Carnet n°241 Notes journalières
Rien que des éclats de surface et des couleurs – notre ignorance exposée…
Le monde comme un mur – un sourire – un langage – sans doute la même illusion…
Dans ce bain de terre – terrible – terrifiant ; immergé jusqu’au cou – jusqu’au fond de l’âme ; toute cette matière ruisselante – et après laquelle nous courrons tous – et dont on voudrait nous faire croire qu’elle abrite tous nos secrets…
Le plus simple nous invite à toutes les extinctions – à se laisser mener par ce qui s’impose – à convertir toutes les questions en silence…
Le plus bel acquiescement…
La beauté d’un monde inconnu – incomparable – comme son envergure – l’infini devant nous qui éclot à l’intérieur – et cherche, sous quelques restes d’orgueil, son lit pour toutes les saisons – la vacance nécessaire à son éternité…
Tous les noms – dans notre cœur – qui se mélangent – s’empruntant ceci et cela – confondant la tête – le corps et l’âme – des uns et des autres – cherchant à s’assembler pour ne former qu’une seule créature – étrange – hybride – unique – notre figure commune – porteuse de toutes nos différences – de toutes nos singularités…
Le ciel – là où tout commence – aux premiers instants de l’écoute – lorsque les yeux se ferment – comme la bouche – lorsque le silence tient lieu de geste – de parole – de vérité – la seule matière du monde – réel – entendable…
Les choses éparpillées – au-dedans de tout – sans notre volonté – la fin de l’histoire – là où nous n’avons plus besoin d’être…
Le vide – plein – sans rien ni personne…
L’espace que nous sommes…
L’ombre – toutes nos ombres – jetées dans le silence – comme si l’on pouvait épuiser la lumière – devenir une fenêtre dans la nuit – un peu d’intelligence au milieu des hommes…
Le bleu des hauteurs – la transparence des profondeurs…
Et toutes les pierres hors des poches…
Le sommeil sous la cendre – où se consument tous nos restes…
L’ignorance au fond de l’abîme…
Et toutes les cimes – et tous les cieux – sur nos frêles épaules…
Nous tremblons à l’approche des Autres – de crainte ou d’excitation – qu’importe – fragiles devant notre continuité – comme si nous ne pouvions réellement croire en un tel prolongement – tantôt sombre – tantôt rieur – et presque toujours irréel tant nous ne savons nous reconnaître…
Lucarnes noires – face auxquelles nous sommes installés – patients – immobiles – sans curiosité – comme au théâtre où des ombres arpentent la scène en silence – avec fracas – avec fureur – sans jamais connaître la dernière heure – ni l’issue – du spectacle – endormis déjà avant que ne commence le premier acte…
Trempé dans le plus réel – dans le plus vivant – de la beauté – comme un recours – une manière d’aller au-delà du monde – des hommes – de la nuit (presque) toujours assassine – de traverser tous les déserts qui nous séparent du jour – de remonter la laideur jusqu’à la source – et de tout embrasser sans rien résoudre – sans rien demander ; devenir ce que le temps ne peut sauver – ce que les fleurs célèbrent après la mort…
Les tourments posés en deçà de la mémoire – dans ce gouffre où l’on a jeté tous nos livres – notre âme – et jusqu’à notre épuisement à vivre – là où le feu du jour brûle tout ce que nous avions cru important – essentiel – jusqu’à la dernière étoile mensongère – jusqu’à nos plus précieuses idoles ; les images de Dieu et de l’Amour – comme le reste – rongées par les flammes…
L’âme désertée – notre plus grand malheur – sans doute – le destin aussi tragique (et inutile) que celui d’un orphelin sans descendance – soumis à cette terrifiante appartenance au peuple des absents – à ces silhouettes d’ombre et de glaise que font tournoyer les vents…
Dans la tourmente du temps – avec des larmes sèches sur les joues – accumulées chaque jour en strates successives – comme un masque de tristesse – avec notre sommeil figé dans cette cire transparente…
Nous – non résolus – et sauvés déjà…
Dans le ciel – au fond du gouffre – simultanément – sans même que nous le sachions – sans même que nous nous en apercevions – le chant du jour et la lumière – ce que nous espérions autrefois de notre désert inhabité…
Rien que des signes où l’on croit deviner l’avenir – du côté clair du ciel, imagine-t-on, alors que l’immensité enrobe l’hiver – toutes les saisons – la nuit – l’aube et le jour – dans le désordre – comme si nous vivions selon le désir des Dieux – les circonstances – la fatalité du monde – comme si l’on pouvait échapper à son destin…
Rien que des présages ineptes – la peur figée qui n’aspire qu’à contrôler l’après – l’ailleurs – l’impossible – ce qui n’existe pas – ce qui ne pourra jamais exister…
Notre pathétique crispation sur les misérables choses du monde…
Dans l’étroitesse d’un corps – le grand Amour – la liberté cadenassée – des paupières sur des yeux déjà fermés – un cœur frémissant – palpitant malgré lui – une respiration aussi involontaire que la naissance…
L’homme dans son existence commune…
L’incarcération incarnée…
La nuit – aussi provisoire que le reste…
Ce que l’on approche avant l’hiver – ces rives étranges où tout semble mystérieux – (presque) inversé – incompréhensible…
Le temps déserté et l’intimité de la mort…
Quelque chose de lointain – et d’infiniment familier – pourtant…
Ce que les gestes nous révèlent de l’intensité de la pente – de la hauteur des murs – de l’épaisseur des remparts à franchir ; la distance qu’il nous reste à parcourir…
Sans précaution – sans risque (réel) – ces pas qui ne semblent jamais suffisants – la tête à travers les grilles – malgré la marche – le noir – la pluie – et cette peur qui nous fait oublier le silence – sa douceur et sa nécessité…
L’âme à la fenêtre – la main tendue vers l’impossibilité de l’horizon – comme une promesse (intenable) – le gage (incertain) d’un avenir plus clair – moins chaotique – moins malheureux – une illusion supplémentaire dans notre rêve déjà obstrué – saturé – sur le point, peut-être, de nous fermer les yeux – à jamais…
Sans référence – l’âme face au monde – au milieu des vents – de la tourmente – sans souci – plus libre qu’autrefois – lorsque l’on s’accrochait aux rails trop laborieusement construits par notre destin mensonger…
Ici – des éclairs – de la nuit – de la joie – l’enfance face au monde – face à elle-même – quelque chose de l’imprudence et de l’impossibilité du partage…
L’être au milieu de lui-même – visages contre visages – et ce rire – féroce – incroyable – qui donne envie de destituer tous les rois – d’abolir tous les règnes – toutes les lois – de révéler aux choses et aux visages – la beauté harmonieuse – et mordante (si mordante parfois) – du désordre et du chaos…
Quelque part – quelqu’un – qui n’existent pas. Des fables et des histoires – ce que l’on nous a appris – cette croyance si tenace – plus qu’obstinée – en notre existence – en l’existence de l’Autre et du monde…
Nous – pris déjà dans la vérité (indémontrable) de la vie…
Rien ne pèse sur nos phrases – sinon le poids qu’on leur concède…
Du vent – en quelque sorte – et un peu de mort ; quelque chose qui nous entoure déjà – et qui nous insuffle ce qui nous manque – peut-être…
Chacun face à sa crédulité – à son désir – à son héritage – ce qu’il offre au monde – en vérité…
Nous n’avons le temps que de quelques gestes – quelques idées – en creux – presque rien, en somme – un peu de mémoire antérieure – ce qui existait déjà avant le premier élan ; nous – le monde – sans référence – la même chose qu’au fond des yeux – ce qui demeure face aux saisons – ce qui subsiste éternellement…
Nous – sans les livres – au milieu des arbres – en ce lieu sans circonstance – dans l’oubli et l’alternance des choses…
L’âme sensible et le regard dégagé…
Ce que nous serions tous – la véritable incarnation – si nous savions vivre dans la suspension du temps…
Le seul voyage qui compte – vraiment – d’ici à ici en passant par tous les ailleurs – tous les autrement. Des marches et des nuits – par milliers – par millions – par milliards – la force perpétuelle d’avancer – avec d’abord, des pierres dans les poches – puis, un peu de poésie – puis (enfin) du vent – du vide – une once incalculable de vérité…
L’âme et le geste libres – denses – réellement vivants…
Ce que le voyage révèle de nous-même(s) – une manière d’être involontaire – l’essence de notre singularité – la fine pointe de l’être nous traversant…
Ce que nous ne pouvons dissimuler – nos bagages les plus intimes – sans doute…
Sans affaire – sans lendemain – oubliées les heures passées sur le chemin – à notre table de travail – rien au-dedans – personne à nos côtés – le monde opaque – du moins son apparence ; au loin – de l’autre côté du mur – sur l’autre rive – du côté du temps inventé – du temps approximatif – des Autres hypothétiques ; là-bas, la certitude du voyage – ce que l’on frotte – ce que l’on use au contact du réel ; ici – qui peut savoir – personne n’existe vraiment – et si d’aventure nous étions réellement vivants, nul ne serait assez fou pour oser se faire le témoin de tous ces riens…
Le sommeil si profond – comme une honte – un refuge – inévitable – une nécessité de pantin…
Ce qui se traîne – aux abois – derrière les chaînes d’un Autre – de mille Autres – cette longue lignée de prédécesseurs – le monde d’avant nous – aussi malhabile et inutile que le nôtre – mais pas moins essentiel à notre (progressif) dévoilement…
Notre magnificence incarcérante – ce que l’on nous offre comme une (piètre) consolation…
Nous – déployé(s) – plus puissant(s) que les sages et les prophètes – libre(s) de toutes les fonctions – de tous les usages. Le bleu pas même en étendard – débordant comme si nous étions le ciel – plus haut que le ciel – plus large que le ciel – l’infini – notre nature – notre miroir – à tous…
L’esprit – dans l’angle des Dieux – comme coincé entre la mort et le temps – entre leurs promesses et nos frontières – toutes nos limitations – à l’épreuve – comme si nous avions oublié notre plus vrai – notre plus ancien – visage…
Nous – à l’époque périphérique – instable(s) – extérieur(s) – exilé(s) – mal à l’aise – comme si nous vivions à l’étroit – sur un infime carré de pierres tranchantes – isolé(s) du monde – des Autres – malgré l’étouffante promiscuité…
L’ombre de nous-même(s) – derrière la lumière…
Avant la route intérieure – égaré(s) – en désordre – passablement hagard(s) et embarrassé(s)…
A l’envers du langage – les arbres – le geste – ce qui est nécessaire – le réel sans superflu – sans humanité futile…
De l’autre côté ; le temps indésirable – l’ombre du regard – ce qui semble appartenir au monde – à la surface – aux apparences – le temps de la pensée et du devenir – ce qui a l’air de croître – de se déployer – de décliner – de disparaître – quelque chose de provisoire et d’inconsistant – avec, au-dedans, comme un étrange halo de lumière – une matière presque invisible – presque indécelable par les sens humains…
Une langue – des tentatives – des rangées de cerveaux mal alignés – en interaction réticulaire – partielle – que l’on pourrait prendre (à tort) pour du hasard…
Si éloigné(s) du sol – du ciel – dans cet entre-deux chimérique – artificiellement inventé – ce qui constitue ce que les hommes appellent le monde…
Ce qui existe entre nous et la lumière – comme un long corridor apparent – le subterfuge de (presque) toutes les existences – de l’ignorance commune – de notre (si enfantine) cruauté…
Par-delà les mots – les substances – les orifices – la porosité des surfaces – le vide et sa structure – l’espace et l’invisible (inorganiques, bien sûr) – ce que nous emplissons de gestes – de livres – de rêves – de ciel ; la terre du temps – sans arrêt…
Seul – comme d’autres – endormi(s) au cœur du mystère…
Dans la tête – l’écho de plus en plus éloigné de notre nom – en deçà de la mémoire – sous le seuil du souvenir – comme les vibrations d’une résonance très ancienne – première peut-être…
A la fin – le front rempli de bleu – comme le reste…
Plus de frontière ; l’espace sans grille – sans carte – tous les territoires (apparents) d’un seul tenant – parfaitement réunis…
Le jour – fidèle – malgré la lenteur et l’oubli – la fièvre et la désolation – les itinéraires risibles – grotesques – indécents – malgré le sang et l’amoncellement des cadavres sur le sol – sur tous les chemins de la terre – malgré le fourvoiement des visages et la danse (si frivole) des identités…
Ici – le franchissement ; ailleurs – on ne sait pas – on pourrait tout imaginer – inutilement…
Parfois – le bruit et l’énigme entremêlés – quelque chose comme une rengaine – le silence et le monde offerts – sous nos yeux – bavards – tapageurs – comme un corps déstructuré et se restructurant sans cesse – unifié et se scindant sans cesse – alternant le pugilat, l’emboîtement et le dialogue…
Sérieux et joueur – simultanément – successivement – comme pris dans l’incroyable désordre du temps…
Dans tous les angles à la fois – comme le prolongement de l’espace ; l’inutilité des murs que nous nous sommes éreintés à bâtir…
Le regard qui s’avance – qui explore – qui se déploie. Et le corps qui se défait sous nos yeux ébahis. Le silence qui (enfin) peut se rejoindre…
Des passages et des rêves qui s’estompent – du sable – d’une terre à l’autre – ce qui résonne – ce qui nous détruit – ce qui nous offre sa force et son ampleur…
Nous tous – dans la même pièce – avec le même visage – cet espace commun immense dont chacun est, à la fois, le centre et la figure singulière…
A partir d’ici – comme une poussée – une force invisible et déterminante – quelque chose du ciel dans une vêture terrestre – une forme apparente – fidèle à sa matrice – obstinée – insensible à toutes les revendications identitaires – à toutes les résistances qu’on lui oppose…
Nous – à travers le temps – défait – et ce qui aimerait continuer – persévérer – dans l’illusion d’un prolongement – d’une suite possible…
Nous – retardés – trop écartelés encore pour que le silence et l’harmonie remplacent le dialogue et le conflit…
Tout – passant d’un lieu à l’autre – d’un corps à l’autre ; l’ampleur de l’espace et ce avec quoi nous essayons de le remplir…
Toutes ces existences qui s’éloignent de l’enfance – puériles toujours malgré les années – les certitudes et le peu d’expérience – ce que l’on cache – honteux – sous la table et les tapis – ce qui fait de nous des auxiliaires (essentiels) de l’ombre – du noir – de la nuit…
Toutes ces vies qui ressemblent à des mensonges érigés en tour – en totem – le dévoiement et la fatigue – l’aveuglement et le langage – tous ces gestes atrocement dénaturés – la fausse légèreté des voyages – séjours plutôt – hypocritement paisibles – incroyablement monotones – les pas et l’esprit vacillants – cet éloignement (presque) permanent du centre – comme si les Dieux s’évertuaient à retenir, d’une main trop ferme (et pour on ne sait quelles obscures raisons), notre véritable élan…
A tâtons dans la géographie du rêve et du verbe – au lieu d’aiguiser le geste et la justesse – le non-savoir sachant – l’obéissance libre – la joie et le goût des circonstances (présentes) ; le grand acquiescement pour que l’esprit et le monde dansent l’un dans l’autre…
Tout tourne – comme si nous étions là depuis trop longtemps ; des circonstances – des émotions – des choses à dire – des choses à faire – comme si quelqu’un se souciait (réellement) du monde…
Nous ne sommes qu’une main tendue vers le ciel et l’horizon – une rive qu’on longe sans jamais accoster – un signe – une ligne parfois – énigmatique sur le livre mystérieux du monde…
Nous aimerions disparaître – être happé(s) par le déséquilibre – et glisser jusqu’en bas – là où ont commencé tous les récits…
Tout est rare (et précieux) dans nos histoires – des vestiges, pourtant, bientôt – à notre place…
Nous aurons insisté là où il aurait fallu passer – inaperçus – comme les herbes et les crachats – comme les grains de poussière dans l’air – invisibles – et que les vents emportent plus loin – et plus haut quelques fois lorsque Dieu voit dans leur manière d’être [dans leur manière d’être au monde] une grâce – la justesse et la tendresse d’une perpétuelle prière…
A notre place – là où rien ne nous réclame – où les Autres – les rives – le vent – ne sont que les reflets de notre visage – et l’âme – toutes les âmes – le miroir parfait de la lumière…
Nous veillons – sans y penser – en attendant le jour suivant et la mort – l’amour d’un Autre qui nous gratifia (de manière circonstancielle) d’un baiser ou d’une parole réconfortante – et qui n’est plus là – et qui n’existe pas – et qui n’a, sans doute, existé que dans notre imaginaire pour prolonger notre désir si ancien – si enfantin – d’être aimé…
Rien ne suit – tout s’éloigne – tout se perd et disparaît ; nous ne sommes que des fantômes avides de chair et de certitudes…
Sans repère – dans la nuit – au milieu des Autres – inconnu(s) – happé(s) par les forces maléfiques du monde – du ciel – gesticulant là où il faudrait rester immobile(s) – imaginant là où il faudrait agir – nous laissant influencer (et dominer) par les couleurs et les formes au lieu de nous essayer à la transparence…
Les forces de la terre – contre nous – dehors – sur notre peau fragile et brûlante – de cette fièvre dessinée par l’apparition du ciel – au-dedans…
Tout a l’air si proche – si neuf – les couleurs et les choses qui chantent – les jours qui passent – comme si nous nous étions échappés de l’horloge – de cet atroce confinement dans le périmètre circulaire du cadran…
Des bras que l’on ne voit pas et qui nous saisissent ; un souffle – mille souffles – et, parfois, un lent déclin avant l’effacement…
Nos vies à tous – magnifiques et crasseuses – à l’apparence aussi monotone que les pages d’un calendrier…
Sur cette terre aux lourdes frontières inscrites sur le sol – dans les têtes – pour délimiter les choses et les territoires – légitimer les instincts d’appropriation et de conquête…
Les luttes aux fronts noirs – les pierres que l’on se jette – les drapeaux que l’on hisse et que l’on s’arrache – ce que l’on abandonne – l’effervescence inquiète du monde ; tous les temples (misérables) que l’on érige sur les hauteurs vers ce que l’on imagine (presque) toujours plus haut – et trop rarement au-dedans…
Notre âme et nos mains fabuleuses de mendiant(s) enchaîné(s)…
Nous sommes la route infinie – découpée, parfois, en étapes – en tronçons – ceux qui voyagent comme ceux qui demeurent dans leur chambre – et le ciel au-dessus – au loin – qui surplombe le monde…
Le cri des vivants plus perceptible que celui des morts – la même peur et la même ignorance – pourtant ; l’inconnu qu’il va falloir affronter…
Le même mystère – autant ici qu’ailleurs – et, trop souvent, la même incompréhension…
Seul – avec le ciel à notre table – le monde autour de nous – peut-être – sans la moindre importance…
Les bruits et les ombres enserrés dans notre enceinte – ce périmètre de croyances que les Autres prennent pour notre vrai visage – notre seule identité…
Nous – dans les limites que l’on nous impose – que l’on croit nous imposer. Et sur le sol – et dans le ciel – notre sourire et nos empreintes plus larges – immenses – invisibles, bien sûr…
Ce que le vide – en nous – insère…
Du bleu sur quelques fleurs desséchées – un peu de ciel au fond de la terre…
Un regard discret – tendre et permanent – sur nos allées et venues…
Cette tristesse – au fond des gestes – comme une seconde peau – notre nature la plus secrète – peut-être – comme une sorte de substitution au vide de l’âme…
Un soleil terrestre – un peu d’Amour – sur la surface – sur la partie la plus visible du visage…
Une sphère bruyante et frémissante – en perpétuel mouvement…
De la chair déplacée – autant que du vent – comme si seuls comptaient le souffle et l’intention qui précède l’élan…
Notre veille – notre présence inquiète – en plus du silence dévasté…
Des yeux près de la source – sans fierté – au milieu du monde – parmi tous ces Autres qui, soudain, n’en sont plus – devenus, comme par magie, des parts familières de notre visage…
Lignes nues qui charrient des fleurs et des oiseaux – et ce qu’il faut de silence pour comprendre et s’émerveiller…
Nous – marchant – sans rien traverser – intermittent(s) – comme la rêverie dans le cours naturel des choses…
Les Autres autour de nous – avec leurs bruits – leur voix – leur visage – les têtes qui cherchent – qui réclament – en basculant, si souvent, dans la plainte – martelant un temps arrêté – inexistant – à coup de désirs et de mémoire – obstruant la lumière souveraine – délicate – déjà célébrante…
Trop de doute et de certitudes pour s’ouvrir à la clarté – laisser le regard désobscurcir l’esprit – l’âme – le monde – et dissiper nos vieux restes d’existence…
Ne rien attendre…
Rien – en nous – ne demeure…
Nos lèvres rouges – seulement – et l’enfance…
Et quelques larmes encore – comme le signe d’une sensibilité toujours vaillante malgré l’époque – le contexte – l’indifférence ambiante…
Nous sommes cette figure étrange de l’appel et du nécessaire – de la voix qui se répand sur la feuille pour désengorger l’âme – offrir à la tête une alternative – une (saine) manière d’échapper à l’abondance et à la folie…
Personne – autour de nous – des pierres et de grands arbres – la forêt dense – épaisse – l’horizon impénétrable – l’eau vive de la rivière – et quelques bêtes discrètes tapies dans les taillis ; le monde – notre monde – la beauté du soleil et la magie vivante sur toutes les peaux – les âmes joyeuses – fidèles à l’étrange splendeur des choses…
Nous abandonne ce qui doit disparaître – le superflu – l’inimportant…
Tout nous quitte – mille voies – mille traces à suivre – sur lesquelles ce qui demeure n’a pas le moindre regard…
A distance – comme si le monde était une île – lointaine – inaccessible – inutile – une terre minuscule secouée par le temps et les Dieux – une étoile éphémère aux origines troubles – au devenir sombre – sans réelle perspective. Un univers sorti, sans doute, de notre imaginaire – à peine une idée – une chose qui s’est esquissée et dont nous ne savons rien (et dont nous ne voulons rien savoir)…
Une œuvre – peut-être – sans réponse et sans sagesse – le fil dont nous devons nous défaire…
Des fables – des griffes – des caresses ; toutes nos histoires – sans intérêt…
Le silence – reconnu – en nous – qui nous offre l’élan pour nous défaire…
Nos gestes – de plus en plus discrets…
La présence de l’aube – de plus en plus évidente…
Un songe – presque rien – ce qui, pourtant, parvient à nous fermer les yeux…
En nous – le sol – le seul lieu où vivre…
Et cette nuit où nos pieds – notre tête – notre âme – sont empêtrés…
Des cris – des murmures – toutes nos souffrances ; le dérèglement des corps – les fragilités de la matière – la couleur des étoiles – ce qui affecte les visages…
Trop de danses – de ruptures – d’incertitude…
Des fissures – des béances – des ruines – comme un (immense) vertige…
Nous seul(s) – nous tous – face à la nuit…
Ça se resserre – en nous – au lieu de s’ouvrir…
Ça résiste – partout – au lieu de s’abandonner…
Ça parle comme un écho mécanique…
Le silence a lieu – et nous ne l’avons, pas une seule fois, accueilli…
La vie – le temps – la mort – finiront, un jour, par s’éloigner…
Et l’esprit, sans doute, saura quoi faire en pareilles circonstances…
Une danse dans l’âme – dans la voix – dans le geste – vertigineux…
Dieu au cœur de la fièvre…
Des murs – des tentatives – de l’oubli…
De l’impatience et du feu…
Notre manière de nous rejoindre – et de nous réjouir – au milieu des ruines et des morts…
Au jour substitué – combien de terreurs traversées – combien d’espoirs – combien de nuits passées à veiller – les yeux effrayés devant l’inconnu – à tenir – à bout de force – à bout de bras – cette vieille étendue noire – la tête sous la terre – à pleurer – à rêver – à imaginer une tournure différente pour l’âme – à susurrer une parole dans l’air trop rare – dans l’air vicié…
Le visage si beau – si pur – effrayé par le monde du dehors – cette force brute – ces forces vives – dirigées sans raison – sans autre destination que le jeu et la satisfaction du manque…
Dieu, lui-même, peut-être, source de toutes les pénuries – de cette solitude originelle – trop austère, sans doute, pour jouer sans la multitude…
Trop tôt – trop tard – nous parlons comme si le temps existait – comme s’il avait la moindre importance dans nos vies…
La ligne de l’enfant et celle de la momie ; la mort réalisée – et la vie qui se rattache à ce que l’on espère d’elle…
Ce qui nous sépare – ce qui nous relie – et la main des Autres qui se retire ou qui se tend…
Le monde dans notre écoute et notre cœur dans les paumes du monde…
Ce que nous n’osons dire à haute voix…
Ce que nous murmurons aux âmes recluses…
Toutes les scènes de notre vie – une à une – répertoriées – comme si l’absence – comme si toutes les portes fermées – nous avaient laissé(s) une blessure – une envergure en suspens – le plus odieux – et le plus frustrant, peut-être – de ce que nous aurons vécu…