TRAVERSEE COMMUNE LIVRE 2 L'ESPRIT AVENTUREUX
LIVRE EXPERIMENTAL (2007)
L’ESPRIT AVENTUREUX propose deux séries de fragments :
LA FUITE DE L’HOMME et HEMISPHERES.
LA FUITE DE L’HOMME
Traversée commune
Conduite coutumière de l’Homme commun (et de l’esprit ordinaire) soumis à l’inextinguible (et inconscient) besoin d’échapper à l’insoutenable pesanteur du réel. De se dérober à l’éternel inconfort des jours. De se soustraire à l’ennui, à l’embarras, à la douleur, à la souffrance. D’esquiver le malaise, le mal-être, la plus infime des insatisfactions pour chercher, à travers d’innombrables possibilités, la tranquillité de l’esprit.
HEMISPHERES
Traversée singulière
La fuite singulière d’un homme ordinaire. A travers le voyage, le sexe, le rêve, les fantasmes, l’alcool, la drogue, les délires, les souvenirs, l’écriture. La quête désespérée (et désespérante) de l’Homme prêt à suivre les méandres de son esprit, ses caprices, ses soubresauts, ses volte-faces, ses embardées absurdes (et déconcertantes) pour échapper à l’obscurité, à l’intolérable exercice des jours. Dans l’espoir d’accéder à l’île de la Paix.
LA FUITE DE L’HOMME
Traversée commune
(à gauche et à droite)
Brinquebalé à gauche et à droite,
ici et là, au gré de l’esprit aventureux…
Préambule
Tu fuis l’obscurité. Et tu arpentes les hémisphères.
(2.1)
Dérobade
Tu te dérobes à l’insoutenable pesanteur du réel.
(2.2)
Désengagement
Tu te soustrais à l’inconfort de l’esprit.
(2.3)
Évitement
Tu esquives l’exercice des jours.
(2.4)
Contournement
Tu rêves d’échapper aux désagréments du vivant.
(2.5)
Narcotique
Tu divertis ton attention. Tu anesthésies ta conscience.
(2.6)
Inconscience
Tu désattentionnes ta présence.
(2.7)
Anesthésiant
Tu insensibilises tes états. Tu déroutes l’essentiel. (2.8)
Double battant
Tu ouvres les portes du monde. Et tu glisses sur la pente des sentiers communs.
(2.9)
Hémisphères
Tu parcours les hémisphères. En voyageur géographique, explorateur cérébral, aventurier sexuel. Tu cherches la ligne pacifique, l’espace central, l’archipel des équateurs.
(2.10)
Course plate
Tu arpentes le monde. Tu sillonnes l’étendue des surfaces.
(2.11)
Quête illusoire
Tu cherches l’impossible ailleurs.
(2.12)
Voyage
Tu franchis l’horizon de territoires illusoires.
(2.13)
Fuite colorée
Tu arpentes les terres du vent. Tu suis le cours de l’arc-en-ciel.
(2.14)
Désorientation
Tu explores l’imaginaire. Tu éclipses le réel.
(2.15)
Errance
Tu cherches partout le chemin qui t’échappe. Tu t’égares.
(2.16)
Boisson stimulante
Tu t’abreuves d’inconnus. Tu attises ta soif.
(2.17)
Exotisme
Tu t’émerveilles du lointain.
(2.18)
Détournement
Tu dépayses le merveilleux.
(2.19)
Sans surprise
Tu organises ton voyage. Tu aménages tes imprévus.
(2.20)
Contrôle
Tu voyages sans risque. Tu neutralises l’incertain.
(2.21)
Esquive
Tu aménages tes fuites. Tu survoles les brèches. Tu te dérobes aux ornières.
(2.22)
Distraction
Tu voyages. Et tu oublies l’espace des horizons inexplorés.
(2.23)
Courts circuits
Tu explores les terres lointaines. Et tu demeures étranger à toi-même.
(2.24)
Orientation de l’errance
Tu erres ici et là en tournant inlassablement autour de ton centre.
(2.25)
Fil tendu
Tu marches sur un fil balayé par les vents.
(2.26)
Balancement
Tu es ballotté ici et là. Bringuebalé par l’esprit aventureux.
(2.27)
Palimpseste
Tu es l’auteur de tes propres errances.
(2.28)
Engloutissement…
Tu te distrais du réel. Et la fiction t’engloutit.
(2.29)
HEMISPHERES
Traversée singulière
(à gauche et à droite)
Brinquebalé à gauche et à droite,
ici et là, au gré de l’esprit aventureux…
– HEMISPHERE 1 –
Réalité
Tu feuillettes un livre sur la fuite de Lhomme (et la folie des hommes).
(2.30)
Rêve
Tu rêves d’échapper aux mornes contingences de ton existence.
(2.31)
Préparatifs
Tu prépares tes bagages. Et tu pars.
(2.32)
Début de voyage
Ta roulotte est prête. Tes bagages soigneusement entreposés dans un joli désordre. Le voyage s’annonce long. Tu as prévu d’arriver quelque part. Bien sûr, tu ignores la destination. Tu vas sûrement parcourir plaines et vallées, t’arrêter ici et là au hasard des routes, franchir des cols, dormir à la belle étoile, rencontrer des gueux déguenillés, croiser des nobles désobligeants. Bref, l’aventure s’annonce belle et l’avenir prometteur.
(2.33)
Locomotion
Tu enfourches ta vieille carne.
(2.34)
Bourrique
– Allez ! Hue, Bourrique !
Et Bourrique s’ébroue.
– Allez ! Hue Bourrique !
Et Bourrique démarre. Ton voyage commence.
(2.35)
Incommunicabilité
Au premier carrefour, tu rencontres un vieil homme sur le bord du chemin. Tu t’arrêtes. Il lève vers toi ses yeux usés.
– Trrrrlou goulduch !
– Oui ! Bien sûr ! Trrrrlou goulduch !! Et vous ?
– Trrrrlou goulduch !
Que répondre à ça ? Eh bien ! Trrrrlou goulduch bien sûr !
– Trrrrlou goulduch !
– Trrrrlou goulduch ! Trrrrlou goulduch !
– Oui ! Oui ! Trrrrlou goulduch ! Trrrrlou goulduch !
Tu te lasses. Le bougre baisse les yeux et reprend son étrange mélopée. Une sorte de psalmodie barbare et païenne (à en juger pas la sonorité gutturale et sa tenue de sauvage illettré).
(2.36)
Folie
Tu cries au fou.
(2.37)
Voyage solitaire
Tu poursuis ton périple. Tu voyages un demi-siècle sans trouver un pékin à la ronde pour parler une langue compréhensible. Tu finis par te décourager. Tu t’isoles.
(2.38)
Effondrement
Au cœur de l’isolement, tu explores la misère de l’âme. Tu découvres les meurtrissures de l’obscur. Et tu tombes, tu tombes, tu tombes. Tu tombes sans fin.
(2.39)
Ouvertures infinies
Au cours de ta chute, tu découvres, derrière les portes de la solitude, une fenêtre. Derrière la fenêtre, tu découvres une porte. Derrière la porte, tu découvres une nouvelle fenêtre, puis une nouvelle porte, puis une nouvelle fenêtre. A l’infini. A l’image des voiles brumeux et opaques qui dissimulent la claire lumière où baigne ton cœur pur.
(2.40)
Fuite
Tu soulèves un voile. Et tu t’égares dans l'imaginaire. Tu pousses les portes de l'oubli. Tu sombres dans l’abîme infini. Tu t'y perds (avec délectation). Avec l’espoir secret d'échapper à ta morne réalité. Tu t’engages dans la fuite merveilleuse. Tu t’engouffres dans la triste échappatoire.
(2.41)
En quête
Tu cherches l’île de la paix. Tu quittes la pièce. Et tu rejoins ton bureau. Tu t’assois à ta table de travail.
(2.42)
Nouvelle pièce
Tu es confortablement assis. Devant ton clavier, le regard fixé sur l’écran. Dehors : un temps de chien et d’ennui joyeux. Ouvert devant toi, un livre sur la fuite de Lhomme (et la folie des hommes).
(2.43)
Tentative
Tu tournes les pages. Tu regardes l’écran avec lassitude. Tu tentes (vainement) d’écrire quelques mots (la suite de ton aventure) lorsque ton voisin (la quarantaine adolescente) augmente soudain le volume de sa stéréo. Une musique tonitruante ! Une musique à réveiller les sourds… et à faire vibrer les murs des maisons du quartier.
(2.44)
Échec
L’île de la paix n’est pas dans ce quartier.
(2.45)
Glissement
Tu ouvres la fenêtre. Tu allumes une cigarette. Tu regardes l’horizon qui se dérobe. Tu glisses dans le souvenir.
(2.46)
Souvenir
Tu te souviens.
(2.47)
Désolation
La steppe s'étend à perte de vue. Collines, vastes étendues de roches sombres, désert de pierres et quelques montagnes à l'horizon. Voilà le décor. Tu fermes les yeux. Tu imagines la steppe, les collines grises et poussiéreuses, le désert de rocaille, la terre craquelée, l'atmosphère de désolation. Tu es seul. Seul dans ce paysage désespérant. Tu as soif. Très soif. Une ombre marche à tes côtés. Vous marchez ensemble vers l'horizon comme deux compagnons d'infortune. Le soleil décline derrière les montagnes. Vous êtes à mille lieues de toute présence humaine. Vous êtes seuls et perdus. Vous sentez la mort rôder. Vous la sentez s'approcher. Dans quelques heures, vous serez morts, arrachés à la terre. Et vous avez peur. Une trouille bleue. Une trouille phénoménale. Une trouille qui vous prend aux tripes et qui vous déchiquette les entrailles. Tes pieds soulèvent la poussière. Ta marche se ralentit. A bout de force, tu t'arrêtes et t'écroules. Tu tombes épuisé. Tu sombres à demi-conscient. Tu cries, tu appelles, tu pleures. Dans un ultime sursaut, tu plonges dans le délire qui t'arrache à ta misère.
(2.48)
Rêve cauchemardesque
Tu ouvres les yeux. Tu sors du monde des songes pour sombrer dans le cauchemar.
(2.49)
Emprisonnement
Tu es prisonnier dans un cachot sale, froid et humide. Un cachot comme tant d’autres. Un cachot à l’image de tous les cachots. Un cachot fidèle à son image. On t’y a poussé pour tu ne sais quelles obscures raisons : désobéissance, rébellion et injures au roi (tu l’ignores, cet épisode t’échappe complètement). Des accusations hâtives jugées plus hâtivement encore par quelques courtisans ambitieux, jetant leur fiel sur tous les opposants croisés sur le chemin de leurs ambitions. Tu n’as pu parler au roi. Tu lui a adressé cette simple missive :
(2.50)
Missive
Majesté, j’ai été par vos sbires jugé, condamné et emprisonné. Et je végète aujourd’hui dans ce
cachot. Je clame, majesté, mon innocence et réclame la liberté. Je vous prie de croire, majesté, en ma plus noble considération.
(2.51)
Prisonnier
Tu te réveilles. Tu es dans une chambre. Une chambre sans âme. Une chambre impersonnelle. Une chambre capitonnée dans un hôpital aux murs blancs.
(2.52)
Enfermement
Les journées sont longues, diablement longues. Seul et nu dans cette pièce capitonnée. Tu es enfermé pour folie. Une paillasse sur un sol carrelé de blanc et un seau pour tes besoins. Voilà le décor de ta longue agonie. Et ce long monologue, ta seule activité. Deux fois par jour, on t’apporte une carafe d’eau et ta pitance, une infâme bouillie qu’au fil des jours tu prends plaisir à avaler. Tu manges, tu bois, tu dors, tu chies, tu pisses, tu te masturbes et tu penses. Tu penses, tu penses, tu penses. Tu penses à l’infini. Jamais un mot échangé, jamais un regard aperçu, jamais un paysage à regarder. Ces quatre murs sont ton seul horizon. L’unique décor de tes triviales et essentielles activités.
(2.53)
Réclusion
Séquestré dans une pièce capitonnée. Tu imagines cette réclusion. Tu vis l’espace d’un instant ce lent voyage vers le dépouillement. Tu réfléchis, tu réfléchis, tu ne cesses de réfléchir pour échapper à la mort et à la folie qui guette. Tu n’as nulle notion du temps, nul divertissement, nulle compagnie excepté ces longues journées plongé dans ton imaginaire. Tu apprends à survivre dans ce monde dépouillé. Tu n’as nulle échappatoire, nul plaisir, nul bonheur mais cette conscience aiguë du présent. Ici, tu te cognes à tout, aux murs, à l’immobilité, à ton étroitesse, à l’incompréhension, à la douleur, à l’absurdité, au désespoir, à l’ennui, à la mort et à l’impossibilité de te la donner.
(2.54)
*
Temps
Le temps passe. Tu regardes la pendule fixée sur le mur blanc. Sur la pendule, tu regardes défiler les heures.
(2.55)
Séance scripturale
Tu es assis à ton bureau. Devant ton clavier, le regard fixé sur l’écran. Dehors : un temps de chien et d’ennui joyeux. Tu t’interroges sur l’histoire de ton prochain livre. Un bouquin sur la fuite de Lhomme (et la folie des hommes).
(2.56)
Porte
Tu ouvres la porte de l’imaginaire.
(2.57)
Fuite obscure
D’un geste, tu quittes les ténèbres. Et tu grimpes au rideau en rêvant du ciel.
(2.58)
Portes du paradis
Tu arrives aux portes de la voûte céleste. Portes du Paradis. Jamais tu n’aurais imaginé y accéder (si facilement). Deux anges aux allures angéliques (cheveux d’or, drapés de mousseline blanche et transparente laissant deviner leur sexe) en gardent l’accès. Contrairement à la légende, tu constates que les anges ont un sexe. Un gros sexe turgescent. Et n’en déplaisent aux puritains pudibonds de toutes les églises du Monde, tu apprends qu’ils s’en servent comme glaive en l’abattant sans rechigner (tant ils sont durs à la besogne) sur tous les culs du Ciel, de la Terre, du Paradis et de l’Enfer. L’un d’eux, bite en main, te fait signe d’approcher. Tu t’avances, mal à l’aise, les mains maladroitement posées sur les fesses (dans l’idée de les protéger bien sûr !). Tu connais leur vigoureuse réputation. Tu trembles à l’idée de gagner le paradis une bite dans les fesses.
– Tu connais le droit de cuissage, mon garçon !
D’un signe de tête, tu lui dis que non.
– Non ? Étonnant ! Nous allons te montrer !
L’autre, chibre en main, tente de t’expliquer. Il s’avance, baisse ton pantalon, te demande d’écarter les cuisses et commence à te besogner dans les règles, bien entendu, de la loi en vigueur. Tu encaisses sans un mot. Une onde de choc diabolique te parcourt l’échine. Le diable n’y va pas de main morte. Ça dure une éternité. Tu invectives Dieu. Il exagère. Ce droit de passage au Paradis est un péché. Tu te promets de lui en parler. L’ange qui a deviné tes pensées stoppe net sa chevauchée.
– Un seul mot à Dieu, mon garçon ! Et nous te faisons vivre un enfer pour le restant de tes jours au paradis !
Tu t’abandonnes à ces diables d’anges (qui manquent franchement d’amour). Tu te soumets en silence aux lois du Ciel.
(2.59)
Halte
Tu poses ton livre. Tu ôtes tes lunettes. Tu étires les bras et reprends le fil du récit.
(2.60)
Dieux divins
Après une courte halte, tu arrives, par un divin hasard, dans la divine contrée des Dieux.
(2.61)
Regard diabolique
L’un des Dieux te toise du haut de sa chaire. Tu en as la chair de poule. Et il s’adresse à toi, misérable vermisseau.
Dieu : Diable !
Toi : Diable ??? Oh ! Votre regard est divin, Dieu !
Dieu : Nom de Dieu ! Nom de Dieu ! Comment oses-tu t'adresser
aux Dieux ! Vermine ! Infâme vermisseau ! Fils de Satan et de Belzébuth ! Hors du paradis des Dieux ! Gardes! Gardes ! Emmenez-le !
(2.62)
Geôles
Les sbires des Dieux t’emmènent dans les divines geôles des Dieux et t’enferment, pieds et poings liés, dans le donjon des enfers (un vrai paradis). Arrivés dans ta cellule (un cachot paradisiaque), ils défont tes liens et te jettent avec ménagement sur l'épais tapis d’un palais. Et aussitôt une langue – une belle et grosse langue rose – une divine langue te fait glisser dans un gosier (un divin gosier de ruminant à cornes).
(2.63)
Sacrée merde
Tu patientes là quelques heures. Tu montes et tu descends, ballotté de la gorge à l’intestin. Après une longue pause dans le rumen, tu sors par l'orifice naturel du pacifique animal. Tu fais une chute magistrale, amortie (heureusement) par une infâme bouillie de matières fétides, autrement dénommée bouse. Oui, tu ne t’étonnes nullement d’atterrir sur le sol dans une énorme bouse de vache. Tu es perdu au milieu d'une bouse de vache, elle-même perdue au milieu d'une rue sale et bruyante d'une lointaine capitale régionale de l'Inde, elle-même située dans une région du monde appelée, Asie, qui, à l'époque où cette histoire se déroule, est l'un des 5 continents de la planète Terre, qui est l'une des 12 planètes du système solaire, qui est lui-même l'un des milliards de milliards de milliards de milliards de systèmes dans un autre bien plus vaste qui lui-même etc etc etc. Tu imagines la géographie de ces univers. Et tu sens ton insignifiance (petit être perdu au milieu de nulle part, enfin si, perdu au milieu d'une bouse, elle-même na na na na na…). Et ta situation dramatique te semble soudain dérisoire. Et, pourtant, tu es dans la merde. Dans une sacrée merde. (2.64)
Bond prodigieux
L’odeur t’insupporte. Tu n’as aucune envie de te complaire dans cette situation scatologique. Tu prends ton élan. Et tu sautes (d'un bond faramineux) sur l'asphalte crasseux, manquant de te faire renverser par un triporteur conduit par un japonais allumé imbibé de saké. Tu es abasourdi. Après un séjour dans le palais des Dieux, une douce et brève villégiature dans le donjon des enfers, tu tombes du cul d'une vache indienne qui chie sur la route où passe (au même instant) un triporteur conduit par un japonais à moitié bourré qui manque de t'écraser. Tu t’interroges sur ce japonais. Tu te demandes ce qu’il fait en Inde (et dans cette histoire). Et comme l’histoire est longue (car la vie de ce japonais est un vrai roman), tu te contentes de sa fiche signalétique.
(2.65)
Fiche signalétique
Nom : Kawasa
Prénom : Bolcheki Aiko Sergueï (sa mère est russe, elle lui a donc donné un prénom russo-japonais)
Profession : essayeur de jouets russes en bois pour une grande compagnie croate (l'unique fabricant industriel au monde (non parallèle) de poupées russes en forme de corbeau qui croasse.
Mission : divertir et tromper le consommateur sur la marchandise
(2.66)
Journal
Tu te remets lentement de tes émotions et trouves (par le plus extraordinaire des hasards) sur ta table de travail un journal ouvert à la page 38 qui relate la vie de Bolcheki Aiko Sergueï.
(2.67)
Bolcheki Aiko Sergueï
Le court (très court) récit de la vie de Bolcheki Aiko Sergueï Kawasa (extrait d'un article de l'Indiana Journal)
« Personne n'a jamais entendu la voix ni même parler de Bolcheki Aiko Sergueï Kawasa. Il est fort probable qu'il n'ait été (sa courte vie durant) que l'improbable personnage d'un hypothétique projet romanesque inabouti. En clair, Bolcheki Aiko Sergueï Kawasa n'a jamais existé. D'ailleurs, à l'heure de cette publication, nous vous assurons (de source officielle) de sa mort certaine. Nous présentons à sa famille et aux innombrables poupées russes qu'il n'aura malheureusement pu essayer nos plus sincères condoléances »".
(2.68)
Dada
Soudain, la poupée russe posée sur ton étagère se tourne lentement vers toi et te dit : "da ! da !" Croa ! Crois ! Croa !
(2.69)
Prisonnier
Tu regardes autour de toi. Tu es dans une pièce. Une pièce sans âme. Une pièce impersonnelle. Tu te souviens à présent. Tu es dans une chambre d'hôpital aux murs blancs. Au plafond, tu remarques un néon blafard qui clignote. Tu es allongé sur un lit. Immobile. Tu n’es plus qu'esprit. Un pur esprit au corps mutilé. Tu es un esprit sans corps. Un esprit au corps inerte.
(2.70)
Délire fantasmagorique
Tu délires. Pur esprit, pure fantasmagorie. Vie éthérée. Vie épurée. Vie évidée de la matérialité. Vie sans contingences. Foutaises. Malaise. Ton corps est obèse. Tu pisses sur l'alèse. Tu rêves que l'infirmière te déniaise. Fantasmes d'obèse alité au corps mutilé. Silence. Il faut que tu te taises. Thérèse ne comprendrait pas. Tu cries (encore).
(2.71)
Cri
Tu gueules à Thérèse de venir te chercher. On entend ta voix : Thérèse ! Viens me chercher ! Prends-moi dans tes bras ! Oh ! Je t'en prie ! Rejoins-moi ! Fais-moi oublier ma vie ravagée ! Porte-moi sur tes ailes ! Et envole-toi vers le ciel, le ciel divin où les anges se mélangent et s'adonnent au stupre et à la fornication sans tomber dans le véniel péché de la masturbation ! Je voudrais tant goûter à la volupté sans entendre les sages et inutiles recommandations des Livres Sacrés. Libère-moi de ce poids et la joie te sera donnée ! Thérèse, aie pitié d'un pauvre pécheur livré à ses viles pensées ! Je suis impuissant et handicapé. Je suis ce que la vie m'a donné ; un accident inopiné incapable de satisfaire ses désirs de péché.
(2.72)
Thérèse
Thérèse descend du ciel velouté par un grand escalier de marbre blanc. Elle s'arrête un instant et pose sur toi un regard innocent.
– Mon fils, dit-elle, oublie ce péché véniel ! Éloigne ton cœur de la bagatelle ! Et, un jour, tu pourras marcher ! Oui ! dit-elle, un jour tu pourras marcher jusqu'au ciel avec tes attelles !
– Avec mes attelles ? Mais de quoi me parle-t-elle?! Oh ! Thérèse ! Montre-moi plutôt tes porte-jarretelles ! Mais la diablesse, un peu vexée (et aussi un peu gênée – sans doute – par cette proposition un rien osée, il est vrai), s’en va rejoindre les anges du ciel sans dévoiler une partie de son intimité. Ah ! Tu regrettes de n'avoir pu jeter un œil à cette partie de son corps dénudée. Tu sais que la none Aniste (le vrai nom de Thérèse) n'est pas une prostituée. Et tu crains qu’à l'avenir, elle te le fasse cher payer.
(2.73)
Regret
Quelques jours plus tard, la facture arrive. Tu meurs, noyé par le regret.
(2.74)
Note
Tu notes sur ton cahier. Le regret est un redoutable ennemi pour les âmes meurtries arrivées au crépuscule de leur vie. Le regret tue. Et c'est bien regrettable ! Mais que veux-tu ?
(2.75)
Crainte
Tu relis les derniers fragments écrits. Tu as honte. Tes propos sont parfois d'une rare incohérence. Et d’une totale impiété. Ces blasphèmes qui parsèment ces pages… Tu trembles. Tu crains la colère divine. Tu la crois féroce. Tu crains que ta vie prochaine ne soit un chemin de croix.
(2.76)
Miséricorde
Dieu écoute ta voix et impose ton choix. Dieu n'est pas si miséricordieux. Non ! Pas si miséricordieux ! Et tu lui dis d’aller au diable.
(2.77)
Potentat céleste
Et son despotisme tyrannique (sans crier gare) s'abat sur toi.
(2.78)
Sempiternelles rencontres
Quelques jours plus tard, la mort frappe à ta porte. Tête de mort, orbites obscures, vêtue d’une longue cape noire et portant une grande faux aiguisée de sa blanche et longue main décharnée (comme il convient) :
La mort : Toc ! toc ! toc ! C’est moi !
Toi : Toi ?!! Mais qui es-tu ?!!
La mort : C’est Moi, la grande faucheuse ! N’as-tu donc pas entendu sonner le glas ?
Toi : Le glas ? Oui, vaguement ! Quelle heure est-il ?
La mort : L’heure de la moisson !
Toi : Mais… c’est que… je suis encore en train de semer ! J’ai encore tant à faire ici !
La mort : Qu’as-tu planté pour cette saison ?
Toi (un peu penaud) : Oh ! Les semences habituelles!
(2.79)
– HEMISPHERE 2 –
Départ
Tu t’apprêtes à quitter ton domicile. Le départ est imminent. Tu attends un taxi qui te mènera à l’aéroport.
(2.80)
Nouvelles entreprises
Tu pars en voyage. A la recherche de Lhomme. Lhomme dont les manuscrits disséminés de par le monde t’aideront à découvrir l’île de la paix (Lhomme est un auteur oublié). Ses manuscrits sont indispensables pour la suite de ton récit. Tu décides (en parallèle) de tenir le journal de bord de ton périple.
(2.81)
Dans un article
L’aéroport est immense. Un dédale de couloirs, de tunnels et d’escaliers mécaniques. Tu te diriges vers la salle d’enregistrement. L’hôtesse est souriante. Formalités d’usage. Salle d’embarquement. Tu montes dans l’avion. Compagnie charter. Classe économique. Tu t’assois. Place côté hublot. Tu ouvres un magazine. Tu le feuillettes machinalement. A la page 37, tu tombes sur un étrange article : un labyrinthe de mots.
(2.82)
Un labyrinthe de mots
Les feuilles sont assemblées avec soin. Des centaines de fragments de texte. Un étrange assemblage. Un labyrinthe de mots. Un dédale de sentiers et de multiples chemins pour guider le lecteur, mieux le perdre pour qu’il se retrouve… seul et désemparé dans un face-à face avec lui-même confronté aux sentiments qui l’étreignent et relié (bien sûr) aux fils des chemins. Mais Lhomme et son œuvre conservent leurs mystères…
(2.83)
A l’autre bout du monde
Il pleut. Une pluie fine qui tombe sur l’asphalte rugueux. Quelques gros nuages gris dans le ciel sombre et bas. Devant toi, une tasse de café brûlant. Tu allumes une cigarette. Tu entrebâilles la fenêtre et descends légèrement le store. Tu regardes les volutes blanches de ta cigarette disparaître dans l’air frais. Une douce quiétude envahit ta chambre d’hôtel. Tu reprends la lecture du magazine.
(2.84)
Un labyrinthe de mots (suite)
La lecture de Lhomme laisse une étrange impression. Auteur méconnu et mystérieux à l’œuvre immense et éparpillée. Avant sa mort à G (village natal de l’auteur), il laisse à l’humanité, le journal du monde, petit livre blanc sous-titré fil rouge dans lequel, précise-t-il, il livre la clé de sa lecture. Les lecteurs intéressés par cette œuvre hybride le cherchent en vain.
(2.85)
Notes réflexives
Tu poses le magazine et réfléchis. Tu saisis ton carnet et tu notes : penser à te procurer ce petit livre blanc, le journal du monde, fil rouge. Tu récapitules. Tu cherches l’île de la paix pour poursuivre ton récit. Seul Lhomme peut t’aider. Pour trouver Lhomme, tu dois dénicher son journal du monde à G.
(2.86)
Réception
Tu demandes à l’accueil de l’hôtel les horaires des trains pour G. (village natal de Lhomme).
(2.87)
Dans une vieille maison
Une vieille maison dans le village de G. Tu ouvres la porte (elle est ouverte). Un minuscule couloir. Au fond, un escalier de bois. Tu gravis l’escalier, traverses un vestibule où s’entassent pêle-mêle des livres (posés à même le sol), de vieilles chaussures et quelques babioles hétéroclites (dont une lampe de lecture). Tu pousses une porte. La pièce est sombre. Derrière quelques étagères remplies de papiers, de dossiers et de livres, tu aperçois un immense bureau (à la surface nette et lisse). Posé sur un sous-main cartonné, un cahier à spirale. Tu l’ouvres à la première page et tu commences ta lecture.
(2.88)
Indication
Lieu : village de G.
Transport : train
Localisation : sur le bureau de l’auteur
Interlocuteur : néant
Objet : cahier à spirale
(2.89)
Trouvaille
Tu as trouvé le carnet blanc. Tu commences ta lecture. Tu portes quelques espoirs qu’il conviendra d’élucider.
(2.90)
En quête d’indices
Pourquoi diable partir à la recherche d'un autre ? Qu'espères-tu trouver ? Quelques indices ? N’aie crainte ! Ils égrèneront ces pages. Et il te faudra les cueillir en chemin. Poursuis ton voyage. Parcours les hémisphères. Suis les indications. Tourne les pages.
(2.91)
Indication
Lieu : île du Pacifique
Transport : bateau
Localisation : caisse en bois
Interlocuteur : néant
Objet : feuillets
(2.92)
Éparpillement
Tu notes sur ton carnet (ton petit carnet blanc) : que signifient ces bouts de phrases éparses ?
(2.93)
Poursuite du voyage
Tu poursuis ton voyage.
(2.94)
Effractions
Tu parcours le monde à la recherche de murs à abattre, de serrures à crocheter, de cadenas à casser, de coffres-forts à faire sauter.
(2.95)
Sur une île du Pacifique
Sur une île perdue en pleine mer. A 1000 milles nautiques de la côte. Tu regardes la carte. Tu te diriges à l’exact emplacement de la croix. Tu sors ton barda : pioche, pelle, lampe de poche. Et tu commences à creuser. Au milieu de la nuit, tu découvres une caisse. A l’intérieur, quelques feuillets rongés par l’humidité.
(2.96)
Bonté à revendre
Après cette traversée des mers, tu rejoins les Arsène Lupin du cœur, noble congrégation altruiste chargée d’aider les riches à distribuer la bonté aux pauvres. Tu parcours le monde des nantis qui ont tant à offrir. Et si peu de bras pour mener à bien leur distribution.
(2.97)
Échappée belle
Après tes rapts, tu pars au galop, les cheveux au vent et la tête brinquebalant sur tes épaules, arc-bouté sur ta pauvre jument.
(2.98)
Retour spectaculaire
Un jour, tu quittes les Arsène Lupin du cœur. Et tu reprends ton vagabondage. Tu retrouves la terre des hommes. Tu rejoins la troupe du monde.
(2.99)
Scène du monde
Sur le bord du monde, tu vois les acteurs s’adonner au jeu médiocre des répliques :
– Méchant !
– Pas beau !
– Vilain !
– Toi-même, salop !
– Ordure !
(2.100)
Retour en scène
Le vocable humain limité te navre. Tu es effaré par la pauvreté langagière du monde. La colère envahit ton esprit et ordonne à ton cœur de monter sur scène. Et tu rejoins (malgré toi) la troupe humaine. Tu retrouves ta place parmi les mauvais acteurs. Parmi les pauvres hommes au langage indigent et à l’intelligence étroite. Tu blâmes ton cœur. Pourquoi t’a-t-il enjoint d’adopter pareille posture (retourner à l’imposture) entouré d’incapables et de bons à rien. Oui, parfaitement, de bons à rien. (2.101)
Bon à rien
Tu t’exclames soudain (avec surprise et dégoût) : Bien sûr ! Hitler aussi en est ! Ne fut-il pas à ce titre l’archétype du bon à rien. Tu essayes de convaincre ton entourage. Tu leur fournis la preuve en leur adressant cet extrait (extrait très circonscrit) de discours que tu as (pour eux) retranscrit :
– Au large, races inférieures ! Place à l’Homme neuf ! Place à l’Homme nouveau !
A la fin de ta missive, tu signes et ajoutes : « Et quoi qu’il fit, il est évident qu’il n’arriva à rien. »
(2.102)
Mise à jour
Le paragraphe précédent te consterne. Tu fermes les yeux. Et tu t’endors. Tu as la tête pleine de rêves. Tu rêves de poupée russe. (2.103)
Tour de tête
Ta tête prend (soudain) la forme d’une grosse poupée russe (beaucoup plus large que l’univers). Tu n’as plus dès lors qu’une… enfin… deux idées en tête : lui mettre les fesses à l’air et la (dé)trousser. Ambitieux et irréalisable projet, n’est-ce pas ? Devant tant de difficultés, tu renonces et décides d’en faire le tour. Pour mener à bien cette nouvelle épopée, tu décides d’acheter une bicyclette. Tu hèles un vendeur [le quartier regorge (à cette époque) de vendeurs de bicyclettes], et tu lui expliques tes intentions et le questionnes sur les engins en rayon. Enthousiasmé par ton projet, il te propose le « speed spirit travel », machine à l’esthétisme extraordinaire et d’une utilité diabolique pour tout individu désireux d’entreprendre un tel périple. Il te précise d’ailleurs qu’il s’en vend comme des petits pains. La bicyclette redevient à la mode (belle époque, n’est-ce pas ?) ! Et bien des individus (suspectés d’avoir un petit vélo dans la tête) s’empressent de l’acquérir pour partir à la conquête de leur tête.
– Vous avez de la chance, te dit-il, c’est mon dernier « speed spirit travel » !
Devant ton indécision, le vendeur te confie qu’il prépare, lui-même, son voyage de longue date (et que son départ est imminent).
– Prenez-le, boy ! Je vous le laisse pour 50 rots !
Tu regardes ton estomac. 50 rots ! C’est tout de même une somme ! Tu prends une bouffée d’air, ouvres la bouche et lui donnes ses 50 rots, un à un. Vous les recomptez ensemble. Il les range satisfait dans l’une de ses poches intérieures en se tapant d’aise sur l’estomac. L’affaire est conclue. Tu prends ta bicyclette et tu t’en vas faire le tour de ta tête.
(2.104)
Tête de nœud
A cette époque (en ces temps de furieuse déraison), ta tête a des allures d’étrange pays, peuplé de créatures et d’univers, recelant quantité (quantité insoupçonnée et insoupçonnable) de personnages et de contrées, tantôt drôles (et parfois drolatiques), tantôt sinistres, parfois absurdes, parfois réalistes (oui ! D’un réalisme bien trempé et ce dans le prosaïsme le plus trivial !), tantôt cyniques, tantôt mièvres, tantôt nauséabonds, tantôt merveilleux, tantôt graves, parfois légers (trop rarement, il est vrai !), tantôt abjects, tantôt d’une extraordinaire noblesse, tantôt comme ci, tantôt comme ça ! Enfin, bref, un capharnaüm d’affreux et de géniaux paradoxes ! Une terre fertile propice à la germination d’une myriade de graines (des plus convenues aux plus inattendues) ! Et partir à leur découverte est toujours un enchantement plein de surprises !
(2.105)
Détour
Cette cavalcade effrénée autour de ta tête te donne le tournis. Tu te détournes sans détour. Et tu repars vers d’autres aventures. Tu poursuis ta marche ineffable.
(2.106)
Marche ineffable
Tu sautes de mur en mur, de toit en toi, de toi au monde. Tu t’engages dans un drôle de voyage. Tu glisses. Tu sens la longue et fulgurante glissade dans le large couloir de l’histoire. Tu voles. Tu sens le souffle qui te propulse d'une pensée à l'autre, d'un univers à l'autre. Tu marches. Tu sens la fatigue du périple. Tu erres dans un étrange récit. Mais tu ignores les apparences. Tu connais la vastitude de l'esprit. Tu te souviens de l’infinité des possibles. Tu dépasses les limites, tu te libères des contraintes. Tu es libre. Tu suis les méandres de l’imaginaire. Tu franchis les portes de la délivrance. Tu traverses la vaste plaine de la quiétude sereine. Tu chemines. Tu poursuis ta marche ineffable. Ton périple éreintant vers l’île de la paix.
(2.107)
Périple éreintant
Le lendemain (après une longue nuit de sommeil), tu boucles tes bagages. Et tu reprends ton périple, le journal du monde à la main.
(2.108)
*
Poursuite du périple
Tu marches longuement sur la berge. Au loin, quelques bateaux quittent le port. Tu t’assois sur le quai. Tu attends le train.
(2.109)
Transport
Dans le train. Quelques passagers. La rame est presque vide. Tu t’installes sur une banquette. Et tu ouvres le journal du monde.
(2.110)
Journal du monde
Tu chausses tes bottes de « dix-sept lieuesx ».
(2.111)
Indication
Lieu : dix-sept lieux du monde
Transport : au choix
Localisation : suivre les indications
Interlocuteur : variable
Objet : réunification des feuillets
(2 .112)
Première étape
Dans un port désert du bout du monde. Sur un vieux rafiot amarré aux quais. Sur le pont, sous un amas de cordages, un fût étanche. Tu dévisses le couvercle. Protégée par une vieille veste trouée, une pochette en plastique contient une dizaine de feuilles attachées ensemble par un trombone rouillé. Tu poses ta veste sur la barre, t’installes sur l’un des coffres près du bastingage et sors la liasse de sa gangue de plastique.
(2.113)
Indication
Lieu : désert
Transport : à pied
Localisation : suivre les indications
Interlocuteur : hommes bleus
Objet : deuxième étape
(2.114)
Deuxième étape
A proximité d’un oasis. Sous une tente perdue dans le désert. Tes hôtes discutent autour d’un feu. Tu observes leurs gestes lents et leurs paroles douces. L’atmosphère est amicale. Tu les regardes en silence. Au loin, les dunes couchées sous le ciel étoilé. Des milliers d’étoiles scintillantes. Tu cherches tes histoires à tâtons dans le sable. Tu les trouves, les alignes devant toi. Le reflet de la lune s’y dépose.
(2.115)
Indications
Lieu : village aquatique
Transport : embarcation
Localisation : suivre les indications
Interlocuteur : enfants, rumeurs de la berge
Objet : première et seconde haltes transitoires avant la troisième étape.
(2.116)
Indications bis
Lieu : camp de réfugiés
Transport : à pied
Localisation : suivre les indications
Interlocuteur : enfants réfugiés
Objet : troisième étape
(2.117)
Première halte transitoire
Dans un village de pêcheurs enclavé. Au pied d'une falaise. Tu observes les enfants jouer sur le ponton. Tu entends leurs voix résonner contre la paroi. Tu écoutes les voix stridentes s’interpeller. Et tu lèves les yeux vers le ciel.
(2.118)
Seconde halte transitoire
Dans une baie minuscule perdue au bout du continent. Allongé dans une étroite embarcation (qui te sert à la fois de maison et de moyen de locomotion depuis plusieurs semaines), tu entends le clapotis de l’eau et la rumeur lointaine de la berge… le bruit des gens de la terre. Tu ouvres les yeux sur l’espace immense du ciel. Le soleil décline à l’horizon.
(2.119)
Troisième étape
Dans un camp de réfugiés. Devant ton abri de fortune, une toile de tente posée sur une maigre litière de paille recouverte de boue séchée, un groupe d’enfants s’est amassé. Ils tendent la main, le regard désespéré. Tu ouvres ton pauvre bagage. Tu te sens démuni. Une feuille du journal du monde se détache.
(2.120)
Indication
Lieu : steppe
Transport : à cheval
Localisation : suivre les indications
Interlocuteur : couple âgé
Objet : quatrième étape
(2.121)
Quatrième étape
Une yourte perdue dans la steppe. Un vieux couple devant la porte de toile (qui flotte au vent). Tu leur expliques le but de ta visite. Ils sourient et t’invitent à entrer. Tu t’assois en tailleur. Le vieil homme ouvre un coffre. Il en sort un sac plastique. La vieille femme apporte une tasse d’un breuvage brûlant. Le vieil homme déballe le contenu du sac plastique. Il en sort un autre sac plastique. Il le défait et te tend un vieux cahier à spirale rongé par le temps. Tu ouvres le cahier et commences ta lecture.
(2.122)
Dans un cahier à spirale (1ère page)
Tu arpentes les rues d’une ville lointaine. Tu vois les enfants mendier sur la grand place. Tu détournes le regard. Tu empruntes une ruelle sombre. Tu croises un enfant, assis contre un mur, les jambes nues recouvertes d’une couverture miteuse, un bol à ses pieds. Tu passes l’œil indifférent. Il t’appelle, t’interpelle, te supplie. Tu presses le pas. Tu fuis la misère du monde.
(2.123)
Étape suivante
Bivouac solitaire à proximité d’un lac. Heures crépusculaires. Tu poses ton sac, allumes le réchaud et prépares une tasse de thé. Ciel magnifique. Quelques traînées cotonneuses dans le ciel orangé. Tu abordes les dernières pages du cahier à spirale.
(2.124)
Dans un cahier à spirale (dernière page)
Lieu : Sibérie
Transport : en stop
Localisation : archives d’un laboratoire de recherche
Interlocuteur : secrétaire
Objet : septième étape
(2.125)
Septième étape
Au cœur hivernal de la Sibérie. Tu pousses la porte d’un laboratoire de recherche. Tu traverses le hall d’entrée vieillot et demandes à la secrétaire compassée la salle des archives. Elle te tend une carte.
(2.126)
Indication
Lieu : archives d’un laboratoire de recherche
Transport : à pied
Localisation : allée 7A
Interlocuteur : néant
Objet : huitième étape
(2.127)
Huitième étape
Au fond d’un couloir, tu pousses une porte. La pièce est vide. Au mur, des rayonnages de brochures et de dossiers. Tu empruntes l’allée 7A. Tu remarques une feuille punaisée sur un carton.
(2.128)
Indication
Lieu : allée 7A
Transport : à pied
Localisation : rayon 49
Interlocuteur : néant
Objet : neuvième étape
(2.129)
Neuvième étape
Tu marques un arrêt au rayon 49. Un écriteau attire ton attention.
(2.130)
Indication
Lieu : rayon 49
Transport : à pied
Localisation : dossier 54 732 D
Interlocuteur : néant
Objet : dixième étape
(2.131)
Dixième étape
Tu sors le dossier 54 732 D. Tu déchiffres l’étiquette collée sur la tranche.
(2.132)
Indication
Lieu : dossier 54 732 D
Transport : à pied
Localisation : p456
Interlocuteur : néant
Objet : onzième étape
(2.133)
Onzième étape
Tu ouvres le dossier à la page 456. Et tu lis.
(2.134)
Indication
Lieu : jungle amazonienne
Transport : au choix
Localisation : grande croix
Interlocuteur : néant
Objet : douzième étape
(2.135)
Douzième étape
Voyage en pirogue. Au cœur de la jungle. 9 jours de navigation sur le vaste continent. Derrière une ruine (vestige grandiose d’une civilisation disparue), un chemin serpente à travers la végétation. Ton guide stoppe le moteur et te fait comprendre (d'un signe de la main) que tu es arrivé à destination. Tu débarques. Tu empruntes un étroit sentier. Tu t’arrêtes au sommet du tertre. Et tu te plantes devant une grande croix abandonnée. Gravé sur la croix, un message.
(2.136)
Indication
Lieu : pénitencier du grand Sud
Transport : au choix
Localisation : dalle centrale de la cellule de Lhomme
Interlocuteur : directeur du pénitencier
Objet : treizième étape
(2.137)
Treizième étape
Le directeur de l’établissement pénitentiaire te regarde avec curiosité. Ta demande le surprend. Elle est peu banale. Tu lui expliques (avec force détails) l’intérêt de ta démarche. Il a l’air de s’en moquer. L’homme se dit pragmatique et droit. Et il se dit surpris. Il t’écoute et finit par accéder à ta requête. Il t’accompagne jusqu’à la cellule. Elle est inoccupée. Il ouvre la porte. Une pièce de 9 mètres carrés. Tu cherches la dalle centrale. Sous le lit, tu aperçois une dalle de carrelage mal scellée. Tu la soulèves. Et tu en sors un petit carnet noir.
(2.138)
Indication
Tu dois poursuivre ta route. N’importe où. Tu trouveras. Emmène-moi.
(2.139)
N’importe où
En pleine mer. Sur un bateau à la dérive. Au milieu des icebergs. Le vent glacial s’engouffre dans la cabine. Le ciel annonce une tempête de neige. Les premiers flocons s’abattent sur le pont. Tu fouilles dans ta malle, tu y déniches un gros pull-over. Tu l’enfiles. Tu réchauffes tes doigts au contact de la tasse de thé brûlant. Tu te frottes les mains. Et tu reprends ta lecture.
(2.140)
N’importe où
Dans une décharge. Sur une montagne de détritus. Une fourmilière d’enfants, de femmes et de vieillards fouillent les immondices. A deux pas de leurs bicoques de planches et de tôles mal assemblées. L’odeur est insupportable (une incroyable puanteur). Les mouches sont innombrables et les vers (de gros vers blancs) grouillent à la surface. Assis sur une poutrelle rongée par la vermine, tu observes le spectacle du monde.
(2.141)
N’importe où
Dans une morgue. L’odeur pestilentielle des cadavres qui jonchent le sol. Les employés affairés. L’amoncellement des corps. Debout au milieu du chaos, tu détournes le regard.
(2.142)
N’importe où
Sur une plage sauvage, tu regardes l’horizon. Au loin, le soleil décline. Quelques oiseaux dans le ciel. Tu fermes les yeux. Tu entends le bruit des vagues qui lèchent l’étroite bande de sable et la clameur lointaine de l’océan. Tu t’imagines ailleurs. Tu es ailleurs. Tu jettes un œil distrait au carnet noir posé sur tes genoux. Tu te lèves, étires les bras, récites une vague prière au ciel (pour l’atmosphère et la beauté des paysages). Tu te rassois et reprends ta lecture.
(2.143)
N’importe où
Sur la terrasse d’un café désert. En bordure d’un lac. Ton regard s’attarde un instant sur les vagues à la surface de la vaste étendue d’eau. Tu regardes la tasse posée sur la table. Tu bois une gorgée et te plonges dans la lecture de la dernière page du carnet.
(2.144)
Indication
Lieu : case de l’île de la Réunion
Transport : au choix
Localisation : sous l’évier
Interlocuteur : néant
Objet : quinzième étape
(2.145)
Quinzième étape
Dans une case composée de vieilles planches recouvertes de bouts de tôle ondulée. Une pièce minuscule. Une table, deux chaises, une armoire et un lit. Dans un coin, un évier. Sous l’évier, une étagère où est posée une pile de cahiers. Tu les prends sous le bras et t’installes à la table. Les cahiers sont numérotés de 1 à 10. Les 9 premiers volumes sont noircis d’une petite écriture illisible. Indéchiffrables. Sur le 10ème, une étiquette est collée sur la couverture : A COMPLETER. Les premières pages ont été arrachées. Sur l'avant-dernière page, une note encadrée en rouge.
(2.146)
Indication
Tu dois rencontrer le monde. N’importe qui. Tu trouveras.
(2.147)
Chez n’importe qui
Une maison bourgeoise. Tu sonnes. Une jeune femme ouvre la porte. Elle t’invite à la suivre jusqu’au salon. Tu t’assois. Elle ouvre un tiroir du buffet et saisit une grosse enveloppe. Elle la dépose sur la table basse et quitte la pièce. Tu ouvres l’enveloppe : des dizaines de papiers de toutes tailles. Tu les classes, poses le paquet de feuilles sur tes genoux et commences ta lecture.
(2.148)
Chez n’importe qui
Le vieil homme est affable. Exagérément courtois. Il te regarde avec de petits yeux froids. Un regard dur qui te met mal à l’aise. Tu baisses la tête. Tu regardes le bout de tes souliers. Cette entrevue lui paraît déplacée. Tu n’insistes pas. Tu prétextes un autre rendez-vous et tu écourtes ta visite.
(2.149)
Chez n’importe qui (ou presque)
Tu déambules dans les rues. Tu sonnes au hasard. Une vieille femme ouvre la porte. Tu remarques sa posture droite et la douceur de son regard. Elle t’apprend qu’elle a très bien connu Lhomme. Elle fut sa compagne pendant une quinzaine d’années. Tu es extrêmement surpris. Tu ne crois plus au hasard. Elle t’accueille dans son bureau. Sur la table de travail, tu remarques quelques livres. Une dizaine à proximité d’un écran d’ordinateur allumé. Tu te penches. Elle te dit qu’elle travaille à la retranscription de son œuvre depuis une dizaine d’années. Tu es surpris. Tu lui en fais part. Elle ne semble guère étonnée mais ne s’en offusque pas. Elle t’invite à prendre place dans la pièce attenante, petit salon de réception. Intérieur simple et sobre où elle a l’habitude – te dit-elle – de recevoir ses invités. Elle va à la cuisine, prépare le thé et revient quelques instant plus tard. Elle pose le plateau sur la desserte, verse le thé dans les tasses et s’assoit dans le fauteuil près de la cheminée. Elle parle de Lhomme avec intelligence. Elle évoque un manuscrit inédit. Un petit carnet jusque-là ignoré. A la fin de ta visite, elle te tend une feuille (la première page du carnet).
(2.150)
Ultime indication
Tu dois te débrouiller sans Lhomme. Découvrir la solitude du voyage. Arpenter le monde avec ton stylo. Rencontrer les résidents du monde. Tu dois m’oublier. Et apprendre à marcher seul.
(2.151)
Conclusion transitoire du voyage
Après cette longue traversée des continents, tu jettes le journal du monde. Tu comprends que Lhomme ne peut rien pour toi. Il ne peut te montrer le chemin vers l’île de la paix. Ni t’aider à poursuivre ton récit. Ni te sauver de ton naufrage.
(2.152)
Réorientation
Tu bouscules ton voyage. Tu réorientes tes stratégies.
(2.153)
Poursuite
Tu descends du train. Tu hèles un taxi. Et tu prends la direction de l’aéroport. Tu quittes le continent. Tu changes d’hémisphère.
(2.154)
– HEMISPHERE 3 –
Arpentage
Nouveau voyage. Nouvelle terre. Une ville continentale. Aux confins du monde.
(2.155)
Nouvelle piste
Tu arpentes les rues de la ville. Tu entres dans une échoppe perdue dans un dédale de ruelles obscures. Assis sur un tabouret, un homme jovial et souriant t’invite à prendre un verre. Tu déclines son offre. Tu fouilles parmi les marchandises hétéroclites. Tu déniches une vieille chemise cartonnée. Tu payes le vendeur et poursuis ton périple dans le bazar.
(2.156)
Égarement
Quelques ruelles plus loin, un vieil homme te propose un peu d'opium. Tu acceptes. Tu cèdes à l’hallucination.
(2.157)
Bouffée d’air
Tu tires quelques bouffées. Et tu plonges. Tu sombres dans l’envol.
(2.158)
Drôles d’oiseaux
Tu t’élances dans le vaste ciel lumineux. Après une ascension fulgurante, tu fais halte sur un nuage, un énorme nuage blanc (immaculé) aux formes rondes et généreuses. Tu t'y installes, les fesses bien calées dans un épais et confortable volume d'écume blanche et tu contemples le paysage. A ta gauche, de petits nuages crémeux traversent tranquillement le ciel (toujours aussi lumineux). A leur approche, tu les salues. Ils te répondent avec une courtoisie céleste. Tu leur sais gré de cette politesse divine [divine et non princière (tu te souviens que le temps, la ponctualité et les monarques n'ont aucune importance dans cette histoire)]. A ta droite, un bel oiseau blanc (un albatros) parcourt la vaste étendue du ciel. Son envergure majestueuse est fort impressionnante. Et lorsqu'il arrive à ta hauteur, il te toise d'un air réprobateur :
– Oh diablotin ! te lance-t-il moqueur, que fais-tu dans ce ciel divin ?
Tu déglutis et lui réponds :
– Je me promène, cher animal ! Est-ce interdit de se promener par ici ?
– Non ! te répond-il, il est bien normal de voir un ange déchu prendre quelques instants de répit ! Qui refuserait de flâner dans ce petit coin de paradis ?
– Ah ! Merci !
A ces mots, le bel animal reprit son vol. Tu es si ému par son approbation (empreinte d'une grande compassion) que tu décides de prolonger ta villégiature. Et ce séjour est à la hauteur de tes aspirations (n'es-tu pas d'ailleurs haut perché sur ce nuage à contempler le paysage ?). Mais à cet instant (tout entier occupé à profiter de cette enveloppante volupté), une espèce de goéland (l'un de ces petits oiseaux mécréants) se pose près de toi.
– Oh ! dit-il, que viens-tu faire par ici, l'ami ? Ne t'a-t-on jamais dit qu'il était interdit à un ange déchu de venir par ici poser son cul ?
– Eh bien, non ! Je l'ignorais !
Et sans te laisser achever ton argumentation, l'oiseau te met un coup de pied au train qui te fait tomber de ton piédestal bancal.
(2.159)
Sirènes
Tu es assommé. Une douleur fulgurante te plie en deux. A travers l’épaisse fumée de la pièce, tu devines la silhouette d’un homme qui te cherche querelle. Il te porte un nouveau coup au ventre. Tu tousses. Tu tires quelques bouffées. Le brouhaha s’intensifie. Une bagarre s’esquisse. Tu entends quelques sirènes au loin. Et tu replonges.
(2.160)
Rappel à l’ordre
– Que fait la police ?
– La police ?
(2.161)
Vertu policière
La police de la bonté et de la vertu est en route. Elle arrive. Tu l’entends. Son pas est lourd. Sa démarche est raide. Tu la vois. Elle s'approche. Son costume est étroit. Il sent la naphtaline. C'est une vieille police un peu guindée et réactionnaire.
(2.162)
Officier céleste
L'officier de police : Que se passe-t-il ? On nous a signalé un début de pugilat ! Un vol non autorisé en territoire des Dieux ! La consommation éhontée de substance illicite ! Et plusieurs outrages à Dieu et propos blasphématoires depuis le début de cet ouvrage ! Où est le scélérat ?
Toi (désignant ton agresseur supposé enveloppé dans la fumée de la pièce) : Là ! C'est lui, monsieur l'officier !
Ton ombre : Menteur ! C'est toi !
L'officier (se grattant la tête… d'un air idiot) : Évidemment d'un air idiot !!! Tout représentant de l'ordre se grattant la tête ne peut qu'avoir l'air idiot) Bon ! Refermons la parenthèse !!! Et revenons à notre bon flic !
L'officier : Qu'on les mette aux fers !
Toi : Nous deux ? Aux fers ? C'est impossible, monsieur l'officier ! Vous allez commettre une erreur judiciaire !
L'officier : Alors en enfer !
Toi : Vous allez commettre une bavure spirituelle, monsieur l'officier !
L'officier : Que faire alors ?
Toi : En référer à votre supérieur hiérarchique !
L'officier : Il est en congé !
Toi : Dieu ! En congé ! Comment est-ce possible ? Dieu ne prend pas de vacances !
L'officier (embarrassé) : C'est bientôt Pâques !
Toi : Eh bien ! Il faut lui sonner les cloches ! Dieu ne peut laisser tomber ses œufs… je veux dire… ses ouailles ni à Pâques ni à la Carême !! Enfin Dieu est Dieu tout de même !
L'officier : Je lui ferai part de vos doléances !!!
Toi : C'est le moins que vous puissiez faire ! Bien le bonjour, monsieur l'officier !
L'officier repart. Tu le regardes s'éloigner.
(2.163)
Lassitude
Tu fermes les yeux. Tu tires une dernière bouffée. Et tu replonges en songeant à la misère du monde. Au désespoir des hémisphères. A la solitude des équateurs. A la fumisterie des drogues. En fin de journée, tu quittes l’opiumerie clandestine. Et tu titubes dans le dédale de ruelles jusqu’à ta chambre d’hôtel.
(2.164)
Retour
A la réception, tu commandes une bouteille d’eau minérale. Tu gravis péniblement les quelques marches qui mènent à ta chambre. Tu refermes la porte. Tu retires tes souliers et décapsules la bouteille. Tu remplis un verre et tu bois une longue gorgée d’eau fraîche. Tu reprends vaguement tes esprits. Tu ouvres avec précaution la chemise cartonnée (achetée quelques heures plus tôt dans les ruelles du bazar). Et tu découvres quelques feuilles éparses que tu poses à tes côtés.
(2.165)
Rêveries
Allongé sur ton lit, les yeux hagards, tu rêves d’épopées lointaines.
(2.166)
Surprise
Tu rêves de gloire et d’aventures. Tu enfourches ton canasson (ta vieille bourrique) et tu repars en quête. (2.167)
Épopée chevaleresque (début)
Tu deviens valeureux chevalier.
(2.168)
Note à l’auteur
Tu notes sur la marge d’une feuille : tu vires (insidieusement) vers le roman de cape et d’épée.
(2.169)
Épopée chevaleresque (suite)
Armuré, casqué et armé d’un glaive impressionnant, tu chevauches ta monture parcourant plaines et vallées pour défendre la noble cause. Unique soldat de ta propre armée, tu pérégrines l’allure fière et le casque au vent. Tu pars en croisade. Avec pour seule compagnie, Roussimenthe, ta douce ânesse (ta vieille bourrique rebaptisée pour la Cause). Et tu deviens sans le savoir un pâle Don Quichotte d’avant l’heure (année 1431 de l’ère chrétienne) volant vers l’île de la paix et décidé (plus que tout) à te battre pour la liberté de l’esprit.
(2.170)
Sansonponcho
Au cours de ton voyage, tu es contraint de devenir le narrateur de ton périple. Sansonponcho, ton serviteur zélé, est d’une telle paresse et d’une telle stupidité qu’il n’est guère en mesure d’aligner plus de 3 mots à la suite. Bavard, il l’est. Mais ignare, paresseux et illettré aussi. Tu dois donc te coltiner, outre tes combats, le récit de tes exploits. Exploits glorieux s’il en est ! Tu n’as d’ailleurs guère le choix car tu n’as aucune envie de laisser libre cours à l’imagination d’un sud-américain camé (car Sansonponcho est un colombien shooté, oui ! shooté à la coke et non à l’opium ou à l’héroïne, héroïne qu’il n’a d’ailleurs jamais pu séduire malgré ses innombrables tentatives !).
(2.171)
Départ expéditif
Tu déambules ainsi avec Sansonponcho, ton colombien camé, Roussimenthe, ta douce ânesse à la conquête des mondes et des univers pour rallier à votre cause (Ô Cause glorieuse) des armées entières d’opposants. Le départ est prompt et les adieux plus prompts encore. Ta gouvernante, une grosse bonne femme entre deux âges, tenancière de l’auberge espagnole dont tu étais à l’époque propriétaire, vous fait monter sans ménagement (à coups de pied dans le cul) sur vos montures. Et son « bon débarras » clamé à forte voix inaugure votre périple.
(2.172)
Massacre
Tu chemines depuis… oh ! Depuis quelques minutes à peine lorsque tu croises une bande de gamins aux prises avec une armée de fourmis. Le combat est rude et sans merci. Armés de leurs gros souliers cloutés, les gamins pilonnent les bases arrière des Têtes rouges (formica rufa). Tu arrêtes Roussimenthe lui tirant sur la bride et t’exclames d’une voix tonitruante en te tournant vers Sansonponcho :
– Oh ! Regarde Sansonponcho ! Regarde cette vilenie insupportable !
Et t’approchant du champ de bataille, tu déclames d’un ton docte et magistral :
– Ô vous, petits soldats ! Ô vous, armée de bambins! Stoppez les combats ! Cessez ce massacre stérile ou je tire mon glaive et vous pourchasserai à travers les âges !
Mais les diables poursuivent leur sanguinaire jeu de massacre sans même tourner la tête. Devant un tel affront, tu sors ton glaive et tu coupes tous les boutons de culotte des petits soldats de l’armée de garnements. Et tous bientôt se retrouvent cul nul. Honteux, ils prennent leurs jambes à leur cou et détalent comme des lapins dans les jupons de leur mère.
(2.173)
Traversée des âges
Ton bel et valeureux équipage traverse les âges. Ta fière armée traverse les époques. Au fil de l’histoire, les opposants deviennent plus nombreux. Ils ne cessent de pulluler (le sens de l’Histoire est parfois étrange !) Tes ennemis se reproduisent comme des lapins. Tes détracteurs ne ménagent guère ton noble périple. Tu poursuis ta quête envers et contre tout et tous. Ce qui provoque chez toi une lumbago chronique (dont tu as un mal de chien à te départir) ! Mais ta santé n’influe en rien sur l’âpreté de ton combat.
(2.174)
Âpre bataille
Tu cries victorieux : Poursuivons notre croisade, noble chevalier de l’Inaccessible ! En avant, armée en quête d’Absolu ! Marchons vers l’île de la paix !
(2.175)
Survivance
Tu survis aux guerres et aux années, demeurant à peu près toujours égal à toi-même. Toujours enclin à t’élever par-dessus les murs de ton esprit diaboliquement fertile et stérile. Et chemin faisant, tu fais ton chemin. A la force du poignet et puisant au fond de ton âme la force de poursuivre tes aventures. Et quelles aventures ! Dignes de la chevalerie d’antan ! Mais d’antan, que cela signifie-t-il ? A quelle époque vis-tu ? Troisième millénaire ou cinquante millième ? Au fond, quelle importance ! Tu n’en as cure. Tu poursuis inlassablement ton périple à partir de là où tu es (et de là où tu en es). Et où en es-tu aujourd’hui ?
(2.176)
Questionnement
Tu t’interroges. En vain. Tes questions restent sans réponse.
(2.177)
Endormissement
Tu délaisses les feuilles. Tu fermes la lumière. Et tu t’endors.
(2.178)
*
Rêvasserie
Tu sombres dans le sommeil. Tu glisses dans la rêverie. Tu rêves de Lhomme, de l’île de la paix et de manuscrit achevé. Tu rêves de te tirer d’affaire.
(2.179)
Énigme absolue
Obsédé par ta quête, tu rêves de réunir les feuillets du fabuleux recueil métaphysique de Lhomme (polar à enquête ontologique). La plus vaste prospection de tous les temps sur la plus insondable et mystérieuse énigme : la vie et la folie des hommes. Mais ton enquête piétine. Pourquoi ? Comment ? Tu cherches encore la réponse. Et tu restes (forcément) sur « ta faim fin ».
(2.180)
Songe désespérant
Cette fin te désespère. Tu songes à ta misérable cloportitude pensante.
(2.181)
Griffes de l’obscur
Tu deviens cloporte pensant. Vermine rampante. Tu imagines ta pensée glisser comme un reptile sournois vers les brèches étroites de ton esprit. Tu te terres dans l’anfractuosité de la roche. Effrayé par l’éclat du soleil et l’ardeur de ses rayons, tu fuis la lumière. Tu fuis l’astre lumineux pour t’égarer dans les griffes de l’obscur.
(2.182)
Fil labyrinthique
Coincé dans le labyrinthe, tu cherches le fil. Tu sautes les murs. Tu franchis les frontières pour t’égarer dans une histoire sans fin.
(2.183)
Folie labyrinthique
Ton voyage devient pure folie. Tu avances en longeant peureusement les murs de tes incertitudes.
(2.184)
Rêve rêvé
Tu rêves. De t’engager dans une folle aventure. De déborder tes limites. De transcender tes frontières.
(2.185)
Voyage psychique
Tu t’enfonces dans les méandres lointains de l’esprit. Tu voyages à travers la psyché. Tu deviens thérapeute itinérant.
(2.186)
Thérapeute itinérant
Tu achètes un dictaphone, tu aménages ta roulotte et tu pars sonder les profondeurs de l’âme humaine.
(2.187)
Chemins du monde
Tu arpentes les lieux. Tu parcours les époques. Tu trimballes ton écoute attentive (et ton attention flottante) sur les chemins du monde.
(2.188)
Défilement pathologique
Tu écoutes les rêves, les fantasmes, les frustrations et les délires des hommes.
(2.189)
Notes
Tu enregistres les malheurs. La folie meurtrière, la misère sexuelle, les fantasmes néofreudiens, les délires post-religieux. Tu enrichis tes connaissances à moindre frais.
(2.190)
Enregistrement
A chaque séance, tu allumes ton dictaphone. Tu appuies sur la touche « on ». Et tu écoutes.
(2.191)
Parole sentencieuse de patient
[bip] Dieu te soumet à une sentence radicale. Tu comprends, docteur ? Il te condamne à un séjour pour quelques éternités chez la mère méphistique dont tu subis chaque jour le harcèlement.
(2.192)
Maléfice croustillant de patient
[bip] Tu te retrouves le falzar pendouillant entre tes godillots poussiéreux et offrant ton postérieur à l'abominable femme qui joue des aiguilles avec la peau de ton arrière-train.
(2.193)
Avance
Tu appuies sur la touche « avance rapide ». Tu relâches la pression. Et tu écoutes ton premier patient te raconter (avec force détails) la suite de son croustillant face à face avec la mère méphistique. (2.194)
Maléfice croustillant de patient (suite)
[bip] – Par la queue de Belzébuth ! cries-tu, qui vous a permis, madame, de me tricoter le postérieur !
Mais la diablesse, fervente admiratrice de son gourou malfaisant, n'en a cure. Et elle s'active de plus belle.
– Bon dieu ! dis-tu alors au bord de l'apoplexie (sous l'effet Ô surprenant du divin plaisir des diablesses d'aiguilles).
Et la vieille, estomaquée, lâche ses instruments.
– Que Diable ! dit-elle, on ne blasphème pas ici, monsieur ! Dois-je vous le rappeler à coups d'aiguilles !
Et ramassant ses instruments, elle reprend sa diabolique besogne. Tu es piégé… Pris dans les filets de ton caleçon tricoté par une sous-fifre du Diable ! Et la diablesse, profitant de ta faiblesse, redouble d'efforts. Après quelques minutes de cet abominable et fiévreux traitement, elle pose ses aiguilles, contemple un instant son œuvre et te fait, pour finir, un baiser baveux sur le cul, te laissant – la cochonne – un long filet de bave qui pend le long de ta raie. Et malgré sa laideur, tu ne peux éviter d'émettre un petit gémissement de satisfaction. A ta décharge et à ton corps défendant, tu argues que son abominable et hideux visage est caché dans l'entre-deux de tes fesses molles, ce qui t'en épargne la vision. Et imagination aidant, tu te surprends à encourager la vieille salace dans ses œuvres de bas étage. A ton deuxième gémissement, la vieille ne se fait pas prier (ce qui aurait été un comble pour une diablesse pécheresse de son acabit), et elle enfourne sa langue – longue et fourchue – (du moins est-ce ton impression) dans l'orifice convenu. Ô Diable ! Le plaisir divin qu'elle te donne ! Mais tu te garderas bien de livrer ici tous les détails de ce maléfique châtiment (détails croustillants à souhait pourtant puisque tu ne t'étais pas lavé le derrière depuis… ô depuis bien quelques 2 longues éternités).
(2.195)
Agitation
Tu t’agites sous tes draps. Tu as conscience de rêver. Tu te retournes et tu poursuis ton rêve.
(2.196)
Avance rapide
Tu appuies sur la touche « avance rapide ». Tu relâches la pression. Et tu écoutes.
(2.197)
Étroit passage de patient
[bip] Ainsi tu deviens, malgré toi, amateur de ce genre de pratique. Et le cas échéant pédé. Oui ! Voilà comment la concupiscence en toi a pénétré. Par ce petit trou appelé anus, le péché s'est immiscé. Est-ce grave, docteur ?
(2.198)
Bande
Tu écoutes la bande débiter les paroles scabreuses.
(2.199)
Passage ouvert du thérapeute
Tu tousses (mal à l’aise) en préparant soigneusement ta réponse (surprenante) : Que l'on crie sur les toits qu'en être n'est pas naturel ! Que l'on dise que c'est là un péché de se faire prendre par les fesses ! Oui ! Peut-être ! Et alors ! Pourquoi refuser un plaisir si facile ? Quel mal y a-t-il à se faire du bien ? Ne dit-on pas d'ailleurs que cela fait du bien par où ça passe ? Et qu'importe l'endroit par lequel on introduit la chose ! Ah ! Tu te sens tout chose… Confus(e)…? Surpris(e)…? Gêné(e)? Excité(e)…? Ou tout simplement compréhensif(ve), ouvert(e) et large d'esprit (à défaut peut-être d'autre chose). Bien. Eh bien ! Continue !
(2.200)
Suite
Tu ouvres un œil hagard. Tu scrutes l’heure sur le radio-réveil. Et tu replonges dans tes songes scabreux.
(2.201)
Interrogation du patient
[bip] Et qu'en pensent les hommes ? Quelle est la longue liste de tous ceux qui en furent ?
(2.202)
Réponse thérapeutique
[bip] Tu entends ton stylo griffonner ces notes sur ton carnet : X, XX, XY, X, XX, XY et ainsi de suite…
(2.203)
En être ou ne pas en être
[bip] Tu entends ta conscience qui te murmure : surtout ne t'empresse pas de me faire dire ce que je n'ai pas dit et encore moins souhaité dire. Non ! Il ne faut pas forcément en être pour être célèbre. N'oublie pas que : « Tous les pédés ne sont pas des célébrités mais bien des célébrités furent des pédés. »
(2.204)
Avance rapide
Tu cherches un extrait du discours de M. sur N. Tu retournes la cassette et actionnes la touche « on ».
(2.205)
Archétype du mal(e) de patient
[bip] …avant de te pencher (pas trop, cela pourrait être dangereux) même si N. n'en est pas, ses instincts ne sont pas censés le savoir, et si tu te penches, à ses yeux, un cul reste un cul, poilu ou non ; et d'ailleurs, tous ne le sont-ils pas plus ou moins ? N. est ce que l'on nomme familièrement un macho. Il cristallise à lui seul tous les préjugés de l'homme fier de baiser les femmes. Il en est même l'archétype type. Tu vois le genre. Il est bon parfois d'écouter ainsi la bêtise humaine (car N. en est aussi un très bon exemple). Non qu'elle puisse (la bêtise) te rassurer mais la voir ainsi se répandre avec tant d'inélégance t’invite à considérer la tienne comme moins préoccupante, n’est-ce pas docteur ?
(2.206)
Interrogation du thérapeute
[bip] Mais toi qu’en penses-tu ?
(2.207)
Questions d’enculés de N.
– [bip] Moi, ce que j'pense des pédés ? Tu veux dire… euh… ce que j'pense des tarlouzes…? ben… Putain ! Moi, je dis que faut être un enculé pour êt'e comme ça !
– Moi si j'étais pédé…? Ah ! Putain ! Pédé, mon cul, ouais ! Ca m'ferait trop mal aux miches ! Tu parles ! Et puis, maintenant t'arrêtes de m'casser les couilles ! Tu m'les brises avec tes questions d'enculés !
(2.208)
Langue
Tu penses (par devers toi) : Ô douce mélopée ! Ô douce poésie de la langue !
(2.209)
Fin d’enregistrement
Tu appuies sur la touche « off ».
(2.210)
Passage à l’acte
Cette écoute attentive de la misère du monde te déprime. Quelques jours plus tard, tu vends ton matériel thérapeutique. Et tu décides de t’adonner à tes propres délires.
(2.211)
Plaisir
Tu enfouis la tête sous l’oreiller en poussant un gémissement de satisfaction.
(2.212)
Cours universel
Après la vente de ta roulotte de thérapeute itinérant, tu crées la première Université Universelle dans l’espoir de sauver les âmes du monde.
(2.213)
Premier cours
Le lendemain, tu inaugures ton premier cours devant un parterre vide d’étudiants.
(2.214)
Retour
La nuit passe. Les rêves s’estompent. Le matin, tu t’éveilles la tête lourde. Par la fenêtre, tu regardes l’horizon désespérant. Tu songes à cette nuit de mauvais sommeil. Tu décides de mettre fin à ton voyage. Tu ranges tes malles et appelles un taxi. Direction : l’aéroport. Tu rentres chez toi.
(2.215)
Nouvelle route
Tu renonces à tes aventures lointaines pour rejoindre ta scène familière.
(2.216)
– HEMISPHERE 4 –
Retour quotidien
Après tes escapades aventureuses, tu retrouves le fil des jours.
(2.217)
Fenêtre sur le monde
Tu regardes le monde de ta fenêtre. Le monde sans relief derrière ton écran plat.
(2.218)
Absorption
L’écran engloutit ton regard. Les images défilent. Tu les parcours, l’œil morne et l’esprit éteint. Tu les avales sans distinction. Tu changes d’horizons avec paresse. Tu poursuis ton voyage immobile.
(2.219)
Guerre enragée
Intrigué par l'actualité inquiétante d’une région du monde, tu fais halte (zapette en main). En cette contrée, tu constates que la guerre fait rage. La voix off t’explique que les sbires du général (un odieux dictateur) se battent contre une armada d’étoiles. Tu vois deux camps s’affronter : les bons contre les méchants. Choisir son camp est un jeu d’enfants ! Ton cœur n’a pas à balancer. Seulement peser dans la balance.
(2.220)
Enchaînement
Tu zappes.
(2.221)
Indifférence
(Sur une autre chaîne). Dans une ambulance, tu vois des blessés entassés au-dessus des cadavres. Allongés sur un lit de morts, ton cœur s’épanche. Et d’une tendresse quasi maternelle vers ces blessés, il se penche.
– Oh mes pauvres ! leur dit-il, cette guerre est une infamie ! Cette guerre est une injustice ! Et mon Dieu ! Tous ces morts !
Mais les blessés (tous affreusement estropiés) occupés à leurs cris ne peuvent entendre ta complainte. Ils braillent et geignent. C’en est trop ! De qui se moquent-ils ? Ne voient-ils pas ta douleur à les voir ainsi ? Ah ! Mon Dieu ! Cette guerre est terriblement sournoise ! Elle rend les hommes si indifférents à la souffrance de leurs congénères.
(2.222)
Spectacle
Plus loin (sur une chaîne populaire), tu surprends quelques badauds qui regardent la scène avec une indifférence nonchalante. Mains dans les poches, le regard moqueur où pointe une sorte de joie malsaine devant un tel spectacle d’atrocités. La caméra entre un instant dans la tête de l’un d’eux, Mr Lundeut. Et tu observes ce qui s’y passe.
(2.223)
Tête à claques
– Ben merde alors ! Qu’est qu’ils leur metten’t sur la gueule ! Jamais vu un truc pareil ! J’voudrais pas êt’e à leur place ! Ben dis donc ! J’ai bien d’la chance de pas êt’e dedans !
(2.224)
Source commune
Cette indifférence t’est insupportable. Plus insoutenable que la barbarie. Tu juges pourtant l’une et l’autre de la même veine. Celle qui prend sa source dans l’étroitesse du cœur et se déverse en flux continu – en cascades ininterrompues – dans l’égoïsme le plus abject.
(2.225)
Tournis
Plus loin encore, tu remarques des supporters, farouches partisans de l’armée des étoiles, qui encouragent leurs combattants.
(2.226)
Édifiant
Ces scènes t’édifient. Le monde qui tourne te tourne la tête. Tu vacilles.
(2.227)
Suspension
D’une pression du doigt, tu arrêtes le monde. Tu stoppes sa marche. Tu vides l’écran.
(2.228)
Frétillements solitaires
L’écran vide te renvoie ton image. Tu te vois dans l’écran. Seul. Et tu ne sais accueillir cette solitude. De dépit, tu te mets à penser, à cogiter, à ratiociner. Tu excites tes pensées qui frétillent dans leur sac.
(2.229)
Célébrations crusoesques
Tu songes (soudain) au bon vieux sauvage misanthrope qui sommeille en toi. Tu penses à tous les Robinson du monde.
(2.230)
Île déserte
Derrière l’écran, tu aperçois une île, perdue au milieu de nulle part. Perdue à plus de mille milles de toute terre. Une île sauvage, déserte et vierge (comme l’exige la tradition) de toute trace humaine. Une île luxuriante, à la terre riche et fertile, traversée de petites rivières à l’eau limpide et peuplée d’une faune variée et tranquille. Un véritable paradis ! Une terre promise (et qui te l’est, sans doute, depuis longtemps). Un don de Dieu sûrement (pour tes bienfaits répandus sur le monde) ! Et tu racontes l’histoire de ce fantasme et le détail des notes prises durant ton séjour.
(2.231)
Égarement
Ton radeau fait naufrage quelque 15 jours plus tôt. Ballotté par la tempête, ton aventureux équipage s’agrippe contre vents et marées aux débris de ton embarcation de fortune. Tu vois périr tes équipiers, un à un, emportés vers les profondeurs de l’océan. Tu sombres à leur suite. Tu ne connais cette île qu’en rêve. Voilà la vérité de ton séjour ! Et voilà que s’achève le merveilleux récit qui s’annonçait.
(2.232)
Triste sort
Au fond de ton lit, tu tires la maigre couverture sur tes épaules et enfouis la tête sous les draps.
– Pauvre de moi ! cries-tu désespéré (au bord du suicide peut-être…)
Cette velléité (ce manque de combativité) t’enrage. Et tu frappes le mince oreiller sur lequel tu as pris l’habitude de couler des rêves heureux. Et soudain tu hurles :
– Pauvre rêvasseur invétéré ! Misérable sort des arpenteurs désappointés de la famille ubuesco-kafkaienne des Chercheurs-quêteurs en mal de Trouvailles Introuvables ! Ô misère de voyage ! Inaccessible île de la paix !
(2.233)
Rechute
Tu expérimentes quelques instants de terreur profonde et silencieuse. Des instants de flottement marécageux. Des instants d’égarement. Un sentiment de perte, d’oubli et d’abandon. Et cette frayeur indicible de sentir sous tes pieds le sol se dérober pour tomber dans l’abîme toujours plus profond… pour toucher le néant inaccessible intouchable… et te fracasser la tête sur le sol rugueux des limites abyssales de ton esprit étroit.
(2.234)
Fil tendu
Tu te retrouves perdu au milieu de nulle part, tu poursuis ta marche sur un fil. Un fil tendu entre le Monde et toi. Un fil ténu. Un fil fragile. Un fil balayé par les vents. Un fil de soie tendu entre toi et toit. Et au bout de la corde, tu t’envoles.
(2.235)
Chute
Après cette envolée magistrale, tu finis par retomber.
(2.236)
Chute de tombe
Tu retombes sans fin. Tu tombes. Tu tombes. Tu tombes. Tu tombes. Tu tombes. Tu tombes (totalement fasciné par les tombes et Cie). Et lorsque tu touches le fond sans fond, tu tombes encore. Oui ! Tu poursuis ta chute et tombes plus bas encore. Tu tombes. Tombes. Tombes. Parvenant enfin au centre de la terre que tu traverses (centre de la terre plus chaud qu’un brasier en enfer…), tu tombes dans une fournaise où tu fonds. Et (bien sûr) tu finis par te dissoudre.
(2.237)
Dissolution monétaire
Tu te dissous. Tu disparais pour quelques pièces (d’un mauvais spectacle).
(2.238)
Monde allumé
La fin dramatique de ton cauchemar te réveille. Tu allumes ta lampe de chevet. Tu cherches d’une main tâtonnante la zapette. Et d’une pression du doigt, tu rallumes le monde. Tu reprends ton périple.
(2.239)
Mardésous
Après ces misérales péripéties, tu tombes (cela ne s’invente pas !) sur Mardésous, homme austère et scrupuleux, l’un de ces militants forcenés et jusqu’au-boutistes prêt à tout pour faire vaincre sa cause. Bref, le modèle de terroriste modèle guidé par une foi aveugle et bornée pour faire avancer ce pour quoi il se bat. Bref, en somme, un être très ordinaire.
(2.240)
Prurit
La voix off t’apprend que Maredésous est à l’image du monde. Sa part irréductible. Et le monde t’irrite. Tu te piques de le savoir. Tu songes à tous les Maredésous du monde. Cette pensée en entraîne une autre. Tu te souviens. Tu oublies. Tu rebrousses chemin. Tu changes de chaîne.
(2.241)
Autre chaîne
Tu enchaînes.
(2.242)
Cycle infaillible
Tu recules. Tu revis un passé déjà mille fois vécu. Tu tentes de comprendre cette récurrence.
(2.243)
Sempiternel combat
Sur une autre chaîne. Tu poursuis ton combat. Tu te bats comme à l’époque des barbares ignorants du parti des Myopes Ecrasants (au pouvoir en cette contrée). Tu affrontes le monde entier et son armée d’obscurs ignorants.
(2.244)
Infernale récurrence
Cette récurrence te met dans un embarras indicible. Tu t’apitoies. Tu plains le pauvre soldat que l’on oblige (une nouvelle fois) à reprendre les armes.
(2.245)
Appel à l’armistice
Tu entends (sur une chaîne cryptée) une voix déchaînée hurler de rage : Ô soldat ! Insurge-toi ! Ô soldat ! Mutine-toi ! Et fais la paix avec le monde ! Et si tu ne peux vaincre l’ennemi, incendie sa garnison ! Si tu ne peux le combattre, encercle sa flotte ! La paix est à ce prix ! Oui, la paix est à ce prix ! Et ce prix-là est exorbitant pour la bourse d’un pauvre et infortuné soldat !
(2.246)
Suite
Tu rezappes. Tu tombes par hasard sur un documentaire. Un documentaire sur les schizophrènes (sans doute).
(2.247)
Déploration
Tu zappes une nouvelle fois. Un reportage de guerre exhibant le regard d’un soldat désespéré (sûrement). Voix off. Tu te sens soudain contraint de détrousser les honnêtes gens, les riches capitaines, les maréchaux nantis, les fortunés généraux d’infanterie et les prospères marchands de canons. Tu implores Dieu de regarder l’ignominie du monde qui t'enjoint de rejoindre son armée de spectres moribonds. Tu le sommes de te considérer comme un noble et digne représentant de la noble et non moins digne Chevalerie Errante des Quêteurs de Sens (le nom de cette congrégation t’interpelle). Tu demandes à Dieu pourquoi diable le monde (que diable !) n’a jamais remarqué les stigmates de la souffrance qu’il t’inflige en se conduisant ainsi à ton endroit. Tu lui demandes pourquoi le monde est bien en peine de comprendre que ta vie n’appartient ni à leurs Dieux, ni à quelques représentants de leur gouvernement, mais à ta seule et désespérante quête. Tu te sens si impuissant. Et si insignifiant devant ce Dieu et ces dieux tout puissants.
(2.248)
Nouveau zap
Un reportage sur les chômeurs de la grande ère dépressive (qui peinent à retrouver un emploi).
(2.249)
Soumission
En dépit de ton appel désespéré, l’assemblée des perfides, doués de myopie aveuglante et d’écrasante indifférence… [zap] … tels les anciens Barbares ignorants du parti des Myopes Ecrasants… [zap] … ne voit de nouveau en toi qu’un factotum asservi et dévoué à leur cause perfide. Et leurs Dieux, leurs saints, leurs anges, leurs apôtres et tout le saint Frusquin font de toi, une nouvelle fois, ce que bon leur semble. C’est à dire bien peu de chose. Et, en être soumis, ils te transforment une nouvelle fois. Oui ! En être soumis à leur ignoble diktat. Soumis, contraint et forcé de subir la charge écrasante, piétinante du Collectif, dénommé en ce lieu abject, Société des Hommes. Et tu en es réduit une nouvelle fois à ramper bien plus bas que terre, bien plus bas que la glèbe où tu traînais hier tes sandales.
(2.250)
Parenthèse interrogative
Les personnages des chaînes se déchaînent. Ils traversent soudain l’écran et te posent une question (du moins est-ce ton impression) : tu te demandes comment t’affranchir d’un tel manque de liberté, n’est-ce pas ? Voilà pour toi une question essentielle. Comment s’affranchir d’un tel esclavage ? Comment s’affranchir d’un destin que tu n’as nullement choisi ? Comment échapper à une destinée que tu ne sens pas tienne ? Ahhhh ! Tu frémis à l’idée que le monde partage avec vos humbles et dévoués serviteurs cette destinée commune. [zap involontaire] Tu serais donc, toi aussi, atteint de ce mal insidieux. Les personnages t’enjoignent de trouver la force d’écouter les paroles des maîtres du Monde.
(2.251)
Réponse des maîtres du monde
Derrière l’écran, les maîtres du monde s’approchent à petits pas, te dévisagent de la tête aux pieds et te soufflent (d’une traite) :
– Non ! Vous n’êtes pas celui que vous croyez ! Et jamais vous ne deviendrez celui que vous espérez ! Vous êtes aujourd’hui celui que nous avons façonné. Et, demain, vous serez celui que nous façonnerons ! Toujours vous serez à notre image car parmi nous vous vivez ! Inutile de protester ! De vous inquiéter ! Nous avons tout prévu ! Nous avons tout organisé ! Les étapes de votre avenir sont déjà tracées ! Tout a déjà été pensé ! Pour avancer, il vous suffit de suivre les marques que nous avons pour vous dessinées ! Droit devant est votre destinée !
(2.252)
Destin d’infortune
Tu songes à ton destin. Il te semble misanthrope. Tu repenses (un instant) à tes mésaventures crusoesques.
(2.253)
Flatulence radioactive
[zap] un mauvais film de série Z (sans doute) mâtiné de fantastique grotesque (à en juger par les dialogues absurdes des personnages). Tu aimerais voir disparaître les êtres du monde (tu repenses une nouvelle fois à ton vieux rêve crusoesque). Tu aimerais vivre seul. Sur l’île de la paix. Derrière le personnage central du téléfilm, une étrange créature (à la beauté hideuse) apparaît avec dignité. Elle esquisse un mystérieux sourire, ouvre la bouche et laisse échapper (de manière assez incongrue) un énorme pet radioactif aussitôt suivi d’une gigantesque bulle rose qui enveloppe l’immensité du ciel. Pet démoniaque et nauséabond. Le gaz se répand comme une traînée de poudre. Les hommes tombent comme des mouches. D’autres se figent, paralysés. Tu vois l’unique rescapé de cette énorme flatulence nucléaire, prisonnier de l’énorme bulle. Terrible destin ! La bouche de l’hideuse créature articule : pris au piège de la misanthropie, il te faut affronter avec courage la terrible épreuve de la solitude. Terrifiante épreuve ! Et tout à ta joie et à ta terreur de te retrouver seul, il te faudra partir à la découverte de ton nouvel espace. Longer les parois roses de l’énorme bulle. C’est un immense territoire! Un espace infini pour un homme seul ! Tu vas enfin connaître la paix.
(2.254)
Identification progressive
Tu regardes la grosse bulle rose. Et l’espace infini. Tu imagines ta transformation. Et ton exploration de l’espace. Tu traverses l’écran. Et tu rejoins… [zap]… une magnifique prairie.
(2.255)
Pénitence solitaire
Une magnifique prairie où serpente un limpide cours d’eau. Tu y installes ton campement. Abri sommaire, 4 pieux solides entourés de branches ramassées dans les sous-bois et recouverts d’une toile… [zap]… Et tu vis là le restant de tes jours, réfléchissant à cette pénitence. Solitude décidée par les hommes.
(2.256)
Suite du voyage
Un jour, tu quittes… [zap]… ta bulle rose… [zap]… ta verte prairie… [zap]… pour reprendre la route. Tu meurs plusieurs fois et reprends vie à chaque fois.
(2.257)
Malade
Ces morts et ces renaissances te rendent malade. … [zap]… Tu t’endors. Tu restes cloîtré plusieurs siècles dans ta chambre. En t’éveillant, tu trouves sous ton oreiller la carte publicitaire d’un sorcier guérisseur. Tu l’appelles. Quelques heures plus tard, il débarque chez toi.
(2.258)
Odieux breuvage
Tu le vois s’agenouiller à ton chevet et te tendre une fiole. Une fiole minuscule emplie d’un breuvage verdâtre où grouillent quantité de minuscules vers blancs. Oh Diable ! Qu’il te faut du courage pour ouvrir la bouche ! Et le visage déformé par le dégoût et la nausée, tu déverses l’affreuse boisson dans ton gosier.
– Beurkkkkkkkk ! Odieux breuvage !
(2.259)
Air bête
Un air sort de ta bouche, un air inspiré par cette odieuse boisson. Et tu fredonnes bientôt le pitoyable couplet que voici :
élakétéla ! la la la la la ! élakétéla ! la la la !
(2.260)
Liberté prématurée
Cet air te libère. Sans entrave, tu deviens. Sans chaîne, sans fardeau, sans limite. L’infinité de la conscience s’étale devant toi. Et tu ne sais qu’en faire.
(2.261)
Fin du rêve
Tu glisses la tête sous tes couvertures. Et tu te rendors.
(2.262)
*
Inspiration
Le lendemain, tu t’éveilles la tête fertile (riche des rêves de la nuit). Tu t’installes à ta table de travail. Et tu laisses l’inspiration guider ton récit. Tu notes avec empressement les mots qui traversent ton esprit. Tu écris : cauchemar désertique.
(2.263)
Cauchemar désertique
Depuis une éternité, tu erres dans ce cauchemar désertique. Tu arpentes ces terres solitaires, l’âme divagante et déchirée. Tu es témoin de ton périple. La traversée est éprouvante. Un désert de cactus épineux comme autant de poires pour la soif (de savoir et de connaître) entourées de barbelés infranchissables. Tu vois les griffures laissées sur ton âme. Les balafres larges comme des abîmes. Les plaies profondes comme des canyons. Tu es affreusement blessé. Tu te demandes si tu réussiras à te remettre de telles épreuves. Tu l’ignores. (2.264)
Poursuite du récit
Tu poses ton stylo pour regarder tes épreuves avec circonspection. Tu relis avec attention les derniers paragraphes. Tu hoches la tête, hausses les épaules et poursuis ta lecture avec quelques appréhensions.
(2.265)
Le monde des Sous-Plèbes
Les paragraphes suivants aggravent ton affliction. Tu sombres dans un état de désespoir si profond qu’il t’emporte à mille pieds sous terre. Et tu expérimentes quelque temps l’existence des créatures souterraines du monde des Sous-Plèbes, monstres hideux et rampants, sans bras, sans jambes (et sans tête évidemment). Tu prends conscience que le monde des Sous-Plèbes représente dans la géographie de l’univers, une infime partie des êtres que les Hommes symbolisent par la vermine. Et tu deviens (une nouvelle fois) vermine.
(2.266)
Vermine
Tu deviens vermine. Cette vermine qui pousse dans la pourriture. Cette vermine qui grouille sur la charogne. Cette vermine agglutinée par milliers, par millions, par milliards sur un bout de chair décomposée. Tu deviens l’un de ces petits vers blancs qui donnent la nausée. Tu es accroché avec tes frères à l’un de ces cadavres qui jonchent le sol de cette terre sans promesse. Fouillant dans ses chairs, te vautrant dans la mélasse infâme et nauséeuse de ses entrailles déchiquetées, te nourrissant de la pourriture et te délectant de la puanteur fétide de cette viande faisandée.
(2.267)
Distanciation
Tu secoues la tête. A présent, tu ne peux l’ignorer. Il y a en toi de la vermine. Et tu te décides à l’apprivoiser. Avec elle, tu visites les abîmes de monstruosité qui t’habitent. Tu en explores les contours et les reliefs. Tu apprends à en aimer les moindres anfractuosités. Et tu décides d’arpenter l’une de ces grottes de l’innommable pour en composer l’indicible récit.
(2.268)
Œuvre idiote
Après ton périple souterrain, tu ramènes quelques phrases dans ta besace. Et tu les notes avec empressement sur ton carnet.
(2.269)
Évitement
Mais, au fil des mots, tes phrases s’effacent. Tu regardes (inconsolable et consterné) ton œuvre s’étioler. Tu détournes la tête.
(2.270)
Vue claire
Tu détournes la tête et tu surprends dans le miroir (à proximité de la table de travail où tu passes tes heures laborieuses) un vieux sage, étendu sur ton lit (les doigts de pied en éventail) qui te dévisage avec sévérité.
– Que fais-tu ?
– J’écris la Folie de Lhomme !
Le vieil homme te regarde désappointé. Du moins est-ce le sentiment que tu lis dans son regard (et l’impression qu’il te donne).
– Ecrire la folie n’est pas une œuvre très sage, mon garçon ! Nul besoin d’écrire la folie ! Contente-toi de la vivre ! Ignores-tu que nul livre, nul récit, nulle phrase ne peut t’en sauver !
(2.271)
Écoute compatissante
Cette réponse te consterne. Tu te jettes à terre, ivre de douleur, en criant :
– Ô Vie ! Prends pitié ! Épargne-moi cette souffrance, épargne-moi la folie, épargne-moi la sénilité de la vieillesse et la démence de la maladie !
La vie compatissante t’obéit. Et tu succombes le soir même d’une crise cardiaque.
(2.272)
Sidération
Tu lèves la tête, un peu surpris par cette fin surprenante. Décontenancé par ces fragments décousus, tu perds le fil. Et tu regardes hébété les lignes qui dansent sur la page.
(2.273)
Marketing littéraire
Après ces désastreuses mésaventures, tu quittes ton bureau pour gagner (au pas de charge) la librairie la plus proche. Tu en franchis le seuil et te diriges directement vers l’étagère des best-sellers. Tu ouvres un livre (au hasard) et aperçois sur la première page un vieil homme qui t’adresse un clin d’œil complice (et racoleur).
– Entrez ! Entrez ! dit-il en pointant du doigt sa pancarte, bienvenue dans l’espace littéraire !
– Entrez ! 10 kopecks et 3 shillings !
Intrigué, tu regardes l’affiche publicitaire d’un air ahuri. Totalement atterré qu’un tel spectacle puisse être mis en scène. Mais bien décidé (tout de même) à assister à cette attraction offerte au lecteur pour la modique somme de 10 kopecks et 3 shillings, tu te glisses, impatient, dans la longue file d’attente.
(2.274)
Espace littéraire
Le vieil homme poursuit son racolage.
– Entrez ! Entrez ! répète-t-il inlassablement aux nouveaux entrants dans la librairie, bienvenue dans l’espace littéraire !
(2.275)
Aparté définitoire
Espace littéraire : place accordée à un auteur sur quelques feuilles de papier blanc où il lui est loisible d’exprimer à travers divers modes expressifs, certaines idées, pensées, faits imaginaires ou vécus. Endroit de pure liberté, endroit de pure fantaisie ou de sérieuse gravité, de réalisme bien trempé ou de délires imaginaires (au choix).
(2.276)
Faste littéraire
Tu progresses dans la file d’attente. Tu achèves la lecture de la première page. Arrivé au troisième paragraphe de la deuxième page, un jeune homme (aux allures de dandy) t’invite à monter les escaliers. Tu montes les marches d’un pas lourd (avec le reste du troupeau de lecteurs). Arrivé au fond d’un couloir, tu franchis un épais rideau de velours rouge derrière lequel une jolie et accorte hôtesse d’accueil crie à tue-tête (et d’une voix charmante… et presque envoûtante) :
(2.277)
Débauche littéraire
– Bienvenue ! Bienvenue ! Spectacle unique ! L’auteur vous montrera son postérieur ! Pour 4 shillings de plus, il enlèvera son caleçon, et pour la modique somme d'un penny supplémentaire, peut-être le verrez-vous se retourner pour vous montrer ses plus beaux attributs, ceux dont la nature l'a généreusement doté (parole d’agent littéraire)! Approchez ! Approchez ! Spectacle inédit ! L’auteur se montrera nu ! Et peut-être vous sodomisera-t-il ?
(2.278)
Copinage
Tu te tournes vers ton voisin de gauche (qui fait la queue comme toi). Un vieil homme distingué, sans doute un fervent lecteur un peu désabusé.
– Avez-vous acheté son dernier livre ?
Tu le regardes d’un air idiot. Le vieux reformule sa question.
– Vous êtes-vous déjà fait enculer ?
– Eh bien… je …
– Eh bien ! Bienvenue au club, l’ami ! Maintenant vous en êtes !
– Ah oui…
– Oui, mon ami ! Vous en êtes !
(2.279)
Nouveau paragraphe
Tu tournes la page. La file d’attente se rétrécit. L’espace se fait plus intime. On t’introduit dans l’inconscient de l’auteur. Tu te glisses par un passage étroit (et un rien velu car en arrivant dans les tréfonds encéphaliques, tu recraches à plusieurs reprises quelques fils entortillés qui ressemblent à s’y méprendre à des attributs pubescents de toison pubienne – autrement appelés poils de cul). Arrivé au cœur de l’inconscient, tu agrippes un lobe de cervelle, tu le décolles et découvres un petit personnage vert et gluant (et totalement apeuré) qui s’empresse de t’informer de l’inavouable fantasme de son logeur. Il te fait signe d’approcher et te cries à l’oreille.
(2.280)
Sacré fantasme
Tu regardes d’un œil idiot ces pauvres feuilles (instruments diaboliques) qui détiennent le pouvoir d’assouvir ton fantasme : renouveler le genre : roman, guide spirituel, essai philosophique, recueil poétique, œuvre théâtral, ouvrage ésotérique, bref, tout et n’importe quoi sur l’espace sacré de la feuille blanche structurant et déstructurant à l’envi tous les modèles jusqu’à présent établis.
(2.281)
Sortie encéphalique
Tu reviens sur tes pas. Tu te désenglues la cervelle et reprends ta lecture.
(2.282)
Secret
La page suivante confirme le secret révolutionnaire de l’auteur. Tu distingues noir sur blanc son œuvre révolutionnaire.
(2.283)
Œuvre révolutionnaire
Tu ambitionnes de révolutionner le monde (littéraire), de révolutionner l’existence du monde (la vie des Hommes), de bouleverser l’Histoire ! Ici, bien sûr, s’arrête ton ambition ! Mais l’ambition n’est pas tout, n’est-ce pas ? Sans sueur, sans acharnement, sans distanciation, sans talent, sans la Vie, l’ambition n’est rien ! Ou elle n’est qu’un désir supplémentaire qui ira rejoindre la longue liste des illusions perdues qui jonchent la décharge immonde et puante des rêves brisés. Tu dois travailler ! Travailler ! Travailler ! Travailler ! Mille fois reprendre l’ouvrage ! Mille fois se pencher sur le métier ! N’est-ce pas en forgeant que l’on devient forgeron ! Alors apprends à forger la gloire qui s’ouvrira tel un sésame pour toi, l’Ali Baba colombien de la littératoure, caramba !
(2.284)
Notes
Tu inscrits ces lignes sur une page de ton carnet (tu les notes avec joie). Elles te redonnent le courage de poursuivre le fil de ton récit. Tu sors de la librairie. Tu rentres chez toi. Et tu te jettes sur ton manuscrit.
(2.285)
Reprise de voyage
Tu reprends le fil de l’histoire (de ton fameux périple) à l’exact endroit où tu avais fait halte. Désireux de renouer avec les vicissitudes du chemin littéraire (et récréatif), tu reprends le chemin au carrefour de Lhomme (comme l’indique la plaque apposée sur la sculpture au centre du rond-point (une immense statue phallique de marbre rose), entre le vieux temple et la taverne, transformé en sex-shop. Ta roulotte a cédé la place à une petite carriole. Quant au cheval « Bourrique » (paix à son âme galopante), tu l’as remplacé par un cycle à moteur de faible cylindrée (alimenté par un circuit solaire complexe mais néanmoins peu encombrant, modèle modernisé de ton vieux speed travel spirit). Tu as troqué ta vieille redingote et ton haut de forme poussiéreux pour une salopette en toile de jeans (solide, chaude, pratique, peu salissante et facilement lavable) et une casquette à carreaux. Et tu as l’air, ma foi, malgré cette métamorphose vestimentaire, du même vagabond. D’un vagabond habillé dans l’air du temps. Médiocrement vêtu, pauvre comme Job mais l’air gai et enthousiaste (enjoué pour tout dire) parcourant la terre en sifflant (toujours le même refrain) à la recherche de l’île de la paix.
(2.286)
Halte
Après quelques kilomètres, tu fais halte dans l’un des nombreux quartiers interlopes de la ville à la recherche d’une maison de passe. Au détour d’une ruelle, tu vois derrière une palissade quelques enfants aux yeux malicieux qui jouent sous le regard bienveillant d’un vieux sage. Tous te sourient d’un air joyeux. Plus loin (au fond d’une arrière-cour), une femme tisse de la laine sur un vieux métier à tisser. Le visage concentré, tu contemples le fil des histoires tranquilles. Tu oublies ton désir de fornication et tu poursuis ton exploration du quartier.
(2.287)
Exploration de proximité
Tu visites les alentours. A la recherche d’une aventure à la porte à côté.
(2.288)
Détour
Au détour d’une ruelle crasseuse et sombre, tu entres dans un café sordide. Tu y égraines les heures avec quelques bouteilles. Tu engloutis ton chagrin. Au cœur de la nuit, tu quittes les lieux.
(2.289)
Apparition
Après plusieurs heures de travail intense, tu délaisses tes pages. Tu regardes par la fenêtre le ciel étoilé et les volets clos des maisons alentour. Sur le toit de l’immeuble voisin, à proximité de la gouttière, tu aperçois une forme étrange. Une silhouette auréolée perdue au cœur de la nuit. Tu la vois s’approcher (sans méfiance) et se pencher à ton oreille. Elle te murmure une étrange histoire.
(2.290)
Paroles auréolées (de l’envoyé)
Lhomme est un singe qui s’ignore et qui bat des ailes comme une pauvre chouette. Lhomme a toujours préféré tourner le dos au ciel pour montrer ses fesses, ses grosses fesses velues, à l’image des grands singes de la planète qui contemplent leur postérieur dans le miroir aux alouettes. Lhomme grimace ! Mais Dieu regarde. Dieu veille. Dieu voit tout. Lhomme, ses grimaces et ses grosses fesses velues.
(2.291)
Interrogation personnelle
Comment Dieu pourrait-il pardonner à Lhomme cette offense ?
(2.292)
Confidence auréolée
La silhouette auréolée te regarde d’un air désolé. Elle pose sa tête sur ton épaule et te murmure (à voix très basse) :
(2.293)
Message divin
Dieu en a marre de Lhomme. Dieu en a plus qu’assez.
(2.294)
Soupe au lait
Après un (court) instant de silence, la silhouette se redresse et crie :
(2.295)
Cri
Dieu a le droit d’abattre sur Lhomme sa divine colère. Dieu a tous les droits puisqu’il est Dieu ! Aussi comment Lhomme pourrait-il le blâmer ? Dieu a beau être parfait, il n’en reste pas moins un Dieu avec ses défauts, ses tares et ses petits travers.
(2.296)
Disparition auréolée
La silhouette disparaît (aussi subrepticement qu’elle était apparue).
(2.297)
Fulgurance
Tu sens (soudain) une idée fulgurante te traverser. Tu tournes hâtivement la page de ton carnet et tu écris :
(2.298)
Poursuite du récit
Un jour de printemps (période de renaissance), Dieu t’invite à sa table – table divinement garnie – et te tient à peu près ce langage :
– Dis-moi, homme de peu de bien, comment trouves-tu Lhomme ?
Tu toussotes, cachant avec maladresse ta gêne.
– Eh bien ! Je ne saurais vous dire, mon Père ! Il me semble…
– Oui, je t'écoute, mon fils ! Parle sans crainte ! Ce que tu diras ne sera pas retenu contre toi ! Le jour du Jugement dernier, j'effacerai ton ardoise !
– Ah ! C'est que... ce que j'ai à dire n'est pas très… Pourriez-vous me le jurer, mon Père...
Dieu te toise d'un air sévère, enfin… d’un air divinement sévère.
– Oserais-tu mettre en doute ma divine parole, mon fils ?
Et, d'un air amusé, Dieu t’enfourne une énorme part de galette, sorte d'immense hostie pimentée au ketchup divin agrémenté du sang du Christ (un peu bourre-chrétien). Tu manques de t'étouffer.
– Aaaaaaaaahhhhhh ! C'est fort, mon Père !
– Ne t'égare pas, mon fils !
– Que voulez-vous dire, mon Père ?
Dieu te souffle à l'oreille (d'une haleine divinement chargée) :
– Je veux te dire, mon fils, que Dieu n'a qu'une parole pour ses brebis égarées.
– Et laquelle, mon Père ?
– Bouffe ou crève ! Je t'écoute, mon fils !
Et voilà comment tu dis à Dieu ce que tu pensais de Lhomme.
(2.299)
Fragment oublié
Après cette fulgurance, tu cherches la suite.
(2.300)
Retour expéditif
Tu fouilles dans ton carnet à la recherche de quelques fragments oubliés. En vain. Tu ne trouves aucune suite. Tu tournes la page. Et tu poursuis ton histoire.
(2.301)
– HEMISPHERE 5 –
Épopée livresque
Un jour d’ennui, tu reprends ton épopée. Tu arpentes les rayons de ta bibliothèque (à la recherche de l’île de la paix).
(2.302)
Nouvelle découverte
Tu découvres les 6 mondes désenchantés (dans un vieux manuscrit oriental acheté au cours de tes voyages lointains).
(2.303)
Panel des mondes
Tu recopies (sur un bout de feuille) la liste des représentants d’un panel (extrait du grimoire) que l’auteur (un vieux chinois anonyme) estime représentatif des êtres vivants des univers du monde.
D. 38 ans. Sorcier. Afrique. Monde des Hommes.
F. 345 ans. Chêne pourpre. Amérique du nord. Monde des Arbres.
P. 723 ans. Monstre sous-plèbien. Monde des Enfers.
J. 7189 ans. Être sans forme. Monde des Dieux.
R. 13 ans. Cactée. Afrique. Monde végétal.
Q. 456 ans. Guerrier sanglant. Monde des Titans.
G. 24 ans. Fille de joie. Asie. Monde des Hommes
K. 6 ans. Chien. Australie. Monde animal.
T. 2 ans. Roseau. Asie. Monde végétal.
Y. 97 ans. Tortue. Galápagos. Monde animal.
M. 48 ans. Businessman. Europe. Monde des Hommes.
B. 3 mois. Brin d’herbe. Europe. Monde végétal.
O. 11 mois. Porc de batterie. Europe. Monde animal.
U. 214 ans. Martyr. Monde des Esprit avides.
A. 9 mois. Lotus. Asie. Monde végétal.
(2.304)
Histoires de rayon
Tu poses ton crayon. Et tu reprends l’exploration de ta bibliothèque. Tu prends un livre au hasard. Tu l’ouvres. Et tu tombes sur le labyrinthe des songes.
(2.305)
Labyrinthe des songes
Tu délaisses la solitude de ta chambre pour les rues animées (extrait du guide des songes p17). Tu intègres le flot des passants. Tu esquives les terres du réel pour déambuler dans les labyrinthes des songes.
(2.306)
Préparatifs décourageants
Ton entourage salue ton départ avec enthousiasme (extrait d’un roman de cape et d’épée de Donquichiotte p1431). Non que tes proches éprouvent quelque sympathie encourageante pour ta modeste personne et tes nobles idéaux, mais parce qu’ils vont enfin connaître la paix de l’esprit. Ton départ inaugure pour eux la fin de ces joutes oratoires éreintantes auxquelles tu les contraignais chaque jour. Au premier carrefour, tu tombes sur une plaque intrigante où est gravé l’intitulé suivant : Psy Pat & Co
(2.307)
Psy Pat & Co
Tu sonnes et tu entres (extrait d’un manuel d’anti-psychanalyse p12). Tu t’allonges sur le divan. Tu éventres les tympans du thérapeute. Et tu ressors (quelques instants plus tard) totalement sonné (et le portefeuille éventré).
(2.308)
Air pathologique
Extrait d’un manuel d’anti-psychanalyse (p12)
Tu comprends que les psys ne connaissent ni l’air ni la chanson. Preuve à l’appui. A la première consultation, tu déchantes.
(2.309)
Nudité miséreuse
Après ta désastreuse séance psychanalytique, tu es si désenchanté (extrait d’un manuel d’auto- psychologie à l’usage des va-nu-pieds p24) que tu sombres au fond de l’abîme. Au plus bas parmi les hommes. Tu fréquentes clochards, parias, exclus, crève-la-faim. Tu expérimentes une belle, riche, profonde et merveilleuse aventure. Sans elle, tu prends conscience que tu ne pourrais accueillir ta pauvre condition. Car pauvre est la condition du paria. Car nu est le paria. Car démuni est le paria. Car seul est le paria. Aussi pauvre, aussi nu, aussi démuni et aussi seul qu’est Lhomme du Monde.
(2.310)
Souvenir du journal du monde
Tu songes à cet extrait du journal du Monde (que tu connais par cœur et que tu récites in petto).
(2.311)
Extrait du journal du monde
Peut-être songes-tu à ton ancienne existence confortable ? Tu possédais peut-être un toit, petit ou grand. Tu mangeais sûrement des mets raffinés ou de basiques aliments. Tu occupais sans doute un rôle dans la marche du Monde, insignifiant ou prestigieux. Tu recevais probablement un peu d'amour et de chaleur humaine, satisfaisants ou non. Et tu t’imaginais sans doute parfois sans ces attributs. Sans toit, sans nourriture, sans activité ni chaleur humaine. Tu devais sûrement fermer les yeux pour imaginer cette situation. Mais tu ne parvenais sans doute jamais à te projeter dans la nudité miséreuse de cette existence. Tu étais trop confortablement installé dans le moelleux de ton canapé.
(2.312)
Nouvel arpentage
Le souvenir du journal du Monde t’attriste. Tu te lèves. Tu ranges l’ouvrage derrière une pile de livres. Et tu reprends l’exploration de ta bibliothèque.
(2.313)
Nouveau genre similaire
Tu tombes sur un autre livre. Un ouvrage paranormal composé de fragments assez étranges. Tu le feuillettes (d’abord) avec négligence. Mais tu découvres (soudain) au cœur du livre une clé. Tu lis le fragment jusqu’au dernier mot. Et tu tombes sur une porte.
(2.314)
Première porte
Tu pousses la porte. Et tu tombes sur la situation initiale, extrait du journal de X. (2.315)
Situation initiale
Extrait du journal de X (auteur inconnu)
A ta table de travail. Devant toi, une lampe de bureau faiblement éclairée. Le vent s’engouffre par la fenêtre entrouverte. Les volets claquent. Les ombres des livres se dessinent sur le mur. Fantômes effrayants. Tu tournes les pages du manuscrit. Et tu arrives devant une deuxième porte.
(2.316)
Deuxième porte
Tu tournes la poignée. Et tu tombes sur une troisième porte.
(2.317)
Troisième porte
Tu fermes la porte. Et tu as la curieuse idée de partir à la recherche de Lhomme. Tu parcours ses pages pour y découvrir sa folie. A la fin du dernier chapitre, tu découvres une quatrième porte.
(2.318)
Quatrième porte
Derrière la porte, tu trouves un puzzle de récits croisés. Des fragments de texte à reconstituer (extrait d’un recueil d’aphorismes). Et tu tombes (bien sûr) à la fin du dernier fragment du dernier récit, sur une nouvelle porte.
(2.319)
Cinquième porte
Derrière la cinquième porte, tu découvres une île du bout du monde. Une plage déserte. Et à quelques mètres d'un grand palmier, une veille hutte abandonnée au centre de laquelle est posée une feuille de journal de voyage à côté d'une vieille lampe à pétrole. Tu ajustes tes lunettes. Et tu poursuis ta lecture. Au cœur de la première phrase, tu aperçois une nouvelle porte.
(2.320)
Sixième porte
Derrière la porte, tu découvres un extrait de recueil de poésie lyrique (écrit en prose). Tu lis l’extrait à haute voix.
(2.321)
Extrait
Tu entends le bruit des vagues qui déferlent et se fracassent contre les rochers comme l'écho du cœur se brise parfois sur les récifs de l’esprit. Tranchant et aiguisé. Formé d'aspérités brutes et d'arêtes mal polies malgré l'incessant travail de la marée, flux et reflux de bonté et d'amour. Tu écoutes et y plonges l'oreille tendue. Et tu y sombres le cœur fendu. Tu t’y noies l'âme mise à nue. Tu te laisses porter par les vagues tristes de l’amertume. Un courant brûlant te parcourt l'échine. Et tu gis sur le sol en mille fragments brisés. Tu sens la chaleur des ténèbres te glacer les sangs. Tu écoutes les bruits de l’âme. Tu en reçois les embruns comme un crachat répugnant. Et tu t’essuies la gueule d'un revers de cœur. Et ton cœur, soudain, devient tombeau profond. Crypte mystérieuse. Cimetière de croix plantées dans le sol tendre des pensées. Et d'un geste vif (et inattendu), tu plonges au fond de ton cœur un long poignard. Et tu tombes, le cœur blessé (à mort), derrière la porte.
(2.322)
Derrière la porte
Et derrière la porte, tu découvres un nouvel extrait (eh oui ! Encore !).
(2.323)
Nouvel extrait
A l’instant où tu lis ces mots, l’humanité poursuit sa ronde. Cet extrait t’interpelle. Tu poses ton livre pour t’adonner à la réflexion.
(2.324)
Réflexion
A l'instant où tu lis ces mots, tu prends conscience que des êtres naissent, meurent, mangent, boivent, dorment, baisent, pleurent, rient, travaillent, écrivent, enseignent, coupent du bois, se coupent les doigts, se haïssent, s'entretuent, attendent. Tu prends conscience que d'autres sont désespérés, au bord du suicide, à l'agonie, aux bords des larmes. Que d’autres pleurent de joie, partagent, oublient, s'enfuient, partent, prennent le train, l'avion, le bateau, leur voiture, leur fusil pour voir leur mère, faire des affaires, manger avec des amis, aller à la guerre. A l’issue de ta réflexion (et à la fin du paragraphe), tu découvres une nouvelle porte.
(2.325)
Dixième porte
Derrière la porte, tu aperçois cachée (dans un extrait d’un manuel de survie à l’usage de la vermine p86) une pomme posée sur une table. Une pomme rongée par les vers. Tu entres dans la pomme pour rencontrer le ver. Il t’explique les vicissitudes de son existence tranquille (et terrible). Derrière cette existence immonde, tu comprends qu’un cœur bat et qu’une âme déchirée s’agite. Tu comprends qu’en chaque ver, une conscience pleure son infamante condition. Tu comprends que triste et dégradante est la condition de la vermine. Quelle pire chose peut arriver ? Cette métamorphose de la forme te semble dérisoire comparée aux supplices de l’âme qui s’entortille et qui gigote pour échapper à sa condition de vermine. Tu t’attardes un instant auprès du ver. Il te suggère de réfléchir à ta situation. De ne pas précipiter ta métamorphose. De reporter ton envol. Sur ses conseils, tu réfléchis à ta situation. Tu regardes la fange où tu te vautres. Tu as l’intuition que cette matière puante pourrait devenir le terreau de ton envol. Tu te décides à ne pas l’oublier. Tu te promets de ne pas oublier. Le temps passe. Et tu te mets à touiller, à fouiller, à remuer toute cette m…. Tu apprends à faire ton travail avec cette m…. Tu sais que le temps fera le reste. Tu apprends à aimer la vermine. Et tu devines qu’elle te le rendra au centuple. Le temps passe (encore). Et tu vois tomber sur ta vie un parfum enchanteresque. Tu remercies le vers qui te désigne (d’un hochement de tête) une nouvelle porte.
(2.326)
Onzième porte
Tu pousses la porte. Et tu débouches sur un espace indescriptible. Un espace incommensurable. Tu t’assois pour contempler la vastitude des lieux. Après quelques instants de silence, tu es traversé par une voix intuitive qui te murmure :
(2.327)
Tout
Tu peux tout être. Tu es tout ; la matière, le vide et l’espace. Tout. Tu peux tout ressentir ; chaque émotion, chaque sentiment, les joies et les malheurs, l’espoir et la désespérance, la solitude et les liens innombrables. Tout. Tu peux tout contenir ; chaque particule, chaque atome, chaque univers. Tout. Tu peux tout créer ; la sagesse, la folie, le paradis et l’enfer. Tout. Tu peux tout comprendre ; chaque idée, chaque pensée, chaque sentiment, chaque émotion. Tout. Tu peux tout réaliser ; le pire et le meilleur, l’exaltant et l’insipide. Tout. Tu peux tout anéantir ; le bonheur, l’univers, la vie et la mort. Tout. Tu peux tout deviner… chaque secret, le mystère de la folie jusqu’aux pensées les plus infimes et les plus enfouies. Tout. Tu peux tout imaginer… jusqu’aux univers les plus absurdes, les plus inimaginables. Tout. Tu peux tout pardonner… jusqu’à l’abjection la plus insupportable. Tu es et tu n’existes pas. Il est ton maître. Et, avec lui, tu es pour l’éternité.
(2.328)
Sidération
Tu te lèves totalement abasourdi. Et tu cries :
(2.329)
Cri
Pourquoi ???
(2.330)
L’écho
L’écho te répond : Pourquoi ?? Quoi ? Quoi ?
(2.331)
Répétition
Tu répètes : pourquoi ?
(2.332)
Réexplication
La voix t’explique (avec d’autres mots). Elle te dit : au commencement, tu es l’espace infini et silencieux. Un espace simple et lumineux. Un espace merveilleux et insipide. Tu t’ennuies d’être l’espace silencieux. Un jour, tu t’en sépares. Et tu tournes. Tu invites la danse pour tourner avec toi dans l’espace. Et avec elle, tu tourbillonnes. La tête étourdie. Tu tombes. Une chute fatale. Le trou noir. Le sommeil inconscient. Pendant une éternité. Un jour, tu t’éveilles. Tu te lèves sans comprendre. Et tu marches pour retrouver l'espace perdu.
(2.333)
Dernier conseil
Après un bref instant de silence, la voix t’invite à trouver une porte. Une porte perdue au milieu de nulle part. Une porte perdue dans l’espace incommensurable.
(2.334)
Traversée
Tu marches en titubant jusqu'à la porte de la Grande Félicité. Tu la traverses. Et tu trouves un message.
(2.335)
Message
Tu as été, tu es et tu seras. Cette phrase contient toutes les vérités du monde. Tu refermes la porte et tu t’y consacres pour l’éternité.
(2.336)
Retour
Tu reviens à toi. L’esprit légèrement confus. Tu reposes l’ouvrage sur l’étagère. L’éternité te semble si lointaine. Et tu reprends l’exploration de ta bibliothèque à la recherche d’un ouvrage plus accessible.
(2.337)
Surprise saisissante
Tu déniches quelques livres sans importance (qu’il n’est pas nécessaire d’évoquer ici). Tu les laisses sur les rayonnages. Tu es désemparé. Tu t’apprêtes à renoncer lorsque ta main se pose sur un ouvrage de sociologie existentielle subjective de Lhomme (oui ! Un ouvrage de Lhomme ! Un vrai miracle) caché entre le mur et une pile de livres. Tu t’interroges sur la présence de cet ouvrage dans ta bibliothèque. Tu ne trouves aucune explication (valable et rationnelle). Tu t’empresses d’en parcourir les pages et tu en recopies les extraits les plus marquants.
(2.338)
Investigation vagabonde
Un jour, tu prends ta plume, ton carnet, ton dictaphone (extrait d’un ouvrage de sociologie existentielle subjective de Lhomme p5) et quelques affaires. Tu les fourres dans ton baluchon. Et tu pars dans le vaste monde. Ton idée est simple : rencontrer les habitants de chaque contrée, étudier leur vie et en offrir le récit à celles et ceux qui n’ont ni l’occasion ni le temps, ni peut-être la volonté de consacrer leur existence à de telles affaires, jugées en l’espèce sans importance. Cette noble entreprise pourrait, à ton sens, offrir une aide substantielle à quiconque prendrait le temps de réfléchir aux orientations prises au cours de son existence. Tu n’as aucune idée précise de la façon dont tu vas procéder. Tu n’as ni méthode, ni fil directeur, ni problématique. Juste de quoi recueillir les propos de ceux qui accepteront de te livrer la substance, l’essence même de leur vie.
(2.339)
En quête de moutons de Panurge
Le lendemain (extrait d’un ouvrage de sociologie existentielle subjective de Lhomme p25), tu arpentes les chemins du monde … en quête de brebis égarées. Oh ! Il ne te faut guère aller loin pour en rencontrer ! Tu t’arrêtes à la maison d’à côté (ta région, contrée à densité humaine élevée est un foyer très riche en brebis égarées), maison d’à-côté habitée par un sexagénaire célibataire (vieux garçon et ancien maçon) qui occupe ses journées à regarder les passants vaquer à leurs occupations, assis sur un tabouret posé devant sa fenêtre. Arrivé devant sa porte, tu sonnes (le vieux, ce jour-là, n’est pas à son poste).
– Ah ! Cher voisin ! te dit-il, que faites-vous là ?
– Bonjour, lui dis-tu à ton tour, je passais par là… et figurez-vous que l’idée m’est venue de sonner chez vous !
– Ah ! dit-il un peu étonné, vous tombez bien mal ! Depuis hier, j’ai une fièvre de cheval qui me cloue au pieu ! Que puis-je pour vous ?
– Je voudrais savoir si vous connaissez l’île de la paix ?
– L’île de la paix… ? répète-t-il, comment ça l’île de la paix ?
– Oui…, dis-tu un peu désarçonné, je cherche à savoir si mes voisins connaissent l’île de la paix. Et n’êtes-vous pas mon voisin, cher monsieur ?
Eh bien ! Ma foi, oui ! te dit-il circonspect, je suis bien votre voisin ! Mais sachez que je ne connais pas l’île de la paix ! Et comment pourrais-je la connaître ? J’ai passé ma vie à bâtir des murs pour les gueux du village ! Et d’abord, pour quelle raison cherchez-vous à savoir si je connais l’île de la paix, mon bon monsieur ? Croyez-vous pouvoir me sortir de mes quatre murs ? Tu lui tends ton questionnaire (un questionnaire que tu avais hâtivement préparé un quart d’heure avant ton départ). A voir sa grimace, tu devines quelques réticences. Le vieux te dévisage d’un air réprobateur.
– Vous m’emmerdez avec votre questionnaire, monsieur ! Vous n’êtes qu’un emmerdeur ! Allez ! Hors de ma vue ! Et rentrez chez vous ! A bon entendeur salut !
(2.340)
Poursuite
Le vieux ferme la porte (extrait d’un ouvrage de sociologie existentielle subjective de Lhomme (p37). Voilà comment débute ta grande enquête sur l’île de la paix. Triste destin que celui de sauveur en quête de brebis égarées qui reçoit à la figure (en guise de remerciements) des mots plus nauséabonds que le purin. Mais tu n’en as cure. Tu continues ta route, persuadé de parvenir à tes fins. Tu ignores encore que tu n’es pas au bout de tes peines.
(2.341)
Persévérance
Tu persévères (extrait d’un ouvrage de sociologie existentielle subjective de Lhomme p38). Tu passes la tête par la fenêtre (laissée entrouverte) et tu déclames (d’un air amusé) au vieux bougon.
(2.342)
Déclamation
A la bonne heure ! Je pourrais bien être votre sauveur, monsieur ! Je pourrais offrir à votre cœur une planche de salut. Pas un succédané de bonheur, monsieur ! Je pourrais vous montrer le véritable chemin qui mène à l’île de la paix. J’ai là d’ailleurs un questionnaire élaboré par mes soins. Tu lui tends le questionnaire. Il te regarde d’un air benêt et pose les yeux sur la feuille de papier glacé.
(2.343)
Questionnaire
Extrait d’un ouvrage de sociologie existentielle subjective de Lhomme
(p237 annexe) :
– Quel est le sens du chemin (selon vous) ?
– Quelle explication donneriez-vous à votre présence ici-bas, à votre passage sur cette terre ?
– Quel est votre rapport au monde ?
– Quels types de liens et de relations entretenez-vous avec les hommes et les autres êtres ?
– Quel est votre emploi du temps ?
– Pourriez-vous me décrire l’une de vos journées types ?
– Quelles sont vos peurs les plus fondamentales ?
– Avez-vous des espoirs ? Et quels sont-ils ?
– Quelles leçons retenez-vous de ces années d’expérience (en cette vie) ?
– Qu’est-ce qui vous semble essentiel ?
– Quel(s) conseil(s) donneriez-vous à ceux qui vous succéderont sur cette terre ?
(2.344)
Sortie
Tu relies tes notes (avec attention) et tu refermes l’ouvrage de sociologie subjective. Tu jettes un œil désabusé aux rayonnages de ta bibliothèque et à ces histoires intéressantes à dormir debout. Et tu sors (en quête d’un peu de distraction).
(2.345)
En mâle de beauté
Dans l’escalier qui mène au hall de ton immeuble, un jeune homme s’avance vers toi d’un air majestueux. Il est beau, grand, mince et élancé. Il a les épaules larges, la taille fine et le teint hâlé. Il est beau. Beau comme un dieu, beau comme un ange. L’archétype du beau mâle ténébreux. Évidemment, à ses côtés, tu fais pâle figure. Tu ressembles à un vermisseau, à un cancrelat. Tu as l’air d’une masse informe et sans grâce. La comparaison est amère. Et la dissemblance démoniaque. Tu t’apitoies sur ton sort disgracieux de cloporte en mal de beauté qui ne cesse de courir, comme un dératé désespéré, après l’inaccessible magnificence esthétique. Tu es pathétique.
(2.346)
Invitation
Le jeune homme perçoit ton malaise. Il te sourit et te tend un carton d’invitation.
(2.347)
Carton d’invitation
Club de magie, spectacle permanent
A 7 heures, aujourd’hui, entrée libre.
Bât I, Tour d’adresse.
(2.348)
Tour d’adresse
Tu te rends à l’adresse mentionnée sur l’invitation.
(2.349)
Prédiction séculaire
Au centre de la salle, une table avec quelques cartes et un cartomancien. Tu t’approches de l’oracle avec timidité. Tu t’assois. Et il beugle (avec pertes et fracas) dans ton oreille :
– Tu vivras 100 ans et tu verras tous les malheurs du siècle !
(2.350)
Injonction formelle
Le tour suivant te glace les sangs. Le cartomancien disparaît. Ta vue se trouble. Ton audition diminue. Ta conscience s’épaissit. Et tu entends une voix te murmurer son secret.
– Tu dois te former ! Entends-tu ! Te former ! Voilà le secret !
Mais ton audition te joue un terrible tour. En arrivant dans ton conduit auditif, les mots se transforment. Ainsi, tous les « o » prennent un malsain plaisir à se métamorphoser en « e » (et réciproquement le cas échéant… mais pas obligatoirement !). Ainsi, à titre d’exemple, lorsque la voix te dit « ferme la porte ! », tu entends « forme la perte ». Ou lorsqu’elle te dit (autre exemple) « pose la pelote », tu entends « pèse la Paulette ». Bref, tu n’y entends rien. Ce qui te vaut quelques déboires.
Insoucieuse de ton inentendement, la voix te répète inlassablement.
– Tu dois te former ! Entends-tu ! Te former ! Voilà le secret !
– Tu deis to fermor ! Ontonds-tu ! To fermor ! Veilà lo socrot !
Bien sûr, tu n'entends goutte à ce conseil. Et en lieu et place de « former », tu comprends « fermer ». Aussi décides-tu de suivre ce conseil au pied de la lettre. Tu t’installes donc au pied du E en attendant, les yeux fermés, le cœur et l’esprit cadenassés et le dos appuyé sur la grande barre du E. Au bout de quelques instants (qui te paraissent une éternité), tu t’endors (tu notes entre parenthèse qu’il est bien difficile d’attendre les yeux fermés sans s’endormir). Après une nuit passée dans cette inconfortable position (le dos bien calé contre la grande barre du E), tu te réveilles le lendemain, roulé en boule entre les deux premières barres horizontales de la maudite lettre. Comment as-tu réussi à rouler de l’autre côté, tu ne saurais le dire… mais – preuve à l’appui – tu es passé de l’autre côté du E !
(2.351)
Voyage des formes
Tu restes au pied de la lettre. Tu demeures dans cette inconfortable position une partie de la journée. Mais ton dos te fait souffrir (atrocement). Et, sans plus attendre, le hasard (empli d’une grande pitié) te permet de sortir de ce mauvais pas. En tournant la tête, tu aperçois, non loin de là, un K qui traîne (que fait-il là ? Tu n’en sais rien ! Peut-être est-il arrivé jusqu’à toi en canot… et peut-être (qui sait ?)… oui, peut-être Noé, à court d’argent, avait-il troqué son beau rafiot contre un canot, laissant ainsi partir son K à vau-l’eau ? Bref… tu ramasses ce K arrivé jusqu’à toi, tu t’empresses d’en casser la barre (la grande barre du K) pour l’accoler ou la coller (tu ne sais plus, tu étais si mal en point ce jour-là) sur ton E. Tu prends soin, bien sûr, auparavant pour te protéger du vent (Ô paravent !) de te glisser à l’intérieur… à l’intérieur du E. Tu es ainsi persuadé de rester au pied de la lettre. Afin de gagner un peu de place – et pouvoir te mouvoir avec plus d’aisance dans ton E – sur la deuxième barre, tu t’empresses de construire une petite trappe (à peine visible) te permettant ainsi d’aller et venir entre le rez-de-chaussée du E (situé entre la première et la deuxième barre) et le premier étage (situé entre la deuxième et la troisième barre). Tu es ainsi à l’abri, fermé et enfermé dans ton E, très heureux d’avoir réussi à suivre ces fameux conseils (au pied de la lettre et plus heureux encore de t’être enfermé à l’intérieur (preuve indéniable de ton zèle laborieux). Tu es donc tranquillement enfermé dans ton E. Mais ton ignorance en matière de chiffres et de lettres est incommensurable. Tu n’as aucune idée des facéties des chiffres et des lettres qui décident de jouer de drôles de tours aux illettrés et aux lettrés un peu timbrés. Bref, en ajoutant une barre à ton E, tu as, à ton insu (malheureux !), construit un 8, muni (tu t’en souviens) d’une trappe (à peine visible) entre ses parties inférieure et supérieure. Tu n’es donc non plus dans un E, mais dans un 8. Et tes brèves notions d’anglais te sont d’un grand secours et viennent (le cas échéant) à ta rescousse (brèves notions d’anglais acquises non sans mal au cours de ta laborieuse scolarité, preuve indéniable que toute formation (calcaire, nuageuse ou scolaire) est toujours une gageure (même si quelques notions, quelques vagues bribes de connaissances éparses finissent toujours par être absorbées !). Tu es donc, comme l’on dit en anglais (ou plutôt en franglais… un franglais très approximatif…) in huit (à l’intérieur du 8, si tu préfères). In huit, voilà qui ne fait plus ton affaire ! Tu n’es plus au pied du E, mais in huit. Et tes approximatives notions de géographie t’incitent à penser qu’une personne en in huit déteste les espaces clos. Tu te souviens qu’un inuit déteste être enfermé. Les inuit aiment le grand large et les espaces infinis ! Tu ne sais comment mais tu es devenu un véritable inuit ! Ainsi, du E, tu es passé au 8 pour finir sur une banquise perdue (et dérivante, bien entendu) de cette région glacée que l’on nomme arctique. Comment étais-tu arrivé là ? Tu y es venu en canot évidemment. Eh oui ! Bien sûr ! Avec le canoë de sauvetage envoyé par Noé de son Arche ! Tu te demandes pourquoi il est venu à ton secours. Et soudain l’idée te traverse. Parce que Dieu avait donné à Noé la mission d’aider toutes les créatures de la Création… et tu étais l’une de ces créatures pris dans le déluge de ses pensées erronées. Comment Noé était-il venu à ta rescousse ? Tu penses que Noé avait eu vent (comment ? Tu l’ignores mais le vent souffle fort en ces contrées…) de tes graves problèmes auditifs et de ton inentendement (ton inaptitude intellectuelle à comprendre). Il s’était donc chargé de t’aider (Ô noble et divine mission que d’aider son prochain !). Et comme tu étais sûrement le prochain sur sa longue liste (et que tu ne t’étais pas présenté sur l’arche à son appel (tonitruant appel de Noé resté sans écho !), comment tu aurais pu d’ailleurs monter sur son arche ? Tu n’y entendais pas !), Noé, en gentil bougre, t’avait lancé son K (pour que tu en arraches la barre et la mettes sur ton E) et ainsi rectifier ton incompréhension en t’offrant la possibilité de te former. Ainsi, en te fermant, tu t’étais, à ton insu, formé. Ainsi va la vie qui (mieux que quiconque) sait rectifier l’incompréhension des créatures et qui finit – toujours – par leur indiquer (parfois par des chemins un peu tortueux) la meilleure route qui soit, celle qu’il leur faut suivre pour parfaire leur entendement. Bref, à la fin de cet épisode formateur (il va sans dire), tu te retrouves (comme il se doit) assis sur ton canoë, glissant entre les icebergs à la blancheur immaculée et aux pointes de glace acérées.
(2.352)
Tyltyl et Mytyl
Après quelques kilomètres à pagayer (en silence) perdu au milieu de l’immense étendue blanche, tu aperçois (soudain), au sommet d’un iceberg, Tyltyl et Mytyl, deux adorables bambins connus comme le loup blanc par l’oiseau bleu. D’un geste, ils te font signe de t’arrêter et te jettent, avant de rebrousser chemin, un étrange message :
(2.353)
Message
« Si tu cours après le beau ramage du bel animal, tu ne rencontreras que le mirage de tes rêves ! »
(2.354)
Derrière la porte
Tu descends de ton canoë et quittes la table du cartomancien. Et tu explores les lieux (l’étrange cercle de magie). Au fond de la salle, tu vois une porte. Tu la pousses. Sur une petite scène, derrière un rideau rouge, deux acteurs répètent en boucle.
(2.355)
Sketch
Le vieux sage : Tout est possible !
Le jeune fou : Oui, je le sais, Maître ! Mais d’où vient que tout soit possible ?
Le vieux sage : De l’esprit, mon garçon !
(2.356)
Nouvelle invitation
Un homme, unique spectateur du sketch, t’invite à sa table. Tu réponds à son invitation. Il te tend un verre. Tu bois. Au fond du verre, tu assistes à un étrange spectacle. Ta vision se teinte d’étrangeté. Tu es happé.
(2.357)
Concentration barbare
Tu te retrouves prisonnier, détenu dans une geôle sordide. Tu es couché sur le sol recouvert d’excréments.
(2.358)
Brève divination
Après une seconde gorgée, adepte divinatoire, oracle du hasard, tu deviens. Le temps d’un coup de dé et ton voyage se poursuit.
(2.359)
Hallucination théocratique
A la troisième gorgée, tu sautes dans le futur. Tu exécutes un saut de puce dans le temps à venir (et qui viendra sans le moindre doute). Tu vas au temps où régna sur le monde la théocratie éclairée par la divine Lumière de l’Esprit. Tu entreprends un bref état des lieux : lois, coutumes, organisation spirituo-temporelle. Tu jettes à la face du monde les bases de cette société dans laquelle il te sera un jour donné de vivre.
(2.360)
Âme risible
A la quatrième gorgée, un homme surgit de nulle part. Du fin fond de la terre peut-être ou tombé du ciel. Tu l’ignores. Et tu t’en moques. Il n’a l’air de rien. Il ressemble à un yogi gorgé d’ascétisme, à un miséreux sale, fier et répugnant, à un esthète de la clochardisation. Bref, il a la gueule de l’emploi. Un sauveur des âmes dans l’âme. Une aubaine ! Un miracle ! Une folle espérance pour toi ! Tu avances vers lui titubant, les yeux hagards et exorbités.
– He ho ! cries-tu, êtes-vous vrai ?
Aucune réponse.
– Êtes-vous de chair et de sang, monsieur ?
Toujours pas de réponse.
– Alors vous êtes un mirage ?
– Un mirage ? répète-t-il, ma foi… peut-être… et toi, qui es-tu, l’ami ?
– Oh ! Moi, je suis un pauvre hère qui erre, monsieur.
– D’où viens-tu, l’ami ?
– De la terre des Hommes !
– De celle dont on dit qu’elle est peuplée de barbares ?
– Oui, tu dis, c’est elle !
– Oh ! Tu as traversé ce désert pour échapper à ton peuple ?
– Ma foi, dis-tu, mon histoire est bien longue et bien compliquée !
– Raconte-la-moi ! dit-il, et je te dirai ce que tu veux savoir !
Et tu lui racontes tes ennuyeuses péripéties. Ta longue et harassante traversée du désert.
– Je cherche l’île de la paix… et à comprendre les tables de la Folie ! Où sont-elles, vieil homme ?
Il se met à rire.
– Ah ! Ah ! Ah ! Ah ! Ah !
– Dis-le-moi ou je t’arrache la langue, vipère !
– Ah ! Ah ! Ah ! Ah ! Ah !
– Dis-moi où elles se trouvent ou je t’arrache les yeux, vieux bouc !
– Ah ! Ah ! Ah ! Ah ! Ah !
Et d’un coup d’épée, tu lui tranches la tête. Mais la bouche du vieil homme continue à rire.
– Ah ! Ah ! Ah ! Ah ! Ah !
C’est un rire étrange, irréel. Un rire sorti du fond des âges. Et d’un coup précis, tu lui transperces les yeux. Puis à coups de bottes, tu lui martèles la tête. Et la bouche se met à rire plus fort.
– Ah ! Ah ! Ah ! Ah ! Ah !
– Diable ! Es-tu le Diable ? Pourquoi ris-tu ainsi? Suis-je si risible ? Ne vois-tu pas ma détresse, vieux bouc ?
(2.361)
Réponse du vieux bouc
La bouche désarticulée du vieux bouc articule : armure intérieure
(2.362)
Armure intérieure
Comme tout digne chevalier (et comme tout aventurier en croisade), tu portes une armure, armure impropre à te protéger des périls extérieurs, mais armure nécessaire pour te préserver de tes ennemis intérieurs, ces farouches adversaires (terrifiants et perfides démons) qui surgissent sans relâche des abysses de ton esprit, de l’insondable monde de tes propres ténèbres.
(2.363)
Injonction
A la cinquième gorgée, sa voix s’approche de ton oreille et te murmure (de l’intérieur) :
– Travaille ! Travaille ! Travaille !
Une triple injonction qui t’enjoint de redoubler d’efforts et de d’atteler à la tâche.
(2.364)
Transformation
Tu quittes la table de ton hôte. A ton passage, les acteurs sur la scène minuscule transforment les paroles de leur sketch.
(2.365)
Paroles
– Ô preux chevalier ! Où vas-tu ainsi ?
– Sur les routes de l’Absolu !
– Par les sentiers relatifs ?
– Oui !
(2.366)
Encouragements
Le vieil homme s’avance et te dit :
– Tu ne sais pas ! Tu n’as jamais su ! Tu ne sauras jamais !
Et le jeune fou lui rétorque :
– Et est-ce vraiment une raison pour ne pas essayer ? Pousse la porte !
(2.367)
Porte
Tu pousses la porte (une porte derrière le rideau rouge de la scène). En faction, un garde te murmure une mise en garde.
(2.368)
Mise en garde
Tu es l’instigateur de tes propres délires et de tes propres meurtrissures. Pousse la porte !
(2.369)
Nouvelle porte
Tu pousses la porte (une porte derrière le garde) qui ouvre sur une nouvelle scène où deux personnages se donnent la réplique.
(2.370)
Réplique
L’acteur travaille sa réplique.
(2.371)
Réplique
Acteur 1 : Tu es englué dans une sacrée histoire. Sacrée histoire des encollés de l’esprit.
(2.372)
Les encollés de l’esprit
Depuis que tu es à la colle avec lui, tu ne parviens plus à t’en dépêtrer.
(2.373)
Souvenir
Tu repenses à une citation apprise autrefois (qui te fut d’une grande inutilité): « L’esprit est une colle dont on commence à se badigeonner le fion et qui finit par vous engluer la tête » ! D’où l’expression : qui colle comme une tête de fion ! Tu aimes cette expression imagée (à la limite, certes, de la vulgarité) qui colle si justement à la gluante réalité de ces encollés de l’esprit qui ne peuvent s’en séparer l’espace d’un instant. Tu la trouves tout bêtement poétique.
(2.374)
Nouvelle scène
Tu regardes les acteurs. Tu les écoutes. Tu les suis. Tu aimerais juger de leur degré d’engluement. Tu les imagines s’accrocher, s’attacher à l’esprit et à le suivre. Où qu’il aille, tu les vois s’y précipiter. Jusque dans les lieux d’aisance (mal aisés).
(2.375)
Exemple
Acteur 1 (mimant une femme à l’esprit encollé) : Chéri ! Oh ! Chéri ! Attends ! J’arrive !
Acteur 2 (mimant un homme à l’esprit englué) : Mais… chérie ! J’ai envie de…
Acteur 1 : Oui… ? De quoi, chéri… ?
Acteur 2 : De… enfin…
Acteur 1 : Laisse-moi venir ! Laisse-moi venir ! J’aime tant quand tu c… oh ! Chéri ! Laisse-moi t’accompagner !
(2.376)
Nouvelle réplique
Acteur 2 (reprenant son rôle de mentor et s’adressant au public) : Que voulez-vous faire (ou défaire) avec ce genre d’individus ? Ce type (détestable) de personnes s’accrochent… s’agrippent à tout ce qui est en mesure de les rassurer, de les sauver d’eux-mêmes, d’anesthésier leur dérisoire (et indicible) douleur ! C’est une indécrottable race d’encollés de l’esprit ! Des vrais têtes de fions d’encollés ! Ah ! Quelle glu ! Un jour, l’un d’eux (l’un de ces encollés de l’esprit, un autre toi-même sans doute…) s’approche et te fait part de son désarroi à voix basse (afin, tu le supposes, que son esprit ne l’entende pas) :
– Dites-moi comment m’en défaire !
Tu ne peux résister au plaisir de lui déclamer, sur un ton quasi amical, quasi professoral ce pitoyable extrait d’un mauvais discours, tiré lui-même d’un fort mauvais ouvrage : comment se défaire des encollés ! Tome 17, p 682 que tu avais appris par cœur pour raisons personnelles. Tu le livres ici dans son intégralité (dans sa quasi intégralité) ainsi que la réponse (remarque un rien soulagée qu’il en fit).
– Vous pouvez y aller ! Allez ! Décollez !
– Ah merci !
(2.377)
Bouffée d’air
Tu quittes le cercle magique (la tête un peu embrumée). Tu retrouves l’air frais du réel. Tu aspires une longue bouffée. Et tu regagnes ton appartement dans la nuit noire.
(2.378)
Retrouvailles
Après ces caricatures d’aventures (cet ersatz d’épopée), tu retrouves (malgré la fatigue et l’heure tardive) les limbes de tes pensées. Tu t’installes à ta table de travail, tu regardes un instant ton carnet et tu cries :
(2.379)
Chères pensées
Ah ! Chères pensées ! Toutes ces heures passées de vous si éloigné ! Comment sans vous pourrais-je à vivre continuer ? Comment sans vous pourrais-je poursuivre ma destinée ? Ah ! Chères pensées ! Je vous retrouve aussi belles et aussi folles que par la nuit passée ! Oh ! Chères pensées ! Comme je vous sais gré avec moi de poursuivre vos chevauchées !
(2.380)
Nouvelle pensée
Et, sans tarder, une nouvelle pensée te traverse. Tu sautes sur elle et pour ton plus grand bonheur, elle te mène sur un (nouveau) chemin enchanté. Une aubaine pour ta peine. Et une issue inespérée pour ton esprit excité. Tu notes avec empressement le chemin coloré.
(2.381)
Chemin coloré
Le chemin est une transparence que tu colores. Naufragé, ton chemin devient naufrage. Aventurier, il devient aventure. Plaisancier, il se transforme en plaisir. Réfugié, il prend l’aspect d’un refuge. Martyr, il se transmute en douleur. Ton chemin se teinte de la couleur de ton regard. Et la palette dont tu le recouvres est subtile et infinie. Tu es le maître des couleurs. Et tes savants mélanges donnent à ton chemin une infinité de teintes. Tu barioles le chemin.
(2.382)
Ornières
Tu marches. Tu cours. Tu t’époumones. Tu suis les pensées sur leur chemin chaotique.
(2.383)
Va-et-vient
Tu avances, tu recules. Tu progresses de travers. On t’appelle le crabe du chemin.
(2.384)
Chemin paresseux
Tu pousses les portes de contrées réelles et imaginaires, éloignées et familières, douces et inhospitalières. Tu te plais à rêver paresseusement à quelque douillet abri, à quelque délicieux refuge. Mais, en vérité, le courage te fait défaut. Et jamais tu ne parviens à trouver l’île de la paix. Seulement l’imaginer en rêve.
(2.385)
Pause
Tu poses ton stylo et tu réfléchis.
(2.386)
En quête d’écoute
Tu te surprends à penser que tu aimes le chemin. Tu as conscience que tu y cherches comme un damné l’île de la paix. Et tu découvres l’intuition d'une ignorance qui dépasse ton entendement. Il t’apparaît clairement qu’en ce domaine, tu n’y entends rien. Tu es plus sourd qu'un pot. D'ailleurs, tu notes que nul en ce monde n’a jamais trouvé des oreilles à un pot. Tu t’interroges sur la fonction du pot. Et tu prends conscience qu’un pot ne sert qu’à chier. Qu’il est un simple réceptacle à chiures. Tu sais que nul ne s’en sert pour entendre. Tu te lamentes. Tu es incapable d'entendre le souffle du chemin. Non qu’il t’emmerde ou te fasse chier (quoique !) mais tu es bien en peine de l'entendre.
(2.387)
Suite logique
Cette histoire de pot t’amène (assez naturellement) dans la salle de bain où trône à proximité de la baignoire un trône de faïence. Tu t’y assois, l’air pensif, en regardant, l’œil hagard, le rouleau de papier toilette posé sur l’étagère. Et tu te surprends à parler au rouleau de papier. Et (étrangement) il te répond. Il te prie d’écouter les leçons prosaïques de la quotidienneté.
(2.388)
Enseignement
Tu écoutes (donc) les leçons prosaïques de la quotidienneté. Tu écoutes la triste complainte de la feuille de papier toilette, que chaque jour tu saisis, par dizaines, pour essuyer les matières impures de ton noble derrière. Voici ses propos :
(2.389)
Propos hygiénique
Toi, noble derrière ! Ô ! Fesses de Lhomme ! La prochaine fois que tu me saisiras, assis sur ton trône, médite ces paroles avant de te torcher l’arrière-train. Saisis-moi avec amour et délicatesse, apprécie le moelleux de ma texture, remercie-moi, bénis-moi d’être auprès de toi, toujours prête à servir, à portée de main et rends-moi grâce avant de me conduire dans l’étroit conduit qui me mènera vers de nouvelles aventures.
(2.390)
Suite du discours hygiénique
Après cette entrée en matière (non fécale), la feuille de papier toilette te raconte son histoire. Une histoire touchante et gaie. Une histoire vraie.
(2.391)
Histoire de papier
La feuille te confie (avec soulagement) qu’avant de se teinter de cette horrible couleur rose, elle vivait en petite feuille verte et fragile perchée au sommet d’un haut chêne. Elle te raconte qu’elle doit sa croissance à son père l’arbre, grand, fort et admirable qui l’a nourrie jour et nuit. Et à sa mère, la terre, chargée de riches nutriments déposés par ses aînées, enrichis par les bons soins du temps. Et à la chaleur bienveillante de son bienveillant protecteur, le grand astre rougeoyant qui chaque jour à l’aube se lève et au crépuscule se couche. Grâce à leur patience, elle t’explique qu’elle put grandir. Grâce à leur générosité, qu’elle put s’épanouir. Elle vécut, heureuse et verte une saison entière, avec ses sœurs, riant dans le vent.
(2.392)
Interruption
Tu abrèges. Tu interromps la feuille. Tu la saisis. Et d’un geste machinal, tu t’en sers (comme à ton habitude). Tu tires la chasse. Et tu la vois disparaître dans l’étroit conduit qui la mènera sans doute vers de nouvelles aventures. Tu repars à ton bureau pour poursuivre les tiennes.
(2.393)
Poursuites velléitaires
A ta table de travail. Tu t’apprêtes à reprendre le cours de ton récit. Tu saisis ton stylo. Après un court instant (de réflexion), tu te ravises. Et tu jettes un œil hagard aux feuilles éparpillées devant toi.
(2.394)
Tristes aventures
Le regard posé sur tes notes, tu songes (avec consternation) aux hémisphères traversés. Aux chemins tortueux. A l’esprit fertile et aventureux. A l’infini des pensées. A l’inaccessibilité de l’île de la paix.
(2.395)
Remplissage
Tu repousses tes feuilles d’un geste las. Et tu allumes la radio pour meubler ton silence.
(2.396)
Voix nocturne
Le poste grésille. Tu entends une voix. La voix (sans doute) d’un esprit lucide expatrié sur les terres lointaines de tes contrées familières. Cher auditeur… [silence] (2.397)
Au cœur paradoxal
Cher auditeur… tu es obsédé par la quête de l’île de la Paix (la sainte quête du Graal). Tu aimerais trouver l’épée ou (à défaut) une vulgaire lame qui couperait court à ta déraison (furieuse et sombre déraison). Qui te délivrerait des chaînes du rêve et du délire. Qui te libérerait des entraves de la fuite. Et des soubresauts de l’esprit. Pour découvrir (enfin) le chemin qui mène à l’île de la paix.
(2.398)
Entendement
Tu écoutes (avec une attention inaccoutumée) la voix qui te révèle l’inaccessibilité de l’île de la paix. Et tu entends, pour la première fois, cette vérité. Après un (bref et intense) instant d’étourdissement, tu réfléchis à ton impossible quête. A l’issue de ta réflexion, tes conclusions (sur le voyage) te désespèrent.
(2.399)
Achèvement
Tu éteins la radio (d’un geste las). Et tu regardes tes feuilles avec une infinie tristesse. Tu te lèves. Tu ouvres la fenêtre pour regarder les hémisphères déconcertants. Et tu poses ta tête (lourde) sur le rebord du monde. Tu es désespéré. Au bord de l’anéantissement.
(2.400)
Fermeture provisoire
Tu refermes le livre.
(2.401)
Poursuite
Et ton voyage se poursuit…