Carnet n°227 Notes journalières
L’ombre séculaire – dans cette chambre – qui passe devant l’immobilité – l’âme chaude et les mains tremblantes – seul comme toutes les premières fois – le feu au plus près du ventre – l’incandescence au-dedans – et rien au-dehors – pas même un souffle de vent…
Les bras chargés de terre – les pas sur la feuille – plus loin que le premier virage – entre deux rives – et, parfois, entre deux ravins. Trop souvent à genoux sur les pierres – l’encre comme du sang pulsé par les profondeurs de l’âme…
Une voix et du silence – presque à égalité – pour essayer de dépasser les plus hautes branches des arbres – de rejoindre les cimes avec un peu de folie et moins d’embarras – pour tenter de devenir le premier homme – de revenir au premier jour de l’humanité – avec un regard et des gestes spontanés – sans mémoire – sans apprentissage – vierges – absolument…
Au cœur même de l’origine – de cette plaie initiale – devenue, par nos excès et nos absences, faille – puis, béance – gouffre – puis, abîme – et, aujourd’hui, un désert vertical presque infranchissable…
Le monde et la matière – consumés ensemble – charbons d’un odieux labeur – résultante d’une ardente paresse – une sorte d’indolence paroxystique qui laisse les choses s’agglomérer et se défaire – et, en définitive, s’entre-déchirer – une manière de consolider, chez les vivants et les hommes, les idées de frontière et les gestes de séparation…
Le monde initialement rude et sauvage – que l’Amour absent – totalement éclipsé – a rendu obscur et invivable ; l’enfer sans issue – sans facilité – la guerre et la mort comme seules perspectives…
Dans les bras d’un Dieu – d’une éclipse – des pierres – d’un souffle – la même ardeur – la même tendresse – entre le sang et la blancheur…
Le réel ici – et jamais à côté du monde…
Emergeant de la terre – des sous-sols gorgés de corps démembrés – la tête parmi les fleurs – les os au milieu des racines – et l’âme au-dessus – accomplissant sa tâche sans facilité…
Et autour de nous – ce bleu – cette immensité – comme le point de convergence de tous les horizons…
Bout d’un tout – jamais suffisant ; en nous – ce manque – la route des alliances et des unions – comme des pierres les unes à côté des autres – l’ensemble comme la somme des couples et des combinaisons – manque encore – incomplétude parfaite. Et les yeux qui tournent partout où la malédiction pourrait se briser – et les mains qui agrippent tout ce qui pourrait nous permettre de nous échapper – n’importe quoi – n’importe qui – pourvu que l’on y décèle une promesse…
L’entièreté – la complétude – se heurtant à nos insuffisances – à cette inaptitude à creuser à l’intérieur de manière suffisamment profonde et assidue…
La page blanche accueille ce que le mot désigne – comme le silence reçoit l’âme et le geste. Le même acquiescement face à l’Amour et à la haine – face à l’innocence et à l’idéologie…
Le cœur tantôt cannibale – tantôt funambule – entre chair et fil – dévoré par le même feu – de la matière consumée…
Des bruits – de l’ombre – quelque chose d’infiniment fragile – versatile – comme une main hésitante – des yeux indécis qui jettent le chaud et le froid – engloutissant parfois des pans de monde entiers – d’autres fois avançant – le ventre vide et satisfait – en déséquilibre toujours…
Dans son coin – avec le feu au centre – l’âme seule – et debout – dans l’exact prolongement de ce que nous étions hier – le jour d’avant – autrefois – en remontant même bien avant l’enfance – très antérieurement ; la même chose qui se déroule – qui s’affine – qui s’aventure au-delà des limites précédentes – qui cherche à réunir ce qui semble si étranger – à rapprocher le cœur du plus lointain – à élargir les frontières (toutes les frontières) puis à les abolir pour tout rassembler en un seul espace – en un seul visage…
Mille réalités au centre du feu…
Des éclats de terre dans le sang – les marées et les courants qui inondent nos rives – et jusqu’aux contrées les plus reculées. Debout sur les pierres dressées – les yeux grands ouverts – écarquillés – l’âme dans le vent – prête à basculer – devant nous, la tempête – et derrière, la nuit – autour – on n’entend presque rien – le souffle des Dieux – peut-être. La solitude – courageuse – pas encore totalement épuisée – prête à relever le défi de l’abandon…
Et au-dedans – cette absence – amoureusement esseulée…
La peau des arbres sous notre main – la paume tendre sur la rugosité de l’écorce. L’odeur du bois – de la terre – de la forêt – dans la tête – approfondissant leur sente – jusque dans l’âme – et plus intérieurement encore…
L’humus sur les pierres froides – devenant notre socle – tapissant le réel – teintant la chair – le corps immergé…
Tout dans le sol – presque souterrain – labouré par le vent et la pluie – mêlant leurs doigts – faisant jaillir la force et le besoin de croître – de s’élever au-dessus des fanges terrestres – vers le ciel peut-être…
Qui pourrait – qui saurait – nous arrêter…
La volonté dissipée – ce que le monde décide – à la merci du premier visage qui passe – sans âme. Pieds sur la pente – sans compromis – sans halte réelle – sans autre refuge que la verticalité en soi – cet espace aux dimensions variables – parfois plus étroit qu’une chambre noire – parfois presque aussi large que l’infini. A la merci aussi de l’envergure intérieure…
Ainsi vivons-nous – chaque jour – ce périple – dans cette double contrainte…
La plaie de vivre – sans la lumière – au milieu des visages torves – cachés dans l’ombre – diables et démons sur l’épaule – de mèche avec tout ce qui corrompt – prêts à assassiner pour gagner un peu de hauteur…
Condamné – provisoirement – à côtoyer le monde – à fréquenter la foule. De coin sombre en coin sombre – loin des forêts et de nos lieux de solitude habituels – dans la triste (et douloureuse) proximité du plus commun – entre dégoût et mépris…
Silencieux sur la pierre – posé un peu à l’écart – aussi loin que possible des bouches et des bruits…
L’odieuse saison des pluies qui nous déloge des marges – des confins – des chemins non balisés – nous forçant à rapprocher dangereusement notre roulotte – notre chambre – des villes et des villages – de la plèbe et des cœurs mal intentionnés…
Le froid et la nuit sur un immense bûcher. Nous autres – au cœur du monde – l’âme et le visage inquiets – et crispés – au milieu de nos frères ennemis…
Exposé au monde et à l’imaginaire – tendu et fragile – comme une pierre roulant indéfiniment sur sa pente – de la lumière au centre – invisible du dehors – et du noir partout autour – comme un habit mimétique – une manière, sans doute, d’aller – discret – presque invisible – parmi les créatures sombres et sans âme…
Rien à opposer à ce qui nous fait face – notre présence – humble – pacifique – un regard méprisant, parfois, lorsque la vulgarité se fait trop évidente – se répand et nous éclabousse…
L’espérance d’une rencontre – peu à peu anéantie – très vite entamée – en vérité – (presque) depuis le premier jour…
L’Amour – dans un coin – exclu – relégué à l’invisibilité et à l’attente – rejeté au fond – enfoui et recouvert – bien trop respectueux – bien trop délicat – pour ce monde rustre et grossier…
Le jour – en nous – qui grandit en silence – presque en cachette – comme une goutte de pluie au milieu du feu – de la lumière – un peu de clarté – au cœur de la nuit – au cœur de l’enfer…
Un monde de terreur et de gravats – des lieux sordides – partout où il y a des hommes…
Une chambre dans la montagne – là où règne le plus sauvage – là où la solitude est une invitation – un élan sans entrave vers le ciel – l’infini à portée d’âme – sur ce tertre exposé où les gestes deviennent naturellement justes – où la vie se déroule sans témoin…
Une terre sans farce – des contrées sans visage. Le souffle et le feu – l’existence libre et sans épaisseur ; celle que nous aimerions vivre lorsque contraint de redescendre dans la plaine, nous devons faire face à la présence des hommes…
Tout se meut – autour de nous – immobile. Le souffle – l’eau – le monde – l’usage – à perdre haleine – jusqu’à l’extrême limite de leur forme – dans la même direction – soumis à l’ordre cyclique des choses…
De l’air qui tournoie entre les murs qui se bâtissent – qui s’effritent et s’effondrent. La vie provisoire au milieu de la mort et du néant – quelque chose – un frémissement de conscience – quelques vibrations dans la pénombre…
Quelques grains de poussière qui dansent et virevoltent dans le vent…
Quelques grains de poussière qui tombent et s’entassent sur la surface du temps…
Rien – en vérité – après mille siècles d’existence – moins que l’épaisseur d’un cheveu…
Nous autres – sur terre – parmi la rosée et les grands arbres patients – loin des hommes – de leur vertige – de leurs illusions – à la frontière de l’air – presque au centre du ciel déjà – au cœur du feu – sur les routes – dans le froid et la nuit qui veille. Ni vraiment au-dehors – ni vraiment au-dedans – moins qu’un visage – et un nom presque oublié à présent – une déchirure à même la chair – une plaie à même l’âme – nées de la proximité du monde…
Ce qui précède la mort et l’infini – les prémices d’une joie sans cause – sans fin – injustifiable aux yeux humains…
Au seuil des jeux sans miroir – des danses sans musique – l’être face à lui-même – face aux mille lui-même – qui apparaissent et s’effacent (en un instant) sur les pierres – sous la lumière – dans la clarté et la chaleur rayonnantes des astres – au-dedans – suffisamment fortes pour fendre l’obscurité et la glace – accumulées en couches épaisses depuis la naissance du monde…
Sans cesse – butant contre soi – au-dedans – cette résistance au plus naturel – notre figure intérieure – le plus familier – raboté – occulté – banni – dissimulé, si souvent, derrière les masques que nous impose la présence des autres visages masqués…
Front sur les pierres – illuminé – le soleil au-dedans – le ciel dans toute sa clarté. L’âme et la silhouette dansantes – au-delà des murs – au-delà des horizons humains. Seul – avec Dieu – sur la crête – sur le versant lumineux – dans l’antre infini qui s’est substitué au recoin sombre et étroit où nous avons vécu pendant mille siècles – sous le joug de l’hésitation et de la terreur…
Les eaux furieuses qui dévalent les jours – qui remontent le temps – qui hissent tout ce qu’elles charrient jusqu’à la source – chair – âmes – esprits – bousculés – retrouvant, peu à peu, leur essence originelle – l’horizon immobile – l’intimité unique qui mêle et assemble toutes les identités…
Sous les pas – le jour aux allures de feu – la clarté devenue ardeur – allant soumis au goût des marges et de l’aventure – ce souffle qui porte sur les chemins – qui porte à la traversée des terres – à l’exploration des cieux – foulée après foulée sur les pierres tranchantes – des murs – des labyrinthes – qui révèlent, peu à peu, l’énigme en nous – le mystère à éclaircir…
Le sol – l’air – la fouille – et la tristesse grandissante avant l’abandon et la découverte de ce que nous portons – de ce que nous cachions – la sente des soustractions à suivre jusqu’au franchissement du seuil d’inversion – l’absence, progressivement, transformée en présence humble – ouverte et attentive – le voyage devenant, soudain, aire de joie et de liberté – passage du pas à l’âme – de la page au silence – du nom au soleil sans appartenance…
Rien du monde – du chemin parcouru – quelques dates – mille événements – communs – sans intérêt – aussi insignifiants que l’existence personnelle – quelques excréments sur un tas de paille – de grandes brassées d’air sans incidence…
Tout s’éclipse – fort heureusement…
Et – à présent – nous sommes à genoux – la tête contre le sol – contre le ciel – sans plus vraiment savoir qui l’on est et à quoi ressemble notre vie. Les yeux tournés au-dedans – et le regard tiré vers le haut – se verticalisant presque – comme la seule manière, peut-être, de redresser l’âme – et de se tenir debout – malgré le poids insoutenable des défaites successives…
Une voix dans le lointain – notre ombre – notre amie – la seule avec le silence – qui se tient à nos côtés…
Solitude blanche – lumineuse – presque rayonnante avec le reflet des arbres au fond des yeux – le goût un peu âcre de la roche dans la bouche – l’odeur de la terre et de l’enfance sous l’épaule – au creux de l’aisselle…
Tous les mythes balayés – sans référence – le ressenti et la sensibilité – l’indépendance de l’âme – le plus nu de l’homme – le plus simple de l’esprit – le cœur et les mains vides – attentifs – disposés à la tendresse – les gestes spontanés et justes – l’assise immobile et la lenteur des pas…
Vivre nous occupe tout entier…
Le monde et les hommes – lointains – absents – éclipsés – inutiles depuis si longtemps…
Le sol lavé de nos scories…
La lumière et l’intensité – en soi…
Ce que nous sommes – peut-être – aujourd’hui…
Des seuils et des horizons – les seconds devenant, plus ou moins vite, les premiers – selon le rythme des pas et notre manière d’avancer. Le chemin n’est (presque) rien d’autre ; nous qui passons entre mille choses qui passent…
Et à la fin – il ne reste rien – ni des uns, ni des autres – les êtres et les choses disparaissent et s’effacent – sans reliquat – et (presque toujours) en silence…
Et nos yeux qui voient le jour – et nos yeux qui voient la nuit – la paisible – l’imperturbable – alternance – le lent travail de ce que l’on appelle le temps sur la chair et les âmes – rien de magistral – très souvent – l’ordinaire et le commun – le sommeil et l’inertie – excepté chez quelques-uns (trop rares sans doute) – à l’inverse d’autres lieux et d’autres mondes où la transformation de l’esprit et la métamorphose de l’âme sont aisées – des pratiques éminemment courantes – répandues – extrêmement banales…
Le regard emmêlé à la terre froide – la clarté de la parole – comme le jour qui monte – lumière de plus en plus haute – lumière de plus en plus vive – et vaste – éclairant le monde sans ses horizons (habituels) – laissant les identités s’entrechoquer – s’enlacer – se combiner – et le voyage devenir central – essentiel – vertical…
De l’air et du ciel offerts à toutes les formes de lassitude – à toutes les formes d’épuisement – comme une soudaine réoxygénation de l’âme – et une manière d’interrompre la marche – le mouvement – ce qui était en train de s’accomplir – comme un suspens – pour redonner sa place au regard – à l’immobilité – au silence – comme mille prières qui s’élanceraient vers le même infini – Dieu nous regardant avancer – au-dedans – vers lui – et se penchant aussi bas que possible – les bras tendus et les mains ouvertes – pour nous recevoir comme s’il s’accueillait lui-même – après une longue absence…
Ce que le monde nous laisse – à peu près rien – tant les Autres sont nombreux et voraces…
Ecrasé(s) par la puissance de la multitude et de la faim…
Sur le seuil désert – comme chaque soir – loin de la lumière des villes – dans le froid – la nuit – la solitude – au cœur de notre originelle condition – les yeux tournés vers le ciel – sombre – zébré – indifférent à notre émoi – à notre goût pour l’aventure – à notre allant sans défaillance…
Devant nous – la paroi invisible – cette étrange frontière qui sépare nos vies si ternes – si tristes – et l’infini…
Notre seule liberté – dans la poussière – le regard – et le reste (tout le reste) à l’étroit – et qui finira piétiné – balayé – et, aussitôt, remplacé par mille autres choses…
Notre existence – sans soleil – sans espoir – nocturne et routinière – de bout en bout. L’âme aride – desséchée – presque entièrement empêtrée dans la terre – invalide – privée de possibles – d’ailleurs – d’éloignement – de confins – amputée de ce qui la rendrait libre et belle…
Un feu – un arbre – des forêts et des montagnes – un espace de solitude et de respiration – quelque chose qui nous éloignerait des mythes et des fables inventés par l’homme pour se croire l’égal des Dieux – une manière de s’affranchir de ce qui nous emprisonne et nous mutile…
L’évidence de la route et du désert – loin des traversées communes et des attributs triviaux auxquels se réduisent l’essentiel des visages et des existences…
L’espace large – libre – ouvert – plutôt que les murs – hauts – longs – épais…
Une fenêtre à la place du cœur – du vent partout – pour balayer l’inutile – le temps et les souvenirs – la tête humble et effacée – et l’âme attentive – dans la seule nécessité du jour…
Le ciel – en nous – presque dissous – avec quelques traces d’espérance au milieu de l’absence…
Un sol – une route – un lieu partout célébré comme une destination – comme si l’on pouvait avancer – se libérer de ses liens – franchir le moindre obstacle – se débarrasser du sommeil et des choses accumulées pendant des siècles – comme si l’on était destiné à voir le jour…
Tout se referme derrière nous – tel serait, sans doute, notre désir – mais, en vérité, c’est l’inverse qui se produit – tout s’ouvre – comme si nous étions le seul obstacle – la seule obstruction…
Tout devient tellement plus simple lorsqu’il n’y a plus personne ; tout est semblable pourtant – exactement le même cours des choses – inévitable – implacable – mais sans le moindre détour – sans le moindre ajout – la simplicité dans sa plus juste expression…
Ce que nous habitons si mal – si maladroitement – à peu près tout ; l’existence – le monde – notre rôle – nos fonctions les plus naturelles – tout ce qui nous est donné à vivre…
Le possible – ce qui est à portée de main – nous échappe faute d’attention. C’est l’absence l’obstacle le plus important – notre pire ennemi…
Entre nos mains – tout finit par se dessécher ; il faudrait vivre les paumes ouvertes (et vides) – et avoir l’âme du jour – sans tenaille – sans le moindre outil – et le cœur humble prêt à tout étreindre – à tout embrasser sans rien saisir – comme une présence capable de s’offrir sans rien attendre – sans jamais rien demander – jouissant de sa seule offrande – dans une sorte de boucle autosuffisante comme si l’Autre et le monde étaient de pures abstractions – quelque chose donné par surcroît – une manière de rendre possible le don – et d’achever le geste – de le rendre absolument complet, en quelque sorte (sentiment de gratitude compris)…
Les vents du monde sur notre peau – jusque dans nos terres les plus reculées – comme une lame implacable – une mâchoire sévère – qui sectionne – qui arrache – ce que nous pensions être le plus précieux – l’irremplaçable – et qui nous façonne, à chaque instant, une âme et un visage nouveaux – de plus en plus simples et dépouillés…
Le souffle intact – et le front de plus en plus lisse…
Du bleu sur nos fractures – en couche épaisse pour masquer la douleur originelle – cette béance creusée dans notre sable le plus ancien…
La façade labourée – et cette soif que rien ne désaltère. Survivant du ciel d’autrefois – inquiet du temps suspendu – du temps qui passe – du temps inexistant…
L’évidence dramatique de l’existence et du monde que le poème s’approprie pour éveiller – en nous – le sentiment pur de la joie – et favoriser un glissement de l’apparence personnelle vers l’absence de subjectivité – pour que réémergent les traces du premier lieu imprimé dans nos profondeurs secrètes…
Une manière de rendre le réel plus familier – et plus proche – presque sien – absolument méconnaissable tant les yeux et l’âme – à l’air libre à présent – étaient enfoncés dans l’aveuglement…
Le moins banal tranchant l’obstacle. L’élémentaire vivant retrouvant l’infini – la subtilité – l’invisible. Le monde tel qu’il nous apparaît devenant soudain le monde tel qu’il est – peut-être…
La commune trivialité de l’homme (ordinaire) aux prises avec les affres (inévitables) de l’existence – notre misérable portrait – à tous…
L’origine affranchie de toute signification – en filigrane – derrière le sens que nous essayons de donner aux quelques milliers de jours que nous vivons…
Plaie béante – en soi – comme un trou devenu gouffre – puis abîme – née peut-être – née sans doute – d’une insignifiante égratignure – et qu’une tournure particulière de l’esprit a creusé – a creusé – encore et encore – jusqu’à l’obsession – d’une manière de plus en plus acharnée à mesure que la blessure s’approfondissait…
Entre nous – ce défaut de plénitude – comme un quiproquo – une incompréhension grandissante – inévitable. Le sentiment d’une séparation – quelque chose d’irréconciliable – absolument…
Moins de ciel que de sol – cette assise établie – fondement, peut-être, de notre inconscience qui appréhende le monde – et nous nous mouvant à l’intérieur – d’une manière incroyablement fixe et déterminée – sans la moindre possibilité de surprise ou de changement – comme bloqués dans un univers de certitudes et de stabilité…
Nous – en retard sur nos excès et notre inconséquence – intervenant là où le feu est déjà passé – en des lieux condamnés par notre irrépressible folie…
Ici-bas – des terres de dégâts et de (vaines) tentatives de réparation qui donnent au monde cette allure désolée et désolante – et aux âmes cet air de tristesse inquiète et affairée – avec, parfois, un peu de soleil – presque fortuit – comme une sorte d’accident…
Se souvenir – comme d’un autre monde – d’un lieu ancien – étranger – que nous n’avons connu qu’en rêve…
Plus loin – comme un soleil trop haut perché – trop infime – pour nous – pour nous tous – qui vivons dans les galeries trop sombres – trop souterraines – du monde…
Rien – jusqu’à nous – excepté le rayonnement nocturne des ombres qui tournent – qui tournent – entre nos murs…
Le front fébrile – comme si nous avions couru jusqu’ici – en ce lieu précis où la nuit s’apprivoise – où la nuit n’importe plus – où la nuit est, pour l’âme, l’égale du soleil…
Au-dessous des jours torrentiels – inondants – pénétrants – sans pitié pour nos (hideuses) idoles et nos (pauvres) idées de lumière…
Un jour – au fond – un autre – plus bas encore – là où l’air que nous respirons – chaque inspiration – n’est que l’air expiré au souffle précédent – et ainsi de suite jusqu’à l’asphyxie…
La mort du monde et des choses – simultanément à la nôtre…
Des cloches – des sons – comme des nœuds dans l’air brusquement jetés contre le métal. Et la tête comme un clocher – mille clochers retentissants – cacophoniques – arrêtant net toute pensée – toute prière – résonant partout par la tuyauterie du corps – dans le cou – la poitrine – les bras – les jambes et les pieds – échos si puissants qu’on les entend à des lieues à la ronde – autour de soi – aux alentours – autour du monde entier…
Plus qu’un énorme bruit composé de millions de tintements sauvages – horriblement sonores. Notre vacarme intérieur – l’enfer acoustique…
Et la figure des Dieux qui se retournent et se penchent vers nous – menaçants – et leurs mains qui nous saisissent et nous secouent avec fureur – et leur souffle rageur qui nous projette au loin…
Et, soudain, notre rêve qui vole en éclat – et qui retombe sur le sol – brisé…
Comme un fracas paroxystique – une tempête salvatrice – un courroux soustractif et réparateur…
Dans nos terres retournées – cet or communautaire que l’on n’espérait plus – comme un trésor antique – ancestral – originel – caché – enfoui sous notre ignorance – le sous-sol aussi habité que le ciel – et que notre âme – à présent – accueille comme une promesse…
Le monde – en soi – peuplé de figures amies – puissamment – étonnamment – fraternelles…
Un seul pas – une seule parole – et nous sommes des dizaines à marcher – à exprimer – et à nous féliciter de cette surprenante (et merveilleuse) compagnie…
Nous n’allons plus seul – nous allons ensemble – réunis dans le même geste – dans le même élan – dans le même regard…
Dans le jour – à retourner en tous sens le mystère – en nous – posé devant nos yeux – sans rien voir – sans rien deviner…
Mur blanc derrière – neige devant – pierre en dessous – et ciel par-dessus. La seule issue – la seule transparence possible – au-dedans…
La terre et le vent – amis de nos courses vagabondes – de ces marches à pas de géant au cours desquelles nous franchissons des montagnes et des océans – notre vie au-dedans ballottée par les remous – notre âme – exaltée – respirant l’air des hauteurs et du grand large – humant la liberté d’aller là où la providence nous mène…
De la fraîcheur derrière le fardeau de vivre – le monde à découvrir – les visages à ignorer – le chemin juste qui avive notre feu et consume nos restes d’esprit et notre surplus de chair – pour que ne reste que l’essentiel ; le souffle – la foulée – et la joie d’être et d’aller…
On inhabite tant le monde et l’esprit que nous ignorons qui nous sommes et où nous allons…
Tout – comme le vent – à hauteur de regard – fragile – sans la moindre assise – sans la moindre solidité…
Une route – des routes – mille itinéraires – mille possibilités – le voyage perpétuel entre la pierre et le ciel…
Et l’infini au-dedans qu’il faut, peu à peu, apprivoiser…
De la terre et du feu – ce qui nous revient – et ce qu’il faut imprégner d’invisible puisque la matière de ce monde ne peut être convertie…
Il n’y a d’autre solution pour faire un pas au-dessus de l’homme – devenir un peu plus que cette glaise ardente – mi-reptilienne – mi-verticale – qui se déplace sous le soleil presque toujours en rampant…
D’île en île – sans que le lointain jamais ne se rapproche…
Terre-soleil parfois lorsque la joie est suffisante pour élargir le cœur – élever l’âme – esquisser un (immense) sourire sans raison…
Le ciel – comme un oubli – en nous – déposé – puis laissé là – comme abandonné (à lui-même) – et qui a, pourtant, besoin de nous pour devenir vivant en ce monde…
De la terre et du noir – seulement – quelque chose de lourd et de sombre – comme une masse brune tournant sur elle-même – poussée ici et là – et revenant toujours vers un centre invisible et mystérieux – comme aimantée par ce qu’elle porte enfoui dans ses profondeurs…
A aller toujours – inlassablement – de l’autre côté du monde – de l’autre côté de l’âme – pour chercher ce qui nous manque – ce que nous désirons tous – alors qu’il suffirait de s’asseoir et d’attendre que notre ardeur se tourne vers l’intérieur – et se débarrasse, peu à peu, de ce qui nous encombre – de ce qui nous voile – la nudité de l’être – la simplicité de notre présence au monde…
Le ciel tranchant – comme une lame sans pitié qui découpe ce que nous croyons être nos vies – l’essentiel – le plus précieux – illusion – bien sûr – qui ôte seulement l’accessoire – le superflu – l’inutile – à peu près tout – en vérité ; choses – visages – idées – souvenirs – sécurité – appuis – symboles – identité – nous laissant seulement un regard et deux mains (presque) innocentes…
Tout – comme un évanouissement – peut-être – pour que ne subsiste que le merveilleux…
Ni demeure – ni récolte – le précaire – le provisoire – l’incertitude – sur le fil du rasoir – de manière permanente – le terreau de l’intense et de la liberté…
Des gestes dans notre tête pour tenter – en vain – de dessiner un soleil au-dedans…
L’âme trop fermée encore – pour dissiper la nuit et accueillir le jour…
Des pas – vestiges d’autrefois – du temps où la marche partait à l’assaut de l’épaisseur – cherchait un souffle solaire pour aller vers le lointain – repousser l’indésirable – transcender l’interdit – jouer, en somme, avec toutes ces couches de monde – collantes – gélatineuses – empêtrantes…
Aujourd’hui – des pas – comme une forme d’exercice sans intention – tant le monde nous laisse indifférent…
La vie bleue – fleurie – respirante – rude et belle – sur le sol caillouteux…
Soleil au cœur – soleil à l’horizon – l’âme plaquée sur les grands arbres ; chaque jour – un long baiser poussiéreux sur le front ; nu – sans façade – sans arrière-pensée – presque aussi libre et transparent que le vent – comme si le monde n’avait plus d’importance…