Carnet n°254 Notes journalières
La nuit inventée – descendue parmi nous – redressée dans l’âme – omnipotente – comme notre désir trop velléitaire de lumière…
Le noir du monde et toutes les éclipses de temps – ce qui contribue à notre éveil – à notre vieillissement…
En nous – la fleur qui se fane – la chaise vide – le règne de l’absence…
Notre regard sur les tombes et les vivants…
Ce qui dort et ce qui frémit encore modestement…
La sueur lentement évaporée – tous nos efforts – l’angle du monde au fond duquel nous nous cachons…
Les aliments ordinaires et notre bouche triviale…
Ce que le verbe révèle et souligne – ce qu’il magnifie en s’appuyant sur le silence – la souveraineté du vide…
La nuit décrite – dépeinte – et la mort apprivoisée…
Nos yeux dans le soleil – transfigurés…
Ecartelé(s) – toujours – entre ce que nous imaginons et ce que nous expérimentons…
Le jour – dans son espace – en nous – recroquevillé – comme si notre peur l’avait imprégné – contaminé…
Nous – devenant la lampe – ce qui pourrait accompagner l’existence et le geste des hommes…
La perspective terrestre – trois fois rien dans l’esprit – sur la table – sur la page – dans la vie et les mains des Autres – le sable (noir) des années…
Et un peu de soleil – peut-être…
Une manière d’être là – avec – parmi – auprès d’eux…
Comme un horizon – une fenêtre – un coin de ciel bleu…
L’offrande la plus humble et l’inévitable folie de l’homme – avant de disparaître…
Un peu de réserve dans les poches – histoire de tenir quelque temps loin des hommes…
De l’eau – des livres – des victuailles…
Une étendue verte et horizontale peuplée d’arbres et de pierres – peuplée de solitude et de silence – les nôtres – si nécessaires – si essentiels – si savoureux…
Dieu nous parle – à travers les arbres – leur silence – notre étonnement ; tout est prétexte à être présent – à écouter – à se laisser guider par les lois de l’invisible – primordiales – indispensables (si indispensables) à la vie organique et collective – aux mille relations que nous entretenons – malgré nous…
Tout joue – vibre – se perpétue – malgré le sommeil et notre air taciturne…
A contre-sens du monde – parmi les pierres qui roulent – un miroir à la place du visage pour révéler l’Autre – celui que nous croisons parfois…
Un peu de lumière dans l’encadrure…
Ce à quoi nous œuvrons lorsque la plupart se contentent de croiser les doigts ou de lancer en l’air une prière – sans vraiment y croire…
Rien que des frontières – entre nous – et ce besoin d’envergure et de liberté – sur la piste commune – le territoire ni des uns – ni des autres – celui qui invite à poser ses armes et ses bagages – à ôter ses parures et ses bracelets – à ouvrir les yeux et ses ailes – à courir dans l’air frais – à transformer la détention qui jamais ne dit son nom en possibilité d’envol – en tentatives vers le ciel le plus bas – le plus reculé – à chercher le souffle dans sa poitrine – à vivre dans l’évidence la plus nécessaire – la plus vitale…
La page qui s’écrit – comme une avalanche de silence et d’encre noire ; vent qui cingle – cœur battant – dans la pulsation – et la proximité – de la source…
Souvent – presque toujours – dans la blessure – le passage – ce qui nous révèle – nos limites – à accepter ou à franchir – selon ses capacités et ses inclinaisons…
Se tenir debout – jusqu’à l’effritement…
La douleur – en nous – en lettres capitales ; l’enseigne terrestre la plus commune – peut-être…
Cloué(s) sur la pierre – les pieds dans la glaise – avec ce sang sur les mains – le cœur frémissant – et les portes qui, une à une, se referment – et les visages qui, un à un, se détournent…
Seul(s) – comme une fenêtre abandonnée au fond d’un immense jardin sauvage – sans mur – sans appui – contraint(s) d’apprivoiser la solitude – d’affronter la souffrance et la mort…
Tout mêlé au feu et à la poésie…
Pas un seul jour à venir – ce qu’émietteront nos mains et ce à quoi s’accrochera l’esprit – en vain…
Le monde bouillonnant – la terre comme un piège – les Autres comme un horizon inventé – dessiné – mouvant – incroyablement – et notre royaume – à l’intérieur – déserté…
Absent – comme les hommes à notre porte ; personne – ni devant – ni derrière…
Un cri qui persiste et un regard fuyant – apeuré – sur les eaux qui coulent…
Nous – nous estompant – peu à peu…
Comme une pierre face à son seul horizon – tributaire du ciel – des reliefs et des caprices de la terre…
Inquiet au milieu des vents…
Soucieux – seulement – des âges géologiques…
Nous – là-bas – dans l’esprit des Autres – aussi inexistant(s) qu’ici…
De la chair – à peine – pour quelques têtes – comme une vague idée ; quelque chose que jamais la main n’atteindra – bien sûr…
Ce qui s’estompe dans la persistance du trajet – l’esprit pris dans les filets du monde – lointain reflet du vide premier…
A la fois royaume et marigot – invention…
Du réel – trop souvent – revisité par l’imaginaire…
Une manière un peu inquiète d’être là – au milieu de l’ignorance – parfois éclairée – et des mille choses que nous continuons de méconnaître – de négliger…
Nous existons comme la vie nous regarde – comme la vie nous traverse – sans rien reconnaître – sans rien décider – en se laissant happer par la coïncidence des circonstances – la concordance des destins – cet appel d’air qui nous saisit et nous pousse vers l’inconnu ; de nouvelles terres – de nouveaux visages – de nouvelles aventures – diraient certains…
Là-bas – plus loin – dans nos profondeurs – déjà quelque chose de nous – ce à quoi nous ne pouvons échapper – ce dont nous ne pouvons nous défaire ; en un mot – l’essentiel – ce qui nous constitue le plus viscéralement ; l’Absolu incarné…
Et ici – à la surface – l’apparence du monde – l’esquisse du ciel tracée par les doigts, sans doute un peu trop distraits, des Dieux…
La perfectible imperfection de l’homme…
Cette incomplétude – cette asymétrie – communes et partagées…
Rien qu’une fêlure et cette nuit qu’il (nous) faudra passer à gué…
Et le poids de notre joue contre la vitre pour s’opposer au monde – de l’autre côté – à toutes ces puissances folles – envoûtantes – dévastatrices…
Nous – un lieu-refuge pour tous les tourments de la terre – avec le sommeil collé sur nos yeux apparemment ouverts ; des chiffres – des calculs – des images – des supputations – pour faire face au monde – à l’existence – aux innombrables périls qui jalonnent le voyage ; des rêves trop sucrés inventés par la langue et l’imaginaire…
Nos attentes – trop nombreuses – permanentes – et toutes les histoires que nous ne cessons de nous raconter pour supporter les Autres et notre épuisement (inévitable)…
Dormir – comme des machines – sans fatigue – sans trêve – sans regret ; aller – s’abandonner – se laisser glisser dans la tuyauterie construite pour circonscrire notre circuit – nos débordements – notre seul voyage…
Une boucle sans attente – sans détour – sans surprise – ce qui nous mènera – inéluctablement – vers le même sable – la même rive – cette vie évaporée…
Toutes les existences prisonnières du cycle sans fin…
Anonyme – plus encore – invisible ; celui qui passe – celui qui s’aventure – sans ami – sans appui – sans filet – le visage et la reconnaissance déjà arrachés – curieux – insatiable – violent parfois – engagé dans un indéchiffrable voyage – si simple pourtant – dans la direction opposée au sommeil – toujours (presque toujours)…
Vagabond d’un jour déjà mille fois vécu…
Une existence – comme un chant profond et silencieux – né d’une poitrine laissée trop longtemps sans respiration…
A présent – rien qu’un silence sans réplique…
Le ciel sans état d’âme – vierge et accessible – derrière le moindre visage…
Dans l’entrebâillement des lèvres – d’une porte – l’attente – la curiosité – la surprise possible – ou le dos qui se tourne – le visage et la main qui s’éloignent – l’âme déjà ailleurs…
La mort – partout ; la terre sans le moindre vivant…
Sur ces îles lointaines – éparpillées – le parfum si fugace de l’enfance – ce que l’esprit a trop artificiellement reconstitué – l’image d’une vie absurde – cruelle – commune – sans la moindre poésie…
Derrière nos lignes – peut-être – le premier alphabet du monde – la première lueur du verbe – comme un souffle sur ce qui passe – puis un long panache de fumée blanche née du feu le plus ancien…
Chants vagabonds – sans reconnaissance – offerts à tous les arrachements – à toutes les incompréhensions – au règne, toujours trop lointain, des solitudes…
Nos têtes aux fenêtres du monde – devant et derrière la vitre – actives – contemplatives – comme l’œil et le sang…
Notre mémoire et toutes nos histoires – dans le reflet de tous les miroirs…
Cheminant – seul(s) – ensemble – malgré nous – comme si nous pouvions décider du chemin du retour vers l’enfance…
Les bras chargés de monde et d’objets – le cœur crevassé par l’absence – l’âme ouverte – et l’esprit capable de décrypter les premiers signes hiéroglyphiques du cosmos…
Ainsi débutent toutes les aventures…
Ainsi se poursuit ce qui se cherche…
Ainsi accède-t-on, parfois, au franchissement des portes et des seuils – ultimes…
Ainsi tout voyage progresse-t-il vers le centre…
Le silence – des cris – des onomatopées – des paroles – puis, à nouveau, le silence – au terme et au commencement de ce cycle récurrent – perpétuel…
Et nous autres – itinérants – passant d’une étape à l’autre – et le chemin – se réalisant – au fil des jours – à chaque instant…
Dans les yeux – sur nos pages – le feu – le vent – le désert – qui, peu à peu, se déploient…
Et l’envergure, bien sûr, qui se retrouve…
Notre manière si archaïque – si désespérante – d’être au monde…
Tous les instincts – dans l’âme et le sang – jusqu’au bout des doigts…
Des danses macabres et des soubresauts – rythmés par la ronde diabolique des Autres et du temps…
Et ce qu’il nous faudra d’accroupissements pour, un jour – peut-être, entrevoir le ciel…
Au cœur de la danse – désinvolte – comme un ours prisonnier – chaîne au cou – pieds sur la braise – (presque) insensible, pourtant, au maître et à la douleur – simple passant auprès des hommes – plus loin déjà – plus haut sûrement – parmi ceux que le ciel fréquente ; pierres – arbres – bêtes et fleurs – l’âme suffisamment innocente pour endurer la violence du monde et la cruauté instinctive des hommes…
Notre tombe – au bas de l’escalier du temps – des images sans la moindre réalité ; et il en est ainsi de la terre – du monde – du ciel – de l’Autre – clichés sans âme – clichés sans chair – formes esquissées sur le sable par l’imaginaire – fruits d’un esprit absent – inopérant – encore insensible à ce qui est – à ce qui l’entoure – au vide et à la matière – au seul existant possible…
Tête gorgée de jeux solitaires – en vase clos – comme une jarre munie d’un couvercle – ouverte – seulement – sur l’imaginaire et l’invention ; un peu de matière portée sur l’abstraction – en somme…
Nous – dans la même perspective que les Dieux – ignorants – inconscients – des enjeux dans lesquels les jette une main plus grande…
Des maux – des chutes – de la douleur et du vacarme – cris et plaintes qu’on lâche comme des chiens sur le monde – comme si nous avions le pouvoir de nous venger – comme si la terre était responsable – dans la croyance (erronée – bien sûr) de mille naissances innocentes…
Une vie primitive – en vérité – quelque chose entre le sang et la gorge tranchée…
Du bruit sur une terre que l’on fertilise…
Ni âme – ni ciel – trop lointains – trop abstraits – (presque) inutiles dans la satisfaction de notre faim…
Le sang sauvage – en nous – la danse indomptable – ce qui se creuse et s’élargit – et ce qui s’efface en s’abandonnant à l’œuvre de la pluie – à l’œuvre de la nuit…
Le jour (encore) introuvable – le monde (encore) adossé aux âmes – ce que nous négligeons avec beaucoup trop d’orgueil et d’obstination…
Entre la chute et le vacarme – aux confins de cette terre trop peuplée – nos querelles – nos gesticulations – notre frivolité – le poids de notre quête et de nos ancêtres (communs) – la manière – les mille manières – dont on a essayé de se distinguer au fil des jours – au fil des siècles – tous nos masques et toutes nos identités d’emprunt…
Notre longue expérience du sommeil…
Le mystère – indifférent – face à notre soif – la sincérité de nos larmes – l’indifférence des hommes – la souffrance des bêtes – notre souveraine impuissance…
Ce qui conforte notre rejet du ciel – notre déni de Dieu – l’impossibilité du miracle – et nous maintient – de manière si faussement confortable – dans un monde fantasmé – comme coincé(s) entre le rêve et la terre…
Une seule respiration – des sous-sols à l’envol – du noir au bleu – avec, trop souvent, l’interlude interminable de l’entre-deux – le monde du bruit et de la douleur – nécessaire(s) – inévitable(s) – ce qui existe en dessous des clés dessinées (inconsciemment) par la tête – l’inclinaison inappropriée du cœur – (bien) trop affamé(s) encore pour s’affranchir de la terre et du ciel inventé par les hommes…
Une parole pour quitter le sommeil – rendre le ciel plus clair – les rives du monde plus vivables – dans la parfaite continuité du geste et du cœur…
Sur les traces – sur les pas – de ce qui ne cesse de nous devancer – de nous distancer – lourdauds que nous sommes…
L’âme dénudée – le crâne (encore) bruissant – à mi-chemin entre les sous-sols du monde et les premiers contreforts du ciel…
Une envergure à venir – là où l’on se tient – parmi les circonstances et les visages passagers…
Eprouvés – la douceur et la dureté – ce qui nous anéantit – la marche interminable – l’étreinte (trop) peu enthousiaste – ce qui nous éconduit – la détresse des Autres – toutes les expériences et toutes les gesticulations possibles…
Au-dedans – un visage franc – sans rideau – des méandres, peu à peu, transformés en périmètre – puis en cercle – puis en point – puis (enfin) en vide…
Notre compagnie – nous survolant…
Les délices d’une ère et d’une enfance nouvelles…
Un retour inespéré vers la terre ; le verbe et le ciel – réunis et réconciliés…
Le silence – en nous – suffisant…
A une hauteur (enfin) accessible – là où (en général) commence la fête…
Ce que le soleil baigne de sa puissance et de sa lumière – comme un inflexible rayonnement sur la matière alentour…
Le vert – en nous – fleurissant…
Ce qui – au-dedans – tremble et s’enracine…
Ce qui tourne dans les vents – entre les îles – les âmes et le temps (si souvent)…
Les malheurs comme les conditions premières (en quelque sorte) de la stimulation – quelques secousses – en vérité – à peine – dans le sommeil – inébranlable….
Nous – tournant dans tous les sens – à l’envers – essentiellement…
Les yeux plongés dans les profondeurs – comme un abîme – mille abîmes – soudain éclairés…
Le ciel – dans le ventre du monde – comme un pacte – une manœuvre de l’invisible – une possibilité qui s’offre – la disparition, peu à peu, de l’obscurité initiale…
Ce qui – dans nos gestes et nos mains – célèbre les origines et nos plus exigeantes aspirations – les prémices, peut-être, d’une (véritable) délivrance…
Entre nos murs – la mer – le ciel – la source – ce que ne peuvent ignorer les fleurs – ce qu’enseignent les arbres – le vent qui fait fuir la mort ; la terre – dans ses sous-sols – renfermant tous ses trésors…
Nos mains tendues – devant nous – vers la figure, si souvent, triste des hommes…
Les âmes vagabondes qui creusent le sable du monde – à la recherche du royaume promis – parfois (trop rarement) entrevu…
Cette longue traversée – bouche ouverte – empêtré(s) dans un sommeil étrange que nul ne comprend (et dont si peu parviennent à se libérer)…
L’âme adossée au monde et le monde adossé à l’absence…
Des morceaux de chair et d’esprit – emmêlés – englués dans le même quiproquo…
Trop de choses dans la tête – devant les yeux – l’espace encombré – des visages – par milliers – par millions – derrière leur vitre – essayant de deviner le jeu au lieu d’y participer à leur manière – s’en approchant avec trop (beaucoup trop) de méfiance au lieu d’y plonger sans retenue…
Dos au mur – les paumes qui recueillent la pluie – le soleil – la joie – les larmes – toutes les infimes aumônes – tous les présents offerts ici-bas – l’âme digne – posé sur les pierres – dans les forêts – parmi les bêtes sauvages qui peuplent les marges de la terre…
Nous – dans l’indulgence des Dieux – dans l’indolence du monde – accueilli(s) par l’Amour – déguisé tantôt en espace – tantôt en présence – tantôt immobile et silencieux – tantôt sensible et vivant – infiniment…
Nous – dessiné(s) à la craie sur la roche frappée par les vagues – caressée par l’océan…
En nous – Dieu – dans son ardeur – sa splendeur – son mystère ; et l’asymétrique distance qui nous sépare des choses et des autres visages…
Des fragments dans le miroir – le visage éparpillé…
La maturité dévorée par le délitement de la fidélité…
Le monde assemblé comme une perte – des reliquats réunis – des bribes qui s’amoncellent – des éclats de ciel collés sur la pierre noire et indifférente…
L’existence sans la moindre espérance d’achèvement…
Une bête – en nous – comme un secret – un jeu – une épreuve parfois – avec l’ogre – le mystérieux gardien de l’espace (intérieur) – la part la moins grossière de l’esprit – ce qui nous étreint sans tournoyer avec les états et les circonstances – ce qui nous éloigne du plus archaïque – à la manière d’un soleil qui plane sur toutes les ombres inventées – sur toutes nos errances dans les ornières labyrinthiques de cette terre parcellisée – clôturée – infiniment circonscrite ; les murs du monde et les parois de l’esprit ; tout ce que nous nous sommes vainement éreintés à construire…
Nous – séparé(s) de la mort – et nous rejoignant à travers elle – devenant, à notre insu, l’âme – ce qui nourrit la part invisible des vivants – la main magnanime d’un Dieu secourable…
Le nécessaire rassemblement des éclats et des gestes apparemment épars…
Dieu – en nous – familier – en son fief – sans consolation – sans l’idée du déploiement (linéaire) du temps…
A notre place – au cœur de cet espace – parmi quelques Autres au visage rieur…
Des chants et des dessins dans l’âme – dans la proximité des jeux promus par l’ignorance – sous le soleil – au milieu des choses et des interdits inventés pour alourdir les pas – complexifier les itinéraires – allonger inutilement le temps du séjour ou du voyage – comme une étoile dans la main – tous les secrets dissimulés au-dedans – à la fois viatique et encombrement – ce qu’il faut découvrir – et presque aussitôt retrancher du butin…
Ce qui passe – nous traverse – et le vide, peu à peu, creusé qui dévoile progressivement (très progressivement) l’envergure de l’étendue abritée au cœur des rives les plus lointaines – les plus familières – les moins fréquentées…
L’air – les mots – le sang – qui passent de bouche en bouche – de corps en corps ; les alphabets de la chair et du langage – le souffle ; notre héritage – cette respiration commune – ce que nous léguons à ceux qui nous entourent – ce que nous léguerons à tous ceux qui nous succéderont…
Ce que nous savons – ce que nous mettons à la place du mystère – juste de quoi survivre…
Le cœur retourné – des plis et des parois pour guider l’esprit et le sang…
Notre manière d’être au monde – au-dehors – au-dedans…
Nous – nous enfonçant jusqu’aux plus lointaines racines – voyageant sur les pierres terrestres jusqu’aux premières strates de la mémoire ; sous la roche – des cercles et du silence – les bonheurs et les chagrins, peu à peu, abîmés – érodés – comme la surface des choses…
Les uns à côté des autres – comme si nous appartenions au même rêve – identique(s), sans doute, à celui – à tous ceux – qui existait – qui vécurent – avant nous…
De malheur en dérive – simplement – la même errance – les mêmes paroles – comme dans un sommeil très profond…
Ce qui se dessine et ce qui s’offre comme une (incroyable) faveur ; notre figure la plus simple – la plus nue – la plus naturelle…
La vie souillée par trop de jouir ; l’esprit et le monde entièrement enfientés ; le corps goûté – et célébré – par ce qui s’éveille – par ce qui s’ébroue – au-dedans…
La fièvre et les odeurs – toutes les substances du monde – tous les instincts s’essayant à l’autorité et à la domination des choses…
Comme un rêve né d’un autre rêve – plus ancien – à la manière d’une longue série de songes – intriqués – entremêlés – parallèles…
Le monde – devant nous – étalé – et, en nous (si l’on peut dire), toutes les cartes en main…
D’une chose à l’autre – au milieu des vivants – en traversant les surfaces et, parfois, les apparences – obéissant aux exigences des visages et des saisons – flottant dans nos habits provisoires – à travers la mort…
Accaparé(s) par l’attrait des jeux et du monde – recroquevillé(s) parfois – la chair, trop souvent, blottie contre l’angoisse…
Entre les mots – le silence…
Au creux du sommeil – l’espace…
Et dans notre ventre – le monde déchiqueté…
La matière au service d’elle-même…
La vie ancillaire et la vie carnassière…
La faim qui dépèce et qui, sans cesse, nous transforme – le vivant…
Ce que nous sommes et ce que nous deviendrons – jusqu’à la dernière bouchée – et au-delà – bien au-delà (comme nous pouvons nous en douter)…
Cette présence plus ou moins consciente et habitée…
Visage défait – prisonnier du ventre et des yeux des Autres – comme une existence posée au milieu d’un trou – d’un gouffre – d’une plaie…
Tous les rêves – boursouflés – puis, annulés – inutiles – trop ambitieux – si misérables…
La sueur – l’effort – les élans – mêlés à tous les malheurs terrestres – et cette matière (toute cette matière) à déplacer de manière incessante…
Le sommeil – partout – jusqu’au bord de la mort…
Le ciel (à peine) égratigné par nos minuscules tempêtes…
Des orages – des griffures – des entailles…
Nos opinions – toutes nos inclinaisons face au pouvoir – à la douleur – au soleil…
Le peu de considération pour nos jeux et nos angoisses – (si) dérisoires…
Toutes ces postures et toutes ces grimaces…
Notre riche moisson de fêlures et d’artifices…
Nos éternelles tentatives pour devenir plus vivant(s) – jusqu’au vertige – jusqu’à l’obsession…
Un peu de vide dans la main – au fond de l’âme – parmi toutes les choses qui circulent – dans nos têtes – dans nos veines…
Le jour et l’enfance – à rebours – comme si nous remontions jusqu’au lieu de la source – l’étendue originelle – au voisinage des premières neiges – ce qui, un jour, nous a congédié(s) du royaume – ce qui, un jour, nous a fait glisser du tertre des innocents – ce qui, un jour, nous a fait chuter sur ces terres peuplées de choses et d’instincts – au cœur de la matière et de l’intelligence la plus archaïque…
Le manque – le désir – la peur – sous les paupières – toute la machinerie de la psyché – connectée à tous les méandres du monde – à toutes les circonvolutions du chemin – à tous les déploiements de la matière…
La neige célébrée par le silence – l’ardeur des gestes et la ténacité du front…
Les malheurs évaporés – comme notre existence – un amas de gouttes au fond d’une étuve – pas davantage qu’un rêve…
Une invention de l’imaginaire pour tenter de combler notre sentiment d’incomplétude – cette sensation de manque (et de vide) dans le monde – dans l’espace…
Nous – comme un assemblage d’éléments inessentiels – ce qui pourrait nous condamner à la nuit – à perpétuité…