Canalblog Tous les blogs Top blogs Littérature, BD & Poésie
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU
LES CARNETS METAPHYSIQUES & SPIRITUELS

A PROPOS

La quête de sens
Le passage vers l’impersonnel
L’exploration de l’être

L’intégration à la présence


 

CARNETS PUBLIES

L'expérience du monde 
Récit (1997-1999)

Solitudes 
Récit (2001)

Le petit chercheur Livre 1  
Conte (2004)

Le petit chercheur Livre 2  
Conte (2004)

Le petit chercheur Livre 3  
Conte (2004)

Quêteur de sens  
Essai anthologique (2005)

Traversée commune  
Livre expérimental (2007)

Traversée commune Livre 1  
Livre expérimental (2007)

Traversée commune Livre 2  
Livre expérimental (2007)

Traversée commune Livre 3  
Livre expérimental (2007)

Traversée commune Livre 4  
Livre expérimental (2007)

Traversée commune Livre 5  
Livre expérimental (2007)

Traversée commune Livre 6  
Livre expérimental (2007)

Traversée commune Livre 7  
Livre expérimental (2007)

Traversée commune Livre 8  
Livre expérimental (2007)

Traversée commune Livre 9  
Livre expérimental (2007)

Traversée commune Livre 10  
Livre expérimental (2007)

Tourbillon(s) 
Journal & récit (2008-2013)

Le goût d'autre chose 
Journal (2013-2016)

Un homme simple et sage 
Récit (2014)

Une âme sensible Vol 1  
Journal (2016-2019)

Une âme sensible Vol 2 
Journal (2016-2019)

Entre le rêve, le monde... Vol 1  
Journal (2019-2020)

Entre le rêve, le monde... Vol 2  
Journal (2019-2020)

Quelque chose du sang...  
Journal (2020-2021)

En plein cœur Vol 1 
Journal (2021-2022)

En plein cœur Vol 2 
Journal (2021-2022)

En plein cœur Vol 3 
Journal (2021-2022)

Si près de nos lèvres... Vol 1 
Journal (2022-2023)

Si près de nos lèvres... Vol 2 
Journal (2022-2023)

Si près de nos lèvres... Vol 3 
Journal (2022-2023)

Si près de nos lèvres... Vol 4 
Journal (2022-2023)

Vie d'un ermite itinérant Vol 1 
Récit (2023)

Vie d'un ermite itinérant Vol 2  
Récit (2023)

Une destinée sans certitude Vol 1 
Journal (2023-2024)

Une destinée sans certitude Vol 2 
Journal (2023-2024)

Entre Dieu et la pierre Vol 1
Journal (2024-2025)

Entre Dieu et la pierre Vol 2
Journal (2024-2025)

Entre Dieu et la pierre Vol 3
Journal (2024-2025)

Entre Dieu et la pierre Vol 4
Journal (2024-2025)

Quelques jours... Vol 1  
Journal (2025)

Quelques jours... Vol 2  
Journal (2025)

Quelques jours... Vol 3  
Journal (2025)

Quelques jours... Vol 4  
Journal (2025)

En son for intérieur Vol 1 partie 1
Journal (2025)

En son for intérieur Vol 1 partie 2
Journal (2025)

En son for intérieur Vol 2 partie 1
Journal (2025-2026)

En son for intérieur Vol 2 partie 2
Journal (2025-2026)

 

CARNETS BRUTS

Carnet n°1
L’innocence bafouée

Récit / 1997 / La quête de sens

Carnet n°2
Le naïf

Fiction / 1998 / La quête de sens

Carnet n°3
Une traversée du monde

Journal / 1999 / La quête de sens

Carnet n°4
Le marionnettiste

Fiction / 2000 / La quête de sens

Carnet n°5
Un Robinson moderne

Récit / 2001 / La quête de sens

Carnet n°6
Une chienne de vie

Fiction jeunesse / 2002/ Hors catégorie

Carnet n°7
Pensées vagabondes

Recueil / 2003 / La quête de sens

Carnet n°8
Le voyage clandestin

Récit jeunesse / 2004 / Hors catégorie

Carnet n°9
Le petit chercheur Livre 1

Conte / 2004 / La quête de sens

Carnet n°10
Le petit chercheur Livre 2

Conte / 2004 / La quête de sens

Carnet n°11 
Le petit chercheur Livre 3

Conte / 2004 / La quête de sens

Carnet n°12
Autoportrait aux visages

Récit / 2005 / La quête de sens

Carnet n°13
Quêteur de sens

Recueil / 2005 / La quête de sens

Carnet n°14
Enchaînements

Récit / 2006 / Hors catégorie

Carnet n°15
Regards croisés

Pensées et photographies / 2006 / Hors catégorie

Carnet n°16
Traversée commune Intro

Livre expérimental / 2007 / La quête de sens

Carnet n°17
Traversée commune Livre 1

Récit / 2007 / La quête de sens

Carnet n°18
Traversée commune Livre 2

Fiction / 2007/ La quête de sens

Carnet n°19
Traversée commune Livre 3

Récit & fiction / 2007 / La quête de sens

Carnet n°20
Traversée commune Livre 4

Récit & pensées / 2007 / La quête de sens

Carnet n°21
Traversée commune Livre 5

Récit & pensées / 2007 / La quête de sens

Carnet n°22
Traversée commune Livre 6

Journal / 2007 / La quête de sens

Carnet n°23
Traversée commune Livre 7

Poésie / 2007 / La quête de sens

Carnet n°24
Traversée commune Livre 8

Pensées / 2007 / La quête de sens

Carnet n°25
Traversée commune Livre 9

Journal / 2007 / La quête de sens

Carnet n°26
Traversée commune Livre 10

Guides & synthèse / 2007 / La quête de sens

Carnet n°27
Au seuil de la mi-saison

Journal / 2008 / Le passage vers l’impersonnel

Carnet n°28
L'Homme-pagaille

Récit / 2008 / Le passage vers l’impersonnel

Carnet n°29
Saisons souterraines

Journal poétique / 2008 / Le passage vers l’impersonnel

Carnet n°30
Au terme de l'exil provisoire

Journal / 2009 / Le passage vers l’impersonnel

Carnet n°31
Fouille hagarde

Journal poétique / 2009 / Le passage vers l’impersonnel

Carnet n°32
A la croisée des nuits

Journal poétique / 2009 / Le passage vers l’impersonnel

Carnet n°33
Les ailes du monde si lourdes

Poésie / 2009 / Hors catégorie

Carnet n°34
Pilori

Poésie / 2009 / Hors catégorie

Carnet n°35
Ecorce blanche

Poésie / 2009 / Hors catégorie

Carnet n°36
Ascèse du vide

Poésie / 2009 / Hors catégorie

Carnet n°37
Journal de rupture

Journal / 2009 / Hors catégorie

Carnet n°38
Elle et moi – poésies pour elle

Poésie / 2009 / Hors catégorie

Carnet n°39
Préliminaires et prémices

Journal / 2010 / Le passage vers l’impersonnel

Carnet n°40
Sous la cognée du vent

Journal poétique / 2010 / Le passage vers l’impersonnel

Carnet n°41
Empreintes – corps écrits

Poésie et peintures / 2010 / Hors catégorie

Carnet n°42
Entre la lumière

Journal poétique / 2011 / Le passage vers l’impersonnel

Carnet n°43
Au seuil de l'azur

Journal poétique / 2011 / Le passage vers l’impersonnel

Carnet n°44
Une parole brute

Journal poétique / 2012 / Le passage vers l’impersonnel

Carnet n°45
Chemin(s)

Recueil / 2013 / Le passage vers l’impersonnel

Carnet n°46
L'être et le rien

Journal / 2013 / L’exploration de l’être

Carnet n°47
Simplement

Journal poétique / 2014 / L’exploration de l’être

Carnet n°48
Notes du haut et du bas

Journal poétique / 2014 / L’exploration de l’être

Carnet n°49
Un homme simple et sage

Récit / 2014 / L’exploration de l’être

Carnet n°50
Quelques mots

Journal poétique / 2014 / L’exploration de l’être

Carnet n°51
Journal fragmenté

Journal poétique / 2014 / L’exploration de l’être

Carnet n°52
Réflexions et confidences

Journal / 2014 / L’exploration de l’être

Carnet n°53
Le grand saladier

Journal poétique / 2014 / L’exploration de l’être

Carnet n°54
Ô mon âme

Journal poétique / 2014 / L’exploration de l’être

Carnet n°55
Le ciel nu

Recueil / 2014 / L’exploration de l’être

Carnet n°56
L'infini en soi 

Recueil / 2015 / L’exploration de l’être

Carnet n°57
L'office naturel

Journal / 2015 / L’exploration de l’être

Carnet n°58
Le nuage, l’arbre et le silence

Journal / 2015 / L’exploration de l’être

Carnet n°59
Entre nous

Journal / 2015 / L’exploration de l’être

Carnet n°60
La conscience et l'Existant

Essai / 2015 / L’exploration de l’être

Carnet n°61
La conscience et l'Existant Intro

Essai / 2015 / L’exploration de l’être

Carnet n°62
La conscience et l'Existant 1 à 5

Essai / 2015 / L’exploration de l’être

Carnet n°63
La conscience et l'Existant 6

Essai / 2015 / L’exploration de l’être

Carnet n°64
La conscience et l'Existant 6 (suite)

Essai / 2015 / L’exploration de l’être

Carnet n°65
La conscience et l'Existant 6 (fin)

Essai / 2015 / L’exploration de l’être

Carnet n°66
La conscience et l'Existant 7

Essai / 2015 / L’exploration de l’être

Carnet n°67
La conscience et l'Existant 7 (suite)

Essai / 2015 / L’exploration de l’être

Carnet n°68
La conscience et l'Existant 8 et 9

Essai / 2015 / L’exploration de l’être

Carnet n°69
La conscience et l'Existant (fin)

Essai / 2015 / L’exploration de l’être

Carnet n°70
Notes sensibles

Journal / 2016 / L’exploration de l'être

Carnet n°71
Notes du ciel et de la terre

Journal / 2016 / L’exploration de l'être

Carnet n°72
Fulminations et anecdotes...

Journal / 2016 / L’exploration de l'être

Carnet n°73
L'azur et l'horizon

Journal / 2016 / L’exploration de l'être

Carnet n°74
Paroles pour soi

Journal / 2016 / L’exploration de l'être

Carnet n°75
Pensées sur soi, le regard...

Journal / 2016 / L’exploration de l'être

Carnet n°76
Hommes, anges et démons

Journal / 2016 / L’exploration de l'être

Carnet n°77
La sente étroite...

Journal / 2016 / L’exploration de l'être

Carnet n°78
Le fou des collines...

Journal / 2016 / L’intégration à la présence

Carnet n°79
Intimités et réflexions...

Journal / 2016 / L’intégration à la présence

Carnet n°80
Le gris de l'âme derrière la joie

Récit / 2016 / L’intégration à la présence

Carnet n°81
Pensées et réflexions pour soi

Journal / 2016 / L’intégration à la présence

Carnet n°82
La peur du silence

Journal poétique / 2016 / L’intégration à la présence

Carnet n°83
Des bruits aux oreilles sages

Journal / 2016 / L’intégration à la présence

Carnet n°84
Un timide retour au monde

Journal / 2016 / L’intégration à la présence

Carnet n°85
Passagers du monde...

Journal / 2016 / L’intégration à la présence

Carnet n°86
Au plus proche du silence

Journal / 2016 / L’intégration à la présence

Carnet n°87
Être en ce monde

Journal / 2016 / L’intégration à la présence

Carnet n°88
L'homme-regard

Récit / 2016 / L’intégration à la présence

Carnet n°89
Passant éphémère

Journal poétique / 2016 / L’intégration à la présence

Carnet n°90
Sur le chemin des jours

Recueil / 2016 / L’intégration à la présence

Carnet n°91
Dans le sillon des feuilles mortes

Recueil / 2016 / L’intégration à la présence

Carnet n°92
La joie et la lumière

Journal / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°93
Inclinaisons et épanchements...

Journal / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°94
Bribes de portrait(s)...

Journal / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°95
Petites choses

Journal poétique / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°96
La lumière, l’infini, le silence...

Journal / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°97
Penchants et résidus naturels...

Journal / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°98
La poésie, la joie, la tristesse...

Journal / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°99
Le soleil se moque bien...

Journal / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°100
Si proche du paradis

Journal / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°101
Il n’y a de hasardeux chemin

Journal / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°102
La fragilité des fleurs

Journal / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°103
Visage(s)

Journal / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°104
Le monde, le poète et l’animal

Journal / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°105
Petit état des lieux de l’être

Journal / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°106
Lumière, visages et tressaillements

Journal / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°107
La lumière encore...

Journal poétique / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°108
Sur la terre, le soleil déjà

Journal poétique / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°109
Et la parole, aussi, est douce...

Recueil / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°110
Une parole, un silence...

Journal poétique / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°111
Le silence, la parole...

Recueil / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°112
Une vérité, un songe peut-être

Journal / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°113
Silence et causeries

Recueil / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°114
Un peu de vie, un peu de monde...

Journal / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°115
Encore un peu de désespérance

Journal / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°116
La tâche du monde, du sage...

Recueil / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°117
Dire ce que nous sommes...

Recueil / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°118
Ce que nous sommes – encore...

Recueil / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°119
Entre les étoiles et la lumière

Recueil / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°120
Joies et tristesses verticales

Journal poétique / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°121
Du bruit, des âmes et du silence

Journal / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°122
Encore un peu de tout...

Journal poétique / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°123
L’amour et les ténèbres

Recueil / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°124
Le feu, la cendre et l’infortune

Recueil / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°125
Le tragique des jours et le silence

Journal / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°126
Mille fois déjà peut-être...

Journal / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°127
L’âme, les pierres, la chair...

Recueil / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°128
De l’or dans la boue

Journal / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°129
Quelques jours et l’éternité

Journal / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°130
Vivant comme si...

Journal / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°131
La tristesse et la mort

Récit / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°132
Ce feu au fond de l’âme

Recueil / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°133
Visage(s) commun(s)

Recueil / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°134
Au bord de l'impersonnel

Journal / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°135
Aux portes de la nuit et du silence

Recueil / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°136
Entre le rêve et l'absence

Recueil / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°137
Nous autres, hier et aujourd'hui

Récit / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°138
Parenthèse, le temps d'un retour...

Journal poétique / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°139 
Au loin, je vois les hommes...

Journal / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°140
L'étrange labeur de l'âme

Recueil / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°141
Aux fenêtres de l'âme

Regard / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°142
L'âme du monde

Recueil / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°143
Le temps, le monde, le silence...

Journal / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°144
Obstination(s)

Journal poétique / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°145
L'âme, la prière et le silence

Journal poétique / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°146
Envolées

Regard / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°147
Au fond

Regard / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°148
Le réel et l'éphémère

Regard / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°149
Destin et illusion

Recueil / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°150
L'époque, les siècles et l'atemporel

Regard / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°151
En somme...

Regard / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°152
Passage(s)

Regard / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°153
Ici, ailleurs, partout

Recueil / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°154
A quoi bon...

Regard / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°155
Ce qui demeure dans le pas

Journal poétique / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°156
L'autre vie, en nous, si fragile

Journal poétique / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°157
La beauté, le silence, le plus simple...

Recueil / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°158
Et, aujourd'hui, tout revient encore...

Journal / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°159
Tout - de l'autre côté

Regard / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°160
Au milieu du monde...

Recueil / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°161
Sourire en silence

Recueil / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°162
Nous et les autres - encore

Journal / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°163
L'illusion, l'invisible et l'infranchissable

Journal / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°164
Le monde et le poète - peut-être...

Journal / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°165
Rejoindre

Recueil / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°166
A regarder le monde

Paroles confluentes / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°167
Alternance et continuité

Journal / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°168
Fragments ordinaires

Paroles confluentes / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°169
Reliquats et éclaboussures

Paroles confluentes / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°170
Sur le plus lointain versant...

Regard / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°171
Au-dehors comme au-dedans

Paroles confluentes / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°172
Matière d'éveil - matière du monde

Regard / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°173
Lignes de démarcation

Regard / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°174
Jeux d'incomplétude

Journal poétique / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°175
Exprimer l'impossible

Regard / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°176
De larmes, d'enfance et de fleurs

Récit / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°177
Coeur blessé, coeur ouvert, coeur vivant

Journal / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°178
Cercles superposés

Journal poétique / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°179
Tournants

Journal / 2019 / L'intégration à la présence

Carnet n°180
Le jeu des Dieux et des vivants

Journal / 2019 / L'intégration à la présence

Carnet n°181
Routes, élans et pénétrations

Journal / 2019 / L'intégration à la présence

Carnet n°182
Elans et miracle

Journal poétique / 2019 / L'intégration à la présence

Carnet n°183
D'un temps à l'autre

Recueil / 2019 / L'intégration à la présence

Carnet n°184
Quelque part au-dessus du néant...

Recueil / 2019 / L'intégration à la présence

Carnet n°185
Toujours - quelque chose du monde

Regard / 2019 / L'intégration à la présence

Carnet n°186
Aube et horizon

Journal / 2019 / L'intégration à la présence

Carnet n°187
L'épaisseur de la trame

Regard / 2019 / L'intégration à la présence

Carnet n°188
Dans le même creuset

Regard / 2019 / L'intégration à la présence

Carnet n°189
Notes journalières

Carnet n°190
Notes de la vacuité

Carnet n°191
Notes journalières

Carnet n°192
Notes de la vacuité

Carnet n°193
Notes journalières

Carnet n°194
Notes de la vacuité

Carnet n°195
Notes journalières

Carnet n°196
Notes de la vacuité

Carnet n°197
Notes journalières

Carnet n°198
Notes de la vacuité

Carnet n°199
Notes journalières

Carnet n°200
Notes de la vacuité

Carnet n°201
Notes journalières

Carnet n°202
Notes de la route

Carnet n°203
Notes journalières

Carnet n°204
Notes de voyage

Carnet n°205
Notes journalières

Carnet n°206
Notes du monde

Carnet n°207
Notes journalières

Carnet n°208
Notes sans titre

Carnet n°209
Notes journalières

Carnet n°210
Notes sans titre

Carnet n°211
Notes journalières

Carnet n°212
Notes sans titre

Carnet n°213
Notes journalières

Carnet n°214
Notes sans titre

Carnet n°215
Notes journalières

Carnet n°216
Notes sans titre

Carnet n°217
Notes journalières

Carnet n°218
Notes sans titre

Carnet n°219
Notes journalières

Carnet n°220
Notes sans titre

Carnet n°221
Notes journalières

Carnet n°222
Notes sans titre

Carnet n°223
Notes journalières

Carnet n°224
Notes sans titre

Carnet n°225

Carnet n°226

Carnet n°227

Carnet n°228

Carnet n°229

Carnet n°230

Carnet n°231

Carnet n°232

Carnet n°233

Carnet n°234

Carnet n°235

Carnet n°236

Carnet n°237

Carnet n°238

Carnet n°239

Carnet n°240

Carnet n°241

Carnet n°242

Carnet n°243

Carnet n°244

Carnet n°245

Carnet n°246

Carnet n°247

Carnet n°248

Carnet n°249

Carnet n°250

Carnet n°251

Carnet n°252

Carnet n°253

Carnet n°254

Carnet n°255

Carnet n°256

Carnet n°257

Carnet n°258

Carnet n°259

Carnet n°260

Carnet n°261

Carnet n°262

Carnet n°263
Au jour le jour

Octobre 2020

Carnet n°264
Au jour le jour

Novembre 2020

Carnet n°265
Au jour le jour

Décembre 2020

Carnet n°266
Au jour le jour

Janvier 2021

Carnet n°267
Au jour le jour

Février 2021

Carnet n°268
Au jour le jour

Mars 2021

Carnet n°269
Au jour le jour

Avril 2021

Carnet n°270
Au jour le jour

Mai 2021

Carnet n°271
Au jour le jour

Juin 2021

Carnet n°272
Au jour le jour

Juillet 2021

Carnet n°273
Au jour le jour

Août 2021

Carnet n°274
Au jour le jour

Septembre 2021

Carnet n°275
Au jour le jour

Octobre 2021

Carnet n°276
Au jour le jour

Novembre 2021

Carnet n°277
Au jour le jour

Décembre 2021

Carnet n°278
Au jour le jour

Janvier 2022

Carnet n°279
Au jour le jour

Février 2022

Carnet n°280
Au jour le jour

Mars 2022

Carnet n°281
Au jour le jour

Avril 2022

Carnet n°282
Au jour le jour

Mai 2022

Carnet n°283
Au jour le jour

Juin 2022

Carnet n°284
Au jour le jour

Juillet 2022

Carnet n°285
Au jour le jour

Août 2022

Carnet n°286
Au jour le jour

Septembre 2022

Carnet n°287
Au jour le jour

Octobre 2022

Carnet n°288
Au jour le jour

Novembre 2022

Carnet n°289
Au jour le jour

Décembre 2022

Carnet n°290
Au jour le jour

Février 2023

Carnet n°291
Au jour le jour

Mars 2023

Carnet n°292
Au jour le jour

Avril 2023

Carnet n°293
Au jour le jour

Mai 2023

Carnet n°294
Au jour le jour

Juin 2023

Carnet n°295
Nomade des bois (part 1)

Juillet 2023

Carnet n°296
Nomade des bois (part 2)

Juillet 2023

Carnet n°297
Au jour le jour

Juillet 2023

Carnet n°298
Au jour le jour

Août 2023

Carnet n°299
Au jour le jour

Septembre 2023

Carnet n°300
Au jour le jour

Octobre 2023

Carnet n°301
Au jour le jour

Novembre 2023

Carnet n°302
Au jour le jour

Décembre 2023

Carnet n°303
Au jour le jour

Janvier 2024


Carnet n°304
Au jour le jour

Février 2024


Carnet n°305
Au jour le jour

Mars 2024

 

Carnet n°306
Au jour le jour
Avril 2024

 

Carnet n°307
Comme à la pointe du rêve
Mai 2024

 

Carnet n°308
A l'orée du plus intime

Juin 2024

 

Carnet n°309
Au bord du monde – la lumière

Juillet 2024

 

Carnet n°310
Derrière les mots

Août 2024

 

Carnet n°311
Allant sans savoir

Septembre 2024

 

Carnet n°312
Un œil au cœur de la fable

Octobre 2024

 

Carnet n°313
Un manteau d'étoiles et de sang

Novembre 2024

 

Carnet n°314
Là où l'on s'incline

Décembre 2024

 

Carnet n°315
Devant un Dieu invisible

Janvier 2025

 

Carnet n°316
Ecoutant ce qui demeure

Février 2025

 

Carnet n°317
Et si le monde était l'exil

Mars 2025

 

Carnet n°318
La danse secrète

Avril 2025

 

Carnet n°319
Le cœur engagé dans l'aventure

Mai 2025

 

Carnet n°320
Ce qui veille au fond de l'âme

Juin 2025

 

Carnet n°321
Dans l'écume du mystère

Août 2025

 

Carnet n°322
Vers l'indéchiffrable

Septembre 2025

 

Carnet n°323
Dans l'épaisseur du réel

Octobre 2025

 

Carnet n°324
Entre l'étoile et la boue

Novembre 2025

 

Carnet n°325
Tant qu'il y aura des jours

Décembre 2025

 

Carnet n°326
Des choses et d'autres

Janvier 2026

Epigraphes associées aux carnets

© Les carnets métaphysiques & spirituels

11 août 2018

Carnet n°158 Et, aujourd'hui, tout revient encore…

Journal / 2018 / L'intégration à la présence

Tout se tient, malgré soi, devant nous – au détriment de la lumière...

Tout s’agrippe – et s’amourache – le temps d’un désir – le temps d’une pluie – le temps d’une danse entre l’escalier et la chambre. Puis, tout se repose dans l’indifférence et le sommeil – l’Amour encore intact au pied du lit – et sous les frusques revêtues à la hâte…

Tout nous arrive – par petits bouts – en morceaux d’étoffe minuscules. La parole, le sens et l’explication comme des fragments de vérité à recoller ensemble sur le puzzle de la page…

Tout s’abrite sous cette chair – et dans ce crâne – jusqu’à la douleur de ceux que l’on assassine – jusqu’aux souvenirs – jusqu’aux jeux – jusqu’à l’enfance – jusqu’au désir – jusqu’à l’Amour – jusqu’à l’innocence…

Tout, en somme…

 

 

Tout ce qui monte – immobile – nous le sommes encore. Et le temps aussi. Et ce qui guette dans l’attente – sous la cendre des alliances…

 

 

Espace – entailles – et ce feu au fond du sang. L’eau, la vie et le langage. Et cette montée du regard au-dessus de la rosée et des feuillages…

 

 

Le monde – vieux comme les siècles – à s’interroger encore sur le proche et le lointain – sur le haut et le bas – sur le vrai et le faux – au lieu de plonger dans sa réclusion…

 

 

Prières des hommes aux paumes d’enfant – si légers sous le fardeau du vivre. Lueurs à peine au fond de la nuit…

 

 

Ici – où s’attardent les peines – où veille l’Amour. Une grenade d’encre dans la main – et mille autres en bandoulière – pour faire exploser les noms et les destins – et aider à la naissance du jour…

 

 

Tout est chair – soleil – invisible – le nom donné à l’Amour. Le sable, la main, l’écume – et les gestes et les bouches si voraces encore…

 

*

 

« Que sommes-nous ? » sera toujours la question essentielle…

 

 

De chair en déchirure – de certitude en écartèlement – la douloureuse révélation de notre identité…

 

*

 

A ce qui s’éveille comme à ce qui périt – attentif toujours – quels que soient le destin et la durée…

 

 

En chacun de nos pas – dans l’entêtement et l’érosion du monde et des idées – ce souffle au-delà du sens et du mystère – au-delà du poème et de la mort. Comme un chant éternel à travers le temps – et la possibilité du passage offerte à l’éphémère…

 

 

Et sur la feuille abandonnée, les traces de l’invisible et l’apaisement du cœur malgré l’attente, si anxieuse encore, du silence et de la disparition…

 

 

Griffes et angoisse au cours de la traversée – inoffensive, pourtant, de bout en bout. Comme une marche, en somme, au milieu des démons inventés par l’esprit…

 

 

Déchiré et grave au centre du cercle – au milieu des éclats et des enfantements – nés du désir. Rien pourtant – qu’une ligne supplémentaire dans la trame du monde – dans la trame des vies…

 

 

Tête hors du monde – parmi les délices des sages illettrés – si loin, à présent, de ces alphabets que l’on malaxe pour créer des signes – et du sens – et remplir la page. Empreintes et ciel d’un autre monde. Enfance et Amour d’un seul tenant – occupant le centre de la parole jetée sans parti pris par-dessus les visages et les étoiles…

 

 

Dans leur cachot – l’écuelle débordante mais l’âme en ruine…

 

 

Derrière l’évidence de la souffrance – dans son alcôve secrète – la bienveillance veille pour réunir le poignard et la flamme – et les convertir au silence…

 

 

Miraculeux cette vie et ces visages passionnés – livrés à l’intensité de la fouille parmi tant d’étoiles et de figures endormies – et voués, tôt ou tard, à la conversion de la boue en or…

 

 

Entre soi et le mur, cet espace qui conduit tantôt à la fable, tantôt à la vérité. Les deux faces d’un même monde, en réalité, où l’exil et la solitude sont la somme des trouvailles pour maintenir l’Amour vivant…

 

 

L’échancrure du possible derrière laquelle nous nous cachons…

 

 

Le labyrinthe intime où tout devient chaos. Murs, vent et visages. Et à l’envers du visible – la soif intarissable du jour jusqu’au cœur de cette nuit inscrite dans la pierre…

 

 

Ce qui nous hante – et nous hantera jusqu’à la dernière parole…

 

 

Nous déchiffrons le désir au lieu de suivre ce qui s’impose. Episodes d’une vie mâchée sur les pages – exilée, en quelque sorte, du plus réel…

 

 

Le combat n’est qu’un leurre – une forme de marche aveugle – une épreuve inutile dans la nuit du monde et des visages. Le réceptacle tragique d’une rage jetée contre n’importe qui – jetée contre n’importe quoi – plutôt que l’écoute de cette voix au fond qui invite au désert et à l’entente…

 

 

Tout – au-delà – nous dépossède comme tout – en deçà – nous retient. Le versant du regard et des pas s’inverse. A l’image du miroir tenu à l’envers…

 

 

Rassemblés autour de ce qui veille avec les Dieux et la mort – au cœur de cette espérance si frémissante…

 

 

Au plus nu du mirage – tout vacille et se tait. La terre s’ouvre – et le monde apparaît comme l’autre versant du mensonge – l’autre face de la nuit. Et nous autres, encore si craintifs (et si émerveillés déjà), nous nous mettons à pleurer sur la crête – au milieu des cimes lumineuses qui émergent des abîmes où nous étions plongés – retenus prisonniers (depuis la naissance du monde) par l’illusion et la pensée…

 

 

Nous croyons traverser je ne sais quoi – mais, en vérité, nous nous traînons au milieu de ce que nous ignorons…

Entre le mythe, la violence et le mystère – présents déjà (d’une certaine façon) à cette absence que nous sommes

 

 

Tantôt arides, tantôt populeux – cette terre et ce temps maladifs où nous nous tenons. Loin de la veille nécessaire à la fin du sommeil – et à l’émergence du réel plongé encore au milieu des rêves…

 

 

Des marches, des mains, des asiles. Et le peu qu’il reste sous nos pas après tant de siècles de combats et de conquêtes. Un peu d’huile, peut-être, et quelques usages plaisants. Si ignorants – et si insensibles encore à cette folle étreinte qui nous attend…

 

 

Livre du premier jour à l’usage des hommes, des Dieux et des rêveurs pour que l’oubli ensoleille la honte et l’infortune – et nous plonge au cœur de ce qui meurt.

Le désir d’une étoffe qui se porterait nu parmi ceux que l’on aimerait voir vibrer au poème – et à ce grand silence posé entre les lignes…

 

 

Trop captifs des usages et des étreintes communes. Vivants au milieu des ombres – sur cette langue de terre érigée par les Dieux – à la frontière du jour et du rêve d’une autre nuit…

 

 

En soi, quelque chose comme une humanité réconciliée avec l’infime et l’infini – et avec les masques nécessaires pour affronter le monde et les circonstances – les mensonges et le refus des autres

 

 

Tout tient – la vie entière avec ses rêves, ses histoires et ses mondes – en quelques mots ; au cœur de la fosse – à l’écart – sur cette frontière, si vague, entre le silence et le plus intime…

 

 

Au cœur de ce lieu inattendu où la chambre et la réponse – le feu et la question – l’horizon et le poème – se conjuguent au même temps que les saisons – et où tout rime avec l’Amour – jusqu’à la mort – jusqu’à la peur – jusqu’au supplice des bêtes – jusqu’au buste trop fier et aux mains si sournoises des hommes…

 

 

Sur ces sentiers, tout n’est que rêve et solitude. Avec l’identité voilée par l’imaginaire quotidien. Et la réponse à tous les mystères couchée au milieu du silence…

 

 

La pluie et l’aube réenchantée se mêlent à tout ; aux routes, aux poèmes, aux mensonges, aux destins, à la grâce. Tout naît et s’enveloppe de leur désir et de leur chant – jusqu’au dernier jour de soleil sur cette terre à l’ombre démesurée…

 

 

Aux yeux des hommes, rien n’existe sans l’assise – le soutien et la circulation – du langage. Sans la propagation du mensonge – ni l’usage de tous ces substantifs censés qualifier l’infinité des fragments de ce que nous appelons le monde – le réel – la réalité.

Mais l’humanité se méprend sur la nécessité, la souveraineté et la puissance du savoir et de la parole. Simples instruments pour les esprits analphabètes – utiles seulement aux infirmes de l’être et aux invalides du silence – incapables encore de perception et de sensibilité…

 

 

Aux sources du renouveau qui se jette sur les visages – cette neige et ce silence tombés presque par hasard sur les hommes et les âmes qui, sans cesse, remettent en question l’urgence et la nécessité de l’Amour…

 

 

D’un bord à l’autre – indéfiniment – avec cette charge trop lourde sur l’âme et les épaules – à aller et venir comme si notre vie en dépendait…

Moins nécessaires, sans doute, que le pollen des fleurs – nos existences si minuscules…

 

 

Nos âmes dispersées dans l’espace – sans même quelqu’un pour s’en apercevoir…

Il n’y a plus d’yeux. Il n’y a que des larmes et des cœurs étouffés…

 

 

Tout ce qu’imagine le monde n’a davantage de réalité que les rêves – que nos vies et la mort. Une ombre – un peu de noir – qui tourne inlassablement en rond – comme un mirage – comme un vertige – dépourvu de centre, de matière et de destination…

Rien que des yeux qui bougent sur le presque rien créé par l’esprit et le désir…

 

*

 

Entre l’âme, le monde et celui qui fait (qui est condamné à faire), nous vivons. A l’égal de n’importe qui. A l’intersection des 3 sphères du vivant métaphysique : celle de l’être (l’impersonnel qui voit), celle du masque (imposé, malgré soi, par la présence de l’Autre) et celle de la nécessité (presque toujours contingente)…

 

 

La sagesse ne s’apprend. Pas davantage que la fleur ne peut faire l’apprentissage du parfum qu’elle exhale. Mais il est possible de se familiariser avec le regard – posé presque toujours sur nos âneries – ces actes au goût de peur et d’inconscience impulsés par les mécanismes du monde et l’automatisme des gestes et de la pensée…

 

 

Le plus vrai naît (presque) toujours de la douleur…

L’inconfort et l’asphyxie obligent à transcender l’obscur et les limites – à s’extirper du sommeil – à franchir les contours de son propre mirage

 

 

L’ombre ne sera jamais qu’en nous-mêmes. Et le monde, qu’une forme de miroir et de réceptacle à nos élans. Et l’invitation, bien sûr, à retourner le cri dans la gorge pour voir l’envergure de l’âme – et l’espace du dedans – et à retourner les yeux – puis à les renverser – pour découvrir en soi la possibilité de l’accueil et la vie affranchie de l’image et de la prépondérance de l’Autre*…

* Important mais pas comme nous l’imaginons…

 

 

L’âme se tait. Elle voit. Se fait le témoin impartial des élans, des agissements, des peurs et des menaces impulsés ou recensés par l’esprit. Elle ne juge pas – ne condamne rien ni personne. Elle accueille – et consent – en veillant à ce que ni la vie ni le monde n’empiètent (de façon trop envahissante) sur le silence et l’espace intérieur…

 

 

Tout vient nous dire l’impuissance du monde et du soleil – et l’inaptitude des visages – à offrir la moindre lumière – le moindre éclairage – que tout se réchauffe dans l’idée et le souvenir – mais que sur la pierre nous sommes seuls à vivre – avec nos cris, nos doutes et nos peurs – avec nos blessures et nos poignards…

 

*

 

Seul(s) au milieu de l’esprit, de l’âme et du monde. Quelque part sur la terre – entre l’ombre et la lumière…

 

 

Et qu’aurons-nous dit à ceux qui nous entourent – et à ceux qui ont tremblé avec nous au cœur de l’hiver ? Presque rien – n’importe quoi pour apaiser les peurs…

 

 

Où sommes-nous ? Introuvables en deçà de l’écartèlement. A peine existants dans ce qui tremble. Et tout entiers dans la beauté d’un geste – d’une parole – d’un poème – et dans l’humilité d’une main – ou l’abnégation d’une tête – qui offre sa présence (ou sa joie) malgré son hébétude et son incompréhension…

 

 

Immobiles – au milieu d’un reflet. Et le désir comme la mousse sur ces vieilles planches restées au dehors – sous la pluie. Perdus dans notre ignorance et notre fierté – dans ce que nous refusons de voir – et de renverser. A frissonner comme une main fébrile qui chercherait l’Amour là où nul ne peut le trouver – dans la grossièreté d’un geste – le mensonge d’une promesse. Seuls, en somme, dans cette chambre minuscule posée au cœur de l’immensité…

 

 

Si nous avions su, peut-être n’aurions-nous rien écrit. Vécu seulement à quelques encablures de la page. Avec un silence épais sur les lèvres – et l’humilité dans le moindre geste… Comme une manière de dire la possibilité du soleil parmi tant d’horreurs et d’absurdités…

 

 

Tout chante, à présent, là où nous n’avons fait que fuir. Là où la parole se donnait comme un cantique. Le silence, en quelque sorte, après le balbutiement des mots…

 

 

Pierres, pas et sang. Et ce qui, en nous, espère encore pouvoir échapper au malheur…

 

 

Peut-être aurait-il fallu épouser parfaitement le corps et tracer son histoire hors de la langue. Être présent – simplement – comme la pierre, le pollen et la rosée pour se défaire des tourbillons – exister à peine – et soutenir le ciel, le soleil et le silence dans leurs élans…

Peut-être aurait-il fallu inverser les priorités ; être avant de devenir – aimer au lieu de savoir – se poser, puis s’effacer en soi – et hors de soi – avec la même ferveur – et se faire infime pour vivre intensément – à folle envergure…

 

 

Tout blesse – et, pourtant, l’âme reste indemne. Tout s’enfuit – s’efface – et, pourtant, le plus précieux toujours demeure. Comme si nous n’avions encore compris l’essentiel – la joie possible au cœur de tous ces drames…

 

 

Mille combats, chaque jour : contre le monde, contre soi et les tentations d’être soi-même.

Ruines et clôtures. Et mille passages fermés. Et l’exigence de l’honnêteté remise à plus tard…

 

 

Un peu de profondeur au souffle – et de densité à la voix – pour accueillir la vérité dans le poème. Et se faire – essayer de se faire – le reflet de son intensité – et de sa présence légère – au cœur de notre vie…

 

 

Tout se tient, malgré soi, devant nous – au détriment de la lumière…

 

 

Tout s’agrippe – et s’amourache – le temps d’un désir – le temps d’une pluie – le temps d’une danse entre l’escalier et la chambre. Puis, tout se repose dans l’indifférence et le sommeil – l’Amour encore intact au pied du lit – et sous les frusques revêtues à la hâte…

 

 

Tout nous arrive – par petits bouts – en morceaux d’étoffe minuscules. La parole, le sens et l’explication comme des fragments de vérité à recoller ensemble sur le puzzle de la page…

 

 

Tout s’abrite sous cette chair – et dans ce crâne – jusqu’à la douleur de ceux que l’on assassine – jusqu’aux souvenirs – jusqu’aux jeux – jusqu’à l’enfance – jusqu’au désir – jusqu’à l’Amour – jusqu’à l’innocence…

Tout, en somme…

 

 

Ah ! Comme nous serions heureux si les mots pouvaient aider à vivre…

 

 

En pensée – en pagaille – tout ce qui nous sépare malgré l’espace – ou le pire parfois – qui nous unit. Cette douleur commune – et cette impossibilité à vivre en deçà – ni au-delà – du langage – dans cette infâme prison qui nous éloigne de nous-mêmes – et qui nous soustrait à toute forme de présence…

 

 

Etranger(s) aux confins, aux barbares et à la violence – et, pourtant, si embarrassé(s) face aux visages et aux mains qui ne sont les nôtres…

 

 

Il n’y a de plus belle perspective que celle qui a transcendé le combat, le refus et les exigences de l’individualité. Le défi de tout homme, peut-être, en attendant la victoire (définitive) du silence…

 

 

Entre la fleur et la tombe – ce qui survit mal à tous les départs et à toutes les naissances. Et qui pleure comme d’autres vivent sans désarroi au milieu de l’attente et de la mort…

 

 

Viendra le temps où il nous faudra ouvrir la main – sans se souvenir, sans vivre ni mourir – entre deux souffles – et demeurer immobile – impassible – au milieu des rires, du sommeil et de l’indifférence posthume…

 

 

Suivre les courants – le fil de l’eau entre la goutte et la mer. Et se laisser franchir par les vents comme le seuil de toute embellie – le seuil de toute vérité. La possibilité enfin vivante des Dieux parmi nous…

 

 

Ce qui passe sans même un regard – sans même un adieu. Ce qui gît ici au milieu des larmes et de l’ennui. Ce qui se perd à trop vouloir aimer. Et ce qui se dit dans la confidence. Comme le rythme – et la mesure – de l’éternité – malgré la vie – malgré la mort…

 

 

Derrière tout ce qui s’arrache, restent toujours la finitude – l’angoisse et la tristesse – et plus loin encore – plus enfouis peut-être – les reliquats de notre vieille éternité. Ce qui demeure au-delà de la mort – au-delà de notre légitime – et si provisoire – humanité…

 

 

Ce n’est pas nous qui respirons – mais le rêve d’une attente – le souvenir – les circonstances peut-être – et le mal que l’on se donne pour dénicher la beauté sur cette terre où tout s’enfuit – où tout périt au milieu d’une foule d’explications absurdes et inutiles…

 

 

Ramené au plus réel du vivant : le corps – et cette émotion brute – magistrale – souveraine – et sans raison. A la pointe du sommeil – et déjà ailleurs – en des circonstances (presque toujours) brutales – au milieu d’une langue muette – essayant de crier l’impossible devant un parterre de visages absents. Seul, en somme, au milieu de ce que les hommes appellent la vie…

 

 

Rien à conserver – sinon, peut-être, un peu de terre – deux ou trois sourires anciens – et cet exil sans prière d’avant le monde – d’avant les Dieux – où tout était réuni autour du feu – dans le ciel – sous la cendre – où les âmes étaient des astres – et où les hommes savaient assouvir leur faim sans mutiler les visages…

 

 

Nous avons cru vivre au fond de l’abîme. Et ce n’était, pourtant, qu’une rive sans soleil – qu’un tertre infime encerclé de noir où sur les pierres et les visages coulaient les mêmes larmes…

 

 

Quelle est cette voix qui dompte la soif – et qui se pavane – libre et belle – au milieu de la mort… Et qu’avons-nous donc abandonné pour qu’elle se refuse ainsi à notre bras…

 

 

Nous étions là où les yeux étaient plongés – quelque part – entre le ciel et le sable – parmi les vents, les visages et la mort. Cloués à cette terre autant que notre âme était loin déjà – sur ce chemin aux allures d’exil…

 

 

Ici rien ne change – entre le blanc, le souffle et le noir. Toujours la même soif – le mystère et cette candeur pour affronter les tempêtes et les incendies. Et l’herbe et les visages pris dans les mêmes tourments…

 

 

Que signifient ces signes et cet allant sur la page ? Que désirent-ils dans leur insistance ? Pourraient-ils seulement donner à voir l’inutilité du murmure – et la joie – et la lumière – qui s’offrent sans raison…

 

 

Tout a été dit déjà. Tout pourrait, néanmoins, être complété – commenté – ou achevé peut-être. Mais il se fait tard. Et le silence est déjà là – prêt à pardonner nos excès de parole – ce que nous n’avons, sans doute, qu’à peine effleuré – et évoqué sur nos pages. Notre incapacité à vivre et notre exil du monde. Nos élans absurdes. Et tous ces chants qui jamais ne connaîtront la gloire…

 

 

Ce que nous aimons n’a, peut-être, aucun nom. Une manière d’être plutôt qu’un style de vie. Une simplicité entre l’herbe, le ciel et la poésie. Quelque chose qui ne peut s’inventer…

 

 

Ce que nous n’oublierons jamais – et qui s’invitait autrefois entre les lignes du poème – entre le silence et la pauvre haie d’honneur érigée par nos mains solitaires…

Ce qui nous fuyait au-delà de l’ombre. Comme une rive – une étoile – devant des mains trop tremblantes – trop pressantes. Comme une gorge poursuivie par des bêtes immenses et des monstres hideux…

Un peu de sel, en vérité, sur le chemin enneigé. Et le rire contagieux devant les hyènes de l’infortune repoussées au-delà des murs…

Ce qui avait un visage – et que nous n’avons guère pris la peine de regarder…

 

 

Un soleil au centre duquel nous avons cru voir un miroir – une caresse – un appel. Une manière de vivre et de regarder ce qui, en ce monde, s’amoncelle. Un peu de répit au milieu des attachements, des brasiers et de la mort. Une façon de rejoindre, peut-être, ceux qui ont réussi à apprivoiser l’âme et le silence – cette dimension, si peu apparente, du ciel…

 

 

L’infructueux dialogue entre le poète et les hommes comme pour couronner l’impossibilité de dire et la folie de vouloir témoigner de l’indicible…

Il serait, sans doute, plus sage de se taire – de faire vœu de silence – pour amorcer les premiers balbutiements d’une vérité – d’une délivrance…

 

 

A la source de tout – et jusqu’à la multitude des passages où le gué restera – à jamais – infranchissable…

 

 

Tout s’endeuille de cette absence – et l’enjambement du sommeil vient, comme une sonnerie, nous rappeler la possibilité de l’homme – et raviver ces tentatives laborieuses pour y voir plus clair dans ces fossés trop sombres…

 

 

Tout a lieu d’être – jusqu’à ce qui ne peut se dire – ni même se révéler. Ce qui blesse comme ce qui s’écrit. Le savoir, les rassemblements et l’Absolu. Ce qu’il faut aller chercher derrière l’absence et les retrouvailles. Le plus simple du monde, en somme, qu’a toujours décrit le poème. La vie en sursis dans l’incertitude des heures prochaines…

 

 

Nous avons vécu – épuisé les réserves, les victuailles, la patience et l’horizon. Mains et fantômes d’un plus grand que nous à peine surpris par cet enfer – et tous ces crimes – dans lesquels nous avons plongé le monde…

 

 

Nous sommes devenus l’ignorance – et l’hébétude de ces enfants qui découvrent leurs mains, encore dégoulinantes de sang, plongées au cœur d’un amas de cadavres. Une douleur désarmée, en quelque sorte, face à tant de faiblesse et d’instincts…

 

 

Un jour, le rêve – la nuit et la mort. Ce qui se dilapide dans l’ennui et les excès. Des fresques, des lignes et des gestes. Et cette terre – tous ces continents – que s’approprient les hommes comme si seul comptait, avec la gloire, le regard de l’Autre…

 

 

Ce que nous ne sommes plus depuis trop longtemps. Et ce que nous n’avons, peut-être, jamais été. Dieu – personne – cette réalité décrite comme un mythe par tous les hommes…

 

 

Rien n’est autorisé sinon ce qui se renoue et pardonne. Le reste n’est que l’inutile qui recommence – attaché à l’espoir malgré mille déceptions et l’insuccès de toutes les sagesses…

 

 

Mortel comme l’homme, la matière, l’inconnu. L’incertain. Et l’éphémère qui gesticule dans la croyance d’une éternité…

 

 

Monde sans bord – sans repère – sans personne – sinon le séjour, la barque et la métaphore du voyage où tout devient tragédie – possibilité sans autre issue que l’expérience et le langage (progressivement) convertis en accueil et en silence – en perception sensible et acquiesçante…

 

 

Ce qui différencie l’oubli et l’infidélité ; les rites des existences livrés à l’indécision. Le doute comme seul étai – comme seul appui – à une forme d’Amour amoindri – frelaté en quelque sorte…

 

 

Tout se détache jusqu’à la peur de la mort – après tant de visages et de choses aimés – aujourd’hui disparus…

 

 

Nous n’irons plus sur la pierre où le chant n’était qu’un rêve à l’intention des fous et des âmes trop timides et hésitantes – qui n’oseront jamais s’aventurer au-delà des images et des histoires inventées par les prophètes pour effrayer les hommes…

 

 

Comment être, vivre, agir, penser et dire sans se sentir aussitôt écartelé par mille courants contraires – contradictoires – ambigus – entremêlés – sinon en se laissant aller à être ce que l’on est, à vivre ce que l’on vit et à faire ce que l’on fait – et à penser et à dire ce que l’on pense et ce que l’on dit – sans jugement ni attente – sans plier sous le poids d’un besoin de cohérence et d’unité (si souvent inepte et artificiel). Se conformer, en somme, à tout ce qui jaillit naturellement – à tout ce qui nous éparpille et nous désarçonne – et qui fonde, peut-être, notre si complexe (et si déroutante) humanité – cette forme de regard où s’emmêlent toutes les choses du monde

 

 

Tout cherche à se découvrir – et à se résoudre. Toute forme d’individualité. Et tant de réponses – et l’issue même sans doute – semblent toujours émaner de l’impersonnel – de la perspective impersonnelle que peuvent (pleinement) emboîter le regard (la perception), la présence (notre être au monde), le geste et la parole (tous nos agissements)…

 

 

Ne plus rien attendre au cœur de cette solitude et de cet effroi sinon le silence et la mort. Et la joie, peut-être, qui s’invitera après l’effacement…

 

 

Ni chair, ni sang, ni peur. Ni Dieu, ni destin. Le réel – cette puissance aux airs si graves et aux allures de blague (atroce et gigantesque)…

 

 

Rien. Un individu – mille individus – en attente de n’être personne. Un instant – un seul instant. Et le long – et incroyable – labeur qu’il (nous) faut, en général, accomplir pour le ressentir (véritablement)…

 

 

Nous aurons surgi des profondeurs avec la surface blanche – si lisse – du monde. Bêtes, hommes et choses à travers un destin trop singulier pour comprendre nos ressemblances et notre commune intimité – la source unique des différences…

 

 

Tout naît – et devient vent avant de mourir. Puis, après la cendre, le silence prend la relève – prend le pas, en quelque sorte, sur le souffle pour que se poursuive la danse – sans fin – face aux ombres – face à la lumière…

La grotte, le visage, l’eau et le soleil – ensemble – glissants – inadéquats – mais portés à durer et à coexister toujours. Pour l’éternité peut-être…

Tant pis – tant mieux. Nous ne serons, sans doute, jamais en mesure de percer ce mystère

 

 

Tout vient – très chaud – très froid. Comme un souffle – un murmure – chargé de rêves et d’élans. Les yeux prêts au combat – et les mains qui s’arment avec n’importe quoi. Des flots, des rochers, des préludes. Mille petits gestes sans importance. Quelques étincelles sur la pierre – dans l’esprit. Du courage – un peu de science pour rendre plus durable (et plus plaisant) l’exercice. Et la mort toujours pour couronner la fin des épreuves…

 

 

Tout s’avance – entre vie et mort – joie et silence – larmes et espoir – hébétude et incompréhension. Tout jaillit – mû par le besoin d’éclore et de grandir. Tout sert – et se voue à son usage – à son destin d’utilité – sans comprendre le sens du courage – ni découvrir la source des naissances et du réenchantement. Mort – et effacé bientôt – par la clameur et l’envergure d’un chant nouveau où tout s’avance encore – entre vie et mort – joie et silence – larmes et espoir – hébétude et incompréhension…

 

 

Un miroir – et des yeux pénétrants – voilà ce que nous sommes. A refléter l’horreur et la solitude – et la possibilité d’une issue hors des apparences – dans la profondeur insoupçonnée du regard et de l’esprit…

 

 

Nous sommes très souvent (trop souvent sans doute) comparables à ces crapauds près d’une mare – éblouis par le chant de quelques sirènes – de quelques chimères (des histoires de princesse et de prince charmant peut-être) inventées pour survivre à la solitude et au désespoir – et se donner l’illusion d’échapper à un destin à l’envergure de flaque – et qui poussent, leur vie durant, des coassements incompréhensibles (et inutiles) parmi les herbes – et sous un ciel – atrocement indifférents…

 

 

Nous regardons – toujours – trop haut ou trop bas – trop près ou trop loin. Jamais au bon endroit ni à la bonne distance. Les yeux trop étroits – trop fermés – trop affamés, sans doute, pour voir la justesse du monde et des destins…

 

 

Un visage pour un autre. Et mille figures encore de la même solitude. Et tant de choses à découvrir en soi pour ne plus se fourvoyer dans les apparences – et vivre l’Amour dans l’exil du monde – et parmi toutes ces têtes – toutes ces faces – ni bonnes ni mauvaises – absentes seulement – et, de toute évidence, insecourables

 

17 décembre 2017

Carnet n°124 Le feu, la cendre et l'infortune

Recueil / 2017 / L'intégration à la présence

Et dans nos mains, d’autres mains qui ne nous appartiennent pas. Et dans notre âme, d’autres âmes plus belles et plus réconfortantes. Et en ce monde, d’autres mondes plus sensibles à la beauté. Comme si la vie – toutes nos vies – n’étaient qu’un mensonge – et une possibilité offerte pour qu’éclate la vérité – et se dévoile (enfin) l’infinie diversité dans le plus vaste, et le plus intime, des regards à l’envergure plus ample que les mains, les âmes et les mondes...

 

 

La marche des siècles (toujours plus hermétiques) de plus en plus déchiffrable. La pierre, l'horreur et le mal de vivre. Et cette dérive permanente de l'histoire. Comme un mythe aux relents de catastrophe touchant – presque – à son but...

 

 

Le bâton du pèlerin bientôt remplacé par le silence et l'immobilité du regard reliant tous les chemins à l'infini...

 

 

La mémoire de l'ombre (si vivace) refuse de sombrer dans l'oubli. Elle interroge toutes les âmes et assombrit la nuit (déjà si opaque). Comme si elle rechignait à capituler face à la puissance souveraine de la lumière et de l'effacement. Et, sans doute, est-ce cette résistance que l'on entend battre dans les veines du monde, les poings qui martèlent leur tyrannie et le sang qui coule encore sur la chair et les visages...

 

 

L'incertitude sereine n'explique ni la beauté ni les drames. Elle accueille simplement ses hôtes – tous ses hôtes – sans les trier. Comme la preuve possible – toujours possible – de l'épanouissement de tous les passages, de tous les élans et de toutes les déconvenues...

 

 

Le cri de l'âme devant la pensée qui se heurte à ses propres limites – parois infranchissables entre lesquelles elle s'effondrera, un jour, avant de se laisser glisser au fond de ce qui la fit naître...

 

 

Et ce vieux monde tout boursouflé – et tout essoufflé – qui mendie aux hommes sa perpétuation – et sa renaissance. Et qu'ils brûlent – et qu'ils balafrent – et qu'ils assassinent – comme si la beauté pouvait naître (ou renaître) du sang, des cendres et des cicatrices...

 

 

Un monde, des princes – quelques princes entourés de leur armée et de leur milice – et le peuple – le peuple immense composé de bras, de poings et de quelques têtes parfois – esclaves depuis toujours des lois et des autorités – dans l'attente d'être affranchis... Et dont la liberté ne naîtra ni de leur union ni de leurs forces mises en commun mais de l'effroi et de la lassitude nécessaires pour que chacun trouve le souffle suffisant pour s'extirper de ses propres chaînes...

 

 

Le bleu du ciel – et le bleu des rêves – toujours impuissants face aux forces noires du monde et des instincts. Il faut – et faudra toujours – l'élan d'une lumière intérieure doublé d'un souffle suffisant pour les affronter, et plus tard les dissoudre, afin de pouvoir transformer l'obscurité des abîmes...

 

 

Quelques terreurs encore lors de notre lente, et inattentive, déambulation entre les tombes. Comme l'écho peut-être de l'effroi des morts qui parcourt l'échine des vivants – ces oublieux de toutes les fins – et de l'inévitable et permanent processus de l'effacement...

 

 

Le monde comme un atlas ouvert sur la table – la petite table posée au milieu des gouffres cosmiques – où se battent quelques ombres – quelques soldats – et où se querellent toutes les âmes sans porter leur regard au loin – et au-dedans – où brille pourtant, à travers le noir et l'obscurité, la lumière ancienne et à venir...

 

 

La paix des jardins – et la joie des forêts et des collines – voilées par le bruit des bottes et des engins de construction – par tous ces élans dévastateurs lancés vers les impossibles retrouvailles avec l'horizon...

 

 

Les noces abjectes et dévastatrices entre les rois, les peuples et la terre. Et celles invisibles – et illisibles peut-être – entre les mendiants – les dépossédés – et la joie – porteuses toujours de silence et d'Amour – de cette lumière inespérée. Comme un miracle (un petit miracle) parmi la haine et les atrocités...

 

 

L'homme est l'enfant de la peur et des instincts. Et il vit ainsi jusqu'à la mort sans savoir que Dieu a déposé en ses profondeurs un éclat de son visage – une goutte d'éternité – qu'il s'acharne encore à découvrir à l'extérieur – en saccageant le monde de ses élans et de ses découvertes successives – toujours aussi pitoyables et inutiles...

 

 

Est-ce l'éternité qui rapproche de la mort ? Ou la mort qui rapproche de l'éternité ?

 

 

D'un pays à l'autre – d'un visage à l'autre – nous déambulons à la recherche d'un éclat – d'une intensité – d'une lumière – parmi les ombres. Comme étrangers encore à nous-mêmes...

 

 

Des ponts, un ciel et ces faces si noires nées d'un soleil ancien – demeuré au seuil de l'invisible. Ainsi vivons-nous avec cette blessure que nous prenons pour une eau pure. Et ainsi errons-nous jusqu'au seuil de tous les passages et de tous les abandons...

 

 

Des pages, des livres et des bibliothèques bâtis sur cette indigence – cette misère – qui cherche la lumière parmi les ombres, les orages et les outrages – parmi l'absence et les peines. Et qui se trouve déjà au fond des yeux si mal dessillés...

Des chants tristes, en vérité, en quête de joie et de beauté qui ne se révéleront (pourtant) qu'aux fenêtres des âmes solitaires pour clore leurs errances – et l'usage d'une parole inutile – désormais guidée(s) par le silence...

 

 

Un gris encore parfois – et une tristesse à sa suite – nous font mordre la poussière. Mais ce que nous prenions autrefois pour un désastre révèle, à présent, sa splendeur. Le plus humble – et le plus bas – enfin célébrés par l'âme qui a vu, derrière le sang et la chute, le plus digne à vivre – et le plus sacré peut-être du vivant. Ce silence – et cette beauté – au-delà du courage et de la volonté. Comme un retour inespéré vers soi-même...

 

 

A l'âge de la profondeur désirée, la bêtise – encore bien trop souvent – fait loi. L'indigence – et la misère – exacerbées – à leur faîte peut-être – devant le souvenir, les regrets et la mort (si près du visage) qui s'approche à grands pas...

 

 

Il faudrait ranger notre voix – et faire taire notre parole (ou la laisser lentement s'éteindre) pour que la sagesse se mêle – plus définitivement – à notre sang – et que la lumière balaye la main de la nuit – et l'horizon encore si sombre parfois. Le silence alors pourrait habiter nos lèvres, nos pas et notre âme pour guider le jour jusqu'à nos yeux – et investir notre peau et nos étoiles. Ainsi seulement serons-nous capables de revêtir son ineffable manteau jusque dans nos rires et dans nos larmes – et marcher moins tristes sur tous nos chemins de boue et de poussière...

 

 

Des chemins, des yeux et des poignards. Et ce qui naîtra plus tard de toutes ces errances et de toutes ces plaies. Comme une foudre à venir née des orages passés, innombrables bien souvent – et si salvateurs malgré les secousses et les cicatrices...

 

 

La rançon des siècles. Le silence et la joie. Toute cette beauté ignorée depuis nos premiers pas...

 

 

Célébrons – sachons célébrer – les funérailles permanentes. La mort. Les effacements. Les outrages et les abandons. Tout ce qui mène au seuil de la délivrance – et nous aide à franchir l'ultime frontière de nous-mêmes – cet infini si partagé...

 

 

Et ces démons – tous ces démons – partout (les nôtres sans doute) qui hurlent encore – et que le silence, à présent, recouvre de rires et de douceur – de cet Amour et de cette dérision si nécessaires pour vivre dans tous les recoins de ce monde peuplé de chemins et d'ombres – de chagrins et de chimères – et voués dès les premiers pas à l'infernale solitude...

 

 

En ce monde, il y a peut-être, en définitive, plus matière à rire qu'à pleurer...

 

 

L'émerveillement et la curiosité, aire, source et chemin de tous les silences et de toutes les joies...

 

 

Quelques blessures encore dans la joie. Comme les éclats d'une beauté supplémentaire...

 

 

Nourris de joie et de beauté par le silence, comment pourrions-nous nous soumettre encore à la parole si elle ne naissait de lui – et le célébrait – pour tenter d'offrir au monde – et à la ronde – davantage de joie et de beauté...

 

 

Les yeux devenus regard et le cœur devenu Amour sont la chair (la plus tangible) de l'âme – cet éclat de Dieu impérissable. La quête de toute existence et le commencement de tout renouveau. La digne continuité du monde et le sacre d'un ciel apprivoisé – enfin à notre portée. Une flamme – un feu – pour embraser le monde et transformer le vivant en lumière...

Comme un soleil dans le sommeil pour nous éveiller des ombres. En alternance avec la pluie – un peu de pluie – pour soutirer à nos larmes bien davantage qu'un désir d'éclaircie...

 

 

Comme une pluie parmi le plomb. Et un bouquet de joie dans la tristesse. Comme une nuit cerclée de diamants et de lumière. Et un feu sous l'averse. Pour que le silence – et ses caresses – se glissent au-dedans de la peur et puissent bruisser – tel un soleil blanc – au cœur de l'âme et de ses raidissements...

 

 

Ecrits confidentiels bien sûr et vaguement poétiques peut-être, nés dans la solitude et l'intimité du silence. Et lus par quelques âmes sans doute dans les mêmes conditions. Ils ne pourraient tolérer d'autre manière ni d'autre approche. Et cette exigence écarte toujours les yeux curieux sans faim de rencontre (décisive) et de lumière...

 

 

Un monde où ne pourraient vivre que les enfants et les poètes. Si lumineux qu'il écarterait naturellement l'obscurité – et si innocent qu'il brûlerait sur place tous les désirs et la tristesse – et bannirait à jamais le sérieux, la gravité et l'ambition pour décourager tous les postulants plongés encore dans la bassesse et l'ignominie...

 

 

Perdus encore toute moisson – et toute récolte – les fruits de ce rude labeur qu'est se chercher... Et à la place du grain – promesse d'agapes, de galettes et de vin, de nappes blanches posées sur les tables et de partage – l'enfouissement dans la partie la plus anguleuse – et la plus mystérieuse sans doute – de la solitude. Face à la vacance magistrale du rien, du désert et du sentiment de n'être personne. Cette part si insaisissable de nous-mêmes, la moins personnelle sans doute – et la plus douloureuse aussi – que jamais n'achèvera de révéler (et de laisser s'épanouir) notre misérable – et triste – individualité rompue pourtant à elle-même comme à toutes les débâcles et à tous les abandons. Mais sans doute – mais peut-être – encore insuffisamment...

 

 

Tous les passages et toutes les ignorances. Comme un soleil inespéré dont nous ne percevons que l'ombre, le feu et les vents...

 

 

La nuit encore malgré l'inquiétude première – et ses traînées de pas fébriles – cherchant la réponse à toutes les énigmes qui nous firent naître. Comme un cri – et une angoisse – discontinus dans le silence...

 

 

Une fleur – et peut-être encore un souvenir – pendus au fond de l'âme. Comme une espérance inguérissable de nous voir, un jour, franchir la mort sans encombre...

 

 

Une joie humble, éclose du plus proche – et du plus lointain – de cette lumière du rien – ce vide en nous – et que nous sommes – et qui était autrefois si encombré...

 

 

Derrière les désirs, l'attente de l'ultime éblouissement. La mort du temps. L'enchantement simple de ce qui passe. Le plus haut degré de l'humilité. Notre vrai visage enfin découvert...

 

 

Et tous ces bavardages qui cherchent encore le silence. Comme la plus grande ironie de ce monde peut-être. Dieu en nos visages ne reconnaissant plus sa (propre) figure...

 

 

Une gorgée de silence encore parmi les fleurs avant de retrouver l'effroyable vacarme des visages...

 

 

Un seul cri, un seul chant, un seul poème. Celui du silence qui ne rêve que de se rencontrer – et de se retrouver au milieu des rires et des larmes – au cœur du monde et de chacun...

 

 

Apprivoiser l'inconnu ? Jamais. Se laisser surprendre – et défaire – toujours par les mille étonnements qu'il nous offre. Par sa venue, si discrète, et pourtant permanente au cœur de nos vies, au cœur de nos craintes et de nos cris. Comme une façon d'inviter en nous le plus grand silence...

 

 

Le regard. Un espace, une envergure, une circonférence – et une présence de l'indicible où naissent et s'effacent toutes nos gesticulations. La figure de Dieu qui s'amuse de notre façon de le chercher avec nos têtes, nos idées et nos croyances – et qui aimerait peut-être – et qui aimerait sans doute – que nous nous lancions à sa poursuite d'une manière plus humble et plus joyeuse – et plus innocente, bien sûr – comme un jeu dans tous les jeux, comme un visage en tous les visages, comme un rire et des larmes parmi tous les rires et toutes les larmes. Comme le seul chemin caché au cœur de tous les chemins et les seules retrouvailles au cœur de toutes les retrouvailles. Comme une main présente déjà au creux de toutes les mains. Comme le pays de la joie au milieu de nos infortunes – et pour nous dire peut-être (aussi) l'impossibilité de l'ailleurs...

 

 

L'imperceptible pureté du pays infréquenté qui longe, de bout en bout, les contours de notre peur. Et dont la nef gît au-dedans de nos profondeurs. Seule région de cocagne dans ce monde dévasté – déserté – cet immense et minuscule désert peuplé d'ombres et de fantômes où seules fleurissent les mains implorantes et désolées...

 

 

Nous préférerions mourir plutôt que laisser s'effondrer nos édifices, s'éparpiller nos amassements (nos pauvres richesses) et voir s'effacer notre fortune. Si ignorants encore que nous sommes du fabuleux pouvoir de la défaite...

 

 

Derrière nos masques, la peau la plus fine – la plus transparente – et la plus fragile. Et derrière encore, lorsqu'elle se laisse transpercer, on devine toute proche la figure de Dieu – et son rire inépuisable à nous voir mendier partout sa présence. Comme un soleil ineffaçable sous nos paupières – et dans notre sommeil – qu'aucun rêve jamais ne pourra atteindre. Comme un exil en nous accessible seulement depuis l'immobilité la plus humble, une fois tous les chemins abandonnés...

 

 

L'herbe, la cendre. Et l'absence éparse déjà. Mille âmes rencontrées. Et le sang – et le silence encore si animal. Comme si nous étions – et errions – dans l'ombre d'un soleil limité – les yeux perdus déjà – et le cœur toujours chaviré par les étoiles, les étals et les promesses jamais tenues. En attente de la foudre – d'un feu – pour incendier nos états – tous nos états – et nous défaire en simple appareillage. Une nudité peut-être à la voilure minuscule – et puissante pourtant – tendue par les vents pour aller sur l'océan et découvrir le bord du ciel où nous sommes déjà présents. Comme le seul miroir de nos blessures laissées par le voyage – et leur effacement soudain pour nous rendre un peu plus sages – et, peut-être, un peu moins sauvages...

 

 

Un désir de sommeil encore parfois nous étreint malgré le jour et la lumière. Comme le songe, le plus tenace peut-être, de l'homme. Ce goût pour les mythes et les histoires. Ce besoin si malicieux d'échapper au réel. Un oubli de ce qui est – et de l'essentiel – au profit de chimères. La préférence de l'individualité et de l'illusion au détriment de l'impersonnel et de la vérité. La prégnance, toujours aussi vive, de l'espoir et de l'avenir qui relègue l'instant et le présent aux fossés de l'impossible...

 

 

Quelques circonstances nous rappellent parfois le cri que nous poussions autrefois dans notre grotte, enclavée entre la peur et le désir. Dans l'attente d'un éblouissement impossible...

 

 

Quelques âmes – et quelques livres parfois – accompagnent notre destin. Cette longue glissade vers nous-mêmes. Cette chute inéluctable vers notre centre – ce lieu de toutes les présences – et de tous les envols possibles. Le cœur de l'être nu – défait de toutes les viles pelures que nous avons cru nécessaires à notre survie...

 

 

Les yeux, la bouche et l'âme couchés au-dedans de l'épave – et qui fut (pourtant) autrefois une fière chaloupe défiant les eaux furieuses du monde – et reléguée aujourd'hui au rêve. Comme un songe brumeux au-dessous des océans – avec notre morgue emportée au large par quelques courants salvateurs...

 

 

Le bleu d'une autre pierre – plus grande que celle où nous nous tenons – plus belle aussi – et plus prometteuse sans doute. Ainsi allons-nous sur les chemins – sautant d'une pierre à l'autre – jusqu'à ce que la poussière nous avale. Et ainsi se prolongent nos errances. Comme un vaisseau fantôme glissant sur les eaux sombres du monde...

 

 

Tant d'élans et de mouvements pour franchir l'immobilité – ce rivage – ce seuil de tous les voyages – cet horizon où rien ne peut finir...

 

 

La nuit plus soucieuse des étoiles que du jour à venir – et de ce soleil invisible depuis ses rives. Comme un désert. Comme un hiver interminable. Comme une bouche prête à accueillir – et à ensemencer – toutes les blessures – et toutes les brûlures – pour voir son rêve – tous ses rêves – s'accomplir. Comme une absence bercée par le climat – et le va-et-vient perpétuel des marées. L'avant-poste des saisons. Le chemin antérieur aux premiers pas...

 

 

Les fruits, l'écume et la mort. Seul décor – et seul spectacle – bien souvent pour les âmes raidies comme du bois mort. Comme une double peine dans cette nuit qui dure encore...

Du sang mêlé de sable noir et des bruissements de chair toujours aveugles au jour qui montera plus tard...

 

 

Sommeil et absence. Heures et jours qui s'étirent par-dessus l'aube manquée – manquée toujours. Comme si elle n'était que le prolongement de la nuit. Marquée au fer rouge des tremblements et des rameaux de buis qui flagellent notre espérance – et nos existences assoupies...

 

 

Le langage comme un tourbillon d'étoiles dans la nuit la plus égarée – plus proche du rêve et du souvenir que du jour encore impossible...

 

 

Nous vivons comme des astres encerclés par les hauts murs d'un jardin – l'éden peut-être – autrefois si innocent – et qu'une craie tremblante – et mal assurée – pourrait délivrer des songes – et de tous nos désirs de ciel moins noir. Comme une route dans l'obscur finissant sa course dans un fleuve sinueux – et parfois capricieux – dont les méandres nous jetteraient, après un long périple, dans l'océan – cette étendue de lumière si lointaine encore...

Le chant des naufragés, voilà notre seule espérance. Lui seul saura faire plier l'ombre et le rêve parmi l'argile, encore rouge, des visages sur des pentes inaccessibles aux mains et aux fronts déjà courbés devant la mort...

 

 

Une solitude – une lumière – à gravir par mille chemins. Et au bout de chaque sente, l'abandon nécessaire. L'humilité – la grande humilité – de l'âme. Les chagrins et les peines, innombrables, remisés dans l'oubli. Et l'innocence indispensable pour se laisser mener par l'ultime élan avant le saut – le grand saut – dans l'indicible et l'inconnu – ce mystère où se cache (sans doute) l'Absolu – le remède à tous les sommeils...

 

 

Encore quelques heures – quelques jours – ou quelques siècles peut-être – à attendre sous les arbres parmi les visages rudes – et abrupts – et les haleines froides – à s'effrayer des cris, des épaules et du sommeil – de toutes ces ombres ravagées par leur rêve de soleil parmi quelques prières maladroites jetées à un ciel aussi noir et ignorant que ses adorateurs et ses postulants...

 

 

Entre l'écume et le rocher toujours – sur l'assise précaire – et si mal assurée – avec ces vaines tentatives des mains à saisir et à prier – à quémander partout quelques indulgences pour excuser – et se faire pardonner peut-être pour – tant de désirs et de maladresse...

 

 

Une voix, un abîme, une prière. Voilà la pauvre litanie – et le triste chemin débroussaillé par l'âme des hommes. Et le silence du ciel toujours aussi inaccessible...

 

 

Risquer la mort pour un peu d'ombre. Manquer le silence pour quelques bruits plaisants – et le son de quelques cloches encourageantes. Tourner le dos à la lumière pour un regard et l'éclat de quelques prunelles en pâmoison – et vaguement admiratives peut-être...

Le monde ne mérite sans doute que notre âme s'y attarde – et s'essouffle plus que nécessaire en y cherchant ce qu'elle ne peut y trouver. L'Absolu – et l'infini – sont les seules contrées à explorer. Et une fois investies, notre présence au monde se transforme en une (simple) formalité guidée par l'Amour et les nécessités. On est présent parmi les créatures sans espoir ni exigence. Assujetti simplement à l'inévitable et aux circonstances...

 

 

Un Dieu encore si hésitant entre nos rives. Happé toujours au fond des gouffres mais que l'aube parachèvera, un jour, en Amour. Voilà, sans doute, la véritable besogne de l'homme. Faire éclore – et laisser s'épanouir – cette part divine enfouie en lui depuis les origines pour qu'elle grandisse – et se retrouve aussi intacte – et aussi parfaite – qu'avant tous les commencements. Ainsi seulement seront abolies toutes les frontières entre le dedans et le dehors. Et ainsi seulement Dieu pourra briller en tous lieux à travers notre visage...

 

 

Un gouffre, une nuit, un Amour pour que s'achève l'inachevé – et que perdure l'inachevable. Cette vérité dans l'ombre de tous les mythes et de tous les mensonges...

 

 

Des vallées, des chemins, des pierres. Le terreau de toutes les larmes. Et l'écume et le rêve encore pour affronter les vents et leurs affronts. Cette résistance de l'ombre avant la grande tristesse et l'abandon. Et le retour à des lumières moins mensongères. Comme une manière nouvelle – et toujours renouvelée – de se pencher vers le plus bas afin d'accueillir le ciel (tout entier) – et sa parfaite envergure pour embrasser la terre...

 

 

Tout naît – et peut éclore – de cette flamme enfouie en nos profondeurs – dont la naissance échappe aux siècles mais dont la lumière ne peut s'épanouir que dans l'inévitable besogne de l'homme. Cette quête obsédante et inépuisable d'identité, d'Amour et de vérité...

 

 

Des existences et des destins ensablés. Et au cœur de l'âme, ce jour infatigable qui n'attend aucune réponse mais la fin de tous les périples pour s'extraire des pierres – et rejoindre l'impartageable...

 

 

Une lampe entre les feuillages pour guider et accueillir les hôtes – tous les hôtes – de la nuit. Pour acheminer les barques – toutes les barques – au milieu de leur feu – de ce passage étroit entre nos voix si tremblantes – et si sensibles encore à cette si singulière obscurité de la terre...

 

 

Vents, fugues et gîtes. Abris précaires et provisoires dont il nous faudra sortir un jour pour défier la terre, les ombres et la haine. Echapper à cette mort que nous prenons pour une fin. Et transformer l'ignorance en compréhension afin de vivre l'infini dans l'intime (le plus intime) et le plus humble des jours...

 

 

L'espace, le monde et des déchirures encore malgré ce feu qui nous presse de comprendre. Comme la seule fouille nécessaire pour échapper à la nuit et à ses atrocités...

 

 

Ceux qui partent reviendront toujours. Tout voyage s'achève dans le retour. Il n'y a d'autre lieu pour se retrouver...

Soi-même, seule aire de tous les départs et de tous les chemins – de tous les périples et de toutes les destinations...

 

 

Le sang neuf de la mort. Et cette soif – et ce courage – de revenir encore. Comme pour achever ce que l'on a, souvent, à peine commencé. Comme si n'existait que ce qui passe – et repasse encore...

 

 

Une flèche, un visage, un butin, une étoile – un territoire peut-être. A chacun son rêve, son chemin et son désespoir jusqu'au jour où l'on quitte le troupeau pour chercher la foudre – et se mettre à chanter dans la solitude et la boue. Ainsi commence la fin de toutes les nuits...

 

 

Un cœur, des poignards, des plaies. Un désert, du sable, des pierres. Et la mort. Ainsi débutent – se poursuivent – se succèdent et s'achèvent les saisons. Dans le feu, le sang et les larmes. Et dans la solitude. Terreau rouge du soleil à venir où il nous faut d'abord apprendre à vivre avant de vouloir en émerger...

Comme une passerelle composée de mille barbelés suspendue au-dessus du vide sous la clarté d'un astre encore chancelant parmi tant de rêves et d'étoiles...

 

 

L'herbe et la cendre parmi la peur si animale. Comme des yeux familiers de la lumière – égarés sur la terre parmi le sang et l'odeur de la mort...

 

 

A nouveau les morsures de l'ombre comme si nous voulions avaler la moitié d'un soleil dévoué à l'inattendu – à ce qui s'approche sans jamais pouvoir arriver. Comme si les pierres et la mort n'avaient pu (encore) nous livrer tous leurs secrets...

 

 

Au bord du vertige sans doute – mais encore insuffisamment outillés pour affronter le feu. Et le miroir peut-être de nos blessures...

 

 

A la fenaison, nous préférons le cumul des terres et l'ivresse du grain. Et cette odeur d'incendie après nos maigres récoles pour revigorer la terre – et faire renaître plus tard l'abondance. Comme un long sommeil – une longue absence – dans nos rêves de fortune...

 

 

Aujourd'hui, la mort s'en est allée – et la vie se fait enfin vivante. Comme si rien en nous ne pouvait naître sinon l'Amour...

 

 

Transformer le sang en eau et en nuages. Et la chair en âme pour nous extraire de cette fascination inguérissable pour le corps – et alimenter les fleuves, les rivières et les puits afin de rejoindre notre désir d'océan...

 

 

Je parle à l'homme. Je parle aux bêtes. Je parle aux arbres. Je parle à l'herbe et aux pierres. Et seul le silence m'entend – si invisible encore parmi ses passagers...

 

 

Encore un peu de brume et déjà un soupçon d'innocence sur cette terre gorgée de sang et de soleil, vouée à l'impatience des hommes et à la crainte des bêtes, si impuissants face au mystère qui, au fil des siècles, s'est épaissi et a perdu son importance. Comme si l'Amour et l'éternité n'étaient destinés qu'aux âmes réconciliées avec les vents, le hasard (improbable) et le sourire timide des visages où percent encore l'envie, la peur et le désir de siècles meilleurs...

 

 

Un sourire parfois nous retient de pleurer devant cette barbarie et cette solitude. Face à ce monde insensible au voyage, à la beauté, au silence et à la grâce des âmes en attente...

Et pourtant parmi la disgrâce, nous tenons encore debout. Résistant aux outrages des hommes et aux affronts des siècles, le front à peine incliné devant les horreurs du temps et l'âme forte d'un autre appui... courant toujours parmi les bruits à la recherche de ce plein silence...

Et cette absence qui triomphera toujours avant de sombrer dans la foudroyance d'un soleil qui éclairera tous les horizons – et leurs mensonges...

 

 

Entre l'amour, la mort et le rêve toujours. Pris – et secoués – si souvent par la hargne des saisons avant de chuter – définitivement peut-être – dans le silence. Le plus haut – et le plus indicible – du silence...

 

 

Et cette odeur d'hiver et de désolation qui colle à nos souliers. Où pourrions-nous donc aller avec ces frusques aux couleurs de mort sinon essayer de traverser la chair et le sang qui abreuvent encore la terre... Où pourrions-nous donc nous réfugier sinon au-dedans de l'âme qui vibre partout – de l'intérieur aux périphéries – à cette lumière qui défait le rouge, le vide et le noir des existences...

 

 

Une vie. Et une terre et des visages toujours à l'abandon...

 

 

Derrière les rideaux veillent encore ce feu – et cette lumière. Par-dessus les toits – et l’horizon des collines – on les voit briller. Et au fond de l’âme, éclairer encore. Comme un phare, une bouée et les vagues qui nous emporteront vers le large – en ce lieu si proche de nous-mêmes – et au cœur, sans doute, de toute chose...

 

 

Des chemins et des morts – des mots et des vivants – que célèbre le poète. Et que méprisent les foules de peur, sans doute, de voir le confort et la futilité destitués par l’âpre labeur nécessaire à la lucidité. Comme si le monde – et la vie – ne voulaient goûter qu’une seule part d’eux-mêmes ; la plus apparente – et la plus mensongèrement lumineuse – pour s’affranchir (inutilement, bien sûr) des griffes et des aspérités du sombre sommeillant, et si vivace pourtant, en chaque chose – et en chacun...

 

 

Et cette pierre accablant la chair – et cette âme au visage vertical donnant la force de traverser les eaux ténébreuses du monde, fidèle peut-être qu’à son désir d’éternité...

 

 

La silencieuse assemblée des arbres accueillant avec dignité la foule des volatiles : rapaces, passereaux, oiseaux de bon et mauvais augures – et leur ouvrant les bras. Comme un refuge salutaire pour la vie sauvage en déperdition – vouée à l’extinction par le trop grand désir des hommes à se protéger de ce qui blesse encore – et qui, en l’éradiquant, nourrissent toujours davantage la violence et la mort...

 

 

Et dans nos mains, d’autres mains qui ne nous appartiennent pas. Et dans notre âme, d’autres âmes plus belles et plus réconfortantes. Et en ce monde, d’autres mondes plus sensibles à la beauté. Comme si la vie – toutes nos vies – n’étaient qu’un mensonge – et une possibilité offerte pour qu’éclate la vérité – et se dévoile (enfin) l’infinie diversité dans le plus vaste, et le plus intime, des regards à l’envergure plus ample que les mains, les âmes et les mondes...

 

 

Des portes noires – fermées. Et des bêtes qui hurlent dans la nuit. Et la peur des âmes, des cris et de la mort qui s’approche. Au plus dense – et au plus intense – de la terreur pour que la vie révèle toute sa beauté – et nous offre le droit – que dis-je ? le privilège – de vivre un peu plus vivant entre le début et la fin de tous les ouvrages qui naissent et s’effacent le temps d’un souffle...

 

 

Et ce feu ardent qui brûle sous la pluie. Comme un soleil misérable parmi les gouttes. Et ce nom – impossible à entendre – et ce silence partout délabré par la peur et les chants qui montent des entrailles pour envahir la nuit qui enterre encore ses morts...

 

 

Attendrons-nous le plein délabrement de nos vies pour nous abandonner au plus urgent – à cette immobilité qui demeure lorsque les élans n’ont plus d’autre volonté que le silence...

 

 

Et nous dormirons encore sur ce lit de glaise, voués à la peur et aux représailles en attendant la mort... Comme si nous ne pouvions mêler nos gestes et notre voix au silence – à cette part de la vie – et à cette part de l’âme – qui nous font oublier, par leur accueil, les craintes, les effritements et l’inévitable effacement du monde et des visages...

 

 

Qu’aurons-nous aimé au fond sinon ce désir de paix et de silence avec nos yeux encore trop attachés aux rives bruyantes (trop bruyantes) de ce monde...

 

 

Aujourd’hui comme le reflet d’hier – et plus que le socle – le miroir de tous les lendemains...

 

 

Un jour, une vie, une éternité à attendre ce qui ne viendra pas – ce qui ne viendra peut-être jamais. Des siècles d’impatience inutiles. Plus tard, sans doute, ferons-nous un feu où nous laisserons brûler nos désirs, les morts et les vivants et notre espoir de délivrance...

 

 

L’attente peut-être plus proche du regard que le geste qui essaye de rendre la vie et la mort plus supportables. L’attente comme le reflet du silence – et de l’immobilité – à venir...

 

 

Le cœur et la main encore à l’ouvrage comme un défi inutile au temps et à la mort. Comme si nous ignorions que le feu, la cendre et l’infortune régneront toujours...

 

18 décembre 2017

Carnet n°128 De l'or dans la boue

Journal / 2017 / L'intégration à la présence

Labour, vent, ciel en friche. Et le soleil caressant les étroites parcelles de la terre. Source et astres rôdant parmi les moissonneurs et les âmes vagabondes. Et le silence comme unique baiser sur les visages tristes et grimaçants...

Qu’est-ce qui en nous brûle encore – et est plus vivant que le monde – et plus durable que la vie... Qu’est-ce qui en nous ne s’éteindra jamais – et demeurera par-delà les siècles et la mort...

 

 

Qu’est-ce qui en nous brûle encore – et est plus vivant que le monde – et plus durable que la vie... Qu’est-ce qui en nous ne s’éteindra jamais – et demeurera par-delà les siècles et la mort...

 

 

Du noir au noir, la lumière chante encore...

Histoire après histoire – néant après néant – malgré les désirs et les désillusions accumulés, ces mêmes traces sur la neige et les visages. Le goût du tragique et l’éternité...

 

 

Des songes et des cicatrices encore. Comme le règne de l’illusoire sur nos vies défaites et espérantes...

 

 

Plus près du carrefour que nos rêves – et que la caresse et le crime appris pour survivre, les fracas de notre vie...

 

 

Et tout ce bleu qui suinte des horizons. Au bord du gouffre. Et derrière le ciel. Et le souffle et le sang qui se déploient dans nos veines. Qu’attendons-nous sinon la chute, l’asphyxie et l’annonce des plus grands désastres...

 

 

Marcher encore sur le fil jamais rompu du silence. Aiguisant chaque pas – et chaque prière – au bord du précipice. Affûtant la vie aux lames âpres de la mort. Conduisant le regard au plus près des paupières. Espérant la lumière plus inaccessible que l’or. Notre seule matière à vivre...

 

 

La réponse s’insinuera à l’écart des fosses animales. La paume tendue et la tempe battante. Les jouets éparpillés et les jardins à l’abandon – livrés aux herbes folles et aux bêtes sauvages...

 

 

La première aube repose au-dessus de nous. Et attend notre ultime soupir pour récompenser notre patience – cette longue veille parmi les fouilles – la fureur des fouilles – et leur maladresse – et les larmes et la mort. Et il nous suffira alors, au terme de tous les abandons, d’ouvrir les yeux...

 

 

Le silence est. Est là depuis toujours. Etait déjà là avant notre naissance. Et sera là après notre mort. Mais nous n’avons su l’entendre – et le célébrer – de notre vivant...

Et la rencontre n’aura lieu qu’à la fin de l’orage lorsque les mots et les visages – lorsque les rires, les jeux et le monde – ne seront plus d’aucun secours – et qu’à la consolation nous préférerons la vérité. Nous irons alors vers lui. Et le soleil – l’unique soleil – rayonnera au fond de notre âme admise et réconciliée...

 

 

Lire et dire le chemin. Lire et dire l’histoire. Lire et dire l’origine et la fin. Déchiffrer les signes, la vie, le rêve, la mort et le mystère. Côtoyer Dieu, le ciel, le silence et la joie. Devenir plus humain que les hommes – que toutes ces bêtes si peu affranchies des instincts...

 

 

Moribonds encore parmi les rêves et les peintures. Cherchant un peu de joie – un peu de souffle – pour prolonger l’agonie – et la rendre plus vivable – et plus désirable que la mort. Ainsi survivent les hommes si peu soucieux du monde et de la vie – et si peu enclins à plonger dans leur condition pour échapper aux malheurs – à cette misère d’être vivant...

 

 

Une main, une voix, des signes, le langage. Et de ces penchants ne naîtra qu’une circulation du monde et du temps. Quelques battements sur le tambour des saisons. A peine assez pour vivre – et apprendre à aimer. Incapables de nous faire franchir les murs de l’éternité – et nous faire rejoindre cet ailleurs – ce nulle part – où l’âge, la vie, la mort et la pensée se côtoient sans peur – en se mêlant en un seul visage – en un seul rêve peut-être – comme le gage (l’unique gage possible) pour (ré)concilier la rondeur du monde, la nudité de l’être et la sécheresse des lignes – et les transformer en une volupté perçante et incorruptible. La seule possibilité de rencontre en vérité...

 

 

A la source du repos, l’arbre et la neige retrouvés. La transformation de la peau en ciel – et des visages en acquiescement perpétuel. Le flamboiement des âmes à l’horizon. Au cœur du secret où les ombres s’habillent de lumière – et où le silence n’est qu’un chant pour lui-même...

 

 

Le retournement du rêve sur lui-même. La place vacante transmutée en désir d’abord, puis en silence. Et dans cet espace silencieux, la plus haute présence initiant l’œil – et les visages – à l’indéfinissable réalité du monde...

 

 

Labour, vent, ciel en friche. Et le soleil caressant les étroites parcelles de la terre. Source et astres rôdant parmi les moissonneurs et les âmes vagabondes. Et le silence comme unique baiser sur les visages tristes et grimaçants...

 

 

Et on voit les hommes et les âmes aller par deux, main dans la main, rejoindre la solitude et la mort en espérant encore un regard, une présence, une chaleur – un soleil peut-être – qui n’éclairera que leurs ombres – et les enfoncera davantage dans leur détention...

 

 

Et si, une fois de plus, il nous fallait dire, nous dirions le silence... Ce petit mot qui signifie – et décrit – ce si grand espace où nous savons si peu vivre. Et l’entendrions-nous penchés sur nos peines, capturés par nos rêves et nos écrans, graissant, en quelque sorte, la patte à la malice des siècles, je crains qu’il nous faille plus qu’un songe – et plus qu’un désir – pour l’écouter et nous y fondre...

 

 

Et ce cri du monde si puissant – et si inaudible pourtant aux oreilles de tous les visages qui s’avancent – passant du noir au gris, puis du gris au noir comme si quelque chose en nous n’y entendait rien... Comme un murmure – un clapotis familier – dans les bruits tenaces et arrogants des hommes. Comme un espoir peut-être (de libération qui sait ?) sur le sable et les pierres sombres et menaçantes des chemins où végète entre ses barreaux l’âme triste et solitaire...

 

 

Plus légères que le vent, nos âmes peut-être... Et le poids de la chair et du sang dans le destin – et le festin – du monde... Comme si pour vivre, il nous fallait oublier – ne pas se rappeler (surtout) l’incertitude du ciel et des saisons – et les amas d’os qui s’amoncellent sous la terre...

 

 

Nous avons vécu, inspirant et expirant, seconde après seconde, jour après jour, siècle après siècle. Et qu’avons-nous vu ? Qu’avons-nous appris ? Qu’avons-nous compris ? Et qu’avons-nous aimé ? A peu près rien ni personne... Qui se cachait donc au-dedans de nous pour donner à notre visage cet air d’incompréhension et d’insensibilité...

 

 

Et ils se jetteront sur notre dépouille comme ils se sont jetés sur notre corps vivant sans laisser la moindre chance à la fleur que nous abritons d’éclore et de s’épanouir... Sans laisser la moindre chance au silence de nous défaire... Affamés toujours de ce que nous pouvons – de ce que notre vie et notre mort peuvent – leur offrir. Gloutons terrestres. Chair de désirs et de rêves se nourrissant de chair, de rêves et de désirs... Ainsi tourne le monde autour de la lumière, s’emparant de tout – et suçant la substance de tout ce dont il s’empare...

 

 

Qui se souviendra de notre vie en regardant quelques photos, en lisant quelques lignes ou en écoutant le silence – oubliés depuis si longtemps ? Qui saura se souvenir de notre œuvre en parcourant les collines, en croisant les arbres, en conversant avec les bêtes ou en contemplant la beauté des fleurs et des pierres sur quelque chemin de campagne ? Qui se rappellera que quelqu’un déjà pensait à eux avant de mourir...

 

 

Là où nous pleurons, le cœur est plus vif. Et l’espace sans limite plus abordable. La lumière, souvent, n’attend que les larmes pour se montrer. Mais elle ne s’invite pleinement que lorsque nous avons asséché toute illusion et tout espoir de la voir arriver...

L’abandon demeurera toujours l’unique chemin de la délivrance...

 

 

L’homme face à la vie. L’homme face à la mort. La vie face à la vie. Et la mort face à la mort. Et réciproquement jusqu’au jour où l’on s’éveille vivant – plus vivant et plus réel – et plus lucide que jamais – parmi la vie et la mort – et parmi les morts et les vivants. Et profondément silencieux. Avec la certitude de l’éternité présente au-dedans de tout...

 

 

L’arbre, le souvenir, le soleil. Et cette main – et cette faim – qui auront caressé – et dépecé – la chair cachée entre les pierres. Et la pluie, la brume et la tristesse. Comment oublier cette existence vécue parmi les hommes et les vivants... parmi tous ces poignards sous la gorge au milieu des rires et des cris – parmi la foule et les yeux indifférents. Vivre n’aura donc été que cela...

Comment pourrions-nous nous en satisfaire... N’avons-nous donc pas vu les cimes, les feuilles à l’automne, les tombeaux et la chair rouge mutilée... Avons-nous vraiment cru, en vivant ainsi, œuvrer à notre destin d’homme... Dieu, le silence et la joie n’étaient-ils donc pas visibles depuis la terre qui nous a vu naître – qui nous a élevés et nourris – et qui a fini par nous recouvrir... N’étions-nous donc pas là – absents peut-être au monde et à la vie – absents à nous-mêmes – pour succomber à l’effroi et aux contingences de la survie sans pouvoir réaliser l’indigence de notre condition – essayer de nous en extraire – et faire quelques pas vers ce que nous sommes – et nous attend...

Le sommeil, fils de l’ignorance, n’aura, au fond, servi que notre dérisoire perpétuation...

 

 

L’homme – et la question de l’homme si peu vivante au cours des siècles. Comme si l’histoire humaine pouvait se résumer à la survie, aux luttes, à la conquête – et à la défense – de territoires, aux massacres, aux pillages et aux guerres fratricides... et à quelques mesures – quelques progrès – pour organiser le fonctionnement collectif, le quotidien et le bénéfice des tueries, perpétrées au nom du profit – cette sauvagerie qui a toujours tu son nom... 

 

 

Au fond, peut-être, ne vit-on, ne travaille-t-on et n’organise-t-on sa vie – et n’écrit-on allez savoir... – que pour tromper la mort et l’insupportable sentiment de vide et de solitude. Quelques gesticulations comme une médiocre tentative – et un dérisoire pied de nez – pour échapper au silence et à l’immobilité. L’infime essayant de s’extraire de l’infini – et de l’oublier... Elans, sursauts et essais voués au néant – et prêtant, sans doute, autant à rire qu’à pleurer...

 

 

Ces voix qui crient, se lamentent et implorent sont-elles les nôtres ? Et ces visages crasseux – balafrés de souffrance – et tous ces pleurs sont-ils les nôtres aussi ? Mais alors pourquoi ne nous en apercevons-nous pas ? Si nous osions les regarder – les regarder profondément – les regarder pleinement – nous le sentirions avec une telle évidence. Et les massacres, les peines et les plaintes – toute cette misère – cesseraient sur le champ...

 

 

Face aux questionnements existentiels – et à la question métaphysique, centrale et récurrente, de notre condition de vivant, comment osons-nous fuir ? Comment osons-nous les évincer – ou les corrompre – pour des interrogations contingentes qui relèguent l’existence à une histoire de survie et de rêves (médiocres) de mieux-vivre et de reconnaissance (très souvent) ? Ne sentons-nous donc pas nos tremblements à chaque pas ? Ne voyons-nous donc pas la fin annoncée – toute proche – l’arrivée éclatante de la mort, partout – à chaque instant ?

Faut-il donc pour ne rien voir – ni rien vouloir comprendre – avoir les yeux scellés à la plus profonde ignorance et éprouver une peur viscérale de ne pas être ce que nous imaginons – de ne pas être destinés à ce à quoi nous nous échinons jour après jour, siècle après siècle... ? Comme si nous n’étions encore prêts à admettre la vanité de nos existences et de nos constructions pour échapper à notre condition animale – à notre destin d’entités organiques saupoudrées de quelques prémices d’intelligence...

 

 

Vie, temps et énergie, voués à la seule question – et à la seule réponse – indispensables pour vivre sa condition d’homme alors que l’humanité (presque toute l’humanité) ne s’échine qu’aux contingences, éminemment prosaïques, de la survie et du mieux-vivre...

Où est l’homme ? demandait Diogène (en se moquant de Socrate). Je l’ignore. Une seule certitude peut-être : nous le cherchons encore aujourd’hui...

 

 

L’âme si lente – aux avancées si laborieuses. Comme étrangère à ces siècles de fureur et de vitesse... D’où peut-être son éviction du monde humain...

 

 

Tant de pertes et d’effroi – tant d’espoirs et de supplices – avant de pouvoir goûter l’innommable – l’inespéré...

 

 

Aurons-nous su dire avec notre vie – avec nos gestes et notre présence – ce que les mots – notre parole – auront peut-être réussi à atteindre ? Espérons seulement que notre existence aura su se livrer à cet exercice de lumière et de haute voltige...

 

 

La mort n’est, sans doute, terrible – et terrifiante – que pour les vivants. En effet, que savent les morts du passage dans l’au-delà (et de leur retour parmi nous)...

 

 

Impuissants face à la vie. Et impuissants face à la mort. Plongés (toujours) au cœur de cette invitation perpétuelle des circonstances à l’abandon...

 

 

La perte toujours jusqu’au plein désossement de ce que nous espérons et croyons être – jusqu’à la chute et l’envol simultanés accomplis sans appui ni filet...

 

 

Souvenez-vous de ce que nous aurons vécu – seuls et ensemble... Souvenez-vous de nos rires et de nos larmes... Souvenez-vous de nos vies et de tous nos espoirs livrés au monde et aux chemins – offerts à l’outre du temps... Souvenez-vous de cette malice au fond de nos yeux, aveuglés et percés mille fois par les circonstances... Souvenez-vous de ce si peu à vivre que nous aurons gaspillé à je ne sais quoi... Souvenez-vous des saisons et des visages – et de notre impuissance à les satisfaire (et plus encore à les combler)... Souvenez-vous de ces fêtes organisées en l’honneur de ceux qui nous auront entourés – et de ceux qui nous auront quittés – et qui ne sont plus depuis bien longtemps... Souvenez-vous de ces jours – et de tous ces siècles – passés à attendre Dieu sait quoi... Souvenez-vous de nos élans et de nos bâtisses, de nos bêtises et de nos bassesses, de nos œuvres et de nos territoires – et de tous ces chemins inexplorés et inconnus... Souvenez-vous – souvenez-vous de tout – et oubliez – oubliez tout – pour nous rejoindre dans ce silence où tout s’abîme et renaît ni meilleur ni moins bon qu’il ne l’était...

Et identiques – et un peu différents peut-être – nous irons encore – ensemble et aussi seuls que nous l’étions autrefois...

 

 

Autrefois, il y avait une route offerte à chaque instant que nous n’avons su voir – et que nous n’avons su emprunter. Et elle est là encore qui nous attend. Et elle sera toujours là demain. Plus tard. A jamais...

 

 

Un chant, un pardon, un regard, une présence toujours nous accompagnent où que nous soyons – qui que nous soyons – et quelle que soit notre existence. Notre vrai visage...

Penchez-vous donc un peu, inclinez-vous davantage, laissez-vous cueillir et sachez vous abandonner, et vous les apercevrez – aussi intacts qu’hier – aussi intacts qu’aux premiers jours. Demain peut-être les retrouverez-vous...

 

 

Le petit poète – moins que rien – moins que quiconque – le plus seul des hommes peut-être – et le plus humble sûrement – assis dans son pas, sa parole, ses lignes et sa marche solitaires. Loin de tout – loin de tous – offrant, dans ses gestes et ses pauvres poèmes, sa chair et son âme – le peu qu’il a découvert – ce chemin de l’ineffable. Les livrant à l’indifférence du monde et des hommes en ignorant toujours si son œuvre (misérable) et son destin (si dérisoire) auront quelques incidences... Soumis comme l’herbe, l’arbre et la fleur à l’humilité et à l’anonymat – au sort insignifiant des sans-grades dont l’existence et le labeur sont pourtant des chants célébrant la beauté et le silence – la solitude et la misère des vivants...

 

 

Au commencement, il n’y avait ni verbe ni visage. Rien qu’un grand silence. Et un ennui – et une solitude peut-être – inimaginables – qui donnèrent naissance à quelques pas de danse. Comme une ronde offerte à elle-même pour emplir un vide irremplissable... Et de cette danse – et de cette ronde – jaillirent le monde et la vie – les pierres, l’herbe, les fleurs, les arbres, les bêtes et les hommes. Et de cette fête insensée naquirent des générations, des mariages et des civilisations. Mille unions – mille luttes – et mille constructions – à la fois tristes et festives qui donnèrent à la vie et au monde leurs couleurs – et leurs rythmes à l’histoire de la terre et du vivant... Et nous n’en sommes, sans doute aujourd’hui, qu’aux prémices du spectacle...

 

 

Au commencement (de l’homme et du monde), un balbutiement – quelques balbutiements. Des velléités de langage pour répondre aux besoins de survie. Et, bientôt, l’accumulation et l’échange d’informations – puis de savoirs – pour satisfaire les nécessités et les désirs – combler les exigences de nos existences – et assurer notre perpétuation – qui se transformeront très vite en appétits, en impératifs et en caprices pour donner libre cours (et légitimer) nos exactions – exploitations, destructions, massacres et anéantissements – à seule fin de vivre mieux et plus longtemps. Puis apparurent l’usage tendancieux et l’asservissement progressif et insidieux du langage pour communiquer des événements et des nouvelles toujours plus insipides et anecdotiques, pour offrir davantage de distractions et de divertissements aux peuples et manipuler les foules, ignares et crédules, à l’intelligence toujours aussi balbutiante...

 

 

Des pierres sèches et brutes partout – puis polies à la main – puis usinées – pour l’habitat – et délimiter les frontières (et les fortifier) – et morceler cet espace originellement vierge de toute démarcation... Ainsi sont nés les territoires géographiques, et avec eux, une myriade d’autres territoires (psychiques, affectifs, intellectuels...) toujours plus personnels et étroits. Comme un démembrement continu et dévastateur de l’unité – de toutes les formes de l’unité originelle...

 

 

Une fenêtre, du sang, un destin. Et une kyrielle d’éclaboussures, de balafres et de cicatrices en attendant la mort. Vivants de chair à l’âme si exsangue. Moribonds jusqu’à l’heure du trépas...

 

 

Une terre, une vie. Et mille tourments encore... Et cette folle attente du printemps – d’un soleil – n’importe lequel pourvu qu’il réchauffe – et qu’importe qu’il n’éclaire que l’espoir et les horizons... Nous sommes si pauvres. Nous sommes si seuls. Nous sommes si démunis face à la vie, face au monde et à la mort – devant tous ces visages qui ne nous regardent pas... ou si peu... ou si mal...

Mais une autre terre – plus haute et plus basse à la fois – et un autre ciel – plus vaste et plus lumineux – nous attendent. Et nous sommes si peu à les voir...

 

 

Entre l’âme et la chair, ce doute qui envahit nos vies – et tout l’espace nécessaire à sa disparition. Comme une nuit qui nous promettrait la splendeur et ne nous offrirait que la peur et la détresse. Un destin de malheurs, si proche pourtant de la joie...

 

 

Je marche sans visage sur un chemin qui ne m’appartient pas. Et nous sommes des milliards à vivre ainsi. Inconnus – et perdus – à nous-mêmes. Comme empêtrés dans une longue errance entre le début et la fin – impossibles – du silence...

 

 

[Court hommage à Claude Esteban]

L’originelle ingénuité de l’être qui éprouve notre ardente patience...

 

 

Une terre, un ciel, un soleil, des nuages. Partout – où que nous soyons – et où que nous allions – ici et ailleurs – nous serons toujours le jouet de notre histoire – et celui de tous les visages présents. Malgré leur multitude, jamais il n’y aura d’autres terres, d’autres ciels, d’autres soleils et d’autres nuages que ceux qui sont là devant nous à l’instant où nous sommes...

 

 

La vie et le monde sont un mirage. Malheureux pour les uns (la plupart). Et incompris par tous (presque tous). Notre visage est ailleurs depuis toujours. Et cet oubli est la source de toutes nos peines et de tous nos tourments. Et nous vivons ainsi, depuis notre naissance – depuis des siècles – depuis notre origine – dans le leurre de notre propre histoire...

 

 

En ce monde – en cette vie, rien ne pèse en définitive sinon le désir et la mémoire. Comme une charge – un fardeau – inutiles dans nos existences, bien sûr – mais plus douloureusement encore dans la compréhension de notre vrai visage – si léger – si transparent – si invisible toujours...

 

 

Et nous reviendrons toujours aussi neufs qu’autrefois nous qui n’avons jamais cessé d’être pour chercher encore ce qui nous échappe sous l’apparente diversité des traits et des visages – et pour rencontrer celui (et tous ceux) qui se cachent quelque part, entre les pierres – et savoir s’ils nous ressemblent – et vivent comme nous – avec la même entaille dans la chair, et le même cri – et la même espérance – au fond de l’âme, avant la fin des jours – avant que nous soyons appelés en d’autres lieux pour poursuivre notre interminable fouille...

 

 

C’est parce que le jour se tient droit que la nuit peut basculer – et se coucher sous nos pas...

 

 

Inscrire sa vie – ses gestes, sa parole et son nom – (modestes entre tous) non dans la marche du monde et des siècles mais dans le silence le plus vivant – le lieu de tout véritable destin...

 

 

Entre l’immédiat et l’inaccessible, cette vérité insaisissable que sont la présence et la poésie – et la tâche (la mission peut-être...) essentielle de l’homme, mais fort oubliée(s) depuis toujours...

 

 

La vie appelant la vie – le jour appelant le jour – la nuit appelant la nuit – et la mort nous appelant tous – ainsi est (et évolua) le monde. Ni moins triste, ni moins joyeux, ni meilleur ni pire qu’autrefois. Le même sans doute malgré quelques différences (infimes) entre les époques, offrant toujours la (même) possibilité de se découvrir...

 

 

Présence – et présence au monde – plus invisibles que notre voix – et que notre nom – si ostensibles, et si vains, face au silence – et face à la vie qui va, qui vient, qui tourne, qui repart et s’efface... N’aurons-nous donc été que cela ; un orgueil, une arrogance et une (médiocre) tentative d’exister. Et quelques pas supplémentaires, sans doute, dans l’ignorance...

 

 

Quelques voix. Quelques cris. Quelques morceaux de ciel. Presque rien. Et le désir encore. Et pour les âmes, cette route blanche interminable...

Et la présence de la mort (et du silence) au-dedans des voix, au-dedans des cris, au-dedans des morceaux de ciel. Au-dedans de tout. Et au-dedans même des âmes et des désirs – et sur toutes les routes blanches, vertes, rouges et noires de l’univers...

 

 

Etrangers à nos propres rêves – et à notre propre lumière. Comme des ombres hagardes, errantes, assoiffées de n’importe quoi...

 

 

Une rive, des confins, un sommeil. Et un veilleur, entre regard et solitude, qui guette l’impossible...

 

 

Le vide, l’existence, le monde. Et notre désastreux désir de tout ordonnancer. Comme si nous pouvions ranger la vie, les êtres, les choses et la vérité dans des tiroirs – et les utiliser à notre convenance... Avons-nous donc oublié qu’ils ne sont qu’un entremêlement de tous les usages, de tous les commencements et de toutes les fins – la continuité du possible et de l’impossible – la persévérante poursuite du vent et de l’indicible à travers les pierres et les visages...

 

 

Nous sommes au centre du lieu qui n’en est pas un – hors de tout lieu – où les pierres et les visages ne sont que des passages – et des passagers – qui naissent, passent, tournent, s’enlisent parfois et meurent avant de revenir ou de partir pour d’autres terres...

Nous sommes le seuil – et la frontière – de toutes les apparitions...

 

 

Quand saurons-nous donc voir derrière les pierres et les visages la transparence – la seule certitude de notre existence. Cette présence invisible qui leur donne leurs airs et leur arrogance – et jusqu’à la fierté maladive de leur ignorance...

 

 

 

Tout recommence. Toujours. Le jour, la nuit, les étoiles, les pierres, les montagnes, les visages. Tout apparaît. Prend forme. Prend vie. Trace sa route. Se perd. Et s’efface jusqu’au prochain recommencement...

 

 

Une voix – quelques traits – à peine perceptibles dans le silence. Et qui se donnent pourtant des airs d’importance. Et qui se pavanent avec arrogance parmi le petit peuple des visages. N’ont-ils donc pas vu – ni mesuré – la distance qui les séparait de la plus lointaine étoile...

Foule infime d’une galaxie éphémère qui croit briller dans sa vitrine sans voir ni le fond – ni l’obscur – des abysses où le cosmos est plongé. Et qui n’a d’yeux que pour la lumière qu’elle a inventée sans même se douter du soleil magistral – souverain – qui l’habite, l’entoure et l’a créée...

 

 

Nous vivons – et crions notre envie de vivre (et d’exister) en oubliant que nous sommes une poussière sur un (malheureux) caillou perdu au milieu des étoiles. Et qu’un seul soleil mérite notre voix – et notre fierté – celui qui brille dans la nuit la plus obscure mais qui peine (rechigne sans doute) à se lever devant notre si arrogante (et aveuglante) ignorance...

 

 

Cette succession d’instants – vécus de la plus présente et immobile façon – constitue pourtant une vie (des vies peut-être...) perçue(s) dans la durée d’une manière si bêtement linéaire et continue. Révélant cet apparent paradoxe du temps : son inexistence évidente (et pourtant si peu comprise) et l’ipséité si répandue – cette illusion de la continuité...

 

 

Toutes ces heures où nous n’aurons su être – écouter et agir. Comme paralysés dans notre attente de ce qui n’est pas venu – et qui, peut-être, ne viendra jamais...

 

 

Ce silence partout. Comment faisons-nous pour ne pas l’entendre – et faire la sourde oreille à ses si sages consignes... Le monde nous aurait-il arraché l’âme – et le peu d’intelligence que nous aura offert la terre... Une voix pourtant nous parvient au-delà des brumes – au-delà des horizons. Comme une allégresse derrière – et au-dedans de – la mort...

 

 

La vie, le temps, la joie, l’Amour, Dieu et la mort. Le silence, l’infini et l’éternité. Ces grands mystères au fond de l’âme des hommes qui cherchent la clé – leur délivrance – au-dedans de ce qui ne peut éclore encore...

 

 

Rien n’existe en dehors des pierres et des visages. Et pourtant, quelque part, quelque chose nous attend que l’on ne trouve que (trop) rarement sur les figures qui nous font face. Mais en les retournant – ou en les fouillant – peut-être le découvrirait-on... Qui sait où Dieu a caché notre mystère...

 

 

Des vies, des soirs, des fables. Ces petites aventures qui font nos vies. Qui les agrémentent. Et les éloignent, si souvent, du plus présent...

 

 

L’oiseau nous promet son chant. Et le ciel, sa lumière. Mais que dirons-nous à l’enfant dont le visage ne côtoie que la faim et la poussière. Sera-t-il pris par la mort avant de les entendre et de les voir...

 

 

Un geste, une tendresse, un instant côte à côte devant le monde et la mort avant même que ne nous vienne l’idée du silence...

 

 

Pas un seul instant de cette vie consacré à l’étude – et au face-à-face avec la plus lancinante question. Comme si une main, un visage, un jardin et les promesses d’une aurore improbable (nous) suffisaient...

 

 

Il pleut encore. Et sur nos pages mouillées se dessine le visage de Dieu – hilare et trempé – comme ses lèvres qui parfois embrassent notre âme. Comme un silence perçant toutes les murailles – et pénétrant le fief triste où nous agonisons en espérant le réconfort d’un soleil improbable...

 

 

A peine levés – à peine debout – qu’il nous faut tendre la joue et nous agenouiller devant tous les pouvoirs – et devant tous les puissants qui se partagent la terre – et le monde – comme une miche de pain réservée à ceux qui mettent davantage en avant leurs dents (et leur appétit) que leur âme. Ah ! Innocents, pauvres foules et peuples malheureux que l’on évince de tous les festins...

 

 

J’ai crié ton nom puis je l’ai oublié – parti peut-être avec ce peu d’espérance qu’il me restait... Je t’ai appelée mille fois du fond de cet abîme. Je t’ai souhaitée belle et aimante. Et éminemment présente. Et tu ne m’as pas répondu. Peut-être ne te faisais-je pas encore suffisamment pitié... Peut-être – sans doute – n’étais-je pas encore digne de ta venue... Et tu m’as ainsi laissé dans le noir pendant mille siècles... Et un jour, au pire de l’attente – alors que je n’espérais plus rien, ni la mort ni même ton arrivée éclatante – tu es venue. Et je t’ai vue pour la première fois. Et j’ai su enfin qui tu étais...

 

 

Un monde, des couloirs, des portes. Tout un univers d’écriteaux, d’étiquettes et de visages. Et parmi eux, la mort qui nous absente – et le silence qui nous offre d’être plus vivant...

 

 

Nous sourcillons de petits riens. Et d’inquiétude en tourment, nous allons – nous nous enfonçons plus profondément – dans la contrariété. Cette forme d’inassouvissement du désir qui ne cesse de nous éloigner de ce rêve un peu fou de tranquillité...

 

 

Ce froid si sauvage de l’hiver au cœur des saisons – au cœur des visages. Au cœur de tout ce qui passe – et qui nous laisse et nous abandonne comme si nous n’existions pas. Comme si nous n’avions pas droit au chapitre – ni à la parole – pour dire cette effroyable solitude qui nous consume...

Et ce monde clos, aveugle depuis si longtemps, qui compte les jours. Et nos tâtonnements timides et voraces pour assouvir la bête qui, en nous, crie et s’avance...

 

 

Hier, aujourd’hui et demain. Cette éternelle rengaine des jours. La petite ritournelle de nos vies...

 

 

Un désir d’été, voilà ce qui nous traverse au cours de ce long hiver. Et un besoin – un rêve – affamé de soleil, voilà notre songe le plus tenace au cours de cette longue nuit...

 

 

Des hommes, des arbres et des âmes sont passés. Et nous n’aurons vu que les étoiles briller au fond de leurs yeux – et au fond de leurs rêves. Un peu de lumière dans l’obscurité...

 

 

Nous faisons tous fausse route sur l’horizon. Mais nous ne connaissons d’autres terres. Et le ciel en nous a perdu tout espoir de se retrouver...

 

 

Nous vivons – et œuvrons. Nous croyons vivre et œuvrer mais nous ne faisons, en vérité, qu’amasser de la poussière – ajouter de la poussière à la poussière. Et sans même le voir ou le comprendre, nous sommes fiers de ces amas. Comme si la poussière pouvait nous protéger – et nous aider à nous extraire de la misère et de la solitude. Comme si la poussière pouvait nous sauver de l’abandon et de la mort...

Et nous crions notre joie et notre colère. Et rien – ni personne – ne voit nos blessures. Et rien – ni personne – ne peut nous guérir. Nous portons tous sur nos épaules la vie, les mains, les visages, le monde – le poids éreintant de l’Autre, du temps et de la mémoire – des souvenirs et des rêves. Et nous croyons avancer mais nous ne faisons, en vérité, que tourner autour de nous-mêmes – autour de cette faille qui nous cisaille, qui nous éventre et nous soulève vers un silence que nous ignorons encore...

Et cette lumière – ce salut peut-être – cherchés partout – demeurent toujours au-dedans – au fond de la bête sauvage – au fond de cet espace inconnu et impartagé – que nous abritons depuis si longtemps – et ils n’appartiennent à personne – et moins encore à ceux qui croient les détenir et qui en usent à de si médiocres (et détestables) fins...

Et de fable en fable – de mensonge en mensonge – d’hypocrisie en hypocrisie – les mythes du monde et des hommes s’étalent – et s’étendent – recouvrent jusqu’à la plus fragile espérance – et jusqu’à la plus lointaine lumière...

Et le noir – épais – dense – indélébile – a fini par tout envahir pour devenir notre réalité – la seule vérité possible...

 

 

Nous œuvrons, comme les bêtes, à notre propre ignorance. Et à notre propre désespérance. Bouts de terre – bouts de chair – à peine pensant...

Et les étoiles – et le plus vif soleil – pourraient briller partout, au-dedans comme au-dehors, au fond des rêves et de la lumière – sur tous les horizons – nous ne verrions rien. De la poudre pour les yeux qui chercheraient de l’or – et fouilleraient dans la boue sans le voir...

 

 

Et tout sera fini – et tout même était déjà fini avant que nous ne naissions et ne commencions à marcher... Les naissances, les chemins et la marche ne sont que d’inutiles tentatives pour trouver ce qui a toujours été là – ce qui ne nous a, au fond, jamais quitté. Et que nous le découvrions – que nous finissions par le découvrir – n’a (et n’aura jamais) d’importance... La vie, le monde, les êtres ne sont qu’un jeu de dupe – un leurre pour les ignorants – une façon de plonger dans l’infortune, l’incertitude et la découverte en croyant y échapper...

 

 

Nous nous racontons – ne cessons de nous raconter – mille histoires pour croire à notre réalité – oublier et légitimer notre vaine – et merveilleuse – présence. Mais nous ignorons – continuons d’ignorer – ce que cachent le ciel et la terre – et cette lumière, toujours inaccessible, au fond de l’âme.

Nous sommes – et resterons toujours – des jouets – des pantins – sous le joug des nécessités et de la mort. Des marionnettes aux fils rompus livrées à elles-mêmes et à leur ignorance...

Face à l’Absolu et aux visages, nous n’aurons, en définitive, crier que notre faim et notre incompréhension. Et pourtant nulle trace d’humilité dans nos plaintes et notre effroi. N’y brille que cette arrogance des ignorants qui imaginent savoir...

 

17 décembre 2017

Carnet n°125 Le tragique des jours et le silence

Journal / 2017 / L'intégration à la présence

Nous avons l’âge de la terre. Celui des siècles puérils et sanglants. Mais nous avons aussi la fraîcheur intacte et éternelle du ciel – sa sagesse et son silence – pour panser les blessures du temps...

Un jour, une vie, mille siècles. Et cette longue nuit – inépuisable – du monde et des hommes où les bouches, trop pleines de rêves et de temps, n’ont jamais su épeler l’infini et l’éternité...

Ni poème ni hasard. Un peu d’encre – et un peu de sable – entre le sang et la mort parmi les saisons qui passent...

 

 

Et partout la mort virevoltante. Triomphante toujours des œuvres et des siècles. De tous les vivants... Et qu'il nous faudra apprivoiser pour aller pas à pas (avec elle) jusqu'au jour – jusqu'au lieu – où elle nous débarrassera de tout effroi...

 

 

La force vaine des messages, des cris et des poèmes. Plaintes inutiles à l’ombre de la mort. Comme une bouche – des bouches – si pleines de lune – et aveugles toujours au soleil si lointain...

Et tant d’espoirs encore au fond de l’absence. Comme des grilles parmi les branches et la roche voilant ce jour porteur d’éternel...

 

 

Nuit antique – originelle sans doute – enveloppée d’une grisaille que nous croyons divine – et qui n’est que le reflet dense – épais – de notre ignorance...

 

 

Et nous vieillirons sans doute parmi les feuillages au bord du soleil – de cette sagesse accessible seulement des profondeurs – parmi les vents, les songes et le lierre – loin – si loin encore de cette mystérieuse fontaine...

Et peut-être entreverrons-nous avant la mort par la fenêtre de notre chambre – infime débarras au sein de la maisonnée – au sein de l’univers – la lune et quelques rais de lumière. Et peut-être verrons-nous l’eau noire de la terre couler le long de nos rives obscures et s’effacer nos rêves et notre sommeil. Comme un long glissement, presque inespéré, vers le fleuve du silence...

 

 

Une voûte sombre – étoilée de quelques rêves et d’un peu d’espoir. Des yeux clos – voilés déjà – qui enfantent le bruit et mille rougeoiements – la terreur et la douleur. Comme si l’ombre, l’impossibilité et la mort étaient l’unique possibilité des siècles – notre seule éternité...

 

 

Il y a dans le cri de l’oiseau – le chant des jours – et le grognement des hommes – toute la sève du monde – et la peur et la solitude de l’âme promise à la chute parmi la lumière si pâle des lampes – impuissantes à éclairer nos rivages et leurs mystères...

 

 

Cascades de vie où la mort s’invite chaque jour. A chaque heure. A chaque instant du jour. Comme une implacable litanie parmi le bouillonnement des eaux, l’impatience des âmes et nos rêves de lumière et d’éternité. Comme une terre encore trop gorgée de craintes, d’espoir et d’angoisse malgré nos existences déjà si miraculeuses...

 

 

Et tant de sommeil encore parmi les étoffes rouges. Et ce sang qui ruisselle et offre à la terre cette odeur âcre de la mort. Et l’âme – nos âmes – si brûlantes encore...

 

 

Et où serons-nous lorsque arrivera le jour...

 

 

Quand saurons-nous enfin accueillir la mort comme l’un des plus bels horizons – et comme l’un des plus prometteurs aussi...

 

 

Assis tout le jour – de l’aurore au crépuscule. Plongés dans le sommeil en attendant la fin (improbable) de la nuit. Comme si la patience et l’espoir de la délivrance suffisaient. Comme si le silence et l’éternité pouvaient nous être offerts en récompense...

 

 

La vie, quelques traces de couleur dans la nuit immense qui nous habite – qui nous entoure et nous entrave. Et un peu de joie et mille malheurs. Et le corps – et le cœur – blessés – meurtris presque par chaque circonstance. Comme une longue agonie – un long délitement – jusqu’à la mort qui prolongera, sans doute, notre destin – notre infortune de vivant...

 

 

Le destin de l’homme entre le repos et le clocher – entre le manque et le cri – sur cette aire de brûlure et d’absence – de tristesse et de sommeil. Là où résonnent parfois les cloches de l’autre rive qui nous donnent à rêver – et à espérer plus encore...

 

 

Les mains peut-être encore trop pensives pour que mûrisse l’idée du jour et du désert. Et l’âme trop gorgée de rêves – et trop proche du sol – pour espérer les premiers pas de l’exil vers l’envol...

Plus simples pourtant que l’ombre et le sommeil. Et plus clairs que toutes les nuits où notre âme nous a consolés de nos interminables errances...

 

 

Au fond qu’aurons-nous fait ici, tous ensemble, sinon voiler davantage la nuit déjà si opaque...

Un peu de joie – quelques malheurs et quelques drames inévitables où nous aurons enfermé notre âme et fait couler un peu plus de sang, d’espoir et de désespérance sur les mains et les chemins déjà si tristes – et si noirs de promesses...

Quelques caresses – et quelques gifles – qui résonnent encore dans la mémoire. Un peu d’encre – et un peu de sable – pour participer aux édifices. Quelques pas – et des retours innombrables vers ce qui nous aura toujours éloignés du silence...

Quelques rivières – quelques jardins – et quelques routes – traversés à l’ombre des feuillages. Quelques visages que nous aurons aimés. Le froid et le trouble que nous aurons ensemencés au lieu de l’Amour. Et ce flanc – et ce front – offerts de façon si permanente à l’absence qui aura éloigné toute possibilité de chaleur et d’innocence...

Notre mort ne sera un sacrilège. Peut-être le simple prolongement de notre nuit portant en elle son secret – et notre seul salut ; cet exil de la terre...

Notre seul espoir peut-être : mourir au croisement de ces deux routes – l’une encore si trouble – et l’autre déjà si lumineuse... Et les réunir au fond de notre âme pour que s’amorce la réconciliation...

 

 

Aurons-nous suffisamment aimé sans mendier attention et caresses... Aurons-nous su être présents au cœur des ombres et de l’absence sans rien blâmer ni exiger... Aurons-nous su être seuls – et creuser la solitude jusqu'au rougeoiement de la lumière... Aurons-nous répondu d'une égale façon aux appels – à tous les appels – déchirants de la chair et aux attentes de l’âme... Aurons-nous été suffisamment humains... Et aurons-nous (surtout) réussi à être un peu plus que des hommes...

 

 

A notre mort, notre souvenir ne sera sans doute plus qu’un élan pour aller vers soi-même – et rejoindre ce que nous sommes. Quelques-uns auront lu nos pages – et peut-être même quelques-uns de nos livres – mais le silence demeurera le seul guide – l’unique direction – et le seul pays à célébrer...

 

 

En définitive, nous n’aurons édifié – et déconstruit – que ce qui existait déjà. Quelques pas en avant – et vers le haut – et quelques pas en arrière – et vers le bas – pour atteindre – et accéder enfin à – notre vrai visage ; à cette figure intime et éternelle – à cette figure si impersonnelle d’un Dieu auquel nous n’avons jamais cru...

 

 

Un souci de soi encore, comme une ombre nouvelle peut-être, mais si ancienne en vérité, faisant obstacle toujours au plus simple de nous-mêmes – à cette nudité de l’être – à cette humilité sans pareille – à ce regard si souverain qui perd le sens de toute individualité...

 

 

La lumière, sans doute, s’initie – et s’achève – dans l’ombre. Et c’est peut-être même au cœur de l’obscur que lui est offerte la possibilité d’être toujours plus elle-même...

 

 

Avant le feu de l’homme, celui des origines. Le même feu en vérité – éparpillé en autant d’étincelles et de figures nécessaires...

 

 

Presque oubliée déjà notre vie si ancienne – ces années d’orgueil et de paresse où nous nous pavanions avec cette insolente beauté et cette prétentieuse intelligence en croyant séduire un public indifférent...

A présent, ne reste que la solitude – la grande et merveilleuse solitude des collines – et celle du soir. Et le silence – immense – et si réparateur qui a effacé passé et souvenirs. Comme une terre vierge qu’il nous faudra renouveler jusqu’à la mort...

 

 

Le cœur vif – et si étincelant – des fleurs aux saisons du renouveau et de l’exubérance. Et tout recroquevillé à l’automne. Et absent – comme effacé – au milieu de l’hiver. Comme l’âme primesautière des hommes qui progressivement se fane...

 

 

Attentif toujours à l’éblouissement de l’âme au cœur de la présence – lorsque la peur du noir et le désir de lumière se sont éteints. Comme un Dieu humble – et presque incarné. Très proche en tout cas du pays de l’Un malgré la folie des visages imperturbables...

 

 

Ce qui déchire l’ombre et la nuit. Voilà peut-être, au fond, l’œuvre de la lumière. Son présent le plus inestimable...

 

 

Le temps simple des âmes – et des mains – sans tristesse. Voilà à quoi nous œuvrons, nous autres, à l’ombre du soleil...

 

 

Dans l’ombre opaque d’un Dieu inventé naissent – et grandissent – les âmes. Et elles doivent d’abord s’en libérer – et le détruire – pour pouvoir plonger dans leur obscurité. Et au cœur de cet abîme pourra alors éclore la seule lumière – le seul Dieu au visage de chair...

 

 

Ni désir ni pensée. Mais une présence à l’envergure infinie. Le privilège peut-être des âmes mûres rompues au silence et à la solitude...

 

 

D’indigestes paroles peut-être, inattrayantes sans doute, mais enfantées par la moins vile des intentions – et avec l’acquiescement du plus pur silence. Comme une modeste offrande aux plus déshérités des hommes – si proches de cette lumière qu’ils ont cherchée désespérément – et peut-être déjà à son seuil...

 

 

Corps passagers voyageurs – touristes presque seulement – soumis à l’esprit pourvu d’un goût fort prononcé pour l’ailleurs et la nouveauté. Et l’âme parfaitement immobile dont personne n’entend ni les cris ni les plaintes – et dont la stature ne peut encore recevoir le silence et la lumière. Voilà peut-être pourquoi les existences – tant d’existences – ont des allures d’errance. Comme une longue dérive sur un rivage immuable qui rapproche pourtant, quels que soient les voyages et les pas, de son centre – plus immuable encore...

 

 

Nous cherchons tous, et partout, avec fureur – et de façon si bruyante et fébrile – avant de découvrir la fouille au cœur du silence et de l’immobilité. La seule voie possible – le seul chemin valide – vers la fin des voyages et la célébration des pas...

 

 

Une faim, un chemin – mille chemins – et l’inépuisable continuité du destin. Comme un pas – mille pas peut-être – vers nous-mêmes dans cet inexorable rapprochement vers notre vrai visage...

 

 

Le langage plus proche de la mort que la parole assise dans le silence...

 

 

Et l’attente qui transforme parfois le destin en séjour. Comme un repos (sans doute nécessaire) dans la nuit. Comme une halte dans cette quête infatigable de nous-mêmes. A la fois si proches de l’inconnu et si loin encore du plus familier...

 

 

L’échange d’un désir contre une promesse. Et l’échange d’une promesse contre un désir. Et voilà l’homme enfermé – pris à son propre piège. Il suffirait pourtant de comprendre ce que cachent l’un et l’autre pour s’en affranchir – et transformer l’attente en silence et en liberté...

 

 

A nos lèvres – et à nos âmes – s’est suspendu peut-être le plus inutile. Gageons que le silence – et comment pourrions-nous en douter – y replace l’essentiel...

 

 

Le monde n’a le même éclat – ni la même saveur ni le même parfum – dans la solitude. Plus riches, plus intenses et plus profonds. Et plus propices, sans doute, au silence et à la joie. Que l’on y chemine ou que l’on s’y promène, on est loin (suffisamment loin) des visages et des distractions (du monde) pour s’y déplacer avec l’âme humble – presque en recueillement. Et on le (et s’y) découvre toujours comme pour la première fois – à chaque nouveau pas – comme le lieu de tous les possibles – et les mille reflets de soi-même – dans un sentiment d’unité presque inégalé...

 

 

Ne rien faire à moins de consentir au désastre... Et même si nous refusons de participer à la moindre activité, nous contribuerons à la débâcle... Que nous agissions ou demeurions à l’écart, tôt ou tard, le désastre adviendra...

 

 

Tant de saisons contraires où nous nous serons déchirés. Et c’est en lambeaux – et presque inexistants, mais enfin réconciliés – que nous laisserons s’approcher la lumière...

 

 

Nous n’accosterons qu’une fois franchis tous les fleuves – et achevés tous les chemins – qui se seront interposés entre le port – le nôtre – et l’océan, cette aire commune si infréquentée – ce désert – ce grand silence...

 

 

Et toutes ces transformations (odieuses) que nous imposons à la terre et à ses habitants. Présents empoisonnés de tous nos délires – et de toutes nos ambitions. Agissements parés des plus viles et absurdes intentions qui, si elles se réalisaient, réduiraient en cendres le peu qu’il reste de la terre, rongée déjà à petit feu par notre hégémonique colonisation...

 

 

Ce qui n’a de prix – et dont on ne peut faire commerce, voilà ce que nous devrions désirer... Le reste n’est qu’indigne réponse à notre survie – à notre pauvre subsistance. Avons-nous donc oublié que la vie – et ce que nous sommes – sont plus grands – bien plus grands – que le corps – et bien plus haut que les peurs et les caprices de l’esprit...

 

 

Ce que tu écris, on ne peut le lire que dans la solitude de la chambre – dans la lumière des collines et dans le gris de l’horizon. Lorsque l’âme crie son manque – et cherche une joie que ne peut lui offrir le monde...

 

 

Une joie de vivre plus souterraine et silencieuse que nos faces rouges à force de rire – à force de sang. Et plus inébranlable que notre mélancolie passagère...

 

 

Vivre jusqu’à la (dé)raison la plus sauvage. Ainsi les hommes ont-ils façonné le monde de leurs craintes – et de leur volonté d’échapper à leur animalité. Et qu’ils ont rendu plus barbare – bien plus barbare – que les pires élans destructifs naturels de la terre et de ses créatures...

 

 

Un ciel encore ombragé malgré les rires, les jeux et l’apparente joie de vivre. Trop immatures encore sans doute pour regarder le sombre – et l’obscur – y plonger tout entier – et laisser s’approcher le soleil...

Ainsi vivent les hommes gorgés de surface et d’espérance – d’orgueil et d’ignorance – loin, si loin encore, de la profondeur indispensable au dévoilement de la lumière...

 

 

Et ces eaux dormantes où s’écoulent les rêves et les jours. Comme si la nuit était infranchissable. Et les rives de la lumière (encore) inaccessibles. Et, un jour, nous verrons le monde emporté – et submergé – par les songes et le sommeil. Comme une barque à la dérive s’enfonçant dans la brume épaisse de l’océan au-dessus duquel brille pourtant le plus vif soleil...

 

 

Encore un lieu qui ne sera qu’un rêve – qu’une promesse – qu’un mensonge. Encore des visages – et mille rencontres. Et la pluie interminable...

 

 

Boue, poussière et torrents. Tous dévalant les pentes – leurs pentes – avec fureur et fracas pour se heurter au haut mur des étoiles avant de sombrer, peut-être, dans l’inconnu définitif – et salvateur – infiniment salvateur comme nous le disent les sages... Mais au fond peut-être, n’est-ce là qu’une nouvelle infortune – mais si prometteuse pourtant...

 

 

Si humble devant l’incertitude – le sentiment de n’être personne – et l’évidence de notre ignorance. Comment avons-nous pu autrefois nous montrer si orgueilleux et aller sur les chemins avec tant d’arrogance sinon pour dissimuler (au monde et à nous-mêmes) cette si grande faiblesse à exister...

 

 

Et cette lumière anuitée – prodigieuse dans le sommeil. Patiente au-delà du possible, enterrement après enterrement – funérailles après funérailles – jusqu’à l’effacement de la mort – l’effritement de notre dernière tombe, de notre dernier rêve et de notre ultime somnolence...

 

 

Du bruit – mille bruits – encore gonflés de sommeil. Et le monde qui va, comme un songe tenace, au-delà de lui-même – en aval de la nuit – malgré l’incandescence du soleil et la beauté intacte des étoiles...

 

 

A travers tout, nous irons. Comme un seul passage – et mille passagers. Comme une seule embarcation – et des milliers de barques – jetées contre les vagues à la boussole fixée sur l’infini...

Langue et mains barbares balancées par-dessus bord. Ambitions et songes sombrant au fond des eaux. Marins nus sur leur humble chaloupe naviguant sur l’océan...

 

 

Aux confins des mains, l’horizon et le silence. Et nos paumes qui agrippent déjà le sable. Dans un toucher et une appropriation presque fatals. Offrant une errance perpétuelle entre les rives du monde et celles de l’infini – dans un labyrinthe de corps et de désirs. Comme des vivants égarés – et sans urgence – lançant leurs messages inintelligibles vers un lieu silencieux – et toujours sans réponse. Comme un lierre foisonnant – et inépuisable – suspendu au-dessus du vide. Et c’est pourtant ainsi que nous vivons – et cherchons – encore étrangers au plus familier soleil...

 

 

Les hommes, vivants peut-être. Mais souvent (trop souvent) aussi éteints que la mort. Et au milieu des sourires (idiots et mensongers en général), des pleurs (factices et authentiques) et de l’incompréhension (totale et généralisée), cette lumière – comme une intelligence à naître – qui se cherche encore parmi les plis sombres et épais de l’ignorance. Dans un tourbillon de tentatives que nous célébrons – et qui nous font, malgré tout, aimer les hommes...

 

 

Dans le savant désordre du monde – ce chaos apparent – règnent l’exubérance, la nécessité et l’harmonie. Ce dont nous avons besoin (ce dont nous avons exactement besoin) pour nous extraire de la barbarie – et aimer ses figures et ses fruits dont les graines feront naître peut-être une beauté plus visible que celle du silence...

 

 

On ne célèbre jamais autant que dans l’humilité et le silence. Sans faste ni ostentation. Dans cette forme de gratitude et de prière invisibles...

 

 

Dans l’absence – notre absence – une main déjà nous porte – nous aime et nous guide vers son visage – cet éclat de beauté et de silence que nous sommes déjà (bien sûr) mais vers lequel elle nous pousse davantage pour que nous puissions le devenir, sans doute, de façon encore plus pleine et plus durable...

 

 

Par-delà nos murs – et par-delà nos nuits, le ciel et la mer – bleus – magnifiques – déjà unis – déjà réconciliés avec la terre, ses créatures et ses affres noires...

 

 

Hommes. Passagers si peu téméraires que leur ombre pourtant n’effraye pas...

 

 

Le silence. Comme un angle mort parmi les choses – et au-dedans du regard – qui ne se dévoile pas même lorsque l’on s’en approche. Il faut le devenir pour le découvrir – et qu’il nous apparaisse comme la seule réalité tangible de ce monde – le seul espace vivable dans cette odieuse tyrannie de la terre et des instincts – dans cette vie magnifique et merveilleuse, et pourtant si peu recommandable...

 

 

Douce peut-être sera la nuit jusqu’à la fin. Dans cette somnolence courbée par les bruits, les larmes et les circonstances. Mais elle demeurera toujours aussi sombre – aussi noire – aussi infranchissable – tant que ne nous aura pas été révélée sa lumière – cette étincelle embryonnaire lovée au cœur du regard, accessible à chacun, qui n’en est peut-être qu’un éclat – mais si magistral et si infini déjà...

 

 

La main mendiante – et pourtant si libératrice lorsqu’elle se fait humble – et qu’elle s’avance, sensible et tremblante, pour accueillir et caresser les visages et les circonstances...

 

 

Les peurs et les rêves de chacun (craintes, angoisses, désirs et ambitions de bonheur, de bien-être, de paix, de parentalité...) contribuent au cauchemar collectif (celui de la terre, du monde et de la société). Additionnés, ils forment, entretiennent et font prospérer notre commune tragédie – cette horreur à laquelle bon nombre d’entre nous rêvent d’échapper...

 

 

L’oreille contre la neige devient moins sensible aux bruits du monde et du temps. Comme si le vacarme et la masse sombre des heures – et leurs tintements – étaient amoindris par l’ouïe collée à la blancheur – à l’innocence – de l’écoute...

 

 

Qui peut savoir qui nous sommes – et (plus fondamentalement encore) ce que nous sommes. Un peu de chair, des émotions, des sentiments, des désirs tenaces – presque obstinés. Des liens, des liaisons, des échanges – innombrables. Des lieux, des pays, des mondes, des peuples. Tout un arsenal. Du sang et un peu d’âme. Et l’espoir jamais rassasié de nous découvrir – de savoir ce qu’il reste lorsque tout nous a été enlevé – et que nous avons tout abandonné...

A ce propos, rien de ce que l’on entend n’est ni totalement vrai – ni totalement faux. Nous sommes tout cela – et bien davantage encore. Ce qui semble évident – visible – et ce qui l’est un peu moins. Nous sommes tout – tout ce qui existe – et rien de cela. Nous sommes Dieu et ses anges – le Diable et ses démons. Nous ne sommes rien. Et ne pourrons le savoir qu’en nous approchant de – et en accueillant – (tout) ce qui nous traverse – et nous entoure – pour comprendre – voir et sentir – que la vie – notre vie – toutes les vies – et leurs mille combinaisons – et leurs mille liens – et leur infinité – se manifestent (et se manifesteront toujours) au-dedans de notre regard – de notre présence...

 

 

Il n’y a d’issue ni à la vie ni à la mort. Être encore un peu – être pour toujours au milieu de tous les gués...

 

 

Poésie de l’indicible. Philosophie de l’ineffable. Être plus simplement au cœur de ce qui voit – et de ce qui se vit. L’invisible éprouvation d’exister – d’être plutôt que rien. Il n’y a, sans doute, d’autre possibilité d’être vivant...

 

 

Nous avons l’âge de la terre. Celui des siècles puérils et sanglants. Mais nous avons aussi la fraîcheur intacte et éternelle du ciel – sa sagesse et son silence – pour panser les blessures du temps...

 

 

Nous sommes le vent et la poussière. Et la face espiègle d’un Dieu ensablé entre le cosmos et le néant. Nous sommes le jour et la nuit. Les saisons et les couleurs. Et le noir – l’immonde – et leurs blessures. Egarés quelque part – et à l’abri toujours – entre les rives (et les rêves) du monde et ceux de l’infini. Entre les mille fossés du temps et l’éternité du devenir...

Nous sommes le passé. Et nous sommes l’oubli. Le songe d’un Dieu rêveur. Et sa plus pénétrante réalité. Nous sommes ce qui a été conçu et l’inconcevable qui l’a créé...

Nous sommes ni tout à fait ceci – ni tout à fait cela. Et, plus que tout, bien davantage que nous ne pouvons l’imaginer...

 

 

Cette recherche de soi dans le monde. Et du monde en soi. Le plus sacré de cette quête qui nous anime malgré nous – et qui prend, si souvent, des allures d’enlisement pour les plus obstinés et des airs de séjour touristique pour les autres...

Mille façons de voyager à travers mille continents et mille époques – et à travers le monde et soi-même, bien sûr – vers un seul lieu possible : le lieu de l’Unique et de l’unité aux mille paysages et aux mille visages où nous accosterons, un jour, pour l’éternité...

 

 

Toutes ces craintes – toutes ces joies – toutes ces souffrances – toutes ces impasses – et tous ces bâillements – au cours de cette ineffable traversée. Ah ! Que nous rirons, un jour, de nos errances et de nos doutes – de nos drames et de nos larmes – lorsque nous toucherons (enfin) au but...

Et nous ne regretterons rien de ce que nous aurons vécu. Et nous aimerons plus que tout nos erreurs, nos bassesses et nos défaillances – et celles des autres qui cheminent encore...

 

 

Jusqu’où pourrions-nous étendre le soleil si nous connaissions l’horizon – et l’impossibilité des frontières...

 

 

Un nouveau chant – un nouveau passage. Et le silence déjà qui nous accueille. Comme un miroir souriant à nos déboires et à nos tentatives. Comme le reflet de notre (vrai) visage, fragmenté depuis l’origine – et rassemblé – réuni – enfin en lui faisant face – et en le retrouvant. En nous retrouvant face à lui – face à nous-mêmes – face à nous devenus si accueillants, si souriants, si inséparables...

 

 

Une œuvre plus tremblante que les mains – et plus troublante que les marais. Un rêve de progéniture pour donner, peut-être, un peu de sens à sa vie – et, sans doute, un fond d’utilité. Comme une façon de remettre à plus tard ce que l’on n’a pu mettre en œuvre soi-même. Comme une manière un peu grossière d’offrir à son existence quelques responsabilités et quelques joies – un peu de consistance et une raison de vivre presque animale – et la possibilité de survivre à la mort...

 

 

Une écriture pénétrante – élargissant les possibilités de l’horizon. Comme un avant-goût de l’infini – et, peut-être, une promesse de silence...

 

 

Rien ne peut s’accomplir que nous ne connaissons déjà. La nouveauté ne sera jamais qu’une combinaison du possible à partir d’éléments existants...

 

 

L’encre, un jour, s’effacera. Les pages se déliteront – et retrouveront la poussière. Les mots engrangés dans l’âme demeureront alors le seul véhicule de la lumière. Et les circonstances, comme toujours, joueront leur rôle pour que le silence devienne accessible – et soit, un jour, habité...

 

 

Ni poème ni hasard. Un peu d’encre – et un peu de sable – entre le sang et la mort parmi les saisons qui passent...

 

 

Le feu aussi obstiné que le vent. La lumière aussi tenace que l’ombre. Ainsi sommes-nous nés – et avons-nous survécu aux siècles, partagés entre le maléfice et la promesse – entre l’égarement et la possibilité d’un chemin...

 

 

Les yeux toujours posés contre la vitre malgré la lumière. Comme si la fenêtre ne pouvait se briser. Comme s’il nous était seulement possible d’élargir le regard – et lui faire traverser ces frontières infranchissables. Comme si nous devions faire muer – et transformer – la perception, l’identité et le sentiment d’appartenance – et leur offrir la possibilité d’un au-delà d’eux-mêmes ici, ailleurs, partout...

 

 

Un désert, cette terre peuplée d’ombres. Un grand rêve obscur. Et nous voilà déjà partis sur les chemins – plongés dans cette longue errance. La plus tragique peut-être de l’histoire du monde...

 

 

Face tournée contre la terre – et nuque sous l’orage. Ainsi attendons-nous l’éclaircie sans imaginer la possibilité d’une autre terre, d’un autre climat, d’un autre soleil...

 

 

Clandestins toujours en nos frontières. Comme esseulés par l’infranchissable. Et l’attente de cette crue qui nous ramènera, peut-être, vers le seul rivage commun...

 

 

L’audace de l’impossible. Si puissante – et si souveraine – face à l’étroitesse de nos désirs, leur couardise et leur manque d’envergure et de perspective...

 

 

Terriblement vivants encore malgré la pluie, les menaces et la mort. Empêtrés dans cette vie organique, si irréconciliable, qui enjoint à l’esprit – aux esprits – de lutter et de se battre. Et nous, pauvres de nous, qui continuons à nous vautrer dans cette indépassable dimension de la terre, voués aux combats sans merci – et sans gratitude jusqu’à la mort...

Et, sans doute, devrons-nous encore mourir mille fois – des milliards de fois peut-être – pour nous éveiller à l’autre versant de la vie ; le plus précieux toujours hors de portée pour les mains, les bras et les têtes – ce que l’âme seule peut découvrir au cœur – en-deçà et au-delà – de toutes les batailles...

 

 

Des clowns insatisfaits et entêtés – et plus qu’ignares. Voilà de quoi le monde est constitué. Et il n’y a, le plus souvent, ni raison ni matière à rire... Jonglages, astuces et fanfaronnades. Des jeux et des spectacles en attendant Dieu sait quoi...

 

 

Un sentier, une porte ouverte, une escale. Une parole parfois. Et quelques rares sourires parmi l’indifférence. Comme un feu immuable – et si fragile pourtant – qui cherche partout un discernement – un peu de discernement – pour faire naître l’Amour et le silence – cette joie de la fouille et de la découverte – cette joie du partage et d’être ensemble aussi différents que nous sommes Un seul...

 

 

L’obscur vertige des vivants entre la boue et la poussière. Sur les rives de l’improbable et de l’incertitude. A pas comptés sur le fil ténu – et fragile – de l’existence. Condition métaphysique et vérité humaine.

Et au-delà de toutes les solitudes, la lumière unifiée des vivants – et le courage des êtres qui transgressent les lois et les conventions – les perspectives et les religions – et qui sabotent toute velléité de repli sur soi pour la plus parfaite – et lumineuse – unité...

L’inévitable voyage de l’homme, son défrichement, son exil et son envol possible vers le silence – cet Amour acquiesçant qui ouvre les bras au monde, à sa lumière et à son potentiel comme à ses mains de glaise qui pillent et égorgent encore...

 

 

Entre poésie, philosophie et spiritualité. Simple témoignage de l’humain et de l’inhumain – cet en-deçà et cet au-delà de l’homme...

 

 

Voyageur humble et sans appui. Et regard immobile et acquiesçant. Il n’y a, sans doute, de plus belle façon d’être – et d’être au monde. Ni de plus juste ni de plus digne...

 

 

Les hommes. Quelques frissons d’absence dans l’écume. Et partout au-dedans – et aux alentours – et là-bas, au loin, l’océan (serein et immobile) à perte de vue...

 

 

Et cette interminable saison hivernale où les hommes frissonnent – et se réchauffent à grand-peine entre eux. Brûlant leur attente dans je ne sais quelles distractions. Une existence. Et mille billevesées qui détournent de la lumière – et de la promesse de toute chaleur...

 

 

Une tombe creusée parmi les danses et la mort. Âme et cheveux en bataille. Encore trop instinctifs sans doute pour se soumettre avec docilité au silence. A la ronde immobile du monde et du temps...

 

 

Du sable et des figures encore avant la mort. Mille tentatives tenaces d’exister. De braver cette funeste finitude – ou de la nier peut-être – pour se sentir vivant. Quelques cercles dans l’eau du monde, de la vie et des pages. La poursuite du naufrage – de tous les naufrages...

 

 

Les larmes, bien souvent, sont dans l’œil. Mais nul ne sait les voir (ou si peu) dans l’âme. Envahissantes. Submergeantes comme dans un puits sans fond – assoiffé de cette source qui échappe à la tristesse – située au-delà de toutes les mélancolies – dans l’abandon de tout espoir – au fond des yeux secs à force de désespérance...

 

 

Un jour, une vie, mille siècles. Et cette longue nuit – inépuisable – du monde et des hommes où les bouches, trop pleines de rêves et de temps, n’ont jamais su épeler l’infini et l’éternité...

 

 

Peut-être retrouverons-nous, un jour, le chemin – la maison – la lumière – au cœur de l’obscurité lorsque l’âme saura s’éloigner du lointain – et se rapprocher du plus familier, plongé – gisant – au cœur de nulle part – en ce lieu si invisible des horizons...

 

 

La prunelle et la paupière (des hommes) à moitié closes, rivées aux printemps, là où s’étire le ciel infranchissable – plus qu’inaccessible. Dans ce rêve de lumière et de candeur où ne fleurissent que les mythes, l’horreur et le mensonge. Dans ces crissements de songe qui blessent la terre et ne font qu’effleurer l’horizon...

Et, pourtant, je vois encore quelques scintillements dans la nuit – et dans les rêves. Ce feu, jamais éteint, qui attend un signe – notre venue – notre absence (délibérée) – pour embraser l’âme et le monde. La nécessité des vivants...

 

 

Comme un regard invisible – attentif et bienveillant – sur les êtres et le monde. L’hôte sensible et sans exigence...

 

 

Etrangers du plus commun espace. Fragments d’un seul tenant s’ignorant pour le pire sans voir – ni même deviner – l’unité sous-jacente – invisible – dont l’évidence ne frappe que les yeux unis – réunis – sensibles et réconciliés avec les jeux, les affres et les désastres de la fragmentation...

 

 

Le tragique des jours. Et le silence. Comme unique réponse – et seul baume pour panser – et guérir peut-être les peines, les saccages et les catastrophes du monde et de l’existence...

 

18 décembre 2017

Carnet n°126 Mille fois déjà peut-être. Et mille fois, sans doute, à recommencer

Journal / 2017 / L'intégration à la présence

Des rencontres. Mille rencontres. Et les éboulis du temps qui transforment les visages en ombres – les ombres en durée – et les durées en siècles – là où s’ébruitent, entre les heures, l’instant et l’éternité que les yeux – et les âmes – s’échinent encore à chercher ailleurs...

Des prières encore – mille prières – dans cette enfance du monde – et l’hiver de l’homme peut-être. Comme une fumée sortant des bouches et grimpant à travers le gravier et les haleines noires. Comme un rêve obscur – poussif – presque enfantin – jeté au ciel. Comme une danse offerte du fond des âmes à l’ineffable sans nom. A cette présence suspendue au fond – et autour – de tous les gouffres...

 

 

L’or des visages caché au fond de l’âme – au croisement exact entre les plis de la terre et le bleu du ciel – donne au monde cette couleur incomparable. Tantôt vert-pomme, tantôt vert-printemps, tantôt verdâtre selon la configuration des étoiles, des reliefs et du regard...

 

 

Nous, au commencement du monde (et de la vie), si seuls – si petits – si fragiles – si dérisoires – et comme jetés sur terre. Puis apprenant à nous retrouver – et à nous unir – lancés alors, presque rassemblés, dans l’infini – prêts (enfin) à rejoindre l’envergure du ciel et des océans...

 

 

Des rencontres. Mille rencontres. Et les éboulis du temps qui transforment les visages en ombres – les ombres en durée – et les durées en siècles – là où s’ébruitent, entre les heures, l’instant et l’éternité que les yeux – et les âmes – s’échinent encore à chercher ailleurs...

 

 

Nul ne périra jamais sous la foudre. L’orage et l’éclair ne sont que la promesse d’une fin – et d’un ailleurs. Le début peut-être d’une autre lumière...

 

 

L’épine et l’échine, singularités de l’homme et de la ronce. De la bête et de la rose. Comme le signe des ravages du temps sur nos patientes tentatives pour nous adapter à notre triste condition de mortels – de survivants. L’évidence des armes et de la servitude. Et ce goût pour le sang et les guerres et cet instinct de préservation malgré la beauté de toute faiblesse – ce dos voûté par le monde et les circonstances déplorables – et défavorables le plus souvent...

 

 

Tant de mystères irrésolus éclaircis. Vie, monde, bêtes et hommes, disettes, malheurs et prospérité. Seules inconnues encore : le destin, l’âme, le souffle et la possibilité du Divin. Thématiques sans doute d’un autre siècle que le nôtre...

 

 

Des prières encore – mille prières – dans cette enfance du monde – et l’hiver de l’homme peut-être. Comme une fumée sortant des bouches et grimpant à travers le gravier et les haleines noires. Comme un rêve obscur – poussif – presque enfantin – jeté au ciel. Comme une danse offerte du fond des âmes à l’ineffable sans nom. A cette présence suspendue au fond – et autour – de tous les gouffres...

 

 

Un peu de cendre – et un peu d’âme encore. Quelques restes – ultimes survivants peut-être – agglutinés au sang et à la mort. Comme un peu d’espérance née avec la nuit – presque recouverte aujourd’hui par l’ignorance – et ses ombres qui perdurent encore – et la violence de toutes nos conquêtes et de toutes nos batailles...

Et cet Amour à naître au-dedans de soi que nous a confié le silence au début des origines – avant la naissance des premiers visages...

 

 

Après mille chemins – dix mille chemins – parcourus, après mille œuvres – dix mille œuvres – édifiées, après mille visages – dix mille visages – rencontrés, après mille aventures – dix mille aventures peut-être – et autant d’acharnements, de désirs et de désillusions, le néant toujours. Et la possibilité du renoncement. L’invitation permanente de l’abandon et de l’effacement. Seul pas nécessaire – et seul territoire indispensable au franchissement de l’unique frontière. L’impénétrable est à ce prix...

 

 

Le bruit des livres à nos tempes ouvertes. Comme la possibilité du vrai, plus réel que nos vies et nos songes. Un peu de lumière versée dans le sang noir et la semence des jours futurs...

 

 

Plus rien ni personne après la mort. Le silence simplement. Le même silence qui nous aura fait naître, vivre, chanter, pleurer, espérer et mourir – et que nous n’aurons su voir – ni entendre – ni habiter – de notre vivant...

 

 

Tout homme porte en lui – et est peut-être – cette blessure inguérissable qui cherche sa guérison. Comme un manque – une incomplétude – à remplir – à combler – qui s’acharne sur mille choses avant de comprendre qu’il porte en lui – et est aussi – son propre remède : cet Amour – ce grand Amour – qui soigne et guérit toutes les plaies (passées, présentes, réelles, illusoires et imaginaires...).

 

 

La langue – la parole poétique – est comme un couteau entre la plaie et le silence. Parmi les vents au-dessus des abîmes où nous croyons – ou avons cru – être plongés. Une résistance à tous les sommeils pour clore cette conversation interminable entre la mort et l’infini...

Après l’anéantissement, les yeux grands ouverts enfin peut-être...

 

 

Une parole brûlante – fébrile – pour annoncer la fin des frontières entre l’étoile et la pierre et le tutoiement du soleil à venir. L’aube de toutes les innocences...

 

 

Et cette fouille automnale interrompue par l’hiver. Laissant les hommes à demi-morts – à demi-vivants – eux qui n’ont jamais su vivre (vivre véritablement) cherchant d’une main cette sagesse cadenassée – verrouillée – et refusée par l’autre. Usant leur rêve jusqu’à l’obsession sans trouver la moindre joie – ni la moindre lumière – en tamisant leur sable et leur limon...

Comme des anges – de pauvres diables en vérité – au destin maudit jusqu’à l’acharnement...

 

 

Comme un rêve où nous dormons (tous) encore. Et avec un rêveur qui nous enfoncera toujours davantage dans le sommeil. Et au cœur – et au fond sans doute – du cauchemar, cette minuscule fenêtre sur le monde – ce même monde – mais éclairé d’une autre lumière – plus vraie que celle qui brillait dans l’attente de notre réveil...

 

 

Qui donc, en nos yeux, pourrait-il voir la fin de la fable – les tout premiers pas du réel et de la vérité ?

En ce monde où l’aveuglement – et la plus haute cécité – sont célébrés autant que l’or – et où la fouille et la nudité sont reléguées aux marges et aux marginaux, nous ne pourrons (sans doute) compter que sur nous-mêmes...

 

 

Un élan, une paupière, un sommeil. Et la mort – et l’ignorance – qui partout s’avancent et avalent. Comme si le réel était interdit – nous était encore interdit... Comme si les hommes pensaient que seul le rêve pouvait enfanter – et faire fructifier – le monde...

 

 

Au carrefour de la mort et du silence, cette joie – cette liberté – toujours présentes – toujours offertes. Et dont les vivants, qui ne désespèrent jamais des promesses, ne sucent que l’espoir...

 

 

Moins de robes, de parures et d’apparat – moins d’orgueil, de titres et de médailles – sont nécessaires à la venue – et à la possibilité même – de la lumière. Sans cet (indispensable) élan de nudité, nous continuerons à boire le lait de la nuit – ce jus de sang et de souffrance. Cette liqueur abjecte née des guerres et des molosses sanguinaires qui se sont succédé sur la terre...

 

 

Une marche, des étoiles. A peine assez pour accomplir quelques pas de danse parmi les cris et les plaintes jetés par-dessus les toits vers l’inconnu...

 

 

Les poètes, seules fréquentations possibles avec les arbres, les pierres et les bêtes. Compagnons, si pleins de joie et de verve, dans notre silence...

 

 

Cette terre en nous si pugnace – et ses eaux noires, ses rêves et ses instincts si féroces – comme si rien – presque rien – en ce monde ne pouvait nous laisser penser que nous appartenons aussi – qu’une part en nous appartient aussi – à la lumière...

 

 

Mendiants immatures au corps repu et usé – et aux guenilles malodorantes à force de prières – à force de promesses (non tenues) – à force de sueur et de sang. Levant faiblement les yeux vers une absence – un Dieu inexistant – au lieu de creuser dans les profondeurs de l’âme pour pouvoir entonner leur chant de joie – et participer à l’offrande – et au secours de leurs frères gémissant – et agonisant parmi les tombes, les promesses et les prières...

 

 

Et l’eau du monde et nos larmes qui coulent encore – et qui creusent davantage nos tombes. Et nous, pauvres de nous, geignards et ruisselant de peines, qui n’avons plus même la force de résister aux massacres et à la tristesse...

 

 

La poésie ne peut se lire que poétiquement. Toute autre lecture (analytique, explicative, lexicographique...) n’en est pas vraiment une. La poésie n’a nul besoin d’explication et de commentaire. Elle ne réclame que le prolongement d’elle-même : la continuité de la poésie – et sa transposition à tous les espaces du monde et de la vie... Vivre poétiquement dans un monde poétique, voilà pourquoi l’on écrit – et on lit – la poésie...

 

 

En ville, trop (beaucoup trop) de bruit et d’agitation(1) et trop (beaucoup trop) de présence – et de proximité – humaines. A la campagne, trop (beaucoup trop) d’archaïsme(2) et d’exploitation animale. Aussi je ne me sens à mon aise que dans le silence et les espaces naturels et sauvages – là où les lois essentielles de la terre et du ciel sont respectées – et cohabitent en parfaite intelligence...

(1) Agitations de toutes sortes (psychiques, corporelles, sensorielles, émotionnelles...).

(2) Archaïsme perceptif et comportemental...

 

 

Plus de mots que de couleurs. Et plus de mots que de chaleur. Et cette fébrilité des lèvres à vouloir remplir le silence – et à nous éloigner, malgré elles, de la lumière. Comme si le langage – et les rencontres – toutes nos gesticulations pouvaient affaiblir notre solitude – et nous consoler de notre peine à vivre. Comme si notre volubilité, nos jeux, nos faux-semblants et notre apparente gaieté pouvaient nous faire oublier la mort...

 

 

Ce simulacre d’union entre les hommes – entre les hommes et les femmes – entre les hommes et Dieu. Alliances, circoncisions, baptêmes de l’apparence. Mensonges éhontés. Franche rigolade aux airs si solennels. Pas même les premiers pas – pas même les prémices – d’un véritable rapprochement. Au mieux quelques paresseuses velléités d’appartenance. De simples collusions pour échapper illusoirement à la solitude, à la fouille en soi du Divin et à la découverte de notre socle commun...

 

 

Les dépossédés sans manque aucun – ni d’envergure ni de joie. L’âme – et le visage – simples et nus se laissant déposséder – et creuser – par le monde et les circonstances – se laissant habiter par l’incertitude et l’inconnu – se laissant aller au plus naturel – et s’abandonnant à la lumière – à cet éclat du Divin enfoui en leurs profondeurs...

Perles humaines ignorées, le plus souvent, des foules et du commun – brillant pourtant de mille feux, humbles et incandescents, sous la houlette – et le sourire – d’un ciel ravi – et plus qu’acquiesçant... Et qui mourront comme elles ont vécu, anonymes et oubliées comme les parias d’une terre aveugle et ingrate – et plus qu’ignorante... Recluses sur la rive où ne passent – et ne fanfaronnent – que les joueurs et les rêveurs – le bon peuple des ensommeillés...

 

 

Les dés entre les mains des joueurs, parieurs invétérés – suppôts des intérêts et du malheur auxquels nous remettons nos vies. Le destin des bêtes et des hommes – ce peuple ignare qui ne cherche que la protection des puissants, quelques miettes, quelques gains (misérables et dérisoires) et la possibilité de rêver – et d’espérer plus encore...

 

 

Et cet entrelacement de l’âme et de la pierre – de l’innocence et des vents noirs – comment pourrions-nous nous fier à une seule boussole – à une seule sagesse – pour séparer l’ombre de la lumière – et nous extraire de cet amas... Plus sage – et plus simple – serait sans doute d’aimer (tout entier) ce joyau brut – ses mille reflets, ses mille failles et ses mille aspérités...

 

 

Ce qui restera à notre mort ? Rien – à peu près rien. De toute évidence, beaucoup moins que ce que nous pouvons (ou pourrions) vivre – sentir et célébrer – aujourd’hui...

 

 

Et ces corps qui se traînent sur leur rive. Et ces âmes assoupies – et ces esprits endormis à leur suite. Comme des ombres égarées d’un songe qui ignorent encore celui qui les rêve...

 

 

Un silence, une danse. Et soudain mille êtres – et mille voix – éparpillés dans la nuit. Et la naissance de tous les chemins pour retrouver la lumière – et la célébrer. Et, en attendant, la mort partout qui frappe – et efface les visages – mille visages aussitôt remplacés par d’autres – aussi fous, aussi aveugles, parfois un peu moins – essayant de déchiffrer, à travers quelques signes jetés sur la terre et le blanc des pages, les êtres, les voix, les danses et le silence. Edifiant des jeux et des routes – des horloges et des cathédrales – pour déchirer la nuit où ils croient avoir été engloutis...

Des cœurs chancelants – et des âmes tenant à peine debout, en vérité, mendiant la paume tendue quelques éclats de lune auprès des figures, des fleuves et de la terre – auprès du ciel et des étoiles – gorgés (toujours) de sang et de rêves. Refusant de mourir – et d’aller aveugles vers l’autre monde qui n’est qu’un recommencement – le prolongement de celui-ci, libéré pour un temps (quelques instants sûrement) de la chair et des saisons – un gouffre identique – le même qu’ici-bas – aux parois de moins en moins glissantes peut-être – au fond duquel s’élancent les mêmes voix et les mêmes danses – et où brillent la même lumière et le même silence. A la lisière de tous les possibles – à la lisière de tous les ailleurs...

 

 

Nous sommes. Et sommes entendus au-dedans de ce regard toute la nuit durant – Un et sans fin – accablés, sauvés et ressurgissant toujours entre les rives – entre l’ombre et la lumière – au milieu de tous les gués malgré la peur, les rêves et la faim – dans la joie et le silence, entrecoupés, si souvent, de larmes et de fureur...

 

 

Et cette écriture aussi jaillissante que la vie – la vie même, en vérité, transposée en signes. Quelques pas et quelques danses – infimes et infinis – merveilleux – aussi nécessaires qu’inutiles – aussi précieux que dérisoires – dans le silence pour le célébrer, avec faste et humilité, dans la joie et la tristesse. La nécessité du vivant à l’œuvre partout – et dans tous les sens – pour honorer sa présence – et son existence autant que son essence...

 

 

Se livrer à la rédaction (spontanée, bien sûr) de quelques lignes lors de nos promenades quotidiennes au cœur de la nature – au cours de nos longues marches contemplatives et méditatives au sein de la nature sauvage – ces espaces géographiques les plus désertés par les hommes – bref, au cœur du monde (non humain), il n’y a, je crois, de plus grande joie d’écrire... Notes à la profondeur, aux ressentis et au rythme incomparables...

 

 

Le corps est la terre – un infime fragment de la terre. Et pour vivre de la plus saine façon – et se ressourcer (si nécessaire), nous avons besoin d’un rapport – et d’un contact – directs et quotidiens avec la nature et ses énergies naturelles. L’esprit, lui, est la présence (la conscience). Et pour être (devenir peut-être...) sa plus parfaite incarnation – ou, du moins, son reflet le moins encombré, nous avons besoin, bien souvent, de silence et de nudité – de fréquenter autant qu’il nous est possible un espace suffisamment dépouillé et silencieux...

 

 

La vie aussi mystérieuse que la mort. Et, sans doute, plus secrète malgré son apparente exubérance. Corps épars – corps fragmentés en autant de lieux – et de visages – nécessaires...

 

 

Le dernier mot (et, peut-être, le meilleur) viendra après notre mort. Et gageons qu’il célèbre – et consacre (ne sait-on jamais...) – cette œuvre modeste...

« Rien... Pas davantage aujourd’hui qu’hier sans compter que demain n’existera jamais... Rien qu’une présence invisible peut-être... » pourrait être (pourquoi pas ?) notre plus belle épitaphe – inscrite en lettres de sable sur la terre qui recouvrira notre dépouille. Comme notre ultime message – offert aux morts et aux vivants...

 

 

Et après la mort, où irons-nous ? Vers quel lieu – vers quel silence – serons-nous conduits ?

 

 

Ce partage des eaux entre le silence et la terreur – la promesse et la vérité. Et nos frêles embarcations toujours portées à la dérive...

 

 

La houle des mots errants – emportés, eux aussi, au plus bas – là où luit la lune – dans ce sommeil rouge – cette marche somnolente dans la pluie et le froid. Là où les hommes raidissent leur pas...

 

 

De notre vie – de notre œuvre – ne restera qu’un invisible mausolée – et quelques mots peut-être pour les plus obstinés. Les autres passeront sans un regard – sans un mot – et poursuivront leur errance et leur sommeil en continuant à s’adonner à leurs misérables ébats sous la lumière d’étoiles toujours aussi lointaines...

 

 

Notre dernière sentence naîtra avec la lumière – au jour dernier de notre errance. A l’heure de la satiété – lorsque le silence aura détrôné la vigueur du sang. Et elle ira au gré des vents – et au gré des neiges – dans le jour finissant avant que n’éclose la première aube de l’homme...

 

 

Grain des abysses – grain de lumière. Le même fragment vu du dehors – et vu du dedans. La même étoile – la même poussière – parcourant le jour et la nuit. Tombant et se relevant. S’effondrant et se redressant encore parmi le désespoir et le néant – et parmi les sourires. Et tournoyant toujours au rythme des manèges. Avalée par les tourbillons dérisoires des mondes. Chevauchée fabuleuse et ridicule – bruissements inaudibles – dans l’œil impavide du silence. Comme un temps virevoltant entre les rives de l’immuable...

 

 

Drapeaux à la main – fièrement dressés devant eux – et des sacoches pleines de rêves et de désirs, d’idées, d’or et de sortilèges, avançant aveuglément – tournant en rond autour du mystère – de tous les mystères – sûrs de leur marche et de leur épopée... Ah ! Que les hommes me font rire...

Pour vivre, nous devrions plutôt nous inspirer de l’herbe et de la pierre – de l’arbre et de la fleur – des bêtes et des nuages, nos vies – et le monde – deviendraient alors bien plus vivables...

 

 

Un chemin, des chemins. Une pierre, des montagnes. Et cette marche inépuisable dans les ténèbres. Il suffirait pourtant de regarder l’eau – et la suivre jusqu’à l’océan. Et la voir renaître encore – et recommencer son périple jusqu’au fleuve du silence pour nous extraire de cette attente fébrile – nous épargner ces élans inquiets vers ce qui nous hante – et pouvoir (enfin) traverser cette indigne, et merveilleuse, cécité qui, sans cesse, pousse nos pas vers des rivages impossibles...

 

 

Egarés – et anéantis bien souvent – entre l’histoire et le silence par l’incessant renouvellement des jours et le mystère – la question irrésolue. Comme si nous étions un seul – mille fois disloqué et rassemblé – et des milliers – des milliards se succédant sans rien comprendre au voyage et aux voyageurs. Comme un silence inaudible – inaccessible – malgré la source intarissable des élans, des questions et des inquiétudes. Comme une folle nudité captive des songes dont nous la parons...

Et nous avançons – et avancerons peut-être – toujours ainsi – plus noirs que nus – portés davantage par la promesse que par le serment de voir le jour – et de comprendre l’origine du rêve, des pillages et de l’errance...

 

 

Nous bâtissons, nous nous bâtissons. Et tout sera emporté dans le lit de la misère : sable, briques, limon, pluie et poussière charriés par les eaux boueuses. Et la pendule – et l’étoile – au-dessus de toutes les têtes. Comme un orage interminable entre la terre et le ciel parmi quelques spectres (toujours aussi) impérissables...

 

 

Tout s’établit le temps d’un souffle. Et repart – et disparaît – le temps d’un soupir. Ne demeure que l’impérissable – la demeure des Dieux – cette présence – cette façon d’être là, intouchable, malgré la pesanteur et la beauté des visages...

 

 

L’air du temps jamais ne pourra affaiblir – affadir – ni meurtrir la vérité. Hors des siècles toujours. Hors des appétits et des lois du marché. Incorruptible à jamais...

 

 

Rebelles aux lois – rebelles aux vents. Au côté de la vie qui passe. Rendant grâce au temps perdu – au temps volé à l’espérance. Nous existons les épaules légères – et suspendu à notre cou, un chapelet de pardons offerts à tous les yeux ébahis dans le noir. Comme une parenthèse entre l’écume et le ciel – entre les pavés et ce qui sédimente l’essentiel. Moribonds déjà. Inexistants presque. Et pourtant si éternels...

 

 

Au creux du jour défait, emportée la promesse aux marges de l’errance vers ce large illimité où le silence rejoint la parole – cette neige qui mène au-delà des cimes – au-delà des croassements – au-delà de l’hiver et de la terreur. Et cette attente brûlée qui se consume à présent là où l’on demeure...

 

 

Blessés par le temps – blessés par les vents – nous désirons encore. Et l’on s’avance – rampant peut-être – entre les tombes et les chiens pour danser dans les bourrasques et les heures... Fidèles aux bruits – et aux habitudes – malgré les blessures et la béance toujours aussi vive. Et toujours aussi insoucieux du silence...

 

 

Serrés dans nos habits trop étroits – si étriqués pour notre envergure – nous saluons les têtes d’une main disgracieuse – et ébouriffons les cheveux des anges cachés parmi les serpents de l’éden. Comme un jeu – et un trou supplémentaire creusé dans l’abîme. Une façon de braver la nuit et la mort – de chanter quelques louanges à travers la fumée épaisse qui s’élève vers l’ailleurs. Et le jour – notre besoin de jour – plus fort que nos rêves...

 

 

Un fardeau aussi lourd que la douleur, allégé parfois par quelques mots. Une parole – une lumière – à la frontière de l’inexprimable...

 

 

Une vie, une chair et une âme peut-être, écrasées sur la pierre. Blessées. Et le sang qui coule aussi vif que l’eau des rivières vers l’autre rive caressée par la lumière...

 

 

Un pont – mille ponts – toujours nous sauveront de l’errance. Et rien jamais ne pourra défaire ce sourire accroché à nos lèvres tordues par la misère, la souffrance et l’incompréhension face à l’étrangeté de vivre – et malgré cet œil – notre œil – larmé devant les portes fermées et les clôtures de l’indicible...

 

 

Regard et espérance défaits par la lune et les pendules dont les heures et les rêves alourdissent la charge déjà si lourde – si épaisse – de nos vies. Une légèreté plus vive que la pesanteur de nos âmes. Comme la promesse d’un envol – d’un soulèvement – possible vers le plus intime...

De seuil en seuil, ainsi franchirons-nous les frontières de l’invisible nudité – de l’espace sans circonférence...

 

 

Aux mille yeux du souvenir, préférons l’oubli. Aux mille jeux à venir, préférons le silence présent aujourd’hui. Ainsi serons-nous – apprendrons-nous, peut-être, à devenir – plus sages et plus vivants...

 

 

Au faîte de l’âme, peut-être reviendrons-nous un jour... Lorsque l’abandon sera préféré aux promesses – et que l’effacement aura recouvert tous nos rêves, la nudité alors sera perçue comme le plus haut de l’âme – et la possibilité pour l’homme d’être aussi beau – aussi blanc et léger – que la neige. Mais il faudra (pour y parvenir) faire tous les deuils exigés par l’innocence avant que n’arrive le soir – et que nous efface la mort...

 

 

L’impossibilité du sommeil offerte par la lumière. Comme la garantie d’une attention permanente – d’une conscience et d’une responsabilité sans esquive ni échappatoire. Comme une veille continue parmi les dormeurs et la somnolence...

 

 

L’absence n’est, sans doute, qu’une parenthèse – un ajournement provisoire du soleil. Et, peut-être, aussi, une forme d’attente interminable au cœur de la nuit...

 

 

Notre voix – toutes nos voix – ne seraient-elles que l’écho d’un silence interminable... Plaintes, cris, murmures, gémissements, appels voués à l’impossibilité du rebond – à une réponse bien plus qu’improbable. Comme des paroles inaudibles agonisant dans l’infini...

Et partout, tous ces bruits à la charnière du vide et du silence...

 

 

L’Absolu inscrit dans la pierre. Et nos mains tremblantes. Et notre chair palpitante sous la pluie. Et notre âme toujours aussi percluse de terreur et de froid...

 

 

Par-delà les murs – et par-delà l’horizon – la même herbe, tantôt rase et brûlée, tantôt verte et pleine d’ardeur. Les mêmes hyènes. Les mêmes baisers. Les mêmes espoirs. Les mêmes eaux. Et la même nuit. Et plus loin, au-delà de la pluie – et au-delà de tous les soleils, le jour et l’océan. L’infini du regard où dansent toutes les silhouettes enfermées entre les murs et l’horizon...

 

 

Les ailes – et les alliés substantiels – du désir. Toute cette clique versée dans le devenir. Attelage trop fier – et trop aveuglé sans doute – pour faire halte – et quelques pas en arrière. Pour s’asseoir en silence et attendre que se défassent tous les territoires et toutes les gloires. Et au bout de toutes les défaites, voir arriver la folle humilité de l’innocence – et à sa suite, l’Amour et le silence. La seule présence affranchie du temps et de la faim...

 

 

Des bouts d’étoffe joints comme une peau – mille fois – des milliards de fois – décousue – déchirée – et patiemment raccommodée. Et nul – ou si peu – pour comprendre l’unité parfaite des corps. Des bouts d’idées et de rêves comme un espace – mille fois – des milliards de fois – fragmenté – et amoureusement recollé – et réuni. Et nul – ou si peu – pour comprendre l’unité parfaite des esprits. Des bouts d’émotions et de sentiments comme une seule sensibilité – mille fois – des milliards de fois – assemblée et désassemblée. Et nul – ou si peu – pour comprendre la parfaite unité du cœur... 

Combien de déchirures, de combinaisons et d’assemblages nous faudra-t-il expérimenter pour nous éveiller à notre vrai visage – à notre seule et commune figure...

 

 

Mille fois martyrisés – et meurtris – au cours des siècles, la chair et le vivant. Leur longue agonie. Et pourtant nulle égratignure sur l’âme lorsque arrive le silence...

 

 

Mille songes entreposés entre l’âme et le silence. Et ce bruit assourdissant et terrifiant qu’ils font à leur sortie – si fiers de leur entrée en scène. Comme des enfants se prenant pour des rois...

 

 

La mort et la solitude encore... Comme les deux axes essentiels – primordiaux – du silence. La disparition et l’effacement permanents des phénomènes (corps, monde, terre) et l’invitation continuelle à la présence unitaire de l’Un...

 

 

Paradis, déluges et prophéties d’un côté. Attente et sommeil de l’autre. L’homme enserré – comme pris en étau – entre la torpeur terrestre (et les quelques douceurs offertes par la terre) et sa funeste (et presque apocalyptique) condition de penseur métaphysique...

 

 

Tout au bout de la vieillesse, l’enfance de l’homme. Et l’innocence, peut-être, retrouvée. Ce visage sans âge. Cette figure éternelle. Et les mille faces du monde (enfin) réconciliées...

 

 

Toute individualité doit affronter le monde, ses éléments, ses phénomènes et ses circonstances alors que la présence – toute forme de présence – impersonnelle les accueille et s’en fait (simplement) le témoin.

 

 

[Modeste parenthèse d’épanchement individuel]

Après tant d’années de quête, de recherche, de fouille et de découvertes (infimes certes...), quelle surprise et quel accablement de constater que nous éprouvons toujours autant de peurs, de peines, d’attentes, de solitude et de résistances... Comme si nous ne pouvions guérir définitivement de notre condition d’homme – et voir s’effacer (de façon tout aussi définitive) notre propension à vivre les affres de l’individualité...

Un seul changement notoire – infiniment modeste sans doute, mais peut-être néanmoins décisif : nous accueillons – pouvons et savons accueillir – sans trop de craintes ni de blâmes ces manifestations apparemment inévitables...

 

 

Un peu d’attention – un peu d’Amour – et un peu de reconnaissance – n’est-ce pas ce que nous cherchons tous de façon si maladroite sans voir – sans comprendre ni sentir – que nous en sommes (potentiellement) les plus grands – et les plus sûrs – dépositaires...

 

 

L’écriture, les arbres, les collines et les chiens sont parfois les seuls compagnons de notre solitude...

Toujours aussi peu de visages dans notre existence. Et même, le plus souvent, aucun...

Comme un nomade qui traverserait les heures, la vie et le monde avec pour tout bagage une maigre besace, un bâton, un carnet et la présence, fidèle, de quelques comparses...

 

 

Il est parfois difficile d’être différent – atypique. Pour nous, la solitude est plus vaste – plus profonde – plus durable. Presque permanente...

 

 

Il est étonnant (mais sans doute pas autant que nous pourrions l’imaginer) qu’il faille pour vivre bien – pour vivre à son aise (à titre individuel) – concilier des choses – et des dimensions – si différentes – et presque antinomiques en apparence : être à la fois autonome et capable (si nécessaire) de faire appel aux autres, être à la fois humble et capable de puiser quelques ressources au fond de cette intelligence infinie et de cet Amour prodigieux qui animent les profondeurs de notre âme, savoir vivre pleinement – et autant – sa solitude que la compagnie du monde, faire preuve de point trop de crédulité et pouvoir s’abandonner sans crainte ni résistance aux circonstances, ne rien décider, être ouvert à toute situation et à toute rencontre sans rien attendre ni exiger et manifester une verticalité déterminée et sans faille, ne rien savoir (être totalement ignorant) et être (à peu près) certain de fréquenter une certaine forme de connaissance et de vérité...

 

 

Il n’y a pas d’homme en ce monde. Simplement peut-être, quelques silhouettes ignares et bruyantes – les facettes encore incomprises et mal-aimées de notre propre visage...

 

 

Et ces hommes – tous ces hommes –, partout, qui se croient maîtres et propriétaires. Rois de tous les peuples. Comme j’ai du mal à les aimer. Et ils sont pourtant comme des enfants sur leur parcelle de sable...

 

 

Fais face – accueille ta tristesse – réconforte ta solitude – et accompagne-toi. Voilà ce que me dirent deux arbres postés l’un à côté de l’autre alors que je déambulais sur un sentier en traînant ma mélancolie et en soliloquant à haute voix. Je n’ai, je crois, jamais entendu de plus judicieux conseil ni dans les livres, ni auprès des hommes, ni auprès des sages...

 

 

Ecriture, chiens, marche, nature et bâton. Poésie, métaphysique et présence. L’éternel chapelet de nos jours – et de notre solitude...

 

 

« Ignorance » est le premier mot – le premier substantif – la première instance. Et « aveuglement » les seconds. Et de cette inconnaissance – et de cette cécité – sont nées toutes les réalisations de la terre et de l’homme...

Et c’est avec ces deux caractéristiques fondamentales (de notre condition) qu’il nous a fallu composer tout au long de l’histoire terrestre et humaine. Et c’est avec elles que nous avons cheminé – et évolué... Et malgré les horreurs et les atrocités permanentes, nul ne peut contester les lents – mais indéniables – progrès* réalisés par le monde (aussi bien sur le plan individuel que collectif) depuis des siècles, des millénaires et des milliards d’années. Aussi comment imaginer que nous soyons capables de nous diriger vers la lumière – et accéder à l’Amour et à l’intelligence (tragiquement cachés dans le dernier lieu où nous aurions l’idée de les chercher) si nous n’en étions déjà pourvus avant notre naissance...

* En dépit des écueils, des excès, des errances, des corruptions...

En définitive, la vie – et le monde – ne sont – et ne seront sans doute jamais – qu’une lente – et longue – actualisation de ce potentiel glissé (en nous) par notre origine...

 

 

Une danse, un jeu – mille danses, mille jeux – entre la nécessité et l’actualisation de notre véritable nature...

 

 

Un œil (malicieux entre tous), un chemin – mille chemins – un ravin – mille ravins. Et une longue route sinueuse serpentant entre les âmes et les fossés, montant et descendant, creusant et contournant. Interminable même après que l’œil – et l’origine – aient été retrouvés...

 

 

Et nous vivons dans cette ignorance – et cette incertitude – de tout ; du commencement, de la fin, de la vie, du monde et de nous-mêmes. Ah ! Quel étrange périple – et quel horrible et fabuleux destin – offerts à l’homme et à la terre !

 

 

Le jour creuse en nous autant que la nuit. Et chacun cherche son expansion – son salut – son renouvellement. Nous ne sommes que le (modeste) théâtre où s’affrontent l’ombre et la lumière – où alternent la brume et le soleil – le ciel gris et le printemps. Condamnés pour toujours à la veille silencieuse et aux supplices de l’exil et de la déportation...

Et nous ne serons atteints qu’au cœur du plus fragile – là où l’âme est la plus tendre. Sur la passerelle entre les deux rives, infiniment réconciliatrice...

 

 

Ce qui expire ne mérite peut-être notre attention – cette attente de la certitude. Nous devrions plutôt embrasser ce qui nous manque pour convertir l’intime aveuglé en regard – notre désir en Amour – et le temps en silence. Peut-être alors serons-nous capables de vivre, d’échanger et de nous embrasser sans lamentation...

 

 

Entre les heures, impénétrables, qui se balancent au rythme du temps – au rythme des saisons qui passent – l’instant soulève notre bouche – et notre joie – couchées par la tristesse et le souvenir – l’enthousiasme et le lendemain – comme un pantin écartelé entre l’intime et l’habitude...

 

 

Une veillée ni vraiment funeste ni franchement gaie. Une attente provisoire parmi les bougies de la chambre – close depuis des siècles. Trop aveugle encore pour allumer les feux nouveaux qui éclaireraient les pas, le regard et la fumée qui s’élève depuis le faîtage de l’âme, si recroquevillée parmi toutes ces morts et ces annonces de fin et d’apocalypse...

 

14 décembre 2017

Carnet n°104 Le monde, le poète et l'animal

Journal / 2017 / L'intégration à la présence

Une pierre immobile. Un chemin fuyant. Une eau vive. Un ciel immense et secret – insaisissable. Des visages à foison. Et des cœurs impénétrables. Comment le poète pourrait-il renoncer à sa tâche ? Toute la matière du monde est là. Présente. Eminemment présente. Et les mots toujours les célébreront pour les inviter – et les initier – à leur nature infinie, silencieuse et éternelle...

 

 

Est-ce du bleu que le ciel descendra... Est-ce du vert que la terre s'élèvera... Où pourraient-ils donc se rejoindre si le cœur ne sait accueillir les couleurs... S'il ne sait transformer le rouge du sang et de la chair en jaune solaire – étincelant – et atténuer son éclat en blancheur innocente – presque transparente – pour s'ouvrir à tous les mariages et à toutes les unions...

 

 

Goûter à l'ineffable. A l'originelle vacuité – transparente et infinie – immobile et inchangée – où viennent se loger ses inévitables expressions. Furtifs phénomènes d'un monde infiniment précaire...

 

 

Clarté vive dans les taillis sombres de l'âme et du monde. Comme une étoile affranchie des naissances et des extinctions...

 

 

Et les hommes encore incapables d'ôter leurs mains – et leur cœur – des profondeurs de la terre. Et de s'empêcher de gesticuler à sa surface... Comme si le ciel de l'âme – invisible et pourtant si proche – leur était toujours inaccessible...

 

 

Le poète est un paysan du ciel et des horizons infréquentés. Et de l'autre rivage peut-être... Laboureur parfois. Infatigable sous la pluie. Et humble cueilleur de pensées sauvages. Fréquentant en toute saison les arbres et les nuages, la terre et l'azur, l'infini et la beauté comme l'obscur, la crasse et la laideur. Et croisant, de temps à autre, les hommes sur quelques chemins déserts... Allant à chaque instant du jour, de l'aurore au soleil couchant, dans l'innocence et la joie. A petits pas jusqu'à la mort dans tous les paysages...

 

 

Ce si peu de lumière dans le cœur de l'homme qui pourrait pourtant éclairer – commencer à éclairer – l'affolante cécité du monde, de ses gestes et de ses pas qui soulèvent la poussière noire de la terre...

 

 

Entre l'abîme du passé et l'horizon à venir, il y a – et il y aura toujours – l'instant et la foulée présente... Et le cri de l'âme parfois, encore incapable d'y demeurer...

 

 

La terre – ses climats et ses paysages – façonnent incontestablement le corps et le cœur des hommes. Sans doute que leur rudesse et leur noirceur naturelles, nées de cette origine, se renforcent aussi par cette assidue fréquentation...

A ce titre, il serait loisible de penser que les habitants des pays tempérés auraient tendance à se montrer moins âpres que les populations des contrées hostiles (à l'environnement et aux températures plus extrêmes). Mais, en vérité, « cette loi » s'avère peu pertinente – voire fausse car la dureté apparente d'une région ou d'un peuple peut être parfois largement compensée par un sens profond de l'accueil et de l'hospitalité...

Dans le même registre, on pourrait penser que les citadins, habitués à vivre dans un univers policé (bien que difficile et éprouvant) auraient tendance à avoir des mœurs plus délicates et « civilisées » que les populations rurales – et à se montrer plus agréables et amicaux... Ce qui s'avère juste à certains égards... Mais nous ne devons pour autant occulter les conséquences délétères (très fortement délétères) de la proximité et de la promiscuité (sans compter la surpopulation) engendrées par la vie urbaine qui crée un esprit de repli et de méfiance et une forme, à peine contenue, d'agressivité et de violence... Comme nous ne devons oublier la rage narcissique, distractive et virtuelle sans précédent née un peu partout (ici et ailleurs, en ville et à la campagne autant que dans la brousse, les savanes et tous les déserts de cette planète) avec l'ère technologique contemporaine qui a exacerbé les désirs et l'individualisme égotique – et standardisé les goûts et la consommation sur la totalité du globe...

Et bien que la rudesse de la terre façonne (en partie) le corps et le cœur des hommes –, nous ne pouvons nier que la brutalité, l'âpreté et les aspérités humaines naturelles demeurent partout – et jusqu'à aujourd'hui – aussi prégnantes quel que soit le lieu où les hommes résident... Comme l'attestent, avec évidence, les postures, les attitudes et les comportements si peu aimables de l'humanité...

 

 

L'eau* toujours suit sa pente naturelle. Inexorablement descendante. L'arbre*, lui, au contraire, est amené à croître vers la lumière. Soumis indubitablement à une lente et progressive ascension. Quant à l'homme, sans doute, se situe-t-il entre les deux... Autant irrésistiblement porté à la facilité qu'incontestablement voué aux efforts – et animé par un besoin d'élévation...

* Dans leur forme apparente... Il est évident que l'un et l'autre obéissent aussi à des cycles plus complexes dans lesquels se succèdent différentes phases, tantôt ascendantes, tantôt descendantes... Ainsi, par exemple, l'évaporation de l'eau dans l'atmosphère et la chute des feuilles de l'arbre et leur enfouissement dans le sol...

 

 

La sagesse sera toujours, quelle que soit l'époque, le plus précieux trésor du vivant (et de l'Existant). Et nul ne peut ignorer que l'évolution du monde (quel qu'il soit...) – et la paix et la joie de son peuple – toujours en dépendront...

 

 

Depuis sa sortie des cavernes et jusqu'à sa (sans doute) très lointaine révolution spirituelle, l'adage et la posture naturelle de l'homme (ordinaire) à l'égard de la terre, du monde, de la vie et des êtres (et à l'égard d'à peu près toute chose, à dire vrai...) pourraient se résumer ainsi : on s'empare, on se sert et on exploite jusqu'à l'épuisement – jusqu'à l'anéantissement...

Et comment pourrait-on mettre ainsi ses quelques vagues signes d'intelligence au service de ses instincts sans être encore une créature profondément animale...

 

 

Les hommes. Des yeux excentriques et borgnes sur le petit balcon des jours alors que sommeille dans les profondeurs – les abysses du cœur – le grand œil innocent. L'admirable regard...

La cécité la plus grande sera toujours celle de l'âme...

 

 

Sans énergie, aucun mouvement possible, bien sûr... Et aucun accès à la conscience*... Voilà peut-être l'une des clés de leur indissociable union. Et de leur permanente alliance...

* pour les formes (perceptives)...

 

 

Entre le souvenir, la distraction et l'attente. Ainsi est l'esprit humain. Jamais (quasiment jamais) présent à ce qui est... Vivant presque toujours dans une forme d'inconscience. Et, au mieux, dans une conscience éminemment partielle – et profondément sommeillante...

 

 

Sur notre lit de mort, avant notre ultime soupir, peut-être nous exclamerons-nous, avec un peu de tristesse et de soulagement dans la voix : « Ah ! Vivre n'était donc que cela... ». Et peut-être regretterons-nous alors notre assidue superficialité, nos vains et ridicules combats et nos incessantes mesquineries... Et peut-être regretterons-nous aussi nos bassesses, nos lâchetés et notre maladif orgueil... Et peut-être pleurerons-nous nos absences – notre absence à la vie – tous ces instants où nous n'avons su être présents à nous-mêmes, à l'Autre et au monde – tous ces instants où nous n'avons su être là pour ceux qui nous étaient chers... nous blâmant peut-être de n'avoir su incarner cette si indispensable présence...

 

 

La poésie est une sensibilité vive de l'âme. Une résonance profonde du cœur aux plus infimes vibrations du monde. Et qu'importe ce qui les traverse, peine, joie, grâce, souffrance... Et qu'importe les événements, leur nature et leur apparence, tout est vécu – et ressenti – avec force et intensité... Âme et cœur pénétrés jusqu'au cœur même de leur moelle. Et traversés de toutes parts... Secoués par les ondes et les tremblements qui leur enjoignent de trouver une issue – un exutoire ou un tremplin – pour l'exposer au monde et témoigner de l'épaisseur – et de la puissance – des événements sur l'être... et célébrer leurs profondeurs respectives et leur parfaite unité...

La poésie est une célébration. Tristesse, merveilles, désespoir, beauté, horreur... Et qu'importe ce qui surgit... Tout mérite d'être vécu, accueilli et porté aux nues pour honorer la vie, le monde, la mort et le vivant et réaffirmer notre gratitude à l'égard de l'âme et du cœur – de l'être et de la conscience – qui accueillent et reçoivent tout ce qui les traverse...

 

 

Au creux du temps s'est écrasé notre plus vieil amour. Le moins chaste et le plus versatile. Celui qui ne manquera à personne... Et de son cadavre en naîtra peut-être un plus neuf, plus constant et plus profond...

 

 

Nous n'épargnerons personne avec nos espoirs... Mais combien pourrons-nous en sauver ? Nul sans aucun doute...

 

 

L'impuissance est la clé de l'abandon. Et l'abandon, le seuil de l'infini où l'Amour devient l'unique puissance au plein pouvoir...

 

 

Et pourquoi ne pas simplement rire du grand désastre du monde et de notre vie...

 

 

Qu'abandonne-t-on en se fuyant ? L'essentiel sans doute... Et qu'abandonne-t-on en étant simplement présent – vide, vierge et pas même soucieux de fréquenter l'innocence ? L'accessoire et l'inutile – la futilité de notre vie née de la croyance en notre individualité...

 

 

Jamais nos constructions et nos œuvres ne nous survivront. Tout s'effacera presque aussitôt. Et les ruines seront emportées peu après notre dépouille. D'autres œuvres et d'autres constructions naîtront, bien sûr... Et seront, elles aussi, balayées à la mort de leurs initiateurs.

Monde toujours neuf où les élans – et les édifications – se succèdent – et se bâtissent sur un passé toujours vierge... Comme si chaque nouveauté portait déjà en elle toute l'antériorité de l'histoire... Comme si chaque nouveauté portait déjà à sa naissance l'origine – et l'ensemble de la continuité...

 

 

Et si l'accolade et l'étreinte n'étaient qu'un geste né d'un désir de soi où l'Autre n'est qu'un prétexte au rapprochement... Comme une présence aux mille bouches et aux mille bras simplement avide d'elle-même – et soucieuse d'éveiller chacune de ses parties à son intégralité...

 

 

Les poètes ont, me semble-t-il, (à peu près) tout dit sur le monde, sur la terre et sur les hommes. A peu près tout dit sur la vie, sur la mort et sur l'amour. Leur cœur – et leurs lignes – ont exploré toutes les émotions et tous les sentiments suscités par la nature, l'âme, les bêtes, le ciel, Dieu et l'infini. Que reste-t-il donc à dire ? L'infinie présence du silence peut-être... Et comment pourrait-on l'exprimer sinon en prenant soin d'être – et de se taire...

Le silence toujours sera plus beau – et plus juste – que toute parole...

 

 

Rien ne peut être gravé durablement. Ni sur le bois, ni sur la pierre, ni sur le marbre. Ni dans le cœur, ni dans l'esprit des hommes. Mais dans le silence peut-être... Comme le sceau invisible de l'éternité sur l'éphémère...

 

 

Tant de beaux et magnifiques inconnus en ce monde meurent sans funéraille. Et sans même avoir entendu quelques louanges de leur vivant... Herbes, fleurs, arbres, bêtes, hommes, nuages, rosée aux élans anonymes – et parfois merveilleux – œuvrant humblement à leurs tâches l'espace d'un instant ou pendant des siècles sans la moindre attention ni le moindre regard...

Mon âme voudrait leur témoigner, ici, son amour et sa gratitude d'avoir existé. Et rendre hommage – et célébrer même – leur départ. Leur effacement dans le grand silence qui saura (enfin) les accueillir comme des rois et des reines – et les remercier pour leur présence, leurs actes et leur beauté magnifique et inconnue...

 

 

Le désarroi est l'invitation de l'astre à sa venue. L'invitation à abandonner l'espoir de toute rencontre. Et à s'en remettre à l'effacement – au grand effacement – nécessaire au scintillement et au rayonnement de l'étoile qui offre la joie...

 

 

Tout est si lié – et si étroitement relié – en ce monde que le regard doit quitter l'étroite partie à laquelle il croit être uni pour apercevoir l'ensemble – la totalité. Et que le cœur doit creuser – et s'immerger – en ses mystérieuses profondeurs pour ressentir – et vivre – l'ensemble – la totalité – des liens de l'unité...

Le monde, la vie et la conscience n'ont, je crois, de plus essentiels secrets à livrer... Et les percer – les goûter et les laisser nous habiter – nous offrira une paix et une joie profondes. Et fera de nous des âmes sages en ce monde...

 

 

Qui sait – et qui a conscience de – ce que nous sommes ? Qui connaît notre existence ? Qui est sensible et s'intéresse (réellement) à notre travail, à notre œuvre et à notre plus profonde intimité ? Qui partage ou aimerait partager le plus essentiel et le plus fondamental de notre vie ? Nul sans doute...

Et, au fond, que partagent les hommes entre eux ? Une table, une couche, un écran et quelques tâches quotidiennes de façon approximative... Et qu'échangent-ils ? Quelques paroles futiles et de bons procédés... Et que s'offrent-ils ? D'infimes marques d'attention et d'affection – et une présence partielle et malhabile – et infiniment superficielle...

En définitive, les hommes ne connaissent, ne partagent, n'échangent et n'offrent à peu près rien...

Il n'y a, le plus souvent, entre eux, que gênes, réclamations, plaintes, mensonges, stratégies, désirs et d'infinies frustrations qui finissent par faire naître la colère et la haine, ou l'indifférence, et une absence encore plus criante et désespérante...

 

 

Nulle réponse ne pourra émerger du monde. La seule issue (à toute situation jugée problématique) naîtra de notre inconditionnel accueil...

 

 

On ne fréquente le monde (humain) que par incapacité. Par carence d'autonomie. Par impossibilité de pouvoir soi-même subvenir à ses élans et à ses désirs... Sinon il n'y a aucune raison de fréquenter le monde... Et ceux qui seraient enclins à avancer d'autres arguments se méprennent. Ni la fraternité, ni la convivialité ou tout autre noble sentiment n'existent sans qu'ils soient corrompus par un désir de satisfaction égotique...

On peut néanmoins, bien sûr, aimer le monde, les êtres et les hommes mais l'Amour (l'Amour vrai) s'offre sans raison selon l'exigence spontanée des situations. Jamais il n'est intentionnel. Et moins encore il n'use et ne fait commerce de concepts, de bons sentiments, de représentations, de calculs ou d'arrière-pensées...

 

 

Le pathétique et l’orgueil de toute expression – de tout ce qui s'expose. A la fois comme un cri désespéré et un vain appel...

 

 

Plus on s'offre, plus on invite l'Autre à donner – et lui donne l'envie, à son tour, d'offrir... Mais il y a des êtres – et des hommes – qui, quoi qu'ils reçoivent, n'accordent et ne concèdent jamais rien...

 

 

Et si le monde n'était qu'une fable – un songe dont nous serions les rêveurs...

 

 

La vie. Montagne indéchiffrée – indéchiffrable peut-être... – que le sage a pourtant escaladée de l'intérieur. Habitant désormais ses sommets et ses profondeurs... Et qui a réussi à faire la jonction entre la vie, le monde et la conscience devenus aujourd'hui inséparables...

 

 

Hormis quelques spécialistes, qui s'est déjà interrogé sur la nature fondamentale des fonctions régaliennes (de l'Etat) ? Et comment ne pas rire ou désespérer de cette amère nécessité ? Police, justice, armée (et, accessoirement, la monnaie) constituent les piliers essentiels de toute société humaine. Et sans elles – et leurs impératives régulations des actes et des comportements aussi naturellement qu'essentiellement irrespectueux et voués (presque tout entiers) aux conflits, aux agressions et aux litiges (et accessoirement aux échanges et au commerce), nul regroupement humain ne saurait exister – et perdurer... Et comment ne pas déceler dans cette triste nécessité la dimension encore très fortement animale de l'homme...

 

 

A la frontière de l'infime, l'infini. Et à leur jonction, l'intime universel. Grandiose et magistral...

 

 

Et que cherchons-nous ainsi arc-boutés contre les vents, le nez sur nos souliers et le cœur déjà derrière l'horizon ? Y aurait-il là-bas quelques attirantes et mensongères promesses ? Comment peut-on, à ce point, oublier l'envergure de la foulée présente – et l'incroyable tremplin de l'instant, seul espace en mesure de nous propulser sur l'aire infinie et éternelle à laquelle notre cœur aspire depuis sa naissance – et bien avant même peut-être son incarnation...

 

 

Le grincement des dents naîtrait-il de la peur de l'horizon – et de son inévitable rapprochement ? Ne serions-nous pas plus sereins assis dans la quiétude de l'instant...

 

 

Porterions-nous l'espoir d'une terre inaccessible – d'un pays de cocagne où les vents seraient joyeux – et porteurs de joie pour les âmes libres – libérées de la lourdeur des mondes...

 

 

Que le monde invite davantage – et soit plus attractif – que les mots, le poète peut le comprendre... Mais que l'infini silencieux qui sourd entre ses lignes – et l'incessante invitation à la vie pleine (à la vie pure) ne soient perçus, il ne peut s'y résoudre... Et l'admettre serait pour lui reconnaître la cuisante défaite de l'esprit et du langage... Et comment pourrait-il accepter l'inutilité de sa tâche auprès des hommes ? Que les étoiles, les bêtes, les arbres et le ciel l'entendent, il le sait... Mais comment pourrait-il renoncer à ce que l'âme – et le cœur – des hommes y deviennent plus sensibles...

 

 

Une page blanche. Aussi pure et silencieuse que le ciel immense – infini. Et quelques notes griffonnées dans l'impérative nécessité de le révéler – et de le célébrer dans la danse honorante du langage... Ainsi œuvre, chaque jour, le poète... Dans l'espoir (parfois trop confiant) que la terre – et les hommes – entendront son divin message en sachant pourtant que les yeux – et les mains applaudissantes – des foules jamais ne pourront l'écarter de sa solitude ni de son, si féroce, désir de vivre, à travers les mots – et plus essentiellement encore à travers les gestes et les pas – dans la pureté silencieuse de l'immensité et les rivages infinis de l'éternité et de la solitude... Être est à ce prix... Et jamais la parole, les foules et le silence ne pourront l'en dissuader...

 

 

Une pierre immobile. Un chemin fuyant. Une eau vive. Un ciel immense et secret – insaisissable. Des visages à foison. Et des cœurs impénétrables. Comment le poète pourrait-il renoncer à sa tâche ? Toute la matière du monde est là. Présente. Eminemment présente. Et les mots toujours les célébreront pour les inviter – et les initier – à leur nature infinie, silencieuse et éternelle...

 

 

Trop de poésie tue l'éternel. Trop de poésie recouvre le silence. Trop de poésie rend inaccessible l'infini. Aussi le poète doit-il parfois se taire... Et le penseur jeter ses feuillets – et les laisser brûler dans l'impatience des jours. Pour attendre indéfiniment – et sans fébrilité – dans l'être et la solitude de voir la foule le rejoindre... Qui est-il, après tout, sinon un messager de l'aurore... Un frêle rouge-gorge dans la plaine rouge et tachée de sombre où s'éreintent en vain tant de troupeaux, de torrents et de rapaces... Qui est-il après tout ? A peine un espoir... Pas même une promesse. Une issue incertaine – et si infréquentée – à l'effacement des crépuscules...

 

 

Dans son antre sombre et étroit, à quoi rêve donc le poète ? Et qui sait que son âme fréquente l'infini, le silence et l'éternité ? Et combien se pressent sur ses lignes pour le rejoindre ? Sa vie peut-être semble trop sombre – trop étroite – ou trop austère peut-être... Et bien que ses mots parfois respirent la lumière, sans doute sa joie est-elle encore trop fragile pour inviter la foule sur son chemin...

 

 

Le monde n'est qu'un prétexte pour la foule qui ne sait pas... Et la terre, une aire d'expérience pour les novices... Et le sage, lui, n'a plus même le désir – et l'exigence – de s'y montrer. Comme si le monde et la terre n'étaient plus nécessaires à l'être en joie...

 

 

Monde de papier que les hommes chiffonnent... Monde de papier sur lequel ils s’essuient les pieds – et nettoient leurs mains rouges – couvertes de sang... Monde de papier qu'ils brûlent pour nourrir leur infâme feu de joie... Monde de papier qu'ils transformeront bientôt en cendres et en sombres confettis... Sans entendre la terre pleurer – et s'attrister du destin qu'ils lui façonnent. Sans entendre la peur et les hurlements de ses créatures à l'agonie, salies, chiffonnées et noircies par leurs viles ambitions...

 

 

L'homme est encore trop profondément animal et immature pour abandonner son pragmatisme utilitariste et s'ouvrir à la métaphysique et aux questions fondamentales. Pour tenter de répondre (avec assiduité et opiniâtreté) aux mystères de sa nature et de sa condition...

 

 

S'affranchir de l'être et du monde ? Mais comment pourrait-on échapper à soi-même... Jamais nous ne pourrons nous défaire ni de l'être ni du monde...

 

 

D'un seul trait dessiner le monde. Et l'effacer... Comment oserait-on se substituer ainsi à Dieu ? Et pourtant, le sage et le poète ont eu l'audace de se jucher jusqu'à la place laissée vacante – et qui attendait leur venue... Et en ce faîte du monde, Dieu, le sage et le poète portent le même regard – et sans doute sont-ils ce même regard... – sur l'univers et l'infime peuple de la terre...

 

 

On s'émerveillerait de ne pas avoir l'âge de son visage... Il suffirait d'un peu d'innocence – et de goûter la fraîcheur neuve – toujours neuve – du regard pour vivre cette évidence. Mais nous nous croyons trop rusés – et sommes trop pleins d'habitudes, de savoirs et de certitudes pour nous loger au cœur de l'éternité...

Le temps ne passe que dans l'absence de regard. Dans l'esprit trop touffu – et trop peu mûr – pour lui substituer l'instant et l'éternité.

 

 

Aux ambitions de la bouche et de la couche, préfère celle de la fleur capable de vivre le silence et la beauté...

 

 

Ah ! Ces prosaïques soucis que le cœur délaisse aussitôt le regard arrivé à destination, emboîté en quelque sorte à la présence présente et à l'infini silence qui rendent les pas si légers – et le passé et l'avenir inexistants. Et où l'Amour fait naître une absolue confiance en chaque événement...

 

 

Jamais le sage ne s'alourdit d'inutiles fardeaux... Son chemin toujours est simple et lumineux... Et les visages et les paysages qu'il dessine à petits traits sur son carnet invitent les foules à défricher, elles-mêmes, leur sentier de lumière et de simplicité...

Mais qui serait assez fou pour troquer les jouissances du monde contre le dénuement et une vague promesse de joie...

 

 

La vie s'égraine à l'envers. De la mort à la naissance. Puis, saute les années et les siècles pour faire coïncider la destination avec l'origine. Et ainsi boucler la première boucle... avant de nous préparer à la suivante.... Et ainsi, de boucle en boucle, pour nous redécouvrir indéfiniment...

 

 

Comme une eau stagnante, la vie des hommes s'évapore. Et à la fin des mondes ne restera que traces et poussières. Les mêmes sans doute qu'aux origines...

 

 

Le poète. Une voix – une parole – anonymes qui s'élèvent dans la nuit. Un murmure peut-être... Comme un infime trait de lumière aux origines mystérieuses – profondes et impersonnelles (éminemment impersonnelles) – jeté dans la noirceur du monde par une main et des lèvres innocentes. Comme un bruit léger dans le silence. Comme un mince tremblement dans la matière lancé dans l'inconnu pour l'inconnu. Quelques mots – quelques lignes peut-être – comme une modeste correspondance sans expéditeur ni destinataire. Pour la simple joie de dire, d'exprimer et de célébrer l'existence – et le plus humble – dans l'immensité de l'univers – dans l'indicible vacuité. Pour dire aux peuples de tous les mondes qu'ils existent – et qu'ils sont être, Dieu et présence – et bien davantage peut-être... – dans un espace – une lumière vivante et invisible éclairant ce qu'ils ont toujours pris pour un néant...

 

 

Présence, nature et métaphysique. Une parole. Quelques mots. Pour essayer d'exprimer la même beauté que la mousse et la fleur parmi les rochers et les sols infertiles de la terre...

 

 

Le silence des débuts si angoissant demeurera. Et à la fin expliquera tout... Et nous comprendrons alors sa justesse et sa beauté. Et les nôtres que nous n'avons eu de cesse de vouloir retrouver. Et celles des bruits mêmes qui tentaient vainement de l'effacer...

 

 

Le cœur, le monde, le ciel, le regard. Voilà, en quatre mots, tout est dit... Et autorisons-nous à en ajouter deux supplémentaires pour les relier – et apprendre à les unir : l'âme et la vie...

 

 

Sur le lit de l'espérance naissent les pires cauchemars...

 

 

Jamais les enjambées sauvages n'atteindront l'horizon. Elles ne feront qu'enlaidir – et obscurcir – la terre déjà bien laide – et déjà bien sombre...

 

 

L'heure intime rapproche le cœur de la vie. L'âme du monde. L'être de l'Existant. Elle est notre plus sûr passeport pour les terres de la joie. Et ainsi seulement seront foulées les contrées de l'unité. Et deviendront libres nos pas...

 

 

Y a-t-il une passion plus dévorante que celle de l'Absolu ? Inépuisable jusqu'au contentement de l'ultime faim – jusqu'à l'effacement de tout appétit...

 

 

Une poudrière noire au fond de l'âme. Et un feu, soudain, s'embrase. Et tout explose. Flammes rouges et dansantes. Dévastatrices. Et bientôt les cendres. Et, plus tard, sous les cendres, la naissance de la première fleur. Comme le jaillissement inespéré du printemps après des siècles d'hiver et de terreur...

 

 

Plus loin que la lumière, l'infini. Et plus loin que l'infini, le silence. Voilà... Tout est dit... Et voilà ce que l'on espère... Et voilà ce qui nous attend...

 

 

Oui à tout. Même à l'horreur et au refus. Et la vie, plus dansante, nous emportera... plus libres – tellement plus libres...

 

 

Les songes sont dangereux. Bien plus dangereux que la vérité. Et bien qu'elle soit âpre et abrupte, sa morsure sera toujours moins douloureuse que le sourire mensonger des rêves...

 

 

La faux et l'écume. Et les vents hilares... Et le silence derrière qui veille à la danse et aux effacements...

 

 

Goutte dans l'océan, consciente à présent de sa nature, se laissera mener, lucide et consentante – et éminemment joyeuse – à travers tous les cycles de l'eau...

 

 

Les jours défilent comme les paysages à la fenêtre des trains. Emportés dans un voyage dont nous ne savons rien. Ni la gare d'origine ni la destination. Emportés peut-être – emportés sans doute – pour l'éternité dans une course sans fin... Mais les yeux – et le cœur – pourraient faire halte – et rejoindre l'instant et le regard, et nous nous laisserions mener l'âme plus sereine et plus joyeuse. Plus sensible aux visages et aux paysages du voyage. Et insoucieux – si insoucieux – des routes et des escales...

 

 

L'âme emportée vers ses chimères par les vents complices. Et la liberté du voyage à portée du cœur... Un seul pas suffirait pour aller partout unis aux vents – pour nous en affranchir et libérer notre foulée de leur souffle. Et devenir âme joyeuse et sereine dans les bourrasques et les tourmentes...

 

 

La poésie trop explicative – et trop soucieuse d'exhaustivité – se fait indigne et médiocre philosophie. Et nul ne la lit. Trop lourde pour le cœur. Et trop faible pour l'esprit...

Mais, en vérité, je ne saurais dire qui, du monde ou de l'esprit, est le plus lourd... Seul sans doute le cœur peut les réunir – et révéler leur épaisseur comme leur profondeur... Et inviter ainsi l'âme et l'Amour à les rendre plus légers. Comme un fardeau – un inévitable fardeau – de plumes souriantes...

 

 

Grâce à la vie, l'âme peut se faire l'intermédiaire entre l'être et le monde. Être au regard lointain et au cœur uni...

 

 

Le regard et le cœur innocents. Vierges de tout contenu et de tout embarras. Au cœur de l'être nu. Ainsi devrions-nous vivre – et aller sur les chemins du monde*...

* et de la vie...

 

 

La poésie. Quelques traces de doigts dans la poussière que les hommes ignorent – et que les vents effaceront...

Il n'y a pour la poésie (comme pour d'ailleurs toute chose en ce monde) d'autre destin. Aussi le poète devrait s'émerveiller des plus hautes réjouissances qui lui sont offertes avant d'écrire – et de les célébrer (si dérisoirement) sur ses pages...

 

 

Il est extraordinaire de constater que la vie et le monde œuvrent à un incessant réajustement pour maintenir (ou restaurer) un équilibre général minimal nécessaire à leur survie. Equilibre sans cesse défait – et menacé – par les perpétuels échanges et interactions qui recombinent de façon permanente leurs éléments...

 

 

La proximité des sages caresse l'âme. La pénètre et l'enveloppe. L'invite – et l'encourage – à chercher sa propre sagesse...

 

 

Es-tu présent ? Ou glisses-tu sur la vie comme sur un sol glacé – emporté par les tourbillons des pas et des vents ?

 

 

Les hommes. Des cœurs las. Et presque sans substance. Sans folle envie de vivre. Mais sans impatience, pour autant, de mourir. Des cœurs peut-être... Qui sait ? A moins, bien sûr, que les apparences ne nous aient trompés...

 

 

Dire – et crier – la solitude de l'homme est insuffisant... Comment le monde, murmurant ou hurlant cette même solitude pourrait-il l'entendre ? Il nous faut marcher jusqu'au plus sombre de ses profondeurs – et traverser ses eaux noires jusqu'au rivage de la lumière – pour la comprendre – et la vivre sans tristesse. Et pouvoir la célébrer dans la joie de l'inévitable...

 

 

Je ne connais de plus grande joie que l'amitié d'un livre. Et juste au dessus – et plus joyeux encore – la proximité et le parfum de l'herbe et des étoiles...

 

 

Les hommes convertissent l'or en amour. Mais l'Amour (l'Amour vrai) ne peut, bien sûr, se convertir en or...

 

 

Et s'il n'y avait, en cette vie, que la matière brute des jours et du monde. Et l'Amour...

 

 

Et si l'on instruisait l'âme de sa corruption... Et si l'on instruisait le cœur de ses crispations et de ses perversions, saurait-on enfin accueillir l'Amour – et devenir l'un de ses dignes serviteurs ? Le monde deviendrait-il plus clair – et plus libre de sa noirceur ? Quand saurons-nous donc être véritablement des hommes...

 

 

Mille pas plus éternels que la pierre. Mille baisers plus beaux que le cœur en chamade – et bientôt émietté. Et le silence toujours plus solide que toutes nos paroles...

 

 

Et si les poètes offraient avec leur cœur et les nuages, l'Amour, la lumière et le silence dans leur parole claire – et leurs lignes parfois trop sombres et trop touffues... Et si les poètes avaient raison... Les lecteurs pourraient-ils goûter la liberté, la joie et l'éternité ? S'ouvriraient-ils à la grâce des jours ? Existeraient-ils avant de vivre ? La gratitude aurait-elle plus de poids que les appétits ? Et l'Absolu plus d'épaisseur que les soucis ? Être deviendrait-il enfin plus essentiel que devenir ?

 

 

Ô sombres élans, vers quel obscur abîme nous plongerez-vous encore...

 

 

La bible. Un peu plus de deux mille pages. Bien en peine – toujours plus en peine – de remplir le vide laissé par un peu plus de deux mille ans d'histoire...

 

 

Le fil de l'écriture – comme le fil de l'histoire – rompus par mille silences incapables pourtant de nous faire goûter, à travers leur beauté et leur justesse, la vérité. Faudrait-il donc désespérer des livres et des années ? Ou est-ce l'aveuglement des hommes qu'il faudrait blâmer...

 

 

Et cette voix inconnue – et anonyme – dans les livres des poètes qui nous cherche – et nous révèle... Comment pourrait-on y être sourd – et refuser de l'entendre ? Comment pourrait-on la dédaigner – et lui intimer l'ordre de se taire – et préférer nous rassasier de bruits et de jeux si propices à son éloignement – à son effacement... L'homme serait-il donc plus animal que les bêtes si ouvertes à la beauté et au silence...

 

 

Présence, métaphysique et poésie. Voilà de quoi mon âme, chaque jour, se nourrit. Et avec la compagnie de l'herbe et des arbres – et les chemins que nous arpentons – la proximité et la fréquentation des hommes ne nous sont (presque) plus nécessaires...

 

 

Chemins de vie et d'écriture. Tant de foulées pour approcher le silence. Et faire du cœur et des pas son sanctuaire...

 

 

La vie pure – la vie pleine – et leurs secrets révélateurs sont – et seront – toujours en soi. Que faudrait-il donc pour se détourner des pistes du monde – et être enfin capable de tourner les yeux vers soi...

Qui saurait éclaircir et apaiser notre âme si nous ne savons nous-mêmes y pencher le regard...

 

 

En cette vie – et en ce monde – tout se mélange – avance et évolue. Tout semble se mélanger – avancer et évoluer. Et pourtant l’œil reste toujours neuf... Et ce qui était n'est plus. Et ce qui sera n'est pas encore... Et pourtant, malgré la métamorphose apparente, la nature du réel – et la lumière qui l'éclaire – demeurent inchangées. Energie et conscience à jamais unies malgré le remodelage incessant des combinaisons...

 

 

Après ces paysages, il y aura d'autres paysages. Après ce chemin, il y aura d'autres chemins. Après ce monde, il y aura d'autres mondes. Après cette vie, il y aura d'autres vies. Comme si l'après était partout – et permanent. Et pourtant le temps n'existe pas...

 

 

La vie paisible n'est pas celle que l'on croit. Elle ne naît – et ne peut naître – que du cœur silencieux...

 

 

Ah ! Ces inépuisables – et indociles – élans qui ne cherchent, en vérité, que leur extinction – et qui n'aspirent qu'à la grande liberté...

 

 

Il y a des êtres – et des âmes – trop sensibles et trop peu armés pour vivre en ce monde. Et fréquenter l'épaisseur si grossière de leurs congénères...

 

 

La société du travail(1) est un travers civilisationnel, né des nécessités organiques et animales – et renforcées par l'organisation collective des hommes devenue, au fil des siècles, toujours plus complexe, monstrueuse et dévastatrice. Ainsi, le temps voué au labeur (et au transport pour se rendre à son lieu de travail), l'énergie que les individus y consacrent et les préoccupations et les soucis engendrés(2) par toute activité professionnelle sont – et ont toujours été – éminemment aliénants.

(1) Le travail tel qu'il était appréhendé et effectué autrefois, tel qu'il est appréhendé et effectué aujourd'hui et tel qu'il risque d'être appréhendé et effectué demain – et il y a de grandes chances que l'activité professionnelle devienne dans les décennies à venir encore plus omnipotente, centrale et phagocytante dans l'existence des individus...

(2) Préoccupations et soucis durant les heures de travail mais aussi après la besogne journalière achevée...

Ils contraignent les hommes à y passer l'essentiel de leur journée – et de leur existence – et à s'y vouer corps et âme. Et ne leur laissent qu'un maigre répit (fin de journée, nuit, week-end et vacances) qu'ils consacrent, l'essentiel du temps, aux tâches et aux contingences quotidiennes (innombrables), au repos, au sommeil et (éventuellement) à quelques pauvres loisirs indigents et lénifiants à seule fin de récupérer quelques forces – et de retrouver quelque énergie – ou pour s'offrir quelques plaisirs et distractions médiocres afin de compenser l'incessante pressurisation professionnelle dont ils font l'objet et/ou pour tenter d'égayer leur existence si morne et affligeante – afin de trouver le courage et la force de poursuivre leur labeur le jour suivant...

Ainsi, entre le travail, les contingences matérielles quotidiennes, le repos et les loisirs, les hommes ne disposent plus de l'énergie, de l'espace et du temps nécessaires pour s'interroger et s'engager dans un cheminement intérieur et spirituel* afin de vivre – et ressentir – la vie pleine...

* Notons néanmoins que si les hommes disposaient de plus de temps, très peu seraient disposés à s'interroger et à s'engager dans une démarche de compréhension... On les verrait plutôt plonger dans la mollesse et l'inertie et se livrer à des activités strictement distractives et occupationnelles afin d'échapper au vide et à l'ennui...

 

 

Le regard vierge. Le cœur innocent. Et l'âme libre. Ainsi devrions-nous vivre – et aller sur les chemins du monde à chaque instant. Sans (même) nous soucier de la légèreté ou de la lourdeur du corps et de l'esprit...

 

 

Le ciel inchangé. Le passage et le vol, éternels, des nuages et des oiseaux sous la sereine quiétude du soleil et des étoiles... Et la terre, si changeante, soumise aux caprices de son peuple où rien, jamais, n'est certain... où la lave, les nuées de soufre et les océans peuvent tout recouvrir ou laisser provisoirement la place au règne des créatures qui ne sont pas même assurées de pouvoir façonner – ou garantir – leur destin...

 

 

Je ne suis – et n'ai jamais été – ni un penseur ni un poète. Et, sans doute, pas même un auteur... Simplement un homme qui s'interroge... qui écrit – et partage – ses intuitions, ses impressions, ses pensées, ses ressentis, ses explorations et ses découvertes. Mes notes n'ont rien – et n'ont jamais rien eu – à défendre... ni idées, ni postures, ni fonction, ni groupe, ni idéologie...Voilà peut-être pourquoi mes livres ne ressemblent à rien... ou, du moins, à pas grand chose... et qu'ils ont l'air si humbles – et même naïfs à certains égards... 

 

14 décembre 2017

Carnet n°105 Petit état des lieux de l'être, du penseur et de la parole poétique

Journal / 2017 / L'intégration à la présence

J'écris comme un nouveau-né. Et comme le premier homme. A la fois innocent et interrogateur. Emerveillé par les beautés de la vie et du monde. Et par le miracle de la lumière. Et surpris par la laideur et la noirceur des créatures qui, sans même le savoir, y sont plongées...

 

 

Dans l'arène du temps, songes et souvenirs au corps à corps se débattent et s'étreignent. Laissant s'échapper le plus humble (et le plus rusé) des gladiateurs : l'instant – toujours présent – toujours victorieux...

 

 

Le besoin d'amour livré aux caresses du corps. Et aux griffes du cœur. Voué à toutes les débâcles jusqu'à l'abandon. Jusqu'à l'extinction – et à l'arrivée simultanée de l'Amour...

 

 

Cœur nomade au doux visage trempé par des larmes de gratitude...

 

 

Le cri puissant des bêtes dans la nuit. Réveillant la terre endormie. Sommeillant d'indifférence. A la fois surprise et contrainte d'entendre l'effroi et la terreur nés des mains assassines de l'homme.

 

 

L'indifférence, le mépris et les ambitions. Les rumeurs, les ragots et les blessures. Et le monde piégé dans la ronde infernale initiée par la danse des identités. Voué au tourbillon sans fin...

 

 

Le manège lugubre des années entaillant les visages. Et flétrissant les corps malgré l'invitation permanente à la fraîcheur de l'instant – et au regard toujours neuf posé sur la beauté tragique de la danse et la valse joyeuse des danseurs...

 

 

Aux rythmes chantants des fleurs et des poètes répond le silence. Répond toujours le silence. Et le ciel enchanté...

 

 

Il n'y a de plus beau – et valeureux – guerrier que l'innocent... Et de plus belle – et valeureuse – armée que le peuple des innocents... A eux seuls, ils désarment le monde et les foudres du ciel...

 

 

La curiosité et l'interrogation sont les prémices de l'émerveillement. Et le limité – le sentiment du limité – une porte étroite sur l'infini...

La contraction questionnante et cherchante est toujours l'issue. La seule délivrance possible à toute forme d'aliénation. A toute forme de privation et d'incarcération...

Et Dieu sait que nous sommes tous prisonniers de mille manières... Et qu'il n'y a d'autre voie pour que l'être – sa lumière et son silence – nous révèlent notre nature fondamentalement libre et joyeuse...

 

 

Des mots humbles pour une littérature modeste... Et des notes nécessaires. Bien plus indispensables, sans doute, que la parole mensongère des romanciers...

 

 

Traduire en mots le silence et la profondeur poétique de l'être et du monde. Voilà, sans doute, le travail (le véritable travail) du poète...

 

 

Regard de l'être. Et yeux des créatures. Ah ! Quelle connivence ! Et quelle complicité ! Mais qui connaît – et qui peut réellement connaître – les liens mystérieux qui les unissent...

 

 

Dans le silence de la forêt, le chant des oiseaux. Et leur envol vers l'azur (dans un admirable élan de grâce et de beauté)... Comme si les oiseaux savaient vivre selon leur nature et les lois naturelles... Comme si leur chant et leur envol étaient une célébration. Et une permanente gratitude adressée au ciel et à la terre pour les remercier de porter leur destin...

 

 

On n'écrit jamais que pour soi – afin que le lecteur découvre son véritable visage...

 

 

Le silence. Au commencement et à la fin des mondes. Eminemment présent durant notre passage. Et pourtant presque inaccessible à ce monde si bruyant...

 

 

L'être invulnérable. Inattaquable quels que soient les circonstances, l'état et la posture des êtres du monde. Et infiniment présent, attentif et bienveillant à l'égard de toutes les manifestations...

 

 

Les hommes. Comme d'infimes papillons de nuit errant dans la grande et froide obscurité de l'univers. Attirés – et piégés – par les feux et les néons du monde. Les lumières des cités. La longue liste des fausses promesses...

 

 

Les lèvres se sont tues. Comme si la parole s'était tarie. Recouverte par le silence. Laissant la main inerte et libre. Et le cœur pas même prisonnier de l'innocence. Ciel pur et foulées légères malgré les instincts indéracinables de la terre. Indemnes. Intacts toujours malgré la boue et la poussière...

 

 

Il faut parfois beaucoup de silence autour de soi pour sentir – et goûter – le silence en soi. Comme il faut parfois beaucoup de rudesse autour de soi pour sentir – et goûter – l'Amour en soi. Et d'autres fois, il nous faut exactement le contraire...

L'Absolu – et l'accès à l'Absolu – ne connaissent aucune règle. Tout sans cesse y invite. Et tous les chemins sont possibles ; chacun étant parfaitement adapté à chaque sensibilité cheminante...

 

 

Les événements seront toujours les événements. Et hormis leur impact sur notre compréhension*, que pourraient-ils offrir à notre âme ?

* La compréhension de notre nature véritable, éternelle et absolue...

 

 

Le cœur vierge et azuré. Pleinement vierge et azuré. Et l'âme libre et innocente. Totalement libre et innocente. Aussi comment le geste, le pas et la parole pourraient-ils échapper à l'infini... ?

 

 

Cet abominable instinct du ventre. Son avidité. Son attrait – et son goût bestial – pour la chair. Imaginez un instant ce que seraient la terre et le monde sans lui...

 

 

J'écris pour l'homme seul. Pour celui que la solitude n'effraie pas. Et que sa condition interroge. J'écris pour l'homme seul et démuni. Curieux et perplexe. Débarrassé des artifices et des facilités technologiques et communautaires... Et je ne vois dans le monde que des hommes soucieux de fuir leur solitude et leur condition naturelle, prêts à recouvrir du premier voile venu leurs maigres velléités métaphysiques... Aussi pour quelle raison me plaindrais-je d'avoir si peu de lecteurs*... Je ne veux – et ne peux – m'adresser qu'à l'homme seul... Et le monde, bien sûr, n'en est guère peuplé...

* Et n'avons-nous pas, à ce titre, les lecteurs que nous méritons...

On peut s'adresser aux foules. Leur délivrer une information. Un message ou ce que vous voudrez... Mais on ne peut communiquer qu'avec l'homme seul qui est – et sera à jamais – notre unique interlocuteur. Et s'il se montre curieux, prompt à s'interroger et disposé à s'engager dans une réelle démarche compréhensive, il réunira les conditions parfaites pour la rencontre...

 

 

J'écris comme un nouveau-né. Et comme le premier homme. A la fois innocent et interrogateur. Emerveillé par les beautés de la vie et du monde. Et par le miracle de la lumière. Et surpris par la laideur et la noirceur des créatures qui, sans même le savoir, y sont plongées...

 

 

Qu'adviendrait-il du monde si l'élan naturel de l'impersonnel et la gratuité des gestes remplaçaient l'égotisme et l'avidité ? Sans doute la vie terrestre connaîtrait sa plus belle et faste période... Et on y décèlerait, bien sûr, les signes manifestes de l'Amour. Et la venue incontestable de son règne sur terre et au sein des créatures terrestres...

 

 

La beauté – et la puissance – insaisissables des vents qui balayent le monde et font frémir les cœurs. Qui donc en connaît l'origine ?

 

 

N'oublie le jour – et la lumière – qui t'appellent. Ne renonce jamais à l'infini et au silence pour quelques compagnies et bruits plaisants qui flattent et apaisent l'âme de façon mensongère...

 

 

Comment décrire l'ineffable ? Comment témoigner de l'être nu ? Qu'est-il ? Profondément silencieux. Joyeux en toutes circonstances. Affublé d'un éternel sourire. Infiniment vide et vierge. Dégagé de tout encombrement. Libéré des doutes, des questionnements et de toute métaphysique (les ayant si pleinement intégrés – et transcendés – qu'il s'en est affranchi). Infiniment ouvert et présent, accueillant avec Amour tout surgissement et tout phénomène. Et y répondant toujours avec justesse – et de façon naturelle et spontanée – lorsqu'ils nécessitent un geste ou une parole. Totalement engagé dans ses actes (uni à eux autant qu'au monde) et, pourtant, sans la moindre exigence (ni la moindre attente) à l'égard des êtres, des événements et des situations. A la fois léger et profond (doté d'une incroyable consistance). Et à la fois humble et souverain. Et toujours authentique. Offrant sa présence, son accueil, son intelligence et sa lumière sans même le désirer... Comme un soleil* qui éclaire et réchauffe le monde et ses habitants...

* Dont la nature est de briller... mais dont le rayonnement éclaire et réchauffe à son insu...

Être capable d'habiter l'être ainsi, de la plus claire et modeste manière, offre à l'âme – et au cœur humain – la plus grande joie. Au monde la plus belle présence... Et aux hommes et à la terre le plus sûr chemin pour s'assurer un avenir plus sage et lumineux...

 

 

Être un (pleinement un) avec ce qui est dans l'instant. Et dégagé de toute exigence. Ainsi vit l'homme sage. Et ainsi s'éprouvent l'unité et la grande liberté...

 

 

En ce monde, je n'aime rien tant que ceux qui ne produisent et n'exploitent* rien ni personne... Ceux qui préfèrent donner plutôt que prendre... Ceux qui aiment servir plutôt qu'utiliser à leur profit... Ceux qui offrent leur aide de façon désintéressée... Et, parmi eux, ceux qui savent offrir leur présence et leur lumière sans jamais juger ni rejeter l'obscurité du monde...

* Ni hommes, ni bêtes, ni arbres, ni plantes, ni même aucun élément de l'Existant...

 

 

L'âme au cœur du monde. Au cœur de la vie. Parmi la foule des êtres et des choses. Voilà son habitat naturel. Et le plus bel écrin pour qu'elle rayonne et puisse offrir ce qu'elle a à offrir...

Dieu – l'infini et l'Absolu – le silence et l'éternité – sont partout. Ils ne sont pas plus présents dans les monastères que dans les bordels. Pas plus présents dans les temples que sur les chemins des collines ou sur les places des marchés. Pas plus présents dans les déserts que dans les villages de campagne ou dans la lumière et l'agitation des cités...

 

 

Pour pouvoir – et savoir – accueillir le monde – et sa grande diversité – sans jugement, il convient d'abord de s'être pleinement accepté. D'avoir autorisé tous les aspects de sa propre individualité à être, à s'exprimer et à se manifester selon leur nature, leurs nécessités et leurs exigences. Et de cette pleine – et totale – acceptation peut naître alors un accueil du monde sans tache – une présence éminemment bienveillante et tolérante (y compris à l'égard des dimensions qui auraient autrefois heurté notre sensibilité et n'auraient pu résister à nos préjugés et à nos aprioris)...

 

 

L'innocence, la lumière et la joie sont une grâce impersonnelle à laquelle l'homme peut s'ouvrir. Aucune volonté ni aucun effort ne sont nécessaires. Il suffit de vivre et de laisser le souffle et l'élan qui nous animent nous y mener naturellement... Ainsi naît la sagesse (la sagesse véritable) qui ne s'encombre d'aucun habit, d'aucun artifice, d'aucune idée, d'aucun principe ni d'aucune vérité. Et qui n'éprouve pas même le besoin de revêtir les traits qu'on lui prête communément. Et qui se moque bien de passer pour ce qu'elle n'est pas aux yeux des âmes inattentives, naïves ou ignorantes...

 

 

L'être nu – l'être plein – débarrassé du vain et narcissique fardeau du désir de montrer, de s'exposer et de prouver resplendit par sa seule présence. Et par la seule puissance de son rayonnement. Presque invisible pour les âmes et les yeux encore soumis aux lois et aux caprices, aux mensonges et aux grossières stratégies de l'individualité...

L'être nu offre à l'homme une âme juste. Aussi simple, naturelle et resplendissante que la fleur et le soleil. Dont la splendeur et la beauté n'échappent qu'aux cœurs aveugles et immatures...

Le plus nu, le plus naturel et le plus simple toujours rayonnent avec grâce et puissance. Pourquoi ? Parce qu'ils sont. Parce qu'ils sont – et vivent – pleinement sans accessoire ni artifice (dont ne se servent que les êtres encore soucieux de paraître pour se sentir exister)...

 

 

L'être. Seule richesse de l'Existant. Seule richesse du vivant. Seule richesse du monde, des hommes et des créatures terrestres...

Il n'y a rien à amasser sur cette terre. Rien à exploiter*. Rien dont on puisse s'emparer. Mais il y a toujours mille choses qui s'offrent. Mille choses que l'on peut célébrer. Mille choses dont on peut faire un usage respectueux afin de répondre aux exigences du vivant...

* Exploiter est toujours le signe d'une indigence. L'exploitation souligne toujours la pauvreté de celui qui exploite pour tirer profit... Et qui pourrait nier que celui qui essaye de s'enrichir doit se sentir bien pauvre et démuni pour s'y résoudre...

 

 

Une vie simple et naturelle. Profonde et intense. Une vie authentique en – et de – présence où chaque geste – et chaque parole – est porté(e) par l'Amour et l'exigence des circonstances.

La conscience – et la vérité – ne servent peut-être, en définitive, qu'à être présent au monde. Et à aimer sans condition ceux qui le peuplent... Mais pour accéder à cette grâce (à la grâce de l'être nu), il convient d'abord de laisser la vie éduquer l'esprit et le cœur. De leur faire progressivement abandonner la peur, le refus et le jugement*. Ainsi seulement pourrons-nous fréquenter l'innocence – et habiter l'accueil infini du regard impersonnel...

* Et quelques autres aspects de l'individualité ; les savoirs, l'orgueil, l'illusion de l'identité individuelle etc.

 

 

L'intégration de l'individualité à l'Absolu – à travers son accueil inconditionnel – voilà peut-être ce qui se joue (pour nous) aujourd'hui. La fusion de l'individualité avec l'être nu. Et non, comme nous le pensions (un peu hâtivement), la conversion du cœur et des yeux égotiques (si naturels et si répandus chez les hommes) en Amour et en regard impersonnels... A quelles fins ? Sans doute pour que les gestes et la parole de la chair – et de l'âme – apparentes incarnent (de la plus parfaite façon) l'impersonnel en toutes circonstances...

 

 

Tant de visages rencontrés. Et combien nous ont-ils véritablement bouleversés ? Tant de cœurs croisés. Et combien en avons-nous réellement aimés ? Où avions-nous donc posé les yeux ? Vers qui étions-nous tournés pour ne pouvoir rencontrer un seul visage – un seul cœur ? A quoi – à qui – donc pensions-nous pour oublier d'être présents ? Vers quel rivage nous dirigions-nous pour marcher ainsi le pas pressé et le cœur – et les yeux – si inattentifs ?

 

 

Il est aisé de savoir si l'on vit (et si l'esprit vit) dans l'impersonnalité ou à travers le psychisme. Il suffit de répondre aux questions suivantes :

– penche-t-on(1) vers le mouvement ou l'immobilité ?

– penche-t-on(1) vers l'accumulation ou l'effacement ?

– penche-t-on(1) vers la distraction (et/ou l'abstraction) ou vers l'attention ?

– est-on(1) occupé par l'avant(2) et/ou par l'après(2) ou est-on(1) présent à ce qui est ici et maintenant ?

(1) Et l'esprit penche-t-il/est-il...

(2) Le passé et l'avenir...

Si à l'une de ces questions, vous répondez par les premiers éléments, vous vivez (et votre esprit vit) clairement à travers le psychisme. En revanche, si à toutes ces questions, vous répondez par les seconds éléments, il y a de grandes chances pour que vous viviez (et que l'esprit vive) l'impersonnalité*...

* Un vécu « conscient » dans (à travers et depuis) l'impersonnalité...

 

 

Depuis l'origine de l'humanité, on a toujours appris aux petits de l'homme à survivre dans le monde. Puis, très progressivement, on leur a inculqué certains savoirs pour comprendre leur environnement afin qu'ils puissent vivre de façon plus plaisante et sécurisante.

Jamais l'éducation et les enseignements n'ont eu pour dessein de leur apprendre à s'interroger sur la nature de la condition humaine. Ni même de les inviter à comprendre l'existence et le sens de leur bref séjour terrestre. Comme si la part animale et instinctive de l'humanité était encore trop prégnante et prépondérante pour que l'interrogation métaphysique devienne centrale et reconnue comme une nécessité afin d'offrir aux hommes une dimension humaine digne de ce nom...

Peu d'hommes, en définitive – et les moins instinctuels sans doute – ont été amenés à travers l'histoire à s'interroger naturellement sur eux-mêmes, sur l'existence, sur le monde et leurs congénères – et sur la possibilité (pourtant si évidente) d'un au-delà d'eux-mêmes. La société humaine n'a jamais incité les autres (ceux dont l'interrogation métaphysique n'était pas naturelle) à s'y pencher... Pas davantage qu'elle n'a pensé, au fil des siècles, à instaurer des enseignements – une forme d'éducation – pour les faire accéder aux questions fondamentales si nécessaires pour comprendre (et vivre) le sens et la nature de leur humanité...

 

 

La vérité – et la beauté – sont toujours éminemment simples, nues et naturelles. Elles n'ont besoin d'aucun ornement ni d'aucune parure pour resplendir. D'aucun masque pour les embellir et paraître davantage qu'elles ne sont... Et elles se moquent bien d'être ignorées, jugées ou calomniées par les yeux et les âmes ignares et immatures...

 

 

Aujourd'hui, on s'expose, en prenant la pose, avec beaucoup d'entêtement et d'espérance, dans toutes les vitrines du monde. Comme si la terre (la terre des hommes) était devenue une immense galerie marchande où chacun vient défiler et montrer ses pauvres petites merveilles pour se rassurer quant à sa valeur...

 

 

Des sandales, un bâton et l'herbe des collines. Voilà à peu près tout ce dont nous avons besoin dans notre vie...

 

 

Il y a cette sensibilité si nécessaire à la vie, au monde et à la parole des poètes. Et qui fait si cruellement défaut aux hommes...

 

 

Que deviendra notre parole à notre mort ? Et qui s'en souviendra ? Quelques âmes peut-être sauront la dénicher au détour d'un chemin en posant leurs yeux fatigués sur l'herbe modeste d'un fossé ou en interrogeant un coin de ciel ombrageux... Alors oui, peut-être se souviendront-elles de cette parole lue à la hâte un soir de tristesse...

 

 

Qui sait si la parole du poète ne se dissimule pas dans quelques recoins obscurs du ciel ? Et si Dieu n'en fait pas tomber, de temps à autre, quelques miettes dans les yeux (implorants) de quelques âmes tristes et solitaires...

 

 

Les yeux penchés sur le ciel, le monde et le brin d'herbe ont abandonné la vérité des livres et des bibliothèques pour une innocence bien plus juste – et bien plus nécessaire – que la profondeur mensongère des mots...

 

 

On aimerait tant trouver des solutions et des explications satisfaisantes à notre existence alors que l'innocence suffirait...

 

 

L'humilité, la discrétion et la sensibilité ne sont jamais les marques de la faiblesse. Elles sont le signe d'une prédisposition de l'âme à l'Amour et à la vérité...

 

 

On aimerait parfois offrir au monde une parole plus poétique. Mais elle nous arrive ainsi : un peu lourde, un peu pataude et enveloppée de l'épais manteau de la pensée.

Il est inutile et douloureux de dénoncer – et de rejeter – ce que l'on est. Et tout aussi vain et funeste d'aspirer à devenir un autre.

Ne pas s'accepter de toute son âme serait comme refuser le plus précieux présent que Dieu nous a offert...

 

 

Dans le refus du monde et de la vie sociale se cache, très souvent, une résistance à la bêtise et au mensonge. Et, presque toujours, une forme de sagesse qui cherche la vérité...

 

 

Il n'y a qu'à regarder le monde à la manière de Dieu. Et apparaîtraient aussitôt sur nos joues des larmes – de grosses larmes – et sur nos lèvres un tendre sourire. Et nous serions aussi tristes et aussi heureux – aussi impuissants et émerveillés – que nous le sommes aujourd'hui, si mal à l'aise, dans notre posture d'homme...

 

 

Dieu est déjà présent dans le regard des hommes et des bêtes. Un rien – quelques pas peut-être – suffirai(en)t pour qu'ils le découvrent...

 

 

Quel homme s'adresse-t-il à l'homme ? A cette part mystérieuse. A cette part oubliée que le monde – et les siècles – piétinent. A peu près personne... Comme si Dieu et l'humanité habitaient depuis toujours deux rivages lointains – deux aires sans correspondance d'un même lieu...

 

 

Où donc se terre la sagesse sinon dans cette folie incandescente du cœur et des jours...

 

 

Et si la poésie n'était qu'un cri infâme et implorant... Qu'un désespoir entendu ni par les hommes ni par le ciel... Et qui reviendrait se coucher sur nos lèvres silencieuses...

Et si la poésie naissait d'un amour que nous aurions perdu bien avant notre naissance... Et qui s'échinerait à retrouver son origine que ni le monde ni les hommes ne pourraient lui restituer... Et qui devrait parcourir mille fois le tour de la terre, traverser tous les déserts et toutes les plaines pour pouvoir revenir vers celui qui l'a lancé... et s'enfoncer au plus vif du cœur pour trouver enfin la réponse dans l'âme silencieuse (si proche de l'Amour)...

 

 

La chair du monde si épaisse. Et pourtant que son âme semble frêle et fragile. Presque invisible. Et c'est elle pourtant qu'il nous faut aimer pour supporter la lourde carcasse du monde et ses humeurs de chienne enragée...

 

 

Tant de voix déjà se sont élevées pour crier leur amour. Et leur vérité. Et le silence toujours a été la réponse. La seule réponse. Aussi pourquoi notre voix serait-elle davantage entendue... Nous aussi, il nous faudra patienter. Attendre la lumière du silence qui dissipera notre parole pour éclairer – et offrir l'Amour et la vérité...

 

 

L’évanescence des jours et le haut mur de la mort que l'âme, légère et dansante, franchit sans peine. Ni obstacle ni tremplin. Simple et sage invitation à nous asseoir en notre fief imprenable où l'instant et l'éternité entremêlent leur souffle et leur beauté...

 

 

La parole jamais ne devrait être définitive. Elle se fanerait comme une fleur coupée. Elle devrait être libre. Et fraîche comme l'instant, aussi vive que la vie, pour prétendre à l'éternité...

 

 

[La poésie]

Tant de mots pour dire la misère et la joie de l'homme. Pour dire la solitude, la barbarie et l'espérance. Pour dire le besoin d'Amour et d'infini. Et le silence toujours au cœur de la parole. Comme au cœur de la réponse... Laissant toujours sans écho les cris, les plaintes et les réclamations...

 

 

Le poète n'a de lecteurs. Il n'a qu'un lecteur à la fois. Et qu'une parole pour chacun. Celle qu'il aura choisie pour lui seul dans le fouillis des mots....

 

 

Une paix inconsolable. Voilà peut-être ce qu'éprouve Dieu en nous voyant...

 

 

Outrancière, la jetée où nous promenons nos délices. Aussi inappropriée que le promontoire où nous crions notre supplice. Une petite alcôve au fond du jardin – et au fond de l'âme – suffirait à les abandonner. Et à les offrir à Dieu. A les remettre entre les mains sages qui les ont façonnés...

 

 

La poésie n'est jamais plus poésie que lorsqu'elle refuse d'en revêtir les habits et les allures trop guindés – une forme trop légère et trop dansante – ou, au contraire, trop grave et trop sombre... La poésie n'est jamais plus poésie que lorsqu'elle s'ignore poésie...

Ainsi en est-il, bien sûr, également des êtres et des hommes. Ils ne sont jamais aussi proches de ce qu'ils sont que lorsqu'ils oublient leurs intentions et leurs ambitions. Et qu'ils s'abandonnent à ce qu'ils portent en laissant jaillir, sans contrainte, leurs élans...

 

 

Il faudrait un Amour insensé pour convertir la sauvagerie du monde. Et le cœur, heureusement, est pourvu de cette belle folie...

 

 

Est-ce donc le ciel ou les ombres de la terre que je vois danser dans nos yeux sauvages...

 

 

Demander au soir où a glissé le jour... Et demander à l'aube où elle a rangé la nuit... Serait-ce donc les aiguilles qui dirigent le cours des astres ou nos yeux fatigués qui n'ont jamais su voir le ciel – la grande lumière qui éclaire la totalité du tableau...

 

 

Je crois entendre un monstre soupirer dans la nuit. A moins que cela soit mon cœur qui étouffe dans l'obscurité – la geôle étroite – sans bourreau ni gardien – où il se croit enfermé... Que Diable ! Qu'on lui jette donc un peu de lumière ! Et il verra – et sentira – l'Amour qui l'étreint déjà. Et on le verra bientôt sortir de sa vaine et illusoire détention...

 

 

Quelle que soit la couleur de ton âme, laisse-la resplendir. Et bientôt partout la transparence s'invitera. Et bientôt partout la lumière s'infiltrera. La joie alors deviendra ton seul éclat...

 

 

Ce qui nous touche – et nous bouleverse parfois – un visage, une parole, un paysage – pénètre toujours ce qu'il y a de plus réjouissant en nous. Comme si l'on poussait une petite porte dérobée, cachée au fond de l'âme. Et qu'importe sa couleur, si l'on sait en franchir le seuil, une terre de joie et de lumière se dessinera. Un espace où l'infini et l'éternité deviennent les seules mesures. Une aire qui nous ouvrira à une présence qui égaiera longtemps – et peut-être même jusqu'à la fin de nos jours – la vie si minuscule où nous croyons être abandonnés...

 

 

Parler de spiritualité, de présence (de Dieu) et d'Absolu est la marque d'une âme immature (et en chemin), excepté, bien sûr, lorsque la situation ou les circonstances l'exige(nt). Le sage (et l'âme mûre) vivent ces dimensions humblement et discrètement (presque secrètement) sans jamais les évoquer (sauf lorsqu'on le leur demande évidemment...).

Cette capacité à vivre ces dimensions de l'intérieur de façon profonde et quasi permanente leur permet de laisser jaillir des gestes et une parole toujours parfaitement justes et adaptés aux événements. A la fois consistants, pleinement engagés et dépourvus d'attente. Et de cette justesse et de cette quiétude rayonnent le plus simplement du monde, sans la moindre volonté ni la moindre ostentation, l'Absolu et la présence du Divin. Comme la preuve irréfutable qu'ils habitent – et sont pleinement familiers de – cet espace si essentiel et si peu fréquenté par les hommes...

 

 

Le monde a disparu. Il n'y a plus ni hommes, ni personnages, ni héros. Il n'y a plus que la douceur d'être. Et le souffle clair du vent sur le visage de Dieu...

 

 

Pour les plus rustres des hommes, écrire et déféquer appartiennent peut-être au même registre. L'un et l'autre, effectivement, enjoignent l'expulsion. Et contraignent à froisser – et à assombrir de taches sombres – quelques feuilles de papier. Et je ne saurais quoi leur répondre... Peut-être, après tout, ont-ils raison... Et si, en vérité, c'était la même encre qui coulait...

 

 

Lorsque le silence et la vie s'emparent des mots naît la poésie. La main et le verbe alors se font infinis. Et toujours invitent l'âme à les rejoindre...

 

 

Dans la besace du Diable, les mêmes armes que dans celle de Dieu. Avec des munitions un peu plus sombres peut-être... Mais surtout avec des mains qui se les approprient (avec empressement et avidité) pour en faire un usage personnel...

 

 

Entre la terre et le ciel – entre la naissance et la mort – errent – et doutent – les vivants. Accablés – et parfois surpris – par les messagers du vent. Paumes ouvertes et mains crispées sur tant de mystères et d'incompréhension...

 

 

La clé de l'inhabitable, voilà ce que nous cherchons désespérément sur la terre comme au ciel... Il suffirait pourtant d'un pas pour plonger dans l'innocence. Et trouver la parfaite demeure. En haut et en bas – de la cave jusqu'au grenier – et devant et derrière – sur cette si jolie terrasse...

 

 

Au bout de nous-mêmes. Qu'y a-t-il donc au bout de nous-mêmes ? Et la question comme une rengaine s'étale – envahit le cœur jusqu'au dernier pas – jusqu'au dernier souffle. Et la réponse, si évidente, nous aura effleurés tout au long du voyage. Pleinement présente à chaque instant – se rapprochant toujours davantage à chaque questionnement – et toujours offerte au fond de chaque silence...

 

 

Qui donc retient la foule dans ses draps nauséabonds ? Quelle terreur l'accable pour aimer ainsi sa fange ? Pourquoi se résigne-t-elle ainsi à refuser l'inconnu – et à se tenir à l'écart du mystère ?

Comme si les yeux, le cœur et le regard étaient définitivement clos. Sombres spectres de la misère et de la désespérance collés à notre âme...

 

 

Et si la parole du poète n'était que le cri de l'homme... Et la peine de tous – la peine de chacun – cherchant sa délivrance... La pointe fine du monde émergeant des instincts et des grognements sourds de la terre. La facette la plus étincelante du borborygme originel – taillé dans la chair incomprise – et lancée vers le ciel...

 

 

Et cette lumière, si crue sur les contours, avalée par l'obscur des visages. Et la densité, si vive, de l'âme aveugle aux reliefs. Comme submergées par le soleil – le grand soleil noir du monde – réduisant la vision des hommes aux ombres des silhouettes. Comment l'Amour pourrait-il donc naître en ces terres...

 

 

L'agonie saura-t-elle nous sauver de cette vie si éteinte – presque morte ? Ou est-ce à la vie de nous initier à la vie pleine ? L'instant sera-t-il jamais habité ? Serons-nous un jour animés d'un désir suffisant de lumière pour nous abandonner à l'éternité ?

 

 

[La conscience, l'être et l'Existant]

L'Existant* est une trame d'énergie composée de formes reliées et imbriquées en perpétuel mouvement et en permanente interaction. La conscience, un espace lumineux immuable, infini et éternel qui accueille et éclaire l'Existant. Et l'être, une présence sensible qui relie les deux afin de leur offrir une parfaite unité...

* L'univers, le monde, les phénomènes...

 

 

L'instant profond comme exilé des heures. Exilé du temps et exilé du monde. Que nul ne peut soumettre à la furie des aiguilles ni à la folie besogneuse des hommes. Qui échappe à toute mainmise et à toute saisie pour aller libre – et ouvrir, d'un geste clair et innocent, la fenêtre de l'éternité...

 

 

Dans la nuit sombre, je n'aperçois que quelques lueurs – vives et intenses – parmi une galaxie d'étincelles à venir. Une lumière embryonnaire au milieu de l'obscurité...

 

 

L'abandon au fond du gouffre des terreurs. Lucarne blanche dans la noirceur – invisible aux yeux des hommes, flottant parmi la désespérance. Et seuil de l'être – et de l'innocence – à qui sait l'entrouvrir et se glisser dans la lumière – l'assise transparente du regard...

 

 

Le cri des hommes et des bêtes n'est peut-être que le murmure de Dieu qui souffre... Son appel pour que cessent l'ignorance et la barbarie. Une invitation incomprise au silence... Une grâce demandée au monde pour qu'il reconnaisse sa maladresse et découvre (enfin) sa beauté et sa lumière. Mais qui se soucie du cri, de la souffrance et de l'ignorance des hommes et des bêtes ? Et qui entend nos prières et la requête incessante de Dieu ?

 

 

Aller aussi nu que les bêtes. Et s'en remettre à la vie. Aussi confiant en l'être qu'en la terre malgré l'ignorance des créatures et la mécanicité de leurs gestes, de leurs pas et de leurs paroles qui semblent parfois des obstacles insurmontables à la confiance... Et en dépit de notre goût pour l'indépendance et de notre existence farouchement autonome, comment pourrions-nous ne pas abandonner notre sort entre leurs mains ?

 

 

Comment le regard, immobile, pourrait-il participer à l'agitation infernale de ce monde – et à ses danses folles et furieuses – et, si souvent, barbares ? Il les accueille et les contemple. Y consent par nécessité. Et se réjouit peut-être des plus naturelles et des plus essentielles... Mais n'allez pas imaginer qu'il acquiesce sans tristesse ni stupeur aux plus infâmes et aux plus inutiles...

 

 

Et si le monde n'était pas le monde ? Et s'il n'était qu'un songe... à la fois, ou tour à tour – selon les circonstances – rêve plaisant et atroce cauchemar...

 

 

Tous ces noms derrière les visages et les corps – et les mains – qui s'activent – et qui resteront à jamais inconnus et anonymes. Pas même essentiels, sans doute, à ceux qui les entourent. A peine un rouage infime (et aisément remplaçable) dans l'odieuse machinerie du monde. A ceux-là, moins encore qu'aux autres – et moins encore qu'à quiconque –, jamais nul ne s’intéressera. Jamais nul ne saura ce qu'ils sont (et ce qu'ils ont été) – ni ce qu'est (et ce qu'aura été) leur vie. Et peu les pleureront à leur mort. Ainsi vit l'écrasante majorité des hommes et la totalité des créatures terrestres. Poussière parmi les vents. Grain de sable sur la terre des vivants...

 

 

La vie ne se tient ni dans – ni entre – les lignes du poète. Elle se trouve au dedans et au dehors. Pleine et entière. Et celui qui écrit – et celui qui sait lire la poésie – ne peuvent l'ignorer. Aussitôt la page achevée, ils referment le livre pour rejoindre la vie. La goûter, la contempler et l'accueillir. Voilà peut-être à quoi l'on reconnaît le poète et le lecteur de poésie...

 

 

Dans la main claire du matin, un oiseau minuscule sur la branche d'un prunier en fleurs. Je l'observe par la fenêtre grande ouverte. Et je ne sais qui est le plus surpris : lui, moi ou Dieu qui nous regarde...

 

 

Qui se souviendra du jour la nuit venue ? Le cœur peut-être si familier de la lumière...

 

 

Tout (presque tout) amène à croire au règne de la noirceur. Et pourtant c'est la lumière toujours qui nous y conduit. Et nous invite à percer les apparences pour découvrir partout sa présence souveraine...

 

 

Et si notre geste n'est habité, lequel pourrait l'être ? Et si notre parole n'est ni juste ni lumineuse, laquelle pourrait l'être ? Et si notre présence n'est ni pleine ni entière, qui pourrait devenir pleinement vivant ?

 

 

Une clarté de plus en plus simple et lumineuse. Ainsi se dresse, toujours plus humble, l'âme innocente...

 

 

Où pourraient bien se réfugier l'esprit et l'âme sinon au plus profond du cœur et du regard pour continuer à aller, parmi la noirceur des visages, sur cette terre si dévastée ?

 

 

Parmi les oracles du matin, la rosée, fragile, nous prédit l'arrivée prochaine de l'innocence. Son règne à venir – lointain peut-être – lorsqu'elle aura su vaincre le grand monstre noir qui a envahi chaque recoin du cœur et de la terre. En attendant, elle nous invite à la rejoindre pour grossir les bataillons pacifiques de son armée inoffensive. L'Amour ne pourra croître qu'ainsi. Et avec lui, la paix du monde...

 

 

Et qui viendra à bout de nos blessures sinon le cœur réconcilié avec les vents – et leurs grandes mains noires qui assassinent...

 

 

Qu'y a-t-il, en ce monde, de plus beau – et de plus réconfortant – qu'une fleur, un sourire, un livre ouvert qui nous attend...

 

 

Notre visage saura-t-il retrouver la fraîcheur de l'innocence parmi les bras noirs et puissants – et les cœurs si avides de pouvoir ? Et l'âme saura-t-elle l'aider dans son refus des combats ? Sauront-ils voir dans l'Amour l'unique espace de l'accueil – la seule voie de la délivrance...

 

 

J'aime les livres, la poésie et les poètes. Leur compagnie offre à l'âme sensible une dilatation permanente – si nécessaire pour vivre avec le cœur – et le regard – larges et ouverts dans ce monde d'étroitesse et de crispation...

 

 

Le grand rêve du jour que la nuit n'atteindra pas... Et nous aurons beau sommeiller encore – sommeiller toujours –, la lumière, un jour, s'infiltrera... 

 

13 décembre 2017

Carnet n°101 Il n'y a de hasardeux chemin...

Journal / 2017 / L'intégration à la présence

Entendez-vous les cris de la terre ? Ou n'êtes-vous attentif qu'à l'espoir plaintif des hommes ? Mais pourquoi ne sentez-vous donc pas leurs voix intimement liées – nées de la même terreur ?

Il n'y a de jours ensommeillés. Il n'y a que des yeux – et des cœurs – assoupis...

Le miel et le bourdonnement de l'abeille... Le parfum et les pétales de la fleur... L'eau et le chant de la rivière... La parole et les livres du penseur et du poète... Chacun à sa place – occupé à son humble tâche. Œuvrant naturellement à ce pour quoi il est né... Modeste instrument du cours des choses dans le destin du monde...

  

 

Regarder les oiseaux du jardin picorer, en cette triste et froide saison, les graines et le beurre offerts à leur appétit et à leur détresse me réjouit le cœur. Et de les voir ainsi, si vivants et joyeux, mon âme s'émeut et s'attendrit...

 

 

Entendez-vous les cris de la terre ? Ou n'êtes-vous attentif qu'à l'espoir plaintif des hommes ? Mais pourquoi ne sentez-vous donc pas leurs voix intimement liées – nées de la même terreur ?

 

 

Lorsque l'âme – et le cœur – deviennent sensibles se révèlent l'incroyable épaisseur du monde, les puissantes et subtiles vibrations du réel et la mystérieuse résonance des profondeurs. Et c'est également ainsi qu'émergent le délicieux sentiment d'être profondément vivant, les premières – et précieuses – effluves de l'être et les timides manifestations de la présence en nous...

 

 

Le poids écrasant du temps sur les visages – et sa grande maladresse à transformer le cœur en âme mûre (plus mâture) – révèlent l'incroyable puissance des résistances psychiques, bien plus vaillantes que les dérisoires et inutiles protestations du corps face aux années qui passent...

 

 

Derrière les lèvres rouges et bavardes, les gestes et les visages faussement assurés et la lueur d’orgueil si vive – et pourtant si fragile et chancelante – qui brille au fond des yeux des hommes, ne voyez-vous donc pas l'appel incessant de la peur, le cri déchirant de la misère et le besoin viscéral d'un amour inconnu et réconfortant ?

 

 

Pourquoi l'homme est-il donc si triste à l'énoncé du verdict implacable de la mort ? N'a-t-il pas vécu ce qu'il lui fallait vivre ? N'a-t-il pas compris ce qu'il lui fallait comprendre ? N'a-t-il pas aimé comme il aurait dû aimer ? N'aurait-il donc pas découvert ce qu'il aurait dû découvrir pour vivre pleinement chaque instant d'éternité ? Que pourrait-il donc regretter que ne regrettera jamais l'homme sage ? Aurait-il vécu dans l'oubli de l'essentiel...

 

 

Un instant de vérité et de sagesse nous immunise contre des siècles – et des siècles – d'égarement et de folie...

 

 

Toujours les pas sont possibles. Même à l'ombre du soleil. N'est-ce pas ainsi que marchent les hommes ? Dans cette obscurité, il ne faut s'attendre à de franches foulées, claires et lumineuses... Il convient d'être sages – et assez patients pour voir les errances et les piétinements se transformer peu à peu en découvrant (progressivement) la lumière...

 

 

L'oiseau haut dans le ciel voit-il la misère – et l'enlisement – des hommes ? Ou est-il tout entier occupé à savourer sa gloire née de son audacieux défi à la pesanteur ?

Est-ce donc le poids du corps – ou celui de l'âme – qui rend les pas sur terre si légers ?

 

 

Toujours attendre l'élan – l'élan intérieur naturel – né de la nécessité ou de la joie avant d'agir et de parler. Sinon le geste et la parole seront toujours aussi inutiles et corrompus...

 

 

La parole n'est-elle pas, en définitive, qu'un geste de l'esprit ? Tout, en ce monde, n'est-il pas, en réalité, qu'une expression du silence – une manifestation née de la présence lumineuse et éternelle aussi infiniment inventive qu'attentive...

 

 

Une profonde et inépuisable aspiration à trouver la joie – et les conditions de sa survenance, voilà ce dont l'humanité a besoin... Et pourvu que ce souffle sache résister à toutes les tempêtes, les hommes sauront peu à peu (et contre vents et marées) s'extirper de leur détention – et accéder à la lumière...

 

 

Avant de découvrir (et d'arpenter) le chemin de la lumière, l'homme imagine être un passant – un simple passant – dans le monde. Au fil de la marche, il croit être un passager du monde vers le silence avant de découvrir, peu à peu, qu'il n'est peut-être (après tout...) qu'un passager du silence séjournant pour un très court instant dans le monde...

 

 

Heureux celui qui peut vivre – et passer toute son existence – sans participer (ni de près ni de loin) aux massacres et aux saccages – à l’infamie et à la mascarade des hommes. Et comment pourrait-il s'y prêter puisqu'il a compris – profondément compris – que le corps était intimement lié (et relié) à la terre (aux sources et aux ressources de la terre) – et que l'âme (le cœur et l'esprit) penchaient indubitablement du côté de la conscience...

 

 

Le martèlement sourd et implacable des heures fragmentant le jour. Et l’œil parfois inquiet – et l'âme parfois désireuse – si désireuse – de rompre le rythme journalier de cet indéboulonnable emploi du temps quotidien*...

* Emploi du temps automnal et hivernal (quelque peu modifié au printemps et en été avec l'allongement des jours...).

 

8h30 : réveil ;

9h : courte promenade en compagnie des chiens ;

10h : assis devant notre bureau dans la petite chambre d'écriture ;

13h : brève pause déjeuner et accomplissement des contingences quotidiennes du foyer ;

14h : retour dans la petite chambre d'écriture ;

15h30 : départ pour le périple du jour (une longue marche dans la nature) en compagnie des chiens – et de notre carnet ;

18h30-19h : retour de notre escapade oxygénante ;

19h-19h15 : préparation (longue et minutieuse) du repas pour les chiens – et accessoirement pour nous(1) ;

20h : dîner ;

20h30 : avant dernière sortie avec les chiens (brève promenade hygiénique) ;

21h : début de soirée distractive commune(2) ;

22h30 : premiers temps de la soirée distractivo-informative solitaire ;

23h30 : ablutions quotidiennes et ultime sortie canine du jour ;

Minuit : reprise de la soirée distractivo-informative agrémentée assez régulièrement par l'écriture d'un (ou de plusieurs) fragment(s) ;

Et (enfin) aux alentours d'1 heure du matin : extinction des feux.

(1) S. et moi...

(2) avec S.

 

Chaque jour, le même programme et les mêmes horaires (bien que le contenu journalier change systématiquement). 365 jours sur 365 sans week-end, sans vacances ni jour de congé. A full time life. Ainsi est notre vie...

Notre quotidien (le contenu prosaïque de notre existence) est, comme le révèle cet emploi du temps, essentiellement* consacré à l'écriture, aux chiens, à la marche (dans la nature) et à l'entretien (élémentaire) de la maisonnée. Quant à notre quotidien plus intérieur, il pourrait, lui aussi, se résumer à quelques mots : présence (métaphysique et spirituelle), joie et solitude parfois émaillées (comme tout un chacun...) de quelques (inutiles) préoccupations, soucis et contrariétés...

* Sinon même exclusivement...

 

 

L’œil – et l'esprit – rivés sur leur environnement et leur entourage immédiats. Accaparés par leur(s) fonction(s). Affairés à – et enferrés dans – leurs mille activités quotidiennes. Préoccupés par ce qu'ils voient, vivent et éprouvent comme par ce/ceux qui les entoure(nt). Prisonniers, en quelque sorte, de leur perception et de leur univers étroits. Aveugles et insensibles au monde – à son immensité comme à sa diversité – et à la grande liberté de l'inconnu. Incapables (encore) de s'interroger sur les mystères de l'existence et de leur présence au monde. Et moins encore capables de les percer. Ainsi sont, malheureusement, l’œil et l'esprit humains...

 

 

Peut-être suis-je simplement trop naïf et empêtré dans la gravité pour comprendre – réellement comprendre – et accepter le jeu des hommes et de la vie. Et bien trop fragile et sensible pour y participer...

 

 

Au fond, le monde n'est-il pas simplement là pour nous révéler tous nos visages ?

 

 

Et si l'absence n'était que le prélude – et l'invitation – du silence... L'appel – et la voie étroite – pour accéder à la présence... L'élan qui nous manquait pour les rejoindre. Et les habiter...

 

 

Qui pourrait éteindre la lumière dans les yeux clos ? Et qui pourrait l'allumer ?

 

 

Les élans – et les souvenirs – de l'ombre seraient-ils trop puissants – et trop vivaces – pour nous mener au havre transparent...

 

 

Cette tristesse, si démunie, qui sourd dans les yeux des hommes – et cette colère intarissable – pourraient-elles être effacées par quelques taches de couleur jetées sur la feuille ou sur la toile ? L'art est-il capable de guérir l'âme ? Et pourrait-il la sauver de son abîme ? Que peuvent – et que doivent donc – faire le peintre et le poète ? Ne devraient-ils pas seulement encourager le cœur – et ses élans vers la lumière ? Oui, sans doute est-ce là leur principale besogne... La joie ne peut s'offrir... Elle s'invitera plus tard lorsque l'âme aura retrouvé son fief : l'infini, le silence et la liberté – et que la vérité pourra pénétrer le cœur nu, enfin mûr pour la recevoir...

 

 

L'emploi du temps. A quoi donc les hommes emploient-ils les heures ? Aux nécessités et aux exigences du réel et du monde... Aux plaisirs et à l'assouvissement des désirs... Dans l'oubli magistral de l'essentiel : être, aimer et comprendre. Tâches malheureusement, si souvent, délaissées...

 

 

Que peut la parole sans l'aveu du silence ? S'essayer à la poésie... Marteler la vérité à coups d'aphorismes... L'étayer de trop péremptoires citations... Voies inutiles sans l'appétit du vrai, le souffle ardent de la curiosité, la soif – et le goût – de la rencontre et de la connaissance et la résonance profonde (et silencieuse) du cœur...

 

 

Des heures plus heureuses dans la grisaille des jours que dans celle du cœur. Ô divins instants de joie...

 

 

Le geste est – et sera toujours – plus important (et effectif) que la parole. Comme l'être est – et sera toujours – plus essentiel que le geste...

 

 

Certains voient – ou aimeraient voir – dans les mots des armes redoutables pour asseoir une opinion, une pensée, une idéologie. Idioties ! Les mots ont la puissance des fleurs... Comment peut-on l'ignorer ? Ils n'ont rien à défendre. Ni rien à démontrer. Et lorsqu'ils savent se faire (pleinement) innocents, ils se présentent (à nous) nus, simples et sans arrière-pensée. Et à travers leur fragilité – et leur beauté – brille la vérité du monde qui nous laisse sans voix...

 

 

Tant que les jours gris ne sauront égayer ton cœur – et que tu demeureras insensible à leur beauté –, tu ne connaîtras la grande joie au delà des couleurs...

 

 

Sache écarter d'un geste malicieux – et effacer d'un sourire tendre (et immensément ravageur) – les monstres rebelles de l'orgueil et tous les visages sans éclat des créatures ambitieuses pour accueillir l'innocence – et recevoir, en guise de remerciement, ses hôtes humbles et honnêtes – si puissamment authentiques...

 

 

Ah ! Quelle joie de retrouver, le front modeste et l'âme innocente, les chemins nus des collines... la besace sur l'épaule et le carnet dans la poche, impatient – presque fébrile – de témoigner des merveilles du monde et du cœur en laissant la main tournoyer dans la danse offerte par le ciel immense...

Et les mots innocents. Et l'éclat des étoiles. Et la mélodie du vent dans les feuillages. Et la révérence malicieuse des herbes et des fleurs sous les nuages jouant avec le soleil. Et la résistance modeste des pierres. Et la pluie chantante ruisselant sur les chemins...

Ah ! Quelle joie – et quelle réjouissance – pour l'âme et les pas ouverts aux délices de la terre comme à la lumière et au silence de l'infini...

 

 

Connais-tu le chemin – et le pays – qui transforment les îles glacées de la solitude en terres fraternelles – vouées à l'unité (et la célébrant) ? Connais-tu le chemin – et le pays – qui transforment les pas rageurs – presque incandescents sous le feu (et la braise ardente) de la volonté en foulées tranquilles et sereines – et en posture verticale sans attente à l'égard de l'horizon ? Connais-tu le chemin – et le pays – qui transforment l'ambition et les désirs en accueil innocent ?

Traverse donc les déserts et les enfers de l'esprit et du monde. Avance sans jamais t'arrêter ni te retourner. Et lorsque tu arriveras au lieu où tous les noms s'effacent, ils se révéleront...

 

 

Il n'y a de jours ensommeillés. Il n'y a que des yeux – et des cœurs – assoupis...

 

 

Les froides et pluvieuses journées assombrissent l'âme et le monde. Autant que les beaux jours égayent leur visage...

Il y a entre l'âme et le monde d'évidentes correspondances qui vibrent et résonnent dans une parfaite unité. Et que seuls le cœur – et le regard –, qui connaissent leurs secrets et qui sont capables de les transcender, peuvent décrypter – et accueillir de façon parfaitement équanime...

 

 

C'est la profondeur du cœur – profondément aimant et sensible – qui donne au monde – et à la vie – leur épaisseur. Et qui offre la possibilité à l'âme de les goûter avec intensité...

 

 

Le respect (profond) et la gratitude sont les marques d'un esprit sensible. Et la justesse des gestes – et des paroles – celle d'un esprit sage. Voilà tout – à peu près tout – ce que l'homme peut devenir – et réaliser. Et voilà seulement ce que Dieu lui demande – et l'invite à accomplir...

 

 

Le miel et le bourdonnement de l'abeille... Le parfum et les pétales de la fleur... L'eau et le chant de la rivière... La parole et les livres du penseur et du poète... Chacun à sa place – occupé à son humble tâche. Œuvrant naturellement à ce pour quoi il est né... Modeste instrument du cours des choses dans le destin du monde...

 

 

Tout en ce monde est à la fois si dérisoire et si précieux. Aussi inutile que nécessaire. Mais l'essentiel est – et sera toujours – l'être – et ce qui est. Et, en la matière, l'homme ne se différencie des autres éléments de l'Existant : son être – et sa façon d'être – sont plus importants (et déterminants) que ses gestes et ses paroles...

Ressentir profondément – et vivre – cette vérité nous conduit à être présent – infiniment présent – et à privilégier la présence – notre présence à ce qui est (à l'être, au geste et au pas que nous accomplissons) plutôt qu'à s'interroger sur l'utilité et la pertinence de notre travail et de notre œuvre ou sur celles des chemins que nous empruntons...

Ainsi le travail et l’œuvre auxquels nous nous consacrons (l'écriture, par exemple, pour nous) peuvent être négligés, interrompus ou même abandonnés si les gestes qu'ils réclament n'obéissent plus à la nécessité et à la joie (à la célébration de l'être) ou qu'ils ne se réalisent plus que dans l'éviction du ressenti de l'être – et de ce qui est...

 

 

Être. Contempler avec l'âme tendre et le cœur aimant. Et agir – et parler –, si nécessaire, avec justesse et parcimonie en laissant la main et les lèvres s'exprimer de façon délicate et respectueuse...

 

 

Mais, au fond, que pouvons-nous y faire si notre main aime à se laisser aller à l'écriture (de façon aussi libre que pesante parfois...) sans que l'esprit l'y invite – et sans même que celui-ci lui demande de témoigner de ses expériences, de ses découvertes et de ses intuitions ? Comme si le ciel, immense et intarissable, court-circuitait la pensée et se passait de toute autorisation pour se déverser continuellement en petites giclées noires sur notre innocent carnet...

 

 

Affecté par les circonstances des jours. Ah ! Que le cœur est fragile et vulnérable... La sensibilité de l'âme (toute entière) soumise au poids – et poreuse aux aspérités – du monde... Mais n'est-ce pas ainsi que l'on s'ouvre à l'Amour – et que l'on peut rejoindre la terre, les êtres et la misère de ce monde, armé d'un esprit plus vif (et plus clair) – et d'une main plus secourable ?

 

 

L'homme à l'égal de Dieu lorsque les yeux redeviennent innocents – et parviennent à se glisser dans l'infini du regard...

 

 

Et si le livre (poétique) n'était que la consécration des heures pleines du poète... Et si l'on évinçait ses cris d'effroi, de tristesse et de surprise, que resterait-il du poète – et du poème ? Un vif instant de joie peut-être... Aussitôt recouvert par le brouhaha du monde. Et aussitôt effacé par le retour serein – nécessaire et apprécié – de l'innocence...

 

 

Et si la parole n'avait, à présent, plus rien à décrire ni à décrier... Plus rien à dire ni à investir sinon le plein silence des heures, la joie célébrante de l'instant parmi les nuées noires de la terre et du cœur... Et si, à présent, elle s'effaçait pour oublier les jours tristes – et la quête fébrile – du poète... Et si, à présent, elle renonçait pour qu'il puisse goûter, dans le silence des jours, le cœur et la main libérés de leurs griffures – et de leurs pâles et noires empreintes sur la page – le contentement béat et hébété de l'âme devant l'innocence du monde...

Et si le ciel n'attendait, à présent, que le silence du poète pour se révéler...

 

 

Et si nous n'étions, nous autres hommes et poètes, que des fantassins désarmés devant l'innocence et la beauté... Et si nous n'aspirions, en vérité, qu'à devenir des apôtres du silence et de la paix... Et si nous décidions de nous taire – de nous taire à jamais, le ciel serait-il plus accessible ? Et le monde plus vivable ?

 

 

Et si nous demandions au ciel de descendre sur la terre... Et si nous demandions à la terre de se faire aussi belle – et aussi sage – que le ciel, les hommes s'en apercevraient-ils ? Y adhéreraient-ils avec plus de diligence ? Et les êtres seraient-ils enfin meilleurs – et vivraient-ils en paix ? Je crains – je crains malheureusement – que notre requête soit insuffisante... Voilà pour quoi notre main doit continuer à écrire – se livrer à son humble tâche. Murmurer sur ses pages les infimes échos des grands secrets du ciel – et du silence. Forger modestement son œuvre. Et continuer à l'offrir...

 

 

Qui pourrait nous faire renoncer à notre besogne sinon la mort... sinon la fin de l'enchantement... sinon le plein – et généreux – silence du monde – et l'improbable clairvoyance des hommes...

 

 

Il n'y a de plus sage émissaire que le silence pour dire la beauté et l'innocence de la terre et du ciel... Il n'y a de plus sage émissaire que le silence pour dire sa propre beauté et sa propre innocence... Peut-être alors devrions-nous nous taire – et nous laisser porter par sa beauté et son innocence... en abandonnant nos pages à l'infortune des hommes...

 

 

Il n'y a de jours plus hasardeux qu'hier et demain... Et d'aujourd'hui même, nous ne sommes plus certains...

Inutile donc de vouloir construire des cathédrales... Laissons plutôt la main œuvrer à son geste modeste et quotidien... Et si malgré tout, un jour, une cathédrale s'édifiait – finissait par se bâtir – à la force humble et journalière du poignet, évitons ardemment de nous auréoler de gloire. Et laissons plutôt l'édifice à son rayonnement silencieux – s'essayer à pénétrer le cœur des hommes – et à son infortune entre les mains du temps...

 

 

Et si la parole (poétique) n'était, en réalité, que l'épanchement du silence, triste – si triste – de ne pas être entendu... Navré – si navré – des bruits des hommes (et du monde) qui l’avilissent et refusent de le reconnaître – et de le célébrer... Et si la parole (poétique) n'était qu'un cri – un cri désespéré – du ciel pour qu'il descende dans les yeux des hommes... et jusqu'à hauteur de soulier pour retrouver les plaines sauvages abandonnées au vacarme et à la violence...

 

 

Et si la parole du poète n'était qu'un doigt – qu'un doigt infime de Dieu pourvu de mille – de dix mille – mains peut-être...

 

 

Et si la nuit des hommes n'était qu'un jour affreux dans la longue – et éternelle – vie de Dieu. Et si elle n'était qu'un mauvais songe – une vile pensée – dans l'innocence des infinies possibilités...

 

 

D'hier et de demain, l'esprit – et la main – n'ont plus rien à dire. Et d'aujourd'hui, ils peuvent encore se montrer bavards... Mais qu'en sera-t-il lorsque l'innocence et le silence auront recouvert – totalement recouvert – l'incertitude des jours. Et que brillera, rayonnante, la paix sereine de l'instant...

 

 

La main laborieuse et maltraitante – exploiteuse – de l'homme n'interrompt sa besogne que le temps du repas et du repos. Hormis ce temps sacré (et nécessaire), jamais elle ne renonce. Œuvrant avec acharnement jusqu'à ce que la mort (ou la faiblesse de la vieillesse parfois...) ne l'arrache à son vil labeur...

 

 

L'innocence – l'âme innocente – est – et sera toujours – le plus parfait habit. Comment pourrait-on (d'ailleurs) s'habiller autrement... N'est-ce pas, ici-bas, et en particulier dans ce monde de parures mensongères et de misérables haillons, la vêture la plus adaptée pour vivre inaperçu – presque invisible – parmi les visages masqués et le cœur – et la chair – dissimulés derrière les étoffes épaisses des costumes et des armures. Et pour être (enfin) capable de les accueillir – et de les aimer...

 

 

Mais où les jours s'en sont-ils allés ? demande l'homme aux portes de la mort. Où sont-ils donc passés ? Et la camarde, soucieuse toujours d'éclairer – et d'enseigner –, montre là-bas, près de l'arbre millénaire, le vieux sage accroupi à ses besoins...

 

 

Et si l’œil et le cœur n'étaient qu'un seul (et même) corps éparpillé, à la fois si proche et si lointain – si haut et si bas – qu'il ne pourrait être que le témoin du monde – et la chair sensible célébrée et malmenée – en attente d'être pénétrée par la lumière...

 

 

L'étreinte de la chair sur les eaux éteintes. Et le sang, comme la sève des arbres, bouillonnant d'ardeur...

 

 

Parce que le monde ne pourrait aller seul, Dieu l'accompagne. Et parce que nous sommes les deux, nous pouvons à la fois aimer et aller sur les chemins...

 

 

Vivant – pleinement vivant – malgré l'appel des ombres lointaines...

 

 

Tout au fond, la vérité du cœur recouverte par tant de mensonges. Voilà pourquoi nous devons nous dévêtir – et aller nus (l'âme nue) sur les chemins...

 

 

Sur la table du poète, la feuille blanche soudain maugréa. Refusant d'être salie. Et d'un revers de main, le vent effaça les griffures noires de la parole...

 

 

La faim qui se lève dans la main déjà haute ne sera rassasiée qu'avec la conquête du lieu où les noms s'effacent. Et la faim parvenue à son origine alors deviendra joie...

 

 

Nulle âme au carrefour des chimères. Terrées encore dans la faim ou envolées déjà dans les nuées innocentes...

 

 

Pourquoi la main s'acharnerait-elle encore à l'écriture poétique alors que l'on sait (pertinemment) que la seule vraie poésie ne tient qu'au regard – et au cœur – innocents et silencieux ?

Le poème (écrit) n'est, sans doute, qu'un surplus de joie. Comme le jaillissement expressif irrépressible de l'âme traversée par la grâce...

 

 

Miroitement des pétales de jade sous le soleil couchant...

 

 

Les mots simples d'un regard simple. Célébrant la beauté et l'innocence. Encourageant le cœur à vivre – et à honorer – la simplicité du silence et de l'infini. Paroles humbles et discrètes pointées vers notre éternité... Il n'y a d'autre grâce pour l'écriture...

 

 

« Ah ! L'horrible solitude ! » se plaignent les hommes. « Nul n'est jamais seul ! » répond le philosophe. « Il n'y a que solitude... » ajoute le moine. « Il n'existe ni solitude ni non solitude » surenchérit le sage. « Oui ! Encore faudrait-il le comprendre – et le vivre » conclut le clown...

Avez-vous remarqué que le clown – à quel point le clown – toujours fait le lien entre la sagesse et les hommes...

 

 

La vérité et la sagesse n’intéressent guère les hommes. Mais l'intelligence et la beauté* les ont toujours fascinés... Voilà un curieux (mais très apparent) paradoxe, n'est-ce pas ?... Et pour quelles raisons ? Sans doute parce que la vérité semble (trop) inaccessible et se montre toujours discrète lorsqu'elle se fait authentique... Sans doute parce que la sagesse est une caractéristique trop floue et trop difficile à définir avec exactitude... Et sans doute parce que l'intelligence et la beauté sautent aux yeux – et bien qu'elles obéissent à quelques critères subjectifs, elle sont éminemment perceptibles et évidentes...

* Et le pouvoir dans une moindre mesure... sans doute parce que les hommes croient qu'ils offrent la force et la puissance... qu'ils octroient une plus grande liberté et permettent l'assouvissement des désirs...

 

 

La violence du monde où les armes, devenues crocs et griffes des hommes, sont utilisées (comme chez les bêtes) pour défendre – et étendre – les territoires mais aussi (contrairement à la jungle animale) pour affirmer une (illusoire) supériorité identitaire... Triste monde...

 

 

Dans nos cils pourrait se former (et se reformer encore) le givre, jamais nous ne capitulerons face aux vents glacés du monde...

Pour vivre selon les exigences de l'Amour, le cœur doit être brûlant. Et son feu vif et permanent...

Et devant les obstacles et les difficultés, gare à la tentation de l'indifférence et du désert...

 

 

Tant d'ambitions et de secrets sous les paupières closes jamais n'enfanteront l'innocence et l'honnêteté – la lucidité vierge – nécessaires à la sagesse...

 

 

L'Amour ne peut naître que dans un sillon effacé. Aplani à force d'innocence. Disparu dans l'espace – et les paysages – lisses de l'accueil et du monde...

 

 

Peut-on – et pourrait-on – se tenir éternellement absent devant soi ? Que le monde serait (mais ne l'est-il pas déjà ?) noir – presque incongru... Comme une tentative nécessairement vouée à l'échec... Et seuls alors quelques dissidents parmi les hommes pourraient nous aider à embellir la vie – et à offrir au monde non plus seulement des promesses (de fausses promesses, bien sûr...) mais une couleur de vérité, sage et appropriée – et la présence qu'elle nécessite...

 

 

Et si les hommes n'étaient, en réalité, que des anges avortés – et rejetés dans la matière sombre du monde, atterris là par manque d'élan – et par omission de vérité et de sagesse – inaptes – trop inaptes – encore à l'Amour – et à percer ses (divins) secrets ?

 

 

N'y aurait-il, ici-bas, plus beau chant que celui du vent et de la rivière mêlant leurs voix aux vacarmes du monde...

 

 

Et si nous n'étions que des anges privés d'ailes et d'Amour...

 

 

Ô poète, que ta main ne s'applique qu'au sauvage et à la démesure ! Qu'au désordre du monde et au chaos de la pensée ! Aucune œuvre d'éclairage et de clarification n'est nécessaire... Et entre tes lignes féroces et désordonnées – brouillonnes et bouillonnantes – l'Amour, la vérité et la sagesse triompheront. Seront perçus peut-être... Et qu'importe s'ils ne le sont pourvu qu'elles attisent la soif – et le goût de la simplicité...

 

 

Les heures blanches du jour. Aussi pâles – et désirables – que l'éphémère de la nuit... Et les bruits sourds qui cognent à la porte de l'éternité... Et la lumière malhabile dans l'âme endormie...

Tous ces signes – et tous ces appels – dans la maladresse de nos mains fébriles pourraient-ils nous faire plus présents – et plus vifs dans la torpeur, terrible et insensée, du monde ?

Et je ne vois qu'un espoir pour la lumière – son retour d'exil et son entrée fracassante dans notre vie : l'âme libre et le cœur innocent. Mais n'est-ce donc pas à cela que l'homme, l'être et la conscience s'acharnent inlassablement...

 

 

Tous les poètes dont les mots ne dépasseront jamais le cri, l'horizon et la promesse de l'envol alors que le silence suffirait à faire naître l'élan azuréen...

 

 

L'urne à venir sera-t-elle encore (et comme toujours) le puits – le puits éternel – des secrets, des mensonges et des promesses ? Quand le monde sera-t-il donc assez mûr pour se libérer des désirs, des ruses et de l'espoir ? Se libérer de la malice et des tromperies de la représentation ? Assez mûr pour se créer une vie libre, sensée et éclairante – portée par davantage d'Amour et d'intelligence ? Sans doute lorsque l’innocence et la lumière seront suffisantes à le guider. Mais n'est-ce pas à cette tâche qu’œuvrent inlassablement les hommes et la conscience...

 

 

La présence œuvre à la poétique du monde. A la révéler. Et le poète à la survenance de l'innocence. Clés – impérieuses et précieuses clés – offertes aux hommes pour extirper le noir de leurs gestes – et le funeste de leurs pas. Pour y ensemencer le respect (profond) et la délicatesse nécessaires à l'avènement du silence et de la beauté – au sacre de l'Amour et de la lumière...

 

 

Le regard immobile et sédentaire – pleinement innocent – offre à l'âme et au pas de retrouver leur nature profondément libre et nomade. Ainsi marche-t-on sur les chemins, à la fois ancré à la présence – à son accueil et à son effacement – et ouvert aux circonstances de l'instant. Et, il va sans dire qu'ainsi parés, le cœur et la foulée se font profondément légers...

 

 

Occupé aux mille activités du monde – et à jouir de ses (mille) agréments, peut-être, après tout, n'est-ce que cela un homme... Un esprit et une main affairés aux contingences et aux plaisirs... Un amas de peurs, de désirs et d'espoirs, borgne et quasi insensible, voué tout entier à ses besoins... Une tête à peine pensante et mémorisante – et quasi analphabète – aux idées et aux images épaisses et grossières, dédiée aux ruses et aux mensonges... Un cœur sommeillant et une âme assoupie consacrés au repos et à la léthargie... Oui, peut-être, après tout, n'est-ce que cela un homme...

 

 

Le regard vierge est le terreau des infinies possibilités. Tout peut s'y dérouler librement – et sans encombre. Et se transformer selon la lumière et l'innocence du cœur...

 

 

Ah ! Les infimes remous de l'individualité et les vagues vives du monde – et leurs déferlantes puissantes parfois – dans l'immensité sereine du regard. Sur le vaste océan de quiétude accueillant indifféremment les tempêtes d'alcôve et de bocal et la furie dévastatrice des vents sur les eaux frémissantes – et faussement calmes – des jours...

 

 

Les hommes arpentent, creusent et fouillent en quête d'aisance (de plus d'aisance) – et, accessoirement, pour essayer de percer les secrets de leur existence. Mais qu'y aurait-il donc à la source de soi qui leur échappe...

 

 

Le regard(1) semble si impersonnel, l'instant si atemporel et la vie – et le monde – si fragiles et éphémères, comment l'esprit(2) peut-il, à ce point, se leurrer et verser dans l'imposture de l'individualité et de la temporalité – et vivre au quotidien comme si les êtres et les choses étaient éternels ? Voilà un grand mystère... Serait-ce pour lui une façon d'exister (de se mettre en avant et de faire croire qu'il est indispensable...) et une manière de se rassurer (bien que cette perspective soit, pour lui, source de nombreuses angoisses...) ? A moins, bien sûr, que son absolue prédominance en ce monde ne révèle simplement les difficultés de la conscience à se manifester dans – et à l'aide(3) de – la matière et l'incroyable lenteur avec laquelle elle est capable d'y pénétrer...

(1) La perception sensible...

(2) Et, en particulier, le psychisme humain...

(3) En particulier avec – et à travers – le cerveau...

 

 

Que d'ombres et de râles – de cris et de désespoir – dans le sombre vivier du vivant, incapable encore d'éclore à sa réalité... Si démuni face à la marée des mains saisissantes et à la houle des poings serrés...

 

 

Le sens de la beauté se tient (tout entier) dans la vérité... Et la vérité se dissimule (très souvent) derrière la beauté la plus aveuglante... Et il appartient à l'âme de les percer (l'une et l'autre). Puis, de les révéler au monde...

L'épaisseur d'une parole rogne parfois, il est vrai, sur sa beauté. Mais jamais elle ne rechigne à révéler la vérité. Ainsi parfois s'affrontent le poète et le penseur sur le choix des mots. L'un aspirant au vrai (et à son exhaustivité) alors que l'autre ne rêve que d'une beauté concise et légère dans laquelle l'âme saurait puiser le substrat de son existence – et accéder à ses mystérieuses origines...

Mais poésie et philosophie ne seront jamais, en définitive, que des invitations à s'interroger. A laisser éclore en nous la beauté et la vérité. Une façon d'offrir à l'âme – et au monde – de se connaître. Et de s'aimer... L'une et l'autre n'ont, je crois, d'autres ambitions pour les hommes...

 

 

C'est dans l'austère – et le simple – des jours et au cours de nos plus solitaires saisons que l'âme est appelée – et invitée – avec le plus d'ardeur à se rencontrer... Et de cette rencontre naît la certitude du Divin. L'évidence de sa présence (et du merveilleux) en – et parmi – nous. Voilà pourquoi la solitude, l'isolement et la simplicité sont si convoités – et appréciés – par les hommes en quête de vérité – et tous les chercheurs de Dieu...

 

 

Et si les poètes, en définitive, n'ajoutaient que de la couleur à la transparence... Et si les philosophes ne faisaient qu'en épaissir l'opacité... Et si les hommes, trop occupés à défricher leur terre pour quelques graines supplémentaires, étaient tous (ou quasiment tous) insensibles à la lumière...

La parole ne serait-elle alors utile qu'à celui qui l'initie... ? A moins, bien sûr, qu'elle ne sache aussi éclairer modestement (et entre mille autres choses) celui qu'elle traverse et qui sait percevoir la lumière entre les lignes...

 

 

Ah ! Que le silence – même infime – sur le monde nous semblerait bénéfique – et même salvateur... Rien qu'un instant de silence pour surprendre – et hébéter – les yeux et inviter le cœur à l'innocence... Que la terre alors serait douce à habiter... Et que le monde – et la proximité des hommes – nous sembleraient vivables (tellement plus vivables...) dans cet intervalle où le bruit et la folle agitation seraient suspendus...

 

 

Après les aveux impuissants de la philosophie, les vaines consignes du religieux et les communes – et inutiles – ruades dans le monde, le recours poétique semble constituer l'ultime instance pour accéder au silence...

 

 

L'exubérance envahissante et criarde du vivant – et en particulier celle des hommes – nous laisse sans voix. Et nous invite, le plus souvent, à nous éloigner (au plus vite) tant l'affairement, les gesticulations et les hurlements(1) nous insupportent. Nous ne pouvons décidément souffrir la proximité(2) du monde et des hommes. Ni d'ailleurs nous éloigner durablement(3) de notre espace de solitude serein habituel au risque d'être, par saturation et excès de stimuli, d'une humeur réellement massacrante(4)...

(1) Eclats de voix et bavardages bruyants chez nos congénères.

(2) La trop grande proximité...

(3) Pas plus d'une heure ou deux...

(4) Au sens figuré comme au sens propre...

 

 

Là où s'entassent les corps et les mots, la lumière ne peut pénétrer. Là où naît – et s'impose – le silence, elle éclaire... Il appartient donc à l'âme de se défaire de ces charges inutiles. Et de s'extirper autant de leurs irrésistibles attraits que de leurs griffes sournoises...

La simplicité et l'innocence sont – et seront toujours – le terrain le plus propice à l'éclatement de la matière et à l'effacement du poids de l'invisible, (tous deux) nécessaires au parfait rayonnement de la lumière...

 

 

L'effroi est le premier pas de la joie. Son entrée fracassante dans notre vie. Le saisissement émotionnel est la preuve que l'âme est vivante. Mais pour transformer cette simple existence (à peine une survie...) en pleine vivance (et en Amour), mille pas – dix mille pas peut-être... – sont nécessaires... Et chaque foulée – à la fois profonde et ascendante – scellera deux mouvements agissant selon le principe des vases communicants : l'épure de l'encombrement (de tout encombrement*) laissant progressivement la place au ressenti grandissant de l'être – et de sa présence éclatante en nous...

* Encombrements psychiques et émotionnels...

 

 

J'entends parfois le murmure des âmes adressant leurs requêtes à Dieu, désolé de ne pouvoir encore se faire entendre... Comme si un mur immense – et invisible – les séparait. Les laissant dans des aires irrapprochables... Comme si l’œil aveugle – si aveugle encore – avait scindé l'espace, l'Amour et la lumière en deux hémisphères hermétiques et irréconciliables...

 

 

De nos battements sauvages, aucune aile ne pourra pousser... Nous aurons probablement entièrement ravagé la terre avant que l'envol nous saisisse – et nous porte vers des rivages moins sombres et dévastés...

 

 

L'eau bruissante des saisons nous mène vers la mort. Vaste étendue stagnante d'où jaillit – des profondeurs – le sang neuf des âmes s'élançant vers les jours nouveaux...

 

 

L'arbre, nichoir de l'oiseau et poumon de la terre. Silhouette fragile et massive – puissante – s'élançant vers la lumière. Digne toujours sous le ciel et le soleil. Si nécessaire à la vie. Digne toujours malgré la hache des hommes et jusque dans la cheminée où on le jette. Jamais las de servir le monde. De réchauffer – et d'éclairer – autant ceux qui le vénèrent que ceux qui l'exploitent... Merveilleuse – et magnifique – figure du vivant dont les hommes sont si peu dignes...

 

 

A l'orée des saisons épaisses, la lumière... Et malgré les querelles continuelles des hommes et des oiseaux, le monde semble plus beau. Et plus dansant. Tel un balai sous le soleil orchestré par les étoiles...

 

 

Et si nous n'étions tous sur terre que des anges envoyés là par un Dieu impuissant... Et qui aimerait tant qu'on l'aide à renaître – et à se faire pleinement vivant – en notre cœur et dans nos bras... Et si nous n'étions que cela en vérité... Des exilés d'un royaume inaccessible (et mystérieux) soumis à la pugnace éternité de ses élans. Sommés en quelque sorte de le retrouver quoi qu'il nous en coûte...

Et si la poésie – et le silence – étaient la nourriture essentielle – et nécessaire à ce retour...

 

 

Et si le monde n'était qu'un temple ouvert – et offert – à la célébration. Et une aire d'amusement follement récréative où le jeu serait l'égal de la louange. Et où les prières ne seraient que des prémices...

 

 

Il y a chez les hommes une cicatrice qui ne peut s'effacer. Une vieille blessure – originelle sans doute – qui se ravive à chaque circonstance. Une incompréhension peut-être à être vivant... Et ce n'est que de cette faille, fouillée et creusée en tous sens, que naît – que peut naître – la réconciliation avec ce mystère...

 

 

L'art est – et sera toujours – le plus beau – et le plus vivant – de l'homme avant qu'il ne découvre le silence...

 

 

Le monde s'efface dans nos larmes. Et pourquoi donc en serions-nous attristés ?

 

 

C'est en nos failles – et en nos faiblesses – que se trouve la résolution de notre mystère. La gloire – et le succès –, eux, n'offrent qu'un contentement opaque et dérisoire – éminemment passager – qui prive les yeux – et le cœur – du salvateur élan de la fouille...

 

 

Petits et grands poètes – célèbres ou anonymes (et qu'importe...) sont nos frères de quête – et de célébration (plus rarement...) dont les œuvres nous accompagnent comme un cri dans le silence. Comme une tentative de délivrance... Un partage de solitude... Et un hébétement parfois avant d'être saisis par la grâce de l'être et du monde...

 

 

Que l'art tente de percer le mystère de notre présence, il n'y a à en douter... Mais qui sait que le silence y répond – et nous apaise ? Pourrait-on rêver pour l'artiste de plus beau succès que de se faire sage – et de réduire son œuvre à l'écho simple du silence...

 

 

Le livre (poétique), porte des secrets du monde. Et parfois clé de l'enchantement...

 

 

Une poésie de mots ? Oui, bien sûr, pourquoi pas... Mais une poésie de silence, quel ravissement... Et quel tremplin pour l'âme, assurée d'entrevoir – et d'effleurer – le ciel pendant le bref instant de la lecture (ou de l'écoute)... Et de le retrouver bien longtemps après, à chaque fois que nécessaire, si elle sait se montrer fidèle...

 

 

L'heure peut se faire glorieuse. Mais sans le ravissement de l'âme, la gloire n'est qu'une vile – et courte – satisfaction... Il faut le silence (tout entier) – et toute sa force et son ampleur – pour toucher – et vibrer – à la grâce de l'instant – et à sa profonde et consistante intensité – car nul ne peut ignorer que la joie et l'âme y sont plongées pour l'éternité...

 

11 décembre 2017

Carnet n°86 Au plus proche du silence

– Quelques bruits dans l'infini –

Journal / 2016 / L'intégration à la présence

Entends-tu les cris de la terre – et les hurlements des jours – recouverts par le silence des âmes obtuses et apeurées ?

Ne mêle tes pas aux instincts du jour. Laisse-les aller leur chemin. Regarde-les s'ébrouer – et se cabrer – chercher partout quelques mains conciliantes et quelques yeux approbateurs et complices pour leur offrir un tremplin ou une arène. Et regarde leur désarroi lorsqu'ils ne rencontrent que leur propre écho dans l'espace nu. Regarde-les sans saisie. Et vois comment ils s'éteignent – et s'effacent – dans le silence.

Un regard de braise et d'innocence. Vif et frais. Lucide et tranchant. Mais baigné d'un Amour et d'une candeur éblouissante. Et d'une virginité toujours nouvelle...

 

 

Le monde est un sombre abîme où se terrent les hommes – et toutes les âmes apeurées – effrayés par la violence apparente de la terre. Et le silence infini du ciel. Il n'y a pourtant rien à craindre. Ni de la terre ni du ciel. Nous en sommes à la fois les fils et le père. Mais notre trouble est si profond que nous en avons oublié jusqu'à notre identité. Nous nous affublons de noms – et nous nous attribuons des fonctions, des titres, des parcelles et des tâches à accomplir – à seule fin de combler cette ignorance – ou cet oubli peut-être...

 

 

Terres immergées de l'innocence où il nous faut plonger. Pour les faire remonter – et leur faire gagner l'altitude des sommets. Plus nous les hisserons haut, plus l'eau fraîche de l'Amour se déversera sur les chemins du monde...

 

 

L'âme du monde – et l'âme des êtres et des hommes – ne sont pas à sauver. Mais à libérer des forces obscures et écrasantes de la terre qui les emprisonnent. Un peu d'Amour et de lumière sauront les faire émerger des ténèbres. Puis, l'Amour appelant l'Amour et la lumière appelant la lumière, elles se hisseront naturellement jusqu'aux contrées célestes.

 

 

Un regard de braise et d'innocence. Vif et frais. Lucide et tranchant. Mais baigné d'un Amour et d'une candeur éblouissante. Et d'une virginité toujours nouvelle...

 

 

Pas de geste ni de pas justes sans Amour. Et sans lumière. Sinon les créatures œuvrent comme des mécaniques obscures et sans âme, les yeux et les mains rivés à leur tâche...

 

 

L'exercice des jours n'est ni une épreuve ni une ascèse. Et moins encore une marche forcenée ou une sorte de purgatoire au seuil de quelques contrées hadéennes et paradisiaques. Il est une permanente invitation au regard innocent de l'instant. Vierge de tout commentaire et de toute considération. Et Dieu – l'éveil ou l'éden – ne se trouvent hors de ce regard. Et de cette invitation...

Aussi est-il vain de courir après quelque chimère. S'arrêter serait le conseil préalable. Et la condition souvent nécessaire au ressenti de l'être. A la présence de l'être.

La grande illusion de l'homme en matière d'éveil et de vérité tient à son inclination – et à son goût – pour le mouvement. L'homme dont le corps et le cerveau sont composés d'énergie est amené à croire qu'il doit avancer – et progresser – pour les trouver ou les atteindre alors qu'il lui faut, au contraire, s'immobiliser pour ressentir, écouter et contempler, portes d'accès les plus à même de l'ouvrir à l'être. En matière métaphysique et spirituelle, l'homme doit donc abandonner la sphère des mouvements, des phénomènes et de l'énergie pour celle de l'immobilité, de la permanence et du regard.

Notons cependant que l'homme ne se trompe qu'à moitié (on pourrait même dire qu'il ne se trompe aucunement) puisque le contact et les liens avec les mouvements et les phénomènes énergétiques – ce que nous avons coutume d'appeler le monde, les événements et les circonstances – semblent nécessaires pour éveiller l'esprit à l'interrogation et aux choses métaphysiques et spirituelles à travers l'expérience (phénoménale) qui lui permet de progresser en leur sein et de s'ouvrir peu à peu à l'être. A la présence de l'être.

 

 

A l'homme instinctuel succédera l'homme métaphysique auquel succédera l'homme spirituel qui pourra enfin amorcer une ère terrestre nouvelle. A moins que le crétinisme ambiant promeuve l'homme virtuel et synthétique gavé de divertissements et immergé dans les gadgets et relègue l'interrogation et les questionnements philosophiques au rang de non nécessité. Alors s'ouvrira sans doute une période débilitante, décadente et apocalyptique qui signera la fin du règne de l'humanité dont l'histoire, malgré les excès et les abominations, laissait pourtant envisager un avenir prometteur mais que la stupidité finira pas faire sombrer...

 

 

Tous ces mots, toutes ces notes, toutes ces pages. Pour quoi ? Pour qui ? Je n'en sais rien. Scories peut-être du déblaiement. De l'interminable processus qui mène au dépouillement et à l'innocence. Amas de griffonnements abandonnés aux orties du temps pour découvrir – et dévoiler – l'être. Et la nudité de l'espace et du regard innocent...

 

 

Tout s'échappe. Et s'efface. Le temps, les êtres, le monde, les idées. Et même l'instant, bien sûr...

Seule demeure la présence. La présence à ce qui est dans l'instant. Et qui laisse s'échapper le temps, les êtres, le monde, les idées et l'instant. Et qui les efface aussitôt qu'ils disparaissent...

 

 

Demeurer dans la virginité du cœur et du regard. Et observer les vagues du monde s'emparer du corps et de l'esprit. Les frotter à tous les corps et à tous les esprits de la terre et du ciel. Et les faire participer à tous les tourbillons enchanteurs et à toutes les valses funestes – et funèbres. Quelle fabuleuse chorégraphie pour le cœur et le regard qui savent se mettre en aplomb des paysages. Dans la contemplation impartiale – et non agissante – des joutes, des coups et des brimades, des caresses, des parades et des pitreries qui s'entremêlent et s'enchaînent en d'interminables séries...

 

 

Que de cris sans réponse en ce monde... Et qui sait écouter les échos ramenant à leur genèse ? Et qui sait la traverser pour retrouver l'origine silencieuse du monde ?

 

 

Dieu – la présence – sont parfois considérés comme une compagnie pour le cœur humain solitaire. Mais en vérité, ils sont bien davantage qu'une simple compensation... Ils sont le seul sujet en ce monde infini d'objets (individus et choses du visible et de l'invisible...) qui rayonne – qui peut rayonner – à travers les yeux – et le cœur – des êtres qui savent se faire sensibles et réceptifs au regard impersonnel. Et à l'Amour.

 

 

Avec leurs constructions, leurs machines, leurs inventions envahissantes et leur organisation hégémonique et dictatoriale, les hommes dénaturent profondément les paysages et l'ensemble de la vie terrestre. Mais ils corrompent – et affadissent – également la vie humaine. En la rendant trop superficielle, trop douce et trop dépendante du collectif et de ses innombrables réseaux, ils la privent de ses instincts, de sa profondeur et de ses espaces de solitude indispensables.

Le confort – et ses excès – invitent – ont toujours invité – les hommes au sommeil et au ronronnement. Leur propension à assoupir la profondeur des ressentis, l'interrogation et l'envie d'apprendre, de découvrir et d'explorer (à titre individuel) endort les esprits. Et sauf peut-être à mourir d'ennui dans cet univers restreint, frileux et incarcérant à la mécanique bien huilée qui raviverait sans doute une forme de questionnement et une irrépressible aspiration à sortir de la somnolence des jours, il est évident que l'essentiel des hommes passent la quasi totalité de leur existence dans une sorte de léthargie doucereuse. Englués dans une vie de surface, languide et anesthésiante, sans épaisseur, sans consistance ni profondeur.

 

 

Dans le calme du soir, la belle – et grande – solitude se fait de nouveau sentir. Et l'âme se réjouit de retrouver l'être – et la sérénité qui l'entoure... On la voit heureuse, ravie – presque en extase – de pouvoir se laisser à nouveau pénétrer en profondeur...

 

 

Le monde humain occupe – et habille – l'espace terrestre. Et je n'aime ni la posture des hommes à l'égard de la terre – ni les vêtements dont ils l'ont affublée...

 

 

Entends-tu les cris de la terre – et les hurlements des jours – recouverts par le silence des âmes obtuses et apeurées ?

 

 

Dans l'air morose des jours, l'être veille aussi sûrement que dans la gaieté des jours radieux. Toujours égal à lui-même. Et toujours imperturbable malgré la ronde incessante des saisons.

 

 

Rien de plus émouvant qu'un homme en quête. A la recherche de son identité profonde... Et rien de plus beau lorsque l'être se dévoile... Mais que dire lorsque la rencontre a lieu – et que le silence s'impose ? Et combien d'hommes y accèdent-ils véritablement ?

 

 

Dans le calme des heures crépusculaires, qu'il est heureux de se retrouver seul, silencieux et serein... Et qu'il est délicieux de sentir la solitude, le silence et la sérénité de la nuit naissante... Lorsque l'agitation diurne s'est tue – et que les contingences quotidiennes et les inévitables activités du jour sont achevées, nous pouvons enfin nous abandonner pleinement à l'être. A la présence de l'être.

La journée – et chaque instant du jour – se prêtent aussi, bien sûr, à vivre en présence. Au plus proche de l'être. Mais il est plus difficilement accessible. Et sa qualité est moins tangible. Moins palpable. Trop happé – et trop préoccupé – sans doute par notre souci de mener à bien – et à terme – notre programme journalier pour être en mesure de le ressentir avec aisance. Et avec clarté. Comme si continuaient à trotter dans notre esprit la course folle et stérile de l'horloge et l'absurde impératif de nos exigences à l'égard du réel – et de ce que nous appelons notre existence...

 

 

Les êtres. Puits intarissables de misère et de souffrance au fond – et autour – desquels règne l'indicible. L'espace vierge et infini de l'être – de la conscience et de la lumière – qu'ils sont lorsqu'ils délaissent le triste et sombre abîme qu'ils croient être...

 

 

Mourir à la vie sans faille pour renaître à l'innocence. Et à la virginité de l'horizon.

 

 

Aucun élan sinon les nécessités du corps, les exigences du jour et les souffles naturels de l'esprit...

 

 

Chacun – et chaque forme – en ce monde est le maillon d'innombrables chaînes inter-reliées – et savamment interconnectées – qui est amené tantôt à utiliser, tantôt à transformer, tantôt à redonner, tantôt à offrir ou à transmettre ce qu'il reçoit (et ces actions peuvent, bien sûr, se mêler ou s'additionner de façon parfois complexe...). Ainsi chacun – et chaque forme – participe, malgré lui, à l'incessante transformation des chaînes auxquelles il appartient et à la création de nouvelles chaînes. Chaînes qui, rappelons-le, constituent ce que nous avons coutume d'appeler le réel (phénoménal) qui n'est rien d'autre, en réalité, qu'une gigantesque trame, une sorte de grand corps énergétique en perpétuel mouvement – soumis à un perpétuel remodelage et à une perpétuelle métamorphose...

 

 

Être. S'effacer dans la lumière de la présence. Et laisser le monde – et le cours des choses – libres de leurs mouvements s'épanouir dans l'espace nu qui leur est offert. Et qui, tôt ou tard, s'effaceront dans le silence et l'infini. Voilà, si l'on peut dire, à quoi œuvrent* l'âme et le cœur innocents...

* Si tant est que ce terme soit approprié...

 

 

Et toi, homme, qu'aimes-tu ? J'aime la poésie, la métaphysique et le silence. J'aime la solitude et les longues marches dans la nature sauvage en compagnie de mes chiens. J'aime les arbres et les petits sentiers des forêts et des collines. J'aime le ciel et les nuages. J'aime le souffle du vent dans les feuillages. J'aime l'herbe et les pierres des chemins et les feuilles mortes qui jonchent les paysages. J'aime les grands espaces nus de la terre et de la maison. J'aime le chant des oiseaux. Et leur vol dans l'azur. J'aime contempler les heures calmes du jour et du crépuscule. J'aime la nuit étoilée et silencieuse. J'aime l’honnêteté et l'authenticité des êtres. J'aime la parole qui court sans bruit sur mon carnet. J'aime les baisers de l'innocence. Et la présence des âmes simples et humbles. Bien des choses en ce monde ravissent mon cœur... et même la grossièreté et la prolifération des créatures – et des hommes – ainsi que leurs lois et leurs élans stupides – m’émeuvent parfois...

 

 

Ne mêle tes pas aux instincts du jour. Laisse-les aller leur chemin. Regarde-les s'ébrouer – et se cabrer – chercher partout quelques mains conciliantes et quelques yeux approbateurs et complices pour leur offrir un tremplin ou une arène. Et regarde leur désarroi lorsqu'ils ne rencontrent que leur propre écho dans l'espace nu. Regarde-les sans saisie. Et vois comment ils s'éteignent – et s'effacent – dans le silence.

 

 

Nul programme. Nul emploi du temps. Nulle tâche à accomplir. Simplement les gestes et les pas de l'instant qui se manifestent – et se réalisent – dans l'innocence de l'attention. Dans la vacuité du regard. Dans l'espace nu. Vierge d'intentions, de souvenirs et d'arrière-pensées.

 

 

La douceur, la tendresse et la joie tranquille de l'être qui se déploie dans l'âme – et le cœur. Vibrant dans l'innocence du regard à l'unisson du silence...

Quelle grâce... Et quelle plénitude... Rien ne saurait donner au cœur d'un homme un sentiment plus admirable...

 

 

En notre cœur essentiel, dépouillé de ses rengaines et de ses couches crasseuses et superflues, règne notre identité secrète. Et il appartient à chaque homme – et à chaque être – de se défaire de ses strates encombrantes pour la découvrir : la faire émerger des terres profondes et silencieuses. Et la faire naître au monde.

Il n'y a d'autre voie pour sortir l'âme et la terre de leurs marécages. Et leur offrir le destin que le ciel a dessiné pour elles...

 

 

Les mots qui surgissent n'ont d'autre destin que d'offrir l'innocence et l'infini au cœur mûr et attentif. De l'encourager dans son périple. Et de lui indiquer l'âpre route à suivre pour les découvrir...

J'aimerais parfois que le silence recouvre ma parole. Il se fait toujours plus juste. Et plus direct. Mais bien peu d'hommes savent l'entendre. Et l'écouter. Aussi dois-je continuer à écrire. Même si la main des hommes reste toujours aussi réfractaire à tourner mes pages...

 

 

Seul, nu et apeuré sur l'effroyable et inhospitalière banquise du monde, voilà de quoi éprouver l'âpre nature de la terre. Et la condition de toute créature. Mais n'est-ce pas là une grandiose – et merveilleuse – invitation à s'interroger sur ce que nous sommes et ce qu'est le monde ? N'est-ce pas là la voie royale pour découvrir l'être et son infinie profondeur ? En tout cas, Dieu n'en a, semble-t-il, pas trouvée de meilleure – et de plus directe – pour l'homme...

 

 

Nous agissons et organisons le monde – et l'existence – selon nos représentations et nos fantasmes.

L'esprit instrumentalise, malaxe, transforme, malmène et martyrise la chair du monde pour quelques agréments et quelques bénéfices. Ignorant – ou refusant de voir et d'admettre – que ces agissements créent de l'inconfort, du désagrément et de la souffrance dans l'esprit des Autres – dans l'esprit de ceux que nous considérons comme les Autres... Sans compter, bien sûr, la souffrance que nous infligeons (sans même en avoir conscience) à ce que nous considérons comme notre propre chair – notre propre corps – pour qu'il soit digne – et à la hauteur – de notre vaine et illusoire représentation de nous-mêmes...

 

 

Quel tragique destin que celui de ne point explorer et de ne point découvrir... Existence de sommeil et de repos pour l'esprit et le cœur assoupis. Comme une pause – une courte pause – sans doute rendue nécessaire après quelques difficiles périples et quelques mésaventures douloureuses vécus dans l'antériorité des pas présents. Comme une parenthèse dans le voyage avant de reprendre l'ascension de nous-mêmes – cette âpre montée où l'on voit partout l'être régner. Sur tous les sommets et toutes les vallées...

 

 

Le printemps n'en finira jamais de renaître dans le regard défait des saisons...

 

 

Le silence peut-être... Mais nulle complicité avec la barbarie. Qui avant de pouvoir s'effacer dans le silence a besoin de lumière : d'un éclairage et d'une compréhension.

 

 

L'ignorance – et sa main barbare et grossière – ne pourront se dissoudre que dans l'étreinte de l'être. Une étreinte d'abord douloureuse, éveillant la sensibilité de la chair, puis se propageant peu à peu à celle du cœur et de l'esprit. Enfin prêts – enfin mûrs – à recevoir l'initiation : la leçon inaugurale de l'apprentissage. Voie magistrale de la compréhension menant à l'être. Et à sa lumière.

 

 

Que l'inconnu s'avance. Et il sera reçu. Accueilli sans peur ni résistance. Non par l'esprit frileux et calculateur d'autrefois transformant ses prédécesseurs en certitudes – en terres cartographiées pour qu'elles deviennent familières, mais par le regard – et l'espace – de silence et d'infini qui le laisseront faire ses tours, ses pitreries et ses cabrioles – qui le laisseront mordre ou cajoler selon les nécessités et la tournure des circonstances – sans manipuler ni jouer avec ses expressions. Et leurs exigences.

 

 

Aucune horreur ne sera épargnée aux êtres – et aux hommes – pour s'affranchir de leur laideur. La beauté sous-jacente ne saurait émerger autrement...

 

 

On se réjouit de cette merveilleuse – et inégalable – connivence avec l'innocence des âmes simples et humbles. De cette communion délicieuse dans l'unité du cœur. Inaccessible à la prétention. Et à l'idiotie de ses parades et de ses amassements.

 

 

Encerclés par l'abîme, nous voilà enfin prêts à recevoir la défaite. Et son sacre. Ultime seuil pour s'ouvrir à l'innocence qui transformera les pas – et le monde – en inconnu joyeux...

 

 

Il n'y a de volonté plus grande que celle du silence et de l'infini dans lesquels l'Amour, la joie et la paix vous sont donnés. Mais, en vérité, ils ne vous sont pas donnés, vous êtes simplement devenu capable de vous ouvrir à leur présence.

D'aucuns diraient que Dieu vous ouvre les bras. Mais il serait plus juste de dire : vous qui pensiez être séparé du Divin, vous voilà étonné et ravi – en extase – de voir qu'il était toujours là, pleinement présent – au cœur même de votre être. Et de votre regard. Et vous comprenez alors que vous ouvrir à vous-même n'était rien d'autre que vous ouvrir à lui. A lui présent en vous. Et le ressentir et le vivre n'était rien d'autre que votre tâche initiale – votre mission première – à laquelle succéderont sans doute d'autres tâches et d'autres missions pour le faire éclore dans le cœur – et les yeux – de chacun (afin qu'il resplendisse partout)...

 

 

Ne romps pas le silence pour quelques bruits d'apparat. N'abandonne pas l'infini pour quelques parcelles indignes et sans intérêt. Montre-toi tel que tu es. Mais ne corromps jamais l'innocence.

 

 

L'homme cherche le silence et l'infini. Mais comment trouver cet espace que nous sommes (que nous sommes déjà malgré l'ignorance qui nous étreint...) sinon en nous y ouvrant ? Et comment nous y ouvrir sinon en nous défaisant de l'accessoire qui l'encombre : de tous ces entassements dont le monde – et les hommes – nous ont fait croire qu'il fallait s'emplir – et s'entourer...

Le dépouillement est – et sera à jamais – la voie magistrale pour accéder au silence et à l'infini – et y glisser son cœur et son regard. Mais les hommes le craignent comme la peste. Rares sont ceux qui pressentent qu'il mène à l'humilité, à l'innocence et à la vacuité indispensables pour que le silence et l'infini puissent se dévoiler. Et nous habiter pleinement. Pour qu'ils soient en mesure de réinvestir l'espace que nous leur avons dérobé pendant le temps de notre sommeil et de notre recherche (pour les retrouver).

 

 

L'être est – et se dévoile – toujours sans malice et sans déguisement. Sa probité est absolue. Jamais il ne joue. Et jamais il ne ment.

 

 

Il n'y a d'heures – et de jours – funestes que pour le cœur en grisaille. Pour l'être, l'instant est toujours radieux malgré la pluie – et les averses – qui attristent l'âme. Saisons froides et fastes printaniers sont égaux à ses yeux. Il accueille tout ce qui apparaît. Et l'efface aussitôt. Sans jamais trahir ce qui s'éteint en lui...

 

 

Pour quelles raisons les hommes vivent-ils ensemble – vivent-ils côte à côte serait plus juste – sinon pour le maigre réconfort d'une compagnie – plus ou moins fantomatique l'essentiel du temps – qui leur donne le sentiment d'échapper à la solitude si souvent considérée comme une fâcheuse et tragique condition pour traverser l'existence et faire face à l'adversité du monde ?

 

 

Qui perçoit l'incessante invitation des jours à nous ouvrir à l'innocence et à l'infini ? Et qui les entend frapper à notre porte à chaque instant de notre existence ? Et nous, peureux et frileux, nous leur claquons la porte au nez pour nous barricader – et nous claquemurer – avec arrogance et terreur (une terreur bien souvent inconsciente...) derrière nos misérables savoirs et nos pauvres richesses...

 

 

Voir – et sentir – l'être au cœur de chaque créature et de chaque forme, vibrant de vie et parfois de terreur et de joie. Le voir – et le sentir – étonné de se retrouver provisoirement confiné dans un corps et un esprit si étroits. Si personnels et singuliers. Si insignifiants et anecdotiques. Si mesquins et exigeants. Et si tapageurs... Presque désolé de se voir accoutré de tels vêtements, lui si familier de l'innocence, de l'infini et du silence. Vêtements dans lesquels il se sent si souvent à l'étroit – comme gêné aux entournures – et dans lesquels il devra s'habituer à vivre pendant quelque temps avant d'en changer encore et encore... jusqu'au jour où il saura enfin retrouver – et réhabiter – l'espace originel...

 

 

L'Amour est un espace. Une présence infrangible, insécable et infinie qui s'offre inlassablement à tous les visages du monde (êtres et choses du visible et de l'invisible) sans jamais choisir ni s'épuiser.

Être, présence et Amour. La trinité unitaire, inépuisable et éternelle. Quelle joie lorsque qu'elle vous traverse ! Et qu'il vous est offert de l'incarner – et de la faire rayonner ! Grâce divine accessible à la part divine de chacun...

Mais les hommes – l'essentiel des hommes – encore englués dans l'ignorance (et qui ne l'est pas – intégralement ou encore partiellement ?) sont coupés de cette part divine qui les habite. Aussi donnent-ils – essayent-ils de donner – le change en singeant et en mimant les gestes de l'Amour – et en offrant maladroitement des signes et des manifestations de sa présence. Mais ils demeurent toujours prisonniers de l'étroitesse égotique de leur perception. Aussi n'ont-ils d'autre choix que de feindre l'Amour. Et souvent même à leur insu...

Comment peut-on démontrer la véracité de ces propos ? Rien de plus aisé... La preuve la plus tangible tient à la superficialité, à l'égotisme et à la réversibilité de ces comportements ! Si l'on venait à contrarier les hommes dans leurs plans, leurs attentes ou leurs calculs (plus ou moins conscients), qu'adviendrait-il de ces élans simiesques ? Ils se transformeraient aussitôt en reproches, en rancœur, en rancune ou en haine, révélant ainsi, de façon évidente, le travestissement de l'Amour, son indéniable rétrécissement, sa corruption et son inconscient renversement.

L'essentiel des hommes qui n'a conscience de cette présence divine en eux n'est donc pas en mesure de connaître – ni de fréquenter – l'Amour. Sans accès à cette part divine, aucun accès possible à l'Amour ! Aussi n'ont-ils d'autre choix que de l'imiter dans l'inavouable dessein d'être aimés et de le recevoir. Signe d'une grande immaturité...

Celui qui le fréquente – ou qui y a déjà goûté – sait que l'homme qui accède à cette part divine devient aussitôt Amour. Et qu'il cesse sur le champ de le quémander partout de façon aussi incessante qu'inappropriée...

Accéder à cet espace d'être, de présence et d'Amour, voilà sûrement le saint Graal pour l'être – et pour l'homme ! Et aussi, sans doute, l'une des grandes missions de chacune des formes sensibles et perceptives de ce monde...

 

 

Que d'événements et de rencontres dans le silence...

 

 

Plus vaste que le ciel et la terre, l'infini qui nous habite. Et qui les accueille.

 

 

L'être est la présence vivante de l'infini et du silence. Et qui s'incarne – qui peut s'incarner – dans (et à travers) les yeux et le cœur des êtres qui peuplent le monde...

 

 

Vus depuis les yeux des créatures, l'enfantement, la naissance, la vie et la mort sont une épreuve. Une souffrance. Vus depuis l'infini et le silence, ils sont une danse. Une nécessité naturelle du vivant. Et la promesse peut-être de leur règne accompli en ce monde.

 

 

Il n'y a que des amis à l'ombre de l'innocence...

 

 

Lorsqu'elle prend ses aises sur la terre, la grâce enfante une métamorphose. Elle transforme les yeux et le cœur en regard. Et le singulier – et le limité – en infini. Les hommes diraient sans doute qu'elle transforme le jugement en amour et en attention. Et la naïveté et l'ignorance en intelligence.

 

 

La chandelle que nous tenons serrée près de nos yeux – et de nos lèvres – apeurés n’éclaire – ne peut éclairer – l'obscurité de notre abîme. Elle aide simplement à s'extirper des ténèbres. De l'espace confiné – infime parcelle de l'espace lumineux – où nous nous tenons. Elle fait office de guide vers la lumière et l'infini que nous avons toujours habités. Et vers la présence vivante de l'être que nous avons toujours été...

 

 

Combien d’œuvres sortiront-elles des abîmes de l'anonymat ? Qui pourrait le dire ? Et, au fond, quelle importance... Si les êtres qui leur ont donné vie ont touché l'infini, le silence et la lumière, leur labeur – et leur besogne – n'auront pas été vains...

Les yeux et le cœur du monde sauront trouver d'autres appuis. Et d'autres encouragements. La terre et le ciel regorgent de trésors pour nous éveiller à nous-mêmes...

 

 

Le mince sourire des lèvres pincées. Comme un murmure discret et silencieux nécessaire pour laisser s'échapper la vie que l'on a trop longtemps retenue. Et les grands éclats de rire pour couvrir les pleurs que l'on n'a jamais osé laisser éclater... Bien des hommes vivent ainsi recouverts par une souffrance épouvantable – une souffrance indicible et inexprimée – qu'ils déguisent pour ne pas quitter la terre des vivants. Pour ne pas sombrer dans les bras de la désespérance... Pour retarder la chute à laquelle ils savent qu'ils ne pourront échapper...

 

 

Je suis un être distant et fraternel, en retrait et inflexible dont la démarche et le cheminement singuliers, la soif métaphysique et l'inclination à l'excès (voire même à l'outrance) aspirent à l'Absolu pour les hommes que le relatif contente. Infréquentable – et inentendable – donc par l'essentiel de l'humanité...

 

 

Occuper et habiller l'espace n'est pas l'habiter. Et seul ce dernier suscite chez moi quelque intérêt...

L'infini et le silence sont l'espace. Et l'être et la présence habitent cet espace. Ils l'habitent pleinement. On pourrait même dire qu'ils constituent l'espace vivant. Les formes – les êtres et les objets de ce monde –, eux, occupent et habillent cet espace. Quant aux êtres et aux hommes familiers de l'être et de la présence, il leur est offert, bien sûr, de l'habiter. Et, bien souvent, ils l'occupent de façon humble et discrète. Et ils ne sont, en général, guère enclins à l'habiller. D'ordinaire, l'épure et la simplicité ont toutes leurs faveurs...

 

 

N'être, ne vivre et n'exprimer que l'essentiel. Vierge de tout superflu. Et sans autre élan que les nécessités naturelles... Ni idéal. Ni ligne de conduite. Mais un impératif incontournable impulsé par l'innocence, l'infini et le silence.

 

 

Quel geste, quel pas et quelle parole – quelle infime insignifiance – pourraient-ils être dignes du silence ? Ceux qui naissent en son cœur. Qui en jaillissent naturellement et de façon directe – et qui s'accomplissent sans détour ni déguisement...

 

 

Obscurs anonymes à la faim insatiable – et au somptueux désarroi – rêvant de lumière dans leurs ténèbres sauront un jour reconnaître la lumière qu'ils sont. Mais de grâce, qu'ils sachent patienter dans leurs limites ! Ainsi seulement connaîtront-ils l'infini...

 

 

Le malheur n'est envisageable que par un esprit encombré et embrumé. Absorbé par la tristesse, la frustration et l'amertume. L'innocence – et l'esprit innocent – ne peuvent envisager le malheur comme ils ne peuvent d'ailleurs rien envisager : ni le temps, ni les êtres ni le monde. Ils vivent ce qui se présente, se laissent pleinement traverser par ce qui se manifeste et demeurent parfaitement tranquilles – et à l'écoute – jusqu'à son effacement. Et jusqu'à l'arrivée prochaine d'un autre événement – d'un autre phénomène – dont la nature et la couleur ne les concernent – et ne les affectent – d'aucune façon.

 

 

Le regard innocent de l'infini et du silence nous ouvre à Dieu. Et à son éternelle virginité. Mais il nous rappelle, en réalité, à nous-mêmes. A notre seule véritable identité. Celle que nous avons toujours magistralement ignorée malgré son indéfectible présence. Et, de toute évidence, cet oubli et cette absence – et cette spoliation identitaire – ont toujours empêché (et retardé) l'accès à cette vérité...

 

 

Ecarte la ruse, le mensonge et le déguisement de ton chemin. Sois franc quoi qu'il advienne. Ne te départis jamais de cette droiture. Et de cette exigence. Et l'honnêteté et l'authenticité te mèneront inexorablement à l'innocence qui t'ouvrira alors naturellement les portes de l'infini et du silence...

 

 

Mes pages sont accessibles – et s'offrent – à travers une minuscule vitrine. Une infime – et obscure – fenêtre devant laquelle les têtes passent sans un regard. Elles préfèrent – et n'ont d'yeux que pour – le clinquant et le sensationnel, le divertissement et le confort aisé et accessible. La solitude, l'authenticité, les épreuves et les malheurs exigés par la vérité n'attirent – et n'ont jamais attiré – les foules. Quant à en faire recette, il ne faut, bien sûr, pas y compter... Mais cette indifférence générale n'affaiblit pas – bien au contraire – l'offre et l’œuvre (l’offre et l'œuvre infimes) du poète démuni dont la besogne ne paye pas même le pain...

En d'autres circonstances – et qui adviendront sans doute ultérieurement lorsque le silence aura tout recouvert et qu'il s'imposera sans conteste comme l'unique partenaire – et l'unique témoin – peut-être sera-t-on amené à apposer une petite pancarte sur la porte de la petite boutique : « Déstockage hors commerce avant fermeture définitive ». Et nul ne sera étonné d'apercevoir peu après un grand rideau métallique baissé sur la devanture... Le petit poète s'en sera allé... il aura définitivement quitté les lieux pour l'effacement – le plein effacement – dans le silence et l'infini...

 

 

J'ai si peu d'amis – et de frères – parmi les hommes. Et tant parmi les pierres, les arbres et les bêtes. Âme exilée du monde et recluse au dehors. Simple créature de la vie et de la nature...

 

 

Dans l'effacement, tout apparaît à une autre lumière. Rien ne change véritablement. Mais le regard se fait plus franc et plus clair. Plus vaste, plus fin et plus profond. Jusqu'à ce que le silence et l'infini l'emportent au delà de l'obscurité et de la pénombre. Au-delà du long apprentissage de l'effacement et de l'innocence dans l'espace infini et silencieux de la présence vivante : l'être sans qualificatif.

 

 

A ses yeux, la vie n'était qu'un carré de terre ouvert sur le vaste monde. Un carré de terre où il aurait aimé bâtir une humble cabane, un minuscule carré de pierres – de taille modeste – avec un étage. Qu'il aurait aménagé avec quelques planches servant de table, d'étagères et de lit – sur lequel il aurait posé un mince matelas et une couverture. Le reste de la maisonnée aurait été du même tonneau – pensé et construit avec la même frugalité. Simple, agreste et épuré. La cuisine aurait été composée d'un évier, d'un poêle à bois et d'une petite étagère pour poser quelques vivres, quelques verres, quelques assiettes, quelques couverts, une casserole, une poêle et une grande marmite munie d'un couvercle. La salle d'eau aurait été équipée d'une petite douche alimentée par une pompe à eau manuelle reliée à une cuve attenante à la maison qui aurait récupéré l'eau de pluie tombée par une étroite gouttière. Et sur la table auraient traîné quelques feuilles, un carnet, un stylo et un vieil ordinateur portatif alimenté par un panneau solaire fixé sur le toit. Voilà à quoi il aurait aimé réduire son existence. Et cet abri posé sur ce fief lui aurait été pleinement suffisant pour vivre. Pour vaquer à ses tâches naturelles. Il aurait ainsi passé ses journées à arpenter le monde autour de son étroit carré de terre en empruntant les mille chemins des forêts et les mille sentiers des collines alentour en s'arrêtant régulièrement pour sortir son mince carnet – quelques feuilles découpées et assemblées par un vieil élastique – afin d'écrire quelques paroles jaillies du silence .

Sa vie aurait été simple, modeste et frugale. Et éminemment joyeuse dans cette solitude. Dans cette forme d'exil du monde. Elle se serait résumée à peu de choses – à si peu de choses : être, vivre, marcher et écrire. Et ses longues années passées loin des hommes lui auraient permis d'apprendre le retrait, l'humilité et l'effacement. Il n'aurait pas eu beaucoup d'amis parmi ses congénères. Mais partout des frères naturels à qui il aurait rendu visite chaque jour pour s'entretenir avec eux dans le silence. Nuages, pierres, arbres, herbes et bêtes auraient compté parmi ses plus fidèles compagnons. Il aurait vécu ainsi longtemps. Et aurait fini, comme les autres hommes – et les autres êtres de ce monde – par mourir.

Et il lui arrivait d'imaginer que bien des années – et peut-être même quelques siècles – après sa mort, on aurait découvert sur la table de sa petite maison de pierres laissée à l'abandon, une énorme liasse de feuillets noircis de sa petite écriture sauvage témoignant de son humble existence. Unique trace de son passage sur terre. Unique preuve de son étrange aventure intérieure. Et seul legs à l'humanité.

[…] Et aujourd'hui qu'il m'est offert de lire ces quelques pages – ses bribes de notes –, l'émotion est forte. Et profonde. Et je ne peux retenir mes larmes. Si j'avais connu ce petit homme, je l'aurais profondément aimé. Et sa parole me laisse à penser que nous nous connaissons – que nous nous sommes toujours connus – sans même nous rencontrer. Qu'un étrange lien nous unit – et continuera de nous unir – par delà les siècles...

Et à présent qu'à mon tour, je prends la plume – que je reprends en quelque sorte le flambeau de cette œuvre anonyme et inconnue – je poursuis l'obscure besogne de cette lignée (à laquelle nous appartenons malgré nous...) pour que jamais ne s'éteigne le labeur des chercheurs solitaires dont la forme est humaine mais dont le cœur et l'esprit ont fréquenté – et côtoyé – l'espace infini et silencieux de l'être, toujours si étranger aux hommes...

 

 

Vie de représentation et d'apparat. Vie de nécessités et d'occupations. Vie d'obligations et de distractions. Existence frivole, futile et superflue où la complicité, le partage et l'authenticité ont été évincés au profit de la cohabitation et de la coexistence – du triste et inévitable vivre côte à côte – anéantissant l'être – son intensité et sa profondeur. Et soulignant avec force – et tant d'évidence – la solitude – l'inaltérable solitude – de chacun. Et la merveilleuse et inexpugnable solitude de l'être.

 

 

L'existence. Danse frivole et joyeuse aux allures de farce macabre. Avec les hommes en habit de polichinelle et aux masques funéraires sous les sourires et les grimaces de circonstances...

 

 

Les autres – ceux que nous considérons comme les autres – le reste du monde – sont à titre personnel le miroir et l'écho – les révélateurs – de nous-mêmes. Des multiples parts et pans de nous-mêmes. Mais sur le plan de la conscience et de l'impersonnel, ils sont les éclats – les fragments indissociables – d'un seul et même corps auquel nous appartenons tous. Et auquel nous donnons vie à travers l'être et la présence...

 

 

Un seul regard sur le monde à travers les yeux des êtres et des créatures éveillés. Il n'y a – et il n'existe – rien d'autre... Le reste n'est qu'un décor changeant du grand corps. Avec des yeux encore ensommeillés et mi-clos qui peinent à s'ouvrir...

Aussi les cœurs timides et effarouchés n'ont rien à craindre... Ils peuvent se laisser aller à être ce qu'ils sont. Ils peuvent se sentir libres de faire ce qui leur est naturel et d'agir à leur manière (parfois si singulière) – sans risquer de se tromper, de se fourvoyer et d'être jugés et critiqués par quelques âmes désobligeantes. Et si d'aventure ces âmes misérables exprimaient encore quelques remarques fâcheuses et manifestaient encore quelques regards déplaisants, nos cœurs timides et effarouchés sauraient désormais que ces désapprobations, ces cris et ces protestations n'ont davantage de poids – et de réalité – que les jurons marmonnés par un rêveur profondément endormi...

 

 

A l'être, à l'infini, au silence et à l'Amour, on ne peut rien ôter ni ajouter. Ils demeurent inchangés. Et inchangeables. Eternels. Les créatures de ce monde ne peuvent (seulement) qu'y accéder. Et en obturer ou en faciliter l'accès...

 

 

Les fruits et les abris naturels de la terre n'ont jamais su contenter les hommes. Le monde s'est édifié – et a évolué – à partir de cette éternelle insatisfaction. Depuis l'aube de l'humanité, la terre – et la vie terrestre – se sont ainsi transformées. D'ailleurs, les recherches humaines ont toujours essentiellement concerné le confort et l'amélioration de l'Existant. Depuis que l'homme est homme, seules quelques rares âmes – éprises d'Absolu – ont opté pour une autre voie – et d'autres recherches...

Mais il semble évident que la quête des premiers et la perspective des seconds se rejoindront un jour. Dans un avenir très lointain sans doute... Les uns œuvrant, à leur insu, à l'avènement très progressif des caractéristiques de l'être et de la conscience dans le monde – et sur le plan collectif – et les autres y ayant déjà accédé à titre personnel (même si ce terme semble peu approprié...) contribueront à orienter et à faciliter le travail des premiers en empêchant ses dérives, ses écueils et ses excès...

 

 

Jamais la supplication n'enfantera la maturité... Mais l'absence d'écho peut faire naître le désespoir nécessaire...

 

 

Le silence et la solitude si souvent perçus par l'esprit commun comme un inconfort et une source de malaise et d'angoisse – et si souvent considérés comme une malédiction – sont pourtant une bénédiction pour l'âme. Ils constituent les conditions propices à sa quête. Et à son épanouissement. Ils représentent en quelque sorte son camp de base à partir duquel elle pourra prétendre à l'ascension des hauteurs et des profondeurs pour rejoindre son fief : l'infini.

 

 

On ne peut échapper à l'être qui, partout, cherche à éclore. Nul ne peut refuser ou se soustraire à l'origine qui l'a enfanté. La matrice s'offre – et ouvre ses bras – à tous. Sans distinction. La maturité – et son lot de caractéristiques – sont les seules conditions nécessaires pour le retrouver...

 

 

Comment échapper à l'abondance, au sommeil et au ronronnement ? On ne peut y échapper. On s'en extrait. L'interrogation est le premier pas. A travers les méandres intérieurs, elle mène à l'innocence qui est la condition indispensable au silence et à l'infini de l'être qui accueille – et surplombe – le monde où les êtres croupissent dans l'abondance, le sommeil et le ronronnement en rêvant mollement (ou parfois de façon furieuse...) de s'extirper de leurs griffes et de leurs sables mouvants...

 

 

Aucun acte, aucun geste, aucune parole, aucune activité ni aucune œuvre ne peut rivaliser avec l'être. Au mieux peuvent-ils s'en faire le reflet. Et fournir quelques indices – et quelques encouragements – pour y accéder... Voilà tout ce que l'on peut faire pour aider le monde...

 

 

Infini écrin de tout dont la lumière et la douceur illuminent et adoucissent l'obscurité et la violence des ombres. Et qui permettent à l'être enfoui en leur cœur d'éclore – et de s'ouvrir à sa présence.

Etrange périple de la lueur – de cette flamme oubliée – sortant des ténèbres – et de leurs pénombres – pour retrouver l'espace infini et lumineux. Dans une boucle implacable aux sombres méandres...

 

 

L'indigence des mots. L'indigence des gestes. L'indigence de tout face à l'infini et au silence. Face à la présence lumineuse de l'être. Mais, en vérité, nous n'avons que cela pour être au monde. Il nous est impossible d'être dans l'Absolu. Nous ne pouvons être que dans la vie. Et parmi les créatures. Nous ne pouvons être que dans l'infime parcelle où le corps se trouve. Nous ne pouvons être que dans les détails infimes – et si essentiels – de l'existence et du monde. Nous n'avons que cela pour être. Et faire rayonner sa présence.

Être dans l'Absolu n'est sans doute que l'apanage de l'être. Et peut-être celui des dieux, des grands êtres et des éveillés du monde du sans forme...

 

 

Comment les hommes pourraient-ils entendre le silence clair et puissant avec leurs sons de cloches et de sirènes et le bruit des pelles et des engins qui creusent les tombes où ils seront enterrés et qui édifient d'affreuses stèles à la gloire de leur postérité éphémère ?

 

 

Pour quelles raisons écrit-on ? Pour quelles raisons l'écriture nous saisit-elle et nous confine-t-elle derrière notre table (même si nous écrivons sur les chemins l'essentiel du temps...) ? Toujours pour mille mauvaises raisons derrière lesquelles se cache, malicieuse et mystérieuse, la volonté de dire l'indicible...

 

 

Au commencement était l'origine dont les bras se sont multipliés. Et desquels sont nées d'innombrables matrices enfantant d'autres bras et d'autres matrices. Façonnant la glaise pour en faire des visages et des yeux qui s'interrogèrent sur la glaise, les bras, les matrices et leur origine. Et dont les mains industrieuses inventèrent d'autres bras et d'autres matrices, d'autres visages et d'autres yeux. Mais de combien de bras et de matrices, de visages et d'yeux faudra-t-il peupler la terre pour que l'origine, un jour, leur devienne familière ?

 

 

Une bouche qui sait taire son nom – et son histoire – et qui n'a que faire de l'avenir de sa chair a plus à dire de son silence que toutes les lèvres bavardes. Et malgré les apparences, sa présence a sur le monde un poids plus conséquent... Présence plus essentielle que toutes les jacasseries du monde...

 

 

Le monde peut bien s'affairer – et s'agiter – pour se façonner un avenir, l'infini et le silence seront toujours la destination. La seule – et unique – destination. Et qu'importe que l'être – et sa présence infinie et silencieuse – se vivent à travers le regard d'un seul ou d'une multitude, lui seul est, goûte, ressent et regarde à travers la chair et les yeux du monde...

Et qui aurait la folie de croire que l'être et le monde fonctionnent différemment ? Qu'ils sont autre chose que ce lien mystérieux et indéfectible qui les unit. Et qu'ils ne sont, en réalité, qu'un jeu incroyable à l'issue sans importance...

Qui peut douter un seul instant que le monde – et les créatures qui le peuplent – ne sont voués à disparaître – et que d'autres les remplaceront aussi sûrement que les mondes passés ont disparu et que d'autres leur ont succédé ? L'être et le monde – l'être et l'Existant – obéissent aux lois naturelles qui les régissent. Et qui les soumettent à l'extinction et au jaillissement cycliques – et éternels. Nés des mystères de leurs profondeurs...

Lorsque le silence et l'infini s'emparent du regard, les bruits, l'agitation et l'abondance de ce monde d'infimes détails perdent leur importance...

 

 

L'être et le monde. Eternellement animés par les mêmes ressorts. Et dont seuls les formes et les vêtements se transforment...

 

 

Être malgré la somnolence, l'obscurité et l'ignorance. En dépit du monde, de sa fureur, de ses gesticulations et de ses insistances. Comment échapper à l'être ? Il est impossible de s'en extraire. Nous sommes. Et serons éternellement...

La vie et le monde ne sauraient nous éloigner de l'être. Leur attrait, leurs distractions et leurs illusions peuvent nous en détourner de façon provisoire. Mais ici-bas, tout nous rappelle à lui. Et nous invite à le retrouver. Et nous finissons, tôt ou tard, par le rejoindre sans cesser jamais, bien sûr, d'être à la vie et au monde. Jusqu'à ce que l'un et l'autre – être et être à la vie et au monde – se confondent en une inextricable unité scellant ainsi l'Absolu et la vérité aux plus infimes détails du moindre phénomène...

 

 

La voie abrupte de la métaphysique et de la poésie menant à l'être. Aire – et itinéraire – infréquentés. Trop rudes et trop solitaires – trop peu attrayants – pour les yeux des vallées, adeptes inconditionnels des séminaires et des voyages organisés...

 

 

Comment accueillir la grâce d'une rencontre – et l'aubaine d'une parole – sinon en se laissant pleinement traverser et emporter par leurs élans ? Et l'on ne serait guère étonné de se voir mené au cœur de l'être – immergé en ses profondeurs –, seule aire où la rencontre – et la parole – pourront être pleinement reçues – et entendues...

 

 

L'œuvre est dense. Presque rebutante. Quasiment impénétrable. Difficile donc de s'y aventurer – et de feuilleter ces pages – sans ressentir un malaise – une forme d'oppression engendrée par la luxuriance et le foisonnement. Aussi comment y accéder ? Et comment s'y retrouver ? Il conviendrait sans doute de la parcourir au hasard. Y dénicher quelques paroles à l'irrépressible résonance enfouies – perdues peut-être – sous les amas et les entassements. Parmi l'abondance des expressions, des instants, des intuitions et des idées. Et les laisser accompagner nos jours – et nos pas. Les autoriser à cheminer en nos profondeurs... Voilà peut-être le mode d'emploi le plus approprié pour monter à l'assaut – et s'emparer – de ces pages que personne – ou si peu – sera amené à lire...

 

 

Un jour, la poussière, la mousse et les ronces recouvriront les fruits de notre labeur. Tous nos édifices. Toutes nos prétentions. Aussi pourquoi s'acharner à entreprendre, à bâtir ou à construire une œuvre ? Pour laisser quelques traces de notre modeste passage ? Quelle vanité ! Ne serait-il pas plus juste de traverser le monde – et l'existence – sans bruit – ni même se soucier des marques et des empreintes que laissera immanquablement aux êtres – et aux hommes –, et à notre insu, notre humble et bref séjour sur terre ?

 

 

Chaque matin – et à chaque instant du jour –, il convient de vider la mémoire – et de dénuder l'esprit. De se dessaisir des idées, des émotions et des éventuels désirs et craintes qui se seraient invités de façon importune afin de retrouver l'innocence – et la virginité – du regard. Unique porte d'accès au silence et à l'infini...

 

8 décembre 2017

Carnet n°72 Fulminations et anecdotes naturelles

Journal / 2016 / L'exploration de l'être

A la grandeur et à l'immensité du ciel, nous n'avons que notre cœur à offrir. Et nos yeux grands ouverts. Et de cette offrande – la seule, en vérité, que nous puissions lui adresser –, le ciel sera ravi et satisfait. Il vous laissera vous approcher. Et l'habiter. Puis il descendra jusqu'en vos profondeurs. Emplira vos yeux et votre cœur, leur offrira mille baisers de gratitude et un puits d'amour intarissable avant d'y déposer son regard pour que vous puissiez de ses propres yeux embrasser le monde, la terre et le ciel. Ensuite les frontières s'effaceront. Tout sera emmêlé. Dieu, vous et le monde ne formeront plus qu'un seul corps. Et un seul cœur. Alors l'Amour, la joie et la paix pourront se donner sans compter aux uns et aux autres selon les réclamations et les exigences de la terre et du ciel.

 

 

A la barbe du monde se pressent les torrents. Déferlent les vents. S'entassent les immondices des hommes. Prolifèrent les massacres. Et s'égosillent les magistrats – tous les magistrats – de la terre.

Les oiseaux ont fui loin et haut dans le ciel. Et les animaux au plus profond des forêts. Mais le désastre a déjà recouvert les âmes. Elles gisent, moribondes et apeurées, à l'abri de la fureur et des cataclysmes, dans la barbe de Dieu. Et le courroux divin pour les hommes sera sanglant.

Le sang n'effacera pas l'abomination. Mais des cendres renaîtra peut-être un monde nouveau.

Le sang coulera. Et de ce sang qui nourrira le monde, quelle part reviendra au ciel ? Pour que la terre soit plus douce. Et que sa lumière éclaire ses créatures – toutes ses créatures.

 

 

De toute charogne, un ange s'envole. Et le ciel, lui, est déjà ravi. Mais que peut une âme esseulée si elle n'avait à ses côtés les forces du ciel ? Et qui sait si la mort – et ses puits de ténèbres – pourraient la sauver ? A-t-on déjà vu ressusciter un squelette ? Non. Mais l'âme est éternelle. Dieu me l'a dit un jour de désespoir. Et je crois à ses murmures. Et aux secrets qu'il me confie.

Au dessous des hommes fleurit l'abîme. Derrière leur dos, les années déchirées et les passions d'autrefois. Devant, un brouillard infranchissable et la béance qui les effraye – qu'ils craignent par dessus tout. Sur les côtés, rien... la paroi aiguisée du monde et le dos voûté de leur frères. En eux, le cœur noir, troué de trop de peines. Et au dessus de leur tête, le ciel gris et sans pitié pour leurs offrandes et leur mendicité. Ainsi vivent les hommes. Je les ai vus s'agenouiller et implorer Dieu de venir à leur secours. Et le silence a été son unique réponse.

Des âmes brisées, Dieu recolle les morceaux. Le vent les remet sur pied. Et la patience se charge du reste...

 

 

Ah ! Si la terre pouvait s'ouvrir et ensevelir les hommes, leur âme danserait, ravie, dans le vent. Avec le ciel complice.

Au dessus du vent, il y a le ciel. Et sous nos pas, la terre. Mais entre les deux, pourquoi ce bouillonnement et cette fureur ? Et cette incompréhension criante du dessus et du dessous, du dedans et du dehors... ?

 

 

L'amour des âmes pour les corps est aussi invisible que celui des corps pour les âmes. Mais sa puissance est plus vive. Et plus décisive sur les destins.

 

 

Par ces routes si barbares, les hommes marchent et s'égayent. Sous le regard de Dieu qui pleure en silence. Mais la terre – et ses créatures – cheminent ainsi.

 

 

Les yeux voient l'apparence du monde. Le regard, lui, le transperce, y plonge au cœur et lui offre sa lumière.

 

 

Sous un buisson, quelques fleurs se sont réfugiées. A l'abri des regards. Pour échapper sans doute aux mains assassines et aux pas meurtriers.

Plus loin, un arbre nomade parcourt à grands pas la vaste étendue à la recherche de la pluie. Et les nuages, bienveillants, se sont approchés pour lui offrir un peu d'ombre.

 

 

La magie de la terre est de faire croire aux hommes à ses vérités. Et celle du ciel de leur faire croire en son inexistence. Et les yeux aveugles et ignorants regardent partout – en haut et en bas – à la recherche de quelques indices.

 

 

Que serait le peuple de la terre sans le ciel ? Une misère glacée ? Une torpeur chavirante ? Comme un bateau échoué sans océan...

Les hommes pieux scrutent le ciel. Ils ignorent que toutes les merveilles naissent de la terre. Quant aux hommes ordinaires – ils n'en grattent que la plèbe à la surface pour récolter quelques pépites enfoncées dans la boue. La plupart courent en tout sens. Et à perdre haleine, cherchant partout un refuge où ils pourraient abriter leurs jours.

Ils ne savent habiter la paix que leur yeux fébriles s'appliquent à dénicher. Et à leur requête, le ciel ne peut pourvoir. Aussi vagabondent-ils comme des mendiants affamés. D'autres cherchent un raccourci vers le ciel. Et pour leur peine, mille fois ils doivent faire le tour de la terre.

Ah ! La désopilante débâcle du monde ! De cette mascarade, le ciel s'amuse. Comment ne pourrait-il s'en moquer ? Il en rit jusqu'à s'étouffer. Et les hommes, par jour de grand vent, peuvent entendre son rire qui résonne sur les hauts plateaux de la terre. Lorsque l'aube est silencieuse, de grands éclats leur parviennent. Et les plus affûtés accompagnent son rire de leurs chants ou au son de leurs tambours. Et la fine pointe de ce cercle rit avec lui des merveilles de la terre. Et de son engeance crasseuse. De ces mains levées et impuissantes. Et de ces bras en croix implorant sa miséricorde.

 

 

Hormis le regard – et excepté le ciel et la terre –, rien en ce monde n'est plus puissant ni fidèle qu'un livre de poésie*. Il accompagne nos pas comme un chien docile et imprévisible, guide l'âme à chaque virage. Et la nourrit de sa science – et de ses notes célestes – à chaque traversée. Peut-on rêver sur cette terre où vivent les hommes de plus plaisante et généreuse compagnie ?

A-t-on déjà vu plus doux et merveilleux compagnon ? Toujours dévoué et prévenant. Qui sait apaiser et réchauffer les cœurs tourmentés ou frigorifiés par la cinglante solitude du monde et la médiocre compagnie des hommes. Il les entoure de ses bras chaleureux. Et cette tendre accolade les réconforte (elle les réconforte plus que toutes autres...). Et leur donne la force de poursuivre leur marche...

* Lorsqu'il nous arrive d'avoir le cœur triste, mes doigts tiennent celui qui nous accompagne en promenade, bien serré au fond de ma poche comme un ami précieux dont la perte – sans doute – nous rendrait inconsolable...

 

 

Il y a tant d'âme chavirées qui cherchent un port. Et presque toutes échouent sur un récif. Le cœur des hommes peut bien pencher vers l'espérance, il y a du désespoir au fond de leurs yeux.

 

 

Dans nos secrets délires, Dieu – peut-être – se tient debout, riant à gorge déployée et levant les bras au ciel pour guider notre justesse...

Dieu aime la folie des hommes. Celle qui surplombe la raison pour lui donner des ailes et lui faire fréquenter l'Amour. Cette folie-là n'a de main funeste. Elle frappe de sa bonté. Implacablement. Cette majestueuse et bienfaisante folie élève, libère et donne vie... alors que l'autre – la folie meurtrière – la folie chaotique – plus coutumière des hommes et sa sinistre et ténébreuse sœur jumelle – la raison qui se pare des faux habits de la sagesse –, elles, ordonnent, enferment et anéantissent...

 

 

Un surcroît de chaleur offert par le vent glacial qui vous ouvre ses bras et vous enlace. Comme un ami bienveillant, sa présence vous soutient et vous console. Et il ne réclame aucun remerciement, la gratitude dans vos yeux lui suffit.

 

 

Qu'il soit donné à voir à nos yeux aveugles ! Et le monde sera éclairé...

 

 

Parfois la tristesse devient si magistrale que vous vous enivrez de son parfum. Et une douce mélancolie vous envahit...

Dieu n'a pas fait l'âme triste. Mais le cœur est parfois si chaviré par les événements et le funeste du monde que la tristesse le dévore. Et l'âme, secourable et généreuse, prend sa part pour le soulager.

 

 

Chantent les oiseaux qu'accueille le ciel. Et pleurent les hommes que la terre console. Le ciel leur a été banni. Leurs murs ont recouvert leurs yeux.

 

 

J'ai une profonde sympathie – et une immense tendresse – pour cet air d'idiot du village que me donnent au cours de mes promenades, mon visage ravi par les paysages, mes cheveux hirsutes et ébouriffés par le vent, ma marche lente à travers les collines, ma contemplation du ciel, debout et immobile sur les chemins et mes longues pauses assis sur les rochers, le carnet à la main. Le ciel aussi – je le sais – est heureux de cette compagnie. Son regard croise toujours ses yeux avec joie. Et chaque jour, il attend sa venue pour entourer son cœur avec une infinie bonté et veiller sur sa main qui court sur le petit cahier...

 

 

L'écriture parfois nous console des jours. Elle nous tend la main pour abattre les murs borgnes qui entourent la vie. Et la joie. Et les nuages aussi nous ravissent lorsqu'ils effleurent les collines. Charmés par leur forme et leur allure. Parfois légers et rapides, d’autres fois énormes et immobiles, ils habitent et parcourent le ciel avec une grâce et une nonchalance – avec une bonhomie gracieuse – qu'aucune créature du monde ne saurait imiter...

 

 

Qui en ce monde a déjà vu la ronde des ans bousculer le calendrier ? A chaque nouvelle lune, les jours et les pages se tournent. Implacablement.

 

 

La possession et le contentement narcissique. Y a-t-il de poisons plus insidieux et trompeurs ? Combien d'âmes se sont-elles laissées duper par ces charmantes et machiavéliques sirènes ? A en croire l'histoire des hommes, toutes s'y sont laissées prendre... Pour y échapper, les hommes doivent d'abord – et bien souvent – s'y perdre jusqu'à la nausée et l’écœurement. Passés les haut-le-cœur et les vomissements, les âmes s'en dégagent avec aisance. Le ciel alors n'est plus très loin. A portée de regard. Et la main de Dieu veille. Et d'un geste, les délivre...

Chaque jour, la mort s'abat sur les uns et les autres. Balayant, ici et là, les plaines et les vallées, les hauts plateaux, les villes, les forêts et les ermitages de sa faux funeste, brisant les élans, les existences et les cœurs. Mais qui connaît les aspirations véritables de la mort ? Qui sait qu'elle œuvre sous le regard bienveillant du Divin ? Et que jamais elle ne frappe au hasard ?

 

 

Tant de drames se jouent sous nos pas. Tant de gestes et de paroles sont mortifères. Et les verdicts toujours sans appel. Tous, pourvoyeurs de souffrance et de mort*. Comme si la bouche, le pied et le bras de l'homme qui usurpent si souvent la main de Dieu – ou croient parfois agir en son nom ou en celui de je-ne-sais-quelle autre idéologie ou entité monstrueuse – décimaient à tout va sans rien comprendre à l'horreur qu'ils édictent, font surgir et façonnent. Refusant d'admettre l'abomination et l'ignominie dont ils sont les maîtres d’œuvre. Et laissant les yeux se détourner. Trop occupés à se barricader derrière leurs chimères et à protéger leurs illusions croupissantes, imbéciles et barbares. Abjectes.

* Meurtre, torture, destruction, extermination...

 

 

Au fond qu'est-ce qu'un livre de poésie sinon le cœur du ciel qui s'adresse à vous directement à travers l'âme et la parole d'un homme qui le fréquente avec révérence et humilité... Comment cette parole ne pourrait-elle pas toucher votre cœur ? Et faire vibrer en ses hauteurs et en ses profondeurs une divine résonance ?

 

 

Les créatures les plus proches de Dieu ne sont pas celles qui prient et suivent des préceptes poussiéreux et étrangers à leur âme. Ni celles qui volent dans le ciel. Ni celles qui brillent par leur intelligence ou leur ingéniosité. Ce sont les êtres les plus sensibles et les plus humbles. Ceux qui ont obéi aux lois naturelles de la terre, que la vie a fait ramper et qui s'agenouillent à présent dans la joie... Ceux-là ont l'âme suffisamment mûre pour rencontrer et regarder le visage de Dieu qui d'une main les élève et d'un souffle descend sur eux. Et qui dans leurs yeux fait couler des larmes de gratitude. L'Amour naît ainsi... Ensuite la terre et le ciel n'ont plus guère d'importance. L'Amour s'offre sans raison...

 

 

Qui est Dieu ? Qu'est-ce que le Divin ? Et comment le vivre depuis la terre ? Il est – et il convient pour nous de vivre – le non manifesté et l'invisible dans le manifesté et l'apparent, l'infini dans le limité, l'unité dans l'innombrable, la nudité et le dépouillement dans le foisonnement et l'abondance, la simplicité dans la complexité, le silence dans le bruit et le bavardage, la paix dans l'effervescence et l'agitation, l'amour dans la violence et le conflit, la lumière dans l'ignorance et l'obscurité. Et inversement, bien sûr...

 

 

Les heures rayonnantes sur les collines. Le front bas et incliné sur le chemin. Et le cœur infiniment sensible qui embrasse tendrement la terre et les mille créatures exposées à notre regard. Notre âme, bien sûr, est aux anges. Et Dieu – et toutes les choses du monde derrière lui – cherchent nos yeux et nos mains pour leur témoigner leur gratitude. Et les larmes coulent sur nos joues en silence. L'amour partout ruisselle et se déverse sans discontinuer. Inonde chaque parcelle de la terre. Oh ! Dieu ! Peut-on avoir le cœur plus aimant ?

A chaque foulée, les pieds caressent le sol, les yeux effleurent délicatement les pierres, les arbres et les herbes – et la multitude des paysages. Et la symphonie du monde résonne au dedans comme au dehors, bousculant les frontières où les peaux et les cœurs se mêlent aux chants silencieux – et à tous les hymnes – de la terre.

Et voilà soudain cette paix si généreuse et cette joie – cette grâce – gâchées et amputées par la présence – quasi sacrilège – d'individus juchés sur leur engin à moteur – un escadron entier de quads et de moto cross bruyant et vrombissant surgi de nulle part – pétaradant à vive allure sur les chemins. Avilissant et dégradant le silence et les paysages avec leur jouet d'adultes puérils, leur bêtise et leur aveuglement.

Ah ! S'ils pouvaient ressentir cette joie et cette paix, ils délaisseraient aussitôt leur machine de malheur – ce vil et stupide instrument de divertissement – et abandonneraient immédiatement leurs jeux idiots... Ils ne s'y livrent et ne se prêtent à leurs vulgaires et polluantes acrobaties qu'à seule fin de « passer du bon temps » et obtenir quelques plaisirs et sensations pour compenser – très vraisemblablement – une existence morne et insatisfaisante. Peu enthousiasmante. Si peu vibrante. Et si peu vivante.

Si le monde entier pouvait ressentir cette joie et cette paix (si simples et si naturelles), les guerres, l'irrespect, l'inconscience, les conflits, l'exploitation, le mensonge, la cruauté, l'ignominie et la barbarie, eux aussi, s'éteindraient dans la seconde. Et la vie pourrait enfin devenir pour tous – et pour chacun – éminemment douce et heureuse. Simple et naturelle. Riche et vibrante de simplicité.

 

 

L'homme moderne est la quintessence de la dénaturation crasse, puérile* et mortifère. Impuissant à faire mûrir le merveilleux potentiel (d'Amour et d'Intelligence) qu'il recèle en ses profondeurs. Enfoui encore sous des tonnes de pelures infâmes et nauséabondes qui le confinent à l'ignorance, à la bêtise et à l'abjection.

Vivement que s'achève la post-modernité ! Et que naisse un monde nouveau ; fraternel et respectueux, sensible, intelligent et solidaire. Mais je crains qu'il nous faille encore attendre quelques siècles avant de le voir advenir...

* Et parfois même régressive...

 

 

Lorsque le ciel, la terre – et toutes ses créatures – vous aiment – et que vous sentez le Divin présent en chacun d'eux – avez-vous vraiment besoin de l'affection et de la sollicitude puériles et égotiques de vos congénères ?

 

 

De gros nuages gris courent dans le ciel. Laissant quelques trouées bleutées où perce le soleil. Offrant une voûte opaque parsemée d’îlots de lumière.

 

 

Un vieil homme – sans doute un ancien saisonnier agricole originaire du Maghreb – a aménagé, avec soin et amour, un abri à l'écart de la ville pour les chats errants et pouilleux qui habitent les environs. Il a assemblé quelques pièces de bois et plusieurs morceaux d'étoffe pour leur construire un petit cabanon autour duquel il a tendu quelques toiles de jute pour les abriter du vent et des regards trop curieux. Et au centre du campement, il a posé quelques assiettes qu'il vient remplir chaque jour. Nous nous croisons parfois lorsqu'il quitte le village avec un paquet de croquettes attaché sur le porte-bagages de son vélo. Je le salue toujours avec déférence et respect en le « gratifiant » d'un très sincère et révérencieux « bonjour monsieur ». Malgré sa méconnaissance de notre langue, nous échangeons quelques mots de temps à autre. Et lorsque nous nous quittons, je ne manque jamais de demander au ciel d'avoir pour lui – et ses protégés – une attention particulière. Et de rendre grâce à sa bonté et à sa gentillesse. Et j'ose espérer que le ciel m'entende et offre à cet ami inconnu une vie douce et heureuse. Pour remercier et honorer cette sensibilité et cette tendresse désintéressée. Si rares en ce monde...

 

 

Accompagner le monde – et toutes ses créatures – de nos pensées tendres et émues n'est pas un exercice vain et inutile. N'en déplaisent aux esprits rationnels, étroits et sectaires, cet élan invisible – j'en suis persuadé – lorsqu'il est porté par la grâce et impulsé avec force, détermination et profondeur – apaise, soulage et entoure les êtres de façon bien plus tangible que l'on pourrait l'imaginer...

Dieu et le ciel ne connaissent les frontières. Ils réunissent l'Amour et les cœurs en une seule – et parfaite – unité...

 

 

L'infâme balisage des hommes qui borne l'horizon. Et le restreint. Et leurs flèches assassines pointées vers l'avenir. Où courent-ils ainsi ? Où croient-ils pouvoir fuir ? Ils n'échapperont pas à la barbarie de leur organisation. Ni au funeste de leur œuvre et de leurs édifications.

 

 

En cet après-midi dominical, la pluie a condamné les hommes à abandonner les chemins de campagne. Effrayés par les gros nuages qui avaient recouvert le ciel et les gouttes drues qui commençaient à tomber sur la plaine, ils ont regagné, la tête basse et le visage dépité, leurs quatre murs. Nous laissant le privilège (comme tous les autres jours de la semaine) d'arpenter les collines dans la solitude en compagnie de dame nature qui avait revêtu – pour l'occasion ou pour notre venue peut-être (allez savoir !) – les habits perlés et argentés de la pluie. Ravis de cet accoutrement et de cet espace déserté par les foules, voilà que, dans un geste spontané de remerciement, nous nous mettons à danser au rythme des gouttes qui accompagnent notre marche dans le froid et la joie de ce beau jour d'hiver pluvieux.

La terre gorgée d'eau – promesse d'abondance et de fertilité – exulte, elle aussi. Les arbres et les herbes s'inclinent avec gratitude vers le ciel. Ils dansent sans retenue dans le vent, offrant à la pluie leur étrange ballet et leur fébrile chorégraphie sous les yeux ravis et satisfaits de tous les dieux de la terre et du ciel.

 

 

Chaque jour, le ciel, la vie et la nature guident notre main sur la page. Dieu les a autorisés à se laisser traverser par sa parole. Nous, nous contentons d'ouvrir notre carnet et de laisser notre petit crayon danser sur la feuille.

 

 

Dans la forêt, on aperçoit les collines au loin et quelques éclaircies dans le ciel. Et on entend l'âme, toujours ravie de ces paysages, chanter avec le vent. Et soudain, nous nous redressons avec solennité pour écouter, radieux, cet hymne à la terre. Emus de la joie et de l'allégresse qu'il offre à tous ses habitants.

 

 

Les cailloux des chemins accueillent nos pas. La nature environnante, notre cœur et notre âme. Dieu et le ciel, notre regard. Peut-on connaître plus belle et plus douce compagnie ? Comment ne pas sentir cet amour – tout cet amour – qui nous est offert ? Et ne pas se sentir chez soi en ces lieux – en ces terres familières qui nous reçoivent ?

 

 

Au détour d'un chemin, nous apercevons la dépouille d'un sanglier, décapité, démembré et dépecé, lâchement et sauvagement abandonné par ses meurtriers. Et déjà grouillante de vers. Et ces assassins ignares et sanguinaires, à leur insu bien évidemment, lui ont réservé la plus belle des cérémonies. Et la plus digne des sépultures. Offert à la terre et à ses créatures qui sauront l'honorer et lui organiser les plus grandioses et émouvantes funérailles qui soient...

 

 

Derrière un vieux chêne, une jolie boule de mousse verte se tient au pied d'un romarin – comme enroulée autour de son tronc. On dirait qu'elle s'est installée là avec pudeur et hardiesse, désireuse sans doute de réchauffer et de tenir compagnie à son ami pour l'hiver.

Un peu plus loin, une forêt de lichens d'un beau vert pâle accrochés à un énorme rocher. Et un peu à l'écart, sur un petit caillou minable, un lichen singulier et solitaire d'un magnifique rouge orangée, fier et malicieux. Ravi sans doute de sa différence et d'habiter à bonne distance de ses congénères... Et qu'il leur fasse de temps à autre quelques vilaines grimaces ne nous étonnerait guère...

Et nous sourions de ces merveilleuses anecdotes et de ces sympathiques clins d’œil (un rien anthropomorphiques, il est vrai..) offerts aux yeux humains. Enchantés – réellement enchantés – par toutes ces belles rencontres naturelles...

 

 

A quelle main destines-tu ton aide ? A quel cœur dispenses-tu ton secours et ton assistance ? A quel visage accordes-tu ton amour et ta bienveillance ? N'oublie jamais que Dieu est présent en chacune de ses créatures. Le monde entier est le visage de Dieu. Et il te regarde à travers chacune d'entre elles. Il n'y a nul endroit où fuir. Mais tu peux te réfugier dans son regard. Là est ton seul salut...

 

 

Le ciel bleu immense enveloppe l'horizon. Et au loin, les êtres – les fils de la terre – gesticulent comme de minuscules figurines de glaise animées par les vents et la main de Dieu. Orchestrant le divin spectacle du monde et jouant avec les fils invisibles de la merveilleuse trame que nul ne saurait défaire et comprendre sans s'être suffisamment dévêtu – et défait de ses oripeaux – pour rejoindre la joyeuse troupe des âmes – des âmes humbles – à son service.

 

 

Ravale tes désirs orgueilleux de conquête. Et creuse au dedans la défaite pour que la plus haute puissance soit offerte à ton humilité...

 

 

Lorsque les vents se mêlent à l'orage et à la foudre ou que naissent les tempêtes, l'impétueuse colère du ciel balaye la terre de ses scories. Anéantit l'orgueil des hommes. Et condamne leurs œuvres bancales et prétentieuses. Et les hommes effrayés – pris de panique et de terreur – se réfugient dans leurs dérisoires et précaires abris, trop lâches pour affronter la furie du ciel. Seules les âmes savent s'en réjouir. Et par milliers, on les voit rejoindre la danse furieuse et extatique du ciel, tournoyant comme des derviches ivres de joie dans le souffle de Dieu.

 

 

Les plus nauséabondes immondices exhalent parfois un doux parfum. Comme il arrive que la tristesse – la grande tristesse – soit le prélude à la joie.

 

 

Si un seul mot – une seule parole – pouvait sauver le monde... Mais le silence est déjà à l’œuvre. Il ne peut sauver les corps. Ni les arracher à la mort. Mais son labeur sur les âmes est inlassable. Sans relâche, il se voue à leur salut (et à leur libération). Jamais il ne renonce à sa tâche. Et pourtant, en dépit de sa patience, les esprits et les cœurs rechignent à les libérer. A leur rendre leur liberté. A leur offrir la joie de danser dans le ciel sous le regard ravi et bienveillant du Divin.

 

 

Sur terre ne subsiste que le nécessaire que le temps transforme – ne cesse de transformer – en nécessaire plus impérieux encore... Et de nécessaire en nécessaire, le monde se construit pour tendre – sans doute – vers l'indicible. La lenteur et la persistance de l'inutile et du superflu ne viennent que de la terre. De ses résistances et de ses limites. Si le ciel et la main de Dieu étaient les seuls maîtres à la manœuvre, l'indicible adviendrait aussitôt sur terre.

 

 

C'est le ciel qui déverse ces paroles sur la page. Et lui seul fait danser le petit crayon que notre main hésitante peine parfois à tenir...

 

 

Notre âme voue une totale confiance – une pleine et entière confiance – à la sensibilité et à l'intelligence. Et à tous ceux qui manifestent – d'une façon ou d'une autre – ces caractéristiques. Quant aux autres – et au reste –, elle se montre à leur égard plutôt circonspecte. Non qu'elle soit craintive, excessivement prudente ou effarouchée mais elle ne connaît que trop les créatures du monde et leur inclination instinctive à la ruse et à l'opportunisme. A la duperie et à l'instrumentalisation dont les hommes se sont fait, au fil de l'histoire terrestre, les plus dignes représentants. Et les plus habiles et infâmes porte-drapeaux.

 

 

Le silence et le non agir – si cher aux taoïstes – s'avèrent en définitive les instruments les plus puissants, les plus efficaces et les plus opérants en ce monde. N'en déplaise aux esprits bavards et interventionnistes dont les paroles et les actes sont inévitablement guidés par une idéologie restreinte et limitée.

Le silence est un enseignement. Sans doute le plus profond de tous. Et le non agir consiste à laisser le cours des choses suivre sa pente, y compris les élans naturels et spontanés du corps et de l'esprit qui surgissent. Ou peuvent survenir...

Le silence et le non agir constituent des outils implacables. Des outils magistraux et précieux (sans doute les plus précieux qui soient...) mis en œuvre par le ciel et la terre pour faire advenir les événements, les circonstances et les situations nécessaires aux êtres – pour que tous et chacun vive(nt), comprenne(nt) et intègre(nt) profondément ce qui doit l'être et que chemine et progresse ainsi la (leur) compréhension – afin (sans doute) de faire advenir en ce monde l'indicible – le Divin ou la présence silencieuse impersonnelle et souveraine.

Malgré les critiques infondées (infondées par la méconnaissance et l'étroitesse de vue de leurs contempteurs) qui assimilent bien souvent le silence et le non agir à une forme de résignation ou de fatalisme – ou pire à une forme d'indifférence ou de malveillance égotique et mortifère – ils sont, bien au contraire, impulsés par l'Amour, l'Intelligence et la bienveillance, et représentent, en particulier lorsqu'on en use de façon consciente et éclairée, le gage le plus sûr de les faire advenir en ce monde et de les faire apparaître dans l'esprit, le cœur, les actes et les paroles des êtres impliqués ou concernés par les événements, les circonstances et les situations. Aussi le silence et le non agir doivent toujours, nous semble-t-il, avoir la primauté sur les paroles et les actes réactifs et encombrés qui ne sont – le plus souvent – que des gesticulations impulsées par la peur ou le désir... Et n'ayez crainte, si une situation exige qu'un acte soit réalisé ou qu'une parole soit prononcée, n'en doutez pas un seul instant, le silence et le non agir y pourvoiront...

En définitive, le cours des choses fait naître des situations qui demandent et exigent. Et le silence et le non agir impulsent les réponses justes et nécessaires à ce que les situations réclament... Le reste, en dépit des apparences, est non seulement superflu, inefficace et inopérant mais représente toujours un détour, un achoppement ou une entrave.

 

 

Et même dans les pires soupirs, il y a une extase qui attend...

 

 

De notes sensibles (ou poétiques) en notes réflexives (ou plus philosophiques), le ciel chemine en nous. Emplit notre cœur – et tous les interstices vacants de l'esprit et du corps – pour libérer entièrement notre âme. Et nous habiter pleinement.

 

 

Là où se posent les yeux, les pas se dirigent. Et de là où naît le regard, l'enfer et les malheurs ou la joie et la paix les accompagnent...

 

 

Des plus grandes peines peut naître – et naît souvent – la plus grande joie.

 

 

L'exercice quotidien de la marche et de l'écriture dans les collines ou le long des berges sauvages de la rivière.

Peut-on rêver de plus beau cadre pour effectuer son travail ? Avoir pour collègues – toujours enjoués et accueillants – les pierres, les arbres et les nuages et pour bureau, un petit sentier ou un coin d'herbe verte où l'on peut se livrer à sa tâche en notant quelques mots ou quelques fragments dictés par le ciel.

Oui, – il n'y a aucun doute –, cet humble scribe de la parole céleste est l'un des employés – à la fois ouvrier et artisan* – les plus chanceux et les plus privilégiés de la terre ! Comment pourrait-il ne pas exercer son emploi, la joie au cœur ?

* Tenu parfois par sa main trop terrestre d'ajouter à cette parole brute... et immanquablement contraint de la raboter et de la limer pour lui donner un air à peu près présentable afin qu'elle puisse être appréhendée, entendue et compris par l'esprit humain...

 

 

Que dure la gloire sur les rivages de la terre ? Et qu'offre-t-elle ? Rien. Qu'un médiocre et fugace contentement de l'esprit. Et que vaut celui-ci face à l'humilité qui ouvre à l'éternité et à la puissance invincible de l'Amour ?

 

 

Les yeux des hommes sont clos. Et leur cœur fermé. Pourquoi leur demanderait-on de nous éclairer ou de nous aider à marcher (et à cheminer) ?

Aurait-on l'idée de demander son aide ou sa route à un aveugle ignare et malveillant ? Ou pire (ou mieux) aspirerait-on à le suivre ? Non. Et pourtant, bien des hommes – sinon tous – font confiance à la cécité, aux inepties et à l'abjection de leurs congénères.

Comment leur dire – sans passer pour un prétentieux, un malotru ou un rabat-joie – de n'accorder d'importance (et de valeur) qu'à ce que recèlent leurs profondeurs. Sensibilité, intuitions et ouverture d'esprit et de cœur devraient être leurs seules balises. Et leurs seuls guides.

Mais les hommes sont – et se sentent – bien souvent si perdus qu'un manque de discernement, d'intelligence ou de courage les incite à suivre n'importe qui – le premier qui passe et qui a l'air de savoir ou de comprendre (qui a seulement l'air bien entendu) ou la foule stupide et inconsciente (mais dont le nombre rassure) pour leur montrer le chemin et les diriger. Pourvu qu'ils avancent (ou du moins aient le sentiment d'avancer) en posant un pas après l'autre en n'importe quel lieu ou sur n'importe quel chemin, les hommes – en animaux stupides – s'en trouvent rassurés. Et satisfaits. Ah ! Mon Dieu ! Comme les hommes sont idiots... Ils se comportent non seulement comme des imbéciles mais agissent en êtres bien peu éclairés...

 

 

Pourquoi te livres-tu à cette tâche si le ciel ne t'y a convié ?

 

 

Le plus abominable, le plus abject, le plus stupide et le plus borné des meurtriers ou des bourreaux est, lui aussi, une créature et un instrument de Dieu. Et sans doute même a-t-il besoin, plus que tout autre, d'Amour et de tendresse... Mais cette nécessité n'empêchera nullement le ciel et la terre de le placer en de terribles situations (aussi terribles que ses actes) pour que naisse et se développe en lui la nécessaire maturation de l'Amour et de l'Intelligence...

 

 

En toute chose – des plus anodines et des plus simples aux plus complexes et aux plus essentielles – on est toujours amené à faire du soi-même. Nul, ici-bas – et en nulle tâche – ne peut faire autrement*... A travers la singularité des êtres et la diversité des formes terrestres, le ciel prend plusieurs visages... Il ne peut en être autrement en ce monde...

* Ou, autrement dit, nul ne peut faire autre chose que du soi-même... Et pas même l'usurpation et l'imitation n'y échappent...

 

 

Le ciel, les livres. Les chiens, les arbres. Les herbes, les pierres. Et les chemins des collines. Compagnons de route(s) si chers à notre cœur. Et à nos pas.

 

 

Les pierres des chemins nous sont plus douces que l'asphalte des trottoirs. Et la présence du ciel et des arbres plus essentielle que celle des hommes.

 

 

En ville, une chose en nous étouffe. Se rétracte. Et se dessèche. Sans doute la part la plus sauvage et indomptable de l'âme. Qui ne peut souffrir la fréquentation des hommes, du bruit et du béton. Les déambulations urbaines auxquelles nous nous prêtons de façon contrainte et que nous lui infligeons est pour elle un calvaire. Une atroce amputation de l'essentiel – comme coupée de son souffle vital. Eloignée – trop éloignée – des vibrations, des éléments et des paysages naturels. De son cadre familier et nourricier.

La foule, les engins, les accessoires et les artifices en surnombre qui donnent à la ville son effervescence, sa fureur et sa folie la confinent au repli, à la révolte et au silence. Et de son cachot, on entend ses ruades, ses rebuffades et ses cris silencieux qui nous exhortent de retrouver au plus vite l'espace dont elle a besoin : le ciel, la nature et la solitude – impossibles et introuvables, bien sûr, dans l'odieux, la crasse et la surabondance du monde urbain.

 

 

Le temps. Et les heures. A la fois terrains et boucliers de la souffrance qui étreint les êtres. Et qui, elle aussi, comme eux, s'efface et disparaît en ce monde(1) de phénomènes où seuls règnent le provisoire et l'éphémère(2)...

(1) Le monde peut être, bien sûr, considéré lui-même comme un phénomène pro-visoire...

(2) Où le provisoire ne rivalise qu'avec l'éphémère...

 

 

Sentir la terre – le contact de la terre – à travers le corps allongé de tout son long sur un rocher. Regarder une souche d'arbre se décomposer. Qu'y a-t-il de plus tendre ? Et de plus émouvant ?

Ah ! Si les hommes pouvaient goûter à ces délices et sentir ces merveilleuses vibrations ! Mais comment le pourraient-ils ? Pour eux, ces choses-là – nous le savons bien – sont des insignifiances, des fadaises ou des idioties – tout juste bons pour les demeurés ou les illuminés (termes toujours péjoratifs à leurs yeux). Ils préfèrent trouver leur joie leur pauvre joie – en suant dans une salle de sport, rivés à leur tablette ou à leur smartphone ou scotchés devant leur écran vidéo... Laissons ces enfants à leurs belles activités et à leurs dignes occupations... Un jour, sans doute, grandiront-ils...

 

 

A la grandeur et à l'immensité du ciel, nous n'avons que notre cœur à offrir. Et nos yeux grands ouverts. Et de cette offrande – la seule, en vérité, que nous puissions lui adresser –, le ciel sera ravi et satisfait. Il vous laissera vous approcher. Et l'habiter. Puis il descendra jusqu'en vos profondeurs. Emplira vos yeux et votre cœur, leur offrira mille baisers de gratitude et un puits d'amour intarissable avant d'y déposer son regard pour que vous puissiez de ses propres yeux embrasser le monde, la terre et le ciel. Ensuite les frontières s'effaceront. Tout sera emmêlé. Dieu, vous et le monde ne formeront plus qu'un seul corps. Et un seul cœur. Alors l'Amour, la joie et la paix pourront se donner sans compter aux uns et aux autres selon les réclamations et les exigences de la terre et du ciel.

 

 

Dans les mystères de la langue et du cœur, Dieu a jeté son secret. Et depuis l'aube des temps, on voit les hommes penchés sur leur table qui peinent à le déchiffrer. L’œil averti et l'esprit aiguisé toujours s'y sont cassés les dents. Seule l'âme innocente peut lui donner vie. Voilà, en vérité, le seul travail de l'homme, celui que Dieu lui a offert : faire naître l'innocence. A charge pour lui de défricher préalablement les obscures forêts du cœur et de l'esprit...

 

 

En cette heure vespérale, le ciel gris s'assombrit. Et on aperçoit au loin trois petits nuages – fins et étroits – tout en hauteur en forme d'apostrophe sur la longue et sombre silhouette d'une colline aux allures d'immense plateau émergeant de la vallée. Et soudain je suis frappé par cet inattendu tableau. Ces nuages ressemblent à trois petites virgules légères et malicieuses dans l'obscur d'une longue phrase interminable. Comme si le ciel – qui regarde (je le sais) mes notes par dessus mon épaule – m'avait adressé un immense clin d’œil en dessinant dans le paysage l’hermétisme un peu balourd et parfois alambiqué que ma main – souvent trop lourde – retranscrit sur son petit carnet et qu'une ponctuation plus assidue et quelques aménagements feraient sans doute gagner en beauté et en légèreté... en grâce peut-être...

 

 

En archipel de joie, Dieu se donne. En constellations maritimes que l'Amour recouvre. Pour que le ciel et la mer s'embrassent. Et que la terre voit s'envoler les âmes.

 

 

Une farouche solitude. Voilà ce dont l'âme a besoin. Quant au reste, n'ayez crainte, Dieu et le ciel y pourvoient...

 

 

Avec une sincère candeur, nous croyons nous épancher. Et ce n'est que le ciel qui pleure à travers nos lèvres...

 

 

La divine bonté des heures qui s'offrent gracieusement pour la joie de s'offrir. Sans attente à l'égard de ceux qui donnent comme à l'égard de ceux qui reçoivent. Répondant simplement à une impérieuse nécessité naturelle...

 

 

En dépit des apparences – et n'en déplaise aux partisans du progrès – les hommes, depuis l'aube de l'humanité, ont créé davantage d'engins et d'instruments de mort que d'outils et d'accessoires vitaux. Et nécessaires à la vie. Ils estiment pourtant que ces inventions sont indispensables au monde. Et à son évolution. Et quelle que soit l'époque, ils appellent cela la modernité...

 

 

Dans un groupe humain (quels que soient sa nature, sa taille et son environnement), le psychisme exhorte chaque individu à jouer un rôle (le* comique, le râleur, l'intello, l'individualiste, le fédérateur, le donneur de leçon, le gentil, le discret etc etc). Et la plupart se prêtent, presque à leur insu, à ce jeu (de dupe) où personne sans doute ne l'est complètement...

* Au masculin comme au féminin, bien entendu...

En revanche, dans la solitude et dans la nature où le psychisme est moins actif (plus silencieux – voire inexistant), les individus – hommes et animaux – assument leur fonction et se livrent à leur rôle naturel sans y mêler ni se soucier des artifices, des apparences, des jeux collectifs, des postures sociales et du qu'en-dira-t-on.

D'aucuns y verront peut-être un signe de la supériorité de l'homme sur l'animal et de la société humaine sur l'état de nature. La preuve que les êtres humains disposent non seulement d'une palette comportementale plus large et éminemment plus complexe mais qu'ils ont su également créer un système collectif d’interactions riche et dense.

Certes... mais ils oublient (un peu vite) que cette palette et ce système d'interactions s'accompagnent toujours d'une infinité de postures, d'attitudes, de manières et de chichis non seulement vains, superflus et ridicules mais source d'agissements, d'agressions et de conflits particulièrement délétères.

Cette « richesse » comportementale et ce système complexe de liens et de codes constituent-ils véritablement un progrès ? Oui, sans doute (dans son ensemble) mais, qui nécessiterait incontestablement d'être transcendé... car jusqu'à présent, il est évident que les hommes ont toujours usé de la perception et de la cognition – à travers le psychisme et l'accès à une forme étroite et limitée de conscience – comme des animaux immatures utilisant les aptitudes et capacités qui leur ont été offertes (telles que les représentations, l'idéation, la conceptualisation, le langage etc etc) et le pouvoir qu'elles confèrent qu'à des fins grossières, instinctives et animales : pour tirer parti et bénéfice, se protéger, agresser, exploiter, instrumentaliser, détruire, exterminer, s'approprier, ruser, séduire, tromper, critiquer, faire souffrir etc etc.

Jusqu'à aujourd'hui, seule une infime part de ces capacités a été utilisée à des fins plus nobles et – disons-le – supérieures comme par exemple, accueillir, respecter, prendre soin, aider, donner, partager, ouvrir, s'ouvrir, élargir et aimer.

Ces éléments prouvent ou démontrent une nouvelle fois – et avec clarté – la grande immaturité des hommes. Et le fort potentiel – non encore actualisé, bien sûr – de l'humanité en matière de Conscience, d'Amour et d'Intelligence...

 

 

La terre qui accueille nos pas est souvent plus fraternelle que les yeux – et les gestes – de nos frères. Quant à Dieu et au ciel – même si l'essentiel des hommes ne peut y accéder* – leur regard se montre toujours – et envers tous – accueillant et bienveillant.

* Par identification à la forme et encombrements psychiques et émotionnels...

 

 

Dans le ciel naît le regard transparent. Et les pauvres hommes lèvent vers lui leurs yeux obturés. Et si leur nuit s'éclipsait ? Ils ne verraient rien. La main de Dieu aurait tout effacé. Ne subsisteraient que le ciel. Et le regard transparent. Et peut-être le reflet de cette terre d'hécatombes et de mutilations édifiée par leur ascension, leur frères et leurs ancêtres. Leurs échafaudages déclinants et corrompus. Et leurs pauvres échelles branlantes et dégoulinantes du sang de leurs massacres. Et devant cette abomination, ils s'agenouilleraient en larmes, implorant le ciel et la terre d'éduquer les hommes à l'innocence.

 

 

Nous croyons découvrir, explorer et parcourir la terre. Et l'espace. Mais, en vérité, c'est le ciel qui, à travers nous, cherche un chemin...

 

 

La joie de la terre à accueillir le subtil entremêlement et l'infini renouvellement de tout. Et la joie du ciel qui goûte et contemple son œuvre merveilleuse...

 

 

La crucifixion du christ que certains assimilent à un sacrifice pour les hommes est une véritable hérésie. Un total non sens. Cette crucifixion n'a d'autre valeur que l'exemple et l'encouragement. Elle n'a sauvé et ne sauvera jamais personne de ce que d'aucuns appellent les pêchés (les pêchés ne sont sans doute rien d'autre que l'ignorance profonde de notre nature fondamentale et les comportement délétères qui en résultent...). Cette crucifixion invite simplement chacun à se laisser clouer par le monde et le réel (autrement dit à les laisser agir et faire leur œuvre sur nous et en nous) et à emprunter cet éprouvant chemin terrestre du dépouillement (que l'on nomme traditionnellement le chemin de croix*) qui mène inéluctablement à ce qu'ils appellent la résurrection et le royaume céleste qui ne sont rien d'autre que l'accès à l'espace infini et éternel de l'impersonnalité...

* A chacun son chemin de croix – ce dernier étant toujours parfaitement adapté aux caractéristiques et aux singularités de l'être qui chemine... Et bien qu'il existe une multitude de chemins – autant sans doute qu'il y a d'êtres –, tous comportent des difficultés et des écueils que l'on pourrait qualifier d'épreuves de dépouillement et de désencombrement nécessaires pour accéder à la nudité requise...

 

 

Ces derniers temps, mes fragments usent du mot « Dieu » de façon excessive et outrancière. Il ne s'agit nullement – vous l'aurez compris – de l'image idiote, puérile et anthropomorphique du vieil homme sage et tout puissant à barbe blanche... Dieu est ici employé comme métaphore de l'Absolu, du Divin (au sens le plus large) et de l'Impersonnel. De la présence silencieuse et souveraine que chacun est en mesure de ressentir, de goûter et d'habiter...

 

 

Sur cette terre fragile nos pas se posent l'espace d'un instant – le temps fugace d'une existence. Tâchons de lui épargner les affres – et la lourdeur – de notre marche. Et les scories de notre passage.

 

 

L'esprit et le cœur influent l'un sur l'autre d'une incroyable façon. Il y a entre eux des liens invisibles et imperceptibles aux yeux et à l'entendement des hommes. Et pourtant, plus ces liens deviennent actifs, plus ils se renforcent et gagnent en puissance. Plus ils deviennent puissants, plus l'esprit et le cœur s'emmêlent et agissent de concert. Jusqu'à ce que cet enlacement devienne si fort et si étroit que l'esprit et le cœur s'unissent pour se fondre en une seule et parfaite unité.

 

 

Le ciel toujours rend grâce à la terre qui donne la vie, à l'air que ses créatures respirent, à l'eau qui donne naissance aux arbres et aux herbes, qui coule sur les corps, les mains et les visages et dont tous s'abreuvent, au soleil qui éclaire et réchauffe les êtres, aux aliments que les corps absorbent et transforment. Grâce à eux, le ciel peut goûter la vie et le monde. Et lorsque nous ressentons profondément cette grâce et cette pluie d'offrandes ininterrompue autant que la gratitude et la joie du ciel, nous nous joignons à lui. Et la vie devient alors une profonde et permanente célébration.

 

 

La brume – dense et épaisse – sur les collines et le ciel gris et pluvieux – magnifique – recouvrent la terre et ses secrets de leur longue robe mystérieuse. Et la rendent si belle. Si énigmatique. Si désirable. Mais en offrant cette beauté et en voilant son apparence – et sa nature – Dieu a-t-il songé un instant aux hommes si pleins déjà de désirs, de questions et d'incompréhension...

 

 

Nous avons beau savoir – comprendre et ressentir – que seul le ciel éprouve les événements et les situations et qu'il fait vivre à chacun – à chaque « part » de lui-même – ce qui lui est nécessaire, nous continuons à souffrir de notre impuissance à venir en aide à la détresse et à l'incompréhension du monde...

En cette froide après-midi d'hiver, une petite pluie fine et serrée, têtue et un peu délurée tombe sans discontinuer sur les paysages. Et notre main glisse et les mots buttent sur le petit carnet constellé de minuscules gouttes. Nos fragments sont ponctués d'innombrables flaques que Dieu a la malice de transformer en taches indéchiffrables, rendant très difficile l'écriture et presque impossible la lecture. Comme s'il me disait avec un petit air fâcheux de réprimande : « voilà à quoi tu m'obliges ! Laisse donc tes feuilles et ton travail de pauvre scribe ! Et regarde autour de toi ! Je suis là partout sur les chemins et dans les paysages. L'as-tu oublié ? Qu'attends-tu pour me rejoindre ! Viens ! Et nous danserons sous la pluie ! ». Comment résister ? Alors j'ai refermé mon carnet – presque détrempé – pour m'élancer vers lui. Et le chemin qui nous attendait. L'après-midi ne faisait que commencer...

Nous nous sommes enfoncés au cœur du massif. Au cœur des collines sauvages. Au milieu des vallons profonds et luxuriants. Des roches et des a-pics de calcaire splendides – comme une dentelle massive et puissante émergeant de la forêt. Nous avons suivi une piste étroite – fréquentée sans doute occasionnellement par quelques chasseurs*. Avec le sentiment de pénétrer dans un paradis naturel infréquenté des hommes. Comme une incursion dans le monde d'avant l'humanité. Ces lieux dégageaient une puissance et une sauvagerie brute indéfinissable. Nous nous y sommes engagés avec une joie indicible – une vive et profonde émotion. Avec l'impression bouleversante de retrouver la vie primitive des premiers hommes. Et de marcher sur la terre originelle.

Tout au long de cette marche, nous nous sommes remplis de la beauté du monde, de la nature et des paysages sauvages. Comme s'ils se déversaient en nous en flots ininterrompus. Submergeant tout. Notre cœur, notre corps, notre esprit. Toute notre âme. Et de parcourir ces grands espaces déserts, naturels et sauvages, l'extase nous a foudroyés. Et dans ce débordement, notre main – émue et tremblante – et assidue à la tâche s'est épanchée de cette surabondance de joie. Nous l'avons vue inscrire, malgré la pluie, ces quelques mots sur le carnet ruisselant qui accompagne chacune de nos excursions.

Et après tant de kilomètres parcourus en pleine nature, lorsqu'il nous fallu rejoindre à la nuit tombée la civilisation humaine – ses routes, ses habitations et ses lumières artificielles –, une chose en nous s'est attristée. Et s'est rétractée. Comme si quelque chose en l'homme la blessait. Et l'offensait profondément. Sans doute cette dimension brutale, grossière et artificielle et ce manque ou cette absence de présence au monde et à lui-même qui le confinent, malgré lui, à une forme détestable de vulgarité...

* par quelques rares chasseurs en ces lieux très éloignés du réseau routier...

 

9 décembre 2017

Carnet n°76 Hommes, anges et démons

– Les êtres, la nature et le regard –

Journal / 2016 / L'exploration de l'être 

Sur la terre, les dessins du jour. Le dessein des jours. Et dans le ciel, Dieu qui tient la plume... Et au dessus de chacun, un ange avec une feuille blanche entre les mains...

Se défaire de la terre ? Impossible. Se défaire du ciel ? Impensable. Nous sommes cloués à leurs horizons...

L’œuvre du temps sur les visages. Et les corps. Et sur la compréhension et la fréquentation du regard. Toujours neuf. Et éternel.

Qui voit son propre visage, voit le visage du monde. Qui voit le visage du monde, voit le visage de Dieu. Lorsque tout est vu, rien ne s'efface. Mais tout meurt et renaît sous une autre lumière... 

 

 

[Prélude angélique]

 

Une douleur vibrante, vivante – une douleur écarlate – me ronge les gencives, la joue. Et le palais. Comme un ange exilé du ciel, j'ai replié mes ailes. Et j'attends. Allongé sur mon lit de pierre et de désolation, les draps de la souffrance sur les épaules. J'attends que la douleur se retire. Qu'elle aille courir d'autres contrées...

L'herbe et les pierres des collines m'attendent. Et les chiens aussi patientent sagement, surpris de me voir si mal en point. Je leur serai fidèle. Je me lève, fragile et vacillant. Et nous voilà marchant à pas lents rejoindre nos terres familières. Le ciel est inaccessible aujourd'hui mais nous irons là où le monde est le moins inhospitalier. Sur la colline que l'on aperçoit depuis la fenêtre de la maison. Je manque de force et d'ardeur pour aller plus loin.

La douleur, le manque de sommeil, la fièvre et la fatigue donnent à mes pas une foulée de plomb. Et à ma silhouette une allure de fantôme chancelant et mal assuré dans cet espace trop vaste – et trop venteux.

Mais étrangement, après plusieurs centaines de mètres en ces lieux si chers à notre cœur, je retrouve un peu d'ardeur. Ici, l'air – et le monde – sont plus respirables. Et la douleur plus supportable.

Un livre de poésie et mon carnet m'accompagnent. Je les sors de ma besace et trouve la force d'écrire cette petite note.

 

 

L'ange – l'ange qui est dans le regard – me voit. Et je devine son sourire. Il se penche vers moi et me murmure une parole réconfortante. Sa présence est secourable. Il veillera sur moi le temps de la guérison. Et le temps de la convalescence. Plus tard, nous nous retrouverons comme les meilleurs amis du monde. Comme des frères. Comme des amis fraternels et inséparables. Mais « demain » et « plus tard » n'existent pas dans le langage des anges. Leur seul espace est le présent. Et la présence.

 

 

L'ange de la vie et l'ange de la mort sont les deux faces du visage de Dieu.

 

 

Les anges sont la part de nous-mêmes la plus innocente. Et la plus libre. La part divine des créatures terrestres. Elle nous accompagne depuis toujours. On en prend conscience lorsque le cœur est suffisamment mûr – suffisamment nu et humble – pour les recevoir. Pour écouter leur parole sage et réconfortante. Se laisser porter sur leurs épaules et mettre nos pas dans les leurs sans craindre les moqueries des hommes ni la chimérique colère divine qui n'existe que pour les âmes et les cœurs craintifs et ignorants.

Dieu et les anges sont Amour. Leurs gestes et leurs paroles sont portés – et guidés – par l'Amour. Comment pourraient-ils éprouver la colère ? Ils peuvent nous offrir quelques épreuves et nous faire goûter à quelques périodes douloureuses ou difficiles. Mais ils n'ont trouvé d'autres voies pour épurer notre cœur et notre âme. Et les rendre suffisamment humbles pour que nous puissions découvrir leur visage. Et être enfin capables de dialoguer avec eux.

Et j'entends leur parole : « Agissez et comportez-vous avec les êtres(1) – avec chacun des êtres que vous rencontrez – comme s'il(s) étai(en)t(2) votre fille ou votre fils, votre mère ou votre père agonisants et sur le point de rendre l'âme ! Apprenez à avoir le cœur plus fraternel !

(1) Tous les êtres vivants et toutes les formes de l'Existant.

(2) Ce qu'ils sont et ce que nous sommes tous les uns pour les autres en vérité...

 

*

 

On ne comprend qu'en éprouvant. Le reste (tout le reste) – les livres, les idées, les débats et les pensées – ne sont que des préambules. Et les préambules ne sont pas toujours nécessaires. L'être – et les êtres – sont ainsi faits. Chez eux, la compréhension pour être réelle et profonde – inamovible – doit être sensible. Sinon elle ne peut franchir les frontières de la tête – et du psychisme. Pour qu'elle devienne authentique et indiscutable, elle doit toucher la tête, le cœur et le corps et en traverser les couches les plus profondes. Sans ce triple accès – et cette triple résonance – l'être – et les êtres – ne comprennent pas. Ils savent ou croient savoir simplement...

 

 

L'homme seul face au groupe, face à la communauté, face à la société – face à tout système et à son organisation – face à ses règles et à ses lois, face aux intérêts qu'il défend, face à l'image et à la réputation qu'il veut conserver ou offrir au monde – est un grain de poussière. Un grain de poussière qui gène en particulier si l'homme seul vit en électron libre, s'il n'est affilié ou n'appartient à aucune structure et qu'il refuse d'obtempérer aux injonctions tacites, de se plier aux accommodements et de participer au grand messe de l'apparat et des représentations, aux combines, aux magouilles et aux autres petits arrangements. Un grain de poussière dont on nie presque même le droit d'exister. Un grain de poussière que l'on bannit et que l'on punit pour son refus d'intégrer le collectif et de participer à ses jeux et à ses mascarades. Un grain de poussière que l'on évince, que l'on balaye, que l'on écrase, que l'on élimine ou que l'on réduit au silence et à l'impuissance pour éviter qu'il ne grippe les rouages de la belle mécanique collective... L'honnêteté et la probité individuelles – le fait de rester bien droit dans ses bottes – n'ont jamais fait bon ménage avec les ruses, les bassesses, les stratagèmes, les mensonges et les compromissions à l’œuvre dans tous les groupes.

 

 

Pris dans la trame du monde. Pris au piège au cœur d'une multitude de forces adverses et antagonistes qui tirent à hue et à dia. Ballotté. Bringuebalé comme un brin de paille dans les vents tournoyants. Tel est le sort des vivants. Et vivre à l'écart des hommes, au milieu de nulle part, ne nous épargne que des tourbillons les plus grossiers...

 

 

Seul dans la nuit de ténèbres. Terrassé par la douleur. Démuni et apeuré. Terrorisé. Mais le regard de l'ange veille...

 

 

Le monde (en général) respecte les titres. Et la fonction. Plus rarement les hommes. Quant à moi, il n'y a que l'être – la qualité d'être et de présence – chez un individu qui me semble essentiel. Et digne de respect. Le reste, on l'accueille avec authenticité et bienveillance (autant que possible). Et l'on compose avec (mais a-t-on vraiment le choix?)...

 

 

La musique lorsqu'elle est grossière, criarde et tonitruante est une offense au silence. Et une façon maladroite et vulgaire de le remplir... Mais lorsqu'elle sait s'en faire le reflet harmonieux – ou y invite –, elle fait vibrer cette part de l'âme sensible à la beauté. Et au divin.

 

 

Sur la terre, les dessins du jour. Le dessein des jours. Et dans le ciel, Dieu qui tient la plume... Et au dessus de chacun, un ange avec une feuille blanche entre les mains...

 

 

Être. Être en vie. Être à la vie. Voir, écouter et apprendre. Ressentir et éprouver. Faire et agir. Laisser faire et laisser agir. Accueillir, offrir et partager. Comprendre un peu – et si possible transformer les yeux et le cœur en regard. Et aimer surtout. Voilà ce qu'est vivre. Voilà ce qu'est le métier de vivre. Et le métier d'homme.

 

 

Vivre est à la fois une grâce. Et une malédiction. A nous de savoir de quel côté du ciel nous aimerions goûter la vie. Mais en vérité, nous n'avons le choix. Tantôt la grâce, tantôt la malédiction nous foudroie. Et nous – pauvres de nous – nous n'avons que nos yeux pour pleurer. Et nos lèvres pour sourire. Et parfois une main implorante tendue vers le monde...

 

 

En cette vie, nous n'avons le choix ni des bagages, ni du chemin, ni des paysages, ni des visages. Ce qui arrive à l'homme* appartient à son mystère. Et à son âme. Il nous appartient seulement – si le ciel y consent – de convertir les yeux et le cœur en regard. Pour le comprendre. Les accueillir. Et les aimer.

* Et aux autres êtres...

 

 

En ce jour férié, les berges sauvages sont envahies par des hordes de motos cross et de quads pétaradant avec outrance et débordement. Dans tous les coins, des dizaines et des dizaines d'engins à moteur. Apparemment le nouveau lieu de rendez-vous de tous les décérébrés à pédales des villages alentour. Nous sommes littéralement encerclés. Et entre les engins de loisir et les agriculteurs dans leurs champs perchés sur leur tracteur qui nous interdisent de couper à travers les cultures, notre espace de paix et de solitude est sérieusement entamé. Et notre escapade vire à la fuite. En vain. Nous sommes contraints soit de rebrousser chemin, soit d'étendre considérablement notre circuit. Nous choisissons la seconde option. Vaillants dans la tourmente, nous nous enfonçons donc dans les recoins les plus sauvages des iscles – exit donc les envahisseurs – pour retrouver un peu de paix et de sérénité.

 

 

Entre une vaste étendue herbeuse et une forêt de fourrés et de bosquets, un petit terrain en friche sur lequel se sont installés des milliers de coquelicots balayés par le vent. Dessinant une mer rouge – d'un rouge vif – écarlate – secouée de milliers de vaguelettes impétueuses. J'aime les coquelicots. Sous leur air fragile et délicat se cachent des rebelles inoffensifs. Ils sont comme un clin d’œil à l'éternité. Et un pied de nez à la puissance du monde. Jamais le coquelicot ne se laissera apprivoiser. Si on lui ôte son esprit sauvage, il dépérit. Le présent – l'instant – est sa seule demeure.

 

 

Les livres – les livres véritables – sont source de réconfort. Et d'encouragement. Ils exposent la façon singulière dont leur auteur a traversé la vie. Et la façon dont il a vécu certains événements et certaines épreuves. Ils attestent – et vous rappellent – avec force que d'autres ont dû faire face aux défis, aux enjeux et aux exigences de l'existence. Aux circonstances douloureuses et à son adversité parfois. Bref que d'autres ont dû eux aussi affronter le destin commun des hommes. Et ce témoignage vous donne la force de traverser la vie – votre vie – avec les outils, la sensibilité et la compréhension qui vous sont propres. Ils vous invitent à chercher en vous la plus juste – et la meilleure – façon d'être vous-même. Au plus proche de vous-même. Pour traverser la vie comme un homme*.

* Comme un être humain...

En vérité, les livres sont les meilleurs amis du monde. Ils vous donnent ce que bien peu d'êtres de chair et de sang ne seront jamais capables de vous offrir. Une aide et un soutien sans attente ni arrière-pensée.

Bien peu d'hommes lisent ainsi. Avec cet esprit-là. Je le sais bien. Beaucoup n'ouvrent un livre que par souci d'évasion. Comme un simple passe-temps. Une simple distraction. Tant qu'ils ne chercheront rien d'autre dans les pages qu'ils tournent, ce genre de lecteurs – et les ouvrages qui décorent leur bibliothèque – ne sont, bien sûr, pas concernés par ces propos.

Quant à moi, certes, j'écris par nécessité. Et par gratitude – par infinie gratitude – envers tous les auteurs qui m'ont accompagné (qui ont si bien su m'accompagner) au cours de mon existence. Mais j'écris aussi – et surtout – pour toi lecteur qui tomberas un jour sur ces fragments. Toutes ces notes – tous mes ouvrages – ne sont, bien sûr, qu'une minuscule pierre sur le chemin – qu'un infime grain de poussière dans la vie des hommes. Et l'histoire du monde. Ils ne sont, bien sûr, qu'un dérisoire maillon dans la longue chaîne de ceux qui ont traversé la vie – et qui en ont témoigné – mais je crois au pouvoir magique – et à la transmission – véhiculés par les livres... Comme un immense et invisible fil d'Ariane qui relie – et rapproche – les hommes à travers les lieux et les âges...

 

 

Tu n'empêcheras pas – jamais tu n'empêcheras – le monde de tourner. Mais selon ta sensibilité, deux grandes options s'offrent à toi. Entrer dans la danse. Ou t'asseoir et la contempler. Si la première voie semble s'accorder à tes aptitudes et à tes prédispositions, un simple conseil : inscrits-toi dans le cours des choses. Si la seconde offre à ton cœur davantage de résonance, sache que tu n'échapperas pas à la danse. Dans tous les cas, n'oublie jamais d'être toi-même. De rester au plus proche de toi-même. Et d'écouter ce qui surgit...

 

 

L’œuvre du temps sur les visages. Et les corps. Et sur la compréhension et la fréquentation du regard. Toujours neuf. Et éternel.

 

 

Ceux qui sont préoccupés de façon permanente (de façon régulière ou très fréquente) par eux-mêmes – et leur propre existence – sont, bien sûr, peu disponibles aux autres. Et au monde. Peu disposés à aider, à soutenir et à accompagner. Et ils sont, en général, de piètres sources de réconfort. Et ceux qui se prêtent momentanément au jeu de l'altérité – et même de l'altruisme – (entre deux occupations ou deux préoccupations personnelles) demeurent des appuis faibles et peu fiables. Ils sont – et se sentent – trop peu concernés. Trop peu enclins à accorder du temps (et de l'énergie) à Autrui. Si ce n'est peut-être dans le cadre de leur fonction si celle-ci éventuellement s'y prête... Mais là encore, ils n'exécutent leur tâche que parce qu'elle est rémunérée ou qu'ils en tirent un quelconque bénéfice... et/ou qu'être en présence des autres, s'en occuper ou être à leur écoute fait partie de leurs attributions professionnelles... Mais soyons clair, il y a chez eux aucun – ou peu de – signe(s) d'empathie (ou alors une empathie feinte). Peu d'écoute. Et aucune forme de présence...

 

 

Bien des hommes ne sont que des créatures instinctuelles et gesticulantes. Des figurines de glaise animées. Et vaguement douées de paroles. Avec un cœur et un esprit étroits. Penchés sur leurs seuls intérêts. Et dont l'intelligence (si l'on peut dire...) – ou du moins les capacités intellectuelles – n'est qu'un simple outil pour tirer parti et avantage de leur environnement. Et de leur entourage. Ces hommes sont de l'énergie brute dont les mouvements sont, bien sûr, totalement autocentrés mais aussi – le plus souvent – étriqués et aveugles. Sans âme ni profondeur.

Mais peut-on vraiment qualifier ces individus d'êtres humains ? Sont-ils vraiment des hommes ? Appartiennent-ils réellement à l'humanité ? Ces questions pourraient fâcher – ou même paraître choquantes ou méprisantes – mais qu'est-ce qu'un homme sinon un être de chair et de sang – une créature organique – qui actualise le potentiel d'Amour et d'intelligence qu'il recèle en ses profondeurs. Ou, au minimum, qui prend conscience de l'espace de cœur et d'esprit qui l'habite... Sinon ne pourrait-ton pas penser à juste titre – et sans la moindre condescendance ni la moindre animosité – que ce genre d'individu n'est ni plus ni moins qu'un animal doté de capacités cognitives légèrement supérieures à celles de ses congénères à quatre pattes ? La question reste ouverte, bien entendu...

 

 

La futilité et la frivolité des hommes – de leurs propos et de leur existence – sont-elles le reflet de la légèreté du regard ? Ou celui de la bêtise ? Mon âme trop grave ne saurait répondre...

 

 

Se défaire de la terre ? Impossible. Se défaire du ciel ? Impensable. Nous sommes cloués à leurs horizons...

 

 

La marguerite et l'aigrette du pissenlit s'effeuillent au vent. Et toi, qu'égraines-tu lorsque le temps passe ?

 

 

Souvent – le plus souvent – je contemple le monde. Et il m'arrive parfois de le goûter. Et sa saveur dépend tout entier du regard. De la plénitude du regard.

 

 

Il y a parfois dans ses yeux une ombre – une nuit profonde et silencieuse. Un océan nocturne de braises et de glaces qui le fait chavirer...

 

 

J'aimerais parfois être un oiseau au vol infini. Un oiseau dont le vol n'en finirait jamais. Passant l'éternité à habiter le ciel. Et à tournoyer dans les vents. Quel délice cela serait pour l'âme...

Et je sais que l'homme est – ou peut devenir – cet oiseau. Le regard fréquentant le ciel. Et le corps, le cœur et l'esprit virevoltant au gré des souffles de la terre...

 

 

Mes fragments sont comme de petites fleurs qui poussent sur mon carnet. Et mes livres d'immenses parterres aux couleurs bariolées. Ils occupent tant d'espace dans la prairie de mon existence qu'on ne sait où donner de la tête. Il suffirait pourtant de s’asseoir par terre. Et de les regarder un à un, furtivement, pour s'enivrer de leur parfum. On pourrait aussi en cueillir quelques-uns et confectionner un petit bouquet pour la journée. Ou pour la semaine. Le jardinier alors serait heureux de son travail. De sa modeste besogne humblement offerte aux yeux – et au cœur – des hommes.

 

 

Que ton regard soit profond, consistant, solide, nu et innocent. Le corps, le cœur et l'esprit pourront connaître d'âpres ou de douloureuses périodes, mais l'âme traversera les circonstances sans encombre...

 

 

Les yeux – et les dieux – du ciel et des collines contemplent notre marche lente. Saluent en silence l'humble équipage. Et sur nos lèvres se dessine un sourire de gratitude. Un remerciement infini (pour cet accueil) que le ciel et les collines reçoivent avec tendresse.

 

 

Le bleu du ciel. Quelques nuages blancs. Et le vert des collines. Un paysage simple et harmonieux contente les yeux. Apaise le cœur. Et offre à l'âme toute la joie nécessaire. Et lorsque le vent et le chant des oiseaux s'invitent, la fête est à son comble. Le pas peut alors se faire serein. Pleinement serein.

 

 

La joie et la liberté se mesurent en instants de vie pure. Lorsque le cœur et l'esprit habitent le regard plein. La plénitude du regard...

 

 

Lorsque le cœur est en paix, le pas est mesuré. Lorsque les pas s'emballent, toujours le cœur fuit ou cherche quelque chose... Œuvre à combler une incomplétude. En vain, bien sûr...

 

 

La quantité est toujours l'ennemie de la qualité. Sache donc rester modeste en tes ambitions. En tes œuvres. Et en tes édifications.

 

 

L'instant plein est celui où le cœur est en paix. Tendre et aimant. Et où l'âme est légère et joyeuse. Accueillante.

 

 

A la rudesse du relief, du climat ou des jours, seule l'âme tendre et bienveillante peut répondre. Il n'y a d'alternative à l'adversité.

 

 

A petits pas. Geste après geste. Ainsi chemine l'homme.

 

 

Vivre en présence. Ecrire et marcher au cœur de la nature. Voilà résumé l'essentiel de notre existence. Vivre en présence – habiter le regard – ne nécessite aucun instrument*. Marcher demande une paire de sandales, un pantalon et une chemise en coton. Et éventuellement un sac de toile et un bâton. Quant à l'écriture, quelques feuilles et un stylo suffisent. Et nous voilà parfaitement équipé pour parcourir les jours...

* Si ce n'est peut-être un cœur humble et un esprit nu et vierge...

J'aime aller dans la vie – et dans le monde – avec cette simplicité. Et ce dépouillement. La traversée n'en sera que plus belle. Et plus humble. Et le lieu où nous logeons devrait être presque aussi dépouillé. Quelques meubles et quelques ustensiles indispensables. Installation et habitat simples et provisoires. Aussi fragiles et précaires que notre existence abritant pour quelques temps notre fugace passage sur terre.

 

 

Des rêves. Et des élans du cœur. Attisés par les souffles de la terre. Et la mécanique – la mystérieuse mécanique – céleste à l’œuvre dans l'âme de chacun. Ainsi fonctionnent les hommes. Et se transforme – et évolue – le monde.

 

 

De contingence en contingence, le geste – et l'âme – s'épuisent. Il convient d'habiter le geste tout entier pour que s'efface le poids des contingences. Et la lassitude de l'âme.

 

 

Nous mourrons comme nous sommes nés. Sous les yeux émus de quelques visages. Mais l'essentiel de notre existence, nous la vivons dans l'indifférence générale. Excepté peut-être en cas de déconvenues particulières ou de circonstances exceptionnelles où les yeux familiers – ou étrangers – peuvent – il est vrai – momentanément se faire tendres, aimants ou secourables. Ainsi naissent, vivent et meurent les hommes(1).

Et pour les êtres au cœur sensible, ce manque de compagnonnage et de mansuétude peut paraître infiniment triste et amer. Et sans doute même désespérant.

Seuls les êtres qui viventdans le regard savent que la présence(2) est le seul amour possible. La seule mère aimante et attentive. La mère de tous offrant son amour à chacun. Et eux seuls peuvent s'en faire les justes émissaires. Pour les autres comme pour eux-mêmes...

(1) Et les animaux sont évidemment encore moins bien lotis que les humains en matière de tendresse, d'amitié et d'assistance...

(2) La conscience.

 

 

Tout est dans le regard. Il n'y a donc rien à attendre de la vie. Et du monde. Sinon vivre et accueillir ce qui est offert. Si tu as quelques forces à jeter dans la bataille, ne t'occupe pas de l'existence. Excepté peut-être pour répondre aux exigences et aux nécessités du corps, du cœur et de l'esprit. Œuvre plutôt à te défaire des encombrements, de l'inutile et du superflu* qui alourdissent – et assoupissent – l'âme afin de faire naître la plénitude du regard.

* Et c'est là bien sûr, l’œuvre naturelle de la vie qui, de désir en satisfaction et de satisfaction en désillusion, épure le cœur et l'esprit...

 

 

Les yeux donnent sur la fenêtre de la maison qui s'ouvre sur le paysage qui s'étend jusqu'à l'horizon où se dessinent les confins de la terre et du ciel. La terre et le ciel concentrés sur l'horizon ramènent au paysage qui ramène à la fenêtre de la maison qui ramène aux yeux. Et lorsque s'ouvre le regard, tout se relie en une seule trame. En une seule étoffe entre-maillée et continue...

 

 

L'existence terrestre. Une vie de labeur, d'attentes, de contingences et de menus plaisirs. Bien des êtres en ce monde vivent ainsi. Hommes et animaux. Enfermés dans le cercle restreint de l'organique. Et de la matière. Encerclés par les frontières exiguës du psychisme. Petit carré d'existence où ne peuvent naître ni la paix ni la joie. Et où l'amusement, la distraction, le repos et la tranquillité sont les seuls instants exonérés de la longue série de servitudes quotidiennes. Et qui tiennent lieu – bien souvent – de consolations avec parfois l'espoir de sortir de cette étroite ornière. Seules réponses possibles – et envisageables – à leur légitime aspiration au bonheur...

 

 

Fréquente-toi avec assiduité. Et honnêteté. Observe la façon dont tu vis – et traverses – les circonstances. La façon dont tu entres en relation avec la vie. Avec le monde. Et avec toi-même. La façon dont tu entres en relation* avec ce qui arrive – tout ce qui arrive et surgit. Et tu comprendras qui tu es. Et comment tu fonctionnes. Puis viendra le temps où tu finiras par comprendre ce que tu es...

* La façon dont tu te comportes à l'égard des désirs, des pensées, des émotions, de la frustration ; du confort, de l'inconfort ; de la dureté, de la haine, de la violence ; de la bonté, de la tendresse, de la fragilité ; de la beauté, de la laideur ; de la bêtise, de l'intelligence ; de la normalité, de la différence ; de l'espoir, de la désillusion, du désespoir ; de la douleur, de la souffrance, de la solitude, de l'ennui etc etc.

 

 

Si tu n'éprouves – ou ne tires – aucune joie de ta vie, de tes jours, de ton travail ou de ton œuvre... et si tu attends des hommes – et du monde – quelques louanges ou quelques signes d'encouragement*, délaisse aussitôt ton labeur et les aspects inutiles de ton existence où tu peines et t'éreintes dans le seul but d'obtenir quelques marques d'amour et de reconnaissance. Et cherche une besogne – et des activités – qui t'offrent naturellement la joie de chaque geste tout au long de leur accomplissement...

* Les hommes n'aiment ou n'apprécient que ce qui leur procure un quelconque bénéfice. Et si l'existence, le travail ou l’œuvre d'Autrui ne leur en offrent aucun (et ne leur occasionnent aucun préjudice...), ils n'y prêtent aucune attention...

 

 

Les émotions et les sentiments forts ou denses résonnent en profondeur. Ils peuvent éveiller (ou réveiller) une intense sensibilité. Et faire naître de profondes réflexions qui éclairent l'existence en lui offrant une lumière plus vive, plus fine et plus vaste.

 

 

Seul le mystère des destins pousse les êtres les uns vers les autres. Ou les écarte les uns des autres... On peut bien échafauder mille explications plausibles ou vraisemblables, aucune n'en livrera le secret. Cette énigme restera toujours impénétrable au cœur humain...

 

 

Au cœur d'une minuscule pinède entourée de chênes verts, nous avons fait halte pour trouver un peu d'ombre après une longue marche harassante sous le soleil. Assis sur une fine couche d'aiguilles de pins, à proximité de longs rochers couverts de lichens, nous avons trouvé refuge sous les branchages des grands arbres. L'endroit est calme. Et magnétique. Et nous savourons cet espace – et ces instants de plein air – qui nous sont si familiers. Heureux comme chaque jour de nous retrouver au cœur de la nature sauvage sans la moindre présence humaine à proximité.

Et si nous le pouvions, c'est dans l'un de ces merveilleux endroits isolés que nous aimerions installer un petit cabanon en bois pour y passer le restant de nos jours. Malheureusement en ces contrées, la législation et la réglementation sont devenues si strictes et si complexes en matière d'habitat qu'il n'existe quasiment plus aucune possibilité de s'installer en de tels lieux sauvages et isolés ni d'ailleurs dans la moindre zone naturelle sauf à s'inscrire dans une totale illégalité* (et se voir, le cas échéant, intimé l'ordre par injonction administrative ou pénale de détruire notre lieu de vie et de décamper au plus vite avec l'appui des forces de l'ordre...).

* Aujourd'hui, seules de très rares municipalités ferment encore les yeux sur les installations dites sauvages... La société réprouve et condamne avec force ce que certains technocrates et hauts fonctionnaires appellent la cabanisation du monde. Et décourage donc l'installation d'habitats alternatifs non reliés aux réseaux...

 

 

Offre – et partage – avec le cœur à la fois vide et plein. Offre ce que tu as à offrir et partage ce que tu sais et/ou ce qui te semble juste de partager. Mais fais-le sans attente ni arrière-pensée. Sinon garde-toi de partager... Ton offrande aurait le goût âcre du devoir teinté d'idéologie, de l'enseignement condescendant ou du besoin inconscient de réciprocité ou de reconnaissance. Pour offrir, il convient, bien sûr, d'être à l'écoute des situations et des circonstances mais aussi – et surtout – de s'effacer. Il n'y a d'autre façon de donner...

 

 

Les chiens et la nature, les insectes, les oiseaux, le ciel, la terre et les paysages offrent tout l'amour dont un homme a besoin. Et lorsqu'il lui arrive d'être plus peiné qu'à l'ordinaire, la présence lui offre – à travers un surcroît de sensorialité – ce qui lui est nécessaire pour retrouver la paix, la joie et la sérénité. Des hommes, je crois, qu'il n'y a rien – vraiment rien – à attendre. Hormis peut-être un soutien ponctuel ou un réconfort superficiel. Mais, le plus souvent, ce genre d'accompagnement ne peut contenter l'âme de façon profonde et durable...

 

 

Fin d'après-midi entre ombre et soleil. Ultime pause de notre escapade du jour. Assis par terre au bord du chemin, avec un livre de poésie sur les genoux, entre mes deux chiens couchés à mes côtés, harassés par la chaleur printanière – presque estivale – et notre longue promenade. Délicieux instants de paix et de plénitude.

 

 

Si l'on ne goûte à l'instant plein – à l'instant pur – autant que l'on en est capable au cours d'une journée – et si possible à chaque instant où cette grâce nous est offerte –, alors on ne vit pas. On est actionné par de simples forces mécaniques qui donnent à notre cœur et à notre âme – mais aussi à notre existence – des allures d'automate sans vie ni substance.

 

 

A l'effroyable et colossale colonisation de la terre par les hommes, les fourmis n'ont rien à envier. Elles ont bâti dans tous les sous-sols de la planète d'incroyables cités et d'invraisemblables galeries qui ressemblent étrangement aux gigantesques mégalopoles et aux impressionnants réseaux routiers et autoroutiers des êtres humains. Avec peut-être quelques autres espèces comme les rats, voilà deux peuples aux aspirations expansionnistes très ambitieuses. Et forts envahissants...

 

 

La journée s'achève. Une journée supplémentaire parmi les 29 200 que compte ordinairement la vie d'un homme contemporain(1). Un jour ordinaire. Même si chacun est vécu sur un mode qui l'est un peu moins offrant à chaque heure – voire à chaque instant – un caractère unique et singulier(2). Un jour presque quelconque avec ses longs espaces de liberté, ses instants de présence – ses instants de vie pure, ses menus travaux domestiques, une longue escapade au cœur de la nature, l'écriture de quelques fragments et les merveilleux moments de jeux et de tendre complicité avec mes compagnons à quatre pattes. Le cœur est serein. Et en paix. Et l'âme pleinement comblée...

(1) Selon une espérance de vie à la naissance d'environ 80 années dans ces contrées du monde en ce début de 21ème siècle...

(2) Voire même exceptionnel...

 

 

Qui voit son propre visage, voit le visage du monde. Qui voit le visage du monde, voit le visage de Dieu. Lorsque tout est vu, rien ne s'efface. Mais tout meurt et renaît sous une autre lumière...

 

 

A petits pas sur le chemin. Le cœur et l'âme aimants.

 

 

Les corps renaissent des corps. Le monde renaît du monde. Sous le regard immobile et éternel du ciel. Mais le mystère des jours reste entier...

 

 

Le désir rétrécit le monde. Sans désir, le monde s'élargit. Il devient si vaste qu'il ensemence le terrain de tous les possibles. Et le ciel toujours s'enivre de notre joie d'être au monde.

 

 

Dans le ciel, un oiseau passe furtivement. Avant de disparaître dans l'immensité. Lorsque l'on est – un tant soit peu – attentif à ce qui nous environne, on comprend que l'éphémère et l'éternel toujours se saluent. Et s'entremêlent. Et cette rencontre est toujours un délice incomparable pour le cœur de l'homme...

 

 

L'homme humble et simple à l'existence tranquille et dépouillée ne peut vivre dans le monde de bruits, d'agitation, d'abondance et d'orgueil qu'ont bâti ses congénères. La vie – et les lois naturelles – veillent à ce qu'il se tienne à l'écart. Il en va du respect – et de la paix – de chacun...

La pluie sur le toit, le vent dans les feuillages et le chant des oiseaux sont la seule musique qu'il lui est possible d'écouter. Les bruits humains sont presque toujours ressentis comme une agression. Une offense au silence naturel de la terre.

 

 

Instant de vie éternelle à qui sait le goûter...

 

 

Le pas aussi léger que le vent. Ne laissant aucune trace de son passage. Heureux homme celui qui traverse la vie – et le monde – ainsi.

 

 

Les hautes herbes, les fleurs sauvages, les arbres, les hirondelles facétieuses dans le ciel gris, les collines qui se détachent au loin. Et le vent qui donne à ces merveilles – à toutes ces merveilles – comme un surcroît d'ardeur et de vitalité. Quel spectacle grandiose et harmonieux pour les yeux. Et quelle source de joie pour l'âme et le cœur...

L'homme qui n'a jamais goûté à ces instants – en étant pleinement attentif et ouvert – pleinement sensible – n'a jamais vécu. N'a jamais vu et ressenti les beautés de la terre.

Comment ne pas s'attarder davantage en ces lieux magiques pour contempler dans le soir couchant cette grâce – et cette lumière – qui nous sont offertes ? Malgré l'heure tardive, nous resterons encore quelques instants pour admirer la vie et les paysages. Nous aurons bien le temps de retourner à la maison avant que la nuit ne s'installe...

 

 

Le chant du vent dans les arbres. Comme les louanges naturelles de la terre au Divin.

 

 

Sois ton propre temple. Et ta propre église. Et lorsque tu auras le cœur suffisamment humble et accueillant, Dieu t'ouvrira les portes. Et te confiera ses secrets.

 

 

Aucun vocation religieuse. Mais une aspiration spirituelle* totale. Absolue.

* Aspiration à la vie pleine... La paix et la joie sont offertes par surcroît...

 

 

Il y a tant de façons de vivre. Tant de manières d'être. De marcher, de parler, d'écrire, de manger, de rire et de pleurer... Et chaque chose que nous faisons – chaque geste que nous réalisons – est l'expression parfaite – l'exact reflet – de ce que nous sommes. C'est tout notre être – avec ses caractéristiques et ses singularités – qui s'y expose. Et s'y affirme. Il ne peut en être autrement...

 

 

Aucune rose n'exhale le même parfum...

 

 

L'homme a beau être présence ou vivre en présence, sa vie – et ses gestes – n'en demeurent pas moins ceux d'un homme...

 

 

L'homme occidental s'est tant éloigné de lui-même, il s'est tant détourné de sa nature profonde et il est devenu si orgueilleux qu'il s'imagine seul et isolé. Seul dans l'existence. Seul au monde. Et seul maître à bord. Pauvre et misérable petite créature si étrangère à ses racines terrestres – et à sa vocation métaphysique et spirituelle si essentielle à son identité fondamentale – qui se jette à corps et à cœur perdus dans maintes futilités. Et dans une course absurde et effrénée au progrès. Comme piètres compensations et maigres sources de réconfort à sa misère...

 

 

La profondeur* d'un homme – sa fragilité et sa misère* – m'émeuvent profondément. Ses mensonges, ses manigances, ses facéties, sa futilité et sa prétention au mieux m'indiffèrent. Au pire m'exaspèrent...

* Comme celles de tous les êtres bien évidemment...

 

 

Les moines – et les solitaires(1) – sont les sentinelles(2) de l'humanité – de notre humanité. Les plus dignes. Et les plus brûlantes.

(1) Les solitaires assumés en quête d'Absolu...

(2) Même si, bien sûr, tous y participent : artistes, poètes, philosophes, scientifiques, hommes et femmes de la rue...

 

 

Il y a un temps pour vivre. Apprendre, découvrir et explorer. Et un temps pour contempler. Se laisser découvrir et explorer. Non que la vie et les circonstances disparaissent, bien sûr. Mais avec les années (et la maturité), l'existence et les événements nous traversent à la fois avec plus de profondeur et de légèreté. On y est toujours associé. Mais on y est moins engagé. On y est investi d'une manière plus ouverte et détendue. De façon moins personnelle...

 

 

Dans l'épreuve, se manifeste la dignité ou la veulerie. Et nous n'avons pas même le choix d'en décider...

 

 

Au cours de quelques recherches, j'ai découvert par hasard – par le plus grand des hasards (mais existe-t-il seulement ?) – la vie de Marguerite Porete, poétesse et mystique du 13ème siècle, rattachée au mouvement des Béguines(1), jugée hérétique et brûlée vive avec son ouvrage Le miroir des âmes simples(2) où elle aborde – et analyse – le fonctionnement de l'Amour divin. J'ai également appris qu'elle était sûrement l'une des grandes inspiratrices de maître Eckhart, la célèbre figure de proue du mysticisme rhénan.

(1) Merveilleux mouvement de femmes libres à la fois religieuses et laïques qui se regroupaient parfois en communautés essentiellement dans les Flandres....

(2) Le titre exact et complet est Le miroir des âmes simples et anéanties et qui seulement demeurent en vouloir et désir d'amour

 

 

L'inspiration poétique et artistique tire essentiellement sa source de la porosité de l'être. Et de la sensibilité. De la capacité à se laisser profondément traverser – et toucher – par les événements, les êtres et ce qui nous environne...

 

 

J'envie parfois les nuages qui vivent en toute liberté dans le ciel. En se laissant porter par le vent. J'aime cette existence libre et sauvage. Sans territoire ni frontière. Avec l'azur comme seule aire de jeu et le vent comme unique compagnon*. Ah ! Quel délice cela serait pour l'âme si l'homme pouvait vivre ainsi...

* Compagnon de voyage et d'agrément...

 

 

Celui qui implore le ciel pressent ce qu'il ne peut vivre encore... En posant le pied sur la première marche de l'escalier céleste, il honore malgré lui la dimension métaphysique de l'homme. Et sa vocation spirituelle...Ainsidébute l'ascension vers le sommet des hauteurs divines...

 

 

Qu'avait donc le christ pour vivre sinon sa foi inébranlable à l'égard de Dieu ?

 

 

Ne sois sûr de rien. Vis dans l'incertitude de chaque instant. Il n'y a de plus juste façon de vivre. Et d'être au monde.

 

 

Hors de toute temporalité, la présence est. L'âme nue et humble peut la goûter. Vivre ainsi est vivre en présence. Dans la présence de Dieu. Il n'y a d'autre chemin pour combler le cœur d'un homme.

 

 

Vis où est ta place. Et de la façon qui t'est la plus naturelle. Si tu ne sais comment t'y prendre, sonde ton cœur. Et il te dira où aller. Et comment vivre. Aie confiance en ce qu'il t'offrira. La présence sera son offrande la plus précieuse. Honore-la autant que tu en seras capable...

 

 

Si tu as besoin d'appui, de soutien, de conseils, ne les cherche pas dans le monde. Cherche en toi. Et dans les âmes vivantes. Le monde se trouve là où sont les âmes vivantes. Il n'y a d'autre monde sur cette terre...

 

 

Je cherche l'âme du monde – et la présence de Dieu – dans les yeux des hommes. Et je ne vois qu'une immense angoisse. Comme un sombre manteau qui recouvre l'ignorance et la stupeur d'être au monde. Avec parfois quelques pauvres guirlandes accrochées à l'entrée du puits sans fond où les hommes craignent tant de s'enfoncer...

 

 

S'abîmer dans la contemplation. Jusqu'à la dissolution. Jusqu'à la disparition. L'effacement est une grâce. Et une perpétuelle invitation à la joie. Et à la paix.

 

 

La solitude offre à l'être une densité – et une intensité – que le monde érafle, ampute ou désintègre. Cette destruction partielle ou complète est une malédiction pour les êtres. Mais tant que l'on est incapable de vivre en sa compagnie, les charmes pervers du monde grégaire continueront à nous séduire...

 

 

Dans le ciel, seul le vent impose aux habitants azuréens le rythme. Et les itinéraires. Ici, sur terre, ce sont les jours qui dictent leurs exigences. Et il n'y a qu'une seule manière de vivre au zénith comme au nadir : obéir aux injonctions du ciel et de la terre. S'y opposer – ou y résister – serait se condamner à l'inconfort. Et à la dévastation*. Et malgré nos efforts, tous nos édifices seraient vite balayés ou anéantis. Nul ne peut rivaliser avec la puissance de vie à l’œuvre sur terre comme au ciel. Quant à la vaincre, il ne faut pas y compter... Sa souveraineté est implacable.

* A l'inconfort et à la dévastation des lois contre-nature...

 

 

Les hommes – la plupart des hommes – sont des animaux ignorants. Leurs instincts leur dissimulent le cœur métaphysique et spirituel qui fonde (pourtant) leur humanité. Ils n'ont encore achevé leur croissance – leur maturité d'esprit et de cœur – pour être qualifiés d'êtres humains. L'essentiel d'entre-eux restera toute son existence dans cet entre-deux : mi-homme mi-bête. Des pré-humains en quelque sorte...

 

 

Ah ! Si vous saviez comme les nuages se rient de nous ! En regardant le ciel, j'entends leurs moqueries. Et je devine leurs rires narquois. Et parfois même leurs sarcasmes. Et à mon tour, j'éclate de rire. Vus du ciel, les hommes ont l'air de si petites choses. Et depuis les hauteurs, leurs activités – et leurs comportements – ne ressemblent qu'à de pauvres gesticulations. Les nuages ont raison de railler le peuple qui, malgré sa misère et ses gestes dérisoires, s'imagine le seigneur des lieux...

 

 

Les nuages, les arbres et les herbes sauvages sont tellement plus sages, plus dignes et plus aimables que les hommes. Leur compagnie est toujours un enchantement. Sans doute parce que la terre et le ciel sont leurs maîtres. Et qu'ils leur obéissent sans jamais rechigner. On ne peut malheureusement pas en dire autant des hommes...

 

 

Devant un sourire – un seul sourire – un sourire vrai – un sourire authentique –, le monde s'efface. Et ne reste bientôt sur nos lèvres que le goût sucré de l'Amour...

 

 

Le symbole le plus fort – et le plus juste – de l'humanité est, à mes yeux, un homme seul qui marche dans le monde. Avec, au loin, l'horizon qui se dessine... Ou un homme seul assis sur un rocher en pleine nature qui médite devant l'eau fuyante d'une rivière. Toute autre image me semble impropre à représenter l'homme de façon aussi précise et aussi complète...

 

 

A quel Dieu sacrifies-tu ta vie, homme ? N'es-tu pas las* de dédier ta besogne et tes œuvres – toutes tes œuvres – aux divinités de l'or et du confort ? Ne vois-tu donc pas qu'existent d'autres Dieux sur terre comme au ciel que tu as toujours négligés – et qui attendent eux aussi que tu te prosternes devant eux ? Lorsque tu sauras t'agenouiller avec joie et tendresse devant le Dieu Amour, la richesse véritable coulera à flot. Et ton or se convertira aussitôt en joie et en paix. Ecoute-moi, homme ! Tu ne trouveras de Dieu plus prodigue en ce monde...

* Suffisamment exsangue et presque moribond...

 

 

Les chiens, les nuages, les oiseaux et les arbres sont nos plus fidèles amis. Chaque jour, ils attendent notre lever. Que nos yeux se lèvent vers eux pour leur témoigner notre gratitude d'être présents à nos côtés...

Pour les hommes – mais aussi pour les êtres (les êtres humains) qui appartiennent au cercle restreint de mes fréquentations – je suis une fenêtre – une petite fenêtre qu'ils ouvrent (qu'ils prennent le temps et la peine d'ouvrir) régulièrement ou de temps à autre pour faire entrer un peu d'air frais dans leur existence, leur perception ou leur univers idéatif. Une petite fenêtre qui offre une autre perspective. Et qui expose – et donne à voir – un autre univers qui semble les intéresser ou les attirer – et parfois même qui les fascine – le temps de la rencontre. Rencontre qui a lieu, en général, lorsqu'ils sont en proie à la réflexion, au doute ou qu'ils traversent quelques épreuves douloureuses... Mais petite fenêtre qu'ils préfèrent, l'essentiel du temps, laisser fermée pour ne pas être emportés par le grand vent frais – et déstabilisant – de l'inconnu et la remise en cause totale de leur façon de vivre et d'être au monde. Petite fenêtre qu'ils délaissent alors soit qu'ils se sentent trop peu disposés ou préparés à l'aventure de l'inconnu, soit qu'ils préfèrent retrouver les piliers étroits certes mais familiers et rassurants de leur monde après leur petite escapade en terre inconnue, soit qu'ils estiment nécessaire de prendre le temps d'intégrer quelques-uns des éléments entrevus au cours de leur visite...

Tout au long de mon existence, je n'ai jamais cessé d'être cette petite fenêtre à disposition que l'on ouvre et que l'on referme à sa guise. Et jamais, je crois, je ne cesserai d'être cette petite ouverture. Aux yeux des hommes(1) – et en leur présence –, jamais je ne pourrais être autre chose(2)...

(1) Qu'ils me soient proches ou non...

(2) On me fréquente rarement pour mes beaux yeux, mon visage accort, mon amabilité, mon savoir vivre ou ma façon d'être... La simplicité et l'austérité de mon quotidien, l'hétérodoxie de ma perception, de mes savoirs et de mon existence, la façon dont je sonde et pousse dans ses derniers retranchements mon interlocuteur, le côté abrupt et tranchant de mon être viscéralement rivé à l'essentiel et le caractère foncièrement indépendant et solitaire de ma personnalité doivent sans doute en rebuter plus d'un...

 

 

Les références personnelles(1), temporelles(2) et humaines(3) encombrent l'esprit. En s'en défaisant, l'esprit se dénude et se libère. Devient disponible aux situations et aux ressentis(4) de l'instant. Et aux gestes, aux paroles ainsi qu'aux pensées(5) et aux émotions(5) qui pourraient éventuellement surgir...

(1) Représentations et repères habituels de la perception et de la pensée...

(2) Inscription dans toute forme de temporalité. Et projections mentales dans le passé et le futur...

(3) Lois, règles, normes et représentations sociales...

(4) Ressentis corporels et énergétiques...

(5) En lien en particulier avec ce qui est vécu dans l'instant et ce qui nous environne de façon présente...

 

 

En ce qui concerne les gestes – et les activités – qui nécessitent une technique, un savoir ou un savoir-faire, déniche-toi des enseignements et/ou un instructeur. Et laisse-toi instruire. Accorde-toi un temps d'apprentissage. Et consacre-toi à l'étude jusqu'à ce que la technique, le savoir ou le savoir-faire soient totalement (et si possible parfaitement) intégrés à ton être – à toutes les dimensions de ton être* – de façon à ne faire qu'un avec eux. Puis oublie-les. Et redeviens nu et vide de savoirs et de références. Lorsque la situation exigera l'usage d'une technique, d'un savoir ou d'un savoir-faire, laisse-les surgir naturellement et s'organiser spontanément. Et dans tous les cas, sers-t'en avec l'esprit innocent du débutant. Et il est alors fort probable que tes gestes non seulement portent en eux une parfaite maîtrise technique mais s'effectuent de façon juste, appropriée et efficace. Et soient exécutés (tant sur le fond que sur la forme) de manière irréprochable...

* Tête, corps et cœur(1)...

(1) L'intégration au cœur (à la sensibilité) est sans doute le plus long et le plus complexe des apprentissages...

 

 

Habiter poétiquement le monde. Il n'y a pour moi – comme pour les hommes – d'autre issue. Vivre de façon simple et humble. Dans une frugalité joyeuse et responsable. En harmonie avec l'environnement et dans le respect profond de l'Existant. En se faisant l'exact reflet de la beauté et de la précarité de l'existence terrestre.

Cette manière d'être au monde est à la fois un pied de nez et un pacifique mouvement de résistance et d'opposition à la vie contemporaine – bien trop complexe, artificielle et sophistiquée – fondée pour l'essentiel sur la peur et le désir (les peurs et les désirs de tous ordres), l'abondance, le confort luxueux, l'inutile, le superflu et le gaspillage à outrance.

 

 

Il ne faudrait écrire que par surplus poétique. Lorsque l'être saturé de présence – submergé par l'Amour, la joie et la paix n'a d'autre choix pour se désenivrer que d'en laisser s'échapper quelques coulées ou quelques gouttes. Il n'y a que dans ce courant que peuvent naître la beauté et la justesse. La grâce d'une parole. Je tâcherais donc, désormais, de me faire plus silencieux...

 

2 juin 2023

Carnet n°290 Au jour le jour

Février 2023

Seul – à bout de force...

Las de l'étrangeté du monde...

Comme un cœur parmi les pierres...

A nous projeter trop bas – vers le plus commun...

Et roulant – avec le reste – dans notre chute...

Le cri de l'innocence au fond des yeux...

Nous abandonnant à toutes les larmes qu'exige notre vie...

Sans (jamais) pouvoir enjamber ni le langage – ni le bruit...

Devant la mort et les Autres ; notre mutisme (involontaire)...

Le silence et le monde ; dans leur face à face...

 

 

Équipé(s) pour la faim et la nuit...

La bouche parfois béante – parfois béate...

L'âme engourdie qui tente sa chance...

A travers tant d'opportunités apparentes ; (presque) jamais rien des profondeurs...

La torpeur et le manque ; la respiration en surface...

Et, aux lèvres, ce filet de bave ; entre torture et débilité...

Et cette (incompréhensible) folie de poursuivre sa route ; quoi qu'il arrive ; quoi qu'il nous en coûte ; de trouver un passage au milieu des tombes et des survivants (provisoires)...

 

 

Passionnément ; la montée du jour...

Le risque de vivre...

Au-delà des choses ; des découvertes...

Blanc ; comme l'étoile ; et la main assassine...

Sans jamais voir l’œil ; la disparition...

Offrant à l'âme ce rougeoiement tenace...

 

 

Adossée à la mort ; la parole...

Le poème ; tel un (infime) rouage du ciel...

Comme un chant obstiné...

Une résistance au mutisme et à la folie ; à cette cavalcade indifférente du monde...

Plongés au dernier degré de l'absence ; ces Autres aux traces si minuscules – si dérisoires ; aux existences si burlesques – si funestes – si tragiques...

Contre l'épaississement de la gorge et du cri ; cette sorte de silence habité...

 

*

 

A nos côtés ; insistant(s)...

Et cette compagnie – commune – discrète – anonyme – inconnue – essentielle – permanente – singulière ; que l'on pare (si souvent et à tort) des couleurs (tristes) de la solitude...

Comme un cercle que l'on ignore ; et qui ne cesse (pourtant) d'inviter l'âme à se révéler – à se réaliser – à naître au jour ; comme l'exercice le plus simple – et le plus quotidien – et le moins pratiqué (sans doute)...

A la manière d'une bouée – d'une embarcation – d'une île – dans l'immensité mystérieuse...

Qu'importe les grilles apparentes ; et la férocité de ceux qui peuplent les rives et les eaux qui nous entourent...

Nous pénétrant ; nous explorant – par à-coups – de plus en plus inséparable(s) du reste – laissant l'âme, le corps, l'esprit et le monde s'emmêler et se confondre ; comme la découverte d'une seule figure – d'une entité à mille facettes – à géométrie (très) variable ; et que les yeux humains découpent (en général) en parts distinctes qu'ils considèrent comme des objets circonscrits et (quasi) hermétiques...

 

 

A travers soi – l'Absolu peut-être...

De l'indigence à l'apothéose...

Dans l'attente d'un réveil qui brise ce qui nous enserre ; la carapace du monde ; cette sorte d'incarcération...

Le corps fêlé – au supplice ; comme une gangue au fond de laquelle l'âme s'est (subrepticement) glissée ; comme dans un piège...

Et, à présent, un feu – des flammes – dans le néant ; cette ardeur désespérée (et désespérante) pour tenter de se rejoindre...

 

 

Le fond du jour...

La langue tirée au cordeau...

Comme sur des échasses ; (très) maladroitement...

A fouiller tous les recoins de la terre...

Le cœur et l'esprit – infirmes ; deux béquilles brisées – nous obligeant à ramper sur le sol...

Indifférent à la légèreté de l'air – à l'immensité que nous sommes (et qui nous environne) – cet espace insensé qui passe (somme toute – assez) inaperçu...

Habité(s) seulement par la peur et l'ignorance ; et ce fond de gravité ; l’œil hagard et la tête ahurie; essayant de nous aguerrir pour faire face au reste du monde qui nous semble si hostile – si étranger...

 

*

 

A l'approche des rives mortuaires...

Le temple vide...

Le cœur serré ; l'âme légère...

Le corps dans son coffre de bois dur...

Avec pour seuls témoins quelques oiseaux criards – (parfaitement) vivants – se querellant pour d'autres raisons que l'infini (présent pourtant autant dans leur existence – et leur chant – que dans l'horizon immédiat des trépassés)...

Accompagné par les larmes – quelques larmes (discrètes) – d'un frère à cornes (paissant non loin de là) et la prière silencieuse d'une poignée de pâquerettes – légèrement inclinées par le vent et la solennité (joyeuse) de l'instant...

Ainsi seront réunis les conditions – et les rares visages – pour la cérémonie qui initiera notre passage dans le monde suivant...

 

 

L'enlacement quotidien...

Dieu et la mort ; détenteurs des souffles – des élans...

La durée arrachée à l'espace...

Le cœur à cœur improvisé avec le monde – le silence...

Là où tout s'engouffre...

De terre – de ciel ; et d’absence...

Ce qui est – involontairement – prôné ; ce qui est – involontairement – vécu...

 

 

Entre la parole et la pierre ; cette étrange dérive...

Ce long voyage sous l'égide de la lumière...

Des instincts – de l'innocence – qui s'emmêlent (amoureusement)...

Sans la nécessité du monde ; sans même le besoin de la proximité des hommes...

Ce que l'on recueille ; un peu d'écume – un peu de sang – l'essence et l'origine (supposées)...

Sur le sentier de la cessation et de la nudité (du moins – en apparence) ; ce que peut constater le cœur (authentique) de l'homme...

 

*

 

Aussi sombre qu'étranger ; le monde offert – le monde proposé...

Sous le joug de l’œil et du temps...

Sans cicatrisation possible...

Porté(s) – comme la veille – et depuis toujours – par le reste...

Sans sourciller ; d'une chose à l'autre...

Cette existence (triste et grise) sur la pierre...

 

 

La terre arpentée...

Sous l'étoile couronnée – inventée – accessible...

Le sang versé...

L'horizon rouge au cœur de l'immensité...

Et dans les yeux – ce vide criant...

Partout – le reflet de soi – jusqu'à ce monde ignare...

Aux lèvres – un rictus discret ; une sorte de grimace indifférente...

La figure inexpressive sur laquelle se lisent (pourtant) le dégoût et la lassitude...

Jusqu'à l'impossibilité du recommencement...

Ainsi se dessinent tous les préludes de l'absence...

Nos vies de (funestes) mortels portés à l’aguerrissement – de moins en moins innocents (à mesure que s'esquisse l'histoire)...

A aller toujours – le rêve en avant...

 

 

Égaré dans la fissure ; le trait...

Ce qui marque et s'insinue...

Comme ancré dans l’œuvre de l'élargissement (naturel)...

D'un écart à l'autre ; la légèreté...

L'esprit (incroyablement) sponsal de la lumière – sans emprise – sans embâcle...

Droite ; dans son (dans ses) interstice(s)...

Sans alternative ; comme le parfait reflet du monde...

 

 

Le dédoublement de la douleur...

Sous la férule des tentatives de rejet – de refus – d'amoindrissement...

L'esprit (pleinement) arc-bouté contre le corps...

Dans une lutte acharnée ; une lutte à mort...

Toutes les forces qui s'escriment – qui s'obstinent – à expulser le monstre ; au lieu d'élargir l'espace ; et se faire accueillant ; hôte et réceptacle acquiesçant ; capable d'héberger le plus sordide – d'embrasser le plus vil – d'étreindre (avec tendresse) ce qui semble le plus éloigné de l'Amour ; prêt à s'effacer – à se laisser dévorer – à laisser l'entièreté de la place ; seule perspective en mesure d'initier une altération (voire une suppression) de la souffrance [lorsque l'on sait disparaître de manière (plus ou moins) complète]...

 

*

 

L’œil cintré...

Paupières (presque) closes...

Sans un regard...

Ignorant le réel – l'Autre – le monde ; les imaginant seulement...

Le reste – et soi – comme un rêve ; malgré les murs labyrinthiques – malgré l'apparente proximité – malgré ce qui (nous) heurte (à chaque mouvement)...

Sans lumière ; l'âme amorphe ; sans même la force de deviner...

Tout bêtement étranger(s)...

 

 

Serrés l'un contre l'autre...

Le cœur et le silence...

La bouche et le bruit...

L’œil et le monde...

L'âme et le vide...

La chute et l'envol...

Le corps et l'effacement...

La mort et l'éternité...

Ce qui nous anime ; et ce que nous contemplons...

A chaque instant ; à chaque recommencement...

 

 

Se heurter ; sans résonance...

Ce qui compte ; à coups de saccages...

Égaré(s) ; du sol aux cimes ; (à peu près) la même chose...

Le cœur errant ; sans même explorer l'inconnu...

Une sorte de crucifixion (mobile) ; la poitrine contre le vent ; et la tête (malgré elle) qui pend vers les racines...

 

 

La peau lacérée par tous les maléfices...

Féroce ; sans (réelle) dignité...

Au cœur des ténèbres ; jouet entre les mains de la mort...

Trop indécis ; trop insipide ; l'esprit et ce qui est goûté...

Quelque part – à la marge – au fond d'un trou...

Dans une sorte de halte obscène pour échapper aux sévices et à la sauvagerie...

Avec le monde de biais ; (juste) au-dessus...

 

*

 

Sur cette terre épineuse et pentue...

Contre le ciel ; la blessure – notre néant...

Un voile (discret) sur la nudité du monde...

Devant soi – là-haut ; une étoile...

Et plus bas ; des bavardages ; des mortels obéissants ; des bouches inquiètes qui fouillent la rocaille...

Comme des ombres ; des traces sur la neige...

Ces (pauvres) vies qui passent...

 

 

Avec nos gestes ; un surplus de sommeil ; sans doute – l'un des seuls apprentissages possibles...

Debout ; les yeux fermés...

La lumière que l'on cherche – aveuglément – dans les ténèbres...

Les mains tendues devant soi – jusqu'à l'autre bout de la terre...

Dans le même sillon ; sans jamais voir le jour...

 

 

Le monde ; dans son reflet qui ricoche sur l'étendue brumeuse...

Le souffle éternel – en chacun...

L'aube et le sommeil ; sous leur masque grossier ; et qui aiment à se mélanger en toute chose – en chaque élan ; là où s'initient la structure et le mouvement...

Sous la lumière capable de métamorphoser ce qu'elle éclaire...

Au plus près ; au plus large ; (presque) jamais là où nous l'attendons...

Présente jusque dans les plus profondes fondrières...

Qu'importe l'échec – l'ampleur – la vérité – de ce que nous vivons...

Ce qui enveloppe la peur – le chemin et la mort...

Nos pas ; dans la (parfaite) continuité du voyage...

 

 

La chair tendre ; tremblante ; tandis que nous respirons ; tandis que nous traversons l’épaisseur du labyrinthe ; tandis que l'âme et le monde se révèlent l'un dans l'autre ; tandis que la langue et le pas approchent du silence ; avant que la mort ne nous emporte ailleurs ; avant que le temps ne nous porte vers un autrement...

 

*

 

Gracieuse – la danse des âmes...

Le tournoiement des couleurs dans la lumière...

Ces pas – tous ces pas – dans l'invisible ; le cœur au bord de l'indicible ; le plus sensible habité...

Si près du feu – de la source...

Le souffle (imperceptible) du temps sur la pierre...

Et nos fronts rayonnants...

Entre l'herbe et le vent ; le sourire aux lèvres ; comme si la joie s'était affranchie des circonstances...

 

 

La ligne portée à la rencontre...

Le ciel déployé sur tout le territoire...

Avec des ombres ; et des traces sur la pierre blanche...

Des étoiles ; et toutes les possibilités réunies ; dans la main – le geste qui sait...

A travers la matière – le monde ; l'espace – ce qui doit arriver...

 

 

Le vent ; encore...

Cette furieuse traversée de l'espace...

Contre soi ; les forces d'immersion...

Et ce qui nous hante ; soudain – redressé...

Des coups de hache pour détacher le bruit de la parole ; l'esprit de la matière...

Des signes à la silhouette gracile...

Vers la raréfaction – le tarissement ; et la possibilité (patente) du renouveau – de la transformation – du saut dans le silence ; vers l'issue la moins fatale...

 

 

De chaîne en chaîne ; ce tourbillon...

La figure intacte...

Sous cet amoncellement de couleurs...

La chambre simple ; la voix sans tremblement...

Qu'importe que la nuit nous ait pénétré(s)...

A travers le ciel ; l'âme qui se risque en dépit des périls que le monde recèle...

 

*

 

Parfois dedans ; parfois trop tard...

A l'angle du jour que la nuit a choisi...

Insidieusement – amoureusement ; la cendre...

Quelque chose de la blessure ; du retard...

L’œil triste...

Et le reste qui vacille ; emporté par quelques tourbillons ; éphémère(s)...

En nous ; ce qui s'érige ; une sorte de verticalité naissante...

 

 

Comme attrapé par le silence sous-jacent ;

L'idée et le mot ; à la place du ciel – trop souvent...

A la manière d'un couperet...

Comme une incidence sur le voyage – la volonté...

L'univers construit de travers...

A l'heure des réparations...

Le déferlement de l'invisible...

Et ces mains tremblantes ; et ce cœur battant...

 

 

Par-dessus la croix ; l'invisible...

Ce qui n'ose se dire en ce monde...

Sous quelques rais de lumière ; le temple et la prière...

Au bord de la perte ; déjà...

Des traces de blanc sur la pierre grise...

Quelques soubresauts sur le territoire...

A point nommé ; cette sorte de récompense...

 

 

Le reflet du ciel dans l'astre ; et la prunelle ; si mal regardé(e)(s)...

D'un autre monde – sans doute...

A cette heure où se dévoile (où peut se dévoiler) la vérité...

Le souffle perturbé par le vécu aveuglé...

Le feu croissant à mesure que s'estompe le gouffre ; la possibilité...

Ce qui pourrait provoquer le ruissellement de la substance ; et son débordement dans l'âme...

 

*

 

La joie-monde – soustraite du carcan...

Adossé contre la hampe ; inconfortablement...

Dans l'épuisement de ce qui s'est passé...

De part et d'autre de l'étendue rocheuse...

Sans bruit ; sans rien voir...

A cet instant ; le centre entrevu ; jamais atteint...

Au milieu des pierres ; le cercle – l'immobilité...

Appuyé contre la perte ; le salut...

A grandes pelletées de vent...

L'écoute ; le seul labeur – la seule possibilité – de l'homme...

 

 

Ainsi confondus ; l'âme et le point du jour...

A se heurter sans raison...

Malgré mille détours ; les obstacles du monde et du temps...

Les lèvres rêches ; et des mots du dedans ; quelque chose de soi (immanquablement)...

 

 

Ce qui se dresse – face au néant...

Parmi nous – (presque) sans effet...

Ici et là ; entre quelques étoiles...

Aussi vaste que l'espace...

Aussi lointain que l'origine...

Quelque chose qui veille ; de vivant...

Là où l’œil reste ouvert...

A mesure que l'argile se désagrège...

Sous le règne de la poussière ; le vide jamais déclinant...

Sans personne pour séduire ; et nous plaire...

A notre rencontre ; le rien qui fleurit...

Comme un chant au-dessus du ciel...

 

 

Par-delà le silence et la fusion...

Le secret délibérément exposé...

Au terme de toute les pertes ; l'âme si légère...

 

*

 

Dans le flot continu ; le monde et le temps...

L'espace mortifère...

Passages de mendiants et de rois ; mélange de bruit et de matière – dans le silence (presque) jamais célébré...

Comme mille traces de fumée à suivre...

Des pas dans la neige ; la nuit...

Automatiquement reconduits...

 

 

La douleur d'un Autre ; enfoncé(e)...

Le poids du rien ; des choses sans nom ; au fond de l'âme...

Ignorant cette voix qui nous appelle...

Dans le vide abyssal ; le cœur en désarroi...

Ici – contre soi ; tout près du ciel...

Ailleurs ; autrement que la vie assassinée...

 

 

Trop souvent prisonnier(s) de ce qui nous protège – nous soutient...

Là – contre soi ; la tentative d'un abri...

Dans l'optique d'une fuite...

La perspective du repli...

Sans pouvoir faire face ; à peine regarder...

La tête enfouie quelque part ; plus haut – plus bas ; ailleurs...

A côté de soi ; malgré le bleu qui s'est installé ; présent, sans doute, depuis tous les commencements ; et bien avant même – peut-être...

 

*

 

La terre répandue en prière...

Jamais rongée par l'ombre cachée sous les paupières...

Au-delà des mots – bloqués dans la bouche par d'étranges éboulis de pierres ; la raison des Autres transformée en paroles de plomb...

Le doigt arraché à la gâchette ; indocile – obéissant encore à la mémoire du corps méfiant – hostile à toute forme d'étrangeté – à la chair du reste – aux intentions dissimulées – à ce que représente le monde...

 

 

Là-bas ; au loin ; au large...

Quelque part derrière soi...

A l'origine de toutes les séries visibles – tangibles – terrestres ; et présent déjà dans ce qui leur succédera...

Lumineuse ; comme la bouée de l'ensemble – l'immensité...

Devinant (bien sûr) toutes nos attentes ; et leur devenir ; ce qui nous propulsera au-dedans ; ce que nous abandonnerons au monde...

 

 

La pierre chantante...

Contre la nuit installée...

Autrefois plus bas ; ailleurs – enfoui(e) peut-être...

Dans notre absence ; les figures assassinées...

Avec comme des mains dans le ciel...

Un buste béant – penché – semblable à un abîme...

Et sur la tête – une couronne cabossée...

 

 

Des yeux ; sous lesquels poussent des chemins...

Aveuglément ; tantôt vers l'obscur – tantôt vers la lumière ; l'immensité blanche...

Et entre la pierre et la prière ; la possibilité de la couleur – le monde étalé ; et, parfois même, la transparence...

Ce qui s'installe sous la couronne...

Le cœur – comme autrefois (bien sûr) – battu par les vents ; mais inaliénable – à présent...

 

 

Vers soi ; animé...

Le jour et l'histoire du monde...

Toutes les comédies inventées ; et qui s'achèvent (à peu près toujours) par le même drame...

Mille égarements – quelques détours – vers le bleu...

Ni leur ; ni nôtre ; sans appartenance...

Au milieu des fables et des gerbes de lumière...

 

*

 

Venir – aussi – à soi...

Prière seule – peut-être – non advenue ; éclipsée par trop de volonté...

Poussières d'or qui fascinent – qui continuent de fasciner – les yeux fermés...

Avec des noms auréolés de mystère...

Et des êtres dévoués à la dissémination de la semence...

Simplement ; quelques mortels sur notre chemin ; envahi par la terre ; la signature de ce monde promis à la perte – condamné à l'abîme...

 

 

Parvenu(s) ; le vide ; la voix...

Au plus fort de la tempête ; l'Amour enflammé...

Les formes entremêlées – folles – (trop souvent) insatisfaites...

Et de nouvelles choses pour contenter les impératifs du nombre...

Peu à peu – oublié le jeu initial...

Transformé, malgré soi, en naufrage – en sépulture (et, parfois, en charnier – en nécropole) ; dans un (lent) dépérissement sous l’œil (parfois amical – parfois narquois) de ce qui a initié le monde – le voyage...

 

 

En soi ; ce qui nous accompagne...

Sur toutes les voies de la terre ; entre elles (parfaitement) tissées...

Main sur le bâton ; au cœur des obstacles et des reflets...

Guidé(s) vers le haut – au-dedans – peu à peu...

Puis disposé(s) au milieu des pierres...

Nous montrant le seul chemin ; la seule direction parmi tant de possibles...

 

 

Le peuple des rives ; au cœur de leur territoire...

Sans arbre – sans forêt...

Sans voix pour dire la douleur – pour célébrer la beauté...

Le ciel ouvert – simplement – (atrocement) nuageux – encombré – parsemé de rêves qui entravent la vision – qui voilent la réalité...

Quelque chose de l'illusion et du poing levé ; et cette plainte continue qui s'élève depuis le premier frémissement – avant (bien avant) même la naissance du monde et du temps ; et qui se perd – s'abîme – s'efface – avalée – engloutie par l'immensité...

 

*

 

Au plus bas ; là où la glaise rejoint le ciel...

Là-haut ; là où la terre devient miracle ; merveille...

La clé de tous les voyages ; de tous les exils...

Tous les membres de la parentèle rencontrés – et retrouvés – sur ces pentes abruptes...

Et le cœur qui – peu à peu – se réchauffe...

Comme un feu (un feu nouveau) au fond de l'âme – elle, depuis si longtemps, éconduite – délaissée – abandonnée – ressuscitant, à présent, sous le regard fraternel – spacieux – sans sentence – qui autorise cet étrange balancement entre le ciel et la chair – entre l'Amour et la faim...

Réconcilié(s) – en quelque sorte...

 

 

Comme un passage à gué ; entre Dieu et les étoiles...

Devant ; des yeux qui interrogent...

Méfiant face à la neige offerte – face aux caresses invisibles – face aux malentendus de l'hiver...

Malheureux ; en dépit des épaules – et, parfois, des mains – qui se touchent...

 

 

Le jour – dans la main – recroquevillé...

Dégagé de tout langage...

Sur la blancheur ; la terre emportée...

Notre nom – dans le monde – chaviré...

Entre la tempête et l'étendue...

Au cours de ces quelques pas que l'on nous accorde...

 

 

Aux cimes recouvertes ; retiré...

Face au vent qui dissipe toute consistance...

La parole d'un Dieu que le ciel efface...

Entre deux eaux – le cri qui monte – au milieu des stèles dressées...

Et cette angoisse qui se propage ; qui prolifère – au détriment de la soif...

Nous pardonnant pour toutes les fois où nos gestes chiffonnèrent les âmes ; où nos paroles découragèrent les premiers élans de l'innocence ; à califourchon sur le monstre – dans cette posture inappropriée...

 

*

 

Au fond du filet ; enhardi...

A l'ombre des pierres ; vivant...

A se soustraire aux alliances trop nombreuses ; étouffantes...

L'âme rampante (et désabusée) – sous le sommeil...

Là où s'affrontent le monde et la liberté ; là où s'affrontent les créatures et l'innocence...

Sous ses airs belliqueux ; personne pourtant...

Assis dans l'espace ; à s'émerveiller du silence (trop rare) dans la parole...

 

 

Trop près de ce cœur dépossédé...

Dans ce désert sans sable – sans lumière...

A attendre un chant qui ne viendra pas atténuer la danse folle des hommes...

Qu'importe nos pensées incandescentes...

Pris dans le tumulte – le déclin – la débâcle – en dépit de la persistance du miracle – au-delà...

 

6 avril 2021

Carnet n°259 Notes journalières

Le monstrueux étalé – au-delà des apparences – sur toute la surface – comme une cruauté cyclique – régressive – un aveu de faiblesse et d’impuissance…

Une fatalité – une malédiction ; d’un côté, la matière balafrée et sanguinolente – et de l’autre, la matière dictatoriale – sans vergogne – à la manière d’un potentat criminel et sanguinaire…

Et nous – l’une et l’autre – partagé(s) – déchiré(s) – écartelé(s) – au-delà des étiquettes et de l’idée (presque toujours fausse) de justice…

Le vide absorbé et dissous – le plus tangible à la manœuvre – avec l’assentiment du silence…

Une (véritable) aubaine pour les jeux et les joueurs…

Le délire poussé jusqu’au vertige – prémices de la chute et de l’envol – concomitants si les forces nous sont offertes de manière équilibrée…

 

 

Aux angles du monde – la dispersion…

Les yeux – enfouis dans la terre – qui s’ouvrent et se referment – fascinés – éblouis par les textures et les couleurs (si changeantes) du décor…

 

 

Les choses infiniment plurielles pour la multitude avide et vorace…

 

 

En nous – la fusion – ce qui unit – ce qui rassemble – le centre rappelant à lui son rayonnement…

Le feu alimenté, en quelque sorte, par le renouvellement de ses propres flammes…

La joie passant de l’âme aux pieds – du souffle jusqu’au bout des doigts – dans tous les gestes exécutés par la main – dans toutes les danses initiées par les pas…

 

 

Tout qui se dresse – encore et encore – avant de s’effondrer – encore et encore – alternant sans fin les élans et les états…

En mille lieux – la vacance – le tumulte et les mouvements…

Accords et désaccords – unions et désunions – alliances et ruptures – sur fond de silence – sur fond d’acquiescement…

 

 

Coloré – comme une surface peinte – le monde d’un bout à l’autre – parcelles de matière gluante – harmonieux – merveilleux – à certains égards – atroce – misérable – à parts égales…

Des ornières – des lieux de villégiature – des strates de sommeil – ce que l’on froisse – ce qui s’arpente – ce qui se déploie avec perversité – avec mille faux-semblants et mille arrière-pensées…

 

 

Nos vies – comme un poing levé contre l’océan – pour s’opposer au déferlement de l’eau sur la grève – au labeur incessant des vagues qui fracassent la roche…

Une posture – une vocation – une farce – un cauchemar ; ce qui suscite à la fois le rire et les larmes – l’ambivalence de tout geste – la nécessité et la dérision ; et la possibilité d’un écart – d’un pas de côté – au-dedans – pour apprendre la quiétude et le contentement – malgré l’(apparente) absurdité du monde et l’atrocité des spectacles – seule manière, sans doute, d’échapper à l’esclavage et à la folie – à toutes les malédictions de l’existence terrestre…

 

 

Des querelles – des bavardages – des commentaires…

Du vent – du bruit – quelques tourbillons d’air – presque imperceptibles dans l’immensité et le silence…

 

 

Nous – arpentant l’espace au-dessus des sillons – des gesticulations (apparemment) nécessaires au fonctionnement du monde…

 

 

Debout – sans un mot – sans ennemi – sans œuvre à accomplir…

Une présence légère au milieu des Autres – au milieu de l’absence – des élans et des mouvements mécaniques…

 

 

La récurrence du mensonge…

La vie – la mort – le jour et la nuit – se répétant sans fin – sans se lasser jamais…

Dans une existence – une suite d’existences – inintentionnelles…

 

 

Tout – comme le dernier mot – précipité dans l’abîme – disparaissant avec le reste – ce qui a précédé et ce qui suivra – dans le vide salvateur et vorace – l’espace où nous évoluons – à tous les stades – l’Amour au-dessus du front – au-dessus des choses – et l’oubli en tête…

 

 

La tête autrefois si détachée du reste – reliée, à présent, à ce qui compte – à ce qui, depuis le début, a été oublié…

Le monde comme un corps – un cœur qui bat – une poitrine qui se soulève – qui se rétracte – qui respire ; un espace aussi large que l’esprit – là où nous vivons – là où chacun doit se résigner à vivre ; le seul refuge – le seul lieu où il est impossible de se cacher…

 

 

Sous les hurlements – l’étouffement…

Sous l’étouffement – le désir d’une autre vie…

La beauté au cœur de l’obscurité – de la suffocation – de la douleur…

Dieu englué dans la fange terrestre – remuant la terre – creusant – fouillant – essayant (avec nous) de s’affranchir de la matière…

 

 

Tout se détache ; le vide devenant davantage qu’un mot – notre cœur – notre esprit – notre essence – notre seule réalité – sans doute…

A notre place – enfin – sans écart – sans substitution possible…

 

 

Dans le sable – des traces – des signes qui nous rehaussent – qui nous révèlent ; du soleil à la place de l’air – de l’espace à la place des mots…

Le silence comme unique langage – la seule page qu’il nous est possible d’écrire – la seule page qu’il nous serait possible de lire – le monde retrouvant son origine et sa fonction ; et nous autres – sans ornement – habités, de nouveau, par la vérité – notre présence vivante – comme nous exhumant, par une force inhabituelle, d’un long sommeil…

 

 

Soulevé(s) par le souffle – comme s’il s’agissait d’une puissance surnaturelle – un fragment de ciel – le reflet de l’invisible – le recueil de toutes les injonctions divines éparpillées dans la matière ouverte – réceptive – libre de répercuter le processus – de donner corps au mystère – de le concrétiser – d’abandonner (enfin) les choses à leur voyage – à leur destin…

Le transport fabuleux de la poésie – l’affranchissement en actes – éclairé par la lumière – à même le réel qui, à la fois, disloque et féconde – dans une perpétuelle réinvention…

 

 

Le cœur emmailloté – le corps et ses (piètres) consolations – puis, un jour, le vent comme une lame – et nous – sur la pierre – décoiffé(s) – décapité(s) – amputé(s) de l’inutile – totalement défait(s) ; l’âme (enfin) exposée à la métaphysique naturelle et quotidienne…

 

 

Le réel – en éclats – en poussière – réduit, parfois, en buée – parfois, en cendres ; la matière combinée – dans tous ses états ; et le regard désengagé des changements et des transformations – comme affranchi des apparences et des mouvements…

 

 

Un parmi d’autres – dans le jour accompli…

Rien qu’un peu de bruit et de vent ; un poème ; la présence humble – sans posture – sans idée – sans stratégie – dans les tourbillons et le sillage de ce qui emporte – de ce qui est emporté – à la suite des choses et des circonstances…

L’oubli – l’effacement – la disparition ; ce qui nous résume – parfaitement – nous – nos gestes dérisoires – notre humble besogne – ce à quoi nous œuvrons…

Le vide et le silence – dans leur plein rayonnement – à travers le canal désobstrué ; la matière sans résistance – ouverte – amoureuse – totalement acquiesçante…

 

 

N’être rien – à la manière d’une silhouette invisible devant l’apparence d’un mur – un peu d’ombre peut-être – (très) brièvement – lorsque le soleil est au zénith – à peine un fantôme éclairé par un rayon de lumière provisoire – ce qui s’efface déjà sur ce qui, sans doute, n’existe pas réellement…

 

 

Des lignes – comme des pierres sur le chemin ; mille apprentissages pour le pas – le cœur – le regard ; une manière d’être vivant – de manière authentique…

Ni refus – ni refuge – l’espace nu que l’on arpente – que l’on explore – que l’on décortique – que l’on cartographie ; et auquel on finit, un jour, par s’abandonner…

 

 

Ce qu’on laisse croître – en nous – se déployer ; devenir ce que l’on autorise à nous effacer ; la seule transformation possible – comme un retour – l’être retrouvant, à travers nous, sa place – son envergure – son rayonnement…

 

 

La matière fidèle à son règne – à ses lois ; Dieu s’incarnant ; le monde dans ses alliances – obéissant aux forces qui le feront devenir…

 

 

Rien qu’une faiblesse – comme une ouverture – la chair qui se creuse – comme le cœur ; une béance pour Dieu – l’Amour – ce qui prend place – ce qui nous comble – dans un emboîtement parfait…

Nous – pris dans la fonte des glaces – les éboulis – l’effondrement de toutes les tours – de tous les remparts – aussi impuissant(s) et innocent(s) que la rose qui voit tomber ses épines – la nudité sensible – le cœur vivant de la tendresse…

Nous – dans le souffle – au fond de la poitrine de Celui qui aime – la tête penchée vers nous…

 

 

Nous – sur la pente – parmi les eaux cristallines…

Le bouillonnement – la colère – la forge – l’enclume – toutes les nasses – tous les instruments de torture ; l’opacité et la violence, soudain, disparues – comme un peu de pluie sur les traces de craie dessinées sur la roche…

La vie empalée qui se desserre – qui s’élargit au point de tout accueillir – au point de tout devenir…

Debout – à genoux – la conscience nue – sans torpeur…

Du bleu – du cœur à l’horizon…

 

 

Rien qu’une terre où la tendresse est la seule réponse – où les larmes convoquent la main caressante – où l’aveuglement est, peu à peu, appelé à devenir regard – Amour – insoutenable – trop lourd – trop abondant – pour nous seul(s) – qui doit s’écouler – se déverser – submerger ce qu’il touche – irradier la peau – la chair – remplacer le sang – rayonner à travers la beauté et la douleur…

L’exercice de vivre auquel chacun se livre – malgré lui…

 

 

Une douleur – en retrait – derrière les yeux – toutes les déclinaisons de l’âme vers le blanc – comme un prélude – après le plus maléfique – le plus insoutenable – peut-être…

Une plongée en soi – le soc du monde sur le dos – le même sillon – d’abord comme une légère éraflure – puis, comme une plaie qui se creuse – une béance – puis, un écartèlement – comme coupé en deux – sectionné par le milieu…

 

 

Nous – dans notre chambre – cet espace minuscule – sans commune mesure avec l’envergure du réel – incommensurable…

D’un jour à l’autre – sans aubaine – sans vergogne – sans explication – pas à pas – très (très) laborieusement…

 

 

Des grilles – de l’eau qui stagne – des signes – des mains qui se tendent – des bouches qui se referment…

Et tous les fauves autour – aux aguets – à l’affût – terriblement affamés – et carnassiers d’une impitoyable manière…

 

 

Le souffle salvifique – le refuge de la forêt – la douleur traversée de part en part – à gravir son humiliation – à tenter de venir à bout de ses blessures…

Les heures magistrales – parfois au bord – parfois au fond – de la solitude…

Ce qui – en soi – résiste – ce qui – devant soi – revient ; des couches d’excréments – des amas composites – mélange de choses et d’idées – du sang séché par le soleil – versé par des mains armées – des esprits acerbes et acérés – trop de songes – comme des explosions qui font déborder l’imaginaire qui devient, peu à peu, plus conséquent (et plus funeste) que le réel…

De belles âmes – pourtant – cachées – en profondeur – imperceptibles encore…

Et cette lumière – au-dessus des cages – au-dessus des cris ; de la souffrance instransformable excepté en violence – en assauts guerriers…

Vivant – au cœur du chaos – l’âme ardente – presque rageuse – les doigts et la langue trempés dans le fiel…

Au milieu des bêtes et des hommes – en somme…

 

 

A travers nous – la conscience – l’énergie – et leurs alliances étranges – admirables et déconcertantes…

Du plus subtil au plus grossier…

De l’innocence à l’obscénité…

De la tendresse à la sauvagerie…

Du plus captif à la liberté…

 

 

Mille chants – mille danses – mille écarts – et autant d’incongruités et d’anomalies…

Aussi rien ne doit se figer dans l’âme – sous le front – dans les mains – sur la page…

Sans cesse – des tourbillons de joie et de douleur…

Ce qui – en nous – invite le feu et l’espace – à grandir – à persévérer – jusqu’à l’extinction – jusqu’au renouvellement…

La mort comme un passage – la nudité provisoire, le temps de trouver un autre déguisement – la même ardeur mais colorée d’une autre manière…

Sans cesse – bousculé(s) par la vivacité – au-dedans – qui nous saisit – qui nous anime et nous rend vivant(s)…

 

 

Nos paupières et nos poings – fermés pendant la traversée ; l’existence – le monde – la douleur…

La chair enjouée par les plaisirs de la surface – les danses de la multitude – tous les excès – tous les débordements – ce que l’on retient – ce que l’on amasse – ce que l’on entasse – pour essayer d’assurer l’avenir…

Animés par la faim – soutenue, de manière complémentaire, par la peur née dans la psyché…

Ainsi le monde se structure – s’organise – exerce l’oppression et la violence – exploite – détruit – anéantit – au nom de ses craintes et de ses appétits…

L’innommable à l’affût derrière les fronts – les barbelés – les remparts érigés sur tous les territoires pour protéger les entrepôts – variés – multiples – immenses…

Sur la pente animale – de bout en bout – et nous – nous croyant à l’écart – en surplomb – de la pyramide terrestre…

Des créatures pas assez dignes encore pour s’affranchir du sang – de la mort – de la séparation…

 

 

Rien que du noir – parfois – de l’obscurité et du silence – une solitude triste – comme si l’on se tenait hors de soi – comme si l’on s’imaginait différent de ce qui porte et accueille la tristesse – et mille autres états – dans une variation infinie de couleurs qui recouvrent provisoirement (très provisoirement) une texture nue – lisse – parfaitement neutre ; sans doute, le versant le plus malicieux et le plus versatile du vide – le fondement même de nos mille identités concomitantes et successives…

Des pentes – des grilles – mille courants qui nous emmènent – des lieux où l’on passe – où l’on glisse – où l’on est retenu…

L’air – l’eau – le souffle et le sang – dans un flux continu ponctué de quelques interstices – comme des passages (possibles) vers les profondeurs – vers d’autres mondes…

Et ce que l’on porte avec soi – presque rien – le plus essentiel – à l’intérieur – bien sûr…

 

 

Plus haut que le ciel – au-dessus du perceptible – le règne du vide – qui ne se laisse définir par ce que l’on dit – par ce que l’on pense – par ce que l’on imagine – à son sujet – toutes nos manières de l’habiller – toutes nos manières de le colorier – comme si nous n’avions encore compris qu’en ces hauteurs – qu’en ces profondeurs – qu’en cet infini – existent d’autres lois que celles qui régissent la vie sur terre…

 

 

Le monde que l’on pourchasse – la tête qui fore les sous-sols – les mains qui prélèvent tout ce qu’elles sont capables d’arracher – les pieds cadenassés pourtant – dans le même trou – l’existence durant…

 

 

Dans l’enchevêtrement des pas – des signes – de la chair – une circulation incroyablement limitée – sous surveillance – avec mille blasons sur la peau – sur la hampe – et mille bannières dans la besace – en bandoulière…

Ce que nous défendons et ce que nous ambitionnons de conquérir…

Sans cesse – le désir et la querelle…

Partout où il y a des hommes ; des instincts – des apparences – le même jeu des illusions…

 

 

Nous – empêtré(s) – sans émancipation possible…

Ce que nous édifions – notre liberté – enchevêtré(s) aux tentatives (à toutes les tentatives) des Autres…

Nous – trop humain(s) – trop grégaire(s) – pour échapper aux embuscades – aux impasses – aux labyrinthes étroits – tressaillant sous la lumière et les procédures inventées pour vivre ensemble – enfermés…

La terreur sobre – le désir sobre – l’existence autorisée dans son (minuscule) intervalle – rien d’autre – ce qui éclaire médiocrement notre infime carré de terre – qu’importe l’abîme – qu’importe les profondeurs – l’épaisseur du noir – qu’importe la texture et la trame – pourvu que nous n’ayons l’air trop différent(s) de ceux qui nous entourent…

 

 

A l’intérieur – bousculé(s) – déchiré(s) – terrifié(s) – la violence au front – la violence et le vent – le sourire à la proue – bouillonnant sous nos masques – le feu dans son œuvre – essayant de fêler l’argile ; notre impérieux besoin de fuite – quelques pas – presque rien – inutiles (bien sûr) – comme si tout se dérobait à notre approche ; le vide – à chaque foulée – à l’instant même où la main tente de saisir – à l’instant même où la psyché tente de capturer ; le vide – partout – comme la seule récompense possible…

 

 

De l’écume – des bas-fonds au sommet – toute l’ignorance du monde sur le dos – autrefois sous le front – sous les pas – la terre et le feu – au-dessus ; une autre perspective – les idées anciennes comme évaporées – l’absence comme une malice – parfois comme une escroquerie – nos profondeurs à la manœuvre – humblement – silencieusement – sans les excès du verbe – la pensée sans recul et la légèreté du corps (si distante – si pesant – auparavant)…

L’engagement plutôt que l’inintelligence…

Ce qui nous résiste – ce que l’on enfourche – et les mille courants qui nous accompagnent – vers la découverte d’autres mondes – vers des galaxies plus lumineuses…

Et, pourtant, l’esprit (parfois – encore) pris dans la nasse – à gémir – à se débattre – à essayer de trouver une faille – comme tous les Autres – nos frères vivants…

 

 

Très proche du recommencement escarpé – le renouveau incessant – quotidien ; de la haute voltige à la portée du plus grossier (dégrossi de manière abrupte et laborieuse)…

Plus de route – plus de visage – plus de commerce ; sur nos propres épaules – un œil du côté de la clôture et l’autre du côté de l’infini – mains jointes au ciel – à la terre ; quelque chose d’ineffable au-dedans ; à nos côtés – personne (bien sûr) – devant nos yeux – plongé bien plus profondément que dans la solitude apparente…

Comme si la pierre en dessous et le verre au-dessus se déchiraient – comme entaillés par une lame invisible…

L’élargissement du périmètre – la désagrégation de l’Existant…

Bien en deçà et bien au-delà de l’imaginaire et du réel apparent…

A peine (pourtant) une légère torsion de l’esprit – plutôt un redressement – comme le début d’une rectitude…

 

 

De cercle en seuil – le centre grossissant…

Le temps déconnecté de l’espace – l’infini à portée de main – comme un agrandissement du regard – l’incessant accroissement du périmètre – la zone réelle sans théorie – sans précipice – d’un seul tenant – comme si les fragments s’étaient soudainement réunis – se mouvant à la manière des vagabonds – plongés dans l’errance – et cette immobilité visible – tel un œil sur la course – les voyages – la totalité des spectacles…

Rien que des mouvements sous la voûte ; des élans – des étincelles – des explosions – le vent et la foudre ; et au centre – cette immensité…

 

 

Avec l’assistance de notre main – ces quelques signes – sur la pierre – sur la page – manière de briser le ciel – d’élever la terre – de tresser une corde vers ses propres hauteurs – manière de retrouver un peu d’enfance – un peu d’éclat – l’envergure nécessaire à une existence (réellement) vivante…

 

 

Aux marges de l’innocence – des mondes âpres et écœurants où l’on fuit et où l’on se querelle – où l’on pavoise – où l’on marche en conquérant en se donnant des airs (de victoire – de réussite) ; une terre d’apparat et d’apparence – infâme et monstrueuse…

 

 

Se tenir entre le réel et l’oubli – sur cette étroite bande de sable entre, d’un côté, le ressac, et de l’autre, l’océan…

 

 

A voix basse – entre les barreaux – au milieu des arbres et du silence – la tête au-dessus – comme un soleil sur notre misère – la multitude…

 

 

Des millénaires d’amassements – des souterrains engorgés – des amas – des monticules du sol au ciel – et plus haut – encombré aussi…

Dieu – le vide – évincés – auxquels on a substitué des choses et des images – des idées sur le frémissement et l’envergure…

L’importance des racines – de la marche – de la progression – comme si l’on avait oublié que le monde n’était qu’une escale – une étape dans un voyage immobile qui mène de l’origine à l’origine – et que le seul progrès consiste à la soustraction et au retranchement…

Ainsi – de seuil en seuil – chemine-t-on vers soi – le vide – la seule réalité tangible au milieu des rêves…

Sans cesse – autour de la même nudité…

 

 

L’espace qui vit et respire – sans querelle – sans suffocation…

De la lumière sur nos mille petites tragédies – nos pas et nos prouesses minuscules…

Le désert vivant qui perd son aridité…

Le désert habité – le seul lieu possible – vivable – pour être (réellement – présent) au monde…

L’aube sans la lampe – sans la hache – au cœur du chaos…

Le ciel ici – ensemble – à cet instant – sous les craquelures du temps…

 

 

Le jour silencieux – un parfum de soleil et de rocher…

Des ondes – des vibrations – des odeurs – naturelles…

 

 

L’aube verticale – de l’air brassé…

Le glissement du chaos vers les régions les plus réprimées…

Le ciel qui, peu à peu, se découvre…

L’écartement des barreaux – la chute (très progressive) des grilles…

La route qui se dessine…

Le souffle de l’enfance – la simplification du labyrinthe – le monde qui se désagrège…

Le premier élan du voyageur – peut-être…

 

 

Un peu de vérité sur le sable – dans le vent ; insaisissable(s) – comme le reste…

Et pourtant, partout, la grande illusion de l’accaparement et de la propriété…

 

 

Des ravins – la mort – le sort des carcasses qui s’amoncellent…

Des virages pour allonger la durée du voyage ; des détours – souvent – nécessaires…

 

 

Le rire après les épreuves – les tourments – l’obscurité – la vie épouvantable – comme une remontée des bas-fonds – le visage (enfin) à portée de soleil…

 

 

Des plaies – au fond de l’écriture – une blessure béante – que chaque ligne – que chaque pas – creuse davantage…

L’existence comme un atelier à ciel ouvert…

Une parole monstrueuse qu’il faut écouter – accueillir amoureusement – aimer inconditionnellement – pour que le cœur puisse guérir et remonter, peu à peu, vers la poitrine – et battre à nouveau en même temps que s’approfondissent – et s’élargissent – le souffle et la perspective…

 

 

Des lettres comme des notes…

L’extraction de la tristesse et de la puanteur…

La naissance du fil et du danseur…

Des pas légers sur la corde – quelques foulées dans l’air…

L’enjambement des peurs et du désordre…

Le début, peut-être, d’un autre voyage…

 

 

Le feu et la mort – se répétant sans cesse – pour nous ouvrir les yeux sur la puissance – le mouvement – et l’œil qui contemple les transformations – les hauts et les bas – la spirale des corps et des existences – comme des orbes tiraillés par la faim et le sang…

 

 

Nous – contre le mur – traversé(s)…

Le récit d’un voyage – de l’origine vers l’Amour – lui-même en boucle – empruntant divers cercles – chargé de semences – porteur de lacunes et de manquements – aux prises avec les vents – le souffle – la respiration – combiné en modules – en possibilités – explorant une infinité de marges – de recoins – de recours – de confins…

Et le cœur malmené – si peu armé pour affronter le monde et livrer bataille…

 

 

Des lignes – comme des pas dans la nuit – un fil sur lequel on marcherait – au-dessus de tous les abîmes – des yeux – des Autres – trop de douleur – des gorges tranchées – du sang sur la pierre – sur le sol des abattoirs – des sacrifices sans rituel – juste pour apaiser la faim – notre misère – manière, peut-être, de réunir la matière – de la recombiner – de préserver – malgré tant d’horreurs – un peu d’unité…

 

 

La peur – la haine – l’indifférence – trop souvent – les seules valeurs transmises – qu’on lègue avec quelques coffres – quelques terres (parfois)…

En soi – profondément ancrés – le sens du territoire – le goût de la conquête – l’imposture de l’identité…

 

 

Seul(s) – en silence – sans histoire…

L’aile battant dans la nuit…

Le soleil au-dedans – sur la page – peut-être…

La saveur de l’échec sur la langue…

La disparition décidée – presque programmée…

Rebut sans empreinte – sans gravité…

Cette marche lente vers la mort…

 

 

Encore au cœur du cercle – en désordre…

Une douleur dans la voix…

La clarté – au fond – grandissante…

L’oscillation entre la fuite et le fléau…

La matière qui recouvre l’âme – frappée par le sceau du vivant…

L’éternel dans son tégument de poussière…

 

 

Tous les sillons creusés par nos pas – les habitudes en tête…

Le corps traversé par la douleur et la jouissance – telles des vagues disjointes – reliées par l’invisible – la magie de l’océan…

Ce qui donne – bien sûr – un sens à tout voyage…

 

 

Sur le visage – ce sourire – ces balafres – la nudité et l’ironie – cette manière de résister aux douleurs du monde…

Et ce qui nous brûle au-dedans – cette voie intérieure pour échapper aux bûchers – construits au dehors – à notre intention…

Toutes nos forces déployées pour décapiter à la source les assauts de la souffrance…

 

 

La sente qui longe la lumière – mystérieuse encore – à cette heure – et cette étendue sans limite que l’on découvre – en soi – à l’écart – la main dans celle de la solitude – traversé par de grandes joies – la gratitude parfaite que l’on accorde au monde – à la vie – à la mort…

Le royaume – entre le ciel et des monticules de cadavres et d’excréments…

 

 

Une roue – une route – sur la corde tendue de la désobéissance – l’âme effrontée et la main qui, d’un geste, initie le détachement…

Nous – nous avançant au-dessus de l’abîme…

Prêt(s) à nous abandonner discrètement – humblement – à la puissance légendaire du bleu – à l’irrésistible attrait du vide…

 

6 avril 2021

Carnet n°262 Notes journalières

Traverser les murs – l’horizon – les forces engrangées – se répétant le silence jusqu’à l’obsession – avançant sans jamais se réinventer…

Un monde de sable – très ancien – et qui le restera jusqu’aux (vaines) confidences du très grand âge ; la mort, peut-être, comme ultime frontière…

 

 

D’un bout à l’autre du monde – inconcevable par l’âme – cette distance ridicule – la somme des existences – des amas de chair et de rêves – le mensonge et l’illusion qui coulent à flots – et les fruits de l’ivresse – la médiocrité…

Il suffirait – pourtant – d’un pas pour ouvrir un passage – s’abandonner au courant – faire de l’invisible l’essentiel – la perspective centrale – l’axe autour duquel se réinventerait le quotidien…

 

 

Des épousailles – des découvertes successives – une étendue – en soi – que l’on explore peu à peu…

Rien que du vent – des échanges ; jamais de rencontre – d’intimité ; les surfaces – les peaux – qui se touchent – à peine – de médiocres cabrioles – la chair (très) mollement vibrante ; des âmes – nulle mention – la vie comme si elles n’existaient pas…

 

 

Le passé – comme des milliards de choses oubliées ; en haut – ce qu’il reste ; en dessous – ce qui devra, un jour, être abandonné…

Des profondeurs de plus en plus sombres – obscures – nauséabondes – à mesure que l’on s’enfonce…

Des tempêtes et des errances avant que n’advienne le silence ; la tristesse – la pestilence – le dégoût – comme le gage d’une voie authentique – inauguratrice d’une joie véritable

 

 

Cet attrait des hauteurs et l’attraction de l’abîme – ce qui pousse notre pas et notre âme dans des directions, si souvent, opposées – le ciel de l’un considéré (en général) comme le sous-sol de l’autre – et inversement…

Et nous – tournant et tournant – la tête à l’envers – de haut en bas – puis de bas en haut – à droite et à gauche…

Et cette ignorance qui rêve d’azur – et nos pieds qui glissent sur des sentes que nul ne connaît – qui échappent à toute volonté…

 

 

En nous – entre nous – ce dont nous avons l’air – et tous les au-delà – tous les possibles – ce que nous sommes aussi…

La chaîne glorieuse – discrète – sans triomphe…

 

 

Tant de choses et d’existences amputées – incomplètes – douloureuses – foudroyées…

 

 

Nous – sans brouillon – sans préparation – depuis le premier jour – et antérieurement aussi…

Nous – de répétition en répétition – jamais hors de nous-même(s) – identique(s) quels que soient notre état et notre degré de proximité avec la source…

Mûr(s) – de bout en bout – prêt(s) à toutes les expériences – malgré nous – en dépit des apparences…

 

 

Au fond – en surface – la même essence – avec des textures, parfois, différentes – une sensibilité – un regard – qui se manifestent selon notre position sur l’échelle de la présence…

La vérité – jamais – n’est ailleurs…

 

 

Des cercles – des milliards de cercles…

Des fils et des nœuds – encore plus nombreux…

Ce qui s’impose ; la matière – l’esprit – le vide – le désir et la faim…

Rien – entre nous – à découvrir…

Ce qui est là – ce qui s’éloigne…

L’essentiel du temps – l’absence – parfois le néant…

Notre manière de vivre – de regarder – de tendre la main – de toucher – d’étreindre – de nous abandonner…

Ce qui se révèle naturellement…

Rien de plus simple – en vérité…

 

 

Un espace habité – de l’air respiré…

Un minuscule coin de terre…

De la lumière – parfois…

Ce que l’esprit réclame…

Ce que la bouche proclame…

Ce que la main impose…

Des insanités…

Ce qu’il convient de négliger…

Du silence – de l’intelligence – de l’Amour – toutes les formes imaginables de tendresse et de sensibilité…

 

 

Du vent – ce que l’on est et ce que l’on contemple…

En nous – quelques oiseaux – quelques saisons…

Ce qui – jamais – ne se lasse du monde – des jours…

Des fleurs – du soleil – des habitudes…

Les mêmes couleurs – à la suite du noir…

Le cœur chantant – des lignes radieuses et quotidiennes – oscillantes…

Au fond – tout ce que nous savons réinventer…

 

 

Le regard – et nos mains exonérées de la moindre malice…

L’existence – l’âme – le geste – au cœur du mystère qui – jamais – ne craint de se dévoiler…

 

 

A la jonction du monde et des circonstances – dans le périmètre parfois des urgences – parfois des inerties – le dos courbé – chargé du poids des Autres – l’esprit docile – l’âme enracinée ; tout notre être voué à sa cause – et à travers elle – à l’inconnu dont chacun est – et dessine – un infime fragment – une portion minuscule du contour général (incroyablement fluctuant)…

Ainsi domine l’invisible – ainsi nous impose-t-il nos gestes – une suite d’actes – quelques rêves – dont nous ne serons jamais maîtres – comme une invitation permanente à la posture ancillaire – sans autre contrepartie que la joie et la liberté (véritables) – cette obéissance pleinement acquiesçante à ce qui s’impose – source de la plus haute satisfaction terrestre accessible à l’homme…

 

 

Au bord du déséquilibre – dans l’asymétrie des forces contraires – sur un sentier qu’ont choisi les circonstances…

Des pentes – des courbes – toute la perfection du monde…

Comme l’eau – ce qui coule vers son origine…

Toujours – à un stade du cycle – changeant…

D’une manière ou d’une autre – très proche de la beauté du jour…

 

 

Au seuil du ciel – à chaque instant…

Exilé du monde…

Chair et esprit…

Regard clair – sans pensée…

Au cœur – au centre – pénétré(s) de toutes les apparences…

Du feu et du vide – originels…

 

 

Les uns dans les autres – jusqu’à la découverte du secret…

Hors de nous – trop fréquemment…

Nos alliances – notre sourire…

Ce qui favorise le désengagement et l’innocence – un regard – sans hypothèque – sans condition…

 

 

Ce qui s’envole…

Du sol boueux au ciel sans image…

Entre – des fleurs – des arbres – des bêtes – des hommes…

Des tribus et des civilisations – le socle de tous les ensembles…

La perspective de tous les horizons labyrinthiques…

Ce que nous réalisons – de la tête aux pieds – puis, ce qui a lieu – véritablement – ce qui fait suite à l’élan initial…

 

 

Entre le désert et le temple – moins qu’un souffle – moins qu’un pas – à peine un regard – un infime degré de différence dans la présence – moins d’un barreau sur l’échelle de la proximité…

 

 

En nous – le centre – le plus sensible – ce qui mérite (réellement) de demeurer l’axe central – ou de le devenir pour ceux (tous ceux) qui lui ont substitué leur visage – leurs désirs – ce qu’ils imaginent nécessaire et déterminant pour échapper à l’indigence – à la tristesse – à l’infortune – à l’inévitable pauvreté de l’existence terrestre…

 

 

Au centre – ce qui est là – les pierres et le ciel – ce qui se dessine (très) provisoirement…

Les circonstances qui nous imposent d’abord d’apprendre à devenir un regard ; la besogne du spectateur – du témoin – ce qui contemple ce qui advient – ce qui naît – ce qui passe – ce qui disparaît – la condition préalable (si l’on peut dire) à l’ouverture et à la transformation (perceptives) – puis, le cœur aimant et les bras ouverts – l’âme et le geste nécessaire – puis, (enfin) ce qui est – l’ensemble de l’Existant (sans la moindre discrimination)…

Notre présence comme la seule réponse possible – véritable – vivable – vivante – capable, peu à peu, de guérir le monde…

 

 

Au-delà du regard – au-delà du ciel – qui sait si cela nous concerne…

Qu’y a-t-il hors de soi…

Est-il raisonnable d’alimenter l’imaginaire – de bâtir des mondes sur le socle de la pensée…

Vivre ici – sans autre entourage que l’invisible et l’apparent – tous deux perceptibles à leur manière…

 

 

Complice(s) de tous les crimes – de toutes les inventions – de cette marche inéluctable de la terre vers le plus lointain – de cette contraction provisoire de l’espace – de cette privation temporaire du soleil ; notre séparation – cette rupture radicale avec l’origine et le plus naturel – le langage comme simple outil de propagande et de séduction…

L’abîme plutôt que la métaphysique et la connaissance…

Les choses plutôt que la curiosité et l’interrogation…

L’assouvissement de la faim plutôt que le silence et la guérison…

Tous les défauts et tous les manquements de l’homme – sur la voie royale de l’exil et de l’exclusion…

A distance – comme un éloignement inexorable du centre – du plus sacré – du Divin – de cette perspective de tendresse – hautement nécessaire – hautement contagieuse – qui redonne au regard et aux choses leur beauté et leur liberté – originelles – inaliénables…

 

 

Au-dedans du monde qui se perd – sans même le savoir…

A travers cette force insoupçonnée – la source et le sourire – tournés vers ce qui se rapproche…

 

 

Comme un chant – un destin – un voyage – une vocation – la joie à l’œuvre – sans doute…

Notre marche (éreintante parfois) sur la pierre…

Puis, peu à peu, plus rien du champ de bataille…

Un peu de neige et un reliquat de temps…

Ce qui initie l’élan – ce qui va à son terme…

Le pacte scellé au fond de l’âme et la main nue…

 

 

Personne – devant soi ; le passé – derrière – oublié…

Seul – dans la main de la tendresse – un peu de chaleur – un peu de douceur – un peu de bonté ; ce dont nous avons besoin pour vivre hors du monde – exilé de tous les horizons – affranchi de toutes les perspectives – des petites affaires et des petites histoires des hommes…

 

 

Vivant – un oiseau dans la poitrine – libre d’aller dans le plein ciel – au-dedans – de chanter – de voler – d’offrir son allégresse ou sa folie – de s’exiler en son centre – de disparaître à jamais…

En un instant – en nous – l’espace qui s’ouvre – que nous devenons – ensemble ; un peu de fumée – quelques tourbillons d’air – dans l’immensité bleue – notre cœur non projeté au-dehors – ce qui nous arrive aux uns et aux autres – ce qui émeut et rapproche nos individualités ; la distance et la tendresse que fait naître la longue suite des circonstances ; la beauté de l’expérience terrestre…

 

 

Dans la confiance du jour et du silence…

Dans les bras de la solitude et de la lumière…

La joie vissée au cœur – comme un mécanisme d’horlogerie – dégagé de la durée et du temps ; à sa place – à notre place – naturelles…

 

 

Tous les mondes parallèles – réunis – pour célébrer l’Amour naissant…

La terre honorée par notre présence – et inversement…

L’humilité du geste et du regard…

Le lieu de tous les possibles – libéré…

L’infini déguisé – comme le seul recommencement possible…

 

 

L’Amour visible – présent – invisible – apparemment absent – qu’importe ce que nous privilégions – le silence et la possibilité de la rencontre comme les seules permanences – l’espace de tous les enjeux – infimes et primordiaux…

 

 

L’alignement des astres – ce qui rapproche les cœurs – les pauvretés – toutes les fraternités possibles – notre proximité avec les choses – la plus haute intimité avec le monde – la matière – le silence ; ainsi vivons-nous – dans le discernement du mystère et du sommeil – et dans la tendresse qui les relie – qui pardonne leur profondeur et leur dévoiement – tout ce qui creuse la distance (apparente) qui les sépare…

 

 

Parfois – nous rêvons d’une joie et d’un labyrinthe – si éloignés l’un de l’autre – qu’ils semblent inhabitables simultanément…

Et – pourtant – nous sommes la terre et l’allégresse – ensemble ; et – pourtant – nous pouvons vivre le silence et la faim au même instant…

 

 

Ce qui se tourne vers nous – d’abord un visage – quelques Autres parfois – puis, un jour, peu à peu, l’Amour tant espéré – ce nous-même(s) – ce regard sans nom – impersonnel – cet espace – cette perspective – cette dimension – cette intensité – que nous avons cherché(e) partout – depuis que nous avons ouvert les yeux…

Comme un soleil qui se tourne vers nous – le monde agenouillé – l’aube apprivoisée – la joie comme un surcroît de vie – et la terre – et la chair – incroyablement sensibles – vivantes – tremblantes d’émotion…

 

 

De l’automne vers l’hiver – de plus en plus serein et solitaire – insouciant – insoucieux des choses du monde – au plus près de l’élémentaire naturel – ce qui est sans autre promesse que ce qu’il offre à l’instant où il se présente à nous…

Le silence comme seul horizon…

Et la gratitude scellée au fond du geste – au fond du cœur…

L’aube – ce qu’aucune nuit – jamais – ne pourra faire disparaître…

 

 

Le cœur semblable – dans le même frisson…

Ce qui rapproche – ce qui égare…

Le poids anticipé des choses – ce qu’il faut traîner derrière soi – ce qu’il faut porter sur son dos – ce qui encombre l’âme et le pas…

Soudain fissuré pour laisser entrer un peu de lumière – cet éclat préalable à l’Amour – le seul remède possible – véritable – ce dont nous avons tous besoin – sans exception…

Nulle autre alliance – nulle autre consigne – ne sont nécessaires…

 

 

Devant nos yeux – le monde insatiable – indifférent à notre fouille – à nos recherches – à notre témoignage ; l’annonce d’une autre destination que le tour récurrent de la terre – nos territoires – nos habitudes ; la découverte, puis l’exploration du mystère – cet espace – ce silence qui nous habite…

 

 

Le jour – parfois – la confiance et la lumière – qu’importe les paysages du monde pourvu que l’espace – en l’âme – respire – soit vivant…

 

 

Dans le silence somptueux qui défie les âges – l’apparente consistance du temps…

 

 

Le bleu qui émerge – à l’intérieur…

Comme un espace vivant – qui respire…

Une main – une âme – lumineuses…

Quelque chose fait pour aimer – étreindre – embrasser…

L’irruption inespérée de cette tendresse – en nous – sur la terre – dans nos gestes – la moindre relation…

Cette intensité – cette intimité – amoureuses – avec les visages et les choses du monde…

Notre cœur silencieux – liquéfié – qui répand – partout – sa précieuse substance – là où les yeux se posent – là où les pas nous mènent…

Tous les pays – tous les chemins – propices à l’émergence – et au règne – de l’Amour…

 

 

Salutations sans manigance – du bleu au bleu – à travers la chair innocente – apaisée – (entièrement) pardonnable…

Le silence coloré – un peu de lumière sur nos blessures – ce que l’on offre à ce qui a toujours été, plus ou moins, oublié ou relégué…

Ni prêche – ni utopie – ce dont le geste est capable – cette présence – à travers soi…

 

 

Rien que l’air – parfois – le vide et l’inconsistance – sans la moindre profondeur…

Ce que l’on étale ; ce qui se dissipera avec un peu de conscience…

 

 

Sans saisie – sans rumination – le premier élan qui jamais ne se répète…

La durée – parfois – sans que la fatigue et l’ennui ne puissent s’installer…

 

 

Rien à pourchasser – nul besoin de voyage ; la course du soleil devant nos yeux – au-dedans de l’espace – en nous – non comme un rêve – non comme un impératif extérieur – mais comme une offrande – d’un ciel à l’autre – au même titre que le silence – sans jamais tarir – sans jamais restreindre – son intensité ; une lumière ininterrompue – sans éclipse possible…

Un regard incapable de s’absenter – habité ou non – dépeuplé ou non – présent – quoi qu’il advienne…

 

 

A l’instant – en cette heure incertaine – en ce jour éventuel – en cette existence à peine probable – hypothétique (seulement) – à la manière d’une image vivante – ou plutôt à laquelle on aurait donné vie artificiellement…

Discret – sans prétention – naturellement…

De passage – sans assurance – tout simplement…

 

 

A vivre – comme si nous pouvions nous installer – sans interrogation – jusqu’à la mort…

Là – parmi les racines – dernière pousse de la généalogie – mais sans la sève nécessaire pour dépasser le feuillage – l’horizon dessiné par nos ancêtres – comme emprisonnés dans les contours du périmètre déjà tracé…

 

 

Au cœur des forêts – la solitude – l’existence sans compagnie…

Arbres – pierres – chemins – et les bêtes – comme seul entourage…

Notre communauté de joie et d’instincts – informelle – aux marges de la société des hommes…

Distincts et solidaires – reliés par les forces de l’invisible…

Mains sur l’écorce – pieds dans la terre – cheveux dans les feuillages ou les fougères – la tête parmi les cimes…

Sur la peau – le même vent que celui des hauteurs ; et dans le cou – l’haleine des quadrupèdes et le souffle des Dieux…

En ces collines – notre royaume…

 

 

 

L’esprit – comme une étendue désertique – la nuit alentour peut-être – parfois – éclairée jusqu’aux ultimes confins – jusqu’aux plus lointaines profondeurs ; le même éclat qu’au faîte de la lumière ; l’eau claire – transparente – qui coule sur les âmes et le sommeil – vivifiant sur son passage ce qui a trop longtemps été abandonné aux habitudes – à la torpeur – à cette pesanteur non originelle – façonnée par des siècles – des millénaires – d’accumulations et d’entassements – tous les embarras du monde collectés qui reléguèrent, peu à peu, les vivants au fond d’un abîme de choses – de tourments et de malheurs – devenu, à l’insu de toutes les volontés, la trame substitutive de l’espace désert originel – la source de tous les tracas – de toutes les malédictions – qui donnèrent à nos vies cette terrifiante gravité…

 

 

L’air impassible – comme le fleuve – malgré nos frasques secrètes – qui creusent – qui sculptent les rivages – la terre…

Le regard vertical – comme un passage – le seul sans doute…

Ce qui demeure lorsque vient le jour…

 

 

Tout en bas – là où il fait noir – là où le vent cingle – là où personne ne veut aller – là où aucun homme – aucune bête – ne peut vivre décemment – durablement – là où il nous faut pourtant demeurer le temps nécessaire – comme une plongée – une chute jusqu’au fond de l’abîme – jusqu’à la (presque) totale asphyxie – la mue de l’âme – la perte de l’ancienne peau intérieure – avant la renaissance – la légèreté – la nudité – l’envol peut-être…

 

 

Le vent – l’oiseau – ce qui est apte à franchir…

Ni arbre – ni montagne – l’air sans aspérité…

Ce qui porte – ce qui creuse – son refuge – en lui-même – en plein mouvement…

 

 

Des grilles horizontales – ce qui ampute la vue – ce qui borne l’esprit – le monde tel qu’il nous apparaît…

La vie chargée – effrayante – l’abri au fond duquel on croit pouvoir vivre en paix – au fond duquel on s’imagine protégé – cette part (dérisoire) du dehors que l’on a intériorisée – ce fragment extérieur que l’on s’est approprié – comme un accaparement – une manière de se sentir (faussement) rassuré au milieu du monde – à l’étroit (presque toujours) dans cet infime périmètre…

Des grilles horizontales et des barbelés – puis, un jour, la mort par asphyxie – dans un long (très long) étouffement – ou, trop rarement, dans un sursaut désespéré, l’enjambement – l’exil et la liberté…

 

 

Nous – obstiné(s) jusqu’à l’acharnement – parce que incroyablement fragile(s) – sans doute…

 

 

Le vivant dilapidé – comme une poignée de possibilités jetées sur le sol – à l’instar des fourmis ailées qui s’élancent dans les airs – avec des pertes massives – peu (très peu) de survivantes dans le cheptel…

 

 

Parfois le pas – parfois la main…

La solitude de l’âme dans son labyrinthe imaginaire – comme une pure invention – parmi les Autres – les tourments – sans interrogation…

 

 

Le monde qui nous agrafe sur le front des étiquettes – en nous subtilisant les identités les plus utiles – les plus prometteuses…

Ce chant – nos paroles – originaire(s) de la source – né(es) de cette proximité immédiate avec Dieu – la terre – le silence…

Une voie directe – sans détour – sans questionnement – dans le sens de la pente où s’écoulent toutes les eaux – nos retrouvailles – jusqu’à la circulation illusoire des formes et du temps – le chimérique voyage que nous inventons – cette étrange aventure à laquelle nous croyons participer…

Ni périple – ni déroulement – l’alternance (nécessaire) entre le sol et la feuille – entre le verbe et le silence – à l’exacte jointure de l’être et de l’homme – au cœur du Dieu bicéphale – lui en nous et nous en lui – et ce qu’il faut de sagesse et d’insolence pour nous tenir aux confins de la terre et de l’infini – au-delà du périmètre autorisé – au-delà de tous les interdits – là où il est possible de nous rencontrer – de nous retrouver – d’être (enfin) un peu plus que ce que l’on nous avait promis…

 

 

De la différence, si souvent, infime…

Très semblables – en réalité – presque identiques – si comparables que l’on pourrait aisément nous confondre…

La même apparence – la même texture – la même histoire – à quelques détails près – insignifiants…

Soumis aux mêmes lois terrestres…

Jamais de quoi s’enorgueillir…

 

 

Parfois – devant – comme au retour d’un voyage ; parfois – derrière – lorsque nous nous ébrouons ensemble ; parfois seul – sans nous – dans la compagnie des hommes les plus sages ; parfois absent – lorsque les rêves prennent (insidieusement) le pas sur le réel…

Tous ces (précieux) instants où affleure l’éternité…

 

 

A chaque passage – l’absence – puis, à terme, la disparition…

Ce qui naît – toujours – à notre insu…

Formes et phénomènes – insoucieux du décor et du degré de conscience – de ce qui est là – de ce qui contemple (de ce qui est censé contempler) – parfois témoin – parfois aveugle et obturé…

Des choses qui passent – ce qui est plutôt que rien – malgré le vide ambiant – la prédominance du vent dans l’espace – la béance qui s’ignore – puis, de temps à autre, des intervalles habités qui relèguent l’absence au néant…

De petits miracles – qui, mis bout à bout, forment des vies – des rêves – notre voyage – plus ou moins pourvu(e)(s) du désir d’être là – réellement…

 

 

Les jours qui passent – comme les nuages – dans notre ciel dépeuplé – si souvent…

Ceux qui savent devinent, derrière l’immobilité, le visage de Dieu – l’invincible – l’irrésistible – tendresse à laquelle nous aspirons tous – ce qui nous habite – ce qui nous entoure ; nous-même(s) au cœur ; notre royaume et notre règne – à l’intérieur…

6 avril 2021

Carnet n°261 Notes journalières

Des jours – sans surprise – seul – sans rien attendre…

Des signes – quelques signes – sur la page…

Des gestes – des pas – ce qu’exige le quotidien…

Des pierres – des arbres – l’extrême simplicité des lieux – du monde…

Ce que l’on rencontre – ce qui s’impose…

Et ce sourire au-dessus des affaires et des choses…

 

 

Des fragments de vie – de parole – de vérité – peut-être – sans fin…

Ni avant – ni après – aussi loin que se pose la main – jamais davantage…

Des bouts – à la suite les uns des autres – sans ordre apparent – sans nécessité de cohérence…

Ce qui s’invite…

Ainsi tout se réalise…

 

 

Ni moins bon – ni meilleur – ni en avant – ni en arrière – affranchi du temps…

Au cœur de cette étrange obéissance

L’espace – les choses – l’oubli – la joie…

Ce qui revient – ce qui doit revenir…

Ce qui s’efface – ce qui doit s’effacer…

Rien de volontaire – au-dedans – au-dehors – cette fidélité à l’exigence – ce que l’on ne peut éviter – ce à quoi l’on ne peut résister…

Des circonstances sans réserve – portées – accueillies – sans soutien – sans détour…

 

 

Un souffle – des élans – le cycle et la fréquence – la force et l’extinction…

Nous – dans la matière – coloré(s) – voué(s) à nos affaires – à ce pour quoi l’on est fait – (très) provisoirement…

Le monde – l’œil – le constat…

Ce qui arrive – ce qui a lieu…

Ce qui se déroule – ce qui se déploie…

Ce qui s’éteint – ce qui s’efface – ce qui s’en va…

Tout – parfaitement lisse – presque mécanique – même les mots et les émotions…

Des éléments intégrés à tous les circuits – à tous les programmes – simultanés – successifs…

Le monde – comme une implacable – une irréprochable – machinerie…

 

 

Un peu d’épaisseur – des limites – l’apparence d’un visage – d’une existence ; une vague consistance – ce qui nous ressemble ; ce qui s’avère un obstacle – en vérité…

 

 

Devant nous – attentif – rien – des ombres – du vent – des murs…

Des mouvements – une attente (qui jamais ne dit son nom) ; de l’indigence – en réalité…

 

 

La foulée régulière – ininterrompue – sans accident – sur tous les terrains…

L’évidence d’une direction – une sorte d’habitude – d’hérésie (sans doute) ; ce que l’on s’offre à bon compte – avec tapage – avec fierté – dans une forme absurde de contentement ; la même erreur – continuellement répétée…

Puis, un jour – peu à peu – le contraire ; la discrétion – l’humilité – l’incertitude – l’errance acquiesçante ; le pas présent – les haltes – les chemins aux allures de fausses impasses – l’inachèvement – l’impossibilité quotidienne…

Le vide – le rien – qui s’apprivoisent…

 

 

Debout – sans attente – sans angoisse – l’élan qui naît ; notre parfaite obéissance…

Rien d’insurmontable – bien sûr…

 

 

Vivant – sans souvenir – sans personne…

Respirant dans les interstices abandonnés par le monde – un espace voué aux retrouvailles et à la reconnaissance…

 

 

L’instant intense de l’intimité – inlassablement répété – la seule possibilité – le seul temps que nous puissions vivre ; cette respiration naturelle – large et profonde – du sous-sol au ciel – à l’envergure incomparable…

Ce qui – inéluctablement – s’accroît – en nous ; ce qui retrouve son état originel – vierge – non souillé – non amputé ; ce que nous sommes sans le monde – ce que nous sommes avec le monde – à notre insu – malgré les apparences…

 

 

L’immobilité et l’inachèvement – notre apparent paradoxe ; nous rejoindre et poursuivre – tourner autour – jusqu’au centre – puis, nous abandonner aux forces centrifuges qui nous éloignent – inexorablement – naturellement – puis, revenir encore – indéfiniment – comme une étrange oscillation – un incessant va-et-vient – la matière sur son orbite ; et au-dessus – au-dedans – le silence qui acquiesce à tous les mouvements…

 

 

Un jour – ici – un autre – là – tantôt avec un visage – tantôt sans le moindre signe de distinction – comme un fragment – un minuscule échantillon de matière – un élément infime et indissociable du puzzle – un peu d’espace dans le vide – tantôt radieux – souriant – tantôt rageur – désespéré – tantôt proche – tantôt éloigné…

Ainsi nous transformons-nous – ainsi tournons-nous – sans cesse – en nous-même(s) ; l’attrait de la périphérie pour son centre et l’Amour du centre pour sa périphérie – l’un et l’autre – l’un dans l’autre – simultanément – inversement – perpétuellement…

Dieu jouant avec lui-même – l’oubliant – feignant de l’oublier – puis, s’en rappelant…

Et nous autres – englués – chamboulés – égarés – étourdis par notre propre vertige – tournoyant (inlassablement) dans les mille tourbillons du monde…

Le chantier du réel – à la fois brouillon apparent et parfaite copie – inachevable(s) et déjà achevé(s)…

 

 

Toutes nos forces – contre la butée ; ce qui cède – ce qui résiste – la nécessité et l’impérative ténacité des contraires…

Notre pente – sans véritable avenir…

Ça penche – ça glisse – ça cherche un équilibre qui se trouve – en lui-même – comme le résultat incroyablement provisoire de toutes les puissances à l’œuvre…

Du blanc – du noir…

Du bruit – du silence…

Tous les mélanges – tout les mélange…

Rien qu’une pierre – un regard qui se cherche – une origine et toutes les tournures du monde – toutes les combinaisons possibles…

Les innovations et les reliquats – la répétition du cycle – des cycles…

Et ce qu’il reste – triste – dans nos mains – dans nos bras – et qu’il faudrait, sans doute, accoler au cœur…

 

 

Devenir l’origine – ce qui libère l’homme – ce qui, sans doute, le rendrait (bien) plus humain…

 

 

La blancheur et l’innocence – comme la victoire (prévisible) de la capitulation…

Des murs – des parois – des obstacles – des chausse-trappes d’épouvantail – en vérité ; l’illusion d’une consistance – un véritable décor en carton-pâte ; et nous – de la chair pour rire – elle qui, si souvent, nous impose ses lois – ses faiblesses – ses carences – ses besoins ; vivre avec la souffrance comme couronne…

Tout a si peu d’importance – un jeu dont il est inutile de précipiter ou de retarder la fin (apparente)…

Nous – le monde – la vie – sans raison d’être – comme des évidences incertaines – si provisoires – dans les mains surprenantes de l’inconnu…

Tout – à la merci de tout – et, si possible, la gratitude en plus – les yeux émerveillés malgré l’aveuglement…

Le temps – pour rien – comme un obstacle trop souvent déguisé en promesse – entre l’origine et nous…

Sera-t-il, un jour, possible de comprendre – de faire comprendre…

 

 

Les circonstances – comme autant de fenêtres et d’escaliers vers les hauteurs – les profondeurs – l’élargissement – l’envergure du regard – la pointe de la sensibilité – ce qui est nécessaire pour vivre au-delà des représentations humaines – au-delà de l’image de l’homme…

 

 

Comme une force irrépressible vers l’éloignement et l’exil – nécessaire pour ouvrir un passage – nous défaire de ce qui obstrue – pour enjamber le monde – ce qui nous embarrasse – vers le franchissement de toutes nos entraves – leur effritement progressif – en réalité ; l’éboulis de l’inerte dans le vide…

Et peut-être – et bientôt – et soudain – le visage de la fragilité auréolé de puissance…

 

 

D’un côté – les mouvements – l’effervescence – les cabrioles – la débandade parfois – et de l’autre – l’immobilité – le silence – la sagesse peut-être ; et nous – au milieu – les pieds rivés sur les deux rives – s’inversant parfois – se mélangeant souvent – nous imposant leurs exigences (presque) toujours…

 

 

Ce qui se transpose dans la lumière – la même chose – plus ou moins – avec un surcroît de joie…

Nous – libéré(s) du fardeau du monde – de l’homme – du temps…

A présent – ce qui se présente – seulement…

Une chose après l’autre – pas davantage – pas d’amassement – pas de pourrissement…

Le tranchant aiguisé – implacable – de l’oubli…

Ce qui advient – l’accueil – ce qui s’éprouve – le geste à accomplir (s’il y a lieu) et l’effacement – et le vide, à nouveau, prêt à accueillir ce qui adviendra peut-être (si cela advient)…

Pas de désir – pas de recherche – pas de projet – pas d’attente – pas de lourdeur ; aucun choix – ce qui s’impose ; ce qui arrive – seulement – ce qui passe…

La vie simple – simplifiée – l’âme et le regard intenses – vibrants – sereins – joyeux…

Instant après instant – jour après jour – année après année – si dure le temps – peut-être – sans résistance – acquiesçant…

L’étendue – le vide – l’accueil – l’oubli…

Ainsi se vit – à présent – l’existence…

 

 

On n’échappe à rien – on ne se heurte à rien – on ne refuse rien de ce qui s’offre…

Les choses glissent comme de l’eau sans charge – devenant, peu à peu, inertes – et s’immobilisant – et disparaissant lorsque s’éteint leur mouvement…

Le ciel – du souffle – des élans…

L’incertitude – le soleil et la joie…

Le monde des objets – sans poids…

Les soucis – les lourdeurs – lorsqu’ils adviennent – un instant – le temps d’attirer l’attention – de faire un tour – quelques tours – de faire naître quelques grimaces – quelques simagrées – dans leur coin – accueillis et regardés un à un – étreints – embrassés – aimés – comme il se doit – et qui disparaissent – comme un peu de fatigue dans la lumière…

 

 

Le geste intérieur – juste – sans croyance – où les choses et l’esprit s’alignent – s’emboîtent – trouvent leur place provisoire – circonstancielle – avant de retrouver le vide où tout se fond – où tout se mélange de nouveau – jusqu’au prochain événement – jusqu’à la prochaine recombinaison nécessaire…

 

 

Le souffle – le ciel…

Le pied à l’étrier…

Comme la sensation d’une transformation permanente…

Des choses qui s’attardent – parfois – comme des affaires – des histoires – non réglées – et qui demandent à l’être – et l’attention – l’accueil et la tendresse – indispensables pour qu’elles le soient…

 

 

La marche – comme une errance princière – sans la moindre certitude – bien sûr ; le réel et l’inconnu à bras-le-corps…

Sans poids – l’âme resserrée sur ce qu’elle porte – l’essentiel – sans volonté de durer plus que nécessaire…

 

 

Au cœur de la solitude – plus loin que les apparences – au-delà, peut-être, des premières profondeurs…

Le plein engagement de l’être dans le geste et la parole – ce qui compte – réellement…

La vérité vivante de l’instant…

 

 

Ni fuite – ni résistance ; être ce que l’on est – ce qui nous traverse (très) provisoirement…

Hors du temps – le rire et la légèreté – la joie – l’absence de crainte – de préoccupation – d’activité – sans tourment…

Être là – simplement – humble – discret – sans exigence – sans prétention…

A sa place – celle du dedans et celle du dehors – parfaitement alignées…

Ce qu’il reste – pas grand-chose – à peu près rien…

Le son d’une cloche au loin – à l’intérieur – peut-être…

De l’énergie – en soi – prête à l’usage – dédiée à ce qui viendra – à ce qui s’imposera avec force – naturel – nécessité…

 

 

Ce que l’on aurait tendance à croire – le cycle des apparences ; dans les yeux – la déception du voyage – quelques jours – à peine un séjour – un chemin qui n’en a que le nom – ni Dieu – ni rencontre – ni âme – ni visage – véritables – quelques caresses (des attouchements plutôt) – quelques paroles – de vagues sons que l’on grommelle – sans intimité – à distance les uns des autres – mais pas assez éloignés, cependant, pour éviter les conflits – les querelles – les affrontements…

En surface – l’ignominie et l’espérance…

En profondeur – il faudrait chercher – creuser davantage – mais si peu en ont la force – si peu disposent du souffle nécessaire…

L’usure – la distraction – la mort – et à peu près rien d’autre – si, le renouvellement des générations – la perpétuation des traditions – le règne infrangible de la bêtise et de la barbarie…

L’enlaidissement et l’appauvrissement du monde et des hommes…

 

 

L’existence crispée – la tête pas même déçue – comme une seconde peau – notre nature profonde – cette glaise empilée – tassée à même la structure minérale…

La sensibilité des pierres – l’esprit sans profondeur – deux hémisphères laborieux – maladroitement assemblés…

Et le tout que l’on mêle au manque et au désir – la faim dans le sang – la faim qui tient l’ensemble…

Le monde comme un cri – de la chair affamée – bouche ouverte – babines retroussées – suppliante – carnassière…

De la verticalité d’opérette – tout juste bonne à faire illusion (auprès des bêtes) – à monter dans les arbres et à armer la main – pour assouvir le ventre – la tête – tout ce que le sang a corrompu – jusqu’aux tréfonds de l’âme – le dévoiement – les frontières – la fatigue – la volonté ; les mille restrictions de la matière – et l’esprit emprisonné dans ces tristes limitations…

 

 

Un peu plus près – à mesure que l’on avance…

La peur – la fatigue – derrière soi…

Le monde tel qu’il est…

Nous – au centre – comme tous les Autres…

La tête baissée – de plus en plus – comme une entrée (discrète) dans le silence ; l’impersonnalité de la compréhension…

 

 

Ici – sans gêne – sans douleur…

A l’intérieur – hors du monde…

Sous les vagues rafraîchissantes de l’invisible…

Sans croyance à l’égard de ce qui nous maintient – de ce qui nous prolonge…

L’âme – autrefois si grelottante – rassurée en ces lieux – à présent…

Comment pourrait-on devenir dorénavant…

 

 

Les hommes – au cœur de leur sieste – peut-être – les yeux ouverts – en plein rêve – la conscience éteinte – dans les profondeurs – comme une vieille lampe oubliée recouverte de songes et de poussière ; la matière et l’imaginaire – toutes les substances du sommeil – le substrat de toutes les existences terrestres…

 

 

Plus rien du désir – ni de l’effort…

Le monde tel qu’il vient – la vie telle qu’elle va…

Ni habitude – ni entêtement…

Le souffle et l’élan naturel…

Le geste spontané – ce qui arrive – simplement…

Et le silence en arrière-plan – l’espace que l’on habite davantage que le monde…

 

 

Ce qui se dessine – sans mémoire – sans résidu…

Les fruits de l’effacement – sans le moindre doute…

Le cœur distant – engagé – sans rempart…

D’une voix juste – d’un geste sûr – sans retenue…

L’âme et la main – comme quelque chose de simple – sans importance – présentes malgré elles – malgré nous – agissant sans la volonté…

L’esprit dedans – l’esprit au centre – l’esprit ailleurs – en même temps…

Silencieux – d’un silence jamais entrecoupé – ni par le geste – ni par la parole…

 

 

Ce qui se touche – de mieux en mieux – comme une résonance qui se creuse – s’approfondit…

Oublier ce qui se raconte – ces histoires que l’on bâtit sur le réel – comme une atroce déformation – de l’imaginaire glorieux ou lénifiant – mensonger d’une manière ou d’une autre – de la poudre aux yeux – ce qu’il faudrait réduire à néant…

Vivre le geste – être la parole…

Sentir au-dedans – l’effacement – sans obstination – le plus spontané – ce qui a lieu – ce qui s’impose – sans la moindre intention – la transparence – ce qui se cherche – à travers nous – ce qui doit advenir et dont on est le canal ou l’instrument – un élément du mécanisme – un rouage de la nécessité…

 

 

Être – sans durer – en pointillé – comme une respiration – un flux – un reflux – l’inspire et l’expire – la contraction – la dilatation – le souffle – le jour – ce que vit le corps – de l’intérieur – ce qui s’efface – ce qui demeure ; la parole comme un geste…

 

 

A l’intersection de tous les cercles – depuis longtemps – là où se trouve notre vocation (la seule sans doute) ; des fragments qui s’emboîtent – la besogne des vivants – et, au-dessus, le rire et la mort – et, en dessous, les sables mouvants sur lesquels nous avons bâti ce que nous avons cru important ; rien d’essentiel – en vérité ; ce qui passe – l’instant – ce qui s’efface – comme si rien n’existait réellement…

Le regard – seulement – l’espace vivant – notre présence éminemment contemplative – le vide que tout traverse…

Le même geste – la même tâche – ou dix mille autres – toutes les possibilités – tous les états – tous les phénomènes – égaux ; des courants d’air qui s’enchaînent – du vent enfanté par tous les souffles – par toutes les haleines – mis bout à bout – ; rien – quelques vibrations dans le vide…

 

 

Un petit coin du monde – paraît-il…

Un jour comme un autre – disent-ils…

L’ordinaire – les habitudes – ce qu’ils détestent – ce à quoi ils ne peuvent échapper – ce à quoi ils tiennent par-dessus tout – en définitive…

Trop d’inertie – trop peu de souffle et de volonté…

 

 

Tout s’empile – presque rien ne s’oublie…

La vie – au-dehors – par la fenêtre – et ce que l’on traîne dans la sienne…

Au-dedans – rien – l’espace emmuré…

Le noir et la misère…

 

 

Sur le chemin – des livres – des lampes – des visages…

Un peu d’épaisseur – ce qui confine à la confusion…

La nuit – l’obscurité…

L’existence – peut-être – sans résonance – sans intimité…

Et ce rire incompréhensible au-dessus du manque et de la faim…

 

 

Le seuil jamais franchi – les conflits – les affrontements – toutes nos gesticulations…

Nos jours sans épreuve – nos vies vides et affairées…

 

 

Nue – affaiblie – traquée jusqu’aux derniers instants – jusqu’au dernier souffle…

La bête qui s’enfuit – que l’on pourchasse – qui, tôt ou tard, finit par capituler – qui se recroqueville – que l’on met à mort – que l’on empale – qui s’affale – que l’on éviscère…

Sur nos joues – la honte – la tristesse – la colère ; tout qui se mêle dans les larmes – avec violence…

Sur celles des Autres – la gaieté ou l’indifférence ; la vie – le monde – comme si de rien n’était…

Et sur le sol – les entrailles abandonnées – la peau et la tête tranchée – immobiles – les restes de la bête jetés en pâture à ceux qui voudront – à d’autres affamés…

Et sur nos pages – l’encre qui, soudain, devient rouge – et qui coule – et qui coule – comme le sang de toutes les créatures sacrifiées – comme si c’était nous, à chaque fois, que l’on assassinait…

 

 

L’obscurité sur la figure lisse – les yeux comme deux fenêtres fermées ; la nuit qui fermente – qui enivre la tête – qui devient comme un abîme – fascinante…

 

 

Un peu d’encre dans le sang et du soleil dans l’âme – le gage, sans doute, d’une écriture vitale – nécessaire – entre terre et ciel – authentique – qui donne à voir autant la tristesse – l’horreur – les malheurs – les tourments – que la joie et la lumière…

 

 

Nous – sans retombée – dans le vieillissement apparent – résultat, peut-être – résultat, sans doute – de mille tentatives…

Le poids du monde dans la tête – la légèreté de l’air sous le front – et ce drôle de mélange entre les tempes ; l’âme rude et intransigeante ; la sensibilité à fleur de peau ; dans la confusion ; entre le marteau et l’enclume – les gestes aussi graves que l’attente – et la parole obstinée jusqu’à l’essoufflement…

 

 

Vivre – encore et encore – jusqu’à n’être plus rien – un peu de sable sur la terre – un peu d’air dans le vent ; un souffle invisible – presque inexistant…

 

 

Ni regret – ni engluement – rien à liquider – les yeux à hauteur de monde – le regard – plus haut – inaccessible par la volonté – les pieds ici – comme la tête – l’esprit au-delà – en deçà – partout où il est possible d’imaginer…

Rien de part et d’autre du front – le même vide – porteur de ce qui vient…

La joie au cœur – la joie au fond…

Ce que nous vivons – ce que nous connaissons – sans jamais nous en mêler…

L’Amour et le silence – le juste équilibre – au cœur du chemin – à la place de la fatigue et de la peur d’autrefois…

 

 

Tout s’efface – devant nos yeux – en nous – remplacé par d’autres choses – qui s’effacent à leur tour – remplacées par d’autres encore…

L’histoire de l’énergie – de la matière – du monde – dans le regard…

 

 

Nous – entre l’étreinte et l’abandon – comme les Autres – comme les choses – comme tout ce qui nous arrive – comme tout ce qui passe…

Des nœuds et des tracas – ce qui nous attache – ce qui, si souvent, resserre les liens jusqu’à meurtrir les chairs…

Des frontières et des seuils – ce que l’on nous a appris – l’obéissance et le périmètre autorisé – et, au fond de l’âme, la tentation du franchissement – l’irrésistible appel de l’ailleurs – malgré tous nos apprentissages…

 

 

Bancal – en déséquilibre – dans les éboulis…

Le temps – le vent – ce qui nous secoue – ce qui fait bouger les choses – à l’intérieur…

Du désordre et du chamboulement – et tout qui tombe sur le sol de l’âme – brisé – comme notre cœur – sans assurance…

La zizanie et la tristesse dans toutes les zones visibles…

Loin du centre – hors du cercle – à coup sûr…

 

 

La terre – comme un refuge – une couverture – une tombe…

Et le ciel – au-dedans – qui, si souvent, se rétracte comme si tout – au-dehors – nous glaçait l’âme et le sang ; l’inquiétude – l’effroi – la terreur – qui montent jusqu’au cou – jusqu’aux narines – jusqu’à la pointe des cheveux – la tête recouverte – et cet énorme bloc de glaise accroché aux pieds qui nous maintient au fond ; la noyade – l’asphyxie…

La terre et l’eau – et nous – en déséquilibre – nous enfonçant ou nous laissant submerger…

Mort(s) – avant même d’avoir pu (réellement) essayer…

 

 

La terre – minuscule bille de boue – sombre – immobile – sur son orbite…

Si facile de prévoir ce qui nous attend – à terme…

On a beau scruter avec attention ; on regarde comme des aveugles – la peur au ventre – l’âme mal à l’aise – puis on retourne à son quotidien – immense – vital – disproportionné – la seule mesure de notre vie – plongé dans l’illusion d’optique – comme si tout le reste était trop lointain – trop abstrait – imaginaire – presque irréel…

 

 

Nous – rien – qu’un peu de matière agglomérée…

Et la mort – l’arrêt du souffle – une simple dislocation de l’agglomérat corporel…

La continuité – le long des ombres – une traversée – trop souvent – la suite du même sommeil – dans d’autres draps – dans un autre lit – dans une autre chambre que nous prendrons encore pour le centre du monde – dans un immeuble que nous ne prendrons pas la peine d’explorer…

Quant à la rue – à la ville – et tout le reste – inutile d’en parler ; nous continuerons de les ignorer…

Inconscience – torpeur et confusion – voilà qui est peu dire…

 

 

La tête dans un seau – comme un sommeil – une nuit – un périmètre – un étouffement progressif…

Sur le sable – au cœur d’une plage infinie…

Et ce qui crisse sous le pas – sous la langue – cette matière – un peu d’eau – de la salive – et ce souffle – cet air mélangé à la pierre concassée – à cette poussière de roche…

Le crachat – l’étouffement encore…

Nos existences – nos corps – notre parole – asphyxiés…

 

10 novembre 2020

Carnet n°248 Notes journalières

Fidèle à ce qui nous étreint – parmi nos semblables – au cœur du même asile – des mots qui surgissent et s’alignent spontanément – Dieu épelé de mille manières – comme une prière dans la nuit inventée par les hommes…

 

 

Notre présence – ce avec quoi nous fleurissons le monde – ce avec quoi nous fleurissons les tombes…

Ainsi le jour peut se lever – affranchi des exigences du temps – sans promesse – sans lendemain…

 

 

Nous – en deçà de l’intimité – au cœur de ce lieu étrange où les âmes ont encore besoin de commercer…

 

 

Au-delà de toute légende – le réel – le silence – la poésie – les seules contrées habitables ; l’espace sans parcelle – sans frontière – sans territoire à défendre – sans terre à conquérir…

 

 

Nous – encore dans la nuit rêveuse – ambitieuse – chargée de désirs et d’intentions…

Le poème que nos lèvres dessinent – de l’air qui circule – quelques vibrations parfaites dans le silence…

Des lignes invisibles dans l’espace…

Le mouvement de la main sur la peau du monde – sur la peau des Autres – comme un sabre qui fendrait le vide…

Et l’âme toujours étonnée et généreuse – et nos pupilles grandes ouvertes – émerveillées…

 

 

A l’approche du jour – la transformation des bras en ailes – robustes – légères – déployées – l’envergure naissante – comme l’aurore – les prémices de l’envol – ce qui, en nous, célèbre la terre et les frasques journalières des Dieux crépusculaires – ce qui abroge le temps et toutes les autres possibilités…

 

 

De la craie sur la pierre – la pluie qui tombe – le ciel qui efface nos traces – nos tentatives – qui anéantit nos amas – qui lave nos outrages et nos offenses…

Dans les filets du réel (aux mailles serrées) – l’invisible qui règne – et le plus grossier qui se débat et se défait…

Nous tous – pris dans la composition à l’œuvre – à la merci des limites et de la puissance – nous éparpillant sous le joug de toutes les recombinaisons et de toutes les forces…

 

 

En secret – le monde – devant nous – qui invite et initie…

Ce que nous reconnaissons dans nos aveux…

 

 

Les poings serrés – les yeux fermés – fidèles, en somme, au déroulement de l’histoire…

Pierre après pierre – comme une longue prière – cet étrange voyage – à travers le désert – vers la source où l’eau coule sur la soif – comme la sueur qui, tout au long de la marche, ruisselait sur la peau…

 

 

Ce que déchire le monde (la fréquentation du monde) et ce qu’offre la solitude…

L’âme malmenée – le feu et le sang qui circulent dans les veines – le souffle compté dans la poitrine – la fin du désespoir et de la peur ; l’esprit au-dessus des cendres…

Ce que nous réussissons à toucher à travers le geste juste – le regard poétique…

 

 

Le sol et la folie – au faîte du monde ; et ce qui échappe (de justesse) au recommencement…

 

 

A notre fenêtre – la source dérobée – le mystère offert – la nudité la plus simple – et cette inclinaison de l’homme face à la terre – face au ciel ; l’acquiescement aux mille événements du monde – aux mille circonstances du voyage…

 

 

Nos mains – sans la langue – affranchies de tous les commentaires – ceux de l’esprit comme ceux du monde…

Toute la poésie dans l’âme – et rien sous le bras – la poitrine et le front suffisamment larges pour sentir le vent – l’accueillir – et nous redresser naturellement – sans raison – sans fierté…

 

 

Saltimbanque sans inquiétude – sans attache – sans le moindre tour dans son sac – sans espérance ; clown, magicien et funambule à la fois – équilibriste déraisonnable à l’humour grossier et grinçant – apte à toutes les disparitions – à tous les effacements – debout – à genoux – avançant sur son fil tissé à la trame – relié(s) à tous les autres…

 

 

A travers la lucarne – la vie – le monde – ce qui se multiplie et se déploie – cette terre étroite – comme une île entourée de grilles…

Au-dessus – le ciel – sans bord – sans côté – qui s’étend sur toute l’envergure horizontale et qui acquiesce à tous les noms que lui donnent les hommes…

 

 

Des routes – des voyages – des naufrages…

Le sort des hommes à la surface du monde…

D’un bord à l’autre – sans facilité…

Avec des désirs et des cris qui montent du fond des entrailles…

Notre destin – sans profondeur – englué dans les apparences – si souvent…

 

 

Nous avançons les mains vides – en définitive – l’histoire sous nos pieds – et le vide au-dessus de nos têtes…

Le sommeil sur l’épaule – comme un rapace dont nous serions la proie…

Ainsi bâtissons-nous le monde sur une ignorance – une sorte de quiproquo…

Une terre propice à toutes les absences…

Un trou béant au milieu du visage – comme un espace vide réservé aux fleurs et à la poésie – à ce qui ne craint de s’offrir tout entier – à ce qui ne craint de se perdre entièrement – le plus fragile et le plus brave que la terre ait inventé – ce qui frémit au milieu du rêve – le ciel clair – affranchi des hommes – des images du monde et du temps…

 

 

Nous sommes endormis sur trop de richesses pour explorer le ciel – les profondeurs…

Nous nous réduisons à vivre à hauteur de sol…

 

 

Nous – au milieu des applaudissements – des ricanements – des Autres – à nous promener dans le périmètre autorisé – délimité – bien en deçà des premiers confins…

A nous réjouir des spectacles de cette vie étroite – de ce carré de terre régi par les lois humaines – enserré par toutes les autorités que nous avons inventées pour sécuriser l’espace où nous vivons – enfermés…

 

 

Devant soi – comme devant Dieu et le monde – à notre place – de manière minuscule – et le visage découvert – sans artifice…

 

 

De la neige – dans l’œil – dans l’âme – comme l’antidote à tous les rêves – à tous les filtres ; un peu de frais et de blanc sur ce que l’on a coutume de colorer trop vivement – avec trop d’ardeur…

De la chair sur ce que nous choisissons comme allié – comme rempart ; une protection infime et modeste autour de la pièce centrale – celle qui sera habitée lorsqu’elle saura s’exposer à tous les vents…

Et nous – mobiles et obéissants – à l’intérieur…

 

 

Un peu de jour – à travers les grilles – dans cet étrange passage où nous demeurons – le soleil dans son axe – à l’écart de nos jeux stériles – de nos gestes maladroits – de nos âmes tourmentées…

 

 

Sur les lignes sacrées de la main – comme un prolongement – le déploiement – de l’espace divin…

 

 

La folie analphabète de ce monde…

Et (tous) nos cahiers pour en témoigner…

 

 

Au-dessus de l’abîme – de l’écho – quelque chose advient – se déploie – se répand – nous envahit – nous habite ; notre unique substance – ce que nous sommes par essence – tout ce vide que nous avons recouvert de couleurs – de parures – d’oripeaux – comme mille mensonges – dans la continuité des images et des rêves édifiés à l’intérieur…

 

 

Du silence – comme un œil qui voit – comme une bouche qui enfin se tait – un esprit qui, après mille aventures – enfin comprend – devient ce qui l’habite – au-delà du songe et de l’étrange – ce que la poésie souligne (trop fortement parfois) avec quelques mots – quelques images…

 

 

Ce qui nous brûle – à l’intérieur – le sort du monde – ce à quoi nous résistons – ce que nous défendons bec et ongles…

Notre destin accroché à la hampe avec laquelle jouent les Dieux…

 

 

Notre visage à la fenêtre – ce que les Autres perçoivent ; la seule figure que nous connaissons – en vérité…

 

 

Des oiseaux sous les paupières…

Un immense sourire au fond de l’âme…

Le séant sur les pierres de la forêt…

Une voix – en nous – qui s’élève…

Le monde dans nos mains généreuses…

Ce qui coule et ce qui flotte à la surface des rêves…

Encore trop de routes et de mensonges – à l’intérieur…

 

 

La suite du voyage – du temps et de la distance – ce qui nous sépare de la lumière – à peine un geste – à peine un pas – ce qui, en nous, se redresse ; la seule présence – bien sûr…

 

 

Tout se creuse – en nous – pour nous découvrir – nous habiter – nous révéler ; espace d’accueil des choses ; aire de tendresse et de lumière…

 

 

Le silence dans notre parole – des lignes – des pages – pour secouer les rêves accrochés à nos yeux…

 

 

Ce que nous amassons sur notre bouée dans la croyance d’une côte – d’une rive – d’une île – à proximité – alors que l’océan nous entoure et que les vagues nous emportent au loin – vers le large…

Et ces cris – et ces prières – au milieu du naufrage…

 

 

Accroupi(s) parmi les racines – les mains agrippées à la roche – aux prises avec la nudité acérée du monde (naturel) – l’esprit inattentif – éparpillé – comme un voile supplémentaire sur nos yeux fermés…

Victime(s) de nous-même(s) – en quelque sorte – avec des épines plein l’âme et la chair ; ce que, sans cesse, nous nous infligeons…

 

 

Au fond de l’abîme – dans l’épaisseur insoupçonnée du monde – à genoux – la soif jusqu’au bord des lèvres – et la main mendiante (bien sûr)…

A lever les yeux vers le ciel – comme si le sable – les pierres – nos existences enlisées – avaient la moindre importance…

 

 

Rien que des larmes et du sommeil – et ces corps amoncelés au bord des routes…

Entre le ciel et le monde – le même espace – cette distance qui nous sépare…

Comme des voiles – des grilles – derrière lesquels régneraient, impassibles, tous les soleils…

 

 

Une parole – entre la terre et le naufrage – constellée d’abîmes et de silence – et dans sa chair – dans le creux des siècles vécus et amassés – la lumière ; cette voix tendre qui offre sa sensibilité – comme une invitation (permanente) à l’émerveillement…

 

 

Bandeau sur la tête – sur les yeux – à nous enfoncer dans l’imposture – la mémoire tenue en laisse devant nous – comme si nous voulions prolonger l’absurdité et l’ignominie de ce monde – collier au cou et guirlande sur la poitrine – partagés entre le rêve et la nécessité (souvent imaginaire) du sang…

 

 

Ce que l’on incline et ce que l’on érige – à l’inverse (presque toujours) de ce qui s’impose – les représentations en tête – sur l’axe autour duquel nous faisons tourner le monde – nos pauvres existences éparpillées – à la traîne de tous les idéaux – plongés dans l’utopie insensée de l’abstraction – là où nous contraignons le réel à entrer – dans le carcan de nos intentions – de nos (misérables) inventions – dans l’étroitesse de l’espace où nous vivons – où nous pensons – auquel nous condamnons tout ce que nous voyons – tout ce que nous goûtons – tout ce que nous sentons et expérimentons…

 

 

L’oreille immense – discrète – qui ouvre et libère – ce qui est fermé et captif…

Le monde comme un miracle – malgré les cris et l’ignorance – la main parfois cruelle de l’Amour – si chichement – si étroitement – si maladroitement – incarnée…

 

 

L’invisible – comme des fées dans l’orage…

Les conditions du changement…

Tous les âges – sans repère – sans légende…

Affranchi de la mémoire et de l’imposture – de tous les rôles imposés par le monde…

 

 

Tous les visages du monde dans nos cahiers…

Le bleu – le noir – la terre – l’immensité…

La joie et les malheurs…

Ce que l’on cache et ce que l’on révèle…

L’authenticité de l’homme – debout – solitaire et silencieux – comme l’exigent (presque toujours) les circonstances…

 

 

Ce qui circule – en apparence – sillon après sillon – la même perspective – la même pensée – jamais démontées – jamais démenties – identiques toujours – comme un écran – une guirlande – une chaîne – quasiment indestructibles – presque éternelles…

 

 

Ce qui ronge les âmes – ce qui restreint et incarcère le moindre rêve – le moindre élan…

Ce qui tombera en ruines – avec nous – à la fin…

 

 

Des ombres aux portes du néant…

Le sommeil sous le coude – comme une issue – une manière de passer outre…

L’imaginaire débridé – comme un pont – un accès à d’autres rives – à d’autres mondes…

Une étoffe serrée sur nos yeux malades et implorants…

Le dialogue ininterrompu entre Dieu et nos mains…

Le geste et l’esprit – comme un espace d’abondance – un cœur brillant – un feu et une lame lovés contre la tendresse…

Le plus sauvage – de la tête au sang…

Sur le sable – un naufrage…

Ce que désigne le monde…

Ce à quoi rêvent tous les reclus – tous les séquestrés…

Le jour – la parole – la croyance…

Ce dont nous faisons tous l’expérience…

La détention et le goût de la liberté…

Le réel et le songe intriqués…

 

 

Devant la vie comme devant le temps – la mémoire alerte – l’âme enhardie – comme devant mille possibles – mille rêves – mille promesses – accessibles – réalisables…

Jour et nuit – à arpenter le monde…

 

 

Le poids inutile des Autres dans notre faim – la tête déjà lourde de leurs rêves et de leurs idées – et nos mains qui s’exécutent – et notre âme oscillant, sans cesse, entre l’obéissance et la révolte – entre la colère et le pardon – ignorante (presque toujours) du labyrinthe où on l’a, un jour, installée…

 

 

L’aube et la terre – allongées ensemble – sur cette couche composée de désirs et de nécessités…

Le secret contre la pierre – le soleil jamais loin de la blessure et la fièvre au-dedans…

Et l’esprit qui cherche ses ailes – son souffle – un support – un peu d’air et d’espace pour survoler les ruines et les fleurs – le monde – ces fragments de promesses accessibles à tous les voyageurs…

 

 

Une série d’exils successifs – sans échéance – sans étreinte – où la seule proximité se noue avec la solitude et l’oubli…

 

 

Âme et cheveux au vent – dans le passage…

Un peu de silence – et le cœur et la main qui s’ouvrent en parcourant le monde – en tournant les pages de quelques livres (précieux)…

 

 

Comme les nuages qui passent – joyeux et inconsistants – fidèles au ciel et au vent – insoucieux de leur voyage – de leur destination – jouant ensemble dans le bleu immense sans jamais s’occuper de leur forme – de leur rythme – de leur transformation – intensément présents – intensément vivants – sans jamais craindre de n’être que de très provisoires (et de très changeants) phénomènes – à peine existants – une sorte d’illusion perceptible seulement depuis une (très) étroite perspective…

 

 

Notre vie – notre chemin – nos carnets – notre destin – quelque chose comme un (minuscule) rocher qui arpenterait la terre – qui roulerait d’une sente à l’autre – qui dévalerait des pentes – ici et là – et qui les remonterait parfois pour s’installer au sommet d’un tertre – au milieu des arbres et des fleurs – parmi les pierres et les bêtes – sans autre horizon que l’instant qui passe

 

 

Sans aile – les tempes battantes – le cœur comme une pompe (infatigable) – malgré l’âme blessée – l’esprit égaré et hésitant – comme errant – sous l’emprise d’un délire enfanté par le désir et l’ardeur…

 

 

Le nom des fleurs dans la tête – inutile…

Dans le sillon en flammes des oiseaux…

Comme un papillon perdu au milieu des ruines – inoffensif – à la merci de la moindre volonté…

 

 

Le dos courbé – anonyme – qui porte son poids imaginaire – qui cherche sa ligne d’horizon – le portage approprié – ce dont il faudrait se débarrasser…

Un pas après l’autre – dans une forme d’obsession inconsciente (et incomprise) – histoire d’aller au bout du possible – on ne sait où – en un lieu que nous fera (sans aucun doute) oublier la mort…

 

 

La lumière autour du cou – à arpenter le même espace de long en large – sans interruption – avec les mêmes gestes (répétitifs et quotidiens) – avec la même blessure et la même faim au fond du cœur…

Et, sur les pages, les mêmes lignes sans volonté – sans lendemain…

Et au-dehors – apparemment – les mêmes choses qu’à l’intérieur…

 

 

Ce qu’enseigne la désespérance – le trajet le plus intime – le plus essentiel – celui qui mène au cœur – de la périphérie jusqu’au centre ; avec cette humilité et cette obéissance – cet acquiescement sans volonté – le désir éteint qui a cédé la place à la disponibilité – les idées – les images – les élans – effacés – qui ont déserté l’esprit qui a, peu à peu, appris à devenir vide et attentif – (pleinement) engagé et (totalement) affranchi – à l’état de veille – comme un espace vacant – une présence (entièrement) dédiée à ce qui s’avance – à ce qui surgit – qu’importe les masques – les parures – les ruses et les intentions – affichés ; bouts de soi – de son propre visage – de manière (si) évidente…

 

 

Dans la mémoire – le sel noir du monde – de la tête – ce qui nous harcèle – ce qui désarçonne l’innocence – ce qui rend la transparence impossible…

Toutes les forces hostiles à l’aurore…

 

 

En nous – le troupeau – la meute – la horde – et le solitaire en exil – à l’écart où qu’il soit – où qu’il aille – quoi qu’il fasse…

 

 

Dans le cortège de menaces – ces vieux crachats – cette salive dégoulinant sur le visage – toujours présents – comme une offense – un outrage – l’enfance blessée encore incapable de redresser la tête – de traverser le monde avec gaieté et indulgence…

Ce qui nous assomme – et nous condamne – comme une chape de plomb…

 

 

Ce que l’on entasse – serré contre nous – nos pauvres trésors illusoires – cette extravagance de l’homme qui imagine côtoyer les hauteurs – au degré zéro du voyage – bien en deçà du seuil nécessaire au premier pas…

 

 

Sur les rives du monde – la foule…

Au-dedans – le seul chemin – l’unique compagnie – ce qu’offre l’intimité et ce que l’âme réclame…

Ni visage – ni miroir – le jour, sans cesse, recommencé…

 

 

Ce qui – en nous – surplombe les querelles – au-dehors et au-dedans…

 

 

Dans la volupté du geste – la sensualité des choses – dans nos actes hors de soupçon – la flèche qui traverse la mort…

Autour de soi – la foule et les malheurs – au-dedans – le feu et l’acquiescement – ce surcroît de place qui accueille…

 

 

Ce qui nous emprisonne – à peu près tout…

Ce qu’enfante la tête…

Le vide – ce qui nous libère…

Rien que le regard – sans paramètre – sans repère…

Le monde – en nous – presque asséché…

 

 

Les mots – comme des portes sur le jour…

Un autre monde – notre existence affranchie de la terreur…

 

 

Le visage dans l’herbe – comme les pierres et les arbres – comme les bêtes – de passage – avec cette soif qui nous fait arpenter la terre, puis, un jour, le ciel – à la recherche de quelques fruits, puis du plus précieux – ce dont nous n’avons jamais été séparés – en vérité…

 

 

D’une terre à l’autre – d’une page à l’autre – la vie – le poème – sans discontinuité…

Avec toutes nos amours – à l’intérieur…

Et ce que l’on partage – selon la faim et l’appétit des Autres…

 

 

Aux yeux retournés – la certitude et l’inconnu – la confiance et la liberté – le Divin vivant – l’écume du monde comme source d’émerveillement…

La poésie des miroirs et des excréments – avec le vide (immense) au-dedans…

 

 

L’ombre – le néant – tous les déserts accueillis…

Le jour – l’infini – tous les chemins possibles…

 

 

Les fleurs de l’âme – dans nos yeux ouverts – dans nos yeux vivants…

Le feu habillé de ciel – les cendres sous la paille…

La terre et la fièvre – à leur place…

Les pas sans peur – sans quête – sur la voie souterraine – risquée (mais sans véritable danger)…

Et la perception qui s’ouvre peu à peu – la seule manière de vivre (et d’avancer)…

Et l’Amour qui pousse – qui envahit tout l’espace – à l’intérieur…

 

 

Le monde…

De la chair taillée dans la soif…

Des ongles – des poils – des corps massifs…

Le ciel au plus bas…

Le règne de la puissance et de la sauvagerie…

Avec – au fil de l’évolution – une tête de plus en plus lourde – de plus en plus chargée de rêves abstraits et insensés…

 

 

L’oubli – sur nos pas – des traces – des lieux – des routes – de la douleur…

Et nos cris – et nos âmes rejetées – hantées (depuis toujours) par leur sort…

Et nous – nous répandant dans les tourments – dans les malheurs…

Seul(s) – au milieu des Autres – égaré(s) – au fond de toutes les impasses…

 

 

Le sang – le souffle – le geste – les seules choses que nous ayons – en tant qu’individualité – en tant qu’élément de la matière – le monde – avec au-dessus – avec au-dedans – la conscience et la sensibilité…

Notre nature – notre chemin – notre destin – à tous…

 

 

L’intimité de l’âme et du monde – se retrouvant – se caressant – devenant le jeu (presque) exclusif de Dieu – son seul élan…

Comme sur la page – notre cœur – notre seul Amour – ce que l’on offre – comme une joie en commun…

 

 

Au fond d’une nuit sans sommeil…

A jouir – l’œil et l’âme baignés de peines et d’espérance…

Happé(s) par cette danse orchestrée par le monde et le temps – nous jetant sans force – ivre(s) de fatigue – inconscient(s) – après quelques tours endiablés – aux pieds d’un Dieu inventé par le chagrin et la prière des hommes…

 

 

On écrit pour que l’espace – en nous – en tout – soit reconnu comme notre seul visage – pour que la main de l’aube écarte tendrement notre ignorance (et notre prétention) – pour que l’Amour – la joie – la solitude – deviennent les seules hauteurs – les seules possibilités – les seules issues (pour l’âme et le monde)…

 

 

Des fleurs et des épines plein les mains – notre existence terrestre – ce que l’on offre et ce que l’on reçoit – les deux faces du monde – (presque) toujours mélangées – le signe de notre appartenance provisoire…

Ce que nous sommes – bien davantage qu’une famille – un corps aimant – un corps souffrant – ce qui sert à toutes les offrandes – à tous les passages…

 

19 décembre 2020

Carnet n°252 Notes journalières

Parfois – devenir – comme si nous pouvions nous transformer malgré le sommeil…

La tête lasse – à écouter toujours la même voix – à se soumettre toujours au même rêve…

L’avenir triste – fidèle à notre immaturité…

Nous – dans l’entrebâillement de la porte…

 

 

Le monde – devant soi – avec cette mine patibulaire – cet air insistant – la mâchoire d’une bête carnassière…

 

 

Plus loin que ce qui nous sépare – ce qui nous console – le visage dénoué – défait de l’ombre – le sourire franc – oublieux de tous les mensonges – de toutes les (fausses) gloires passées…

 

 

Notre sort entre les mains d’un Autre…

Le destin que l’on nous réserve…

Quelque chose comme un élan – un franchissement – la résultante d’une tête, peu à peu, abolie…

 

 

Un peu de soleil à la place du sang – la part secrète de l’homme – la part secrète du monde – le jour en soi – la brillance des pierres et des étoiles sur notre chemin – les signes (évidents) d’une vie plus claire…

Une existence plus souveraine – moins encline à la fièvre et à la folie…

Le corps et l’âme – bien davantage qu’une enveloppe…

 

 

Ce que l’on soustrait au cœur – absurdement…

De la poussière envahissante – au-dedans…

Quelque chose en creux – comme une farce…

Un mélange de honte et de dérive…

Ce qui nous cisaille et nous englue dans une forme de silence vicié – une sorte d’étouffement – comme un délire jusqu’à l’asphyxie…

 

 

La joie – au milieu de tous les vertiges (terrestres)…

L’oubli de soi en plein silence…

Sans mémoire – au centre des cercles…

Authentique ; les masques – les malheurs et les bonheurs trop communs – jetés à terre…

 

 

Dans le sang – le cœur du monde – ce qui nous maintient vivant – ce qui nous pousse au-dehors – ce qui nous invite au-dedans…

En creux – la découverte (progressive) de notre visage – cette longue errance vers nous-même(s)…

 

 

La vérité – enfouie au fond de l’âme – couchée parmi les pierres – dissimulée au cœur du ciel – avec nos joies et nos peines – ce qui nous incite aujourd’hui à esquisser un sourire – quelques pas de danse…

Et cette présence discrète au milieu de la poitrine…

Semblable à l’arbre – avec toutes nos alliances avec le monde – le silence – la parole…

 

 

Nous – dans la ferveur toute proche ; ce que l’on creuse – ce qui crève – sous notre regard…

La chair souillée par le désir et l’excès de jouissance…

L’âme dévoyée par la nuit célébrée – célébrante…

Sur nos pages – pas un seul rêve ne résistera…

 

 

Ce que la souffrance attise – ce qu’elle détourne – ce qu’elle disperse…

Un visage – mille choses – une seule saison…

 

 

Dans l’âme – le ventre – ce qui nous porte à la faim ; en nous – ce qui nous corrompt – ce que nous avons (depuis trop longtemps) oublié…

 

 

Sous les secousses – le ciel descendu…

Dans les replis où l’on se cache – des tempêtes – trop de soleils mensongers – la force des habitudes qui tient notre angoisse en laisse…

Plus haut – de nouveaux jeux – un air de fête – une vaste étendue sur laquelle nous pourrions vivre sans artifice – une présence sensible au-dessus des pierres…

 

 

Le monde à moitié endormi – sous nos paupières – le début, à peine, du jour…

Tous nos malheurs – toutes les saisons de notre enfance – rassemblés dans une seule larme – l’esquisse timide d’un sourire…

Nous – l’essentiel – dans le même espace – avec le ciel et le silence au-dessus – quelques oiseaux de passage – l’envol d’une parole…

Notre vie – aux marges des rives communes – parmi les signes et les sens – au milieu des alphabets, étalés devant nos yeux, avec lesquels nous essayons de reconstituer la vérité…

 

 

Le jour – comme un saut dans le vide – le sourire des Dieux devant nos grimaces – ce que le feu nous réserve…

 

 

Nous – dans la fange – jusqu’au cou – à théoriser sur la lumière et la liberté – en pataugeant dans l’obscurité…

La terre – du noir – des grilles – la boue et l’aveuglement – l’impossibilité de l’affranchissement…

De la blancheur qu’en rêve – de l’écume – de la bave – nos gesticulations et nos crachats…

 

 

Du sang – partout – où nos pas sont allés…

Nous – dans les flammes et l’enchevêtrement des ronces…

 

 

A notre table – dans notre tête – dans notre vie – rien – du vide – un peu de passage – seulement…

Du ciel et quelque chose de la rivière – ce qui coule le long des rives – le long des rides de notre visage…

De l’eau – de la pluie – des larmes…

Ce que l’on aimerait retenir pour offrir aux fleurs un surcroît de vigueur – un surcroît de beauté…

 

 

L’absence – le faîte de la tristesse ; à ses côtés, la mort paraît presque aimable – enviable ; l’impossibilité du retour – la présence qui n’est conjugable qu’au passé ; le temps où nos mains se touchaient – où nos âmes se surprenaient – vivantes…

A présent – personne – rien que du vide inhabité…

 

 

Ce que le jour – autrefois (il y a si longtemps) – a déposé sous notre front – au fond de l’âme – mélangé à la chair – au sang et au souffle qui circulent – à toutes les substances qui entrent et sortent – qui jouent avec le monde autant que le monde joue avec elles…

La saveur vivante que l’on goûte (en général) les yeux fermés…

 

 

Rien – le sens – les mains posées sur le monde – contre la vitre – comme un bout de chair inutile – condamné à l’impuissance…

L’apparence d’un outil – d’une caresse possible – seulement…

 

 

Des fleurs – sans crainte – comme un sourire – une invitation – la nature du vivant offerte à l’air – à l’Autre – comme un rappel – une caresse – la seule perspective possible si le monde pouvait échapper à la folie ambiante – un aperçu de ce que l’on est – profondément – en apparence – ce que nul (bien sûr) ne peut renier ; une beauté fragile et éphémère – un peu de ciel et de matière – le souffle (puissant) de la vie…

La texture et la couleur de notre visage – de notre voyage ; bien davantage que l’âme et la chair…

 

 

Nous portons – avec cette terre – l’esprit de la naissance – la douleur et la légèreté de toutes les morts – tous les rêves d’un autre monde – et l’âme – sage – sans âge – enfouie – cachée – surplombant la pierre et le sable – volant parmi les oiseaux et les fantômes – au cœur de l’invisible – sur tous les chemins – à travers le ciel…

 

 

Ce que nous réalisons spontanément – sans la moindre application – tout au long du passage – présent(s) – conscient(s) – les gestes aussi légers que l’air – aussi denses que la pierre – comme une grâce sans cesse renouvelée – au fil des jours et des saisons…

 

 

De la sueur – encore (beaucoup trop – sans doute) – comme le signe principal de notre présence…

Du temps consumé par la fièvre et l’ardeur…

De la peau, peu à peu, brunie par le soleil…

Des gestes – des tourbillons d’air dans l’espace…

Du bruit – quelques mots – une parole (très) ordinaire…

Mille choses dont on pourrait se passer…

De la roche – puis de la pierre – puis du gravier…

Le règne permanent du devenir ; la poussière…

Nos misérables existences – toutes nos pauvres lois – et ainsi jusqu’à la mort…

 

 

Pas la moindre empreinte – du sang – le parfum de la terre – de l’air (par brassées) et de la sueur – cette odeur de l’homme instinctuel et besogneux…

 

 

D’un jour à l’autre – sans preuve…

Sur les traces de l’oubli…

 

 

Le monde pourchassé par la langue – comme des mains avides de compréhension…

Nommer comme rêve – comme possibilité – comme détention…

L’outil des prosaïques et des poètes…

A l’intersection de tant de perspectives – comme si le réel pouvait être saisi – et ses pourtours circonscrits…

Jeu de dupe – jeu de l’esprit – velléités et tentatives imaginaires – seulement…

 

 

Là – dans cette folie inconnue – sans la moindre malice – à marcher à l’envers de l’aurore – à inspecter les alentours – les secrets – toutes les cachettes possibles…

Le dénominateur commun des vivants…

 

 

Toute une vie à fouiller dans les broussailles – à remuer le sable – à ôter le rêve et la cendre du réel – à se sentir moins humain (bien moins humain) que la plupart des hommes – dans une recherche à la fois franche et oblique – ardente – véhémente parfois – prêt à tout retourner – à tout incendier – à tout anéantir – pour qu’à travers nos grilles – un peu de fumée – se révèlent quelques lambeaux de vérité…

 

 

Au large – toujours plus loin – comme le mentionnent (si mensongèrement) tous les oracles – alors qu’au centre se creuse – s’approfondit – se sculpte l’écrin – le socle de ce que nous cherchons – quelque chose d’oublié depuis le premier jour…

 

 

Nous – pâles icônes d’un Dieu ruisselant – sobre – inhibé – excité – conscient – sans douleur – à notre (imparfaite) image – fort heureusement…

Espace vivant – présence incompréhensible – apophatiques – à la fois première et ultime chose éprouvée – lieu habité – ce autour de quoi tournent toutes les vies – tous les mondes – toutes les choses inventées…

 

 

Le temps décomposé – les enjeux déjoués – les épreuves démontées…

A la violence et au tumulte succéderont, sans doute – bien vite, les caresses et la paix…

 

 

L’urgence du voyage – vital – au milieu des siens – les arbres…

Pierres et nuages – herbes et buissons – le royaume des bêtes et des solitaires – dans une commune respiration…

 

 

Dans notre bouche – le sang du monde ; dans notre sang – ce qui a vécu – l’air et le soleil apprivoisés – transformés – en soi – devenus chair et respiration d’un Autre – comme le prolongement, sans cesse, réinventé du souffle et de la pierre…

 

 

A pieds joints dans la nuit – dans les braises…

A se rouler au milieu des éclaboussures – le soleil en tête – trop faible – trop lointain – pour pénétrer l’âme – se soustraire à la peau écarlate – brunie – brûlée – et à la chair – cette matière hautement putrescible…

Invincible – pourtant ; et cet espace – cette présence – en soi – éternels…

 

 

Matrice de l’œil et de la main – des rites et de toutes les dépravations ; le jour – la liberté célébrante – la misère et les fers désespérants – ce que l’on s’attache à conquérir – la tristesse de nos déséquilibres – de nos obsessions – de nos ressassements…

 

 

Le monde habillé d’espérance et de désespoir…

Des mots sans tenue – sans promesse – sans la moindre verticalité – autour desquels s’enroulent (pourtant) toutes les vies – tous les visages ; un abîme – un néant que l’on tente de remplir – de peupler – d’habiter ; du néant supplémentaire – en couches vaines et épaisses que l’on empile les unes sur les autres en attendant un Dieu moins exigeant – plus accessible – un frémissement de l’âme – un tremblement de terre – un changement de sillon engendré par le hasard – la nécessité – une secousse suffisante – une étincelle dans l’esprit ; un phénomène conséquent – suffisamment pour transformer notre perspective…

 

 

Ici – et partout ailleurs – la même chose – rien – un peu de ci – un peu de ça – tout – l’infini – sans la moindre importance…

 

 

Au centre de la matrice aux périphéries parfois désaccordées…

De l’œil et de la chair – dispersés – continu et discontinue

Une sorte de chant – comme des vibrations – au fond de la poitrine…

 

 

Nous – dans les rouages d’un ogre – d’un monstre – mécanisme(s) des Autres…

Au cœur d’une machinerie grinçante qui écrase et soumet – qui crache et vomit sans discontinuer des débris – des scories – qu’un jour, à coup sûr, nous deviendrons…

 

 

Ce qu’éructe le feutre – l’âme et la chair blessées – le cœur qui saigne – le cœur qui soigne – le sang cadenassé – l’impossibilité de l’homme – les regrets de la main agrippée à tous les arcs-en-ciel créés par l’esprit ; illusions – bien sûr…

 

 

Plus loin que soi – au-delà même de ce que certains appellent la source – le monde liquide – le monde évaporé – semblable à mille autres mondes – et (comme les autres) singulièrement différent – aux marges du cœur – à la périphérie du silence – là où l’on nous somme de nous dépouiller avant de franchir le seuil – de pénétrer l’espace étrange et mystérieux – sans frontière – où tout est accolé – où tout se rejoint – où rien jamais ne peut être séparé excepté (bien sûr) le regard engagé – lointain – entremêlé aux choses – infiniment présent – et libre, pourtant, des phénomènes et des circonstances – affranchi des mondes – des naissances – de toutes les formes d’illusion et de temps…

 

 

Nous – comme des éclairs – le socle de la lumière – le cercle autour du monde – autour du verbe. Et au cœur même de l’obscurité – la force claire – originelle – l’assise première de tout ce qui naît – de tout ce qui passe ; l’Amour et le regard – ce qui engendre toutes les transformations – toutes les révolutions – toutes les alternances – tous les passages…

 

 

D’une saison à l’autre – hors du temps – où l’heure est l’égale du jour – le jour l’égal de l’année – l’année l’égale du siècle…

Au creux de l’arbre – comme l’ombre recluse – soudain éclairée – qui se rabougrit plus encore – à l’opposé des fruits qui mûrissent – gorgés d’eau et de soleil – dégoulinant de sucre et de chaleur…

Et nous – au milieu – derrière la clôture – tendant la main pour goûter l’obscurité – la maturité – la diversité qu’offre le monde et découvrant, peu à peu, la danse absurde des choses et du temps – l’emboîtement et l’entremêlement du noir et du jour – l’immense écheveau gris (aux mille nœuds – aux mille nuances) dans lequel nous évoluons…

 

 

A vif – dans la nécessité des mots – le rouge du cœur – du sang – des révolutions ; ce qui nous tient en haleine – ce qui nous maintient vivant – jusqu’à la métamorphose silencieuse – cette transformation radicale – invisible depuis l’extérieur…

 

 

Rien pour imaginer le monde – et (presque) tout pour y vivre ; la douleur comme un jeu – une énigme – une épreuve – un défi – nos allées et venues parmi les drames – les larmes et la tragédie – le feu et le sang – le ciel au-dessus de l’agitation – et, au-dedans, cette respiration de l’homme – du vivant – tous les souffles de la terre et les âmes à l’envergure variable…

Et à l’origine de ce fatras – cette source immuable – cet espace parfois habité – parfois dépeuplé – dont les courants invisibles nous nourrissent et nous transportent…

A la verticale de la faim…

Le monde à la recherche de l’or – de l’âme – de la beauté et de la lumière…

Et ce que l’innocence finit, un jour, par imposer – malgré elle – malgré nous ; le vide – l’Amour – le silence…

 

 

Des hanches obsolètes – le ventre enflé – des substances stagnantes – une semence asséchée…

Trop de feu et de cruauté…

Et ce repli – cette faiblesse – ce resserrement dans le sang – pour demeurer vivant – inutile et vivant – comme le prolongement caduque d’une chair vieillissante – au bord de la mort – plongée dans l’attente et l’agonie…

 

 

Ce que la nuit précipite – en nous – la peur cinglante de mourir – le jour – sous des couches de temps accumulées – l’homme debout – sans rancune – sans perspective – errant en lui-même – dans l’apparence extérieure de l’espace…

 

 

Le jour renouvelé – comme la vie et la mort – la lumière inscrite sur la peau – de moins en moins épaisse – de moins en moins frontière – au fil des années – à mesure que les appels et la vocation (naturelle) se précisent et s’intensifient…

 

 

Nous – colonne du monde et socle des Autres…

Au-dedans – repliés – notre source – notre gisement – les courants terrestres – aériens – océaniques – qui portent les choses et les visages – au-delà de l’absence – au-delà des rivages existants…

 

 

Nudité sans généalogie – antérieure au temps – au monde régi par les jours – les siècles – les millénaires…

 

 

Une présence – comme une écoute ; un silence vivant – un espace infiniment sensible – inscrit – engagé – partout – qu’importe la texture et la densité du vide et de la matière…

Habitable – à chaque instant – par tous…

 

 

Rien que du temps – une mémoire de l’absence – la totalité du vide – plus loin (bien sûr) que nos visages pétrifiés…

 

 

Le jour penché – à travers le monde au-dehors – sur nos actes (jusqu’aux plus insignifiants)…

 

 

Nous – au bord – dans la nuit – à compter les heures passées – les heures restantes – à nous souvenir et à imaginer la chair – la peau et les os – puis le squelette – peu à peu – ce qui glisse si promptement – en quelques milliers de jours – en un éclair – vers la neige – la tombe recouverte de terre ; la tristesse – l’existence – la vérité – inhumées…

 

 

Ce qui se cogne – ce qui s’use – aux extrémités – la parole intérieure – comme un silence abandonné – livré au monde – et s’éloignant, peu à peu, du tumulte – des querelles – de toutes les possibilités du monde – de tous les usages du temps – comme le centre d’un cercle qui, progressivement, se rapprocherait…

 

 

L’espace à apprivoiser – à faire sien ; et la terre commune – à partager…

Derrière chaque pierre – l’âme du monde – des larmes – et ce qui ne pourra jamais se réduire à la poussière…

 

 

Ce qui nous saccage – le parti pris des Dieux – le monde – ce que nous confondons (trop souvent) avec la cruauté – cette sauvagerie ignorante (en apparence) – ce pour quoi nous sommes venus – ce pour quoi nous sommes vivants – ici-bas…

 

 

Rien qu’un espace – une source – un regard – et mille danses autour – au-dedans…

Les fleurs et les fruits d’un immense jardin sauvage…

Trop rouge – comme le sang et l’animosité du monde…

Et ce bleu – si infime – encore incapable d’investir les âmes – de retrouver son territoire – le vide derrière les visages – toutes les parcelles libres auxquelles nous aurons pris soin, au préalable, d’arracher le nom…

 

 

Les ombres dévastatrices – contre le soleil – à proximité de la source – partout où se frottent les peaux – la chair – les visages…

Sensibles à la leçon des Dieux – la tête plongée dans tous les livres du monde – dans la croyance d’une conversion possible…

 

 

Les vents – merveilleux – qui transforment les songes en immenses fenêtres – qui déploient le rire sur toutes les aventures – qui délivrent d’un regard (exclusivement) posé sur les pierres – qui invitent toutes les couleurs à désobscurcir nos yeux mécaniques – rougis par les soucis et les malheurs…

 

 

Du côté des étoiles – la chair frémissante – l’âme au milieu des danses terrestres – de tous les vertiges – flirtant avec les vivants et les morts – présent(s) au cœur de tous les passages proposés – apaisant ce qui tente de s’enfuir – guidant ce qui tente de s’affranchir – comme une fenêtre ouverte sur le monde – un bout de ciel parmi nous – un peu de sagesse blottie contre le front – à l’abri des saisons et des âges – si fragiles – si provisoires…

Nous – parmi les Autres – avec la gravité et le sommeil en commun…

 

 

Tout s’insère dans la lumière ; cris et prières – mots et détours – invitations et rejets – l’espace – la densité du monde – le silence – notre présence – la vérité – tous les jeux et toutes les illusions du temps…

 

 

Nous – au sommet de la beauté – l’innocence à la ceinture – nu(s) – debout parmi les vents – fragile(s) et authentique(s) – éternel(s)…

 

 

En nous – la dépossession – l’œuvre de l’invisible – la liberté, peu à peu, dépiégée – entre l’Absolu et le néant – sur cet étroit chemin qu’ignorent les yeux…

 

 

Nous – avec la lune là-haut – bien au-dessus de nos têtes – étrangement mystérieuse – comme si elle reflétait une lumière lointaine – étrangère – inconnue – comme si elle annonçait le début prometteur d’un autre cercle – incroyable – insensé – inaccessible…

 

 

Le temps désacralisé – soudain plus vaste – aux contours visitables – dont on aurait brusquement comblé les profondeurs…

Une image – seulement – bien moins effrayante pour l’âme et la chair…

L’esprit contre la porte – à écouter sans crainte les bruits du jour – la rumeur des siècles – le murmure des rêves – le chant des étoiles – comme un léger et lointain clapotis – un peu d’ombre innocente…

 

 

Conscient(s) – debout – comme si la joie avait besoin de notre présence (et de nos gestes) pour être rassurée…

Le nez (pourtant) encore dans la matière – de la terre sous les pieds – de l’air sous les aisselles – et le vent qui circule partout – au-dehors et au-dedans – comme un souffle divin dans un intervalle terrestre provisoire ; la vie – le temps d’un claquement de doigts ; les existences – de naissance à trépas – en un clin d’œil…

De tentative en tentative – jour après jour – une longue suite de pas pour rapprocher les rives du ciel – l’horloge du pied – et tout réunir – en soi – en désordre – dans un esprit de fête où chacun pourrait (enfin) devenir le regard et la danse – l’enchantement et la tendresse unifiés – inséparables…

 

 

Sans solennité – sans faux-semblant – la terre – la chair – la vie – contraintes de persévérer dans leur œuvre – de poursuivre leur trajectoire naturelle – d’acquiescer aux forces extérieures – aux puissances internes dominantes – à l’absurdité apparente de ce monde…

Soumises aux blessures – aux alliances – aux trahisons…

La gorge – presque toujours – nouée par l’angoisse…

Tiraillées entre la réalité et l’attrait pour l’ailleurs – ces contrées de vent – de vide et de joie – où la terre – la chair – la vie – ne sont que les éléments provisoires d’un mauvais rêve – sans importance…

 

 

Nous – dans la brume – le désert – le rêve des Autres – comme un objet – un cadavre – un bout de chair à dévorer – quelque chose qui nous précipiterait vers la mort – ailleurs – un pays sans méfiance qui aurait éradiqué tous les dangers…

Nous – devenus nos propres os – nos propres lois – hors du monde grâce au manque – au-dessus des couches de déchets accumulés – ce sur quoi l’esprit et la chair s’éternisent par défaut de compréhension et de volonté…

Nous – au milieu de l’oubli – comme quelques Autres – sur cet archipel dont on ne revient pas…

 

 

Ce que nous foulons – avec la terre – des liens qui enserrent le cœur – l’âme – le cou et les poignets – la mobilité (presque) entièrement entravée et cette liberté intérieure que nous n’avons jamais (réellement) éprouvée…

L’expérimentation de la solitude et de la nudité…

Le monde en appui sur nos épaules…

Cette farce inventée pour se persuader d’exister – la poursuite chimérique de ce que nous appelons notre vie…

Nous – déjà – dans l’œil de la mort – silencieux – prêt(s) à tout – bien au-delà du vivant…

 

 

La terre – sous nos pieds – dans nos bras – étreinte et piétinée – et dont notre chair n’est que le prolongement…

Un peu de bleu et le souffle suffisant ; ce qu’il nous manque, sans doute, pour vivre – décemment…

 

 

A l’intérieur – en soi – cet ogre – ce monstre – ce silence – cet Amour ; nous – instruments de tous…

Présents – en demi-cercle – poreux et pénétrant là où on leur ordonne de s’imposer…

Nous – durs et secrets – au centre de cet espace sans frontière – sans intervalle – témoins de la perpétuelle continuité des phénomènes – assistant au défilé – et à la transformation permanente – des entités – au déroulement de tous les spectacles – simultanés – successivement – les uns empiétant (presque) toujours sur les autres…

 

 

Un reste de joie ancienne déniché dans l’œil à jeun – l’âme vierge – et qui se dissipera avant nos premiers pas sur la vaste étendue blanche…

 

 

D’un silence à l’autre – sans rien comprendre…

 

 

Nous – plongé(s) dans le temps ancestral – celui des hommes et des Dieux chimériques – à l’époque de tous les supplices terrestres où tout tournait autour de l’axe du manque – entraîné(s) par la roue perpétuelle des désirs – entre la pluie et le soleil – entre les rires et les larmes – entre le désespoir et toutes les illusions – avançant à tâtons – craintif(s) et frileux…

Le monde devant nos yeux – ce périple – ce rêve – cette histoire – que nous n’avons cessé de réinventer…

 

 

Notre impuissance – la terre infranchissable – ce que les circonstances éveillent au cœur de nos entrailles…

Nous seul(s) – approchant…

 

 

L’ère liminaire de l’aube – des Autres célébrés – de soi – les lèvres muettes – la pensée défaite – la langue intérieure soudainement libérée – comme un voyage à travers nos continents les plus reculés – le seul périple – en vérité – de notre cœur à l’être – à travers tous les chemins possibles – à travers toutes les voies imaginables…

Dieu et l’esprit – dans notre chair – ce qui ne fait, bien sûr, aucun doute…

 

16 juin 2020

Carnet n°237 Notes journalières

Le jour aussi peuplé que le sommeil – mais de nature presque exclusivement solitaire…

Ni fumée – ni alcool – pas même un refuge – un espace ouvert – exposé – sans le moindre rempart…

Au cœur de la vie – à la merci de ce qui passe (à proximité)…

 

 

Dans les recoins d’une figure possible – la seule perspective ; la soustraction comme une forme de déploiement à l’envers jusqu’au plus rien aussitôt converti en envergure infinie – en présence intensément vivante…

 

 

Entre la lumière et le langage – l’émergence du geste juste – comme une passerelle – l’effacement de tous les obstacles – l’empêchement transformé en possibilité…

 

 

Des mots – des pages – façonnés par la main où, malgré les apparences, le recours à la langue est secondaire…

Malgré la profusion et la truculence – pas si loin du silence…

 

 

Des gesticulations tantôt sensuelles – tantôt sévères – mille à chaque instant – ce que l’on touche – ce que l’on embrasse – ce que l’on repousse et rejette – les mêmes visages au fil du temps – selon les postures et les circonstances…

La main et la bouche – selon les jours – selon les heures – prêtes à toutes les cajoleries – à toutes les infamies…

 

 

L’extérieur – comme un prétexte au déploiement de ce qui nous habite (provisoirement)…

L’être – comme le lien entre ce qui semble séparé par tant de frontières…

 

 

Nous – ici – avec cet air surpris – dérangé – peu consentant – chaviré – enivré – à terre – par le moindre mouvement…

Il faudrait vivre dans le silence – à l’extrême marge du monde – et faire la part belle à l’invisible – pour devenir vivant – pleinement acquiesçant…

 

 

Au-delà du monde – soi – comme en deçà – la même chose – exactement – malgré les différences apparentes…

 

 

Un cœur immense – près des lèvres entrouvertes – près de la main tendue – près de l’âme offerte – près de chacun d’entre nous – à chaque instant…

Et ce brouillard qui nous empêche de voir derrière toutes les mâchoires serrées qui se dressent autour nous…

 

 

Le vent et l’horizon – et, par-dessus, des lignes courbes – écrites au feutre noir…

L’habitude – la marche – l’ascèse ; des gestes et des travaux quotidiens…

La psyché – trop étroite (bien trop étroite) pour demain – et même pour l’instant suivant – et qui voudrait (malgré tout) prévoir la couleur du temps…

Il ne faudrait rien attendre – rien imaginer – goûter seulement ce qu’offre le jour – oublier hier – oublier plus tard – vivre dans la seule présence vivante possible – accompagné du bleu immense (et lumineux) pour aller sur cette terre – et ces chemins – trop souvent obscurs – trop souvent bornés…

 

 

Le monde – à travers nous – comme une terre d’emprunt – passagère – fort éloignée de notre pays natal…

De la rage – de la misère et des rires – en proportions variables ; rien de plus banal – chaque matin, un peu de lumière – puis le soleil couchant – pendant des dizaines de milliers de jours – ce que nous jugeons (trop souvent) comme une épopée – et qui, pourtant, ne représente à peu près rien – à l’aune de l’histoire de la matière…

 

 

Des chaises vides – autour de soi – les vivants attablés – très loin derrière – de l’autre côté du monde…

Ici – seulement – ceux qui ont faim de lumière – de vérité ; presque personne (en réalité) – des visages qui passent pendant un court instant – parfois tristes – parfois rieurs…

Les amis des grands arbres et des pierres – les amis des bêtes qu’exploitent et assassinent ceux qui vivent de l’autre côté…

Et sur cette terre – rien pour les défendre – faire valoir leurs droits – notre sensibilité – sauf, peut-être, l’essentiel ; le plein acquiescement y compris aux refus – aux résistances – au règne (éternel) de tous les contraires…

Un regard – seulement – sur tous les paysages changeants…

 

 

Aux limites du corps – de l’âme – du monde – de l’esprit – au-delà desquelles tout est vide – autant qu’en deçà – là où il semble y avoir quelque chose…

Tout est soi – en vérité…

 

 

Nous – apparemment présents – au détriment de l’intelligence – comme s’il n’y avait (aujourd’hui) qu’un seul règne possible – celui de l’ignorance déguisée tantôt en bêtise – tantôt en folie…

 

 

Là où l’on croit habiter – là où l’on croit vivre – ce trou de misère cerné par la nuit – avec, au-dessus, quelques étoiles et, de temps en temps, un peu de ciel bleu – histoire de donner à l’indigence une once d’espoir et de dignité…

 

 

Dans la désolation du seuil – plus haut, le ciel – plus bas, les ténèbres – et, de part et d’autre, l’abîme…

Ainsi – dans cette disposition géographique – dans cette disposition intérieure – les yeux n’ont guère le choix – vers l’ouverture sans hésitation – autant que l’âme…

 

 

Du noir disposé autour de toutes les lampes – et cet étroit faisceau de lumière pour découvrir la route – se frayer un chemin – orienter ses pas – dans l’obscurité…

Faudrait-il être fou pour se laisser mener par le hasard – quelques (vagues) intuitions…

Qui peut savoir…

Des yeux et la providence – voilà tout ce que nous avons

 

 

Ce que nous regardons – peut-être – n’existe pas. Plus image que poème – plus possibilité que (réellement) consistant…

Ce qu’il restera – à jamais – le monde d’avant le monde – ce que nous avons toujours trop habillé – le vide – simple – sans prétention – souverain et majestueux – sans parure…

 

 

Ce à quoi nous avons recours – un peu d’aide – un peu de rêve – selon les jours…

 

 

Inerte (presque inerte) – comme tout ce qui vit – comme tout ce qui a l’air de vivre – dans la proximité de la matière – embourbé – enlisé en elle – comme un obstacle – un socle – une forme de stabilité – une fausse certitude qui nous sert d’appui…

Pris dans une sorte d’errance immobile – une lenteur – un suspens – quelque chose qui, tôt ou tard, finira par tomber en ruine et se transformer en poussière grise – rien de vraiment important – ni après – ni pendant – une simple forme où sont emprisonnés les élans ; le mouvement premier de l’Amour ; de la lumière incarcérée et obscurcie – comme une manière de durer davantage – d’augmenter (de quelques instants) le temps du passage…

 

 

Dans le moment intériorisé du monde – ce qui existe (un peu) – un instant – entre deux possibilités – entre deux néants…

Ce qui demeure le temps du geste – et celui – trop long – du souvenir…

Ce qui est – devant nous – en nous – qui sommes l’unique frontière – le seul obstacle à la réunification de l’ensemble – de toutes ces parties apparemment éparpillées…

 

 

Autour de nous – quelques traces anciennes – tribales – du temps où l’homme était (réellement) vivant – un animal comme les autres – humble et inquiet – sans pouvoir – sans espoir – comme un étrange mélange de peurs et de possibilités – une manière authentique – si vraie – si juste – d’être au monde – ce que nous avons oublié nous qui vivons comme des maîtres – comme des traîtres – si corrompus – si oublieux de l’origine commune…

 

 

Nous nous rejoindrons un jour – lorsque « ensemble » voudra dire (signifiera vraiment) notre unique visage…

Nous n’aurons alors plus besoin de masques – nous pourrons vivre nus – comme des frères – dans la même innocence…

 

 

Toutes nos solitudes rassemblées en un seul éclat – comme un feu – immense – au cœur de l’hiver…

Une fumée blanche dans le ciel – légère – si légère – pour avertir les Dieux – pour que se rapproche l’inconnu – pour que s’éclaircisse le mystère – pour pouvoir enfin vivre (tous) ensemble…

 

 

Une vie durant – à cette place étrange – dans le lieu de l’attente – là où nous ne pourrons jamais être – là où nous ne pourrons jamais vivre – à cet endroit qui n’existe pas – qui nous fait tomber dans deux illusions ; celle de l’ailleurs et celle de plus tard…

Un enfer que la psyché appréhende comme une possibilité – un (réel) espoir – la seule issue, croit-elle, à l’indigence de vivre – à la misère quotidienne du monde – une manière de glisser de rien en rien – de néant en néant – sans jamais être personne – sans jamais rejoindre l’horizon – la terre ferme ; une absence permanente – inapte à toute forme de conversion – à toute forme de transformation – comme une impasse qui se parcourrait et s’abîmerait dans tous ses recoins ; pas même une perte – une fable qui s’auto-entretiendrait pour que perdurent toutes nos histoires – toutes nos croyances – toutes nos chimères – la somme (stérile) de toutes nos inexistences…

 

 

Comme le jour – pris dans un vent étrange – quelque chose de léger – comme une plume blanche – un murmure – une lumière douce dans un jardin inconnu…

L’annonce, peut-être, de l’ultime défaite…

 

 

L’arbre près de notre souffle – qui respire l’air des hauteurs – qui éclaire le chemin des marcheurs et ce qui se résigne à trembler sur le seuil des découvertes – en offrant sa droiture – son honnêteté – en guidant (à peu près) tout vers sa propre ascension…

 

 

La mer – devant nous – et l’âme sur l’échine du monstre – entremêlant à la chair ses ressources…

Des bouts de corde – et le plus sombre – toujours – recommençant sans cesse – réinventant les masques et les itinéraires – la vie et la mort de plus en plus recombinées et substituables…

 

 

D’un voyage à l’autre – de fuite en tempête – parmi les Dieux scrutateurs – transporté ailleurs comme l’on était autrefois hissé…

Sous le regard – au-dessus de l’abîme – le vent apparent – le souffle des Dieux moqueurs – ce qui règne – ce qui pleure – ce qui contraint le monde – tous les peuples du monde – à naître dans la broussaille – les doigts comme des herbes folles – et la tête aussi frêle et hostile qu’une brindille porteuse d’épines…

 

 

Des pierres à même le sol – le bois – les étoiles – ce qui nous blesse et nous assaille. Et cet œil tourné vers le plaisir – et l’autre scrutant la source…

Des éclairs – des éclats de ciel – et la terreur de ceux qui ont le front baissé vers la terre – et l’âme tournée vers le passé…

Le tragique du monde. Et la nuit désespérante – si souvent…

 

 

Devenir comme la joie innocente – ce qui demeure lorsque l’âme – le monde – la vie – se dérobent – lorsque sur notre visage ne restent que le ciel – quelques traces de ciel – un peu de terre pour recouvrir le sillon des habitudes – et un peu de vent pour sécher nos larmes…

 

 

De haute lutte – sans que la poésie jamais n’intervienne – un peu de lumière dans l’ombre – une nuit (bien) trop profonde – le désir trop précis d’un autre visage – d’un autre monde…

Une fuite davantage qu’un voyage…

Une liberté sans beauté – chargée d’ennui – de balises – d’interdits…

Une tentative davantage qu’un (réel) élan vers la source…

 

 

Ce qui nous retient ici-bas – une respiration trop angoissée – une absence de souffle – le feu qui s’éteint avec la fin (très progressive) de tous les chantiers…

Rien de Divin – la mémoire galvanisée – l’ignorance partout célébrée – du bavardage – des peurs – la route à découvrir – ce qui nous pénètre pour notre plus grand malheur – le sommeil des vivants et le mystère (inentamé) de la mort…

 

 

Dieu devant nous au lieu d’être plongé au fond du cœur – le souvenir d’une présence sous le front – le corps occupé à sa douloureuse traversée – aux mille rencontres délétères – sans rayonnement – la vie tremblante devant les Autres et les circonstances successives…

 

 

Dans les plis des yeux – la nuit – le monde – piégés dans l’argile…

Les eaux qui courent sur la feuille – sur la peau…

L’âme frileuse devant les terres trop désertes – les routes trop peu fréquentées…

La terre – les livres – au centre de l’esprit que l’on tarde à découvrir…

En nous – comme une lumière trop timide pour (vraiment) éclairer…

 

 

Une rivière – un seuil – ce qui retarde la venue de la lumière…

Du sommeil et de la pluie jusqu’au véritable jour de notre naissance – l’échine droite et froide…

Le masque de la mort et un costume de cendres – pour effrayer – et précipiter la fin de – ce qui respire encore – ce qui vit encore un peu…

 

 

De l’ombre – dans un passage éphémère – comme une masse légère et sombre poussée par les vents…

Et le cri des Autres qui s’est, à travers les siècles, patiemment perfectionné…

Notre visage face à tous les visages – de cérémonie en cérémonie – sans même qu’une seule (vraie) parole ne soit échangée…

 

 

Un air de printemps – l’ardeur d’un nouveau matin – un chant sans artifice – glorieux – presque inaudible – la tête nouée à une corde blanche – de haut en bas – jusqu’au sable qui recouvre le sol – les poings ouverts – la parole aussi libre que le geste…

Quelque chose du triomphe silencieux – invisible…

 

 

Nos vies – dans leur linceul de ronces – épines au bout de la langue – au bout des doigts – l’esprit engoncé dans sa gangue de feuilles et de tiges – le cœur irrespirant – devenu (presque) obsolète à force de jeux – de mensonges – de parodies…

Le sourire feint aussi large que l’enfer – le monde, en nous, qui cherche en secret son chemin – malgré la prégnance des fables et de l’illusion…

Notre dernier élan – notre dernière semence – peut-être – avant l’extinction de la douleur – l’envol de l’âme – notre présence – notre guérison – ici-bas – au milieu des Autres…

 

 

Partout – la nuit – la brume – le monde – les yeux rangés tantôt en dessous – tantôt au-dessus – plus rarement au-dedans – comme l’horizon unique de tous les regards – changeant – partiel – selon les points de vue…

La terre des Dieux baignée de poussière et de larmes. Nos lèvres et nos âmes – pressées les unes contre les autres – plongées dans la masse commune et rassurante – détenues…

Nous autres – pris dans les sables mouvants de tous les continents inventés…

 

 

Des pierres dans le lointain…

Une marche depuis les hauteurs…

Des pèlerins fatigués de la pensée…

Rien – un peu de cendre – quelques restes d’os calcinés – des bouts de nuage descendus vers le sol – transformés. La vie et la mort occupées ensemble – défiant le temps et la sagesse ancestrale…

Quelques traces de silence dans l’ombre éclatante – perceptible parfois…

Comme l’étrange avant-goût du vide à venir…

Le fond de la mémoire (presque) totalement déserté…

Rien qu’un peu d’eau, peut-être, jetée sur nos (pauvres) rêves…

 

 

Rien – quelques ruines – seulement – vestiges désolés d’édifices qui, en leur temps, furent beaux – enviés – dressés vers le ciel – avec fierté – façonnés et entretenus par nos efforts constants…

Aujourd’hui – de la poussière – de petits tas de poussière – que le vent balaiera – éparpillera – transformera en couche fine et grise – presque imperceptible – sur laquelle des doigts (pas encore nés) esquisseront peut-être d’autres dessins – d’autres projets – de nouveaux édifices – sans doute…

 

 

Trop d’existences – de circonstances – de rencontres éphémères – avec des visages sans nom – sans âme – sans principe – sans (réel) ressenti au fond du cœur – ou alors dissimulés derrière des masques et des émotions feintes ou déguisées…

Avec son lot de frustrations et de désirs inassouvis – des espoirs plein les yeux – le cœur (presque toujours) mal équilibré – la vie comme un échafaudage précaire…

Ici et là – des choses entassées – des amas sur le point de s’effondrer…

 

 

Dans le rythme apaisé du langage – le silence – des pas qui glissent – des gestes spontanés – sans répétition…

Le monde sous le front – sur la page – exposé là où tout devient visible – paisible – inutile – sans importance – derrière (très loin derrière) la primauté de l’instant et l’envergure des circonstances présentes…

 

 

Des dérives sombres lorsque nous explorons une pente glissante – lorsque nous côtoyons des visages rongés par l’expérience et le souvenir – des étoiles hissées trop haut – des horizons trop éloignés – des poings dressés au lieu de sourires – des cris en guise de poésie – des esprits trop rationnels ou trop désordonnés – le monde tel qu’il est avec ses mythes – ses histoires – ses mensonges – ses rives étranges – malfamées – et ses peuplades ignares et conquérantes…

Tout un univers qui nous restera – à jamais – étranger…

 

 

Des âmes de pierre cachées derrière la chair et le sang – la solitude et l’errance comme seules possibilités – les seules conditions de l’envol et des hauteurs…

L’exil au-delà des terres humaines…

 

 

D’un regard à l’autre – sans lumière – sans voyage – les yeux égarés sur deux rives différentes…

Naufragé d’une innocence ancienne – très antérieure à l’oubli…

Du sang sur les pierres et les visages – des restants de nuit – la solitude de l’errance – le monde hélé qui ne répond pas et qui s’absente plus encore…

Les mêmes sanglots tout au long du chemin…

 

 

Les fossés de l’espérance, peu à peu, creusés par le sommeil – et si rarement comblés par l’évidence de l’absence de temps…

 

 

Une couverture d’étoiles sur nos existences de bohémien – des songes et des rires – un peu de silence – quelque chose du vent qui porte – jusqu’à nos ombres les plus familières…

 

 

Une distance invisible qu’il nous faut parcourir – d’une seule enjambée…

Un peu d’enfance derrière soi – histoire de se détacher du monde – du rêve – de la folie trop ardente – trop bestiale – trop hostile – des hommes…

 

 

Derrière les murs – en silence – le secret ; devenir davantage qu’un homme…

 

 

Nous surgissons d’un ciel bien réel – si peu évangélisé – vierge de toutes nos traces – affranchi de toutes nos croyances – aussi innocent et aventureux que nos destins successifs…

 

 

Ce sable – tout ce sable – que nous n’aurons pas eu la force de remuer – comme si l’invisible n’avait d’importance – comme si le silence ne pouvait remplacer l’enfance – comme si le ciel surgissait à la moindre prière…

 

 

Quelle distance nous restera-t-il à parcourir aux dernières lisières de l’aube – le même espace, sans doute, qu’au début du voyage…

 

 

Cette lumière oubliée à force de courir – pris (toujours pris) dans le tumulte terrestre – mille tourbillons de matière – cette effervescence sur toutes les pentes – sur toutes les sentes – cette marche forcenée – sans destination – sans restriction – comme un pèlerinage autour du même centre – le plus sacré – ce que nous ignorons…

Avec – toujours – cet étrange silence entre nos rêves – entre nos pas – au fond de l’âme…

 

 

Giflé par les vents qui dénudent – loin – très loin – des murs – de la destination (toujours trop précise) – parmi les bruits et les fleurs – entraîné, peu à peu, vers les seuls tremblements autorisés – la tête déjà hors du monde – comme posée sur ce qui ressemble à une frontière – un amas de pierres solidifiées – aux confins, peut-être, du ciel espéré…

 

 

Un horizon de neige où la moindre foulée enlaidit l’espace – le corrompt – et semble défigurer l’âme – le faîte où l’élan devient caduque – inutile – en ce lieu où se dénouent tous les désirs – toutes les chimères…

 

 

A descendre – obstinément – malgré nous – comme la seule voie – la seule pente – possible…

A nous parcourir au cours de ce long voyage qui nous défait – qui nous dénude – qui nous découvre – en dessinant, peu à peu, notre vrai visage…

 

 

Le vent – la nudité – le plus tangible de la lumière – ce mouvement permanent – de haut en bas – comme un bond au-dessus du plus commun ; un élan qui porte au-delà des croyances – plus haut que l’espoir – là où l’homme peut (enfin) devenir lui-même…

 

 

Rien que des mots (quelques mots) – des gestes (quelques gestes) – un tas de pierres – nos vies à tous, nous qui nous nous ressemblons tant…

 

 

Très loin – comme une frayeur supplémentaire – l’horizon qui se rapproche – une terre de plus en plus familière – accessible – la course sur le sol recouvert parfois de fleurs – parfois de neige – selon ce qui traverse la tête…

Ce que l’âme répand derrière elle – tout ce que nous offrons au monde – à notre insu…

 

 

Seul – comme se dénouent toutes les entraves – comme se résolvent toutes les énigmes…

L’aube derrière tous les désirs et toutes les peurs…

 

 

Le sommeil ajourné – ce que l’invisible nous révèle – la joie derrière le cri – et le silence en guise de voix…

 

 

A la lisière du tremblement – le monde – cette terre si ancienne – ce que fut notre demeure à travers les saisons – un horizon planté devant un ciel changeant – bariolé – porteur de miracles et de désastres – aux couleurs presque toujours prometteuses…

Et notre course – éreintante et mystérieuse – sous le feuillage sombre des grands arbres de la forêt…

L’ombre à nos pieds – au fond de l’âme – seule présence, parfois, à nos côtés – qui accompagnera toujours notre silence et notre volonté d’infini…

 

 

Plus loin – plus tard – peut-être – jamais – sans la moindre existence – le temps et l’imaginaire toujours chimériques – une sorte de fantasmagorie de l’enfance…

La seule terre de ceux qui espèrent encore…

 

 

Rien qu’un ciel qui crisse sous les pieds – une manière d’aller dans le sens du vent – à contre-courant de ceux qui pointent le doigt dans d’autres directions…

Le souffle et l’oubli – notre seule façon de vivre…

 

 

Entre ciel et pierres – la lumière – la neige – et une poignée de cendre sur les fleurs – ce qui recouvre (presque) la totalité de la terre…

 

 

Trop de sommeil et d’orgueil – volés aux Dieux – comme si nous n’étions l’auteur d’aucun cri – plainte et colère mêlées ; une succession d’heures grises et de jours sombres – au milieu des Autres – endormis – prétentieux – trop braillards – eux aussi…

 

 

Trop d’instincts – la terre comme une chambre – un lieu à usage multiple – où l’on enfante – où l’on pleure – où l’on se réfugie – où l’on essaye de préserver l’homme – l’homme d’autrefois – sans réellement savoir celui que l’on pourrait devenir…

 

 

Trop de noir et de fêtes – de postures lascives – trop de temps et de pensées – trop de tête et de sommeil ; sur le métier, nous nous remettons tout entier(s) – dans l’espoir, peut-être, d’apercevoir un autre reflet – plus clair (imaginons-nous) – dans le miroir…

Une esquisse – un dessin à parfaire – au lieu d’effacer les contours – les frontières – tous les confins – et la brillance de nos yeux fébriles – de nos yeux trop fous…

 

 

Rien qu’un peu d’air – un peu d’espace – une manière si singulière d’être vivant – humble – à peine visible – et si densément présent – comme une lumière dans le noir – une âme vivante parmi les pierres et les visages…

 

 

Pas le moindre bagage – en vérité ; aussi puissant et démuni que le vent…

Un souffle seulement qui durera pour nous mener peut-être – pour nous mener sans doute – jusqu’à la fin du voyage…

 

 

La solitude qui nous convoque – qui nous invite – comme le plus précieux des hôtes – qui nous tend la main comme si elle nous attendait depuis longtemps. Et cette joie qu’elle offre à celui qui la rejoint sans crainte – sans réticence…

Sur les lèvres – ce grand sourire ; et dans le cœur – la certitude de la plus belle rencontre…

 

 

Juste un geste – de temps en temps – une parole jetée sur la page. Une respiration sans pensée – l’être derrière – et au-delà – du visage – sans mémoire – sans attente…

Dans les bras d’un Dieu parfait – sans désir…

 

 

Nous devenons ce que la chambre propose ; une chose – mille choses – parmi le large éventail des possibles – des destins – et, plus tard, sans tête ; le règne le plus profond – la loi la plus naturelle – sur la peau – au cœur de la chair – dans les tréfonds de l’âme – comme ce qu’impriment sur la terre – autour de nous – tous nos gestes – tous nos pas – toutes nos paroles – sans témoin – sans auditoire…

Comme le silence caressant le silence – l’infini devinant l’infini – l’éternité en elle-même…

Ce que nous sommes – notre plus beau (et notre plus vrai) visage – ce que nous rêvons tous, sans doute, d’incarner…

 

 

Le monde – provisoire – sur le socle du temps…

La vie – en nous – qui surgit du secret enfoui au fond de l’âme…

La lumière – derrière – prête à jaillir, elle aussi, lorsque le moment sera venu – lorsque nous cesserons notre labeur inutile…

 

 

Le silence – comme un dard – une couverture – qui use d’étranges stratagèmes pour nous envahir – retrouver sa place – son règne ; obligé d’affronter le plus terrible et le plus lénifiant – nos vieux rêves de tranquillité – ce que nous confondons, en général, avec la torpeur ou le sommeil…

 

 

Le chant humain face aux ombres qui s’avancent pour pénétrer nos territoires – comme un cri – un effroi – devant une armée de figures inconnues – hostiles et mystérieuses – incroyablement conquérantes…

Le visage bientôt encerclé – immobilisé par mille hampes taillées comme des lances – prêtes à transpercer la chair…

La vie – comme une pente – particulièrement glissante – particulièrement dangereuse – au cours de laquelle on finit (tôt ou tard) avec le corps et l’âme empalés – comme si le prédateur devenait, au fil des circonstances de moins en moins avantageuses, le gibier d’une mâchoire plus puissante ou d’un esprit plus rusé…

 

 

Quelque chose – toujours – glisse d’un monde à l’autre – sans la moindre résistance – sans le moindre artifice – sans la moindre difficulté…

Les pas de celui qui avance – malgré lui – sans désir – sans volonté – sans destination – par simple obéissance à l’ordre naturel – par soumission (et fidélité) aux lois intemporelles qui le gouvernent…

 

16 juin 2020

Carnet n°236 Notes journalières

Epaule contre épaule – nous avançons dans l’impasse commune – sur la voie royale des foules…

 

 

Déjà la fin du jour – dans l’arrière-pays – au centre du lieu solitaire – le déclin de la lumière et l’affaiblissement du feu aussi…

La nuit et le froid qui, peu à peu, gagnent du terrain – investissent l’espace – deviennent notre cœur – notre visage – notre apparence…

 

 

Le cosmos au-dedans de la tête – autour de soi ; le même espace – d’un lieu à l’autre ; le lien entre les routes – notre âme peut-être…

 

 

Le monde – de jour en jour – qui s’éloigne…

Le vide qui se creuse – en soi…

Et quelques pierres dans les poches pour que les pas continuent de toucher terre…

 

 

Nous – sautillant – de roche en roche – d’île en île – sur les traces du feu et du vent passés…

Des arbres – des plaines – des routes désertes…

L’âme adossée au monde – à moins que cela ne soit le contraire…

Sur le sol – des empreintes – des signes de lutte – les hommes soucieux – les âmes préoccupées…

Des flammes et l’air qui s’embrase…

L’étreinte de la terre – des frissons de la tête aux talons…

Les poings dans les poches – le front baissé – pour affronter les Autres – pour affronter la nuit…

 

 

Au bord du jour – au centre de la chambre – parmi les bruits et les fantômes – à notre place – les yeux qui scrutent le ciel – l’arrivée de la neige derrière la vitre de la fenêtre délabrée – la tête sur les gravats – au cœur de ce vaste chantier (intérieur) dont l’envergure n’a rien à envier à celle de l’immensité qui nous fait face…

 

 

Tout se recroqueville devant les bannières trop haut dressées – fait bloc – devient si dense que l’on se transforme, malgré soi, en remparts – en forces de résistance…

Comme les prémices du déploiement – de l’adversité – de la multitude – du rééquilibrage nécessaire…

 

 

Les eaux – les vents – la déchirure de la trame – la terre foudroyée…

Et nous autres – le front incliné face au froid…

 

 

L’âme qui se dessèche sous le soleil – trop de soleil – dans un désert qui se prolonge au fil des pas – indéfiniment – là où les Autres refusent (catégoriquement) de nous accompagner…

Il faudrait – pour persévérer – réunir, en soi, la source et la soif – le ciel et la route – toutes les destinations – toutes les possibilités – et s’en remettre à la direction des vents…

 

 

Toutes les étoiles au bout des souliers – sous les semelles qui nous emportent plus loin – derrière la vitre – jusqu’au prochain virage – l’âme comme une fenêtre ouverte sur le monde et les chemins…

Comme un voyage – une longue marche sans sommeil…

 

 

Des cimes jusqu’au ciel – irremplaçables – hissées jusqu’aux lèvres pour être dites – comme une formule magique – un laissez-passer indispensable pour traverser le rêve – s’enfoncer dans la matière – disparaître dans l’invisible…

Une sorte de prière silencieuse…

 

 

Des tourments de surface – des tracas – à l’infini – comme si nos pas étaient cousus à la nuit – comme un long revers – une bande étroite éclairée du dedans par une lumière (imperceptible par les yeux et les âmes)…

 

 

Ici – dans la proximité du jour – se rejoignent le souffle et la substance – l’ordinaire et le plus lointain…

Dans l’authenticité de la parole…

 

 

Une lame sur laquelle se jettent toutes les choses ; les idées – les corps – les émotions – les objets – les visages…

Et le sol jonché d’éclats et de lambeaux – presque rien, en somme…

 

 

Derrière la porte – les bruits du monde – lointains – comme étouffés – l’épaule contre le mur – à la manière d’un étai pour l’âme – une forme d’appui pour notre verticalité bancale – et, dans ce contact – des échanges mystérieux – et la chair qui, malheureusement, gagne en épaisseur et en solidité – comme si l’assise – médiocre – inappropriée – contaminait autant l’invisible que la matière – condamnés par une sorte de gangrène sournoise – incroyablement pernicieuse…

La fluidité – l’air et l’eau – comme solidifiés – tel un sol fragile – précaire – instable – sur lequel rien ne peut (réellement) s’édifier…

 

 

La soif et la route – toutes nos foulées terrestres – vers ce que l’on imagine être la lumière – la traversée des ombres et du noir. Et nos lèvres serrées pour ne pas hurler de frayeur – de douleur – de désespérance – à mesure que les pas nous enfoncent en nous-même(s)…

Un long périple pour perdre le nord et la raison…

 

 

Sur le grand escalier de pierres – à contempler le chemin qui se perd au loin – entre le rêve et l’abîme – cette continuité, sans doute, imaginaire…

 

 

L’égarement dans les méandres proposés – le monde et l’esprit, peu à peu, arpentés – explorés – jusqu’à la parfaite correspondance de l’un avec l’autre – parties de nous-même(s) qui fusionnent progressivement – à mesure que l’on descend en soi – et que toutes les périphéries deviennent le centre…

 

 

L’exiguïté du monde – de l’âme – d’une extrémité à l’autre – la parole et ses échos permanents…

Comme une détention – au-dedans de l’existence – apparente – bien sûr. Quelque chose auquel on peut naturellement échapper – d’un seul regard – d’un seul éclat de rire – sans intention – de manière spontanée et innocente…

 

 

Nous – entier dans la parole – proche de la respiration – libre en un instant – tranchant comme une lame – sans épaisseur – évacuant les choses – le monde – les idées – les images – d’un seul geste – l’esprit vide et tendre – ouvert – sans nostalgie…

 

 

A hauteur de visage – légèrement plus haut peut-être – en surplomb de l’herbe et des têtes – sous la cime des arbres – nos amis – nos maîtres…

 

 

Jusqu’au bleu le plus intense…

Jusqu’à l’immensité rayonnante…

Jusqu’à nous-même(s) – agrandi(s) – retrouvant notre taille réelle – notre envergure originelle…

 

 

L’âme – comme une montagne – creusée de l’intérieur – explorée depuis ses souterrains – gravie depuis son socle – d’une extrémité à l’autre du silence…

 

 

Une hampe au milieu des cordes – non pour hisser des têtes et des corps démembrés – mais la nudité de l’âme – presque rien – comme un poème né de la source – un cri de joie dans le dénuement – silencieux – quelque chose qui pourrait révéler notre visage – notre seule identité – peut-être…

 

 

Les yeux clairs – ouverts – face au monde – mesurés à l’attente – la neige sur tous les chemins – les repères recouverts – et nous nous détournant, peu à peu, des visages – de la nuit – des secrets – des histoires – de l’illusion – de toutes ces choses humaines

Aussi loin que possible…

 

 

D’une étape à l’autre – d’une hauteur à l’autre – en ne quittant jamais ni le sol – ni l’immobilité – comme un étrange (et surprenant) voyage…

 

 

L’âme – comme une pierre – dévalant sa pente – cherchant une place – son équilibre – parmi les choses – se laissant mener Dieu sait où…

 

 

Un monde arraché à l’espace et au temps – sans passage – sans passant – sans personne…

Nous-même(s) effacé(s) – avalé(s) par les profondeurs…

Des mouvements et des gestes – seulement…

 

 

Quelques coups de pied – inutiles – aux portes du ciel – rien devant – rien derrière ; juste une immense étendue déserte – comme un monde lunaire et enchanté – peuplé d’arbres et d’oiseaux imaginaires – de silence et de poésie vivante – quelque chose d’incroyablement beau – une manière (aisée) de souscrire à la hauteur et à l’envol…

Le socle du réel et des possibles…

 

 

L’écoute – comme une fleur à la place du sommeil – deux mains ouvertes à la place de la nuit – une âme affranchie des noms à la place du visage – de la tête – de tous les désirs au-dedans…

Une présence qui aurait effacé toutes les exigences…

 

 

Parfois – les eaux claires – d’autres fois – les eaux troubles – qui se mêlent à la voix – à la parole griffonnée sur la page…

 

 

Les hommes – entre le sommeil et la liberté – la tête trop pensante (bien souvent) – des yeux fermés – aveuglés – reclus derrière leur porte – dans un jour atténué – presque nocturne…

 

 

Sur le point de vivre – comme si plus tard – comme si demain – pouvait faire l’affaire – comme si la nuit était franchissable – comme si la mort n’était qu’un terme lointain…

 

 

Le langage – comme une échelle posée contre le mur de la raison – sur laquelle on s’obstine à monter au lieu de regarder le mur – les murs – la totalité du labyrinthe – depuis la corde du silence suspendue au-dessus du monde – au-dessus de l’esprit…

 

 

Le royaume qui émerge de la terre déserte – délaissée – infréquentée – trop dangereuse – comme un secret livré à ceux qui ont fait le chemin – qui ont expérimenté la solitude (sans jamais l’esquiver)…

 

 

La roue – en nous – qui tourne – autour de l’axe du vide et du silence…

L’âme et les lèvres sèches à force d’arpenter le monde – de fouiller parmi les détritus des vivants…

Trois quarts du feu consacré à la fuite et à la quête – au lieu d’attendre assis – immobile – les mains ouvertes – le cœur tourné vers le ciel qui se creuse (et s’assainit) peu à peu…

 

 

La nécessité d’une main qui tantôt nous retient – qui tantôt nous soulève ; Dieu – en nous – au centre de notre communauté fraternelle – présence vivante au cœur de l’âme – sous notre front – en chacun de nos gestes…

 

 

Dans notre (propre) compagnie – dotée de tous les attributs – de tous les qualificatifs – éminemment variée et variable…

 

 

Nous – dans les eaux bleues du ciel – purificatrices – rafraîchissantes – salvifiques…

Comme un bain d’innocence et de vérité…

 

 

Le ciel partagé – entier – entre nous tous – exactement la même part pour chacun – puis, l’ensemble indivisible…

 

 

Ce que nous longeons sans désir – les corps-briques empilés – les sourires figés – hypocrites – le monde séparé du ciel et du sol…

Et ce à quoi nous aspirons – la solitude – l’innocence des hauteurs – le jour-lumière…

Et toute notre existence – au milieu – dans cet entre-deux terrestre – triste et inconfortable…

 

 

Nous – tantôt debout – vacillant – en déséquilibre – tantôt à genoux – plaintifs et suppliants…

Et l’âme – au-dedans – identique – aussi maladroite – aussi malheureuse – que nous…

Et au cœur de l’esprit – la source de tous les élans – de toutes les prières…

 

 

Le bleu qui irradie la terre – le sol – les cris – les plaintes – le bleu qui fractionne le ciel…

Et l’âme au milieu – les bras levés – le front baissé – prête à se jeter dans le premier recoin – comme une manière d’échapper à l’incertitude – à l’angoisse – aux ombres démesurées qui nous menacent…

 

 

Un pas de côté – presque toujours – tantôt vers le haut – tantôt vers le bas – au lieu de se tenir immobile – à notre place dans ce lieu – dans ce lien – où tout peut se réunir – où tout peut se rassembler – là où le manque s’efface – là où tout devient inséparable…

 

 

Le jour – au réveil – dans notre chambre – dans cette boîte en verre éclairée – sans couvercle – emportée ici et là – qui se pose, pour un instant, là où la vie et les vents la poussent – quelque part – toujours – sans que la volonté (consciente) n’intervienne – qui voyage – malgré elle – malgré nous – de lieu en lieu – comme la parole – de lèvres en lèvres – en franchissant mers et montagnes – routes et visages – en un éclair…

L’étrange périple du sol aux cimes…

 

 

Du temps et des voix – pour nous faire croire en la possibilité de ce qui voit – en la beauté du monde – qui ne sont, en réalité, qu’un envoûtement – comme un rêve destiné à renforcer la fausse nécessité du sommeil…

 

 

Le poing serré dans l’attente – si peu attentif à ce qui nous précède – à ce qui nous entoure – à ce qui nous accompagne – les yeux rivés dans la même direction – le regard braqué sur cette étroite fenêtre – sur cet espace restreint – où rien – ni personne – ne passe jamais…

Le labeur crispé de l’homme immobile – inactif – que les gesticulations de ses congénères indiffèrent…

 

 

D’un instant à l’autre – sans que le temps – jamais – ne s’y glisse…

 

 

Aux portes de ce qui nous violente – tremblant – apeuré mais confiant…

L’ultime déplacement – l’ultime lieu – peut-être…

 

 

La tête qui, peu à peu, se retire – au cours de ce voyage au cœur de la soif – l’âme et le pas – puis l’âme et le ressenti – puis, enfin, le geste seulement – détaché des valeurs et des représentations – juste et spontané – comme soudé aux circonstances – puis balayé (impitoyablement) par l’esprit…

 

 

Sur la table – dans la tête – devant soi – dans chaque parole – toutes les choses de la terre – toutes les choses de l’invisible – une succession d’instants – des mains qui s’agrippent et des âmes qui s’abritent. Et partout, bien sûr, la violence du monde qui contamine (trop souvent) le regard et le geste…

 

 

Le plein jour – condamné parfois par la nuit présente – comme un espace clair et infini – incroyablement lumineux – soudain rétréci par l’obscurité – la nécessité (illusoire) des détours – la continuité du temps…

 

 

Tous ces destins – étrangers – familiers – qui n’appartiennent à personne – et dont personne ne peut se réclamer – qui arpentent cet infime carré de terre…

Séparés par un cri – au-dedans – une sorte de stupéfaction – et des lèvres entrouvertes qui martèlent leurs (infimes) différences et leur farouche volonté de différenciation…

 

 

Le corps taillé pour la lutte et la course…

Et l’esprit pour l’étonnement – le bruit – le refus…

Et l’étrange apprentissage de l’âme pour retrouver sa posture originelle ; le silence – l’immobilité – l’acquiescement…

La grande paix – la grande joie – la grande liberté – lorsque nous savons nous tenir au centre des cercles – lorsque nous savons nous abandonner à tous les élans naturels…

 

 

Ici – face aux visages – le monde accroché derrière le dos – la mine déconfite – l’âme pesante – surchargée – et la parole aux lèvres pour colmater la brèche – réparer la cassure – cet éloignement entre nous…

 

 

La tête et le regard au cœur du désordre – au cœur de notre soif – dans les turbulences orageuses et l’inconfort (si évident) du manque…

 

 

En face de soi – à tout instant…

Le même espace que nous fréquentons – le même air que nous respirons – la même inquiétude qui creuse nos traits – le même sol sur lequel nous vacillons…

Et, pourtant, tout qui – dans nos têtes – en apparence – nous sépare…

 

 

Ni tien – ni mien – ni sien ; la naissance du vent – nos péripéties – nos communes aventures – la mort et les vivants face à l’invisible – face à la lenteur et aux accélérations (imaginaires) du temps…

L’immobilité souveraine face à l’absence – face à toutes nos manières de vivre et de nous présenter en des lieux sans être (réellement) là…

 

 

Des yeux inclinés – comme l’âme et le front – aussi bas que le désir et l’orgueil qui, parfois, se dressent – à la manière d’une matière érectile et invisible qui se déploie avec exagération…

 

 

Sur la pierre – écarlate – impatient (bien trop impatient) – pareil à un feu – explosif – prêt à oublier les hommes – la vie passagère – à chercher tous les secrets du monde au fond de l’âme – à fendre la tête en deux pour résoudre la totalité du mystère…

Aussi provisoire et inconsistant que les murs – la chair – les bruits – la foule des vivants…

 

 

Un vertige dans l’œil affranchi du monde. Et une voix mystérieuse – encore – dans la tête…

Et le jour qui, peu à peu, descend dans la paume – le réel au centre de l’âme…

 

 

De l’autre côté du monde – là où la neige tombe – là où la blancheur tient lieu de loi – là où l’esprit se tait – n’a rien à ajouter au geste qui sait (parfaitement) contenter le cœur…

Ça surgit comme le vent – l’eau et le feu – dans une parfaite articulation des intervalles – sans demi-mesure – pour déchirer toutes les formes de résistance – briser les portes – défaire toutes les frontières – nous faire perdre haleine jusqu’au dernier souffle – jusqu’au silence nécessaire…

Comme une halte bienfaisante – un retrait réparateur – définitifs peut-être…

 

 

Du noir – du froid – de la solitude – jusqu’à l’arrachement – jusqu’au bleu (intense) de la guérison – jusqu’au-dedans de l’espace lumineux – accueillant – communautaire…

 

 

Nous – par-dessus l’orage et les tempêtes – ce qui colore le monde et offre à la terre sa violence et son désordre – tous les élans provisoires des vivants – toutes les faims – en particulier, celles de l’âme et du ventre…

Notre visage (presque entièrement) déployé au-delà de l’espace et du temps…

 

 

A l’ombre de ce qui marche à nos côtés – très au-dessus – aux prémices, peut-être, d’un genre nouveau – asexué – sans identité précise – provisoire et polymorphe…

Le visage au milieu du vent – puis le devenant – jusqu’à la parfaite coïncidence avec le regard en surplomb…

 

 

La neige étalée sur le jour – des fleurs et des allées – des amas de pierres et de temps – quelque chose de fragmenté…

Nous-même(s) – dans l’esprit et le langage des Autres – presque rien – des images impropres et inutiles – sans intérêt…

Quelques taches de peinture sur nos vitres sales – quelques dégradations dans notre chambre déjà dévastée…

 

 

Trop de façades et d’apparences – avec, derrière, quelques éclats de ciel et des détritus – tous les visages du monde épuisés – de cette fatigue parvenue au seuil de la lassitude – comme une illusion arrivée au bord d’elle-même – prête à plonger dans ses propres abîmes…

 

 

Sans autre présence que nous-même(s)…

De l’indifférence et de l’eau glacée – les principaux attributs du monde – sans doute…

De l’ennui – de la surprise – de l’absence…

Le plus invraisemblable à vivre – peut-être…

La progression naturelle de la compréhension qui débuta avec l’immersion au cœur de la sauvagerie terrestre – dans cette matière en désordre – désorganisée – profondément chaotique…

 

 

Une parole, à présent, aussi nécessaire que la soif – la vie et le langage solitaires – aussi naturels que possible…

D’un monde à l’autre – au même titre que tous les passagers provisoires – instinctifs – involontaires…

 

 

En un instant – disparaître – devenir tous ces Autres – en nous – qui réclament un peu d’attention…

De l’embarras – du manque – du silence – des paroles…

Quelques traits à négliger – puis, l’absence définitive…

D’une perspective à l’autre – presque toujours – en simple passager…

 

 

Au creux du jour – le plus familier – comme une halte – un instant – une fraction de seconde – le sens des pas et l’absurdité du langage – simple tentative – comme celle du corps cherchant l’étreinte – comme celle de l’âme cherchant l’éternité…

Il n’y a de manière de se rapprocher…

Nous sommes – depuis le commencement – inséparables…

 

 

Fixe – à soustraire – notre part – ce que nous croyons être – les choses les moins étrangères…

Ce à quoi l’on se heurte – d’une extrémité à l’autre – comme une commune manière de se tenir face au monde – dans la proximité du plus redoutable – dans le sens opposé des flèches indicatrices ; l’attention portée sur l’excès – le dedans ouvert et le dehors à explorer, puis à réintégrer à l’esprit – tout un monde, en somme, à redimensionner – mille choses à brûler et le reste à faire sien…

Ainsi l’être pourra l’emporter…

 

 

Dans les couloirs du temps – au milieu de toutes les choses qui passent – séparées par ce que l’on pourrait appeler la frontière des apparences…

Tantôt objet – tantôt visage – simple matière recombinée – infiniment variable et provisoire – longeant les murs – allant d’un territoire à l’autre – arpentant l’espace – le vide sans épaisseur – comme si le sol et le ciel n’avaient la moindre réalité…

L’œil pareil au jour – et les pas pareils au langage – les uns, fixes et immobiles – et les autres, simples et irrépressibles tentatives…

 

 

Le sol – le ciel – encore – comme la seule litanie possible…

Le monde tel qu’il est – dans sa plus grande nudité…

L’énergie et la conscience – le mouvement et l’immobilité…

Le bleu et tout ce qui le cherche…

 

 

Tout tangue – tout penche – jusqu’à la pointe du jour – jusqu’à l’émerveillement – condensé dans le tremblement des mots…

 

 

Une charge moins lourde qu’à l’accoutumée ; il aura suffi d’un peu de feu – d’un peu de vent – d’un peu d’oubli – pour alléger la tête – les jours – cet incroyable fardeau de vivre…

 

 

De la joie – de la neige – sans intention…

L’instant libéré de la certitude et de l’angoisse…

Le provisoire – sans cesse renouvelé…

Le voyage sans fin – à jamais…

 

 

Des traces de pas dans le ciel – lorsque l’invisible est décrypté ; la seule chose qui compte – la seule chose qui soit…

Reflets prépondérants des empreintes terrestres – ces infimes traits que nous dessinons avec l’âme – le corps – l’esprit – l’intention et les gestes ; toutes nos imperceptibles arabesques…

 

 

Des larmes, parfois, aussi belles et nécessaires que nos éclats de rire ; la preuve d’une âme (pleinement) terrestre – intensément vivante…

 

 

Nous seul(s) – nous regardant…

Et – au-dedans – la soif et le plus étranger – ce que nous n’avons encore réussi à apprivoiser…

 

 

Nos vies – comme un long périple – tantôt serein (très provisoirement) – tantôt chaotique et virevoltant (l’essentiel du temps) – avec, depuis la première heure, le jour (le plein jour) en bandoulière – et ce fil apparent qui surplombe tous nos abîmes – notre nuit et notre néant…

 

 

Notre parole – comme le silence – morcelée. Et dans chaque fragment – nous-même(s) essayant – tout entier(s)…

Fractale de la soif et du désir – de l’éparpillement au remède – de la surface à l’effacement…

 

 

Du ciel – hors des livres et des lèvres – dans le geste silencieux – libre de toute parole – de toute explication – autosuffisant, en quelque sorte – libéré des attentes à l’égard de ce qui pourrait en bénéficier…

 

 

Sur la route du dehors – des traces – des emplacements – des lieux de naissance – de passage et d’absence – des vivants et des morts ; les mêmes histoires – sans cesse réinvesties – sans cesse réinventées ; des mots – des désirs – des rapprochements – des blessures – ce qui, un jour (tôt ou tard), finit par se séparer et s’éteindre ; des excès et des rétractations – comme mille ressemblances – comme mille différences – entre le ciel et l’âme…

 

 

Toute l’étrangeté du monde dans l’esprit – et inversement (sans doute, bien plus encore)…

Une manière de tout confondre – de tout réunir – de tout mélanger – comme la plus juste façon (au vu de nos caractéristiques psychiques) de nous retrouver – de rejoindre l’essentiel – ce que nous n’avons quitté qu’en apparence…

 

 

Rien de réellement habité – en ces terres ; des êtres et des choses qui ont l’air d’exister – vides – sans autre consistance – ni d’autre épaisseur – que celles de leurs liens (pléthoriques) et de leur espace commun…

Un seul visage et mille reflets – comme un territoire parcellisé – parsemé d’images et d’apparences – d’air et de temps…

Avec, le plus souvent, un peu de crainte dans le souffle et cette ignorance sous le front des vivants…

 

10 novembre 2020

Carnet n°247 Notes journalières

Autour de notre cœur – sans jamais l’atteindre…

Mille fois aimé(s) – si mal – et de manière si étroite…

Et nous – comme un songe pour les Autres – un objet – quelque chose dont on fait usage – maladroitement…

 

 

Existant(s) – comme brusquement tiré(s) de l’abîme – projeté(s) avec violence face à tous les miroirs…

Des éclats – de la neige – à l’infini…

Les mains glacées…

Et le cœur qui se resserre, peu à peu, jusqu’à l’implosion…

 

 

Sans cesse – ainsi allons-nous – ainsi sommes-nous mus – sans fin – sous le regard tendre de celui que nous habitons parfois – dont nous nous approchons et nous éloignons au gré des terres visitées – au gré des visages revêtus ; le seul acteur de ce perpétuel ballet – et nous autres à notre place de figurants (avec nos costumes et nos masques changeants)…

Sur la courbe de nous-même(s) – (presque) toujours à notre rencontre…

 

 

En lutte – les âmes suppliciées – sur les pierres – cette terre noueuse propice aux racines et aux ensablements…

Le bras levé – glaive à la main – nous pourchassant – nous martyrisant…

Harcelés de toutes parts – sans jamais apercevoir la fin de la guerre – le parfum de la moindre victoire – pas même le signe d’un armistice provisoire…

 

 

Tout qui s’étiole – tout comme l’écume – nos différences et nos ressemblances…

Et cette étrange lumière sur nos cris – nos attaches – notre nudité…

Dieu – peut-être – parmi les rêves et les étoiles – presque rien – un espoir à peine – au-dessus de nos têtes sanguinolentes et fatiguées…

 

 

Des rencontres – au milieu du sable – la mer au loin – comme le ciel – une utopie – un infini hors de portée ; l’autre extrémité de notre visage – peut-être…

 

 

Au milieu de nous – nos propres œuvres – nos propres travaux – le monde tel que nous l’avons bâti – tel qu’il nous dévore…

 

 

Les ombres creuses – au-delà des abris communs – dans leurs tréfonds – nos propres profondeurs – semblables à toutes les autres – en nous – accessibles – escamotables – et que l’on s’échange comme des éléments sans importance – des fragments identitaires sans la moindre valeur – hautement substituables…

 

 

Un peu de ciel – comme l’ultime déploiement peut-être…

 

 

Du chaos dans le ciel projeté par les hommes – bouts de terre lancés en l’air pour donner l’impression d’une envergure plus vaste – aussi trompeuse que l’horizon sur lequel divaguent l’œil et le pied…

 

 

Tout s’éloigne – s’épuise – à l’infini…

Ce qui nous rattrape – sans précipitation – sans espoir – sans prévision – jusqu’à la potence – jusqu’au seuil de toutes les possibilités…

Le monde pourchassé par l’esprit – comme le dernier postulat avant l’abandon…

L’empreinte indélébile de l’invisible sur ce que nous appelons nos vies…

 

 

Le mystère – enfoui – dissimulé – à portée du monde – et que nous découvrons par fragment – par strate – ligne après ligne – éclat après éclat – comme des bouts de silence entrevus – et chichement amassés – et (presque) toujours de la plus inepte manière…

 

 

Tout ce bleu – au bord du monde – comme une promesse – le jour enfin ouvert ; Dieu à notre porte – derrière la nuit…

Les bras ouverts – au fond de notre peur…

Ce qui tremble lorsque les vents nous emportent…

 

 

Sous la pluie – les arbres et les hommes ; dans le rêve des Autres – blessés – écrasés – arrachés – comme des herbes trop dociles – trop fidèles à la terre ; et, hors des têtes, comme des broussailles patientes sous leur petit carré de ciel – qui attendent les fruits à venir – comme une promesse d’abondance – comme une fête – un festin – avant le grand silence…

 

 

Ce que l’on devine – immobile – au-dessus de notre tête – entre le songe et la pluie – ce que la mort ne peut entamer ; un peu de nudité – là où nous osons prêter le flanc…

 

 

Au seuil de l’attente – au grand jour – à présent – comme ce qui est vivant et qui cherche son essence – sa vérité – les plus belles couleurs de l’aube…

 

 

A la source du monde – ni Dieu – ni le langage ; l’Amour et le vent…

 

 

Des lèvres inventées pour le silence…

Des paupières fermées – aptes à découvrir la vérité…

Et, entre les tempes, cette cargaison de désirs et d’impatience qui nous fait chercher…

 

 

L’Amour que découvrent, peu à peu, nos mains fébriles…

L’aube dévorée par l’abondance et le langage – dévastée par la violence et le crime – réconciliée avec le monde – à la source des choses et des yeux – prémices du regard…

 

 

Ce que nous révèle l’écoute – le silence – l’inconnu ; la perte et l’amour (inconditionnel) de la forêt – le règne tardif de la solitude – la joie du jeu et de la nécessité – ce qui se soustrait et ce qui se résorbe – la lumière qui irradie celui qui se soumet à la volonté du monde – ces courants qui nous traversent – sous le joug mystérieux de la puissance amoureuse…

 

 

Une nuit sans issue – dans la tête…

Une aventure solitaire – sans distance – le nez sur le bitume qui a remplacé la terre…

 

 

L’âge de rien – ni celui de partir – ni celui d’arriver – tout juste bon à attendre – en rêvant – la fin du voyage…

 

 

Au cœur de l’Autre – la limite que nous avons repoussée…

La terre et le ciel vidés de leur substance – libérés de leurs images – trop humaines…

Quelque chose capable de rompre le temps – de peupler toutes les solitudes – d’ouvrir, une à une, toutes les portes du réel…

Ainsi – en nous – ce que l’ignorance a creusé – le monde et l’âme apparemment défigurés ; et le vide qu’il nous faut (ré)apprendre à habiter…

 

 

Des pierres dans les poches – à jeter sur toutes les idoles inventées – sur toutes les divinités imaginaires – pour les recouvrir (et les faire disparaître) sous des couches de réel ; des emblèmes – des symboles – engloutis au cœur de la matière – accumulée – emplis et entourés de vide…

 

 

Nous – d’infatigables marcheurs – dans ce rectangle trop étroit – le dos voûté par le poids du monde – par le poids des Autres – toutes ces âmes affamées – toutes ces bouches à nourrir – encore trop éloignés de l’alliance ; l’espérance du salut commun – portée par les mains jointes en prière – l’orgueil bien dressé dans la poussière – comme l’une des plus substantielles empreintes humaines – au même titre que l’ignorance – ce qui trône, en nous, de manière irréfutable ; le règne de la folie qui s’imagine pensée raisonnable – et notre impuissance légendaire comme une verrue hideuse sur notre visage (si) enfantin…

 

 

La même solitude et la même conscience – partout – camouflées – vivantes – déguisées en autant de visages que compte le réel – l’ensemble des mondes…

Ce que la mort retient de notre destinée – et ce qu’elle insuffle à la route à venir – ce qui revient – ce qui n’a su être accueilli…

 

 

Qu’attendons-nous sinon le retour du printemps – le ciel et le vent dans les feuillages – l’éternel beau temps – le même jour qui se répète et recommence…

Nous – rayonnants de nos anciens séjours – avec cet air serein – auréolés de lumière…

 

 

Au seuil des rêves – ce qui s’achève – notre parole maladroite – l’ultime pause avant l’hiver – peut-être…

D’une métamorphose à l’autre – comme si seules les saisons comptaient…

 

 

Le cœur vulnérable – l’âme trop timide – trop chaste – presque pudibonde – mal à l’aise face au vide et aux secrets dévoilés – face à la nudité de l’espace – inquiète d’avoir à envisager le pire – l’insoutenable – ce que nous offrira toujours le monde – assurément…

 

 

Des zébrures – un peu partout – comme disséminées ici et là – pour rendre incertaines les lignes et les frontières – comme une espérance – la possibilité d’un mélange – des hachures – quelque chose d’imprécis – comme un monde dessiné au cœur d’un autre – mille mondes en un seul – incroyablement changeants…

Des archipels dans l’âme – le ciel – des monceaux d’îles habitables – ce qui invite aux interrogations et au partage…

Un reste de blancheur et un ancien vertige – éclairés de l’intérieur…

 

 

Une barque sur un peu de sable – aux reflets variables – tantôt noirs – tantôt dorés – parfois blancs (trop rarement sans doute) – de la même couleur que l’âme et le ciel – à chaque fois – exactement…

Comme si nous vivions tous le même voyage – au cœur du même espace – dans cette illusion de la nuit et du châtiment…

 

 

Dans le creux parfait de la forêt – invisible depuis la terre où vivent – où passent – où meurent les hommes…

Au fond de notre jardin – là où la joie et la tendresse se fréquentent – là où la déception plie sous le poids de notre présence (involontaire) – là où nous exultons sans espoir – sans image – au cœur de la solitude – au cœur de l’inespéré qui retrouve (enfin) son vrai visage – celui qui nous semble le plus lointain – le plus étranger – celui qui nous est, en vérité, le plus proche – le plus familier…

 

 

Ce que l’on dure – quelques instants – la tête jamais couronnée…

Le soleil trop tardif sur nos dérisions…

Un peu de pardon et de rire – et un peu d’insolence aussi – au milieu des épreuves – au milieu des malheurs – au milieu de la foule – au milieu des visages – tristes – ignorants – agités…

 

 

Ce que nous nous éreintons à faire pour échapper au vide – aux apparences – et qui nous y soumet – et qui nous y ligote – avec une force implacable…

 

 

Le début de l’errance – encore trop lointain pour amorcer le voyage – cette longue marche vers la disparition…

De cavité en cavité jusqu’à l’espace originel – jusqu’à la grotte matricielle qui enfanta le monde – les pierres ; l’antre de l’aube…

Et nous autres – qui regardons la lumière derrière les grilles que nous avons inventées – les yeux fébriles et les mains saisissantes – l’âme désarçonnée par les ombres et les aléas du temps…

 

 

Nous – nous éloignant des constellations humaines – ces images – ces bouts d’étoiles collés ensemble pour former une étrange cosmogonie dont chacun serait le centre fallacieux…

L’espace muet – impassible – devant nos bavardages – devant nos gesticulations…

 

 

L’éclat des yeux face au sommeil – aux offenses – le monde blessé à mort…

Et ce rire – et ce silence – comme l’unique réalité – le seul visage possible au milieu du chaos apparent…

 

 

Ce qui se dresse au milieu de l’esquisse…

Le monde – à travers quelques grilles – des taches de couleur derrière les barreaux…

Notre rencontre avec ce qui se rapproche – ce qui s’éloigne – ce qui s’efface et disparaît…

Ce qui – en nous – veille – parmi les yeux tristes – ce qui scrute la beauté dissimulée au fond des choses – derrière les visages – la vérité mystérieuse – insaisissable – au milieu des apparences…

 

 

Nous – au milieu des ombres et des offenses – le monde entravé – comme toutes les âmes de passage – rassemblées inconsciemment autour du vide – en silence – vibrant avec les sons – anesthésiées par la peur de l’abîme…

 

 

Le sable – sous nos pieds – désarmés devant la roche – les hommes en plein froid – dans le long sillage des nuits successives – comme de minuscules navires au milieu des eaux sombres – errant, en quelque sorte, dans les mille sillons tracés par les anciens ; des milliards de générations livrées à à l’ignorance et à la sauvagerie – sous un soleil trop lointain pour éclairer (et réchauffer) le cœur – l’esprit – le chemin…

 

 

Les jambes déjà ailleurs – la tête envahie – le cœur explosé – bien avant le grand âge – avec nos yeux et nos gestes inutiles – l’haleine chargée par des siècles de soif et d’errance…

 

 

Au bout d’une jetée qui ne mène nulle part – guère plus loin que le pas suivant (il faut s’y attendre) – et que l’on retarde (vainement) pour échapper à la chute…

La carcasse mutilée – sur le point de dépérir sous le regard (impavide) des Autres…

La nuit autour du cou – comme une corde féroce et inappropriée – imaginaire – au cœur de cette apocalypse que nous ont promis tous les prophètes…

 

 

Dans l’âme – en tête – le silence et le sang – presque à parts égales – ce qui nous fragilise et ce qui nous édifie (et nous redresse parfois) – quelque chose qui échappe à la volonté – comme une génétique de l’invisible et des profondeurs – les soubassements de la matière vivante – foncièrement vivace et expressive – en nous…

Le jour à rebours jusqu’à la transparence – jusqu’à la disparition…

 

 

Lorsque les mots décrivent le désert et qualifient la soif ; et lorsqu’ils deviennent eau – invitation (et initiation quelques fois) à l’assouvissement – au franchissement des obstacles et des frontières…

 

 

Des oiseaux – dans notre impatience – très haut – si haut que leur vol est imperceptible – et qui jettent dans notre sang le désir d’une arche moins cruelle – d’un ciel plus flamboyant ; quelque chose, en nous, d’incroyablement tenace – comme une obstination – une certitude irrécusable…

 

 

Ce qui, en nous, naît des tripes – toutes les faims qui nous étreignent et nous asservissent ; les ténèbres – dans l’âme – peu à peu consolidées…

Un peu de chair – entre les dents – de la matière – mille choses invisibles – dans l’espace – dans l’esprit…

Le monde – des bouches goulues – des ventres avides – des cœurs voraces ; la nuit insatiable…

 

 

La fragilité du feu sur l’immensité…

Et nous qui patientons docilement devant chaque porte – qui nous présentons selon la bienséance des lieux et de l’époque – qui n’osons jamais bousculer les lois et les usages – qui contemplons de nos yeux usés – et immergés dans les eaux sombres – les archipels trop lointains du silence – de la sagesse – de la félicité…

 

 

Des jeux bien pardonnables au milieu de la détresse – les terres enjolivées de la destruction – presque amusants depuis les hauteurs – si intrusifs – si tragiques – si désolants – lorsqu’ils rongent et déchiquettent la chair…

 

 

Le sang du monde versé – goutte après goutte – à travers la longue chaîne ininterrompue des esclaves – fers aux pieds…

Tous les alphabets de la terre et du ciel pour décrire le réel et l’imaginaire – tous nos enfantillages – les armures et le silence – la souffrance que l’on tente de parcourir d’une seule traite – la force d’enjamber les obstacles et d’éviter les catastrophes…

 

 

Nous – tout un peuple – en transhumance…

Sur les routes – par grappes – par paquets…

Sous les ordres des maréchaux et des rois fainéants…

Dans nos petits souliers et la poigne de la morale collective…

Le cœur (presque) joyeux – inconscient – vers l’abattoir – vers le mausolée…

Nos pas au milieu des Autres – toutes nos marches rituelles – vers la mort…

 

 

Et notre préhistoire qui dure encore – et qui durera jusqu’à la dernière goutte de sang versée sur la pierre – l’ouverture des remparts – des donjons et des cœurs – la peur exposée – et arpentée jusqu’à la source – avant l’aube et les grands soirs miraculeux…

Les corps perdus – la contrepartie de toutes les rançons exigées – ce que l’on échangera contre l’ignorance et la frénésie – l’incertitude contre l’inexactitude – le rôle du soleil et du vertige dans nos vies (misérables) – l’âme vivante affranchie du règne des choses…

 

 

Entre l’étoile et le pétale – l’homme et l’arbre – presque identiques – les pieds dans la terre – la tête au-dessus – un peu plus haut – qui sent l’air et le ciel – le vent enfanté plus loin – presque ailleurs – au large – en des lieux qui leur resteront (à jamais) inconnus…

A se consoler dans les bras des Autres – à se projeter dans un ciel rêvé (totalement imaginaire) – à prendre appui (avec trop d’ostentation) sur un sol instable – à s’enorgueillir de son appartenance – de son ascendance généalogique (plus ou moins prestigieuse) – le visage si naïf – et, au-dedans, cette tristesse – comme un hiver permanent – le déploiement de l’incompréhension – et dans le cœur – ce grand feu – ces flammes perpétuelles qui consument la chair et la possibilité du salut à travers l’avènement de l’invisible…

Notre vie en désordre – à cor et à cri…

Parmi les pierres et les chiens qui hurlent…

 

 

Sans le monde ; rien qu’un œil – l’âme exsangue – la chair dépouillée – nu et sans couronne – du vent – comme des bras – qui renvoie aux visages leurs reflets…

Nous-même(s) – trop lointain(s) – sur une surface aux couleurs (trop) sinistrement terrestres – noir et rouge – comme ce qui nous traverse – comme ce qui coule en nous – qui colorent notre corps et notre tête – qui imbibent notre cœur de leurs limites et de leurs poisons…

 

 

Nous – face à la beauté du monde – la bave aux lèvres – la sève bouillonnante – comme si nous étions les enfants de la terre et du soleil – englués dans le déchaînement des forces naturelles – spontanément – sans le moindre rituel – sans la moindre incantation…

Le roc et la chair blessée – fragile…

La folie des vivants – happés par la violence – face au mystère…

La bêtise punaisée sur le front et l’infamie qui colle à la peau…

Dans la tête – mille volcans et la plaine tranquille et secrète où se cachent les Dieux – à l’écart des choses humaines…

 

 

Messager d’un temps qui n’existe plus – d’un temps sans naissance – sans durée – un lieu plus exactement où l’on célèbre le rire et la simplicité – un espace de joie et d’apothéose – sans le moindre artifice – sans la moindre construction – où la pente est si glissante que rien ne peut y demeurer – où tout finit implacablement par disparaître dans le ventre énorme de l’ogre à la figure indéfinissable – aux manières innocentes – au sourire un peu sauvage – à l’existence et aux mœurs étranges – hors du commun…

 

 

Entre nous – le silence – l’espace – l’infini ; presque rien – comme une continuité disjointe par la distance à laquelle nous nous tenons les uns des autres – par les frontières inutiles et imaginaires qu’impose l’esprit…

Les bras tendus devant nous et notre âme, si frileuse, recroquevillée derrière…

Les bras devant soi – par peur – face à l’incertitude…

Les bras en croix – en prière – comme une espérance – une manière d’offrir sa faiblesse et son innocence…

A genoux – au fil des circonstances…

Le grand vent – partout – sur la misère et l’intelligence…

 

 

Le grand vide avant et après ; et au milieu – la guerre et le tohu-bohu – l’absence et la raison (apparente) – les impédiments et le faix de l’esprit – et le cœur toujours trop lointain…

Cette danse étrange à laquelle nous refusons de participer…

 

 

A courir toujours derrière la même étoile – l’illusion d’une présence dans l’obscurité – comme une lampe – une chandelle – au-dessus de nos têtes – au milieu de la nuit éternelle…

 

 

Des blocs d’ignorance que rien ne peut entamer – que rien ne peut effriter – que rien ne peut érafler ; prisonniers d’un monde sans lumière – sans espoir – profondément insensibles aux blessures de l’âme et de la chair – avec sur la peau et sous le front – des croûtes et des plaies – l’œuvre des Autres mêlée à sa propre besogne – toutes les blessures autorisées (et encouragées) par les Dieux – au nom de l’intelligence et de la sensibilité – pour satisfaire en chacun un désir (parfois inconscient) de vie plus dense – plus légère – plus intense – plus joyeuse et authentique…

 

 

Loin de tout – et de nous-même(s) – en particulier…

Seul(s) – comme si Dieu nous accompagnait – devenait l’avant-plan – l’accueil – les bras ouverts – les bras aimants – malgré la bêtise et la violence alentour…

 

 

Avec les mots – les choses qui nous emportent…

Le jour – sans raison – sans responsabilité – sans témoignage…

Ce que fabrique – naturellement – la main de l’homme…

 

 

Les ombres qui se dressent…

L’attention nue – insensible aux spectacles…

Nos tenues dépareillées…

Le travail – noir – laborieux – de la terre…

Les basses besognes de l’homme…

L’alignement parfait des rêves…

L’ordre précis et changeant du monde…

Notre manière – avant tout – de faire alliance…

Puis, un jour, sans surprise – le regard aimant et la vie miraculeuse…

 

 

Ce qui entaille le cœur – jusqu’à l’essence – jusqu’au silence – par-delà la douleur et la mort…

 

 

Le même jour – ici et là – sur toutes les routes – pente ou sente d’un instant – avec au-dedans – alentour – toutes les bêtes féroces de la nuit…

 

 

La pierre incarnée – jusque dans les bras du ciel – les paumes jointes du silence…

La bouche d’abord craintive – intimidée – puis grimaçante – qui, peu à peu, s’habitue et se détend – la tête qui quitte la scène et le monde des représentations…

La chair devenant bois, puis fer, puis terre rocheuse – socle et condition de la transfiguration…

L’intimité, sans doute, la plus haute – la plus sacrée…

 

 

Dieu – à notre table – dans nos gestes – dans nos mains – dans nos lignes – jouant avec les ombres de l’âme – dévalant et escaladant la lumière à même la chair – à même l’esprit – trempant ses doigts dans l’encre de notre feutre – insufflant la puissance et le vide entre les mots que le vent fait tomber des hauteurs…

 

 

Le monde grimaçant – orgueilleux – sans noblesse – sur la pierre – la neige – la lumière lointaine…

L’heure propice au règne de la matière – avant et après – des siècles de silence – la sagesse – la terre immobile – ce qui ne peut advenir au cœur de l’absence…

 

 

Le cœur encore trop pâle – encore trop étroit...

Le jour encore trop blanc – les âmes qui fouillent – engluées dans l’opacité – inefficaces – fébriles – sans sérénité…

 

 

Sur cette pierre – entre le soleil et la tombe – la mort incomprise – ignorée – la tête dans les mains – à rire – à rêver – à pleurer – à vivre sans jamais renoncer au sommeil…

 

 

Ni terre – ni regard – seul – et que le vent emporte – malmène – invite à l’abandon – contraint au mélange – pour restaurer le corps épris – les lèvres amoureuses – lové contre le silence…

Des fiançailles à hauteur de ciel…

L’attention seigneuriale et le geste ancillaire…

La chair retrouvant son origine…

Le sol se hissant jusqu’à Dieu…

L’Amour s’agenouillant au plus bas…

 

 

Tant de merveilles vues – éprouvées – exprimées – ici et là – dans le monde – la vie – les livres…

Comme une voile qui nous mènerait vers le large – l’horizon pélagique – l’immensité océane…

 

 

Le sang côtoyant le jour – et le bleu qui, peu à peu, circule dans nos veines ; le cœur devenant ailes et âme…

 

 

A l’envers du temps – ce que Dieu et l’Amour ont dissimulé – la posture la plus haute – la plus belle perspective (pour l’homme) – la confiance et l’humilité – la tendresse et la force – le sommeil disparu – comme effacé ; ce qu’ensemble nous pouvons sentir – le ciel bien davantage qu’effleuré…

 

 

L’eau glacée du monde qui coule sur notre échine – de haut en bas – de l’intérieur – comme si le sommeil était confié au vent – comme si la vie reposait sur les vagues et l’écume de l’océan – comme s’il fallait marcher ensemble pour se réchauffer – devenir ce que nous essayons vainement de fuir – ce visage – cet espace – ce silence – à la merci des ombres…

Un peu d’éternité offerte à ce qui vit sur la pierre…

 

 

Les mains posées sur les obstacles – ce qui nous hante – ce qui glisse ailleurs lorsque l’on tente de le saisir…

Une oreille parmi d’autres…

Des yeux sans lassitude – face au néant…

La même absence – quel que soit l’âge…

Dieu nous initiant…

 

 

L’envergure éparpillée – le vertige central – à la manière dont une douleur nous saisit – à la manière dont on s’acquitte d’une tâche – avec aisance et naturel – très terrestrement…

 

 

Le ciel – dans nos gestes – à l’aube naissante…

Le vide soutenant l’intérieur – l’œil illustre au centre de notre absence (consciente et volontaire) – dans nos abîmes et notre néant – sans cesse réinventé – jusque dans la détresse et la mort – célébrées – et dont on peut se libérer en un instant – aussitôt franchi le seuil du premier cercle…

 

 

Rien d’absurde – en ce monde – sinon, peut-être, notre ignorance obstinée – comme le fruit rudimentaire de l’infini et de la glaise – cet espace s’essayant à la gesticulation – comme un jeu d’interpénétration ; une manière d’apprivoiser la matière et d’approcher Dieu par son versant le plus sombre – le plus grossier – le plus triste et le plus rebutant – l’âme voilée qui dissimule maladroitement l’une de ses figures les plus intimes – les plus fragiles – et les plus corrompues, sans doute…

 

 

Le néant – à travers les âges – de la pierre aux nuées – sans usure – intact malgré la nuit – la douleur – la lumière…

 

 

Le vide et son absence ; les seules choses à vivre – à comprendre – peut-être…

 

 

Le ciel sous le front – à l’étroit – bancal – incliné – qui cherche au-dedans l’espace nécessaire…

 

 

Dans les yeux – tous les astres – tous les voiles – de la lumière déguisée et des falbalas…

 

 

La nuit consolante – ce qui séduit le cœur et la chair malmenés…

La faim qui roule sur le côté et le gouffre devant les yeux…

Le ciel partout – et l’âme lourde qui cherche un chemin…

 

 

La ruse dans le sang – bien avant la naissance – depuis que le jour est descendu sur terre – depuis que le silence a fait vœu de multitude…

 

 

Ce que l’on érige au lieu d’effacer ; l’indigence et l’azur – étrangement alignés…

Notre colère et notre bonne conscience…

Des interrogations – par milliers – et quelques maîtres (passables et provisoires)…

Le désir d’une parole libératrice – d’une existence libre – d’un verbe parfaitement incarné…

L’urgence oubliée – au cœur de l’homme…

 

 

Ce qui déferle et ce que nous évitons – la tête derrière la vitre – dans cette tanière – cet abri de verre – ce refuge de glace ; quelque chose de froid – pas même un miroir pour l’Autre – des yeux indifférents – des yeux moqueurs – des yeux qui jugent – toujours lointains – désengagés – à mille lieues du regard témoin

 

7 juillet 2020

Carnet n°239 Notes journalières

Tout est (presque) mort – en nous – sauf cette séparation monstrueusement vivante ; la puissance destructrice de l’homme – libre – libérée – partout à l’œuvre…

 

 

Tout semble plus fort que l’oubli – sauf à la fin – où tout reprend sa place ; mille tas de cendre et de poussière dans le néant – et cette lumière, au fond, qui éclaire l’espace vide…

 

 

Des pierres – autour de nous – qui tournent autour du centre – le cœur vivant du monde qui déplace de la pierraille – mille choses – des êtres et des visages – à seule fin de les convertir à la beauté – à la poésie – au silence…

 

 

Sur le fil qui traverse les ombres – des pas qui, à mesure de la marche, dissolvent le désir – l’espoir – la tristesse ; de plus en plus libre – de plus en plus démuni – peu à peu affranchi des rêves des hommes – des plus viles ambitions – de ce qui emprisonne l’Amour et la poésie – le plus précieux du monde et du langage – ce qui permettra, peut-être, à la lumière de devenir réellement vivante…

 

 

Entre nous – le sable des rêves – trop d’images – de cartes – de lois – ; le tracé trop noir – trop épais – presque indélébile – des frontières que nous avons fabriquées pour nous séparer du reste – nous octroyer les meilleures parcelles du monde – et bâtir, en fin de compte, le pire des royaumes – ce carré de terre que notre ignorance et nos ambitions ont, peu à peu, transformé en tragique (et pitoyable) mausolée…

L’obscurité de l’esprit qui nous conduit à toutes les pertes…

 

 

De jour en jour – de proche en proche ; mille gestes – mille coups de grâce successifs – comme une lente déperdition – jusqu’à la noyade (solitaire) au milieu de l’océan…

 

 

A demi-mot – le temps du rêve – le temps que le monde disparaisse derrière le réel et la lumière. Puis – lorsque tout sera fini et pourra recommencer (ou continuer) – nous serons capables de vivre – silencieux…

 

 

Lentement – au fil des ombres – grossissantes – le dos au mur – avec trop de pierres dans les poches – trop d’images dans la tête – l’âme encore pleine de désirs inassouvis – les yeux rivés sur l’horizon des promesses – jusqu’au dernier jour – jusqu’au dernier souffle – jusqu’à ce que l’on nous ferme les paupières…

 

 

Que restera-t-il demain – plus tard – de cet espace – de ce sourire éternel – si nous n’avons su les découvrir – comme un temps perdu – inutile – une absence (la nôtre) au cœur de la réalité…

La même chose – quels que soient les siècles et les millénaires ; ce qui demeure – sous les ruines et la poussière – sous les tours et les tas d’immondices – ce qui demeure même au milieu du néant…

 

 

Rien sur nos pages – moins (bien moins) que dans un seul geste…

Le nécessaire vivant – sans âge – comme le souffle vital – les battements du cœur – la seule empreinte humaine indispensable…

 

 

Le sommeil a beau fleurir – il n’y pousse que des roses noires – des crânes sans chair – des corps sans âme – un amas d’idées trop (bien trop) humaines…

Pas l’ombre d’une pierre heureuse – pas l’ombre d’un cœur joyeux – de la mort vivante – sans étreinte – sans poésie…

Pas même un regard sur la faim – sur les ventres et le temps…

Nous-même(s) perdu(s) en nous-même(s) – sans dedans – sans dehors ; l’apparence du monde et l’illusion du devenir – seulement…

Tout – toutes nos chimères – comme un peu de sable amassé – remué – transporté ici et là ; et, dans nos oreilles – comme un murmure – une moquerie – le rire du vent…

 

 

Monde incendiaire – et, sur nos lèvres, la même lumière…

Le silence dans nos paroles – tremblant sur le seuil – l’air frémissant…

Et le territoire de l’ignorance traversé – pas à pas…

 

 

Du vent sur les pierres – et, au-dedans, le souffle des âmes…

Des gués et des crêtes à franchir – des hauteurs et des envergures à apprivoiser…

Le même monde de part et d’autre de la vitre. Et cette immense fenêtre à ouvrir…

 

 

Ce que nous quittons pour une solitude en jachère – un carré de terre stérile – une neige parfaite – vierge de traces et de tentatives…

Et notre âme – après avoir tant tâtonné – immobile à présent…

 

 

Des mots – comme un goutte-à-goutte – une perfusion d’énergie et de lumière – pour l’esprit – la chair – le monde – endormis – enténébrés…

Une issue possible (peut-être) comme un peu d’eau jetée sur un visage aux portes du sommeil – aux portes de la mort ; une manière de tendre la main vers ce qui pourrait être sauvé – de s’affranchir de la nuit – et d’accompagner quelques âmes en sursis – gesticulantes – prisonnières de leurs propres territoires – de leurs propres frontières – de leurs propres sables mouvants…

 

 

Le temps d’une vie – quelques jours de frémissement – de froid – de peur – de joie – avec, parfois, un peu d’émerveillement…

Un élan entre présence et absence – providence et volonté. Des courants et, à la fin, une vague submergeante – comme un naufrage pour rejoindre l’inconnu – les profondeurs…

La matrice mystérieuse qui crache les vies pour les jeter sur le rivage…

 

 

Un jour – mille saisons – et ce que nous découvrons peu à peu…

 

 

Un monde rouge – avare de sentiments – distribuant la joie et le mérite – laissant dériver le silence au-delà de toute raison – nous faisant croire que les plus obéissants pourront, un jour, marcher sur l’eau – réaliser quelques miracles – transformer la terre en paradis – que le vide pourrait être peuplé de visages heureux et souriants – que le temps gagnerait à s’arrêter – que nous n’en sommes qu’au début du sacrifice – et qu’il nous faudra bien du courage pour achever cet étrange voyage…

Comme si nous avions – et comme si ce périple avait – une fin…

 

 

Nous et le monde – dans cette intimité sans partage – seul(s) en quelque sorte – dans cette douleur originelle – avec ses prolongements et ses ramifications ; des voix qui se croisent – comme les corps et les visages – à peine entrevus – et qui s’éloignent déjà – sans même se souvenir – comme si, en définitive, rien ne comptait…

 

 

Toujours le même silence – derrière chaque cri – derrière chaque plainte – derrière chaque prière – celui qui existait avant les déchirures et les manques…

Le vide et l’étreinte – au fond des yeux…

Des soubresauts dans la voix – les mêmes que sur les pages et les chemins – des lignes et des pas au-dessus de leur support – par à-coups – comme une discontinuité d’envols et de chutes – des secousses – des vibrations – une succession désordonnée – presque chaotique – de regards et d’aveuglements…

 

 

Dans le même silence – le hasard – les naissances – les adieux – ce que la vie restreint et ce qu’offre la mort – tous nos rêves et toutes nos expériences. Et ce fil qui serpente entre tout comme un chemin…

 

 

Trop d’absence – entre les gestes et les mots – quelque chose qui ressemblerait à la vie – un voyage chargé de mort et d’oubli…

Du bleu – dans l’âme et sur les pages – peu à peu apprivoisé…

 

 

Entre le rêve et la nudité – sans autre souci que l’extinction (naturelle) de la nuit…

La croyance en un seul voyage…

Le poème apaisé – autant que demeure la noirceur de la fièvre et du vent…

Avec des fleurs en contrebas – sensibles à toutes nos folies – à notre indigence et à nos murmures – signes que l’invisible nous est promis…

Ici et ailleurs – cahin-caha – comme la trajectoire des nuages…

Et, un peu partout, les promesses du ciel chargé de couleurs et de magie…

 

 

Une main qui caresse l’eau de la rivière – qui laisse la peau se transformer en écailles ; une âme qui ne saisirait plus – qui se laisserait aller à la liberté des courants – au hasard des itinéraires…

Comme le jour offrant sa couleur à ce qui est vivant…

De moins en moins obstiné au fil des passages…

 

 

Ce qui apprend, peu à peu, à s’effacer – à devenir ce que l’on veut – qui obéit aux circonstances – sans souvenir – sans intention – sans confirmer le monde – sans l’infirmer – sans légitimer les postures de l’Autre ou ce qu’il imagine être son identité…

Nous – influençant ce que l’on touche – jusqu’à l’effacement (progressif) de tous les noms…

 

 

Parfois – l’espace – comme un monologue – une longue tirade qui aurait inventé le monde – les bruits – les chemins – la souffrance. Comme une étrange parenthèse dont la naissance aurait été oubliée (par les bêtes et les hommes)…

Le mythe – et le récit – d’une longue étreinte – et aujourd’hui, en nous, le contact devenu presque abstrait…

 

 

La terre comme un lieu de substitution – un écho lointain de l’invisible ; de la matière comme acte premier – le préalable à la compréhension qui couronnera le règne – et la fin – de l’énergie la plus grossière – inévitable en ces temps de tentatives et d’expérimentation…

 

 

Une seule voix – dans le tunnel – parvenue jusqu’à nos oreilles – la manière de rejoindre le silence…

L’horizontalité partout honorée comme l’incontournable prélude du vertical…

Le trop-plein – l’efflorescence – la multiplication – comme gestes d’incitation au vide…

Le mouvement – et ses excès – comme avant-goût de l’immobilité…

Nous – dans tout – cette antériorité nécessaire à l’actualisation de tous les potentiels – de tous les possibles…

Nous et la puissance – dansant et dessinant ensemble le reste de la carte – son incessant et indispensable prolongement…

Les débordements même de l’infini jouant avec ses (propres) créations…

 

 

Ce qui persiste – et nos résistances…

Ce qui demeure – ce qui s’effiloche et ce que nous saccageons…

Le sens mystérieux d’un monde particulier – d’une étape incontournable dans cette évolution sans fin…

 

 

Le feu et la langue – ce qui, en nous, s’accomplit – le fond et la forme – une sorte de mélange – de synthèse – d’apparition…

Ce qui se transforme et nous métamorphose – jusqu’au vide…

L’épiphanie – comme la seule évidence…

 

 

Ce qui nous inverse – comme le lieu du départ – l’origine – l’instant du premier pas – avant que l’envergure ne colore les choses…

 

 

Ce qui est dit – comme un pressentiment – l’un des rares endroits où le silence et la langue sont interchangeables…

L’état limite du précipice – ce qui persiste avec le feu – sans doute…

 

 

Nous tremblons tous devant le monde – l’utopie – l’inconnu – comme la feuille blanche sous la main de celui qui écrit – éveilleur de lumière ou noircisseur de lignes…

 

 

Que découvrirons-nous derrière la perspective – la folie d’un Dieu thaumaturge – le désespoir d’un pauvre Diable esseulé – la bouche béante d’un néant auquel on est livré sans boussole ; quelque chose de l’homme, peut-être – comme des battements de cœur – un frémissement de l’âme – une respiration – nous-mêmes – nous tous – privés de nos masques et de nos déguisements…

 

 

A quoi ressemblerons-nous lorsque nous nous serons affranchis des Autres et de notre visage…

Quelle perception aurons-nous du temps – du monde – de notre figure sans miroir…

Utiliserons-nous encore la langue pour nommer et souligner les différences…

Aurons-nous encore un front pour penser et des lèvres pour dire…

Ou ne serons-nous plus qu’un grand sourire silencieux – un regard à peine surpris de nous voir encore – agir et recommencer…

 

 

Nous vivons à la manière des lucarnes – dans la croyance un peu folle d’une clarté – d’une indépendance – comme de minuscules fenêtres qui ont oublié l’espace autour d’elles et les yeux postés dans leur dos – incapables de comprendre qu’on peut les ouvrir et les fermer à sa guise…

Et malgré les apparences – et toutes nos fallacieuses impressions – nul ne sait – nul ne peut savoir – que le monde demeurera – à jamais – un long mur orbe et blanc – une vitre immense et transparente – un hologramme habillé par les couleurs changeantes du vide – avec nous (avec nous tous sans exception) au-dehors et au-dedans – pris dans les mailles entremêlées de l’illusion et de la vérité…

 

 

De la lumière – comme une graine volée à l’ombre – le clin d’œil des Dieux face à notre inattention – ce qu’il suffirait d’être au lieu de se tenir à distance – au lieu de (tout) commenter…

Une manière de faire brûler de l’encens au milieu du sommeil…

 

 

Le soleil dans notre enclos – le réveil des fleurs sur la peau du monde qui nous sert de sentier…

Des mains crispées sur leur seau – remontant du puits – cette eau qui émerge des ténèbres – du fond de la terre qui nous a fait naître…

L’ombre tenant l’ombre – ignorant qu’elle abrite le ciel – la chaleur – la source de vie – le mystère qu’elle tente de résoudre depuis toutes les hauteurs…

 

 

Debout contre le paysage – les pieds dans les profondeurs – patient – obstiné – dans l’attente d’un silence alchimique…

Le sort du monde entre nos mains…

Le ciel tantôt clair – tantôt rougeoyant – parfait reflet de notre âme instable – changeante – avec toutes nos croyances (de moins en moins utiles) au fond des yeux…

 

 

Nous – devant le même gris journalier – la surface du monde et de la peau – d’un seul tenant – au teint pierreux…

Avec deux oiseaux – en nous – aux ailes ardentes – enflammées – si robustes qu’elles portent tous les habitants de la terre au-dessus des nuages – vers des contrées à l’air moins vicié – vers des rives où l’on respire sans menace – sans le décompte fatal du temps…

A notre aise – en somme – là où nous ne sommes pas (pas encore) – là où le corps n’est plus nécessaire…

En nous – à demeure – où que l’on soit…

 

 

Des Dieux – en nous – qui ont tout dévasté – comme le seul viatique possible – poussé jusqu’à l’excès – jusqu’au chaos – jusqu’à l’anéantissement ; seule manière de se libérer – seule manière de renaître – seule manière de vivre à la hauteur du Divin…

Ainsi seulement deviendrons-nous d’innocents messagers – adeptes non dogmatiques du vide – du silence – des circonstances ; véritables vivants du réel – peut-être…

 

 

Le jeu du monde – sans préférence – sans hésitation…

L’harmonie et le désordre dessinés par l’Amour et la violence…

La conscience en actes – en mouvements…

La courbe qui détermine la trajectoire des pierres – des visages – des étoiles…

L’espace dansant avec lui-même – sur lui-même – en lui-même – indifférent aux rondes internes et antérieures…

 

 

Des meurtres grandeur nature – à la dimension du monde – à la dimension de l’homme – esquissés à la craie et réalisés avec le sang des Autres – ceux qui ne comptent pas – ceux qui ne comptent plus – ceux qui n’ont, peut-être, jamais compté – et que l’on sacrifie au nom d’idées – pour défendre ce que l’on estime être son territoire – pour des sphères construites depuis des générations – depuis des millénaires – au détriment (presque) toujours du ciel – du vide – du soleil…

Et, à la fin, quelles que soient les batailles – la durée (et l’intensité) des massacres – la victoire irréfragable de l’invisible…

 

 

Nous – dans le noir et l’hiver – sous le ciel – à attendre désespérément quelque chose dont (en général) on ignore tout…

 

 

De plus loin que le jour – la même origine – le même sacrifice apparent – la même âme qui se désagrège – en même temps que le monde…

Dans la compagnie malicieuse de l’espace…

Dans la compagnie secrète du silence…

Nous autres – tête à terre – sur des chemins que nous aurions imaginés moins sauvages – moins buissonniers…

 

 

Logique subtile du jeu et du dessein des Dieux – en nous – dans le désordre apparent de l’univers ; le reflet du vide dans la matière – quelque chose de courbe – entre violence et grandeur – entre feu et hésitation…

Le ciel et l’esprit à l’œuvre – parfois inertes et emmitouflés – parfois ardents et lumineux…

 

 

Nous nous querellons – nous nous attendons – nous nous enseignons – les hommes et les étoiles – les vivants et les morts ; tous – enfants de la lumière – fruits du monde et du rêve ; l’invisible incarné…

Nous – sur des chemins déserts et populeux – avec dans l’âme – sur le visage – imprimées toutes nos vies passées – l’histoire des siècles et, en filigrane, le mystère – l’élégance et la malice – du vide…

 

 

Une ouverture au-dedans – qui mène vers le ciel mystérieux – vers le ciel sans âge – par un escalier invisible de pierres anguleuses – tranchantes comme des lames – douces comme des mains de femme – sur lesquelles on trébuche à chaque pas – la tête – le corps – le cœur – entaillés – attendris – prêts à tout subir – à tout devenir – à s’effacer (sans la moindre hésitation)…

 

 

Ce que l’on vit – ce dont on rêve – à peu près la même chose…

Des percées dans la nuit – des trouées de lumière – notre (long) retour au pays natal – vers le centre de nous-même(s) – resté inconnu – resté grand ouvert – à retrouver – à redécouvrir – à réhabiter (pleinement)…

 

 

Amoureux du silence – au-dedans de ce regard impossible à saisir – impossible à entraîner hors de lui-même – qui nous laisse tantôt rêveur – tantôt interdit – sur cette mystérieuse passerelle immobile – sans autre ardeur que celle de vouloir vivre au cœur de la vérité – dans la justesse de la tête absente (devenue inutile) – l’âme sur le sol – totalement présente – dans chacun de nos gestes…

 

 

A genoux – dans la nuit – la tête sur tous les billots imaginaires – à vitupérer contre le monde – l’espace – toutes les impasses au fond desquelles on s’est acharné…

Découragé par le voyage – cette étrange aventure – angoissé au moindre virage – au moindre changement de visages ou d’horizon – les pieds plongés au cœur de l’incertitude et de la douleur – les bras qui gesticulent dans l’air – et la poitrine qui, à chaque instant, cherche son souffle…

Et l’âme – comme toujours – presque absente…

 

 

Rien qu’un mot pour dire si peu de chose(s) ; rien qu’un silence pour tout écouter…

 

 

L’acquiescement et le geste qui, peu à peu, remplacent la parole…

Le nécessaire davantage que l’inutile…

Et l’essentiel, bien sûr, en toutes circonstances…

 

 

Le sang du monde en toute question – et la réponse – comme une flèche qui transperce la chair – le corps – le cœur – en laissant la tête dans sa douloureuse interrogation…

 

 

Que pourrions-nous emprunter à l’Autre que nous n’ayons déjà…

Sur quelles autres traces que les nôtres pourrions-nous marcher…

Où pourrions-nous aller où nous ne sommes déjà…

Nul chemin – nulle parole – nul enseignement. Partout – toujours – le silence qui acquiesce – qui accueille ce qui vient – le soleil et l’obscurité – sans la moindre distinction – comme un Dieu sans exigence à la rigueur (pourtant) intraitable…

 

 

Orphelin perdu et criard – et parent de tout – et l’esprit qui se cherche encore – comme si Dieu pouvait se trouver hors de nous…

 

 

En soi – toutes les figures de l’être – le monde aux mille identités – l’origine aux mille têtes – ce qui nous encombre – ce qui nous fascine – ce qui nous encourage à chercher l’unité – l’au-delà des apparences – l’essence derrière le mirage et l’illusion…

 

 

Nous errons sur tous les chemins – à la recherche d’un chant – de lèvres – d’une herbe rare – d’un carré de tranquillité sous le soleil – le lieu exact où nous pourrions être – nous satisfaire d’être sans le moindre qualificatif – sans le moindre enjeu…

 

 

Ce qui nous attend – les armes déposées – le monde comme une botte de paille – quelque chose à effacer à l’intérieur…

La différence autour de nous – comme un reflet – mille reflets…

L’espace et le feu – au plus proche comme au plus lointain…

La lourdeur du monde déposée – lancée par-dessus la psyché…

La légèreté stricte de l’esprit – vide – pourvoyeur d’aucun élan – réceptacle seulement…

 

 

Tout – découvert – comme une nouvelle assise – une assise très ancienne – originelle sans doute – retrouvée – réhabilitée – enfin à sa place – au cœur de notre âme – au cœur de notre vie – au cœur de tous nos gestes – comme le tout – la terre et le Divin – combinés (et incarnés) de la plus juste manière…

 

 

Derrière les murs – les hauteurs – l’hiver dans sa beauté primitive – calme et reposante – d’une blancheur sans éclat – sans artifice – parfaitement naturelle…

Au loin – le bleu infini du monde et de l’espace – les lumières de l’océan – et, par contraste, l’obscurité de notre voyage – la vanité de ceux qui imaginent cheminer – explorer – se défaire, peu à peu, de la sueur et du sang – balivernes, bien sûr…

Le rôle du silence – essentiel – prépondérant ; l’assise provisoire du sol – la terre non comme origine – non comme ultime mausolée – mais comme socle de toutes les circonstances – de toutes les recombinaisons…

Le ciel – dans nos bras – comme une fenêtre – le périmètre non délimité du vide – la périphérie de l’Amour. Et – partout – de manière invraisemblable – le centre (multiple) du cœur…

 

 

Des chants et des prières – inutiles pour accéder à la joie – et indispensables après – comme une nécessité – une célébration – une manière de saluer (et d’honorer) ce qui est – comme auxiliaires des gestes justes et jubilatoires – de cette présence joyeuse – sans ostentation – discrète – sans extravagance – presque secrète – comme le parfait reflet de l’alliance de l’être au-dedans avec toutes les choses du monde – cette matière pesante – insoutenable parfois – qui nous écrase, si souvent – avant le passage mystérieux au cœur du sacré – partout répandu – partout éparpillé – jusque dans les moindres recoins de cette terre aux allures sombres et labyrinthiques…

Nous tous – dans l’apparente solitude du voyage…

 

 

Des marches couvertes d’invisible…

Des hauteurs en tous lieux…

Ce que nous prenons pour des ailes – illusion…

Ce que l’on considère davantage que soi – très souvent, la juste direction…

Comme des enfants malhabiles et turbulents installés (selon leur degré de sensibilité et de compréhension) sur les mille versants de la même montagne…

 

 

Un parcours qui surplombe la direction – le trajet de l’enfance – haut en couleur – imprévisible – à la destination imprécise – incertaine – et, à la fois, comme la seule évidence possible…

Ce voyage vers nous-même(s) – et ce que nous devons abandonner pour accéder au seuil suivant…

A demeure – vers le grand Ouest – parallèle au monde – parallèle au temps – dans les replis secrets de l’espace – là où il n’est possible d’entrer que dévêtu – affranchi de toute certitude…

Dans la demeure des Dieux vivants – secrets – invisibles…

Au cœur même du mystère – peut-être…

 

 

En retard sur l’arc-en-ciel – sur cette terre où tout se frotte – où tout s’oppose – où tout finit, tôt ou tard, par être ingéré par un Autre – plus grand – plus fort – plus rusé…

Des silhouettes de chair au milieu du sang et de la poussière…

Des têtes chargées d’images et d’idées…

Des âmes aussi lourdes que des wagons…

Tous nos bagages sur nos frêles épaules…

A traverser des rivières et des déserts – à s’éloigner, peu à peu, de ce qui nous ressemble – pour se rapprocher du plus lointain et redevenir ce que nous étions avant le premier voyage…

 

 

A l’angle même du ciel et de la terre – sur cette étrange ligne régulière – en alerte – attentif comme si pouvaient surgir, à chaque instant, des inconnus prêts à nous arracher la tête…

Le monde traversé en une seule glissade…

L’Amour au fond de nos poches secrètes – mystérieuses – si longtemps introuvables…

 

 

Des paroles comme une cascade continue. Le jour et la joie du poème – comme des lignes jetées de plus haut – de cet espace courbe qui épouse tous les gestes – tous les pas – les désirs les plus tenaces ; notre manière de lever les yeux vers l’inconnu et de nous offrir sans retenue à ce qui nous réclame…

Avec, bien sûr, l’infini – au fond de l’âme – déjà…

 

 

Quelque chose de venteux – comme un passage – des profondeurs fascinantes – une phrase – une vie – interrompues…

Le déclin de toutes les surfaces et la persistance du mystère – au-dedans…

 

 

Nous – dans le bleu – les yeux fermés – comme un indice – le seuil de la zone d’inconfort…

Parfois – du côté du monde – parfois – de l’autre – une manière d’y voir clair – de s’abandonner aux forces insoupçonnées du vent – de rejoindre l’indéfinissable – puis, de se laisser dévorer…

 

 

L’œil et la couverture transparente…

En toute chose – le même élan – la même semence – le même itinéraire – la même destination – et le même sempiternel recommencement…

 

 

Derrière les grilles – des boîtes – quelques paroles – quelques chants – la tristesse des visages – des rires pour ne pas trop désespérer ; le monde entier avec tous ses mythes – toutes ses fables – et assez de rêves et d’espérance pour ne pas succomber (trop facilement) aux attraits de l’ailleurs – aux attraits de la mort…

 

 

L’univers sur nos genoux – à travers l’esprit – devant nos yeux – variable comme ses reflets – comme ses couleurs – sans appartenance – qui s’offre à celui qui le désire – qui se lègue à tous ceux qui gravitent à l’intérieur…

Une manière – pour tous – d’exister (un peu)…

 

 

Chacun – sous quelques tuiles – à défricher avec peine sa partition – à s’interroger sur la place à occuper – sur le territoire à défendre – sur les contenus d’existence les plus judicieux…

 

 

La tendresse du jour attendu – dans un claquement de doigts – après les forces printanières – les yeux qui se fixent – les âmes qui s’entrouvrent – les peaux qui se touchent – lentement – dans un ravissement soudain – brusque – un peu sauvage…

Comme un long regard derrière la vitre qui, brusquement, l’explose et la traverse (littéralement)…

 

 

Nous vivons – ensemble – dans le prolongement des fleurs – seul(s) – en désordre – comme si rien ne pouvait être éprouvé – dit – sans aussitôt rendre tout caduque – nous contredire…

Simplement être – sans avoir l’impression d’expérimenter et de devoir témoigner…

Dans la spontanéité (naturelle) de la rencontre…

Comme si rien n’existait (vraiment) – comme si rien n’avait d’importance…

 

 

Nous autres – comme deux ailes fatiguées – dans la neige – qui cherchent celui à qui elles appartiennent – celui qui pourrait en faire (bon) usage – et devenir (ainsi) le maître des envols ultérieurs – successifs…

 

 

Le ciel – comme un rideau mal tiré – et qui laisse deviner la profondeur de l’immensité derrière le bleu apparent…

La terre – comme un sol gelé sur lequel meurent tous les pas – toutes les vies…

Rien qui ne soit infaillible sur tout ce blanc – dans cette transparence vers un ailleurs, si souvent, imperceptible – si souvent inaccessible…

Le monde et l’inespéré…

En définitive, pas grand-chose dans la lumière…

 

 

Un sourire – immense – existe derrière tous nos visages – qui cherche, bien sûr, à les remplacer – un par un – à révéler ce que l’on devine chez chacun – cet espace de joie que la plupart ignorent – ont quitté – ne soupçonnent pas même chez eux…

 

 

Un peu de gris – la bêtise qui s’obstine…

Et quelques lignes pour punaiser le vide sur les fronts…

Une besogne – un labeur – comme tous les autres – inutiles…

 

16 juin 2020

Carnet n°235 Notes journalières

Des jardins perdus – presque oubliés – au bras de l’aube et des saisons – d’un pas tranquille – à arpenter tous les recoins de l’espace – de la mémoire – à vivre – à écrire – à penser quelques fois – comme si nous n’étions plus concerné par la folie de ce monde…

 

 

Un oiseau volage au fond de la poitrine – comme dans un nid étrange fait de souffle et de nuit – avec un restant de chaleur pour exister (un peu) et rendre l’absence moins douloureuse – avec le poids du regard au fond des yeux…

 

 

La vie – sans parure – sans correction – sans même l’Autre et la mort pour nous contredire…

Ni sang – ni rêve – ni soif – les lèvres muettes baignées de lumière – l’âme si joyeuse – de manière presque indécente…

Et dans la main – le vent – une caresse – la nuit qui plonge dans l’aube – l’aurore délicate – le soleil sous la peau – la chair et le ciel dans le cœur – mélangés…

Quelque chose de l’abîme et de la flamme…

Dieu et le hasard, peut-être, jouant ensemble dans nos cheveux défaits…

 

 

Contre nous – le froid – l’inexistence – le monde – et cette colère noire – qui trône au centre du silence – comme un éclat – une larme – une sorte de folie contenue – au cœur de la tendresse…

 

 

Des chants – comme une longue caresse – une main tendre sur notre joue – la chaleur d’un Amour (universel et particulier) au creux du cou – une danse sous les paupières – quelque chose du réconfort et de la réconciliation…

 

 

Une flèche dans le cœur du monde – du bleu à toutes les fenêtres – le bonheur de tous ceux qui vivent derrière leur vitre…

 

 

Là où la beauté se manifeste – et là où elle nous envoie…

 

 

Déterminés – en désordre – le monde et la raison…

L’ombre et le sommeil sous toutes les lampes…

Cette lumière glacée qui jamais n’apaise la soif – qui n’éclaire que ce qui est proche du sang – les apparences – jamais l’invisible – jamais le silence – nécessaires (pourtant) au dévoilement de la vérité…

 

 

Dans l’encerclement – notre chance – comme un soleil enserré qui attend notre âme – notre main – son envol – sa liberté…

Notre plongeon au cœur de la source – au milieu de la nuit…

 

 

En nous – cette faim haletante – épuisée – lasse de nous faire tourner avec les Autres – au cœur de ce grand cirque – au cœur de cette tragédie – à la recherche d’un peu de matière – de quelques objets – de quelques rêves – d’un peu de vérité – pour soulager notre manque et soigner notre incomplétude obstinée…

 

 

Nous – titubant – entre la joie et les Autres – le long de cette rive étroite où l’on peut voir l’âme se promener – sereine – sous le ciel – sans visage – sans sommeil – seule – comme il se doit – au-dessus de toutes les têtes…

 

 

Comme des graines jetées au visage de l’Amour – ces paroles pour rien (ou si peu) – comme une claque – une offense – une chose (presque) totalement inutile – un peu de terre lancée dans le vent – dans le vide – quelque part…

 

 

La solitude – autour de nous…

Des ailes (bien) moins persévérantes que le langage…

Le jour – et des vagues contre les falaises…

Notre visage dans la tempête…

Des tonnes de sable au fond de la gorge…

Et nous – ici – essayant de respirer…

 

 

Du miroir à la mort – sans avoir (jamais) rencontré le silence…

Le peuple du rêve et de la souffrance – le peuple de la cécité et de la fuite – à genoux parmi trop de merveilles invisibles…

 

 

Parfois – l’heure s’étire en un seul voyage…

Une joie plus que solitaire…

Dieu dans notre silence…

Et le jeu des Autres qui continue…

 

 

Des chaînes – du temps à tuer…

Des mentons qui se redressent…

Des histoires – des rires – des mots et des morts…

L’existence – et les pas lourds (et tristes*) des vivants…

* si tristes...

 

 

La folie entre les tempes – entre les mains…

Le monde vieillissant – arraché à sa paresse – à ses promesses – précipité prématurément vers sa fin…

Des fleurs dans la tête – avec des épines et des pétales noirs…

 

 

Des choses – des visages – qui s’assemblent – qui s’unissent – qui s’amusent – et l’esprit qui additionne pour faire la somme des rencontres et des distractions – avant l’émergence de la seule perspective possible ; le face-à-face – la déchirure – la séparation – la solitude ; toutes ces choses qui font souffrir – qui mènent au bord de l’abîme – qui poussent à la chute et à l’effacement – le seul salut véritable…

 

 

Sous le joug du monde – notre fratrie – tels des rochers qui dévalent leur pente…

Du côté des pierres et des arbres – à jamais…

Homme – très (très) approximativement…

Plus proche de la bête et du sauvage…

Entre l’ermite et le nuage – l’âme silencieuse…

 

 

Des obstacles et des barrières à franchir pour rejoindre la cassure – restaurer ce qui a été brisé – soigner et consoler ce qui mérite de l’être…

En nous – trop souvent – des objets qui rivalisent avec l’éternité ; des protestations et des résistances naturelles…

 

 

L’existence et le quotidien sans les Autres – le monde d’après l’attente…

Et entre les deux – notre tête – notre impatience…

 

 

Un seul trait vers l’impossible – parmi mille lignes – dans un carnet dédié à la lumière…

Et des rives – (toujours) trop nombreuses…

Et l’âme, soudain, qui vacille…

 

 

D’étranges vibrations et des peurs immenses – dans l’idée de la mort ; l’absence imaginée – toute une traversée – et le possible qu’il nous faut accomplir…

Tout se poursuit – sans la moindre ressemblance avec ce qui fut – comme si tout se répétait différemment…

 

 

L’oreille collée à la porte du silence – le monde caché derrière – perceptible depuis le seuil – si fébrile – si bruyant – presque sans effet, pourtant, sur nos yeux taciturnes qui ne voient ni la terre – ni les fleurs – ni les hommes – qui les devinent seulement – à peine…

 

 

L’hiver et la nuit terrassés – au-dehors – mais si vivants dans notre poitrine. Comme deux fauves affamés – prêts à nous dévorer – de l’intérieur…

 

 

Ce qui nous sépare et nous attriste – le front trop fier – la posture altière – le sang mêlé à la terre – la fortune des oppresseurs – l’étroitesse et la grossièreté – ce que nous bâtissons sur les blessés et les morts ; l’ignorance et la monstruosité des hommes…

 

 

L’âme et le geste de plus en plus sauvages…

La fuite plus vive – plus prompte – lorsque les visages nous demandent de participer à leurs histoires – de légitimer leur posture – toutes ces chimères – routes et ruines – de bout en bout – et désastre (totalement) insignifiant – très bientôt…

 

 

Là – partout – à aiguiser leur couteau – alors que la tombe est toute proche – à quelques longueurs de bras (à peine)…

 

 

Le temps absurde de l’attente – sans acte…

Et la joie et le silence du retrait – comme une présence active – parfaitement attentive – pleinement immobile – incroyablement agissante – à travers l’invisible – l’essentiel…

 

 

Vies de songe et de folie – avec leur appareillage – leurs stocks d’images – de désirs – de repères – leur traîne envoûtante et leurs effets (hautement) délétères…

 

 

Du noir au néant – à travers l’absence et la mort – comme une ignorance cernée par de hauts murs – et une couche épaisse de boue en guise de toit…

En cage – sur cet infime carré de terre…

 

 

Vie d’oubli et d’invisibilité – comme un saut hors du monde et de la mémoire…

 

 

Entre les hommes et les Dieux – comme une traversée du vide – solitaire – infailliblement solitaire…

 

 

L’habitude – notre tâche – jusqu’à la mort…

 

 

Seul – dans les paysages – sur les chemins – entouré d’arbres et de silence – et de quelques visages (parfois) – presque rien sous le soleil fidèle et inaccessible – implacablement tourné vers la quête, puis vers l’absence – passé maître (si l’on peut dire…) dans l’art de la soustraction et du retranchement – avec, dans la poitrine, un cri et quelques regrets (souvent) exagérés…

 

 

Une sarabande de corps jetés les uns contre les autres – les uns sur les autres – les uns dans les autres – comme une immense orgie – avec des têtes – des bustes – des membres – entremêlés…

Des existences sans nom – sans épaisseur (véritable) – sans possesseur – mues seulement par le désir – le plaisir et l’extase – et le rêve trop ambitieux (et sans doute inatteignable) de la délivrance…

L’esprit dans la matière – et libéré (en partie) par elle – en quelque sorte…

 

 

La tête ronde – et sur l’autre versant du monde – infinie…

Une merveille au-dessus des eaux noires…

Le temps desséché – autant que le désir des Dieux…

Libre – comme une âme offerte – serviable – obéissante – comme deux mains tendues vers la soif – porteuses d’eau – d’ailes et d’envol…

Quelques plumes dans le vent – quelques plumes dans le ciel…

 

 

Mille siècles de croyances – sans Dieu – sans soleil – les deux mains jointes – comme une flèche patiente – immobile – les yeux fermés sur la terre – sur les morts – sur les démons qui nous habitent et nous entourent – espérant seulement que le ciel, un jour, puisse nous offrir un foyer – un refuge – un petit carré d’infini – une infime part d’éternité…

 

 

Matière à dire – autant qu’à se taire…

Vie de murmures – de surprises – de soubresauts…

Quelques gestes – nécessaires – histoire d’éviter la parole – de la contredire – de la transcender – d’échapper à toutes nos chimères…

Devenir celui qui est

 

 

De grandes choses au dos des gestes – derrière l’apparence ordinaire du langage – comme une chair profonde et invisible – une âme plus précise et déterminée – une manière d’incarner la loi (véritable) – le silence – une chose si peu humaine…

Personne – direct – sans détour – comme une flèche fidèle à l’étendue – cible de la surface et des profondeurs – sans axe – sans centre – sans périphérie – la mère de tout – l’origine – la matrice première – l’être sans antériorité…

Tout – presque rien – en somme…

 

 

Le monde brûlé – en poussière…

Des états successifs…

L’infinité des combinaisons possibles…

L’être sans âge – à travers tous ses masques…

Les mille apparences prises – tous les déguisements…

Les yeux de tous – les mille couleurs ramenées au plus simple – à ce qui s’impose – à ce qui finit toujours par s’imposer – la seule nécessité…

Les errances et les divagations – le délire et la vérité – la poésie et tous les malheurs – toutes les malédictions – ce qui nous est le plus cher – ce que nous sommes malgré la parole – les mensonges et l’illusion…

Le plus juste sous l’ignorance et l’aveuglement…

La lumière – le silence – la sensibilité – derrière le bruit – le noir – l’indifférence…

Tous les noms et tous les visages de l’Amour…

 

 

Bain de lumière – chaleureux…

Et tout ce bleu – au-dessus – qui nous inonde…

Sur la surface – le scalpel des Dieux qui nous taille un visage – un bout de chair vivante – un souffle – une poitrine – histoire de renifler un peu le feu et les limites de l’infini – ce qui est offert à toutes les créatures terrestres…

Ce que l’on garde à l’abri du martèlement du temps – une sorte d’origine au-dedans – pas l’image d’un Dieu – la matrice de l’âme et du ciel – l’immobilité parfaite de l’esprit – sensible et lumineux – étranger à ce monde – à cette respiration de la matière…

 

 

Ce qui tremble – comme le jour arrivé à maturité…

Le monde devant soi – comme une pierre pardonnable – une main tendue au milieu de la nuit…

Toutes nos illusions démasquées ; le soleil au fond de l’âme – rayonnant comme à travers des grilles – comme une fenêtre ouverte, peut-être, pour la première fois…

 

 

Un chemin entre le ciel et nous…

Au fond du bleu – tous nos secrets…

L’image du monde – de Dieu – par terre – piétinées – inutiles – comme de simples idoles…

La fête en tête – couronnée par toutes ses blessures – devenues failles, puis ouvertures – prémices, sans doute, de l’infini…

Les identités défigurées – enchevêtrées – inextricables – et dans le miroir – le même visage aux reflets si nombreux – si changeants…

Nous-même(s) démasqué(s) – mis à nu…

 

 

Sombres – fous – de tout ce qui s’ajoute – de tout ce qui nous alourdit – comme une édification massive et dégoulinante – qui ne tiendra que quelques heures – quelques lunes peut-être – sous le poids du provisoire…

Le règne du mélange et de la nudité…

Le vide paré de tous ses déguisements…

 

 

Dans les bras d’une folie tombée parmi nous…

Soleil devant – l’âme déshabillée…

Sur ce chemin perdu – découpé en quartiers nocturnes…

La tête toute creusée par le vent…

A se demander jusqu’où nous mènera la roue de l’identité – sur quel petit carré de terre elle s’immobilisera la prochaine fois…

 

 

Le sommeil voilé par les yeux ouverts – l’impression d’une vie davantage que la croyance en un rêve – le front leurré comme tous les autres avant lui – comme tous les autres autour de lui…

Et dans le corps – le désert – la vérité – la sensibilité vivante – qu’aucune idéologie – qu’aucun mensonge – ne peut tromper…

 

 

Le monde – dans nos deux mains tendues – à découvert – comme une bête retranchée – la folie sous le front – au bout des doigts…

Les apparences renversées…

La rencontre de tous nos visages – tournés les uns vers les autres – encerclés – autour d’eux-mêmes…

Le sang des vivants – la foudre des Dieux – les forêts en feu et la terre aux abois…

Le noir qui envahit tout le cercle…

Notre figure ridée et vieillissante…

Ce que l’esprit ne pourra (jamais) transformer…

 

 

L’oiseau – en nous – qui feint le vol – le geste plein de promesses – la nuit imprévue – des grimaces par-dessus le rêve – comme si la voie était impraticable…

Le jour – comme le sol – craquelé – qui se fendille sous la force des mains saisissantes – sous la puissance des pas trop pesants…

Et nous – immobiles – dans le noir – encerclés par tous nos fantômes – brisés par toutes nos tentatives…

 

 

Devant nous – ce que l’on nous répète à l’envi – la nuit invisible – l’intelligence fulgurante de l’homme – l’absence et le geste paresseux – l’ignorance et le rêve – le souffle et la chair – l’aube sans la moindre promesse…

Un sourire et quelques cailloux…

Le plus familier face au plus lointain…

 

 

Nos mains rougies et nos ailes déployées – comme un peu de rosée (ou un peu de rêve peut-être) sur le sable…

 

 

Des yeux attristés par la chair – l’air étouffant – les pierres froides et tranchantes (si souvent) – et l’eau qui coule entre les corps – entre les âmes – qui abreuve (un peu) notre soif…

 

 

Ce que l’on nous offre – de porte en porte – pas la moindre attention – une forme d’absence – une sorte d’indifférence déguisée…

En vérité – rien n’émeut l’homme – le cœur – la psyché inattentive – qui n’ont d’yeux que pour leurs élans – ce qu’ils cherchent à assouvir (et les moyens d’y parvenir)…

Nous nous détournons – presque toujours – du moins détestable – de ce qui nous rapprocherait de l’homme – de ce qui nous donnerait envie de l’aimer davantage…

 

 

Presque toujours tremblant – devant notre histoire – des lèvres pour nous raconter – une tête pour imaginer – et la suite à vivre – à écrire – à partager ; le récit de notre insignifiance ordinaire – si commune – jour après jour – page après page…

 

 

Tout s’écrit avec le noir des jours – la lumière de l’éternité – tantôt gauche – tantôt avisé – la main tremblante – l’âme confiante – vacillante – brinquebalée (presque toujours) parmi les choses – avec, de temps en temps, une main heureuse – une main secourable – qui se tend vers nous…

 

 

La nuit exposée aux yeux de tous – la mémoire défaite – défaillante – la chair oublieuse – la lourdeur de la marche – la peur qui aveugle – à pousser sa charrette de malheurs…

A petits pas vers la chambre du cœur – vers la chambre des larmes – là où nos fantômes attendent leur repas…

 

 

Quelque chose comme un peu de neige sur les fleurs de la pensée – un oiseau posé sur notre épaule – un désir d’envol et de lenteur – une présence chaude – rassurante – pour apaiser notre crainte de la mort – cette terreur éprouvée face à l’absence…

 

 

Une pluie dans l’âme – comme une privation de lumière – une condamnation à vivre dans la proximité du noir…

 

 

Un jour – un avenir – un autre jour – un autre avenir ; des visages et des espérances qui se suivent sans discontinuer – de rêverie en impatience – dans le règne permanent – quasi dictatorial – de l’après – dans l’attente de ce qui pourrait arriver – de l’événement suivant – du déluge – de ce qui nous sera offert au jour de notre mort – comme enchaîné(s) à la suite perpétuelle du temps…

 

 

Mourir – si longuement – si promptement – entre deux naissances…

D’un rêve à l’autre – et entre chaque – un peu de lumière…

 

 

Des traces de vie – quelques empreintes sur le sol – quelques lignes – et un peu de feu qui brûle au fond de l’âme…

 

 

Nous inventons des mondes – des visages – toujours quelque chose – un peu de compagnie…

 

 

Les jours privés d’extase et d’invention – de poème et de fantaisie – la vie sous cloche – en deçà de tous les seuils – si restreinte – dans toutes les cases prévues (et appropriées) – pas si loin d’invivable…

 

 

Comme une aube rehaussée – délicate – hors du monde – hors du temps – à l’envers des visages et des saisons – au-dedans exposé – là où la chair et les bruits s’éclipsent au profit de l’être et du silence…

 

 

Ce que l’on nomme en dehors du langage – cette lumière invisible – ce bleu immense – cette présence si intense – comme une géographie de l’inabordable à la périphérie si chaotique…

 

 

Sur notre promontoire – au faîte de l’exil – à la marge invisible des jours – là où plus rien n’existe séparément – là où plus rien ne pèse (vraiment) – là où plus rien n’est impossible – là où le regard se fait cercle et pointe – flèche et envergure – là où la mort se résorbe dans l’Amour – comme toutes les choses du monde d’ailleurs…

 

 

Dans les battements secrets du cœur – derrière les sourires – ce que l’on affiche – parmi toutes ces choses que l’on garde pour soi – toutes ces confidences devant le miroir…

L’âme encore intacte – au milieu du monde – au milieu des adieux – au milieu des grimaces…

 

 

Un cri – en nous – brûle – flotte – cherche un peu d’encre – un coin de feuille – un peu de tendresse – deux bras tendus – l’Amour et la lumière qu’il espère (depuis toujours)…

 

 

Le rôle du temps et de l’oubli…

Des ruines entre nos tempes – la tête trop pleine – déjà ailleurs…

 

 

Dieu – partout – au-delà du désir – au-delà des images – qui n’appartient ni au monde – ni à la matière…

Ce qui se présente – entre nous – parmi nos dévastations – au cœur même de l’argile – entre nos larmes et cette étrange colonne de lumière au-dedans des yeux…

 

 

Dans le regard – deux ailes ouvertes et un ciel immense – l’innocence dans sa pleine liberté…

Et l’âme s’amusant à dessiner dans l’air de grands cercles mystérieux…

 

 

La peur et le vide – balayés d’une main leste…

De la chair tiraillée qui entoure le mystère – qui enrobe tous les secrets…

Ce que l’on érige d’une parole – d’un peu de poésie – pour fendre la pierre – s’élancer au-dessus des danses – devenir aussi indispensable et vertical que le silence et les aspirations de l’âme…

 

 

Parfois – la fraîcheur d’une langue nouvelle – construite à partir des ruines de mots trop volontaires – libre, à présent, de dire sans raconter – d’évoquer sans témoigner – de bâtir un étroit chemin entre les hommes et la lumière – comme une passerelle de signes au-dessus du monde et des idées – un escalier de verre et de vent vers les sphères invisibles du ciel – entre le soleil et le sang…

Nous-même(s) – autrefois – aujourd’hui – pour toujours – très ordinaires – insaisissables…

 

 

Toutes les choses communes aux morts et aux vivants…

Loin – immobiles – sous la terre – dans l’esprit – un peu de cendre et l’épaisseur de tous les livres…

Du bleu en direction des âmes…

Une manière d’indiquer au monde l’au-delà du feu…

 

 

Un grand silence au milieu de la pensée – derrière la figure du souvenir – cette béance dans laquelle tout finit par tomber à la renverse – les mots – les choses – les visages – la longue liste des rencontres et des événements – toutes les insignifiances de notre vie – ce qu’il convient d’abandonner à la terre – l’intransportable…

Le reste – le plus précieux – demeure – au fond de l’âme – à l’abri des fureurs du monde…

 

 

Derrière la ferveur de la vie passante – si provisoire – le reflet de la lune – et, enfouie plus profondément, la surface sur laquelle miroite la lumière – et en arrière-plan de tout – quelques pierres et un peu de sommeil…

Les restes de notre voyage qui dévalent leur pente depuis les plus hauts sommets…

 

 

Des yeux rougis par les initiales du feu…

Le soleil conçu comme un poème – un vertigineux délire – avec du vent – des mots – des draps – et quelques larmes au début et au terme de chaque histoire (toutes aussi communes les unes que les autres) ; l’amour manquant – l’amour retrouvé – l’amour déchirant – et nos cœurs arrachés – estropiés – et nos corps, si beaux autrefois, devenus simples bouts de chair – puis lambeaux – et les âmes – et nos âmes – n’espérant plus, à présent, qu’un coin de terre et de ciel anonyme – perdu au milieu des autres – un peu de quiétude – après tant d’aventures – de blessures – de tourments…

 

 

Dans l’ombre du sang – l’ardeur et la violence – ce que nous fréquentons en vivant – la chair et le vent – l’un dans le ciel et l’autre sur le bûcher – la poussière et la cendre – ensemble – emportées plus loin – ailleurs – qui ressemble à ici (à s’y méprendre)…

 

 

Toutes les couleurs du monde et toutes les finitudes du temps ; et nous – dans cette chair bariolée poussée au fond de toutes les impasses…

Un trou au terme de chaque chemin – et la même lune qui brille au-dessus de la terre amoncelée…

Des vies- et des morts-arc-en-ciel – sans la gaieté…

 

 

Trop haut – parmi le peuple des nuages – et la tête blanche aujourd’hui qui arpente le bleu immense – au-dessus des pierres grises – sans éclat – du tumulte du monde – la voix assise sur la marche la plus basse du ciel – la parole lancée vers la terre populeuse – ignare et populeuse – trop docile – sans curiosité…

Quelques poussières d’or jetées sur un lit de paille…

Quelques fleurs abandonnées dans la fange froide et insensible…

 

 

Nous avons tant aimé – nous avons cru tant aimer ; et, un jour (très vite), nous retrouvons la solitude (le temps, à peine, de tourner la tête, et l’Autre est déjà loin – déjà parti)…

Les épaules et l’âme nues – aussi seul qu’au début du voyage…

Des Autres – à peu près rien – quelques attentes – quelques cris – quelques plaintes – des masques et des mensonges – la liste des intérêts bien gardée…

Et notre enfance – et notre espoir – passablement perdus…

Et notre cœur comme une fenêtre – petite et étroite – posée au bas de l’édifice – comme une minuscule ouverture recouverte par un long et haut mur de chair encore désirante…

 

18 août 2020

Carnet n°242 Notes journalières

L’aube – la lampe – l’étreinte…

Ce qui nous conduit ici même – sans détour – sans trahison…

 

 

Au fil des naufrages – de plus en plus rien…

La tête inconnaissante – devenue presque superflue aujourd’hui – un peu de chair nécessaire au fonctionnement quotidien…

 

 

La danse – le chant – le rire – expressions des profondeurs – naturelles – sans volonté – comme un hymne permanent à l’Amour – au vivant – au silence…

Nous – sans arrière-pensée – sans apprentissage nécessaire…

Le ciel sur terre décadenassé…

 

 

Des jours et des mains – seuls outils pour venir à bout du labyrinthe – se rendre compte de l’illusion – devenir réellement vivant…

 

 

Des fenêtres à perte de vue – comme les seules frontières – ce qui tient le monde à distance…

Avec tous nos rêves derrière le mur – au loin…

Quelque chose d’impossible à franchir malgré l’apparente facilité du passage…

 

 

Nos paumes brûlantes – comme notre front – sur ces pierres mystérieuses et angoissantes…

Ce qui sonne – au fond de nous – comme un secret révélé – une onde de choc – le bleu retrouvé – notre seule envergure – sans doute…

 

 

La perte manifeste du monde au profit du jour – ce à quoi nous accédons en abandonnant ce qui semblait nous appartenir…

Des larmes à la place des cris – des rires au lieu de grimaces…

Le soleil – mûr à point pour apparaître au fond du noir – dans la pleine obscurité des yeux – derrière l’âme attentive et aguerrie qui se tient à la périphérie du monde – au bord du silence – aux confins de l’infini et de l’éternité…

Nous – nous retrouvant…

 

 

La terre ignorée – au bord d’un ciel désastreux – celui qu’elle a maladroitement inventé…

Quelque chose de la frustration – de l’attente – de l’espoir – pour essayer de vivre moins inconfortablement – pour essayer d’échapper à la tristesse – à l’absurdité et au néant apparents…

 

 

Toutes les portes fermées – autour de nous – comme l’écrin de la plus précieuse invitation…

De l’absence et du cri à la chute – en soi – comme la découverte d’un soleil au-dedans…

L’absence, peut-être, convertie en regard – bientôt…

 

 

Des rêves plus anciens que notre peau – plus anciens même que la surface du monde – mille univers en un seul ; des routes – des cieux – des océans – et des oiseaux plus courageux (et plus tenaces) que nos pas – recommençant inlassablement leur envol et leur voyage – de la terre vers la terre comme si l’azur et la légèreté n’étaient que des états – de (très) brefs passages…

 

 

Personne – aucun appui pour nous relever – aucune âme – aucune main – pour nous réconforter. Le monde disparu – le monde au-dedans – comme seul témoin – seule possibilité de tendresse ; la sagesse arrivera (peut-être) plus tard lorsque l’on se sera familiarisé avec la beauté – avec le silence et l’autonomie – lorsqu’il ne restera plus un seul visage vivant sur terre…

 

 

Tous nos complices se sont enfuis et toutes nos corruptions nous ont révélé(s) ; ne reste plus aujourd’hui que la possibilité de l’Amour…

Sur ce sol ancestral – au-dessus des yeux, ces étoiles – entre le ciel et le front – trop haut pour la main – et pas assez pour l’ambition…

Quelque chose – en nous – ne peut ignorer notre besoin (impératif) d’Absolu – la nécessité de tous les épuisements – ce que doit connaître l’âme avant le plongeon et l’envol – ce que nous deviendrons, peut-être, après notre acquiesçante capitulation…

 

 

Hors du sable – dans un nid d’étoiles tombées ici et là et rassemblées un peu au hasard pour permettre au rêve d’exister – de briller au-dessus de nos têtes comme une guirlande mensongère…

Une manière, sans doute, d’éloigner la tristesse et la mort…

 

 

En silence – comme l’arbre – debout et nu – majestueux et vulnérable – à la merci des hommes sans humanité…

 

 

Parmi nos frères – entrelacés – l’Amour sur toutes les lèvres – dans tous les cœurs – comme une respiration – naturelle – spontanée – au fond de l’âme…

 

 

Avec toutes nos mains tendues vers le ciel – nos chants qui s’élèvent – comme une prière entendue par les Dieux – le bleu qui recouvre la soif – qui pénètre la peau – la chair – d’un bout à l’autre du corps – dans tous les recoins de l’âme – cherchant son assise permanente – celle qui saura résister à la mort – à la multitude des formes et des passages…

 

 

Nous – plus loin que le monde – plus loin que la faim – au seuil déjà du silence et du vide…

 

 

Où que l’on soit – quoi que l’on fasse – toujours au centre du périmètre – comme des rois au milieu de leur royaume – entourés par tous les soleils – la main chargée des larmes des Autres pour débarrasser les âmes de leur tristesse – l’esprit vide à l’envergure promise – l’esprit aussi dense et clair qu’une roche transparente – le miracle et la joie sans le poids de vivre…

Nos seuls habits sous le vieillissement…

 

 

Ce que la mort enseigne à la terre – les râles et la sueur de notre quête – le sang qui coule (encore) trop souvent. L’espoir qui nous crève les yeux ; en nous – tous les démons qui grondent…

Ce que nous avons de plus désespéré – peut-être…

 

 

Des larmes dans notre sourire – quelque chose du monde – comme une ambivalence – un surcroît de matière sur le bleu seigneurial – une forme d’enfermement au cœur de la liberté…

Ce que nous incarnons peut-être – malgré nous…

 

 

Un point fixe dans la nuit – jusqu’à mourir – cette immobilité – comme si quelque chose, en nous, nous perforait ; un clou ou un regard – qui peut savoir…

 

 

Du feu – au-dedans – au cœur de notre vie secrète…

Nous – debout – à genoux – sans que rien – jamais – ne nous arrête…

 

 

Des peines et des joies – dans la tête – la même chanson – si souvent – quelque chose de l’oiseau migrateur – infiniment passager – infiniment provisoire – comme tous les voyages – sans réel territoire ; lui-même – nous-même(s) – en plein vol – seulement…

 

 

De la chair – des émotions – des pensées – toutes nos existences…

Et le même cœur au fond des âmes – au fond des choses – invariant – à l’apparence si changeante – pourtant – comme la matière – comme ce qui nous traverse – la surface du monde…

 

 

La nuit et le monde – amoureusement – sauvagement – enlacés…

Comme nous et la mort – au-delà des apparences…

 

 

Ce que le vide nous enseigne ; ses parfaites épousailles avec la forme…

 

 

Des âmes comme des désirs – comme des crachats – plongées au cœur du même enfer…

 

 

Dans notre poitrine – notre souffle – notre âge – le monde soustrait – comme une obligation en moins – la terre libre – rendue au vent – à ses propres veines – à cette respiration monumentale que nous ont confiée les Dieux…

Nous autres – aux côtés de la faim – apprivoisée ; et le sommeil de moins en moins obéissant…

 

 

Mille visages sous la peau – mille éclats de ciel entre les doigts – quelque chose d’indescriptible…

La douleur – comme la joie – clouée provisoirement en nous – mais les ailes libres (déjà) – comme le souffle et le sang – malgré leur allure de prisonnier…

 

 

Tout est surpris dans les bras de l’Amour – même la haine – surtout la haine…

 

 

Nous – aussi proches de la terre que du mystère. Instables sur nos pieds d’argile – sur nos pieds de ciel – sur nos pieds de vent…

 

 

Toutes les ombres – toutes les bêtes – que nous avons pourchassées – que nous avons poursuivies jusqu’à l’encerclement – jusqu’à la mise à mort – et que le silence, si nous avions attendu – si nous avions eu la patience d’attendre, aurait transformées en oiseaux magnifiques – libres – provisoires – souverains…

 

 

Seuls la pensée et le souvenir nous dévorent – nous dérobent – la nuit tombée sur les pierres – les visages fatigués – ce que les Dieux – un jour – entre nous – ont déposé…

Et nos larmes – et notre tristesse que rien ne pourra apaiser…

 

 

Nous – dans notre propre rêve – ou celui des Dieux – le visage rouge à force de rire – à force de honte – à force de colère parfois – distraits par tous les miroirs tendus par les yeux des Autres – effleurant le monde – le secret – la vérité – comme s’il s’agissait de fleurs ordinaires – trop anodines – trop insignifiantes – pour notre stupide ambition – pour notre bêtise et notre aveuglement sans mesure…

 

 

Echappés des saisons – de notre peine – de cette irrépressible obstination à chercher – la lune – la mort – le dialogue sibyllin des âmes – des arbres – de la terre – le chant clair du jour – la fureur cacophonique des hommes et du vivant – la douce mélodie de l’absurde et du désespoir…

Toute la beauté du monde – dans nos larmes – dans notre rire…

 

 

Nous délaissons le visage de la vérité pour quelques reflets charmants – une épaule affectueuse et rassurante – des lèvres suaves et réconfortantes – des livres – des paroles – une communauté – inutiles – l’esprit en déséquilibre sur un tas de cendre ou de poussière au lieu d’embrasser la solitude – la nudité de l’âme – la beauté intacte du monde – les couleurs changeantes (et mensongères) des cieux ; l’apparent privilège des oisifs – des non-nécessiteux – peut-être – qui négligent le véritable voyage – qui renoncent au plongeon et à l’aventure dans la douleur et la laideur des choses – qui se privent des délices et des merveilles du chemin et des (possibles) retrouvailles…

 

 

D’une autre perfection que celle du monde – quelques étoiles et des béquilles en tête – comme pour poursuivre (un peu lourdement) le même idéal – un pas déjà dans la tombe et l’autre (encore) à piétiner inutilement le sol – avec un crayon dans l’âme et des feuilles, un jour, qui s’envoleront par milliers…

 

 

La lune – en nous – dans les mots que nous tenons trop près de notre bouche – en suspens dans l’air alentour – comme un voile épais et invisible – comme une folie supplémentaire dont nous n’avons pas même conscience…

 

 

Dans l’insomnie d’une nuit tragique – quelque chose du somnambule – poignard et regard de côté – posés de travers – pointés vers l’avant – dans une crainte démesurée de ce qui pourrait exister après les heures – à la fin de notre histoire – derrière ce noir que nous avons toujours connu…

 

 

Tout brûle – même les étoiles – les étoiles plus que tout, peut-être – la cruauté et nos fausses aventures – l’œil ébloui – fasciné – condescendant – nos artères trop encombrées – nos idéaux – ce que nous avons décidé d’achever – tous nos désirs – jusqu’au dernier – et cette folle – cette incroyable – ambition d’aurore permanente…

 

 

Nous – nu(s) – au milieu de la danse – convié(s) au partage – à la fête – à toutes les formes de reconnaissance…

 

 

Parmi les oiseaux de passage – notre Amour – irrésistible – aux gestes miraculeux – au-dessus de toutes les soifs – comme une source – les eaux originelles et notre premier breuvage – celui qui nous offrait la fraîcheur et la sauvagerie des Dieux – cet allant naturel et spontané aujourd’hui perdu – celui qui, dès la première gorgée, nous faisait fréquenter le monde – sans image – sans désir – avec légèreté – comme si nous habitions un pays lointain – une terre bien trop étrangère pour nous considérer à demeure ici-bas…

 

 

Au dernier jour du monde – un peu de tristesse – comme si, en définitive, nous nous étions habitués à la bêtise – à la douleur – à la mort ; à la merci des masses – de la violence – des limitations de la matière et de la psyché…

 

 

La chair en feu – puis, un jour, consumée – puis, un peu plus tard, en cendres – puis, plus rien avant le recommencement (très probable) du cycle…

 

 

Nous – devenant le temps – les saisons et la mort – voleurs de tout ce qu’offrent les lèvres – de tout ce que peuvent saisir les yeux – la tête – les mains – nous emplissant comme une outre – marchant là où tombe la pluie – là où le soleil peut remplacer la tristesse – partout où les jambes et l’âme peuvent aller et se sentir libres…

 

 

Le visage inquiet sur les fleurs fanées – comme un épais rideau sur notre joie – fragile – si dépendante des états et des circonstances. Le désespoir jamais très loin du rire – les rêves et les pensées enchâssés – notre fièvre et notre angoisse de ne plus exister…

Et cette espérance insensée de vouloir vivre encore – de vouloir vivre toujours – de prolonger nos limites et notre détention…

 

 

Sous les yeux de ce qui nous a vu naître ; à la merci de ce qui nous emporte…

 

 

Des rites inutiles – la célébration de ce qui n’existe pas – des amours fragiles et bancales – des façons d’être ensemble comme des alliances (de toutes sortes) – de la douleur et quelques restes (un peu trop discrets) de silence et de blancheur…

La nuit terrible – qui se prolonge…

Nous tous – vaincus et prisonniers – en apparence…

 

 

Rien que du rêve et des rires – histoire de pavoiser dans notre néant – des corps que l’on piétine comme s’ils n’existaient pas…

Des monstres et des cœurs lacérés – déchirés – dépecés – comme si la faim était la seule loi des vivants…

 

 

De la douleur sous les étoiles – sur ce coin de terre livré à tous les désenchantements…

Trop de murs pour échapper au temps – au confinement de notre chambre…

L’ignorance qui nous ferme les yeux – le cœur trop usé de ne jamais servir…

Nos efforts – nos peines et nos prières – risibles (si risibles) face à l’incroyable défi qu’il faudrait relever pour découvrir – apprivoiser – et habiter l’espace que nous abritons – infime parcelle, en quelque sorte, de l’espace que nous sommes…

 

 

A force de désir – nous contrarions le destin des paresseux – des idiots et des sages – de tous ceux qui s’abandonnent (parfois – un peu trop) négligemment à la providence et à l’infortune…

 

 

Lasse – sans idée – sans la moindre philosophie – la tête – presque absente – involontairement d’abord – comme un état naturel – le prolongement du cerveau des pierres – puis délibérément – comme la résultante provisoire d’un long processus – sans l’accablement premier – dans une sorte d’indifférence apparente – joyeuse et sensible…

Avec, parfois, le baiser des Dieux sur notre front – sur notre émerveillement. Et l’âme qui s’ouvre, peu à peu, comme l’ultime porte sur le jour…

 

 

Habillé d’herbe et de lune – mâchant le temps – ressassant les jours et les saisons – comme si leur ingestion était possible – comme si l’on habitait la terre durablement – comme si l’on n’avait plus rien à perdre – comme si l’aurore n’était qu’un vieux rêve pour les fous…

 

 

Dans les yeux – une épaisseur sombre – la même que celle qu’abritent les âmes – comme une terre inculte où aucune fleur ne peut pousser…

Peut-être est-ce la nuit… peut-être est-ce le sang… ou, peut-être, est-ce seulement le visage des hommes…

La voie du monde – sans doute – celle qui, un jour, nous ouvrira à ce qui existe derrière la faim…

 

 

Les arbres et les troupeaux – au service de ce qui est utile…

La nudité du plus précieux ; des portes – une multitude de portes – qui dissimulent le froid et l’indigence des ambitions…

Toutes les rives du monde – où l’on s’excite – où l’on court dans tous les sens – à perdre haleine – sans (réellement) savoir ce que l’on cherche…

Le feu – le souffle et la faim…

Tous ensemble – anonymes – de plus en plus laids – de plus en plus loin de l’origine – comme si un retour – un regard au-dedans – vers l’arrière – vers ce qui regarde – étaient impensables – impossibles…

 

 

La nuit – transparente – comme tout le reste – en dépit de ce que l’on voit – en dépit de ce que l’on (nous) dit…

L’étoile et l’oiseau – au-dessus de nos têtes – et des rêves aussi…

Et sous nos pieds – ce sang rouge sur le sol ravagé – des corps – des morts – du sommeil…

Des grilles au fond des yeux – les mêmes que celles que l’on trouve autour de soi…

Des fleurs dans un coin et un peu de lucidité que nous saisirons plus tard – l’orage et le songe passés…

 

 

Sommes-nous nés pour survivre ou pour aimer…

Sommes-nous nés pour écouter ou éblouir…

Ou ne sommes-nous nés que pour apprendre – attendre et mourir…

Avec, peut-être, des milliards d’existences – pour (presque) rien…

 

 

Nos vies – comme un espace circulaire – minuscule – déformable. Un peu de soleil contre la joue – un peu de lumière et de chaleur dans un monde sombre et froid – caverneux…

 

 

La tête contre la porte du monde – au seuil de tous les sens possibles – comme un oiseau silencieux – déterminée malgré ses faiblesses et sa fragilité…

 

 

Une voix – comme une arme – celle de la résistance – celle de la révolte et de la liberté – celle qui annonce les révolutions silencieuses – nécessaires – solitaires – intérieures – celles qui mettent le feu aux idées et aux images du monde – celles qui, emplies de gratitude et de respect, prennent soin de ce qui existe – des pierres et des vivants – celles qui transforment nos attentes et notre tristesse en joie libérée des circonstances et du temps…

 

 

De quoi parle-t-on lorsque la parole perd son usage prosaïque – à qui s’adresse-t-on lorsque la périphérie s’est éloignée…

De l’aube à l’aube – le même silence – ce chant né des hauteurs du monde – au croisement de la terre et du ciel…

Dans la nature et le rythme de ce qui existe ; la foule – la multitude des naissances – les chemins – tous les horizons…

Le dehors et le dedans réunis par le vent – l’éclatement des frontières – dans nos gestes les plus quotidiens…

 

 

Nous – sans la mort – sans les monstres et les idées qui nous assaillent – sans question – au centre de l’arène – au cœur du royaume – au milieu de tous les déserts – de tous les espaces populeux – sans la nécessité des Autres – sans haine pour les limites de la chair et du souffle – acquiesçant à toutes les formes de resserrement et d’ignorance…

 

 

Des dépouilles en contrebas – et cette bouche – au centre – qui crie ; un hurlement terrible qui secoue les cendres – qui déplace les racines et coiffe le monde d’une peur gigantesque…

 

 

Nous parlons – sans jamais rendre compte du secret que chacun ignore (superbement) – une manière de remplir l’esprit – notre relation au monde et le silence – de nous précipiter dans l’espace avant le désespoir – de croire que nous conservons les yeux ouverts malgré la prégnance du sommeil épidémique – hautement contagieux…

 

 

Dans notre coffre – nos feuilles – nos (minuscules) trésors – nos carnets que quelques-uns liront, peut-être, un jour…

Quelques poignées de feu sur des fragments d’âme défigurée – des ailes attachées à la sensibilité – pour échapper à la monstruosité régnante…

 

 

Des rives – des miroirs – des rêves – tous les visages de l’abîme…

Personne – et, pourtant, tant de peines…

 

 

Des empires bâtis par le sang et la salive…

Prisonniers de tous les viscères et de tous les crachats des vivants – cette nuit du monde qui semble impérissable…

Une poignée de réfugiés sur quelques pierres fragiles – en surplomb de la bave et des charniers…

 

 

Le même mystère sur notre peau tatouée par la mort…

Une illusoire planche de salut – la sensation d’un voyage – une marche apparente – chimérique – autant que nous semblent réels les Autres – les rencontres – la moindre fenêtre sous nos yeux…

Des larmes sur nos joues – contre la vitre – derrière laquelle, un jour, tout disparaît…

 

 

Ce que nous nouons à l’ombre du soleil – mille choses – mille pensées – et toutes nos dépouilles successives…

 

 

Rien que nous jouant dans la cendre – dans la joie des âmes retrouvées – réunies – au centre de tous les ensembles – provisoirement convertis en communautés – en périphéries…

 

 

Le sang et nos (fausses) racines en turban – long – autour de la tête – couvrant les yeux – les chemins – le monde – l’inconnu – ce qui pourrait nous être révélé – la vérité…

 

 

Nous vivons comme des sentinelles au-dessus de l’abîme – scrutant la moindre chute – la moindre remontée – tous les monstres et toutes les ombres dévalant et escaladant à l’envi – au lieu de plonger notre âme dans nos plus immédiates profondeurs…

 

 

La nuit – nous-même(s) – nous lamentant – comme ces prisonniers aux mains attachées au-dessus desquels virevoltent des myriades d’oiseaux ; le monde d’en haut qui, vu d’en bas, semble narguer toutes les créatures trop trivialement terrestres…

L’infini jonglant avec lui-même – très haut au-dessus des têtes et du sommeil…

 

 

Personne contre notre peau – le bruit – la mort – et mille vagues successives – des milliards de circonstances – devant nos yeux – quelques désastres – une ou deux catastrophes – parmi une foule d’insignifiances précieuses – quotidiennes – faussement routinières…

La vie – les rencontres – et tous les passages possibles (dont le nôtre, bien sûr)…

Des spectres et de la salive – seulement…

 

 

Des gestes d’autorité et des postures – et ce qui doit, peu à peu, émerger de sa gangue de glaise – de cette terre de sommeil ; l’identité première encore enfouie en dessous des têtes – au cœur de la chair – au fond des âmes – intacte – pure – innocente – vierge à tout jamais – et libre (depuis toujours) du temps et des circonstances…

 

 

Du vent – autour de nous – et des bourrasques à l’intérieur…

Des précipices où rien ne subsiste – où rien ne végète…

Le monde à l’envers dans nos mains rocailleuses…

Notre sang qui circule dans toutes les veines…

L’harmonie des saisons dans notre parole – et dans notre silence…

La même posture – l’absence – face au temps et aux exigences (très grossières) des hommes…

 

 

Rien – pas la moindre épaule – pas la moindre présence…

Notre cœur hissé – déchiré – qui se propage – qui se déploie – devenant le monde – devenant l’espace ; tout ce qui existe comme avalé – apprivoisé – nôtre…

Rien que le jour – l’Amour – sans personne – sans la moindre possibilité de résistance…

 

 

Sur nos ombres – rien que des mots et des commentaires – d’inutiles gesticulations – sans incidence – une foule de choses qui ne renforcent – ni ne dissolvent – ce qui doit exister (très) provisoirement…

 

 

Dans l’antre secret des passages – un rire – ce qui ressemble à des monstres – à des serpents (chimériques) – des feuilles par milliers qui n’attendent que leur envol – leur éparpillement…

Mille raisons de demeurer vivant – et autant de vouloir quitter le monde – de retrouver une envergure perdue – plus large – plus folle – parfaitement appropriée aux sollicitations de la terre et aux retrouvailles (toujours possibles) avec le bleu profond et mystérieux…

 

 

Nous – sans attrait – comme des hommes de paille, en quelque sorte – des silhouettes sans intérêt – de simples apparences engendrées à des fins ludiques et impérieuses – à vivre ici et là – sans pudeur – sans (véritable) ambition – dans l’intention d’un plus grand que nous – sous le joug, sans doute, d’une volonté que l’on pourrait qualifier de divine…

 

 

De la page au geste où tout se mêle – l’Amour sans posture – sans costume – le vent dans tous les angles – dans tous les recoins…

Eparpillées – en nous – l’indiscipline et l’intensité de l’attention…

 

 

A nos côtés – sur la même rive – la mort – nos bouches muettes – sans espérance – la parole sans hantise – née du plus ancien silence…

 

 

Le monde et nos rires – ficelés – et jetés ensemble dans le même abîme – perdus au fond des eaux – comme un rêve étrange – fatal – parallèle au cours des choses – à toutes les dimensions du réel et de l’esprit…

Des trous et des cailloux – l’oubli – et des milliers de portes qui se referment – simultanément…

L’âme seule – embarrassée – au milieu de la route…

 

 

Des étoiles sous notre front brûlant – impatient de quitter la nuit – de retrouver sa sente – les rives inconnues d’une terre nouvelle…

 

 

De l’argile à l’océan – de la surface aux profondeurs insoupçonnées du ciel…

Tout un monde à escalader – dont il faut se défaire – qui attend notre venue – notre accueil – cet acquiescement involontaire – ce oui immense – sans réticence – au-dedans – qui n’est ni un mensonge, ni une stratégie – le seul passage, sans doute, entre ce dont nous avons l’air et ce que nous sommes…

 

 

Hormis quelques cris – quelques plaintes – et un peu d’espérance peut-être – rien au fond de l’âme – rien au fond de la poitrine ; des miroirs et les reflets de personne ; l’effigie du vide – et de sa multitude – de ses incarnations argileuses – ce que l’on découvre et ce que l’on reconnaît – en regardant en soi – autour de soi – le monde dont nous sommes, à la fois, le centre et la périphérie…

 

2 juillet 2019

Carnet n°192 Notes de la vacuité

Parchemins nouveaux – parchemins de joie…

Touches minimes – délicates – presque invisibles – du silence malgré la lourdeur du langage et la grossièreté des traits…

 

 

Ce que nous portons – le monde en fragments – le monde déchiré – des bribes de souvenir d’un monde disparu – et qui nous hantent, parfois, jusqu’à la mort…

Si étranger au regard neuf – attentif – intensément présent – sans mémoire excepté celle (éminemment fonctionnelle) exigée par les usages et les contingences…

 

 

Ermitage itinérant qui ne peut souffrir la moindre proximité humaine trop grossièrement irrespectueuse. Activités – bruits – visages – devenus presque insupportables…

A deux doigts, sans doute, de la misanthropie…

Mais cette humanité commune – triviale – prosaïque – instinctive – est-elle vraiment l’humanité… Ne constitue-t-elle pas plutôt le préalable, tristement nécessaire, à l’émergence de l’homme…

 

 

Martèlement immuable du monde – de la même parole – de la même tentative de vérité…

 

 

A gestes et à pas lents – discrets – silencieux – en retrait – pour ne rien blesser – ne rien meurtrir – comme unique manière d’être pleinement humain…

 

 

Porter – comme les bêtes – son miracle – son refuge – sa désespérance – et son seul remède…

 

 

Tout abandonner au hasard des chemins

 

 

Nos vies – fleurs et fruits de pugilats sans fin…

 

 

Tout s’effrite – s’effondre – devient miettes que les oiseaux picorent. Nous aurons, au moins, contribué au festin des volatiles…

 

 

Trop d’arènes et de jeux sanglants – partout – au-dehors et au-dedans…

Reflux de l’innocence devant tant de violence. Retrait réflexe – comme instinct de survie de ce qui ne cautionne que l’Amour – qui n’a, sans doute, besoin de chair dépecée…

Faudrait-il interdire les usages – transformer les âmes… ou serons-nous, un jour, capable d’acquiescer au réel sans nous résigner…

Tant de possibilités avec l’Amour dont nous n’avons exploré que les plus superficielles contrées – les plus tangibles – les plus accessibles – mais dont les profondeurs, lorsqu’elles sont comprises et habitées, permettent, sans doute, de voir le monde depuis un espace surplombant – impersonnel –totalement impartial – en mesure de percevoir toutes les nécessités et l’harmonie de toutes les danses – de tous les pas – et d’accueillir sans distinction la commune mesure, les marges, les extrêmes, les antagonismes, les contradictions apparentes et tout ce que nous considérons encore comme aberrant, inadmissible ou insupportable…

 

 

Ce que l’imminence de la mort enseigne – ce que l’esprit refuse d’entendre…

 

 

Entre servitudes et amusements – entre contingences et repos – l’essentiel de l’existence humaine. Comme si la réflexion, l’exploration et la recherche ne concernaient qu’une infime part de l’humanité – et, en chaque homme, un espace minuscule – voué presque exclusivement d’ailleurs au confort – au bien-être – au bonheur – personnels, familiaux ou tribaux…

 

 

Seuil de divergence franchi – frontière marquée – indélébile – et obstacle, sans doute rédhibitoire, à la rencontre et au partage avec d’autres visages humains…

 

 

Solitude et éloignement – inévitables…

 

 

La page comme espace de développement et de précisions – de mise au clair autant, sans doute, que de mise en évidence de l’incompréhension…

 

 

Liberté de la main et de l’esprit qui piochent – presque au hasard – dans le grand sac des idées et des ressentis…

 

 

Rires et postures de circonstance pour oublier la tragédie à l’œuvre – sournoise – souterraine – implacable…

 

 

Quotidien de l’homme au secours de rien

Heures qui passent – simplement…

D’un jour à l’autre – de corvée en repos nécessaire…

Semaines qui passent – simplement…

D’un mois à l’autre…

Années qui passent – simplement…

La vie et le temps qui filent – et nous défilent…

Ainsi vivent et meurent les hommes sur la terre…

 

 

Quantité négligeable – poussière – particule sans la moindre incidence (positive) sur le monde. Incapable de la moindre avancée (significative) vers la vérité…

Maladroite – et pitoyable – manière d’occuper l’esprit et d’oublier le vide – considéré à tort comme un néant…

 

 

Monde de vitesse et de faux tournants ponctués de dérapages infimes et effrayants…

 

 

Seul à naviguer sur ce long fleuve – à manœuvrer sans même la possibilité d’accoster. A voir, seulement, défiler les rives incertaines peuplées, peut-être, de créatures magiques. A croiser parfois d’autres barques – chargées de choses et de visages – mais presque vides en réalité…

Il fait si noir – il fait si froid – à aller ainsi sur ces quatre planches – sans lampe – sans visage à ses côtés – comme si la nuit et la glace avaient tout recouvert…

Et ce nœud au creux du ventre qui donne aux bras leur force – et à l’âme le désir de poursuivre ce voyage – absurde – aliénant – inévitablement solitaire…

 

 

Sacrifice morbide autant qu’est haut et digne le geste désintéressé…

 

 

L’existence de personne – voué ni au monde, ni à la vérité – jouet seulement des forces intangibles – qui invite au rire, ou, à défaut, aux dents qui grincent – à la pâleur du visage et à l’effroi de l’âme devant l’inéluctable…

 

 

Monde de fantômes et de gestes mécaniques où l’esprit doit trouver sa place – et son assise – dans les contrées les plus lointaines de la solitude – à l’écart de tout visage…

 

 

Existences et monde éminemment impersonnels – rencontres, blâmes, alliances, connivences et affrontements purement circonstanciels. Jamais rien de personnel ici-bas (et partout ailleurs aussi, sans doute). Noms, identités et titres de propriété totalement illusoires. Une sorte de crispation – de contraction – de l’infini. Des représentations et des instincts d’appropriation – seulement – qui prêtent, selon les jours, à rire ou à pleurer…

 

 

Monde devenu désert et foule sans âme – sans visage. Simple décor du voyage. Espace naturel dont on épouse les courbes et les reliefs pour trouver son chemin – et peuplé d’oasis où l’on fait halte pour se ravitailler…

 

 

Jour après jour – étape après étape – sans lieu d’ancrage – sans destination. Dans une forme d’errance terrestre sans lien avec la verticalité de la voie qui, peut-être, au-dedans se réalise…

 

 

Invraisemblable sentiment d’impersonnalité – présente, partout, en ce monde où les formes (êtres et choses) se croisent – échangent – et se rencontrent de manière strictement circonstancielle…

Croisements, échanges et rencontres engendrés par les nécessités et les représentations – guidés par l’attraction, la répulsion et l’indifférence que les formes éprouvent entre elles (et, en dépit des apparences, sans le moindre déterminant d’ordre personnel). Etrange et mystérieux ballet de corps, d’esprits et d’âmes qui s’assemblent, se séparent, nouent des alliances et se querellent selon ces indéfectibles (et, sans doute, universels) principes…

Et la solitude – la non affiliation – réelles et totales – offrent à l’âme de goûter cette évidence…

 

 

Pas le moindre écart de vérité…

Et cette densité métaphysique qu’il faut – à présent – convertir en légèreté…

 

 

Arbres fraternels dont la présence conforte – et réconforte parfois – notre solitude…

 

 

Long voyage sans autre rencontre que celles qu’offre le monde…

Comme si nous pouvions nous contenter des Autres…

 

 

Concilier le spectateur impartial et celui dont les gestes sont justes et naturels

Sorte de Tao quotidien et expérientiel – aisé et jouissif excepté lorsque les pensées – et quelques autres encombrements de l’esprit* – s’en mêlent…

* émotions, sentiments…

 

 

Homme de peu – homme de rien – homme de la grande solitude – dépourvu de tous les appuis, de toutes les consolations et de toutes les certitudes du monde…

Qu’un regard sensible – à travers les yeux et l’âme…

 

 

Ni cri, ni bruit, ni tapage. Sans estrade – sans promontoire. Sans témoin. Seul et nu comme (presque) tous les exilés authentiques. Sans autre consolation que soi, le ciel et le (misérable) chemin parcouru – si nécessaire(s), parfois, au chemin qu’il reste à parcourir…

 

 

Peau rougeoyante – écarlate – à force de coups et de soleil…

Silence et parole blanche sur la feuille – à l’écart – sur un tertre minuscule édifié en soi – monticule invisible depuis le monde – et que ne remarquent que les âmes attentives…

 

 

Ombres encore – s’amenuisant au fil des pas. D’un lieu à l’autre sans un regard sur les inepties communes – coutumières. Sans autre âme à aimer que la sienne – et tant pis si elle a l’air peu aimable…

 

 

Le monde – et ses assauts contre le seul élan nécessaire…

 

 

L’ignorance et la cécité comme le jeu de ce qui sait – en chacun – et contre lesquelles notre âme – si aveugle et ignorante elle aussi – lutte (encore) avec obstination…

Guerre – affrontement – frontalité – voilà, bien sûr, la voie de l’immaturité – de l’aveuglement – de la folie…

 

 

Et l’on voudrait se croire, en dépit de tant d’évidences puériles, proche de la complétude…

Que nenni ! Pas l’ombre d’une félicité – ni en surface, ni en profondeur…

Qu’une rage impuissante au fond des yeux…

 

 

Du réel et de la lumière – obscurcis, parfois, par les yeux et l’âme – si noirs encore…

 

 

Sagesse inégalée des heures immobiles – l’âme pas même à l’affût de la joie. Monde et visages égaux – sans attrait – étrangement neutres. Regard où tout se perd…

 

 

Echeveau de pierres et d’idées qui donne au monde cette allure de labyrinthe invisible et minéral…

 

 

Le mouvement et le regard – seulement – à la fois libres l’un de l’autre – et emmêlés de mille manières. Au-dedans et au-dehors – ici et ailleurs – partout. Etrange et mystérieuse entité bicéphale sans centre, ni contour – qui semble jouer (et jouir) autant dans son immobilité que dans ses multiples tourbillons…

 

 

Une vie vouée au parachèvement du silence…

 

 

Mouvements et espace – bruits et silence – temps et éternité – pris, ensemble, dans la ronde des jours – et dans l’étau du vide immobile…

 

 

D’autres yeux que ceux qui nous regardent. La présence déclinée de mille manières – dans la matière inerte et animée – dans le monde visible et invisible – dans le mouvement et l’immobilité. L’œil du cyclope sans frontière – attentif à tous ses élans. Rien en dehors de son regard…

Simples danses magmatiques initiées par le jeu de l’être et sa joie à créer – à donner forme – à donner vie – et capable de se multiplier à l’infini…

Ni sens, ni raison – l’élan originel et la faculté de l’unique engrenée dans le multiple…

Le regard et l’Existant – se goûtant l’un dans l’autre…

Les fragments, la totalité et la présence assemblés en toute chose – objets, organismes et tout le reste (perceptible et imperceptible par les sens humains)…

L’ineffable et l’ineffable – ce qui, bien sûr, rend vaine toute parole pour le décrire ou en témoigner…

 

 

La trop commune mesure du monde – manière, sans doute, de composer avec la stupidité des foules…

 

 

Ce qui nous attriste autant que d’être au monde ; notre incapacité à y vivre et notre impuissance à l’accueillir…

 

 

Stigmates de la différence aussitôt la première parole prononcée – simple prolongement du geste que nul ne voit – lui-même reflet d’un regard sur le monde – si peu partagé…

 

 

Vaine ardeur à vivre – élans, sauts, danses et cabrioles – dans l’oubli, réconfortant, de l’inéluctable….

 

 

Une tristesse que rien ne saurait rompre – comme l’autre versant, peut-être, de la lucidité*…

* une certaine forme de lucidité…

 

 

Larmes plutôt que rire – tant les apparences du monde nous semblent tragiques et bouleversantes. Et plus profondément – la mélancolie. Et plus enfouie encore, la certitude du jeu et du dérisoire de toute existence – mais insuffisamment prégnante pour s’abandonner à la joie et à l’acquiescement véritable…

 

 

Il y a toujours un regard et une sensibilité derrière la manière de vivre. Un regard et une sensibilité qui teintent les yeux, les gestes et la parole – et qui s’impriment, sans doute, jusque dans les traits de notre visage…

 

 

Comment se prêter – vulgairement – au bonheur lorsque tant de misère et de malheurs persistent autour de soi…

Il y a, sans doute, une sagesse triste qui n’est ni complaisance, ni exagérément sentimentale. Comme une manière, peut-être trop sérieuse, de compatir et de faire corps, malgré soi, avec ce qui souffre…

Le rire, à cet égard, semble restreint et étriqué – excluant – trop oublieux du monde et des Autres. Quelque chose comme une contraction – entre l’aveuglement et l’égotisme. Une sorte de réjouissance du premier cercle frappé de cécité – indifférent à ce qui ne relève pas, en apparence, de son territoire ; une posture (presque abjecte) qui consiste à faire l’autruche au milieu de l’arène et des charniers…

 

 

Un autre jour que le sien – l’espace et la lumière, peut-être, des Dieux venus, un instant, nous réconforter…

 

 

A demi enseveli déjà par les ténèbres que l’âme se raidit – se cabre – et s’élance vers des frontières trop lointaines – inaccessibles – avant de se rendre à l’évidence après tant d’échecs et de défaites ; la nécessité de la capitulation…

Mille combats qui n’auront servi qu’à nourrir vainement l’espoir d’une issue…

 

 

Notre parole – miettes d’un ciel autrement plus railleur que nous – mais dont la voix est inhibée par l’impératif d’impartialité et la souveraineté du silence…

 

 

Mille lieux plutôt que le diktat du tambour…

Mille errances plutôt que la marche militaire…

L’appel du lointain moins fort que la nécessité de fuir…

 

 

Le désir si vif d’une histoire plutôt que le silence…

 

 

L’anonymat et la transparence comme autre manière d’exister…

 

 

Mots blancs qu’un long silence pourrait résumer…

 

 

Une déflagration de l’âme – et des ondes qui se propagent de lieu en lieu – favorisant toutes les grimaces…

 

 

De petites choses – rien que de petites choses. Le monde et l’âme en regorgent – et que nous montons en épingle pour donner (vainement) une consistance – un peu d’épaisseur – aux existences auxquelles nous feignons de croire…

 

 

Entre la mort, le néant et la folie serpentent – malaisés – la petite sente de l’espérance et tous les mensonges nécessaires pour continuer à vivre – continuer à croire que la vie et le monde sont autre chose qu’un rêve…

 

 

Entre coups et sourire, nous essayons de nous dresser – de parvenir à la hauteur de nos espérances – et de celles que nous devinons dans les yeux des Autres…

 

 

Vie discrète et solitaire comme les pierres que chacun foule sans voir…

 

 

Des visages – des existences – des maisons – des routes – des cités – des civilisations – mille choses pour croire en la réalité du monde…

 

 

De désert en lieu magique – le périple du solitaire. Ce long voyage où les escales ne sont nécessaires qu’au repos et au ravitaillement. Minuscule cortège sans autre bagage que le passéque l’on traîne, trop souvent, comme un boulet…

 

 

Paroles outrageusement mensongères – exagérées. Mais comment pourrait-on vivre autrement – et comment pourrait-on exposer – et revendiquer – sans honte – sans crainte – cet espace vide voué – uniquement – à béatitude et à la contemplation…

 

 

Regard et gestes – contemplation et contingences – spectateur joyeux des servitudes consenties…

 

 

Aliénation totale – monstrueuse – à laquelle n’échappe que le regard surplombant qui laisse les choses du monde dévaler leur pente – suivre leur destin…

 

 

Spectateur d’un monde dont la course n’a ni sens, ni raison. Des mouvements irrépressibles – seulement. Des pas, des danses, des rêves, du langage, des caresses, des coups. Le bon vouloir des Dieux et de la providence. Ce qui est – et ne peut ne pas être. Le possible – tous les possibles sur la palette de l’infini que nul n’est en mesure de connaître, ni d’apprivoiser…

Spectacle sans fin des mille voyages…

 

 

N’imaginons rien – soyons réels…

 

 

A ce qu’un Autre agrémenterait de raison, nous ôterions le contenu et l’inutile – et ajouterions la folie – histoire de voir plus loin que les yeux et l’esprit…

 

 

Terre en pente qui oblige à toutes les inclinaisons…

 

 

Fenêtres qu’un autre jour ne peut remplacer – et qui réapparaissent le temps de fermer les yeux…

 

 

Exploration obstinée – découvertes parcimonieuses – irrégulières – aléatoires – et avancées des plus ténues. L’allure (tragique) de l’homme…

 

 

Souvenir d’un autre partage – plus ancien – originel peut-être – où tous les visages étaient égaux et où les pyramides étaient des temples horizontaux…

 

 

Histoire déroulée jusqu’à la fin en dépit des aspérités. Heurts, accidents et revirements écrasés par le passage du temps…

 

 

Rien qu’un cri ininterrompu au fond de la poitrine – et que la gorge distille au fil des circonstances…

 

 

La poitrine – origine du monde – lieu premier et nourricier qui précéda la matrice des siècles. Temple d’avant la naissance du temps – dont nous avons oublié l’infinie tendresse…

 

 

A se rouler dans l’herbe sauvage dans le souvenir de notre premier abri. Enfant d’un monde sans machine – sans épreuve – sans défi – où rien n’existait en dehors du jeu…

Temps d’avant le désir et le rêve de l’homme…

 

 

Réel toujours ombragé par l’âme – et ces humeurs qui nous font tournoyer comme des toupies…

 

 

Ivre de bleu et de vert pour célébrer le naturel – le peu qui reste après le passage des hommes. Acte de résistance contre l’envahissement, partout, du rouge et du gris – contre le rythme effréné de la conquête et du progrès…

 

 

Voyageur et saltimbanque comme ces conteurs d’autrefois qui racontaient les mythes du monde – mais les pieds et la tête ancrés dans le silence et le réel le plus abrupt…

 

 

A dévisager le silence comme s’il nous était étranger…

 

 

A vivre loin des hommes (le plus loin possible) – dans cette marge, de plus en plus étroite, laissée à la vie sauvage. Le visage attendri par tout ce qui échappe (encore) à l’humain…

 

 

A défendre la beauté contre l’usage. A résister aux âmes jouissantes et exploiteuses. A honorer le silence contre la bêtise et la domination de l’homme…

Forme, peut-être, de sagesse contre tous les visages de la barbarie. Appel aussi au dépassement de la puérilité…

Dissidence et divergence du cœur que l’insensibilité révolte…

 

 

Une pensée métamorphosée en gestes…

Un silence incarné – que la parole, toujours, encombre…

La pente choisie, peut-être, par la sagesse…

 

 

On ne peut chambouler son destin. On le suit en traînant les pieds ou l’on s’y jette à corps perdu…

Ni écart, ni faux pas possibles…

 

 

J’envie parfois la solitude de l’aigle – son exil des hauteurs. La vie des falaises et la proximité du ciel. La quiétude d’un royaume au-dessus du monde…

 

 

Une âme et une perspective d’envergure – voilà, sans doute, ce qui fait le plus défaut aux hommes…

 

 

Des souliers trop étroits – trop vernis – trop colorés – mais qui suffisent au baguenaudage – aux excursions – aux abjects voyages des masses…

Les voyageurs, eux, sont d’une autre race – d’une autre trempe ; leur marche a une autre envergure…

 

 

Pierres des églises – des chemins – des châteaux-forts. Mille usages différents de la matière – comme le reflet de tous les horizons humains possibles…

 

 

L’éternité nous confisque (en idée) ce qu’un seul jour pourrait nous offrir. L’excès dilapide le plus précieux – atténue – et efface presque – le goût – la joie – l’intensité. Sous son joug, nous vivons comme des sacs avides et ingrats – impatients d’être remplis – vivant dans l’attente incessante de l’heure des repas – de la nourriture suivante…

 

 

Un autre jour – un autre pas – une autre page. Mille choses et mille gestes qui effacent les précédents…

Tout passe – rien ne subsiste. Et tout, sans cesse, recommence. Mais au lieu de vivre – heureux – au cœur de cette beauté – au cœur de ce miracle – nous nous lamentons sur la perte et la récurrence des corvées…

 

 

D’un ciel à l’autre – avec nos ailes nouvelles. Et quelques escales sur terre pour narguer les hommes…

 

 

Un autre paradigme du monde où les visages humains ne compteraient pas davantage que les pierres – où rien ne serait plus détestable que l’irrespect…

 

 

De moins en moins mimétiques – de plus en plus spéculaires – ainsi deviennent nos gestes et notre visage devant ce qui nous fait face…

 

 

Sans autre emprise que celles qui nous sont nécessaires…

Périple mû par l’esprit d’autonomie. Silence et solitude – et la quiétude des pierres (autant que possible)…

D’interstice en interstice. Et de la ruse et du brouhaha – pas même l’écho. Les rumeurs du monde de plus en plus lointaines…

 

 

Visage déshumanisé – offert sans certitude à l’au-delà de l’homme – plus vif – plus clair – plus vaste – et plus tranchant sans doute…

 

 

Exil et fuite – davantage que voyage…

Là où les nécessités nous appellent – là où l’autre visage se façonne…

 

 

Etrange périple dans l’âme et la poitrine du monde. Au plus près de ceux que la souffrance dévore…

 

25 janvier 2020

Carnet n°219 Notes journalières

Rien qu’un œil – une écoute – dans le silence – au-dessus des variables du monde…

Les clés du mystère…

 

 

Un seul jour éparpillé en autant de fragments nécessaires…

 

 

La masse indistincte – sans visage – à gesticuler dans la fosse…

Et du temps qui s’échappe – en apparence…

 

 

Des champs d’écume – à perte de vue. La surface d’un océan – une épaisseur opaque. Et un chant – une parole – comme une fenêtre – une éclaircie – un peu de lumière – un peu de ciel offert – pendant un court instant…

 

 

Chaque jour – tout revient – le soleil comme la nécessité de la page – la parole qui jaillit du silence pour s’imprimer sur la feuille blanche…

Les mille gestes que réclame le quotidien terrestre…

Le monde tel qu’il est…

 

 

Rien – pas même un élan – pas même une ressemblance – quelque chose d’inconnu, à chaque fois, et qui se répète – comme l’exacte contrepartie de l’oubli…

 

 

L’absence lézardée – de part en part – comme une étoffe que l’on déchire – un visage lacéré – une blessure nécessaire…

Le gouffre, à présent, exposé – la faille douloureuse soudain devenue béance criante. Manière de faire aboutir le réel – l’essentiel – la voix, puis, plus tard, le silence – comme un baume – une épaisseur réparatrice – dense et légère – le seul remède aux souffrances du monde – aux souffrances de vivre…

 

 

L’attente d’une lumière ou d’un souci – le labeur de l’homme – à creuser jusqu’à la source…

Le soleil convoqué à heure fixe pour une étreinte – la sauvagerie dans le sang – le temps – le rêve – l’espérance – les voies humaines les plus communes…

 

 

Présent là où la besogne doit se faire – l’attention portée à l’exacte place – le travail incessant de la tendresse – la percée progressive de la lumière…

La parole entre la lune et le sang – comme une flèche censée faire exploser la mémoire et le temps…

 

 

Des jours – et personne – un peu de ciel dans la tête – et le silence du monde devant soi. La vie sans la moindre image. Le soleil concentré dans l’âme…

 

 

Au commencement du monde – l’heure exquise – puis, la lente dégradation – ce que n’avaient pas prévu les Dieux dans leur ivresse – dans leur vertige…

Au premier jour déjà – l’enfance déclinait. Et au premier automne – le tourbillon du sommeil s’était déjà installé. Le reste ne fut qu’une progressive asphyxie – et l’attente distraite (et douloureuse) de la mort…

 

 

Des pierres et des larmes – nous-mêmes – ces visages durs – perdus déjà peut-être – incorruptibles – qui ne se laisseront jamais défigurer par le silence – arc-boutés sur leurs cris coincés au fond de la gorge – la poitrine suffocante – l’esprit trop fier pour oublier – s’abandonner – se laisser pénétrer par l’ambition de l’Amour – notre seul territoire – pourtant…

 

 

De la vieillesse sans célébration – l’intimité, peu à peu, réduite à l’intérieur silencieux des lèvres – à cette forme de silence desséchant – le souffle chaotique – l’œil sans étonnement – presque éteint – aussi épuisé que l’âme inutile – abandonnée au fil des saisons…

 

 

Ce qui circule entre le bleu et l’être – ce qui maintient vive la flamme de chacun – malgré la nuit – le froid – malgré les eaux noires et la terre qui, peu à peu, nous ensevelit – nous étouffe – nous condamne à trouver une autre issue…

 

 

Ce qui monte vers les terres mensongères – le bleu sans tache – un langage clair – l’identité sans usurpation – un monde sans folie – une humanité sans illusion. Et ce qui nous rassure – ce qui nous protège – ce que nous édifions – tous ces actes (et tous ces gestes) inutiles – ce à quoi nous occupons notre vie – les (trop longues) prémices du réel labeur de l’homme…

 

 

Nous sommes – comme cette flamme ensevelie – pas même une espérance d’île au milieu des ténèbres – la barque qui fera naufrage (avec tout le reste) – des tourbillons de sommeil dans la nuit agitée – sans remède…

 

 

Immobile sous la lampe – comme ces pierres à l’ombre de la mémoire – dans la respiration d’un silence étranger – presque hors saison…

Ce qui résiste – le grand écart qui nous fera chuter…

Comme un retour nécessaire à la source – au plus simple – au geste originel…

 

 

Ce que les ruines nous annoncent – nous révèlent – non pas la malédiction du temps – mais son absence déterminante – le lieu où les choses sont réunies pour transformer les combinaisons – les incessants échanges de matière et d’énergie que nous additionnons dans un sentiment illusoire de continuité…

 

 

Le vent des cimes et du silence – sur les voyageurs – les oiseaux – la lune – ce qui prétend exister – ce qui secoue – martèle – déchire – manière d’effacer toutes les certitudes – invitation à s’incliner – à ôter l’apparence et l’inutile – la tentative appropriée pour retrouver le regard simple – innocent – des origines. La nudité parfaite que nous avons – toujours – trop recouverte – trop habillée…

 

 

De l’ombre à rebours – comme un lent décompte vers la lumière – le monde devenant, peu à peu, comme autrefois – un immense jardin – l’infini terrestre sans visage – un caillou dans le cosmos – et dans cette confusion des échelles – au cœur de ce cafouillage, soudain, la naissance d’un regard plus lucide qui donne à voir autrement – de manière plus simple – plus large – plus souterraine…

Ce qui demeure – partout – en attente d’Amour – ce qui émane de l’intérieur – le même appel – la même nécessité – quels que soient le lieu et la forme…

 

 

Ce qui s’élève avec le rire – dans le vent – les bras ouverts – des gestes – une voix – et qui retombe sur la terre avec délicatesse – comme de la neige sur les chemins noirs – comme une épaisseur sur le froid – pour initier une autre manière de vivre et d’habiter le monde…

 

 

Rien sur les pierres – pas même le temps – pas même la chair – plus légers – envolés – comme les portes et l’angoisse. Tout s’est ouvert au ciel. Et le silence est devenu le sol – comme au premier jour du monde…

 

 

Un jour et une nuit sans rive – comme un centre tournant autour de lui-même – qu’aucune main ne peut saisir – qu’aucun bras ne peut hisser sur notre épaule. Nous portons autre chose – le poids du sommeil et la promesse de l’invisible – les clés des saisons indolores – rien qu’un changement de peau apparent…

 

 

Ce que l’invisible nous révèle du bleu – du temps – du sentiment. Quelque chose qui change d’humeur et de visage – des fragments assemblés avec un peu de joie ou d’orage – l’innocente étrangeté du monde – rien qu’une surface – qu’une étoffe – avec au-dedans – partout éparpillé – le mystère…

 

 

Le rideau – obscur – épais – misérable – comme de la boue accrochée aux yeux – aux pas – au-dedans de la tête…

La tristesse orageuse de l’homme – l’inertie de l’âme – comme un écart que rien ne peut combler – que rien ne peut effacer…

La nuit – comme son propre visage qui se reflète dans celui de l’Autre – deux miroirs sombres qui se font face…

 

 

Rien qu’un lieu – pas même une énigme qui mêle la source et la voix – le silence et le foisonnement – la trace du périple et le triangle externe – étendu – ce qui subsiste après l’homme – l’envergure…

 

 

Entre l’effroi et l’apaisement – le désenchantement du monde – l’éloignement des yeux. Les vertus invisibles du regard – ce qui s’allège avec l’hiver. Le fond de l’esprit face à la mort. Ce qui arrive, un jour, après avoir vécu trop près des hommes…

 

 

Le martèlement de l’âme dans la (trop grande) proximité de la chair. Des fables sur les pierres qui se déversent dans les têtes – avec un peu de sable autour…

 

 

Des rêves et du langage – l’alphabet de l’illusion. Les balbutiements d’un questionnement. Le début, peut-être, d’un autre voyage…

 

 

Des questions – plus bas – qui s’entassent. Et la nuit par-dessus qui donne aux yeux – à l’esprit – cette épaisseur opaque. L’indifférence de la réponse pourvu que la faim soit satisfaite…

Devant les Autres – la tête face au sommeil. Là – tout à côté – parallèle au monde. Le visage au-dessus du théâtre – au-dessus du cirque. La parole enjambant les Dieux endormis – la torpeur des hommes. L’âme sensible – parmi la tragédie des bêtes et des choses…

 

 

Ce que l’on griffonne parmi les ruines – poussière sur laquelle on soufflera bientôt – sur laquelle aucune larme ne sera jamais tombée…

 

 

Le ciel à l’envers – et la tête en bas – le front enfin à hauteur d’herbe. Des lignes – des choses – un visage – que l’on oubliera aussitôt le tombeau fermé…

Personne aux funérailles – l’azur – le vent – quelques oiseaux – de grands arbres et l’herbe fidèles. Pas la moindre face humaine. Le même cercle de solitude que de son vivant…

 

 

Le bleu – encore – comme une lumière à peine aperçue – à peine décrite. Le prolongement de la figure et de l’étoile. Et la danse ininterrompue sur la route des ombres – ce que nous inventons pour nous sentir vivants – faussement libres – malgré le jeu du monde et du temps…

 

 

Rien de ce que nous traversons – l’interrogation pulvérisée – le sang et la cendre – l’axe déroutant de la rencontre – ce qui impose l’éloignement et la solitude. Quelques traces dans le sable sale et piétiné – une succession de pas qu’effaceront les prochaines vagues…

 

 

L’envol comme le prolongement naturel de la chute – et non comme miracle – ni comme ascension hasardeuse ou inattendue…

 

 

La voix de la parole – et non l’inverse – ce qui tend à la rencontre – les racines – quelque part – au cœur du silence – en soi – comme la douleur et la lumière…

 

 

Rien à poser dans les bras de l’Autre – dans la main du monde. Un regard seulement – qui s’éloigne. Une assise au-delà des lieux – des ombres – des postures – dans ce que rien n’épuise. Hors du temps qui se succède à lui-même. Hors du sable et des songes – dans l’imperceptible aux yeux humains…

 

 

De brisure en brisure – jusqu’à la dislocation totale – parfaite…

Loin – très loin – de la colonie moutonnante…

La célébration de la soustraction jusqu’aux cendres – jusqu’aux racines du vide – après le douloureux (et salvateur) labeur du vent…

Rien que des traces invisibles dans le silence…

 

 

Le jour et la solitude – comme seul repos – seule nécessité de l’âme…

 

 

Avec le monde – rien que des ombres à partager. Et rien que des tombes à la fin du temps prêté – donné pour (presque) rien…

Des figures et des chemins – immobiles. Des existences sans vertige – sans métamorphose…

 

 

L’image du monde – des Autres – et ce rire – et cette colère – qui n’en finissent pas – et qui n’en finiront, sans doute, jamais…

 

 

Trop peu d’étreintes sur la pierre…

Trop de douleur et de gestes insensés…

Rien que le déplacement des ombres – ce que s’échangent les âmes…

 

 

L’enchantement d’un Autre – en nous – dans ce corps gisant – presque de la jubilation à vivre si peu – dans la proximité de la mort…

 

 

Le cœur chamboulé – bancal – déchiré – défait par trop de présence grise – de faces opaques et désenchantées – le manque criant de soi en l’Autre – l’approche terne des saisons – les yeux sans interrogation – l’âme fate et sans réponse – de la terre partout comme une épaisseur brunâtre dans laquelle s’empêtrent les gestes et la possibilité de la lumière…

 

 

Ce que la nuit dilapide – ce que l’esprit peut comprendre – Dieu entre nous et la vérité – le monde en-dessous – et la tête en flammes – ce qu’il nous arrive d’entendre…

Main dans la main avec tous les délires…

Des fragments de source dans la parole…

Notre solitude la plus solide…

 

 

On se lève – perdu – déjà le jouet d’un Autre – du monde – des Autres – de quelques-uns. Le cœur brûlant au milieu de l’hiver – long – interminable – la seule saison en ces terres oublieuses des âmes…

Pas même une enfance – des chemins trop prévisibles – édifiés par de faux sages – tous ceux qui voudraient qu’on leur ressemble ou qui aimeraient se maintenir au-dessus de nos têtes…

Et puis – soudain – toute cette solitude offerte – conquise peut-être – patiemment édifiée avec les briques de l’invisible…

 

 

Ça se tord – ça s’enlace – ça se heurte – au-dedans. Et l’on a vite fait d’attraper quelques lettres pour jouer avec – découvrir un bout de vérité – se tenir debout – seul face au monde – seul face à la foule. On ne dit rien – on n’aboie pas (jamais) avec la meute – on reste silencieux – on est là – présent – à vivre – à respirer, peut-être, pour la dernière fois…

 

 

Des fissures qui dessinent sur notre âme – notre visage – une géographie particulière. Des trous à la place des pensées – des failles grandissantes – mobiles – qui s’élargissent sous les assauts du vent et de l’oubli. L’âme libre – aussi folle que la main qui tente d’agripper autour d’elle quelque chose – un peu de sable – pour avoir l’air moins nue devant la source – invisible – introuvable – au milieu de l’absence – au milieu des Autres – ces fantômes…

Quelque part – là où l’on s’imagine vivre – parmi les ombres…

 

 

De brisure en rupture – autant de soustractions nécessaires – jusqu’à ce qu’il ne reste plus rien – pas même un nom – juste un regard égal sur toutes les variables (et toutes les variantes) du monde…

 

 

Autant de visages autour de soi – et pas un seul d’humain. L’œil qui se retourne sur personne – à courir le long des miroirs – reflets encore – sans la moindre présence…

 

 

Du silence et du sommeil – en quantités égales – et (approximativement) la même épaisseur – ce qui laisse présager un long et rude labeur…

 

 

De la blancheur et de l’écume…

Tout s’use excepté le vide – le regard – l’innocence…

 

 

Des yeux – une âme – un regard – des mains – tournés vers l’invisible…

Nulle part ailleurs – où prédominent (toujours) les images…

 

 

Des pas dans la poussière – quelques traces sur la neige – la vie bras ouverts au vent. Une chambre dans la lumière…

D’un soleil à l’autre – silencieusement…

 

 

Une âme – une table – du papier. Et l’encre jetée sur la feuille par le ciel – à travers la main – ce qui guide le feutre patiemment – avec fougue – comme la seule activité possible – salutaire. Et le reste offert au nécessaire – à l’essentiel – à l’être – à ce qui contemple…

Encore trop de zones imprécises pour s’offrir pleinement – entièrement (et de manière permanente) au silence…

 

 

Mille signes – mille pages – mille livres. Un peu d’âme et de sang – de la chair et de la sueur – ce que nous avons été – et ce qui restera pendant quelques saisons – le temps d’un soupir – le temps d’un souffle retenu…

Toute la besogne possible au cours de notre (très) bref passage…

 

 

Du monde – à la rescousse de rien – de personne…

Des gestes pour soi – en sa propre absence…

Des chemins qui s’ignorent…

Des reflets de visage dans le miroir qui s’inclinent…

Le garant d’aucune exigence – ce qui pousse sur le sable avec les fleurs…

Partout – toujours – les mêmes têtes de l’ignorance et de la cruauté – les pires, sans doute – celles qui s’imaginent savantes et généreuses…

 

 

De l’entente ignorée – bannie – interdite presque. Le combat des fronts appuyés les uns contre les autres – béquilles et lances – tout à la fois…

Comme un soleil gris – annonciateur et pourvoyeur de toutes les pluies à venir – dans l’âme – les veines – sous la peau – partout où règnent le manque et le rêve – de la tête aux pieds – jusqu’à l’épuisement – jusqu’à la mort…

 

 

Personne – ni devant – ni derrière soi. Seul sur les pierres – à regarder le ciel – le monde – le désert – à écrire sur le sable que nul n’existe – qu’il n’y a personne (pas la moindre âme) sur ces rives – et voir cela comme une offrande – le privilège (parfois douloureux, bien sûr) d’un regard qui cherche sa nature – son envergure – l’infini amoureusement silencieux…

 

 

Il y a des époques où tout sommeille – où même les monstres et les Dieux sont endormis. Et malgré les protestations – l’agitation – l’effervescence – ces siècles ont les yeux clos…

 

 

Du dedans – un autre jour – comme un soleil téméraire qui s’avance vers la main – vers la tête – malgré la nuit enveloppante et les ombres alentour…

Nous n’affrontons que nos fantômes que nous prenons pour les pires démons du monde. L’Autre – c’est nous – en plus réel – en moins déformé par notre prisme pathologique – le socle de nos images et de nos idées – de toutes nos (trop) trompeuses représentations…

 

 

Un peu d’encre sur la matière lisse – pour vider ce qu’il reste dans l’âme – comme un transfert du dedans vers le monde – un peu d’intériorité offerte au vent…

 

 

La volonté éteinte – pas une seule pierre dans la poche. La légèreté du souffle – la fluidité du sang. La voix et la nécessité de la parole comme seules rugosités…

Les mains vides – les fleurs à leur place – le long des berges sauvages – dans le prolongement des grands arbres de la forêt…

La somme des douleurs – et les flots de larmes qu’elles ont suscités – perdus – au fond de la mémoire peut-être – dans un recoin de l’esprit qui saura les retrouver le moment venu…

Rien d’effacé – jamais – tout en soi – à l’état de possible (ou d’imaginable)…

 

 

On reste – en soi – devant les portes du monde – devant l’absence manifeste – le sommeil et la confusion – l’ignorance et l’aveuglement – les mille petites lampes inutiles – sans portée – quelque chose d’infime…

Plus un fardeau qu’une possibilité…

 

 

Le plus modeste – en nous – que l’on dénonce – que l’on tente (en vain) de redresser – que l’on voudrait rendre plus présentable – au lieu de le laisser envahir tout notre être – jusqu’à nos plus infimes recoins – jusqu’à ce qu’il imprègne toutes nos (absurdes) prétentions…

 

 

Le seul visage – en soi – celui de l’innocence – cette figure antérieure à l’enfance – celle qui n’a jamais consenti au monde – à cette (inévitable) corruption du premier jour…

 

 

Tout s’éloigne – tout s’efface – à présent. Ne reste plus que ce vieil abri au fond de soi – le premier – l’originel – celui que nous avons découvert avant tous les autres – cette chambre ouverte sur les vents dont les fenêtres (toutes les fenêtres) sont tournées vers le jour – le silence – l’infini – notre visage au-dedans qui, parfois, se reflète sur les choses et les figures du monde…

 

 

La mort – comme une route d’ombre et de sang – et comme chemin de rapprochement ; ce qui bougeait, à présent, ne bouge plus – comme un écart, peu à peu, réduit entre ce que nous sommes et ce à quoi nous ressemblons…

 

 

L’absence – comme le monde alentour – jamais le centre – jamais le regard – l’attention innocente…

Tout s’écarte – s’éloigne – puis pourrit – non à cause du temps – qui, bien sûr, n’existe pas – mais à cause de l’acharnement des choses entre elles – cela seul abîme – corrompt – dégrade ; l’humus et la régénérescence du monde – la ronde tragique des vivants – de la matière rongée – égorgeante – ballottée…

 

 

De plus en plus étranger au monde – comme un éloignement (naturel) de l’absence – les pas qui vont sans volonté vers le lieu du silence – du réel – de la vérité – là où la sensibilité et la lumière s’offrent sans effort – là où il est impossible de vivre sans elles…

 

 

Après la perte et l’oubli – le plus vaste étalé. L’air frais – nouveau – pour couronner le naufrage…

 

 

Comme un Autre – là où l’on est – sans refuge – sans cachette – sans mystère – offert (presque entièrement) aux flammes – à tous les incendies du monde…

 

 

A force d’errer – on glisse – imperceptiblement – vers soi – de plus en plus près – on se rapproche du centre – au fil des pas – au fil des cercles concentriques…

 

 

Des histoires – des ombres – de la brume – effacées d’un seul geste – lent – continu – progressif – la manière de disparaître après l’invention de soi (sans cesse consolidée à mesure que les années passent) – le lent déclin malgré la force (persistante) des rêves – unique façon, sans doute, de se tenir debout au milieu des Autres et des massacres – au cœur de cet étrange décor aux gestes funestes…

 

 

Notre nom sans la mémoire. Des lèvres muettes devant cette invention. L’impossibilité de l’avenir. Ce qui a lieu – à cet instant même…

Le réel célébré sans rituel – sans décor – sans sacrifice – sans massacre…

La flamme et l’accueil dans le regard – sans le moindre artifice – sans la moindre ornementation…

 

 

En l’état – sans intention – là où le vent (nous) pousse…

Faire face et obéir à ce qui s’impose…

 

 

Sans appui – sur cette corde tendue entre les seuils – du plus grossier au vertige de l’invisible. La plus haute simplicité – la nudité la plus élémentaire – sans exercice – sans apprentissage. Au plus proche, peut-être, de ce que l’homme peut espérer approcher…

La résultante naturelle de mille soustractions…

La conscience et la vie brute qui arrive – qui nous traverse – qui s’efface…

 

 

La solitude sans les songes – le sang naturel de l’homme. Le ciel sur la pierre. La faim réduite – l’accomplissement du silence. La grande humilité – la souveraineté radieuse…

Rien – sauf, peut-être, l’apparence d’un visage…

 

 

Plus souvent le geste que le mot…

Et des pages, pourtant – les quatre saisons – le silence d’avant le monde – la fête de l’âme (enfin) comprise. La solitude partout à la ronde – comme le seul territoire possible – presque un fief – un rempart contre le rayonnement de la bêtise…

 

 

Le sang au service de la lumière – et non sous le joug de la faim et de la main meurtrière…

 

 

Si peu de chose – un regard – un sourire – le monde déserté. Le visage d’un autre lieu qui se dessine – ni l’ombre – ni l’ailleurs – un vieux restant d’Amour qui (enfin) se libère – qui (enfin) se déploie…

 

 

Rien – le réceptacle du jour et de la blessure. Le monde qui revient – sans courage face à la rouille et aux ruines à rebâtir. Et ce soleil – ce grand soleil promis – introuvable au-dedans…

De l’herbe – du ciel – du sang – et – absolument – rien d’autre jusqu’à l’horizon…

 

 

Ça a l’air d’être un homme – mais ce n’est rien – bien davantage que cela – quelque chose qui, à présent, refuse de se battre – malgré les apparences – quelque chose sur le point de renoncer – qui offre au ciel la part belle et ce qui était – en lui – le moins libre – le plus insoumis…

De la tendresse – à présent – comme le nectar le plus ensoleillé des fleurs – dispensée à ce qui arrive – à ce qui passe – à ce qui se présente avec, souvent, les deux mains liées derrière le dos…

 

 

Des cortèges qui vont et viennent – et qui font halte parfois – qui n’ont jamais su – ni même essayé de deviner – le sens de cette marche incessante – absurde. Des pas – de simples pas – qui s’enchaînent les uns après les autres – le groupe – la troupe – les têtes autour de soi – qui rassurent et impriment la cadence. Le front baissé sous la couche des autres fronts – comme une épaisseur infranchissable – le destin de l’homme, nous a-t-on dit, lorsque nous avons rejoint – à notre insu – à notre naissance – la longue procession des ignorants…

 

 

Un peu de ciel sur le sol – pour rendre plus vivante – plus vibrante – la chair – pour que le feu remplace les lampes et que le monde devienne (enfin) un refuge…

 

 

L’homme pourra-t-il, un jour, être comme l’oiseau dans le vent – une aile pour la peine des Autres – un sourire (un simple sourire) – un jour de liesse dans la tristesse incorruptible des siècles – celui que le monde attendait…

Ni ombre – ni malheur. Un souffle joyeux et rafraîchissant. Une âme plutôt qu’un corps – un peu de silence et de poésie à la place de la faim – un esprit ouvert plutôt qu’une main méfiante et armée – celui qui pourrait – sans crainte – sans honte – s’annoncer comme un (réel) représentant de l’espèce humaine…

 

 

Tout – dans l’espace – comme un pauvre contenu – des choses mobiles – terriblement – qui s’accumulent – qui s’empilent en couches hétéroclites – l’écorce du monde – changeante – avec du noir – la nuit – par-dessus. Souvent (trop souvent) – rien de déterminant pour le jour et le silence – pour la joie et la justesse des gestes…

Des âmes à genoux qui prient – qui ne savent comment faire – ni à qui s’adresser. Juste des mots tristes – triviaux – pleins d’espérance – aussi pauvres que ce que contient l’espace – la même matière…

 

 

De l’eau – comme sur des lèvres assoiffées. Le jour – comme la source. Et les pas – le feu de l’âme – pour dessiner un chemin. Rien à emprunter à l’Autre – personne à imiter. Dans la solitude qui cherche – qui débroussaille – qui innove et invente – sur la voie véritable…

 

 

Le feutre sur la page – comme un bâton sur le sable – un geste dans l’espace et une voix dans le silence – une manière de danser dans le monde avec le mystère…

 

 

Ni angle – ni calcul – ni mur – ni pierre – pas la moindre parole…

Tout est déjà pris dans la trame – comme nos mains – nos lèvres – qui s’essayent à l’invention – à l’aventure – à repousser les seuils et les confins – dans un je ne sais quoi de désespéré – avec cette part obscure de l’âme sur la langue – au bout des doigts…

 

 

Tout dans tout – et toutes les portes fermées. Le destin ouvert – presque libre – affranchi des peurs les plus grossières – le sang et le souffle – sûrs – provisoires – énergiques – avec le sablier renversé dans la tête – avec les grains du temps éparpillés dans la tuyauterie – en suspens – laissant les pas et les mots franchir toutes les lisières successives – sans un nom – sans personne – juste avec des larmes – comme les seules traces possibles sur la pierre…

 

<< < 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 > >>