EN SON FOR INTERIEUR (VOLUME 1) deuxième partie
JOURNAL (2025)
351
Vivant à la manière des nuages qui passent dans le ciel. Et, pourtant, quelque chose en soi demeure
352
Gravitant autour du centre
selon les lois d'une géométrie bien étrange (et assez incompréhensible)
353
Si près d'un espace que nul ne voit ; et dont nul, peut-être, n'a jamais entendu parler...
354
Alourdis l’œil et le monde
par la danse du visible
355
Ce qui a lieu dans l'instant sans que rien jamais puisse s'inscrire dans la durée. Fugitif quoi que l'on fasse ; où que l'on soit...
356
Du vent et des courants d'air
le monde et nous
357
Sans rien ; sans accessoire, sans outil, sans soutien, sans appui, sans compagnie ; c'est à travers ce dépouillement – cette présence dénuée d'artifices et de distractions – que l'on peut sans doute juger de la qualité de l'être...
358
Dépossédé
jusqu'au fond de l'âme
et plus profondément encore
comme si rien ne nous appartenait
comme s'il n'y avait que le ciel
359
A son aise en sa propre compagnie
360
De plus en plus éloigné du monde
De plus en plus proche de soi
361
Quelque chose d'apaisé en soi
362
Porté jusqu'au silence et jusqu'à la lumière
363
De la tendresse au-dedans de la solitude
364
A la pointe du geste
cette caresse qui s'offre
à tout ce que la main touche
365
La manière d'appréhender ce que l'on vit et ce que l'on fait est plus essentielle que ce que nous vivons ou faisons... Ou, dit autrement, la façon de percevoir nos expériences est plus importante que l'expérience elle-même.
366
Tant de gisements au fond du cœur
dans lesquels nous ne piochons pas assez
367
Âme, encre, collines, forêt et vie quotidienne. Ma géographie intime
368
Trouver refuge derrière les apparences
Là où il n'y a plus de question
Là où le poème est aussi nécessaire que le pain
369
Aux frontières de l'infranchissable
370
Penser que notre œuvre nous survivra relève d'un orgueil immense et déraisonnable...
371
Calligraphie libre
mais pas encore (totalement) affranchie
du tumulte du monde
372
La vie comme expérience et voyage
373
La foulée et l'aventure de plus en plus joyeuses
374
La nudité de l'âme. La nudité de l'être. Consacrer son existence à cet apprentissage
375
Ce que la fin (heureusement) nous révèle
avant d'arriver à son seuil
376
Une vie quotidienne faite de nécessités et de joie
377
Des activités nécessaires et des gestes ordinaires
rien qui ne soit embarrassant ou inutile
378
Le cœur livré à toutes les expériences existentielles
379
Absorbé par le monde
par le temps et l'infini
sans rien savoir de la destination
380
Rien d'autre que la vie. Ce qui est, ce qui vient, ce qui s'en va....
381
Ce que l'esprit comprend
Ce que le cœur dénoue
d'autres vies à l'intérieur de cette vie
d'autres mondes à l'intérieur de ce monde
et cette joie et ce silence que rien ne saurait souiller
382
Ressentir à la fois l'incroyable densité de l'être et la parfaite inconsistance de l'existence. Comme si le vivant tirait son origine des profondeurs et d'une force indestructible (inentamable) et que la vie nous par-venait à la manière de la brume. Entre rêve et épaisseur. Et c'est une riche expérience de ressentir ces deux aspects simultanément...
383
Au-delà du monde
Au-delà du songe
l'autre chemin
celui qui mène
à l'étreinte et à l'éternité
384
Les sempiternels gestes quotidiens vécus, selon les jours, comme une invitation à la joie, dans une forme d'automatisme ou avec une certaine morosité.
385
Comme un passage vers la lumière
à travers la brume de ce monde
386
Le plus essentiel ? La manière dont on perçoit et ressent l'existence et le monde...
387
En ce lieu
où l'aube, le rêve et le monde
ne font plus qu'un
388
Là où se dessine l'inconnu
389
Apprendre peu à peu le silence
390
Le silence de l'âme parfois entendu
par celui qui s'éloigne (un peu) des bruits du monde
391
Comme un cri
au fond de l'écoute
qui voudrait percer le secret
392
Ici-bas, nul ne peut échapper à la condition terrestre
393
A la place de l'homme
face au sang et au secret
essayant de déchiffrer
tous les signes du mystère
394
Entre matérialité et immatérialité, l'esprit et le cœur de l'homme balancent...
395
La vie et le vide si mélangés
dans le monde comme dans nos tréfonds
396
Ce qui me semble essentiel ; s'occuper des nécessités quotidiennes et des choses de l'âme
397
Les mains célébrant la vie et l'impérissable
offrant leur aumône et leur prière
398
Ne rien désirer d'autre que ce que la vie nous offre
399
Le cœur au couleur de l'enfance
face au ciel
sans exigence
400
Pauvreté matérielle. Mais richesse du cœur et de l'âme
401
Les yeux posés sur la terre et le ciel
simultanément
402
Le bleu instinctif au front
laissant derrière nos pas
une longue traînée de couleur
403
Un monde humain qui prône – et favorise – l'abondance, le superflu et la convoitise ; qui instaure (en répondant aux désirs les plus archaïques de l'esprit) les conditions les moins propices au respect de la terre (et du vivant) et aux liens avec le Divin. On ne peut rêver de pire société...
404
Le cœur périmé
à force d'attendre
à force de ne pas servir
405
Ce sont les images, les croyances (et, en particulier, le fait de se percevoir comme une individualité séparée du reste) et la perception d'un temps linéaire qui sont à l'origine de la souffrance. Lorsque l'on réintègre la dimension impersonnelle de l'existence et du monde et que l'on revient à ce qui est dans l'instant, tous les liens et toutes les connexions sont ressentis et la souffrance disparaît aussitôt.
406
De dérive en dérive
de limite en limite
d'un bord à l'autre du monde
sans jamais franchir
les frontières de l'esprit
407
L'étrange géographie de l'invisible
qui nous fait réapprendre
d'une autre manière
toutes les leçons du monde
408
Se familiariser avec la nudité de l'être et l'absence d'activités et de distractions est une manière de se préparer à la mort puisque, au cours de ce passage, il n'y a plus que l'âme (ou l'esprit) sans support corporel, sans aide, sans appui, sans divertissement...
409
Attendre encore que rien ne se passe
410
L'écriture est une activité artisanale. Et le langage, la matière brute que l'auteur (ou le poète) ajoute, retranche, modèle, étire, rétracte, rabote, lime, façonne afin d'offrir un objet présentable au lecteur.
411
La géométrie de la parole
avec ses lignes, ses cercles
ses figures, ses tangentes
et ses combinaisons à l'infini
412
Bâtie à même le silence
cette parole vivante
qui tutoie la pierre et le temps
413
Les oiseaux et les bêtes de la forêt parfaitement occupés à leur vie, à leurs nécessités ou à leur oisiveté. Que c'est beau – et émouvant – de les voir vaquer à leurs affaires.
414
Dire la respiration de l'âme et du monde
leur beauté, leurs tremblements et leur lumière
415
L'autre (quel qu'il soit) finit toujours par devenir une source de désagrément ou de tristesse
416
Dans nos mains
ces monceaux de fleurs et d'épines
que l'on distribue ici et là
au fil du voyage
417
Il est difficile de vivre une « relation de proximité » avec un être humain sans arrière-pensée. L'Homme a toujours en tête quelques désirs ou quelques volontés qui viennent corrompre quelque chose qui pourrait être simplement beau, intime et innocent.
418
Au milieu des soupçons et des menaces
Au milieu des crimes et de l'obscurité
Ce qui nous éclaire et ne peut périr
419
En fin de compte, le seul vrai refuge est en soi. Au-dehors, on peut seulement trouver des lieux tranquilles et/ou des lieux qui invitent à la tranquillité intérieure.
420
Sans autre consolation que la prière
et ce qui vit au fond de l'âme
421
Les arbres sont un merveilleux remède ; ils soignent, réconfortent et apaisent. Et leur compagnie est presque toujours un enchantement...
422
A la tombée de la nuit
Le cri de la chouette
Les paupières fermées
Quelque chose qui s'immisce dans l'âme
Peut-être les secrets de la forêt
423
Il ne faut jamais écouter les maîtres à penser et autres donneurs de leçons. Il convient seulement de sonder son cœur et son esprit pour trouver en soi non seulement matière à réflexion mais aussi les solutions aux problèmes de l'existence auxquels on est confronté.
424
Par-dessus la ligne
celui qui marche
dans les pas de personne
425
Être différent ou atypique condamne très souvent à être seul. Et pour peu que l'on ait déjà une inclination à aimer la solitude, celle-ci alors ne vous quitte plus.
426
Si seul(s) dans nos séparations
en dépit de tous ces liens
que nous ne savons voir
427
Assis sur les pierres émergées d'une rivière. Bercé par le chant des oiseaux et le bruit de l'eau qui coule. Entouré par les arbres dont les frondaisons forment une arche naturelle au-dessus du petit cours d'eau, je sens peu à peu ma tristesse se dissiper comme si cette ambiance champêtre avait le pouvoir de me débarrasser de la mélancolie tenace qui m'habite depuis quelques jours.
428
Et maintenant que le rêve s'achève
Et maintenant que la nuit est derrière nous
le cœur peut esquisser un sourire
la tristesse s'en est allée
429
Comme l'eau de la rivière
le flux de la pensée
débordant sur les berges
et allant, et allant
jusqu'au ciel et à l'océan
430
Rien jamais n'est définitif...
431
Par-dessus l'épaule
le vent qui emporte tout
432
Aux bras de la mort
qui nous dépossède
de toutes les ambitions
433
Une œuvre offerte au feu, au monde, au ciel et aux étoiles
434
Des mots pour révéler le silence
qui se cache derrière la langue
435
Des lignes par-dessus le monde
comme une pierre lancée vers le ciel
436
Dans chaque mot, il y a tout un monde... et mille univers quelquefois...
437
Mille et un poèmes
presque rien en soi
438
Quelle joie
lorsque l'on secoue les pages de son carnet
au-dessus de la table
et qu'il en tombe un peu de lumière
439
Tout entier dans ces pages. Comment pourrait-on écrire (peindre ou sculpter) quelque chose qui ne nous ressemble pas...
440
Le parfum de la langue
à travers le poème
et cette joie
dans la danse des mots
441
Dans ces pages, tout est visible et exposé ; jusqu'au fond de l'âme...
442
Paroles du ciel plutôt que langage
Manière d'être au monde plutôt qu'expression
443
Le rejet, la solitude, l'ennui, la douleur et la mort. Voilà, sans doute, ce qui effraye le plus l'esprit de l'Homme.
444
Sous trop de peines et d'écume
ces échines courbées
ces vies parsemées de mort(s) et de drames
ces âmes trop peu familières de l'invisible
445
En dépit des liens, des rencontres, de la foule, l'existence et le monde sont d'immenses plaines que l'on traverse seul. Voilà pourquoi il faut toujours être pour soi d'agréable compagnie...
446
Ces ombres hâtives
au cœur et aux mains avides
qui se bousculent et se querellent
pour récupérer quelques miettes de joie
447
Si près de nous
ce que nous sommes
448
En être réduit à rien et à l'incertitude. Ah ! Qu'il est parfois difficile de côtoyer – et de tenter d'apprivoiser – la nudité de l'être lorsque le psychisme aspire à n'importe quelle occupation pourvu qu'elle l'éloigne de cette étrange ascèse...
449
Le ciel dans la main ouverte
Le feu dans le poing fermé
Et entre les deux
Le rire, le vent
et tous les états de l'âme
450
En relisant quelques fragments de mes ouvrages précédents, j'ai le sentiment que beaucoup ont (malgré eux) des allures de haïkus occidentaux, sorte de petits poèmes existentiels ou métaphysiques – affranchis de leur règle formelle trop contraignante* – qui, parfois, parlent du quotidien et qui, d'autres fois, expriment quelques réflexions sur la vie.
* à mes yeux
451
Les mots parfois aussi puissants que les larmes
capables de repousser les parois du cœur
jusqu'aux dernières limites du monde
capables d'éclairer tout ce que les yeux ne voient pas
452
La vie ? Quelques jours à peine. Et tout s'efface déjà...
453
De plus en plus rien
De plus en plus personne
De plus en plus nulle part
Et si c'était cela exister ?
454
Hier, j'ai lu quelques extraits des livres de Sénèque (De la brièveté de la vie, La vie heureuse, Lettres à Lucilius) et j'ai été subjugué par la vérité de ses pensées écrites il y a 2000 ans. En voici quelques-unes : « La vie, ce n'est pas d'attendre que l'orage passe, c'est d'apprendre à danser sous la pluie. » « Toute méchanceté a sa source dans la faiblesse. » « Si un homme ignore vers quel port il navigue, aucun vent ne peut lui être favorable. » « La vie heureuse est celle qui est en accord avec sa propre nature. » « On doit apprendre à vivre toute la vie, ce qui est peut-être plus surprenant, toute la vie on doit apprendre à mourir. » « Ce n'est pas que nous disposions de très peu de temps, c'est plutôt que nous en perdons beaucoup. » « Hâte-toi de bien vivre et songe que chaque jour est à lui seul une vie. » « Ayez surtout le souci de séparer les choses du bruit qu'elles font. » etc etc. Cet homme qui a vécu mille expériences (dont celle de l'opulence matérielle et de l'influence sociale) se montre toujours (du moins dans ses écrits) d'un stoïcisme exemplaire...
455
La parole hissée
au faîte de la solitude
là où il est (encore) possible
de dialoguer avec le monde
456
Quelque chose entre les lèvres
comme un murmure
le dévoilement du secret – peut-être
457
Tant qu'il y a individualité, il y a désir, déception et espérance. Et donc non seulement des relations potentiellement conflictuelles mais aussi un monde d'affrontements, d'arrangements et de concessions...
458
Des tourbillons et des tremblements
La vie et le monde tels qu'ils nous empoignent et nous emportent
et rien pour s'y opposer
pas même nos cris, nos larmes ou nos mains tendues
459
Emporté par son destin...
460
Sur nos pages
Dans nos mains
quelque chose
comme l'empreinte d'un chemin
461
(Presque) impossible d'échapper à la rude réalité du monde et à l'affairement des Hommes
462
Au cœur de ces siècles si sauvages
463
Le cœur écorché
refusant les alliances et les compromissions
refusant les fausses révérences
si authentique et sensible
qu'il ne peut que s'attrister de son sort en ce monde
464
Au cœur de l'effort comme face à la douleur et à la mort, on ne peut tricher. Dans ces situations se révèle ce que nous sommes profondément...
465
Balayés la poudre et le poids
les mensonges du monde et du temps
comme les nuages emportés par le vent
466
Désirs, ressentiments, mesquinerie, manigances, arrière-pensées. Depuis combien de temps n'ai-je pas rencontré une âme innocente ? Mais le cœur de l'Homme peut-il seulement se libérer de tout résidu égotique...
467
Le cœur alourdi par la mémoire
ces milliards d'images empilées
derrière lesquelles danse l'impensable
468
Jour après jour. Et la mort au bout des jours...
469
Vers le lieu de toutes les migrations
nous aussi
470
La vie ? Une brève et interminable suite d'heures, de gestes et d'activités quotidiennes...
471
Nous tous
Pas si loin, en réalité, de l'instant de la mort
472
En dépit des apparences ne sommes-nous pas déjà libres ? Affranchis de soi et de l'absence de soi, du monde et de l'absence du monde, des pensées et de l'absence de pensées, des images et de l'absence d'images, de l'idée de liberté et de l'absence de l'idée de liberté...
473
Diluant la nuit (toute cette nuit)
dans l'immensité du regard
474
La solitude est une porte qu'il nous faut pousser pour approcher – et côtoyer – ce que l'on porte en soi ; les fondamentaux de notre individualité, cet espace si vaste et « ce plus grand que nous » qui nous habitent...
475
L'âme
comme une large fenêtre sur l'infini
et une manière aussi de faire entrer le vent et la lumière
476
Il n'y a rien à vouloir. Tout est là déjà. Rien d'autre n'est nécessaire ; mais lorsque un élan vers un lieu ou une activité – vers quelque chose ou quelqu'un – nous anime ou nous traverse, il convient de se laisser porter...
477
D'un lieu à l'autre
Le cœur et le pas silencieux
478
C'est dans la profondeur de l'être que l'on se révèle...
479
Déjà en soi
et qui nous porte (encore plus sûrement) vers nous-même
480
C'est de penser que la vie devrait être autrement qui est la cause de notre souffrance.
481
Rien que des images et des idées
pour appréhender le réel
Quelque chose, bien sûr, de l'infirmité
482
Consentir à la précarité et à la fragilité de l'existence, c'est acquiescer profondément au destin terrestre.
483
Éphémères
la saison des larmes
les blessures et les soucis
tout ce qui habite la chair et l'esprit
484
De quoi est faite une vie ? De mille petits riens...
485
Le même jour
indéfiniment vécu
486
Le monde est dans l'esprit ; et, pourtant, nous croyons dur comme fer à sa réalité extérieure...
487
Le réel comme le rêve
Quelque chose, bien sûr, qui nous échappe
488
L'écriture de soi ou l'écriture de Soi ? Et si l'une et l'autre finissaient peu ou prou par se confondre... Et si, en définitive, il n'y avait entre elles aucune distinction...
489
Modeste ouvrier du langage
usinant les mots avec un peu de lumière
pour offrir au monde quelques poèmes
490
Il y a toujours quelque chose de narcissique dans l'écriture (même de manière indirecte ou implicite)...
491
Rouge
l'encre sur la page
comme si le cœur y avait laissé son empreinte
492
Nous écrirons
jusqu'à ce que le poème
puisse mener au-delà des mots
493
Il y a toujours quelque chose d'intéressé dans les rencontres ; le désir de satisfaire quelque besoin ou aspiration. On n'est jamais avec l'autre pour ce qu'il est réellement... Le cœur de l'Homme est ainsi fait ; habité par mille appétits...
494
Le peu de poids du cœur sur les choses de ce monde
Et le peu de poids du monde sur les choses du cœur
495
Il est étonnant de constater que la plupart des Hommes adoptent les mêmes comportements ; profiter de toutes les opportunités, essayer de se faire des alliés et jouir autant qu'il leur est possible de toutes les choses de la terre.
496
Les mains du désir
qui se posent un peu partout
497
Allant en boitant
sous la lumière
498
Il est assez déconcertant de voir chacun (chaque être de ce monde) chercher instinctivement à satisfaire ses désirs et ses besoins en « se servant » des autres comme s'ils étaient des outils ou des instruments.
499
Damnées nos alliances et notre étroitesse
sources de tant de massacres
comme si le destin des autres nous était égal
500
Lorsque la survie et le confort sont assurés, la plupart des créatures terrestres (et, en particulier, les Hommes) se laissent aller au superflu et à l'oisiveté essayant de combler leur désœuvrement et leur ennui en contentant des envies accessoires et en se livrant à mille distractions.
501
Derrière tous les désirs
l'ultime désir
et ce qui semble inépuisable
502
L'Homme est assez enclin à s'inventer une vie – ou, du moins, à la voir plus belle, importante et utile qu'elle ne l'est en réalité pour échapper, sans doute, à l'insignifiance de son existence faite (pour l'essentiel) d'activités élémentaires et de gestes triviaux et quotidiens.
503
Entraîné(s) vers le fond de la nuit
avec pour seul héritage l'aveuglement et l'illusion
504
L'existence de ceux qui sont étrangers à l'art et à la spiritualité n'est souvent qu'une longue suite de taches insignifiantes réalisées de manière mécanique.
505
Et cette moue sur les lèvres
Et ce dégoût au fond du cœur
en voyant s'étendre le sommeil
506
Lorsque l'art et la spiritualité vous quittent (et que vous y avez consacré l'essentiel de votre existence) que vous reste-t-il ? Sinon des journées dédiées à la matérialité et à la distraction ; ramené, en quelque sorte, aux affaires qui occupent l'essentiel des Hommes à moins que, dans vos profondeurs (et à votre insu) se prépare en secret un approfondissement salvateur...
507
Là où le silence s'installe
au cœur du jeu
pour rebattre les cartes
et redéfinir les rôles et la place de l'oubli
508
Après tant d'années passées à écrire, comment se résoudre à quitter la merveilleuse compagnie d'un feutre et d'une feuille blanche ?
509
La parole comme emmurée en elle-même
incapable de lutter contre la gifle ou le canon
incapable d'exprimer la beauté du monde
confinée seulement à l'apologie de la langue
sans autre finalité que sa propre expression
510
Le cœur parfois engoncé dans le poème
comme à l'étroit dans cette parole
qui (bien souvent) ne peut échapper
aux frontières du langage
511
Vivre tous les aspects et toutes les dimensions de la condition humaine. Et, pour ma part, je m'en suis presque toujours tenu aux plus solitaires et aux plus métaphysiques. Question de prédisposition, je suppose...
512
A la jonction de l'obscur et de l'étoile
là où se tient le passage
là où traversent tous ceux qui voyagent
513
Partout... et depuis toujours... il n'y a que des expressions de soi. Les mille reflets de l'existence et du monde pour dire la diversité du même visage.
514
Un souffle chargé de tous les autres
515
Tant de mondes en ce monde
Et tant d'ombre qu'on ne les voit pas
516
Plus je m'enfonce dans la vie solitaire et sauvage (travaillant, marchant, mangeant et dormant en des lieux isolés), plus je redoute les contacts avec les êtres humains... plus leur présence m'est désagréable... comme si je devenais, peu à peu, une bête des bois...
517
Si loin des inventions de ce siècle
518
Il est édifiant de constater à quel point l'esprit de l'Homme est animé par les nécessités intérieures ; besoins, envies, désirs, pensées, fantasmes, aspirations. Esclave, en somme, de tout ce qui l'habite et le traverse...
519
Nous cherchant dans la nuit
remuant le sang et la boue
en quête derrière le trouble et l'épaisseur
de cette part de ciel depuis si longtemps promise
depuis si longtemps perdue
520
C'est la soif qui nous fait chercher
au-delà des visages et des choses
au-delà de la réalité de ce monde
521
Le reste du monde me semble parfois si étranger
522
Seul
sur le sol
sous le ciel
face au vent
la condition de l'Homme
523
Contre l'épaule
tout ce dehors
qui ressemble
tantôt à une caresse
tantôt à un piège
tantôt à une perche
524
Une présence attentive, sensible et profondément acquiesçante. Peut-on offrir davantage ? Et ne s'approche-t-on pas du Divin lorsque cette attitude est naturellement adoptée ?
525
Vers un ciel sans exigence
526
Sans même brandir le silence en étendard
527
Simplement témoigner de son expérience du monde. Dire ce que l'on traverse comme ce qui nous traverse. Être simplement, parmi cette multitude, l'une des expressions de la Conscience
528
Quelques lignes sous les étoiles
parfois silence
parfois poème
au gré des exigences du cœur
529
Le bonheur tient parfois à notre capacité à endurer l'inconfort...
530
Accepter, c'est aller vers l'aube
le cœur et les mains libres
affranchi des désastres et du désordre du monde
531
D'un côté, se servir du monde (en prélevant ses richesses et ses ressources et en l'utilisant comme un instrument capable de satisfaire ses désirs) et, de l'autre, lui offrir ce que nous avons de plus précieux. Deux attitudes humaines, la première très largement répandue et la seconde bien plus rare...
532
Au-delà des cercles de ce monde
par-dessus les lois et la pensée
dans le sillage de quelques devanciers
533
Le cœur penchera toujours du côté de l'humain plutôt que du côté de la perfection. Le jour où les termes seront inversés, nous ne serons plus des Hommes...
534
Nous sommes plus vieux que la terre et le ciel
Nous sommes nés avec le premier jour du monde
alors qu'il n'y avait encore ni âme ni sang
en ce temps où tout ressemblait à tout
où tout ne ressemblait à rien
où le poème existait sans les mots
où le langage était le silence
en ce temps où il n'y avait ni soleil ni massacre
où il n'y avait ni destin ni personne
en ce temps où le début était le prolongement de la fin
où le temps n'avait pas encore été inventé
où les êtres et les choses (si l'on peut parler ainsi)
suivaient sans restriction toutes leurs fantaisies
535
Faire de chaque jour une vie entière. Au-delà de la formule, il y a une profonde analogie entre une vie et une journée... comme il y a d'ailleurs de profondes similitudes entre le sommeil et la mort...
536
Le tribut du temps
offert au cœur de l'instant
537
Être un monde à soi-même
538
Si près et si loin des Hommes...
539
Qu'importe les caractéristiques de notre individualité, ce qui compte est notre manière d'être au monde ; notre manière d'être humain...
540
A la hauteur du cœur
ce qu'offre la main
541
Qui/que sommes-nous au fond ?
542
Qui suis-je ?
moi qui ne suis
ni cette chair
ni cet esprit ?
543
Ainsi
sans réponse
sans pourquoi
544
Si heureux au cœur de la forêt. Au milieu des chênes et des pins
545
La danse tranquille des arbres
sous le regard blasé de la lune
546
Dans le grand silence de la solitude
547
Ah ! Quel bonheur cette frugalité joyeuse ! On jouit de l'être, des merveilles du monde et du peu dont on a besoin...
548
La joie
par la pente la plus abrupte parfois
549
Vivre vite et affairé, ce n'est pas vivre ; c'est courir après des chimères en réduisant l'existence à une fuite en avant... sans jamais pouvoir goûter la saveur, la densité et la profondeur de l'instant...
550
Au cœur des siècles
Au cœur du monde
ces flammes et cette cendre
cette ardeur fébrile
qui mène à l'oubli
si obstinément
551
Il y a tant d'activités et de gestes inutiles dans l'existence des Hommes...
552
Le cœur à l'envers
confondant le jour et la nuit
recomptant les étoiles et les cris
comme s'il s'agissait d'inestimable trésors
553
Se sentir proche (des êtres et des choses) et se sentir appartenir à une entité plus grande que soi, je crois qu'il n'y a, en cette vie, de sentiments plus puissants
554
Rien ne peut briser les chaînes
qui nous relient au reste (à tout le reste)
555
Le monde humain est un concentré de bruits, de bavardages et de gestes anodins. Voilà ce que vivent l'essentiel des Hommes. Ni intensité, ni profondeur, ni perspective. Une longue suite d'actes ordinaires parsemée, ici et là, de quelques plaisirs et de quelques joies.
556
A vivre (et à aimer)
comme si tout était séparé
comme si on avait oublié l'essentiel
557
Cette existence-là ou une autre. Cette individualité-là ou une autre. Dans ce monde-là ou dans un autre. Au fond quelle importance...
558
Un grand ciel
et des réserves de joie
au fond du cœur
559
Glissant peu à peu
vers l'intérieur
jusqu'à l'origine
560
Rire de soi, c'est opérer un léger surplomb par rapport à son individualité. C'est commencer à voir son insignifiance...
561
Sur la terrasse du temps
à contempler le défilé fugace
et le recommencement perpétuel du monde
562
Lorsque l'existence paraît ennuyeuse, il convient de quitter la tête (ou de la vider) pour revenir au ressenti ; à la sensation de vivre l'expérience du monde...
563
L'infini déjà au fond des yeux
avec par-dessus quantité de rêves et d'images
564
C'est étrange cette existence passée à l'écart du monde. Seul au cœur de la forêt. Seul du matin au soir. Et du soir au matin. Claquemuré dans ma roulotte pendant la matinée et déambulant l'après-midi sur les sentiers ou assis (après quelques kilomètres de marche) aux abords des chemins. Ne partageant jamais rien avec personne (si ce n'est, bien sûr, dans mes livres et au cours de quelques rares conversations). Silencieux tout le jour. Seulement préoccupé par les nécessités quotidiennes et la perspective métaphysique et spirituelle de l'existence. Ne participant à aucune des activités ni à aucun des rituels auxquels se livrent mes congénères. Jour après jour. Saison après saison. Depuis de longues années déjà. Une vie comme un exil – peut-être un exercice ou une pénitence – ne cherchant jamais la compagnie de mes semblables ; lui préférant celle des pierres, des arbres et des bêtes moins bavards – plus justes et plus authentiques – ancrés dans la vraie vie à laquelle j'ai toujours aspiré...
565
La paume posée sur la pierre
contemplant le long défilé des nuages
abandonnant à la terre l'impatience et le temps
cherchant dans la lenteur et le passage
la réponse à toutes les questions
566
Se dépouiller de (presque) tout jusqu'à sentir que la seule richesse est celle que l'on porte en soi .
567
Sans même se souvenir de l'enfance
sans même se souvenir du nom
Au-delà du visage et des mots
quelque chose d'éternel
568
Je me suis toujours gardé des embrigadements collectifs qui ont la fâcheuse manie de simplifier la complexité du réel et de diviser le monde en deux camps adverses : ceux qui adhèrent aux valeurs du groupe et ceux qui s'y opposent...
569
Au seuil d'une terre indivisible
le long de la lumière
par-delà la pensée et l'imaginaire
570
Tout collectif agit à la manière d'un organisme vivant avec ses lois, ses mœurs et ses modes de fonctionnement qui contraignent tous ceux qui l'intègrent à s'y conformer ; ceux qui s'y refusent se voient, tôt ou tard, rejeter comme un corps étranger.
571
Là où nulle part est un lieu
celui où le cœur sort de sa captivité
572
Il y a presque toujours quelque chose d'indécent à parler de soi ou à exposer ce que l'on vit. En vérité, tout le monde s'en moque... Et lorsque l'on s'y intéresse, soit on est animé d'une curiosité malsaine, soit on a en tête quelque arrière-pensée personnelle. L'homme est ainsi fait ; il ne s'intéresse qu'à lui-même...
573
Rien que des signes
obscurément dessinés sur la page
Pas une histoire
Pas un récit
Pas une réponse
Quelque chose de la fulgurance et de la fumée
574
Peu (bien peu) d'êtres humains me sont sympathiques. Il y a presque toujours chez celle ou celui que je rencontre quelques défauts ou quelques manquements qui vienne assombrir ou enlaidir le tableau...
575
Sans rien espérer
Le visage penché sur le monde
576
Il y a quelques jours alors que j'étais assis par terre, un écureuil, sans doute un peu distrait, a couru vers moi en stoppant sa course à exactement dix centimètres de ma hanche... Lorsqu'il s'est rendu compte que la souche d'arbre (je suppose qu'il m'a pris pour une souche d'arbre) était vivante et mobile (et qui plus est douée de parole), il a détalé sans demander son reste. Je l'ai vu grimper à toute vitesse sur le premier arbre, trop heureux d'avoir échappé à un grand péril...
577
Le cœur affolé
tantôt par le monde
tantôt par le vent
578
Tout lieu – toute chose – est un fragment du monde
579
Au-dessous d'un ciel qui se souvient
580
Le monde blotti
contre notre peau
dormant lorsque l'on dort
festoyant lorsque l'on festoie
posé devant soi comme un étrange miroir
581
Qui que l'on soit et quoi que l'on fasse, tous nos actes n'ont aucune importance. Pour s'en persuader, il suffit de voir à quoi se résume (en général) l'existence des Hommes
582
Mille jeux
au cœur du sommeil
où même Dieu a les yeux fermés
583
Quelle étrange affaire que de vivre ! Faire l'expérience simultanée du monde, des circonstances et du temps (assez savamment enchevêtrés)...
584
Funambule(s)
sur cet étrange fil
qu'est notre vie
585
Vivre sur les chemins et les routes, c'est être perpétuellement livré à l'inconnu (bien plus que tout autre mode de vie)
586
Rien qu'un regard et un feu
pour traverser l'hiver du monde
ce grand désert sans réponse
dans un voyage aux allures de contemplation
587
Assis au milieu de la forêt à contempler les feuillages, le ciel et mon âme. Comme chaque après-midi, dans un parfait silence ; ce qui me donne presque toujours l'impression d'être seul au monde
588
Le silence
comme un peu de rosée
sur le bout de la langue
comme un vent frais
qui balaye les tréfonds de l'âme
589
Au cours de mes longs après-midis passés au-dehors, je ressens depuis quelque temps une sorte de torpeur ; quelque chose entre le rêve et l'hypnose qui n'est ni vraiment agréable ni franchement déplaisant. Une espèce de brume – un bain de nuages dans lequel je plonge sans même m'en rendre compte. Une sorte d'échappée du réel involontaire qui me fait expérimenter une perspective en demi-teinte où songe et réalité se mélangent étrangement.
590
Au fil de cette longue veille
tant de découvertes et de merveilles
et ce qu'il nous faut abandonner
591
Autour de moi, la végétation d'automne prospère. Au milieu des feuilles des arbres qui commencent à tomber, on trouve de la verveine, du pourpier, des scilles, quelques mauves, des calaments (en nombre) et des cornouilles tombées à terre. Nous sommes début octobre.
592
A notre fenêtre
Le ciel et le monde
Quelque chose de la lumière et de la mort
La tête chargée de cette langue
vouée à célébrer le silence et l'invisible
Manière, sans doute, d'échapper
aux bruits et à la grossièreté de ce monde
593
Un arbre, un homme
au milieu de la forêt
au milieu de la foule
chacun au cœur du nombre
594
Il est saisissant de constater que l'esprit humain libéré des nécessités vitales a vite fait de se préoccuper de mille choses superflues
595
La terre est un ciel
né d'un autre ciel
où s'ennuient les Dieux
596
Le chant d'un oiseau perché sur un grand pin dénudé. Et voilà mon cœur qui s'égaye...
597
Silencieusement
aux marges de l'étendue
alors qu'au cœur du monde
les Hommes s'affairent (assez bruyamment)
598
Croquis – et parfois instantanés – de l'âme et du monde ; ces minuscules fragments
599
Le regard encore
partout où le mot ne peut aller
partout où le geste est défaillant
600
L'Homme règne sur toutes les bêtes du monde. Comme le misérable souverain d'un terrifiant royaume...
601
Humiliées jusque dans leur prière
les bêtes sacrifiées sur l'autel des Hommes
602
La manière d'appréhender ce que nous vivons est bien plus importante que le contenu de notre existence. Ou, dit autrement, la perception de ce qui nous est donné à vivre a une plus forte incidence sur l'état de notre psychisme que ce qui est vécu.
603
Peut-être n'y a-t-il qu'à éclairer l'ombre pour voir ?
604
La frugalité – lorsqu'elle est volontaire – est toujours joyeuse. On se réjouit de vivre avec « si peu » et l'on apprend à jouir des instants ordinaires, des activités quotidiennes et des gestes les plus simples. C'est un mode de vie qui nous reconnecte profondément au monde naturel et au vivant.
605
En cet étrange pays
l'âme dressée
comme un mât de cocagne
606
Tout est matière du monde... jusqu'aux choses les plus invisibles...
607
Que cache donc l'épaisse étoffe du monde ?
608
L'apparence d'un ciel
L'apparence d'un cœur
L'apparence d'un monde
Et tant d'incertitudes en soi
Et tant de possibles
derrière les apparences
609
Apprendre à vivre, c'est consentir à mourir l'instant suivant. Et consentir à mourir l'instant suivant, c'est le gage d'habiter l'instant aussi profondément que possible...
610
Et ce chemin
sous les paupières
qui mène vers le mystère
611
Ressentir à chaque instant les caresses des mille choses de ce monde
612
Sur la route
qui mène vers ce lieu
où le temps s'efface
où la main se tend
613
Pour aimer le monde, il faut d'abord éprouver pour soi une grande tendresse
614
Au recommencement perpétuel du jour et de la rencontre
615
Si sûr de l'étreinte
alors que tout se querelle
depuis toujours sous la même étoile
616
Je n'existe presque plus dans le regard de l'Autre
617
Tout si scrupuleusement secoué
pour que (dans nos vies) tout se détache
618
Lorsque l'on vit dans la solitude, le dépouillement et la frugalité, tout devient précieux ; les choses, les gestes, les rencontres, les instants etc etc.
619
Sous un étrange ruissellement de lumière
620
De plus en plus fort
ce que nous susurre l'Amour
621
Une vie de solitude et de frugalité. Entre joie, instants savoureux et nécessités. Quelque chose que la vie nous offre et que l'on expérimente volontiers. Ce qui ne veut pas dire que l'on n'éprouve jamais de tristesse ou qu'il n'y ait jamais de sentiment de solitude mais cela est vécu – comme le reste – le cœur ardent et consentant.
622
Comme un trou dans le rêve
pour que s'écoule sa substance
pour qu'apparaisse un peu de ciel
623
Le savoir peut se transmettre. La connaissance, elle, ne s'enseigne pas. Elle rayonne à travers notre manière d'être...
624
Ce qu'il faut de silence
pour faire jaillir une parole juste
625
Plus vrais que la vérité
notre présence au monde
et tous les gestes que nous réalisons
626
C'est terriblement émouvant de voir toutes ces créatures terrestres (Hommes, bêtes et plantes) au crépuscule de leur vie aller cahin-caha vers la mort – agonisant parfois longuement et presque toujours affaiblies, malhabiles ou en piteux état. Et les voir ainsi nous invite à redoubler d'ardeur pour goûter chaque instant avec tendresse et intensité.
627
A chaque instant
si près du visage de la mort
628
Nous sommes la matière même de la vie qui, à travers nous, réalise son œuvre
629
Tout désormais entre les mains
d'un Dieu rieur et dansant
qui nous prend dans ses bras
et qui fait tournoyer les âmes
pour transformer le monde
en une ronde joyeuse et colorée
630
Cet après-midi, j'ai été ému par un âne affligé de vilaines malformations (d'énormes bosses sur l'arrière-train, une protubérance impressionnante au niveau du cou et une colonne vertébrale tordue). Il est venu à ma hauteur me réclamer un peu d'attention. Aussi suis-je resté de longs instants à ses côtés en lui parlant avec beaucoup de douceur et d'émotion et en lui offrant toute la tendresse dont j'étais capable...
631
Là où la douleur s'efface
Là où s'émancipe la chair
Là où l'esprit se délasse
Là où s'enjambent les frontières
Quelque part en soi
632
Alors que tout nous assaille
jusqu'à la désespérance (parfois)
quelque chose – en soi
ose le pas de côté
comme un suspens – un surplomb
qui permet, au cœur du plus sombre,
à la joie d'exister
633
Il y a chez l'Homme tant de bêtise, d'indifférence et de prétention. Et tant de bonté et de grandeur d'âme aussi quelquefois...
634
De la chair et du sang
recouverts de peau
et ce qu'il faut d'Amour et de lumière
pour que le monde soit vivable
635
Il n'y a, en ce monde, que la beauté et l'Amour. Et l'émerveillement qu'ils suscitent. Le reste ne mérite pas le moindre regard...
636
L'esprit silencieux
contemplant son œuvre
du haut de l'échelle
et laissant parfois couler quelques larmes
637
Nos vies ressemblent parfois à celle des veaux au cœur naïf et innocent qui ignorent encore tous les malheurs qui vont s'abattre sur eux...
638
Bêtes et Hommes côte à côte dans la douleur
le cœur écorcé à force de déchirures
fracturé à coups de hache
s'émiettant et tombant en lambeaux
639
Rien n'est plus vaste ni plus profond que le silence
640
Là où les rêves nous quittent
là où le secret se révèle
là où le monde et le mystère prêtent (enfin) à rire
641
Plus l'esprit de l'Homme a le choix, plus il devient exigeant. Et moins il a le choix, plus il savoure ce qui lui est donné...
642
Cet incessant contact
entre le manque et l'Absolu
643
Aller de par le monde en être dépris du monde...
644
Absent
comme si l'on était déjà hors du monde
comme si l'on était déjà la lumière
645
Ah ! Toutes ces entraves et toutes ces chaînes qui nous maintiennent prisonnier(s) !
646
Sans que jamais s'éteignent
les désirs et les cris des Hommes
647
Et si nous déposions là, à cet instant, tous nos fardeaux... Ah ! Comme nous nous sentirions libre(s)...
648
Entre les mains des désirs et des images
à leur obéir si servilement
649
Laisser s'effriter toutes ses prétentions
650
Des restes de cœur encore portés par l'écume
651
Il y a tant de lourdeur et de légèreté au fond de notre cœur...
652
Dans son panier
(à peu près) toutes les choses du monde
un peu de lumière et de nuit
et tous les masques de la métamorphose
comme des mues que l'on rechignerait
à laisser derrière soi
653
Qu'importe nos aspirations et notre vie, ce que l'on cherche, c'est être en paix. Et il y a une croyance profonde – presque inébranlable – dans l'esprit de l'homme ; la plupart pensent que certaines choses de l'âme ou du monde y conduisent... Combien d'entre-nous s'imaginent qu'ils atteindront la grande paix lorsqu'ils deviendront plus comme ci ou moins comme ça, lorsqu'ils réaliseront ou obtiendront ceci ou se déferont de cela. Peine perdue bien sûr. Le seul intérêt de cette quête absurde est de nous montrer qu'on ne peut trouver la paix ainsi...
654
Le silence si haut
bien au-dessus des affaires du monde
et si l'on est (un tant soit peu) attentif
plongé au cœur même des êtres et des choses
655
Comment un Homme pourrait-il ne pas réfléchir à sa vie, à son destin, à son passage sur terre ? Comment pourrait-il ne pas y penser ? Je crois pourtant qu'une écrasante majorité des êtres humains semblent s'être débarrassés des grandes questions métaphysiques et spirituelles. Comment réussissent-ils à vivre amputés de la sorte ? La recherche de plaisir et les distractions parviennent-elles à remplir leur existence, à lui donner un sens et une consistance ? Je crains qu'ils ne réduisent la vie à quelques activités prosaïques et divertissantes.
656
Agrippé(s) par cette danse folle du monde
sans jamais pouvoir s'arrêter
sans jamais pouvoir faire un pas de côté
tournant et tournant
jusqu'à ce que le reste nous avale
657
La liberté se creuse à l'intérieur...
658
Effacées les questions d'autrefois
dissoutes dans l'impossibilité de la réponse
659
La vie si fragile, si prolifique, si tenace...
660
Dans l'épaisseur du réel
le jeu, le rire, le Divin et la joie
ce qu'expriment les visages quelquefois
661
Faire de l'existence le lieu de toutes les expérimentations
662
Parcourir l'âme et le monde
en adepte de toutes les géographies
663
Faire corps avec les circonstances et le monde
664
Le monde, les choses
et les circonstances tels qu'ils sont
sans rien enjoliver
sans rien enlaidir
sans rien ajouter
sans rien soustraire
sans rien transformer
sans rien esquiver
accueillis par le cœur qui a compris
665
Mon Dieu ! Que l'âme est triste devant la souffrance du monde... Ah ! Si nos larmes pouvaient soulager ceux qui sont dans la douleur et la peine...
666
Au plus clair de la vie personnelle
tout n'est qu'impersonnel
comme si l'individualité
en était la pointe
l'une de ses infimes expressions
la dérisoire facette d'un seul visage
dansant au milieu des autres
667
Faire de l'âme la colonne vertébrale de sa vie
668
Revenir à Dieu
comme d'autres rentrent chez eux
669
J'ai passé une partie de l'après-midi à regarder (avec ravissement) les grands corbeaux tournoyer dans le ciel.
670
Il y a (parfois) aussi peu à dire qu'à faire
671
On ne choisit ni ce que l'on écrit ni la manière de l'écrire. Les pensées et les mots nous arrivent tels quels. N'est pas poète qui veut...
672
A la manière de l'âme
le poème penche
parfois vers le silence
parfois vers le mot
673
Aujourd'hui, je n'accorde plus la moindre place au caractère symbolique des choses. Celles-ci n'ont désormais qu'un rôle fonctionnel. Ainsi un véhicule ou un vêtement (pour prendre des exemples triviaux) ne sont pas le signe extérieur de quoi que ce soit ; le premier est un moyen de déplacement et le second une manière de se protéger du froid. Qu'importe donc leur couleur, leur forme, leur état, l'air qu'ils nous donnent ou l'image qu'ils renvoient etc etc.
674
Le nom qui s'émiette
comme un bout de terre noire
une proéminence inutile
quelque chose du monde
dont l'âme, peu à peu, apprend à se défaire
675
Des gouttes de pluie sur l'étang comme des scintillements par milliers nés de la rencontre du ciel et de la terre
676
Au-dessus de l'écume
Ces eaux aux mains noueuses
qui déferlent sur la grève
Des étoiles grises plein les rêves
Et ce grand corps révérencieux
qui s'incline face au jour
677
Le monde me semble tantôt un pays étranger tantôt une terre familière...
678
Mille mondes qui se chevauchent
comme un immense labyrinthe
où se côtoient mille réalités
où tout finit par se rencontrer
où tout finit par se mélanger
679
Vivre, c'est avant tout être au monde. Le reste n'est que nécessités
680
Ce feu au fond de l'âme
qui fait chauffer le sang
qui incendie le monde
qui brûle la vie
Ce feu au fond de l'âme
qui rend le cœur si vivant