit sont mis à rude épreuve. Mais l'âme n'est-elle pas libre ?
Les blâmes s’estompent. A quoi bon, en effet, protester ? Et condamner les mains innocentes ?
Nul ne comprend. Mais la compréhension advient. Et les larmes coulent sans tristesse.
Il y a des livres qui nous emplissent de mots. Et d’autres, trop rares, qui nous ouvrent au silence. Seuls les seconds apaisent notre faim de vérité.
Après avoir aiguisé l’oreille qui ne t’appartenait pas, l’écoute s’est affûtée, rendant familière toute l’étrangeté du monde.
Seule la vérité peut rassasier l'esprit de l’Homme. Et seul l'Amour peut combler son cœur.
Écoute et laisse-toi mener. Où que tu ailles, tu seras chez toi.
Tout itinéraire est un dédale d’impasses. Entre les murs se tient la vérité.
On ne demeure jamais qu’en soi-même.
Malgré nos pleurs et nos cris, il n’y a que des défaites victorieuses. Et des désillusions salvatrices. Les prémices d’un chemin qui mène vers la vérité.
Tu es debout sans gloire. Abandonnant aux yeux imparfaits honneurs et succès.
Tu n’es pas ce qui meurt. Tu es ce qu’il reste lorsque tout a disparu.
Se défaire de ses propres fables et mensonges après s’être délesté de ceux du monde. Mais ne revêt pas qui veut la nudité de l’être…
Tout est à l’intérieur. Le reste est inaccessible...