Carnet n°229 Notes journalières
Sous le ciel – toujours – le même soleil – le sang – le sable – les mêmes pierres – les mêmes peines – un peu de joie devant l’inconnu – le cœur qui bat – quelques éclats de rire (parfois) et des larmes (le plus souvent) – la bonté et l’infamie…
Rien ne change (véritablement) sur la terre…
De loin – le plus bel amour – comme un rêve dans le souvenir – ce qu’il était, sans doute, en réalité…
Tout – aujourd’hui – se réduit à un souffle – le souvenir et l’héritage – celui qui dicte la parole et le pas – à égale distance l’un de l’autre – sans détour – sans mensonge – justes – fidèles au pacte le plus ancien…
Le Divin présent au milieu des ombres…
Un air de fumée et de fête – dans notre enclos – soumis à toutes les ruptures – et fermé depuis au moindre visage…
Des désastres qui ont fait naître des murs qui ont délimité un cloître – un périmètre central restreint où l’on vit enfermé – joyeusement parfois – et que rien, à présent, ne peut plus traverser – excepté, peut-être, le silence et la lumière…
Des élans de dépit – puis, plus rien – un arc-en-ciel fidèle entre nos mains – à la jonction du ciel et de l’âme – entre soleil et tristesse – les yeux dans l’impatience d’un autre jour – d’un autre monde où l’Amour (et les rencontres) seraient possibles – où les âmes seraient plus légères – plus intègres – plus accomplies – et les visages moins sombres (et moins plaintifs)…
L’aube – belle par nature – et comme l’enfance – sans limite – lorsque les mains demeurent innocentes. Le lieu de la lumière et de la parole – accueillantes…
Rien que des souvenirs et du silence pour ceux que l’on aime encore (en secret)…
Cette part que Dieu nous réserve – en cachette – plongé au cœur de notre solitude…
Le soleil fidèle à la pierre – l’âme fidèle à la main – à l’exacte jonction du visible et de l’invisible…
Des morceaux de lune et des restes de colère – comme soudés ensemble – dans notre cœur encore en lutte – encore ravagé – qui a renoncé aux mouvements (trop) volontaires – qui attend l’émotion pure et l’épanouissement sans faille – la grâce de l’abîme offerte à ceux qui arpentent (courageusement) les confins du monde – les terres humaines les moins fréquentées – à la lisière de ce que la raison sera toujours inapte à comprendre…
La tête trop pensive à ressasser sa peine – comme une (réelle) infirmité – cet esprit obstiné qui cherche son chant – son énergie – son salut peut-être – dans cette vieille voix (rauque) qui se répète…
Des histoires – des limites – l’Absolu…
Des tâtonnements – un itinéraire qui se dessine – des obstacles – l’opacité commune – des élans (trop) intentionnels – des honneurs et la persistance de l’identité…
Les Dieux médusés devant notre danse folle (et stérile) – les ténèbres qui exultent – les choses et les visages de moins en moins fraternels…
Nos pauvres horizons qui, peu à peu, se referment…
On s’enfonce, peu à peu, dans le creux de notre respiration – aux confins de la source – au plus près des eaux dormantes…
Et de proche en proche – on s’éveille dans cette chambre posée au milieu du monde – là où les arbres et les bêtes ont remplacé les visages humains. Hors du temps – éloigné (si éloigné) de ce siècle…
Le désir perpétuel d’un autrement – d’autre chose – d’un ailleurs – le changement – l’au-delà du connu – des limites. La vie tâtonnante – cherchant sans relâche l’équilibre – le plus juste…
Et ce qui passe – ce qui vieillit en quelques dizaines d’années. Ce qui bute contre lui-même – en gâchant ses chances – s’éloignant toujours davantage à mesure du refus…
Des tours – mille tours concentriques avant de revenir vers soi – au centre – avant de traverser l’épaisseur opaque – avant d’atteindre le vide perçu jusqu’ici comme un néant – un malheur – quelque chose de moins enviable que l’enfer…
Des oiseaux – en soi – et autant d’arbres et de rivières – du soleil et du vent au-dessus de l’eau et des forêts. Et nous autres – parmi les herbes et les bêtes – au milieu de la terre (sauvage)…
Notre tête sur le sol – nos yeux tournés vers l’azur – l’âme à la verticale comme le lien – la pièce qui manquait à l’ensemble pour se redresser…
Seul sans la foule – orphelin de toute ascendance – les leurres et la détresse franchis…
Et, aujourd’hui, pas si éloigné de la complétude contemplative et agissante. Au terme, peut-être, du grand voyage sans pas – sans chemin…
Là où nous sommes – le seul lieu – propice – approprié – existant…
D’une absence à l’autre – sans jamais toucher terre – des vies de sommeil inutiles – comme un séjour-parenthèse au cours de ce long voyage…
Des jours à peupler pour s’imaginer vivant – émietter l’ennui – les désagréments – et le supplice, parfois, d’avoir été jeté sur la route – ici-bas – sans le moindre consentement…
Le rêve – comme un habit de fête – un peu de sucre dans notre breuvage amer – comme un parfum d’ailleurs – une fenêtre – un peu d’air frais dans les bas-fonds – l’obscurité – la pestilence…
Tous les souvenirs réfugiés aux angles de la mémoire – le passé-pente – lieu-dédale davantage que surface plane. Dans les recoins – de l’irritation – des tas de mensonges et de regrets. Quelques honneurs perdus et bafoués. Rien qui n’ait (véritablement) notre préférence…
Plutôt l’oubli que la moindre réminiscence…
Un frère – pareil à nous-même – ce que l’on cherche – et ce que l’on trouve, parfois, à l’intérieur. Toute une fratrie – en vérité – une communauté éminemment fraternelle – dans les hauteurs les plus simples et les plus dépouillées de l’esprit – vide – comme un vaste espace peuplé d’âmes tendres et dévouées – attentives et toujours soucieuses de replacer au centre – en nous – la part la plus fragile – la plus blessée – la plus enfantine – pour la chérir – la soigner – lui donner ce que nul n’a pu – n’as su – lui offrir – pour la guérir de ses plaies et de ses inquiétudes nées de la proximité de ce monde, parfois, terrible et de cette existence sans tendresse…
Au-dedans de soi – cette chaleur inconnue – bénéfique – comme au milieu d’une assemblée bienveillante – à l’abri – au cœur de ce merveilleux être-ensemble…
Dieu multipliant les visages à l’intérieur – les faisant apparaître les uns après les autres – dans cette profonde solitude qui a vu disparaître, une à une, les figures du dehors ; les figures proches – les figures amies – les figures alliées – toutes ces âmes qui, pensait-on (avec tant de naïveté et d’espérance), nous resteraient fidèles (et loyales) jusqu’à la mort…
A celui qui se place au centre du cercle – la profondeur et le va-et-vient – l’air et l’immobilité – tourbillons et cabrioles autour de nous-même…
Ce que devient l’Autre – toujours moins étranger – comme la part la plus lointaine qui, peu à peu, se rapproche…
Un monde de lignes et d’effacement – à chaque intersection – une naissance et une mort presque simultanées – des points de départ et d’arrivée – en apparence – mais, en vérité, la poursuite du dessin – le prolongement indéfini de l’immense arabesque – le jeu sans fin des traits et des soustractions…
Debout – le visage posé sur nos mauvais rêves – quelque part au milieu de la nuit – du tunnel – rien que du noir – partout – et se croyant endormi. Comme une vie sous cloche – et nos cris – et nos élans – contre les parois – toujours entourés de néant…
Comme l’eau – le ciel – les rochers – stable – fuyant – immobile – simultanément – toutes les traces du sommet dans l’esprit – avec des masques-caméléons – multiformes pour s’essayer à tous les jeux du monde – à tous les jeux de la création…
En d’autres lieux que la terre – là où est l’âme – là où l’esprit aimerait aller – plus qu’un pays, un jardin – plus qu’un jardin, une forêt – plus qu’une forêt, une aire de transparence aux apparences changeantes et modulables…
Notre portrait sans visage – le reflet, peut-être, de la vérité – à travers le miroir du monde…
Une lune au-dedans de notre désordre – quelque part dans l’âme – avec des oiseaux de passage qui traversent notre joie provisoire. L’enfance qui revient – l’enfance qui s’oublie – pour guérir le monde de notre impuissance – pour que l’on puisse échapper aux ruines – à la rouille – au désarroi – pour que la terre devienne (enfin) les balbutiements de notre ciel commun…
Seul – avec les histoires qui nous traversent – comme de grands oiseaux sombres – sans bonheur – sans éclat. Quelques bruits trompeurs – des voix – et quelques rires (parfois) – dans le désordre de la chair…
Les eaux-monde sur les pierres blanches de nos existences – passant et repassant – lavant et délavant ce que nous imaginons posséder ; rien – en vérité – pas même notre âge – pas même notre repos – quelques prières, peut-être, passablement inutiles…
Un chant brûlant – presque silencieux – pour dissiper la tristesse – et rapprocher l’âme de la source – le soleil du monde – quelque chose qui ressemblerait à un miracle…
Dans l’œil – ce lointain imprécis et grimaçant – fleur aux lèvres – l’âme fragile – frugale – solitaire jusque dans ses déchirures – jouant avec la nuit et ses ombres…
Tout qui s’écoule comme au premier jour de l’innocence – les eaux bleues du royaume déferlant – nous emportant à vive allure vers ce que nous portons au cœur – en secret – en silence…
Comme l’annonce (possible) de la fin de l’hiver…
Encore au milieu de l’enfance – avec trop d’étoiles dans l’âme – et trop de rêves dans la tête – le sang presque neuf – malgré l’expérience et la mélancolie – malgré cette tristesse (inguérissable) d’être au monde…
La faim – toujours – au milieu des prières. Dans le corps – la patience d’aller. Dans la tête – trop de soupirs…
De rocher en rocher – jusqu’au gouffre final – trou puis, tumulus – avec le ciel – le vent – les oiseaux – comme uniques témoins…
Nous pleurons et rions – pendant que la lumière monte – en nous – escalade nos tours – traverse nos remparts – dépose sur nos épaules nues – et notre âme tremblante – une longue cape blanche – nous déguise à la manière des moines et des magiciens…
En l’Autre – parfois – une grâce – à travers un geste maladroit – des yeux trop tristes de n’avoir jamais trouvé l’Amour – un air mélancolique et solitaire – un regard sensible – à travers la marque du manque et celle de la soif de lumière – ce qui rend plus humain qu’à l’ordinaire – les débuts de l’homme au-delà des instincts – notre seule espérance – en vérité…
Les mains de l’aube remontant la jeunesse – s’insinuant dans l’antériorité du monde – ce qui a précédé la première naissance…
Et nous autres – plus loin (bien plus loin) – entre le songe et la mort – dans cette étrange vieillesse née de la ronde des saisons – parmi les fleurs et la roche – dans des clairières mystérieuses où les âmes, en y entrant, livrent leurs secrets – possédées déjà – depuis le premier jour – condamnées à ne rien trouver – à se laisser guider par les sentiers qui mènent au seuil de l’aurore…
Nous – parmi les hommes – ces étrangers – ces barbares soumis aux lois du ventre – au règne de la faim…
Jamais au-delà de l’horizon. Jamais ni d’âme – ni de ciel. Rien de ce qui se vit à l’intérieur – juste les cris et le sang qui, à force de couler, rougit le cœur – le sol – les yeux…
Un monde d’assassins sans regard – sans pitié…
La vie – le visage – entre le sang et la cendre – ce qui initia la naissance – et ce qui couronnera la fin – longeant le mur – long – interminable – pendant des dizaines d’années – sans jamais rien rencontrer – en chemin – quelques ornières – quelques fantômes – et les bruits du cœur au-dedans – comme un écho incompréhensible – les mains et l’âme écorchées à force de frotter contre le béton gris – à force d’attente et d’espérance déçues…
Inconnu(s) à nous-même(s) – lors de la rencontre…
Dans les yeux – comme une lassitude – une fatigue nouée à la tristesse – l’âme malheureuse de ne rien trouver – quelques vagues équivalences (presque) sans valeur – des visages interchangeables – rien qui ne puisse (réellement) nous rapprocher…
La somme des instants – jamais – ne fera une éternité. Il faudrait oublier le temps – tout oublier – jusqu’à notre visage – pour goûter ce qu’aucune horloge – ce qu’aucun calendrier – ne peut nous révéler…
Ton sur ton – notre nudité sur l’innocence – notre beauté sur la neige – comme un peu de clarté dans la lumière – un peu de ciel dans le bleu déjà immense…
Il ne sert à rien d’espérer – il faudrait invalider le temps – devenir chaque battement de cœur – chaque souffle – chaque parcelle du monde – les saisons dans le désordre – les feuilles rouges des arbres et les bourgeons – la nudité de la roche et le printemps – être chaque possible – simultanément…
Embarqué(s) vers le jour – presque malgré nous…
Le poids du monde – sur les épaules – dans la tête – ces vivants sans épaisseur qui nous écrasent – qui meurtrissent la chair trop tendre – qui donnent à l’âme cette allure bancale et claudiquante – qui font luire la sueur sur notre front – et qui finissent par changer tous nos sourires en grimaces…
Des pierres et des yeux sur le chemin – pas de quoi emplir la mémoire – pas de quoi donner envie d’aller voir derrière l’horizon – pas même de poursuivre jusqu’au prochain virage…
Une halte – oui – plus que nécessaire – un lieu en soi à la place du voyage – un espace pour tous nos visages et notre fatigue – une présence à naître pour continuer à vivre au milieu de l’absence – au milieu de la nuit…
Ni tête – ni soleil – un cœur brûlant pour donner à la chair grise un peu d’humanité…
De l’éclat d’un Autre – d’un monde – mille gouttes de pluie – le silence des bêtes et l’espace qui nous entoure – notre peur et notre amour mis à nu – la tête au milieu des arbres – sur le seuil, déjà, du jour suivant…
Dans nos mains nues – toutes les récompenses…
Dans l’esprit – tous les châtiments – et quelques remontrances tenaces…
Au-dehors – notre nom gravé quelque part – sur un morceau de bois – sur un morceau de vent – rongé par le temps – déjà parti – déjà ailleurs…
Au-dedans – le silence et l’impatience – la fébrilité de ceux qui espèrent…
Pourtant – rien ne viendra (rien n’est jamais venu). Rien ne se passera (rien ne s’est jamais passé). Trop de rêves – seule la mort s’approchera (elle finit toujours par s’approcher) – et on l’entend déjà – elle avance à petits pas ; le visage aura beau se détourner et l’âme se dérober, nous serons pris comme toutes les autres fois…
L’aube – parmi nous – discrète – comme le silence – venue nous visiter – se rendre compte de la distance (exacte) qui nous sépare de la source – et du long détour que nous avons réalisé pour avoir supplanté les Dieux et la providence – et de la force des vents qui, chaque jour, nous poussent vers nos propres sortilèges – les malédictions de notre voyage autour du grand mystère…
Le livre – vierge – à présent – des feuilles blanches désunies – libérées de leurs agrafes et des contraintes (ennuyeuses) de la continuité – rendues au vent – à la solitude – au silence – vouées à aucun autre signe que ceux de l’invisible ; rien qu’un peu de soleil sur la neige – l’œuvre de la lumière…
A trop grande distance de l’être pour assumer son silence et sa solitude…
Frontières – que nous longeons – d’un seul tenant – comme la grâce et le ciel ; tout – relié – la même matière – et nous – ce regard – au centre – au cœur de ce périmètre sans périphérie…
En soi – comme une présence – la seule réalité peut-être – ce qui compte face au provisoire – face au dérisoire – de ce monde…
On n’attend rien – on est – sans frisson – sensible – indifférent – face aux démons des Autres – face aux démons du temps…
Rien ne compte – et moins que tout – nous-même(s) et nos misérables histoires…
Rien du jour – la noirceur – l’impur – ce qui ressemble à un séjour ou à un voyage selon la curiosité de l’âme…
Le monde – comme un rêve – qui se détache. Ne restent que la beauté du sauvage et la tendresse pour ce qui est seul…
Les formes changent – d’instant en instant – d’époque en époque – de vie en vie – jamais ne s’achèvent – se font et se défont devant nos yeux tranquilles – comme un ouvrage malhabile – une œuvre de joies et de malheurs passagers – sans importance…
Rose – pétales – épines – fumier – rien – selon les saisons – ni innocence – ni culpabilité – jouets et monstres se séduisant – se maltraitant – s’unissant – se désagrégeant – livrant, peu à peu, tous leurs secrets…
Rien d’important – ni d’essentiel – sous l’azur ; la permanente recombinaison des formes plus qu’éphémères – l’instabilité presque frivole – et inévitable (bien sûr) – devant l’être – le regard sans inquiétude – inconcerné par la beauté ou la monstruosité des jeux et des déguisements…
Nous – sur le seuil – tous les seuils – regardant – impassible – de tous les côtés du monde – sans s’attrister des malheurs – sans se réjouir de ce qui semble heureux – sans même rire des farces inventées – ni même (très) étonné par les inventions et les métamorphoses incessantes…
Le cœur invulnérable – sans émoi – face à la déraison – face à la pensée – face aux cabrioles et aux apparences – sensible – seulement – à la beauté de la neige qui tombe, de temps en temps, sur quelques âmes privilégiées et à ce qui s’imagine seul et démuni au milieu des Autres…
Parfois – la blancheur – non comme un rêve – comme une île – un halo de lumière – la tête qui se dresse – la main qui jette toutes les espérances pour être plus que vivant à l’intérieur…
Et dans l’œil – pas la moindre crispation devant le défilé du monde – toutes les silhouettes de passage…
Tous les piliers brisés – à présent – plus que des flots et des courants – et les restes de l’âme qui jouent au milieu des eaux qui s’écoulent sans retenue…
Ce qui glisse – ce qui sombre – au milieu des éclats de rire…
Des doigts sur le sable – quelques traits – un dessin, peut-être, sous la lumière – la poursuite sans cesse renouvelée du même voyage – avec des souvenirs – et des querelles parfois – des cris et encore quelques interrogations – rien de réellement insupportable ; la vie qui passe – et l’exil comme un tertre en soi – de plus en plus loin des rives – de plus en plus haut – comme une flèche vers le ciel – l’origine de la neige…
Rien – l’apparence d’une disparition – et ce qui, en nous (en nous tous) – s’enfonce dans les profondeurs et fait voler en éclats toutes les certitudes – toutes les fausses évidences…
Rien – il ne reste rien – sinon l’assurance du mystère – du silence – de l’infini – sous les traits tantôt de l’Amour, tantôt de l’absence – quelque chose, en tout cas, d’incroyablement tendre et familier – comme un sourire maternel sur un visage inconnu…
Des instants brûlants – comme la roche – cette pierre née des profondeurs – comme notre destin hésitant – courageux – dans l’étrange sillage de l’invisible – au devant de soi – désarmé et tremblant – face au plein jour – face au sommeil – face à tous les abîmes – les yeux fermés au milieu du silence…
Partout – la fausse raison et le sang – l’odieuse légitimation du crime – de l’organisation meurtrière ; la faim et le bonheur – la supériorité de l’homme – seule valeur certaine (et encore – pas pour tous) disent-ils…
Et où que l’on aille – on entend l’écho très proche des hurlements de nos ancêtres – poils et massues dressés – parés pour la lutte et le combat…
Le silence détrôné par la fougue impétueuse – contenue trop longtemps – comme une vengeance sournoise orchestrée par la matière – trop souvent reléguée à une forme grossière – incroyablement triviale…
Aujourd’hui – le déluge – qui insiste – persévérant – qui déferle – qui dévale les pentes trop longtemps interdites. Des flots et des forces – des routes inondées – hors d’usage – submergées par mille courants dévastateurs…
La déroute du silence et l’impuissance des prières. La quiétude sabotée par l’infernale puissance du monde – en nous – autour – partout…
L’alphabet de l’invisible et du désintéressement – et toute une syntaxe à inventer pour le peuple des sages et du silence…
Dans nos abîmes – notre préhistoire et la destination de toutes les routes que nous avons inventées pour nous en libérer…
L’homme – matière de sa propre chute – de sa propre perte – de son propre effacement…
Pas encore affranchi de la pierre – présente à tous les âges. Et nos feuilles – et le faîte même du monde – y prennent appui – et n’en sont, en définitive, que les hauteurs…
Pas même un soleil sur la terre ouverte – sur les âmes endormies. L’ombre – partout – comme la seule loi commune – ce qui est le plus répandu – puisque tout s’y prélasse – jusqu’à notre espoir de nous en débarrasser…
Rien en dehors de soi – pas même la nuit – pas même le monde…
Notre peine – seulement – qui vient s’ajouter au néant – et son contrepoids de solitude – au-dedans…
D’un côté – le souvenir – de l’autre – la danse folle – presque extatique – lors de nos longues marches parmi nos frères à écorce et à lichen…
Une seule lumière au lieu de mille étoiles…
Notre souffle plutôt que nos envies successives d’ailleurs – des songes souvent plus attristants que le réel…
Parfois – tout a l’air gris – couleur des mauvais jours. Les malheurs et la fièvre, au-dedans, inassouvie. Le désespoir qui s’écoule comme du sable – grain après grain – et ces pas qui crissent dans notre cœur immobile. Rien que l’on ne puisse regarder en face – yeux dans les yeux ; notre fuite et notre déroute – seulement – le bruit des pas qui ont peur – et cette tristesse comme notre seul appui…
Prisonnier du monde et du mensonge – des traits épais et imprécis griffonnés par le feutre des Autres – que nous avons cru nôtres – et inversement – l’illusion de haut en bas – épaisse – dégoulinante – saupoudrée de paroles lasses – et, pourtant, presque lucides (parfois) – nous-même – loin du vrai – à côté peut-être – à vivre aussi seul ici qu’ailleurs – dans la proximité d’un ciel moins étranger que toutes ces âmes indifférentes – que tous ces visages (trop) lointains…
Le quotidien durera jusqu’à la fin du sommeil – ensuite – on ne sait pas – tout sera tranchant – suffisamment sans doute pour que rien ne dure – pour que rien ne reste…
Au-delà du monde – le reflux – le retour – ce que nous n’aurions pu imaginer en restant sur les rives communes ; la régression jusqu’à l’origine pour accéder à une existence plus libre – plus belle – plus autonome…
Dans la frange la moins épaisse du rêve – avec des mers et des monts – des colonnes hautes comme la nuit – des familles – des tribus et des peuples – avec du vide sous le front et du vent nocturne et fatigué entre les tempes – quelque chose comme les restes d’un oiseau blessé qui aurait passé sa vie en cage ; rien de juste – rien de droit – un inventaire de choses disparates et cruelles…
Au-delà du sens des mots – il y a un monde – des mondes – mille merveilles possibles – un langage qui, sans cesse, se réinvente – qui se cherche sans jamais se trouver tant tout est instable – tant l’essentiel glisse toujours plus loin – derrière – à côté – par-dessous – jamais là où on l’attend – jamais là où on l’imagine…
Rien que la folie des têtes et l’égarement des peuples. La bêtise hissée au plus haut avec les griffes et les instincts – le repli et le territoire – la disgrâce de tous les gestes et de toutes les intentions – le sacre du rêve et de l’inutile – l’horreur façonnée pour mille lendemains – pour mille siècles peut-être…
Notre tête – au milieu de la forêt – comme posée là – à l’écart – attentive – sans pensée – au chevet du silence – au milieu de ceux que l’on aime – de tous nos frères sans parole – sans histoire – dignes des plus belles et des plus hautes verticalités…
De la neige dans les yeux – quelque chose de léger et de froid – en couches épaisses – comme un manteau assassin – une couverture nocturne qui obstrue la vue – et sous laquelle on finit par mourir – asphyxié…
Le cœur trop pesant pour vivre – l’âme égarée – introuvable – la gorge nouée – la poitrine haletante – l’existence pareille à un mauvais rêve – l’épuisement à respirer trop près de ses semblables – ceux qui, en apparence, nous ressemblent…
L’horizon si longtemps oublié – comme un secret caché aux vivants – au milieu du sable – la fleur – ce qui ne peut éclore sans émoi – sans un regard né du fond de l’âme…
Le monde passe – continue de passer – sans cœur – insensible – les yeux ailleurs – déjà posés sur le pas suivant – sur le terme du mouvement (ou la fin du voyage) – trop loin de nous – trop loin de tout – plus qu’absent…
Nos mains malhabiles devant l’air trop affairé du monde – cris – ivresse – tortures – comme une ombre immense qui recouvrirait notre labeur – tous nos efforts – toutes nos malheureuses tentatives…
Notre présence – nos intentions – appartiennent au domaine de l’invisible – comme notre sensibilité que l’on dénigre sans raison – comme notre chair fragile et notre front docile – que l’on veut soumettre à tous les rites – à tous les jeux – à tous les rêves – du monde…
L’âme résiste – s’arc-boute – refuse – s’enfuit – mais nul ne la voit – nul ne la respecte – nul ne comprend sa détermination – son élan vers la solitude…
Tout semble illusoire – l’âme – le monde – notre prison – pourtant, les blessures saignent – et le cœur, un jour, finit par s’arrêter…
Dans l’ivresse de cette longue nuit morose – nos congénères polissent leur miroir – s’exposent sans retenue – sans pudeur – célèbrent leurs (dérisoires) aventures – en rêvant, en secret, d’une autre vie…
Aveugles à l’ombre immense qui les poursuit – et qui se tient devant eux…
Doués pour l’art de l’illusion…
Prestidigitateurs aux blessures profondes – recouvertes – dormant – et rêvant de mille autres sommeils…
L’oreille attentive aux murmures des eaux souterraines – la mort devant soi – le chagrin au-dedans – des fleurs qui poussent au bout des doigts – la tête vide – sans prière – l’âme dans les mains de l’aurore…
Notre vie au milieu des arbres – en pleine forêt…
L’ombre des hommes et les ondes du Divin – sur l’âme…
L’Absolu qui se déploie – au-dedans – peu à peu – imperceptiblement…
Dans le tumulte des âges – dans l’ordonnancement des siècles – quelque chose entre la vie et la mort – qui accumule les naissances un peu naïvement – sans prêter attention à la ronde des jours – à la ronde des pas – qui cherche à dompter les vents – à diriger les destins – au lieu de s’abandonner à l’inexistence des chemins…
Mortels – comme si nous ne le savions pas…
Eternels – comme si le temps n’existait pas…
Du sable qui s’écoule et le cycle de l’eau…
Et le regard qui contemple – et soutient la course – la nôtre comme celle de mille autres visages…
Partout – au-dehors – au-dedans – des mondes – des rêves – des étoiles – toutes les possibilités de la lumière…