ENTRE DIEU ET LA PIERRE (VOLUME 2)
Extraits du journal de l'auteur (2024-2025)
Vivre ; aller à la manière de celui qui voyage
Sans espérance
Le cri de la soif
Dans ce monde façonné
par (et pour) la faim et les affamés
Aux abords de l'infranchissable
Marchant sur l'étroite crête
Du monde vers le plus mystérieux
Comme un bruit de larmes
dans nos yeux – et notre cœur – blessés
Allant au milieu des fleurs
Éclaboussé(e)(s) de sang
Bien décidé à vivre hors de ce monde
qui ignore (ou méprise) l'invisible ;
et qui asservit (et tyrannise) les non-humains
Le cœur (parfois) désespéré de ne rien trouver
Avec (à l'esprit pourtant) la conviction
que ce vide et cette absence de certitudes
sont les signes d'une lucidité qui s'aiguise
Des vagues et l'océan
Et tous ces esquifs – fragiles –
dérisoires – prétentieux –
ballottés par les flots
Comme couronné
En dépit de cette solitude
parfois (un peu) chagrine et embarrassée
Le lieu de la perte
Comme la parole brûlante
L'âme dévouée
Les arbres silencieux
Le monde insensé
Ce que le ciel éclaire
Ce dont témoigne (parfois) le poème
Quelque part – un regard sur la terre
Les heures claires
Entre le ciel et le monde
La parole de plus en plus lointaine
et étrangère
Au cœur du langage
Cette parole dansante
Alors que tout s'éloigne ;
le ciel, le monde et les visages
Alors que tout s'efface ;
les certitudes, les évidences, les vérités
Reste le vide ; et ce chemin (invisible)
qui semble se dessiner au cœur de la débâcle
Sur les chemins colorés de la terre
Nous éloignant du trop blanc
et du trop noir des yeux
Nous éloignant des mauvais jours
La porte ouverte sur la lumière
Le cœur dans l'intimité des choses
La chair au fond de l'épaisseur
Sans étrangeté ; sans afféterie
Qu'importe ce qu'il nous reste à vivre ;
à comprendre, à dire, à traverser
Le poème parfois capable
de laisser passer un peu de lumière ;
et de laisser entrevoir un peu de ciel
En ces lieux sans rêve
où le ciel n'est plus une question
où Dieu a le visage de ce que l'on rencontre
Que trouverait-on sous les masques de chair ?
Qui sait ? Peut-être serions-nous surpris...
Là où il n'y a de vérité
Là où tout respire et vous étreint
Au cœur de la nuit
La parole flottante
Et les yeux rieurs
Plus certain ni des ombres ;
ni des tremblements ; ni de la lumière
Le cœur célébré par le poème
Négligé par les lois de ce monde
Jugé – en ces tristes contrées –
moins nécessaire à la sensibilité
qu'à la circulation du sang
L'âme au milieu des arbres
La tête au milieu des fleurs
Entre la pierre et le ciel
Le cœur vacant
Hors du cercle des pensées
Porté par la parole silencieuse
Relié au geste et à l'innocence
Aussi sensible au monde
que soucieux du secret
Passé (si l'on peut dire)
de l'autre côté de la prière
Là où la lumière devient vivante
Le reflet du bleu déjà
dans les yeux grands ouverts
Sans même une croix à porter ;
un chapelet à égrainer ;
un temple où prier ; un Dieu à vénérer
Porteur seulement d'assez d'innocence
pour se montrer (un tant soit peu) humain
Comme le sacre du plus simple
Qu'importe le bleu du sable
Qu'importe le bleu du ciel
Le temps fané
Et – à la place – ce qui s'écoule du cœur
L'invisible langage
Ce qui fait pousser les fleurs
Ce qui transforme le cri en poème
Ce qui tend la main à la douleur
Cette joie d'être au monde
En dépit de la nuit qui a recouvert
les figures et les âmes
Si proche du cœur que tout devient larme
Si proche du feu que tout devient flamme
Si sensible ; si ardent
A force de rien
advient (parfois) le sourire de celui qui sait
Au-dessus de la fosse
(si laborieusement) creusée
L'étoile de l'homme
Le rêve du monde
Cette chose étrange
que l'on a badigeonnée de lumière
Trois fois rien – en vérité
Un peu de vent offert aux âmes crédules
Là où le cœur se teinte
de la couleur du temps et du secret
Comme le monde et l'infini
Comme l'âme des pierres et des vivants
Sous la chair apparente
Quelque chose de l'impossible
Avec ce silence déjà au fond de la voix
Avec cette joie déjà au fond du cri
Rien ; ni personne
Pas même le plus infime
Tout ; balayé avec le monde et le temps
Ne reste plus que le vide
Et le cœur battant
Les yeux posés
sur le bleu inexplicable du monde
Le cœur indéfinissable
aussi vaste que le ciel
aussi inconsistant que les nuages
aussi délicat que la rosée
Au fond de la chair périssable
En ce lieu si restreint, si éphémère, si limité
où s'invitent pourtant quelques possibles
(et parfois même le plus remarquable)
En ce lieu où siègent la terre et le ciel
En ce lieu où se logent le cœur et le Divin
Dans cet enchevêtrement (assez) improbable –
existe quelque chose qui ressemble
à une vérité vivante
La tristesse des âmes
En ce monde sans Amour
si peu soucieux du silence
si peu sensible à la lumière
où Dieu n'est qu'un rêve
un Absolu inaccessible
une icône devant laquelle s'agenouiller
Comme enfoncé(s) dans l'épaisseur
Au cœur du cercle pourtant
A égales distances du néant et de la lumière
Subordonné(s) aux lois des hommes
Espérant (sans vraiment y croire)
les consignes d'un Dieu lointain
Et attendant (assez) patiemment la mort
Le rêve, le vent et la mort
Peut-être les reflets les plus fidèles du vivant
Si seul(s) vers la source
A travers la fenêtre ; la forêt
Et l'oiseau au creux de la main
Le cœur gorgé de ciel et de chant
Transporté(s) par le vent
avec tous les rêves du monde
Sans rien amasser
Sans rien écarter
Sans rien vouloir
Sans rien décider
Passant sans raison du sommeil
à l’œil qui voit
Passant sans raison de la lumière
à la pénombre
Allant ; allant ; ne cessant jamais d'aller
Poussé(s) par les vents
Sans autre patrie que le silence
Sans autre royaume que la lumière
Sans autre règne que l'Amour
En dépit de ce que l'on vit
En dépit de ce que l'on voit
Ces existences passablement douloureuses
Accablées et accablantes
Chahutées et chahutant
Encombrées et encombrantes
En dépit de leur inconsistance
En dépit de leur irréalité
Le soleil et l'aventure
au fond des yeux de l'homme
Ce besoin d'ailleurs
Cet appel de la lumière et du lointain
De cercle en cercle ; jusqu'à l'intérieur
Ici
Penché sur notre besogne quotidienne
Au milieu des arbres et des mots
Traces d'enfance
Dans le cœur qui frémit
Au fond de la chair qui tremble
Sous les masques des vivants
Et sur le visage de la mort
Dieu pour seule impatience. Et encore...
Le cœur simple
Sans emblème ; sans intention
Des paroles et des gestes
Et des pas (quelques pas) aussi
Sans bagage ; sans destination
Pas grand-chose – en vérité
Presque parfaitement bleu
Ce qui suit sa pente
Les paumes pas nécessairement jointes
Parfois à la manière des nuages
D'autres fois à la manière du vent
Allant sans soif
Indifférents
Sans penser au chemin
Sans même imaginer
la possibilité d'un voyage
Sans jamais s'occuper des visages
Rivés au rêve et à la chair
(rien qu'au rêve et à la chair)
Oubliant l'âme
Et négligeant le reste (tout le reste)
Fantômes humains
Comme à la dérive
A la périphérie de l'imaginaire
Le cœur épuisé
Au milieu de toutes ces traces de sang
sur la pierre
Sans bruit ; sans bruit
Et la lumière qui s'en est allée
A la source des mondes
L’œil et la fièvre
L'éternel recommencement de la promesse
Là où tout se jette
Là où tout séjourne (pendant quelque temps)
Là où tout se transforme (et bien davantage)
Ce que quelques-uns comprennent
(fort heureusement)
Dans la compagnie des arbres et des nuages
Écoutant ce qui demeure
Au lieu des bruissements du monde
Au lieu des mensonges du temps
Ce qu'enseigne le silence
Ce qui initia les mondes
Pas le désir ; pas l'intention
L'ardeur
Cette fièvre ; cette folie
La nécessité de l'expression
Ce qui a besoin d'apparaître
Ce qui agit de toute éternité
Du vent et de la poussière
Ce que le cœur rencontre
dans son voyage vers le sacré
La route ; comme un rêve
Un pas de plus vers l'inconsistance
A genoux
Sur la pierre
Sous la neige
L'apparence d'une forme
Quelque chose du bleu
Par-dessus le rêve
Tout s'efface
Le monde
Les visages et les noms
Les certitudes et les questions
Et même le mystère
Lorsque la vie cesse d'être
une énigme à résoudre ;
une vérité à saisir
Lorsque le fond de l'âme
sait se faire silencieux
A travers la trame du monde
Le vent
Loin ; si loin
Alors que le temps passe (semble passer)
Avec le reste
Et les larmes
Et l'oubli des années
Flocon ; brin d'herbe ;
tourbillon d'air – à peine
Ignorés par le monde
Transformés par la vie
Transformés par la mort
Et allant encore
Vers d'autres cieux
Le cœur (presque) toujours (un peu) ébréché
Combien de fois
La chair brutalisée
Le cœur bouleversé
L'âme tourmentée
Les adieux au monde
Et les yeux rougis
Avant que tout ne tombe dans l'oubli
Paroles offertes
Taches d'encre jetées en l'air
qui s'éparpillent dans le silence ;
au fond du cœur et sur la pierre
Au fond de l'interstice
Entre deux mondes
Entre tous les mondes
Un passage ; mille passages – peut-être
Le ciel et le monde aussi légers que l'âme
aussi légers que le vent
N'existant que dans les yeux
de ceux qui voient ;
dans la tête de ceux qui pensent ;
dans l'imaginaire de ceux qui croient
Et parcourus indifféremment
par tous les autres
Et enjambés (sans même s'en apercevoir)
par ceux qui fréquentent les hauteurs
Pas même une chose
Pas même un souffle
Pas même un rêve
Rien
La parole jetée comme des tourbillons de vent
Prêtant l'oreille à l'immensité
Et laissant les âmes danser
Au milieu du monde
Au milieu du temps
Alors que le jour se lève
et que le monde s'affaire
cherchant l'or et la tendresse
Laissant la nuit tout recouvrir
Laissant la lumière aller vers d'autres terres
Abandonnant l'homme à son délire ;
à sa folle ivresse
Le cœur renversé
Jusqu'à soi
A la manière du sang versé sur la pierre
A la manière de l'encre jetée
sur la feuille de papier
Caressée l'enfance
Du bout de l'âme
Sans rien défaire du monde
Sans rien défaire du temps
La mort
Comme une échelle posée contre la douleur
Et l'âme qui grimpe
Et l’œil qui voit de l'autre côté
La main tendue vers le silence et la lumière
Les têtes pleines de rêves
Et les mains hésitantes
Devant le tambour du temps
Laissant le monde enjamber les saisons
Laissant le sang des bêtes se répandre
Laissant les grands arbres se coucher
Le cœur vide
Le cœur si désolé
Et rien dans la paume tendue
Et rien sur les lèvres pour consoler
Comme si le monde avait été abandonné
Traverser
S'affranchir encore
Là où persiste l'épaisseur
Sur la poutrelle des rêves
qui surplombe le monde
Entre la lumière et le temps
Comme quelque chose d'offert ;
une échappée – peut-être –
pour ceux qui cherchent un passage
Rien que des reflets
Entre les ombres et le feu
Au milieu des fantômes
et des flammes qui dansent
Au fond de la source
La nasse, de l'or, les mains des Dieux
Du sable qui s'écoule
La chair du monde
Les rivages du temps
Le sort des âmes
Le destin des vivants
Le sort de tout
Et ce que nous ignorons encore
Au fond des yeux
Un peu de bleu
Le reflet du reste
Un orage de papier
Un cœur ombrageux
Une pierre pour contempler ce qui s'enfuit
Les mains jointes au chant
Et quelques larmes aussi
L'âme au milieu du monde
Au milieu des Autres
En plein sommeil
Au milieu des cris
Au milieu des bruits
Comme un peu de neige
Un peu de poésie
L'espace de quelques instants
Le cœur décapité
Jeté du haut du monde
De seuil en seuil
Jusqu'au bord du mystère
Géographie du cœur
Comme si le vide s'était déguisé
Laissant intact le mystère
Laissant sans réponse toutes les questions
Nous laissant trébucher sur la lumière
Dans la chambre lointaine
Entouré(e) d'arbres et de livres
Au milieu des bêtes et du silence
Là où l'innocence s'est réfugiée
Allant ; allant (ne cessant jamais d'aller)
Sur ce continent sans horizon
A la manière des vagabonds
Comme le vent qui caresse la pierre
Comme le cœur qui interroge la mort
Comme les hommes face au mystère
Vers le visage de Dieu – peut-être
Si près des yeux
Le cœur chaviré
La parole délirante
Comme de vieux restes de rêves
Et ce qui ose encore résister
à la folie de ce monde
Là
Tout autour du jour
La joie serrée contre la chair
Le cœur serré contre le sang
Et la faim aveugle
Comme si Dieu s'était trompé de rêve
A force de rire
A force d'aimer
Peut-être parviendrons-nous
à transformer le piège ;
à découvrir au milieu des cris et de la mort
un peu de douceur et de liberté
Si généreusement
La lumière
Tressée avec les rêves et les hurlements
Repliée au fond de la cécité
Enroulée autour des paupières fermées
Enfoncée dans les profondeurs
les plus lointaines
Qui, après l'avoir vue, pourrait encore
en douter
Le cœur buvant à même le ciel
Au milieu de la danse
Au milieu des étoiles
Laissant approcher tous les assoiffés
Alors que tout s'écarte
Le cœur, soudain, embrassé par le ciel
Comme si quelque chose résistait à la mort
pour un (très court) instant
Ici
Pour vivre
Sans naître
Sans renoncer
Sans mourir
Sans implorer
Comme si une partie du secret
nous avait été révélée
Comme un soleil dans le pas
Sur la même terre qu'autrefois – pourtant
Comme si l'or et la lumière
avait remplacé la roche et la chair
Le ciel bu jusqu'à la lie
Et allant avec cette ivresse
Au milieu des ombres
Au milieu des tombes
Nous moquant (un peu)
des morts et des vivants
Sans autres frères
Sans autres maîtres
Que les pierres – les arbres
Les fleurs – les bêtes
Les rivières – les nuages et le vent
Le cœur triste
A la vue de ce long cortège
Au milieu des sacrifices
Si désireux de s'enfuir
De résister aux vents du monde
De quitter ces rives où coule trop de sang
L’œil posé parfois (un peu) au-dessus
de ce qui souffre
De la couleur du silence
Ce chant qui monte
Cette prière ; agenouillé
Comme un indice
Quelque chose – peut-être – de Dieu
au fond de la voix ; entre les mains
La preuve d'une chair habitée
De quoi est fait le cœur de celui
qui s'oppose à la barbarie de l'homme ?
Le cœur mélangé au reste
Tourné dans toutes les directions
Sans territoire ; sans étrangeté
Livré au monde, au ciel, au mystère,
à l'inconnu, à lui-même
Dans l’œil du temps
L'âme immobile
L'esprit tranquille
Et le silence
Ce qu'ignorent ceux qui vivent (encore)
à la périphérie ;
(presque) toujours inquiets, bavards
et tourmentés
Seul
A contempler la beauté du monde
Émerveillé
Et le cœur qui se raidit
dès qu'approche un homme
La nuit
Tout autour
Le cœur sous les étoiles
Exactement sur l'horizon
Là où le ciel et la terre se confondent
La où le bleu remplace (enfin) le rêve
Partout où vit l'homme
Le geste frondeur
Et le silence ; et la tendresse ;
et l'intimité ; et le sauvage –
que l'on protège de ses assauts assassins
Allant
Sans poids
Comme le monde
L'univers et le vent
Vivant
A la manière de celui qui contemple
Plus qu'un verbe
Dieu ; initiateur du rêve
Présent jusqu'au fond des yeux
Jusqu'au fond de la chair
Jusqu'au fond même du refus
Ici
Sans rien accomplir
Sans même aller
Sans même penser
Sans même donner corps au rêve
Refusant toute histoire
Refusant de faire partie de l'inventaire
Et se laissant pourtant caresser
Et se laissant pourtant chahuter
Et se laissant pourtant meurtrir
Et, le temps venu, se laissant cueillir
par la mort
Si proche(s)
De ce que nous fûmes
De ce que nous sommes
De ce que nous serons toujours
Du ciel
Des rivières et du vent
De la pierre et du feu
De tout ce qui est vivant
A jamais
Le bleu et le silence
Et aussi (bien sûr) toutes les possibilités
du monde
Éclats peut-être
d'ombres, de peur, de cris et de recoins
Mais aussi d'infini, de lumière et de joie
Quelques mots
Un poème sans doute
Des larmes qui coulent
Un peu de rosée sur la terre
et le visage de Dieu
Sans jamais oublier la figure des hommes ;
ni la part qui revient au vent
Comme un regard qui traverserait le temps
De siècle en siècle
Jusqu'à effacer les frontières et les chemins
Jusqu'à partager l'infini entre les âmes
Là où disparaissent le monde et le temps
Là où s'effacent les visages et les noms
Là où le Divin remplace les apparences
Le visage de Dieu
déguisé en mains tendues
et en étreintes affectueuses
Et, parfois, en coups que l'on assène ;
et en lames qui s'enfoncent et qui tranchent
Sans rien dire
Sur la pierre
Au centre du cercle
Alors que la nuit nous enserre
Sans la moindre éloquence
Le poète
Comme la pierre
Et moins que la fleur
Et moins que le langage des choses
Et moins que le silence qui loge
au fond du cœur
Sur la pierre
Le cœur scellé dans l'ombre
En dépit du Divin logé dans la chair
Dans cet interminable cortège
qui laisse derrière lui
de longues traînées de poussière et de sang
Le cœur ensablé
Comme si l'or s'était transformé en plomb
Comme si la vie n'était plus qu'obscurité
Lorsque la mort nous ferme les yeux
Lorsque l'âme aveugle se laisse emporter
De quoi se tenir – peut-être
sans honte
devant le monde et devant Dieu
A chaque mort
A chaque fois
Crier
Et ce refus
Et ces larmes
Comme au seuil de l'insupportable
Sans rien comprendre de la continuité,
de la transformation et des possibilités
Le cœur ouvert
Comme la fleur
A la merci de ce qui passe
Présent oublié – peut-être
Cette manière d'aller sur la pierre
L'âme si haut placée
Le cœur si intime
La chair si proche du monde
Sans rien écarter de l'homme
Sans rien écarter de la nuit
Alors que Dieu est là
Et que tout invite à le voir
Et que tout invite à le rencontrer
On se tient fièrement sur la pierre
La main en visière pour regarder l'horizon
Si proche de ce qui ne se voit pas
et de ce qui ne compte pas
en ce monde
Au fond de l'obscurité
Le monde
La patrie des hommes
Là où tout brûle
Là où rien ne peut rester vivant
sauf la désespérance
et ce qui s'est réfugié
sous la cendre et la poussière
Dire encore
Le cœur sur la pierre
Comme la fleur offerte au vent
Le cœur frigorifié
sous la neige et le vent
Et cette trappe au fond de l'âme
pour s'abriter des tempêtes
Seule cette prière qui brûle
Au milieu des cendres
A l'origine
L’œil et le monde fabriqués
avec un peu de chair et de sang ;
peints avec un peu de lumière et de ciel
Le sort enclos au-dedans du possible
A exister sans très bien savoir pourquoi ;
sans très bien savoir comment
Laissant filer le temps
Et s'abandonnant au destin
Embrassant tout d'un seul regard
Sans pouvoir (pourtant) se défaire
de l’œil de l'homme
L'encre du poème
qui rend grâce au monde et à la mort
à toute l'imperfection de cette existence
Perdre et périr
Comme si c'était là les seuls possibles
Frères
depuis tant de millénaires
A essuyer tous les malheurs
A nous voir si déchirés
Et à nous jeter les uns contre les autres
Comme si nous avions perdu
le lien sacré des origines
Nous aventurant
(comme emporté par le courant)
là où s'achève le rêve
Au-delà même du poème
Là où le réel n'est plus qu'incertitude
Là où il n'y a ni mensonge ni vérité
Là où le cœur n'est plus même un refuge
Là où il n'y a plus ni âme, ni monde,
ni mystère
Là où tout retour est – peut-être – impossible
A moins qu'il n'existe un autre rêve
après le rêve
A moins que le voyage
ne soit que mille chemins
sur la même boucle
Sans rien exiger de la terre
L'âme silencieuse et sans réponse
Allongée sur la pierre
Au milieu des fleurs
Le monde, le temps et la mort
enjambés par celui qui a réussi
à hisser son œil jusqu'au ciel
Et qui dévale – à présent – la terre noire
sans un regard pour les âmes insensibles
et affairées
Le cœur funambule
Sur le fil du poème
Laissant (enfin) éclater sa tristesse et sa joie ;
ses murmures et ses cris
Invention – peut-être
La vie, le monde, la mort
En dépit de ce que voient les yeux
En dépit de ce qu'endure la chair
En dépit de ce qu'éprouve le cœur
En dépit de ce que comprend l'esprit
Tantôt Dieu ; tantôt le monde
Et l'homme de temps en temps
Allant encore
Comme la terre qui tourne
Comme le soleil qui se lève
Sans comprendre la nature du mouvement
Allant seulement porté par son élan
Sans jamais s'interrompre ; cette vitalité
Si souvent transformée en sauvagerie
et en brutalité
Et si rarement en discernement
et en gestes sages
De la couleur de celui qui gouverne ; la terre
Au lieu de tendre vers la transparence
de celui qui voit
Au lieu de tendre vers la lumière
de celui qui sait
Le cœur offert au silence
Et tant de fois repris par le monde
Et tant de fois meurtris par les coups
Se livrant encore
Fidèle à son destin
Si près
que tout devient intime
que le sang brille comme de l'or
que la terre devient notre chair
que le ciel devient notre toit
et que le vent devient notre plus sûr allié
Derrière les paupières
Et les rêves grillagés
Comme une bête fébrile
Comme une bête enragée
L'âme dans sa cage
Le cœur hostile et étranger
Tentant sa chance
Et qu'importe que la chair ;
qu'importe que le monde –
soient malmenés
Rien qu'une couronne d'épines
tantôt sur la tête ;
tantôt entre nos mains misérables
S'enfonçant dans la chair
Livrant le cœur et le monde
à la douleur et aux tourments
Passant et demeurant
Simultanément
Et abandonnant au temps
ce qui doit se transformer
Les lèvres tremblantes
face aux mains assassines
face à la chair déchirée
Et que dire de l'âme qui voit ;
de l'âme qui sait ;
et du cœur qui nous accompagne
depuis si longtemps
Comme l'ombre projetée par la lumière
Nos vies, nos gestes, nos pas
Tous ce que nous faisons
Et tout ce que nous sommes
Comme une apparence passagère –
abandonnée entre les ténèbres
et la pénombre du monde
Le trait livré à la mort et à la lumière
Comme tout ce qui vit sur cette terre
Sur la pente épineuse
L'esprit troublé
La chair blessée
Le cœur accablé
Envahis par le monde
Investis par le temps
Contraint d'abandonner le plus précieux
pour privilégier la mémoire et l'espérance
Au cœur du silence
Et comme plongé au fond de soi
Derrière les apparences du monde
Dans l'intimité de l'âme
Cet Autre tant recherché
Le front comme celui des bêtes
La chair comme celle des pierres
Le cœur comme celui des arbres
Et l'âme comme celle des fleurs
Plus si humain que ça – en somme
Le cœur
sans contour
Et comme posé
au milieu du vent
Arbres, herbes et bêtes immolés
sacrifiés
par toutes ces mains cannibales
Ignorant les cris et l'effroi
et les plaintes silencieuses
Heureux du chaos du monde et des étoiles
Croyant participer aux fêtes
et aux festins des Dieux
Sous les éboulements du monde
Et sous les coulures du temps
Nous autres ; les vivants
A regarder le ciel
dans l'espoir d'une rencontre
comme si Dieu pouvait passer par là
Entre la terre et le sommeil
l’œil à l'affût
Et entre le rêve et le ciel
le cœur qui s'interroge
La main vide
Face au ciel
Face au monde
Et l'âme offerte et abandonnée
Un peu de lumière ; juste assez pour continuer
à vivre au milieu de la pénombre
et des malheurs
Au-dessus
Et autour
Et au-dedans
Et invisible
Comme Dieu
Comme le silence et l'âme du monde
Comme la prière des innocents
Ce qu'offre la parole
Autant que le geste quelquefois
Lorsque les mots se font
(savent se faire) poème
Et que le poème se fiche
dans le cœur comme une flèche
Faisant trembler l'âme, l'esprit,
le sang, la chair
Parfois claque ; parfois caresse
Et étreinte de temps en temps
Et tant pis pour les yeux fermés
Et tant pis pour les yeux indifférents
Détaché des doctrines et des tragédies
Le cœur sauvé par le silence
Œuvrant sur la pierre
Comme l'encre du poète
sur la feuille de papier
Au-delà du monde
En ce lieu sans géographie
Le cœur éprouvé
Las du périple
Cherchant le lieu qui échappe au voyage
Cherchant le pas qui échappe à l'horizon
Ici
Sans rien savoir
Sans rien pouvoir
Sans rien reconnaître
Comme coincé
dans cette étrange parenthèse du temps
Entre Dieu et la pierre
En deçà du monde
Là où il n'y a ni route, ni voyageur
Là où le pas devient léger
Comme un souffle
porté par les vents
qui mènent au-delà de l'homme
Brouillon
Quelque chose comme des graffitis
Portrait d'une âme en quête
Récit d'une (longue) traversée
Entre ce qui précède l'homme
et ce qui le prolonge
Sans que rien soit certain
Devant le monde et l’immensité
Tantôt face au vide
Tantôt face à un mur
Et l'ardeur qui pousse à comprendre
et à franchir
Hors du rang
L'âme
Dans les bras de Dieu
Au cœur de l'enfance
S'abandonnant
De plus en plus discrets
Les gestes et les mots
L'âme et l'existence
Fidèles (si fidèles) à leur pente
(Sans rien avoir à prouver à quiconque ;
sans jamais rien demander à personne)
Ici
Au cœur de l'étreinte
alors que la tête traîne encore Dieu sait où
Des mots
lancés comme des fleurs vivantes
à la face du monde
Au milieu des herbes folles, des nuages
et de la rosée
Alors que la mort et le vent emportent tout
Le cœur frotté au monde et au mystère
Entre terre et lumière
Entre allégresse et labilité
Quelque chose de Dieu en l'homme (bien sûr)
[jusque dans ses gestes les plus barbares]
Qu'importe ce que nous vivons
Et qu'importe ce que nous faisons vivre
Car tout, sans doute, a été consenti
Au-dedans de ce qui vit – en nous
Comme un toit sur nos errances
Un chemin relié à tous les autres
Un temple qui mène au fond du cœur
et aux paumes ouvertes aussi (bien sûr)
Quelque chose de Dieu
au fond de l'âme, de la chair, de l'esprit
au cœur des gestes, des pas et des mots
Qu'importe alors le chemin et le voyage
Qu'importe alors la nuit
et l'ardeur à chercher la lumière
Au-dedans du manque
Ce que nous cherchons
si désespérément
Alors que là-haut
Alors que partout
Bien sûr
Fragile (très fragile) ici
Et qu'importe
La chair du monde
L'esprit des Dieux
Le cœur des rêves
Et l'âme des Autres
Glissant entre le feutre et la feuille
Et devenant (parfois) l'encre du poème
Seul au milieu des pierres et des étoiles
Avec, dans la chair, le ciel et la sauvagerie
Ce qui est nécessaire aux vivants
(et, quelques fois, à la poésie)
Mélangé au rêve et au périssable
Mélangé à l'horreur et à la folie
Ce qui n'a de nom
Et qui nous offre aussi sa tendresse
Le cœur penché
sur cette pente étrange
Au-dessus (juste au-dessus)
des sables mouvants
où se débat la chair empêtrée
Hissé au-dessus du soleil
Comme l'arbre et l'oiseau
Comme le jour et les étoiles
Debout
Le front bien haut
Le geste magique de celui qui sait ;
de celui qui sent
Aussi juste que la vie
Aussi tranchant que la mort
Au creux de la lumière
Ce souvenir qui nous hante
Lentement
Très lentement
Aller et venir
Autour du même seuil
Autour de tous les seuils
Trouver un passage
pour retourner là où tout a commencé
A trop dire
sans voir
Puis, de plus en plus silencieux
à mesure que l'énigme s'éclaire
Comme un soleil sur le monde
Cet œil sensible et caressant
attentif à conserver intacts
le contact et l'innocence
Sans mot
Sans personne
Sans même la lumière
Aller
jusqu'à l’impossibilité du monde
jusqu'à l'effacement du temps
pour entrevoir
derrière les voiles déchirés
le vide fascinant de l'espace
traversé par quelques rêves
Des étoiles et de la matière
un peu de poussière dans le ciel
La terre au cœur
Vécue
Sans pensée
Sans appétit
Si amoureusement
Si près de la peau des bêtes
de l'écorce des arbres
du tapis de feuilles et de roche
qu'effleurent les pieds
et de leur âme – plus vivante
(bien plus vivante) que celle des hommes
Laisser ce qui blesse
se transformer en sa propre chair
grâce au travail (involontaire) de l'âme,
de la tendresse et du temps
Sans mensonge
Sans emprise
Seul donc
Et si le monde était l'exil
Et si la solitude était le royaume
Et s'il n'y avait d'autres lieux
que l'Amour et la lumière
Le ciel
par-dessus la peau
Et – au-dedans – ce qui vieillit
ce qui est amené à mourir
ce qui est amené à pourrir
Et plus haut
Et plus profond encore
Ce qui échappe au monde et au temps
Le lieu de tous les recommencements
Sur le même fil – étrange et vivant –
que celui où la mort danse
de manière ininterrompue
Peu importe la poigne du temps
Le cœur penché
sur l'ombre, le manque, l'invisible
ce qui nous traverse momentanément
Ces larmes
dans les yeux ouverts
alors que d'autres (la plupart des autres)
rient le cœur fermé
Vivant
Au fond de la voix
Ce qui se tait
Ce qui se crie
Et qui se transforme parfois en poème
Au fil des mots qui se répètent
Le visage de plus en plus caché
L'âme de plus en plus droite
Les pages de moins en moins
compréhensibles – peut-être
Comme une offrande au ciel et au monde
Et qu'importe ce qu'ils en font
Suffisamment habité pour être joyeux
au cœur de la solitude et du silence
L'âme
si près des choses
qu'en se penchant sur elles
on entend battre le cœur du monde
Paroles murmurées
depuis l'autre côté du cœur
là où le hasard et le monde
ne sont plus même des idées