Carnet n°317 Et si le monde était l'exil
Mars 2025
En deçà du monde
Là où il n'y a ni route, ni voyageur
Là où le pas devient léger
Comme un souffle
Porté par les vents
Qui mènent au-delà du monde
Brouillon
Quelque chose comme des graffitis
Portrait d'une âme en quête
Récit d'une (longue) traversée
Entre ce qui précède l'homme et ce qui le prolonge
Sans que rien soit certain
Devant le monde et l’immensité
Tantôt face au vide
Tantôt face à un mur
Et l'ardeur qui pousse à comprendre et à franchir
Plein de corps et d'absence
Pleins de coups – de cris et de silence
Ce monde
Cette danse
Cet étrange voyage (sans retour)
Là
Au cœur de l'étreinte
Cette joie ; cette intimité ; cette tendresse
Aussi inconsistantes que le reste
Hors du rang
L'âme
Dans les bras de Dieu
Au cœur de l'enfance
S'abandonnant
Un arbre
Une pierre
Une fleur
Un peu de vent
Et cette entaille au fond du cœur
Le monde tel que nous le vivons
De plus en plus discrets ; incisifs ; naturels
De moins en moins discutables
Les mots et les gestes
L'âme et l'existence
Fidèles (si fidèles) à leur pente
(Sans rien avoir à prouver à quiconque ;
sans jamais rien demander à personne)
Ici
Au cœur de l'étreinte
Alors que la tête traîne encore Dieu sait où
Attentif à la limite
Et à l'épuisement
Et à conserver quelques forces
Pour les derniers franchissements
Sans trop savoir quoi dire
Face au monde
Face au silence
Et de moins en moins capable de témoigner
Sans autre chose à dire que ce qui se vit
Le cœur (presque) parfaitement accolé au reste
Et ses battements calqués sur la respiration de la terre
Sans doute moins homme qu'il n'y paraît
A la manière de la pierre – de la fleur et de l'arbre (malgré lui)
Des mots
Lancés comme des fleurs vivantes
A la face du monde
Au milieu des herbes folles (et des fleurs dansantes)
Au milieu des nuages et de la rosée
Alors que la mort et le vent emportent tout
Rassemblé en prière
Rassemblé en choses vivantes
Ce qui se dit
Et ce qui se tait aussi
Sans savoir
Et troublé au plus haut point
Par ces masques et ces instincts érigés en monument
Par cette longue (très longue) série de cruautés et d'abominations
Abandonnant le préférable
Pour laisser (peu à peu) advenir l'impensable
Là où l'on se tient
Sous le joug de ce qui s'impose
Là où tout s’amoncelle
Là où tout s'embrase
Là où tout disparaît
Visage après visage
Pierre après pierre
Jusqu'à ce qu'il ne reste plus rien
S'abandonnant aux reflets
Au milieu des épreuves
Puis enjambant le monde et les miroirs
Cessant d'être sous la coupe de ce qui croit exister
Temps ; gestes ; vies – éparpillés
Comme mille éclats ; mille plaies ; mille tentatives – autour de la mort
A travers lesquels l'infini danse et se déploie
Plongeant en eux ; les traversant ; les transformant
Œuvrant et jouant sans relâche
Outil de l'éternité
Comme les pas dans la neige
Comme le vent dans les arbres
Et presque personne pour rendre grâce
à l'empreinte éclatante de l'invisible
(qui – bien sûr – s'en moque)
La chair fidèle
Le cœur docile
L'esprit loyal
Unis à l'âme et au geste silencieux
Sans parole
La justesse
Instant – peut-être
Qui peut savoir
Comme un temps écoulé
Comme un monde oublié
Comme un cœur sur la pierre
Avec un peu de chair autour
Et un œil qui voit (encore très partiellement – sans doute)
Et un esprit moins aveuglé (assurément)
Posant un pied devant l'autre
Pour s'assurer de l'inimportance des pas
Parfois se dire
Et puis – après réflexion – se taire
Pour aller au-delà de la parole
A la manière du geste spontané
Laisser faire
Accueillir et accepter
Devenir (devenir entièrement) ce qui surgit
Et disparaître derrière ce qui apparaît
Puis s'enfoncer
Pour retrouver ce retrait des profondeurs
Avant que ne surgissent d'autres nécessités
Passager d'un Autre
Et hôte aussi de quelques-uns
Comme si le ciel et la terre avaient été mélangés
avant d'être (très) singulièrement répartis
Le cœur frotté au monde et au mystère
Entre terre et lumière
Entre allégresse et labilité
De l'autre côté du ciel
Le même monde
L’œil – sans doute – plus sensible et moins soupçonneux
Quelque chose de Dieu en l'homme (bien sûr)
[Jusque dans ses gestes les plus barbares]
Qu'importe ce que nous vivons
Et qu'importe ce que nous faisons vivre
Car tout – sans doute – a été consenti
Devant le mystère
Le cœur (trop souvent) frappé de stupeur et d'amnésie
Aux mains de ce qui nous engendre ;
de ce qui nous façonne ;
de ce qui nous achève
En train d'apparaître ;
de continuer et d'en finir – perpétuellement
Comme prisonniers du temps et de l'épaisseur
A travers le feu – le souffle et la lumière
Foyer de toutes les forces
Et nous faisant chahuter
(et caresser quelques fois – bien plus rarement)
par toutes celles qui nous entourent
Comme le sable ; l'eau et le vent
En dépit de tout
A travers le souffle ; l'esprit ; le pas
La sensation d'un ailleurs ; présent partout
Balayant le monde et les visages
Balayant le sommeil et la mort
Déposant au fond de chaque âme et de chaque chose –
d'infimes bouts d'infini
Quelque chose (bien sûr) du refuge
Au milieu de tous ces coups
Au milieu de tous ces cris
Continuer
Jusqu'à tout transformer en soi et en rien
Jusqu'à tout convertir en rire
Sans doute le seul chemin
La seule issue
La seule possibilité
Où que l'on soit
Le même ciel – au-dessus des têtes
Qui nous regarde
Et qui – parfois (bien plus rarement) – nous habite
Témoigner
Comme le geste
Au cœur de l'instant
[Sans jamais s'inscrire dans la durée]
Alors que là-haut
Alors que partout
Bien sur
Fragile (très fragile) ici
Et qu'importe
Au-dedans de ce qui vit – en nous
Comme un toit sur nos errances
Un chemin relié à tous les autres
Un temple qui mène au fond du cœur
Et aux paumes ouvertes aussi (bien sûr)
Quelque chose de Dieu
Au fond de l'âme ; de la chair ; de l'esprit
Au cœur des gestes ; des pas et des mots
Qu'importe alors le chemin et le voyage
Qu'importe alors la nuit et l'ardeur à chercher la lumière
Au bout
De quoi ?
De la vie ; de l'attente ; du passage
Après tant d'efforts et d'espoir
Après tant de peurs et de nuit
Et pour quoi ?
Au bout déjà
Avant de parvenir à quoi que ce soit
Au-dedans du manque
Ce que nous cherchons
Si désespérément
Ce dont nous débordons – pourtant
Et que nous apprenons – peu à peu – à reconnaître
A mesure que le cœur s'explore ; se vide ; s'offre ; s'abandonne
Et cette joie
Et cette inconsistance
Au-dedans du vent
Comme au cœur de la lumière
Face à ce qui vient
Face à ce qui s'en va
Allant (essayant d'aller)
Comme toujours
Au-delà du mensonge et de la confusion
Au-delà même du témoignage
Sans rien connaître (pourtant) ; ni de l'Amour ; ni de la lumière ; ni de la vérité
[Enfoui(s) – en nous – si profondément]
La chair du monde
L'esprit des Dieux
Le cœur des rêves
Et l'âme des Autres
Glissant entre le feutre et la feuille
Et devenant (parfois) l'encre du poème
Le cœur dispersé
Comme le vent qui sèche les larmes
Comme l'âme du monde
Seul ; au milieu des pierres et des étoiles
Avec dans la chair
Le ciel et la sauvagerie
Ce qui est nécessaire aux vivants (et, quelques fois, à la poésie)
Mélangé au rêve et au périssable
Mélangé à l'horreur et à la folie
Ce qui n'a de nom
Et qui nous offre aussi sa tendresse
Grandissant
Au-dedans
Accroissant le territoire ; la terre d'accueil
Repoussant les bords du monde vers l'horizon
Apprivoisant (peu à peu) l'étrangeté (toute l'étrangeté)
La transformant en familier ; puis lui offrant une place au cœur de l'intime
Laissant tout se creuser
Réduisant l'importance et l'épaisseur
Renforçant l'inconsistance
Refusant le règne du monde et du temps
S'abandonnant
Disparaissant (sans même s'en apercevoir)
N'existant déjà plus
Simplement
Proche et présent
Le cœur penché
Et les pieds encore dans les éboulis
Sur cette pente étrange
Au-dessus (juste au-dessus) des sables mouvants
Où se débat la chair empêtrée
Peu à peu
Moins que rien
Avec à l'intérieur
Cette force invisible
Apprenant (peu à peu) à devenir comme le vent
Près du silence
Les yeux ouverts
Sur le mystère et l'énigme du monde
Et la main ; et le cœur – de plus en plus – caressants
A la verticale de ce qui voit
Le feu des origines
Cette danse ardente
Qui engendra les mondes
Hissé au-dessus du soleil
Comme l'arbre et l'oiseau
Comme le jour et les étoiles
Debout
Le front bien haut
Le geste magique de celui qui sait ; de celui qui sent
Aussi juste que la vie
Aussi tranchant que la mort
Au-delà des nuées
Encore très approximativement (sans doute)
Comme une trouée de lumière
Un contact avec le souffle et l'invisible
Au cœur de la respiration du monde
Comme une autre manière de se tenir debout ; de se sentir vivant
Moins épais
Plus fragile et friable
Et invulnérable sans doute
Comme si le vent avait remplacé la matière – l'espoir et la peur
Infiniment
Dans le refus (naturel) des frontières
Dans l'impossibilité de revendiquer le moindre territoire
Trop avisé (sans doute) pour accorder une place
au mensonge – au lointain – à l'étrangeté
L'intimité du monde
Comme si le lointain s'était rapproché
Comme si le cœur l'avait absorbé
Afin de vivre les yeux (innocemment) fermés
Comme abandonné
Offert à la pluralité
Offert à l'indistinction
Sans se soucier des hommes ; du monde ; du temps
Ni même de la nuit ; du rêve ; de la mort
Esquissant (simplement) un discret sourire
Disparaissant
Au fond de la blessure
Le cœur appuyé contre le silence
La nuit parfaite
Comme le reflet du mystère
Au creux de la lumière
Ce souvenir qui nous hante
Qu'importe le mythe ; la fable ; le rêve
Qu'importe le monde
Et ce qui se dit sur eux
Pour celui qui voit ; pour celui qui sent
Pour celui qui reconnaît la lumière au fond du sommeil
Rire devant la soif – l'impatience et l’acharnement des uns
et l'indolence et l'oisiveté des autres
Et devant ce pas de côté inutile
pour échapper aux bruits et à l'effervescence du monde
Infime parcelle de la trame
Si parfaitement indissociable du reste (de tout le reste)
[et sachant que rien ne peut être évité]
Figures du monde
Fenêtre sur la nuit
Un peu d'encre jetée dans l'âme
Autant de vaines tentatives
Quant au reste et à la suite
Que dire ?
Sans mot
Sans personne
Sans même la lumière
Sur les bras
Le jour ; la peine ; le rêve ;
la misère ; le monde ;
la vie ; la mort ; la gloire ; la lumière ;
la sagesse ; la folie
Ce qui pèse (ce qui finit par peser) de tout son poids
Vaudrait mieux s'abandonner –
offrir son existence et son âme – à ce qui passe
Et ne rien retenir lorsque cela nous quitte ;
lorsque cela s'en va
Criblé (s) d'éclats
Retrouvant (en quelque sorte) l'envers de la lumière
Le cœur de notre vie
Un pied déjà dans la tombe
Et l'autre (encore) dans la matrice
Écartelé(s) par le voyage
Tourmenté(s) par les catastrophes
Celles d'autrefois et celles à venir
Prisonnier(s) du passage (à vrai dire)
Comme englué(s) dans la matière
Dans l'étau invisible
Dieu
Entre les mains de tant de forces
Laissant faire
Se laissant faire
S'abandonnant aux règnes
Au milieu du monde
Au milieu des pierres
Au milieu des bêtes et des hommes
Au cœur de la solitude
Au fond de l'abîme
Et au-dessus
Comme l'empreinte du ciel sur la chair et l'esprit
Offrant aux âmes leur destin
Sans rien maudire ; sans rien contester
Ni l'éden – ni les enfers
Ni le dehors – ni le dedans
où (presque) tout est plongé
Tout sait être
Tout sait trouver sa place et son chemin
En dépit de ce que l'on pense des choses ; des Autres ; du monde
des hommes ; des fleurs ; des arbres ; des pierres ; des bêtes
Lentement
Très lentement
Aller et venir
Autour du même seuil
Autour de tous les seuils
Trouver un passage
Pour retourner là où tout a commencé
De plus en plus démuni et dénudé
De plus en plus proche du plus grand dénuement
et de la plus grande fragilité
A mesure que grandissent – en nous – la force et la lucidité
Ainsi
Au seuil
Sans retour possible
En équilibre
Sur le fil intérieur
Sans certitude ; sans assurance ;
sans la moindre garantie –
d'approcher la lumière – de ressentir la tendresse –
d'entrevoir la vérité – de pénétrer le mystère
Et si vous saviez comme l'on s'en moque...
Le cœur flottant
Le cœur pierreux
A la manière d'un destin
Une signature de l'air et de l'eau
Une signature du feu et de la terre
Une manière de vivre
Au milieu des âmes et de la chair
Un peu de soi
Un peu de vie
Et beaucoup du reste
Éclats de chair et de ciel
Éclats de jour et de poème
Ce qui s'insère
Dans le passage
Sous l’œil qui voit
Aveuglément
Qu'importe la lumière
Qu'importe l'obscurité
Bout(s) de vie sans bilan
Sans début ; sans fin ; sans recommencement
Entre la joie et le sang
Entre le sortilège et les larmes
Au milieu des choses et des possibles
Au milieu des prières et des épreuves
Sous le règne du jeu et de la transformation
Allant ; allant (ne cessant jamais d'aller)
Le jour pressenti
Par le cœur aveugle
Dans la pénombre du monde
Caché derrière ce qui vient nous défaire
A trop dire
Sans voir
Puis, de plus en plus silencieux
A mesure que l'énigme s'éclaire
A tournoyer
Au cœur de la confusion
Au cœur de l'épaisseur
Sans l'appui de l'esprit
Le ciel et l'âme
Et quelques fragments du monde
cachés au fond du poème
Jeté(s) par-dessus l'ignorance et la prétention ;
par-dessus mille choses dérisoires
Comme un cri ; une prière – lancé(e) vers le ciel –
presque sans raison
Là
Comme un arbre
Comme une fleur
Au milieu des bêtes et des lutins
Au milieu des elfes et des dryades
Au milieu de tous les esprits de la forêt
Bras tendus
Prêt(s) à toutes les étreintes
A toutes les écorchures
A toutes les dévorations
A toutes les catastrophes
A toutes les célébrations
En soi
Tous les signes ; déjà –
de ce que nous sommes ;
de ce que nous serons
Comme un soleil
Sur le monde
Sur l'âme
Sur la peau
Sur le poème
Ce regard de tendresse
Cet œil sensible et caressant
Attentif à conserver intacts le contact et l'innocence
L'âme
Tentant sa chance
En dépit des risques ; des mises en garde ; de l'épaisseur
S'offrant à ce qui passe
[et qu'importe si cela l'élève ou l'écrase]
S'abandonnant sans résistance aux forces du monde
Allant
A la manière de l'arbre qui s'étire invisiblement
Comme tiré du dehors
Comme poussé du dedans
Croissant à son rythme
Sans jamais être – ni se sentir – écartelé
Dans une ascension involontaire et naturelle
Sous la lune qui sourit
A la manière d'une figure immense
Offerte
Au-delà de tous rituels
Flottant dans le ciel
Sous une lumière
Qui laisse intacts l'ombre et le mystère
Aller
Jusqu'à l'impossibilité du monde
Jusqu'à l'effacement du temps
Pour entrevoir
Derrière les voiles déchirés
Le vide fascinant de l'espace
Traversé par quelques rêves
Des étoiles et de la matière ;
un peu de poussière dans le ciel
Le cœur épris
Au seuil de l'impossible
Au seuil de l'impensable
Arrimé à l'envergure
Au plus près de l'immobile
Rivé à l’œil
Dans lequel tout se tient
La matière
Ballottée et ballottant
Apparaissant et disparaissant
Au gré des vagues
Et l'esprit
A l'origine des mondes – des courants et des vents
S'amusant de ces danses chaotiques
Tout contre soi
Ce qui nous est confié
Sans doute – le plus précieux
Et qui pourrait
En un tour de main
Nous être arraché
L'innocence plongée dans le magma épais du monde
Montant et descendant
Circulant et s'immobilisant
Riant d'être engluée dans cette coulée imaginaire
La terre au cœur
Vécue
Sans pensée
Sans appétit
Si amoureusement
Si près de la peau des bêtes
De l'écorce des arbres
Du tapis de feuilles et de roche qu'effleurent les pieds
Et de leur âme ; plus vivante (bien plus vivante) que celle des hommes
Cette joie ; cette tendresse ; ce soulagement
En voyant les bêtes sauvages
Échapper à l'homme
Et en voyant la liberté (et parfois, la résistance à l'oppression)
de celles qu'il a domestiquées
Laisser ce qui blesse se transformer en sa propre chair
Grâce au travail (involontaire) de l'âme – de la tendresse et du temps
De l'intérieur
Le monde
Le secret
L'Amour
La lumière
Comme si tout était absorbé
Le cœur plein
De ceux qui n'ont pas de réponse ;
qui restent silencieux
mais qui sentent et savent
Sans mensonge
Sans emprise
Seul donc
Le poids de l'ombre
Sur le dos
Et qui s'affole
A la vue de la lumière
Le cœur maintenu
A l'intérieur
Là où la fissure s'est élargie
Entre le vide et l'épaisseur
Le temps que dure l'effacement
Et si le monde était l'exil
Et si la solitude était le royaume
Et s'il n'y avait d'autres lieux que l'Amour et la lumière
Le ciel
Par-dessus la peau
Et – au-dedans – ce qui vieillit
Ce qui est amené à mourir
Ce qui est amené à pourrir
Et plus haut
Et plus profond encore
Ce qui échappe au monde et au temps
Et le lieu aussi de tous les recommencements
Par-delà la terre et le ciel
Par-delà la vie et la mort
Par-delà le corps et le poème
Ce que contient le souffle et le sang
Le plus vieux rêve du monde – peut-être
Sur le même fil – étrange et vivant –
que celui où la mort danse de manière ininterrompue
Rien
Du dehors
Seulement l'étrangeté et l'hébétude
Et cette tendresse
A l'intérieur
Qui apprend – peu à peu – à rayonner
A se répandre de cercle en cercle
Jusqu'à tout recouvrir
Jusqu'à submerger le moins aimable et le plus lointain
Peu de bruit (si peu de bruit)
Quelques gestes
Quelques pas
Des rires
Peu importe la poigne du temps
Le cœur penché
Sur l'ombre ; le manque ; l'invisible
Ce qui nous traverse momentanément
Ces larmes
Dans les yeux ouverts
Alors que d'autres (la plupart des Autres)
Rient le cœur fermé
Vivant
Au fond de la voix
Ce qui se tait
Ce qui se crie
Et qui se transforme parfois en poème
Le poème transformant, parfois, le monde
en lanières de chair offertes aux âmes révulsées
L'invisible et le vent
Traversant tout
Comme un territoire à saccager
Manière d'offrir assez de violence et de nudité
Pour bâtir (rejoindre plus précisément) un empire vide et innocent
Une terre sans frontière où l'on pourrait se tenir debout
Et vivre fragile et confiant
Au fil des mots qui se répètent
Le visage de plus en plus caché
L'âme de plus en plus droite
Les pages de moins en moins compréhensibles – peut-être
Comme une offrande au ciel et au monde
Et qu'importe ce qu'ils en font
Suffisamment habité pour être joyeux au cœur du silence
L'âme
Si près des choses
Qu'en se penchant sur elle(s)
On entend battre le cœur du monde
Davantage qu'un corps ; qu'une âme ;
Davantage que quelques mots offerts au monde
Presque rien pourtant
Et capable aussi – étonnamment – d'accueillir le plus qu'infini
Paroles murmurées
Depuis l'autre côté du cœur
Là où le hasard et le monde ne sont plus même des idées
Allant là où rien ne peut finir
Là où rien n'a jamais (véritablement) commencé
Sur la pierre grise
Des siècles
Comme une fête
Comme un refus
Comme au seuil d'un ciel interdit
Se balançant
Entre le monde et le possible
Jusqu'au dernier souffle
Face à l'inquiétant mystère
La main rassurante de Dieu
Par-dessus nos prières
Quelque chose d'enfantin
Dans la vie des hommes
Et quelque chose de l'enfance
Dans l'existence de celui qui sait
Sur la pente de l'invisible...
Tant de glissades
Tant de culbutes
Et presque jamais de franchissement
Là où va le poème
porté par le vent
Au fond du cœur quelques fois
Avec quelques larmes en guise de réponse
En guise de remerciement
Comme la plus belle des récompenses – sans doute
Là où le chemin s'arrête
Le cœur, lui (bien sûr), continue
Comme s'il n'y avait
Ni rêve ; ni monde
Juste ce grand « je ne sais pas »
Avec lequel il faut apprendre à vivre (aussi joyeusement que possible)
Par où passer ?
Par la terre ?
Par le ciel ?
Par le geste ?
Par les mots ?
Et si l'on restait là plutôt
A s'étreindre et à contempler
Bien plus loin que l'histoire
Bien plus loin que là où vont les pieds
Bien plus loin que là où se posent les yeux
Dans l'atelier de l'âme
Silencieusement (si silencieusement)
Sans alphabet
Sans rien faire
Sans rien inventer
Sans rien fabriquer
Pour laisser émerger
Du fond du mystère
L’accueil ; l'Amour ; le recueillement
Et, parfois, le refus et la rébellion
Selon le poids du rêve ; le poids du monde ; et l'inclinaison du cœur (du moment)
A travers les siècles
Malgré tout
Intimidé
Et sans assurance
Les yeux haut sur le visage
Presque détachés
Comme posés entre le monde et le ciel
Dans ce recoin de l'espace
L'âme
Sous les vents bleus
Alors que partout s'enhardit la haine
Alors que partout la douleur défigure le monde
Aller
Sans plus savoir
Vivre
Sans mur
Sans se heurter
Se laissant porter (et emporter aussi – bien sûr)
Dans le flux du monde
Les courants de l'espace
Indéfiniment
Aller
Sans pouvoir comprendre ; ni mettre des mots sur ce que l'on traverse
De temps en temps
Immobile
Puis, reprendre la route
Continuer cet étrange voyage
Là où il n'y a ni voyageur ; ni mouvement ; ni paysage
Seulement ce qui passe
Au milieu d'un énigmatique défilé de figures et de choses
Au milieu d'un étrange cortège de rêves et de fantômes
Être
Devant le jour
Le monde et l'infini
Le silence et la lumière
L'ardeur et la violence
L'ignorance et l'infamie
La sagesse et la paix
Exactement
Comme si l'on était devant soi
Là
Plus lentement
Dans les interstices de la lumière
Le jour fragile
Le cœur étreint
Dans l'intimité vivante du monde
L'innocence et la sauvagerie réunies
Là où Dieu a posé la main
Là où nous avons eu l'audace de faire quelques pas
La malice du piège qui nous fait croire au miracle
Et la malice du miracle qui nous fait croire au piège
Et si tout n'était – en fait – qu'un rêve
Quelque chose qui nous ferait croire
tantôt au miracle – tantôt au piège –
tantôt au deux simultanément
Presque sans jamais entrevoir la malice du rêve
Alors que tout est là
Que tout se tient entre le silence et le monde
Ce dont rend compte parfois le poème
En quelques mots
Dire
Ce qui est
Ce qui passe
Ce qui reste
Ce que l'on pense et ressent
Témoigner de toutes ces façons d'être au monde ;
de toutes ces façons de célébrer la terre et le ciel
Comme coincé(s) – semble-t-il –
entre le mur des rêves et le mur des prières
Vivant sans savoir – en somme
Préférant imaginer
Préférant espérer
Réduit(s) peut-être aux fonctions les plus naïves de l'esprit
Sans voir le ciel – ni entre les murs ; ni en soi
Ne le contemplant que de temps en temps au-dessus des têtes
Avec la force d'un Autre
Entre les mains
Entre les tempes
Et entre les parois du cœur aussi
Serviteur(s) docile(s)
Qui que nous soyons
Quoi que nous en pensions
Nous rapprochant
Peut-être
Dans l'arrière-cour des souffles
Là où bien trop peu d'hommes osent s'aventurer
Comme un bout de nuage
Au fond de la tête
Qui favoriserait
Cet air si rêveur
La légèreté des pas
Et le bleu de la parole – quelques fois
Un peu de vérité
Et sans doute même davantage
Au fond de la bouche qui se tait
Et parfois même dans ce qui en sort
Là où surgit la lumière
Le cœur et la chair étonnés
De voir sortir de l'ombre
Tant de rêves et d'obscurité
Tant de possibles et d'adversité
Entre le monde et la mort
Nos gestes
Le mystère
Et le sang des Autres
Le monde
Offert aux yeux et aux mains
Nourrissant le contact
Et l'étreinte
Et la possibilité de la joie
[pour les plus sensibles]
L'homme
Comme toute autre créature
[ni moins ; ni davantage]
Maille composée d'invisible et de matière
Dans la grande trame mystérieuse
Tombé là
Tout tremblant
Sans bouger
Sans rien trouver
Comme plongé au fond d'un œil
Comme plongé au fond d'un cœur battant
Et, parfois, une chair à délivrer de toutes les emprises
Au milieu des images et de la mémoire
Loin (si loin) du réel
Comme derrière un épais rideau
Jeté entre l’œil et le monde
Entre la tête et le reste
Regardant ce qui passe
A travers ce voile opaque
Si plein de mystère et de cosmos
Alors que le sang coule
Alors que le monde s'enflamme
Le cœur se balance
Entre la matière et la lumière
Entre le rêve et le possible
Toujours partagé
Comme s'il habitait (simultanément) les deux royaumes
La patrie de l'homme
Ici
Éternellement
Et quelques fois
A sa place
Lorsque le rêve quitte le sommeil
Lorsque la parole quitte le langage
Lorsque le geste quitte le monde
Lorsque le pas quitte la route toute tracée
Lorsque l'on ose aller – et se montrer – nu(s)
Tel(s) que nous sommes
Sur la pierre
La peau caressée
Comme celle des bêtes
Et dans le ciel
L'âme embrassée
Comme celle des Dieux
Et les uns assoiffés (toujours assoiffés) de sang
Et les autres ; les mains jointes en prière
Le cœur de l'homme ; depuis toujours si partagé
Ici
La joie
Et là
Ce qui nous entoure
Si mystérieusement mélangés
Sans autre manière de vivre
Guidée par la mémoire et les instincts
Longé le monde
L’œil attaché au mur
Allant plus loin
Tournant en rond
S'enfonçant dans l'épaisseur
Le soleil rouge
Sur cette terre sans hasard
Au cœur du manque
Là où les yeux cherchent (et se cherchent)
Là où les mains s'empoignent et se servent
Animés par le désir et la faim
Plus que les bêtes encore
Là
Posés
Ensemble
De la même couleur que l'air
Le cœur en fuite
Le cœur combattant
En ce monde
Où la faim est meurtrière
Et où le gîte et la reproduction relèvent (si souvent) du territoire
Assez tendrement
Le cœur et la main qui s'avancent
Vers la mâchoire (toutes les mâchoires) du monde
Comme une offrande
A ceux qui prennent
A ceux qui s'emparent
A ceux (lorsqu'il leur arrive d'y penser) qui n'y voient que folie ou sacrifice
Jamais un geste d'Amour
Jamais un geste de bonté
La main de l'abondance
Au cœur de notre misère
Comme si Dieu avait embrassé le monde
Et laissé quelques traces ; quelques empreintes sur la pierre
Là où la nuit – les rêves et les mythes – n'ont pas réussi à s'installer
Aussi digne devant Dieu
que devant ce qui nous rend dégueulasse ;
que devant ce qui peut nous déglinguer ;
que devant ce qui nous fait dégringoler
Le cœur posé au loin
Contre la douleur
Entre la cage et le ciel
Le poids du monde
Sur les épaules
A rire de l'indistinction
Sous cette lumière (encore bien) trop imprécise
Comme un arbre
Comme le vent
Et ce que le monde ignore
Parfaitement fou – peut-être
Mais bien plus joyeux qu'autrefois
Fou aux yeux du monde
Alors que – bien sûr – la lucidité s'aiguise
L’œil aussi tranchant qu'une lame
Non pour découper le réel (comme le fait l'esprit de l'homme)
Mais pour détacher l'essentiel du superflu ;
la lumière de ses scories ;
la tendresse de ses imitations
[Sans ignorer – bien sûr – que tout se mélange (très) joyeusement ;
et qu'il n'y a rien à trier ; rien à rejeter ; rien à conserver ;
sachant que l'on se moque autant de l'essentiel que du superflu ;
autant de la lumière que de ses scories ;
autant de la tendresse que de ses imitations –
sachant que le réel n'est qu'une sorte de rêve]
Au fond de la caverne
Encore
Celui qui sommeille
Celui qui crie
Celui qui chasse
Celui qui défend son territoire
L'animal à deux pattes
Dans l'exact prolongement des malheurs
Notre tête
Comme une flèche en plein cœur
Et l'âme (un peu) au-dessus
Au-delà du désir
Au-delà de l'oubli
Inséparable du monde ; du reste
Ce que nous sommes
Ce qui nous traverse
Ce que nous vivons
Comme si rien n'existait vraiment – en somme
Et tout – bien sûr – se transformant
Comme si rien ne pouvait exister hors de la grande trame
Dans l’entremêlement des souffles ; des vibrations ; des destins
Nous autres
Le monde
Nos vies
Des liens ; des visages ; des choses ;
Des rencontres et des échanges
Une foule de détails
Rien que des détails
Presque rien – en somme
Nous sommes la distance qui sépare l'infime de l'infini
Pieds nus
Haut perché (si haut perché)
Bien au-dessus du monde
Bien au-dessus de la raison
A contempler le ciel
La douleur
Les pierres et les fleurs
Le bleu de la terre
Le cœur aussi libre que les nuages
Sans jamais cesser
Cette ardeur
Qui anime toute chose
Passant partout
Et réussissant même à traverser l'épaisseur et le temps
De moins en moins perceptible
Comme le souffle des vivants
Comme l'air qui enveloppe le monde
Comme le silence au fond du cœur
Comme un rebut de lumière
Enrobé de terre
Enveloppé de nuit
Que la peur anime
Que la faim anime
Que le rêve anime
Et qui n'aspire – en vérité – qu'à trouver
un peu de tendresse et de paix
(qu'à retrouver son origine)
Le cœur en friche
Entouré de pointes
Les siennes
Et celles des Autres
Errant en quête d'Amour
Dans un désert de piques et de glace
Matière anonyme
Matière émiettée
A peine une ombre
Sur la pierre
Et l'envie (irrépressible) d'avant
Et ce qui aspire à revenir ; à recoller ; à retrouver
Et le souvenir qui dure
Et le reste ; et l'étrangeté – (toujours) pourchassé(e)
Au lieu de célébrer l'effacement et la métamorphose
Là où rien ne demeure
Derrière cette vitre sale
Où s'épuisent les yeux
Où s'épuisent les âmes
Remuant des feuilles et du sable
Remuant de la ferraille et des rêves
Remuant de la chair et des promesses
Les mains rougies par le froid et le sang
Sans rien reconnaître du monde
Sans rien savoir de l’œil qui voit
Dans l'espérance d'un possible
Dans l'attente d'un accès
Sachant – bien sûr – que rien n'arrivera
Sinon le connu – la tristesse et la lassitude
Jamais le silence ni la joie
Jamais l'ineffable ni le merveilleux
Perpétuellement
L'oubli
Et pour toujours – sans doute
La vie comme un rêve
Au cœur de l'expérience
L'illisible
Et au-dedans
Et au-dessus
Et tout autour
La mort – l'Amour et le possible
Au cœur de l'éphémère
Cette croix
Et ces bras tendus
Des caresses et des coups
Et la promesse de l'éternité
Aux yeux des Autres
Des jours
Et en soi
L'enfance
Ce qui ne peut périr
Bien davantage qu'un recommencement
Comme un passage
A côté du monde
Et cette obsession de la perte
A l'envers
Pour goûter cette joie de voir tout nous quitter
Pour goûter cette joie de n'être plus rien
Ici
A travers toutes les déclinaisons de l'invisible
Là où est l’œil est la lumière
Là où est le cœur est la tendresse
Et là où ils se posent est la sagesse
De nouveau
Autour
Et encerclé
Comme si le monde était redevenu le monde
Comme si le temps était redevenu le temps
Comme si le vent s'en était allé
Comme si la lumière nous avait abandonné
Et ce qu'il reste ?
Nous et la nuit
Nous et nos larmes
Nous et ces visages hostiles
Nous et le mystère
Éloignés (si éloignés) les uns des autres
Incroyablement séparés
La main qui court sur la page
Les mots qui coulent
Et le cœur qui bat
Et les larmes sur nos joues
Comme si tout était à sa place
Au cœur du vent
Qui (fort heureusement) fera tout disparaître
Terres de désirs ; de massacres ; de promesses
Terres de rêves et de manières
Terres d'absence et de prétention
Terres de futilités
Où l'innocence et le merveilleux
Sont relégués à l'enfance et à l'au-delà
[Et – dans le meilleur des cas – à une forme d'utopie]
(Un peu) philosophe par nécessité
(Un peu) poète par accident
[Et à force aussi de travail – sans doute]
(Un peu) atypique par naissance
(Assez) solitaire par goût
Homme (malgré lui) par la forme
(Si) proche du reste par sensibilité
Et presque rien par essence
Obstinément
Le rêve et la mort
Abandonné au fond des ténèbres
Entre les mains de la lumière – pourtant
Et façonné par les rencontres
Ce cœur si solitaire
Ce que nous sommes
Ce qui est
Les liens
Et ce qui vient
[Presque sans nous tromper]
Le cœur cabossé
Soigné par l'étreinte
Et le cœur complet
Plus sensible que pompe à sang
Le cœur cerclé de monde
A l'abri des heurts et du bruit
Comme un mur
Au-dedans
Pour protéger l'innocence ; le silence ; la fragilité
A ne plus savoir que faire
Sur la pierre
De ces éclats de promesse
De ce besoin de solitude et d'espace
De cette soif de lumière
De ces coups et de cette poussière
Comme si nous étions en exil
Comme si notre vrai foyer était ailleurs
Sans réserve
Sans tension
Cette puissance qui œuvre
Et à laquelle rien ne résiste
Et cette lutte
Contre le monde
Contre le temps
Aussi efficace que deux bras tendus
qui essaieraient d'arrêter l'océan
Dieu
infailliblement
Jusqu'au cœur du tourbillon
Jusqu'au fond des ténèbres
Jusqu'à la plus lointaine périphérie de la lumière
Ce bleu absolu
Maladroitement esquissé par la main
La seule réalité – sans doute
Déguisé en mondes
Déguisé en choses et en visages
Déguisé en rêves
Déguisé en rencontres et en événements
Comme une percée
A l'envers du monde
A l'envers de la question
De l'autre côté du ciel
De l'autre côté du rêve
Sur les ruines de ce que nous avons su
De ce que nous avons vu
De ce que nous avons cru
Le cœur souriant
Avec un poème noué à chaque coin des lèvres
Un silence des hauteurs
Un refuge (une sorte de refuge) azuré
L'âme (totalement) hors de portée
Et le visage encore barbouillé de monde
De la neige au fond des yeux
Comme un peu d'innocence
Alors que la main de l'homme est rougie par le sang
Sans autre habitude que celle de ne pas en avoir
(qu'elles nous quittent ou qu'on les perde)
En plus de quelques autres – bien sûr...
L’œil qui scrute les formes et les couleurs
Et ce qui voit
Au-dedans et par-dessus ce qui semble voir
Comme posés là
Entre les mots
Ce silence et cette joie
[si discrets – à peine perceptibles
que presque personne ne les remarque]
Le cœur sans distance
Accroché à cette épaisseur informe et changeante
[Que certains appellent le monde ; et que d'autres –
plus lucides peut-être – appellent le réel]
Et même amoureux quelques fois
Aussi intime avec les hauteurs qu'avec les couches souterraines
Aussi intime avec le dedans qu'avec les parcelles les plus lointaines
Au chevet (et à l'écoute – bien sûr) de l'âme du monde
Que la plupart ignorent
Dont la plupart se moque
Saupoudrés de rêve
L'usage
La terreur
Le cri
Le monde
Quelque chose de l'après et de l'espérance
Pour rester debout – peut-être
Pour supporter l'insupportable – sans doute
A recouvrir les rêves et la roche de nos ambitions
La puissance dérisoire de l'homme brandie en étendard insensé
Un pas de côté
En compagnie de personne
Avec (pourtant) de l'Amour plein les bras
Si près de la pierre et de l'étoile
Le cœur à la verticale
Le cœur enchanté
Là où l'homme ne voit qu'un territoire à exploiter
Et, soudain, à cette pensée
Le cœur qui chavire
Le cœur bouleversé
Autour de soi
Au cœur du monde
Ces murs de bruits
Hauts ; longs ; infranchissables
Contre lesquels se fracasse le silence
Du bleu à l'autre côté du monde
Puis le long chemin du retour
Comme immergé(s) dans le passage
[qu'importe l'étape à laquelle nous sommes]
Sous le joug de l'espoir et du devenir
En ce monde où « plus tard » n'arrive jamais
En ce monde où tout se déroule dans l'instant
Comme si le temps était cloué sur un mur qui n'existe pas
Le cœur dans l'herbe
A jouer avec l'âme des fleurs
Le cœur sur la roche
A écouter l'âme de la terre
Adossé au ciel
Sans se demander pourquoi
Avec la chair en contrebas
Bousculée par le monde
Et – peu à peu – grignotée par le temps
Passionnément (si passionnément)
Comme le vent
Ce feu
Cette fièvre brûlante
Cette ardeur invisible
Animant le monde
Animant les pas
Animant les âmes et les mains
Embrasant les cœurs et la terre
Derrière l'horizon
Là où s'est caché le mystère
Protégé par les plus lointaines étoiles
Le cœur-monde
Immergé(s) dans cette combinaison sans hasard
Entre les lignes
Le ciel
La rivière et le vent
La bête
L'arbre et la fleur
L’étoile
La roche et la rosée
L'inventaire du plus intime
[Et sans doute du plus désirable]
La chair commune
La seule vie possible
Et notre âme agenouillée
Et notre cœur reconnaissant
L'hiver déjà
Vers lequel va le monde
L’œil gelé
La chair gelée
Le cœur gelé
Emportés eux aussi
Au bout duquel il n'y aura (sans doute) plus d'espoir
Les mains nues
Les yeux emplis de tendresse (et de bonté)
Au milieu du plus fragile
De ce qui est à la merci du reste
Et qui ne l'est pas ?
Là
Toujours
Sans même vouloir aller plus loin
Laissant le vent décider du voyage
[du rythme ; de l'itinéraire ; de la destination]
Présent
Au cœur du jeu
Si près de là où tout se joue
Face à la lumière opaque et dégradée
Face à ce monde épais et sombre
Sans même voir les voiles devant nos yeux
Au lieu du jour
Le cœur
Sans référence
Œuvrant à son métier
Aimant sans préférence
L'origine bien en vue
La destination du voyage
Comme une simple étape dans la boucle
A travers nous
(Bien sûr) le parcours de la lumière
A l'intérieur
Cet espace
Ce recul
Et au-dehors
(Apparemment) rien d'inhabituel
Quelque chose du sort
Assez puissant pour dessiner un destin
Dans cette main qui se tend
Dans cette main qui caresse
Dans cette main qui frappe
Dans cette main qui se retire
Libre du monde comme du mystère
Laissant être et laissant faire
Être
Soi
Autant que le reste (autant que toute la diversité du monde)
Et plus encore
Sans bouger
Tout qui vient à soi
Par tous les pores
Par tous les orifices
Ce qui entre
Sans même prendre la peine de frapper à la porte
Déjà chez eux
Et sûr (à présent) de l'hospitalité
Sans clôture
Sans écriteau
Le cœur ouvert
L'espace commun
Au plus simple
Sans perplexité
Le geste
La parole
Le pas
La vie
Et à peu près rien d'autre
Le cœur déposé
Sans consigne
Sans regret
Comme une offrande
Au nom du sans nom
L'encre jetée comme une poignée de fleurs vivantes
Joyeusement
Et avec ferveur
Sans rien attendre des mains qui la recevront
A la manière du silence qui accompagne le monde
Le poème
Comme l'oiseau
Dans le ciel noir
Allant par-dessus la nuit
Chercher un peu de jour
Au bord du monde
Comme l'herbe des fossés
Comme l'aube qui vacille
Comme le rêve qui s'éclipse
Comme l'âme qui vit à l'écart
Dans l'attente d'un peu de lumière
Dire
En si peu de mots
(A la fois) tout et rien
Si peu de choses – en vérité
La nuit
De plus en plus claire
(Sans doute) pas si loin de la lumière
Alors que le monde transforme
(a l'air de transformer) l'obscurité en néant
De plus en plus loin
Le brouhaha du monde
Les bruissements de l'âme
Le cœur – l’œil et la main
Au milieu des arbres
Au milieu des bêtes
Là où est la chair
Là où est la vie
Ce vers quoi nous penchons naturellement
Sur ce carré de terre
Où tout est réuni
(Peut-être) plus près du regard que de l'épaisseur
En dépit de leur alliance
En dépit de leur danse perpétuelle
Le cœur dressé ; le cœur joyeux ; le cœur caressant
Sur cette terre
Pavée de rêves et de jour(s)
Le lieu de l'homme et du langage
Et en deçà
Et au-delà
Et au-dedans même
Autre chose
Bien plus qu'un « ailleurs »
Bien plus qu'un « autrement »
Bien plus qu'un « pas encore »
Le repère de l'ineffable
Recouverts
Le baiser des bêtes
La tendresse du Divin
La possibilité d'un autre monde
Sur cette terre (bien) trop humaine
Le cœur émoussé
A force d'inattention
Posé là
Devant personne
Et la possibilité de l'Amour au cœur même de cette folie