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LES CARNETS METAPHYSIQUES & SPIRITUELS

A PROPOS

La quête de sens
Le passage vers l’impersonnel
L’exploration de l’être

L’intégration à la présence


 

CARNETS PUBLIES

L'expérience du monde 
Récit (1997-1999)

Solitudes 
Récit (2001)

Le petit chercheur Livre 1  
Conte (2004)

Le petit chercheur Livre 2  
Conte (2004)

Le petit chercheur Livre 3  
Conte (2004)

Quêteur de sens  
Essai anthologique (2005)

Traversée commune  
Livre expérimental (2007)

Traversée commune Livre 1  
Livre expérimental (2007)

Traversée commune Livre 2  
Livre expérimental (2007)

Traversée commune Livre 3  
Livre expérimental (2007)

Traversée commune Livre 4  
Livre expérimental (2007)

Traversée commune Livre 5  
Livre expérimental (2007)

Traversée commune Livre 6  
Livre expérimental (2007)

Traversée commune Livre 7  
Livre expérimental (2007)

Traversée commune Livre 8  
Livre expérimental (2007)

Traversée commune Livre 9  
Livre expérimental (2007)

Traversée commune Livre 10  
Livre expérimental (2007)

Tourbillon(s) 
Journal & récit (2008-2013)

Le goût d'autre chose 
Journal (2013-2016)

Un homme simple et sage 
Récit (2014)

Une âme sensible Vol 1  
Journal (2016-2019)

Une âme sensible Vol 2 
Journal (2016-2019)

Entre le rêve, le monde... Vol 1  
Journal (2019-2020)

Entre le rêve, le monde... Vol 2  
Journal (2019-2020)

Quelque chose du sang...  
Journal (2020-2021)

En plein cœur Vol 1 
Journal (2021-2022)

En plein cœur Vol 2 
Journal (2021-2022)

En plein cœur Vol 3 
Journal (2021-2022)

Si près de nos lèvres... Vol 1 
Journal (2022-2023)

Si près de nos lèvres... Vol 2 
Journal (2022-2023)

Si près de nos lèvres... Vol 3 
Journal (2022-2023)

Si près de nos lèvres... Vol 4 
Journal (2022-2023)

Vie d'un ermite itinérant Vol 1 
Récit (2023)

Vie d'un ermite itinérant Vol 2  
Récit (2023)

Une destinée sans certitude Vol 1 
Journal (2023-2024)

Une destinée sans certitude Vol 2 
Journal (2023-2024)

Entre Dieu et la pierre Vol 1
Journal (2024-2025)

Entre Dieu et la pierre Vol 2
Journal (2024-2025)

Entre Dieu et la pierre Vol 3
Journal (2024-2025)

Entre Dieu et la pierre Vol 4
Journal (2024-2025)

Quelques jours... Vol 1  
Journal (2025)

Quelques jours... Vol 2  
Journal (2025)

Quelques jours... Vol 3  
Journal (2025)

Quelques jours... Vol 4  
Journal (2025)

En son for intérieur Vol 1 partie 1
Journal (2025)

En son for intérieur Vol 1 partie 2
Journal (2025)

En son for intérieur Vol 2 partie 1
Journal (2025-2026)

En son for intérieur Vol 2 partie 2
Journal (2025-2026)

 

CARNETS BRUTS

Carnet n°1
L’innocence bafouée

Récit / 1997 / La quête de sens

Carnet n°2
Le naïf

Fiction / 1998 / La quête de sens

Carnet n°3
Une traversée du monde

Journal / 1999 / La quête de sens

Carnet n°4
Le marionnettiste

Fiction / 2000 / La quête de sens

Carnet n°5
Un Robinson moderne

Récit / 2001 / La quête de sens

Carnet n°6
Une chienne de vie

Fiction jeunesse / 2002/ Hors catégorie

Carnet n°7
Pensées vagabondes

Recueil / 2003 / La quête de sens

Carnet n°8
Le voyage clandestin

Récit jeunesse / 2004 / Hors catégorie

Carnet n°9
Le petit chercheur Livre 1

Conte / 2004 / La quête de sens

Carnet n°10
Le petit chercheur Livre 2

Conte / 2004 / La quête de sens

Carnet n°11 
Le petit chercheur Livre 3

Conte / 2004 / La quête de sens

Carnet n°12
Autoportrait aux visages

Récit / 2005 / La quête de sens

Carnet n°13
Quêteur de sens

Recueil / 2005 / La quête de sens

Carnet n°14
Enchaînements

Récit / 2006 / Hors catégorie

Carnet n°15
Regards croisés

Pensées et photographies / 2006 / Hors catégorie

Carnet n°16
Traversée commune Intro

Livre expérimental / 2007 / La quête de sens

Carnet n°17
Traversée commune Livre 1

Récit / 2007 / La quête de sens

Carnet n°18
Traversée commune Livre 2

Fiction / 2007/ La quête de sens

Carnet n°19
Traversée commune Livre 3

Récit & fiction / 2007 / La quête de sens

Carnet n°20
Traversée commune Livre 4

Récit & pensées / 2007 / La quête de sens

Carnet n°21
Traversée commune Livre 5

Récit & pensées / 2007 / La quête de sens

Carnet n°22
Traversée commune Livre 6

Journal / 2007 / La quête de sens

Carnet n°23
Traversée commune Livre 7

Poésie / 2007 / La quête de sens

Carnet n°24
Traversée commune Livre 8

Pensées / 2007 / La quête de sens

Carnet n°25
Traversée commune Livre 9

Journal / 2007 / La quête de sens

Carnet n°26
Traversée commune Livre 10

Guides & synthèse / 2007 / La quête de sens

Carnet n°27
Au seuil de la mi-saison

Journal / 2008 / Le passage vers l’impersonnel

Carnet n°28
L'Homme-pagaille

Récit / 2008 / Le passage vers l’impersonnel

Carnet n°29
Saisons souterraines

Journal poétique / 2008 / Le passage vers l’impersonnel

Carnet n°30
Au terme de l'exil provisoire

Journal / 2009 / Le passage vers l’impersonnel

Carnet n°31
Fouille hagarde

Journal poétique / 2009 / Le passage vers l’impersonnel

Carnet n°32
A la croisée des nuits

Journal poétique / 2009 / Le passage vers l’impersonnel

Carnet n°33
Les ailes du monde si lourdes

Poésie / 2009 / Hors catégorie

Carnet n°34
Pilori

Poésie / 2009 / Hors catégorie

Carnet n°35
Ecorce blanche

Poésie / 2009 / Hors catégorie

Carnet n°36
Ascèse du vide

Poésie / 2009 / Hors catégorie

Carnet n°37
Journal de rupture

Journal / 2009 / Hors catégorie

Carnet n°38
Elle et moi – poésies pour elle

Poésie / 2009 / Hors catégorie

Carnet n°39
Préliminaires et prémices

Journal / 2010 / Le passage vers l’impersonnel

Carnet n°40
Sous la cognée du vent

Journal poétique / 2010 / Le passage vers l’impersonnel

Carnet n°41
Empreintes – corps écrits

Poésie et peintures / 2010 / Hors catégorie

Carnet n°42
Entre la lumière

Journal poétique / 2011 / Le passage vers l’impersonnel

Carnet n°43
Au seuil de l'azur

Journal poétique / 2011 / Le passage vers l’impersonnel

Carnet n°44
Une parole brute

Journal poétique / 2012 / Le passage vers l’impersonnel

Carnet n°45
Chemin(s)

Recueil / 2013 / Le passage vers l’impersonnel

Carnet n°46
L'être et le rien

Journal / 2013 / L’exploration de l’être

Carnet n°47
Simplement

Journal poétique / 2014 / L’exploration de l’être

Carnet n°48
Notes du haut et du bas

Journal poétique / 2014 / L’exploration de l’être

Carnet n°49
Un homme simple et sage

Récit / 2014 / L’exploration de l’être

Carnet n°50
Quelques mots

Journal poétique / 2014 / L’exploration de l’être

Carnet n°51
Journal fragmenté

Journal poétique / 2014 / L’exploration de l’être

Carnet n°52
Réflexions et confidences

Journal / 2014 / L’exploration de l’être

Carnet n°53
Le grand saladier

Journal poétique / 2014 / L’exploration de l’être

Carnet n°54
Ô mon âme

Journal poétique / 2014 / L’exploration de l’être

Carnet n°55
Le ciel nu

Recueil / 2014 / L’exploration de l’être

Carnet n°56
L'infini en soi 

Recueil / 2015 / L’exploration de l’être

Carnet n°57
L'office naturel

Journal / 2015 / L’exploration de l’être

Carnet n°58
Le nuage, l’arbre et le silence

Journal / 2015 / L’exploration de l’être

Carnet n°59
Entre nous

Journal / 2015 / L’exploration de l’être

Carnet n°60
La conscience et l'Existant

Essai / 2015 / L’exploration de l’être

Carnet n°61
La conscience et l'Existant Intro

Essai / 2015 / L’exploration de l’être

Carnet n°62
La conscience et l'Existant 1 à 5

Essai / 2015 / L’exploration de l’être

Carnet n°63
La conscience et l'Existant 6

Essai / 2015 / L’exploration de l’être

Carnet n°64
La conscience et l'Existant 6 (suite)

Essai / 2015 / L’exploration de l’être

Carnet n°65
La conscience et l'Existant 6 (fin)

Essai / 2015 / L’exploration de l’être

Carnet n°66
La conscience et l'Existant 7

Essai / 2015 / L’exploration de l’être

Carnet n°67
La conscience et l'Existant 7 (suite)

Essai / 2015 / L’exploration de l’être

Carnet n°68
La conscience et l'Existant 8 et 9

Essai / 2015 / L’exploration de l’être

Carnet n°69
La conscience et l'Existant (fin)

Essai / 2015 / L’exploration de l’être

Carnet n°70
Notes sensibles

Journal / 2016 / L’exploration de l'être

Carnet n°71
Notes du ciel et de la terre

Journal / 2016 / L’exploration de l'être

Carnet n°72
Fulminations et anecdotes...

Journal / 2016 / L’exploration de l'être

Carnet n°73
L'azur et l'horizon

Journal / 2016 / L’exploration de l'être

Carnet n°74
Paroles pour soi

Journal / 2016 / L’exploration de l'être

Carnet n°75
Pensées sur soi, le regard...

Journal / 2016 / L’exploration de l'être

Carnet n°76
Hommes, anges et démons

Journal / 2016 / L’exploration de l'être

Carnet n°77
La sente étroite...

Journal / 2016 / L’exploration de l'être

Carnet n°78
Le fou des collines...

Journal / 2016 / L’intégration à la présence

Carnet n°79
Intimités et réflexions...

Journal / 2016 / L’intégration à la présence

Carnet n°80
Le gris de l'âme derrière la joie

Récit / 2016 / L’intégration à la présence

Carnet n°81
Pensées et réflexions pour soi

Journal / 2016 / L’intégration à la présence

Carnet n°82
La peur du silence

Journal poétique / 2016 / L’intégration à la présence

Carnet n°83
Des bruits aux oreilles sages

Journal / 2016 / L’intégration à la présence

Carnet n°84
Un timide retour au monde

Journal / 2016 / L’intégration à la présence

Carnet n°85
Passagers du monde...

Journal / 2016 / L’intégration à la présence

Carnet n°86
Au plus proche du silence

Journal / 2016 / L’intégration à la présence

Carnet n°87
Être en ce monde

Journal / 2016 / L’intégration à la présence

Carnet n°88
L'homme-regard

Récit / 2016 / L’intégration à la présence

Carnet n°89
Passant éphémère

Journal poétique / 2016 / L’intégration à la présence

Carnet n°90
Sur le chemin des jours

Recueil / 2016 / L’intégration à la présence

Carnet n°91
Dans le sillon des feuilles mortes

Recueil / 2016 / L’intégration à la présence

Carnet n°92
La joie et la lumière

Journal / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°93
Inclinaisons et épanchements...

Journal / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°94
Bribes de portrait(s)...

Journal / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°95
Petites choses

Journal poétique / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°96
La lumière, l’infini, le silence...

Journal / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°97
Penchants et résidus naturels...

Journal / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°98
La poésie, la joie, la tristesse...

Journal / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°99
Le soleil se moque bien...

Journal / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°100
Si proche du paradis

Journal / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°101
Il n’y a de hasardeux chemin

Journal / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°102
La fragilité des fleurs

Journal / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°103
Visage(s)

Journal / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°104
Le monde, le poète et l’animal

Journal / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°105
Petit état des lieux de l’être

Journal / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°106
Lumière, visages et tressaillements

Journal / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°107
La lumière encore...

Journal poétique / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°108
Sur la terre, le soleil déjà

Journal poétique / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°109
Et la parole, aussi, est douce...

Recueil / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°110
Une parole, un silence...

Journal poétique / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°111
Le silence, la parole...

Recueil / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°112
Une vérité, un songe peut-être

Journal / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°113
Silence et causeries

Recueil / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°114
Un peu de vie, un peu de monde...

Journal / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°115
Encore un peu de désespérance

Journal / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°116
La tâche du monde, du sage...

Recueil / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°117
Dire ce que nous sommes...

Recueil / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°118
Ce que nous sommes – encore...

Recueil / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°119
Entre les étoiles et la lumière

Recueil / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°120
Joies et tristesses verticales

Journal poétique / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°121
Du bruit, des âmes et du silence

Journal / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°122
Encore un peu de tout...

Journal poétique / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°123
L’amour et les ténèbres

Recueil / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°124
Le feu, la cendre et l’infortune

Recueil / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°125
Le tragique des jours et le silence

Journal / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°126
Mille fois déjà peut-être...

Journal / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°127
L’âme, les pierres, la chair...

Recueil / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°128
De l’or dans la boue

Journal / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°129
Quelques jours et l’éternité

Journal / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°130
Vivant comme si...

Journal / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°131
La tristesse et la mort

Récit / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°132
Ce feu au fond de l’âme

Recueil / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°133
Visage(s) commun(s)

Recueil / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°134
Au bord de l'impersonnel

Journal / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°135
Aux portes de la nuit et du silence

Recueil / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°136
Entre le rêve et l'absence

Recueil / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°137
Nous autres, hier et aujourd'hui

Récit / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°138
Parenthèse, le temps d'un retour...

Journal poétique / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°139 
Au loin, je vois les hommes...

Journal / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°140
L'étrange labeur de l'âme

Recueil / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°141
Aux fenêtres de l'âme

Regard / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°142
L'âme du monde

Recueil / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°143
Le temps, le monde, le silence...

Journal / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°144
Obstination(s)

Journal poétique / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°145
L'âme, la prière et le silence

Journal poétique / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°146
Envolées

Regard / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°147
Au fond

Regard / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°148
Le réel et l'éphémère

Regard / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°149
Destin et illusion

Recueil / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°150
L'époque, les siècles et l'atemporel

Regard / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°151
En somme...

Regard / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°152
Passage(s)

Regard / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°153
Ici, ailleurs, partout

Recueil / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°154
A quoi bon...

Regard / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°155
Ce qui demeure dans le pas

Journal poétique / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°156
L'autre vie, en nous, si fragile

Journal poétique / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°157
La beauté, le silence, le plus simple...

Recueil / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°158
Et, aujourd'hui, tout revient encore...

Journal / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°159
Tout - de l'autre côté

Regard / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°160
Au milieu du monde...

Recueil / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°161
Sourire en silence

Recueil / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°162
Nous et les autres - encore

Journal / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°163
L'illusion, l'invisible et l'infranchissable

Journal / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°164
Le monde et le poète - peut-être...

Journal / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°165
Rejoindre

Recueil / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°166
A regarder le monde

Paroles confluentes / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°167
Alternance et continuité

Journal / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°168
Fragments ordinaires

Paroles confluentes / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°169
Reliquats et éclaboussures

Paroles confluentes / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°170
Sur le plus lointain versant...

Regard / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°171
Au-dehors comme au-dedans

Paroles confluentes / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°172
Matière d'éveil - matière du monde

Regard / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°173
Lignes de démarcation

Regard / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°174
Jeux d'incomplétude

Journal poétique / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°175
Exprimer l'impossible

Regard / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°176
De larmes, d'enfance et de fleurs

Récit / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°177
Coeur blessé, coeur ouvert, coeur vivant

Journal / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°178
Cercles superposés

Journal poétique / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°179
Tournants

Journal / 2019 / L'intégration à la présence

Carnet n°180
Le jeu des Dieux et des vivants

Journal / 2019 / L'intégration à la présence

Carnet n°181
Routes, élans et pénétrations

Journal / 2019 / L'intégration à la présence

Carnet n°182
Elans et miracle

Journal poétique / 2019 / L'intégration à la présence

Carnet n°183
D'un temps à l'autre

Recueil / 2019 / L'intégration à la présence

Carnet n°184
Quelque part au-dessus du néant...

Recueil / 2019 / L'intégration à la présence

Carnet n°185
Toujours - quelque chose du monde

Regard / 2019 / L'intégration à la présence

Carnet n°186
Aube et horizon

Journal / 2019 / L'intégration à la présence

Carnet n°187
L'épaisseur de la trame

Regard / 2019 / L'intégration à la présence

Carnet n°188
Dans le même creuset

Regard / 2019 / L'intégration à la présence

Carnet n°189
Notes journalières

Carnet n°190
Notes de la vacuité

Carnet n°191
Notes journalières

Carnet n°192
Notes de la vacuité

Carnet n°193
Notes journalières

Carnet n°194
Notes de la vacuité

Carnet n°195
Notes journalières

Carnet n°196
Notes de la vacuité

Carnet n°197
Notes journalières

Carnet n°198
Notes de la vacuité

Carnet n°199
Notes journalières

Carnet n°200
Notes de la vacuité

Carnet n°201
Notes journalières

Carnet n°202
Notes de la route

Carnet n°203
Notes journalières

Carnet n°204
Notes de voyage

Carnet n°205
Notes journalières

Carnet n°206
Notes du monde

Carnet n°207
Notes journalières

Carnet n°208
Notes sans titre

Carnet n°209
Notes journalières

Carnet n°210
Notes sans titre

Carnet n°211
Notes journalières

Carnet n°212
Notes sans titre

Carnet n°213
Notes journalières

Carnet n°214
Notes sans titre

Carnet n°215
Notes journalières

Carnet n°216
Notes sans titre

Carnet n°217
Notes journalières

Carnet n°218
Notes sans titre

Carnet n°219
Notes journalières

Carnet n°220
Notes sans titre

Carnet n°221
Notes journalières

Carnet n°222
Notes sans titre

Carnet n°223
Notes journalières

Carnet n°224
Notes sans titre

Carnet n°225

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Juillet 2023

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Nomade des bois (part 2)

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Mars 2024

 

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Au jour le jour
Avril 2024

 

Carnet n°307
Comme à la pointe du rêve
Mai 2024

 

Carnet n°308
A l'orée du plus intime

Juin 2024

 

Carnet n°309
Au bord du monde – la lumière

Juillet 2024

 

Carnet n°310
Derrière les mots

Août 2024

 

Carnet n°311
Allant sans savoir

Septembre 2024

 

Carnet n°312
Un œil au cœur de la fable

Octobre 2024

 

Carnet n°313
Un manteau d'étoiles et de sang

Novembre 2024

 

Carnet n°314
Là où l'on s'incline

Décembre 2024

 

Carnet n°315
Devant un Dieu invisible

Janvier 2025

 

Carnet n°316
Ecoutant ce qui demeure

Février 2025

 

Carnet n°317
Et si le monde était l'exil

Mars 2025

 

Carnet n°318
La danse secrète

Avril 2025

 

Carnet n°319
Le cœur engagé dans l'aventure

Mai 2025

 

Carnet n°320
Ce qui veille au fond de l'âme

Juin 2025

 

Carnet n°321
Dans l'écume du mystère

Août 2025

 

Carnet n°322
Vers l'indéchiffrable

Septembre 2025

 

Carnet n°323
Dans l'épaisseur du réel

Octobre 2025

 

Carnet n°324
Entre l'étoile et la boue

Novembre 2025

 

Carnet n°325
Tant qu'il y aura des jours

Décembre 2025

 

Carnet n°326
Des choses et d'autres

Janvier 2026

Epigraphes associées aux carnets

© Les carnets métaphysiques & spirituels

13 janvier 2024

Carnet n°302 Au jour le jour

Décembre 2023

Ce qui navigue – ce qui serpente – ce qui s'insinue...

A travers l'invisible et le mouvement (bien plus qu'une pensée qui traverse le front)...

Sans jamais dégrader le jour ; la lumière (toujours) libre et florissante...

Qu'importe le seuil atteint par l’œil et l'esprit...

Qu'importe les profondeurs de l'âme...

Qu'importe l'écume du cœur...

Voué(s) à la puissance de l'informulable...

 

 

Vers le premier homme ; assurément ; revenu (en train de revenir vers lui – plus précisément)...

Ni près des uns ; ni près des autres...

Parcourant encore l'inconnu ; la terre la plus périphérique ; dans cette sempiternelle liminarité...

Se laissant traverser par toutes les expériences ; par tout ce qui pourrait faire office de réponse...

S'abandonnant aux possibles qui (à leur insu) défrichent le chemin ; cherchent une issue...

Passant ; comme une larme sur la joue...

Le cœur et l'esprit ne pouvant échapper à leur vocation ; la sensibilité et la lumière...

En célébrant la tendresse de l'hôte et de l'hébergement...

En dépit de tout ; dans les pas d'invisibles géants...

 

*

 

Le cœur encore ; comme un feu sous la chair...

Et les reflets du monde qui s'y engouffrent ; et qui, parfois, s'y perdent...

A travers l'âme ; le tumultueux et l'éternel...

L'infini et la pierre à toutes les questions...

Ce qui demeure malgré la ronde...

 

 

Notre visage – le seul Visage peut-être – sur l'autre miroir...

L’œil au milieu des arbres et de la neige...

Posé sur la peau écarlate de la terre ; sur ce qui habille le désir – l'essence – la chair...

Et du côté du monde ; rien que des cris – des larmes – des rumeurs...

Et le sommeil en bannière ; comme le rêve et l'ivresse...

Ni réel – ni lucidité ; des songes (une foison de songes) les yeux grands ouverts...

Et les mains pleines d'argile et de sang ; et la tête gorgée d'images et de mots ; alors qu'ici le cœur se balance entre le ciel et la joie ; comme affranchi des peines terrestres...

 

 

L'oubli – peut-être ; comme la seule fenêtre...

Vers le vide ; le monde décapité...

Et notre langue qui lèche le sable froid...

Et notre âme dans le rythme du tambour...

L'invisible discret (si discret) à nos côtés ; qui nous accompagne (d'une infaillible manière)...

 

 

Lentement ; les rêves qui s'effilochent ; qui, un à un, se détachent...

En équilibre entre le monde et le miracle ; de l'autre côté des mythes – vers la seule possibilité...

Avec mille échanges de lumière au cœur de cette matière circulante...

 

 

Le temps – des hommes ; ce que la route avale...

Et ce que l'on sème ; tantôt sommeil – tantôt ténèbres ; guère autre chose (le plus souvent)...

Mille manières – ici-bas – d'essayer de se maintenir vivant...

 

 

A chaque jour ; ses découvertes – ses révélations – son éclat...

Teinté de ce sentiment (tenace et déterminant) du voyage ; comme vissé au cœur...

Dans cette grande épiphanie solitaire...

A chaque rencontre ; l'aventure de la métamorphose...

 

*

 

Sur les cendres du monde ; l'épanchement...

L’œil de la pyramide ; compatissant (pour un court instant)...

L'échéance qui détourne (très provisoirement) de la pulsion créatrice ; de la folie mégalomaniaque...

Une parenthèse (particulièrement) illisible (et peu appréciée) ; comme condamné(s) à plonger (momentanément) dans la plèbe et l'incompréhension...

L'esprit (très légèrement) claudiquant ; dans une sorte de suspens – un malentendu peut-être – dans la course vers le soleil ; vers le royaume ; dans la construction de l'empire ; dans la quête du Saint Graal...

Puis – très vite – le retour (en force) des illusions ; la reprise (impatiente) de cet étrange destin de bâtisseur(s) ; comme une manière (un peu enfantine et un peu folle) de défier l'éphémère – la mort – l'éternité...

 

 

Le monde meurtrier ; impuissant face à la part indestructible du cœur – de la chair – de l'esprit...

Inattaquable(s) ; ce qu'ils sont (fondamentalement) – dans leur essence...

Comme un espace impossible à atteindre – à étreindre – à anéantir ; sur lequel glissent tous les élans ; et qui rend inoffensives toutes les armes...

Révélant leur absurdité à tous les gestes assassins...

 

 

Dans l'ombre des fleurs ; le nom – ce qui oublie l'étroite appartenance...

Comme une fenêtre à travers laquelle tout se précipite et se perd...

Un ciel mort – en quelque sorte ; auquel on adresse des prières (afin de rassurer la tête qui s'inquiète – qui s'effraie – qui s'affole)...

Des yeux fermés qui veillent sur leur pauvre trésor – sur leurs pauvres secrets...

Tournant en rond (ne pouvant que tourner en rond) ; de seuil en seuil – sans jamais franchir les grilles de leur territoire...

 

 

A la source des yeux ; et dans leur prolongement ; l'illusion (la grande illusion)...

Ce piège aux allures de diamant ; propice au délire – au pillage – à la barbarie...

Comme une corde passée au cou du monde ; au cou des Autres...

Jusqu'au faîte de la nuit ; tous ces élans obstinés...

Jusqu'au fond de la nasse ; dans laquelle finissent même par s'enferrer les esprits les plus exigeants...

 

*

 

L’œil dans la langue qui cherche le silence au cœur des mots ; une lucarne sur l'infini...

Le territoire de l'inconnu ; dans ce tourbillon de signes ; comme une danse entre les lignes et le soleil – entre l'encre et le sang – entre le souffle et la possibilité du monde...

A la manière (non paradoxale) d'un recentrement et d'une échappée ; comme un effacement des frontières – une dissolution de ce qui regarde dans ce qui est regardé ; et inversement ; une connivence si parfaite que tout pourrait disparaître en souffle et en feu...

Mille mouvements dans l'immensité ; et le cœur toujours ardent et immobile...

Ici même ; au milieu des vents...

 

 

Rien qu'une parole ; un peu de terre – un peu de foudre ; notre seul foyer...

 

 

La vie broyée ; sans alternative – sans autre proposition...

La terre atrocement asservie ; sous l'égide (indiscutable) de l'homme...

Les sans-voix (tous les sans-voix du monde) opprimés – réifiés – exploités ; décimés en masse ; presque sans résistance (mais non sans dignité – mais non sans courage) face à la ruse sournoise de leurs oppresseurs...

Fuyant (autant que possible) vers les périphéries ; investissant tous les interstices – tous les recoins laissés vacants...

Vivant à l'écart ; à l'abri des regards...

Et parmi eux ; nous aussi ; derrière les fourrés et les grands arbres enlacés ; à la lisière...

 

 

L'absence de cœur ; l'une des expressions de l'homme ; dans l'exact prolongement de la créature organique...

Le noir sur l'épaule ; allant par tous les chemins ; prospectant – s'installant – s'appropriant – opprimant – asservissant ; avec ses machines – ses ambitions – ses grimaces – ses danses et sa férocité...

Si absorbé par ses appétits et ses convoitises ; ne sachant aimer – ne sachant offrir – ne sachant respecter ; les yeux presque toujours fermés...

Pillard sans scrupule ; laissant derrière ses pas des cendres et du sang ; creusant partout – jusque dans le ciel – des trous et des tombes ; métamorphosant la terre en champ de mines – en champ de ruines – signes (incontestables) de son passage – de sa fièvre – de sa folie...

 

*

 

Dans le bleu des livres plutôt que dans l'obscurité des coffres-forts...

Comme un éclat de lumière ; la possibilité de l'envol ; au-dessus des rives terrestres – au-dessus des prétentions de l'homme ; au commencement de la parole ; et accompagnant (presque toujours) cette naissance...

Au temps du silence et du vertige ; dans la proximité (débordante) du mystère...

A travers les parois si fines – et si poreuses – de l'âme ; la joie balbutiante ; une clarté – les premiers signes de l'aurore peut-être – entre les lignes du poème...

Et la bascule, parfois, dans le cercle infini ; à travers la trajectoire inversée des étoiles ; à la fois vers l'intime et l'immensité ; de seuil en seuil – jusqu'à l'explosion de l'attelage guidé par la raison ; vers le jour – l'éclaircissement – l'apesanteur des origines – la seule destination possible...

 

 

La mort de l'Autre ; la fin du rêve...

L'esprit ; et son cortège de songes...

D'ici à plus loin ; jusqu'au plus noir...

Roulant avec le reste ; à travers toutes ces chimères...

L’œil familier du décor – des parures – des ornements...

Couché dans le souvenir ; sans jamais regarder...

Allant, lui aussi, vers sa propre fin ; comme toutes les choses de ce monde...

 

 

Dans les rouages du temps ; l'oubli...

Le sang et la mélancolie...

Tous les fantômes de la pénombre...

Et les histoires que l'on se raconte à la tombée de la nuit pour apaiser la peur...

La tête close ; et la chair terrifiée...

Et les rides ; et les blessures ; et les larmes – sur la peau ; à mesure que se rapproche le terme...

Quelque chose du bruit et de l'étrangeté...

Quelque chose de l'inquiétude et de la périphérie...

Les yeux tristes (et encore affamés) posés sur cet inévitable inaboutissement ; la seule apothéose (malheureusement) dans cette sinistre suite de jours...

 

*

 

Obstinément vivant ; jusqu'à la lumière...

Sans rien interrompre des origines...

Retiré en soi ; jusqu'à la reprise...

Et le recommencement de tout (avec tant d'insistance)...

La parole ; au-delà du son et du sens...

Auxiliaire des profondeurs...

Avec ces restes de souffle ; en dépit du désastre apparent...

 

 

Le roc entaillé ; jusqu'aux entrailles ; à force d'explosions ; à force d'écrasements...

Le sillon devenu sente ; puis chemin ; puis route ; puis envahi par une foule massive – passive – immobile ; devenant, peu à peu, un espace de vie collectif – une aire commune et familière ; dont se réjouissent tous les thuriféraires du piétinement et de la stagnation ; sans schisme – le signe même du progrès pour ce monde sans (réelle) ambition – dont les membres sont (en général) incapables d'inventer une voie singulière – respectueuse – innocente ; cantonnés à avancer les uns derrière les autres ; œuvrant sans relâche à amplifier les dévastations (parfois irréparables) des espaces naturels et des esprits (étroits et formatés) ; une forme de mutilation du monde ; une forme d'amputation de la sensibilité et de l'intelligence*...

* l'une des pires conséquences sans doute ; rédhibitoire à bien des égards pour la suite de l'histoire...

 

 

Seul ; face à la noirceur du monde...

Les fenêtres grandes ouvertes ; à laisser l'obscurité entrer ; à laisser s'enfuir les rêves...

Remontant le long du temps ; jusqu'à l'origine...

Nous retrouvant avec Dieu – devant soi ; par intermittence – émergeant (de temps à autre) de l'âme pour guider nos pas...

Débordant de nous-même(s) ; si majestueusement silencieux...

Parcourant l'étendue nocturne ; tous les parvis du monde...

Et le mystère dans son sillage...

Le cœur bleu regagnant l'espace intime du regard ; dans l’étroite proximité des visages et des choses...

Le lieu que nous n'avons jamais (réellement) quitté ; juste tiraillé(s) par l'impression tenace (et illusoire) d'une distance ; le sentiment étrange (et désappointant) d'une permanente (et irréparable) séparation...

 

 

La parole ; silencieusement...

Et dans le cœur ; l'immobilité et le vent...

Ce qui s'égare et ce qui demeure...

Dans l’œil ; le temps qui se balance – inexorablement ; alors que nous rejoint l'inespéré ; en dépit de ce que l'on croit ; l'une des rares possibilités en ce monde...

 

*

 

Le visage appuyé contre la tendresse ; qui caresse notre joue de sa main attentive – affectueuse – réconfortante...

Au-dedans du reste aussi...

Insistant sur nos fêlures ; chair et âme...

Ne livrant jamais ses gestes au hasard...

 

 

Transporté ; raidi par le froid...

Comme enfoncé dans la glace...

En état de guerre ; jetant la mort sur tout ce qui passe...

Engoncé dans une enfance naïve – belliqueuse – angoissée (profondément immature)...

Et toutes les larmes qui glissent le long du cœur ; jusqu'à la prochaine tentative...

Sans autre avenir que la même noirceur ; les mêmes possibles – la même éternité...

 

 

Le long d'un murmure ; le soleil...

Comme agissant sur le bois de la solitude...

Parlant aux êtres comme à des frères ; les poussant (peu à peu) dans les bras d'un plus grand que leurs rêves...

 

 

Sur la pierre circulaire ; assis...

Face aux arbres ; face au ciel ; hors saison...

Dans ce temps qui échappe au temps ; au creux de l'hiver...

Loin du monde ; de son vacarme...

L'oreille attentive ; l'âme aux aguets ; les lèvres closes...

Comme un funambule sur le fil du secret...

A travers la fente du mystère ; la lumière...

Comme un nom donné à notre voyage...

 

 

La parole née de l'espace sans mémoire...

Intarissable ; infatigable – pour toutes les mauvaises raisons...

Collectionnant – en quelque sorte – les menus signes de l'irréfutable ; de l'invisible ; de l'indéchiffrable...

A la manière d'une vocation ; une sorte de sacerdoce poétique voué au témoignage...

Carnet(s) de notes d'une traversée ; à travers des expériences et des yeux humains...

Le temps que le soleil décline ; le temps que la nuit passe...

 

*

 

Un chemin à travers le temps...

Et que rien n'arrête ; en dépit du repos apparent...

A travers un monde où tout semble passer – filer – aller vers sa fin...

Avalé – peu à peu – par l'abîme ; comme par une bouche vorace...

Chair de cet appétit ; si près – pourtant – de l'éternité...

Ah ! Si seulement l'esprit pouvait ressentir l'inexistence du temps...

 

 

Sur la crête ; sur le fil ; si fidèlement...

Foi ni en l'homme ; ni en l'avenir...

Sans tristesse face au monde (de plus en plus lointain) ; sans crainte face à l'inéluctable (de plus en plus certain)...

Mêlé à l'invisible ; et voué, tôt ou tard, à l'apercevoir...

Assis sur la pierre ; si tranquillement – l'esprit ; à même la matière...

 

 

A travers les courants qui nous entourent – qui nous traversent – tant de pièges – de guets-apens...

Confronté(s) à des fissures – à des fosses – à des flèches – à des coups – à des cœurs – qui surgissent – qu'on nous lance ; qui nous blessent...

Les accueillant – les célébrant (autant que possible) ; sans jamais (toutefois) parvenir à conjurer le sort terrestre...

 

 

Au creux du temps ; des abysses – comme retenu(s)...

Envoûté(s) par l'ombre (grandissante) des yeux...

Enveloppé(s) [si parfaitement enveloppé(s)] par la brume et le bruit...

Sans rien percevoir des assauts du silence et de la lumière...

 

 

Seul ; sans hommage – sans prière – sans contestation...

Debout ; face au monde et à la mort...

Sans même sourciller...

Confiant en ce passage ; en ce que l'on porte ; en ce que révèle l'intériorité...

 

 

Les apparences (beaucoup) moins flatteuses qu'autrefois...

La foi devenue sévère et exigeante (très exigeante)...

Et en dépit des lois (de toutes les lois) que nous avons enfreintes ; Dieu présent dans le souffle ; présent dans la main – sans restriction...

Flamboyant sans même être reconnu ; sans même être célébré ; et nous – de plus en plus discret – effacé – silencieux – invisible...

Mais amoureusement (si amoureusement) présent ; jusqu'au déraisonnable...

 

 

A sentir le monde ; le cœur ouvert – les yeux fermés...

Le corps lové contre le roc ; absorbé – intégré – et (progressivement) assimilé ; avec des yeux qui dépassent; et le souffle à la pointe de l'âme...

 

*

 

Le temps de la rencontre ; cette étrange lumière sur l'inattendu ; et l'aveu du plus sombre...

A l'étage supérieur de l'obscurité ; et l'attente comme un phare ; dissoute – et, avec elle, l'espérance d'un feu – l'assurance du moindre fanal...

Au fond de la détresse ; sans perspective – sans apitoiement ; en pleine confusion...

Et cette (surprenante) chaleur sous les larmes ; qui bientôt se transformera en rire ; et toute notre bêtise ; et toute notre douleur – embrassées (d'une étonnante manière)...

Et la chair secouée de spasmes ; et le cœur brûlant (jusque dans ses failles)...

La tête impuissante...

A la croisée des courants ; dans l'espace qui accueille ; là où l'Amour aime – sans la moindre restriction...

 

 

La forêt ; au cœur de l'étendue...

Le ciel – la chair ; entremêlés...

Par-dessus la mort et le changement...

Ce qui tient de l'évidence ; au-delà (bien au-delà) des possibilités habituelles de ce monde...

 

 

La main intime et caressante ; sur la peau de l'Autre...

La voix qui se lézarde ; devant tant de beauté ; devant tant d'émotion...

Comme un soleil dans les veines ; entre les tempes ; l'évidence du miracle...

Un peu de lumière ; face à la place vacante...

Le cœur comme écartelé entre la parole et le silence...

Le regard qui dévore la mémoire et la pierre ; qui dénude la pensée ; jusqu'à l'essence...

Dans l'incandescence de l'invisible qui rayonne...

Et jusqu'à s'affranchir de cet instant de grâce ; comme une offrande supplémentaire ; un retour vers le plus simple ; l'esprit le plus élémentaire ; ce qu'il y a de plus digne en l'homme – peut-être...

 

 

Ce qui consume le vivant...

Ce qui ronge les os et la confusion...

Ce qui dévore la terre et la faim...

Et ce qu'il reste ; sous la tristesse – en plus de la surprise...

Un sourire ; une tendresse – et cette ardeur qui fait jaillir une parole brûlante...

 

 

La mort comme une balafre sur le déjà vu...

N'importe où ; n'importe quand...

Et ce que l'on essaie de recoller ; (assez) maladroitement...

 

*

 

A travers la langue ; l'Amour – les mots ; le déploiement de la création ; ce qui s'enfante et grandit ; ce qui renouvelle le cycle...

Mille fois ; comme un miracle ; le fruit de l'alliance entre la lumière et le vent...

Loin (très loin) du hasard et de la folie ; et de mille manières – indéfiniment...

 

 

Dans cet étrange balancement entre le corps et l'éternité...

Sans masque ; sans parure ; l'esprit nu ; sans rien connaître de la mort ; dans un état (extrêmement) vivifiant...

Sans tenter d'anticiper la transformation ; de deviner les effets (bénéfiques ou délétères) de la métamorphose...

Dans un tournoiement ; sur le même fil pourtant...

Sans la moindre promesse ; la chair parfois durable – parfois éphémère...

Traversant la vie – le rêve – le monde ; à l'allure appropriée ; et le terme arrivant (toujours) à point...

 

 

Contaminé(s) jusqu'à la moelle par la couleur des ombres...

Le corps décharné ; l'âme anxieuse...

Privés(s) de sens et de raison...

Le soleil immuable – inflexible – sur son orbe ; la pensée ankylosée ; le cœur versatile...

Les yeux vides (si peu vivants) ; en dépit de l'invisible (très vaguement) pressenti...

En deçà du temps ; en deçà de la plénitude – de l'être sans âge...

Face à la mort ; face aux vivants – le même dénuement ; et cette absence (funeste) de devenir commun...

 

 

L'étreinte et le festin...

Cette présence ; jusqu'au vertige ; affranchie des alliances et des corps à corps...

Sans autre poids que celui (très passager) de la perte...

Avec le goût (inoxydable) de l'éternel ; vissé au cœur...

De jadis à plus jamais ; dans cette extinction (si bénéfique) du temps...

Sur le versant nord ; à l'envers de l'artifice (et des inventions humaines)...

Ce que nous sommes ; ce que nous fûmes ; ce que nous serons ; inéluctablement – le cœur dans son essence ; le plus immuable de l'être...

Aussi loin que possible de la duplicité et du mensonge...

 

*

 

En arrière-plan (à peine perceptible) ; ce qui se balance entre la vie et la mort ; entre la fin et le recommencement ; à la manière d'une respiration infinie – et (presque) inaltérable...

Sans bruit – en soi – autour de soi – partout...

Comme une enfance qui se cherche ; une enfance qui ne sait pas ; et qui aimerait inventer un langage pour donner à voir ce qui ne se voit pas...

 

 

Dans les bras du monde ; le soleil sans l'homme...

Des ailes pour remplacer la mémoire...

Et – partout – des frères au visage différent...

Et le cœur qui se serre en les croisant...

Et le besoin (obstiné) de vivre dans leur intimité ; au plus près de celui qui passe ; au plus près de celui devant lequel nous passons ; la nécessité (presque) vitale d'exalter toute rencontre ; d'intensifier la communion ; de se familiariser avec l'effacement et la dissolution des frontières...

Et l'âme qui abrite un chant si ancien qu'elle ne peut s'empêcher de l'offrir au bleu des figurants...

 

 

La nuit intense ; froide et sirupeuse ; enveloppante ; et qui parvient à recouvrir la grâce et la beauté des plus innocents...

Comme une cire épaisse sur l'esprit ; un rideau de poix qui enferme et englue ; qui emprisonne...

Et là-haut ; un peu plus loin ; quelques étoiles ; un peu de lumière ; comme une promesse pour les moins paresseux (pour les plus valeureux – peut-être) ; ceux qui auront la force d'élever leur âme ; de la hisser au-dessus des enlisements terrestres...

A la manière des arbres et des cœurs brûlants (à la chair irréprochable)...

 

 

Quelques signes dans le jardin peu éclairé...

Une parole offerte ; comme un murmure déposé au creux des âmes curieuses et innocentes – assez insensées pour transgresser les assignations (ce qu'imposent et ce à quoi aspirent les masses) ; et dont se saisiront (peut-être) quelques esprits indociles...

Plus qu'une promesse ; une porte qui s’entrouvre sur mille chemins ; un miroir gigantesque et précis ; comme un encouragement ; deux bras ouverts ; et un doigt pointé sur l'invisible – sur l'immensité ; et la joie ; une affectueuse accolade pour que toute rencontre devienne intime et toute étreinte, vivante ; pour que se révèlent (enfin) le monde – l'être et la nature de l'homme...

 

*

 

Au commencement du monde ; un rire et quelques larmes...

Quelque chose du jeu et de la tentative (une sorte de défi)...

La résultante (sans doute) d'un long désir contradictoire – d'une attraction ambiguë...

Né (peut-être) de la rencontre entre un visage colossal – vertigineux – sans territoire établi – et son reflet aperçu (presque par inadvertance) dans un angle mystérieux – secret – méconnu – de l'espace ; d'abord comme une sorte de clin d’œil du hasard ; puis, comme une obsession (féroce et inflexible) à (re)trouver cet Autre inconnu...

Et le temps (diaboliquement long) pour séparer – fragmenter – et donner forme – au vide ; comme d'infimes parcelles tourbillonnantes de lui-même ; pour inventer la naissance et la mort – le vent – le souffle – l'eau et les rivages – le cri et, en germe, la possibilité du langage...

Voilà pour la genèse (très hypothétique) ; voilà pour le point de départ (disons) conjectural...

Et de cette volonté (assez étrange et assez vague) – générée par quelque chose entre le rêve et la grimace – et qui tient à la fois de l’orgueil démesuré et de la plaisanterie – émergea dans un long gémissement (que les plus sensibles entendent encore et qui s'achèvera avec la fin du monde) une longue suite d'objets – de visages et de spectacles – hétéroclites – particuliers – merveilleux et dérisoires ; voués, d'une manière inéluctable, au retour...

 

 

Plus loin que le jour perçu...

Au-delà (bien au-delà) de la nudité minérale ; au-delà des arbres furieusement échevelés...

La réponse mystérieuse (et persistante) ; offerte sur la roche – quotidiennement ; autant qu'à travers la tendresse de la chair esseulée...

Au fond de ce qui demeure ; à l'abri de l'ombre...

Emporté – peu à peu – par le vent ; le souffle divin...

Dans un éclat de lumière interminable qui éclaire les alentours de la vie et de la mort...

 

 

Dans le vertige (tenace) du va-et-vient...

L'indistinction ; le rassemblement des différences – peu à peu...

Et l'éternité déjà ; dans la proximité de l'Absolu...

Et la lumière ; à tout propos...

Ce qui s'érige ; ce qui se maintient dans le mouvement...

Les signes de la solitude...

Ce qui s'avance dans le noir ; silencieusement – au cœur de la chair ; au milieu des mots...

 

*

 

Sous le souvenir (humble) de la joie...

L'ancienne démarcation née de l'ignorance et du doute ; ce qui sépare la chance et l'infortune – la soumission et la liberté – le désert et l'abondance...

Si loin de cette manière d'aller là où pousse le vent ; et de s'asseoir là où il nous dépose...

Glissant (imperceptiblement) d'ici à ailleurs ; d'ailleurs à plus loin ; jusqu'au pays natal ; puis, revenant – errant – baguenaudant (très souvent) ; nous perdant (quelques fois)...

Écoutant l'enfance qui cherche son origine ; qui aimerait retrouver sa demeure ; et aller partout ; et tout visiter – tout goûter – tout habiter – de la plus déraisonnable des manières...

 

 

Les choses et le cœur généreux...

Et nous ; poussant (ou soulevant) notre pierre comme un fardeau ; un ballot embarrassant...

Dans cette perspective absurde ; (quasi) criminelle...

Estropiant le réel ; à force de labeur – d'efforts – de corvées ; anéantissant toute possibilité de paix – de joie – de gratitude ; à force de peine – de torture – de supplice...

Nous frottant à la matière avec tant de lourdeur et de sérieux ; au lieu d'y voir un jeu ; le désir d'envol d'un miroir ; une sorte de pas de côté ; la nécessité (peut-être) d'un affranchissement...

D'y voir une danse – et mille caresses ; au lieu de cette charge pénible ; de cette longue poussée plaintive...

Voilà résumé ici (presque) tout le malheur de l'homme ; faire de son existence (en ce monde) un poids – un faix – un bagage encombrant – à porter avec douleur et affliction...

 

 

Le cœur qui s'épanche – qui s'écoule – se déverse...

En pleine nuit ; en plein froid...

Quelques larmes ; une minuscule flaque de sang...

Et le corps sur le flanc ; et l'âme renversée…

En dépit des milliers d'années d'expériences et de civilisation...

 

 

Ici même ; commençant – continuant – persévérant – sans pensée ; prolongeant l’œuvre de la longue lignée...

Dans le plus grand silence ; laissant le verbe émerger...

Un chant qui monte pour célébrer le monde et la lumière ; au-dehors – au-dedans ; dans cet (étrange) entremêlement...

Manière de dire ce que – jusqu'alors – on ne voyait pas (ce que – jusqu'alors – on ne pouvait pas voir)...

Le jour né du plus ténu ; et qui, à son tour, enfante l'infime...

Soleil vivant ; et l'invention – la participation (parfois un peu précipitée) – du poème...

Avant le temps des pierres ; avant le déroulement des siècles ; en ce lieu où il n'y avait que le vent et l'espace ; l'Amour et la nuit ; le socle brut (et nébuleux) des possibles...

Et ce long (ce très long) voyage pour que le cri puisse s’élever jusqu'à la gorge ; et surgir, un jour, entre les lèvres...

Sans doute une façon pour le ciel de se déployer ; et de désarçonner ce qui le chevauchait ; le faisant chuter sur ces rives nées d'une très ancienne cicatrice (et toujours suintante) ; livrant l'âme et l'esprit – les visages et les choses – à la fortune terrestre et aux jeux (parfois incompréhensibles) des Dieux...

 

*

 

Au pays des ombres et des tempêtes...

La lanterne au bout des doigts ; sous le souffle venteux...

La langue alerte ; au-delà des rives et des tourbillons traversés...

L'âme humide ; aveuglée par le givre...

Chancelant dans la lande...

Comme figé sous la même étoile ; là où l'on naît ; là où l'on se couche ; là où l'on meurt...

Avec, sous la neige, quelques braises récalcitrantes ; et, sans doute encore, un désir de caresse...

 

 

Au cœur de l'expérience ; le paradoxe...

Le destin malaisé ; le temps à partager...

Comme un défi au feu ; malgré le désir enflammé...

La silhouette tremblante qui trahit sa couardise...

Allant partout ; errant – sans attache – sans gouvernail...

Jusqu'au fond des ténèbres ; là où l'âme demeure...

 

 

Les couleurs ; dans la paume – jetées sur tous les visages ; et teintant les âmes...

Et le verbe – habillé de lumière – lancé par-dessus les têtes...

L'invisible dans les mains jointes...

Se laissant mener par le vertige...

Le cœur, malgré lui, voué à l'Absolu ; à la vérité à vivre...

S'affairant au témoignage de l'expérience terrestre...

Nomade et saltimbanque solitaire...

La poésie comme geste vital ; et le reste (tout le reste), à travers elle, aussi intensément vécu...

Un être au monde (presque exclusivement) tourné vers la ferveur – le regard – le quotidien ; et, dans ce sillage, mille actes fraternels...

Dans un dialogue (permanent) entre la vie – le silence et les mots ; qui, peu à peu, répond à toutes les interrogations (à toutes les curiosités) de l'homme...

 

 

Porté à la chute – et à l'exploration – sans fin ; dans cette fosse où l'on se jette ; dans ce trou où l'on se perd...

Sans rien endommager ; en dépit des déchirures et des cicatrices qui témoignent de la brutalité du voyage ; de la férocité des profondeurs...

 

*

 

Le plus simple ; glissant au fond ; avec l'ivresse...

Veilleur pour l'essentiel...

N'ensommeillant ni l'hôte – ni la matière ; mettant au jour le feu – partout – qui brûle...

Et explorant ; et déployant l'écoute ; au détriment des chimères...

Sans s'attarder ; avec encore quelque chose de soi ; indéniablement...

 

 

Désormais sans honte...

Les forces revenues...

La grâce et la création...

(Presque) oubliées ; l'arrogance et les récriminations...

Sur cette étendue ; mille possibles...

Et les rêves ; et la tendresse ; infiniment partagés...

Au fil du voyage...

Et ainsi ce qui s'apprend – ce qui se révèle...

Le cœur – de plus en plus – anonyme...

 

 

Les rêves largués ; avec le nom...

L'inconnu et le vent ; sur cet horizon précaire...

Les yeux contre la roche ; la caresse du bois...

Puisant dans les profondeurs ; le désir (encore puissant) de faire éclore...

 

 

La terre recouverte...

Sous le linceul du temps...

Chaque jour ; les reflets miroitants ; les gestes – la danse et les excréments...

Chaque jour ; la mort et le même recommencement...

Ce qui monte ; à travers la terre ; à travers le regard ; et ce qui se dissout – peu à peu ou en un éclair...

Cet inépuisable quotidien...

Dans l'espace tourbillonnant ; les aspirations de l'esprit...

Et les vibrations de la matière...

 

 

Aux confins du plus commun ; aux extrémités de la substance ; l'exploration de l'espace puis, l'ascension...

Ce qui efface (peu à peu) les différences...

Les mains qui abandonnent les yeux à leur sort...

Au contact des arbres – du monde ; tissés dans la même trame...

Au contact de l'éternité cachée au fond de la neige – dans les os des morts – dans la moindre étreinte – le moindre enlacement...

A l'exacte jonction du soleil et de la fleur...

La lumière et le silence ; perpétuels...

Et nos racines (particulièrement) vivantes...

 

*

 

A moitié monde ; à moitié passage...

Le plus essentiel ; déjà...

L'aventure solitaire...

Du fond de l'âme...

Sans destination précise ; sans récompense apparente...

Du nom au plus anonyme...

 

 

L'invisible sous l'écume...

Ce que les assassins ignorent ; le prix de la chair...

Et d'autres voies plus âpres encore...

A seule fin de se laisser approcher...

 

 

A même la dévastation ; cette paire d'ailes...

A mieux regarder le ciel ; à vivre hors du nombre...

Sans jamais (pourtant) parvenir à s'affranchir de la terre...

Dans le vertige de tout phénomène ; l'essence...

Authentiquement...

A ne rien comprendre...

 

 

Dieu en embuscade derrière le monde...

 

 

Immobile ; au centre du temps...

Au cœur de la ronde...

Au milieu des errances et des reflets...

Juste en deçà des foules...

Au-dessus des poussières pyramidales...

Sur la crête qui surplombe toutes les voies en escalier...

Avalant les soleils – les tempêtes et les vents...

Au fond de la bouche nourricière ; le miracle en boucle...

 

 

Face aux ratios du recommencement...

Fragments de terre à bâtir...

Avant la mort ; (assez) furieusement...

L’œuvre (le grand œuvre) à ériger en monument...

Le cœur indemne ; en dépit du feu ; en dépit des promesses non tenues...

Sous les souffles qui lacèrent...

Le ciel comme un abîme qui appelle à verser le sang...

En dépit des pierres que l'on porte ; les jambes campées (bien campées) ; et l'âme qui lutte contre l'écume ; en plein front...

 

*

 

En soi-même ; l'entente ; et la vérité vécue...

A se tutoyer jusqu'à l'étourdissement ; avant de disparaître...

Dans une traînée de poudre aussi blanche que la neige...

Pas très loin ; à l'envers du visage – là où se cache cette autre figure ; cette face méconnue...

Au-dedans du pas ; au-dedans de l'horizon...

Dans ce vertige et cette lumière ; ombres comprises...

Dans l'ignorance (provisoire) de son obscurité...

 

 

La poitrine collée à la forêt ; à ses couleurs ; à sa vitalité...

Écoutant à travers les racines – les troncs – les houppiers – les chants de la terre...

Dans les bras d'invisibles géants ; et portés par la fièvre des vivants...

Brûlant les sons ; si fou(s) – si féru(s) de silence...

Et donnant à voir la surprise – l’innocence – et, sans doute, le plus précieux – dans la feuille passante...

Entraîné(s) au-delà (bien au-delà) du rêve et du fardeau que s'acharnent à porter les hommes...

 

 

L'espace ; à travers la géographie poétique...

Sans préférence ; tous les lieux – dans une parfaite résonance...

 

 

La traversée des siècles...

Avec pour seule aspiration ; l'Absolu...

En dépit de l'enfance inconnue ; le cœur choyé...

Et la danse des pas...

Aux confins de la terre ; la lumière ; sous les paupières tremblantes – le corps désarçonné...

La mort et le réel ; si transparents...

Et, dans l'air, cet imperceptible parfum de maturité...

 

 

A travers le passage ; des traces...

Des lèvres ; des pas ; le bruit des ailes qui s'élèvent ; le crépitement des racines qui s'éveillent après un long sommeil...

Le chant des âmes captives qui rêvent de voyage et d'aventure...

Et toutes ces ombres que le soleil désagrège...

Et tous ces restes d'écume que dispersent les vents...

 

 

D'un geste ; tout se brise ; et tout se recompose ; comme si rien n'existait (vraiment) ; comme si les circonstances n'étaient qu'un rêve...

Et, à chaque instant, ignorée (si ignorée) ; la possibilité (miraculeuse) des retrouvailles...

 

*

 

Le seuil franchi de l'étrangeté ; la main familière...

La contemplation de l'étendue...

Comme une fête sans artifice – sans sacrifice – sans ostentation...

En dépit des cruautés de ce monde ; à cause d'elles – peut-être ; une manière de rééquilibrer l'odieuse balance ; avec ses frayeurs et ses (médiocres) espérances...

L'âme et la paix ; inébranlables ; et qu'importe ce que pensent les hommes...

 

 

Porteur de ces lignes ; plus offrande que labeur ; plus découverte que témoignage...

Comme la retranscription d'un vol ; un trait – un éclair – dans la nuit obscure ; un fanal peut-être pour les plus audacieux ; une accolade pour l'esprit ; un encouragement à s'élancer dans les bourrasques – à s'enfoncer dans les déserts – à plonger dans les abîmes – à fréquenter les cimes – à survoler les crêtes ; puis à découvrir, un jour, la nécessité de s'effacer devant l'énigme ; de s'extraire du sommeil pour disparaître dans la géographie du mystère...

 

 

Les mains arrachées au labeur et au temps...

Dans l'espace dessaisi...

Autrefois trop désespérément captif...

Le visage et le ventre attachés au sol...

Au milieu des ombres ; sans un seul geste de secours ; sans la moindre tentative d'extraction...

Puis – on ne sait comment – grimpant le long de l'âme ; s'y hissant pour apercevoir les alentours – l'horizon ; un peu plus loin ; ce que dissimulent les murs de l'enceinte – les barreaux de la cage – les fils d'acier du piège qui nous retient...

Né pour voir – comprendre – et aller au-delà...

Et apprenant – peu à peu – la joie d'être humain...

 

 

Au cœur du vivre ; la poitrine battante...

Seul au milieu de cette immensité verte ; parmi les âmes que les hommes ne voient pas...

Nous reposant dans la lumière...

Sur cette ligne qui traverse le front...

Habitant là ; au-dessus de la pensée...

Proche du ciel – des oiseaux – des terriers...

Le regard attaché à l'orbe du jour ; le séant au milieu des mousses et des étoiles...

 

*

 

Trop loin de la terre ; les yeux rêveurs – crépusculaires ; alors que l'hiver fait rage – ensevelit l'écoute et la lumière ; déloge le cri et l'âme qui se désespère...

Et cette caresse tant attendue qui ne vient pas ; et qui, sans doute, ne viendra jamais...

 

 

Le vent dans la pénombre ; immobilisant les rêves et la danse...

Exacerbant le désespoir ; et le départ des âmes – en ces lieux sans étoile...

Initiant une longue marche contre les parois (vertigineuses) du dedans...

Avec des chutes (à prévoir) et des pentes à gravir...

Seul ; de plus en plus à mesure que le voyage prend forme ; à mesure que l'itinéraire se précise...

Toutes les existences ; toutes les postures et tous les visages – progressivement démasqués...

Et en dépit de tout ; l'étrange périple qui se poursuit ; et, à notre insu, la tradition oubliée – méconnue – qui se perpétue...

 

 

Silencieux – discret – effacé – de plus en plus – dans cette longue procession bavarde – arrogante – tapageuse...

Jusqu'au pas de côté – inévitable ; entraînant l'âme (docile) qui, un jour – elle aussi, décide de s'engager...

Puis (quelque temps plus tard) le cœur, à son tour, s'empare de l'aventure...

Et aujourd'hui ; le corps (toujours hésitant) se balance encore – entre la grâce et la mort ; à deux doigts de basculer...

 

 

A travers une transparence particulière ; quelque chose d'habité – une île peut-être enveloppée d'un voile – d'une distance – chimérique...

Et la joie irriguée ; ce que l'on sent monter dans la poitrine – et qui s'élève plus haut encore...

Vêtu(s) de chair et de temps ; à la manière d'une cape fine et légère...

Au fond de cet abîme partagé ; jusqu'au lieu de la lumière où les choses se déroulent – s'amplifient – s'espacent puis disparaissent...

 

 

Présent ; à la verticale ; autour des corps pétrifiés...

Assailli par le souffle ; le signe (évident) que l'on respire encore...

Et contre toute attente – hissé jusqu'au bleu qui s'étale ; l'âme hésitante – vacillante – (quelque peu) perturbée ; le ventre enlacé par cette nudité outrancière…

Vibrant ; comme le bois brûle – aussi naturellement...

Et tout cela offert (donné pour presque rien) ; en plus de la soif étanchée...

 

 

Le cœur à découvert ; exploré, peu à peu, par le regard...

Prolongeant l'ivresse jusque dans les mains démunies ; laissant entrer le soleil qui transforme (presque aussitôt) l'obscurité en fièvre et les chimères en festin...

 

*

 

L'immensité ; jusqu'au plus profond...

Qu'importe l'obscurité du ventre...

Qu'importe l'innocence des yeux...

Qu'importe les rêves et les expériences...

Ce qui brille – déjà – à travers l'opacité...

Derrière les sentinelles qui nous tiennent la main ; et qui donnent aux âmes leur couleur...

 

 

Quelques pas dans la tristesse ; avant que ne puisse émerger le sourire...

A travers le dédale ; et les gestes qui comptent ; ceux de l'intimité – ceux qui transpercent la brume ambiante – ceux que nul ne peut voir...

Dans le renversement des valeurs (habituellement) prônées...

Délicatement ; comme un funambule sur son fil qui, soudain, se retourne pour marcher sur les mains ; la tête (enfin) à l'endroit...

 

 

A force de poésie – de regard et de silence ; autre chose que le monde ; autre chose que ce que l'on voit (habituellement) ; ce qui nous incite à continuer ; ce qui insuffle la vie ; ce qui éclaire la mort...

La vaillance du cœur face à l'hostilité et à la mélancolie...

 

 

Entre le rire et la caresse ; notre vieille carcasse...

Face à l'ombre de la peur ; ce que réclame le corps...

A cœur ouvert ; qu'importe la profondeur du précipice...

L'âme ensoleillée ; tissée dans la trame (avec tous les miracles de la terre)...

 

 

Quelques pas timides ; sous la lune et les feuillages...

Dans ce corps à corps nocturne et forestier...

Les yeux qui s'ouvrent et s'élèvent...

Comme une fleur sous la neige...

S'abreuvant à la même source que les âmes...

Dans le silence des lèvres ; la bouche éclatante ; la langue qui s'offre – la langue qui nous vient...

 

 

Inaudible l'inouï que l'on crie (que l'on s'autorise à crier)...

Dans le feu magnétique du réel...

Quelques paroles à l'intention des vivants – de ceux qui ont trouvé refuge dans la pénombre du monde ; dans les marges et les interstices délaissés par la communauté des hommes...

 

*

 

A glisser sur la pierre ; la mine réjouie – le nom dans la poche ; si dérisoire...

Sur ce coin de terre ; à cet instant ; alors que le reste (tout le reste) est triste et attaché...

Hors de la fosse commune ; comme un fugitif à courir les bois ; alors que la nuit a recouvert le monde...

 

 

Figurants d'un drame périmé ; dans cette réalité rugueuse – aux murmures suspects...

De vague en vague ; contre les mêmes rochers ; la tête entraînée par le noir...

Et ce sang ; et cette absence de souffle – à la fin – comme la signature (manifeste – incontestable) de la mort...

Des mains munies de pieux – de piques – de pierres ; des pas pressés ; et des figures tristes et confuses...

Allant en cortège au son de tambours invisibles...

Sur tout le territoire...

Avec des remparts en guise de frontières ; et des bannières en guise de salut ; et tentant de hisser ce bazar (cet effroyable fatras) vers le soleil...

 

 

Le langage mélangé ; mêlé aux choses – à l'âme – à l'invisible...

Pointant vers la lampe ; les têtes survivantes ; au-dessus du marasme et de la confusion...

Élevant – en quelque sorte – ce qui peut encore l'être...

Sauvant (essayant de sauver) en chacun ce reste de clarté passablement assombri par l'expérience du monde...

Sur ces terres corrompues et dormantes...

Dans les bras d'un Autre à défaut d'une main familière...

Et sans même espérer...

Un geste plutôt qu'une pensée ; plutôt qu'une fiction qui confine (presque toujours) à la falsification et à l'escroquerie ; et qui, (bien) malgré elle, apporte une paix trompeuse...

Au milieu des ombres qui dansent ; jusqu'à embrasser l'impensable...

 

 

Au-dehors ; le rouge que l'on pressent ; et que l'on a même imaginé en songe...

Toutes les cartes en main ; pour apprendre à terrasser le temps...

Dans l'attente d'une issue ; ou (tout au moins) d'un miroitement ; le signe (la preuve) que ce à quoi nous aspirons est encore vivant...

 

*

 

Les battements du monde ; sous la peau...

Sans pensée ; ce que cherche le cœur...

Traversant chair et miroir pour atteindre le lieu de l'âme ; pouvoir habiter le soleil brûlant...

Situé peut-être (situé sans doute) au milieu du corps ; au milieu du ciel ; en deçà des désirs et des vertiges ; là où l’œil réside ; là où la main tremble devant la vérité – qui se devine – qui se dessine – qui se donne ; comme la seule matière à vivre...

 

 

La langue fauve qui s'efforce de dépeindre le monde ; si féroce face aux viles prouesses des hommes ; et qui creuse jusqu'au fond des yeux ce qui se défait ; les visages – les âmes – les choses ; ce qui semble si froid – et si étriqué – en comparaison du soleil – en comparaison de l'étendue...

Le plus infime de la terre face à la grandeur du mystère...

Et le sable qui s'obstine ; comme si la poussière (le moindre grain de poussière) cherchait à enrayer la mécanique du cœur ; et parvenait à obstruer l'horizon que nous contemplons depuis notre (minuscule) lucarne...

 

 

Courbé sur les chaînes du monde...

Ahuri ; la bouche bée devant toutes ces barricades ; devant tous ces barbelés...

Incapable du moindre geste ; trop estomaqué sans doute...

Et criant haro sur les âmes si promptes à se détourner de cette terrifiante perspective ; si promptes à s'éloigner vers des parcelles moins tristes ; vers des contrées plus tranquilles...

Le cœur quand même interloqué ; à voir tous ces yeux peureux qui ne peuvent se détacher du sol...

Dans ce long pèlerinage ; soumis aux tourbillons et à l'ivresse ; où nul n'est épargné – ni par la barbarie – ni par la bassesse...

 

 

Reflets de soi ; reflets du monde – cristallisés en signes et en vibrations...

Comme un archipel posé – flottant – dérivant – entre deux rives – entre deux continents habités par des ombres et du vent...

Sans jamais avoir la force de céder sa place...

Errant – divaguant (l'essentiel du temps) ; essayant d'aller là où subsistent encore quelques possibles...

 

*

 

L'être excentrique ; le visage souriant...

Pas même fier de son (éphémère) appartenance ; parfaitement conscient (et heureux même) de cheminer vers sa perte...

A travers tous les mythes ; et avant toute (re)formulation du monde ; avant même le règne des ombres...

A la parole (presque) intraduisible ; ancré dans son seul rayonnement ; dans l'évidence du mystère dont on ne peut rien dire...

 

 

Les vents de la disgrâce ; condamnés à tourner...

Accompagnant (seulement) les circonstances ; dans leur exact sillon – précisément ; alors que les courants convergent pour offrir une longue suite d'expériences...

Et tout ; et chacun – obéissant ; l'âme alerte – l'échine courbée – le cœur (plus ou moins) consentant...

 

 

A regarder (attentivement) le ciel et la mort ; et l'âme des vivants...

Et à travers quelques signes ; deviner les malédictions qui frapperont les ignorants ; et ce qu'il reste à découvrir...

 

 

Le cœur fouillé par le cri...

Et toutes ses parts à partager...

Vers la même destination ; à travers les oscillations du temps...

Comme un festin de couleurs ; en dépit du deuil ; en dépit de la mort...

A la manière d'un vent (irréel) qui souffle sur le monde...

Avec – au centre – le regard ; et l'âme au milieu de la splendeur ; assistant (sans la moindre tristesse) à l'exploration et au déblaiement ; certains, sans doute, de retrouver l'essentiel...

 

 

Dans cette brèche si brusquement découverte ; des tourbillons d'apparences – une foison d'apparitions...

Et les mots qui tournent ; de ligne en ligne – de page en page...

Livre après livre ; comme une valse (incessante) de la pensée qui va [de manière inéluctable (et joyeuse)] vers son inachèvement...

 

 

Du côté du retour et de la préservation ; cette insatiable faim...

Ce qu'offre le cœur ; et ce dont l'âme se repaît...

A la manière d'un funambule nocturne ; laissant aller sa plume et traversant les saisons ; cheminant sur son fil au rythme du cœur battant ; la main et le pas – dociles ; sous la férule du vivant – obéissant au règne de ce qui se devine...

 

*

 

Le cœur déplacé ; reconnaissant...

De l'autre côté de l'histoire ; de l'autre côté du temps – hors de portée de toutes les traques...

Sans rien saisir ; et n'échappant à rien – engagé involontaire – en quelque sorte...

Libre (bien plus libre) qu'autrefois...

Si près de l'enfance – à présent...

Riant des siècles et des Dieux sans même sourciller...

S'habillant d'une nudité (légère et joyeuse)...

Regardant le monde au fond des yeux ; et réussissant à traverser les choses les plus épaisses...

Laissant se détacher (naturellement) les chimères et le superflu ; laissant se transformer (spontanément) la bêtise et la folie...

Le cœur redressé ; assurément...

 

 

A travers les murs ; la lumière...

Et ce silence au-dessus des têtes ; au-dessus des tombes...

A travers l'effacement du nom ; et la mémoire renversée ; plus rien pour personne – depuis si longtemps (en vérité)...

Vers ce lieu inconnu où tout est indistinct et (parfaitement) mélangé...

 

 

Le front s'épanouissant – puis s'évanouissant ; transformant (peu à peu) l'enthousiasme en lassitude et en désenchantement avant de disparaître (presque entièrement) ; cédant (progressivement) sa place au corps et au cœur...

Ainsi, sans doute, se découvre (et s'expérimente) le silence ; la paix de l'esprit...

Sans même avoir besoin d'effacer le monde ; sans même avoir besoin de réinventer le temps...

Ce qui demeure ; en plus de la nudité...

Et l'invention – peut-être – d'un langage pour essayer d'esquisser un chemin entre le brouhaha et cette contrée secrète et (très) feutrée...

 

 

Les yeux sur la blessure ; ouverts (grands ouverts) sur la mésentente – sur cette (apparente) séparation qui s’accommode si mal à la résolution de l'énigme...

Vers cette fin – pourtant – qui pousse à recommencer en apprenant (peu à peu) à s'affranchir de l'âge et du temps...

 

 

Au-delà de la chair ; cette (curieuse) transparence...

Comme un halo de beauté ; en dépit du monde dévasté ; en dépit de ce qui s'entasse sur la pierre...

La pourriture – la marmaille – les dents carnassières...

Et ce rire (presque incongru) face à l'obscénité de ce qui brille – de ce qui crie – de ce qui pue...

La liberté (vivante) de s'inscrire – en somnambule – à contre-courant de ce qui semble si indécent – bien trop visible – presque scandaleux...

 

*

 

Il y a ceux qui savent ; et ceux qui s'agitent...

Il y a ceux qui voient ; et ceux qui essaient de deviner...

Selon les questions – les circonstances et les dispositions de l'âme...

Sur cette terre ; sur le cadran – le même monde – le même temps – qui tournent – pourtant ; le jour et la nuit ; dans cette ronde perpétuelle ; et la voix qui interroge l'homme – le ciel – l'esprit ; l'absence ; et le cœur qui ressent, parfois, le parfum de ce qui mûrit...

Jamais juste(s) (en général) ; jusqu'à ce que la mort surgisse...

 

 

Ici et là ; sur la grand-route...

Le cœur dénudé ; si sec – presque exsangue – comme essoré ; à force de rencontres ; à force de mains tendues ; à force de mendicité ; et qui a vu la source se tarir...

L'âme, sans doute, trop humaine...

Et entourée, peut-être, par trop de semblables...

Le vent et la vérité ; qui brûle ; qui emporte – tous les souvenirs – toutes les images ; et jusqu'à l'espoir du moindre changement – de la moindre éclaircie ; presque assuré de ne jamais voir une eau nouvelle pour battre – et brûler – et donner encore...

Impuissant et triste face à ce sort affligeant…

Rien que des coups ; rien que des cendres ; et cette effroyable atrophie qui confine à la souffrance – à la détresse – à la sclérose – à cette (insupportable) paralysie...

 

 

Masse inerte et pierreuse ; comme déposée là ; au milieu de la fumée et des combats ; qu'une seule parole parvient, parfois, à fissurer...

Témoin de ces terribles éboulements ; sous la lune rousse qui, elle aussi, observe (et participe à sa façon)...

Des mots cruels ; à la manière d'une boucherie silencieuse...

Pour en finir avec l'absence et la domination ; pour rééquilibrer les forces ; redonner leur place aux minuscules ; à l'invisible ; à ceux qui ont toujours vécu sous la botte (apparente) de ceux qui gouvernent – de ceux qui décrètent – de ceux qui ordonnent...

Et ce que l'on réclame – ce que l'on exige ; un peu de conscience (un rien de conscience) pour siéger à la table des décisions...

 

 

Vérité encore ; à la place du monde ; et ces ailes naissantes ; et ces possibles qui s'offrent...

Le cœur et le vide qui, (presque) aussitôt, se rassemblent...

Au fond du sanctuaire secret ; là où tout se célèbre – sans sacrifice – sans (même) la nécessité du nom...

Dieu dans son face à face – en quelque sorte...

 

*

 

Glissant (avec aisance) au-dessus des sillons...

Allant vers on ne sait quoi ; l'inconnu (sans doute) qui surgit à chaque instant...

Apprenant à gommer le trop noir et le trop blanc ; à estomper d'un doigt habile les frontières (trop marquées)...

Survolant les angles et, parfois, ces hautes crêtes énigmatiques où la matière se fait rare...

Avec – assurément – de plus en plus de lumière et de joie...

 

 

Nous installant là ; pour quelques instants (pour quelques saisons – à peine)...

Et pour l'essentiel – immobiles – sous la même étoile ; et pour d'autres (plus rares – beaucoup plus rares) parcourant le plein ciel ; explorant ces lieux où la lumière élève ; où les vents redressent ; où rien n'existe vraiment...

Au plus près ; (presque) toujours ; de ce qui compte et ne se voit pas ; au plus près de ce qui se ressent...

Sans rien changer au monde – sans rien changer aux hommes et aux âmes ; que l'on cesse de considérer comme des victimes ou des bourreaux ; laissant libres toutes les circonstances ; et se réaliser tous les possibles...

Le cœur comme un univers au-dedans ; le centre (véritable) – sans doute – autour duquel se déploie la danse...

 

 

Les mains agiles (si agiles) à défaire les ombres...

Retirant, un à un, les voiles qui obstruent ce que pourraient voir les yeux...

Jusqu'au cœur blessé ; enveloppé d'une brume blanche – comme un (épais) résidu d'écume...

Défrichant le chemin ; déblayant le passage ; s'inventant une sente au milieu des obstacles et des entassements...

Ravivant le feu et la simplicité ; exaltant le dénuement et la nudité ; éliminant tout superflu pour que le geste et le pas (chaque geste et chaque pas) (re)deviennent intenses et amoureux ; et porteurs de cette lumière si nécessaire aux âmes et au monde...

 

 

Le cœur blanc des prophètes ; affranchi des secousses et du ressac...

Éloigné du désir et de la mémoire...

Aussi léger qu'un copeau de bois...

Se laissant porter par les vents...

Flottant au-dessus des feux allumés par les foules...

Guidant le monde (de façon humble – discrète et involontaire) sur le chemin qui mène en ce lieu où règnent (sans partage) l'Amour et la lumière...

 

*

 

Bientôt ; ce lieu – cette terre au-delà de la terre – ce continent sans rive...

Au cœur de cette géographie (méconnue) de l'invisible...

Dans ce bleu parfait ; sans frontière – sans quadrillage...

A l'angle du plus rien ; dans ce débordement d'Amour et de lumière...

 

 

Le ciel au-dedans de l'hiver ; sans tache – sans corruption...

Et y plongeant sans jamais se noyer...

Et s'y perdant jusqu'à s'y retrouver...

Qu'importe la couleur de la terre et l'ampleur du chagrin...

Qu'importe la carte et la (longue) liste des pertes et des disparitions...

Sur la feuille ; sous les vents ; vers ces lieux où l'on se laisse porter ; vers ces lieux où la joie s'est libérée du monde et du temps – présente à la jonction (à l'exacte jonction) de l'âme et des circonstances...

 

 

Sur le sol ; du cri à l'oiseau...

Sans jamais compter les pas jusqu'à l'envol...

 

 

Ciel d'ici ; tantôt vide – tantôt lumière...

Et qui lézarde la mémoire ; et qui érige le monde en place vacante...

Écartant ce qui résiste ; détachant ce qui persiste...

Dénué (pourtant) de volonté ; comme l'invisible qui règne...

Dévorant (malgré lui) le temps et ce qui œuvre ; à sa merci...

Laissant la confusion devenir le centre ; et devenant le reste – et ce qui prime...

Comme un vent (violent et inévitable) sur les élans – les idées et les expériences ; sur toutes les tentatives et les manières d'expliquer...

Incandescent ; comme le cœur qui brûle les édifices et les larmes ; et qui donne à la joie une grandeur que lui envie la mort...

 

 

Sans même voir ; cette liesse au milieu du dérisoire...

Le vivant qui rampe ; l'invisible qui se cache – jusqu'à ce que le monde se rompe...

Et partout ; le temps qui ronge (peu à peu) le périssable...

Et ce rire – derrière les drames ; celui de l'essence, sans doute, qui se sait inattaquable...

Ce que savent (naturellement) tous les sages ; et qui (bien sûr) n'en disent rien...

 

*

 

Naufragé(s) d'une existence à la dérive...

Mis au monde ici (pourtant) ; bien que venu(s) (très probablement) d'un ailleurs (plus ou moins) lointain...

Parmi les bêtes et les hommes...

Sur ce sable noir...

En ce lieu de bavards sans parole...

Comme nous ; jetés sur ces tristes rives...

Sans rien devenir ; et étalant (pourtant) leurs désirs et leur espérance...

Du vent ; comme si rien ne pouvait arriver...

 

 

Heurté ; et étourdi ; comme tombé là ; parmi eux – sur ce sol sec et inhospitalier...

Encore étonné ; quelques millénaires plus tard...

Comme dans un rêve ; tous ces mirages érigés...

En dépit du sang et de la douleur ; en dépit de cette béance ressentie au fond de l'âme...

En dépit de la vigueur du corps et de l'intensité des élans...

Quelque chose – en soi – de (parfaitement) désengagé ; comme (très singulièrement) étranger au monde ; notre seule issue – peut-être...

 

 

Les yeux ; entre le sol et le jour...

Dans l'intimité du vide ; et sur la rugosité de la pierre...

Auxiliaires (précieux) de la lumière...

Ouvrant ici-bas tant de possibilités ; et façonnant (malgré eux) l'histoire du monde...

 

 

Ramassis de choses (trop) mortelles...

Aujourd'hui ; confinés au fond de leur chambre...

Dans l'impasse du corps à corps...

Seul(s) face à leur ignorance...

Sans même se révolter face à un Dieu hypothétique ou imposé ; sans même tendre l'oreille à la vérité qui, en eux, cherche à éclore ; sans même envisager la moindre rencontre (ni au-dehors – ni au-dedans)...

Négligeant (avec fierté – et presque avec délectation) l'Absolu ; peu soucieux de ce feu si nécessaire pour essayer de vivre la réalité de l'âme et du monde ; laissant à d'Autres le soin de connaître (et d'apprivoiser) l'intensité du regard et du lien ; rêvant seulement ; ne se souciant que de se soustraire à la condition originelle (du vivant) ; ne cherchant qu'à se distraire et à se réconforter...

Concevant la terre comme un décor ; et un sac dans lequel piocher quelques plaisirs et mille choses pour satisfaire leurs appétits...

Oubliant le plus essentiel (sans doute) ; ce qu'il faut ressentir pour comprendre le sens – les potentialités et l'envergure – de ce (si bref) séjour ; de cette (infime) portion du voyage...

Pas encore (véritablement) des hommes ; des figures incomplètes et rudimentaires ; de (bien) ternes reflets du possible ; de dérisoires fragments du réel [sans profondeur ni (véritable) mystère]...

 

*

 

La chair écorchée...

A nu ; à la lisière de leur territoire...

Sous le ciel gris ; et triste (pour celui qui sait voir)...

Gardien (à sa manière) ; réduit à l'impuissance...

Pas aussi crédule (pourtant) que le pensent les hommes...

L'esprit posé au-dessus des drames et de la pensée...

Convaincu, sans doute, de l'innocence et de la loyauté de toutes les créatures...

Attendant, sans impatience, le règne (généralisé) de l'âme ; et le remplacement (progressif) du vieux monde...

 

 

A la condition des Autres ; pas toujours (très) sensé(s)...

A la surface du plus familier ; tant de choses (celles qui, bien sûr, apparaissent nécessaires)...

Et le reste ; pas connu ; et moins encore désiré...

S'appuyant dessus pourtant ; sans la moindre gratitude ; comme le socle des lois bâti sur d'invisibles piliers...

Protégeant la ronde tribale...

Et la terre – tout autour – transformée en territoire hérissé de pièges – de piques et de frontières ; comme prisonnier(s) de ce minuscule dedans gorgé d'images erronées du dehors...

 

 

Parmi les vivants endormis...

Rideaux tirés sur les souffles et les miracles...

L'étreinte triste ; et la matière inerte...

Les étoiles – au-dessus des têtes – vaguement allumées (et jamais scintillantes)...

A l'image du monde ; glissant dans un long soupir ; ce qui précède le sommeil – (presque) une forme d'hibernation...

La conscience minuscule (horriblement atrophiée) et (assez largement) altérée...

Tous les signes d'une obscurité persistante...

Entre l'être et la poussière ; tous ces visages ; et tous ces lieux communs...

 

 

Et à force de pourriture ; sur cette terre – la puanteur qui s'amplifie ; et qui persiste...

Au milieu de la fièvre – des cadavres – des fantômes...

La roue du temps bloquée sur l'horreur et les gémissements ; et cette terreur qui suinte par tous les trous...

Sans autre espérance que cet (horrible) dénouement...

 

*

 

Brûlant ; l'âme vive – de l'intérieur...

Devant des visages sans forme ; des yeux et des lèvres – seulement ; à peine dessinés...

Comme des traits qui regardent ; qui jaillissent...

Et tant de matière(s) à éclaircir – à démêler ; et tant de manières d'exposer...

Sur ce sentier sans fin qui s'enfuit loin du gris ; emportant avec lui le monde et sa boue sombre...

Si risiblement en exil ; et si risiblement parmi eux...

Et nous tous ; (infiniment) inconsolables – sans doute...

 

 

Le rêve (le grand rêve) parfaitement défiguré...

Dans un égarement (une longue embardée) de la pensée ; gorgée de certitudes et d'illusions...

Et ce que l'esprit – à travers le regard – parvient (parfois) à reconstituer...

Bien plus que des lignes à défricher avec les yeux ; des univers entiers ; capables, peut-être, de rassembler toutes les parts du cœur éparpillées...

Le début d'un chemin que la main a esquissé ; comme un appel irrésistible pour les âmes les plus affamées...

 

 

Au loin ; cette lueur qui persiste...

Et cette (irrépressible) soif qui cherche ; qui effleure la déchirure...

Dans un vertige – une douleur...

Comme emporté progressivement (très progressivement) vers le centre du cercle...

Éventrant les murs ; anéantissant les territoires ; jetant à terre toutes les histoires...

Les mains solides et solitaires ; les lèvres pleines de signes et d'ardeur ; et la poitrine légèrement inclinée (à la fois) vers le sol et le ciel...

Réinventant la langue pour accéder au monde ; au réel (perpétuellement) neuf et sans mémoire...

 

 

Dans cette lumière brûlante...

La nuit qui se déverse ; qui se dissipe (peu à peu)...

Dans un crissement de cendre et de soi...

Ce qui habite – et habille – la chair – les visages et les objets ; trempés dans le feu de l'âme – dans le (délicat) crépitement des flammes...

A travers la précieuse (et précise) douceur des mains...

Le monde qui glisse – imperceptiblement – vers cette sente scintillante sur laquelle tout (presque tout) est (organiquement) amené à recommencer ; à se renouveler ; et à essayer (malgré lui) de parachever la (longue) boucle...

 

*

 

Le sauvage redécouvert...

Sur le sol sylvestre ; roches et racines...

Peu de paroles ; au milieu des âmes silencieuses...

L'invisible agissant ; à même la mousse...

Et nous ; à notre aise...

En phase avec le chant...

Qu'importe la syntaxe ; et qu'importe ce qu'exigent les siècles...

Comme un retour ; le cœur consigné...

Dans le plus grand silence ; la plus belle intimité...

 

 

Dans les bras de la chance...

Sans mépriser la faim ; sans négliger la soif...

Réponses éternellement neuves aux questions les plus anciennes – atemporelles (sans doute)...

Face aux périls ; le ciel ouvert...

Auprès de l'âme ; comme monté sur ses épaules...

Au cœur d'un royaume vivant ; et Dieu à sa place ; jusque dans les plus infimes recoins ; jusque dans les interstices les plus secrets...

Vers tous les chemins ; entre le rêve et la vie ; entre l'Amour et la mort – rien auquel on ne puisse échapper ; et quelques paroles (un poème peut-être) pour dire ce que nul ne peut choisir...

 

 

L'amor fati ; l'existence – jamais (bien sûr) sans les circonstances (et malheureusement – trop souvent – sans le consentement)...

Le dehors délié ; et le dedans en accord...

Dans un parfait emboîtement ; une exacte correspondance des architectures...

Et le reste qui se désintègre...

Jusqu'à la réintégration de l'espace et du silence communs...

Ce à quoi l'homme (sans doute) s'entend le moins – en ce bas-monde...

 

 

La petite musique du cœur ; façonnée par l'esprit (et ses affreuses habitudes)...

Les incessantes manigances que construisent ces amoncellements de savoirs ; mille choses hétéroclites qui s'entassent ; faisant glisser (imperceptiblement) l'homme vers la facilité et les fausses évidences...

Érigeant une tour de la connaissance en une monstrueuse (et monumentale) escroquerie...

Et pour se préserver de ce sortilège – mieux vaudrait (bien sûr) préférer le vide et la neige – l'absence (absolue) de socle...

Ainsi seulement la vérité pourrait nous surprendre ; comme mille flèches décochées (de manière opportune et impromptue) par le mystère ; et qui viendront se ficher au fond de l'âme ; exactement entre le cœur et la chair...

 

*

 

Comme une couleur écarlate ; dans l'âme silencieuse ; un feu sous-jacent – peut-être...

Un espace – une ardeur ; l'essence de ce qui est – de ce qui fut – de ce qui sera...

Sans l'odieuse tyrannie du cœur contraint qui accorde ; qui consent ; qui concède...

Plus haut (bien plus haut) que le faîte du monde ; loin (bien plus loin) que le dernier horizon...

A portée d'innocence ; seulement...

 

 

Près des racines ; là où la pensée patauge – se protège – capitule (ne peut que capituler) ; par incapacité ; par manque d'imagination ; comme devant un seuil impossible à franchir ; à la manière d'un juste retour ; elle qui n'a jamais cessé d'écarter – d'exclure – de destituer – le réel...

Au premier cercle du miracle...

 

 

Le seul paysage ; le jour vivant...

Et cette joie (ineffable) du passage ; que l'on ne peut (bien sûr) partager ; mais qui s'offre au terme (évident – manifeste) d'une longue (et inévitable) quête...

 

10 avril 2022

Carnet n°272 Au jour le jour

Juillet 2021

Le jour libéré ; et, soudain, la lumière des galeries souterraines rejointe par celle qui brille au-dessus – au-dehors…

Et ce cri – né des entrailles – comme un jaillissement – une explosion de joie…

 

 

Du sang – des morts – tout autour…

Ce que tiennent dans leurs serres tous les rapaces ; et ce que portent toutes les plaintes…

Le déchirement de la chair et de l’âme…

Et, au milieu des malheurs – au milieu des tourments ; cette tristesse vertigineuse qui pèse sur les vivants…

 

 

La nuit dévouée à son rêve ; et nous – tout entiers consacrés à notre aveuglement…

A bien des égards – le seul labeur de l’homme – comme un destin tracé à la craie noire dans l’obscurité…

 

 

La vie blessée qui se recroqueville et se protège…

Quelque chose au-dessus des têtes ; comme un bruit sourd – la cacophonie du monde…

Et les forces du feu qui s’impatientent – à l’intérieur…

Et, un jour, la joue qui s’approche des paumes cruelles…

Si insensible(s) à tous ces mort enterrés sous la pierre et à ces grandes ailes qui battent la campagne au-dessus des vivants et des cimetières…

Saurons-nous, un jour, appartenir à une communauté plus large que celle que nous avons choisie ; capable(s) de nous extraire de tous les pièges et de percer le fond des malheurs et de la matière pour rejoindre le ciel – la joie – la liberté…

 

 

Dans la compagnie marginale des astres…

Jongleurs de pierres et de destins…

Sur le fil – la sente des saltimbanques…

Seul – au milieu des arbres – sans autre spectateur que le ciel présent dans l’assemblée (invisible)…

Et nos yeux – tous les yeux – qui, peu à peu, apprennent à s’ouvrir…

 

*

 

Ce que nous endurons – la pesanteur…

Face contre terre – le poids du monde sur les épaules – l’âme courbée sur le sol – le sang versé et absorbé – la chair mastiquée – l’air vicié par nos gestes comme une chape de plomb – toutes les expériences transformées en souvenirs – et les idées métamorphosées en rêves…

De la matière et de l’invisible qui alourdissent nos vies – nos pas ; qui entravent la possibilité même de la lumière…

 

 

L’infini – moins au large qu’en soi…

Dans l’air – autour de la peur ; et le même ciel dans l’espace…

La mort enracinée – comme le songe – le cri et les tremblements…

Et ces lignes qui surgissent du mystère – comme si nous appartenions, à la fois, à l’origine et à la terre…

 

 

Au fond du gouffre – ce que nous y avons mis – l’idée du néant – des murs – de l’angoisse – et les clés du labyrinthe…

Des fleurs – des notes ; un peu de beauté et de sauvagerie au milieu du gris – de la laideur – de la normalité…

Le chant d’un oiseau posé sur un arbre – un peu à l’écart – discret – une manière de prolonger le silence et la joie ; l’autre extrémité de la douleur – l’autre versant de l’absence ; ce qui mène à la solitude – et, parfois, à la vérité…

Soi – comme décrit à l’envers – (très) aveuglément…

Et le reste à mettre à nu – à mettre au jour – à mettre à mort – sans hiérarchisation…

Et tous ces instants – toutes ces heures – tous ces jours – si peu vécus – décomptés, sans doute, du temps véritable…

Vivant – à peine – sur la pierre – sur la page – sur la pointe des pieds ; et, déjà, le vent qui nous emporte ailleurs…

 

 

Des astres plein les yeux – à peine visibles…

Cette veille de la faim au fond du ventre ; la préparation patiente du festin…

La saveur du vent – bouche ouverte sur le vide – l’air devant soi…

Loin des Autres – sans gibier – sans assaillant – sans témoin…

La peau contre l’écorce de ceux qui résistent sans violence…

 

 

L’odeur (imperceptible) de la mort qui entre en nous – qui pénètre l’attente – bien avant les premiers signes de l’agonie…

Comme un chien à l’affût qui se lèche les babines et qui s’avance en voyant la blessure s’aggraver – l’affaiblissement (progressif) de la chair et de l’âme – les dernières forces nous quitter…

 

 

Un autre âge – en nous – fixe – immobile – éternel…

Ni temps – ni état – quelque chose comme un lieu – le cœur de l’espace peut-être ; un axe qui voit défiler les heures – les jours et les visages – les vies – les vivants et les morts…

Comme une aire prophétique – une présence – un regard – qui s’obstine à rester silencieux – en retrait – témoin de tous les mouvements – de tous les drames – de toutes les joies – de toutes les disparitions ; quelque chose qui contemple le petit jeu des formes qui passent…

Dieu que l’on peut implorer sans que rien se passe – auquel on peut tout faire endurer – et qui ne sortira jamais de son silence – de sa tendre neutralité – de son acquiescement à toute épreuve…

 

*

 

Le lieu de la langue – le même que celui de la respiration – un périmètre dans l’espace – très proche de l’origine…

Et le front – et les mains – qui ont, peu à peu, appris à pétrir la chair et les mots – tous les préparatifs nécessaires à la célébration de l’invisible…

 

 

Un trait furtif – un geste – une image – une parole dessinée…

Le jour solitaire qui donne aux yeux leur lumière…

Le secret qui s’expose – la vacuité qui s’offre…

Tout ce que la vie nous propose…

 

 

L’aurore nue – l’ineffable qui nous hante ; qui nous condamne à chercher – à retrouver la joie du premier souffle – de l’espace lorsqu’il n’était qu’un point dense et noir – enserrant dans ses profondeurs toute la lumière à venir…

 

 

Pas à pas – dans le hurlement du vent qui nous effraie – qui nous invite – qui nous excite…

La lente reconstitution des forces patiemment dispersées…

La folie et l’obscurité du monde et des vivants – en terre conquise – que l’on apprend, peu à peu, à dissoudre – à transformer en confusion lucide – signe (s’il en est) d’une perte identitaire et d’un surcroît de compréhension…

Et, soudain, le ruissellement de la joie à la place du sang…

Quelque chose d’entrevu – de brûlant – d’apparence définitive – et pourtant… ; le recommencement du monde et du temps – des naissances – des chemins – des tempêtes et des prières ; la même histoire qui – indéfiniment – se répète – comme si nous n’étions jamais nés…

 

 

Ligne ininterrompue entre le désir et la mort ; sans cesse renaissant…

Nageant au-delà des eaux…

Possédant au-delà du bien…

Le cœur comme une grotte excavée au fond de la chair…

Et l’invisible qui se mélange au sang…

Les chants entremêlés du ciel et des choses…

De rive en rive – et ce regard comme une brûlure sur la peau – la morsure des Dieux – l’empreinte de la lumière sur les vivants…

 

 

Les membres et la bouche entravés – pour ne rien dire – ne pas s’échapper ; et se laisser, peu à peu, gagner par la lassitude et l’abandon…

Au seuil des rêves – l’aveuglement…

Le voyage au bout des pas…

Et le bruit de nos chaînes ; et celui que nous faisons en résistant…

La parole enfouie au cœur du silence ; peut-être – sans doute – notre dernière charité…

 

 

Les heures domestiques – le regard engourdi…

Les habitudes comme des plis dans lesquels l’âme se glisse avec aisance…

Les jours-coffres-forts où rien ne peut entrer – où rien ne peut sortir…

Des existences-mirages – cadenassées – comme un désert au milieu du monde – au milieu des Autres…

 

 

Un ciel bas…

Une terre stérile…

La sensibilité aride…

L’âme comme un puits à sec…

Et la solitude et le silence – pas même adorés – pas même célébrés – vécus comme un embarras – une privation – un bannissement…

 

 

Le cœur – la main – la roulotte et le pas – fidèles à l’essentiel – aux arbres – aux chemins – aux circonstances – aux bêtes sauvages et fraternelles…

De lieu en lieu – dans l’espace – de jour en jour – dans le temps – geste après geste – au fil du voyage – comme s’il s’agissait d’un jeu ; une incroyable partie de cache-cache entre nous et les Autres – entre l’âme et le silence…

Et la beauté – et le mystère – dont on pourrait témoigner – et que nos gestes pourraient refléter – comme une manière de partager – une promesse d’embellie – peut-être…

 

*

 

Le corps absent – comme englué – au fond d’un gouffre…

La psyché opaque et obscurcie – aveugle et sourde – infirme – incapable d’attention…

Des larmes et de la sueur – tout ce qui ruisselle (seulement)…

Tentatives et peine perdue – bien sûr…

L’angoisse qui se dresse – comme un fauve affamé – et qui se jette sur toutes les (pauvres) âmes du monde…

 

 

Devant nos yeux – le récit dilaté – presque à la manière d’un mensonge – qui s’invente des méandres – des détours – des raccourcis – comme si la douleur était trop forte et l’existence trop fade – pour se hisser sans effort jusqu’à la beauté – pour se sentir digne d’assister à la naissance du jour – sans artifice – sans témoin – sans histoire à raconter…

L’esprit et les yeux vierges – face aux premiers feux qui éclairent la terre – l’esprit – le monde…

 

 

La figure vive de l’oubli – ses chuchotements à l’oreille – ses profondeurs – ses craquelures et ses étranges volte-face…

Comme une faille – dans la roche friable ; un relief torturé – des plis – des crêtes – des contours – et mille passerelles au-dessus du vide…

Et tout – bien sûr – qui glisse – irrémédiablement – vers cet appel – en contrebas…

 

 

La joie solitaire de tous les points réunis – éparpillés…

La course obsédante vers le centre unique (et commun)…

Rien qui n’excède la longueur du pas – la distance entre les périphéries et ce regard sans tremblement…

Le mystère – comme un archipel peut-être ; une oasis au milieu du désert ; un peu d’eau (et de sel) dans l’océan…

 

 

De la neige autour des yeux…

Au fond du regard – la même couleur – plus profonde peut-être – et comme ravivée par la lumière ; l’incomparable intensité de l’âme…

 

 

Assis sur cette pierre – comme un messager solitaire – en attente d’instructions – attentif au ciel – au moindre signe…

Au cœur de l’oubli qui finit (bien sûr) par tout emporter…

 

 

Toutes les douleurs – toutes les couleurs – chamboulées – à l’intérieur…

La possibilité du soleil sur la souffrance – un peu de lumière sur tous les nœuds nés à force de questionnements et d’attente…

Puis, un jour, retentit – sans crier gare – le chant du temps aboli ; et, soudain, perceptible – derrière les cadrans – les aiguilles – les mouvements – l’éternité qui patientait depuis le premier instant ; le prolongement de notre veille interminable…

 

 

Au détriment du jour – le langage…

De trop longue date – un instrument – un obstacle…

Le prix de l’échange – une forme de contrebande…

Dans le filet des Autres – des ombres…

La main prise dans le sac…

Le commerce des foules et leurs arrière-pensées…

Les prières – les incantations – les offrandes aux Dieux – à la pluie – à la terre – au soleil…

La vie animée des créatures et des choses…

Ce que l’on expérimente – ce que l’on dérange – ce que l’on détruit – ce que l’on répare – ce que l’on remplace – partout où l’on ensemence – partout où l’on se remplit la panse – partout où l’on apaise la soif et la faim – partout où l’on répand le sang et la terreur ; là où l’on vit – sans savoir – sans pouvoir – faire autrement – sans autre possibilité – sans doute…

 

*

 

Le vent – des éclats de jour sur le visage…

Et dans l’âme – la nuit tombante…

L’authentique équivoque de la matière ; et le jeu malicieux (et sans concession) de l’invisible…

Nous autres – terrain de tous les dilemmes et de tous les combats…

 

 

Dans la voix – ce qui est vu – découvert – expérimenté ; le goût du monde – le goût des choses – l’intimité de l’âme et de la chambre ; les gestes guidés par le besoin de justesse et de vérité…

 

 

Une déambulation sur la pierre – la page…

Le sol – les circonstances – l’être – tels qu’ils se présentent…

Le ciel face aux yeux qui regardent au-dedans et au-dehors…

L’esprit et la parole qui retrouvent leur envergure naturelle…

Le vide qui se cherche…

Le silence et le feu nécessaire…

L’existence sans artifice…

L’infini et l’éternité ; notre présence assouvie – et apaisée – dans tous les espaces…

 

 

A la pointe de la pierre – l’aube qui s’approche – la couleur du monde et la texture de la peur ; comme une flèche dessinée avec du sang – de la périphérie vers le centre – de la cible vers l’archer ; ainsi, sans doute, remonte-t-on vers l’enfance – le premier sourire – la matrice originelle…

 

 

Le crissement du feutre qui se hâte…

Ce qui nous hante – peu à peu – déversé…

Au bord du jour – des tremblements…

Le monde – ce qui emplit les corps – les cœurs – les crânes ; et la page – le lieu où se répandent toutes les joies – toutes les douleurs – toutes les substances ; l’espace de tous les renversements…

 

 

La parole – comme le reste – obsolète…

Ce dont on s’est lentement défait…

A présent – le silence – une présence et quelques gestes habités…

L’existence ordonnée par l’essentiel et les circonstances…

Le jour – sans appartenance – extraordinairement quotidien…

 

 

Des heures parsemées d’épines et d’étoiles…

Des syllabes – quelques mots susurrés…

Et cet étonnement perpétuel face au miracle – au merveilleux – à la beauté…

Les hommes – les Autres – délaissés – de plus en plus inexistants – comme effacés de toutes les perspectives…

Sur la pierre – immobile – dos au monde ; le visage paisible et silencieux…

 

 

Le souffle éteint – étriqué – comme dépecé par le verbe – les possibilités du récit – qui apprend, peu à peu, à s’affranchir du temps…

De moins en moins lourd – l’air qui entre – l’air qui sort…

L’inertie du mouvement ; Dieu se rapprochant du rêve – peut-être – à moins que nous ayons d’autres terres à découvrir – à explorer – à labourer…

 

 

Cette route – comme toutes les autres – porteuse de toutes les possibilités…

A pieds joints sur le sommeil et l’effroi ; comme une manière de retourner la terre et le temps – de transformer en liste vide tous les inventaires…

De l’ombre jusqu’à la folie – à travers la vie et la mort ; le retour inespéré vers l’origine…

La matrice des mondes où le poème est un angle – un (infime) recoin – une (minuscule) fenêtre – une issue qui nous exempterait des longues (et laborieuses) constructions de mots – de gestes – de briques ; une manière d’échapper au labyrinthe en demeurant entre les murs…

 

*

 

Le plus lointain – réconcilié avec l’innocence…

De l’eau – de l’encre – et le voyage qui commence…

Sur la page – l’embarcation…

Sur les flots – la table sommairement équipée…

Et les courants qui nous emportent – au fil des saisons – sous le regard indifférent des étoiles…

La longue traversée de l’âme…

 

 

La nuit – habituelle – sans mystère – qui pèse de tout son poids…

Un air de défi dans la chambre ; la lutte contre l’obscurité…

La distance qui nous sépare des premières lueurs – la périphérie de la lumière…

Les murs – comme un enclos – une geôle consacrée à l’attente…

Une certaine forme de solitude éclairée (si l’on peut dire) de l’intérieur…

 

 

L’espace libre – dégagé des encombrements anciens – patiemment – méticuleusement – débarrassé…

La terre brûlée – les intrus pourchassés…

Et à peine le temps de tourner la tête que tout, de nouveau, s’emplit ; un bric-à-brac d’objets – d’images – d’idées…

Le passage – tous les passages – (très) rapidement obstrués…

Et après mille tentatives – mille essais infructueux – vient le jour où l’apparence des lieux nous indiffère ; on laisse alors l’espace s’encombrer et se désencombrer de manière naturelle – au fil des circonstances – au fil des choses qui vont et viennent – qui apparaissent et disparaissent ; l’esprit tel qu’il est ; et les états de la matière tels qu’ils sont…

Libre (libéré) de l’espace – vide et au contenu vide ; comme ce qui est – comme ce qui peuple le monde ; et comme ce qui les contemple (en dépit de ce que peuvent constater les yeux)…

 

 

La terreur – les immondices – en colonnes – qui soutiennent la voûte sous laquelle nous nous tenons – au milieu de la rouille et des excréments…

Recroquevillés dans un coin – en attendant Dieu sait quoi…

 

 

Sur la même pente que les plantes…

Sur le même axe que les arbres…

Entre le sol et la lumière – quelque chose du sang et de la prière…

Le jeu fugace de l’immaturité et du déploiement…

La chair étirée jusqu’à l’extrême – en attendant le renversement – la possibilité d’une conversion de l’espace au-dehors au-dedans en une seule étendue – l’immensité première…

 

 

Du pain et des mots – quotidiennement…

Le silence des pas sur le chemin qui s’est choisi…

Parfois – ce qui s’offre ; d’autres fois – ce qui s’impose ; l’absence de choix (dans tous les cas) ; disons ce qui se glisse et ce qui se propose…

 

 

Le monde désabusé qui se prépare au sommeil…

Entre le chemin et la cage ; des cris – innombrables – terribles – incessants – que nul n’entend – trop occupé par sa propre douleur – l’écho de sa propre plainte – les difficultés de sa propre détention…

La porte ouverte – du soleil – que nul ne voit – trop obsédé par ses propres pas…

Dieu – le silence – la joie et la mort – pas vécus ; un espace à peine – envisagé parfois comme une issue – d’autres fois comme un intervalle – une porte lointaine qui pourrait (éventuellement) s’ouvrir sur un autre monde…

 

*

 

L’esprit encombré par son propre espace…

Les lieux communs – les allées et venues – les passages incessants…

La mémoire et la nouveauté que l’on s’échine (quotidiennement) à renouveler…

Rien en dehors de lui-même ; rien qui ne puisse être enlevé – rien qui ne puisse être franchi…

Le sans limite et ses combinaisons infinies…

 

 

Le souffle et la langue – dans le jour – sur la terre douloureuse et névralgique ; pas juste de quoi vivre et se nourrir ; tous les élans et la poésie – nés de cela aussi…

 

 

Nous – comme seul avenir – seul vestige – seul présent – à moins que nous n'existions aussi peu que le temps…

Un peu d’air – un peu d’eau – du feu – quelques éléments – un sommaire agrégat de matière(s) – que le vent trimballe ici et là – d’un lieu à l’autre – au cœur de la même nuit…

 

 

La parole recroquevillée – comme si elle devinait la parfaite impuissance du langage sur le cœur – sur l’esprit – sur la transformation de l’âme…

Le vide et le geste engagé – seulement ; essentiel – déterminant…

L’oreille attentive – le silence infaillible…

L’œil distant et contemplatif…

Et l’ardeur de ce qui brûle – à l’intérieur…

Le corps comme un temple – un lieu nécessaire à l’incarnation du ciel – du silence – du sacré…

La poésie comme instrument de précision ; de simples traits – de simples sons – des signes informes et inutiles pour la plupart – et pour d’autres (quelques-uns) – un précieux viatique pour la traversée du monde – ce long voyage vers l’aube…

Et l’âme – sans amarre – comme la seule embarcation – parmi mille – dix-mille autres – jetées ensemble dans les flots – chahutées par les vagues – au cœur de l’océan – toutes emportées vers le grand large…

 

 

Le silence sans langage…

La parole chantante…

Entre le soleil et le sang – la lame du sabre qui fend l’air – dans la tourmente…

L’enfance mal éduquée – mal endormie…

Des reliquats d’histoires – d’étoiles – de vacillement…

L’abîme des Dieux – où se logent les peines et le temps…

Le désert annoncé par toutes les solitudes…

Le vent qui ouvre les portes (presque) au hasard…

On est là – on pourrait être ailleurs ; le visage, peu à peu, défait par l’intensité croissante de la brûlure – à mesure que l’on s’approche de la lumière…

Mille siècles d’identités diverses et de tentatives ; et, soudain, le salut – à portée de main – qui, brusquement, s’éclipse…

 

 

Des barreaux finement taillés par l’esprit – par nos yeux – avec la complicité de l’invisible…

De désir en désolation…

La chambre des morts et des conceptions…

Nul autre lieu que le vide – sur les pierres…

L’éloquence – et la parole – presque toujours désastreuses…

Le poids du soleil – et des malheurs – sur la terre ; et en contrebas – le silence et l’éternité…

 

 

Assis là – sans rien faire – pris (seulement) dans les mailles du temps…

Parmi d’Autres qui ne nous ressemblent guère – comme plongé(s) dans un rêve dont nous ne serons jamais le(s) héros…

A la veille – peut-être – des noces avec l’innocence ou le Diable – à moins que nous ne soyons déjà dans la main d’un plus grand que tout

 

*

 

La pluie – entre les gouttes – l’espace – l’invisible – les interstices – ce que nous habitons – en (grande) partie…

Aucune pensée profonde ; le mythe qui se construit par strates ; et la parole migrante et volatile…

Les mains pleines de terre et de pertes…

L’âme – autrefois orageuse – aujourd’hui désertée…

 

 

Sous le masque – un peu plus loin que la mort – derrière le simulacre (juste derrière) – l’oiseau et le soleil – aux deux extrémités du ciel…

 

 

Les mondes bousculés – frappés par la foudre – le rire – la nuit…

Et des mains – par grappes – qui désespérément s’agrippent ; et les cœurs traversés par la tristesse et le temps…

Le corps – pas davantage qu’un ventre – tout juste bon à être rempli ; et ce qu’il en sort – des têtes et des étrons…

Et nous – pauvre(s) diable(s) – un peu à l’écart – sur le chemin qui mène aux confins du vide et de la lumière ; certes sans descendance mais, comme tous les Autres, pas le moins du monde affranchi(s) de la matière…

 

 

Les lèvres mobiles et silencieuses – psalmodiant pour elles-mêmes quelques prières…

L’outil des solitudes – un sens donné au ciel et aux routes terrestres…

Et les pages que l’on noircit de mots (plus ou moins intelligents – plus ou moins intelligibles)…

Des liasses de douleurs – de désirs – d’intentions ; le lot habituel d’excès et de volonté ; ce qui ronge l’âme et la chair…

Et le ciel et la table qui (nous) attendent – sans échéance – sans impatience…

 

 

Au cœur du nombre – le commun et l’unité…

Le défi de Dieu et le défi de l’homme…

L’esprit promis à son éparpillement et à ses retrouvailles…

La terre tremblante et dérisoire…

Le ciel et le vent…

Et le geste innocent à redécouvrir…

 

 

La pierre et le sang – mélangés au souffle et à l’effroi – ce qui, sans doute, constitue la substance essentielle des vivants…

Des cris aux abords de tous les cercles…

Les âmes au seuil du dialogue – entre la confrontation et le silence – pas encore pleinement indifférentes aux circonstances et à la mort…

 

 

Le cœur naufragé qui cherche une île – un lieu – une terre d’accueil – un espace propice à sa convalescence et à son redressement – une manière plus verticale de dériver…

Pas un itinéraire ; une errance jusqu’à Dieu – pas même une errance – une immobilité ouverte – une ouverture progressive – dans laquelle Dieu pourrait se glisser…

Une simple étape dans cet interminable voyage aux allures de respiration…

 

 

La parole biaisée par la posture sponsale du monde…

L’éloignement des rives que réclame la poésie – la nécessité de l’exil et de la solitude ; ce qu’offrent à l’âme (et à l’esprit) la distance et la dépossession…

L’idée du monde reléguée aux oubliettes au profit de ce qui se manifeste – très provisoirement – en et devant soi – cet amalgame entre ce qui a lieu et la façon dont cela nous affecte…

 

*

 

Avant d’apparaître et de disparaître – les conditions requises – des signes – des faits – tous les préparatifs invisibles…

Puis, soudain, ce que l’on voit de ce qui a lieu – le plus tangible (enfin) perçu…

Le simple déroulement – bien sûr – de ce qui a commencé très antérieurement…

 

 

Quelques failles – parfois – dans la simplicité – l’émerveillement face à la lumière…

Le vide et notre nudité…

Des résistances – en quelque sorte – à l’expérience de la perfection…

L’entremêlement des contraires (à son comble)…

Ce qui se mélange – de mille manières – sans rien exclure – sans le moindre intrus – la moindre anomalie…

Le naturel – par lambeaux – qui advient et gouverne…

 

 

Ni place – ni nom ; la flexibilité de la matière et de l’esprit…

Des accélérations et des ralentissements – dans le vide…

Des trajectoires droites – courbes – tourbillonnantes ; qu’importe la longueur – le sens et la direction…

Du souffle donné à toutes les figures ; et tous les élans autorisés…

Aucune prédominance du bleu ; la vie autant que la mort – parfois moins – parfois davantage – la danse des polarités – main dans la main – au corps à corps – parfois fulgurance – parfois hurlement – parfois néant – parfois pure poésie…

Le feu calligraphiant ses flammes – son encre – sa cendre – sur l’immensité ouverte et vivante – tantôt habitée – tantôt dépeuplée ; et nous autres – et nous tous – oscillant (sans cesse) dans notre manière d’être là…

 

 

Le temps – la parole – comme une lumière sur nos pas – sur nos pages…

Aussi incisifs qu’un geste…

La mort et la vérité – jamais trahies…

Au plus près de l’affût et de la respiration des bêtes sauvages…

L’attention juste…

L’inquiétude appropriée – exempte des excès de la crainte et de l’individualité…

La vie – comme l’eau des rivières qui, peu à peu, polit la roche…

Sentir en soi – sur soi – le labeur – la transformation des états – l’âme qui s’affine et s’aguerrit ; le franchissement (progressif) des obstacles et des seuils…

 

 

Notre main dans celle de tous ceux qui ne sont plus…

Et – chaque jour – la chaîne qui se délite – la chaîne qui s’agrandit…

 

 

Notre regard face au mur ; aussi aveugle l’un que l’autre…

 

 

Au milieu des pierres – des ombres – des bêtes ; d’autres usages – les apprentissages nécessaires à la vie des interstices – aux marges du monde des hommes – là où l’espace et le voyage obéissent à d’autres règles – à d’autres lois ; là où règnent l’invisible et la justesse ; l’essentiel et la nécessité – sans faute – sans surplus – sans péché – sans fantaisie…

Le pas et l’instant vécus de manière brute et authentique…

La terre comme elle est – sans paresse – sans corruption – sans pouvoir sauver quiconque ; et cette fraternité secrète perceptible au fond des yeux – au fond des cœurs – dans tous les gestes involontaires…

Au milieu de la forêt – nos derniers secrets livrés à ceux qui nous regardent – à ceux qui nous épient ; seul et à sa place – au sein de cette communauté qui n’est qu’un grand corps vivant – aussi vigoureux que possible pour durer encore un peu malgré la rudesse – les limites et les hostilités – de cette existence terrestre sous le joug, de plus en plus tyrannique, des hommes…

La vie sauvage, sans doute, condamnée à disparaître – et qui subsistera, peut-être, au fond de l’âme de quelques-uns ; la part la plus rebelle – la plus indomptable – qui trône aux côtés de l’enfance éternelle…

 

*

 

Uniforme et singulière – la lumière – sur la trame du monde – éclairant la nudité du ciel et des créatures – la fragilité des existences – la simplicité de notre voix – notre parole sans rituel…

Rien de la rupture d’autrefois – cette impérieuse nécessité de la séparation ; le besoin de se différencier des autres hommes…

Ici – à présent – l’air d’un seul souffle – l’espace d’un seul tenant ; rien qui n’éloigne – ce qui, au contraire, maintient les yeux et le cœur ouverts sur l’intimité…

 

 

L’horizon – le seuil perceptible du monde – comme si nous pouvions deviner la vie des Autres – l’existence des hommes – enfermés sur eux-mêmes – et entrouvrir cette lourde porte qui s’est, peu à peu, refermée sur leur nuit impénétrable…

 

 

Le sommeil ; et les battements du cœur…

Le vide ; l’intensité de l’âme – au chevet du monde…

Partout – des fils et des éboulis – des offenses et des atermoiements ; rien de précis – rien de mesurable ; un passif lourd et chargé de symboles…

Et des pelletées d’angoisse en surplomb…

L’homme et l’inquiétude…

La crainte du réel – la malice (un peu perverse) des illusions ; quelque chose comme une cécité opiniâtre – notre pauvre cognition…

Des lacunes et de la violence…

Tous les visages de l’incomplétude – en somme…

 

 

Le plus lointain – en une seule enjambée…

A l’angle – l’attente du vertige…

La douleur exagérée – vite oubliée – face à l’horizon ouvert – à l’élargissement du regard et de la perspective…

L’autre monde – à moins d’un pas…

 

 

Entre nos mains – quelques prises…

Nous – à force de marcher – devenu(s) chemin ; à force de prières – le ciel légèrement apprivoisé…

Quelque chose entre l’étreinte et l’oubli…

Le monde et notre tête – de plus en plus indistincts…

 

 

De l’incertitude plein la vie – plein les mains – plein la bouche…

L’aventure poétique et le chemin nourricier…

D’un côté – la mort ; et de l’autre – le silence…

Et les pas qui s’inventent ; et les identités qui s’effacent…

Quelque part – peut-être – dans un coin de l’univers…

 

 

Toute la solitude du monde – invitée à notre table – feuille et main complices – l’âme présente et discrète – veillant au bon déroulement des noces – à l’achèvement (laborieux) de l’œuvre agrégée…

Autant une approche qu’une invitation…

 

 

Ce qui coule dans nos larmes – toute la misère du monde…

Les âmes suppliciées – exclues de tous les processus terrestres…

Ce qui cogne entre nos tempes – au fond de la poitrine – à toutes les portes cadenassées ; la vie qui chante ; la vie nue et dépossédée ; et ce qui lui répond trop souvent ; les reflets du miroir – le cœur reclus – le ventre affamé…

Rien ni du silence – ni de l’intimité…

Notre lent pourrissement sous le ciel – parmi les Autres ; la terre qui retrouve la terre ; les seuls barreaux de l’âme – cette prison de glaise…

 

*

 

L’éblouissement – la face ensoleillée…

Genou à terre – l’écriture comme un feu – un redressement de l’âme – presque une fierté – la rectitude du cœur au-dessus des divergences passées…

Les mains en cordage sur lequel grimpent – en nous – les plus malhabiles et les plus récalcitrants…

Et en un seul souffle – nous nous hissons – ensemble – comme un seul homme…

 

 

Des pages – des pas – quotidiens – sans visée – aussi naturels que possible…

Sur le chemin – de la violence et toute la lucidité dont nous sommes capable(s)…

L’encre – le sol – le ciel – la sueur ; ce qui nous constitue – (assez) précisément…

La marche – la parole – sans effort – un mot – un pied – après l’autre…

Ainsi vivons-nous ; ainsi pouvons-nous exister – au milieu de nulle part – au milieu de personne…

Seul le bruissement du feutre et des sandales sur la sente…

 

 

Quelque chose dans la voix – comme une fêlure – la même que celle sur la peau – la même que celle sur les os…

L’âme que l’on déchire – et que le monde, peu à peu, réduit au silence…

 

 

Sous les paupières – ce rêve récurrent ; le désir d’une nuit compréhensible et merveilleuse – comme de la boue transfigurée – du plomb que l’on transformerait en or – de l’ombre que l’on transformerait en lumière…

L’approfondissement du songe ; et sa (probable) métamorphose en cauchemar…

Les yeux fermés qui – peut-être – ne se rouvriront plus…

 

 

Le silence déchaussé – plus respectueux encore – qui refuse le verbiage et les complexités capricieuses du langage…

Le seul recours – sans doute – pour accroître l’attention – restituer sa place à la présence…

Dieu – en l’homme – sans image – sans intermédiaire…

 

 

Au chevet du monde…

La bête et son cri – comme une flèche qui traverse la bêtise et la folie ; l’inutilité du sacrifice…

Toutes ces têtes gouvernées par le troupeau…

Tous ces mondes – tantôt parallèles – tantôt superposés – selon la perspective et l’étendue du regard…

L’unité multipliée de diverses façons…

 

 

En nous – le peuple et les forces de survie…

L’inconnaissance et les lieux inconnus du corps…

La part de la pesanteur dans le poids du mystère ; à peu près rien – sans doute ; simple contingence – au même titre que le langage – simple manière – à la fois – d’appréhender le réel et de s’éloigner de la vérité…

Le cœur comme logé à la mauvaise enseigne…

 

 

Enterrés – comme les ténèbres et les entrailles…

Le jour et la nuit du monde ; les nécessités de l’écriture…

L’enfance et le paradis – délivrés du doute – de la sottise et de la (supposée) connaissance…

A chaque fois – en chaque lettre – ce qui commence…

 

 

Nuit-phare – éclairante (à certains égards)…

Part d’ombre lumineuse – (en partie) enterrée – visible depuis l’intérieur – lorsque la lucidité commence à tenir lieu de boussole…

 

 

Le mot – si proche de la bouche…

La bouche – si proche de l’âme…

Le cœur et le monde – parfaitement alignés…

La terre et Dieu – si singulièrement familiers ; les seuls indicateurs de notre présence…

Quelques signes ; le cœur battant de la vie ; et ce que l’on abandonne sans regret…

 

 

Le jeu des forces…

Le langage commun et simultané de l’immanence et de la transcendance…

La poésie sans le poids des mots et des intentions – comme une ivresse – un vertige – de la parole…

Une manière de disparaître derrière le réel – et la vérité – peut-être…

 

 

Le temps – notre passé mortel…

Ces incessantes allées et venues…

Ce que nous étions aux âges préhistoriques…

La terre – le sang et les semences ; tous les impératifs organiques…

Aussi entouré(s) que possible…

 

 

Les ailes rétractées – et dissimulées – comme une tenue étrange – inappropriée à la vie terrestre – à la vie humaine ; une sorte d’extravagance (presque une coquetterie) au cœur de notre chair millénaire…

La marque lointaine des Dieux et du soleil – comme un peu de ciel gravé dans les profondeurs de la matière – aux premiers jours du monde – entre la surface et le sous-sol – là où a été installée la demeure de l’homme…

 

*

 

Le monde et le temps – blessés…

Et cette voix qui s’étrangle à épeler le nom de tous ceux qui vécurent ; de vie en vie – jusqu’à la dispersion – jusqu’à la disparition…

Des passages et des traversées – et le déroulement des histoires gouvernées par le cours des choses – de cause en peine perdue…

D’une seule pièce – cette nuit – comme une étoffe – une étendue – la même trame dans laquelle sont tissés les bêtes et les Dieux…

Un seul songe – et mille soubresauts – mille tentatives…

 

 

Vivant – à la manière d’une figure non tutélaire – non légendaire ; une insignifiance – une (minuscule) nécessité parmi les autres – un infime bourdonnement – l’un des innombrables échos de l’origine ; pas moins – ni davantage…

Immergé – avec le reste – dans la danse et l’aveuglement – beuglant et gesticulant au milieu des murs et des yeux fermés…

 

 

Le feu – la feuille – des lignes comme la rosée – les premières fraîcheurs des cimes – sur le versant le plus fleuri – le plus boisé – et, un peu plus haut, la roche dure et nue…

Et le pas transitoire qui explore les horizons de l’âme – du monde ; ce mélange opaque et mystérieux de matière – de peurs et de questionnements…

Au bord de la langue – le précipice…

Entre la parole et la chair – entre le ciel et ses promesses – cet écartèlement qui confine au vertige et à la chute…

Et cette nécessité (de plus en plus impérieuse) de donner corps à l’invisible ; l’ineffable – le Divin – ressentis – entrevus – un jour, en un lieu – en mille lieux – familiers – et qu’il faut (à présent) apprendre à apprivoiser…

 

 

Le jour annonciateur – la terre et le ciel majoritaire – ce qui anime (et constitue) toutes les formes d’étreinte – des plus spontanées aux plus solennelles – des plus élémentaires aux plus sophistiquées…

Nous – nous servant nous-même(s) – dans un sens – puis, dans un autre – avant d’embrasser – sans jugement – sans hiérarchie – toutes les nécessités…

 

 

Le chemin – comme toujours – la porte ouverte – l’interrogation délaissée au profit de l’attention…

Le regard – sans les yeux qui traînent en avant – en arrière – partout où il est possible de glaner les informations nécessaires à l’anticipation – cette manière inconséquente d’essayer d’apaiser nos peurs et notre angoisse de vivre – consubstantielles à notre ignorance et à notre aveuglement…

 

 

Sur le fil tendu – sur la crête des vents – entre les murs du monde et l’immensité…

Là où l’on doit être – sur le versant opposé à celui où (en général) traînent les hommes et les pas…

Juste derrière l’oubli ; la présence et la parole – à portée de geste…

 

 

Sur cette balançoire – immobile(s)…

Animé(s) par mille mouvements simultanés…

Entre deux rivages ; l’un, froid et l’autre, illuminé…

Au milieu des flots ; parmi les courants impétueux du monde des choses…

Avec, de temps à autre, quelques visages ; davantage croisement que rencontre – plutôt une forme d’apparition ; des têtes sorties de leur histoire et de leur contexte (considérées comme sans importance pourvu que l’on ait un auditoire)…

Notre solitude ; notre existence à tous – en somme…

 

*

 

La voix – en retrait – dissimulée – qui s’avance – qui exprime ce qu’elle taisait – ce qu’elle a toujours (plus ou moins) tu – ce qu’elle avait à dire…

Quelque chose – en nous – à présent – qui parle – qui se met à parler…

Ainsi commence (parfois) l’écriture – la découverte de l’abîme que nous portons et les premières navigations sur cet océan intérieur – inconnu – gigantesque – mystérieux…

Et dans les veines – cette encre – par giclées – qui se jette sur la page…

Une langue à vif ; et l’âme dolente qui s’épanche – qui se répand – profondément effusive…

Cette étrange triangulaire entre la plainte – la sensibilité et le silence…

L’espace sans figure qui nous réunit – qui nous réconforte – qui nous console de cette incroyable incompréhension à vivre – de ce refus, parfois si aigu, d’être là…

Une réponse – pourrait-on dire – née d’une autre bouche – d’une âme moins farouche – d’une étendue moins nocturne – peuplée d’oiseaux et d’intensité ; une terre de couleur où la voix désaltère la soif – apaise les brûlures – comme un feu qui lutterait contre des flammes hautes et invasives venues d’ailleurs – de l’extérieur peut-être – attisées par on ne sait qui…

 

 

Danser encore – à travers le jeu funeste des ruptures…

Des transes et des traces ; ce qu’il reste de ce dont on s’est séparé…

En nous – les os et la fange séchée…

La chambre et l’espace – de plus en plus vides…

La douleur qui apprend à se décomposer…

Moins de larmes ; et davantage de fleurs et de lumière ; l’espoir (presque) reconquis…

La sauvagerie immense du geste et du regard qu’il faut apprendre à apprivoiser…

L’immobilité qui remplace, peu à peu, notre errance – toutes nos (vaines) gesticulations…

 

 

Hors des sentiers cannibales…

Entre la bête et l’étoile…

Encore de ce monde – en un sens…

Le poème – ni comme récit – ni comme refuge ; une brûlure plutôt – un peu de lumière – une manière de faire naître le plus proche en soi ; de sentir, dans son âme, vivre le mystère…

Couché sur la page – puis, sur le sol – comme un tourbillon de poussière…

 

 

La quiétude – la lumière – ce dont nous prive(nt) le savoir – nos croyances ; à la place – la nuit et l’attente…

Un présent à réaliser – à bâtir sans la tête – les mains utiles aux offrandes et aux ablutions…

Et tous les gestes à accomplir de façon non somnambulique pour échapper à la mécanicité du monde – à notre rôle de fantôme servile et conditionné…

 

 

La vie fragile et exposée…

La chair à vif – la peau inerte et desséchée…

Et comme une force sous la carapace…

La lumière au-dedans du jour – pas encore perceptible…

Ni Dieu – ni sommeil ; l’intimité de l’âme et du monde…

 

 

Le temps – en nous – accumulé depuis le premier jour – et qui, soudain, se convertit en plaintes – en cris – en paroles – plus rarement en joie – comme si la vie terrestre cartographiait le sommeil – et le rêve à l’intérieur du sommeil – et la pointe du vivant à l’intérieur du rêve – comme si nous étions né(s) ailleurs – plus loin – plus haut (sans doute) – comme si nous étions destiné(s) à un autre monde…

 

*

 

Le réel – clandestin dans nos vies – gouvernées par le rêve – le désir – l’intention ; à la solde de l’imaginaire et de la volonté…

Le suintement et l’étincelle – dans l’immédiateté – le règne (toujours caduque) de l’instant appréhendé dans sa perpétuelle succession…

Les vivants plantés de chair et de souffle…

La nuit plantée de noir et d’étoiles…

L’obscurité (ontologique) de la terre…

Et le rougeoiement du vide face à nos vies immobiles – sans révolution – sans bouleversement – artificiellement colorées ; à la manière d’un campement confortable et sans surprise…

Parfois – des injures proférées et des menaces jetées à la face des Autres ; d’autres fois – des caresses reçues et prodiguées – par des esprits aveugles – des âmes et des mains sans expertise…

La peau qui frémit – pourtant ; et le cœur qui palpite – en dépit de l’absence – en dépit de la médiocrité…

L’acuité des sens – la matière (particulièrement) sensible…

Le vivre et la langue – scrupuleusement rehaussés – pour nous donner des airs (vaguement) humains…

 

 

Le jour – parfaitement lisse…

Les lèvres libres – l’âme affranchie des résidus magmatiques – de la matière (strictement) labyrinthique – hautement terrestre…

La saveur et la sensation…

La sensibilité et l’intuition…

Le monde hors de soi – autonome et oligarchique…

Et des murs – sur toute l’étendue…

Et en long et en large – notre parole faussement salvatrice…

Un triste spectacle – et (presque) aucune possibilité – pour les hommes à l’âme désuète et grise…

 

 

La désinvolture des gestes – un peu de légèreté – le présent des Dieux – l’offrande des vents…

Cette étrange manie – cette joyeuse manière – d’aller – sans savoir – là où la vie nous mène…

 

 

Parfois rampant – d’autres fois sautillant – comme l’homme et la bête – le monde visité…

Nous – les hôtes sans mémoire – aux séjours terrestres innombrables – comme nos ancêtres allant chercher de l’eau à la rivière – usant encore – comme eux – du feu et de la pierre – pour cuire nos aliments – nous réchauffer – construire nos habitations…

Le manque – l’incomplétude et la souffrance – toujours présents dans le sang…

Le corps et le cœur – aussi proches du sol qu’autrefois – comme si le ciel n’était qu’un décor – l’arrière-plan de nos vies misérables…

 

 

Au bord d’une fenêtre – les cheveux rasés – la terre défrichée – la douleur recluse au fond de la poitrine…

A genoux – appuyé contre le reste de l’univers…

Émerveillé – comme si nous étions face à l’immensité…

 

 

Seul – ici – alors que d’autres – ailleurs – vivent ensemble – en groupe – forment une communauté – une collectivité…

Et la même substance – pourtant – qui coule dans nos veines…

Les uns – la plupart – terrifiés par la solitude et les autres – quelques-uns – qui rêvent de liberté et d’émancipation – de terre et d’existence vierges – sans règle – sans la loi du nombre – fuyant les consensus et les conventions – se fiant à leur instinct et à leur intuition – s’abandonnant à la magie et au mystère du cours des choses – se laissant entraîner par les courants qui les emportent – réfractaires à toutes les formes de volonté et d’ambition…

 

*

 

Des murs de pierre – devant l’oubli…

Des remparts et des sentinelles – les gardiens de la mémoire…

Des points de tension et de relâchement…

L’esprit jouant avec lui-même – renâclant à se perdre – résistant à toute tentative de sédition…

A la fois reflets – miroir et lumière…

Ce qui se meut et demeure immobile…

 

 

La route reculée – aux frontières de l’air – derrière les derniers retranchements du monde – aux extrêmes périphéries de la terre – là où ne vivent que les âmes claires et perdues…

Ici et ailleurs – en vérité – comme des lambeaux de chair qui se détachent du sommeil…

Le sang – à profusion – qui gicle indistinctement sur le sol et les visages…

L’ancien monde – corrompu et dépravé ; et nous – apprenant, peu à peu, à nous en éloigner…

Tout – jusqu’aux plus atroces massacres – réalisé au nom de chimères…

Au-dedans de la trame – le vide et la matière – les tribulations des bêtes et des hommes – enfermés dans le périmètre du monde et du temps…

Rien d’autre ; quelques nœuds imperceptibles – sans importance…

La même vibration de l’air ; la terre et le ciel – sans volonté…

 

 

L’étreinte abrupte de la langue – inutile si souvent – si rarement capable d’intimité avec le monde des choses – la réalité des visages ; le vide comme seule substance – l’essence du manifesté…

L’essentiel – dans le regard et le geste ; notre manière d’habiter le corps et la terre – notre manière de jouer avec l’invisible et la matière…

La voix muette – comme étranglée ; et cette douleur lumineuse au fond du cœur ; et cette si singulière façon de faire face à la nuit et à l’hostilité des Autres…

Pas même un combat – pas même une idée – et moins encore une odyssée ou une idéologie – le plus quotidien et le plus nécessaire qui se réalisent en actes…

 

 

Des croix – des routes – des fardeaux à porter…

Des pentes à gravir et à dévaler – sans raison…

Le voyage – non comme éthique – non comme liberté ; l’obéissance au rythme et aux pas naturels…

Ivre(s) de soi – de chemin – de soleil…

Chaque traversée jusqu’au vertige…

La mort jouant – feignant le retrait ou la fatigue – qui se réjouit de tromper la chair trop crédule – de trahir la foule des croyants…

Comment ignorer qu’aucun drame – qu’aucun bain de sang – ne nous sera épargné…

Aucune certitude – aucun salut…

Le vivant – la proie du ciel – condamné aux rives basses – à la survie (à peine)…

Et les mots qui tentent de décrire l’incarcération – la course et la chasse – de circonscrire la propagation du feu et de la folie – d’offrir une distance – une issue, peut-être, au cœur même des murs et des Autres – au cœur même de cette détention terrestre…

 

 

La vie – sur le fil – entre chute et rupture – le pas mal assuré…

Ni retour – ni immobilité – possibles…

Ce qui est né pour cheminer – se mouvoir – avancer – animé par on ne sait quoi pour aller on ne sait où…

Entre l’inconnu et l’oubli – la foulée – ce qui échappe au temps et à la mémoire…

Debout – en apparence ; et agenouillé à l’intérieur…

La terre brûlée et le ciel défait…

Entre l’abîme et l’absence – notre vie (à tous)…

 

 

Les tremblements de l’âme face aux déchirures – à l’immensité…

L’éternité brève que l’on nous propose…

Le monde marchand qui nous vend toutes sortes de rêves et de périples – comme s’il nous était impossible de rester sur place – sans rien faire…

 

*

 

Le jour attenant à la pierre…

La lumière errante et souterraine…

Le bleu – sans stigmate – du ciel – à travers l’encre…

 

 

La mort – plus vive que les vivants – moins farouche – comme un trait – un souffle – le fer acéré d’une hache qui s’abat sans frémir…

Rien de cette parentèle humaine timide et timorée…

En filigrane – la vocation du voyage et les mésaventures du voyageur…

Nous – vivant(s) – comme des bêtes qui apprennent, peu à peu, à cohabiter sur un territoire déterminé…

L’intimité avec la nuit et l’insolite – peut-être ; privé(s) (trop souvent) de cette inclination à l’exploration et à la découverte qu’exigent l’âme et la compréhension du réel…

Le monde et le sommeil – dans leur alliance secrète – condamnant (presque) tous les hommes à rêver…

 

 

L’étrangeté de la parole sans écoute – comme livrée à elle-même – à sa pauvre litanie ; le discours récurrent comme le manque et la soif – la peur et la plainte – les doléances en boucle – comme un cri – la douleur organique de l’âme condamnée à la réclusion terrestre – très provisoire – fort heureusement…

Quelque chose – en soi – du départ et de la perte…

La chute inéluctable de l’homme…

Le resserrement du délire – ce qui nous garde de toute forme de confrontation avec le réel…

Une manière de renforcer la folie en souhaitant y échapper…

L’ombre à laquelle on s’abreuve au lieu de se désaltérer à la source…

 

 

Au-dessus du sol – des têtes – des océans – le continent des oiseaux – le royaume des hauteurs – les terres de l’invisible – les sphères figées du temps…

La matière et le néant – déstructurés…

L’indicible – au plus près du regard…

 

 

Au creux de la paume – un surplus de tendresse inutilisé…

L’attente suspendue – la réduction de la distance qui nous sépare du mystère…

Le monde sur son échelle horizontale – entre les deux infinis – les extrémités positive et négative inventées par la raison…

Et dans le ciel – le silence – les âmes et la poésie ; ce qui compte davantage (bien davantage) que nos bavardages et nos gesticulations…

 

 

Pieds nus sur la mort (l’idée de la mort) – la tête traînée sur le sol – dans la poussière – pendant quelques siècles barbares…

Le cœur et l’esprit piégés par les promesses du savoir…

Et l’invention inattendue d’une langue sans alphabet ; une manière poétique d’habiter – et de décrire – le monde – le silence et la joie – simultanément…

 

 

Seul – parmi les Autres – sur ces rives analphabètes où nul n’apprend à décrypter les signes et les gestes – où chacun se laisse gagner par la facilité – celle de la naissance et celle des circonstances – l’aptitude naturelle à verser le sang – à faire régner la violence ; notre assise sans repère sur le monde – cette odieuse mécanique vouée à la domination – à l’exploitation – à l’anéantissement…

 

*

 

La perception et le jugement – communs – étendus jusqu’au délire…

De chimère en chimère – comme un voyage aux airs de long séjour dans l’à-peu-près et la faillibilité…

Chaque chose et chaque visage ; des formes et des couleurs – changeantes et incertaines – anticipées et, sans cesse, refaçonnées par l’esprit…

En chaque tête – mille filtres – mille univers – mille découvertes – mille trouvailles (plus ou moins) singulières…

Et ce monde kaléidoscopique – projeté sur le mur blanc de la solitude…

Libre(s) et emmuré(s) – en quelque sorte – prisonnier(s) d’un cadre – d’un décor – de paramètres – qui ne seront jamais les nôtres…

 

 

Le rire face au vide – à la rigidité des postures – à la rectitude des lois – à l’inertie du monde terrestre…

De simples images – quelques sons – en guise de langage et de représentations…

Des traînées de lumière sur la fange – sur les immondices qui recouvrent le sol – comme de longues trouées imperceptibles – une possibilité de passage – au cœur de notre dérive et de notre éparpillement…

Avec la bêtise et la folie – l’une des rares choses qui nous réunissent – sûrement…

 

 

Le corps-hantise – le corps-sacrilège – comme si la matière était une erreur – une abomination – un péché – une invitation inutile au chaos et à la dépravation – une sorte d’obsession interdite et malvenue…

Le siège – pourtant – de l’âme – de toutes les transhumances – d’une métamorphose possible ; le ciel incarné – l’intelligence du bruit et du mouvement ; la manifestation vivante du silence et de l’immobilité ; l’infini sensible décomposé et organisé en infimes parcelles – en minuscules fragments…

 

 

Le jour – toujours – au détriment du rêve – comme une fenêtre ouverte – un peu d’infini inoculé dans la contraction – un peu de ciel nécessaire à notre survie – ce que l’on offre à la chair (une sorte de supplément d’âme) pour affronter le réel…

Une terre d’accueil – une île au milieu de l’océan – une prière au cœur de la bataille – au milieu des morts et du sang…

 

 

Sans lutte – sans but – présent seulement à la manière de la rosée – simple phénomène à l’apparition conditionnée – au déroulement et à la disparition programmés…

Comme le poème – la parole innocente – notre vie sur la pierre – la réalité sans artifice – la vérité sans travestissement – au-delà du rêve et de la fiction…

 

 

La lumière exposée – prémunie contre notre fertilité persistante – opacifiante – qui crée une épaisseur insensée – un surplus de matière et de langage sur tous les objets terrestres…

L’alphabet nocturne dont nous faisons (tous) usage…

L’état permanent du monde et des âmes voués à l’obéissance et à la soumission…

L’abolition (progressive) des conquêtes et des couronnements…

La promulgation de l’incertitude ; et le vent nécessaire à toutes les capitulations…

La fragilité (enfin reconnue) des continents sur lesquels nous vivons…

La transparence de toutes les architectures – la transformation de l’ignorance – la destination des pas…

Tous les lieux où nous nous trouvons – simultanément – en somme ; le règne de tous les possibles et de toutes les superpositions ; ce qu’il nous faudra encore apprendre à reconnaître…

 

*

 

Le cœur perdu – le corps d’un autre…

L’âme – sur la feuille – étendue…

Sans savoir si l’on respire encore…

Avec un goût de métal dans la bouche ; et le parfum de la mort dans les narines…

Le souffle de la grisaille au fond de la poitrine ; le monde suffoquant – en soi…

Les yeux – comme les doigts – tournés vers le soleil – à l’heure du zénith ; un peu d’espérance face à l’innommable – du fond de notre abîme…

La lumière tantôt comme un piège – tantôt comme une invitation à sauter dans l’inconnu ; l’une des rares choses, sans doute, qui nous soient autorisées…

 

 

En chemin – un genou au sol…

Le panier vide – notre seul bagage…

Et les Autres – trop souvent – entre le sommeil et l’insipidité…

Le grenier qui regorge de grains – le cumul de tout ce qui a été récolté…

Le séant immobile – la tête penchée sur tous ses rêves…

Les yeux fermés – bien sûr ; et toutes les formes de poésie écartées – jugées inutiles…

Les obstacles pulvérisés ou franchis – excepté celui qui réduit la vision – la perspective – l’expérience – comme renforcé par cette pitoyable démarche – cette prudence – cette tiédeur – ce filet qu’on tisse en dessous de soi et dans lequel on finit par se prendre les pieds…

Les forces invisibles – au-delà de la poussière et des tourbillons – délaissées…

La vie réduite et la confusion…

Et tout ce que l’on ignore – ce que l’on abandonne derrière soi ; le sang – les larmes – la somme des blessures infligées…

Nous – nous croyant libre(s) – libéré(s) – et divaguant, depuis le début (depuis toujours peut-être), dans le même ravin – dans cet étroit sillon creusé par tous les vivants de ce monde…

 

 

La figure et le nom – involontaires – si incertains – sous influence – sous le joug des circonstances – indéfiniment transformables…

Comme les vents qui circulent – sans point de départ – sans destination ; maillons provisoires d’un long processus …

L’apparence (changeante) du monde…

 

 

Sans cesse balayés – cette poussière – ces fragments – que nous sommes – que nous amassons – avec lesquels nous jouons à vivre…

L’existence comme une interminable partie aux règles mystérieuses…

Des cases griffonnées à la craie – sur le sable – sur la roche – pour nous persuader qu’il existe un sens et une direction – un chemin à suivre (ou à explorer) – au cœur du désordre – au cœur du chaos apparent…

 

 

De l’ombre à l’oubli – comme la preuve, bien sûr, d’une intelligence…

Des silhouettes et des masques d’argile – de la terre vaguement agglomérée…

Mille formes qui changent et s’échangent – le temps de quelques souffles – de quelques saisons…

Et – au-dedans – de la matière – de l’inconsistance ; et le vide qui, parfois, s’interroge…

Le silence qui découvre le bruit ; et l’œil, la multitude…

Le sujet – curieux de tous ses visages – de tous ses reflets – tantôt silencieux (acquiesçant) – tantôt se questionnant jusqu’à la torture…

La lumière et l’obscurité – entremêlées ; ici et ailleurs – partout où l’on va – partout où l’on se trouve…

 

*

 

Terre de crête – au-dessus de la perfidie…

La nudité en point de mire…

L’obscénité des vies (inertes – hideuses) qui font commerce ; du porte à porte – en quelque sorte – histoire de voir au cas par cas – le négoce incessant en tête à tête…

Et ce rire – en pleine nuit – au-dessus du monde – des bêtes et des hommes qui se querellent et font des affaires…

 

 

La continuité du temps – des choses – du monde…

Des vies ininterrompues – des existences entremêlées – des destins qui se croisent et se tissent…

Des fils et des nœuds sur lesquels on pose des étiquettes – des mots qui induisent des images et des symboles…

Des masques et des cachettes…

Des parures et des corps à corps…

De la matière qui s’anime…

Des choses et des substances qui se mélangent…

Le perceptible qui se sculpte – indéfiniment…

Partout – le labeur et les mains de l’invisible à l’œuvre…

L’ouvrage merveilleux et permanent…

 

 

Cet Autre – en soi – qui approche…

Nous-même(s) – mieux que quiconque – qui nous connaît et que nous ignorons (en général) ; l’enfant-infini – l’inconnu – le plus intime – le vent et la voix liés parfois par le rêve commun – parfois par le dessein divin…

L’effacement de toutes les figures ; le vide puis, l’engloutissement…

Une sorte d’île ou de nacelle pour l’âme et la poésie – offerte(s) aux formes les plus sensibles ; l’élan qui porte au voyage (véritable) ; toute la légèreté du monde…

 

 

La main mendiante – la chair dépliée – dans l’obscurité blanche de la lumière…

Le monde – comme un glacier – une nuit sans lune – le reflet de notre désir – une fenêtre derrière laquelle sont postés des yeux indifférents à la vie des Autres – à la vie de l’autre côté de la vitre…

Ce que nous empruntons ; tout – jusqu’à la barbarie – pour habiller notre nudité – cette ossature invisible sous le joug de la matière – soumise à toutes ses exigences – à ses capacités comme à ses limitations – avançant à tâtons au milieu des lois qui la régissent et des règles (de plus en plus nombreuses et complexes) qu’ont inventées les hommes…

 

 

De naissance en naissance – comme d’île en île – sur le même océan…

Ainsi s’affûte l’expérience ; et s’accomplit le voyage…

Une navigation à vue par temps clair et par temps de brume – au jour le jour…

Seul(s) – sous les étoiles – à explorer la terre – sans même le souci de l’embarcation et des embarcadères…

Toute la géographie que l’on porte en soi ; et que l’on découvre – peu à peu…

 

 

Des lignes – du vivre – de la douleur ; et cette âme – partout – qui cherche la joie…

(Presque) le même héritage pour chacun ; les coutumes – les habitudes – les instincts et les inventions…

Et cette foulée lourde et fragile…

Et cette inertie – puis, cette (inévitable) glissade vers la fin – vers la transformation…

Le monde – ce mystère – cette malédiction ; notre double – le reflet du miroir – de toute évidence…

 

*

 

Le jour – initié par l’aube…

Et nous autres – à cheval sur la mort – sur la nuit – condamnés à cette étrange traversée – à cette furieuse cavalcade vers ce lieu où, selon les Dieux, s’origine l’aventure – comme si à nous seuls nous pouvions désobstruer le passage et nous engager dans la lumière…

Et nos têtes – si tristes – si pleines de désespérance – si ignorantes encore du règne (et des lois) de l’invisible…

 

 

Le sommeil au fond du cachot ; ce qui ressemble, à certains égards, à une sentence – à une damnation…

Une peine (presque) intraduisible – et qui s’avère, pourtant, commune – la matière, peut-être, la plus partagée…

Ce que l’on accorde, avec un cœur malhonnête, à l’obscurité…

Et, au fond du rêve, cet espoir du réveil et de la clarté…

Le fond du gouffre transformé en cellule ; et notre ronronnement quotidien – permanent – monotone…

 

 

Le monde désert ; et ces terres trop peuplées…

Le temps entamé parfois par le geste (le mouvement) – parfois par l’esprit (l’immobilité)…

Des tempêtes sur ces rives parcourues par les vents et l’espoir des hommes qui, sous leur masque, respirent à peine – à moitié morts – enveloppés comme des momies – malgré la persistance (miraculeuse) d’un souffle minimal ; une sorte d’hibernation dans l’œil du monde – dans l’œil du cyclone – comme un lieu hors des bourrasques – où l’on peut sommeiller durant toute la traversée…

Une distorsion de la perception et du langage – dans un réel libre – affranchi – indifférent – inchangé…

 

 

Encore du rêve – comme la peau du monde – la chair des âmes muettes et impotentes ; ce que l’on bâtit au fond et au-dessus des têtes – une arche de vent dans l’air complice – (entièrement) partie prenante…

Notre sort parmi les ombres et les arbres ; et le temps (légèrement) déplacé…

Ce qui rôde – anonyme – dans les interstices de la terreur…

 

 

Des figures tourmentées – tournoyant avec les autres – avec des marques anciennes sur le corps – comme des tatouages de civilisations disparues ; des signes comme des fragments de langage inconnu…

Des pas perdus – un voyage peut-être – une traversée sans doute ; ce retour (inévitable) vers la terre qui nous a enfanté(s)…

 

 

Du haut du jour – le chant imperceptible – au-dessus des bagages et des sourires stockés en prévision des temps difficiles…

Des lignes de vie – quelques vestiges dans le sang de nos ancêtres qui coule encore dans nos veines…

Des mirages comme tous les autres – bien sûr…

Le mystère intact – impartagé – au milieu des artifices et des mensonges…

Nous – trébuchant – à tous les stades – à tous les étages – de la matrice jusqu’à la chute…

 

 

Notre destin – entre vacillement et claudication – comme une ivresse – un vertige permanent – avec cette foulée, si caractéristique, de somnambule…

Des pas plus qu’incertains – porteurs d’un doute viscéral – porteurs de tous les atermoiements du monde…

Sans compter, bien sûr, le relief (rude et tourmenté) de la terre et toutes les aspérités de l’âme et du sol…

 

*

 

De la séparation à la réparation – peut-être n’y a-t-il qu’un saut à faire – vers l’arrière ; une seule lettre – un seul être – à rejoindre – qui peut savoir…

Une sorte de détour – de détroit – qui ouvre sur un espace plus large où l’infini se mêle à l’air que l’on respire…

 

 

Les jeux noirs de la faim…

Des cages dans lesquelles ne peut entrer le hasard…

Des yeux avides et des yeux tristes – des deux côtés de l’aventure…

Des mains qui se tendent – tantôt pour attraper – tantôt pour réclamer une faveur – un sursis provisoire…

Et, un jour, tout finit par glisser sur la même pente ; du monde vers le ventre – puis, un peu plus tard, du ventre vers le monde – à seule fin de perpétuer le cycle – jour après jour – au fil des générations…

Et, partout, des autels pour célébrer cette danse folle des bouches et des corps qui avalent – se contorsionnent – grimacent – se frottent – enfantent et rejettent leurs trop-pleins et leurs déchets…

Tous les jeux noirs (et désespérants) de la faim…

 

 

La rupture jusqu’à la déchirure – jusqu’à l’écartèlement – jusqu’à l’arrachement des corps et des âmes qui s’étaient si maladroitement – si provisoirement – unis et emboîtés…

Et, à présent, chacun repart avec des bouts de l’autre sectionnés par la violence de la séparation – par l’élargissement de l’abîme devenu infranchissable…

Et l’on entend un peu partout des fragments de cœur qui battent – éparpillés ici et là – dans les corps amputés et sur le sol – sur la terre – qui a pris des allures de champ de bataille – de cimetière – de charnier ; la fosse commune dans laquelle nous finirons tous par être jetés…

 

 

La généalogie des possibles – du pire – dont nous sommes aujourd’hui l’extrémité…

A fouiller dans les vestiges originels depuis trop longtemps délaissés – oubliés – enfouis sous les couches cumulatives de la mémoire…

Une seule question – une seule issue – à présent – le retour vers la matrice première – un seul pas – la longue (et exigeante) traversée que réclame ce voyage…

 

 

Parmi les loups – l’existence sauvage…

Les pieds nus sur la terre…

L’âme solitaire – loin des dépouilles – des martyrs – des assassins…

Le silence qui accompagne notre folle échappée…

De l’espace – un peu de lumière – sur le visage – à travers le feuillage des arbres…

 

 

Partout – à la fois – au-dessus de la terre et sous les dents féroces des carnassiers – l’immensité incarnée qui s’éprouve – se goûte – s’expérimente ; nous tous – vivant seul(s) et ensemble…

 

 

Dans les profondeurs du sommeil – un seul rêve – cet arrachement à la terre – la source sous cet amas de pierres – le vent à la place du désir et du sang…

L’esprit de Dieu dans tous les gestes – dans toutes les mains ; l’Amour et l’obéissance aux forces en présence – aux circonstances – à l’invisible…

L’invention du monde et le souffle nécessaire pour dénicher toutes les figures cachées dans les recoins…

La conversion du poing en instrument de réconciliation ; la prière et le sacrement du jour et de la vie – en chacun – au-delà des apparences et des représentations qui façonnent ce que nous voyons…

 

*

 

Des traces naturelles et des créatures ; ce qu’anime le souffle – la terre – intarissable…

Et ce rire sur toutes les règles – toutes les mainmises – tous les instincts en jeu ; la peau collée à celle des Autres – comme une seule surface ; de la matière qui bouge avec, ici et là, des yeux – comme une protubérance perceptive – et quelques trous supplémentaires pour entendre – respirer – se nourrir – expulser quelques déchets – se reproduire…

La vie organique et magmatique – collective assurément – que nous partageons tous – à laquelle nul ne peut être arraché – à laquelle chacun est irrémédiablement associé – à cela autant qu’au silence – qu’à l’espace – qu’aux forces mystérieuses de l’invisible ; toutes les dimensions de l’être ; des plus élémentaires – des plus grossières – des plus perceptibles aux plus subtiles – aux plus secrètes – aux plus essentielles…

Nous (tous) – sur tous les plans – inséparables – bien entendu…

 

 

De la matière qui crie – qui aboie – qui éructe – soumise à toutes les contraintes (et à toutes les croyances) possibles ; ce qui s’est, peu à peu, substitué au vide…

Des formes taillées dans la glaise dont certaines s’imaginent distinctes et séparées…

Avec une veine – un gisement pour le manque et la douleur – un(e) autre pour le plaisir et la jouissance – et un(e) autre encore pour la lutte et la survie – et un(e) autre [précieux(se) et plus rare] pour la curiosité – l’exploration et la découverte – la recherche de la source (et ses mille résurgences dispersées ici et là) ; la nourriture du corps et celle de l’esprit et de l’âme…

Entre le ciel et la bête – à parts inégales – de manière si commune (et si singulière) pour chacun ; et l’ensemble, ainsi, qui avance cahin-caha pour faire le tour de ces deux pôles et les réunir de manière harmonieuse et équilibrée ; la tâche essentielle de l’homme que la plupart ignorent et méprisent…

 

19 novembre 2017

Carnet n°12 Autoportrait aux visages

Récit / 2005 / La quête de sens

Je suis une sorte d’entomologiste du genre humain. J’observe, je décris, je note les trajectoires et tente de me livrer à leur analyse. Une sorte de vocation aux confins de l’ethnologie, de la sociologie, du journalisme et de la littérature. Je me livre très volontiers à une sorte de chronique du peuple humain. Une passion dévorante qui me conduit sur les routes du monde. A la croisée des chemins de l’homme. 

 

 

Prologue

A travers mille visages rêvés ou rencontrés, ce récit fragmenté dresse le portrait d’un homme qui cherche désespérément son identité… et le sens sans doute de son appartenance à l’espèce humaine en mêlant anecdotes en tous genres, commentaires triviaux sur le quotidien et réflexions générales sur l’existence.

 

Et si le monde n’était en réalité qu’un seul homme… ?

  

Je tourne en rond dans mon deux-pièces de banlieue depuis près de 2 mois. Une insupportable éternité. Voilà quelques semaines que j’ai bouclé ma dernière enquête. Et achevé mon dernier bouquin. Je ronge mon frein… un supplice.

 

Je passe mes journées à écumer les pages du web. A la recherche d’une nouvelle enquête. Rien… pas la moindre idée. Pas même le début d’une intuition. Ou d’un projet… j’enrage…

 

Le soir, vautré devant le poste de télé en quête d’une nourriture salvatrice (à mon désœuvrement), une intuition (contre toute attente) se précise. Je songe (soudain) à mes amis. Une centaine d’amis à travers le monde. Connaissances, camarades et complices rencontrés au cours de mes nombreuses enquêtes sur la planète. Depuis le début de nos rencontres, je tiens sur chacun une sorte de journal de bord. Je note les évènements majeurs de leur existence, leur parcours. Je retranscris nos discussions, nos conversations téléphoniques. Je m’évertue régulièrement de faire avec eux l’état des lieux de leur vie. Une drôle de marotte, il est vrai… mais on a la marotte que l’on mérite…

 

Je relis quelques dizaines de pages de mes carnets. Après une cinquantaine de pages. Rien. Je poursuis ma lecture. 2 heures plus tard, je range mes cahiers dans l’armoire qui trône à proximité de ma table de travail. Et soudain, mon visage s’illumine… un grand sourire sur les lèvres…

 

Cette lecture me donne une idée. Et si je me faisais de nouveaux amis… partir sans projet… prendre la route en quête de nouvelles rencontres… l’aventure humaine en cours de chemin…

 

Je saisis le téléphone. M’installe sur la chaise longue du salon et compose le numéro de téléphone de Nat. (ma compagne).

 

Nat. me parle de son projet de nouvelle expo (Nat est artiste-peintre). Quant à moi, je lui expose le mien. Elle se montre (plutôt) sceptique. Mais elle connaît aussi ma passion dévorante pour les voyages. L’abominable calvaire que représente à mes yeux la période d’inaction entre 2 enquêtes. Et ma propension à la dépression en cas d’inactivité… à la fin de notre entretien téléphonique, je l’invite le lendemain au resto.

 

Seul à la table du petit bistrot où nous avons coutume de nous retrouver, je regarde les passants. Nat. (comme d’habitude) est en retard.

 

*

 

L’époque est à la crise. Elle est dans toutes les têtes. Et dans toutes les bouches. Chaque jour les journaux déversent leur flot d’évènements douloureux. Et larmoyants. Raison de plus pour tenter une aventure personnelle d’envergure. Mes moyens (financiers, matériels et intellectuels) sont modestes… et je n’ai pas attendu l’apogée de la crise mondiale pour connaître les périodes de vaches maigres… et me débrouiller avec les moyens du bord. 4 bouts de ficelles et quelques bouts de chandelle ont souvent fait l’affaire… Bref en ces temps de morosité, j’ai le devoir d’entreprendre une enquête pour le plaisir (mon seul plaisir)… l’un des plus sûrs chemins que je connaisse pour apporter un peu de joie autour de soi et contribuer modestement (bien sûr) à la joie du monde. Au vu de l’affliction qui me gagne (et qui va finir par gagner la terre entière), il devient impératif que je reparte… pour donner (à nouveau) du grain à moudre à ma marotte d’enquêteur tous azimuts…

 

*

 

Mes expériences de vie, mes formations (diverses) et mon parcours existentiel représentent des atouts incontestables (sinon incontournables) pour mener à bien ce nouveau projet. Au cours de ma carrière professionnelle (quel vilain mot…), j’ai exercé quantité de postes, de fonctions et de métiers. Familier de nombreux univers professionnels, mes connaissances sont suffisantes pour me permettre d’y exercer maintes fonctions (des plus basiques aux plus complexes pour certains domaines).

 

*

 

Je suis une sorte d’entomologiste du genre humain. J’observe, je décris, je note les trajectoires (existentielles) et tente de me livrer à l’analyse (modeste, il va sans dire…). Oui, j’ai une forte prédisposition au témoignage. Une sorte de vocation aux confins de l’ethnologie, de la sociologie, du journalisme et de la littérature (un auteur sans visée ni ambition littéraires). Je me livre très volontiers (avec fougue et passion) à une sorte de chronique du peuple humain. Une passion dévorante qui me conduit sur les routes du monde. A la croisée des chemins de l’homme. 

 

*

 

Je pars. Sac à dos. Sans destination précise. Bien décidé à tailler la route. A pied, en stop, en car, en train. Hobo du XXIème siècle. En quête de rencontres et d’aventures humaines.  

 

Une quinzaine de jours en stop.

 

*

 

Un homme regarde par la fenêtre. Il scrute. Il observe. Il attend. Il a quitté sa table de travail.

 

*

 

Un homme, à la silhouette haute, au crâne dégarni, affublé d’un pardessus gris, arpente la rue. Max Imbert fait les cents pas devant un immeuble au mur jaune de 4 étages.

 

Nom : Max Imbert

Profession : philosophe

 

- J’aime à me définir comme explorateur. En matière philosophique, ma respectabilité est nulle. Peu de confrères admiratifs. Et beaucoup de détracteurs dans le corpus enseignant. 

- La guerre… ?

- La guerre… ? Laquelle ? Des guerres, l’histoire de l’humanité en a connues. Elles ont traversé les millénaires. A toute époque, l’Homme s’est âprement battu pour défendre son territoire, son clan, son honneur.

- L’homme est un prédateur. Il peut tuer sans vergogne.

- Sous l’autorité d’un chef, l’Homme assassine. Et voit ses crimes légitimés. A cette fin, on l’encourage. Et à l’issue des combats, on le décore.

 

*

 

Je pense aux documentaires. Aux mille documentaires vus depuis mon enfance. Je construis mon livre avec mes rushs d’entretiens, des notes éparses, des commentaires et des réflexions brutes.

 

Toujours cette volonté de mêler les genres. D’enrichir le récit. Au point de le surcharger. De l’embrouiller peut-être.

 

*

 

Donner la parole au monde. Lui octroyer une place dans ces pages.

 

*

 

Cheveux longs. Et sales. Corps crasseux. Vêtements élimés. Petites lunettes rondes auxquelles il manque une branche. Assis en tailleur sous un arbre. Un ascétisme rigoureux. Visage aux traits fins. Eprouvé par les vicissitudes du temps. Et des conditions de vie. Misère matérielle palpable. Regard doux.

 

Je m’approche.

- Marlek ?

Regard franc. Léger haussement de tête vers l’avant. Réponse affirmative.

- J’aimerais vous parler…

- Oui

L’entretien débute. Questions habituelles. Il décline son identité civile. Evoque brièvement son parcours. Je l’interromps.

- Qu’est-ce qui vous a poussé à partir ?

Hésitation. Léger sourire. J’insiste. J’aimerais savoir. Fuite ou quête ? Question idiote évidemment.

- J’aime le lointain.

Je note. Marlek aime le lointain. Je suppose donc qu’il hait le proche.

- La proximité vous effraie ?

D’un doigt, il désigne la présence de l’arbre derrière lui. Les huttes de paille à quelques mètres. Il baisse les yeux en direction du sol puis regarde le ciel. Je ne peux me contenter de telles réponses. Je demande quelques explications.

- La terre… ? Et le ciel… ?

J’acquiesce, incrédule. Pas vraiment certain de comprendre.

 

*

 

Goï Rickchov me toise d’un air goguenard.

- J’aimerais comprendre le genre humain.

J’acquiesce. Un grand sourire sur les lèvres. Un sentiment de proximité me submerge. Il poursuit.

- J’ai toujours voulu comprendre le genre humain.

Je le presse de continuer.

- Et alors ?

Une vague de tristesse fait soudain papillonner ses grands yeux noirs. Je lis dans son regard une détresse abyssale.

- Alors rien… je continue à chercher malgré tout…

Je me surprends à répéter.

- Malgré tout… ?

Il me regarde en levant les bras vers le ciel.

- Que pourrais-je faire d’autre… ? J’ai consacré ma vie à chercher…

- Vous avez des regrets… ?

- Des regrets… ?

J’insiste (malgré moi).

- Oui, des regrets ?

Il hésite.

- Comment peut-on regretter d’obéir à une nécessité… ?

Goï suspend sa phrase. L’entretien prend soudain une tournure imprévisible (que je n’avais, du moins pas prévu). Il me lance d’un air (presque) malicieux.

- Et vous, qu’est-ce qui vous a poussé à faire votre enquête ? Que fuyez-vous ? Que cherchez-vous ?

Je suis (bien sûr) pris au dépourvu. Je rougis (comme une jeune fille), honteux d’être dévoilé. Pris à mon propre jeu. Et si facilement démasqué. Je me laisse aller à la confidence.

- Comme vous, Goï, je cherche à comprendre le genre humain…

- Et avez-vous des regrets ?

- Mon existence est une longue suite de regrets...

Il sourit satisfait. J’essaye de voiler ma gêne. Cette confidence impudique me semble déplacée. Et hors de propos dans ce contexte.

 

*

 

Ma sympathie pour les marginaux et les solitaires se vérifient (sans surprise). Un irrésistible attrait pour les pousse-mégots en tous genres.

 

La beauté de l’Homme m’émeut. Profondément.

 

*

 

- Un homme en vaut un autre. L’interchangeabilité humaine exacerbée par la puissance du collectif. Un système totalitaire qui porte en lui (de façon endogène) son écrasante omnipotence sur les individus qui le composent, le nourrissent et le façonnent.

- Comment y échapper ?

La réponse est claire. Directe. Succincte et sentencieuse.

- Je l’ignore…

Abderaman passe une main nerveuse sur son front. Caresse sa barbe. Je le sens hésiter.

- Peut-être… en contribuant  individuellement et à sa mesure à un monde différent… plus humain…

J’acquiesce d’un hochement de tête. Etonné par la simplicité de sa réponse. Un Homme de réflexion. Intellectuel de renommée internationale, universitaire à la connaissance encyclopédique, honnête homme de son temps me livrant une conclusion si triviale. Je suis consterné. En accord. Mais consterné.

 

*

 

Installé sur la grande table du salon, face à la fenêtre, je plonge dans la pile de documents. Journaux, revues, rapports, mémoires, thèses, essais. Un condensé de sciences humaines. Philosophie, sociologie, psychologie, histoire, géographie, anthropologie, science de l’éducation, économie.

 

Le monde de la connaissance humaine éparpillé sur ma table de travail, je songe à mon ignorance. A l’ignorance de l’Homme.

 

Le bonheur, le sens de la vie humaine, voici plusieurs centaines d’années (quelques millénaires tout au plus) que nous y réfléchissons. Et quelles connaissances supplémentaires depuis nos ancêtres des cavernes ? 

 

Il ne s’agit nullement de nier le progrès. Et ces indéniables avancées. Mais en matière d’existence (quête du bonheur et conduite de vie), force est de constater la faiblesse (voire l’absence) de résultats convaincants.

 

Tout est enquête. Matière à réflexion. Toute rencontre, toute situation me fournit mille détails sur l’Homme, son comportement, sa nature. Je note. Sans distinction. Sans hiérarchie. Des milliers de pages. Inégales évidemment quant à leur intérêt… 

 

La vie comme enquête. Voilà ma tâche. La tâche essentielle de ma vie. J’y consacre mes jours et mes nuits. Sans répit. A l’affût de tout indice supplémentaire.

 

J’entends déjà la critique de certains beaux esprits vilipendant ma démarche. A-t-il suffisamment plongé en lui-même ? Pour quoi parcourir le monde alors que la vérité se dissimule en son for intérieur… ? Lisez, messieurs-dames… et vous vous apercevrez (assez rapidement) que nulle option ne fut écartée… et si par mégarde, j’en avais occulté certaines…, je vous prie (par avance) de bien vouloir m’en excuser… mon ignorance et mon manque de discernement en sont les seuls responsables…

 

Une recherche tous azimuts. Enquêteur, je suis né… enquêteur, je mourrai… Enquêteur au long cours. Cours tantôt fluctuant, tantôt immobile. Tantôt agité, tantôt tranquille. Tantôt futile, tantôt intéressant. Tantôt inutile, tantôt prépondérant. Déterminante recherche… évidemment.

 

Rencontrer le monde devient ma nouvelle lubie. Une irrépressible obsession. Je m’en étonne. Et je m’interroge. Après tant d’années d’isolement, de rejet et de haine pour le genre humain - et disons-le clairement… de farouche misanthropie - j’éprouve l’impérieux besoin de découvrir les Hommes.

 

Note de synthèse. Partout (et à toutes époques), cette ressemblance évidente de l’humain. La similitude essentielle (de fond). Penchants, aspirations, limitations, souffrance, ignorance. Plus prosaïquement, la fuite du réel (si souvent jugé accablant et rébarbatif), l’alcool, la drogue, les tabous, le sexe, les mythes, le clan, le labeur, la participation au système collectif, la paresse, la mort.

 

*

 

Je regarde un visage. Et j’y vois le monde. La beauté, la fragilité, la souffrance et l’espoir du peuple humain. Un visage est un monde à lui seul.

 

Porté par une folle énergie, les recherches et les rencontres se succèdent. Période faste qui vient clore une phase morne et difficile et qui s’achèvera (sans doute) par un nouvel intervalle infructueux… je le sais… et qu’y a-t-il à faire ? Mes maîtres me diraient sans doute d’accepter… j’essaierais… oui, j’essaierais malgré le désarroi où ces crises me plongent…

 

La connaissance universitaire me rebute. Quel docte professeur est capable aujourd’hui d’incarner (véritablement) ses enseignements ? Les philosophes antiques occidentaux sont enterrés depuis bien longtemps…  ne subsiste, à mes yeux, que l’expérience (personnelle) de soi, du monde et de l’altérité, l’intuition et la réflexion pour bâtir son savoir… l’expérimenter… et en imprégner sa conscience… jusque dans ses tréfonds…

 

Le discours sur l’injustice me semble une hérésie. Qui peut prétendre à l’injustice d’une situation, de la survenance d’un événement… aussi douloureux et tragique qu’ils puissent être ressentis… ? La vie et le monde ne sont pas injustes… seules notre perception et notre compréhension sont obscurcies… il ne s’agit donc de construire un monde meilleur, d’œuvrer à une vie plus juste… mais d’apprendre à désobscurcir notre regard…  d’où ma frilosité pour l’engagement collectif (politique ou associatif) qui n’ont souvent d’autres desseins que de changer le monde ou de transformer la mentalité du peuple humain et de ses composantes encore peu ou pas sensibles à la cause qu’ils défendent…

 

Il n’y a aucune cause à défendre… sinon celle d’une conscience dévoilée…

 

Un livre de plus… ? Oui… et non… un livre qui tente d’être au plus juste de l’universel… de l’universel habillé de singularité… afin que chacun puisse incarner la vie-même…

 

*

 

Joe. L’homme est corpulent. Une masse opulente et musculeuse. Torse volumineux et biceps gonflés délibérément exposés sous un maillot échancré. Je m’approche quelque peu intimidé.

 

Intérieur nuit. Une pièce au sous-sol. Large et encombrée de mille objets. Au plafond des centaines d’ampoules (la plupart éteintes). Poussés contre les murs, des meubles hétéroclites, des placards, des vêtements posés sur plusieurs étagères, un évier regorgeant de piles d’assiettes où s’entassent des couverts, des bols, des verres. Dans un coin, une table de nuit à proximité d’un lit aux draps défaits. Au centre de la pièce, un fauteuil et une petite table basse où traînent quelques papiers, une tasse de café à moitié pleine et quelques livres écornés et jaunis,  la couverture tournée vers le ciel. Je note le ciel… et non le plafond… le détail (bien que symbolique) a toute son importance. Au pied du lit, une chaise où est assis le maître des lieux, buste penché vers l’avant, coudes posés sur les cuisses, tête tournée vers le sol… et les yeux fixés sur un ailleurs inaccessible (inaccessible pour moi).

 

Joe a la trentaine. Pantalon à pinces tenu par des bretelles d’un autre âge. Maillot de corps blanc. Il me reçoit pieds nus. Une silhouette d’athlète. Elégant et décontracté. Je note un fort contraste entre son apparence et son cadre de vie. Un sourire épanoui et le regard mélancolique. Une tristesse insondable. Curieux personnage. Et une foule de paradoxes apparents de prime abord.

 

J’ai hâte d’engager notre entretien. Il referme la porte, tourne la clé dans la serrure. Verrouille l’un des loquets et m’invite à m’asseoir dans le fauteuil. Avant de regagner sa chaise, il saisit un disque, le pose sur le vieux gramophone installé sur une vieille commode adossée à l’un des murs. Et reprend enfin sa place.

 

Long silence. Je m’imprègne de l’atmosphère des lieux. Quasi irréelle. Etonnante. Mystérieuse. Impressionnante.

 

*

 

Une salle de classe. Un instituteur bonhomme assis sur un siège minuscule parmi des visages enfantins aux yeux en éveil. Et aux grands sourires radieux. La joie d’apprendre.

 

Je me souviens. De l’odeur de la craie sur le tableau noir. De ma panique à l’idée de lire à haute voix devant les autres élèves. De mes mensonges et de mes bravades pour m’inventer une vie riche et exaltante. De mes vomissements chaque matin avant d’aller au lycée. De mes premiers émois amoureux. De la douceur de la peau de la première fille tenue dans mes bras. De mon appétit de savoir. De ma curiosité insatiable de découvrir (et de connaître). De mes premières nuits passées à refaire le monde. De ma solitude dans la chambre close. De mon désespoir. De l’ennui profond d’exister. De mes enthousiasmes excessifs. De mes violences. De mon ardeur à écrire. De mon souci de témoigner de l’existence humaine. De ma farouche volonté de percer la vérité du monde. De mon inébranlable quête.

 

Je me souviens de tous mes rêves à venir.

 

Inutile de censurer le fantastique qui m’habite. Il donne à ces pages une dimension mystérieuse. Une infime vibration énigmatique au récit. Une touche de paranormal à l’affligeant réalisme du monde. Comme si le monde était réellement ce qu’il semble être… 

 

Ecrire sur l’écriture. La belle affaire pour ceux qui te lisent ! Crois-tu donc que tes lecteurs écrivent…? Qui peut s’intéresser à l’écriture… sinon celui qui écrit…

 

Jour maussade. Vautré sur le canapé. En attente d’idée. Dans l’expectative d’agir. En toi, le néant. Autour de moi, l’espace vide. L’abime jusqu’au creux de l’âme. Je laisse le désastre se produire. Un jour (après plusieurs semaines d’attente fébrile et désespérée), la tragédie s’achève. Le miracle advient. Je m’empresse de rejoindre la grande table où j’avais (oui, aujourd’hui l’imparfait s’impose…) coutume de passer mes journées. J’ouvre le tiroir, saisis une feuille blanche… Et je note.

 

Note

Le jour s’étire dans la brume. Temps froid et pluvieux. Je frictionne mon buste (avec énergie). Pieds et mains gelés. Au loin, mille sommets infranchissables. Seul au milieu de nulle part.

 

Je songe soudain à cette obsession du vide qui m’habite. L’exil en tous lieux. Un mal qui ronge du dedans. Et qui dépeuple l’espace du monde. Aucun remède. Aucun antidote.

 

Ma superficialité m’afflige. Je ne parviens jamais à entrer au cœur d’un personnage. Je n’effleure que les silhouettes. Là où le romancier s’immerge… colle au plus près… mon imaginaire se contente (par incapacité) de frôler une maigre parcelle de peau. D’où l’inconsistance et la dimension fragmentée et parcellaire de mes livres… le creux qui se lit au cœur des pages… et me révèle…

 

Je ne parviens qu’à entrer dans ma propre peau. Maladroitement et involontairement encore !

 

*

 

La terreur se lit sur son visage. Mine livide. Œil hagard. Mâchoire crispée. Rictus figé sur les lèvres. Une détresse sans appel. Je lui tends la main. Il hésite, accroche ses doigts (avec lenteur et difficulté) à mon bras. Saisi d’une étrange sidération.  

    

*

 

Grand séducteur. Eternel beau gosse malgré les frasques nocturnes et le poids des années. La cinquantaine sportive et musclée. Visage hâlé, lunettes de soleil, cheveux argentés. Gérald est assis en terrasse. Tenue vestimentaire chic et décontractée.

 

En l’apercevant assis devant une tasse de thé (un verre d’eau et son téléphone portable posés devant lui) feuilletant nonchalamment un magazine sur la mode et l’architecture, j’entrevois, en un éclair, l’archétype du play-boy charmeur et raffiné.

 

*

 

Les querelles entre les Hommes sont nombreuses. Et ancestrales. Partout où les Hommes se rencontrent, naissent les conflits.

 

Greg me dévisage en souriant.

- Comment pourrait-il en être différent ? Le tout est divisé car l’un est divisé…

Je le regarde sans comprendre. Et d’un air interrogatif.

- Vous pourriez préciser…

Une lueur d’arrogance traverse ses grands yeux clairs.

- Bien sûr ! Les conflits apparaissent dans la collectivité car chaque homme est, lui-même, partagé. Que chacun règle ses propres divisions, et le monde s’en portera mieux…

- Oui, bien sûr ! Et comment vous y prenez vous pour que chacun règle ses divisions…

Un sourire énigmatique éclaire son visage…

- Ca…

- Mais encore… ?

 

*

 

Je dîne dans un petit restaurant du vieux port. Cuisine excellente. Vue imprenable sur la mer. La beauté vespérale du ciel me coupe le souffle. Je songe à l’unicité des cieux. Cet espace démesuré qui a vu la naissance du monde. Et l’avant-monde sans doute. Présent de Rio à Tokyo. De Melbourne à Rio de la Plata en passant par Lisbonne, Pékin et Paris. L’azur, œil historique, que chacun peut voir où qu’il soit. Et qui s’étend à perte de vue dans l’univers… Vertigineux. Je suis pris de vertige. Etourdissement renforcé sans doute par la bouteille de Bourgogne qui accompagne le repas… le serveur apporte le désert… une énorme part de tarte au chocolat. Je contemple mon assiette sous la voûte étoilée…  Je suis ivre de joie. Une ivresse rare. Quelques instants de bonheur dans cette quête effrénée… Je prends conscience de la préciosité de mes rencontres. Toutes m’ont laissé une forme d’héritage. Chacun m’a enrichi… m’a révélé une part de son trésor… quelques larmes coulent sur mes joues. En apercevant mes larmes, une vieille dame qui promène son chien sur les bords du quai s’arrête à ma hauteur. Et en découvrant mes pleurs, elle me regarde avec tendresse.

 

- Ca ne va pas, monsieur ?

Je la regarde avec affection.

- Je vais très bien, madame… je vous remercie…

Elle s’éloigne de son petit tranquille avec son basset. Je les regarde quelques instants. Une folle envie me tiraille. J’ai envie de m’élancer vers eux. Et de leur dire que je les aime. Que j’aime cette soirée. Que j’aime ce monde. Ces Hommes. Tous les êtres de ce monde. J’aimerais trouver le courage de leur dire. J’essuie mes larmes avec ma serviette. Et j’enfourne une énorme cuiller de tarte au chocolat… la timidité est un mal parfois incurable…

 

*

 

L’exploitation des êtres me laisse rarement indifférent. Je supporte difficilement les situations où les uns tiennent les autres sous leur emprise. Le souci d’équité m’a toujours habité. Et gouverné mes actes.

 

Recevoir et donner, voilà deux gestes naturels qui fondent notre humanité. Et notre identité humaine.

 

Ecrire est un acte d’amour…

 

Tant de livres ont été écrits dans la haine. Dans le mépris et la condescendance de l’Autre. L’écriture ne peut être qu’un instrument de joie. Ou alors il n’est rien… mots malfaisants qui n’offrent aucune issue… sinon la rancœur et l’hostilité. Autant d’appels à la division. D’invitations à la lutte et au combat… les mots comme instrument mortifère. Plutôt crever.

 

Je songe avec tristesse à mes premiers livres. Ecrits avec rage. Dans la misanthropie la plus violente et détestable. La honte me submerge… A l’époque, j’imaginais que ces pages fielleuses pouvaient aider et encourager le monde à sortir de son impasse… j’ignorais alors (bien sûr) que seule mon existence constituait une sorte de voie sans issue… sinon celle d’échapper à ses propres démons… et seul le monde, la rencontre avec le monde permet d’échapper à l’enlisement de la haine, du mépris et de l’isolement.

 

Le repli sur soi est une maladie honteuse. Qui vous recouvre des cendres du monde. Et vient alimenter le feu qui brûle en votre centre. J’ai survécu à l’incendie… victime encore quelque fois, il est vrai, de quelques feux-follets qui s’éteignent par ma seule présence au monde… une présence au monde ressentie comme grandiose et précieuse…

 

*

           

Malik m’invite dans le dortoir qu’il partage avec 5 de ses compagnons. L’intérieur est sobre. Et propre.

 

Le tutoiement est de rigueur. Dès les premiers mots, la bienveillance de Malik me surprend. Etonné par sa délicatesse dans cet univers strictement masculin à la réputation rude et brutale. Je suis très agréablement surpris. Et heureux de voir nos a priori battus en brèche.

 

Etienne, le patron, a des allures de gros paysan. Et des airs de patriarche. Velours côtelé, grosse chemise à carreaux. Des yeux bleus où perce une autorité de pater familias. Un franc-parler incisif. Une intelligence simple et limpide. Terrienne. Il m’accueille avec froideur sur le pas de porte. Comment lui en tenir rigueur ? Combien de fois ai-je pris, à mon insu, un air glacial et revêche pour recevoir mes hôtes ?   

 

Je réunis les représentants des salariés et des employeurs à la même table. Dans une annexe de la mairie. Dans une grande salle prêtée pour l’occasion.

 

Je suis anxieux à l’idée de cette réunion. Je crains qu’elle ne débouche que sur une exacerbation des conflits.

 

*

 

Nulle tendresse en ce monde. Il est nécessaire de poser (et de savoir poser) son regard au-delà des apparences. Pour commencer à comprendre l’immense tendresse des êtres de ce monde. Pétrifiés par la peur. Et l’ignorance. Mères de toutes les guerres. Petites et grandes, insignifiantes et mémorables. Anonymes et étalées sur la place publique (sur la grande place du monde).

 

Chacun défend ardemment ou avec veulerie sa part du gâteau. Nulle exception à cette règle tragique.

 

*

 

- Le monde est peuplé d’ignorants.

- L’humanité est une tribu aveugle

Ces propos résonnent en moi avec force. Et tristesse. Je suis néanmoins peu enclin à leur accorder du crédit.

- Oui ? Et alors ?

La question essentielle est : comment faire avec cet aveuglement et cette ignorance ? Je l’interroge. Je sens la véhémence de mes paroles. J’essaye de sourire. En vain. Il me toise. Et répète ma question (comme pour lui-même) ?

- Comment faire… ? Quelle stupide question ! Il n’y a aucun espoir… l’Homme est désespérant…

Il frotte l’un de ses sourcils (épais et noirs).

- La question serait plutôt : comment ne pas être désespéré… ?

Je réponds d’un air contrit (et plus fraternel).

- Nous pouvons aller au-delà du désespoir, non… ?

- Au-delà du désespoir… ? Quel haut-fond croyez-vous pouvoir toucher, jeune homme ? L’abysse est sans fond…

Je tente une explication.

- Il ne s’agit d’atteindre la moindre profondeur… mais de transformer la perspective du paysage… de regarder le monde d’un autre point de vue… fort différent de celui que vous posez sur le monde humain…

Il sourit, goguenard.

- La bouteille à moitié vide qui devient à moitié pleine… voilà le regard que vous proposez…

Je secoue la tête.

- Il ne s’agit nullement de positiver les situations… mais de prendre en considération une perspective plus large… et plus indulgente…

- Plus indulgente… ? Avec la pourriture humaine…?

Je sursaute. Ses paroles sont douloureuses. Résultante d’une souffrance et d’une incompréhension. Presque fatales. Je tente néanmoins de développer mon idée.

- Il ne s’agit nullement de nier les méfaits engendrés par l’humanité… mais il serait vain d’occulter toutes les dimensions de l’Homme… on se doit de le considérer dans son entièreté… souligner ses manquements et ses erreurs n’interdit nullement de considérer ses prouesses et ses capacités… et en la matière, tout dépend de notre point de vue… si vous le considérez à l’aune de vos espoirs, votre déception sera immense… si vous l’examinez avec neutralité, vous saisirez en dépit des apparences historiques et contemporaines que son évolution est louable et prometteuse… l’homme est en chemin..

- Banalités…

- Peut-être… mais ce genre de trivialités transforment les perspectives… et l’horizon humain apparaît moins sombre que vous ne le dîtes… et ne le faites croire (dans vos pages).

 

Mon hôte se lève. Et m’invite à me retirer. Je prends congé. Un peu amer et déçu. Non de n’être parvenu à le convaincre. Mais de le voir poursuivre son enlisement dans un sombre désespoir (que j’ai si bien connu…). Mais le désespoir n’est qu’une étape… qui s’avère parfois incontournable… aussi, tout est très bien ainsi… je quitte sa grande maison triste. Et mes épaules tombantes, au coin de la rue, se redressent déjà. Deux rues plus loin, je me mets à siffler. Heureux de cette belle soirée de printemps. Et ému par les beaux nuages gris dans le ciel. Je suis (même) si gai que je décide de prendre un verre au bar du luxueux palace qui fait l’angle de la rue.

 

*

 

Sous l’immense tonnelle, un majordome m’ouvre les portes. Souriant et affable (comme il se doit). Je traverse le hall d’entrée démesuré au décor somptueusement kitch et me dirige vers le grand salon. Intérieur cosy. Ambiance feutrée. Eclairage tamisé (toujours comme il se doit). J’entre pour la première fois de ma vie dans ce genre d’établissement. Je m’assois. Un serveur (très chic) m’invite à choisir un drink. J’opte pour un banal jus de pamplemousse. Il me l’apporte quelques instants plus tard. Affalé dans le fauteuil de cuir vert, je sirote mon verre. Je tente de m’imprégner des lieux. De savourer ce pur moment d’incongruité. Je sors mon carnet et note :

 

Notes. Je prends goût à découvrir ce que j’ignore. Comme un enfant émerveillé du monde. J’arpente des univers inconnus. Dans un souci de connaissance et de délectation.

 

Après deux minutes de délectation scripturale, j’aperçois à l’autre bout de la salle un groupe d’une cinquantaine de personnes. Je les avais passablement ignorés jusqu’à présent, trop absorbé (sûrement) par la saveur de mon jus de pamplemousse et le climat sécurisant (à la fois enveloppant et irréel) des lieux. Non, je ne suis pas seul à me délecter de l’endroit. J’en profite aussitôt. Pour parfaire mon ignorance des classes bourgeoises. Les premiers instants, je me contente d’observer les regards, les tenues, la gestuelle, les sourires. L’affabilité semble de mise. Les apparences sont sauves. Mais sous les masques polis se dissimulent fort mal l’ennui, la courtoisie hiératique, la joie circonstancielle de façade, la solitude des êtres. Je continue d’écrire (sur mon carnet).

 

Notes. Je note pêle-mêle. L’ennui et la désinvolture disciplinée des gens biens nés. La grâce factice de la beauté. La culture d’apparat. L’élocution quelque peu précieuse (et forcément ridicule). La fausse profondeur des conversations. Le moiisme congénital. L’indifférence au décor et au personnel. L’arrogance et la fierté de l’entre soi avec ses codes, ses règles, sa bienséance. La phrase d’un auteur célèbre (dont le nom m’échappe à l’instant) me revient soudain en mémoire. Elle dit en substance : du plus haut trône que l’on puisse être, on est toujours assis sur son cul… je m’esclaffe soudain si bruyamment que je manque de cracher une gorgée de jus de pamplemousse sur l’épais et moelleux tapis du salon. Tous les regards (comme un seul homme, une seule caste) se tournent vers moi. Et je sens à quel point ma présence en ces lieux est une incongruité. Tous ces regards mi-gênés mi-moqueurs qui me soupèsent me pèsent. Je me redresse. Souris à la ronde. Et hèle le serveur avec rudesse.

 

- Vous m’en remettrez un deuxième !

- Bien sûr, monsieur !

 

Médiocre provocateur, je suis (né). Médiocre provocateur, je resterais. J’exagère mes provocations (j’ai toujours exagéré mes provocations). Comme une façon d’imposer mon monde et mes idées à ceux dont l’attitude (qui devrait m’attendrir, m’émouvoir ou me faire pleurer) me paraît une imposture. Ou une hérésie. L’intransigeance, la peur du ridicule et l’inhabilité adaptative en sont sans doute les principales raisons.

 

En quittant le bar, je me dirige vers le serveur et lui fais mes excuses. Il me regarde affable et incrédule. Je lui explique mon attitude. Inqualifiable. Je me fonds en mille excuses stériles.

- Mais ce n’est rien, monsieur…

Je lui désigne du doigt le groupe (toujours présent).

- Si.. si… je suis impardonnable de vous avoir interpellé de la sorte… je vous considère bien plus que ces gens-là, vous savez…

- Ce n’est rien, monsieur… je suis là pour ça, vous savez… nous sommes heureux de vous avoir accueilli, monsieur…

Je ne peux lui tirer aucune parole personnelle et authentique. Le pauvre bougre répète inlassablement la leçon apprise par ses supérieurs et la direction. Amabilité et serviabilité en toutes circonstances. Usant de la malheureuse formule : le client est toujours roi… je ne peux résister en quittant les lieux à lui glisser un billet dans la main et lui dire à l’oreille :

- Vous avez raison, monsieur, de servir les clients avec dévouement… mais ne les considérez comme des rois… vous vivez en république… la monarchie et le temps de la servitude sont révolus…

 

Sur mon carnet, je note (en aparté). Aujourd’hui, le roi se nomme désir… et les sujets du désir créent l’empire de la servitude. Esclaves de leurs désirs, les sujets réifient le monde, les êtres et l’humanité. Double servitude. Triste époque. 

 

Note supplémentaire : de nos jours, la société (toujours plus marchande) tend à généraliser dans toutes les strates du monde de l’entreprise et parmi l’ensemble du personnel employé le souci du ton mielleux, standard et apocryphe. Des formules toutes faites, prêtes à l’usage selon les circonstances. Une retenue émotionnelle qui donne à chaque parole un air irritant de fausseté. Des hommes réifiés instrumentalisés par la hiérarchie, elle-même composée de vagues sous-fifres de la haute société… des hommes-choses qu’on utilise pour agrémenter et dont on se sert pour son plaisir, son confort, son bien-être  et qui doivent se prêter à toutes les humiliations pour satisfaire les caprices, exigences et autres lubies de la clientèle. Simples éléments du décor que l’on paye avec son repas, sa chambre et son mobilier. Relégués au statut de meubles utilitaires vivant dans le paysage de l’hôtellerie et de et la restauration de luxe au même titre que les canapés, les édredons, la literie, les lustres et les chandeliers… 

 

*

 

Max n’a aucune place en ce monde. La phrase paraît emphatique et pompeuse mais elle est juste. Elle est non seulement juste, mais incontestable. L’humanité le considère comme un déchet. Un rebus que l’on dissimule aux regards.  

 

*

 

Je rejoins un groupe de lutte armée qui œuvre pour la cause animale. J’y suis a priori favorable. Très favorable. Les souvenirs ressurgissent. Mon goût pour le terrorisme au sortir de l’adolescence. Et mes rapports singuliers avec les animaux auxquels j’ai toujours voué un amour considérable.

 

Je débarque dans une maison isolée. Une ancienne ferme aux murs décrépis. Sur le seuil, un jeune homme. 25 ans peut-être. Cheveux bruns en pagaille. Jeans sale. Gros pull-over. Sandales aux pieds. Je m’avance la main tendue (un grand sourire aux lèvres).

 

- John ?

- Yes ! Justin...? (Il prononce Justine)

- Justin

- Vous avez-fait bon voyage… ?

- Excellent, John ! Difficile de vous trouver… vous habitez un coin perdu…

John a un léger haussement d’épaules. Il me regarde avec flegme.

- A cause perdue, coin perdu, non ?

Humour typiquement british. J’adore. Il m’invite à entrer dans la grande salle. Autour de la table, un groupe d’une quinzaine d’activistes. Jeunes pour la plupart. Quelques trentenaires. Et un homme d’âge mûr assis dans un vieux canapé au fond de la pièce.

- Nous vous attendions, monsieur Ker… prenez place, je vous en prie…

Je m’assois sur l’un des bancs autour de la table.

 

*

 

Je dois me battre. Affronter la réalité de la situation. Moi qui répugne tant à le faire. Il le faut. La nécessité me l’impose. L’armoire à glace me toise d’un air agressif et menaçant. Je reste coi. Sur mes gardes. Attitude défensive qui trahit ma peur. Ma peur terrifiante. Pétrifié par un évident (un trop évident) manque de confiance.

 

Certains hommes n’ont qu’un langage : la force. Leur mode expressif est basique et animale : manger ou se faire manger. Tuer ou se faire tuer. Aucune autre option à leur conscience. Ils entretiennent avec le monde des rapports violents. Parfois d’une extrême violence. Et contraignent ceux qu’ils rencontrent à adopter leur langage. Ils vous y soumettent. De gré ou de force, vous ne pouvez vous y soustraire. Que vous fuyez (la peur au ventre) ou que vous répondiez à leur défi, ils vous imposent la pauvreté de leur vocabulaire…

 

Je ne peux évincer l’affrontement. Il s’avance, se met en garde et lance son poing. J’esquive (de justesse). Mes jambes flageolent. Je tremble. Un tremblement incontrôlable. Des secousses. Des spasmes. Les muscles tétanisés. Je perds conscience de mes gestes. Mon esprit se dissocie de mon corps. J’entre dans un mode de fonctionnement automatique. L’instinct de survie. J’essaye de penser. En vain. Je tente de raisonner. Une pensée me traverse. Frapper dans la vulnérabilité. Frapper dans la vulnérabilité. Mes yeux se fixent sur son cou. Je frappe. Il se recule avec agilité. J’avance et frappe une nouvelle fois et parviens à le toucher au niveau de la pomme d’Adam. Il se tient la gorge, crache, étouffe, pose un genou à terre. Goliath terrassé par David. Je le laisse à terre et tourne les talons, encore tremblant. Heureux de ma victoire, d’être parvenu à vaincre ma peur, fier d’avoir neutralisé mon adversaire et passablement écœuré. Je suis pris de nausée. Quelques mètres plus loin, je vomis dans le caniveau.

     

*

 

Les yeux perdus dans mes pensées. Assis à ma planche de travail. Devant une revue spécialisée sur le Japon. Articles passionnants sur la tradition et la modernité. Photos de temples. Pagodes, kimonos, yakusa, technologie, geisha, cérémonie du thé, ikebana, électronique, maître zen, bushido, robotique high-tech. J’avoue sans ambages ma fascination pour le pays du soleil levant. Mon goût pour sa tradition ancestrale, sa spiritualité, sa philosophie et ses arts guerriers.

 

A la lecture de ces pages, un vieux rêve refait surface (un rêve d’adolescence). Rencontrer un vieux maître. Demeurer à ses côtés pendant de longues années pour apprendre la sagesse. Que ce souvenir semble aujourd’hui ridicule ! Et pourtant si vivace.    

           

*

 

Le roi de la pop. Le King déjanté qui règne sur l’empire du show-biz… une dégaine d’éternel adolescent. Drogue, sexe et rock’n’roll… L’entretien se déroule dans une limousine (sans doute louée pour l’occasion) qui fait route vers l’aéroport. Entre la fin d’un concert et un avion pour l’autre bout du monde (Sidney en l’occurrence). 

 

A la fin de l’interview (sans surprise), conversation impromptue avec l’un de ses fans.

- J’ai toujours adoré ce type !

- Ah oui… ?

- Oh ouais ! Trop cool ! Et trop fun !

Je le toise incrédule et ironique.

- C’est à dire… ?

- Ben… ch’ai pas… la belle vie, quoi !

- La belle vie… ?

- Ben oui… la zik, le flouze, les gonzesses, les bagnoles… la défonce ! la class, la gloire, quoi !

- Ouais… ça te fait rêver, ça !

- Ben… tu parles… faudrait ‘tre con pour pas rêver de ça…

Je tente de comprendre son enthousiasme.

- Je comprends très bien mais… qu’est-ce qui est si fascinant après tout ? Tu pourrais m’éclairer un peu là-dessus… ?

- Ben merde ! T’as tout ce que tu veux ! Tout ! On peut pas rêver mieux…

- Désir et rêve, c’est donc ça qui te branchent…

- Ben ouais… la liberté ! Tu réalises tes rêves, quoi!

- Désir, rêve et liberté ! Ok. 

 

On finit tranquillement notre bière. La conversation tourne à plein… des rêves de liberté plein la tête, il s’agite sur son tabouret… je suis fasciné. Totalement fasciné.

 

Note. La singularité des chemins qu’emprunte l’universel…

 

*

 

Le soir, je téléphone à Nat. Je lui donne les dernières nouvelles de la tournée. Je lui parle de la singularité de mes dernières rencontres. Son peu d’enthousiasme me fait l’effet d’une douche froide. Je mets tant d’ardeur à rencontrer la diversité du monde que j’éprouve les pires difficultés à comprendre son écoute vaguement courtoise et son manque patent de curiosité. Bref, elle a l’air totalement indifférente à mon enquête.

  

La nuit, je repense à notre conversation téléphonique. Mille questions me traversent la tête. Pourquoi montre-t-elle si peu d’entrain à cette enquête… ? J’imagine mille scénarios improbables…  et autant de réponses absurdes… je finis par m’endormir au petit matin.

 

Après cette mauvaise nuit, je redoute le réveil. J’ai toujours appréhendé avec crainte les nuits blanches ou difficiles.

 

Qui peut s’imaginer que certains hommes passent leur existence entière à mettre en scène des vies fictives, à donner vie à des personnages imaginaires… ? Qu’ils ne vivent que dans l’irréalité… Et que cela leur sied de fuir le réel…

 

Je songe avec effroi à mes propres ouvrages où la fiction n’est qu’un fumeux subterfuge à fuir ce qui m’ennuie ou m’effraie… une évasion à moindre frais… où jaillissent des bribes d’inconscients, des bouts de fantasmes, des fragments de regrets…

 

La soupe fictionnelle est composée d’ingrédients fascinants… mais nourrit-elle l’âme… ?

 

La figure du poète me fascine. Elle m’a toujours fasciné. Je ne peux contester la dimension caricaturale que j’associe à l’image du poète. Une représentation archétypale sans originalité. Commune sinon triviale. Le poète maudit, la bohême, la misère, la souffrance, la torture de l’âme, la chambre de bonne, la reconnaissance posthume du génie. Bref, un salmigondis de clichés. Néanmoins, elle s’avère parfois juste. Et d’autant plus touchante quand on la rencontre…

 

*

 

Jean habite un minuscule deux pièces dans un immeuble quelconque du centre-ville. Au dernier étage, deux fenêtres ouvertes sur l’horizon septentrional. Silhouette squelettique, teint blafard, tenue vestimentaire anodine. Une allure indéfinissable. Une vie anodine d’employé communal. Célibataire. Une solitude qui crève les yeux. Une solitude émouvante. Et mouvante (également). Pas bêcheur, pas cabotin, l’homme est simple. D’une simplicité profonde. Aucun apparat. Aucune affèterie. Ni dans les gestes, ni dans les mots. Brut et sensible. Presque délicat. Il me reçoit chez lui.

 

Il m’ouvre la porte d’un air gêné. Presque étonné que l’on puise s’intéresser à son œuvre. Publié chez un obscur éditeur, il  n’espère ni la gloire, ni la reconnaissance. Il écrit. Voilà tout… depuis des années, il aligne les mots sur les pages de ses carnets. Inspiré, il l’est. Indéniablement. A dire vrai, cet homme a du génie. Il le sait et l’ignore à la fois. Du moins est-ce mon impression (ma première impression)…

 

Sa timidité, son manque d’assurance lui confèrent une surprenante propension à la tergiversation. Pétri de doutes, il ne cesse d’hésiter. A tous propos. Ses pages jonchées de ratures, sa vie sociale modeste peuplée de rares rencontres, son parcours professionnel et sentimental aux dimensions restreintes (sinon peu ambitieuses) l’attestent avec force. Jean est un introverti inhibé, soucieux de protéger sa destinée des aléas, des responsabilités, des évènements. L’apparente pauvreté de son existence, de sa présence au monde humain (à la société des Hommes) dissimule une extraordinaire richesse : une sensibilité et un regard d’une profonde acuité qu’il offre tout entier à la poésie, à sa prose poétique libre de toute rancœur et de toute amertume. Une poésie soumise au souffle et à la vitalité, à la nature et à la terre, aux forces énigmatiques qui habitent les êtres de ce monde, au ciel et au nadir. Poète de l’oxymore, de la puissance et de la vulnérabilité. Poète des paradoxes réconciliés. Modeste scribe au service des Hommes (malgré lui).

 

- Pourriez-vous, pour commencer, lire l’un de vos poèmes… ?

 

Il se lève, ouvre un placard, hésite un instant et saisit l’un des minces fascicules qui encombrent les étagères. Il reprend sa place, ajuste ses lunettes, s’éclaircit la voix (un peu gêné sans doute de répondre à ma requête) et commence sa lecture.

 

*

 

J’aime les obscurs. Ceux dont la lumière transparaît faiblement sous une apparence terne. Et sous une existence morne. Beaucoup cachent (à leur insu) un trésor inouï. Inimaginable. Impensable pour l’œil ordinaire que seuls l’éclat et le clinquant attirent…  

 

En mon for intérieur, j’ose encore espérer (malgré mes insuccès) être de cette race. Mes espérances, malheureusement, sont vaines. Mais il est si doux d’y croire encore… tout cœur ne cherche-t-il pas son baume… ?

 

*

 

Un soir. Un soir de grande solitude. Soumis au doute. Soliloque. Pour un bilan d’étape. Une auto-évaluation aux conclusions accablantes.

 

- Ainsi tu aspires à réconcilier le monde… ?

J’avoue sans hésiter (à ma conscience) l’objet de ma démarche.

- Oui. Réconcilier le monde ! Pourquoi… ? Est-ce puéril ?

- Oui. Puéril et illusoire… cette enquête est vaine… et ces pages inutiles… pourquoi aller au bout de cette impasse ?

Cette question m’afflige.

- Et que ferais-je d’autre… ?

Silence de la conscience.

- Que ferais-je d’autre… ? Dis-le-moi !

- Te réconcilier avec toi… alors le monde te semblera moins inconciliable… les incompatibilités prendront sens… tu en comprendras la fonction et… les liens entre les entités antagonistes te sembleront moins obscurs… mais vouloir réconcilier le monde, quelle tâche absurde…

 

La fin du soliloque me désespère davantage qu’elle m’éclaire.

 

*

 

Les hommes sont si différents… je suis incapable de poursuivre ma phrase. Comme si le fil de ma pensée s’était interrompu… rien.

 

*

 

Alan, cinéaste indépendant. Insomniaque obsessionnel. Attachant créatif nocturne. On se croise par hasard dans un drugstore. On sympathise immédiatement. Il m’invite à la projection de son dernier film. Une pure merveille. Je suis sous le charme de son inventivité. De sa sensibilité. Et de son aspiration. Alan filme son réel. Et ambitionne (talentueusement) d’y dénicher l’universel. L’universel singulier. Je ne peux rêver de plus belles et fructueuses rencontres. Il écrit ses scénarios, les filme, les réalise, les monte et les produit. La similitude de nos démarches me frappe. Et m’émeut. Je songe à mes bouquins dans lesquels je tente de mettre en exergue l’universalité humaine dans le témoignage de ma traversée et mes expériences personnelles. J’écris, corrige, mets en pages, imprime, fabrique et distribue moi-même tous mes livres. Je songe à mon labeur nocturne. Alan, lui aussi, travaille la nuit. A sa manie du classement. A son goût pour l’accumulation de documents, d’archives et d’images.

 

*

 

Derrière la diversité des parcours, des vies et des situations, le sentiment de solitude transparaît. Comme un élément central et déterminant. Une composante universelle de l’humain.

 

Malgré l’assurance, le dilettantisme, l’indifférence de certains de mes interlocuteurs, la peur domine. Mal dissimulée derrière leur discours rassurant, frivole ou bonhomme. L’inquiétude sourd derrière les masques. La crainte ancestrale de l’animal fragile, soumis aux forces naturelles et à l’hostilité (supposée) de l’environnement.

 

*

 

Je regarde (d’un œil bovin) le paquet de café qui traîne sur ma table. Je penche la tête pour lire l’étiquette sur le sachet entamé. Provenance : Colombie. Je bois du café colombien. Depuis presque toujours (en tout cas depuis des dizaines d’années). Et j’ignore à peu près tout de ce pays. Je tente de rassembler les maigres informations à ma disposition. Je réfléchis et je note (en vrac) : Bogota, ses enfants des rues qui se shootent à la colle, le cartel de Medellin, les meurtres, la drogue,  les FARC, leurs otages, le président Ortéga, l’entraînement de ses troupes d’élites, la franco-colombienne  Ingrid Bétancour et son assistante… un peu mince pour un homme (et de surcroît journaliste) qui revendique sa citoyenneté du monde… j’achève là mon commentaire. Mes connaissances sont aussi affligeantes que décourageantes… 

 

Réflexion. Je songe à ce café colombien. Et j’imagine son parcours. Depuis le caféier jusqu’à ma tasse. Par quelles mains est-il passé avant de rejoindre le placard de ma cuisine ? Simple et vaste question…

 

*

 

Au cours de mon périple, je surprends mille et une conversations. De façon inopinée. Où que j’aille, les hommes parlent, discutent, se chamaillent. Une matière première que je note (sans même prendre la peine de leur donner une forme retranscrite plus idoine à la lecture). 

 

- Que restent-ils des morts quand ils sont partis ?

Je reste idiot. Totalement interdit. Absolument sidéré par cette question si abrupte et inattendue.

- Mille regrets. De ne pas les avoir plus intensément aimés… et de les oublier bientôt… vous verrez, jeune homme, vous comprendrez que le temps est un fleuve chargé de regrets… vous comprendrez…. A l’aube de votre vieillesse, vos berges regorgeront de la pourriture des regrets… et l’eau de votre fleuve charriera tous vos cadavres… vous mourrez empesté… dans l’odeur infect de la nostalgie…

 

*

 

Au cœur immoral, rien d’anormal…

 

*

 

La crise. Tout le monde en parle (avec rage ou amertume). Tous victimes d’un système en sursis, presque à l’agonie (que l’on maintient en lui injectant des milliards de dollars), d’une organisation vampirisante et d’un mode de fonctionnement collectif ancestral.

 

Chacun souffre. Victime de la structure collective. Et chacun y collabore. Tente de négocier au mieux ses effets et ses contingences. Nul n’est épargné. Grands patrons, cadres, dirigeants, employés, sous-traitants, salariés et chômeurs. Tous les secteurs connaissent de fortes pressions. Tous les pays subissent une sévère récession.

 

Je me défends de souligner l’injustice des situations. Qui peut prétendre à l’injustice du réel ? Il faudrait replacer chaque situation dans un contexte plus large pour comprendre les ressorts des histoires personnelles, leur enchevêtrement, la survenance des évènements… et faute de parvenir à cette vision profonde et panoramique, nul ne peut (sérieusement) y prétendre… il existe des inégalités de faits, de situations… mais sont-elles injustes ? Je ne me risquerais à aucune réponse…

 

Les situations ne sont donc (a priori) injustes… mais les comportements favorisant ces inégalités sont insupportables… voilà l’angle approprié - me semble-t-il - pour aborder la grande diversité, l’extrême hétérogénéité des situations… 

 

Chacun mérite de faire advenir sa plus profonde aspiration… quand bien même serait-elle empreinte d’égoïsme, d’égotisme et de fantasmes individualistes ? 

 

Question. Chacun peut-il décemment actualiser son potentiel au vu de l’existence qu’il lui est donné ? Autrement dit, chaque être peut-il œuvrer à cette actualisation avec la conscience qu’il lui a été donnée, dans l’environnement au sein duquel il évolue et avec les évènements que la vie pose dans son existence ?    

 

N’est-il pas judicieux de s’interroger sur les comportements les plus porteurs d’inégalités, qui favorisent des situations profondément attentatoires à l’actualisation des potentiels individuels ? Quels sont-ils ?

 

Les comportements attentatoires les plus infamants. Le manque ou l’absence de partage… de mise à disposition des bienfaits (connaissances, savoir-faire, progrès…) réalisés dans la collectivité par quelques-uns ou quelques groupes d’individus, membres de la communauté…

 

Imaginons 2 tribus ignorant chacune l’existence de l’autre. Nul en ces communautés, ni même un observateur extérieur d’une parfaite neutralité ne trouverait sans doute à redire si l’une avait accès aux plus grandes facilités d’existence et que l’autre ne bénéficiait que de conditions de vie difficiles si chaque individu, dans l’une comme dans l’autre communauté, bénéficiait au même titre que les autres membres, du même traitement en matière de partage des richesses, d’accès aux différentes possibilités en tous domaines (alimentation, abri, soins, culture, festivités, funérailles…) accessibles à tous les composantes du groupe.

 

Au sein d’une même communauté. La responsabilité au sein du groupe serait-elle un critère de différenciation de traitement ? Autrement dit, permettrait-elle de rétribuer davantage l’individu en charge d’une fonction à responsabilité (mettant potentiellement en jeu d’autres existences que la sienne) ou dont le rôle au sein du groupe serait considéré comme plus bénéfique à la collectivité que d’autres activités ? Serait-il légitime de lui octroyer des avantages ? Il faudrait alors établir une hiérarchie des responsabilités et de l’impact positif (quantitatif et qualitatif) des activités individuelles sur la collectivité…

 

Prenons un exemple pour illustrer l’importance de la notion de collectivité dans la hiérarchisation des activités individuelles. Plus celle-ci est diverse (composée de diverses espèces d’êtres), plus la hiérarchisation des activités semble complexe et difficile à établir car elle doit prendre en considération les bienfaits ou avantages engendrés pour les uns et les méfaits ou inconvénients provoqués pour les autres sans compter la sophistication des liens entre les individus et la complexification des tâches individuelles…. Ainsi l’activité d’un boucher, si on limite la collectivité au peuple humain, permet de nourrir quelques dizaines ou centaines d’hommes. La nourriture leur permet de se maintenir en vie (et en bonne santé parfois). Et cette alimentation leur permet d’exercer leur activité, leur fonction au sein du groupe, elle-même sans doute ou peut-être source de bienfaits pour la collectivité. Mais si on étend la collectivité aux espèces animales, l’activité d’un boucher s’avère bien plus équivoque. On tue certains êtres, certains membres de la collectivité au bénéfice d’autres. Comment faire la part des choses ? Comment établir en toute objectivité les bénéfices et les dommages d’une telle activité ? L’homme contemporain, conforté par les religions monothéistes anthropocentriques, a résolu le problème en hiérarchisant les êtres… si l’on décidait d’être plus objectif, comment savoir jusqu’à quel point on peut sacrifier certains membres de la collectivité au bénéfice d’autres membres ? Et sur quels critères ? Comment trancher (si j’ose dire… en particulier pour notre exemple ?)…

 

Tout dépend de la notion de collectivité. Il me semble que toute hiérarchisation doit donc toujours être au bénéfice du plus grand nombre d’êtres. Implicitement, ce critère sous-entend un élément annexe, lui-même renvoyant à un dessein capital (presque originel). Permettre à ces êtres (au plus grand nombre d’êtres) de se perpétuer. Pour que ceux-ci permettent à la collectivité elle-même de se perpétuer… bref, la communauté instrumentalise d’une façon inhérente à sa propre existence ses membres pour se maintenir, voire se développer… D’où sans doute le fameux adage spinoziste… perpétuer dans son être…  si chaque membre subsiste et se perpétue, la communauté subsiste, se perpétue, voire se développe…  enfantin raisonnement, n’est-ce pas ?    

 

La collectivité ne peut engendrer des individus parfaitement autonomes qui pourraient pourvoir en toute indépendance à l’intégralité de leurs besoins (ou désirs) ? Les êtres ont été créés limités… et doivent donc se résoudre à avoir recours les uns aux autres… d’autant plus avec la complexification du système collectif, la sophistication des rapports entre les êtres et des activités et la croissance numéraire des membres du groupe.

 

Et si on admet que chacun exerce la fonction individuelle qui répond le plus adéquatement à ses aspirations personnelles (en fonction de sa personnalité, ses compétences, ses dons naturels…)  quand bien même, les responsabilités de son activité individuelle serait plus importantes que d’autres, pour quoi lui attribuer des avantages particuliers ? Resterait alors l’unique critère des bienfaits collectifs engendrés par l’activité individuelle…

 

Devant la complexification du système collectif et la sophistication des activités individuelles, favorisant une hyper spécialisation des tâches et activités individuelles et un écrasement de l’individu par le groupe, ne serait-il pas préférable de s’orienter vers un double mouvement : la multiplication de communautés autonome de taille raisonnable (sinon réduite) favorisant une égalité des traitements individuels (accès pour chacun aux éléments essentiels à sa subsistance), coopérant ensemble et socialisant certains domaines (mises en commun des connaissances, des avancées du progrès technique)… une organisation à penser et à mettre en place dès que possible… et l’avenir sans doute favorisera ce genre de dispositif sur la planète…

 

Aujourd’hui, d’ailleurs, le communautarisme cherche sa voie. Bien davantage que par le passé… où seuls quelques groupes marginaux ou la mode d’une époque (les années 70 en occident) cherchaient une autre voie… au temps d’Auroville. Aujourd’hui, on cherche tous azimuts. Dans la société civile. Et dans les institutions (par exemple dans certaines localités ou régions d’Amérique du Sud)… sans compter les réseaux d’échange et de partage sur internet, les SEL, les altermondialistes… Et une mauvaise voie dans le repli identitaire ethnique, social et religieux. Bref dans l’entre soi par affinités ou origine… le communautarisme comme réponse à l’écrasement de l’individu par le système collectif (économique, étatique…) et la mondialisation…

 

Très utopique sans doute… et mille fois proposé par les adeptes des différentes utopies, Fourrier, ses phalanstères et autres communautés idéales…    

 

Comment trouver un système de juste rétribution des activités individuelles en fonction des bienfaits engendrés pour l’ensemble de la collectivité ? on pourrait aisément concevoir un système de base qui assurerait à chaque individu l’essentiel de ses moyens de subsistance (voir le RME et autres) pour lui permettre d’assurer sa survie et de favoriser l’actualisation de son potentiel (recherche de sa fonction essentiel en tant qu’individu et en tant que membre du groupe) couplé à un système de rétribution complémentaire ou supplémentaire (pas forcément une rémunération… un aspect monétaire néanmoins difficilement contournable dans une collectivité humaine qui vit depuis des millénaires avec la monnaie et depuis quelques décades dans un système capitaliste)… une rétribution donc de son activité individuelle ayant pour principal critère l’apport de l’individu (qualitativement et quantitativement) à la collectivité…   

 

Le capitalisme (le libéralisme économique) est un mode d’organisation qui favorise la rétribution des plus forts et des plus malins (alliance, collusion, oligopole, monopole…), ceux qui rusent d’intelligence pour se développer au détriment des autres membres de la communauté, perçus comme des concurrents. Et délaisse ou ignore ceux qui exercent des activités bénéfiques à tous et à chacun. En outre, les plus forts (économiquement parlant puisque le système d’échange repose sur la monnaie) et les plus malins sont aussi les plus éduqués. Puisque la capacité à développer sa force (sa puissance) et sa ruse s’apprend à l’école, à l’université et dans les grandes écoles. L’éducation devient donc un apprentissage des informations (sur le monde qui se complexifie avec le temps et le vieillissement de la communauté) et la capacité de traitement de cette information… au fil du temps, on développe cet apprentissage et cette seule capacité… ruser pour être fort et se développer au détriment de tous les autres apprentissages… le capitalisme occulte un grand nombre d’informations et de connaissances jugés inutiles puisqu’elles ne permettent nullement de parvenir à cette fin… bref, le capitalisme est une aberration… une loi de la jungle plus ou moins sophistiquée… et rien de plus… encore un poncif bien illustré par l’expression de capitalisme sauvage…

 

La bestialité de l’Homme est si forte que l’on peut être étonné par le nombre de meurtres, de conflits, de tueries et de guerre. Particulièrement peu élevé. Malgré les apparences, éhontément confortées par le matraquage médiatique dont les faits divers macabres et morbides font l’objet…   

 

En matière d’apport individuel au collectif, la façon d’être est déterminante… et comment mesurer l’effet quantitatif et l’impact qualitatif d’une façon d’être sur la communauté… ? Ainsi l’influence d’une employée au service de nettoyage d’un grand magasin sur la collectivité pourrait être (parfois) plus bénéfique que les interventions d’un chirurgien en mission humanitaire… l’idée de motivation égoïste et altruiste en dépit de l’apparence de l’activité en la matière doit être développée…

 

*

 

En dépit de son incessant et consciencieux labeur, Georges est en passe d’être licencié. Il me l’apprend par téléphone. Un rendez-vous est pris le soir-même.

 

Georges est dans une mauvaise passe. Lui qui était si fier de sa réussite sociale. De sa carrière professionnelle, il n’est plus que l’ombre de lui-même. Il apprend à ses dépens que la stabilité existentielle et les certitudes établies sont un leurre. Rude apprentissage. Mais salvateur (en définitive).

 

*

 

John. Américain. Vit à Los Angeles. Artiste plasticien marginal et homosexuel. Gai, attachant, enjoué. Toujours aux lèvres un inaltérable sourire.

 

John habite un immense camping-car. Construit et aménagé par ses soins.

 

Je croise John (pour la première fois) dans un bar. Sur une route quelconque aux abords du grand ouest californien. Assis devant un énorme bock empli d’écume et une assiette d’œufs brouillés.

 

Je suis surpris par les dimensions de son atelier. Atelier extérieur, à ciel ouvert jusqu’à l’horizon. Le monde est sa planète et sa matière première. Il le peint, le sculpte. Le représente de mille façons. Selon l’inspiration de la période et l’humeur du jour.   

 

*

 

Je me surprends à regarder chaque visage avec attention. Et tendresse. Au fil de l’enquête, mon amour du peuple humain s’est décuplé. Je songe à mon passé de farouche misanthrope. Et j’en suis ébahi… qui aurait pu penser que je pourrais un jour rencontrer tant d’hommes et de femmes, croiser tant de visages, de personnalités, de caractères différents et m’en émerveiller. Et en apprécier la présence et la proximité…. ? Partager des existences si différentes de la mienne… côtoyer des êtres aux aspirations et aux activités si éloignées des miennes…

    

*

 

Je consulte mon compte bancaire. Alerte rouge. Débit de plusieurs milliers d’euros. Je suis pris d’une panique incontrôlable. Aussitôt suivie par un brusque sentiment d’abattement. Mon voyage à travers le monde à la rencontre du peuple humain, mes expériences avec mes frères humains ne peut s’achever ainsi (si brusquement). Je me ressaisis… j’appelle la banque. Explication sommaire. Je dois absolument trouver un boulot. N’importe quelle besogne… mais il m’est impossible de renoncer à la poursuite de mon enquête.

 

Je déniche un job de veilleur de nuit. Dans un foyer pour adultes déficients intellectuels.

 

*

 

- Tout est possible

- Avec l’art… ?

- Oui ! L’imaginaire jusqu’aux confins de  la folie…

 

*

 

J’imagine le nombre de visages que rencontre chaque homme en moyenne au cours de sa existence… je songe aux citadins actifs des mégalopoles qui prennent chaque jour le métro aux heures de pointe pour se rendre dans des quartiers où s’amoncellent d’immenses tours. Et je suis pris de vertige…

 

*

 

J’envisage cette enquête comme une sorte de docu-fiction littéraire. Le cinéma ne cesse aujourd’hui (depuis quelques années) de mêler et brouiller les genres. Pourquoi les livres ne tenteraient-ils pas l’aventure… ? Tout roman n’est-il pas d’ailleurs un genre hybride où s’entrecroisent, se chevauchent, s’emmêlent ou alternent le réel et l’imaginaire ? Une œuvre dont la construction (de façon inhérente au processus créatif) est un mystérieux patchwork d’univers fictif et de faits réels… ?

 

*

 

- Il est difficile d’envisager avec honnêteté la mort. Et a fortiori sa propre mort.

Il me toise en riant.

- Surtout pour les vivants, non ?

 

Un grand éclat de rire se répand dans la salle. Je rougis, honteux. Mais cette apparente énormité n’en décèle pas moins une profondeur inapparente. Presque imperceptible pour l’oreille ou l’œil profane…

 

*

              

L’homme est grand. Silhouette mince vêtue d’un costume sobre et élégant. Le contraste avec son appartement est saisissant. Son bureau est encombré (de livres et de papiers), sa chambre est dans un désordre apocalyptique. Le salon où il me reçoit (pour ce premier entretien) regorge de meubles disparates et d’objets de bric et de broc (glanés, après information, dans les poubelles).

- La révolte se fomente dans la tête des générations éduquées par les écrans gorgés d’images consuméristes.

 

 

Dans les rayons de sa bibliothèque, 2 titres attirent particulièrement mon attention :

A l’ECOUTE DU MONDE et LE PEUPLE DES MARIONNETTES

 

*

 

Longues heures d’attente sur le bord de la route. Près d’une demi-journée sans voir à l’horizon le moindre véhicule. Pas un quidam à la ronde. Du sable, du vent et de la poussière. Funeste journée. Condamné à l’immobilité. Insupportable. Assis sur mon sac, je me lève, me rassois, me relève, fais les cents pas, me rassois, me relève, hurle après les paysages, ramasse quelques gravillons, les balance dans le talus à proximité duquel j’ai posé mon sac. Bref, je ronge mon frein.

 

Au loin, une traînée de poussière. Je saisis mon sac, le balance sur l’épaule et regarde vers l’horizon. Le minuscule point se rapproche. Une fourgonnette peinturlurée à la beatnik seventies… je me poste au milieu de la route en faisant de grands signes.

 

Le conducteur, un grand type flanqué d’une casquette, s’arrête à ma hauteur. Et m’ouvre la portière avec un grand sourire. Je monte sans rechigner. 

 

Mike est jeune, beau et bronzé. L’allure californienne de séries télé. Cheveux longs, yeux bleus. Silhouette élancée. Muscles fins. Une apparente caricature du rebelle amoureux des grands espaces et des plaisirs instantanés.

 

On sympathise immédiatement. Quelques échanges de banalités où l’on perçoit néanmoins un fol appétit de la vie… une joie entraînante qui aspire instantanément son entourage… je suis sous le charme… Mike enclenche la première et démarre en trombe. Ainsi débute notre folle équipée.

 

J’apprends que Mike sillonne le continent. Depuis 4 ans. Baguenaudant ici et là au gré des vents, avec son minibus aménagé. Poursuivant sa route inspirée vers la liberté… vie sans plan, sans projet ni visée… vie d’allégresse, de bonne humeur et de joie de vivre.

 

Mike est l’insouciance incarnée. Une insouciance mature et spontanée. Une frivolité quasi philosophique. Un art de vivre fascinant.

 

Sa devise : ok ! no problem. 

 

Difficile d’être plus en harmonie avec le mouvement naturel de la vie. Il l’épouse comme si elle était sa compagne. Son ombre. Il vit son existence comme une aventure exaltante, expérimentant toute opportunité, sans jamais rechigner à l’épreuve. Je ne décèle chez lui ni fuite ni quête. Une simple et merveilleuse prédisposition à être au monde, expérimentant toute chose comme (une) source de réjouissance…

 

On dort à la belle étoile. Cheveux au vent caressés par une bise légère et tiède.

 

Toutes les contingences quotidiennes sont exécutées avec aisance. La vie comme partie de plaisir. Les déconvenues, les déboires, les mésaventures sont appréhendés comme des jeux. Les avaries, les contretemps comme des évènements porteurs d’opportunités. Toutes les contrariétés représentent d’ailleurs à ses yeux une surprenante façon de rire. De rire de la vie-même.

 

Conscient du dérisoire drolatique de l’existence, Mike semble vivre chaque instant avec la plus grande (et profonde) intensité. Et entreprend chaque activité dans la joie, l’humour et l’autodérision.

 

Malgré sa conduite souple et impétueuse, le combi. se traîne sur la longue ligne droite que nous empruntons depuis 5 jours.

 

La monotonie n’est pas de mise. Ni de circonstance malgré la routine des jours. L’ambiance est au beau fixe pendant tout le trajet.

 

Avec la vie (les évènements) comme avec les êtres, Mike accueille le monde (et le réel) comme il se présente. Sans attente spéciale, sans espoir particulier. Il est là. Attentif, curieux et enjoué. Point.

 

Après 7 jours de route sur l’immense plateau désertique, on s’arrête quelques jours dans l’une des grosses bourgades de la région. Aux confins des montagnes qui entourent la plaine.

 

Je laisse Mike écumer les quartiers de la ville pour passer la journée au bord du lac qui domine la vallée. J’éprouve un grand besoin de solitude. Seul sur les berges, mon regard se perd à l’horizon. Happé par la beauté sauvage des paysages et l’azur immaculé.

 

Aucune pensée vagabonde ne parasite mon regard. Je suis là. Simplement là. Emerveillé par la présence du monde. Et ma joie d’y être invité… les heures passent. Heureuses et sereines. Jusqu’au crépuscule.

 

A mon retour, Mike assis devant son van prépare le repas. Je m’aperçois très vite qu’il n’est pas seul. 2 jeunes femmes sont installées sur les hamacs qu’il a disposés entre 3 grosses et longues souches. Je les salue. Elles se mettent à rire (d’un air gênée et malicieux). Mike me présente.

 

J’ai une pensée émue pour Nat. Nous n’avons jamais ouvertement évoqué la liberté sexuelle et affective à laquelle chacun était libre de s’adonner au sein de notre long compagnonnage amoureux… il m’est arrivé autrefois d’y céder… depuis longtemps pourtant, je refuse toute aventure sans lendemain… et ne suis guère enclin à trouver l’âme sœur en une autre que Nat.

 

Je passe la soirée à m’interroger sur ce refus. Pour quelles raisons ai-je décidé de ne pas m’adonner aux pulsions ou aux besoins affectifs naturels des êtres humains ? Bonne question ! La réponse est plus que confuse. Voire alambiquée.    

 

J’ouvre mon carnet. Et je note : éducation rigide…? Peut-être… Représentation conservatrice du couple et de la fidélité… ? Peut-être…  répression des instincts… ? Peut-être… Sens des responsabilités…?  Peut-être… Crainte de la culpabilité… ? Peut-être… Volonté ostensible de démarcation personnelle au vu des attitudes masculines usuelles… ? Peut-être…

 

Ce permanent aller-retour entre le monde et moi (ma propre individualité), l’incessant enchevêtrement entre le singulier et l’universel en tous et chaque homme ne révèlent-ils pas une quête de l’identité humaine ? Qui sommes-nous en vérité? Voilà sans doute l’objet de mes enquêtes…

 

Je contemple le reflet de mon visage dans le miroir. Je surprends ici et là quelques rides, quelques sillons jusque-là ignorés. Je pose un œil interrogatif à cette tête si familière. Et si inconnue. Et je souris, amusé et effaré par la puérilité de mon geste. Comme un vieil adolescent avide de réponses…

 

*

 

Le monde me donne parfois le sentiment d’être un immense village où chacun vaque à ses occupations sous l’œil apparemment indifférent (et curieux) des autres habitants. Chacun s’attelle à sa tâche, œuvre à sa fonction sous l’emprise de la double utilité individuelle et collective. S’adonne, chaque jour, à ses fonctions comme à un labeur éternel.

 

L’existence des Hommes est simple. Tranquille. Sage et répétitive. Banale et routinière (en somme). Voilà la perception d’un œil sans acuité. Et sans profondeur qui ignore l’extraordinaire singularité et la fabuleuse richesse de toute vie… aussi triviale puisse-t-elle paraître…

 

J’aimerais poser sur le monde un regard profond et sans cesse renouvelé… et je crains de n’y parvenir…

 

Un visage dans la foule. Un visage de joie. Parmi les tristes figures. Un instant fugace. Quelques secondes. Le visage s’éloigne. Je m’arrête et me retourne pour regarder la silhouette s’éloigner. Je sais que ce visage (si promptement aperçu) m’accompagnera longtemps. Jusqu’à mon dernier souffle (sûrement)…

 

Combien de rencontres nous émeuvent-elles, nous bouleversent-elles, nous émerveillent-elles au point de nous accompagner au fil de notre existence? Ou nous aident-elles à traverser quelques épreuves difficiles… mais est-on réellement attentif à tous ces visages croisés une ou mille fois pour en être suffisamment imprégné ?

 

*

 

Toute expérience ne porte-t-elle pas déjà en elle l’essence même du voyage ? Bref, tout n’est-il pas déjà voyage ?

 

*

 

Brian est un peintre déjanté. Totalement déjanté. Un artiste fou. Fou à lier. Qui peint comme il respire. Mal (à en juger pas son souffle court – non artistique) mais de façon incessante. Une peinture enivrante dont votre regard s’imprègne. Et vous en sortez saoul. Aussi saoul que fou. Une étrange aliénation. Un tourbillon de formes, de couleurs qui vous happe et vous tourne la tête…

 

Des milliers de toiles jonchent le sol de son atelier. Des centaines sont accrochés aux murs. Brian s’expose en son fief.

 

*

 

Sur le bateau, quelques passagers occidentaux, reconnaissables à leur haute silhouette qui se détache dans la foule nippone. Accoudé au bastingage, le regard plongé dans la brume matinale. Un vieux rêve d’enfant.

Sur le pont du ferry, des centaines de passagers regroupés en petits groupes. J’hume l’atmosphère.  

 

Une île au nord du Japon. Le berceau des arts martiaux. Le bateau accoste au petit matin sous un ciel brumeux. La foule se disperse rapidement dans les ruelles du port.

 

J’arpente la ville en flânant. M’attardant sur les façades de vieilles maisons décrépies. La modernité semble avoir épargné cette partie de l’île. Règnent partout les vestiges de la civilisation ancestrale. Je fais halte devant un minuscule temple à la périphérie du quartier. J’y pénètre avec humilité et révérence. Le lieu est désert. Au centre d’une vaste pièce, éclairée par deux lampes discrètes, trône une statue de Bouddha. La sobriété des lieux m’impressionne. Nattes de riz au sol sur lesquelles sont rangés de petits coussins ronds. Le sacré dans sa plus simple expression. A moins, bien sûr, que la simplicité soit la plus essentielle manifestation du sacré… l’espace est propice (évidemment) au recueillement. Je m’absorbe quelques instants dans une méditation sereine et bienveillante que je dédie aux êtres qui ont façonné et perpétué cette glorieuse tradition spirituelle.

 

Ainsi vivent les hommes…

 

Malgré la grande diversité du peuple humain, pléthore de caractéristiques communes. L’inventaire est évident. Quasi trivial. Inutile de s’étendre…

 

M. (Nakasoné), l’allure martiale et spartiate s’exerce seul dans le dojo. Un bandeau autour du front. Un immense bâton entre les mains qu’il manie avec vigueur et virtuosité. Longs enchaînements de coups portés à un adversaire imaginaire ponctué de temps à autre d’un cri guttural. Impressionnant. Je m’incline dans les deux sens du terme (comme il se doit)… pas le moins du monde ému (ou gêné) par ma présence - sans doute importune -, il poursuit son entraînement avec concentration.

 

*

 

A survoler trop brièvement et superficiellement la surface du globe, je me risque (j’en ai conscience) à effleurer la vérité humaine. Comment se contenter des apparences… ? Faudrait-il s’ancrer en une place et y demeurer jusqu’à la fin de ses jours ? Ne peut-on comprendre le monde en suivant sa (et cette) course effrénée ? Mon nomadisme confinerait-il ma quête (et mon enquête) à une traversée éphémère, futile et inutile ? La sédentarité aurait-elle davantage de consistance ? Permettrait-elle d’approfondir notre regard ? De goûter à la saveur profonde du monde ?

 

Ces rencontres et mon passage éphémère en ces différents lieux du monde ne seraient-ils en définitive qu’une dérisoire et superficielle démarche ? Et mon séjour auprès de mes hôtes qu’un puéril mimétisme ?

 

En ces multitudes d’existences, une foule de dimensions… des trajectoires singulières côtoyant le tragique et le rire, la frivolité et la gravité, la réflexion et le divertissement, l’intelligence et l’ignorance, la souffrance et la joie, soumises à la solitude et aux indéfectibles liens avec la communauté (et plus largement avec la communauté humaine) et à l’éternel renouvellement des composantes de la tribu, à l’emprise de la tradition et le regard dirigé vers l’incertitude à venir, victimes des multiples conditionnements inhérents au peuple humain et astreints (malgré eux) aux choix, à l’action et à la responsabilité, fruits d’une marge étroite de liberté, elle-même résultante de la conscience…  en proie (donc) aux regrets, aux remords et à la culpabilité…  le métier d’Homme… le mot n’est pas vain… quel métier que celui d’être un homme… Nul parmi le peuple humain ne peut le contester…

 

*

 

5h 30. Sur le trottoir, un groupe d’hommes en combinaison fluorescente munis d’un balai. Je les rejoins. Salutation d’usage. J’enfile mon nouveau costume : éboueur de la ville de Paris. Balayeur d’antan aujourd’hui renommé technicien de surface. Le petit peuple en première ligne de la prophylaxie et de l’hygiène dans les zones urbaines surpeuplés où, sans eux et leur exténuant labeur, les trottoirs et la chaussée seraient jonchés de détritus et l’atmosphère très vite irrespirable. Gardiens de la salubrité publique. Qui y pensent en ces termes à ces légions de balayeurs armés de leurs ustensiles (armes étranges) qui luttent âprement contre l’accumulation des déchets, de la pourriture et de la puanteur ? Je crains que bon nombre de mes concitoyens du monde occidental n’y songe guère en allant jeter leur sac poubelle…

 

Qu’importent l’indifférence et le mépris qu’endurent mes colistiers, je suis l’un des leurs pour quelques temps. Histoire de me mettre dans la peau d’un membre du clan des pousses-mégots… 

 

Je revêtis mon uniforme et parade avec fierté dans les rues (malheureusement) désertes à cette heure si matinale. Je marche le torse bombé. Sous les rires et les quolibets de mes collègues-camarades.

 

*

 

Depuis la nuit des temps

Le peuple sans humanité

Façonne l’avenir d’une terre

Sans homme

 

*

 

Le poème est un hymne désespéré.

 

*

 

8h du matin. Martine, la secrétaire, m’informe que le directeur a annulé tous mes rendez-vous. Au programme : réunion extraordinaire en petit comité.

 

Réunion de travail. Ambiance confidentielle (ultraconfidentielle). Le directeur général, son adjoint, le Directeur des ressources humaines et moi (son adjoint) et un représentant du cabinet d’audit qui doit nous exposer son rapport d’expertise.

 

Le ton est froid. Neutre. Lecture rapide de la méthodologie de l’étude. Bref argumentaire. Inutile de s’étendre sur le sujet. Nul n’ignore la situation (catastrophique) de l’entreprise et les objectifs du rapport d’expertise. Conclusion : plan de licenciement massif. 850 suppressions de postes au sein du siège social et 1800 dans les différentes filiales européennes.

 

La réorganisation de la production est source de grandes difficultés managériales. Nul ne peut l’ignorer en ces murs. Le choix du conseil du directoire, composé des actionnaires majoritaires, est clair (d’aucuns diraient lumineux…) : délocalisation massive de l’outil de production (machines et employés).

 

L’annonce du plan de licenciement se déguise en plan de restructuration sans licenciement sec. Bref, la direction use d’un vocable de velours pour faire avaler la pilule. Départs en pré-retraite, départs volontaires sous couvert de contexte économique de crise, de compétitivité, d’augmentation de la productivité pour faire face à un marché concurrentiel toujours plus vif dans lequel chacun se jette avec une toujours plus âpre combativité.

 

Titre et extrait d’un article publié dans un tabloïde national (politiquement orienté).

La nécessaire délocalisation de nos entreprises. En ce contexte économique préoccupant, les dirigeants d’entreprises se voient contraints de déplacer géographiquement leurs activités. Question de survie en cette ère carnassière où les firmes multinationales achètent à tour de bras les entreprises concurrentes plus modestes. Afin d’éviter toute absorption (ou prise de participation dans le capital), les entrepreneurs n’ont d’autres choix. Nul ne peut contester le caractère parfois douloureux de ces réorganisations. Mais face aux dangers du dépôt de bilan et de la faillite, la dimension sociale doit céder le pas à l’aspect économique et financier. Ainsi mille emplois supprimés permettent un accroissement des gains de productivité nécessaires pour rester rentable et offrir aux consommateurs des prix attractifs…    

 

Un article de presse (découvert au hasard sur un blog de journaliste - sérieux et indépendant).   

 

La réunion se tient dans une salle immense. Aux dimensions impressionnantes et au raffinement ostentatoire (meubles design, peintures murales réalisées par un artiste à la mode de renommée internationale…). Les cadres, les hauts dignitaires de l’établissement et les dirigeants sont présents. Bref, du beau linge comme on le dirait dans mon jargon personnel…

 

*

 

Jeff me regarde d’un air triste. Un regard de chien battu. Il ôte sa combinaison et la range dans l’armoire métallique. Il enfile ses vêtements et quitte le vestiaire la tête lasse. Les épaules basses. Il franchit la grille de l’enceinte, passe le tourniquet et se dirige, d’un pas traînant, vers le parking de l’entreprise. Il ouvre la portière et monte dans sa voiture (une vieille guimbarde achetée à crédit il y a quelques années). Jeff quitte le parking et s’engage sur la route départementale. Une demi-heure de trajet pour rentrer chez lui. Je le suis discrètement. A distance.

 

A mi-parcours, Jeff quitte la départementale et prend la direction de la forêt. Je poursuis ma filature, intrigué. Ce changement d’itinéraire me surprend. Et je crains (pendant un instant) de m’immiscer dans une histoire hors sujet… mais n’ai-je pas fait vœu, pour cette enquête, de témoigner de toutes les expériences humaines ?

 

*

 

Quelques jours de vacances en bord de mer. Avec les enfants et la caravane.

 

*

 

Christophe, accordeur de piano. On fait connaissance et répond sans hésiter à ma requête. J’attends avec impatience nos visites. Ma connaissance musicale frise le néant. Je l’en informe. Il se contente d’acquiescer d’un sourire silencieux. Mon ignorance sans doute le fait sourire. Ce manque de culture est une forme de goujaterie, le révélateur d’un manque éloquent de savoir vivre, et les stigmates de mes origines et de ma condition actuelle. J’en fais une coquetterie. Feindre le savoir me semble une indécence plus infâme que l’aveu de son ignorance… cette attitude continue de guider mes recherches… et mes rencontres (avec le monde) qui, sous couvert d’authenticité, sont source de richesse (et d’enrichissement)… que craignons-nous donc à exposer notre inculture… ?

 

A quoi sert la culture… ?

 

Je le suis dans ses déplacements. Des maisons bourgeoises, des appartements luxueux. Intérieurs cossus ou cosy. Pianos à queue, pianos droits, clavecins dans le salon… les propriétaires nous laissent travailler à notre aise. Je m’assois dans d’épais et volumineux fauteuils. Je regarde les murs, les rangées de livres entreposés avec soin dans d’immenses bibliothèques qui recouvrent les murs. Je contemple, fasciné, l’éclat somptueux de la culture qui s’étale devant moi. Sous mes yeux, des centaines de livres. A mes pieds, de magnifiques et voluptueux tapis. Aux murs, quelques tableaux. Le décor est aménagé avec goût. Un lieu de vie qui détonne avec mon univers familier. Christophe penché sur le clavier, absorbé à sa tâche dans une concentration étonnamment nonchalante… Je me laisse aller à fermer les yeux quelques instants. J’imagine.  

 

*

 

Le soir. Nous partons pour une lointaine bourgade où Aurélien a eu ouïe dire de la présence de gibbons captifs. 4 heures sur une mauvaise piste pour atteindre nos « protégés ».

 

*

 

Vautré sur le canapé, je regarde un documentaire sur les grands noms de l’Histoire. Quelques dizaines de patronymes dont la célébrité s’étend au-delà des époques et des continents. Quelques noms gravés dans la mémoire (la mémoire collective de l’humanité). Quelques traces notoires dans la formidable épopée des Hommes. Histoire humaine qui représente une infime et dérisoire période dans le destin du monde. Et un mince fragment dans la grande histoire du Vivant. A la fin du documentaire, je regarde défiler le générique, d’un air songeur. Puis je ferme le poste avec tristesse. Désappointé et frustré. Réalisant l’insignifiance et la pauvreté de mon existence. Et prêt à la remettre en cause pour actualiser enfin mes ambitions passées. Mes désirs adolescents de gloire et de célébrité. Je me souviens avec nostalgie de mon ardent et vigoureux désir de faire une extraordinaire carrière dans le domaine de la connaissance, laissant à l’humanité un fabuleux héritage… au vu de mes insignifiantes réalisations, l’abîme entre mes fantasmes et la réalité est gigantesque. Et me laisse un arrière-goût d’amertume et d’affliction. Dérisoires ambitions après près d’un demi-siècle d’existence…

 

*

 

Porte-parole de la diversité du genre humain. Et en particulier porte-voix des sans-grades, des anonymes, des dépossédés de puissance, des délaissés de la réussite - réussite sociale et économique - et du pouvoir…  le rôle est noble… et les vêtements amples… j’en endosse le costume (sans doute) trop large…

 

Guère gêné aux entournures, je marche sur les chemins et déambule aux 4 coins du monde avec la frêle ossature de mes épaules, saillantes sous ma veste. Comme un épouvantail malingre et effrayé par la tâche qui lui incombe. Et apeuré par le ricanement des oiseaux (pas toujours de bon augure)

 

*

 

Je suis ébahi par l’attrait que suscitent les romans chez mes contemporains. Tous aiment à se repaître d’histoires inventées. Avides de se laisser happer par une quelconque fiction afin d’échapper à leur misérable et insipide quotidien. Cette pensée m’afflige. Et me rend triste. Je n’ai aucun goût pour les fictions. Je rechigne à en écrire. Et je n’y excelle guère, il est vrai… enfin, la lecture d’un roman, en dépit de ses remarquables qualités, s’avère (le plus souvent) inapte à induire de réelles répercussions sur notre existence.    

 

*

 

Flash info : crash d’un airbus A 340 de la British Airways. L’appareil qui survolait l’Atlantique s’est abîmé cette nuit aux alentours de 3 h 45, heure locale…

 

*

 

Tan Laï est un génocidaire. Il ne s’en est jamais caché. Il vit dans la banlieue de Phnom Pen. En toute légalité. Gérant d’un immense magasin. Une sorte de bazar qui propose aux chalands une marchandise variée et hétéroclite.  

 

L’horreur devrait se lire sur son visage. Non ! Il arbore un masque impassible et charmant. Les yeux rieurs et le sourire aux coins des lèvres. Il m’ouvre la porte, me propose de rentrer. Je le suis jusqu’au salon. On s’assoit dans les fauteuils en rotin au centre de la pièce. Au plafond, un vieux ventilateur brasse la chaleur étouffante en cette période de mousson.

 

Je suis pétrifié. Très mal à l’aise. De grosses gouttes de sueur perlent sur mon front. Ma chemise est trempée. Tan Laï me sourit avec affabilité. Disponible et frais. Comme imperméable à la moiteur ambiante. La discussion s’engage.

 

[…]

 

- Allez ! Dégage, sale pute !

Madame Laï regarde son mari avec effroi. Une tristesse insondable au fond des yeux.

 

Le glauque est de ce monde. Sous certaines latitudes, l’immonde est la seule règle. L’unique loi. Ici, dans cette chambre mal éclairée, elle suinte de toutes parts. Des murs, du sol, des matelas, de l’hygiène, des êtres abîmés, des corps malades, des désirs avides, des souffles fétides.

 

Maï, 16 ans se prostitue depuis 2 ans. 2 ans de coups, de brimades et de viols. 2 ans d’horreur et de calvaire. Sans liberté, livrée aux mains des clients. Jouet sexuel de la dépravation. Soumise aux caprices et à la lubricité écœurante des mâles. Une abomination.

 

Maï me sourit. Un sourire innocent caché derrière son visage déjà marquée de petite fille. Un rire timide et fragile. Un rire presque incongru. J’essaye de lui rendre son sourire. Elle doit y lire une infinie tendresse mêlée de violence sourde. Je pose quelques billets sur la table. Elle ôte ses vêtements, s’allonge sur le lit, écarte les jambes. Et attend. Je pose sur elle une couverture crasseuse. Tente de recouvrir sa nudité d’un voile de pudeur. Je lui explique le but de ma visite. Elle me regarde ahurie. Et apeurée. Une angoisse effarante au fond des yeux. Une inimaginable métamorphose du regard. Son visage se liquéfie. Je tente de la rassurer (une nouvelle fois). L’inquiétude et la peur laissent place à la tristesse.

 

*

 

Je songe à la complexité du réel. Et à la simplicité des transformations pour que les situations du monde s’améliorent. Il suffirait d’un infime changement pour que la planète soit plus vivable… et plus fraternelle. Plus accueillante et plus respectueuse des êtres. Bref, plus humaine.

 

L’évolution de l’humanité (à l’image des milliards d’Hommes qui la composent et l’ont façonné au cours de l’Histoire de l’Homme) me terrifie. Elle me semble à la fois si rapide (presque fulgurante) et si sujette à l’inertie. 

 

*

 

L’atmosphère est irréelle. La tranquillité des lieux est stupéfiante. Le silence de la forêt. Mes yeux s’attardent sur les eaux calmes du lac. Les immenses sapins qui peuplent les berges. Les cimes avoisinantes. Le ciel limpide qui surplombe avec majesté les paysages.

 

Devant la salle de bal illuminée aux mille convives, assis sur la terrasse, face aux monts qui entourent la vallée, je convoque mes souvenirs.

 

*

 

Au fil des jours, mon énergie s’étiole. Je me sens de plus en plus affaibli. Et mon ardeur à témoigner s’émousse. Je décide (néanmoins) de poursuivre mon enquête. Sans enthousiasme.

 

*

 

Je regarde mon hôte avec indifférence (les yeux ailleurs). Et appuie mollement sur le bouton «play» du magneto.

 

- Sans emploi depuis 2 ans. Je végète dans mon appartement. Ma femme me reproche mon manque d’entrain. Elle ne parvient à comprendre ma mollesse. Et mon découragement. Depuis quelques mois, je ne prends plus la peine de feuilleter le journal à la recherche des annonces d’offres d’emploi. Je tourne et je vire entre les meubles. Je déambule de la chambre au salon. Comme une âme en peine. J’erre ici et là. Du lit au canapé. Du canapé au placard de la cuisine. Je tire les rideaux. Par la fenêtre, je regarde la maison des voisins. Une belle demeure à l’intérieur cossu. L’image d’un bonheur inaccessible. Je ne pourrais jamais offrir cette aisance à ma famille. Mon statut me l’interdit. Et je n’ai guère d’espoir de trouver un jour un emploi qui me permette d’envisager une vie meilleure.

-  Vie meilleure ?

- Oui, une vie meilleure…

- Je suis chômeur. Je n’ai aucune qualification. Comment pourrais-je devenir riche ?

- Qu’est-ce que vous appelez riche… ?

Il m’explique avec un luxe de détails et d’images sa représentation de la richesse.

 

Je consulte mon agenda.

[Recopier ici agenda  9h30 rendez-vous à la Soprico]

 

*

 

Le patron est un type mal commode. Âpre et sévère. Aux paroles sentencieuses et comminatoires. Ses employés filent doux. L’échine courbée sur leur tâche. Nul n’ose s’opposer à ses directives.

 

*

 

Extrait de journal intime (trouvé sur un banc)

Célibataire endurcie. Depuis bientôt 2 ans. Je songe avec nostalgie à ma dernière histoire d’amour… notre rencontre, la longue séduction, notre décision de vivre ensemble, le déménagement, le parfait amour pendant 4 ans et puis… et puis la séparation. Si soudaine. Si inattendue. 

 

Inscrite sur un site de rencontres depuis 2 mois, je tchate chaque soir. Jusque tard dans la nuit. 

 

Jean est charmant. Séducteur et charmant.

 

Les noces sont merveilleuses. Ma lune de miel se déroule sans encombre. Voyage de noces aux antipodes. Mer, soleil, plages paradisiaques. Visites, farniente. 2 semaines de rêves. Jean se montre prévenant, aimable, courtois, galant. Des gestes d’amoureux éperdu et romantique. J’ai le sentiment d’être une princesse. Je suis aux anges. Je vis un rêve merveilleux. Comme si j’étais l’une de ces stars photographiées dans les magazines à la mode. Luxe, calme et volupté.   

 

Quelques années passent. Heureuses et tranquilles. Sans histoire.

 

*

 

Extrait de journal intime (suite)

Jean, mon mari, est jaloux. Comme une guigne. Il épie mes faits et gestes. Il fouille dans mon sac à main (en tout cas, je le soupçonne de le faire). Il traque la moindre parole. A l’affût de la moindre défaillance. Toute modification (d’horaire, de tenue vestimentaire, de coiffure) le transmute en un potentat du foyer. Bref, il me harcèle.

 

*

 

Je poursuis mon périple. Sans m’attarder. Comme si la superficialité était la marque de mon voyage. Sans entrave. Sans attache. Je navigue à la surface du monde. Jetant un œil fugace sur ses habitants. Comme si un écran me séparait de la grande famille humaine. Plus qu’un passant, je suis un passager. Un passager clandestin. Incertain sur le choix de la destination. Résolu néanmoins d’arriver à bon port. 

 

Je quitte les rives peuplées (populeuses) du fleuve sacré pour quelques îles ensablées à quelques encablures de la côte. A cette saison, l’accueil est glacial. Les habitants me toisent avec une indifférence teintée de curiosité. Je lis dans leur regard leur fierté insulaire. Je découvre aussi leur existence paisible et sereine, rythmée au gré des saisons et des marées. Les maisons sont dispersées avec harmonie sur d’étroites bandes de terre. Chacun semble s’être construit son îlot. L’île dans l’île. Un rêve de Robinson. Je songe au roman de Defoe lu dans ma prime jeunesse. Le premier livre que j’ai ouvert autant que je me souvienne. Et déjà envoûté par les robinsonnades. Je ne désespère pas un jour de trouver mon atoll.   

 

*

 

Sur un bateau. En partance pour une île lointaine.

- Terre ! Terre ! crie un marin.

L’équipage se toise circonspect. Un sourire se dessine sur le visage du capitaine. Le voyage prend fin dans la bonne humeur.

 

*

 

Mille fragments de vie volés. Saisis au mouvement permanent de la vie (du flux). Au flux permanent du changement.

 

*

 

Je poursuis le voyage (presque malgré moi). Entreprends plusieurs escales. M’octroyant quelques pauses ici et là au gré des rencontres.

 

*

 

Ultime étape (sans doute). Dans une cordée. En montagne. L’ascension du mythique K2.

 

*

 

En définitive, seul compte l’amour…

 

En ce jour, je perçois avec une cruelle acuité l’inutilité de ma quête. Mon enquête s’achève…

 

Jasper avait raison. Nous pouvons tout être. Chaque être est à lui seul l’univers. Nous sommes le possible. Et l’inimaginable.

 

A quoi bon fixer les apparences du monde ? Puisque nous ignorons (pour la plupart) ce qu’elles dissimulent ? Ne reste qu’à percer le voile qui la recouvre et à fouiller (et révéler) ce qu’il décèle… l’objet (sans doute) du prochain opus…

 

15 septembre 2023

Carnet n°298 Au jour le jour

Août 2023

Dans l’éparpillement du sens et des visages...

La chair indistincte de la pierre ; et ce cœur énorme – immense – qui bat au rythme des chants qui montent – des poitrines vers le ciel...

L'envergure et l'éternité ; vivant à travers ce qui passe...

Une courte halte ; le temps (si bref) de l'écume et de l'épaisseur...

Qu'importe les fenêtres et l'opacité...

L'âme enfouie dans son absence ; et condamnée – comme le reste – au tumulte du monde – au désordre des choses...

 

 

A s'étrangler dans la dissemblance...

Le cœur haineux et lézardé...

Et la parole reléguée au dogme et à la propagande...

Au cœur de cet étrange cortège – épargné (jusqu'à présent) par les vents – en attente d'un chemin plus large – plus ouvert – plus fécond – qui ne pourra s'offrir que lorsque l'esprit saura s'arracher au désarroi et à la puissance des certitudes...

 

*

 

Vie mensongère sur les lèvres trop bavardes ; dont s'habillent toutes les âmes oublieuses du Divin ; qui rêvent de parures et de couronne princières...

Choisissant (malgré elles) le gouffre des miroirs et des éclats plutôt que la longue (et sinueuse) route vers la vérité...

A s'imaginer respirer auprès des Dieux ; auprès des rois ; et oubliant que leur ventre est rempli de vers et d'excréments...

 

 

La peau nue ; et l'âme barricadée...

Le cœur derrière ses barreaux de chair – derrière ses grilles d'images et de mots...

La respiration du monde ; comme oubliée...

A s'endormir, chaque soir, entre le ciel et les malheurs ; l'esprit condamné à choisir – croient-ils – en imaginant leur corps pourrir au fond d'un trou...

 

 

Du vent – toujours – vers l'invisible...

A travers la mémoire qui s'épuise...

A travers les étreintes du temps...

La terre immobile ; et régulièrement submergée par les eaux de la tristesse...

L'âme ; couleur de neige – couleur de ciel ; regardée comme la résistance la plus haute à l'esprit de l'homme...

Au cœur du sommeil ; des tourbillons de rêves et d'insomnies ; mêlant leur langue et leurs frontières...

Jamais séparé(s) de la torpeur ; la danse – le monde ; ce qui tournoie avec le reste ; les alentours ; au plus près de l'essence des choses...

 

 

Sans nom – sans signature...

Simple réceptacle – entre l'enfance et le cri ; là où s'esquissent le destin et les pas ; en amont de l'oubli ; en ce lieu qui appelle au retour – à traverser l'ombre et la terreur pour retrouver l'innocence initiale ; et pouvoir (ainsi) rejoindre le silence et la lumière...

Une manière (assez méconnue) de vivre la joie et l'étonnement perpétuels...

 

*

 

Au dernier degré de l'innocence ; la neige...

Loin du brouillard et de l'attente ; des esprits fats et des âmes empesées...

Le cœur tendre ; aussi bleu que la route ; aussi rieur que le ciel – applaudissant la parole vraie – les bras affectueux – les gestes qui cajolent ; et barrant la route à toutes les images – à toutes les ruses –à toutes les illusions de ce monde...

Sans rien penser ; la douceur de ce qui se tient en retrait ; et l'ardeur de ce qui tranche l'ignardise et la prétention ; derrière la figure (changeante) d'un Dieu vivant ; le plus nécessaire (sans doute) ici-bas...

 

 

A l'ombre des mots et de la mémoire...

Dans l'insécurité du refuge...

Hors du cercle ; et hors du silence...

A travers ce qui peine et résiste...

Si éloigné encore de cette respiration ample et naturelle – sans artifice – sans aménagement...

A chanter au milieu des ruines – dans la pénombre commune...

La tête inclinée contre la nuit – contre la pente...

Sous le rire franc de la lune rousse...

 

 

Rien d'inavouable dans le cœur des assassins...

Dans cette chair – sur cette terre – qui pousse au crime tant la faim et l'ambition semblent indépassables...

Sous le règne d'une morale sans perspective où s'affrontent les partisans de l'armistice et ceux qui prônent la flagellation...

 

 

Au-delà de tous remèdes ; le regard et les lèvres aimantes ; gorgés de silence et de joie ; s'offrant (d'un même élan) au ciel et à la poussière ; sans rêve – sans exigence ; (sûrement) l'une des seules possibilités en ce monde...

 

*

 

Moins à dire qu'à comprendre...

Dans le silence et la grâce ; quelque chose du vent et des étoiles ; poussière vagabonde – poussière changeante – en quelque sorte...

Et la mort – belle – majestueuse – admirable – complice – qui a tout envahi ; jusqu'aux entrailles du plus personnel...

 

 

A revenir – encore et encore – pour embrasser ce qui peuple la terre...

Aujourd'hui comme hier ; et demain comme aujourd'hui ; au-delà des saisons et du temps – au-delà des âges de l'homme et de la pierre ; au-delà même des âges cosmiques...

Le visage penché sur ce qui souffre ; sur ce qui gémit ; sur ce qui appelle (et réclame)...

Et venant ; comme pour offrir au reste ce qui leur est dû...

 

 

A l'ombre de l'éloignement...

Dans la neige qui s'épuise ; quelques traces ; une lumière fragile – sur le point de s'éteindre...

Comme échoué(es) sur ces rives perdues ; l'âme et la parole...

Et cette voix ; et cette présence ; si ignorées du plus commun...

A traverser le monde comme les oiseaux qui jouent dans le vent ; d'un air enjoué ; et sans laisser la moindre trace de leur passage...

 

 

Sur la pierre bancale et éphémère ; le temps parvenu – le temps sacrifié – comme sur un trône de papier...

Au milieu des fleurs colorées – indifférentes à toute mainmise – à toute autorité...

Dans les bras du soleil et des saisons ; comme si elles détenaient la clé du passage qui affranchit des siècles et des heures...

 

*

 

A perte ; toute poursuite...

Plutôt l'immobilité...

L'accueil plutôt que la mémoire et la volonté...

Tantôt naissance – tantôt silence...

Comme l'éclosion des corps ; ce qu'enfante la semence des Dieux...

En cercles (presque trop) parfaitement circonscrits...

A vivre sous le même soleil que les fous...

 

 

Le coin de l’œil plutôt philosophe...

A contempler les luttes et les concertations...

Découvrant, peu à peu, la source de la tendresse ; et la couleur des yeux aveugles ; et toutes les douleurs de ce monde (sous l'indolence apparente)...

A grand-peine ; cette reconquête du rien – de l'espace ; aussi épique que l'aventure des arbres en ce monde...

 

 

Brusquement ; l'invisible au lieu de la cécité...

La même poussière – pourtant ; mais délivrée de la tristesse...

Un visage à la place de l'ignorance...

Déjoués ; le jeu et la vitesse...

Et le bleu (bien sûr) qui a remplacé l'abîme et la nuit...

Dans le cercle – sans frontière – des circonstances...

Sans trace – sans reflet – en dépit de la multitude ; en dépit de l'abondance...

 

 

A l'écart des apparences ; à proximité de ce qui s'efface...

Au cœur de la source – du mystère – du périple ; au centre du triangle d'or – en quelque sorte...

Inscrit dans le lieu du tumulte et de la bonté ; à se laisser porter par le monde et l'indigence ; au milieu des courants – cette solitude – peuplée – amoureuse – aimante – (très) joyeuse...

 

*

 

Par-dessus la tête des fous...

Sur la route ; abandonné(e)(s) ; la nuit – les âmes – le monde ; et les pas vacillants...

Loin des foules hystériques et des histoires qui ravissent l'esprit des hommes...

Au-delà des mythes ; au-delà des fables et des rêves lénifiants...

Lentement ; le regard – attentif à ce qui respire ; à ce qui est vivant...

Ôtant le poids sur les épaules...

La souffrance ; et le reste ; à la merci de la lumière...

 

 

Aux malheurs du monde ; la réponse (mesurée) des feuilles noircies...

L'âme tremblante ; et ce rien de lumière offert par les gestes et les mots...

Et cette joie dans le sillon des pas ; sur le sol tremblant...

Comme autant d'étreintes ; et de coups de pouce – à ce que l'on appelle le destin...

 

 

A écrire ; la parole enfouie dans le silence ; et qui émerge à travers le feutre qui danse – la main qui s'anime – l'âme qui se révèle...

Comme un soleil – un royaume – un univers – sous l'écorce des jours...

Le feu et la lumière ; à travers l'apaisement...

La mort ; l'hiver ; et l'attention nécessaire...

 

 

Le cœur ; autrement...

Si éloigné des fables ; et des fils qui nous relient à l'ombre...

L'alphabet du réel ; plutôt que la conjugaison des rêves...

Et le sol plutôt que la carte...

Sens dessus dessous ; l'âme chamboulée par les instincts du monde ; et le silence qui se dissimule derrière l'existence des êtres et des choses...

 

*

 

Sur le sol ; inguérissable – engourdi...

Dans l'ombre du seul ; au seuil du monde...

Gorge déployée – sur le chemin ; et l'âme timide...

A osciller entre l'attachement et la liberté...

A offrir, peut-être, ce qui s'est (en partie) perdu...

A hisser le rire au-dessus de la pierre...

A vivre quelque chose que nul ne saurait expliquer...

 

 

Dans la grandeur du mystère...

A hauteur de l'infime...

Des histoires et des particules...

A exister au-dessus du mensonge...

A offrir une parole depuis le plus haut silence...

Au cœur de la tourmente et de l'illusion – pourtant...

La langue ; et les mains – sur l'écorce vivante du monde...

 

 

La porte ouverte sur le mélange ; au cœur des entrailles du reste...

Au seuil de l'enfance (puérile) qui prolonge l'origine...

A l'écart des hommes et des Dieux fainéants – pourtant...

Sur la roue (branlante) des incertitudes...

Parallèle(s) aux sentes communes...

Une chose à la fois ; et sans hasard...

Qu'importe les pertes et la gloire (que peut connaître l'esprit humain)...

Les existences (toutes les existences) comme des grains de sable dans l'océan...

Et ce qui respire ; dans tous les interstices creusés par la lumière...

 

 

La figure bleue ; inscrite sous l'étoile florissante...

Qu'importe les ombres ; qu'importe le temps...

Une succession de gestes – de lignes – de pas ; dans le prolongement de ce qui ne peut connaître l'épuisement...

 

*

 

Au premier sourire du monde ; la confiance accordée...

Et la main devant la bouche pour s'excuser...

A mesurer l'envergure de l'âme et la gentillesse des visages...

Avec, au fond du cœur, la peur (terrible) du dos et de la poussière ; de la volte-face...

Et tout ce noir ; et tous ces cris – dont on ne sait que faire...

Comme la croyance d'une lampe accrochée sous chaque front...

L'illusion d'une fraternité en éveil...

Le ciel oublié – plutôt...

Les seuls bras tendus ; ceux qui pendent le long de nos flancs...

 

 

Au cœur de la blessure et de l'hiver...

Rien – ni personne ; aucun appui – aucune possibilité...

De la douleur et du froid ; seulement...

Pour notre peine de pénitent(s) terrestre(s) (en pleine expiation)...

 

 

Le cœur solitaire dans la broussaille...

Ce qui précède le vertige et la métamorphose...

Ce qui se conjugue avec la découverte du monde...

L'Autre en tête ; puis la mort...

A regarder par-dessus la confusion...

A s'exécuter avec obéissance alors que le silence et l'oubli (déjà) se manifestent...

 

 

Dans le vide et le ventre ; le ciel sans âge – la charge – le change ; et (parfois) le chant de l'oiseau...

Un chemin de pierre ; tantôt vers le rire – tantôt vers le pire...

Dans le plus sombre – le plus enfantin ; déjà le déploiement ; et même l'allégresse...

Le plus neuf ; et l'interrogation ; en dépit des figures grises...

 

*

 

La terre défaite sous le ciel parfait...

Sous les cris incessants de ceux qui vivent ; et qui rêvent d'échapper à la mort...

Le faix sur l'épaule ; allant (malgré eux) vers l'au-delà ; et la lumière...

Pauvres mortels qui s'inquiètent et se querellent ; affolés – aveuglés – par le peu de jours qu'il leur reste...

 

 

Le partage réalisé – à travers la main apparemment inique – par le ciel sans reproche (ni défaillance)...

Dans l'exactitude du geste et de la proportion...

Parfois rêve – parfois trésor – parfois papillon...

Qu'importe ce que le destin dessine...

A disparaître – à s'effacer bientôt alors que subsiste le désir d'Absolu ; et (si étrangement – si mystérieusement) aussi cette folle envie de s'attarder (un peu)...

 

 

Au cœur du jour ; l'immensité du monde ; l'intimité de la chambre ; et l'âme imprévisible ; comme soumise aux caprices de l'enfance...

Et ceux qui tentent de pénétrer le ciel à coups de prières ; et qui font entendre leurs psalmodies ; et leurs cris ; et qui affichent leurs crimes (avec fierté) ; au nom de Dieu...

La bouche enflammée ; et la chair meurtrie sur la pierre...

Et nul lieu (bien sûr) où se réfugier ; et personne (bien sûr) pour nous consoler...

Et le désir (encore) de vivre – de s'étendre – de se perpétuer ; comme les seules ambitions terrestres ; ces forces – cette volonté – à l'insu des hommes...

 

 

Le silex pointé vers la lune – vers l'azur...

Et les pieds pris dans les jeux du monde ; et l'impatience de l'âme face aux figures tristes – voilées – inattentives...

 

*

 

Vers ailleurs – le ciel (sans doute) – le cœur et la ligne ; cette prière silencieuse – sans les mains – sans les lèvres – sans personne ; sans même le recours aux âmes charitables...

Le sacré en lui-même – sur lui-même ; s'appartenant ; et s'offrant au reste (si l'on peut dire) ; et se répandant secrètement sur le monde...

Comme une terre sans ombre au milieu des murs....

Et les grands arbres comme gardiens des lieux...

 

 

Avant l'écriture ; avant même la parole...

Quelque chose des Dieux et de la pierre...

Quelque chose qui précéda les mythes...

A l'origine de la terre et du ciel ; l'espace brut (et indistinct) – peut-être...

Et qui subsiste encore dans le plus primitif du langage ; et dans les gestes qui savent embrasser ; et dans les âmes rugueuses et indociles aux lois des hommes...

Un avant-goût de l'après ; comme autrefois – aux temps originels ; ce qui est né avec le premier enfantement...

 

 

Impérissable ; ce pays de chocs – de heurts – de ruptures...

Et cette pente qu'il faut (sans cesse) dévaler pour se (re)mettre à niveau ; atteindre l'altitude à laquelle vivent les hommes (l'une des plus basses de ce monde)...

A vivre dans l'effacement (indiscutable) des Autres ; et la mémoire (atrocement) cumulative ; des prix comme des proies ; mille choses à convoiter ; en plus de la place de ceux que l'on envie...

Le visage rageur – le visage ravi ; devant le monde ; le miroir...

Nimbés de sommeil et d'éclats...

A édifier (très ostentatoirement) des monuments à la gloire du factice et de la démonstration...

L’œil inévitablement fermé...

Des existences vouées aux victoires apparentes ; des jours – des siècles – de strates amoncelées – terriblement mensongères ; et ce mirage – cette chimère – cette imposture – (très) douloureusement vécu(e) lorsque le regard s'approfondit ; lorsque l'invisible se laisse approcher ; lorsque l'esprit comprend (enfin) la nécessité du retrait – de l'effacement – de la soustraction ; et le dérisoire des reflets...

La vie trahie qui, soudain, (nous) saute à la gorge...

 

*

 

Au cœur des tentatives ; de l'irrésolution...

Sous le ciel – bas – infime – précaire – des hommes ; exactement...

Si loin de la traversée du plus intime...

Sur la route sinueuse et bruyante ; entre les pierres – les cris – les songes – les mirages...

Au milieu des Autres et des édifices ; au milieu des tombes et des ruines à venir...

Nous éloignant (peu à peu – imperceptiblement) des murs – et des miroirs – du labyrinthe...

De manière précise ; pas à pas – vers l'élargissement et la suppression (du plus personnel)...

 

 

Un monde de figures ; si profondément...

Des yeux ; de la chair...

Entre l'abîme et la lumière ; ce que creuse le ciel par-dessous la pierre...

Entre le désir et l'effroi ; dans le sillage (mystérieux) du jour...

 

 

Voyage intermédiaire...

Des rives intranquilles au pays où l'on se perd...

Jusqu'à la source dispersée du silence...

Le ciel sous nos pas ; et les vents du monde...

Et le souffle déployé au cœur du passage ; l'énergie comme décuplée...

L'âme (presque) entièrement dévolue à la traversée...

Des siècles enjambés en un instant ; l'histoire qui défile en un éclair...

Et l'oubli à l'issue de la découverte...

Et ainsi – inlassablement – recommençant...

 

 

Le sable – le soleil et l'impossible ; côte à côte...

Sur le sol ; devant les yeux – au fond de l'âme...

Bien plus qu'une hypothèse...

A travers la multitude ; l'absence ; et le territoire inconnaissable...

Dans l'intrication mystérieuse de l'essence et des apparences...

A défricher (encore) le chemin...

A déchiffrer (laborieusement) les premières lettres du mystère...

Au seuil de l'invisible ; au bord du vide – le secret pressenti...

 

*

 

Briques de terre empilées sous la charpente recouverte de chaume...

Abri des bois ; refuge du lointain ; au-dessus du monde...

Dans l'oubli des visages et des noms ; plongé dans cette (sur)abondance de vert ; au milieu de la forêt ; les pieds sur la pierre...

Arbres – feuilles – herbes – mousse ; le front à hauteur d'humus...

La peau couverte de fleurs sauvages...

A l'ombre ; les jours qui passent...

Loin des hommes endormis ; piégés dans cette somnolence qui s'épaissit au rythme des bruits de la ville [emprisonné(e)(s) dans les filets colorés – et prometteurs – de la modernité]...

En plus du vert ; le jaune et le bleu qui nous accompagnent...

Dieu au-dessus de la rocaille ; et parmi elle, le plus souvent...

Nous autres ; à l'égal des bêtes ; de tous ceux qui habitent sous les frondaisons...

Dans l'harmonie des teintes et des prérogatives de notre lignée (ascendance et fratrie) – membre (à part entière) de notre parentèle ; et la douleur des hommes comme suspendue ; soustraite sûrement...

Plus la moindre tache ; plus le moindre labeur ; la danse du feutre et des pas ; des signes parmi d'autres – réunis dans les mains qui décident du sort et du partage ; le cœur affranchi du noir ; jusque dans ses battements – le soleil et la joie ; ce qui (jamais) ne nous abandonnera ; comme l'amitié du ciel pour ceux (pour tous ceux) qui vivent hors des cercles humains...

 

 

L'histoire du monde ; dans tous ces riens accumulés...

A travers le retour – en soi – de l'origine ; comme le prolongement direct de la lumière qui traverse l'épaisseur...

Une sorte de géographie (changeante) du cosmos ; et l'impression d'un exil ; d'un éparpillement hivernal ; à la manière d'un archipel aux îles (très) dispersées...

Avec mille itinéraires et mille voyages – possibles ; séparés (en apparence) les uns des autres ; et au terme desquels attend (sans impatience) le visage (souriant) de la mort ; et le grand mélange...

 

 

Comme une fenêtre sur un monde né d'une autre source ; matrice première – peut-être – du feu et de la matière...

Perceptible depuis d'infimes interstices (terrestres)...

Dans les intervalles d'un temps suspendu ; déconstruit – en quelque sorte...

Et sans autres usages que la gratitude – la contemplation – l'émerveillement...

 

*

 

Au-dehors ; comme arraché...

Antérieur à la source du temps...

Bien avant l'invention de la matière ; bien avant que l'usure et la fatigue n'asservissent la chair...

Dans la matrice même de la blessure ; là où sont nés les univers et les mondes ; et que l'esprit, parfois, dédaigne ; et que l’esprit, parfois, balaie d'un geste lorsque, de nouveau, il aspire au silence et à la tranquillité...

 

 

Là ; dans l'un des recoins abandonnés par le sommeil et l'ignorance...

A travers tous les possibles ; l'espace rejoint – indemne – intact ; aussi neuf qu'avant l'extinction de la soif...

Inlassablement occulté et repeint ; jusqu'à ce que se ternissent toutes les couleurs ; jusqu'à ce que disparaisse la folie ; jusqu'à ce que les yeux soient capables de rester (suffisamment) ouverts pour que puissent ressurgir la transparence et la lucidité...

 

 

Au creux des mots qui cheminent ; d'un monde à l'autre ; intermédiaires – en quelque sorte...

Entre les pierres et la dissipation...

Alors que le gouffre est assiégé – et envahi – par les ignorants ; et que les vents ne sont assignés qu'à l'éparpillement des cendres ; ces restes d'histoire(s)...

Comme piégé(s) dans la boue – au fond d'un trou (profondément) nocturne...

Sous le regard (tantôt amusé – tantôt compatissant) de ceux qui ont fait un pas de côté ; et qui vivent (à présent) au milieu des arbres ; hors des cercles inventés par les hommes...

 

 

A travers les lois du père ; la défaillance ; le jour manqué – les rêves ; et l'exil du réel (inévitablement)...

Sur ces rives peuplées de figures tristes et criantes ; ignorantes et irascibles...

A travers ce sable amoncelé en édifice ; jusqu'au recouvrement total – jusqu'au recouvrement parfait – du monde...

A travers mille guerres picrocholines ; et l'esprit (laborieusement) labyrinthique...

Quelque chose du bavardage – de la farce et de la tragédie ; infiniment théâtral...

Et des paroles à perte ; perdues à jamais – sans doute...

Comme étranger(s) à ce trop-plein de luttes et de rivalité ; à ce trop peu de veille et de lucidité...

Le jour – le silence – la vérité – la lumière ; des choses parmi d'autres – sous le règne du dérisoire ; le monde régi par les lois absurdes – ridicules – insignifiantes – des hommes...

 

 

Du brouillard ; du repos à bon marché...

Sans importance ; le monde ; en comparaison des songes ; et la place (bien sûr) prépondérante des illusions...

La terre saccagée par les ambitions ; et toutes les promesses des hommes ; de tous ceux qui se pensent maître sans savoir qu'ils sont les instruments – et les serviteurs – d'une main qui les utilise à des fins qu'ils ignorent (encore)...

 

 

Les yeux de l'enfance parvenus jusqu'aux confins du monde...

Si proche d'un ciel à la dérive ; entre ici et la vérité ; dans cet écart infime...

Le jour hissé au-dessus (bien au-dessus) des hommes et du temps...

L'âme (très légèrement) penché sur l'éphémère...

Le cœur – et le chemin – entre les mains de ce qui a abandonné l'étude des (innombrables) tablettes du monde et qui marche, à présent – à petits pas tranquilles, sur la voie qui s'invente (et se réinvente) à chaque instant ; comme une danse (involontaire) vers la justesse et la légitimité...

Et le reste qui oscille entre la joie et le silence...

Une existence discrète et naturelle nourrie d'essence et de simplicité ; ce qui, ici-bas, semble si peu désiré...

 

*

 

Personne ; dans le cercle – l'existence...

Des âmes seulement ; dénudées...

Et l'esprit affranchi des signes et des symboles...

Sur cette ligne qui semble séparer l'exil et la nuit...

Les fils du destin défaits ; et jetés – devant soi – sur le sable...

Au-dedans ; l'espace – le bleu ; jusqu'au cœur de la transparence...

 

 

De proche en proche ; le rose qui s'édifie – recouvre les yeux – plonge dans le regard – colore l'âme – les mains – la peau ; cherche à détrôner l'or et le rêve ; toutes les lois du monde...

De l'intérieur vers l'extérieur...

La teinte des lèvres et des fleurs qui creuse son sillon ; sa voie dans cette grisaille – cette opacité – cette épaisseur...

Comme la joie et le silence ; (pleinement) engagé(e) dans la bataille ; et dans chaque recommencement...

Et de plus en plus visible (et évident) ; à mesure que se dessine – et s'approfondit – ce sourire ; sur notre visage...

Ce qui s'impose de manière manifeste ; la couleur de l'inaltérable...

 

*

 

Gorges rouges ; sur la terre...

Criant ; se souvenant ; s'essayant au monde ; à mille choses ; avant de défaillir...

Se réchauffant (essayant de se réchauffer) entre elles ; et distillant la peur – en attendant...

Ouvrant les veines ; au lieu du cœur...

S'imposant par la force ; et brandissant la menace et l'imprécation – et le coutelas (si nécessaire)...

Parcourant les cimes et les ténèbres ; se croyant parvenu(es) au faîte et aux confins...

N'ayant – en vérité – pas même commencé le voyage...

 

 

La chair tremblante ; face à la mort...

La nuit rehaussée par les bords...

Aux côtés des cendres des anciens – ancêtres connus et aïeux lointains – que le vent a éparpillées sur la terre...

Et des âmes – qui donc s'en soucie ; qui donc s'en souvient...

Dans les bras (invisibles) de la tendresse (sûrement)...

 

 

Gestes et pas timides ; propitiatoires ; dans l'élan et la perspective – naturels ; ceux qui ont été (singulièrement) choisis pour cette expérience terrestre...

Sous le sceau du secret ; l'anonymat et la fraternité discrète et assidue ; manière, peut-être, de se hisser (sans volonté – sans orgueil) à la hauteur des Dieux – à l'altitude qui convient ; là où le ciel et les chants s'intensifient ; là où le silence et la pierre dansent ensemble ; et dont les étreintes révèlent le mystère et la profondeur de leur intimité...

Caché(s) derrière une épaisse couverture verte ; les arbres – nos frères – nos alliés...

Si proche(s) de nos lèvres ; l'invisible – et les âmes rassemblées ; et ces lignes ; et ces feuilles – qui échappent aux lois du monde – au règne de la séduction et de la discorde...

 

*

 

Ce qui se balance dans l'esprit...

L'air que l'on fredonne...

Accompagnant le chant des arbres au crépuscule ; lorsque les bruits des hommes se dissipent...

L'apprentissage de la douceur ; contre la bêtise (et le mépris) de ceux qui ignorent ; de ceux qui exploitent...

L'âme qui s'incline face au soleil ; et le cœur qui suit (docilement) le cours des choses ; le rythme naturel du monde et des astres...

Un bout de terre rien que pour soi ; où cohabitent le feu – la pierre – le ciel et le sublime...

A nous abandonner au bleu de toujours ; à vivre – comme les bêtes – l'instinct et la mort en tête...

 

 

Le cœur chantant sous les poils – sous les plumes...

L'âme enivrée de terre et de liberté...

Sur la branche ; sur le sol – au rythme de la faim...

Comme s'il y avait un Autre – quelqu'un – derrière soi ; et tous nos tremblements devant les larmes et le sang qui ruissellent sur la pierre...

 

 

Au loin ; le chant ; et les corps calcinés ; et les têtes enfumées...

Au cours de la traversée ; le règne du dérisoire...

A l'image des vies éparses et froissées...

Des histoires sans trace ; malgré d'émouvantes trémulations dans la voix...

Si peu disposés aux chemins qui parcourent le monde ; en ignorant l'Autre (le grand Autre) ; et la source ; et la vérité..

L'ultime pauvreté – peut-être ; ce que nul ne saurait cacher...

Le ciel et le silence – et le regard – piétinés à coups d'intentions – à coups de prières et de paradis fallacieux...

L'esprit comme piégé dans ses délires – dans ses inventions ; si peu soucieux des (innombrables) répercussions de ses hourras – de ses enivrements – sur les usages du monde...

 

 

Quitter l'argile et le désenchantement ; le manque et le sentiment d'inachèvement ; la faiblesse et l'étroitesse du passage ; pour la possibilité d'une âme réellement engagée et clémente...

Ce que l’œil décèle dans le fouillis des perspectives – la pagaille des pas – le désordre impétueux (et tapageur) de ce monde affairé ; en plus du ciel silencieux...

 

*

 

Du sable encore ; malgré le vent...

Des lieux mouvants ; et l'obéissance de l'âme...

Des racines au silence ; à travers mille chemins ; mille découvertes – mille obstacles – mille traversées...

La fièvre nourrie par l'ardeur et le sang ; et qui pousse le pas...

De feuille en feuille – de pierre en pierre – d'arbre en arbre...

Et sous la surface ; et au-dessus – l'invisible à la manœuvre...

 

 

Le dehors animé par le dedans...

Qu'importe le regard ; qu'importe l'opacité...

A se réjouir – encore et encore – inlassablement...

En se dégageant du faix à mesure que la charge s'alourdit – se précise – devient insupportable...

Comme un peu de lumière sur la pierre ; sur la danse ; et le silence environnant...

 

 

A l'âge de l'autre nom ; à corps perdu...

Dans les fissures creusées dans l'épaisseur ; et les gestes (tout) tremblants...

Par-dessus les Dieux et les histoires inventés ; s'éloignant au-delà ; en ce lieu où la vérité relève de l'imposture ; en ce lieu où la honte et le temps se détachent (naturellement) de l'esprit...

A chaque regain ; l'ouverture (laborieuse) des yeux ; auxquels on soustrait l'enivrement et la prétention...

Dans l'entremêlement joyeux des âmes et de la matière qui apprennent à danser – ensemble ; au cœur de l'espace ; réconciliées...

 

 

A l'orée de cette démesure poussiéreuse...

Les cœurs qui renoncent à s'affronter...

Par-delà la douleur ; et la rupture consommée...

A l'aplomb du plus clair – l'impossible ; guère plus loin qu'une main qui se tend...

 

*

 

Au bord de l'impénétrable...

L’étreinte vertigineuse...

L'invisible qui révèle ses failles ; des puits de lumière ; l'Amour qui abonde ; à disposition...

Des ruissellements de tendresse ; et ce vide (parfaitement) habité...

La nuit – l'abîme – la mort ; constellés de lointain...

Et – à grands pas – l'intimité qui se rapproche – qui s'insinue – qui se déverse sur les ombres enchâssées...

La langue muette ; face au visible qui se transforme...

Le cœur qui (malgré lui) charrie des restes de monde et de temps...

L'irréprochable comme suspendu...

 

 

L'éphémère rassemblé en horizons...

Ni relique – ni prière...

Des fleurs – du ciel et de la joie...

Aucun versant à gravir ; aucun verset à réciter ; ce qui est offert ; (très) généreusement...

 

 

A attendre – patiemment – la venue de l'impossible qui, au loin, se dessine...

A l'heure où les miroirs s'opacifient ; où les reflets se ternissent...

Dans le silence (éprouvant) de l'hiver...

Des choses et d'autres ; plus ou moins sombres – plus ou moins grises ; à travers les grilles du monde et du mystère qui (si souvent) se confondent (ou se superposent)...

Sous les ombres angoissantes de la pierre...

La tristesse et le rire  ; le temps d'un (bref) passage...

Ce qui est éprouvé jusque dans les tréfonds de la chair...

L'âme si légère – si transparente – pourtant...

Le bleu à fleur de peau...

Invariablement ; entre les murs et le sommeil ; le corps rivé au même rivage ; le cœur tourné vers le même visage ; sur cette grève étrange et trop peuplée...

 

 

La parole amoureuse ; à la limite du guérissable...

Léger(s) ; dans la neige scintillante ; les pas qui s'égarent...

Et ce qui craque sous la foulée fuyante...

Des signes au-delà (bien au-delà) des mots...

Le bruit (terrifiant) des heures qui se succèdent (sans jamais s'interrompre)...

L'âme (encore) vive et palpitante...

Dans cette résonance quelques fois partageable (et partagée)...

Les voix (toutes les voix) de l'intérieur...

Par-dessus les légendes du monde ; par-dessus la pierre et le sang ; les humeurs noires et changeantes ; les alliances et les ambitions...

Par-dessus les rêves et la violence ; par-dessus les cascades et les coups ; le déferlement de la haine ; le ruissellement des illusions – face à la stupeur et à l'incrédulité...

Les hommes dans leur cécité et leur obstination ; condamnés à l'errance...

La garde resserrée ; un œil sur ce qui chancelle...

Un pied sur le désir et l'autre sur les apparences ; comme écartelé(s) par les reflets de l'écume ; comme appuyé(s) sur la verticalité la plus bancale...

Et tous les fils rassemblés – entremêlés – dans la poigne du moins tangible...

 

 

Éparpillé(s) ; le monde – l'Amour – le langage...

Le silence renversé ; à l'intérieur...

Un chemin – mille chemins – qui nous rapprochent – qui nous éloignent – qui nous égarent...

Des mots qui s'élèvent ; contre la voix...

Des récits à partager...

Des yeux qui scrutent (avec attention) la terre ; l'histoire qui se déroule ; le temps qui se prolonge...

Au milieu des créatures (de toutes les créatures) qui s'attardent dans la longue traîne sinueuse...

La tête enfouie dans le froid – la brume – l'angoisse...

Dans l'impossibilité de soi ; l'impuissance démultipliée...

Quelque chose (bien sûr) de l'argile...

A travers le fouillis du monde ; l'invisible transparent...

 

 

A vivre ; à voyager – sans lieu d'attache...

Dans le bruissement du bleu à travers les feuillages ; la traversée du front ; ce qui remonte (ce qui finit par remonter) dans l'âme...

Et ce qu'éructe le cœur ; une gerbe de mots et de silence ; un peu lumière – un peu de poésie – peut-être ; comme un geste – un peu de vent ; au milieu du bruit et des hurlements...

 

 

Le cœur défait par la route ; (très) amoureusement dénudé...

Avec quelques mots dans la balance ; comme contrepoids (infime contrepoids) au plus grossier ; un peu d'invisible face au monde...

Avec le merveilleux dissimulé à l'intérieur...

A la manière d'une voix qui s'élève au-dessus des bruits...

La parole amoureuse qui résonne au milieu du désert ; comme un signe – une offrande – une (vague) proposition peut-être...

Une façon (sans doute) de susciter l'écoute ; d'inviter à vivre (simultanément) sur – en deçà et au-delà – de la pierre...

De traverser l'arche ; vers un ciel sans attente...

 

 

A travers le regard ; si profond ; et quelque chose aussi de l'écume ; de la trace...

Comme un centre oublié ; l'essence même de l'éphémère ; ce que l'homme a coutume de jeter avec l'ombre et les rebuts ; tout en bas du monde ; sur la pente de l'oubli...

 

*

 

La lumière qui déborde...

L'âme (les âmes) assouvie(s)...

A l'ombre du secret...

Le mystère vivant ; au milieu des murs ; au cœur même de la pierre et du pain...

Tout en douceur ; en équilibre – le silence et la respiration...

Devant nos frères ; sur la roche ; sur la table de bois – le contraire du sacrifice...

L'offrande involontaire ; parfaitement désintéressé(e)...

Seulement le soleil et l'espace...

Le sourire et la joie ; comme un jaillissement (spontané) de la source...

 

 

Ce que l'on ne voit pas ; et que l'on interroge de temps à autre...

Le souffle et le monde ; dans leur danse continuelle...

Et l'inconnu parfois rehaussé contre les parois des grottes et du crâne ; à la lisière du cri ; magistralement ; à travers l'immobilité et le voyage ; à travers les saisons ; l'âme sur les chemins du monde...

 

 

Les mains liées à la terre ; et l'âme à l'éternité...

Parfois rumeur – parfois présence...

Parmi les bruits et les choses...

Le cœur irrégulier...

Quelques traces ; et les empreintes du temps...

Des détours ; des attentes ; et le prolongement du legs ; mêlés à la veille et au périple...

Glissant avec les ombres ; sur la terre – dans le trou – vers le ciel...

Le visage – de moins en moins – reconnaissable ; à mesure que l'envergure se précise – à mesure que l'immensité s'installe ; dans nos tréfonds...

 

 

A recommencer (sans cesse) le voyage ; la traversée du même passage ; jusqu'au prochain tronçon...

Le monde expulsé ; le temps arrêté ; et qui, soudain, reviennent et recommencent...

Qu'importe le nombre (et la profondeur) des tombes et des plaies ; qu'importe l'épaisseur des résidus de matière et d'orgueil...

Qu'importe le déclin et le pourrissement...

Qu'importe l'ardeur et les possibilités...

En ce lieu dénué de paroles ; où l'innommable est (silencieusement) célébré par l'âme – la chair – l'esprit...

Le vivant désincarcéré ; (en partie) affranchi de la fatigue et du sommeil...

Par-delà les barreaux nocturnes ; au plus haut (peut-être) de ce (minuscule) tertre terrestre...

 

 

Au-delà des limites et de l'appartenance...

Les fils du monde sectionnés...

Parfaitement engagé dans les jeux du reste ; parfaitement conscient de la malice des Autres...

Sans image – sans histoire – sans hypothèse...

Le cœur ardent malgré la pierre – le sable – les pièges tendus par la chair...

Jour après jour ; sous l'immensité ; les mêmes bourrasques – les mêmes tempêtes ; et, de temps à autre, quelques trouées de lumière dans ce ciel sans promesse...

A nous rassembler autour des os ; le regard oublieux de l'épaisseur et de la boue enfoncée dans les crânes ; par-delà la mort et la désolation – le vent et l'amplitude...

 

 

Au cœur du naufrage ; le monde...

Dans ces vieux restes de lumière...

A travers le regard fébrile ; engoncé dans l'ardeur...

A travers les fables et l'inquiétude ; les déchirements et les rumeurs du langage...

L'hiver et la nuit...

Et notre départ précipité ; des pas effectués à la hâte...

En deçà (bien en deçà) de la blancheur (et de la poésie) espérée(s)...

 

 

La rupture ; ce qui cesse ; le cœur encore vivant ; à travers l'oubli – tous ces résidus de mémoire...

Et la mort étreinte par le temps dilapidé...

A chercher (en vain) au milieu de la multitude...

Le sommeil posé contre le front...

Parmi les herbes ; parmi les arbres ; et les grands chiens noirs de la forêt...

Sous la lune rouge ; et les astres lointains...

La blessure apparente...

Au cœur même de ce voyage ; la dissipation des tourments ; et la lente émergence de la légèreté...

 

*

 

Ce qui s'élève ; ce qui tombe ; ce qui se redresse encore ; et disparaît...

Au milieu de l'écume (opaque – encombrée) de cette terre...

Le plus bas ; aux marges du territoire en ruine...

Le temps comme un trou ; un puits sans fond ; un ruissellement sans fin...

A la manière d'une danse et d'un évanouissement ; ce qui semble encadrer tous les jeux (et tous les enjeux) du monde...

L'épreuve (malaisée) de la matière...

Penché(s) au-dessus de l'abîme...

Notre royaume ; et le défilé des visages et des saisons...

 

 

Inséparable(s) du monde ; des frontières...

L'oubli ; les gestes quotidiens ; et la grande imposture...

Au terme du temps ; et ce qui survient après la mort...

En plus du reste ; ce que l'esprit engourdi ne saurait percer (en dépit des yeux – apparemment – ouverts)...

 

 

Le voyage – et le monde – gâtés par la hâte...

Comme des oiseaux de glace jetés sur la chair et le temps...

Du haut de l'ombre ; à chuter dans l'espace...

Entre le feu – la fenêtre et l'invention du monde...

Dans l'éloignement (imperceptible) de l'intimité – de la tendresse – de la lumière...

A essayer de réinventer le ciel et la mort...

Face à l'irrépressible ; l'existence et ses possibilités (toutes ses possibilités)...

L'élan et le chemin ; comme un (vibrant) appel ; et les obstacles – et les faiblesses – et les impuissances – à l'intérieur...

 

 

Le visage (inchangé) du désir ; ce qui s'impose ; la puissance des nécessités ressenties...

Le cœur engagé dans l'aventure ; comme le geste ; comme la voix – à travers la longue série de circonstances  ; les facettes du monde – de soi – qui se révèlent à travers les figures rencontrées...

Au-dehors – le jeu ; et au-dedans – la foi (et, de temps à autre, l'espérance égratignée)...

Ce à quoi l'on rêve ; et ce que l'on fuit...

La possibilité de l'enfance ; comme un (réel) retour à l'origine ; au source de ce que nous sommes ; parmi tout ce qui nous compose...

Et la solitude – toujours – en filigrane ; en dépit des Autres ; toutes les rencontres – à l'intérieur...

 

 

Dans l'ombre (démesurée) du langage...

Un paquet d'images et d'idées ; un amas de songes et d'histoires...

Ce qui – à l'origine – fit naître le temps ; et la durée...

Des restes de poussière ; comme une (très) longue traînée...

Un peu d'argile sous la pluie...

Dans le fouillis des rêves et du mensonge...

L'inextricable ; et ce qui relève de l'interdit...

 

 

Toujours ; l'or – le jour – la mort...

La multitude irréductible ; (encore) aveugle au rayonnement...

Des croyances et des mots ; ni parole – ni (véritable) prière ; plus proche du cri et de l'espérance que de l'intimité ; que de l'inconcevable...

Un cœur qui bat – au milieu des cœurs sourds et défaillants qui refusent de se prêter au reste...

 

*

 

La lumière ; quelque part ; au bord du temps...

Aux marges du monde...

Dans la simplicité naturelle de l'esprit ; ce qui se révèle...

A travers l'errance (si ancienne) de ce qui se cherche...

Les yeux ; à la manière d'un voile sur le monde ; (trop) rarement déchiré...

Pacifiquement ; le voyage – la défaite et le déclin...

Ouvert(s) sur l'infini ; cette succession d'horizons rassemblés...

Un chemin désert ; et la joie qui apparaît (et nous pénètre – peu à peu)...

Avec tous les paysages – à l'intérieur – qui se déploient...

Au milieu du silence et des choses (très mystérieusement) réunis...

Avec, au fond des têtes, des rives – des étoiles – des mélanges...

Ce qui prolifère dans l'abandon et le désordre de la matière ; une perspective que néglige (si souvent) l'esprit ; comme une chose (à ses yeux) inconcevable ; et (presque) impossible à réaliser...

 

 

Le jour ; sans le savoir...

Enhardi par les chants...

Oublieux des rêves (et des ambitions) des hommes...

Au cœur de ce qui se rejoint ; de ce qui guérit ; et que quelques-uns parviennent à deviner derrière la tristesse – la douleur et l'incurie...

 

 

Ouvertes ; les fenêtres de l'âme ; partout – sur l'horizon...

A travers l'écorce épaisse ; le tégument terrestre...

Et l'homme barbotant dans son bain d'ignardise ; en dépit de l'esprit offert – en dépit des possibilités...

A gigoter devant son image – ses reflets ; derrière ses écrans...

Cherchant à jouir du monde ; et à retarder sa fin...

Et dissimulant sa laideur (et ses limites) à seule fin de pavoiser devant l'Autre ; à essayer (naïvement) de tromper l'éternel...

Les yeux faussement baissés sur le sol ; sur la terre rouge et luisante – abreuvée de larmes et de sang...

Le corps (très) vaguement assouvi ; le cœur (très) vaguement satisfait ; saturé(s) de chair et d'images...

Élevant (parfois) la voix jusqu'au cri ; et la main jusqu'au ciel à sa mesure (inventé à sa mesure)...

L'esprit d'os et de chair (presque) à son aise ; ici-bas...

 

 

Sur la route...

La mémoire à son comble...

Les lèvres closes ; comme le cœur et les yeux...

A inventer encore ; et à croire plus que tout ; s'imaginant parvenu sans même sentir cet étrange fardeau qui pèse sur l'âme et les épaules...

Immodeste en son empire qui empiète sur celui des bêtes et sur celui des Dieux...

Insensible aux trémulations du cœur ; seulement le corps douloureux ; et l'ardeur vaillante...

La tête à l'ouvrage ; à l'ombre d'un ciel sans faille – sans interstice...

 

 

La nuit bue jusqu'à la lie...

Les poches pleines de pain et d'acrimonie...

Le jour – en contrebas – invisible...

Quelque chose du vent – dans le pas – sombre – pourtant – lourd en dépit des tentatives du reste...

S'éloignant du vrai ; à mesure que se perfectionnent l'abri et les outils ; à mesure que s'organisent (et se complexifient) le progrès et la résistance...

 

*

 

Cette intimité désolante avec l'Autre...

Au cœur du monde ; de la chambre – chacun protégé derrière ses douves – ses tours – ses remparts ; mendiant les nécessités (visibles et invisibles) qui lui font défaut ; et offrant le surplus – tous les rebuts dont il n'a l'usage...

Une lanterne devant lui ; éclairant tous les échanges...

Les yeux comptant les bénéfices ; mesurant les avantages – les gains de chaque transaction ; à l'aune des rêves établis...

A la manière des ombres condamnées aux lumières artificielles du monde...

Le cœur atrophié ; et au fond de l'âme – l'Amour oublié ; et sous le coude ; les cahiers où sont consignés tous les trésors amassés ; de loin – ce qu'ils jugent le plus précieux...

 

 

Des lignes – des pas ; le moment venu...

Écoutant et contemplant ; depuis l'intérieur ; les profondeurs ; tous les passages...

(Très) solitairement...

 

 

Entre la poussière et la cendre ; mille lieux – mille états...

Sur la pente ; endormi(s)...

Au cœur du vide ; aussi inconscient que le sommeil ; aussi bref que le rêve ; ce qui vit...

L'image (parfaitement) dépliée dans l’œil...

Jusqu'au plus sombre – la danse...

Et l'incroyable variabilité des pas...

Et cet allant ; malgré la gravité...

Sans (jamais) savoir ce qui vient...

Le non-sens même du voyage...

Le saut et l'immobilité ; à même l'immensité ; qu'importe l'ardeur ; qu'importe l'envergure...

 

 

Entre chaque fosse ; l'éternité ; comme entre chaque élan – entre chaque respiration – entre chaque instant...

L'écume jetée – avec les souvenirs – par-dessus l'épaule...

Insoucieux de ceux qui tournent (en rond) sur leur étroite parcelle ; sans jamais détourner les yeux des choses qui s'entassent sur leur (petit) carré de terre...

Au milieu des fleurs et des chants...

Le séant sur le sol ; ici-bas comme sur un trône ; au royaume des humbles...

 

 

Dans les mains hasardeuses des étoiles lointaines (si lointaines) qui firent naître la blessure et la lumière ; et que le monde a, peu à peu, appris à creuser ; révélant le courage (et l'audace) de ceux qui fouillent dans le noir – dans la terre – dans la chair ; là où la plaie ouverte suinte cette matière sombre – au destin funeste – à la recherche de la lueur originelle ; la première étincelle – peut-être – de ce feu très ancien...

Des mots et des mains capables de se détourner de la halte – des règles et des lois – du plus commun si docile ; si peu rebelle – si peu enclin à remettre en cause ses certitudes ; tous les savoirs du monde...

Quelque chose du piège et de l'illusion auxquels bien peu rêvent d'échapper...

 

 

Partout ; le même cirque ; le défilé des vivants qui cherchent un bout de terre – un tertre – un ravin – un refuge – où ils pourraient s'installer ; et un peu d'or – un peu de gloire – et, quelques fois (plus rarement), une lampe (un peu de lumière pour comprendre) ; de quoi apaiser (très provisoirement) les peines du corps – les tourments du cœur ; de quoi offrir à l'esprit quelques instants de répit ; un peu de tranquillité ; avant l'épuisement et la mort...

 

 

A cheval sur le vent ; à chaque naissance ; à chaque recommencement...

Entre l'ombre et le sourire...

Entre la fortune et le malheur...

Et, parfois, les signes d'une quête ; la nécessité d'un sens ; un besoin d'intimité avec le reste ; quelque chose de la fusion* ; une parfaite appartenance au monde...

* une forme de dissolution qui ne se présente pas ainsi de prime abord...

Et, parfois, la découverte d'une (très) ancienne lignée ; et l'appartenance à deux familles ; l'une liée à la pierre ; et l'autre dépositaire des étoiles...

Des figures et du soleil pour encourager la marche – embellir la chambre et le jardin ; et inviter la lumière jusqu'au plus noir de l'âme et du voyage...

Une manière, peut-être, de jeter un peu de terre sur la mort ; d'intensifier la vie* et de déployer ce que l'on porte dans ses tréfonds...

* et le sentiment d'être vivant...

 

*

 

Dans le cœur passager ; l'absence...

Et l'inconnu qui résonne en vain ; comme une certitude non reconnue ; comme une partie de sa chair reléguée...

L'âme trop étrangère au sans nom...

A marcher sur un chemin inachevé (et inachevable) ; une (très) longue impasse – en quelque sorte – qui, indéfiniment, prolonge sa fin ; jusqu'au lieu où les vents balaieront tous les superflus et pousseront au retour...

Comme convoqué(s) (enfin) par une nécessité...

 

 

Le souci de la transparence plutôt que la mémoire...

La totalité de l'histoire déjà présente dans la chair – le geste – le pas – la voix – d'aujourd'hui...

Comme si le vivant (et la matière) pouvai(en)t s'affranchir des codes et des frontières du temps gradué ; et s'inscrire dans le toujours – en quelque sorte ; à la manière d'un bout de ciel – un bout d'éternité – peut-être...

 

 

Couleur de chair et d'étreinte ; le cœur...

Dans la proximité de l'espace – du soleil ; et des tremblements ; plutôt que soumis au règne des images et de l'impatience ; plutôt qu'assujetti aux lois des périmètres circonscrits...

 

 

Presque rien ; des jours qui passent...

Des amas de poussière que l'on porte d'un lieu à l'autre...

Ce que l'on accumule ; au fil des ans – au fil des générations...

De jour en jour ; de siècle en siècle ; l'espace qui se remplit ; l’œuvre des âmes peu interrogatives...

Et ce qu'il en reste ; presque rien...

Aujourd’hui – demain – dans mille ans ; peu importe l'époque et le temps...

 

 

Le ciel renversé par tant de saisissements ; et la terre ravagée...

Et les mains tremblantes ; et le cœur qui brûle encore...

Ah ! Si seulement la source savait...

 

 

Détaché du feu ; le bâton hors du cercle...

La pierre au cœur des calculs...

Les lèvres badigeonnées avec un peu de silence...

Ce dont on s'est libéré ; l'argile qui recouvre l'essence ; avec quelques bouts de tissus par-dessus...

Comme les couvertures et l'écume ; tout ce dont l'homme se pare (tout ce dont il aime se parer) ; l'obscur et la lumière dont il s'est défait ; et que l'on retrouve intacts le jour de l'affranchissement...

La bouche et les mains (à présent) libres d'offrir ; le cœur contre la paume et le front...

Et tout ce sang évaporé ; remplacé par le vent ; et qui cogne contre les tempes ; au-dedans des galeries et des passages...

Les joues ruisselantes des larmes des bêtes ; et de quelques Autres (incroyablement humains)...

Bien davantage que de la matière vivante...

Aussi près du sol que du mystère ; enchevêtrés ; et le cœur engagé dans l'un et dans l'autre – d'une égale manière...

 

 

Ensemble ; tantôt vers l'éveil ; tantôt plongé(s) au fond du sommeil ; les mêmes âmes ; le même esprit ; au gré des cycles – ce qui se déroule...

 

*

 

L'architecture du nombre...

La multitude organisée ; du désordre à l'équilibre (et inversement)...

D'un chaos à l'autre...

La matière devenant chair ; et la chair cherchant son avenir (ce qui lui succédera)...

Par-delà les visages et les signatures...

Par-delà les paris et les assemblées...

Par-delà même les possibles d'aujourd'hui (et de demain)...

Allant vers son origine ; à travers son perpétuel enfantement...

Jusqu'au tournis ; jusqu'à la perte du plus inutile ; du plus singulier...

A rebours vers l'indistinction ; et déjà au cœur de l'unité (sans aucun doute)...

 

 

Dans la célébration de l'intime ; et de l'équivoque...

Sous le règne de l'ombre et de l'imperfection ; fort heureusement (à dire vrai)...

Dans l'étonnement du bleu changé en une myriade de couleurs ; et jusqu'à la lumière qui s'amuse à prendre les habits les plus obscurs...

En ce monde où les visages et les choses sont soumis au règne du masque et de la métamorphose...

 

 

Auprès de ceux qui peuplent – si discrètement – la terre...

Dans notre chambre du dehors...

A sentir l'air et le vent ; le soleil et la pluie ; la chaleur et le froid...

La masure au milieu des arbres et des pierres...

Les sandales aux pieds ; et l'âme proche (si proche) de la main qui œuvre sur la (petite) planche de bois...

Le mystère – ressenti – (presque) dans chaque geste ; (presque) à chaque respiration...

Et toutes ces têtes de papier qui trônent au milieu des vivants sans parole ; au cœur droit et sensible...

Riche(s) des mille trésors de l'être ; réunis ; et d'un seul souffle ; embrassés...

Hors les murs ; de l'autre côté – aux confins des marges...

 

 

Dans l’œil qui guette ; les gardiens du ghetto ; le temple des Dieux acolytes – des Golems dociles...

Sans incise sur les siècles ; le sommeil (presque) d'une seule traite...

Avec des larmes factices ; et des émotions falsifiées ; l'âme inchangée – imperturbable ; heureuse même des malheurs et des malédictions qui s'abattent sur les Autres...

A prévenir le changement pour lisser tous les obstacles – toutes les aspérités – possibles ; et pouvoir (ainsi) organiser le voyage en une longue ligne droite – glabre – douce – vernie...

Ainsi vivent ceux qui ont peur (et qui s'imaginent clairvoyants) ; et que la vraie soif (et que la vie vraie) n'atteignent jamais ; et qui bannissent de leur territoire ce(ux) qui habite(nt) le monde et l'invisible ; et qui ignorent (qui continuent d'ignorer) les lois inaltérables du mystère ; et ce qui favorise la lumière...

 

*

 

L'après ; comme le lieu de l'ombre...

L'esprit ensorcelé par la mémoire et la possibilité ; l'attraction du plus loin – de l'ailleurs – de l'autrement...

Comme une fuite ardente ; au-delà des pierres connues ; au-delà des chemins arpentés...

Comme un grand écart ; un grand départ – peut-être ; qui sait...

Et la charge qui s'accroît ; qui nous suit ; qui s'aggrave à mesure que l'on s'éloigne...

Voyageur égaré plutôt à l'avenir sombre ; poursuivant toutes les chimères du monde...

 

 

Le cœur criminel ; la main levée à la gloire des assassins...

Dans une sorte de suicide déguisé (ou à peu près) ; et une forme de cannibalisme silencieux (qui, jamais, ne dit son nom – et qui, toujours, se réfute)...

Ce qui se tait ; à mille lieues de ce qui s'efface ; et qui sautera, tôt ou tard, au visage de ceux qui s'y livrent (en feignant de ne pas y toucher) comme un diable triste jaillissant de sa boîte ; porteur d'ombres qui tomberont en cascades sur tous les bourreaux...

 

 

L'éloignement du nombre...

A la manière des ombres ; à s'épuiser dans l'étreinte...

Au cours de ce voyage ponctué de larmes et de gestes fictifs...

En chemin ; des Autres – des coups ; et des lampes (quelques lampes) de temps à autre ; ici et là...

Et le faix à porter ; à chaque instant ; à chaque recommencement...

Et l'homme – comme le monde – ignorant jusqu'à son propre sommeil...

Et à son heure ; qu'adviendra-t-il ? Que fera-t-il ? Qui pourrait donc le dire...

 

 

Une sorte de vision ; à travers le ciel...

Un peu de vérité – peut-être – au milieu de la poussière qui tourbillonne...

Le bleu aussi ; assurément ; en dépit du plus grossier ; en dépit de la tristesse ; en dépit de la nuit que l'on a fait nôtre...

Dans l'écart – le pas de côté ; puis, l'effacement ; ainsi se mesure la justesse d'une existence – d'un geste – d'une parole ; le retrait de la figure derrière ce qui s'exprime (jusqu'à la disparition de la plus infime trace)...

La seule chose qui compte dans ce monde d'ostentation et d'arrogance – dans ce monde de postures et d'apparat...

La révélation de l'être ; sous ses (multiples) masques ; à mesure que le mystère se découvre – se dévoile – se révèle...

 

 

L'inévitable tumulte de la source qui se prolonge ; qui se réinvente ; qui se perpétue ; arrivée à notre hauteur ; se cognant à tous les angles ; se perdant dans tous les recoins ; inscrivant son empreinte sur la pierre – sur la chair ; dans les cœurs trop hermétiques – trop peu tourmentés...

Au rythme de ceux qui peuplent le monde ; à travers la danse des songes...

Et une voix, de temps à autre, qui émerge de cet océan de cris et d'ignorance ; un peu de vérité – peut-être – qui se dresse au-dessus de l'apparente gloire de l'homme ; comme un peu de vent et de soleil dans la torpeur hivernale ; à la manière d'un remède (une sorte de panacée sans doute) pour l'humanité triste – affligée – souffreteuse...

 

*

 

Les yeux plaintifs ; à genoux...

Couchés sous le mauvais sort...

Le cœur parmi les pierres ; de plus en plus dur à mesure que le vrai s'éloigne ; à mesure que nous quitte la seule condition apotropaïque ; l'antidote à toutes les fables – en quelque sorte...

Avec ce goût amer au fond de la gorge...

Et les lèvres muettes ; qu'importe l'encens ; qu'importe la prière – face au ciel ; la même grimace...

La langue surannée ; impuissante à favoriser les conjurations...

Et cette liqueur qui coule le long de nos mains ; le sang du monde – que nous ravalons – avec nos larmes...

 

 

Enfant des pierres ; enfant des arbres...

Éloigné de ses semblables...

Seul – sage – inventif ; au milieu de sa chambre ; au milieu du monde – sans doute...

Revenant à la plus vive innocence ; par-dessus les jeux et les enfantillages...

Quelque chose du cri, peu à peu, transformé en silence ; quelque chose de la mélancolie, peu à peu, transformé en joie ; s'élevant à hauteur d'homme (peut-être)...

 

 

Un pas – une parole ; à même la feuille ; à même la pierre...

Sous la lumière du jour ; en équilibre sur cette (longue) ligne invisible...

Dans la proximité de ce qui sépare le sable et le temps ; et le monde des éboulis ; révélant ce qui nous est inconnu ; ce versant où rien ne peut s'achever ; le lieu de tous les prolongements (et qui apparaissent, aux yeux des hommes, comme de simples (re)commencements)...

Comme aboli(e)(s) ; le règne du rêve ; les constructions de l'esprit ; les façades d'argile et de vent ; l'obscurité du cœur qui se repose ; ce monde inattentif – mécanique – sans question ni réponse...

Trop insoucieux du plus bas ; ce que les hommes jetteraient (volontiers) avec les ordures (avec les ordures et les malheurs) ; et qu'il faudrait, au contraire, rehausser et mettre en exergue ; comme une priorité (la première – la plus urgente – sans doute) sur la longue liste des choses à faire...

 

 

L'âme ouverte...

Sans cette fatigue au fond des yeux...

Sur cette voie invisible ; parallèle au monde...

Le ciel uni à la tristesse ; et la terre sous les pas...

Sans trace – sans vertige ; le front clair – le front droit et lucide (presque lumineux – presque transparent) enfoncé – pourtant – dans l'épaisseur ; au cœur même des possibles ; là où l'oubli prend sa source...

Avec partout – alentour – le silence ; le sommeil et les yeux fermés...

Tout ce sable ; toutes ces ombres ; dans cet univers esquissé à la craie (de manière bien trop approximative)...

Le cœur si lointain – si glacé...

Déplorant l'absence de bleu alors qu'il s'évertue à diluer l'obscurité du monde – la noirceur des têtes – le fond intrinsèque des choses ; alors qu'il s'évertue à se partager (offrant l'essence à la surface floue – opaque et changeante)...

Sans legs – sans succession ; l'esprit en déshérence ; pris dans les filets du monde et du temps ; soumis aux règles du jeu inventées par les hommes ; sans voir (sans même apercevoir) l'amplitude de l'espace – ni la lumière – ni la tendresse – qui logent dans ses tréfonds...

 

 

Intenses ; la traversée et les interrogations...

Ce qui est ressenti ; tantôt déclin – tantôt renouveau ; tantôt illusion – tantôt clarté...

Dans le désordre fou des tentatives de réponse ; le jour comme écartelé entre l'âme et le silence (entre leurs nécessités parfois contradictoires) ; et tentant de soustraire la douleur ; et d'initier un sourire (une tendresse et une gratitude) pour toutes les expériences qui (nous) sont offertes – pour tout ce qui (nous) est octroyé...

 

 

Le cœur fléché...

Le cœur qui souffre ; le cœur qui saigne ; le cœur qui soigne (trop rarement)...

Le cœur de l'homme et celui de la bête ; assassins et fraternels ; et dont la proximité et la ressemblance sont (trop souvent) mésestimés par les livres et par les lois...

Intimes jusqu'au tremblement – jusqu'au frémissement – jusqu'au hurlement – communs...

Au service du sang – de la danse – du soleil...

Sur ces rives apparemment injustes et poussiéreuses...

Ce que l'on ne peut refuser ; en plus des crimes ; en plus de la faim...

 

 

Immobile(s) ; passablement entravé(s)...

Les yeux au seuil de ce que l'on distingue ; de ce que l'on aperçoit...

Et sur un plateau ; ces murmures offerts...

Les lèvres – le ventre – la lune...

Et les mille choses que l'on ne voit pas...

 

10 novembre 2023

Carnet n°300 Au jour le jour

Octobre 2023

Parfois le rose ; et le scintillement de la pierre...

Quelque chose du chemin et de la lumière...

L’œil (très) attentif ; en dépit du souvenir de l'homme...

Devant soi ; la cendre du monde emportée par le vent – éparpillée sur le bleu des collines...

Et les tremblements de l'âme devant la beauté des arbres...

Un carré de terre où poser ses pas (et, de temps à autre, son séant) ; et un carré de ciel pour y déposer ses prières...

A travers les paysages ; sans bruit ; le cœur aussi discret que les bêtes sauvages...

 

 

Là où l'eau coule...

Là où l'oiseau prend son envol...

L'âme à l'écoute ; loin du plus sanglant ; du plus indélicat...

L'ombre immobile et silencieuse...

Et ce soleil ; dans l’œil qui brille...

Au cœur de cette solitude brûlante et sans concession...

Sur cet horizon où nos frères côtoient les hauteurs ; Dieu et la beauté...

Dans l'intimité du plus sensible ; (en partie) affranchi(s) des exercices (trop) terrestres...

 

*

 

Le rire ; comme un rite – un rythme ; une sorte de prière – une forme de respiration...

Entre le ciel et le sang ; cloué(s) à l'ombre et à la douleur...

Se trompant – peut-être – de monde ; le cœur (sans doute) trop généreux...

A l'envers de la forme ; le vide – pourtant – clairement ressenti ; alors que d'Autres dorment ou récitent dans l'ordre (et de manière très mécanique) toutes les leçons des siècles (et quelques-uns, tous les versets des livres sacrés)...

 

 

A peine ébauchée ; la bouche qui – déjà – cherche des lèvres ; un baiser ; et qui ne parvient (qu'à grand-peine) à avaler les substances terrestres qu'on l'oblige à ingurgiter...

Comme un rêve d'innocence arraché ; le cœur (très) récalcitrant ; comme condamné à un assujettissement au monde tel qu'il est ; grossier – primitif – archaïque...

Le visage abattu ; ivre de cette lumière (sans doute) trop secrète ; trop peu reconnue...

Et des larmes et des râles sur la pierre ; ce qui écorche l'âme et la peau ; à force de résistances – à force de ruptures – à force de frottements...

 

 

La peine grandissante ; des cris silencieux qui montent vers le ciel ; et la proximité du monde à travers l'âme et le sang...

Face à l'obscurité des visages ; sans la moindre tendresse ; sans la moindre consolation...

A l'ombre d'un souvenir plus grand (bien plus grand) que soi ; et qui aurait brouillé les pistes qui mènent au lieu de la délivrance...

Vers la lumière ; à courir partout ; autour de la blessure ; à la recherche d'une étreinte qui pourrait nous sauver...

 

 

Et cette chose déchirée dans le cœur qui se serre ; le chemin qu'il faudrait emprunter ; peut-être – le lieu où se rendre...

Sous le craquement des pas ; dans l'ombre (grandissante) de la solitude ; vers l'ailleurs ; là où le silence est un baume ; là où le bleu et la lumière éclairent l'horizon ; et l'âme défaite...

Moins angoissé (beaucoup moins angoissé) par le passage du temps – la fugacité des existences – la disparition et l'absence...

Déjà perceptible ; cette partie de l'invisible – dans le regard et le geste – reconnaissable entre toutes...

 

*

 

Sous la charrue du monde ; l'horreur – le carnage – la débâcle...

Sous le règne glorieux des assassins ; des cannibales et des assassins...

Sur la pierre ; les arcs et la chair tendus...

Dans des boîtes ; la matière et l'invisible ; et jusqu'au vent que l'on emprisonne...

Plus ni bêtes – ni forêt...

Du bitume et des objets ; sous la tutelle de la technologie dominante...

Le royaume des petits rois...

 

 

Ni l'âme – ni la main ; tendues – mendiantes...

Le plus cruel devant les yeux – pourtant ; et pire derrière – la machinerie en marche...

Ce qui nous éblouit ; et nous achève déjà...

Épaule contre épaule ; et rien de l'ombre reconnu...

Comme face à un aigle aux ailes folles – aux serres acérées – qui se réjouirait d'effrayer le monde – de transpercer le cœur et la chair et d'abandonner les restes de son festin sur la pierre...

 

 

L’œil posé aux frontières du temps – entre cendres et soleil – sur cette parcelle de terre où rien ne distingue les morts et les vivants...

Dans le jour (à peine) envisagé...

Au creux de cette lumière faible (et grise) ; des cris – des rires (quelques rires) ; des âmes et de la chair froissées ; et toute une armée de mains laborieuses au service de l'immuable...

Et en contrebas ; sur l'enclume – sous la fumée ; la matière qui, sans cesse, se métamorphose...

Des racines à l'éblouissance ; en quelques pas passés (presque) inaperçus...

 

 

Au pays des songes – du ciel ; des blessures...

L'écume tremblante devant les flammes et l'écho des Dieux...

Et dans le sillage du plus propice ; une myriade de bouches ensanglantées...

Et le silence de la terre – à notre passage...

 

*

 

Au gré de la prière...

Sans pudeur ; sans adieu...

La main sur le cœur...

Les yeux rieurs...

Sans rien demander...

Le ciel dans les cheveux...

Et le bleu dans l'âme ; déjà...

L'épitaphe – sur la tombe – éclairée par le soleil...

Et la lumière – indistinctement – sur les morts et les vivants ; invitant (ainsi) à tous les passages ; désacralisant (ainsi) tous les territoires...

 

 

A travers la fenêtre – ce que le cœur perçoit ; le monde ; tant d’imbécillités...

Des rites et des croyances – au pays des vertébrés...

De la peur et de la faim ; et peu (bien peu) de tendresse ; et peu (bien peu) de probité...

De l'épaisseur ; de l'ignorance ; de la cruauté et du sang...

Tant de manque(s) – tant de nuit – dans cette chair – dans ces âmes ; comme des existences reléguées au désir – à la ruse – à l'absence...

 

 

Aux confins du plus proche ; comme l'éclair ; quelque chose qui s'éveille au fond de l'âme...

A la lumière d'un feu noir et inquiétant...

A la pointe du temps ; un pas (un simple pas) de côté...

Entre la pierre – la mort et le chemin...

A deux doigts de l'ombre...

Entre l'oubli – la fièvre et l'écho...

Dans une sorte de songe ; en un lieu à peine imaginable ; à travers lesquels on remonte (on peut remonter) jusqu'à l'origine...

 

 

L'aube ; au pied de la mort...

A travers le souvenir ; d'horizon en horizon ; de voile en déchirement – jusqu'au retournement du miroir...

Et le lointain comme figé sur la rive qui nous fait face...

Étreint par le ciel ; ce que l'on a dessiné à la craie ; et que la moindre pluie ; et que la moindre larme – pourrait effacer...

Dans le regard ; l'écume – le vent – la vie et la mort ; aussi vides – en vérité – que ce qui les contemple...

 

*

 

Clowns tristes et affligeants ; épris de ce qui les dévore...

Assis en rond ; autour de leurs âmes frigorifiées – malmenées jusqu'au crime – tourmentées jusqu'à la folie...

Des jours durant ; sur la piste des désirs ; sur la piste des souvenirs – à se dévisager – à se mentir – à se quereller ; l'étoile accrochée au fusil ; et le fusil accroché à l'épaule ; déambulant devant leur petit carré de terre entouré de fleurs et de palissades...

En plein sommeil – sans promesse – sans fortune – sans ressource ; comptant les jours chichement (très chichement) vécus et le nombre de pas qui les séparent de la mort...

 

 

Face au vent ; la lumière souveraine...

Le dehors qui se tait ; et le silence à l'intérieur...

La mort qui ouvre les portes de son royaume...

Et les yeux ébahis ; et la chair ne cherchant plus même à échapper à la douleur ; et l'âme recluse qui, soudain, redresse la tête...

 

 

Ce que l'on a oublié ; la couleur de l'origine – la géographie du vivant – l'essence du monde...

A peine ; une portion du tout ; quelque chose comme un frémissement ; un peu d'absence ; un morceau de miroir brisé – peut-être...

Et ce que le sang ensemence et dissémine ; et ce dont l'âme hérite ; et ce qu'elle propage...

Et l'incessant labeur de chacun pour inventer sa route ; sans jamais (presque jamais) s'aventurer au-delà des frontières répertoriées ; sans jamais (presque jamais) se risquer à explorer l'envergure (et les profondeurs) du réel...

La tête plutôt que l'esprit ; la matière plutôt que l'invisible ; comme ensorcelé(s) par la danse des masques et les reflets de l'écume...

 

 

Abandonné aux marges ; le plus sauvage...

Comme livré à l'absence ; à la mesure même de l'oubli...

Dans les interstices de cette nuit commune...

Jusqu'aux premiers temps du mythe ; lorsque ni la chair – ni le territoire – n'avaient encore été découpés ; lorsque la fureur et la lumière se chevauchaient sans s'effaroucher ; lorsque le rêve pouvait encore résister à la lourdeur des paupières...

 

*

 

Plus haut que soi ; les fils...

Et plus haut que les fils ; les mains joueuses...

Et l'homme ; au centre de rien – comme le reste – (très) périphérique ; et (clairement) instrumentalisé...

A l'avant-garde des endormis – peut-être...

Comme sur une île perdue au milieu de nulle part...

Arraché à personne ; rien que des ailes repliées...

Et ce sourire mystérieux ; au-dessus des mains joueuses...

 

 

La chair sclérosée (presque croupissante) ; peu encline au voyage...

Et l'âme ; comme une fenêtre – un passage ; une manière d'aller à la rencontre du reste...

Poussière dans le vent ; quelque chose entre le rôle et le nom...

Et le cœur accablé par ces terres inhospitalières – par la funeste indifférence des visages...

 

 

De la neige ; sur le chemin ; des choses...

Comme des bouts de ciel à la place du miroir...

Le visage dénudé ; sans masque – sans fard (totalement dénué d'artifice)...

Un peu de poussière sur la pierre jaune ; et tous les bruits passés au tamis du silence...

Rien d'une attente ; une veille attentive ; avec dans la prunelle – comme un feu que l'on tiendrait au creux de la paume...

Et l'horizon nimbé de bleu que le regard éclaire – déploie – enflamme...

Sans un seul rêve ; ni même un écho – en tête...

Capable d'effacer toutes les frontières ; en dépit de quelques restes de mémoire...

Ce qui s'offre ; seulement – en plus du souffle et du sang...

 

 

Ce qui patiente ; dans la besace des jours ; comme une eau vive sous l'écume de ce qui brille ; de ce qui s'affiche ; de ce qui se laisse admirer...

Comme le bleu et le gris dans l’œil qui sait ; dans l’œil qui voit...

Au seuil de toutes les solitudes ; la lumière qui éclaire ; et qui donne à regarder – l'ampleur de la perspective...

 

*

 

Aimer encore ; et la soif ; et la folie ; et toutes les éclaboussures...

Ni sage ; ni forçat ; au-delà du désir ; au-delà de l'humain ; un pas (minuscule) juste après ; à peine une incursion ; un bout de tête – un bout d'âme peut-être – dans l'embrasure...

Et ce qui vient – dans le désordre...

Tant de possibles ; tant de nouveautés...

Et ce qu'il faut abandonner encore...

Au-delà de la servitude ; l'obéissance (très) joyeusement consentie...

Qu'importe la boue ; qu'importe la joie ; qu'importe la distribution et le partage...

Ici ou là ; ni pour plaire ; ni pour inventer – ni pour se distraire ; et moins encore pour affabuler...

Les bras autour de la désespérance ; et tant de fois hanté par la mélancolie ; au fond de la mémoire ; ce qui n'a pu encore glisser vers l'oubli...

Ne pouvant s'imaginer vivre dans la proximité d'un soleil que l'on a toujours cru trop lointain – inaccessible ; et dont on était, en réalité, séparé d'un seul pas ; un abîme franchi par le regard qui a, peu à peu, transformé la volonté et l'ambition (individuelles) en perspective impersonnelle...

 

 

Rien qu'un cœur pour transformer le monde...

Et tant de choses (presque tout) emmêlées au corps – à l'âme ; à la voix...

Sous l'arbre ; la lumière et le chemin...

Sans la nécessité de l'Autre ; sans même recourir au miroir...

Seul(s) ; sans rêve ; hors du cortège des fausses vérités inventées par ces siècles ignares et meurtriers...

Seul(s) ; dans le frémissement de ce qui voit...

 

 

L'aube (très) furtivement frôlée...

Ce que l'on abandonne à la pierre et au vent...

Comme une étreinte ; et, soudain, la tristesse qui vacille...

 

 

Les cœurs (habiles) qui cherchent à se défaire de leur gangue ; et les yeux (malins) qui cherchent à transformer la couleur des rêves ; ce qui nous hante et nous emprisonne...

Et derrière le jeu des apparences ; l'esprit qui cherche l'essence ; et toutes les possibilités du monde – sous les paupières...

Au bord du ciel ; aux confins de l'innocence ; au-delà du désert – de l'oubli – du néant ; au-delà (bien au-delà) de ce qui effraie les hommes...

Et en silence ; le bleu (presque) parfaitement habité ; et la chair luisante sous la lumière qui décline...

Au milieu de l'automne ; déjà...

 

*

 

Là où persiste la couleur ; et l'essence du vivant...

A travers le geste ; à travers ce qui nous éclaire ; à travers ce qui nous enflamme...

A travers l’œuvre et la loyauté...

La faim (enfin) reléguée à l'accessoire ; et l'âme se satisfaisant (seulement) du substrat...

Et pour celui qui sait voir ; quelques traces de sagesse dans la nuit...

Au milieu de la mort qui rôde ; et l'Amour juste au-dessus qui distribue les rôles ; et qui dessine (à la perfection) les itinéraires...

Dieu et la tendresse – en soi – à chaque instant – pour ainsi dire...

 

 

Le cœur transpercé par la parole ; couleur de sang...

Sur la neige ; les noces de la chair et de la lumière...

Avec le bleu ; et la substance de l'âme – mêlés à toutes les teintes...

Et, au loin, ce qui flotte au vent comme une bannière étoilée ; le foyer du monde ; la bonne fortune ; ce qui oriente les pas vers l'invisible et la transparence...

 

 

Par-dessous la feuille ; le ciel ; ce qui jamais ne renonce ; ce qui jamais ne s'arrête ; l'or invisible de ce monde ; le plus précieux du vivant...

Ce que l’œil et le cœur n'aperçoivent que très rarement ; trop envoûtés (sans doute) par l'écume ; par l'incessante transformation de l'ombre...

Ce que l'on tait (en général) ; et que l'on a raison de garder par devers soi...

 

 

Comme de la neige brillante ; ces pelletées de mots ; cette parole née de la lumière...

Issue de la même source que le bleu – que le monde – que les arbres – que les pierres et les nuages ; celle qui, un jour, donna (aussi) naissance aux bêtes et aux hommes ; comme la promesse d'une chance supplémentaire...

Et qui, en dépit de tous les espoirs, ont continué à entretenir cette nuit déjà ancienne...

Et ce noir que l'on creuse encore aujourd'hui – au-dedans de ce qui sert la mort – au-dedans de ce qui passe en coup de vent ; avec cette angoisse terrifiante devant le cœur qui bat et qui, un jour, s'arrête ; devant toutes ces formes qui, sans cesse, se transforment...

 

*

 

Émerveillé par l'âme affranchie du sommeil...

Le destin de la chair hors du cercle des vivants...

La transformation (involontaire) de la matière ; les vertus de l'effacement et de l'oubli...

La mort apprivoisée...

Les liens (indéfectibles) entre le cœur – le ciel – le monde...

Et la possibilité du merveilleux qui se renouvelle à chaque instant du jour ; et ce qu'il fait naître dans l'esprit...

 

 

Coincé (en quelque sorte) entre l’innocence et la multitude...

Sous la lumière ; sur cette terre ; sans mythe – sans histoire – sans prince – sans princesse – sans conte de fée...

Au ras du sol ; le règne du désir au milieu des choses et des visages ; comme une fièvre qui se heurterait à toutes les contradictions – à toutes les carences – à tous les interdits...

Fidèle à l'enfance ; en dépit des impossibilités ; en dépit des sentiers tout tracés...

Dans le vertige de cette existence ; s'essayant indéfiniment au franchissement à l'endroit de la brèche ; là où tout peut se faufiler (même les formes les plus grossières)...

 

 

Les prémices pas même achevées ; et, en filigrane, l'attente (assez vaine) de l'aube...

Immobile sur la pierre ; le destin suspendu...

Une étoile au-dessus de la tête – tranchante ; et prête à tomber...

Et le chant qui monte encore ; (très) faiblement...

L'âme offerte ; dans les mains en prière...

Au milieu des arbres encore ; au plus proche de ce sang qui coule entre les feuilles...

Le pas – le geste – le feutre ; sans autre reflet que le ciel – que le cœur – que la forêt...

Un pied – déjà – dans l'immensité...

Attendant le signal (l'appel peut-être) pour se laisser glisser vers l'ailleurs ; pour s'abandonner à ce qui nous mènera (un peu) plus loin ; (un peu) plus haut – peut-être...

Par-delà le gris et la cécité – sans doute...

 

*

 

L'âge éparpillé...

Dans le ventre bleu du monde...

Rien ; ni nulle part ; ni personne – en vérité ; rien que des fables et des idées...

Du vent et de la fumée ; que l'esprit (dans son hallucination) solidifie ; et dont il ne cesse de redessiner les contours...

Ainsi se construisent les murs – les chemins – les impasses – les retournements et les issues ; l'ensemble des pièces qui constituent le (notre) labyrinthe...

Et quoi que l'on fasse ; quoi que l'on entreprenne ; du vent et de la fumée ajoutés ou soustraits au vent et à la fumée...

Et depuis la naissance du monde – des cascades de générations plongées dans le dédale ; engluées dans le piège ; condamnées à croire à la peine – à la délivrance – à la nécessité d'inventer un itinéraire...

Rien qui ne soit – qui ne passe – qui ne demeure...

Un peu de feu et de lumière – peut-être ; ponctués (parfois – de temps à autre) par des interstices – des passages – des possibilités...

 

 

De l'aveu même de la fortune...

Partout l'aventure et l'inconnu...

 

 

La voix entendue ; comme l'écho du plus proche (perçu d'une manière étrangement lointaine par l'esprit)...

S'atteignant déjà ; depuis le dedans...

Au cœur de l'absence la plus brûlante...

Aux limites du temps ; là où l'infini remplace le monde et les vivants ; là où le ciel remplace le voyage et les pas...

Sur la même pierre – pourtant...

A travers la danse ; le renouvellement incessant des perspectives...

 

 

Le secret se révélant, soudain, au plus sombre...

Comme jetée (avec brusquerie) vers le soleil ; l'obscurité...

Et ce qui grince ; et ce qui ne se voit pas...

L'approche de la lumière à travers la matière ; et le jeu de l'invisible par-dessous les nécessités...

Sur l'interminable (sur l'éternel) chemin ; avec dans le cœur – des yeux de plus en plus clairs ; et un espace habité ; au lieu des songes d'autrefois...

 

*

 

La joie déguisée en solitude...

Abandonné au froid et à la nuit...

Sans refuge – sans ami – sans main tendue...

La chair douloureuse ; le front contre la pierre...

Les paupières (encore) rivées à la soif...

Quelque chose de l'air et du mur ; comme si le bleu se prolongeait et devenait gris à force de malheurs – à force de découragement...

Comme si l'esprit avait oublié que la terre est un temple ; que nous sommes à la fois Dieu et le sacrifice ; la peine et la félicité...

En boucle ; au fond de la chambre – au fond des larmes ; l'impossibilité ; alors que l'Amour est tout proche ; et que toutes les ombres nous sourient...

Sans rien chercher ; sans rien comprendre ; déjà – au cœur du royaume...

En pleurs – devant tant de beauté et d'ignorance ; devant tant de tendresse et d'abjection ; devant tant de créatures courageuses...

 

 

Tendrement terrassé par les contingences du monde et les forces du ciel...

Invisible dans le vent ; glissant, peu à peu – et de manière incessante, du fugace vers l'après...

Au-delà du crépuscule ; au-delà de tous les songes humains...

A l'écoute – en soi – de ce qui parle...

Dans le geste ; le soleil et le silence...

A la place de l'homme ; entre l'écume et l'immensité ; entre le sol et les profondeurs...

A mi-chemin de tout ; au centre du cercle des désirs qui éparpillent ce(ux) qui l'habite(nt)...

Entre l'absence et ce si peu de chose(s)...

 

 

L'aube à venir ; et ce parfum qui nous enivre ; au milieu du chemin...

Là où le cœur retrouve ce lieu d'avant les âges ; l'au-delà de l'au-delà ; en dépit de ce qui nous hante ; en dépit de l'angoisse ; en dépit de ce qui nous retient...

 

*

 

Le cœur cannibale ; (très) amoureusement cannibale ; qui avale – en plus de ce qu'on lui offre – tout ce qui lui résiste – tout ce qui se révolte contre son règne...

A genoux ; le monde – l'âme – l'esprit ; ce qui s'imagine affranchi du cercle brûlant...

Les fronts – les tempêtes – les soucis et la mort ; engloutis...

Et emporté(s) aussi – le reste ; la terre et le ciel – l'espace qui nous entoure ; jusqu'à l'infini...

Rien qu'un feu qui consume – qui transforme ; et qui porte à la joie...

 

 

Autour de soi ; tant de miroirs brisés ; tant de reflets ternes et exsangues (eux si scintillants autrefois)...

Seul – à présent – assis sur la pierre blanche ; face à la lune – au milieu des arbres ; un grand sourire sur les lèvres – parmi les figures de l'invisible...

La joie au cœur – rayonnante – offrant ses éclats à toutes les âmes sensibles ; à toutes les âmes présentes...

 

 

Aux fenêtres du temps ; le monde qui tourne – les destins qui se déroulent ; et, au-dessus (juste au-dessus) l'immensité immobile...

Et ce qui contemple ; ce regard habité qui n'appartient à personne (et que nul ne peut s'approprier)...

Qu'importe l'ombre – qu'importe le feu et l'éclairage ; ce qui semble proche et ce qui semble lointain...

Prêt à mourir ; à franchir tous les seuils...

Encore un peu homme ; assurément...

 

 

Les heures brûlées par cet étrange défilé ; ce perpétuel déferlement des apparences...

A allure régulière ; ceux qui s’effacent – ceux qui disparaissent ; et ceux qui n'étaient plus qui reviennent ; qui revivent ; qui retrouvent cette ardeur (un peu folle)...

Sans jamais imaginer une autre issue que la fin...

Comme empêtrés dans les mirages (tous les mirages) de ce monde...

Quelque part sur ce long chemin qui s'enfonce jusqu'aux tréfonds des songes ; à peine à la surface de l'esprit...

Des yeux et des mots inaptes (si inaptes encore) à percer le mystère ; à rejoindre l'invisible ; à quitter l'aventure (strictement) humaine...

 

*

 

Aux pieds de ce qui nous piétine ; indolent – (parfaitement) impavide...

Le bleu déjà révélé ; et qui a pris possession de l'âme...

Au fond de la nasse ; le sourire aux lèvres – au milieu des morts et des vivants...

La chair exposée aux dents et aux étoiles...

Sans un cri – sans une larme ; sans la moindre plainte...

Stoïque face à l'impossibilité du miracle – face à l'absence d'issue et de consolation...

Paumes ouvertes...

Et devant soi ; le ciel – la route ; toute l'ivresse du monde...

Étranger – de plus en plus – à ce qui se manifeste ; les yeux posés sur l'invisible ; contemplant le cœur qui joue avec la lumière...

 

 

Le cœur ardent ; jamais épuisé par l'ampleur de la tâche ; prodiguant (sans attente) son Amour ; résistant aux poings brandis – à la cruauté des gestes – à l'indifférence des visages – à l'ignorance des esprits – à la haine qui rôde et s'amplifie – à ceux qui exploitent – à ceux qui s'approprient – à ceux qui blessent et assassinent – à ce monde (assez) désespérant...

 

 

L'âme si près de l'arbre que le sol et le ciel s'inversent ; que le bleu émerge des entrailles ; et que les racines et les étoiles se frôlent – s'emmêlent – entament une danse étrange...

Au cœur ; l'enfance du geste ; et le souvenir (brûlant) de l'origine...

Le corps tremblant face à la force des songes...

Et l'ombre véhiculée par le feu ; en plus des cendres...

Ce qui crépite dans la mémoire...

Une douceur – un parfum ; quelque chose de la joie – de l'inexprimable – que seul peut goûter l'esprit solitaire...

 

 

Comme arraché à l’écœurement ; l'esprit collé au sol et au sang...

Seul ; dans le noir ; immobile...

A la fois mélancolique et lumineux...

A travers cette (indescriptible) perspective...

 

 

Et aujourd'hui encore ; le cœur de l'homme – l'écho du monde – le corps courageux...

Comme un silence ; cette traversée du cri ; à la manière d'une flèche à travers l'espace – décochée depuis le fond de l'âme ; et errant sans but – sans cible – sans destinataire ni destination...

Au milieu du ciel vide ; à l'intention d'un Dieu bien plus qu'hypothétique...

Contre le vent qui a fait fuir tous les visages...

 

 

Dans la pénombre ; la tendresse et le tumulte nécessaire...

Les heures qui s'écoulent ; en dépit de l'immobilité...

Lentement (très lentement) ; le devenir ; le temps d'arriver...

Et cette lumière que l'on guette ; par-dessus – comme une promesse ; un regain du possible ; un peu de poésie ; un peu d'éternité – peut-être...

Le seul Amour ; la seule chose qui (nous) soit favorable...

 

*

 

L'Amour – les étoiles – l'enfance désordonnée...

Et cette échelle posée sur la rosée...

Et ces visages – et ces yeux – voilés de cendres...

Ébahis ; et parfois brisés – par l'âpreté de cette géographie...

Autant de temples que de promesses ; autant de prières que de malédictions...

Et ce sommeil – et cette triste destinée – au ras de l'herbe...

Et la cime des solitudes – si près du ciel et du dernier homme...

Du sable et du vent ; et ce qui peut nous en affranchir...

 

 

Des ondes jusque dans l'échine ; comme une (douce) torture – un piège insidieux...

Avec des cascades de noms ; comme les corps – comme les âmes ; comme le reste ; voués à la chute – à l'effacement et à l'oubli...

Et cette voix suspendue qui n'ose plus même s'aventurer hors du silence...

 

 

Le monde ; comme le lieu de l'impossible rencontre...

Condamné(s) – en somme – à explorer la géographie intérieure de l'espace...

En soi ; la fenêtre et l'autre perspective...

Entre les noms et le misérable (et inégal) partage ; et, au-dedans, l'abandon ; et l'éclat du merveilleux...

En dépit de cet (irrésistible) appel du lointain...

Le ciel dressé contre la peau ; et que l'âme frôle parfois avec impudence – parfois avec délicatesse...

Des cendres et du silence ; dans la voix...

Et cette mémoire défaillante et éparpillée...

En attendant l'aube ; le vent qui se lève...

 

 

Comme une rumeur ; à l'approche de l'hiver...

Le monde – peut-être ; trop abreuvé de soleil...

Et nous ; dans l'enchantement des arbres – du secret – du silence...

Le rire ; et le jeu ; et la danse...

Le cœur joyeux ; et qui se réjouit de cette promesse qui persiste sous l'écume et la neige...

 

*

 

A l'ombre des étoiles...

Sous le masque de la solitude ; cette fraternité étrange – intègre...

Derrière tant de ruines ; et tant de voix par-dessous...

Dans les replis ignorés de ce monde ; l'invisible ; et la possibilité de l'enfantement – du regain – du renouveau...

Et là où l'on s'est (très provisoirement) installé ; les images (toutes les images) humaines déchirées ; et balancés tous les écrans – et anéantis tous les remparts – et supprimées toutes les frontières ; comme, peu à peu, révoquées – renversées – éliminées – les chimères (une bonne part des chimères) de ce monde...

Pour rejoindre – retrouver – la terre trahie – le vivant sauvage ; qui résistent – qui s'enfuient ; qui luttent et cherchent à échapper à l'abjecte domination de l'homme ; et qui rêvent (en secret) à une alternative (à mille alternatives) pour que cessent l'assujettissement et la barbarie...

Dans l'écho (de plus en plus puissant) du reste ; dans la tête ; sans doute la seule résonance essentielle...

Avec ce goût pour l'infini et le silence ; et cet (indestructible) attrait – et cette (inébranlable) sympathie – pour les marges...

Vivre enfin en pouvant s'abandonner à un plus grand que soi ; un pas – déjà – dans la lumière...

 

 

Sans rien compter ; ni l'or – ni les pas – ni les lignes – ni les jours hors du monde...

L'âme joyeuse ; le visage souriant ; le geste poétique...

Une vie comme une incursion dans ce qui succédera au règne de l'homme...

Et la parole pour soi ; tendre et silencieuse...

 

 

Sans rien affronter ; sans rien accueillir ; se laissant porter (et emporter) par le souffle – les forces et les courants ; sans rien désirer – sans même se souvenir (ou si peu)...

Être et s'abandonner ; infime reflet de la lumière et des mouvements...

Dans les bras (immenses – infinis) de la tendresse...

Au cœur du feu – au cœur du monde – au cœur de l'enfance ; dans le grand désordre des choses – dans le tumulte de l'âme...

Prêt à traverser les plus lointaines frontières ; et autorisant le reste à se livrer aux jeux les plus funestes – les plus invraisemblables...

En dépit des tremblements ; en dépit du cœur encore empêtré (parfois) dans la perte et le manque...

Comme une ombre insistante sur le visage...

Nous rapprochant, peu à peu, de cette liberté affranchie de toutes formes d'exigence...

 

 

Très lentement ; le renouveau...

Le grand vide ; et ce qui tourne autour...

Entre la pierre et les nuages ; entre le dernier instant et le temps révolu...

Comme un rire – au-dedans ; une sorte d'écho – une voix inconnue...

Derrière les grilles – pourtant – les mêmes âmes et les mêmes visages – plongés dans des songes identiques...

Et nous ; à travers le temps et les flammes ; au milieu de la lumière – déjà...

 

*

 

Le jour – le mystère ; pas si clairement identifiés ; comme le reste ; aux frontières changeantes – fluctuantes – jamais définitivement établies...

Rien que le jeu et l'audace ; et, parfois, le courage face à l'adversité ; au cœur du tumulte – au milieu des remous...

 

 

Face à cette solitude gravée dans le miroir...

Dans les premiers retranchements de l'homme ; les conditions du questionnement et de la fouille ; avant la nécessaire exploration ; avant le voyage vertigineux...

 

 

Indéfiniment ; le même prolongement – sur cette boucle sans fin ; qui semble disparaître – et réapparaître – épisodiquement...

De l'enfantement au nom ; à travers tous les lieux – tous les états – toutes les couleurs...

De la cage à l'affranchissement ; à travers tant d'épreuves et d'obstacles...

Comme une lente dissolution – un effacement (progressif) des frontières – une porosité des territoires – avant que ne se reforment les barreaux ; avant que ne renaisse cet inexpugnable désir de liberté...

 

 

La parole lancée entre le ciel et le monde ; oscillant, sans cesse, entre le temps et l'éternité...

Soumise au règne du sang et du silence ; et à toutes les couleurs de l'homme...

Au pied des heures tranquilles ; offerte(s) à celui qui s'est assis au milieu des arbres...

 

 

Au-dehors – le corps ; comme un flottement et des manières obscures...

Et tous ces cercles – vides – autour de soi...

Rien que l'écho déclinant des plaintes anciennes sur la pierre grise et nue...

Des choses – des vagues ; quelques bruissements lointains...

Et au-dedans ; ce qui coupe – ce qui arrache – ce qui résonne ; ce qui ne peut être retranché...

 

 

A regarder les jeux et la danse (un peu poussive) des possibles ; le prolongement des mêmes pas – les mêmes rengaines ; le monde tel qu'il va – se répétant sans cesse ; à travers cette surprenante litanie des vivants...

 

*

 

La nuit déposée dans les bras de l'enfance...

Apaisée – à présent – presque rieuse – presque ensoleillée...

Enfin arrimée au bon rivage...

Et le sommeil caressé...

Et l'orgueil pas même révoqué...

Sans résistance – sans rival – sans affrontement...

Le cœur (parfaitement) permissif ; au-delà de toute raison...

Se laissant harceler jusqu'à ce que tout (la moindre chose) se transforme en rencontre...

Et la faim même, peu à peu (et très délicatement), recomposée...

Puis tout réduit à la pierre – au vent – à la rosée ; tout réduit à la même possibilité...

Le feu – la tête et les étoiles ; dans la proximité du plus sensible...

Dans la stricte (et joyeuse) obéissance qui ouvre sur cette grandiose expérience de liberté...

 

 

De la poussière et de la fumée ; dispersées...

Le monde – à présent ; dans un mélange de ciel et d'absence...

 

 

Dans un autre espace – un autre temps ; semble-t-il...

Ce qui paraîtrait enviable ; ce à quoi l'on aspirerait ; plus proche – plus intense – sûrement (et bien plus aisé)...

Alors qu'il suffirait d'un pas de côté ; de se pencher sur l'invisible ; de s'abandonner au silence...

Dans la proximité (perpétuelle) de la source...

Entre les ruines d'hier – le monde d'aujourd'hui – et ce que nous deviendrons ; à l'exacte jonction des temporalités ; là où l'instant rencontre l'éternité...

 

 

Sous l'écume du temps ; cette grisaille persistante...

Des ronds dans l'eau ; l'estomac affamé...

Au cœur de la même fable que les Autres ; que le reste...

Derrière la vitre – en somme...

Quelque part dans l'obscurité...

 

 

Le lieu de la perte – de l'Amour – de l'effacement...

Partout ; sans désir – sans mémoire – sans perspective...

Ici même ; à cet instant ;

A l'envers de toute image ; la fin des ambitions ; les mains qui (enfin) se desserrent ; et l'âme qui découvre cette joie et cette ardeur si anciennes...

 

 

Au seuil de l'arbre ; la terre et le ciel rassemblés...

Seul ; avec le cri des bêtes au fond de la gorge – au fond des yeux – au fond du cœur...

L'âme et le feu ; tissés ensemble ; jusqu'au crépuscule – jusqu'au silence – jusqu'à l'immobilité ; jusqu'à ce que cessent le supplice – la persécution – la cruauté...

 

 

En un éclair ; de l’œil à l'enfance...

Du passé à la suspension du temps...

Du chemin à la disparition...

De l'étoile au geste ; puis, du geste à l'étoile...

En dépit du monde qui tourne (qui semble tourner) ; en dépit des cris des hommes (qui semblent s'agiter)...

Le sentier discret ; autant que les pas ; autant que l'existence...

Sous l'écorce déjà ; l'écho qui a fait exploser le cœur – la chair – l'esprit...

Plus rien d'obscur ; plus ni rêve – ni peine...

Un feu ; de la joie sur les ombres et les cendres dansantes... 

 

L'aurore décapitée ; comme si les rêves l'avaient emporté(e)...

Bien plus qu'un temps de neige ; sous les ombres silencieuses...

Le sommeil effrayant...

Sur ces quelques restes d'enfance ; des massacres – des fêtes – de l'atrocité ; toutes les traces de l'homme...

Et les paupières si lourdes que même l'Amour se sent impuissant...

Immanquablement ; du côté de l'accessible ; et ce mépris pour l'inconnaissable ; et ce déchaînement de violence sur le plus fragile...

Rien que des corps qui (se) roulent dans la poussière ; rien que des âmes recroquevillées – aveugles à l'Autre – au ciel – au silence – au chemin...

 

 

Avant le temps de la lumière et des baisers...

Comme submergé par une force indomptable...

Rien de la lutte ; une sorte d'étonnement...

Et la sensation de vivre dans la proximité (diffuse) du silence et du secret ; dans une forme d'intimité avec le plus sacré ; comme un abandon (joyeux) à ce qui surgit ; qu'importe ce qui nous quitte ; qu'importe ce qui arrive ; la main et le regard tendres et accueillants...

 

 

Au croisement de la brusquerie et du sang...

L'âme réservée – délicate – silencieuse ; en retrait...

Au cœur de cette longue nuit sans répit...

Presque sans clarté ; la lumière (très largement) dissipée...

De l'ombre – de l'écume ; auxquelles se mêlent quelques souvenirs (et un reste d'ambition)...

Et le vent qui vient frapper les murs et les grilles du monde...

Et la pierre usée par tous les pas ; sur ces rives obsolètes...

Et ce ciel sans rumeur au-dessus des têtes...

Comme plongé(s) dans le ventre de l'inhospitalité...

 

 

Sur ce tertre gris caressé par le crépuscule...

L'hiver à son comble...

Le bleu – peu à peu – brûlé par l'absence...

Et ce qui recommence ; avec la route qui se déplie ; avec le monde qui se déploie ; à mesure que les yeux s'ouvrent ; à mesure que la perspective s'élargit...

 

 

Au pays des arbres ; la pierre et le mystère...

Là où naissent le jour et les échos...

Au cœur même de la vie ; au cœur même de l'obscurité...

Ce qui résonne ; ce qui s'amplifie ; comme une lumière ; comme une tendresse – quelque chose de vivant – à la place des rêves...

 

*

 

Le long de l'eau ; humide – dégoulinant...

Dans l'air ; léger et vaporeux...

A suivre ce qui dépasse ; dans l'au-delà...

Et sur terre ; trahissant ; comme une sorte de signature...

Le cœur qui roule ; le cœur déloyal...

Scellé dans la ruse – l'artifice – la félonie...

 

 

Et ce rire – en soi ; en dévisageant les malheurs qui s'avancent...

Et cet attachement au vide et à l'invisible...

Et le piétinement de toutes les idoles...

Et les idées ensevelies ; et le chemin qui se perd...

A vivre loin des hommes ; de leurs peines – de leurs plaintes – de leurs tourments ; la solitude (solidement) arrimée au front et aux poignets...

Affranchi de rien ; et (sans doute) guère éloigné de la mort...

 

 

Dormir encore – sous terre ; après le sommeil des vivants...

Dans les mailles mouvantes (et mystérieuses) de la terre...

Éclairé(s) par l’œil des mythes et du temps ; sous le poids (écrasant) des légendes...

Surnageant (avec peine) dans cet océan de malheurs ; s'essayant aux rites et aux prières ; avant de mourir ; avant de renaître et de revivre – tant de fois encore ; jusqu'à l’affolement ; jusqu'à la folie ; jusqu'à ce que quelque chose cède au fond de l'âme ; jusqu'à ce que quelque chose – en soi – s'abandonne...

 

 

Ce qui peuple le monde ; en secret...

Le miracle gorgé d'ardeur et de lumière ; de mille potentialités...

Le vivant sur la pierre...

Ce qui bruisse – sous le front ; au fond du cœur...

A travers le merveilleux et le plus terrible de ce monde...

Dans la lenteur du geste ; et ce qu'offre la main ; et ce qu'offre l'Autre ; et ce que permet le temps ; et la parole poétique...

A la croisée du regard et du jour ; le mystère (parfaitement) habité...

 

 

En deçà du bruit ; l'impérissable...

Et le souffle qui tremble (comme le geste et la parole)...

Et tant de larmes sur l'inachevé...

Toujours ; le devenir ; et le temps qui file ; et l'instant qui passe ; comme s'évaporant...

Et la chair qui s'épaissit sans même que l'âme puisse s'affiner...

Entre l'origine et l'homme ; là où la blessure réapparaît – s'élargit – se fait plus vive...

A l'exacte intersection entre le silence et le monde – entre le vivant et la beauté ; ce sur quoi nous posons des yeux émerveillés ; ce sur quoi se penchent toutes les âmes ; Dieu ; là où l'éphémère essaie de se faufiler ; dans le plus grand secret ; comme pour goûter – et célébrer – l'infini et l'éternité dans lesquels le corps – le cœur – l'esprit et l'âme sont plongés...

 

*

 

La mort cachée – mystérieuse – des êtres et des choses ; dans une sorte d'abandon ; dans une sorte de vertige...

L'un des rares talisman – sans doute – contre la faim...

Vers le ciel ; tendu(s) ; et la chair éparpillée...

Et étouffant sous le ventre de l'ombre ; ce feu sauvage...

L'épaisseur qui se transforme – et tourbillonne – dans l'espace...

 

 

Entre l'enfance et l'obscurité...

Dos à dos ; le message et l'enfermement...

Au-dedans du même songe...

Sans intermédiaire ; sans le moindre émissaire...

Réduit à être son seul représentant – en somme...

La voix mêlée aux nœuds du sol...

Par tranche de ciel ; la parole – tantôt assombri(e)(s) – tantôt éclairé(e)(s)...

Et ne sachant à peu près rien...

Demeurant immobile ; les doigts crochetés – par peur de tomber dans le gouffre des damnés...

 

 

Le cœur ; une fois encore ; présent par-dessous le vide et les paupières fermées...

Comme replié dans l'invisible ; accolé au ciel et nous escortant jusque dans nos plus lointaines contrées ; et formant une boucle autour de l'oubli...

Quelque chose de l'origine qui semble résister aux circonstances et au temps...

A la manière d'un jardin de pierres et de silence...

Qu'importe alors que la lumière décline ; qu'importe alors que l'enfance s'éloigne...

Le regard posé sur toutes les cachettes et tous les tremblements...

Le signe – sans doute – d'une (très) grande sensibilité au monde ; et à l'infini qui s'y est caché (avec beaucoup de malice)...

 

 

La main et l'âme – la voix et l'encre ; couleur de ciel...

Avec des cris qui roulent sur la page ; et qui rêveraient de se transformer en paroles pour échapper à la rouille – aux cendres – à l'oubli ; de pouvoir escamoter l'ombre (toutes les ombres qui planent au-dessus de toutes les têtes) pour faire goûter aux yeux et aux âmes la joie et l'enfance ; de mêler l'écume de ce monde aux profondeurs et à la lumière...

 

*

 

Sur l'échafaud du monde ; toutes les têtes en rangs – dans le long cortège – (parfaitement) alignées ; alors que la lumière éclaire les absences...

Et rien contre la vie ; et rien contre la mort ; pas le moindre grief – pas le moindre outil – pas le moindre dispositif à leur opposer...

Le même sourire ; comme si, au fond de l'âme, quelque chose savait ; sans même interroger le secret...

A travers la multitude – l'angoisse et l'indifférence ; le plus épouvantable (si souvent)...

Et le vent – implacablement – pour accompagner toutes ces têtes qui attendent de rouler dans la poussière ; tous ces corps bientôt déchus – bientôt défaits ; et, derrière, les mêmes figures impatientes...

Et l'Amour toujours – par-dessous – essayant de sauver l'innocence ; essayant d'atténuer la détresse...

 

 

Front contre front ; les hommes et les bêtes...

Du même côté de la vitre ; sans repère – sans gloire – sans joie ; la figure enfoncée dans les malheurs...

Dans ce manque (évident) de clarté...

Et derrière les apparences ; quelque chose de joyeux et de caché ; et qui se dresse – et que l'on hisse – parfois (très involontairement) après les effondrements...

 

 

Au cœur ; ce qui compte...

Au-delà de ces vieilles frontières érigées par les hommes...

Rien au-dehors ; et ce que le vent emporte ailleurs...

Dans un long frisson ; en silence...

Quelque chose dans l'âme qui sourit...

Et les caresses de l'air sur les lèvres ; offertes...

Et cette sensation vibrante – et grandiose – d'être vivant...

 

 

A genoux ; sous la pluie ; l'âme et la main alignées sur la page ; sous la même étoile que les Autres ; sous la même étoile qu'autrefois...

La chambre posée au milieu des arbres ; avec la lumière par-dessus – offrant son éclat au jour – aux mots qui défilent – aux gestes quotidiens...

 

 

Ni choc – ni soupir ; dans cet éblouissement...

La nécessité (involontaire) du partage ; comme un (irrépressible) débordement...

 

*

 

Comme des traces de craie sur la lumière...

L'ombre du cœur (en partie) fauchée ; comme un peu de magie réfugiée là ; en gardien du secret – peut-être...

Et la danse qui, parfois, se déguise en tourmente...

A voyager (un peu) partout – en laissant, ici et là, quelques souvenirs ; des empreintes fugaces qui disparaîtront avec la première pluie...

(Presque) assuré (et rassuré de savoir) qu'il ne restera, à la fin des jours, que la lumière et le chemin...

 

 

Ce qui émerge de l'étrangeté ; l'inconfort de l'homme ; puis, le plus proche – le plus familier – le merveilleux...

Après la (longue) tyrannie du désir ; l'abandon et l'exploration des contrées inconnues...

Au-delà de l'expérience ; l'apprentissage de l'éblouissement...

 

 

A peine ; le jour – le temps – la lumière des yeux ; ce qui brûle encore dans l'âme ; alors que tout s'éclipse ; alors que tout s'enfuit et disparaît ; alors que tout recommence ailleurs – peut-être...

Si près du silence ; si près du visage – pourtant ; tandis que nous soupirons...

 

 

Les gestes habillés de bleu ; jusqu'à l'essence...

Caressants – vertigineux ; alors que la nuit fait sens dans l'âme (et dans le monde) ; alors que l'hiver élargit son périmètre ; alors que le ciel redéfinit ses contours et que le chemin s'abîme dans le silence...

Sur la pierre ; le désir disparu ; la mémoire déchirée...

Une main sur le cœur ; et l'autre posée sur le sol...

Le soleil ; à travers le sang – qui circule – jusqu'aux tréfonds de la chair – jusqu'aux tréfonds de l'âme...

Comme de l'or qui se propage ; comme de l'or qui se partage...

De l'infini jusque dans les yeux fermés ; et le privilège d’appartenir à ce qui contemple ; et la chance de participer à ce qui se transforme...

 

*

 

Au gré des jours ; des gestes – quelques-uns...

Familiers de la mort ; habités par l'origine – dans l'intimité de la pierre et du vivant...

Hommes d'un autre âge ; d'aucune époque – peut-être ; incroyablement humains – pourtant (bien davantage que les Autres – semble-t-il) ; véritablement humains – sans doute...

Assidus à la tâche ; se consacrant au nécessaire – à l'essentiel ; offrant leurs forces – leur existence leur labeur...

L'esprit lucide et intuitif ; le cœur sensible et généreux...

Loin des cercles surpeuplés ; loin de la grossièreté et de la barbarie...

 

 

Un bout d'aventure ; quelque chose de l'immensité...

Offert(s) à tous les vagabonds – à tous les naufragés ; le visage de l'océan...

Avec les mille reflets de l'infini ; dans les ombres qui passent ; dans l'écume du monde ; dans les yeux qui regardent cette partie infime du réel au cœur de laquelle se trouve (si souvent) coincé – enfermé – l'esprit de l'homme...

 

 

En un éclair ; l'ailleurs qui surgit...

En silence ; le chemin...

Et ce feu ; et ces images – qui aveuglent les âmes affamées...

Et ces cris qui se mêlent aux offrandes ; comme un sacrifice ; malgré le cœur indemne...

Les yeux suppliants ; et qui rêvent de lumière et de gestes à hauteur de ciel...

Comme des millions de visages...

 

 

 

Des millénaires sur la pierre...

Un peu de nuit par-dessus les racines...

Et l'invisible ; et la tendresse – qui affleurent...

Dans cette solitude inachevée ; tous les noms du monde que l'on épelle...

Sans rien entendre ; sans rien écouter...

Un peu de vent ; et ce bleu qui scintille et poudroie ; et qui tombe sur toutes les figures qui attendent l'aube ; sur toutes les âmes qui rêvent d'approcher la lumière...

 

*

 

L'enfance si nocturne de l'homme ; aveuglé – prétentieux – incorrigible...

Et disparaissant comme il est apparu ; sans maturité...

A tourner en rond ; sur ces rives étroites ; l'individu et la civilisation...

Sans tête à tête...

Ne cessant de s'approprier l'espace et le temps ; de décider à la place des Autres ; à la place de Dieu – à la place du vent...

S'imaginant unique – glorieux – grandiose – irremplaçable...

La bouche béante – la main mendiante – pour apaiser la faim du ventre ; la misère de l'esprit...

Le cœur gris ; et l'âme repliée...

Inventant ses propres malheurs et ses propres récompenses...

Comme une pierre vivante qui se prendrait pour le démiurge originel...

 

 

Sous l'imaginaire ; nos constructions...

Nos rêves ; la nuit inventée ; et quelques restes de poésie – ici et là – éparpillés...

L'invisible vivant ; sous tout ce noir...

Pas même étonné par cet amoncellement de couches sombres et tristes ; et pénétrant l'épaisseur à l'instant opportun...

 

 

L’œil dessaisissant ; et se destituant lui-même...

Ni le bleu – ni l'écume ; la terre d'autrefois – le monde d'avant les mythes – d'avant le temps...

Quelque chose du vent et des étoiles...

Du silence et de la lumière...

Lorsque tout était mélangé ; lorsque tout était rassemblé ; enveloppé d'Amour et d'infini...

Lorsque l'âme était désobéissante...

Sous le règne de la nudité et de l'innocence...

Un lieu (une sorte de lieu) ; un espace sans ciel ni chemin...

Les premiers instants du monde...

 

 

Le corps-éclair ; lumineux – foudroyant...

Comme un seul instant sur la pierre...

Et la source dans la semence ; et l'essence dans le geste et la voix ; et le cœur en voyage (sans cesse en partance)...

Le visage de l'aube sur les cimes du monde...

Et le silence qui, soudain, rejoint le présage...

 

*

 

La parole ; étrangement confondue avec le vide ; avec le reste...

Le jour et le monde comme en pointillé...

Et l'esprit (en partie) absorbé...

L'âme poussée jusque dans ses derniers retranchements...

Et la mort qui se perpétue comme si l'on souhaitait supprimer le royaume...

Indéfiniment ; entre l’œil et le secret...

 

 

Le cœur absent – oublieux ; trop malmené – sans doute...

Et le temps qui passe ; dans les poings serrés...

A reculons ; pierre après pierre...

L'homme ; au fond de l'âme – perplexe (assurément)...

Passant de l'écume à la source ; puis inversement ; ne sachant encore mêler l'essence à ce qui danse...

Entre désert et multitude ; le cœur – il est vrai – assez rarement exaucé...

 

*

 

Le ciel – sous ces cils ; l’œil qui cligne ; (forcément) intermittent...

Et sous l'étoile ; le cri que l'on transmue (que l'on parvient, parfois, à transmuer) en parole...

Au ras de l'herbe ; les premières tentatives ; puis, s'élevant (peu à peu) au-dessus de l'écume ; au-dessus de l'épaisseur ; se mêlant aux tremblements et parvenant, de temps à autre, jusqu'à la lumière ; transformant la douleur et la nuit – en quelque sorte ; leur offrant une espèce d'éclat humain...

 

 

Le feu ; la lumière – dans leur quête incertaine...

S'offrant à l'obscur ; réchauffant le cœur ; éclairant le chemin...

Faisant parfois passer l'esprit du gris au bleu ; en quelques pas ; en quelques chants...

Des facettes à la profondeur ; peut-être l'une des plus belles expériences ; comme une perpétuelle invitation au voyage...

 

 

Le bleu ; très haut...

A travers le froissement (quasi imperceptible) des feuilles...

A travers la neige et le silence qui se sont, peu à peu, déposés pour célébrer l'absence...

A travers le sillon creusé par le regard et le feu...

La traversée – l'échappée – l'essentiel du voyage...

Le cœur ravi de jouer avec les ombres et les illusions...

D'un temps à l'autre ; d'un monde à l'autre – les mêmes âmes – les mêmes visages – s'essayant à toutes sortes d'exercices ; creusant la pourriture ; explorant les profondeurs du sommeil et de la mort...

Toujours à la recherche de cette lumière qui leur fait tant défaut...

 

 

Très loin de l'écume et de l'accablement...

La terre et la tête ; assiégées par cette interminable attente...

A hauteur du plus haut désir ; quelque chose de secret – de fragile – de déterminant...

Et devant tant de pertes ; devant tant de possibilités ; l'âme particulièrement tremblante...

 

*

 

Ici – la terre ; et à l'autre extrémité de l'âme – l'oiseau – le ciel et l'oiseau...

Ce que l'invisible ne trahira jamais...

Et entre ; tous les passages possibles ; à l'image de l'arbre...

 

 

Égaré – indécis ; par manque de légèreté...

Sans même s'appartenir – pourtant...

Circulant avec peine – presque aveuglément...

D'une frontière à l'autre ; sans plan précis – sans comprendre – sans même percevoir l'invisible géographie...

Enchaînant les routes ; à la manière d'une triste errance ; vers le naufrage – assurément...

 

 

Sans Autre ; le visage franc ; simple et fragile...

Le cœur sensible à la douleur...

Comme libéré de toutes les frontières ; si poreux au reste que, peu à peu, il disparaît ; comme si tous les territoires avaient été recombinés en espace solitaire – insécable – infrangible – souverain...

 

 

L'existence d'autrefois – survivante et angoissée ; comme arrivée à son terme...

La tête inclinée vers l'étoile...

Au centre du monde de l'homme...

Écartelé(e) – absent(e) – inapproprié(e) – en quelque sorte...

L'âme ignorée ; la vie vraie oubliée ; pas même en rêve ; pas même en songe...

Trop de désirs et de bruit(s)...

Trop d'attente(s) et de larmes...

Trop de visages et de précipitation...

A se balancer entre les Autres et la mort – entre le possible et la promesse...

Et refusant même de s'accompagner dans le malheur...

Rien (presque rien) d'une traversée ; un (très) triste séjour...

 

 

Le cœur – la main – le front – si près du visage et de l'âme de l'Autre...

Jamais oublieux du silence – des tremblements – de la lumière...

Quand bien même marcherait-on à tâtons dans le monde – dans le noir et la peur ; la douleur (désespérément) accrochée à la chair...

 

 

Sous le temps ; déterré comme un trésor – oublié – éparpillé...

Ignoré par tous les naufragés du monde en quête d'une durée – d'un voyage – d'une destination...

Inaptes encore à vivre l'Absolu dans un espace sans repère – sans visage – sans écume – sans remous...

Entre rien et rien ; seul – au milieu de nulle part...

Les mains – le cœur et le regard – vides et ouverts ; comme un immense soleil – brûlant pour lui seul – réchauffant et éclairant malgré lui (sans même l'intention de se célébrer)...

Obéissant aux lois de l'invisible ; soumis à l'ordre (changeant) des choses...

Dans une existence involontairement (presque accidentellement) habitée ; sans le moindre désir – sans le moindre calcul – sans la moindre résolution...

 

 

Comme un basculement du manque vers la plénitude...

Dans une sorte d'étrange (et très provisoire) accomplissement de l'âme et du geste...

Ne refusant ni le drame – ni la cendre – ni les adieux déchirants ; accolés au jour et à la nuit ; se laissant porter par les circonstances ; au gré des vents et des chemins...

 

*

 

Ceux d'avant qui jouissent encore du sommeil ; innombrables – incorrigibles – célébrant, malgré eux, l'absence...

Visages autoritaires ; organisés en colonnes (ou en petits comités)...

Tournant autour de la porte fermée...

Pas même sauvés par la part du cœur (jusque-là) miraculeusement épargnée...

Encore trop peu intéressés (sans doute) par la lumière...

 

 

Des mots clairs (à l'apparence – il est vrai – parfois abstruse) ; en terre si peu conquise...

Trop proches du miroir – peut-être ; trop proches du miroir – sans doute...

Le cœur à découvert...

Se heurtant à la frilosité des âmes et aux impératifs du spectacle...

Paroles sans âge où il n'est question que de silence – d'infini – d'éternité ; offertes à ce monde infime – bruyant – éphémère...

De la beauté et de l'intelligence jetées à la bêtise et à la cécité...

Les oreilles trop basses...

Et le regard droit et honnête face à ceux qui ne jurent que par les jeux – les paris et les dés qu'on lance pour décider des destins...

 

 

La lumière ; encore – au-delà des couleurs et de la joie ; au-delà du voyage et des chemins...

Comme une flèche plantée au milieu du front ; sans détour – sans remords – sans tremblement...

Et ce reste de sable – de cendres et d'errance...

Comme une lente dérive vers le vide...

Au lieu du monde ; au lieu de l'absence...

 

 

La couleur cachée du dedans...

A la fois perte et scintillement...

L'effacement de l'Autre – de soi – du monde...

A chaque instant ; l'équilibre (fort précaire) entre le mouvement et l'immobilité...

Prisonnier(s) de l'enchevêtrement ; puis, s'affranchissant (apprenant à s'affranchir), peu à peu, des mailles...

Juste au-dessus du labyrinthe et des illusions...

Entre les décombres et la sente...

A travers la nuit et le sang ; vers la neige – la lumière – la transparence...

Loin de la débâcle ; comme un plongeon...

 

 

Les yeux à naître...

Sur le monde et le poème...

Dans l'équilibre de la chair et du mot...

A rêver moins ; à être davantage...

Loin des murs ; à travers l'invisible et le sang...

Et l'espace au lieu du chemin...

Et la tendresse au lieu du désir...

Quelque chose qui nous emportera...

 

 

A l'heure où s'achèvera la route...

Sous le feuillage des grands arbres...

Près de l'herbe et de l'oiseau...

Aux fenêtres de l'homme ; le monde lointain...

Et ce retournement du sommeil...

Juste au-dessus des larmes – des illusions – du soleil...

 

 

Le front creusé par la lumière...

Sans la fatigue – sans le naufrage...

Encore la soif ; plutôt que l'abîme ; plutôt que l'épaisseur...

 

26 novembre 2017

Carnet n°25 Traversée commune Livre 9 - Pas perdus

Journal / 2007 / La quête de sens

Florilège de fragments notés au fils des chemins comme épaisseur supplémentaire, redondance, développement des thématiques de la traversée et nouvel éclairage sur les étapes qui mènent à la lumière.

 

 

PAS PERDUS propose trois séries de fragments, PAS PERDUS de MONDES OBSCURS (livre 1), PAS PERDUS de L’ENTRE-DEUX (livre 4), PAS PERDUS de DU CÔTE DE CHEZ SOI (livre 6).

 

PAS PERDUS

Traversées communes et singulières.

Florilège de fragments non intégrés aux livres 1, 4 et 6 exposés ici comme épaisseur supplémentaire, redondance, développement des items abordés dans les volumes précédents et nouvel éclairage sur les étapes du chemin qui mène à la lumière.

 

Partie 1

PAS PERDUS du livre 1 MONDES OBSCURS

(Traversées COMMUNE et singulière)

Paysages

Ton chemin est labyrinthique. Tu ne cesses de t’y égarer.

(9.1)

Affres humaines

Tu expérimentes l’angoisse et la solitude métaphysiques de ta condition.

 (9.2)

 

SOMBRE IGNORANCE

Traversée commune

(à gauche)

 

QUÊTE DESESPEREE

Traversée singulière

(à droite)

 

L’une et l’autre se répondent,

s’opposent et se complètent parfois…

 

Embourbement

Ta vie est un impossible voyage.

(9.3)

Large éventail

Ta vie est une porte ouverte sur tous les horizons possibles.

 (9.4)

Boulets

Tu traînes derrière toi la bêtise du monde. Et tu n'as, pour avancer, que la désespérance de l'Homme.

(9.5)

L’avant-chemin

Tu empruntes toutes les impasses du monde. Tu t’enlises dans l’incontournable étape avant de découvrir la porte qui ouvre le chemin des horizons infinis.

 (9.6)

Partisan limité

Militant de ta propre cause, partout tu agites tes banderoles.

(9.7)

Espoir

Tu cherches la joie, la paix et la plénitude. Et ton attitude te précipite dans le gouffre. Tu es incapable d’adopter un autre regard sur le chemin. Un regard détaché, aimant, bienveillant, un regard oublieux de toi.

 (9.8)

Contentement étriqué

Vivre te contente. Tu te satisfais d’un bonheur étroit et inconscient. 

(9.9)

Aspiration

Tu n’aspires ni à vivre riche, ni à vivre mieux ou vieux, ni même à vivre en bonne santé mais à savoir pour quoi tu vis. Tu sais que cette réponse donnerait à ton âme un inestimable contentement.

 (9.10)

Errance

Tu marches sans but sur le chemin.

(9.11)

Défi angoissant

Tu ignores l’origine de la vie - et le mystère de ton existence. Tu ignores la destination du voyage et l’énigme (angoissante) de la mort. Tu apprends à marcher. Et à chercher en tâtonnant.

 (9.12)

Glissade

Tu te laisses glisser sur la pente de la facilité, du confort et de la sécurité. Comme un skieur rivé à son versant. Comme un alpiniste rebuté par toute idée d'escalade.

(9.13)

Large vide

Tu blâmes la profonde superficialité de l’âme humaine. Son immense étendue creuse.

 (9.14)

Cercle

Tu empruntes un chemin déroutant où tu ne cesses de tourner en rond…

(9.15)

Quête désespérante

Tu cherches tous azimuts et ne trouves que le néant pour réponse.

 (9.16)

Sans issue

Tu recherches le plaisir, le confort et la sécurité. Tu choisis les mauvais guides sur le chemin. Tu te fourvoies dans l’impasse.

(9.17)

Nécessaires liminaires

Tu arpentes toutes les impasses du monde. Tu parcours l’incontournable étape avant de trouver la porte en toi.

 (9.18)

Espace inexploré

Tu poursuis tes chimères. Tu parcours le monde à la poursuite de quelques mirages en ignorant les territoires qui t’habitent.

(9.19)

Détours exploratoires

Tu explores l'espace qui t’entoure. Et tu ignores l’espace qui t’habite.

 (9.20)

Invariants

Tu es un Homme de l’époque moderne. Mais tu ne diffères guère de ton ancêtre, l’Homme des cavernes. Comme lui, tu t’échines à te protéger et à assurer ta survie. En dépit des apparences, tu n’as guère évolué. Tu possèdes le même fond d’humanité. Tu te rends au bureau ou à l'usine comme il chassait le mammouth. Pour nourrir ta famille et ta tribu. Et perpétuer ton espèce.

(9.21)

Destinations

Tu blâmes l’incroyable myopie du monde et le funeste aveuglement des Hommes. Et tu devines les seules destinations promises : le mur ou le trou.

 (9.22)

Personnage

Dans le vaste théâtre du monde, tu occupes ton rôle.

(9.23)

Questionnement

Tu aimerais trouver ta place dans le monde. Tu te poses la plus pathétique et essentielle des questions.

 (9.24)

Impérialisme

Tu as des ambitions expansionnistes et des rêves d’élargissement.

(9.25)

Contresens

Tu te crois important. Tu l’es sûrement mais sans doute pas comme tu l'imagines.

 (9.26)

Perte patrimoniale

Tu t’accapares les êtres, les choses et l’espace. Tu déploies efforts et énergie pour défendre tes titres de propriété. Et tu multiplies les protections pour jouir de tes acquisitions.

(9.27)

Embarras

Tu accumules expériences, notes, livres, papiers, textes, fragments. Et tu éprouves parfois le besoin de te désencombrer.

 (9.28)

Escroquerie

Tu amasses les titres de propriété. Tu usurpes le monde. Et tu participes (malgré toi) à ta propre escroquerie.

(9.29)

Vulnérabilité

Tes ressources fragiles sont anéanties au moindre évènement.

 (9.30)

Artifice conventionnel

Tu accumules les possessions. Mais tu ignores que tu n’acquiers que le droit apparent de jouir de ce que tu crois posséder.

(9.31)

Enlisements

Tu t’échines à chercher. Tu ne trouves que le néant pour réponse. Et tu poursuis (malgré tout) tes recherches décourageantes.

 (9.32)

Drôle de bête

Tu es égoïste. Tu as un sens exacerbé de ta protection et de ta survie. Tu es un Homme. A l’instinct animal.

(9.33)

Facultés

Tu es un Homme. Un petit être au corps fragile, à la conscience étroite et au potentiel infini qui se méprend sur sa puissance.

 (9.34)

Déformation spéculaire

Tu croises une foule de personnages. Et tu ne rencontres jamais que toi-même.

(9.35)

Espace spectral

Ta vie est un désert peuplé de fantômes qui se croisent sans se rencontrer jamais.

 (9.36)

Anonymat

Ombre imperceptible, tu t’égares dans la nuit.

(9.37)

Abandon

Tu ne sais que faire lorsque le goût-même de vivre te quitte.

 (9.38)

Double enfermement

Tu es ton seul prisonnier. Et ton seul geôlier.

(9.39)

 Point cardinal 

Tu es le centre unique de tes préoccupations, de tes angoisses et de tes espoirs.

 (9.40)

Hybridation déséquilibrée

Ta vie est une étrange synthèse, un étonnant mélange d'un trop plein de toi et d'un immense désert de l'Autre.

(9.41)

Heurts fantomatiques

Tu marches seul dans un désert peuplé d'ombres. Et lorsqu'il t’arrive de te cogner contre elles, tu es déboussolé et désorienté. Tu ne sais plus quel chemin emprunter.

 (9.42)

Place centrale

Tu occupes le centre de ta vie. Et ta vie représente le centre du monde. Ta position révèle ton aveuglement inconscient et destructeur.

(9.43)

 Substitut

Tu n’accordes au monde une place dans ton existence que pour emplir un espace que tu ne sais combler toi-même.

 (9.44)

Difformité

Tu crois être le centre du monde. Tu œuvres (malgré toi) au gonflement de l’infime particule.

(9.45)

Ouïe sélective

Tu écoutes le monde. Et tu n’entends que ta propre voix.

 (9.46)

Sources implicites

Tes engagements, tes activités, tes constructions ne sont que des demandes d'amour (et de considération) déguisées.

(9.47)

Démolition

Ta vie est un long et dérisoire je de construction. Nul ne t’a (encore) appris à transformer ton existence en jeu de déconstruction.

 (9.48)

Sécheresse

Ta vie est une terre aride, impropre à faire naître (et croître) toute rencontre.

(9.49)

Intéressement

La compagnie des autres est parfois, pour toi, une gêne (une source de nuisance), souvent un réconfort, un faire-valoir ou un tremplin et toujours un miroir. Il est rare que tu sois (véritablement) avec les autres pour eux-mêmes.

 (9.50)

Instrumentalisation commune

Tu crois aimer le monde. Mais tu n'aimes que ceux qui contribuent à ton confort et à ton bien-être. Tous ceux qui te permettent d'accéder à ton étroite et pâle notion du bonheur. 

(9.51)

 Méconnaissance

Tu rêves d’aimer le monde. Tu apprends à t’aimer. Mais tu ne sais comment t’offrir un peu d’amour.

 (9.52)

Synthétisation

Ton entourage est le monde condensé. Le monde en quelques êtres.

(9.53)

Elément de l’édifice

Tu perçois ta compagne (ou ton compagnon) comme une infime particule du monde et la pierre angulaire de ton univers.

(9.54)

Edifice précaire

Tu œuvres (sans cesse) à la solidification de ta stature et de ton statut. Et tu ignores que la mort transformera tes murs de vanité en poussière.

(9.55)

Invisible

Tu cherches l'extraordinaire. Tu ignores que l'homme sage ne cherche rien. Tu ne peux encore comprendre que l'extraordinaire est partout, dans l'ordinaire de chaque être, de chaque chose, de chaque geste, de chaque situation.

 (9.56)

Triomphes encombrants

Tes victoires sont vaines. Tu fortifies ton armure.

(9.57)

Coquille vide

Tu te pares pour envelopper ton vide.

 (9.58)

Illusion

Tu te crois éternel. Tu figes le temps pour l'éternité. Tu aimerais oublier la mort qui t’attend et qui viendra au détour du chemin.

(9.59)

Immobilité journalière

Tu contemples, pétrifié, la langueur paralysante des jours routiniers.

 (9.60)

Lame de rasoir

Tu crois savourer les plaisirs. Tu ignores (sans doute) que tu te prépares à déguster.

(9.61)

Faibles éclaircies

Tu éprouves parfois une grande tristesse à être au monde. Une infinie tristesse éclairée par de petites joies dérisoires…

 (9.62)

Braise

Tu vis (parfois) comme si chaque instant était le dernier. Tu te consumes.

(9.63)

Inestimable éventualité

Tu vis (parfois) comme si chaque instant pouvait être le dernier. Tu apprends la rareté et dé-couvres le précieux.

 (9.64)

Impuissance

Tu ne peux arrêter la ronde du temps (la marche de la vie). Et cette absence de contrôle (sur le temps qui tourne et la vie qui passe) te désespère.

(9.65)

Handicap

Tu ne vis pas, tu survis à ta désespérance.

 (9.66)

Triste spectacle

Devant la mort, tu es impuissant. Quand elle approche, tu regardes s'en aller ceux que tu aimes. Et l'instant d'après, tu désespères que ceux que tu as aimés ne soient plus.

(9.67)

Désolation

Tu ne sais accueillir la mort sans tristesse. Toute disparition t’affecte, t’afflige, te désespère.

(9.68)

Double peine 

Tu es ta propre victime. Et ton propre bourreau.

(9.69)

Lourde charge

Le vide t'appesantit. Ton désœuvrement métaphysique est un bagage encombrant.

 (9.70)

Stratégie entravante 

L’incertitude te pétrifie. Tu prépares, projettes, anticipes l’avenir. Tu paralyses tes possibilités.

(9.71)

Propulsion

La nécessité (intérieure) te fournit une incroyable énergie. Elle est (sans doute) ton moteur le plus puissant. Elle te permet d'avancer, de traverser les épreuves et les échecs, de sortir des impasses. Sans elle, ta volonté serait anéantie à la moindre difficulté. Elle te permet la persévérance qui t’offre l'énergie de poursuivre quoi qu'il arrive…

 (9.72)

Sinistre cachot

Tes peurs sont une prison. Et tu ignores les barreaux, la clé et le geôlier. Tu te condamnes à arpenter ta cellule.

(9.73)

Barricades

Tes craintes, tes espoirs et tes idéaux confinent le réel et emprisonnent ta vie.

 (9.74)

 

Apparat

Tu n’exposes au monde que le beau, le digne et le réussi. Tu participes au mensonge universel. Pire. Tu l’honores et le perpétues.

(9.75)

Parts manquantes

Tu dissimules ton idiotie, ta laideur, ta méchanceté, ta médiocrité. Tu camoufles les aspects fondamentaux de ton humanité. Tu donnes du poids à un leurre dont tu seras la première victime.

 (9.76)

Parts manquantes (bis)

Tu devines que le jour où tu seras capable d’exposer la laideur, l’indigne et l’insuccès, tu feras œuvre de salubrité publique.

 (9.77)

Insatiable besoin

Tu regardes la publicité avec émerveillement. Les publicitaires ont compris ton insatiable désir d’amasser le monde. Ils ne cessent de t’y inviter. Et tu t’empresses de répondre à leurs sollicitations. 

(9.78)                                                                                                                                

Affichage

Tu goûtes les affiches. Et tu affiches tes goûts. Tu fais ta réclame. Tu vis en être publicitaire.

(9.79)

Mauvaise représentation

Tu observes, incrédule, les vêtements somptueux et la décoration fastueuse sur l’avant-scène du monde qui dissimule le vide des loges, des coulisses et des acteurs. Et tu blâmes l’affligeant spectacle auquel tu assistes.

 (9.80)

Habits trompeurs

Tu aimes les évidences. Tu fais confiance aux mensonges déguisés en apparence.

(9.81)

Incidences

Tes a priori et tes idées préconçues donnent au monde sa couleur terne. Et sa dimension étroite.

 (9.82)

Regard grossier

Tu hiérarchises la beauté. Tu as encore besoin d'apprendre à voir, d'apprendre à affiner ton regard pour trouver partout la beauté.

(9.83)

Secrets enfouis

Tu ignores ce que dissimulent tes amours. Jamais tu ne t’interroges sur ce que tu aimes derrière ceux que tu dis aimer.

 (9.84)

Participation occulte

Tu loues les mythes et les mystifications. Tu participes aux éternels mensonges des Hommes qui ne vénèrent que le Beau, et occultent la moitié du monde, la moitié de la vie, la moitié d'eux-mêmes.

(9.85)

Contributions falsificatrices

Tu participes (malgré toi) aux mythes universels. Tu contribues (la mort dans l’âme) à leur puissance. A leur écrasante domination sur l’humanité qui entrave la marche de l’Homme vers la liberté.

 (9.86)

Participation ignoble

Tu participes à l’horreur du monde. Tu y es entraîné (malgré toi). Tu ne peux ignorer que le rôle que tu t’octroies ou que l’on t’attribue (souvent) y contribue…

(9.87)

Savoirs

Tu empiles les connaissances en les organisant avec intelligence. Tu crois connaître. Mais tu n’œuvres qu’à ton savoir.

(9.88)

L’enfer

Tu souffres d’ignorer. Tu éprouves le supplice de ne pas savoir…

 (9.89)

Connaissance

Tu t’enorgueillis de tes connaissances. Mais tu ne connais pas. Jamais tu ne t’imprègnes d’une vérité jusqu’à la faire tienne.  

(9.90)

Atermoiement

Tu hésites (toujours) entre le sens et l’absurdité.

 (9.91)

Lueurs trompeuses

Tu prends des vessies pour des lanternes. Et tu crois éclairer le monde.

(9.92)

Déformation spéculaire

Le monde est un étrange miroir où tes travers sont mille fois grossis.

 (9.93)

Carrefour giratoire

Tu changes de route à chaque désillusion. Tu tournes en rond.

(9.94)

Etau

Tu espères. Et le chemin te désespère.

(9.95)

Insignifiances

Tes affaires, tes réussites, tes échecs, ta carrière, tes amours, tes déboires, tes souffrances, tes joies et ta vie sont dérisoires. Tu es seul(e) à les considérer comme essentiels.

(9.96)

Importance relative

Toutes tes épreuves sont essentielles. Et pourtant si dérisoires. A moins que toutes tes épreuves soient dérisoires. Et pourtant si essentielles.

(9.97)

Au service

Tu crois être le maître de la vie. Mais tu ignores ta fonction ancillaire.

(9.98)

Peine perdue

La vie ne cesse de te contrarier. Elle refuse d’épouser ta cause.

 (9.99)

Œuvre répétitive

Ta vie est un éternel recommencement. Chaque jour, elle t’impose de revivre les mêmes situations et de répéter les mêmes gestes. Et tu en ignores la raison. Tu subis (impuissant) l’odieuse routine des jours. 

(9.100)

Ouverture cachée

Tu t’égares dans l’étrange labyrinthe du quotidien en cherchant vainement la sortie. Tu ignores qu’il te faut pénétrer en son cœur pour trouver la porte.

 (9.101)

Instrument

Tu crois construire ta vie. Mais tu ignores qu’elle poursuit son œuvre à travers toi.

(9.102)

L’arpenteur arpenté

Tu as l'idiotie de croire en ton itinéraire. Tu ignores que la vie trace ton chemin.

 (9.103)

 

 

Partie 2

PAS PERDUS du livre 4 L’ENTRE-DEUX

(Traversées COMMUNE et singulière)

  

Etapes essentielles

Tu te cognes aux quatre coins du monde. Et tu poursuis ton chemin. Tu explores tes horizons intérieurs.

(9.103 bis)

Prélude

Tu débutes le voyage avec tes propres bagages. Et tu apprends à t’en délester au fil du chemin.

 (9.104)

 

OSCILLATIONS

Traversée commune

(à gauche et à droite)

 

DE PART ET D’AUTRE

Traversée singulière

(à gauche et à droite)

 

A gauche : éclaircies et lumière

A droite : ombres et obscurité

 

Ombres et lumières alternent, se succèdent, s’enchaînent, se répètent,

se neutralisent parfois… et contribuent

à éclairer le chemin…

 

Désenfouissement

Tu te questionnes sur les vrais bagages.

(9.105)

Processus

Tu éprouves l’irrépressible besoin de répondre à l'insatisfaction fondamentale de ta vie. Tu expérimentes une lente exploration de toi-même. Tu te découvres. Tu évolues. Tu modifies ton regard. Tu te transformes.

(9.106)

Profondeur

Tu as conscience que tes choix existentiels ne trouvent leur origine dans ta seule volonté mais proviennent d'un long et mystérieux mûrissement intérieur.

(9.107)

Viatique

Une seule chose t’importe : le bagage que tu emporteras par-delà la mort.

(9.108)

Exercice vital

Tu éprouves ta finitude. Tu te prépares à la mort. Tu apprends la fin irrémédiable de toutes choses.

 (9.109)

Lucarne

Tu perçois la vie comme une porte ouverte sur tous les horizons.

(9.110)

Girouette unidirectionnelle

Tu ouvres ton existence à tous les vents du monde. Aux vents bons et mauvais. Aux vents forts et faibles. Tu sais que tous te poussent sur le chemin (et vers toi-même).

(9.111)

Périple tranquille

Tu découvres tes paysages inexplorés et tes territoires infinis. Tu apprends à devenir explorateur immobile.

(9.112)

En quête de clarté

Tu progresses dans la nuit noire en quête de l'obscure étoile qui guidera tes pas.

 (9.113)

Méprise

Tu cherches des guides, des modèles et des réponses toute faites pour te guider (vers la sagesse et la vérité). Ton mimétisme est le signe d'une grande puérilité et d'une affligeante paresse. Tu te méprends sur la quête. Tu ignores que nul effort ne peut être épargné à celui qui chemine.

 (9.114)

Omission

Tu crois que les difficultés viennent du chemin. Mais tu oublies les obstacles de la marche. Et du marcheur.

 (9.115)

Juste place

Tu écoutes la vie en toi. Tu découvres le rôle qu’elle t’octroie.

(9.116)

Inclination

Tu choisis une place en ce monde qui te permette de satisfaire tes aspirations profondes. Tu actualises tes profondeurs.

(9.117)

Juste reflet

Tu apprends à devenir le juste reflet de ce que tu es… et de ce (ceux) qui t’entoure(nt).

(9.118)

Perspective fidèle

Tu trouves ta verticalité. Tu la laisses grandir. Et tu tentes de lui rester fidèle en toutes circonstances.

(9.119)

Enracinement

Devant l’hostilité du monde, tu ne fuis pas. Tu ne te recroquevilles pas. Tu trouves refuge en toi pour trouver le courage et la force d'accueillir les évènements et de poursuivre ta route.

 (9.120)

Avancée

Tu prends conscience d'être en train d'être. Tu effectues tes premiers pas sur le chemin conscient.

(9.121)

Absorption inconsciente

A chaque instant, la vie te nourrit. Et tu n’en as (le plus souvent) nullement conscience.

 (9.122)

Conversion

Tu tentes d‘abandonner le faire pour te consacrer à l'être

(9.123)

Défi

Tu aimerais être. Tu relèves le défi insensé. Tu affrontes la difficulté insurmontable. Et tu finis par succomber. 

 (9.124)

Priorités

Tu apprends à privilégier l'être et le contentement, le lâcher prise et l'oubli de toi.

(9.125)

Processus

Tu ne brûles aucune étape pour apprendre à aimer le monde.

(9.126)

Proximités

Tu ne peux oublier le monde en vivant au plus près de toi-même.

(9.127)

Leçons d’exaspération

Tu remercies les êtres qui t’agacent et t’exaspèrent. Tu leur rends grâce de t’offrir l'occasion de t’ouvrir aux innombrables travers que tu refuses de regarder.

 (9.128)

Désindividualisation

Tu effectues un long et difficile travail pour aimer le monde sans qu'intervienne ta propre individualité. 

 (9.129)

Désaliénation

Tu apprends à te libérer de tes peurs et de l'emprise du regard du monde. Tu découvres la liberté.

 (9.130)

Juste accompagnement

Tu apprends à vivre dans l'impitoyable exigence de la solitude et la tendre bienveillance de ta compagnie.

 (9.131)

Avancées

Tu œuvres à l’élargissement de tes limites. 

(9.132)

 

Ouverture douloureuse

Tu laisses la vie lézarder ton cœur. Tu t’ouvres à la souffrance du monde.

 (9.133)

Carapace mortifère

Tu protéges ton cœur. Tu refuses d’y laisser pénétrer la vie.

 (9.134)

Jugement inique

Tu juges tragiques et injustes les épisodes douloureux et les évènements malheureux de ton existence. Mais tu en ignores la cause. Tu t’interroges sur la pertinence de leur survenance.

 (9.135)

Descente

Tu descends en toi. Pour échapper à la fuite. Et apprendre à accueillir l’adversité.

(9.136)

Trou expulsif

Tu ouvres en toi une minuscule béance qui t'aspire et te recrache en te laissant sans force sur les rives de la vie.

 (9.137)

Ressourcement

Tu n’as plus la force et le courage de marcher. Tu puises en toi plus profondément. Et tu trouves la force et le courage d'accueillir le découragement et l'apathie. Tu franchis une étape. Et tu poursuis ta route.

 (9.138)

Lent changement radical

Tu privilégies la lente et progressive transformation du regard. Tu apprends la métamorphose.

(9.139)

 Réjouissance

Tu refuses d'égayer (artificiellement) la vie. Tu accueilles avec joie la tristesse.

 (9.140)

Evacuation

Tu apprends à te vider. Pour t’emplir convenablement.

 (9.141)

Equilibriste

Tu es seul et relié au monde. Tu apprends à vivre avec cette double vérité. Tu ne sombres ni dans la solitude morbide ni dans la dépendance aliénante.

(9.142)

Pacte

Tu te désarmes. Et tu découvres la paix.

(9.143)

Erreur stratégique

Pris dans les tourments, tu déclares la guerre à la guerre en espérant trouver l’apaisement. Tu te fourvoies dans le choix des armes.

(9.144)

Victoire

Tu renonces au combat. Tu entreprends un long et difficile effort pour apprendre à faire la paix avec toutes choses.

(9.145)

Recours 

Face à l'adversité, tu ne blâmes personne. Tu trouves les ressources en toi non pour la combattre ou t'en protéger mais pour l'accueillir.

(9.146)

Epreuves

Tu apprends à briser tes illusions. Tu œuvres à ton mûrissement.

(9.147)

Artisanat

Tu te frottes au monde. Tu découvres tes aspects anguleux. Tu t’en éloignes (quelques temps) pour en raboter l'essentiel. Et à ton retour, tu apprécies la qualité du travail accompli et l'ampleur de la tâche à effectuer.

(9.148)

Liberté naturelle

Tu refuses tout idéal. Tu conserves la fraîcheur et la spontanéité du regard sur le réel.

(9 .149)

Ecartement

Tu poursuis tes idéaux. Tu t’éloignes du réel.

 (9.150)

Déroutage

Les habitudes t’aveuglent. Et tes automatismes endorment ta conscience. Ils renforcent ta perception erronée de la réalité.

 (9.151)

Passages obligés 

Tu chemines de désillusion en désillusion. Tu progresses vers la vérité.

 (9.152)

Contre-production

Tu ériges tes vérités en dogmes. Tu te protéges du doute. Tu oublies que la vérité ne peut exister sans le doute.

 (9.153)

Progression

Tu n’espères plus du chemin. Tu avances pas à pas.

(9.154)

Enterrement précipité

Tu blâmes ton excès d’espérance. Tu vitupères contre l’ego qui te malmène au gré de ses caprices. Tu essayes de le rejeter. Tu crains qu'il ne te soit plus possible de le satisfaire. Mais tu te trompes. Tu t'enterres.

 (9.155)

Encouragement

Tu comprends que ton seul espoir est de comprendre le non espoir de la vie. Tu devines que tu ne pourras échapper à ce que tu es. Si tu refuses de remuer tes profondeurs, tu sais que tu erras, égal à toi même, jusqu’à la fin des temps.

 (9.156)

Curiosité impatiente

Tu aimerais connaître la fin du chemin.

 (9.157)

Fossé

Tu progresses la tête vers le haut et le cœur vers le bas. Tu te distends.

 (9.158)

Passage à guet

Tu accumules les petites pierres que tu poses sur la rivière en espérant un jour atteindre l’autre rive.

 (9.159)

Liberté

Tu n’attends rien. Tu vas confiant sur le chemin.

(9.160)

Chute ascensionnelle

Tu œuvres à l’élargissement de ta conscience. Tu espères atteindre le zénith sans craindre de toucher le nadir.

 (9.161)

Victoires ouvertes

Tu ne fuis pas les épreuves. La victoire et la défaite t’indiffèrent. Tu sais que l'essentiel réside dans la façon dont tu y fais face, la façon dont tu les accueilles, la façon dont tu les traverses.

(9.162)

Richesse

Tu sais l’essentiel inaltérable…

(9.163)

Pertes et profits

Tu ne crains de perdre ce que tu possèdes. Tu sais que tu perdras l'inutile et conserveras (toujours) l'essentiel.

(9.164)

Abri de tempête

Tu refuses toute protection, toute carapace, toute fuite face aux aléas de la vie. Tu trouves refuge au cœur du chaos. Tu apprends à te tenir debout dans la tempête.

 (9.165)

Valeureux combattant

Tu te déshabilles. Tu ôtes tes vêtements et ton armure. Tu apprends à marcher nu et dépouillé. Et la vie t’habille de pieds en cape. Elle te transforme en chevalier et t’enjoint d'arpenter le monde. Et tu pars sur les chemins, le cœur invincible.

(9.166)

Dépouillement capital

Tu t’appauvris. Tu découvres l'une des plus sûres façons de t'enrichir.

(9.167)

Mûrissement

Tu ne renonces à rien. Tu laisses les choses se détacher. Tu les vois tomber comme un fruit mûr pour enrichir le sol et donner toute sa force à l'arbre dépouillé.

(9.168)

Richesse

Tu apprends à jouir de chaque chose sans rien posséder.

(9.169)

Va-nu-pieds

Tu marches pieds nus dans la boue. Avec pour seule richesse ton voyage.

 (9.170)

Retraite

Le monde est ta maison. Et la vie ton refuge. Partout, tu te sens chez toi.

(9.171)

Malle insolite

Tu arpentes la terre en vagabond. Le voyage est ton seul chemin et ton unique bagage.

 (9.172)

Ombre tellurique

Tu te déplaces, la silhouette fine et la démarche pesante.

 (9.173)

Charge 

Tu avances la tête légère vers le ciel. Mais tu négliges ton cœur qui porte son poids de terre.

 (9.174)

Joyeuse soumission

Tu deviens le serviteur enjoué de la vie. Tu te libères.

(9.175)

Détachement

Tu te laisses traverser. Tu accueilles les évènements sans les retenir. Tu les laisses passer sans t’agripper. Tu avances plus libre sur le chemin.

(9.176)

Bouleversement mesuré

Tu œuvres à ta révolution discrète et silencieuse.

(9.177)

Colonnes

Tu patientes. Tu accueilles. Tu abandonnes. Tu persévères. Tu construis les piliers de ta pratique. Tu œuvres à la stabilité (et à la régularité) de ton cheminement. 

(9.178)

Courage

Mille fois sur le chemin, tu remets tes pas. Mille fois en ton cœur, tu recueilles les pleurs.

 (9.179)

Transmutation

Tu te demandes (encore) comment transmuter l’obscurité en lumière.

(9.180)

En quête de la non-quête

Tu cherches. Tu cherches (toujours) à comprendre. A comprendre qu’il est vain de chercher.

(9.181)

Paradoxe apparent

Tu devines qu’il te faudra aller au bout du voyage pour comprendre l’inexistence du chemin. 

 (9.182)

Elément évident

Tu sais que tu es la vie.

(9.183)

Accompagnement

Tu n’es jamais seul. Où que tu sois et où que tu ailles, la vie toujours t’accompagne.

(9.184)

 

 

Partie 3

PAS PERDUS du livre 6 MONDES OBSCURS

(Traversées COMMUNE et singulière)

 

Résolution

Tu comprends que tu ne peux transformer la vie, le monde, les êtres et les choses. Tu te résous (donc) à transformer ton regard sur eux.

(9.185)

Lien

Tu alternes les périodes de conscience épaisse, lourde et obscurcie et les phases de conscience vive, claire et spacieuse. En dépit de tes oscillations, tu maintiens un lien avec l’espace intérieur (qui passe tantôt au premier plan, tantôt en arrière-plan).

 (9.186)

 

PARTIE 3.1

PAS PERDUS d’EXERCICES JOURNALIERS (du volume 1)

Travail solitaire

Tu écris. Tu passes tes journées, seul, penché sur ta table de travail.

(9.187)

Regard habituel

Tu regardes la routine des jours ordinaires comme un chemin familier. Si familier qu’il te demeure inconnu.

 (9.188)

Vision mensongère

Tu sais que le temps qui passe n'est jamais trompeur. Seul ton regard sur lui te leurre.

(9.189)

Soumission

Tu n’as guère de doute sur l’illusion de la maîtrise. Tu sais que nul ne gouverne sa vie. Chacun obéit (malgré lui) à ses forces obscures et tente (avec plus ou moins d’adresse) d'en contrôler l'expression.

 (9.190)

Naufragé

Aujourd’hui. Oscillation entre virulence frénétique et langueur mélancolique. Ballotté comme un fétu de paille à la merci de vagues déchaînées. Tu invoques ton esprit agité. Tu l’enjoins de te laisser en paix. Il te répond qu’il s’y résoudra lorsque tu suivras le cours des marées, lorsque tu leur abandonneras ton sort. Et tu continues d’esquiver les vagues pour éviter de boire le bouillon.

(9.191)

Aptitude

Autour de toi, certains êtres semblent doués pour le bonheur. Comme si la vie leur avait octroyé quelques prédispositions (intérieures) et certaines facilités (extérieures) qui les invitent à se satisfaire.

 (9.192)

Comparatif infamant

Plus que d'autres et moins que certains… Ah ! Cette sempiternelle et détestable comparaison…

(9.193)

Exclusivité exclusive

Tu as conscience d’avoir toujours cherché les relations exclusives. Sans t’étonner (vraiment) d’être exclu du monde. Quel idiot ! Comment tu as pu ignorer que ta recherche portait en elle les germes de ton impossible inclusion…  et tu comprends (à présent) ton sempiternel sentiment de non-appartenance…

 (9.194)

Piètre combat

Aujourd’hui, tu a vécu sans joie. Tu as traversé les heures comme un vainqueur sans gloire.

(9.195)

Tournage

Tu as toujours regardé, effaré, la vie des Hommes. Les petits épisodes mélodramatiques personnels dans le grand film de la Vie. Et tu remarques, aujourd’hui, l’absence de metteur en scène pour dire « couper ». Une seule prise à chaque événement. Et le film qui se déroule de la naissance à la mort… en direct…

 (9.196)

Course

Note. Tu as beau ralentir, tu as conscience de ne pouvoir arrêter la vie.

(9.197)

Flux continu

Question. Comment arrêter la vie ? Penser…? Se souvenir…? Dormir…? Rêver…? Non, bien sûr ! Nul ne peut arrêter la vie ! On peut arrêter un train, un voleur, un objet en plein vol, une horloge, un bus, un ami dans la rue, le cours d'un fleuve, le cours d'une vie. On peut arrêter de fumer, d'espérer, de se raconter des histoires, de croire en Dieu, de dire des âneries… mais on ne peut arrêter la vie… Arrêter la vie est la tâche la plus insensée, la plus impossible qui soit ! Elle est, par excellence, l'Impossibilité même…

 (9.198)

Arnaque

Assureur : tu ne connais d'activité plus malhonnête et mensongère. Assurer les Hommes contre les risques du monde, leur donner l’illusion de se protéger contre le flux incessant de la vie… Faut-il être escroc pour proposer ce genre de contrat et aveugle et crédule pour en accepter les clauses misérables et mesquines…

(9.199)

 Gouvernance

Tu ne crois guère aux poncifs habituels sur la gouvernance du monde. A tes yeux, l’argent, le pouvoir, le sexe, le plaisir ne sont que des instruments. Tu sais que le monde est gouverné par l’inconscience. Et tu t’attristes de cette vérité ignorée.

 (9.200)

Apparences trompeuses

L’époque est joyeuse et déraisonnable. Joyeuse déraison qui dissimule mal la peur du monde, le désespoir des hommes et l’absurdité des existences…

(9.201)

Haut-monde

Note sur le bas-monde. Tu devines (aisément) que cette expression sous-entend l’existence d’un haut-monde. Y aurait-il donc un monde plus haut ? Question sans doute de degré de conscience… Et tu notes (avec tristesse) que le comportement – égoïste, étriqué et terre à terre - des êtres en ce monde - ici-bas - en serait peut-être la preuve patente… 

 (9.202)

Diktat de la plèbe

Déçu par le résultat d’une élection, tu blâmes la démocrassie. Tu vocifères contre le diktat de la plèbe encrassée d’ignorance (et d’égotisme) qui élit à sa tête ses plus dignes représentants…

(9.203)

Lois personnelles

Jour d’élection (suite). Le gouvernement des Hommes t’afflige. La démocratie, la monarchie (éclairée ou non), la dictature, la théocratie, l’organisation tribale, l’anarchie sont, à tes yeux, guère différentes. Pour toi, aucune structure ne permettra jamais de créer une organisation humaine digne de ce nom tant que chaque homme n'aura pas établi en lui ses propres lois éclairées par une conscience large, profonde et ouverte.

 (9.204)

Sommeil

Tu remarques que le monde porte le sommeil au pinacle. Question. Pourquoi l’humanité ferait-elle donc l’effort de se dessiller les yeux ?

(9.205)

Fond déformé

Tu notes que la société occidentale moderne exacerbe la forme jusque dans ses tréfonds… au point sans doute d’en déformer le fond…

 (9.206)

Stupidités

Tu notes (encore) que l’époque voue un culte à la bêtise. Et tu remarques que la plupart des hommes se sentent à l’aise aujourd'hui. Mais tu prends (soudain) conscience de ton erreur. Tu songes à l’universalité atemporelle de l’idiotie…

(9.207)

Beauté et laideur

Tu as toujours trouvé les âmes belles. Et vile l’ignorance qui les habite.

 (9.208)

Bête animal

Cette part animale si prépondérante chez les Hommes… qui se disent, pour la plupart, supérieurs aux autres espèces… Ah ! Quel stupide mammifère !

(9.209)

Présences

A table. Tu enfournes les bouchées. Avec inconscience. Tu oublies (souvent) l’œuvre du soleil, de la terre et de l’eau. Le long (et patient) travail des êtres et des éléments qui contribuent à ta présence au monde (et à ta survie).

 (9.210)

Décision tranchante

Un jour, devant une tranche de jambon, tu entends le cri du cochon. Tu vois la lame lui trancher la carotide. Et tu vomis. A la dernière gorgée, tu décides de bannir la viande à jamais. 

(9.211)

Puissante inconscience

Tu notes que la conscience individuelle est (souvent) impuissante face à l’inconscience du monde… Et tu te demandes comment ne pas y sombrer. Comment y échapper ? Comment ne pas se laisser inconscientiser ?

 (9.212)

Rengaines

Dans le grand orchestre du monde, tu remarques que les seuls bémols sont les petits bruits de fanfares des Hommes… et leurs petites cacophonies…

(9.213)

Existence musicale

Tu entends (avec fureur) les bruits du monde. Une question te taraude. Orchestre ou fanfare ? Et tu te demandes quand sonnera le tocsin.

 (9.214)

Longue ardoise

Tu as toujours regardé avec mépris l’effervescence du monde. Les hommes s’agiter en vaines et insignifiantes activités. Tu notes que tu as encore besoin de trouver la paix et la tranquillité extérieures pour envelopper le tumulte des émotions, des pensées et des sentiments qui t’animent sans répit. Les bruits, les éclats de voix te resteront insupportables tant que tes oreilles ne sauront entendre autrement les agitations du monde, les accueillir avec bienveillance et compassion. Mais tu ne peux effacer ainsi tant d'années de misanthropie, de haine et de mépris pour le genre humain, tant d'années de terribles sentiments à l'égard de tous tes frères humains si proches. Et (pourtant) si lointains.

(9.215)

Erreur

Tu hais le monde parce que tu t’ignores (tu ignores ta véritable identité).

 (9.216)

Utopie

Tu n’attends rien, tu n’espères rien. Tu demeures silencieux devant la bêtise du monde. Tu aimerais adopter une telle posture. Mais tu en es incapable. Tu n’es ni un saint ni un ermite. Si tu t’éloignais du monde, tu pourrais (peut-être) relever le défi. Mais la distance serait si grande que le monde disparaîtrait. Et s’il disparaissait, alors ta pratique n'aurait plus lieu d'être.

(9.217)

Ambitions

L’ambition de C. Bobin est d’avoir, à l’instant de sa mort, la même tête ahurie qu’un bébé que l’on sort du bain. Etonnant programme, n’est-ce pas ? Ton ambition est fort différente : attendrir ton cœur pour y faire pousser plus de douceur et envelopper sa violence naturelle. Telle est ton ambition ! A mille lieux des préoccupations apparentes de tes contemporains. Non que tu sentes sur eux la moindre supériorité. Bien au contraire. Cette ambition est guidée par ton infirmité et ta difficulté à vivre. A cause d’elles, tu dois te frayer un chemin merveilleux et pathétique.

 (9.218)

Echappatoire

Tu fuis lorsqu'il ne t’est plus possible d'accueillir. Hormis le sommeil (et tes instants – encore nombreux – d’inconscience), tu ne t’accordes que de très rares instants de répit.

(9.219)

Epreuve

Tu éprouves (presque toujours) de grandes difficultés à réfréner ton envie de faire, à ne pas t'engager dans tes activités habituelles. Mais tu t'y contrains. Tu tentes de t'y contraindre avec douceur pour apprendre à reconnaître l'importance que tu leur accordes en temps ordinaire.

 (9.220)

Déchaînement

Légèreté, lâcher prise, abandon, ouverture résonnent souvent comme des mots impotents. Impuissants à pénétrer ton cœur. Aujourd’hui, tu les sais incapables de briser tes chaînes.

(9.221)

Ecoute révélatrice

Hier, longue conversation téléphonique. Bavardages anodins dont tu as soulevé les voiles – aussi brutalement que maladroitement – après de longues minutes d’écoute courtoise. Bavardages qui dissimulaient - mal cachées derrière l’anecdotisme badin - la souffrance, l’incommunicabilité et la solitude… Animé par une folle exaspération, ton discours a crevé l’abcès… révélant cette douleur… laissant éclater les pleurs, les longs silences et les sanglots étouffés… et cette pudeur enveloppante qui emprisonne les mots au fond de la gorge… les reléguant au fond du cœur serré de barreaux étroits… Tu remarques que tu ne peux aider le monde sans faire éclater ton agacement et ton jugement… tu ne sais réconforter sans meurtrir ni même écouter sans juger. Mon Dieu… comment aimer ? Comment aimer en sachant s’oublier ? Comment permettre à l’autre d’ouvrir son cœur sans crainte ? Tu ne peux ignorer que tes sempiternels accès d’exaspération révèlent une intransigeance, une intolérance, des attentes nombreuses à l’égard de ton entourage et ton incapacité à les accueillir et à les accepter tels qu’ils se présentent à toi… avec leurs insuffisances, leurs vulnérabilités et leurs travers…

 (9.222)

Barrique

Tu ne peux encore transformer durablement tes aspirations en actes. Tu n’y parviens que ponctuellement. Et douloureusement. Lorsque ton cœur - petit tonneau étroit - est encore en mesure d’accueillir la parole de l'Autre. Mais il est (si souvent) empli du liquide nauséabond de tes soucis que nul ne peut rien y déverser. 

(9.223)

 

Point capital

Tu regrettes d’être né dans le monde des hommes, soumis à l’incontournable égoïsme de leur nature, incapables de donner sans recevoir. Tu comprends que la monnaie a été créée pour satisfaire cet affligeant besoin d’échange autocentré : l’homme ne peut donner sans recevoir. Tu te demandes si cette incapacité est liée à la matérialité du corps qui pour survivre dans sa forme a besoin de prélever sur son environnement, de prendre pour se régénérer en énergie (aliments, chaleur…) avant d’en évacuer le surplus.

 (9.224)

Point capital (bis)

Tu donnes toujours dans l’attente consciente ou l’espoir inconscient de recevoir. Tu ne peux, en être humain (ordinaire), concevoir une autre forme d’équilibre. Tu enrages de ta condition humaine (si commune), de tes exigences, de ton sentiment de séparation avec le monde (les autres êtres et les autres formes existantes) et de ton sentiment illusoire (et pourtant presque indéfectible) d’exister en tant qu’entité réelle autonome et distincte.

(9.225)

Ecoute

Tu ne peux ignorer ta mésentente avec le monde. Mais tu n’as pas (encore) conscience que cette triste affaire dissimule une sombre histoire d’écoute (et de regard).

 (9.226)

A défaut

Tu es sensible (particulièrement sensible) à la souffrance de certains êtres : les enfants que l’on tue, les êtres que l’on maltraite. Tu es révulsé par cette innocence bafouée, par cette injustice apparente si criante. Mais tu as conscience de n’assister qu’à un bref épisode de leur histoire. Tu ignores ce que furent ces êtres antérieurement. Tu t’évertues à replacer l’épisode douloureux dans un contexte plus large (autant qu’il te soit possible de le faire). Tu te refuses à laisser se perpétuer cette souffrance. Et tu te demandes comment intervenir. Tu optes pour une intervention qui ait quelques incidences d’élargissement de conscience chez l’ensemble des protagonistes. Tu optes pour le moins pire en méconnaissance de cause.

(9.227)   

 Haillons

L’innocence des enfants et des animaux te semble (pourtant) suspecte et apparente. Tu ignores leur passé. Mais tu devines les oripeaux qu’ils ont dû abandonner pour revêtir les vêtements d’aujourd’hui. 

 (9.228)

Patience

Depuis quelques jours, étrange sentiment d'oppression. Cette présence perturbe ta velléitaire tentative de tranquillité. Tes séances de méditation sont vaines à le recevoir. Elles parviennent à peine à en endiguer la force. Tu essayes de t’en réjouir. Et tu n’y parviens pas. Tu ne peux t’en contenter. Le contentement est si étranger à tes habitudes. Tu essayes de laisser ce sentiment d'oppression se manifester à sa guise. Tu sais qu’il passera comme le reste avec le temps et l'opiniâtreté de la patience.

(9.229)

Combles

Aujourd’hui, tu abrites un immense désespoir. Un désespoir infini. Ta situation est risible. Tu tiens ta vie en haute estime pour accorder une si grande importance à ton désespoir. Tu fais grand cas d’une affaire bien dérisoire. Qu’es-tu en ce bas monde ? Ta vie n’a guère de valeur. Aucun caractère de préciosité sacrée. Et n’en déplaisent aux maîtres du chemin, ta vie n’est précieuse puisqu’elle t’éloigne de ce que tu aimerais lui offrir. Elle t’éloigne de la bonté et te pousse vers des contrées peu accueillantes et des pays inhospitaliers. Tu attends. Et tu sais qu’il est vain d’attendre et nécessaire de te laisser être vers ce que la Vie te porte. Mais ton désir de ne pas avoir de désir, ta volonté de ne pas avoir de volonté, ton attente de ne pas avoir d’attentes te ramènent sans cesse aux désirs, à la volonté et aux attentes. Et tu crèves de trop en avoir. Et tu crèves de ne plus en vouloir. Tu es victime de l’ordinaire et vulgaire paradoxe de l’autocentré qui cherche trop obstinément à ne plus l’être.

 (9.230)

Juste retour

Jour de tristesse. Un jour, tu imagines que tes bourreaux devront, eux aussi, souffrir le martyr. Et tu devines que leur souffrance sera plus forte que la somme des douleurs qu’ils t’ont infligées. 

(9.231)

Décentrage

Au cours d’une promenade, tu vois, par la fenêtre, un homme qui pleure. Un homme qui pleure dans une maison. Et tu remarques que cette maison est située au cœur de la ville. Que cette ville est située au cœur d’une région. Que cette région est située au cœur d’un pays. Que ce pays est situé au cœur d’un continent. Que ce continent est situé au cœur du monde. Que ce monde est situé au cœur d’une planète. Que cette planète est située au cœur d’une galaxie. Que cette galaxie est située au cœur d’un univers. Que cet univers est situé au cœur du cosmos, lui-même, sans doute situé au cœur d’une dimension infinie. Deux questions alors te traversent l’esprit. Chacun est-il toujours au cœur de la dimension infinie ? Et que représente la souffrance d’un être dans cette immensité ?

 (9.232)

Infaillible probabilité

Evidence. Ta mort est une certitude à l’heure incertaine.

(9.233)

Derrière

Note. Devant la mort, tout s’efface…

Après elle, seul demeure le souvenir…

 (9.234)

Empreinte de vent

Tu t’étonnes que les morts laissent si peu de traces. Comme si leur vie n’était qu’une traînée de poussière.

(9.235)

Ressentiment

Tu prends conscience (avec une terrible acuité) d’être en train de mourir. Que tous les êtres sont en train de cheminer (lentement) vers la mort. Tu éprouves ce sentiment à chaque instant qui passe. Et tu ressens une grande tristesse. Une infinie tristesse teintée de regret et de culpabilité pour avoir consacré l’essentiel de ton existence à des broutilles égoïstes.

 (9.236)

Délestage

Tu reconnais que tes peurs sont un fardeau lourd et encombrant. Et tu désespères (souvent) de ne pouvoir t’en débarrasser en un instant.

(9.237)

Achèvement

Après avoir réalisé (et dissous) certains fantasmes, certaines obsessions et certains rêves, tu prends conscience de l’immobilité de tes pas. Et de l’urgente nécessité à cheminer.

 (9.238)

 

PARTIE 3.2

PAS PERDUS d’EXERCICES JOURNALIERS (du volume 2)

Quête obsessionnelle

Tu cherches. Tu cherches partout (et à chaque instant). Tu poursuis ta quête (avec opiniâtreté).

(9.239)

Obsessions

Trouver les règles universelles et irréfutables de la vie (celles qui régissent toute vie) a toujours été l'une de tes plus grandes obsessions.

 (9.240)

Pelures

Tu cherches partout car tu imagines (encore) que partout est la réponse. Tu devines (pourtant) qu’elle se dessinera lorsque tu seras mûr pour la percevoir. Tu sens qu’elle est déjà en toi, recouverte par une multitude de couches qui la dissimulent. Tu sais que ton travail consiste à ôter ses couches, une à une. Et que ton effort doit porter sur ce besoin de nudité.

(9.241)

Maturité

Tu sais que la force de la volonté n'est rien face à celle d'un long mûrissement intérieur.

 (9.242)

Mystère

Tu t’impatientes de cheminer. Tu aimerais hâter ton mûrissement. Mais tu ne sais comment faire mûrir le mûrissement. Vaste question. Toute réponse te semble insatisfaisante… est-ce le temps ? Est-ce l'expérience ? Est-ce la vie et les leçons qu'elle t’enjoint d'apprendre ? Est-ce les autres ? Est-ce le monde ? Est-ce ta conscience ? Face à ce vaste mystère, tu reconnais ton ignorance…

(9.243)

Inversion

Malgré l’irrépressible nécessité de ta quête, tu te crois maître de ta vie. Mais tu oublies (une nouvelle fois) que tu n’es que l’esclave des forces mystérieuses qui te gouvernent.

 (9.244)

Leurre

Tu as (encore) l'illusion d’être libre de tes choix (et maître de ton libre arbitre). Mais tu ignores les forces obscures qui te poussent à opérer ces choix.

(9.245)

Sphères obscures

Tu perçois la conscience comme le fondement apparent de ta pyramide intérieur de surface qui détermine ta vision du monde et conditionne largement tes choix, tes orientations existentielles et tes actions. Et tu devines que toute modification de ta conscience crée une incidence sur le monde. Tu as conscience que ta conscience subordonne tes actions volontaires. Et ton inconscience tes actions involontaires. Tu constates que ton comportement est un enchevêtrement de réactions inconscientes et de gestes conscients qui imprime à ta façon d’être, de dire et d’agir - et plus généralement à ton existence - une direction qui t’échappe. Tu ne sais encore éclairer à la lumière de la conscience ta sphère inconsciente. Et tu aspires au transvasement de l’inconscient dans la sphère consciente pour que jaillissent spontanément (et en toutes circonstances) l’attitude et l’action justes. Tu y vois là l’unique moyen d’accomplir pleinement ton travail humain.

 (9.246)

Voix du chemin

Des voix te parviennent de la rue. A toute heure du jour, elles se manifestent tantôt discrètes, tantôt éclatantes. Ta pratique et ton esprit en pâtissent. Tu te sens dérangé sur la voie par des voix. Et tu t’empresses (aussitôt) de blâmer ton manque d’accueil. 

(9.247)

Raccourci

La vie ne cesse de te détourner de ton chemin. Tu empruntes (sans doute) un détour nécessaire pour te rapprocher de toi-même.

 (9.248)

Centre moteur

Tes connaissances et tes expériences ne peuvent satisfaire ta faim. Chaque jour, tu erres ici et là, allant où tes pas te mènent… guère loin, bien sûr, car tu ne cesses de tourner autour de toi-même.

(9.249)

Impuissance

Aujourd’hui. Lecture paresseuse d’une brochure d’Amnesty International sur la souffrance des enfants. Une idée (soudain) te traverse. Si les Hommes pouvaient additionner toutes leurs souffrances, alors… alors quoi ?!! Tu l’ignores. La souffrance du monde te submerge. Tu quittes le siège (où tu étais passablement vautré) pour aller méditer. Méditer pour soulager ton impuissance à aider le monde. En méditant, tu te persuades d’aider ceux qui souffrent. De leur offrir un peu de temps et d’énergie. Tu sens ton action pitoyable et inutile. Mais tu aimerais te convaincre du contraire. Comme si tu devenais (malgré toi) l’un de ces êtres que tu exècres, individu passif et indifférent replié sur lui et satisfait de se complaire dans sa fange égotique.

 (9.250)

Elève formidable

Tu éprouves (parfois) un sentiment de schizophrénie exacerbée. Tu emploies ce terme à défaut. Le vocabulaire te manque pour décrire l’étrange sensation d’abriter de multiples personnages. Dans ta vie ordinaire, tu vois tantôt l’un, tantôt l’autre penser, parler, agir. Au cours de tes séances de méditation, tu vois surgir avec une grande douceur en leur centre un apprenti disciple qui intervient avec bienveillance, compassion et tolérance, encourageant les uns et les autres. Tu le vois orienter, conseiller. Tu le vois accueillir, conforter, consoler ou demeurer silencieux et en retrait. Et en ces instants, tu ignores ta véritable identité.

(9.251)

Aller-simple complexe

Tu perçois (souvent) le temps comme un voyage sans retour. Et faussement linéaire…

 (9.252)

Inversion

Les difficultés te semblent (toujours) venir de l'extérieur. Et tu te maudis de ne pas regarder avec suffisamment d’attention les obstacles en toi.

(9.253)

Irritation

Tu enrages de te perdre à l'égard des petites choses du dehors au détriment d'un regard et d'une attention qu’il te faudrait (tu le sais) porter en toi et sur les sentiments et les émotions qu'elles font jaillir au-dedans.

(9.254)

Evidente causalité

Tu devines que ta façon d'être au monde te renvoie immanquablement à ton intériorité.

(9.255)

Eclair

Tu sais (aussi) qu’un seul regard peut transformer une vie. Et le labeur des années l’enliser.

 (9.256)

Protection

Tu as (souvent) peur que la vie t’écrase. Et pour éviter d’être anéanti, tu descends en toi.

(9.257)

Ressource

Il t’arrive de fermer les volets. Pour te protéger des lumières du monde. Tu te retires en toi. Pour regagner la vie obscure. Et re-découvrir la lumière.

 (9.258)

Orientation de l’assaut

Tu apprends à renoncer à tous les combats. Tu refuses de lutter contre la vie, contre le monde et contre toi. Mais tu mènes un exténuant (et parfois insurmontable) effort pour accueillir toute chose.

(9.259)

 Prisonnier de la jungle

Guerrier. Guerrier spirituel (mot maintes fois lu dans certaines causeries). Et tu l’entends aujourd’hui s’approcher à pas lent. Tu l’entends avancer, son petit sabre à la main, dans un enchevêtrement de lianes (pauvre métaphore du nœud). Misérable guerrier armé de sa minuscule faucille qui tente vainement de se frayer un chemin. Impossible chemin où une armée de bulldozers serait bien en peine de déblayer l’épaisse végétation qui y a pris racine.

 (9.260)

Test

Certains évènements te semblent des épreuves. Mais cette appellation révèle ton ignorance. Tu ne sais encore les appréhender pour ce qu’ils sont.

(9.261)

Façonnage

Tu sais que les évènements de ton existence sont l’environnement de ta conscience. Qu’ils la façonnent et oeuvrent à son mûrissement.

 (9.262)

Cheminement

Tu as conscience d’être limité. De mille façons. Pour t'en convaincre, tu notes la quantité limitée de souffrance que tu peux accepter… Tu devines pourtant que chacun a le potentiel de dépasser ces limites… Et tu sais que les êtres en chemin travaillent à cet élargissement…

(9.263)

Etrange animal

Ton esprit ressemble à un animal hybride. A un animal familier. Craintif et apeuré. Réfractaire aux changements et soumis aux habitudes. Et à un animal sauvage. Indomptable, imprévisible et éperdu de liberté.

 (9.264)

Mythe blessé

Tu songes (avec effarement) qu’il t’arrive de gonfler ta fable. De te victimiser.

(9.265)

Vérité oubliée

Tu vis (pourtant)déjà la vraie vie, l’existence idéale. Question. Alors pour quelle raison tu t’évertues encore à la rêver…

 (9.266)

Couverture

Aujourd’hui, ta désespérance ressemble à un trou sans fond. Tu devines (pourtant) qu’il serait possible de le combler d’un seul regard. Mais tu as beau t’y évertuer, tu n’y parviens pas. Et tu continues de glisser.

(9.267)

Agencement

Tu ne cesses de blâmer les faux livres qui peuplent ta bibliothèque (incapable, en cette période, de soulager ta détresse). Tu devines aisément que les vrais ont dû se loger au creux du cœur. Mais tu le sens trop vide pour qu’ils puissent œuvrer à ton sauvetage…

 (9.268)

Imminence

Tu es au bord du précipice. Ta chute sera (sans doute) douloureuse et salvatrice. Encore quelques pas avant de t’éveiller de la longue nuit de l’ignorance…

(9.269)

L’être à l’instant

Note. Vivre comme si demain n’existait pas… Ou mieux… Etre comme si demain n’existait pas… Et mieux encore… Etre à chaque instant comme si l’instant suivant n’existait pas (mais existe-t-il seulement ?)

 (9.270)

Exercice ardu

Tu ne parviens (pas encore) à être. Cet exercice t’effraie et t’ennuie. En vérité, tu le redoutes comme la peste.

(9.271)

Dernière étape

Tu sais qu’exister nécessite un vain chemin d’efforts… étape (néanmoins) nécessaire pour accéder à l’être… long apprentissage et sans doute ultime étape de l’humain…

 (9.272)

Comptes célestes

Une phrase entendue au coin de la rue (à deux pas du parvis de l’église) : le monde perd son âme. Tu t’interroges. Qu’est-on censé gagner en la conservant (quand on parvient à la conserver…) ? Le Ciel : une histoire de perte et de profit… ? Dieu tiendrait-il des comptes d’apothicaire… Tiendrait-il la bourse des âmes… ? Dieu : épicier céleste ? Comment y croire ?

(9.273)

Science intuitive

1+2=3. Tu n’en as aucune certitude. Et tu crains que cette connaissance ne te reste à jamais extérieure.

(9.274)

Existences

Vies multiples… pourquoi en douter ?  Mais comment le montrer ? Comment le prouver ? Serais-tu seulement capable de le percevoir directement… de façon spontanée et intuitive ?

(9.275)

Bonne fortune

Tu as (souvent) le sentiment d’être le descendant génétique de tes ancêtres et l’héritier karmique de ta lignée. Tu t’évertues de faire bon usage (un usage conforme à ta conscience) de cet héritage. Tu tentes d’œuvrer à ta descendance.

 (9.276)

Entre ciel et terre

Tu notes que les bouddhistes et les hindouistes brûlent les corps de leurs morts. Retour à la poussière terrestre et fumée céleste. Intégration dans le grand Tout (l’image est, sans doute, impropre pour les bouddhistes). Tu remarques que les chrétiens enterrent leurs morts dans des tombes, petits carrés de terre nominalisés et séparés entre-eux. Comme s’ils souhaitaient préserver l’identité et la propriété individuelles des défunts. Tu t’interroges sur cette différenciation du destin des dépouilles. Aurait-elle un sens plus profond ? Serait-elle représentative de la façon dont les religions appréhendent l’au-delà ?

(9.277)

Exercice vital

Tu te prépares à la mort. Tu apprends la fin irrémédiable de chaque chose.

 (9.278)

Fil

L’existence ressemble à un ouvrage fragile qui ne tiendrait qu'à un fil. Fil ténu. Fil rompu quand survient la mort. Et fil continu qui relie les existences successives…

(9.279)

Question vitale

Mourir serait-ce continuer à vivre autrement ?

 (9.280)

Sac

Qu’importent les traces que tu laisseras dans le monde ! Seule importe le bagage que tu emporteras au delà de la mort !

(9.281)

Idée stupéfiante

Soudain une pensée terrifiante. Et si plusieurs millions d'années séparaient chacune de nos vies…? Et si on retombait dans l'inconscience entre chaque existence…? Ah ! Que cette pensée t'angoisse ! Révélatrice (une nouvelle fois) de ton indéfectible égotisme !

 (9.282)

Evidence

Tu regardes parfois la vie comme un miracle. Mais il t’arrive (souvent) de te laisser vivre. Tu sombres alors dans la facilité.

(9.283)

Drôles de wanderers

Aparté (vaguement humoristique). Blague d’écrivain-marcheur (Sylvain Tesson et Alexandre Poussin, célèbres marcheurs de l’extrême… de l’extrême plutôt intelligent). Une stupide inversion pourrait (peut-être) décrire certaines de leurs aventures : Pousson-Tessin (poussons tes seins) dans leurs derniers retranchements… Ah ! La belle aventure ! Avec deux grands bonnets sur la tête !

 (9.284)

 

Abattements

Tu observes l’existence des Hommes. Et tu remarques que la vie leur tombe (littéralement) dessus aux deux extrémités de leur existence (à la naissance et à la mort, bien sûr). Mais tu comprends aussi que les émotions, les sentiments, les pensées et les évènements qui surgissent à chaque instant sont également l’œuvre de la vie qui surgit à chaque instant (sur et en eux).

(9.285)

Croisements

Depuis que tu arpentes les chemins du monde, tu n’as croisé que des fantômes égarés qui fuient leur ombre et quelques fantômes affamés en quête de lumière.

 (9.286)

Ponts intérieurs

Les ponts intérieurs demeurent (encore) invisibles et ignorés. Question. Les Hommes sauront-ils un jour les découvrir (et les traverser)… ? 

(9.287)

Délires

Tu notes que l’humanité était (autrefois) abrutie par le travail. Et tu la vois aujourd’hui abrutie par les loisirs et les distractions. Tu te lamentes (sans fin) sur l’impossible désaliénation des Hommes.

 (9.288)

Mystérieux chemin

Tu songes avec effroi à l’effroyable destin humain… soumis au diktat des profondeurs inconscientes…

(9.289)

Chemin ouvert

Tu relèves cette phrase idiote (absurde et à la fois magnifique de vérité) mille fois entendue (que les Hommes ne cessent de répéter) : on ne fait pas ce que l’on veut dans la vie. Tu remarques que cette affirmation incite (en général) à la résignation (une triste résignation) alors qu’elle devrait inviter à transcender son égotisme. A s’abandonner au chemin que la vie ne cesse de nous tracer.

 (9.290)

Misérable rêve

Tu observes le monde. Et tu vois que la grande - la très grande - majorité des pauvres envie les riches. Tu remarques, de toute évidence, qu’ils ne possèdent pas leur richesse mais déjà leur mentalité.

(9.291)

Expression malheureuse

Aujourd’hui, tu gagnes ta vie. Mais l’expression te paraît malheureuse et inexacte. Tu estimes que la vie t’a été donnée. Tu aimerais utiliser une formule plus adaptée : « préserver ta vie » ou « te maintenir en vie ».

 (9.292)

Basse besogne

Travail. Ce mot te terrifie (il t’a toujours terrifié).

(9.293)

Noble labeur

Le mot « travail » devient doux à ton oreille lorsqu’il se pare de la certitude d’aller vers la plus essentielle des activités : être. Etre (sans l’effort compulsif du faire et de l’agir). Être, être seul. Être si proche et si éloigné du monde. N’être rien et être tout à la fois. Être un élément indissociable du Tout.

 (9.294)

Quiétude

Jour de paresse. Tu empruntes cette étrange expression à Thich Nhat Hanh, maître bouddhiste vietnamien. Tu t’octroies une journée de repos, repos du faire où tu ne t'adonnes à aucune de tes activités habituelles (activités spirituelles et méditatives incluses). Tu t’offres une journée de calme, jour de bilan où tu t'évertues de décortiquer ta pratique, de noter tes avancées et les difficultés que tu as rencontrées pendant la semaine.

(9.295)

Envoûtement

Le fou et le sage continuent d’exercer sur toi la même fascination. Tu les envies car ils ne semblent guère touchés par les tracasseries ordinaires (les ridicules tourments de l’humanité commune).

 (9.296)

Solitudes apparentes

Tu notes que ceux qui se sentent seuls (et qui souffrent de solitude) ont l’illusion d’être séparés des autres formes combinatoires matérielles (ils ignorent, en effet, leurs liens innombrables  avec elles…). Ils cherchent désespérément à créer des liens tangibles avec des formes combinatoires dotées de conscience… sans d’ailleurs jamais parvenir à s’en satisfaire…

(9.297)

Regard accueillant

Au fil des jours, tu apprends à écouter les plaintes du monde. A les accueillir le cœur ouvert sans craindre qu'elles écorchent ton âme. Tu regardes (en même temps) la cruelle barbarie qui ronge tes entrailles. Sans craindre de la dégueuler sur le monde. Tu es attentif (également) à la violence que ton cœur recèle. Sans fuir l'abjection qu'il dissimule. Tu regardes la barbarie et l’abjection dans les yeux. Tu les traverses. Et la douceur de ton âme se révèle.

 (9.298)

Amour progressif

Tu apprends progressivement à transformer ton regard sur le monde. Tu avances lentement sur le chemin de l’humanité.

(9.299)

Pertuis coûteux

Tu élargis ta conscience. Tu franchis l’étroit passage obligé et payant (dans tous les sens que le mot revêt). Et tu avances avec crainte et prudence en crachant à chaque pas.

 (9.300)

Recadrage

Tu apprends à éroder tes a priori. Sur la longueur idéale de la pelouse, sur le degré de propreté idéale de la maison, sur la journée idéale, sur le travail idéal. Et sur la vie idéale. Tu apprends (lentement) à désinvestir tes utopies.

(9.301)

Unidimensionnel

Hier soir, film de Beneix, "Rosy et les lions". Beau voyage existentiel à la poursuite de ses rêves. Rêves temporels hors norme (en décalage avec une certaine normalité). Un reproche pourtant. L’absence de dimension spirituelle.

 (9.302)

Intransigeance

Deviendrais-tu (malgré toi) un fanatique du chemin intérieur ? Tu connaissais ta propension à l'intolérance. Mais pour quelle raison s'évertue-t-elle encore à s'exercer si violemment (et de façon si évidente) aujourd'hui ?

(9.303)

Sens

Tu remarques que l’instant présent appréhendé comme fragment d’éternité unique et le sentiment de vivre chaque évènement comme un épisode signifiant permet d’appréhender chaque fait comme un élément indispensable en mesure de révéler quelques vérités pour avancer sur le chemin.

 (9.304)

Esprit ouvert

La vie t’enjoint (toujours) de conserver sans acharnement ni effort un esprit ouvert à ce qu’elle t’offre (selon ta conscience et ta compréhension). Voilà (sans doute) l’une des (seules) grandes règles qu’elle t’intime d’apprendre tout au long du chemin.

(9.305)

 Recommandations triviales

Tu livres enfin (sans grande conviction) quelques affligeants conseils truistiques du cœur. Ainsi tu recommandes d’ouvrir chaque livre comme un passage vers soi-même. De goûter chaque instant comme s'il était unique (à la fois premier et ultime). D’éviter de faire barrage de sa volonté personnelle au grand fleuve de la vie. De ne pas résister à sa force (qui nous écraserait immanquablement) mais de profiter de sa puissance pour suivre son cours… et se laisser porter sur (sans doute) le plus sûr chemin qui mène à l’Autre rive

 (9.306)

 

 

PARTIE 3.3

PAS PERDUS d’EXERCICES JOURNALIERS (du volume 3)

Tour de force

Tu apprends à marcher nu et dépouillé. A renoncer à toute protection contre le monde. Pour offrir aux êtres ta vulnérabilité. Et les inviter à accepter la leur. 

(9.307)

Juste place

Tu acceptes de n'être qu'un infime rouage dans l'immense machine de la vie. Et tu t’assures de ne pas secrètement désirer devenir le grain de sable qui enrayerait le mécanisme. Tu notes que si tu en avais le désir, les éléments du dispositif concourraient impitoyablement à ton écrasement…

 (9.308)

Justesse

Tu regardes (parfois) le monde avec une curiosité innocente (presque naïve). Et tu agis avec une fraîcheur spontanée (presque irréfléchie). Cet exercice te semble (encore) difficile. Il te déroute. Il est si éloigné de tes schémas habituels. Mais lorsqu’il t’arrive d’être innocent et spontané, tu reconnais la justesse de ton regard et de tes actions.

(9.309)

Ange

Accoudé à la fenêtre, tu suis des yeux l’envol d’un oiseau. Un moineau. L’un de ces oiseaux anodins qui n’appartiennent à personne (et qui donc peut-être appartiennent à tous). Lui s’en indiffère sans doute. Il se contente, joyeux et sifflotant, de vaquer, indifférent au monde – au travail qu’on lui a donné. Libre et magnifique. Tu te dis que si Dieu existe, cet oiseau-là le contient tout entier. Comme l’exemple d’une joyeuse soumission à ce que la vie lui offre. 

 (9.310)

Dépendances 

Tu perçois le non-choix comme une liberté. Et l’excès d’options comme une entrave. Tu sens que la charge référentielle, comparative et préférentielle affadit la saveur de toute sélection.

(9.311)

Goût

Note. Seul le dépouillement permet, à tes yeux, de goûter (avec intensité et profondeur) à la merveilleuse saveur de l’ordinaire.

 (9.312)

Rôle

Dans le vaste théâtre du monde, tu sais que nul n'est irremplaçable mais que chacun est indispensable.

(9.313)

Perception

La nécessité et la forme. Tu perçois la nécessité qui surgit, grâce à la vie, du fond des êtres.

 (9.314)

Unions

Tu apprends à mêler ta voix aux chants du monde. Et ton souffle aux respirations du Vivant.

(9.315)

Bienveillance

Au supermarché. A la caisse. Tu éprouves un sentiment de fraternité pour tous les visages qui t’environnent. Tu regardes avec amour ces visages préoccupés par les difficultés et les soucis personnels, ces regards perdus au dedans, ces yeux durs et indifférents, aveugles aux visages alentour. Tu regardes avec tendresse tous ces visages au cœur fermé autour de toi.

 (9.316)

Ouverture permanente

Tu t’évertues à accueillir la vie à chaque instant.

(9.317)

Double mouvement

Tu apprends à accueillir progressivement la Vie pour trouver la Joie. Et tu devines que lorsque tu l’auras trouvée, la vie s’invitera naturellement.

 (9.318)

Chaleureuse sobriété

Aussi accueillant qu'une cellule de monastère. Un reproche dont le monde pourrait t’accabler. Et que grand bien lui fasse ! Voilà pour toi l'image même de la convivialité. L'endroit le plus propice à faire naître la Joie. 

(9.319)

Points de vue

Tu regardes par le fenêtre. Et tu n’aperçois, au-dessus des nuages, nul mauvais temps, mais un ciel infini. En dessous, tu vois un voile de grisaille percée de quelques éclaircis. Mais en regardant avec plus d’attention, tu remarques que les choses apparaissent différemment. Au-dessus des nuages, tu découvres un ciel bleu et infini. Et au-dessus du ciel bleu et infini, le noir le plus sombre, l'obscurité la plus grande. Toute élévation demeure, à tes yeux, un mystère.

 (9.320)

Stabilité

Tu trouves ta verticalité. Tu la laisses grandir et tentes de lui rester fidèle en toutes circonstances.

(9.321)

Issues

Tu apprends à laisser s'exprimer chaque sentiment jusqu'à son extrémité. Tu découvres chaque partie de toi-même (ta paresse et ta frénésie, ton ignorance et ton intelligence, ta violence et ta tendresse, ta haine et ton amour…).  Tu apprends à les connaître. A les aimer et à les accueillir. Tu œuvres patiemment à ta réunification.

 (9.322)

Equanimité

Tu apprends l’impartialité. A accueillir les idées, les émotions, les sentiments, les évènements d’une égale façon. A les accepter sans discrimination. Sans favoriser les uns (ceux qui te semblent porteurs de gains, d’intérêt, de plaisir et de joie) au détriment des autres (ceux qui te semblent porteurs de perte, d’inintérêt, de souffrance et de peine). Tu apprends à accueillir avec distance, bienveillance et impartialité tous les évènements et toutes les situations. Tâche ardue à mille lieux de l’attitude naturelle des êtres soumis à leur perception erronée de la séparation…

(9.323)

Bûcher incandescent

Les aspérités de l’existence sont des coins d’ombre où tu te brûles (encore) souvent. Tu apprends à y demeurer. Tu sais qu’elles seront (bientôt) un abri réconfortant et un tremplin vers la lumière.

 (9.324)

Procrastination

Demain est un autre jour. Certes, mais pourquoi attendre demain ? L’instant qui vient est, lui aussi, différent de l’instant qui s’achève.

(9.325)

Découverte

Tu t’évertues à n’avoir aucun a priori sur ce qui devrait être. A porter, à chaque instant, un regard frais et spontané sur ce qui est. Et tu reconnais l’ampleur de la tâche (et l’âpre difficulté de l’exercice).

(9.326)

Manque d’inspiration

Soirée télévisuel. Débat politique. Tu remarques le manque d’ambition des idées et des programmes proposés par les dirigeants politiques. Tous semblent englués dans l'apparence de la réalité, la séduction des masses et l'ambition personnelle. Mais tu gardes espoir qu’ils s'appuient un jour sur un modèle inspiré par la vie.

(9.327)

Manque d’inspiration (bis)

Note sur les débats contemporains. Débats sans envergure sur le monde, l’art, la science... Intellectuels, penseurs et experts (en tous genres) n’ont rien à envier à l’étroitesse de leurs gouvernants. Le réel perçu par le petit bout de la lorgnette. Doctes aréopages affublés d’une incurable et aveuglante myopie.

(9.328) 

Lâcher prise

Tu tentes de ne t'accrocher à rien sans tomber dans l’indifférence et l’insensibilité. Tu trouves le moyen d'aller plus libre. Tu te laisses traverser, tu accueilles sans retenir, tu laisses partir sans t'agripper…

(9.329)

Cycles infaillibles

Tu observes le souffle (avec attention). Tu sens l’inspiration et l’expiration. Tu inspires et tu expires. Tu vis et tu meurs. Tu vis et tu meurs. Encore et encore. Instant après instant. Jusqu'à la fin des temps. Pour l'éternité.

 (9.330)

Perte

Tu sais que chaque instant vécu inconsciemment est un temps irrémédiablement perdu.

(9.331)

Maintenant

Note. Tu es sans âge. Devant et derrière toi s'étend l'éternel néant.

 (9.332)

Leçons quotidiennes

Tu observes le jour et la nuit. Tu remarques les saisons. Tu vois la poussière qui s'accumule chaque jour, que tu enlèves et qui se redépose le lendemain. Tu prépares les repas que tu manges et que tu évacues. Tu comprends le transitoire de chaque chose, de chaque geste, de chaque acte. Tu apprends l’éternelle leçon des jours qui passent.

(9.333)

Réactions

Tu remarques que l’Histoire présente les révolutions comme de radicales et profondes transformations. Tu ne t’étonnes guère qu’elle ne les présente comme de brutales réactions collectives liées à une frustration, à un mécontentement ou à une haine à l'égard d'un système existant. Pour ta part, tu sais que les vraies révolutions sont toujours lentes, non-violentes, individuelles et intérieures.

 (9.334)

Etranges paradoxes

Marcher en silence dans la nuit obscure…

Rester immobile dans la clarté ombragée…

Et poursuivre son chemin vers la lumière…

Voilà le défi de tout Homme.

(9.335)

Veilleur

Au cœur de la nuit, tu veilles sur tes frères endormis. Soucieux du monde ensommeillé.

 (9.336)

Veilleur (bis)

Tâches nocturnes. Veilleur de nuit. Eveilleur de nuit

(9.337)

Instant miraculeux

Spectacle nocturne. Assis sur un banc, tu contemples le ciel et les beautés du monde. Tu goûtes, en cet instant, le bonheur d’être. La présence aux choses. Enivré par la diversité du réel qui t’entoure.

 (9.338)

Inaptitude

Question. Comment décrire un univers inconnu à la conscience ? Un univers si étranger à l’esprit humain ? Comment imaginer un instant des créatures sans corps. Ni fantômes ni spectres. Des esprits sans corps qui communiquent sans mots. Des échanges directs et sans langage.

(9.339)

Accroissement

Amplification de conscience (début d’expérience). Tu sens ta conscience sortir de ta boîte crânienne et s’élever de sa gangue étroite. Flotter autour de toi. Matière vaporeuse et informe s’élargir autour de ta tête et englober le monde. Etrange sentiment de ne plus te mouvoir dans le monde. Tu sens que les êtres ne se déplacent plus dans l’espace. Mais se meuvent dans ta conscience. Comme si le monde et ta conscience se réunissaient en un seul espace. Ta conscience perd son identité. Elle n’est plus tienne. Elle est la conscience. Et le monde en devient la forme matérielle.

 (9.340)

Matérialisation de la conscience

Expérience (suite et fin). Etrange sentiment que le monde est la forme matérielle de la conscience. Les corps, les êtres, les âmes se meuvent dans cet espace (à la fois matériel et immatériel). Monde et conscience se chevauchent avant de ne former qu’un espace. Le monde devient une sphère infime de la conscience. Et la conscience un espace infini. Tu perçois les bords du monde qui occupe désormais une place infime, changeante, fluctuante et périssable dans l’extraordinaire vastitude de la conscience, espace immatériel et infini, insaisissable, insalissable. Impérissable.    

(9.341)

Extension

Tu connais le monde. Car tu es le monde.

 (9.342)

Mortel croisement

Une pensée triste (et émue) pour les nuées d’insectes qui, chaque nuit, meurent contre les parebrises, les pare-chocs et sous les roues de millions d’automobiles… et les milliards d’animaux (de toutes sortes) écrasés, blessés, mutilés, exterminés… avalés par la sombre et tentaculaire langue de bitume qui recouvre la terre pour la seule utilité des Hommes.

(9.343)

Ostracismes spécifiques

Tu as toujours blâmé la cruauté et l’indifférence (trop fréquentes) des hommes à l’égard des animaux. Tu perçois la grande majorité de l’humanité comme d’ignobles et inconscients négriers qui considéraient autrefois (il n’y a pas si longtemps) certaines catégories humaines comme espèces inférieures. Tu notes qu’il aura fallu plusieurs siècles à l’humanité pour admettre l’absurdité d’un tel ostracisme. Et tu devines que la transformation de la perception humaine à l’égard de l’animal nécessitera sans doute un temps beaucoup plus long…

 (9.344)

Blessure

Tu as un rêve. Tu aimerais participer à la collectivité des Hommes sans meurtrir l’ensemble des formes vivantes du monde.

(9.345)

Rêve communautaire 

Tu te surprends (parfois) à rêver de communauté végétarienne autarcique et solitaire située au cœur du monde et éloignée des Hommes fondée sur le respect intégral (autant que ta conscience l’exige) de toutes les formes du vivant.

 (9.346)

Consciences

Note. Tu es la conscience du vivant. Infime porte-conscience des formes vivantes. Et l’un de leurs modestes porte-voix.

(9.347)

Bouffée d’air

Fin de nuit. Courte promenade matinale, après une longue veille nocturne, dans le parc de la bastide. Vivifiant. Rapicolant…

 (9.348)

Bouleversement

Tu sais qu’une seule phrase peut transformer une vie. Et une kyrielle l’immobiliser.

(9.349)

Pause

Tu décides (donc) de te taire. Et d’apprendre le silence.

 (9.350)

 

FRAGMENTS CONCLUSIFS

 

Œuvre

Les plus belles pages pour l’auteur soucieux de toucher l’humanité du monde seraient de les intégrer à l’être (à sa façon d’être). Tu décides (donc) de renoncer à tes pages pour œuvrer à cette fondamentale essentialité.

(C.1)

 A L’ADRESSE DU LECTEUR

 

Vœu ardent

Conserve ce livre le temps qu'il faudra, ami lecteur. Quand il aura fait son œuvre en toi, offre-le. Tu ne pourrais lui offrir de meilleur destin…

 (C.2)

 

 

A L’ADRESSE DE L’AUTEUR

 

Prétention

Tu avais l’ambition d’initier un nouveau mouvement littéraire : l’essentialisme. Au vu de tes pages, tu admets l’échec cuisant de ton entreprise. Tu devines qu’il convient de t’abstenir du superflu. Bref, tu comprends qu’il te faut arrêter d’écrire. Seule option pour satisfaire tes exigences.

(C.3)

 

 

NOTE FINALE

Tu as conscience du caractère dérisoire de cette longue série de fragments. Et tu perçois (avec acuité… malheureusement) les limites de cet ouvrage, incapable (sans doute) d’éclairer le lecteur dans son existence et son cheminement. Limites de plusieurs ordres :

 

  • Limites liées à  l’inachèvement de l’itinéraire existentiel et à l’inaboutissement du processus spirituel de l’auteur renforcées (de toute évidence) par ses indéniables carences expressives et littéraires ;

  • Limites liées au caractère (inévitablement) tendancieux de cette progression vers la lumière ;

  • Limites liées à la forme particulière des fragments, à leur agencement et à la structure générale du récit ;

  • Limites liées au contenu même des fragments situé aux confins de la philosophie, de la poésie et de la spiritualité (les fragments ne peuvent se cantonner strictement à l’un de ces domaines et ne parviennent (sans doute) pas à trouver leur juste place à l’intersection de ces 3 disciplines ;

  • Limites liées aux caractères limitatifs inhérents à l’écriture, mode expressif sans conséquence réellement signifiante  (à quelques exceptions près sans doute) sur la conscience des lecteurs, le cheminement des êtres humains et l’évolution de l’humanité ;

  • Limites enfin liées au caractère indubitablement limité de l’existence humaine, étape modeste et essentielle (sans doute) sur le chemin vers la Lumière. L’Homme, dans son ignorance de la vie, de la mort, de l’avant-vie et de l’après-mort en est réduit à relater son expérience (et au mieux l’expérience humaine) sans parvenir à la replacer dans un cadre plus large, au sein de l’ensemble du processus qui conduit au désobscurcissement de la conscience.

 

21 octobre 2025

Carnet n°321 Dans l'écume du mystère

Août 2025

Les yeux fermés de l'intérieur

 

 

Sous une avalanche de circonstances ordinaires

 

 

A travers l'épaisseur

La pointe du songe

 

 

Au milieu des cœurs hirsutes

A la résonance si proche du ventre

Sans un mot

L'âme tremblante

Et le reste figé sous la peau

 

 

Encore des signes vainement jetés vers le monde...

 

 

Ici ; sans être sûr de rien...

 

 

La nuit cadenassée

à hauteur des yeux

Et au-dessus

Et au-dedans

Peut-être la promesse d'une clé

 

 

A la pointe de la solitude

Le cœur en équilibre

 

 

Derrière la fièvre

La danse de l'âme

Le rire et la lumière

 

 

Assoupi parmi les pierres

le corps abandonné

 

 

Les mains vaguement en prière

Avec dans l’œil quelque chose de la lumière

 

 

Le cœur comme empalé par le chaos

incapable au milieu de ce monde

d'habiter la paix et le silence

 

 

La boue de l'homme

et ses éclaboussures sur le monde

et ses éclaboussures sur l'esprit

au point où le regard et le ciel parfois s'engrisaillent

 

 

Aveuglément

Nos petites aventures

Allant partout sans jamais fouiller là où il faudrait

 

 

La parole promue

un peu au-dessus de la langue

entre le poème et le silence

 

 

Au fond du temps

Derrière ces grilles infranchissables

A avancer péniblement entre le début et la fin

Cherchant vainement un chemin

Les Sisyphes des heures

 

 

[La posture de l'homme]

Les mains jointes devant soi

Comme si la vie était une aumône

Comme si la vie était une prière

 

 

[A la surface de l'être, de l'âme et du monde]

A peine effleurés

ce qui nous habite

ce que nous sommes

ce qui nous compose

 

 

Dans ce qui émerge de l'impénétrable

Quelque chose, peut-être, de la trahison

porteur d'une semence (presque toujours) infirme et dévoyée

 

 

La nuit encore

Et cette inclination à l'obscurité

Le cœur si étranger à la lumière

 

 

Dans le sillage du Seul

 

 

Essayant de nous réchauffer au faible feu de l'âme

 

 

Des feuilles et des forêts

Des mots et des pas

Un peu à l'écart du monde

 

 

Joyeux comme si le ciel était déjà en nous...

 

 

Les portes de l'âme grandes ouvertes...

 

 

A l'intérieur même de la lumière

ce qui tient lieu de vérité

 

 

A voir la course du monde comme une longue dérive désastreuse

 

 

En nous, quelque chose qui se plie à toutes les exigences

 

 

La tête épaissie par la consistance du rêve

 

 

Les mots bousculés par les remous du silence

 

 

Ce qu'il nous faudra, un jour, payer ; l'incroyable persistance de notre aveuglement

 

 

En nous, une autre lumière que celle du dehors

 

 

Comme par magie

ce que l'esprit dissimule

et ce qu'il fait apparaître

 

 

Au chevet du monde

Là où l'Homme passe, s'enfuit ou se désengage

Le cœur, l'esprit et le corps solidaires (jusqu'aux limites du possible)

 

 

Du ciel incrusté

jusque dans les pas les plus lourds

 

 

Nos vies ; un amas de branchages que la joie embrase

 

 

Sans rien trahir de l'origine ; le déploiement

 

 

De la nuit encore

A l'intérieur du secret

A la lumière de ce qui voit

 

 

En soi ; ce lieu où tout se passe

 

 

Le cœur, la tête et les mains vides qui, en un instant, s'emplissent du monde et qui, l'instant suivant, déposent sur la page ce qui les a traversés, ce qui les a nourris, froissés ou émerveillés...

 

 

A pas pesant parfois

Allant de par le monde avec cette foulée si humaine

 

 

Sous la mémoire

ce qui échappe aux éboulis du temps

 

 

Rien que de l'extraordinaire sous les yeux, au fond de l'âme, au cœur du monde, derrière les visages et les choses

 

 

Dire parfois ce qui nous émerveille

Et d'autres fois ce qui nous meurtrit

 

 

Si serré contre soi ; le monde

 

 

Comme condamné(s) au dehors ; sans le moindre ailleurs

Le cœur sans doute trop lâche et trop étroit pour explorer d'autres routes

 

 

Au bout du cri et du murmure ; le même silence ; antérieur et postérieur à toute expression ; et, si l'on est attentif, présent aussi dans ce qui se dit

 

 

Plongé(s) au cœur d'une nuit si profonde alors que tout flotte comme un rêve... Le monde, notre monde, l'existence, notre existence, l'histoire, toutes les histoires...

 

 

Ce qui danse devant nous

Comme si tout (enfin) commençait à vivre...

 

 

De l'autre côté de l'attente

Dans l'arrière-pays du silence

Là où tout danse au milieu du jour

 

 

A travers les mots

L'exploration de cette immensité si peuplée

La découverte des souffles de la trame

La multitude errante et dérivante

Tout ce qui invite au voyage

 

 

Au plus près de la lumière ; cet Amour sans résistance

 

 

Si bleue ; la danse

Comme si le ciel tournait dans nos bras

Comme si la terre devenait (enfin) un lieu à vivre

 

 

Derrière le saccage

L'enfance décimée

Le cœur dévasté

Et derrière le masque

le visage de l'homme

Et sous les apparences

ce que la terre et le ciel ont dicté

 

 

A travers le vent ; le passage

Du sol au ciel en un instant

 

 

Le cœur raviné par la furie des malheurs qui dévalent les pentes du monde

 

 

Essayer de dire le silence et l'infini

Tenter de transformer la parole en geste

et le texte en présence

et les offrir

comme si l'on voulait abolir les frontières

Voilà l'enjeu de ce qui s'écrit ici

 

 

Les yeux baissés

sur le monde

tantôt par honte

tantôt par pudeur

 

 

En ce monde où tout s'enchaîne

Les circonstances, les corps et les âmes

 

 

Au plus haut de la tendresse

l'obscurité embrassée

 

 

Le cœur hissé au-dessus de ce qui blesse

 

 

A travers la fatigue et le temps

Allant encore...

 

 

Si près de ce qui émerge

qu'il n'y a plus de différence

entre soi et le monde

entre l'âme et le sang

 

 

Des éclats de lumière

à travers l'épaisseur des mots

comme si quelque chose scintillait sous la langue

 

 

Sous la douleur

le renversement de l'âme

et le dévoilement progressif du mystère

 

 

La vie depuis toujours

La vie à jamais

 

 

La parole éruptive

comme deux mains jaillissant

de l'épaisseur du monde

de la pâte du temps

 

 

Le cœur renversé

énigmatique

sur son socle bancal

laissant entrevoir la pente et la chute à venir

à travers le sang qui coule

et édifiant déjà sa ruine

comme un triomphe

 

 

Au plus près du vivre ; la parole

offrant à l'existence une humble tribune

comme s'il (nous) fallait davantage que des gestes

 

 

L'encre restituant inlassablement l’œuvre de l'âme et du monde

 

 

Là où le temps faiblit

devient une faille

l'instant tente de s'extirper de sa gangue continue

pour se hisser sur la pierre

et au fond de l'âme

afin que cesse le rêve

et que soit célébré l'éternel

 

 

« Travaillé(s) » inlassablement par le mystère

 

 

Enchevêtrés

le minuscule et l'immensité

au fond de l'âme comme au cœur du monde

 

 

Le cœur effacé dans l'équation du rêve

comme si l'on voulait nous voler l'innocence

comme si l'on voulait remplacer le ciel et la lumière

par une épaisseur impénétrable

 

 

La faim, la semence et le meurtre

sans alternative

depuis que le monde est monde

 

 

Au terme du voyage

Au commencement de la danse

En ces lieux où l'on se moque des figures, du rythme et des pas

En ces lieux où la sauvagerie côtoie la plus haute intelligence

En ces lieux où la seule clé est le sourire et la joie de l'âme

 

 

Ici

sans mot dire

Le silence scellé au fond du cœur

 

 

Les livres ; ces si précieux amis...

 

 

Un écart à peine

sépare la danse du poème

la bête de l'homme

la terre du ciel

l'idiot du sage

C'est à partir d'une origine commune

que le monde s'est diversifié

et c'est grâce à cet infime décalage

que l'on peut distinguer ce qui a été engendré

 

 

De plus en plus proche des bêtes

Le cœur de plus en plus sauvage

 

 

Si tendre

ce regard sur le monde

 

 

La parole sylvestre

comme si la sève avait remplacé l'encre sur l'écorce blanche

 

 

Le cœur dévasté par le désastre

L'âme si noire à force de malheurs

 

 

La terre dévastée par le passage de l'homme

Ce que nous dit l’œil de la bête, le cœur des plantes, l'âme du monde

Cette célébration partout de la mort au profit d'une seule espèce

Ces génocides sans résistance ; presque sans voix pour s'indigner

Ce qui blesse – et attriste – ce qu'il y a de plus sensible en nous

 

 

Le cœur morcelé

à force de piétinement

malgré la beauté des choses et l'amitié du monde

 

 

Par-delà l'abondance et les excès

ce qui, en nous, aspire aux joies de la frugalité

sur cette terre où les ressources sont limitées

sur cette terre où piller est un sacrilège

 

 

Le cœur plein d'ombres et d'images

 

 

Quelque part

sur les décombres du monde

Sous cette lumière sombre

qui donne à la langue sa couleur

 

 

La parole tremblante

encerclée par les illusions du monde

usée par les usages prosaïques

cherchant un trou dans le miroir

une faille dans les reflets

Une trouée dans la nuit

pour témoigner de la beauté du réel

 

 

Lieu de vie et du voyage

Et socle du langage

Cette âme tachée d'encre et de monde

 

 

Expressément

L'Amour ou le massacre

selon la trajectoire de la lumière

 

 

Encore si près du sommeil

l'esprit et le monde de l'homme

comme privés de lumière et de sensibilité

 

 

A la verticale du plus vétuste

ce qui nous attend

 

 

Le sacré au milieu des larmes

 

 

Au fond de la nuit

Sous les étoiles

Nos malheurs comme amplifiés

 

 

De la même couleur que la nuit

Ce que nous élaborons pour tenter d'y échapper

 

 

Sur cette pierre un peu âpre

Le goût d'autre chose

et, peut-être, le plus inexorable

 

 

L'échine fuyante

sous les coups et les malheurs

 

 

Sans jamais rien atteindre

Le cœur comme empêché

Le doigt pourtant pointé vers la lune

Le bras pourtant tendu vers l'horizon

A courir en vain jusqu'au ciel

Ainsi trop souvent vivent les hommes

 

 

Sous la lune

L'âme aussi tremblante que les frondaisons

Le séant sur la pierre blanche

où se reflètent quelques étoiles

Le cœur absorbé par l'immensité nocturne

 

 

Matin d'herbe fraîche et de rosée

Matin encore empli de rêve et de nuit

alors que le soleil apparaît à l'horizon

 

 

C'est au fond du cœur que s'invente une joie affranchie des circonstances

 

 

Comme au dernier soir du monde

Le cœur en cendres

Les larmes qui coulent sur la joue, sur la pierre et le sang séché

A la manière d'une âme encore pleine d’innocence

 

 

Sans rien céder aux critiques, aux menaces, aux hurlements

Sur le socle mouvant du monde

Le soleil entre les mains

 

 

La courbure mystérieuse des destins

Et son lot de surprises

Pas à pas sur le chemin

 

 

Jetant tout dans le feu du silence

 

 

L’œil si vif qu'il pénètre le réel jusqu'à l'essence

 

 

Inavouable parfois

ce qui s'écoule du fond du cœur

 

 

Là où est le feu et la folie

Au cœur de la trame

comme au fond des yeux

 

 

Le Dieu céruléen

dépourvu d'images et de sang

sans croix ni couronne

Juste le cœur, l'infini et la lumière

 

 

A marcher là où le silence a laissé quelques traces...

 

 

Le désarroi du cœur parfois

devant l'impuissance de la parole

 

 

A se plaindre du temps passé et du lieu d'où l'on vient

A s'inquiéter du temps à venir et du lieu où l'on va

(Presque) sans jamais se soucier de l'instant que l'on vit et du lieu où l'on est

 

 

Dissoute l'obscurité

A l'instant où frappe la lumière

De la même manière que l'homme s'éclipse

lorsque apparaît le Divin

 

 

Depuis l'origine

Allant aussi loin que possible

puis retournant vers elle

Le destin de tout ce qui existe

 

 

Le cœur trempé dans tant de poèmes

que, dans les veines, l'encre et le rêve

ont remplacé le sang

 

 

Sans que nul ne sache

ce qui peut advenir

au cœur de la disparition

 

 

La danse de l'âme

entre la pierre et le ciel

sous le regard indifférent des astres

 

 

Au-delà des mots ; le souffle

Quelque chose de l'enjambement

Un allant ; une manière de s'élancer ;

de sauter par la fenêtre du réel ;

de s'offrir un grand plongeon

dans l'immensité

 

 

Le cœur

Au bord du précipice

A la frontière de la démesure

Porteur peut-être des tout derniers éclats de l'homme

 

 

L'invisible teinté du sang que nous faisons couler ;

et drapé de tous les linceuls du monde

 

 

Là où l'illusion n'est plus qu'un voile en lambeaux

qui ne sépare plus l'obscurité de la lumière

ni ce qui est vu de celui qui voit

 

 

Derrière l'illusion (cet enchevêtrement d'images)

le réel intact

 

 

Au pied du monde

Ce que les âmes ont abandonné

 

 

Achevé le temps du Dieu du dehors

 

 

Les yeux grands ouverts sur le sommeil du monde

 

 

Le bol tendu devant l’œil qui passe et la main indifférente

Mais sous un ciel qui a vu et qui offre son assentiment

en faisant tomber un peu d'or dans notre sébile

 

 

Sans jamais en avoir l'air

Le plus nécessaire

et le plus précieux

 

 

Derrière la mosaïque de figures

Le même visage

Derrière la fragilité et la finitude

La puissance et l'éternité

Derrière l'effervescence et le bruit

Le silence et la tranquillité

Cet incroyable mystère que nous sommes

 

 

Poème où tout est tissé de monde et de Divin

où tout se mêle à la douleur et au merveilleux

 

 

Qu'importe la mémoire

La parole aussi neuve et innocente

que l'esprit et l'âme en sont capables

 

 

Cette étrange poussière qui flotte devant l’œil qui donne au monde une allure de rêve

Comme si tout était recouvert d'un voile pulvérulent

 

 

L’œil témoin du ciel et du monde

des élans et des tentatives

des drames et des mascarades

de toutes les simagrées

de toutes les cécités

 

 

Par-delà les figurants et les assemblages

Le mystère

Et les questions (toutes les questions) de l'homme

Et l'écoute nécessaire pour résoudre toutes les énigmes

et percer tous les secrets

 

 

Une légère traînée de poussière derrière nos pas

ce que récoltera le monde après notre passage

Et pas davantage

 

 

Par-dessus les ornements

Le déploiement de la parole

Piétinant les rêves et le superflu

Pointant l'essentiel pour les âmes

 

 

Le bleu de l'enfance

faisant fi des désirs et des crimes

comme hissé à la pointe d'une hampe

et devenant, malgré lui, l'étendard des âmes innocentes

 

 

La lumière impliquée clandestinement

dans la boue et les légendes du monde

accompagnant même la bêtise hargneuse des foules

et l'aveuglement des assassins

S'investissant dans le dessein des civilisations

pour donner aux vies obscures

un peu de perspective et de clarté

 

Exilé du monde et de la page

L'âme et l'encre vagabondes

 

 

Hors de l'échiquier du monde

 

 

Une vie à la dérobée

dans les interstices et les marges

 

 

Le cœur écarté

comme si seule la fable comptait

comme si l'histoire avait plus de poids que le silence

comme si la nécessité empêchait de voir le bleu du monde

 

 

L'âme forgée par les épreuves

 

 

Le cœur mille fois écarté

pour survivre aux péripéties du voyage

 

 

La tête parfois plus proche de l'écume que de l'énigme

 

 

Autour du bleu

Le silence

L'âme sans âge qui danse

Les mots ciselés par l'expérience

Le chemin à travers l'obscurité

 

 

Sous les auspices du vent et de la solitude ; le voyage

 

 

Comme une très ancienne parole née, peut-être, du premier souffle

 

 

Tant de portes au fond du regard

et qui débouchent sur l'espace du cœur

cette immensité qui se prolonge

jusqu'aux plus lointaines périphéries du monde

 

 

Allant entre le sourire et l’effritement

dans cet intervalle terrestre

où tout finit par nous fausser compagnie

où tout finit par rencontrer la lumière

 

 

La porte de la chambre ouverte sur la forêt ;

sur les arbres, le ciel, les collines et l’horizon

Près du gîte des bêtes

Les yeux posés sur le vivant

Aux lisières du royaume sauvage

Le temps d'une nuit

Le temps d'une vie

 

 

La mort écartée d'un geste respectueux

Le regard posé au-delà des apparences

Aux confins du plus étrange

Là où le réel perd son déguisement

 

 

Par-delà la rudesse et l'indifférence

Le monde posé au-dedans du regard

qui échappe aux âmes trop peu tremblantes

et aux esprits trop engourdis

 

 

Entre les mains

Le cœur vivant

L'âme du monde

La pointe du rêve

Mille possibles

 

 

La souillure hissée

jusqu'au faîte de l'âme

Sans doute l'un des pires sortilèges

 

 

Le bleu répudié au profit du rêve

 

 

La peur enfilée comme un déguisement tenace

 

 

Dans la paume

Des lignes et un chemin

La vie ; la mort

Peut-être un destin

 

 

Nous écartant de la longue file

Allant là où il n'y a ni pair ni trace

 

 

Le cœur animal

Si proche du mystère

Libre et vulnérable

Sous ce ciel de neige

Cherchant une âme

peut-être un visage

un peu de chair

ou un abri

Arpentant indéfiniment

le monde sauvage

 

 

Accolé aux cendres

Accolé au temps

Parcourant le ciel et la terre

A la recherche de l'origine du monde

 

 

Le souffle précurseur

Explorant les mondes

S'insinuant partout

Vigoureux

Endurant

Indestructible

 

 

L’œil dénudé

comme l'âme et la chair

Allant sans charge

A travers le pays des hommes et de la langue

 

 

Entre les extrémités du temps

ne connaissant que trop la variabilité de l'âme

et la grande diversité des états

zigzaguant entre toujours et jamais

 

 

Des rêves sans couleur

des signes en noir et blanc

comme une étrange calligraphie

au fond de l'âme

quelque chose de l'absence

Aussi beaux que les paysages abrupts et pentus du cœur

 

 

A travers l'innocence

La seule étreinte possible

 

 

A la suite de cette longue filiation ;

quelques souffles, quelques signes, quelques pas

 

 

Là où la langue est un soleil

Entre les lèvres de celui qui parle

Le mystère et les mots tressés ensemble

comme le silence et la lumière

 

 

Au-delà du voyage

et des seuils franchis

L'itinéraire intérieur

déjouant toutes les chausse-trapes

du désir et de la mémoire

offrant à l'esprit le plus beau des promontoires

 

 

Dans la courbure naturelle du monde

La vie

Et le bleu-remède

Ce qui n'a de nom

qui illumine la danse et les pas

et qui donne à l'écart

le vertige des premières fois

 

 

Où que l'on soit

La possibilité du retour et du recommencement

 

 

Le cœur parfait

appuyé sur le vent

ouvert aux choses de la terre et du ciel

prompt à se prêter à tous les jeux

allant indifféremment vers le saccage ou la préservation

obéissant à l'Amour et aux exigences des situations

 

 

Le rêve enroulé autour du cou jusqu'à la suffocation...

 

 

Le geste arraché à l'absence

Si proche de l'invisible

Mêlant l'âme à toutes les choses de ce monde

 

 

Le ciel à genoux

devant tant d'ignorance, de maladresse et de sang

 

 

Faisant peu à peu glisser les choses hors de soi

jusqu'au parfait détachement

 

 

A travers les mots ; à travers la voix – c'est l'âme toute entière que l'on entend

 

 

Cet espace au fond du cœur qui – bien mieux que la tête – peut approcher la vérité

 

 

Auprès des arbres et de la lumière

Sans maître, sans croyance, sans vérité

Entre la pierre et l'infini

 

 

Au faîte de l'absence ; là où tout s'inverse et se révèle

 

 

A même la chair ; l'aventure

L'esprit engagé dans l'expérience

 

 

A partir du feu et du souffle

Le déploiement de la vie

Les pas bridés par le possible ;

rencontrant (inévitablement) les limites de la matière

 

 

Nous frayant un chemin

au milieu des vents

Allant ; allant

l'âme et la chair se frottant

aux aspérités du monde

 

 

Le cœur humide

Et le langage engagé dans l'expérience sensible

entre la roche et la feuille

entre le feutre et l'étoile

La parole aussi vivante que l'âme

 

 

Le réel mêlant l'infini et le monde ;

l'invisible et la matière

Le dicible et l'ineffable

sur fond de silence et de prière

 

 

Aux mains du réel

L'âme envoûtée

par la couleur des choses

et les textures du monde

 

 

D'une enfance à l'autre

sans jamais grandir

 

 

Au fond du cœur

Le plus précieux de l'enfance

 

 

Vivant

parfois à la manière des nuages qui traversent le ciel

parfois à la manière du ciel qui voit défiler les nuages

 

 

De l'autre côté du muret de pierre

L'envers de la fable

La face lumineuse du monde

 

 

Par-dessus le faîte

La vie vraie

et la lumière qui s'offre

au cœur arrivé au terme de son apprentissage

 

 

Par-delà les rives et les horizons

Par-delà la course folle des hommes

Par-delà ce que perçoivent les vigies

Par-delà les mythes et les fables

Sifflant dans le vent

Le cœur posé sur la grève déserte

L'esprit de celui qui regarde au loin

Et son inénarrable aventure vers l'invisible

qui règne sur les âmes de ce monde

 

 

Le cœur battant

A force d'épreuves et de voyages

A force de tours et de découvertes

Lancé dans le chenal des conquérants

Si obstinément

Loin des foules et des arènes

Jetant toutes ses forces

dans l'exploration du moins connu

 

 

La main de l'aube

Et la main du temps

Si serrées dans les nôtres

 

 

Le cœur sous les nuages

Au milieu des fleurs fanées

Entonnant une prière pour les vivants

 

 

L'infini s'insinuant

à travers les plaies de la chair

et les peines de l'âme

partout où règne la douleur

 

 

Sur cette ligne infinie

tant d'âmes se sont posées

ont cheminé avant et avec nous

accompagnant nos découvertes et nos pas

 

 

Dieu derrière nos yeux fermés

dans notre main tendue

dans notre poing brandi

partout où nous avons essayé de le remplacer

 

 

Dire l'homme, l'âme et le monde

 

 

Le geste

Le ciel

Et le poème

 

 

S'asseoir sous les frondaisons

et ressentir ; et regarder la vie

 

 

Pas après pas

Page après page

Sur le même chemin

 

 

Des mots

Parfois comme une caresse

Parfois comme un cri

Parfois comme une secousse

 

 

Seul le vent décide de la direction

L'âme, elle, se laisse mener

 

 

Face au poème

L'âme ravie

Et le cœur incliné

 

 

Ce qu'est chacun

exactement ce qu'il faut

 

 

Le cœur parfois aussi blanc que la neige

 

 

Face au ciel

Face au monde

Face aux hommes

Le même regard libre

mais le cœur attaché

 

 

Fidèle au jour

Fidèle au monde

Et à l'écart nécessaire

 

 

Au cœur même du jeu et de la trame

 

 

Au milieu de l'abondance et de la frivolité

Quelque chose de l'ascétisme et du dépouillement

 

 

Une parole où tout est emmêlé

Quelque chose de l'âme et de l'infini

Des bribes de monde

Et des fragments de silence

Un élan irrépressible vers l'invisible

 

 

Passager provisoire d'un monde précaire

Allant comme vont les bateaux, le vent et les étoiles

 

 

Sous la blessure invisible

Le soleil promis

Et l’œil encore humide

 

 

Au fond de la blessure

Quelque chose de la joie silencieuse

Une manière de sourire et d'être présent au monde

qui révèle l'état le plus secret de l'âme

 

 

Le cœur fripé

à force d'avarice

à force d'étroitesse

à force de repli

 

 

L'état du ciel

et l'état du cœur

après l'orage

 

 

A tâtons

dans l'obscurité

Le cœur qui cherche

 

 

Dans les tremblements de la chair

et les battements du cœur

Ce que révèle la rencontre

 

 

Le cœur étendu

sur sa terre originelle

Revenu d'exil

sans cérémonie

retrouvant intact son royaume

aussi seul aujourd'hui qu'autrefois

 

 

Si solitaire

celui qui va

explorer le monde

arpenter le dedans

ne supportant que Dieu pour compagnie

allant sans attache

sans jamais se contenter de l'horizon

 

 

L'aube au sortir du sommeil

Cette lumière rêvée

Cette lumière tant espérée

comme une cathédrale

après tant de songes et de prières

 

 

Seul dans la vastitude du monde

le cœur au-dehors

accroché à l'âme

qui surplombe le sommeil

qui enjambe la fièvre

qui arpente l'autre versant de la nuit

 

 

A voyager léger

et sans assistance

au gré des vents et des étoiles

 

 

Accueillant tout ce qui s'invite

ne laissant rien à la porte de l'âme

et qu'importe que le cœur ou la chair

soit caressé(e) ou meurtri(e)

 

 

Le geste

A la manière d'une calligraphie

Quelques traits invisibles

dessinés depuis les profondeurs de l'âme

 

 

Le cœur si serré par l'inoubliable

 

 

Au milieu des astres éparpillés

Au milieu des visages dispersés

La même énigme

 

 

Entre Dieu et l'homme

la distance nécessaire

à la découverte du mystère et des origines

 

 

En ce monde

où tout est si parfaitement divers

si parfaitement ajusté au reste

avant que l'homme ne saccage la terre et le vivant

et prépare (malgré lui) une ère nouvelle

où tout deviendra synthétique et immatériel

et où l'on vivra sous le règne

de la similitude, de l'interchangeabilité et du remplacement

 

 

Abandonné(s) à la vie

à la mort

au monde

et aux circonstances

comme un brin de paille

porté par le vent

 

 

Rien qu'un nom

pour croire en son devenir

en son déploiement

Sous les yeux de ceux qui ignorent

 

 

Emporté jusqu'à cette rive

où rien ne peut être bâti

aussi vide qu'essentielle

et que nul ne peut faire sienne

 

 

Le cœur porté par le voyage

jusqu'au point de retournement

 

 

Sur la terre

Sous le ciel

Au bord de l'énigme

 

 

Au-delà des fables, des possibles, du hasard

Ce qui, de loin, ressemble à une chute

Et, de près, à un envol

Et, de l'intérieur, à une délivrance

Quelque chose qui a le goût de la vérité

 

 

Coincée sous le sommeil, un peu de lumière

 

 

Toutes les choses

Tous les êtres

Tous les états

L'âme, la vie, le monde, le temps, la mort

Parfaitement réversibles

 

 

Sans raison

La vie qui danse

 

 

La nuit

Et le sommeil des hommes

Identiques depuis le premier jour du monde

 

 

Dans la compagnie d'un Dieu silencieux et sans préférence

 

 

Au cœur du destin

La ronde des visages

Mille détours et mille chemins

Sous un ciel sans consigne

Ce que l'homme – en général – relègue à l'obscurité

 

 

Vers le silence et la joie

Bien plus que ce qu'il y a à en dire...

 

 

Auprès de ceux qui n'ont ni rite ni croyance

L'âme au cœur de l'incertitude

La vie sans socle

Allant comme la fumée et les nuages

Sur ce chemin étrange

où rien ne peut survivre

 

 

Sans rien atteindre

Sans rien réussir

A patauger dans l'indécence et l’obscénité

Et ne trouvant rien qu'un gisement d'excréments

 

 

Aux premières heures du jour

Le plus clair du monde

La terre dans ses habits de lumière

Et cette joie si vive

Et ce regard si innocent

 

 

Au cœur de cette étrange géographie du langage

où le silence tient une place si centrale

 

 

La gorge sèche

à force de mots

à force de joie

 

 

Sous la magie des rayons du soleil

qui transpercent les sous-bois

donnant au monde

cette étrange atmosphère des premières fois

 

 

Agenouillé

devant les visages du monde

comme devant un paysage de sable

si fragile – si provisoire

qui sera bientôt emporté par le vent

et la main de Dieu

avec un sourire au fond de l'âme

 

 

Si vaste cette nuit

presque autant que le ciel et le mystère

 

 

Sur cette route étrange qui mène au silence

 

 

Encore dans l'écume du mystère

 

 

Au bord de l'oubli

Ce qui s'exhibe si humblement

 

 

Au-delà du cœur

Au-delà du temps

Ce qui échappe (si adroitement)

aux aléas de l'existence,

à l'hostilité du monde

et aux griffes inévitables de la mort

 

 

Le cœur affranchi des transactions

Le regard vaste et libre

La preuve qu'une alternative

est possible en ce monde

 

 

Quelque chose de vague

peut-être un territoire

peut-être un passage

un voyage sans doute

vers un lieu que chacun ignore

 

 

Accordé à la vie sans cesse changeante

Le cœur communautaire

et l'âme aventureuse

 

 

Franchissant seuil après seuil

Sans jamais s'en rendre compte

 

 

Le sort des bêtes fixé – malheureusement – par la faim et l'humeur de l'homme

 

 

Du fond de l'âme

Le voyage

 

 

Là où la terre se jette dans l'infini

Là où le monde pèse moins lourd que l'âme

Là où tout n'est plus que tendresse et vibrations

 

 

Le cœur parfois entaillé par la trame

 

 

Les tremblements de la chair face à la lumière

 

 

Le cœur de plus en plus sylvestre et solitaire

 

 

L'âme si proche du secret

 

 

Sur cet étrange sentier qui mène au mystère

 

 

Mille manières de vivre auprès de la lumière

 

 

Le cœur pressé de découvrir ; contraint d'explorer ; puis d'apprendre peu à peu à devenir le territoire à arpenter

 

 

Délaissant peu à peu les mots pour la vie sauvage

 

 

Le cœur infiniment reconnaissable

à travers cette manière d'être au monde

comme une signature infalsifiable

 

 

Réduits parfois à la langue

Les gestes de l'âme

comme empêtrés dans les mots

Vague éboulis

dans cette avalanche un peu absurde de signes

 

 

A écouter en soi

la respiration du vivant

A déceler ses origines et ses intentions

comme s'il s'agissait d'un livre ouvert

 

 

Le cœur bondissant

hors de l'alignement

animé par ce désir un peu fou (mais si légitime)

de faire cavalier seul

d'explorer l'existence et le monde à sa façon

 

 

Au cœur du mouvement

Mille fenêtres ouvertes

sur l'immobilité

 

 

Ni trace

Ni voix

Seulement un immense feu de joie

au fond de l'obscurité

 

 

En lettres blanches sur la grâce

cette étrange inscription

que ne réussissent à lire

que ceux qui se sont affranchis du langage

 

 

Une partie de l'âme

encore dans le sommeil

Et l'autre sautant à pieds joints

au cœur du merveilleux

 

 

Tant d'équivoques

dans ce que nous appelons la vérité

 

 

Écouter le monde au loin

Et le vent

Et les bruits de la forêt (tout proches)

Dans un sentiment de joie inouï

 

 

Le cœur innocent

posé sur la main ouverte

 

 

A regarder le monde

depuis la pointe de l'âme

 

 

Tout danse

Se sent vivant

puis, un jour, se désagrège

sous la lumière impassible

 

 

L'âme portée en étendard

flottant au vent

Et sur nos épaules nues

la couverture de l'innocence

 

 

Des traits sur la pierre

Des traits dans le ciel

qui se rejoignent dans l'atelier de l'âme

avant de se transformer en mots sur la page

 

 

Des mots hésitants

Et des gestes tremblants

comme si rien ne pouvait (réellement) s'afficher avec certitude

 

 

L'arbre

La fleur

La bête

La pierre

Le ciel

Le vent

Tel que nous vivons le monde

Et tel qu'il se dessine sur la page

 

 

Des larmes

Comme un élan de tendresse et de joie

Une douce ivresse

 

 

Qu'est-ce qui se cache au fond de la chair en plus du souffle et du feu ? Serait-ce donc un peu d'âme ?

 

 

Ce que l'on caresse ou encourage

et ce que l'on dévaste ou anéantit

sans même le savoir

à travers notre manière d'être au monde

 

 

Le ciel ancestral

sous nos yeux ébahis

Si brumeux

que l'on se croirait

plongé dans quelque rêve étrange

 

 

A mesure que le cœur s'éclaircit

le monde, bien sûr, devient moins sombre

 

 

L'âme explorée comme un territoire

 

 

Le cœur et le regard

la seule issue pour l'âme, l'homme et le monde

la seule perspective possible

pour transformer le destin terrestre

 

 

Au cœur de ce rêve d'arbres et d'oiseaux

de nuages et de rosée

de bêtes et de rochers

le monde célébré comme une fête

 

 

Au plus près du sommeil

cet élan mécanique

coupé du ciel et des étoiles

coupé de l'âme et des vivants

si bestial

si peu sensible

si atrocement humain

 

 

Blottis à l'intérieur

le parfum du Divin

le goût de la fête et du silence

mêlés au souffle de l'homme

 

 

Dans le vertige de l'écart

quelque chose de fou

quelque chose de vrai

affranchi des farces et des faux-semblants

 

 

Le rêve exposé

Jamais expliqué

Imbibant l'âme et le monde

les gestes et les yeux

 

 

Le goût si tenace de l'impensable

 

 

Nourrir l'âme, la terre, le reste

d'un regard ou d'un geste tendre et hospitalier

 

 

Le cœur si plein du mystère

Pourquoi irait-on explorer ailleurs...

 

 

Rétif aux malheurs

Les stoppant d'un regard

Les faisant rebrousser chemin d'un sourire

 

 

La joie si présente

si manifeste

si expressive

qu'elle accueille, nourrit,

transforme et emporte tout

 

 

Le cœur sauvegardé

dans sa gangue de poussière

sur ces terres arides et reptiliennes

où la tendresse et la lumière

se font bien rares

 

En soi

les malheurs et les tracas

enrobés de quelques paroles

et d'un peu de folie

pas assez sans doute pour jouer avec

et danser sur la pente de la joie

qui, vue depuis le monde, semble bien peu fréquentée

 

 

Partageant la misère

et l'opportunité d'y échapper

 

 

L'homme jetant ses dernières forces

dans cette civilisation sans avenir

 

 

Depuis toujours

Le cœur véritable

 

 

La lente métamorphose de l'âme

passant du néant à l'épreuve

puis de l'épreuve à la joie

au cours d'un long et rude périple

 

 

D'un même élan

Ce qui se perd

et ce qui se trouve

 

 

Depuis des millénaires

la faim, le désir et l'oubli

et son lot (inévitable) de meurtres et de profanations

 

 

Quelque chose, peut-être, qui ressemblerait à un destin

 

 

Ce que l'on rencontre

offrande aussi (bien sûr)

 

 

La tendresse et la lumière

par-delà la mémoire et l'imaginaire

 

 

Le cœur en friche

sans revendication

sans autre récolte que la joie

 

 

Les yeux à l'intérieur

Et le geste affranchi des nécessités du monde

 

 

L'âme aussi près que possible des choses de la terre et du ciel

 

 

Oublié l'alphabet du silence

comme l'atteste cette abondance de mots

 

 

L'expérience intérieure

Libre de toutes les mainmises

 

 

Écrasés par la monstruosité du monde

ces quelques fragments d'innocence

 

 

Pas à pas

au cœur des ténèbres

 

 

En retrait du monde

Le labeur discret

Le cœur silencieux

Mais l'âme vigoureuse

 

 

La forêt

Et les bêtes

Si organiquement

Comme si rien ne nous séparait

 

 

Le don et l'étreinte plutôt que l’échange

 

 

Le cœur

au sommet de l'échelle

depuis l'origine

bien plus que les instincts, la discorde et le chaos

bien plus que le désir, le sang et les lois de la terre

 

 

L'Absolu

infailliblement

en dépit de l'éphémère

 

 

La calligraphie du moins certain

sur les pages tremblantes du monde

 

 

Amoureux de ce qui nous donne cette étrange allure de nuage

 

 

Le fond de l'âme

si souvent ignoré

si souvent méconnu

comme si l'on préférait

la chair à la lumière

la surface à la profondeur

 

 

Soupesant la valeur de la parole esquissée

au regard de ses liens avec l'âme et la vie

Trait après trait

ignorant la gloire et la taille de l'auditoire

préférant s'offrir au ciel et aux nuages

 

 

Seul

et sans devenir

Le ciel parfaitement lové

sous les paupières

 

 

Si proche de tout ce qui a été estropié

Si proche de tout ce qui a été déconstruit

Plein de plaies, de bosses et de néant

mais le cœur joyeux à présent

 

 

Patiemment le poème

Comme s'est défaite la mémoire

 

 

Bout d'étoffe calligraphié

à la manière d'un sac et d'une fenêtre

gracieusement offert(s) aux âmes de ce monde

 

 

L'âme patiemment évincée

par le règne du monde

malgré les sourires et les poèmes

malgré le labeur incessant des innocents

 

 

Le cœur usé

par l'usage du rêve

avec encore un peu de souffle

quelques élans de vie

au fond de l'âme de ceux qui résistent

 

 

Au creux de la main

par-dessous les cales

l'innocence qui guette

la justesse du geste

 

 

Par-dessus ces pierres millénaires

notre âge ridicule

 

 

Quelque chose du silence dans tous ces mots offerts

 

 

Là où l'on fouille

pour pouvoir célébrer plus encore

la vie et le travail de l'âme

 

 

La terre dessinée

autour des saisons

dans l'axe de l'arbre et du soleil

la tête aussi haute que les montagnes

la chair-océan

et les âmes qui passent comme des nuages

 

 

Ce que l'on entend

à travers le hurlement des bêtes

toute la détresse du monde

 

 

Folie impétueuse dit-on

alors que les têtes acquiescent

ou essaient parfois de résister au chaos intérieur

à la danse tumultueuse des forces

qui s'opposent ou se chevauchent

Le monde, l'homme et l'âme tels qu'ils sont

 

 

Tout mélangé

Le délire et la sagesse

Le cri et le poème

La bête et l'homme

Le meurtre et la prière

Le rêve et la réalité

 

 

Au cœur des pas

La nuit qui se retire

Le souffle de l'âme

guidé par la naissance de la lumière

 

 

Le rêve commun

depuis toujours

au-delà des combinaisons de chair

au-delà même des désirs de l'âme

Le ciel et la paix

Et la terre libérée du délire et des prières

 

 

Et si au lieu de dire, il nous fallait seulement aimer

 

 

A l'intérieur

comme les pierres respirent

Le cœur par-dessus les murs

parcourant ainsi l'espace

Loin des assemblées

et du long cortège des âmes endormies

 

 

Au cœur de la matière dansante et bruyante

Ce qui peut être vécu depuis l'immobilité et le silence

 

 

A la cime de l'innocence

Le mystère

Une forme indicible de joie et de liberté

Bien au-delà du rêve et du poème

 

 

Le cœur si sauvage

après avoir longtemps erré autour du sommeil

s'extirpant du périmètre

enjambant la lisière

pour échapper aux jeux du monde

et aux ambitions des hommes

 

 

Derrière les rideaux du ciel

La clarté

comme à travers un rêve

 

 

Des restes de rêves

Et des jeux clandestins

Comme si tout était autorisé à revenir

Comme si tout était autorisé à se déployer

 

 

A travers le moins certain

A travers le plus précaire

L'étrange surgie du mystère

 

 

Incapable(s) de créer un monde frugal et joyeux

Haïssant le naturel et l’innocence

N’œuvrant qu'à la gloire destructrice de l'homme

 

 

Le cœur retiré

Imperceptiblement

Se redressant au rythme lent de l'arbre

Indifférent aux commentaires

aux critiques et aux compliments

 

 

Dans le sillage imperceptible du silence

 

 

Comme un souffle inconnu

ce bouleversement de la terre

si différent des révolutions d'autrefois

où hier et demain se tenaient par la main

où les choses suivaient leur cours naturel

où les gestes étaient le prolongement de la terre

où les têtes n'étaient pas encore totalement

plongées dans le délire et le rêve

 

 

Nous écartant peu à peu de l'élan initié par le souffle premier

Nous éloignant indiscutablement de la terre et du vivant

 

 

Le rouge étreint jusqu'à la moelle

jusqu'au fond de la douleur

puis, un jour, comme par magie oublié

 

 

A l'écoute de l'esprit de la forêt

sur le même versant que les pierres et les bêtes

si proche de l'humus

comme si l'écorce, les lichens et les poils

étaient notre peau

 

 

Sur un chemin qui, peu à peu, nous éloigne des hommes

allant avec les bêtes et les nuages à travers le ciel et la forêt

 

 

Comme un chien fidèle à la sauvagerie

 

 

Au commencement de l'encre ; cette folle envie de bleu qui donne à la phrase cet élan incontrôlable

 

 

Au plus loin de l'homme

Dans ce grand jardin

où poussent des arbres millénaires

où il n'y a ni mur ni meurtre

où il fait si bon vivre

où ne règnent que l'Amour, la solitude, le voyage et le poème

 

 

Si près de l'os que tout vibre au fond de l'âme

 

 

Rien que des pierres autour de soi

et le langage du sol et des montagnes

et les reflets du ciel

qui scintillent sur la pente

que nos pas ont choisie

 

 

Sur la scène

aucun visage

Juste le vent

et ce chant qui monte

du fond de l'âme

 

 

Moins loin qu'ailleurs

entre ici et le pas de côté

comme suspendu

au-dessus du monde

 

 

Ce qui tourne encore

au fond du ventre

au fond du cœur

au fond de la tête

au milieu des vents et de l'obscurité

 

 

Coupés

les fils du monde et du temps

L'existence réduite à l'ici et à l'instant

et qu'importe que nous soyons mortels

 

 

A l'autre bout de soi

un grand feu de joie

autour duquel nous sommes déjà tous réunis

 

 

Rien au-dessus de l'échelle du temps

Le même monde

où tout est encore condamné

à grimper plus haut

toujours plus haut

 

 

Face au ciel

Le cœur blessé

Et l'oiseau qui chante

 

 

Autre chose que soi

Peut-être le silence

 

 

Au fond de soi

Le vent

Et ce qui écoute

 

 

Des signes imprimés sur la page

Des pas peut-être vers le silence

 

 

Au cœur des saisons

Ce qui défile comme les nuages

 

 

Presque rien

Un peu d'âme

Un peu de terre

Un peu de vent

Et quelque chose à déployer

 

 

La terre et le cœur labourés

par l'angoisse et la mémoire

L'histoire de l'homme

L'histoire du monde

 

 

Sous la pluie d'automne

les morts pour compagnie

et des siècles de souvenirs

 

 

Sur les registres du monde

Tant d'histoires et de fins tragiques

Et ces larmes perpétuelles

Et ces désirs presque intacts

 

 

Le nom effacé

Le visage presque parfaitement dilué dans les liens

Sans rien trouver

sinon un peu d'âme et de chair

Allant partout où on l'appelle

Ne désirant rien d'autre que ce qui s'invite

 

 

L'âme, le geste et le mot parfaitement alignés

Et cette joie presque clandestine

qui surplombe ces lignes

 

 

L’œil dansant au milieu des voiles

tantôt caressé

tantôt percuté

tantôt traversant la brume épaisse des images et des idées

parfois collé à la trame du réel

parfois posé en surplomb des tentatives et des mouvements

 

 

Fils de la terre et des nuages

aussi fidèle à la danse qu'au ciel

 

22 novembre 2017

Carnet n°19 Traversée commune Livre 3 - L'épopée spirituelle

Récit & fiction / 2007 / La quête de sens

La quête de lumière de l’Homme commun. Décontenancé par l’absurdité du monde obscur, accablé par son incontournable voyage à travers les hémisphères, l’Homme commun amorce une douloureuse traversée du désert. Terrifiante traversée à l’issue de laquelle il s’enquiert d’un éclairage sur le monde afin d’échapper à la misère, à l’insignifiance et à la solitude de sa condition. L’Homme commun part en quête de son salut. Et qu’importe la lumière pourvu qu’elle lui offre les promesses d’un sort meilleur.

 

 

L’EPOPEE SPIRITUELLE propose deux séries de fragments imbriquées, EBLOUISSEMENT TENEBREUX et ULTIME IMPASSE (la première série étant insérée dans la seconde – comme partie intégrante du récit).

 

EBLOUISSEMENT TENEBREUX Traversée commune.

La quête de lumière de l’Homme commun. Décontenancé par l’absurdité du monde obscur, accablé par son incontournable voyage à travers les hémisphères, l’Homme commun amorce une douloureuse traversée du désert. Terrifiante traversée à l’issue de laquelle il s’enquiert d’un éclairage sur le monde afin d’échapper à la misère, à l’insignifiance et à la solitude de sa condition. L’Homme commun part en quête de son salut. Et qu’importe la lumière pourvu qu’elle lui offre les promesses d’un sort meilleur.

 

ULTIME IMPASSE

Traversée singulière.

La quête de lumière de l’Homme singulier. Après ses errances et sa déconcertante traversée des hémisphères, l’Homme singulier est anéanti, incapable de se résigner à l’absurdité et à la désespérance du chemin. Au cœur du néant, il n’entrevoit d’issue qu’à travers la mort. En s’enfonçant dans ses profondeurs, il découvre une lueur inespérée, lointaine et profonde qui le détourne du geste fatal. Ce mince espoir initie ses premiers pas sur le chemin intérieur. Chemin qui lui semble (de toute évidence) la seule issue possible. Au sortir de cette effroyable traversée du néant, l’Homme singulier part en quête de cet espoir lointain (de cette lueur entrevue en ses profondeurs) à la surface du monde. Et cette quête le mène au cœur de l’ultime impasse. Eclairé par une sombre lanterne (découverte en chemin), ses pas le précipitent au cœur de l’obscurité paroxystique où il découvre, après une éprouvante et déstabilisante mise à nu, la porte étroite, unique point de passage vers les horizons clairs.

 

 

ULTIME IMPASSE

Traversée singulière

(à gauche et à droite)

 

Brinquebaler à gauche et à droite 

au gré de la quête aveuglante guidée par une lumière trompeuse…

 

 

Partie 1 AU FOND DU GOUFFRE

Préambule

Tu poses l’esprit aventureux, désespéré. Anéanti. Et tu tournes en rond dans ta chambre. 

(3.1)

Halte centrifuge

Tu tournes en rond. Tu tournes en rond toute la nuit. Dans la nuit obscure. Au lever du jour (quand pointe le soleil), tu marques une courte pause. Après quelques heures de sommeil (une éternité sans doute), tu reprends ta marche en criant.

(3.2)

En criant

Je veux sortir du cercle étroit.

(3.3)

Sortie

A défaut de pouvoir sortir du cercle étroit, tu enfiles ta veste. Et tu sors de chez toi.

(3.4)

Errance

Tu marches, dans les rues, comme une âme en peine. Comme une âme errante. Tu erres dans la ville sans âme. Jusqu’au soir. Jusqu’à la tombée de la nuit.

(3.5)

Temps vespéral

A l’heure crépusculaire, tu décides (malgré toi) de poursuivre ton errance.

(3.6)

Poursuite de l’errance

Tu marches jusqu’au bout de la nuit. Tu marches pendant des jours et des jours. Pendant des nuits et des nuits.

(3.7)

Poursuite de l’errance (bis)

Tu poursuis ton périple sur les routes obscures du monde. Tu poursuis ta traversée absurde des tristes contrées. Tu erres pendant des siècles. Pendant des millénaires peut-être. Pendant une éternité sûrement. En quête d’un espoir.

(3.8)

Espoir

Tu espères encore. Oui, tu espères encore.

(3.9)

Espoir désespérant

Tu espères. Sans trouver d’issue à ton espoir. Tu espères en désespoir de cause.

(3.10)

Causes du désespoir

Tu réfléchis. A ton désespoir. Au cours de ta nébuleuse réflexion, tu décèles quelques évidences. L’absurdité du monde. L’affligeante traversée des hémisphères. Le non-sens de ton itinéraire. La fuite de Lhomme. L’absence d’éclaircies et d’éclairage sur le chemin obscur. La grisaille alentour et la noirceur de ton âme.

(3.11)

Poursuite de l’errance (ter)

Tu ne sais que faire. Que penser. Tu poursuis (malgré toi) ton errance. Une nouvelle fois. Marcher pour oublier. Un pas après l’autre. Poursuivre la pénible progression pour te donner l’illusion d’avancer. Cheminer. Avancer sans savoir. Cheminer vers nulle part.

(3.12)

Breaks

Au cours de ton périple, tu fais halte à plusieurs reprises. Pour lever les yeux au ciel. Pour regarder les affligeantes contrées du monde. Et tes tristes paysages intérieurs. Ton environnement familier. 

(3.13)

Environnement de l’errance

Autour de toi : ville grise. Au-dessus : ciel gris. En toi : âme grise.

(3.14)

Sombres variations

Gris. Gris, Gris.

(3.15)

Accentuation de l’obscur

De plus en plus gris. Gris. Gris.

(3.16)

Assombrissement

Au fil du chemin, le gris se fonce. Et le gris t’enfonce.

(3.17)

Sombres variations (bis)

Gris foncé. Foncé. De plus en plus foncé. Noir.

(3.18)

Sombres variations (ter)

Noir. Noir. Noir.

(3.19)

Environnement de l’errance (bis)

Autour de toi : nuit noire. Au-dessus : ciel noir. En toi : humeur noire. Sentiment noir. Cœur noir. Idées noires.

(3.20)

Halte

Tu renonces à l’errance mobile. Tu fais halte. Tu marques une pause (définitive). Tu immobilises l’errance. Mais l’errance immobile se poursuit.

(3.21)

Errance immobile

Tu rentres chez toi. Tu te jettes sur ton lit. Tu enfouis la tête sous l’oreiller. A dix mille pieds sous terre. 

(3.22)

Variations immobiles

Noir. Noir. Noir.

(3.23)

Errance immobile (bis)

Tu pleures. Tu geins. Tu te lamentes. Tu blâmes l’obscurité du monde. Tu blâmes les hémisphères. Et les ténèbres de ton âme insatisfaite. Tu es au bord du suicide. En pleine crise dépressive (peut-être).

(3.24)

Affaiblissement

Tu restes terré dans l’obscurité de ta chambre des jours entiers. Le cœur enfoui dans les ténèbres. Tu te recroquevilles. Les forces te quittent. Ton élan vital s’amenuise. Tu renonces à geindre. Tu n’as plus la force de geindre. Tu gémis. Un son inaudible. Un long gémissement silencieux. Tu te rétractes. Ta vie s’estompe peu à peu.

(3.25)

Aparté psychologique

Quelques jours plus tard, tu décides, dans un sursaut d’espérance, de consulter le service psychiatrique de ton quartier. Un service psychiatrique dirigé par un psy. médiatique dont la tête orne, depuis des années, la première page des magazines à la mode (tête célèbre qui s’invite aussi, crois-tu te souvenir, sur tous les écrans aux heures cathodiques de grande écoute). Pendant les consultations, tu regardes cet imbécile. Tu remarques son air libre, imparfait et heureux. Capable de se résigner à l’obscurité du monde, à la noirceur des cœurs mais qui cherche (frustré sans doute) la lumière des projecteurs braquée sur son visage satisfait, trop heureux (sans aucun doute) de voiler sa part d’ombre.

(3.26)

Ecœurement

A la fin de chaque séance, tu refermes la porte de son cabinet avec la nausée (au bord du cœur). En entrant dans ta chambre, tu craches sur le sol avec dégoût. L’obscurantisme qui s’abreuve d’artifices lumineux t’écœure, le monde t’écœure, la vie t’écœure. Et ton existence te dégoûte… 

(3.27)

Issue médicale

A chaque consultation, cette pensée te donne la nausée. A chaque consultation, tu restes muet. Inerte. Après une dizaine d’entrevues, il diagnostique une dépression. Et décide de t’hospitaliser.

(3.28)

Cachets

Au cours de ton séjour à l’hôpital, on te gave de pilules (de pilules du bonheur). Pilules du bonheur qui t’écœurent. Tu fais mine de les avaler. Et tu les recraches aussitôt la porte refermée.

(3.29)

Fin de l’aparté

Après de longues semaines de traitement, on te laisse ressortir (sans raison apparente).

(3.30)

Retour

Tu rentres chez toi.

(3.31)

Pause contemplative

Avant de retrouver ton logement (un minuscule deux pièces dans un vieil immeuble du centre-ville), tu décides de t’arrêter face au grand fleuve qui longe la grande avenue, à quelques encablures de l’impasse où tu as logé pendant quelques années. Tu t’assois sur un banc. Un vieux banc décati face au grand fleuve éternel. Face au grand fleuve au cours imperturbable. 

(3.32)

Fin de pause

Après une longue méditation sur l’absurdité du monde et la désespérance de l’existence, tu reprends ta marche, le cœur vide. Au bord de la nausée.

(3.33)

Dégoût

En fin de matinée. En rentrant chez toi. Toujours la nausée.

(3.34)

Dégoût (bis)

Toute la journée. La nausée. Toujours la nausée.

(3.35)

Première longue nuit des ténèbres

Début de soirée. La nausée. Toujours la nausée. Les mains et le cœur sales. Le cœur inapte au bonheur.

(3.36)

Mauvaise assise

Tu passes la soirée assis dans ton canapé. A contempler le néant alentour. Et ton vide intérieur.

(3.37)

Rage

Après ta triste contemplation, tu lèves un œil fatigué sur ta bibliothèque. Tu saisis un livre (au hasard). Et tu le jettes contre le mur. Tu en saisis un deuxième (dans une colère froide et brûlante) et tu le lances à travers la pièce. Tu en saisis un troisième. Un quatrième. Un cinquième. Tu saisis les livres par poignées et tu les jettes contre le sol. Tu renverses les étagères de ta bibliothèque. Après un combat essoufflant (et acharné) tu tombes à genoux. Face contre terre. De grosses larmes (de grosses larmes de tristesse et de colère) inondent tes joues. Tu empoignes les livres à ta portée et tu en déchires toutes les pages. Les pages volent dans la pièce. Les mots se déchiquètent. Ils redeviennent syllabes, lettres estropiées. Tu détruis tes plus dévoués compagnons. Impuissants à t’aider.

(3.38)

Défaite

Après de longues minutes de combat acharné, tu regardes en pleurant l’affligeant champ de bataille. Des milliers de pages gisent sans vie autour de toi.

(3.39)

Tranchée

Tu passes la nuit enseveli sous les feuilles de tes livres (en guise de couverture). Et tu grelottes jusqu’au petit matin.

(3.40)

Réveil

Tu ouvres un œil avec les premiers rayons de soleil. Tu regardes (avec désarroi) le sol jonché de pages. Comme autant de cadavres. Tu te lèves péniblement. La stature debout t’est insupportable. Tu poses un genou à terre. Comme vaincu. Tu poses à terre ton second genou. Et tu commences à rassembler les feuilles éparpillées. Tu sauves ce qui peut encore l’être. Après plusieurs heures de patiente collecte, tu remarques, épargné au centre de l’étagère centrale de ta bibliothèque ravagée, un minuscule ouvrage. Tu te lèves avec empressement. Pour regarder la couverture. Et tu lis. TRAVERSEE COMMUNE, Aux cœur des ténèbres, l’ultime impasse.

(3.41)

 

TRAVERSEE COMMUNE

AU CŒUR DES TENEBRES, L’ULTIME IMPASSE

Angoisse absolue

Tu songes avec terreur à l’absurdité de l’existence.

(3.42)

Affliction

Tu te désoles de l’absurdité du monde. Et de la triste résignation des hommes.

(3.43)

Encerclement

Tu blâmes l’idiotie universelle.

(3.44)

Gangrène

Encerclé par la nuit noire, tu assistes, impuissant, à l’obscurcissement de ton cœur. A l’irréversible nécrose de ton âme.

(3.45)

Regard enténébré

Tes œillères noircissent le chemin et les paysages du monde.

(3.46)

 Mur de façade

Aveugle aux beautés enfouies du monde, ton ciel gris s’assombrit.

(3.47)

Exacerbation

Tu amplifies (malgré toi) ta solitude métaphysique.

(3.48)

Abandon

Tu te sens seul. Si seul.

(3.49)

Fin ultime

Tu songes avec angoisse à ta finitude.

(3.50)

Unique lueur

Tu condamnes l’obscurité. Et la fuite. Et tu cherches sans espoir un éclairage.

(3.51)

Premières couches

Tu t’enterres à la surface du monde.

(3.52)

Désespérance

Tu t’enfonces sans espoir au fond du tunnel.

(3.53)

Eschatologie personnelle

Tu songes à la fin du monde comme à une délivrance.

(3.54)

Lueur d’espoir (dernier paragraphe de la partie 1)

Tu rêves (malgré toi, en secret et en silence) d’échapper à ton funeste destin.

(3.55)

Sombre interlude diurne

Tu passes la journée au cœur de la nuit. A lire Au cœur des ténèbres, l’ultime impasse. Tu lis et relis les funestes fragments du mystérieux (et mince) ouvrage. Et tu crois comprendre (excepté la dernière phrase qui, pour l’heure, t’échappe totalement). Tu es au bord du gouffre. Entre mort et folie. Tu sens la folie qui guette. Et la mort qui s’approche.

(3.56)

Table rase

Après ta lecture, tu balayes, d’un revers de main, la surface de ta table de travail. Tu ouvres un tiroir. Tu prends une feuille. Et tu écris. Notes de journal (1 à 4).

(3.57)

Reconnaissance (note de journal 1)

Tu reconnais tes errances. Et ta traversée aveugle.

(3.58)

Errance (note de journal 2)

Après tes errances au cœur des mondes obscurs et ta traversée des hémisphères, tu erres le cœur en peine. Tu marches le cœur agonisant.

(3.59)

Lourdeur (note de journal 3)

Tu avances sous la voûte en traînant les pieds. 

(3.60)

Espérance désespérée (note de journal 4)

Tu cherches (en vain) une délivrance à ton angoisse métaphysique.

(3.61)

Court répit 

A la nuit tombée (comme la veille), tu te couches sur tes feuilles éparpillées. Et tu somnoles quelques heures.

(3.62)

Deuxième longue nuit des ténèbres

Au milieu de la nuit. Tu t’éveilles (sans bruit). Et tu quittes ton logement. Tu franchis d’un pas morne le hall de ton immeuble. Et tu t’enfonces dans la nuit. Tu baguenaudes au gré des pas. Au gré des rues, tu t’égares. Au cours de ton errance, tu découvres un parc désert. Tu y entres et tu t’allonges sur une pelouse clairsemée au pied d’un figuier rabougri.

(3.63)

Reprise de l’errance mobile

Après quelques heures d’errance immobile, tu reprends ta marche. Et tes pas te ramènent (malgré toi) vers le grand fleuve. Tu retrouves ta place sur le banc (le banc sur lequel tu t’étais assis la veille, au cours de l’après-midi). Tu y fais halte quelques instants. Tu regardes les tristes et pâles lumières de la cité des hommes. Tu baisses la tête. Et tu l’enfouis dans tes mains. Tu pleures. Désespéré.

(3.64)

Assèchement

Tu pleures longtemps. De grosses larmes. De grosses larmes qui coulent en silence. Tu pleures pendant une éternité. Tu assèches ton cœur. Et tu fermes les yeux.

(3.65)

Extension

Le temps se dilate. Et tu te lèves (comme en rêve). Et tu poursuis ton chemin (malgré toi).

(3.66)

Boyau

Tu avances. Comme aimanté. Dans un long tuyau. Sombre et étroit. Tu progresses lentement. Avec difficulté. Au bout de quelques pas, tu étouffes. Tu suffoques. Tu te perds. Tu t’acharnes. Tu piétines. Tu marques une pause. Tu marques une pause dans le long conduit. Tu te recroquevilles. Tu n’as plus la force (ni le courage) d’avancer. Tu deviens inerte. Tu attends. Quelques instants. Une éternité.

(3.67)

Emmurement

Le temps se dilate (une nouvelle fois). Le conduit se rétrécie. Devant toi, aucun horizon. Le noir. L’obscurité. Les ténèbres. Dans ta tête, tes pas s’embourbent. Tu t’enfonces. Tu entrevois ton avenir.

(3.68)

Disparition

Ton avenir. Le néant. L’enlisement. Le tunnel sombre qui se rétrécit. Aucun espoir. Nulle échappatoire. Nulle fuite possible. Un désastre. Une seule destination promise. L’enterrement. La fin du monde. Peut-être (enfin) la délivrance.

(3.69)

Resserrement

Au cœur du tuyau. Tu ne peux avancer. Bloqué. Pris au piège. Tu sens la mâchoire d’acier se refermer sur tes tempes. L’étau se resserrer. Lentement. Ce resserrement est un supplice. Tu sens ton cerveau se liquéfier. Il se liquéfie. L’étau se resserre. Un liquide saumâtre coule le long de tes lobes temporaux. Il suinte. Tu le sens dégouliner le long de tes conduits auditifs. Inonder tes tympans. Sortir par les oreilles. Tu laisses, impuissant, l’étau accomplir son œuvre. Il transforme ta tête en jus de cerveau. Tu deviens jus de cerveau. Tu te répands. Tu deviens flaque. Et tu finis par t’évaporer. Tu disparais. Sans trace. 

(3.70)

Liens

Tu ouvres les yeux. Et ton regard  (toujours aimanté) s’attarde sur l’un des ponts (nombreux en cet endroit) qui enjambent le grand fleuve. Tu te lèves. Et tu marches en direction du pont le plus proche.

(3.71)

Immobilité

Tu t’accoudes à la balustrade. L’œil rivé sur l’horizon.

(3.72)

Engloutissement

Et tu regardes. Devant toi, l’horizon noir. Autour de toi, le paysage noir. Au-dessus de toi, le ciel noir. Derrière toi, le chemin noir. En toi, les sentiments noirs. Et tu sombres.

(3.73)

Noirceur

Devant l’abîme. Le noir.

(3.74)

Noirceur (bis)

Au fond de l’abîme, le vide noir happe ton regard.

(3.75)

Noirceur (ter)

Partout le noir.

(3.76)

Enjambement

Tu enjambes la balustrade du pont sous la lueur blafarde d’un réverbère qui éclaire faiblement la grande avenue (déserte à cette heure tardive). Tu restes suspendu devant l’abîme pendant de longues minutes. Un temps infini. Infiniment long. Une courte éternité.

(3.77)

Suspension

Suspendu au-dessus de l’abîme, tu regardes le ciel noir et ombrageux. Orageux. Il commence à pleuvoir. La pluie s’intensifie. Les gouttes cinglent ton visage. Et (soudain) au cœur de l’orage, tout s’éclaire.

(3.78)

Eclairage

Tout s’éclaire (avec évidence). L’obscurité du monde. Les errances des hémisphères. L’espoir du chemin. Et la lumière du Ciel.

(3.79)

Abandon

D’un revers de main, tu essuies les larmes et les gouttes qui inondent ton visage. Tu es sur le point de lâcher. De te laisser engloutir (à jamais) par l’abîme obscur. Rejoindre les ténèbres.

(3.80)

Rappel 

Tu songes (avec tristesse) aux êtres que tu as rencontrés (que tu as aimés). Aux paysages que tu as traversés. A tes longues errances sur les chemins du monde. Tu songes au soleil. A l’astre lumineux qui éclairait médiocrement tes jours. Tu cherches en toi la force et le courage de t’accrocher. De rester vivant. Tu songes à la vallée heureuse. Et à la vallée des larmes. Le courage te manque et tu sens tes forces te lâcher. Tu descends en toi (plus profondément encore). Pour recueillir tes maigres forces. Et ton courage chancelant. Insuffisant à te sauver de ton naufrage. De ton désastre.

(3.81)

Hérault

Tu lèves les yeux au ciel. Prêt à lâcher. A travers les nuages sombres et épais, la lune livide scintille pâlement. Parmi les ombres, une lueur court sur ton visage. Tu t’apprêtes à lâcher lorsqu’un oiseau traverse le ciel et se pose à quelques mètres sur la balustrade. Il émet un son inaudible (couvert par la pluie battante), quelques notes d’un chant imperceptible (que tu crois entendre) avant de reprendre son envol. Et tu le regardes (avec tristesse) disparaître dans le noir du ciel. Tu y vois (malgré toi) un signe. Un message incertain. Un soutien. Un réconfort mystérieux. Une consolation. Une bienveillance de la nuit. Une lueur dans l’obscurité. Un espoir d’envol. Et d’horizons peut-être moins sombres. Et tu éclates en sanglots. Tu mêles tes pleurs aux eaux du fleuve (et de la pluie). Le courage te revient (lentement). Tes forces réapparaissent (peu à peu). Tu agrippes la balustrade. Et tu t’assois sur le muret de pierres qui surplombe le fleuve. 

(3.82)

 

Intuition

Assis sur le parapet, tu médites longuement. Sur ton sort (malheureux). Sur ton (effroyable) infortune. Tu tournes tes yeux à l’intérieur. Tu entrebâilles (timidement) la porte du dedans. Et tu lèves les yeux au ciel pour regarder passer les nuages (de gros nuages noirs, chargés d’orages). Tu les vois disparaître au loin, poussés par le vent. Tu les vois se distendre, s’élargir, se transformer. Et soudain. Une vague intuition. Tu perçois une étonnante similitude entre le ciel et ton esprit. Tes idées tristes et les nuages chargés de pluie.

(3.83)

Au dedans

Au fond de l’obscurité. Derrière la tristesse (l’infinie tristesse), tu perçois une lueur (pâle et lointaine). Un maigre espoir. Tu quittes la balustrade. Et tu décides de reprendre ton chemin. De partir en quête de cet espoir. De cette lumière (entraperçue au loin, au fond de la nuit, derrière les ténèbres).

(3.84)

Remontée

Tu remontes ton col. Et tu prends le chemin du retour.

(3.85)

Retour

Tu rentres chez toi à pas lent. En entrant dans ton appartement, tu te diriges (sans hâte) vers ta table de travail. Et tu relis le dernier fragment d’Au cœur des ténèbres, l’ultime impasse.

(3.86)

Lueur d’espoir (dernier fragment du volume 1)

Tu rêves (malgré toi, en secret et en silence) d’échapper à ton funeste destin.

(3.87)

Compréhension

Et tu crois (enfin) comprendre…

(3.88)

Réflexions

Après ta lecture, tu réfléchis quelques instants. Tu ouvres les pages de ton journal. Et tu écris. Notes de journal (5 et 6).

(3.89)

Progression (note de journal 5)

Etape 1 : au cœur des mondes obscurs.

Etape 2 : tu fuis au cœur des hémisphères.

Etape 3 : Au cœur des hémisphères, sous l’arc-en-ciel illusoire (et trompeur), tu découvres l’effroyable abîme.

Etape 4 : au fond de l’abîme, entre les rives de la mort et de la folie, tu aperçois une faible lueur. A l’intérieur. Au loin.

(3.90)

Espoirs (note de journal 6)

Tu espères quitter l’obscurité du monde. Fuir les hémisphères et éclairer ton chemin. Tu espères échapper aux ténèbres de ton âme insatisfaite. Remplir ton cœur vide. Et avide. Rassasier ton cœur (encore) affamé.

(3.91)

Repos  

Et tu t’endors, l’âme fatiguée. En espérant reprendre ta route au réveil.

(3.92)

Poursuite

Le lendemain, à peine levé, tu pars en quête de cette lueur. De cet espoir. De cette lumière lointaine (encore lointaine).

(3.93)

Poursuite (bis)

Et ton voyage se poursuit…

 

 

Partie 2 LUMIERE TROMPEUSE

Atermoiements

Pétri de doutes et encore affaibli par ta terrifiante traversée, tu erres quelques temps dans la ville. En proie aux questionnements. Tes pas te mènent (une nouvelle fois) vers ton banc fétiche, l’unique témoin de tes errances, de ton désastre passé… et de ton espoir de sortir du tunnel.

(3.94)

Ignorance insistante

Tu ne sais où chercher. Tu aimerais trouver. Mais tu ne sais où (ni comment) chercher.

(3.95)

Interrogations

Tu fouilles. Tu creuses. Toujours en proie aux questionnements. Tu cherches (en toi). Aucune réponse. Au fond du tunnel, une pâle lueur. Tu lèves les yeux. Et à l’horizon, tu perçois une éclaircie dans le ciel ombragé.

(3.96)

Surgissement

Tu baisses la tête. L’espoir te semble si lointain. Et (soudain) tu entends la question surgir en toi.

(3.97)

Question

Comment s’approcher de l’espoir ? Où aller ? Où chercher ? Fouiller… ?  En soi… ? Poursuivre sa marche… ? Jusqu’à l’horizon… ? Que faire ?

(3.98)

Habituelle intuition

Tu décides de suivre ton instinct. Et tes habitudes. De recourir à ton soutien coutumier : les livres.

(3.99)

Nouvelle quête

Tu te lèves. Et tu te précipites au cœur de la ville. A la recherche d’une librairie.

(3.100)

Soutien

Au cœur du quartier des facultés, tu pousses la porte de chaque librairie.

(3.101)

Librairie

Tu compulses (avec avidité) les ouvrages empilés sur les tables, les fascicules rangés dans les bacs. Tu ne sais comment orienter ton choix (tu n’as que l’embarras du choix). Tu parcours tous les rayons. Tu arpentes chaque étagère. Philosophie, psychologie, développement personnel, bien-être, théologie, ésotérisme. Tu feuillettes chaque livre. En les refermant, une bouffée d’espoir (et de curiosité) te submerge.

(3.102)

Richesses

Tu achètes deux demi douzaines d’ouvrages. Et tu rejoins ton appartement la pile de bouquins sous les bras (que tu portes comme un trésor). Comme un coffre renfermant les clés de ta délivrance.

(3.103)

Correspondance

Tu lis tous les ouvrages de A à Z. De la première à la dernière ligne. Tu es surpris. Ils décrivent ta situation. Tes aspirations. Ta lueur. Et ton désir (encore flou) de lumière.

(3.104)

Unique invitation

Tu remarques que tous ces ouvrages te proposent une clé. Et chacun t’invite à chercher la voie.

(3.105)

Nouvel espoir

Tu tournes les pages, le cœur plein d’espérance. Au fil des livres, ton espoir grandit. Comme si la lueur se rapprochait. Au bout du tunnel, tu entrevois l’issue.

(3.106)

Hésitation

Tu interromps ta lecture. Tu marques un temps d’arrêt. Et tu t’interroges.

(3.107)

Interrogation

Tu ne sais quelle voie emprunter.

(3.108)

Dilemme

Tu refermes les livres. Et tu tournes (une nouvelle fois) en rond dans ta chambre. Avec une certitude et une question en tête.

(3.109)

Certitude

Trouver la voie. Ta seule issue est de trouver la voie. Tu n’as guère le choix. Seulement trouver la voie.

(3.110)

 Question

Mais quelle voie choisir ?

(3.111)

Seule issue

Décision. Tu décides de répondre à cette question. Et tu pars en quête d’une réponse.

(3.112)

Pérégrinations ouvertes

Pendant plusieurs semaines, tu sillonnes la région. En quête d’une réponse. Tu visites des églises, des temples, des
moquées, des synagogues, des pagodes, des monastères, des abbayes, des cloîtres. Diverses communautés. Tu arpentes tous les chemins du sacré. Aux confins du religieux et de l’ésotérisme. En quête d’ingrédients.

(3.113)

Précisions

Au cours de ton périple, tu rencontres le responsable de chaque communauté. Tu dialogues avec des prêtres, des moines, des gourous, des imâms et quelques anachorètes.

(3.114)

Voix multiples

Au fil des pas, tu multiplies les rencontres. Cisterciens, trappistes, bénédictins, chartreux, soufis, bonzes, moines zen, djaïns, gourous, hindous. Tu pousses la porte de tous les lieux de la voie.

(3.115)

Quêtes tous azimuts

Tu poursuis tes visites. Temples (de tous ordres), chapelles, sanctuaires. Tu participes à des pèlerinages. A des réunions spirituelles. Tu es de toutes les assemblées. Tu explores les allées des foires spirituelles. Tu te renseignes à chaque stand. Tu t’abonnes aux revues des nouvelles spiritualités.

(3.116)

Pratiques diverses

Tu fréquentes les salles de prière, les dojos, les salles de méditation. Tu t’essayes à la méditation transcendantale. Tu écoutes les nouveaux gourous du siècle. Tu lis leurs ouvrages. Tu pratiques le yoga. Tu expérimentes la vision chamanique.

(3.117)

Apprentissages

Tu apprends des bribes d’hébreu et de chaldéen, des rudiments d’arabe et de tibétain et les bases du sanskrit et de l’araméen. Tu cherches (de toute évidence) le langage universel du Divin. Et il t’arrive aussi de rêver de prophètes, de messies et de messes en latin.

(3.118)

Croyance

Bref. Tu crois arpenter l’avant chemin de la voie.

(3.119)

Déversement

Après chaque découverte, tu rentres chez toi, le sac débordant d’ingrédients. Tu les déverses sur la natte qui tapisse le sol de ta chambre. Tu ornes tes murs de crucifix et de Bouddha. Tu te renseignes sur la barmisthva. Tu achètes des ouvrages sur Allah. Tu cherches (toujours) la voie.

(3.120)

 Décoration

Tu accroches des icônes aux murs de ton salon. Tu poses des bougies sur tous les meubles de la maison. Tu fais provision de cierges et de bâton d’encens que tu fais brûler toute la nuit.

(3.121)

Déversement (bis)

Après chaque rencontre, tu rentres chez toi, le cœur débordant d’ingrédients. Tu les déverses dans ton carnet posé sur l’autel qui trône au centre de ta chambre.

(3.122)

Notes

Un jour, tu décides de transformer ton carnet de notes en journal de bord. Journal de ton épopée spirituelle. De ta recherche singulière de la voie.

(3.123)

Extrait de journal 1

Nouvelle religion. Longue déambulation dans les rues. Partout des enseignes, des magasins, des réclames. Tu notes que l’hôtel des ventes a remplacé l’autel des églises. Tu es triste que le commerce soit devenu religion. 

(3.124)

Extrait de journal 2

Nouvelle vague. Tu voyages beaucoup. Et tu remarques que la religion matérialiste a déferlé sur l’entière surface du monde. Tu vois les continents submergés. Et les hommes à la dérive. Bientôt noyés par les grandes surfaces…

(3.125)

Echec

En dépit de tes notes (de journal), de tes lectures (innombrables), de tes rencontres (incalculables) et de tes apprentissages (considérables), tu ne découvres aucune porte. Aucune lueur. Aucun espoir. Aucune voie. Et malgré tes insuccès, tu gardes espoir. Et décides de poursuivre tes recherches.

(3.126)

Poursuite

Tu poursuis (donc) ta quête. Tu reprends le tour des librairies. Tu arpentes (une nouvelle fois) tous les rayons du religieux et du sacré. Tu approfondis ta prospection. En fouillant avec obstination. Avec rage. Pour trouver la voie du salut.

(3.127)

Découverte

Après une longue série de recherches infructueuses, tu découvres un jour (enfin) l’Ouvrage. Le saint Livre. Rangé (ou caché peut-être…) derrière une triple rangée d’ouvrages ésotériques chez un obscur libraire.

(3.128)

Description

Description du saint Livre : sorte de Bible mâtinée de Coran, de Torah, de Talmud, d’Upanisads et de Soutra. D’emblée, son titre évocateur te séduit : Guide du Salut.

(3.129)

Compulsion

Tu le parcours avec avidité. Chaque phrase te séduit et t’enthousiasme. Chaque paragraphe est un éclairage. Et chaque chapitre une révélation.

(3.130)

Lueur éclairante

Tu éprouves (pour la première fois) l’étrange sensation d’une éclaircie. Si rare (et si inespérée) depuis que tu arpentes les chemins du monde obscur. Tu sens la lueur (et ton espoir) s’intensifier. Comme si tes pas t’avaient soudain rapproché d’une lampe qui brille dans la nuit.

 (3.131)

Engagement officieux

Après ta lecture, tu décides (enthousiasmé) de suivre le chemin proposé (en 10 étapes et 15 préceptes). Tu notes l’adresse (indiquée au dos du saint Livre en lettres rouge et or) de la communauté et du temple les plus proches de ton domicile. Le siège régional de la communauté du Salut. 7 rue du temple à B. Tu plies soigneusement le papier dans ta poche. Et le lendemain, tu te rends à l’adresse indiquée. En transport en commun.

(3.132)

Halte con-temple-hâtive

Après un long trajet en tramway, tu arrives à destination. Tu traverses, d’un pas rapide et allègre, les quartiers populeux (et impies sans doute) de la ville basse. Direction : les quartiers de la ville haute. Au cœur de la ville haute, tu empruntes la route du temple. Edifice majestueux, perché au sommet d’une haute colline (ceinturée par d’autres moins majestueuses en contrebas).

(3.133)

Description extérieure

Première impression. En arrivant, tu remarques derrière les murs (surmontés de hautes grilles) une élégante et prestigieuse bâtisse aux volets clos. En pénétrant dans le bâtiment, tu notes avec surprise le décalage entre la luminosité de l’immense jardin et la pénombre des pièces de la Demeure (appellation de la grande bâtisse donnée par la communauté du Salut).

(3.134)

A l’intérieur

A l’intérieur de la Demeure. Dans la grande pièce du Salut (une des nombreuses salles de cérémonie). Tu te prosternes (comme il convient) en imitant les membres de l’assemblée des fidèles présents avant de te glisser parmi eux. Autour de toi, tu remarques les adeptes. Disciplinés. Obéissants strictement aux ordres judicieux et attentifs du grand Frère des Loges de la Demeure. La tête enrubannée et le foulard leur enserrant leur cou, tu les vois se prosterner avec grand dévouement. Au fond de la salle des cérémonies, sur une haute estrade, les initiés semblent resplendir d’une aura merveilleuse. Les yeux en paix et le cœur serein. Le pas agile et la démarche souple, tu les observes aller et venir, prodiguant conseils avisés et encouragements bienveillants à l’assemblée des fidèles.

(3.135)

Accueil

A l’issue de la longue cérémonie rituelle, les frères de la communauté du Salut t’accueillent à bras ouverts. Comme si le Sauveur même les visitait. Après les formalités d’usage, le frère hôtelier t’invite à le suivre dans l’aile de la Demeure réservée aux non-initiés. A l’aide d’un passe caché dans les replis de sa tunique, il ouvre la porte d’une cellule, te désigne le guide du Salut (le saint Livre de la communauté) posé sur une petite table de bois brut avant de repartir de son petit pas tranquille (en te lançant d’une voix douce et mélodieuse).

- Que la Paix accompagne tes pas sur le chemin du Salut, mon frère !

(3.136)

Bénédiction

Après un rapide coup d’œil au mobilier de la cellule, tu poses ton sac au pied du lit. D’un geste machinal, tu saisis le saint Livre (que tu feuillettes quelques instants d’un air inspiré et précautionneux). Au bout de quelques pages, tu reposes le saint Guide (avec une infinie précaution) pour contempler, à travers l’étroite lucarne de la cellule, l’immense parc de la Demeure. Et tu es aussitôt saisi par un étrange sentiment de calme et de sérénité. Une sensation de quiétude que tu n’avais éprouvée depuis une éternité. Après tes errances (et ton éprouvante traversée du néant), ce lieu paisible et retiré est une vraie bénédiction. Tu vas (enfin) pouvoir te reposer, retrouver les joies de la Communauté des Hommes et le silence du recueillement. Retrouver tes Frères et unir – pourquoi pas ? – vos prières. Et tu te surprends à murmurer.

- Ô Gloire à Toi, Ô sauveur des âmes, Ô Père du Salut !

 (3.137)

Séjour

Le soir, à l’issue du repas (pris en silence et en commun dans la grande salle du réfectoire de la Demeure), les frères (de la communauté du Salut) t’invitent à séjourner quelques jours parmi eux. Au cours de ton séjour, tu participes aux rituels, aux cérémonies, aux prières, aux repas, aux réunions. Les frères t’écoutent, te guident, te conseillent. Ils t’accordent un espace en leur sein. Tu te sens entouré, enveloppé, soutenu. A ta place. Tu découvres (pour la première fois) l’attention et l’amour de tes frères humains. 

(3.138)

Rencontre décisive

Le dernier jour de ton court séjour, le grand frère majeur du groupe régional, instructeur principal de la voie du Salut et vénérable de la communauté locale te reçoit (en personne). Après une heure d’attente dans une pièce étroite qui jouxte la salle de réception individuelle, le Vénérable t’invite à entrer dans son bureau.

(3.139)

Vénérable frère

Devant le Vénérable, vieillard majestueux et noble mage drapé de sagesse et de savoir (et détenteur des clés du Salut), tu te prosternes (tremblant et intimidé) et tu balbuties :

- Ô mon Père ! Ô mon Frère ! Je ne sais comment vous appeler, Vénérable ! Si vous saviez mon bonheur à vous rencontrer !

Le Vénérable, assis sur son noble trône, un simple tabouret en bois (couleur or et rouge), te sourit (digne et serein). D’un geste, il relève sa tunique et te murmure, d’une voix grave et profonde : 

- Soit le bienvenu, Ô mon fils ! Et que la paix accompagne tes pas sur le chemin du Salut !

(3.140)

Fin de séjour

L’entrevue avec le Vénérable te convainc de t’engager chez les frères et sur le chemin du Salut. Et tu retournes chez toi, convaincu. Ainsi s’achève ton premier séjour dans la noble communauté.

(3.141)

Engagement progressif

Au cours des semaines suivantes, tu effectues de nombreuses visites chez les frères de la communauté. Tu t’y rends chaque week-end. Après ton dur labeur hebdomadaire séculier.

(3.142)

Décision

A l’issue de 7 semaines d’incessants allers et retours (entre le temple et ton domicile), tu décides d’entreprendre une longue retraite dans la communauté. Tu prends congé de ton emploi. Tu délaisses ton quotidien familier. Et tu rejoins les frères du Salut.

(3.143)

Intronisation

Le jour de ton intronisation, tu effectues (selon l’expression consacrée par la noble assemblée des frères majeurs) le grand saut dans le Salut. Dans une pièce annexe à la grande salle de cérémonie, tu te prépares à ton ordination.

(3.144)

Préparation

Tu saisies la tondeuse. Et en quelques gestes habiles, tu te rases le crâne. Tu revêts la tunique d’apparat (réservé aux novices). Et tu parades (ainsi) avec un sourire de circonstance devant le grand miroir du couloir (en attendant ton entrée dans la grande salle de cérémonie).

(3.145)

Engagement

La cérémonie se déroule à merveille.

(3.146)

Engagement (bis)

Après ton intronisation, tu renonces solennellement, dans l’anti-chambre de la Demeure, à ton existence et à tes errances passées. Après un sermon (magistral) d’un grand frère majeur, tu fais le serment devant le saint Livre, le guide du Salut, de suivre les préceptes de la communauté. Tu t’engages au renoncement.

(3.147)

Renoncement

Tu renonces à tout (à presque tout). A l’argent. Tu en lègues la totalité à la direction spirituelle de la communauté du Salut. Pour le Salut de la communauté et l’assemblée des fidèles.

(3.148)

Renoncement (bis)

Tu renonces aux plaisirs. A l’amour charnel. Aux biens matériels. Au mal. A la colère. Aux vices.

(3.149)

Renoncement (ter)

Tu renonces à l’obscurité et à l’ignorance. Tu renonces au désir et à tes anciennes amitiés. Tu renonces à presque tout (sauf, bien sûr, à ton salut).

(3.150)

Engagement

Tes renoncements (multiples) ouvrent la porte à ton engagement total dans la voie du Salut.

(3.151)

Rythme quotidien

Tu t’engages sur la voie. Tes journées sont riches et rythmées. Consacrées à ton salut (et à celui de tes frères).

(3.152)

 

Note

Chaque soir, tu notes sur ton journal les rituels de la journée, ta pratique (assidue) et ta progression sur le chemin.

 (3.153)

Relecture

Chaque matin (après avoir récité la prière du Salut), tu relis les notes de ton journal.

(3.154)

Extrait de journal (1)

Troisième précepte : la posture de la prière, récitation perpétuelle…

(3.155)

Extrait de journal (2)

Quatrième précepte : la pratique (assidue et disciplinée) du disciple obéissant…

(3.156)

Extrait de journal (3)

Vertus cardinales : l’amour des frères, de la Terre et des êtres ignorants du Monde. L’Intelligence de la voie du Salut. Et la clairvoyance de l’esprit salutisé.

(3.157)

Extrait de journal (4)

Prière (7 fois par jour), assis le postérieur face aux forces incroyantes du monde, du cosmos et des ténèbres et le front incliné face à la sainte porte du Salut.

(3.158)

Extrait de journal (5)

Chants, récitations de formules salutaires, incantations, rituels du Salut…

(3.159)

Extrait de journal (6)

Cinquième précepte : les prêches, les sermons de la Demeure, l’amour des frères, la conversion des incroyants et des infidèles…

(3.160)

Période d’apprentissage

Ton séjour se déroule à merveille. Les jours passent. Et tu mets un point d’honneur à appliquer (avec un enthousiasme sans faille) les préceptes de la communauté.

(3.161)

Rigorisme ascétique

Tu pratique le jeûne. Tu fais pénitence. Tu mortifies ta vie. Tu austérises tes jours.    

(3.162)

Période d’apprentissage (bis)

Les jours passent. Et tu participes (avec enthousiasme) à toutes les cérémonies.

(3.163)

Période d’apprentissage (ter)

Les jours passent. Et tu t’adonnes sans relâche à une pratique disciplinée.

(3.164)

Exemple

Support pratique. Tu construits dans ta cellule un autel à la gloire du Sauveur. Tu t’agenouilles (7 fois par jour – selon les recommandations du 7ème précepte). Tu pries le Sauveur et la voie du Salut. Tu recouvres ton chemin de prières. Tu t’adonnes à l’obole salutaire.

(3.165)

Période d’apprentissage (quarto)

Les jours passent. Et tu franchis, une à une, les étapes de la voie prônée par la communauté du Salut.

(3.166)

Adepte docile

Disciple discipliné. Adepte de la voie du Salut. Tu encenses la vérité nouvelle du Sauveur. Et tu stigmatises l’ignorance, les mécréants et l’ère séculière de ton temps.

(3.167)

Période d’apprentissage (cinque)

Les jours passent. Et tu assumes (avec joie) toutes les missions confiées par le conseil supérieur des frères majeurs (organe suprême et instance collégiale dirigeante de la communauté).

(3.168)

Mission première (et fondamentale) de la communauté

Le prêche. Et le recrutement de nouveaux fidèles.

(3.169)

Support

Le conseil supérieur pourvoie à satisfaire cette mission fondamentale. A cet égard, il distribue à chaque disciple recruteur une brochure d’information.

(3.170)

Information

Extrait de la plaquette (destinée aux frères recruteurs de la communauté du Salut). Aucun prosélytisme (évidemment). Mission du prêcheur. Convaincre le cœur humain. Brandir la peur et promettre le Salut à venir. Montrer le seul chemin. L’unique porte d’accès au Salut. Ratisser large. Ramasser les feuilles éparpillées (les pauvres créatures incroyantes) dans la cour du monde (selon l’expression consacrée par la communauté).

(3.171)

L’habit du prêcheur

Après une courte période de formation, on t’octroie le privilège de revêtir la panoplie de frère recruteur, fidèle disciple de la vérité du Salut. Et on te pousse sur les chemins du monde.

(3.172)

La route du prêcheur

Pendant de longues semaines, tu arpentes la surface du globe, la mine modeste et rayonnante. A ton passage, tu remarques que les passants font halte. Et te laissent passer (étonnés ou respectueux). D’autres te regardent ébaubis (ou un peu moqueurs). Et tu notes que ta parure, ton accoutrement et ton statut ne laissent personne indifférent. Et au fil des pas, tu te félicites de cette singularité.

(3.173)

Rôle

Au cours de tes (interminables) pérégrinations sur les chemins du monde, tu te surprends à jouer de ta parure. Il t’arrive régulièrement (en marchant dans la foule) de réajuster l’un des pans de ta tunique d’un geste ample et lent (que tu fais durer à plaisir).

(3.174)

Note de journal

Tu éprouves quelque fierté à déambuler ainsi dans les rues avec ta tunique sobre et élégante. Elle prouve (sans conteste et sans doute possible) ton appartenance à une noble congrégation. A la digne communauté du Salut.

(3.175)

Appartenance

Tu chemines sur tous les chemins. Fier d’appartenir à cette nouvelle race de pèlerins.

(3.176)

Rôle (bis)

Tu honores (avec zèle) ton activité de prêcheur. Tu interpelles les passants. Tu distribues des prospectus. Tu sonnes aux portes. Tu participes à des réunions et à des assemblées. A de longues processions. Tu œuvres pour la noble cause du Salut des âmes.

(3.177)

Affichage

Partout, tu brandis les pancartes de ta communauté. Sur tous les chemins. Et dans toutes les contrées.

(3.178)

Pancartes

Sur les pancartes (de ta communauté) figurent une inscription (en lettres rouge et or) : le chemin du Salut. Et une devise : un seul chemin. Le Salut pour chacun.

(3.179)

Affichage (bis)

Tu poursuis ton œuvre de frère prêcheur. Tu annonces la bonne parole. Tu répands la vérité de ton assemblée. Tu rêves de convaincre les athées, les agnostiques, les infidèles, les mécréants. La masse indifférente des non-croyants. Tu rêves de convertir l’humanité. De la rallier à ta cause.

(3.180)

Période d’apprentissage (sei)

Les jours passent. Et tu surmontes les obstacles et les épreuves du chemin (de la noble voie du Salut).

(3.181)

Promotion

Pour encourager tes probantes avancées (et ton spectaculaire dévouement), le grand frère majeur de la communauté nationale t’invite, à l’issue de tes longues semaines passés sur les routes, à participer à un pèlerinage sur les rives du Fleuve lointain.

(3.182)

Epreuve de croyance 

Le pèlerinage.

(3.183)

Expérience

Tu pars (donc) en compagnie d’autres frères prêcheurs méritants, sur les bords du Fleuve lointain. Après 49 jours de marche forcenée, tu rejoins la longue procession du pèlerinage. 

(3.184)

Nouvelle épreuve

Au cours de ton pèlerinage, la communauté autochtone t’invite à participer à une longue retraite (retraite solitaire) pour mettre à l’épreuve ta foi dans la voie du Salut. 

(3.185)

Epreuve de résistance

La retraite.

(3.186)

Havre de paix

Après une ascension de quelques jours, tu découvres (enfin) le lieu de ta retraite. Un temple minuscule et isolé, haut perché sur une montagne enneigée (à quelques lointaines encablures de la communauté locale de la Demeure). Un endroit sacré. Un havre de paix. Une pure merveille pour le repos de l’âme et la quiétude du cœur. Un vrai bonheur. Tu es irrésistiblement attiré. Tu pousses la porte et pénètres dans l’unique salle du temple. Une pièce large et un peu sombre où se tient agenouillé un Sauveur serein et souriant. Une haute statue colorée, placée sur un trône (sans fioriture) tenant dans la main droite un livre et dans la main gauche un bouquet de fleurs (sûrement en signe de bienvenue au retraitant méritant ou au visiteur égaré). D’un geste ample et lent, la statue t’invite à prendre place devant l’autel. Tu t’assois heureux, à ses côtés, sur un petit tapis joliment brodé. Et tu pries assis pendant plusieurs semaines dans ce lieu magique et retiré. Pour la bonne cause : ton Salut.

 (3.187)

Retour triomphal

Après ta retraite (et ton pèlerinage), tu reprends le chemin de ta communauté locale. Ton retour est salué par les responsables communautaires et la foule des fidèles du temple avec un enthousiasme débordant. Tes efforts, ta persévérance et ton assiduité sont couronnés de succès. On te nomme (aussitôt) grand frère mineur. Tu prends du galon (et tu exultes en secret). Quelques semaines plus tard, on t’invite à quitter la communauté pour fonder ton propre groupe affilié. Tu jubiles.  

(3.188)

Epreuve de consécration

Pour fêter ton départ, les frères majeurs t’invitent dans le sanctuaire des sanctuaires (pour tes fidèles et loyaux services à la noble Cause du Salut et encourager ton indéfectible dévouement).

(3.189)

Reconnaissance

Avant d’entrer dans le cœur vivant de la communauté du Salut où réside la docte assemblée des grands Pères du Salut, tu fais halte sur le parvis du temple (devant le sanctuaire des sanctuaires). Tu remarques la foule des fidèles (tous détiennent, au moins, le grade de frère mineur). Tu les rejoins le cœur primesautier. Tu savoures (en ton for intérieur) d’appartenir aux élus. Tu t’honores de ce privilège. Tu entres avec eux au cœur du temple. Pour écouter le prêche du grand Rédempteur. Figure internationale (et historique) de la grande communauté du Salut.

(3.190)

Le grand sauveur incarné

Description du grand rédempteur. Grand maître du Salut (15ème degré de l’Ordre du Salut). Sage et souriant, toge or et rouge, tunique en soie blanche, kéfir sobre (couleur ocre), sandales à lanières, grand, charismatique (évidemment) et crâne rasé (signe de renoncement aux beautés factices du monde).

(3.191)

Note de journal

Epreuve d’assistance. La bénédiction personnelle du grand rédempteur au cours d’une cérémonie fastueuse et émouvante. Immémorable. Une joie infinie.

(3.192)

Epreuve de célébration

Après la bénédiction du grand Rédempteur, tu participes à la grande célébration du Salut au cours de laquelle tu prêtes serment de rester fidèle (à jamais) aux règles communautaires, aux saints préceptes du saint Livre, aux fidèles et partisans et aux frères mineurs et majeurs des diverses assemblées.

(3.193)

Temple personnel

Avant ton départ, les grands frères majeurs te prodiguent un ultime conseil : devenir ton propre temple. En trouvant un abri au plus profond de ton âme. Cette perspective nouvelle t’ouvre de larges perspectives. Tous t’assurent que tu peux (à présent) considérer le monde comme ta propre demeure. Et après d’interminables (et émouvants) adieux, tu quittes la communauté pour regagner la vie séculière en habit d’initié du Salut.

(3.194)

Relooking

De retour chez toi, tu changes (bien sûr) de garde-robe. Tu remplaces ta tunique par des vêtements civils. Couleurs sobres. Gris, ocre, marron. Mais tu conserves une coupe de cheveux qui exacerbe ton rigorisme.

(3.195)

Noble sentier

En quelques jours, tu redécouvres le monde qui ignore le chemin du Salut. Tu admets (à l’évidence) l’ampleur de ta mission de Salutisation (prêcher le Salut). Tu aimerais tant révéler à chaque homme l’indicible vérité de la voie. Lui prouver l’absolue vérité du chemin du Salut. Lui montrer qu’il se fourvoie sur des sentiers malfaisants et dangereux (terriblement dangereux). Tu aimerais tant sauver l’humanité en perdition en lui montrant le noble sentier qui la mènerait vers des jours meilleurs et un avenir prometteur.

(3.196)

Au cœur du jardin

Quelques jours plus tard (mandaté par tes nobles Grands frères), tu pars à travers le vaste monde. En quête d’un espace pour créer ton groupe affilié. Tu traverses les paysages avec un sentiment de familiarité comme si tu pérégrinais au cœur de ton propre jardin. Tu t’arrêtes ici et là avec quiétude, avec bonheur, sans méfiance, sans prudence. Ton âme est libre. Tu marches le cœur léger et tranquille. Tu t’offres désormais au monde qui s’est offert à toi. Et tu arpentes les chemins le cœur en paix. Sûr de ta vérité.

(3.197)

Couronnement

Au cours des mois suivants, tu vis l’apogée du prosélyte. Tu bâtis ton temple. Tu recrutes une assemblée de fidèles disciplinés. Et tu œuvres (sans relâche) à la conversion des infidèles et des incroyants.

(3.198)

Paroles incarnées

Chaque jour, du haut de ton estrade, tu t’époumones. Tu vocifères des prêches enflammés et culpabilisants. Tu radicalises ton discours. Tu intégrises (malgré toi) ton amour des créatures du Monde.

(3.199)

Vérités frappantes

A coup de prières solitaires et de prêches endiablés, tu frappes les vérités de la doctrine du Salut pour les enfoncer dans ton crâne. Et tu les assènes dans le crâne des fidèles qui s’inclinent devant tes vérités. Tu étroitises (malgré toi) l’intelligence et hiératises (toujours à ton insu) la voie (les vérités de la voie).

(3.200)

Rencontre déterminante

Après avoir créé ton propre temple, fondé ton groupe affilié, organisé la vie et la voie de tes fidèles, converti un grand nombre d’infidèles et d’incroyants, un jour, au cours de tes déambulations prêchantes, tu rencontres un infidèle récalcitrant. Un mécréant ignare qui prend un malin plaisir à malmener tes certitudes croyantes. Malgré tes convictions inébranlables, ses paroles parviennent à semer un léger trouble. Un doute ténu. A l’issue d’un débat animé, il glisse (à ton insu) dans l’une de tes poches un mince fascicule. Un fascicule anodin (et innocent) qui va bouleverser la poursuite de ton chemin vers le Salut.

(3.201)

Découverte

Après de longues et fructueuses semaines de Salutisation, un soir, tu découvres le fascicule (avec étonnement). Son titre : TRAVERSEE COMMUNE, l’éblouissement, au cœur de l’ultime impasse. Tu l’ouvres. Et tu lis incrédule (et toujours avec étonnement) les fragments suivants :

(3.202)

 

 

 

TRAVERSEE COMMUNE, l’éblouissement, Au cœur de l’ultime impasse

Pansement

Tu cherches une réponse à ton malaise fondamentale. A apaiser ton angoisse métaphysique.

(3.203)

Attente

Tu chemines dans l’espoir d’éclairer l’obscurité du monde. Et la noirceur de ton âme.

(3.204)

Précipice

Arrivé au bord du monde, tu découvres l’abîme.

(3.205)

 Vides

Au bord de l’abîme, tu regardes (avec inquiétude) ton reflet. Et l’image du monde. Le néant.

(3.206)

Sous la plèbe

Tu t’enfonces dans l’abîme. Et tu découvres, terrorisé, le monde de l’en-bas.

(3.207)

Désert intérieur

Au fond de l’abîme, tu traverses le néant.

(3.208)

Anéantissements

Au cœur du néant, tu éprouves ton insignifiance et ta vulnérabilité fondamentales. Tu expérimentes le désespoir absolu.

(3.209)

Passage souterrain

Face à l’insoutenable, tu fouilles en toi. Pour trouver la force et le courage de poursuivre ta route.

(3.210)

Galerie intérieure

Tu t’enfonces dans tes profondeurs. Et tu découvres, enfoui au loin, une obscure lueur. Et un abri.

(3.211)

Avant dernière phase

Tu empruntes l’unique accès. La voie intérieure. Tes premiers pas sur l’avant-chemin. Ultime impasse avant les horizons clairs.

(3.212)

Aveuglante précipitation

Tu remontes à la surface du monde en quête de la persistance du halo. Et tu fais halte à la première lumière du chemin.

(3.213)

Borne

Tu optes pour la voie tracée. Tu suis le chemin balisé.

(3.214)

Bévue

Tu empruntes l’unique passage. Du dehors vers le dedans. Tu chemines sur l’exacte voie. Mais de façon inadéquate. Avec ton appétit du dehors. Incapable d’échapper à la méprise commune.

(3.215)

Erreur de perspective

Tu progresses au dedans comme sur les chemins du monde. Avec avidité, désir et esprit de profitabilité.

(3.216)

Tractation

Tu négocies ton salut. Ta posture révèle ton âme de propriétaire céleste.

(3.217)

Rempart

Tu cherches protection. Et tu trouves refuge sous le parapluie du Salut.

(3.218)

Détresse

Tu t’accroches au Salut comme à une bouée lointaine. Pour te sauver des tempêtes passées. Et de ton naufrage à venir.

(3.219)

Occultation

Ignorant tes réalités intérieures, tu endosses des vérités étrangères.

(3.220)

Habillage

Tu habilles ton âme de la parure des initiés.

(3.221)

Piste

Tu suis des traces, marchant dans des empreintes trop larges.

(3.222)

Posture

Tu extériorises l’intériorité.

(3.223)

Désastreux éclairage 

Confiant en ta lanterne (et en ton phare), tu éclaires l’obscurité du monde. 

(3.224)

Dévoué ignorant

Adepte discipliné de la voie. Fidèle disciple des dogmes, tu n’as foi qu’en tes croyances.   

(3.225)

Concentré étendu

Tu crois toucher le centre. Tu concentres ton identité. Tu imagines atteindre l’essentiel. Tu dilates la surface.

(3.226)

Charge gonflée

Tu crois t’alléger et te démunir. Tu t’alourdis. Tu crois éroder les cercles concentriques. Tu boursoufles ton enveloppe.

(3.227)

Sombre enterrement

Tu cherches la lumière. Et tes pas t’enfoncent dans le tunnel.

(3.228)

Ténébreuse lumière

Au fond de l’impasse, tu découvres l’imposture de ton éclairage.

(3.229)

Nuit noire

Tu éteins tes lanternes. Tu abandonnes ton phare. Pour t’enfoncer dans l’obscurité.

(3.230)

Tâtonnement

Tu cherches (maladroitement) la voie d’accès. La porte introuvable.

(3.231)

Ecoute

Au cœur du silence, tu perçois le murmure du Souffle. Et tu entends les bruissements de la terre et la clameur du ciel.

(3.232)

Unique issue (dernier fragment du fascicule)

A l’issue d’une longue traversée, tu découvres, au cœur de la nuit, la porte étroite.

(3.233)

Nouvel éclairage

Toute la nuit, tu arpentes, éclairé à la faible lueur de ta lampe de chevet, les pages du fascicule. Au fil de ta lecture, tu sens vaciller tes certitudes, ton éclairage et ta lumière. Aux aurores, tu songes aux éclats aveuglants et trompeurs des nouvelles lumières. Au petit matin, tu achèves ta lecture et tu ouvres les volets. Et tu regardes les chemins du monde éclairés par le soleil naissant.

(3.234)

Intensification du doute

Après cette nuit (de lecture) harassante, le doute, au cours de la journée, (loin de s’estomper) s’intensifie. A l’issue d’une journée interminable consacrée à quelques cérémonies prêchantes, tu regagnes, en début de soirée (aux heures crépusculaires) ton logement (une cellule somptueuse attenante au temple). Et tu te couches (éreinté). Avant de t’endormir, tu songes à tes certitudes. Au bien fondé des préceptes et des étapes de la voie du Salut. En vain. Le doute est à l’œuvre.

(3.235)

Episode cauchemardesque

Au cours des jours suivants, les doutes te poursuivent. Et tes nuits sont peuplées d’étranges rêves. Habité par de troublantes et lumineuses visions nocturnes.

(3.236)

Note

Au cours de cette (difficile et éprouvante) période, tu notes, chaque matin, quelques bribes de tes rêves sur ton journal.

(3.237)

Note de journal 1

Début de rêve. Tu marches. Tu fuis l’obscur du monde. Et l’absurdité des hémisphères. Tu erres sans but. En quête d’un éclairage. Tu t’enfonces dans un tunnel. Un long tuyau étroit. Un pont. L’abîme. Au bord de l’abîme, (soudain) une lueur. Et une voix qui gronde. Une voix lointaine et inaudible.

(3.238)

Grondement (de la voix)

Au commencement fut le verbe ! Niaiserie ! Au commencement, Il fut, Lui, Le Sauveur, qui n’est  pas un verbe, mais un nom. Qu'on se le dise dans les chaumières ! Ou les créatures du Monde vont voir de quel bois Il peut chauffer leur enfer et leur paradis ! Lui, le Sauveur du Cosmos et de la sainte climatologie, inondera la terre et ne subsisteront que les âmes qui s'élèvent ! Assez de la Compassion de la sainte Miséricorde ! Assez de la cloportitude des êtres ! Les créatures du Monde ne sont pas à son image, par sainte Icône, mais à l'image de la larve, paresseuse chrysalide qui tarde à prendre son envol !

(3.239)

Réponse silencieuse

Tu admets ta cloportitude. Et tu réponds à l’appel du Sauveur. A l’envol du Salut.

(3.240)

 

Réveil

Le lendemain, tu t’éveilles l’âme inquiète. Après une journée de cérémonies, de rituels et de prêches coutumiers, tu t’endors. Et aussitôt, ton rêve se poursuit.

(3.241)

Poursuite du rêve

Tu marches sur la terre, la tête dressée vers le ciel. Tu avances le pas lourd et l’esprit léger. La silhouette tellurique et la démarche aérienne. Tu marches la tête à l'envers. Tu lèves les yeux et contemples la vastitude du ciel. Tu baisses les yeux et regardes la pesanteur de tes pas. Tu avances sous la voûte en traînant les pieds. 

(3.242)

Sentiers lumineux

Tu regardes les bouts de tes souliers (usés) et tu décides (soudain) d’emprunter les chemins qui mènent de Rome à Babylone, une route passagère éloignée des sentiers déserts (parsemés d'ornières). En quête d’espoir. D’une lueur. D’une lueur pour éclairer l’obscurité du monde.

(3.243)

Ecoute

Après un long périple, tu fais halte à l’entrée d’un temple. Tu t’assois sur l’étroit parapet qui jouxte l’enceinte sacrée. Et tu écoutes les chants du temple. 

(3.244)

Chants du temple

Plongé au cœur de la souffrance, tu écoutes les chants du temple. Tu entends la voix de ceux dont les prières s'élèvent dans le ciel. Tu les écoutes chanter la gloire du chemin. L'hymne à la joie qui demeure. Tu écoutes la douce mélopée des prières. Tu écoutes le sacre de la voie du Salut. Et ton cœur s'attendrit.

(3.245)

Réveil

Le lendemain, tu t’éveilles l’âme adoucie. Après une journée de cérémonies, de rituels et de prêches coutumiers, tu t’endors. Et aussitôt, ton rêve se poursuit.

(3.246)

Murmure

Au cours de la nuit suivante, le Sauveur te souffle (directement) à l’oreille (et un peu aussi dans les trous de nez… pour tes impardonnables errances, manquements et transgressions) : « avance et ne te retourne pas ! Ne te retourne jamais ! Le passé n’est qu’un champ de ruines ! ». Le Sauveur est de sages conseils. Il sait. Et tu ignores. Le Sauveur est ton maître. Il te montre la voie sur le chemin du Salut.

(3.247)

Voix livresque

Sur la voie du salut, tu avances, nimbé de tes certitudes, entouré par les pages de doctes exégèses. Et tu surprends (malgré toi) d’étranges chuchotements derrière les alcôves. Une discussion mystérieuse entre un docteur de la loi (et des règles prescrites) et un infâme incroyant (ou au mieux un disciple ignare et récalcitrant) 

(3.248)

Dialogue de sourds

Le docteur de la loi : Que dit Ignace ?

Le novice ignare : Ignace ?

Le docteur de la loi : Ignare que tu es, tu ignores donc Ignace !

Le novice ignare : Ignace ? Non ! Jamais entendu parler !

Le docteur de la loi : Normal ! Il est mort ! Mais comment peux-tu ignorer le testament qu'il nous a laissé !

Le novice ignare : Ahh ???

Le docteur de la loi : Eh bien ! Ecoute ça, ignare ! Voilà ce que dit le père Ignace : "En toute chose, agis comme si tu étais seul sur la voie, et en toute chose, agis comme si le résultat ne dépendait que du Sauveur seul".

Le novice ignare : le Sauveur ? Mais que vient faire le Sauveur dans cette histoire !

Le docteur de la loi : le Sauveur ! Ahhh ! Le Sauveur ! Entends-tu ce qu'il dit de Toi ? Entends-tu ce mécréant ? Pitié pour lui, grand Rédempteur ! Sauveur, m'entends-tu ?

Silence.

Le novice ignare : Tu vois bien ! Il s'en fout, ton Sauveur ! Il n'écoute pas !

Le docteur de la loi : Mais si, mécréant que tu es ! Il m'entend ! Le Sauveur entend tout ! Le Sauveur est partout ! Et il a de grandes oreilles !

Le novice ignare : Oui ! Oui ! Bien sûr ! Deux grandes oreilles et de grandes dents pour croquer les vivants !

Le docteur de la loi : Ne l'écoute pas, Ô Sauveur ! Il ne sait pas ce qu'il dit ! Aie pitié de son âme ! Oeuvre à son Salut !

(3.249)

Réveil

Le lendemain, tu t’éveilles l’âme chavirée. A peine levé, tu te précipites sur ton journal pour écrire quelques notes.

(3.250)

Note de journal 1 (Eblouissement)

Ô miracle du Sauveur !

Et tu vas ivre de l'aveuglante Lumière.

(3.251)

 Note de journal 2

(Ombre maléfique)

Ô malfaisante ignorance !

Et tu vas te terrer dans l'ombre de ta tanière.

(3.252)

Temps nocturne

Après une journée de cérémonies, de rituels et de prêches coutumiers, tu t’endors (comme à l’accoutumée). Et aussitôt, ton rêve se poursuit.

(3.253)

Rêve de journal

Tu rêves que tu notes sur ton journal d’étranges assertions.

(3.254)

Etranges assertions

Quelques propos surprenants entendus (en rêve sûrement) dans le sanctuaire d’un temple :

- Le Sauveur arrivera par la porte d'en bas;

- Le Sauveur n'aime boire que dans les verres à pied;

- Le Sauveur éprouve les hommes aux ongles sales;

- Le Sauveur marche sur les mains et Jésus sous l'eau.

(3.255)

Réveil

Le lendemain, tu t’éveilles l’âme vacillante. Après une journée de cérémonies, de rituels et de prêches coutumiers, tu t’endors (comme à ton habitude). Et aussitôt, ton rêve se poursuit.

(3.256)

Poursuite du rêve

Et ainsi de suite…

(3.257)

Réveils

Le lendemain, tu t’éveilles l’âme rassérénée. Le surlendemain, l’âme chancelante. Et le jour suivant, l’âme chavirée.

(3.258)

Bref aparté

Pendant quelques nuits. Tu ne rêves pas.

(3.259)

Reprise du rêve

Quelques nuits plus tard, ton rêve reprend. Et se transforme en cauchemar.

(3.260)

Cauchemar

Le Sauveur est à tes côtés, souffrant avec toi, dans des immondices de souffrance. Il t’aide à gravir cette montagne. Tu crains de n’atteindre le sommet. Tu progresses dans l’espoir de contempler la pureté de la voie du Salut qui surplombe les ordures terrestres. Tu avances. Tu surmontes les épreuves, une à une. Il te relève la tête de toute cette m… qui embourbe tes pas et enlise ton âme. Il appuie de toutes ses forces sur tes pauvres épaules, s’appuie de tout son poids jusqu'à l’écœurement, jusqu'à l'étouffement pour que tu vois l’astre d'espérance, pour qu’il réchauffe tes vieux os recouverts de crasse et dissolve les couches de merde séchées agglomérées sous tes semelles.

(3.261)

Appel

Tu cries. Dans ton rêve, tu cries : Sauve qui peut ! Et le Sauveur t’entend. Heureusement. Pour ton Salut.

(3.262)

Réponse à l’appel

Sur toi, Il fait couler une fontaine. Une douce fontaine à l’eau limpide et généreuse.

(3.263)

Breuvage

Tu penches la tête. Et tu bois. Tu bois de tout ton saoul. Tu bois jusqu'à la nausée. Jusqu'à l'étouffement.

(3.264)

Eau vive

Tu remontes la source (malgré toi). Avec difficulté. Et tu découvres la source. L’origine de la source.

(3.265)

Source intarissable 

Tu bois à la source. A Sa source. Et ta soif devient plus vive. Tu bois à Sa source. Et de Ses cascades, Il t’inonde. Tu bois à Sa source. Et sur toi s’écoulent Ses eaux claires. Tu bois à Sa source. Et l'obscurité devient (progressivement) lumière. Tu bois à Sa source. Et tu découvres ta propre fontaine. Et tu aperçois dans le ciel de tes pensées des éclaircies de Vérité.

(3.266)

Courage

Le Sauveur voit tes craintes. Il sent ta peur. L’écho d’une voix (en toi) se manifeste. La voix : que crains-tu sinon de découvrir que tu n'es pas celui que tu penses. Pour qui Le prends-tu ? Crois-tu qu’Il ignore ta couardise ? Que Diable ! Courage ! Prends-lui la main pour descendre ensemble aux Enfers. Et tu ne regretteras pas ton voyage.

(3.267)

Poursuite de la voix

La voix s’éclaircie. Et s’intensifie. Elle te crie : poursuis ta marche. Délaisse la fausse lumière. Eloigne-toi des pâles reflets. Enfonce-toi dans l’obscurité. Arpente la noirceur de ton âme. Et tu trouveras les éclaircies du cœur, l’éclairage de l’esprit. Et derrière la porte étroite, tu découvriras la Lumière.

(3.268)

Réveil

Après le dernier rêve de cette sombre (et troublante) période nocturne, tu t’éveilles, terrifié. Pétrifié par la peur. Terrassé par les doutes. Et horrifié par la noirceur de tes nuits.

(3.269)

Persistance du domaine de la lutte

Au cours des jours suivants, tes doutes s’intensifient.

(3.270)

Précarisation des préceptes

Cette intensification du doute ébranle (bien sûr) tes certitudes.

(3.271)

Regard  intègre

Après plusieurs semaines passées à reprendre (un à un) les préceptes de ta communauté et à les répandre avec acharnement (pour oublier - sans doute - tes rêves et tes doutes), un soir, tu finis par t’interroger sur tes réelles avancées sur la voie du Salut. Et en maudissant l’infâme fascicule à l’origine (sans doute) de tes doutes terrifiants et persistants, tu regardes (avec honnêteté) en ton cœur.

(3.272)

Découvertes

Tu regardes en ton cœur. Tu imagines (naïvement) y trouver l’amour (tant prôné par la communauté), et tu y découvres (étonné) l’arrogance (de ta position), le mépris (pour l’ignorance de tes congénères) et la haine (pour les incroyants indifférents et les impies inébranlables). Tu regardes (une nouvelle fois) en ton cœur. Tu imagines (toujours naïvement)  y  trouver l’intelligence (et la clairvoyance promise pour le salutisé), et tu y découvres (à peine surpris – cette fois-ci) un fatras de préceptes, de croyances, de dogmes, d’assertions béates et sans fondement, un lexique de termes creux et vides de sens. Tu regardes encore en ton cœur, et tu y découvres ton ignorance du véritable chemin du Salut. Tu prends (alors) conscience de l’immobilité de tes pas. De ton recul. Et de ton enlisement dans le factice apparat. De ton rôle pitoyable joué à la face du monde. Et tu baisses la tête, anéanti.

(3.273)

Réapparition du reflet

En baissant la tête, ton regard croise (malencontreusement) ton reflet dans le miroir. Tu regardes ta silhouette. Et tu vois un étranger. L’image d’un être humain déguisé en clown triste et burlesque. Pathétique. Tu te déshabilles. Tu ôtes ton ruban, ta tunique (de cérémonie) et tes sandales. Tu redécouvres ta nudité. Le reflet de ton image passée réapparaît lentement.

(3.274)

Volteface

Tu contemples le reflet de ta nudité pendant de longues minutes avant de te précipiter sur ton journal pour écrire ces quelques notes (impératives).

(3.275)

 

Notes (impératives) de journal (itinéraire d’un repenti)

 

Paresse (note de journal 1)

Tu cherchais La Réponse à tes questionnements (métaphysiques). Et tu t’es satisfait (malheureux) de toutes explications cohérentes, peu soucieux de leur ésotérisme et de leur dogmatisme.

(3.276)

Boussole (note de journal 2)

Tu cherchais des guides, des modèles et des réponses pour guider tes pas vers le bonheur, la sagesse et la vérité. Ton mimétisme était le signe d'une grande puérilité et d'une affligeante paresse. Tu t’es mépris sur la quête. Ignorant que nul effort ne peut être épargné à celui qui chemine.

(3.277)

Croyance (note de journal 3)

Tu as eu recours à tous les conseils, à tous les repères et à toutes les indications du monde. Ignorant que tu ne pouvais apprendre à marcher sans devenir ton propre guide.

(3.278)

Réponse (note de journal 4)

Tu avais une certitude. Celle d’avoir trouvé la voie.

(3.279)

Option (note de journal 5)

Tu avais le choix. Soit tu accompagnais le Sauveur, soit tu trouvais ton chemin. Tu reconnais (aujourd’hui) ton manque de discernement. Et ton aveuglante précipitation.

(3.280)

Sélection (note de journal 6)

Après avoir renoncé à ton existence passée, tu t’es entouré de nouveaux amis pour encourager tes pas.

(3.281)

Ostentation (note de journal 7)

Au fil des pas sur la voie, tu prenais des airs inspirés. Et des airs mystérieux. En affichant tes convictions avec ostentation.

(3.282)

Armes inégales (note de journal 8)

Tu honorais les préceptes du Bien. Et révoquais les préceptes du Mal. En utilisant ses armes pour t’en défaire. Tu faisais erreur. Incapable (encore) de dissoudre la dichotomie conceptuelle.

(3.283)

Election (note de journal 9)

Tu avais le sentiment d’appartenir au petit peuple des élus. Croyant que le Sauveur t’avait choisi pour défendre sa cause.

(3.284)

Protection (note de journal 10)

Tu œuvrais (en réalité) à ta protection future. Soucieux d’assurer une place à ton salut (de t’assurer une place au Paradis).

(3.285)

Assurance (note de journal 11)

Tu défendais ton territoire sacré. Sous tes airs de sainteté, tu étais impitoyable avec les ennemis de ta cause. Impatient de convertir la grande armée des indifférents.

(3.286)

Paradoxe (note de journal 12)

Tu ne voyais que la grandeur des âmes et la petitesse (la médiocrité) des hommes…

(3.287)

Malveillance (note de journal 13)

Tu t’évertuais à aimer tes frères. Mais tu les blâmais en secret.

 (3.288)

Assauts (note de journal 15)

Tu as ignoré (malheureux) tes boursouflures. Les immondices que ton cœur abritait. Après les avoir reléguées au fond de l’inaccessible cachot, tu as pris soin de jeter les clés de la terrible geôle par dessus les douves. Et tu croyais (naïvement) ton château fort inexpugnable.

(3.289)

Impasse (note de journal 16)

La lumière trompeuse t’a enfoncé au fond du tunnel. Au cœur de l’ultime et sombre impasse.

(3.290)

Coupure (note de journal 17)

Aujourd’hui, tu dois te munir d'un sabre. Pour couper à la racine le mal qui enlise tes pas dans ce bourbier immonde.

(3.291)

Appel (note de journal 18)

Il te faudra (aussi) jeter (aux ordures) ta panoplie de disciple discipliné. Et regarder (avec honnêteté) dans ton cœur. Pour y percevoir les ombres et les lumières. L’intelligence et l’ignorance. Et entendre l’appel de la vérité. Entrevoir le chemin du réel à l’horizon.

(3.292)

Question de cheminement

Après avoir noté (à la hâte) ces fragments, tu refermes ton journal. Et tu t’interroges (à haute voix). Pour faire la synthèse de ton itinéraire.

(3.293)

Synthèse

Tu reconnais (à contre cœur) ton parcours. Tes errances au cœur du monde obscur. Ta traversée des hémisphères. Tu reconnais tes fuites. Tes empreintes parmi les traces des masses transhumantes. Ton désespoir et ton impérieux besoin d’éclairage. Ton recours confiant et commode aux lumières factices. Ton éblouissement. Et ta soif (intarissable) de lumière.

(3.294)

Face au miroir

Tu ranges ton journal (dans le dernier tiroir de la commode située face à ton bureau). Et tu contemples (dépité) la natte où gisent (à présent) tes accessoires salutaires (ruban, tunique (de cérémonie) et sandales), le sombre costume froissé par la vérité du chemin. Par l’impitoyable vérité du réel. Tu saisis (d’un geste las et désespéré) ta triste panoplie, tu ramasses (avec tristesse) l’ensemble de tes attributs (les signes ostentatoires de ton appartenance au cercle restreint des élus du salut) et tu les jettes par la fenêtre avant de jeter un œil (apeuré) au miroir. Tu regardes (une nouvelle fois) ton reflet. Et tu te retrouves. Te re-découvres. Nu, désemparé et vulnérable. Misérable.

(3.295)

Epreuve d’effondrement

Au cours des jours suivants, tu te terres. Tu perds (réellement) de ta superbe. Tu te recroquevilles en te lamentant sur ton triste sort. Tu blâmes ton aveuglement. Les pâles reflets de la trompeuse lumière de ta communauté.

(3.296)

A bout de souffle

Pendant quelques jours, tu es anéanti. Et tu cherches ton souffle. Le Souffle qui te poussera sur le chemin. Et te montrera la voie (le vrai chemin de l’intériorité).

(3.297)

Appel

Immobile et recroquevillé, tu écoutes le Souffle inaudible. Le maigre souffle bruisser en toi, au loin, qui te murmure. Au fil des heures, ton silence s’intensifie. Et tu entends (progressivement) monter les cris du monde, l'appel du transcendant, la clameur du ciel et les bruissements de la terre qui invitent au voyage.

(3.298)

 

Partie 3 FIN DE NUIT

Poursuite du chemin

Tu laisses advenir le Souffle. L’œuvre du Souffle. Tu tousses. Respiration. Quelques bouffées. Le souffle est à l’œuvre. Tu soupires. Inspiration. Tu respires. Et tu te relèves, le cœur fragile et l’âme meurtrie. Pour reprendre ta route. Poursuivre ton exploration intérieure. Le regard hagard et désencombré. Le regard perdu et plus vif. L’âme (encore) fragile et égarée.

(3.299)

Libre note

Tu te hisses (péniblement) jusqu’à ton bureau. Tu saisis une feuille (une feuille de papier libre) et tu notes : case départ.

(3.300)

Case départ

Tu pars en quête. A ta recherche. Et tu te retrouves. Toujours au même point.

(3.301)

Invasion

Après quelques jours de profonde lassitude, tes démons (tes forces obscures trop longtemps enfouies) ressurgissent. Et tu constates effaré (et pourtant à peine surpris) qu’elles ont retrouvé les clés de leur geôle, ont franchi les remparts, ont accédé au donjon. Et t’ont assiégé. Tu t’avoues vaincu. Et tu les laisses t’envahir.

(3.302)

Prise de contrôle

Tes démons s’installent aux postes de commande. A tous les postes de commande.

(3.303)

Enfer

Tu vis une (courte et intense) période infernale.

(3.304)

Bref épisode

Tu fais surgir (en toi) quelques monstres malfaisants. Soutenu par tes démons - tes fidèles lieutenants (hommes de paille – hommes de main), tu multiplies (en l’espace de quelques semaines) les pires infamies. Colère à outrance, concupiscence effrénée, paresse débordante, fringales dégoulinantes, fierté arrogante, étroite mesquinerie pécuniaire, avidité rampante et démoniaque.

(3.305)

Poursuite de l’intervalle

Tu te laisses submerger par l’obscurité. Tu expérimentes l’obscurité paroxystique.

(3.306)

Poursuite de l’intervalle (bis)

Tu laisses, impuissant, tes monstres et démons guider ton chemin. Trop longtemps brimés, relégués au fond du cachot, ils éclatent en plein jour. Eclaboussent chaque parcelle de ton existence. Ils submergent tes jours, envahissent tes nuits. Tu es devenu leur pantin. Prisonnier désarticulé, tiraillé par leur envahissante présence.

(3.307)

Impossible issue

Tu ne peux imaginer t’enliser davantage dans l’impasse fatale (et infernale).

(3.308)

Traversée des profondeurs

Tu ne peux croire à ton fourvoiement. Par crainte (et par instinct), tu cherches en toi quelques ressources. Pour trouver la force et le courage de traverser cette ultime épreuve (ultime épreuve de l’ultime impasse des mondes obscurs). Tu t’enfonces en toi en déblayant les ruines des jours anciens et les épaves des combats antérieurs. Tu t’enfonces. En te faufilant à travers les cadavres de tes certitudes passées qui jonchent les paysages dévastés de ton esprit. Tu affrontes la puanteur des illusions en putréfaction. Tu enjambes les erreurs et les immondices. Tu traverses des cloaques nauséabonds. Tu t’enfonces dans tes profondeurs.

(3.309)

Hors de question

Tu ne peux imaginer (un seul instant) remonter à la surface du monde. Retrouver l’obscurité (et l’absurdité) du monde, l’aberration des hémisphères. Tu sens l’impérieuse nécessité de t’enfoncer. Plus loin. Plus profond. L’intuition et l’instinct de survie guident tes pas sur ce chemin d’ornières. T’enjoignant de t’enfoncer plus en avant. Plus à l’intérieur. Seule issue à tes innombrables errances passées. Une seule voie possible. Un seul chemin. Une seule direction. S’enfoncer en soi. Nulle autre possibilité. Il te faut pénétrer au cœur de l’abyme. Découvrir sous les couches d’immondices la béance de ton être. Accéder par l’intérieur à la lueur qui t’habite. A la lumière recouverte. Et à découvrir.

(3.310)

Improbable destination

Tu t’enfonces. A l’intérieur. Tu pénètres l’univers clos. Et tu découvres l’infini de l’intériorité. Tu arpentes l’espace en quête de l’improbable porte qui ouvre sur l’horizon prometteur. A la recherche de l’introuvable passage.

(3.311)

Sortie du tunnel

Tu navigues à vue vers le centre. Tu consultes ta boussole. Elle s’affole. Tu paniques. Tu cherches une lumière (une pâle lueur). Et au fil de tes pas (prudents), l’obscurité s’intensifie.

(3.312)

Fin de nuit

Après une longue et pénible traversée, tu découvres (enfin), au cœur de l’obscurité, la porte étroite.

(3.313)

Poursuite

Et tu poursuis ton voyage…

 

3 décembre 2017

Carnet n°62 La conscience et l'Existant - Chapitres 1 à 5

Essai / 2015 / L'exploration de l'être

La Vie et l’Existant ne semblent, en réalité, qu’un gigantesque jeu — violent et merveilleux — et une permanente célébration… A hauteur d’Homme, peut-être pourrions-nous penser que nous nous apprenons les uns les autres (et, bien souvent, à notre insu) à mieux les regarder et à mieux les vivre. A mieux les comprendre et à mieux les aimer… mais sur le plan de la Conscience, tout ce « cirque » — aimable ou corrosif — semble (presque) sans importance… Est-ce qui est… et ce qui est n’altère jamais Le Regard…

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 Nous avons été contraints (pour des raisons d'ordre technique) de diviser la version numérique de cet ouvrage en dix parties.

Sommaire

Chapitre introductif : Pensées intuitives

 

 

Cette réflexion s’est déroulée pendant environ trois mois(1) à raison de six à sept heures de travail quotidien. Hormis quelques détails (que nous avons cru bon vérifier), elle s’est entièrement appuyée sur les savoirs et la connaissance(2) de l’auteur. La durée consacrée à cette étude pourrait paraître extravagante, irréaliste, présomptueuse et incroyablement courte (au regard de l’ampleur de la tâche : appréhender la Conscience et l’ensemble de l’Existant) et il est possible (voire probable), à ce titre, que nous ayons omis des éléments fondamentaux et/ou soyons « passés à côté » de thématiques essentielles, mais elle est plutôt révélatrice, à nos yeux, de la dimension éminemment restreinte et laborieuse du psychisme et de l’intellect humains, incapables de cerner en un clin d’œil et dans son ensemble une thématique et contraints de dérouler, de développer et d’enrichir péniblement leur réflexion parcellaire jour après jour, semaine après semaine… perspective fort éloignée de l’accès direct et fulgurant à la Connaissance spontanée — à laquelle nous avons parfois goûté —  et qui souligne (avec force) le caractère profondément rudimentaire et archaïque de l’esprit humain(3).

(1) D’avril à juin 2015.

(2) Savoirs et connaissance insignifiants et dérisoires dont les « faiblesses », les approximations et les inexactitudes pourraient (sans doute) faire sourire ou bondir les « spécialistes » des disciplines et domaines que nous avons effleurés pour dérouler cette réflexion… Au regard de l’absence de théories, de notes et de citations empruntées à d’autres auteurs, il est donc naturel que cette étude ne fasse mention d’aucune référence bibliographique (ceci n’est ni un essai ni un travail universitaire au sens strict)… Notons également que nous nous sommes octroyés une liberté de ton peu orthodoxe et avons eu recours à des formulations stylistiques peu usitées dans la communauté intellectuelle et le monde de la recherche sans compter un usage assez peu conventionnel des règles typographiques…

(3) Cantonné depuis la nuit des temps — des premiers hominidés jusqu’à aujourd’hui — à un rôle d’instrument indirect et très incomplet (à défaut de mieux…) mais sans lequel (rappelons-le) rien n’aurait pu et ne pourrait être appréhendé…  

 

Aussi, vous trouverez, dans cette analyse, une maladroite et modeste tentative de percer et de mettre à jour certaines caractéristiques de la Conscience et de l’Existant. Sur quantité de sujets et de thématiques, nous nous sommes, sans doute, fourvoyés et/ou résignés à rester « à la surface des choses »… Vous prendrez donc soin de corriger et de compléter nos erreurs et nos approximations et d’approfondir « nos légèretés » à la lumière de vos savoirs et de votre connaissance. Vous n’oublierez non plus pas de parcourir cette étude avec indulgence et d’excuser son caractère partiel, lacunaire et inévitablement tendancieux malgré notre souci de justesse et d’exhaustivité et notre volonté d’abolir (tant bien que mal) tout dogmatisme et toute idéologie…

  

*

  

Avant d’aborder cette réflexion, il est conseillé de « jeter un œil » aux pensées intuitives de la première partie de cet ouvrage. Leur lecture permettra de donner un aperçu des principales thématiques qui seront développées ici et de mettre en évidence la perspective dans laquelle elles s’inscriront…

  

*

  

Comme vous le constaterez (assez vite*), vous rencontrerez, au cours de votre lecture, une kyrielle d’astérisques, de parenthèses et de guillemets, pléthore d’ajouts, de tirets et de points de suspension et une surabondance de répétitions, d’apartés impromptus et de notes diverses (et variées) tantôt explicatives, tantôt drôles, tantôt tendancieuses (et personnelles) et parfois même des commentaires inopinés — voire même des commentaires de commentaires…

* Et peut-être même dès maintenant…voire même avant la lecture de ce « petit » paragraphe…

 

Vous pouvez, bien sûr, ne pas y prêter attention et les dédaigner avec mépris en particulier si ces procédés « stylistiques » vous ennuient, vous paraissent superfétatoires ou semblent alourdir cette réflexion en gâchant quelque peu votre plaisir (si tant est que l’on puisse prendre plaisir à ce genre de lecture…). Faites donc, bien sûr, à votre guise (et selon votre sensibilité)...

 

Sachez simplement qu’ils sont, à nos yeux, comme une respiration (entre deux apnées(1)) et révèlent notre goût (très prononcé) pour l’expolition(2) et l’épithétisme(3) voire l’épanadiplose(4) et notre attachement (sans faille) à la périssologie(5), à la parembole(6) et autres synchises(7)… Et en adepte patenté de l’amphigouri(8) et en inconditionnel consciencieux du galimatias, nous aimons parsemer nos pages de ces figures stylistiques (indigestes et ampoulées), signes tangibles (et éloquents) de notre souci (quasi pathologique) d’exhaustivité (réflexive(9)) et de notre aspiration maladive et monomaniaque (et quasi incontrôlable) à essayer de ne pas en oublier une miette (idéative)… même minuscule (ce qui ne nous empêche nullement, bien évidemment, dans cet aberrant souci du détail (et cette quête imbécile de la parfaite complétude(10)), de laisser passer des cargaisons de « grosses miches » nettement plus intéressantes — et fort nourrissantes —)… Mais de grâce, ne soyez pas (trop) effrayé(e) à la lecture de ce petit paragraphe liminaire où « on en fait des caisses » avec cette « petite » particularité rédactionnelle… pour essayer (peut-être) de vous y familiariser…

(1) « Respire » aurait-on envie de lui dire, « respire »…

(2) Consiste à répéter plusieurs fois la même chose ou le même argument dans des termes équivalents.

(3) Accumulation de précisions descriptives ou explicatives autour d'une idée centrale.

(4) Consiste à reprendre à la fin d'une proposition un mot situé en début d'une proposition précédente.

(5) Redondance qui consiste en l’ajout d’un ou de plusieurs détails inutiles qui n’apportent rien à la compréhension d’une idée ni à l’expression de cette idée, sinon pour l’alourdir.

(6) Consiste en une proposition insérée dans un discours pour exprimer le point de vue personnel de l'auteur. Proche de l’aparté.

(7) Consiste à modifier l’ordre des propositions d’une phrase, la rendant ainsi difficile à comprendre, voir incompréhensible…

(8) Texte volontairement obscur ou inintelligible à visée burlesque*…

* Mais dans cette réflexion, pas forcément… on est même parfois assez « loin » de l’envie de rire… (comprenne qui pourra…)

(9) Notre pensée fonctionne, en général, en arborescence et par intuitions et associations libres avec une certaine forme de distanciation à l’égard des idées qui nous traversent…

(10) Toujours perfectible ?

 

Profitons de cette prévenante « mise en garde » pour vous prier (également) d'excuser les inévitables coquilles, fautes(1) orthographiques, « vocabulistiques » et de ponctuation et autres erreurs(1) syntaxiques, grammaticales et stylistiques qui doivent (malheureusement) parsemer ces pages, en dépit de plusieurs lectures correctives attentives... En espérant simplement qu'elles n'outrageront pas votre exigence langagière (et/ou linguistique) et ne restreindront pas, de façon trop vive, votre aspiration à parcourir cet ouvrage(2).En vous souhaitant une bonne lecture…

(1) Parfois difficilement repérables (au vu de la longueur et de la densité du texte...) et/ou commises par ignorance...

(2) Ou pire, qu'elles vous y fassent renoncer...

 

 

Chapitre 1 LA CONSCIENCE(1) (2)

(1) Pour esprits peu « rationnalo-rigides » de ce début de 3ème millénaire du calendrier grégorien…

(2) Que les autres débutent leur lecture par le chapitre 2 « L’UNIVERS ET LA MATIERE »…

 

Au commencement est la Conscience. Avec ce petit clin d’œil pourrait débuter notre réflexion... mais empressons nous d’ajouter que cette assertion est erronée dans la mesure où la Conscience semble sans commencement ni fin. Du moins telle qu’elle nous apparaît*… A moins que nous puissions dire : au commencement sont la Conscience et l’énergie (qui lui est consubstantielle) ou la Conscience (seule) comme créatrice de l’énergie pure. En l’état actuel des connaissances, aucune des deux propositions ne peut être validée… et l’une ne semble pas plus valide ou sensée que l’autre…

* Nous y reviendrons amplement…

 

Notons également la possibilité que la Conscience (perçue comme « originelle » par les Hommes qui n’ont cessé, tout au long de l’histoire, de lui attribuer divers qualificatifs – le Divin, le Soi, la nature de l’Esprit, la Conscience, La Présence…) ne soit pas l’espace perceptif « originel » mais un espace issu d’une origine et d’un plan antérieurs. Proposition absolument invérifiable aujourd’hui…

 

 

Chapitre 2 L'UNIVERS ET LA MATIERE

 

PETIT COURS ACCELERE (et hyper simplifié*) D’ASTROPHYSIQUE, de PHYSIQUE et de BIOLOGIE

* A l’adresse des béotiens que nous sommes à peu près tous au fond…

Que les puristes et les spécialistes pardonnent cette longue enjambée en « gros sabots » (sans doute) truffée d’approximations et d’erreurs… L’énergie obéit à des cycles… et un jour, une forme ou un mouvement énergétique(1) est apparu(e) et badaboum « Big Bang », l’univers (ou des univers) a (ont) été « créé(s)(2) ». Dans l’univers que les êtres humains « appréhendent » aujourd’hui, les atomes et les molécules (entre autres éléments physiques(3)) se sont progressivement combinés et ont permis l’émergence de la matière, créant les galaxies, les étoiles, les systèmes planétaires et les planètes… Progressivement, sur l’une d’elles — la planète Terre — les combinaisons d’atomes et de molécules (toujours entre autres éléments physiques(3)) ont créé les conditions favorables à l’émergence de la Vie (carbone, hydrogène, oxygène, azote…). Et un nombre restreint des combinaisons atomiques et moléculaires est devenu vivant (procaryotes, eucaryotes, bactéries…). Progressivement, ces combinaisons se sont complexifiées et ont créé les conditions favorables à l’émergence de formes vivantes complexes (les végétaux et les animaux élémentaires). Progressivement ces combinaisons se sont complexifiées et ont permis l’émergence d’éléments vivants perceptifs. Et un nombre restreint des combinaisons vivantes a accédé à la perception (les animaux). Progressivement ces combinaisons se sont complexifiées et ont permis l’émergence d’éléments vivants perceptifs « préconscients ». Et un nombre restreint des combinaisons vivantes perceptives a accédé à la perception « préconsciente » (les Hommes). Voilà posée, en quelques lignes éminemment simplistes, l’évolution des formes énergétiques terrestres jusqu’à l’émergence de l’Homme (l’Homo sapiens).

(1) La théorie du Big Bounce (le Grand Rebond) semble rencontrer aujourd’hui quelques faveurs au sein de la communauté scientifique. De façon schématique, nous pourrions dire qu’elle définit le Big Bang comme une sorte de point de passage ou un goulet d’étranglement entre l’actuelle phase d’expansion de l’Univers et une phase de contraction qui l’aurait précédée. Elle semble « s’appuyer » sur la "gravitation quantique à boucles" (pour « réconcilier » la mécanique quantique — qui décrit très bien l’infiniment petit — et la relativité générale — qui décrit très bien l’infiniment grand) en stipulant (grosso modo) que l'univers alternerait entre des phases d'expansion et de contraction, avec des Big Crunch et des Big Bang entre ces phases…

(2) Il est également possible qu’une (ou d’autres) forme(s) ou un (ou d'autres) mouvement(s) énergétique(s) ai(en)t créé* un (ou d'autres) univers et/ou une (ou des) entité(s) énergétique(s) « ailleurs »…

* Ai(en)t créé autrefois, crée (ou créent) aujourd’hui ou créera (ou créeront) à l’avenir… 

(3) Energie sombre, matière noire etc etc.

 

Voir ANNEXE 1 (panorama général de la Conscience et de l'Existant – partie 1)

Voir ANNEXE 2 (panorama général de la Conscience et de l'Existant – partie 2)

 

 

QUELQUES ELEMENTS D’ASTRONOMIE – ASTROPHYSIQUE (pour les nuls*)

* Auxquels nous appartenons (bien évidemment)…

Après le Big Bang (et peut-être même avant(1)), l’univers ou les univers a (ont) été « créé(s) ». Au sein de celui que l’on appelle l’Univers(2) (avec une majuscule), différents objets « célestes », tels que les galaxies, les systèmes stellaires, les étoiles, les systèmes planétaires et les planètes etc etc, ont « vu le jour ». Ces différents « agrégats cosmologiques » n’ont cessé (et ne cessent) d’évoluer et entretiennent différents types de relations dont certaines ont été mises à jour par l’astronomie et l’astrophysique. Qui aujourd’hui (en ce début de 3ème millénaire) n’a pas, en effet, déjà entendu parler de quarks, de supernova, de naine blanche, de trou noir, d’énergie sombre, de matière noire, d’antimatière, de gravitation et d’électromagnétisme ? Qui n’a pas ne serait-ce qu’une vague idée des théories de Copernic, de Galilée, de Newton ou de la relativité générale d’Einstein, voire même de la théorie des cordes et de quelques autres réjouissances du même acabit ?

(1) Avec le Big Bounce qui laisse envisager la possibilité que l'Univers ait existé « de toute éternité »…

(2) Et au cours de son évolution…

 

Il n’est pas de notre ressort d’aborder ces notions astronomiques (et encore moins de les expliquer – nous en serions d’ailleurs bien incapables…), nous nous contenterons de noter que ces différents objets célestes sont organisés en systèmes évolutifs et interactifs et que la planète Terre se situe dans le système solaire, un des systèmes planétaires de la Voie lactée qui est l’une des innombrables galaxies de l’Univers (dont on ne sait toujours pas aujourd’hui s’il est fini ou infini ni même s’il ne représente qu’une infime partie d’un espace beaucoup plus vaste…)

 

 

Chapitre 3 LA MATIERE TERRESTRE

 

QUELQUES ELEMENTS DE PHYSIQUE ET DE CHIMIE (pour les nuls*)

* Voir la rubrique QUELQUES ELEMENTS D’ASTRONOMIE – ASTROPHYSIQUE.

De façon éminemment simpliste, on pourrait dire que les atomes et les molécules peuvent se combiner de multiples façons sous formes gazeuses, liquides et solides. Ces différents « agrégats physico-chimiques » n’ont cessé (et ne cessent) d’évoluer et entretiennent différents types de relations (de nature électronique, atomique, chimique, électrique…) dont certaines ont été mises à jour par la physique et la chimie. Pour de plus amples informations, nous renvoyons au tableau périodique des éléments (table de Mendeleïev) qui représente tous les éléments chimiques, ordonnés par numéro atomique et organisés en fonction de leur configuration électronique et à la célèbre maxime de Lavoisier* qui reformule, semble-t-il, une phrase du philosophe grec Anaxagore : « Rien ne naît ni ne périt, mais des choses déjà existantes se combinent, puis se séparent de nouveau ».

* « Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme ».

 

 

VAGUE APERCU DU MONDE TERRESTRE AVANT L’EMERGENCE DU VIVANT

Avant l’apparition de la Vie terrestre, le monde a connu de nombreuses transformations et plusieurs bouleversements majeurs. Il ne s’agira pas, ici, de donner un aperçu exhaustif de cette évolution (loin s’en faut) mais de livrer quelques éléments qui ont permis de créer les conditions nécessaires pour qu’émerge le Vivant. Disons simplement que les combinaisons atomiques et moléculaires de carbone, d’hydrogène, d’oxygène et d’azote, la composition de l’air, l’abaissement significatif de la température, la constitution d’une couche terrestre et la formation de zones hydriques ont sans doute été à l’origine de la naissance de la Vie (les molécules organiques, les protocellules, les premiers êtres cellulaires et les premières bactéries).

 

 

Chapitre 4 LE VIVANT TERRESTRE

 

QUELQUES ELEMENTS DE BIOLOGIE & DE SCIENCES HUMAINES (pour les nuls*)

* Voir la rubrique QUELQUES ELEMENTS D’ASTRONOMIE – ASTROPHYSIQUE.

Le Vivant (essentiellement composé de molécules de carbone, d’hydrogène, d’oxygène et d’azote) n’a cessé de se complexifier depuis l’émergence de la Vie sur Terre donnant naissance à de très nombreux et très divers organismes. Aujourd’hui, ces différents organismes vivants peuvent se catégoriser, de façon éminemment simpliste, en organismes vivants élémentaires (cellules et bactéries…), en végétaux, en animaux et en êtres humains dont le fonctionnement, les relations et l’évolution sont étudiés par la biologie (et ses différentes branches) et les sciences humaines. Ces différents « agrégats organiques » n’ont cessé (et ne cessent) d’évoluer. Ils se sont organisés en systèmes (écosystème et sociétés humaines) et entretiennent différents types de relations (en particulier la chaîne alimentaire). 

 

De façon ultra simplifiée, nous pourrions dire que le Vivant terrestre peut se diviser en quatre grandes catégories* :

 

Les organismes vivants élémentaires (cellules, bactéries, virus…) qui sont des structures organiques élémentaires dotées d’un code génétique, d’un métabolisme et d’un système de reproduction. Ils sont composés d’atomes et de combinaisons moléculaires et organisés en systèmes organiques élémentaires (alimentaire, circulatoire, reproductif et de protection). Et sont constitués en systèmes plus ou moins complexes hors et au sein de toutes les formes vivantes (milieux terrestre, aquatique, aérien et dans la matière organique).

 

Les végétaux qui sont des structures organiques complexes dotées d’un code génétique, d’un métabolisme et d’un système de reproduction. Ils sont composés d’atomes et de combinaisons moléculaires et organisés en systèmes organiques complexes (alimentaire, circulatoire, reproductif, et de protection). Et sont constitués en systèmes plus ou moins complexes sur une grande partie de la surface terrestre (milieux terrestre et aquatique).

 

Les animaux qui sont des structures psycho-organiques perceptives (plus ou moins) complexes dotées d’un code génétique, d’un métabolisme et d’un système de reproduction. Ils sont composés d’atomes et de combinaisons moléculaires et d’éléments vivants élémentaires (essentiellement les cellules et les bactéries) et organisés en systèmes organiques complexes (sensoriel, circulatoire, nerveux, endocrinien, alimentaire, respiratoire, reproductif, de locomotion et de protections immunitaire et organique) et pour les animaux les plus sophistiqués en systèmes psycho-organiques plus ou moins complexes (cognitif, affectif et imaginatif élémentaires, expressif et communicatif). Et sont constitués en systèmes plus ou moins complexes sur une grande partie de la surface terrestre (milieux terrestre, aquatique et aérien).

 

Les êtres humains qui sont des structures psycho-organiques perceptives complexes dotées d’un code génétique, d’un métabolisme et d’un système de reproduction. Ils sont composés d’atomes et de combinaisons moléculaires et d’éléments vivants élémentaires (essentiellement les cellules et les bactéries) et organisés en systèmes organiques complexes (sensoriel, circulatoire, nerveux, endocrinien, alimentaire, respiratoire, reproductif, de locomotion et de protections immunitaire et organique), en systèmes psycho-organiques complexes (émotionnel, sexuel, affectif, de protection psychique et communicatif) et en systèmes psychiques complexes (cognitif, sentiments, réflexif, représentatif, organisationnel, distractif, imaginatif, expressif et de compréhension). Et sont constitués en systèmes complexes sur une grande partie de la surface terrestre.

* Pour des informations beaucoup moins basiques, nous renvoyons à l'arbre phylogénétique (ou arbre de vie) qui expose les relations de parenté entre les différents groupes d'êtres vivants... Notons que cette classification fait l'objet de nombreux débats entre les systématiciens et est susceptible d'être largement modifiée par les recherches (actuelles et à venir) et les « incessantes » nouvelles découvertes...

 

 

VAGUE APERCU DU MONDE TERRESTRE AVANT L’EMERGENCE DE L’HOMME

Depuis la naissance du Vivant jusqu’à l’émergence de l’Homme, le monde terrestre a connu de nombreuses transformations (entre autres, des variations thermiques et d’incessants mouvements liés à la tectonique des plaques qui ont fait émerger la configuration continentale actuelle avec les surfaces océaniques et terrestres, les montagnes etc etc). De nombreuses espèces vivantes (végétales et animales) sont apparues sur terre et dans les océans (qui constituent toujours environ 70% de la surface de la Terre). Un grand nombre d’espèces a disparu, d’autres ont évolué.

 

Jusqu’à l’apparition de l’espèce humaine, il semblerait que toutes les formes végétales et animales s’organisaient de façon naturelle et instinctive, formant un immense écosystème (avec des mécanismes naturels de régulation et de rééquilibrage en cas de survenance d’un déséquilibre) au sein duquel chaque forme vivante constituait le maillon d’une gigantesque chaîne alimentaire de type pyramidal (consommateurs primaires, secondaires et tertiaires) au sommet de laquelle régnaient, sans partage, les « grands prédateurs ».

 

Les formes végétales et animales étaient soumises à des luttes et à des stratégies de collusion intra-spécifiques et interspécifiques pour assurer leur survie (alimentaire et territoriale). L’écosystème les a donc naturellement invitées à occuper des territoires adéquats, peu ou pas occupés par des prédateurs* (niches territoriales) et fort pourvus en ressources alimentaires, voire parfois à orienter leur alimentation (niches alimentaires).

* Ou en compensant les risques de prédation par un taux de natalité élevé.

 

Les espèces animales étaient soit de « nature solitaire » soit de « nature grégaire » et formaient des groupes ou des communautés plus ou moins peuplés, plus ou moins organisés et hiérarchisés, plus ou moins nomades ou sédentaires selon leurs spécificités « naturelles » et l’abondance des ressources alimentaires. Avant l’apparition de l’Homme, la surface terrestre constituait un immense quadrillage relativement équilibré, peuplé d’espèces végétales et animales relativement diversifiées. 

  

 

Chapitre 5 L’HOMME ET LE PSYCHISME HUMAIN

Il est difficile de dater avec exactitude l’apparition du premier Homme. Néanmoins, l’émergence de l’espèce humaine constitue un élément absolument majeur dans l’évolution des formes terrestres et de la Vie sur Terre. Son développement (qualitatif et quantitatif) n’aura de cesse, au cours de son évolution, de transformer l’Existant et l’existence terrestres, la vie végétale et animale et « l’équilibre naturel » du monde. Afin de comprendre les ressorts de cette transformation, il nous faut nous intéresser aux éléments constitutifs majeurs de l’être humain dont le cerveau et le psychisme semblent être les clés de voûte… 

 

Il ne nous appartient pas (et nous en sommes parfaitement incapables) de connaître avec exactitude la façon dont le cerveau humain a pu émerger et « donner naissance » au psychisme. Le cerveau ne serait-il que la simple, incroyable et merveilleuse résultante d’une longue série de combinaisons moléculaires (éléments cellulaires, électriques, chimiques, hormonaux…) qui lui a permis d’accéder à la perception (et très vite à la cognition)? Une question fondamentale, ici, se pose : le cerveau a-t-il créé la perception ou a-t-il accédé à la perception (qui existait donc antérieurement) ? Débat fondamental qui ne semble pouvoir aujourd’hui être tranché (en l’état actuel des connaissances)… Cette incapacité est extrêmement frustrante d’autant qu’elle pourrait grandement conditionner l’évolution future des sociétés humaines et post-humaines en matière d’intelligence artificielle (nous y reviendrons dans les paragraphes consacrés à l’IA)… pour l’heure, nous qui avions souhaité une analyse factuelle neutre (totalement non idéologique), nous sommes confrontés à un choix (inévitable) et donc à une orientation biaisée en optant pour la première(1) ou la seconde(2) hypothèse.

(1) Première hypothèse : le cerveau a créé la perception...

(2) Seconde hypothèse : le cerveau a (simplement) accédé à la perception...

 

Bien que nous essaierons de considérer les deux hypothèses, le second axiome nous semble plus juste et plus probable(1). Nous argumenterons ce choix ultérieurement… Disons (pour l’heure) que nous avons « l’intime conviction(2) » que le cerveau n’a pas créé la perception mais que le Vivant a créé les conditions pour que le cerveau y accède. Cette hypothèse qui présuppose l’antériorité de la perception nous oblige à la définir et à donner quelques éléments sur son origine. Qu’est-ce que la perception ? Et qu’est-ce qui perçoit ? Vastes questions…

(1) Au regard de notre intuition, de notre compréhension et de notre expérience…

(2) Une « intime conviction » est par nature indémontrable et invérifiable... Nous nous efforcerons néanmoins, au cours de cette réflexion, de livrer les arguments nécessaires à son étaiement…

 

Bien que la perspective que nous déroulons ici s’inscrive dans un grand souci d’objectivité, nous présupposerons donc que la Conscience (perçue comme « originelle » par les Hommes) est à l’origine de toutes les manifestations de l’Existant (de toutes les formes énergétiques). Cette présupposition n’aura, en vérité, aucune incidence significative sur le déroulement factuel de l’évolution des formes terrestres et pourrait même être occultée... A ce propos, notons néanmoins qu’il est (pour le moins) étrange – et nous y reviendrons longuement – que le psychisme humain soit habité par une aspiration constante, puissante et « mystérieuse » qu’il l’enjoint de tenter de « retrouver » la totalité des caractéristiques de la Conscience*et de les faire advenir sur le plan phénoménal — sur le plan terrestre. Cette présupposition conditionne néanmoins un élément majeur : la perception.

* Se référer aux pensées intuitives exposées dans le livre 1.

 

A nos yeux, Ce qui perçoit est la Conscience (« originelle ») et toutes formes(1) de perception, pourvu que cette dernière soit sensible (c’est-à-dire capable d’éprouver) et dotée d’une capacité de distanciation, est la Conscience même si elle se trouve limitée (et conditionnée) par son support. Ainsi, prenons l'exemple d'une caméra de surveillance : son rôle est de filmer une zone circonscrite et restreinte, elle enregistre des faits, qui ne sont, en réalité, que des données et des informations sur des interactions entre des formes de l’Existant (un vol ou un braquage par exemple). Qui perçoit les images ? Celui qui les regarde. Qui regarde (et éprouve) celui qui regarde la caméra de surveillance qui, elle-même, « regarde » la zone circonscrite ? Il semblerait bien que cela soit la Conscience (ou l’attention impersonnelle) accessible à l’Homme enclin à la sensibilité et à la distanciation perceptive… Imaginons à présent un robot sophistiqué paramétré pour percevoir et regarder. Sa perception est limitée par ses capteurs. Serait-il capable de se regarder en train de regarder ? Serait-il capable d’éprouver ? Si nous répondons par l’affirmative, alors le robot serait en mesure d’accéder à « la Conscience sensible d’arrière-plan(2) »… si nous répondons par la négative, alors le robot n’est qu’un instrument de perception sans sensibilité ni capacité de distanciation… Nous tenterons de développer ces thématiques dans les paragraphes que nous consacrerons au cheminement spirituel et à l’intelligence artificielle. Revenons à présent au psychisme humain.

(1) Quel que soit leur support, le cerveau « organique » chez les humains ou le « cerveau » synthétique chez les systèmes d’intelligence artificielle (caméras, robots…)...

(2) Autre nom parfois donné à la Conscience « originelle »…

 

 

Bref aperçu évolutif du psychisme

A l’origine (dès l’émergence d’un cerveau élémentaire suffisamment élaboré), le psychisme perçoit des manifestations de l’Existant et des sensations (des ressentis corporels) internes (à l’intérieur du corps) et externes lorsque le corps est en interaction avec l’Existant (soulignons que le corps est toujours en interaction avec l’Existant…). Cette perception(1) (préconsciente) de l’Existant et des sensations lui font éprouver une sensation de confort ou d’inconfort(2) (puis plus tard, avec la complexification de la cognition, un sentiment de confort ou d’inconfort). Les ressentis corporels internes inconfortables invitent le psychisme à réaliser qu’il existe des besoins qui nécessitent d’être satisfaits(3) (afin de faire disparaître le sentiment d’inconfort). Il va donc mettre en œuvre des réponses(4) pour satisfaire ces besoins. En premier lieu, il va agir (réagir) pour combler les besoins ressentis. Et au fil de la répétition des actions mises en œuvre, la cognition va se développer et lui donner accès à la réflexion qui lui permettra de réitérer ces actions et/ou de les améliorer. Le psychisme comprend ainsi très vite que les besoins réapparaissent et qu’il n’est pas assuré de pouvoir y répondre. Il va donc s’attacher à trouver des réponses de plus en plus sûres et pérennes. L’amélioration des réponses et la complexification de la cognition permettent alors au psychisme de réaliser qu’il est capable d’améliorer ce sentiment de confort. Cette compréhension va sans doute, en partie, donner naissance au désir (et au sentiment de satisfaction — satisfaction de la réalisation des désirs qui progressivement prendra le pas sur la sensation de confort).

(1) Perception assez superficielle en mesure d’appréhender « le visible », « le proche » et « l’apparent » (pas ou peu « l’invisible », « le lointain » et « le profond »).

(2) Les sensations peuvent également être à l’origine d’émotions et de sentiments ressentis (par le psychisme) comme plaisants (agréables et donc confortables) ou comme déplaisants (gênants ou pénibles donc inconfortables).

(3) Pour la première fois dans l’évolution de la matière vivante, une forme est contrainte de satisfaire une partie de ses besoins sans prise en charge directe et naturelle par le système (comme dans le cas des végétaux). Les animaux et les hominidés furent, bien sûr, également concernés par cet aspect —  mais dans une moindre mesure — au vue de leur « instinct naturel » de survie… Instinct de survie dont l’Homme aussi (évidemment) est doté… Bref… une partie des besoins doit donc être prise en charge, les autres besoins, essentiellement les besoins et les fonctions métaboliques et physiologiques (la respiration ou la circulation sanguine par exemple) sont assurés par la Vie (la biologie, le système qui régit les lois du Vivant – des formes vivantes) sans l’intervention nécessaire du psychisme (plus tard, lorsqu’il en sera capable, le psychisme jettera à tous ces domaines un œil très attentif et très interventionniste…).

(4) Réponses de deux ordres : par l’action qui donnera naissance à ce que nous avons appelé le plan réalisationnel actif et par la réflexion qui donnera naissance à ce que nous avons appelé le plan représentatif intellectuel.

 

Contraint par sa crainte de l’inconfort et son besoin (puis, plus tard, son désir) de confort, le psychisme va développer des capacités cognitives et cartographier l’Existant. Cette « cartographie » de l’Existant va donner naissance aux représentations mentales qui vont permettre au psychisme de comprendre sa dangerosité, d’éviter ses dangers, de s’y orienter avec plus de facilité, d’en tirer toujours plus avantageusement parti (et, plus tard, de créer ce qu’il lui manque ou semble lui manquer…) pour trouver des réponses de plus en plus efficaces et satisfaisantes (de plus en plus sûres et de plus en plus durables). Ces représentations de l’Existant se divisent très vite en représentations de soi – conscience de soi(1)(2)(3) (le psychisme s’identifie au corps) et représentations « du reste du monde ». Ainsi, le psychisme s’empare de la sphère organique (le corps). Et, au fil des expériences et de l’évolution, « habité » par un farouche besoin de sentiment de confort, il ne cessera d’essayer d’améliorer les réponses aux besoins ressentis (et donc la qualité de sa satisfaction).

(1) Cette identification donne naissance à la notion de conscience de soi (représentation de soi, identifiée à la forme organique), puis aux notions d’égocentrisme, de sentiment narcissique et d’image de soi.

(2) La conscience de soi (identifiée à la forme) a donné naissance à l’égocentrisme, centre à partir duquel s’est développée une longue série : la préférence familiale, la préférence communautaire (communautarisme), la préférence locale ou régionale (régionalisme), la préférence nationale (nationalisme), l’anthropocentrisme, le géocentrisme et l’héliocentrisme (qui aujourd’hui, grâce à « l’amélioration des savoirs », a été abandonné…).

NOTE : l’intégration de « la sphère extérieure » (ce qui apparaît différent, étranger et extérieur à la forme – à l’individu) à « la sphère personnelle » et le sentiment de proximité (notamment affective) se réalisent par proximité (physique), par la compréhension (connaissance de « l’Autre » et connaissance de notre nature profonde) et son respect. Mais « la véritable intégration » (intégration à soi) ne se réalise qu’avec la pleine réalisation de notre réalité (accès à la Conscience par la spiritualité) : il n’y a dès lors plus d’autres. Tout est en soi… (nous aborderons très largement cette thématique dans les paragraphes consacrés au plan spirituel…).

(3) Cette conscience de soi est essentiellement liée aux caractéristiques physiques et psychiques et au mode de vie (alimentation, logement, vêtements, possessions matérielles, appartenance à certaines catégories, fonction au sein du système sociétal etc).

  

La complexification du psychisme (essentiellement liée à son identification au corps) va également créer d’autres besoins (essentiellement d’ordre psychique) et l’enjoindre d'y répondre. Ainsi, le psychisme va être amené à développer (plus encore) ses capacités cognitives et abstractives qui lui permettront d’améliorer ses capacités discriminantes, conceptuelles et organisationnelles, d’élaborer des contenus psychiques (les représentations mentales) de plus en plus élaborés et de transformer l’Existant en créant et fabriquant des outils de plus en plus sophistiqués. 

 

Le psychisme (qui est un plan perceptif « préconscient ») s’est donc inscrit, dès ses origines, dans une perspective égotique de type utilitariste conditionnée essentiellement par la satisfaction des besoins ressentis. L’ « émergence » de la « pré-conscience » dans le psychisme l’imprègne néanmoins, au fil de l’évolution (et à des degrés plus ou moins forts), de certaines caractéristiques de la Conscience(1) — d’une part, des tendances ou des prédispositions au respect (de nature révérencielle), à l’altruisme, à la générosité, à la bienveillance, à la solidarité, à l’entre-aide désintéressée, à la fraternité etc., pâles (et fragiles) reflets de l’Amour et d’autre part, un besoin de compréhension, lointain reflet de l’Intelligence(2).

(1) Se référer aux pensées intuitives exposées dans le livre 1.

(2) Chez de rares individus « préconscients » (plus « proches » de la Conscience que de la pré-conscience) mais qui ne disposent pas toujours de la possibilité (ou des capacités à) d’ « habiter » l’espace de Conscience de façon stable et/ou de façon plus large, il peut exister une perception plus profonde, plus large et plus fine qui leur permet, par exemple, de voir et/ou de sentir (grâce à une hypersensibilité – une hyper-sensorialité) les mouvements énergétiques entre les formes apparentes, de percevoir d’autres mondes et d’autres plans, d’y entrer et/ou d’entrer en communication avec les formes qui y « habitent ». Chez eux, peuvent aussi se manifester des besoins d’Infini (d’Absolu), d’omniscience (voire de « Connaissance incarnée »), d’Amour inconditionnel et de Paix absolue. Notons (entre parenthèses) que plus ces besoins sont manifestes et ressentis comme essentiels, plus les autres besoins organiques et psychiques deviennent secondaires (voire accessoires) — nous aborderons très largement ces thématiques dans les paragraphes consacrés au plan spirituel...).

 

 

LES CONTENUS PSYCHIQUES PRINCIPAUX

Le psychisme (qui est « en contact » permanent avec l’Existant à travers la perception visuelle et les sensations) est un espace traversé, de façon quasi continue, par de très nombreux mouvements énergétiques provisoires qui constituent ce que l’on peut appeler les contenus psychiques. Outre les perceptions visuelles de l’Existant (manifestations de l’Existant perçues par le psychisme), ces contenus sont essentiellement :

 

- des sensations (ressentis corporels, gênes, douleurs…) ;

 

- des représentations mentales (les pensées) qui se manifestent soit par des images (les représentations mentales imagées) soit par des idées (les représentations mentales conceptuelles) soit de façon mixte (images et idées entremêlées) et qui peuvent concerner plusieurs « sphères : soi (idées et images de soi), les autres (idées et images des autres), le monde (images et idées du monde), le temps (représentation du temps et de la temporalité) ;

 

- et des émotions (au sens large – émotions et sentiments).

 

En général, ces mouvements énergétiques provisoires (ou contenus psychiques) sont saisis par le psychisme et se transforment (se transmutent) aussitôt en besoins ou en désirs (ou en besoins-désirs). Besoins et/ou désirs qui créent immédiatement un sentiment d’inconfort et d’insatisfaction qui amène le psychisme à y répondre par des mouvements (l’action et/ou la réflexion) afin de les satisfaire pour retrouver sa zone de confort (et/ou éventuellement d’en améliorer l’accès, la qualité, la durée et la sécurité).

 

 

Les perceptions visuelles de l’Existant (manifestations de l’Existant perçues par le psychisme)

Les perceptions visuelles de l’Existant sont déterminées par les capacités du système sensoriel corporel — le système optique (sur le plan organique) – et les « capacités perceptives » du cerveau (sur les plans cérébral et psychique). Il semblerait que la perception humaine soit relativement restreinte. Elle ne semble, en effet, avoir accès qu’aux manifestations proches, apparentes et superficielles. Et se montre (en général) incapable d'appréhender les manifestations lointaines (l’étendue de l’Univers par exemple), les manifestations invisibles — non perceptibles à l’œil humain (les ultraviolets, les infrarouges, les mouvements énergétiques entre les formes, l’existence d’autres mondes, plans et univers par exemple) et les manifestations profondes (leur origine et leur nature réelle par exemple). Mais en dépit de ces « faibles » capacités, les manifestations de l’Existant perceptibles par le psychisme humain sont déjà (néanmoins) fort nombreuses. 

 

Les manifestations de l’Existant peuvent être schématiquement divisées en trois catégories :

 

- les manifestations sans effet sur le sentiment de confort et d’inconfort (neutres) qui n’impliquent pas nécessairement d’action (ou de réaction) ;

 

- les manifestations inconfortables (douloureuses, gênantes, pénibles) qui impliquent une (ou des) action(s) pour retrouver la zone de confort ;

 

- et les manifestations confortables (plaisantes) qui peuvent être à l’origine de plusieurs mouvements : la peur de les voir disparaître, le désir de les rendre plus durables* et/ou permanentes et le désir d’en améliorer la qualité et/ou l’intensité. Mouvements qui peuvent, à leur tour, créer une (ou des) actions afin d’améliorer la zone de confort.

* Ou d’en rendre l’accès et la venue plus aisés et plus certains et/ou la disparition plus difficile (voire impossible)…

 

 

Les sensations

Les sensations sont liées, bien sûr, aux capacités sensorielles corporelles : les cinq sens (excepté la vue(1) et l’ouïe(1) qui permettent la perception visuelle et la perception auditive — et non des « sensations visuelles et auditives »). Il s’agit, bien sûr, des sensations tactiles(2) (grâce au toucher), des sensations olfactives(2) (grâce à l’odorat) et des sensations gustatives(2) (grâce au goût).

(1) Notons que la Conscience « originelle » est également parfois appelée « Regard » ou « Ecoute » impersonnel(le) soulignant ainsi sa nature essentiellement perceptive…

(2) Comme si l’on désignait communément la vue et l’ouïe du point de vue de la perception et du « contenant » et le toucher, le goût et  l’odorat du point de vue de la sensation et du « contenu ». Soulignons également que la pratique spirituelle invite les individus à appréhender l’Existant à travers le « Regard », « l’Ecoute » et le « Ressenti » se plaçant ainsi délibérément « du côté » de la perception en matière de sensorialité…

 

Les sensations (et les ressentis corporels) peuvent également être divisées, de façon schématique, en trois catégories :

 

- les sensations sans effet sur le sentiment de confort et d’inconfort (neutres) qui n’impliquent pas nécessairement d’action (ou de réaction) ;

 

- les sensations inconfortables (douloureuses, gênantes, pénibles) qui impliquent une (ou des) action(s) pour retrouver la zone de confort ;

 

- et les sensations confortables (plaisantes) qui peuvent être à l’origine de plusieurs mouvements : la peur de les voir disparaître, le désir de les rendre plus durables et/ou permanentes et le désir d’en améliorer la qualité et/ou l’intensité. Mouvements qui peuvent, à leur tour, créer une (ou des) actions afin d’améliorer la zone de confort.

 

 

Les représentations mentales

Les représentations mentales ont émergé et se sont développées essentiellement grâce à la cognition (avec les capacités de conceptualisation et d’abstraction). Elles se composent essentiellement des représentations de soi, des représentations des autres, des représentations du monde, des représentations temporelles et des représentations conceptuelles – idées du « bien » et du « mal », du « vrai » et du « faux », du « beau » et du « laid », du « normal » et de « l’anormal », du « juste » et de « l’injuste », de « l’acceptable » et de « l’inacceptable » etc etc*.

* Le psychisme a « des idées » sur (à peu près) tout… oui, sur (à peu près) toutes les manifestations de l’Existant…

 

Les représentations mentales évoluent (ou du moins peuvent évoluer*) au fil des expériences (et tout au long de l’existence) et sont sous l’influence des représentations et des normes collectives en vigueur (dans la société). Elles occupent une place centrale dans la vie psychique comme si elles représentaient (pour le psychisme) l’essentiel de la « réalité » et constituaient (avec les perceptions visuelles et auditives et les sensations) l’une de ses seules possibilités d’accès à l’Existant (et à sa connaissance) au point de les voir (assez souvent) prendre le pas sur le « réel ».

* Les représentations mentales sont soumises à une très forte inertie… elles semblent « indéboulonnables » et fort peu évolutives…

 

Leur complexification a permis au psychisme d’élaborer une représentation de plus en plus complexe, de plus en plus abstraite, de plus en plus large et de plus en plus fine et détaillée de l’Existant (la cartographie mentale du « réel ») que nous avons décidé d’appeler le plan représentatif intellectuel (et qui fera l’objet d’une rubrique dans cette analyse).

 

Cette complexification et cette sophistication ont permis au psychisme de développer des capacités d’entendement et de s’interroger sur l’Existant, sur l’insatisfaction liée à la condition organique et aux conditions psychiques et intellectuelles limitées auxquelles la forme (le corps) est soumise, mais également de prendre conscience de certaines de ses potentialités (encore peu explorées et encore moins actualisées) et (accessoirement) du chemin qui « lui reste à parcourir » pour « retrouver » les caractéristiques de la Conscience (dont il a plus ou moins l’intuition — nous y reviendrons) et les faire advenir sur le plan phénoménal.

 

La complexification des représentations mentales a également permis au psychisme de voir émerger des réponses de plus en plus performantes aux besoins ressentis, de transformer l’Existant et de créer et de fabriquer quantités d’inventions pour satisfaire ses besoins et désirs que nous avons décidé d’appeler le plan réalisationnel actif (qui fera également l’objet d’une rubrique dans cette analyse). Comme elle lui a permis également de se donner « toujours plus de moyens » et de possibilités dans sa quête incessante et inlassable de confort, de sécurité et de permanence…

 

Les représentations mentales sont devenues si prépondérantes dans la vie psychique humaine qu’elles y ont très vite occupé une place (absolument) centrale. Au point de constituer des repères rassurants et un socle à partir duquel la très grande majorité des individus « édifie » et « construit » son existence…

 

… au point où elles orientent ou colorent, de façon substantielle, la perception visuelle de l’Existant comme si elles « habillaient » le perçu*.

* Allant parfois même jusqu’à s’y substituer de façon quasi complète, donnant ainsi au psychisme le sentiment de voir « la réalité » alors qu’il ne perçoit que la projection de ses propres représentations…

 

… au point où la très grande majorité des individus accorde une importance cruciale aux repères (et privilégie les habitudes).

 

… au point où la très grande majorité des individus évite (avec soin) de les remettre en cause et ne peut souffrir (le moins du monde) de les voir mises « à mal », « bousculées » ou ébranlées afin de préserver un sentiment de sécurité psychique (fallacieux, bien entendu…).

 

… au point où la très grande majorité des individus est toujours encline à émettre, de façon incessante (et souvent inconsciemment), de nombreux et divers jugements et opinions sur toutes les manifestations de l’Existant*.

* Jugements sur soi, sur les autres, sur le monde, sur ce qui est et ce qui devrait être alors que le psychisme ne perçoit que ce qui a l’air d’être et crée artificiellement une « référence idéale » en croyant que « le réel » devrait s’y conformer…

 

… au point où la très grande majorité des individus a systématiquement recours aux projections anticipatives (création de représentations mentales temporelles). Processus qui consiste à se projeter dans le temps et à prévoir à l’avance les situations futures possibles et à déterminer, parmi toutes celles qui sont envisagées, celle qui sera (selon toutes vraisemblances) la plus porteuse de satisfaction et/ou de confort et de sécurité*, faisant naître ainsi le désir de voir cette situation se concrétiser « de façon réelle » (autrement dit qu’elle se matérialise sur le plan de l’Existant).

* Certains individus vont être prédisposés à prendre des risques et à privilégier une situation potentiellement plus porteuse de satisfaction que leur situation présente. D’autres, au contraire, vont privilégier la sécurité et renoncer à des situations potentiellement plus porteuses de satisfaction mais dont la survenue n’est pas garantie.

 

Notons que ce processus crée des attentes très fortes (parfois nombreuses et très puissantes dans l’espace psychique) à l’égard des manifestations de l’Existant (les évènements, les circonstances, les situations et les interactions) qui peuvent envahir complètement l’espace psychique et avoir de fortes répercussions sur l’encombrement psychique (soucis et préoccupations concernant la réalisation effective du (ou des) scénario(s) retenu(s)). Soulignons également que ce processus a une très grande influence sur les comportements stratégiques adoptés par les individus, prêts à utiliser tous les moyens à leur disposition pour que leur attentes se réalisent (et deviennent « réalité ») et à éliminer les obstacles (tous les obstacles réels, ressentis, potentiels ou imaginés) qui pourraient entraver (ou retarder) leur réalisation.

 

Bref, comme nous le constatons, à travers ces quelques éléments, les représentations mentales sont innombrables, à peu près « partout »... (dans tous les « recoins » du psychisme) et totalement omnipotentes…

 

Les représentations mentales, véritable noyau du psychisme, ont ainsi une influence prépondérante et centrale sur les désirs, les attentes, la perception des manifestations de l’Existant, le sentiment subjectif de sécurité psychique et le sentiment subjectif de satisfaction psychique.

 

A l’instar des manifestations de l’Existant et des sensations, les représentations mentales peuvent être divisées, de façon schématique, en trois catégories :

 

- les représentations mentales sans effet sur le sentiment de confort et d’inconfort (neutres) qui n’impliquent pas nécessairement d’action ;

 

- les représentations mentales inconfortables (pénibles) qui impliquent une (ou des) action(s) pour retrouver la zone de confort ;

 

- et les représentations mentales confortables (plaisantes) qui peuvent être à l’origine de plusieurs mouvements : la peur de les voir disparaître, le désir de les rendre plus durables et/ou permanentes et le désir d’en améliorer la qualité et/ou l’intensité. Mouvements qui peuvent, à leur tour, créer une (ou des) actions afin d’améliorer la zone de confort.

 

 

Les émotions (au sens large – émotions et sentiments)

Bien qu’elles puissent se manifester sans raison apparente* ni lien avec les manifestations de l’Existant, les émotions semblent, en grande partie, liées au degré de coïncidence (de correspondance ou de décalage) — plus ou moins fort — entre d’une part, les besoins, les désirs et les attentes ressentis et leur satisfaction effective et d’autre part, entre les représentations mentales et « la réalité ».

* Du moins non perceptible par le psychisme (dont la perception, rappelons-le, est restreinte et limitée…).

 

Les émotions et les sentiments* occupent également un rôle central dans la vie psychique. Ils colorent très fortement le psychisme et influencent grandement les liens avec l’Existant et les rapports avec les formes.

* Il serait sans doute judicieux, ici, de distinguer les émotions des sentiments. De façon très simpliste, disons que les émotions semblent appartenir à la sphère psycho-organique alors que les sentiments semblent relever davantage de la sphère psychique (même si ces derniers ont également des répercussions sur le corps)... En effet, les premiers surviennent de façon relativement « brute » et « spontanée » alors que les seconds apparaissent davantage comme des constructions mentales (même si le « processus » d'élaboration n'est pas conscient ou perçu et qu'il reste – en général – assez flou)...

 

Les émotions — émotions et sentiments — peuvent être également divisées, de façon schématique, en trois catégories :

 

- les émotions sans effet sur le sentiment de confort et d’inconfort (neutres) qui n’impliquent pas nécessairement d’action ;

 

- les émotions inconfortables (douloureuses, gênantes, pénibles) qui impliquent une (ou des) action(s) pour retrouver la zone de confort ;

 

- et les émotions confortables (plaisantes) qui peuvent être à l’origine de plusieurs mouvements : la peur de les voir disparaître, le désir de les rendre plus durables et/ou permanentes et le désir d’en améliorer la qualité et/ou l’intensité. Mouvements qui peuvent, à leur tour, créer une (ou des) actions afin d’améliorer la zone de confort.

 

 

DEUX MECANISMES CENTRAUX DU PSYCHISME

 

Le désir

Le désir constitue sans doute l’un des plus puissants moteurs du psychisme. Il s’est probablement manifesté (de façon plus vive) dès que le psychisme a réalisé qu’il était en mesure d’accroître sa satisfaction (son sentiment de satisfaction) en améliorant les réponses aux besoins ressentis.

 

Les désirs sont extrêmement liés au sentiment d’insatisfaction et/ou de manque (lorsque les besoins et les désirs ne sont pas satisfaits) et au sentiment d’incomplétude* (lorsque l’ensemble des besoins et des désirs est satisfait mais que subsiste un résiduel et inaltérable sentiment d’insatisfaction…).

* Le sentiment d’incomplétude n’est pas toujours ressenti (ou perçu) par les individus…

 

Les désirs sont (en général) soumis à l’impératif d’immédiateté (ou tout au moins à la rapidité de leur satisfaction). Ils paraissent infinis (et infiniment renouvelables) alors que les possibilités « de les satisfaire » sur le plan de la Vie terrestre semblent limitées (en dépit des efforts et de l’énergie déployés par les Hommes pour y répondre…). En effet, à mesure de leur satisfaction (grâce aux réponses trouvées par le psychisme pour les « combler »), d’autres désirs apparaissent, appelant à améliorer les réponses et/ou à en trouver de nouvelles qui, à leur tour, créent d’autres désirs… indéfiniment...

 

Les désirs sont incroyablement puissants. Ils sont porteurs d’une très forte énergie qui donne naissance à des actions et des réflexions d’une grande vitalité qui ne peuvent s’éteindre (le plus souvent) qu’avec la satisfaction des désirs (ou éventuellement avec leur abandon « contraint*» — désirs inaccessibles ou irréalisables par exemple).

* Avec (en général) une « non acceptation » (avec un enfouissement, un refoulement…) qui engendre des effets et des répercussions plus ou moins forts et durables sur le plan psychique et/ou organique et/ou sur l’entourage…

 

 

BREF APARTE : avec l’émergence de la monnaie (créée, à l’origine, pour faciliter les échanges entre les individus), l’argent va très vite occuper une place essentielle dans la vie des Hommes. La raison en est simple : le psychisme va lui attribuer un rôle déterminant : satisfaire les besoins et les désirs. L’argent ne cessera dès lors d’être (avec la sexualité, autre domaine essentiel où se manifeste le désir…) l’une des préoccupations majeures du psychisme et des Hommes (nous aurons maintes fois l’occasion d’y revenir…). 

 

 

La zone de confort (ou de satisfaction)

Le psychisme est (au regard de son identification à la forme) soumis à la nécessité de rester dans sa zone de confort, contraint de la retrouver (s’il la quitte) et d’en améliorer les caractéristiques (car il est soumis au désir) en matière de qualité, de durée (de durabilité) et de sécurité afin d’accroître (ou d'améliorer) son sentiment de satisfaction.

 

Voici les éléments principaux qui influent sur le sentiment de satisfaction (et plus exactement sur le degré de sentiment de satisfaction) ou d’insatisfaction ressenti par le psychisme :

 

- la satisfaction(1) ou la non satisfaction des besoins ressentis (que nous aborderons dans les paragraphes suivants) ;

 

- la satisfaction(1) ou la non satisfaction des désirs ressentis (désirs conscients ou inconscients – perçus ou non perçus – que nous aborderons également dans les paragraphes suivants) ;

 

- la satisfaction(1) ou la non satisfaction des attentes (le degré de coïncidence entre les attentes – les projections temporelles des désirs et/ou les projections des représentations mentales et les manifestations perçues de l’Existant(2)) ;

(1) Et plus exactement sur le degré de satisfaction.

(2) Les manifestations perçues de l’Existant sont, pour l’essentiel, les situations, les évènements, les circonstances et les interactions avec les autres formes.

 

- le temps nécessaire entre l’apparition des besoins, des désirs et des attentes et leur satisfaction ;

 

- la nature satisfaisante (plaisante et/ou confortable) ou insatisfaisante (déplaisante, pénible et/ou inconfortable) des manifestations perçues de l’Existant ;

 

- le degré de coïncidence entre les manifestations perçues de l’Existant et les représentations mentales (non temporelles et non projectives) ;

 

- la nature plaisante (confortable) ou déplaisante (inconfortable) des sensations et des représentations mentales ;

 

- le degré d’encombrement psychique*(taux de saturation psychique mesuré par la place — voire même l’envahissement – des contenus psychiques dans l’espace psychique) ;

* L’encombrement psychique est délimité par une fourchette haute et une fourchette basse. Ainsi, un excès de contenus psychiques peut provoquer une saturation psychique, source d’inconfort qui peut aller jusqu’à un effondrement psychique. Et, a contrario, l’absence de contenus psychiques ou « le vide » est une très grande source d’inconfort psychique (en général, perçu comme « insupportable »…).

 

- le degré d’activité psychique*;

* L’activité psychique est circonscrite par une fourchette haute et une fourchette basse. Ainsi, un excès d’activité psychique peut provoquer une saturation psychique, source d’inconfort qui peut aller jusqu’à un effondrement psychique. Et, a contrario, l’absence d’activité psychique peut engendrer l’ennui, source d’inconfort psychique (en général, perçu comme « insupportable »…).

 

- le degré de pression et de contraintes* (internes et externes) exercées sur le psychisme (et éventuellement leur origine et leur nature) ;

* Les pressions et les contraintes auxquelles le psychisme est soumis (pressions internes ou externes) sont délimitées par un seuil. En effet, un excès de pression et de contraintes provoque, en général, un stress, source d’inconfort psychique (qui peut aller jusqu’à un effondrement psychique) mais peut aussi créer de l’anxiété (et/ou de l’angoisse), autre(s) source(s) d’inconfort psychique.

 

- la nature satisfaisante (plaisante et/ou confortable) ou insatisfaisante (déplaisante, pénible et/ou inconfortable) des émotions et des sentiments (en partie liée aux interactions avec l’Existant – à leur nature plaisante ou déplaisante, à leur degré de coïncidence avec les représentations mentales, à la satisfaction ou la non satisfaction des besoins, des désirs, des attentes, au degré d’activité psychique et au degré de pression et de contraintes…) ;

 

- le sentiment subjectif de satisfaction* et d’insatisfaction (sentiment subjectif de joie ou de contentement avec capacité de distanciation) essentiellement à l’égard de la vie et du monde – les manifestations de l’Existant – en matière de satisfaction des besoins, des désirs et des attentes et à l'égard de ses capacités (réelles ou imaginées) à les satisfaire, sa capacité de distanciation et ses capacités à endurer l’insatisfaction ;

* Le sentiment subjectif de satisfaction ou d’insatisfaction dépend essentiellement du sentiment subjectif de confort et du sentiment subjectif de sécurité. Outre qu’il varie selon les paramètres liés à ces deux sentiments subjectifs, notons qu’il peut être altéré par un dysfonctionnement structurel (pathologies psychiques).

 

- le sentiment subjectif de confort et d’inconfort (sentiment subjectif de bien-être et de mal-être avec capacité de distanciation) essentiellement à l’égard de la vie et du monde – les manifestations de l’Existant – en matière de satisfaction des besoins, des désirs et des attentes et à l'égard de ses capacités (réelles ou imaginées) à les satisfaire, sa capacité de distanciation et à endurer l’inconfort ;

 

- le sentiment subjectif de sécurité* et d’insécurité (sentiment de confiance avec capacité de distanciation) essentiellement à l’égard de la vie et du monde – les manifestations de l’Existant – en matière de satisfaction des besoins, des désirs et des attentes et à l'égard de ses capacités (réelles ou imaginées) à les satisfaire, sa capacité de distanciation et ses capacités à endurer l’insécurité.

* Le sentiment de sécurité (psychique) est lié à l’absence de dangers et/ou de douleur (réel(le)s, ressenti(e)s, potentiel(le)s ou imaginé(e)s) pour le corps(1) et à l’absence de dangers et/ou de souffrance (réel(le)s, ressenti(e)s, potentiel(le)s ou imaginé(e)s) pour le psychisme(2) qui peut être ou se sentir (dans ces deux cas) agressé (donc potentiellement ou réellement « entrer » dans la zone d’inconfort) lorsque, par exemple, les situations, les évènements ou les interactions sont perçus comme éprouvants, difficiles ou insupportables et/ou qu’ils altèrent, déstabilisent ou sont susceptibles de dégrader (voire de détruire) les représentations mentales. 

(1) Par exemple, une douleur ou un excès d’inconfort corporel peut engendrer un inconfort psychique qui peut aller (s’il est puissant) jusqu’à l’évanouissement (sorte de coupure du circuit perceptif).

(2) Les situations, les évènements et les interactions qui sont perçus comme psychiquement difficiles ou éprouvants peuvent créer des traumas — traumatismes psychiques — avec la possibilité d’évanouissement en cas de perception totalement « insupportable » comme ils peuvent altérer les représentations mentales et causer un inconfort psychique profond et/ou un mal-être (parfois persistant)...

 

 

LES BESOINS PSYCHIQUES (besoins, besoins-désirs, désirs et désirs-fantasmes)

Le psychisme est soumis* au corps (et la matière), eux-mêmes, soumis à la fragilité, à la douleur, à l’usure, à la finitude, à la pesanteur-lenteur, aux conditions environnementales et climatiques et aux interactions avec les autres formes (individus, animaux, bactéries etc) sans oublier le besoin de respiration et de repos pour le corps, il éprouve donc :

* Au regard de son identification à la forme…

 

 

Des besoins organiques et matériels

- un besoin respiratoire ;

 

- un besoin de repos corporel (soumis à la fatigue — épuisement énergétique du corps – au sens littéral) ;

 

- des besoins alimentaires (nourriture et eau) ;

 

- des besoins vestimentaires (pour protéger le corps) ;

 

- des besoins de santé, d’hygiène et de propreté (hygiène, absence de douleurs et de gênes, accès à l’eau (potable) et évacuation et traitement des eaux usées) ;

 

- des besoins de logement (refuge pour le corps, l’individu et les objets dont il a besoin) ;

 

- des besoins domestiques (la réalisation des tâches domestiques, essentiellement, préparation des repas, lavage du linge et nettoyage du foyer intérieur(1) et extérieur(2) ») ;

(1) Habitat.

(2) Jardin.

 

- des besoins énergétiques (confort du foyer et « carburant » pour les modes de déplacement et de communication) ;

 

- des besoins de défense et de protection (sécurité du corps et des biens matériels – armes et systèmes de protection des personnes et des biens) ;

 

- des besoins de mobilité et de déplacement ;

 

- des besoins reproductifs.

 

 

Le psychisme est également soumis à une zone de confort, il éprouve donc :

 

 

Des besoins psychiques élémentaires

- des besoins relationnels et affectifs (contacts et liens avec ses congénères pour des raisons organiques – sexualité et éventuellement reproduction – pour des raisons de protection psychique – le besoin d’aide, de soutien et d’appui par incapacité à subvenir seul à tous ses besoins organiques – par besoin de sentiment d’appartenance et de sentiment d’utilité – peur de la solitude et de l’isolement – par besoin de vivre avec des « références et des repères » humains – peur de la folie – pour des raisons psychiques liées au désir-plaisir – essentiellement émotions et sentiments « de proximité » amoureux et amicaux. Ces différents besoins engendrent un besoin grégaire – besoins de liens familiaux, amicaux et sociaux et des besoins de communication et de partage) ;

 

- des besoins de rencontres (par affinités et centres d’intérêt, avec ses pairs : rencontres familiales, amicales, affectives et amoureuses, sexuelles et avec les autres formes de l’Existant : animaux, végétaux, environnement…) ;

 

- des besoins de communication et d’information (modes de communication pour les échanges et pour savoir « ce qui se passe » chez les autres individus, connaître les évènements que vit la communauté humaine — ou une partie de la communauté humaine – et/ou s’informer des évènements « du monde »…) ;

 

- des besoins de protection et de défense psychiques (besoin d’un sentiment de satisfaction, de confort et de sécurité psychique minimal (variable selon les individus) dans tous les domaines. Ces domaines sont essentiellement liés au corps et à la matière (corps qui peut être blessé, endommagé et biens matériels – possessions – qui peuvent être altérés ou détruits par les évènements et les circonstances et/ou altérés, volés ou détruits par les interactions avec les autres formes (individus, groupes, animaux, bactéries) et liés au psychique qui peut se sentir et/ou être agressé par les évènements, les circonstances et les interactions avec les autres formes (individus, groupes, animaux, bactéries).

 

Ces besoins de protection et de défense psychiques se composent essentiellement :

 

- du besoin de repos psychique (le sommeil) — sorte de mise en veille relative du psychisme soumis à la fatigue (épuisement énergétique du psychisme – au sens littéral) qui peut, en outre, être utilisé comme moyen de s’extraire de l’ennui (perçu comme une source d’inconfort psychique) ;

- du besoin de sécurité physique minimale de l’individu (comme « corps-mental ») – absence de dangers réels, ressentis, potentiels ou imaginés pour le corps — besoin de sécurité physique et matérielle (voir les besoins de défense et de protection des personnes et des biens) ;

- du besoin de sécurité psychique minimale de l’individu par rapport à son identité, à l’image de soi (représentation mentale de soi) – et l’absence de dangers réels, ressentis, potentiels ou imaginés pour le psychisme et l’identité (personnelle) ;

- et du besoin de confort et de satisfaction psychique minimal(e) (absence de souffrance et de mal-être).

 

- des besoins distractifs (besoin de s’extraire de l’ennui – sentiment de vide – quand le psychisme est « inoccupé » (induisant un sentiment d’inconfort psychique) mais également besoin de s’extraire de la souffrance(1) et besoin de s’extraire des sphères que l’Homme est contraint d’investir (essentiellement les sphères liées à la satisfaction des besoins organiques et psychiques et/ou les activités imposées par la société humaine qui nécessitent beaucoup « de temps et d’énergie ») pour avoir le loisir (si j’ose dire !) de se consacrer à (et de s’absorber dans) une sphère récréative plaisante sans contrainte (ou avec contraintes choisies) et selon les préférences et les moments de nature plutôt « solitaire » ou plutôt « collective » et qui nécessite plus ou moins la mobilité du corps et le besoin de dépenses énergétiques (accessoirement en lien avec la curiosité, le besoin d’exploration et l’inclination naturelle du psychisme à aimer les fictions et les histoires comme signe révélateur — peut-être — d’un besoin inconscient de contrôler les évènements et de leur attribuer des caractéristiques plaisantes(2) — une « happy end » par exemple). Ces besoins distractifs concernent essentiellement les jeux, les « passe-temps » divers, les sports, les loisirs, les voyages d’agrément ;

(1) Il n’est pas rare que les Hommes utilisent des substances qui modifient le fonctionnement cérébral (et la « perception psychique »), telles que l’alcool et les drogues comme « moyen distractif », une façon de s’extraire de la dureté et de la pénibilité de l’existence (ressenties par le psychisme).

(2) Comme une façon, peut-être, de « compenser » l’absence de maîtrise du « réel » et des événements « réels » et leur caractère foncièrement inévitable, inéluctable, pénible et assez fortement porteurs de « souffrance » (pour le psychisme)…

 

- des besoins expressifs qui se composent essentiellement :

 

- du besoin d’expression émotionnelle (sorte de canal de libération émotionnelle comme si les émotions avaient besoin de « sortir du psychisme »* et de s’extérioriser…) ;

- du besoin de créer des représentations de l’Existant (par les images – représentations imagées – et par le langage – représentations abstraites) ;

- du besoin d’inscrire les savoirs sur un support et les stocker (par incapacité à les appréhender globalement de façon spontanée et par faibles capacités analytiques et  mnésiques) ;

- du besoin de « laisser une trace » (et/ou de témoigner) de ses expériences ;

- du besoin de raconter et/ou d’inventer des histoires (goût naturel du psychisme pour la fiction et la narration, lié au besoin d’évasion (façon de fuir la pénibilité « du réel » et ses cycles « routiniers » ressentis par le psychisme) ;

- et du besoin de convaincre (et de rallier « les autres » à son idéologie – à ses « représentations du monde »).

 * Le même mécanisme semble à l’œuvre lorsque les émotions se manifestent sur le plan physique (pleurs, cris, etc)…

 

- des besoins de compréhension. Ils se composent essentiellement :

 

- du besoin de savoir(s) pour trouver et améliorer les réponses aux besoins (et aux désirs) ressentis par le psychisme, l’invitant à la connaissance de l’Existant (la cartographie de l’Existant) – connaissance de tous les plans et systèmes et leur fonctionnement — lié aussi, en partie, à la curiosité ;

- du besoin d’organiser les savoirs (étant donné la complexification progressive des représentations et des réponses) en systèmes de plus en plus conceptuels et abstraits (et améliorer leur développement et fonctionnement) ;

- du besoin de donner du sens à l’existence (signification et direction) et/ou de diminuer (ou de résoudre) l’insatisfaction ressentie / au vécu (et plus généralement / l’existence), induit essentiellement par la souffrance et la disparition du corps (la mort) qui invitent à s’interroger sur « son existence » (et/ou, plus généralement, sur l’existence), sa nature et son identité et/ou à s’engager dans « une recherche existentielle » (voire directement dans un cheminement spirituel).

 

Le psychisme met tout en œuvre pour satisfaire ces besoins organiques, matériels et psychiques élémentaires. Mais la façon dont il y répond est très fortement marquée par d’autres besoins et désirs : les besoins-désirs narcissiques, les besoins-désirs, les désirs d’ordre général et les désirs-fantasmes.

 

Le psychisme (identifié à la forme) est également soumis à l’image de soi et au sentiment narcissique, il éprouve donc :

 

 

Des besoins-désirs narcissiques

- des besoins-désirs de singularisation dans tous les domaines investis (ou ceux qui semblent les plus à même d’offrir une valorisation narcissique (être/se sentir unique, singulier, important, le meilleur…) ;

 

- des besoins-désirs de reconnaissance et d’amour (être reconnu, être respecté, être apprécié, être aimé…).

 

Le psychisme est également soumis au désir, il éprouve donc :

 

 

Des besoins-désirs

- des besoins-désirs de plaisir (dans tous les domaines) ;

 

- des besoins-désirs de confort, de satisfaction et de bien-être (dans tous les domaines) ;

 

- des besoins-désirs d’amélioration du confort, de la sécurité et de la durabilité dans la satisfaction des besoins organiques et psychiques élémentaires et dans la satisfaction des besoins-désirs narcissiques et des besoins-désirs (et accessoirement en matière de rapidité, de simplicité et de permanence, d’accès, de plaisir, de joie, de bonheur et de beauté qu’ils peuvent procurer…) ;

 

- des besoins-désirs de satisfaction de tous les désirs (et de leur amélioration permanente) dans tous les domaines.

 

 

Des désirs d’ordre général

- désir de « vivre des situations* », des évènements, des circonstances et des interactions satisfaisants, plaisants, confortables, sécurisants (en adéquation avec les attentes et les représentations mentales), porteurs de bonheur, de joie, de beauté et d’intensité.

* Autrement dit, des sensations, des manifestations de l’Existant (des interactions avec l’Existant), des émotions, des sentiments et des représentations mentales.

 

Le psychisme met tout en œuvre pour satisfaire ces besoins et ces désirs (les besoins organiques et matériels, les besoins psychiques élémentaires, les besoins-désirs, les besoins-désirs narcissiques et les désirs d’ordre général). Mais il est également soumis à des enjeux et impératifs liés aux caractéristiques générales des plans matériels et organiques et aux caractéristiques générales et spécifiques du plan psychique qui induisent l’existence de désirs plus profonds (conscients ou inconscients – perçus ou non perçus) : les désirs-fantasmes qui vont avoir une influence prépondérante sur la façon de satisfaire les besoins et désirs précités.

 

 

Des désirs-fantasmes

Ainsi, le psychisme est soumis à la récurrence des besoins et des obligations. Il est également soumis à des activités permanentes de toutes sortes (en particulier pour satisfaire les besoins), à la récurrence des cycles jour/nuit, à la récurrence des saisons, à l’ennui et à la routine (induits par la superficialité de ses capacités perceptives…), à la crainte de l’ennui et du vide et la « fixité » de ses représentations mentales (qui figent l’Existant sans percevoir ses riches, divers et innombrables mouvements…), il éprouve donc :

 

- le désir-fantasme (inconscient — non perçu sans impératif ressenti d’actualisation) de liberté totale*(1);

* Liberté totale qui pourrait être définie ainsi : pouvoir, à tout instant, créer, faire, exprimer (et y compris ne rien créer, ne rien faire, ne rien exprimer) ce qu’il veut quand il veut comme il veut où il veut avec qui il veut sans aucune limitation, restriction et obligation et (accessoirement) en toute sécurité.

(1) Caractéristique de la Conscience et/ou dimension ressentie en habitant (plus largement) l’espace de Conscience.

 

- le désir-fantasme d’intensité(2) (ou d’exaltation) ;

 

- le désir-fantasme de diversité.

(2) Ressentir un sentiment de grande intensité à la vue de la diversité de l’Existant est très proche du sentiment  d’émerveillement, caractéristique ressentie en habitant (plus largement) l’espace de la Conscience.

 

Le psychisme est également soumis à la douleur, à la lenteur-pesanteur et à la finitude du corps, à la souffrance (psychique) et aux dangers pour le corps et pour le psychisme, il éprouve donc :

 

- le désir-fantasme de protection et de sécurité maximales avec risque zéro qui cache le désir-fantasme (inconscient — non perçu sans impératif ressenti d’actualisation) d’invulnérabilité absolue(1) ;

 

- le désir-fantasme de durabilité maximale qui cache le désir-fantasme (inconscient — non perçu sans impératif ressenti d’actualisation) de permanence « permanente » (immortalité(1)) ;

 

- le désir-fantasme d’expansion (infinie(2)) et le désir-fantasme (inconscient — non perçu sans impératif ressenti d’actualisation) d’Infini(1) ;

 

- le désir-fantasme d’immédiateté(2) (de simultanéité entre l’apparition des besoins et des désirs et leur satisfaction).

(1) Caractéristiques de la Conscience, inaltérable, permanente, infinie et/ou dimension ressentie en habitant (plus largement) l’espace de Conscience.

(2) Les désirs s’inscrivent dans une temporalité alors que la Conscience semble s’inscrire dans une perspective atemporelle…

 

Le psychisme est également soumis à la dureté et à la violence (organique et psychique) des interactions, au foisonnement du Vivant et au chaos apparent de l’Existant et à son ignorance (ou sa non compréhension) à son égard (qui l’amène, parfois, à croire à l’absurdité du monde et de l’existence…), il éprouve donc :

 

- le désir-fantasme de bonheur (correspond à une sorte de plénitude-complétude d’ordre individuel*) ;

 

- le désir-fantasme de réalisation personnelle (correspond à une sorte de plénitude-complétude d’ordre individuel*) ;

 

- le désir-fantasme de joie(1) — vivre et voir partout la joie ;

 

- le désir-fantasme d’amour(1) — vivre et voir partout l’amour ;

 

- le désir-fantasme de paix (tranquillité absolue) (1) — vivre et voir partout la paix ;

 

- le désir-fantasme d’harmonie(1) — vivre et voir partout l’harmonie ;

 

- le désir-fantasme de beauté(A) (1) — vivre et voir partout la beauté ;

 

- le désir-fantasme (inconscient — non perçu sans impératif ressenti d’actualisation) de perfection(B) (1) ;

 

- le désir-fantasme (inconscient — non perçu sans impératif ressenti d’actualisation) de contemplation(1) (inactivité – être sans agir ni participer à l’Existant) ;

 

- le désir-fantasme (inconscient — non perçu sans impératif ressenti d’actualisation) d’Intelligence (absolue) (1) – tout savoir, tout connaître, tout comprendre…

* Se sentir utile, épanoui(e), bien « dans sa peau » etc etc.

(1) Caractéristiques de la Conscience et/ou dimension ressentie en habitant (plus largement) l’espace de Conscience.

(A) La beauté a toujours (et de tout temps) irrésistiblement attiré (voire fasciné) le psychisme humain sans doute parce qu’elle procure une joie indicible. Joie qui pourrait être intimement liée au fait que la beauté perçue à la vue d’un « être beau », d’un « paysage beau » ou d’une « expression belle » permet aux individus de voir (ou même de « toucher du doigt ») la matérialisation (concrète et « réelle ») de leur idée et/ou de leur représentation de la beauté (de leur idée de la perfection…)... ce qui (entre parenthèses) les incite, très souvent, à vouloir posséder « l'objet », porteur de cette beauté...  

(B) Il existe une différence majeure entre l’idée de la perfection fabriquée par le psychisme (qui correspond, en général, à une représentation mentale relativement floue et étroite où l’idée du « personnage* » (auquel s’identifie l’individu) vit pleinement l’ensemble de ses désirs et fantasmes (au sens large)) et le sentiment de perfection ressenti en « habitant » (plus largement) l’espace de Conscience où tout est ressenti comme parfait (y compris les aspects réellement ou potentiellement âpres et douloureux pour le psychisme et le « personnage* »…).

* Caractéristiques individuelles ou personnalité...

 

Le psychisme est également soumis au sentiment d’incomplétude et à la relativité de son existence (et de tous les autres plans), il éprouve donc :

 

- le désir-fantasme (inconscient — non perçu sans impératif ressenti d’actualisation) de plénitude-complétude(1) ;

 

- le désir-fantasme (inconscient — non perçu sans impératif ressenti d’actualisation) d’Absolu(1).

(1) Caractéristiques de la Conscience et/ou dimension ressentie en habitant (plus largement) l’espace de Conscience.

 

Le psychisme est également soumis à la temporalité, il éprouve donc :

 

- le désirs-fantasme (inconscient — non perçu sans impératif ressenti d’actualisation) d’achèvement complet et définitif(1) ;

 

- le désir-fantasme (inconscient — non perçu sans impératif ressenti d’actualisation) de permanence (éternité) (1).

(1) Caractéristiques de la Conscience et/ou dimension ressentie en habitant (plus largement) l’espace de Conscience.

 

Le psychisme (identifié à la forme) est également soumis à l’image de soi et au sentiment narcissique, il éprouve donc :

 

- des besoins-désirs de singularisation (être/se sentir unique, singulier, important, le meilleur…) qui cachent le désir-fantasme (inconscient — non perçu sans impératif ressenti d’actualisation) d’Unicité(1)  (être l’Unique…) ;

 

- des besoins-désirs de reconnaissance et d’amour (être reconnu, être respecté, être apprécié, être aimé…) qui cachent le désir-fantasme (inconscient — non perçu sans impératif ressenti d’actualisation) d’Unité(1) (être l’Unique s’aimant Lui-même à travers toutes les manifestations de Lui-même…).

(1) Caractéristiques de la Conscience et/ou dimension ressentie en habitant (plus largement) l’espace de Conscience. Tout est ressenti comme « Un ». La « multitude » est Un. Et Tout se manifeste dans le « regard » impersonnel qui ne fait qu’Un avec tous les « phénomènes » (indissociabilité de la Conscience et de l’Existant).

 

Comme nous l’avons déjà évoqué, tous ces désirs (besoins-désirs, besoins-désirs narcissiques, désirs d’ordre général et désirs-fantasmes) vont très substantiellement orienter les réponses et la satisfaction des besoins organiques et matériels et des besoins psychiques élémentaires. Mais ils orienteront également très fortement et très largement les rapports entre les individus et leur organisation (le modèle sociétal).

 

 

Le fonctionnement général du psychisme

 

Liens entre psychisme et cerveau

Le psychisme et le cerveau entretiennent des liens très étroits : ce dernier semble à la fois le support et le créateur du psychisme. Nous pourrions essayer d’étoffer cette rubrique (plus qu’indigente… totalement inexistante…) mais, en réalité (au vu de notre connaissance), nous n’en serions guère capables(1)… aussi nous préférons « renvoyer » aux travaux(2) de ceux qui (si j’ose dire !) y « réfléchissent »... 

(1) Hormis quelques affligeantes banalités*, nous empilerions probablement les bêtises et les âneries (toutes plus « grosses » les unes que les autres…)… il semble donc plus raisonnable de laisser ce domaine aux spécialistes des neurosciences…

(2) Avec le développement de l’imagerie médicale, les scientifiques essayent aujourd’hui (entre autres exemples) de repérer les zones cérébrales « actives » (ou « activées ») au cours des différentes activités psychiques (la pensée, les émotions etc etc)… et de comprendre les relations entre les différents processus psychiques et le cerveau…

* Voici un bref aperçu de ces éléments « truistiques » : l’encéphale semblerait constituer le « second cerveau » (le premier serait une sorte de « cerveau du ventre », appelé aussi « cerveau intestinal » — une « annexe » du système nerveux central plus ou moins autonome — permettant à l’organisme de transformer les aliments en nutriments (signe que la biologie et la physiologie ont eu la primauté « chronologique » sur la psychologie et le psychisme… et que l’ingestion « d’autres formes » et leur « intégration » au corps (via les nutriments) constituent une activité éminemment complexe qui nécessite un « système neuronal » qui leur soit dédié… ), le néocortex semble jouer un rôle prédominant dans les fonctions cognitives, les lobes pariétaux seraient impliqués dans la perception de l'espace et dans l'attention, le lobe frontal interviendrait dans la planification et le langage, la plasticité cérébrale se réaliserait tout au long de la vie (avec la création de réseaux synaptiques), la glande pinéale aurait un rôle central dans la pensée (Descartes la désignait même comme le « siège » de l'âme), quant au cerveau « reptilien », il serait « responsable » des comportements primitifs nécessaires pour assurer les besoins fondamentaux, les neuromédiateurs (et, en particulier, la sérotonine et la dopamine) seraient des éléments essentiels dans « le sentiment de bien-être » (ou de mal-être) et interviendraient (entre autres fonctions) dans les « circuits de la récompense » et de la satisfaction (avec également — entre autres — les endorphines)… nous pourrions ajouter quelques autres banalités du même acabit… mais voilà, grosso modo, l’essentiel de nos savoirs (totalement dérisoires) en la matière… une suite de banalités sans intérêt… et qui s’avèrent (qui plus est…) totalement inutiles dans notre perspective…

 

 

Un espace perceptif circonscrit et limité doté d’une très forte propension à la saisie

Le psychisme semble être un espace perceptif circonscrit et limité (à bien des égards). Il pourrait être également considéré comme un univers « très mobile* », mais il semble plutôt qu’il soit traversé par d’innombrables mouvements (les contenus psychiques que nous avons déjà abordés) qu’il s’empresse (et ne peut s’empêcher) de saisir (expliquant ainsi son caractère apparemment mobile*). Il nous faut souligner, ici, la forte (voire très forte) propension du psychisme à la saisie. Il ne serait pas exagéré de dire qu’il « s’accroche » à tout ce qui le traverse (ou, du moins, à tous les éléments et manifestations qu’il juge « importants » et/ou qu’il estime bénéfiques et porteurs d’agréments ou néfastes et porteurs de désagréments — réels ou potentiels)… Ces mouvements sont essentiellement :

 

- des perceptions visuelles de l’Existant (les manifestations de l’Existant) ;

- des sensations (les ressentis corporels, les gênes, les douleurs…) ;

- des besoins ;

- des pensées – représentations mentales (les idées, les images, diverses représentations…) ;

- des désirs ;

- et des émotions (les émotions et les sentiments).

* Cette caractéristique apparente serait-elle liée à l’identification du psychisme au corps(1) ?

(1) Corps qui — rappelons-le — est une forme énergétique relativement mobile (relativement compte tenu de son caractère physique  — la matière semble, en effet, constituer une sorte de « frein »… comme si elle agissait comme une force d’inertie en mesure « d’alourdir » ou de « ralentir » l’énergie…).  

 

Les sensations, les représentations mentales (pensées, images, idées), les émotions, les besoins et les désirs sont si puissants qu’ils peuvent d’une part, occuper tout l’espace psychique (contenus psychiques « invasifs ») et peuvent d’autre part, colorer*, de façon substantielle, les perceptions visuelles de l’Existant (comme s’ils les habillaient d’un filtre en imposant leur coloration – leur orientation ou leur angle de vue – « au perçu » — à tout ce qui est perçu). Et ils orientent également les comportements (actions pour les satisfaire et les matérialiser) en faisant en sorte de faire advenir ou de créer les conditions de leur matérialisation (ou de leur satisfaction) et d’éliminer ou de contourner tous les obstacles (réels, potentiels ou imaginés) qui entraveraient leur matérialisation (ou leur satisfaction).

* Et ils les colorent d’ailleurs très souvent…

 

 

Un univers complexe sujet à la projection

Le psychisme est un univers complexe sujet à la projection (voire, peut-être même, de nature essentiellement « projective » au regard de l’omnipotence des représentations mentales). En effet, en raison de la prégnance et de « l’emprise » des représentations mentales (qui constituent l’essentiel de ses connaissances), celles-ci orientent grandement la perception du psychisme (perception de soi, des autres, du monde) comme si elles aussi « habillaient » le perçu…

 

 

Zone de confort, satisfaction, peurs et désirs

En dépit d’une capacité d’adaptation aux situations (les évènements, les circonstances et les interactions), variable selon les individus mais généralement relativement faible (avec néanmoins une capacité d’habituation), le psychisme est soumis à un sentiment de confort(1) psychique qui est circonscrit de façon étroite et contraignante avec peu d’amplitude(2) (avec fourchettes hautes et basses au-delà desquelles le psychisme ne peut se maintenir durablement). Lorsque l’inconfort psychique se manifeste, le psychisme n’a de cesse de vouloir retrouver sa zone de confort.

(1) Contrairement à certains paragraphes précédents, nous utiliserons, ici, indifféremment les termes « zone de confort » et « zone de satisfaction »…

(2) Amplitude qu’il ne semble guère possible de modifier (ou d’élargir) en se maintenant dans l’espace psychique… Seul un élargissement (une façon « d’habiter » plus largement l’espace de Conscience) semble en mesure de développer cette amplitude…

 

Comme nous l’avons évoqué, sa nature le contraint à rester dans sa zone de confort. Et le soumet donc, de façon quasi permanente, à la peur (la peur de quitter sa zone de confort, la peur de rester dans sa zone d’inconfort et la peur de ne pas « améliorer » sa zone de confort…) et au désir (le désir de rester dans sa zone de confort, le désir d’en améliorer la qualité et la durée et le désir de la retrouver s’il la quitte…) :

 

- la peur (réelle, ressentie, potentielle ou imaginée) de quitter sa zone de satisfaction (zones de confort et de sécurité) ;

 

- la peur* de la non satisfaction des besoins organiques et matériels vitaux ;

- la peur* de la non satisfaction des autres besoins organiques et matériels (non vitaux) et des besoins psychiques.

 

… auxquelles il convient d’ajouter les peurs (certaines sont redondantes) liées au fait que le psychisme se soit identifié à la forme (au corps — forme fragile et vulnérable) qui est réellement et potentiellement soumise aux dangers, à « la puissance » de l’Existant (le monde et la Vie), à la pénibilité et à la misère de l’existence, à la douleur, à l’usure et à la finitude :

 

- la peur* de la douleur ;

- la peur* de la souffrance ;

- la peur* des dangers pour le corps et le psychisme (peurs que les situations, les évènements, les circonstances et les interactions le blessent et/ou mettent « à mal » ses représentations mentales) ;

- la peur de la mort.

 * Réelle, ressentie, potentielle ou imaginée.

 

- La peur (réelle, ressentie, potentielle ou imaginée) de rester dans sa zone d’insatisfaction (zones d’inconfort et d’insécurité) ;

 

- la peur* de la persistance de la non satisfaction des besoins organiques et matériels vitaux ;

- la peur* de la persistance de la non satisfaction des autres besoins organiques et matériels (non vitaux) et des besoins psychiques.

 

… auxquelles il convient d’ajouter les peurs (certaines sont redondantes) liées au fait que le psychisme se soit identifié à la forme (au corps — forme fragile et vulnérable) qui est réellement et potentiellement soumise aux dangers, à « la puissance » de l’Existant  (le monde et la Vie), à la pénibilité et à la misère de l’existence, à la douleur, à l’usure et à la finitude :

 

- la peur* de la persistance de la douleur ;

- la peur* de la persistance de la souffrance ;

- la peur* de la persistance des dangers pour le corps et le psychisme (peurs que les situations, les évènements, les circonstances et les interactions le blessent et/ou mettent « à mal » ses représentations mentales) ;

- la peur que la mort soit une fin « définitive ».

* Réelle, ressentie, potentielle ou imaginée.

 

- la peur de ne pas améliorer sa zone de satisfaction (zones de confort et de sécurité) ;

 

Essentiellement la peur de ne pas améliorer la qualité, la durée et la sécurité de la satisfaction de l’ensemble des besoins organiques et matériels vitaux et non vitaux, des besoins psychiques et des désirs.

 

 

- le désir de rester dans sa zone de satisfaction (zones de confort et de sécurité) ;

 

- le désir de la satisfaction des besoins organiques et matériels vitaux ;

- le désir de la satisfaction des autres besoins organiques et matériels (non vitaux) et des besoins psychiques.

 

… auxquels il convient d’ajouter les désirs (certains sont redondants) liés au fait que le psychisme se soit identifié à la forme (au corps — forme fragile et vulnérable) qui est réellement et potentiellement soumise aux dangers, à la puissance et à la misère du monde et de la Vie, à la douleur, à l’usure, à la pesanteur, à la lenteur et à la finitude :

 

- le désir d’absence de douleur* ;

- le désir d’absence de souffrance* ;

- le désir d’absence de dangers* pour le corps et le psychisme (désir que les situations, les évènements, les circonstances et les interactions ne le blessent pas et/ou ne mettent pas « à mal » ses représentations mentales) ;

- le désir (souvent inconscient) que la mort ne soit pas une fin « définitive ».

* Réelle (réels), ressentie (ressentis), potentielle (potentiels) ou imaginée (imaginés).

 

- Le besoin-désir de retrouver sa zone de satisfaction (zones de confort et de sécurité) s’il l’a quittée

 

Idem que « le désir de rester dans sa zone de confort ».

 

- le désir d’améliorer sa zone de satisfaction (zones de confort et de sécurité) ;

 

- essentiellement le désir d’améliorer la qualité, la durée et la sécurité de la satisfaction de l’ensemble des besoins organiques et matériels vitaux et non vitaux et des besoins psychiques.

 

… auxquels il convient d’ajouter les désirs (certains sont redondants) liés au fait que le psychisme se soit identifié à la forme (au corps — forme fragile et vulnérable) qui est réellement et potentiellement soumise aux dangers, à la puissance et à la misère du monde et de la Vie, à la douleur, à l’usure, à la pesanteur, à la lenteur et à la finitude, à la dureté et à la violence (organique et psychique) des interactions, au foisonnement du Vivant et au chaos apparent de l’Existant et à son ignorance (ou sa non compréhension) à son égard (qui l’amène parfois à croire à l’absurdité du monde et de l’existence) :

 

- le désir de vivre des situations et des évènements plaisants, confortables, sécurisants (en adéquation avec ses attentes et ses représentations mentales), porteurs de bonheur, de joie, de beauté et d’intensité ;

- le désir de vivre des contenus psychiques (émotions, représentations mentales...) plaisants, confortables, sécurisants et porteurs de bonheur, de joie, de beauté et d’intensité ;

- le désir de protection et de sécurité maximales avec risque zéro ;

- le désir de durabilité maximale et de permanence ;

- le désir d’expansion ;

- le désir d’immédiateté (de simultanéité entre l’apparition des besoins et des désirs et leur satisfaction) ;

- le désir de bonheur ;

- le désir de joie ;

- le désir d’amour ;

- le désir de paix ;

- le désir d’harmonie ;

- le désir de tranquillité ;

- le désir de beauté ;

- le désir de réalisation personnelle ;

- le désir (inconscient — non perçu sans impératif ressenti d’actualisation) de perfection ;

- le désir (inconscient — non perçu sans impératif ressenti d’actualisation) de contemplation (inactivité – être sans agir ni participer à l’Existant) ;

- le désir (inconscient — non perçu sans impératif ressenti d’actualisation) d’Intelligence (absolue).

 

… auxquels il convient d’ajouter les désirs liés au fait que le psychisme (qui s’est identifié à la forme) soit soumis à l’image de soi et au sentiment narcissique :

 

- des désirs de singularisation (être/se sentir unique, singulier, important, le meilleur…) ;

- des désirs de reconnaissance et d’amour (être reconnu, être respecté, être apprécié/aimé…).

 

… auxquels il convient d’ajouter les désirs liés au fait que le psychisme ait des capacités perceptives superficielles et des représentations mentales qui figent l’Existant (sans percevoir ses riches, divers et innombrables mouvements) qui le soumettent donc à l’ennui et à la routine :

 

- le désir d’intensité (ou d’exaltation) ;

- le désir de diversité.

 

… auxquels il convient d’ajouter les désirs liés au fait que le psychisme soit soumis au sentiment d’incomplétude et à la relativité de son existence (et de tous les autres plans) :

 

- le désir (inconscient — non perçu sans impératif ressenti d’actualisation) de plénitude-complétude.

 

… auxquels il convient d’ajouter les désirs liés au fait que le psychisme soit soumis à des obligations permanentes de toutes sortes :

 

- le désir (inconscient — non perçu sans impératif ressenti d’actualisation) de liberté totale.

 

… auxquels il convient d’ajouter les désirs liés au fait que le psychisme soit soumis à la dimension temporelle :

 

- le désir (inconscient — non perçu sans impératif ressenti d’actualisation) d’achèvement complet et définitif ;

- le désir (inconscient — non perçu sans impératif ressenti d’actualisation) de permanence.

 

 

Notons ici que le psychisme est très attaché au sentiment de confort « acquis » et à tous les éléments qui le permettent et/ou lui en donnent l’accès... L’accroissement du sentiment de confort s’appuie sur ce sentiment de confort « acquis ». Et la perte (ou la suppression) de l’un de ces éléments engendre un inconfort psychique (pas, peu ou mal accepté…).   

 

Lorsque l’inconfort cesse, le psychisme ressent un sentiment « de soulagement ». Et lorsque le confort s’accroît, il ressent provisoirement « davantage de satisfaction » (sentiment de satisfaction accru). Satisfaction dont il finit par « se lasser » (car il intègre ces éléments à la « normalité des choses » en les considérant comme « acquis »)…

 

 

Frustration, dépendance et attachement

Bien que le psychisme dispose d’une capacité de contentement relative (lorsque l’essentiel des besoins et des désirs est satisfait), celle-ci est de nature provisoire. Et (comme nous l’avons vu) d’autres désirs apparaissent spontanément et naturellement, suscitant l’inconfort psychique et appelant à être satisfaits. Ainsi est la nature complexe du psychisme…

 

Enfin, même lorsque tous les désirs « possibles et imaginables » sont comblés, subsiste un sentiment d’incomplétude et de manque (un résidu d’inconfort psychique inaltérable qui ne peut jamais être comblé*…), rendant impossible un sentiment de confort et de satisfaction psychique complet (parfait) et durable, ravivant sans cesse le cycle incessant et infernal des désirs et de leur satisfaction et invitant (accessoirement) à s’interroger sur soi (sur l’existence, sur sa nature véritable et son identité profonde) et à essayer de comprendre (et de « résoudre ») ce sentiment d’insatisfaction…

* Que les individus (comme nous l’avons déjà évoqué) ne sont pas toujours en mesure de ressentir…

 

Le sentiment de satisfaction psychique (sentiments de confort et de sécurité psychiques) est si prépondérant et essentiel que le psychisme est sujet :

 

- à la frustration (si ses désirs ne sont pas satisfaits). Frustration qui engendre un inconfort psychique « dévastateur » à l’origine de nombreux mécanismes, réactions et manifestations sur les plans psychique (mécanismes de défense divers*), émotionnel (tristesse, désespoir, énervement, colère etc) et organique (psycho-somatisation).

* Lorsque « le réel » est trop éloigné des désirs et/ou des représentations mentales, le psychisme peut même aller jusqu’à « décrocher » du « réel » pour ne vivre que « dans ses représentations » (dissociation, clivage…).

 

- à la dépendance. En effet, tout ce qui semble offrir (ou « procurer ») un sentiment de satisfaction au psychisme — situations, activités, domaines, objets, êtres, idées, représentations — peut engendrer (et engendre souvent) une dépendance psychique et conduire — tout comme le plaisir d’ailleurs — à des comportements addictifs (voire compulsionnels ou obsessionnels). Et au contraire, tout ce qui semble donner un sentiment d’insatisfaction peut entraîner une aversion (qui peut conduire les individus à vouloir éliminer – ou à supprimer – tout ce qui, à leurs yeux, en est à l’origine)...

 

- à l’attachement. En effet, tout ce qui « rassure » le psychisme (et favorise le sentiment de sécurité psychique) — situations, activités, domaines, objets, êtres, idées, représentations — peut engendrer (et engendre souvent) un attachement (en particulier un attachement « affectif » sur le plan relationnel…). Qui peut provoquer, lorsqu’il se trouve rompu (pour une raison ou une autre…) de profonds inconforts psychiques (sentiment de déstabilisation, de perte – avec crise de panique, d’angoisse – voire un sentiment d’amputation ou d’arrachement…).

 

 

Les comportements délétères

L'identification au corps et le sentiment de satisfaction psychique (sentiments de confort et de sécurité psychiques) sont également si prépondérants que le psychisme exacerbe, dans tous les domaines, des comportements :

 

- de saisie et d’accaparement (possession) ;

 

- de favorisation de l’intérêt personnel*;

* On pourrait considérer ce que l’on appelle « l’égoïsme » comme une façon pour l’espace de perception (l’espace psychique ici en l’occurrence) de prendre soin (d’une manière extrêmement limitée) des formes – d’un nombre très limité de formes : celle à laquelle le psychisme s’identifie et celles qu’il « juge » nécessaires à la satisfaction de « ses besoins et désirs »…

 

- d’estime de soi et de valorisation narcissique ;

 

- de pouvoir (puissance) ;

 

- d’instrumentalisation et d’élaboration de stratégies très variées (force, agression, élimination, entente, séduction, ruse, mensonge etc – la gamme est très large…), qui ont de fortes répercussions sur les rapports et les échanges entre individus*, leur attitude à l’égard des autres formes (animaux, environnement) et le fonctionnement du système (la société humaine) malgré l’avènement progressif des notions d’altérité, d’équité et de respect (relatif) et leur lente (et assez superficielle) intégration dans le psychisme humain et le système (la société humaine) ;

* De façon très schématique, les autres représentent pour le psychisme (essentiellement) :

- un moyen d’accéder à la satisfaction des besoins et désirs (instrumentalisation plus ou moins consciente) ;

- un obstacle à la satisfaction des besoins et désirs (lié à la concurrence et à la compétition entre les formes) ;

- un moteur (besoin de reconnaissance narcissique) et/ou un frein pour réussir à accéder à la satisfaction des besoins et désirs — selon les circonstances et les caractéristiques psychiques des individus (à la fois entrave à la satisfaction de certains besoins et désirs et inhibiteur des besoins et désirs dont la satisfaction met en jeu le respect de l’altérité (en vigueur dans la société).

 

- de maîtrise et de contrôle auxquels la cognition lui donne en partie accès en lui permettant (autant que possible) d’anticiper et de planifier dans tous les domaines « possibles et imaginables » afin que le « réel » s’ajuste et se conforme à ses besoins, désirs et représentations, l’obligeant à imaginer (sans cesse) tous les scénarios possibles des évènements (et leur déroulement) ;

 

- de modification et de transformation du « réel » et de l’Existant (avec ses capacités cognitives et ses capacités créatives) pour que ces derniers soient en mesure de répondre au mieux — et toujours mieux — à ses besoins, à ses désirs, à ses attentes (aux scénarios et au déroulement des évènements qui lui semblent plus favorables en terme de satisfaction) et à ses représentations mentales (concepts de bonheur, de réalisation de soi, de perfection etc etc).

 

 

La puissance créatrice du psychisme

Le psychisme est doté enfin d’une grande puissance créatrice. Grâce à la cognition qui lui offre l’accès aux représentations, à la conceptualisation, à l’abstraction, à l’analyse (au traitement des données), à la discrimination, au jugement, aux capacités mnésiques et aux capacités d’organisation et d’ordonnancement, il est à l’origine de la création de plusieurs plans.

 

Parmi ces plans, on trouve (principalement) :

 

- le plan émotionnel ;

 

- les plans imaginaire et imaginatif (les représentations mentales imagées) ;

 

- le plan représentatif intellectuel* (représentations mentales conceptuelles liées aux images et aux langages) ;

* Aujourd’hui, cette capacité est encore balbutiante mais recèle un très fort potentiel. Potentiel analytique et de puissance calculatoire (traitement et rapidité de traitement des données), potentiel mnésique, potentiel de savoirs, de connaissance et de compréhension, potentiel d’approfondissement et d’élargissement de la perception… 

 

- le plan artistique ;

 

- le plan réalisationnel actif* (qui constitue l’ensemble des réponses du psychisme aux besoins et à l’insatisfaction ressentis) ;

* Malgré les très nombreuses inventions humaines, cette capacité (créative et de transformation) est également encore aujourd’hui balbutiante bien qu’elle possède, elle aussi, un très fort potentiel...

 

- sans oublier (évidemment) le plan spirituel (qui semble être un plan perceptif sensible de distanciation qui permet « d’habiter » plus amplement l’espace de Conscience) ;

 

- et la société humaine (système fort complexe comme nous le verrons…) qui permet aux individus perceptifs « préconscients » de vivre ensemble et qui révèle (à bien des égards) sa grande puissance de création et de transformation de l’Existant sur le plan collectif ainsi que son immense « pouvoir » sur l’ensemble des plans (qu'il – le psychisme – tente inlassablement de transformer, d’améliorer et de contrôler (pour matérialiser ses désirs-fantasmes…).

 

Le psychisme entretient avec eux comme avec d’autres plans (en particulier le plan organique) de très nombreux (et très complexes) liens et a sur eux de très puissantes et très nombreuses implications… Bref, (et terminons-là par un poncif…), le psychisme est un plan absolument décisif et déterminant… 

 

Voir ANNEXE 3 (l'Homme et le psychisme, créateurs de différents plans)

 

 

LES GRANDS TYPES PSYCHIQUES

Il existe de très nombreuses (et parfois très complexes) classifications des types psychiques et comportementaux qui définissent, selon divers critères, plusieurs types de personnalité… Dans bon nombre d'entre elles, on trouve ainsi des personnalités (de type, de tendance ou dotées de caractéristiques) narcissique(s), anxieuse(s), histrionique(s), obsessionnelle(s), dépressive(s), borderline, dépendante(s), paranoïaque(s), schizoïde(s), sociopathe(s)… mais ces catégorisations ne nous sont, ici, d’aucune utilité… essayons plutôt de construire une classification adaptée à notre perspective.

 

A cette fin, nous allons créer une typologie en dégageant sept grands paramètres en fonction desquelles le psychisme adopte des postures différentes : posture du psychisme 1. /soi, 2. /aux autres, 3. /aux centres d’intérêt, 4. /aux manifestations de l’Existant (situations, circonstances, évènements), 5. /au temps et aux contenus psychiques, 6. /au monde et à la Vie, 7. /aux comportements collectifs et à l’évolution de la société.

 

Ainsi, selon sa posture à l’égard de ces paramètres, le psychisme peut être :

 

1. /soi

Très égotique/égotique/égotico-altruiste (plus égotique qu’altruiste)/altruisto-égotique (plus altruiste qu’égotique) ;

 

2. /aux autres

Libre/libro-dépendant/dépando-libre/dépendant ;

 

3. /aux centres d’intérêt

Utilitariste-pragmatique/pragmatico-intellectuel/intellectuel ;

 

4. /aux manifestations de l’Existant (situations, circonstances, évènements)

Satisfait/satisfo-insatisfait/insatisfo-satisfait/insatisfait ;

 

5. /au temps et aux contenus psychiques

Soucieux/anxio-relax/relaxo-soucieux/relax* ;

* Relax « réel » sans manifestation émotionnelle, comportementale ou psychosomatique…

 

6. / au monde et à la Vie

Prudent/prudo-intrépide/intrépido-prudent/intrépide ;

 

7. /aux comportements groupaux et à l’évolution de la société

Conservateur/moutonnier/progressiste.

 

 

Chez les Hommes, le psychisme le plus répandu (le plus commun) semble être de type égotique ou (parfois) égotico-altruiste, dépendo-libre, utilitariste-pragmatique ou pragmatico-intellectuel, insatisfo-satisfait, soucieux ou anxio-relax, prudo-intrépide, moutonnier.

 

NOTE : ces types donnent, bien sûr, une orientation générale. En réalité, chaque individu peut, tour à tour et selon les domaines, favoriser l’une ou l’autre de ces postures mais pour l’ensemble des domaines (et de façon générale) l’une d’elles est plus marquée que les autres (c’est celle-ci que nous retiendrons dans notre classification et dans notre perspective).

 

 

FOCUS : tentons à présent de développer, de façon plus détaillée, le paramètre n°7 lié aux comportements groupaux et à l’évolution de la société qui aura une grande incidence (et une grande importance) dans l’évolution des modèles sociétaux (que nous aborderons plus loin). Selon cette classification, il y a trois grands types de posture psychique :

 

- les conservateurs (type minoritaire) frileux et réfractaires, plus ou moins satisfaits des représentations de l’Existant, des représentations de l’existence et des réponses aux besoins ressentis, soucieux de laisser « l’ordre des choses » tel qu’il est, rétifs aux changements, au progrès, à l’évolution et à « la nouveauté » ;

 

- les intégrés passifs moutonniers (type éminemment majoritaire) globalement plus ou moins satisfaits qui suivent « le mouvement en marche », s’y « fondent » avec parfois quelques velléités inoffensives de démarcation (différenciations narcissiques) ou de revendications (pour préserver ou améliorer — en général — « leurs acquis ») et qui ont une inclination forte à « la facilité », à « la tranquillité » et au « confort », pas totalement repliés sur eux-mêmes et sur « leur acquis » ni totalement ouverts aux autres et à « la nouveauté » (excepté lorsqu’elle n’est pas – ou est peu – porteuse de risques et si elle est en mesure d’améliorer leur « tranquillité » et leur « confort »…) ;

 

- les progressistes globalement « insatisfaits » qui aspirent (à) et désirent « changer (et transformer) les choses » et le monde, dépasser et repousser les limites, adeptes du changement et de la nouveauté avec un fort besoin de comprendre et/ou d’améliorer... Au sein de ce type psychique, il existe un sous type composé d’individus qui aspirent davantage à la « compréhension de l’existence » qu’à l’amélioration forcenée de l’Existant que l’on retrouve (en général) dans la « sphère spirituelle ».

 

Ces trois grands types psychiques se retrouveront évidemment dans les mouvements comportementaux de masse et les grandes orientations sociétales (que nous aborderons ultérieurement).

 

 

RESUME DU PSYCHISME

En dépit de sa complexité, nous pourrions résumer le psychisme ainsi :

 

Le psychisme est un espace perceptif « restreint » (au regard de ses caractéristiques et de son fonctionnement) soumis :

 

- à l’identification au corps (à l’origine des sentiments égotiques et narcissiques, de la forte propension à la saisie des « contenus psychiques » et des comportements délétères) ;

- à l’omnipotence des représentations mentales (à l’origine des encombrements psychiques, des projections mentales, des anticipations, de la coloration de l’Existant et des comportements délétères) ;

- à de nombreux désirs et peurs (à l’origine de l’insatisfaction chronique, de la frustration et des comportements délétères) ;

- à une zone de confort — de faible amplitude — (à l’origine de l’inertie, de la dépendance, de l’attachement et des comportements délétères).

 

 

SYNTHESE DU PSYCHISME et DES BESOINS PSYCHIQUES

 

Deux grandes catégories de besoins

Les besoins et les désirs ressentis par le psychisme se manifestent dans les domaines principaux suivants :

1. l’alimentation

2. l’eau (potable) – l’évacuation et le traitement des eaux usées

3. la santé

4. les vêtements

5. le logement et les tâches domestiques

6. l’énergie (confort domestique et son utilisation dans les modes de transport et de communication)

7. les armes

8. les systèmes de protection des personnes et des biens – (protection du logement, de l’image, du sentiment narcissique, des rencontres...)

9. la mobilité (les modes de déplacement)

10. la reproduction

11. les relations et les rencontres (de tous ordres)

12. les modes de communication et d’information

13. les possibilités expressives et de savoirs

14. Les possibilités de distraction (divertissement)

15. les savoirs et la connaissance (leur stockage, leur accès, leur transmission)

16. le sentiment de confort et de bien-être psychiques (sentiments de satisfaction et de sécurité) dans tous les domaines

17. et (éventuellement) tous les nouveaux besoins et nouveaux domaines qui pourraient apparaître…

 

On pourrait regrouper ces domaines en deux grandes catégories :

 

- les besoins liés aux caractéristiques de « l’organique » et de la matière (fragilité, douleur, usure, finitude, pesanteur, lenteur) : domaines n°1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8, 9 et 10 ;

 

- et les besoins liés aux caractéristiques du psychisme (fragilité, besoin de sentiment de confort, de sentiment de satisfaction, de sentiment de sécurité, de diversité, de nouveauté, de sensation, besoin d’être « occupé » (absorbé) — peur de l’ennui) : domaines n°5, 8, 11, 12, 13, 14, 15, 16 et 17.

 

Au vu des caractéristiques et des modes de fonctionnement du psychisme, notons que les Hommes sont enjoints d'assurer la satisfaction des besoins et des désirs dans tous les domaines de façon sécurisée et permanente et de façon aussi rapide, simple, confortable et intelligente que possible (selon les capacités et possibilités offertes par les savoirs et la technique) et à assurer également l’amélioration des réponses (leur fabrication, leur accès et leur utilisation) en matière de rapidité, de simplicité, de durabilité, de sécurité, de confort et de possibilités nouvelles ainsi qu’en matière de satisfaction, de plaisir, de bonheur, de joie et de beauté qu’elles sont susceptibles d’offrir (avec un processus d’amélioration continue de l’amélioration – dans une sorte de cycle infini…)

 

 

Les grands besoins sous-jacents

De façon synthétique (et au regard des désirs-fantasmes que nous avons évoqués), on pourrait également dire que le psychisme est à la recherche de :

 

- la sécurité absolue ;

- la permanence absolue ;

- la liberté totale (absolue) ;

- l’intelligence absolue.

 

Que l’on pourrait synthétiser par :

 

- l’autonomie absolue*.

* Notons qu’en dépit de cette autonomie totale (s’il y parvient un jour…), le psychisme ressentirait, outre un ennui (une lassitude à jouir, à chaque instant, de cette liberté totale), un sentiment d’incomplétude et de manque qui engendrera un sentiment d’inconfort psychique qui l’amènera (tôt ou tard) à s’interroger et à chercher « du sens »… Ce besoin de compréhension invitera l’individu à se questionner sur « son existence », sa nature et son identité et à s’engager dans une recherche existentielle qui débouchera immanquablement sur une recherche spirituelle, seule clé véritable, semble-t-il, à la cessation de la quête métaphysique (et éperdue) de l’Homme et à « son » insatisfaction ontologique…

 

Mais également de :

 

- l’Unité-unicité – l’Amour absolu ;

- la Plénitude-Complétude totale (absolue) – satisfaction et confort absolus (bonheur, paix, joie, amour, beauté…).

 

Bref, en un mot, vivre, ressentir et « acquérir » (ou plus exactement « retrouver ») les caractéristiques de la Conscience…

 

Soulignons que cet élément constitue, sans doute, l’un des arguments majeurs en matière d’antériorité de la Conscience et qu’il invite naturellement à privilégier l’hypothèse que nous avions rapidement abordée dans l’un des paragraphes introductifs de cette analyse(1) : le cerveau est un outil qui donne accès à la perception (il ne l’a donc, a priori, pas créée). En effet, pour quelles étranges et mystérieuses raisons le psychisme aspirerait-il à voir émerger(2) ces caractéristiques si elles ne lui étaient pas déjà « familières » ?   

(1) La perception est antérieure à la matière et au Vivant (et donc au cerveau)...

(2) Ou (plus exactement) pourquoi chercherait-il à les « retrouver »… ?

 

Notons évidemment (comme nous l’avons souligné à plusieurs reprises) que ces besoins sous-jacents orientent, de façon très marquée, l’évolution des réponses mises en œuvre pour satisfaire les besoins organiques et matériels, les besoins psychiques élémentaires, les besoins-désirs narcissiques et les désirs.

 

 

Deux grands types de réponses

Le psychisme (qui s’est identifié à la forme organique – une structure énergétique physique vivante) est « contraint » à satisfaire les besoins liés aux caractéristiques organiques et matérielles mais également à satisfaire son désir d’être de moins en moins tributaire et affecté par ses besoins organiques et matériels.

 

Comme il est également « contraint » à satisfaire les besoins spécifiquement liés aux caractéristiques psychiques mais aussi à satisfaire son désir d’être de moins en moins tributaire et affecté par ses besoins psychiques.

 

Aussi, au fil de la sophistication des réponses et de la complexification de la cognition, deux voies (somme toute assez complémentaires) s’offrent à lui :

 

- assurer la permanence de la satisfaction de tous ces besoins (matériels, organiques et psychiques), les garantir en toutes circonstances et à tout instant, en veillant à assurer une amélioration permanente des réponses ;

 

- éradiquer ces besoins (excepté peut-être les dimensions de plaisir, de bonheur, de beauté et de joie* qu’ils sont en mesure d’offrir…)

* Et leur intensité…

 

 

NOTE (un peu prématurée peut-être…) SUR LE PSYCHISME ET LA DIMENSION SPIRITUELLE

En dépit (et au-delà) de tous ses désirs, il semble que le psychisme aspire (en réalité) à se libérer de tout désir (y compris celui de se libérer…).

 

Il est d’ailleurs fort probable qu’au fil de « ses recherches* » (et de son évolution*), le psychisme soit amené à comprendre que son identification à la forme est « erronée », qu’il n’est (en réalité) qu’un espace perceptif (sans identification) et que les formes (toutes les manifestations énergétiques) sont indissociables de Ce qui perçoit – la Conscience (indissociabilité et Unité entre Ce qui perçoit et ce qui est perçu). Les comportements égotiques, de saisie, d’accaparement, de favorisation personnelle, de volonté de puissance et d’instrumentalisation (dont il est à l’origine) seraient alors naturellement amenés à s’estomper (puis à disparaître), permettant aux formes de suivre leur « cours naturel » (selon leurs spécificités, leur potentiel et leurs prédispositions). Notons que ce processus semble absolument nécessaire à l’émergence de conditions phénoménales propices à la survenue de formes aux caractéristiques de plus en plus proches de celles de la Conscience*… Fin de la parenthèse (prématurée).

* Nous aborderons cette thématique dans les paragraphes consacrés au cheminement spirituel et dans les paragraphes consacrés aux sociétés à moyen et long termes.

 

 

Trois grandes orientations possibles

Face à ces besoins (et plus généralement face à l’insatisfaction), il semblerait que le psychisme puisse s’orienter de trois façons possibles* :

* Trois orientations qui peuvent être suivies simultanément et de façon complémentaire.

 

L’amélioration de la perception et de la compréhension

Cette orientation correspond à « l’élargissement » de l’espace psychique. Elle est induite par l’insatisfaction des réponses (et de leur amélioration) et un (fort) besoin de compréhension. Le psychisme est ainsi amené à voir diminuer (progressivement et de façon naturelle) les besoins et les désirs… Cette orientation (ultra minoritaire jusqu’à aujourd’hui) correspond globalement au cheminement sur les voies spirituelles directes(1) (2).

(1) Notons que les voies spirituelles directes ne sont pas exemptes d’écueils et de difficultés. Elles ne semblent pas non plus « convenir » à (ou coïncider avec) la sensibilité d’un grand nombre d’individus… En matière d’écueils et de difficultés, citons simplement, ici, l’existence de résidus égotiques (liés à la persistance partielle de l’identification au corps), l’existence de résidus psychiques, l’existence d’entraves dans le mystérieux processus d’intégration à l’Être ou des affirmations péremptoires (et prématurées) de certains « adeptes » ou individus engagés dans cette voie, un peu (trop) « pressés » de déclarer à qui veut l’entendre qu’ils sont « le Soi impersonnel » alors qu’il est évident qu’ils vivent toujours, de façon tangible et substantielle, une forte identification égotique à la forme(2)

(2) Nous aborderons ces thématiques dans les paragraphes consacrés au cheminement spirituel.

 

 

La transformation du psychisme

Cette orientation consiste (en général) à restreindre (et/ou à « inhiber ») à coups « de forceps » les besoins et les désirs afin que le psychisme se « familiarise avec le contentement(1) »… Cette orientation (ultra-minoritaire, essentiellement de type religieux fondamentaliste ou ultra-rigoriste) s’inscrit globalement dans une perspective religieuse(2) et/ou (parfois) dans une perspective spirituelle progressive(2) qui s’échine (et parfois même « s’acharne ») à essayer de transformer le psychisme à coups d’idéologie (démarche presque toujours « infructueuse » car le processus naturel d’intégration à l’Être n’est pas respecté…) et se cantonne (le plus souvent) à une forme de « mimétisme simiesque et superficiel » des attitudes et des comportement (« réellement » spirituels). Cette orientation est également confrontée à de nombreux écueils et difficultés(3) et parvient (de façon rarissime) à transformer « le religieux » en voie spirituelle authentique (directe ou progressive) ;

(1) Pour que le psychisme apprenne à « se satisfaire » de ce qui est

(2) Les notions de voie religieuse, de voie spirituelle directe et de voie spirituelle progressive seront définies dans les paragraphes consacrés au cheminement spirituel.

(3) Thématiques que nous aborderons dans les paragraphes consacrés au cheminement spirituel.

 

 

La transformation de l’Existant

Cette orientation consiste à améliorer la qualité des réponses aux besoins et aux désirs (en « corrigeant » leurs caractéristiques en matière de durabilité, de sécurité, de simplicité, d’immédiateté etc etc). Il existe, ici, plusieurs possibilités qui peuvent être conjointement (et complémentairement) suivies :

 

La transformation du corps (la transformation de l’individu)

 

Le corps peut être transformé (essentiellement) de deux façons :

 

Soit par « l’effort » pour qu’il soit, par exemple (entre mille autres exemples…), en meilleure santé et vive plus longtemps(1). « Voie » qui nécessite patience et persévérance, qui s’avère très incertaine(2) et qui n’offre (au bout du compte) que de « maigres » possibilités et avancées(3)

(1) Aspirations très communes et très répandues chez les Hommes… Voilà pourquoi nous mettons en évidence ces exemples dans cette rubrique…

(2) Au vu du nombre de paramètres qui influent sur l’état de santé et l’espérance de vie…

(3) Les individus peuvent bien prendre soin de leur corps et/ou le « façonner », les « lois » de la  biologie et de la physiologie ne sont pas extensibles à l’infini…

 

Soit par « le progrès » (sans effort) pour que le corps (toujours entre mille autres exemples…) soit en meilleure santé et vive plus longtemps... Cette « voie » semble porteuse d’un potentiel de transformation beaucoup plus élevé mais est et sera (plus encore à l’avenir) confrontée à des obstacles et/ou à des « freins » importants (comme les progrès technologiques et les questions éthiques par exemple). Jusqu’où, en effet, peut-on transformer l’Homme sans « porter atteinte » à son humanité ? Questions éthiques qui jalonneront la transformation des êtres humains mais qui pourraient s’estomper devant les agréments offerts par le progrès (avec l’éventuelle émergence de la trans-humanité corporelle synthétique et immatérielle et l’évolution des post-humains). Jusqu’où pourront et seront prêts à aller, d’un point de vue technique, les humains et les post-humains ? Grandes questions que nous aborderons ultérieurement…

 

La transformation du psychisme (transformation de l’individu)

 

Le psychisme peut être transformé également (et essentiellement) de deux façons :

 

Soit par « l’effort » pour qu’il « apprenne le contentement » (thématique que nous avons déjà évoqué dans l’une des rubriques précédentes). Outre les voies religieuses et les voies spirituelles progressives, notons qu’il existe également d’autres « outils » : le « développement personnel* » et l’augmentation des savoirs (la connaissance de l’Existant) par exemple, qui tentent d’assouplir et/ou d’élargir le psychisme… et, bien sûr, toujours quasiment en vain… Les raisons principales tiennent aux faibles capacités d’élasticité du psychisme et au fait que les idéologies et les savoirs « n’affectent » que la sphère intellectuelle des individus et ne permettent donc que de « micro-imprégnations » superficielles (et non une profonde intégration à l’Être)...

* Le développement personnel vise essentiellement à la transformation de soi : soit pour se défaire de certains aspects « pathologiques » ou invalidants (phobie, anxiété, déprime, timidité), soit pour améliorer « ses performances » (mieux communiquer, gérer son temps, s'affirmer).

 

Soit par « le progrès » (sans effort) pour que le psychisme soit plus « satisfait » et moins (voire plus du tout) réceptif à la souffrance*. Cette « voie » semble plus prometteuse mais sera amenée également à prendre en considération quelques obstacles et/ou « freins » majeurs (essentiellement le progrès technique et les questions éthiques). Jusqu’où, en effet, peut-on transformer le psychisme et le cerveau humain sans remettre en cause l’humanité ? Questions qui jalonneront, là aussi, la transformation de l’humanité mais qui pourraient peut-être, elles aussi, passer « à la trappe » au regard des agréments offerts par le progrès (avec la trans-humanité cérébrale chimique, synthétique et génétique, voire immatérielle et l’évolution des post-humains). Jusqu’où pourront et seront prêts à aller, d’un point de vue technique, les humains et les post-humains ? Grandes questions, là aussi…

* Sans oublier, bien sûr, la transformation (entre autres par la chimie et/ou la génétique) de certaines caractéristiques psychiques qui « affectent » grandement les relations interindividuelles et mettent « à mal » et/ou en péril « le vivre ensemble » et la vie en collectivité…

 

La transformation de l’Existant (hors corps et hors psychisme)

 

L’Existant peut être transformé (essentiellement) pour deux raisons principales :

 

Soit pour « améliorer » les caractéristiques de la matière et en particulier de « l’organique » (afin qu’ils deviennent moins fragiles, plus durables, plus satisfaisants et plus plaisants…) avec, là également, des obstacles et des « freins ». Et avec les mêmes questions éthiques : jusqu’où peut-on transformer le Vivant ? Et en la matière (si j’ose dire !), il faudra sans doute compter avec « ce que représente » la Vie pour les Hommes*, leur attachement profondà sonégard et « leur goût » pour le Vivant qui orienteront (en tout cas dans un futur proche) l’évolution des transformations génétiques et les ajouts et autres modifications chimiques (plus ou moins structurels) sur les animaux, les végétaux et la matière. Jusqu’où pourront et seront prêts à aller, d’un point de vue technique, les humains et les post-humains ? Seront-ils « prêts » à créer de la matière et du Vivant totalement synthétiques ? Grandes questions également…

* La Vie a toujours été, à leurs yeux, (plus ou moins) précieuse...

 

Soit pour « améliorer » les rapports et les interactions entre les individus et les formes (afin que les relations deviennent moins conflictuelles et moins violentes…) avec des manipulations génétiques, des apports chimiques et des « appuis » synthétiques (et avec les mêmes questions éthiques). Jusqu’où pourront et seront prêts à aller, d’un point de vue éthique et technique, les humains et les post-humains ? Toujours les mêmes grandes questions…

 

 

Après cet aperçu (assez large et détaillé*) du psychisme humain, nous allons pouvoir aborder les créations et les plans principaux dont le psychisme et l’Homme sont à l’origine. Dans le chapitre suivant, nous étudierons donc l’ensemble des actions, des fabrications, des représentations et des créations humaines. Nous analyserons ainsi :

 

- le plan réalisationnel actif qui regroupe les actions et les fabrications humaines pour répondre aux besoins organiques, matériels et psychiques élémentaires ;

 

- le plan représentatif intellectuel qui regroupe les créations et les représentations humaines de l’Existant et de l’existence ;

 

- le plan spirituel (qui concerne la compréhension sensible et le degré de « Conscience » des individus — la connaissance de soi) ;

 

- la société humaine et L’ORGANISATION SOCIETALE qui concernent essentiellement l’organisation politique et judiciaire, l’organisation économique (organisation de la production, des échanges économiques, de la monnaie, du travail et de la consommation), l’organisation des relations extérieures et l’organisation territoriale instaurées par la collectivité pour assurer « le vivre ensemble ».

* Et espérons-le, ni trop brouillon ni trop embrouillé… Notons que ce chapitre, au regard de la complexité du psychisme (et de ses innombrables caractéristiques « enchevêtrées »), nous a parfois donné un peu « de fil à retordre »… Et cette présentation que l’on espère (à peu près) structurée et claire ne s’est pas révélée l’un des exercices les plus aisés de cette réflexion… Et (soit dit en passant) bien d’autres complications nous attendent… Hum ! Hum !

 

14 mars 2025

Carnet n°315 Devant un Dieu invisible

Janvier 2025

Le cœur écarlate...

Penché sur l'ivresse et la faim...

En plus de la douleur...

En plus du fardeau de vivre...

 

 

Seul(s) ; au cours de cette longue nuit énigmatique...

[Comme une traversée de l'abîme ; sans issue – sans échappée – sans horizon...]

[Comme si l'on s'enfonçait dans une impasse que presque personne (en ce monde) ne considère ainsi...]

 

 

L'âme à portée de lumière...

 

 

Le cœur primitif...

La peau sous le soleil...

Dans ce perpétuel aller et retour entre la terre et le secret...

La main promise au monde...

Le pas au vent...

Et l'esprit au ciel...

A travers le cours naturel des choses...

 

 

Si sensible à ce qui est vivant et à la tendresse de ce qui se déploie au fond de l'âme...

 

*

 

Le cœur décroché...

Devant un Dieu invisible...

Nu...

Sans masque...

Sans souveraineté (sans la moindre souveraineté)...

Comme un drap qui flotte au vent...

Comme un arbre face au ciel...

Au bord (tout au bord) des rives de l'enfance...

 

 

Au cœur même de la parole...

Le lieu où le monde s'estompe...

Le lieu où le temps s'étiole...

Le lieu où l'invisible (parfois) se révèle...

 

 

Le cœur simple...

Témoignant – peut-être – du visage le plus désirable...

Loin des affres et de l'effroi...

Ne cherchant pas même un réconfort auprès du ciel...

Ne demandant rien au monde...

Ne demandant rien à personne...

Laissant les circonstances décider...

Laissant le destin se dessiner...

 

 

Au-dessus du front...

Ce qui célèbre la terre – le ciel – le vent...

[Une chose bien au-delà de la pensée...]

Ce qui s'immisce (un peu) partout...

Jusqu'au fond de la chair...

Jusqu'au fond du langage...

Bien plus qu'un héritage...

(Sans doute) – notre seul trésor...

 

 

Au terme de l'absence...

Ce qui nous rend à l'Amour...

Sans autre espérance...

Le cœur comblé...

 

 

Rien qu'une main immense pour effacer l'ombre et l'épaisseur (avec toute la douceur dont elle est capable)...

 

 

Comme un rire...

Au-dessus de la mort...

Quelque chose qui joue au milieu des tombes...

Le cœur réconcilié – peut-être...

 

*

 

D'un monde à l'autre...

A travers le même voyage...

Porté(s) par le souffle et la force des rêves...

Parcourant l'infini de long en large...

Dans la mesure des possibles...

 

 

Sous l'apparence du monde et du temps...

L'incroyable puissance...

Et l'inconsistance des choses...

 

 

L'existence ; à la manière d'un nuage...

Et pas davantage...

 

 

Au fond de la voix...

Le chant secret...

Le mystère pressenti...

Ce qui se faufile entre les rêves et la pensée...

Passant et repassant...

S'étalant ; et se révélant à travers nos intuitions et nos tremblements...

Nous secouant de rires et de larmes [sans que nous puissions faire la différence entre ce qui relève de la tristesse et ce qui relève de la joie]...

 

 

Avant le monde et le temps...

Lorsque l'oubli était la seule loi...

Le cœur (très) légèrement posé au-dessus de la chair...

Aux ordres du vent...

Sans autre horizon que l'infini...

Étranger au sommeil et à la faim...

Étranger à la mort et à la nuit...

L'âme droite et sincère (incorruptible – d'une certaine manière)...

Comme si tout était (parfaitement) habité par le mystère...

 

 

D'un côté ; l'espace de la multitude – de l'effervescence – des passions et des possibilités où gesticulent – et s'entremêlent – la chair – les cœurs – les âmes...

Et de l'autre ; ce qui perçoit – l’œil-témoin – en quelque sorte – neutre – tranquille – solitaire – parfaitement impartial...

Comme deux parts – deux dimensions – deux entités peut-être – qui jamais ne s'entrelacent...

 

 

Ce qui se déverse ; et ce qui nous pénètre...

Selon l'inclinaison du cœur...

 

 

A l'ombre d'un ciel sans rival...

 

 

Le cœur attelé à cette tâche étrange et indéfinissable...

 

*

 

Là où plus rien n'est certain...

Ni le monde ; ni l'existence...

Pas même la lumière...

 

 

Au cœur de cette danse étrange où l'Amour et l'absence se confondent...

 

 

Hors d'atteinte...

Malgré la nuit et l'engloutissement...

Comme si quelque chose – en nous – était inaltérable...

 

 

Si furtivement ; la chair – le monde – le rêve...

Sur le socle éternel...

Comme une brève apparition...

Un peu d'air qui tourbillonne dans l'immensité silencieuse...

 

 

Là où tout s'épuise...

Là où tout recommence...

Au seuil...

A tous les seuils – simultanément...

 

 

A ce point désigné...

A ce point scintillant...

Comme la preuve vivante d'une lumière et d'un destin...

Au-delà (bien au-delà) de ce qu'imaginent les hommes...

 

 

Dépossédé(s)...

Nous défaisant – peu à peu...

Jusqu'au plus parfait dénuement...

Comme le plus grand (et – peut-être – le plus insensé) des présents...

Vers la plénitude et l'effacement...

 

 

De plus en plus humble et obéissant...

De moins en moins capable de nous enorgueillir – de travestir et d'arbitrer...

 

 

En passant...

D'un monde à l'autre...

Effaçant – peu à peu – toutes les frontières – toutes les lignes de démarcation...

 

*

 

Ce qui accompagne l'élan et le geste...

Tout au long du voyage...

Jusqu'à la transformation de la perspective ; et au-delà encore...

Sans jamais apparaître explicitement ; sans jamais s'éloigner non plus...

[Parfaitement indissociable de ce que nous sommes – en définitive...]

 

 

Si peu de jours...

Entre les murs...

De l'indifférence et des désagréments...

Sous le joug de l'absence...

Rien ; ni personne – pourtant...

En dépit des hantises...

En dépit de l'acharnement...

 

 

Comme un puits creusé dans l'épaisseur...

Quelque chose de l'abîme et de la lumière – simultanément...

Accompagnant parfois le songe ; parfois le souffle ; parfois le sang...

 

 

Traversant le monde et la nuit...

Jusqu'au temps des origines...

Jusqu'au soleil des profondeurs...

Le cœur (toujours) silencieux...

 

 

Le cœur brouillé...

L'âme brouillonne...

Entre la dernière larme et l'instant qui passe...

L’œil (parfois) un peu mélancolique...

 

 

Les lèvres farouches...

Les mots vagabonds...

Déjà en retrait...

Déjà ailleurs...

Sans jamais quitter leur refuge...

Sans jamais demeurer nulle part...

Explorant tous les lieux ; à toutes les altitudes et à toutes les profondeurs...

 

 

Sans rien dire du monde...

Sans commentaire sur le voyage et les voyageurs...

Nous en allant – déjà...

 

*

 

De passage...

Traversant tous les territoires...

Rive après rive...

Monde après monde...

Tournoyant ; et nous transformant au gré des nécessités et des apprentissages...

Dans le tumulte des jeux...

Au milieu des âmes indifférentes...

Sur cet interminable chemin...

 

 

Ce qu'il (nous) faut traverser pour rejoindre l'innocence...

 

 

Le cœur inaltérable ; en dépit des coups...

 

 

Au temps de l'étreinte...

Par-dessus les braises rougeoyantes...

Le visage automnal...

L'âme sur le seuil...

Le cœur (presque) parfaitement ouvert...

 

 

Au cœur même de la lumière...

Le noir – l'épaisseur – l'opacité...

 

 

Ce qui étanche la soif...

Ce qui transforme la nuit...

Au fil des aventures...

L'essence même du voyage...

 

 

Qui aurait la bêtise de croire que l'on pourrait avilir – souiller – corrompre – le bleu de ce monde...

 

 

Au cœur de ce long défilé de fauves un peu fébriles ; assez féroces pour jeter dans les flammes tout ce qui pourrait entraver l'accès à leur pitance ou troubler leur festin...

 

 

Le feutre qui s'évertue tantôt à décrire les couleurs de la lumière ; tantôt à dessiner les contours de l'infini : allant ainsi (cahin-caha) de signe en signe – ligne après ligne ; esquissant peut-être quelque chose qui ressemblerait à l'homme – au monde – au Divin...

 

 

Dieu ; en dépit de l'indifférence et du dérisoire...

 

 

Le cœur obsédé par le mensonge et la vérité...

 

 

L'homme ; entre le ciel nu et la terre travestie...

 

*

 

Le cœur (enfin) étreint et caressé...

Lui qui a dû soustraire tant de choses (jusqu'à la dernière étoile dans le ciel)...

Après tant d'affres et d'effroi ; après tant de néant...

Le vide joyeux – à présent...

En dépit de la chair qui réclame encore (parfois) un peu de tendresse...

 

 

Au cœur de la forêt...

La lune rouge au-dessus des cimes...

Sur tous les horizons ; par tous les chemins – la beauté et la poésie...

Sans question ; sans réponse...

Nous abandonnant aux larmes qui coulent (presque) sans raison...

 

 

Parmi les ombres...

Au cœur de l'inachevable...

A travers les coulures du temps...

Le monde qui s'estompe (très progressivement)...

 

 

La terre et le ciel ; à toutes les altitudes...

Multipliant ainsi les possibles – les chevauchements et les rencontres...

Et nous autres ; apprenant – peu à peu – à nous confondre avec le reste ; à nous laisser absorber...

 

 

Le cœur dansant...

Au rythme de la lumière...

Jusqu'au zénith...

Jusqu'au plein soleil...

 

 

Au fil des aventures ; mille arrachements...

Un peu de joie...

Un peu d'éternité...

L'âme espiègle...

Le cœur brûlant...

Et ce qu'il faut de vérité et de fantaisie...

 

 

Le cœur surpris par la magie (insoupçonnée) du monde...

L'âme enjouée...

Le pas léger...

Au milieu des fleurs et des nuages...

Contemplant toutes les beautés de la terre et du ciel...

 

*

 

Si furtivement...

L'existence...

Le temps (à peine) de tenter sa chance...

De vivre quelques expériences...

D'ouvrir son âme à la beauté...

D'écrire quelques poèmes...

D'approcher (un peu) l'innocence et la vérité...

D'offrir (à ce/ceux que l'on rencontre/nt) toute la tendresse que le cœur contient...

 

 

Ce qui vit – en nous...

Les figures (toutes les figures) du monde...

Ce qui nous assaille...

Ce qui nous hante...

Ce que l'on déteste...

Si peu de chose de l'innocence...

(Sans doute) pas encore parvenu au cœur de la résonance...

 

 

Jusqu'à l'irreconstituable...

 

 

Debout ; comme pour défier les malheurs et la mort...

Le ruissellement du sang...

Et le (perpétuel) passage du temps...

L'épée à la main...

A traverser ainsi les jours...

Au royaume du tragique (et du provisoire)...

Au royaume de l'ignorance et de la cruauté...

L'histoire de l'homme ; l'histoire des larmes...

[Depuis le commencement du monde...]

 

 

Comme un chagrin ; un naufrage – ce voyage (cette sorte de voyage)...

Dans la compagnie des ombres et des rêves...

Sans un seul visage (réellement) vivant...

Sans une seule âme (réellement) vivace...

Au milieu de la mort et du sommeil...

Sous ces astres lointains et mystérieux...

Comme si nous étions un spectacle pour ceux qui nous regardent du ciel...

 

*

 

Le cœur bruyant...

Cherchant sa voie – sa rive – un asile...

Au lieu de sa pitance habituelle...

Et découvrant – peu à peu – un chemin ; et les joies du voyage...

Quelque chose (à la fois) de l'intime et du lointain...

Quelque chose (à la fois) de l'incertitude et de la clarté...

Un souffle ; et mille courants ; et mille possibles...

La saveur de l'inconnu...

Et le merveilleux que l'on apprend à côtoyer au cours du périple...

 

 

A travers nos pas...

Toutes les hypothèses de l'homme...

Des questions ancrées dans la mémoire et le connaissable...

Qui relègue l'inconnu à l'ineffable...

Et ce qui célèbre l'étreinte et le secret...

La légèreté de la terre...

La magie de l'enfance...

Le frémissement face à l'immensité et à l'invisible...

Ce que l'on ne peut découvrir que seul – et en soi...

Le ciel à sa portée...

 

 

Sous le souffle...

Là où puise la puissance ; l'ardeur partagée...

Au cœur de la nuit...

Au milieu des étoiles...

A cette source invisible (et inépuisable)...

En ces lieux où tout est étreinte et transparence...

En ces lieux où les chemins naissent et disparaissent...

 

 

De grands signes...

Le cœur luisant...

Perché au-dessus des rires...

Et les yeux à la dérive...

Au milieu des pleurs et des pierres...

Et l'âme dans leur sillage...

L'espérance et la chair à bout de souffle...

Comme absorbé(s) par le regard...

Comme si soudain l'infini se révélait...

L'esprit en pleine confusion...

 

*

 

Sans carte ; sans territoire ; sans personne...

La géographie de l'exil...

Des interstices et des recoins...

Dans les marges laissées par le monde...

 

 

Allant ; sans rien savoir – sans rien connaître...

Devenant (pourtant) les mondes et les chemins...

Devenant l'histoire et l'étrangeté (apparente)...

Abandonnant les cercles et les traces trop visibles sur le sable...

Côtoyant – peu à peu – l'imperceptible...

 

 

A la manière du monde...

Des lieux et du vent...

Tantôt brume ; tantôt paysage...

Ce qui flotte comme un parfum tenace...

Au milieu des Autres qui ne nous voient pas...

Au milieu des Autres qui ne voient rien...

Au milieu des Autres qui – peut-être – n'existent pas...

A notre place ; de façon si humble et anonyme...

 

 

Recouvert par le rêve...

Ce ciel inventé...

Entre les mains de ceux qui croient – qui présument – qui espèrent...

Entre les mains de ceux qui louent (trop ostentatoirement) le Divin...

Imaginant mille excuses ; mille complaisances ; mille absurdités...

Au lieu de sentir l'envergure du cœur ; le bleu de l'âme traversée par la tendresse ; et ces lèvres aimantes hissées hors du secret...

Par-dessus les ombres – les prières et les reflets coutumiers...

 

 

Si solitairement vivant(s)...

Et relié(s) – pourtant – au reste (à tout le reste)...

Entre imaginaire – sentiment et réalité...

Sans savoir faire la différence entre la vérité et ce qui relève de l'invention...

Plongé(s) (et pour encore longtemps peut-être) dans une sorte de confusion (plus ou moins inconfortable)...

 

*

 

Sans jamais s'habituer aux mœurs de ce monde...

A travers le manque et la soif...

Puis, à travers la gratitude et la joie...

Sans jamais (pouvoir) interrompre ce périple...

Par tous les chemins possibles (et imaginables)...

Vers ce qui nous porte...

Vers ce qui demeure...

Le cœur – de plus en plus – sensible – intense – habité...

 

 

Partout ; en dépit des ombres...

En dépit des peurs et des épreuves...

En dépit des obstacles...

En dépit de l'incertitude...

En dépit du monde et du temps apparents...

Cette joie ; cette tendresse ; cette confiance...

[Que rien se saurait ébranler...]

 

 

Tout ; jusqu'à la capitulation...

Pour que l'on puisse (enfin) s'habiter ; se laisser absorber ; et devenir tout ce qui se présente (sans rien décider – sans rien hiérarchiser)...

 

 

Au bord...

Bien qu'encore vivant...

Les mains serrant un peu de sable et de vent...

L'âme légèrement inquiète...

Sans plus savoir...

Sans plus pouvoir...

Entre terre et ciel ; littéralement...

Et le secret sur le bout de la langue – évidemment...

 

 

Là où s'initie le refuge...

Au-delà de l'attente...

Au-delà même de la fin des temps...

A travers la tendresse et la lumière...

Avec un surcroît d'ardeur et de joie...

Comme si l'on s'abandonnait au plus vieux rêve du monde...

Laissant arriver tous les malheurs ; les laissant colorer les âmes ; puis, les laissant disparaître...

 

 

A la merci de la vie – de la mort – du chemin...

 

 

Quelque chose (à la fois) du ciel – de la brindille et de l'oiseau...

 

*

 

Le cœur accompli ; au terme du parcours – peut-être...

Comme un bain de fraîcheur et d'innocence...

Un ressaisissement...

Quelque chose comme une chance...

Heureux de voir les fantômes et les hantises nous quitter...

(Presque) parfaitement désossé ; et sans rien vouloir reconstituer...

Œuvrant ainsi – comme d'autres – à la (dé)réalisation du monde...

 

 

Comme des interstices emboîtés...

Ces existences obscures...

Cette chair sans visage...

Ne durant guère plus que quelques jours...

Et ne trouvant en ce bas monde (presque) jamais un asile ; et un havre moins encore...

Des sillons de poussière et de vent – seulement...

Comme au fond d'un abîme...

Sans jamais voir le jour...

 

 

Au cœur de l'atelier...

Sous la clarté promise...

A vivre le jour...

Sans un mot...

Sans espérance...

Portant le miracle comme une cape...

Sous les caresses de ce qui autrefois nous accablait...

 

 

Les mains plongées dans le ciel terrestre...

A la manière des arbres et des nuages...

A la manière de la rosée et de l'oiseau...

L'âme hissée au-dessus des hommes...

En dépit du cœur laissé au milieu du sang...

 

 

Vêtu de larmes et de joie...

Les seuls habits de l'âme...

Et la tendresse – en soi – pour accueillir – et prendre soin du reste...

 

 

Porté ailleurs ; plus haut – peut-être...

Loin des plaies et des charniers...

Loin de ceux qui souffrent...

Loin de ceux qui crient...

Loin de ceux qui crèvent...

Agenouillé face au monde comme face au secret...

Enfoncé jusqu'au fond de ce regard où tout prend place ; où tout prend fin ; où tout s'efface...

 

 

De soi encore ; il est question...

Par-dessus et par-dessous...

Partout où l'on peut aller ; partout où l'on peut se faufiler...

Sans qu'existe le moindre dehors...

 

 

Là où règne le silence...

Au-dessus de la parole...

Au-dessus des royaumes et des arènes...

Au-dessus des rois et des orateurs...

Au-dessus des combattants...

Au-dessus des plaintes et des cris...

Si près de nous ; ce que nous sommes...

Contrairement à ce qu'imaginent les âmes trop tristes – trop fières – trop querelleuses – trop bavardes ; bien trop terrestres (sans doute)...

 

*

 

Là où mènent les pas...

Là où le ciel se déploie...

En ces lieux de silence et d'abandon...

En ces lieux de convergence où naissent les souffles et les possibles...

 

 

Ce que l'on croyait inaccessible...

En soi...

Au cœur de l'inconnu...

Au cœur de l'incertitude...

Sur cette rive étrange (presque irréelle) bordée de rires et de doutes...

 

 

En un instant...

Le sable – l'oubli et l'immobilité...

Sans ailleurs possible...

Pas même en hypothèse...

Au cœur de cette absence où tout se passe...

 

 

A la pointe du chant...

Le goût de l'étreinte...

Le surprenant prolongement de l'intimité...

Entre le nuage et la tendresse...

Si solitairement ; si amoureusement – ce qui s'expérimente au cœur des liens...

 

 

Sans personne...

Simplement des silhouettes accrochées à des fils...

Entre les mains du mystère qui aime tout entremêler...

Et nous tenant là...

A la merci du ciel et du reste...

Comme si quelque chose – en nous – était actionné...

Comme si quelque chose – en nous – acquiesçait...

Comme si quelque chose – en nous – consentait à toutes les expériences...

 

 

Le cœur dépenaillé...

Assailli par toutes les peines...

Arraché à l'inavouable...

Fissuré de toutes parts...

Et rêvant en secret de félicité et d'infini...

 

*

 

Le plus sombre...

Comme effacé...

Évanoui avec l'idée du monde...

Les portes (grandes) ouvertes...

Face à l'éphémère et à la mort ; invariablement...

Sans prêter attention à la singularité des visages ; ni à la sonorité des noms...

Sans rien devenir...

Sans ailleurs ; sans réponse ; sans issue...

Là où nulle part devient (sans doute) l'intervalle à vivre...

Là où la figure révèle (malgré elle) l'infini qu'elle porte...

Là où les lois de l'invisible se substituent (réellement) aux principes humains...

 

 

Ni monde ; ni chemin...

Du sable et du vent...

Et, parfois, un poème ; et, d'autres fois, une main tendue...

Pas grand-chose en définitive...

 

 

Au bord du monde...

Au-dessus des ombres et des âmes grises...

Les yeux encore un peu hagards...

A travers cette danse tempétueuse...

Comme à la pointe du rêve...

Le délire défait par cette apparente déraison...

 

 

De la poussière et du vent...

Au fil des visages (et des noms) que l'on nous donne ; et que l'on rencontre...

Intériorisant – peu à peu – le monde et l'appel...

Ce que nous sommes depuis l'origine (en fin de compte)...

 

 

Affranchi de nos servitudes anciennes...

Le vent par-dessus la boue – le poids et la peine...

Le cœur encore (très) légèrement embarrassé...

Au bras d'un Amour immense...

Sans que rien nous hâte ; nous agite ; nous hante – ni dans la tête – ni dans le sang...

 

*

 

Seul...

Loin des visages indifférents...

Entre soi et soi ; l'entente – et le gouffre quelques fois...

Comme un abîme au fond duquel tout glisse imperceptiblement...

Un espace à explorer ; et que le cœur tarde – peut-être – à investir...

L'âme trop préoccupée – sans doute – par le récit de sa traversée...

 

 

Errant encore...

Comme si l'on voulait (malgré soi) prolonger le périple...

 

 

Sans autre visage que le sien...

En dépit des figures rencontrées...

Sans famille – sans communauté – sans appartenance...

Au cœur de sa propre intimité...

Et un peu triste (parfois) de ce tête à tête lorsque l'infini prend des airs de retranchement...

 

 

Le cœur redessiné par le rire...

Comme (substantiellement) élargi...

Les bords repoussant la terre ; effleurant le ciel...

Comme un soleil sur la mort et les vivants...

 

 

Reflets (à la fois) des larmes et de l'ivresse...

Debout sur la cendre...

Au cœur du secret – peut-être...

 

 

Le cœur commun et solitaire...

Bouleversé par l'ampleur de la blessure et la profusion de flèches fichées dans la chair...

Accompagné (fort heureusement) par la lumière capable de percer l'épaisseur ; de rendre caduques les lois (infâmes) des hommes ; de renverser la hiérarchie des valeurs ; de rendre sensé ce que l'on a toujours trouvé absurde – inconséquent – impossible...

 

 

La tête dressée...

Contemplant le monde à ses pieds...

Et continuant de marcher au milieu des malheurs...

 

*

 

Au cœur du cercle...

Au cœur du passage...

Épuisés les questions sans réponse ; les futilités et les saisons ; les manques et les convoitises...

Jetés dans un grand feu avec Dieu – le monde – l'impossible – la vérité – les visages et le temps...

Pour qu'il ne reste que l'innocence et l'oubli...

 

Le ciel contemplé à travers les fleurs et le vent ; à travers la mort et les nuages...

Quelque chose au-delà (bien au-delà) du nom ; au-delà du lieu ; au-delà de tous les symboles auxquels les hommes l'ont associé...

Honnêtement (le plus honnêtement possible)...

Sans rien inventer...

 

 

On est ce qui s'oublie ; ce que l'on a imaginé...

On est ce qui n'existe pas...

 

 

Au pied de la plus ancienne loi...

Le flambeau éternel au lieu du spectacle...

Le cœur posé au fond de l'azur...

 

 

Objet du rien...

Et pas davantage...

A peine quelque chose...

Comme un (très) léger bruissement dans l'air...

Abandonnant quelques taches d'encre ici et là (qui dégoulinent parfois sur la peau du monde)...

L'âme promise au reste...

Le corps à la roue de la fortune...

Et l'esprit à la pleine lumière...

 

 

Cette veille étrange au fond des yeux...

Comme une chandelle allumée au cœur de la nuit...

Attribut de l'homme sous un ciel sans étoile...

Et attribut du feu aussi...

Manière (très) terrestre – sans doute – d'habiter le monde...

 

*

 

Le bleu à l'intérieur...

Et la fragilité de la fleur...

En dépit des voiles qui recouvrent les yeux et la lumière...

En dépit des résistances...

En dépit de l'épaisseur...

Ce qui frémit – en soi ; et qui nous enseigne et nous déconstruit...

Un peu d'infini...

Et ce liant pour nous assembler au reste...

Et cette éternité au fond du cœur...

L'esprit porté bien au-delà des ambitions humaines...

 

 

L'encre si légère...

Chargée d'assez de lumière pour contrebalancer le poids et la couleur du monde...

Manière de donner à la voix l'ardeur d'une flèche capable de transpercer la chair et d'atteindre le ciel caché derrière l'épaisseur...

 

 

Qu'importe que l'on ait le cœur et les yeux ouverts...

 

 

Aveuglément...

La soif confondue avec le reste...

Dans ce bain de désirs et de crachats...

Au milieu des idoles suspendues au-dessus des têtes...

Impatiemment...

Comme si le cœur était recouvert de voiles...

Comme si un feu brûlait au fond de la chair...

 

 

Les lèvres ruisselantes...

Le visage hissé au-dessus des servitudes...

Comme si une île – un monde – un royaume – émergeait de l'épaisseur horizontale...

Livrés (à la fois) au silence et aux bouches bavardes...

 

*

 

Au milieu des fleurs et de la rosée...

De la beauté ; de la tendresse ; de la poésie...

Tout ce dont le cœur a besoin...

 

 

A travers les jeux bruyants des hommes...

Les morsures fleuries et passionnées...

L'épaisseur du monde...

Jour et nuit ; sans le moindre répit...

 

 

La paume sur la pierre...

Le feutre à la main...

Sous le ciel immense...

Au cœur de la forêt...

 

 

Si proche de l'invisible que notre visage disparaît parfois...

 

 

Au fond du cœur...

Une violence cachée...

Et un mépris pour les hommes...

Que reflètent nos gestes et notre parole (mais aussi – bien sûr – notre mode de vie et notre manière d'habiter le monde)...

[Comme s'il était impossible d'échapper à ce qui nous habite...]

[Comme s'il était impossible de vivre et d'agir d'une autre façon que celle qui s'impose naturellement...]

 

 

Personne ; ici-bas – sinon des silhouettes actionnées par une main mystérieuse...

 

 

Le monde qui répand son feu et ses cendres...

Traînées de poudre et de malheurs...

Les fers aux pieds...

Et le sacrifice en collier...

L'inguérissable faim portée en infâme étendard...

 

 

Aux abords de l'infranchissable...

A travers l'amplification de l'écho...

Marchant sur l'étroite crête...

Du monde vers le plus mystérieux...

 

 

Les mains à l'ouvrage...

L'âme sensible...

Le cœur engagé...

Mais l'esprit affranchi des affaires du monde...

 

 

Parmi les fantômes aux vies monotones – inchangées – illusoires...

Guidés par la peur et la pusillanimité...

Le manque accroché au cœur...

Le manque partout ; jusqu'au fond du cri que l'on tait ; jusqu'au cœur des crachats que l'on ravale...

L'aveuglement et la couardise qu'aucun geste – qu'aucune parole – ne saurait soustraire à la misère terrestre...

 

*

 

Comme un chant lointain ; né du plus intime – sans doute...

Enfoui dans nos profondeurs...

Bruissant et circulant...

Faisant frémir les âmes sensibles...

Portant au sublime ; et – quelques fois – y conduisant...

 

 

Au cœur de l'imperfection...

Au cœur de l'inachevé...

Parfaitement joyeux et vivant...

 

 

Le cœur qui penche (invariablement) du côté des plus faibles ; de ceux que l'on n'a jamais écoutés ; de ceux que l'on a toujours privé d'existence et de droits...

 

 

Sur cette route étrangère...

Allant sans répit...

Allant à travers l'étroitesse et l'épaisseur...

Allant sans rien atteindre ; sans rien rejoindre...

Pour la simple joie d'aller ; de traverser les mondes et les existences...

 

 

Vivre ; aller à la manière de celui qui voyage...

 

 

Sans espérance...

Le cri de la soif...

Dans ce monde façonné par (et pour) la faim et les affamés...

 

 

Comme un bruit de larmes...

Dans nos yeux – et notre cœur – blessés...

Allant au milieu des fleurs...

Éclaboussé(e)(s) de sang...

 

 

Bien décidé à vivre hors de ce monde qui ignore (ou méprise) l'invisible ; et qui asservit (et tyrannise) les non-humains...

 

 

Le cœur (parfois) désespéré de ne rien trouver...

Avec (à l'esprit pourtant) la conviction que ce vide et cette absence de certitudes sont les signes d'une lucidité qui s'aiguise...

 

 

Des vagues et l'océan...

Et tous ces esquifs – fragiles – dérisoires – prétentieux – ballottés par les flots...

 

 

Comme couronné...

En dépit de cette solitude parfois (un peu) chagrine et embarrassée...

 

*

 

Le lieu de la perte...

Comme la parole brûlante...

L'âme dévouée...

Les arbres silencieux...

Le monde insensé...

Ce que le ciel éclaire...

Ce dont témoigne (parfois) le poème...

Quelque part – un regard sur la terre...

 

 

Tâches que l'on enchaîne...

De manière mécanique et somnolente...

Comme au milieu de la nuit..

Les bras somnambuliques...

Et le cœur absent...

 

 

Le (mystérieux) miracle du vivant ; jamais épargné – pourtant – par les épreuves – la douleur – les interrogations...

 

 

Comme privé de terre et de rêves...

Comme au fond de l'eau...

Comme dansant dans l'air...

Minuscule tourbillon de chair et de sang...

Brinquebalé par les flots et les vents...

Sous les yeux indifférents du monde...

 

 

Sous les étoiles...

Au cœur des saisons...

L’œil attentif aux métamorphoses du monde...

A travers les voiles déchirés des illusions...

Quelque chose – peut-être – de l'homme...

 

 

Sans prétention...

Sur les chemins colorés de la terre...

Nous éloignant du trop blanc et du trop noir des yeux...

Nous éloignant des mauvais jours...

La porte ouverte sur la lumière...

Le cœur dans l'intimité des choses...

La chair au fond de l'épaisseur...

Sans étrangeté ; sans afféterie...

Qu'importe ce qu'il nous reste à vivre ; à comprendre ; à dire ; à traverser...

 

 

A l'approche de l'inespéré...

Le reste souriant...

Et nous ; (presque) absent(s)...

 

*

 

Les heures claires...

Entre le ciel et le monde...

La parole de plus en plus lointaine et étrangère...

 

 

Au cœur du langage...

Ce feu et ce vent...

Cette terre inconnue ; inhabitable peut-être...

Et la parole dansante...

 

 

Alors que tout s'éloigne ; le ciel – le monde et les visages...

Alors que tout s'efface ; les certitudes – les évidences – les vérités...

Reste le vide ; et ce chemin (invisible) qui semble se dessiner au cœur de la débâcle...

 

 

Le cœur reconnaissant...

En amont du sommeil...

En amont de la rupture...

En amont de l'étonnement...

Comme si tout tournait autour de l'impossible...

 

 

Le poème parfois capable de laisser passer un peu de lumière ; et de laisser entrevoir un peu de ciel...

 

 

Les cœurs corsetés...

Comme la pierre – les arbres et les bêtes – entre les mains des hommes...

Soumis à cette folle ivresse du pouvoir – de la domination – de la dictature – qui favorise les chaînes – l'asservissement et la mort...

Sur cette terre où ne fleurissent que la douleur – les larmes et les cris...

 

 

La joie pressentie sur cette route sans trace ; en ces lieux sans rêve où le ciel n'est plus une question ; où Dieu a le visage de ce que l'on rencontre...

 

 

Que trouverait-on sous les masques de chair ? Qui sait ? Peut-être serions-nous surpris...

 

 

A s'y méprendre ; ce qui prend les apparences du rêve et du sommeil ; ce qui prend les habits de la mort et de la cruauté...

Serait-ce la main de Dieu nous offrant un miroir ; nous plongeant parfois dans le monde ; nous hissant parfois au-dessus...

 

*

 

Au cœur de la nuit...

Au milieu des choses et des visages...

La parole flottante...

Et les yeux rieurs...

Plus certain ni des ombres ; ni des tremblements ; ni de la lumière...

 

 

En ces lieux impalpables où tout n'est qu'incertitudes et vibrations...

Parfois trace ; parfois pierre ; parfois surgissement fugace (presque fulgurance)...

Affranchi(s) du doute qui règne au fond du cœur des hommes...

Capable(s) d'enjamber la blessure – le sommeil et la prétention...

Sans retour ; sans devenir ; sans recommencement – possibles...

 

 

Là où il n'y a de vérité...

Là où tout respire et vous étreint...

Qui que vous soyez ; quoi que vous fassiez...

Qu'importe vos croyances et vos convictions...

 

 

Comment offrir une parole qui soit digne de la vérité (ou, plus précisément, de ce qui est perçu – et considéré – comme la vérité) ; elle qui n'est trop souvent qu'un miroir incomplet (et décevant) de l'homme – du monde – des siècles – n'offrant qu'un ramas de reflets dérisoires et approximatifs...

 

 

Le cœur docile et désossé...

(Enfin) digne du monde et du mystère...

Sur lequel peut (enfin) se pencher la lumière...

 

 

Le cœur célébré par le poème...

Chahuté par les créatures et les circonstances...

Négligé par les lois de ce monde...

Jugé – en ces tristes contrées – comme moins nécessaire à la sensibilité qu'à la circulation du sang...

 

*

 

Sillon de terre et de silence...

A travers l'épaisseur et le sommeil du monde...

L'âme au milieu des arbres...

La tête au milieu des fleurs...

Entre pierre et ciel...

 

 

Ce qui accompagne les pas...

De lieu en lieu...

Sans étape...

Sans itinéraire...

Sans connaître la destination*...

Simple mouvement...

Danse dérisoire (et presque imperceptible) au cœur de l'espace...

* et presque certain qu'il n'y en a pas – qu'il n'y en a jamais eu et qu'il n'y en aura jamais...

 

 

Au cœur de cet écart nécessaire pour vivre le silence et la joie...

Loin des coups et des cris ; loin de la faim et des intérêts personnels considérés comme les seules possibilités de ce monde...

 

 

Le cœur vacant...

Hors du cercle des pensées – à présent...

Porté par la parole silencieuse...

Relié au geste et à l'innocence...

Aussi sensible au monde que soucieux du secret...

Passé (si l'on peut dire) de l'autre côté de la prière...

Là où la lumière devient vivante...

 

 

Quelques mots sur le manque...

Comme un miroir...

Qui célèbre (involontairement) la mémoire...

N'offrant que des images ; à peine un bruissement obscur et monotone...

Si loin du chant et du poème qui – eux seuls – peuvent prétendre à la danse et à la beauté...

 

 

Humain sans alibi...

Ignorant les raisons de cette halte terrestre...

Poursuivant son périple (tant bien que mal) en dépit des heurts et du sommeil ambiant...

Le reflet du bleu déjà dans ses yeux grands ouverts...

 

 

Encore plus vive la main avisée...

Comme porteuse d'un bout de ciel inamovible...

Sensible aux cœurs sans légende – aux aveux sincères et aux engagements désintéressés...

Promenant ses caresses sur les peaux griffées – les cœurs mutilés – les âmes déchirées...

Arpentant les rives les plus désolées de ce monde...

 

 

A force de rien...

Advient (parfois) le sourire de celui qui sait...

Comme un peu d'âme hissée jusqu'à la lune...

Et un peu de chair abandonnée aux bouches affamées...

Sans même une croix à porter ; un chapelet à égrainer ; un temple où prier ; un Dieu à vénérer...

Porteur seulement d'assez d'innocence pour se montrer (un tant soit peu) humain...

 

*

 

Chemin de perte et d'éparpillement...

Le temps du monde...

Avant le silence...

 

 

Comme le sacre du plus simple...

Qu'importe le bleu du sable...

Qu'importe le bleu du ciel...

Le temps fané...

Et – à la place – ce qui s'écoule du cœur...

L'invisible langage...

Ce qui fait pousser les fleurs...

Ce qui transforme le cri en poème...

Ce qui tend la main à la douleur...

Cette joie d'être au monde...

En dépit de la nuit qui a recouvert les figures et les âmes...

 

 

Si proche du cœur que tout devient larme...

Si proche du feu que tout devient flamme...

Si sensible ; si ardent...

 

 

Au-dessus de la fosse (si laborieusement) creusée...

L'étoile de l'homme...

Le rêve du monde...

Cette chose étrange que l'on a badigeonné de lumière...

Trois fois rien – en vérité...

Un peu de vent offert aux âmes crédules...

 

 

Là où tout se teinte du secret...

De la couleur du temps...

Comme le monde et l'infini...

Comme l'âme des pierres et des vivants...

Sous la chair apparente...

 

 

Le cœur (parfaitement) conquis...

Comme l'inconnu (re)devenu rive familière...

Revivifiant le simple et le sauvage ; la possibilité d'aller comme le vent ; de jeter des ponts entre les âmes ; d'offrir au souffle l'ardeur et l'endurance...

 

*

 

Le cœur défait...

Comme un poème sans mot...

Ce qui pourrait attrister les hommes...

Mais qui est une grâce – en vérité...

Qui efface les postures et les fables...

Et qui ne laisse que l'innocence...

 

 

Rien ; ni personne...

Pas même le plus infime...

Tout ; balayé avec le monde et le temps...

Plus que le vide...

Et le cœur battant...

 

 

Quelque chose de l'impossible...

Avec ce silence déjà au fond de la voix...

Avec cette joie déjà au fond du cri...

 

 

Les yeux posés sur le bleu inexplicable du monde...

 

 

Le cœur indéfinissable ; aussi vaste que le ciel ; aussi inconsistant que les nuages ; aussi délicat que la rosée...

 

 

Le cœur désert...

Comme la clé de la soif...

Et la possibilité du bleu...

Au milieu des âmes (un peu) perdues...

 

 

Là où l'ombre règne...

Au cœur des épreuves et de la confusion...

La chance – peut-être – d'un horizon...

 

 

Au fond de la chair périssable...

En ce lieu si restreint – si éphémère – si limité – où s'invitent pourtant quelques possibles (et parfois même le plus remarquable)...

En ce lieu où siègent la terre et le ciel...

En ce lieu où se logent le cœur et le Divin...

Dans cet enchevêtrement (assez) improbable – existe quelques chose qui ressemble à une vérité vivante...

 

 

La tristesse des âmes...

En ce monde sans Amour ; si peu soucieux du silence ; si peu sensible à la lumière...

Où Dieu n'est qu'un rêve ; un Absolu inaccessible ; une icône devant laquelle s'agenouiller...

 

*

 

Si abstraitement vivant...

Le cœur éteint...

La tête (presque totalement) absorbée par le monde et le temps...

Au milieu des rêves et des choses...

Parfaitement ceinturé(s) – en quelque sorte...

 

 

Aussi ignoré(s) qu'ignorant(s)...

Et assez étrangement étranger(s)...

Traversé(s) et traversant...

Et tremblant(s) quelques fois...

Ravivant les larmes et la mémoire...

Et ne se souvenant (presque) jamais du mystère...

Vivant(s) – paraît-il...

A la manière d'un rêve (sans doute)...

 

 

Comme enfoncé(s) dans l'épaisseur...

Au cœur du cercle pourtant...

A égales distances du néant et de la lumière...

Subordonné(s) aux lois des hommes...

Espérant (sans vraiment y croire) les consignes d'un Dieu lointain...

Et attendant (assez) patiemment la mort...

 

 

Au cœur de l'écume...

Nos aventures terrestres...

Le cœur inquiet...

Face au spectacle...

 

 

Des milliards de créatures (une infinité sans doute) ; et autant de solitudes côte à côte – en dépit de ce qui relie l'invisible et la chair ; en dépit de la trame vivante (où rien ne peut être exclu) ; en dépit de l'unicité de la matière et de l'esprit...

 

 

Le souffle sombre...

Circulant au-dessus des âmes...

Et les faisant basculer vers l'épaisseur ou le mystère selon qu'elles penchent du côté des fables du monde ou du côté du silence...

 

 

Tous ces fragments de la trame vivante...

Comme un grand corps aveugle...

Soumis à la volonté du ciel (et, parfois, aux caprices des hommes)...

 

 

Le rêve – le vent et la mort...

Peut-être les reflets les plus fidèles du vivant...

 

*

 

Tant de traces et de déchirements...

Au milieu des âmes et des visages...

Rien que du vent et du désarroi...

Et des jurons aussi...

A force de blessures...

A force d'indifférence...

A force d'incompréhension...

 

 

Si seul(s) vers la source...

 

 

Toujours la route – la terre – le ciel et les étoiles...

Et le même désir d'aller au bout du voyage...

 

 

Traces d'enfance...

Dans le cœur qui frémit...

Au fond de la chair qui tremble...

Sous les masques des vivants...

Et sur le visage de la mort...

 

 

Au milieu des nuages...

Au-dessus du sommeil...

Le silence...

Et plus haut ; la lumière...

Et son rayonnement diffus sur la mort – la faim et le sang...

 

 

Au cœur (et autour) des arènes du monde...

Des cris et de la férocité...

L'obscurité des jeux et des spectateurs...

Et plus haut ; et plus loin ; et au-dedans ; et partout aussi (bien sûr) – la lumière – la tendresse et la paix – que chacun cherche et ignore...

 

*

 

Voir encore...

La parole creuser...

L'écume écartée (très provisoirement)...

Le silence millénaire...

Et cette lumière vivante...

Dans cet au-dedans (si) indéfinissable...

 

 

Aux lisières de la nuit...

Cette chair chargée de sang...

Ces longs convois de visages...

Remontant (essayant de remonter) le temps...

Essayant de quitter le monde...

Avec impatience et acharnement...

Le cœur craintif (toujours aussi craintif)...

Le cri déchirant...

Sur cette route étrange et interminable....

 

 

Le visage sévère...

Offrant la parole (et, peut-être – de temps à autre, un peu de vérité)...

Mais refusant la plainte et le commentaire...

Évitant les cercles où fleurissent (presque toujours) le bavardage et le superflu...

 

 

Infatigable pèlerin du réel (ou du rêve – peut-être – qui peut savoir)...

Au murmure insaisissable...

Au cœur (toujours) amoureux du monde...

Sur cette route incroyablement – infiniment – modulable...

Au fil des existences...

Mort après mort...

Au fil des morts...

Vie après vie...

Le même voyage...

Ne cessant de franchir (sans même s'en douter) toutes les bornes du temps...

 

 

A travers la fenêtre ; la forêt...

Et l'oiseau au creux de la main...

Le cœur gorgé de ciel et de chant...

Transporté(s) par le vent...

Avec tous les rêves du monde...

 

 

Au milieu de tant d'offenses et d'atrocités...

Au milieu de tant d'ignorance et d'infirmités...

La chair déchirée...

Le cœur bouleversé...

L'esprit épouvanté...

L'âme horrifiée...

Et ce qui sait ; (presque) jamais déconcerté par le monde tel qu'il est...

 

*

 

Et si le monde n'était que le monde...

Et s'il n'était qu'un rêve ; qu'un amas de poussière...

Que seraient donc nos vies...

 

 

Sans rien amasser...

Sans rien écarter...

Sans rien vouloir...

Sans rien décider...

Passant sans raison du sommeil à l’œil qui voit...

Passant sans raison de la lumière à la pénombre...

Allant ; allant ; ne cessant jamais d'aller...

Poussé(s) par les vents...

 

 

Arpentant cet espace sans rive...

Voyageant sous l’œil immobile...

 

 

Sans autre patrie que le silence...

Sans autre royaume que la lumière...

Sans autre règne que l'Amour...

En dépit de ce que l'on vit...

En dépit de ce que l'on voit...

 

 

Dans ce monde de cendres et de poussière...

Des destins aux prises avec le feu et la terre...

Comme coincé(s) entre la possibilité de l'étreinte et la faim...

Et éclairé(s) par un peu de lumière...

 

 

Tout ondoyant...

Tout glissant (peu à peu)...

Tout se transformant...

Dans cette absence du monde...

 

 

Ces existences passablement douloureuses...

Accablées et accablantes...

Chahutées et chahutant...

Encombrées et encombrantes...

En dépit de leur inconsistance...

En dépit de leur irréalité...

 

 

Le soleil et l'aventure...

Au fond des yeux de l'homme...

Ce besoin d'ailleurs...

Cet appel de la lumière et du lointain...

De cercle en cercle ; jusqu'à l'intérieur...

 

*

 

Vies invisibles...

A l'écart et dans les interstices du monde (humain) – si étroit – si invasif – si grossier...

Le seul que connaissent les hommes...

Le seul qu'ils puissent imaginer...

Bâtissant ; édifiant ; inventant...

Sans rien voir de la pluralité de ce monde...

 

 

Paroles des lisières...

Le cœur (à peu près) apaisé...

L'âme presque sans effroi...

Du lieu de l'exil...

Là où s'offrent le silence et la lumière...

 

Comme du sable...

Le monde ; les choses ; les destins ; les visages ; la parole...

La vie ; les rêves ; la mort...

Ce que nous voyons...

Ce que nous croyons...

Ce que nous inventons...

Ce que nous bâtissons...

Ce que nous fabriquons...

Ce qui nous effraye...

Ce qui suscite le désir...

Ce que nous sommes...

Ce qui nous traverse...

Ce que nous traversons...

Si indéfinissable ; si impalpable...

Pure irréalité – en somme...

 

 

Quelques mots...

Aussi inutiles – absurdes – inconséquents – que le reste...

Et que la lumière laisse pourtant advenir...

Pour le plaisir du jeu – du geste – de l'apparition...

 

 

Ici...

Sans entrave...

Penché sur notre besogne quotidienne...

Au milieu des arbres et des mots...

 

 

Si sensible à ce qui nous absente...

 

 

Dieu pour seule impatience. Et encore...

 

 

Des paroles et des gestes

Le cœur simple...

Sans emblème ; sans intention...

Et des pas aussi (quelques pas)...

Sans bagage ; sans destination...

Pas grand-chose – en vérité...

Et aussi dérisoire que le reste (bien sûr)...

 

10 octobre 2023

Carnet n°299 Au jour le jour

Septembre 2023

L'écart et le désir du monde...

Et ce chemin ; et cette voix – qui nous empruntent ; et l'impossibilité du retour ; et l'impossibilité de l'autrement...

Vers le nord ; le grand large – peut-être...

Hors de l'histoire qui se déroule...

Entre la feuille et l'arbre ; entre le feutre et la pierre ; les pas – les lignes ; et tout ce qui nous précède ; et tout ce que l'on ne voit pas...

La tristesse – les mille désastres ; ce qui crève ; et l'impuissance de nos larmes par-dessus...

Et le bleu encore ; et le bleu toujours ; ce à quoi l'on aspire – invariablement (que l'on soit ou non affranchi des volontés personnelles)...

Ce qui cherche à s'atteindre ; à se retrouver ; dans l'effacement des frontières ; dans l’effacement de la distinction ; à travers le trésor mille fois entrevu ; déjà – au fond de l'âme...

Avec rien derrière ; et l'inconnu devant soi...

 

 

Nous éloignant de toutes les absences...

Qu'importe l'éternité et l'existence des Autres...

Qu'importe les promesses du réseau...

Inévitablement ; nous laissant congédier...

Nous détournant de ce qui (nous) détourne...

Vers l'exil des pas – des murs – des solitudes...

Dans l'intimité de ce qui nous ébranle ; de ce qui nous explore ; de ce qui nous fait exploser ; de ce qui nous fait disparaître...

Avec, à nos pieds, ces éclats de miroir et d'identité...

Et sans moquerie – sans épaisseur – sans surprise – ce sourire face au vide rétabli...

Comme une trouée de lumière dans la brume édifiée [et que le monde solidifie ; et dont chaque geste (humain) renforce la consistance]...

Une terre – une matière ; et de l'ineffable ; à la découpe ; liquidés à bas prix pour la gloire de quelques-uns ; au profit de personne...

Et en attendant la fin – l'inévitable déclin – l'ultime danse des choses – peut-être – ce que l'on aperçoit aujourd'hui ; les derniers tours du monde et du temps avant la grande braderie (qui a déjà commencé) ; avant la grande liquidation – la grande métamorphose qui s'annonce...

 

*

 

A pieds joints sur l'évidence...

Le sans nom ; déjà là ; et qui s'enfonce (encore) plus profondément...

A la manière d'un royaume sous la neige du monde ; et sous les confettis colorés des hommes...

Sans rien saisir des lois ; et de la lumière...

Sans rien savoir (sans rien même deviner) de notre (véritable) visage...

Au service – seulement – de ce qui est là ; de ce que l'on porte ; de ce qui nous habite ; sans même nous en douter...

 

 

Le jour précipité ; au cœur de l'infime...

Comme des vibrations ; un rythme – une cadence ; une ouverture – une perspective – peut-être...

A flux tendu ; à travers les failles et les interstices ; à travers toutes les faiblesses...

On devine ; on ne sait pas ; on n'en sait rien ; qui pourrait donc voir (et décrypter) l'invisible ; à qui pourrait être donné ce privilège...

 

 

L'aube et le crépuscule ; d'un même élan ; dans le même tournis...

Quelque chose de l'immobilité dans le mouvement ; et l'inverse aussi (évidemment)...

Presque imperceptible tant que rien n'a fait silence ; au-dedans...

 

 

Le cœur affaibli ; comme épinglé par ceux qui rêvent d'habiter la lune et de collectionner les étoiles...

Percé de toutes parts ; criblé de flèches enflammées...

En dépit de ceux qui dansent (qui continuent de danser) – les chaînes aux pieds – autour du feu – pour célébrer la vie et l'univers...

Et lentement – l'entièreté de la surface que l'on recouvre de laideur et d'infamie...

Avec des histoires plein les yeux ; et que les lèvres se mettent à raconter...

Avec en guise de médaille ; en guise de tatouage ; les épreuves du monde qui marquent la chair et les esprits...

Soulignant cette arrogance (naturelle) de l'homme (nourrie par sa longue lutte pour la survie et la domination) qui s'imagine libre et brave alors que son cœur et sa langue – que ses mains et ses pieds – sont mus par l'invisible au gré des rencontres entre la lumière et l'obscurité ; sans savoir que tous les fils sont emmêlés à ceux de la danse – à ceux de la trame ; à ceux de la nasse ; et que nul ne peut s'en extraire ; et que nul ne peut y échapper...

Indistinctement ; l'espace et les créatures terrestres ; et tous les yeux prisonniers du même angle mort...

 

*

 

A travers les fureurs et les hécatombes ; les bras soulevés par la peur...

Les reins surchargés ; sur lesquels on entasse tous les objets du monde...

Et ça avance – cahin-caha – au milieu des champs de bataille – manquant de se disloquer – à chaque pas ; et de faire tomber le lourd chargement...

Sans explication ; parmi le long défilé des têtes qui passent ; qui émergent puis qui tombent et disparaissent...

Sur le territoire oublié où le temps file et appelle la mort...

Et la faim crispée dans le sang qui pousse au crime et réduit l'âme à une sorte de bête fauve (et furieuse) qui tente de briser (en vain) les barreaux de sa cage...

 

 

L'air irrespirable du monde...

Vidant le ciel de son essence ; de sa lumière...

Des choses pâles ; des âmes exsangues...

Et le rouge qui nourrit (qui continue de nourrir) la terre ; et le noir que déversent (que continuent de déverser) les cœurs...

Une longue suite de peurs ; puis, des pierres tombales alignées...

Ce qui ressemble à notre histoire ; trait pour trait – notre visage ; notre destin...

Le bleu si lointain ; et même plus de larmes pour pleurer...

 

 

Quelque chose que l'on attend ; et qui tarde ; déjà là – pourtant ; si imperceptible par le cœur (et les yeux) des vivants...

Comme une lumière liée à notre manière de vivre – de respirer – d'entrer en relation avec le reste...

Parfois lueur – parfois étincelle – candélabre (plus rarement) dans la nuit (continue) du monde et de l'âme...

Ce qui se voit – ce que certains voient – comme un nez au milieu de la figure...

 

 

Là où l'autorité s'éclipse ; la joie comme un feu qui crépite...

Les lois arrachées à mains nues ; sur la demande du plus insistant...

Comme une évidence ; l'espace à partager ; les frontières piétinées par la danse...

Relié(s) ; sans autre obstacle – sans autre muraille – que ses (propres) absences...

 

 

Le feutre qui glisse ; le feutre qui danse...

Entre la joie et l'effacement ; sur le désespoir et l'attente ; sans rien espérer ni du monde – ni de ceux qui serrent les dents (ou les poings au fond de leurs poches)...

Apôtre de l'impossible et de l'insolence...

A l'intention de ceux qui parcourent (et cartographient) le réel et l'existence en s'abandonnant à ce qui les excite – à ce qui les éclaire – à ce qui les enflamme...

Funambule sans miroir ; au milieu du vide ; au milieu des vents ; au milieu des siens ; seul – sans personne (évidemment)...

 

 

L'errance encore ; dans ce repli du ciel descendu...

A la lumière des étoiles ; et en silence...

Les mains tendues ; sans impatience...

L'être ; en dehors des rails...

Au grand dam des chiffres (et des statisticiens) ; au grand dam de ceux qui assassinent l'aventure...

Gravé sur la plaque ; le sans nom...

Sous le règne de l'invisible qui se gausse ; et qui s'en fout ; quand bien même remuerait-on la terre et le ciel pour le découvrir ; et vivre dans son intimité...

Pas plus que de la neige qui brille – et qui fond – sous le soleil...

Dans les pas de l'éphémère ; le socle du monde balancé derrière soi...

Et, au loin, ce qui frappe ; ce qui assomme ; la catastrophe à laquelle on échappe...

 

*

 

Dans la lumière ; l'équilibre des ombres ; le fil du temps cassé net ; et les pas qui cherchent l'espace ; ce qu'il reste lorsque tout fusionne ; lorsque tout s'efface...

Le cycle du feu ; puis le vent qui éparpille les cendres ; puis l'eau qui réapparaît ; et dans laquelle naîtra le nouveau monde qui enfantera les générations nouvelles qui s'élanceront avec une énergie vierge (et incandescente)...

Jusqu'à la fin des temps ; et cet intervalle de vide nécessaire pour que tout puisse recommencer d'une autre manière...

Dans cette perpétuelle respiration ; les existences – toutes les existences ; entrevoyant à travers le souffle – chaque instant – l'implacable déroulement de l'histoire – le cours inéluctable des choses ; de vie en vie – de monde en monde – sans que rien ne puisse s'y opposer...

 

 

En aveugle esseulé ; l'irréfutable...

Parmi nous ; le souffle creusé par l'angoisse...

Le cœur en détresse ; comme une absence...

Entouré(s) de murs infranchissables ; à la manière d'une citadelle...

Et nous ; sans perspective obsidionale...

L'essence du monde ; et l'écume tragique bien en peine d'échapper à son destin...

Voué au miroir et au manque ; et à découvrir – ici et là (presque par hasard) quelques éclats de vérité – sans jamais pouvoir réunir toutes les pièces du puzzle...

La risée des Dieux – peut-être ; la risée des Dieux – sans doute ; sur ces rives où la nuit s'est installée...

 

 

Le cœur (vaguement) nimbé de bleu...

La matière – l'épaisseur ; et la lumière en filigrane...

Des ombres clouées au rêve ; et vouées à la possibilité céleste – seulement...

L'ignorance et la barbarie ; à l'intérieur ; projetées sur le monde ; à la manière d'une exhibition – d'un spectacle ; comme un grand cirque ; une foire d'empoigne...

Suivi(s) (presque) aussitôt par les blessures – la douleur – les peines et les pleurs ; jusqu'à l'autre extrémité de l'âme et de la terre...

L'enfance chahutée ; et, peu à peu, désinvestie ; et dans les têtes – plus qu'un rêve d'innocence ; de plus en plus lointain ; de plus en plus abstrait ; un éden disparu – en quelque sorte – devenu introuvable ici-bas – inaccessible aux cœurs tels qu'ils sont devenus...

Et le monde allant vers les os et les fantômes ; à travers le chant et la fatigue des hommes et des bêtes...

La vie éprouvée ; un peu de sable – un peu de sang – un semblant d'existence ; un peu d'éternité...

La ronde funeste des cœurs qui tournent – dans tous les sens – autour de l'abîme et du bleu...

 

*

 

L'espace redessiné par l'esprit...

De plus en plus vide ; comme le monde – l'invisible ; et que le regard continue de creuser...

Comme une présence qui s'ouvre...

Avec, chaque jour, un peu plus de rien (qui éclipse tous les précédents – et qui continue leur œuvre néanmoins) ; jusqu'au règne (absolu) de la lumière...

 

 

Un peu de bleu sur l'écume (sur l'écume blanche) qui feint (qui a toujours feint) l'allégresse et la liberté ; et qui a toujours confondu l'exubérance de la séparation avec l'ivresse de l'essence et la dissolution des contours ; et à laquelle il faudrait offrir un cœur et des yeux (ouverts) pour commencer à voir – à sentir et à comprendre (un peu)...

 

 

Des hurlements ; en face...

Des larmes dans le silence...

Ce qui se tient là ; en déséquilibre (d'une manière affreusement asymétrique)...

Ni jour – ni visage ; l'ombre tremblante de l'enfance...

 

 

Les lèvres trempées dans les hautes eaux de la terre ; miroir des Dieux...

Et le plus funeste à venir...

Dans la perspective de l'horizon naufragé...

Du sable et de la nuit ; sans un seul oiseau de passage ; sans une seule bête rescapée...

Aveuglément ; plongé(s) dans la vitesse et le progrès ; de manière si profonde – si abrupte – si violente – que tout s'inverse – que tout s'empale dans la chair – que tout se transforme en image – en abstraction – que l'esprit déroule (à sa guise) dans la durée...

Existences et pensées vides où ne se reflète – en creux – que le visage livide (et fantomatique) de nos inventions...

La terre saccagée ; négligée – oubliée ; comme tous ceux qui l'ont, un jour, habitée...

Vivant – survivant (à peine) – et mourant – en écrasant le peu qui reste ; sans jamais avoir vu (ni même imaginé) le déploiement (magistral) du bleu...

Seulement une (affreuse) couronne de papier sur toutes ces têtes têtues qui se pavanent dans la plus parfaite indifférence au reste ; sans un seul regard (sans la moindre attention) – ni pour le sol – ni pour le ciel...

L'invention de l'enfer dans lequel nous vivons...

 

 

Tant de pierres portées par les bêtes...

Et tant de têtes tombées par l'épée...

Des éboulis et des amas de chair ; l'empire de l'homme ; sans conteste – le royaume du pire...

L'ivresse de la main agentive – du désir qui se projette – du pouvoir qui s'incarne – élargissant la plaie – aggravant la douleur – intensifiant les cris – déployant sur la terre entière le mythe de la civilisation qui feint d'ignorer son absurdité et sa barbarie...

L'affirmation de soi et la soif de puissance ; et cette (absolue) tyrannie de l'extension – dans la tête de tous les conquérants (petits et grands – illustres et anonymes) ; et l'origine du mal dans le cœur des Autres – de ceux qui nous font face – de ceux qui ne nous ressemblent pas ; et que notre ardeur – et notre influence – altèrent – éradiquent – anéantissent ; fort heureusement...

Comme plongé(s) dans cette longue nuit qui jamais ne verra l'aurore ; des esprits et des âmes piégés dans l'épaisseur et l'opacité...

 

 

Et le geste ; et le cœur – qui creusent l'âme – l'Autre – le monde – la matière et l'esprit ; toutes les géographies – le visible et l'invisible – le grossier et l'indicible – le mouvement et l'immobilité ; jusqu'à l'effacement ; jusqu'au plus rien ; jusqu'au vide ; jusqu'au (juste) retour de l'infini qui pourra (enfin) reprendre sa place (et son rôle) ; jusqu'au parfait déploiement de l'espace ; jusqu'au complet rétablissement de l'intelligence et de la sensibilité ; jusqu'à ce qu'il n'y ait plus personne (ni visage – ni voix) pour inventer des mythes – raconter des histoires – s'approprier le monde...

 

*

 

La compréhension pâle et plate ; comme le corps ; comme le monde ; parfaitement ternes – éteints – bidimensionnels...

Et le regard qui leur offre leur relief – leur couleur – leur éclat...

Un peu de lumière sur les paysages que nous sommes tous (au fond)...

 

 

Saurait-on dire ce qu'est le silence ; ce qu'est le regard ; et ce qu'ils procurent ; et ce qu'ils soustraient ;

Et comment décrire les visages et le temps – l'Autre – le monde et l'Absolu ; ce que nous traversons ; ce qui nous échoit ; ce que nous sommes...

Dans le désordre et la confusion ; des fragments de ce que l'on perçoit ; à l'image du cœur versatile et de la main qui se pose devant elle ; et qui sentent que quelque chose existe – un monde, peut-être, au-dehors et en soi (qu'il nous appartient de découvrir) ; et qui apprennent peu à peu (au fil des expériences – à mesure que la sensibilité s'aiguise) à faire disparaître la frontière qui semble les séparer...

 

 

La voix – de plus en plus – basse ; la bouche – de plus en plus – taiseuse...

Le corps – comme l'âme – de plus en plus immobile...

Et le monde – de plus en plus – transparent...

Quoi d'autre que l'espace ; que le vide – que le centre – que la tendresse et la lumière – que nous avons déjà atteints ; sans rien faire – sans même bouger...

 

 

Grassement offerts ; le destin et le dénuement...

Et l'intervalle sans possession – sous le règne tantôt du cœur – tantôt du sommeil...

Et le parfum (enivrant) de la chair vouée à la putréfaction...

Dans cette lumière qui caresse le visage ; et qui éclaire l'âme – quelques fois...

La solitude constellée de petits riens...

Dérisoire et vertigineux ; le poids de l'existence...

 

 

Dans la démesure du temps ; le royaume du sang et l'énigme de ce qui se joue...

La folie monstrueuse ; à la fois chimère et malédiction...

Face aux déconvenues et à la férocité...

Rien qui n'incite à la tendresse ; à répliquer plutôt – comme sur la scène d'un théâtre d'ombres...

Des surprises et des retournements jusqu'au dénouement de la pièce – jusqu'à la fin du spectacle...

Et l'âme triste et sans souffle ; à la fin [après que le (grand) régisseur a baissé le rideau]...

Avec le ciel comme seul spectateur ; et son silence comme seuls applaudissements...

 

 

La buée de l'Autre ; sa parole – comme une brume intraduisible...

Comme une plongée dans les eaux (assez troubles) du monde...

Les mâchoires serrées pour conserver intact le cri ; cette rage qui fait loi chez les hommes (et, plus encore, chez les assassins)...

Sans même que soit posée la question du vide – du monde – de l'altérité...

Mâchant – et remâchant – (de manière mécanique) cette chair inerte et odorante pendant que les jours (et les saisons) passent ; (assez) inutilement (à vrai dire) ; avec cet affreux rictus – cette sorte de grimace résignée – qui déforme les lèvres épaisses – ignares et grasses...

 

*

 

« Entre » ; porteur, peut-être, de toutes les vérité du monde ; le plus essentiel (sans doute) de cette expérience terrestre...

 

 

A même le ciel ; l'existence installée...

A chercher le jour et la lumière ; déjà présents...

A chercher la tendresse au-dehors alors qu'elle a été assez maladroitement* enfouie au fond de l'âme par des mains malicieuses...

* à dessein – évidemment...

Trop enfoncé(e)(s) dans la matière – peut-être – pour comprendre (et réaliser)...

De la fumée ; un passe-temps ; tous ces gestes sans autre utilité que celle d'emprunter des routes propédeutiques – d'initier un parcours préalable qui, un jour – au détour d'un chemin, pointera vers le centre – à l'intérieur ; ainsi commencera le (véritable) voyage qui nous mènera – après une marche plus ou moins longue* – jusqu'au royaume...

* au cours de laquelle il faudra se débarrasser de tout superflu...

 

 

Sans solution ; le corps – l'esprit...

La matière épuisée ; l'invisible négligé...

Qu'importe notre manière de faire face à l'usure et au merveilleux...

Le sentiment (incurable) du sacrifice ; et des limites trop fréquemment ressenties...

En ce monde ; ces rives et, parfois, cette innocence trop intensément investi(e)(s)...

Comme relégué(s) (en dépit de tous nos efforts) à la périphérie de tous les centres...

L'haleine et le geste (vaguement) saupoudrés d'un peu de lumière...

Le regard (infiniment) triste – dans ce jardin aux allures si terrestres – sur ces destins si provisoires...

 

 

Ressuscitée – sous les paupières – la clarté...

Hors du cercle des songes et des (communes) divagations...

Assez égaré (en vérité) ; sans repère précis ; et, de manière (très) concrète, tournant en rond...

Avec sur les lèvres – le givre des visages ; et les pas englués dans l'épaisseur et le froid ; en plein hiver...

Enfoncé(s) dans la neige – jusqu'au cou ; jusqu'à hauteur d'âme ; au milieu des Autres qui sourient (un peu bêtement ou, parfois, un peu béatement) en s'imaginant vivre sous une bonne étoile ; heureux du minuscule carré de ciel au-dessus de leur tête qu'ils s'obstinent, chaque jour, à repeindre aux couleurs (changeantes) de l'espérance...

 

 

Rien jamais d'offert ; sans la nécessité de se dessaisir – de se débarrasser des scories du cœur – de l'esprit – de la chair – des amas superflus qui encombrent (et étouffent) leur support...

Créatures (pauvres créatures) du monde aux yeux (parfois) sages – aux yeux (parfois) fous – remplissant la blessure de leurs jeux et de leur substance – se livrant à mille rituels – obéissant à mille croyances – à seule fin (s'imaginent-elles) de réduire la distance avec le ciel – avec Dieu ou la providence...

En plein rêve ; en plein sommeil ; et le destin déjà qui s'achève ; et l'âme, au dernier souffle, (passablement) mélancolique...

 

*

 

En pointillé – le voyage...

(Presque) sans jamais croire celui qui parle depuis le dehors...

Sous la lumière blafarde de ce qu'il a appris ; et de ce que l'on enseigne – sans (véritable) expérience du propos...

Trop extérieur – trop à côté – en quelque sorte ; la parole si peu juste ; l'âme si peu engagée ; alors que les circonstances du monde sont si éloquentes...

Le regard des cœurs taiseux ; et le rayonnement des objets ; et ce que dessinent les ombres...

Sans s'encombrer des jeux de ceux qu'ignore l'esprit...

Rien ni personne (bien sûr) ; et le besoin pourtant si farouche (si impératif) de découvrir son identité (véritable) ; et la lignée – la longue lignée ; et la famille (la grande famille) – auxquelles on appartient...

 

 

Des cris ; des effacements ; face au miroir...

Quelque chose qui jaillit ; et quelque chose qui disparaît ; par bribes...

La silhouette de l'âme dont les contours, peu à peu, apparaissent – se dessinent – s'étoffent ; le dedans en creux – en quelque sorte ; dans les interstices laissés par le monde...

 

 

(Pauvres) pénitents peinant sur la pierre ; gravitant autour de la même croix – accablés par le poids du péché ; agitant à tout va leur crécelle ou leur crucifix...

S'enfonçant dans le sillon de la souffrance creusé par leurs (illustres) aînés ; infatigables apôtres de la pauvreté et de la mortification ; chantres du paradis et du pardon tentant de convertir le monde et leur prochain – d'affermir leur foi et de faire advenir ici-bas les lois du ciel à seule fin d'échapper au châtiment divin...

 

 

Sans Graal – sans épopée – sans disciple (sans même le moindre compagnonnage)...

Seul avec le plus secret ; et le plus corrosif ; la connaissance tapie au fond de l'âme...

Face au ciel – face à ce qui se tient devant soi ; les yeux baissés ; la présence (si intensément) rayonnante quelque part dans ses tréfonds (et qui, parfois, irradie jusqu'au-dehors)...

Le visage tourné tantôt vers l'Autre – tantôt vers l'abîme ; dont les frontières, si souvent, se confondent...

Sous le ruissellement continuel de la source qui parvient (un peu) à adoucir l'existence de ceux qui sont condamnés à vivre (et à s'épanouir) au milieu des ombres – au milieu des rebuts – au milieu des pièges et des plaies à vif...

La bouche muette (toujours muette) ; de trop de douleurs ; et sans mot dire face à l'immensité et à l'ordre (assez convainquant) de ce monde...

Se découvrant là ; étrangement au cœur de toutes ces peines et de toutes ces étreintes...

Toutes les créatures – au même titre que Dieu ; de part et d'autre ; (à peu près) partout pour ainsi dire ; les uns bruyants et (Ô combien) saisissables et l'Autre demeurant invisible et silencieux au milieu de tous ceux qui crient (ou dénoncent) son absence*...

* son indifférence ou ses carences...

 

 

Un suaire (un peu suranné) sur toutes les lois et toutes les théories...

L'esprit et la tendresse plutôt que le mythe et l'hécatombe...

L'abandon plutôt que l'assouvissement du désir (et ses innombrables prolongements)...

Laissant l'Autre – l'homme – le monde – sillonner l'écume de long en large ; tourner en rond sans percevoir ni le ciel – ni la direction...

Au cœur du vide – de l'essentiel – déjà ; auprès des âmes et des choses ; aux confins du visible et de l'ineffable...

 

*

 

A chaque instant ; quelque chose de traversé...

Comme une flèche ; la pointe de l'esprit...

Le monde comme il va ; la vie comme elle vient...

Entre le silence et l'intensité...

Un feu et des étincelles nés des cendres de l'instant précédent...

La silhouette qui disparaît, peu à peu, dans les paysages ; après la dissolution du visage et du nom...

 

 

Le geste aussi blanc que la feuille...

Porteurs d'un peu de silence ; d'un peu de lumière – parfois...

Ce qui s'offre ; le cœur naturel et l'esprit poétique ; cette manière (si singulière) d'être au monde...

L’œil ouvert ; et l'âme obéissante et sans sommeil...

Invariablement penché sur l'ouvrage du jour...

 

 

Corollaire du dehors ; la multitude agitée...

Comme contaminée par l'inquiétude du monde et son désir (singulier) d'aventure ; et niant (presque toujours) l'effroi et la frénésie – l'ignorance et la blessure...

A coups de têtes et de répliques (seulement)...

Un peu de soleil ; et qu'importe le proche ; et qu'importe le merveilleux ; tant que persistera dans l'esprit la possibilité de l'après ; la possibilité de l'ailleurs – toutes les conjugaisons (imaginables) d'un autrement...

 

 

Le souffle dissipé ; le souffle réincarné...

Célébrant le ciel et le secret ; la lumière et ce qui se cache (à dessein – bien sûr)...

Ni totalement satisfait(s) ; ni totalement accablé(s)...

Comme écartelé(s) entre l'ordre (la surface) et la profondeur – le fantasque...

Voué(s) – en quelque sorte – à recommencer (inlassablement) sans (réellement) comprendre l'esprit – les lieux et la récurrence...

Abandonnant leur cœur à des bras trop étroits ; ballotté(s) entre l'espace (ses possibilités) – les promesses de ce monde et l'envergure (très limitée) de l'homme...

 

 

Fuyant le nombre et l'histoire...

L'âme attelée aux vents ; se laissant mener vers l'inconnu ; l'impensé ; l'improbable ; le point de non-retour...

Sans défi – sans enjeu ; sans rien gager de soi ; sans engager le monde...

Désertant l'épaisseur et la gravité...

Se plaisant à goûter le bleu dissimulé au cœur des visages et des choses...

Laissant la place à l'errance ; s'abandonnant aux forces invisibles ; malgré notre (inconditionnel) penchant pour l'immobilité sage...

Disposé à l'effacement et au règne de la plus grande subjectivité ; qu'importe ce qui nous fait face ; qu'importe les moqueries – les grimaces et les sourires en coin...

 

 

S'agitant dans leur gangue étroite ; essayant même de danser ou (pire) de s'échapper (à la moindre occasion) ; comme si la liberté consistait à s'extraire (ou à oublier) ; alors qu'elle trouve les sages parfaitement tranquilles – immergés et consentants...

 

*

 

Véritablement ; l'être...

Le blanc effacé pour laisser place à la couleur...

Le monde trop pâle (enfin) éclairé par la lumière...

Sans rien définir ; sans rien délimiter...

Dans le désordre – l'abondance et le foisonnement (qui dissimulent – presque parfaitement – le vide)...

Le fond de l'indistinction par-dessous ce qui crépite et circule ; à travers la danse des éléments...

Le dehors qui tourne autour du dedans ; là où se tient l’œil-maître du mouvement...

 

 

Le monde ; rien – comme volatilisé...

Emporté par les veines ; avec le sang...

Circulant dans le vivre et le vivant...

Traces de poussière (fugaces) jusqu'au dernier souffle ; et après aussi (bien sûr)...

Des corps – des yeux – des âmes ; le visible et l'invisible aspirés et recrachés par le regard ; comme tous les paysages du monde...

La vie qui vient ; la vie qui va ; et tout qui s'arrête ; et tout qui reprend ; et tout qui recommence et continue...

 

 

Envoûté par le réel ; ses profondeurs – ses replis et ses recoins...

Les rails pulvérisés; et jetés contre les fantômes...

En roue libre (à présent) ; en mesure (enfin) d'échapper au monde – aux hommes – aux lois...

Seul ; et sans autre recours que soi (et ce qui est porté au-dedans)...

Allant au-delà des horizons où s'entassent les carcasses ; où s'arrêtent les yeux...

Les vertèbres (parfaitement) alignées sur les étoiles et les pierres du chemin...

Se laissant aller à la dérive entre les bords (inimaginables) de l'immensité...

S'abandonnant à la surprise et à l'émerveillement...

La chair (peu à peu) limée par l'imprévu...

L'âme aguerrie et sensible ; vers le centre et l'essentiel – assurément...

 

 

Et, de plus en plus, cette folle envie de fête silencieuse qui nécessiterait de vivre au-delà du périmètre ; de renverser les tables et les cartes du territoire ; de faire sauter les postures et les points cardinaux ; de faire table rase – en quelque sorte – afin de s'aboucher avec toutes les âmes dénuées de parole [mais pourvues de langage – (encore) incompréhensible par les hommes]...

Le pied (et le poids – un peu lourd – du secret) posé(s) sur toutes les têtes prétentieuses qui continuent à dénier l'Autre (le grand Autre) dans son existence et ses droits ; et dont elles sont (pourtant) le prolongement ; et sans lequel elles ne pourraient vivre...

Bien décidé – à mesure de l'éloignement – à mesure du grand bouleversement – d'envoyer valser les plaintes et les (absurdes) (r)appels à la raison ; pas dupe du grand manège ; pas berné par les ruses et les subterfuges...

Heureux dans la compagnie des humbles – au milieu des rebuts et des sans-voix ; le cœur sensible à leurs vibrations ; sans aucun souci des doigts pointés et du qu'en-dira-t-on...

 

 

Méthodiquement ; la danse ; (presque) le tournis...

Dans la résonance des pierres ; le sel de l'âme...

La marche qui octroie et soustrait ; sous des yeux moqueurs et incrédules ; les (incessantes) transformations de la perspective...

 

*

 

Le cœur et les yeux clos et infirmes ; comme estropiés par la proximité des hommes – du monde...

Par toutes ces ombres envahissantes – qui avancent (toujours) en nombre ; à la manière d'une armée immense ; face à la lumière ; face à l'innocence ; face à ce qui pourrait les détourner de leur tâche ; face à toutes les autres possibilités...

Tout ; happé(s) par le plus commun ; ce que l'on aimerait dire ; et l'interrogation des âmes...

Qu'importe que la parole soit née du silence ; et qu'elle puisse (parfois) se transformer en chant (presque) sacré...

Avec (bien sûr) quelque chose d'immobile dans ce qui résonne ; et quelque chose de l'immensité dans le plus infime...

Ignorant qu'à terme, la multitude sera réduite au seul [sans compter l'incommunicabilité et la solitude de toutes les créatures – de tous les (bons petits) soldats]...

Et ce goût – inaltérable – pour le silence et la tendresse – pour la subjectivité (naturelle) – qui nous sauvera (un jour) de cette triste (et misérable) uniformité...

 

 

Le cœur malmené par cette permanente façon d'invoquer le monde ; de le convoquer à tout propos ; à tout bout de champ...

L'air qui vibre – à travers le jour – soudain vicié par cette référence ; par cette intrusion...

Et les âmes chargées de peines et de paroles ; blessées – défaites – silencieuses – jusqu'à leur dernier souffle...

Contraint(e)(s) de traverser (avant la mort) ce lieu où l'on perd pied ; ce lieu où l'on défaille ; tremblant(e)(s) [tout(e)(s) tremblant(e)(s)] devant ce qui nous quitte ; devant ce qui se présente...

 

 

La danse féroce des créatures animées par la peur et la faim ; et troublée(s) (de temps à autre) par quelques éclairs d'intelligence...

Comme des trouées de lumière dans l'épaisseur sombre et opaque...

Un (minuscule) pas de côté ; les linéaments d'une dérive – peut-être...

A prédire (avec tant de facilité) le sort du monde (inéluctablement) voué à la récurrence des cycles ; aux catastrophes et aux hécatombes ; à moins d'un grand bouleversement que l'histoire opère déjà...

Avec des tremblements sur la pierre et des yeux hagards ; et des âmes perdues...

A travers ce basculement ; emportés (inévitablement) vers l'en-bas ; sans que rien (ni personne) ne puisse s'y opposer...

 

 

Comme un chant silencieux au fond du crâne...

Reflet impartageable du vide et de la liberté ; laissant l'écho se répercuter en contrebas – contre les grilles grises de notre cachot (commun)...

Une existence sans rituel – sans prière – sans sortilège ; aussi naturelle que possible ; l'individualité sur le point de se dissoudre – de s'effacer ; et de s'offrir au reste – à travers un détachement du corps et de l'âme qui apprennent (peu à peu) à se fondre dans l'invisible et la matière ; qui regagnent (progressivement) leur juste place (celle qu'ils n'ont pourtant, l'un et l'autre, quittée que de manière apparente)...

 

*

 

L'infime et l'immensité ; face à face – l'un dans l'autre ; puis, un jour, la rencontre ajournée (comme suspendue)...

Et, à la place, le goutte à goutte ; comme une très longue (et très lente) plongée dans le gouffre...

L'esprit parfaitement engagé dans la chair (sans la moindre explication) ; et qui se frotte (et qui apprend à se frotter) aux parois du vide et du réel ; ce que semble être le monde ; en plus de la multitude...

Et la tête si capricieuse – si défaillante – si infidèle – qui ne se souvient ni du premier visage – ni de tous ceux qui lui ont succédé...

A vivre un instant – une existence ; à vivre pour toujours ; comme si le temps (et le voyage) n'existai(en)t pas...

 

 

Les larmes ; sur le même trajet que la sueur ; de l'âme vers la chair ; de la chair vers la peau ; de la peau vers le monde ; nourrissant la terre, peut-être, des plus invisibles aspirations des bêtes et des hommes...

L'esprit très près des yeux devinant quelques fois les étreintes discrètes (et délicates) du secret et de la matière...

Et avec, de temps à autre, un rire pour se rappeler que nous ne sommes pas réduits, en ce bas monde, au labeur et au tombeau ; qu'il existe aussi un ciel qui, parfois, se laisse entrevoir...

 

 

A pas comptés ; à tourner en rond ; depuis tant de siècles – depuis tant de millénaires ; et puis, soudain, l'emballement et la furie ; le règne du désir et de la vitesse pour le (plus grand) malheur du monde...

Dans chaque œil ; le prix – la proie ; le reflet de ce qui brille ; dans une forme d'aveuglement collectif – primitif et primesautier – totalement généralisé – totalement incontrôlable...

Et la multitude attelée à la tâche ; édifiant – bâtissant – agrandissant – développant ; déployant son ardeur et son imaginaire au profit de sa gloire (jusqu'à la démesure) ; à l'image, sans doute, de son architecture mentale ; œuvrant dans une sorte d’éblouissement obscur...

Et ainsi a-t-on précipité l'histoire – et, avec elle, toutes les créatures de ce monde – dans le piège de l'essor et de la complexification ; sous le diktat de la domination humaine...

Comme soumis aux caprices d'une enfance tardive – fébrile et orgueilleuse ; poussant toutes les têtes à une étourdissante et funeste surenchère ; se taillant (en vérité) un scalp pour l'avenir ; dressant (sans même s'en rendre compte) une large et haute potence au bout de laquelle se balancera bientôt la dépouille de cette civilisation absurde ; et qui, dans sa chute et son pourrissement, deviendra, peut-être (espérons-le), le terreau d'un monde moins bête – moins ingrat – moins borné...

 

*

 

Sous la terre brûlée ; quelque chose qui se débat...

Identique à ce qui circule dans le souffle et le sang...

La vie brute – primitive – invincible peut-être ; malgré sa (très) grande vulnérabilité...

Ce que l'on entend (parfois) se dresser à la verticale ; vers le ciel...

Quelque chose que nul ne peut ignorer...

Comme une vibration dans les tréfonds de l'âme ; le seul legs possible ; le plus précieux – sans aucun doute...

 

 

Des âmes serrées les unes contre les autres ; en dépit de la chair...

Manière (sans doute) de se réchauffer ; à défaut de lumière (au-dedans)...

Comme un grand corps abandonné sous le ciel...

Comme des ombres nées des yeux ignorants...

Reflet (involontaire) du temps originel ; du règne du plus que soi qui, aujourd'hui, appartient à l'invisible – (presque) à l'impossible...

 

 

L'invisible à la place du monde...

Et des âmes vivantes à la place des choses...

En ce lieu ; en cet état – sans conteste...

Du silence – du retrait – de la solitude ; toutes les conditions requises pour rencontrer l'ineffable ; ce qui nous habite...

L'esprit apaisé ; pas même à l'affût ; pas même impatient...

Le cœur libre ; le corps immergé...

Ouvert à l’insaisissable...

Les infrastructures (internes et externes) parfaitement démantelées...

Vide et attentif ; l'âme s'abandonnant – laissant agir les coïncidences et la porosité...

 

 

L'incessant voyage de la matière dans l’œil immobile ; ce qui se meut (indéfiniment) sous la lumière inchangée – perpétuelle ; avec quelques éclipses, parfois, sous les paupières...

Dans l'infiniment rejoignable – déjà ; tous les horizons ; et dans l'intimité inaltérable aussi ; oscillant sans cesse (selon la perspective et les circonstances) entre l'écart (la distance) et l'effacement (la dissolution)…

 

*

 

L'infime – toujours – à portée des yeux du plus grand...

Parmi les pierres et les rafales de vent...

La beauté sans contour ; illimitée et incernable – bien sûr...

Le dehors et les frontières aussi inexistants que le reste ; et le temps qui semble borner l'expérience...

Aussi merveilleux que le poudroiement de la parole parvenue ; au fond – et au faîte – de l'âme...

Dans les fêlures de la matière ; un peu de lumière ; puis, la traversée de l'improbable (dans le meilleur des cas)...

Les yeux fermés ; se laissant guider par ce qui voit ; à l'intérieur...

Dans le désordre ; l'abandon et l'immobilité...

Le cœur qui (enfin) découvre le relief et la couleur du monde...

Et s'approchant ; et s'éloignant ; ce qui aide à changer d'angle (et de point) de vue ; ce qui aide à la découverte de l'inconsistance ; et (en partie – plus tard) à la transformation du regard et à l'effacement...

 

 

Sans légende ; le goût de l'Autre...

Au plus haut de la terre ; les mains soutenues...

Des choses ; indéfiniment ; et émergeant (quelques fois) de la mélasse, un visage – un cœur – une paume tendue ; quelque chose d'apparemment vivant ; vouant au ciel une sorte de culte (vague et imprécis) encombré de croyances, d'appels et de rituels obscurs...

Et nous ; le cœur vide – sans dogme – ni certitude ; accueillant (autant qu'on peut l'être) ; lançant, selon les circonstances, un bras ou une parole pour essayer (en vain) d'extraire les malheureux de leur supplice (et de leur plainte)...

Les yeux tristes ; les poings serrés et les joues ruisselantes ; bien des fois ; apprenant à nous abandonner à l'impossibilité et à l'impuissance ; éclaboussé pourtant (chaque jour) par l'écume et chamboulé par les cris qui montent de ce magma de matière ; au bord du vertige – entre cette rive (légèrement en surplomb) et cet océan de malheurs...

L'âme écorchée par le rude apprentissage de la place de l'homme ; les aspirations coincées entre l'épaisseur de la chair et les grilles du monde ; sous un ciel changeant et silencieux ; énigmatique (à bien des égards) ...

 

*

 

La force de l'en-bas ; une poussée verticale ; comme un chaos rassemblé ; et (maladroitement) redirigé vers l'immensité...

Et le sort des créatures terrestres (provisoirement) scellé ; vouées au voyage – au plus lointain ; dans un perpétuel va-et-vient entre l'ici et l'ailleurs...

Une sorte de danse ; des yeux au fond de la nuit...

Du rien à la plénitude ; puis, de la plénitude au lieu où ont émergé la discorde et le temps...

Et tout au long de ce périple ; la profondeur de l'ombre ; la lumière envoûtée ; et le désir ; et la peur ; et les tremblements de ceux qui parcourent ces rives (un peu) ternes et tristes...

 

 

Le bleu – (presque) toujours arrangeant ; et essayant de s'accentuer dans les pires cas d'obscurité – dans les pires cas d'indélicatesse...

A travers le chevauchement des choses et des visages ; autant que dans l'incise et la pénétration ; l'une des seules réponses au désordre de ce monde – aux carences des âmes ; s'insinuer – imprégner – tout submerger jusqu'à ce que le noir devienne brillant ; jusqu'à ce qu'il puisse refléter la lumière (après avoir absorbé tous les manquements et tous les malheurs)...

 

 

L'âme et l'air ; poussés ensemble dans le précipice ; avant de se mêler au feu et à la terre ; avant d'être plongés dans l'eau ; puis, secoués pour agencer (un peu) la forme...

Entre vertige et turbulence...

Sur la roche et l'étendue ; une masse grise et monumentale ; entre horizontalité et (très) légère inclinaison verticale...

Et le souffle qui apprend, peu à peu, à la traverser ; et à l'habiter (très provisoirement) ; initiant le passage de la matière à la chair...

Puis le gris qui s'assombrit (un peu) jusqu'au brun ; ou qui pâlit (un peu) jusqu'au rose ; éclairé(e) par la lumière qui cherche un interstice ; une anfractuosité pour s'y loger (en quantité infime)...

Ainsi (sans doute) naquirent les premiers visages du monde animé...

Puis apparut le règne du mouvement ; à travers un chahut et un débordement de gestes – de courses et d'ardeur ; qui engendrèrent mille tentatives – mille apprentissages – mille transformations...

Entre collisions et collusions ; entre défi et fragilité ; et après avoir été (très laborieusement et très miraculeusement) façonnée, la matière vivante enjointe, elle aussi, d’œuvrer à la création ; entre réplication et prolongement ; dans les marges (très) étroites qui lui ont été (assez chichement) octroyées...

Toute une histoire – tout un destin ; qui s'écrit – qui se dessine ; et nous autres – là-dedans ; poussés – tirés – brinquebalés – malmenés ; parfaitement enferrés dans le cours des choses et l'évolution du monde...

 

*

 

L'âme miraculée ; qui peut (enfin) se réjouir après cette interminable attente...

Sous l'ombre des ailes d'un grand oiseau noir...

Conservant le rire ; et le souvenir du ciel...

Au cœur de la lumière – déjà ; en dépit des peurs et des corps meurtris...

Et ce que les lèvres murmurent à ce que le cœur devine ; à ce qu'il a (très subrepticement) entrevu...

 

 

Tant d'ombre(s) et de peine(s)...

A être là ; à vivre là ; sans rien comprendre – sans rien découvrir – sans rien décider ;

Côte à côte ; bien plus qu'ensemble...

L'Amour (au mieux) comme un rêve ; pas même un désir...

Et tirant sur nos chaînes ; et secouant (en vain) les barreaux de notre cage ; comme si l'on pouvait briser ses attaches ; s'extraire de sa servitude...

La corde si serrée autour du cou que le moindre mouvement – la moindre tentative d'évasion – nous serait fatal(e)...

 

 

Au sortir du monde ; une halte...

Sans craindre la vie – sans craindre la mort – sans craindre le temps ; sans craindre ni l'après – ni l'au-delà – ni l'autrement...

L'inespéré aux allures d'hérésie ; ressenti avec force – avec clarté...

Et le peu donné à la chance ; jusqu'à la folie mortelle – jusqu'à la gloire des assassins – jusqu'aux confins de l'imaginaire...

Effacée la frontière gardée par les spectres de l'esprit...

Le visage neutre (à présent) ; et tous les masques jetés au feu ; avec les traditions et les lois du père...

Et, à travers les voiles déchirés, la soudaine apparition de la lumière ; les prémices de son règne sur ces rives obscures – sur ces têtes enténébrées...

 

 

A l'instant même de la capitulation...

De l'agacement au miracle...

Des singeries mimétiques au regard singulier ; et la longue suite de gestes conséquents...

De l'inadvertance à l'immobilité...

De l'incompréhension à l'impensable – en quelque sorte ; et tout l'itinéraire à défricher (l’œuvre de l'âme – bien sûr)...

Jusqu'au monde – jusqu'à la vie – jusqu'au cœur – dénudés ; jusqu'au regard vide ; et les pas (toujours) dans le sens du vent...

 

*

 

Cette fatigue tragique qui, peu à peu (si vite), nous étreint ; nous accable ; nous assomme...

A peine le temps de tourner la tête ; de faire quelques pas ; et nous voilà déjà en train de tomber à la renverse...

Qu'importe que la lumière brille encore ; qu'importe que le fond de l'âme continue de désirer...

Des bruits – de l'incertitude ; quelques visages aperçus (au loin) dans la brume ; puis le renversement ; la chute ; le noir et le silence...

Et cette peur qui nous envahit avant d'être happé par la mort...

 

 

A aller ; sans savoir où ; avec quelques restes qui résistent ; qui s'accrochent ; qui ne souhaitent pas quitter les lieux ; qui ne veulent pas abandonner ce qu'ils connaissent...

D'une rive à l'autre ; de jardin en jardin ; entre l'enfer et le paradis ; déjà...

En plus du nombre ; les bruits ; les coups et le sang...

Et ce qui en réchappe ; jusqu'au prochain piège ; jusqu'à la prochaine embuscade ; et la mort au bout de la vie ; et la vie au bout de la mort ; dans une sorte de prolongement – entre recommencement et continuité ; et ainsi indéfiniment...

 

 

L'errance ; jusqu'au vertige ; jusqu'à l'inexistence ; jusqu'à l'effacement...

Et tous les sorts conjurés...

De la vitesse à la lenteur ; et de la lenteur à l'immobilité...

Ce à quoi nous invitent tous les chemins ; toutes les déambulations ; l'essence même du mouvement et de la géographie...

Sous le soleil ; dans la poussière ; cette (très) lente dissolution ; au goutte à goutte...

Le cœur (toujours) collé aux choses – au monde – à la nuit – aux routes qui s'éparpillent et se perdent ; aux paysages traversés ; sans rêve – sans fantasmagorie...

La chair mêlée au reste ; et ce qui subsiste ; le souffle et les yeux – unis au regard...

Qu'importe ce qui nous entoure ; qu'importe l'imprécision...

Des larmes de joie devant l'évidence...

Et cette lumière sur les gestes – le passage ; ce que nous sommes...

Qu'importe la langue – le rythme – la foule ; ce que l'on nous glisse à l'oreille...

L'étreinte silencieuse – inimaginable – entre la matière et l'esprit ; et dans laquelle on s'insère (d'une parfaite manière)...

 

*

 

Le temps écoulé ; jusqu'à la dernière goutte ; jusqu'au dernier grain ; essoré par la terre et le vent ; consumé par le voyage...

Et le cœur immergé dans la coulée puis, dans l'assèchement ; comme planté dans l'entaille...

Persévérant jusqu'au désespoir ; jusqu'à l'abandon...

Et là où il s'arrête ; cessant de battre ; et espérant que le désir le mène plus loin – au-delà...

Et lui ; et nous (par conséquent) – parcourant l'espace par intermittence ; au rythme des sauts et des saccades ; et par à-coups – seulement...

Avec la chair (à porter comme un faix) ; et apprenant, peu à peu, à s'apparier ; à s'emboîter de manière suffisante pour s'élancer ensemble vers l'inconnu ; dans le monde – vers l'étendue mystérieuse ; pour s'essayer à l'envergure promise par les Dieux...

 

 

Au jour le jour ; indifférent aux voix et aux visages (trop) lointains...

Faisant corps avec le monde et le vent ; avec ce qui s'inscrit dans la proximité...

D'intervalle en intervalle ; et se révélant dans le vide déplié – sans recoin...

Traversant, peut-être, les premières frontières de l'impensable...

 

 

A l'image de la vie ; l'homme – simple élément du vivant – tentant (depuis très longtemps) de créer son propre itinéraire – ses propres mondes – son propre destin...

L'évolution de la matière ; le cours des choses ; de révolution en bouleversement ; à travers cette longue série de transformations et de métamorphoses...

Et devinant déjà vers quelle apothéose – vers quelles épreuves – vers quel désastre – mènera cette œuvre collective involontaire et inconsciente*...

* pour l'essentiel des esprits contemporains

 

 

Dans la tension d'un souffle incertain...

Un halètement ; aux marges du monde et du temps ; hors du cercle des visages et des questions...

Comme une forme de présence ; née d'un (très) long surgissement ; créant des obstacles dans l'air qui circule au-dedans...

Rien ; pas même une inclinaison de l'âme ; une sorte d'accident – une manifestation involontaire (née de trop de désir et d'un empêchement)...

De la fumée qui a obstrué – et lézardé – le dispositif naturel...

A la manière d'une ombre qui s'est insinuée ; et qui, avec elle, a apporté l'absence ; une certaine orientation...

Favorisant – sans conteste – une altération des possibles ; de la lumière en moins ; condamnant cette existence à une forme de demi-mesure ; à une diminution (assez drastique) des capacités habituelles ; et l'acheminant (lentement) vers son épilogue...

A bout de souffle ; comme une lacune susceptible de provoquer une (conséquente) soustraction des jours...

 

 

Sans pouvoir ignorer l'élan et l'inscription...

A la verticale du monde ; les soubresauts de l'âme qui se débat avec l'indifférence (pathologique) des visages et les (innombrables) surprises du voyage ; ce à quoi on se sent (malgré soi) relié ; en dépit du nombre de dépouilles (qui s'accumulent d'une extravagante manière)...

 

*

 

Le cœur noir et flétri ; comme recroquevillé dans l'ombre ; sans rien – sans l'Autre...

Défaillant ; et insensible aux cris de l'âme qui cherche le jour – le monde – la lumière ; des vibrations et des rencontres ; du vent et de l'intimité ; pas une caverne obscure et hermétique...

Des étreintes avec ce qui passe ; même furtivement ; même des amours à la dérobée ; de quoi enfanter de la différence et du toujours ; un peu de l'Autre ; un peu d'éternité...

 

 

Ce qui reste en retrait du murmure ; derrière les lèvres entrouvertes ; quelque chose du mélange et de l’ambiguïté ; entre l'élan et le silence...

Un visage – un parfum – un secret – que l'on aimerait (à la fois) partager et conserver pour soi ; le signe d'une immaturité encore – d'une incompréhension ; impossibles, peut-être, à dissiper...

 

 

Sur la courbe enraillé(s) ; un séjour au cœur de l'abîme...

Entouré(s) de chutes – de menaces – d'ignorance...

Condamné(s) aux élans et aux agissements...

Comme poussé(s) vers l'avant ; dans les traces des précédents ; et devançant de peu tous les suivants...

Périple sans au-delà ; destin sans dérobade...

Le cœur abandonné ; sans écho – sans résonance...

Façonné(s) pour le geste et l'action ; et le reste comme atrophié...

Vivant la déchirure et (presque) jamais la transformation...

 

 

Comme une main hagarde tendue vers le monde – la misère – les cœurs déchirés – les corps infirmes et mutilés – les âmes hantées par le manque et l'absence...

En vain ; tant tout est soumis à l'ombre et au rêve ; tant le chant et la fièvre (si souvent) se confondent ; tant la terre est blessée et la fable monstrueuse...

 

*

 

Ce qui nous sied ; là où la lumière va ; là où l'âme se faufile (parvient à se faufiler)...

Près du bleu ; (tout) tremblant ; près du monde qui tourne...

Sous les bruits intermittents ; là où suinte le sang ; là où s'enferrent les yeux fermés...

Partout où nous sommes ; partout où nous nous obstinons...

 

 

Le regard et l'espace ; se confondant (parfois)...

Et cette ombre grandissante sur le monde – sur les visages qui ne savent pas ; qui n'osent imaginer que par à-coups de peur que le ciel ne se fende ; que le feu ne se propage sur la terre ; jusque dans le cœur et la parole ; et que tout ne devienne invivable et incandescent ; et que l'odeur de ce qui brûle ne soit infecte et insupportable ; et qu'après il ne reste que des cendres ; des cendres et des regrets...

Des existences où ne régneraient que la nostalgie de l'enfance et la possibilité d'un avenir sombre ; qui (nous) éloigneraient (inexorablement) de la maturité et de la joie...

 

 

Là où se cache le plus précieux ; le secret des Dieux et des vivants...

Derrière ; encore derrière ; toujours derrière...

Au cœur de l'invisible ; et comme mélangé au reste aussi...

Perceptible depuis la perte ; et qui grandit ; et qui redresse l'âme – à l'instant même où il a été découvert – et reconnu ; et qui transforme la débâcle en une grande fête silencieuse ; et qui amorce un grand voyage qui offrira à chaque pas – à chaque paysage – au moindre geste – le bleu et la joie qui leur manquaient...

 

 

En secret ; la dissolution et ce qui – en soi – goûte et jubile – sans rien attendre – sans rien affronter...

Qu'importe l'hostilité (et la violence) du monde ; qu'importe les offenses et la douleur – les ténèbres et la mort ; partout – le règne du jeu et de la danse...

 

*

 

Le gris encore ; seul reflet de l'homme d'aujourd'hui...

Comme les objets ternes que le cœur amoncelle...

Paysages de toujours ; dans cet espace apparemment saturé...

Des choses à faire ; et du temps à tuer ; sans très bien savoir – sans très bien sentir – ce qui flotte autour des corps et des âmes...

Et, parfois (trop rarement – sans doute), un rire – une étincelle ; comme pour se rappeler du bleu ; et quelque chose de notre présence ici-bas – sous ce ciel changeant et mystérieux...

 

 

Rien qu'un nom pour définir ce si peu de chose ; à peu près rien ; un souffle fragile et provisoire ; un bout de chair infime et (à peine) saillant qui semble (très légèrement) émerger de la masse sombre et grise composée de milliards d'Autres dont les postures et les gesticulations donnent sa couleur et son mouvement à la matière ; une sorte de magma (quasi) immobile qui semble se déplacer au milieu de nulle part – piétiner dans le vide ; un peu de bruit – quelques bousculades – quelques gémissements – des heurts – des remous – des secousses ; mille contusions – mille fêlures – mille échanges – mille passages – lorsque les éléments se frottent ou se rencontrent ; de l'air (un peu d'air) qui tourbillonne...

 

 

Contre la terre ; le front obstiné...

La nuit si parfaitement partagée ; blanche – spectrale ; teintant jusqu'à la lumière du jour...

Et le reste – angulaire ou arrondi – parfaitement réel – (bien) plus qu'emblématique ; comme une évidence...

La danse du vide ; à la manière d'une épopée – entre le ciel et la terre ; l'impérative nécessité de l'espace...

Haut ; plus haut que le rêve ; que le désir et le rêve ; l'expression de l'Absolu à travers ses prolongements ; à travers toutes ses possibilités...

La seule ambition qui soit [entendable – (réellement) raisonnable] ; dans cette confusion des esprits qui tremblent à l'idée du monde ; à l'idée du bleu ; à l'idée du grand mélange ; à l'idée de la séparation (apparente)...

Peu certain(s) [si peu certain(s)] du socle sur lequel se sont bâties les légendes et les civilisations – toutes les histoires humaines ; ignorant(s) – en définitive – ce qui est vrai (ce qui existe – ce qui est vivant) et ce qui relève du mythe et du mensonge...

 

*

 

La voix encore ; qui chuchote à l'oreille de l'âme...

La bouche muette ; le geste à la place de la langue...

Le cœur ouvert ; lumineux ; de cette lumière qui n'appartient à personne...

La solitude rayonnante ; tous les liens en évidence ; sans rien demander...

Au faîte de l'écoute ; le silence et le rythme du monde...

La joie sans intermittence...

 

 

Sur l'épaule ; le souffle de l'espace ; tendre – léger – sensuel – amical ; si singulièrement impersonnel...

Les choses ; simplement ; et quelques visages – parfois...

Le vide – le monde – la lumière ; et l'esprit sans attente – sans mémoire...

Le silence et le chant des oiseaux ; ensemble – en paix – sous les frondaisons...

 

*

 

Du visible à l'invisible ; d'un seul regard...

Seul(s) à nous accompagner...

Le feu au-dedans ; et le rire face au monde ; face aux étoiles...

Devant cette immensité qui (nous) laisse sans voix ; si minuscule(s) ; sauf le cœur et les yeux...

Comme une fenêtre à travers laquelle on aperçoit la vie qui défile ; le destin qui se déroule ; le temps qui semble passer...

Du noir et de la lumière ; dans leur danse obscène et merveilleuse...

 

 

Le sourire ; les jours illuminés...

Tournoyant comme un grain de sable dans le vent...

Sans nom ; le monde ; aussi proche que présent ; sans se départir de la vitesse et des reflets ; si indistinctement ; là où nous sommes ; déjà arrivé(s)...

 

 

Le monde et le silence ; jamais entiers – jamais soumis ; et que nul ne peut conquérir...

Et qui réprouvent la haine et l'appropriation ; à travers tant de malentendus...

L'histoire de l'homme ; et ses mille dynasties ; et ses mille civilisations...

Cette hégémonie dictatoriale ; ce déferlement de violence ; écrasant et asservissant le reste (et l'essentiel des siens) ; avec le prétendu assentiment de Dieu et des étoiles...

Ce grand cirque présomptueusement ascensionnel ; comme si l'on pouvait échapper au déclin et au pourrissement...

Comme la terre et le ciel ; comme la matière ; comme la langue et la mémoire – provisoire et mouvant – inconsistant et périssable ; un peu d'air – à peine une idée ; et quelques images dans les yeux peu clairvoyants...

Tout voué à l'abîme et à la transformation ; soumis à cette volonté farouche de l'Absolu qui chérit la métamorphose de ses constituants qui (pour la plupart) s'imaginent croupir dans une inaltérable obscurité...

 

*

 

Le cœur acquiesçant...

Comme le jour...

La main caressante...

La voix que l'on reconnaît...

Les lèvres que l'on attend...

Et ce long frisson sur la peau...

Son visage – son souffle ; tout proches...

Et cette tendresse offerte ; et, sans cesse, renouvelée...

 

 

Ensemble ; le rire et l'enfance ; dans la poitrine ouverte...

Le ciel se répétant la prière (maladroite) des hommes...

Un tour de soleil comme un tour de manège...

Le bonheur autour des yeux...

A moins croire ; et à voir davantage...

Le cœur comme seule boussole ; comme seule lumière...

 

 

D'une abstraction à l'autre...

Du sable – du vent – entre les doigts...

Et en un éclair ; l'explosion de l'absurde...

 

 

Toutes les mains du monde tendues ; l'essentiel pour prendre (ou quémander) ; et de très rares pour donner (ou secourir)...

Chacun tentant sa chance ; trouvant, ici et là, un peu d'or ou de tendresse ; parfois un peu de lumière...

La terre creusée – et parcourue – de long en large – à la recherche d'un cœur – d'une aile – d'un rire – d'un visage ; ce qui pourrait nous hisser – pour un instant – vers le ciel ; ce qui pourrait nous extraire de ce bourbier...

 

 

Le cœur emmuré ; avec des restes (assez) conséquents d'indifférence ; dans la proximité du monde et du secret...

Sans même savoir ce qui circule avec le sang...

Si incrédule(s) face aux cris – face aux ombres – face aux souvenirs du premier royaume...

 

*

 

Les yeux habités ; comme une fenêtre ouverte – un territoire infini – une lumière sans reflet...

Au milieu des Autres et de la nuit...

Porté(s) par le regard franc ; et la voix vierge...

Promu(s) par le silence ; et le visage de l'innocence...

Quelque chose de la beauté ; capable de faire taire la douleur et les cris...

 

 

Assis sur la pierre ; l'herbe plus haute (beaucoup plus haute) que le nom ; et ce sourire sur les signes et les dates – sur tous les reflets de l'ineffable (qui défilent en ordre dispersé)...

Le corps dissous dans la matière environnante ; vivant (éminemment vivant) et presque imperceptible ; la force à l'intérieur ; et les yeux posés sur le vent...

L'âme dressée vers le ciel ; déjà...

Face à la mort ; confiant ; ni peur – ni adieu ; comme une tendresse – plutôt ; une forme (parfaite) d'abandon...

 

 

La route intime ; dans le sens du contraire...

Anonymement ; dans l'espace ; l'éloignement ; puis, le retour...

Le souffle à travers les circonstances ; par-delà toutes les chimères et toutes les inventions...

Le monde – encore ; et, sous ses (multiples) masques, son vrai visage...

L'apparence ; et tous ses miroitements...

L'abîme et le vertige...

Mille fragments de l'esprit...

Et cette fièvre ; jusqu'au non-sens...

De jour en jour ; vers la chute et le dénouement...

L’œil et la voix essayant d'échapper au brouillard...

Sur la crête ; cette piste lointaine (peut-être imaginaire)...

Et cette soif ; cet élan vers le plus proche...

La vie miraculeuse...

Et la main folle – et fière – de ses crimes...

Et la possibilité du rêve ; et la possibilité de soi ; au cœur des mêmes profondeurs...

 

 

De manière décisive ; l'ignorance et l'immobilité...

L'éclipse et le viatique...

Dans la même flèche ; vers le centre [inversé(e) par l'aube]...

Et sous la même lumière ; la faim et les prières ; et quelques conversions – parfois...

Des paysages ; des trappes et des chemins...

Quelque chose du manège et de la circonvolution...

Autour du mythe et du mystère ; cette danse – ces agenouillements ; cette folle agitation...

 

 

A s'exhiber devant l'incertain...

A sillonner les crêtes et l'étendue...

Et dans son sillage ; des restes de signes – des paroles à décrypter ; qui invitent les lèvres à abandonner leur psalmodie pour se tourner vers le silence...

L'âme vide et égarée face au ciel ; face au monde ; plongée (en quelque sorte) devant le même abîme...

Et dans les arcanes de la solitude et de la joie ; la découverte (inattendue) d'un royaume insoupçonné...

 

*

 

Vacillant ; dans le silence ; les lèvres muettes – juste un sourire ; un sourire et le vent...

Face aux visages ; notre voix (ou celle d'un Autre – qu'importe)...

Du jaune partout ; sur ce fond bleu immobile ; comme de l'or...

Et le monde qui tourne (qui semble tourner)...

Et le temps qui passe (qui semble passer)...

Et le mystère toujours ; dans lequel chacun est plongé...

Quelque chose à la main ; et que la mort emporte...

Et nous ; tant de fois écartelé(s)...

 

 

Sans même le désir ; les yeux qui pétillent...

Sans même les livres ; sans même le monde ; à la même fenêtre – l'espace...

Cette succession d'instants dans la lumière...

La joie dans l'âme ; dans l'encre et dans la voix – pour célébrer cette danse (étrange) entre l'écume et le mystère...

Et la place (solennelle) de l'ombre...

Comme une (très singulière) entrée en matière...

 

 

Le cœur comblé ; insaisissable et sans réplique...

Fouillé depuis des millénaires pour y trouver le secret (mal enfoui) ; la réponse au mystère...

Et aujourd'hui ; la caresse et le coutelas pour seule sagesse...

Ce qui accueille et ce qui tranche (le moindre superflu) ; dans cette myriade d'êtres et de choses – ce flot d'images insensé(es) – la plus infime croyance...

Ce qui (nous) gouverne comme un somnambule en proie à la folie ; et qui rêve (malgré lui) de faire basculer le monde dans sa chute...

Et tous les remparts ; et toutes les histoires ; anéantis d'un seul regard ; et que la main balaie d'un geste (très) précis...

Et ce qui subsiste ; le verbe (la parole rare et vraie de celui qui s'est abandonné à l'inexplicable) ; les contours (si variables) de l'âme ; l'absence de frontière ; et le centre qui avale tout ce qu'on lui offre ; pierres – mots – noms – objets – visages – fatigue et prières...

Indéchiffrablement ; sans doute – le plus élémentaire...

 

*

 

Au cœur de l'intime ; tête renversée...

La douceur sur les lèvres...

Le monde et la lumière ; si proches...

Le souffle sur la peau ; et le silence...

Le jour et la vie...

L'âme et le ciel...

Et passant ; et demeurant ; à la fois – sur cette terre ; comme la fleur et l'éternité...

Sur la roche ; éclairée par le soleil ; rien qu'un peu de glaise ; rien qu'un peu de boue – l'énigmatique reflet du mystère...

 

 

Là ; dans notre misère ; et notre splendeur...

Et tous ces besoins bégayés par la bouche...

Et toutes ces merveilles cachées au fond du cœur...

Comme un grand voyage ; partout (ou à peu près)...

Et le parfum de la douleur ; là où se posent les pas ; et plus loin – là-bas – toute la fortune à venir ; sans voir ce qui nous file entre les doigts...

 

 

Le ciel ; au-delà – comme une exaltation...

Évaporés ; le corps – l'âme – la moindre frontière...

Sans défense ; sans rien (pouvoir) saisir ; plus qu'offert – à la merci...

Si présent ; si disposé ; et si (incroyablement) disponible ; dans la haute intensité de l'inconsistance – le mystère (partiellement) ressenti...

L'espace réunifié ; l'invisible et la matière ; indiscernables – entremêlés...

Plus ni lieu – ni nom – ni chair ; la joie et le feu dans le regard ouvert ; et le cœur désobstrué...

La nuit pourrait bien tout envahir ; l'esprit (de toute évidence) s'en moquerait...

 

 

Sur la route squelettique ; qui se perd sur l'étendue ; avalée peut-être ; avalée sans doute...

Et avec elle – tous les espoirs ; nous abandonnant à ce qui subsiste ; à ce qui demeure lorsque l'invisible remplace le monde...

Le cœur dans son rythme singulier ; la chair dans sa forme particulière ; très pacifiquement (très involontairement) identitaires ; le souffle et les yeux – intacts et déployés ; et le reste dans la confusion ; la chair rouge mêlée à la terre noire et aux pierres blanches...

A travers l'infinité des combinaisons – le règne du possible...

 

*

 

Ce qui se savoure ; sans pourquoi – sans comment...

Des bribes de rien ; un ruissellement de joie...

Ce qui nous appartient ; pas même l'empreinte de nos pas...

De la reconnaissance ; au fond des yeux...

Comme un visage trop longtemps oublié...

Des larmes ; et le plus sauvage...

Ce qui bruisse dans l'être ; à la place du monde ; à la place des cris...

Cet indescriptible frémissement de l'infini entre nos murs de chair...

 

 

Et ce vent qui nous empale ; qui nous enfile ; comme si l'on était des perles – comme si l'on était des proies...

Dans la longue suite de morts ; en rangs (très) serrés...

Parfaitement incapable(s) de comprendre – et de suivre – les rouages du mécanisme ; cette machine qui semble briser les élans et qui, en vérité, les prolonge – les déploie – leur offre un regain d'ardeur ; sans compter (bien sûr) la félicité...

 

 

Le geste juste et audacieux contre la tyrannie du monde ; de l'Autre...

Cette solitude enchantée qui côtoie le ciel – les cimes ; et les songes ancestraux...

Ce qui pactise avec l'écho ; la moindre résonance...

Le cœur affranchi de tous les sédiments...

L'esprit sans cesse renaissant ; échappant au doute et au ressassement ; libéré de cette terre dévastée par les malheurs...

Et l'âme ; alliée du plus vaste ; devenue intouchable en quelque sorte...

 

 

La voix hantée par l'invisible ; le mystère jusque dans ses récréations ; comme la chair (et toutes ses substances)...

Au milieu des sables que le vent soulève ; et emporte...

Plus qu'un décor ; l'âme immergée dans le supplice – dans la douleur et l'abandon...

Au lieu exact où naissent les cris ; l'envie de fuir ; toutes les nécessités...

Dans cet espace nu ; tremblant ; vacillant – sous le regard ; comme un vertige face à ce que l'on ne voit pas...

 

*

 

La couleur du ciel ; et la vie pleine d'autre chose ; sous cette épaisseur un peu sombre...

Par-dessous le refus et la mélancolie...

Le temps arrêté ; la faim suspendue...

Et la bouche qui ne sait que dire ; et qui, parfois, se calque sur le cœur ; et l'expression des yeux ; plus étincelle que lueur ; bien plus que les mots...

Et, en creux, l'invisible ; le jeu et la joie qui se célèbrent...

En ligne directe avec le plus sensible ; le plus lumineux...

 

 

S'accompagnant ; plus qu'idéalement...

Dans la vibration et le clignement...

Jusque dans cet antre où tout résonne ; où tout rejoint l'imperceptible...

Sur le grand registre du monde ; la lumière qui sélectionne le meilleur ; en laissant (toujours) la place au pire...

Le merveilleux ; sur la partie de l'âme – et du visage – qui s'ignore(nt) ; sans autre langage que la tendresse...

 

 

Sans hâte ; la boucle infinie à réaliser (involontairement)...

Plus nu(s) et plus intense(s) ; à mesure du périple...

Moins aride(s) et moins assoiffé(s) ; aussi...

Sous le même soleil ; exactement ; le reste, peu à peu, délesté de son statut de décor et d'instrument...

Partout ; la possibilité du merveilleux et de la transition...

Avec le vent ; toutes les douleurs ; et toutes les questions – emportées...

Et la blessure qui s'ouvre et se referme ; à mesure de la compréhension...

Sans appel ; le regard et le jour – pourvoyeurs du plus précieux ; au cœur même du secret ; l'âme – la chair – le trésor – la tendresse et l'esprit...

 

 

Autant néant qu'absence...

Ici comme ailleurs ; le même nulle part ; et le même désir (stérile) de conquête et de domination ; comme si l'on ne possédait pas tout déjà ; comme si le manque gouvernait encore la tête ; comme si l'ignorance était maître de l'âme...

Au corps à corps ; et inscrit(s) au cœur de la distance ; la même séparation ; la même fragmentation de la matière et de l'espace ; les yeux et le cœur soumis au même sortilège...

 

*

 

Le surgissement de la joie ; ce qui disperse les malheurs ; et ce qui se cherche encore...

Pas de mots ; contre les ombres ; avec tendresse...

Les siens – partout ; sous ce grand ciel...

Et ce bleu au fond des âmes...

Dans la poussière et le sang ; et le rire qui, peu à peu, creuse sa place ; dans ce détachement des choses et des visages...

L'espace libre ; le ciel et la possibilité d'accueillir ; qu'importe les nécessités de vivre...

 

 

Comme un bruit de feuilles et d'écorce ; au fond de la voix...

Au milieu des grands hêtres ; inspiré par leur beauté et leur lumière...

Dans la même chambre ; au-dehors – avec le reste...

Dans la surprenante intimité de l'invisible et du merveilleux ; à cette place que l'on nous a offerte...

 

22 juin 2023

Carnet n°292 Au jour le jour

Avril 2023

Le passage offert ; et que l'on obture – peu à peu...

Au fil des pas ; le merveilleux (par intermittence)...

Les yeux (trop souvent) ligaturés...

Comme emporté au loin ; là où commence la mémoire...

Dans le prolongement indéfini de l'élémentaire...

 

 

La matière, peu à peu, retranchée...

Se creusant ; comme les bruits et la langue...

A ciel découvert ; qu'importe l'ampleur de la faute ; l'ampleur de la faille...

La (simple) continuité des choses ; du voyage...

Comme condamné(s) à l'éternelle étrangeté du vivant...

A supposer (bien sûr) que nous existions...

 

 

Emporté par la parole qui nous assaille – qui nous martèle ses fables (ses croyances) ; et qui nous soustrait (trop souvent) au plus vrai – à ce qui (se) rapproche de la vérité vivante..

Hors du monde ; l'horizon ouvert – l'âme offerte ; le vide qui (enfin) se révèle...

 

*

 

La nudité accueillante...

Sous la lumière crue du jour ; le monde...

Les mains jointes (quelques fois)...

Le souffle déployé...

A travers l'esprit...

Et les lèvres tremblantes...

L'âme au bord du sommeil...

Près du refuge des bêtes...

Le Dieu vivant ; au-delà du rêve des hommes...

Le reflet grossissant du ciel dans les yeux confiants...

 

 

En dépit de cette présence sans fin – immobile...

Au milieu des rêves et des fantômes...

Des pierres et des étoiles...

Les lèvres serrées sur l'écume ; à l'image des cœurs crispés et des mains saisissantes...

Dans notre bain de boue quotidien ; cette frange du monde...

 

 

La tête dressée ; hors des siècles ; alors que l'asphalte se déroule ; alors que le voyage continue...

S’affranchissant (peu à peu) de la gangue...

D'un espace à l'autre ; vers les hauteurs ; l'immobilité...

Le cœur ouvert ; et les pieds (encore) dans la fange...

 

 

A l'abri ; dans les bois...

Enveloppé par le bleu souverain alors que partout ailleurs la violence sévit...

Le jour dans les yeux ; naissant – alors que les hommes s'obstinent à repeindre le monde ; en couches sombres qui alourdissent le poids du mensonge ; et qui opacifient les voiles déjà épais qui recouvrent la transparence – la lumière...

Comme un obstacle à vivre ; le rêve porté au pinacle ; pour le plus grand malheur du reste...

 

*

 

La terre – au milieu des étoiles ; comme un bain d'enfance...

Encore la nuit ; malgré la couleur – la lumière...

Et ce bleu ; sous les arbres...

A l'abri des lourdeurs humaines ; des horizontalités trop grossières...

Un anneau à chaque doigt...

Et le cœur au fond du regard ; à mesure que les noms deviennent fenêtre ; à mesure que l'espace remplace le monde – la fièvre – le rêve ; à mesure que disparaît l'écume...

 

 

Dieu ; plus intensément...

Autant que l'âme et la matière...

La terre si haut perchée ; le ciel si accessible...

Plus ni exil ; ni étrangeté...

L'étreinte – le silence – l'origine...

Moins (bien moins) distrait qu'autrefois...

 

 

Face à ce que l'on croit ne pas être...

Dressé ou aplani ; nous désolidarisant en cas de malheur – en cas de menace...

Gardien du peu ; de l'infime – face au reste ; sur la balance du dérisoire...

Alors que vit – s'offre et se déploie – devant nos yeux – l'inespéré...

 

 

Parcourus ; le monde et le refus...

La route dans le vent...

Et l'intériorité qui affleure ; sous la peau – les paupières...

Face au ciel ; la paroi contre le dos...

Et ce silence – au milieu des cimes ; sauvage(s) – nécessaire(s) – paroxystique(s)...

Les lèvres grandes ouvertes...

Avec déjà l'essentiel en soi ; au milieu du fouillis des images...

A la recherche d'une chambre – d'un passage ; un lieu qui servirait (à la fois) de refuge et de tremplin...

 

*

 

Carré de pierre – de ciel...

Tout penché(s) contre nous...

A écouter la parole des arbres ; et la sagesse ancestrale...

Face à la lumière à peine voilée par la danse des hommes...

Le visage (une partie du visage) recouvert(e) par les fables du monde...

Bras écartés ; sans (jamais) se dérober à son destin...

 

 

Dieu au cœur des dissemblances...

Bien que chacun brandisse (avec force) ses croyances ; son identité...

Ni ciel – ni halte ; dans les mouvements...

A chercher le souffle et le secret ; malgré l'obscurité et l'indifférence de ce qui nous entoure...

La main incertaine posée sur l'infini qui s'esquisse...

On a beau s'approcher – ou s'éloigner ; ni (franchement) proche – ni (franchement) lointain ; jamais séparé de la source – en vérité...

 

 

Comme respirant dans l'interstice ; indigemment...

Autour de soi ; le monde – l'air – l'eau – la terre – pollués...

Des formes de vie (sans doute – les plus grossières) drapées d'un peu de matière...

De l'argile maladroitement façonnée...

Et le surcroît laissé au fond de l'âme ; derrière les yeux...

Au milieu de tous ses congénères...

 

 

Le cœur comme un bloc ; soustrait aux risques...

A ses propres yeux ; comme la soif...

Et ce que nous refoulons plus loin ; par-delà le regard et les confins...

La chair – au-dehors – déchirée par tant de coups ; les brimades d'un monde indifférent...

A nous reconnaître – trop peu souvent – en l'Autre...

Au milieu des griffes et des crocs ; au milieu des dépouilles et du sang...

Au cœur de ce chaos – sous les orages et les tempêtes ; le front et l'âme qui, peu à peu, apprennent à s'ouvrir ; à se laisser pénétrer...

 

*

 

En soi – les chimères ; mains tendues ; aussi mortelles que le reste...

Sous la même lumière ; et les saisons changeantes...

Sans importance – sans impatience ; jusqu'au dénouement...

 

 

Au-delà des alliances ; le chemin ; et des rires...

Recueilli(s) dans ses propres bras...

La roue du temps ; inversée jusqu'à la suspension...

Puis des ondes – des vagues – des courants ; nous laissant emporter – comme une manière de savourer – et de célébrer – la fin du voyage...

Sur notre barque ; uni(s) – déjà uni(s) – à l'infini...

 

 

La peau déchirée ; et le vent...

Et la nuit dans laquelle on s'enroule ; et le ciel que l'on habille de noir...

A la manière de Dieu – des bêtes ; dans l'indifférence des yeux...

L'esprit en tête ; et le secret au fond de l'esprit...

 

 

Comme une secousse ; vers l'océan...

Ce qui se déplace d'un monde à l'autre ; l'esprit soulevé – l'esprit soulevant...

Au-dessus des montagnes et des toits...

A partir de nos lèvres inquiètes...

L'érosion qui frappe la roche ; et qui éparpille ceux qui se rassemblent pour assouvir leur faim...

Par défaut d'oubli ; ce que l'on attribue (en général) au monde – aux Autres – au temps...

 

 

Comme enroulés autour d'un sommeil cordial – sans retenue...

Accoudés au retrait et à la nuit...

Par nuées ; avançant (plus ou moins) masqués...

Colonisant la pierre...

Anéantissant à coups de piques et de pointes...

Le ciel et l'Autre – par l'embrasure – ignorés...

Et redevenant la terre ; sans la moindre larme – sans le moindre tremblement...

 

*

 

L’œil-univers posé tantôt sur la boue – tantôt sur le jour ; tantôt depuis la rive – tantôt depuis l'étendue...

Face à la lumière ; sans autre provision...

Le ciel – les choses ; sans rien changer...

Et ces visages tremblants devant tant d'incertitude(s)...

 

 

En ces lieux ; l'invisible...

Des mots – des seuils ; le soleil...

Qu'importe ce qui guide les pas ; et la parole...

Penché(s) sur le temps qui passe ; comme une eau intarissable...

Et la nuit ; et ce qui nous relie...

Comment pourrions-nous l'oublier...

 

 

Par petites touches ; les créatures façonnées...

Se dispersant ; partageant le sacrifice ; et le trésor commun...

Terre et ciel – scellés ensemble ; durant cette traversée – à genoux...

 

 

Les yeux au-dedans de la pierre...

Se consacrant à l'inventaire (inépuisable) du monde...

Parmi cette foule nombreuse – hostile – exigeante ; indifférente au labeur des Autres...

Le secret (savamment) dissimulé au fond du silence...

Et les mains qui tirent ; et les mains qui poussent ; et les cœurs qui prient et s'exaltent...

Et l'âme à la traîne ; et l'esprit étroit et retors à la manœuvre – toujours asservis à la matière...

 

 

Condamné(e)(s) à cet étrange vertige de l'arrachement ; l'âme – la tête – la chair – le monde...

Porté(e)(s) tantôt par le manque et la faim ; tantôt par l'invisible et la joie...

Sur ce fil tendu – le(s) destin(s) – par intervalles – entre ce qui emprisonne et ce qui libère...

Cherchant le souffle et la sente...

Jamais aussi près du ciel ; et de la terre...

Cette traversée de l'air vers le jour ; à égales distances des extrêmes et du centre ; au milieu de la poussière...

 

*

 

Le cœur en flammes...

Qu'importe le nom de Dieu face à l'indifférence ; face à la force du rêve qui a envahi la terre et les têtes...

La paix et l'intensité du cri...

A regarder l'invisible œuvrer sur le regard et sur le monde...

Qu'importe le degré d'embourbement de ceux qui respirent ; de ceux qui s'acharnent à vivre...

 

 

Évanouies – envolées ; les traces (si tenaces) de la souffrance...

Et l'approximation de l'exactitude au regard de l'immensité...

Et ce surcroît (colossal) d'intimité...

Sur ces berges où rien ne peut s'achever ; où la clameur du monde est (presque) toujours célébrée – entendue et répétée...

Dieu présent (pourtant) jusque dans les traits les plus obscurs...

Et le visage de l'aube ; au terme du voyage ; le commencement d'une autre vie – sans doute...

 

 

A entendre – en soi – le monde et le temps – s'écouler ; en un murmure infime...

Entre l'est et l'ouest ; entre le nord et le sud...

Au centre du ciel ; juste en face...

L'essentiel (sans même en avoir l'air)...

Assouvissant la soif – en flots continus...

Et les éclats si épars du visage ; (enfin) réunis ; (enfin) reconstitué...

A même le souffle ; et le cours des choses ; la réparation...

 

 

Au demeurant ; au milieu de l'eau – et de l'espace – sur la terre...

Le cœur au loin ; la tête en l'air ; l'âme en fête ; le corps se déployant  – marchant ; flânant auprès des autres solitudes...

Ne cessant (jamais) d'être ; à la fois surface et profondeur ; offre et réclamation ; jeu et tristesse – ensemble et élément...

De moins en moins séparé(s) ; rapprochant la chair du sol ; et le reste du vent ; la figure et le nom se laissant, peu à peu, effacer par l'infini...

 

*

 

Ce qui déborde ; comme la chair et le cri ; l'apparence d'une divulgation...

Le dedans qui ressort...

L'abondance et le noir expulsés peu à peu ; et (parfois) évacués à la main...

Dans les ornières du temps ; au cœur du plus précieux...

Quelque chose des bêtes et des Dieux...

A mi-chemin – peut-être...

Comme une floraison crépusculaire...

 

 

L'or et le monde ; tant (re)cherchés...

Comme si le cœur était équipé pour l'obscur ; les paillettes ; les chemins de fantaisie...

D'un lieu à l'autre ; sans Amour – sans pardon ; sans (véritable) possible...

L'esprit de la douleur comme seule étoile...

Sans que l'intelligence et la tendresse puissent s'inviter...

 

 

La soif au bord des lèvres...

Et le cœur froid – sur la pierre – qui attend...

Face à la blancheur ; l'incompréhensible...

Ce qui nous éclaire – peut-être...

Pour apprendre à se séparer (peu à peu) de l'inhumain...

 

*

 

Les mains pourvoyeuses de toutes les faims du monde...

Comme un consentement à l'improbable – à l'impossible – à la récurrence...

Le jeu de l'écume sous la lumière...

Entre l'excès et le sacrifice ; l'étroit chemin...

Et ces (maigres) retombées d'étoiles en guise de récompense...

Ce qui fait perdre (trop souvent) le sens et la joie ; au profit de la douleur...

Et rien pour contrecarrer le rêve ; l'irrésolution...

 

 

Au bout de ce monde ; dans un retrait – une discrétion...

Comme un éloignement du trop humain...

Une hauteur – une suspension...

Porté par les désirs du vent ; sa volonté ; obéissant...

Comme un ressort dans la poussière...

Le prolongement de l'alliance ; le trait d'union ; le prélude de l'effacement...

 

 

Du plus haut ; l'étreinte...

Ce qui – dans le cœur – est atteint...

A se découvrir ; et à disparaître...

Avec ce qui reste ; le visage à l'horizontale...

 

 

L'enfance ; à coups de rêve...

A nous débattre dans la fumée épaisse...

L'âme en feu ; et les pieds plantés dans les gravats...

Et nous encore ; sur tous les monticules de pierres...

A prier le ciel – la lumière – l'éternité...

Sans jamais consentir au repos ; asservi(s) à cette fièvre qui ne pourra nous arracher à la boue...

 

 

Nous ; mesuré(s) par cet écart infranchissable avec la transparence...

Comme un dessaisissement (involontaire) ; un chemin (indirect) vers l'abîme...

Rien de nouveau – pourtant ; sinon cette proximité du sol ; et l'impossibilité de la matière...

Qu'importe que le temps succède au temps ; que le monde succède au monde...

Blanc jusqu'à l'os ; malgré l'obscurité alentour ; malgré la noirceur des âmes...

Peu à peu – l'innocence ; en dépit de tout...

 

 

Tout réuni – dans l'espace ; la lumière – le silence – le monde – la confusion...

D'opacification en éclaircissement ; puis, le chemin inverse – invariablement...

Comme face à la montagne ; la même route – la même illusion...

 

*

 

A se résoudre au feu – à la bêtise – au sacrilège ; à la matière malmenée...

Comme de la fumée entre le sol et le ciel...

Au-dessus des pierres ; et au-dessus des siècles...

A coups de boutoir – sous la même étoile...

A consentir jusqu'au rêve – jusqu'au sommeil – jusqu'à pactiser avec les forces les plus noires – les plus souterraines...

 

 

Paroles et pas impatients – désincarnés...

Porté(s) par le tourbillon des chimères...

Avec sur les épaules (sur toutes les épaules) le poids du monde et le silence...

Défaisant (presque toujours) le plus simple ; au profit de l'ombre...

A vivre comme derrière une vitre ; avec tant de morts et de fantômes...

L'âme ; jusqu'à la moelle – rougie par la colère et le sang...

  

 

Pourquoi Diable – de passage...

Si peu équipé(s) pour les réponses...

A travers la tête ; (trop) aveuglément...

A s'imaginer percevoir le réel ; le temps qui s'écoule...

Le front obstiné ; obscurci...

Bricolant des solutions avec quelques bouts de ficelle trouvés sur le chemin...

 

 

Des origines à l'âge de la poussière ; durable – indéfini ; instants passagers certes...

A force d'exalter le souffle...

Une face amoindrie – accaparée ; et l'autre culminant au-dessus du sol – dans les hauteurs d'autrefois ; inchangées – inaltérables...

A moissonner les intervalles – les interstices – les anfractuosités...

Aux jointures de la parole et du rêve ; au lieu de poser les premières pierres de l'ascension...

 

*

 

Quelques traces (quasi) enfantines...

Entre la faim et la barbarie...

Au milieu des nuées de créatures dispersées dans l'invisible...

Et l'énergie qui, peu à peu, se structure – s'affine – se singularise...

Comme des ondes – des soubresauts – sur la terre ; dans l'eau et l'air sombres...

Avec des géniteurs unis par la même cause...

Et le jour descendu qui s'attarde un peu...

Entre mille nécessités ; la folle histoire de la métamorphose...

 

 

D'un monde à l'autre ; la parole prophétique...

Accompagnant l'obscur et la douleur...

Dans le bruit ; d'une extrémité à l'autre...

De mort en mort ; et entre les intervalles – la possibilité du renouveau (ou, au pire, celle du recommencement)...

A peine existant(s) depuis (presque) toujours – pourtant...

 

 

A l'instant du seuil ; les alentours...

Aux limites du rêve ; le monde des choses...

De l'abstraction à la totalité...

Comme un (très) progressif éclaircissement de l'esprit...

 

 

La figure mortelle désavouée...

Une manière d'éradiquer toute croyance...

Invoquer le silence plutôt que la raison ; et déployer l'esprit plutôt que l'idée du monde...

Le vivant à cheval sur la douleur et la mort ; et qui, peu à peu, s'en écarte (et qui, peu à peu, apprend à s'en écarter)...

Vers le seul appui – en soi – la blancheur ; et l'innocence du sol et de l'espace...

 

 

Ainsi constitué(s) ; jusqu'au réveil (plus ou moins rapide) de l'insatisfaction...

Par le truchement des traces suivies et la lucidité...

Une manière d'interrompre la tradition et d'initier un mouvement singulier (éminemment subjectif et personnel) visant à révolutionner le regard – la perspective – le geste et l'élan...

 

*

 

A extraire les traits du jour par les veines...

A reprendre en chœur le sang qui pulse...

D'une terre à l'autre par la même rive ; longue et continue...

A se détourner de la séparation ; et de ce qui éloigne...

La main caressant ce qui pleure ; et la figure penchée sur le reste...

De (très) bon augure ; cette présence – cette attention...

 

 

Loin des horizons communs...

L'angoisse (presque) entièrement consumée...

Au rythme du chant terrestre entonné pour (presque) rien ; vers le vide et la transparence...

Une sorte d'illumination invisible...

Avec tous les arbres et toutes les bêtes serrés contres soi ; et l'âme bercée par le mystère et la langue...

Et ce besoin d'aube et de solitude ; à partager de manière (parfaitement) équitable...

 

 

Minuscule ; comme oblitéré...

Et condamné au silence...

Un peu à l'écart du rêve – du monde...

Né avec l'apparition du jour...

Et mêlé à l'enfance et à la poussière...

Du début des âges ; comme la roche qui s'élève...

La perpétuelle réitération du voyage...

 

 

A travers la tête ; la pensée intarissable...

Le désir de l'homme ; face au manque – face au froid...

Simple particule au milieu des Autres – au milieu du reste...

Un peu partout ; et déjà fractionné(s)...

Dans les interstices du jour...

Entre la lumière et l'infini ; en dépit des apparences...

 

*

 

En chemin – entre le vrai et ce qui brille ; le cœur attiré...

Comme un sillon ouvert parsemé de rouge et de jaune...

Et sur fond de transparence ; l'espoir – la misère et la joie ; indistinctement...

De plus en plus immobile à mesure que l'immensité se rapproche – nous recouvre – nous efface...

 

 

Les signes de la fièvre peints sur les lèvres ; la parole hâtive ; inattentionnée...

Loin du murmure ; et de la suggestion...

Des airs d'absence alors que le ciel s'abaisse – se découvre – se révèle...

Entre l'infini et le néant ; les paupières fermées...

Le chant qui couronne l'ombre et la nuit...

Les yeux gonflés d'images ; la tête comme déformée ; et parfois (trop rarement) des ailes qui se mettent (spontanément) à pousser...

 

 

Suspendu(s) au rêve de l'indifférence...

Brinquebalé(s) pourtant...

Et nous dérobant (essayant de nous dérober) pour ainsi dire...

Émergeant (à peine) des éclats ; et bien décidé(s) à nous enfuir au plus vite...

D'ici jusqu'au point de ralliement – le lieu où se rejoignent les corps ; le lieu où se dispersent les âmes...

Jusqu'à ce que disparaisse toute cécité...

 

 

Aveuglément ; sans s'interroger...

Nous consolant de l'infime et du dérisoire...

Aplanissant les (minuscules) anfractuosités ; et remplissant les trous et les failles ; alentour – à notre portée...

Insecte(s) en quelque sorte – rivalisant de ruses et de déguisements pour s'approprier une parcelle – se construire un abri – et bâtir ce que les hommes appellent une existence ; les pieds et l'âme encore plongés dans la terre et l'insignifiance...

 

*

 

Un feu, parfois, pour enflammer les rêves ; faire taire les cris ; et réserver à la chair la promesse de l'étreinte...

Puis, attendre la joie qui envahira les cendres...

 

 

Le corps comme une étoffe qui flotte au vent...

Bout de ciel et de pierre ; si maladroit sur ces rives hostiles et grouillantes...

En dépit des apparences – conçu pour des lignées verticalisantes...

Édifiant depuis le plus bas – à hauteur de poussière...

Et cherchant (encore) à se baigner dans le sens des eaux...

Vers la terre ; toujours courbé ; malgré la voix et la prière...

 

 

Au jour précédent ; le peu de partage...

Étendu sur le flanc...

Servant de reflet aux étoiles...

Et jetant les pierres aussi loin que possible pour élargir le monde ; agrandir le territoire et l'enclos ;

La croix toujours sur l'épaule...

 

 

Sans cesse oscillant entre hier et demain – entre le centre et la périphérie ; comme si les lieux et le temps existaient réellement...

Bout(s) d'espace – seulement...

Dans le rire et la joie révélés ; malgré la tristesse et la souffrance apparentes...

Des tourbillons de poussière ; une figure ; quelques vibrations à même la trame...

Qui que nous soyons...

 

 

Dans la différence ; rassemblé(s)...

Sans qu'interviennent ni le parcours ni les commentaires...

Comme un franchissement ; quelque chose de nouveau ; à la fois seuil et prolongement...

Surprise sans précédent ; et s'amplifiant à mesure que nous nous effaçons...

 

*

 

Ce que nous n'abandonnons pas ; à sa botte...

Penché sur les saisons qui passent...

Et la lune ; magiquement ; et notre (lente) absorption...

Quelque part entre le désir et le rêve...

Dans cette faille qui ouvre l'espace ; et déplace les frontières...

Jusqu'à nous dessaisir de toutes possibilités...

Devenant ce qui voit ; sans les mots...

Ici – ailleurs ; comme une fenêtre éclairée...

 

 

Le regard ; comme un soleil noir...

Métamorphosant le pays de la mort...

Et dans son sillage ; ceux qui vivent – ceux qui croient – ceux qui boitent et bâtissent...

Infirmes ; toujours infirmes – quelque part...

De l'or plein les mains ; et (toujours) derrière la vitre...

Dans la profusion des pierres et des promesses...

Si loin encore de ce qui excède le désir...

 

 

Nous-même(s) ; comme figurant(s) ici...

Aussi bien que la parole ; comme un bruit – un décor – anonyme(s) de plus en plus...

Voix et silhouettes évanescentes émergeant du rêve et du sol...

Intelligibles par le cœur attentif...

Et comme des traces noires pour les Autres...

Quelque chose entre la douleur et la joie ; guère compréhensible (assurément)...

Puis, le silence ; la disparition de l'extérieur aussitôt suivie par notre effacement...

Nous-même(s) ; sans autre possibilité ; ne figurant plus même ici ; ni ailleurs...

Comme partout à la fois...

 

 

Allant là où cela doit être...

Entre le jour et le reste ; plus rien...

L'obscur révélant sa nature...

Parvenu comme autrefois ; en ces temps de toujours...

 

*

 

Comme l'eau ; libre de sa destinée...

En tourbillons de ciel ; dévalant les reliefs de pierre ; serpentant à travers les rêves...

Dans le sens du vent...

Autant de signes d'obéissance...

Effaçant – avec le reste – les (risibles) traces des hommes...

Pas même une entaille sur la peau ; et pas la moindre empreinte dans l'esprit...

 

 

Ramassé à la dérobée ; le trésor...

Les mains chargées de présent...

Cassant la pierre à coups de joie...

Offrant l'inconnu comme une caresse...

Et sur le chemin de la cendre ; des carrefours et des étoiles...

Tout ce dont le cœur a besoin...

 

 

Ainsi la parole ; plus faille et obstacle que tremplin ; plus réponse que découverte ; plus rempart qu'issue...

A ce point que le nous (jamais) ne peut être suspendu...

Simple prétention de la tête ; qu'un bruit infâme – un relent méphitique des temps passés ; sans jamais permettre ni la rupture – ni la jonction...

Aussi désarmé(s) avec que sans ; et plus empêtré(s) encore (sans doute)...

 

 

Redoublant de peines pour moins de clarté...

Poussière structurée qui entrevoit son passage ; sa durée (approximative) et sa disparition (apparente)...

Du côté de ce qui est plutôt que du côté de ce qui pourrait être (pour le meilleur) ; et inversement (pour le pire)...

Si malhabile encore ; et pas même à mi-chemin...

 

*

 

A tout cela ajoutés ; la nuit – le jour – la proclamation – toutes les naissances et toutes les morts...

Et le labeur supplémentaire pour nous faire taire au seuil du silence...

La paix en son cœur ; et l'étoile derrière la vitre...

Tout à sa place ; l'âme – le monde – le reste ; et nous qui avons disparu...

 

 

A crier plus haut que le ventre ; fort heureusement...

Entre les Autres et le ciel ; à cette place étrange...

Au-delà de l'image ; au-delà de l'espérance...

A la jonction et dans le prolongement ; maillon (exactement) de tout ; esprit et matière ; danse et épaisseur...

Sans séparation ; dans l'indistinction du cœur commun – du cœur uni ; l'entièreté de l'espace ; ondes et particules...

 

 

A la marge ; ce désir d'éclats...

Entamé par la saisie ; et l'impossibilité du renouveau...

Affleurant – à peine – durant la traversée...

La même figure ; se succédant (de manière perpétuelle)...

Jusqu'à l'émergence de la blancheur ; jusqu'à la fin des temps...

 

 

Hors d'atteinte ; la tête très près (tout exprès)...

Aveuglément ; les déplacements...

Sur le sol venteux ; dans la poussière qui tourbillonne...

Le cœur crispé sur la question...

Ce que l'on a vu ; et ce que l'on a entendu dire...

L'espace de quelques instants...

A obscurcir le front avec le rêve – le monde – la nuit...

Comme si rien ne s'était interposé entre nous et la lumière ; ce que nous découvrons (bien sûr) au fil du chemin...

 

*

 

Le Dieu vivant sous l'apparence...

Au plus près de l'ardeur ; et de ce qui brûle...

Dans tous les mouvements qui nous animent ; choses – êtres et astres...

L'univers en marche ; s'éclairant – se dissipant...

Jamais loin ; jamais au-dehors...

Contre le silence ; la tête foudroyée...

 

 

Le souffle sous l'apparence de la cécité...

Plus qu'une couleur ; des vibrations...

La fièvre qui nous agite ; et le sommeil qui nous saisit ; qui nous assomme...

Et dans le ciel aussi ; au demeurant ; sans la moindre exception...

Par-dessus les cimes du temps ; quelque chose d'éclairé – de lumineux...

Si violemment – si nécessairement ; comme l'encre qui gicle – qui se répand – qui envahit le carré blanc ; et qui colore l'âme (les âmes peut-être – espérons-le) de son bleu céleste...

Sur nous ; pauvre matière – la patte céruléenne...

 

 

Sans un seul mot retenu...

Et le même silence entre ; et à la fin...

Un chant ; à la manière de l'incertitude...

Le rêve et le vent tissés ensemble...

Non pour dire ; pour célébrer ; et la joie que cela offre ; un rayonnement peut-être...

Qu'importe l'obscur ; qu'importe l'insignifiance ; lorsque l'élan et le trait obéissent à la nécessité...

 

 

Entravé(s) ; par intermittence ;

D'un intervalle à l'autre ; les interstices de la chair et du rêve que la mort interrompt...

La marque (presque toujours) de la confusion et de l'emportement...

Jusqu'à l'avènement de la lumière ; cette étrange liberté...

 

*

 

Trop de terre dans la tête ; dans le sang...

Et le désir dans son expansion contrariée (pour le moins) ; invalide ; dans ses tentatives (infructueuses – il va sans dire) d'affranchissement de la pierre...

Poussé jusqu'au mutisme – jusqu'à la sidération ; tant son impuissance est patente ; tant son ambition est entravée...

Au cœur de la matière – pourtant – le plus grand soleil...

 

 

Dans l'Absolu du monde ; si mystérieux...

Épaule contre épaule ; et le souffle inégal...

A la lisière du signe ; le commencement – la solitude – le voyage...

Ce qui nous échoit (ce qui devrait nous échoir) ; avant l'étape du rougeoiement ; prélude (inévitable prélude) de la disparition et de la lumière...

L'au-delà du ciel – de l'écume – du langage...

 

 

L'évidence du sol – du souffle – du centre...

D'un lieu à l'autre ; sans se déplacer...

Dans la jonction ; la (perpétuelle) continuité...

Alignés ; sous la lumière...

Comme si la nuit n'existait pas...

Comme si l'aurore était une invention...

 

 

Cette (intrigante) confusion entre la figure et la poussière...

Comme un rêve qui scintille – accidentellement – à travers le gris (et l'opacité) des yeux ; et qui attend le vent et la mort pour disparaître...

De proche en proche ; et toujours le même éloignement...

 

 

Cet étrange vertige face à l'apparition – face à l'usure – face aux sévices du temps...

A la cime de l'insuffisance ; les yeux – l'homme – l'esprit – confrontés à la terre (cet amas de particules et d'images) qu'ils ont, eux-mêmes, inventée ; rive blanche pour les uns ; tertre sombre pour les autres ; et transparence pour quelques (rares) privilégiés qui ont su percer l'épaisseur (et l'insondabilité du mystère)...

 

*

 

Chaque jour comme un surcroît de ciel...

Sous l'étoile montante ; la terre claire...

Sur le seuil ; comme l'arbre et la fleur...

A la jonction des invisibles...

La chair simple ; et le rouge au cœur...

 

 

Communiant avec les âmes douloureuses de ce monde...

De nuit en jour crépusculaire ; le ciel bas (si bas – pourtant – quasi accessible à celui qui saurait hisser son cœur au-dessus du sommeil)...

La paix en feu ou sous les cendres de l'hiver ; et la joie qui ne s'enflamme qu'en rêve...

Le temps long (diaboliquement long)...

A croire (encore) aux vertus des images et du songe...

Célébrant l'espérance et l'illusion...

Attendant l'impossible offert par un Dieu qui habiterait le ciel – la prière – l'extase – le dehors ; jamais ni le monde – ni le dedans ; ni le plus quotidien ; comme une main tendue qui nous sortirait du brasier – des enfers ; qui nous préserverait (nous autres pauvres créatures) de toute immolation...

Entre foi et affolement ; avec des âmes damnées vouées aux supplices de la géhenne et des âmes à sauver de ces rives en perdition que l'on s'obstine (toujours) à recouvrir d'autels et de prédications...

Hors de soi ; comme la seule condamnation...

 

 

(Parfaitement) indissociable du reste (de ce que l'on perçoit habituellement comme le reste)...

Ici – au plus près ; qu'importe ce qu'en pense la tête...

A travers le rêve ; la clarté...

Polycentrique ; comme les reflets de la même source...

Ce qui fait jour pour se rejoindre ; après tant de siècles de fondrières – de cécité sans interrogation...

 

 

La parole fractionnée ; et (bien sûr) invisible – inaudible ; comme soustraite du monde...

Traits – traces peut-être – imperceptibles par les yeux et les âmes obstruées – prétentieuses – indolentes...

Éprouvée (pourtant) depuis les profondeurs...

A l'altitude appropriée...

Au cours de la double séance du jour ; habitée (peut-être) par ce qu'il y a de plus présent sur cette terre...

Et seulement interrompue par elle-même ; et le silence qu'elle porte...

 

 

Comme le rêve ; l’œil rieur – face au monde – face à ce qui lui échappe...

Ce qui nous manque (le plus souvent)...

La vie ; les yeux fermés ; la figure triste ; le cœur froid et barricadé...

Et l'essentiel (encore) du chemin à découvrir...

 

 

A compter les points ; l'âme indifférente...

Inapte aux querelles et aux combats ; à tous les jeux des hommes...

Comme amputé de ce qui se dresse – et se déploie – bruyamment (et avec fierté)...

Et le centre à la place ; et l'étendue en guise de parcelle...

Le jour ou rien ; aujourd'hui si facile – si différent d'autrefois où l'on était relégué au manque et à la frustration ; dans la (vaine) prolifération du rêve...

Achevé – à présent ; comme affranchi des images et de la durée ; installé dans le perpétuel recommencement – en quelque sorte...

 

*

 

Charroi d'Autres et de pierres ; insignifiant(s) – inconséquent(s) – malhabile(s)...

Sur la pente colorée ; les figures en sang – sous la lumière...

Dérivant peut-être ; s'abandonnant à trop de volonté(s)...

S'exténuant à faire le chemin...

Du rêve à la terre foulée...

Sans comprendre ni la violence – ni l'évanescence – ni la futilité...

 

 

Trop étroitement rassemblé ; ce qui s'éparpille ; ce qui aime (et aspire) à se disperser...

Comme les doigts d'une main retenant le cri ; retenant le sang ; cherchant la nouveauté...

Pointant le ciel ; le suppliant d'offrir à la terre d'autres voluptés...

Traversant (à contre-courant) la marée des morts ; à rebours jusqu'à la déchirure – jusqu'à l'origine de la répétition...

 

 

Redécouverte ; la blancheur – l'innocence de la ligne...

L'emportement ; loin du support...

Comme un ciel ; en guise de réponse...

Et le jaillissement de l'encre ; (assez) obscurément...

Comme un rêve dans la lumière...

L'écoute suspendue entre le murmure et l'effacement...

A la jonction du silence et de la possibilité...

 

 

Abouché avec l'arbre ; les lèvres collées de sève...

Et, par endroits, l'écorce qui a remplacé la peau...

Et dans les profondeurs du sol ; des vibrations...

Et nos cheveux ébouriffés par le vent qui chatouillent le ciel...

L'avènement d'un nouveau monde ; l'homme végétal ; dessinant (à grands traits) les prémices d'une civilisation prometteuse (d'une civilisation à venir peut-être) ; pacifique – solidaire – silencieuse – verticale...

 

*

 

Là – ailleurs – dans l'abondance du présent...

L'âme courbe ; et la main tendue...

La voix qui enfle ; qui serpente entre les bruits...

Sans erreur possible...

A cet instant ; au-delà des mondes ; au-delà de l'imaginaire...

A la fois ancré dans le silence et le feu...

Sans doute – inexistant...

 

 

Aperçu ; le mystère ; à travers la blessure...

Cette part de ciel qui n'en a pas l'air (qui n'en a jamais l'air)...

Et soudain – au milieu des pas ; le visage – la flaque – le reflet ; et l'ensemble du puzzle à reconstituer...

Aussi lumineux qu'inutile ; le jeu vocationnel...

 

 

Le ciel ; quelque chose du monde...

Là où s'attardent les bêtes ; et les âmes silencieuses...

 

 

Redoublant de peine ; dans l'obscurité...

Entre la poussière et l'infini ; indécis...

Porté(s) à croire (simplement)...

D'un bout à l'autre de la prière...

La tête si imprécise dans ses mirages – dans ses chimères – dans ses images et ses idées...

Soutenu(e)(s) par l'absence de l'âme...

D'écorchure en écorchure ; jusqu'à l'imperméabilité...

 

 

Ce qui nous constitue ; à l'endroit où nous sommes ; à l'endroit où l'on nous a (très provisoirement) posé(s)...

Sans pouvoir se résoudre (d'aucune manière)...

Et ce que nous laissons se corrompre – s'aigrir – se souiller ; faute de compréhension...

A nous éclairer (médiocrement) au milieu des mots sombres ; des cœurs vidés de leur substance...

Exténué(s) jusqu'à l'agonie ; au lieu de vivre ; au lieu d'exulter...

 

*

 

Encore des cris sur la pierre...

Blessé(s) par la main qui tient la hache et le couteau...

Avec – sur la chair – tout le poids du monde...

La barbarie ordinaire des visages ; parés pour le rire – la fête – le festin...

Le cœur lacéré ; et sur la feuille – et sur la terre – de longues giclées de sang noir...

La nuit sans la lumière ; l'innommable ; ce que célèbrent ceux qui vivent au pays de la mort...

 

 

Captif du désir – de la haine – de la délivrance...

A tous les degrés du délire – du chemin – de la fantasmagorie...

Comme s'il y avait une marche pour enjamber le temps ; échapper au monde ; rejoindre la vraie vie ; vivre la vérité...

Au lieu de plonger en son cœur sans tressaillir ; pour devenir ce que l'on cherche – ce que l'on fuit – jusqu'à la moelle ; jusqu'à dépasser l'essence et l'effacement ; pour revenir à l'indistinction – au socle commun et éternel de toutes les figures (infailliblement) éphémères...

 

 

Au plus vif de l'air ; à mesure que l'on approche de la source...

Dansant au plus haut du chemin – sans doute ; là où le jour et la terre demeurent silencieux ; gonflé(s) du mystère...

La tête au frais ; comme échappée de l'épaisseur...

Face au monde ; encore plus lointain...

 

 

Le parfum des siècles ; comme le socle du monde...

Le terrain de jeux des hommes sur lequel tout est dessiné à la craie...

Et la substance (blanche) du ciel qu'on lape comme s'il s'agissait d'un nectar – une sorte de délice réservé aux Dieux (s'évertue-t-on à penser) ; et donné déjà (bien sûr) à tous les Autres – à nos innombrables devanciers...

Et les lèvres – et la parole ; depuis des millénaires – identiques ; sans la moindre retombée...

 

*

 

De la même source ; du même espace...

D'un jet complice...

La mort et la matière...

L'esprit et le vent...

A nous arracher de l'eau stagnante...

Vers le mouvement...

Le visage mille fois peint et masqué ; la silhouette mille fois déguisée et travestie...

D'un passage à l'autre...

Du sable au sourire ; jusqu'à ce que tout cède – jusqu'à ce que tout éclate en vérité...

 

 

Entre deux surfaces ; la pierre et le vent...

Pénétré(s) jusqu'à l'indécence ; jusqu'au plus funeste...

Parmi les cris et l'herbe rouge...

A attendre l'éclatement du ciel ; la possibilité du triomphe...

La lumière sur le secret...

 

 

Contre le rêve ; la tête froide...

Les lèvres appuyées...

Et derrière la vitre ; le sang...

La chair vieillissante ; affranchie de toute ivresse...

Comme un surcroît d'attachement à la pierre...

Et la possibilité d'un visage – d'une présence...

Jusqu'à l'heure où la déchirure sera si forte que nous ne pourrons plus résister...

 

 

A se voir défaillir avant que la mémoire ne déraille ; avant de sentir son cœur succomber...

Et l'espoir aussi ; comme accru ; une manière plus forte de s'absenter ; de tenter de s'abstraire de la douleur – de la durée – de la finitude triomphale – triomphante...

Pas encore apte(s) au geste ; de simples gesticulations...

 

 

Là – parfois – vers cet autre espace – en soi...

Comme débordé par l'abondance des possibilités...

A hauteur variable ; le geste – le pas – la parole...

Entre la terre et la mort ; et de temps à autre – une tentative ; l'invention (peut-être) d'un langage – d'une perspective – d'un chemin...

Presque à la place du souffle...

Un au-delà de la neige et de la perte ; comme un monde – un voyage – un verbe – transcendés...

Pas si manqué ; pas si au-dehors – pas si extravaguant – que cela ; en fin de compte...

 

 

Comme (très) brusquement réuni...

Debout ; comme l'arbre et la montagne...

Aussi bleu qu'un baiser sur le front ; que la bouche béante de l'immensité qui nous implore – qui nous adore – qui nous embrasse ; (très) fraternellement...

Au-delà des instincts qui nous séparent (qui semblent nous séparer)...

 

*

 

Bloc(s) de chair ; grains de poussière agglomérés...

Au contact du dehors ; le monde et l'invisible...

Couché(s) par le vent ; (très souvent) en mauvaise posture...

Porteur(s) d'idées et d'images ; de rêves et de fictions...

Créant un monde (des mondes) au cœur de ce qui existe déjà...

Sans rien voir ; et vivant de manière très partielle...

Parcelle(s) infime(s) sur quelques rives perdues – anecdotiques (si dérisoires)...

Et l'orgueil ; et l'odieuse (et risible) prétention de se croire davantage...

Marionnette(s) malingre(s) et engourdie(s) – que la vie déguise – que la vie malmène – que la vie transporte ; que les vents dénudent ; et dont le monde se moque et se sert...

 

 

Au sol ; partagé – fractionné...

Comme amené au-delà de soi...

S'offrant sans doute ; et raclant le fond de l'âme pour s'offrir...

Sans jamais en finir ; au vu de la perpétuelle invention du chemin...

Du bleu en pagaille – en quelque sorte ; comme un surcroît d'abondance...

 

 

Porté par la soif ; davantage (bien davantage) que par la faim...

L'âme plutôt que le ventre...

Et le ciel autant que la terre pour peu que l'on se fasse obéissant ; et qu'on laisse le souffle nous enseigner...

Afin que le soleil – un jour – nous éclaire au-dedans ; devienne la seule lumière qui puisse éclairer l'espace – le monde – leurs murmures et leurs frontières ; avec l'ardeur complice de tous les mouvements ; en plus de ce nouvel éclairage...

Et ce qui demeure en ligne de mire ; comme un surplus de silence et de beauté...

 

 

A nos pieds – ces éclats de jour...

Devant nos yeux ; ce qui favorise l'éparpillement – la séparation et la cécité...

Une paume tournée vers la terre ; et l'autre vers le ciel...

Et sous le séant ; toute l'épaisseur ; cette matière entassée qu'il faudrait inciser...

Les pieds au-dessus (juste au-dessus) de la source...

Et la route (la longue route) qui continue de nous dénuder ; et sur laquelle il nous faut continuer le voyage...

 

 

Sur le sol ; des signes – des traces...

Quelque chose dessiné avec l'âme...

A travers la joie ; et le sommeil de l'homme...

Stupéfait face à la lumière ; et le visage de l'Autre qui veille – en soi...

 

*

 

La pluie sur la peau...

L'âme qui s'éveille – peu à peu – au froid et à l'humidité...

A trembler sous les coups des hommes – sous les coups du temps...

Au cœur des braises – au-dedans ; le cœur qui se soulève – noirâtre ; prêt à renaître du dessous des cendres ; et à recommencer...

La tête tournée vers l'embellie plutôt que vers le rêve...

 

 

Sous les frondaisons ; la mort et la boue...

Ce qui nous pénètre en cet étrange royaume...

Les pas lourds (si lourds) au seuil du possible...

Quelque chose de souterrain ; (peut-être) les prémices de la chute...

Et les bras ouverts – sur l'autre rive – qui (déjà) nous attendent...

 

 

Là où l'on se précède...

Face à la lumière ; l'âme auréolée...

Sur les hauteurs présentes ; malgré le froid et l'infirmité...

Debout dans l'espace ; l'esprit déployé...

Sans que rien ne se hâte (sans que jamais rien ne se hâte)...

Main dans la main ; avec toutes les choses vivantes...

Joyeusement ; la ronde...

Silencieusement ; le monde...

Ainsi tournons-nous le cœur plus compatissant ; l'âme moins écartelée...

 

 

Partout le vide – le rire – la fête ; malgré la chair que l'on oblige – que l'on dépèce – que l'on digère...

Comme si l'on avait (tous – à peu près tous) les pieds pris dans les sables du temps...

A se demander (encore) où est le jour ; où est la joie...

Au cœur de l'insoutenable ; parfois – la légèreté...

 

 

Alors que l'on s'enfonce dans l'épaisseur...

Les hommes du vent et du dedans ; sans distinction – comme piégés dans les profondeurs de la nasse...

De l'autre côté du possible – du désirable – du rationnel ; et sans la moindre alternative (bien sûr)...

Nous asséchant (finissant par nous assécher)...

Et soudain – contre toute attente (en dépit de tous les pronostics) – l'émergence d'une faille à la place du corps ; comme une bouée – une trouée – un peu d'air...

Et le bleu qui s'insinue ; au lieu du cri ; au lieu de l'arrachement...

Comme (momentanément) repoussés ; la chute – la cécité – l'aveuglement...

L'âme – in extremis – arrachée à sa geôle illusoire...

Au milieu de l'espace ; parfaitement nu et indemne...

 

 

A jamais ; le secret emporté...

Au fond des yeux ; au fond de l'âme – la tristesse et l'éternel recommencement...

Aujourd'hui comme hier ; et comme demain (sans doute) ; comme si le ciel n'avait jamais existé – était une simple invention...

 

*

 

Le visage – le chemin ; révélés...

Au plus noir du monde aussi...

Comme dans la lumière exaltée...

De ses propres yeux ; l'éclairage et le sens donné aux pas...

Entre la chambre et l'espace ; selon les jours et les prédispositions...

Sur le fil tendu...

La tête droite ; sans public – sans condamnation...

Au-dessus de ce qui s'obstine...

Le sourire ; si proche de la pierre pourtant...

 

 

Le soleil renversé ; derrière le plus funeste...

Le monde ainsi ; étrangement étagé...

Au hasard des chemins ; des yeux – des passages – la mort ; et ce sur quoi ils ouvrent ; pour la suite du voyage...

 

23 mars 2023

Carnet n°285 Au jour le jour

Août 2022

Des siècles – du temps ; au-dedans de tout...

Et des douleurs qui s'acharnent ; comme un élan naturel...

Ce qui nous convoque ; et nous condamne (si souvent) au pilori...

L'absence ; le monde ; cette sorte de royaume...

Le spectaculaire qui se fane ; comme une fleur immature – faussement prometteuse...

Les pensées – (presque) toujours – insipides...

La liste (quasi) exhaustive des souvenirs...

Des blessures – peut-être ; des blessures – sans doute ; qui ne cessent de nous tourmenter...

 

 

Le quotidien qui nous absorbe ; et qui nous révèle...

Tel que l'on vient ; porteur de cet inévitable éloignement avec le monde...

Le hors soi ; de l'autre côté du jour ; face à l'autorité – face à ce qui domine...

Au bord de l'innocence et de la confusion...

A deux doigts de défaillir...

 

*

 

Sans répit – le ciel donné – le ciel reçu...

La ligne qui retranche le monde...

Dans une succession (inlassable) de signes...

La terre à peine effleurée...

Le souffle initié par le vent...

Le cri métamorphosé en main – tantôt douce et caressante – tantôt âpre et rêche...

Une longue marche – assurément – comme si l'on accompagnait les pierres...

 

 

La flamme fragile – tremblante – au milieu du feu – au milieu des vents...

Le monde – si souvent – confondu avec l'horizon...

La plaie – au centre ; aux côtés de la folie...

Les yeux – comme l'âme – en devenir...

Sur terre – comme dans un champ de fleurs rouges – ruisselantes de sang...

Et ce reste d'espoir – pourtant – absurde – sous notre front obstiné...

 

 

Dans le silence – levé et effacé...

Au cœur du bruit – le vide attaché...

Une once de fatigue – parfois – face aux autres visages...

Une manière d'éprouver le monde...

L'essentiel et la joie...

Comme un don de soi à la solitude ; au vagabondage...

Une existence libre et sauvage – sans paraître ; discrète et anonyme...

Avec un grand sourire – à l 'intérieur – sous un visage aux traits sensibles et (si souvent) partagé – entre la colère et le pardon...

Si près des choses ; le regard intime – porté (à la fois) à la simplicité et à l'enchevêtrement...

La vie-sanctuaire – la vie-royaume ; où tout compte ; où rien ne pèse (réellement) ; où toutes les frontières inventées par la tête s'effacent – une à une...

 

 

L'espace encore ; le seul lieu à découvrir – à apprivoiser...

Le vide ; une sorte d'autoportrait (assez) satisfaisant...

Des lignes – quelques riens – pour dessiner le souffle – le monde...

Ce que l'on cherche ; l'Amour – l'entente – la communion...

Davantage que soi ; quelque chose que révèlent la solitude et le silence...

 

*

 

Le champ commun bordé de matière rouge...

Des mottes et des pierres ; la terre des ancêtres – aïeux (sans doute) de la première heure...

Le front scellé dans la roche ; excroissance (vaguement cognitive) de l'argile...

Des piles de choses sur les bras...

Et Dieu tatoué à l'encre invisible ; et l'immensité au-dessus des têtes – toujours aussi incompréhensible(s) (pour l'essentiel des hommes)...

 

 

Dans la manche – le bleu qui s'égaye...

La marche sans le moindre handicap...

Un peu de souffle – l'élan nécessaire – pris au feu...

De jour en jour – les yeux que l'on voit s'ouvrir ; et qui s'ouvrent réellement...

Du ciel – de plus en plus vide – ce qui marche ; ce qui a l'air de se mouvoir – d'exister – d'être peut-être ; en vérité – nul ne le sait (en ce monde où l'ignorance règne en maître)...

 

 

L'en-bas du monde – au cœur des pièges et des menaces...

Davantage qu'un territoire ; la fange rassemblée – la patrie du vivant – né des entrailles de la terre...

Installée(s) en nous – en bonne place ; et qui s'exporte dans tous les gestes – dans tous les souffles – tous les élans...

Le pas jamais hors du royaume...

Dans la parfaite continuité des épousailles de la roche et du sang...

Plongé(s) – à plein temps – dans un bain de semences et d'excréments...

Cette (piteuse) existence terrestre...

 

 

Le silence qui s'approfondit à mesure de la chute – à mesure de l'éloignement...

Sans devenir – sans espérance – sans personne ; de plus en plus...

Parmi les choses – des milliards de choses ;

Au cœur de ce qui est ; ni vraiment centre – ni vraiment périphérie ; le lieu de l'invisible et de l'invention – au-delà de toute matière – au-delà (même) de toute géographie...

 

*

 

Face à la lumière – ce que nous approchons – le cœur palpitant...

Des poignées de rien(s) offert(s)...

Les bras ballants ; les mains vides...

L'âme si peu commerçante...

Au fond des yeux ; des pierres – du feu – une joie crépitante ; le socle des ombres qui dansent...

Rien qui ne craigne l'ardeur ; rien qui ne craigne la clarté...

Pas la moindre cachette – pas le moindre mensonge – pas le moindre déguisement...

La vie brute et sauvage...

 

 

La verticale lisse (que rien ne peut agripper)...

La beauté de l'Autre – la beauté du monde – épanouies en soi...

Avec des éclats de roche fichés dans la peau...

La chair (pour un temps) sacrifiée ; et célébrante...

Des autels et des temples – dans tous les coins de l'espace – sur tous les chemins empruntés ; au fond de tout ce que l'on rencontre ; au cœur de chaque circonstance ; au fond de chaque cœur qui bat...

Ce que le vent amène ; et ce que le vent emporte – follement embrassé...

 

 

Le labeur de la lumière ; nous contemplant...

Rien au-dehors ; pas même ce qui est à voir...

La fraternité enlacée en elle-même...

Le baiser (passionnément) amoureux – des lèvres – sur cette parcelle de silence si joyeuse...

Un ou plusieurs ; qu'importe les visages que nous empruntons...

 

 

En soi – la terre – maintenant...

Face à ce qui advient ; face à ce qui apparaît ; comme lové contre les choses – au cœur des circonstances – sans la moindre résistance...

Jusqu'à la certitude – sans cesse – ajournée ; sans cesse remise à (un peu) plus tard...

La voix qui se perche ; le geste qui tranche ; comme le reste ; comme tout ce qui arrive...

L'absence manifeste de frontière – puissamment martelée...

Privé (si l'on peut dire) de projets et de peines ; pas même désirant...

La quiétude et le jour ; le grand ciel – par devers soi...

 

*

 

Le cœur mal en point – disqualifié...

Comme une vieille carcasse abandonnée...

Aussi froid que la pierre ; et les visages...

Aussi vain que l'écume ; trop ancré dans la terre...

Tournoyant au gré de ce qui passe...

Ignorant, au fond, ce qui lui manque...

 

 

Derrière le bruit – ce qui attend – ce qui espère ; trop souvent – en vain...

Sur la route ordonnancée – prescrite par le plus grand nombre ; la torpeur collective...

La nudité recouverte par trop de couches (épaisses et inutiles)...

La plaie dissimulée – cachée dans les derniers replis du cœur ; et la tête par-dessus – en gardienne des souvenirs...

De la rocaille – sur la pente – qu'il faut tantôt descendre – tantôt remonter...

Un voyage sans escale – sans (véritable) destination – dont nul ne comprend (véritablement) le sens...

 

 

Du côté des arbres...

La fraternité silencieuse...

L'existence simple ; et autosuffisante...

Nous rapprochant – peu à peu...

Des gestes ; et cette passion manifeste pour les hauteurs...

La lente découverte d'une respiration commune...

Et tous les liens qui nous unissent – à travers l'invisible...

 

 

Vers soi – de plus en plus ; Dieu – l'Amour – le silence – la solitude – (presque) à ne plus savoir qu'en faire...

Étendus – superposés...

Le passé qui s'effiloche ; le temps qui se disloque...

Et la joie – et le chant – aussi...

Cette sensation des profondeurs ; enveloppé d'immensité...

A corps perdu – nous enfonçant...

Du cri à la grâce – sans effort – sans une seule halte...

 

*

 

La boucle qui se répète – au-dedans de la lumière...

L'intermittence et le recommencement...

Le voyage ponctué d'escales ; des séjours guère bénéfiques (ce que laissent deviner l'âme et la figure de ceux qui se reposent – de ceux qui s'octroient une parenthèse)....

Le vent qui dissipe toutes les tentatives – trop hardies – (presque) insensées – d'accumulation...

Sur des millénaires ; des tas de pierres, peu à peu, édifiés en monuments – en territoires...

Le miroir du monde ; dans nos mains rougies...

De la matière qui se soulève...

 

 

Le souffle sombre qui unit les hommes...

La foule rassemblée dans la main maîtresse – celle qui donne – celle qui nourrit – celle qui prodigue...

Un torrent de boue par-dessus les épaules...

Et cette armée d'ombres qui s'ébranle ; qui s'avance dans l'obscurité...

 

 

Enfoncé dans la chair – le ciel – aussi peu épais que possible...

Moins réalité que manière de penser...

Une forme d'ignorance ; une tentative d'échapper à l'abîme...

Comme une prière trop volontaire...

Une sorte d'enténèbrement qui prend des allures de grâce – agenouillé – les mains jointes – non pour offrir – non pour s'abandonner ; mais pour s'octroyer un couronnement ; obtenir (à peu de frais) un rayonnement (très terrestre)...

 

 

Le temps répété...

Le pas au cœur de la danse...

L'élan ; et la nécessité du retour...

L'apparence d'une existence ; de quelque chose de vivant...

A travers nous – l'invention – le voyage – la découverte...

 

*

  

Une pierre arrachée à la roche – roulant ici et là – sur sa pente – sans rien savoir du jour et de la lumière...

Divaguant au fil des saisons – au fil des vents – qui se succèdent...

Se tenant dans l'air – sur la route que le ciel a inventée...

Et dans la nuit – notre souffle profond ; comme si la matière était aveugle et vivante...

 

 

A l'abri du bruit...

La nudité sans parure...

Sans quitter sa chambre – le voyage...

Le défilé des lieux devant les yeux de plus en plus impassibles...

Le cœur qui s'éloigne du sommeil...

L'âme à notre chevet...

L'esprit à cheval sur l'immobilité ; pendant que le chemin se déroule ; jusqu'à la disparition ; jusqu'au recommencement...

Indéfiniment – la même boucle – avec ses allers et retours...

 

 

Ignorant(s) – sans même le savoir...

Appartenant (déjà) à l'immensité...

(Totalement) indissociable(s) du reste...

Sans qualificatif particulier...

Gravitant – depuis les origines – dans les mêmes sphères ; et, souvent, dans les mêmes cercles étroits...

Au seuil de l'espace ; présent(s) à tous les passages ; comme la porte et la comète...

Déjà condamné(s) à la solitude et à la perte – en quelque sorte ; quoi que nous fassions ; le jeu même de la traversée...

 

 

Habité – animé – par ce que nul ne voit...

Avec ce qu'il faut de terre pour obéir aux lois de la gravité...

Les pas éclairés par une lumière supportable – (très) peu intense – insuffisante pour des yeux fermés...

Du mystère – des désirs – des prières...

Ce qui entretient le monde – peut-être – en vain...

 

*

 

Tambour battant – jusqu'au scintillement de l'étoile ; la face cachée du monde...

Avant la reprise d'un chemin très ancien ; antérieur à l'émergence du temps...

Jusqu'à l'aube première qui donna naissance au souffle et au feu – à l'air et à l'eau ; l'espace originel au cœur du vivant...

De l'autre côté de l'âme – là où l'Autre et les murs érigés autour de soi sont des miroirs – ses propres reflets – la face la plus sombre de notre visage ; et que la lumière, peu à peu, va éclairer ; et que la lumière, peu à peu, va éclaircir...

Une fois fondue toute l'épaisseur de notre existence...

 

 

La route qui précède le froid et la lumière...

Au plus près de la terre rouge...

La où le monde et la chaleur accablent...

Sous la déchirure authentique...

L'âme sans porte-à-faux – sans porte-voix ; l’œil droit...

Seul ; et le cœur fraternel et amoureux...

 

 

La couleur du miroir – vive – chantante – décuplée par les inventions du monde ; qui lisse – et égaye – efface (presque) – les soubresauts de l'âme...

L'homme soumis à sa propre dictature...

La ligne de fond capable – pourtant – de glisser entre la ruse et la cage...

Vers ce ciel énigmatique – rougeoyant...

Seul – face au mystère (s'il fallait préciser)...

 

 

A la jonction de toutes les traversées...

Le centre du périple – de tous les périples...

Pas un lieu ; une sorte d'enracinement...

Comme une évidence – artificiellement entourée de rêves (de tous ceux dont on la pare)...

Au cœur des luttes – au cœur de l'incertitude...

Quelque chose de l'espace et du silence...

Quelque chose de l'immobilité et de la lumière...

Une perspective qui englobe la parole et le pas ; toutes nos (vaines) tentatives ; une présence dont l’œil impartial se moque ; qu'importe l'ardeur que nous lui consacrons ; qu'importe l'indifférence qu'elle suscite ; ce qui invite (bien sûr) à s'abandonner à ce qui s'impose...

 

*

 

Par-dessus la fente qui s'élargit...

Le visage en feu...

Le ciel effleuré...

L'air entre la terre et le front...

Le souffle des Dieux sur les âmes en partance...

Et leur chant qui résonne dans quelques têtes – comme un écho – le refrain du plus haut...

Et devant le monde – le mimétisme et le dos courbé ; et pour quelques-uns (plus rares) la fuite ou la sidération...

Notre piètre vaillance pour faire face...

L'homme dans son apprentissage du monde...

 

 

Le jour sur nos pas...

Le ciel et la route – confondus...

La chair rétractée par le froid...

Les yeux rompus à la docilité ; et l'âme obéissante...

Vers le franchissement (involontaire) de l'aube...

A foulées lentes sur le sol – de moins en moins encombré ; comme un rapprochement (inévitable)...

Et en point de mire – la blancheur des sommets ; et le crépitement facétieux des cimes ; la joie et la liberté d'un chemin sans pénitence...

 

 

Libéré des luttes byzantines – des baisers imposés – des aménités d'usage...

Nous abandonnant à l'espace et au vent ; au vide et à la lumière...

Devenant le reflet – sincère et désintéressé – de l' Amour – le temps d'une longue expiration...

Et assassinant au souffle suivant...

Laissant la perfection agir – s'incarner...

Au plus près de la source ; ce qui surgit – sans penser – sans parti-pris...

 

 

Des courbes délicates...

Le jour – imperceptiblement – sur le seuil où l'on se tient...

L'esprit immobile tandis que la chair se déchaîne – tandis que la tête s'éparpille – tandis que les gestes tentent de corrompre (malgré eux – malgré nous) l'innocence et la beauté de celui qui ne sait pas ; et qui obéit aux forces qu'il porte (et qui le traversent)...

 

*

 

Dans l'herbe folle...

Le lieu de l'aube...

L'arbre et le ciel...

La roche et la bête...

Et nous – au milieu...

Les talons sur le sol ; le front dans la nuit ; le séant sur la pierre...

A l'abri des hommes...

A l'instant où le jour se lève...

 

 

La nudité innocente...

Adossé à la paroi de neige...

Dans la chambre – la montagne – déjà gravie ; et la blancheur au-dessus de ceux qui dorment (encore)...

Face à nous – la gueule du ventre ; les dents qui mastiquent ; l'éternel recommencement de la faim et du temps...

Ce qui traîne – ce qui tournoie – au lieu d'aller comme la flèche ; vers la source qui attend sa descendance...

 

 

Le silence – en ce recoin planétaire...

La terre aimante...

L'ignorance à décharge...

L'hypothèse de l'engagement – contre les assauts de l'indifférence...

Le regard ; et le geste spontané (sans réelle application) – juste (très) naturellement...

En faveur de l'innocence et du sourire...

Cette alliance commune et invisible...

 

 

Le soleil à l'horizon – comme une tête rouge...

Le cœur nu du monde – en offrande...

Le temple naturel aux autels innombrables...

Et nos vies – et nos gestes – comme d'incessantes prières...

Le désert qui vient en aide à nos désirs – à notre indigence...

Avec un surcroît de présence ; un regard plus affûté ; au lieu de l'abondance habituelle – au lieu de tous ces amas de choses...

 

 

Sans rien demander sur le voyage – sur la destination...

Allant l'âme baissée – le sourire (ou la grimace) aux lèvres...

Entre sagesse et idiotie – les pas de l'homme...

Sans rien découvrir sinon le parfum des fleurs – l'ombre des arbres – l'immensité du ciel ; et la faim des bêtes qui partout domine (en chacun) sur cette terre...

Avec quelques étoiles (parfois) au fond des yeux – aussi brillantes que l'or qui affame les cœurs cupides...

Le visage triste ou rieur – impassible (l'essentiel du temps) ; comme si l'on ne comprenait rien au monde – aux circonstances – comme si tout avait la plus haute importance – jamais (presque jamais) comme si nous n'étions qu'un rêve...

 

 

La terre complice de tous les mensonges – de tous les outrages – de toutes les inventions...

Des créatures et des choses – comme des instruments ; des paroles – comme des sons sans signification...

Sous les pas – au fond du cœur – la crainte – la terreur ; tant de facettes – tant de visages (apparemment) incompatibles avec l'Amour – la joie – le silence...

Nous ; exclu(s) et excessif(s) ; comme pris au dépourvu ; pris en flagrant délit d'existence – en quelque sorte...

 

*

 

Le monde éclairé par la route empruntée – le périple...

Par devers nous – la déchirure et l'incendie...

La violence du vent contre le front – au cours de la marche...

La chair lacérée ; les circonstances...

Face aux Autres – face aux murs et aux frontières ; notre propre visage ; le seul horizon terrestre – en définitive...

 

 

A travers le souffle – le feu...

Le monde ; un autre nom pour se nommer...

Sur le seuil de la même porte ; le vide – rien – à quelques vétilles près...

Ce qui nous distingue – peut-être – du ciel...

Et des poignées de fleurs vivantes – en offrande...

Et le sort des arbres ; et notre incompréhension à demeurer entre le sol et les premières hauteurs – au cœur de cet (éternel) entre-deux humain...

 

 

Frère des bêtes – ami des arbres – compagnon des fleurs et des pierres...

Habitant de la forêt – au même titre que la martre et le renard...

Le destin sylvestre et solitaire...

Proche du chant et de la source...

A sentir – en soi – croître l'Amour et l'indistinction ; le monde de l'invisible...

Muet – sans autre parole que celle qui s'écrit ; la seule floraison possible...

Attendant – comme les siens – le repos de l'hiver – le sol et les frondaisons nus – le désert et la neige...

Ancré(s) dans le refus des siècles et de la modernité (offerte par les hommes)...

Chacun à sa manière ; comme les oiseaux de passage – aussi libre(s) que possible dans cet espace sauvage qui s'atrophie...

 

*

 

Trait pour trait – le prolongement du monde – de l'origine...

Terre et ciel – projetés dans l'espace ; matière et symboles...

Dans le même lieu – Dieu et le magma mouvant – vivant – guère éloignés l'un de l'autre ; (très) secrètement – (très) savamment – mélangés – intriqués – sans qu'aucun ne soit capable de dire ce qui relève de lui et ce qui relève de l'argile...

Le vide ; et toutes ses têtes – penchés sur ce qui se fait entendre...

Une manière de s'accompagner ; le sol sous les pieds et l'immensité au-dessus du monde ; et dans le cœur de chacun...

L'infini en boucle ; des racines aux dernières nouveautés...

 

 

Le cœur en rivage – comme un commencement ; les débuts de l'âme – peut-être...

Et le monde comme de l'eau – un océan minuscule face à la grève qu'il heurte – qu'il caresse...

L'éternel jeu de l'invisible et de la matière – sans doute...

Ici – ailleurs – qu'importe – le même jour – la même ardeur – et le même silence (à la fin)...

 

 

L’œil du jour – l’œil du temps – face au visage du monde...

Et l'éternité – complice de cette assise – de ce périple – de cette (perpétuelle) transformation...

D'un lieu à l'autre – sans jamais rien quitter...

D'une nudité à l'autre – à travers l'abondance – à travers tous les déguisements – et tous les amassements – imaginables...

Et notre absence encore ; et le ciel en gage ; au cours de ce long voyage ; le pas vers le geste – le silence – le mystère...

 

*

 

La terre comme un seuil ; bien davantage qu'une épreuve – bien davantage qu'un horizon...

Une manière de vivre – de marcher – d'habiter le monde – de rencontrer ce qui nous entoure – ce que nous croisons – ce qui nous fait face ; les yeux ouverts – de plus en plus...

Le lent travail de l'âme sur la pierre...

Et – peu à peu – le ciel et la clarté ; et le cœur comme une évidence ; la seule nécessité de l'homme – des choses animées...

Sans peur ; ce qui a lieu ; et ce qu'il faut embrasser...

 

 

Au fond de la mélasse – l'usure et la fatigue...

Les parois lisses ; la verticalité impossible...

Et ça roule – et ça chute ; et ça s'enlise dans cette nuit brûlante...

Le périple terrestre – comme une fuite – une tentative de fuite – aussi vaine que l'espérance...

 

 

Nous rapprochant – autour de la pauvreté ; la vérité vivante de ceux qui respirent ; cette gloire humble – le front dressé face à l'épreuve – la tête baissée face au ciel…

Sûr(s) de rien ; mais jamais oublieux de l'essentiel...

Au bord de tous les cercles – dans l'intimité de ce qui existe...

Les forces – en soi – qui nous animent ; et qui nous portent...

Au plus près – toujours – du mystère qui, sans cesse, se réinvente ; et se révèle...

 

 

Comme toutes les farces ; le monde – indissociable du rire...

La légèreté face à la gravité des hommes...

Et l'austérité face à leur (incurable) frivolité...

Se tourner vers soi comme si les Autres étaient des mirages ; un chemin sans issue (véritable)...

Un ciel davantage qu'une terre à habiter ; et d'autres fois (tout simplement) l'inverse...

 

*

 

Le monde traversé – de part en part...

Et la neige – à notre seuil...

Et les éclats de la route incrustés dans l'âme et la chair...

Et le feu qui gagne – chaque jour – peu à peu – le fond du cœur...

En attendant l'union – l'immensité – le grand embrasement...

 

 

Face au mur – le lointain inchangé...

Le parfum du grand large ; et nos yeux aux aguets – cherchant une faille – un interstice – où se cacher – où se faufiler...

Vers le voyage ou le repli – selon le tempérament – selon la destinée...

 

 

Le souffle – le ciel...

Sur cette terre – trop longuement – parfois...

Jusqu'au plus haut – jusqu'à l'extinction...

Et tous les nœuds rencontrés jusqu'à ce que nous délaissions le fil...

Le regard un peu perdu face au vide – face à l'étendue...

 

 

La terre tournante – comme tous les astres – comme toutes les têtes...

Le temps qui, peu à peu, s'inscrit dans la chair...

Imitant la couleur (naturelle) des contrées initiales – à l'est du monde...

Mais que l'on ne s'y trompe pas ; ici – comme ailleurs – dans le cosmos – on sait que d'autres réalités existent – parallèles à celle dans laquelle la plupart s'imagine vivre [et auxquelles on a (plus ou moins) accès selon l'acuité du regard et le degré de sensibilité]...

Nous y sommes (déjà) – bien sûr – sans réellement y être...

Qu'importe que tout tourne – que tout change – que nous ne nous reconnaissions pas...

Le geste dans l'exact prolongement de la main ; et la main dans l'exact prolongement du cœur...

 

 

D'autres choses – d'autres horizons ; avec d'autres martyrs et d'autres bourreaux...

La terre-miroir – face au même soleil...

Face au monde – frissonnant...

A notre approche – la roue active...

L'émergence des possibilités...

 

 

L'apparence intacte ; en dépit du reste...

Tant de fissures dans nos certitudes ; et tant d'énigmes dans nos découvertes ; que nul ne pourrait deviner à moins qu'il sache ce qu'il porte aussi...

 

*

 

La voix – le souffle ; l'air tendu – l'air en attente...

Le ciel étreint – au-dedans de la parole...

Loin des tenailles d'autrefois – agrippant en pure perte...

Comme une offrande ; le ciel à soi – puis, soi au monde – à la périphérie de l'immensité...

Des embrassades en boucle – en quelque sorte...

Du bleu au bleu – à travers notre (incompréhensible et inévitable) labeur...

L'incessante recomposition du puzzle...

 

 

Des traces rudimentaires d'Absolu...

Des signes – des gestes – des pas ; une danse...

L'exact déroulé de l'attention ; le monde en désordre...

Tous les éclats de mensonge et de banalité – compris...

Un assemblage d'éléments apparemment disparates...

Au cœur de l'être – pourtant – bordé de jour et d'immensité – contrairement à ce que l'on voit – contrairement à ce qui semble avoir lieu en ce monde...

 

 

Au jour annoncé – trop prévisible – la déception...

La nuit résistante ; la clarté assombrie...

Comme toucher du doigt le bleu qui, soudain, se retire...

Le noir à la place de la couleur escomptée...

Croyances encore ; quelque chose entre la récompense et l'utopie...

La clameur du monde que notre ardeur ne peut faire reculer...

Et rien qui ne puisse amoindrir la fatigue et l'obscurcissement...

A nous obstiner ; tant que nous pourrons durer (jusqu'à nos dernières forces)...

 

 

Pourchassant – en vain – le silence – pour le soustraire ou s'en emparer...

Le voyage – sans bouger...

Du rêve et de la gesticulation – pourtant ; si communs qu'ils donnent à nos gestes – à notre respiration – à nos vies – des airs d'immobilité...

Ainsi va – et se vit ; et se pense – le monde...

 

*

 

La respiration métamorphosée – à l'intérieur...

Le souffle aéré...

Et de la buée sur le monde ; cette chose intermédiaire...

A terme – sans inquiétude ; la question de la mort et du vivant (en partie) réglée – en partie effacée...

Le lieu du commencement et de la (réelle) transformation...

A chaque extrémité du temps ; et au cœur de l'intervalle (bien sûr)...

A cet instant ; le pressentiment de l'éternité – peut-être...

 

 

Nulle part – le centre de l'espace...

Et la froideur du monde...

Et la naissance ; et la disparition...

Et l'existence que personne n'habite – que personne ne comprend...

Déclinant – sur ce chimérique chemin...

Le front face au ciel et au soleil...

Au milieu des morts et de la lumière...

Demain – peut-être ; demain déjà ; à moins que le vent ne se soit tu ; à moins que nous n'ayons jamais existé ; à moins que nous ne soyons que le rêve d'un Autre...

 

 

Au cœur de l'aube – la naissance ; la sève édificatrice...

Le labeur qui émerge des racines...

L’œuvre du ciel sur tous les horizons...

En notre propre compagnie...

La musique du monde vissée dans le souffle – dans le sang...

Notre humanité (strictement) naturelle...

 

 

Le jour matinal – à la cime des arbres...

La tendresse du chant qui monte...

L'Amour et la lumière – se rejoignant ; inondant le ciel et la terre...

La joie ruisselante – comme le seul présent possible ; issu(e) de la source...

Ce qui irradie – ce qui s'offre – ce qui se divise et s'éparpille ; l'invisible dans son œuvre de dissémination...

L'entente et le sens vécu...

Jusqu'au dernier jour ; l'histoire du monde ; ce qui remplacera, sans doute – un jour, la place (et le rôle) de l'homme (ceux qu'il s'est – orgueilleusement – attribué)...

 

*

 

A genoux – la lumière...

Le visage et le vent – tournés – ensemble – dans la même direction...

Le sol habité – la terre caressée – le soleil généreux et célébré...

Ce qui vient ; accueilli et honoré...

Considérés comme des Dieux vivants ; les êtres et les choses...

Ainsi se réalise l’éden ; le regard couronné...

 

 

La foulée agile...

A la hauteur appropriée...

Le ciel à son comble ; le cœur rassasié...

L'existence reçue – et vécue – sur cette pierre (d'apparence) solide...

Au juste emplacement...

Avec les cimes qui s'inversent à l'instant opportun – sans oublier (bien sûr) la place des morts...

Et le froid – tout autour ; parmi des éclats de tendresse...

La paroi parsemée de pointes et de promesses...

Et cette plainte – comme une clameur – qui monte vers l'autre versant de l'immensité ; ce bleu (vaguement) entraperçu – porteur d'innocence...

 

 

Le seul passage – vers l'immobilité...

Le cœur naturel et obéissant ; de plus en plus...

L'absence transmutée en œil – en attention...

A veiller au centre de l'espace...

Sans désir – sans prière ; confiant...

L'envol au-dedans ; hors du labyrinthe...

 

 

A voyager sans fin ; comme s'il n'y avait de lieu à atteindre ; quelque chose – un seuil peut-être – à franchir...

Ni refus – ni refuge...

Comme l'oiseau dans son vol sans repos...

Cette migration incessante et naturelle...

D'une rive à l'autre – sans (jamais) s'arrêter ; et la halte nécessaire – en soi – seul – au cœur de l'immensité...

Et l'élan (bien sûr) orchestré par les forces mystérieuses qui nous habitent – qui nous entourent – à l'intérieur...

De la source à la source – à travers toutes les péripéties – à travers toutes les identités ; et ainsi le voyage se poursuit ; et ainsi recommence la vie...

 

*

 

Bien avant que nous ne soyons...

Antérieurement à l'attente...

Dans la ressemblance des lointains...

Accolé(s) au jour ; affranchi(s) des malheurs...

Le soleil et la charge – confondus...

Au cœur de l'invisible ; ce qui circule entre le ciel – la roche et les vivants...

Porteur(s) de rêves bruts – proches de la source ; des vies (presque) incorruptibles...

Puis, l'oubli ; et la naissance du temps – du monde – de l'homme...

Le règne hégémonique de l'écume...

 

 

Le ciel ; de l'autre côté de la terre...

Des volutes bleues ; l'invisible à l’œuvre...

Ressenti – imaginé – davantage qu'aperçu...

Ni récolte – ni face à face ; plutôt une sorte d'évanouissement – de consumation ; une manière de s'effacer devant l'essentiel...

Sans attache ; le front obéissant ; et le talon directeur ; là où l'âme résonne plus fort...

 

 

Un pas ; le monde – dans la main – rassemblé...

Au cœur du chant et de l'aventure ; notre manière d'habiter la terre...

L'âme éprise du ciel...

Face à la feuille – le silence...

Au milieu des arbres ; quelque chose de la magie et du merveilleux...

De la joie ; et la parole prise au dépourvu...

 

 

Jouer entre le soleil et l'éternité – entre l'abîme et la mort ; sur cette terre hostile et généreuse...

Comme au commencement du monde...

Des brèches – des chemins – des disparitions ; la vie qui passe...

Cette traversée heureuse – sans rien savoir – sans rien espérer...

Debout – le front dressé – dans la nuit magnétique...

A contempler ce qui nous entoure ; ce que nous portons ; ce qui nous compose...

A s'offrir au labeur du reste...

Sans charge – sans parti-pris ; libre des jougs et des affranchissements ; ouvert à tous les possibles ; vivant peut-être – comme il se doit...

 

*

 

Le sol – sous nos pas – s'éclaircissant...

Les uns sur les autres – sous le soleil...

Aux heures sonnantes – le jour qui résonne...

L'âme précipitée dans la matière – contrainte de traverser l'épaisseur ; sans triomphe – sans coup d'éclat (aussi discrètement que possible)...

Jusqu'au plus ancien vestige des mondes d'autrefois...

Jusqu'au jour où l'on se retrouve – seul (bien sûr) – au seuil de l'immensité – face à la lumière qui vient inonder le regard...

 

 

Le baiser (raboteux) des aspérités – sur cette pente du monde empruntée...

Le cœur dans la poussière – poussif – se traînant – parmi des brassées de fleurs...

Et le nom épelé de tous les morts qu'ont connus les siècles – épinglé, un à un, sur l'autel des temples terrestres – sur le sol mouillé de sang ; sur les façades suintantes de sueur devant lesquelles se pressent – et patientent – les nouveaux arrivants ; l'âme transpirant (à juste titre) l'angoisse et la crainte...

 

 

Le bruissement du temps ; l'âme affolée qui parcourt le monde à grandes enjambées...

Le cauchemar quotidien de ceux que la mort angoisse – battant la ville et la campagne en quête de (quelques) consolations...

Sans rien voir – sans rien savoir...

La vie qui passe – jusqu'au dernier soir – jusqu'au dernier souffle – jusqu'à la dernière poignée de terre que l'on jettera sur la planche qui recouvrira le corps...

 

 

La tête occupée par toutes sortes de tentations...

Et l'espoir d'aller aussi libre que le vent ; pas davantage qu'une volonté défaillante face à un amoncellement d'immondices...

Jouant – sans cesse – jouant à faire semblant ; s'abritant derrière mille mensonges – se parant de mille déguisements – sous la lumière (toujours aussi) peu encline à la duperie ; et sévère (si sévère) avec les histrions et les usurpateurs...

Face à personne ; les mêmes attaques ; et autant (bien sûr) de coups d'épée dans l'eau ; ce qui (contre toute attente) décuple l'ambition – et la besogne – théâtrales...

 

*

 

Parmi d'Autres ; quelque chose comme le vent...

Le cœur du monde – aussi triste que les âmes...

Ce qui heurte ; et des fleurs aussi – comme un décor (principalement)...

La route qui serpente – la roue qui tournoie...

Le temps comme épris de lui-même – se courant après (en quelque sorte) – essayant de se rattraper...

Et l'air dans les bras de celui qui étreint...

Et le baiser dans le vide ou qui effleure la roche...

Comment ne pourrait-on apprécier la solitude...

Personne – sur ces rives – où la nuit s'étire sans fin...

Comme un long voyage ; ou un rêve, peut-être, que nul (jamais) ne pourra partager...

 

 

Écorché – contre les murs – des barbelés...

De la tendresse arrachée à coups de promesses – à coups de récompenses...

Et toutes ces pierres que l'on jette sur ceux qui résident hors du cercle...

Des assauts et des remparts ; ce qu'il faut pour tenter de sauver sa peau ; demeurer au centre du territoire et faire fuir les importuns – se défendre (et se battre) contre (à peu près) tous les Autres...

 

 

A mesure du voyage – l'abandon ; ce qui se détache ; tout bien pesé – pas grand-chose ; ce que nous portons ; un bric-à-brac d'idées et d'asservissements – des désirs et des illusions – qui finissent, peu à peu, par flétrir...

Puis – un jour – sans crier gare – l'âme toute racornie – face au vide ; ce qui prêterait à rire [si nous n'étions pas si grave(s) ; si nous avions compris – un tant soit peu – l'absurde et fabuleuse situation des créatures terrestres]...

 

 

La nuit inclinée...

La tête vers le jour qui se lève ; à cette allure lente de géant...

La marche à l'épreuve ; sur l'axe invisible des étoiles...

D'une extrémité à l'autre – sans croyance – sans promesse – sans tromperie...

Le temps qui s'oublie...

Et l'immensité – devant nous – qui s'ouvre – qui s'offre...

 

*

 

L'écoute ; la terre entendue...

Les rires ricochant...

Les grondements sourds des entrailles...

Dans les galeries du sous-sol – la faille encerclée par les vigies – les gardes vigilants de la psyché...

Et, au fond, la soif qui nous tenaille – qui nous assaille...

Et, à la surface, les âmes – sous le soleil – desséchées...

La suite du voyage par l'embrasure – l'étroit passage – réservée à ceux dont les forces portent naturellement au retrait et à l'effacement...

La seule issue – le seul succès – possibles ; discrets et involontaires (bien sûr)...

 

 

La route desservie...

La poussière qui s'agglomère sous les pas...

Le jour – le souffle – le feu ; ce qui nous anime ; et ce qui donne l'élan nécessaire pour marcher vers le mystère que l'on abrite ; et que l'on cherche (pendant quelque temps) au-dehors ; jusqu'à l'énergie du désespoir – puis au-delà ; lorsque l'on est (enfin) prêt à découvrir la seule foulée qui compte...

D'un seuil à l'autre ; de l'infime à l'infini – puis, de l'infini à l'infime – comme une respiration naturelle – (plus ou moins) libre – (plus ou moins) sensible et lumineuse...

 

 

Des rêves de fils et d'emmêlements ; ainsi (sans doute) se pense la trame...

Des nœuds dans l'espace...

Ni perte – ni gain ; seulement – des tâches qui s'accomplissent ; des choses qui apparaissent ; des choses qui disparaissent...

Des reflets passagers ; et l'Absolu qui scintille – à travers...

Qu'importe la lumière ou l'assombrissement ; qu'importe la venue – le départ – la transformation ; quelque chose – en nous – en chacun – en deçà et au-delà des choses – (parfaitement) affranchi du monde – qui contemple...

 

 

Ni bête – ni homme...

Des courbes arrondies ; et des recoins anguleux...

Des lèvres à la place de la bouche...

Et la soif à la place du ventre...

L'Absolu – en point de mire ; ce sur quoi nul (en ce monde) ne parierait...

 

*

 

La sève – jusqu'au bleu...

Du sol au ciel – d'un seul trait...

La terre chahutée ; des sillons – des ornières – où l'on glisse – où l'on s'enlise...

Le labeur de la créature – autour de la blessure – avant de plonger dans la douleur...

La chair dans laquelle on s'enfonce...

Les mains rougies – les mains brûlantes...

Vers la brèche – le tombeau ; avant que ne s'ouvre l'espace – avant que n'apparaisse le bleu ; inopinément – au-delà de l'espérance – au-delà du désespoir ; lorsque le noir nous avale ; lorsque la mort nous désigne du doigt et que tout recul devient impossible...

 

 

Dans la chambre – la lumière – déjà...

L'avant-poste de l'Amour (sans même qu'on le sache)...

La solitude et l'immobilité...

A l'écart du monde des hommes...

Quelque chose comme une route – un éclair ; les prémices de la blancheur (sans doute)...

 

 

La tête écartelée par le temps...

Asservie à la patience – dans le cadre défini par les lois humaines – impropre, en somme, à occuper l'espace ; et, dans l'espace, la place centrale...

Comme un fauve – plutôt – le cœur en cage...

Et quelques étoiles pour s'occuper ; comme un apprentissage du sommeil ; le rôle essentiel de l'obscurité...

Et des rêves – en troupeau – que l'on harponne en gémissant – les yeux fermés...

Et l'épaisseur qui nous avale ; nous – la nuit – la tête – les rêves et les étoiles – brinquebalés dans le roulis des heures et des saisons...

D'une tempête à l'autre – sur notre couche – immobile(s) – déjà mort(s) peut-être...

 

*

 

Le ciel ouvert...

Les vents en enfilade...

Les tempêtes – en soi – apaisées...

Sur l'enclume – le fer martelé...

La respiration aride ; la lumière maculée...

Le feu – la force ; et la poussière...

La danse des bras dans l'air...

L'âme tournée (tout entière) vers cette trouée rouge vivante...

La lame façonnée par l'invisible et l'ardeur...

Ce qui apparaît ; et ce qui reste caché dans les profondeurs...

 

 

Au milieu des pierres...

Et, parfois, cette pluie poisseuse sur la parole ; la page fragile et déchirée...

Face au jour – face à la lumière...

Le souffle court – la main tremblante...

Trop d'hésitations – sans doute – pour maintenir le silence des Dieux – le bleu approbateur – dans l'encre jaillissante...

 

 

A l'orée du monde – là où se terrent les ermites et les bêtes...

Derrière d'épais taillis – aux pieds d'arbres centenaires...

Le jour – dans la main – qui se lève...

Le chant et l'encre – jamais taris – qui montent le long des âmes...

Au cœur du silence vivant de la forêt...

Sur toutes les cimes ; dans toutes les têtes ; le ciel complice – le ciel apprivoisé...

Ce pour quoi nous demeurons loin des hommes...

 

 

Boursouflés d'orgueil et d'absence ; ceux qui s'imaginent maîtres du monde et de l'espace ; et qui sont moins qu'une virgule dans le (très mince) volume de l'histoire de la terre...

Une injure (à peine) à l’ineffable – une indécente (et marginale) excroissance des lois et de la matière naturelles – tant ils sont insignifiants...

L'avènement de l'homme ; à peu près rien – aux yeux du temps et de l'éternité – aux yeux de la lumière – aux yeux de l'innocence et de l'immensité ; quelques tourbillons au cœur de l'infini – au cœur de la vacuité...

 

*

 

L'homme stationnaire – au bord du chemin...

La face ombragée – au milieu des vents...

Des rangées de pierres alignées...

Des milliers – des millions – de choses ; et une place pour chaque chose...

La route sous les pieds ; la tête s'imaginant...

L'ailleurs nécessaire ; juste à côté...

Des murs ; de longues séries de murs – à la manière d'un labyrinthe – d'une enceinte close – sans autre issue que la prière...

Et ainsi jusqu'à la mort – sans explication...

 

 

La terre défaite – embrassée...

Le front – et les lèvres – contre elle...

La parole douce ; l'esprit apaisé...

Les mains sur le sol rêche – caressantes...

Dans l'obscurité du désir...

A perte de vue – le ciel ; toutes les possibilités...

Et nous – passant (assez énigmatiquement) d'une combinaison à l'autre...

 

 

Ici – ni (vraiment) pour eux – ni (vraiment) pour nous...

Sans (véritable) innocence...

Ni mal – ni bien ; (très) instinctivement...

Le pas et la parole ; et le geste – mécaniques...

Une existence comme une autre – sans (réelle) importance...

Les yeux bandés ; et les mains comme attachées derrière le dos...

Et la tête pas assurée d'être là...

A peine – un souffle ; un peu de rêve et d'ardeur...

L'âme ailleurs – assurément – errant (sans doute) en de moins hostiles contrées...

 

 

Non coupable(s) – bien sûr...

Jusqu'à l'obscénité ; le regard clair ou torve – qu'importe...

Des images amassées – entassées – qui remplissent la tête et l'âme – jusqu'à la garde...

Des désirs et des souvenirs ; à l'origine (sans doute) des principaux élans…

Et le manque comme un cri que le monde apaise – (très) provisoirement – (très) médiocrement...

Et dans les tombes – des innocents aux mains rouges et armées qui n'ont jamais tremblé devant la mort...

 

*

 

Le jour – au loin ; si loin de l'expérience terrestre commune...

Attablé devant l'étendue – devant l'inconnu ; la sébile tendue ; et les yeux fermés...

Le monde rompu à l'ignorance et à la faim – jamais rassasié(es)...

Du feu – des murs – des morts...

Nulle (réelle) liberté au milieu des pierres et des vivants...

Comme encastré(s) dans la matière ; et l'âme étonnée qui s'agite – qui se débat – qui s'affaire – qui cherche (en vain) une issue – un passage – une possibilité...

Entouré(s) par les vents...

Au pied de (hautes) parois d'argile...

Le regard de l'homme tourné vers l'horizon – pataugeant dans sa flaque de boue – sous une lumière froide et lointaine...

Au cœur d'une nuit abyssale – conquérante...

Cherchant un intervalle – le moindre interstice – comme une respiration ; le début d'un voyage – peut-être...

 

 

Par le même chemin – le jour et la nuit ; pénétrant la terre – la chair – l'esprit...

L'itinéraire des abysses – des monts – des vallées et des prairies...

A travers la lumière – à travers la forêt – les arbres et les âmes qui se dressent...

Sans plainte – dévoué(e)s à la cause commune...

Sans pouvoir oser davantage (ou autre chose)...

Le dos voûté par la charge ; et le sens (assez vain) des responsabilités...

L'insouciance oubliée – comme les jeux de l'enfance – au bord de la rivière – où l'on passait (sans crainte – comme par mégarde) d'une rive à l'autre...

La vie – la mort – sans (véritable) distinction – sur le même chemin de pierres...

 

 

Les questions – en vrac – par devers soi...

A suivre – en silence – les indications des Dieux – les indications du vent...

L'itinéraire ; la direction de l'innocence...

Les yeux ouverts ; et le cœur accueillant – de plus en plus...

Et cette joie qui, peu à peu, efface – et remplace – toutes les questions...

 

*

 

Contre l'âpreté du monde – l'âme et la peau – irritées – hérissées...

Un peu de fraîcheur pour faire face – pour faire front ; de l'encre nouvelle et cette terre surprenante sur laquelle on parvient, parfois, à se hisser...

La vie – le voyage ; comme le jour ininterrompu...

Immobile – sur ce sol – sans attache...

Et pourtant...

 

 

Le corps – le souffle – entravés...

Au-dehors – le vent ; au-dedans – l'absence d'air...

Et ces Autres – tous ces Autres ; comme s'ils avaient envahi toute la surface de la terre...

Le soleil – à nos côtés ; et cette nuit contre laquelle, sans cesse, nous nous heurtons...

Jour après jour – le même abîme qui se creuse...

 

 

Ici – sans bénédiction...

A faire remonter la lie cachée sous les fausses amitiés – les fraternités apparentes...

De la terre – encore ; de la terre (presque) toujours...

Les instincts qui ont précédé le souffle – inaliénables ; cette âpreté à vivre sous les aménités...

Pas un seul espoir de ce côté-là (tant que la nécessité sera à l’œuvre)...

 

 

Nous enfonçant dans l'absence et l'obscurité ; la tête (parfaitement) immergée...

L'âme sans un cri...

Le passage – la transformation peut-être – vers le rien (le plus rien)...

Ensemble – apparemment ensemble – sans (véritable) entente...

La vie – le vent – la mort – comme ils viennent – comme ils se présentent...

Et cette éternité – et l'invisible – et la matière – qu'il nous appartient d'apprivoiser...

 

*

 

Là où l'épaisseur de la terre occupe (et préoccupe parfois)...

Sans oxygène – sans fenêtre...

Le labeur acharné (plus qu'acharné)...

Tout ; avec ces remparts – cet entrelac de murs – de frontières – de barbelés ; cet atroce sentiment d'enfermement...

Le sort – et la perspective – de tous les habitants du labyrinthe ; le petit peuple de la surface...

 

 

Le plus tangible ; ce qui brûle avec ce qui recommence...

Les seuls étais (sans doute) dont on dispose...

Trois fois rien (en vérité) ; et moins encore à l'horizon ; et moins encore dans l'espérance...

Pauvres infirmes qui ne voient que les chemins à angles droits ; jamais ce qui serpente dans le flou et l'invisible...

De simples reflets sur la pierre nue...

Des guerres ; et des jeux sans éclat...

Rempli(s) de ciel et de tendresse – paraît-il ; entre les pièges...

 

 

Ni songe – ni vérité ; rien de définitif ; seulement – le sens des retrouvailles et de l'éloignement...

La mesure de l'écart – en quelque sorte – que porte – malgré elle – malgré lui – tout geste – toute parole – toute foulée...

Le centre ; et le fond, parfois, pénétré par les Autres...

L'éternel mouvement – l'éternel voyage ; sans rien oublier ; ni la source – ni la plus lointaine périphérie...

 

 

L'ardeur chantée ; la clé du royaume ; une manière active de prier...

Toutes les zones du territoire – célébrées...

Le rythme pur – indicatif – porteur de joie et de liberté...

Hôte(s) de la lumière – en quelque sorte...

Communiant sans compréhension raisonnée ; quelque chose qui s'offre – se devine – se ressent...

L'essence de l'existence terrestre – sans doute...

 

*

 

En nous – le feu...

Et l'imaginaire comme une trouée...

Et devant – l'étendue ; ce que nul ne connaît (ce que certains disent connaître)...

La chambre – le monde ; le même appel...

Et quel que soit le lieu – toujours la même distance qui sépare des choses – des Autres – de nous-même(s)...

Trop dispersé(s) – peut-être...

Et cette fuite en avant ; et cette consumation (intérieure) qui nous guette...

 

 

La terre rouge – lavée par nos larmes...

Un pied sur la pierre ; et l'autre en déséquilibre sur l'âme...

Ce qui nous porte ; avec le ciel...

Le plus sauvage ; et cette (étrange) intimité avec les arbres...

A l'endroit du vide ; rien ni personne – bien sûr...

 

 

Là-bas – la terre indigène ; celle qui a connu l'ivresse des premières heures – la naissance du temps ; et leur exact contraire ; la corruption – la déperdition...

L’œil maintenu en déséquilibre – pendant des millénaires – angoissé – parasité par toutes les promesses du monde...

L'esprit veule et docile – le cœur avide et grossier ; le dos courbé et obéissant...

Peu à peu – incorporé(s) à la modernité – à la longue liste des chimères – à l'illusion commune – généralisée...

Si loin du premier enfantement ; et de l'authenticité initiale...

Comme une longue agonie ; le fruit amer – toxique – mortel – de l'uniformisation...

 

 

Devant soi – l'océan...

Aux abords de l'intériorité...

Assez loin des rives souffreteuses qui s'épanchent (et qui aiment s'épancher)...

Au-dessus des heurts et des ports de tête altiers...

Parvenu ici – sans aile – sans offenser personne...

Face à la source – face à l'immensité...

 

*

 

Entrecoupés de blancheur et de silence ; le monde – l'abstraction – la douleur – l'arbitraire...

Au royaume de la pierre et du rayonnement...

Au royaume de l'indifférence et des champs de bataille...

Placé(s) ici (sans préavis) – entre le sommeil – le feu et la folie...

A essayer (assez vainement) d'aller du côté du ciel – de l'invisible entraperçu...

Dans la même ornière (bien sûr) que tous les Autres parqués devant les murs de l'enceinte où nous sommes nés...

La vie en suspens – comme arrêtée...

 

 

Par-dessus la matière visible ; ce qui ne se voit pas...

L'écoute ; la présence de ceux qui prient...

Et des yeux sous les pierres – à l'affût...

Des bêtes et des Dieux ; tous ceux qui accompagnent nos vies – indistinctement ; des mains jointes – des mains qui se lèvent – des mains qui se tendent – des mains qui caressent et des mains qui frappent...

D'un seul souffle ; à travers tous nos cris...

 

 

Et cette veille commune qui ressemble à un rêve ; comme le monde – les Autres – ce qui semble exister...

Et au-dessus – l'imaginaire ; et par-dessus – l'espace inexploré...

Mille chemins bordés tantôt de fleurs – tantôt de visages – tantôt d'étoiles...

Et jusqu'aux sources de la lumière ; mille trébuchements ; et tous ceux qui piétinent depuis des siècles...

Sans que jamais ne sonne le glas du réveil...

 

 

Engoncé(s) dans la matière ; comme si elle nous recouvrait ; comme si la nudité était faite d'une autre substance ; peu visible – inconnue...

Et nous – ici – à nous débattre – comme si la vie – comme si le monde – comme si les visages et les choses – nous gênaient – comme si quelque chose nous étouffait...

(Presque) incapable(s) de satisfaire notre (insatiable) besoin de lumière et de liberté...

 

*

 

Autour de soi – réunis...

La terre et l'infini – confondus...

La plaie ouverte – sans douleur (à présent)...

A genoux sur la pierre...

La prière naturelle – incorporée aux gestes (à tous les gestes)...

La parole ; quelques riens ; un peu de vent...

Sur la page – les lèvres ; le ciel qui se prête au jeu...

Lui et nous – presque à égalité...

 

 

Sous les arbres – encore...

Le souffle sur l'épaule...

La terre blanche...

De l'autre côté du ciel – sur une autre rive (sans aucun doute)...

Dans notre main – la lampe et le lointain...

L'instant sans devenir...

Le visage couronné malgré les murs...

Au-dessus (bien au-dessus) du monde ; le vide et le silence...

 

14 novembre 2017

Carnet n°2 Le naïf

Fiction / 1998 / La quête de sens

Dans cette fresque guignolesque de notre monde contemporain, l’auteur nous livre certaines de ses expériences, des instants de vie insignifiants (et tous d’une bien triste réalité) que vous avez-vous-mêmes très certainement subis, contournés ou traversés. Son mérite (mais en a-t-il vraiment ?) ne réside guère dans la générosité accablante de ces pages naïvement acides, mais tient tout entier (même si ça peut nous paraître bancal et bien étrange) dans son acharnement (il est vrai fort velléitaire) à continuer d’aller dans la vie, comme ça, juste pour voir.

 

 

Prologue

Il me l’avait bien dit. J’étais prévenu. Je me rappelle encore le ton de sa voix, l’intonation bizarre qu’il prenait lorsqu’il m’assenait SA phrase : « tu verras quand tu seras grand ». Mon père me l’avait toujours dit, il avait bien dû me la répéter des millions, peut-être des milliards de fois, le problème c’est que j’ai toujours rien vu, pas l’ombre d’une vision.

 

Pourtant je suis grand, j’ai la trentaine bien tassée. J’ai eu des jobs et même une fois presque un vrai travail, comme lui. Aujourd’hui, j’ai quelques cheveux blancs et mes petits soucis. Ça fait longtemps qu’on ne s’est pas vu avec mon père, mais je ne sais pas pourquoi, j’ai peine à imaginer que nous avons les mêmes… soucis. Faut dire que j’ai pas encore d’enfant et crois bien que c’est pas de si tôt que j’en aurais, vu que pour l’instant, je suis encore seul, et que vraiment pour rien au monde j’échangerais ma solitude contre une poupée gonflable qui ferait des faux plis en repassant mes chemises. Parce que premièrement, moi, dans les histoires de cul ce que je préfère c’est la tendresse (et allez expliquer ça à une poupée gonflable !), et que deuxièmement, j’aime pas porter des chemises surtout quand elles sont repassées.

 

Dans ma vie, j’ai bien connu quelques trucs, des expériences, des gens et même des filles, mais ça n’a jamais vraiment marché. D’ailleurs, tout le monde le disait, c’était de ma faute si ça ne marchait pas. Mais moi ce que je crois c’est que j’étais un peu trop différent (je peux pas bien vous expliquer, mais ça se sent ces choses-là). Pour eux, c’était moi le coupable, celui qui veut toujours ce qu’il n’a pas et qui embête tout le monde en répétant que ce n’est pas vraiment de sa faute s’il cherche tout le temps des trucs impossibles que personne ne peut lui donner. Aujourd’hui, je ne suis pas sûr que je dirais encore ça, mais en fait j’en sais trop rien. Je crois que je suis comme les autres pour ça : j’arrive pas à donner aux autres ce qu’ils veulent. Faut dire aussi que j’arrive même pas à me donner les trucs que j’ai envie. Et là, je vous parle pas des trucs à acheter, non, ça serait plutôt des trucs qui s’achètent pas, c’est plutôt ça que j’ai envie d’avoir.

 

Mais avant que je vous raconte mon histoire, il faut que vous sachiez une chose : j’ai la tête vide et j’arrive pas à fixer les trucs qui me passent par la tête. Ça vient, je sais même pas comment, ça repart, et là c’est pareil, je sais pas pourquoi. Entre les deux, je sens que ça bouge à l’intérieur, ça remue vachement, ça doit se cogner contre les parois en faisant des échos, et puis quand le dernier écho a disparu, tout disparaît. C’est pourquoi, quand je veux suivre une idée, je suis obligé de remuer très fort à l’intérieur de ma tête, c’est pour retarder le dernier écho. C’est peut-être pour ça que ceux qu’on appelle les fous, ils se balancent tout le temps d’avant en arrière, c’est pour garder leurs idées. Faut pas qu’ils arrêtent de se balancer, sinon ils perdraient leurs idées, et ils deviendraient comme les autres, ceux qui croient qui sont pas fous et qui ont un peu la tête vide, même s’ils ne le savent pas.

 

 

Chapitre premier

Mes plus belles années, je les ai passées dans la tête de mes parents, lorsqu’ils ne m’avaient pas encore conçu et qu’ils avaient tout le loisir de m’affubler de toutes les qualités du monde. Bref lorsqu’ils pouvaient encore s’imaginer mettre au monde un être idéal, beau, gentil et intelligent, un être qu’il y a bien longtemps je ne m’efforce plus de devenir. Ça demanderait vraiment beaucoup trop de travail. Après ces merveilleuses années, ça s’est drôlement gâté. Pendant toute sa grossesse, ma mère a été malade. Des douleurs atroces à vous faire passer l’envie d’avoir des mômes. A peine sorti de la matrice maternelle, j’ai bien senti que déjà elle m’en voulait. Comment pouvait-on souffrir à ce point pour engendrer une chose pareille ? La grossesse avait déjà tué dans l’œuf son embryon d’amour maternel. Après, comment voulez-vous réussir dans la vie avec ce genre d’entrée dans le monde ?

 

Les premières années, ma mère ne me sortait pas ; elle avait déjà honte d’être ma mère, alors pourquoi aller s’en vanter au dehors ? Je suis resté enfermé jusqu’à mes 6 ans, âge où mes parents n’avaient plus le choix, ils devaient me laisser sortir pour aller à l’école. Pour compenser ma bien précoce laideur, ma mère avait décidé de faire de moi un petit singe savant, laid, mais savant. Peut-être avait-elle en tête l’idée un jour de se remettre à travailler (elle avait arrêté son travail pour ma naissance), et je la soupçonne d’avoir eu le projet de monter à mon insu un spectacle de cirque. Ça serait bien là une preuve supplémentaire de l’esprit pragmatico-artistique de ma mère. Oui, ma mère a toujours eu un esprit pragmatico-artistique, partant du principe que l’art devait bien servir à quelque chose. Jusqu’à mes 6 ans, j’ai donc subi les plus atroces tortures préscolaires qu’un enfant puisse subir. A 2 ans, je savais compter l’alphabet, épeler les chiffres et additionner les mots. Ma mère qui n’avait qu’une instruction limitée avait dû commettre quelques ratés dans ses méthodes pédagogiques. Mais peu soucieuse des théories doltoniennes, elle me gavait du peu qu’elle avait elle-même appris, et qui plus est mal appris. J’avais donc forcément beaucoup de mal à ingérer cette bouillie infâme. A 4 ans, je savais l’heure, à l’endroit, à l’envers et même de travers, un peu déboussolé par la cadence de cet apprentissage forcé.

 

Toutes mes journées je les passais dans le parc que mes parents avaient tout exprès acheté pour moi. Mon père qui a toujours été très bricoleur me l’avait personnalisé. Guidé par les directives de ma mère, il avait remplacé les mailles du filet par des barreaux d’acier, recouvert le dessus par une grille métallique, surmontée de fil barbelé. A l’intérieur, il avait fabriqué une petite cage dans laquelle je ne pouvais ni me coucher, ni me tenir debout, ni même m’asseoir, lieu qu’ils avaient prévu en cas de fortes agitations ou d’éventuelles rebellions. Impressionnés par les résultats de certaines méthodes éducatives néo-féodales qu’ils avaient découvertes lors d’un reportage télévisé, ils avaient décidé de mettre à profit et surtout en application les moins traumatisantes d’entre-elles, preuve indéniable que mes parents, loin d’être des bourreaux sanguinaires, étaient des éducateurs sensibles, ouverts et larges d’esprit, parce que ce qu’ils désiraient le plus, c’était de me voir heureux et surtout à leur image. A l’intérieur, ils avaient mis mon nounours, une trentaine de livres d’images et un martinet. Et c’est comme ça entouré de tous mes jouets que mon enfance se déroula. 

 

Chaque jour ma mère surveillait mon apprentissage. Le matin, elle me donnait le programme de ce que je devais apprendre dans la journée, et en début d’après-midi, elle vérifiait si j’avais bien appris mes leçons. Oh ! Pas grand-chose, à peine une dizaine de pages par jour. Elle s’asseyait derrière le bureau qu’elle avait mis près de mon parc, et me faisait répéter, une grande règle en fer à la main, les lignes d’écriture et de calcul qu’elle avait écrites sur le petit tableau noir qu’elle avait pris la peine de fixer au mur, juste derrière son bureau. Souvent après quelques heures, quand elle me sentait réfractaire à tout apprentissage, elle m’enfermait dans ma petite cage pour quelques instants et pour mon bien me disait-elle. Quelques heures ou quelques jours après, elle me libérait, et c’était toujours les larmes aux yeux qu’elle me permettait de réintégrer l’espace moins exigu de mon parc. Elle pleurait en gémissant, en disant qu’elle était trop faible, qu’elle s’apitoyait trop, qu’elle devrait être plus sévère mais qu’elle n’y arrivait pas.

 

C’est vrai, il faut l’admettre, toute mon enfance a été bercée d’amour. Une affection débordante de coups de triques. J’ai reçu une éducation stricte, un rien rigide comme peut l’être un martinet, l’outil éducatif préféré de mes parents. Très tôt, ils ont voulu me bourrer le crâne de leurs sacro-saints principes familiaux ; sacrifices, sens de devoir et amour du travail bien fait. Des principes véhiculés depuis des générations et des générations. Je peux vous dire que quand ils sont arrivés chez moi, ils avaient un sacré goût de poussière. Ça tombait mal, j’étais allergique. Résultat, j’ai pas pu en avaler un seul. Aujourd’hui, je suis plus du tout allergique, mais je peux toujours pas les gober, leurs principes. Ça doit être l’habitude, le principe de ne pas en avoir…

 

Sinon le reste de la journée, une fois mes leçons récitées, je pouvais m’amuser comme je voulais. La plupart du temps, je jouais avec mon nounours. Je lui faisais réciter les leçons que je lui avais données. Je prenais un de mes livres d’images et il devait me raconter l’histoire. Et quand lui aussi il était réfractaire, je lui montrais le martinet, mais ça n’avait pas d’emprise sur lui, alors je lui enlevais sa culotte et je le tapais de toutes mes forces, pour son bien que je lui disais.

 

Le soir quand j’avais pas été puni ou qu’on m’avait pas mis dans ma petite cage, j’avais le droit de sortir de mon parc. Ma mère me mettait près de la fenêtre pour que je regarde dehors. Je regardais les gens en bas qui marchaient dans la rue. Quand je voyais mon père arriver, j’allais l’attendre derrière la porte, et des fois, quand ma mère était de bonne humeur parce que j’avais vraiment bien récité mes leçons, je pouvais même aller l’attendre sur le palier en haut des marches. Mais ça c’est pas arrivé souvent, peut-être 2 ou 3 fois. La plupart du temps ma mère, elle était pas de bonne humeur, et c’était à cause de moi, elle disait parce que j’étais pas un bon fils.

 

Après, on se mettait à table. Ces jours-là, j’étais heureux parce que moi je trouvais que c’était bien d’être réunis comme ça tous les trois. Je préférais ça aux jours où j’étais puni, c’est-à-dire presque tout le temps, et où je devais manger tout seul dans ma cage mon menu « spécial punition » : les restes de la pâté de Toby, notre chien, pour que je devienne plus obéissant, ma mère elle disait. La plupart du temps, mes parents, ils mangeaient sans moi. Je les entendais de mon parc. Mon père, il racontait sa journée et ma mère, elle poussait de gros soupirs comme pour lui dire qu’il racontait toujours la même chose, ce qui était vrai d’ailleurs, je m’en aperçus plus tard. Après ma mère débarrassait la table, je la voyais par la porte entrouverte se diriger vers la cuisine avec les assiettes sales, puis elle faisait la vaisselle, et quand elle avait fini, elle rejoignait mon père devant la télé. Lui, je l’entendais ronfler. Chaque soir, il allumait la télé, et à chaque fois, au bout de 5 minutes, il s’endormait. Ma mère s’asseyait à côté de lui, puis au bout d’un moment, quand il ronflait vraiment trop fort et qu’elle pouvait plus suivre son film tranquillement, elle l’envoyait se coucher. Toujours, elle râlait après lui en lui disant que c’était un bon à rien et qu’elle en avait marre de cette vie. Après, quand elle se retrouvait seule devant la télé, souvent elle pleurait. Elle restait comme ça un long moment. J’entendais ses sanglots par la porte, puis après, avant d’aller se coucher, elle nettoyait partout, elle passait l’aspirateur dans le salon, le balai dans la cuisine, et je l’entendais refaire la vaisselle qu’était déjà propre comme si elle voulait tout nettoyer dans sa vie pour que ça brille comme un sou neuf. Presque tous les soirs c’était pareil. Ils sortaient jamais et jamais personne venait chez nous, sauf une fois par an pour mon anniversaire. 

 

Chaque année, mes parents invitaient toutes leurs connaissances ; mes grands-parents, mes oncles et mes tantes, et même une année y avait les voisins d’en face, ceux qui habitaient le même palier. C’était pour eux une occasion à ne pas manquer, une façon de garder des liens forts et de prouver qu’ils étaient une famille unie, et pour moi de recevoir des cadeaux qui me changeaient un peu des accessoires éducatifs (livres et martinet) dont mes parents me comblaient le reste de l’année. On les recevait toujours un samedi. Chacun trouvait que c’était le jour idéal parce que ça ne perturbait pas leur emploi du temps de la semaine, tous s’accordaient à dire qu’en général le samedi était réservé aux grands évènements ; les anniversaires, les mariages, les grands nettoyages, les sorties parce que tous ils disaient que c’était un jour où ils ne savaient pas quoi faire et qu’ils préféraient sortir même pour des corvées que de rester chez eux à s’emmerder. En général, ils arrivaient tous vers midi. Toute la matinée, ma mère devait rester à la cuisine pour préparer le repas. En même temps, elle devait mettre la table, nettoyer et laver partout, passer la poussière sur tous les meubles parce qu’elle voulait pas qu’on dise que chez elle c’était sale. Elle sortait son « argenterie » et le service de 12 pièces en porcelaine de Limoges que la famille lui avait offert pour son mariage. En le lui offrant, ils avaient dit : « comme ça tu pourras le sortir une fois par an, quand tu nous inviteras ». A l’époque, ils la connaissaient pas encore, mais ils s’étaient pas gourés. Mon père lui il avait pas le temps de l’aider parce qu’après son  PMU et son loto, il devait démonter mon parc pour le ranger à la cave. Mes parents, ils voulaient pas montrer à ma famille leurs méthodes d’éducation, ils voulaient juste montrer le résultat. A chaque fois, j’avais droit à la même histoire, mes parents me disaient avant que tout le monde n’arrive, que je devais faire attention à bien me comporter, que je devais leur faire honneur et montrer à ma famile que mes parents avaient un petit garçon intelligent. Pendant tout l’après-midi, mes parents me posaient des questions et je devais répondre sans hésiter pour épater la galerie. Tout le monde faisait semblant d’être en admiration et ils me complimentaient avec de grands « c’est bien, c’est bien, mon petit », mais ils n’en pensaient pas moins. Et ça mes parents, ils devaient pas vraiment s’en rendre compte, parce que ma mère, qui ne pouvait s’empêcher de rougir de fierté, elle disait toujours en prenant un air modeste : « oh ! ce n’est rien vous savez, il en sait tellement plus, et il apprend avec tant de facilité, comme ça tout seul sans qu’on lui demande rien », et après elle continuait à m’interroger, comme ça l’air de rien.

 

En général, ils arrivaient tous avec un bouquet de fleurs pour ma mère et surtout pour pas arriver les mains vides. Moi selon les années, j’avais droit à une petite voiture, un appareil à bulles, ou à un paquet de 10 ballons - des ballons à gonfler -, et même un jour - je devais avoir 5 ou 6 ans – une de mes tantes, elle m’a donné 30 frs. Et puis elle a ajouté : « je savais pas quoi t’offrir, alors j’ai pensé que comme ça tu pourrais choisir toi-même » et puis elle s’est penchée vers mon oreille et elle m’a dit tout bas : «  30 frs. tu sais c’est beaucoup pour ton âge, en tout cas c’est beaucoup plus que ce que tes parents donnent pour l’anniversaire de Romain qui est déjà grand (Romain, c’est mon cousin et à l’époque, il devait avoir 20 ans) ». C’est comme ça que j’ai appris que les cadeaux quand on les faisait, fallait que ça vienne du cœur. Après on passait à table. Ma mère, elle avait mis les petits plats dans les grands, alors ça durait vachement longtemps à cause des petits chichis que d’habitude jamais on faisait. Ce jour-là, y avait au moins 3 fourchettes, 3 couteaux, des trucs pour les poser quand on avait fini, 4 verres différents, et je parle même pas de la carafe en cristal et du plateau à fromages. Ce qui était le plus marrant, c’est que tout le monde faisait comme s’ils avaient l’habitude de se servir de tous ces trucs, mais moi je voyais bien qu’ils savaient pas, ils se trompaient tout le temps et ils regardaient les autres pour voir s’ils s’en étaient aperçus. Quand mes parents ne me faisaient pas réciter les trucs que j’avais appris pour épater la galerie, ils parlaient des histoires de la famille ou alors des dernières vacances. Mon père sortait les photos (mon père adore la photo), et il faisait passer les albums. Les autres, ils tournaient les pages très vite sans regarder en disant « ah oui, c’était chouette comme coin, et vous avez eu beau temps ? ». Quand ils avaient épuisé le sujet, ils parlaient des prochaines vacances, qu’ils savaient pas très bien, mais qu’ils voulaient un peu changer d’endroit, on leur avait parlé d’un camping à 5 km de celui où ils étaient l’année dernière. Quand on passait au café, en général il était déjà tard. Et tout le monde s’était suffisamment emmerdé comme ça, personne n’avait plus rien à dire, alors ils disaient qu’il était déjà tard et qu’ils voulaient éviter les embouteillages pour rentrer, et qu’ils avaient tous passé une très bonne journée et que vraiment mes parents c’était des gens qui savaient recevoir. Alors tout le monde se disait au revoir, et de faire bien attention pour rentrer (un malheur est si vite arrivé). Après quand tout le monde était parti, ma mère rangeait tout et mon père allait à la cave et il remontait mon parc. Ça prenait toute la soirée, et le lendemain notre vie reprenait son cours.

 

 

Chapitre 2

Afin de m’habituer à la lumière du jour, que je n’avais pour l’instant qu’aperçue par la fenêtre, quelques jours avant ma rentrée au CP, ma mère a décidé de me sortir. Jusque-là je ne connaissais le monde qu’à travers les livres dont elle m’abrutissait à longueur de journée. A quelques jours de la rentrée des classes, je savais déjà lire, écrire et compter. J’avais aussi quelques connaissances de chimie, de géopolitique et de philosophie (comment avait-elle pu me faire ingurgiter ce genre de choses, elle qui n’était même pas foutue de comprendre la différence entre le CO2, Kant et le Lichtenstein ?). La dernière étape préscolaire de son enseignement consistait à me montrer la réalité pour que je puisse la confronter à mes connaissances très théoriques et somme toute très embrouillées. Elle me sortit donc pour la première fois en cette fin d’été. Elle me mit une cagoule, prétextant qu’au dehors, l’air que je ne connaissais pas encore, serait froid et plein de microbes. Il fallait donc que je me protège. Mais moi, je savais bien - et ça je ne l’avais pas appris dans les livres - qu’elle voulait surtout se protéger de ma laideur. Je la suivais donc en laisse à côté de notre chien Toby.

 

Quel choc ! Que le monde me parut vaste à cette époque, infiniment agité et effrayant. Cette première rencontre avec la réalité me fit si peur que depuis je n’ai jamais cessé de la fuir. Caché derrière ma cagoule, j’apercevais les gens, partout la même face terne et morose, le pas rapide, les yeux indifférents, courant dans tous les sens après des trucs qui semblaient leur échapper, puisque jamais ils ne s’arrêtaient, après j’ai appris que ça s’appelaient des occupations. Dès la première seconde, je me sentis agressé par cette foule anonyme, submergé par ce trop-plein d’humains. Derrière chaque visage, je voyais leur rire, je sentais malgré leur apparente indifférence leurs yeux me fixer, dévisager ma laideur cachée. J’avais l’impression que tous me dévisageaient cruellement, que tous s’étaient ligués avec ma mère pour se moquer de moi. D’un coup, je me sentis orphelin, totalement seul, abandonné de tous, le seul être humain parmi des extra-terrestres, livré en pâture aux moqueries et aux railleries muettes de la foule. Je me sentais au centre du spectacle malgré moi. Depuis j’ai peur des hommes et la seule présence de quelques personnes, le moindre groupe me fait si peur que je fais tout pour les éviter. Combien de kilomètres n’ai-je pas déjà faits pour contourner la moindre trace de vie humaine aperçue au bout de la rue ?

 

Lorsque la rentrée des classes arriva, ma mère m’accompagna à l’école. A peine franchi le portail, j’échappai à sa vigilance (pour cette deuxième sortie, elle n’avait pas pris la laisse), et je m’enfuis en courant. Je courai sur la rue, au milieu des voitures et des klaxons, poursuivi par ma mère et deux dames de service de l’école, qui alertées par mes cris stridents vinrent à sa rescousse. Quelques rues plus loin je fus rattrapé. Je reçus une mémorable raclée dont les marques sont encore gravées dans ma tête. Ma mère me décocha une gifle effroyable sur l’oreille. J’entends encore le sifflement de la main fendant l’air avant l’impact. Puis, plus rien, je suis tombé dans les pommes. Aujourd’hui, il me reste juste le souvenir et ce bourdonnement dans l’oreille qui ne m’a plus jamais quitté ; tympan éclaté. Non contente de m’avoir prouvé son amour maternel un peu excessif, elle m’enferma la journée entière dans le cellier, entre la commode à chaussures et la caisse du chat, m’obligeant à rester à genoux sur le carrelage froid et malodorant. « Pour m’en souvenir » avait-elle dit. C’était une punition qu’elle avait certainement lu dans le nouveau manuel pédagogique, qu’elle avait tout exprès acheté pour la rentrée scolaire et mes premiers pas dans le monde : « triques, martinet et ceinturon dans l’apprentissage de la vie en société ou comment inculquer à votre enfant les bonnes manières ». Bref, une façon pour elle d’expérimenter ses théories toutes personnelles sur son cobaye de fils. C’est bien des années plus tard que je compris pourquoi elle m’appelait toujours son petit rat. Ce premier jour d’école fut donc une véritable catastrophe qui inaugura une longue suite de déboires et de mésaventures scolaires, où j’appris très vite à devenir un cancre modèle.

 

A part  l’école, où je m’emmerdais ferme, je restais chez moi, où je m’emmerdais tout autant. On habitait près de Paris, la capitale des con centrés sur eux-mêmes. Nous, on était peut-être cons aussi, mais on habitait pas Paris. Juste en banlieue, mais c’était quand même la ville. Et moi, j’ai jamais aimé la ville. Le mercredi, y avait pas d’école, alors je regardais la télé. J’avais pas le droit d’aller jouer avec les autres sur le béton des trottoirs, ni sur la fausse herbe du stade qu’il y avait près de chez moi. Alors je restais devant la télé pour regarder Ben. C’était un super téléfilm qui racontait les aventures d’un môme qu’était le fils d’un directeur de réserve au Canada. Et son plus grand pote, c’était Ben, un ours qui ne le quittait jamais. Alors moi, tous les mercredis, pour rien au monde j’aurais loupé un épisode. Après dans l’appartement, je jouais à comme dans Ben. Je montais sur l’armoire, après je sautais sur la table du salon, et delà je me pendais au lustre pour atterrir sur le canapé. Moi aussi, j’avais mes aventures. Et toujours j’emmenais Ben avec moi, - c’était le nom de mon nounours. J’avais 10 ans et je rêvais de grands espaces. Sur le balcon, juste en face j’apercevais de grandes montagnes, les hautes tours de ma cité HLM. Dehors, c’était la jungle, avec des tribus drôlement dangereuses ; des grands noirs avec des grands bâtons au bout arrondi et des trucs à l’envers sur la tête, qui n’arrêtaient pas de pousser des cris de ralliement : « yoo , yoo, yoo ». Moi, j’imaginais que c’étaient des terribles guerriers cannibales, et qu’ils voulaient m’attraper pour me faire cuire dans leur grande marmite avant de me manger. Mais j’avais pas peur, j’avais Ben pour me défendre. Et puis j’étais sur le balcon, au 14ème étage, caché derrière les bégonias de ma mère, avec ma tenue de camouflage que j’avais découpée dans les rideaux. J’étais courageux mais pas téméraire, alors je descendais seulement quand toute la tribu était partie. Moi aussi, comme dans Ben, je voulais vivre des aventures pour sauver des animaux. Alors quand je descendais, je construisais de petites barricades pour protéger les fourmis contre les oiseaux et les gosses qui les écrasaient. Moi aussi, avec Ben, mon nounours, on était des héros.

 

Jusqu’à mon entrée en 6ème, toute ma scolarité se déroula tant bien que mal, et pour la plupart des matières, c’était plutôt bien mal. Fort de l’instruction quelque peu confuse que m’avait fait avaler ma mère, je m’ennuyais au fond de la classe, écoutant distraitement les bribes d’un enseignement un peu plus orthodoxe mais non moins ennuyeux. Je complétais ainsi mes connaissances. Plus exactement je tentais de remettre à l’endroit ce qui pouvait encore l’être. Les journées et les années passèrent ainsi, toutes profondément ennuyeuses. Dans la classe, on m’avait attribué la place du fond, près de la fenêtre et du symbolique radiateur, isolé du reste de la classe par 3 rangées de tables. Pour que je puisse dormir en paix sans déranger les autres élèves. La plupart du temps je sombrais dans un état quasi comateux, en maths, en bio et en physique, puis passais à une somnolence agitée pour les cours de géo et de français, pour m’éveiller tout à fait au moment de sortir pour la récréation, annoncée par une sonnerie stridente qui en général me sortait d’un rêve. A l’école, ce que j’ai le plus appris, c’est à rêver, une façon comme une autre d’apprendre la vie, mais comme ce n’est pas une matière notée, je pense pas que ça soit la voie la plus reconnue pour devenir grand. Mais je m’en foutais, notée ou pas notée, moi je trouvais que c’était une matière merveilleuse, où l’on ne s’ennuyait jamais. Comme d’autres peuvent être forts en thèmes, moi j’étais fort en rêves. Faut dire que si j’étais fort, c’est que je travaillais beaucoup, surtout pendant les autres matières. Des rêves merveilleux qui me transportaient très loin, moi le petit cancre à la vie immobile, coincé entre des parents invariablement autoritaires et la monotonie permanente des heures de classe. Les rêves, c’était la plus belle des matières, où j’apprenais tout en même temps, la géo, l’histoire, le français, les sciences. Moi, souvent, j’étais aventurier ou sultan en Asie ou en Afrique, j’aidais les hommes ou les animaux, je construisais des villes, des pays entiers, et plus rien pour moi n’avait de secrets. Tout était facile, si facile à apprendre alors je me disais « qu’ils aillent se faire foutre avec leurs livres et leurs cahiers », et je repartais dans mes rêves, la tête dans mes bras, bien calé près du radiateur.

 

Les autres, je sais pas s’ils rêvaient. En tout cas, ils le faisaient pas pendant les cours. C’était marrant de les voir assis bien droit, l’air sérieux, le crayon à la main et le cahier ouvert devant eux. Quand je ne rêvais pas, mon passe-temps scolaire favori, c’était de les regarder. Pour ça, y a pas meilleure place que tout au fond de la classe près du radiateur. La vue est imprenable. L’observation des autres, ça non plus c’était pas une matière notée, dommage j’aurais eu de drôlement bonnes notes, et peut-être même les encouragements ou les félicitations. J’ai jamais redoublé en primaire, allez donc savoir comment j’ai fait ? Moi, je pense qu’ils laissaient passer tout le monde, moi j’étais pas comme tout le monde, mais je suis passé quand même. Chaque année, dans la classe, y avait 2 ou 3 binocleux qui se ramassaient tout le temps les meilleures notes. Les autres, ils couraient comme des dératés derrière. Mais jamais ils ont pu les rattraper. Les maîtres, ils appelaient ça, l’émulation, ils disaient que c’était vachement important dans une classe parce qu’après dans la vie c’est pareil. Et même si t’es pas bon, tu dois quand même rester dans la course. Mais moi, je m’en foutais de ce qu’ils disaient les maîtres, j’aime pas courir comme ça parce que tout le monde court. Je savais même pas où on allait, j’allais quand même pas y aller en courant. Les autres, y se décourageaient pas, même ceux qu’avaient un point de côté. Ils essayaient de rattraper ceux de devant, y pouvaient toujours courir, je vous le dis moi.

 

Du CP au CM2, j’ai donc acquis l’essentiel de mes connaissances scolaires. Pourtant le seul souvenir qu’il me reste aujourd’hui c’est l’atmosphère tiède et ennuyeuse des salles de classes où je traînais ma lassitude d’année en année. Le soir en rentrant à la maison, je ne pouvais cependant pas échapper aux habituels questionnements maternels : « alors qu’est-ce que tu as fait aujourd’hui ? ». « Ben à la cantine, on a mangé des sardines, et après y avait des frites ». J’échappais comme je pouvais aux insidieuses questions de ma mère. « Très bien » disait-elle, « mais en classe, qu’est-ce que tu as appris ? ». « Ben des trucs, quoi ! ». Mes réponses pour le moins évasives - mais pas le moins du monde ambigües pour l’esprit retors de ma mère -  me valaient chaque soir une longue série de corvées scolaires. « Très bien » disait-elle, « voyons maintenant ce que tu en as retenu ?! ». Et chaque soir, de longues heures durant,  j’enchaînais les dictées, le calcul, la grammaire, tous les trucs auxquels j’avais échappé la journée. Tous les soirs, entre 17h et 20h, je me farcissais les leçons de ma mère, qui - sans doute - par excès de zèle, suivait à la lettre le programme de l’année en cours dans les manuels qu’elle avait achetés tout exprès, et dont elle s’amusait, semble-t-il avec un malin plaisir, à tapisser les murs de ma chambre. Un décor bien morose pour un gamin de mon espèce, qui chaque nuit en s’endormant, faisait de terribles cauchemars, effrayé par ces monstres qui m’entouraient. Combien de nuits terrifiantes ai-je passées, prostré sous mes couvertures, à crier de toutes mes forces pour qu’ils arrêtent de me torturer. Je me rappelle encore du plus atroce de mes cauchemars d’enfant : c’était à l’école, en classe avec tous les autres, mais en plus y avait ma mère avec tous ses manuels. Ils étaient là, tous ensemble assis en rang d’oignons derrière le bureau du maître, et moi j’étais le seul élève, recroquevillé au fond de la classe. Chacun à leur tour, ils m’interrogeaient : « la capitale du gaz carbonique ? », « le théorème de la Chine ancienne ? », « où prend sa source le complément d’objet direct ? ». J’étais terrifié. Et évidemment aucun son ne sortait de ma bouche. Alors les manuels de ma mère s’approchaient de moi et me lançaient devant tous les autres qui applaudissaient : « cancre, vilain cancre ! » et là ils ajoutaient : « tu n’as pas appris tes leçons, tu connais la sentence, tu es condamné à la pire condamnation : tu seras ignorant. En disant ça, ils s’approchaient tout près de moi, et pour mettre à exécution leur ignoble torture, ils ouvraient la bouche, et au moment où ils allaient mordre dans ma cervelle pour la faire disparaître, je me réveillais en sursaut.

 

Ces années ont vraiment été atroces et effrayamment ennuyeuses. Et pendant très longtemps, elles m’ont poursuivi. Je ne les ai d’ailleurs jamais réellement semées, parfois je me demande même si à certains moments, c’est pas moi qui les suivais. En tout cas quand je suis arrivé au collège, c’est un peu cette impression que j’avais. C’était quand même à cause de ma mère que j’étais entré au collège, et à l’époque, j’étais encore complètement imbibé de ses principes et méthodes de travail, une sorte d’accoutumance malsaine à la rigueur et au travail bien fait que je m’efforçais malgré moi et bien involontairement de prolonger. Et je devins très vite un élève laborieux, consciencieux, trop sérieux et soucieux de bien faire ou de plaire à ses professeurs. Et malgré ces qualités (en tout cas reconnues comme telles par le monde scolaire et parental), je n’ai jamais cessé d’être un cancre modèle, besogneux, plein de bonne volonté pour apprendre, mais irrémédiablement mauvais.

 

 

Chapitre 3

Toute ma vie a été égrainée d’échecs cuisants et d’affronts sans pitié et mes années de collégien n’ont pas échappé à la règle. Les profs, loin de m’encourager, s’acharnaient sur ma pauvre personne. J’étais montré du doigt, cité en exemple à ne pas suivre. Beaucoup prenaient un malin plaisir à déverser sur moi toute leur rancœur, toute leur petite médiocrité et leur propre incapacité à quitter eux-mêmes l’école. Mais je n’étais pas le seul, tous y avaient droit, même si moi j’étais encore moins épargné par la générosité du corps professoral. Du haut de leur estrade et de leur petit Bac +3, ils nous assénaient de terribles sermons sur le pouvoir de la connaissance, en se grandissant avec fierté devant notre ignorance. L’un d’entre eux a suivi toute ma scolarité au collège, c’était une prof de français et de latin-grec. 1,45m, la coupe Jeanne d’Arc encadrant une face sévère, austère à faire peur, posée sur un corps sans forme ni âge, et fagotée comme une collégienne qui rêve d’entrer au couvent. On l’appelait la nonne d’ailleurs. Vieille fille avant l’heure, aigrie par la vie, rendue acariâtre par toutes ses années passées dans les livres et les manuels, une occupation dans laquelle elle avait dû se lancer très jeune par manque d’amour et qui l’avait certainement détournée de plaisirs moins intellectuels. Dans sa vie de tous les jours, ça devait pas être rose, mais avec nous elle se déchaînait. Et quand l’un de nous bégayait un murmure inaudible à une de ses questions vicieuses, elle exultait, savourant sa vengeance avec une délectation à peine voilée. Devant notre silence apeuré, elle bavait, on voyait couler le long de sa petite bouche tordue un mince filet de salive, qu’elle ravalait aussitôt comme si elle ne voulait pas perdre une seule goutte de sa piètre victoire. Ce qu’elle a pu nous faire souffrir, cette putain de pucelle ! Moi, elle m’avait bien sûr pris en grippe, et à chaque cours, j’avais droit à une petite interrogation orale. Et évidemment que cela soit en français ou en latin, mon mutisme me valait à chaque fois 2 heures de colle. Elle prenait mon carnet de correspondance, et inscrivait un petit mot cinglant à l’attention de mes parents. Une année même, j’avais eu tellement d’heures de colle que j’avais eu droit à 3 carnets. Elle était aigrie, mais en tout cas pas avare lorsqu’il s’agissait de déverser sa rancune. 

 

Arrivé au collège, ma mère ne pouvait plus m’aider à faire mes devoirs, ni à apprendre mes leçons (ses possibilités avaient déjà eu quelques difficultés à me suivre jusqu’à la fin du primaire). Elle avait donc, bien malheureuse, dû interrompre ses tortures éducatives, mais les profs du collège avaient pris sa succession avec une telle générosité et un tel engouement, que pour moi ça ne changeait pas grand-chose. Le seul moment où je pouvais souffler un peu, c’était pendant les vacances, où en général, mes parents m’envoyaient en colonie. Ils m’y envoyaient pour m’habituer à la vie en société, pour que j’apprenne à m’intégrer à la collectivité. Eux, ils disaient ça, mais une année, juste avant de partir, j’avais vu dans un tiroir de la commode 2 billets de train aller-retour pour Berk plage, dont les dates de départ et de retour correspondaient étrangement à mon séjour. Apparemment, ceux qui les utiliseraient devaient partir un jour après moi et revenir un jour avant que moi-même je ne revienne. Les colonies de vacances n’avaient apparemment pas été uniquement crées que pour les enfants, en tout cas les parents qui y envoyaient leurs mômes, devaient très bien le savoir.

 

Moi, chaque année, j’avais droit à une destination nouvelle. Sur le catalogue du comité d’entreprise, mes parents choisissaient le séjour le moins cher, le reste c’était le patron de mon père qui payait, enfin les impôts des gens quoi, puisque mon père était fonctionnaire. Je changeais d’endroit chaque année, mais c’était toujours les mêmes têtes que je retrouvais, les mêmes gosses de pauvres ou de parents négligents du comité d’entreprise qui envoyaient leurs gamins avec ceux d’autres organismes. On se retrouvait toujours avec les sales mômes de la DDASS qui passaient leur temps à chercher la bagarre ou à nous cracher à la gueule, et qui nous faisaient subir les pires misères, nous qui étions pour eux des gosses de riches, comme quoi dans la vie, tout est relatif. En général, on partait en car, et les mômes qui passaient par le CE, leurs parents les accompagnaient, alors déjà on partait avec un handicap, parce que les mômes de la DDASS, ils venaient tous seuls, vu qu’ils avaient pas de parents, ou qu’ils étaient en prison. Alors dès le début, ils se foutaient de notre gueule. Eux ils pouvaient jouer aux grands, et quand on arrivait en tenant la main de nos parents, ils disaient qu’on était des sales mômes pourris gâtés et des fils à papa, ce qui était en partie vrai d’ailleurs. Dès le départ, y avait déjà trop de différence entre nous, alors pendant le séjour ça pouvait pas s’arranger, et souvent ça devenait la guerre, y avait le camp des caïds de la DDASS et la tribu des gâtés pourris. Evidemment moi, j’appartenais à aucun des 2 camps. La plupart du temps je me contentais de regarder, parfois j’étais plutôt pour un groupe, et d’autres fois pour l’autre, mais le plus souvent je préférais jouer tout seul. On m’embêtait pas trop vu qu’un jour j’avais mis une raclée à un grand de la DDASS qui m’emmerdait, en fait j’avais pas fait exprès de lui mettre un coup de boule, j’avais si peur que je tremblais vraiment beaucoup, et à un moment j’ai perdu l’équilibre et je suis tombé en avant, et en tombant, ma tête lui a heurté le nez. Ça s’est passé dans ma 2ème colo, et comme on voyait toujours les mêmes d’une année sur l’autre, j’avais acquis comme qui dirait une réputation, et on me cherchait plus trop de noises. C’est dingue, il suffit vraiment de pas grand-chose pour changer une existence, c’est comme ça que j’ai compris qu’on pouvait se bâtir une réputation sur un simple malentendu, après aussi ce genre de quiproquos ça m’est arrivé, mais la réputation, elle a pas été tiré dans le bon sens. 

 

 

Donc, moi en colo, j’étais plutôt peinard. Je pouvais enfin glander comme je voulais, et pour ça je me gênais pas, je passais mon temps à rêvasser, j’avais ni mes parents, ni les profs sur le dos, et j’évitais de frayer de trop près avec les gros bras des 2 gangs. C’est aussi en colo que j’ai découvert les filles et mes premiers émois amoureux, mais je dirais surtout mes premières gamelles en la matière. Ma vie amoureuse commençait, et elle a évidemment très mal commencé, une sorte d’initiation à tout ce que j’allais connaître par la suite, sans compter les séquelles. Je ne me rappelle plus comment elle s’appelait, un prénom bizarre, ça devait être breton, ou basque, je ne sais plus, à moins que ça ne soit espagnol, en tout cas un prénom qui venait de par là. La nuit, tous les garçons allaient dans le dortoir des filles, histoire de profiter des vacances. Et là, il était plus question de bagarre ou de gang, quand il s’agissait de faire des concours de branlette dans le lit des filles. C’était à celui qui changerait le plus de lits dans la même nuit. Moi évidemment je participais pas. Pour la branlette, j’attendais la douche, où nous nous refilions les magazines que les plus courageux d’entre nous osaient acheter à la librairie du village, située en général à une dizaine de kilomètres du centre de vacances. Pour rentabiliser leur courage et renouveler le stock, ils les louaient à la minute, 1fr si je me rappelle bien. Certains, ils avaient pas beaucoup d’argent de poche, et ils pouvaient pas payer plus de 10cts, alors ils étaient obligés de faire vachement vite. En tout cas, si on payait, on avait droit pendant les douches de se laver la quéquette à toute allure devant les photos (c’était un endroit où on pouvait pas se faire piquer par les monos). En général, les pages étaient complètement trempées, et on avait du mal à les tourner tant elles étaient collées, c’est pas croyable comme l’eau de douche devait être poisseuse et collante. Donc moi à part ces petits exercices matinaux, le soir pour le dortoir des filles, c’était quéquette. Alors j’allais dehors pour voir d’autres étoiles, j’avais une grosse lune pour moi tout seul. C’est là que pour la première fois, on s’est parlé avec la bretonne espagnole, elle non plus elle participait pas aux soirées touche pipi, elle devait pas aimer dormir dans des draps mouillés. Vu qu’on était les seuls à bouder ces parties de jambes presque en l’air (ou plutôt à se faire bouder) et qu’on était obligés de sortir pour ne pas déranger les apprentis partouzeurs, quand on se retrouvait dehors, on était bien obligés de rester ensemble. Et au bout de notre 5ème colo ensemble, je me suis approché d’elle pour lui parler : « tiens, toi non plus t’es pas avec les autres ? », « tu me prends pour qui ? » elle me répondit aussitôt. Ça j’aurais pas osé lui dire, mais elle devait pas en penser moins à mon égard puisqu’elle m’a dit : « et toi non plus t’es pas avec eux ? ». Voilà comment est née ma première histoire d’amour. 3 colonies de vacances plus tard, alors qu’on se trouvait encore parqués dehors à attendre la fin de l’orgie (avec les années, les petites virées nocturnes avaient pris un tour un peu plus sérieux, évidemment avec l’âge, on voulait toujours aller plus loin, en un mot, ce qu’on voulait c’était approfondir les choses, pour ne pas dire la chose, la seule qui hante la tête des adolescents, et je me suis rendu compte plus tard, que pour ça et quoi qu’on puisse en dire, les gens sont tous très longtemps de grands adolescents), donc puisque l’on se retrouvait seuls à nouveau, je m’étais dit que ça serait bête de pas en profiter, et je le lui ai dit. Et comme elle devait penser la même chose, puisqu’on était aussi moche l’un que l’autre, que personne ne voulait de nous, et qu’il n’y avait pas d’autres issues, et puis que nous aussi on voulait être comme les autres parce que nous aussi on avait droit à un semblant d’affection, de tendresse et d’amour, et que moi aussi comme tous les garçons, je voulais dire que j’étais plus puceau, on a bien été obligé de se rendre à l’évidence, et de trouver l’autre pas si moche que ça, aussi difficile que cela puisse être. Alors on s’est embrassé. Là, ma première histoire d’amour commençait à devenir sérieuse, mais pour cette année, on en est resté là. Ce n’est que 2 colonies plus tard que notre histoire a connu son apogée, juste avant qu’elle ne finisse et que tout se casse la gueule, un tête-à-queue qu’a mal fini. Ça faisait presque 8 ans qu’on se connaissait, on s’était déjà embrassé une fois, on pouvait vraiment pas en rester là, en tout cas c’est ce que je m’étais dit. Alors quand je lui ai demandé de me faire une petite gâterie, au départ elle est devenue toute rouge, comme si elle avait avalé un truc de travers, mais elle avait encore rien dans la bouche. Au bout de 2 heures, elle était pas encore partie, j’avais donc toutes mes chances, elle était passée par toutes les couleurs de l’arc-en-ciel, moi je pensais que c’était bon signe, comme la preuve qu’elle voulait camoufler son excitation avec une certaine poésie, elle voulait, mais elle n’osait pas, je me suis dit, alors moi ça m’a encouragé, surtout à sortir mon petit sucre d’orge qui commençait vraiment à s’impatienter tout seul dans sa boîte sans même une bouche avide, accueillante et voracement baveuse. Quand je lui ai donné avec délicatesse, en dirigeant sa tête vers la sucrerie que je pensais si convoitée et en la lui maintenant de toutes mes forces en lui disant : « allez t’en meurs d’envie, t’en prives pas, c’est de bon cœur que je te la donne », elle a ouvert la bouche, et l’a avalée sans frémir. Mais la petite salope était gourmande, ça ne lui suffisait pas de sucer, et, j’ai compris - mais bien trop tard - lorsqu’elle a sorti les dents qu’elle voulait aussi croquer. Notre histoire et mon dernier séjour en colonie se sont donc terminés à l’hôpital. Heureusement pour moi, elle avait gardé son appareil dentaire qu’elle mettait la nuit avec un élastique, et ça avait bloqué sa mâchoire lors de sa démonstration d’amour vorace. Je m’en suis tiré avec quelques frayeurs et une trentaine de points de suture dont je garde encore la cicatrice aujourd’hui.

 

Donc très vite, et surtout après ma première histoire d’amour avec la bretonne du pays basque, j’ai compris qu’avec les filles, l’affaire ne serait pas dans le sac. D’ailleurs aujourd’hui, à part quelques accessoires libidinaux ; une collection presque complète de Penthouse et une poupée gonflable décatie, le sac est encore vide. Bref, toute ma vie je n’ai jamais été un foutre de guerre. Faut dire que mon air sérieux, agrémenté de quelques boutons et d’une ignoble paire de binocles, n’a pas toujours été facile à porter. Alors pour compenser, vers l’âge de 16 ans, j’ai tout misé sur l’humour. Mon physique était ingrat, ça je le savais, mais je pensais que le rire me sauverait. Mais j’avais beau apprendre par cœur des livres entiers d’histoires drôles, des manuels de répliques cinglantes et follement amusantes, jamais au cours des rares rencontres que j’avais faites jusque-là, je ne suis arrivé à en placer une. Je devais être trop absorbé par l’effort que je devais déployer pour faire semblant d’écouter les propos au demeurant fort intéressants de mes potentielles fiancées – qui le sont d’ailleurs restées, potentielles. Comment pouvait-on d’ailleurs en placer une entre les frasques torrides de Vanessa Paradis et les malheurs sentimentaux de Sophie Marceau ? « Non, je n’étais pas au courant », semblaient-elles me lancer, en me fusillant du regard. « Mais bon dieu, je ne m’intéressais vraiment à rien » me disaient-elles. Et elles me lâchaient quelques secondes plus tard, m’invitant à suivre avec un peu plus d’attention l’actualité essentielle du moment, en me laissant espérer que le jour où je pourrais parler en connaissance de cause de ces sujets palpitants de la plus haute importance, j’aurais éventuellement la possibilité de m’entretenir avec elles, et donc de les revoir. En partant, presque toutes d’ailleurs me conseillaient, l’œil complice et pour moi inespéré, la lecture d’hebdomadaires en pointe sur le sujet. Alors plein d’impatience et de désir, je me mis en quête des dits-magazines, espérant ainsi augmenter considérablement mes chances de rencontrer l’amour, autrement que dans d’autres sortes de magazines, dont à défaut d’être un lecteur assidu, j’étais un consommateur juteux.

 

Quand je suis arrivé au lycée (preuve indéniable que cela est possible, même pour le dernier des abrutis), j’avais donc ni copine et j’étais toujours sans copain. Après ma brillante scolarité de cancre au collège, mes parents ont décidé de prendre les choses en main, ou plus exactement de me livrer à celles d’une boîte à bac, pour le moins cinglantes et douloureuses, surtout quand elles vous tombaient sur le coin de la gueule. Je n’ai jamais vraiment su comment ils avaient pu me dénicher ce genre d’établissement, eux qui avaient pas un rond et pas vraiment de relations, à part un de mes oncles qui disait travailler dans un ministère, mais quand on reste aussi vague, lui qui aimait tellement se vanter, on peut quand même penser qu’il devait pas travailler dans le cabinet du ministre, mais plutôt dans celui où il allait se soulager la vessie. Quant à mon entrée dans cette usine à gros cons réservée aux petits cons qui voulaient devenir gros, tous bien sûr très bien nés et particulièrement prétentieux, j’ai toujours eu ma petite idée là-dessus, mais j’en ai jamais vraiment été sûr. Ce qui m’a mis la puce à l’oreille, c’était les visites incessantes de ma mère avec le directeur, pour régler quelques problèmes administratifs, elle disait. Elle y allait au moins une fois par semaine, entre midi et 14h, comme ça, elle disait, qu’ils n’étaient pas dérangés par le téléphone ou l’adjoint du principal qu’allait manger à la cantine, et que comme ça, ils pourraient régler mon dossier plus vite. Je savais bien que tout ce qui est administratif, c’est très long, mais là, ça a duré vachement longtemps, ça a pris les 4 années où j’y suis resté.

 

Moi, qui venais d’un petit collège miteux fréquenté par des enfants de banlieusards qui venaient les chercher en R12 (le plus souvent customisée avec béquet arrière, pot d’échappement genre sport et CB), quand j’ai débarqué là, je regrettais presque les petits branleurs casse-couilles de mon ancien bahut. Y avait que des gosses de riches, tous faits sur le même modèle, issus du même moule, nés avec une cuillère en or dans la bouche. Et dire que ma mère avait dû à une époque doubler ses visites chez le directeur pour que je puisse aller à la cantine. Quand pour la première fois j’y suis allé, ma mère m’a accompagné (elle qui avait déjà fait pas mal de démarches, toujours avec le même directeur). J’ai eu le sentiment de débarquer sur une autre planète, comme si j’avais passé mon existence dans une cage dégueulasse de la SPA, et que je débarquais comme ça brusquement sur un tapis persan entouré de caniches distingués, toilettés dernière mode en attendant que ma maîtresse finisse son thé avec ses nouvelles amies en se donnant des airs distingués, ce qui la rendait encore plus vulgaire. Ce premier jour, il ne va pas sans dire que je me sentais donc très à l’aise, sentiment qui dura d’ailleurs pendant ces 4 années, le temps qu’il fallut pour que l’on me donne le Bac.

 

L’absence absolue de points communs ou de centres d’intérêts avec mes nouveaux camarades n’a d’ailleurs pas été étrangère à l’exclusion que j’ai pu subir au sein de l’école, et que tous les élèves se sont empressés d’ailleurs d’exagérer comme pour mieux marquer la différence de milieu. Moi, à cet âge-là (comme à tous les autres d’ailleurs), comme je n’avais pas de petite amie, j’avais beaucoup de temps, et j’avais la chance de ne pas claquer mon argent de poche comme tous les autres qui, en attendant de leur offrir un truc beaucoup plus divertissant, leur offraient le cinéma. C’est pourquoi j’avais pu m’inscrire dans un club d’haltérophilie. Moi je pensais que ça pouvait créer des liens le sport, alors je le leur avais dit, aux élèves de ma classe. Tous sans exception m’ont toisé de très haut, en m’expliquant qu’ils s’en foutaient complètement de mes activités de prolo, que déjà ils étaient assez gentils de m’accepter mais que je ne devais pas les faire chier avec mes histoires et que de toute façon je n’appartiendrai jamais à leur race (chose aujourd’hui qui me rassure), mais qu’à l’époque j’avais eu du mal à avaler. Pour mettre toutes les chances de mon côté, et espérer éventuellement m’intégrer, j’avais décidé de trouver des sujets de conversation qui pourraient nous rapprocher, enfin qui pourraient me rapprocher d’eux. Vu qu’il n’y avait que moi qui voulais faire un effort, c’était à moi de faire le 1er pas, et puis tous les autres aussi, jusqu’au dernier. Dès lors je me suis intéressé à ce qu’ils faisaient. J’allais à la bibliothèque, où je lisais tous les magazines de golf, de polo et d’équitation qui me tombaient sous la main. Evidemment je n’ai jamais pu en faire pour de vrai, mais j’apprenais les règles du jeu et de vie de cette nouvelle société. Les résultats furent maigres, et j’avais beau engager des conversations sur Deauville en racontant ce que  j’avais lu sur les célèbres « planches » ou les menus gastronomiques des « Vapeurs », ça n’a jamais pu faire illusion. Mon acharnement a à peine duré une semaine, après j’ai abandonné et jamais plus on ne s’est parlé. Ça n’avait pas marché avec les petits cons pédants fils-à-papa, il me restait à essayer avec l’autre partie du lycée, les intellos, vous savez, ces types avec une grosse tête sur un tout petit corps ridicule. Là, mon acharnement a duré encore moins longtemps, le temps de m’approcher d’un des groupes et de rester figé comme ça bêtement à quelques mètres d’eux sans pouvoir bouger, complètement stupide à écouter leur discussion où je ne comprenais pas un mot sur deux. Avec eux, ça été encore pire, j’ai jamais pu leur parler. De quoi aurais-je bien pu discuter avec eux ? Ni Schopenhauer, ni la musique contemporaine ne m’intéressaient, et encore moins la chimie analytique. Mon dieu qu’était loin le temps où je pouvais réciter tout de go et simultanément quelques pages de la critique de la raison pure, la formule complexifiée du bicarbonate de soude et l’histoire de la Mésopotamie entre le règne de Ramsès II et l’arrivée au pouvoir de Napoléon.

 

Dans ce lycée où m’avaient enfermé mes parents – pour mon bien, disaient-ils, moi je n’ai rien vu d’autre qu’un bien gros tas de cons et d’emmerdements – perdu entre les petits cons pédants fils-à-papa et les intellos à grosse tête, moi je me demandais ce que je foutais là. Je me rappelle de deux d’entre eux tout particulièrement, parce qu’en les voyant, je trouvais qu’ils représentaient l’emblème de l’établissement, une sorte de symbole bicéphale hypertrophié. Ils étaient toujours fourrés ensemble. Y en a un, j’ai jamais vu un gars qui savait tant de choses pour son âge. 18 dans toutes les matières sauf en sport. Evidemment une grosse tête, ça aide pas pour courir. L’autre, c’était pas vraiment le genre intello, plutôt le genre dandy nonchalant et prétentieux de la race des petits cons pédants fils-à-papa. Je me rappelle encore comme ils marchaient toujours ensemble dans la cour du lycée. Tous les deux, ils avaient la grosse tête, mais pas vraiment pour les mêmes raisons : chez l’un, on sentait qu’il était fier de son intelligence, et l’autre on voyait tout de suite qu’il devait réfléchir avec autre chose qu’avec son cerveau. Et même si je soupçonnais l’un d’avoir autre chose de gros que la tête, à tort ou à raison d’ailleurs, c’était peut-être déjà pas mal pour bien s’entendre. Je sais pas ce qu’ils pouvaient bien se raconter, mais ils avaient l’air de bien se marrer, quand je dis se marrer, je veux dire qu’on pouvait parfois entrevoir l’esquisse d’un sourire, bêtement intelligent chez l’un  et condescendantement distingué chez l’autre. Bref, après mes bien vaines tentatives d’intégration, moi, j’ai jamais pu les saquer ces deux mecs-là, eux pas plus que, d’ailleurs, la horde de grosses têtes… de cons qui les entouraient. Pendant 4 ans (et c’est drôlement long 4 ans), je suis donc resté dans mon coin à essayer d’avoir le Bac. Ce fut chose faîte lorsque l’école négocia avec le rectorat ma réussite à l’examen. Pour sauver la réputation de son établissement (un taux de réussite de 100% au Bac), le directeur, soutenu par une lourde enveloppe de mes parents, avait l’habitude de négocier avec le rectorat le passage de ses ouailles. Mon cas personnel fut évidemment arrangé par le directeur, soutenu par la belle enveloppe… charnelle de ma mère. Vraiment, je pouvais pas dire qu’elle n’avait pas le sens du sacrifice et du devoir maternel, même si je suis sûr qu’elle l’a fait beaucoup plus pour sa réussite que pour la mienne, pour avoir le plaisir de dire que son fils était bachelier, même si elle ne racontait pas que c’était extrêmement lié à son amour des négociations, et qu’un plaisir pouvait en entraîner un autre.

 

 

Chapitre 4

Après mon Bac, j’avais alors une vingtaine d’années, je décidais d’utiliser ce que j’avais appris au lycée pour moi aussi me trouver une copine, et profitais de mon air sérieux pour me donner moi aussi le genre intello. J’avais déjà les lunettes et le physique repoussant, c’était déjà pas mal pour un début, mais pour achever ma panoplie, il me manquait encore quelques accessoires. Et malgré mes fréquentations lycéennes, je savais pas trop lesquels, alors pour le savoir, j’ai décidé d’aller me renseigner. C’est comme ça que je me suis inscrit à l’université. Je m’étais dit, là-bas, je vais en voir beaucoup plus qu’au lycée, de beaucoup plus près, et puis surtout des vrais, après il n’y aura plus qu’à les imiter. J’avais beau eu en côtoyer pendant 4 ans, j’étais toujours resté à distance. Mais le jour où j’ai décidé que moi aussi j’avais envie de voir ce que ça faisait d’avoir une grosse tête – là, je ne vous parle pas de ce qu’il y a dedans, je vous dis juste donner l’impression d’en avoir une grosse – eh bien à partir de ce jour-là, ma vision des grosses têtes subitement changea. Je sais pas pourquoi, mais ça ne dura pas très longtemps. A l’époque, je m’étais même dit que peut-être j’allais les retrouver à l’université, mes deux grosses têtes emblématiques, et que peut-être je m’en ferais des copains, et qu’ils pourraient m’aider à devenir un peu comme eux. J’avais vraiment hâte que les vacances se terminent, et j’attendais avec impatience la rentrée universitaire.

 

Quand, le premier jour, je suis arrivé, j’avais pas dormi de la nuit. Pétri d’angoisse et rongé d’excitation, je n’avais pas réussi à trouver le sommeil. Je n’avais pas osé m’endormir, apeuré comme je l’étais de faire resurgir de vieux démons : mes anciens cauchemars d’enfant. Là-bas, je ne savais pas du tout ce qui m’attendait, et j’avais peur une fois de plus d’être délaissé et de me retrouver seul. Mais ce qui m’effrayait le plus c’était le niveau requis pour suivre les cours, et il faut bien le dire, j’avais pas le niveau. Encore la peur de passer pour ignorant. En plus je n’avais pas pu demander autour de moi comment c’était la fac, mon entourage n’avait pas fréquenté ce genre d’établissement. Inutile selon eux pour bien gagner sa vie. Toujours pragmatiques et toujours pressés de me voir quitter le foyer familial pour me voir voler de mes propres ailes, cet intérêt subi pour les études n’arrangeait ni leurs affaires, ni leurs petites économies chichement gagnées à la sueur du stylo de mon père, gratte-papiers poussiéreux dans une administration non moins poussiéreuse, et qu’ils réservaient pour leurs vieux jours, pour aménager ce qu’ils appelaient leur résidence secondaire – une cage à lapin avec 250m² de terrain qu’ils avaient récemment achetée dans un lotissement neuf entre une usine de retraitement des eaux usées et une décharge à ordures. Je n’arrangeais certes pas leur petit projet tranquille, mais j’avais fait valoir quelques arguments béton contre lesquels ils se sont cassés les dents. D’abord, je n’avais pas choisi n’importe quoi, je m’étais inscrit en faculté d’économie, et je pouvais donc à l’issue de mon diplôme espérer gagner beaucoup d’argent, eh oui, comme ça je pourrais leur rendre leur monnaie de la pièce (en réalité plusieurs dizaines de milliers de francs) pour qu’ils puissent enfin aménager leur villa bourgeoise à leur goût, certainement dans le plus pur style kitch néo-beauf avec les nains de jardins en plastique et tout le batatouin. Ensuite, je trouverais un travail à mi-temps, un job d’étudiant. Je m’étais renseigné, il n’y avait que l’embarras du choix, faire Mickey dans un parc d’attraction à 2,5 francs de l’heure, cascadeur de mobylette dans une boîte qui livrait des pizzas à domicile, et même automate robotisé à la caisse d’une grande surface. Les possibilités de gagner de l’argent pendant ses études étaient si nombreuses. C’était si facile, ils n’avaient pas à s’inquiéter, en travaillant 8 heures par jour, 6 jours sur 7, on pouvait au moins escompter 1500 frs de salaire, sans compter la chance indéniable de se familiariser avec le monde du travail. Bref, au bout de quelques heures et à court d’arguments, moi-même qui n’étais pas très convaincu, je réussis à les convaincre. Mais comment ont-il pu croire un seul instant que j’allais me donner ce mal de chien pour des études dont je n’avais que faire, en courbant l’échine comme un esclave devant un patron autoritaire et acariâtre, farouche partisan de conditions de travail modernement négrières.

 

C’est donc avec une certaine angoisse que le premier jour je me suis dirigé vers la prestigieuse institution, ne sachant pas encore comment j’allais m’y prendre pour tenir mes engagements téméraires et pour le moins hasardeux. A la sortie de la station de métro, ne sachant pas trop vers quel couloir me diriger, je suivis la troupe compacte et hétéroclite de supposés étudiants, lunettes rondes et serviette sous le bras. Mon intuition fut bonne, et nous entrâmes en masse dans l’enceinte universitaire, gardée par 2 vigiles. Eh oui ! Ne rentre pas qui veut, on doit montrer patte blanche, « Eh vous, votre carte d’étudiant ? ». Une véritable forteresse qui protège le bâtiment universitaire, la haute tour de la connaissance dont l’accès, fortement réglementé, a dû en rebuter plus d’un. La connaissance, temple sacré, est un domaine bien gardé, et les laissez-passer sont distribués au compte-gouttes, les places sont rares, donc chères pensais-je. Mes laborieuses années passées dans ce cocon estudiantin m’en persuadèrent bien vite, et la réalité dépassait largement tout ce que je pouvais imaginer à l’époque. Je lui fourrai donc mon petit papier rose sous le nez. Cette première étape franchie, me restait à trouver la salle où avait lieu le premier cours. Je suivis tant bien que mal les pancartes indicatives, forçant de constater que ça commençait plutôt mal pour moi, j’étais déjà en retard, impossible de me diriger dans ce labyrinthe de couloirs. Au bout d’une demi-heure, enfin je me trouvai devant le numéro de la salle, mais ce que j’ignorais c’est qu’il y avait plusieurs portes pour une même salle, et ne trouvant pas à l’intérieur du bâtiment, j’avais décidé de passer par l’extérieur, où j’espérais trouver plus facilement. Donc, j’entrai en poussant la porte doucement, qui - la traître - se mit à grincer d’un bruit de tonnerre. 800 paires d’yeux me fixèrent. La salle que je croyais à dimension humaine, comme au lycée - qui n’a d’ailleurs d’humain que la taille de ses salles - était en réalité un immense amphithéâtre, une espèce d’énorme demi-cercle. J’étais entré par une porte de service destinée aux appariteurs, interdite aux étudiants, tout près de l’estrade professorale et face à la salle. Le prof interrompu en pleine démonstration arrêta ses péroraisons et me décocha du haut de sa docte chaire un regard glacial qui me brisa l’échine. Je restai paralysé, incapable de bouger, incapable de m’enfuir à toutes jambes, ou d’aller m’asseoir. D’ailleurs, d’où j’étais je ne voyais aucune place de libre. J’étais en retard, j’étais entré par un accès strictement réservé - et dans la situation présente pour le moins malvenue, je me faisais remarquer en interrompant le cours, et pour finir les 800 paires d’yeux se mirent à rire, à siffler et à applaudir dans un boucan de tous les diables. Terrorisé, je me mis à gravir les escaliers qui menaient au fond de l’amphi le plus calmement du monde en camouflant autant que je le pouvais mes tremblements convulsifs et trouvai refuge tout en haut. Et soucieux de ne pas faire se lever une trentaine d’étudiants qui barraient le passage pour accéder à la seule place qu’il restait dans la rangée, je m’assis par terre et sortis le plus nonchalamment du monde une feuille et un stylo. Et après cette entrée fracassante, la foule houleuse se calma et le cours reprit. Ma première rencontre avec l’université, mémorable et trébuchante, fut le seul souvenir digne d’intérêt. La suite ne fut guère réjouissante et mon passage dans le monde universitaire, hormis cette anecdote héroïque, absolument pas marquant ni d’ailleurs remarqué.

 

La plupart du temps, je restais dans mon coin, ne me mêlant jamais aux groupes qui d’ailleurs se faisaient et se défaisaient sans que je n’y comprenne rien. J’ignorais tout le monde, et tout le monde m’ignorait m’adaptant ainsi à l’esprit qui régnait dans cette jungle universitaire. Je m’asseyais toujours à la même place, tout au fond près de la porte de sortie, que je m’empressais de franchir les cours terminés. Je faisais comme la plupart des autres étudiants, j’assistais aux cours, enfin ceux où on ne s’emmerdait pas trop, puis je regagnais ma petite piaule sous les toits, coincée entre les chiottes collectives et la salle d’eau commune utilisée par tous les gros dégueulasses du palier. Un matin sur deux, j’allais bosser. J’avais déniché un petit job peinard dans un parc. Mon travail consistait à garder le square réservé aux gamins, interdit aux clébards mais pas aux sales mômes braillards qui traînaient leur mère ou quelque jeune fille au pair que je matais de ma petite guérite. Parfois, lorsque l’une d’elles me plaisait, je me montrais. L’uniforme - obligatoire pour les employés du parc - me donnait un certain prestige, et j’arborais avec une certaine fierté ma casquette et mes boutons dorés. Il atténuait quelque peu la fadeur laide de mon visage et me donnait assez d’assurance pour paraître ainsi en public. J’avançais vers elle en prenant mon air le plus blasé pour expliquer le règlement intérieur ou raconter quelques anecdotes sur l’histoire des lieux. J’espérais ainsi les impressionner par ma rigueur et ma culture, qualités que les femmes recherchent chez les hommes, c’est ce que m’avait affirmé l’une d’entre elles en quittant le square précipitamment avec les enfants qu’elle gardait après une explication peut-être un peu trop démonstrative de ma part, où je lui montrais avec un certain enthousiasme et une excitation à peine voilée - j’avais la main dans la braguette - les bienfaits des rencontres fortuites dans les parcs sur la profondeur des sentiments humains.

 

C’est comme ça, entre les petits boulots et les cours à la fac, que j’ai passé quelques temps. Et puis, un jour, je me suis aperçu que je venais de boucler ma 5ème année. Ça m’est arrivé lorsque je suis sorti du bureau des 3ème cycle, où je venais de m’inscrire en thèse. En passant devant le bureau des étudiants de 1ère année, j’ai pas pu m’empêcher de penser à tout ce qui les attendait, les pauvres, s’ils savaient, ils s’enfuiraient d’ici à grandes enjambées. Mais peut-être, eux ils savaient pourquoi ils étaient là, c’était peut-être bien pour avoir un beau diplôme, qui leur permettrait d’avoir un bon métier, et puis après un gros salaire pour acheter une belle maison, et une grosse voiture pour emmener leur grosse bonne femme et leurs beaux enfants en vacances dans un bel endroit. Après tout, ils pensaient peut-être à ça, et en descendant les escaliers, je me suis dit que regarder toujours tout droit dans la même direction, c’était peut-être plus facile pour savoir où on va. J’y pensais si fort que je me suis cassé la gueule. Quand je suis arrivé à l’hôpital, ils m’ont dit que j’avais les 2 jambes cassées. Mais moi, je me disais que ce n’était rien par rapport à ce que j’avais enduré pendant ces dernières années à la fac. L’ambiance faussement nonchalante et « je-m’en-foutiste » des étudiants qui se faisaient les pires crasses pour réussir (quand tu ratais un cours, tu pouvais toujours leur demander leurs notes, tu pouvais aller chier, sans parler des partiels où chacun cachait sa feuille comme s’il s’agissait d’une question de vie ou de mort, et là aussi pour obtenir un renseignement, tu pouvais revenir et quand tu n’avais pas révisé, t’avais même le droit de revenir l’année suivante). Sinon à part ça l’ambiance était bonne et la solidarité fonctionnait à plein entre la vente des annales des années précédentes à des prix exorbitants, l’organisation de soirées à thème à chier pour la modique somme de 1000 balles (en gros presque un mois de salaire pour un étudiant moyen) et la vente d’infâmes sandwichs au poulet et aux hormones à 35 balles proposés par tous les syndicats ou groupements estudiantins. Bref un petit univers étriqué et faussement libéral, où la mesquinerie, les clichés et les bons vieux préjugés n’avaient rien à envier aux autres milieux, un cercle restreint pour boutonneux pseudo-intellectuels binocleux qui maniaient les idées aussi creuses que pouvait être pleine leur belle serviette en cuir. Et les étudiants de 1ère année, ils n’ont pas dû échapper à ça. Eux aussi, on a dû leur mettre sur le dos telle ou telle couleur politique parce qu’ils étaient allés faire des photocopies dans tel ou tel groupe ou syndicat, ou tout simplement, s’ils y avaient acheté leur casse-dalle 2 jours de suite. Et puis après tout, c’était plus mon problème, j’avais déjà donné, et pour l’instant, avec mes 2 jambes dans le plâtre, j’étais bien emmerdé, surtout qu’on m’avait dit que maintenant que je préparais mon doctorat, je devais travailler dans un labo de recherche, et qu’il serait bien vu aussi que je donne des cours aux étudiants de 1ère année. Du coup j’ai loupé le rendez-vous qu’on m’avait donné pour l’après-midi même afin de régler mon entrée dans la haute sphère universitaire, ils avaient dit.

 

J’y suis allé 15 jours après. J’ai poussé la porte du laboratoire. Sur la porte, il y avait marqué : « interdit au grand public, recherche scientifique ». La directrice du labo m’a reçu dans son immense bureau, rempli de piles de rapports, de dossiers et de livres déchirés et poussiéreux qui montaient jusqu’au plafond et qui menaçaient de s’écrouler à tout moment, preuve supposée (mais par la suite l’hypothèse ne fut pas infirmée) que les bases de la recherche scientifique française étaient mal assurées et archaïques, pour ne pas dire branlantes et dépassées et que bien souvent elle se cachait derrière un amoncellement de concepts et de principes à moitié creux et complètement inutiles, sauf pour épater le béotien. « Alors cher ami, on fait son entrée parmi nous ?, vous verrez nous sommes bien ici ». Je n’ai pas même eu le temps de lui répondre, elle enchaîna : « bon, je n’ai pas trop de temps à vous accorder, voilà, je viens de recevoir un appel d’offre assez urgent du ministère, une étude sur la répercussion de la hausse des cours des fruits dans le Nord Pas de Calais sur la consommation de sirop anti-toux à la fraise vendu en emballage de 3 flacons dans les pharmacies de Lille ». Je ne pus qu’opiner du chef avant qu’elle ne continua : « comme je vous le disais, en ce moment, je suis débordée, la semaine prochaine, j’ai un colloque à Miami, un autre à Oslo, puis j’enchaîne par un séminaire à Rio et une conférence à Copacabana, je n’ai absolument pas le temps pour cette étude, je vous la confie, n’oubliez pas de faire référence aux nouvelles théories sur la dégressivité ambivalente, ni de théoriser le modèle de corrélation à 3 matrices sur les consommables en bouteille, et tout ça évidemment en 350 pages  avec annexes sur mon bureau dans 10 jours, bon… eh bien, monsieur, bienvenue parmi nous ».

 

Juste avant qu’elle ne se replonge dans sa lecture, un rapport interministériel sur le classement des performances des laboratoires de recherche en économie et les nouvelles rémunérations des responsables de centres de recherche en économie appliquée (très appliquée même au point de se demander si on aurait pu remplacer le mot « appliquée» par « laborieuse »), elle eut le temps de me lancer : « ah oui ! J’oubliais, pour les cours de Travaux Dirigés que vous allez donner, vous allez avoir 2 classes de 1ère année, des anciens d’Henry IV et des redoublants qui viennent de Joliot-Curie à Aubervilliers. Vous verrez, ils sont gentils, surtout les premiers, et puis en général ils adorent le cours d’ « Analyse décisionnelle par maximisation du lagrangien en situation d’incertitude et d’équilibre instable », oui, oui, c’est la matière que vous enseignerez ce semestre, bon, monsieur, voilà et encore bienvenue parmi nous ». 

 

10 jours après, je posais sur son bureau mon étude : 3 feuilles annexes comprises, qu’elle n’a d’ailleurs ni lues ni envoyées au ministère. Après je compris que la plupart des rapports subissait le même sort et qu’ils finissaient à peu près tous dans les piles qui décoraient son bureau. Une façon comme une autre de montrer qu’on a de l’importance et de faire croire qu’on travaille beaucoup même si ce qu’on fait ne sert à rien. Tous les chercheurs du labo travaillaient d’arrache-pied, pour la science et l’avenir de l’humanité, qu’ils disaient. Tous étaient spécialisés dans un domaine très pointu, et la plupart cherchait depuis des années et des années, et sortait tous les 10 ou 15 ans un ouvrage sur le sujet, un truc très très spécialisé que 2 ou 3 autres chercheurs pouvaient lire, et que même ils avaient du mal. Après, on rangeait la chose dans une armoire du ministère (si elle arrivait jusque-là), sinon le reste du temps, ils étaient à l’étranger dans des colloques ou dans des séminaires pour faire avancer la science, et puis surtout pour faire un peu de tourisme, et puis comme tout était payé, ça aurait été idiot de pas en profiter.

 

Une fois ma première étude terminée, on m’en donna une deuxième, et comme je voulais m’adapter aux rythmes de travail du labo, à la fin du semestre universitaire, je n’avais écrit que l’introduction, ce qui m’avait quand même demandé 3 mois, oui, juste le temps d’un semestre à l’université (allez savoir pourquoi ils continuent d’appeler ça un semestre, on a vraiment rien à redire de la rigueur scientifique).              

     

Comme je devais potasser la matière que j’allais enseigner en Travaux Dirigés, et que ça me bouffait vraiment du temps, ça tombait drôlement bien. J’avais tout oublié de « l’analyse machin chose… », j’y comprenais plus rien. Alors pour leur expliquer, j’ai eu vachement de mal, surtout les 3 premiers mois. Dès le début je les avais prévenus, que moi aussi j’étais comme eux, que j’y comprenais rien. Le premier jour, ils m’ont pas cru, j’étais quand même le prof, alors forcément je savais tout, je pouvais tout expliquer. Mais après, dès le deuxième cours, ils m’ont tous donné raison, mais ils n’ont pas tous réagi de la même façon. Avec les redoublants qui venaient d’Auber truc, ça s’est vachement bien passé parce qu’ils disaient que c’était la première fois qu’un prof, il disait qu’il savait pas et comme on était un peu pareils eux et moi, tout de suite on a été copains, moi j’avais droit de pas savoir et eux ils avaient droit de m’aider. C’est comme ça qu’on a appris le cours tous ensemble, comme une bande de potes avant un oral devant un vrai prof. Mais avec les autres, ça a été terrible, déjà j’avais pas le look d’un prof (j’avais oublié de prendre un air supérieur et assuré comme les autres chargés de cours), mais en plus je leur montrais que je comprenais pas plus qu’eux, tout un symbole qui tombait. Alors j’allais m’asseoir au fond de la classe et envoyais le plus fort prendre ma place pour faire le cours. Avec eux j’ai pas pu m’en tirer autrement. Mais de toute façon, quand le semestre s’est terminé, la plupart des étudiants des 2 classes, ils l’ont eu leur examen, comme quoi les profs sont pas si indispensables qu’ils veulent bien le laisser croire. Quant à moi, à part l’introduction de ma 2ème étude pour le labo, ma thèse et mes recherches avaient pas avancé d’un pouce. Tous ces cours, ça m’avait bouffé toute mon énergie, et déjà qu’au départ j’en avais pas beaucoup, à la fin je devais friser le – 270° C, le degré 0 de la motivation. Puis, sans même m’en apercevoir, je me suis laissé glisser dans la fainéantise, j’avais envie de rien. Je ne voulais pas travailler, ça je le savais, mais à part ça, je savais pas grand-chose, et surtout pas ce qui avait bien pu me pousser à m’inscrire en thèse. Allez savoir ! C’était peut-être justement l’envie de rien faire, s’inscrire en thèse ou ne rien faire pour moi, c’était la même chose, enfin à dire vrai et pour être tout à fait honnête, c’est effectivement devenu la même chose. En tout et pour tout, j’ai dû y consacrer 3 semaines, et 3 semaines en 3 ans il faut tout de même avouer que c’est peu, très très peu, on pourrait même dire. J’ai donc vécu comme ça 3 ans, sans envie, sans statut, et toujours seul, moitié dans le monde, moitié à côté, ou plutôt un peu – un tout petit peu dans le monde, et beaucoup à côté.

 

 

Chapitre 5

C’est certainement au cours de cette période que je me suis senti le plus malheureux, et comme déjà avant, c’était pas gai, c’est peu dire que je me sentais mal. Pendant de longues nuits, il m’arrivait de pleurer. J’avais beau penser à des choses agréables, rien n’y faisait. Après je me sentais encore plus vide, comme si j’étais seul au monde, sans même mes larmes pour me consoler, comme si je n’existais pour personne, ce qui était bien vrai d’ailleurs. Personne ne me comprenait, ni même n’avait envie de me comprendre. Comment pouvais-je espérer que l’on me comprenne, je ne me comprenais pas moi-même. J’étais complètement désespéré. Il m’arrivait souvent de me parler. Ça me donnait un peu de courage. Je prenais des tons différents, comme si j’avais été entouré de plein de gens qui voulaient m’aider, m’encourager. Mais en fait le seul ami que j’avais, c’était le reflet du miroir qui essayait parfois de me sourire le matin quand je le rencontrais dans la salle de bain. Mais la plupart du temps, j’évitais son regard, triste, malheureux. A cette époque, tout me dégoûtait. Mon visage, laid à faire peur, je le détestais si fort que je ne le voyais plus. A sa place, y avait juste un gros vide. Je voulais devenir transparent, et je crois bien qu’aujourd’hui j’y suis parvenu, et quand je marche dans la rue, j’ai l’impression d’être complétement invisible, je passe complètement inaperçu. Les gens ne me regardent même plus ou alors c’est moi qui ne fais plus attention à eux, à leurs regards méchants. De ça, je suis guéri aujourd’hui, mais avant, pour me soigner, j’avais rien trouvé d’autre que de regarder la télévision. Je passais des journées entières à la regarder. Tout, je regardais vraiment tout et surtout n’importe quoi. Je voulais remplir le vide entre mes deux oreilles, alors je m’en gavais à m’en faire péter la panse. Je suis encore étonné de pas avoir eu une intoxication : indigestion télévisuelle aigüe avec séquelles encéphaliques irréversibles. Dans ma vie, j’ai pas échappé à beaucoup de choses, mais ça, ça m’est passé au-dessus du carafon. A l’époque, je croyais que la télé et la réalité, c’était pareil, alors comme jusque-là j’avais passé mon temps à rêver, je voulais rattraper le temps perdu. Je voulais comprendre les choses et me gaver de réalité. Je pensais qu’avec les programmes qu’ils passaient à la télé, je saurais comment m’y prendre dans la vie. C’est les pubs que je regardais le plus, parce que les films et tout ça c’est pas vraiment la réalité, je le savais bien que c’était inventé. Mais avec les pubs, on pouvait pas se tromper, c’étaient des gens comme tout le monde, enfin pas vraiment comme tout le monde, mais presque. En tout cas, moi je voyais bien que les gens y essayaient d’être comme ceux que je voyais dans la pub, alors après tout, je m’étais dit que moi aussi je pouvais bien copier. Moi aussi, je voulais ma part de bonheur. Mais avant de copier, je voulais vraiment voir de près à quoi ça ressemblait. Alors j’enregistrais toutes les pubs où on voyait des jeunes (comme moi) dynamiques, riches et intelligents (ça, c’était pas comme moi, mais c’est comme je voulais être). Je regardais tout au ralenti pour bien voir comment s’était fait un héros moderne, moi aussi je voulais avoir l’étoffe. J’étais vachement motivé, mais dans mes moments de lucidité, je voyais bien que ça allait être aussi vachement difficile pour moi. On pouvait pas vraiment comparer, eux ils vivaient dans un palace, moi dans une chambre de bonne de 10m². Eux, y étaient beaux et musclés, et moi je regardais ma bedaine naissante, une part de pizza froide à la main. Vraiment, y avait trop de boulot, alors j’éteignais la télé. Et je continuais ma journée allongé sur le lit entre un reste de chips et les tasses de café à moitié vide que je finissais immanquablement, en m’assoupissant le ventre repu, par renverser sur les draps d’une propreté déjà douteuse. Et une fois de plus, je sombrais dans le laisser-aller total, sans retenue.

 

Pour combler mon affectif, j’avais pris l’habitude, comme à peu près tout le monde, d’aller m’astiquer la biroute dans les cabines privées des sex-shops. J’allais m’asseoir derrière la vitre pare-giclure pour regarder une demoiselle (qu’on pouvait choisir à l’entrée sur catalogue) faire son petit numéro rien que pour nous. Si je dis  « nous » c’est parce qu’en général, la demoiselle en question était encerclée par une bonne dizaine de messieurs, isolés dans leur cabine à se donner un petit plaisir fugace, aseptisé et solitaire, mais somme toute collectivement organisé. Pour elle, le spectacle, bien que mollement excitant, devait être follement drôle, de voir tous ces bonhommes s’escrimer comme ça en cœur et en cadence ! Du fast-sex à consommer sur place avec serviette fournie en cas de bavure. Ce type de magasins n’avait pas encore prévu ni la livraison à domicile ni l’option « à emporter », ce qui ne gênait pas de vieux messieurs bien mis (je n’ai pas dit bien montés) ou des cadres à-attaché-case-cravate – que l’on imaginerait plutôt adeptes d’une gastronomie plus raffinée – de venir au comptoir se servir à pleine main. Je les voyais sortir la mine apaisée et déconfite, comme ça l’air de rien et surtout pas l’air d’y toucher en réajustant leur pantalon comme après un bon gueuleton.

 

Mais un jour, j’en ai eu marre de me faire ça tout seul (merde ! pour faire l’amour, faut quand même être deux, enfin… au moins), alors je suis allé aux putes... enfin vous comprenez, ça me chatouillait vers le bas-ventre, quand je dis que ça me chatouillait, je veux dire que ça devenait dur… dur à vivre. Ce jour-là, j’avais envie d’un face-à-face moins cloisonné, mais aussi un peu moins… comment dirais-je… collectif, mais je ne savais pas trop comment m’y prendre. J’ai dû marcher longtemps pour trouver le bon quartier. Il était vraiment tard. C’était la nuit, et il y avait pas beaucoup de monde dans les rues. Quand j’ai vu pas mal de voitures dans la même rue avec que des mecs tout seul à l’intérieur, je me suis dit, c’est bon, j’ai trouvé. Plus je me rapprochais du centre des affaires nocturnes, plus forcément il y avait de monde, et les gars, ils tenaient même leur volant d’une seule main. Là, je pouvais pas me tromper, c’était le bon endroit. Autour de moi, il y avait plein de petites camionnettes avec des filles à l’intérieur, il y en avait de toutes sortes ; des grosses, des maigres, des blondes, des brunes, des vieilles, des jeunes… le seul truc qu’elles avaient en commun, c’était leur camionnette, et qu’elles devaient avoir toutes très chaud. Pour la saison, elles étaient vraiment pas très habillées. J’étais content, j’allais pouvoir choisir celle à qui j’allais fourguer mes 3 gouttes et donner 200 balles. En fait, c’est un peu comme au zoo sauf qu’on n’y va pas pour donner des cacahouètes. Il y avait là toute une faune bigarrée, des animaux de tout poil. Des mecs partout, quand je dis partout, c’était vraiment partout ; dans les camionnettes, devant les camionnettes, dans les voitures près des camionnettes. Que pouvait bien faire tout ce monde à une heure pareille ? C’était pas possible, je pouvais pas croire que tous ces mecs, eux aussi, se faisaient l’amour tout seul. Partout ça attendait ferme, le mégot de gitane au bec ou accoudé à la portière d’une BMW dernier cri. J’aurais jamais cru ça, des mecs de tous les milieux, ça allait vraiment du claudo au bourgeois ventru. Moi qui croyais que ces mecs, ils n’avaient rien en commun, qu’ils avaient pas les mêmes loisirs, bref des centres d’intérêt différents, alors quand j’ai vu ça, je suis tombé sur le cul, un des seuls trucs qui rassemble les hommes. Dans ce genre de commerce, je pensais pas qu’il fallait faire la queue. Mais on pouvait pas y échapper. Fallait prendre son ticket chacun son tour, comme à la boucherie. A l’intérieur, ça abattait fort ! On voyait la camionnette bouger dans tous les sens, le mec devait pas y aller de main morte, il devait réellement lui trancher dans le lard. Il y avait 10 mecs devant moi. Y en a, ils essayaient de mater par la fenêtre de la camionnette. Les rideaux étaient pas bien tirés. Ils avaient pas peur de montrer qu’ils étaient vachement excités. Les autres, ils avaient plutôt l’air gêné. La tête dans les épaules, les mains dans les poches (tiens ?!! c’est vrai ! pourquoi dans les poches ?), on aurait presque cru qu’ils attendaient le bus. Au bout d’une demi-heure (10 mecs en une demi-heure, je vous avais bien dit que c’était de l’abattage), c’est moi qui étais devant la porte de la camionnette. Ça allait être mon tour, enfin. J’avais pas encore vu la fille à l’intérieur. Enfin, à travers les rideaux mal tirés, j’avais pas vu sa tête. J’avais choisi cette camionnette parce que j’avais vu beaucoup de types à côté, et je m’étais dit, vu le monde, ça devait être un bon coup. Quand le mec qui était à l’intérieur est sorti, elle a lancé, en sortant la tête : « au suivant ». C’était un travelo. Du coup, je me suis dégonflé (dans tous les sens du terme), alors je suis rentré chez moi, la queue basse entre les jambes.

 

Certains jours, ceux où j’étais vraiment déprimé, j’allais errer dans le centre commercial qu’il y avait à côté de chez moi. En fait, après mes longues séances d’apprentissage de la réalité par la télévision, j’étais si déprimé que presque chaque jour je déambulais dans la galerie marchande, à la recherche d’une réalité un peu plus réelle ou du moins un peu moins inaccessible, enfin c’est ce que je croyais. Le plus souvent je marchais parmi la foule des badauds, en essayant de les imiter. Je prenais alors une mine réjouie, heureuse pour ne pas trop détonner avec le climat ambiant. J’adoptais un pas lent et un air préoccupé en essayant de m’extasier devant chaque vitrine. Et devant un article particulièrement intéressant, comme mes voisins, je poussais de grands « ah ! oh ! », me demandant bien pourquoi ça les mettait dans un état pareil. Laborieusement, je continuais à les suivre, consciencieusement de magasin en magasin. Je ne suivais jamais trop longtemps les mêmes personnes,  je me serais trop vite fait repéré, alors, au bout de quelques minutes, je changeais de professeur. Mais il fallait croire qu’ils n’avaient pas beaucoup d’imagination, ou alors que leur manuel d’enseignement ne contenait qu’une seule page, j’avais toujours droit à la même leçon. Je lui avais même donnée un titre à cette leçon : comment avoir l’air occupé, en donnant l’impression d’être riche et heureux sans être rien de tout ça ? Moi, la leçon, elle m’intéressait vachement parce que j’étais pauvre, déprimé et que je m’emmerdais à mourir. En soi je pensais que ça, c’était pas grave, mais ce qui m’embêtait drôlement, c’est que ça se voyait vachement. Et je voulais apprendre moi aussi à faire semblant, même si maintenant je sais que tout le monde, tout en faisant semblant, sait parfaitement que les autres, ils font semblant aussi. Mais tout le monde continue quand même à faire semblant. Au bout de quelques heures, j’en avais un peu marre, j’avais fait plusieurs fois le tour de la galerie, en m’arrêtant dans tous les magasins. Au bout de quelques jours seulement, certaines vendeuses qui devaient me reconnaître, me disaient : « bonjour, ça va aujourd’hui ? ». Je répondais tout fier : « oui, oui, aujourd’hui ça va, je me promène ». Mais apparemment, elles disaient ça à pas mal de monde, j’en déduisis que je devais pas être tout seul à faire chaque jour ma petite balade ici. Donc, souvent, vers 18h, je m’arrêtais et j’allais m’installer à la terrasse d’un bistrot qui faisait l’angle de deux allées, le carrefour principal au rez-de-chaussée de la galerie. Après les travaux pratiques, je passais à l’observation et à la théorie. Je commandais en général un demi et un verre d’eau. J’aime pas la bière mais je trouvais que ça faisait plus viril de commander un demi plutôt qu’un sirop de grenadine, et le verre d’eau, c’était parce que j’avais soif. Lorsque ma commande arrivait, je sortais mon petit carnet. Et bien installé, je pouvais parfaire mes connaissances pratiques, l’œil vif et le stylo à la main. Pour l’observation, l’endroit était stratégique et l’heure favorable ; 18h, la sortie des bureaux, les secrétaires et les petits employés qu’allaient dépenser ce qu’ils s’étaient évertués à gagner toute la journée. Cet apprentissage fut vraiment efficace. Et au bout de quelques mois, riche de tous ces enseignements, moi aussi, je savais comment on devait s’habiller pour être original comme tout le monde, dans quel magasin ça faisait bien d’entrer même si on n’achetait rien, comment on devait se pâmer devant la glace en essayant un maillot de bain, et même les sacs de tel ou tel magasin qu’il fallait avoir en main pour faire croire qu’on était allé acheter des trucs chez eux, même si à l’intérieur, y avait que des trucs achetés au supermarché de la galerie. Maintenant que je savais, il n’y avait plus qu’un seul truc à faire, c’était de m’y mettre moi aussi, et plus comme un apprenti maladroit, mais en vrai pro, en consommateur modèle, pressé et exigent, en un mot, devenir moi aussi un homme moderne.

 

Mais j’avais beau me forcer, jamais j’y suis arrivé. Quand je voulais passer à la pratique, à chaque fois je bloquais. Je sais pas, ça devait être psycho-pas génétique du tout ou un truc comme ça, enfin ça venait pas de mes parents pour une fois. Je savais comment faire, mais impossible d’y arriver. Alors je suis retombé dans la déprime, et de nouveau j’ai passé mes journées à rien faire.

 

Ce qui m’a sauvé, c’est quand j’ai vu cette annonce sur le journal. J’étais chez le dentiste, et en attendant mon tour, je feuilletais un magazine que j’avais ramassé au hasard sur la petite table basse. Vous savez, ce genre de magazines qu’on ne lit que chez le dentiste ou chez le médecin en se demandant si c’est la femme de ce dernier qui est abonnée – auquel cas leur conversation le soir à table doit être guignolesque au point de s’interroger sur la compétence réelle du dit professionnel – ou alors s’il les achète tout exprès pour contenter sa clientèle la plus débile, et chose curieuse, comme tout le monde affirme ne lire ce genre de revue que dans les salles d’attente, je vous laisse deviner ce qu’il doit penser de toute sa clientèle.

 

L’annonce était en fin de magazine, c’était un énorme encart sur une page entière qui présentait une association, la NELP, qui aidait les pauvres et qui avait besoin de nouveaux bénévoles. Le lendemain, je suis allé à l’adresse qui était indiquée en bas de la page. J’étais déprimé, je savais pas quoi faire, alors je m’étais dit que de voir encore plus malheureux que moi, ça pourrait que me faire du bien, et puis comme ça je pourrais aussi rencontrer des gens, et peut-être même trouver une copine. Quand j’ai débarqué dans le local, y avait vachement de monde, comme quoi je devais pas être tout seul à m’emmerder. Le responsable nous a présenté ce que faisait la NELP, il nous a dit que l’association « Nous Et Les Pauvres » fournissait des vêtements et de la nourriture aux exclus. Il nous a dit que lui, il était travailleur social et qu’il était responsable du travail des bénévoles, et que notre tâche consistait à organiser la distribution qu’avait lieu 2 fois par mois. Il a même ajouté que c’était pas beaucoup, 2 fois par mois, mais qu’ils avaient pas les moyens de faire plus, et que 15 travailleurs sociaux, tous salariés de la NELP, se démenaient comme ils pouvaient pour mettre en place une distribution mensuelle supplémentaire, et que d’ailleurs pour faire connaître leurs actions, ils consacraient une grosse partie de leur budget à la publicité dans les magazines, parce qu’ils disaient que plus on serait nombreux pour aider les pauvres, plus la NELP serait connue, et plus elle pourrait avoir des subventions par la mairie, surtout depuis que la femme du maire faisait partie du conseil d’administration en qualité de vice-présidente. Pendant 2 heures, il nous a parlé de ça en nous expliquant qu’on était en guerre contre la pauvreté parce que c’était pas tolérable que les gens soient pauvres dans un pays riche, et que lui comme il était payé pour combattre ça, il faisait tout son possible pour trouver de l’argent, parce que pour lui, le nerf de la guerre c’était l’argent et qu’il voulait pas que les pauvres, ils aillent ailleurs pour manger et s’habiller. Les gens, ils disaient qu’ils étaient d’accord avec ça et qu’ils seraient fiers d’être bénévoles à la NELP parce que c’était là où les pauvres, ils venaient le plus, et qu’ils auraient comme ça l’impression d’aider beaucoup de malheureux. Tout le monde voulait partager la misère des exclus et ils disaient qu’ils pouvaient même venir au moins 2 heures par mois, et peut-être même le double mais pas plus, parce qu’eux aussi ils avaient leur vie. Y avait des étudiants, des retraitées ou des femmes au foyer, vraiment plein de gens différents qu’avaient du temps à consacrer aux pauvres. Mais les étudiants, ils disaient qu’ils avaient aussi leurs études (et qu’aujourd’hui, c’était important les études pour avoir un travail et pour pas être pauvre), et puis les retraitées, 3 fois par semaine, elles avaient leur partie de bridge, quant aux femmes au foyer, il fallait bien aussi qu’elles aillent chercher les enfants à l’école, et non c’était vraiment pas possible d’annuler les week-end à Chamonix, parce que vous comprenez, leur mari ne comprendrait pas. Au bout de 3 heures, tout le monde se mit d’accord pour 1 heure par mois, puis on rentra chez nous.

 

3 semaines après, on se retrouva tous, tous les bénévoles, pour la 2ème distribution mensuelle. Les retraitées avaient fait des gâteaux, les mères de famille avaient apporté les vieux costumes de leur mari, et les étudiants avaient apporté leur entrain. Moi, j’avais juste amené mon désœuvrement. La distribution se déroula à merveille, chacun distribuait, en plus de ce qu’il avait apporté, sourires, conseils sur l’existence et encouragements à chaque pauvre qui se présentait. Ils entraient dans le local un par un (pour plus de confidentialité et de convivialité) après avoir fait la queue dehors pendant 4 heures. C’était la volonté du responsable de la NELP, ils disaient comme ça en faisant la queue, déjà ça les occupait une partie de l’après-midi, et puis que ça les gênait pas puisqu’ils avaient l’habitude d’attendre quand ils allaient faire des démarches dans les administrations, et puis aussi que c’était bien pour l’image de la NELP, parce que les gens ils pouvaient voir qu’ils avaient beaucoup de clients. Je suis resté à la NELP 3 semaines, le temps d’une seule distribution et de voir que c’était pas pour moi, d’abord parce que moi, 1 heure par mois, ça me suffisait pas, ça me laissait encore trop de temps pour glander, et puis parce qu’à part les étudiantes hyper-catho et très coincées, y avait que des vieilles ou des déjà-mariées et que ça n’arrangeait pas mes affaires sentimentales, alors j’ai arrêté de m’occuper des pauvres pour m’occuper de ma pauvre vie.

 

 

Chapitre 6

J’ai repris mes activités télévisuelles et ma formation au centre commercial parce que j’avais rien trouvé d’autre à faire. Et puis un jour, j’en ai eu vraiment marre de glander à ne plus savoir quoi faire, alors j’ai décidé de tout plaquer pour aller voir du pays. La veille, j’avais vu à la télé un reportage sur les mecs qui tentaient leur chance aux States, le pays des rêves… toujours déçus. J’avais vachement été impressionné par ce type qui avait commencé là-bas avec 2,5 dollars et qui 3 ans après avait augmenté son capital de 10,5 dollars. Il expliquait que c’était drôlement dur, mais que lui il y croyait, et qu’un jour, lui aussi, il aurait sa chance. Pour l’instant, il dormait encore dans la rue, mais il disait que c’était plus pratique que l’hôtel parce que comme ça à 4h du matin, il était déjà réveillé et qu’il était toujours dans les premiers pour la soupe populaire du matin. Il disait aussi que dormir dans la rue, c’était vachement instructif, et qu’il avait appris des tas de trucs qui pourraient lui servir après, quand il aurait réussi, comme par exemple apprécier un bon lit chaud en hiver. Lui, il disait, il serait pas comme ces types blasés parce que trop riches qui savent même plus apprécier ce qu’ils ont, lui il saurait apprécier. C’est ce genre de trucs qu’il avait appris, des trucs simples mais pas idiots. Y en avait un autre, il avait eu un peu plus de chance, lui aussi il était à New York, mais il avait un boulot et même un logement. Ça avait l’air de bien marcher pour lui, il bossait dans une agence immobilière. Pour l’instant, il était encore en bas de l’échelle, mais ça faisait seulement 12 ans qu’il travaillait là-bas. Lui aussi, il s’accrochait, il était content, il ne bossait que 14h par jour. Mais il disait qu’il n’était pas paresseux, et qu’il allait faire des heures supplémentaires pour avoir de l’avancement parce qu’il voulait trouver un autre appartement, parce que pour l’instant il le partageait avec 6 personnes, un F2 dans le Bronx, ben oui parce qu’il expliquait que dans ce quartier, c’était un peu moins cher, surtout quand on divisait le loyer par 6. Sinon, à part ça, ça lui plaisait. Alors moi, quand j’ai vu ces gars qui avaient l’air bien dans leur peau, avec la pêche et tout, j’ai eu envie aussi de tenter ma chance, parce que ce que j’avais le plus besoin, c’était comme eux d’avoir la tchatche et de me battre pour une petite place au soleil.

 

Le lendemain, à 4h du matin, j’avais nettoyé ma piaule, fait la vaisselle et bouclé mon sac à dos, prêt à partir. J’avais 500 balles en liquide, mon passeport et foi en mon avenir. Je me suis dirigé vers la gare Saint Lazare, point de rassemblement des cars qui partaient pour tous les coins d’Europe. A la dernière minute, je m’étais décidé pour l’Angleterre, moins dangereux, moins cher et au total plus pratique que les States mais tout de même dépaysant.

 

A cette heure-là, le métro était encore fermé, et y avait pas de bus non plus, alors j’y suis allé à pied. 5 heures de marche pour traverser la moitié de Paris avec presque 40 kilo sur le dos. Je suis arrivé vers 9 heures. Moi qui pensais être le seul aventurier, j’ai vite déchanté, le car était plein. Ils avaient tous à peu près mon âge et la même envie d’aller voir du pays, le sac sur l’épaule. Y avait tellement de monde qu’ils ont dû affréter d’autres cars. Mais ça s’est arrangé, et on a tous pu partir. Près de 800 français entassés dans 23 cars. Pour le dépaysement, ça s’engageait mal.

 

On est arrivé en début de soirée. Les 23 cars ont déversé leur cargaison. Et on s’est tous dispersés par petites grappes. Moi, dans ma grappe j’étais tout seul avec mon sac à dos. J’ai dû marcher longtemps avant de trouver un hôtel où il y avait encore une chambre de libre. J’avais bien dû en faire une vingtaine, et tous affichaient complet. A chaque fois, il y avait une pancarte qui annonçait : « no place for young french tourists, but for others we can see ». L’accueil avait au moins le mérite d’annoncer clairement la couleur. Et j’avais été obligé de me rabattre vers le quartier chic pour touristes. Là, y avait pas de pancarte d’accueil, juste les tarifs de la nuit, rien en dessous de 400 balles, ce qui revenait au même pour les jeunes touristes français, juste une façon un peu plus élégante de nous le dire. Avec le voyage, j’avais même plus 100frs en poche. J’allais tout de même pas dormir dans la rue. Je m’apprêtais à aller poser mes guêtres ailleurs quand un liftier, que je n’avais pas vu, s’avança vers moi et me dit : « toi, t’es français, tu viens d’arriver, t’as plus un rond, et tu cherches un coin pour pioncer ». Je ne pus répondre que d’un hochement de tête idiot et surpris, ça se voyait donc tellement. Il m’expliqua qu’ici, il n’y avait que ça des français qui voulaient tenter leur chance, que lui-même était français et était arrivé il y a quelques semaines seulement. Il me dit aussi qu’il y avait peut-être un truc pour moi ici, le matin même un des grooms de l’hôtel, un français, était parti. Il était arrivé la veille, et après 2 heures de boulot avait décidé de retourner en France. Alors j’ai pris mon courage à deux mains, rangé my timidité in the pocket, rassemblé mes quelques notions d’anglais et suis entré, prêt à exposer mon projet professionnel au directeur. Son adjoint me dit qu’il était parti, mais que je pourrais certainement faire l’affaire parce qu’ils acceptaient n’importe qui, et il me fit signer mon contrat d’embauche. C’était pas une place de groom, mais un emploi d’aide commis à la cuisine. Il m’invita à poser mes affaires dans le local du personnel, me tendit mes frusques de travail et me poussa vers les cuisines et mon premier job outre-manche. Ce premier jour, j’ai bossé jusqu’à 2 heures du matin. Quand j’ai eu fini de laver les ustensiles de cuisine, les casseroles et les couverts, le chef cuistot m’a dit que ça irait pour aujourd’hui. Quand je suis sorti des cuisines, l’adjoint m’attendait. Et je ne compris pas tout de suite lorsqu’il me montra du doigt la banquette qui se trouvait dans l’arrière-salle du restaurant. Mais lorsqu’il ferma la porte en disant : « good night », mes maigres notions d’anglais me suffirent. Trop crevé pour protester, je m’y allongeai et m’endormis aussitôt.

 

Je suis resté 2 semaines à laver les chiures que les clients laissaient dans leurs assiettes, juste de quoi pouvoir bouffer. La bouffe réservée au personnel était si dégueulasse qu’il m’arrivait très régulièrement, comme tous là-bas, d’avaler, entre 2 assiettes à laver, les restes d’un client délicat, une façon comme une autre de s’offrir de petits extras et surtout de ne pas mourir de faim. Pour les extras, c’était les seuls qu’on pouvait se payer, le reste de la journée - de 5 heures du mat à 2 heures du matin - on avait pas le temps, et lorsqu’on l’avait, on était si crevé qu’on s’affalait dans le coin de l’hôtel qui nous servait de dortoir, dans l’arrière-cour du restaurant. Heureusement, la direction, fortement encouragée par la législation (sous peine de fermeture de l’établissement) avait la gentillesse de nous octroyer un jour de repos hebdomadaire. Lorsqu’on restait pas la journée entière à essayer de récupérer dans le lit d’une des serveuses (c’est d’ailleurs comme ça que j’ai été dépucelé, un jour de repos collectif aussitôt transformé en une formidable beuverie qui a très vite tourné en une orgie monstre, et comme tout le monde était complètement bourré, personne ne reconnaissait plus personne, c’est comme ça que j’ai pu goûter au double plaisir de l’anonymat et de la chair flasque), donc lorsqu’on était pas en train de se reposer à boire et à baiser, on pouvait visiter la ville. Moi, j’ai jamais quitté le quartier, et ça m’a pas empêché de rencontrer le londonien type ; un  étranger plus ou moins jeune, toujours fauché, complètement exploité, souvent bourré, fort amateur de Guinness et spécialiste de petites culottes toutes nationalités confondues, venu à Londres pour quelques temps (entre 2 jours et 30 piges) avant de partir ailleurs pour voir si la fortune lui serait plus favorable ou tout simplement pour rentrer au pays, et qui restait pourtant là à patauger dans la merde des cuisines et dans la fiente des hôtels à touristes parce qu’il arrivait jamais à amasser plus de 5 pounds par mois pour se payer le voyage. Certains, ils étaient venus à 20 ans, et à 50 balais, ils avaient pas encore de quoi quitter cet eldorado. Il faut dire qu’avec le prix de la pinte de Budwiser et de la boîte de capotes – accessoires indispensables aux 2 activités les plus prisées par la jeunesse internationale londonienne, c’était vachement dur de boucler les fins de mois (surtout qu’on était payé à la semaine), alors pour mettre de côté quelques pennies, fallait pas trop y compter sauf peut-être pour les eunuques membres des Anciens Alcooliques Anonymes.

 

Ça faisait à peine 2 semaines que j’étais arrivé qu’ils m’ont viré avec tout le personnel des cuisines, pour faute professionnelle grave, ils avaient dit. Ce jour-là, on avait eu un groupe de 450 irlandais pour le breakfast, et comme y avait plus d’orangeade et que tous, ils réclamaient leur breuvage pour faire passer leurs haricots blancs à la confiture de groseille, et qu’ils insistaient vachement parce qu’ils avaient payé d’avance, et qu’ils avaient lu sur le menu que ça c’était à volonté, on avait voulu répondre à leur demande par conscience professionnelle et surtout pour qu’ils arrêtent de nous faire chier en nous disant qu’ils voulaient voir le directeur. Ils faisaient vraiment un tapage de tous les diables, alors avec tous les mecs qui travaillaient dans les cuisines on s’est regardé pour savoir ce qu’on allait faire. Quand le directeur, alerté par tout ce tapage, est entré aux cuisines pour demander des explications, on était tous en train de pisser dans les carafes. Une heure après, tout le monde a été viré. Les autres, ils étaient obligés de trouver un autre job, vu qu’ils pouvaient pas rentrer chez eux, parce que pour retourner en Australie, au Brésil ou en Afrique du sud, il fallait quand même en laver un paquet d’assiettes avant de pouvoir se payer le voyage. Moi j’habitais juste à côté, j’étais venu un peu en voisin, alors comme j’avais pas un rond, je suis rentré en stop, sauf pour les derniers kilomètres où j’ai pris le métro.

 

Quand je suis revenu, j’ai glandé 6 mois, le temps de retrouver mes esprits et de faire des démarches pour repartir à l’étranger. Malgré mes déboires, j’y avais pris goût, mais cette fois-ci, je voulais préparer mon départ avec plus de sérieux. Je voulais de l’aventure mais bien programmée, sans mésaventures. J’avais l’idée de mettre à profit ce qu’on avait essayé de m’apprendre à l’université. Et je me mis à la recherche d’un organisme qui serait prêt à m’accueillir, sans savoir vraiment ce que j’avais envie de faire. Tout ce que je savais, c’était que je voulais aider les pauvres, les enfants du 1/3 monde ou les veuves de guerre. J’ai donc envoyé 500 photocopies de mon diplôme qui était censé attester l’authenticité de mes compétences à 500 associations différentes. J’avais trouvé la liste dans un petit guide que j’avais ramassé par terre près de l’Ecole Supérieure du Travail Humanitaire. Je sais pas si c’était un étudiant qui l’avait jeté parce qu’il avait trouvé que les débouchés étaient pas suffisamment rémunérateurs ou si ça faisait partie de la politique de marketing de l’école. Avec mon CV, dans chaque enveloppe j’avais glissé une petite lettre qui expliquait que j’étais vachement motivé pour aider tous les malheureux de la terre, que j’y connaissais rien mais que j’étais un gars plein de bonne volonté. Allez savoir pourquoi, je n’ai reçu qu’une seule réponse, 6 mois après. C’était un tout petit organisme qui avait à peine 1 an d’existence et qui s’occupait d’envoyer des médicaments partout à travers le monde, et il avait besoin de quelqu’un pour l’acheminement du nouveau stock de médicaments. Ça, c’était ce qu’il y avait écrit sur la lettre. Quand je suis allé les voir pour l’entretien, là ils ont présenté les choses un peu différemment. En fait, ça faisait 6 mois qu’ils existaient, ils avaient tout juste 2 cartons de médicaments, et ils savaient pas où les envoyer parce que personne n’en voulait, mais ils avaient quand même besoin de quelqu’un pour s’en occuper parce que, eux, ils avaient pas le temps, ils étaient bénévoles. Et ils pouvaient pas venir à l’O.V.Q.M.F.U.G - O.A.D.S – c’était le sigle de l’association, littéralement ça veut dire « On Va Quand Même Faire Un Geste, On A Des Sous » - plus de 1h30 par mois, à cause de leur boulot, ils disaient. Ils n’ont même pas pris la peine de me questionner, de connaître mes motivations profondes, ni même de savoir si mon profil correspondait au poste proposé (qu’ils n’avait d’ailleurs pas défini). Ils m’ont simplement dit que le ministère de la coopération leur avait donné une grosse enveloppe, qu’ils me paierait 500frs par mois, que j’aurais le statut de volontaire, et que je devais signer là en bas de la feuille. Tu parles d’un statut de volontaire, ils m’auraient presque menacé si j’avais pas signé. Et à la fin, ils ont ajouté que je partais le lendemain et que le président de l’association m’accompagnerait pendant une semaine pour s’assurer que tout se passerait bien, et qu’ils attendaient d’une minute à l’autre un coup de fil du ministère pour connaître la destination. Une fois mon contrat signé, ils m’ont expliqué qu’ils avaient un briefing et qu’ils n’avaient plus de temps à me consacrer, alors je suis rentré chez moi. Dans la soirée, je reçus un coup de fil. C’était le président de l’O.V.Q.M.F.U.G – O.A.D.S. Il m’a annoncé qu’on partait en Mongolie et que  l’avion décollait le lendemain à 5h30. Quand je suis arrivé à l’aéroport, il m’attendait. Sa femme et ses enfants étaient là. J’ai trouvé ça sympa d’être soutenu par sa famille, moi personne ne m’avait accompagné à l’aéroport. Après son coup de fil de la veille, j’avais quand même téléphoné à mes parents pour leur dire que je partais, que j’allais en mission humanitaire en Mongolie. Et eux, ils ont rien trouvé d’autre à me dire que c’est pas en allant aider les petits noirs que j’allais réussir dans la vie, et que de toute façon, ça servait à rien d’aller si loin, y avait déjà beaucoup de misère ici, et qu’eux ils donnaient régulièrement aux orphelins apprentis d’Auteuil, et que c’était déjà beaucoup pour les pauvres même si c’était vrai ça les arrangeait pour les déductions d’impôt, mais que quand même si tout le monde faisait comme eux, ça serait déjà bien. Après ces paroles d’encouragement, j’avais raccroché pour préparer mes affaires. Après, une fois les présentations faites, on est allé faire enregistrer les bagages. Moi je devais rester 6 mois là-bas et j’avais juste mon sac à dos, et j’ai trouvé ça un peu bizarre que lui qui ne restait qu’une semaine fasse enregistrer 5 valises, mais après je me suis dit qu’après tout il avait peut-être amené avec lui une partie du matériel pour la mission. Sa femme et ses enfants nous accompagnèrent jusqu’à la porte d’embarcation, et moi je trouvais ça vraiment touchant d’être soutenu comme ça jusqu’au dernier moment. Mais quand on est monté dans l’avion, sa femme et ses enfants étaient encore là, peut-être avaient-ils eu une dérogation spéciale pour nous accompagner jusqu’à ce que nous décollions. Mais quand ils fermèrent les portes, comme ils étaient encore là, je me suis dit que cette famille était vraiment unie, et nous nous envolâmes tous les 6. L’O.V.Q.M.F.U.G - O.A.D.S avait vraiment bien organisé les choses. On était en 1ère classe, on avait droit au champagne, à la télé, aux petits gâteaux, tout ça offert par la compagnie et apporté par des serveuses vachement jolies et vachement bien habillées. Pendant le voyage, le président m’a expliqué que tout ça, le champagne et les petites attentions, c’était pour notre moral parce qu’après ça risquait d’être drôlement dur. C’était pour notre moral et surtout aussi, il avait ajouté parce que l’enveloppe du ministère avait été plus grosse que prévue et que si on voulait qu’ils continuent à nous payer, il fallait leur montrer qu’on en avait vraiment besoin de tout cet argent, il fallait donc essayer de tout dépenser, mais il a rien dit pour sa femme et ses enfants.

 

Quand on est arrivé, y avait une délégation du ministère de la santé qui nous attendait. On est tous monté dans la voiture officielle qu’on avait mis à notre disposition, et on s’est dirigés vers le seul hôtel de la ville, enfin le seul qui pouvait faire diminuer le contenu de l’enveloppe plus vite que les autres. On est tous montés dans nos chambres pour se reposer. Le soir-même, on avait rendez-vous avec le ministre qui nous avait invités pour dîner. On nous avait réservé la seule suite de l’hôtel, celle qui était en général utilisée par les touristes japonais, qui visitaient le pays en quelques heures, et par les hommes d’affaires, pour la plupart des représentants de la firme Mac Donald qui voulait ouvrir un fastfood local spécialisé dans les hamburgers au mouton et le milkshake au lait de jument. Après quelques heures de sieste, on est venu nous chercher pour le dîner. Il avait lieu dans une grande salle du ministère, le ministre avait voulu quelque chose de simple et de convivial. En nous accueillant, il avait dit « à la bonne franquette, comme on dit chez vous ». Puis, il nous a invités à nous asseoir à la grande table qu’ils avaient tout spécialement dressée pour nous et les quelques 450 invités, pour la plupart ses plus proches collaborateurs. Il nous a expliqué que son pays était en pleine reconstruction et qu’il avait besoin de nombreux collaborateurs - tous très qualifiés (on apprit plus tard ce que ça voulait dire) - pour élaborer les plans annuels, bisannuels et quinquennaux de la grande marche en avant qui propulserait son pays parmi les plus grandes nations. A la fin du repas, il nous a dit qu’il était fier de nous accueillir et qu’il ne nous remercierait jamais assez pour le travail efficace qu’on allait faire, qu’on était vraiment courageux de quitter nos familles (le président était venu au dîner sans sa femme et ses enfants, quant à moi, j’ai pas osé lui dire au ministre que mes relations avec ma famille n’étaient pas au plus haut) et que notre aide serait précieuse dans la reconstruction de cette terre d’avenir. A la fin, il a même ajouté qu’il s’en rappellerait quand il serait président, mais ça on a eu du mal à le croire parce qu’après, pendant notre séjour, il était encore que ministre et on l’a pas revu, il devait pas avoir beaucoup de mémoire.

 

Pendant son séjour, je n’ai pas vu beaucoup le président. Il m’a expliqué qu’il avait beaucoup de rendez-vous importants pour organiser la mission. Mais un jour, je l’ai vu par hasard, il faisait la queue avec toute sa famille à un spectacle folklorique, des danses et des chants anciens dans un endroit où il y avait que des touristes japonais. Quand il m’a aperçu, il était un peu gêné, mais il m’a dit qu’il devait s’imprégner de l’ambiance, comprendre les mentalités et tout ça et qu’après ça serait plus simple pour lui de tout bien organiser. Il m’avait juste confié des tâches secondaires parce qu’il m’avait dit que lui, il avait l’habitude et qu’il s’occupait de l’essentiel. Moi, je devais juste trouver un petit appartement (parce que le président il pensait que l’hôtel, ça me couperait trop des réalités du pays), trouver une voiture, aller aux réunions organisées par les sous-fifres du ministre, et téléphoner à tous les hôpitaux du pays pour organiser la distribution des médicaments. Lui, il s’occupait du reste. Avant qu’il retourne en France, il a décidé de survoler le pays en hélicoptère (sans doute son souci des réalités) pour localiser les principaux hôpitaux où moi, quand il serait parti, je devrais aller livrer les médicaments. Et on embarqua tous les 6. Deux jours d’hélico pour voir 2 hôpitaux où on ne se posa même pas (je verrai bien moi-même, il a dit le président), par contre il voulait pas manquer la fête annuelle du cheval qui avait lieu à l’autre bout du pays. On y resta 2 heures, juste le temps d’acheter quelques souvenirs, pour la famille il a dit le président et même sa femme a ajouté : « venir si loin, et pas ramener un petit quelque chose, ça aurait été vraiment bête ».

 

Le lendemain, je les ai accompagnés à l’aéroport. Avant de monter dans l’avion, le président m’a lancé : « allez ! Bonne chance ! », et puis il a ajouté « Ah oui ! J’oubliais » et il m’a tendu une enveloppe - celle du ministère. Quand l’avion a décollé, je l’ai ouverte. A l’intérieur, il restait 5 billets, en monnaie locale, 350 Türigs, 35frs. On était venu à l’aéroport en taxi, et en sortant il m’attendait encore, le président ne l’avait pas payé. Je lui donnai les 300 Türigs qu’il me réclamait et rentrai à pied. L’appartement n’était après tout qu’à une trentaine de bornes. J’étais un peu anxieux d’avoir un budget si réduit, mais j’espérais qu’ils allaient bientôt m’envoyer le reste de l’enveloppe. En arrivant à l’appartement, un télex m’attendait : « désolé, le ministère est revenu sur sa décision, la subvention a été diminuée de moitié, les frais de préparation et d’organisation de votre séjour ont été beaucoup plus importants que prévus, en conséquence la mission est annulée, veuillez recevoir, monsieur, l’expression de notre considération la plus respectueuse. Signé : toute l’équipe de l’O.V.Q.M.F.U G .- O.A.D.S . Le lendemain, je suis allé au marché en bas de chez moi, et refourguais mes 2 cartons de médicaments sur un stand spécialisé dans la revente illégale de produits pharmaceutiques, le plus souvent périmés d’ailleurs, et réussis tant bien que mal à obtenir juste de quoi me payer un billet aller simple sur le transsibérien. Dix jours après, j’étais à Paris. Et à peine débarqué, je suis allé au local de l’O.V.Q.M.F.U.G – O.A.D.S, bien décidé à demander quelques explications. Quand je suis arrivé, y avait plus de local. A la place, il y avait une sandwicherie. Sur la pancarte, on pouvait lire : « spécialiste de la viande de mouton mongol ». Alors, je me suis senti tout con, une fois de plus je m’étais fait berner, et à part l’ironie du sort, j’avais toujours rien vu.

 

 

Chapitre 7

2 semaines après j’étais incorporé. En rentrant, j’avais regardé dans ma boîte aux lettres que je n’avais pas ouverte depuis 3 ans. Comme je connaissais personne qui pouvait m’écrire et que je payais jamais mes factures, je l’ouvrais jamais, mais quand je suis revenu de tous ces voyages, je m’étais dit que peut-être… et au milieu d’une cinquantaine de lettres EDF et de France Telecom, y avait effectivement un courrier du ministère de la défense. En l’ouvrant, je me suis aperçu qu’il avait été posté 2 ans plus tôt. J’avais complètement oublié le service militaire. J’étais parti sans me rappeler qu’il fallait que je remplisse mes obligations. Ça tombait vraiment bien que je sois rentré, sinon j’aurais pu faire de la prison parce que la société et les entreprises, surtout pour trouver un travail, elles veulent qu’on soit dégagé des obligations militaires, mais on peut pas s’en dégager n’importe comment, en tout cas elles aiment pas qu’on s’en dégage comme ça. Et c’est pour me dégager des obligations militaires que je me suis trouvé obligé, comme tout le monde, de faire mon service. Comme si on devait quelque chose à la nation…

 

On m’a affecté au fin fond de la Normandie. Une chance qu’ils avaient dit au bureau du recrutement, un truc pour les planqués, les fils-à-papa qui ont des relations avec des préfets ou des hauts gradés. Moi, mon père, il travaillait dans l’administration, et à part ses collègues de bureau et les engueulades de son chef, il connaissait personne. Des gradés, lui, il en connaissait pas. Il avait même failli se faire virer. C’était plutôt sa situation qui s’était dégradée. Il avait pas intérêt à faire le con, alors de là à demander, les pistons, fallait pas y compter. Dans le train, y avait que des futurs bidasses. L’armée avait réquisitionné un train complet pour ses appelés du contingent, une façon comme une autre de renflouer les caisses de la SNCF et de faire travailler ses fonctionnaires. Ce sont des services qu’ils se rendent entre administrations, ça leur fait croire qu’ils sont indispensables et vachement utiles. C’est l’Etat qui a inventé ce truc-là, c’est pour légitimer les impôts. Quand on est arrivé, ils nous avaient préparé une petite surprise. Juste avant d’aller à la cantine, on devait passer par une petite pièce. Et quand on ressortait, on avait tous la boule à zéro, pour nous mettre dans l’ambiance, il avait dit le sergent-chef. C’est après seulement qu’on avait droit d’ingurgiter notre ration pour le déjeuner. La cuisine militaire devait avoir si bon goût que ce premier jour personne n’y toucha. Mais peut-être était-ce dû aussi à l’émotion de se sentir enfin appartenir à ce corps d’élite dont toute l’efficacité s’était illustrée au cours de son histoire, surtout avec l’épisode de la ligne Maginot. Après cette initiation aux joies gastronomiques militaires, on nous fourguait notre paquetage : un ensemble disparate de vêtements aux couleurs peut-être un peu sobres, mais dont les teintes verdâtres (eux, ils disent kaki) se mariaient toutes très bien ensemble et mettaient en valeur notre nouvelle coupe de cheveux. Il y avait aussi des rangers usées jusqu’à la corde (les miennes en plus étaient trouées) et un magnifique survêtement d’un bleu chatoyant avec de chaque côté un liseré blanc et un liseré rouge du meilleur goût. On nous avait expliqué que maintenant nous n’étions plus autorisés qu’à revêtir ces vêtements qui faisaient la fierté de l’armée française. Le sergent-chef, il nous avait dit que c’était obligatoire, comme ça y avait plus de différence entre nous, y avait plus de riches, plus de pauvres, juste un ramassis de petits cons qui allaient en chier. Après, on nous a montré nos dortoirs, et comment on devait faire nos lits, en carré qu’ils appellent ça. Le sergent-chef, il a ajouté : « comme l’esprit militaire », et moi je pensais en rigolant que le carré, il devait pas être bien large. Je sais pas s’il a deviné, mais tout de suite le sergent-chef il m’a regardé et il a dit : « et toi, branleur, ça t’amuse ce que je raconte ». Alors je lui ai dit : « ben non, m’sieur, pas vraiment, mais je me demandais à quoi ça pouvait servir de faire son lit comme ça parce que… ». Et là, il m’a pas loupé le sergent-chef, j’ai même pas eu le temps de finir ma phrase que déjà il s’était mis à me gueuler dessus en disant que des p’tits cons de mon espèce, il les matait et que de toute façon, j’étais pas là pour réfléchir, que l’armée c’était pas fait pour ça, que lui il était le chef et que je devais fermer ma gueule. Et puis il a continué comme ça pendant au moins un ¼ d’heure en disant que j’étais un anarchiste, un rebelle révolutionnaire antirépublicain et antipatriotique, et que j’allais en chier comme c’est pas permis. Et même si je trouvais qu’il exagérait quand même un peu, c’est surtout ce dernier truc que j’ai le plus retenu. Du coup, j’ai fermé ma gueule et j’essayais comme tous les autres abrutis de ma chambrée de prendre un air captivé quand il a continué à aboyer ses explications. Mon séjour s’annonçait donc sous les meilleures auspices.

 

Le lendemain, on nous a réveillé à 4h30. Entraînement spécial qu’il avait gueulé le sergent-chef en nous foutant la lumière en pleine gueule. Puis il nous avait expliqué le programme de la matinée : « un, vous faîtes vos pieux, deux, vous allez bouffer, trois, vous revenez dans votre piaule, quatre, vous l’astiquez comme si c’était le cul de vot’ mère, je veux pas voir une seule chiure de mouche, cinq, vous mettez votre tenue de combat, six, vous prenez votre sac à dos, sept, en bas y a des pavés, vous remplissez votre sac de 10 pavés, ça fait même pas 60 kilo, huit, on part en balade, 80kms, histoire de se dégourdir les jambes, allez ! branle-bas de combat, bande de p’tits cons ! ». Y en a dans la chambre, ils étaient vachement contents, ils avaient trouvé leur truc ici, comme une famille. L’un d’eux, la veille avant de se coucher, il nous avait dit que lui, fallait pas lui chercher des noises parce que lui, il était fan de Rambo et qu’il connaissait déjà des techniques de combat, que lui il avait des couilles et qu’après son service il voulait s’engager dans la Légion. Tu parles d’un fils-à-papa, ils avaient dû se gourer dans son affectation, mais des mecs comme lui, y en avait plein. Ils m’avaient vraiment raconté n’importe quoi au bureau du recrutement, à moins que tous ces mecs, on les ait mal orientés, une preuve supplémentaire de l’efficacité de notre armée. Y en a d’autres, ils pleuraient. Ils avaient jamais quitté leurs parents, et ils voulaient tous retourner chez eux. Ils disaient qu’ils avaient l’habitude de se faire réveiller par leur mère qui leur apportait le petit déjeuner au lit, qu’ici ils ne pourraient pas jouer avec leur ordinateur et que d’habitude, ils ne faisaient pas de sport. Moi, je voulais pas faire le Rambo dans la Légion et ma mère ne m’avait jamais apporté le p’tit déj au pieu. Une fois de plus, je me sentais différent, paumé au milieu de mecs avec qui j’avais rien à faire et rien à dire, et qui eux, sans exception, se sentaient appartenir à l’une ou l’autre des deux catégories.

 

Mes classes durèrent 5 jours, un temps bien suffisamment long pour apprendre à marcher au pas, à crapahuter dans la merde et normalement à lier des amitiés indéfectibles en glandant pendant les jours de perm. devant une bière à jouer aux cartes. Après ces 5 jours glorieux, je fis mes adieux à mon sergent-chef. J’ai bien senti qu’il était attristé que je m’en aille si vite, il devait tout recommencer à zéro pour trouver une nouvelle tête de turc. Mais je ne me fis guère de souci pour lui, il en trouverait une facilement dans les nouveaux troupeaux de glandus qui se succédaient presque chaque semaine. Je retournai donc à Paris où l’on m’avait affecté, ils m’avaient trouvé un poste de chauffeur dans un hôpital militaire.

 

Le soir je pouvais rentrer chez moi, c’était la seule différence. Sinon je devais encore porter mon costume militaire, et toujours obéir à des petits gradés pour la plupart aussi bêtes que méchants. Mais en plus j’avais le privilège de côtoyer des généraux puisqu’ils m’avaient mis dans le service des chauffeurs d’officiers. Le matin, il fallait qu’on leur dise : « mes respects, mon général ». Moi, j’avais jamais eu beaucoup de respect ni pour l’armée, ni pour ses représentants, si illustres et si gradés soient-ils, et mon simple « bonjour » à peine murmuré et c’est vrai le plus souvent grommelé avait quelque peu surpris pour ne pas dire détonné dans l’atmosphère révérencieuse mais non moins hypocrite des lieux. Puis ils s’y sont habitués. Comme dans tous les services de l’armée (et de toutes les administrations du monde), à part regarder la pendule et compter les heures qu’il restait à faire, la plupart du temps nous ne faisions rien. Faut dire que la solde était pas lourde, et avec une telle indemnité, ils pouvaient pas en plus nous obliger à travailler. On ne faisait rien, mais on était obligé d’être présent parce qu’on sait jamais, ils disaient. La seule chose qu’on devait faire, c’était d’aller chercher notre général chaque matin devant chez lui et de le raccompagner chaque soir en faisant bien attention à ce que la voiture soit parfaitement nickel, propre comme une pièce d’artillerie. Après l’avoir astiquée comme un char d’assaut avant la parade du 14 juillet, lorsque son illustrissime arrivait, on devait lui ouvrir la porte, la lui refermer, mettre sa casquette de chauffeur (un affreux béret vert de gris) et rouler en douceur pour que monseigneur puisse lire confortablement son journal à l’arrière. Moi, on m’avait attribué un gros con galonné, toujours maussade, réputé pour sa mauvaise humeur et son mauvais caractère, bref le modèle type du haut gradé planqué toute la journée derrière son bureau, à jouer à la bataille navale avec son colonel ou à jouer à l’artilleur aguerri avec sa secrétaire, elle-même sergent ou major, spécialiste des missions de terrain et très expérimentée dans les combats de corps-à-corps rapprochés, en particulier pour ceux qui se déroulent sous le bureau. En un seul mot, absolument pas conscient et encore moins reconnaissant de ses privilèges (entre autres celui d’avoir une voiture et un chauffeur à disposition) qu’il devait certainement juger comme absolument normal et tout à fait légitime pour un personnage de son importance. Chaque matin, j’allais donc attendre son illustre personne devant chez lui, encore mal réveillé et souvent de mauvaise humeur, puisque habitant pas loin de chez lui, je devais me lever de bonne heure, traverser Paris en métro, la retraverser en voiture pour revenir l’attendre non loin de chez moi. Au bout d’une semaine, je lui fis part de cette aberration et lui proposai de prendre le métro, ce qui me ferait gagner au moins une heure de sommeil. Abasourdi par cet irrespect outrancier, je fus « muté » le matin-même dans un autre service. Que je ne sorte pas de la voiture pour lui ouvrir la portière, que la voiture ne brille pas (le matin, j’avais jamais le temps), que je me contente d’un grommellement en guise de salut militairement respectueux, tout cela passait encore, mais que je pousse l’irrévérence aussi loin, ça il ne l’a pas admis. « On va vous affecter aux services des archives » me décocha le général en chef, chez qui on m’avait dit d’aller pour m’expliquer. « Votre comportement est indigne de la patrie » me dit-il quand, devant lui, j’ai refusé de saluer le drapeau. « Vous allez voir, seconde classe, vous allez voir ce qu’est l’armée, dorénavant, vous ne rentrerez plus chez vous le soir, ah ! vous refusez d’obéir aux ordres de vos supérieurs, vous leur manifestez un irrespect intolérable, vous allez voir… ! ».

 

Ma nouvelle tâche consistait à classer et à ranger de vieux dossiers aux archives, au 5ème sous-sol. On m’avait mis avec tous les réfractaires. On était une bonne vingtaine, courbés toute l’après-midi derrière des piles de dossiers à jouer aux cartes. Il ne va pas sans dire que le travail n’avançait pas beaucoup, et même si on s’y était tous mis, on en aurait eu pour des siècles, tellement y avait de paperasses : toutes les notes interservices de l’armée française depuis 1870. Et quand on sait toutes les conneries qu’ils pouvaient s’envoyer entre les services, je peux vous dire que ça en faisait un tas de conneries à classer, et vraiment ça donnait pas envie de s’y mettre. Le seul moment où on faisait semblant de travailler (après je me suis aperçu que c’est partout la même chose – surtout dans l’administration), c’était quand notre chef, un lieutenant, passait dans la pièce pour vérifier si on bossait. C’était un appelé comme nous - mais qu’avait fait la Préparation Militaire Supérieure - et ça devait certainement lui donner le droit de prendre le même air que sa préparation quand il nous parlait. Parce qu’il avait tout juste son Bac+2, qu’il avait répondu juste pour le test à des questions du genre : « compléter la série suivante ; 1, 3, 5, 7, 9, … », il avait l’impression d’appartenir à l’élite, à la race supérieure des chefs. C’était lui, le matin, qui nous ordonnait de ramasser tous les mégots dans le parc. Il organisait toute la mission qu’on lui avait confiée : nous faire sentir qu’on était des petites merdes. Quand il distribuait les sacs poubelles, moi, je m’asseyais sur un banc et j’allumais un clope, histoire de profiter un peu de l’air matinal avant d’être enfermé aux archives pour jouer à la belote. Ça a pas duré 3 jours, un matin il m’a repéré et m’a envoyé illico au rapport chez le général en chef. « Alors on continue de jouer au rebelle ! » il m’a dit. Et c’est tout ce qu’il a dit. 5 minutes après, je me suis retrouvé au trou, histoire de méditer sur le rôle de l’obéissance dans l’armée. J’ai fait 2 jours de gnouf, et après 3 jours de plus pour faire une dépression. Alors on m’a réformé. Le psychiatre chez qui l’on m’a traîné, il m’a à peine regardé, et il a noté sur une feuille la mention : « P4 », réformé pour raisons de troubles mentaux aggravés en présence de toute autorité. Quand je suis sorti de chez le psy, j’ai éclaté de rire, c’est drôle comme une dépression pouvait en même temps que s’arranger tout arranger. En fait, c’était pas si terrible le service militaire, vraiment ce n’est rien et il suffit surtout de pas grand-chose pour l’éviter, quelques semaines juste de quoi préparer une belle petite dépression. Le soir-même j’étais chez moi, et j’en rigolais encore, j’ai dû prendre des comprimés pour me calmer, j’avais dû avoir une dépression euphorique.

 

 

Chapitre 8

Une fois mon service militaire terminé (enfin presque… oui, je sais, c’est déjà beaucoup trop), j’étais enfin comme tout le monde, je pouvais me mettre à chercher un travail. Et c’est bien sûr au bout d’une vingtaine de mois que je réussis, presque comme tout le monde, à en trouver un (même si « réussir » c’est pas vraiment le terme que j’emploierais, surtout que je cherchais sans vraiment chercher, enfin je cherchais sans avoir vraiment envie de trouver). On m’avait conseillé de m’inscrire à l’ANPE pour montrer à la société que je cherchais bien un boulot, et surtout histoire de toucher quelques subsides de l’Etat, une sorte d’argent de poche pour vieil étudiant pas pressé. J’avais dû fournir une tonne de documents, des justificatifs de tout poil, administratifs, sociaux, économiques, socio-économico-administratifs, enfin bref, la procédure a duré 19 mois, et le 20ème mois, ils me les ont donnés leur 53frs et 56 cts. Mais ça a pas duré un mois puisqu’après je m’étais trouvé du travail, par hasard.

 

Entre temps, pour payer une partie de mon loyer (l’autre partie, 90% était complétée par mes colocataires, j’en ai eu 13 en 19 mois) et pour payer la bouffe (jambon et pâtes achetés chez mon traiteur favori, ED l’épicier), j’ai dû engranger les petits boulots, et je commençais sérieusement à m’y connaître en petits boulots, vu que j’avais fait que ça. A cette époque j’avais pas envie de bosser parce que surtout ça me disait vraiment rien, mais aussi parce que j’avais découvert un truc super, l’art. Et c’est pendant cette période que j’ai voulu faire l’artiste. Je voulais essayer pour voir la vie de bohême. Le matin, je me réveillais vers14-15h. Après un café vite avalé, je me mettais devant mon chevalet en pensant à ce que j’allais bien pouvoir dessiner. Souvent après 3 ou 4 heures de réflexion intense, je traçais sans aucune hésitation un trait admirable, une ligne droite ou une courbe d’un seul coup de pinceau, une manifestation artistique de génie qui sortait comme ça subitement. Après j’arrêtais, j’étais épuisé, et puis je me disais que j’en avais fait suffisamment pour aujourd’hui. Alors j’allais à Montmartre, j’avais bien mérité d’aller boire un coup avec les copains. Enfin, c’était un peu des copains puisque j’allais dans le même café qu’eux, mais j’ai jamais osé aller à leur table. Je me mettais toujours tout seul à la même place, artiste incompris et inconnu même parmi les artistes. C’était comme moi des artistes incompris (même si eux ils se connaissaient les uns et les autres) parce que trop en avance sur notre époque. On était des avant-gardistes, et personne le comprenait. On avait à peu près tous le même style, extrêmement dépouillé, surtout financièrement. Y avait des peintres, des écrivains, des néo-sculpteurs virtuels (eux, ils avait remplacé le marbre par Internet), tout un tas de génies, mais y avait qu’eux qui le savaient.

 

Moi, je voulais devenir un artiste complet et accompli. Alors je faisais de la peinture, de la sculpture, de la photo, du cinéma, de la musique et puis aussi de l’écriture, de l’opéra et de la chorégraphie. Je voulais mélanger le tout et créer un nouveau style – une sorte de réunification harmonico-existentielle du monde et des arts, en un seul mot, donner un souffle nouveau à l’art et au monde contemporains. De longs mois, j’ai travaillé à mon œuvre. Je voulais créer une œuvre unique, symbole unique d’un mouvement artistique unique représenté par un artiste unique, moi en l’occurrence. Pour ressourcer mon inspiration qui parfois s’affaiblissait (à peu près 6 jours et demi sur 7), j’allais voir ce que les autres artistes avaient réalisé. Je passais des journées entières dans les musées, chez les éditeurs, dans les galeries, j’allais à tous les vernissages, bref j’étais partout et surtout sans inspiration. Mais lorsque j’entendais ceux qui avaient réussi à percer (surtout la croûte de connerie du snobisme des acheteurs), ça avait l’air facile, l’important c’était de se faire un nom. Après on pouvait faire de gros pâtés difformes ou de la diarrhée en boîte réalisée en 2 minutes en disant que c’est de l’art philosopho-existentiel parce que vous comprenez, ces taches que vous voyez, c’est l’Homme face à sa destinée métaphysique, et ces grands traits qui les traversent, c’est le progrès de l’humanité qui transperce le cœur du monde. Et j’entendais répondre par l’acheteur émerveillé ou le spéculateur vorace : « je comprends, oui, je vois, je… vous suis. Ah ! cher ami ! Quelle créativité ! Quel talent ! Je comprends que tant de génie vaille si cher » et l’artiste d’un ton très modeste : « non, je vous assure cette œuvre n’a pas de prix, la transcendance du génie humain ne s’attache guère à ce genre de considération…. comment dirais-je… financière, et malgré tout, nous autres artistes avons besoin de manger, comme tout le monde, alors, cher ami, voyez-vous, je vous la concède pour… disons… 500 000 dollars, non, ne me remerciez pas, tout le plaisir est pour moi ».

 

Quand je rentrais dans mon atelier (j’avais mis une planche sur des tréteaux entre le radiateur et le lavabo), j’avançais drôlement. Après 17 mois ½ de recherche d’inspiration, j’avais achevé MON œuvre, l’œuvre absolue, unique : sur le socle que j’avais tout exprès fabriqué pour accueillir la pièce sculturo-photagraphico-musico-littératuro-picturo et par modestie j’en passe, bref sur le piédestal de mon génie, on pouvait voir… rien, il n’y avait rien. Le génie est si simple. Je l’avais appelé : « l’existence humaine », et mon œuvre très symbolique (personne ne le comprit) voulait dévoiler au monde l’image de son absurdité, de son insignifiance, et du vide qu’il représente. Pendant un mois, j’ai parcouru les plus grands galeristes de Paris, tentant de les convaincre de mon génie, de mon talent indéniable (j’avais quand même travaillé près de 2 ans pour trouver cette idée indéniablement révolutionnaire, absolument originale). Puis à force d’incompréhension, je me suis lassé, j’étais comme tous les autres artistes, divinement talentueux, mais incompris de mes contemporains.

 

Le monde ne saura jamais ce qu’il a perdu en fustigeant ma création. Mais moi, à l’époque, j’étais sur le point de perdre mon studio, alors j’ai rangé ma planche et mes tréteaux à la cave, moyennement décidé, mais tellement contraint, de redescendre parmi les hommes pour m’astreindre à essayer de lire les offres d’emploi dans le journal qu’un de mes voisins mettait à la poubelle et que je prenais parfois le matin en ouvrant ma fenêtre, puisque la concierge ne semblait toujours pas décidée à les mettre ailleurs. C’est comme ça, dans les poubelles que j’ai trouvé mon premier vrai travail. C’était même dans un magazine télé. Y avait une annonce, et je leur ai écrit. Je m’étais dit que ça ne coûtait rien d’essayer, juste un timbre et une après-midi d’emmerdements pour écrire ma lettre et trouver les motivations (je pouvais quand même pas leur dire que je voulais bosser juste comme ça, pour voir). Puis, ils m’ont convoqué pour un entretien de motivation, déjà, ça voulait dire qu’ils avaient cru aux trucs que je leur avais écrits (c’est dingue comme on peut faire gober des trucs aux gens). J’ai même trouvé le courage pour y aller. Quand je suis arrivé, toute l’équipe m’attendait : une dizaine de types assis en demi-cercle, vachement impressionnants, mais pas pour moi, j’avais pris 3 Temestat. Je leur ai sorti ma bafouille, l’air ahuri mais apparemment convaincant. Et 3 jours plus tard, j’ai reçu un courrier qui racontait que ma motivation les avait impressionnés et que je faisais l’affaire.

 

C’était un poste d’analyseur-débloqueur de merdes coincées. Le vrai nom, je crois, que c’est chargé de missions, mais avec moi, chargées ou non, elles se sont toutes avérées impossibles. Et on s’y serait mis à plusieurs, on n’y serait pas plus arrivé, comment s’y serait-on pris pour débloquer ces trous du cul coincés, un tas de constipés crottés jusqu’aux yeux ? J’étais chargé d’analyser la merde dans laquelle les mecs qui m’avaient embauché s’étaient fourrés. Et vu qu’ils y étaient jusqu’au cou, ils pouvaient toujours attendre que je les débloque. A l’heure qu’il est, ils doivent encore patauger dedans. Pour m’aider dans ma tâche ingrate d’éboueur à cravate, ils avaient mis à ma disposition quelques ustensiles de nettoyage : un seau en guise de corbeille à papier, 2-3 rames de feuilles et autant de stylos pour que je note ce qu’il y avait à nettoyer, un vieil ordinateur pour que j’organise le plus rationnellement possible mes séances de ménage et quelques autres babioles. Ils avaient oublié de me donner un balai, mais pas l’armoire qui allait avec : pour me montrer leur considération, ils m’avaient attribué un beau bureau, entre la remise et les chiottes, une sorte de remise-débarras qui avant mon arrivée servait de placard à balais, qu’ils avaient quand même pris la peine de débarrasser juste avant que je n’arrive. C’est dans ces conditions idéales que je me mis au travail. Moi, je m’en foutais puisque je comptais pas trop m’éterniser, je voulais juste savoir un peu ce que c’était d’avoir une sorte de vrai travail, avec des vrais horaires très chiants à respecter. Et je voulais aussi un peu tâter un emploi qui demandait, paraît-il, des responsabilités. Je suis même pas resté un an là-bas, c’est vrai, mais j’en ai pas vraiment vu la couleur, moi, de leurs responsabilités, à moins qu’on n’en ait pas vraiment la même définition. Bref, moi, dans ce job, j’y suis un peu entré par hasard, et j’avais surtout l’idée d’en sortir très vite, une fois que j’aurais vu.

 

Le premier jour que je suis arrivé, ils avaient préparé un petit truc, ils appellent ça un pot d’accueil. Ils avaient invité plein de monde, tous les mecs qui les avaient mis dans la merde. Ça fait partie des trucs qu’il faut faire, même si c’était des sacrés cons qu’ils n’aimaient pas, c’est une question d’image et de réputation, ils m’ont expliqué. J’ai pas bien compris, mais j’en suis resté là. Pendant qu’ils se gavaient de cacahouètes et de petits fours, moi, je devais me présenter, leur expliquer ce que j’allais faire, enfin plein de trucs dont ils se foutaient complètement. De toute façon, avec toutes les coupes de champagne qu’il y avait, la plupart était à moitié bourré. J’aurais pu leur dire n’importe quoi, que j’étais le fils d’Elizabeth II, qu’avant de venir ici j’avais fait le maquereau à Manille, et que je venais ici pour créer une filiale européenne, ça n’aurait rien changé. Nos relations d’ailleurs par la suite n’ont pas changé. Ils se foutaient pas mal de ce que je leur disais, mais ça au début je ne le savais pas encore, et j’attribuais cette indifférence à mon égard à la joie qu’ils avaient tous de se retrouver en s’empiffrant comme des porcs. Quand les présentations furent terminées, y avait plus rien à boire, ni à manger, il y avait donc plus de raisons de s’attarder, tous s’en allèrent. Le directeur me dit que pour aujourd’hui, j’en avais suffisamment vu, et que je pouvais rentrer chez moi.

 

Pour voir, ça m’a pris que quelques jours, pour m’en remettre presque 12 mois, et pour m’y habituer j’ai jamais pu. Presque chaque jour, je devais me coltiner des réunions en groupe de travail, des réunions à thèmes et des séances collectives de recherche-action. Pour chercher ils cherchaient, enfin surtout à se donner de l’importance, quant aux actions, à part élaborer des plans et des magouilles foireuses, j’en ai pas vu beaucoup. Le plus drôle dans ce genre de réunion, c’était que tout le monde devait y aller (pour montrer qu’on était là), et qu’à part tergiverser des heures entières sur le choix de la couleur du papier à-en-tête pour les notes de service, on ne faisait rien et tout le monde s’emmerdait à mourir. Mais pour éviter que les autres s’en aperçoivent, il fallait s’occuper, alors on prenait tous en notes ce que les uns et les autres avançaient comme arguments pour le choix de la couleur. Et puis comme en général, à 5 heures de l’après-midi, les débats n’avaient pas abouti, on devait revenir le lendemain pour continuer la négociation. Pour la couleur du papier à-en-tête des notes de service, ça a duré 8 mois.

 

Quand je n’étais pas en réunion interne, j’étais en réunion à l’extérieur. J’avais été désigné pour représenter l’organisme, comme une sorte de porte-parole. Mais j’avais plus l’impression qu’on m’avait mis là comme une plante verte dans un décor de film muet. Ça parlait beaucoup et surtout pour ne rien dire, alors je coupais le son et je pensais à autre chose, surtout au nombre d’heures qu’il me restait avant de rentrer chez moi. Avec cet emploi du temps hyper chargé, évidemment ma mission pour débloquer notre organisme de la merde dans laquelle il s’était et on l’avait fourré pouvait pas avancer très vite. Mon chef de service me dit que ce n’était rien, que j’avais le temps, et que l’important c’était que je participe aux réunions extérieures pour montrer aux partenaires qu’on était bien présent dans la négociation et qu’on pouvait compter sur nous. Comme mon chef était content de moi, j’en profitais pour faire comme tous mes collègues, en faisant comme si j’étais débordé. Lorsqu’on me demandait d’aller à des rendez-vous, je disais que mon agenda était hyper over booké mais que dans 6 mois on pourrait voir.

 

Le midi, on allait tous ensemble dans le même restau pour se délasser un peu après ces dures matinées. Et pour se changer les idées, on parlait un peu du boulot et beaucoup des problèmes qu’on rencontrait dans notre travail. Ou alors des fois, y en a qui racontaient ce qu’ils avaient fait pendant le week-end, ce qui donnait envie aux autres de raconter ce qu’ils feraient le week-end prochain, mais ça c’était seulement quand on avait épuisé les conversations sur le travail. A part ça, eux ils s’entendaient très bien ensemble, et des fois ils s’invitaient le soir avec leur femme, comme ça entre amis. Ils disaient qu’ils pourraient continuer leur conversation du midi et que vraiment ça tombait bien que leur femme ne travaillent pas, comme ça elles pourraient parler des enfants ou des soldes d’été. Moi, je partais pas en week-end, j’avais pas de femme, et je parlais jamais du boulot parce que déjà je trouvais qu’il fallait être à moitié débile pour y consacrer 8 heures par jour (sans compter le transport), alors c’est peut-être pour ça que j’ai jamais été invité.

 

Je sais pas comment j’ai fait pour tenir si longtemps dans ce boulot, c’était peut-être la peur d’avoir mal vu ou peut-être le chèque à la fin du mois. Pour me changer de mon ancien train de vie, ça me changeait de mon ancien train de vie. Déjà, chaque midi, j’allais au restau, et même si je payais avec des tickets restau payés par la boîte, c’était quand même le restau. Et puis surtout j’avais pu acheter plein de nouveaux trucs vachement nécessaires : un sèche-linge, un robot mixeur, et puis surtout une télé couleur avec écran géant qui me permettait de décompenser après le boulot. Ça compensait un peu le fait que j’étais toujours tout seul, sans ami et sans copine. Mais au fil des semaines, j’ai eu de plus en plus de mal à supporter tout ce cirque, le port de la cravate, mes collègues névrosés et bêtement conventionnels et surtout les achats de plus en plus nombreux que je faisais pour essayer de me sentir mieux. J’étais sur le point de tout envoyer chier, mais les évènements m’ont devancé. C’est arrivé pendant une réunion quand mon chef de service m’a dit devant tous mes collègues que je n’avais pas réussi à m’intégrer au groupe, que mon étude n’avançait pas et que ce que je lui avais montré jusqu’à présent était à peine valable pour faire des confettis. Puis il a ajouté que mon comportement et ma tenue vestimentaire s’étaient vraiment dégradés et qu’ils ne savaient pas quoi faire avec moi à part me virer. Evidemment tous mes collègues, tous très courageux, opinèrent du chef en regardant de leurs gros yeux bovins (pardon les vaches !) leurs beaux souliers vernis. A la fin de la réunion quand tout le monde fut sorti, le chef de service s’avança vers moi. J’étais en train de ranger mes affaires… à la poubelle. Il s’approcha tout près et me dit : « allez, mon vieux ! Ce n’est rien, vous savez, personnellement, je ne vous en veux pas et je n’ai même absolument rien à vous reprocher, mais le groupe perdait sa motivation, nos objectifs n’ont pas été tenus ces mois-ci, et comme vous êtes le dernier arrivé et qu’il fallait donner l’exemple, c’est tombé sur vous, que voulez-vous, mon vieux ! C’est la vie ! Mais vous êtes encore jeune, vous avez encore des années devant vous pour comprendre », et puis il a ajouté : « vous verrez, mon vieux, vous verrez… ».

 

 

Epilogue (aussi bref que provisoire)

Depuis que je bosse plus, je continue de vivre, à me lever chaque matin, à manger chaque jour, à me raser de temps en temps, mais j’ai toujours autant de mal à exister. Je sais pas encore ce que je vais bien pouvoir faire, mais je compte bien voir encore quelques trucs, faire encore des choses, comme ça juste pour voir… et quand  j’aurais vu, je vous le ferai savoir…

 

24 juin 2023

Carnet n°293 Au jour le jour

Mai 2023

Dans l'antichambre du temps...

Au chevet de ceux qui vont mourir...

Attendant la barque qui les mènera au fond de la nuit...

Incessants – les pas ; et éternel – le voyage ; comme l'ardeur et l'intention de ce qui nous mène vers l'intimité – l'intensité – l'immensité...

Et guidé(s) (parfaitement) par cette voix inconnue ; et allant (cahin-caha) au gré des possibilités...

Dans l'extinction intermittente du feu...

 

 

Habitables ; l'espace et ce langage nouveau...

Loin des objets et des rêves (trop chargés de matière)...

A mi-chemin entre le perceptible et les yeux ouverts...

Déposé(s) là ; sur la grève du monde ; l'infime au milieu des Autres...

Avec pour seul horizon ; la mémoire...

Au-delà (bien au-delà) du temps de l'indistinction...

 

*

 

A demeure ; l'idée du monde...

Et qui tourne – s'édifie ; pierre après pierre – d'une perspective à l'autre...

Sous toutes les couleurs ; le rêve et la beauté...

Le visage du réel affranchi des reflets...

Au-delà du sombre et du chatoyant...

A travers le feu ; et derrière le miroir...

Au cœur du cercle ; aux côtés du vent – de la mort – de la joie ; déjà (parfaitement) entouré(s)...

 

 

Sous l'aube éblouissante...

La paix étreinte...

Le cœur désenclavé ; affranchi du glaive...

L'avènement du langage ; la bouche silencieuse ; la parole nue...

Quelque chose (bien sûr) de la lumière...

 

 

L'usage et l'usure des choses ; au cœur du périmètre familier...

De proche en proche ; à travers l'exactitude des calculs...

Condamné à la rigueur (implacable) des chiffres et du déclin ; le monde...

Bêtes et hommes ; arbres et pierres ; privés de beauté et de poésie ; privés de rire et de merveilleux...

La fin (programmée) de l'éphémère et de l'à-peu-près – du joyeux désordre – des enchevêtrements en pagaille...

Enfonçant l'invisible encore plus profondément dans le secret...

 

 

Fils du sans nom ; de ce qui n'a jamais eu lieu ; de ce qui n'existe pas ; en dépit du sol – du jour – des visages apparents...

L'enfance du carnaval – en quelque sorte ; toujours au seuil de l'indicible ; le plus ordinaire ; ce que nous avons tous en commun (bien sûr)...

 

 

Trop loin des morts ; et des eaux vives – les rives inertes...

Entre le temps passé et le temps déposé...

Par des routes trop rapides (pourtant) qui forment un entrelac de boucles...

Sans aile – sans (véritable) destination – en vérité...

L'ardeur errante déployée tous azimuts ; dans le (plus terrifiant) désordre...

 

 

A quoi ressemblerait notre visage ; sans l'origine du temps – sans l'incessante succession des noms et des titres dans la mémoire...

Un point minuscule – peut-être ; muni de prunelles délicates (et perçantes) et d'un cœur discret et ardent...

A la manière d'une fête perpétuelle ; d'une danse sans cérémonial ; au faîte de l'absence – la plus légère – la plus consciente...

 

 

Plongé(s) dans un sommeil sans issue ; déjà mille fois éprouvé...

Des parois et de la pénombre...

Le cœur et le corps ; confinés...

De tentative en tentative ; dans l'impossibilité du retour...

Un espace sans initiation ; moins voyage que séjour – sans doute...

 

*

 

Grâce à nous ; qui serait assez fou – présomptueux – implorant – pour oser dire cela...

Noir(s) comme la terre ; gris comme le ciel ; et selon les jours – d'autres couleurs...

Rien qui ne nous différencie du monde ; nous sommes le monde ; le cœur parfois présent ; parfois cruel...

Aussi vide que le dédale de pierres dans lequel nous évoluons...

Un peu de vent ; un peu de bruit ; et quelques rêves ; pas grand-chose – en vérité – face à l'infini – face à l'éternité...

 

 

Jouant avec ce qui demande à naître – à vivre – à mourir...

Comme la fleur qui perce la terre craquelée...

Confiant en la graine et en le fruit ; et en l'ardeur nécessaire pour se transformer...

Le sol – les cimes – le chemin – dégagés ; et, en soi, la possibilité du repli et du franchissement...

Comme le reste ; soumis au temps et à la métamorphose...

 

 

Ici – au plus bas ; exactement sous les étoiles...

Malmené(s) par les ombres qui agitent la mémoire...

Sur la pierre grise et usée...

Au milieu des morts et des corps couchés...

Le cœur attentif aux restes de hasard et de sommeil (et à ce qu'on leur attribue habituellement)...

Allant là où le mystère (nous) convoque ; allant là où les circonstances (nous) appellent ; en ces lieux qui, de plus en plus, ressemblent à nulle part...

Dans l'ardeur suffisante ; et un grand silence – seulement...

 

 

Comme effacé par la lumière et le mouvement...

Sans ombre – sans écho ; un (simple) ruissellement – une (parfaite) dissolution...

Sous des yeux stupéfaits ; cet étrange bouleversement...

 

*

 

Du bleu dans l'herbe...

Le sol métamorphosé...

Le monde serré contre soi...

A la saison du détachement...

Personne ; seulement la lumière ; la lumière et l'infini...

L'Amour – sans doute – qui nous a pris dans ses bras...

 

 

Mille images piétinées ; celles de l'Autre – celles du monde – celles de la nuit...

Tailladées dans l'esprit ; la chair toujours indemne – vive – ardente...

Et contre nous ; la douceur et la suavité...

Quelque chose de la tendresse qui s'offre...

Affranchi du temps et des injonctions ; et de l'idée même de liberté...

Et au-dessus de nos têtes ; des étoiles suspendues – pendantes ; au cœur du vide exactement...

Là où l'esprit et la pierre dansent ensemble...

Dans l'intensification du silence et du chant ; cette joie si singulière d'être au monde...

 

 

Le vivant ; ce qui existe ; dans nos murmures...

En nous ; entre le bruissement et le chaos...

D'une heure à l'autre ; d'un siècle à l'autre...

Sur le fil qui serpente entre les mondes (qui se chevauchent et se prolongent)...

Sur la roue obscure qui mêle la terre et les pas ; le ciel et la lumière...

Et là – quelque part – la possibilité d'un passage ; la possibilité du retour...

 

 

Vivant ; par-delà le miroir...

Entre l'infini et les contours ; mille visages – mille aventures – mille possibles...

Derrière l'image – terne ou scintillante...

Parfois davantage silence que reflet ; et, d'autres fois, comme un chemin qui s'éloigne – qui égare ceux qui l'empruntent ; vers un ordre que seul l'esprit de l'homme a banni ; et que l'Amour revendique (bien sûr – comme toutes les choses) – parcelle reconnue (et accueillie) à l'égal de toutes les autres...

 

*

 

Pierres et visages – sous le ciel haut et cru...

Un peu de bruit ; ce qui bouge...

Étrangement attiré(s) par les étoiles...

La matière ; obscurément...

 

 

A se risquer jusqu'au grand large ; là où les vents saisissent les épaules – écartent les pas – font pousser des ailes aux âmes les plus craintives ; bousculent le sens et la destination du voyage...

Nous retrouvant (parfois) à la cime des arbres ; sans réponse ; avec une joie sans explication...

Auprès des nôtres ; sûrement...

Dans les bras du secret ; et sans la moindre promesse...

Au cœur du ciel ; immensément...

 

 

Comme des bêtes dispersées par l'orage ; et que l'aube appelle...

Au milieu des rêves ; comme déposées...

Assis – vagabond ; par-dessus le chaos ; là où tout s'avance – là où tout ébranle ; jusqu'à la plus parfaite familiarité...

 

 

Visages cherchés ; à demeure...

Jusqu'à la plus haute intimité...

Attachés (très attachés) à l'écart – pourtant...

Attendant on ne sait quoi...

L'hiver et la mort – peut-être...

L'inévitable désapprentissage du monde – de soi ; et tous ces restes de mémoire...

 

 

A distance ; le temps – l'effondrement...

Cette béance de sable ; qui s'écoule – qui s'écroule ; et au cœur de laquelle nous capitulons...

Du bleu – partout – pourtant – dans nos mains qui creusent et reçoivent...

Des ombres perdues ; sans lieu d'attache – soumises à l'errance (labyrinthique) du nom...

Le jour ; à notre mesure ; et de temps à autre (rarement – très rarement) l'inverse...

Et la terre qui s'enflamme...

Devant un si grand nombre...

Si proche(s) ; le souffle ; de la source et du silence...

 

*

 

Sous la neige ; le rêve et la férocité...

Cet instinct de vivre ; et ce besoin d'ailleurs...

L'âme et l'imaginaire – simples – pourtant...

Aussi élémentaires dans leur origine que dans leur prolongement ; et terribles (très souvent) dans leurs conséquences...

Quelque chose de bref ; au cœur de cet étrange sommeil...

Comme un obscur détour pour tenter d'apaiser ce qui nous agite...

 

 

Penché sur la pierre...

Le souffle lumineux...

Auprès de ce qui brille davantage que les étoiles...

Contre les murs ; des miroirs...

Et des reflets rouges qui franchissent toutes les enceintes...

L'immensité déjà ; malgré le sang et les instincts...

 

 

En partance déjà ; en dépit de l'Amour...

La ronde des adieux...

Au bord du gouffre ; à bout de souffle – face à l'immensité...

En ce lieu hors du monde ; en ce temps hors du temps...

Comme une pause fantôme...

Dans la poussière infime ; personne excepté l'impalpable – l'invisible présent...

 

 

Dans l'attente ; les doigts impatients...

La nuit rêvée...

Sur ces rives arides ; un semblant de porte au milieu des interdits...

La hâte au lieu de la sensibilité pour précipiter le voyage et échapper au froid...

Un chemin (sans doute) à réinventer qui prendrait en compte les boucles et les retournements ; et l'impossibilité (bien sûr) d'arriver quelque part...

 

*

 

A l'aube ; assagi ; le mouvement encore...

En amont de toutes choses...

Au cœur de l'opposition des forces ; de ce qui se heurte avec violence...

Sans cri – sans douleur – sans étendard...

L'amoncellement du feu et du vent qui (perpétuellement) ruissellent...

Dans le sillage de l'eau ; le vide creusé – en relief...

La matière du jour et la matière de la nuit ; se précipitant...

Dans la danse tempétueuse...

L'accord parfait à même le chaos ; pas moins réussi que la ronde des Dieux...

 

 

Les mains pleines de songes et d'étoiles ; jetés au hasard de la route – sur les uns et sur les autres...

Bordé(e)(s) par la lumière et le sommeil...

Sans discernement ; avec hésitation...

D'une rive à l'autre ; comme autrefois – avant l'ère de la raison et des remontrances...

 

 

Le chant déchiré ; des étoiles qui bruissent...

Désenfermé par le ciel ouvert – très haut ; fenêtre dans l'ombre des orages...

Quelque part – encore imperceptible – le silence...

Et cette joie prémonitoire de l'absence – du bleu...

 

 

Des lignes ; pour personne...

Sous les yeux du monde – pourtant ; si loin de la danse...

Au cœur de notre chambre – mobile – ouverte à tous les vents ; roulotte sur les chemins ; le destin désincarcéré ; en dépit des apparences ; en dépit de l'étroitesse de la matière...

Et alentour ; et plus haut ; et partout – l'invisible ; dans toutes les profondeurs...

Au milieu des existences aux chaînes brisées...

Rien d'une surprise (bien sûr) ; l'être à travers toutes ses possibilités...

 

*

 

Les yeux levés ; sur le seuil – la lumière...

Après cette longue nuit parcourue (et, en partie, traversée)...

D'une étendue à l'autre ; comme si les rêves et les étoiles se touchaient...

D'un bout à l'autre de ce qui nous porte ; le désir...

Dans la chair ; le dédale (encore)...

Et cette mémoire qui nous éloigne ; et l'autre – plus ancienne – qui nous exhorte au retour...

Naissant – marchant – mourant ; d'un même souffle...

Et ainsi jusqu'au plus éloigné de l'enfance...

 

 

Alors que s'éloigne le rivage...

La figure claire et silencieuse...

Le sommeil – à bout de bras – jeté dans la brume...

Et le vent ; et l'aube – qui se lèvent...

 

 

L'absence conjuguée par toutes les figures noires et hostiles ; (atrocement) prétentieuses...

Le regard menaçant ; le bleu oublié au fond de la béance...

Et le silence pour appuyer toutes les sentences prononcées...

Les paumes pleines de haine et de (fausses) vertus...

Au cœur même du sommeil ; l'autorité et le monde réifié ; l'empire des hommes...

 

 

Le langage amendé – en quelque sorte...

A se risquer aux limites de l'intelligible ; pour inventer un passage – une passerelle peut-être – entre l'ancien monde et un autre ; le suivant sans doute...

Une manière de vivre – et de célébrer – la vie – la terre – le mystère ; le silence et le verbe ; la joie en étendard involontaire...

 

*

 

L'enfance sans distinction...

Bleue et silencieuse...

Vénérant les arbres et le monde ; et les fleurs ; et les bêtes...

Chantant – dansant – au milieu des décombres et des voix...

Rapprochant les cœurs ; éloignant les cris...

Jouant le jeu de la bêtise et de l'aube – indifféremment...

Profonde ; au cœur de l'essence ; sans rien exclure de l'écume pourtant...

Comme un vent ; comme un feu – fugace – fugitif ; le temps d'un (bref) passage...

 

 

Au fond du sommeil ; autre chose...

Une fête ; une lumière – la possibilité d'un temps nouveau...

Un monde – un univers peut-être – en germe ; impatient (très impatient) de se déployer...

 

 

Les yeux peints (et repeints) aux couleurs de l'espérance...

Presque clos sur le souvenir et le rêve...

Le devenir par-dessus l'image ; et cette (inébranlable) croyance aux miracles...

Du feu sur notre infortune...

Et la route à reprendre...

 

 

Plus lumineux que la violence et la fascination exercées par le monde...

L'énigme du vivant ; ce qui est là comme une évidence...

Et cette manière d'être en vie – entre la pierre et la nuit ; sous un ciel inconnu (et auquel on attribue tous les mystères)...

Dans la méconnaissance de soi – des cycles – de l'Autre...

Toujours aussi bestial ; sous les arbres – la lune – les étoiles – à jeter encore au feu un peu de chair pour cuire sa nourriture...

 

 

Les arbres étreints ; comme une route nouvelle...

Un lieu étrange ; un royaume sans roi ; où chaque croyance est visible et déchiffrée ; où la nuit brille (avec évidence) dans la mémoire ; où l'on rechigne à fréquenter les chimères et les Dieux (toutes les inventions des hommes)...

Un lieu étrange ; une terre sans limite ; où l'on est capable de vivre avec les Autres et de jouer avec le temps ; et où l'on embrasse tout ce qui est exclu – tout ce qui n'est consenti...

Aux confins de l'esprit ; à la pointe du monde – en quelque sorte...

 

 

La vie ; comme la lune éclairée...

Des précipices et des échos ; sans jamais rien deviner des profondeurs...

Ignorant qu'à chaque geste ; qu'à chaque instant – Dieu se penche par-dessus notre épaule – notre bêtise – notre accablement – notre cécité – pour y insérer un peu de lumière et offrir (ainsi) à nos existences un peu d'espoir – quelques possibilités – une lueur suffisante pour continuer (essayer de continuer) de croire en l'homme...

 

*

 

Entre deux sommeils ; le monde – la respiration ; et cette immobilité de l'âme...

Vers l'aube – pourtant [certes lointaine ; lointaine et exigeante (très exigeante)]...

Trop – sans doute – pour l'enfant si naïf en l'homme ; l'esprit si crédule devant les choses du ciel – les choses de Dieu – les choses d'en-haut...

Reflet de son labeur dilettante et de ses prières hâtives...

Jusqu'aux origines – cependant ; jusqu'au regard affranchi – il devra aventurer son existence – transformer son voyage...

Avec mille chemins – mille paysages – mille épreuves – qu'il lui faudra parcourir – découvrir – traverser ; tant et si bien qu'il finira son périple à genoux – comme il se doit – les yeux clos – le sourire aux lèvres – finissant par se détacher de lui-même...

Allant ainsi ; n'étant déjà (au commencement) pas grand-chose et devenant, peu à peu, (presque) plus rien ; et un mince tourbillon d'air à la fin – à peine un souffle – un léger frémissement dans le vent...

 

 

Dans l'intimité (redoutable) de l'espace...

Le visage penché sur le silence...

Et le rire ; comme une respiration de l'invisible...

A l'écoute du plus haut – en soi...

Derrière ces rives étrangères ; l'inconnu...

A travers des lèvres sans bouche ; des signes sans support ; jusqu'au premier souvenir – jusqu'au plus fantasque des sauts dans la matière...

Et toujours passant – bien sûr...

 

 

Dans l'épaisseur de la nuit ; les yeux abandonnés...

A travers le temps – le cercle – le mystère ; le déploiement (sans obstacle) de la lumière...

Et cette vue dégagée à présent – imprenable – sur l'ombre – l'étendue ; le bleu (un peu blafard) du poème...

 

*

 

Comme sommeillant à la lisière du temps...

Sous le ruissellement (perpétuel) de la lumière...

Le reflet dansant de l'enfance...

Comme un rêve ; un flot d'images astreintes à la mobilité...

Une foule d'ombres (en fait) sans pourquoi...

Des regrets et des cruautés...

Ce que nous n'avons su éviter...

 

 

A nouveau l'errance...

De la joie au fond des yeux...

La suite du voyage ; aventureux (s'il en est)...

L'oubli du nom – du monde et du temps...

La liberté renaissante – peut-être...

Ce qui se presse entre nos lèvres – sous nos pas ; ce qui anime nos gestes...

Dieu sorti de l'imaginaire ; (très) spontanément...

 

 

A notre place ; en retrait – touché par le silence...

Sans résistance face à ce que l'on ne reconnaît pas...

Le soleil joyeux dans le sang...

A deux pas de l'enfance ; le regard – émerveillé...

Le ciel serré contre soi...

 

 

Ici ; à travers l'exigence de la lumière...

La source ; en suivant l'ombre à la trace...

Sans renoncement – sans (le moindre) déchirement...

Dans le sillage du vent qui tourbillonne...

La nuit et les tempêtes incluses dans ce bleu qui s'avance (quasiment) démasqué...

L'âme sans désir ; acquiesçante...

Des mondes ; et l'entière étendue ; au pied du souffle ; comme si c'était là notre seule volonté...

 

*

 

Engoncé(s) – dans le rêve – immobile(s)...

Alors que les vents poussent les ombres hors du monde...

Quelque part ; dans l'espace et le temps...

Dans le vide de la chambre ; le plus souvent...

Le ciel qui s'est, peu à peu, décollé de l'image ; et tous les songes qui ont dégringolé de leur socle bancal...

Plus que le sol – à présent ; et les cris qui repartent à l'assaut de la nuit...

 

 

Derrière la vitre ; la même buée...

Comme si un visage – des lèvres – un souffle – existaient de l'autre côté du monde ; Dieu peut-être – Dieu sans doute ; préoccupé (apparemment) par notre figure et nos (fugaces) interrogations...

 

 

A travers la roue qui tourne ; le ciel – la terre – les hommes – les arbres – les pierres et les étoiles...

Le désir puis, le silence ; l'inquiétude puis, la joie ; les temps fougueux puis, les jours tranquilles...

Et, un soir, entre ces îles étranges ; tous les seuils atteints (comme par miracle)...

Parvenu (peut-être) à la lisière du visible – aux confins du plus grossier ; de l'autre côté du monde ; de l'esprit...

Cette part de soi que l'on a (semble-t-il) rejointe ; comme rassemblé (à présent)...

Sans ignorer (bien sûr) que lorsque le cycle s'achèvera, nous referons le chemin – à l'envers ; en repassant par cet âge initial qui succéda aux premiers temps de l'origine...

 

 

Ce qu'il faut inventer de parole – de chambre – de monde...

En plus du temps – du chemin – de la lumière...

Un univers entier à l'intérieur de l'autre ; et mille possibles ; et mille passerelles – pour ne jamais entraver la liberté de se mouvoir ; d'aller à la manière du vent...

 

*

 

Miroir encore ; au fond du noir...

Étendue infinie ou chambre close ; le même ciel ; et l'âme (toujours) enchevêtrée au reste ; (parfaitement) engagée dans le geste...

Qu'importe la pierre ; qu'importe la neige ; lorsque le jour a tout recouvert...

Nul autre ; et mille fenêtres...

Au bout du monde ; au bout des doigts ; partout – son propre visage...

A présent ; simplement ici ; en sa présence...

 

 

Si fugace ; le temps du monde...

La durée de la terre ; de la chair ; des noms que l'on célèbre...

Des nuées de visages et de choses ; sous la voûte sombre ; sous le soleil sans écart...

L'instant (à peine) d'un orage d'été...

 

 

Dévoilant l'invisible ; à travers le geste...

La figure sensible...

Malgré soi ; à la manière du soleil...

Ici – à présent – le lieu de toute démonstration ; ni avant – ni après – ni préparation...

L'âme qui frissonne face à la liberté ainsi exposée ; son potentiel – toutes ses possibilités...

Le pas indéfini ; comme le trait – comme le voyage – comme le reste ; avec tous les méandres au-dedans...

Au cours de cette sorte d'exil qui traverse le temps...

 

 

Face aux têtes qui s'interrogent...

Face aux âmes qui piétinent ; qui s'impatientent...

Face aux vivants que l'on mutile – que l'on égorge – que l'on massacre...

L'indifférence des pierres ; et des lèvres qui savent...

Le silence qui s'offre ; à la manière du plus bel acquiescement ; le cœur et le regard sans exigence – heureux de ce qui est ; avec ou sans frémissement ; en dépit de ce qu'en pensent les ignorants...

 

*

 

Rien ; depuis si longtemps...

Plus même surpris par ces restes d'effacement (résidus de soi – sans doute)...

Choses et visages ; dans la brume ; indistinctement ; qu'importe ce que désigne le doigt...

La porte entrouverte du monde...

De l'autre côté du rêve – de la trame – de l'esprit...

A grands pas déjà ; vers le vide – le vent – l'autre extrémité de la perspective...

 

 

Le désir et l'attente ; trop patiemment soulignés...

Inutiles ; comme le reste...

Plutôt ce qui se manifeste spontanément...

A point nommé diraient les esprits enferrés dans le calcul et la raison...

Inséparable(s) de ce qui a lieu ; plus simplement...

 

 

Sur la pierre saillante ; l'âme silencieuse...

Au-delà (bien au-delà) du ciel grillagé gardé par des yeux fous ; des esprits délirants...

Au-delà des prières (hâtives) et de l'affairement (dévastateur) des foules...

Au-delà des images et des mots ; de ce blanc cotonneux (vaguement) auréolé de lumière...

L'esprit au cœur de l'étrangeté pour tout rendre (plus) familier...

Ici-bas ; exactement...

 

 

Dans l'indifférence des lieux – des Dieux – des Autres...

Jusqu'au dernier souffle sur terre...

Puis, la résorption de l'air – du feu – de la matière ; à travers l'agonie – la mort – le souvenir ; et toutes les possibilités du sol et de la lumière ; en attendant...

 

*

 

Malédictions encore ; au milieu des ombres ; (assez) invalidantes...

L'âme arc-boutée face aux refus ; comme condamné(e)(s) à résister aux jeux des choses – aux jeux du monde...

Les uns après les autres ; sans rien comprendre ; la longue suite des événements et des malheurs...

Et nos existences qui passent comme l'eau vive des rivières...

 

 

Pas un seul trésor dans le coffre des hommes...

Des mots – des promesses ; et son pesant de nuit ; et des rumeurs emmitouflées qui marchent en bande...

Pas une seule âme ; pas la moindre éternité...

Des cœurs tristes – des visages bouffis – qui cherchent un peu de sens ; un peu de joie ; l'esprit fuyant ; et l'ardeur rétive et grimaçante face au mystère...

 

 

Le visage diurne ; (plutôt) emblématique...

Familier du plus haut soleil...

Le regard (franchement) lumineux...

Capable d'embrasser l'ombre et les images ; et de vivre au milieu des arbres silencieux...

Existant sans nom – sans ami – sans personne...

Sans volonté – ni intention...

Sans rien ressasser ; pas même l'indicible...

Debout ; l'enfance amarrée à la nuit...

Pris dans les fils d'un ciel à la manœuvre ; ne décidant de rien ; pas même du rythme – ni du sens de la roue...

La vie ; comme un langage – un possible – une île – un chemin ; remontant le cours du temps jusqu'à l'origine du monde ; jusqu'à la source des existences...

 

*

 

Le cœur aussi bleu que la neige...

Et le ciel en contrebas...

Jardin d'autrefois peut-être où les Dieux étaient vivants...

Monde simple affranchi des hommes – affranchi du temps...

Baigné de lumière et de tendresse...

 

 

Comme l'arbre ; sur la pente naturelle des choses...

Aussi enchevêtré à l'infime qu'à l'infini...

Dans cette relation (assez) asymétrique à l'immensité...

Dénué (pourtant) de crainte et d'intention ; se laissant parfaitement guider...

Étincelant ; en étrange miroir de ce qui ne peut se refléter ; de ce que le monde (en général) ne voit pas...

Comme l'aube que nous attendons (tous) derrière la vitre ; porté(s) par cette espérance (assez) désespérée de l'inexplicable [auquel ne peut rendre grâce ni l'abondance de mots – ni la parole poétique (à laquelle l'homme est si peu sensible)]...

 

 

Au fond de la gorge ; le jour inépuisable ; le souffle lumineux ; si peu advenus – (presque) toujours inconnus...

Et le désir ; et la nuit – bus jusqu'à la déraison ; sans interroger l'absence – sans interroger l'espace – ni la possibilité d'un Dieu désincarné...

Les paupières lourdes ; entre l'extase et le sommeil...

Un long filet de bave entre les lèvres entrouvertes...

A dormir encore ; en dépit du corps redressé...

 

 

Dans la vibration du monde ; le bleu...

Qu'importe la rive ; qu'importe le chemin...

Sous le sol ; dans l'âme – disparaissant...

La peau et le ciel ; frémissants...

En ce lieu présent en tous les lieux...

Comme une lumière sur la carte et la terre ; précieuse – abondante – inestimable...

 

*

 

Auprès des arbres encore ; sous un ciel plus haut ; sans autre horizon...

Le vide ; et l'absence de temps...

Le règne du seul et de l'ensemble...

A la cime du cœur ; vers l'envol...

Au-dessus de l'abîme et des bruits...

Rien qu'en se tenant là ; parmi ceux qui écoutent ; si verticalement présent(s)...

 

 

La flèche – fichée là ; décochée depuis soi...

Là-haut ; plus haut ; au seuil de ce que les hommes appellent l'espace...

En plus de cette autre immensité – au-dedans ; l'un – prolongement de l'autre – évidemment...

La matière et la lumière ; comme démultipliées ; plurielles ; constituées du mystère ; et constituant (intégralement) tout ce qui existe ; sans discussion possible...

 

 

Au cœur de l'hiver ; désossé ; n'existant presque pas ; hormis (peut-être) dans la parole (involontaire)...

Sur la pierre ; sous forme d'énigme...

Entre le rire et l'angoisse ; quelque chose du mélange ; et, sans doute, même du nœud...

Sur terre ; au milieu des rêves qui circulent ; tentant (tant bien que mal) de survivre ; abandonnant la chair et l'ardeur à leurs usages habituels ; capitulant en quelque sorte...

 

 

Au pays de la parole sans lieu ; reliée, à son insu, à la source...

Le poème – bribes de vent – abandonné à la transparence et au temps ; allant du bleu au monde et, quelques fois (plus rarement) du monde au bleu...

 

*

 

Tous les chagrins d'autrefois dilués dans la joie d'aujourd'hui...

Les yeux – à présent – dessillés par le rire et le jeu ; la légèreté de l'air...

Comme la somme de toutes les enfances ; auxquelles on aurait soustrait le hasard et les malheurs...

Pas un adulte ; juste un peu de vent et de lumière...

 

 

Ne plus y être ; et y être encore...

Entre le désir et la pierre...

Ne nous agrippant à rien...

Des paroles comme un ciel découpé ; et offert...

Davantage – peut-être – que le monde – les étoiles et les rêves – réunis...

Mais moins que la première fleur pourtant...

Malgré l'infini qui – entre les doigts – se tend...

 

 

Le chemin-mère ; le chemin bleu...

Discret ; comme dissimulé sous les feuillages ; sur le sol persécuté...

Entre désert et désir ; les signes – le soupir et la possibilité...

La bouche toujours sèche ; parfois de trop de silence ; parfois de trop de mots...

La voix – comme les pas – qui résonne...

A se balancer entre le rire et le monde...

 

 

Partagé(s) ; à l'intérieur...

Parfois arche ; parfois fenêtre ; mais grotte, le plus souvent, où l'on aime à se réfugier ; et au fond de laquelle sont nés tous les alphabets – toutes les légendes – toutes les insomnies...

Plus proche(s) de la pierre que de la lumière ; comme le prolongement intermittent (et dispersé) de l'origine...

Éternellement inscrit(s) au cœur de cette enfance naïve et illettrée...

 

*

 

Les seules choses – peut-être ; sans hasard – le vide et l'oubli...

L'extinction de soi pour que revienne l'enfance...

La clarté primesautière ; comme un saut de la lumière – en elle-même ; et sur le monde...

Intensément ; l'absence...

 

 

 

Et tous ces vents sur la pesanteur ; pour chambouler les rites inventés par les siècles ; manière de s'assurer de la consistance de la matière – des existences ; de donner un sens à ce chaos ; à cette souffrance...

Le théâtre des vivants – entre édifice et plaisanterie ; entre funeste et espérance ; pas si loin du secret en fin de compte...

 

 

La nuit à vif ; comme le temps retroussé ; la voix qui puise dans le langage...

Un chemin à gravir ; à inventer...

Avec des ombres – des reflets – des gémissements...

Un semblant de ciel sur les vivants...

La vie ; la chair – se laissant traverser...

Dans une sorte de long épuisement sans (véritable) interrogation ; un songe – peut-être...

 

 

La lumière affalée...

Par le chemin le plus obscur ; souterrain ; aux lisières du visible...

Les yeux creusés par le souvenir...

La mémoire en galerie...

Une manière (sans doute) de se tenir dans l'écume...

Un voyage sans trace (durable)...

A travers le silence millénaire...

 

*

 

La garde – les poings serrés – abandonnés ; les genoux au sol ; inutile toute forme de résistance – toutes nos fiertés – après tant de soustractions...

L’œil-vigile pourtant ; pas dupe (jamais dupe) des filouteries de ce monde...

Là où les flèches sont tombées ; comme tant de royaumes – dans cette sordide pénombre...

De la boue façonnée sur la pierre ; légèrement érigée ; sans exception – sans lumière...

Sur ces rives où seule compte la chair...

A quelques pas de l'or – pourtant ; ce qui brille dans l'invisible...

 

 

Au-delà des pas hasardeux ; ces parts de ciel accessibles ; lorsque le temps et l'horizon se resserrent ; lorsque la route se rétrécit ; lorsque les choix n'en sont plus – deviennent d'impératives nécessités...

Ce qu'il y a ; ce qui demeure – sous les ruines – le sol craquelé...

 

 

Dans le sable ; le cœur enfoui...

L'esprit jamais rassasié de soleil...

Le silence qui (parfois – de temps à autre) interroge...

Cherchant (sans doute) une langue nouvelle pour s'aboucher (de manière opérante) avec Dieu ; l'entendre – et lui parler – autrement qu'en songe...

A travers le sang (inlassablement) propulsé par la pompe (épuisable – si fragile – si peu éternelle)...

Et les idées ; à la source...

A la limite de l'indécence – de l'épuisement ; (très majoritairement) cette traversée...

 

Comme des vagues ; le monde et le temps...

Et l'éternité pour tourner autour ; autant que pour découvrir la sagesse et le secret...

Tout ; dissimulé dans le même mouchoir ; au cœur du même cercle – le bleu et la transparence ; comme une évidence ; l'Amour – les drames – les choses – le plus futile – et notre présence ; très irrégulièrement – à la manière d'un ressac contrarié ; comme ballotté(s) entre le grand large et la grève...

 

*

 

De la couleur de l'eau ; le regard et la main – libres...

Dans l'intimité des choses ; devenu(s) elles – en quelque sorte...

Soi ; et le reste du monde – comme effacés – absorbés ; sans la moindre extériorité...

Au cœur du cercle bleu ; là où l'on naît ; là où l'on respire...

Et ce qui passe ; comme un rêve (l'impression d'un rêve)...

Une longue marche ; une longue suite de pas et de mots – pour tenter d'approcher la transparence...

 

 

Les vivants – sur leur chemin – qui laissent quelques traces ; une tanière ; une nouvelle génération ; quelques souvenirs (qui s'effaceront très vite)...

Et la pierre ; et le soleil – intacts – affranchis des choses du monde – de tous les passages – de toutes les tentatives...

 

 

De la peur ; rien que de la peur ; et qui prend racine dans l'ombre ; à la lueur d'un détour improvisé ; d'une parole proférée – pendant le passage vers le renouveau...

Et – entraperçue – cette lumière mystérieuse – insaisissable – au fond du renoncement...

En cours d'apprentissage ; les débuts (prometteurs – peut-être) de la (véritable) reconnaissance...

 

 

Au fil des pas – des saisons ; des voix – des visages – des corps et des blessures ; tant de rencontres si peu profitables...

Et des viscères à l'air (à foison) ; ici et là – pourrissant sur le sol...

Au fond du ventre ; l'origine de l'ombre...

Et le vide ; en chaque existence (invariablement) passante – et repoussante (quelques fois – il est vrai) ; et qu'importe ce que nous avons dissimulé ou conservé par devers nous ; implacablement le destin s'exprime (d'une parfaite – et impitoyable – manière) ; tout comme nécessairement extrait de sa lie – ou de sa gangue – pour se déployer ; et promis, immanquablement, au déclin – à la disparition et à l'oubli ; comme si tout, en ce monde, était soumis à la même nécessité ; comme si rien, en ce monde, n'avait la moindre importance ; comme si rien n'existait vraiment...

 

*

 

Parmi les pierres ruisselantes de pluie...

Et le parfum enivrant de la terre...

Au milieu des arbres séculaires...

A même le sol mouillé ; l'âme et les pieds nus...

Au fond des bois ; là où les hommes et le temps ne pénètrent plus...

Le visage fouetté par l'averse et le vent...

Et le cœur déjà au ciel ; bien à l'abri...

Goûtant par l’œil et la peau la grandeur – et la beauté – du spectacle...

 

 

A l'âge de la rouille...

Les yeux écarquillés ; la parole infirme...

Des larmes de joie ; là où l'être se repose...

Vivant (si vivant) ; le feu à l'intérieur...

Pour soi seul ; à présent...

Au seuil de l'autre monde...

Ivre de ces lignes bleues que d'une main légère – que d'une main joyeuse – le ciel dessine ; quelques signes – quelques traces – qui caressent – effleurent à peine – la terre – ces rives isolées où nous vivons...

 

 

Tombeau vide ; autant que la vie...

Corps-sarcophage et cénotaphe ; morts et vivants...

Bien que tout soit cousu ensemble avec le vent ; nul ne voit ; rien n'est vu...

Les bourrasques – sous les paupières – essayant (pourtant) de soulever les ombres et les voiles ; et de révéler le lieu de l'innommable...

En vain (pour l'heure) ; tant la terre est lourde ; et la multitude indigente...

Rien que du bruit ; de l'absence et des yeux fermés...

 

 

Là où le ciel recueille ; et rassemble...

Sans commentaire sur la danse et les reflets...

Ni mot – ni image...

Le cœur noir – pourtant ; nous enfouissant...

Dans un enchevêtrement de gestes et de fatigue ; le poids de l'obscur – comme un écrasement...

 

*

 

Aux abois ; le cœur apeuré ; face au temps qui passe ; sans rien savoir ni de la source – ni de la destination – ni du voyage...

Toujours – entre la fin et le recommencement...

Et cette angoisse violente qui pousse la tête à prévoir ; à accélérer ; à anticiper ; sans jamais vivre – et en oubliant (bien sûr) l'essentiel...

Comme une hantise obsédante ; et qui devient la (seule) réalité...

Des yeux tristes sur une existence – un monde – un ciel – trop lointains – si peu réels – si peu vivants – si peu habités...

 

 

Toutes ces choses déchirées ; autour de soi...

Et dans ces gestes ; le fond de l'âme...

Le cœur chaviré par tout ce noir...

Au plus sombre du rêve – sans doute...

 

 

A chercher – sans cesse – ce qui résiste ; ce qui se maintient – ce qui demeure ; alors que tout s'use – se délite – s'efface...

Innombrables ; dans le sommeil – l'illusion...

L’œil engorgé par ce trop plein d'images ; comme hagard – égaré – délirant – dans le brouillard...

Au seuil (pourtant) de tous les mondes ; sans rien voir – sans rien comprendre...

Et tout qui se dissipe – qui disparaît – déjà...

 

 

Face aux grands chiens des collines ; farouche(s)...

Au cœur de la forêt foisonnante...

Le regard fauve ; fébrile...

Dans cette lumière du soir...

Sous les apparences de l'automne ; le jour qui se retire...

L'âme (encore) désirante qui s'approche...

Dans l'écume du plus sauvage...

Aux marges du monde ; notre tentative d'habiter au plus près de la lumière – au fond de notre trou – dans l'oubli de l'humain ; quelque chose qui, peut-être, se dessine...

 

*

 

A distance de soi – encore – quelques fois (de temps à autre)...

Hanté (toujours) par ce qui bouge ; les bruits ; les malheurs qui courent devant nos yeux...

Les arbres – les pierres – les rivières – que nous chérissons...

Et les bêtes ; nos égales devant Dieu ; et ceux qui les assassinent...

Cette fraternité d'enfance qui se risque hors du cercle des conventions (très au-delà du plus commun)...

Plus folle – et plus sage – que les rêves des hommes...

 

 

A travers la boue dispersée ; l'ineffable toujours...

Sans question – sans réponse ; abandonnant la vérité à ceux qui la cherchent encore (assez désespérément) ; et leur laissant aussi la nuit ; et leurs églises ; et leurs prières...

Épaule contre épaule ; au milieu des cendres ; quelque part – avant l'aube...

 

 

L'épreuve du vide ; au cœur de l'abîme...

Et toute chose considérée comme une charge – un encombrement...

Dans le silence nu des pas qui tâtonnent ; sur le fil tendu entre le temps et l’absence de temps...

Au-dessus (bien au-dessus) du royaume des hommes ; là où le vent s'avère un allié crucial et dangereux...

Le destin et la mort ; en équilibre – sur le balancier...

Si loin du sommeil – de l'écume – de l'imposture...

En ce lieu où règne – en souverain solitaire – l'oubli...

 

 

Des pas dans la nuit ; dans la neige...

Sans se hâter ; la chair et le temps (minutieusement) programmés...

Derrière les rideaux du monde ; ce que l'on imagine ; sur cette terre – cet espace inventé – sous un ciel trop haut – inaccessible – impénétrable...

 

*

 

Dans les herbes hautes de la terre...

Auprès du mystère ; des adieux incessants...

Le visage face à la vérité...

Le pressentiment de l'abordable...

Sans doute (sans aucun doute) sur les chimères qui rassurent les hommes...

L'ardeur de l'âme au contact du réel...

Et l'inconnu qui chasse toutes les croyances – toutes les certitudes – toutes les illusions...

La grâce et la lumière ; dans l'instant (pleinement) vécu...

Et le vent qui cingle (qui continue de cingler) la chair du monde...

 

 

Le geste poétique ; sans intention – la tête effacée...

A la place de la nuit ; le sourire...

Penché non sur le mot mais sur le vide...

Le visage accroupi...

En ce lieu déserté par les hommes...

Et tous les arbres ; et toutes les bêtes – autour de soi ; la peau à portée de tremblement...

Vers le jour – la fraternité – la transparence – (substantiellement) partagés...

Ainsi vécues ; les joies essentielles de l'effacement...

 

 

Dans la tension du nombre...

Trop solitaire(s) ; trop peu solidaire(s) – pour tendre les bras...

A distance ; de plus en plus loin à mesure que le rêve se déploie...

Des voix incomprises ; et (très largement) inentendues...

Dans la cacophonie de la multitude ; chacun dans son coin...

A l'ombre des Autres ; et le soleil trop bas (de biais) pour offrir sa chaleur et sa lumière...

Comme enclos dans le périmètre (étroit) de l'obscurité et de la peur...

 

 

L'enfance en fête...

L'âme ragaillardie...

A jouer avec le ciel et la boue (d'une manière assez différente)...

Entre la chambre et le ciel...

Et ce qu'il reste à découvrir ; et ce qu'il reste à traverser...

 

 

La terreur accréditée ; et la terre (étonnamment) consentante...

Irrépressiblement la proie...

Que le regard et le souffle s'habitent ou qu'ils fassent défaut...

Perdu(s) à jamais ; dans la trame des chemins ; et la cendre à venir...

Sans retour possible ; sans même la possibilité d'un ailleurs...

 

 

Du côté du monde trop crédule...

Dans la naïveté du même visage...

L'âme bouleversée par le sang ; et le sentiment de l'étrangeté...

Le chant discret ; variable mais (fondamentalement) inchangé...

Qu'importe l'importance que l'on accorde aux ombres – aux songes – à la mort – au mystère – aux vivants – à la vérité...

Ce que nul encore ne sait ; mais auquel l'histoire, un jour, donnera raison...

 

*

 

Le cœur touché par le plus simple ; cette fraternité sauvage ; sous les mêmes étoiles que les hommes – pourtant...

La terre naturelle – authentique ; véritable peut-être ; sans croyance – sans préjugé – sans interdit...

Le règne du passage et de la nécessité ; le règne de l'éphémère et de l'essentiel...

L'appartenance et l'indistinction sur chaque visage ; relié(e)s (très) instinctivement...

Et le pressentiment du plus proche – du plus profond – du plus commun ; ce qui manque – si cruellement – à l'esprit humain...

 

 

L'ardeur intacte ; au-delà de toute intention ; de toute conviction...

D'encre et de ciel ; cette parole qui serpente entre l'incertitude et l'inconnu...

Dieu ; sur ces rivages – déguisé en un peu de lumière ; en un peu de poésie ; et que ces siècles méprisent ; comme si les cœurs – comme si les mains – comme si les bouches – avaient effacé jusqu'à la possibilité de la tendresse – de la mansuétude – du détachement...

 

 

Le cœur ; prêté (pour quelques instants) pour s'essayer au chemin...

Aux côtés du monde ; et du silence...

Et la couleur du destin qui, peu à peu, apparaît – se dessine...

A portée (toujours à portée) de lumière ; en dépit du sombre que l'on côtoie...

Comme le vent dont le chant se renouvelle ; et s'éternise...

Comme un clin d’œil au temps qui a prolongé l'origine...

 

 

La vie simple ; (éternellement) voyageuse...

Invariablement ; entre ciel et terre...

Sans rien chercher ; la route – ce qui apparaît...

Ni doute – ni pensée ; la main tendue...

Et ce que l'on traîne ; dans notre sillage ; la parole qui s'offre sans attente...

Comme de petites pierres – au milieu des rêves ; un peu d'infini au cœur de l'infime ; sous des yeux (presque) toujours trop lointains...

 

*

 

Au commencement du rêve – du monde...

L'anarchie des premiers instants ; ce qui précéda le givre et la danse (interminable) des pénitents...

 

 

Sans étonnement ; la lumière...

Le lieu désert ; et l'infinité des liens...

Le retentissement des sons...

Au milieu des bêtes et des bois...

Témoin(s) de l'aube qui s'étire ; et que le jour absorbe...

Mille choses transparentes ; au lieu de la fumée du monde...

 

 

Au cœur de cette fraternité silencieuse ; immense...

Loin des murs ; loin des Autres...

Ensemble ; comme si de rien n'était ; comme si la vie – le monde – la mort – avaient été (parfaitement) compris – accueillis – apprivoisés...

 

 

Invisibles ; le lieu et le visage...

Ce qui s'avance – en nous – en silence...

Ces chemins que nul n'emprunte – que nul ne (re)connaît...

En soi-même ; si profondément...

Cette lumière qui éclaire ces heures sans soleil...

Comme au fond de l'âme ; et au fond du crâne ; oubliée...

 

 

Le souffle ardent ; intensément solitaire...

A travers le monde – le pas – le vent – la poésie...

Et les bêtes dans leur passage ; et certaines âmes dans leur voyage...

A travers ce qui monte ; la source inconnue ; apprivoisée...

Le poids de ce qui s'en va ; et la légèreté du reste...

 

*

 

A bras-le-corps ; la distance...

Au cœur de cette (perpétuelle) oscillation entre l'Un et le reste (ses fragments – sa progéniture – son prolongement)...

De la chambre à l'inquiétude ; et de l'inquiétude à la lumière...

Et le recommencement du cycle ; sans fin – à travers la matrice qui enfante (sans jamais s'interrompre)...

D'un corps à l'autre ; d'un univers à l'autre...

Et l'aube – chaque jour – comme une nouvelle épiphanie ; qui s'élève entre les rêves et les étoiles ; au-dessus des figures émerveillées...

Quelque chose, à chaque fois, de la naissance du monde...

 

 

Toutes les couleurs ; à travers le bruissement du langage...

De l'érection à l'effondrement...

Par lambeaux ; par pans entiers de ciel...

Ainsi (sans doute) jouit-on de la solitude ; ainsi (sans doute) s'expérimente toute poésie...

 

 

A l'heure (sombre) des cendres ; la poussière et le silence...

Au-dessus du monde ; des songes (une multitude de songes) ; et autant de souvenirs...

L'esprit triste et assoupi ; avec le parfum (enivrant) des fleurs – et le flot (incessant) des larmes – qui accompagnent le (grand) sommeil...

Le visage livide ; le cœur défait...

Seul ; à l'autre porte ; et (encore) si près de ce monde...

Au seuil des rives oubliées...

 

 

Dans l’œil – et le ciel – de l'oiseau ; parfaitement ouverts – dépliés...

Au rythme de la danse ; le voyage ; cette ronde (interminable) autour de soi...

Avant l'entrée dans le cercle silencieux ; et ce qu'il faut d'écoute et d'entente pour se rejoindre – se retrouver...

Auprès de l'ensemble ; toujours (très) harmonieusement ; en dépit des apparences ; et n'en déplaise aux inquiets – aux alanguis – aux grincheux – que chagrinent toutes les circonstances...

 

*

 

Rouillée la hache ; dans l'herbe mouillée...

Rouge et rosée...

Comme la parole et le visage ; parfois ruisselants – parfois abandonnés...

Le prolongement (consenti) de l'origine...

Jusqu'à la courbure – parfois dramatique – de la lumière...

Nul gain – nulle perte ; ni vainqueur – ni vaincu – (pourtant) en ce monde...

Le franchissement du miracle ; la seule possibilité...

 

 

Des lieux ; des épreuves...

Rien auquel on ne puisse échapper...

Des Autres – des pierres – des flaques de boue...

La clarté fangeuse du monde ; et des angles où se cogner ; et des arrêtes où s'écorcher...

Mille choses ; et autant d'obstacles que d'accablements...

Ce qu'il (nous) faut nécessairement endurer...

 

30 novembre 2017

Carnet n°39 Préliminaires et prémices

Journal / 2010 / Le passage vers l'impersonnel

Au fond du désespoir, lorsque notre cri n’appelle aucun écho et que seul dans la nuit, le visage contre la roche — dure et froide — on appelle du fond de son désert, lorsque les larmes deviennent sèches, parfois une étoile apparaît. Un mince filet de lumière sur l’horizon qui s’offre au regard, invite à se relever et à marcher vers elle, pas à pas.    

Il faut épuiser sa tristesse jusqu’à essorer ses larmes. Alors sous les paupières peut émerger un sourire… un étrange sourire qui surprend notre regard… un sourire étranger et familier qui n’est pas le nôtre…

 

 

Tout concourt à la disgrâce. Donc à la joie.

 

 

Il faut savoir être seul et garder - malgré nous - intactes la saveur et la souffrance pour conserver vivante en soi cette sensibilité si vibrante d’être vivant…

 

 

La solitude creuse en nous des dimensions inhabituelles qui se développent ou se révèlent…

 

 

La solitude comme écrin de perles inconnues

 

 

La solitude offre une sensibilité émotionnelle accrue à toutes les sphères ordinaires de l’humain…

 

 

La tristesse maintient un degré de vigilance au vivant (et à la vie) auquel la satisfaction narcissique ne permet d’accéder.

 

 

Toujours en phase de confusion où l’incertitude demeure mon plus fidèle et plus sûr appui. Et qui a perdu, en partie, son caractère si fortement anxiogène.

 

 

Libéré de l’œil qui scrute, qui jauge et paralyse, qui encombre et soumet, on s’égare et se retrouve.

 

 

Un monde sans écho où les bruits ne résonnent plus qu’en pétales soyeux et caressants. Savoureux.

 

 

La vie à travers nous, ses « elles » éparpillées, se savoure, s’auto-narcissise d’elle-même (triple redondance), s’aime, se déguste, se bouffe, se mord la queue, se découvre, s’extasie, se gonfle et se développe, s’explore et se vampirise, s’attache, se cramponne, s’agrippe, s’infiltre partout, se détache, se déverse, se répand, se plaint, se blâme, se joue d’elle-même et s’amuse. Et chaque être, et chaque objet de ce monde est à son image, se prend pour une entité séparée d’elle (la vie) et des autres et agit comme elle, selon ses principes (d’où la ressemblance du microcosme et du macrocosme). Et souffre tant qu’il n’éprouve (et non seulement comprenne intellectuellement) qu’il n’est autre que la vie-même, la vie elle-même, l’une de ses milliards d’émanations toujours en elle, relié aux autres formes qu’elle revêt… alors tout change… et rien ne change… mais tout devient amusant (progressivement), savoureux et plein de surprises…

 

 

Bref, la vie a tous les visages du monde et entreprend une foule d’actions, de gestes et de pensées. Et chacun a tous les visages de la vie… il n’y a rien donc à changer… sinon de permettre à chacun de comprendre ce qu’il est réellement… pour éviter d’éprouver une souffrance inutile…

 

 

Partout l’ombre qui grignote la chair. Et le soleil qui éclaire au lointain… debout, assis, couché, partout, la splendeur malgré les ronces qui écorchent la peau…

 

 

Guère loin, tu avances. Reconnais ton immobilisme. Pour déceler ta silhouette qui se meut dans le paysage. De loin en loin, elle te devance toujours. L’esprit à la traîne, tu t’enfonces en elle et savoure d’un œil rieur les contrées qu’elle traverse…

 

 

Si loin. Et si proche, où es-Tu, Toi, qui te caches partout, en soi et partout alentour ? Défais mon œil de son voile que je puisse te scruter avec confiance et y puiser ma force de passer dans tes paysages…

 

 

Couché sous le porche, Tu m’observes. Posé sur l’herbe, Tu me regardes. Entre les nuages, Tu te reposes de mes nuits. Tu œuvres à ton labeur comme une reine. De ton trône éternel, Tu façonnes tes sujets. Tu creuses tes canaux pour que l’on te rejoigne au plus proche… et savoure ensemble tes allées. Qu’on te suive partout dans tes venues. Participe à ton règne glorieux où les facéties l’emportent toujours sur les cruautés que Tu nous infliges, croit-on, comme des innocents orgueilleux…

 

 

La vie se manifeste différente, habituelle, imprévisible ou neuve à chaque instant dans chaque situation et selon l’état d’esprit (et selon le degré de vigilance, de présence et le sentiment de séparation ou de dissolution du « moi » plus ou moins fort) dans lequel nous sommes en la vivant (en l’expérimentant).

 

 

On ne peut qu’avoir confiance en cette entité qu’est la vie. Toutes les situations qu’elle crée sans cesse non pour nous satisfaire (narcissiquement) mais pour nous permettre de rester en vie, de grandir, de mûrir et même (parfois) - il est vrai - de nous satisfaire. Cette confiance tire en grande partie sa source dans la vie en nous qui se manifeste de façon non volontaire. N’est-ce pas grâce à elle que nous sommes et nous nous maintenons vivants (battements cardiaques, respiration, des milliers d’actions spontanées physiologiques et corporelles…) ?

 

 

Quelques aspects (ou dimensions) de la vie : la saveur de chaque situation (même celles qui nous paraissent narcissiquement douloureuses), le jeu auquel elle nous invite sans cesse, la non omission de toutes les dimensions ou éléments existentiels de notre espèce (l’humain pour ma modeste part), l’éprouvation entière ou pleine de l’instant et son incessant renouvellement, la confiance et la certitude évidente de la base sécure, l’intégration aussi entière et panoramique que possible à chaque séquence situationnelle en cours.

 

 

Une belle règle de P. Chödrön : être sans embarras ni rudesse avec soi comme à l’égard de toutes situations qu’il nous est donné d’expérimenter, de vivre et d’éprouver…

 

 

Pourquoi se priver des bienfaits du monde ? Il nous appartient d’en goûter toute la saveur sans attachement.

 

 

Sans saisie, tout est (et devient - ou plutôt apparaît à la perception) ouvert, neuf, frais, intriguant, savoureux et libre. 

 

 

Ne pas craindre l’ambivalence qui nous étreint.

 

 

Acquiescer à la vie sans être esclave de nos désirs. Mais comment faire la part de choses (et est-ce réellement nécessaire ?) entre les désirs de la vie et nos désirs narcissiques ? Ecouter la vie en soi (comme nécessité ressentie) et la vie alentour (la situation dans laquelle on est inséré et qui invite à un certain agir) et non dans la stricte et unique satisfaction de nos envies egocentriques… même s’il n’est en rien regrettable de répondre à l’exigence de ces dernières dans la mesure où les préjudices engendrés sur autrui sont nuls ou peu nuisibles… et où la vie se manifeste aussi à travers nos désirs plus strictement personnels… en fait, peut-être simplement être à l’écoute de l’exigence de la vie… autrement dit, être suffisamment confiant et attentif (une attention flottante et sans effort) aux exigences de la vie ressentie à la fois comme intérieure et extérieure. Et gageons que nous n’oublions pas que nous sommes à la fois la vie pleine, entière, totale et l’un de ses infimes et singuliers canaux. Et que nous avons le droit (car nous sommes comme ou à l’image de la vie) de tout incarner, d’être aventureux et prudents (voire frileux), extrêmement caressants avec nous-mêmes et avec les autres (qui sont aussi, bien sûr, la vie) et extrêmement mordants. Simple et compliqué. Bref de laisser advenir (et d’être) toutes ses paires apparemment antagonistes sans en être d’une quelconque façon embarrassé.

 

 

A ce propos, l’alimentation semble être une dimension éclairante de l’existence (humaine en particulier). La vie exige que nous nous alimentions. Mais nul besoin de sombrer d’un côté dans des habitudes d’extrême austérité contraint d’assimiler quelques nutriment insipides pour se maintenir en vie et de l’autre côté se bâfrer à chaque repas mais l’on peut apprécier la saveur des aliments disposés sur notre table, et s’octroyer quelques plaisirs gustatifs sans tomber dans un pur contentement des sens mais également satisfaire le besoin élémentaire de la vie qui enjoint les êtres à se nourrir pour se maintenir vivant.

 

 

Tu tentes de faire corps avec la vie. A quand les épousailles charnelles ?

 

 

Il est des arts tels que la danse, la musique, la peinture, la sculpture qui permettent de laisser jaillir la vie avec spontanéité (après acquisition ou non des techniques et d’un éventuel savoir-faire) et bien des artistes y consacrent une part substantielle dans leurs recherches ou démarche, mais comment atteindre cette dimension spontanée avec l’écriture? Comment l’écriture, qui utilise comme matière première le langage dont l’origine est par définition ou ontologiquement liée au concept, à la conceptualisation, à la représentation du réel et du monde, peut-elle jaillir spontanément (puisque une représentation est tout sauf spontanée) ? Le jaillissement de l’inconscient me direz-vous ? Evidemment, mais il faut avoir suffisamment apprivoisé le langage, s’être familiarisé avec lui, pour que la vie jaillisse dans le surgissement des mots et des concepts jetés sur la page (ou sur l’écran), non ? Voilà les linéaments d’une vague idée qui mériterait, bien sûr, quelques approfondissements…

 

 

Il semble évident que la poésie est la forme la plus appropriée pour que naisse ce jaillissement spontané des mots.

 

 

Il me semble également que le grand art d’être et le grand art du « regard intérieur poétique » qui permet d’appréhender toutes choses, tous êtres, toutes situations, bref le réel et le monde dans leurs formes les plus variées (et les plus apparemment contradictoires) et de s’y insérer avec la plus grande justesse (de façon totalement appropriée sans pour autant avoir en tête une quelconque dimension normative - bref un idéal) est l’aboutissement de tous les arts. Ainsi la danse qui permet le mouvement et le déplacement spontané dans l’espace (le geste et le pas) verrait sa forme la plus accomplie et parachevée dans l’agir libre et juste de l’être en action. La musique permettrait dans son plus haut accomplissement de savoir entendre ou écouter tous les bruits du réel comme une harmonie, comme une musique. La peinture de lire en toutes formes du réel une merveilleuse composition ou un tableau inspirant. Et qu’en est-il de l’écriture ? Faudrait-il seulement écouter le verbe et la parole comme des sons… ? Et que faire du sens et de la signification des mots ? Faut-il leur accorder une réelle importance ? Tâchons d’aller un peu plus en avant. La vie s’est manifestée par l’apparition, le jaillissement des formes et leur évolution (dans un temps linéaire). Elle a aussi créé le langage comme représentation d’elle-même. Les mots appartiennent donc aussi au règne du vivant.  Il n’y a donc aucune objection à penser que la parole puisse jaillir spontanément, de façon juste et libre comme manifestation de la vie. De surcroît, peut-être faudrait-il établir un lien entre l’émission de la parole et son écoute… entre les mots – la musique des mots – la parole énoncée et l’écoute de cette parole. Le lien entre écriture et musique sans oublier la présence du silence qui leur permet d’advenir. Le silence comme support. Le silence comme espace qui permet l’émergence et l’évolution des sons comme l’espace est le support de l’apparition et l’évolution des formes réelles, le silence pourrait être appréhendé comme le support, évidemment, de l’émergence des sons et des mots. A développer. 

 

 

Peut-être faudrait-il, à l’heure du grand départ – qui n’est sans doute qu’un énième petit – partir désencombré de tous nos attachements, de tous nos liens entravants… mais rien n’est moins sûr… 

 

 

Nous avons toute la vie pour défaire nos constructions singulières et nous détacher de nos liens particuliers pour arriver vierge à l’heure de la mort… sans doute encore une règle illusoire pour parvenir à un idéal (tout aussi illusoire)… laissons advenir les attaches et les détachements, les constructions et les démolitions… tout n’est jamais que provisoire et momentané… et tout n’est qu’éternel retour aux cendres… poussières dans l’espace qui prennent forme, s’agglomèrent et se désintègrent pour poursuivre leur trajectoire mystérieuse…

 

 

En réalité, il n’est sans doute en ce monde rien d’autre que la vie qui s’offre à elle-même à travers les milliards de rencontres incessantes et simultanées de ses propres manifestations (manifestations que toutes forme créées en ce monde, objets, êtres, assemblements de formes non perçues par l’homme, non représentées par la pensée et non définies par le langage… cf les lienitudes…), rencontres créant les situations (dans lesquelles chaque forme ou manifestation est insérée), les évènements, les itinéraires singuliers des dites formes particulières et l’évolution générale de l’ensemble des formes (ce que l’on appelle l’évolution de la vie).

 

 

Ne pas oublier que chaque forme ou manifestation représente et est dans sa nature profonde à la fois la vie dans son entiereté (avec toutes les caractéristiques de celle-ci) et l’un de ses innombrables et infimes canaux singuliers…  Autrement dit le microcosme - que constitue chaque forme de la vie - contient le macrocosme et en est l’une des parties… et alors… ?

 

 

Il existe un langage invisible comme une musique invisible. Comme il existe d’ailleurs des liens souterrains, des vibrations non perceptibles (par l’homme ordinaire), des mouvements intangibles et des forces mystérieuses. Et que chacun ressent pourtant subrepticement… et qui nous enjoignent à agir, à nous déplacer ici ou là à notre insu… et que nous exécutons malgré nous… voilà entre autres la raison pour laquelle il est idiot et vain d’attribuer à la volonté et à la raison une place et une fonction qu’elles ne sauraient (et ne peuvent) assurer… en réalité, il y a fort à parier que nous ne contrôlons rien ou à peu près rien… et que la force vitale, l’élan de vie qui nous anime est, contrairement aux apparences, le plus sûr et talentueux conducteur de nos existences et bien au-delà de nous-mêmes de l’évolution de toutes les manifestations de la vie et des rencontres qui s’opèrent entre elles…

 

 

A chacun de découvrir sa propre essence… dans tous les sens du terme. Autrement dit, de découvrir son propre carburant afin de suivre son propre chemin (son chemin singulier) qui conduit à sa véritable nature… la nature universelle de l’être : présence qui se manifeste en intelligence (lucidité et sagesse) et en amour (compassion et altruisme)…

 

 

L’inexistence sociale et la solitude ne prouvent rien. Mais vécues dans la joie (ou globalement dans la joie), elles sont le signe d’une certaine réalisation. En particulier de la découverte d’un lien invisible avec la vie (et éventuellement) celle d’un socle sécure inébranlable.

 

 

Parfois (est-ce lié à un certain degré de réalisation ou disons plus modestement de mûrissement ?), tout fait écho : les situations perçues habituellement comme les plus anodines, les gestes les plus simples, les émissions et les films les plus idiots, les êtres perçus habituellement comme les plus fades… par une sorte d’attention aigüe, toute chose devient lisible ou perceptible à des niveaux ou degrés différents, niveaux d’ordinaire non perceptibles ou qui nous échappent…  

 

 

Tout nous permet d’avancer et de faire avancer la vie… avoir des enfants, ne pas en avoir, être mère au foyer, travailler, être au chômage… tout s’équilibre à l’échelle du collectif… et le système collectif fournit aussi le cadre aux impulsions et aux itinéraires individuels. Faire ceci ou cela, son contraire, l’opposé, l’inverse ou tout autre chose… ne rien faire… tout est parfait comme cela advient…

 

 

Pour le Soi, les autres comme manifestations de la vie toujours. Les autres comme éléments des séquences situationnelles, toujours. Pour le soi, les autres comme rencontres, échanges, partages, saveur, oui, comme agrément, parfois, comme béquille à nos insuffisances, si possible, jamais (excepté lorsqu’on ne peut faire autrement*).

 * dans ce cas, je suis persuadé que la vie en nous nous l’autoriserait… 

 

 

Est arrivé le temps où il te faut établir une relation stable avec la vie. N’est-elle pas ta plus merveilleuse compagne ?

 

 

Emission radiophonique sur Ibn Arabi, soufi, qui évoque la bien-aimée. Quant à toi, tu te poses une question : à quand les épousailles, l’alliance stable et pérenne (éternelle) avec la vie ?

 

 

En cette période, émergence de 2 entités. L’une que l’on pourrait appeler le « Soi » ou « la Vie en soi » qui se manifeste à la fois à l’intérieur (se sentir vivant) et à l’extérieur (chaque situation que nous vivons) et qui estompe progressivement la frontière entre l’extérieur et l’intérieur (mais tout ça reste encore un peu flou pour moi)… la « Vie en soi » disais-je - qui est en train de s’incarner - qui rassure, encourage, réconforte, se montre ouverte, unifiante et à l’aise dans l’incertitude et qui s’insère avec justesse dans chaque séquence situationnelle et le « moi » toujours enclin au jugement, à la réprobation, à la séparation et à la peur mais qui, par son lien et ses réguliers rapports au « Soi » apprend peu à peu à savourer, à être et à rire même dans les situations inconfortables où il se trouve englué. 2 entités bien présentes qui se côtoient, se mêlent, se disjoignent, l’une prenant tantôt le pas sur l’autre. Mais toutes deux sont, je crois, bien présentes.

 

 

La confiance en la vie, notre plus fidèle et plus présente compagne – notre magnifique alliée, est un élément incontournable de la base sécure. Elle en découle et s’approfondit par le sentiment (influence du katsugen undo) qu’elle est toujours là à nous maintenir vivant (et que grâce à elle, nous sommes nés et en vie), qu’elle nous aide magnifiquement dans maintes et maintes situations (fonctionnement corporel, guérison de diverses pathologies, l’énergie qu’elle nous fournit pour vivre et agir dans maintes situations de vie… sans qu’intervienne nullement notre volonté ou intentionnalité propres… qu’elle nous a permis d’arriver jusqu’ici (là où on est et en est).

 

 

Rencontrer partout le visage de la vie en soi (écoute du souffle, conscience des émotions, des sentiments et des pensées qui nous traversent) et alentour (perceptions du monde extérieur) et relier les deux sans effort pour rendre poreuse la frontière et qu’elle s’estompe. Voire disparaisse. Alors nous nous insérons en toutes situations (intérieure et extérieure) et nous nous dissolvons. Nous disparaissons personnellement en tant qu’entité nominative séparée le temps de cet effacement de frontières.

 

 

Pour s’unir à la vie, la rechercher autant que possible à chaque instant. Etre attentif  (sans effort) pour retrouver sa présence partout et s’adonner à la dissolution du « moi » et à l’effacement des frontières entre l’intérieur et l’extérieur.  

 

 

Instruire l’être (la vie) et le partager avec l’être (la vie). Autrement dit le partager avec les diverses émanations ou manifestations que sont les êtres en étant présent et présence

 

 

Modeste et libre chercheur. Comme l’attestent ces pages. Voilà ta destinée !

 

 

La vie partout alentour. Et en soi partout. En sa présence, tu disparais. Et tu t’effaces pour lui laisser place. Comme une union. Une alliance à la fois unificatrice et dissolvante où tu t’abandonnes et te laisses pénétrer par elle pour devenir davantage toi-même, ce que tu es… c'est-à-dire elle, la vie-même…

 

 

Ecrire comme pour fixer ton cheminement. Témoigner de ton expérience. Tu figes la vie qui aussitôt disparaît.

 

 

L’intentionnalité versus la non intentionnalité est peut-être un faux débat. Maintes dimensions de l’existence des êtres (humains entre autres) relèvent en réalité la puissance merveilleusement intelligente et compatissante de la vie. Et apparaissent donc autrement à celui qui en a conscience. Ainsi se gratter, se caresser, se débrouiller par ses « propres » moyens dans une situation délicate, dangereuse ou peu habituelle, quelle que soit notre activité, la vie toujours est là, présente qui nous accompagne et nous aide… nous rassure ou nous réconforte... se parler à haute voix… etc etc etc. Ainsi la vie intervient ou peut intervenir en nous (ou même dans une situation apparemment extérieure) soit de façon très instinctive et spontanée sans que l’on ne l’ait sciemment invitée à se manifester, soit qu’on fasse appel à nos propres ressources ou même d’ailleurs à celles d’autrui… je crains même que ce dernier cas de figure représente la quasi-totalité des relations entre les êtres qui inconsciemment ont recours à d’autres qu’eux-mêmes pour « résoudre » certaines de leurs difficultés, apaiser certaines de leurs souffrances ou répondre à leurs désirs et besoins… quant à faire appel à ses ressources propres, il me semble que ce n’est rien d’autre que la vie qui tente de répondre à notre appel. Lorsque qu’ainsi nous nous grattons le dos, nous nous enduisons le corps avec de la crème… ainsi tous les gestes du quotidien ordinaire prennent une autre dimension et une autre saveur. Et la solitude-même évidemment n’en est plus une si on sait être présent et attentif à la présence permanente de la vie en nous et alentour…

 

 

Lorsque la vie oublie l’ego, nous voilà ouverts et attentifs à toutes les situations. Lorsque l’ego oublie la vie et nous voilà aussitôt renfermés, fermés et apeurés en toutes situations.

 

 

Saveur, attention sans effort, présence ; sentiment non de dissolution mais d’effacement et d’insertion à la fois plénière dans l’entièreté de la situation dans laquelle on est inséré (perception floue et distante) et d’immersion en chaque forme des éléments qui se manifestent dans la situation.

 

 

Comment accorder sa confiance à la vie (suite). Les égarements de la pensée permettent d’éprouver les limites de l’intelligence discursive. Les multiples lectures interprétatives d’une situation du réel dont maintes peuvent sembler à la raison totalement antagonistes, partielles, tendancieuses et largement contradictoires (au point de penser d’une même situation tout et son contraire alors que le fait, la dimension factuelle est incontestable et (par définition) objective incite à abandonner notre rationalité personnelle au profit de l’intelligence fondamentale (et non réflexive) de la vie. A cette force, qui saura, mieux que nous, apporter une réponse, résoudre, débloquer ou faire évoluer une situation problématique… personnellement problématique…

 

 

Etre attentif à la vie, c’est donc nous aider mais c’est également faire preuve de gratitude à son égard. Si la vie est partout, elle est aussi dans les actes qui nous semblent personnellement les plus ingrats, dans les situations qui nous paraissent personnellement douloureuses et inconfortables etc etc etc mais si on a confiance en la vie, nous sommes moins rétifs à les accepter ou à leur « faire face » et beaucoup plus enclins, sans compter ses encouragements, son soutien et ses appuis, à vivre ces évènements (les évènements porteurs d’ennui ou de souffrance dans la mesure où nous savons qu’ils nous feront « grandir » et mûrir… autrement dit qu’ils nous rapprocheront de notre véritable identité, de notre véritable nature pour devenir la vie elle-même et l’un des multiples canaux singuliers à travers lesquels elle se manifeste…

 

 

Il existe de toute évidence un lien (ou disons à la fois une analogie et une orientation originelle ou première erronée) entre ton double et tyrannique besoin de partager tes avancées, tes pensées, tes intuitions avec l’être aimé et de tout savoir et connaître de lui (l’orientation fallacieuse) et d’être sans cesse nourri par lui et ton irrépressible nécessité de comprendre la vie (ta quête), d’être nourri par elle et de témoigner (par l’écriture) de tes avancées. Il a bien sûr eu là erreur d’orientation. Et tu as substitué l’être aimé à la vie. Pages qui sont destinées, à la vie en toi à travers ta propre personne et à toutes les autres manifestations de la vie que ce témoignage pourrait intéresser, autrement dit aux autres êtres.

 

 

Tu ne peux nier ton fort attrait pour la maïeutique et l’heuristique. Et il te plairait, de toute évidence, d’user de ces 2 méthodes pour assumer ce que tu considères comme l’une de tes missions (ou plus modestement fonctions) terrestres en tant qu’être humain* : permettre à d’autres êtres (humains en particulier parce qu’il t’est et leur est plus aisé de s’y pencher et d’y parvenir) de trouver leur propre chemin pour faire advenir « l’éprouvation » de leur véritable dimension humaine. Il semblerait que la vie utilise naturellement et de façon substantielle ces 2 concepts, en particulier l’heuristique, négligeant ou plus exactement laissant peut-être davantage à l’initiative des individus le soin de s’accoucher d’eux-mêmes. Et tu te poses la question de savoir s’il serait possible de trouver une activité existentielle (à titre personnel) qui permettrait de « pallier » (quelle ambition !) cette carence ou ce que tu considères encore comme telle dans ta grande incompréhension afin d’accélérer ou de renforcer cette dimension maïeuticienne chez les êtres en chemin.

* la première et plus essentielle étant l’actualisation de ses propres potentialités : faire advenir pleinement en moi ma véritable dimension humaine (comprendre notre identité et notre nature véritable, celle des êtres vivants) sans négliger évidemment toutes les autres dimensions

 

                                         

Tu sens que la vie est ta seule vraie compagne. Et tu sens advenir en toi le besoin d’être partout présent à ses côtés. Attentif et présent à elle et partout où elle se trouve, partout où elle va. Tu lui accordes une infinie confiance. Tu éprouves à son égard de la gratitude (celle de pouvoir vivre et de pouvoir compter sur elle et son offre ou invitation permanente à te faire expérimenter les meilleures situations - les plus justes et appropriées pour te faire mûrir). Comme un fiancé éperdu, tu aspires à la suivre partout, d’être toujours attentif à elle… de ne jamais vous quitter, d’en être le plus fidèle compagnon, comme un époux éternel. Dans une alliance indestructible. 

 

 

Prendre soin de la vie et la considérer comme primordiale, c’est d’abord prendre soin et accorder à la vie-en-soi et à la vie alentour (la situation) et à tous les éléments et les manifestations de la vie dans cette situation bien davantage qu’à une seule d’entre-elles. D’où l’étroitesse et la bêtise de l’exclusivité et peut-être le non-sens du couple… bien que l’on ne puisse être partout à la fois et que nous n’ayons pas en tant qu’être ordinaire le don d’ubiquité. La vie ne peut être exclusive comme elle ne peut être d’ailleurs immobilité… elle n’est que diversité et mouvement…   

 

 

Tu es surpris par l’alternance (ou plutôt l’oscillation) rapide des phases où tu ressens une totale invulnérabilité (rien ne peut altérer la vie - et ta vie même - et même ce qui semble apparemment l’endommager, la meurtrir, l’anéantir ou la nier est sans effet et sans consistance) et des épisodes de crainte, de repli et d’immense fragilité… Dans les premières, tu sens que le « moi » s’est dissolu ou éparpillé ou inséré (ou les 3 à la fois) dans la situation en cours et les multiples formes qu’elle revêt et que dans les secondes, ton « moi » crie sa vulnérabilité, son impuissance, son angoisse et son sentiment de déréliction face aux puissances de vie alentour qu’il redoute comme la peste car il s’en sent séparé… il se sent écrasé, mis à l’écart... incapable de s’y insérer car il a le sentiment illusoire (et pourtant si fortement perçue) d’exister comme entité autonome… 

 

 

Il faut éprouver la dimension humaine (à travers ses multiples dimensions) pour devenir un être humain à part entière. Autrement dit devenir un Homme sans infirmité. Et Dieu sait que nous en sommes tous pourvus (d’infirmités…). 

 

 

Tu comprends parfois l’aberration de tous les dogmes, de toutes les postures, de toutes les conduites normatives à tenir en matière de vie. Bref, l’hérésie de tous systématismes. La vie est tout sauf un système. Elle est, en dépit des apparences, un non système. Ou plutôt un système si libre, si mouvant, si plein d’énergie qu’il ne peut être contenu, figé ou catégorisé. Qui ne peut donc a fortiori être mis en équation, anticipé et contrôlé… autant saisir du sable à main nue… n’en reste évidemment que quelques grains que nous prenons pour la vérité et la totalité…

 

 

La métaphore du sable et de la main nue semble intéressante (à développer). Les hommes en général et les esprits rationnels et scientifiques en particulier aiment à établir des règles et des statistiques (intuitives, approximatives par l’observation grossière des faits chez les premiers et réflexives, précises et scientifiquement valides (ou validées) chez les seconds) afin de comprendre les règles qui régissent le monde et la vie (exemple, les parents meurent avant leurs enfants est une « loi » statistiquement vérifiable pour les uns (monsieur tout le monde qui a bien conscience qu’il en est ainsi en général et il le « vérifie » autour de lui) et pour les autres (les experts qui font de savants calculs pour établir scientifiquement cette « loi »). Mais les uns et les autres en établissant cette « loi » créent une représentation de la vie - ils s’en font une idée abstraite et construisent une sorte d’idéal - qui engendre une incroyable souffrance lorsqu’elle ne se conforme pas au réel (et au leur en particulier). Mais pour quoi les uns et les autres (i.e tous les hommes et tout un chacun) veulent-ils comprendre les règles de la vie et du monde ? Parce qu’ils en ont peur… pour quoi en ont-ils peur ? Parce qu’ils ont le sentiment (et la sensation) d’en être séparés… parce qu’ils ont le sentiment d’exister en tant qu’entité autonome… pour quoi se perçoivent-ils en entité autonome ? Parce qu’ils ignorent leur vraie nature… Pourquoi ignore-t-ils leur vraie nature ? Parce qu’ils sont sans doute à l’image de la vie elle-même qui ignore peut-être ce qu’elle est… mais qui pousse (dans les deux sens du terme) ici et là… sans trop savoir pourquoi…

 

 

Malgré l’extraordinaire organisation, la merveilleuse diversité et la fabuleuse évolution de la vie (appréhendée sur un plan temporel linéaire), il n’y aurait (la vie n’aurait) donc aucun plan d’ensemble (oui, je le pense j’allais écrire, je le crains…) comme quoi, moi aussi, j’en ai peur… oui, j’ai bien peur d’en avoir encore peur…)

 

 

Aujourd’hui, le dépouillement revêt à tes yeux un autre sens. Et sans doute une autre valeur (plus tangible, plus réelle, plus incarnable). Il s’agit réellement de se dépouiller. Afin que ne subsiste rien de nous-mêmes. Que l’ego se dissolve dans chaque situation à chaque instant. Le dépouillement engendre la nudité. La nudité, la transparence. Et la transparence, l’effacement (ou la disparition). Afin que seule la vie s’exprime, éclate et brille dans son jaillissement neuf et spontané…

 

 

Quand tu as conscience (ou prends conscience) que la vie se manifeste partout - dans tout être, toute chose, toute situation, tout évènement - et que tu en es aussi, bien sûr, l’incarnation, que la vie est notre seul véritable amour - et le seul de chacun -  (puisque tout est elle et elle est tout), que tu lui accordes une totale confiance (et même une confiance aveugle au sens où tu n’hésites pas après réflexions personnelles sur les éventuels risques et gains narcissiques à t’engager dans la situation qu’elle t’offre ou place devant toi), alors tu peux aller partout sans crainte. Et pourtant, il t’arrive encore souvent d’être pétri de peur… ne l’aurais-tu pas suffisamment intégré ? Sûrement…

 

 

En définitive, tu n’auras écrit, tout au long de ton existence (de ta courte vie d’auteur), que des notes de journal. A la fois des écrits-témoins (de ta traversée de la vie), des livres existentiels et des ouvrages didactiques (pour informer les autres êtres sur la façon de vivre au plus juste les dimensions de l’être). A l’exception, évidemment de quelques livres-coup-de-gueule-cri-du-cœur soulignant l’infamie de certaines situations du monde et l’abomination de certains comportements humains.

 

 

Il ne s’agit évidemment ni d’éblouir ni de briller. Mais d’éclairer.

 

 

L’insatisfaction narcissique est une opportunité. La plupart des hommes s’évertue de s’en contenter, cherchant par tous les moyens à satisfaire leurs besoins et exigences narcissiques qui tirent leur origine dans leur sentiment d’exister en tant qu’entité autonome, comme individu distinct (du reste), bref ce que l’on a coutume d’appeler l’identité personnelle. Malgré un très rare et illusoire sentiment de complétude, ils s’y escriment leur vie durant. Et à défaut se résignent ou sombrent dans l’amertume, le nihilisme, le dégoût etc etc etc. Ceux qui perçoivent l’illusion de cette quête après avoir eux aussi, bien sûr, en partie cherché désespérément à combler cette nécessité naturelle égocentrique, sont contraints de chercher au-delà de la satisfaction narcissique. Et certains finissent par rencontrer (après parfois maints déboires, désillusions, errances et désespoirs…) ce que l’on pourrait nommer l’identité situationnelle et que l’on pourrait définir comme l’existence momentanée et insérée à la situation en cours vidée de son identité personnelle (plus ou moins – selon le degré de maturité, le degré de conscience que l’on a du phénomène et la permanence de ce sentiment au fil des situations que nous offre en permanence la vie) en tant qu’élément qui trouve sa juste place et s’inscrit dans le flux en cours selon les paramètres et les circonstances de la situation en question. D’innombrables activités semblent permettre de l’expérimenter et de l’éprouver (pour la plupart d’entre-elles de façon momentanée et non consciente pour ceux qui s’y adonnent). Ainsi la conduite automobile, la danse… en réalité, toutes les activités, je crois, qui répondent au moins aux 3 critères suivants : elles doivent s’inscrire dans le mouvement, elles nécessitent d’agir corporellement (avec le corps) et sont en interaction avec d’autres éléments (que l’on peut classer par commodité en 2 catégories distinctes : l’environnement et les autres êtres). Un autre paramètre semble aussi avoir une certaine importance : la dimension vitale de l’activité en question. Lorsqu’elle met en jeu la vie du ou des protagoniste(s), il semblerait que l’identité narcissique habituelle se dissolve ou perde une grande part de sa réalité ou du moins de sa consistance au profit de cette identité situationnelle. Ce qui ne l’empêche nullement de refaire surface une fois achevée l’activité en question. Et chez certains même, elle réapparaît encore plus fortement et plus solidement si l’activité en question est valorisée socialement ou considérée comme prestigieuse. Ainsi, par exemple, un cascadeur perd son identité personnelle pour réaliser sa cascade. Et la retrouve plus forte et plus solide une fois la cascade réussie, l’affichant même parfois avec ostentation. 

 

 

Sur la même thématique. Pour adopter la plus juste position dans une situation, il convient sans doute de trouver cette identité situationnelle, unique à chaque situation nouvelle bien sûr. La plupart des hommes s’acharnent souvent à acquérir et à peaufiner sans relâche la dimension technique nécessitée par l’activité en question pour tenter d’être au plus juste au sein des situations habituelles dans lesquelles les place l’activité en question. Mais il est évident que certains savent qu’il est nécessaire de savoir à un instant ou à un autre « se lâcher », autrement dit et de façon sous-entendue, lâcher son identité personnelle au profit de l’identité situationnelle. 

 

 

Sur la même thématique : il me semble que le sage, l’être qui a véritablement réalisé sa vraie nature, qui incarne véritablement sa vraie identité adopte naturellement cette identité situationnelle à chaque situation qu’il rencontre. Pour toutes les activités, quelles qu’elles soient, collectives ou solitaires, insignifiantes ou extraordinaires, inscrites dans le mouvement ou l’immobilité apparente.

 

 

En définitive, tu es une sorte de vague penseur intuitif qui s’escrime à noter quelques idées. Incapable véritablement de les développer, de les théoriser, de les transmettre et de les incarner. Bref, tu es un noteur de pensées intuitives… voilà sans doute pour l’instant ton vrai travail. Et ta voie. A charge pour toi d’œuvrer aussi à les développer, à les théoriser. Et surtout à les incarner. Qu’on le sache, tu y travailles…

 

 

Il n’est (en général) de foi libre et authentique. En particulier si elle est religieuse. Car presque toujours inféodée à un espoir de salut ou de libération (personnelle) et attachée à une entité extérieure. La seule foi authentique et vivante doit être une confiance… une confiance totale en la vie présente (qui est à la fois autre et nous-mêmes) en dépit des aléas et ballotements qu’elle fait subir à notre identité personnelle…

 

 

En cette période (en ces temps de liberté nouvelle), tu éprouves une sympathie toute particulière pour Krisnamurti, ce libre-vivant…  

 

 

Tant de misères autour de soi. Et tant d’incompréhension. Tant de souffrances inutiles. Et cette ignorance qui sourd à travers tous les actes, tous les comportements, toutes les paroles… partout, cette effroyable misère du vivant qui s’ignore... englué dans la lutte et les épreuves…

 

 

Ton seul travail est de faire advenir ce que tu sens sourdre en toi – qui émerge lentement – épouser les pas de la vie à chaque instant. Attentif, à l’aise, neuf et émerveillé de tout ce qui surgit, de tout ce que tu sens, ressens, vois, touches, entends, goûtes. De tout ce dont tu as conscience. Et de savourer ces mille présents à chaque instant dans les larmes ou la joie, la douleur ou le plaisir, au gré des évènements. Sentir partout en soi et alentour le vivant, le mouvement de la vie qui palpite, qui se rue, s’écartèle, se bat, fuit, s’enferme ou se recroqueville, tente de se frayer un chemin et accueillir ces oscillations sans embarras ni rudesse. Lui céder le passage et l’accompagner. Dans un jeu infini et sans cesse renouvelé. Aller toujours avec elle. Dans une union amoureuse pour incarner une fraternité vraie et totale avec ses multiples manifestations que tu croises à chaque instant… oui, voilà ton travail, petit quêteur anonyme, toi que nul statut, nulle reconnaissance, nulle qualité ne font exister aux yeux du monde. Poursuis ta quête avec confiance… dans l’anonymat. Deviens serviteur, amant fougueux de la vie, laisse-toi entraîner et entraîne-la, marchez ensemble, côte à côte, l’un avec l’autre, l’un dans l’autre. Unissez vos forces créatives pour faire danser le monde dans la joie, l’amour, l’intelligence, la gravité et la légèreté, l’innocence et l’amusement… 

 

 

En relisant quelques pages de ton précédent carnet (écrit il y a moins d’un an), tu es ébahi par le nombre de paragraphes avec lesquels tu es à présent en désaccord. Tu en perçois la dimension inaboutie… comme si tes pensées n’étaient encore parvenues à leur achèvement (satisfaisant). Il en a toujours été ainsi. Depuis que tu écris, tu notes une étonnante évolution de tes idées au fil des ouvrages… 2 remarques : d’abord, la plupart des gens semblent relativement figés dans leur conception de la vie et dans leur rapport au monde et à eux-mêmes. Et enfin, une idée n’est jamais qu’une idée, pour qu’elle existe réellement, il est nécessaire qu’elle prenne corps. Bref qu’elle s’incarne…

 

 

Me revient en mémoire cette citation dont j’ai oublié l’auteur (et qui me semblait il y a quelques temps encore pertinente) : « l’art, c’est ce qui rend la vie plus intéressante que l’art ». Je perçois à présent la dimension très partielle de cette assertion. L’art – et en particulier la peinture – se révèle, je crois, dans sa plus haute dimension lorsqu’il permet à celui qui le fait jaillir (le créateur) de poser un geste (ou une série de gestes) en harmonie avec un état d’esprit proche de l’être (une sorte d’esprit méditatif ou de conscience méditative panoramique) – donc non narcissique, non réfléchi, non pensé, non volontaire – et lorsqu’il permet à ceux qui le prennent en charge dans le cadre de l’exposition de l’œuvre au public (galeristes, techniciens-manipulateurs) et à ceux qui posent leurs yeux dessus d’impulser (et non de créer) un état similaire. Alors l’art dans ce cadre prend sa plus haute dimension.

 

 

L’art (suite). Mais il serait encore évidemment bien trop normatif de hiérarchiser ainsi les dimensions de l’art. Quelle que soit l’œuvre (et son support expressif), l’art en tant qu’élément de la vie, a sa place comme tous les autres éléments. Ni plus ni moins. Quel que soit l’effet produit chez le créateur et le public. Quel que soit le succès rencontré. Quels que soient les réactions, les idées et les sentiments qu’elle suscite… tout ce qui existe appartient à la vie. Et a donc, par ce biais, sa place au sein du monde.

 

 

L’art (suite et fin). Il apparaît néanmoins - sans volonté normative excessive - que toute activité, toute parole, tout geste, tout élément qui semble contribuer plus sensiblement à permettre, induire, inciter, inviter à l’état d’esprit - précédemment évoqué - ou qui conduit ou contribue à la révélation (progressive ou abrupte) de la vérité peut être considéré comme l’une des activités les plus nobles, dignes et utiles au vivant… quand bien même la vie ne serait – selon mes modestes hypothèses intuitives – qu’un jeu sans risque ni enjeu…  toutes choses égales par ailleurs (comme le dit l’adage)…

 

 

En ces temps d’incarnation, tu passes une grande partie de tes nuits à l’étage. Dans ton petit espace d’être. Installé sur un transat devant la fenêtre, les yeux ouverts ou fermés à savourer les instants, à te laisser conduire par quelques pensées et revenir à la saveur etc etc etc.

 

 

Le couple est un anesthésique. Un ersatz d’union qui endort les âmes. Et incite à la paresse. A refuser ou figer la vie. Le mouvement. Combien de couples depuis la nuit des temps s’encarapacent l’un dans l’autre. Jusqu’à l’étouffement. Jusqu’à suffoquer d’ennui ou de rage dans ce cocon inerte. Jusqu’au déchirement. Jusqu’à l’explosion. Oui, d’abord l’immobilité. Le refus du mouvement. Mais aussi le refus de faire face, dans la solitude de son être, à la vie, les jambes flageolantes en la regardant droit dans les yeux. Le refus d’assumer son statut d’être. Le couple invite (ou offre peut-être) la douce illusion d’un appui et d’un refuge (éternel). De pouvoir s’appuyer, se reposer sur l’autre. Ou pire, chez la plupart des hommes, de croire que l’autre sera la compagne ou le compagnon idéal(e) répondant aux aspirations, aux désirs et aux besoins. Ou pire encore (non au sens moral mais au sens où cette attitude révèle une perception encore plus éloignée de la vérité de notre identité – il n’y a là aucun jugement de valeur) on utilise l’autre à des fins personnelles. Mais pour apprendre à regarder la vie, à la comprendre (et surtout à l’éprouver), il faut être seul. Ainsi à force de mourir de solitude, on devient attentif à la présence de la vie.

 

 

Le manque d’amour ressenti et la solitude m’ont permis de découvrir cette dimension de l’existence. L’impossibilité de fusion avec un être peut permettre de découvrir la fusion avec la vie. Tel en tout cas a été chez moi, je crois, le déclencheur. Mais il est sans doute prématuré d’en retracer le parcours (depuis si peu de temps advenu… sans même en être certain d’ailleurs)…

 

 

Il semble évident (à l’aune du nouveau regard que tu portes sur la vie) que les êtres et les hommes en particulier sont avides, hantés ou obsédés par le sexe parce qu’ils cherchent intuitivement à pénétrer l’origine, à retrouver la source originelle de la vie et s’unir à elle. La plupart n’y parviennent que dans un coït primaire et bon nombre d’entre-eux cherchent dans cette pénétration leur propre plaisir. Mais tous incarnent sans le savoir et expriment l’aspiration de la vie qui aspire à s’aimer, à s’auto-narcissiser, à jouer, à se développer et à s’enivrer d’elle-même… bel exemple de cette frénésie du vivant incarnée par chacun… 

 

 

La solitude est le sas de l’amour. L’antichambre où l’on patiente parfois une éternité avant qu’il n’ouvre ses portes.

 

 

Les morts me visitent parfois. Des ombres et des silhouettes, déguisées en pensées, qui dansent dans ma tête.

 

 

Tes rencontres - qu’elles soient radiophoniques, livresques, télévisuelles ou de chair et de sang - proviennent d’un mince vivier d’intellectuels et d’artistes que la chose métaphysique en lien à la vie (et en particulier à leur existence) interroge, questionne, fascine, intrigue, passionne… et parmi eux, tu éprouves une tendresse toute particulière pour les sans prétention et les authentiques… ceux qui évitent l’esbroufe et posent un regard riche et modeste sur la merveilleuse et complexe simplicité du réel…

 

 

Au fond du désespoir. Au fin fond de la solitude, lorsque notre cri n’appelle aucun écho et que seul dans la nuit, le visage contre la roche - dure et froide - on appelle du fond de son désert, lorsque les larmes deviennent sèches, parfois une étoile apparaît. Un mince filet de lumière sur l’horizon qui s’offre au regard, invite à se relever et à marcher vers elle, pas à pas.  

 

 

Il faut épuiser sa tristesse jusqu’à essorer ses larmes. Alors sous les paupières peut émerger un sourire… un étrange sourire qui surprend notre regard… un sourire étranger et familier qui n’est pas le nôtre…

 

 

Pendant près de 40 ans, j’ai cherché comme un forcené la vie (la vraie vie) et La Rencontre déterminante (celle que je pressentais). Et je me suis toujours (à chaque fois) trompé de visage. Aujourd’hui, me suis-je de nouveau fourvoyé ? Il me semble que non. Plusieurs signes en attestent : la confiance absolue, la quasi-certitude, quoi d’autre ? Bien trop prématuré pour répondre…

 

 

Cette période de transformation semble obéir à 2 logiques concomitantes : un processus de normalisation et une dimension mystique… étrange évolution…

 

 

Quelques orientations se dessinent (ou semblent se dessiner) ou peut-être se confirment, s’affinent ou du moins aspirent à s’officialiser et à s’afficher avec plus d’ostentation comme si la vie te cherchait un espace, un territoire où il lui serait profitable qu’elle te place afin de contribuer à votre union de la meilleure façon (i.e aider les autres en étant toi-même) : l’éducation, la scène (le spectacle), l’écoute, la création, l’accompagnement, le geste, l’être, un peu le verbe, la parole, le mot et la réflexion, et davantage l’intuition, le jaillissement, le groupe et une certaine autonomie en son sein… laissons-la chercher… elle se manifestera en son heure par touches intuitives successives qui te traverseront…

 

 

On entend dire parfois : « je me suis fait tout seul » sous-entendant qu’on ne doit rien à personne de sa réussite. Quel aveuglement ! Il serait sans doute plus juste de dire : c’est la vie qui nous fait… malgré nos résistances et parfois notre aide… puis, au stade suivant : « c’est la vie qui nous fait… et je tente de l’y aider. Puis encore peut-être : « je suis la vie qui fait… et défait… »

 

 

Un cœur mouvementé et indécis. Un penchant pour le sombre et le tragique. Et dire qu’il cherche la joie… conditions nécessaires ou compensation ?

 

 

L’écriture ne me procure aucune satisfaction narcissique. Ni argent, ni honneur, ni gratification, ni reconnaissance. Ni même approbation. D’ailleurs, je conserve désormais mes notes dans mes tiroirs sans même les montrer aux quelques yeux que je sollicitais autrefois. Et pourtant… je n’en continue pas moins de coucher quelques phrases (ma petite prose libre) sur papier, d’écrire chaque nuit quelques idées sur mes carnets ou de corriger les textes en cours d’écriture. Et j’ignore toujours la cause de cet acharnement… la vie, certes, semble m’avoir trouvé cet emploi… mais dans quel dessein… ? Ça, mystère…

 

 

La vie se manifeste de mille façons. Ou plus exactement de diverses façons : flottement des frontières entre la vie ressentie à l’intérieur de soi (états d’esprit, émotions, sensations physiques et sensorielles…) et la vie qui se manifeste à l’extérieur dans la situation - renouvelée à chaque instant - dans laquelle nous sommes insérés… et différente à chaque instant…, mais aussi le souffle, le sentiment de chaleur intérieure (la Kundalini), une sorte de frisson ou de tressaillement (sensation qu’une onde me parcourt l’échine), l’élan vital indépendant de notre volonté propre et qui échappe à tout contrôle (se tenir debout, marcher, se gratter le dos, le fonctionnement physiologique…), la voix dans les moments où notre attention à cette présence de la vie à travers les formes précédemment énoncées et ses manifestations est amoindrie par la fatigue, le doute, un excès émotionnel, nos automatismes, l’absorption dans une activité ou une pratique… le sentiment que la vie est là partout présente dans chaque situation qui se présente à nous, dans chaque geste que nous faisons, dans chaque objet que nous saisissons, que nous touchons, que nous voyons, dont nous avons conscience, dans chaque parole entendue, dans une serpillère à essorer, une cuiller à tourner dans une tasse de thé ou de café, un bruit au loin… bref, comme si la vie se manifestait à la fois dans les situations extérieures que nous percevons à travers nos 6 sens (conscience comprise) et notre état intérieur (de vigilance, d’aisance, nos émotions, nos pensées, nos rêveries). Rien n’est donc à rejeter puisque tout ce qui se manifeste est la vie… et que notre besoin d’être sans cesse à ses côtés, ou en elle, ou avec elle, ou auprès d’elle, ou en face d’elle ne cesse, apparemment de croître… et notre capacité d’être attentif à sa présence aussi peut-être… donc jamais isolés… mais toujours ou de plus en plus avec elle, et même peut-être de plus en plus de confusion entre elle et le « je »… enfin pour l’instant, je l’ignore… et aussi, je crois, de plus en plus de saveur ressentie dans toutes choses, toutes activités, tous objets, tous êtres, tous évènements, tous lieux, toutes émotions, tous climats, tous gestes (même dans les environnements narcissiquement déplaisants ou blessants… même dans les énervements, les emportements, les colères, les tendances sociétales qui nous semblent personnellement égotiques, idiotes, cruelles, méchantes ou morbides)… tout est donc accepté et parfait tel que les situations nous les présentent puisque que c’est la vie-même et que nous sommes la vie… et que chaque manifestation, chaque forme, chaque être, chaque chose, chaque élément, chaque émotion, chaque sentiment, chaque comportement, chaque parole, chaque activité est aussi la vie - la vie-même… et il existe par ailleurs une confiance accrue en la vie car on sait - on sent - que cette situation est une manifestation de la vie qui permet au « je » de mûrir et d’expérimenter une union avec la vie, et peut-être plus tard une fusion avant d’atteindre (sans doute) une parfaite unité… Un… seulement Un… mon Dieu que tout cela a l’air confus et alambiqué… presque inextricable… inexplicable… il est d’ailleurs sans doute prématuré de tenter de décrire cette expérience… je m’y évertue tant bien que mal, porté par un élan… l’élan de la vie, non ? Mais pour qui ? Ça… je l’ignore… pour la vie, bien sûr, mais pour quelles manifestations d’elle-même ? Moi ? Les autres ? Ceux qui pourraient lire ces pages ? Pour moi seul afin que je puisse m’appuyer sur ces notes pour l’incarner (incarner la vie) dans une activité particulière…, l’incarner dans toutes les situations qu’elle me (qu’elle nous - puisque nous sommes, elle et moi, un) donnera à vivre et dans lesquelles je m’insérerais comme l’une de ses manifestations un peu plus sage… un peu plus proche de la vérité, un peu plus proche d’elle-même…

 

 

Je m’aperçois que dans les instants de doute (doutes personnels sur ce que je crois expérimenter au cours de cette étrange période), sa voix (la voix de la vie) se manifeste également… à d’autres moments,  j’ai le sentiment que lors de nos dialogues, nos deux voix s’inversent, je crois l’entendre et c’est seulement le « moi » qui parle… et d’autres fois, c’est l’inverse qui se produit… comme tout cela est étrange… dans ces instants de doute, le « moi » aimerait aussi avoir davantage de certitude sur cette expérience, sur la véracité de cette expérience… il aimerait consulter un être plus avancé pour se le voir confirmer… je sais également que cette absence de confirmation m’incite à m’abandonner davantage à la vie et à cette expérience, à élargir et à accorder mon entière confiance à la vie… je sais aussi que mille chemins existent - sans doute autant de chemins qu’il existe d’êtres dans tous les univers - pour que la vie « atteigne » ceux qu’elle sent plus ou moins mûrs pour vivre cette expérience. Cette dernière assertion est sans doute fallacieuse dans la mesure où la vie ne cesse à travers les milliards de milliards de milliards de situations qu’elle crée une extraordinairement longue succession d’occasions à chacun et à tous de progresser sur le chemin de la vérité (c’est à dire sur le chemin de notre véritable identité)… aussi peu avancés soient-ils ou semblent-ils être…

 

 

A celui qui se demande (encore) comment être utile – le plus utile – à la vie ou à celui qui aimerait savoir pourquoi tout est parfait en ce monde, il pourrait lui être répondu que l’endroit où la vie le place, le geste que la vie lui enjoint d’exécuter, la parole qu’elle lui ordonne de prononcer (ou de proférer), ses silences, ses faits, ses gestes, ses pensées, ses émotions, ses sentiments, ses actes, tout ce que nous faisons, disons, pensons, rêvons est le plus utile à la vie, à soi et aux autres malgré les apparences, les évènements produits, les conséquences ou les faits engendrés qui nous semblent parfois cruels, idiots, blessants, inéquitables ou injustes (l’injustice, d’ailleurs quel terme erroné ! L’injustice, sans doute, n’existe pas… elle ne semble être qu’à des yeux et des esprits ignorants… et il n’y aucune condescendance dans ce qualificatif… qui suis-je et que sais-je moi-même… à peu près rien… je n’irais donc pas jeter la pierre aux ignorants que nous sommes tous… et que la vie même est sans doute, ne sachant sans doute ni où elle va, ni d’ailleurs peut-être ce qu’elle veut…). Bref, ce qui est est le plus utile… même nos résistances, notre ignorance, notre négligence, notre bêtise… notre incompréhension… et bien sûr, la souffrance, les échecs, les déceptions, les désillusions, les désenchantements qui ne sont, en réalité, que des blessures narcissiques… et ces blessures narcissiques ont un rôle prépondérant pour impulser un cheminement dans la connaissance de soi (un extraordinaire moteur)… et la connaissance progressive de soi conduit chacun, je crois, à la compréhension, à la reconnaissance et à l’incarnation consciente de notre véritable identité… il n’y a donc rien à changer, ni à transformer… et ceux qui prétendent le contraire ne poursuivent sans doute que leurs propres chimères… (l’épouvantable et pourtant réelle hégémonie du normatif… le fameux ah ! ce qui doit être…) qui, si elles existent, ont aussi, bien évidemment, leur place et leur rôle, dans ce grand, merveilleux et surprenant bordel parfait qu’est la vie… aussi… aucun souci à éprouver quant à l’avenir, à l’évolution du monde, à ceci et à cela… sans compter que seul, l’esprit narcissique des êtres éprouve ces mille tourments… notons, il est vrai, que ces éprouvations  (du moins certaines d’entre-elles) lorsqu’elles sont expérimentées dans l’ignorance de notre identité véritable peuvent se montrer épouvantablement atroces… mais elles ont, sans doute, évidemment leur fonction dans le mûrissement des êtres et leur progression vers la compréhension de leur identité… 

 

 

Cette expérience paraît folle. Et il est vrai qu’il te semble parfois flirter avec la folie… en particulier lorsque ces évidences qui t’apparaissent avec clarté s’embrument et deviennent si confuses qu’il te semble les avoir rêvées… tu ne sais d’ailleurs à qui parler de cette expérience tant elle te semble indicible… et qui pourrait l’entendre et éventuellement te rassurer, voire t’aiguiller sinon un être qui l’aurait lui-même vécue (à sa façon)… et où et comment le trouver… ? La vie demeure apparemment ta plus précieuse alliée… et ta plus sûre compagne pour te conseiller et te guider vers elle. Comme vers ceux qui pourraient y contribuer… les autres qui, eux aussi, sont la vie bien sûr… tu tentes de ne pas l’oublier… encore une fois, comme l’illustrent certains de tes propos -ces pensées intuitives - malgré le processus apparent d’incarnation (en tout cas, l’expérience actuelle t’apparaît comme telle), qui semblent parfois rester pure intellectualisation…

 

 

En dépit de ces intuitions, tu éprouves encore - avec plus ou moins d’intensité et par périodes - des craintes et des doutes à l’égard de la totale incertitude concernant ton avenir : le célibat comme contexte plutôt favorable à l’union avec la vie versus le compagnonnage avec une femme… et si oui, laquelle ? Le couple semble si propice à l’immobilisme, à la paresse, à la mésentente, à la compromission… d’autant plus que tes exigences en matière de rencontre ne sont pas minces… et que la chance de rencontrer une compagne dans une quête personnelle relativement similaire (esprit d’apprenti plutôt que de disciple en matière de démarche et de processus spirituels, une touche-à-tout artistique et créative, une sensibilité à l’ensemble des êtres (y compris les animaux évidemment), une dimension « pousse-mégot » sans chichi en matière de matérialité (habitat, équipement ménager…) sans pour autant s’adonner à une négligence totale en la matière, une sensibilité communiste-individualiste auto-administrée, prête à expérimenter mais non totalement foutraque… ne se rencontre pas à chaque coin de rue… quant à ton activité existentielle, poursuivre tes activités d’accompagnement officieux et l’écriture en y ajoutant la création d’un atelier de connaissance personnelle et la préparation d’un spectacle philosophico-artistique versus autre chose… mais quoi… ? Simple doute, questionnement et remise en cause amoureux et professionnel révélateur d’une belle et commune crise de la quarantaine ? Davantage… ? Mais quoi… ? Passage de l’état ordinaire à un pré-mysticisme… ? Processus de pré-normalisation (devenir comme tout le monde)… ? Processus de pré-renarcissisation… ?

 

 

A ce propos, tu as toujours éprouvé (et aujourd’hui encore) une différence avec les autres hommes… ta démarche, ta quête et la relation que tu entretenais avec S. te semblaient et te semblent bien différentes de ce que tu as toujours observé et observes encore chez les êtres autour de toi… quels que soient les milieux et les univers…

 

 

On ne s’abandonne pas au non-contrôle sans confiance. On n’accorde pas sa confiance sans comprendre. On ne comprend pas sans se mettre à chercher. On ne se met à chercher que si l’on souffre… et la boucle est bouclée… la vie intervient à tous les niveaux. Et se place en particulier comme entité prépondérante aux deux extrémités de la chaîne : à la fin, s’abandonner à la vie consiste évidemment à accepter le non contrôle personnel et au début, la vie ne cesse de blesser notre identité narcissique… entre les deux un long et difficile parcours…

 

 

Le « je » et la vie (« soi » et la vie), voilà un étrange duo unitaire, démultiplié évidemment par autant d’êtres qu’il existe en ce monde (et ailleurs s’il en est…), mais qui dans cette dimension unitaire et encore duelle permet à ses deux composantes d’interagir d’une étrange façon que je ne parviens encore à saisir. Comme si chacune (des composantes) avait besoin de l’autre pour assurer sa propre survie et celle de l’ensemble, i.e de l’étrange duo précédemment cité… Ainsi, à titre d’exemple, la conduite automobile dans un état de fatigue avancé - qui est souvent mon cas en rentrant le matin. Dans cette situation, il s’agit de faire confiance à la vie et en même temps assurer un état de vigilance personnelle minimale pour conduire sans encombre et éviter un accident. Mon propos ici n’est évidemment pas de dire qu’un accident est un évènement à éviter (ou à éviter absolument). Au-delà des inconvénients, avaries, blessures ou meurtrissures narcissiques qu’il peut engendrer, un accident, s’il advient, a une place comme évènement (et comme situation) chez tous ceux qui s’y trouvent impliqués directement (les protagonistes) et indirectement (témoins, entourage, familles…)… un accident survient lorsque de multiples conditions sont réunies. Et si l’accident advient, son rôle est, sans doute, de transformer une ou le plus souvent des situations qui immobilisaient certains protagonistes directs et indirects et impulser quelques changements… bref, voilà en la matière une bien maigre intuition, mais je ne saurais en dire davantage…

 

 

A qui confier cette expérience ? Sinon à mes pages. Et à la vie…

 

 

En dépit de quelques avancées, tu ressens avec force le long chemin qu’il te reste à parcourir pour que cette expérience te permette d’incarner totalement et pleinement la vie… il te semble que tu es encore à des années-lumière de cette incarnation… encore pétri de doutes, de peurs et d’inconfort dans l’incertitude… sans compter ton incompréhension d’une infinité de phénomènes et de l’ensemble des stades du chemin… bref, très loin encore d’être arrivé (à destination)… comme le prouve, entre autres, cet insatiable besoin de comprendre…

 

 

Devenir un être éveillé. Voilà l’une de tes plus solides aspirations… pauvre de toi… si médiocre… un fantasme narcissique supplémentaire…

 

 

Voilà bien ma veine… et ma peine… après une brève phase d’euphorie, voilà que ma nuit entière fut secouée de terreurs, d’angoisses, de tristesse et de larmes… comme si ma perception habituelle ordinaire n’était pas en reste… comme si elle se débattait… comme si elle ne voulait pas se soumettre… la vie ressentie avait presque disparue… je ne ressentais presque plus la vie (ni sa voix ni ses (mes) frémissements)… si enfoncé (que j’étais) dans mon chagrin et mon déchirement… d’ailleurs, à l’heure où j’écris ces lignes (l’aube ne va plus tarder), j’ai le sentiment d’être redevenu un être à la perception commune, i.e séparé, isolé, étroit… et cette instabilité me glace les sangs… et si je replongeais… je crois que je ne le supporterais pas… se sentir si petit, si… mon Dieu… la crainte m’assaille…

 

 

Ressens parfois un immense besoin de tendresse… sentir des bras, la chaleur d’un corps contre le mien… terrible manque affectif… si prégnant (quasi obsessionnel)…

 

 

Hier, quatrième dessous. Aujourd’hui, troisième dessus… et demain où sera le curseur… ? Hé, y a quelqu’un dans l’ascenseur ? Ben, y a toi, pauv’ groom !

 

 

Des mots de minuit. Seule émission télévisuelle dite culturelle regardable. Des invités de l’art scénique (théâtre, performance, art numérique). Tous cherchent une certaine forme d’interaction avec le public, tentent timidement et maladroitement de l’insérer dans le spectacle. Souvent de façon superficielle, voire divertissante et futile (en le caressant le plus souvent dans le sens du poil ou en lui proposant de l’esbroufe sans risque ni implication). Quand tu songes à ton idée-projet de théâtre situationnel participatif où tu aimerais que le public, que chacune de ses composantes fasse partie intégrante des situations, éprouve, réfléchisse, s’implique corps et âme, avec le cœur, s’investisse, expérimente, imagine, rit, pleure, se voit, s’étonne de lui-même, des autres, des situations, des séquences proposées etc etc etc de telle sorte qu’il en ressorte désorienté, ébaubi, interdit, induisant et impulsant chez lui une quête de sa vraie identité, une curiosité pour ce qu’il est parce qu’il aura éprouvé et été traversé au cours de la soirée par mille choses qui l’auront intrigué, mis mal à l’aise, interrogé… sur lui-même, les autres, son rapport au monde, celui des autres, ses essentialités, la richesse de la vie, la joie du partage, sa véritable identité… ses mécanismes de défenses, ses territoires troubles et ceux des autres etc etc etc

 

 

Après une coquille entrevue dans un magazine, tu proposes un néologisme : invicible : qui ne peut se vivre car à la fois invisible et invincible, une expérience invicible, n’est-ce pas ce que tu as le sentiment d’expérimenter actuellement ? A l’image de la vie, bien sûr, force invisible et invincible, inaccessible ou en tout cas sans doute ressentie comme telle par la grande majorité des êtres qui ont le sentiment que la vraie vie peut-être leur échappe ou se résignent - malgré eux évidemment - à vivre une existence bornée et principalement circonscrite à eux-mêmes et au mieux à leurs proches avec, il est vrai, quelques involontaires ou inconscientes incursions dans la sensation fugace de vivre la vraie « la vraie vie » à travers certaines activités ou pratiques… mais qui ne leur donnent pas encore accès à une compréhension de leur identité et de l’énigmatique puissance de l’énergie du vivant…

 

 

Au cœur de cette période délicate et ambivalente (séparation, manque affectif, sorte d’actualisation spirituelle et intérieure, forme d’incarnation d’un savoir avec dans son expression paroxystique une éprouvation de fusion avec la vie et une forme de dissolution de l’identité narcissique personnelle, sorte d’éparpillement et de dilution de l’entité personnelle habituellement perçue), peu d’écriture. Des heures entières à savourer l’être avec une concomitance de profonde tristesse presque jubilatoire. Des poussées d’énergie qui transcendent de très loin la jouissance sexuelle, des ondes qui irradient chaque parcelle du corps, le sentiment de flottement identitaire avec une dissolution des frontières qui délimitent habituellement l’espace intérieur et l’espace extérieur. Des crises de pleurs ponctuées de rires bruyants et presque incongrus. D’étranges dialogues intérieurs ou à haute voix à 2 ou plusieurs voix, de curieux têtes-à-têtes avec la Vie, comme entité à la fois partenaire et entité du soi dont on serait une manifestation (ou plus exactement le sentiment que l’on a rencontré la Vie universelle qui vous est singulière, spécialement attachée pour vous servir à mieux La servir, à être plus présent à elle afin qu’elle œuvre à travers nous - modestes canaux - à sa puissance maximale. Le sentiment que la vie qui se manifeste partout alentour et partout en soi, dans chaque situation, dans chaque geste, dans chaque pensée, dans chaque émotion et sentiment, dans chaque rencontre, dans chaque évènement. Qu’elle est là présente à chaque instant et qu’il suffit d’être suffisamment vide de soi-même (de sa volonté purement narcissique) pour devenir sensible à sa présence et à ses multiples manifestations à chaque instant. La confiance quasi absolue qu’on lui porte et les doutes à son égard et à l’égard de cet ensemble d’étranges expérimentations parfois qui s’immiscent, la crainte de la folie… le sentiment d’atteindre (de se laisser traverser par) une certaine forme de vérité… tant d’ambivalence, de confusion, de clairvoyance, de sentiments mêlés qui se chevauchent…    

 

 

L’écriture n’advient que pour tenter de fixer a posteriori cette expérience. Au cœur de l’éprouvation, nul besoin de mots. Juste être. Etre s’auto-suffit. D’ailleurs les mots ne sauraient restituer cette expérience… et quand bien même seraient-ils en mesure de la retranscrire avec fidélité, j’en suis incapable tant ma confusion est grande. Sans compter un manque de recul évident.

 

 

Le sentiment de s’abandonner à une force au-delà de soi… avec une confiance quasi aveugle en la direction où elle vous pousse… malgré une totale incertitude. Et de façon simultanée, le sentiment d’un effacement de son identité narcissique… juste le mouvement de la Vie et les situations – les unes après les autres… juste cette présence au réel qui devient si forte… qu’elle devient tous les éléments de la situation sans acteur, sans sujet, sans sentiment personnel ni objet… que le mouvement-même de la vie. Présence non personnelle bien sûr. De l’attention sans effort, sans concentration, sans volonté… juste une présence qui se confond avec le mouvement et les situations…  

 

 

L’art difficile d’apprendre. Et d’incarner un au-delà de soi

 

 

La relecture des pages de tes carnets nocturnes s’avère parfois encourageante. Non qu’elles te semblent dignes d’intérêt. Mais elles encouragent la poursuite de tes recherches…

 

 

Après relecture de quelques passages, tu notes avec surprise que certains questionnements semblent avoir trouvé quelques réponses (transitoires sûrement). Ainsi, tu sembles avoir fait quelques pas sur certaines thématiques telles que les échanges entres les entités intérieures et extérieures, la frontière entre l’intérieur et l’extérieur, la justesse de l’agir, la solitude et le lien, la survenance des évènements. Comme si ton cheminement se réalisait par paliers. De pensées intuitives en pensées intuitives. D’expériences en éprouvations, ta compréhension, progresse…

 

 

Le joug de l’Homme ne révèle son mystère que dans ses tréfonds… en retirant voile après voile, on progresse.

 

 

De guerre lasse, il faut s’obstiner. Et d’obstination en obstination, creuser l’instant où pourra naître l’abandon… seule véritable libération à soi-même pour qu’advienne cette douce puissance au-delà de nous-mêmes

 

 

Notes sur l’égoïsme et quelques autres caractéristiques humaines (et plus généralement des êtres vivants : goût pour le divertissement, le jeu, le besoin d’expansion et de découverte. Les hommes sont à l’image de la vie (d’aucuns diraient à l’image de Dieu). Nul égoïsme en la matière. Les hommes qui ne sont que la vie-même (l’une de ses multiples manifestations) agissent et se comportent comme la vie, celle qu’ils incarnent et celle qui les a enfantés en devinant cette dimension sans doute que très vaguement (très intuitivement en tout cas). Comme si la vie dans sa fabuleuse intelligence avait doté chaque être de ses propres caractéristiques sans lui en donner véritablement conscience (ou alors une conscience très  intuitive à moins bien sûr que la vie n’en est, elle non plus, nullement conscience et qu’elle soit, elle-même, l’une des multiples manifestations d’une force qui lui est supérieure comme l’énergie qui peut se manifester de multiples façons) afin d’assurer sa préservation et son accroissement (propension à assurer sa propre survie, se percevoir comme une entité indépendante, le désir de jouir, l’ambivalence, le goût pour se développer, s’accroître et s’étendre à travers son besoin de puissance, le goût pour la curiosité et la découverte, la propension au dépassement, l’enchevêtrement des opposés : se libérer et s’entraver, jouir et se lasser, le grave et le frivole, les habitudes et le besoin de changement…). Il conviendrait d’y réfléchir davantage. Et de développer. Evidemment.

 

 

Beaucoup d’Hommes appréhendent la vie comme une lutte, comme un combat contre la vie-même, contre le monde et contre eux-mêmes (à leur insu le plus souvent). N’est-ce pas là non plus une caractéristique de la vie-même qui se bat et se débat et laisse ses multiples manifestations agir de la sorte afin d’assurer sa survie ?

 

 

Après une nouvelle crise de pleurs, tu ressens de nouveau pour la première fois depuis quelques semaines un fort sentiment de séparation et une incapacité à ressentir la vie. Bref, tu as le sentiment d’avoir échoué à ton examen d’union avec la vie. Recalé. Encore trop immature. Bon pour un nouveau cycle d’étude (la preuve, tu reprends tes ratiocinations scripturales…). De nouveau, tu éprouves le besoin de l’autre (vivre en couple) comme union symbolique avec la vie. Avec quelques notions clés qui semblent pour certaines s’estomper et pour d’autres reprendre leur funeste place : le sentiment d’isolement, de ne plus être habité par la vie, de ne plus la percevoir alentour (ou très insuffisamment), la rigidité des frontières entre l’extérieur et l’intérieur, ne pas être sensible à la présence de la vie alentour, le retour de la notion du temps linéaire au lieu de la perception temporelle situationnelle instant après instant, l’insipidité au lieu de la saveur, la tristesse sans la jubilation, la diminution des frissonnements, la baisse de la fréquence et de l’intensité des poussées d’énergie, l’avidité dans l’achèvement des tâches au lieu de goûter le moindre mouvement, le moindre souffle, le retour à une certaine forme de crainte et d’angoisse au lieu de la confiance. Bref, il semblerait que le cycle des transformations s’achève. Et tu attends déjà avec impatience (et en rongeant ton frein) la prochaine session. En espérant quand même (et en plus j’espère… le comble !) que ces cours intensifs d’incarnation portent leur fruits… (et en plus d’espérer, j’escompte des bénéfices, décidément, je n’ai rien compris aux leçons…)…

 

 

Tu prends conscience pour la première fois de la justesse du terme « coïncidence » : lorsque une situation (par définition transitoire) réunit et permet à deux formes (2 consciences, 2 êtres, 2 objets) de coïncider, de s’imbriquer et d’avoir l’une sur l’autre une incidence réciproque. L’incidence achevée signe, semble-t-il, la fin de la situation. Et la séparation des formes impliquées. Et il en est, au cours d’une existence, de frappantes, de décisives, de troublantes. Et d’autres évidemment plus anodines.

 

 

Toi qui pensais être un voyageur au long cours, tu prends conscience que tu es sans doute plus à ton aise dans les rencontres brèves et intenses. Il semblerait que sous cette forme, tu donnes aux autres – et en particulier à chacun – ton entière mesure. Dans les relations interindividuelles ou en comité restreint.

 

 

Tu n’es pas l’homme des foules. Ni l’homme des succès. Mais l’homme de chacun. De la vulnérabilité et des défaites ordinaires.

 

 

Dans les rencontres, seuls t’intéressent l’essentiel, l’intense et la déstabilisation. Dans un souci d’évolution. Au pire d’impulsion ou de suggestion. Guère étonnant que la foule ne t’entoure, elle, toujours en quête de longues distractions réconfortantes ou lénifiantes. En définitive, malgré les œillades - les incessantes invitations de la vie - et ses plus ou moins pressantes admonestations à la laisser s’infiltrer en chaque situation - peu d’êtres sont enclins ou aspirent à se transformer de façon volontaire… à se laisser secouer par l’intense essentialité. En toute honnêteté, lorsque les pressions de la vie se font trop insistantes en particulier dans les périodes de fragilité (nombreuses chez toi), comme les autres, tu cherches le réconfort… néanmoins, tu sais – tu sens – que toute situation offerte – aussi irritante, perturbante, déstabilisante ou blessante soit-elle advient pour ton cheminement… ta progression, ton mûrissement afin de savourer davantage, de jouer davantage, d’entrer plus pleinement dans le mouvement de la vie (de la séquence situationnelle présente), d’éroder tes résistances, tes peurs et tes attentes narcissiques et de diluer ta conscience égotique dans les différents éléments de la situation en cours… 

 

 

Il semblerait que l’éprouvation de la vie vivante en soi (ressenti du souffle, frémissements, montée d’énergie) appartienne davantage à l’être à l’état contemplatif, autrement dit lorsque la situation « extérieure » n’exige aucune action particulière sinon de la percevoir sans agir… et l’insertion dans le mouvement de la séquence situationnelle (dissolution de l’identité individuelle) davantage à l’être actif, à l’être agissant (même si cette dichotomie n’apparaît pas spécialement judicieuse car évidemment par définition elle sépare) bien que l’on puisse aussi avoir conscience du vivant en soi dans l’agir…

 

 

La relation à la vie serait-elle notre vie secrète, notre lien invisible avec l’Absolu qu’il conviendrait de vivre sans témoin, dans la solitude la plus grande et le plus discrètement possible… ? Et la relation au monde (aux manifestations de la vie) à travers les situations qui s’offrent à nous, notre lien au relatif ? La première sphère (nos têtes à têtes avec la vie ou avec nous-mêmes) nous permettrait de développer une compréhension plus fine et plus exacte de notre identité véritable et nous permettrait dans la seconde sphère d’être davantage spontané et authentique (de réduire substantiellement notre dimension narcissique, notre identité fixe et la linéarité du temps) pour toucher en l’autre sa dimension absolue (dont il a ou non conscience) ?

 

 

Comme si les choses perdaient leur consistance. Et leur importance. Comme si rien n’était véritablement grave et important. Comme si les objets, les actes et les paroles perdaient (un peu) de leur pesanteur, de leur dimension matérielle… comme si une sorte de désolidification générale (êtres, objets, formes, idées, sentiments, émotions, évènements…) advenait…

 

 

Ces derniers temps, moins d’écriture. Beaucoup moins. Quelques poèmes. Une moins prégnante nécessité de noter mes pensées et intuitions (moins nombreuses d’ailleurs). Un sentiment quasi urgent d’œuvrer à l’élaboration de ma juste « place » dans la collectivité humaine (quelques projets d’activités à la lisière de l’art, de la thérapie et de la spiritualité mêlant mon besoin d’espace de solitude et mes capacités, ma quête et mes « exigences ». Et un effarant besoin d’exercices corporels (un étrange mélange de yoga, de tai-chi et de bô réalisé de l’intérieur (par un ressenti et l’enchaînement libre et naturel de positions et de postures confortables réalisées dans un « esprit katsugen ») et beaucoup de place accordée à un espace d’être (vague méditation assis ou couché mâtinée de détente et de relaxation corporelle).

 

 

Dans mes espaces nocturnes comme dans mon aire diurne, la dimension réflexive, la programmation d’activités et l’anticipation de l’avenir laisse progressivement place à davantage d’improvisation et au ressenti de l’instant. Comme si le temps linéaire avait moins d’importance… et laissait place à une confiance plus grande à l’égard de la vie en soi (en moi), mieux à même que ma volonté personnelle, mes exigences et obsessions narcissiques d’orienter mes journées et ma vie, de me situer plus justement dans le monde.

 

 

Quelques aspirations actuelles : la création d’un concept (et d’un « spectacle) de théâtre situationnel participatif, la création d’ateliers de connaissance de soi

 

 

Je m’aperçois sans surprise qu’il me plairait de toute évidence de m’inscrire et de m’engager dans des activités peu lucratives, ouvertes à tous et destinées plus particulièrement aux êtres en recherche (en quête), à la lisière de maintes disciplines (art, thérapie et spiritualité) qui ne fassent appel à aucune connaissance particulière (hormis mes vagues et maigres prédispositions naturelles et aux éventuels « fruits » de ma propre quête), qui refusent d’une façon évidente les rapports asymétriques entre un professionnel et un client, patient ou spectateur mais qui s’inscrivent à l’inverse dans une relation d’égalité et d’intégration où chacun puisse s’imbriquer à la position de l’autre naturellement. A ce titre, l’esprit du katsugen me semble particulièrement parlant : sans but, sans technique, sans connaissance. Activités, en outre, qui soient étroitement liées à la vie (la mienne et celle des gens), à l’essentialité, dans la continuité de ma propre quête évolutive…

 

 

Ni règles ni questions en ce lieu. En cet état. Mais une présence à l’instant. Et le jaillissement spontané et intuitif du mot, du geste et du pas dans la situation. Sans critère de justesse ou de maladresse. Ce qui advient est la réponse appropriée. La justesse et la maladresse, les répercussions jugées positives ou négatives du mot, du geste ou du pas conviennent à l’ensemble des protagonistes directs et indirects de la situation et prennent sens pour chaque acteur impliqué dans la situation. Comme élément dans le mûrissement de chacun. Le passage de l’énergie. Et l’évolution de toutes les formes du cosmos.

 

 

Les hommes comprendront-ils un jour leur folie ?

Ou est-ce moi qui suis fou ?

Moi qui les comprends et leur pardonne (parfois)

Et tente toujours de vivre parmi eux

Dois-je les laisser à leur folie, les abandonner et m’éloigner

Pour aller seul dans mes contrées dépeuplées ?

Que m’importe en ce monde

Sinon ne blesser quiconque

Et encourager les pas de chacun vers ce qu’il porte en lui

A mon égard, à mon endroit,

Nul projet, nul désir circonscrit

Sinon laisser advenir ce qui advient

Et œuvrer avec courage et détermination

A mon face à face avec la vie.

Achever mes noces secrètes avec l’Absolu

Et répondre aux mille situations de l’univers relatif où l’Absolu m’engage.

 

 

Il y avait dans son cœur un fond – un degré puissant – de sincérité, d’authenticité et d’innocence qui surprenait parfois ses interlocuteurs et que le monde, malgré lui, tentait parfois, d’abîmer, d’entacher et de pervertir.

 

 

Opiniâtre, sensible, penseur intuitif, impatient, avide d’évolution et d’aboutissement, épris d’Absolu, exigent parfois jusqu’à l’intransigeance, refusant (le plus souvent) toute réelle compromission avec le monde relatif.

 

 

La solitude à 6, à 5, à 4… à 2 où les hommes se distraient, se consolent et s’ensommeillent. Et la solitude, seul face à la vie, si terrifiante, si riche, si dense. Si vive à nous éveiller. A éveiller en nous sa dimension essentielle… 

 

 

Ne pas retarder son face-à-face avec la vie. Jamais. Dans la mesure du possible (de son possible). Encore que… toute fuite de ce tête-à-tête porte en lui l’autorisation inconditionnelle de la vie… la vie est là, présente dans chaque situation qu’elle (nous) offre. Aussi dramatique ou merveilleuse qu’elle nous apparait.

 

 

Tu vivras tes plus décisives rencontres dans la solitude. Sans partenaire ni témoin.

 

 

Toutes les situations et tous les comportements qu’elle induit (y compris les nôtres évidemment) doivent être acceptés car « autorisés » voire provoqués par la Vie-même. Agir, ne pas réagir, comprendre, ne pas comprendre, etc etc etc… tout est bon comme il advient. Ce qui ne signifie aucunement qu’il n’y ait d’évolution à opérer en matière d’Absolu ou dans la dimension absolue de l’existence, en particulier dans notre compréhension (relative) de notre véritable identité (la dimension absolue de notre identité) et l’aiguisement naturel de notre sensibilité (amour bienveillant qui n’implique nullement parfois d’agir avec rugosité et apparente rudesse lorsque la situation « l’exige»).

 

 

Note sur la dichotomie dimension absolue et dimension relative de la vie (humaine) : toute réductrice et simplificatrice qu’elle semble puisqu’elle évince évidemment leur étroit emmêlement, notre relation avec l’Absolu semble se vivre de façon solitaire (et sans témoin), nous faire acquérir une confiance totale (mais non idiote et dépourvue d’intelligence) en la Vie, nous permettre d’aiguiser notre compréhension et notre sensibilité afin de pouvoir accueillir toutes les situations de la vie relative (et conventionnelle), de s’y inscrire et s’y engager avec fluidité et justesse, de les savourer (en dépit des inévitables blessures et souffrances narcissiques qu’elles peuvent engendrer), de créer ce qui a besoin de l’être, de répondre aux exigences de chaque situation et d’aimer (aider et subvenir de façon intelligente et appropriée – et au besoin de façon rude et tranchante – toutes formes existantes, matières inerte et êtres vivants.

 

 

5 « agir » essentiels induits par « l’être» et la relation à la dimension absolue de l’Homme, à l’instar de la Vie-même : savourer (goûter), jouer (au sens évidemment de non occupationnel, jouer non comme une échappatoire au réel mais au contraire jouer avec lui et les phénomènes) créer (inventer et répondre avec spontanéité et authenticité aux exigences de la situation), explorer (découvrir), aimer (aider, accompagner et encourager avec intelligence).

 

 

2 aspects primordiaux à développer naturellement, i.e sans volonté personnelle excessive : l’intelligence (l’intelligence fondamentale de la vie) et la sensibilité qui mène à la clairvoyance et à l’amour spontanés et sans limite. 

 

 

La solitude est la seule posture qui te convienne. Elle t’invite aux rencontres et aux amitiés les plus improbables. Lorsque l’on marche à 2, il arrive toujours que chacun pose sur les yeux de l’autre un masque implacable qui entrave et limite son regard ou le rende aveugle. Et pose sur ses pas des barbelés dont le franchissement le blesse.

 

 

Les hommes sont appelés vers le même mystère qui se dessine à chacun de leurs pas. Certains devinent sa silhouette insaisissable. D’autres ne perçoivent que ses reflets de plomb qui brillent dans leurs ténèbres.

 

 

Il semblerait qu’il y est à la fois une symétrie, une complémentarité et un dédoublement du même regard. Ainsi, d’un certain point de vue, lorsque j’ai le sentiment que la vie me réconforte en la laissant bouger mon corps dans une certaine position ou en réalisant un certain mouvement (le ki en moi) en me laissant parcourir par une onde ou un courant pour m’apaiser, me réconforter ou m’assurer de sa présence, j’opte pour le regard ou la partie du regard de celui qui se laisse pénétrer ou envahir. Mais pour le même mouvement du corps, la même onde, la même sensation corporelle, je peux aussi opter pour le regard de la Vie, et dans cette optique, j’ai plutôt l’impression d’être celui ou celle qui explore, découvre le corps de celui que je traverse (alors qu’il s’agit évidemment de mon propre corps) comme si ce corps ou cet être était (il doit en être peut-être ainsi pour l’esprit et les idées qui les traversent) un canal à découvrir et à arpenter qui ne serait pas véritablement le mien. Très nouvelle et étrange perception pour moi.

 

 

L’idée des psychanalystes selon laquelle la recherche de fusion procèderait d’un désir infantile de retour à l’état fœtal est absurde. En effet, la fusion entre la mère et l’enfant (à naître) n’est pas une véritable fusion. Elle n’est qu’apparente et usurpation langagière. Quand bien même la mère porte l’enfant, l’enveloppe, accueille et fait croître son corps dans le sien, celle-ci se sent séparée de l’enfant. Elle s’en distingue de façon évidente tant psychiquement que corporellement dans la mesure où elle a éminemment conscience de ce qui la différencie et la sépare de son enfant. Quant au fœtus, nul (en tout cas pas moi) ne peut dire ce qu’il ressent ; et je ne connais d’adulte capable de telles réminiscences. La fusion de l’enfant avec la mère ne me semble qu’un pâle et édulcoré ersatz de la fusion avec la vie, (avec Dieu, l’énergie, qu’importe d’ailleurs la façon de nommer cette sorte d’entité indistincte). Alors que la fusion avec la vie, les deux (l’être et la vie) s’interpénètrent, s’inter-changent, se confondent et s’unissent. Bref, la fusion est totale tout en conservant dans le monde relatif une frontière, bref, l’être ne s’évapore pas et sa forme n’en est pas modifiée du moins pour des yeux extérieurs. En outre, cela m’incite à penser que le couple ne trouve, je crois, sa place que dans le prolongement quelque peu infantile de cet état de rapprochement (et non de fusion) d’avec la mère qu’a connu chaque enfant. A ce propos, il est évident de constater la similitude entre le couple mère/enfant et le couple homme/femme (pour les hétérosexuels), les 2 êtres finissent par se séparer du moins par se positionner à distance l’un de l’autre (plus ou moins loin, il est vrai) sans compter la fameuse solitude à 2 de tous les couples. Alors que dans le couple Vie/être, les 2 présences sont permanentes, concomitantes et inséparables. Et contrairement au couple Homme/femme, où la routine, l’ennui, l’hostilité (on répète, on se lasse) s’installe, dans l’union Vie/être, l’inverse se produit: on n’en finit pas apparemment de savourer, de découvrir (tout apparaît neuf et sous un autre jour), de créer et d’aimer. Preuve, s’il en est, de la véritable fusion.   

 

 

Bref la plupart des adultes pensent être adulte en vivant en couple et en procréant alors qu’il se pourrait bien qu’ils perpétuent leur état infantile et le répandent plus amplement encore en faisant des enfants qui à leur tour chercheront à vivre en couple et à enfanter…

 

 

Se dessinerait également une sorte d’itinéraire vers la dimension absolue. En effet, l’illusion de l’amour dans un couple (amour exclusif, possessif, sans compter les idéaux personnels projetés sur l’autre qui finissent en désillusion) mène à la séparation ou au sentiment de solitude (au sens courant d’isolement, de sentiment d’être séparé). Et qu’au sein de ce sentiment de déréliction peut croître la solitude (au sens de face à face avec la vie) qui mène vers la fusion avec la vie. A l’encontre de cette assertion, on pourrait arguer que s’il est inutile de vivre en couple voire de faire des enfants, pourquoi tant de gens s’y prêtent ? La réponse donnée serait sans équivoque : ils s’y adonnent par  immaturité psychique. Quant à « l’utilité » des enfants, les êtres peuvent être dans une dimension de fusion avec la vie, rien ne les empêcherait d’avoir des enfants sans vivre en couple. Et quand bien même s’y refuseraient-ils ? D’aucuns rétorqueraient que cela annoncerait l’extinction de l’espèce humaine. Peut-être ! Et alors ? Quand bien même, les humains disparaitraient… la vie inventerait, créerait, réinventerait de nouvelles formes ou d’autres modes d’être (sans forme peut-être) ici et/ou ailleurs (et comme il en existe sûrement déjà) et permettrait aux humains de passer massivement à un autre stade d’évolution… bref, une simple transformation collective de l’espèce vers d’autres types d’existence. Et pourquoi pas ?!! Avis au conservateur frileux et ignare qui veille en chaque homme ! Et à sa part d’explorateur (il va sans dire) !

 

 

D’où vient le fait que je préfère chercher, explorer, expérimenter, découvrir par moi-même dans tous les domaines (l’esprit, le corps, la spiritualité) au lieu de suivre et d’appliquer une ou des méthodes déjà existante(s) ? Voilà pour moi une question d’importance aujourd’hui ! J’ai en effet toujours ressenti des empêchements (de tous ordres) à mettre en pratique la moindre méthode (excès volontariste et de discipline qui me mène à l’écœurement, à la lassitude et au délaissement même du domaine que j’explore). En fait, j’ai toujours appris et apprends encore davantage aujourd’hui par moi-même comme si j’étais le premier (le premier homme) à découvrir ces terres inconnues (par moi). En premier lieu, je me dis que je suis à l’image de la vie (comme entité) qui aime explorer, découvrir et créer par elle-même en fonction des circonstances, des éléments présents et des situations. Elle expérimente, combine, découvre. Deuxième élément : c’est le refus d’une certaine autorité, le refus d’une expérience de seconde main. C’est faire confiance à la vie en soi (confortée par le katsungen) qui sait mieux que nous-mêmes et notre volonté personnelle qui nous pousse vers un idéal (forcément) illusoire et hors d’atteinte. C’est faire confiance à son ressenti et à la capacité créative en nous, ressentis intuitifs et corporels… mais c’est aussi refuser le savoir et les connaissances accumulés par mes aînés au fil des générations depuis l’aube de l’humanité (de l’humanité cherchante). Je me prive en outre des avantages rassurants, des balises et des repères qui jalonnent la progression de celui qui applique plus ou moins scrupuleusement une méthode. Je me prive également d’un apprentissage technique de base qui semble peut-être rébarbatif mais qui permet ensuite peut-être une plus prompte et aisée progression. Peut-être est-ce le signe que cette étape préalable ne mérite guère que je m’y attarde ? Peut-être est-ce révélateur de mon désir de mettre la charrue avant les bœufs, que mon besoin de progression ne peut attendre la pénible, longue et disciplinée acquisition des bases ? Mais dans certains domaines, je pressens que ces bases seraient à peu près inutiles (la connaissance universitaire en philo et en psycho par exemple pour ma progression vers l’être et la compréhension et l’incarnation de notre identité véritable), dans d’autres domaines, je sens que ce manque est peut-être un facteur limitatif dans ma progression (le solfège en guitare). En réalité, j’aime chercher, découvrir par moi-même en puisant dans plusieurs domaines à la fois que je découvre au fil des situations et de mes besoins ressentis d’avancer dans telle ou telle direction. Voilà en réalité ma façon d’avancer : chercher et découvrir par moi-même en piochant ici et là et en faisant des liens entre ces découvertes et ces apprentissages personnels pour en dégager à la fois une certaine cohérence et une vague direction (celle de mes prochains pas)… je ne suis évidemment pas à l’abri de commettre des erreurs, de connaître des stagnations dans ma progression. D’ailleurs, hormis l’écriture et la spiritualité, j’ai fini par abandonner la grande majorité des domaines que j’avais investis.

 

 

D’où vient le fait que bien des gens commettent des erreurs ou progressent extrêmement lentement en suivant malgré tout une méthode et ce quelle que soit l’activité (le yoga, le tennis, une tradition spirituelle) ? Et tous, je pense, ne parviennent qu’à un stade limité, butant devant une sorte de seuil infranchissable une fois les bases acquises que ce soit en matière de sagesse, de savoir-être, d’être, de tennis, de yoga ou de piano… L’exemple de la conduite automobile est à ce titre une parfaite illustration. Après un apprentissage de base, chacun est à même de conduire. De s’insérer dans une circulation (un mouvement, i.e une suite de situations à chaque instant renouvelées). L’important n’est pas ici d’être le plus rapide (les limites posées par le culte de la performance dans la compétition automobile entre autres) mais de s’insérer avec justesse dans le mouvement, en prenant plaisir à cette insertion… si on décide de faire une course, on comparera les performances des candidats, chacun fera de son mieux, tentant de mettre en œuvre ses compétences en matière de conduite automobile jusqu’à atteindre ses propres limites. Dépasser ses propres limites et la comparaison de ses compétences avec celles des autres candidats n’a pas grand intérêt, outre le fait que ces éléments appartiennent au domaine de la vie : jouer, se prouver, prouver aux autres, gagner… mais quand la dimension ludique et savoureuse est annihilée au profit de la seule agressivité, les participants occultent une bonne part des dimensions essentielles de l’activité à laquelle ils s’adonnent.

 

 

Le rôle du non-sens et de l’absurde est de provoquer une confusion (une confusion des sens). La confusion des sens est la porte ouverte (potentiellement ouverte) à la perte de consistance de notre identité fixe. A la possibilité de s’ouvrir à d’autres perceptions. D’accéder à des identités multiples. D’entrevoir notre véritable nature.

 

 

Certains êtres, certaines activités et situations (le plus souvent lorsqu’elles se réalisent ou adviennent hors de mes espaces de solitude, autrement dit en présence des autres) me donnent encore le sentiment qu’elles ne peuvent m’aider à développer en moi la dimension absolue. Ils me donnent le sentiment que leur présence ou leur compagnie me détourne, m’éloigne ou retarde ma progression intérieure. Cela prouve que cette dimension (la dimension absolue de l’existence) est encore insuffisamment ancrée en moi pour pouvoir vivre et accueillir toutes situations et toutes présences dans un esprit de saveur, de jeu, d’inventivité, de créativité, de sensibilité, d’intelligence et d’exploration (et même de travail intérieur*). Cela prouve également l’immense travail qu’il convient de réaliser avant de pouvoir le vivre. Et mon incapacité à accepter ces parties en moi. Les espaces de solitude sont plus propices à cet accueil. Presqu’aucune activité, aucun évènement et aucun état intérieur ne me semble indigne d’être vécu et expérimenté. Bien que parfois narcissiquement douloureux ou inconfortable, tous, dans mes espaces de solitude (diurnes et nocturnes) me semblent porteur de ce travail pour développer et stabiliser la dimension absolue dans mon être et dans mon rapport au monde et à la vie.

* pour être plus précis, il convient de distinguer au moins deux phases ou attitudes en compagnie des êtres qui semblent peu propices à nourrir le cheminement intérieur.

 

 

(suite) Quand on se sent disponible et disposé à travailler intérieurement, leur compagnie est un excellent support de travail. Quand on se sent peu disposé, cette compagnie nous rend au mieux mal à l’aise et au pire exaspéré et on fuit leur présence, on échappe à ce supplice au plus vite…

 

 

Après quelques discussions en compagnie de «chercheurs intérieurs» de démarches et de traditions diverses, je me rends compte à quel point il existe un décalage entre ce qu’ils disent et ce qu’ils sont. En outre, bien qu’un grand nombre d’entre-eux appréhende le cheminement d’une façon sensiblement identique, ils tendent à le circonscrire, à en définir les étapes et à en définir les « axes de travail » d’une façon très spécifique, personnelle et singulière, insistant davantage sur tels ou tels aspects et négligeant (parce que non perçus ou jugés comme secondaires) tels ou tels autres. Et tous semblent encore en chemin… comme si quelques étapes avaient été franchies… mais le seuil « final » jamais atteint…

 

 

La notion de « seuil » citée plus haut ne doit pas laisser croire qu’il y aurait une étape à partir de laquelle le chemin s’arrêterait. Le chemin ne cesse de se poursuivre même cette ultime étape franchie. Puisque la vie n’en finit, elle non plus, jamais de se poursuivre… avec ses cycles. Il s’agirait davantage d’une ultime étape dans le travail de désobscurcissement, i.e pour achever totalement le travail intérieur afin d’être un canal totalement désencombré pour que la vie puisse nous traverser à chaque instant sans que nous lui opposions la moindre entrave, la moindre résistance. Encore que, inutile à ce sujet de se méprendre sur ce travail et l’illusion d’un idéal à atteindre. En effet, les résistances, les réticences, les entraves appartiennent elles aussi à la vie. Nous sommes donc en droit d’en avoir également. Le seul hic (s’il y en a un… et il y en a pour la très grande majorité d’entre nous qui nous inscrivons encore très largement dans la dimension relative de l’existence et chez la plupart des hommes qui s’y inscrivent exclusivement) est la souffrance, souffrance ressentie par le moi et souffrance causée à autrui… une fois le travail intérieur complètement achevé, nulle souffrance puisque le moi n’existe plus, n’est plus perçu, on est donc à même de tout pouvoir vivre au gré des situations, là où la vie nous porte, on (et non le « moi ») peut donc savourer, jouer, explorer, inventer et aimer en tous lieux, en toutes circonstances, seul ou avec tous les êtres quels qu’ils soient… rien n’a plus véritablement d’importance… tout est absolument parfait tel que cela advient… ces éléments me semblent très en phase avec quelques caractéristiques centrales du bouddhisme : les 4 nobles vérités (vérités sur la souffrance et sa cessation), l’impermanence, le jeu des formes et des phénomènes, la nature fondamentale de l’esprit,  les cycles - kalpa - où les univers, les formes apparaissent, croissent, arrivent à maturité et disparaissent.

 

 

Toi qui n’as jamais su vivre (ni avec toi-même ni avec les autres), que la souffrance a toujours étreint et qui as toujours cherché l’essence de l’identité humaine, voilà à présent que tes recherches ont modestement avancé, tu t’aperçois que la plupart des hommes qui se foutent comme de la guigne des aspirations qui n’ont cessé d’être les tiennes vivent mieux que tu n’as toi-même vécu et sont globalement plus heureux que tu ne l’as été. Un bonheur narcissique visant à satisfaire leurs désirs (et donc conditionnel, i.e soumis à l’obtention ou l’acquisition de certains attributs, objets, statuts et au rejet de toutes difficultés, entraves, obstacles à cette recherche égocentrique). Mais peu a priori connaissent la joie, cette joie dépouillée de tous facteurs, de tous conditionnements et présente même lors de circonstances ou de situations narcissiquement douloureuses. La plupart sont ignorants (ignorent leur véritable identité) et connaissent, malgré un bonheur de surface ou pire de façade (un bonheur apparent) de multiples souffrances, désagréments, contrariétés, difficultés existentielles. Evidemment puisqu’il t’apparaît presque évident que la vie cherche à faire comprendre à chacun sa véritable identité.  

 

 

Le génie ne se convoque ni ne s’invite et s’acquiert encore moins. Il s’offre à ceux que la grâce de l’origine habite et qui savent la restituer sans l’alourdir, l’écorner ni la ternir de leur poids personnel.

 

 

L’art de se guérir est de s’abandonner. Et celui de guérir le monde de s’apprivoiser.

 

 

En cette période, 2 mots-phares. Tout se mélange et se désolidifie. Etres, corps, sentiments.

 

 

Nécessités ressenties, situations et évènements guident nos cheminements existentiel et intérieur. Accueillir ce qu’ils nous enjoignent est le seul chemin.

 

 

Notre façon d’être et nos comportements induisent en (grande ?) partie la survenance des évènements. Autrement dit des situations qui surviennent dans notre existence.

 

 

L’acharnement du violoniste sur son instrument. Son long et incessant labeur pour en tirer quelques sons. Parfois admirable certes. Une vie entière construite autour de 4 cordes et d’un archet. Voilà qui pourrait paraître risible. Et qui l’est à certains égards. Mais qui montre plus encore que la grandeur et les limites d’un homme résident moins dans son activité que ce qu’il cherche à atteindre à travers elle. Toute existence semble si dérisoire. Et tant d’hommes s’acharnent à leur tâche. Et d’autres même s’en enorgueillissent. 

 

 

Dans toutes les collectivités (humaines particulièrement), tu perçois à quel point la dimension clanique et la dimension individuelle se chevauchent, se mêlent et se heurtent parfois. A l’image de la Vie-même où coopérations, collaborations, conflits et survies individuelles participent aux grands jeux et mouvements du vivant.

 

 

Quelques transformations perceptibles en cours : l’oralité semble prendre le pas sur l’écrit, la corporalité sur la réflexion, la communauté sur l’individualité. Les dimensions humaines jusqu’alors rejetées ou négligées tendent à s’inviter avec plus de prégnance dans mon existence. Les amis d’autrefois se font plus discrets. De nouveaux visages surgissent comme d’anciennes et lointaines silhouettes jugées jusqu’alors infréquentables. 

 

 

Une autre phase semble se dessiner. L’acceptation plus grande des situations, des êtres, des évènements. La dimension inconsistante du monde, des êtres, des pensées et des sentiments. Le regard englobant (et non séparé) à la fois hébété (presque imbécile) et clairvoyant. Le détachement. L’effritement progressif des a priori et des jugements. La diminution assez substantielle des peurs. L’ouverture à des dimensions (communes et ordinaires) jusque-là négligées et négativement perçues. Une plus grande détente psychique.  

 

 

Un exemple d’enchevêtrement d’actions et répercussions et de motivations imbriquées. Je travaille actuellement sur mon projet de stage-atelier pour les groupes. Ma motivation est plutôt personnelle, je travaille pour moi-même (sur le plan individuel, trouver ma place en ce monde) en vue d’aider les autres. Il se peut cependant que j’échoue dans mon projet, bref que personne ne vienne à mes stages-ateliers. Mais je me souviens de ma grande frayeur, enfant, à parler en public, mon malaise à être confronté à un groupe. Je travaille donc individuellement et seul aujourd’hui en vue de cette activité (je prépare mes ateliers comme si je m’adressais à plusieurs personnes) ; et si ce projet n’aboutit pas, je me serais tout de même familiariser virtuellement à prendre la parole en public, comme pour me guérir de cette peur enfantine. Et préparant ainsi « mes vies futures » où je serais sans doute à nouveau confronté à des groupes. Comme si toute chose entreprise délibérément servait dans une dimension plus invisible et souterraine à des desseins bien plus vastes et mystérieux que ses aspirations personnelles… comme si la vie nous guidait à d’autres fins que celles qui semblent nous y conduire… comme si nos aspirations qui semblent d’ordre personnel dissimulaient ou comprenaient également une dimension qui échappait à notre conscience et qui serait destinée à nous faire mûrir, à nous faire avancer ou à nous guérir d’une toute autre façon que nous l’imaginons…

 

 

Tout esprit partisan fragmente le réel et s’éloigne de la vérité.

 

 

Toute littérature est morte. La vie ne peut s’attraper avec les mots. Mais elle se lit sur les visages. La vie qui passe, la vie inhabitée, la vie déguenillée. La vie mensongère et la vie passagère. La vie claquemurée et la vie ouverte. La vie encombrée et la vie pleine.

 

 

En matière de vivre, nous cherchons tous des méthodes. Et il n’y en a aucune. Toute méthode est vouée à la désillusion. C’est là son unique intérêt.

 

 

La grossièreté et l’idiotie dissimulent souvent leur trait derrière le plus subtil raffinement et la plus haute intelligence. En tout cas perçus comme tels par les hommes.

 

 

Chez certains, le sommeil tient lieu de repos. Et pour d’autres, d’esquives. Rares sont ceux qui y entrent comme dans un laboratoire pour l’âme. Et pourtant…

 

 

Il faudrait devenir aussi léger qu’une bulle pour porter le monde. Et aussi inconsistant pour le contenir.

 

 

D’un coup d’œil, on reconnaît chez chacun le travail de la vie sur l’âme. Et son entêtement à y résister. Il suffit de regarder son visage. Il porte la marque du passage obstiné des anges. Et des diablotins comploteurs, rétifs à l’idée même de ciel qui impriment sous les yeux et dans les prunelles la seule et infime espérance d’un médiocre repos terrestre. 

 

 

A mesure des pas, on épuise son existence. Et l’on devrait fortifier la vie. La silhouette devrait devenir plus légère. Mais chez la plupart, pourtant, le pas s’alourdit. Et le sillon se creuse.

 

 

Il y a une grande candeur à vouloir aimer. Une innocence aussitôt bafouée par tous les calculs du monde.

 

 

La grâce et la légèreté me manquent. Comme elles manquent à mon écriture. Je ne sais encore me défaire du poids de ma recherche de l’Absolu. Et de mes entraves. Et je vais dans la vie comme dans l’écriture avec mes gros souliers souillés de fange et de boue. Une foulée pesante. Une démarche lourde qui m’enfonce dans mon sillon au lieu de me porter vers l’horizon clair du ciel.

 

 

Ici et maintenant se joue ton existence : la vie. Jeu et saveur. Joie et exploration. Amour et invention. Abandonne-toi à la magie d’exister. Sans volonté ni calcul. Sans protection ni attente. Sans embarras ni rudesse. Détendu et présent. Avec une conscience large, ouverte et flottante. Et la vie te sera révélée.

 

 

Entre nos fables se lisent nos vraies histoires. Les véridiques et les mensongères. Toutes les dimensions de notre vérité.

 

 

Comme si l’on ne pouvait avoir en définitive de relation profonde, authentique et sincère qu’avec soi-même… - avec la Vie en nous…

 

 

En matière de forme, le non-manisfesté s’exprime de mille manières. En effet, une infinité de combinaisons possibles lui est offerte. Chaque canal du non-manifesté prend, semble-t-il, la forme la plus appropriée au gré des circonstances et des situations (sous-entendu lui permettant d’actualiser la compréhension de sa véritable identité). Aussi est-il totalement inutile d’analyser, de classifier et d’interpréter les dites formes pour en tirer quelques lois générales. Toute tentative ne révèlerait qu’une soif de compréhension et une volonté de prévisibilité afin de remédier à l’ignorance et à la peur de son instigateur. Ou au mieux qu’un simple goût pour les jeux purement intellectuels (sorte de distraction de l’esprit).

 

 

Toutes les notes de ce journal ne s’adressent en définitive qu’au mental (qui cherche à comprendre et permettre ainsi à celui qui comprend d’avancer…). Une fois ce stade passé, vient la poésie. Puis, le silence…

 

22 décembre 2022

Carnet n°281 Au jour le jour

Avril 2022

Devenir – parfois – le pire...

Une douleur vivante – un désert aride...

L'âme et le monde – comme étouffés...

Des giclées d'angoisse et de sang – dans un silence hostile – incompréhensible...

Une voix – parmi d'autres ; toutes aussi inaudibles (se recouvrant les unes les autres)...

Un royaume privé de source et de fraternité...

Le jour percé – duquel suinte une substance tendre et visqueuse – une chose étrange...

Ce à quoi nous œuvrons – la tête penchée au-dessus du noir...

Une manière d'enjamber le gouffre ; et d'atteindre (éventuellement) l'autre rive – indemne(s)...

Le cœur rempli de choses et de haine – d'invisible et de matière...

Et cette ignorance que nous mâchonnons – comme s'il s'agissait d'un morceau de lumière...

Presque aucune chance (et combien le savent ?) d'approcher le silence salvateur ; à peine une fenêtre dans notre mur – une (minuscule) entaille dans nos remparts...

 

*

 

L'hiver – la pierre ; le monde métamorphosé...

Comme une halte dans la hâte habituelle...

Devant la source unique des cris...

Le visage penché sur la neige ; l'herbe recouverte...

La lumière de l'enfance – pendant un (très) court instant...

Comme une terre en déshérence dont les reflets, parfois, colorent le ciel...

Et la mort qui glisse comme si nous avions sur les mains le sang des Autres...

 

 

Ici – au plus haut – l’œil attentif...

L'âme aux aguets...

D'un côté, les vivants – en rangs serrés ; et de l'autre, les tombes – impeccablement alignées ; sur lesquels brille le visage de la mort...

Le monde partagé – des ombres et des gestes malhabiles ; le seul royaume que nous connaissons...

 

 

Rien que du creux ; des choses quotidiennes considérées (l'essentiel du temps) comme des corvées...

Un silence inatteignable – (presque) jamais entrevu comme une chance...

Des fenêtres à travers lesquelles on aperçoit le monde – la terre – le ciel – les Autres – les arbres – ce qui (nous) demeure étranger...

Rien qu'un débordement d'humeurs et d'instincts dans un décor figé...

A notre place – derrière la vitre ; la vie (notre vie) plus que malheureuse...

 

 

Des clés dans les yeux qui savent regarder ; et qui ouvrent (bien sûr) à peu près toutes les serrures...

Du ciel éparpillé dans la poussière...

Et ici – le monde à terre – vu tantôt comme une décharge – tantôt comme un jardin ; et un tunnel que l'on creuse (parfois) pour tenter d'échapper à cet univers désespérant...

Une lignée à remonter jusqu'à l'origine ; le seul (véritable) labeur de l'homme ; ce regard sans compromis qui – contrairement aux mains – au cœur – à l'âme – jamais ne s'immisce dans les histoires des vivants...

 

*

 

La chair écartelée par l'espace ; et qui se dilate pour que la lumière puisse se frayer un chemin – un passage à travers l'épaisseur...

Au milieu du bruit et de la puanteur ; cette horrible odeur – cet horrible vacarme – que fait le monde en vivant...

Et dans la foule – l'enfance que l'on ignore – que l'on piétine ; et à laquelle on s'adresse...

Du haut de nos falaises – le vent (et quelques paroles) qui s'élancent – les injures et les détritus que l'on jette – et la corde (bien sûr) sur laquelle on se balance...

Entre terre et immensité – toutes les existences – tous les déchirements – tous les tombeaux...

 

 

La tête encore sous l'orage...

La marche que l'on entreprend – toujours (plus ou moins) entre hasard et orgueil...

Tous les hommes – toutes les créatures – regroupés sur la même pierre...

Quelque chose sur la nuque ; comme un poids – une menace – l'épée des Dieux peut-être...

A glisser sur ces chemins – sans ressource...

Si désireux de mettre la main sur ce que l'on convoite – le plus précieux – invisible – emmailloté au fond du cœur...

Et cette transparence que l'on néglige – que l'on délaisse pour des jeux d'enfants ; un surcroît d'épaisseur...

 

 

Ça s'immisce en nous – comme l'effroi et la beauté – à travers toutes les fenêtres – tous les passages ; notre âme et notre corps – si poreux...

Comme endormi (depuis toujours) dans l'épaisseur de l'air...

Puis, soudain, l'explosion ; partout – des éclats – la matière déchiquetée ; la signature du ciel qui était tapi dans l'ombre que nous chérissons...

Une sorte d'insurrection – à sa manière – sans que le monde s'en doute ; sans même que les yeux de ceux qui nous entourent s'en rendent compte...

Le chamboulement – l'émotion pure – primitive – sous des apparences intactes...

Le même visage – le même chemin ; d'une nécessité à l'autre ; devant nous – le miroir et l'effacement (très progressif) du reflet...

Au milieu des Autres – du chaos – sans rien laisser entrevoir ; le surgissement inattendu de la paix ; une marche (involontaire – et sans méthode) vers une joie sans explication...

 

*

 

Un œil sur la frontière ; et l'autre sur l'étendue...

Pas l'ombre d'un mensonge ; les nécessités du réel – dans les gestes – sur les lèvres – en dépit de cette (inévitable) proximité avec les hommes – en dépit des règles – des lois – des mœurs et des usages – du monde...

Trop de fils à suivre ; trop de voix et de brouhaha...

Il faudrait un lieu sans repère – une (pure) invention – un perpétuel recommencement du silence...

Des pas – sur les traces de personne ; un voyage en hiver – un cœur à cœur (solitaire) avec ce qui habite le centre du royaume...

Davantage de ciel que d'étoiles (évidemment)...

Et de la chair – de moins en moins...

Des visages et des choses comme des débris – des ruines éparses ; pas même des souvenirs ; l'avènement radical (si l'on peut dire) du vide et de la nudité...

Du dénuement et de l'enfance pour que la joie devienne profonde – manifeste – acosmique ; suffisamment puissante pour rayonner jusqu'aux rives peuplées de naufragés et de tragédies...

 

 

Le jour ruisselant (sans autre témoin que lui-même)...

Le plus élémentaire de la lumière – sans doute ; perceptible par d'autres yeux...

Et toujours cette distance qui, de l'autre côté, désigne le monde ; cette séparation entre nous...

Et des mots – encore – de moins en moins interrogatifs (il est vrai)...

Et comment pourrait-on ignorer qu'en ces contrées, le cheminement (tout cheminement) demeure (bien sûr) une chance...

Au-delà de l'apprentissage des yeux et des doigts pointés ici et là (à tort et à travers)...

Quelque chose de vibrant et de majestueux ; notre âme (pleinement) engagée dans cette intimité croissante (et très largement évolutive)...

 

 

A ne plus savoir qu'en faire – de toutes ces têtes – jamais épargnées...

Avec leur lot d'absences – de craintes – de soucis...

Dans le froid des yeux des Autres...

Dans l'odeur du pourrissement et la couleur de nos tergiversations...

Un recueil de changements et de doléances ; tous ces cœurs démunis – si mal armés...

 

*

 

Des coulées d'espace – les unes sur les autres ; et qui finissent par dessiner des murs – un labyrinthe ; des seuils – des portes ; et de longs couloirs dans lesquels le vent s'engouffre...

Mille mouvements au cœur de l'étendue – peuplée – selon les jours – selon les époques – d’œils témoins et d'absents – en proportions (assez) inégales...

Des bouches pour crier – d'autres pour avaler – et d'autres encore (plus rares) pour embrasser – au gré des déchirements et des transformations...

 

 

Au cœur du chantier théâtral – nos têtes qui tournoient dans le grand incendie...

Et d'autres – comme si elles avaient élu domicile dans la demeure des Dieux – prophétisant – jetant à la figure de la plèbe – tous figurants (bien sûr) – quelques bonnes nouvelles auxquelles chacun (très tristement) s'accroche...

La petite musique des âmes dans l'espace en flammes...

Le monde – illuminé – grouillant de faux sages qui haranguent la foule – en plein sommeil...

 

 

Ce qui se réalise – dans notre absence...

Comme du vent et de grandes bottes...

La force d'un balaiement et de grandes enjambées – sans parole – sans commentaire – sans la nécessité du langage...

Comme un effacement et une valédiction perpétuels...

Ni ciel – ni pierre ; aucun repère ; rien à quoi s'accrocher...

Les seuils et la mort qui défilent ; une succession de deuils ; le processus de la séparation à l'envers en passant par ce point d'équilibre horrifique ; le plus rien – une forme de liminarité durable – sans cesse reconduite...

Seul – hors de l'ensemble – indéfiniment ; tel que cela est ressenti...

Le soleil – devant et derrière soi – partout ailleurs (en réalité)...

Plongé dans le noir et le manque (non encore transvalués)...

Humblement – de la plus authentique manière qui soit ; le point de franchissement qui mène à la réincorporation – au-delà même de l'idée de totalité...

 

*

 

L'orage stationnaire...

La seule saison que connaisse la tête...

Un bout de chair au-dessus duquel pend une (misérable) étoile...

Et des portes – mille portes – une série de seuils à franchir jusqu'à l'aube...

Des batailles ; et des peaux qui se déchirent ; des corps que l'on éventre...

L'ombre – l'angoisse et la mort – comme seules perspectives...

Poussé(s) là – comme si le ciel nous était interdit...

A se débattre ou à s'enfuir au lieu de faire face au jour – à la nuit – à ce qui vient – à ce qui naît au monde...

Comme un visage d'enfant écrasé contre la roche – à la verticale – en déséquilibre – très inconfortablement...

Et les filets du temps pour rattraper les souvenirs et les retardataires...

Et tous nos devanciers bloqués au même endroit – contre les mêmes grilles...

Le monde à la manière d'un cri ; une détention (individuelle et collective) ; quelque chose que l'on ne comprend pas...

 

 

Rien au-delà du mystère ; tout réuni dans les apparences ; la forme (chaque forme) reflétant l'ensemble – les profondeurs – ce qui semble caché...

Rien à percer ; vivre et ressentir – seulement...

De plus en plus sensible ; de moins en moins absent...

Une écoute brûlante – à chaque seconde – à chaque instant...

Une présence pleine...

Un geste – une voix – qu'importe les drames – qu'importe les joies...

Le vide et le silence ; capables de détecter ce que contiennent – et ce que dissimulent – l'effleurement et la frivolité ; à travers le sommeil et la peine – ce qui pourrait émerger...

 

 

La joue contre l'écorce – contre le monde...

Enlacés – les yeux fermés...

Ce qui se propage – se partage – sans doute ; un peu de chaleur et de lumière ; sous les paupières – la vie – l'Amour naissant ; ce qui patientait sous notre inertie et notre fièvre...

 

*

 

Entre ciel et sourire – le sable...

Les limites apparentes du territoire – au cœur de cette géographie sauvage...

Une tête sans calcul ; des pas – une danse – parfaits reflets de la lumière ; une forme de liberté primitive – presque barbare ; la chair qui roule sur cette sente jonchée de souvenirs et de ronces...

Des mains – dans le grand silence – qui battent la cadence...

La lune sur la pierre ; et notre visage...

Vers la source – sans hâte – à travers toutes les routes du monde...

Le franchissement d'une terre nouvelle – à moins que notre regard n'ait changé....

 

 

L'hiver intérieur – extraordinaire – comme un retour (inespéré) à l'enfance et au merveilleux...

Moins froid que neige – sur l'étendue où glissent les rêves...

Et cet étrange soleil – à nos fenêtres – qui éclaire l'espace ; comme un très ancien amour retrouvé...

 

 

De l'or – de la poudre – dans les mains...

Et le regard qui émiette et rassemble – qui pulvérise et autorise – tous les élans – tous les mouvements...

Sans impatience ; l'unité et les éclats...

De terre et de ciel ; le jeu de l'écume porté(e) par les vents ; et tous les horizons comblés...

Rien que des gestes et des pas ; une danse orchestrée par le souffle des vivants...

 

 

En suspension – la beauté – dans le tumulte – les tourments – inaccessible...

Au cœur de l'espace – cette veille – les yeux fixés sur quelques détails...

Dans le troupeau – au milieu de toutes les listes établies ; de longues séries de visages et de choses ; des fleurs – des noms – des étoiles et des interdits...

Ce que l'homme a créé ; un monde à côté du monde dont tous les passages ont été obstrués ; quelque chose entre le mensonge et l'invention ; les chimères (toutes les chimères) au cœur desquelles nous vivons ; une sorte d'étouffement...

 

*

 

A déchirer le monde – comme si l'on ornait une tragédie...

Une succession d'angoisses et de choses convoitées – simultanément...

Sur des kilomètres de terre ; sur des kilomètres de chair...

Le noir couronné – comme au théâtre – sur la pierre...

Des frontières qui protègent – et enferment – toutes les solitudes – les mains tendues – gesticulantes – cherchant (désespérément) à combler tous les manques – toutes les faims...

Des routes ; et des myriades d'oiseaux cloués au sol – prisonniers du ciel trop bas...

 

 

Le premier feu de l'hiver – sur cette rive froide et désertée...

Une moue joyeuse sur le visage – la chair figée – la face en plein vent...

Sans autres amis que les fauves et les fleurs – et les grands arbres qui dansent autour de nous – dans notre compagnie – prêt(s) à honorer – à célébrer – ce qui hissera l'invisible au-dessus de tout soupçon...

 

 

Des eaux noires, peu à peu, transformées...

Entre sorcellerie et croyance – la sensibilité de la main...

Le regard-oiseau d'où émerge le silence ; et l'essence du monde...

L'envol et la rivière ; l'étrangeté de l'arbre apprivoisée...

Au-dessus de l'imaginaire ; ce qui coule – ce qui advient – naturellement...

 

 

Ensemble – indistincts – indéterminés...

Le temps en fuite ; l'âme paniquée...

Des bouts de ciel – mal incorporés ; encore trop impatients...

Des douleurs indomptées ; quelques larmes et des rires...

Une main dans la nôtre pour apaiser l'angoisse...

De la puissance et de l'humilité ; la confiance et l'ardeur nécessaires pour se laisser emporter...

 

*

 

La figure pâlissante ; et la bouche tordue pour se moquer de la tiédeur de la chair – de l'incurie de l'âme...

La vie plus forte (toujours) que le monde en déroute – en émoi ; quelque chose de l'usage inapproprié...

Et cet éclat dans l’œil ; davantage qu'une image – le ciel présent ; le cœur ouvert qui reçoit son obole...

Ruisselant de gratitude ; ainsi (trop rarement – sans doute) pourrait s'achever l'histoire...

 

 

L'invraisemblable aventure – d'un point à l'autre du silence – dans l'indifférence absolue...

Quelque chose qui pousse – qui tire – qui emporte – le manque et la seule ambition qui vaille ; un surcroît d'être – pour toucher à la plénitude...

Un sourire autonome – libéré du monde – des visages – des circonstances...

Ombres ou reflets de l'ombre – qu'importe lorsque plus rien ne fait obstacle à cette (involontaire) intimité avec la lumière...

 

 

Sous l'orage – la ferveur imprévue – cette fureur contre le crime – sans relâche – contre la prière et le recueillement...

Des étincelles – en soi – des combats intestins – pour définir l'aventure ; et déterminer, peut-être, l'itinéraire vers l'aurore...

 

 

A ne rien saisir du poids du monde...

La succession des règnes et des déclins...

Des postures et des termes...

L'ensemble des espaces dédié à la violence – à la conquête – au pouvoir...

Des désirs et des perturbations ; un peu d'ombre sur ce qui semble souhaitable...

Le réel ; et son lot (inévitable) d'émotions...

 

 

Quelques traces déposées sur l'argile...

La rencontre du vent et de la rosée ; un peu de poésie...

La vie qui feint de se laisser saisir...

Et aussitôt prise – aussitôt prisonnière de l'encre noire – figée sur la page qui – lorsqu'elle est parcourue par des yeux réceptifs – la libère dans l'âme de celui qui la lit...

 

*

 

Ici – sans souvenir – sur ce sol sans promesse...

Parmi les fleurs et les rêves des Autres ; sensible (très sensible)...

Des mots ardents – découpant les territoires – recollant les portions – les parcelles – les morceaux – transmutant (essayant de transmuter) les idées en geste – tentant d'arrêter le sang versé – et priant la sève d'imposer partout le règne de la beauté pour remplacer celui de la sauvagerie et de la brutalité...

 

 

Vieil homme – déjà...

Près du trépas – peut-être ; et ce qui adviendra – déjà penché sur soi – sans doute...

Sans hasard – le déroulement du destin – sur la sente – le sable – la table...

Ce qui entre ; et ce qui sort ; ce qui est reçu et ce qui est abandonné ; tout ce qui (nous) transforme...

La respiration ; le chant qui invite à la prière – au silence – au recueillement...

Ce qui brûle ; ce qui est vivant – jusque dans la mort – par delà toutes les frontières inventées...

 

 

Découpée – par-dessus le ciel – la carte qu'ont inventée les hommes...

Des forteresses – des pièges – des barbelés...

La nudité habillée de (très) pauvres – et de (très) hideux – atours...

Des rêves – par-dessus les craintes...

Et tous les domaines en expansion – excepté l'essentiel (bien sûr) ; l'intelligence et la sensibilité...

Des vies – des têtes – des âmes – des cœurs – comme des coquilles vides, sans cesse, grossissantes ; et les ténèbres entièrement occupées – presque débordantes...

 

 

Des voix ; ce qui dédommage (parfois) de l'horreur devant soi – de toutes les atrocités commises (plus ou moins) intentionnellement...

Un chant ; et du silence – qui s'élèvent – de l'intérieur...

Comme la découverte – l'invention peut-être – d'un lieu superposable à tous les lieux terrestres ; un monde au-dessus du monde – pour respirer – exister – essayer d'offrir à l'Amour une chance d'embrasser les armes – la terreur – la violence ; les victimes et les bourreaux (d'un seul et même élan) ; ce à quoi (nous) condamne l'ignorance...

 

*

 

Serrés contre soi – un nom – une histoire – une réputation (peut-être) auprès de quelques têtes...

De l'insignifiance (essentiellement) – il va sans dire...

Quelque chose que l'on tient à la main et que l'on dresse (assez régulièrement) au-dessus du front ; un très mauvais usage du feu ; de l'ardeur à des fins moins que tribales – strictement personnelles...

Les épaules plus larges – une face plus visible (vaguement reconnaissable) ; et alors – que grand bien nous fasse...

Est-ce donc cela la vie – est-ce donc pour cette raison que nous venons au monde...

Comme un étrange éloignement de l'origine – presque un dévoiement – si commun – si naturel – qu'il rend l'homme bien plus risible qu'il ne le pense...

 

 

A cette fenêtre ouverte sur la nuit ; l'Absolu comme une certitude – une (soudaine) épiphanie...

Une fulgurance sur nos blessures et nos plaintes...

Le même visage du monde – de soi – vus de l'autre côté – légèrement en retrait – délicatement tournés vers le ciel – méconnaissables...

 

 

La nuit – tranchée à coups secs – puis dépecée – comme une vieille bête – un monstre antique ; et les entrailles laissées là – abandonnées à leur puanteur...

De toute évidence – une belle proie ; la seule proie véritable – peut-être...

Et le chemin – plus lumineux – à présent – qui appelle – qui invite à se rapprocher de ce qui éclaire – de ce qui réchauffe...

La poursuite du voyage libéré de l'obscurité...

Au-delà du rêve et du sommeil (plus que jamais)...

 

 

Au milieu des arbres – ce parfum de terre...

Le monde enjambé pour rejoindre le vide ; sauter à pieds joints au-dedans...

De l'ordre apparent vers le désordre naturel...

De la civilisation (supposément civilisée) jusqu'à la sauvagerie première – précieuse – salvifique ; une manière de se retrouver – de reconnaître la nécessité de l'enfance originelle...

 

*

 

Le ciel – encore – comme un en-deçà – la seule entité antérieure au monde – sans doute ; ce qui invite à la lumière et à l'immensité ; ce qui exhorte le voyageur à cheminer ; à maintenir (quoi qu'il lui en coûte) les yeux ouverts...

La main en visière pour découvrir la clarté et le secret ; très en avant de la tête ; et l'autre main dans la poche pour tâter la chair – vérifier le contenu de son viatique [de son (très) maigre bagage] – s'assurer d'être vivant et de pouvoir satisfaire aux nécessités quotidiennes...

Dehors – le déploiement ; et à l'intérieur – le retrait ; ce qu'il faut savoir inverser à partir d'un certain nombre de pas (et d'expériences) dans le monde (aussi tôt que possible)...

Le voyage – le seul voyage – qui se garde bien de dire son nom...

Entre terre et ciel – la course de l'homme et des étoiles – dans l'orbe et le sillon qui traversent tous les cycles de la vie et de la mort...

 

 

Ce qui s'inscrit – ce qui se détache ; ce qui doit arriver...

Le froid – le combat – la chair éprouvée...

Le seul héritage ; l'attente et le sommeil (plus profond que jamais)...

Une sorte d'inertie guerrière – obsidionale...

Des remparts – des chemins – comme des lignes que l'on trace ; sur lesquelles on passe et repasse – sans (véritable) destination – sans achèvement possible...

Avec des choses qui rôdent – en nous – autour de nous ; comme des fantômes...

Des monstres inventés et de l'angoisse (que l'on finit par serrer contre soi)...

Ce que l'on amasse (avec avidité) – considéré (très souvent) comme le seul trésor – le seul viatique (si tant est que l'on ait conscience de la nécessité du voyage) ; ce qu'il y a (seulement) à faire...

Comme un monde sans vent – sans Dieu – sans profondeur – sans infini – où l'on gesticule – comme une manière (à peine) de griffer la surface – de se battre contre une armée d'ombres invisibles ; des existences sans surprise – sans incidence – sans découverte ; une sorte de parenthèse dans l'aventure...

 

*

 

Sous le ciel – la nuit baroque...

Par-dessus le sillage des anciens ; de la fumée au creux de la parole ; beaucoup de mensonges (évidemment) et de la chair consumée...

Davantage d'images que de rêves ; et davantage de rêves que de visages...

Des mythes et des allégories...

La nuit qui s'étire ; celle d'hier et celle d'aujourd'hui qui se rejoignent....

La face du monde que l'on connaît – que l'on ne peut ignorer en vivant sur cette terre...

Les tempes vieillissantes – secouées par tant de tempêtes – frappées par tant d'éclats...

Le noir – la seule couleur ; avec l'espoir...

Des portes qui ouvrent sur le néant...

Entre l'abîme et la mort – des remous ; une série interminable d'incompréhensions...

Et pour nous tous ; la force de tenir et de croire ; et rarement davantage ; ce qui fait (sans doute) l'essentiel de l'homme...

 

 

Insidieusement entravé(s) – amarré(s) au magma et au vent – le seul socle terrestre...

Avec – autour de soi – des horizons abrupts et des têtes renfrognées...

Des sentes et des larmes ; et, parfois, un (très vague) sentiment océanique – en plus de l'écume...

Un périple sans (véritable) péril – sans (véritable) renoncement ; une sommaire (et commune) tragédie ; des fenêtres et des paroles qui ne débouchent sur (à peu près) rien...

 

 

Une révérence aux confluences des lenteurs...

L'âme dressée – saisie par son impossible chagrin...

Comme un rétrécissement à l'embouchure...

Un temps introuvable – aux heures les plus lucides...

En la défaveur de tout militantisme...

Sans ironie – sans réfutation possible...

Le cœur bouleversé par ces éclats de ciel servis par une encre sans déguisement ; une forme de contemplation naturelle – vaguement contagieuse (peut-être)...

 

*

 

Le corps émietté ; des trous dans l'air...

Quelque chose comme un lieu impalpable ; et une démonstration de force discrète aussi – comme les bras de l'immensité à l’œuvre ; le sens de l'histoire – en quelque sorte...

La trame parsemée d'or – de soleil et de fantômes...

Des papillons dans le silence...

Le ciel offert comme un message...

Et toutes les âmes portées à croire en elles ; autant qu'aux ailes et à la lumière...

 

 

Rien de la malédiction des sorcières...

Des signes (de simples signes) d'expansion...

Comme une étrange fascination pour la vie et les ténèbres ; ce qui croît et ce qui engloutit...

Des appels sans réponse ; et des fragments de langage...

L'infini penché sur lui-même ; et toutes ses parts parfois parlantes – parfois réduites au silence...

Du vide et de la matière ; un ensemble (incroyablement) vivant – tout au long du cycle...

 

 

Quelque part – toujours – quelque part – dans le cercle tracé par le silence...

L'odeur de la mort et le souvenir des anciens...

Quelque chose comme un cri – un geste – une tentative...

Une manière de vivre au milieu des Autres – en dépit des difficultés – des périls – des obstacles – des impossibilités...

Ensemble – comme nos têtes mal servies – comme nos cœurs éprouvés...

Contre les murs – l'écho de notre voix...

Des places vides ; du sang versé sans préambule ; et la foule sans alibi...

 

 

Des cascades de paroles...

La bouche faussement auréolée de sagesse...

Des relents de silence ; des reliquats de nausée...

Ce qui ressemble à une chanson – une sorte de rengaine – au milieu des ombres et de l'immensité – passablement inutile – comme si nous étions incapables d'inventer autre chose...

 

*

 

L'âme fascinée par la lumière ; et les malédictions de la terre ; cette vie terrestre qui abîme et qui brûle...

L'espace tapissé de vide et de matière ; la matrice démultipliée...

Et des messages invisibles tatoués au revers de la chair – au-dedans des choses...

L'univers qui nous étreint – fragment après fragment – simultanément...

Inaccompli(s) (bien sûr) à cette hauteur du langage...

Entraîné(s) dans la poussière – tourbillonnant avec le reste...

Le monde dans le sillage de cet aveuglement...

 

 

Dans l'axe et le mouvement ; ce qui demeure ; et ce qui est emporté – sans verdict – sans châtiment ; l'histoire de tous – entre émergence et disparition...

Le cycle sans fin ; d'un temps à l'autre – jusqu'aux extrémités...

A l'intérieur du cercle – toujours – malgré l'absence de fixité...

 

 

L'espace – au-delà...

Sans mur – le ciel ; d'immenses fenêtres – sans sol – sans socle ; rien ; aucun lieu où poser les pieds – aucun appui pour soutenir la tête ; et le cœur – déformé – qui enfle – se dilate – devient l'espace – la totalité de l'espace...

Le vide – partout – qui s'insinue à l'intérieur du vide...

Quelques signes et quelques étoiles – seulement – au-dehors – au-dedans...

Et des paroles pour précipiter la chute ; le bruit (imperceptible) de l'effacement...

 

 

Rien que des mots sur cette matière débordante...

Des ailes qui s'enfoncent dans la chair...

Les instruments de la défaillance ; ce qui est encore inapte à la caresse – à l'amour sans calcul – à l'accueil sans condition...

A la manière d'une porte pas totalement ouverte – tremblante à l'idée du monde et du vent – qui fréquente encore la crainte et la prière – asservie, de façon trop grossière, à la magie et à l'espérance...

 

*

 

Sans Dieu – sans armure ; auprès des arbres...

La solitude que le vide parachève...

Des noms qui crépitent dans les flammes...

Le ciel flamboyant ; le corps décontenancé – légèrement différent – un peu effacé...

Le jour comme pour lui-même – sans la nécessité du monde...

Entre alacrité et élation – dans l'âme – cette émotion inconnue...

Et devant soi – l'absence d'heure ; l'effondrement du temps...

Une présence intense – sans discours ; un langage métamorphosé en silence ; la quiétude – les yeux fermés...

 

 

L'envers de la fatigue – atteint peut-être...

Des mots comme des notes de musique...

L'orgueil évincé – plus que déshonoré...

A la recherche de ce que dissimulent le bruit et la rumeur...

Cette ardeur engagée dans le provisoire ; cet allant obstiné malgré la pourriture qui guette...

A reculons ; et à pleins bras – en fin de compte – contre toute attente...

 

 

Des rangées de corps au milieu du désordre des choses ; le signe d'une tête grossière – encore soumise à la rationalité...

Comme si le vent tardait à balayer les croyances – l'hérésie – les visages fermés – ces amas de chair plantés comme des piquets...

Un courant d'air frais sur cette tiédeur – cette inertie – cette suffocation...

Le souffle ardent d'un Dieu amoureux du vide – de la pagaille et de la nudité...

 

 

Le regard – soigneusement plié...

Le bout des doigts sensible...

Le cadre qui, subrepticement, s'élargit...

Un murmure – un souffle (à peine) – sur nos yeux éteints...

Un feu au fond de l'âme pour remplacer la faim...

A la place du sol – de l'inconsistance...

Et à la place de la matière – des tourbillons d'air – un léger parfum dans un songe obsédant...

 

*

 

Ce que nous fûmes jusqu'à présent – jusqu'au dernier souffle (très souvent) ; de la glaise animée par des forces invisibles – mystérieuses – incontrôlables...

De la chair ; de la faim et des pensées ; des désirs et des nécessités...

Un peu d'ombre projeté par la lumière…

Pas si réel(s) en dépit des apparences...

Des yeux sur ce qui s'évanouit...

Une anfractuosité dans un interstice du temps...

 

 

Soudain – le silence surgissant...

Une épiphanie au milieu du bruit et des malheurs...

Une présence – un sourire – quelque chose de l'invisible sur la pierre – au cœur d'une matière monstrueuse et affamée...

Comme une fenêtre dans notre étouffement ; une perspective dans notre détention ; le seul espace habitable dans ce monde de seuils et de saturation...

 

 

Le temps en marche ; et l'allure des hommes...

Le ciel comme un cercle de sortilèges qui jettent les vivants (tous les vivants) sur la pierre – dans l'ombre épaisse – la matière ; imposant aux créatures une longue série de gestes destinés à tromper le hasard – à conjurer le destin...

La main levée – dressée comme un piège ; le prolongement de la colère entre la lumière et la faim – à l'image du monde scellé dans la terre – coincé entre l'Amour et le désir carnassier – à la manière d'une toupie indécise tournée (à la fois) vers le ciel et toutes les opportunités du sol...

 

 

Dans la plaie – la sanie du monde...

Ce pour quoi l'on tue – l'on éventre – l'on égorge – encore...

Et au-delà des remparts – le bleu des promesses...

Et au-dessus – le vide...

Et le vent qui fait danser les choses – en vagues régulières qui se répandent sur le rivage...

L'épaisseur du désastre – d'une certaine manière – qui se déverse sur la grève – qui s'entasse sur le sable ; et – au loin – le parfum des possibles ; et l'écho (à peine perceptible) d'un rire très ancien que nul, ici-bas, n'est (sans doute) capable de reconnaître...

 

*

 

De l'ombre à l'immensité – par le chemin le plus naturel...

Et le vent aidant – en précieux auxiliaire...

Et les yeux qui s'ouvrent, peu à peu, à la lucidité et au merveilleux – à travers les grilles du monde...

Quelque chose du ciel découvert...

Davantage qu'une fenêtre ; davantage (Ô combien) qu'un savoir ; une manière d'être vivant...

Ce que la nuit dissipe ; et ce que l'âme partage ; sans doute – la seule humanité qui vaille...

 

 

Devant l'aube...

Sans secret – sans délire – sans parure – sans personne ; mais non sans fêlure...

Au cœur de ce que l'on considère comme la solitude ; l'effacement doublé d'une parfaite reliance au reste ; ce qui demeure – en vérité – lorsque tout a disparu ; la mort de son vivant – en quelque sorte...

 

 

Au fond de l’œil – l'or et la fange – au corps à corps...

Et la main tremblante – hésitante – partagée entre l'Amour et la mort...

Aux prises avec mille luttes intestines sur le choix des armes et des couleurs...

Entre le miroir et le rempart – la marche en désordre qui ravage le monde...

 

 

Quelque chose du cœur et de l'embrouille – dans le geste et la parole...

A grands traits – ce que l'on exécute...

Sous la lumière ; aux côtés du rêve...

Comme une confusion de l'âme qui se répercute en cascade sur le dehors sans refuge...

Et cette sensation d'oppression dans la poitrine...

Et ce goût de cendres froides au fond de la gorge...

En soi – le champ de bataille des origines ; le prolongement de l'équivoque et de l'indécision...

 

*

 

L'inconsistance ; nous comme objet(s) inqualifiable(s)...

Pas même fidèle(s) à la dérive du temps – au déclin des civilisations – à l'extinction des espèces...

Jamais fixe(s) – jamais fixé(s) ; ni ici – ni ailleurs...

Intermittent(s) – entre sommeil et insomnie...

Dans le jour grandissant ; puis, dans la nuit noire – sur toutes les rives – simultanément...

A la fois simple(s) – sobre(s) ; et monstrueux jusqu'à l'obscénité...

Écrasé(s) et écrasant...

Du vent – des flèches – sur des amas – dans l'immobilité...

Et de petits à-coups – pour soi seul(s) avant d'être ramené(s) à l'ordre dans la longue suite de tourbillons...

Vivre et mourir – dans le même vertige...

 

 

Le réel éteint dans les yeux de ceux qui dorment...

Une étendue noire – anguleuse...

La tête confuse ; le cœur saturé de cendres...

Et le même refuge – à la verticale des aiguilles...

L'âme inclinée (pour toutes les mauvaises raisons)...

 

 

La détention terrestre – partout – murmurée...

Dans le lacis des possibles – la frénésie...

Mille manières de s'arracher à la pente – d'abattre les murs qui (nous) condamnent à la soif et à la cécité...

Trop de morts déjà ; et la distance (grandissante) avec ce qui nous sépare...

Le monde comme un miroir où ne se reflètent que le sang – la tristesse et l'impuissance...

Et nous pris en flagrant délit de sournoiserie ; avec, au fond de l'âme, un défaut d'abandon et d'envergure...

Appuyé(s) de tout notre poids sur les malheurs et le déclin ; la posture qui s'appesantit et enfonce plus encore notre tête dans l'erreur et l'inertie...

 

*

 

A même le visage – l'infini – ses caresses – ses coups – ses éclats ; cette lente dévoration – parfois douloureuse – parfois savoureuse...

Le déroulement (inéluctable) de l'effacement – à travers tant de cris...

Le visible, peu à peu, renié...

Comme au commencement du réel ; plus tôt (bien plus tôt) que l'origine du temps...

 

 

La perpétuation de l'invisible – à travers le nom – tous les noms qui se succèdent...

Comme un abîme qui coule à pic dans ses propres tréfonds ; une montagne rehaussée jusqu'à la lumière...

Des morceaux de chair emmêlés au rêve...

Et dans la pénombre – le hurlement des bêtes...

 

 

Rien que l'usage des mains et de la terre...

Et la lumière patiente – sur les gestes et le sable...

Et la vie des hommes qui tentent de faire entrer Dieu dans ce désordre – dans ce fouillis – dans ce chaos – comme d'incurables mortels...

 

 

Aussi loin que le cercle l'exige – jusqu'au creux de la main tendue vers l'inconnu...

La tête offerte comme une obole – courageusement...

Au-delà de tous les paysages communs...

La perspective en deçà de l'horizon ; et l'horizon en deçà du rêve...

Quelque chose au bord de l'écume ; et pourtant...

 

 

Quelque part – plus léger – moins assoupi...

Là où la forêt accueille ; là où la nudité est le seul point d'ancrage ; là où la vie se réduit à l'incontournable...

Au-delà du faux (et du flou) véhiculés par la tête...

Dans le miroir – bien davantage qu'un reflet ; la possibilité de l'acquiescement...

La justesse en étendard (discret et involontaire)...

Ce qu'aucun tourment ne saurait ébranler...

 

*

 

A bout de course ; celle du monde – celle des Autres...

A la manière d'un chant bloqué au fond de la poitrine ; né du silence et aspirant (soudain) à retrouver l'origine...

Devant et derrière soi – une longue suite de mots...

Au pied du temps – toutes nos chaînes défaites...

Tel un pèlerin – un vagabond – qu'aucune route ne rebute...

Au-delà de son essence apparente ; et la nécessité (impérieuse) du retour – à l'intérieur...

Hors cadre ; échappant (ainsi) à toutes les cases inventées par les hommes ; et à leurs (mesquines) ambitions...

Autorisés – à présent – les soubresauts du bleu – bloqué (depuis trop longtemps) entre les désirs et les pensées – saupoudré de quelques rêves (une sorte d' imaginaire primitif)...

Autorisés – à présent – le saut – le plongeon ; l'envol pour ainsi dire – afin de concentrer dans la présence et le geste l'Amour et la lumière (grandissant) ; hisser ses profondeurs et incarner l'essentiel, en quelque sorte, de la plus juste (et authentique) manière ; ce pour quoi nous sommes venu(s) au monde – sans doute...

 

 

En haillons – au-dessus des murs du monde...

Sans bruit – sur une esquisse de sentier (à peine) ; rien de très formel (évidemment)...

Un peu de blanc et de noir – mélangés jusqu'à la torture...

Des foulées – comme une danse – avec, dans les bras, des ombres et quelques reliquats d'innocence – un peu de nuit et de poésie...

Et tous les bâtiments écroulés – à l'intérieur...

La plus ancienne architecture du monde – offerte en festin aux masses sournoises...

Et de part et d'autre de la vitre – du soleil et des yeux percés ; des fenêtres aux carreaux de plus en plus opaques...

De la lumière et de la mendicité – en vérité ; chargées (indiscutablement) de souffrances ancestrales...

En haillons – encore ; toujours – au-dessus des murs du monde que l'on apprend, peu à peu, à éclairer...

 

*

 

Ainsi l'immensité et le silence...

Le règne des hauteurs affranchies de tout jaillissement...

Des chemins éparpillés dans la blancheur...

Et la dérive heureuse (très heureuse) des âmes – dans le ciel – libérées...

L'incessant défilé sur l'étendue...

Et sur terre – chaque chose – chaque visage – à sa place...

L'inévitable déroulement des destins dégagés de l'idée du hasard...

 

 

Le lieu de la malédiction – cette fissure dans la chair où s'épanche la substance...

Tous les matériaux ; le substrat et l'essence – passionnément enlacés...

Dans le corps vide comme une ombre...

La nuit inspiratrice que rien ne saurait dissiper...

Le gouffre creusé par tous nos gestes ; qu'importe les désirs – qu'importe le soleil...

L'anéantissement de tout ce qui naît – sans compter (bien sûr) la puanteur et le pourrissement...

 

 

Les yeux froncés – face au soleil...

Comme un effroi – un raidissement – à l'intérieur...

Au ras du sol – dans le même sillon...

Comme de la colle sous les pieds...

Dans l'attente de trop de choses...

Comme un pont trop lointain – impossible à franchir...

Encore en vie – en dépit de la distance...

L'âme toujours plongée dans son bain de misères...

 

 

Des élans sur la feuille...

L'âme immobile – silencieuse...

La folie de l'espérance démasquée chez chacun...

Et, à présent, ce sourire figé sur le visage – comme une peau faite de nuit et de lumière...

Le front souple ; le cœur ouvert...

Et l'interrogation jusqu'à l'essence – jusqu'à la cime – des choses...

Un immense tohu-bohu pour un si mince surcroît de compréhension – ce si peu de matière...

Au centre du cercle – pourtant ; ce que l'on dessine à la craie rouge ; ce que l'on souligne – à grands traits...

 

*

 

L'intimité avec le plus vaste – comme la découverte soudaine – spontanée – de ce qui ne meurt pas – de ce qui ne peut mourir...

Un visage sans ride – une absence de visage – le visage de tous – le visage de tout ; composé de chaque visage ; et que nul (ou presque) ne peut reconnaître – tant chacun, sur cette terre, est aveugle – ignorant – encombré ; comme envoûté par l'écume du monde...

Une leçon – peut-être – donnée aux hommes ; et qui échappera (encore) à la (très grande) majorité...

 

 

Des fleurs noires jetées à la face du monde...

Et ces heures – et ces vies – inertes – bruyantes – inhabitées...

Du vent et de la poussière que beaucoup prennent pour un destin – une raison de s’enorgueillir – de parader – de pérorer – de s'imaginer appartenir à l'aristocratie du monde – parvenus, en quelque sorte, au faîte de l'intelligence et de la sensibilité ; coincés (en vérité) au dernier sous-sol de la fange épaisse...

 

 

Ici – sans embarras – les yeux face au vent...

L'âme sans distance – sans intimité scélérate...

Libre des Autres et des affaires du monde (autant que possible)...

La nudité – au-delà des remparts épais – au-delà du grotesque des postures...

Au carrefour du vivre et de la poésie ; à la source des gestes nécessaires...

Le cœur battant qui, peu à peu, apprend à côtoyer l'inconnu – la confiance et la lumière...

Au bord de l'aurore – au bord de l'éternité – peut-être – qu'importe l'ardeur et la hauteur des flammes...

Le silence qui enveloppe nos tempes grises et obstinées...

 

 

La parole exposée – en plein soleil...

La tête cachée dans un recoin ; et le reste qui danse sur l'étendue désertée par tous les Autres...

Le vide et l'infini ; ce qui se prête (très volontiers)...

Et suspendue à l'oubli – l’œuvre que l'on dessine – pour soi seul (dirait-on)...

 

*

 

Au cœur de la persévérance – ce rire étrange – aérien – né d'autres lèvres...

Comme un intervalle dans l'effort – une pirouette dans l'assiduité (trop sérieuse) – un jeu dans la posture individuelle (illusoire – mensongère – intenable)...

Une manière d'ouvrir les yeux sur l'inconsistance...

Quelque chose qui se détache de l'incarnation...

Quelque chose au-dedans – et au-dessus – de la chair ; capable de vivre sans elle...

Le signe qu'il existe un centre – un autre monde – à même la roche ; la seule espérance des hommes – sans doute...

 

 

Nous – seul(s) – dans l'accompagnement d'un Autre – en soi...

Des prénoms – mille inventions – mille stratagèmes – dans l'interstice étroit...

Entre l'esprit – le fantôme et l'animal...

Ce que nous respirons ; notre (instinctive) obéissance aux forces terrestres – à l'invisible – au mystère...

L'espace ; ce que l'on entrevoit – parfois ; et ce que l'on entend (lorsque l'oreille sait se faire attentive)...

Une sorte de temple ; l'autel du vide – en quelque sorte...

Toutes les faces de l'être – plus ou moins sombres – plus ou moins rayonnantes – selon les jours et l'intensité de la lumière ; ce que reflète parfaitement le monde...

 

 

Le silence – tout à coup – comme un ruissellement de joie – une lumière (profondément) habitée – un lieu où le temps s'arrête – où tout prend place – où le voyage devient l'essence – au même titre que l'immobilité...

Ici – comme un coin du monde – une portion de l'espace ; et l'infini à portée de main ; un sas entre les ténèbres et la feuille ; et la possibilité du pardon ; comme d'implacables repères sur le chemin...

 

 

La rigueur du chagrin – au débouché si funeste...

Entre l'ombre et le faîte – l'homme sur son assise bancale – l'antichambre de la peur et des enfers – comme un insecte parvenu à la cime d'un brin d'herbe...

Et dans le ciel – ce miroir – ce portrait – que (presque) tous ont oublié..

Un assoupissement ; comme une chute au fond d'un rêve dont nul (sans doute) ne verra la fin...

 

*

 

L'abîme – le cap – la présence ; au cœur de cette (apparente) trinité du périple terrestre...

L'impénétrable – malgré soi – habité ; qu'importe la forme et les états...

L'esprit englué dans le vertige de ses créations ; réel – rêve – langage...

Le ciel et la nuit – colorés – bariolés – sans cesse ripolinés...

Et nous – au milieu des arbres – sur la pierre...

Face à l'appel de l'effacement ; la nécessité de l'écart et du silence...

 

 

La mendicité mimétique – (quasi) simiesque – des hommes et des générations...

L'indifférence face à l'innommable...

Et la démesure tribale et guerrière...

Comme des parts manquantes – (absolument) essentielles...

Et le plus vil – le plus abominable – en effervescence – placé sur l'estrade – sur l'autel du monde...

L'horreur – la peine et le charbon ; et la foule qui passe son temps à hurler sur on ne sait qui – sur on ne sait quoi – pour des raisons qu'à peu près tous ignorent...

 

 

Un œil – des mains – derrière la fenêtre ouverte...

Et par-dessus – le chant des oiseaux...

La roulotte posée sous les hautes frondaisons...

Des gestes précis – sans rêverie – sans imaginaire...

Des empreintes laissées par l'âme – condamnée à l'exil – au retrait – au repli...

Une danse où le vent tient une place centrale – aux côtés du silence...

Une fête joyeuse – quotidienne – discrète – sans effort – sans ivresse...

Du côté de ce qui observe – humblement...

Le cœur engagé malgré le déclin – malgré la débâcle...

 

 

Disloqué sur la pierraille...

La tête parmi les décombres...

Sans espoir – assujetti au jeu des possibles...

Ici ou ailleurs – partout – le même frisson et la même monstruosité – au bord de l'abîme ; pris au piège de l'immonde qui a envahi – et qui est en train de recouvrir – toute l'étendue...

 

*

 

Le front brûlé par la rumeur...

Le monde comme un tourbillon...

L'âme qui apparaît – et disparaît – au milieu des visages...

La moitié de la poitrine arrachée...

La gêne – la peine – le danger que représentent les Autres – sans trêve – sans pouvoir y échapper...

Au-delà du verbe – la transparence promise ; et la vulnérabilité de la forme...

Comme une toupie au milieu des épines – sous le regard tranquille des étoiles...

Quelque chose du vent – dans les yeux – dans les mots...

Et – soudain – emporté plus loin...

 

 

Le monde posé sur l'oiseau – sur l'aile – sur la plume – de l'oiseau...

Entouré davantage que par le ciel ; le bleu – le vide – l'infini...

Bercé par la démesure du temple vivant ; sans jamais choir...

La vie – la joie – le langage – immergés dans la danse...

Le vol au-dessus des ruines du temps...

 

 

Monstre éventré – entrailles à l'air – après la débandade...

Et le désert – à présent ; et tous ses mirages peut-être – après toutes les illusions du monde – largement égrainées...

Un étroit passage entre la folie et la mort...

Sans bagage – le cœur gros – puis, le cœur sec...

Le regard porté sur la dislocation – la fuite des Autres pour échapper à la catastrophe...

La tête encore engagée dans le labyrinthe ; l'âme écrasée – sous les décombres...

Des débris d'être ; et des mâchoires de fauve à l'affût – prêtes à saisir la chair tremblante – miraculeuse – qui passerait à proximité...

Eux – encore plongés dans cette crevasse ravagée ; et nous – sur l'étendue – plus que fragile(s) – entre la peur et le réconfort d'avoir échappé à la foule ; chacun coincé dans ce qu'il considère comme une issue – une échappatoire peut-être – sans savoir qui saura (véritablement) tirer son épingle du jeu...

 

*

 

Trop obscurément bestial – trop obscurément humain – pour percevoir le miracle – la lumière...

Les choses rayées dans les yeux avides – dans les yeux (trop) gourmands...

Le monde cloué par le ventre ; au cœur du temple de la faim...

L'épine et la substance ; et le langage (parfois) pour s'abstraire...

Des noms pour célébrer le réel ; l'infamie...

Des lieux jonchés de vivres et de semence...

Le temps des bêtes ; et le temps de l'homme ; le règne des créatures élémentaires qui tardent à inventer un monde nouveau – ce qui succédera (peut-être) à l'épaisseur labyrinthique...

 

 

En une fraction de seconde ; le recommencement...

Le prolongement de la lignée ; et le prolongement du monde...

Quelque chose dans le regard ; comme des reflets et des gerbes de lumière...

L'écho du premier bruit ; la répétition du mouvement originel – et l'impossibilité du dénouement ; la malédiction (sans doute) de la perpétuité...

 

 

La pensée inutilement rehaussée – sans ressort face à l'intuition – pour appréhender la vie – le monde – la mort – l'expérience terrestre...

La perception à travers des grilles – un trou – un interstice étroit...

Rien qui ne puisse restituer l'étendue – dans son épaisseur – sa complexité – son inconsistance – sa variabilité...

Des concepts et des mots incapables (bien sûr) de refléter le réel...

 

 

Un jeu – comme un ressac – porté jusqu'au délire – porté jusqu'au regret...

La gangue du mensonge étouffant toute possibilité d'éclaircissement...

Comme de l'opacité sur la transparence...

Une absence de vent sur le rêve...

L'abondance des choses ; et l'âme privée de saveurs et de frémissements ; saturé de terre jusqu'à la suffocation...

 

*

 

Bleu-jour ; comme le Divin vivant – la lumière jamais achevée...

Le cœur du mystère livré aux apparences – entre la naissance et le trépas – accessible – sous les paupières dessillées...

La terre si proche du ciel...

La sensibilité délicate ; le souffle puisé au centre de l'âme qui offre aux élans la force – l'intelligence et la lucidité...

Le silence – comme seul témoin ; et comme seul commentaire (bien sûr)...

 

 

Comme ces lettres dessinées à la hâte – le monde – la foule – ces hordes de partisans ; la fureur et la folie en marche...

Et toutes les images associées ; que les oiseaux survolent – (totalement) indifférents aux efforts de ceux qui vivent sur la pierre...

Fidèles qu'à un seul chemin – qu'à un seul voyage ; droit dans le ciel...

 

 

Au cœur de la tempête – l'effondrement de la façade...

Le rire comme un appel du sacré – devant nos tremblements...

Le Divin sur la langue ; le Divin sur le pont...

Sous la coupe de la lumière – le vivre et le mourir – sans reculer – sans (jamais) renâcler – sans illusion (non plus)...

Au détriment de l'orgueil ; à la place des honneurs et du perceptible...

Comme si tout – soudain – s'éclairait ; comme si tout – soudain – s'inversait...

Le soleil dans la nuit noire ; l'esprit s'affranchissant (douloureusement) du rêve et de la confusion...

Entre la houle et l'encens – la voix ; cette part vivante, en nous, de la vérité...

 

 

Le séant dans l'espace – sans cesse – glissant – se renversant...

Le corps cherchant le passage – l'équilibre – sur le sol – sous le ciel posé sur la terre comme un couvercle amovible...

La cabine avançant ; la cellule s'emplissant d'air et de joie...

Nomade traversant la brume et l'épaisseur – vers le soleil et le vent – à deux doigts de les rejoindre – qui sait...

 

 

Le vent – durablement...

Comme la musique du lointain – capable de métamorphoser la poussière ; d'agir sur les destins nocturnes et souterrains...

Une manière de s'attarder ; d'échapper (en partie) au hasard...

Comme un sourire dans le sang pour diluer les illusions et donner aux circonstances un air de fête...

Le ciel – en quelque sorte – s'invitant sur l'avant-scène ; et pressant la matière – légèrement dansante – d’accélérer le rythme à l'approche de l'aube – au seuil du jour...

 

 

Un point singulier – discret – anonyme...

Des vagues – un peu de roulis – sous les étoiles...

Le même ressac sur le même rivage – depuis des millénaires...

Le parfum (enivrant) de la rencontre entre les eaux et la terre ; que la poitrine respire ; et qui se diffuse à l'intérieur...

Ce que ni l'âme – ni la main – ne peut écarter...

Une feuille blanche qui restitue le regard ; ce qui pourrait permettre aux hommes de franchir les limites habituelles – dolosives – déceptives – inventées...

 

 

Des lignes pour que le monde tourne – apprenne à tourner – dans l'autre sens – au-dessus des instincts élémentaires – au-delà des bornes et des frontières...

Et notre âme – comme un oiseau aux grandes ailes rafistolées – face au vent – face à la rudesse du monde – prête à s'envoler ; et à affronter la solitude dans cette partie du ciel encore inconnue – encore inexplorée...

 

*

 

La bouche ouverte – au-dehors – qui assombrit la pierre ; qui porte à son paroxysme la cécité...

Jour après jour – le même festin – les paupières closes ; et ce sang séché – sur la roche blanche – qui s'entasse en strates...

Et cette tristesse immense au fond de l'âme impuissante – démunie – condamnée, comme la chair, au règne de la faim...

 

 

Des ressources plein les mains – plein les poches ; leur seule richesse ; le visage éclaboussé de sang – l'esprit fier des injustices commises – des crimes perpétrés...

Le seul trésor qu'ils trouveront jamais...

 

 

Au corps à corps – durant toute la nuit – jusqu'à l'aurore qui les trouvera défaits – exsangues – séparés – comme si l'amour n'existait pas...

 

 

La main sur le cœur – du noir sur le noir – promettant des récompenses – des jours meilleurs – on ne sait quoi ; des battements de cœur plus intenses – une proximité avec le ciel – une étendue de joie – des hauteurs inédites ; ce que croient – et ce qu'applaudissent – les fronts étroits – galvanisés par cette série de promesses ; l'inexpérience terrestre et la naïveté de ceux qui ont délégué à d'autres leur existence – la direction et le chemin...

De pauvres âmes – en vérité – qui devront encore se frotter au monde – aux chimères et aux désillusions – pour découvrir la valeur (et les joies) de l'autonomie...

 

*

 

La forêt enchantée ; non pas un lieu – une présence (en nous) – comme l'oiseau aux ailes d'argent – comme toutes les apparitions – les naissances et les apparitions...

Nous n'abdiquerons pas ; nous brûlerons avec ce que l'on brûle – jusqu'au dernier bois – jusqu'à la dernière brindille – jusqu'à la dernière feuille...

Nous mourrons ainsi ; dans le sable – solidaire(s) ; la lumière sur notre peau calcinée ; et le bleu qui nous étirera jusqu'à lui ; nous serons là à la pointe du jour – dans la nuit rougeâtre – baignée de flammes et de chants...

Vivant(s) – tellement vivant(s) – au milieu des vents du monde...

 

 

Enfant-roi – à genoux sur la terre – sur la roche damnée ; sous les arbres incisés ; notre chevelure d'or – vêtu de vent – sous l'averse rafraîchissante...

Dansant sans miroir – au cœur du temps aboli ; le regard contemplatif – magistral...

 

8 mai 2023

Carnet n°287 Au jour le jour

Octobre 2022

L'apparition (urgente) du jour ; plus qu'un vœu (la condition de notre survie)...

Dans le blanc des yeux ; les ailes déposées...

Le ciel à sa place (toujours à sa place) ; et la terre trop peuplée...

Le cœur pris dans cette résonance...

Indistinctement ; comme immergé parmi mille autres éléments...

 

 

Le rythme déréglé...

Comme une marche sur une voie de secours...

L'allure aussi prompte que possible...

L’œil ébahi...

Perdu au milieu des reflets du miroir...

Offert à la force indifférente du vent...

Au milieu des choses ; l'espace...

Le lointain ; et la figure du cri...

Des sourires et des grimaces ; par intervalles ; et de temps à autre – un masque de fer sur une plaie muette – purulente...

Sous des étoiles à la luminosité douteuse...

Ainsi s'élève-t-on – quasi seul – au cœur du désastre ; de manière plus ou moins discrète – de manière plus ou moins introspective...

 

*

 

Le cœur (parfaitement) mobile – (en partie) cisaillé...

D'un seuil à l'autre...

De lieu en lieu...

Monde après monde...

Au-delà – (presque toujours) – un peu plus loin...

Comme si la rive s'allongeait ; comme si le voyage se déployait...

Rien que du temps ; et la source intarissable qui renouvelle les désirs et la matière ; l'invisible et le décor...

Ici – sans autre ambition...

 

 

Au bord du temps...

Quelques restes de chemins (très peu empruntés) – (extrêmement) éparpillés...

Parmi les arbres qui parlent...

L'ardeur qui commence – imperceptiblement – à décliner ; les premiers signes crépusculaires...

A bout de souffle (sans en avoir l'air) – en quelque sorte...

L'extrémité de l'âme engagée dans la lumière...

Et notre tâche ; une manière de faire silence ; avant de s'effacer...

 

 

Le temps séculaire – inchangé – de l'attente (toujours aussi vaine)...

Des heures – des jours – qui passent ; et que l'on oublie...

Dans le sang – des mots qui dansent ; et que la bouche éructe à un rythme infernal – à un rythme endiablé...

Le rouge à l'honneur ; celui du monde – celui des songes...

Et ces larmes qui coulent sur ces visages qui jamais ne verront la promesse ; le règne de l'éternité...

 

 

Au fond des choses ; le rire...

Au fond du rire ; le vide...

Et cette fuite (inéluctable) du monde...

Vers la mort ; cette terre (supposément) relevée...

 

 

Le jour – peu à peu – éteint par la soumission – l'assuétude – l'agenouillement...

Et la possibilité de la lumière qui persiste – à travers la découverte du secret – la résolution du mystère ; à travers l'existence – comme un miracle...

 

*

 

Le cœur humble et hivernal...

Au milieu des choses ; et du silence...

Presque rien ; la joie qui monte...

La vérité du geste authentique – naturel...

Si loin de la plainte ; la parole dansante...

Le lieu de l'énigme sur la pierre...

Ce qui scintille derrière les couleurs...

Et la caresse du regard ; et la tendresse qui dissipe les murs et le sommeil...

Ce qui habite (parfois) le poème ; cette grâce discrète – (presque) imperceptible...

 

 

En chemin – comme la neige...

Le monde ; et la parole passante...

Davantage que des lettres – que des signes...

Le reflet – sans doute – du seul visage...

Le jour qui résonne...

Ce qui se détache – à l'intérieur du partage...

Le bruit de la rosée dans la voix amoureuse ; l'alphabet de l'invisible qui tambourine entre les mots ; comme si tous les possibles s'invitaient simultanément dans cette manière (vagabonde) de traverser la vie – à la façon du ciel – du sable – des oiseaux...

 

 

Comme étranger(s) au silence – au regard...

L’œil rond – surpris – inquiet...

Vers le haut – la lumière...

Et l'âme (bien sûr) qui devine la direction...

Penché(s) sur soi ; comme sur toutes choses...

Et les cœurs méfiants – craintifs – inquiets – serrés les uns contre les autres...

D'une certaine façon – une impossible idée du monde...

 

 

D'une plaie qui offre la force...

Cette étrange ascendance dont nul ne se réclame....

La terre rouge – couleur des origines – couleur du temps...

Contre soi – la nuit tombée ; l'effroi de la mort ; et les malheurs – sans discernement...

La gorge défaite ; pas même un bruit...

Tous les orifices qui suintent ; et les yeux qui regardent (vaguement) les substances s'évacuer...

Le vivant – sans rire – sans promesse – réduit à un peu de matière – à un peu de misère ; pas si différent des corps inertes que l'on brûle ou que l'on enterre...

 

*

 

La plaie originelle – encore ; comme indéfiniment partagée...

Insaisissable par le langage ; et que chaque existence reflète (pourtant)...

La pluralité éparse qui s'ignore ; inconnue à elle-même (en quelque sorte)...

Sous une chape de silence – épaisse – nocturne...

Mille chemins ; et autant de cris – d'espoirs – de gémissements...

Et cette douleur impossible à comprendre – impossible à éviter ; qu'il nous faut pénétrer...

Nulle part où se réfugier – nul lieu où aller ; ici ou ailleurs – qu'importe où l'on est – où l'on s'est (très provisoirement) installé ; à peine effleurée l'idée de s'enfoncer en soi (avec, bien sûr, tous ses empêchements)...

L'ombre – partout – qui nous encercle – qui nous assaille – qui nous envahit...

Sur cette terre (à bien des égards) – le règne du plus sombre...

 

 

L'arbre traversé par le ciel ; et, parfois (de temps à autre), par la parole...

La pierre gravée de ses initiales...

Un peu de lumière sur les songes du monde...

Comme une autre sente qui se propose ; un espace où l'on peut se ressourcer au lieu de s'épuiser ; à la lisière de soi – au-delà de toute question – au-delà de toute réponse ; au cœur de cette présence commune et silencieuse...

 

 

L'odeur brunâtre de la faim...

Le monde-gibier entre nos mains carnassières...

Le désir (presque) toujours fougueux du reste...

Ce jeu (inévitable) qui habite la vie (et les vivants) ; et sans lequel ils ne seraient pas...

Tour à tour – herbe – biche ou tigre ; glissant (involontairement) de l'un à l'autre – dans l'éternelle magie du retour et du recommencement...

Et, pourtant, comme une musique triste (et légèrement nostalgique du temps d'avant la séparation) dans la voix qui raconte le spectacle – passablement étrangère aux drames et à l'emprise du rêve...

 

 

Entièrement à Dieu – à l'Amour – à la mort – à ce qui se propose (très) provisoirement...

Au cœur du grand cirque de la terre et du ciel...

Le vivant en tous sens ; s'essayant (bien sûr) à toutes les combinaisons possibles (à toutes les combinaisons imaginables)...

Ainsi ose-t-on – peut-être – au fil du voyage – à travers la longue suite des existences successives – à se risquer, pas à pas – peu à peu, à vivre au-delà du connu – au-delà des remparts faussement protecteurs que l'on a (naturellement) érigés autour de soi...

 

*

 

Le cœur se souvenant du creux dans la parole ; ce lieu comme un silence où naissent le monde et les choses...

La possibilité d'un regard sur ce qui semble étranger...

Des traces de lumière si anciennes qu'elles donnent à l'écume cet éclat...

Le visage d'avant le temps...

Le seul sourire – la seule sagesse – qui compte – au cœur de ce désordre passager...

 

 

Le provisoire qui déborde de modalités – de conjectures – d'opportunités – affranchi (d'une certaine manière) du martèlement du temps ; de la fausse idée de liberté dont on rebat les oreilles de l'homme depuis des millénaires...

Soudain – la fulgurance de l'éclair et du trait...

Sans doute – le plus poétique de ce monde qui emporte (pour un court instant) la mort et les vivants vers un lieu où la nuit n'existe pas...

 

 

Enfin la lumière – immanente – horizontale – parfaitement quotidienne...

Entre les arbres et les pierres...

A la vue de tous ; et que la plupart ignorent ; et que la plupart ne voient pas...

Réuni(e)s – toutes ses parcelles – tous ses éclats – dans le cœur qui veille – dans le cœur vigilant – qui place le regard au-dessus du monde – au-dessus du souvenir – au-dessus de tout ; et pouvoir ainsi pénétrer le fond des âmes et des choses ; habiter la vérité vivante...

 

 

Le temps – le secret – le trésor – qu'éparpille le geste inattentif...

Comme condamné(s) à la course mécanique...

Les yeux fermés – la tête grise et triste – mouillée de larmes et d'incompréhension...

L'âme défaite – sous des avalanches de malheurs qui confinent à la malédiction ceux qui, par excès d'absence, ceux qui, par défaut de présence, ne sont pas véritablement vivants ; pas même ailleurs – (presque) inexistants...

 

*

 

Le silence aérien...

Lové contre le jour...

Et le monde affamé qui, sans cesse, doit assouvir sa faim...

Le cours des choses – sans heurts (véritables) – sans (réelles) interrogations...

Le rôle perpétuel de ceux qui habitent la terre...

A la manière d'un songe impatient et solitaire...

 

 

Le cœur chargé de douleurs...

Ce qui se retire ; ce qui se rétracte – en soi...

Notre présence apparente ; cette appétence pour les choses futiles ; une manière d'agrémenter son existence ; de survivre à tous ses malheurs...

La gorge irrégulière ; autant que l'âme ; parfois courageuse – silencieuse ; d'autres fois encline à la tristesse et à l'épanchement...

Quelque chose du bruit et du temps – sur ces rives sans tendresse où les hommes se sentent si seuls qu'ils amplifient la rumeur du monde au point de transformer le regard indifférent – le regard inventé – de l'Autre en loi essentielle – en loi irrécusable ; une terre étrange où chacun agit pourtant comme s'il n'y avait personne – comme s'il n'y avait que soi ; une terre où nul (sans doute) n'existe vraiment...

 

 

Toutes les offenses du monde – oubliées...

De la poussière emportée par le vent...

Des cris dans le vide – sans bouche – sans oreille – sans personne...

Qui pourrait donc comprendre...

La clarté du sang dans le froid...

La terre sombre ; et les bêtes – et les hommes – dans leurs tranchées...

Des adieux – par milliers – par millions – au milieu des éventrations...

Et ces paillettes d'or – virevoltantes – comme une pluie scintillante sous les étoiles...

Comment expliquer cette joie ineffable...

 

 

Les yeux baissés ; l'humilité dans son déploiement...

Face à l'orgueil – face à la cécité...

La dernière parole – peut-être – comme un chuchotement (à peine)...

Au fond du cœur ; l'obéissance révélée et le silence...

L'affranchissement de l'âme ; libre du monde depuis toujours...

 

*

 

Le surgissement de la lumière...

Dans un repli du voyage...

Après la terreur des temps immobiles et la frénésie...

Sous le pas glissant – naturel ; au rythme qu'impose la reconnaissance...

Un passage dans l'ombre ; à la pointe du détachement...

 

 

Dans la plaie semée à la naissance ; la lecture des possibles...

Des signes invisibles tatoués dans le sang...

Tout un destin qui se dessine – sous le joug de l'innommable...

Et tout qui étouffe ; et tout qui cherche à s'échapper...

Et les premiers pas qui (très souvent) se font dans le cri, puis (parfois) dans la parole...

Le sens de la marche dans le sable et la neige...

Le désert hivernal comme seul lieu – comme seule saison ; ce qu'il nous appartient d'apprivoiser...

 

 

Dans l'avant-monde du vivre...

Des terres brûlées ; et des cœurs dociles...

L'absence (manifeste) des âmes...

Des refus ; sous le règne (évident) des miroirs...

Étrangers à toute aventure réelle...

Les habitants du rêve...

 

 

Épuisés par la couleur du songe...

Ces yeux d'enfants mal éclairés...

La lumière qui coule sans jamais s'arrêter...

Et les passagers qui s'enlisent dans la lie – (totalement) privés de Dieu...

L'impatience et l'avidité au lieu d'une cueillette sage et frugale...

Sous l'égide des versets et des agenouillements...

De la souffrance ; et autant de tentatives d'échappée que de dislocations...

A perte de vue – des cohortes de cœurs inconsolables qui tentent d'aller par deux ; au milieu des champs de fleurs et des larmes ; l'espérance (pourtant) vissée au front...

 

*

 

La saison finale – peut-être...

Le terme du temps – en quelque sorte...

Là où le jeu commence ou s'éternise ; qui peut (réellement) savoir...

Sans raison – sans pourquoi ; avec le souvenir de plus en plus flou d'avant – substantiellement déformé à mesure que le rêve prend forme...

L'hypothèse d'une sorte de visage plutôt qu'une réalité...

Et ainsi de toute histoire ; et de son déroulé...

Dans l'arrière-scène des Autres – entre coulisse et décor ; et ainsi pour chacun – malgré la solitude (magistrale) et l'inconsistance des pactes et des mots...

 

 

Le ciel (assez) disgracieux – bas et froid ; comme une couche supplémentaire de matière sur la terre – la chair – déjà (passablement) enrobées...

Le poids des actes – peut-être ; ces mille gestes sans densité – (parfaitement) inconséquents...

Des têtes mortes ; et du côté des cœurs défaillants (bien sûr)...

Le fond de l'abîme – sans doute – comme un écrasement...

 

 

A demi nu déjà ; défait et dérivant – dans le brouillard poussiéreux du monde...

D'une terre à l'autre – dévalant le désordre et le déclassement (à grandes enjambées)...

En exil ; de plus en plus...

Et derrière le fouillis des images ; ce qui émerge ; ce qui (soudain) apparaît...

Dans les yeux – des reflets (de simples reflets) ; le sol craquelé des existences...

Et l'oubli – comme une succession de vagues ; une sorte de déferlement sur le temps – sur ce que nous avons su ; et sur le devenir – cet après qui ne sera plus...

En pure perte ; qui que l'on soit – quoi que l'on fasse ; des gestes et des cris – en désespoir de cause...

 

 

A respirer encore dans l'entre-deux du monde et du corps...

Le temps arrêté ; le souffle en suspens...

Et ce silence sans sommeil – comme un écart – la possibilité d'une écoute – d'une présence ; l'écho du vide et l'espace – dans nos têtes – toutes les résonances ; entre l'extase et l'enfer – d'une égale façon...

 

*

 

Sans cesser ; la mort éteinte...

L'incessant labeur de l’œil sur le temps...

Des siècles de sommeil jetés par la main neuve – la main nouvelle...

Dans la brume grise – opaque – au loin – le monde qui tourne – comme se courant après – après l'idée qu'il se fait de lui-même – et que renforcent (bien sûr) les jours qui passent – pendant des millénaires (quasi identiques) ; le front rivé sur le chemin réalisé et les pas qu'il reste à accomplir ; le progrès apparent comme une spirale fébrile et infinie dont la course folle est (inlassablement) nourrie par les solutions qu'inventent les hommes pour échapper aux désastres qu'ils ont engendrés...

Et nous – un peu à l'écart (bien sûr) – en retrait – invisible ; aussi loin que possible de cette foule aveugle (et aveuglée) – de cette fuite en avant inquiétante et mortifère...

Dans les collines – dans la forêt – là où les histoires et les fables s'étiolent – s'effacent devant la réalité irrécusable ; en ces lieux salvateurs où la nécessité se substitue aux désirs – où l'attention et le geste remplacent les images et les croyances...

Comme un refuge immense – l'espace entier peut-être – dans lequel vit ce que nous sommes – ce que nous portons – ce qui émerge (lentement) – à travers notre danse silencieuse et quotidienne...

 

 

Au sortir du monde – le temps arrêté...

La tendresse comme un bouquet de fleurs vivantes offert à chaque instant...

Le prolongement de la terre ; la caresse qui arrache aux profondeurs le désespoir enfoui – accumulé...

Vêtu de lumière – de grandeur et de lumière ; à toutes les altitudes ; le cœur et le corps à l'abri des larmes et des coups ; le sang et la sève (largement) indifférents au défilé des saisons...

 

 

Sous le règne effarant de l'offense et du sacrilège – en ces temps de susceptibilité affûtée – (totalement) maladive...

La foule – à l'image de chacun (presque chacun) – gorgée de principes – de fausses vertus – de doléances et de récriminations – blessée par quelques (dérisoires) égratignures (symboliques – l'essentiel du temps) aussitôt transformées en plaies béantes – en blessures quasi létales – en ce monde d'individus abrutis et bornés – en cette ère qui sait mêler (avec tant de talent) le sommeil et la violence – où l'on s'offusque à cor et à cri pour quelques riens ; où l'on est prêt à brandir la menace et les armes – à jeter sa vindicte sur celui (ou ceux) qui a (ont) osé nous outrager et à mettre à mort le (ou les) supposé(s) coupable(s) des salissures qui ont entaché notre honneur (ou notre réputation)...

Ainsi naissent – et se propagent – tous les lynchages – tous les massacres et toutes les tueries – en ce monde où chacun revendique le droit à « la dignité » ; et se sent bafoué, à la moindre critique – dès qu'il a le sentiment d'être remis en cause dans sa très (très) étroite identité*...

Un pauvre monde d'idiots susceptibles et vindicatifs...

* réaction exacerbée née de l'hégémonie de certaines catégories de la population ; de leur domination et de leur mainmise pendant des siècles (et, parfois même, durant des millénaires) sur certains groupes d'individus jugés minoritaires – insignifiants – inférieurs – que l'on a privés de presque tous les droits (allant parfois jusqu'à leur dénier le droit d'exister)...

 

*

 

Ensablé dans l'épreuve ; comme face à l'abîme...

Sans retour possible ; l'exact déroulé...

La tête dans l'alignement du temps...

Au bord de la fable ; au bord du discernement...

Et l'empreinte des pas sur le sol – à peine perceptible – mêlée aux traces de tous nos devanciers...

De plus en plus humble – et solitaire – à mesure que l'on s'éloigne de l'imposture...

 

 

Sans hâte – comme la neige – aussi régulière...

Le temps de quelques saisons...

La chair propice ; l'âme absente ; puis, inversement – sans (réellement) chercher à comprendre...

Des soubresauts ; un vague parfum d'errance...

A la verticale de la même étoile ; et sans jamais s'écarter (s'éloignant de quelques pas – tout au plus)...

Ce que l'on appelle – un destin tracé ; la vie comme sur des rails...

 

 

Ici – à larges bords – la débâcle...

Dans le remugle du temps...

Le cœur soulevé – au milieu des carcasses – par les caresses du vent...

Presque nu – à cet instant...

Sous cette étoile d'or...

En ce coin du monde ; une sorte d'angle mort...

Prêt à quitter ces remparts caverneux – d'un âge primitif...

Et nous exposant à la pente – sans contrepartie...

Le soleil sur la langue...

L'urne de la délivrance – sur ce sol sans récompense...

 

 

Le monde élevé au rang de muraille...

Les larmes balayées – une à une – d'une main rude...

Le cœur hostile – opiniâtre – apte à la guerre – âpre au combat ; se faufilant farouchement entre nos baisers tendres – essayant d'échapper à toutes les tentatives de réconciliation...

Se jetant sur le flanc des Autres – les dardant de ses pointes acérées – se livrant à toutes les joutes – sans (jamais) fléchir – refusant toute main tendue – se livrant (sans retenue) à son atroce destin d'assassin...

 

*

 

L'éclipse du monde – dans notre élan...

Une fuite éperdue vers ce retour (inévitable)...

Chemin du secret – et des origines – plutôt que rives et routes communes – surpeuplées – trop fréquentées – abominables...

Et ce qui est vécu – irrésistiblement...

La nécessité ; vers l'essentiel...

 

 

Trop aveuglément humain(s)...

Des inconséquences – des incidences – (très) nombreuses...

Le ciel – comme la mort – dénié dans sa nature ; et dans son rôle...

A la place – un amas d'inventions ; choses et idées – transformées (l'essentiel du temps) en édifice ; des murs – des remparts – des enceintes ; et des stèles et des colonnades pour glorifier l'homme (célébrer l'humanité)...

Sans doute – une plaisanterie ; tant la mascarade et l'illusion sont grossières...

La (grande) naïveté des têtes au milieu de la nuit noire ; l'esquisse du monde...

 

 

Autour de soi – le monde – l'enfance calfeutrée...

La disparition du jour ; le ciel gris...

Les regards perdus ; les âmes courant en tous sens...

L'effondrement (à peine perceptible) du jeu de cartes – des édifices (très) provisoirement érigés...

Au carrefour des possibles...

La fin de quelque chose ; l'incertitude exacerbée...

Et le balancement des cœurs ; et le sang fébrile – sous un soleil nonchalant...

 

 

Le jeu invoqué...

Des mots et des étoiles...

Des fenêtres ; et la lumière...

L'ombre de la beauté dans nos songes évasifs – si précis – si fabuleux...

Et sur la peau – et sous les pas – cette clarté naissante – heureuse d'apparaître ; heureuse d'éclairer...

 

*

 

Le front nocturne – inchangé...

L'invention de soi – malgré le sang et les instincts ; les limites de la matière...

La cassure de l'étrangeté ; et la possibilité de la perte – inhérente au jeu – ajournées (autant que possible)...

Parmi les ombres ; parmi les morts – déjà...

Rien que des rêves et des légendes ; et à peu près rien d'autre sur cette terre...

 

 

Des entraves – des étreintes – hissées sur toutes les bannières...

Du temps et de la poussière – ensanglantés – ensemencés – selon la vitalité des amoureux – selon l'ardeur des belligérants...

Le pays du prolongement et de l'oubli...

Réductible au rêve...

Face au mystère inexplicable ; hébétés – indifférents...

Ce que l'on nous prête ; le cœur battant...

 

 

Des lambeaux d'âme ; le cœur gisant...

Autour – le monde sans fin – parasitaire...

Les yeux rouges ; et noir – la couleur du sang séché...

Un carré de terre pour nos vieux jours...

Le sommeil – déjà derrière les yeux...

Et cette encre – vivante encore – très longtemps après la mort...

 

 

Ici – penché – bancal – maladroit – alors que d'Autres feignent la parfaite verticalité – la connaissance – la compréhension ; et l'expertise même en matière de lumière et de joie...

Séparé – de moins en moins – sans doute – du reste ; de l'amas – des choses indistinctes...

Comme un accord tacite – entre nous...

Bien plus secret et silencieux qu'autrefois...

Le monde et le temps – désempilés ; en voie de régression...

La seule réponse – peut-être – à cette terre qui tourne en rond – à ce monde qui marche sur la tête ; sans même la nécessité d'abaisser le ciel...

 

*

 

Derrière les rideaux – le brouillard...

Devant le miroir – le sourire ou la grimace – selon les jours...

Et sur les longues routes qui serpentent sur la terre ; des visages impassibles et des jeux enfantins...

Et ce silence – si proche – qu'il suffirait de se pencher pour disparaître – parfaitement caché(s) – totalement englouti(s) – par l'épaisseur salvatrice...

 

 

Le temps à la dérive...

Des voix parmi les étoiles...

Des rêves ; et l'invisible...

Et cette chambre isolée – au milieu de la forêt...

Comme une traversée de l'écume ; un éloignement (radical) du monde...

Et les bêtes – toutes proches – tapies derrière les fourrés et les arbres morts ; à pas lents sur l'épais tapis de feuilles...

Le passé de l'homme – comme abandonné (définitivement) derrière soi ; et tout le temps nécessaire, à présent, pour s'aguerrir – se familiariser avec le monde naturel – rejoindre – au-dehors-au-dedans – la part la plus ancienne – la moins humaine – la plus sauvage – du vivant ; l'en deçà du nom et du visage ; ce que nous serons tous amenés à (re)devenir un jour...

 

 

Au fil du voyage – la lumière ; et l'éloignement des étoiles...

Du langage à l'indicible ; de l'indicible au silence...

Le visage, peu à peu, éclairé ; et le geste (parfois) éclairant...

Ni trace – ni chemin – sur l'étendue désertée...

L'espace ; et le sourire...

La porte du cœur ouverte ; et ce que l'âme entend...

Le monde de plus en plus loin ; cet enfoncement dans les profondeurs...

 

 

Des histoires encore ; les ombres au-dehors...

Le temps secoué par les paumes impatientes...

La brutalité à travers le sang ; la barbarie (manifeste)...

Tourmenté – le séjour des bêtes et des hommes...

Et au fond des yeux ; l'antériorité (celle des ancêtres et celle d'avant le monde – trop souvent rivales)...

Et sur les pierres irradiées de soleil ; des questions et des prières – adressées à un Dieu hypothétique ; tous les signes de l'incompréhension exposés – mis au jour (avec évidence)...

 

 

Enchanté par la voix – les cris – les chants – le silence – les lieux...

Dans l'intimité des habitants des bois...

Amoureusement installé ; attentivement étendu...

A l'heure des solitudes couronnées...

Au cœur de l'hiver...

Une autre possibilité d'habiter le monde...

 

 

La tête inclinée – loin des reflets mensongers des miroirs...

Par-delà la blessure – les apparences...

Par-delà la tristesse et l'absence...

Au-delà des joutes et des jeux...

L'espérance brisée ; avec le temps qui se fracasse contre la pierre...

Les peines en noir et blanc – oubliées ; comme effacées par l'ambivalence des larmes...

Et cette disparition comme une fête ; le cœur et le monde (radicalement) inversés...

 

*

 

La force accrue par le souffle...

L'oreille attentive aux bruits de la forêt...

Un lieu ; des passages...

Le monde invisible qui se déploie ; qui nous exhorte ; comme un appel – un enchantement...

Le vent contre la joue...

La neige balayée par le vent...

Quelque chose de la joie ; l'inexplicable qui dure ; le cœur en accord avec l'émergence ; ce qui jaillit (naturellement) de la source...

 

 

Le jour ; sans le poids des mots...

Une autre manière d'être là ; une autre manière d'être présent au monde ; une façon plus directe (bien plus directe) d'entrer en contact – et de nouer des liens – avec les choses et le vivant...

L'âme silencieuse au milieu de la poussière...

La lumière au-dessus du sommeil ; et le vide au-dessus de la lumière...

L'espace qui intègre toutes les formes – tous les visages ; fouillant les moindres recoins du chaos – en quête de l'infime – de l'insignifiant...

L’œil qui déroule tous les paysages ; qui accentue l'intensité des couleurs ; tout – parcouru de long en large...

Et l'écoute – et l'attention – comme une danse avec le rêve ; l'alliance de la joie avec ce qu'il y a (sans doute) de plus sauvage chez l'homme...

 

 

De haute condition – l’œil vivant – la main tremblante – face à l'infini...

Au plus proche de la tendresse racinaire...

Sur cette vieille terre inestimable...

Sous des étoiles qui célèbrent sa courbe...

L'invention du monde ; le seul royaume de l'homme – sans doute...

Et cette lumière qui laisse à l'ombre sa part intacte...

 

 

Le désir assumé du plus haut ; ce qui confine à l'insignifiance les plus grandes richesses...

Dans cette sorte de jardin ; à travers l'enfance (estimée à sa plus juste valeur)...

La même chose qu'ici – aux lisières de l'entendement...

Davantage que le songe ; la reconnaissance du mouvement ; et l'immobilité au fond de la crevasse creusée par la fébrilité des ventres et des âmes affamés...

 

*

 

Le chant inséré...

D'une dimension à l'autre...

Comme un rayonnement...

Vers le monde ; l'indistinction...

L'écume éclatante...

Les rebonds de l'écho au fond de la fosse...

Éparpillées – l'épaisseur et l'opacité...

Vers cette absence de visage ; le sens actuel de l'élan – du voyage...

 

 

Rien d'étrange – en soi ; la saveur de l'inconnu...

Ce qui assouvit cette soif (qui nous anime) – sans eau sur les lèvres...

Des noms – des chemins – empruntés – parcourus...

Le cœur que l'on appâte...

L'attente du jour ; la venue (discrète) de l'invisible...

Vers l'étreinte et la transparence – à la place du corps – à la place du sang...

 

 

L'appel du vrai – au dernier étage de la folie...

Juste derrière – le cœur saisi par l'enfance...

L'espace où règnent tous les ordres ; et celui, souverain, de l'intangible – à son paroxysme...

Simplement aller ; et se laisser mener par ce qui surgit...

Sans heurt – sans résistance – sans affrontement...

Entre l'ombre et le songe...

D'une couleur à l'autre ; qu'importe le déguisement...

De l'or au creux de la main ; et mille soleils qui éclatent au fond du cœur...

 

 

Harcelé par toutes ces mains nocturnes – prétendument guérisseuses...

Face à l'aube blafarde à laquelle on offre sa sueur et le sang des Autres ; à laquelle on jette quelques riens – du menu fretin...

Et nous – déguenillés – sur cette travée étroite – au seuil de l'invisible ; et ces charrettes de pensées qui hantent la tête ; et qu'il nous faut (très laborieusement) pousser...

De la crédulité au fond des yeux ; et la vaine espérance d'un ciel accessible – d'un ciel sans ombre – sans recoin...

 

*

 

Contre la muraille détruite ; des ombres blanches...

Le jour ligaturé....

De la brume et du feu...

L'enfance apeurée – trop chahutée par les luttes et les alliances – par les ruses et les mensonges...

Comme un empêchement ; un rejet – (sans doute) l'oubli de l'essentiel...

Quelque chose de perdu – à jamais – peut-être...

Un lieu où la parole ne compte plus ; pas davantage que le silence...

 

 

Le souffle qui célèbre les jeux...

Le labeur sous-jacent du monde...

Rien d'étonnant – malgré les apparences...

La persistance du bleu – malgré l'obscurité – au cœur de la nuit la plus noire...

Et cette lueur au fond du sommeil – recouverte de rêves et de cendre ; vivante – malgré la force des illusions ; et qui se ravive – et qui s'intensifie – aussitôt que le silence s'impose ; et qui embrase le reste aussitôt que le vent remplace la volonté et les cris...

Rien ne saurait éteindre cette clarté première – originelle – que chaque cœur recèle ; que chaque âme réclame ; et qu'il nous appartient de reconquérir pour offrir au regard et aux gestes cette justesse qui leur fait, si souvent, défaut...

 

 

Lance à la main ; le cœur figé...

Le poids des ancêtres sur l'épaule – guidant le geste...

La terreur bien menée...

La rouelle serrée contre soi...

Sous la lune – les hommes en rang...

Toute une armée d'assassins – marchant à la pointe du sommeil ; les yeux comme des torches ; les cris comme des songes – joignant les bras aux lèvres pour attaquer leurs ennemis – leurs opposants – le reste du monde ; vivant de guerre et de chasse – depuis la nuit des temps...

 

 

Sous les feuillages – le parfum de la nudité...

Et au-dessus – l'arche du ciel richement étoilée...

Et les paumes qui se joignent ; et les chants qui s'élèvent...

Face à l'invisible ; les portes qui s'ouvrent ; accompagné(s) par le son des tambours ; à la manière d'une clé...

En compagnie des esprits de la forêt qui, un à un, apparaissent ; au cœur du bruit – le silence ; tout autour – et au-dedans – comme une épaisseur qui protège le secret...

 

*

 

Le cœur transvasé dans l'arbre – loin de l'horloge – loin de la mémoire...

Le vent ; vers ce monde infini – indéfinissable...

Ni plainte – ni offense – ni prière ; l'espace nu qui offre au regard la poésie nécessaire – la nourriture du jour ; et l'abri dans les branchages...

Une vie lumineuse ; au milieu des ombres silencieuses...

 

 

Le cœur qui murmure ; qui s'éloigne des heures épuisantes – du monde éreinté – des âmes éteintes...

Le rire – entre les lèvres serrées ; et, soudain, la bouche grande ouverte ; la voix douce qui a longuement patienté...

Par ce chemin diurne ; la lampe à la main...

D'une patrie à une autre – sans jamais quitter l'origine...

Le poids du ciel ; et des ailes – pour voyager...

 

 

En plein vent – la lune – ronde – rousse – étonnée – éclairant nos pas sur ce chemin nocturne – sans fin...

Les yeux sales de violence et de poussière...

La tête ornée de cette puanteur ; la chair trucidée – inerte et molle – que l'on ingurgite (tout au long de la journée)...

Que sommes-nous... qu'étions-nous ; et nous sera-t-il encore possible de devenir...

Dans cet abîme – dans cette errance – dans cette débâcle ; si peu vivant(s) – en vérité...

Les poings brandis avec orgueil – comme un enjeu – un défi – relevé pour soi-même...

Des songes entassés sous le front rude et obstiné...

Au bord d'un ciel possible – que l'on devine – que l'on entrevoit parfois – au plus clair des heures...

A l'orée de cette terre rouge sur laquelle on séjourne depuis trop longtemps...

 

*

 

L'ombre sévère engloutie par la brume...

Le cercle autour de soi ; cette présence discrète...

L'Amour ; et le futile qui (aussitôt) se dissipe...

Le bruit régulier des saisons...

Le visage du monde – sous un autre jour...

 

 

Tapie dans la lumière – cette veille inattendue...

Comme un passage après l'effacement...

Le cœur paisible – décousu – étalé – qui a repris sa forme initiale – commune – collective – partagée...

Le vent qui apporte quelques nouvelles des lieux secrets – cachés – les plus lointains...

Sous la parole – rassemblées...

L'ensemble des voix – accordées – entonnant le chant des morts – le chant du monde – le chant des lieux et des vivants...

Comme une fête ; quelque chose de la joie ; au cours d'un temps inépuisable...

Et la même appartenance célébrée ; avec tous ses manquements – tous ses excès ; et toutes ses possibilités aussi...

 

 

Le jour ébauché ; à partir de nos solitudes...

En songe – le mélange...

L'enfance et le chant – roulant ensemble sur la même pente...

Au fil de l'Amour continuel ; des vies qui se succèdent – dans les interstices du temps...

A remuer encore de vieilles fables pour réunir les parts les plus humbles et les plus sauvages...

Toutes les intériorités ; comme des tentatives...

Le cœur suppliant ; et les mains tremblantes...

L'âme offerte au versant du monde bleui par nos gestes – notre impatience...

 

 

Ici – dans le basculement...

La prière paisible – (presque) routinière...

A l'arrière de la charrette – traînée par les voyageurs...

A la pointe de la terre délaissée...

Au milieu des grands arbres ; brinquebalé...

Au fin fond du noir ; Dieu – en tête à tête – les yeux dans les yeux...

 

*

 

Le cœur révélé par le jeu...

Le commencement – sans pourquoi – du monde...

Bien plus qu'une hypothèse...

La transformation progressive (et radicale) de l'âme – à travers tous les déguisements de la chair...

Sur la scène – la foulée hésitante ; et le reste se pavanant...

Si près de ce ciel qui nous ressemble ; et, à certains égards, si loin de celui que nous méconnaissons (que nous nous obstinons à méconnaître)...

 

 

A mesure que l'on s'enfonce – tout ressurgit...

Comme des vagues très anciennes ; et de la boue charriée ; mille choses enfouies qui jaillissent – se répandent – nous envahissent...

Et dans le regard – cette attente bousculée – ces os enchevêtrés – la fatigue du monde – et cet (incurable) accablement des cœurs découragés face à la chair pourrissante qui s'entasse...

Le jour et la terre – au fond des âmes – mal mélangés...

Et dans les tréfonds de ce sillon, peu à peu, transformé en abîme – l'irruption soudaine de la lumière – comme au premier jour – cette clarté que nos jeux – que nos ruses – que nos aventures – avaient (insidieusement) recouverte...

 

 

Mieux que dire ; jeter sous les yeux...

L'intimité qui s'offre – sans ostentation...

Intense – au-delà (bien au-delà) du savoir accumulé (absolument inutile en la matière)...

La traversée ; et le rire face à l'insoutenable ; avec ce poids sur la nuque qui s'estompe – peu à peu...

Toutes voiles dehors ; et de grandes bouffées d'air pur ; la vie qui respire ; la tête et la chair qui se désengorgent...

 

 

Au bord du monde – le front étoilé – luisant sous la lumière...

A grands coups de rein ; le corps en guise de radeau...

Sur ce versant brumeux de la terre...

D'un bout à l'autre du voyage ; de mort en mort – sans (réelle) escale ; la vérité qui, peu à peu, se réalise – devient réelle – palpable ; et que le regard et le geste apprennent, peu à peu, à refléter ; la seule manière d'incarner la justesse...

 

*

 

Sans jamais cesser – la mort...

Le feu – dans l’œil et la chair – qui s'éteint...

Au cœur de la forêt impénétrable...

Près du sommeil agité – et attentif – des bêtes...

Le bleu – sans bouger ; dans cette lumière qui nous réchauffe...

La fin d'un cycle ; et un autre sort déjà ; la suite qui s'invite...

 

 

Le jour limpide ; comme des flaques de lumière sur cette terre triste...

Le miroitement des images et des mots ; des fragments de matière qui dansent...

Toute la lourdeur qui se dissipe...

Le monde amoureusement chahuté ; la tête en bas pour voir tous nos édifices s'effondrer...

Des cris de joie plutôt que l'amertume – plutôt que le désarroi...

Le temps de la dissipation et de l'évanouissement...

Dans un lent retournement de l'abîme ; le commencement d'un autre royaume...

Et ces quelques traits pour dessiner, dans le sable, le prélude – la préface du nouveau temps qui saura (de toute évidence) s'affranchir du sommeil et de l'écume ; de toutes les lois qu'ont instituées les hommes...

 

 

Au cœur de l'enfance des bêtes – joyeuse(s) ; dévêtue(s) du monde et du temps – affranchie(s) du joug des hommes ; sauvages – entre terre et ciel – ricanant face à ceux qui prétendent – face à ceux qui défendent la civilisation ; vouées aux gestes – promptes à la morsure – douées de tendresse pour tous ceux qui appartiennent au cercle de l'inquiétude – peuplant les interstices (désertés) du monde (humain) – toutes griffes dehors ; et l’œil distant – confiantes dans leur communauté – dans leur appartenance au sol et aux courants magiques (et réparateurs) de l'invisible...

 

 

Les yeux fermés ; la saveur à l'intérieur...

Silencieusement ; comme la sève qui monte...

Au pied d'un ciel immense...

Le prolongement (inattendu) de l'ardeur...

Glissant à travers le songe et la nuit – vers des contrées d'affinités ; parmi ceux dont le cœur est suffisamment sensible pour franchir le seuil...

 

*

 

Le cœur qui macère dans le sang des Autres ; encore faiblement palpitant...

Aveuglément vers le ciel – les Autres – la mort...

A la recherche d'un refuge – d'une promesse – d'une consolation...

La chair écorchée par les griffes – la roche – l'avidité des bêtes...

Le temps interminable ; l'errance – le séjour...

A se blottir au fond des grottes – à l'abri du froid et de la pluie...

Autour du feu – ensemble ; si seul(s) – dans cette promiscuité...

Recouverts par l'épaisseur de la forêt ; la terre primaire sans autres fruits que ceux de ses créatures...

 

 

Paré(s) de cendre ; aux poignets – des liens de sable...

Dans la poussière – plongé(s) au cœur de la trame...

Du souffle au silence ; de l'absence à l'éclipse ; sous tous les déguisements possibles...

Sous le règne des disparitions ; l'éphémère qui tremble ; et qui, parfois, se surprend à espérer...

 

 

L'enfance hasardeusement épargnée...

Dans un bruit de guillotine...

Ce monde auquel on soustrait les couleurs et le parfum...

Les hanches larges – élargies par les enfantements successifs...

Et la vieillesse à rebours ; sur le seul chemin...

Comme une île en plein ciel...

Le regard rêveur ; comme perdu dans ses pensées ; et se définissant ainsi (le plus souvent)...

 

 

Des rivages (partiellement) ravagés...

L'affolement des foules qui essaient de se hisser à la hâte vers les hauteurs (géographiques) pour échapper aux dangers...

La débandade – en tous sens ; dans les cris et l'odeur de la mort qui rôde – qui s'approche...

Le séjour – et son stock de chances – déjà (très sérieusement) entamés...

Rien (réellement) pour se tirer d'affaire ; sinon l'espérance – comme une glissade supplémentaire ; une façon (la seule que l'homme ait trouvée) d'ajourner la chute...

 

*

 

L'âme chantée qui s'invente...

Un nouvel espace ; un monde étrange – accolé à celui où nous avons l'air de vivre...

Un jeu (un autre jeu) – peut-être ; où l'on peut se perdre (et inventé, peut-être, pour cela)...

Comme un rêve – mille rêves – à parcourir – à traverser...

Et des paquets d'ombres accrochées à la chair qui se déplace...

Avec son lot de légendes ; et quelques bannières ; le déroulement de l'histoire ; le récit d'un engloutissement ; et mille tentatives d'évasion (toutes avortées – bien sûr)...

Le même convoi – des milliards de têtes – sur des rails – entre rouille et poussière – sous la pluie et le règne du temps qui effacent toutes les traces...

 

 

L'inexplicable – sur la terre – sur la mort – rayonnant...

Au-delà des pensées qui s'essaient à un commentaire – au-delà des mots qui tâtonnent...

Quelques notes ; au rythme de la nuit ; ce qu'elle prête ; et ce que l'espace ordonne ; un chant silencieux...

 

 

Les sanglots lourds – puissants ; comme une remontée des profondeurs ; le jaillissement déchaîné d'une tristesse trop longtemps refoulée...

La nuit entière ; à la manière d'un recouvrement...

Et, peut-être, l'amplification du secret ; et, peut-être, la possibilité d'une découverte...

Des pans de murs renversés – balayés ; les remparts qui se lézardent – qui se brisent sous la force des vagues ; le monde d'avant la parole – d'avant le cri – qui déferle sur les rives...

Le cœur submergé par ce magma d'avant la langue – d'avant la naissance de l'homme...

Une sorte de purification par les eaux providentielles...

Le déblaiement du surplus – des surcharges – des amas d'images et de matière accumulées depuis la séparation de la terre et du ciel – depuis la différenciation de la chair – des cœurs – des visages...

Et sur le parvis – ce rire des hauteurs – retentissant ; une sorte de soulagement – de délivrance (un peu tardive) ; bienvenue – (très) joyeusement accueillie...

 

*

 

Parmi les étoiles – en rêve...

Le chant imperceptible du monde...

Cette douleur des âmes – figée dans la mémoire – assujettie(s) au temps...

Le cœur flottant – léger – à la dérive...

Dans ce labyrinthe d'ombres et de miroirs...

Le jour et la parole – (parfaitement) accolés...

Entre le silence et l'abîme ; au milieu de tous ces riens ; le pas (la chair) qui se soulève...

 

 

Ce lieu sans mur – sans nom...

Le toit invisible ; sous les feuillages...

La chambre du royaume – peut-être...

Dans le silence des rêves éteints...

La voie qui se désagrège – qui s'enracine...

La lumière – entre l'étendue et le chemin...

Des collines et des forêts ; et cette entrée en soi...

Sur cet espace vivant ; le mot et le pas ; la joie venue – le souffle surgissant – qui guident le passage ; sur cette pente propice à l'effacement...

 

 

Agenouillé – offert aux choses de la terre...

Le regard posé sur le vaste monde...

Des coulées de lumière sur les arbres silencieux – impassibles...

Le bleu – au fond des yeux – comme une étincelle de tendresse...

La main câline qui distribue ses caresses...

L'aube – le jour – le crépuscule – au fil des saisons – célébrés par les gestes quotidiens...

La vie comme une danse secrète – indescriptible ; joyeuse – puissante – fragile ; les pas – les bras – la tête – éphémères – tendus – tournée – vers l'éternité ; le signe d'une gratitude – bien davantage qu'une prière...

 

 

Sous les paupières pourpres ; le cercle du monde que le regard, peu à peu, agrandit...

La source de l'oiseau – de la brume – de la lampe...

Les yeux tournés vers le regard ; au-delà de la mort – au-delà des apparences (trop évidentes)...

 

*

 

Le monde – le temps – le silence – invisibles ; hors du cercle du sommeil autant qu'au cœur de la cécité...

Le seul visage – peut-être ; celui qui se tient devant nous – face au miroir...

Sans un mot – sans un regard – l'espace qui se déploie...

Le vide – l'éternité – l'écoute – qui dansent...

La fête qui s'éparpille ; jusque dans les plus lointains recoins de l'âme et de la chair...

 

 

Au-dessus de l'absence ; rien...

Le même vide qu'ici ; qu'ailleurs...

Rien qui ne puisse être dit ; rien qui ne puisse être lu (ni déchiffré)...

Ni signe – ni chemin – ni témoin...

Seul(s) sur cette sente invisible qui s'enfonce dans les profondeurs de l'esprit...

Le vent – le jour ; et la lumière qui nous appelle ; et quelque chose – en nous – qui lui répond ; comme un lointain écho de l'origine...

 

 

Sous le sable entassé – la puanteur du monde...

Et dans la fissure ouverte – le remugle du temps...

L'âme ; et l'ombre ; et l'arbre – accolés...

Et la mort qui plane en dessinant de larges ronds au-dessus des têtes...

Et nos mains – et nos cœurs – qui s'agitent – sans savoir quoi faire...

 

 

La plainte – hors de la bouche ; rampante obscurément...

Comme une lave noire ; une vague qui submerge toutes les solitudes...

Et les yeux – témoins du massacre...

Les voix dolentes – comme des sons qui rayonnent confusément...

Dans l'ombre d'un éblouissement lointain (trop lointain)...

Et la peur regardée en face ; vers le grand large – comme emporté(s)...

 

*

 

La ressemblance invisible de la multitude ; oubliée...

Comme l'origine ; et le voyage...

Le fond des choses ; et le silence qui recouvre les cris...

L'intimité du feu et du souffle – partout – inconsciemment célébrés...

Le labeur de l'être ; le bleu qui sourit...

Une manière de se reconnaître...

 

 

Le temps de la respiration ; après tant de sauts sur les pierres...

Un répit dans la course ; ce qui s'arrête...

L'interstice du voyage – comme une fenêtre – une perspective – une réoxygénation...

Voyageur encore – qu'importe le chemin – qu'importe la destination – qu'importe la fatigue et l'égarement ; comment pourrions-nous ne pas continuer...

 

 

Le vent – l'espace – le silence ; ce qui nous rapproche à mesure que s'éloigne le monde...

 

 

L'âme douée de solitude...

Le cœur placide – pacifique...

Tous les faix déposés...

A genoux (pour d'autres raisons)...

L'invisible incarné (autant que possible)...

Dans cet écart avec l'ineffable ; le corps ensemencé que l'on dénude jusqu'au dernier désir – jusqu'au dernier souvenir...

Dans la plus pure tradition du premier homme...

 

 

La voix sommée de se hisser au-dessus du discours – entre le ciel et le geste naturel...

Et nous – avançant – ainsi – à tâtons – sans rien savoir ni de l'espace – ni du secret – ni de la parole...

Jamais oublieux – pourtant – du silence qui guide nos hésitations ; un pas (infime) vers le sacré – vers la beauté – peut-être...

 

*

 

Le ciel – la lune ; le temps qui sourit...

Sans image – le monde ; le sentir vivant...

Quelque chose comme un poème ; une langue nouvelle pour tenter de dire l'indicible...

La parole dans le silence ; comme une flamme dans un feu – une flamme infime dans un feu immense...

L'Amour qui envoûte le regard – et le cœur – pour embellir la laideur – pour donner un peu de saveur à ce qui en semble dépourvu...

Le lieu dans tous les lieux ; n'importe où – comme si cela suffisait pour vivre et trouver la joie...

 

 

La fatigue enroulée autour de l'âme ; comme la seule sentence terrestre possible...

Cette lassitude face au monde – face aux Autres...

L'impossibilité (irrévocable) d'un autrement...

Ce qui, peu à peu, nous éreinte ; ce qui, peu à peu, nous efface ; comme une mort à petit feu ; une (très) lente – et (très) progressive – exténuation ; de manière certaine vers l'anéantissement...

 

 

Sans discourir – la voix simple...

La tendresse à dessein...

Le recours au geste...

Le signe d'un siège partagé...

Au milieu d'émules dominés par le silence...

Le retour – poing derrière le dos...

L'âme qui se réorganise ; dans le redéploiement de la dilection – sans rien demander – sans même la grâce d'une prière...

 

 

La sagesse revivifiée par l'absence de parole...

Sans conseil ; à travers le cours probant des choses...

D'une secousse à l'autre – par la route privée de louanges et de commentaires...

Au bord du cœur ; le message qui se mêle à la poussière du monde – emporté par la danse – loin du manège des Autres...

La sagesse ricochant sur la chair trop peu sensible – sur l'esprit trop confus...

En l'honneur de l'homme ; de ce qui est vivant en l'homme ; de ce qui le porte au plus haut ; le chemin de biais ; plus matois que ceux qui se pensent rusés ; plus malin que ceux qui penchent vers la sournoiserie...

 

*

 

Plus sombre encore qu'autrefois...

La neige noire – le cœur sale – l'âme écœurée...

La parole descendante ; comme un cri arrivé à terme ; plantée dans le sol...

Enracinée à l'endroit où les vents l'ont posée – en quelque sorte...

Entre l'espoir et la nuit – enfermé...

D'un geste furtif – le ciel allumé...

Sur la pierre où se dessine – où s'édifie – l'invisible architecture...

 

 

La substance des fleurs ; et le mystère des origines...

Vers le centre, n'est-ce pas ? Sans erreur – sans dissipation – possibles...

La main maline – machinale – qui cherche son ombre – son mouvement – ce qui l'anime...

Le monde – la faim – les saisons – entrecoupés de (mauvais) sommeil...

Quelque chose comme une vie – en somme ; quelque chose de simple qui s'ignore ; guidé par ce qui ne se voit pas ; une forme de ciel ; des pas – une danse – des paroles – dans le ciel hésitant ; et qui, parfois, se laisse approcher...

 

 

Habillé de cette rencontre...

Drapé de cette nudité que l'on ne peut saisir – que l'on ne peut comprendre – que l'on ne peut corrompre – que nul ne peut s'approprier...

Sans commentaire – sans conclusion...

La source qui (à son insu) enseigne...

 

 

Simultanément ; le discernement et l'indistinction...

Sans même le recours à la prière – au poème...

Dieu dans nos pas – dans notre âme – autant que sur les chemins – autant qu'au fond des rivières ; dans l'arbre et la hâte – dans la fleur – la folie et le recueillement – dans le négoce et la guerre...

La mort aussi belle que la sagesse ; et les assassins...

La bêtise et la lumière – sans message (véritable)...

En l'honneur de ce qui arrive – de ce qui a lieu – de ce qui est vivant ; les visages – les choses – les circonstances ; ce qui passe le seuil du cercle ; tout ce qui existe (bien sûr) ; les dix-mille mondes aux formes provisoires...

 

*

 

Des murs de mots – trop souvent ; infranchissables – insurmontables...

Des amas d'ombres ; comme des remparts pour le cœur...

Du sable – des éboulis ; le prolongement de la catastrophe...

Des cartes pour le rêve ; pour déchiffrer le territoire du rêve...

Rien que des questions ; et des réponses ; pas grand-chose ; rien qui ne puisse permettre d'appréhender le réel ; d'offrir à l'esprit la clarté ; et au geste la justesse...

 

 

Du dessous du mélange ; là où le socle est lisse – homogène ; comme une seule pâte déformée à la surface ; le dedans de la trame – en quelque sorte ; là où la fatigue – la tristesse – la défiance – sont remplacées par l'Amour – l'enfance – le silence ; le cœur du monde au fond du cœur de chacun ; comme une évidence...

 

 

Au creux de la nuit – le corps ensommeillé...

Parmi les bêtes ; et la fraîcheur...

Le long des pistes fréquentées...

Un hochement de tête – le front hautement perché...

A la cime de la lumière ; ce qui se révèle ; l'Amour et le secret ; l'âme affranchie du hasard...

Le cœur libre qui prend la couleur de ce qui s'impose ; et la chair obéissante ; indistinct(s) dans la diversité des paysages ; et l'esprit au-dessus de l'ambition (et de l'inquiétude) des hommes...

Tout qui s'ouvre ; tout qui vibre ; et la route – plus vaste – qui surgit...

Le silence plutôt que la civilisation...

La solitude plutôt que la communauté...

Membre – à part entière – du reste ; sans orgueil – sans revendication...

 

*

 

Le bleu déplacé...

Comme ce qui commence ; du sol à la lumière...

Sans jamais s'épuiser ; comme le sable qui s'écoule ; à l'envers...

Sans rien compter ; des pas seulement...

Des lignes et des strates ; par tous les chemins possibles...

Ainsi se succède-t-on (sans jamais se prolonger)...

Sans rien perdre – sans rien briser – sans rien acquérir ; toute traversée...

 

 

Dans la gorge ; tendu(e) – le cri...

Une sorte d'écart avec la paix ; et le silence...

Cette manière douloureuse – angoissée – d'être au monde...

Le chemin ; les épreuves à braver ; et cette sente à inventer – au-delà du vertige ; la lente métamorphose du regard – à travers les circonstances...

 

 

Le sang versé...

La peur au fond des cages...

Paisiblement – au pays des prophètes...

Sur la plaine – ornée de feux et de palissades...

Parmi ceux-là ; dans le triangle où s'entassent les morts...

L'ardeur quasi fraternelle ; sans que jamais ne cessent les massacres – les tueries...

 

 

Ainsi le seuil franchi...

La terre nourrie par tous les rêves du monde...

De la fumée ; comme des remparts...

La vue plus opaque encore (plus opaque que jamais)...

Bien des songes (trop de songes) dans la tête des vivants ; les mains gantées ; le cœur chaviré ; et le reste dans son déguisement...

Et que restera-t-il une fois l'espoir épuisé ; combien s'imaginent (à tort) que nous plongerons tous dans la tristesse et le néant...

 

*

 

Gravé dans le vent – comme (à peu près) toute chose...

Volatil(s) – éphémère(s) ; sauf le secret – le silence ; ce qui se cache derrière l'apparence du monde...

L'enchantement sous la tristesse...

L'Amour au fond de soi...

Ce que le cœur interroge parfois (trop rarement – il est vrai) ; en proie à toutes sortes d'hallucinations...

Comme s'il nous manquait quelque chose...

 

 

L'élan derrière le geste ; le sourire derrière la figure triste...

Ce qui ressemble à une étreinte ; une passion tendre et joyeusement dépossédante...

Un rassemblement passager ; puis un pas vers la lumière pointée par la parole sage – entrecoupée de silence ; qu'importe l'âge et la prédisposition...

Ainsi se poursuit le voyage ; ainsi laisse-t-on (parfois) quelques traces ; d'infimes signes au détour d'une ligne – d'un sentier – d'un passage...

 

 

Au cœur de l'arc ; la guerre déjà – comme incrustée dans le bois dévolu au combat ; et le courage ; et l'orgueil – et le chagrin – du monde – aussi...

Les larmes des Dieux autant que la prière des femmes...

Les corps en rang ; la chair sacrifiée ; en ordre de marche...

Le cœur dévasté ; les cierges et les sébiles renversés...

L'esprit engagé qui fait bloc...

A coups d'instincts – à coups de traditions et d'instincts ; ainsi (sans doute) se perpétue l'infâme barbarie...

 

 

Assis face au soleil – (passablement) désespéré...

Sans rien voir de l'or qui coule sur la pierre noire...

L'ennui des hommes ; leur angoisse – leur impuissance – leur cécité...

Rien qui ne vaille (vraiment) la peine (selon eux)...

Le front ombragé ; la tête entre les mains...

A se questionner sans fin sur le mystère ; à pleurer sans fin sur son impossible résolution ; au lieu d'habiter (plus simplement – plus amplement) l'esprit – l'espace...

 

*

 

Ici – perdu(s) dans l'immensité...

Abandonné(s) à l'enfance...

Sans préparation (bien sûr) face à l'imprévisibilité du monde ; face à l'incertitude (apparente) de Dieu...

Des chemins vers la mort (assurément)...

Des heurts et des flammes ; et ses cargaisons de chair...

Des jeux tissés à même la trame...

Dans la magie vivante ; et le temps furtif...

Indéfiniment...

 

 

A la source – l'œil passager...

Autour du miroir – percé de sommeil...

Le silence...

Sans vestige ; avec son lot d'images ; traîné(s) dans la poussière...

Le souffle exhumé des profondeurs lointaines...

Écroulées – les terres anciennes...

Pas à pas ; au cœur de l'ivresse sans écho – jusqu'au vertige – jusqu'à l'ultime résonance – jusqu'à la disparition...

 

25 mai 2023

Carnet n°289 Au jour le jour

Décembre 2022

Ici – parcouru(s) jusqu'à la pourriture...

La chair recouverte ; l'âme contaminée...

Et le cœur en passe de devenir (Ô horreur!) l'allié du temps...

La mort inscrite sur tous les tableaux...

Comme une seconde peau dont il faudrait (peut-être) se départir...

 

 

Le corps emballé...

Vers cette lumière ; ce passage...

Dans le prolongement de l'ombre que le crépuscule étire vers le lointain...

La figure bleue ; et des ruissellements de têtes – de tous côtés – de la chair qui chute ; une partie du monde emportée...

Des cris – des gémissements ; une expulsion – un renouvellement ; une naissance peut-être...

 

 

Le vivre réticulaire...

Des liens partout ; rien que des liens ; pas d'entité vivante – existante – isolée...

Comme de la neige à la place du chagrin...

Du souffle ; et pas de finitude ; d'incessantes transformations [ce que récusent (bien sûr) tous les partisans de l'identité qui (en général) placent la mort au terme du temps et l'humain au faîte de la hiérarchie]...

 

*

 

Le temps offert ; le temps perdu...

Sous le même soleil...

Et le souvenir qui s'étire...

Le vent en face...

Comme si la figure des Dieux s'était détournée ; à mesure que nous vivions...

Et, à présent, rien que du sable dans nos mains tremblantes et ridées...

 

 

Dans le cercle des Dieux ; consentant...

L'Amour – la chute et le soleil...

Des luttes au fond de l'abîme...

Et notre longue veille – par-dessus...

 

 

Au-delà de la découverte ; l'invention du jour...

Plutôt l'arbre ; et la tendresse...

Plutôt la chambre que le monde...

La délivrance offerte par le vent ; et l'âme aussi impartiale que possible...

Des fleurs ; et de l'espace...

Qu'importe alors que l'existence puisse sembler quelconque (à des yeux ordinaires – trop peu aiguisés – trop peu aguerris) lorsque l'on sait que l'intensité et la profondeur – notre manière (assez métaphysique) de la vivre – ne cessent de l’embellir – de la magnifier – de lui offrir son éclat – son envergure – toute sa saveur...

 

 

L'âme contre la pierre...

Socle et siège de cette existence terrestre...

A hauteur d'un ciel disparu...

Le monde (à présent) recouvert de terre et de nuit ; si étrange – si étranger – aux yeux des Anciens...

Et ce souffle – et ce feu – au fond de la chair palpitante...

Comme une œuvre – inachevable – qui se poursuit...

Et notre visage – entre l'herbe et l'infini...

Cet espace – sans hasard – à habiter...

 

 

L’œil – sur la neige – apaisé...

La disparition vécue ; et regardée...

Au cœur de l'essence vivante de l'âme et du monde...

Qui sait ce qu'il restera lorsque les ombres (toutes les ombres) auront disparu...

Peut-être ; à nous débattre encore dans la (folle) chevelure du temps...

 

*

 

Peut-être la folie ; peut-être l'Amour ; qui peut (réellement) savoir...

La mort – sur notre route – tant de fois rencontrée ; et coïncidant avec la parole ; et l'impossibilité de dire (la mutité) ; et le silence décidé (et nécessaire)...

Au commencement du rien ; lorsque plus personne ne sera...

 

 

Les heures cristallines des croyances...

Des fables diluées dans les eaux du temps...

Des jours et des âmes mâtinés de monde et de cruauté...

L'existence humaine ; à peine quelques souffles – quelques levers de soleil – quelques saisons...

Et la mort ; comme sur les fleurs qui se fanent ; et les bêtes que l'on égorge...

Le malheur de se souvenir ; et d'espérer ; en plus de tous les autres...

 

 

Au gré du monde ; se transformant…

Comme l'eau de la rivière ; parcourant la roche – plongeant sous le sol – s'évaporant – débordant sur les rives – allant vers l'immensité...

Dans toutes ses trajectoires possibles ; simultanément ; et notre visage oublié – enroulé dans l'invisible...

 

 

Déployé(s) – dans notre trou ; et (très) mal assemblé(s)...

Oublieux de l'hôte qui nous loge ; ce qui nous habite ; et nous fait vivre...

Dans notre corps ; le souffle et l'ardeur du vivant ; ce feu qui, peu à peu, s'éteint ; qui, peu à peu, nous mène vers la fin...

A l'intérieur ; le saut – la chute – le déclin ; puis, sans doute, le retour et le recommencement...

 

*

 

Rien qui ne puisse (nous) consoler de la face triste (et hautaine) des hommes...

Bouts de ciel arrachés au profit d'ombres grises...

De longs chemins qui égarent ceux qui persévèrent dans leur marche collective – l'erreur commune – la foulée mimétique comme la (déceptive) garantie d'une issue – d'une possibilité – d'un espoir...

Quelque chose comme une perspective dans ce magma – cette opacité – ce mythe – ce mensonge – cette illusion – que l'esprit et le monde façonnent ; et auxquels nous nous agrippons désespérément...

 

 

Ce que l'on ne peut vivre ; ce qui n'a pas été vécu...

Quelques feuilles jetées dans les fossés ; au cœur de ce qui pousse sous les ronces en fleurs...

N'importe quoi entre le sol et le ciel...

Quelques pierres en guise de sourire...

Et une souille où l'on s'immerge (régulièrement) pour consolider la fange – renforcer les masques ; cette matière qui craquelle sous le poids du monde – des Autres – de la vérité ; qu'importe ce que nous dissimulons ; qu'importe ce que nous cherchons ; debout comme un piteux monument qui se lézarde ; et sous les ruines duquel, un jour (bien sûr), apparaîtra notre vrai visage...

 

 

Le saut – en soi – (presque) assuré...

Pas une seule trace de cette aventure sinon la transformation du cœur et du regard – redevenus (peut-être) ce qu'ils étaient avant cette sorte d'aveuglement – d'insensibilité ; cette bêtise et cette nuit enchevêtrées ; dans ce monde sans ciel où seules comptent l'espérance et la promesse ; dans l'absence de cette blancheur outrageusement recouverte...

Ainsi – sans doute – discrètement – secrètement – se rejoint-on (en partie)...

 

 

Près des arbres – encore...

Le cœur dans ses profondeurs ; proche de leur perspective...

Le silence – l'invisible – la lumière...

Le long chemin de l'âme et du regard – par-delà les lois – par-delà la mort et la mémoire ; dans ce qui continue de se détacher...

Le geste qui, peu à peu, apprend à s’affranchir de la parole – de cette (odieuse) pétrification du vivant...

Le vide – au-dedans – à la place du cri ; et cette tendresse – ce surcroît de tendresse – dans l’œil – la main – la voix...

 

 

Tourmenté par l'histoire du monde ; la furie des hommes ; cette façon de fuir devant l'évidence du mystère ; et la nécessité de sa résolution...

Peu à peu – sa part maudite ; grandissante...

Comme étranger (de plus en plus) à la famille – à la tribu...

Trop de voix – de pistes – de gestes – délétères ; et cette démesure exaltée par la peur et les instincts...

Du sang et de la poussière ; si centré sur soi...

A vivre à l'écart des Autres – au-dessus de l'air vicié ; et des têtes noires envahissantes...

Dans l'intimité de la roche ; un peu de lumière ; et de temps à autre – une nouvelle respiration ; notre seul réconfort...

 

 

Le ciel oublié ; après l'Autre...

Le dos offert à ceux qui blessent ; gémissant...

Et espérant – en secret – des saisons moins rudes ; des accalmies ; la fin de l'orage...

Et ce cri ; comme le seul portrait du monde (invalidé, bien sûr, par ceux qui le composent)...

Les épaules voûtées ; et la chair dont on se repaît ; (à peu près) les seules choses que l'homme connaisse...

 

 

Depuis le premier jour – réuni(s) ; puis, peu à peu, scindé(s) en deux parts inégales...

Dans l'architecture de la pénombre ; obsédante ; et au loin – la langue de la mort – trop bavarde – bien pendue...

Et nous – à bout de souffle ; asphyxié(s) dans notre abri – notre trou – par l'abondance de mots ; le tombeau à venir que l'on s'aménage...

Et le nom de Dieu que l'on murmure ; la seule prière – la seule perspective dans cette existence obscure...

 

 

Des têtes inclinées dans l'espace...

Comme courbées par un poids (invisible) posé sur la nuque ; l'intériorité à l'abandon...

Des vies simples ; des gestes et des mots prosaïques...

(Quasi) insensibles à la part manquante...

Envoûté(e)s par la matière – en quelque sorte...

 

 

Le geste de la mémoire ; dans le silence...

Un renversement du ciel noir aggloméré ; comme encaissé dans le crâne...

Et ce (soudain et surprenant) surgissement de la lumière – dans l'errance – du secret ; à travers les jours vécus comme une déperdition ; ce qui se cachait (depuis toujours) au fond de la matière ; parmi nos perspectives infondées ; ce qui s'est, peu à peu, révélé à notre insu – en vérité...

 

*

 

Ensemble ; comme un grand corps que nous partageons ; malgré les querelles – la violence – l'incompréhension – la cécité...

Sans doute ; la seule chose que nous sommes...

 

 

Du monde rêvé depuis si longtemps...

Sans jamais s'attarder sur la page ; ce qui s'est passé...

Jour après jour ; instant après instant – pour contrebalancer (sans doute) le poids du souvenir ; et celui de l'imaginaire...

Le réel rugueux sur notre peau rêche ; comme un aguerrissement ; et un accroissement de la sensibilité...

 

 

Et cette main – et cette âme – qui n'appartiennent à personne ; et que tous les courants agitent ; et qui approchent tantôt le soleil – tantôt la mort – tantôt la vérité ; et, de temps à autre, tout ce qui semble lointain – tout ce dont nous nous croyons séparé(s) – simultanément...

 

 

Le sort du monde – jeté dans les replis...

Dans le geste et la langue ; les seules forces de résistance...

De la chair (tendre – fragile – passablement molle) contre de l'acier trempé...

Des plaies et des béances...

Aux prises avec ce que courbent les étoiles...

Une manière (très) imparfaite de se tenir debout...

Quelque chose de l'infini qui porte le plus infime – pourtant...

Toutes ces lois qui régissent la condition terrestre...

 

 

La paupière lasse de jouer avec le monde – de repousser la mort – d'éviter (autant que possible) l'essentiel...

Dans l'abîme partagé ; ce que l’œil ne voit pas (ce qu'il s'obstine à ne pas voir)...

Le recours (trop souvent) à l'impossible ; et cette prière dolosive...

Les frontières et l'au-delà – déformés par toutes nos constructions...

La vérité profondément enterrée ; et qu'un seul regard (pourtant) saurait exhumer...

 

*

 

Depuis le début du monde – à genoux – sous la même étoile...

Des frayeurs – des réminiscences ; et l'espoir de découvrir le reste du jardin ; la part du secret qui nous anime...

Apprenant, peu à peu, à reconnaître la main de Dieu sur notre épaule ; et l'étreinte (passionnée) de l'âme...

Découvrant le déroulement du cycle ; une (infime) partie du voyage ; et (très) provisoirement – la possibilité du repos...

Et parvenant (parfois) au lieu où la paix devient certaine...

 

 

Fils de l'arbre et de la pierre...

Frère de la fleur et de la bête...

Tremblant de joie – parmi les siens – sous le ciel immense...

Dieu dans l'ombre de ce qui nous entoure – entre nous ; dans la farandole...

Porteur(s) de l'esprit commun dans l'espace partagé...

Une multitude de chemins ; d'un coin à l'autre ; d'un angle à l'autre ; une longue suite de pas et d'escales – où se dessinent – puis s'effacent – le bleu – l'Amour – la vie – la mort ; parfaitement porté(s) par les circonstances...

 

 

Effacées – sur la pierre – les traces de vie ; la souffrance et les larmes des générations successives...

L’œil posé sur la folie du monde ; les gouffres où l'on jette les noms et la chair encore vivante...

Entre deux sommeils ; la litanie des gestes bruyants et mécaniques...

Et de ces (tristes) spectacles – bientôt il ne restera plus rien ; sinon (peut-être) des os éparpillés et quelques têtes endormies (comme oubliées là après la bataille)...

 

 

Hanté – depuis le premier jour – par ce qui nous déroute – par ce qui nous fourvoie – par ce qui nous corrompt ; jusqu'à la moelle – jusqu'à la pourriture...

Les poignets liés face à la cendre promise ; corps et âme ligotés...

Engloutis ; et le monde – et l'obscur...

Comme un (minuscule) brasier dans l'immensité...

 

*

 

La pierre embrassée...

Une chose ; puis, une autre...

Le désir de l'espace ; ce qu'il nous insuffle...

Comme quelque chose qui nous pousserait...

Un feu ; un cri très ancien ; qui peut savoir...

De la même couleur que le ciel ; les arbres et la blessure...

Ce que nous portons (tous) au fond du ventre ; ce qui ne peut nous être arraché...

 

 

Des choses défaites dans la mémoire...

Dans un frémissement imperceptible ; ce qui refuse de mourir – de s'échapper – d'ouvrir la porte d'un autre monde...

Nuit après nuit ; dans la même obscurité...

Au cœur du pays noir et glacial – sans personne pour crier – sans personne pour écouter...

Et la soif qui nous happe – qui nous harcèle – qui nous déchire ; comme si l'on attendait quelque chose ; la part manquante – le plus précieux (sans doute)...

 

 

Le monde – d'un seul regard...

Parcelle de l'espace et témoin...

Neige et fumée noire (à égales proportions)...

Le soleil déclinant ; la terre impénétrable – enfouissant tous les secrets...

Et la course des astres vers la mort...

Des visages ; les uns après les autres ; éléments du costume (du déguisement) au fil des formes et des fonctions...

Le vide et le vent ; comme envoûtés par eux-mêmes ; et s'infiltrant à travers tous les orifices formés ; présents autant dans la parole que dans les excréments...

Ce dont nous sommes constitués...

 

 

Autant de ciels (bien sûr) que de prières ; et autant de promesses que de visages...

Et bien plus de possibilités que d'avènements ; que de naissances ; que d'apparitions...

L'oreille tirée hors du sommeil ; penchée vers l'écho du monde ; et tournée vers le silence ; son désir le plus secret...

 

*

 

Journalièrement – la figure dessinée...

Avec ses signes et ses labyrinthes...

A la manière d'une parole prophétique...

La même veille ; et la lumière juste pour dire...

Sans (réelle) importance ; moins qu'un arbre – moins qu'un oiseau ; mais égaux dans leur élan et leur nécessité...

Le monde (ce monde) – à notre portée...

 

 

Ici – tombé(s) ; debout pourtant...

Et l'ombre inclinée qui nous prolonge (ou, peut-être, l'inverse)...

Dans le creux de la terre ; dans nos refuges ; sous nos coquilles...

Parmi les ronces et la mort…

Et le peu que nous comprenons du monde – des Autres ; et tout ce qui nous relie...

Et déjà mille fois ressuscité(s) – pourtant...

 

 

Au commencement de la roche...

La chair des Dieux – clouée par la lumière...

Et le vent dans leur chevelure....

L'espace qui s'habite – peu à peu...

Des astres errants ; initialement ; et que le bas et la nuit ont expulsés ; hors du cercle...

Sous le regard de tous ; et leur assentiment...

Rien qu'un peu de neige sur la solitude des morts et des vivants...

 

 

Le sol recouvert...

Des paroles et des entailles...

La terre ; des fragments d'os et de ciel...

Trop séparé(s) des signes – des triangles – de la blancheur...

La tête face à la platitude ; décourageante – découragée...

Et la compromission qui gagne – peu à peu – l'esprit...

La fuite comme une évidence ; l'issue qu'il nous fallait trouver...

 

*

 

Vêtu(s) de sable et de vent...

L'arbre – l'étendue...

Le souvenir et le monde...

La parole et le sang...

Autant que le cri ; autant que l'espoir...

Autant que le ciel et que la terre que nous habitons...

 

 

L'espoir par-dessus la plainte...

Le cœur coincé ; et les lèvres qui tremblent encore...

A la cime des choses ; depuis trop longtemps inassouvi(e)(s)...

Ce que l'on invente pour duper le monde ; tromper l'esprit...

Au commencement de tous les chemins...

L'âme qui se rejoint – qui s'accomplit – dans la chair acceptée...

La nuit décousue par la cendre consacrée – accueillie...

Ce que l'on porte au fond de soi ; et ce que l'on tient dans la main ; en dépit du destin qui se dessine...

 

 

Habillé de chiffres et de manières...

Le monde à l'horizontale...

Le ciel par un (large) escalier dérobé...

L'espace ; et les mouvements ; et les destins – calculables ; et prévisibles (bien sûr)...

Tout ; ponctué de mots et de possibilités...

A l'intersection du froid et du front...

Entre la neige installée et le sommeil enfoui...

La terre qui s'attarde ; les têtes paressant...

Éternellement plongée(s) dans la reconduite du temps...

 

 

Muraille de peurs et de nuit...

Épars le savoir ; comme appuyé sur toutes les infortunes...

La pierre et le secret – au fond – inextricables...

De la couleur du monde – de la mort – des enfers...

Le cœur et l'esprit – prisonniers des éboulis ; par-dessus l'émerveillement ; le temps venu (peut-être) de la glaciation...

 

*

 

Le rêve accablant...

L'absence de l'oubli...

Des noms et de la neige ; d'épais flocons...

Comme une tromperie sur l'errance...

Du vent dans les pensées...

Et la tendresse ; et la douceur – que l'on n'attend plus...

 

 

La solitude du marcheur ; prince de ses pas (involontaires)...

Au cœur des paysages ; l'âme inclinée ; tournée vers le soleil – en dépit des jours qui passent – en dépit du temps...

Le sacre de l'infini dans le feu ; se consumant – renaissant...

Face au monde ; la même montagne...

Une fleur noire à la main...

Abandonnant tout à son passage...

Respirant pleinement le sable et le bleu (encore) lointain...

 

 

Au jour de la ressemblance ; du rapprochement...

La pierre présente ; l'arbre silencieux ; la bête gémissante ; et une larme dans l’œil de l'homme...

La possibilité d'un baiser – d'une étreinte – d'un accouplement – d'un mélange – d'une hybridation...

Le passé rappelé entre les lèvres ; puis, happé par tous les orifices ; se réclamant de l'indistinction ; de cette ère d'avant la séparation...

Fragment(s) de ciel et de sable – mêlé(s) à la tendresse et aux murmures des vents ; condamné(s) à l'attirance réciproque...

 

 

Promesse de décombres...

Le lien rudéral...

A même le corps ; à même la terre...

L'érection d'une langue destinée à enjamber toutes les frontières – tous les remparts – toutes les tranchées ; ce qui résiste au temps – à la tristesse – à la mort ; porteuse de joie et de liberté...

 

*

 

Quelqu'un peut-être ; une chose sûrement ; qui nous use ; et nous épuise...

Comme jeté derrière soi ; à l'abri en quelque sorte – protégé par cet étrange bouclier...

A manipuler le monde (comme s'il y avait quelque chose à prendre ; comme s'il avait quelque chose à donner)...

Le destin de l'âme (sans doute) – affranchie des circonstances (même si, à travers le corps, elle s'y trouve plongée)...

 

 

La transparence du voyage...

Des gestes de survie ; des gestes de partage...

Le ciel-compagnon qui veille durant notre sommeil ; qu'importe notre nom – notre destin – notre renommée...

Un chemin entre les pierres...

La figure des lieux ; et, en filigrane, la figure des Dieux...

A découvrir – (très) attentivement...

Avec les cris de la nuit tatoués sur la peau ; et qui s'effacent, peu à peu, au fil des pas...

En nous – le sorcier avec son tambour ; porté par cette magie que nul ne comprend...

 

 

Au terme du froid et des entassements...

Les mouvements libres ; et légers...

Le ciel du monde – à nos pieds ; et le cadavre des chimères – baignant dans le sang blanc (et parfumé) de l'Absolu...

Toutes les pyramides renversées ; aux côtés de la barbarie ; de la cécité...

Assis sur la mort agenouillée...

Les paumes effaçant les murs du labyrinthe mal dessiné(s)...

Riant – la tête à l'envers – sur le socle de la verticalité trop rigide...

La neige et la lune en collier ; joyeux ; et elles, pas même asservies ; pas même enchaînées...

 

 

La main blanche – sur le front trop sombre...

Nous prononçant (à l'unanimité) pour l'effacement sans prélude...

Qu'importe les cris et les plaintes inarticulées...

Au terme des signes ; la possibilité du geste juste offerte à ceux qui se sont (presque) toujours montrés si maladroits – si engourdis – si empruntés...

 

*

 

Porté(s) vers la mort...

Ce qui se dresse dans la fleur et le sang...

A coups de pierres – la route...

Agenouillé(s) devant la terre des hommes ; les lois et les larmes – indéfiniment ; les mêmes espoirs – les mêmes prières...

Fils de rien – en somme (si nos calculs sont exacts)...

Et personne pour écouter la plainte ; seulement le silence ; ses caresses et ses baisers ; ses mains dans les nôtres ; et son souffle chaud sur notre peau ; offrant à l'âme et à la chair un frémissement (inespéré)...

 

 

Jusqu'au dernier soir ; la lampe et le feu...

Le fardeau animé...

La part la plus humble et la plus vile ; que l'on n'a jamais cessé d'avilir et d'humilier...

Loin (si loin) du festin commun ; comme l'âme qui cherche le plus simple ; et la sagesse plutôt que l'abondance ; et la vérité plutôt que le confort ; et l'effacement plutôt que l'assouvissement du désir et de l'ambition...

Et pourtant nous vivons comme si nous ne savions rien de la douleur et de la mort ; du dérisoire de l'existence et du monde...

 

 

L'enfance violentée...

La mort comme un trait noir – une flèche qui se fiche dans la chair – un retour à la ligne...

Un vide où plus rien ne s'insère...

Le corps raide – à l'horizontale ; et l'esprit porté par l'espoir d'un autre monde...

Tout ; dans la possibilité d'un ailleurs ou d'un recommencement ; le prolongement (perpétuel) du même désir – en vérité ; au fil des hauteurs – des profondeurs – des transformations – éprouvées...

 

 

Au cœur du cri ; la plongée en soi...

Lèvres blanches ; et serrées...

Là où l'obscurité nous avale – nous engouffre – nous engloutit...

Comme un spectre chétif – et malmené ; vers l’œil qui patiente...

De la matière dégoulinante entre les doigts d'un plus grand que nous...

 

*

 

Ombre désuète – gigantesque ; comme un vieux manteau – une (seconde) peau élimée ; l'écorce d'un Autre (mort depuis très longtemps)...

Le ciel – à travers les frondaisons – comme une évidence ; le règne de la lumière...

La beauté du monde – malgré la faim et les territoires ; malgré l'agonie...

La figure dépliée au milieu du vide – au milieu du sable et de la cendre ; et que le vent balaye déjà...

Ainsi se résout – peut-être – l'énigme de la nuit traversée...

 

 

Personne pour embrasser les ténèbres – nettoyer le sang – et descendre plus bas encore (en l'homme) pour rejoindre ceux qui errent – les morts terrifiés...

Personne pour comprendre que la dernière chose que nous ferions devient la première à réaliser sur la liste des priorités...

 

 

Sous le regard – mille sentiers possibles ; et au-dessus – l'invisible ; vide – blanc – envoûtant – qui attire les âmes affamées – non repues par toutes les distractions du monde...

 

 

Frottés à la mort – les signes silencieux ; la parole désincarcérante...

Les lèvres bleuies par le froid des âmes et des tombes ; par l'immobilité des morts et l'inertie des vivants...

L'alignement des astres – dans la mémoire – (totalement) inutile...

Hors du cercle ; le jour définitif...

 

 

Emboîtés – tous les affrontements...

Les cris et l'écume...

La lumière qui éclaire tous les éclats...

Les bouches tordues ; et les âmes écœurées (et répugnantes)...

Au cœur même du tombeau ; la (misérable) survie des vivants...

Et la mort qui plane – qui frappe – qui happe – sans la moindre préparation funéraire...

Sur les lèvres – la déchirure ; la marque de l'absence – et de l'oubli – des Dieux...

 

*

 

L'étoile devant soi ; un peu de lumière dans la nuit ; trop lointaine dans nos sombres existences...

Un mot pour un autre ; rien à déchiffrer sinon la douleur qui se tient dans notre poing fermé...

Le détournement de la tendresse...

Et ceux qui font halte au cœur de la grande traversée...

Pas un apaisement ; une rébellion contre l'autorité instituée...

Un besoin (radical) de solitude et de vérité...

 

 

Une lampe allumée ; que l'on tient serrée contre soi...

Seul dans ce long cortège de fantômes...

Le sort du ciel – à travers notre destinée...

Des pas sur le sol ; sans cuirasse – sans allié – jusqu'à l'abandon – jusqu'à l'oubli – de la chair ; ni sacrifice – ni sacrilège ; un effacement ; l'acquiescement comme une parfaite célébration...

 

 

Des mondes emboîtés ; que la mutilation rassemble...

Comme un manque invisible (et convainquant) ; qu'aucune âme – qu'aucune main – ne peut combler...

Un trou sans fond qui avale tout ce qu'on lui jette ; au cœur duquel tout disparaît...

Comme un cri inaudible ; que le silence renforce...

Des vies ; le vide ; et cette transparence asymétrique avec des ouvertures infimes ; des interstices à peine entre les miroirs que les Autres brandissent devant nous ; et qui nous renvoient tous les reflets du monde ; comme des remparts – des tunnels – une forme d'enfermement ; piégé(s) par la multitude et le flot continu des images ; une sorte de géographie kaléidoscopique de l'espace et des visages qui divise tout en parcelles et en fragments ; et qui rend vaines toutes nos tentatives d'évasion ; et qui décourage l'esprit dans sa quête (naturelle) de liberté...

Et ainsi, en chaque for intérieur, des existences parallèles à la détention ; et mille possibilités adjacentes ; et mille issues simultanées...

 

*

 

L'horizon hasardeux...

Quelques traces (en partie) effacées...

Des poignées de terre – dans les poches – dans les mains ; notre seul trésor – peut-être...

Et le ciel – toujours – trop lointain...

Et les Autres ; sans geste – sans parole – sans soutien ; de vagues figurants – (presque) un décor ; laid(s) – hostile(s) – indifférent(s) le plus souvent ; des pierres – au milieu de nos jours – sur leur pente – invariablement...

Avec quelque chose dans l'âme – peut-être ; un frémissement – un appel (presque) imperceptible – très ancien – une voix (quasi) inaudible que très peu parviennent à entendre – que très peu (moins encore) parviennent à écouter...

L'inertie – dans sa force brute – la plus primitive (sans doute) ; dans le sillon des ancêtres – des aînés – que nous martelons du même pas...

La couleur grise du monde ; l'éclat si terne de nos vies souterraines...

 

 

A pas lents – l'endormissement...

Bercé(s) par les siens ; les habitudes et le langage (la parole et les contingences quotidiennes – atrocement prosaïques)...

Ce qui creuse – en nous – son sillon...

Nos mœurs inchangées – sous la voûte tournoyante...

Des mots – des gestes – des astres ; l'éternité...

 

 

Comme les morts sur leur barque...

Malmené(s) par le temps ; emporté(s) plus loin...

De l'intérieur ; des secousses...

Les yeux sur le monde ; guettant le surnombre ; attentifs aux menaces et aux dangers...

Très exactement ; à notre place...

 

 

Au recommencement du jour ; le même fragment...

Et ce murmure parmi les voix trop fortes ; et les cœurs trop grossiers...

L'invisible qui s'infiltre – comme une blancheur – entre l'extase et la douleur...

Le même vertige – jusqu'au dedans des os...

Et l'immobilité croissante ; et le règne (surprenant) des apparitions...

 

*

 

L'espace défait ou agrandi par le trait ; fiction (bien sûr) tant le vide est libre du monde et du langage...

Ni angle – ni sable – ni encre – ne l'atteignent – ne le corrompent – ne l'avilissent...

Le même soleil quels que soient les souffles – leur force ou leur absence ; autant que les mouvements et les calculs...

Les mains – et l’œil (si souvent) – pris dans la trame...

Et le regard – au-dessus – qui contemple les jeux et les tentatives ; si rarement accessible...

 

 

L'obscur dessiné...

Sans fierté ; le nom et l'homme dressé...

La nécessité et l'élan – vers plus haut – le ciel peut-être ; vers plus grand – Dieu sans doute...

Le souffle et le sang – en mal d'Absolu ; et le remède ici-même – au seuil franchi des frontières fabriquées...

 

 

L'espace païen – délaissé par le raisonnable...

Le monde qui brandit la tête ; la voix blanche – monocorde – dépassionnée...

Une langue comme un trait ; des orifices obstrués par des velléités pudibondes...

Les instincts superficiellement neutralisés ; et qui bouillonnent au-dedans – prêts à se jeter sur tout ce qui leur résiste...

Devant la glace ; l'image parfaite ; des fragments recollés et lissés ; des aspérités rabotées ; des angles arrondis...

Le front aveuglé par la terre et le ciel inventés...

Des vies engourdies ; et le monde qui tourne encore...

 

 

(Presque) la négation de l'esprit...

Le cœur endormi ; la dépouille (vaguement) domestiquée...

Face à la lune – le silence...

L'homme minéral qui se méfie du souffle et du feu ; des élans – de toute forme d'intimité avec ce qui dépasse de la roche...

 

*

 

Sur le sol jonché de têtes – tapissé de rouge...

Les ventres repus ; la chair épaisse...

D'un même élan – les bouches ouvertes...

Ensemble ; dans l'ombre qui s'étire...

Le ciel devenu terre...

L'esprit et les corps graisseux...

La faim ; et son linceul (très provisoire) de matière...

Dans la tourmente du manque et de la perte ; comme dans celle de l'avidité et de l'appropriation...

Les yeux fermés ; sans jamais se rejoindre...

 

 

Des preuves de sommeil ; suintantes – accablantes...

Bâtisseurs de rien dans ces chambres mal éclairées...

Un rêve tout au plus qui tourne dans la tête ; sur sa sombre couche...

Le songe d'une paroi que le moindre souffle anéantirait...

Nous – à l'horizontale – dans la torpeur – malgré l'incessant labeur du vent...

 

 

Une tache de ciel – sur la peau – au-dedans de l'âme – qui s'étend ; qui se déploie ; et qui, à sa manière, cherche ses aises – sur cette terre infirme et empotée...

Des étoiles dans le sang ; et la possibilité du monde ; cette danse infinie des combinaisons...

Le sol gratté avec les ongles ; à travers le mouvement du soleil et des Dieux...

L'achèvement impossible de la créature à moins qu'elle ne se livre à l'effacement – à ce qu'elle porte – à la transparence – à ce qui l'a créée...

 

 

Au-delà de la disparition...

Une lampe au cœur de la nuit...

Pas la moindre espérance ; ce qui se penche imperceptiblement – serré contre notre présence – notre attention...

Le souffle – sans ombre – sans image ; et le geste qui guide – qui devine – qui sait déjà...

 

*

 

Au cœur de ces rives luxuriantes ; sans homme – sans histoire – sans nom...

Des instants et des siècles de présence vivante...

Le lieu de la sauvagerie – des esprits – de l'invisible...

Parmi une faune effrayante ; et qui (nous) fascine...

Les joues habillées d'herbes et de lichen...

Les lèvres retroussées ; la narine alerte...

Le pas souple...

L'âme qui épouse le corps – les lieux – la soif...

Les yeux grands ouverts...

Et des vagues de réel qui déferlent – qui nous submergent – qui nous engloutissent...

Les préliminaires – peut-être – de l'alliance – des noces – du mélange – de l'hybridation ; cet ineffable (inespéré) que nous sommes, peut-être, sur le point d'incarner...

 

 

Au milieu des arbres...

Aux côtés de l'Amour..

Le séant sur la pierre...

L'écorce – la mousse et le vent...

La figure lovée contre le ciel...

Dans la joie de tout quitter ; de n'être plus rien ; un regard – une tendresse – des sensations ; la possibilité d'un au-delà de l'homme...

 

 

A l'échelle du monde ; le jour silencieux...

Confronté(s) à l'étroitesse des angles ; et à la terreur organisée...

D'une autorité à l'autre ; la volonté (assez) volatile...

A cet âge où l'aube se renouvelle ; devient inépuisable – en dépit de la bouche (toujours) collée à la pierre...

 

 

Antérieur au ruissellement de la fixité...

Au commencement du monde ; le premier geste ; l'inconsistance de ce qui émerge ; le règne du destin éphémère et labile...

La chair dansante avant les ossements...

Les bras tendus pour repousser ou se saisir ; puis, pour accueillir et étreindre – ce qui semble ne pas nous appartenir ; ce qu'amènent les vents...

L'existence comme mille passages – mille possibilités ; et des adieux permanents ; le seuil que doit franchir l'esprit pour éprouver la joie sur ces rives où se succèdent – sans discontinuer – la poussière – le provisoire et le pourrissement...

 

*

 

L'enfance distante ; comme abandonnée...

La tête derrière soi – accrochée à l'espoir d'une guérison impossible...

Condamné(s) au monde et au temps ; à ce rire qui pousse l'âme à comprendre – et à rejoindre – l'origine ; sans savoir ce qu'elle est (réellement) ; et la longue série d'épreuves et d'obstacles – à franchir – à traverser...

Du côté du cri et de la charge plutôt que du côté du ciel et de l'envol...

Au cœur de la trame – pourtant – la même couleur qu'aux plus lointaines périphéries de l'immensité...

 

 

A trop trembler devant la vie – devant la mort – devant le monde – devant les Autres ; face à ces reflets incompréhensibles issus du néant...

Avec (le plus souvent) trop de poussière et de larmes au fond des yeux...

Et l'âme rebelle à tout abandon...

Et tout ce sable – depuis trop longtemps – avalé...

A cheminer cahin-caha – et à reculons (parfois) – sur cette sente étrange – avec, sur l'épaule, ce grand sac de rêves – de mensonges – d'illusions ; dans lequel nous piochons à l'envi – pour rassurer l'esprit et distribuer, ici ou là, quelques terreurs – quelques faux-semblants – quelques folies – afin de tirer parti de ce qu'offre le monde...

Dans l'incapacité encore de rester immobile – dans sa chambre – face au soleil – face à la ruse de ceux qui nous font face...

Le temple des jours – et la lumière – au fond de l'âme – encore recouverts – encore à découvrir...

 

 

Au commencement du temps ; des mondes...

Le premier souffle ; un mouvement du ciel ; comme une contraction ; et l'émergence d'un visage...

De l'air expulsé qui tourbillonne ; et la naissance du langage...

Dans l'épaisseur de la nuit ; ce qui cherche la lumière...

Et nous tous – descendants de tous ces phénomènes inauguraux – poursuivant (sans même le savoir) l’œuvre commencée...

 

 

Témoin de ses propres jeux – jouant ; de ses propres yeux – regardant...

De l'opacité à la transparence...

Des enfers à l'extase...

Tout ; mesuré sur l'échelle de la joie...

Ce qui coule entre les doigts ; et qui vient de la terre et du ciel...

Le théâtre – l'étonnant théâtre – de la chair vivante...

 

*

 

Au milieu de la brume et des peut-être...

L'indicible apparaissant ; maître du monde – maître des songes et du temps...

Au cœur du murmure silencieux ; quelque chose de l'infime...

Un peu d'espace dans l'afflux de sang...

Et l'Amour – à chaque seconde – sur l'ombre de la faim...

A guetter encore ; comme s'il suffisait d'attendre...

 

 

En rien reconnaissable...

La hâte ici ; et la richesse là...

A s'interroger sur l'image ; le rôle et l'importance de l'image (pour le monde et la tête)...

L'honneur – la réputation ; le plus précieux (pour les hommes) – si souvent ; comme si les paupières étaient cousues à un candélabre dans une pièce obscure et vide ; sans lumière – sans personne...

Le monde et la tête – à l'envers – à certains égards (bien que la vérité aime à se déguiser – aime à se dissimuler – sous les apparences les plus étranges – les plus improbables)...

 

 

Cœur couvert de givre ; absorbé par l'ombre...

Dans la même terreur que celle des morts ; en plus de celle des vivants...

Derrière la vitre – sous la terre ; des visages et des os...

Et au-dehors – le reflet de la lune sur les grands arbres...

Le silence magistral de l'hiver...

Comme une longue nuit où tout sommeille ; sauf l'âme qui veille en retrait – dans un coin de l'abîme – à l'abri des bruits du monde...

 

 

Dans cette longue chaîne ininterrompue...

De l'immobilité à l'immobilité ; à travers tous les gestes – tous les vertiges...

Le soleil sur nos mains attachées...

Les visages qui disparaissent les uns après les autres ; et qui réapparaissent en des lieux dispersés...

L'invisible enchâssé dans la chair...

Dieu parmi nous – servant les choses et les circonstances ; le déploiement et la dissolution de toutes les trajectoires ; la parfaite respiration du monde...

 

*

 

Là où s'achèvent la plainte et le cri...

La tendresse – en retrait – (enfin) rejointe...

L'esprit du corps – affranchi du monde et de la mort...

Approchant – peu à peu – pas à pas...

Tous les fils de l'âme dans la main d'un plus grand que soi...

Qu'importe la fosse – les vers – l'arrachement...

La continuité de l'itinéraire ; et l'élargissement de la communauté d'appartenance ; bien plus qu'un espoir – une évidence...

 

 

A se réchauffer contre les Autres...

Engoncés dans la chair ; comme des barques amarrées au même ponton...

Soumis aux vieux ressorts de l'instinct...

De la terre – en amas – qui s'agglutine ; et la crainte de l'immensité...

La somme ; toujours – la somme ; jamais (presque jamais) le retrait de l'ensemble...

Le vide ; et l'Amour sans poids ; au fond de l'âme – la chaleur remuée – pour que les pas se perdent ; pour que la solitude et l'errance nous aident à nous rejoindre – à nous retrouver...

 

 

Le souvenir d'un lointain intérieur...

Après la chute ; le regret ; et l'extérieur, peu à peu, apprivoisé...

Des luttes – des remparts – des assauts...

A la suite de l'origine ; et à peu près rien d'autre...

Au bord de l'abîme – très souvent ; et le risque (permanent) de la dérive...

Et ce souffle qui manque pour rejoindre l’œil premier...

 

 

Seul ; dans la trace des (très) anciens ; les premiers hommes – les premières créatures peut-être...

La peau recouverte de plaies et de poils...

Encore enchevêtrés à la terre et au ciel...

Le monde ; du bleu recouvert d'herbe et de feuillages...

Et la vie – dans le prolongement de la mort ; et la mort – dans le prolongement de la traversée...

Le règne perpétuel du provisoire et du sauvage...

Le temps de l'âge authentique ; l'esprit sincère (sans mensonge) – en plein réel – sur la rudesse de la roche – dans la trame magmatique ; la matière réticulaire ; l'existence comme une évidence métaphysique...

 

*

 

La terre – soudain ; la terre renaissante...

Le sang neuf qui coule...

L'enfance à venir...

Le monde – la bouche ; remplis de merveilles ; et de possibilités...

La matière efflorescente – exubérante ; invasive (à sa manière)...

L'espace d'un instant ; la saison des amours...

L'herbe grasse ; les ventres féconds...

La danse des vivants...

Quelque chose devant soi ; et ce qui nous anime...

Jusqu'aux dernières feuilles de l'automne...

Jusqu'aux premières neiges de l'hiver...

A vivre encore – encore et encore – ensemble – sur cette rive ; de jour en jour – existence contre existence – au fil des siècles...

 

 

Ni mesure – ni calcul...

Ce qui occupe l'espace ; la terre transpercée...

Le soleil hâté dans son extrême patience...

Le vieillissement du monde ; et ce qui reconstitue ses forces vives...

D'une saison à l'autre ; le renouvellement de la chair ; et la même présence...

 

 

La pénombre par endroits...

Moins de rire et de jour...

Le nom – et la figure – que l'on vénère...

Un abîme spéculaire...

L'espace encombré de choses et de bruits...

La tête altière ; et l'intérieur tapissé d'images et de mots...

Comme étranger à toute poésie ; à la nécessité du vide – de la solitude – du silence...

 

 

Sur la trajectoire des astres...

D'un monde à l'autre ; d'un visage à l'autre...

L'esprit qui se découvre – qui apprend à se découvrir ; qu'importe le déguisement...

A plat ventre sur le sol – assis sur la roche ; debout – les vertèbres redressées...

A l'image du secret ; le reflet de la lune ; et les racines ; et l'origine...

Et la lumière ; et la mort – qui continuent de nous fasciner ; et la succession des traversées qui nous apprend, peu à peu, à élargir notre communauté ; à apprivoiser l'Autre – le lointain – l'(apparente) étrangeté...

 

*

 

Loin – engagé vers la source...

Sans mot – sans passé – sans séparation...

Et tout ce sable – à nos pieds...

L'âme fragile ; comme une peau ; l'étoffe de l'infini ; sur les épaules de Dieu...

Exposé à tout ; protégé de rien ; comme les fleurs et les bêtes ; avec des yeux pour pleurer...

La chair douloureuse ; et le cœur encaissé qui réapprend, peu à peu, l'envergure du territoire...

Ainsi jusqu'à l'instant de la mort ; puis, davantage après ; la possibilité de tous les au-delà...

 

 

La tête penchée sur le minuscule...

La réalité des pieds ; sans l'herbe – ni le regard...

Avec Dieu – dans les gestes – pourtant...

 

 

Autour de soi – la danse (très) en amont de la parole ; et qui évince toutes les (malheureuses) tentatives du langage...

Les corps qui s'animent – qui exultent ; fragments de terre enchevêtrés qui se meuvent et qui s'enflamment ; aux prises (éternellement aux prises) avec les forces invisibles du cercle ; endiablés – malmenés – envoûtés ; et qui s'usent ; et qui s'exténuent...

Le règne du mouvement ; et le néant (partiellement) recourbé pour tenter d'accroître un peu l'espace ; pour tenter d'intensifier la fête...

Les seules possibilités de l'abîme...

 

 

Les yeux tournés vers le ciel – suspendus aux branches – qui entrevoient le jour – à travers les apparences – en contrebas...

Quelques signes devant les paupières poussives – empotées – malhabiles – (à peine) entrouvertes...

Reflet(s) de l'âme recouverte de plaies et de bandages ; de la dureté de la pierre ; du front incroyablement dispersé ; du fond du gouffre ; du feu qui couve au-dedans du cœur...

Ici – sans la possibilité d'un autre monde – sans la possibilité du moindre ailleurs...

 

*

 

Le cœur lointain (si lointain) – sans que l'on s'en souvienne...

L'enfance vive et rebelle ; et la candeur – oubliées...

A compter les pas – et parfois les pierres – et parfois les regards – au fil du chemin au lieu de laisser les vents guider la danse...

Le corps et l'esprit – inquiets – perplexes – embarrassés ; chargés (à leur insu) de nuit et de matière – habillés de gras et d'arrogance – si peu habités – au seuil (presque toujours) de l'absence...

A cueillir des fleurs ; et à offrir des prières au sommeil – à tous les endormis – au lieu d'étreindre les Dieux – la terre – l'Absolu – l'éternité ; tous le possibles envisageables (et si rarement envisagés)...

Des promesses qui s'envolent ; et nous – inerte(s) – abattu(s) – engourdi(s) – qui les regardons s'éloigner ; l'âme triste – la tête pensive...

 

 

Le cœur épargné – fort heureusement...

L'esprit qui chante – malgré le corps qui vieillit – malgré l'ardeur faiblissante...

L'âme – le ciel – le vent – parfaitement alignés...

La posture et le geste (joyeusement) ensoleillés...

Au seuil d'une sagesse automnale ; le pas et la parole naturels et spontanés...

 

 

L'obsession du bleu ; et la hantise de l'inaccompli...

A l'intérieur ; le langage muet...

Et la pourriture qui guette...

Plongé(s) dans la terre ; la chair (à moitié) engloutie...

L'obscur encensé – couronné ; l'une des rares choses que nous connaissons...

Le monde ; sans le regard – sans la lumière...

Privé(s) de soleil et de lucidité ; comme condamné(s) à prolonger l'errance souterraine – au-dehors et au-dedans...

 

 

De la fumée noire...

Le ciel ; des signes – impénétrables...

L'espace contre la peau...

Le vent – le monde – la mort – en face...

Qu'importe les croyances ; qu'importe les pensées...

Ce qui brille au fond de l’œil ; et ce que le cœur renferme...

Sans compter l'ombre du vide qui inquiète les âmes naïves – dolentes – pleurnicheuses...

Au seuil du voyage ; au commencement (peut-être) du (vrai) périple ; au cours duquel les lieux et les choses seront (enfin) reliés...

 

*

 

Naturellement le rêve...

Le pas de côté...

L'intuition plutôt que la volonté...

Le geste plutôt que le pourquoi...

Sentinelle face au monde – face aux querelles – face à la désespérance...

La joie plutôt que le doute et le ressentiment ; et le goût de l'incertitude...

L'engagement plutôt que l'indifférence ; et l'esprit au-dessus de ce qui semble affairé...

Le cœur aimant ; qu'importe les visages et les circonstances ; ce qui nous est proposé...

 

 

Le jour dévoilé...

Loin de l'attente à genoux ; des paroles en l'air – de la terre promise...

Ici – sans invention – sans imaginaire...

Tout étreint ; y compris le plus vil – l'haïssable – le mauvais sort...

La route – la pierre – la mort ; que l'on suit – qui s'invite ; le lieu où l'on repose...

La vraie vie (pour ainsi dire) qui n'oublie rien – ni personne ; ni l'homme – ni les profondeurs – ni la sagesse – ni la tromperie ; et qui ressuscite la possibilité d'un acquiescement sans condition ; l'essentiel que l'on porte – l'essentiel qui nous anime ; ce qui s'est glissé (subrepticement) entre l'âme et la chair...

 

 

Le cœur et l'espace ; la chose commune – contenant et contenu ; le vide vivant ; et habité...

Qu'importe le ciel ; et les noms qu'on lui donne...

Qu'importe la tenue dont on habille les Dieux...

Qu'importe la foudre – les tempêtes – l'hostilité du monde...

La réponse – la clémence – la tendresse – en soi...

Qu'importe le pourrissement des corps et l'intérêt que l'on porte au mystère...

L'écho de l'infini – des origines – à travers nous...

 

 

Le sol qu'on éloigne ; déjà en soi – depuis toujours ; bien avant le premier jour ; et dont on ne peut (bien sûr) se défaire...

De la matière horizontale – en strates – que nous sommes aussi ; et qui a, peu à peu, appris à se mouvoir – à construire – à concevoir – à penser – à créer un langage...

Et la parole – à présent – trempée dans le sang...

Au cœur de l'obscurité ; sous quelques étoiles – ânonnant quelques réponses face au mystère – face au secret – essayant de dresser quelques signes – au cœur du néant – de l'incompréhension – de la solitude...

D'émouvantes (et malheureuses) tentatives...

 

*

 

La crainte féroce...

Le texte de la prière à la main...

Chantant – sans fin – le deuil et la plainte ; la blessure béante de l'âme...

Tous ces rêves auxquels on se livre ; cette effervescence du monde sous le soleil...

Sans que jamais l'Amour grandisse...

 

 

Endormis dans les bras du rêve...

La tête collée contre sa poitrine...

Dans le bleu des fables qui affaiblit l'ombre ; et qui, en secret, lui donne sa force...

Le réveil ; paupières ouvertes ; avec les mêmes images que dans le sommeil...

Comme du miel – et mille couleurs vives – sur les visages et les choses ; et tous les viscères arrangés ; et toutes les odeurs parfumées...

Tous rois ; en ce royaume...

Et cette disgrâce – et cette infortune – et cette cécité – que nul ne voit – que nul ne sent – que nul ne se risquerait à constater – sauf (bien sûr) le cœur lucide et silencieux qui sait ; et qui ne pourrait (quand bien même le souhaiterait-il) détourner de leurs songes – de leurs bruits – tous les endormis...

 

 

L'air – l'espace ; rudoyés – comme les astres – comme le reste – par les hommes...

Évincés du triangle d'or ; de la lumière...

La nuit-racine – comme une chape sur les gestes – les paroles et les pas...

L'impossibilité (avérée) de la blancheur ; et du soleil...

Aussi loin que remonte la mémoire...

 

 

Sur ces rivages – découvertes – la vie malheureuse des Autres ; la faim et la méchanceté instinctive...

La géographie de l'exil ; pour échapper aux supplices – à la sournoiserie – à la notation...

La hantise (maniaque) des chiffres et de la comparaison plutôt que le goût de l'intuition – plutôt que l'attrait pour l'horizon et la solitude...

L'illusion ancrée depuis le premier jour ; et sans doute, (très) antérieurement ; bien avant la naissance du temps...

L'installation (pérenne) du sommeil – sous les fronts – comme une loi – un royaume – une institution...

A vivre ainsi ; le ciel aussi bas que possible...

 

*

 

Depuis toujours ; comme si l'on était seul ; à marcher ensemble (apparemment)...

D'un lieu à l'autre ; sans jamais réduire la distance ; cette irréductible séparation...

A se méfier ; à aimer ; puis, à haïr (et programmé pour cela peut-être)...

A partager le plus commun...

A être ; à devenir ; ce à quoi l'on se destine (très naturellement) ; sans rien comprendre – sans même trouver la force ; sans même trouver les mots...

Ce que nous sommes ; et ce que nous faisons – semble-t-il...

 

 

On supplie ; au lieu de disparaître ; au lieu d'oublier...

On aimerait encore ; on aimerait davantage ; un peu plus ; des rations supplémentaires de tout – de temps – d'or – d'amour – de matière...

Et Dieu qui ne se montre pas ; que nos yeux et notre cœur (trop grossiers) ne parviennent à voir...

Si insensible(s) encore...

 

 

Murs de nuit – d'os et de sang...

La démesure (malhabile) du vivant sous ce ciel silencieux ; l'infini qui pousse au-dehors – au-dedans...

Sur les ancêtres – dispersés – ici et là...

Des tombes et des malheurs ; la même malédiction...

Tout s'oublie – et s'efface – sur cette terre...

Le monde et le mystère – enchâssés dans le même secret...

 

 

Des choses – au-dessus des têtes – (bien) étranges...

L'enfer et le firmament...

La mort irrécusable malgré les prières – les promesses – les ornements...

Ce qui (nous) fait disparaître – en apparence...

L'invisible (comme toujours) à la manœuvre...

Les mains impuissantes – en dépit des rituels...

Ce qui, ici, se transforme ; et ce qui est appelé ailleurs ; autrement...

Des mondes et des mondes ; l'esprit qui sait ; et les âmes qui voyagent (le plus souvent)...

 

*

 

La route parfaite des cœurs encaissés ; ce qu'ils disent ; ce qu'ils croient ; de leur victoire sur le sauvage – sur l'innocence... 

La peur qui pousse les âmes à se barricader ; à trouver protection derrière des murs de pierres et d'idées...

Les mains sur les yeux et les oreilles au lieu de relever la tête pour écouter le chant – et regarder le spectacle – du monde ; jouant (presque toujours) sa propre tragédie...

Et cet air que l'on se donne ; et cet air que l'on fredonne – pour se donner du courage ; rehausser les clôtures – renforcer les barrières ; et fermer les volets – et les paupières – à la nuit tombée...

 

 

A demi-mot – dans le noir...

Sur cette bande de terre devenue malévolente...

Médusé face à la folie galopante – face à la confusion...

Dans le désordre des signes et des têtes...

Au bord du vide ; dans l'agrément (le simple agrément) de l'attente...

 

 

Tous entassés au fond de la solitude...

Entre vivants et morts...

A genoux face aux esprits immatures...

Le cœur tourné vers plus haut...

L'âme lasse d'être condamnée à l'absence – éloignée (si éloignée) de l'Absolu...

Effacés par le nombre ; écrasés par la masse...

Des existences perpétuellement reconduites ; qu'importe ceux qui se présentent...

 

 

De la neige dans les mains ; lancée vers le ciel...

Avec des restes d'ombre collés à l'âme...

Entre spectre et témoin ; le signe d'un retour – d'une possibilité de retour – vers ce ciel depuis si longtemps oublié – occulté – repoussé ; comme s'il y avait mieux à faire en ce monde...

 

*

 

Aveuglément – la sensation du fragile ; la vulnérabilité...

A mille siècles de là ; plus loin (bien plus loin) que le premier souvenir...

L'antériorité vécue – au-delà du rêve...

Des choses nommées ; sans visage...

Et des larmes (des torrents de larmes) sur tant d'atrocités...

Mort ; mille fois déjà...

Et le même bagage à chaque printemps ; à chaque voyage...

La carcasse et la souffrance qu'il faut oublier...

Et chercher le souffle – dans le geste et la langue – comme les loups...

Quelque chose du côté de l'ombre – du secret – de la sauvagerie...

A travers la nuit et les tempêtes ; l'approche naturelle...

Qu'importe les doutes – les peurs – les résistances...

Une (très) progressive descente vers la compréhension...

 

 

L'enfant-pierre – retourné sous la terre...

Et l'ombre qui s'insère sous la peau...

Avec de la lumière sombre – par endroits ; et des signes (une infinité de signes) du monde souterrain...

Au recommencement du devenir...

Le regard porté ailleurs...

 

 

Les lèvres ; dans leur cri de partage...

Au cœur des perspectives plongées (avec nous) dans le gouffre...

Au bord de ce que l'on devine...

L’œil posé sur ce qui hante toutes les tombes...

Rompu à l'acharnement des hommes et de la langue pour offrir au monde – et à la mort – une autre lumière ; davantage que la possibilité d'une espérance ; davantage que le menu concours d'une croyance ou d'une prière...

 

 

Coûte que coûte – étreinte ; la blancheur au-dessus des ventres ; au-dessus des cendres ; et les âmes envoûtées...

 

*

 

La parole impuissante contre l'inertie du monde – contre la fatigue – contre l'idiotie et la cruauté des hommes (ce qui les pousse à agir ainsi – le plus souvent ; toutes ces forces obscures – instinctives – mystérieuses)...

Avec, parfois (et de manière évidente), trop de lèvres ; trop d'hiver ; sans compter cette eau noire dont on abreuve le monde ; et qui ampute l'écoute déjà engourdie – infirme – des hommes...

La tête inclinée ; puis, l'âme (à bout de force) qui s'incline – elle aussi...

Le dos courbé sous le poids de la peur ; ou sous l'emprise des Autres (toujours) trop nombreux...

Comme des trous (des trous infimes) dans l'immensité ; de minuscules interstices au fond desquels on a trouvé refuge...

Ici et là ; à défaut de terre – à défaut de ciel...

 

 

Jointe au ciel – l'âme ; et ce vent qui la fait tourner ; et nous, avec elle, tournoyant...

Comme une folie en train de se matérialiser ; une sorte de démesure imprécise ; un rêve peut-être qui s'abattrait sur nous...

Notre manière d'être là – jusqu'à la mort ; puis l'oubli qui nous porte – jusqu'au recommencement...

 

 

Rien – délibérément – qui ne protège le secret...

L'enfance – le labyrinthe – la lumière...

L'homme même ; dans sa folie...

Aussi loin que puisse remonter le temps ; et la mémoire...

Jusqu'au lieu originel ; la source matricielle à laquelle on prête tous les enfantements...

Le monde – les mondes ; la terre – le ciel et les astres ; et tous les chemins qui relient les points (tous les points) de l'étendue...

Et ici – nous concernant – la pierre et la parole – en partage ; la chair et l'esprit en commun...

 

 

Au-delà des heures et des âmes hurlantes ; prisonnières du temps et du carcan de la cécité...

De la matière emboîtée ; avec quelques minces orifices ; le secret comme pétrifié dans la trame invisible...

L'infini parallèle à toutes les existences ; des liens et des signes (parfaitement) inaccessibles...

 

*

 

Des lieux scintillants ; là où la pierre prend feu ; là où l'oiseau côtoie le ciel ; là où les pas dansent sur leur pente...

Sans rien savoir ni de la folie – ni de la vérité...

 

 

Réveillé par le cri ; le nom que l'on prononce...

A porter n'importe quoi ; à croire n'importe qui ; comme si nous appartenions à la même fratrie...

Trop loin des arbres ; et des fleurs dans le sommeil pour accompagner notre exil...

Et des soucis inattendus – à profusion – dans la pagaille...

Et l'Amour ; et l'écoute – qui s'approchent ; et qui s’arriment comme si l'âme était une rive – une jetée ; un réceptacle pour offrir à ceux qui peuplent la terre l'attention et la tendresse qu'ils espèrent encore...

 

15 avril 2023

Carnet n°286 Au jour le jour

Septembre 2022

Debout – chantant...

Loin des yeux gris qui cherchent ; et des mains qui fouillent le sable sombre...

Sur la roche – contemplant...

Coupant net le fil des souvenirs – le fil des générations – les longues lignées ininterrompues...

Éclairé par le soleil – la lumière – sur les tombes...

Le cœur gonflé de joie et de beauté (contrairement à autrefois)...

Désengorgé ; le secret (en partie) désenfoui...

 

 

Au-delà des voyages et des légendes...

Sans nostalgie – malgré la brume et la peur qui, parfois, sévissent encore...

Les honorant – cherchant à les connaître ; et à les aimer – davantage ; aussi précieuses que le monde – l'inquiétude – la bêtise – l'ignorance et l'indécision...

(Passablement) déterminé (aujourd'hui) à célébrer ce que l'on a toujours trouvé honteux – haïssable – répugnant...

 

 

Le temps effondré ; comme oublié...

Vivre à l'écart – au loin ; marcher – en silence – à pas feutrés...

Parmi les feuilles et le bois vert...

En compagnie du monde accroupi...

Le feu brûlant – en soi – avec force et insistance...

Une solitude – au milieu des autres ; solidaires...

Peu d'images – peu d'étoiles...

Le soleil à l'intérieur...

 

 

A voix basse ; la tâche impossible...

La plus haute besogne – parallèle à la course des astres...

Le cœur guéri par l'amplitude du regard...

L'âme et la terre – intactes...

Loin des occupations des hommes ; sans autre activité que celle d'être – de chanter le monde – de vivre, à travers nos gestes et notre présence, l'expérience quotidienne – le sacre du plus familier...

 

*

 

Des nœuds, parfois, aussi gros – aussi larges – aussi bouffis – que le monde ; et des yeux affairés ; et l'esprit qui cherche à les défaire – au lieu de demeurer attentif – sans tentative – dans l'inconfort et l'ignorance – dans la tristesse et l'impuissance...

Rien que le temps qui passe ; et, parfois, la possibilité du désastre...

Et l'accueil encore timide ; et l'âme bouleversée par cette étrange perspective qui la contraint à percevoir le refus – les limites et les limitations – le manque et l'infirmité à vivre...

Sans rien – sans compagnie – sans compagnon...

Seul ; au fond de la misère...

Devant ces nœuds énormes – épais – inaltérables – qui forment des murs ; notre vie...

Toute la gloire du monde – et l'étrangeté des choses – devant nos yeux démunis...

 

 

Des bouchées de monde – grasses et dégoulinantes...

Et nos vies – pourtant – dessinées à la craie ; un peu de relief sur la roche...

La gorge – comme tous les passages – obstruée par l'excès de terre...

Et des vagues qui nous dorlotent ; et des vagues qui nous fracassent...

Proche (sans doute) de la langue mystérieuse des arbres...

Des gestes et des lignes pour rien ; pour la joie ; et le monde qui se chagrine...

 

 

Léger – léger ; comme le vent...

Sens dessus dessous...

Le monde et le temps qui abdiquent...

Le vide derrière la folie des visages et des horloges...

Penché sur nous ; ce géant aux mains couleur de ciel...

L’œil attentif ; et le geste juste...

A petites foulées ; à travers nous qui passons...

 

*

 

S'effacer encore – s'effacer toujours...

Face au monde engendré – face au monde inventé (peut-être)...

L'oubli et la monstruosité...

Ne sachant pas ; ne sachant rien...

Au même endroit ; l'éternelle traversée...

Sans rien comprendre ; sans rien apprendre...

Irrémédiablement emporté(s) par le cours des choses...

 

 

Ici – sans préférence...

Sur la rive des naissances et des morts...

Dans un recoin du dehors...

Sans frère ; sans parole à entendre...

La bouche muette ; comme quelque chose, en soi, d'enfermé...

Et l'impossibilité de vivre seul – de vivre ensemble...

 

 

Rien – le cercle seulement...

Un pas au-dedans ; un pas au-dehors...

Comment savoir ; qui pourrait deviner – la direction...

Parfaitement immobile (sans doute) – malgré la fébrilité et l'agitation...

 

 

Des âmes rompues...

Les bruits du monde – patiemment – insidieusement – qui nous assaillent...

Les secrets du jour – éparpillés...

Aveuglément – dans les profondeurs...

Et ce qui remonte avec les larmes...

L'amplitude et la paix – interrompues ; si sauvagement réprimées...

La souffrance à la source – en prise directe...

Qu'importe le sourire qui borde les lèvres...

 

 

En plein vent – la force (inébranlable) du murmure...

Le front orgueilleux écrasé contre la roche...

Le soleil et la terre – dans leur mouvement...

L'âme défaite par le mépris et la désinvolture...

Comme condamné(s) à la joie – malgré les courants sombres et souterrains – malgré l'emprise terrible des mondes...

 

*

 

Recentré – vers le point – l'infini – l'effacement...

La matière creusée jusqu'à la moelle...

Qui sait (qui peut savoir?) l'ordre passé – l'ordre à venir ; ce qui fait autorité aujourd'hui ; et de toute éternité...

La sphère entière – d'un bout à l'autre des rêves ; du premier au dernier de cette longue série...

Notre douleur ; et notre sommeil (à tous) ; et la possibilité de la transformation...

D'un changement à l'autre jusqu'au regard...

 

 

Le voyage – sans repère – sans exemple – sans imitation...

A faire corps (contraint de faire corps) avec le monde – avec le vent – avec le vide ; d'éprouver l'indissociabilité de l'invisible et de la matière – à travers la multitude des formes et des courants...

Vers la nudité – à pas lents (à pas très lents)...

Et la joie sans pareille – peu à peu...

Vers le plus simple ; et la diminution (inéluctable) des forces et de la volonté – jusqu'à l'abîme – jusqu'au sommet – jusqu'à la chute et l'envol ; jusqu'à l'abolition – comme une lente (et tendre) abrogation ; le plus amoureux des élans – sans doute...

 

 

Cisaillé par le monde...

La face décrépie...

Comme inversé – l'ordre des choses...

Pas une excuse ; pas même un alibi...

Le monstre à l'intérieur (déjà) ; nous envahissant...

 

 

L'arbre épris de nos longues ailes ; et de notre envol...

Curieux de ces battements sourds dans la chair ; et de ce goutte à goutte du sang sur le sol...

Le jour éclatant ; et la brume qui s'estompe – peu à peu...

Le silence et le prolongement ; et la possibilité [infiniment renouvelable – (fort) heureusement] du recommencement...

Un certain art de vivre – à mi-hauteur ; entre le monde et l'abîme – entre le monde et les cimes...

 

 

L'âme – la vie – les mains – débarrassées de ce qu'on leur impose...

L'esprit capable de boire l'aurore à grands traits ; l'illusion du monde – le vide vacant...

A peine vivant ; et déjà mort – ailleurs (plus sûrement)...

La chute – le départ et la disparition – que chacun pressent ; le cœur battant...

 

*

 

Dans l'ombre des choses...

La chambre close – (très) partiellement éclairée...

Ce que l'on voit avancer ; le plus humble et le plus sauvage...

A foulée lente – le corps affûté...

L'esprit des paysages ; grandiose et méfiant ; parfois le sourire aux lèvres – parfois ricanant...

Sur nos gardes ; le cœur légèrement tremblant...

A égales distances entre le ciel et le sol...

Animé(s) par ces forces (incroyables) que les hommes ont oubliées (depuis très longtemps)...

Dans l'herbe et la terre – jusqu'à l'ultime pointe du jour...

 

 

Au pied de l'arbre – de la feuille ; cette blancheur délicate – inexplicable...

Le souffle tendre...

Et l'horizon – comme absent...

De la neige dans la nuit ; toutes les faiblesses et toutes les possibilités – devant nos yeux – exposées ; à la merci de ce qui passe...

Et ce que la terre soulève ; et ce que nos mains saisissent ; tantôt offrande – tantôt effroi ; au gré des courants invisibles et des circonstances – au gré des exigences des âmes et du monde...

 

 

Sentinelle d'étoiles (trop) lointaines...

A bras le corps ; cette veille solitaire sur le monde endormi – l'aube et le crépuscule – le défilé des heures...

Le jour au coin du cœur...

Des symboles plein la terre – au lieu des faits – au lieu des gestes – au lieu de la lumière ;

Les hommes comptant les pierres...

Comme des îles – au milieu des Autres – au milieu du désert...

La célébration des liens sans attache ; à la manière d'une fête – d'une dérive – d'une errance...

Quelque chose du déséquilibre et du désordre ; parfaitement libre et organisé...

 

 

Ce qui harcèle notre faim ; la soif...

A voix basse ; les paroles sages de l'hiver...

Le ciel (très largement) apostrophé alors que les hommes (en général) l'ignorent...

Et nos jambes nues dans l'herbe haute...

Et cette course folle vers soi ; comme un pas vers le monde – la réconciliation ; comme un baiser rieur sur la peau (sensible) des étoiles...

 

*

 

La froideur invisible – concentrée – autour de la matière épaisse – éparse...

Dans le registre de la résistance...

Parmi le peuple des petites lueurs ; ni (très) profond – ni (très) efficient ; seulement plus rusé que les autres ; la cognition au service des instincts ancestraux – inchangés...

Contraint(s), comme toutes les créatures, à la traversée douloureuse du monde ; des pas au cœur d'un (immense) champ de mines...

Et les membres entravés ; et les âmes – et les ailes – repliées...

A se risquer, parfois, hors des rives fréquentées...

De la poudre blanche au fond des yeux...

De terre en terre ; de piège en piège ; et autant d'épreuves – et autant d'issues ; à travers le long mûrissement de l'âme qui goûte – qui découvre – qui expérimente...

La matière éprouvante ; et éprouvée...

Du sous-sol aux crêtes – par le même chemin – sinueux et intermittent...

 

 

A petits pas timides – à travers la nuit – jusqu'à l'aube naissante...

Vers ce bleu sans mémoire ; le temps inconnu...

Et l'émerveillement progressif – au cours de la marche...

La bouche muette sur fond de silence...

La lumière ; et (presque) tous les voiles à déchirer...

 

 

Des tourments étrangers au monde...

Des cœurs passables – (presque) médiocres ; et des cœurs passants...

Face aux grilles ; face au sommeil...

L'infini et la mort – sans nostalgie...

Sur le roc ; pour quelques instants (seulement)...

 

 

La solitude vissée au corps...

Et le verbe dans la gorge joyeuse...

Et l'intention de la semence – du renouvellement – partout – qui résiste...

Et certains – porteurs d'autres graines – d'autres fruits ; propices à une descendance moins criarde – moins visible – moins belliqueuse ; presque rien ; un peu plus de place, sans doute, pour l'Amour et le silence...

 

*

 

Nu – le fond de l'âme...

L'humeur (assez) égale face au mystère – face à l'inertie des pierres...

Ce qui affleure ; cet autre inconnu...

Et les routes des hommes ignorées ; autant que leurs gestes – autant que leur triomphe et leur maladresse...

Avant même que ne disparaisse l'épaisseur ; la lumière atteinte...

 

 

L'ombre sur le sol...

Le regard rompu – les traits écarlates...

L'âme et la nuit – balbutiantes...

Nos préoccupations ; et ce qu'elles cachent ; la chose que nous connaissons le moins au monde (bien sûr)...

Des vagues submergeantes ; et des tas de pierres ; ce que l'on édifie ; ce qui s'effondre – ce qui s'efface ; ce qui nous emporte...

Et notre cécité – et notre douleur – et notre acharnement – parfaitement incurables...

 

 

La vie qui se ravitaille – la vie qui se sustente ; à travers nos mains – nos bras – nos bouches – nos ventres...

L'esprit – le corps – le cœur – criblés de trous ; des anfractuosités naturelles pour laisser passer le vide – un peu d'air et de lumière...

Et les lèvres plaintives – geignardes – menaçantes – qui réclament leur dû...

 

 

L'espace imbibé d'enfance et de lumière...

La réponse à tous les « comment » – à tous les « pourquoi »...

Et l'Amour qui s'offre comme la seule vérité vivante – éprouvable – éprouvée...

Comme un fil sur lequel se tenir...

Entre les Autres et la nuit ; notre reconnaissance...

Sous le vent ; toutes ces paroles inutiles ; et tous ces gestes nécessaires...

L'harmonie du ciel et du sang (parfaitement complémentaires) ; jusque dans nos larmes ; et la présence (invisible) de la joie malgré le long défilé des douleurs expérimentées par les créatures terrestres...

Quelque chose – partout – de l'infini et du recommencement...

 

 

Le cœur chaviré – le jour déterré – par tant de solitude...

Au-delà de cette humanité haletante...

Au-delà du manque détourné et de la corruption des sentiments...

Au-delà des corps et des rêves éventrés...

A travers la peau ; le ciel – le sacre – la respiration ; toutes les possibilités du monde...

 

*

 

La tête et le souffle – enfumés...

L'imaginaire bridé par les murs et les lois...

De petites pierres – seulement – assemblées en tas minuscules...

Et après quelques jours d'édification – d'usage (et de triomphe) ; l'inévitable retour à la terre...

Et le ciel absent – sans pitié pour les âmes faméliques ; une idée – seulement – quelque part – au-dessus du sol...

La tombe ; et la lumière rognée par les yeux scellés...

La nuit – partout – à toute heure – en toute saison – recouverte par un voile épais et noir...

Le destin des morts et des vivants – ici-bas et (sans doute) partout ailleurs...

 

 

Ici – de manière certaine – avant que l'on ne s'égare ; plus loin – plus bas – ailleurs – peut-être plus haut – potentiellement...

Comme infime élément de l'espace qui plane au-dessus des têtes – au-dessus du monde et du sommeil...

Au-delà du désir ; au-delà de l'horizon...

La main ouverte ; et l'âme qui tournoie (involontairement) dans le vent...

Comme une girouette – un épouvantail ; agité(e) par ce qui passe – abandonné(e) par ce qui s'éloigne et disparaît...

Et en soi – et en deçà ; cette présence – ce génie des lieux ; et ce goût (intarissable) pour la transformation...

 

 

Le silence impartagé...

Dans l'écoute qui tourbillonne...

Au cœur des vents grossissants – encourageant quelques aventures supplémentaires à s'abattre sur nous ; porteurs d'étranges destins...

La terre – dans ses outrances – dans ses excès...

Les mains ficelées ; attachées au ciel...

Telles des marionnettes – les hommes...

Des instincts – des alliances – des articulations...

Et l'esprit ravivé, de temps à autre, par quelques tentatives ; de brefs interstices...

 

 

Quelque chose libre des lois et de la honte – affranchi des Autres – des discours – du triomphe et de l'insignifiance (supposés) – libéré des images et des exigences de l'homme...

Indéfini – immuable – changeant – sans borne...

Comme étranger à ce monde...

Une forme d'oubli ; le regard neutre – impavide – oublieux du reste autant que de lui-même...

Et ce qui vient – comme une bombe ; à la fois fenêtre et émerveillement...

Comme réémergeante – la nudité des choses – des mouvements – de l'espace...

La souveraineté du vide – en somme – qui se rappelle à nous...

 

*

 

L'âme ébranlée tantôt par la peur – tantôt par la beauté...

La tristesse accrochée au monde – veillant sur les esprits captifs...

Le cœur turbulent jouant avec celui des Autres...

Ainsi posés – le mirage – le tragique et la magie...

De la terre en dessous ; et de la terre par-dessus...

Et le souffle qui donne le rythme et la direction...

Un peu de ciel dans le pas – sur la page...

Face à notre inguérissable déchirure...

 

 

Rien qu'un lieu ; un minuscule carré de terre...

Le fond de l'âme ; notre respiration...

Face à la sauvagerie des corps vivants...

Le déguisement des hommes qui glisse à nos pieds...

La peau nue et tremblante – peu habituée à la lumière et aux vibrations du monde...

Déjà amputé du superflu – de l'idée – de l'accomplissement...

Et le bleu sous-jacent qui émerge – peu à peu ; heureux de retrouver cette parcelle du territoire que nous nous étions (involontairement) attribuée...

 

 

Ce qui s'insinue – et se réalise – en silence...

Ce qui atteint les tréfonds – sans rien changer aux terreurs – aux angoisses ; et qui les exacerbe plutôt...

La grande solitude ; ces étranges prémices du face à face avec Dieu...

Stoïque – sans supplication ; confiant dans le vent qui saura nous maintenir vertical ; dans notre assise naturelle...

 

 

Derrière le masque ; des lèvres – des baisers ; le visage (incroyablement expressif) de la tendresse...

La singularité des traits franchie comme une frontière ; une fenêtre à travers laquelle on aperçoit (parfois) le ciel – le vide – quelques étoiles ; et des éclats de chair éparpillés – le monde peut-être...

Et l'esprit – et les mains – impuissants à saisir ; sans consistance – sans mémoire ; seul(s) sous le rayonnement silencieux de la lumière...

 

*

 

Imbriqués – comme la route et le devenir ; les éléments épars du monde...

Avec (chez quelques-uns) cette pointe blanche au fond des yeux...

Et pour tous ; l'intermittence du vide ; l'existence en pointillé...

Dos au mur – parfois – la face contre la pierre...

Et le feu qui brûle – à l'intérieur ; comme une dévoration...

Et la séparation (le sentiment de séparation) qui gagne du terrain ; et d'autres fois – l'indissociabilité (le sentiment d'indissociabilité) ; comme si étaient présents – en nous – les deux versants de l'absence...

Le cœur-environnement ; et sa réserve (intarissable) d'ardeur et d'adoration malgré l'âpreté des choses – la rudesse du monde – la brutalité des circonstances...

 

 

L'ombre des Autres sur les épaules ; une sorte de poids – d'exigence ; ceux de la terre – ceux du passé (que chacun porte malgré lui)...

La rudesse (tranchante) de la pierre sur laquelle se posent nos pas – et nos vies – fragiles (si fragiles)...

Et la lumière – en soi – cachée depuis la naissance du monde – depuis la création de la roche – depuis la première créature vivante...

 

 

La vie – le corps – dansant...

Sans un mot ; l'existence caressante...

Des milliers de naissances – de morts – de bulles qui éclatent...

La matière changeante – sans cesse métamorphosée...

Et le regard émergeant – désagglutiné – qui contemple – (à la fois) indifférent et émerveillé – la ronde sans fin des spectacles...

 

 

Des grilles – par endroits...

Comme une ligne blanche interrompue...

Le temps qui cède au cœur de la nudité...

L'abondance lointaine ; et recluse...

L'âme soulevée par de très anciens restes de beauté...

Et autour ; rien que du sommeil – une forme (tragique) d'engourdissement ; les paupières ouvertes pourtant ; les yeux vides où se reflète la multitude ; tous les visages et toutes les choses du monde...

 

*

 

Le prolongement de l'Autre – de l'origine – de la violence – de la verticalité – du silence – de la prolifération...

La vie – le vide – la mort – dans notre âme ouverte ; cet espace...

Des vents en rafales – cette réalité ; des courants invisibles ; ce qui porte et emporte...

Et dans un coin – s'imaginant séparés du reste ; ce que pensent les hommes (si souvent) – sans parvenir (encore) à sentir la parfaite inséparabilité des choses...

 

 

Le cœur en feu – épuisé – qui embrase le monde...

Ce qui circule – entre les pierres et les herbes hautes...

L'invisible qui fait tressaillir les arbres ; et quelques âmes (de temps à autre)...

L'ardeur désordonnée...

De la consumation et de la cendre en guise d'offrandes ; et le silence que l'on réclame – un peu partout...

 

 

Une terre de lutte et de prolifération...

Des bruits rouges qui éclatent...

Des plaies, peu à peu, investies par la lumière ; et le rôle (infiniment secourable – parfaitement inévitable) de la tendresse...

Et des voiles noirs derrière lesquels on trouve (parfois) refuge – un semblant de repos...

 

 

Du sort des choses ; des amas – sans mémoire...

L'intime redécouvert – comme un prolongement de soi – peut-être...

Les yeux fermés ; sensible – comme la peau caressée par le vent ; comme la vie happée par la mort ; main et bouche ouvertes...

A revenir – dans cette (profonde) solitude – cette faille – ce (très) lent dépérissement...

 

 

Du désordre ; sans espoir d'harmonie (apparente)...

Selon des lois établies en d'autres lieux ; des principes premiers – universels – irrécusables...

Une terre étrange ; un ciel étrange ; quelque chose pour personne...

Une expérience sans témoin – sans commentaire ; des circonstances qui se déroulent (qui semblent se dérouler) ; ce qui a lieu – instant après instant...

Notre vie – notre essence (peut-être) – dévouée à l'invisible...

 

*

 

La fatigue déchue ; le front reconnaissant...

Membre du reste – à parts égales avec tous les Autres...

Sable et route ; vers ce qui nous manque (vers ce dont nous croyons manquer)...

Le pays du jour ; le visage de l'impossible (d'une certaine manière)...

Et l'évidence (progressive) d'une identité – d'une appartenance...

Le grand corps ; la seule (véritable) famille...

Et la solitude de ce qui voit...

 

 

Le pas qui roule sur la pierre...

Sans autre ressort que notre perte...

Au centre de la chambre – du cercle – qui, peu à peu, se dérobent...

L'espace comme agrandi ; sans frontière apparente – sans frontière souterraine – sans frontière décelable...

Le visage négligemment creusé par le vide...

La lumière (en partie) revenue...

 

 

La force (parfois) manquante...

Le temps des âmes recluses...

Encerclé(s) par le vide – les jeux – le monde ; des manières d'un autre âge (celui des temps anciens)...

Témoin(s) de cette nuit sans pareille...

A guetter la fin du sommeil...

Avec, au-dedans, le soleil infiniment présent...

 

 

La main sur l'écorce...

L'arbre et l'âme – réunis...

Et l'invisible qui s'insinue ; qui caresse nos fissures – notre (douloureuse) finitude...

Des doigts jusqu'aux racines ; la terre tremblante...

Et le ciel – sans équivoque – sans abstraction – qui fait le lien avec le reste – le temps aboli – la matière enchevêtrée – rendant, soudain, franchissable ce qui sépare de l'origine...

 

*

 

Le silence noir – parfois – comme contrepoids à l'agitation colorée ; une sorte d'antagonisme réactif ; le contraire de l'exactitude...

Une réponse instinctive – sans justesse – chargée des gravats du monde ; la sanie de l'âme – en quelque sorte...

Le lieu du sommeil et de la guerre...

Sans répit – face à la douleur...

 

 

Le cœur battant...

Le chemin devant soi – à reculons...

Vers l'immobilité intérieure – et (sans doute) davantage...

Juste au-dessus de la symphonie organique...

Les murs et l'épaisseur – abattus...

Du côté du regard et de l'effacement ; de plus en plus...

Sous les baisers du vent – amoureux...

Le lent écoulement naturel vers ce que les hommes désignent (habituellement) par le silence et la lumière ; l'espace originel (dont la matière – l'âme et le chant – sont les expressions)...

 

 

La musique du monde – envoûtante – ensorcelant la traversée – toutes les traversées...

La mémoire si proche des choses et des étoiles ; de l'abîme suspendu...

Les rêves déjà mille fois entendus ; déjà mille fois parcourus...

Et, partout, la nuit présentée comme la seule issue...

Une île sans espoir d'échappée...

Les horizons comme des murs qui encerclent l'espace – qui réduisent les possibilités – qui pointent vers ce saut – en soi – inévitable...

Avec (bien sûr) le temps à abolir ; et toute une envergure à réinventer...

 

 

A moitié vivant ; comme ces fantômes voilés de blanc qui se reproduisent dans les reflets des miroirs...

Affecté (de plus en plus) par cette humanité puérile – stérile – inattentive – irrespectueuse – décadente...

Indifférent à l'ordinaire le plus lointain – à l'exotisme d'un Dieu absent...

Bien décidé à nous éloigner (plus encore) de ce monde sans grâce ; à refuser les privilèges que s’octroie l'espèce...

 

*

 

Ici – sous ce ciel découvert – sautillant sur les pierres...

Comme arraché à l'air...

Le devenir ; de plus en plus obscurément...

Le visage dans l'ombre...

L'âme en retrait – décalée ; aspirée déjà par l'ouverture – l'espace – la nouveauté ; le renouvellement perpétuel des possibles...

Loin de l'inertie – des sillons terrestres (tous – plus ou moins parallèles)...

Comme hissé au-dessus du front – des murs – de toutes les restrictions humaines...

Dieu – le feu – dans le cœur – le pas ; la figure parfaitement empalée dans la matière...

 

 

Là où l'on est ; les genoux fléchis...

Dans l'éclipse (provisoire) du souffle et de la lumière...

L'ardeur interrompue ; le monde désinvesti ; le temps en suspension...

Du côté du tremblement ; de la sensibilité du sol...

Au seuil du ciel ; l'intimité – au cœur des vibrations ; comme si, soudain, nos yeux s'ouvraient ; comme si, soudain, le monde était une image – une simple figurine destinée aux enfants...

Le vide ; et le jeu des choses qui s'animent...

 

 

D'une voix pardonnable – le cri surgi de la nécessité – comme un saut par-dessus la souffrance ; son prolongement (en vérité)...

Trop étroitement lié aux hommes – à leurs fêtes cruelles et barbares – à ces libations de sang – si communes...

Plongé (malgré soi) au cœur de la grande divagation du monde...

Et ce besoin (impérieux) de silence et de solitude ; l'écart – l'exil qu'appelle le cri...

 

 

Dans le secret de rêves (trop) aveuglants...

Scellé dans le mystère et le monde qui nous accable (qui semble nous accabler)...

La trajectoire des hommes...

Tant de possibles ; et si peu de certitudes (aucune – en vérité)...

Sur nos épaules – sous nos pas ; les mains du vent...

Et le ciel balayé d'un seul geste ; et jeté, comme les autres choses, sur des amas (branlants et monstrueux) de bric et de broc – dans des sacs remplis de pelures et d'immondices...

 

 

Le vide qui enfante le jour – le monde – le ciel et les hommes ; l'arbre – les bêtes et le poème...

Le début de chaque histoire ; et tous les déroulements ; et toutes les fins – possibles ; que choisiront les circonstances successives...

 

 

Surgissant entre nos mains ;

L'immensité – trop longtemps – recroquevillée...

Sous le règne expansif (et quasi cumulatif) des soustractions...

Le terreau du déploiement ; et l'envergure infinie que goûtent tous les participants au processus...

 

 

Parcelles prédéfinies du plaisir octroyé ; abandonné aux hommes – à toutes les histoires humaines …

A travers la substance noire qui suinte sur notre manque et notre tiédeur...

De la sueur et des effrois ; et cette perte de goût pour toute aventure...

Le quotidien sans personne – sans trop savoir pourquoi – sans trop savoir où cela pourrait (nous) mener...

 

*

 

Le seuil élargi de la perte...

Rien qui ne dure ; rien qui ne reste...

L'air du jour ; à peine – quelques instants...

Et le labeur incessant du vent sur l'âme – la chair – la peau...

Et la clarté tourbillonnante...

L'art (le grand art) du délaissement ; l’œuvre (le grand œuvre) de l'abandon...

Le vide – posé sur lui-même – tournant sur lui-même – se dressant et s'effondrant sur lui-même – avançant et reculant sur lui-même – amassant et évidant ce qui le compose (très) provisoirement – apparaissant et s'effaçant avec toutes ses ombres passagères...

L'épuisement du monde ; et ce grand trou – et ce grand feu – au cœur desquels tout est jeté ; et ce reflet du gouffre et des flammes dans nos yeux égarés...

 

 

Le suspens et l'indécision – ineffaçables ; et comme scellés dans les actes et la pierre...

L'usure et l'étreinte...

A force de caresses – à force de coups ; le parfum insaisissable de la liberté...

La tête piétinée ; comme tous les rêves de transparence et de blancheur...

Rien qui ne rehausse ; rien qui ne rattrape ; la disparition de tous les cadres...

Cette absence (patente – explicite) de sol sous les pieds ; et cette baguette (intraitable) qui s'abat à chaque tentative de saisie...

Le vide dans le vide ; ni chute – ni envol ; exactement ce que nous vivons...

 

 

Ici – enchâssés – l'invisible et la matière – l'infime et l'infini...

Des strates de substance et de vide ; ce que la vie emmêle (à loisir)...

Le règne (apparent) du désordre et de la transformation ; et au-dedans – la métamorphose du regard (ce qui modifie – assez substantiellement – la perspective)...

Et à travers la parole (notre parole) ; le ciel – le miracle – la mort et la joie ; un peu de poésie – peut-être...

Le cœur (toujours – plus ou moins) gonflé de ce qu'on lui impose...

 

 

Par le mouvement et les étoiles...

Le lointain et l'intimité...

Ainsi croit-on avancer ; ainsi se croit-on habité...

Une danse qui invite – qui associe...

Le cours (naturel) des choses qui se déroule...

Ce qui a lieu ; qu'importe le silence – qu'importe l'agitation...

De la pierraille sous nos pas...

Entouré(s) de lumière ; et parcouru(s) de frissons...

Des fenêtres ; et des âmes aux couleurs diffuses...

Le monde des possibles...

 

*

 

Le cœur encore ; ce qui devance l'allure (et le pas)...

Une forme sans fenêtre...

Du côté du mur plutôt que du côté de l'arbre...

Le monde déjà ouvert ; et la tête en éclats...

Ainsi se précise le jour ; ainsi se précise la nuit...

Une manière de cheminer vers l'accomplissement (supposé) ; de plus en plus immobile (en vérité)...

 

 

L'étreinte altérée ; le cœur infirme...

Le vivant avide de chair et de lointain...

La terre, peu à peu, cartographiée ; et exploitée (à nos propres fins)...

Une façon (sans doute) de renouer avec la puissance – la domination – l'hégémonie...

La perspective – la route et le périmètre – qui (progressivement) se précisent...

Les rêves qui se répandent – qui se dilatent – qui se dispersent ; de l'autre côté de l'éblouissement...

Les pas qui encerclent les lieux ; et toutes les possibilités...

Les lèvres heurtées par le vent ; puis, l'âme qui chavire ; le délire des hommes...

Quelque chose du déplacement – de la transformation – de la permanence – de l'imperturbabilité...

 

 

Le temps assidu de l'attente...

Les yeux au ciel ; comme si quelque chose allait tomber ; comme si quelque chose pouvait arriver – en ces inertes contrées...

L'homme assis – en vain ; aussi inutile que celui qui cherche – qui fouille – qui s'anime – qui gesticule ; des actes – seulement – des actes ; et des intentions...

Les ailes posées sur la pierre froide...

Les yeux cernés par cette longue veille...

 

 

Le cœur à l'étroit – pressé – dégoulinant ; aveuglé par tous les nœuds qui l'enserrent...

Favorable aux grands travaux (extérieurs) – à la terre fouillée sans ménagement...

Sous des étoiles que personne ne regarde plus...

Au-dessus et au-dedans – ni lune – ni lumière ; le débordement des larmes qui accompagnent l'errance...

Jusqu'à l'aube – l'absence ; et au-delà – le mutisme ; l'absolue nécessité du mutisme...

Le monde à la merci de la bêtise – à la merci de l'homme ; et ce à quoi le silence nous engage – et ce à quoi il nous exhorte (autant qu'il est possible)...

 

*

 

Le jour décelé...

Du ciel qui subsiste – au fond des choses...

Des vagues aussi ; et un peu de nuit...

Et cette respiration du monde ; l'écho des profondeurs...

La bouche qui embrasse la terre ; et le souffle...

Le bleu à la place du reste ; au détriment de tout – l'insipidité des autres couleurs...

La surface et le regard qui, sans cesse, se transforment ; des échos – des reflets – jusqu'à l'essence...

 

 

Tôt ou tard ; ce qui se révèle...

Le monde tel qu'il est ; la trame du réel – le contraire du hasard...

Et l'évidence du regard ; comme retranché...

Le déplacement (inévitable) de l'identité et de la reconnaissance...

Toutes les choses – en nous – engagées – (parfaitement) égales...

L'attention qui offre sa métamorphose au monde – à l'ordinaire – à la banalité ; le plus précieux – ce qui est (intimement) vécu...

 

 

N'importe qui – n'importe quoi – ferait aussi bien l'affaire que nous – que l'Autre – que le monde – que le reste...

Le même visage – dans l'embrasure d'une porte – face à l'impossibilité...

Une simple ressemblance ; les mêmes lois – les mêmes règles du jeu ; et l'interchangeabilité (manifeste) des joueurs...

Des lèvres comme toutes les lèvres...

La vie (notre vie – toutes les vies) comme un baiser volé au chemin – au voyage – à la mort ; et une douleur à désincarcérer...

 

 

L'adhésion (spontanée) du signe au réel...

L'éclat du sensible...

Un peu de lumière sur l'ignorance ; et l'hébétude...

Tel que le monde (nous) apparaît – sans signification particulière...

Assujetti aux forces terrestres et immatérielles...

Le geste et la parole comme un débordement ; la révélation du corps...

Et le silence – et l'invisible – partout ; au cœur de cette origine dont le rôle est d'enfanter...

 

*

 

Matière et langage – dans les yeux attentifs – confondus...

La main dans celle du sol ; et dans celle du ciel – concomitamment établis...

L'intensité (irrécusable) de cette alliance naturelle...

Du feu  – en conséquence – nécessaire pour opérer ce glissement (très progressif) vers l'intérieur ; vers la joie – la gratitude – le silence – la célébration ; avec la suppression (graduelle) du temps et son (terrifiant) corollaire ; l'inquiétude...

 

 

Au cœur de la douleur – la tendresse décelée ; loyale – impavide...

Sans jamais sous-estimer ce qui lui fait face...

Le chaos qui nous accompagne ; vers le grand désordre de la liberté...

Au-delà de la performance et de l'ostentation...

Au-delà du triomphe de l'intelligence...

Ce besoin (irrépressible) en soi ; l'unité – le silence – l'authentique simplicité – qui se cherchent au milieu du bruit – de l'abondance – de la complexité apparente...

A l'intérieur – en sa propre compagnie (presque toujours) ; ainsi se vivent les élans – les rencontres – les évidences ; notre seule possibilité...

 

 

Oser l'éloignement – l'exil – l'effacement – l'intimité...

Si loyal envers l'âme et les circonstances...

Et ce qu'il reste du cœur – en ces contrées où l'on doit, sans cesse, se frotter à la pierre...

Des pas – des pages – sans la moindre certitude – sans la moindre fioriture – axés (pour l'essentiel) sur la nécessité de l'infini et du poème...

 

 

Ainsi la terre – quelque temps – habitée – inhabitée...

Sans soleil – autrefois ; ailleurs – autrement...

Selon d'autres lois ; et d'autres combinaisons...

Et s'assombrissant parfois (inévitablement) sous le labeur acharné de quelques-uns...

La douleur au front ; et le manque au fond du cœur...

La lutte ; et la course perpétuelle...

Un peu d'air ; inspiré et expiré ; guère plus qu'autour de nous ; dans le cercle de l'asphyxie...

Et à côté ; de temps à autre – le pied qui échappe au chemin – au destin de la créature...

Figure (malgré soi) des marges et de la résistance...

L'âme retournée par le vent – cherchant son pas – son rythme – sa direction...

Vers une autre terre – assurément...

 

*

 

Des fragments de mots – de monde ; toutes les formes en tête – en possibilité ; ce qui favorise les combinaisons ; et autant de nourritures affectives...

Le parfum de l'invisible ; à travers les poussées de matière...

Le corps et la parole – ciselés...

L'aire du rassemblement ; le temps de la réconciliation...

L'unité (la grande unité) qui se cherche dans l'âme – la phrase – l'espace...

Cet accompagnement perpétuel dont nous bénéficions (et dont si peu ont conscience) ; tantôt accroissement – tantôt prolongement – selon l'inclinaison de la perspective...

 

 

La lumière – à genoux...

Nous suppliant...

Au-dessus – encore...

Comme arrêté(s) ; l'origine et le chemin...

De jour en jour ; le souffle et la foulée – en suspens...

Nous désenchaînant...

 

 

Le voyage vers l'aube...

A travers le rêve ; et le sommeil...

La nuit qui résiste...

La multitude déployée...

A coups de caresses ; à coups de soleil...

Le monde (profondément) immergé...

Au fond de la chair ; l'essence de la terreur ; et la possibilité de l'oubli ; et celle de la transcendance...

Vers l'éternité ; à (tout) petits pas...

 

 

Le monde et le temps – morcelés...

L'esprit de la pierre dans l'âme...

Le sens du tragique ; au cœur de la farce ; entre les larmes et le rire...

Quelques pas – quelques paroles ; des yeux et des mains qui se posent sur ce qui s'avance – sur ce qui s'invite – sur ce que l'on désire – sur ce qui s'impose – aveuglément...

L'exercice du manque – de l'attente – de l'ennui (lorsque l'Amour fait défaut)...

Quelques jours ; à peine – quelques instants ; un peu d'absence ; des soucis et de l'inquiétude avant que la mort ne nous emporte ; ailleurs – assurément ; ce vers quoi nous sommes (tous) appelé(s)...

 

*

 

Se hisser à la hauteur du vent...

Au-dessus de la terre – simplement...

Debout sur la pierre noire...

Sous le ciel étoilé ; la nuit ouverte...

L'infini dans les mains qui se dressent (très lentement)...

Au cœur du périmètre humain ; le soleil déjà présent...

Du feu vers la lumière ; jour après jour...

 

 

Déjanté – ce retour ; ce saut par-dessus le froid – le monde – la ressemblance et l'uniformité...

A la pointe de l'éclat – la hampe du jour – la charge du monde...

L'âme submergée par la possibilité de l'élévation – par la possibilité du franchissement...

De l'autre côté du rêve – en quelque sorte...

La suppression des limites – des murs – des frontières ; notre évanouissement...

Et toute l’œuvre à venir (bien sûr)...

 

 

L'âme docile – sous les arbres – à l'ombre du monde ; cette forteresse trop lointaine – illusoire...

Des portes et des étoiles – au cours de cette longue veille...

Ni défi – ni chuchotement crépusculaire ; ce qu'offre la nuit – son plus précieux présent ; la possibilité d'un au-delà et d'un franchissement à travers notre accueil – notre assentiment...

L'Amour que nous portons – capable de rayonner – et d'inclure ce qui se présente ; d'ici au plus lointain ; la même matière – en quelque sorte...

 

 

Sous les frondaisons de la terre ; l'espace – sans conquête – le reflet des deux ciels réconciliés – (très) largement approbateurs...

Dans l'âme et la parole ; cette manière de renouer avec les temps anciens ; la présence d'un seul ; ce que l'on nommait Dieu autrefois (dans un murmure respectueux)...

Le plus sacré – dans le geste ; comme une prière ; la parfaite obéissance à ce qui se présente...

Le cœur et le monde – d'un seul tenant ; sans la moindre séparation...

 

*

 

Passagers – éternellement...

Le front attaché au temps et à la terre ; à ce qui nous est familier autant qu'à ce qui nous est inconnu...

Des jalons pour nos pas trop peu précis...

Le tour du périmètre ; et celui de l'univers (si l'on pouvait)...

Des traces à suivre – un territoire à explorer – selon la résonance...

Autour de soi – encore...

 

 

L'encre jaunie – sur les vestiges d'autrefois...

Et au loin – l'impensable ; et ici – l'épaisseur...

A l'affût du moindre éclat...

A marcher obstinément comme si l'on pouvait fendre le jour...

Aveuglé par la prégnance du temps ; et l'éternel retour...

Un peu plus haut – sur une pente escarpée – autant de fleurs que de coups – autant de pierres que d'accolades ; et quelques baisers supplémentaires (pour les plus infirmes – les cœurs insuffisamment amoureux)...

Sans valeur – la prière – face à la rudesse du monde – de l'Autre ; l'obéissance de l'âme – la seule issue ; le seul passage possible...

 

 

Dans la trace ; le ciel et le labyrinthe...

L'image d'une figure esquissée – à l'horizontale...

Nous dilatant...

Au centre du dehors...

Au cœur même du jeu...

Sur une (infime) parcelle de l'échiquier...

Le rythme saccadé de l'âme – sans cesse ballottée...

L'inconnu qui angoisse – qui inquiète – qui emporte...

Là où commence le voyage – peut-être...

Ce qui est là – à portée d'écoute...

Le monde entier ; l'espace où l'on se trouve ; l'espace où l'on se perd...

 

 

A la source désenfouie du voir...

L'absence réelle exaltée...

Du haut du temps ; tant de choses révolues...

Le passage vers ce lieu où il ne reste rien – excepté les vents qui offrent aux lèvres un sourire vivant...

 

*

 

Au ras du cœur...

La face heurtant le bord...

Au milieu des choses – au milieu des fleurs...

Ce que le bleu attire – en ce monde...

La route et le pas ; à travers la nuit qui dure ; et qui, peu à peu, se déverse et épaissit...

La terre ainsi (très) laborieusement parcourue...

Sous le jour – jusqu'à l'ultime soupir ; accoudé(s) au ciel (sans même le savoir)...

 

 

Le long du jour...

La glace et le feu...

La chair écorchée...

Des murs et des fronts ; les conditions propices à la guerre...

Et de tous côtés – la joie et la lumière – (presque) souterraines...

Et le cœur enflammé qui s'écarte du monde – de la folie collective – des âmes trop belliqueuses – trop craintives – épouvantables – épouvantées...

Un pas en arrière ; et ainsi de suite ; vers ce lieu – vers ce temps – d'avant la séparation...

Et, ainsi – peu à peu, redécouverte – la vérité dissimulée sous la poussière...

Et l'ardeur (bien sûr) d'aller par-dessus – par-delà – les pierres...

 

 

Le plus clair du temps – aussi vaste qu'embrouillé...

A califourchon sur la lumière...

D'un geste à l'autre ; et les lignes qui se succèdent...

Face au devenir incertain de la chair sensible...

Le monde jouant à inverser toutes les vérités (terrestres)...

Sans couronne – sans pouvoir ; né de l'enfantement direct de l'invisible ; au cœur de l'impensable...

Ailleurs – dans le cosmos – le même doute ; et la même étreinte ; avec des brassées de fleurs offertes aux (multiples) reflets du mystère...

 

 

La terre – la tête – retournées – par la folie des âmes – par la frénésie des cœurs...

Des gestes absurdes nés du manque ; des pas lourds – de trop peu de poids (pourtant)...

Et des cris qui accompagnent toutes les aventures ; l'expérience de la douleur...

Une immersion plus ou moins prometteuse – selon les prédispositions et l'antériorité...

 

*

 

Par le même chemin – le retour...

Tête au sol – camouflé pour échapper aux mains du monde...

L'oreille attentive à l'écho – aux vibrations de la terre...

Éclairé par la soif...

Le talon (profondément) ancré...

Le chemin qui s'ouvre ; s'élargissant...

Sans l'Autre – le souffle plus vaste – plus hardi...

Comme un long (et lent) glissement vers ce qui rayonne...

En soi – au fond du secret – la danse...

 

 

La blessure partagée ; autant que l'étreinte...

Au fond des choses – de la chambre – de l'espace ; les reflets changeants de l'âme ; et la vie miroitante ; la matière kaléidoscopique...

En roue libre – dans l'entaille – le sillon...

Seul – face au vent ; le ciel entier offensé par l'immodestie – l'insolence – la présomption – de la prière...

La blancheur désirée et la crainte plutôt que la tendresse et l'abandon ; l'angoisse et la pusillanimité plutôt que l'audace de vivre...

Tant de doléances – en ce monde – au lieu du silence – au lieu de l'humilité...

 

 

Au cœur du monde – des choses...

Des repères et des fenêtres ; le chemin quotidien...

L'appel – encore ; l'appel – toujours – de ce que nous avons (trop paresseusement) délaissé...

Ni Amour – ni dialogue...

Face à la rudesse ; la terre muselée...

Et cette tristesse indicible ; cette tristesse inconsolable...

Comme un cri qu'il faudrait expulser ; et que l'âme et la chair retiennent dans leurs profondeurs...

 

 

Hanté par l'Autre – ce que l'on appelle le monde ; cette irréalité fabriquée...

Et l'invention du reste ; tout aussi illusoire...

Pendant des siècles – des millénaires ; rien ; puis, un jour, à l'approche du mystère ; le mutisme – la sidération...

Ni cri – ni parole – ni exubérance...

L'ampleur du jeu et de la joie qui se déploient – silencieusement...

De l'autre côté de l'abandon – l'Amour à travers l'apparente indifférence des âmes...

 

*

 

Les ailes bleues repliées...

L'envol ajourné...

Contre le vent – encore...

Et ce cri lancé au ciel ; déchirant...

Comme une trouée dans les hauteurs...

A chaque tentative – la même ornière...

La part terrestre – animale – plutôt que l'ange – plutôt que l'oiseau...

Encore trop chargé de rêves et de matière pour prendre son essor...

 

 

Le ciel tenu dans une seule main...

Presque un exploit – si près du précipice...

Sous la lumière des premiers temps ; à cette époque où l'on n'avait encore fragmenté l'espace – où tout était profondément uni ; ni terre – ni ciel – ni matière – ni invisible ; Dieu dans toute sa force – dans toute sa grandeur – dans toute sa beauté ; et que nous avons, peu à peu, brisé pour tout transformer en éclats – en poussière – en territoire – enfantant ainsi une sorte de chaos (apparent) au cœur de l'harmonie...

 

 

A se remplir de ces riens qui jamais n'assouvissent...

Panse et pensée – insatisfaites et asservies...

Le vide – à pleines mains ; et désirant tout ; et voulant tout posséder...

L'âme désemparée face à ces forces et à cette terre facétieuses qui s'offrent avec parcimonie...

Sans innocence – l'esprit avide qui cherche l'abondance...

Comme de hautes (de très hautes) barrières – au-dedans de soi...

 

 

Le doigt – au fond du cœur – qui fouille...

Sous la douleur vive du monde...

Du bleu – et des fleurs – à nos genoux...

Et dans la prière – un peu d'envol...

Et le ciel descendu qui se laisse (très amoureusement) caresser...

Tout entier à notre expérience – à notre extase ; soucieux du chant qui monte à la place du cri ; une manière, sans doute, de transcender la misère terrestre...

 

*

 

Séjourner sur les routes...

Dans le grand vent...

A l'abri des arbres – du monde...

Le cœur déchiré – chaviré par la tristesse...

Des pas lourds dans la poussière...

Les secousses de la terre ; et l'hostilité des Autres...

Seul – sous la lumière...

Et toute la nuit pour panser ce qui a été meurtri...

Bien davantage qu'une manière de dire...

 

 

Aux côtés des pierres – des arbres...

A proximité des bêtes tremblantes au souffle puissant...

La chair et l'âme – sauvages...

Et l'éblouissement (en partie) entamé par la (trop grande) proximité – et la (trop grande) fréquentation – des hommes...

Comme une épaisseur supplémentaire (totalement) inutile...

Seulement le bleu – la route et la lumière ; la seule possibilité pour faire face ; la seule manière d'approcher le ciel...

 

 

Dans les replis du jour – la tête lasse ; et l'âme fatiguée...

Battant (mollement) des ailes dans l'obscurité...

Peu à peu effacé par le temps...

Peu à peu avalé par le monde ; et ses impératifs carnassiers...

Dans cette – trop distante – familiarité avec le ciel...

A notre place – discrètement ; en attendant la disparition...

 

 

Au-dessus du chant – l'Amour ; la possibilité du jour...

Cette gloire discrète attachée à tous nos gestes...

Le rayonnement secret – à l'intérieur...

Les conditions de la nudité...

Au gré des vents ; en l'absence de miroirs et de reflets...

Sans prière ; sans personne pour nous accueillir...

Le cœur ouvert à la lumière – à toutes nos tentatives...

Désarmé (si désarmé) face au monde – face à l'Autre – face à tout ce qui nous violente – à tout ce qui s'impose – à tout ce qui nous caresse et nous étreint...

 

*

 

En plein cœur ; le visage du jour...

L'ardeur du feu – face à l'orage...

Sur la route ; des pieds et des pierres...

Dans un coin du monde ; sur une corde qui surplombe (à peine) la lie humaine...

Un œil sur le pas ; et l'autre sur la lumière...

A la surface – passager d'une terre et d'une langue...

Des feuilles au relief râpeux ; comme un abri – un tremplin – pour cette âme et cette chair harcelées par le sable et le vent...

Le cœur en plein ciel ; et le front (très largement élargi) par cette perspective...

 

 

L'obscurité sous la lampe...

Ce qui nous précède ; et ce qui nous suit...

Ici – sans trop savoir ; cherchant ce qui nous anime – ce qui nous porte – ce qui nous mène – ce qui nous quitte ; et, par-dessus tout et de manière sous-jacente, ce qui demeure lorsqu'il ne reste plus rien...

Une façon (sans doute) de faire volte-face ; d'affronter ce qui nous échoit ; et de célébrer (sans même le savoir), à travers le jeu et les résistances, la beauté de ce qui est vivant...

 

 

Dressé conte soi – l'Autre – le monde...

Cette invention du reste ; aussi improbable que l'impossible...

Comme un décalage ; le prolongement du rêve ; et cet écart (irrésistible) qu'appelle le réel...

A l'image d'un Dieu sommeillant dans ses particules – soudain – heurté par la terre – par le vent – par le ciel ; contraint d'ouvrir les yeux...

Les mains lancées dans l'espace – transformant l'infirmité et le mutisme en étendue – en liberté – en silence vivant et habité ; la seule reconnaissance envisageable – envisagée...

 

 

Sans désir – sans promesse – sans mémoire...

Sans personne non plus ; à goûter le silence – sa présence et sa force – au-dedans et à nos côtés ; avec le goût de la vérité vivante entre nos lèvres ; comme un grand soleil sur notre rive sombre et désertée...

 

*

 

Le dehors inspiré ; comme une projection détournée de sa trajectoire...

Des ombres qui réintègrent la lumière...

L'air frais qui retrouve la chaleur ; et le sol, le ciel...

Le labeur continu de l'étendue ; abattant les murs – défaisant les territoires ; réhabilitant le vent – lui redonnant tous ses attributs...

Comme au commencement du jour...

 

 

Le pas lent sur la longue route...

L'élan premier – jamais interrompu ; dénouant les attaches pour échapper aux intervalles...

La terre ainsi foulée...

Le front entre le ciel et la plèbe...

L'endurance du corps ; la résistance de la matière...

Des glissades et des frottements ; quelque chose de la caresse et de la blessure...

L'existence ; guère plus qu'un peu de vent – qu'un peu de peau – qu'un peu de sang....

 

 

La nuit étreinte – une nouvelle fois...

Debout face au jour ; l'étendue brumeuse dans la voix...

La lune – au loin – teintée de rouge ; et la lumière fébrile...

Enserré ; dans les limites de la temporalité...

Agrippé à la roche – sous les (violentes) secousses du temps...

Dans les bras de la mère ; contre sa chair immense et tremblante ; la proximité du plus sauvage – sans pudeur – reniflant les effluves fauves du monde ; et dans notre bouche – ce goût (légèrement) âcre de la source – de la lignée – de l'enfance...

 

 

Au plus profond du doute – le rire...

Les cordes coupées ; la délivrance – l'éternel recommencement des possibles...

Au cœur du feu – le rougeoiement ; par-dessus le sommeil et la pluie ; un peu plus haut que le rêve – Dieu et l'humilité ; l'âme courbée et souriante ; à califourchon sur ce que les hommes appellent la vérité...

 

*

 

La face fermée ; le souffle glissant – vaporeux...

Des portes – en enfilade ; la plupart – cadenassées...

Sur l'épaisseur de la terre ; à hauteur d'obstacles (et jamais davantage)...

Le jour venant...

Au fond de soi – la peur...

Comme saisi par un courant ; un flot – une vague (parfaitement impersonnelle)...

Comme le reste ; le monde – la vie – le voyage ; une (simple) histoire d'écart – de chute et de retour ; un cycle – une boucle sans (véritable) destination...

 

 

Dans l'immensité ; les paupières closes incluses...

Le bleu (assez) mal ajusté aux angles du désir...

Mobile(s) – comme le cadre ; le chemin qui se dessine...

Au loin – hier – autrefois – ce qui n'existe plus...

Et demain – pas encore...

A nouveau – la soudaineté – (presque) la brusquerie – du présent ; ce qui s'invite – ce qui s'impose – sans rien séparer – sans rien démêler – ni du monde – ni du temps...

 

 

Ce qui pénètre l'espace – la chambre – la chair – l'âme ; le vide obsédant...

Qu'importe l'obscurité – qu'importe l'angoisse ; et l'acharnement du monde sur la blessure...

Un temps d'ailleurs – quasi magique...

Comme une outre – des baisers – au cœur d'un dédale de sable – au fond de la solitude...

Et l'écart suffisant pour respirer ; et échapper aux assauts des Autres – aux assauts du sommeil...

Le cœur habité par le ciel – guidé par la lumière – jusqu'au fond de la soif – jusqu'au fond de la plaie...

 

 

Au bord d'une folie passagère ; notre éternité...

A travers le vent (féroce) des désirs...

La vie – seulement – sans la vérité...

Sans doute – notre unique malheur...

 

 

Le cœur agile et précis...

L'âme emmitouflée d'histoires – au bord de l'asphyxie...

Et l'ensemble jeté dans l'abîme – précipité vers sa fin ; une chute sans triomphe – sans témoin ; à l'image de toute existence – parfaitement ordinaire – parfaitement anonyme...

 

*

 

Le poids inattendu du monde – au terme du voyage...

Comme un faix de neige sur nos épaules ensoleillées ; un peu de fraîcheur – en somme – pour la traversée...

Les lèvres douces face à l'insomnie...

Comme délogé ; contraint de s'exécuter – en quelque sorte...

Sans compter l'inconsistance du convoi vers l'inconnu...

Et la solitude accrue ; et l'impossibilité de l'appartenance à la moindre communauté...

Vers cette destination obscure que le monde et la langue ignorent ; et que le cœur devine (parfois)...

Vers un peu de lumière supplémentaire – peut-être...

 

 

La patrie du plus sauvage...

Sans grossièreté – sans approximation ; exactement là – parmi les arbres – au milieu du monde – devant les portes de l'invisible...

Vide ; et déchiré ; le front et le cœur prêts à tous les recommencements ; à l'impossibilité de la perfection et de l'achèvement...

A peine quelques instants sur la terre ; quelques respirations – quelques pas ; et, le plus essentiel – sans doute ; ce que le cœur a compris...

 

25 février 2023

Carnet n°284 Au jour le jour

Juillet 2022

La chair nue et aride – derrière le miroir...

Et le même sentiment sur la pierre...

La présence – l'invisible – l'équilibre...

Le temps ajourné...

Au centre de l'espace...

Le serment du désert (pour les plus valeureux)...

L'écoute du vivant – le cœur battant du monde...

 

 

Le visage troublé par les remous ; l'affolement des Autres...

Le bleu – le ciel – à peine voilé...

Au sommet de l'arbre ; les chimères déchirées – l'éparpillement des fables...

Au-delà du monde consentant – replié...

Et entre nos lèvres – la parole et le silence (à égales proportions)...

Ce qui se brise et ce qui fleurit – au-dedans...

Notre ressemblance et nos insatisfactions...

L'identité commune (en partie) circonscrite...

La soif révélée derrière le rêve ; et le temps chamboulé par notre attente ; par la patience qui saura nous extirper du chaos...

 

*

 

La vie apparente – défaite...

Et cette voix bleue – à présent – que rien ne pourrait renier ; pas même l'effacement...

Le cœur dégrisaillé – sans recours au rêve – sans recours au fouet...

Le talon solide ; le seul appui ; souple sur le vent...

Ni sol – ni ciel ; affranchi des frontières et des partages...

Sur la faille comme sur le fil...

L'équilibre – les yeux fermés – entre le mythe et la chute ; le vide habité...

 

 

La nuit dans l'ombre – (juste) au-dessus du sommeil – enveloppante...

Qu'importe le lieu de la rencontre ; la chair curieuse et réticente...

Et l'esprit (profondément) assoupi...

Sous le règne (hégémonique) de la peur et de la jouissance ; une avalanche de caresses et de coups ; et l'âme inerte qui se cache – qui ronronne – (presque) toujours embarrassée par ce qui se passe...

 

 

Cette impatience à l'égard du dénouement – comme s'il y avait, en nous, trop d'espérance ; dans le monde, un état final ; et à tout phénomène – à tout processus – à tout voyage – un achèvement possible...

Des croyances et des promesses au lieu de l'inespéré...

Et en attendant l'improbable miracle – la roue du monde et la roue du temps ; tout ce qui nous fait tourner – tourner – et tourner encore ; prisonniers de la boucle répétitive [à laquelle (bien sûr) on aimerait échapper]...

 

 

Sans escale – la dérive – le déchirement...

Le feu continu qui alimente le mouvement...

Les clés (une partie des clés) autour du cou...

D'étoile en étoile vers ce qui brille (toujours plus puissamment)...

Un cercle de lumière ; et des pas (de moins en moins) sombres et taciturnes...

Un appel au centre...

Moins de rêves et de repli...

Quelque chose comme un ruissellement (le début d'un ruissellement) ; le goutte à goutte qui s'accélère...

Une naissance imprévue – un bout de chair supplémentaire – comme une excroissance...

Dos au mur – les pieds dans le vide ; à même le ciel – déjà...

 

*

 

Des mots encore – comme une poutrelle jetée au-dessus du vide – vers l'Autre – cette rive commune – inconnue – inatteignable – renfrognée – tremblante – apeurée ou rouge de colère – les yeux fermés – qui crie quelque chose – un son incompréhensible – une plainte inarticulée ; et dont l'image nous parvient déformée – comme un reflet...

Et notre hébétude – notre sidération – devant le monde – le miroir...

 

 

Vers la nuit absente – le Dieu inventé...

Le souffle neuf – l'esprit rajeuni ; le corps vieillissant ; les blessures mal cicatrisées...

Sur la pierre ; et l'herbe rase – jaunie – usée – la peau du monde...

Les yeux crevés par l'anxiété...

Et la sauvagerie de ce qui (nous) résiste – de ce qui nous fait face...

Le cœur qui palpite devant l'effacement – devant l'infini...

 

 

Au seuil d'un soleil dessiné par l'enfance...

Le jour jeté en contrebas...

Et des provisions de neige jusqu'à l'aube...

La danse martiale des bâtons...

Ce qui se lance en l'air – obscurément...

Des choses qui virevoltent – portées par des courants invisibles...

Le monde animé ; ce qu'il nous semble – en tout cas ; une facette de la réalité apparente...

 

 

Dissimulée derrière le cri – la fleur...

L'innocence et la nuit – déchirées par le même geste – indéfiniment répété...

Le lieu du consentement ; l'alliance nuptiale...

Et, en germe, le drame que les circonstances préciseront...

La douleur et la mort (presque) toujours occultées au profit de la quiétude et de la beauté artificielles dont on tapisse les parois du monde et de la tête...

 

*

 

Contre la lumière – l'effort et l'âme ; le jeu et la violence...

De l'un à l'autre – dans un long glissement...

Le cœur douloureux – si souvent ; en voyant les murs ; en voyant vivre les hommes...

L'intelligence clairsemée ; la parade et l'engloutissement plutôt que la discrétion et la tendresse...

Et ce rire – insupportable – à la vue du sang et des os...

La sensibilité (sérieusement) défaillante...

Entre l'offense et le châtiment – quelque chose qui nous lacère – qui nous transperce ; les crocs et les griffes du monde...

 

 

La nudité creusée par la mort...

D'une ligne à l'autre ; d'un livre à l'autre...

L'oubli et le dessin qui se précise...

A la manière d'une danse malgré les cercueils et la confusion alentour...

Comme aux premiers temps du monde – le vent au-dessus de notre berceau...

 

 

Dieu masqué par son œuvre ; le renversement opéré par le monde...

Le rêve – tous les rêves – taillés au couteau...

Ce que le feu sacrifie...

A moins d'accepter le silence ; de plonger (profondément) en son cœur...

Sans cri – dans les flammes...

Ce qui perçoit – (juste) au-dessus de la douleur...

Le voyage – et les découvertes – au rythme de ce qui est vivant – au milieu de la danse et des chants sacrés...

 

 

Partout – la distance superflue...

Dans le vent qui souffle – ce qui est retenu...

Des accroissements – des biffures – des déchirements...

Ce qui tente d'accroître l'inachevable ; l’œuvre, sans cesse recommencée, des créatures...

Dieu dans son sillon – au fond de toutes les entailles...

Quelque chose du ciel et du changement...

Ce que nous croyons vivre – ce que nous croyons façonner ; et ce à quoi nous participons – à notre insu...

Et la douleur croissante ; et le florilège de malentendus...

 

*

 

Le jour et le cœur – éparpillés...

Ce qui cogne derrière la vitre – à travers les barreaux...

La main tendue pour essayer de rattraper le retard – ce que les hommes ont jeté depuis la naissance du monde...

Et la douleur qui nous suit ; et qui migre avec l'âme vagabonde...

Gravir encore cette pente-prison – sur ce rocher des malédictions...

Le lieu où bavardent – et se querellent – tous les fous ; à vivre comme si l'existence comptait pour rien...

 

 

Le sang tatoué sur la peau ; comme une cage – à force de coups...

Les yeux fermés devant le monde et le sablier...

L'étendue interdite...

Rien que cette terre où coulent ces rivières rouges – au milieu de tous ces corps – parmi ceux que frappe la mort – sans la moindre possibilité d'évasion...

 

 

Aveuglé par l'avenir (supposément) florissant...

Du vent ajouté au vent...

De l'étoffe effilochée...

Un monde d'alliance entre les bêtes apeurées et la nuit...

Des lieux obscurs où se mêlent la douleur et le cri...

L'ignorance souveraine de l'homme ; la terre en déshérence ; et ce qui est légué – cette folie à la dérive...

 

 

Le silence ; le geste simple...

Sans manière – sans ostentation...

L'esprit et la main – vides...

D'une origine à l'autre – (très) naturellement...

Ce qui regorge – ce qui déborde ; coupés net – sans résidu...

Le plus précieux ; rien – ce qui est (involontairement) exposé...

La couleur des choses et la légèreté...

La vie terrestre (presque) sans matière...

Le feu – le vent ; et ce que la lumière absorbe ; cette manière de renouer avec la source...

 

*

 

La chair – le mot – l'Amour...

Au-delà de toute matière...

Sans substitut ; la langue – les vertèbres – le silence...

En deçà (bien en deçà) du jugement...

Près de l'ombre – tapi(s) – dans un coin...

De la peur à la soif – peu à peu ; ce glissement nécessaire vers l'élan – le voyage...

Le cœur (sans doute) déjà proche du suivant...

 

 

L’œil solitaire ; comme le rire...

Sans obscénité – sans équivalence...

Le séjour voué (presque exclusivement) au rapprochement – au labeur – à la vérité...

La paresse attachée à un pieu planté dans la boue ; libéré (en partie) de la fange...

A l'air libre – comme l'âme...

De plus en plus près de la lumière ; et la lanterne à la main – de moins en moins nécessaire...

 

 

Un cri – jusqu'au ciel – dans nos mains ouvertes...

Ni éternelles – ni (totalement) impuissantes...

Nées pour assouvir le désir ; et offrir à l'écume la lumière nécessaire...

Le vide – sous la vérité – dans notre bouche...

Et à travers la lueur jamais éteinte de l’œil – l'enfance – à travers le sens retrouvé...

Comme au service de ce qui vient (juste) après la douleur...

 

 

La parole dans son écrin – tantôt le monde – tantôt le feu...

Penché sur l'impossible – après avoir fouillé (en vain) la terre et le ciel...

Comme arraché aux éclats de la pierre...

Parvenu – peut-être – au seuil d'une certaine clarté...

La puissance vivante plongée au fond de l'âme...

Et le silence sur les lèvres souriantes ; face au monde – ce qui acquiesce...

 

*

 

A grands traits – le mouvent précis – la figure du monde...

Du soleil et du silence – le cœur enveloppé...

L'arbre – l'herbe et la pierre...

Au milieu des bêtes de la forêt – sous la lumière...

Rien qu'un corps – un peu de chair – effacé – amalgamé – dissous dans la matière – la masse vivante...

L'âme renversée d'où émerge la joie...

A même la roche restituée ; la terre – le sol – à la place des mots ; la nuit – les Autres – parfaitement intégrés...

 

 

Obéissant aux cycles – aux nécessités – à la tendresse...

La sensibilité vive dans l'âme ; et sur la ligne...

Au-delà de la chute ; au-delà de la perte et de la désespérance...

Comme porté par cette perspective sans socle – instable – incertaine ; et qui fait naître le plus simple ; et la simplicité...

Sans effort – sans éclat narratif...

Comme un discret tressaillement – malgré l'insignifiance – malgré l'abondance apparente...

La pierre et la feuille – sans inscription...

Le vide ; l'espace désaffecté à la place de la douleur et des ornementations...

 

 

Consentir à la voix éraillée – dépourvue – à la chair couchée sur la roche – à la perte et au déclin – à la solitude irrévocable...

En passant sous le ciel noir...

Affligé par les lois et les apparences...

L’œuvre chimérique des hommes ; la hargne des assassins ; le cœur endormi...

L'absence de lumière et le ronronnement de l'âme...

Un peu de hauteur ; une argile rehaussée...

Tout ce que l'on souhaite à ceux qui peuplent ces rives tristes et tourmentées...

 

 

Le ciel qui déborde d'allégresse – au-dessus des guerres – du sang – des ombres qui glissent dans la glaise – grises – sombres – en ce pays d'absence et de tressaillements...

Ce qui s'attarde (un peu – autant que possible) pour participer à tous les jeux ; aveugle à la nécessité de la métamorphose ; (totalement) insoucieux de l'essentiel...

 

*

 

Des nœuds pour extorquer la substance terrestre...

Comme de l'ombre au milieu de la lumière ; histoire de consolider la position de l'homme...

Des angles – et quelques recoins – ajoutés au destin – d'une certaine manière...

De quoi (sérieusement) assombrir la couleur des vivants...

Unanimement – la multitude ; une façon (peut-être) d'accroître nos chances (si l'on peut dire)...

 

 

Le pas et le voyage – indistinctement...

Le geste et la main – de façon identique...

Comme le corps et la danse ; la matière et le mouvement ; le monde en marche ; ce qui ne cesse de tourner – de changer – de se transformer...

Et enfoui – et plus haut – le point d'immobilité ; ce qui contemple et donne son accord...

 

 

Attaché (d'une certaine manière) aux différents degrés du ciel (changeant)...

La nuit embrasée ; le jour absolu...

D'une rive à l'autre – de façon incessante...

Le torse nu – penché sur notre visage...

La figure désentravée ; la posture sans quiproquo...

Et sous les voiles – ce qui enfle lentement...

Le mystère comme une colonne émergeante...

Vers le haut ; de toute notre ardeur...

 

 

Les yeux – sans horizon – (un peu) trop espérant...

A force de fuir – comme si l'on pouvait échapper aux désordres – aux renversements – aux transformations...

Au cœur de l'angoisse ; cette douleur ancienne (première peut-être)...

Le vieillissement de la chair ; et l'enfance réfractaire à sa restauration – à son renouvellement ; comme une inertie – une impasse souterraine...

Un mot après l'autre ; à travers la nuit – l'énigme posée ; et toujours irrésolue...

Et, soudain, le jaillissement de l'aube – insoucieuse de notre labeur – de nos prédictions – de nos pressentiments...

Porté(s) par la lumière qui se lève...

 

*

 

L'âme brûlante – l'esprit évidé...

Des lignes sans règle – sans dogme – sans certitude – sans ambition ; dispersées – anonymes – de plus en plus...

Dans les veines – cette audace ; la source de l'encre...

Sans distance – face à la vie – face à la mort ; et le monde au loin – presque inaudible...

Pas de fiction (jamais) ; rien d'impossible ; l'espace maître de l'inspiration et du mouvement...

Au cœur des cercles naturels...

Le ciel célébré – dans la lignée (la longue lignée) des hommes ordinaires qui ont (en partie) découvert le secret...

L'air de rien – en apparence ; et la sensibilité vive ; le cœur (presque toujours) en éveil...

Le labeur permanent ; comme une présence perpétuelle à faire émerger – avec laquelle se familiariser ; et qu'il nous faudra nécessairement devenir...

A l'affût (si l'on peut dire) de ce que le temps – et les siècles – n'ont eu de cesse de délaisser...

La danse (joyeuse) de l'âme avec l'invisible qui précède celle des signes sur le carré blanc...

 

 

L'or chargé de chaînes...

Sur le front et aux poignets des hommes...

Comme un trésor ancien – déjà disparu...

Les yeux rouges – les yeux brillants...

Sous des étoiles scintillantes...

Malheureusement – la seule richesse qui compte...

 

 

Dressé – au-dedans de soi – le lieu tragique de l'espérance...

Des choses et d'autres – nées de la même source...

Au milieu de quelques élans de beauté ; de quelques désirs de rassemblement...

Quelque chose du rêve et de l'errance...

Ce qui se mêle aux ombres et à la fièvre...

Comme un feu supplémentaire sur l'étouffement – un couvercle (incandescent) sur la grisaille...

Insensible(s) aux murmures de l'infini – à la parole caressante qui ricoche sur nos cœurs absents...

 

*

 

Le rouge nébuleux – au fond de la crevasse...

L'impersonnel – mine de rien – dans ces caractéristiques singulières...

La nuit – les cris ; ce qui bat au fond de la poitrine ; et l'âme effrayée...

Ce qui bouge – dissimulé dans la matière...

Ce qui craint l'ombre et la lumière...

La chair morte ; (tout) ce que nous avalons...

Sous l'emprise de la peur et de la faim...

Et l'échéance – comme un couperet – dans la longue (la très longue) chaîne de servitudes...

Et, de temps à autre (trop rarement – sans doute) – une parole façonnée avec les yeux et le cœur aussi ouverts que possible...

 

 

La lumière prescrite contre le sommeil et l'absence de raison...

Au-dedans vertical ; et ce qu'on lui oppose (ordinairement) ; le monde et le temps ; ce qui tourne – ce qui s'étire et s'allonge – ce qui s'attarde – au gré des désirs et des craintes ; à la surface du vivant – une part de l'âme offerte – sacrifiée...

 

 

Sans rivaux ; l'esprit – la terre – le ciel...

Sous la caresse des vents qui parcourent l'espace...

L'âme intacte ; et la réserve de malheurs dans laquelle on pioche (abondamment)...

La bouche aimante – bien plus que le cœur qui attend qu'on lui donne – impatient qu'on le porte au pinacle...

L'existence gouvernée par la ronde des saisons ; le cycle des âges...

Dans l'étreinte des Dieux ; sous la coupe du monde qui nous enserre...

 

 

L'écoulement du temps sur la pierre – comme une eau froide – une nuit d'angoisse constellée d'étoiles sombres...

Et des orages sur les têtes (sur toutes les têtes) qui osent s'aventurer hors du périmètre – piétinant le commun – à pieds joints sur les aiguilles et les lois...

Avec les jours en bandoulière – comme des cartouches de possibles...

A se dépêtrer encore avec l'aube lointaine – avec l'aube (si subrepticement) entrevue...

 

*

 

Face au labeur du monde – des jours ; une manière de se tenir...

Assez éloigné – au cœur de la masse verte et accueillante...

Le souffle léger – à voix basse – comme pour soi – un éclat de voix pour dénoncer les mutilations et les assassinats ; la trajectoire de l'homme – sans élucidation...

Immobile dans l'herbe alors que nos pairs usent le bitume et noircissent le béton...

D'un rêve à l'autre – sans jamais se rejoindre...

Et, ici, la hache à la main ; prêt à défendre cet espace qui (pour l'instant) échappe à la barbarie...

 

 

Dissous dans la durée – l'élan et l'exubérance ; cette résistance à la tiédeur – au souffle retenu...

Face au sommeil – le hurlement ; de l'autre côté – là où le temps devient (pour ainsi dire) anachronique ; et la douleur, une simple possibilité ; à peine – une supposition...

La voie qui nous invite ; la sente qui s'impose...

 

 

L'âme privée de sens et de joie – enfermée dans un peu de chair irriguée de sang ; de l'argile sensible et animée...

De la douleur ; et des pieds nus...

Et cette absence si particulière des créatures terrestres – yeux ouverts pourtant – douées de rêve et d'ardeur...

Le monde de la pierre et des étoiles ; le ciel rompu – le ciel disjoint – comme effacé...

La beauté ; et le plus simple – défaits (en dépit de ce que l'on clame un peu partout)...

Chaque souffle – comme un geste de résistance ; une manière d'échapper aux hommes et à l'humanité – de rejoindre l'instinct (naturel) des bêtes et la joie (spontanée) de ceux qui habitent les bois...

 

 

La folie penchée sur notre épaule – sur notre main et notre bouche...

La peau déchirée ; le reflet du désir dans les yeux fatigués ; et la lune aussi – aussi pâle que notre âme – que nos lèvres – décharnées...

Contre soi – la source ; et tous les rêves du voyageur...

A moitié parti – déjà ; et les paupières closes – celui qui croit savoir – celui qui croit avoir vu...

 

 

Se révéler – comme la pierre qui chante ; qui néglige les démons qu'elle porte ; qui ose défier le silence et la respiration des hommes ; qui pénètre l'infini préservé des étoiles factices ; qui contemple – tressaillante – la terre – le ciel – l'infâme et le merveilleux...

Inguérissable ; et déjà guérie...

 

 

A travers la blessure des mortels ; la charge et l'écart qui les caractérisent...

L'évidence qui émerge de l'incertitude...

L'être – en dépit de tout...

Rien – malgré l'abondance et la multitude...

L'énigme – sur la pointe du doigt – emportée par la danse – le vent qui n'épargne personne...

Le monde et la poussière – sous ce ciel (incroyablement) nocturne...

Et ce rire – sans égal ; comme un passeur d'enfance...

 

*

 

Répudiée – à tort – la liberté vacante ; à laquelle on préfère les petites secousses de l'inertie – l'attente sage et patiente de l'agonie (studieusement) préparée...

Ni élan – ni vertige ; ni ailes – ni incandescence ; la petite mort des jours qui se suivent (et qui se ressemblent) ;

Ni le grand saut – ni l'inconnu embrassé – ni l'incertitude (amoureusement) étreinte ; la ligne droite – le fil rouge vers la tombe fleurie...

En chacun – se perd – se dilue – l'infini – l'éternité – la joie ; la flamme vive des jours...

 

 

Sur le déclin ; là où tout commence...

La mort devancée ; la disparition avant l'heure...

Sans héritage – sans semence à disséminer...

Le lent effacement ; une manière de quitter le monde ; de (réellement) s'abandonner...

 

 

Ce que l'on comprend – obscurément...

Ce à quoi l'on acquiesce – aveuglément...

Le visage illuminé ; et l'âme étreinte...

Les privilèges (méconnus) de la solitude ; et du silence...

L'étendue – à perte de vue – à l'intérieur...

La pierre – le monde – le ciel ; en filigrane...

Là où la ligne s'attarde – là où l'encre et le mot deviennent le seuil...

Qu'importe où l'on se trouve ; le cœur toujours à sa portée...

 

 

Ce qui nous heurte ; ce à quoi l'on se heurte...

Le monde – égal à lui-même...

Et nous – (plutôt) du côté des signes et de la discrétion...

Sur le versant de l'épreuve et du labeur ; en soi – (presque) rien de la paresse...

Et la sensibilité qui erre à la périphérie du vivant ; cherchant la possibilité de l'aube et de l'oubli ; le corps encore englué dans l'insupportable...

 

*

 

Le dehors brûlé ; et nous – à la lisière...

Échappant (tentant d'échapper) au monde enragé – emporté par son délire...

Les ailes rabattues dans le silence – nous invisibilisant – arpentant (discrètement) le seuil à la recherche d'un passage réservé à ceux qui ont déposé leur nom – leurs armes – leurs couleurs et leurs bagages – qui ont laissé leur âme s'étourdir à l'approche du vide ; et entrant, à présent, humblement – la tête baissée – dans le lieu commun – découvrant l'étendue dont nul ne peut se réclamer...

 

 

L'âme – dans le ciel – déjà...

Partagé entre le monde et l'envol...

Entre la blessure et le silence...

D'un soleil à l'autre ; de manière équivoque...

Sensible aux hurlements et à l'espace que, sans cesse, nous refusons – que, sans cesse, nous révoquons...

Condamné(s) aux murs ; et à toutes les frontières inventées ; l'esprit en quête de quiétude...

 

 

Atrocement transformé par le manque...

Les mains retenues par l'absence...

La nuit – à la hâte...

Et l'aube (entièrement) repeinte...

Comme pour consolider l'illusion...

 

 

La mémoire passée au crible ; sans repère – sans étoile...

Et la foule insistante des souvenirs (très) antérieurs ; comme des vagues successives...

Une forme d'exercice pour tenter d'apaiser l'angoisse (fort compréhensible) du devenir ; et apprivoiser ainsi la boucle du cœur – des lèvres – du monde...

Une manière d'échapper à ces va-et-vient incessants – d'une terre à l'autre – sans rien comprendre des intrications – des entremêlements – entre la matière et l'esprit...

L'âme dispersée ; plongé(s) au cœur de ce voyage éternel...

Et la lumière – si imprévisible – et si salutaire – recouverte par cette épaisse enveloppe de boue étrangement animée par la peur – par la faim et la soif...

 

*

 

Autour du corps – le flot – le flux ; ininterrompus...

Et dans la tête – le tournis...

Mille rais de lumière sur la peau diaphane – la masse sombre...

Et les âmes – à la surface – comme coincées entre les cris et l'illusion...

Avec le désir du plus sauvage qui émerge – peu à peu ; de plus en plus manifeste...

Comme sortir – de son vivant – de son propre cadavre ; s'extraire de cette dépouille mal en point – de ce corps moribond...

Un pas peut-être – vers la lumière ; ce qui nous attend...

 

 

Un escalier – une parenthèse – à l'abri des bruits et des drames du monde – des Autres...

Un instant – un envol...

Quelque chose du feu ; ce qui se consume (ardemment) dans les flammes...

Le poème – à travers le prisme du regard qui fait la part des choses entre le râle et l'agonie – entre la trame et l'obscénité ; une perspective au-delà de tout calcul...

 

 

La rive descendue...

Le monde pris à témoin...

Le cœur libre et ouvert – penché sur l'âme ; et sur la feuille...

Des signes d'une main ferme – inhésitante...

Ni trésor – ni feuilleton...

La tête rassurée par le sourire esquissé par l'invisible...

Pour soi – le reflet de la forme – cet étrange miroir pour les Autres...

 

 

Du vent dans la parole – qui souffle en rafales...

Jusqu'à satiété – des mots – du monde ; quelque chose de l'abondance – de la profusion...

Des lèvres pressées les unes contre les autres ; et qui cherchent, ainsi – en vain, à s'abreuver à la source...

L'enfance caricaturée...

Et chez d'Autres – quelques-uns, une (farouche) volonté de s'élever au-dessus des bavardages et des attentes – des perspectives habituelles ; une manière (sans doute) d'échapper à l'humanité – en l'homme – qui sommeille...

 

*

 

Devant le monde – l'absence ; le précipice spéculaire ; ce que l'on offre (communément)...

Une opacité naturelle – sans surveillance...

Aux frontières de la rage et de l'indigence...

Devant des âmes faméliques – nos petits travaux ; ce qui a nourri le geste juste – le regard clair...

Collé au cours des choses – sans idée – sans image – sans a priori – sans arrière-pensée...

Le vide ; pas même en référence...

 

 

Sans filtre – la joie – le ciel – l'angoisse – le vent qui cingle ou qui caresse ; ce qui advient – ce qui s'invite ; ce qui s'impose...

Le monde en mouvement ; et les méandres de l'âme ; la vie brute – sans falsifier les circonstances – accueillies – et éprouvées – telles qu'elles se présentent ; sans déguisement...

Sur le fil – (presque) toujours...

Entre le miroir et la mort – entre le précipice et le sang – en déséquilibre – ajournant (à chaque instant) la chute au pas suivant...

 

 

Être – sans trace – sans brûler – à la manière d'un soleil affranchi – libéré de la matière...

Rayonnant d'une lumière invisible (et apaisante) – au milieu de la nuit – pour guider les lèvres et les âmes vers ce qu'elles portent...

De la tendresse et du silence pour remplacer le bavardage et la terreur...

Un lieu comme un point de retournement ; de l'apparence jusqu'à l'origine...

 

 

Dans la paume serrée – une pierre noire...

L'âme à flanc de rêve – en plein désarroi...

Des cris pour combler le manque – tenter de remplir le vide causé par la perte (supposément) originelle...

Le corps penché sur ce qui a été oublié...

Le cœur ratissant – en vain – toutes les routes du monde...

Seule une pierre noire – dans la paume serrée...

 

*

 

La somnolence pierreuse...

L'absence d'air dans la pénombre...

L'acharnement à vivre malgré la peur – malgré la faim – malgré l'horizon clôturé...

La survie (à peine) du corps ; l'âme comme oubliée – quasi inexistante – presque moribonde...

L'étrange accommodation à la pauvreté de cette existence...

 

 

L'aube sur le monde décomposé...

L’œil à la dérive ; vers la cécité...

La terre-pouponnière et la terre-mouroir...

Et de la naissance au trépas ; la guerre – le combat – le conflit ; sa peau à sauver pour si peu de chose(s)...

La filière de la destruction ; comme une longue (une très longue) lignée...

De la chair – des corps – des cadavres...

Du sang et des fissures ; et le parfum tenace (et envoûtant) de la mort – dans toutes les têtes – dans toutes les bouches...

Jusqu'à l'écroulement ; puis, un trou dans la terre...

 

 

La terre refoulée par les vents – par les mots...

Dans un tourbillon de chair emportée...

Le ciel – le vide ; sans appel...

Agrippés aux choses – sous la voûte – décalés...

Des torrents de boue – des ruissellements aveugles...

Et dans l'âme ; l'écho de la chute – juste avant l'écrasement...

 

 

Des bruits feutrés...

Des pierres en cascade...

Des brisures et des roulades...

La voix meurtrie ; le cœur (progressivement) arraché...

Le jour nomade qui se replie...

A la hâte ; la débandade...

Le ciel déchiré par la pointe du rêve...

Tout qui brûle ; l'étoffe déployée dans le sommeil...

Et dans les flammes – trop d'images épargnées...

Le monde ; pas (encore) prêt à quitter ses cimes imaginaires (minuscules et rafistolées)...

 

*

 

La couleur du monde ; et sa douleur...

Des yeux comme l'on écrit ; et à l'intérieur – cet espace et cette flamme...

Le voyage ; d'un bout à l'autre de l'âme...

Du rouge encore sur les ailes naissantes ; et un peu de chair encore entre les dents...

Qu'importe que le bleu nous ait (en partie) découvert...

 

 

La trame percée – la trame creusée – tantôt par les dents affamées – tantôt par le cœur assoiffé...

Jamais là où le plus précieux se retranche...

Sur des seuils trop lointains ; à des embranchements où la volonté égare...

Et sur la page où l'invisible se dessine – malgré soi – presque jamais...

 

 

Un chant dans les bourrasques et le brouhaha ; pour ce qui est, en nous, attentif – respectueux – agenouillé ; les autres parts se servant avec ruse – avec rudesse – du reste ; ce qui résiste ; et suscite (sans doute) la convoitise...

 

 

Rassemblés – la pierre et le ciel...

Notre visage humble et incliné...

A la verticale du monde...

Les ténèbres (enfin) éclairées...

Fidèle à la mort et à l'oubli...

L'étoffe dépliée ; l'étendue sur laquelle se côtoient (sans contradiction) la misère et la joie – ceux qui chantent et ceux qui tuent – les morts et les vivants...

Et au fond de l'âme ; ce qui est plus précieux que l'or...

 

 

Au faîte de l'arbre – quelques oiseaux familiers...

De ceux qui ne s'avouent jamais vaincus face à la nuit – face à ce qui guette dans le ciel – sous les frondaisons...

Le chemin des portes bleues qu'aucune ombre ne peut arpenter...

La sente des plus simples – de ceux qui se sont abandonnés aux courants et à l'envergure naturels...

L'ampleur et la spontanéité discrètes et anonymes ; l'infini et l'invisible apprivoisés...

 

*

 

Des liasses de choses défaites – abandonnées...

Les yeux hagards...

Sur le bas-côté...

Une enfilade de portes – franchies – d'un même élan...

Et la fatigue – à présent ; mille siècles de solitude (et, sans doute, davantage)...

L'âme sèche à force de refuser l'écume du monde...

Rien ; plus la moindre séparation...

La vie – la mort – le voyage ; le même pas ; et la même immobilité...

Ce que propose (humblement) cette parole...

 

 

Sans socle – sans trépied – sans visée...

Le corps et l'âme qui se soulèvent – au gré de ce qui les porte...

Le vent – la soif ; vers l'enfance – toujours...

Sans erreur possible ; avec des détours – parfois...

Du sommeil à l’œil ouvert ; de l'ignorance à la jubilation ; sans triomphe – sans tricherie – ni bouc émissaire...

 

 

Quelques années sur la pierre...

De manière auto-suffisante...

Parmi les bêtes – au cœur de la forêt...

Le ciel – le vent – les arbres...

La tête plus ample que le monde...

La joie sauvage et solitaire...

L'abri au fond de l'âme – protégé(e) par le silence et le hurlement nocturne de ceux qui vivent dans les bois...

La lumière et le cœur territorial...

En ce lieu qui n'a pas de nom...

 

 

Sans autre Dieu que ceux qui habitent le vide...

Sans croix – sans péché – sans cortège...

Sur l'autel naturel du monde – le soleil et la pluie – la vie brute – le visage incliné...

Absorbé par l'immensité...

Rien – ni personne ; seul un immense sourire qu'aucune circonstance ne pourrait altérer...

 

*

 

Les mains de l'enfance sur les murs de la terreur – le territoire du monde...

Rouge sang ; et la chair inerte – morte ou pétrie de peur...

Trop de pression – de frottement – de tristesse...

Des empreintes – seulement – (en partie) effacées...

Quelque chose du jour qui a disparu...

Et la honte – à présent – de voir la terre ployer sous les cadavres...

Et le ciel obstrué par toute cette noirceur...

Et la puanteur des corps en putréfaction ; et l'indifférence des cœurs ensommeillés...

En soi – partout – la désespérance de l'homme...

Qu'y a-t-il donc à aimer sur ces rives sinon ce qui est en deçà et au-delà ; et ce qui hurle à travers la matière animée – déchirée et déchirante – vouée à cet éternel sacrifice...

 

 

L'extrême transparence du ciel débarrassé de ses scories ; la mort – la lune – Dieu – les étoiles...

L'impossibilité de l'éclipse – de l'écart...

En plein cœur – intensément...

Au-delà des conventions – de la tiédeur commune – de la neutralité prescrite (par les sages)...

A travers le grand cirque ; et le simulacre des vivants...

La part indestructible du monde...

 

*

 

A ce point – la pierre...

Rien que la pierre ; et un peu de ciel...

Ni grille – ni Autre...

Le jour – en soi – penché ; fidèle à la courbure de l'âme...

Le côté sombre – devant – exposé – sans honte – sans retenue – sans interdit...

A la vie – à la mort ; (parfaitement) authentique...

Sans espoir – sans crainte...

Le pas devenu roche ; avec, dans le souffle – l'ardeur – l'immobilité ; un peu d'éternité – peut-être...

 

 

A humer l'essence du monde...

Sur la pierre – au cœur du poème...

La mort, peu à peu, apprivoisée...

Et des ombres encore (bien sûr) qui parsèment nos lignes ; sous nos pas...

Et des fleurs aussi ; plus belles que les étoiles ; vivantes...

Sous l'emprise – invisible – du bleu...

 

 

Dieu – dans les plis de la chair...

Parfois lampe – parfois cri – parfois horizon...

Le cœur vertical – sans hiérarchie...

Ni choix – ni désir...

Ce qui s'impose – toujours – l'emporte (sans souffrir la moindre exception)...

Dieu s'invitant dans la boîte – en quelque sorte ; tout – le monde – le temps – le geste – l'existence et le pas – initiés par ce qui nous porte...

 

 

La rage destructrice – sous le front – sur la ligne – et dans le geste parfois (plus rarement)...

Soi – déchiré – en quelque sorte – partagé entre l'aube et la roche noire...

Plongé au cœur de la foule ; et, à la fois, un pas de côté...

Entre solitude et appartenance – plus ou moins lointaine – plus ou moins nécessaire...

Plus proche de la trace que de l'écoute...

Encore si profondément animal...

 

 

A la dérive – sous le soleil – captif...

Au cœur de cet étrange face à face entre le monstre et la folie...

Notre visage et ses reflets (tous ses reflets)...

La mort accolée à nos gestes (à tous nos gestes)...

Sans garde-fou – l'un et l'autre...

Les fondements même de la pyramide et de la barbarie...

Le monde humain – tel qu'il s'éprouve – tel qu'on le voit...

 

 

L’œil éruptif...

Le monde – le bleu – comme évaporés...

A la manière d'un retour de boucle ; une sorte d'expansion...

Et rien pour dire – lèvres fermées ; la bouche occupée à ingurgiter ce que réclame le ventre...

La parole – comme une exaptation à venir – hypothétique – à réinventer (peut-être) ; lorsque la douleur et l'incompréhension seront à leur comble ; lorsque la faim sera suffisamment rassasiée...

Ainsi – sans doute – commencera la filiation...

 

 

A genoux – au cœur de la nuit maléfique – caressante...

Des lignes et des pas – comme des gestes ; de plus en plus indistincts...

La vie – l'Amour – la terre ; ce qui s'écrit – ce dont on témoigne...

Mu – de l'intérieur – par le souffle qui nous habite...

 

*

 

Le reflet du monde – dans le creux de la main ; paume ouverte – paume fermée...

Et ce trouble à la moindre pierre lancée...

Des ondes dans l'obscur ; des échos et une résonance – en quelque sorte...

Et la chambre hantée ; peuplée, pourtant – elle aussi, de vide et de lumière...

Et les rêves qui se brisent – un à un – sur ces rives posées entre le ciel et l'abîme – là où le noir et le rouge alternent – inlassablement...

Des chimères ; la mort et de la matière – au milieu de l'espace – au milieu de l'illusion...

 

 

L'esprit soucieux...

L'épaule appuyée sur l'écume...

Et cette respiration au cœur de l'impossible...

Des manques et des yeux clos ; des alliances – des ruses et des mensonges – (sans doute) les principales règles du jeu...

Le monde – entre l'escroquerie et la douleur – l'espérance...

Et ces inscriptions (émouvantes – pathétiques) que l'on voit gravées sur toutes les tombes ; et nos pensées – émues et authentiques – pour ceux qui n'en ont pas ; et qui se couchent (discrètement ou à grand bruit) sur le sol – avalés par la terre – oubliés par le monde...

 

 

Arraché à la masse moribonde – insouciante – jouant et commerçant – comme si sa survie en dépendait...

Lovée dans le sol – aussi confortablement que possible – plongée dans une sorte de parenthèse – un gouffre – un abîme – un suspens – à l'écart de tout vertige – de toute intensité...

Dans une routine ressassante ; dans le cumul des jours ordinaires...

Piégée – en quelque sorte – dans la matière ; et les excès de la psyché...

 

 

Loyal envers cette (longue) lignée anonyme...

Le vide et la langue – célébrés ; autant que le souffle et le geste...

Au commencement du silence ; adossé...

Loin du monde ; loin des hommes...

Étranger à tout bavardage – à tout superflu...

Le nom que l'on ignore (que l'on continue d'ignorer) ; au cœur de l'espace auquel on voue un culte – en quelque sorte...

Entre la simplicité et l'effacement ; face à la lumière qui vient – qui monte ; à l'intérieur – bleu – comme un attelage lancé vers l'infini...

 

*

 

Obscurément – la nuit ; et l'effervescence...

Ce qui rougeoie devant l'impossible ; et qui patiente ; et qui lutte ; comme condamné à l'effort et à la volonté...

Le ciel – loin – devant ; plus haut ; et vers lequel on ne parvient à hisser sa douleur...

Et l'ardeur – et le souffle – qui manquent...

Et le sommeil – trop profond ; et la charge – trop lourde – peut-être...

L'âme partagée – déchirée – qui ne peut se résoudre à la noirceur du monde ; et incapable, pourtant, d'affronter la lumière...

De long en large – sur le même rivage – indéfiniment...

 

 

Un chant – un chemin...

Sur le passage des Dieux...

Proche (très proche) des bêtes à l'âme légère – à l'âme rêveuse...

Mais encore trop humain – sans doute – pour se fondre dans le monde (naturel) ; et dans l'immensité ; alors en attendant – on essaie de se faire (très humblement) les lèvres – tendres et résistantes – de la terre...

 

 

Des souches de vent – arrimées à l'espace...

De l'énergie regorgeante...

Sur un fil de lumière...

Des éclats – un scintillement ; et de la sauvagerie...

Et cette mainmise (bien sûr) sur tout ce qui traverse le monde – le temps ; et l'immensité...

L'Absolu à l’œuvre ; quoi que l'on en pense ; quoi que nous fassions...

 

 

Seul – solitaire ; et s'assumant (autant que possible)...

Arpentant les profondeurs – sans jamais s'emmurer...

A la manière d'un goutte à goutte excentrique – démesuré...

De l'encre et de la sueur ; le prix des pas ; ce qu'il faut pour s'offrir ce (grand) voyage...

Dans les sous-sols de la joie ; et, quelque part, du soleil...

Au bord de l'épuisement – très souvent ; sur cette sente qui circule entre l'homme – les bêtes et les Dieux ; entre le rêve – la folie et la mort...

D'un angle à l'autre ; et l'écart qui se creuse ; pour finir (peut-être) – pour finir (sans doute) – introuvable – dans un coin...

Hors du monde – assurément...

 

*

 

Dans la trame – le jour pénétrant...

Le sol effiloché – le vent vigoureux...

Le soleil ; la terre – le ciel ; et toute la clique des créatures – à leurs côtés...

La foule essoufflée – grasse et inactive – complice de tous les rapts – de tous les forfaits – de tous les assassinats ; plongée dans cette folle indifférence – comme de la glace tranchante qui colle la peau au froid ; et qui finit par être arrachée par la masse excitée qui tire à hue et à dia pour s'offrir un bout de chair...

La bouche (grande) ouverte – affamée – dégoulinante de bave ; l'odieux outil d'un corps difforme – abject – monstrueux...

Et cette lumière – dans l'âme – et au fond des yeux – qui tarde à venir...

Comme coupée(s) de la source – la paresse et la barbarie ; cette inertie et cette cruauté – ordinaires – qui occupent (presque) toutes les têtes – qui occupent (presque) tous les gestes ; comme si nous vivions au fond d'un abîme recouvert de terre – une sorte de gouffre muni d'un couvercle inamovible que (presque) aucun ne peut voir...

 

 

Le pas troublé ; les battements du cœur – étranges – étrangers – de plus en plus...

Et ce cri enfoncé dans la gorge – comme un élan contrarié – stoppé net – comme embourbé ; timide – timoré – manquant d'ardeur – peut-être...

Et la mort – devant les yeux – comme une flamme dansante...

A contempler le jour ; et le sommeil autour de soi...

De plus en plus simples ; la vie – le geste – ce qui s'écrit...

La parole brûlante ; et l'âme (en partie) apaisée...

 

 

Bleu – comme l'espace qui déborde...

La lumière indéfinie qui se cache dans le désert ; et la main...

Immobiles malgré la ronde des rêves et des étoiles...

Comme la rivière – dans son lit ; la longue suite des circonstances...

Le cours des choses – variable(s) et inchangé(es)...

Au milieu des couleurs ; les oiseaux et ce qui mord la poussière...

Aussi vivant(s) que possible...

 

*

 

Vers le ciel – sans impatience...

Sans que ne sonne la moindre cloche...

D'hiver en hiver jusqu'à la saison de la lumière ; les mains en plein jour ; les gestes comme une longue prière...

Un feu avec quelques branches mortes pour réchauffer son âme ; et le corps endolori par les longues nuits de veille...

Simple – comme le silence – comme l'ombre qui s'approche...

Avec le poids des larmes ; et l'absence de sommeil...

La route ouverte (si ouverte) ; la route royale (si majestueuse) ; sans aucun doute – l'une des plus belles voies...

 

 

Sans conversion – sans lendemain...

Autour de la tristesse ; derrière le chemin clos...

Aux quatre vents ; près de la tête trop pensive...

Allant de son poids – sans retour possible...

A se balancer ainsi – sans fin – sur le fil du monde – sur le fil du temps – à contre-courant des foules – en déséquilibre ; en vérité – quelques pas (à peine) avant de mourir – quelques gestes (à peine) avant d'être capable d'aimer ; quelques souffles (à peine) avant la chute abyssale...

 

 

Sans souffrance – la lecture du monde ; l'horreur affichée – orchestrée ; et consignée sur la page...

Comme une corde lancée à ceux qui en pâtissent – à ceux qui rêvent d'une issue...

Engagé ; comme un contre-chant pour tenter d'accroître la clarté – d'offrir au souffle l'ardeur nécessaire pour une marche au long cours...

Un sursaut – de l'intérieur – pour résister à la dérive des hommes vers l'innommable...

 

 

Le réel – en face...

Une étreinte sans pincette...

Ici – à chavirer (si souvent) au cœur des vagues...

Jusqu'au ciel submergé – de temps à autre...

Unis – indéfectiblement – le bleu et la substance...

Agenouillé devant ce qui surgit comme un diable de sa boîte...

Rien qu'un mur à fissurer pour apercevoir toute l'envergure de l'étendue...

 

*

 

Une pierre – devant soi – ou, peut-être, un visage...

Le monde ; de la poussière et de la cendre...

Quelques traces ; et du sang – assez furtivement...

La même obscurité ; dans les gestes – dans les yeux...

La mort en filigrane de tout ce qui est vivant ; bien davantage qu'un point d'entrée et qu'un point de sortie ; ce qui se mêle à chaque mouvement – bien plus nombreux que les jours qui passent...

La vie – sans mystère – sans simplicité...

Ce qui se déroule – malgré soi...

Le feu – ce qui anime la matière ; et ce qui la dévore aussi (bien sûr)...

 

 

La lumière – au fond de ce que nous sommes...

Au bout de cette longue veille...

Quelques mots – dans le cœur confiant...

Avant le long silence qui va nous recouvrir...

 

 

Le cœur strié...

L'âme encore intacte – dans l'interstice ; comme protégée par l'épaisseur de la chair – malgré l'ampleur des menaces...

De la terre – dans les yeux ouverts...

Des traces (presque) invisibles – à essayer de suivre...

A nous croiser – à nous saluer – à nous rencontrer – sans en avoir l'air...

A travers l'inquiétude – l'enfance et l'allégresse...

Quelque chose du flux et de la lumière – malgré la gravité et l'enchevêtrement de la matière...

 

 

Le jour renversé – au plus lointain...

Parmi les mouvements ; et le silence...

L'aube graduée (au millimètre près)...

Des hauteurs à la vie encordée – puis, inversement...

L'apprentissage (progressif) du vide et de la liberté ; ce qui se trame avec ou sans acharnement ; la même boucle – aller et retour...

 

*

 

Le poids de tant de rien(s) sur la terre – en guise d'Amour ; en guise de lumière...

Du bruit – dans le cœur de ceux qui vivent ; et du silence – dans le cœur de ceux qui s'en vont...

Le vivant sur sa branche – traversé par le chant – le plus ordinaire – le plus sacré...

Et la clarté – au loin – sans pouvoir se méprendre...

Et en attendant – d'un souci à l'autre ; le cumul (inutile) des souvenirs...

Jamais de vie simple – de pas simples ; et acquiesçant (trop rarement) à la mort au jour dernier...

 

 

Au cœur de l'absence – l'échine courbée...

L'hiver déjà ; l'hiver toujours – la seule saison (sans doute) dans le cœur de l'homme...

A moitié bête – dans la pénombre – aux aguets ou pétrifié(e) de crainte ; et l'autre part – entre la folie et la mort ; déjà condamné(e)(s)...

Du rougeoiement et des cendres – sur ces rives blanches ; (presque) jamais d'âme éclairée ; (presque) jamais d'achèvement joyeux...

 

 

Ici – seul ; et le monde – au loin – qui (autrefois) servit de lieu d'apprentissage – un espace propédeutique (en quelque sorte) – simple préalable à l'exploration des profondeurs de l'âme ; un bref (et incontournable) passage avant la plongée en eaux troubles (et turbulentes) ; avant la (longue) traversée des rives solitaires où la seule ombre tient à notre présence encore trop consistante – encore trop circonscrite – encore trop peu familière de tous les processus de transformation nécessaires...

 

 

Comme un suspens – face à la peur ; et le cauchemar des Autres...

Le refus du délire – des règles monstrueuses ; des règles proliférantes...

Hors de soi ; l'impossibilité du réconfort ; l'impossibilité de l'éclairage et de l'issue...

Et ce que l'on privilégie ; le geste et la parole (libres – libérés) au lieu du rêve et des chimères ; la géographie de l'infini et de l'intime plutôt que la carte des désirs – la seule perspective acceptable en ce monde...

 

*

 

Cette longue ligne – sans cesse – reprise...

Un seul trait de plume ; vers le jour...

De l'origine à l'origine – en passant par quelques ténèbres...

Le feutre et le pas – peu à peu – qui se confondent...

Un seul chemin ; la page-vie – la page-monde ; l'existence qui offre son témoignage...

Ce qui est expérimenté ; ce qui est éprouvé ; au cours de cette étrange aventure...

Sans complaisance – sans affiliation...

Le pli qui, au fil du voyage, se referme ; et qui disparaît ; l'infini qui (enfin) se découvre...

 

 

Cet écart – comme un legs pour le monde ; notre effacement...

La tête évidée ; et à mesure du débarrassement – la parole plus incisive – bordée de silence – peuplée de silence...

Sans ornementation ; ce qui porte la lumière ; la clarté et le sourire – offerts (très) discrètement – (presque) de manière anonyme...

 

*

 

Sous le feuillage éclairé...

En quel pays – la quiétude...

Loin des mortels angoissés – gorgés de peines – de désirs – de pauvreté...

Ici – dans l'alignement des astres ; la terre tournante – le destin déclinant...

Emporté – à son insu – vers l'immensité...

Au cœur d'une nuit devenue introuvable...

A cheval sur le jour ; comme un salut ; bien davantage (bien sûr) qu'une solution...

 

 

Le bruit des Autres ; et le bruit du temps – dans la tête saturée – comme une menace ; les assauts (incessants) de l'obscurité...

A grands pas – à travers le monde – à travers le vent – vers le territoire naissant – vers le territoire ressuscité – vers le territoire éternel...

La vie de l'autre côté du mur ; les choses et le regard – transparents...

 

 

L'imaginaire par-dessus le monde...

Comme des lèvres souriantes dessinées sur un visage patibulaire ; un masque rose – en quelque sorte – comme pour oublier ce qui domine ; la guerre – la violence – l'obscurité...

Le jour écrasé par nos méandres et nos labours...

Une terre (trop) fertile où prolifèrent la bêtise – la maladresse – l'inconséquence...

 

 

Le temps écarté...

L'heure insomniaque...

L'enfance – la fleur – le cœur – naissant – puis déclinant...

L'univers qui consent à toutes les possibilités ; jusqu'aux têtes précipitées dans la folie – jusqu'à la mort indéfiniment...

L'obscurité comme un règne ; la nuit offerte – qui s'apprivoise...

Et l'encre qui joue avec le monde – avec le vide et le silence ; en laissant apparaître son jeu dans la parole inscrite – (très) provisoirement – sur la page...

De l'ardeur et des étoiles – (singulièrement) intriquées ; l'un des nombreux processus terrestres à l’œuvre...

Et la marche à rebours (bien sûr) – jusqu'au seuil (déjà mille fois franchi) de l'origine...

La vie – la mort – le voyage ; comme d'incessants allers et retours ; ce qui ne connaîtra (sans doute) jamais de fin...

 

 

A même la trame ; toutes les ombres – et la lumière ; ce qui s'y trouve ; ce que l'on y met ; ce qui s'invente ; toutes les combinaisons possibles...

Qu'importe nos râles et nos gémissements...

 

*

 

Le jour ensemencé – au fond du cœur – au fond des choses ; et qu'il faut aller chercher ; et qu'il faut remonter – pour qu'il naisse au monde ; les mains cherchant dans l'invisible – dans la glaise – un peu partout – à quatre pattes – la tête emmêlée aux racines et au ciel...

Sur le sol – sur la crête – en déséquilibre ; le pas hésitant – au-dessus de l'absurdité apparente...

Et – sans surprise – de plus en plus nu(s) – et lumineux – à mesure que la fouille avance – à mesure que l'immobilité et le silence s'imposent ; le trésor (déjà) au bout des doigts – au fond du regard qui sait (au-delà – bien sûr – de tout savoir)...

 

 

Accueillir – l'ombre et la terreur ; ce qui nous constitue – l'épaisseur – les pierres entassées ; le cumul des malheurs ; et le joyau éparpillé – dispersé aux quatre coins du cœur...

Des trappes – une (très) longue série de trappes – qu'il faut ouvrir ; des passages à travers lesquels il faut se glisser ; des seuils métaphysiques ; du ciel et de la boue...

 

*

 

De la pointe du pied ; l'air – l'eau – la terre – le jeu du monde...

La pierre sur laquelle on écrit...

Les yeux aveugles ; et les corps mutilés...

La foule réunie au cœur du brasier ; ce dont on s'éloigne...

Ce qui nous attend – depuis toujours...

Dans la perspective d'embrasser le plus sauvage – le plus vivant...

Le temps de l'effacement et de la disparition...

 

 

Tant de peines – dans la balance...

La main ivre – délirante – qui pioche dans un sac ; un destin et sa longue série de conséquences...

De l'absence ; et (bien sûr) l'impossibilité de l'achèvement...

Des chutes et des manquements ; toute la grisaille terrestre – comme un épais manteau sur notre peau grelottante...

 

 

Adossé au vide...

Ce qui passe – en un éclair...

Le temps d'un sourire – d'un geste...

La mort parvenue...

Sans compter les conséquences ; l'absence spéculaire – comme dédoublée...

Rien au fond des yeux...

Un semblant d'assurance...

L'infini en boucle ; l'infini répudié ; qui se joue de nos dissemblances – de notre (merveilleuse) aptitude à l'illusion...

 

16 novembre 2017

Carnet n°8 Le voyage clandestin

Récit jeunesse / 2004 / Hors catégorie

On roule jour et nuit. Avec quelques haltes pour se reposer. Après plusieurs jours de route. En milieu de journée. Le soleil bat son plein. Un pick-up, surgi de nulle part, s’arrête devant nous. Une dizaine d’Hommes en descend. Deux coups de feu. Le camion s’arrête. Des cris. Des hurlements. Un début de panique. On nous intime l’ordre de descendre avec nos « bagages ». On descend une main sur la tête, une main accrochée à notre sac.

 

 

GENESE DE L’ENQUÊTE

 

Images chocs

 20 h. Journal télévisé. La noyade d’une centaine de migrants, passagers d’une barque qui a chaviré au large des côtes européennes. La panique, les corps repêchés, les rescapés agrippés à leurs planches. L’horreur filmée par les garde-côtes. J’éprouve un sentiment de honte et d’impuissance. Une colère sourde au fond des entrailles.

 

Gros titres

Au petit déjeuner. Lecture des journaux entre deux gorgées de café. Premières pages sur les barbelés de l’Europe. La forteresse assiégée par les migrants clandestins. La terre d’abondance prise d’assaut par toute la misère du monde.  

 

Reportage

Nuit d’insomnie. 4 heures du matin. J’allume la télé. Documentaire sur les clandestins et les réseaux de passeurs. Des images bouleversantes sur la misère et l’exploitation. Scotché sur mon fauteuil jusqu’au petit matin (longtemps après avoir éteint le poste). Premières réflexions personnelles sur le sujet. Et l’émergence d’un urgent besoin d’agir… 

 

Déclics

Lecture d’une enquête sur les clandestins après la fermeture d’un centre de rétention à la frontière du pays. L’errance au bord des routes. L’indifférence de la population locale. Les conditions de survie intolérables. Le besoin d’agir se fait plus prégnant. Première question : que puis-je faire ? 

 

Projet

L’idée se précise. Être un des leurs. Dans la peau d’un migrant. Avec ma plume dans mes bagages. L’idée paraît saugrenue. Et absurde à première vue. Raison de plus pour m’y atteler.

 

Mûrissement du projet

Les jours et les semaines passent. Question : comment faire ?  

 

 

PREPARATIFS

 

Préparation du voyage

J’achète et compulse toutes les revues et journaux qui traitent de la migration. Je passe plusieurs semaines sur internet. Les informations sur le sujet ne manquent pas. La question est vaste. Et complexe. Je prends une foule de notes. Itinéraires des migrants, pays d’origine, causes du départ, risques du voyage. Quelle pagaille ! L’enquête s’annonce longue. Et ardue. Je ne suis pas encore parti…  Et je crains déjà le pire… je ne suis pas sûr de revenir… 

 

Revue de presse (personnelle, générale et synthétique)

J’enchaîne la lecture des articles. Les analyses, les témoignages, les commentaires sont nombreux. J’apprends 3 ou 4 choses sur le sujet. Voici mes notes :

 

  • Nul ne part sans raison de l’endroit où il est né et a grandi. Tous les candidats au départ fuient quelque chose… Je note en vrac… la misère, la guerre, l’horizon sans avenir, un régime politique, une dictature, des risques d’emprisonnement, de torture, des menaces… ou cherchent quelque chose… un avenir meilleur, à soutenir (financièrement) leur famille, à rejoindre un mari ou une femme déjà parti(e)… sans compter parfois une longue tradition migratoire… ;

 

  • Les candidats à l’eldorado viennent d’une multitude de contrées (réparties essentiellement au sud et à l’est du globe) par de multiples modes de locomotion ; à pied, en voiture, en camion, en train, en avion, en bateau ;

 

  • 2 voies possibles pour gagner l’Europe, la terre promise : la voie légale et la voie illégale. La voie légale est longue et compliquée (obtention d’un visa comme étudiant ou touriste). Un long sentier à travers les méandres administratifs. Souvent sans issue. Ou presque… Quant à la voie illégale, elle est risquée et offre 2 chemins différents, l’obtention de faux papiers qui permet de prendre l’avion pour l’eldorado ou le voyage clandestin, long et périlleux périple à travers les continents… ;

 

  • le voyage est souvent long et dangereux. Et comporte de multiples étapes. Je note que chacun connaît la date à laquelle il part… mais ignore totalement la date d’arrivée. De quelques mois, en général à quelques années. Ou jamais pour les plus malchanceux (morts pendant la traversée ou contraints de rebrousser chemin…).

 

Quelques jours avant le départ

Je limite la préparation de mon voyage au strict nécessaire. Question d’éthique et de déontologie (personnelle). J’ai toujours fait passer ma carte d’identité humaine avant ma carte de presse. Je dois être aussi proche que possible de l’état d’esprit des migrants. Pas de passe-droits. L’enquête (comme toujours) se fera de l’intérieur et à échelle humaine. Comme reporter, mon objectif ne se porte pas à la bandoulière. Mon objectif est clair : être subjectif. Voilà pour la mise au point !

 

Equipement et baluchon

Mes bagages : un vieux sac de toile rapiécé (et rafistolé par mes soins). Coutures solides. Quelques effets personnels. Une liasse de devises et de petits carnets noirs (munis chacun d’un crayon) dissimulés dans les coutures de ma veste… Dans la glace, je vérifie la crédibilité de ma tenue. J’ai l’air d’un baroudeur pousse-mégot… l’un de ses traîne-savates qui écument les contrées miséreuses en quête de la terre promise… mon allure ressemble à celle des milliers de clandestins qui fuient la misère, la guerre ou la dictature et qui rêvent de faire fortune au soleil en de moins tristes tropiques…          

 

Je n’ai aucun plan précis en tête (ni dans mon sac). Juste partir, vivre, voir, ressentir, témoigner et donner à lire. Une expérience humaine à hauteur d’homme. Et de poussière…

 

Précision d’importance

J’achète un cirage spécial (un produit dermatologique issu des dernières technologies) qui fonce la peau. Une sorte de crème bronzante à effet immédiat et décuplé. Un mélange de plantes et de molécules de synthèse. Décapant ! Seul passeport véritablement nécessaire pour accomplir ce voyage dans l’enfer… (vers un autre enfer que certains prennent pour un paradis…) : avoir la peau noire ! Avanti !

 

 

EN ROUTE VERS LE CONTINENT DELAISSE (dans la peau d’un blanc)

 

Jour J : le départ

Sac sur l’épaule. Une dernière étreinte à Nat (Nathalie), ma compagne. Un long baiser. Un peu de tristesse au fond du cœur et l’excitation du départ. Je pars en stop. A quelques centaines de mètres de mon domicile. Direction : le cœur du continent délaissé, l’Afrique.

 

Migrant à l’envers

Un voyage cocasse aux multiples péripéties et anecdotes anodines. Un voyage de plaisance avant la grande Traversée. Modes de transport divers : voitures, camions, camionnettes, fourgonnettes, vélomoteur, bateau, à pied. Quelques rencontres sympathiques. 2 ou 3 frayeurs sans gravité. La routine du voyageur occidental. Mi-baroudeur, mi-touriste. J’ai sans doute l’air d’un routard endimanché. Qu’importe ! Au fil des jours, je reprends goût aux bienfaits de la route. Sur le sol africain, je m’acclimate à l’air des pistes poussiéreuses. 

 

Tourisme

Je poursuis ma route. A pied. En train. En camion. Passages de frontières. Pays après pays. Jusqu’au cœur du continent. Jusqu’à mon point de départ. 

 

Inquiétude à la frontière

Les dernières autorités douanières regardent mon visa avec circonspection. Mon passeport est en règle. Ils m’interrogent sur le but de mon séjour. Tourisme spécial. Une réponse comme une autre. Ils n’insistent pas et me laissent passer (malgré leur perplexité).

 

Séjour à l’occidental

Quelques jours dans un hôtel du centre-ville. Un hôtel bon marché. Histoire de m’acclimater. De très rares occidentaux dans les rues. Depuis la dernière tentative de coup d’état dans le pays voisin, cette région est désertée par les touristes. Et le climat de terreur qui règne dans la contrée décourage les plus téméraires. Quelques repérages sur la grande place du marché à proximité de la « gare routière ». 

 

Dernière soirée à l’occidental

Dernier jour à l’hôtel. Je dors toute la journée. Le soir, je règle ma note. Et informe le taulier de mon départ. Je prends un dernier verre au bar. Je m’installe à la terrasse et contemple une dernière fois de mes yeux d’occidental la beauté des paysages du continent noir. Vers 22 heures, je monte dans ma chambre pour les derniers préparatifs.

 

Derniers préparatifs

Ultimes transformations en cette nuit de départ. Enfermé dans ma chambre d’hôtel. Nu devant la glace, je presse sur mon tube miracle (le fameux cirage dermatologique à effet longue durée). Une pâte visqueuse en sort. Je l’étale sur chaque parcelle de ma peau. La transformation est stupéfiante. Mes cheveux subissent un sort identique. Avec un onguent capillaire. Eux d’ordinaire bouclés (naturellement bouclés) se frisottent en quelques minutes. Je jette un œil mi inquiet-mi rigolard dans la glace. En voyant mon reflet, j’éclate de rire. Je ne me reconnais pas. Le résultat, peau très brune (un noir assez pâle) et une tignasse frisée à la Kadhafi. Un désopilant mélange de noir africain et de maghrébin. Un métissage tout à fait crédible. Et à mon goût. Une apparence somme toute convaincante. Je me félicite d’un grand sourire. Le voyage dans la peau d’un noir en terre noire commence dans la bonne humeur. Et la joie d’en découdre. Je ne serai pas déçu…   

 

 

IMMERSION : INTEGRATION DANS UN GROUPE DE MIGRANTS (dans la peau d’un noir)

 

Première rencontre

Sur une piste à l’orée de la nuit, j’aperçois derrière la « gare routière » un groupe d’hommes qui marchent en silence. L’allure est rapide. Je me joins à eux. Les regards me toisent avec suspicion. Il est vrai que je n’appartiens à aucune communauté de la région. Et mon allure d’étranger (aux origines ethniques mystérieuses) est source de curiosité. Elle n’inspire guère confiance. Je leur emboîte (néanmoins) le pas. Cadence rythmée jusqu’à la sortie de la ville.  

 

Premiers mots de confiance

Je prononce mes premiers mots (avec un très léger accent africain… pour une plus grande - et sans doute risible - crédibilité) à un jeune homme qui marche à mes côtés. Nous fermons tous les deux la marche.

 

Son sourire et ses petites lunettes rondes me mettent en confiance. Il me répond courtoisement et dans ma langue (langue officielle de son pays d’origine). Et quasiment sans accent (du moins sans l’accent que les occidentaux prêtent traditionnellement aux habitants de ce continent). Et m’invite, d’un aimable sourire (où je ne sens poindre nulle ironie ni agressivité) à poursuivre notre marche en silence. Mon intégration dans le groupe est (tacitement) acceptée. Quelques mots. Et déjà des milliers de pas.

 

Premières confidences

Première pause au milieu de la nuit. Mon compagnon de marche, le jeune homme aux petites lunettes rondes, me propose une tasse. Je la saisis avec gratitude. Il se présente succinctement (et sans détour). Il s’appelle Demba et vient de la région sud du pays voisin. Je l’interroge discrètement. Il a débuté son voyage depuis quelques semaines. Nos premiers échanges s’arrêtent là. Nous sommes contraints de reprendre la route. L’un des marcheurs a repéré une patrouille qui circule à proximité. On remballe nos maigres affaires et on court se réfugier à l’abri derrière les maigres talus qui bordent la piste. Hors des regards soupçonneux des autochtones et des autorités locales. Quelques instants plus tard, on reprend notre marche.

 

Nuit sous le soleil

Bivouac à proximité de la piste. A l’abri de quelques bosquets. On installe nos sacs dans des paysages grandioses. Grandioses pour les touristes, hostiles pour les migrants. Question de point de vue ! Feu de camp pour réchauffer les restes de la tambouille dans les boîtes de conserve qui nous servent d’assiettes. Après cette longue nuit (10 heures de marche ! 40 kilomètres parcourus !), on est exténué. Le maigre repas nous laisse affamés. Vu la taille des portions, difficile d’être repu ! On s’endort le ventre à moitié vide sous une chaleur accablante. Et une luminosité aveuglante.

 

 

A MARCHE FORCEE : LA FUITE DES ZONES DE GUERRE CIVILE

 

Un peu de chaleur humaine sous les tropiques

La nuit tombe sur le bivouac de fortune. Demba me tend son jerrican. Il fait une chaleur étouffante. Dernier réconfort avant de reprendre notre marche. Nous levons le camp discrètement. Sans tambour, ni trompette, nous poursuivons notre traversée de la région.

 

Présence féminine : un courage à toutes épreuves

Dans le groupe, 3 jeunes femmes discrètes (que l’on remarque à peine). Elles connaissent le sort réservé aux femmes pendant le voyage. Elles ont rejoint la frontière à pied avec un autre groupe. Contraintes de marcher la nuit, hors des pistes pour échapper aux groupes armées, aux militaires et aux mercenaires qui peuplent la contrée. 25 jours de marche. Enfin 25 nuits de marche. Obligées de se terrer dans la brousse, cachées derrière des broussailles dès les premières heures du jour. Et jusqu’à la nuit naissante. Une traversée éprouvante pour les corps, le moral et les nerfs ! Sans compter la douleur de quitter les siens…

 

A bâton rompu

2 semaines de marche nocturne non-stop sur une mauvaise piste. 3 frontières régionales franchies sans difficulté. On s’éloigne des zones de combats. Arrêt aux heures les plus chaudes. A l’abri des regards. Peu de contact avec les populations locales. Trop dangereux ! Peu d’échanges avec mes compagnons de route. Trop fatigant ! Ravitaillement régulier pour l’eau et l’alimentation. On marche jusqu’à l’épuisement.

 

Confidences de Demba

Demba me confie, lors d’une courte halte, les circonstances de son départ : la guerre civile qui menace dans la partie sud de son pays. Je l’écoute ahuri. L’Occident, comme souvent, étouffe les cris des massacres et l’agonie des peuples en des terres jugées sans intérêt économiques ou aux retombées d’image insuffisantes pour la défense des droits de l’Homme. L’information est distillée au compte-goutte. Les journalistes qui écument le pays sont rares. Et peu relayés par la presse nationale. Seuls quelques reporters (dignes de ce nom), « spécialistes » de la région sont au courant des exactions qui dévastent la zone.  

 

Nuitées sans étoiles

3ème semaine de marche. On s’arrête aux premières heures de la matinée. Le soleil tape déjà fort. On s’allonge à l’ombre d’un bosquet. Comme tous les matins (depuis plus de 20 jours), j’enlève mes godillots, les pose à proximité de mon sac (qui me sert accessoirement d’oreiller) et tente de m’endormir. Je ferme les yeux. Depuis quelques jours, je songe à Nat. A ma vie sur l’autre continent. De l’autre côté de la mer. Vie plutôt confortable au cœur de la terre promise. Malgré la bienveillance de Demba, la solitude et l’éloignement me pèsent. On ne s’improvise pas migrant. On le devient malgré soi. Par nécessité vitale. Quelle mouche m’a piqué de partir, de tout laisser tomber pour cette enquête ? Quelle maladie me ronge pour abandonner périodiquement le confort et la tranquillité ? Est-ce une fuite ? Une quête ? Pourquoi ai-je (toujours) besoin de partir ? Je l’ignore. Je m’endors dans l’ignorance. Dans l’incertitude de la réponse… comme d’habitude… Qu’importe !  A présent, je suis là… parmi mes nouveaux compagnons de vie… en pleine migration errante… A pied pour fuir une guerre qui n’est pas la mienne…

 

Confidences (suite)

Après 3 semaines de compagnonnage, Demba me paraît un type digne de confiance. Ce matin, au bivouac après nos 35 kilomètres de marche nocturne, je lui avoue ma véritable identité. Et le but de mon voyage. Il reste silencieux. Je le vois sourire (mi-ironique mi-admiratif). Quelques jours plus tard, il me confiera l’habilité de ma supercherie. Selon lui, mon allure peut aisément tromper les douaniers, les autorités, les passeurs et tous ceux qui ne se fieraient qu’aux apparences (à mon apparence) et ne me côtoieraient pas suffisamment longtemps pour déceler mes mystérieuses origines.

 

Marche prolongée

A quelques jours de la frontière du pays. Nous sommes pressés d’arriver. La marche se prolonge (à présent) en matinée. Jusqu’aux heures les plus chaudes. Insupportable !    

 

Rencontre inopinée

Un peu avant la frontière. Vers 11 heures du matin. Nous faisons halte. Alors que nous installons sommairement (comme à notre habitude) notre bivouac de fortune, un car s’arrête à notre hauteur. Un groupe de touristes occidentaux en goguette. Derrière la vitre, ils nous saluent d’un geste (ou d’un sourire), prennent quelques photos et repartent. Fin de la visite du zoo. Nuage de poussière au démarrage. Sur la vitre arrière du minibus, je remarque le sigle de l’air climatisé. Je les maudis. Tous ces touristes qui prennent ces contrées miséreuses pour un territoire de dépaysement. Touristes de masse qui déferlent en troupeaux pour explorer les paysages au pas de charge, au frais derrière leur vitre. Voyage d’agrément exotique pendant que d’autres crèvent sous le soleil.

 

Dernière étape à pied

Après plusieurs semaines de marche, on franchit (enfin) la frontière. Sans difficulté. A l’aube. Direction : la dernière grande ville avant l’immense désert qui nous sépare du pays où l’on quitte le continent en pirogue. Sur cette étendue de pierre et de sable, la traversée à pied est impossible. Derniers kilomètres. Sans encombre. Au loin, la silhouette des premières habitations de la grande ville. 

 

 

LOCOMOTION MECANIQUE : LES DANGERS DE LA ROUTE

 

Entassement urbain

Halte au centre de la grande ville. Campement de fortune aux portes de l’agglomération. Dans une sorte de bidonville monstrueux. A peine toléré par les autorités. Une verrue infâme dans une agglomération déjà hideuse et dévastée…! Pourquoi les Hommes s’agglutinent-ils dans ces monstrueuses mégalopoles ?!! Ils y gagnent sans doute en potentialité d’emploi (et de consommation) mais la plupart semblent y perdre leur âme, leur chaleur et leur (vraie) richesse...

 

Locomotion mécanique

On ne s’éternise pas. En deux jours, on déniche un camion. Et un chauffeur. Aucune négociation possible. Les prix sont fixés par le convoyeur. Notre groupe se joint à d’autres déjà entassés sur la plate-forme derrière la cabine. Le soir, le camion démarre chargé de ses grappes d’hommes et de bagages. Un spectacle inimaginable pour un occidental ! En comparaison, le métro aux heures de pointe pendant un jour de grève dans l’une des capitales du continent européen aurait des allures de mode de transport agréable et oxygénant… Voilà qui est peu dire… un entassement invraisemblable. Et infernal ! 

 

Transport collectif

A l’arrière du camion. On est serré comme des harengs. Entassés les uns sur les autres sur des monceaux de bagages, de vieilles couvertures et des toiles de jute crasseuses. Des pieds contre les visages, des coudes dans les côtes. Des genoux dans le dos. Perchés sur cet énorme camion qui se traîne sur une piste cabossée ! Secoués comme du linge sale dans une machine à laver ! 

 

Hygiène et peau sèche

Pour ma part - question nettoyage - je rêve d’une douche. Une douche (toute bête) avec du savon et un peu d’eau chaude. On ne s’est pas lavé depuis 4 semaines. Impossible à cette saison dans ce coin du monde de trouver assez d’eau ! On en a à peine pour boire ! Se brosser les dents tient parfois du miracle ! En ces circonstances, les gestes quotidiens que nous effectuons en Occident (le plus souvent) avec automatisme et routine, prennent ici des allures de grand luxe !

 

Sur la route

Après 60 kilomètres sur une mauvaise piste, le chauffeur s’arrête. Crevaison. 2 heures pour changer la roue. On repart. 40 kilomètres plus loin, nouvelle crevaison. Nouveau changement de roue. On reprend la route. Le lendemain, après quelques kilomètres, rebelote. Le chauffeur nous informe (avec le sourire) qu’il n’y a plus de roue de secours. Il envoie un jeune homme avec les deux pneus crevés sur la route de la grande ville. Il revient en début de soirée (6 heures plus tard). On arrive au poste frontière dans la nuit. Il est 3 heures du matin. 

 

Attaque de pillards

Poursuite de notre traversée en camion. On roule jour et nuit. Avec quelques haltes pour se reposer. Après plusieurs jours de route. En milieu de journée. Le soleil bat son plein. Un pick-up, surgi de nulle part, s’arrête devant nous. Une dizaine d’Hommes en descend. Deux coups de feu. Le camion s’arrête. Des cris. Des hurlements. Un début de panique. On nous intime l’ordre de descendre avec nos « bagages ». On descend une main sur la tête, une main accrochée à notre sac. La bande de pilleurs, armés de fusils et de pistolets mitrailleurs, a flairé le bon filon. On nous aligne. La fouille commence. Les plus malins suivent les conseils de Demba. Ils enfouissent une partie de leurs billets dans le sable. J’ai à peine le temps de planquer les miens. Un des pillards me toise d’un air patibulaire. Il renverse le contenu de mon sac, fouille dans les poches de ma veste et me questionne d’un œil qui en dit long sur la considération qu’il nous porte… en concluant sa fouille d’un crachat qui me dégouline le long du visage. Je m’en tire, si j’ose dire, à bon compte !

 

Le sort des femmes : un destin tragique

Après la fouille, deux jeunes femmes du groupe sont emmenées derrière les dunes. Maintenues par trois hommes en arme, leur sort est scellé. Quelques minutes plus tard, elles reviennent vers nous en larmes. Et les haillons déchirés. Dans leurs yeux, une dignité sans faille ! La plus haute des vertus ! A cet instant, je songe à une phrase de l’Evangile : pardonne-leur… ils ne savent pas ce qu’ils font !  Mais en pareilles circonstances, la grandeur d’âme est (sans doute) impuissante à sauver les hommes. Quant à moi, si j’avais pu les dissuader, je l’aurais fait… mais nous étions assis par terre, tenus en joue par une demi-douzaine de brigands sans foi ni loi, prêts aux pires exactions. Et la peau d’un homme, croyez-le, ne semblait pas valoir chère dans la région ! En comparaison, les quartiers chauds des banlieues occidentales font figure de paradis sécuritaire ! Ici les coupe-gorges méritent vraiment leur nom !

 

Bakchich, le pain des autorités

Nouveau passage de frontière. Au check-point, un « uniforme* » (* un représentant de l’autorité douanière) arrête le camion, nous fait descendre, fouille les bagages (avec indolence). Le chauffeur lui tend quelques billets. Le zèle se relâche aussitôt. On remonte avec nos bagages. Le camion redémarre. On franchit la barrière. Encore quelques centaines de kilomètres avant la destination finale : une des villes côtières du continent.

 

Un peu de chaleur dans le désert

La nuit tombe sur le bivouac de fortune. Demba me tend une tasse de thé brûlant. Il fait froid la nuit sous ces tristes tropiques, mais certains hommes vous réchauffent le cœur ! Demba est de cette race d’homme droit, honnête et généreux ! Une espèce en voie de disparition sur le vieux continent ! Et un peu partout sur cette planète où la chaleur, on ne la trouve plus guère que dans les bagnoles, les fours à micro-ondes et les canalisations de chauffage central. Et pour le reste ! On remonte sur le camion. Et on reprend la route.

 

Nouvelle recherche

Arrivée dans la grande ville de l’avant dernier pays, membre de la zone de libre-échange de cette région. Les groupes se dispersent. Le passage de la prochaine frontière sera clandestin. Demba et 2 de ses compatriotes - Seïssa et Mehta, originaires de la même région et qui ont effectué la plus grande partie de la traversée avec lui - dénichent un vieux minibus déglingué. Et un passeur. Chacun y va de sa poche. La zone est étroitement surveillée. Les contrôles sont fréquents. Et la réputation des autorités inflexible. 

 

Entourloupe d’un exploite-misères

Le soir, le chauffeur-convoyeur n’est pas au rendez-vous. Arnaque en règle. Victimes d’escroqueries comme tant d’autres dans la contrée. Nouvelle attente. Recherche d’un nouveau véhicule. Et d’un nouveau passeur. Tous les passeurs organisent leur trafic au su et au vu des autorités. Les rôles sont distribués. A chacun sa place. La nôtre est d’attendre. D’être livrés au destin que manipulent les exploite-misères !

 

Nouvelle recherche (suite)

On déniche un nouveau chauffeur, propriétaire d’une antique fourgonnette. Demba me lance un œil méfiant. Nouvelle transaction sans négociation. Le passeur nous fait grimper à l’arrière avec rudesse. 15 passagers entassés sous quelques bâches. On démarre. Au cours du trajet, le passeur nous rudoie à la moindre occasion. Il nous frappe avec un bâton (pour nous intimer l’ordre de faire silence) en scrutant l’horizon avec anxiété. Son regard trahit sa peur. La sueur perle sur son front. Il ne cesse de jeter un œil anxieux à son rétroviseur (et un autre à la ronde) pour vérifier qu’aucune voiture ne le suit. Son business est risqué. Il a peur mais nous autres, on est terrorisé. Il risque quelques années de prison, nous notre peau et notre honneur* devant les nôtres (notre famille).  

* le retour au pays, honteux et les mains vides, incapables de rembourser la somme nécessaire pour le voyage, souvent prêtée par la famille et les amis. 

 

Amère surprise

La vieille fourgonnette se traîne. Le trajet s’éternise. Un sifflet dans la nuit. La fourgonnette ralentit. Sous la bâche, le silence absolu. Le souffle court, on attend. Le convoyeur stoppe son véhicule. Des flics surgissent et braquent leur lampe-torche sur nous. Le rai de lumière balaye l’arrière de la fourgonnette. Sous nos bâches, on n’en mène pas large ! J’ai peur. On a tous très peur. Je sens les tremblements des deux compagnons de route collés contre moi. Un tremblement incontrôlable. Dehors, le chauffeur tente de faire diversion. L’un des flics se met à rire et ordonne à deux de ses collègues de monter à l’arrière. Le chauffeur ouvre les portes. Nous sommes terrorisés. On descend un à un. Les flics nous alignent derrière leur jeep. On est sommé de vider notre sac. On s’exécute sans résistance. Les flics prennent leur temps. Ils blaguent avec le convoyeur. Le « bougre » nous a (sûrement) doublés…

 

Précisions : la contrée des arnaques à la chaîne

Quelques passeurs dans la région sont de mèche avec la police. Ils empochent le prix du passage et préviennent les autorités du jour de la « livraison ». Ici comme ailleurs (sur le continent), la « cargaison » de migrants est rentable. Une affaire en or pour les passeurs occasionnels. Une façon peu risquée d’arrondir rondement ses fins de mois… pourvu que l’on soit de mèche avec les autorités…

 

Crier au loup

Chaque homme en défendant sa peau est un exploiteur qui s’ignore… dure loi de la jungle… le monde est peuplé de bêtes féroces… et les agneaux pour survivre n’ont d’autres choix que d’affûter leurs dents pour se transformer en loup. Hobbes* ici est à chaque coin de rue ! Derrière le premier buisson… la première ornière… la première dune… partout…

* célèbre citation du philosophe : « L’homme est loup pour l’Homme. »

 

Nouvelle attente

On patiente jusqu’à l’aube sous le regard indifférent de deux flics, fusil en bandoulière. Les autres flics passent la nuit dans leur véhicule. Vers 5h du matin, un camion bâché déboule. On nous fait monter sans ménagement à l’arrière. Le camion démarre et rebrousse chemin. Direction : la grande ville quittée la veille. 

 

Garde à vue

Les flics nous débarquent dans l’enceinte d’une garnison militaire. On nous enferme dans une grande salle. On menotte les plus récalcitrants. Les « fortes têtes » sont attachés deux par deux. Demba et Seïssa s’assoient dans un coin. Je les imite aussitôt. Au cours de la matinée, d’autres groupes nous rejoignent sur les dalles de ciment poussiéreuses. La chaleur est étouffante. L’unique fenêtre est fermée. Protégée par une grille. Impossible de l’ouvrir. Pas d’eau, pas d’aération. Quelques seaux pour soulager ses besoins. On patiente là pendant deux jours. On entend les pas du flic en faction dans le couloir. Et le rire de ses collègues abrités dans une petite guérite au centre de la cour de la gendarmerie. 2 jours à patienter.

 

Courte oxygénation

En fin de soirée, la porte s’ouvre enfin. On respire. On va se désaltérer au seul point d’eau de la cour. La récréation sera de courte durée. On nous fait traverser l’enceinte de la garnison jusqu’aux bus qui nous attendent sur la place. 4 vieux bus aux moteurs fatigués. Demba lance à ses compagnons un regard rassurant. Il connaît la destination. Certains la devinent. La plupart l’ignore. Je suis de ceux-là.

 

Abandon de la cargaison : le désert des sentiments

Après 6 heures de route sur une mauvaise piste. Il est 2 heures du matin. Les 4 bus s’arrêtent. Les chauffeurs coupent le moteur. Les flics nous font descendre et remontent aussitôt. Et les bus redémarrent. Sans leur cargaison. L’opération dure à peine ¼ d’heure. Débarqués en plein désert. Sans eau. Sans nourriture. On n’a rien avalé depuis 3 jours. Les regards sont fiévreux. Dans les têtes, la terre promise s’éloigne… Nuit noire. Dans le ciel, quelques étoiles. On entend au loin le moteur du funèbre convoi qui s’éloigne. Chacun s’assoit exténué sur le sable froid. Ceinturés par les dunes, nous faisons grise mine. Chacun reprend des forces. Cherche du courage. Chacun à sa façon.

 

Réactions

Je hurle (à cet instant, croyez-moi, on a envie de crier sa rage !) Je crie… et je suis le seul à crier. Mes compagnons ont des réactions moins virulentes (et moins stupides). Ils rassemblent leurs forces avant de repartir à l’assaut de la frontière. Malgré leur silence (ponctué par quelques soupirs d’accablement), j’entends leur rage ravalée derrière leur sourire (et leurs dents blanches serrées).

 

Courage

Après quelques instants, Demba et quelques autres se lèvent. Invitent leurs compagnons à les imiter. A reprendre la marche. Question de survie. On franchit les premières dunes.

 

Aparté

Comment ne pas éprouver d’admiration à l’égard de mes compagnons… je ne supporte pas la moitié de ce qu’ils endurent… conditions précaires du voyage, dureté du monde environnant sans compter l’attitude méprisante des hommes sédentaires qui ne manquent aucune occasion de tirer profit de leur vulnérabilité… chapeaux-bas, messieurs les migrants !

 

Epuisement

Après plusieurs heures, on aperçoit au loin une lumière. Un espoir. Un village isolé dans le désert. Certains compagnons sont à bout de force. Ils se laissent choir sur le sol. On s’arrête, tente de les relever. On les encourage à poursuivre. En vain. Ils sont au bord de l’agonie. La mort au bout du voyage. Mort de soif et d’épuisement. On ne peut s’attarder. Ni les porter. Chacun puise le peu d’énergie qui lui reste. Chacun a à peine la force de sauver sa peau. Plusieurs mourront pendant ces 2 jours de marche forcée à travers le désert.

 

Epreuves

La faim. La soif. La fatigue. Un besoin de manger, de boire et de dormir indescriptible ! A en crever ! On est tous affamé, assoiffé, épuisé. Au bord de la rupture. Eux ont (presque) l’habitude, moi pas. Ca fait une sacrée différence. Ma traversée est une tentative de rapprochement. Eprouver la soif, la faim et le froid marque un homme dans sa chair. Ces épreuves rendent humble… une leçon de vie cruelle qui marque à jamais…

 

Crise de nerfs

A quelques dizaines de kilomètres du village. Mamadou, l’un de nos compagnons de route (depuis le début du voyage), est au bord de la crise de nerfs ! Il balance son sac, frappe le sol à coups de poing, gueule au vent des injures incompréhensibles, se tape la tête par terre. On s’arrête tous, interloqué. Seïssa s’assoit à ses côtés, lui parle avec calme. Rien n’y fait ! Il doit le saisir par les épaules. Mamadou finit par se calmer. Il pleure en silence. De grosses larmes de colère et d’amertume ! Ce voyage est une épreuve terrifiante pour les nerfs ! Quand on est assis tranquillement de l’autre côté de la frontière sous un toit douillet, on n’a pas idée de ce que peut ressentir et endurer un gars qui laisse tout derrière lui et qui traîne la savate pendant des mois (parfois des années) en luttant à chaque instant contre les éléments, la solitude, la tristesse, les flics, les dangers de la route… qui doit sans cesse se battre contre le monde entier et la tentation de tout laisser tomber.

 

Note personnelle

Une comparaison me vient à l’esprit. Elle est (sûrement) déplacée... Tant pis ! Le voyage des migrants s’apparente à un parcours pour athlètes de haut niveau. Endurants à l’épreuve et au moral d’acier ! L’espoir de la terre promise forme des myriades de compétiteurs hors pair !

 

Oasis villageois

Après une journée de marche, on arrive enfin au village. Les villageois nous offrent à boire et à manger. On nous offre l’hospitalité. Un peu d’humanité. Les sourires reviennent sur les visages. Malgré la fatigue, la flamme dans les yeux renaît. On s’embrasse. On remercie Dieu, le hasard, la providence, les villageois. La générosité de nos hôtes. On vient d’échapper à la mort. Petite pensée pour nos compagnons qui n’ont pas eu cette chance. Demba est heureux. Mais son regard est triste. Je devine ses pensées. Il songe à nos compagnons morts en chemin et laissés sur la piste. Une tragédie humaine sans pareille. Je lui jette un regard navré. Il ferme les yeux. Et psalmodie. Après le désert des sentiments et la vallée des larmes, le temps de la prière…  

 

Alliance en terre hostile

La traversée des épreuves et la proximité de la mort renforcent mes liens avec Demba. Mon compagnon au sourire innocent devient (véritablement) mon frère à la peau noire. Le lendemain, nous scellons un pacte. Je lui promets de le suivre tout au long de son itinéraire. Jusqu’à la fin du voyage.

 

Retour à la case départ

Après négociation, l’un des villageois nous emmène dans son vieux break. 10 passagers à bord. Après plusieurs heures de route, retour dans la grande ville de l’avant dernier pays de la zone de libre-échange.

 

Derniers pas sur le continent

Le soir même, on déniche un nouveau camion pour passer la dernière frontière. Début de trajet sans incident majeur. Une seule crevaison. Au poste frontière, en pleine nuit, je suis pris de panique (une peur totalement incontrôlable sans doute liée à notre dernière mésaventure). Je me lève d’un bond en tendant une liasse de billets. Une réaction absurde et instinctive. Puérile et totalement irréfléchie. L’un des douaniers braque sa lampe sur moi. Je ne vois rien. Je suis totalement aveuglé. Il m’interpelle. Il me prend (sûrement) pour l’un des passeurs. J’agite idiotement la liasse de billets. Je dois avoir l’air d’un abruti. Le flic m’arrache les billets en rigolant et ordonne au chauffeur de refermer les portes. Il nous laisse passer. La voie est libre. Nous reprenons la route. Nous franchissons la frontière. Plusieurs centaines de kilomètres plus loin, le chauffeur stoppe son camion et nous fait descendre.

 

Au bout du continent

Devant nous, la mer (enfin) ! L’horizon bleu comme un léger voile devant la fenêtre de l’espoir ! On a le souffle coupé. Après cette éprouvante traversée, je sens chez mes compagnons un regain d’espérance.

 

 

AU BOUT DU CONTINENT

 

Dans la ville côtière

On saute du camion. Les groupes se dispersent. Demba et ses compagnons se dirigent vers la partie ouest de la ville. Direction : le port. Dans la rue, nous croisons des centaines (peut-être des milliers) de partants, tous échoués dans cette ville côtière du bout du continent, point ultime avant la grande traversée (la traversée de la mer)… dernière ligne droite du voyage… On rejoint la longue troupe des porteurs d’espoir.

 

Rencontres inopinées

Au détour d’une ruelle crasseuse où s’affairent nonchalamment des hères en guenilles, Seïssa reconnaît Fatou, un habitant de son village, assis sur un parapet qui surplombe l’océan. Les regards gênés laissent très vite place aux sourires, aux embrassades et aux joies des retrouvailles. Fatou nous explique qu’il vit ici depuis 3 ans et qu’il subsiste en attendant la traversée grâce à un travail déniché sur le port (quelques temps après son arrivée). Payé une misère, il survit tant bien que mal. Coincé sur ce coin de terre, entre le pays qu’il fuit et le pays où il rêve d’aller, l’espoir est mince…

 

J’apprends effaré que certains migrants vivent ici depuis des années. Passagers immobiles à bout de souffle figés en ce lieu pour l’éternité ! Trop honteux de retourner chez eux bredouilles, d’affronter le regard réprobateur de la famille ou du clan et pas assez riches, téméraires ou assez fous pour trouver la force ou l’opportunité de gagner la sainte terre d’Europe !

 

Au fil de la conversation, Fatou nous apprend que Bouba, le cousin de Demba, vit ici depuis quelques mois. En attente, lui aussi, pour l’eldorado… Il nous explique qu’il « loge » aux portes de la ville, dans l’un des bidons-villes communautaires qui entourent l’agglomération. Après mille anecdotes ponctuées de grands éclats de rire, nous quittons notre hôte en fin de journée et suivons un petit groupe chargé de nous conduire vers Bouba (le cousin de Demba). Direction : le camp de réfugiés.  

 

Camp de réfugiés

Après ¾ heure de marche, on arrive sur une immense zone où s’étale le camp. Une étrange monstruosité (à la sordide réputation qui saute aux yeux). Nous sommes à 5 kilomètres de la côte. Des milliers de cabanons installés sommairement avec quelques planches, des bouts de taules, des bâches. Des milliers d’abris de fortune sillonnés par un labyrinthe d’allées poussiéreuses. Parcourues jour et nuit par les réfugiés qui se déplacent en petit groupe. Je jette un œil inquiet à Demba. Il me rassure d’une bourrade sur l’épaule. Son air grave ne me dit cependant rien qui vaille.

 

Camp de réfugiés (suite)

Malgré l’inextricable fouillis, le camp est organisé en quartier (plus ou moins communautaire). On s’enfonce dans le labyrinthe. A l’entrée de « notre quartier* » (*ceux où habitent les compatriotes de Demba), le petit groupe qui nous accompagne nous abandonne. On poursuit seul, Demba, Seissa, Mehta et moi. Malgré les indications, on finit par se perdre. La nuit va bientôt tomber. La réputation de coupe-gorges du camp prend des allures réelles (et inquiétantes). Viols, rackets, trafics en tous genres contrôlés par les maffias locales. L’atmosphère devient (franchement) délétère. Ici et là, de petits groupes commencent à se former. On les voit prendre place aux carrefours et autres lieux stratégiques. Sans doute pour afficher leur présence et contrôler leur zone… On décide d’abandonner. On tente de retrouver tant bien que mal la sortie du camp. On y parvient sans avarie. Mais non sans crainte. La soirée est déjà avancée lorsque nous quittons le camp.     

 

Buba

Le lendemain, nous trouvons (enfin) Bouba, le cousin de Demba. Allongé sur un matelas, devant « son » cabanon - quelques planches maintenues par des clous et recouvertes de tôles et de vieilles bâches déchirées - qu’il occupe avec 5 compatriotes. Les locataires de la cahute nous font un peu de place. On va chercher de vieilles couvertures dans une arrière-cour jonchée d’ordures. Et on s’installe. Voilà pour le décor de notre nouveau foyer.

 

Informations portuaires

Bouba nous donne quelques informations capitales sur la traversée en pirogue : le prix et les difficultés pour trouver des passeurs dignes de confiance. Nous décidons de ne pas nous précipiter… Nous faisons « le tour de la ville » pour glaner des infos complémentaires. En passant devant le palais du gouverneur qui jouxte la place présidentielle (à deux pas de l’ambassade d’un coin de la terre promise), Bouba crache avec mépris sur le trottoir. Un énorme concentré de salive (et de rancœur) s’écrase sur l’asphalte poussiéreux.

 

Ambiance surchauffée

Le soir, au coin du feu, Bouba parle du pays de ses ancêtres. Il maudit les hommes politiques du continent. Corrompus jusqu’au sang qui ont installé et entretiennent un système de privilèges (hérité, selon lui, des colonisateurs). Seules les élites (évidemment) en bénéficient… Demba toise son cousin en silence. Le lendemain, il me dira (en aparté) qu’il n’approuve pas le discours simpliste de Buba qui révèle néanmoins une incontestable vérité.

 

Confidence sur Demba

J’apprendrais, quelques jours plus tard, par l’intermédiaire de Metha, que Demba (avant de partir en exil) était prof d’histoire et de philo. Et l’un des plus farouches opposants politiques du régime de son pays. Après les exactions des militaires sur la population proche des rebelles, Demba qui refusait la violence de ses partisans a été contraint de fuir. Pourchassé par les fidèles du régime, banni et rejeté par les siens, aucune autre alternative ne s’offrait à lui : la fuite comme seule issue. Et le long voyage pour la terre promise. Toutes les ambassades étrangères lui ont refusé le statut de réfugié politique. L’exil comme seul chemin… pour tenter de construire l’avenir… un soir, Demba me confiera (entre deux longs silences énigmatiques) son désir de revenir un jour au pays pour impulser une nouvelle politique…

 

Notes personnelles sur mon ami

Mes discussions avec Demba (depuis le début du voyage) ont été peu nombreuses. Mais je n’ai (bien sûr) jamais été dupe… Son statut de migrant et son apparente misère matérielle dissimulaient mal ses connaissances, sa culture et sa richesse. Une immense richesse (intellectuelle sans doute)… mais surtout humaine que Demba n’a jamais cessé, au fil de notre long compagnonnage, de partager, distribuant à tous ses pépites de sagesse et d’humanité…

 

Tensions communautaires

Après quelques jours de cohabitation (et d’infernale promiscuité), l’atmosphère dans le cabanon devient irrespirable. Des querelles incessantes liées à de vieilles rancunes villageoises et familiales empoisonnent les relations entre Buba et Demba. Et une suspicion de vol aggrave le malaise. Les pécules de Seissa et de Mehta ont disparu. Evidemment, nul coupable. Et nul témoin. Chacun clame son innocence. Le lendemain, on réunit nos maigres affaires et on débarrasse le plancher, laissant nos hôtes (à la probité douteuse) à leurs querelles. 

 

Halte forcée

Sans argent, Seïssa et Mehta ne peuvent payer les passeurs. Et poursuivre leur périple. Ils sont contraints de rester dans cette ville-frontière. La traversée en pirogue est donc ajournée… Demba décide de rester pour les aider. Je suis donc contraint à la patience. Je les quitte quelques semaines pour « souffler » à l’hôtel. J’ai honte… il est vrai que j’ai quelques affaires à régler (en particulier deux articles à terminer). Mais je profite aussi de mon séjour (je dois bien l’avouer) pour me reposer et reprendre quelques forces après cette longue et éprouvante période.

 

Débrouilles

Demba déniche un travail de formateur mal payé dans une boîte privée. Exploité, Demba, comme à son habitude, n’en demeure pas moins digne et honnête. A la sueur de son front plutôt qu’à la sueur ou au sang de celui des autres ! Brave Demba en ces farouches contrées ! Seissa et Metha vendent leurs bras comme manutentionnaires sur le port. Et se livrent aussi à divers petits trafics afin d’augmenter les rentrées d’argent. Et d’écourter leur séjour.

 

Mes 3 compagnons s’installent dans un petit logement. Un gourbi infâme qui, après leurs turpitudes passées, a sans doute à leurs yeux des allures de palais princier. Je leur fais envoyer par Nat. un peu d’argent (que Seissa et Metha acceptent et que Demba refuse… ou plus exactement qu’il accepte pour le redonner à plus nécessiteux que lui…). On ne se refait pas ! A cet égard, Demba aurait tort de changer…            

 

Finitions et détails

Je profite de cette longue escale forcée pour achever mes deux articles (2 enquêtes sans grand intérêt pour un magazine nationale à fort tirage). Je reprends également les premières notes de mon voyage, les détails de notre traversée du continent. Bref, je travaille à tuer le temps immobile de l’attente… J’oublie pendant quelques instants le dur métier de migrant. Je reprends la plume et mon boulot de reporter. Une courte halte dans l’incessante fuite en avant vers la Cité miraculeuse. Dans la longue marche forcée effectuée avec la peur au ventre permanente.

 

A chacun son job

Après 2 semaines de « grand luxe » (relatif) à l’hôtel. Je quitte ma modeste chambre pour un minuscule appartement (loué pour une somme modique). Demba, Seissa et Metha quittent leur gourbi et me rejoignent dans mon nouveau « logement ». Une ambiance amicale de colocataires s’instaure. Le matin, chacun vaque à ses occupations. Demba joue à présent les guides touristiques pour quelques étrangers en mal d’aventures exotiques. Il leur donne leur lot d’authenticité. Seisa et Mehta ont quitté leur emploi de dockers pour un job de vendeurs ambulants (ils vendent quelques fruits et légumes dans une petite carriole) en poursuivant néanmoins leur petit business illégal. Moi, je noircis mon carnet et esquisse au crayon quelques scènes de voyage. Bref, je retrouve non sans plaisir mon rôle de journaliste d’investigation - côté planche de travail. J’ai suffisamment trimé ces derniers temps - côté planche à clou, l’autre versant du métier, les mains dans le cambouis et les savates dans la poussière à écumer mon sujet de l’intérieur. La pause est méritée !

 

« Promenades » en terre d’errance

Je profite de cette attente pour « visiter » la ville et les multiples ghettos communautaires. Avec prudence et non sans crainte. Mon allure (et mon statut) de migrant est néanmoins le passeport idéal pour rencontrer les nombreux réfugiés clandestins. Chacun se livre avec pudeur. Face à un étranger, les réticences et les craintes auraient été plus nombreuses. On parle peu chez les migrants. La crainte de se faire dénoncer est forte. La méfiance est la règle.

 

Poursuite de l’attente

Les semaines passent. Jours immuables sous l’ardente chaleur du soleil. Parmi les migrants (que je rencontre), les plus chanceux tentent d’augmenter leur pécule pour payer les passeurs. Ils multiplient les combines (parfois les arnaques). La débrouille à tout va ! La plupart s’évertue à ne pas dilapider leurs maigres économies. Quant aux moins chanceux, ils essayent de survivre… Les plus infortunés sont bloqués dans ce bourbier… ils survivent misérablement et parfois y crèvent…  

 

Le rêve des bords de plages

L’attente se prolonge. Je continue d’arpenter les rues poussiéreuses de la ville. Sur les quais, beaucoup de jeunes. Une myriade de jeunes gens (garçons et filles) en attente de l’autre rive… Je m’assois avec eux, les yeux plantés sur l’horizon devinant, derrière les flots, le continent invisible… je songe à Zaphia rencontrée quelques jours plus tôt dans le quartier chaud de la ville. Prostituée pour survivre. Les passes qui s’enchaînent dans un taudis loué pour quelques pièces. La grossesse en cours. La maladie qui l’affaiblit. Un conte de fée aux allures de cauchemar. Une migrante comme tant d’autres… entre deux passes, Zaphia vient ici. Elle s’assoit sur le quai pour regarder l’océan. Et nourrir son rêve de traversée.

 

Forêt sur le sable en attendant l’eldorado

Sur la plage, une forêt d’embarcations : barques et pirogues. De toutes tailles. La plupart en fort mauvais état. Yassoud, un habitué des lieux, nous explique qu’il attend ici depuis 9 mois. Comme tant d’autres, il vit dans l’un des bidons-villes communautaires aux portes de la monstrueuse cité. En attendant la traversée, il travaille pour un patron du coin. Un artisan qui l’a pris en affection. Et qui l’aide à surmonter son attente. A la loterie de l’exil, certains ont plus de chance que d’autres…

 

Le rêve brisé (au bord de la plage)

Ici, malgré l’indifférence de la population et la bienveillance de certains habitants, la violence est partout. Dans les rues, les squats. Et le cœur des hommes. Et les victimes innombrables. Les corps et les visages sont marqués. Le long périple n’épargne personne. Les souvenirs de violence s’inscrivent dans toutes les têtes… et se lisent dans les regards apeurés. Les yeux de Lucienne (rencontrée ce matin) à deux pas des docks, trahissent la dureté du voyage. Et l’extrême violence de son parcours… Ses grands yeux tristes ont perdu leur flamme. La lueur d’espoir s’est éteinte ici. Contrainte de se prostituer peu de temps après son départ, violée des dizaines de fois, Lucienne n’a plus la force de poursuivre. 5 ans sur la route de l’espoir l’ont brisée. Elle est à la dérive depuis qu’elle a échoué sur cette terre sans promesse. Derrière elle, un passé lourd de regrets (celui, entre autres, d’avoir laissé ses enfants au pays, dans son village lointain du centre du continent). Devant elle, l’avenir sans horizon. Contaminée par le HIV, au stade terminal de la maladie, Lucienne attend la mort, triste et résignée. Il est trop tard. Son destin est derrière elle. Son corps malingre n’a plus la force de la porter. Ni de faire quelques passes pour subvenir à ses maigres besoins. Sans ressource et contrainte de mendier, Lucienne attend la fin du voyage, assise (le plus souvent) sous un porche face à la grande place du marché, à deux pas des bateaux qui partent pour l’Eldorado européen (qu’elle n’a imaginé qu’en rêve et qu’elle ne verra sûrement jamais).  

 

Lointaine terre promise

Qu’elle semble loin et inaccessible d’ici la vieille Europe !  Un eldorado aux mille promesses interdites ! Barré par des barbelés et des fonctionnaires (en uniformes et casquettes) armés de mitraillette et de radars !

 

Accompagnement des migrants et autres associations

Dans ce port du bout du continent, quelques associations (ONG internationales et locales) viennent en aide aux migrants. Un centre de santé ouvre ses portes aux femmes enceintes ou accompagnées d’enfants en bas âge. Un maigre réconfort dans l’indifférence ambiante ! Depuis que je traîne mes guêtres sur les chemins du monde, voyage après voyage, enquête après enquête, je n’ai souvent vu qu’indifférence et individualisme. La plus grosse association informelle qu’il m’ait été donné de connaître sur cette planète pourrait s’intituler (sans hésitation) : « Egoïstes sans frontière », organisation titanesque aux adhérents innombrables… le peuple humain tout entier (à quelques rares exceptions prêts sans doute).

 

Une bonne nouvelle

Après 4 mois de petits trafics, Seissa et Metha ont (enfin) réuni la somme nécessaire pour payer le passeur et leur traversée en pirogue. Le départ est imminent.   

 

 

LA TRAVERSEE

 

Près du bâtiment des autorités portuaires

On marche en file indienne. Ali et Ibrahim, deux migrants rencontrés pendant notre séjour marchent devant moi. Demba derrière. Seissa et Metha ferment la marche. On longe discrètement le mur d’enceinte du bâtiment, à quelques encablures du port. La nuit est tombée depuis environ deux heures. Nos ombres s’allongent sur la piste. Ombres vivantes marchant à la lumière de l’espoir… Les gars gardent espoir. L’espoir est leur béquille. Leur seul moteur. Sans espoir, ils tombent et restent sur le bord du chemin. Atteindre l’autre rive est (à présent) notre seul but. Franchir la frontière de l’eldorado, coûte que coûte. Et nous payons cher. La traversée au prix fort ! A 5 kilomètres de là, le convoyeur nous attend sur la plage. Il nous fait monter à bord sans ménagement. Sur l’embarcation, déjà une trentaine de personnes. Le dernier passager monté, il démarre le moteur.

 

Avarie maritime

Après 2 heures de navigation, le moteur montre des signes de faiblesse. Il crache, toussote et présente d’importantes fuites de gasoil. Une ½ heure plus tard, il finit par rendre l’âme. Le mécano tente une réparation. Les heures passent. Nous dérivons. Angoisse terrible des passagers. Quelques heures plus tard, le jour se lève. Quelques planches qui dérivent au milieu de la mer. Assis sur ces planches, 38 naufragés en quête de salut. Le moteur redémarre enfin. Certains passagers refusent de poursuivre la traversée. L’équipage se scinde. Partisans du retour contre partisans de la fuite en avant. A dire vrai, nous sommes perdus. Le passeur a « la sagesse » de prendre le chemin du retour. Le manque de carburant jouera en faveur des partisans de la prudence. Ce paramètre nous sauvera peut-être (sans doute ?) la vie. Des existences qui tiennent à un peu d’essence… allez savoir !    

 

Réconfort et abandon

Retour à la « case départ ». 5 jours d’attente sur la plage aux abords de la grande ville côtière du bout du continent. Après cette première tentative, on est partagé entre la peur de reprendre la mer et notre furieux désir de quitter cette terre de misère. Ali abandonne. Traumatisé par la traversée. La peur est trop forte. Il rentre au pays. Notre petit groupe se requinque (tant bien que mal). Après négociation avec le passeur, une nouvelle traversée est organisée. Encore 2 jours d’attente.

 

Deuxième traversée

Nouvelle tentative. Avec 108 personnes sur une grosse barque. Hommes, femmes, enfants, nourrissons. Quelques bidons d’eau, quelques vivres et une besace pleine d’espoir et d’angoisse. Nous embarquons (comme la fois précédente) à la nuit tombée. Une nuit d’encre. La traversée se déroule en silence. Quelques pleurs d’enfants. Quelques psalmodies. Le vieux rafiot avance cahin-caha au gré de la houle. Au gré des caprices du moteur. Un vieux moteur qui crache et toussote qu’il faut réparer toutes les 5 heures. A chaque panne, l’angoisse de la dérive se lit sur les visages (un autre moteur d’occasion a été embarqué par précaution… au cas où…). 

 

Détail : le mal de mer

Dès le début de la traversée, je défaille. Un mal de mer abominable. Dès les premières minutes de navigation… je songe avec nostalgie au plancher des zébus… 

 

Première nuit en mer

Les nuits sont froides. En mer, les nuits sont glaciales. Un froid qui transperce la peau, les os… et parfois l’espoir de voir se lever le soleil le lendemain. Chaque passager se terre sous ses loques. Les plus chanceux se couvrent sous une pièce d’étoffe rapiécée.

 

Bagages

Hormis nos deux sacs plastiques (obligatoires pour la traversée, l’un pour vomir, l’autre pour ses besoins) et un bidon d’eau potable de 10 litres, chaque passager n’a en sa possession que son maigre baluchon. Aucun autre bagage. Les plus riches - ou les plus prévoyants dont notre petit groupe fait partie… disposent d’un gilet de sauvetage*. (*beaucoup ignorent les dangers de la traversée… les risques élevés de chavirage et de noyade). Plus d’une centaine de passagers sur une embarcation qui peut décemment en accueillir une soixantaine…

 

Traversée des mers

Au 3ème jour de navigation. Le vent se lève. Le bateau commence à tanguer dangereusement. Les vagues deviennent impressionnantes. Pour ma part, je commence à regretter (sérieusement) le voyage. Ça dure un instant. Moi, dans ce rafiot, je joue (presque) pour rien (ma vie), eux misent leur destin… la survie de leurs familles, de leur village… le sort de leurs descendants, les générations futures, la destinée de leur peuple et de leur continent…. J’ai beau être avec eux, sur ce maudit rafiot, nous ne sommes pas du même monde. Le mien meurt d’opulence, le leur crève d’indigence. Et face aux dangers, ils ont le cœur plus accroché que le mien !

 

Traversée des mers (suite)

3ème jour. Au cours de la nuit. La tempête s’intensifie. La houle devient forte. Très forte. Des creux de 5 mètres. L’apocalypse. Un mal de mer terrifiant. Et l’angoisse de la mort qui se lit sur les visages… Entre deux vomissements, on chante… pour apaiser les esprits… 

 

Avaries maritimes

Devant moi, Demba se baisse. Il s’agenouille et prie. Je l’entends psalmodier à voix basse. S’en remettre à Dieu, voilà, pense-t-il, son seul salut pour la traversée !

 

Accalmie en haute mer

A l’aube, les bourrasques diminuent. Le vent tombe. Les prières de Demba ? Le chant des passagers ? Ou les faveurs du destin ? On entonne une nouvelle mélopée pour remercier la clémence du ciel. La gratitude s’entend au fond des gorges. Malgré la peur qui se devine encore au fond des yeux. La traversée se poursuit…

 

Nouvelle avarie maritime

Au 5ème jour de mer, nouvelle panne de moteur. Interminable. Le mécanicien trifouille une nouvelle fois, desserre des boulons, resserre des vis. On l’entend frapper avec un marteau de fortune sur le métal. Un bruit sourd dans le silence de la nuit. L’angoisse se répand (une nouvelle fois) dans les regards comme une traînée de poudre. L’espoir est mis à rude épreuve. Petite coquille de noix ballottée par les vagues à la merci du destin. Vulnérables destins. Inch’allah ! On attend la peur au ventre. Soumis, comme dit Demba, à la main de Dieu !  Mais pourquoi son Dieu a-t-il pointé le doigt sur eux ? Pourquoi les livre-t-il à cette épreuve ? Pourquoi a-t-il fait naître les habitants de cette embarcation dans des pays ravagés par la guerre, la dictature, la famine ou la misère ? Pourquoi les terres promises sont-elles si éloignées ? Pourquoi sont-elles entourées de barbelés infranchissables ? Sur mon arche déglinguée avec mes compagnons d’infortune, j’éprouve une colère sourde pour mes frères à la peau blanche qui se partagent les richesses du monde en ne laissant que quelques miettes aux affamés et aux miséreux qui peuplent la terre. Une colère silencieuse pour l’indifférence des nantis et l’insensibilité des Hommes…  Que le dieu de Demba me pardonne !

 

Canards frileux

Sur notre rafiot de fortune, je songe aux articles de presse lus avant mon départ. « La vieille Europe, paradis des ex-colonisateurs assiégés par les anciens colonisés doit se protéger » titraient certains journaux ! Quand je pense à ces gratte-papiers sans métier qui réalisent des reportages sans dangers… je n’ai qu’une envie : que tous ceux qui sont assis confortablement devant leur écran, à l’abri de la poignante et bouleversante réalité boivent le bouillon à notre place ! Que tous ces canards frileux (lecteurs et téléspectateurs compris) soient engloutis par les vagues… de ma colère ! 

 

Dramatiques mésaventures de notre folle équipée

6ème jour de navigation. Au loin, on aperçoit (enfin) les côtes. Les côtes de la terre promise. L’aube est proche. Les premiers rayons tentent de percer les épais nuages qui courent dans le ciel. Au-dessus de nos têtes, un hélicoptère. Je lève la tête. Les garde-côtes. Dans le bateau, le silence laisse place à l’effervescence. Un début de panique. Certains se lèvent en agitant les mains. Le passeur leur crie de se rasseoir. Le bateau tangue de plus bel. Le passeur décide de changer de direction. Il pousse son moteur à fond, heurtant les vagues de plein fouet. Les passagers crient, lèvent les yeux au ciel, s’accrochent au bastingage. Au loin, on distingue un bateau (une vedette rapide des gardes côtes) qui vient dans notre direction. On est à quelques centaines de mètres des côtes. Quelques minutes plus tard, la vedette arrive à notre hauteur et nous barre le passage. Sur le pont, un flic hurle dans son haut-parleur. Le passeur coupe le moteur et nous crie de sauter par-dessus bord. La plupart ne savent pas nager. A l’intérieur du rafiot, la panique gagne tous les passagers. Echouer à quelques centaines de mètres de la terre promise ! Plusieurs dizaines de passagers sautent à la mer. Dans un geste désespéré. Je regarde Demba et Ibrahim. La décision est instantanée. On attache notre balluchon autour de notre taille, on fixe en un instant nos bidons et on saute tous les 3 (avec nos gilets de sauvetage). Quelques instants plus tard, les garde-côtes accostent la frêle embarcation des migrants. Lancent des cordes et des échelles. On s’éloigne comme nous pouvons en battant des jambes frénétiquement accrochés à notre bouée de fortune. La terre est à moins de 300 mètres. Les garde-côtes nous regardent nous éloigner, impuissants. Ils nous laissent tranquilles. Ils ne nous rejoindront pas, trop occupés avec les passagers restés à bord du rafiot. Tous seront (sûrement) conduits au centre de rétention local, véritable sentinelle-forteresse de la terre promise. La très grande majorité sera sans doute reconduite dans son pays d’origine. Renvoyés dans des avions charters sur leur continent. Leur voyage s’achèvera là. De la terre promise, ils n’auront connu que ses barbelés… beaucoup sans doute tenteront de nouveau leur chance… entreprendront une nouvelle fois la terrible traversée…

 

A bon port

On arrive sur la côte, frigorifiés. Et au bord de l’épuisement. On reprend souffle. Les poumons en feu… Et on file se cacher dans les hautes herbes qui recouvrent les dunes derrière la plage. On fait halte à l’abri d’un buisson épineux (charmant accueil, n’est-ce pas ?). On est sur la terre promise. Enfin arrivés sur la terre promise. Aujourd’hui, le Dieu de Demba était avec nous ! De Seïssa et Metha, aucune nouvelle. Que Dieu et les Hommes les protègent…

 

 

SUR LA TERRE PROMISE

 

Premiers pas sur la terre promise

On quitte le bord de mer. Pour s’enfoncer dans les terres. Après une ½ journée de marche, on tombe sur un jeune couple qui nous offre à manger. Une petite maison isolée. Un peu à l’écart du village. Repas d’abondance. A l’occidentale ! Je retrouve le goût de la cuisine du continent. Un vrai bonheur (pour moi) ! Et une curiosité pour mes deux compagnons ! Dans l’après-midi, un ami du couple, nous conduit à la gare. 3 billets pour la capitale de ma terre natale. Destination : le foyer d’immigrés où vit un lointain cousin d’Ibrahim, clandestin en terre promise depuis 3 ans.

 

Habits de circonstance

Avant le départ, nous achetons de nouveaux vêtements (3 grosses vestes) sur un marché. Histoire de se protéger du froid… et de se fondre dans le paysage continental… ici, l’hiver (en effet) bat son plein. La saison accueille fraîchement mes compagnons de route. Aussi fraîchement sans doute que les autorités et la grande majorité des autochtones du continent.

 

Cas de conscience

Ici, en terre promise, mon voyage pourrait s’arrêter… j’en ai conscience. Je pourrais reprendre mon identité (occidentale) et aider mes compagnons. J’hésite. Poursuivre la migration me semble pourtant la meilleure option. La plus utile à tous les migrants de la terre. Sans compter ma promesse à Demba : l’accompagner jusqu’à la fin du voyage. L’enquête (donc) continue… Je traverserai avec mes amis mon propre continent dans la peau d’un des leurs… Après mon enquête, mes compagnons le savent, mon aide leur sera indéfectible…

 

Voyage ferroviaire

Le passage de la frontière entre les deux pays se déroule sans encombre. Quelques regards suspicieux parmi les passagers. La plupart indifférent. L’œil soupçonneux d’un douanier monté à la frontière… que je m’empresse d’amadouer par quelques plaisanteries et deux ou trois remarques sur ma connaissance du pays (normal tout de même… j’y suis né). Mes deux compagnons apprécient le confort des couchettes (je ris… moi qui les ai toujours trouvées abominables…), je me range à leur avis : les banquettes ferroviaires sont merveilleuses, extrêmement confortables et très propices au sommeil. Malgré l’angoisse d’être contrôlés, nous sommes si exténués que nous nous écroulons de fatigue. Le lendemain, nous arrivons à bon port. Direction : le foyer d’Issa (le cousin d’Ibrahim). A deux pas de l’appartement de Nat. (qui habite un immense loft au cœur de la capitale). Et à quelques encablures de mon petit appartement de banlieue.

 

Précarité des sans-papiers

Issa, le cousin d’Ibrahim, nous accueille dans son « logement », une chambre de 15 m2 qu’il partage avec 6 colocataires (dont 2 clandestins qui louent leur chambre illégalement). Faute de place, Issa dort par terre sur un matelas qu’il glisse sous l’un des lits-jumeaux pendant la journée. Il nous explique qu’il travaille sur un marché le week-end et « se débrouille » pendant la semaine pour faire de petits travaux comme électricien chez des particuliers. Payé « au noir », il envoie plus de ¾ de son revenu au pays. A sa famille restée au village. Il raconte ses craintes d’être arrêté par les flics. Et d’être renvoyé au pays. Sa peur de marcher simplement dans la rue. Un eldorado à la face cachée dont l’ombre écrase et soumet le migrant à une crainte permanente ! Une existence précaire, des conditions de vie difficiles, un destin fragile, un avenir incertain. Des vies misérables à nos portes ! Au pied de nos immeubles (ou de ceux du quartier d’à-côté !) ! Ibrahim et Demba se regardent d’un air entendu : ils ne moisiront pas ici comme Issa, ils poursuivront leur voyage vers une terre meilleure située au nord de la terre promise. En fin de matinée, nous quittons Issa. Direction : l’appartement de Nat.

 

Etranger en son pays

Je ne prends (évidemment) pas la peine de modifier mon apparence. J’ai la peau toujours aussi noire. Et les cheveux toujours aussi frisés. Et malgré ma parka (achetée 2 jours plus tôt sur le marché), mes vêtements ne sont évidemment plus de première fraîcheur… En passant devant la loge de la gardienne (dans la résidence où habite Nat), elle nous demande ce que nous venons faire dans l’immeuble. Je suis pris au dépourvu. Je lui réponds que nous sommes des amis de Nat. Elle ravale sa suspicion (qu’à moitié). Et moi, mon indignation.

 

Aparté personnel

Sur ce continent, la couleur noire ne semble pas la bonne. Le bronzé n’est pas le basané. Je pense à ces veilles peaux (dont beaucoup habitent le quartier de Nat.) qui se dorent la pilule sur les côtes de la terre promise, qui rêvent d’assombrir leur peau aux rayons du soleil et qui ne supportent le noir sur les vêtements que pour amincir leur silhouette. Mais ni dans les rues, ni près de chez elle, le noir n’a sa place. Ah ! Maudit continent peuplé de vieilles (incontinentes) à la peau hâlée !

 

Court séjour chez Nat.

Retrouvailles émouvantes. Avec mon teint et mes cheveux à l’africaine, Nat. me reconnaît à peine. Elle est bluffée. Moi aussi. J’en palis… blanc comme un linge sous ma peau africaine… en comparaison, Michael Jackson ferait sans doute pâle figure… Nuit mémorable. Un réconfort inestimable après ces longs mois de séparation. Le lendemain, Nat. nous quitte dans l’après-midi. Pour l’autre bout du continent où elle prépare une expo. : une rétrospective de son œuvre (Nat. est artiste-peintre). Malgré notre vie un peu désordonnée ces derniers temps et ma longue absence, Nat. comprend mon obstination… mon entêtement forcené à poursuivre mon enquête sur le territoire qui nous a vu naître…). Après 2 jours de repos (48h de sommeil), nous repartons. Direction : le nord de la terre promise, aux portes de l’eldorado insulaire.

 

Home. Sweet home

Petit détour par mon appartement pour déposer mes carnets… envoyer 2-3 fax… et passer quelques coups de fils (malgré l’utilité incontestable du téléphone portable, j’ai toujours refusé d’en fourrer un dans ma poche, une façon très personnelle de résister au modernisme ambiant)…. Demba et Ibrahim (évidemment) m’accompagnent… Après ce rude voyage, je retrouve avec bonheur la douceur du foyer. Je note (en aparté) la phrase d’un homme politique qui avait prononcé un jour dans l’un de ses discours (resté célèbre) : on ne peut inviter chez soi toute la misère du monde… je ne sais trop qu’en penser… question de place sûrement… qui varie selon la taille du cœur… et du logement… pour ma part, je n’ai de leçons à donner à quiconque… j’habite un deux-pièces… quant au muscle sanguin, il manque sûrement de largesse… mais il fait ce qu’il peut (comme tout le monde, vous me direz…?!).

 

Hors les murs. De l’autre côté de la vitre

Dans le train (vers le littoral septentrional froid et pluvieux). Je regarde mes amis. Avec tendresse. On passe devant l’un des plus grands centres de rétention de la région. Centre situé au cœur de la terre promise isolé par de hauts murs couverts de fils barbelés. Je reste silencieux. Les images d’un documentaire me reviennent en mémoire. Camp de concentration humaine où l’on extermine la dignité et l’espoir des peuples affamés ! Pas leur rage de forcer la forteresse ! Certains échouent ici pour la 3ème, 4ème, 5ème fois. Ils reviennent, recommencent le périlleux périple, bravent tous les dangers pour revenir. Gagner la terre de leurs promesses. La promesse faite à leur famille de s’en sortir

 

Aucun mirador, aucun grillage, aucun mur, aucun képi, aucune législation ne pourraient affaiblir leur volonté… Là-bas, aucun autre espoir que la mort… la mort sans espoir comme seul destin… La volonté d’un homme prêt à tout… et qui n’a rien à perdre… est une arme redoutable… les pays riches feignent de l’ignorer… on n’affame pas les peuples impunément… Un jour (bientôt), l’addition sera terrible… Nulle prophétie. Je ne suis ni devin ni visionnaire. Simple observation de la situation à venir du monde. Un mécanisme enfantin que nul ne souhaite voir… un terrible aveuglement qu’une partie de l’humanité paye aujourd’hui et que l’autre paiera au prix fort demain ! Simple rééquilibrage sur la balance des injustices ! 

 

Sur la côte nord

Aux portes de l’Eldorado insulaire. Dans le quartier de la gare. Dehors, un vent glacial nous accueille. Et fouette nos visages. On ne sait où aller. Dans les rues, quelques groupes de migrants. Comme d’habitude, nous cherchons nos frères compatriotes. On réussit à dénicher quelques maigres informations sur leurs « lieux de résidence ».

 

Recherche d’un gîte

Nous sortons de la ville. Nous marchons quelques kilomètres. En rase campagne. On emprunte la route principale. Les maisons se font plus rares. Cette route de campagne vue avec les yeux d’un misérable migrant (du misérable migrant que je suis devenu, malgré moi, au fil des mois) me laisse un goût amer… Comme étranger en mon propre pays ! Les charmes bucoliques des paysages perdent leur attrait. L’hostilité environnante est évidente ! Parcourir la campagne au chaud dans sa voiture, en quittant momentanément son nid douillet ou y errer à pied sans savoir de quoi sera fait le lendemain change le regard d’un homme ! A la vue de ces contrées champêtres, le mien s’assombrit. Et devient (presque) aussi noir que la peau de mes frères migrants ! Que le cœur est (parfois) versatile !

 

Après plusieurs kilomètres. On arrive sur une ancienne zone industrielle (aujourd’hui à l’abandon). On franchit un grillage. Au loin, on aperçoit quelques baraques de chantier, disséminées çà et là. A proximité de l’une d’elles, un petit groupe de migrants autour d’un feu. On s’approche. Le sol est jonché de détritus, de matelas déchirés, de morceaux de palettes à moitié calcinée : un sous-quart-monde à quelques kilomètres des rangées de petits pavillons coquets qui bordent la côte. Le « chef » de la communauté nous accueille sur le seuil de la porte. Un rapide coup d’œil à l’intérieur. Les matelas s’entassent sur le sol. L’air est irrespirable. La saleté indescriptible. Nous restons dehors, à proximité du vieux tonneau où crépite le feu qui dégage une fumée abondante et suffocante. Et toxique sûrement à en juger l’odeur qui s’en dégage !

 

On nous fait comprendre (en quelques mots) qu’il n’y a pas de place. On poursuit notre route. La nuit tombe. On couchera à la belle étoile (sous l’étoile du nord glaciale) à l’orée de la forêt. A l’abri d’une bâche déchirée trouvée en chemin. Nuit blanche frigorifiante !

 

Cabanon de fortune

Après 2 jours de recherche, on déniche un abri de chantier à l’abandon près d’une zone commerciale en construction. Un cabanon sans porte. Ouvert aux quatre vents. On rafistole notre abri. Quelques planches, des palettes, des plaques de polystyrène, des bâches trouvées dans une décharge sauvage située en contrebas. On fait feu de tout bois pour se protéger de la rigueur du climat. On répare, on calfeutre. On installe 4 matelas crasseux à l’intérieur, un bidon de tôle devant la « porte ». Premiers aménagements de notre campement.

 

L’espoir à portée de main

L’objectif de mes compagnons est clair : gagner l’eldorado insulaire dès que possible. Les lois y sont moins strictes. Et les opportunités plus grandes. Une difficulté de taille : une nouvelle mer à traverser pour franchir la frontière (dernière d’une longue série…).

 

Aux portes de l’espoir, la seule clé : se cacher sous un camion qui prend le ferry. Depuis le resserrement des contrôles, la traversée devient quasi impossible. D’un geste, Ibrahim nous montre les côtes que l’on aperçoit au loin. On quitte le bord de mer pour notre « at home ».

 

Fraternité au cœur de l’hiver (et de la froideur continentale)

Le soir, on se joint aux misérables peuples des migrants dans la longue file qui s’est formée devant le fourgon de Terre d’Accueil, une association locale qui fournit un repas chaud aux migrants clandestins. On fait la connaissance de Gérard, Nicole et les autres qui ont créé un collectif d’aide aux migrants. Désireux d’apporter un peu de chaleur dans la froideur hivernale… quelques douceurs dans l’océan d’indifférence du continent… dur labeur ! Un repas chaud, des sourires. Un peu de chaleur humaine ! 

 

Ici comme ailleurs, les communautés ne se mélangent pas. Chaque groupe est constitué en fonction de l’origine ethnique ou géographique. Les migrants viennent de tous les horizons. Du début à la fin du périple, chacun reste dans son clan. Entre indifférence, lutte pour la survie et racisme (plus ou moins affichée). Ici comme ailleurs, les hommes luttent âprement pour défendre leur peau, leur famille, leur tribu. Et leur territoire. Un monde concentré avec ses misères, ses souffrances, sa fierté, ses méfiances. Et sa violence. Dans la file d’attente, la tension est palpable. On avance lentement. Une fois servi, on s’éloigne avec notre pitance. On se met un peu à l’écart. On s’accroupit. Le repas est vite expédié.

 

Après la distribution, Nicole fait la tournée des groupes, elle distribue quelques rations supplémentaires et prend quelques portables. Khadialy et Youssa, rencontrés dans la file d’attente (2 compatriotes « installés » ici depuis 5 mois) lui confient le leur. Elle les met dans son sac. Elle les rechargera toute la nuit chez elle et les rapportera demain.

 

Les confidences de Khadialy et Youssa

Soirée en compagnie de nos nouveaux « amis ». Khadialy et Youssa nous confient qu’au plus froid de l’hiver, Nicole invitait les migrants chez elle, une dizaine qui dormait sur des matelas dans son modeste 3 pièces. Nicole, nounou, assistante sociale, maman, a pris l’habitude de vivre au rythme des migrants. Nicole a choisi d’être hors la loi, selon les règles de son pays. Loi infamante qui sanctionne toute personne venant en aide aux migrants. Courageuse Nicole qui enfreint la méprisable règle sécuritaire pour redonner aux hommes un peu de fraternité, à la collectivité des hommes un peu d’humanité et à la république ses lettres de noblesse qui s’inscrivent (en 3 mots) sur les façades des édifices publiques.

 

Les confidences de Khadialy et Youssa (suite)

Khadialy et Youssa racontent leur vie. Leur survie. Ils parlent sans détour. Ils accusent les flics qui viennent les déloger régulièrement en les asphyxiant avec du gaz lacrymogène. Ils nous mettent en garde contre les incessants contrôles au poste de police. Les bagarres avec les autres communautés. Leur campement est à 4 kilomètres du centre-ville. La banlieue de la banlieue. Loin des regards. Loin des regards, l’existence des migrants est tolérée. Jamais acceptée.

 

Passage nocturne

3ème jour aux portes de l’eldorado insulaire. Demba et Ibrahim tentent leur première traversée (ils tenteront chaque nuit la traversée). Je les accompagne sur les aires où les poids lourds attendent d’être embarqués sur le ferry. On franchit les deux grillages qui entourent la zone portuaire. On patiente de longues heures. En vain. Et on rentre au milieu de la nuit. Déçu. Et harassé par les heures d’attente dans le froid.  

 

Rafle en pleine nuit

Au 7ème jour. Les dires et les mises en garde de Kadhialy et Youssa (malheureusement) se confirment. Les flics débarquent dans notre campement vers 4 heures du matin (on est couché depuis environ 2 heures). Coups de sifflet. Coup de filet. Gaz lacrymogènes. Cris. Panique dans les sacs de couchages. Les coups de matraques pleuvent. Demba sort la tête de ses couvertures. Il tente d’apaiser les flics. Je m’interpose avec lui. Les flics nous cognent en gueulant. On n’insiste pas. On prend nos sacs et on rejoint Ibrahim dehors.

 

Nuit cristalline

On déguerpit sans demander notre reste. Les flics ne perdent pas de temps. Ils incendient notre baraquement. On assiste impuissant à l'embrasement de notre abri de fortune. Politique préfectorale pour nous inciter à quitter le coin ! Quelques flammes dans la nuit ! Feu de joie des autorités ! Triste spectacle !

 

Note personnelle

L’eldorado prend des allures de terre sans promesse. Une terre d’indignité, hostile à tout étranger. L’occident n’a à donner de leçons à personne en matière de droits de l’Homme !

 

La fuite dans la jungle

On est contraint de battre en retraite. Et de se réfugier dans la forêt près du campement de Kadhialy et Youssa (la « jungle » comme on l’appelle en ces contrées hostiles… hostiles aux migrants). Gérard, le bénévole de Terre d’Accueil nous dégote deux tentes et des duvets. Nicole nous donne un réchaud et quelques ustensiles indispensables à notre survie. On se débrouille…

 

Baume au cœur

Malgré nos déconvenues, Demba a le cœur chantant. Sa présence réchauffe le mien (en passe d’être frigorifié par la froideur de mes compatriotes).

 

Routine des jours

Les jours et les semaines passent. Entre tentative, espoir, échec et débrouille. La survie s’organise (tant bien que mal).

 

Entre les mailles du filet

5ème semaine d’attente et de tentatives pour mes compagnons. Ce soir (comme chaque soir), je les accompagne. On franchit le premier grillage. On rampe jusqu’au second (pour échapper aux rondes des vigiles qui surveillent la zone portuaire). Et on se planque derrière un petit muret à proximité d’un des nombreux « trous » réalisés chaque soir par des dizaines de migrants en partance pour l’eldorado insulaire (le pays des rosbifs). Ibrahim se faufile et court… on le voit disparaître derrière un camion (le dernier camion de la file)… Demba me lance une bourrade sur l’épaule… et nous rentrons. Grand jour pour Ibrahim. Et nouvelle échec pour Demba.

 

Espoir pour Ibrahim

Le lendemain, Ibrahim ne donne aucun signe de vie. Aucun baluchon sur son matelas. Dans le baraquement voisin (celui de Kadhialy), il manque également 3 personnes. Demba interroge. Une femme nous confie qu’elle a vu le camion d’Ibrahim embarquer sur le ferry… Inch’allah ! Que les Dieux du ciel et leurs sbires sur terre les protègent !  

 

Blessure handicapante

Les jours passent. Demba s’est blessé à la jambe en franchissant le grillage : une plaie à la cheville… (sans gravité mais profonde). Obligé de renoncer à la traversée pendant quelques jours. Soins chez le médecin de Terre d’Accueil.

 

Soudaine évolution

7ème semaine. L’attente se poursuit. Elle devient longue (et pénible). Je n’oublie (cependant) pas ma promesse à Demba : l’accompagner jusqu’au bout du voyage. Depuis quelques jours, son comportement m’intrigue. J’observe plusieurs changements notables. Sa volonté de rejoindre l’eldorado insulaire semble s’émousser. Certes il est (encore) en période de convalescence. Sa blessure est en voie de cicatrisation. Mais il fréquente avec une étonnante assiduité les locaux de Terres d’Accueil. Il y passe ses journées. Cette défection m’étonne. Demba n’a pas l’habitude d’abandonner (la partie) si facilement… je lui fais part de mon étonnement.

 

Décision inattendue

Demba me confie son désir de rester ici. Sur ce bout de terre (du bout du continent). A quelques encablures de la destination finale. Et très loin de sa terre natale. Terre d’Accueil lui a proposé de travailler pour eux… la décision de Demba (d’ordinaire si réfléchi) me surprend. Enfin qu’à moitié. Je connais aussi son humanité, son humanisme pragmatique et sage. Et son désir d’être utile à la collectivité des Hommes.

 

Sentiment ambivalent

La décision de Demba me laisse sans voix. Je suis partagé. A la fois ravi (très heureux) et un peu déçu. Je m’incline. Son choix est sans doute le plus sage. Mon enquête se termine. Je lui propose de l’aider à « régulariser » sa situation de clandestin (de migrant sans papier). Il me répond que Terre d’Accueil a amorcé la procédure.   

 

Départ du camp

2 jours pour organiser mon départ. Préparer mon retour. Et me séparer de Demba, mon frère noir, ami et compagnon de voyage. Le matin, je quitte la « jungle », Khadyali, Youssa et tous mes frères d’infortune. Le cœur triste. Et les yeux rougis par les larmes. On s’étreint avec chaleur. Je rentre chez moi.

 

 

EPILOGUE : SUITE DE L’ENQUÊTE & DEVENIR DE MES ANCIENS COMPAGNONS DE ROUTE

 

Sweet home

Retour au bercail. Un havre de paix (et de bonheur simple) après cette longue et rude enquête. Après ce voyage au bout de la nuit… je retrouve avec joie (une joie empreinte de tristesse) mon petit « chez moi », îlot paradisiaque dans ce monde infernal…

 

Un retour peu aisé

Premières journées difficiles. Cafardeuses. Nat. n’est toujours pas rentrée de son expo. Longue transition avant de retrouver mon identité. Je conserve ma peau noire (encore) quelques jours.

 

Retour définitif

5ème jour au domicile. Volets clos. Crème démaquillante. L’antidote à mon gel miracle. Je vide le tube. Premier regard dans la glace. (Grand) éclat de rire. Je ne me reconnais plus. « Je » est un autre. Une peau blanche au cœur noir… et à l’âme africaine. Un drôle de mélange… je contemple mon reflet. Flou et indéfinissable. Je suis habité par un étrange sentiment. Je comprends davantage le sens du voyage… les voyages n’ont pas pour objectif (comme on le clame un peu bêtement partout) de former la jeunesse… je n’ai (de toute façon) plus l’âge des voyages initiatiques… ils n’ont d’autres but que de transformer la conscience… voilà leur intérêt (leur véritable intérêt)… abolir les identités… repousser les frontières… et rapprocher le monde… pour en bâtir un plus fraternel…

 

Travail de bureau

Je m’attèle à l’écriture de l’enquête. Reprise de notes. Je passe mes journées à ma table de travail.

 

L’œuvre du temps

Les semaines et les mois passent.

 

En lien avec Demba

Je reste (évidemment) en contact avec Demba. Coups de fils réguliers. Et chaleureux. 500 kilomètres nous séparent… une paille après les milliers de kilomètres parcourus ensemble. Difficile cependant de se voir régulièrement… Mais l’amitié nous lie. Un lien indéfectible.

 

Enquête en quête d’audience

6 mois après la fin du voyage. Mon enquête s’achève (enfin). Mais reste lettre morte (abandonnée dans un tiroir). Elle n’intéresse personne. Aucun journal. Aucun magazine ne souhaite la publier… Pas assez spectaculaire ! Pas assez vendeur ! Le sort des migrants n’intéresse pas les lecteurs. Dans les rédactions comme dans les rues de la terre promise, les regards se détournent. On me conseille plutôt d’écrire un livre. Avec un titre choc et accrocheur.

 

En lien avec Demba (suite)

Au fils des mois, Demba se fait (étrangement) prolixe. Presque bavard. Il me donne des nouvelles de Khadyaly et Youssa, de nos compatriotes. Et des nouveaux arrivants.

 

Il me raconte les difficultés innombrables des migrants sur la terre promise. Leurs conditions de vie misérables. Quel que soit leur pays d’origine. Partout, la même misère, les mêmes soucis, les mêmes espoirs. Les seules différences : la langue et la couleur de peau.

 

Demba me confie la crainte permanente des clandestins. Leurs sorties la peur au ventre. Epouvantés à l’idée de se faire contrôler par les « uniformes ». Un képi aperçu au coin de la rue les terrifie.

 

Il me parle (à demi-mots) de son projet politique… de ses efforts pour affermir ses bases-arrière : trouver l’unanime soutien de ses compatriotes expatriés comme lui…

 

Je lui parle de mon enquête. Refusée par tous les médias. Il m’encourage à écrire un livre pour la jeunesse. Pour la jeunesse du monde.

 

Enquête en quête d’audience (suite)

Je décide d’écouter les conseils de Demba. Je reprends mes notes. Et tente de transformer mon enquête en livre pour enfants. Tâche ardue de s’adresser à la future humanité, porteuse (espérons-le) d’un avenir plus humain. Et tant pis pour le spectaculaire ! Dans mon récit, seul le réel aura droit de citer…

 

Travail de bureau (suite)

Je passe au crible mes carnets. J’allège mes notes. J’écris mes premières pages. Longues journées assis à ma table de travail.

 

L’œuvre du temps (suite)

Les mois passent. Un travail acharné !

 

Coupure salutaire

Période difficile. Mon livre piétine ! Un comble (et une amère ironie…) pour un bouquin sur les migrants ! Journées cafardeuses. Coup de fil de Demba. Une surprise. Il m’invite. Pour quelques jours.

 

Reprise de voyage

Je quitte mon appartement. Direction : le bord de mer au nord de la terre promise. Je reprends (pour quelques jours) mon voyage de clandestin (à la peau blanche). Train. Arrivée dans l’après-midi. Je sors de la gare. Dans les rues de la ville (et les routes alentour), quelques groupes de migrants (encore plus nombreux qu’avant mon départ). Je me dirige vers les locaux de Terre d’Accueil. Derrière la grande baie vitrée, je reconnais Demba. Il me fait signe de la main… malgré ma peau blanche, il m’a reconnu… devant ma mine pâle (il va sans dire), il éclate de rire… nous nous embrassons avec effusion.    

 

Une juste place

Demba est, lui aussi, méconnaissable. Enfin presque. Il a abandonné ses loques de migrant pour une tenue sobre et décontractée (vêtements à l’occidentale aux tonalités africaines). Il a l’air heureux. A sa place dans ses nouveaux habits. Et son nouvel emploi. Chargé de mission auprès de Terre d’Accueil. Spécialité : l’orientation des migrants. Demba connaît son sujet. Inutile de lui faire un dessin. De lui expliquer les dangers du voyage et le sort des clandestins. Il connaît par cœur… marqué dans sa tête et sa chair… 

 

Chaleureuses retrouvailles

Au cours de la conversation, Demba (le petit cachottier…) m’apprend qu’il s’est marié. Avec une autochtone. Une bénévole de Terre d’Accueil, une petite rousse énergique qui attend, me dit-il avec un air à la fois timide et malicieux, un heureux événement. Sacré Demba ! Je le félicite. Je pense à Nat. A son désir de maternité. Demba me sort de mes rêveries. Le travail l’appelle. Il s’excuse, me tend le rapport qu’il est en train d’achever, saisit son calepin, son téléphone portable et rejoint le couple qui l’attend dans le bureau voisin.

 

L’eldorado, territoire de l’or noir

Je feuillette le rapport de Demba. Je lis au hasard. Extrait sur les conditions de vie et de logement d’une famille de « sans papiers », le sort des clandestins en terre promise : « Après plusieurs mois de recherche, Youssoud, Issa, son épouse et leurs 3 enfants trouvent enfin un logement. Un taudis dans un immeuble insalubre. Etats des lieux : fissures et auréoles d’humidité au plafond. Réchaud crasseux, prises électriques dénudées et toilettes à la turque sur le palier pour un loyer (payé au noir) exorbitant. » Les migrants sont des pépites pour les marchands de sommeil. Et dire que la population (indifférente malgré quelques protestations et de rares et timides actions collectives) et le gouvernement (avec son infâme politique) dorment tranquillement… sur leurs deux oreilles…

 

Chaleureuse soirée

Le soir. Rachel, la femme de Demba, m’accueille à bras ouvert. Elle avait hâte de connaître le fou blanc déguisé en noir… Demba n’avait pas menti… Effectivement, Rachel est petite, rousse et énergique. Et de surcroît, très gentille. La soirée est agréable. Le repas excellent. Et la discussion chaleureuse et animée. Les débats portent évidemment (pour l’essentiel) sur la migration, le long et dangereux périple des affamés de conditions de vie plus dignes, le destin politique du continent… et les enfants, porteurs de l’humanité à venir…             

 

Discours judicieux auprès des migrants

Au cours de mon séjour, Demba me fait découvrir les multiples facettes de son activité. Il m’invite à une réunion organisée par Terre d’Accueil. Dans l’assemblée, beaucoup de visages noirs, parsemée ici et là par quelques faces blanches. Demba, très à son aise, prend le micro et raconte son histoire. Il débute son speech par son voyage à travers le continent et l’attrayant (et illusoire) appel de la terre promise qu’il a ressenti chez ses compagnons de migration. Aujourd’hui, son discours est clair. Il met en garde ses compatriotes contre le mirage européen. Il aimerait dissuader tout candidat à l’émigration de risquer sa vie pour un voyage si périlleux et un destin si précaire et si difficile sur la terre promise. Il tente de faire passer le message auprès de la population des migrants. Il les intime de ne pas leurrer leurs frères, leurs compatriotes restés au pays en leur faisant croire aux délices et aux bienfaits de la vie ici, sur cet autre continent… leur avouer la cruelle vérité : la vie réservée aux migrants sur la terre promise est impitoyable et souvent épouvantable… ne pas les inciter à cette migration inhumaine… ne pas souscrire au mensonge véhiculé par leurs aînés dans lequel eux-mêmes, bien souvent, sont tombés… D’autres solutions existent : l’éducation, le développement local… le discours de Demba est clair… ses arguments convaincants… mais Demba connaît la tradition tenace… l’honneur (la dignité) et les susceptibilités de ses frères noirs… et leur crainte de « perdre la face » devant leur famille et leur communauté…  Demba a du pain sur la planche… Mais je le connais. Il est combatif, mon ami Demba ! 

 

Visite à Kadhyaly et Youssa

Dans l’après-midi, je rejoins Kadhyaly et Youssa. Demba leur a dégoté un logement. A deux pas du centre-ville. 

 

Malgré l’exiguïté de leur appartement, Kadhialy et Youssa m’ouvrent leurs portes. Mieux. Ils m’accueillent à bras ouverts. Comme l’un des leurs (malgré ma peau blanche). Le lendemain. Nous allons flâner sur le port.

 

Kadhialy avoue (à demi-mots) sa déprime. Il s’est mis à boire. Pour payer sa piaule et ses bouteilles, il participe à un petit business. Il « travaille » la nuit. Quelques heures par semaine. Youssa, son compagnon de chambre, cherche un boulot plus « clean ». Sur la terre promise, nulle promesse tenue. Malgré l’aide de Demba et des bénévoles de Terre d’Accueil, leurs conditions de vie matérielle et psychique sont (pour le moins) indécentes. Kadhiali est fatigué. Il m’avoue qu’il est sur le point de rentrer au pays. Pour monter « une affaire ». Tenter sa chance sur son continent.

 

Amer constat

3ème jour de mon séjour chez Demba. Petite incursion dans quelques autres communautés migrantes. Après ces longs mois d’absence, je retrouve, ici plus encore que dans les locaux de terre d’Accueil et l’appartement de Khadaly et Youssa, le goût âpre et acide de la misère. L’inconfort total, l’insécurité, la pauvreté qui suinte de toutes parts… je ressens une drôle d’amertume au fond du cœur…

 

Synthèse du voyage pour (et selon) Demba

Dernier soir en compagnie de Rachel et Demba. Discussion animée autour de mon enquête. Et du voyage des migrants. Demba résume notre voyage en 4 étapes. 1ère étape : la longue traversée du continent, 2ème étape : la traversée des mers, 3ème étape : la survie et le long périple à travers les arcanes administratives, les institutions, les associations de la terre promise… après la marche, les démarches. Papiers administratifs (en tous genres)… l’aventure vers la légalisation jusqu’à la 4ème étape : l’intégration (sans assimilation dévorante). Une longue route que Demba, mon ami Demba, a franchi comme un compétiteur hors pair… sans écraser ses partenaires… un exploit ! Je lui en fais part. Et je vois derrière son visage serein (presque impassible) un sourire de fierté.

 

Dernier événement et ambition politique

Sur le quai de la gare (juste avant de partir). Demba m’annonce qu’il est en passe de créer un nouveau parti d’opposition. Tous ses compagnons de migration et bon nombre de ses compatriotes restés au pays soutiennent sa candidature. Je sais que Demba appartient à cette nouvelle génération d’africains qui souhaitent faire évoluer les mentalités du continent… et non seulement son avenir personnel. Pour l’avoir côtoyé dans les pires situations, je connais sa probité, sa droiture… et sa sagesse. Gageons que son éventuelle accession au pouvoir ne vienne ternir la noblesse de ses ambitions (humaines et publiques). J’ai bon espoir…

 

Au revoir chaleureux

Fin de mon séjour chez Demba. Retour à ma table de travail.

 

Enquête en quête d’audience (suite et fin)

Mon livre s’achève (enfin). Je contacte les éditeurs. Tous  refusent de le publier. Une gentille petite histoire ! Sans intérêt ! Très bien ! Exit donc les éditeurs ! Je publierai mon bouquin à mes frais ! Qu’à cela ne tienne ! Les risques et les affres du métier… je connais !

 

Dernier acte

Fin de mon enquête. Le livre que vous tenez entre les mains est le résultat de ce travail acharné. Un bref aperçu de ma longue aventure, truffée d’anecdotes et d’histoires. Peut-être un éditeur aura-il la riche idée de publier un jour l’intégralité de mes notes… à titre posthume peut-être… je finirai bien un jour par casser ma pipe… Mais avant de passer l’arme à gauche, j’aimerais poursuivre mon travail : informer le monde de la bêtise, de la cruauté et de l’abjection de certains de nos comportements ! Et le boulot (malheureusement) n’est pas prêt de s’arrêter !

 

Voilà maintenant quelques mois que j’ai achevé mon voyage dans la peau d’un clandestin… et j’entends déjà l’appel du large ! Et ses relents nauséabonds ! Bon vent, mes amis ! A bientôt ! Et à bon entendeur…

 

 

PRECISIONS A L’ATTENTION DU LECTEUR

Précisions financières

Les droits d’auteur du présent ouvrage seront équitablement partagés : 1/3 sera destiné à financer le parti politique de Demba (et l’âpre campagne électorale qui s’annonce), 1/3 sera adressé à Terre d’Accueil pour ses multiples actions auprès des migrants et le dernier 1/3 permettra de rembourser mes frais de publication…

 

A l’attention des donneurs de leçons moralistes…

Certains lecteurs pourraient reprocher à ce voyage et à cette enquête un excès d’égocentrisme et une indifférence (néocoloniale) pour la misère du monde. Je les entends (déjà) les nantis repus qui, du fond de leur moelleux canapé, me traitent d’égoïste. D’aucuns pourraient penser, en effet que j’aurais pu aider davantage mes compagnons de route pendant leur voyage. Et faciliter leur périple. Notamment grâce à mes revenus de « nanti occidental » (néanmoins modestes et erratiques)… voici ma réponse : je les ai aidés modestement (très modestement… il est vrai… et à ma façon). Mais pourquoi se contenter d’aider cette poignée d’Hommes et laisser les autres se débrouiller avec leur destin ? D’autres encore pourraient me reprocher (avec une vertueuse indignation au fond de la gorge) de ne pas avoir aidé toutes celles et ceux que j’ai croisés… Certes… je n’ai nullement fait mention dans ce récit du moindre acte d’altruisme et de générosité !  Par pudeur et souci de dignité pour mes compagnons, j’ai préféré taire les gestes… modestes il va sans dire qui permirent de soutenir, de réconforter momentanément un peu de misère, quelques souffrances… Restons-en là ! Une simple précision pour faire taire toute critique (éventuelle). Aux plus mesquins, je rétorquerais que je les ai tous un peu aidés à ma façon. Et que ma traversée de l’intérieur, dans la peau d’un migrant, a sans doute plus de poids qu’une « simple » retranscription de témoignages. Et enfin, disons-le clairement, cette traversée avait une résonance symbolique personnelle forte… sur laquelle je ne m’étendrai pas… il est si facile de juger de son fauteuil… faites votre traversée… et on pourra en reparler… Et pour ceux que ces arguments ne convaincraient pas, quand bien même aurais-je souhaité (et continuerais-je à le vouloir…) sauver l’humanité entière (et davantage) m’en manquait (et m’en manquera toujours…) indéniablement la capacité ! Ma règle (en la matière) : faire à sa mesure. Et tant pis si la mesure est faible…

 

22 novembre 2017

Carnet n°20 Traversée commune Livre 4 - L'entre-deux

Récit & pensées / 2007 / La quête de sens

La quête de lumière de l’Homme commun singulier. Derrière la porte étroite, unique point de passage vers les horizons clairs, l’Homme commun devient naturellement singulier. L’opposition entre le singulier et le commun s’efface pour laisser place à un affrontement - et à une alternance - entre les dimensions obscures et lumineuses de l’Homme qui marche seul sur son chemin entre la pénombre et les éclaircies au gré des phases sombres et lumineuses.

  

  

Oscillation

Tu oscilles entre la pénombre et les éclaircies. Tu explores les couleurs du chemin.

(4.1)

De part et d’autre

Entre la clarté et l’obscurité, ton ombre tremblante avance et découvre le subtil nuancier en mouvement.

 (4.2)

 

 

L’ENTRE-DEUX propose deux séries de fragments entremêlées, OSCILLATIONS et DE PART ET D’AUTRE.

 

OSCILLATIONS et DE PART ET D’AUTRE

Traversées commune et singulière.

La quête de lumière de l’Homme commun singulier. Derrière la porte étroite, unique point de passage vers les horizons clairs, l’Homme commun devient naturellement singulier. L’opposition (établie au cours des phases précédentes) entre le singulier et le commun s’efface pour laisser place à un affrontement - et à une alternance - entre les dimensions obscures et lumineuses de l’Homme qui marche seul sur son chemin entre la pénombre et les éclaircies au gré des phases sombres et lumineuses.

 

OSCILLATIONS

Traversée commune

(à gauche et à droite)

 

DE PART ET D’AUTRE

Traversée singulière

(à gauche et à droite)

A gauche : éclaircies et lumière

A droite : ombres et obscurité

 

Ombres et lumières alternent, se succèdent, s’enchaînent, se répètent, se neutralisent parfois… et contribuent à éclairer le chemin…

 

Préambule : derrière la porte étroite, tu aperçois l’horizon. Tu délaisses l’obscur sentier pour arpenter l’obscurité des mondes. Au cœur de l’obscurité, tu apprends à décrypter les couleurs de la lumière.

 

Eclaircissement

Au détour du sentier obscur naît ton chemin. L’étroit chemin des horizons illimités qui s’enfonce vers la Lumière.

(4.3)

Fidèle compagnon

Tu reconnais ton chemin. Tu regardes derrière toi. Et tu admets que le temps est ton meilleur compagnon de voyage.

(4.4)

Puzzle

Tu examines rétrospectivement ta vie. Et tu comprends que chaque évènement a une place dans la cohérence de ton parcours, qu'il est la pièce manquante de ton puzzle en construction.

(4.5)

A la lisère

Enfoui dans la nuit des ténèbres, tu es à la lisière de la clairière. A l’endroit où se perd l’obscur sentier.

 (4.6)

Indications

Tu chemines en cherchant en toi le chemin et la force de poursuivre ta route. 

 (4.7)

Epuisement

Tu cherches sans défaillir. Tu épuises la quête pour dé-couvrir l’être*.

 (4.8)

Diffusion lumineuse

Ton regard assombri (soudain) s’illumine et éclaire le monde.

 (4.9)

Ouverture

Tu ouvres la porte de l’horizon.

(4.10)

Elévation

Tu élèves ta conscience vers des cieux plus vastes.

(4.11)

Long espace

Tu cherches la joie. L’espace derrière la porte. Tu transformes ton regard. Tu traverses le long couloir. Tu tournes la clé. Et tu pousses la porte qui mène à l’espace.

(4.12)

Premières couches

Tu pénètres la surface des terres profondes.

 (4.13)

Hauts fonds

Tu avances vers les hautes profondeurs de la Conscience.

(4.14)

Lignée ancestrale

Tu descends en toi. Tu ouvres l’espace abyssal où tous les quêteurs et chercheurs ont cheminé, se sont égarés pour se (re)-trouver enfin.

(4.15)

Paysages changeants

Tu expérimentes la conscience.

(4.16)

L’abîme de l’être

Tu découvres des abîmes de vérités. Mais tu crains le voyage vers l’être qui t’habite.

(4.17)

Clarté obscure

Ta conscience est un espace obscur. Quelques traits de lumière parfois le traversent. Et tu aspires à la transformer en un espace de clarté voilée d’un peu d’obscurité.

(4.18)

Chemin d’épines

Tu apprends à marcher nu et vulnérable sur le sentier épineux.

(4.19)

Leçon

Tu regardes ta finitude. Tu contemples ta mort pour apprendre à vivre debout, à chaque instant, l’esprit serein, le cœur gratifiant et l’âme libre.

(4.20)

Identité réelle

Tu es encore aveuglé par ta peur de disparaître, ton besoin de perpétuation et de sécurité. Tu te protèges toujours (en vain) des évènements et des expériences.

(4.21)

Certitude   

Tu t’éloignes de l’incertain. Tu plonges dans la confiance.

(4.22)

Sérénité

Tu délaisses l’inquiétude. Tu sais ton être fondamental impérissable.

(4.23)

Indestructibilité

Tu sais que nul danger ne peut porter atteinte à ta véritable identité. Ni la mort, ni la souffrance, ni la maladie. Tu sens l’éternité que tu portes en toi. Tu sens une présence éternelle qui habite au-delà de ton entité matérielle et nominative.

(4.24)

Double voie

Tu empruntes ton sentier sur le chemin de la vérité.

(4.25)

Chemin

Tu sais qu’il n’existe qu'un chemin. Unique pour chacun.

(4.26)

Nécessité

La nécessité guide ton existence. Tu te demandes si elle est un besoin objectif impulsé par une force transcendante (l’intelligence fondamentale qui t’habite) ou un besoin subjectif guidé par l’inconscient et qui se mue en désir fantasmatique. Tu y réfléchis et tu finis par t’en moquer. Tu comprends que la seconde option représente une étape préalable incontournable sur le chemin.

(4.27)

Indication

Certaines routes continuent à te séduire. Tu aimerais suivre ceux qui y cheminent. Mais tu t’abstiens. Tu t’inspires de leurs pas. Et tu poursuis ta marche sur ton sentier. 

(4.28)

Mimétisme

Tu regardes avec envie les têtes bienveillantes assises paisiblement sur l’autre rive. Tu aimerais les imiter, suivre leurs traces, emprunter leur itinéraire pour les rejoindre. Mais tu te contentes de poursuivre ton chemin.

 (4.29)

Du bon usage de la marche

Tu refuses d’être porté par les hommes sages du monde. Tu avances porté par tes propres jambes. Tu salis tes souliers façonnés à la mesure de tes certitudes. Tu en uses les semelles en cheminant pas à pas. Et tu contemples, du haut de tes convictions et certitudes nouvelles et transitoires, le chemin parcouru. 

(4.30)

Turbulences

Tu éprouves les turpitudes du périple.

 (4.31)

Buisson

Tu cherches l'essentiel. Et tu t’égares dans le fatras d'ornières et de ronces où se cache la rose fragile et impérissable.

 (4.32)

Boucle épuisante

Ta marche est éreintante. Tu t’y enlises. Tu t’y épuises. Ta marche est incessante.

A chaque instant, tu t’efforces de rendre ta conscience plus claire, plus vive, plus vaste. Et tu as le sentiment (paradoxal) de t’enfermer dans l’obscurité. Et cette obscurité t’incite à poursuivre cette marche qui t’épuise. Tu arpentes le cercle infini.

 (4.33)

Tempête

Les vagues déchaînées te ballottent. Tu crains le ressac. Tu plonges et t’agrippes.

(4.34)

Terne aventurier

Tu ressembles à un pâle Don Quichotte rebuté par ses propres moulins à vent.

(4.35)

Ouverture

Tu sors du cercle étroit.

(4.36)

Large sillon

Tu arpentes la profondeur du chemin. Tu élargis la voie. Tu ouvres l’horizon. 

(4.37)

Ouverture

Tu délaisses les schémas étriqués qui bornent ta vision habituelle. Tu observes à la lueur nouvelle le chemin que tu empruntes depuis la nuit des temps. Tu enlèves les œillères qui enserraient ta tête. Tu retires la cagoule qui te confinait à l’obscurité. Et tu commences à voir.

(4.38)

Tendance

Tu songes (avec tristesse) que tu as toujours été soucieux de toi et oublieux du monde. Et tu comprends que tu ne peux inverser les termes d’autorité. Tu sais que les termes (et la tendance) s’inverseront en t’enfonçant dans l’impasse. Tu as la certitude que tu te désintégreras progressivement au profit du monde.

 (4.39)

Présence

Tu tentes d’être présent à l'Autre et oublieux de toi. Quoi qu'il advienne, tu t’y évertues.

(4.40)

 Spirales

Ton cheminement est circulaire. Tu enchaînes les cycles spiraux : ouverture, fermeture, expansion, rétrécissement, repli sur soi, retour et participation au monde, joie, mal-être. Tu élargis tes cercles non concentriques.

 (4.41)

Sombre refuge

Tu t’enfermes dans l’obscurité en quête de lumière.

 (4.42)

Derrière le voile

Tu te sépares des êtres. Tu t’isoles. Et tu t’interroges sur cet isolement. Ce qui te sépare des êtres te semble infime et apparent. Mais tu ne sais comment ôter le voile. Tu ne sais comment percer le mystère.

 (4.43)

Etanchéité

Tu vois les Hommes assoiffés de bêtises. Et le monde les en abreuver. Tu préfères contourner les oasis et poursuivre ta marche dans le désert.

 (4.44)

Echappée solitaire

Tu poursuis ta route en traversant les terres populeuses et les déserts, le cœur solitaire.

 (4.45)

Retour de flamme

Tu renonces à éclairer les hommes. Tu restes cloîtré dans ta chambre noire.

 (4.46)

Connaissance

Tu observes le monde en conservant tes distances. Tu ignores qu’il te faut y entrer et te laisser pénétrer avec distance pour le comprendre.

 (4.47)

Carrefour

Tu es à la croisée des mondes.

(4.48)

Double battant

Ta perception est la porte de la conscience et la fenêtre de l’univers. Tu es l’interface des deux mondes.

(4.49)

Points de jonction

Ta sensibilité et ta conscience sont les interfaces entre les mondes extérieur et intérieur. Tu les vois baignées par les vagues des évènements et la houle des expériences. Soumises aux marées des sentiments et aux ressacs des émotions.

(4.50)

Point d’attache

Tu te sens l’infime jonction entre le monde et le grand mystère.

(4.51)

Justesse harmonieuse

L'incontournable étape de "l'Être*" t’éloigne progressivement du "faire*" frénétique. L'Être gagne en force et en vitalité. Lorsqu'il parviendra enfin à se suffire à lui-même, tu sais qu’il donnera au "faire" jusque dans les moindres gestes et les actes les plus anodins une justesse et une harmonie insoupçonnables.

(4.52)

 Chemin

Tu poursuis ta route dans la nuit du monde et l’indifférence des âmes.

 (4.53)

Avancées

Tu vas ton chemin indifférent aux bruits et aux silences du monde dont l’écho, amplifié, résonne au fond de ton cœur.

 (4.54)

Modes d’existence

Tu observes le monde avec attention. Et tu vois les hommes. Vivre*Exister*. Sans question. Sans curiosité. Plongés dans leur (superficielle) quête identitaire. Obsédés par leur fonction et leur place dans le collectif. Immergés dans les démarches dérisoires. Relégués à la matérialité. Autour de toi, nul ne semble progresser vers le dépouillement. Nul ne semble s’acheminer vers l’être*.

 (4.55)

Essence nécessaire

Tu chemines sur le double chemin. Tu œuvres au nécessaire* et à l’essentiel*. Tu développes l’être sans négliger la matière. Tu œuvres à l’Absolu sans dédaigner le relatif.

(4.56)

Œuvre humaine

Tu travailles à ton métier d’Homme. Tu assumes ta matérialité. Tu manges, tu te protèges du climat, tu disposes d’un abri et tu te soignes quand ton corps l’exige. Et tu actualises ton potentiel d’être. Tu tentes de découvrir ton identité véritable et d’approfondir la nature des relations que tu entretiens avec ce qui te semble étranger.

(4.57)

Âme forgée

Tu résistes à tes faiblesses, tu te forges l’âme.

 (4.58)

Délivrance

Tu apprends à mourir à tes certitudes.

 (4.59)

Changement

Tu déconditionnes tes habitudes.

 (4.60)

Réception

Tu accueilles l’œuvre des évènements.

(4.61)

Abandon

Tu désagrippes tes saisies.

(4.62)

 

Pas sereins

Tu acceptes de ne contrôler ni tes états intérieurs ni les évènements de ton existence. Tu as confiance en la vie. Tu poursuis ton chemin avec sérénité.

(4.63)

Art pictural

Tu accueilles tes états. Tu éclaircis la palette. Tu apprends à colorier la vie. 

(4.64)

Merveilleux périple

Ta vie est un voyage d’émerveillement.

(4.65)

Progression

Tu ouvres les bras aux évènements avec joie et confiance pour franchir les étapes et traverser les épreuves. Tu accueilles simplement (et en toute simplicité) ce que t’offre la vie.

(4.66)

Dialogue

Tu regardes ton existence sans crainte. Tu la contemples dans la vastitude du regard. Et malgré tes malheurs et tes souffrances, elle te dit ton bonheur indicible.

(4.67)

Avancement

Tu expérimentes tes doutes. Tu érodes tes résistances. Tu œuvres à ton mûrissement.

 (4.68)

Question impérative

Un jour, après avoir erré dans la multitude des univers, sous l’emprise des schémas ancestraux, tu t’interroges sur la validité de tes expériences.

 (4.69)

Face à face

Tu regardes le chemin et tu apprends à marcher seul.

(4.70)

Phare

Tu maintiens le cap sur l’horizon des désillusions, confiant dans la lumière derrière l’espace lointain.

 (4.71)

Refuge

Tu trouves refuge au cœur du chaos.

(4.72)

 Fragile

Tu accueilles ta vulnérabilité. Tu perçois les signes de bienveillance que la vie manifeste à ton égard. Tu ressens sa préciosité. Tu éprouves avec une acuité accrue la souffrance et l’indifférence du monde. Tu maintiens la fragilité en ton cœur.

(4.73)

Fragments unitaires

Tu es en quête d’unité. Tu aimerais réunir tes parcelles.

 (4.74)

Assemblage

Ton existence est éparse et fragmentée. Et tu désespères de te réunir.

 (4.75)

Apprentissage

Tu apprends à te connaître. Et à te réconcilier.

(4.76)

Ralentissement

Tu ralentis la marche. Tu apprends à te rassembler. Tu œuvres à tes avancées.   

(4.77)

Face à face

Tu remues tes profondeurs.

 (4.78)

Approfondissement

Tu n’espères plus. Tu te penches sur tes tourments.

 (4.79)

Spirales ascendantes

Tu arpentes les cavités, tu explores les territoires abyssaux, tu expérimentes les remontées en surface, les fulgurantes ascensions, les incessants va-et-vient entre nadir et zénith. Tu arpentes la profondeur du chemin.

 (4.80)

Passages

Tu chemines aux confins de la folie, au bord de la sagesse. Sur le fil tendu au-dessus du précipice, tu avances. Tu franchis l’étroit passage. Tu égares tes espérances. Tu rencontres des horizons inespérés. Tu chevauches vers des contrées inconcevables. Tu vis des drames indicibles, des cauchemars ahurissants, tu foules la terre du non-retour. Tu te perds. Tu découvres des vérités enfouies sous les voiles de tes certitudes, qui s’effondrent une à une et te laissent démuni et déshérité, seul dans ta solitude. Tu arpentes le temps de la nudité, le temps des angoisses et de la folie, le temps de la terreur et du désespoir infini. D’autres terres se dessinent à l’horizon. Ton voyage se poursuit.

 (4.81)

Délimitations

Tu travailles au dépassement de tes frontières.

(4.82)

Aspiration essentielle

L’êtrentiel : voilà ce à quoi tu aspires.

(4.83)

Conséquence

Tu comprends que la moindre parole, le moindre acte, la moindre pensée portent à conséquence.

(4.84)

Potentiel 

Tu sais que tes perceptions marquent les frontières de ta compréhension du monde. Et tu devines qu’elles portent en germe toutes celles à venir.

(4.85) 

Progression

Tu es humble et enthousiaste, modéré et prudent à l'égard de tes nouvelles perceptions. Tu estimes qu’elles représentent une étape supplémentaire vers la vérité. Mais tu sais qu’elles ne sont pas la Vérité. Tu ne leur attribues pas plus de valeur ou d'importance qu'elles ne possèdent. Tu sais qu’elles seront remplacées un jour par d'autres plus larges, plus profondes et plus claires et sans aucun doute plus proches de la Vérité.

 (4.86)

Chemin privilégié

Tu sors de toi. Tu empruntes l’unique chemin.

(4.87)

Etrange sentier

Tu t’engages dans le fabuleux voyage. Tu progresses sur l’étrange et désappointant chemin intérieur*.

(4.88)

Singularité

Tu explores l’intime et découvres l’universel.

 (4.89)

Chemin unique

Tu marches sur ton chemin.

 (4.90)

Nettoyage en profondeur

Tu vides l’espace. Tu déblayes le superflu. Tu dé-couvres l’espace abyssal.

(4.91)

Débarras

Tu abandonnes l’inutile. Tu renonces à l’accessoire. Tu traques l’illusion. Tu simplifies.

(4.92)

Valise

La conscience est ton seul bagage. Pensées, actes, paroles lui donnent sa consistance et révèlent son volume. 

(4.93)

L’être abyssal

Tu crains l’effrayant voyage vers l’abîme de l’être*.

 (4.94)

Dérobade

Tu refuses (parfois) d’ouvrir ton espace de solitude. Tu esquives ton face à face.

 (4.95)

Couverture

Tu abrites l’être. Et tu l’enveloppes. Tu ne peux ignorer que tu t’en éloignes.

 (4.96)

Crainte

Tu t’échines (encore) au « faire* » pour échapper aux griffes tranchantes et salvatrices de l’être*.

 (4.97)

Vent purificateur

Tu laisses (parfois) le vent bousculer tes pensées, balayer les miasmes de ton cœur, dévaster ton âme, nettoyer l’espace. Tu sais qu’il te rendra libre, confiant et ouvert aux êtres, aux évènements et aux rencontres. 

(4.98)

Perspective verticale

Tu verticalises l’horizontalité. Tu transformes les perspectives.

(4.99)

Perpendiculaire

Tu poses un regard vertical en ce monde horizontal. Mais tu ne trouves aucun horizon commun avec les regards alentour.

 (4.100)

Vérité invisible

Tu perçois le parfum de la vérité mais tu ne peux encore en donner la couleur.

 (4.101)

Saveur lointaine

Tu crois sentir la saveur de la Vérité. Mais seuls quelques effluves parviennent (encore) à tes narines.  

 (4.102)

Lanterne

Tu avances dans la nuit obscure à la lueur de la conscience.

(4.103)

Indispensable clarté

La conscience est ta seule lumière. Et avec elle, tu traverses la nuit qui t’entoure.

(4.104)

Eclairage silencieux

Au fil des pas, ton cœur grandit en silence. Et la flamme de ta conscience rougeoie dans la nuit.

(4.105)

Aveuglement

La vérité est à portée de regard. Et tu balayes l’espace sans la voir.

 (4.106)

Embonpoint

Tu ne peux encore te faufiler par la petite porte étroite de la vérité. Tu es encore trop gras d’ego pour t’y glisser. Oui, trop gras d’ego.

 (4.107)

Récompense 

Tu devines qu’être* sera ta seule récompense.

(4.108)

Assèchement

La source parfois se tarit. Et tu deviens sec.

 (4.109)

Devoirs

Tu geins. Tu te lamentes. Tu te plains. Tu oublies la douceur, la bienveillance et la patience. Tu t’évertues à être doux, bienveillant et patient. Tu te soumets à cette obligation. Tu t’y soumets sans douceur. Tu rejettes avec violence la violence. Tu te méprends sur la méthode. Et tu te fourvoies sur le sentier.

(4.110)

Dessin

Le chemin se dessine au fil de tes pas.

(4.111)

Transitions

Tu passes de vérités en vérités. Et tu sais toutes ces vérités transitoires.

(4.112)

Balancement

Tu rends grâce à l’immobilité. Au mouvement. A l’ombre. A la lumière. Tu remercies tes expériences oscillantes.

(4.113)

Accueil

Tu accueilles les vagues sereines et tourmentées de l’âme. Tu accueilles les rugissements et la paix du cœur. Tu prends garde à ne t’attacher ni à rejeter les évènements et les sentiments qui traversent ta vie et ton esprit. Tu demeures ouvert, accueillant et attentif. Tu prends soin de recueillir et de laisser disparaître. Tu apprends à mourir à chaque instant.

(4.114)

Pas supplémentaire

Tu as conscience que les évènements (tous les évènements) contribuent à ton avancée sur le chemin. Malgré les apparentes stagnations, les interminables impasses où parfois tu t’enlises, chaque évènement est un pas supplémentaire.

(4.115)

 Liberté

Tu loues le silence et l’immobilité. Tu honores le bruit et le mouvement. Tu accueilles sans réticence les contraires.

(4.116)

 Réunification 

Tu concilies l’essentiel* et le nécessaire*. Tu poursuis tes avancées.

(4.117)

Valeur atemporelle

Tu fragmentes le temps. Tu le défluxifies. Tu lui redonnes sa vraie valeur.

(4.118)

Temps réel

Tu découpes le film du temps image par image, plan par plan, instant après instant, seconde après seconde. Tu sors du temps chronologique artificiellement découpé. Tu refuses l’avant et l’après. Tu accueilles l’instant. L’instant. L’instant. A chaque instant, tu reviens au martèlement du temps fragmenté. Tu expérimentes le temps réel perçu à chaque instant avec un œil neuf comme le seul et l’unique temps existant. Tu retrouves le temps réel.

(4.119)

Amplification

Tu ralentis. Tu perds en vitesse. Et tu gagnes en intensité. Chaque expérience est reçue avec plus de résonance et de profondeur.

(4.120)

 Intensification

Tu t’éloignes de la durée lisse et creuse. Tu œuvres à l’intensification de l’instant.

(4.121)

 Voyage commun

Tu inities la longue marche immobile. Tu entrevois le long voyage dans l’ordinaire des jours.

(4.122)

Evènements

Ton existence devient épopée. Tes jours se transforment en aventure. Ton quotidien devient périple. Tes gestes ordinaires se teintent d’extraordinaire. Tes gestes deviennent exploration. Tu te lèves, tu restes allongé, tu travailles, tu marches, tu dors, tu traverses les frontières, tu manges, tu jeûnes, tu découvres, tu rencontres le monde, tu apprends, tu demeures seul, en couple, en famille, tu te maries, tu divorces, tu vieillis, tu vis, tu es. Et tu as conscience d’être.

(4.123)

Adaptation

Tu chemines à ta mesure. 

 (4.124)

Desseins cachés

Tu es arpenteur de chemins. Et tu te sens (encore) entravé par les chaînes du monde. Tu crois qu’il ralentit ta marche. Qu’il retarde ta progression vers l’horizon lumineux (l’amour et la vérité). Tu tentes de t’en protéger, d’échapper aux tentations divertissantes et avilissantes. Tu fuis la bêtise, l’étroitesse et la cruauté ordinaire. Cette méfiance et cet éloignement surprennent le monde qui te considère comme un être au cœur sec et hautain. Nul ne comprend que ton apparente sécheresse cache la plus noble des aspirations.

 (4.125)

Vagabondage éternel

Tu erres depuis la nuit des temps dans ce monde de souffrances. Et tu te souviens (soudain) que tu continueras (sans doute) d’y errer pendant l'éternité.

 (4.126)

Pas incertains

Sur le chemin de l’intériorité, tu ne brûles aucune étape.

(4.127)

Progression

Tu te hâtes avec lenteur sur le chemin.

(4.128)

Regard juste

Tu progresses avec justesse sans précipiter tes pas ni tomber dans une paresseuse inertie. Tu avances avec un regard neuf sans jamais omettre les vieux schémas qui collent à ton regard, qui collent à chacun de tes pas. Tu poses un œil différent sur le monde et la vie. Tu es tiré vers le haut, vers l'avant (vers une nouvelle perception). Tu sais que tes vieux schémas ne disparaîtront pas sans les avoir patiemment érodés, pas à pas.

(4.129)

Connaissance partielle

Tu reconnais ton ignorance. Ta méconnaissance du chemin.

 (4.130)

Parcours

Tu as conscience de ne connaître qu'une infime fraction de l’itinéraire.

 (4.131)

Phase

Tu perçois la vie humaine comme une modeste et essentielle étape sur le chemin de la vérité.

 (4.132)

Fils mystérieux

Tu te questionnes sur ton identité. Tu te sens relié aux êtres qui t’entourent. Et tu aimerais savoir si tu es relié à une réalité plus large. Tu aimerais percevoir les fils qui t’y attachent. Tu aimerais percer le mystère identitaire des êtres. En vain.

 (4.133)

Qualités

Tu te contentes, tu gratifies, tu t’émerveilles. Tu éclaires l’horizon.

(4.134)

Privilèges

Tu rends grâce à la vie. Tu lui es infiniment redevable pour les privilèges qu’elle t’offre.

(4.135)

Clés

Tu ouvres les portes de la joie.

(4.136)

Réjouissance

Tu te réjouis de chaque pas. Jamais tu ne cesses de te réjouir. Et à chaque instant, tu remercies la vie qui t’enseigne. Jamais tu n’oublies cette gratitude.

(4.137)

Source intarissable 

Tu bois à la source. Et tu découvres ta propre fontaine.

(4.138)

Transformation

Au cœur de la mélasse du monde, tu découvres une merveilleuse chorégraphie.

(4.139)

Etoffe extraordinaire

Tu perçois l’infinité des fils qui relient les êtres, les formes et les évènements. Tu vois les liens entre les êtres qui se croisent et se rencontrent. Tu vois leurs liens avec les formes objectales. Tu vois les liens infinis qui les relient à l’inextricable écheveau des évènements.

(4.140)

Fils ancestraux

Tu penses au flux permanent des évènements qui relient les êtres et qui surviennent à chaque instant depuis la nuit des temps. Tu perçois l’inextricable écheveau de fils, de nœuds qui se font et se défont depuis l’aube de l’humanité, depuis l’origine du monde, depuis l’apparition de la vie.

(4.141)

Regard

Tu distingues la profondeur du réel.

(4.142)

Pénétration

Tu pousses ton regard au loin. Et tu n’aperçois que la surface du monde - l’horizon sans cesse repoussé. Tu apprends à poser ton regard au cœur des choses. Et tu perçois la profondeur du réel.

(4.143)

Proximité

Tu trouves la vérité dans le réel le plus palpable. Tu la découvres au cœur même de la matière.

(4.144)

Spectacle

Derrière la danse macabre des éléments, tu découvres la merveilleuse chorégraphie du vivant.

(4.145)

Jeu étrange

Tu regardes la vie matérielle comme un jeu infini de combinaisons et d’échanges entre la multitude des formes combinatoires provisoires.

(4.146)

Réseau d’échanges

Tu perçois les règles qui régissent les formes matérielles combinatoires. Tu vois leurs échanges nécessaires (et permanents) pour maintenir l’existence de leur forme apparente. Tu les vois se dégrader et disparaître. Tu vois les dommages occasionnés par les déséquilibres dans la combinaison des éléments qui la composent (excès d’un ou de plusieurs éléments). Maladies et mort (enfin ce que le monde appelle comme telles)... qui ne sont, en définitive, que des transformations radicales.

(4.147)

Echangismes

Tu as conscience que ta forme matérielle combinatoire (ton corps composé de terre, d’eau, de feu, d’air et d’espace) échange de façon permanente avec une multitude d’autres formes combinatoires (composées des mêmes éléments). Ton entité consciente aimerait percer le mystère de ses échanges avec la conscience des autres entités conscientes.

 (4.148)

Sursis

Tu diffères ton inévitable confrontation à la mort.

 (4.149)

Voix mortelle

Tu t’interroges sur la disparition des êtres. Tu te demandes si la mort est une fin, un passage, le début d’un autre voyage. Tu essayes de la ressentir. Tu écoutes sa parole. Ton oreille s’affine. Et tu te laisses percer par sa voix mystérieuse et envoûtante.

 (4.150)

Estimation inadéquate

Tu es. Et tu te sens éternel. Tu ressens l’éternité qui habite chacun. Et tu remarques, incrédule, que le monde cherche (encore) bêtement l’immortalité.

(4.151)

Peuple du monde

Tu marches sur la terre. Tu observes les êtres du monde. Et tu ne vois qu’un seul peuple.

(4.152)

Regard inclusif

Tu es une infime parcelle du réel. Et tu sens que ceux qui t’entourent composent les autres pans de cette réalité.

(4.153)

Frère végétal

Tu es assis au pied d’un arbre. Un arbre rabougri sur le bord du chemin. Tu te penches et lui murmures à l’oreille : ô arbre, mon frère de sève et d’écorce, toi qui montes lentement vers la lumière par le chemin tortueux.

(4.154)

Etrange trinité

Tu découvres l’étrange parallèle entre la botanique, l’entomologie et la mystique. Tu comprends que l’Homme, l’insecte et l’arbre obéissent au même tropisme. La lumière.

(4.155)

Invariable déplacement

Tu remarques le mouvement éternel des choses et le flux perpétuel du monde.

(4.156)

Contemplation merveilleuse

Tu contemples les innombrables morts et naissances des êtres, l’apparition et l’extinction des phénomènes. Tu découvres l’impermanence des formes.

(4.157)

Lent mouvement

Tu observes le mouvement incessant de la vie. Et tu vois qu’elle te hâte lentement vers la mort.

 (4.158)

Lumière

Tu observes le labeur incessant des étoiles.

(4.159)

Relief

Tu vois l’horizon devenir perspective. Ton cœur s’éclaire. Et ton pas s’allonge.

(4.160)

Louable sentier

Ton chemin n’est pas glorieux, mais chaque pas est méritoire.

 (4.161)

Etincelles

Tu apprends à accueillir tes parts d'ombres. Tu y découvres un peu de lumière. Tu effectues tes premiers pas pour éclairer le monde.

 (4.162)

Délestage

Tu abandonnes le superflu. Et tu chemines confiant dans les richesses que chaque pas te révèle.

(4.163)

Véritable périple

Tu oublies tes désirs. Tu oublies tes peines. Tu oublies tes aspirations. Tu oublies tout pour te consacrer sans crainte au vrai voyage.

(4.164)

Légèreté

Tu œuvres à ton désancrage terrestre. Et tu cherches tes ailes.

(4.165)

Transparence

Tu avances sans relâche vers l’invisible (et l’indicible) lumière.

(4.166)

Luminosité

Tu vois la noirceur obscurcir le monde. Et la joie l’éclairer. Tu découvres les subtiles couleurs de la lumière.

(4.167)

Répétition

Tu découvres les leçons des jours.

(4.168)

Vétille

Tu vois la mort s’approcher. Et tu blâmes ton existence à broutilles

 (4.169)

Attention

Tu es attentif aux paroles de l’ordinaire. Tu apprends à décrypter les messages du commun.

(4.170)

Evidence

Tu as une certitude. Le quotidien est le seul voyage.

(4.171)

Point de fuite

Ton regard s’aiguise. Tu transcendes la vision commune des jours ordinaires. Et tu échappes aux mornes trivialités de l’existence. Tu échappes à la routine, à l’insignifiance, à la quête exaltante (et illusoire) de l’ailleurs.

(4.172)

Révélation

Le quotidien te révèle sa beauté et sa profondeur. Et tu t’y engages sans mensonge et sans esquive.

(4.173)

Maître mot

Chaque pas t’enseigne.

(4.174)

Leçon

La vie est ton maître. Mieux que quiconque, elle t’enseigne et te montre le chemin. Maître aimable, maître parfait. Comme un vieux professeur qui te malmène avec tendresse en te répétant inlassablement les règles à apprendre pour réussir ton examen. Et tu songes, en élève laborieux, à ton passage en classe supérieure.

(4.175)

Retraite

Il t’arrive d’aspirer aux vacances de l’âme. Tu rêves parfois d’une halte dans l’exercice des jours. 

 (4.176)

Gratitude

Tu remercies en silence. Et ton murmure est entendu. 

(4.177)

Merveilles

Tu t’émerveilles de la beauté du monde. Tu éprouves une joie et une gratitude ineffables pour les activités, les choses et les êtres qui suscitaient autrefois naturellement ton dégoût ou ton indifférence. Tu sais à présent qu’aucune différence ne sépare le brin d’herbe des plus fabuleux trésors.

(4.178)

Obligeance 

Le cœur reconnaissant, tu cries en silence merci. A chaque instant. Aux paysages, aux objets, aux êtres. Et ton long chuchotement est entendu. 

(4.179)

Inentendement

Tu ne peux (encore) expliquer l’essentiel à ceux qui ne peuvent l’entendre.

(4.180)

Exercice impossible

Tu essayes de raconter l’ineffable chemin. C’est un exercice difficile. Impossible. Tu as le sentiment d’être muet. Comme si tu t’efforçais de prononcer un discours devant une assemblée de sourds dans une salle éclairée par quelques aveugles.

 (4.181)

Indicibilité

Tu découvres quelques parcelles de vérité. Mais tu ne peux les exprimer. Tu sais que la moindre parole devient une pierre supplémentaire scellée à l’édifice du mensonge. Tu crains les paroles mystificatrices, les mots fallacieux et les regards corrupteurs. Tu évites d’élaborer, de conceptualiser, d’exprimer. Tu refuses de participer à la falsification. Tu sais que la vérité ne peut s’expliquer, qu’elle s’expérimente, se vit, s’éprouve et demeure indicible. Tu ne tentes que de dire le chemin qui y mène.

(4.182)

Piste

Tu trouves ta piste. Tu inverses le sentier. Tu poursuis ton chemin d’étoiles sous les ornières du ciel.

(4.183)

Entendement

Tu écoutes le monde avec attention. Tu as déjà su accueillir ton lot de soucis. Tu n’as pas inversé la logique.

(4.184)

Jeu de lumière

Tu éclaires tes parts d'ombre et assombris tes lumières artificielles. Tu apprends à inverser les transparences.

(4.185)

Songe lumineux

Tu ambitionnes de démystifier les lumières du monde. Et tu rêves (en secret) d’éclairer ses obscurités.

(4.186)

Apprentissage

Tu rends grâce aux êtres que tu méprises et qui t’indiffèrent. Tu les remercies de t’aider à transformer ton regard.

(4.187)

Antidote

Tu refuses d'égayer la vie. Tu accueilles avec joie la tristesse.  

(4.188)

Déchargement

Tes malles te ralentissent. Elles t’ouvrent la voie.

(4.189)

Horizons

Tes limites ouvrent la porte de l’infinitude. Au-delà du relatif, tu perçois l'Absolu.

(4.190)

Ouvrage continuel

Tu sais que tu ne peux modeler ni le cœur ni l’esprit du monde. Mais tu laisses la vie accomplir son œuvre sur ta conscience. 

(4.191)

Points d’attache

Tu tentes d'abandonner les points d'attache qui se cramponnent à ton être. Tu t'y évertues sans y croire. Tu sais que les évènements difficiles que tu traverses ont une place et un sens dans la poursuite du voyage.

 (4.192)

Dévoilement

Tu ôtes les voiles sombres qui recouvrent l’éclat de l’ordinaire.

(4.193)

Principe de réalité

Tu oublies le chemin idéal. Tu voyages en ta compagnie.

(4.194)

Tâche éreintante  

Tu apprends à devenir humain (pleinement humain). Tu apprends à vivre, à exister et à être en être humain véritable. Tu t’adonnes sans relâche à l’exténuant labeur. Tu œuvres à ton humanité.

(4.195)

Dés-apprentissages

Tu apprends à désapprendre. Tu ouvres la porte à la connaissance.

(4.196)

Regard vierge

Tu oublies ton savoir. Et tes connaissances. Tout ce qui obscurcit ton regard. Qui affine ta pensée (et ton esprit) mais qui épaissit ton regard. Tu délaisses les commentaires, les réflexions, les ratiocinations. Tu abandonnes toutes les idées et les points de vue de seconde main (appris dans les livres, radotés par les professeurs et énoncés par les bien-pensants). Tu apprends à poser sur la vie, sur le réel, sur le monde (et sur chaque être et chaque chose) un regard neuf. Un regard nouveau. Un regard frais et spontané. Un regard désencombré. Un regard vierge de toute mémoire. De toute accumulation. Un regard déblayé des référentiels et des comparatifs. Tu apprends à regarder à chaque instant comme pour la première fois.

(4.197)

Rattrapage

Tu délaisses la tête. Et tu privilégies le cœur. Tu apprends à combler ton retard.

(4.198)

Contradiction

Tu comprends l’apparent paradoxe de la conscience éveillée (claire et libre). Tu la sais accessible à chaque instant et tu chemines longtemps pour y accéder.

(4.199)

 Réponses

Chaque perception nouvelle t’aide à répondre provisoirement aux questions fondamentales de la connaissance. Connaissance de ton identité (qui tu es ?), connaissance de la vie (quelle est-elle ?) et connaissance du monde (que sont les êtres et l’environnement qui le composent ?)

(4.200)

Sujet essentiel

Tu regardes la vie avec étonnement. Elle demeure, à tes yeux, la plus mystérieuse et merveilleuse énigme qui soit. Tu sais qu’il n’existe en ce monde aucune question plus digne ni plus essentielle, aucun sujet d’étude, d’exploration, d’investigation et d’expérimentation plus extraordinaire.

(4.201)

Découverte

Tu découvres la fraîcheur du regard.

(4.202)

Sens intuitif

Tu ressens le sens de toute existence. 

(4.203)

Ignorance destructrice

Tu vois tous les êtres. Tu comprends que tous ne forment qu’un seul être qui s’ignore. Et tu blâmes l’ignorance qui pousse ses membres à s’entretuer.

 (4.204)

Intuitions

Tu ouvres ton sac à intuitions. Et tu pioches.

(4.205)

Ambivalente mémoire

Tu te demandes à quoi ressemble le monde de l’oubli. Et tu imagines la fraîche surface du néant.

(4.206)

Invitation

Tu invites tes bourreaux sur l’échafaud.

 (4.207)

Ennemis intérieurs

Tes seuls bourreaux sont tes démons. Et tu admets en être la victime consentante.

 (4.208)

Activité démoniaque

Tu sais que tu ne pourras échapper à tes démons (à tes forces obscures et inconscientes) sans les faire mourir à eux-mêmes. Tu as conscience que si tu les négliges, tu erras égal à toi-même jusqu’à la fin des temps.

(4.209)

Présences maléfiques

Tu crains tes démons. Tu ignores la tanière de ces monstres édentés aux morsures douloureuses. Tu ne peux ni leur échapper, ni les accueillir. Tu ne peux ni leur parler ni négocier ta tranquillité. A leur approche, tu détournes la tête et baisses les yeux. Tu es lâche. Tu ajournes l’affrontement. Tu retardes ta liberté.

 (4.210)

Dénuement  

Tu te dépouilles. Tu découvres la richesse de l'essentiel.

(4.211)

Désencombrement

Tu déposes tes bagages. Tu enlèves tes vêtements. Et ta marche devient joyeuse. Ton chemin se borde de lumières scintillantes qui éclairent tes pas.

(4.212)

Libération

Tu te désentraves. Tu te libères des chaînes du monde. Tu désaliènes ta liberté.

(4.213)

Soulagements

Tu renonces à l’effort. Tu œuvres à l’extinction de tes peurs. Tu t’allèges. 

(4.214)

Atténuation

Tu renonces à prouver au monde tes qualités, tes mérites et tes vertus. Tu œuvres à ton délestage.

(4.215)

Règle du jeu

Tu délaisses le jeu du monde. Tu laisses la vie édicter ses règles. 

(4.216)

Noble besogne

Tu travailles à ta mesure. Selon tes goûts et aspirations. Tu œuvres à ta tâche sans te soucier ni du talent (le tien et celui des autres) ni du regard indifférent ou méprisant du monde.

(4.217)

Dette

Tu ne rends de compte à personne. Mais tu te sens redevable à tous.

(4.218)

Direction

Tu ne te laisses dérouter par le monde. Mais tu rends grâce à tous ceux que tu rencontres.

(4.219)

Asile

Tu accueilles tes territoires contradictoires.

(4.220)

Combinaisons

Ton existence est une étrange combinaison, mélange de toi et d’Autres, d’évènements et d’émotions, de silence et d’agitation, de lumière et d’obscurité. Mélange d’insignifiances et d’importances, de joies et de peines, de doutes et de certitudes, de rêves et de réalité… un salmigondis dont tu ressens le besoin d’extraire la quintessence pour donner au voyage un sens plus large et une plus grande saveur pour pouvoir t’oublier et te donner davantage au monde.

(4.221)

Union désintégratrice

Tu sais que tu ne peux accéder à la phase d’effritement égotique sans avoir découvert les multiples personnages que tu abrites. Tu dois apprendre à les reconnaître, à les comprendre, à les accueillir et à les unifier. Ces lentes étapes franchies, tu sais qu’ils pourront commencer leur lent travail de désagrégation.

(4.222)

Balancement 

Tu oscilles entre l’insatisfaction et la souffrance qui poussent tes pas sur le chemin et l’aspiration au contentement et la satisfaction qui ouvrent à la saveur de l’être.

 (4.223)

Armistice

Tu pacifies tes combats.

(4.224)

Joie

Tu cherches la joie. En vain. Tu sais qu’il te faut d’abord accueillir sans rechigner puis avec joie tous les états qui t’échoient.

 (4.225)

Cuirasse

Tu apprends à laisser être. Tu entreprends un exercice métaphysique utile et profond. Tu découvres les aspects fondamentaux de ta personnalité, les points d’attaches de l’armure qui te protégeait du monde.  

(4.226)

Démilitarisation

Tu te décristallises. Tu érodes tes fixations. Tu retires ton armure. Et tu déposes les armes.

(4.227)

Refuge

Au cœur du chaos, tu découvres un abri.

(4.228)

Progrès

Tu accueilles la paresse, l’apathie, la maladie, la dépression, la mort. Tu acceptes que parfois la vie se retire. Tu élargis ton regard. Tu franchis une étape.

(4.229)

Renoncement

Tu délaisses les pâles trésors. Et tu pars en quête des vrais joyaux.

(4.230)

Abandon

Tu oublies tes mornes desseins. Tu renonces à la gloire, à la réussite, à l’ambition. Tu renonces à l’argent et aux plaisirs. Tu abandonnes l’ordinaire essentiel pour t’engager sur le vrai chemin.

(4.231)

Réorientation

Tu oublies "l'avoir" et "le vouloir". Tu te concentres sur l'"être".

(4.232)

Distance

L’autre rive te semble lointaine.

 (4.233)

Horizon lointain

Assis sur la berge, tu regardes l’horizon. Et tu songes avec tristesse aux contrées inaccessibles de la félicité et de la sérénité.

 (4.234)

Courant

Tu es un piètre nageur. Tu te débats dans la tourmente. Une déferlante te repousse sans cesse vers le rivage de tes habitudes.

 (4.235)

Révélation

Tu apprends la transparence du monde.

(4.236)

Etendue

Tu découvres l’espace et le silence, surfaces où naissent, tourbillonnent et disparaissent les formes et les phénomènes.

(4.237)

Engagement

Tu te désengages. Tu apprends l’ouverture sans indifférence.

(4.238)

Œuvre commune

Tu te sens relié. A chaque être. A chaque chose. A chaque évènement. Comme si tu étais (déjà) tissé dans la trame du monde et de la vie. Par le simple fait d’exister. Et d’être vivant. Impliqué dans toutes les affaires. Non en ton nom personnel. Mais en tant qu’élément indissociable du Tout. Impliqué malgré toi. Responsable malgré toi. A la survenance de chaque événement, tu n’es nullement engagé en ton nom propre. Tu apprends à de dégager de cette appropriation personnelle. Tu te désappropries. Tu apprends à agir selon chaque situation. Non pour satisfaire tes exigences et tes besoins personnels. Mais pour répondre aux exigences du vivant dont tu fais partie. Auquel tu appartiens. Dont tu es l’une des innombrables composantes. Tu œuvres pour le Tout en tant qu’élément de l’ensemble. 

(4.239)

Fraîcheur

Tu renouvelles, à chaque instant, ton regard.

(4.240)

 Percement

Ton regard neuf et spontané perce les apparences détestables.

(4.241)

Beauté cachée

Tu te gardes de juger la vie. Tu restes humble, ouvert et sans a priori. Et elle te révèle, derrière ses tristes et parfois terribles apparences, toute sa beauté.

(4.242)

Résistance 

Tu refuses de plonger dans le présent le cœur vulnérable.

 (4.243)

Erreur stratégique

Tu anticipes (encore) l’avenir pour connaître tes adversaires et choisir tes armures. Tu ne sais toujours faire de la vie ton allié pour voir disparaître l’adversaire et l’adversité.

 (4.244)

Angoisse

Le souci de ton devenir est le signe d’une fixation égotique supplémentaire. Tu ne ressens nul besoin de l’arracher. Tu sais qu’elle se détachera à l’instant opportun.

(4.245)

Assise

Confiant en ton socle, tu ne vacilles pas. Tu demeures sensible, ouvert et imperturbable aux vents du monde.

(4.246)

Croix

Tu ériges ta verticalité pour asseoir une plus juste et plus digne horizontalité sur le monde.

(4.247)

Alchimie

Tu sais que le chemin est une étrange et délicate alchimie. Il te faut être fort et discipliné. Sans violence ni brutalité. Et être doux et bienveillant. Sans sensiblerie ni veulerie.

(4.248)

Tête tremblante

Comme Bouddha, tu ne mets aucune tête au dessus de la tienne. Mais tu vacilles. Tu cherches (encore) ton assise.

 (4.249)

Entendement

Tu écoutes la vie en toi. Tu trouves ton rôle.

(4.250)

Elément de l’infinité

Tu te couches dans l’herbe sous le ciel étoilé. Tu trouves refuge au cœur du monde. Et tu découvres ta place dans l’univers infini. 

(4.251)

Lueur nocturne

Tu aspires à devenir allumeur de réverbère. Candélabre de la nuit.

(4.252)

Activité fondamentale

Tu te rêves ouvreur de conscience. Impulseur d’essentialitéApprofondisseur d’espace intérieur. Et tu t’y emploies (maladroitement) de mille façons auprès des êtres que tu rencontres. Seules ces activités te semblent dignes d’intérêt. Tu t’y sens à ta place. En ce monde et parmi l’infinité des êtres.

(4.253)

Ethique

Tu t’engages dans une activité qui contribue à apporter au monde, à l'humanité et à l'ensemble du vivant davantage de bonheur, d'intelligence, de sagesse et d'amour. Et tu n’acceptes que la contrepartie financière minimale pour en vivre.

(4.254)

Immobilité mouvante

Tu accompagnes le cours du vent.

(4.255)

Libre mouvement

Tu n’empruntes aucun chemin. Tu ne suis aucun itinéraire. Tu demeures au centre. A l’exact endroit où la vie t’a placé. Et tu suis son cours au gré des vents.

(4.256)

Au fil des pas

Tu sais que la vérité n’est nulle part. Qu’elle est partout. Dans chaque événement, dans chaque situation. Tu ouvres les yeux. Tu quittes le chemin battu. Tu ouvres la porte. Et tu laisses glisser lentement la vie en toi.  

(4.257)

Voyage nodal

Tu vas sur les chemins dénouer les fils.

 (4.258)

Locomotion

Tu as deux jambes. La curiosité et l’insatisfaction. Sans elles, tu serais condamné à butiner, à claudiquer ou à ramper, avec le regard étroit de ta conscience, sur le minuscule espace où la vie t’a placé. 

 (4.259)

Maîtres essentiels

Tu cherches l’essentiel. Tu regardes la vie, ton maître. Et tu contemples la mort, son auxiliaire. Et il t’arrive de ne rien comprendre.

 (4.260)

Gratitude

Tu honores l’autel du monde.

(4.261)

Merveilleuse diversité

Tu regardes les êtres qui t’entourent et la multitude de chemins qui se croisent. Et à chaque instant, tu t’en émerveilles.

(4.262)

Apprentissage

Tu contemples toutes les beautés du monde.

(4.263)

Obligeance

Tu éprouves une immense gratitude pour les êtres que tu rencontres.

(4.264)

Dévoilement

Tu manques (parfois) de gratitude à l’égard du monde. Tu sens ton regard voiler l’émerveillement qui siérait devant sa beauté.

(4.265)

Négligence

Tu oublies (parfois) l’extraordinaire privilège d’être vivant.

(4.266)

Médiocrité

Il t’arrive de juger ton interlocuteur à son degré d’intériorité. Et tu blâmes (aussitôt) le niveau médiocre auquel tu es parvenu.

 (4.267)

Trésor

En chaque être, tu admires l’infinité.

(4.268)

Accueil

Tu accueilles le travail patient du silence et de la solitude.

(4.269)

Perspectives

Tu perçois la conscience comme une intelligence éthique en mouvement. Au fil de son ouverture, ta compréhension du réel s’affine, tes règles morales s’enracinent et le sens de ta responsabilité s’élargit.

(4.270)

A petits pas

Malgré tes déboires et tes découragements, tu avances à petits pas. Tu te sens encouragé dans tes avancées incertaines.

 (4.271)

Double sens

Tu connais le sens de la marche. Et l’orientation du voyage. Tu chemines avec lenteur et détermination.

(4.272)

Révolutions discrètes

Tu accueilles de grands bouleversements silencieux.

(4.273)

Erosion

Tu érodes tes fixations égocentriques.

(4.274)

Conditions d’accueil

Tu découvres les conditions indispensables pour accueillir les évènements : le sens (le sens que tu donnes à la vie), le travail (offert par les évènements) et la confiance (que tu accordes à l’existence). 

(4.275)

Enseignement

Tu apprends la métamorphose du regard.

(4.276)

Elément de l’infinité

Tu découvres ta place dans l’univers infini. 

(4.277)

Chaînon

Tu as conscience d’être un élément formel relié aux autres formes par deux grands types de chaînes (de liens) : une chaîne verticale (le flux historique ou temporel) qui te relie à tous les éléments sans lesquels ta forme n’aurait pu advenir et une chaîne horizontale qui te relie à tous les autres éléments existants à chaque instant.

(4.278)

Etat de fait

Tu reconnais ton ignorance et ta fragilité. Tu éprouves ta solitude métaphysique.

 (4.279)

Solitude

Tu rencontres parfois de grandes difficultés à vivre ton espace de solitude. Il t’arrive de fuir ta compagnie.

 (4.280)

Marche éternelle

Tu chemines. Sans cesse.

(4.281)

Unique bagage

Tu marches avec la vie dans ta besace.

(4.282)

Persévérance

Tu poursuis le chemin. Toujours en marche. Sans espoir. Sans commencement. Sans achèvement. Sans échappatoire. Tu avances laborieusement. Péniblement. Dans la sueur, les larmes et l’ennui. Et en cours de route apparaissent l’émerveillement, la joie, la gratitude et le bonheur de marcher.

(4.283)

Retraite

Tu éprouves (parfois) l’impérieux besoin de t’abriter un instant. Trouver un abri, une parenthèse, un aparté, une retraite. Tu aimerais arrêter cette quête, stopper la marche, t’octroyer une courte halte. Tu aspires au repos, aux vacances de l’âme. Tu rêves d’une halte qui t’éloignerait de ta quête incessante, de ton incessant travail d’accueil et d’ouverture. 

 (4.284)

Tabernacle

Tu accueilles la souffrance.

(4.285)

 Exercice roboratif

Tu ouvres ton cœur. Tu fortifies ton âme.

(4.286)

Plaie ouverte

La souffrance ouvre parfois en toi un espace qui te déchire. Tu luttes pour refermer cette plaie béante qui te brûle. Et tu éprouves une joie immense à sentir cet espace s’élargir et s’ouvrir progressivement.

(4.286 bis)

Moteur

Ta souffrance est un aiguillon efficace. Elle te pousse sur le chemin. Et tu t’évertues à lui rendre grâce.

(4.287)

Labeur

Tu œuvres à ton activité essentielle. 

(4.288)

Nutriments

Tes expériences, tes réflexions, tes intuitions et tes rencontres induisent un long mûrissement de ta conscience qui progressivement s’affine, s’élargit et s’approfondit. 

(4.289)

Périple

Tu sais que tout est voyage.

(4.290)

Densité transparente

Tu ne vis pas. Tu mûris. Et le mûrissement donne à ton existence sa consistance et sa lumière.

(4.291)

Voie

Ton seul chemin est la vie. Celle qui vient, celle qui va, celle que tu traverses et qui te traverse.

(4.292)

Nouveauté

Tu apprends à faire de toute chose une rencontre, de tout geste une découverte et de toute situation un territoire à explorer.

(4.293)

Relief

Tu blâmes (encore) les aspérités du chemin.

 (4.294)

Omission

Tu trébuches. Et tu maudis tes souliers, le sentier, les paysages et le ciel. Mais tu oublies celui qui marche. Tu négliges ton inattention.

 (4.295)

Défaillance

Tu chutes. Et tu te relèves avec douceur et empressement pour poursuivre ta route.

(4.296)

Poursuite

Et le chemin continue…

 

30 octobre 2024

Carnet n°311 Allant sans savoir

Septembre 2024

L'invisible et la lumière...

La beauté de la terre...

Et la justesse du silence...

Tout est là ; donné instantanément...

 

 

Face au monde ; sans trembler ; sans rien dire ; sans s'émerveiller...

Ce qui fait – peut-être ; ce qui fait – sans doute – de nous des créatures infirmes...

 

 

A travers la liberté de la langue...

L'expression du poète...

Dans son atelier ; sa forge ; sa fosse d'effacement...

A marteler les mots sur l'enclume...

Sous la direction (attentive) de l'âme – de l’œil et de l'oreille...

Sans la nécessité de l'homme...

 

 

Encore au cœur de la rupture et de l'inachèvement...

 

*

 

A travers tant de bonheur et de beauté...

De si fantastiques naufrages...

L’œil rivé sur le seul horizon possible (la seule perspective envisageable)...

L'air presque détaché devant la perte à venir ; et la fin (apparente) du voyage...

Ne pouvant croire (un seul instant) que le périple pourrait s'achever dans ce ridicule et cette dérision...

Au-delà de ce destin si funeste (et un rien tragique peut-être)...

Ayant la sagesse d'imaginer d'autres mondes – d'autres sentes – d'autres célébrations...

 

 

Si sincèrement engagé...

Un peu de jour à la ceinture...

Au-dessus des jeux (et des joutes) dérisoires...

(Peut-être) vers le plus haut lieu sans prophète...

L'âme coiffée d'une indiscutable clarté...

Le cœur et le geste parfaitement alignés ; entre la pierre et l'étoile...

 

 

Là où les noces se célèbrent...

Qu'importe ce qui s'unit ; l'âme – la vie – la mort – le monde – le regard – le cœur – la chair...

Sous la lumière ; tout tourbillonne et se confond...

Expressions(s) seulement du même mystère...

 

 

D'heure en heure...

Alors que les pierres s'érodent...

Millénaire après millénaire...

Comme coincé(s) entre hier et aujourd'hui ; entre aujourd'hui et demain ; entre les souvenirs et la prière...

Entremêlé(s) pourtant (d'une incroyable manière) aux os et à la poussière ; à tous ces restes de monde et de morts...

 

 

Dans l'évidence d'une chute et d'un ciel ; simultanément...

Perpétuellement parcouru par le temps et la lumière...

Planant ; flottant – rêvant peut-être...

 

*

 

Comme tant de choses ici-bas..

Posés là (assez) tristement...

Avec cette ardeur sans âme...

Abandonnés à leur funeste destin...

Sous un ciel (à leurs yeux) sans substance...

 

 

Ici-même...

Sans rien reconnaître du monde et des visages...

Le chagrin parfaitement intact...

Le destin sans la moindre nécessité...

A s'affairer partout et à amasser mille choses sans intérêt...

 

 

Le livre ouvert...

Le monde offert...

Obscurément d'abord...

Avant que naisse le chemin vers la lumière...

Un long périple au-dedans du regard...

A travers la parole errante et le cœur (si viscéralement) vagabond...

Le labeur (l'incroyable labeur) de l'âme...

Ce qu'il (nous) faut creuser pour aménager un modeste (un très modeste) passage...

 

 

Implacablement; la voix qui s'élève...

Comme un souffle des profondeurs...

La voix d'un géant trop longtemps oubliée – peut-être...

Enfouie sous les figures hilares et les jeux futiles...

Et planant – à présent – invisible et puissante – au-dessus du monde...

 

 

Le Divin...

Au milieu des ombres...

Éternellement ; naturellement ; instantanément...

Dévoué autant à ce qui l'ignore qu'à ce qui l'honore...

Une main portant chaque vie...

Soutenant le cœur dans ses épreuves...

Encourageant l'âme et réconfortant la chair meurtrie...

Comme un peu de ciel (insuffisamment sans doute) offert à ce qui se sent un peu à l'étroit dans sa gangue de terre...

 

*

 

Immobile...

Dans la légèreté de l'air...

Comme si quelque chose s'était tu...

Comme si le lointain (le plus lointain) s'était rapproché...

A la manière d'une apparition...

A la manière d'une délivrance...

Sans crier gare...

Sans tambour ni trompette...

Sans applaudissement...

Comme un présent anonyme et silencieux...

 

 

Dans l’œil ; le détachement des reflets...

Sans que la beauté du monde ne soit arrachée (bien au contraire)...

 

 

L’œil affranchi des apparences...

Comme si l'essence, à présent, brillait au fond de la chair ; traversait la peau ; resplendissait partout...

 

 

Ce qu'est Dieu pour l'homme...

Et ce qu'est l'homme pour Dieu...

Se célébrant (ensemble) lors de festivités solitaires et silencieuses...

Les battements du cœur et la respiration des étoiles (presque) parfaitement synchronisés...

Dans un hymne à l'universel et à la singularité...

Enchevêtrant (ne cessant d'enchevêtrer) l'infime et l'infini ; et toutes leurs perspectives...

 

 

Sous la fièvre apparente ; l'espace et le silence – la parfaite tranquillité...

Le temps déraciné...

Comme au commencement du monde...

Au cœur d'une d'aube lumineuse ; rêvée peut-être...

 

 

L'âme – dans ses profondeurs ; comme plongée au fond de la chair vivante...

Acquiesçant à tous les désirs...

Prête à tout expérimenter ; à tout découvrir ; à s'abandonner à toutes les aventures...

 

*

 

Écorché parfois par le jour ; parfois par la pierre...

Vivant sans certitude (sans la moindre certitude)...

Allant sans savoir...

Les yeux presque fermés...

Explorant toutes les rives du monde...

Laissant les visages apparaître et disparaître...

S'abandonnant au bleu et au noir du ciel et de la sente...

S'en remettant tantôt à la lumière ; tantôt à l'obscurité...

Confiant en la source des couleurs et des chemins...

Se fiant aux nécessités de l'âme et du voyage...

Le cœur empli (presque toujours) d'une immense gratitude...

 

 

De lieu en lieu ; jusqu'au vertige...

 

 

L'âme et la chair pétries ; comme une argile encore trop brute ; comme une terre encore trop grossière...

Malaxées – pourtant – par la lumière...

Par les mains de Dieu...

Dans l'atelier du monde...

Depuis la nuit des temps...

 

 

De temps en temps ; égaré entre l'éclipse et l'apparition...

Là où s'approfondissent les nécessités ; là où se creuse l'absence indispensable...

 

 

A travers le souffle qui traverse l'espace...

La vie – l'âme – le monde...

A chaque instant...

Ce qui meurt ; et ce qui renaît – et recommence – dans tous les tréfonds...

 

 

Le geste bleu...

Qui accueille ce qui s'avance...

Auréolé d'une lumière peu commune...

Habité (simultanément) par le souffle et le silence...

Offrant à l'âme le vertige et la joie...

Et à ce qui passe un peu d'apaisement...

Et capable – bien sûr – de contenter la faim (assez durablement)...

 

 

Face à l'abîme ; toutes les solitudes du monde...

 

*

 

Au commencement de la lumière...

Le regard exhumé...

Arraché à la terre...

Rendu à l'espace...

Offert aux vivants...

 

 

Comme plongé(s) au cœur de la tendresse et de la barbarie...

Avec, d'un côté de la balance, le poids de la rosée ; une seule goutte (infime – dérisoire)...

Et, de l'autre, l'épaisseur des âmes et la noirceur (toute la noirceur) du monde...

Et l'homme – en déséquilibre sur le fléau – oscillant sans cesse ; toujours (presque toujours) instable...

Fidèle (parfaitement fidèle) aux forces de la terre et du ciel...

 

 

Dans la braise (encore ardente) de la blessure...

Comme un frémissement ; le début d'une joie – peut-être...

Comme si quelque chose refusait de céder ; de s'abandonner (totalement) à la douleur...

Le poids de l'innocence empêchant – peut-être – une parfaite soumission au malheur...

Le cœur encore assez vaillant pour résister à l'infirmité et à l'anéantissement...

 

 

Sur le sol...

Le sceau et le sang des vivants...

Le monde et le temps...

Enlacés (sans même le savoir)...

Tiraillés (encore tiraillés) par le froid et la faim...

Condamnés (toujours condamnés) à la peur et à l'espoir...

Bannis de tous les autres royaumes...

En dépit du ciel au-dessus des têtes...

 

 

Sous le ciel maussade...

Jour et nuit ; entre les mains du monde...

Alors que les miroirs invitent à toutes les chimères...

Alors que la fièvre plonge au fond des ténèbres ; condamne à errer (indéfiniment) au cœur de l'obscur...

Alors que partout le sommeil sévit...

Une émancipation (pourtant) reste possible...

A travers l'âme – le souffle – les fleurs – la neige – la poésie et le silence...

Le début d'un long voyage qui ne s'achèvera qu'avec l'évidence de la lumière...

 

*

 

Ce qui passe...

Dessinant des cercles et des sillons ; laissant des traces (quelques traces) – dans l'air et le vent...

Créant, à chaque passage, de dérisoires (et très éphémères) tourbillons...

Et s'imaginant léguer au monde un héritage ; quelque chose d'essentiel et de (très) précieux...

 

 

Se déguisant ; et croyant se métamorphoser...

Usant de ruses et de parures...

Les corps et les âmes...

De lieu en lieu...

Sans jamais rencontrer personne ; sans jamais arriver nulle part...

Sans même avoir le goût du voyage et de l'errance...

S'abîmant ; et répandant leurs substances...

S'abandonnant (simplement) aux circonstances...

 

 

Personne ; face au miroir sans reflet ; comme si l'on appartenait déjà à l'invisible...

 

 

Ainsi ; les yeux ouverts (grands ouverts)...

Devant le jaillissement du plus inouï...

A travers l'immonde et l'inaudible (et bien pire quelques fois)...

Escaladant et dévalant toutes les pentes du monde...

Traversant tous les territoires du jeu et du sommeil...

Anéantissant toutes les fictions et toutes les pensées...

Transformant les ombres en feu ; et les cendres en terres nouvelles...

Transperçant l'épaisseur et l'obscurité...

Pour laisser (enfin) apparaître d'autres mondes ; d'autres manières d'être vivant ; une multitude de réalités enchevêtrées...

 

 

La main haute ; portant le monde et la lumière...

Et les jetant dans les paumes du ciel...

Abandonnant les ombres et les frontières...

Révélant l'espace nu et l'innocence ; et les laissant se déployer librement...

 

*

 

Furieusement dégradés...

Les reflets du monde...

Comme dissous par la lumière...

Et dans le cœur...

La parole brûlante...

Si près du silence qu'elle pourrait faire éclater la langue ; pulvériser l'idée de la terre et du ciel – pour repeindre en bleu tout ce qu'elle a enflammé...

 

 

Aux dernières extrémités de l'ombre...

L'humanité aux yeux fermés...

La folie du monde ; ses danses bruyantes et ses tourbillons mal inspirés...

La course destructrice du temps...

Et le poème plus lourd que le vent...

 

 

Les yeux déchirés...

Le front obscurci...

L'âme écrasée...

Par toutes ces bouches pleines de rires et de mots ; pleines de chair et de sang...

Le cœur bâillonné...

La sagesse empêchée...

Rien pour conjurer le malheur ; pas même la possibilité du silence...

 

 

En soi ; cette veille si longue...

La tête un peu étonnée ; un peu étourdie – par ces danses (toutes ces danses) étranges autour d'elle...

Du fond de la nuit jusqu'au plus haut vertige...

Avant que n'apparaisse la lumière...

 

 

Le corps percé d'épines...

Et le cœur obstiné qui s'insurge au lieu d'éponger le sang ; au lieu de laisser l'âme se transformer en main ouverte – dévouée – fidèle – obéissante – amoureuse...

 

*

 

Le cœur bleui...

Par la proximité des arbres et de la lumière...

Comme si le ciel déversait (une partie de) son encre sur le monde...

Faisant surgir (à son insu) une fenêtre trop longtemps négligée par les créatures terrestres...

Offrant un peu de réel et de clarté à ce qui ressemble à un rêve ; à cette abominable (et terrifiante) obscurité...

 

 

Paresseusement agrippé(s) à l'ombre et à la roche...

Au lieu de célébrer la neige et le feu ; le vent et la lumière...

La nuit si obstinément...

Comme si elle était, pour le monde, le seul destin possible...

Depuis des millions d'années...

Comme si le ciel n'était qu'un décor et l'âme une entité imaginaire...

Une simple (et très maladroite) manière – peut-être – de traverser l'existence...

 

 

A cœur et à ciel ouverts...

Là où tout s'invite ; là où tout ruisselle...

Là où tout est verbe et monde...

Là où la grâce fleurit (jusqu'au fond même des plus infâmes tourbillons)...

Là où tout s'éclaire...

A travers le scintillement (magique et, parfois, trompeur) des reflets...

 

 

Archipel de bouches et de mains...

Posées là sans espérance...

Sans rien expérimenter sinon (bien sûr) le manque – la faim – la misère et la mendicité...

Et le cœur ; et la chair ; et l'esprit – qui, partout, cherchent – se querellent – s'épuisent...

Comme des insectes autour d'un réverbère...

 

 

Au cœur d'un cortège irréel...

Au-dessus des pièges tendus...

Au fond de la faille qui traverse la matière et les noms ; à la manière d'un étroit corridor qui débouche sur l'espace et le silence...

 

*

 

Sans rien peser ; l'âme – la vie – le monde – le cœur et le temps...

Et ce qui monte (ce qui semble monter) de la terre...

Et ce qui descend (ce qui semble descendre) du ciel...

Et ce qui se rencontre, parfois, à mi-chemin...

Ce dont la lumière et la mort sont – tous les jours – les silencieux témoins...

 

 

Sous les yeux de l'invisible...

Ce qui est...

Et ce qui passe...

 

 

Alors que tout s'éloigne – nous quitte – disparaît...

Alors que tout s'efface...

Un jour ; tout réapparaît – revient – nous rejoint – d'une autre manière...

Comme si rien – ni personne – ne pouvait être écarté...

 

 

Alors que le monde et les âmes on toujours été condamnés au désordre – au vacarme – aux tourments comment pourraient-ils espérer, un jour, trouver la joie – la paix et le silence...

 

 

Corps et âme jetés au monde ; offerts aux caprices de l'esprit...

Ce qui nous happe ; instantanément...

Sans pouvoir y échapper...

Jouets de l'existence et de l'imaginaire (les plus débridés – quelques fois)...

Comme si la plus épouvantable réalité pouvait être précipitée au fond du cœur ; au fond de la chair ; au fond des yeux...

 

 

Dans la tourmente...

Le cœur épouvanté...

La blessure et le secret – mâtinés de ciel et de monde – plongés au fond de l'âme...

Comment s'étonner dès lors que l’esprit (humain) ait tant de peine à échapper à l'inquiétude et à la douleur ; et qu'il éprouve toutes les difficultés du monde à déchiffrer le mystère...

 

 

Condamné(s) à l'éternel recommencement du monde et du temps...

 

 

Rien qu'un cœur et un monde habités ; la seule (notre seule) réalité – peut-être...

 

*

 

Sur l'autel d'un autre monde...

Hissé(s) avec toutes nos potentialités...

Et ce que nous n'avons pas réussi à conserver intact abandonné – avec nos pourritures et nos infirmités – sur ces rives peuplées de fronts insensés...

 

 

Ici ; au cœur même de l'aveuglement...

Parfois – un miracle...

Une transformation silencieuse...

Ce que l'on arrache à la consistance (apparente)...

Ce que l'on offre à l'étreinte et à la lumière...

Avec ce merveilleux parfum de liberté qui flotte au fond de l'âme...

 

 

Comme une aube – éternellement – martelée par le passage du temps...

 

 

Sur ces terres vierges de traces...

L'âme dans son sanctuaire...

Et le corps dans son abri de fortune...

Et les pas qui glissent entre l'invisible et le monde...

Renversés ; la tête taciturne et l'effroi...

Abandonnés au rêve et au sommeil d'autrefois...

Heureux – à présent – de chaque heure nouvelle ; et de ce qui, sans cesse, surgit comme un privilège – une chance – une bénédiction...

Livré (inlassablement) aux changements et aux métamorphoses...

 

 

Minuscule ; si dérisoire...

Au cœur de ce monde...

Parmi toutes ces figures et toutes ces œuvres...

Ce qui ne pourrait – pourtant – ni se vivre ; ni s’exprimer – d'une autre manière...

 

 

Si haut que tout a été exclu ; que tout a été condamné à arpenter les bas-fonds et à fantasmer sur l'envol (et la réintégration)...

 

*

 

Circulairement...

Ce qui revient et recommence...

Ce qui – inlassablement – se répète...

Les mondes et les existences ; les histoires et les destins...

Et ce qui échappe aux règles (ce qui a toujours échappé aux règles)...

Sans la moindre tergiversation ; sans le moindre bégaiement...

La source ; sous les paupières closes ; dans la tête qui s'obstine ; dans la main qui s'acharne ; comme au fond du cœur qui sait – qui sent – qui s'offre...

 

 

Au-delà du bavardage ; la parole...

Au-delà de la parole ; le verbe...

Au-delà du verbe ; le silence...

Ce que parvient – parfois – à refléter le poème ; lorsque le feutre et la feuille s'abandonnent à l'écoute ; lorsque ce qui advient n'a plus même le désir – cette ambition un peu folle – ni de s'exprimer ; ni d'être entendu...

 

 

Ici ; si discrètement...

Inconnu(s)...

Le cœur encore imparfaitement dévoilé...

Si dépourvu(s)...

Face à l'Amour comme face à la mort...

Indigène(s) – pourtant – depuis des millénaires...

A languir au fond de ce passage qui s'éternise...

Entre la pénombre et la lumière...

Entre l'infini et la poussière...

Apprenant (peu à peu) à se faire l'indispensable passerelle...

 

 

Des amoncellements d'ombres et de morts...

Sous les yeux (fermés) des assassins...

Le cœur des bêtes – encore palpitant – jeté en tas pour apaiser la faim de chair et de sang...

Sans jamais enfreindre (bien sûr) la loi des hommes...

Mais piétinant (de la plus affreuse manière) ce qui relève de l'Amour – de la tendresse – de la sensibilité...

 

*

 

Sous la cendre...

Comme au fond de la blessure – du gouffre – du cri...

Dans tous les recoins du monde – de la chair et de l'esprit...

Au cœur du vivant comme au cœur de la pierre...

Partout – en vérité...

La même lumière...

 

 

Là où ça vibre ; quelque chose (toujours) rayonne...

Et l'âme – lorsqu'elle devient sensible – se fait caisse de résonance ; le lieu de la plus haute intimité avec le monde – les visages et les choses...

Qu'importe ce qu'il y a devant soi ; et la manière dont on est accueilli...

 

 

Transpercé ; pénétré ; traversé...

Et ce qu'il reste...

Ce rayonnement ; cette vibration ; cette (incroyable) résonance...

Puis tout s'éteint ; se vide ; et recommence...

 

 

Avec soi...

Aussi profondément que possible...

Inspiré – et pénétré – par l'invisible...

Encore entaché, parfois, par quelques (vieux) restes de monde et de temps...

L'âme (presque) affranchie – pourtant...

S'abandonnant indifféremment à tout ce qui nous traverse ; des remous – du ressac – des courants...

Entre la surface et les profondeurs ; entre la terre et le ciel...

Ouvert aux changements et aux métamorphoses ; et (même – bien sûr) aux transfigurations...

 

 

Porté par le monde ; la matière du monde ; et l'ardeur du reste...

Sans rien penser...

Sans rien savoir...

Et devinant (pourtant) quelques fois...

Mais préférant s'offrir – innocemment – aux délices et aux épines du voyage (en effleurant, parfois, le pire)...

Laissant tout arriver ; laissant tout passer ; laissant tout devenir ; laissant tout s'effacer...

 

*

 

Offert(s) aux vents ; aux mondes ; aux siècles – que l'on expérimente jusqu'à l'ivresse...

 

 

Sur le versant secret du jour...

Au milieu des ombres – des désirs et des interdits...

Entre la chambre et la chute...

Entre le soleil et le monde...

Entre le vide et le bruit...

Les yeux à peine ouverts...

Nous approchant (peu à peu) de l'invisible pressenti (depuis toujours) par le cœur...

 

*

 

Enchaîné(s) à l'impensable...

Comme un fil emmêlé à tous les autres fils de la trame ; à l'écheveau vivant et infini – sujet à tous les élans et à toutes les transformations...

Parfaitement indestructible...

Alors que les nœuds, ici et là, se font et se défont – en quelques instants – apparaissant et disparaissant les uns après les autres – indéfiniment...

Comme le jeu – et la respiration – du maillage ; se développant – se sabordant – se reconquérant ; se réinventant toujours...

Sachant convertir, de manière continue, son unicité en pluralité – en profusion – en exubérance ; créant toutes les combinaisons imaginables pour goûter, à travers elles, l'infinie diversité des états – des mondes – des possibles...

 

 

Entouré(s) par la nuit immense...

Au milieu des créatures et des choses ; au milieu des mouvements et des bruits...

D'instant en instant ; de toute éternité...

Ce qui demeure ; ce qui apparaît ; ce qui s'éteint...

Sans jamais réussir à percer le mystère (que nous sommes – que nous portons – qui nous entoure)...

 

 

La main tendue...

Le cœur déployé...

Face à l'invisible...

Si loin des hommes et des astres...

Sous l’œil indifférent de l'Absolu qui se moque bien de nos larmes et de nos prières...

 

 

Qu'importe l'état de l'âme et de la chair...

Ce qui compte ; la proximité de l'Amour et de la lumière...

 

 

La joie du cœur capable de convertir le monde et la mort en lieux de tendresse et de paix...

 

*

 

Face au monde...

L’œil vierge...

Sans rite ; sans flèche ; sans manuel...

L'âme sensible ; prête à se laisser traverser...

Le cœur qui sent et reconnaît...

Ce qui existe depuis toujours...

Le seul visage au-dedans de tous les autres...

Ce qui se tient immobile parmi les reflets dansants...

 

 

Dans l’œil et le langage…

La pierre et le tourbillon...

Le vide et la loi des hommes...

L'ombre et le chant...

L'infini et le sommeil...

Ce que nous séparons ; et qui, en réalité, ne peut être dissocié...

Comme un entrelacs de tuyauterie (visible et invisible) qui relie les corps et les âmes ; dans lesquels circulent le même air ; la même terre ; la même eau ; le même feu ; mille courants – mille combinaisons – mille possibles...

 

 

Sans rien être...

Le poids du monde et des noms qui s'allège...

Comme la réminiscence de la première constellation...

Et un retour à l'enfance des origines...

Ce qui précéda les mythes et les civilisations...

Le plus intime ; sans doute...

Cet œil sensible – perpétuel – inamovible – qui traverse le temps...

A l'intérieur...

Capable de refléter tous les degrés de la lumière...

Et qui donne à la matière ce large éventail entre la transparence et l'opacité...

 

Des taches d'encre disséminées ici et là...

Tantôt prolongement du silence ; tantôt prolongement de la nuit...

Selon l'origine de la parole ; et la profondeur (et l'envergure) de ce qui la reçoit...

 

 

L'âme et le feutre – toujours aussi libres ; imprévisibles ; souverains...

Abandonnant quelques traces dérisoires – changeantes et bariolées – sur le modeste carré de la page...

 

*

 

A la pointe de l'âme ; la lumière du monde...

Ce qu'offre la main ouverte ; et le poème – quelques fois...

 

 

Dans l'immensité sauvage...

La chambre et le verbe...

La possibilité de la solitude et du ciel...

La grâce qui s'offre à celui qui s'est écarté du monde...

 

 

Dans les profondeurs de la traversée...

Des ailes et des petits pas...

L'exploration minutieuse et la fulgurance...

L’œil attentif à toutes les hauteurs...

Au carrefour de toutes les perspectives...

Qui offrent mille surprises et la possibilité de l'inconnu sur des terres mille fois arpentées...

 

 

Au fil des circonstances ; mille choses – mille possibles...

L'inclinaison de la pente – l'intensité du souffle – la justesse du geste...

L'envergure de l'accueil – le degré d'intimité avec le reste...

Ce qui (nous) sépare du silence et de l'effacement...

Tous les périples ; des plus ordinaires aux plus aventureux – des plus légers aux plus sérieux – des plus misérables aux plus joyeux...

 

 

Toujours seul ; à l’extrémité de soi...

Puis, tout bascule dans la plus complète confusion à travers cet incroyable brassage de formes – de textures – de couleurs ; ce qui pourrait ressembler (de près ou de loin) à une perpétuelle métamorphose ; à une hybridation extraordinairement changeante...

Un savoureux mélange qui relève (à la fois) de la dissolution et des retrouvailles (inespérées à bien des égards)...

 

 

Le voyage ; le chemin...

A travers tant de rêves – de douleurs – de visages...

A travers tant de paroles – de rencontres – de paysages...

Ce qui passe (en un éclair)...

Sous nos yeux ignorants...

 

 

Le dehors et le dedans ; comme deux mondes séparés et parallèles qui forment un étrange labyrinthe auquel il est (presque) impossible d'échapper ; mais que l'on peut apprendre à dissoudre par un long (et ardent) labeur de l'âme et de l'esprit...

 

*

 

Nu...

Sur l'étendue déserte...

Des tourbillons d'air sur la pierre...

Le souffle de la traversée...

D'ici à plus loin...

Et ainsi – toujours – de lieu en lieu...

Sans jamais vraiment se mouvoir – en réalité...

 

 

Ignorés (en ce monde) ; la joie – le silence – l'infini...

Cet étrange mélange d'air et de chute ; d'envol et de feu – combiné (aussi – bien sûr) avec quelque chose de l'ineffable...

Assez éloigné de l'idée du sacré à laquelle se réfèrent (si souvent) les hommes...

Et – pourtant – le plus précieux auquel on puisse accéder (sur cette terre)...

Le lieu au fond duquel tout s'initie ; tout s'accomplit ; tout se résorbe...

Le lieu au fond duquel tout renaît et recommence...

 

 

Sur le sol...

Sous le règne de l'ascendance bleue...

Au plus haut du creux ; sur ce tertre façonné par les millénaires ; un mât de cocagne...

Et hissé(es) au faîte de la hampe ; la possibilité (enfin visible) du ciel ; et mille manières d'y accéder pour donner aux rêves et au monde un peu de réalité...

 

 

Entouré par la nuit et le mutisme...

Alors que le vent – sans cesse – change de sillon ; bouleverse son itinéraire ; transforme son tracé...

Et rien (jamais rien) concernant l'altitude ; ni la hauteur du ciel...

Et rien (jamais rien) concernant les passerelles – les circonstances favorables – les possibilités de l'homme...

Seulement le bleu et les liens ; et ce qui se déroule sous l’œil indifférent...

 

 

Jusqu'à soi...

Et même un peu plus loin...

Et même au-delà...

Traversé(s) de bout en bout...

 

*

 

Ici ; comme là-bas ; comme partout ailleurs...

Ce qui passe ; et ce qui demeure...

Au cœur du vide – des tourbillons – des chimères...

Quelque chose du vent – du goût et de la perte...

Et mille inclinaisons possibles...

Ce qui pousse le corps – le cœur – la tête...

Sans jamais rien atteindre ; sans jamais rien franchir...

Ce qui aimerait s'interrompre ; et ce qui aimerait continuer...

Toujours sur la route...

Comme si nul n'était en mesure de décider...

 

 

Au niveau du front ; le désir – la brûlure – l'infirmité...

Ce qui nous empêche de voir ; et ce qui nous enjoint de franchir tous les obstacles...

Qu'importe la turbulence des jours...

Qu'importe ce qui peuple le monde...

Qu'importe les chemins (et les territoires à explorer)...

Ce qui soumet l'âme aux nécessités de l'existence ; et l'existence aux nécessités de l'âme...

 

 

Entre les mondes ; le vide et la voix...

La vie invisible...

Et cette oreille affranchie des fables...

Et cet œil affranchi du sommeil et du rêve...

Tous les interstices où se glisse (où peut se glisser) le jour...

Ce qui ne peut être effacé...

Ce que la nuit et la mort ne peuvent corrompre...

Et ce passage qui mène de l'autre côté de la douleur ; jusqu'à cette étrange étendue où ne règnent que le silence et la lumière...

 

 

L'âme offerte...

Le cœur ouvert...

L'esprit disponible...

Le corps dévoué...

A tout ce qui se présente...

A tout ce qui se croit perdu...

Instruments de cette compagnie sans limite ; capable de se partager en autant de parts que lui réclame le monde...

 

 

En soi ; l'épaisseur – peu à peu – creusée par l'inespéré ; qui, parfois, prend les traits du monde ; et qui, d'autres fois, demeure invisible et mystérieux...

 

*

 

Les récoltes du monde et de la route...

Fruits des yeux curieux et étonnés qui tombent dans l'escarcelle de l'âme...

 

 

A la source de ce qui sait se contenter...

Traversant ; et se laissant traverser...

De la pierre au ciel...

Le champ libre...

L'espace vide...

Sans que rien ne soit (jamais) séparé...

 

 

Le cœur libre ; le cœur prisonnier...

Le cœur joyeux ; le cœur dévasté...

Le cœur vaste ; le cœur étriqué...

Tantôt ombre ; tantôt lumière...

Tantôt bruit ; tantôt silence...

Tantôt insensible ; tantôt marqué au fer rouge...

Comme le reste ; n'échappant à rien – jouet de ce qui s'impose...

 

 

Le cœur sur la page ; aussi fragile que ce qui l'a déposé...

A travers cette encre rouge et brûlante...

Ces infimes taches de lumière jetées contre les murs ; et, quelques fois, sur les visages...

Ce à quoi on ne peut renoncer...

 

 

Le bleu…

Et ce qui circule au fond de la parole...

Comme un ciel au milieu du monde...

Et mille passages offerts aux vivants...

 

 

Vacillant...

Dans nos propres bras...

Fraction(s) du monde et de lumière...

Les mains jointes...

Alors que tout se retire...

Alors que tout est abandonné...

 

 

Comme une fleur...

Sous la neige...

Sous le ciel...

Sous le vent...

Offert à tous les yeux ; à toutes les bouches ; à toutes les mains...

Sachant vivre sans rien conserver (pour soi)...

 

*

 

La terre labourée...

L'écume explorée...

Les pierres retournées...

Et le ventre ; et la main ; et l'âme – toujours aussi vides...

Comme si l'on ne pouvait rien attraper...

 

 

Et le ciel ; encore loin d'être descendu...

 

 

L’œil ; englué dans sa fascination des reflets...

Entre l'ombre et le feu...

A regarder la lumière comme une étrangère – presque comme une intruse – tant le réel lui est peu familier...

A comparer les silhouettes dans la pénombre ou l'obscurité...

Sans jamais s'interroger sur la source de ce qui voit ; sans jamais reconnaître ce qui éclaire ce qui est vu...

Au milieu du jour – pourtant ; et les paupières apparemment ouvertes...

 

 

Le ciel sur la table...

Frère du reste...

La parole bleue ; univoque...

Sensible aux choses et aux âmes...

Comme si elles étaient nôtres...

Et comme si notre joie ne dépendait pas d'elles...

Nous-même(s) ; en plein cœur – en plein monde...

 

 

Le cœur fleuri...

Le cœur percé...

Qu'importe les grimaces et le gris des façades...

Qu'importe les tourments et la sensibilité des âmes...

Parvenu au faîte du corps ; à la lisière du ciel ; là où les frontières deviennent inutiles ; là où l'immobilité et le franchissement s'imbriquent – s'absorbent – se mélangent ; là où les lieux – les choses et les apparences n'ont plus d'importance ; là où tout se confond avec le mystère et la joie...

 

*

 

Peine perdue que d'essayer de fuir...

Au mieux ; quelques échappées dans l'imaginaire...

Comment ignorer que tout ramène à la nuit et à l'insignifiance...

Ce centre à partir duquel commence le voyage vers l'inséparabilité...

 

 

Le repos parfait...

Qui – toujours – succède au vent ; et qui le précède aussi – bien sûr...

Et nous ; adossé(s) à l'un et à l'autre ; brinquebalé(s) ici et là – au gré des reliefs – au gré des courants – entre la pénombre et la clarté – entre le noir et le soleil...

 

 

Sans rien retenir...

Tantôt dans la chambre ; tantôt sur la pierre...

A la fois près du ciel et des bas-fonds...

Allant sans certitude...

Poussé et emporté...

Tiré et repoussé...

L’œil tantôt derrière la vitre ; tantôt dans les ornières du chemin...

 

 

Au creux du verbe ; ce surcroît de silence...

Vraisemblablement ; au plus près de l'écoute...

Le plus familier à travers ce qui s'exprime...

La plus haute intimité (sans doute) à laquelle peuvent prétendre l'esprit et le mot...

 

 

Soumis encore au presque rien du monde...

La tête (toute) retournée...

Ensorcelée par l'idée du manque...

Condamné aux désirs et aux apparences...

Sans savoir que l'invisible et la matière se partagent de manière équitable (sans même le désirer ; sans même avoir besoin d'agir)...

 

 

D'une extrémité à l'autre...

Dans une longue glissade involontaire...

Au milieu des peurs et des assauts...

Au milieu des carences et des excès...

Des choses et d'autres...

Quelques gestes ; quelques pas ; quelques paroles...

Sans rien atteindre ; si ce n'est ce que l'on est déjà...

 

*

 

Le monde en face...

Et ce qui ne se voit pas...

A travers le souffle...

Transperçant toutes les épaisseurs...

 

 

Si près de la lumière...

Sur l'étendue...

Le vent et la rosée...

A même la terre...

Et le feu – si vivant – à l'intérieur...

 

 

Comme un ciel dans l'obscurité...

Parfois interstice ; parfois ouverture...

Le front effleuré...

L'âme (en partie) rendue à son territoire...

Et nous ; quoi que nous fassions – (toujours) entre la fortune et l'infirmité...

 

 

Exactement sous le pas ; le début et la fin du jour...

Et, au fond du cœur, le feu nécessaire pour traverser cette terre trop noire......

 

 

Au cœur de ce défilé d'ombres et de silhouettes...

Sans autre découverte que le dehors ; ce à quoi ressemble le monde...

Avec ses mouvements incessants – incompréhensibles – inexplicables...

Sur un sol qui semble si ancien...

Les pieds – et l'esprit – plus ou moins agiles...

L'âme plus ou moins présente ; plus ou moins déterminée ; plus ou moins encline à participer...

Et qu'il faut habiter sans relâche pour conserver l'équilibre – et qu'il faut sans cesse aligner sur les lois des contrées arpentées pour éviter que tout nous paraisse encore plus étranger...

 

 

La parole ; à sa place...

Comme le cœur et le corps...

Entre la boue et la lumière...

A la manière d'un murmure – d'un discret promontoire – posé sur la pierre ; à la périphérie de l'étendue...

Capable d'offrir à ce qui passe l'encouragement nécessaire pour poursuivre le périple jusqu'au fond du regard...

 

*

 

Au cœur même de la voix...

La terre et le ciel...

Le silence et le monde...

Ce qui ne peut ni s'éclipser ; ni être exclu...

Au plus proche du seuil...

Là où les yeux et le jour se confondent...

 

 

A vivre sans rien démêler...

Au-delà (bien au-delà) de l'ambition la plus démesurée...

Dans le retournement de l'horizon...

Et l'effacement de tous les attributs...

 

Condamné à l'usure ; à l'abandon ; à la clarté...

Et à ne plus pouvoir, un jour, distinguer le meilleur du pire...

 

 

La paroi des possibles repoussée jusqu'à l'infini...

L'âme et les pieds libres...

Comme l'esprit et la chair – affranchis depuis toujours...

 

 

Si haut ; dans la fumée...

L'incertitude du territoire et des pas...

Quelque chose qui est là – peut-être ; et qui n'en a pas l'air...

Si étranger à la volonté ; aux conventions ; à toute idée d'avenir et de conservation...

Qui se donne (tout entier) sans rien attendre ; sans rien demander...

Et qui n'est pas sans savoir (bien sûr) le temps (tout le temps) qu'il nous faudra pour le rejoindre...

 

 

Quelques fois ; l'esprit qui glisse vers le dehors et l'angoisse...

Comme si l'on rejoignait le monde et le temps...

Comme si l'on renonçait au ciel et à la lumière...

L'âme réduite à sa plus simple expression...

 

 

A (bonne) distance de la soif et de la pensée...

Mais – sans doute – pas au même endroit de la perspective...

Le sage et l'homme ordinaire...

 

*

 

Ce qui s'empare du cœur...

Comme des éclats de lumière...

L'âme tremblante...

Le ciel au fond de la chair – au fond du sang...

Le sang si proche du souffle ; la chair si proche du vent...

Le monde au-dedans...

L'étendue habitée...

Le plus haut degré d'intimité – peut-être – avec ce que nous offre l'existence terrestre...

Comme une étrange et (très) singulière poétique du vivant...

 

 

Ce contre quoi l'on bute...

Ce que l'on heurte (plus ou moins violemment)...

Quelque chose entre le rêve et la rosée...

Ce qui nous invite à regarder – et à toucher – le réel avec (un peu) plus d'attention et de poésie...

Une manière de déplacer l'âme vers la périphérie ; de décaler le centre ; de le rapprocher de ce que nous appelons le monde...

 

 

Ce qui nous éloigne – impitoyablement – de l'homme nous rapproche – indiscutablement – du monde ; du réel ignoré...

Indépendamment du dehors et des dispositions intérieures...

Retrouvant – peu à peu – le pays natal ; l’emplacement des origines ; le lieu que nous n'avons quitté qu'en apparence...

 

 

Le monde ; l'histoire ; ce que nous sommes...

Comme le ciel ; pervertis – falsifiés...

L'homme pris en flagrant délit de mensonge...

L'âme négligée ; au profit de l'esprit et de la chair invités à se soumettre à tous les délires...

Plongé(s) dans cette forme de propagande (et de récit)...

Sous le joug (terrifiant) du commerce et de l'idéologie...

 

 

Hissée jusqu'ici ; la parole vraie...

Ce qui émerge du cœur ; sans passer par la pensée ; sans être recomposé par la raison...

L'authentique et l'incontournable ; affranchis de toute forme de censure...

Simplement ; ce qui doit être dit...

 

*

 

Au dernier souffle ; le soleil...

Avant le plein silence...

 

 

Là où nous n'habiterons pas...

Au plus noir du monde...

Au plus froid de l'âme...

Partout où le cœur et la lumière ont été bannis...

 

 

Jusqu'à nous...

Le long labeur de l'effacement...

 

 

La figure – jamais bafouée ; ni par le monde ; ni par le vent...

Quelque chose au-dessus et au-dedans...

Et la même chose partout ailleurs...

Le regard ; le jour ; ce qui accueille sans volonté ; sans même le savoir...

L'espace se déguisant – se dissimulant – se révélant ; jouant avec lui-même...

 

 

Intervalle encore...

Interstice parfois...

Dans lesquels se jettent des signes incompréhensibles et des sons imprononçables...

De manière quotidienne...

Comme si une nouvelle langue tentait (peut-être en vain) de s'inventer...

 

 

Choses circulant...

Aux quatre coins du monde...

Aux quatre coins du temps...

Fractions perceptibles de l’innommable...

Obéissant à tous les impératifs...

Intensément provisoires...

 

 

Sautant ici et là...

Sans s'attarder...

S'invitant là où c'est possible...

Sans réelle volonté...

Prêt (toujours prêt) à découvrir de nouvelles contrées ou à retrouver des lieux déjà arpentés...

 

*

 

Plus loin que là où mène la route...

Plus haut que le ciel...

A l'exact emplacement du bleu et de la lumière...

En ce lieu où se rencontrent le jour et l'horizon...

Là où l'âme est parvenue à se glisser...

Entre l'air et le feu...

Dans ce recoin du monde (presque) oublié...

 

 

L'épaule contre la roche...

Le long de cette nuit sans allié...

Dans l'effleurement des herbes hautes...

De l'autre côté du monde...

Là où il n'y a qu'un seul cœur...

 

 

Un pied au-dehors...

Et l'autre à l'intérieur...

Le front ensoleillé...

A la frontière du monde...

Là où l'invisible commence à résonner...

 

 

Ici ; à nous soustraire...

Happé par cette faille étrange au fond de laquelle tout s'immobilise...

De plus en plus intensément...

Vers ce dénuement ; vers cet effacement...

Nous abandonner...

Pour embrasser notre plus essentiel destin...

 

 

Une halte...

Plongé dans l'émerveillement...

La vie ; le monde – si enclins à renouveler la surprise...

L'âme bouleversée par tant de déchirures et de déconvenues ; et par cette (incroyable) capacité de résilience et de réinvention...

Le cœur si vaste pour ne rien exclure de la fête...

 

 

Plus que le mot ; le monde...

Plus que le monde ; l'étoile...

Plus que l'étoile ; le silence…

Plus que le silence ; l'Amour et la lumière...

Et plus que tout ; la possibilité de tout habiter sans rien écarter ; sans rien endommager ; sans offenser personne...

 

*

 

Sous les écorchures du monde ; de l'âme – la beauté...

Le soleil enfoui...

Le secret au cœur de l'épaisseur...

Ce qui donne au souffle son ardeur ; et son éclat...

Comme plongé dans le vertige et l'allégresse des profondeurs...

 

 

Des baisers de poussière ; par brassées...

Sur tous les visages de la terre...

Et ignoré ; ce qui palpite sous la pierre...

En dépit des larmes ; en dépit des fleurs...

 

 

Ce qui effleure le pas ; le bleu de la route...

 

 

Le ciel descendu si bas que la terre a disparu...

Comme un rêve...

Ce que le cœur a imaginé pour survivre sous ces rudes climats...

 

 

Sans savoir ; sans pouvoir ; sans rien posséder...

Présent ; ici – seulement...

Nu ; attentif ; disponible...

Disposé à accueillir ce qui vient – un ouragan – une brise légère – une poignée de main – une âme hostile – un corps en déclin – des bras grands ouverts...

Le cœur (très légèrement) incliné...

Sensible au souffle et aux vibrations ; à l'invisible derrière les visages et les choses...

Sans jamais avoir l'imbécillité de se croire nécessaire – précieux – irremplaçable...

Porté par cette sagesse qui jamais ne dit son nom...

 

 

Aussi bleu que tous les rêves du monde...

Aussi perdu que le reste...

Allant (joyeusement) vers sa perte...

Sans jamais imaginer que tout puisse être définitivement perdu...

 

 

Dans le prolongement du regard...

La terre – le monde – la joie – le jeu – les cris – le vent...

Tout ce qui se manifeste naturellement...

 

*

 

Le monde et le temps parcourus ; et, peu à peu, incorporés...

Sans plus laisser de trace dans l'âme ; à présent...

Cheminant encore entre les silhouettes et les pierres...

Instant après instant...

Sans jamais savoir (mais devinant parfois)...

Allant non plus pour se résoudre ; mais pour la joie d'aller (et, quelques fois, de se laisser surprendre)...

 

 

Sur la route...

Au fil des saisons...

Au gré des circonstances...

Là où le vent (nous) porte...

 

 

Comme le ciel...

Sans fin ; le voyage...

 

 

Ce qui se retire...

Et notre pas entre le nuage et la poussière...

 

 

Si désinvoltement ; au cœur du temps – l'instant...

Derrière les apparences ; l'âme du monde...

Ce que la langue ne sait nommer...

La couleur de l'invisible ; le parfum du vent...

L'alignement parfait des âmes et des étoiles...

Le pas de côté nécessaire pour écouter (et entendre) le murmure discret des choses...

Tout ce qui paraît essentiel ; et que les hommes, apparemment, continuent d'ignorer...

 

 

Ce que l'on arrache au monde ; à la traversée quelques fois...

Des monceaux de matière ; mille manières d'exister ; et la possibilité des retrouvailles...

Et ce qu'il reste ; des amas de choses insensées et cette inquiétude grandissante...

 

 

Nous-même(s) ; à notre mesure...

Épousant la clarté et l'envergure...

L'invisible et le regard...

L'infini et la pierre...

L'esprit et la lettre...

Nous abandonnant sans résistance à tout ce qui se donne ; à tout ce qui s'invite ; à tout ce qui s'approche...

 

*

 

De l'autre côté de soi ; du monde...

Et tout ce qui fait obstacle à la traversée...

Embâcle invisible – bien sûr...

Manière de décourager le voyageur ; ou d'exciter son ardeur et sa curiosité...

Sans faire halte ; sans (jamais) reculer...

Continuant d'aller sans question – sans raison ; pour faire le tour du mystère – peut-être...

 

 

Là où nous sommes...

Et là où nous allons...

Parfois le même lieu ; parfois séparés d'un pas ; parfois distants l'un de l'autre (lorsque les circonstances éloignent des nécessités de l'âme)...

Mais la même route – à chaque fois – pour réaliser l'absence de séparation...

Une distance franchie par l'esprit qui nécessite la même enjambée ; le même pas de côté...

 

 

Sur la pierre...

Le ciel entrevu...

Et tous les présages lus en un éclair...

Ce qui réussit – parfois (assez rarement – il est vrai) – à percer l'épaisseur...

A éventrer la gangue des secrets...

A dévoiler le mystère au grand jour...

 

 

L'âme éclairée...

A la lisière du bleu...

Le lointain se rapprochant – peu à peu...

A la verticale du dénouement...

L'extinction des désirs...

La résorption des frontières...

La désagrégation des territoires...

 

 

Le regard posé sur ce qui nous quitte...

Les yeux encore tristes – quelques fois...

Le cœur toujours un peu nostalgique et réfractaire...

 

*

 

Entre les mains ; le plus tangible...

Et en deçà ; et au-delà – l'infini...

Ce qui s'invite ; ce qui s'impose ; ce qui s'absente ; ce qui s'éloigne ; ce qui se défait ; ce qui se détache ; ce qui disparaît...

La clé de tous les déchiffrements...

 

 

Accolé aux pierres et aux saisons...

Le chemin ; d'un seul trait...

Entre le feutre et la foulée...

A la manière d'un bruit qui court...

Pas complètement certain d'exister...

Un peu à la façon d'un rêve...

 

 

Qu'importe que le ciel et la route s'écartent...

Un pied sur chaque horizon...

Et l'âme pour les relier...

 

 

Chemin de terre ou de nuage...

Le même pas agile ; sous les orages et dans la poussière...

 

28 octobre 2025

Carnet n°322 Vers l'indéchiffrable

Septembre 2025

La parole exhumée du fond de la misère

pour dire l'inhumanité de ce monde

et les aspirations intactes des âmes

Comme un hurlement dans la nuit

 

 

Nuit du monde

depuis tant de millénaires déjà

dans laquelle s'enfonce plus profondément chaque génération

 

 

Un peu d'innocence encore

sous la cendre et le sang

au milieu des cris

qui ont quitté l'enfance

 

 

Saison après saison

Le même chemin sur lequel

s'éteignent les hommes, les rêves et les étoiles

 

 

Aux limites du ciel

quelque chose du silence

par-dessus les ailes déployées

 

 

Le déferlement du rêve

sur la tête des hommes

submergeant le langage et les ambitions

alourdissant l'esprit et le monde

et enrobant le mystère d'une brume épaisse

 

 

L'aube offerte

s'invitant dans la parole et le geste

devenant une part substantielle (et inaliénable) de l'âme

 

 

Le cœur s'abandonnant à toutes les dérives

se laissant porter par les courants de l'âme et du monde

 

 

Quelques paroles nées de l'émergence d'un très long sommeil

 

 

Le cœur partagé entre le geste et le silence

 

 

Le cœur devant soi

au creux de la paume

partout en vérité

 

 

La perception sensible et acérée de celui qui s'est transformé en regard

 

 

Le cœur

Le vent

L'esprit

Et toutes les danses du monde

 

 

Tout s'effrite

Tout s'affaisse

Tout disparaît

Du monde, il ne restera rien

 

 

Assis par terre

au milieu des feuilles et des insectes

Le cœur emporté par le vent

 

 

L'âme

La terre

Les arbres

Le ciel

Toute notre géographie

 

 

Le cœur égayé par le chant des oiseaux

Sous les hautes et lumineuses frondaisons

 

 

Le cœur au bord de la brume

Le monde ou un rêve peut-être

 

 

Au cœur de l'ordinaire

Si intensément

 

 

Attelé à la tâche (assez) vaine d'écrire

 

 

Dans l'entre-deux des mondes

Une rêverie peut-être

 

 

La vie

Rien qu'une très courte traversée

 

 

Un abîme au fond du cœur

où tout est précipité

 

 

La vérité

quelque chose qui ne se laisse jamais attraper

 

 

De longues traînées de couleurs

derrière les mots du poème

Et le parfum enivrant de la terre mouillée

Avec le ciel par-dessus

 

 

Tant d'ordinaire et de merveilleux

dans notre quotidien

Bien peu de chose(s) en vérité

 

 

Le rien très souvent m'enchante. Et il lui arrive aussi, parfois, de m'accabler...

 

 

L'hôte seulement de ce qui passe

 

 

Et si c'était le réel qui apparaissait sur la page...

 

 

Au milieu des figures invisibles qui laissent deviner leur souffle

 

 

Au-delà de ce qui a lieu

Peut-être un rêve

Peut-être une utopie

Peut-être une partie de la réalité

Qui peut vraiment savoir

 

 

Le frémissement de l'âme

face au monde

face au silence

La preuve que tout est langage et émotion

 

 

Le regard si près des choses – si près du sol – que tout prend une envergure démesurée

 

 

Nous

Si humblement

La main et le mot offerts

Avec quelque chose sur l'épaule

La douleur du monde sans doute

 

 

Né peut-être du soleil et de l'arbre

Sous l'arche inachevée

 

 

Le cœur parmi les pierres

 

 

De lieu en lieu

Silencieusement

Mu par le mouvement même du chemin

 

 

La parole pardonnante

hissée jusqu'à la figure du plus coupable

 

 

Le silence et la forêt

Le livre et la pierre

La bête et le pas

Et quelque chose qui s'écrit

sur le versant le plus escarpé de l'âme

 

 

Le cœur soumis au règne de l'infini

Rouge comme le rêve et le sang

Inachevé pourtant et mortel

A la manière de la fleur

qui côtoie le ciel pendant un court instant

 

 

Au cœur de l'Absolu

Le ciel, le silence, la solitude

Et cette étrange lumière qui éclaire

l'éphémère de ce monde

comme un lieu au-dedans du lieu

le centre des cercles concentriques

vers lequel tout est précipité

 

 

Parce que le jour

Parce que le monde

Et parce que l'homme

Ainsi est notre voyage

Entre terre et ciel

Entre rêve et réalité

Avec mille manières d'aller sur son chemin

 

 

La main du crime

en pleine lumière

tachée d'un sang épais

qui coule encore sur la pierre

Sous le regard impassible des arbres et du ciel

 

 

Quelque chose

comme un feu

né des mots et de la couleur

avec des flammes

hautes comme des montagnes

attisées par le souffle tempétueux du vent

A l'intérieur

 

 

Une voix portée jusqu'au silence

 

 

Le cœur percé par tant de cris

L'esprit bouleversé par tant de crimes

Sans autre espérance que la solitude et la prière

Et la possibilité qu'un Dieu puisse émerger

au milieu de la douleur et du sang

 

 

Là où les ombres s'agitent

remuant l'épaisseur

à la recherche (sans doute) d'une pépite

fouillant la terre

soulevant de sombres strates

et n'amassant que des lambeaux de nuit

 

 

Essayant parfois de hisser la tête

au-dessus du monde ; de l'effroyable mêlée

cherchant un peu de solitude

pour pouvoir (enfin) goûter le jour

 

 

Sans garantie

la joie qui nous est offerte

et à ce titre

ressemblant parfaitement au reste

 

 

Au carrefour de l'enfance

là où tous les chemins se dessinent

là où il faut choisir une sente

parfois dans le sillage du monde

parfois au cœur du langage

parfois vers le plus sauvage

Se fiant à l'étoile qui brille

au fond de son âme

 

 

A ce point vertigineux

ce qui est vécu

ce mélange de sable et de lumière

 

 

Les mots nés du cœur transpercé

glissant selon son inclinaison

d'ici à l'horizon

chargés de cendre et d'encens

offerts aux morts et aux vivants

 

 

Entre deux tourments

ce rêve, cette soif

Un peu de fumée

Ce qui, parfois, initie un voyage

un prétexte pour échapper

aux sentes grises de ce monde

 

 

A chaque pas

un peu plus de rien

Et le vide – inéluctablement – qui se rapproche

 

 

Cette confiance incroyable en ce qui surgit

(jusqu'aux pires surprises parfois)

 

 

Un sol

Un ciel

Là où se croisent

l'esprit et le sang

 

 

Au-delà de la mort

Notre âge secret

 

 

La plume un peu lasse parfois

devant l'ampleur de la tâche

accablée par le labeur des mots

et l'abondance de choses à dire

 

 

Le regard et la main

inséparables

porteurs du même soleil

celui qui éclaire plus encore

lorsque la nuit a tout recouvert

 

 

Entre la terre et la lumière

quelque chose

un œil juché sur un peu de chair

qui apprend, peu à peu, à voir

 

 

La parole et le geste

reflets du mystère

pour celui qui voit

au-delà de la mort

 

 

Le regard accompli

porteur d'un soleil sans ombre

sans angle mort

où la moindre chose de ce monde est perçue

 

 

A ce point

la tendresse et la beauté

au-dedans du regard

accompagnant tous les gestes quotidiens

 

 

Au milieu des mondes qui se reflètent

et se répondent dans le langage des étoiles

exprimant leurs ambitions sans rien demander

et partageant quelques fois le plus désirable

 

 

Les yeux rougis par tant d'images et d'atrocités

 

 

Allant sur la terre

comme dans le ciel

poussé par le vent

entre la roche et les étoiles

 

 

Fumée peut-être

au creux de la main

au fond de l'âme

ce que l'on donne

et ce qui est donné

 

 

Déchiré le rêve

et brûlée la nuit

aux confins de la lumière

 

 

L'âme fortifiée par son dur labeur

purifiée comme le sont les pierres après la pluie

et déployée comme le sont les fleurs par la lumière

 

 

Comme à l'origine

l'immensité et le chemin

et toutes ces âmes qui se faufilent

au milieu de tant de riens

 

 

Depuis les premiers instants du monde

l'aube éternelle

à travers laquelle passeront, un jour, toutes les âmes

 

 

Ce qui se déchire

sans très bien savoir où cela commence

et où cela finit

sans très bien savoir ce que l'on est

d'où l'on vient et où l'on va

sans très bien savoir ce que l'on va devenir

A la manière des nuages

En plein ciel déjà

 

 

Un peu au-dessus des jeux d'enfant

entre les nuages et la terre basse

contemplant les territoires tracés à la craie

écoutant les pleurs et les cris

la bouche gorgée de douleurs et de mots

 

 

Si silencieusement

Le sommeil et les révolutions

 

 

Le cœur caressant

contre les poings du monde

laissant le silence recouvrir les bruits

laissant le vent tout emporter

 

 

Au fond de l'âme

cette rébellion clandestine

contre la nuit

et son immense armée d'ombres

davantage qu'un refus

une véritable dissidence

une mutinerie organisée

un sursaut (vital) de la lumière

 

 

Du côté de ceux qui n'ont rien ; pas même le droit de vivre (aux yeux de ceux qui se disent humains)

 

 

Un cœur, un esprit, des mains ; tout ce dont nous avons besoin pour accomplir le travail de l'homme

 

 

Au cœur même de ce qui commence

Notre dilemme et notre résolution

 

 

La patience du cœur

chahuté sur tous les chemins

hissé parfois au plus haut de la douleur

obligé de côtoyer le mensonge et l'adversité

et de se laisser guider par les apparences

Si touchant dans sa façon d'aimer

et sa manière de se prémunir

contre la haine et l'hostilité

 

 

S'attarder un peu

en ce monde

pour apprivoiser la vérité

 

 

Par-dessus les pierres

un grand ciel orangé

Et cette incroyable lumière

sur les collines

Et cette joie (presque indicible)

d'appartenir à ce fabuleux tableau

 

 

Part du monde ou part du rêve

Qui peut réellement savoir

 

 

Errer comme au commencement du monde

au milieu des embuscades

le cœur toujours englué au fond de l'écueil

 

 

Le cœur penché

sur la pente

parmi les pierres

attiré par les feux du monde

et si peu par la lumière

 

 

En nous

quelque chose de la fumée et de l'infini

 

 

En ce monde de rêve et de douleur

Ce qu'il faut de lumière pour rejoindre l'enfance

 

 

Au fond de la nuit

Le vide et la vérité

rien, en réalité, que nous ne sachions déjà

 

 

A même le cri

Le ciel et le contentement

 

 

Dieu au creux de la paume

dans ce que nous avons dispersé

comme au plus obscur de ce monde

là où depuis trop longtemps règne le sang

au cœur même de la matière

comme un débordement

ou le prolongement naturel du cri – peut-être...

 

 

Attaché au monde, à l'origine, au sillon

en dépit de l'envergure du cœur

 

 

Dans l'incroyable simplicité de l'existence

 

 

De l'autre côté de la faim

exactement

 

 

Le cœur gorgé de signes

bardé de chaînes et de nuit

cherchant à se libérer de la pierre

à faire tomber les murs et les masques

pour approcher la lumière

 

 

Le fond du cœur trop rarement sollicité

pour lutter contre l'ivresse du monde

et échapper aux gouffres du temps

 

 

Du côté du silence et de l'instant

sur l'autre versant du monde et du temps

 

 

Le cœur fangeux

comme marqué par le sceau de la terre

 

 

Les étranges piliers de l'âme

à travers lesquels passe le vent

 

 

Alors que partout règnent le ciel et la lumière

ici-bas tout sens dessus dessous

 

 

L'homme

porté à l'indifférence

au lieu de vénérer

la lumière et les tremblements

 

 

Cette rage de vouloir toujours davantage

de vouloir toujours autre chose

de vouloir toujours autrement

comme une ivresse

qui sèmerait la pagaille et les malheurs

 

 

L'âme

scellée dans la terre

et si maladroitement esquissée

avec pourtant, à l'intérieur, toutes les promesses du ciel

 

 

Si imparfaitement habités

l'âme

le corps

le monde

la vie

l'espace

 

 

Le cœur enflammé

comme une montée de sève

une ardeur impatiente

un soleil suspendu au zénith

Comme si le feu de l'âme

s'emparait du dedans

pour brûler les jours et le temps

 

 

Au plus haut du ciel

le moins périssable

les mains jointes

et le cœur éprouvé

 

 

Sur la même terre

Sous la même étoile

Ces pauvres destins

et un ciel – au-dedans – à découvrir

 

 

Sans dire

sans désir

sans espoir

sans certitude

Le cœur parfaitement dépouillé

 

 

Le cœur ouvert aux tremblements et aux tribulations

 

 

L'âme témoignant du silence

pour tenter d'éclairer la parole

 

 

Parfaitement inadapté à ce monde

 

 

Le cœur léger

La figure souriante

Avec du vent sur les épaules

en dépit des pieds enfoncés dans la boue

 

 

L'enfance hissée à la pointe de l'esprit

 

 

Dans les plis de la nuit

comme dans un rêve

cherchant quelques étoiles

pour guider les pas

et donner un sens au voyage

sans jamais s'en remettre à Dieu

 

 

Au milieu de l'écume grise

la mâchoire serrée

tandis que se dessine l'étreinte

tandis que le cri se hisse plus haut

au fond du même rêve

au cœur des mêmes batailles

sur cette terre couleur de sommeil et de sang

 

 

Cet étrange mystère

au fond de l'âme

entre nos mains

parfaitement insaisissable

comme l'air, le sable et l'eau

 

 

Au bord de l'enfance

ces rêves

ce trop plein de sommeil

et ce ciel sans échappée

 

 

Parmi les reflets troubles du monde

 

 

Le cœur comme de l'eau agitée

remuée par une main impavide

qui n'hésite jamais à remuer

la fange des profondeurs

 

 

Le cœur sans mémoire

hissé jusqu'au plus sensible

en réponse à tous les jeux du monde

en réponse à toutes les questions de l'homme

 

 

Le poème humble

reflétant le visage de ceux que l'homme a éclipsés

essayant de corriger l'effarant déséquilibre du monde

 

 

Ami de ceux que l'on condamne, que l'on exploite, que l'on persécute, que l'on extermine

 

 

Familier de l’œil et de la nudité

de ce qui demeure sous tous les règnes

 

 

Surgissant

le jour

le monde

la figure

le poème

souvent auréolés du même mystère

 

 

La main tendue

Le cœur mendiant

La sébile sur le sol

Au pied d'un monde indifférent

 

 

Au fond de soi

L'appel et l'agenouillement

 

 

Au cœur d'un long défilé de visages et d'âmes

Au milieu des prières et des peines

 

 

Au fond du cœur

un mélange de joie et d'infirmité

 

 

L'Absolu arraché au monde et à la nuit

comme une révérence à l'instant

une offrande posée entre nos mains intranquilles

 

 

Hissé par le poème (un peu) au-dessus du monde

 

 

Encore si peu affranchi de la mémoire et du temps

 

 

Le poids de l'encre

à travers le geste de celui

qui s'est laissé traverser par la vie

projetant son âme sur la feuille

en même temps que le monde et les mots

 

 

Au milieu des reflets et des remous

La parole et la main essayant d'échapper aux lois du monde

offrant à la ronde un peu de tendresse et de clarté

quelques signes, peut-être, d'espérance

 

 

Le cœur tourné vers l'indéchiffrable qui habite nos profondeurs

 

 

Au plus près de l'expérience intime du monde

 

 

L'esprit drapé de peines et de questions

cherchant le rire et la lumière

un peu de réconfort au cœur de la nuit

 

 

Au creux des mains

Au fond des yeux

ce feu rougeoyant

qui façonne la boue

bâtit des murs

agrandit le territoire

pour essayer d'échapper

au destin de l'homme

 

 

Entre les rives

passant et repassant

 

 

Une rencontre entre l'âme et le monde

la condition nécessaire pour que naisse le poème

 

 

Un peu partout

cette danse vertigineuse

entre l'esprit et le monde

 

 

Un peu de lumière

au fond des yeux

au fond du cœur

suffisamment pour vivre dans l'obscurité

mais pas assez, sans doute, pour s'en rendre compte

 

 

Et cette insensibilité qui a tout conquis

jusqu'au tréfonds des âmes

 

Ce qui nous hante

la nuit, l'Amour, le mystère

ce qui peu à peu nous avale

et nous fait disparaître

 

 

Au fond de soi

comme une porte qui déboucherait sur le secret

 

 

Les yeux rongés par le désir

ravivant les ambitions

recouvrant tous les autres élans

contaminant l'âme et la main

répandant partout sa nuit et sa hâte (son fol empressement)

 

 

Ici

sans insistance

 

 

Au-delà du langage

Au voisinage du silence déjà

 

 

A l'origine du rêve

le ciel

ou le vent peut-être

 

 

Le regard qui glisse

loin jusqu'à l'horizon

jusqu'au ciel

et au-delà

 

 

Au fond de l'encre

L'âme, la terre, le ciel

Et encore un peu de rêve

 

 

Enjambés le sommeil et l'absence

sur l'autre versant de la parole

là où le poème s'étire entre le geste et la danse

 

 

Tout à soustraire

jusqu'à la plus parfaite nudité

 

 

Par-delà les mots et les images

Par-delà le monde et l'horizon

Par-delà même le ciel

En ce lieu où il n'y a plus de différence entre les choses

 

 

L'âme et le monde piégés

par tant de chiffres et d'images

par tant d'étoiles et d'écrans

par tant de gestes et de paroles obscurs

 

 

L'ignorance et la bêtise vissées au creux de la main

quelque chose des ténèbres

que Dieu a permis

et que l'homme a inventé

 

 

Le regard à même le cœur

avec de vieux désirs éparpillés autour de soi

et les mains serrées contre le chagrin et la joie

 

 

Hors des cercles d'orgueil

après une attente sans fin

au milieu des destins rabougris

 

 

Au même endroit que la veille

au même endroit que la faim

le désir de lumière

 

 

A même le chemin

A même les pas

ce que nous retiendrons de la terre

 

 

Perché plus haut

au-delà des images

quelque part entre le poème et l'oubli

 

Et la danse, elle aussi, hissée au-dessus du mystère

 

 

L'âme penchée au-dessus du vertige

contemplant les larmes de celui

qui témoigne de la folie de ce monde

 

 

Jongler avec la danse du monde, la légèreté de l'âme et l'épaisseur des mots

Peut-être est-ce cela le travail du poète...

 

 

Parmi les cris, les ombres et le sang

parmi les miroirs, les rires et les reflets

saluant la foule d'un doigt d'honneur

 

 

Au-delà du monde

Au-delà de l'abîme

Au-delà de l'exil

 

De plus en plus loin des cercles

de plus en plus près du centre

 

Et qu'importe puisque le mystère

et la joie sont partout

 

 

Par-dessus les murs et l'espoir

là où le destin s'affranchit des hommes

et de l'esprit humain

quelque chose de tendre et de discret

quelque chose d'anonyme

au milieu de mille soleils

au cœur du plus intime

l'expérience de la liberté

 

 

Un monde miraculeux

malgré le bruit des chaînes

et le nombre de fenêtres fermées

 

 

Ce qui demeure

en dépit des ombres

en dépit de la fugacité des vies

ce qu'il nous faut de lumière

 

 

L'âme

comme étrangère au monde

proche de l'enfance et de l'oubli

au-dessus de ce qui est mortel

au cœur d'un pays ignoré

 

 

Le cœur simple et lumineux

comme si quelque chose brillait à l'intérieur

comme si quelque chose se souvenait du savoir ancestral

et se fichait des hommes et des noms qu'ils donnent à Dieu

 

 

Par-delà le front et la terre infamante

Par-delà les mornes prairies

où s'agglutinent les hommes

le cœur posé entre l'arbre et le soleil

Seul – si seul – au milieu de ces tristes contrées

 

 

Là où s'efface le temps

quelque chose du vent et de l'évidence

 

 

Par-delà les signes et la terre

l'esprit curieux qui part à l'aventure

 

 

L'envergure insaisissable de l'esprit

 

 

Au cœur de cercles étranges

là où la lune côtoie les brins d'herbe et l'eau de la rivière

là où les bêtes saluent les pierres et les étoiles

là où l'homme se réconcilie avec l'âme du monde

dans la compagnie de toutes ces combinaisons admirables et insensées

 

 

A force de souffle et de lumière

l'éternelle surgie du monde

sans intention ; sans ambition

apparaissant sans autre raison que le vertige

 

 

Un sourire au loin

Une étoile peut-être

qui a cessé d'être

depuis bien longtemps

 

 

Le vent dans les feuillages

La nuit tombée déjà

Et la pluie qui danse

sur le toit

 

 

Quelque chose

comme un feu mortel

quelques flammes

quelques jours

Le cœur battant

 

 

Sous le regard de la mort

ces mains qui tremblent

ces mondes qui vacillent

comme des flammes fragiles

malgré notre attachement à la lumière

 

 

Au fond du sommeil

ces yeux apeurés

ces âmes perdues

et les jours qui passent

avec indifférence

 

 

L’œil et le ciel embrasés

par ce grand feu qui crépite

au fond de l'âme

et qui daigne parfois participer

aux danses de la terre

 

 

En échange de rien

simplement présent

 

 

Par-dessus l'abîme

à l'abri du temps

auprès de ceux qui dansent

avec le mystère

 

 

Là où le monde est une nuit

un naufrage

un rêve peut-être

un spectacle sans doute

où se heurtent toutes les solitudes

 

 

Le cœur silencieux

parmi les arbres et les pierres

sur ce chemin qui se perd dans le lointain

 

 

A l'affût de l'ensemble

cherchant à rejoindre

la grande communauté

 

 

Au fond du cœur

le ciel étreint

le ciel confiant

 

 

Sans plus savoir

où est la lumière

tant tout rayonne

jusqu'aux ombres qui offrent

le plus obscur de la tendresse

 

 

Détaché des visages

comme un flambeau

le cœur si près de la fête

si près de la danse

à mesure que s'intensifie la flamme

à mesure que s'envolent les cendres

 

 

Figure simple et enjouée

allant par les bois

insoucieuse des âmes perdues

et du sommeil

 

 

Le cœur inspiré

par les figures d'écorce et de bois

le souffle du vent

la course des nuages

et tous les seuils qu'il reste à franchir

 

 

Seul depuis si longtemps

que l'écume du monde

ses bruits, ses danses et ses aventures

n'ont plus guère d'incidence

sur la quiétude de l'âme

 

 

Ému (si ému) devant le merveilleux de ce monde

 

 

Le front discipliné

la main obéissante

heureux de se faire

les instruments du cœur

Et le cœur, le disciple diligent du ciel

 

 

Une voix dans la nuit

parmi les simples

abandonnant à l'ombre

ses mouvements et ses traces

transformant parfois les yeux ensommeillés

pour favoriser la tendresse et la terre

 

 

Le cœur converti en palimpseste

où le vent peut enfin écrire son œuvre

 

 

Comme une lumière indéfinissable

à travers les morsures et les pièges

 

 

Dans l'entrelacs des mondes

 

 

En ce lieu où l'Amour colore le cœur et les gestes quotidiens

 

 

Le sommeil couleur de suie

ruisselant dans le noir

distillant sa nuit

encerclant les âmes

et oppressant l'esprit

 

 

La lumière

sur la vie et la mort

sur le monde et le temps

effaçant les peurs et les commentaires

charriant avec elle la confiance et le vent

édifiant quelque chose au-dedans

 

 

Le cœur attaché au chant de l'oiseau

aux âmes qui peuplent les sous-bois

aux danses folles et secrètes

aux vents et aux rivages

à cette parcelle du monde

qui, pour l'instant, échappe

à la main de l'homme

 

 

Le cœur

outil trop souvent oublié de la langue

faisant comprendre d'un sourire – d'un geste discret

ce que l'âme a compris

 

 

Au cœur du royaume

sous des milliers d'étoiles

mille merveilles

et autant de lèvres impatientes de raconter

 

 

Une clarté sans image

comme des baisers et des bouquets de fleurs

au fond des yeux

un regard capable d'apaiser la soif

quelque chose d'assez mystérieux

 

 

Au-delà de la mort

le souffle

en dépit des apparences

et plus loin encore

quelque chose d'infini

 

 

Les yeux de l'Amour

posés sur l'âme et le monde

pour qu'ils puissent échapper à la nuit

 

 

Le cœur offert

si éloigné de l'idée de conquête

laissant apparaître l'âme, le jour, le monde

le mystère enveloppé de rêves

offrant aux oreilles attentives

quelques sourires et quelques secrets

 

 

Au cœur des mots

cette voix discrète

née du silence

offrant, peut-être, le plus précieux

 

 

Au carrefour des vents

L'âme joyeuse

entraînée par la danse des mondes

 

 

Au-delà des contrées humaines

au-delà du petit royaume terrestre

là où l'âme devient libre et souveraine

parfaitement adaptée aux péripéties du voyage

 

 

Le front contre l'aube

déchirant les mirages et l'écume

écartant les mains du rêve

jouant avec les ombres et le temps

 

 

Dans nos mains

les flammes et les cendres du monde

 

 

Au pays du rêve et de la lumière

là où tout se mêle au sommeil et à l'espérance

jusqu'au vent qui fouette les visages

jusqu'aux étoiles qui brillent au fond de la nuit

 

 

Quelque chose

tantôt la mort

tantôt l'inconnu

terrifiant l'âme

tétanisant l'esprit

exacerbant les ténèbres et l'angoisse

 

 

Comme en rêve

le monde

la vie

la mort

ce que l'on fait

ce que l'on sait

ce que l'on sent

tout ce que l'on expérimente

tout ce que l'on nous dit

 

 

Souffle et fumée

ce monde

rien qu'un peu d'air qui tourbillonne

 

 

A nous jeter dans l'enclos

refusant la liberté

pour un territoire circonscrit

pour une existence organisée

 

 

Le cœur indéfiniment jeté à terre et piétiné par les hommes

 

 

Personne

A la jointure des mondes

Seulement quelques figures curieuses

et deux ou trois âmes égarées

 

 

Si sûr de notre silence

au milieu de toutes ces bouches bavardes

 

 

Par-delà les servitudes du monde

le front encore plissé (pourtant) par d'anciens soucis

la pensée toujours aussi vagabonde

mais peu soucieux, à présent, de savoir où elle mène

contemplant en riant les sillons et les rivages

heureux d'expérimenter toutes les dimensions du voyage

 

 

Le poème dans sa robe de mots et de lumière

 

 

Incarner ce qui demeure

autant que le périssable

chanter le monde et le mystère

vivre de la plus intense des manières

 

 

Sur son lit de chair

le visage de la nuit

à la voix inaudible

aux mains tremblantes

recouvrant les joies et les âmes

et fermant les cœurs et les yeux

 

 

Au cœur du plus âpre

parmi les pierres et les hurlements

dans le froid et la nuit

au milieu des ombres qui dansent

un peu de lumière et de joie

 

 

Les figures simples

réunies autour du feu

s'approchant les unes des autres

silencieusement

pour célébrer le royaume

des morts et des vivants

 

 

Allant, allant

le cœur penché sur son labeur

si silencieusement

 

 

Des pierres

des rêves

et, pourtant, ici

quelque chose de l'infini

 

 

Entre les rêves et les flammes

comme si le ciel s'était retiré

comme si la vie devait forcément (nous) être fatale

comme si l'on devait sauter à pieds joints dans son destin

 

 

Franchi le seuil

au-delà du désir

soumis au vent qui tourne

et qui pousse vers ce que nous avons à vivre

 

 

Au plus près du silence

le chant de la forêt

comme la confidence du monde

que tous, en ces terres, entendent

 

 

Suspendu aux rêves des bêtes

le cœur si aimant

la tête penchée

pour suivre les pas

de nos illustres devanciers

 

 

Le cœur scellé dans la terre

abreuvé de mirages et de spectacles

avec au fond de l'âme

et sous les pas

ce qu'il faut de nuit

pour continuer d'aller aveuglément

 

 

Longtemps sur la même pierre ; trop longtemps peut-être...

 

 

Sous la lampe

la page quotidienne

qui témoigne des aspirations et des états de l'âme

autant que des pas et des jours qui passent

 

 

Passant de monde en monde

les yeux fermés

l'âme entre les rives

avec, parfois, la joie par-dessus

 

 

Sans autre preuve

ni d'autre appui

que soi

 

 

Sous un ciel désert et silencieux

la multitude bavarde et affairée

 

 

Sous la même lumière

et au fond de la même nuit

ce qui demeure

et ce qui finit

les yeux fermés

et les yeux ouverts

tous les états de la conscience et du monde

 

 

Sans hâte

entre le rêve et le pays des morts

par le seul passage possible

 

 

L'esprit de l'homme

infatigablement

penché sur ses peines

 

 

Au milieu des rêves du monde

comme une halte sous les étoiles

une danse dans un cercle clos

 

 

La vie à même la roche et la poussière

Le front si peu enclin à chercher la lumière

 

 

Un cœur à tout faire

agissant (presque toujours) en secret

 

 

Nous reconnaissant

malgré nos yeux aveugles

 

 

En vain

ces efforts et ce labeur

comme si seule comptait l’œuvre du vent

 

 

De légende en légende

d'illusion en illusion

sans jamais trouver la lumière

comme si nul ne pouvait

échapper au sommeil

 

 

Sans le cœur

il n'y a de chemin

Seulement des pas qui s'enchaînent

 

 

Par des chemins hors du temps

loin de l'esprit de raison

loin des livres et des voies toutes tracées

l'esprit affranchi des lumières factices

enjambant les pièges

et contournant les âmes endormies

qui patientent au fond du gouffre des jours

saison après saison

 

 

Miroir sans doute de notre insomnie

ces pages arrachées à la terre

offrant aux paysages lacunaires des hommes

un regard dédié au voyage

et assez de lumière peut-être

pour initier (chez certains) un sursaut de l'esprit

 

 

Loin de cette fièvre endiablée

où l'on s'enchaîne depuis si longtemps

au même sommeil

rivage après rivage

sillon après sillon

sans jamais rien découvrir

 

 

Le monde laissé à la fantaisie

de ceux qui négligent la lumière et l'esprit

 

 

Parmi les cimes ombragées

le cœur posé entre la pierre et le ciel

à l'exacte place de l'homme

 

 

Si loin des reflets

là où les mots effleurent le silence

là où le cœur transforme le rêve

là où la lumière est scellée dans la terre

là où le monde redevient le monde

 

 

Ce qui se dit

Ce qui s'écrit

les mille états du monde, de l'âme et de l'esprit

 

 

Rien que la tendresse et des larmes de joie

comme aux premiers jours de l'enfance

 

 

Pieds nus sur la pierre

loin des bruits

et des douleurs du monde

là ; sans la moindre espérance

au plus près du sauvage

sans autre témoins

que le ciel et les étoiles

 

 

La vie ? Le monde ?

Ce que nous faisons ?

Rien qu'un peu de paille

Et des rêves qui nous emportent

 

 

Le regard et la parole sans filtre

au plus près du cœur sensible

dédiés à la tendresse et au partage

 

 

La danse dérisoire de l'écume

si réelle en apparence

moins que vraie

pas plus qu'un rêve

à l'heure de la transparence

 

 

Au chaos du dehors

au désordre du dedans

l'âme (presque) toujours qui consent

 

 

En ce lieu que l'on nomme le ciel

 

 

Des brassées de rien

Des brassées de vent

Ce que l'on nous offre

Et ce que nous offrons

 

 

La main de Dieu dans la nôtre

si réelle, si palpable, si vivante

 

 

Au plus haut de la raison

Là où l'esprit devient le cœur

 

 

A l'ombre de ce qui demeure

tous les chemins

 

 

L'infini dans la paume de la main

 

 

Dire comme disent les miroirs

sans autre visage

sans la nécessité des mots

 

 

Tout mélangé

comme partout où est la vie

 

 

Le poème à la pointe de l'écume

un peu au-dessus du monde

un peu au-dessus du chemin

 

 

Si péniblement parfois ce voyage

 

 

Pensif face à l’insaisissable source

comme si la vérité s'évaporait

aussitôt que l'esprit tentait de la saisir

comme si l'on nous retirait le tapis sous les pieds

pour nous inviter à habiter le vide

plutôt que l'idée du Divin

 

 

En ces lieux si terrestres

de la matière

des ornières

et mille rêves qui fleurissent

comme autant de manières maladroites

d'enjamber les malheurs

de se risquer à faire un (petit) pas de côté

 

 

Par la faille étroite de l'origine

tout ce qui est né

et nos mains vides à présent

 

 

L'étreinte après tant d'entailles

 

 

Sans plus rien amasser

s'offrir au monde

et jouer avec ce qu'il donne à vivre

 

 

L'épouvantable (et effrayante) faim de l'homme

à l'origine de presque toute son œuvre

 

 

Seul au cœur du monde

comme au cœur du poème

 

 

Allant ; allant

sans le souci de soi

 

 

Emporté comme les graines et les feuilles

au gré du vent

 

 

Ce qui s'écrit

comme l'eau qui coule

 

 

Fragments de terre, d'air, d'eau et de feu

grossièrement mélangés à un peu de lumière

 

 

Sous la dictée de la terre et du ciel

là où pousse la nécessité

 

 

Dans l'interminable et sombre cortège des vivants

de trop rares âmes rieuses (réellement – profondément – rieuses)

 

 

Le cœur si profondément sondé

outil du ciel et de l'étreinte

pour accepter de ne plus rien savoir

pour accepter de s'abandonner

aux exigences de l'âme et du monde

 

 

Le rêve planté dans la bêtise et la violence

déposé là sur un sol inconnu

au milieu des pierres, des bêtes et des visages

rivalisant (essayant de rivaliser)

avec la tendresse du Divin

 

 

Dans la fumée épaisse du monde et du temps

L'âme recouverte de poussière et de vent

Si joyeuse encore

 

 

Dans nos mains

la même ardeur

le même visage

et ce que le monde nous a offert

abandonnés

 

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