Carnet n°203 Notes journalières
Ce que nous réclamons parfois au détriment du soleil. Chaque matin, la promesse d’un nouvel horizon – la clarté d’un sol neuf…
Le regard tout au long du jour – le silence – ce qui favorise l’Amour…
Et lorsque nous en sommes capables – le plus lourd – le plus difficile à porter pour le monde – que nous nous empressons de hisser sur nos épaules…
Une poutre contre un peu de lumière. Une manière de se rejoindre avant le bleu…
L’éclat d’un Autre – en nous – qui réfléchit. Le souffle qui court – l’air irrespirable – l’âme qui tremble et cherche un coupable. Le monde tel qu’il est…
Tout ce blanc que nul ne découvre ; personne au-dedans – personne le long du mur – personne nulle part…
Ça se déchire – presque toujours – entre le soleil et nous – comme si l’âme s’interposait – et se mêlait de ce qui ne la regarde pas…
Ces vieilles déchirures que l’on rafistole avec un peu de colle – et un peu de salive par-dessus – histoire de prouver sa bravoure…
Qui s’étonne de ce monde – d’être en vie – de ces heures qui semblent filer – de ces années de labeur insensé – de cette existence qui finira bientôt…
On aimerait toucher les choses – les visages – le monde – comme pour la première fois – avec cette curiosité – cet étonnement – mais nos yeux sont trop usés par l’habitude ; il n’y a plus que cette lassitude à vivre – à voir – à faire – presque sans y penser – presque par défaut – comme si nous étions mus par une forme d’inertie poisseuse – avec trop de passifs et de souvenirs au fond de la tête…
Jeux de rencontre et de coïncidence – sous un vernis d’attrait – subterfuge à peine conscient – pour faire naître ce qui doit arriver – les conditions de l’éclosion – de l’émergence – puis, l’élan donné, la fidélité du mouvement qui suit sa trajectoire jusqu’à la fin ; parfois rupture – parfois choc – parfois long et irrémédiable déclin…
Lointain – souterrain – ce bleu-soleil – cette utopie – ce à quoi nous ne pouvons croire depuis cette monotonie – depuis ces matins qui ont l’air de ne plus croire en rien…
Ce que le jour pourrait nous confier si nous étions capable(s) de lui faire face ; inutile d’y songer – nous avons mieux à faire ; initier la confrontation – et la transformer, peu à peu, en tête-à-tête – puis, en complicité, puis en rapprochement, puis en alliance, puis, peut-être enfin, en unité…
Il y a toujours quelqu’un aux grandes heures du monde pour saper la célébration. Et il faut toujours l’accueillir avec les honneurs pour le remercier de nous rappeler deux choses essentielles :
1. rien ne peut se décider avant son terme
2. rien n’appartient à personne…
Un peu de temps – et des corps qui bougent. Rien que des corps – des fragments de terre sans visage dont le nom n’est qu’une façon de les différencier du reste – pas davantage ; simple patronyme à usage fonctionnel. Un enchevêtrement de chair – des maillons assemblés de mille manières qui avancent – se contorsionnent – rampent parfois – cheminent ensemble pour un autre lieu – ni moins bon, ni meilleur que celui-ci – simplement différent – parce que leurs gènes – et les instincts dans leurs gènes – l’ordonnent…
Tout se meut ainsi – sans savoir – enchaîné aux Autres – enchaîné au reste – dans une danse étrange – comique – tragique – funeste – inévitable…
L’essentiel – toujours – se déroule ailleurs – au-dedans – dans notre façon de regarder la danse – ce qui tourne avec elle – dans notre manière de l’accueillir sans se laisser entraîner – sans chercher à diriger les pas de ce qui est pris dans la ronde – sans vouloir initier un chemin ou une direction particulière. Être là – simplement – à regarder sans fléchir ce qui ne peut s’empêcher de bouger…
Du dehors – qu’un amas de rien. Du dedans – on ne sait pas – on sent davantage que l’on ne sait – le plus précieux sans doute – comme un présent…
Un mot par chose – et pas davantage…
Pas de qualificatif – pas de complication…
Nommer la chose – dire ce qu’elle est essentiellement…
Et ne rien dire si possible – lorsque l’âme peut se passer de langage. Le silence seulement – comme lieu remarquable qui accueille dans l’indifférence du nom…
Les mots sont le signe d’une infirmité. On les vénère par défaillance. Le silence suffit à ceux qui sont…
Il y a tout dans tout – bien sûr – alors à quoi bon distinguer – tirer les fils pour souligner les différences, comprendre les influences, déterminer les parts nées de ceci et de cela…
L’amalgame et le silence – qu’importe ce qui passe – à quoi ça ressemble. Être là et accueillir ce qui arrive – morceau de l’ensemble – bout du tout – ce qui bouge là où l’on reste – là où l’on se tient immobile…
Aujourd’hui – tout coule avec impatience – avec de moins en moins de lenteur. Autrefois – le rythme avait la couleur des pas – nous étions notre allure ; et nous allions sans précipitation – la foulée était la seule mesure…
Ce qui n’est pas vu n’existe pas – et dire que nous vivons avec les yeux (presque) fermés…
Des terres – des fleuves – des peuples – nous traversent. Nous ne sommes jamais seul(s) au milieu de la solitude. Il faudrait, sans doute, s’exiler un peu de soi pour commencer à être…
Nous ne sommes constitués que des bouts des Autres – d’abord de ce que deux d’entre eux ont expulsé et mélangé – puis, de tout ce que l’on nous a fait ingurgiter par tous les trous possibles…
Et cet amas de choses – unique certes – se prend pour une singularité originale – le centre même – mais nous sommes tous un centre singulier – voilà qui devrait nous mettre d’accord – mais non – c’est sans compter les luttes et les débats (incessants) pour savoir s’il n’existerait pas des centres plus centraux – des centres principaux – des centres vraiment centres – des singularités plus singulières – des singularités vraiment singulières – des uniques plus uniques que les autres… et si nous n’en ferions pas partie par hasard…. Bref, de quoi alimenter des guerres et des palabres insensés pendant des milliards d’années…
Un carré d’herbe – un coin de ciel – du vert et du bleu – et ce fond de larmes à verser, soudain, transformé en joie…
Comme si l’oiseau du dedans – en ouvrant sa cage – avait découvert l’océan…
Un restant de bonheur sous ce vieux fond de larmes…
Tout passe – se déchire – s’enfuit. Et l’œil – et l’esprit – parfaitement immobiles – si peu concernés par le cours des choses – par l’effervescence du monde…
De la boue – parfois – à la place du jour. Comme une invitation au retrait – à la vie souterraine – immobile…
Voir ce qui se passe sous le vent – en-dessous du monde – là où les pierres abandonnent le chemin…
Un souffle – du froid – ce qui pourrait réfréner la foulée – la nécessité du feu – ce que l’on étreint dans la foulée – l’air – le sol – les nuées. Tout le monde – au-dedans – qui nous revient…
Manière, peut-être, de clore le rêve…
Parfois – ce qui vient n’étreint pas – ça a des gestes brusques – un visage à faire peur – ça prend des airs de tempête – ça griffe – ça mord – ça insulte – une sorte de foudre – de bête sauvage lâchée dans l’esprit…
On se dit, parfois, qu’il faudrait ne pas laisser de traces – effacer consciencieusement toutes nos empreintes. Partir comme l’on est venu – et vivre de la même manière – discrètement – anonymement – silencieusement. A bonne distance du rêve et des visages – le cœur déjà pris par l’Amour et la solitude…
Debout – posé sur le même souffle qu’autrefois – mais la langue plus libre – plus proche du ciel – qui s’invite, à présent, en voisin assidu – en ami – en compagnon du silence – dont l’immensité et le bleu intense n’effraient plus…
Rien ne s’interrompt plus jamais – tout à la suite – une chose après l’autre. Et pareil pour les états. Ça arrive – c’est vu – c’est accueilli – ça fait ce que ça doit faire – ça reste un peu ou ça s’en va – parfois ça insiste davantage – on acquiesce à tout – avec ou sans vibrations – avec ou sans rayonnements – avec ou sans conséquences – puis, c’est balayé – et l’instant d’après, ça recommence…
Rien n’arrive – en vérité – ça a lieu simplement. La nuance est de taille…
L’œil devient habité – comme un espace sans couleur – un lieu d’écoute – un lieu d’accueil – le foyer du regard – une aire d’absolue non-exigence…
De moins en moins de traces – on passe – anonyme. Quelques notes pour soi – des pages où le blanc domine…
Des gestes – pas de souvenirs. Quelque chose encore entre l’œil et le monde. Quelque chose qui stagne – comme une épaisseur – un sas inutile – une distance superflue…
Ce feu – en nous – qui pousse – où que nous allions – c’est lui qui donne la direction…
Rien d’une vie rangée – quelque chose entre le monastère et l’anarchie – une manière d’être au plus près de soi – entre le silence et la liberté – entre l’Absolu et la nécessité…
Un chemin d’exigences moins communes…
Là où l’on est – comme un foyer de braises sans fumée – la terre – ce qui nous est le moins étranger – cette roche (granitique) et ces forêts – le cœur même du regard…
Un coin d’azur au bord du monde – loin des murs et des routes. Derrière ce que l’on entasse sans même y penser. Le pays au-delà des rêves – là où la raison ne sert plus à expliquer…
Rien n’avance – ça bouge – ça change – mais ça n’a aucune importance. Tout est là – dans le creux du regard – du cœur et de la clarté – indépendamment de ce qu’offre le monde. Pas même le temps ne pourrait nous défaire…
En soi – seul cela compte…
Ce qui est devant – ce qui est derrière – ce qui est à côté – ce qui est autour – simples circonstances – changements incessants – ce qui nécessite des gestes – et, parfois, quelques paroles – une manière d’éclaircir certaines zones d’ombre – sans la moindre pédagogie (nous ne sommes pas professeur…) – simplement une façon de fluidifier de trop persistantes entraves – de redonner la primauté à la vie présente…
On est plein – on est vide – on est tout – on n’est rien – toujours indissociables – une seule tête – deux visages – et, selon les circonstances, l’un ou l’autre qui s’invite – qui s’impose…
A vrai dire – rien ne mérite d’être écrit. Ecrire est une tâche (absolument) inutile – une manière comme une autre de célébrer l’instant et ses contenus provisoires. Activité indispensable à personne ; être et vivre devraient amplement suffire…
En vérité – on n’écrit jamais que pour soi. Et écrire pour les autres n’est qu’une forme d’ambition puérile – une sorte d’illusion – le signe d’une déraison ou d’une immaturité…
Et je crois – et je crains – qu’il en est de vivre comme d’écrire…
Suite de mots – suite d’instants – suite de circonstances. Et suite de souffles à chaque fois…
Peu de passage – presque jamais de rencontre. Chacun dans son cercle – sur son petit carré de terre. Le soleil commun. La roue qui tourne – le cadran – le temps paraît-il – les rides – les ombres – les saisons – la mort qui emporte – une manière de vivre, peut-être, ma foi – qui peut savoir…
La corde au pied – et, parfois, le pied sur la corde – deux façons de marcher – deux élans différents mais la même impasse. La liberté – jamais – ne se conquiert ainsi…
On s’étreint sans la nécessité des bras. De l’intérieur – comme une route et un soleil réunis – un fil – un feu – une manière d’être présent au fond de l’âme – et de veiller sur ce qui vient…
A vivre, chaque jour, sans autre témoin que soi-même. Pas de tricherie – pas de porte-à-porte. Le plus simple – ce qui vient naturellement…
De la boue, parfois, dans la tête qu’il faut évacuer à sa manière. Pas de honte, ni de mauvaise pente. Ce qui est là – bien plus important que les livres et les yeux des Autres…
Tout s’en va – revient – repart – cherche une place introuvable – illusoire – l’illusion permanente – ici à cet instant – ailleurs l’instant d’après – qui peut savoir… Personne ne sait – même la terre labourée – même la terre retournée par la lumière – ignore…
Du ciel – du jour – pas la moindre plainte…
Le souffle – l’air – la puissance – quelque chose d’irrévocable – une présence d’où rien ne suinte…
Tas de tout – de chair – d’idées – de désirs. Ce que le soleil peine à éclairer – à satisfaire. Tremblements du monde – de la terre – pour secouer ces couches de boue – épaisses…
Un autre jour que le nôtre – et une danse aussi. Mille choses aux allures triviales. Rien que de très commun – de très banal…
L’ordinaire du monde avec sa langue simple, sa pente et ses routes toutes tracées…
Cette manière de se précipiter sur tout ce qui fait envie – et de ralentir le temps pour prolonger la jouissance…
Sans proie – sans terre – sans précédent. Nous sommes le fond de l’écoute…
On ne s’interroge plus – on ne pense plus – on est – et cela suffit…
Le corps et la psyché suivent leurs mouvements – on ne les entrave pas. On les laisse aller leur chemin – parfois la lumière est là – parfois l’obscurité aussi – parfois la nudité – d’autres fois, l’encombrement. Rien n’est empêché – rien n’est encouragé. Les fils sont tenus jusqu’à leur extrémité. L’esprit est simple – et simplement présent…
Ni ciel, ni refuge – la vacuité et le déblaiement. Le feu et la sensibilité – qu’importe la lourdeur de la tête et des pas…
De jour en jour – de main en main – ainsi s’imagine-t-on façonné sans voir la part (conséquente) du silence…
Et quelques mots, parfois, pour égayer l’âme avec un peu de poésie – manière d’accentuer le froid du monde et de raviver la nécessité de la solitude…
Petite lampe au-dessus de la tête pour ne pas trop désespérer de la banalité des paroles des hommes…
Une marche au cours de laquelle tout se déchire – se disperse – s’éloigne – s’efface – s’absente – pour que ne reste, peu à peu, que le plus simple de nous-mêmes – l’inévitable – l’irréductible – le strict nécessaire…
Ce qui s’impose – le socle, peut-être, de la plus belle humanité…
Au fond – rien n’est plus acharné que le vivant…
Ce que d’autres s’arrachent – emportent avec eux – cela nous le refusons…
Le face-à-face permanent qui vire, parfois, à l’affrontement…
Peu de gratifications pour l’individualité. Presque aucune – en réalité…
Rien que la simplicité – et ce qui est…
Tantôt la pluie, tantôt le soleil. Et lorsque le froid s’en mêle – et s’ajoute à la nuit – l’individualité se rétracte – s’effarouche – se crispe – elle n’en mène pas large, en vérité. Et on la surprend même à rêver d’ailleurs – d’autrefois – de plus loin – ça dure un instant – parfois davantage – c’est le manque (le manque de quoi ?) qui suinte – qui réclame – qui se propage. La vieille humanité qui se rebiffe et résiste…
Du côté de soi plutôt que du côté de l’Autre…
Une perspective qui s’est aggravée au fil du temps…
Trop de déceptions, de désillusions et d’inconnaissable sans doute…
Est-ce juste – je l’ignore – comme j’ignore toute chose – je n’obéis qu’à ce qui s’impose…
Depuis bien longtemps, il n’y a plus le sentiment d’être maître de quoi que ce soit. Pas de volonté – pas de désir – pas de projet – pas de perspective – ce qui vient seulement – on s’offre à cela – pleinement – de tout son cœur – de tout son poids – avec passion et acharnement – sans savoir où cela nous conduira…
Véritable confiance – véritable aventure s’il en est (pour la psyché et l’individualité) – ainsi on traverserait les enfers (comme nous les avons déjà traversés – à plusieurs reprises). On ne peut plus se fier aux sentiments superficiels tant la chose cherchée (si l’on peut dire) se situe à la fois en deçà et au-delà de l’individualité et de ses états d’âme provisoires – circonstanciels – apparents – mensongers parfois…
Pas de repère – on se laisse aller – traverser – déchirer – recouvrir – les yeux fermés. On s’enfonce et se laisse creuser – de bout en bout – sans savoir – dans l’ignorance absolue de tout…
L’Autre – cet inconnu. Que nous reste-t-il alors…
Face à l’impossibilité et à l’inconnaissable – soi demeure l’unique option…
De l’épaisseur – parfois – naît une parole – un silence – qui traverse l’âme – le cœur – sans rien briser…
C’est un lieu étrange – un espace plutôt – une présence en fait – que rien ne délimite – déserte ou habitée – qu’on ne peut ni saisir, ni définir…
Pas une expérience – quelque chose, au fond, qui se vit de l’intérieur – une manière de vivre toutes les expériences…
Rien ne peut être arrêté – parfois, on se rejoint simplement…
Comme un jardin en hiver – un sol granitique qui s’offre aux pas…
On est là sans y être – comme tous les vivants – puis, on essaye d’être sans être là – comme une manière, peut-être, d’apprendre à devenir (un peu) plus sage…
Être ceci plutôt que cela – ça ne tient à rien – un souffle de plus ou de moins – et nous voilà différents – méconnaissables – l’épaisseur d’un cheveu…
Le sol et les mots. Et un peu de lumière par-dessus pour que tout ait la même couleur…
La langue – la chair – la terre – ce avec quoi on crée les murs – ce avec quoi on peut aussi tout défaire pour devenir libre et indifférent aux formes ; une sorte d’espace avec une immense oreille et des mains tendres – une chose très proche de l’Amour – comme une manière d’abolir toutes les frontières…
De la couleur des jeux de l’enfance avec ces rires qui n’en finissent pas – lorsque rien ne nous retient – lorsque rien ne nous écrase – il n’y a alors que la légèreté et la joie – la liberté de tout essayer – de tout devenir – sans le moindre sérieux…
Ce que nous sommes – au fond – peut-être – un peu de sable… Et un sol où tout peut arriver… Les deux à la fois. Et nous dérapons – et ça dérape toujours – lorsque le sable se prend pour le sol – s’essaye à une fausse existence de sol – imagine être un sol grandiose…
Ça s’incline face aux murs – face aux obstacles – face à la langue qui ne veut plus rien dire – face à la langue que l’on écrase. Comme de la boue qui penche – et qui finit par déverser son surplus d’eau et de terre…
Du silence. Le silence – un soir tranquille – dans la forêt bleue. Le monde derrière la haie – très loin derrière le fouillis des arbres. L’oreille attentive – près du sol – près du ciel. Le vol crépusculaire de quelques insectes – de quelques oiseaux. La langue qui se déroule. La main et le feutre prêts à l’usage. Les muscles du corps détendus. L’air presque frais. L’assaut du même souvenir – à plusieurs reprises. La tête silencieuse et les lèvres peu bavardes. Le flux du monde en soi – la vie qui s’apaise autant que l’âme. La sereine patience de l’esprit…
Comme si toutes les expériences – toutes les rencontres – étaient (encore) possibles – imaginables…
Des éboulis et du brouillard – quelque chose comme une impossibilité – une défaite – un aveuglement. Une façon de marcher ventre à terre – une manière de vivre sans encombre. Et une voie des retrouvailles aussi…
Ne jamais écouter les hommes – ce qu’ils disent ne vient, souvent, que de l’ignorance et de la peur…
On respire jusqu’à l’étouffement – jusqu’à la fin du dernier souffle. Puis on est repris par le premier élan – celui qui nous fait revenir et respirer – à chaque fois…
Tout se poursuit et se répand – aussi doit-on toujours déblayer et oublier pour pouvoir continuer à accueillir. Le monde et l’esprit dans leur jeu complémentaire…
On ne se résout que par la soustraction…
Trancher net – et être ce qui reste – et accueillir ce qui vient – puis recommencer – à chaque instant – recommencer – autant de fois que nécessaire…
Tout est – rien ne dure – juste un instant. Le bout de la terre – l’âme en désordre – le cœur timide – la tête pleine. Le monde sans vraiment y croire. L’épaisseur des mots dans le feu – sur les pierres. Au fond, rien de très important…
La vie – le monde – la joie. Rien n’existe véritablement. Tout se fige trop vite dans l’œil – avec les mots – avec les images – dans la psyché…
On devrait tout laisser dériver jusqu’à ses propres précipices – l’antre – les pôles – simple manière de parler de la commune destination des choses…
Tout s’éclipse derrière la lumière. Tout comme une farce – une devinette – un jeu – où il faudrait s’immobiliser pour dessiner sur tous les mythes la réalité du monde – puis disperser le sable d’un geste amoureux…
Rien que des dunes alors qu’il faudrait tout réduire à un seul grain de sable…
Des berges et des débris – et, parfois, dans la voix quelques démons – et dans les gestes aussi – vivant, sans doute, à l’ombre dans la poitrine. Quelque chose de lourd – de noir – qui n’a l’air d’appartenir à personne…
Des lieux sans enfance – où le temps a été aboli…
Des lieux de liberté et d’impertinence…
Mille chemins sans rien ni personne – sans même une tombe pour nous rappeler que nous sommes mortels…
Tout a disparu – même pas sûr qu’il reste le regard…
De l’invisible à la roche – de la roche à la bête – de la bête à l’homme – puis, de l’homme à ce qui ne se voit pas…
Plus qu’une parole – un souffle. Plus qu’un souffle – un élan – une manière de se tenir debout au milieu du monde – une manière de défier tous les regards – toutes les conventions – et de danser nu au cœur des flammes…
Tout – à présent – tient dans la main – le peu qu’il nous reste. Et le dedans s’est, lui aussi, vidé peu à peu… Un peu de sable et quelques cicatrices. Le plus grossier a été balayé – et pour y parvenir, il nous aura fallu quelques secondes – et tous les millénaires qui les auront précédées…
De jour – ce qui tombe avec la pluie – ce qui annonce les ruines de l’âme – la fin du monde. Le grandiose spectacle de la folie. Des lambeaux d’esprit tombés dans le sommeil. Des plaies. Et le soleil de moins en moins présent…
Parfois – les objets plantés sur l’horizon se déplacent – comme une course entre la falaise et la mort…
Un peu plus loin – les grandes heures du jour. Comme un bleu délavé sur les cailloux…
Et autour de nous – ce sable – le même que celui que nous avons ingurgité – le même que celui dont nous sommes composés…
Du sable – des pierres – et les mêmes débris d’horizon qui blessent les visages…
L’essentiel – toujours – au milieu de l’épaisseur – sorte de carapace inutile. A tout protéger comme si nous craignions de perdre le plus précieux – comme si nous ignorions où il se trouvait…
Un pays d’âmes sans âge et sans mémoire – où ce qui bouge ne sert qu’à redresser ce que la vie – et les vents du monde – ont trop penché. Le ciel comme une peau contre le froid et la nuit. Une manière de terrasser tous les monstres…
De l’herbe – de la lumière – les rives de l’espérance qui s’étirent à travers les jours. Le tassement de la misère. De trop maigres conquêtes qui apaisèrent à peine la faim. Du froid – de l’air – des fleurs. L’idée d’un paradis – une contrée de ciel et de soleil où tout commencerait (enfin) avec l’abolition de la tête…
Là où tout s’use et s’emmêle – là où toutes les choses portent le même nom – celui de la lumière. Pays de ceux qui n’ont plus rien à traverser…
Denses – le corps – l’âme – l’esprit – quelque chose de la matière – des restes d’étoiles agglomérés. Et puis, un jour, ça explose – ça explose à nouveau ; ça perd sa lourdeur – sa pesanteur – sa gravité. Et tout redevient comme l’air – le vent – l’espace – le silence. On devine à peine leur présence. Et l’on ne se rend compte de leur importance que lorsqu’ils ne sont plus là…
A présent – tout est là – posé à même le sol – tout sans la moindre exception…
A travers la fenêtre – la lampe s’est allumée pour éclairer la petite table où reposent la feuille, le feutre et la main. L’écriture – on le sait – durera encore…