Carnet n°207 Notes journalières
Il y a le jour comme un horizon – une possibilité au-delà du mur. Un air plus chaud – un sol moins abîmé. L’autre extrémité de l’âme…
Plus loin – il y a cette ombre grandissante – cette traversée terrifiante – ce qui nous sépare de la blancheur – et le jour qui patiemment se rapproche…
Dans la psyché – cette mémoire résistante – le passé-palimpseste que réécrit l’esprit – histoire de gagner en importance – comme si ce qui nous intéresse pouvait susciter l’intérêt du dehors…
Il n’y a que des récits – et l’on devrait sur eux tirer un trait et un lourd rideau de lumière…
A la fin – une partie de nous reste – et l’autre s’en va ; la terre et le ciel – si mélangés de notre vivant – retrouvent (enfin) leur territoire…
Du temps, de la violence et de la folie – voilà tout ce que nous possédons et la manière dont nous sommes (tous) possédés…
Juste au-dessus de l’herbe – l’œil singulier. Le talon comme une herse – le malheur des vivants – et la malédiction qui, peu à peu, nous enferre…
Rien ne s’installe plus durablement que l’ombre – excepté la lumière (à son heure)…
Ce que nous foulons en même temps que le sol…
Ce que nous respirons en même temps que l’air…
Ce que nous vivons en même temps que notre vie extérieure…
Les mille dimensions de l’être sous l’apparence de l’homme…
Entre deux frontières – le mur – l’espace – l’au-delà. L’horizon comme le reflet rougeoyant du monde. La terre sans fenêtre – le feu – ce qui reste vivant sous les cendres – sur la pierre nue et noire – derrière la fatigue ; cette envergure au-dedans de l’épaisseur du front…
Au-delà de la terre – le jour. Au-delà du jour – le silence. Au-delà du silence – l’Amour. Et en deçà – l’enfer…
Le plus hostile – comme une longue écharde dans l’âme – une fenêtre sur le monde qui déboucherait sur le néant. Rien qu’un sol et un feu – et le ciel (toujours) hors d’atteinte…
Tout en fleurs et en ciel lorsque l’âme s’agenouille…
Tout en pointes et en flèches – en braises et en lames acérées – lorsqu’elle prend assise sur son droit supposé – mensonger – fallacieux – inventé – lorsqu’elle actionne la main torturante et torturée – ce qui nous donne de faux grands airs…
Quelques souffles et nous sommes par terre – à genoux…
Rien ne peut nous blesser – lorsque rien ne nous devance – lorsque l’on ne traîne rien derrière soi…
Cette fatigue à remplir le ciel – en vain…
Rien au-dessus – rien en-dessous ; éperdument seul – là où tout commence vraiment…
Ça se répand – en soi – comme un torrent – une cascade – une eau brûlante – de la lave en ébullition – un reste de ciel qui a pris feu et s’est liquéfié…
A vivre sans trop savoir à quoi ressemblait notre tête d’hier – comme si l’on pouvait vivre sans histoire – sans mémoire – sans le faux ciel ni la fausse envergure de la psyché – sans même savoir si l’on a encore visage humain…
Rien qu’une trouée – en nous – un peu de peau sur des instincts avec, au fond, un grand silence – pas même un mystère – une étendue inerte avec, au milieu, une sorte de béance…
Un absurde mélange de distance et de verticalité noire…
Tout est emporté – et nous emporte dans son sillage. Une traversée – des courants – quelques mots – quelques ombres – pas pire qu’ailleurs. Des arbres – du sable – tout passe très vite – et ne laisse, à la fin, que quelques os…
Rien que des traits qui dessinent le monde. D’un instant à l’autre – tout s’efface – le monde disparaît – puis, se reconstruit l’instant suivant – presque à l’identique…
Parfois – on s’arrête – on se met de côté – un peu à l’écart du monde – des Autres – de tout – loin du grand cirque. On se resserre – on se recentre – on réunit les fragments – les morceaux épars – on se répare – on aère les abysses – on accueille l’air qui formera le nouveau souffle qui fera naître un nouvel élan…
On n’imagine rien – on respire…
Se retrouver – c’est aussi cela vivre – et peut-être principalement…
Un peu d’air pur…
Rien que des choses qui brûlent – rien qui ne restera. Ce qui – en nous – est le plus fondamental ; la beauté – l’évanescence – la fragilité – mélangées au regard qui n’est pas d’ici – qui n’appartient à personne – qui est là – offert – lucide – sensible – perçant – généreux – et qui fait sa part – son joyeux labeur – pendant que nous nous éreintons sur la pierre…
Des ombres entre elles – avec le pire dans les yeux – au fond du sommeil – ce qui se déverse sur le sable – et qui forme de petites flaques – puis, comme des auréoles dans la poussière. Rien de très sérieux – malgré les sursauts et l’effroi dans la psyché…
Des choses qui manquent – des choses qui s’effacent – et d’autres que l’on oublie. Juste la vie qui passe – avec ce grand bazar au-dedans de soi…
Des éclats de terre – en nous – comme de petits tas de pierres pour bâtir une tour si haute que l’on pourrait toucher le ciel. Il y a de la naïveté (beaucoup) et de la fantaisie (un peu) dans cette image de Dieu ainsi accessible…
Creuser – vider – s’abandonner – ne sont pas les premiers outils disponibles sous le front. Il faut épuiser l’enfance avant de pouvoir débuter le véritable labeur…
Ce qui – en nous – s’obstine – se dérobe – se déploie – s’invite – se déchire. La tête tout étourdie – l’âme à genoux – le cœur indécis. Vivant et respirant comme avec des pelletées de terre dans la gorge…
Le souffle coupé…
Ça s’installe parfois au-dedans comme une défaillance – quelque chose d’extérieur introduit à l’intérieur et dont on tirerait les ficelles du dehors. Comme un pantin articulé par des forces corrompues – corruptrices – mal intentionnées – qui nous donnent un air un peu bancal…
Il n’existe de pansement pour l’âme – mais il y a une multitude de compensations psychiques – c’est pour l’esprit une manière de soigner avec le monde ce qui ne peut être guéri par le monde – mais c’est la seule chose à laquelle consent l’âme immature…
Comme une chose que l’on répète pour ne pas l’oublier. Un refrain incompréhensible – quelque chose avec de la poussière par-dessus – comme un bibelot – l’une de ces boîtes à musique d’autrefois – restée là pendant des siècles – et que l’on aurait – soudain – placée au centre de la psyché pour l’envoûter – la contrôler – l’enjoindre d’obéir – elle qui ne peut – comme toutes choses – s’épanouir que dans l’absence de contrainte – libre – affranchie du monde – de la croyance et de la volonté…
Le vrai visage du monde – soudain – révélé ; introuvable – inexistant – comme un vieux rêve rabâché – auquel l’esprit – distrait – aurait fini par croire – et qu’il aurait, peu à peu, transformé en réalité…
Le feu – le froid – le corps. Et des passages possibles dans tous les recoins du ciel. Quelque chose que nous n’avions jamais vu auparavant…
Du bleu – du vrai – ce qui ne sert à rien pour vivre – mais qui oriente le rire et la parole – la marche dans le sens des arbres – le vent intense sur la paresse des espèces – l’inclinaison de la feuille qui cherche le silence…
Tout tremblant – comme un peu de terre fragile dont on aurait percé le centre – une sorte de trou – comme une ornière verticale – pour y déposer un peu de ciel – la substance de l’âme peut-être – et que l’on aurait recouvert de chair et de sang – les marques de la faiblesse et de la grossièreté…
Du rouge – partout – au-dedans du ventre – et qui va jusqu’à colorer toute la tuyauterie de l’âme…
Sève vermillon dans ce fouillis d’instincts…
Peu de place pour la générosité et la tendresse…
De la matière – de l’énergie grossière – mélangée, peut-être, avec un peu de Dieu et d’étoiles…
Une créature enfantine – une ébauche qu’essayent (laborieusement) de peaufiner les siècles…
Le monde comme une spirale – une pente – un désert. Comme une gifle qui s’abat sur la joue. Comme du vent un jour de pluie. Comme un rêve – une fenêtre. Et, sans doute, plus que tout comme manière (commune) de parler…
Des siècles – des années – des histoires…
Rien de très important – en somme…
Le plus essentiel – invisible toujours…
Qui sait d’où nous venons – où nous allons… Trop de murs nous empêchent de voir. Et le ciel reste silencieux…
Une seule certitude ; ça a l’air de bouger dans ce qui ressemble à une forme d’immobilité…
Parfois devant – parfois derrière – parfois, on sait – d’autres fois, on ignore – mais la plupart du temps, on essaye seulement de deviner…
Peut-être n’y a-t-il personne pour savoir – juste du temps – l’illusion de la durée – des choses – mille choses – des circonstances – mille circonstances – et par-dessus l’incertitude et l’infini – et par-dessus encore l’esprit et le silence – et tout en haut, les Dieux du monde qui rigolent dans leurs habits de fête…
Il y a toujours chez l’homme quelque chose de l’ordre du labeur – comme un poids à hisser – à traîner – à porter partout avec soi – où que l’on aille…
Du feu et du ciel réunis sous la peau. Et un peu de terre jetée par-dessus…
L’envergure d’un Autre – en soi – quelque chose d’immense – d’infini. Et le sentiment, parfois, d’une éternité…
L’immuable derrière l’apparence des visages et du temps…
De la forêt – rien que de la forêt avec du bleu au-dessus. Le silence – juste le chant (discret) des oiseaux. Et le cœur léger…
Rien d’autre pour l’instant…
Tout change – bien sûr – mais où se trouvent la limite et l’ultime transformation…
Des obstacles – oui. Des résistances – oui. Et un désir puissant d’immobilité – bien sûr ; le point zéro du changement…
Ce que l’on repousse, revient – et ce que l’on accueille, s’efface. Et nous qui nous barricadons – et qui accumulons – presque toujours – appuyés sur nos armes et nos réserves…
Le plus délicat à négocier – le lisse des parois – ce qui n’offre aucune prise – là où l’on n’en finit plus de glisser vers ailleurs…
Ce qui s’inscrit sur la page n’est que la surface du dedans. Le silence, lui, est bien en deçà – et bien au-delà…
Rien – en nous – ne se creuse davantage que le ciel. Une forme de don pour les abysses. Et le feu à tous les coins de la terre…
Peut-être venons-nous d’ailleurs pour – à ce point – ne rien comprendre au monde humain…
Le front plus haut que la terre – mais trop bas pour se hisser jusqu’au ciel – et voir la longueur du mur – l’étendue du désastre – et le chemin qu’il (nous) reste à parcourir…
Rien n’est plus lourd que ce que nous nous échinons à porter. Et – pourtant – personne ne nous y oblige…
Partout – la charge – le faix – l’épuisement…
L’allure qui ralentit – et la quasi immobilité jusqu’au grand âge – ensuite, la mort qui nous fauche avec toutes ces niaiseries dans l’âme et sur le dos…
Il convient – donc – de voyager léger ; juste l’essentiel – quant au nécessaire, les jours, y pourvoiront…
De plus en plus pauvre – de plus en plus rien…
Juste le jour et la matière à vivre…
Quelques pas – quelques pages…
De la solitude et du silence…
Et presque rien d’autre…
Rien – la limite – l’épuisement – la certitude que personne ne se risquerait à nous tendre la main. Le gouffre – le puits de la solitude. Les derniers échelons, peut-être, avant la chute abyssale – définitive – les derniers pas – l’ultime saut – qui scelleront l’impossibilité du retour…
Ce qui nous surprend ; être là – pleinement – et totalement désengagé. Et, parfois, le contraire…
Nous sommes – le centre de tous les possibles…
A chaque instant – ce qui s’achève et ce qui commence. L’évidence de tout et l’incompréhension. Ce qui aboutit et ce qui s’enlise…
Tout pourrait arriver – se produire – devenir – s’effacer ; nous serions toujours présent(s) – toujours vivant(s) – irremplaçable(s)…
Nous sommes l’événement – chaque événement – et le regard – à travers tout ce qui voit – les ressentis – tous les ressentis – et ce qui ressent…
L’oreille et le mur – l’extase et ce qui occupe l’attente. L’Autre et le rien – l’attention en éveil – la somnolence et le souvenir…
Inlassablement – toutes les différences – le possible jusqu’à l’infini – ce qu’aucun regard – ce qu’aucun silence – ne saurait arrêter…
On croit se tenir en face – en vérité – tout est déjà au-dedans…
Rien en dehors de l’attention…
Il y a cette manière tendre de se tenir au milieu du monde – innocent – dérisoire – puissant – magnifique – sans espoir – attentif – émerveillé par ce qui se présente – sans cette dureté et cette méfiance de l’individualité ordinaire…
Rien que des mouvements et de l’émotion – la multitude et le pur joyau – l’étincelle et le prolongement du feu – le souffle et la bouche des écorchés – la maladresse des cris et le soc de la charrue qui racle les pierres – comme si le dehors n’était qu’un océan noir bordé de ciel et de chimères…
Rien – à la fois le plus familier et le plus étranger – le plus proche et le plus lointain – qui se mélangent…
Comme un tourbillon d’incompréhension… et qui tourne… et qui tourne…
Des jours métalliques – une délicatesse troublante. Nous marchons dans le noir – les mains tendues – notre feuille de route devant les yeux – papier illisible – inutile ; le chemin sous nos pieds s’égare dans l’air – pénètre sous la terre – traverse les océans ; l’âme rechigne à l’inconnu – à l’imprévisible – les seules certitudes pourtant…
Et au-dessus du chantier – au-dessus de l’itinéraire – ce qui se tient plus qu’immobile…
Et cette folie dans les yeux qui réclament la terre…
Et cette folie dans les yeux qui renoncent à la terre…
La folie de toutes parts…
Encerclés nous autres, les aliénés…
Ça jaillit – les mots – comme du magma – un long monologue – des choses et des choses – comme si nous recrachions la terre – le monde – les siècles – les civilisations – tout jusqu’à l’origine – tout jusqu’à la fin des temps – et que nous recommencions indéfiniment ce dialogue entre nous, le regard et le premier homme…
Et cette faiblesse dans notre âme – et cette beauté des chemins, des forêts et des ravins. La route devant soi et l’itinéraire à l’intérieur…
Comment pourrions-nous savoir… Comment pourrions-nous trouver la force d’avancer…
Pas à pas – la découverte – le contour, peu à peu, exploré…
A la marge – encore dans la périphérie du passage…
Ecrire – marcher – avancer toujours – jusqu’à l’épuisement…
Ce qui prépare à l’inachevé…
Notre vie – comme de l’eau qui coule – quelque chose que l’on ne retient pas – qui se déverse jusqu’à la dernière goutte – et que l’air et la terre avalent à la fin… avant de revenir un peu plus tard – un peu plus loin – de se poser à quelques mètres de là – entre la boue du monde et le ciel…
Des parties de nous – au loin – qui ne nous ressemblent pas ; des yeux rageurs – des mains folles – l’esprit, comme une plaie, aussi furieux que la terre. Une âme à genoux – blessée – moitié dans l’air au-dessus de la tête – moitié dans le ravin…
Et personne pour nous aider – nous rassembler – nous tendre la main – un miroir – n’importe quoi…
Seul avec ces bouts épars et notre désarroi…
Et – soudain – comme un peu de lumière au bout d’un chemin – un lieu où l’on s’attarde – une pierre sur laquelle l’âme aurait envie de graver toutes ses défaites…
Un mur sans raison d’être – un poème écrasé par le monde – des doigts qui dessinent à l’aveuglette un visage…
Une manière de poser mille obstacles sur le chemin des origines…
Après tout – rien de très important (si l’on n’est pas pressé d’en finir)…
Rien qu’une pierre – parfois. Et l’âme ignorée qui s’en va…
Des livres comme une pente – une perte – une attente sans rencontre – sans résultat…
Juste des lignes – comme du lierre qui a fini par recouvrir la verticalité. Et le monde – devant – qui se tient inerte – inerte et indifférent – aussi inutile que nos pages…
Il n’y a rien – en vérité – à franchir – à atteindre – ni même de choses à obtenir ou dont il faudrait s’affranchir…
Rien que des yeux pour voir et s’attrister…
Rien que des bras pour servir et porter les morts…
Tout s’ouvre – et la bouche n’a plus rien à dire…
La fin des jours de grands labours – rien que ces longues heures de marche au cœur de la forêt…
Le ciel simplement. L’air et le feu…
Et ce qui était séparé se retrouve – enfin…
On n’avance pas – on hésite – on se heurte ; trop de résistances en nous – trop de bagages – de barrages – d’encombrements. Pas encore assez proche de l’épuisement – de la capitulation…
Le territoire – malheureusement – ne s’abandonne pas si facilement…
Parfois – on ne sait plus même dans quelle direction poser le pas. Pas le choix – le chemin se dessine de lui-même – comme l’allure et les obstacles…
En vérité – il n’y a rien – ni personne – et pas même un voyage – juste un flux – des flux – de la fluidité – et, parfois, des choses qui bloquent – qui résistent – qui obstruent – qui immobilisent…
Les souliers dans une eau poisseuse – épaissie par le temps et l’inertie. Et la tête boueuse. L’âme à dix pieds sous terre – le cœur marécageux – presque amphibie…
On aimerait des feuilles plus légères – mais c’est le contenu de l’âme qui donne l’épaisseur – le poids – l’accablement – comme une charge à porter au quotidien – comme si l’immensité pesait sur nos épaules…
Quelque chose qui se recroqueville au milieu de l’infini – une étrange chose à vrai dire – comme une lampe sous le soleil dont l’ampoule, peu à peu, s’éteindrait…
Rien qui ne puisse être perçu de l’extérieur – sauf à avoir le nez dessus…
L’insuffisance et l’incomplétude – comme une invitation à chercher le reste à l’extérieur – et, bien sûr, à ne rien trouver…
Et après mille – dix mille – cent mille – des milliards de tentatives infructueuses – commencer à regarder en soi – à fouiller au-dedans sans très bien savoir comment, ni quoi chercher…
Acte volontaire naturel mais (totalement) inapproprié ; on cherche à l’intérieur de la même façon que l’on cherchait au-dehors ; on s’enlise – on piétine – on enrage – on ne trouve rien – des eaux sales et du fumier – des océans d’eaux sales et des tonnes de fumier – on cherche encore – et on ne découvre rien – pas la moindre chose – pas la moindre piste – pas le moindre chemin – pas la moindre lumière…
Prélude – à peine – à peine…
Tout commencera – réellement – avec l’abandon – la capitulation ; le jour où l’on s’en remettra à un Autre que nous-même en nous-même ; processus des petits pas et des monumentales surprises – de résistance en résistance – de choses qui cèdent dans l’esprit en barrages reconstruits – plus hauts – plus longs – plus solides…
Le labeur de l’homme – comme un travail de titan – pour que tout se vide – se liquéfie – se nettoie – se libère – et puisse demeurer indéfiniment vierge et affranchi malgré les assauts incessants du monde et de la psyché…
Au loin – comme un bruit de galop – qui se rapproche. Au-dedans de la tête à présent. De plus en plus fort. Et qui dure – et qui dure – comme si le cheval lancé à vive allure faisait du surplace…
Pendant des jours et des jours – jusqu’à en devenir fou…
Terrassé par le bruit – sans que la nécessité du silence soit entendue…
Le jour, peu à peu, s’efface. Rien qui ne puisse réfréner – retarder – son départ. La zone au-dedans est trop dévastée, à présent, pour tenter quoi que ce soit…
Laisser tout disparaître ; voilà la voie la plus sage – celle qu’il nous faut – la seule possible, en vérité…
Lâcher l’impossible – ce que nous avons vécu – ce que nous avons manqué. Rester couché sur son lit de pierre – regarder l’ombre arriver – nous envahir – osciller – et nos doigts dessiner quelque chose sur le mur…
La vie fragile – et le plus précieux caché – à l’intérieur…
La violence et le faîte – puis, la dégringolade jusqu’en bas – plus bas encore – jusqu’à cette terre dont on ne remonte jamais. L’âme émiettée par la réalité – avec des bouts de soi dispersés par le vent – écrasés par les pieds des Autres. A peine visibles – presque inexistants – partis déjà de l’autre côté du monde – au-delà de la frontière qui sépare les morts des vivants…
Rien que des mains tendues et l’âme renonçante. Plus même un nom – le quart d’un visage jeté au vent – jeté aux loups. Dans un coin où le feu brûle les restes de soi – les restes du monde – la mémoire disloquée – comme une flaque au bas de la pente…
La tête en cendres – le buste raide – à l’horizontale…
Et la beauté qui tarde à sortir de sa gangue défaite…
Le pli et la crispation – ce qui creuse la peur et le sillon – l’étroitesse sous toutes ses formes…
Tout – toujours – se joue au-delà de nous – presque en soi…
Et les faits – toujours – bien moins dramatiques qu’ils n’en ont l’air…
Ecrire nous place à un autre endroit que celui où nous avons l’air d’être – là où l’œil commun sait, parfois, se glisser – en ce lieu étrange – légèrement en retrait – un peu hors du monde – où tout se transforme en spectacle – en actions dissociées du regard – en circonstances lointaines – presque abstraites – et, en même temps, là où l’émotion peut être la plus vive – la plus haute… dans cette sorte d’espace de sensibilité extrême et désengagée…
La violence aveugle – ce qui heurte – ce qui blesse – ce qui anéantit. Et – en nous – ce qui demeure à l’abri – ce qu’aucune tempête ne peut atteindre…
Deux dimensions – deux réalités – trop rarement en contact – trop rarement réunies…
Un nom – une main – une âme ; ce que l’on voit en apparence – pas la réalité – pas le feu qui nous permet de nous offrir – et, parfois, juste la chaleur d’une parole…
Rien qu’une route – des routes – des milliards de routes – et une armée de pas ; des foulées vives – harassées – titubantes. Des marches brèves – dans tous les sens. Des corps qui courent – des corps qui chutent – et remplacés aussitôt qu’ils tombent…
L’histoire du monde – le cours des choses…
De jour en jour – pendant des siècles – pendant des millénaires – depuis la naissance du premier visage…
On est là – simplement ; on vit… On ne s’essaye à plus grand-chose ; toutes les tentatives sont derrière nous à présent – on ne gesticule plus guère – on ne fait plus le mariole – on évite ce qui gêne – on va là où nous portent les nécessités. On reste là – silencieux – la plupart du temps – seul – oui, seul, bien sûr – avec, selon les jours, tout le poids ou toute la légèreté à l’intérieur…
Des pas – des pages – quelques gestes – un peu de silence. La vie qui passe – lentement – hâtivement – on ne sait pas – on ne sait plus – une seule chose à la fois…