Carnet n°245 Notes journalières
L’âme sur les lèvres – au bout des doigts – à chaque rencontre – le centre et le monde autour – la magie de l’Amour et de la lumière – la joie et le silence…
Être soi en tout – sans la moindre résistance – sans la moindre restriction…
Une paire d’ailes – immenses – pour vivre – la tête dans le souffle des Dieux – légère – si légère – intensément aérienne – bien sûr…
L’homme transcendé – pleinement réalisé – devenu (enfin) ce qui l’a enfanté…
Au cœur du cercle – l’incertitude et l’errance…
Au-dehors – ce qui a cédé et ce que l’on nous a arraché…
Au centre – l’Amour et la lumière…
Autour – toutes les images et toutes les ombres ; toutes nos tentatives infructueuses réunies – comme un tas immense que le vent transforme, peu à peu, en boue – en pluie – en neige – en souffle pour ceux qui suivront…
Qui sait ce que laissera le chemin…
Personne sur les tombes – un peu de rire – au-dedans – un peu de magie – ce qui pourrait ressembler à une farce s’il ne nous restait sur les joues ces vieilles couches de larmes séchées – ces monceaux de peines lorsque nos yeux étaient encore incapables de voir – l’âme voilée avec ces vieux restes de nuit – et dans les poches ces mouchoirs déchiquetés encore trempés de pleurs – encore gorgés de malheurs – imprégnés de toutes ces défaites successives face à l’absence – face à la disparition…
L’enfance de l’homme – blessé par les instincts et les chants guerriers du monde – avec cette odeur et cette couleur de sang sur les mains – et la chair rongée de tous les frères que nous avons enterrés…
L’heure – à présent – révolue de la prière – le goût exact des choses – le geste juste – et toutes nos feuilles par terre – froissées…
Ces lignes (comme toutes celles qui précèdent – comme toutes celles qui suivront) devenues obsolètes – comme une nécessaire propédeutique de l’être – peut-être…
Des poignées de prières lancées en l’air – par jeu – pour rire – sans destinataire…
Un peu de silence – un peu de poésie – offert…
Du sang – des blessures – le gouffre…
La douleur et le chemin – naturels…
Le même chant – sur toutes les rives – sur toutes les barques ; la même bannière et la même voile – celles de l’espoir – déployées de bas en haut – sur toute leur longueur – pour attirer ou pousser vers les circonstances favorables…
Et la terre – et la mer – immenses – sur lesquelles – toujours – on se perd…
A empiler la glaise pour faire de nos vies – des visages – du monde – des statues – de belles images – comme une décoration – sans substance – quelque chose que l’on regarderait de loin – derrière une vitre – avec envie – comme une chose désirable – dorée – inexistante – un mirage ; ce que sont, sans doute, nos vies – nos visages – le monde…
Une fine lame – entre les lèvres – pour embrasser d’abord – puis, pour tailler en pièces…
Ce que nous sommes – ce qui demeure et ce qui passe…
Sous nos semelles – ces mots – comme des gouttes de pluie – un peu d’eau – quelques larmes – mélangé(es) à la terre ; toute la boue de notre vie…
Des restes de chair et de vent – quelques os – quelques mots – une manière naturelle et tragique de vivre (et de mourir)…
De tous les lieux – quels qu’ils soient – jusqu’à l’inconnu – à moins que cela ne soit, en définitive, le contraire…
Tout mélangé – simultanément – successivement – et, bien sûr, sans fin…
La vie – le jour – la nuit – la mort – renversés, soudain, dans le silence – avec, par-dessus, quelques mots (les nôtres) et la lune au-dessus de notre tête – et autour l’espace et le silence – et partout – au-dehors et au-dedans – l’Amour et la lumière qui jouent à apparaître et à s’absenter – à se faire peur – à nous ravir – à nous effrayer…
Nous – dans le silence – comme un jour d’oubli…
Le monde – à la fenêtre – des habitudes au milieu des Autres – des rires – un peu de lumière – et, pourtant, un peu de tristesse sur les visages – reflet, peut-être, des rêves impossibles – des limitations – de l’âpreté du réel…
Un peu de vérité – comme une ombre passagère – sur nos illusions (trop) colorées…
Ce que l’on attend – l’autre moitié de notre visage – de notre labeur – ce qu’il reste lorsque nous avons tout donné ; la part manquante – ce qui comblerait parfaitement notre vide – ce qui compléterait parfaitement notre incomplétude – ou, à défaut, un peu de consolation…
Ce que nous dispersons – pour d’obscures raisons – pour ne pas affronter ce qui nous effraye…
Des gestes las – sans beauté – une âme aride et prisonnière…
L’hiver et la nuit – dans la tête – simultanément…
Dans la forêt – nos paroles – le silence – quelque chose qui brille au fond de l’âme – la joie – un peu de lumière – la nuit alentour rayonnante…
Des mots – des choses – le jour suivant…
Ce qui, sans cesse, avance – ce qui, sans cesse, se dissipe ; la somme des soustractions…
Et nous – au milieu – avec nos larmes – nos mouchoirs et nos yeux perdus…
Installés à même la terre – sur notre lit de pierres – occupés à soulager le cœur fébrile – naïf – passionné par le monde et les dangers – tout ce qui risque de (et tout ce qui finit par) le meurtrir…
La main tendue – les pieds sur une corde – au cou – le même collier qu’au premier jour – qu’au premier pas – des fleurs – des rires – et ce qu’il faut d’événements (et de souffrance) pour offrir une place de choix (et son pesant d’or) à la déception…
Par insouciance – par négligence – par ignorance – ce qui nous absente – les yeux dans les yeux – sans personne…
Le monde – devant nous – sans jamais desserrer les dents – les yeux fixes puis, clignotants – fiévreux – émotifs – inexpressifs pourtant – incapables de refléter notre lassitude des choses…
Dans les bras de ce qui nous comblera encore – comme toujours – comme à chaque fois – avec, au fil du temps, un peu moins de désir(s) et davantage de patience…
Le cœur serré – au fond d’un buisson ardent – sur un tapis d’épines – livré tel quel – sans mensonge – sans déguisement…
Et rien que le ciel – en nous – pour nous écouter – nous accueillir – nous offrir ce dont nous avons besoin…
Le monde – de vagues silhouettes – des fantômes peut-être – sur des rives désertes. Et les eaux du fleuve – tantôt débordant – tantôt (presque) asséché – qui nous traversent ; les eaux vives – les eaux mortes – dans notre poitrine – dans nos propres méandres…
Ce qui nous froisse autant que ce que nous avons froissé…
Des vibrations douloureuses ou jubilatoires – l’extase ou la peine…
Ce que nous réserve le voyage – ce que nous offrent les saisons et les chemins…
Quelques restes, peut-être, d’humanité…
Un peu de nostalgie à devenir – comme si être pouvait attendre notre venue – comme si notre passé était glorieux et mémorable – comme si l’avenir nous réservait quelques (divines) surprises…
Le monde – en soi – cadenassé – au milieu de l’ignorance et des malheurs…
Et, en nous, cette once – si vaine – si détestable – d’espérance…
Il faudrait creuser dans sa tendresse – aller au-delà de la chair – suivre la voie du sang – et la dépasser – entendre les battements du cœur – les os craquer – puis, s’élever au-dessus – plus haut – un peu plus haut que la tête – pour voir l’ensemble – l’âme et la tristesse – l’acquiescement incomplet à notre naissance au monde – cette part, en nous, qui a refusé l’incarnation…
Devenir – revenir – jusqu’au ciel…
En nous – ce peuple révolté – désobéissant – façonné pour la lutte et la résistance – qui penche vers la joie plutôt que vers la vie passée – vers la présence plutôt que vers l’avenir inutile – vers le silence plutôt que vers le cœur tendu – brisé…
La vertu de l’étrange – la bonté à même la peau…
Des paroles – des mythes – plein la bouche – comme si nous étions faits d’éclats – de bouts d’histoires – de fragments des Autres – quelque chose qui n’existe pas réellement…
Une construction – une chimère – pour s’imaginer vivants – entiers – indestructibles – immortels – ce que nous sommes, bien sûr, mais d’une autre manière…
Homme(s) de milliers de rêves – insaisissable(s) ; dans les yeux – dans les mains – le même vide – les mêmes histoires – celui dont on est constitué – celles que l’on nous a racontées depuis notre naissance – ce que l’on offre, en vérité, à toutes les enfances…
En nous – quelque chose avance – s’insinue partout – pénètre l’âme et la chair – tient tête à ce que, sans cesse, nous lui opposons ; une sorte de ciel – un dégradé de l’enfance – quelque chose qui s’imagine héritier – une profondeur et une consistance antérieures – un souffle très ancien qui était déjà là avant la naissance du monde…
Ce qui nous a précédé ; inexistant – envolé – présent (tout entier) dans ce que nous sommes à cet instant ; la modestie et le courage – notre manière d’offrir une réponse – ce que l’on est et ce que l’on donne – lorsque les circonstances réclament un geste – une parole – une présence…
Des accords et des tourments – ce qui se dérobe et ce qu’il faut bâtir – le monde et l’abîme – réunis – main dans la main – pour la longue liste des tâches – les mille choses à faire – au fil des saisons – la vie passante…
La douleur et le rire inquiet – notre honnêteté ; ce que font tous les innocents avec leurs chaînes – un pied après l’autre – pas à pas – le voyage – le long périple – notre manière de nous rapprocher de ce qui nous attend…
Ce que l’on aligne – geste après geste – jour après jour – et que l’on assemble, chaque année, en un recueil ; des mots – des phrases – des pages – en espérant que ce ne soit pas des murs que nous construisons…
Des émotions et des pierres – quelques projets – et mille ruines – bientôt…
Ce que nous faisons – un peu de bruit – un peu de vent et de fumée – en attendant l’éternité…
Où est donc l’Amour qui sait se faire le serviteur – impératif – qui ne respecte ni les ordres – ni les cérémonies (trop solennelles) – ni les croyances – ni l’irrespect ; un Amour-miroir – comme une manière de lever tous les interdits – de révéler toutes les failles – de refléter tous les excès – pour hisser ce que nous sommes au sommet du vent et laisser tous les élans s’affronter – sans crainte – sans retenue…
La vie – comme un lieu à couronner – avec des ombres et des éclats – des âmes fragiles et la compagnie des Autres – des rumeurs et du temps – ce que nous considérons (trop ?) souvent comme insupportable…
Le voyage – juste et droit – sans autre alliance que celle de l’invisible…
Une minuscule lucarne – là où l’œil peut se glisser pour voir – découvrir la féerie et la magie du monde – depuis la chambre close – l’espace exigu à l’air vicié – manière de vivre derrière la vitre – sans risque – sans danger – sans courage – de rester coincé pendant mille ans derrière les misérables grilles de l’enfance…
Dans nos mains – l’aube – le silence – la poésie – que nous sommes – profondément – mais dont nous ne pourrons jamais faire le moindre usage ; des substances essentielles dont sont composés le regard et les choses – une manière de voir le monde – d’y vivre et de l’aimer – tel qu’il est – sans distorsion – sans déformation – sans espérer qu’il change (ou s’améliore)…
En lutte – comme si nous n’étions frères – comme si nous avions dressé entre nous d’infranchissables barrières – comme si la différence apparente comptait davantage que la matière et l’origine communes…
Des bêtes qui pensent (un peu) – éloignées de toute forme de plénitude – plongées tout entières dans le manque et l’incomplétude – dans l’attente illusoire d’une offrande extérieure – d’un présent offert par des Dieux lointains – inconnus – totalement imaginaires…
Nous – déjà – épris d’Absolu – amoureux de l’origine – de l’espace – du silence – communs – et nous en rapprochant au fil des naissances – et nous en éloignant, soudain, une fois retrouvés ; pris dans la danse des Dieux et le jeu de l’Un ; notre accord – notre alliance – nos refus et nos résistances – et ce qu’il faut d’innocence et d’oubli pour y consentir encore et encore…
Happé(s) par les tourbillons des rires et des peines – le cœur tremblant – la peur (dressée) sous le front – et l’âme plus charnelle que le soleil et les vents ; et ce qu’il nous manque pour recommencer toujours…
L’esprit – enfoncé dans ses propres entrailles – parmi les strates et la pestilence – ces couches d’immondices putréfiés – ce capharnaüm de souvenirs et de pensées – à moitié enterrés – à moitié décomposés…
La nuit changeante – comme notre histoire – ce que les Autres en disent – les limites de notre chant et le miroir de notre émerveillement – passés sous silence ; nos vieilles rengaines plutôt – et nos difformités – ce qui intéresse les foules…
Nous tâtonnons au milieu des peines – au milieu du temps – parmi les Autres – cherchant ailleurs l’énergie d’approfondir – de poursuivre notre quête – ce que nous ne savons pas même nommer…
Le tour de la chambre des adieux – sans relâche – obstinément – de fond en comble – sans jamais rien trouver – sinon la force de continuer notre fouille – de prolonger l’ineptie jusqu’à l’écœurement – jusqu’à la faillite – jusqu’à la capitulation ; la porte qui se cherchait – le seuil possible de l’abandon – du passage vers la transformation – notre regard sur les choses du monde – le terme de la marche liminaire – les débuts, peut-être, de la fabuleuse aventure…
Inutile de se souvenir – il faut enfreindre toutes les lois – franchir tous les seuils – s’opposer à toutes les formes d’autorité – exclure ce qui nous corsète – ce qui nous organise – ce qui nous constitue ; allumer un feu immense – et y jeter tous ses désirs – toutes ses chimères – toutes ses illusions – tout jusqu’à sa dernière chemise – et célébrer la nudité – la simplicité et la joie de ne plus rien être – de ne plus paraître humain – comme le cœur premier du monde – ce qu’il reste lorsque tout a disparu – l’irremplaçable – l’indestructible ; l’être dans sa chair la plus innocente…
En soi – de hautes flammes – sans idéologie…
A vivre au-dessus du malaise – sans se souvenir – sans louvoyer – sans essayer d’échapper à l’inconfort…
Moins opaque – peut-être – aujourd’hui – dans un monde qui nous ressemble de moins en moins…
La beauté – en nous – sacrifiée par la danse et les ambitions – les Dieux enivrés – l’opulence du corps et l’âme famélique…
Partout – la folie – les ténèbres exultantes…
La pauvreté et l’étroitesse du cœur – des hommes…
Nos yeux de bourreaux qui brillent dans la peur et le noir…
La terre épaisse – imprégnée de sueur et de sang ; des torrents de larmes – comme des rivières ; et la semence du monde grâce à laquelle tout renaît – grâce à laquelle tout, sans cesse, recommence…
L’enfer et l’ignorance (presque) éternels…
La tête plongée dans toutes les substances vivantes – immergée dans la matière terrestre…
Et le jardin immense – secret – caché à l’autre extrémité du cœur – derrière ces murs que si peu franchissent…
Trop de rêves et de bavardages – trop de piétinements ; d’incessantes gesticulations avec les lèvres et les mains ; les pieds qui cherchent leur terre – leur territoire – leur périmètre intime ; et l’âme en quête de son carré de ciel – d’un lieu de confiance et de prières – un endroit où il ferait bon vivre pour le corps – le cœur – l’esprit ; une sorte de fable – un mythe que l’on promet à toutes les enfances – quelque chose de (presque) impossible – une manière de parler le plus souvent – un rêve – une ambition qui peut, parfois, envahir la tête – l’existence entière – devenir l’axe central – le pays natal – le paradis perdu – le trésor que l’on s’efforce de retrouver coûte que coûte – le saint Graal perché au plus haut du ciel – enfoui au plus profond des ténèbres – partout – au-dehors et au-dedans – et qui, parfois, se révèle à celui qui s’obstine…
Une vie – des vies – comme un long chemin pour se débarrasser de ce qui nous encombre – de ce qui nous entrave…
L’infâme et la détresse – dans les plis du monde – là où nous sommes cachés – la misère noire des foules – et du visage perdu en elles…
L’ignorance et la cruauté – une terre sans éclat – sans soleil – sans espoir…
Nos voyages et nos parades inutiles – aussi tristes que nos rêves…
Présence dépeuplée ; des merveilles sur le pavé – comme une route qui traverse l’imaginaire – la féerie des paysages – les jours bleus – les carrefours et les rencontres – le monde d’à côté avec ses vieux objets et ses esprits caduques – ses lampes qui s’éteignent dans le noir – et cette roue qui tourne éternellement au-dessus des jardins du temps…
Le plus désirable – comme un parfum lointain – une ligne droite – un fil dans la géométrie complexe de l’espace – ce qui s’engendre à partir de rien…
Un rêve seulement – peut-être…
A nos côtés – nos préférences – et ce qui se tient dehors – à bonne distance – dans l’axe du doute – nos pas et nos renaissances ; ce qui dure – et se perpétue – sur tous les versants du monde…
Derrière notre dos – l’angle …
Et devant nos yeux – la tangente verticale…
Frères – derrière les mêmes grilles – à vivre – à méditer sur leurs (misérables) conditions…
Ce que nous fuyons sans envergure – le monde clos…
Et cette recherche – inerte et paresseuse – du périmètre sans frontière – du mouvement juste dans l’immobilité…
L’être – notre visage – à l’exact endroit…
La folie – la vraie – la belle – le contraire de la raison parcimonieuse – l’excès jusqu’au cœur de la justesse – le contraire du calcul – de la peur – de la retenue…
Ce qui vaut pour l’esprit vaut pour le cœur et le corps – vaut pour la vie ; cette chose incroyable – miraculeuse – que presque tous croient bâtir ou inventer…
Ah ! S’ils savaient…
Toutes ces boursouflures qui ne tiennent qu’à force de mots et d’images – de vieux restes d’orgueil…
Parmi les troncs et les feuillages – parmi les feuilles mortes tombées sur le sol – à notre place – parmi les nôtres…
Le ciel et le silence – la solitude heureuse et apaisée…
L’envergure de l’esprit – cette hauteur atteinte – comme si les lois du monde et les mesures des hommes n’avaient plus la moindre importance…
En ce lieu désert – sur cette croix terrestre – serein – sans douleur – comme dans le regard immense d’un Dieu juste et tendre…
Ce qui nous surprend – la tête à l’envers – en train d’essayer d’attraper quelque chose – un peu de rêve peut-être – le désir des Autres – ce que l’on a décidé à notre place ; notre seul destin – malheureusement…
Nous – dans l’alignement des mots et le désordre des pages – un espace de silence peuplé de bruits et d’idées – dissimulé sous ce qui ressemble à du tapage ; des syllabes qui se suivent – qui s’enchaînent – qui s’entrechoquent – qui se répondent (souvent) – une longue suite de sens et de sons – une longue suite de choses – l’inventaire de l’être – l’inventaire du monde – forme et fond mélangés…
En nous – advenues – les figures marginales du désastre (avec le pire – toujours – à venir)…
Ce à quoi nous n’osons pas même penser…
Comme un cauchemar pour l’imaginaire…
L’esprit – au plus bas – comme éprouvé déjà avant l’épreuve…
Au cœur des retrouvailles nécessaires – le visage à deux faces – les mains asymétriques – là où l’on croit s’installer pour toujours – ce qui confirme notre inexpérience du monde – notre fréquentation immature des choses et des visages – ce que l’on croit rencontrer – la douceur de lèvres familières – la caresse d’une peau étrangère – le désastre – le martyre – l’impossibilité – qui nous révéleront – plus tard…
Figures de proue du monde déclinant – en déperdition – les terres anciennes naufragées – les limites de l’esprit atteintes ; le pourtour exploré pas à pas – immense mais circonscrit – au relief formaté – aux méandres organisés en réseaux – somme toute, un (très) étroit périmètre…
Ce que nous traversons – du piège au bleu – le chemin de l’oiseau – la cage – l’envol – la liberté – la vie en désordre qui court entre les pierres – entre les branches – d’étoile en étoile – d’abîme en abîme – de ciel en ciel – sans jamais tarir son ardeur…
Sous la lune – la même terreur qu’au fond d’un trou – tous les soleils couchés ou agonisants – la pierre tranchante – l’innocence recroquevillée – immobile dans l’attente – l’âme tremblante de crainte et de solitude – dans le grand froid des Autres – de leurs yeux indifférents – de leurs mains occupées à d’autres tâches – de leur esprit chargé de calculs et de soucis…
A marcher là – à tourner en rond – à errer (si souvent) – le jour, pourtant, déjà posé contre notre joue…
Le destin déserté – un dernier soupir – le monde au loin – comme une absence de plus en plus déterminante…
La joie d’aller là où (nous) poussent les vents – sans préparation – sans explication…
Vivre comme l’on irait à une fête pleine de bruits et de lumière avec, en nous, cette folie et cette certitude du silence…
Le pas joyeux et solitaire – manière d’aller plus loin que l’impatience – le souffle long – la faim féroce – l’élan qui puise dans ses propres forces…
Un oiseau au-dessus des rochers – au-dessus de l’océan…
Une prière qui s’élève – comme une flèche en plein cœur – en plein ciel…
La marche et l’envol – parfaits…
Des chaînes aux pieds – sur la route – de plus en plus près de l’obéissance – de plus en plus près du lieu de l’Amour…
Et cette voix sans bâton qui nous encourage…
L’hiver – en nous – comme un bruit de pas feutré…
L’immensité blanche – une habitude…
Chaque jour – et la veille – et le lendemain – la même étendue – le même éclat…
Nulle pensée – nul souvenir…
La réponse – couchée – à la renverse – depuis des millions d’années – qui, soudain, se redresse et se déploie dans la cavité vide du cœur blotti contre les parois de la poitrine d’un plus grand que nous – à l’intérieur…
Dieu – sans réserve – qui s’installe et prend ses aises…
Dieu dans son indulgence et son Amour – sans la moindre pitié – debout – présent de toute sa hauteur – d’une extrémité à l’autre – démesuré dans notre âme – dans notre main – devenu enfin irremplaçable…
Nous – oublieux des ombres – familiers de la plaine autant que des crêtes dépeuplées – toute notre ardeur dans notre chant – nos tentatives – nos prouesses – le feu et la tristesse à la source – vif – flamboyante – un collier de cendre et de larmes sur la poitrine – le signe de notre appartenance (indéfectible) à la terre…
La grande solitude et cette longue nuit sans magie qui coulent dans nos veines…
Nous ne vieillissons pas – la pierre se fend ; elle ne s’use – elle se brise – à force de coups – à force de pas – à force d’Amour ; elle s’offre à ce qui est devant elle – à ce qui en fera usage ; elle se métamorphose et se démultiplie…
Et comme la neige – nous disparaissons…
Les hommes – la nuit – le monde…
Tous les chemins où glissent nos chimères…
La gorge haute et la tête dressée…
Trop d’ambition dans les yeux et l’âme…
Des parures colorées – au loin – aux teintes artificielles…
Des vies sans sacrifice – perdues – qui ne se consacrent qu’à la victoire – et qui deviendront, en définitive, un immense mausolée – l’autel sur lequel seront célébrées toutes les défaites – la débâcle générale – la totale (et saine et nécessaire) capitulation du cœur…
L’œil sensible – comme le cœur – le sang vif – comme le regard – les mains blanches – comme l’âme – et cet air bourru – et ces gestes austères – qui cachent si bien la lumière – tous nos élans de tendresse concentrés au fond de la poitrine – et ce frémissement de la peau à chaque rencontre – à chaque frôlement de la matière…
Nous – parmi les Autres et les choses…
Le monde – avec, au centre – avec, autour – l’esprit amoureux…
Rien de feint sur le visage – sous la neige – le réel saillant – la vérité de l’être et du sang – la terre et le ciel creusés l’un dans l’autre – indissociables – inextricables – comme la lumière (un peu de lumière) sur le petit théâtre des ombres…
La naissance et la mort – toujours…
Nos yeux fébriles – scintillants – et ces quelques larmes sur les joues – comme de l’or au milieu du sable – un peu de chair sur la pierre…
Cette étrange manière qu’ont les vivants de nous émouvoir…
A la manière de la graine et du ver – les bras haut levés comme pour montrer la direction ; n’importe laquelle, en définitive, ferait l’affaire tant l’essentiel se déroule ailleurs – dans le regard…
L’œuvre de l’invisible – en soi…
Au contact de tout – sans la moindre possibilité de fuite – parmi les visages et les choses…
Au cœur de la solitude pourtant…
Le monde en soi – au-dedans de l’ogre au cœur généreux – à la bouche vorace – à la faim monstrueuse…
Inexistant – comme le reste – absolument…
Rien que des rochers – la mer et le silence – le vent et les vagues – notre regard et notre main en visière pour tenter d’apercevoir le ciel – l’horizon – les îles – au loin – dressés comme des promesses…
Et nous – au milieu de rien – sur ces quelques pierres qui constituent notre empire – le lieu où nous sommes nés – le lieu où nous vivons – le lieu où nous mourrons ; seul(s) avec – au-dedans – notre mystère et (toutes) nos interrogations…
Des chemins qui serpentent entre les fleurs – les tombes – les cimes. Mille marcheurs – mille voyages – et le mystère intact devant nous – au fond des yeux – au-dehors et au-dedans – dont nous sommes tous le trait d’union – la passerelle indispensable…
Les hommes – entre le réel et le sommeil – au seuil des terres habitées – entre le rêve et la mort – ni vraiment vivants – ni vraiment fantômes – dans l’entre-deux de tout – des mondes – des cercles – la tête lasse – un pied déjà ailleurs – la tête plus loin et un pied qui traîne ; le juste équilibre – la parfaite harmonie – l’alignement provisoire – à découvrir au fond du cœur…