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LES CARNETS METAPHYSIQUES & SPIRITUELS

A PROPOS

La quête de sens
Le passage vers l’impersonnel
L’exploration de l’être

L’intégration à la présence


 

CARNETS PUBLIES

L'expérience du monde 
Récit (1997-1999)

Solitudes 
Récit (2001)

Le petit chercheur Livre 1  
Conte (2004)

Le petit chercheur Livre 2  
Conte (2004)

Le petit chercheur Livre 3  
Conte (2004)

Quêteur de sens  
Essai anthologique (2005)

Traversée commune  
Livre expérimental (2007)

Traversée commune Livre 1  
Livre expérimental (2007)

Traversée commune Livre 2  
Livre expérimental (2007)

Traversée commune Livre 3  
Livre expérimental (2007)

Traversée commune Livre 4  
Livre expérimental (2007)

Traversée commune Livre 5  
Livre expérimental (2007)

Traversée commune Livre 6  
Livre expérimental (2007)

Traversée commune Livre 7  
Livre expérimental (2007)

Traversée commune Livre 8  
Livre expérimental (2007)

Traversée commune Livre 9  
Livre expérimental (2007)

Traversée commune Livre 10  
Livre expérimental (2007)

Tourbillon(s) 
Journal & récit (2008-2013)

Le goût d'autre chose 
Journal (2013-2016)

Un homme simple et sage 
Récit (2014)

Une âme sensible Vol 1  
Journal (2016-2019)

Une âme sensible Vol 2 
Journal (2016-2019)

Entre le rêve, le monde... Vol 1  
Journal (2019-2020)

Entre le rêve, le monde... Vol 2  
Journal (2019-2020)

Quelque chose du sang...  
Journal (2020-2021)

En plein cœur Vol 1 
Journal (2021-2022)

En plein cœur Vol 2 
Journal (2021-2022)

En plein cœur Vol 3 
Journal (2021-2022)

Si près de nos lèvres... Vol 1 
Journal (2022-2023)

Si près de nos lèvres... Vol 2 
Journal (2022-2023)

Si près de nos lèvres... Vol 3 
Journal (2022-2023)

Si près de nos lèvres... Vol 4 
Journal (2022-2023)

Vie d'un ermite itinérant Vol 1 
Récit (2023)

Vie d'un ermite itinérant Vol 2  
Récit (2023)

Une destinée sans certitude Vol 1 
Journal (2023-2024)

Une destinée sans certitude Vol 2 
Journal (2023-2024)

Entre Dieu et la pierre Vol 1
Journal (2024-2025)

Entre Dieu et la pierre Vol 2
Journal (2024-2025)

Entre Dieu et la pierre Vol 3
Journal (2024-2025)

Entre Dieu et la pierre Vol 4
Journal (2024-2025)

Quelques jours... Vol 1  
Journal (2025)

Quelques jours... Vol 2  
Journal (2025)

Quelques jours... Vol 3  
Journal (2025)

Quelques jours... Vol 4  
Journal (2025)

En son for intérieur Vol 1 partie 1
Journal (2025)

En son for intérieur Vol 1 partie 2
Journal (2025)

En son for intérieur Vol 2 partie 1
Journal (2025-2026)

En son for intérieur Vol 2 partie 2
Journal (2025-2026)

 

CARNETS BRUTS

Carnet n°1
L’innocence bafouée

Récit / 1997 / La quête de sens

Carnet n°2
Le naïf

Fiction / 1998 / La quête de sens

Carnet n°3
Une traversée du monde

Journal / 1999 / La quête de sens

Carnet n°4
Le marionnettiste

Fiction / 2000 / La quête de sens

Carnet n°5
Un Robinson moderne

Récit / 2001 / La quête de sens

Carnet n°6
Une chienne de vie

Fiction jeunesse / 2002/ Hors catégorie

Carnet n°7
Pensées vagabondes

Recueil / 2003 / La quête de sens

Carnet n°8
Le voyage clandestin

Récit jeunesse / 2004 / Hors catégorie

Carnet n°9
Le petit chercheur Livre 1

Conte / 2004 / La quête de sens

Carnet n°10
Le petit chercheur Livre 2

Conte / 2004 / La quête de sens

Carnet n°11 
Le petit chercheur Livre 3

Conte / 2004 / La quête de sens

Carnet n°12
Autoportrait aux visages

Récit / 2005 / La quête de sens

Carnet n°13
Quêteur de sens

Recueil / 2005 / La quête de sens

Carnet n°14
Enchaînements

Récit / 2006 / Hors catégorie

Carnet n°15
Regards croisés

Pensées et photographies / 2006 / Hors catégorie

Carnet n°16
Traversée commune Intro

Livre expérimental / 2007 / La quête de sens

Carnet n°17
Traversée commune Livre 1

Récit / 2007 / La quête de sens

Carnet n°18
Traversée commune Livre 2

Fiction / 2007/ La quête de sens

Carnet n°19
Traversée commune Livre 3

Récit & fiction / 2007 / La quête de sens

Carnet n°20
Traversée commune Livre 4

Récit & pensées / 2007 / La quête de sens

Carnet n°21
Traversée commune Livre 5

Récit & pensées / 2007 / La quête de sens

Carnet n°22
Traversée commune Livre 6

Journal / 2007 / La quête de sens

Carnet n°23
Traversée commune Livre 7

Poésie / 2007 / La quête de sens

Carnet n°24
Traversée commune Livre 8

Pensées / 2007 / La quête de sens

Carnet n°25
Traversée commune Livre 9

Journal / 2007 / La quête de sens

Carnet n°26
Traversée commune Livre 10

Guides & synthèse / 2007 / La quête de sens

Carnet n°27
Au seuil de la mi-saison

Journal / 2008 / Le passage vers l’impersonnel

Carnet n°28
L'Homme-pagaille

Récit / 2008 / Le passage vers l’impersonnel

Carnet n°29
Saisons souterraines

Journal poétique / 2008 / Le passage vers l’impersonnel

Carnet n°30
Au terme de l'exil provisoire

Journal / 2009 / Le passage vers l’impersonnel

Carnet n°31
Fouille hagarde

Journal poétique / 2009 / Le passage vers l’impersonnel

Carnet n°32
A la croisée des nuits

Journal poétique / 2009 / Le passage vers l’impersonnel

Carnet n°33
Les ailes du monde si lourdes

Poésie / 2009 / Hors catégorie

Carnet n°34
Pilori

Poésie / 2009 / Hors catégorie

Carnet n°35
Ecorce blanche

Poésie / 2009 / Hors catégorie

Carnet n°36
Ascèse du vide

Poésie / 2009 / Hors catégorie

Carnet n°37
Journal de rupture

Journal / 2009 / Hors catégorie

Carnet n°38
Elle et moi – poésies pour elle

Poésie / 2009 / Hors catégorie

Carnet n°39
Préliminaires et prémices

Journal / 2010 / Le passage vers l’impersonnel

Carnet n°40
Sous la cognée du vent

Journal poétique / 2010 / Le passage vers l’impersonnel

Carnet n°41
Empreintes – corps écrits

Poésie et peintures / 2010 / Hors catégorie

Carnet n°42
Entre la lumière

Journal poétique / 2011 / Le passage vers l’impersonnel

Carnet n°43
Au seuil de l'azur

Journal poétique / 2011 / Le passage vers l’impersonnel

Carnet n°44
Une parole brute

Journal poétique / 2012 / Le passage vers l’impersonnel

Carnet n°45
Chemin(s)

Recueil / 2013 / Le passage vers l’impersonnel

Carnet n°46
L'être et le rien

Journal / 2013 / L’exploration de l’être

Carnet n°47
Simplement

Journal poétique / 2014 / L’exploration de l’être

Carnet n°48
Notes du haut et du bas

Journal poétique / 2014 / L’exploration de l’être

Carnet n°49
Un homme simple et sage

Récit / 2014 / L’exploration de l’être

Carnet n°50
Quelques mots

Journal poétique / 2014 / L’exploration de l’être

Carnet n°51
Journal fragmenté

Journal poétique / 2014 / L’exploration de l’être

Carnet n°52
Réflexions et confidences

Journal / 2014 / L’exploration de l’être

Carnet n°53
Le grand saladier

Journal poétique / 2014 / L’exploration de l’être

Carnet n°54
Ô mon âme

Journal poétique / 2014 / L’exploration de l’être

Carnet n°55
Le ciel nu

Recueil / 2014 / L’exploration de l’être

Carnet n°56
L'infini en soi 

Recueil / 2015 / L’exploration de l’être

Carnet n°57
L'office naturel

Journal / 2015 / L’exploration de l’être

Carnet n°58
Le nuage, l’arbre et le silence

Journal / 2015 / L’exploration de l’être

Carnet n°59
Entre nous

Journal / 2015 / L’exploration de l’être

Carnet n°60
La conscience et l'Existant

Essai / 2015 / L’exploration de l’être

Carnet n°61
La conscience et l'Existant Intro

Essai / 2015 / L’exploration de l’être

Carnet n°62
La conscience et l'Existant 1 à 5

Essai / 2015 / L’exploration de l’être

Carnet n°63
La conscience et l'Existant 6

Essai / 2015 / L’exploration de l’être

Carnet n°64
La conscience et l'Existant 6 (suite)

Essai / 2015 / L’exploration de l’être

Carnet n°65
La conscience et l'Existant 6 (fin)

Essai / 2015 / L’exploration de l’être

Carnet n°66
La conscience et l'Existant 7

Essai / 2015 / L’exploration de l’être

Carnet n°67
La conscience et l'Existant 7 (suite)

Essai / 2015 / L’exploration de l’être

Carnet n°68
La conscience et l'Existant 8 et 9

Essai / 2015 / L’exploration de l’être

Carnet n°69
La conscience et l'Existant (fin)

Essai / 2015 / L’exploration de l’être

Carnet n°70
Notes sensibles

Journal / 2016 / L’exploration de l'être

Carnet n°71
Notes du ciel et de la terre

Journal / 2016 / L’exploration de l'être

Carnet n°72
Fulminations et anecdotes...

Journal / 2016 / L’exploration de l'être

Carnet n°73
L'azur et l'horizon

Journal / 2016 / L’exploration de l'être

Carnet n°74
Paroles pour soi

Journal / 2016 / L’exploration de l'être

Carnet n°75
Pensées sur soi, le regard...

Journal / 2016 / L’exploration de l'être

Carnet n°76
Hommes, anges et démons

Journal / 2016 / L’exploration de l'être

Carnet n°77
La sente étroite...

Journal / 2016 / L’exploration de l'être

Carnet n°78
Le fou des collines...

Journal / 2016 / L’intégration à la présence

Carnet n°79
Intimités et réflexions...

Journal / 2016 / L’intégration à la présence

Carnet n°80
Le gris de l'âme derrière la joie

Récit / 2016 / L’intégration à la présence

Carnet n°81
Pensées et réflexions pour soi

Journal / 2016 / L’intégration à la présence

Carnet n°82
La peur du silence

Journal poétique / 2016 / L’intégration à la présence

Carnet n°83
Des bruits aux oreilles sages

Journal / 2016 / L’intégration à la présence

Carnet n°84
Un timide retour au monde

Journal / 2016 / L’intégration à la présence

Carnet n°85
Passagers du monde...

Journal / 2016 / L’intégration à la présence

Carnet n°86
Au plus proche du silence

Journal / 2016 / L’intégration à la présence

Carnet n°87
Être en ce monde

Journal / 2016 / L’intégration à la présence

Carnet n°88
L'homme-regard

Récit / 2016 / L’intégration à la présence

Carnet n°89
Passant éphémère

Journal poétique / 2016 / L’intégration à la présence

Carnet n°90
Sur le chemin des jours

Recueil / 2016 / L’intégration à la présence

Carnet n°91
Dans le sillon des feuilles mortes

Recueil / 2016 / L’intégration à la présence

Carnet n°92
La joie et la lumière

Journal / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°93
Inclinaisons et épanchements...

Journal / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°94
Bribes de portrait(s)...

Journal / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°95
Petites choses

Journal poétique / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°96
La lumière, l’infini, le silence...

Journal / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°97
Penchants et résidus naturels...

Journal / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°98
La poésie, la joie, la tristesse...

Journal / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°99
Le soleil se moque bien...

Journal / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°100
Si proche du paradis

Journal / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°101
Il n’y a de hasardeux chemin

Journal / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°102
La fragilité des fleurs

Journal / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°103
Visage(s)

Journal / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°104
Le monde, le poète et l’animal

Journal / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°105
Petit état des lieux de l’être

Journal / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°106
Lumière, visages et tressaillements

Journal / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°107
La lumière encore...

Journal poétique / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°108
Sur la terre, le soleil déjà

Journal poétique / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°109
Et la parole, aussi, est douce...

Recueil / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°110
Une parole, un silence...

Journal poétique / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°111
Le silence, la parole...

Recueil / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°112
Une vérité, un songe peut-être

Journal / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°113
Silence et causeries

Recueil / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°114
Un peu de vie, un peu de monde...

Journal / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°115
Encore un peu de désespérance

Journal / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°116
La tâche du monde, du sage...

Recueil / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°117
Dire ce que nous sommes...

Recueil / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°118
Ce que nous sommes – encore...

Recueil / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°119
Entre les étoiles et la lumière

Recueil / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°120
Joies et tristesses verticales

Journal poétique / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°121
Du bruit, des âmes et du silence

Journal / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°122
Encore un peu de tout...

Journal poétique / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°123
L’amour et les ténèbres

Recueil / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°124
Le feu, la cendre et l’infortune

Recueil / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°125
Le tragique des jours et le silence

Journal / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°126
Mille fois déjà peut-être...

Journal / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°127
L’âme, les pierres, la chair...

Recueil / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°128
De l’or dans la boue

Journal / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°129
Quelques jours et l’éternité

Journal / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°130
Vivant comme si...

Journal / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°131
La tristesse et la mort

Récit / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°132
Ce feu au fond de l’âme

Recueil / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°133
Visage(s) commun(s)

Recueil / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°134
Au bord de l'impersonnel

Journal / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°135
Aux portes de la nuit et du silence

Recueil / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°136
Entre le rêve et l'absence

Recueil / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°137
Nous autres, hier et aujourd'hui

Récit / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°138
Parenthèse, le temps d'un retour...

Journal poétique / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°139 
Au loin, je vois les hommes...

Journal / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°140
L'étrange labeur de l'âme

Recueil / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°141
Aux fenêtres de l'âme

Regard / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°142
L'âme du monde

Recueil / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°143
Le temps, le monde, le silence...

Journal / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°144
Obstination(s)

Journal poétique / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°145
L'âme, la prière et le silence

Journal poétique / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°146
Envolées

Regard / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°147
Au fond

Regard / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°148
Le réel et l'éphémère

Regard / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°149
Destin et illusion

Recueil / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°150
L'époque, les siècles et l'atemporel

Regard / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°151
En somme...

Regard / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°152
Passage(s)

Regard / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°153
Ici, ailleurs, partout

Recueil / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°154
A quoi bon...

Regard / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°155
Ce qui demeure dans le pas

Journal poétique / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°156
L'autre vie, en nous, si fragile

Journal poétique / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°157
La beauté, le silence, le plus simple...

Recueil / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°158
Et, aujourd'hui, tout revient encore...

Journal / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°159
Tout - de l'autre côté

Regard / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°160
Au milieu du monde...

Recueil / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°161
Sourire en silence

Recueil / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°162
Nous et les autres - encore

Journal / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°163
L'illusion, l'invisible et l'infranchissable

Journal / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°164
Le monde et le poète - peut-être...

Journal / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°165
Rejoindre

Recueil / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°166
A regarder le monde

Paroles confluentes / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°167
Alternance et continuité

Journal / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°168
Fragments ordinaires

Paroles confluentes / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°169
Reliquats et éclaboussures

Paroles confluentes / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°170
Sur le plus lointain versant...

Regard / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°171
Au-dehors comme au-dedans

Paroles confluentes / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°172
Matière d'éveil - matière du monde

Regard / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°173
Lignes de démarcation

Regard / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°174
Jeux d'incomplétude

Journal poétique / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°175
Exprimer l'impossible

Regard / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°176
De larmes, d'enfance et de fleurs

Récit / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°177
Coeur blessé, coeur ouvert, coeur vivant

Journal / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°178
Cercles superposés

Journal poétique / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°179
Tournants

Journal / 2019 / L'intégration à la présence

Carnet n°180
Le jeu des Dieux et des vivants

Journal / 2019 / L'intégration à la présence

Carnet n°181
Routes, élans et pénétrations

Journal / 2019 / L'intégration à la présence

Carnet n°182
Elans et miracle

Journal poétique / 2019 / L'intégration à la présence

Carnet n°183
D'un temps à l'autre

Recueil / 2019 / L'intégration à la présence

Carnet n°184
Quelque part au-dessus du néant...

Recueil / 2019 / L'intégration à la présence

Carnet n°185
Toujours - quelque chose du monde

Regard / 2019 / L'intégration à la présence

Carnet n°186
Aube et horizon

Journal / 2019 / L'intégration à la présence

Carnet n°187
L'épaisseur de la trame

Regard / 2019 / L'intégration à la présence

Carnet n°188
Dans le même creuset

Regard / 2019 / L'intégration à la présence

Carnet n°189
Notes journalières

Carnet n°190
Notes de la vacuité

Carnet n°191
Notes journalières

Carnet n°192
Notes de la vacuité

Carnet n°193
Notes journalières

Carnet n°194
Notes de la vacuité

Carnet n°195
Notes journalières

Carnet n°196
Notes de la vacuité

Carnet n°197
Notes journalières

Carnet n°198
Notes de la vacuité

Carnet n°199
Notes journalières

Carnet n°200
Notes de la vacuité

Carnet n°201
Notes journalières

Carnet n°202
Notes de la route

Carnet n°203
Notes journalières

Carnet n°204
Notes de voyage

Carnet n°205
Notes journalières

Carnet n°206
Notes du monde

Carnet n°207
Notes journalières

Carnet n°208
Notes sans titre

Carnet n°209
Notes journalières

Carnet n°210
Notes sans titre

Carnet n°211
Notes journalières

Carnet n°212
Notes sans titre

Carnet n°213
Notes journalières

Carnet n°214
Notes sans titre

Carnet n°215
Notes journalières

Carnet n°216
Notes sans titre

Carnet n°217
Notes journalières

Carnet n°218
Notes sans titre

Carnet n°219
Notes journalières

Carnet n°220
Notes sans titre

Carnet n°221
Notes journalières

Carnet n°222
Notes sans titre

Carnet n°223
Notes journalières

Carnet n°224
Notes sans titre

Carnet n°225

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Ce qui veille au fond de l'âme

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Dans l'écume du mystère

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Tant qu'il y aura des jours

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Carnet n°326
Des choses et d'autres

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Epigraphes associées aux carnets

© Les carnets métaphysiques & spirituels

20 mai 2018

Carnet n°147 Au fond

Regard* / 2018 / L'intégration à la présence

* Ni journal, ni recueil, ni poésie. Un curieux mélange. Comme une vision – une perception – impersonnelle, posée en amont de l’individualité subjective, qui relate quelques bribes de cette vie – de ce monde – de ces idées – de ce continuum qui nous traverse avant de s’effacer dans le silence…

Nous sommes nus au-dedans d’un regard qui nous sauve de tout amassement…

Routes entre les étoiles promises et l’espérance d’un rêve – d’un ciel. Parcours au milieu des vagues et des tempêtes. Et, pourtant, n’existe qu’un seul chemin – qu’une seule lumière – au fond de ce qui nous engloutit déjà…

Il faut creuser sous la cendre – trouver dans les flammes matière à parfaire le regard posé sur le monde. Il faut du silence et un désir puissant de lumière pour porter la tête haute – humble et fière – et déterrer la grâce cachée derrière les charniers. Il faut être un homme sans illusion – debout au milieu des preuves – pour interpeller ce qui, en chaque homme, végète dans la barbarie…

 

 

Ce qui hante la pensée – tout élan. Ce qui surnage même emmuré dans le sommeil. Cette force qui emporte tout jusqu’à l’infini…

 

 

Nous sommes nus au-dedans d’un regard qui nous sauve de tout amassement…

 

 

Nous sommes l’homme. Nous sommes l’arbre et la terre – et la lampe allumée un peu plus loin. Et ce feu qui brille sous les étoiles. Nous sommes le goût, le doute et ce qui se laisse happer par la lumière. Ce reste d’âme au fond du monde. Et ce silence obstiné au fond de l’âme…

 

 

La pensée se dilate, puis éclate en minuscules étoiles pour déchirer la nuit qui la retenait prisonnière…

 

 

La tête vacillante entre ce qui vient et se retire – entre la nuit – profonde toujours – et l’aube naissante…

 

 

Le noir et le rouge, partout dominants – même après la lumière. Comme les couleurs, peut-être indélébiles, du monde et de la terre…

 

 

Dans la nuit, l’étincelle de l’impossible face à l’irréparable…

 

 

Un coin d’azur en plein hiver. Et ces larmes qui coulent devant tant de merveilles. Brume et brouillard dissipés à présent – laissant apparaître le rayonnement d’un soleil inimaginable…

Emporté loin du sommeil et de ces mille sentiers creusés par la peur d’aller seul dans les forêts du monde…

 

 

Sève, sentier, ciel. Qu’importe la route et les offenses pourvu que l’air soit respirable – et visibles les cimes…

 

 

On donne à voir (simplement) ce que révèle la Vision

 

 

Un cœur qui avance vers l’humanité entière – sensible au vivant dans toutes les veines – sensible au silence sur les épaules et aux voix qui interpellent l’impossible…

 

 

Frémissements à la portée de la moindre fouille patiente – assidue – tenace et téméraire…

 

 

Nous lançons des mots dont le sens échappe à la raison. Comme des feuilles mortes errant sur des allées – poussées par le vent vers un monde insensible à leurs attaches – et à cette ardeur née de l’origine…

 

 

Une voix, un visage. Et l’étranglement progressif de la gorge qui n’a osé vivre – et se défaire de ses ambitions – pour glisser dans le silence…

 

 

Une fierté traversée de soupirs et de larmes qui arrache l’herbe folle et se pend à quelques idoles pour donner un peu de sens à son existence – et paraître moins vide – et moins triste – qu’elle n’en a l’air…

 

 

A la lisière de tous les sentiers (nous) attend un silence – un parfum d’éternité qui attendrit la rage des pas et le besoin d’exister. Un univers mystérieux qui ne s’atteint qu’à genoux au milieu du désert et des amours fragiles traversées – l’aiguille de la souffrance pointée comme un dard – et la tête déchargée des rêves de rencontre. Seul(s), en somme, aux frontières de nous-mêmes…

 

 

Jeux encore après l’écartèlement. Jeux toujours – piochés dans l’escarcelle du temps…

 

 

Semences et récoltes de la zizanie pour les yeux aussi indifférents que les pierres – et toujours insensibles aux murmures et aux poèmes lancés par-dessus les murs…

 

 

L’usure du monde – l’usure du temps – ressassées par nos aïeux – balayées par la main tenace qui porte le regard au-dessus des visages et des années…

 

 

De la nuit, l’aube semble grise – irréelle. Elle n’est, pourtant, que l’autre versant de notre visage dégagé du rêve et de la pluie…

 

 

Le secret du temps et de la mort livré à ceux dont la faim s’est convertie en Amour – si proche des chemins où s’épuisent les désirs…

 

 

Exister – comme la fleur discrète – et innocente – au milieu du monde. Comme l’eau des rivières et l’herbe folle devant les yeux assoupis et indifférents. Libres des bouches qui y puisent leur substance et des foulées qui les traversent ou les piétinent. Ivres du même soleil qui porte l’Amour et l’effacement au-dessus des soupirs – au rang des plus hautes vertus du monde…

 

 

Crasse et lueur. Dans la tentation des yeux. Le rêve d’un seul chemin – d’une seule étoffe – qui se porterait comme le jour. A genoux, les yeux découverts et l’âme amoureuse embrassant jusqu’aux brumes noires qui flottent au-dessus du monde – et au-dedans des têtes recluses dans leur nuit…

 

 

La mort – la révélation d’un monde inapproché – traversé mille fois pourtant, les yeux fermés – aveugles encore à l’éblouissement de la lumière…

 

 

Le sacre du monde honoré par le chant de l’oiseau qui coule jusqu’à ces pierres noires contre lesquelles nous sommes adossés…

 

 

Un bruit, un poème. Un seuil pour faire éclore le désir le moins sauvage. L’enfance au milieu de l’aveuglement. Le silence parmi les bruits. L’éternité au-delà des siècles…

 

 

Un vent léger souffle encore sur le désordre et les désastres – et tourne les têtes vers ce dedans trop délicat pour les yeux barbares…

 

 

Une légende – un mirage souvent – entaille la volonté – l’ultime désir de se défaire. Comme si le mythe et l’illusion étaient plus tenaces que l’innocence qui attend (pourtant) sans impatience – et dans le silence – à proximité de nos bruits et de nos élans fatigués…

 

 

Des mots brûlés – déchirant d’aveux – écrits avec la plume – et le cœur – trempés dans l’encre du monde et de l’âme – essentiels peut-être – abscons sûrement – délivrant leur message dans l’urgence de l’inespéré. Incapables, pourtant, de faire frissonner les hommes qui rêvent au fond de leur cachot…

 

 

Quelque chose éclate pour nous sauver – et dégringole, comme une fuite du temps, pour nous faire franchir l’impensable…

 

 

Le recueil véritable est celui de la fragmentation rassemblée – le silence et le langage éparpillés comme les gouttes et l’écume qui retrouvent leur unité sur la page – au fond de l’océan. Immobiles et dessinant, d’un même élan, la figure de notre rêve – le visage parfait des retrouvailles…

 

 

Fulgurances, parfois, qui traversent l’opacité des yeux, du monde et de l’âme. Jaillissant au milieu de la cécité pour rompre – trop précocement sans doute – la certitude d’un visage – d’une vie – et ôter notre résistance à ne voir que la laideur sur ces rives un peu tristes où l’éblouissance et le merveilleux sont, trop souvent, dissimulés par le noir…

 

 

Le poème jette une lumière sur la multitude – et nous invite à plonger au cœur du même visage. La poésie est le monde surgissant entre les rêves. L’évidence de la beauté au milieu du sang que font jaillir les instincts…

 

 

Il faut creuser sous la cendre – trouver dans les flammes matière à parfaire le regard posé sur le monde. Il faut du silence et un désir puissant de lumière pour porter la tête haute – humble et fière – et déterrer la grâce cachée derrière les charniers. Il faut être un homme sans illusion – debout au milieu des preuves – pour interpeller ce qui, en chaque homme, végète dans la barbarie…

 

 

La poésie est un cri lancé vers le ciel – une force brute qui s’abat comme une sentence – un poing levé contre l’ignominie, la cécité et la couardise. Le poème est l’invitation – et le lieu – de l’envol. La réponse aux larmes et à la cendre laissées par les hommes à leur départ. C’est la métamorphose du rêve en réel – le rayonnement pur de la poussière que soulèvent nos pas.

La poésie, c’est l’incandescence portée jusqu’à la transparence. C’est le ciel descendu enfin jusqu’à nous – et une danse vers son ascension et son plus tangible rapprochement…

 

 

La vie et la mort des vivants – aussi grossières que le labeur terrestre. Armes et outils à la main. La soumission commune au monde et la liquéfaction, sans répit, des corps et des âmes…

 

 

Partout, la démence et ces pauvres mesures de démantèlement pour réorganiser – et reconstruire – le prolongement d’un monde déjà ancien – périmé…

 

 

La couleur et la neige. Et le frémissement du rocher sur lequel tout se bâtit…

 

 

Le monde comme un orchestre aux notes et aux visages dissonants – disharmonieux – incomplets pris séparément – par petits bouts – au-dessus de chaque parcelle – et étrangement beaux et équilibrés lorsque le regard est capable d’envol – et de voir le tout depuis les hauteurs – en surplomb de la terre…

 

 

Eveil encore au fond de ce qui s’élève. Le partage de la première heure et du soleil novice qui traversent les averses et les siècles de cette nuit pleine – entière – infranchissable…

 

 

Le printemps, les rêves et le hasard – tout un arsenal à la dérive. Le sang, les fleurs et les groseilles – le festin offert par la vie aux voyageurs qui titubent sur leur fil. Et l’hiver, la solitude et la mort – les fruits de l’achèvement de tout voyage avant le définitif effacement…

 

 

A quoi bon l’homme si la bulle se perce. A quoi bon le ciel si la nuit est impardonnable. Et à quand les rives lointaines sur ces crêtes chavirées d’ennui. Et à quand la vie plus libre que le jour… lorsque l’âme saura (enfin) se suspendre au silence et à ce qui reste lorsque tout a été perdu – et abandonné…

 

 

Aux pieds de quelques lignes, cette évidence de la vérité, entrée (presque) par effraction dans l’encre du poète – assis au milieu de ses pages et du silence venu ébranler quelques certitudes…

 

 

Epaules, joie et sanglots – et leur dénominateur commun : la solitude et le mystère – ce silence évidé de tout sens. L’être pur, en somme, qui se moque des siècles et des outrages – et qui n’attend personne pour vivre heureux – avec ou sans postulant. Le sacre de tous les sacres, en quelque sorte, qui efface les visages et les noms pour préparer, sans doute, le plus bel avenir de l’homme…

 

 

L’éternel visage de ce qui demeure à travers les siècles et les modes. L’atemporel du plus vif secret qui se dissimule sous maints simulacres et bagatelles…

 

 

Rien n’échappe à la convoitise – pas même la vérité. Et c’est un grand malheur que de se saisir de tous les « il y a » – sans comprendre la téméraire et discrète splendeur du regard – de ce qui voit sans rien s’approprier…

 

 

Enfants d’une terre au même visage – mordu(s) mille fois par la mort – et jeté(s) autant de fois dans la misère – à l’ombre de ce qui ne peut encore éclore…

 

 

Balayée la croyance d’un autrefois, d’un ailleurs, d’un plus tard. Balayés le temps, le monde et l’homme commun pour l’être le plus ordinaire – celui qui vit au milieu des clous parmi presque rien – et qui s’avance, pourtant, vers les malades – vers tous ceux qui errent au fond de leurs désirs – sans le moindre blâme. Celui qui a ressuscité les fleurs sous la cendre et la braise laissées par le grand feu des hommes. Assis sous le même arbre depuis mille ans – depuis le début du monde peut-être – laissant les pas aller dans la nécessité de ce que certains appellent le hasard. Ivre d’un ciel dont l’envergure l’étend jusque dans le silence et l’acquiescement – l’Amour comme une brindille dépassant de ses lèvres…

 

 

On s’endort parfois encore au milieu des rêves – dans la douce (et trompeuse) certitude d’exister et d’avoir un avenir à vivre, à bâtir, à défendre – dans cette folle ambition de vouloir étendre notre voix, notre main et notre sang au-delà du cercle fragile – et éphémère – au-delà de notre visage qui n’est qu’une goutte – qu’une vague peut-être – infiniment passagère dans l’océan…

 

 

Eclatés en un seul visage – fragments rudes – âpres – vertigineux – du même mystère – du même silence – nés de cet élan – de cette danse insatiable pour se désunir et se retrouver…

 

 

Loin devant les vivants, cet ici – préféré au ciel et aux mirages – cette présence plus vaste – et plus simple – que Dieu au visage et à l’envergure si énigmatiques – et si mensongers sûrement…

 

 

Assis près des Dieux, les hommes à la figure emblématique dont l’âme s’est dissipée – avalée, peut-être, par le brouillard. Et devant nous, ces yeux – cet espace – rejoint(s) par l’hiver et cet Amour blotti au milieu de toutes les tempes…

 

 

La langue se fait parfois âpre – effrayante – et éminemment dangereuse – lorsqu’elle pourfend les rêves – entaille ce contre quoi nous sommes blottis. Elle secoue – elle éveille – à travers quelques battements de cils et les volets clos – ce que nous avons gravé à l’envers de notre sommeil…

 

 

Plaines, visages et sourires défaits – annihilés dans leurs tentatives de soumettre les vivants à la mort. Parole brève – gestes concis – comme un chant – un chemin – une lumière – pour dire ce qui s’avance en nous – et lutte contre tout éloignement…

 

 

Profil bas – enivré de sang et de promesses – et de cette gloire offerte à l’innocence et à cet Amour (à peine) replié sur lui-même. Comme un temps divisé – une heure – une vie – au milieu desquelles gît l’instant – annonciateur d’un Dieu sans nouvelle – d’un Dieu sans représailles – pour ce qui s’approche lentement vers son centre…

 

 

Pieds nus au fond du plus sauvage. Tête accroupie sous le silence. Bras levés d’où s’envole, entre les rires et les tombes, le message de ceux qui ont vaincu leurs croyances…

 

 

N’importe quoi pourvu que le tunnel – le passage – soit franchi. N’importe quoi pourvu que dure l’incendie. Hommes et sages au corps à corps – dans une lutte insensée – visages grimaçants sous le poids de la volonté – et cette folle ambition de convertir tous les yeux – toutes les âmes – aux chimères de leur message. Et tous redoutant le poète dont les sandales dansent au milieu des vents – au milieu de tous les élans – un sourire nu sur les lèvres qu’aucun dogme ne peut pervertir…

 

 

Rêves, blés, désirs. Cette folie joyeuse des vivants à aller à contre-courant du sens – à se laisser porter par les instincts – ces élans si risibles – si naturels – et si pardonnables depuis l’indicible – depuis l’impénétrable…

 

 

Depuis le règne du sang jaillissent mille chimères – et l’œuvre des poètes pour enrichir l’espace voué aux histoires et aux mensonges – et dépouiller le regard – creuser l’intervalle nécessaire à la fouille et à la découverte de l’impensable…

 

 

Neige lancée comme le jour sur la terre – la brume – l’indésirable. Comme des crocs jetés presque au hasard parmi les rêves et les nuages pour dire – et redire encore – les privilèges de l’enfance sur la vieillesse – et tout ce qui s’égare au fond de la ligne du temps inventée pour survivre à la braise et à la glace où sont emmurés les vivants…

 

 

Un souffle sur l’indigence et la paresse. Un éclat – mille éclats peut-être – pour terrasser le sommeil et le malheur. Et affranchir le monde d’un destin suspendu à quelques lèvres et aux assauts mercantiles. Redressant un rivage – le seul possible pour que revivent en nous l’usage du réel et le sacre d’un Amour plus équitable qui partagerait sa tendresse avec tous les visages sensibles et disponibles…

 

 

Tables, couronnes, fruits – cette atroce passion des hommes pour l’amassement. Le rejet de tout voyage – de toute échappée. Le monde – et la terre – comme des voies navigables où chacun se faufile pour creuser à même le sol quelques pauvres chemins de richesse – quelques failles entre les rives incertaines de l’innocence…

Pauvres vivants, en vérité, livrés au sable et à la désespérance…

Terres étrangères au pays natal offertes à la houle des siècles sans même l’espoir d’un jour tranquille et d’une tendresse à partager…

 

*

 

Tout extérieur n’est que l’intérieur projeté. Nous vivons dans la représentation d’un monde qui nous ressemble…

 

 

La monde existe peut-être (qui peut savoir) sans le regard que nous posons sur lui. Mais c’est toujours avec la couleur de notre perception que nous habillons les formes qui le peuplent et les interactions qu’elles nouent entre elles…

 

 

Pour aimer le monde, il convient d’abord de s’en éloigner (de façon physique) avant de pouvoir vivre dans la distance intérieure nécessaire à la proximité des visages et des choses…

 

*

  

On ne fait – ni n’agit – plus pour obtenir quoi que ce soit – mais pour prolonger (ou répondre à) un élan naturel et spontané – né de la joie ou de la nécessité…

  

*

 

Lumière – lumière – première – neuve – élémentaire – qui serpente et s’immobilise entre les rives et les crêtes pour illuminer les incendies allumés par les hommes dont les visages, trop lointains, ne peuvent vivre au-delà des cendres…

 

 

Rocher, soir, étoiles. Quelques laisses – et un peu de sueur à nos attaches. Et ces vêtements lourds encrassés de sang. L’allure exemplaire des hommes qui arpentent la terre, la boue et la nuit – en quête d’une ligne au-dessus de l’horizon – d’un Amour moins fragile que leur chair – d’une aire de répit où ils pourraient (enfin) jeter leurs rêves et leur colère – à la recherche d’une bouche, en somme, qu’ils pourraient embrasser sans pudeur – et avec urgence et rudesse – pour conjurer leur peur et leur faim…

 

 

Epaules rudes descendant des montagnes. L’âme aiguisée au mystère – au silence – dont les yeux invitent à sauter par-dessus les carnages – et à danser parmi les larmes et les étoiles sur l’obscur planté si haut – planté si loin – partout où nous vivons…

 

 

Racines vendangées là où tout s’abreuve – là où tout s’égare et s’égaye. Bribes de personne au cœur d’un monde où les noms et les visages durent plus que de raison…

 

 

Flammes vivantes au milieu d’une parole qui désosse la mémoire. Mains brèves – furtives – entre le début et la fin des rêves. Quelques fluides : un peu de sang – un peu de sueur – et cette semence qui a la folie de se répandre parmi les désastres pour léguer son héritage…

 

 

Une langue qui claque comme une gifle sur la certitude et l’espérance. Pour éveiller – faire naître peut-être – la peau neuve du monde enroulé autour de lui-même – au centre de ces profondeurs qui donnent à nos yeux le goût du rêve…

 

 

Peines multiples – nous condamnant à défaire ce que nous avons bâti et érigé au nom du plus vivable. Nous condamnant à anéantir les constructions qui ont alimenté la haine et les frontières. A devenir ce que nous avons haï – et tant redouté. Ce plus nu – ce plus simple – sans visage porté par l’Amour et la candeur – cette sensibilité recouverte – soucieuse (depuis toujours) des monstres qui nous défigurent et entaillent notre véritable vocation

 

 

Tout est mort – ou destiné à mourir. Et tout se relève, pourtant, et recommence dans l’angoisse permanente de la chute et de l’effacement…

 

 

Espoir et désespérance lancés au jour. Jetés par-dessus les larmes et les désirs. Balayés d’un geste par l’envers du silence – cette face en nous persuadée de notre inimportance

 

 

Enfance, nuages, et mille inconnus au-dedans de cette nuit qui a pris des allures de fête pour oublier – et repousser – (si vainement) la mort…

 

 

Marcheurs courbés – tête lasse – occupés à des jeux sans importance – à des existences sans horizon – livrés à des soucis, à des savoirs et à un destin qui jamais ne pourront traverser la mort – ni s’en affranchir…

 

 

Routes entre les étoiles promises et l’espérance d’un rêve – d’un ciel. Parcours au milieu des vagues et des tempêtes. Et, pourtant, n’existe qu’un seul chemin – qu’une seule lumière – au fond de ce qui nous engloutit déjà…

 

 

Ce qui monte du jour a le parfum de l’hiver. Et ce qui tombe de la première étoile, l’odeur indéfinissable des saisons qui recommencent…

 

 

Un matin, un vertige. Et l’élan nécessaire à tout voyage. Et le goût du péril pour rejoindre ce qui vit – immobile – sous la chair – cette âme peut-être à l’envergure infinie – l’inimaginable caché au-dedans de ce qui s’écoule – et qui finit par s’éteindre et s’effacer…

 

 

La vie écartèle et rompt ce qui s’insinue sous les masques – dans les failles. Favorise le naufrage de tout ce qui avance – et précipite nos voilures vers le pays natal. Ouvre, en quelque sorte, les racines d’un chemin qui mène vers la seule étoile de l’homme : l’effacement et le recommencement du monde livré aux assauts permanents des mal-pensants – et trop assujetti au rêve et à la décadence pour embrasser les dérives et la tendresse qui surnage entre la semence et le sang…

 

 

Main tendue vers quelques étoiles – quelques nuages à demi morts. Un cercle au-dessus de la toile suspendue au milieu de la boue.

Songes, sang, ciel, terre. Quelques souffles – quelques idées entre les tempes – passagères. Un vent – un feu – venus se blottir contre notre paume…

 

 

Le destin d’un homme – bribes de lumière – à califourchon sur le pire et le rêve – entre la matière et l’invisible – réfutant Dieu pour le silence…

 

 

[Lointain hommage à René Depestre]

Noires, mortes, perdues. Une petite lampe sur la terre pour toutes les âmes vaincues par la poussière – tordues par le doute et les prières – marchant au milieu de leur douleur – d’un jour sans soleil – dans l’ombre grandissante de la nuit et du sommeil.

Une petite lampe sur la terre pour offrir un peu de courage – et un peu d’allant – à tous ceux qui errent au milieu de leur désir – au milieu de leur partage – pour dire le plus sacré et ce qui se mélange sans se perdre.

Une petite lampe sur la terre pour donner à voir ce qui enfante et prolonge le monde ; le silence de tous les débuts – et la force qui traverse le chagrin et la mort…

 

 

Ennemis, guerres et cet exil au fond des forêts parmi les vents rieurs – au-delà des hommes et des siècles pervertis – dans cet antre mystérieux où s’enfantent les poèmes…

 

 

Source de tous les périls et de tous les franchissements, cet âge d’or enveloppé de sommeil qui sait traverser les siècles et la mort – recouvert par tous les temps d’ardeurs contraires, de boue et de symboles. Bravant l’orgueil et la hargne des hommes pour défaire, peu à peu, leurs certitudes…

 

 

Trop de luxe, de drapeaux et de bonheur – trop de prétextes, de rage et de rancœur – pour traverser la blancheur du miroir – et laisser s’épanouir la rose première – le chant inimitable du silence parvenu au bord de l’âme, après un long voyage dans ses profondeurs – remontant, un à un, les courants des délices et des instincts pour rejoindre la source natale – la source originelle – qui enfanta le monde, les hommes, les arbres et les bêtes plongés dans le chagrin et la détresse…

 

 

Jeux et mensonges d’un sang sans maître ni bailleur – qui se répand avec panache pour une gloire infime et inutile…

 

 

Larmes incertaines. Quelques mots dans ces heures désœuvrées comme une fragile accalmie pour les mains en quête du jour – comme un destin creusé à même l’âme – à même la chair – pour étouffer le sang sacrilège – et abolir ses méandres et ses œuvres de basse noblesse – encensés pourtant par les hommes. Le début d’une ère nouvelle où apparaissent déjà, dans la brisure des signes et l’éloignement des pas, quelques merveilles anciennes – quelques axiomes premiers – la fantaisie, un peu hermétique, du silence et la parole innocente et émerveillée des poètes…

 

 

Un flot de lumière sur le visage de l’Autre lancé depuis nos décombres – et nos déchirures encore gisantes dans l’ombre…

 

 

Un tumulte, quelques ruines et maintes voix qui s’élèvent pour dézinguer la torpeur – cette brume épaisse – opaque – sur le bitume et dans les âmes – porteuses d’un secret qui ne s’offre qu’aux icônes – à ces visages privés de chair – et dont le destin, pourtant, ravive l’allant des hommes…

 

 

Ombres, partout – de tous côtés – glissant – et nous faisant glisser – vers cette nuit profonde – indomptée – infranchissable sûrement – dont la splendeur brille (déjà) au fond de nos âmes – irrésistiblement attirées vers elle comme vers un miroir aux reflets trompeurs et facétieux…

 

 

Carcasses dans la brume – poings et voix levés vers l’inconnu – cet étranger à l’imperceptible odeur – à la silhouette silencieuse – et à l’envergure insoupçonnée – presque invisible lorsqu’il s’avance vers nous pour détruire toutes les promesses du monde, anéantir l’espoir et nous plonger la tête au milieu de ce qui cisaille et déchire – au milieu de ce qui ouvre et dégorge l’inutile avant de jeter à terre nos costumes, nos masques et nos cottes de mailles qui ont relégué le rêve à cette folle tentative d’exister en bâtissant au-dedans, et aux alentours, d’imparfaites et risibles forteresses…

Place sauvage où tout est démonté – déconstruit – pour un avenir improbable – et un présent solide et ressuscité…

 

 

Homme sans idéologie qui plonge son encre dans le vent et la mort pour éloigner le monde de ses dogmes – et dont la voix si droite – si innocente dans le silence – n’est pas entendue…

 

 

Pas de rire ici – qu’un long passage – dense – obscur – où le pire arrive – et où les hommes s’enlisent, s’entre-tuent et s’enterrent dans un long gémissement qui recouvre le ciel et le chant un peu triste des âmes qui s’élève un peu plus haut…

 

 

Une porte dérobée au milieu des paysages dessiné(e)s à notre intention. Un jardin, quelques pelletées de charbon pour passer l’hiver et réchauffer ce grand frisson qui dure – presque permanent depuis que nous avons condamné notre enfance à vivre hors de sa patrie…

 

 

Une nuit sans pareille blottie contre notre sein – exaltant nos mains assassines – et cette flamme de détresse brûlant jusqu’à nos yeux…

 

 

Traître – et triste – cette couronne posée en équilibre sur nos têtes coutumières de la foudre et de l’orage – familières des rires lancés à l’infortune des rivages. Ingrate, en somme, à l’égard de ce qui se partage…

 

 

Une poigne – un choc brutal – nés de cet accident du réel survenu au milieu de la quête pour brûler l’espérance et l’illusion…

 

 

Et ça souffre de cette cruauté animale chez les hommes au regard plein de songes – plein de mirages. Et ça crie – ça couine – et ça râle – comme des appels – des cris – presque inaudibles – et que nul n’entend – ni les hommes, ni les Dieux. Las – bien trop las sans doute – d’attendre ce qui ne vient pas – ce qui ne viendra, peut-être, jamais…

L’Amour, la vie et la mort comme les jeux de l’impossible entente entre l’innocence et les fronts meurtris – comme le prolongement d’un secret qui se cache – insaisissable – entre la découverte et le néant – ce point de passage où se délite ce qui est conquis – et où s’ouvre l’inconnu – la présence d’un ailleurs ici même – à cet instant précis…

 

 

Une voûte plus haute que l’infini. Et un ciel plus vaste dans ce ciel trop étroit pour nos yeux brûlés par le sommeil qui rêvent d’une joie – et d’une tâche – incapables de s’imposer sur cette terre…

 

 

Sous les cendres, cette main si douce qui enveloppe les restes – ce peu de chair qui entoure encore les os – et qui les jette dans ce soleil étrange – lointain – qui n’aura su réchauffer ni les hommes ni les bêtes de leur vivant…

 

 

L’enfer et la mort. Que de paroles vaines pour dire ces lieux où nous sommes plongés – tête et âme. Dans ce bain de larmes – avec le poids du chagrin qui habite nos yeux – et notre front courbé sous la fatigue qui n’aura su trouver la paix parmi ces visages…

 

 

Personne. Comme un désert encerclé – et soulevé – par l’Amour. Des yeux seulement – et quelques âmes – portés par la mélancolie et l’ignorance – arrachant, dans leur attente, un peu de glaise pour dénicher la source…

 

 

Des pierres, des pensées, quelques rêves pour oublier cette faim au fond de l’âme qui s’épuise sur ces rives. Un miroir, un ciel, quelques attaches. Et le plus vieux désir du monde qui cherche son assise chez les hommes…

Paroles maintes fois reprises – répétées comme une vieille litanie – lancées sur les pages de livres que nul ne prend la peine d’ouvrir – et qui tombent, comme nos larmes, au milieu de la poussière et de la cendre laissées par tous les incendies…

 

 

Danses d’hier – pas d’aujourd’hui – deviendront chute et silence demain – lorsque l’enthousiasme se sera éteint – et que le monde s’en sera allé vers d’autres visages, d’autres rythmes, d’autres rengaines…

 

 

Qu’avons-nous donc pour survivre sinon ce fol espoir – sinon ces bras noués à nos propres retrouvailles. Et ce silence fier – mystérieux – qui accompagne chacune de nos foulées…

 

 

Il n’y a rien qui ne vaille nos combats, pensons-nous illusoirement. Terre, monde, visages, forêts, richesse, idées – loin du pays des choses – loin du silence. Mais, ici, tout s’embourbe et se perd. Tout se dégorge et s’achève. Tout meurt de notre propre main à vouloir trop montrer – trop reprendre – trop donner. Et l’Amour n’a nul besoin de soldat…

 

25 mai 2018

Carnet n°148 Le réel et l’éphémère

Regard* / 2018 / L'intégration à la présence

* Ni journal, ni recueil, ni poésie. Un curieux mélange. Comme une vision – une perception – impersonnelle, posée en amont de l’individualité subjective, qui relate quelques bribes de cette vie – de ce monde – de ces idées – de ce continuum qui nous traverse avant de s’effacer dans le silence…

Nous ne comprenons ni le jour, ni la nuit. Ni le temps, ni la mort. Suspendus à trop de rêves pour n’appartenir qu’au réel – et insuffisamment lucides et clairs pour laisser s’approcher la vérité…

Ce que nous atteignons n’est, sans doute, qu’une secousse dans notre sommeil. Le rêve d’un autre rêve moins épais que les précédents…

Il y a des mendiants et des étoiles – et des sages venus rehausser l’éphémère et offrir à la nuit un jour – une lumière – un ciel moins étoilé…

 

 

Œuvre permanente – multiple – obscure – souterraine – offerte à tous – mais jamais soumise au regard de quiconque. Jamais confirmée. Jamais contestée. Jamais confortée ni désapprouvée. Ignorée des âmes. Alimentée seulement par le monde et son propre élan. Tâche anonyme entre toutes. Labeur secret et merveilleux de l’impersonnel, des sages et des poètes méconnus…

 

*

 

Un ciel bleu couronné de vertus. Et ces lèvres chaudes qui lancent leurs baisers comme une neige délicate sur tous les visages recroquevillés dans leur peine. Ni tristesse, ni dégoût. Une saveur. De longues heures – une vie entière peut-être – passée(s) sans astreinte à exister pour presque rien – et irremplaçable(s) pourtant…

 

 

A l’étroit – au loin – entre deux oiseaux blancs qui lancent leur chant comme un message vers ceux qui attendent – tristes et naïfs – parmi les pierres, le silence – comme une fleur plantée au milieu des dérives – au milieu des jardins – soucieuse de l’eau et de la sueur versées dans toutes les flaques du monde…

 

 

Herbes partout qui dansent au milieu des forêts – au milieu de l’enfance. Compagnes de toutes les mains et de toutes les sagesses – offertes au dédain des âmes éprises de puissance…

 

 

Regard plus sensible qu’humain sur un monde voué au désordre et aux secrets – aux petits mensonges édifiés pour paraître moins idiot que les questions que l’on tait…

 

 

Un son, un songe. Quelque chose de moins affûté que le réel. Et l’attention – le silence – lisse – lisse – autant que la parole compte d’aspérités…

 

 

Rivières, routes, montagnes, sources, visages. La même aubaine – le même secret. Merveilleux au fond de l’âme portée aux détails et au fond des choses. Et dangereux, parfois, pour les yeux si avides d’apparence qui se brûlent à leurs mirages…

 

 

Les battements du cœur moins vifs que l’Amour qui frappe à toutes les portes…

 

 

Lueurs toujours secrètes de la contemplation – cette incarnation, sans cesse recommencée, du regard au milieu de la chair si fragile – si éphémère…

 

 

Le plus humble du jour – comme un matin sans sommeil qui aurait redonné sa place au réel – et éloigné tous les rêves et les mensonges…

 

 

Voyageur au milieu de ses bagages – tête humble et droite – et souliers trompeurs – crottés d’une boue nécessaire à l’immobilité…

 

 

Temples construits sur le néant – la vacance d’une attention nécessaire – indispensable – vitale. Dieux et ancêtres honorés pour rompre (vainement) la peur et conjurer un destin voué au labeur, au rêve et à l’espoir. Et cette soif qui gronde – et se répand comme une fièvre sur les visages démunis – insatisfaits – à la recherche d’un autre jour…

 

 

Un feu mordant nous hante et dévaste l’oubli et l’arrogance pour surmonter les obstacles érigés à son passage. Une saine promenade, en somme, pour nous délivrer des rêves et des mensonges qui s’accumulent sous la glace – et les faire fondre à coup de vérité – cette volupté indécise et farouche qui, une fois libérée, ruisselle sur le monde et les visages…

 

 

Un sourire, un jour et mille saisons pour l’homme dont le front s’élève au-dessus des rêves – au-dessus des tours construites, peut-être, pour toucher le ciel et donner à la terre un air de conquête, des allures de fête et la certitude de l’apocalypse prochaine…

 

 

Caves, quais, escaliers. Des rêves, de l’ombre et de la pluie. Et autant de prétextes pour aller et venir entre le réel et l’illusion – entre le mensonge et la désespérance…

 

 

La foule, l’enfance, l’alcool. Le festin des entrailles. L’interrogation suspendue. Le foisonnement de tous les délires et de tous les caprices…

 

 

Une voix – autre part – nous appelle. Crie – encourage – admoneste – les pas apeurés sur les pierres et les pages, les yeux plongés dans l’encre et l’horizon et les bouches muettes à force de coups et de refus. Si proche des grilles contre lesquelles s’appuient tous les fronts rêveurs…

 

 

Combats, sang, civières – des lits d’infortune au milieu de la mort…

 

 

Chaleur défaite. Ambition perdue. Souliers mouillés par les larmes et la rosée du matin qui a vu mourir la nuit (la nôtre sûrement). Assis sagement, à présent, au pied d’une veille interminable au milieu des rires et des tombes – devant tout ce qui ressuscite après la mort…

Assis parmi tous ces songes qui agonisent…

 

 

Grisé par tous les élans, tous les parfums et tous les rêves qui chantent le printemps…

 

 

Visage à l’envergure d’exil. Oiseaux sommeillant dans l’étroitesse des branchages. Chemin s’élargissant au-dessus des cimes. Dans l’attente d’un envol – d’un passage à travers la mort…

 

 

Closes les saisons – recluse la mémoire – au fond de ce qui a peur. Prisonnière de ses tours, l’âme assise au milieu de ses peines. Aussi malheureuse qu’est libre la parole du poète…

 

 

L’étreinte – la moquerie – ce qui donnait autrefois à notre visage cet air insatisfait – défaits à présent. Ne restent plus qu’une caresse sur le dos de la nuit, un parfum de fête sur les doigts tachés d’encre et le secours d’une parole offerte au silence…

 

 

Paroles emphatiques et besogneuses – nées du premier envol – s’essayant désormais au silence. Célébrant la simplicité des jours, le quotidien sans orgueil et le visage effacé, peut-être, pour toujours…

 

 

Un rythme s’impose à la parole – à la voix qui se démène sur la page – qu’il ne faut confondre avec l’élan du désir et l’ambition du poète. Comme un soleil – ou une pluie parfois – se mêlant au chant tantôt triste, tantôt joyeux de celui qui écrit…

 

 

Tout s’élance – se jette – et se rattrape d’une main hésitante dans un temps que nul ne connaît – et que nul ne peut percer sans se voir aussitôt englouti – happé dans une sorte d’apesanteur et d’immobilité – où ce qui passe a l’allure du rêve ; un peu de matière – un peu de souffle – des ombres provisoires – incroyablement éphémères – au cœur du silence…

 

 

Avenir et souvenirs médiocres – inutiles à la ferveur du plus présent

 

 

Boucles, flots, torrents. Pagaille des mots déversés sur la page – cherchant la simplicité de l’eau et la transparence de la plus infime goutte – comme un nectar précieux – éternel – plongé au cœur de l’Unique – au cœur de chaque chose – au cœur de chaque parole – pris séparément…

Et derrière l’abondance, le foisonnement et la truculence du langage gît toujours, à l’état brut, un joyau – introuvable par celui qui survole les livres et les poèmes…

Il faut pour se donner la chance de goûter, comme lecteur, la saveur de la langue – et sa vérité – délaisser l’appétit et la profusion du poète – et se concentrer sur quelques lignes. Les isoler de tout contexte et les parcourir avec attention et lenteur pour y déceler, comme dans un miroir, son propre visage – et le silence et la simplicité de ce qui est éternel dans ce monde humain si sophistiqué, si bruyant, si provisoire…

 

 

Temps, morts, abandons. Le long chemin de l’épreuve. Le sentiment tenace de la peine. Et le cœur sombre prêt à tous les recommencements qui apprend, peu à peu, à se dégager des visages et des contextes – des saisons et des circonstances – pour découvrir – et vivre – le plus précieux ; le présent, la solitude et la vérité que dessine l’instant sur l’éphémère…

 

 

Rien devant les yeux – ni au-dedans du regard – sinon ce qui passe et s’attarde un peu…

 

 

Mate – brune – cette couleur du langage au centre du visage qui a défait l’horizon pour le silence – la lumière sortie triomphalement de son combat contre les lois brutales du sang et les instincts si obscurs des hommes…

 

 

Un doute, un temps, un chemin. Et le regard de la mort – presque goguenard sur tous les recommencements…

Une peine, un désir, une nostalgie. Quelques arpents – quelques instants – quelques visages – célébrés et (presque) aussitôt balayés par le temps et la mort…

La sang, la nuit, la solitude. Le revers de toute médaille. Les symptômes d’une vie passée sur la terre. Le destin des vivants agglutinés autour du feu et des étoiles…

 

 

Mille peut-être et mille pourquoi livrés non sans raison au silence. Et une seule réponse toujours au goût de tristesse avant d’en saisir (pleinement) la joie…

 

 

Rien ne nous enchante davantage que ce qui se tisse à l’envers de la vie – ce mystère né de ce que les hommes associent aux étoiles – vagues poussières célestes peut-être – et qui n’est compréhensible qu’en nous approchant des frontières qui nous séparent du plus sensible – de ce silence au parfum oublié…

 

 

Enclos au-dedans d’une vérité sans ciel – sans visage – sans Dieu – autant que sur la barque qui longe les rives de cette terre dépeuplée…

 

 

La parole endormie des psaumes ne profane jamais ni les rites, ni les croyances. Elle porte dans ses mains l’espérance d’une joie impossible – trop mensongère pour donner du poids à un ciel si lointain – et légitimer la force des malheurs. Et le cœur, un tant soit peu lucide, sait percer cette illusion pour emprunter la seule route possible – la seule route digne de la vérité – et entonner le chant du silence sans crainte, ni demi-mesure. Confiant dans l’espace qui le porte et le pose, si haut, dans la joie…

 

 

Seul – neuf – toujours dans les plus vives bourrasques. Envolé le poids de l’échelle d’autrefois que nous portions, comme un espoir – comme une croix – sur nos épaules fourbues…

Disparu l’homme épais aux pas pesants et à la parole vaine qui s’agitait dans son ombre autour de la lumière…

 

 

Une force en nous reste invaincue. Elle dort avec nous dans notre sommeil, lève les mains avec nous pour porter plus haut le message de l’innocence et s’agenouille, le visage livré à tous les périls, devant la magie à l’œuvre derrière les siècles – certaine de son équilibre et de son endurance pour affronter les tempêtes…

 

 

Seul face à ce qui arrive – et à ce qui emporte. Et si démuni lorsque tout s’effiloche…

 

 

Une épine dans le sommeil pique tous les séants non pour qu’ils se lèvent et poursuivent les rêves inventés par les têtes mais pour qu’ils se posent au-dessus des songes – et attendent la fin du monde – la fin des siècles – l’œil alerte et attentif à tout ce qui émerge au milieu des visages endormis…

 

 

Pluie, manteaux, éclairs. Et la hâte des têtes assoiffées de source qui pourchassent quelques folies passées par là – on ne sait pas bien quoi – un peu de poussière, sans doute, sous les bottes du vent…

 

 

Un miroir. Des visages et des corps qui ne sont que le reflet de ce qui s’élance vers tous les mirages – incertains de leur propre existence – nourris d’un peu de chair et d’espoir – et qui glissent, peu à peu, au bord du monde – aux marges du jour – pour découvrir – et contempler – ce qui demeure après tous les passages – lorsque arrive (enfin) la fin de l’illusion…

 

 

Tout se mêle au souffle et à la matière – soulevés par les courants. Tout se combine – et se recombine encore et encore – avec les vents, la boue et les étoiles – cherchant un destin parmi les fleurs, les visages et la glaise – cherchant un lieu – un ciel – plus sûrs et plus féconds que leur chute et leur (lent) délitement…

 

 

Un visage, une poursuite, quelques saisons. Et la même figure – le même éclat – partout de ce qui demeure une fois les frontières franchies – une fois tous les chemins parcourus…

 

 

Gisent à nos pieds des lambeaux de ce bleu infini – lacéré par les vents – déchiqueté par les hommes – tombé sans grâce sur les pierres que les pas piétinent sans un regard. Et ce sont nos yeux qui leur donnent le courage de persister malgré la pluie et l’indifférence. Et ce sont nos yeux qui leur restituent la couronne que les mains du monde, trop hâtives, ont jetée dans l’herbe et le sang. Et ce sont nos yeux qui sur eux s’éternisent pour ravauder leurs empreintes – et leur valeur – et reconstituer leur unité – leur beauté – leur silence…

 

 

Des milliers de pages pour célébrer ce qu’aucun mot jamais ne pourra offrir…

 

 

Seul au milieu du monde – seul au milieu du désert. Seul au milieu des visages – seul au milieu de personne. Quelle différence sinon l’apparence du décor…

 

 

La nécessité de l’essentiel sans laquelle la vie de l’homme toujours oscille entre le rêve et l’ennui…

 

 

C’est toujours au loin, pensent les hommes, que se vit l’aventure. Jamais dans le jour le plus quotidien arraché aux automatismes. Et, pourtant, seul ce périple – ce voyage – long, patient, solitaire mène au fond de soi et à la découverte de ce que nous portons tous comme un secret : l’infini, l’éternité et le silence – cette joie et cette folle liberté affranchies du monde et des circonstances…

 

 

Quel grand jour se cache au fond du silence…

Ni ciel, ni visage, ni secret. Quelque chose qui, en nous, veille depuis toujours sur nos pas, notre tristesse et notre espérance…

 

 

Un monde où tout s’absente – jusqu’à la lumière dans nos prunelles indécises – incertaines…

 

 

La vie passe comme la mort et les plus fous désirs – nés et engloutis dans la même trame…

 

 

Un œil, une main, un ciel. Tout apparaît, s’efface et recommence. Les murs et les vents qui bousculent l’éphémère des parades et des passages. Les maisons, les champs et les chambres où se terrent – et se penchent – les visages en attente d’un autre jour…

Tout est tissé ensemble sous un regard que rien ne meurtrit…

 

 

Un sens pour un autre. Un jour pour une nuit. Une attente convertie en violence. Et le repos en pagaille. Et persiste au fond de ces désordres – et de ces dérives – une chose inchangée – et, sans doute, inchangeable – qui monte et se révèle dans le plus infime répit – comme un suspens provisoire du temps qui, trop souvent, s’éternise dans les rêves – entre les tempes…

 

 

Nous respirons ce jour – et dans ce jour, l’éternité. Et dans l’éternité, le silence. Et dans le silence, tous les visages, tous les déserts, Dieu, les hommes, les bêtes et les fleurs – le monde entier…

 

 

Nous dormons du même sommeil que les morts – un peu plus léger peut-être – et plus sensible aux sourires et aux rouages du temps…

 

 

Une lumière, un chemin et le recommencement insensé de toutes les peines…

 

 

Une halte au milieu de la nuit. Un détour – une dérive – au-delà des yeux et des rêves. A l’extrémité d’une rive qui s’étire bien après la fin de l’horizon. L’âme lasse – exténuée – par tant de foulées et de tentatives. Et l’œil fragile – blessé mille fois par ces envies d’ailleurs et ces départs avortés – emmuré par ses désirs et ses peurs qui le condamnent à quelques tours sur lui-même…

 

 

Endormis – seuls – au milieu de tous – sans même une main – un espoir – pour délivrer du rêve…

 

 

La raison chavirée par ses propres frontières – et les obstacles posés au-dedans et aux alentours – finit, un jour, par laisser la corde abandonnée là depuis le début du voyage la porter plus haut – plus bas – la tirer à hue et à dia – vers ce qu’elle abritait au milieu de ses (minuscules) savoirs et de ses (insignifiantes) découvertes dans la douloureuse croyance d’être condamnée à ne jamais pouvoir sortir d’elle-même…

 

 

Désenchanté entre l’invisible et le passage – entre l’exil et le monde. Comme une main serrant sa joie au cœur d’une illusion perdue…

 

 

Lignes d’un fou peut-être délivré(es) par la vérité sous-jacente au monde et au temps – livré(es) au regard sans attache – sans destin. Comme un chant sous le sens des mots – une joie dans l’espace retrouvé – un regard guéri des flammes et des horizons calcinés…

 

 

Hiver, pluie, silence. Le dos au mur en quelque sorte – et le front tendu vers sa propre ivresse – hors du monde – hors du sommeil – cherchant la première marche d’un escalier ou le fil fragile – invisible – qui conduirait son pas loin des siècles et des hommes…

 

 

Un habit enfilé à la hâte pour se protéger de l’éclat – trop puissant – des yeux et de la lumière – et glisser avec les hommes dans une nuit où ne sombrent que les ombres et la mort…

Le retrait chancelant des silhouettes trop coutumières des malheurs pour croire en la possibilité du jour…

 

 

Félicité, porte, ferveur. Et cette fatigue – et cette amnésie – qui dessinent parfois un rire au fond de notre gorge…

 

 

Tout se mêle au vent – aux feuilles de l’hiver. Et ces manteaux – toutes ces étoffes – qui recouvrent nos plaies – nos blessures – et ces souvenirs d’autrefois où nous portions notre ardeur comme un halo de jeunesse – mangeant les yeux et les miroirs pour paraître moins seuls – et dissimuler notre visage plongé dans la solitude et les sanglots…

 

 

Vents, lacs, ombres, hiver. Et ce regard sans hâte qui se penche sur la soif – et les graines en attente du renouveau – ouvrant des portes insoupçonnées aux têtes fatiguées de tourner avec les saisons…

 

 

Le mutisme (mystérieux) des sages dont les gestes caressent les choses et les visages du monde – et dont le regard pénètre autant qu’il s’attendrit sur ce qui s’agite – et bouillonne – dans la fraîcheur de l’âge et l’immaturité de la vieillesse. Des yeux et des mains tournés vers la terre tremblante, fière et apeurée – ignorante de l’Amour perdu au milieu des cris et des flammes…

 

 

Sobres et sublimes, ces lignes sur la crête blanche qui décrivent les voyageurs et la voix étrange des chimères. Le vent noué à nos épaules. La moue des visages et ce bleu accoudé aux branches qui défie les pierres et les mains trop peu sages qui se balancent entre le souvenir et le silence…

 

 

Il y a des mendiants et des étoiles – et des sages venus rehausser l’éphémère et offrir à la nuit un jour – une lumière – un ciel moins étoilé…

 

 

Une flamme au fond des rêves moins cruelle que l’espoir – et moins fragile et mensongère que le temps – où fleurit ce que la mémoire – une chose au fond de la mémoire – ne peut célébrer. Un rien – presque rien – chaviré par nos pas et l’illusion. Un espace qui porte tous les noms. Un seuil où l’étonnement devient, peu à peu, la règle – et où l’incertitude tient lieu de regard. Comme une fleur – une innocence – qui pousse au fond de toutes les têtes…

 

 

Un cœur perverti par le temps qui consent enfin à la grâce…

 

 

Quelques graviers dans le sillon du silence creusé au fond de l’aube, à même nos pas, sur ces crêtes – et ces rivages – trop peuplés…

 

 

Une ombre, un ciel, un chant. Comme des adieux à ceux dont le visage s’est arrêté quelques instants pour regarder la lumière qui brillait au fond de nos yeux – et qui nous ont aimés avec maladresse en comptant leurs messages et leurs caresses – enfouis dans une nuit si dense qu’elle a su protéger leur sommeil de la magie du silence…

 

 

Nous ne comprenons ni le jour, ni la nuit. Ni le temps, ni la mort. Suspendus à trop de rêves pour n’appartenir qu’au réel – et insuffisamment lucides et clairs pour laisser s’approcher la vérité…

 

 

Ce que nous atteignons n’est, sans doute, qu’une secousse dans notre sommeil. Le rêve d’un autre rêve moins épais que les précédents…

 

 

Aux fenêtres, le jour. Et le silence un peu plus loin – derrière nos désirs – et cette volonté de tout saisir pour que dure le rêve…

 

 

Oubliée l’incertitude – les yeux au repos – fermés au silence. Aveugles à la lueur du jour nouveau…

 

 

Assise bleutée au-dessus des troupes – au-dessus des foules – au-dessus des tempes ignorantes et des mains sales qui lancent leurs rires et leurs peurs – comme un maigre espoir de vivre loin des insultes et des outrages – loin des horreurs et des liquéfactions successives endurées par les âmes…

 

 

Un silence – un ciel – partout déployés au-dedans de ce qui passe – et jusqu’au-dedans du temps et des chimères. Au milieu de chaque visage – au milieu de chaque histoire – dont l’apparence ne semble rivée qu’à son destin…

 

 

Partout, l’attention – démultipliée – comme les feuilles d’un arbre – le sang qui coule dans toutes les veines – et les mille paroles des poètes – qui traverse les existences et les âmes écartelées pour réchauffer à la source toutes les figures de passage…

 

 

Noués à quelques bouts d’étoiles lointaines, ces petits pas dans le grand vent – arrimés à leur voilure incertaine – et qui dansent – et qui dansent – emportés par les courants…

 

 

La chair de l’homme mordue par la nuit et les chiens – mi-âmes mi-loups – de la périphérie. Tête et buste portés au supplice – et bouche suppliante pour dire le peu amassé sous les habits – dans les taudis – maintenir ouvert le passage vers le jour suivant – prier Dieu, sans trop y croire, comme le seul espoir de se libérer des griffes et des emprises – et acquiescer au plus humble visage croisé parmi les rires, les menaces et les outrages rencontrés sur les chemins. L’enfer du monde, en quelque sorte, au centre duquel surnage la prière des hommes vaguement implorante – et rageusement lancée au milieu du chaos vers la moindre espérance

 

 

Mimant la blessure – et le murmure – d’un monde tragique aux plaies suintantes et aux plaintes démesurées. Annonçant le terme avant même la naissance. Joignant les mains pour mendier et prier en réclamant un sursis, un repos, une obole au premier visage rencontré. Accrochée au langage comme à une bouée de secours. Ballottée sans grâce par les océans de la terre – aux îles rares (trop rares) et aux vagues si furieuses. La voix de l’homme inquiète – absurde – hardie – livrant son destin et ses combats aux oreilles de passage trouvées au hasard des chemins…

 

 

Quelque chose se balance entre le silence et notre voix. Quelques éclats d’un ciel (presque) sans importance au milieu d’une parole trop sage – et trop lointaine peut-être – pour être entendue…

 

 

La solitude si visible au milieu du visage – dessinée par une main trop sensible pour nous exposer à la foule…

 

 

Hurlements et effroi de la bouche soulevée de la terre – et qui s’éloigne des vivants pour un espace – un coin de ciel – glissé entre les falaises et l’océan – là où les lèvres peuvent crier jusqu’à la folie du poème sans paraître idiotes – ni devancées par le rire un peu niais et désabusé des hommes dont le dédain n’a d’égal que l’indolence.

Effroi et hurlements, puis soudain, l’extase d’être né si différent. Et la joie de rejoindre le silence d’avant le monde – d’avant le cri – d’avant le poème. Et la certitude d’exister au-delà de notre visage…

 

 

Des heures – des siècles – d’ardeur et de folle passion qui se faufilent presque amoureusement entre les âmes vides – creusées par la faim – pour se poser sur la paume des poètes dont l’innocence triomphante hante jusqu’aux plus modestes pages…

 

 

Seul(s), on se tient par la main pour trouver le courage de vivre – et celui, plus âpre et plus exigeant, de traverser les épreuves et les rives qui confinent l’âme à l’emprisonnement…

 

 

Sable, berges, frontons. Et le vent et l’écume qui fouettent les visages. Et un peu d’encre arrachée à la folie – à la mémoire – pour fouler les terres d’un autre monde…

 

 

Fou – magistral – sans compromis comme l’attestent ses pages, le poète au pays du réel – traversé de mille imaginaires – offre une vision plus nette et plus forte que les mythes et les rêves. Toujours prêt à sacrifier les visages – son séjour – à parcourir mille terres et à traverser mille frontières – pour dire l’impossible – pour dire l’impensable – avec la modestie de ceux qui se savent mortels et remplaçables ; ce silence venu d’ailleurs – de ce lieu sans descendance où la peur n’existe pas, où les périls sont des passages et où la lumière brille jusque dans le noir pour éclairer ceux qui souffrent – ceux qui pleurent – ceux qui se plaignent et consentent – plongés (avec une vile résignation) dans un destin – une détention faite d’écorchures, de contraintes et d’espérance…

 

 

Un rite, un soleil et tous les orifices du monde ouverts. Et la chair habillée – et recouverte – de cette bave mêlée de sang et de semence sur laquelle s’acharnent les hommes dans leur souci (si tenace) de perpétuation…

 

 

Quelque chose guette avec nous sous le ciel – un peu d’être – un peu de chair – un peu de sang – pour donner à l’âme un semblant de droiture – et le droit – que dis-je ? le privilège – de nous horrifier des mains occupées à leurs sacrifices…

 

 

Voix étranges – multiples. Comme la découverte – la faillance – du mystère – ébréché volontairement – se découpant par lambeaux – et se livrant en autant de parts que nécessaire – pour résorber la déchirure – la fêlure première de toutes les figures nées du suintement originel…

 

 

Hagard, on se tient au milieu du monde. Pas certain d’avoir la force de s’y mouvoir. Et pas certain même de vouloir ravauder cette douleur primitive

Blessé, en quelque sorte, jusque dans notre présence et notre attente involontaires…

 

 

Cartes, visages. Solitude de tous les pays que l’imaginaire repeint de la couleur du rêve pour aller moins triste sur les chemins…

Géographie de la peur que les gestes et le langage dissimulent pour donner aux mains et à la parole une confiance sans appui – sans étai – sans envergure – recouverte simplement d’un vernis trompeur et inutile…

 

 

Devoirs, rage, beauté. Estuaire du plus sauvage qui repousse les eaux où s’ébat le plus quotidien. Comme une âme trop jeune – trop verte sans doute – pour fouler le chant qui monte sous nos ailes vers l’instant – vers la chute – cet envol qui patiente sous les masques de la plainte et de l’horreur…

 

 

Une présence sur la berge où le silence a rejoint tous les départs – tous les élans – pour que vivre devienne moins douloureux que la mort et cette, si hasardeuse, naissance au monde…

 

 

Un chemin, un chagrin. Et des foulées qui parcourent le monde à la recherche du premier souffle – du premier amour – de ce mariage, si ancien, entre l’innocence et la sagesse – en rêvant paresseusement d’éternité et de silence…

 

 

Ce qui demeure au-delà du passé – au-delà du souvenir – au-delà du temps et des pas si pressés. Au-delà de la mémoire et de l’avenir – et au-delà même de la mort. Un instant. Une présence plus tenace que les désirs et la souffrance – et que tous ces jours voués à la quête du silence…

La chance entre nos mains, en vérité, en cette heure qui s’éternise…

 

 

Un Autre, un pas, une grimace. Le miroir où se reflètent le désir et la souffrance – et cet air si triste à l’intérieur…

 

 

Faiblesse encore de l’esprit et de la chair face aux morsures – face au destin (si piquant parfois). Et notre désir, si ancien, de vivre sans blessure – sans peur ni angoisse – pour aller, libres et joyeux, au gré des marées barbares – rejoindre les courants qui font tourner – et chavirer – les âmes dans les tourmentes – et là-bas – plus loin – plus tard – retrouver cette grande étendue de sable – blanc – immaculé – que la mer caresse et embrasse en lissant les souvenirs, les pas et les empreintes du voyage – le passage, si furtif, des visages…

 

 

Dans le sillage du destin – dans l’obscur de cette nuit interminable – dans le rêve et la main – cette chose effroyable qui tente de (nous) percer les yeux…

 

 

Au-dessus du souffle – au-dessus des rêves – une douce volupté à l’allure – et à la saveur – austères. Insaisissable. Indéchiffrable. Comme un lieu au cœur de tous les lieux. Une présence au cœur de toutes les choses et de tous les visages. Une attention crucifiée par nos foulées – notre vie et notre quotidien – si automatiques. Le monde, en quelque sorte, replié au milieu de tous les mondes inventés par l’esprit…

 

 

Nous veillons sur le monde – et sur nous-mêmes – sans autre raison que l’attente d’un soleil plus clair…

 

 

Un jour, un lieu et un rêve de rencontre pour donner à la solitude la force d’espérer encore…

 

11 mai 2018

Carnet n°146 Envolées

Regard* / 2018 / L'intégration à la présence

* Ni journal, ni recueil, ni poésie. Un curieux mélange. Comme une vision – une perception – impersonnelle, posée en amont de l’individualité subjective, qui relate quelques bribes de cette vie – de ce monde – de ces idées – de ce continuum qui nous traverse avant de s’effacer dans le silence…

Nous sommes le jour qui vient – qui monte – de cette nuit première. Nous sommes la peur et la joie d’être plus vivants que les morts. Nous sommes ce qu’il faudra anéantir – et effacer – pour que demeure ce qui nous échappe – ce qui nous élève et nous rapproche de notre vrai visage. Nous sommes les fleuves, l’océan et le poème. Le vent qui cingle les visages et la pluie qui gorge les sols de la terre. Nous sommes la vie, le temps et les moissons abondantes. Nous sommes la faim – et le rien que dessine la main sur le sable et les destins. Nous sommes l’orage et le miracle. Nous sommes les larmes, les bêtes et les hommes. Nous sommes le rire et ces grands arbres que l’on abat pour passer l’hiver. Nous sommes les fleurs et le soleil posés au milieu de l’infortune. Nous sommes l’esprit, l’âme, les merveilles et la richesse – et la figure des mal-lotis. Nous sommes ce qu’un seul poème – et des milliers de livres – ne suffiraient à décrire. Nous sommes la langue et ce qu’elle cherche à travers ses dérives – ses excès – ses silences. Nous sommes Dieu – le monde – et tout ce qui les peuple et les entoure. Nous sommes le voyage, les voyageurs et tous les chemins – et la route que nous avons oubliée depuis trop longtemps pour nous reconnaître…

 

 

Cette fièvre dans le sang qui a anéanti tant de peuples et de merveilles – laissant la terre à demi morte – exsangue – et, sous la boue, cette vermine grouillante prête à ressurgir partout sur la terre et dans les veines…

 

 

A demi-mot, nous susurrons ce qui ne peut s’épanouir que dans le silence – dans notre absence…

 

 

On frissonne parfois dans cette nudité de l’éternel. Et nous n’avons que nos bras pour nous réchauffer – et cet Amour qui émerge là où tout est glacé – recouvert par nos yeux plongés dans le sommeil, le rêve et l’indifférence animale…

 

 

Un arbre, une maison, une colline. Et ce mariage insensé – et mystérieux – du ciel et des yeux qui se pose comme un miracle sur ces rivages tranquilles – presque banals. Et nos pas sur la neige qui a recouvert la boue des chemins. Et cet Amour qui perce comme un soleil venu réchauffer les âmes – notre âme – et exalter la joie des récoltes et des saisons. Lisses, à présent, au milieu du monde – au milieu du silence – cet arbre, cette maison, cette colline…

 

 

Nous sommes l’haleine de la terre – et ce qui rôde dans les parages. La vie, l’amour, la mort – et cette odeur – cette couleur – de déjà vu

 

 

S’abandonner au silence de ce qui s’est tapi dans le regard – posé au loin – posé au plus proche – et qui console ce qui vit au milieu des pierres – ce vivant à l’âme et à la chair si fragiles – et parfois trompeuses – si soucieuses de traverser les frontières…

 

 

Nous-mêmes pris entre les âmes – entre les choses – déposées là pour on ne sait quelle obscure raison. Nous-mêmes, plus tard, devancés par tout ce qui nous précède – et loin de tout ce que nous avons laissé derrière nous – ici même où s’est effacé le hasard – en ce lieu que les sages appellent de leurs vœux – et de leurs prières – à cet instant même où la foudre a frappé pour éloigner nos yeux de la prudence et du sommeil. Au milieu de ce qui nous sépare et de ce qui nous rejoint. Assis sur cet escalier hors du monde – hors du temps – pour contempler la solitude des hommes…

 

 

Nous sommes le jour qui vient – qui monte – de cette nuit première. Nous sommes la peur et la joie d’être plus vivants que les morts. Nous sommes ce qu’il faudra anéantir – et effacer – pour que demeure ce qui nous échappe – ce qui nous élève et nous rapproche de notre vrai visage. Nous sommes les fleuves, l’océan et le poème. Le vent qui cingle les visages et la pluie qui gorge les sols de la terre. Nous sommes la vie, le temps et les moissons abondantes. Nous sommes la faim – et le rien que dessine la main sur le sable et les destins. Nous sommes l’orage et le miracle. Nous sommes les larmes, les bêtes et les hommes. Nous sommes le rire et ces grands arbres que l’on abat pour passer l’hiver. Nous sommes les fleurs et le soleil posés au milieu de l’infortune. Nous sommes l’esprit, l’âme, les merveilles et la richesse – et la figure des mal-lotis. Nous sommes ce qu’un seul poème – et des milliers de livres – ne suffiraient à décrire. Nous sommes la langue et ce qu’elle cherche à travers ses dérives – ses excès – ses silences. Nous sommes Dieu – le monde – et tout ce qui les peuple et les entoure. Nous sommes le voyage, les voyageurs et tous les chemins – et la route que nous avons oubliée depuis trop longtemps pour nous reconnaître…

 

 

(Un) regard sur : ni journal, ni recueil, ni poésie. A la fois perception – vision – impersonnelle et instantané subjectif sur quelques bribes de cet étrange continuum qui nous traverse avant de rejoindre le silence…

 

 

Naufragé d’un rêve qui se serait éteint – d’une brume, aujourd’hui, disparue. Quelque chose qui aurait grandi à l’ombre du sommeil – devenu, à présent, le fruit de tous les passages – la fleur d’une aurore autrefois déjà présente…

 

 

Tout s’avance davantage dans le jour. Êtres et choses au bord du regard – happés par le silence – glissant vers cet instant – cette heure parfois – où la nuit s’est dissipée…

 

 

Tout s’émeut de notre présence. Même les pierres et les hommes, si indifférents autrefois, deviennent sensibles à notre partage

 

 

Seul(s) au milieu des merveilles qui dansent dans notre regard. Seul(s) au milieu de ce qui s’efface – et s’acharne à revenir…

 

 

Humble(s) et discret(s) – comme la parole du poète anonyme, nous allons pour nous seul(s) entre les lignes des siècles rejoindre ce qui ne nous cherche plus…

 

 

Le vent passe – s’égare (souvent) au milieu des visages dépourvus d’envergure. Il cherche à franchir l’affolante géographie des traits dont l’ombre, parfois, s’éclaire sous la lumière de quelques étoiles. Il cherche la lisière – la voie des oiseaux sauvages qui traversent le ciel bordé de nuages…

 

 

Dans l’empyrée d’un monde dont l’absurdité des rêves confine, peut-être, au sublime…

 

 

Tout langage est une chute – une dérive née d’une volonté d’ascension – enfanté par le mariage – l’union provisoire – du silence et du cri qui rêve de fixer ce qui passe – et d’atteindre ce qui n’est accessible qu’en deçà de la parole…

 

 

Tout est obscur à la fenêtre malgré le ciel. Tout a la couleur de l’encre et la nostalgie de la neige…

 

 

Nous luttons contre un sable insensible à la propagation du ciel – dans un temps impossible – et qui, pourtant, s’écoule. Nous luttons contre les vents – contre la glace – contre l’indifférence du monde – avec des mots volés à l’innocence…

Il faudrait peut-être, pour vivre mieux, casser nos jouets – taire la parole – et rester suspendus au silence. Ne pas même dire ce qui passe et ce qui demeure lorsque les jours ont délaissé leur bohème – leurs chimères – leur religion – toutes ces idéologies qui mènent les existences à la baguette. Il faudrait s’allonger en dessous du monde et laisser s’effacer les désirs et les saisons. Devenir aussi libres que les oiseaux de passage – et aussi beaux et fragiles que les fleurs. Se laisser mourir sans craindre ni les yeux, ni les visages qui s’avancent et se détournent. Se convertir à l’éternel…

 

 

Sensible à l’authentique. Yeux et mains nourris de l’essentiel – du plus sacré, sans doute. Joints, à présent, au silence…

 

 

Captif encore parfois de cet appel – lointain – premier – exigeant – qui réclame le témoignage de la traversée – et le prolongement du désert malgré les visages – la continuité du silence dans le monde…

 

 

Rôle singulier – initiatique – du monde qui dévoile (progressivement) ce dont il est privé. Sa fonction première peut-être – comme une cage à la porte ouverte – l’étroit passage qu’il faut franchir pour rejoindre, derrière les ailes du désir – derrière la misère des vivants – la vie pleine dégagée des drames – servante de tous et de cet ailleurs – si proche – enfoui en nous-mêmes…

 

 

Quelque chose, en nous, persiste qui ne condamne ni l’infini, ni le monde – ni même la parole. Quelque chose comme un silence et une fougue à vivre – et à dire – ce que nul ne veut découvrir – et n’est encore prêt à entendre. Comme une fleur qui se dresse dans l’hiver – et contre l’indifférence des hommes sans rien réclamer sinon le droit d’exister et d’aller jusqu’à la mort à contre-courant des saisons et du sens commun. Comme une eau entre des murs labyrinthiques qui s’écoulerait discrètement jusqu’à sa source…

 

 

Corps et têtes plongés dans les eaux du monde. Et l’esprit, telle une bulle, remontant (progressivement) à la surface – irrésistiblement attiré vers les hauteurs – et parvenant, parfois, à rejoindre l’espace en surplomb des vagues…

 

 

Rien ne nous arrêtera – pas même la mort, sans cesse, renaissante. Nous irons toujours sur ce fil tissé de nos blessures, à travers nos ruines, vers cet éternel enfantement

 

 

Face au jour, cette douleur. Et sur le front, quelques épines – abandonnées là par la couronne qu’auront emportée les vents…

 

 

Enfouis au fond d’une terre qui nous ignore – chavirés par ses eaux qui serpentent entre nos boussoles – cherchant le seul rivage où se perdre – où les vents nous déferont de ce qui, en nous, persiste – à mi-hauteur – entre le ciel et la boue…

 

 

La roche encore – rude – friable – qu’il nous faut abattre et escalader dans le dévouement au plus sacré. Et attendre l’homme à mi-parcours – toujours prisonnier des yeux, des failles, des cordes et des broussailles – pris entre le doute, les questions et la crainte de l’abîme…

Exister encore pour que s’effacent les interdits – que reculent les brimades et que s’assèche un peu le temps. Devenir le bégaiement tragique des hommes et leur plus haute étoile. Mendier d’une main l’abandon que l’autre façonne. Dire encore le menu du voyage, la disgrâce, l’effacement et le silence. Et mourir sous le labeur du jour, l’âme et la main attelées à leur tâche…

 

 

Deux pierres, un visage, quelques pas. Et cette échelle posée entre les horizons. Et le ciel si serré contre nos âmes. Et cette ardeur – cette fougue – qui donne l’élan et la force de supplier pour conjurer la malédiction du départ et les périls de la traversée…

 

 

La terre est noire. Autant que nos yeux posés sur la lave – et nos corps mélangés – englués – coincés dans le magma. Roche bouleversante, pourtant, où les pas étirent notre passion pour toucher – rejoindre – un soleil – une lumière – perdu(e) et inaccessible…

 

 

Poitrine serrée où la vie a reflué parmi les secrets et le silence étonné de l’âme. Un désir encore – celui d’entendre le monde supplier notre chant dans le crépitement des flammes où les suppliciés brûlent encore – brûlent toujours – comme à la première heure.

Siècles vains – désastreux – nourriciers, pourtant, de toutes les histoires aux allures de drame…

 

 

Arbres, livres, poème, silence. Un petit chemin où le cœur dessine un monde peuplé de bêtes et d’innocence. Voilà notre ivresse – et notre quotidien assouvi. Le ciel et la nuit dansant ensemble dans la confusion des sens, la tête tout étourdie de réel et de baisers…

 

 

Un destin anonyme d’envergure céleste où la chair serait un soleil au milieu de l’âme – sans honte pour les vivants – et sans fascination ni pour les fous, ni pour les hommes, ni pour les sages. Le pardon limpide – transparent – sous nos ailes besogneuses. Dieu et le poète ouvrant ensemble le passage où tout peut arriver ; l’envol, l’Amour et la mort – et cette lumière que nous nous échinons à faire éclore – et à traverser…

 

 

Le versant de l’aube le plus long – et le plus vivant peut-être – où l’étreinte se reflète dans tout ce qui se mêle et s’ignore – où la solitude a le goût des étoiles retrouvées – et où le chemin devient fenêtre sur le monde et l’invisible…

 

 

Seules demeureront, peut-être, quelques empreintes sur le sable. Le signe de l’effacement…

 

 

Le destin d’un Seul – clair – lumineux – définitif – éternel. Et le sort de la multitude – opaque – sombre – hésitant – provisoire – indéfiniment tant que n’aura pas été découvert – et ne sera pas habité – l’unique visage…

 

 

Les noces du désir et de la mort sur ces rivages où tout se distingue. Les larmes comme un vertige – l’abolition du monde – le rapprochement inexorable de l’Un...

 

 

Si las de ce monde ancien avec ses guerres et ses visages insensibles à toute autre promesse que celle de l’or – avec ses fronts querelleurs et ses mains obstinées qui creusent – et saccagent – la terre. Avec les butins de l’arrogance et de l’ignorance suspendus à toutes les poitrines comme d’horribles trophées…

 

 

Dieu est mort – la religion agonise – et la spiritualité titube sous le poids du consumérisme, du désir et de l’indécision ; cette tiédeur des âmes qui refusent tout engagement – tout risque – toute responsabilité – soucieuses seulement de leur développement – et de leur salut – terrestres. Et dans ce fatras (transitionnel) vers une nouvelle terre, nous avons toutes les peines du monde à voir émerger le nécessaire en l’homme…

Un adieu fécond, voilà, sans doute, ce qui nous sauverait de cette ronde absurde – de cette pagaille où l’on chante le silence sans se soumettre à ses exigences…

 

 

Des joutes, des râles. Et tout un arsenal qui prête à rire. Des rêves plein la tête – et la mémoire brisée – rompue – pour survivre à l’atrocité que nos mains ont façonnée dans l’insouciance…

 

 

Prêts de nous, ceux qui vivent avec plus d’instincts que les bêtes. Ceux qui dénaturent le rôle – et la portée – des étoiles. Ceux qui jurent, les deux mains plongées dans le sang. Ceux qui piétinent les poèmes. Ceux qui guettent la lumière penchés sur leurs livres. Ceux qui jouissent de leurs pauvres jouissances. Ceux qui se réjouissent de l’abondance – et de cet or amassé sur le dos des mal-lotis. Ceux qui font commerce de tout – et qui vendent jusqu’à leur âme pour quelques richesses supplémentaires…

N’est pas né le jour de l’Amour – le règne de l’humilité et de la tendresse. N’est pas née encore l’ère des retrouvailles

 

 

Ombre, poussière. Un peu d’encre sous le soleil pour célébrer l’humilité nécessaire. Quelques lignes encore pour chanter l’effacement indispensable…

 

 

Forces neuves sous le sérieux et l’austérité – pour explorer le vaste continent sous la langue – le silence – cet oubli du monde…

 

 

Tout est folie – démence – en ce monde – jusqu’à la joie des ébats. Tout s’approche et se guette. Tout s’avale et se gifle. Et, pourtant, tout toujours s’accompagne…

 

 

Qui écoute – qui est capable de se réjouir du silence – et de vivre à l’écart des fous… Qui sait vivre sans penser – et penser sans jugement… Qui sait être lui-même profondément – et intensément libre au milieu des visages et des fleurs…

Qui sait offrir à la solitude son lit de roses – et aux hommes l’espérance d’un effort – d’une montée étrange où l’abandon signe à la fois la chute et l’envol… Qui sait vivre – et être – le mystère vivant – et ressentir la complétude souveraine au milieu du chaos…

 

 

Au fond de la chambre, vaincue, cette âme éprise – le sommeil plongé dans le froid – apte, à présent, à vaincre la mort – à transcender la fin – pour une indéfinissable continuité – une étrange éternité…

 

 

La nuit comme une grève immense – un rivage accidenté – une falaise – un long mur qui soumet les cœurs à l’infirmité. Des yeux dans le noir – inquiets – angoissés à l’idée de vivre – et de mourir – sur ce versant où les chants ne sont que des larmes déguisées…

 

 

Amour, fenêtre, désespoir, incendie. Les traits d’un monde incompris – incompréhensible peut-être. Et cette dévotion pour le feu, et, un peu plus tard, pour la cendre. Et cette inclination à la rudesse – comme une tristesse versée dans la colère face à ce qui laissera toujours les mains vides…

La morsure et le baiser. Et les pieds dans la fange – sous la lumière d’un ciel hilare – et triste, aussi sans doute, de voir son génie contesté par les destins…

 

 

Voici revenus le temps de la mort – le soupir et le rire de l’invisible parmi nous célébrant le règne indiscutable du feu et de la poussière…

 

 

Aussi loin que pousse le regard – jusqu’au morcellement de l’atome et de l’horizon – recombinés – et reconstruits en infini perceptible…

 

 

Trop douce et trop mièvre est l’époque – derrière la violence à peine conjurée – entre ses parois de verre – ses lanternes et ses écrans. La grande célébration du numérique qui captive les esprits – et endosse le rôle du rêve et de la nuit. Jetant les ruines de l’histoire les unes sur les autres – sans ordre précis. Etalant la réclame – toutes les propagandes – parmi les savoirs vite consommés. Offrant aux visages la possibilité d’une notoriété passagère. Façonnant un monde de figures calfeutrées derrière les clics et les lumières clignotantes. Abêtissant les cerveaux – reléguant les âmes à la marchandisation – et nous éloignant du temps, à jamais révolu peut-être, des véritables prophètes…

 

 

Lanternes, tribus, collines. Et la route qui serpente entre tous les territoires. Un soleil assidu – et vagabond – cherchant dans la nuit un appui – une aide – pour redresser les âmes – célébrer le sol et la fin des horizons – et amorcer le début d’une nouvelle ère où les visages auraient l’humilité – et l’envergure – de la terre…

 

 

L’enfer n’a disparu. Les mêmes lames au croisement des chemins. La même pagaille née des désirs et des assauts. Le même désert où sont plongés les yeux. Et cette candeur des âmes égarées parmi les galaxies – trop lointaines pour voyager à l’abri des chimères. Et ces lèvres tournées vers n’importe quoi – vers n’importe qui – pourvu qu’on approuve leurs rêves – leurs espoirs – tous leurs délires…

 

 

L’écriture, sans doute, est trop grave – trop dense – et si vaine pour les hommes aux yeux clos – pour ces âmes (encore) gonflées de désirs – pour ce monde où les flammes ont dévasté la nécessité du questionnement et de la réflexion – et recouvert la lucidité et le goût de la vérité

L’encre lancée comme un pont entre l’ignorance et ce qui s’interroge n’aura, sans doute, été qu’une passerelle pour celui qui l’a jetée sur la page…

Notre visage s’était, pourtant, présenté comme le miroir d’un monde oublié – un phare dressé contre la bêtise et le sommeil – mais devant lui, tous les yeux se seront détournés…

 

 

Au côté du vent toujours, cette mémoire défaite. Ce goût (intense) pour le présent – ce qui surgit à l’instant où nous nous tenons – sans même l’appui du souvenir – ni même le désir d’un ailleurs ou d’un après…

 

 

Le ciel, le cœur et la forêt. Et ces pas, si légers, sur les pierres. Et ces notes, comme tombées d’un ailleurs – d’un soleil inexprimable. Et cette façon d’aller si libre – et si innocent – sur les pages et les chemins…

 

 

Pénétrer dans l’intime matière des choses – et le silence au milieu des visages. Effacer les ombres pour révéler ce que dissimulent les masques et la fatigue – cette lumière au cœur de tous les rêves…

 

 

Enfermés dans le cercle du temps – à compter les pas et les points de passage dans cette ronde sans fin… Pourtant, la liberté existe – en deçà des pas – au milieu du regard suspendu au-dessus du sommeil. Dans cette clarté qui veille au-dedans des yeux fermés qui ne rêvent que de s’ouvrir – et d’échapper aux danses du monde – pour visiter les surplombs et cet horizon que cachaient les murs…

 

 

Nous vivons face aux choses – face au monde – face aux êtres et aux circonstances – le nez plongé dans leur odeur – le regard collé à la surface – aux apparences – soumis au même noir que les enfants qui se cachent les yeux avec les mains…

Du ciel nous ne savons rien. De l’océan nous ne connaissons que ce que nous en disent les poissons attrapés dans nos filets. Et de la terre nous ne voyons que le rouge – et l’or – étalés devant nous…

La lumière, partout présente – et dominante partout – nous est – presque totalement – étrangère. La seule couleur du monde sera toujours celle où glissent notre sang et notre faim…

 

 

Nous vivons face à la nuit – au milieu de l’hiver – avec ce feu – et ces flammes – inventés par les hommes oublieux du secret du monde et des choses – reléguant la lumière aux seuls élans des fous et à la prière de quelques visages obstinés…

 

 

L’aube atteinte – l’aube réfléchie – l’aube saturée – n’est pas (et ne sera jamais) l’aube véritable. Elle n’est que le reflet de l’aube première – originelle. L’ersatz et le miroir aux alouettes, en quelque sorte, de la seule aurore possible…

 

 

Un coin sauvage au milieu de la terre – au milieu de l’azur. La fin de l’hiver – la fin de la nuit. Comme le vol des oies sauvages ouvrant la route vers le soleil – la seule voie possible vers l’impensable…

 

 

Que deviendra le jour – et que deviendra la nuit – sous cette lumière sans brouillard… Que deviendront les pas – et que deviendront les lignes sans même le désir d’un destin… Et où irons-nous dans l’absence d’étoiles… Serons-nous aussi vagabonds que la route – et aussi sages que les fleurs qui voient passer tous les convois…

 

 

Nous irons encore ceinturés par notre élan – au milieu des vents qui donneront un peu d’air à notre visage – au cœur d’un désert posé au croisement de tous les chemins – pour découvrir le centre du voyage – cette aire où l’âme peut enfin rejoindre notre foulée et le silence…

 

 

On nous a ensevelis sous les miroirs – et sous les prières. On nous a dit de voir – et de croire – de perpétuer la promesse d’un Dieu à notre image. On a jeté la vérité au milieu des flammes pour donner à nos gestes un semblant – un simulacre – de fraternité. On nous a dit de respecter les anciens – et la tradition millénaire des hommes. On nous a plongés dans l’ignorance pour donner souffle à l’espoir d’un ciel – d’un visage penché sur notre misère. Et on nous a menti. Et de ces mensonges, le premier homme n’en a que faire. Il voyage – continue de voyager – en se dressant comme un vaisseau au milieu du monde – en vénérant l’incertitude et le silence laissé à l’abandon. Il navigue sans trace, sans repère et sans boussole parmi les rires et les hommes. Et jette son encre dans quelques paroles pour dire l’évidence d’un Dieu véritable, caché partout, hurlant sa joie et sa douleur au milieu de ceux qui se mirent et prient encore…

 

 

Tout commence par la brume – la bouche pâteuse à notre réveil. Les yeux fermés sur l’intime. Et l’harmonie passagère des regards tournés vers nous. Puis, arrivent les premiers pas – les premières gloires – les premiers émois – avant que la langue ne découvre les premiers mensonges. La défaite et l’ignorance des hommes. Leur crainte de vivre et leur peur de la mort. L’arrogance partout qui rivalise avec l’effroi. Le sommeil où fleurissent les rêves et l’espoir. Et la découverte du sensible qui offre aux ombres un espace de répit. Puis, les dernières désillusions franchies, jaillissent le désir d’une autre vie – d’un autre monde – moins douloureux, la solitude et la fouille ardente. La traversée des brumes et du désert – animé de son seul visage. Le commencement de ce long voyage vers soi-même entre le doute et la certitude…

 

 

Etoiles, écharpes, volutes. Le ciment de tout désir. L’alcôve où se terre le monde. Et l’abri de toutes les infortunes…

 

 

Nous sommes l’autre face du jour – son versant de multitude et d’abondance avec ses pierres, ses fleurs et ses visages endormis à l’ombre du sommet – pétris de doutes et d’espoir d’atteindre, avant la mort, la crête où le soleil brille au milieu de la nuit…

 

 

Têtes renversées. Peurs disséminées partout. Voix et pas broussailleux – maladivement fiers – rêvant de favorable et de certitude en ces contrées construites à la hâte pour dissiper le doute – et vaincre le temps et la mort…

Voie ouverte contre le vent et le silence trônant plus loin – au-dessus des âmes dont les poches pleines d’or et de pierres ralentissent la marche…

 

 

Un souffle passe – plus ardent que la colère – ôte aux ramures leurs feuilles et aux hommes leurs rêves. Comme un trait au milieu de l’automne dessiné par la douleur…

Et la sève, refluant au centre du cœur, se dresse – résiste aux assauts du vent mêlé à la joie et au soleil qui regarde notre chute – notre effritement – nécessaires à l’invalidation des larmes – et à la venue, sans conteste, du royaume de l’hiver. La seule route possible – la seule route envisageable – vers le silence – cet espace divin qui loge au cœur du regard et qui, seul, peut transformer le monde, les yeux, les fleurs et les visages – toute cette peine entassée sur les pierres…

 

 

La vie – les hommes – devenus mémoire – s’abritent de l’ardeur nécessaire à la marche, à la fouille et à la découverte de l’innocence…

 

 

Le monde est un chant sous la terreur – sous l’effroi – que n’entendent que les arbres et les poètes. Inaudible par les hommes et les bêtes – trop occupés à se désaltérer aux eaux des fleuves et à récolter les fruits de leurs semailles…

 

 

Ce qui mendie ouvre l’espace – libère la terre de ses lois – celles qu’ont reprises les hommes pour gouverner le monde et ses créatures. Comme le pire outrage, peut-être, au Divin – à son exercice et à sa découverte…

 

 

Celui qui écoute lave les pieds de celui qui juge – et vitupère – coincé entre la colère et son besoin de visages. Celui qui écoute panse la douleur de celui qui est blessé. Celui qui écoute devient le centre du monde – l’espace nécessaire pour guérir ceux qui saignent – et libérer les hommes de leurs frontières. Il se fait Dieu à la modeste figure face à ceux qui souffrent et qui crient. Il est le premier pas vers la fin de l’enfer – le début du silence que réclament les âmes et les têtes plongées au milieu du désastre…

 

 

Nous chuchotons au monde une parole trop vive – une parole qu’il ne peut entendre – et qui propose, pourtant, une issue pour vivre heureux parmi les pierres, les visages et le silence – pour vivre sans inquiétude l’imminence de la catastrophe. Une voie pour transcender la mort et notre destin livré aux malheurs…

 

 

Des mots pleins – denses – presque reptiliens – mouillés d’une magie étrangère à ce monde – chargés d’un réel – d’une vérité peut-être – qui ont la beauté – et la modestie – de l’herbe – et la grâce de l’eau qui s’écoule et qui abreuve, sans même le vouloir, les terres qu’elle traverse…

 

 

Nous sommes le charme et les blessures. La chambre où s’empilent les restes de notre sommeil. Nous sommes le nom et les magiciens. Nous sommes les signes et la fumée. La peau qui éclate sous les coups et le baume qui sèche les larmes. Nous sommes ce qui tombe et se relève. Et le goutte-à-goutte qui s’écoule sur ceux qui se prosternent. Nous sommes le rêve et la nuit. Les noces du miroir et du feu. La tombe, la mort et le crépuscule. Nous sommes ce que les hommes appellent l’Amour. Et le silence qui traverse le temps. Nous sommes la lumière. Nous sommes l’infini – et toute la démesure de nos divagations…

 

 

Nous creusons un coin près de l’œil où tombe tout ce qui nous échoit ; visages et circonstances qui, peu à peu, se convertissent en mémoire – cette (douloureuse) expérience du temps qui nous maintient captifs d’un monde à l’apparence si vivace…

 

 

Nous veillons sur des continents aussi vastes qu’une feuille morte – près d’un puits à l’eau si pure – si claire – qui initie ceux qui s’abandonnent à la magie de l’infini et du présent – hors du monde – hors du temps…

 

 

Un bain – comme un répit peut-être – dans les cimes du langage en compagnie de notre (propre) écho – revenu des parois du monde qui l’amputèrent et le rendirent (presque) infirme. A quelques encablures de ce sommeil – et de ces angoisses – qui, autrefois, nous terrifiaient et gouvernaient notre fouille et notre parole…

 

 

Au cœur d’un retour – d’une grâce – où le fragile et l’éphémère émerveillent – et où le nom n’est qu’un son prononcé à l’intention des imbéciles. L’étonnement passe, puis déterre ce qui gisait là sous le sommeil. La mort devient belle – prend une allure vivante – moins triste – et se fait signe et passage des plus folles promesses. Le jour devient libre – et plus sage. Les visages perdent leur morgue. Tout s’accueille sans le poids de la mémoire. Nous devenons alors le chant – et ce qu’il tentait de toucher autrefois. Moins soucieux d’hier – et moins inquiets de ce qui se trame, en cachette, dans les malles du temps inventé par les hommes…

 

 

Nous portons le même souffle que la terre – et le même courage que les bêtes que l’on mène vers la mort. L’âme enfouie – et le visage recouvert seulement d’un peu de glaise. Bien au-dessus de la faim qui anime les bouches et les mains qui se mettent en quête de leur pitance. Aussi près du seul désir de l’homme qu’est loin la sagesse du monde – hors de lui sans doute…

 

 

Nous déclarons comme les idiots et les fous notre ignorance – la mort de Dieu – et close l’ancienne ère de l’espérance. Nous affirmons – et célébrons – la présence – l’instant – et la capitulation du temps. Le règne de l’infini au cœur de la plèbe et du mensonge. Et l’effacement des noms et des rivages. L’envergure du silence à portée de regard. Et le réenchantement du souffle après cette fin du monde…

 

 

Nous confions notre chant aux hommes – à ceux qui viendront exalter cette promesse. Et proclamons à leur intention l’extinction de la parole et la consécration du monde et du silence…

 

 

Fervent jusqu’à la mort – et au-delà – pour que jamais ne meurent la poésie et les poètes – les chants et le silence. Pour nous défaire des fanatiques et des partisans triomphants du néant et de l’apocalypse – éveiller ce qui gît au fond du sommeil – et que rayonnent de joie les visages affranchis des idéologies…

 

 

Libre – mystique – incompréhensible peut-être – cette parole. Sensuelle – réhabilitante – dans un monde voué à l’habitude, à la paresse et à la somnolence. Innocente – merveilleuse (si l’on peut dire) pour échapper à l’ignorance et à la brutalité des siècles. Verticale parmi toutes ces têtes si horizontales. Atemporelle, en somme, pour que durent l’extase et l’envol – au-delà de l’expérience. Et définitivement inachevée – et inachevable sans doute…

Pointe d’une vérité infinie perdue – cachée dans les méandres et la boue des têtes encore ignorantes. Un archipel – une issue – contre la barbarie, les saccages et l’incessante roue de l’infortune alimentée par les songes, le sommeil et les promesses…

Avec un élan – un goût – passionné pour la vie et pour l’Autre dénudé – affranchi de tous les masques…

 

 

Ni guide ni prophète – à peine un poète. Une plume, peut-être, trempée non dans le simulacre et les apparences mais dans le plus vieux rêve de l’homme. Dévoré par cette ardeur à faire éclater la vérité partout où elle est niée et rejetée au nom du conformisme et des traditions – partout où la torpeur et la certitude ont remplacé la curiosité et l’interrogation…

 

 

Homme vivant parmi les morts et les nouveaux visages. Paroles libres et profanes vouées à la désacralisation du mystère pour le rendre accessible à ceux qui demeurent étonnés…

 

 

Une parole – quelques lignes – comme le fer rouge sur la peau des suppliciés. Comme un vent ancien revenu vers nous avec l’annonce du printemps…

 

 

Vertige au-delà du rêve et du néant – mariant l’infime et l’immense – le monde et le silence – notre vrai visage libéré de l’horreur et du temps. L’espace où la pierre et la poussière deviennent les seules foulées du voyageur – et où les yeux et les noms s’estompent pour une folle liberté…

 

 

Nous marcherons encore au-delà de ce qui vient pour enflammer cette aire où le sang n’est plus le véhicule des chimères…

Figures autour d’une seule voix pour transformer l’horizon en leurre, puis en désert et en lumière afin d’ouvrir à l’Amour le chemin le plus direct et le plus sincère. L’authentique voie vers ce qui demeure au-delà de la mort – et au-delà de toute fin. L’impossible, l’infime et l’impensable réunis dans notre main – libre d’aller alors là où le monde et les circonstances l’appellent – vers des jours et des siècles plus visionnaires que nos anciens détours…

 

17 juin 2018

Carnet n°151 En somme...

Regard* / 2018 / L'intégration à la présence

* Ni journal, ni recueil, ni poésie. Un curieux mélange. Comme une vision – une perception – impersonnelle, posée en amont de l’individualité subjective, qui relate quelques bribes de cette vie – de ce monde – de ces idées – de ce continuum qui nous traverse avant de s’effacer dans le silence…

Monde – à la fois ténèbres et lieu fécond de l’éveil. Un refuge et un naufrage. Et la magie de l’incertain. La voix – et le souffle – du plus proche. Le ciel et les grilles qui condamnent et découragent toutes les tentatives et tous les passages. La boussole du sorcier et les hanches de la nuit. Le frisson des hommes qui grelottent au cœur du noir. Et le nom imprononçable du silence. Les Dieux du vent et de la tendresse – inaccessibles. Le temps maussade et l’œil blessé. Et les pierres au centre desquelles convergent tous les regards…

Un temps et des mains pareils au naufrage. La soif et la nuit, partout, qui offrent leurs bras et leur sommeil. Le sel, les pierres et le monde. Et nul endroit où se réfugier – nul endroit où s’enfuir…

Des nuits, des peines. Et le monde et le réel – bâtis à coup de pelles, de pioches et de chimères dans l’attente d’une issue – l’espoir d’une évasion…

Tout vacille et se redresse – pose un genou à terre puis s’élance à nouveau vers la vie et le désir – le sens et le langage. Pas, gestes, lèvres et paroles dans le rythme exercé par le vent. L’écoute, l’écart et ces forces triviales qui édifient l’homme et le voyage. La paresse, l’écho et le passage. Et le doute vertigineux de n’être personne…

 

 

Tout s’ébat – et glisse sans bruit vers sa fin. Rumeurs, visages et fureur du monde. Danses silencieuses dans le regard attentif.

Cascades et cavalcades dans l’ingénuité d’une présence – jamais surprise par l’angoisse et la violence – les heurts et les obsessions – l’aveuglement des peuples, les remèdes et les contritions.

Sereine toujours parmi les reflets qui viennent l’effleurer. Entre calme et effacement – invisible pour la plupart – se moquant des joutes juvéniles, des couronnes et des mensonges. Source et spectatrice acquiesçantes à tout ce qui s’échafaude. Mère et destination de tous les voyages – et de tous les supplices.

Comme un silence posé derrière tous les yeux qui s’abîment au fond des gouffres…

 

 

Tout s’efface sur l’asphalte et le parvis des terres blanches. Tout disparaît au centre de tous les cercles. Murs et jardins. Plongées dans toutes les sphères et tous les mystères. Fenêtre où palpitent le vivant et ses tremblements – ses tentatives et ses campagnes – ses jugements, ses églises et ses persuasions. La vieillesse comme la précocité (parfois si grande) de certaines âmes. Tous les chemins du monde, le crépuscule et les silhouettes perdues au fond de leur nuit. L’homme, l’espoir, l’arbre et la bête. La pierre et le sable. Et la lumière enfin retrouvée. Ce qui s’agite – et se cherche – au cœur de cette éternelle immobilité…

 

 

L’intime misérable et dépoussiéré reconnaissant (enfin) son envergure et sa grâce…

 

 

Des traces, des signes, quelques privilèges. Des siècles étrangers à toute aumône. La nécessité d’un tout ajournée par la fièvre des hommes, la quête d’abondance, les tours et les frontières de l’obscurité. La boue grasse qui donne aux foulées leur allure si lente. Le délabrement de toute croyance. L’expérience assassine qui offre à toutes les morts leur innocence – et leur printemps. La région la plus ensoleillée du monde. Le cœur pétri d’une tendresse inépuisable. La fin (toujours provisoire) du malheur et de la souffrance…

 

 

L’alignement des perspectives dépouillées. Les crêtes, la lumière et le silence jusqu’au cœur du plus humble. Le vivant agenouillé. Et l’extinction de la dernière étoile. Le chant, sans cesse renouvelé, du renouveau. Une enfance immobile et sereine – mature et sage – souveraine, en somme, au milieu de l’effervescence et des cris – au milieu de l’agitation puérile et instinctive des corps et des visages qui ignorent leur envergure – et le rôle du silence et de l’acquiescement – la grande liberté dans cet univers de contraintes, de refus et d’interdits…

 

 

L’attention et le regard sur les danses et la course – hagarde et (presque) mécanique – de l’impersonnel – le monde des choses et des visages. Les cris et les chants dans le silence.

La joie, l’être et le miracle – si proches et si lointains – posés hors des batailles et enfouis au cœur de la fureur, des révoltes et des agissements. Dieu, en somme, à la fois monde et hors du monde. Le vide lumineux que l’on est – et que l’on attend. L’étonnement et la routine au milieu de ce que nous sommes et faisons…

 

 

Quelque chose, en nous, crie encore parfois – et se désespère – de n’être rien. Un peu de terre, un peu de boue, un peu de poussière au milieu du monde et des étoiles – pas même un visage – ni même une possibilité de tendresse pour d’autres malheurs, d’autres demandes, d’autres désespérances.

Une simple présence – anonyme – sans nom et sans contour. Tout dans l’instant de l’accueil et du geste – l’être qui offre et (se) partage – et, presque rien, l’instant suivant. Une figure défaite et infinie – si pleine – si totale – et, pourtant, si invisible et inexistante – plongée dans le vide et l’attente sans attente de l’instant suivant, des circonstances suivantes – et du jour prochain peut-être…

Assise et incertaine au cœur des vents. Magistrale, éblouissante et fantomatique, en somme…

 

 

Un Amour et une indifférence sur – et au milieu de – ce qui court. Un regard – une présence hors et au cœur du monde. Et l’envergure du même infini au-dedans des choses et des visages…

 

 

Chaque jour, la même rengaine – cette obsession qui pousse les yeux à s’ouvrir, le corps à se nourrir et à se laver et la main à poursuivre son élan sur le blanc (si pur) de la page. Œuvre permanente de l’âme soumise à cette folle énergie du nécessaire…

 

 

La nuit semble si bleue dans le miroitement du poème. Et l’infini à notre porte…

 

 

L’Amour et l’âme penchée sur l’éphémère et l’essentiel. La vocation de l’homme peut-être…

 

 

La vie, la mort, l’Amour et l’Absolu au cœur des mille circonstances quotidiennes…

 

 

Un ciel, une terre et des corps usés par le labeur. Mille siècles et autant de larmes sur la beauté introuvable – l’autre versant de la nuit – aussi clair qu’est noire la face que nous connaissons…

 

 

Dans le jour – au milieu du monde – un visage – et une âme défaite et immobile. Silencieuse. Et quelques signes sur la page. Le rêve d’un homme réconcilié avec la bêtise et les instincts – la force de toutes les nécessités…

 

 

Le monde en place depuis toujours dans la croyance des yeux trop crédules n’est, en vérité, qu’une soif – un désir de retrouvailles avec ce qui l’a créé. Un regard – une indifférence généreuse et sereine qui apaise tous les manques…

 

 

Quelque chose, en nous, devine l’inutilité des démarches et des élans. L’illusion du temps et l’absurdité des inquiétudes à l’égard de l’avenir. Les tentatives et les triomphes. Ce qui exulte et ce qui se déchire. L’espoir derrière la vitre. L’horizon fuyant et la place des rêves. Ce que, sans cesse, nous dessinons sur l’éternel palimpseste. Les traits au milieu des circonstances. Ces mille petites choses qui glissent au cœur de l’invisible : tous ces riens – et ces nulle part – au sein de la même présence…

 

 

Le sommeil dans la courbure des heures. La pierre et la langue gémissante. L’eau et le rêve. Les rivières et la lumière. Le vent épinglé aux âmes qui tournent et désespèrent. Le silence et l’épure. La joie de n’être personne. En marge – et au cœur – du plus grand vide…

 

 

La routine et la transformation. Les mille jeux et les mille prouesses. Le sacré et la somnolence. L’abandon et le goût de l’effort. Marionnettes du même spectacle. Histoires d’une seule immobilité qui perce – et sourd entre – tous les élans. Le silence, les grimaces et les sourires d’un même visage…

 

 

Un chant, soudain, dans la nuit du monde pour annoncer la fin des oracles et des chimères. L’effacement du temps et des discordes. Le passé rejoignant l’avant-garde. La lumière sur les atrocités et les incendies d’autrefois. Le renouveau d’une continuité que l’on croyait stérile, et trop faible, pour franchir la frontière – les seuls obstacles – qui nous séparaient de l’invisible et de la conscience…

 

 

Le vide et l’absence au cœur de la mort et du chaos. Et la futilité des sourires et des grimaces – des élans et des refus. Un peu d’ombre – un peu de boue – sur le plus vaste – éternellement scintillant. Le réel inaccessible par Dieu, la croyance et la pensée. Léger – abrupt – aux marges du rêve. Au cœur du plus présent façonné à coup de soustractions. L’innocence et le plus sacré, en somme…

 

 

Quelque chose nous regarde qui a la couleur de la mort – et le parfum (oublié) de l’enfance éternelle. Une lumière – une présence – accessible seulement dans l’effacement…

 

 

Blancheur plus réelle que nos existences – intervalles entre deux parenthèses où le vivant s’exerce à la parodie, au défilé et à la certitude au lieu de fouiller l’illusion…

 

 

Âme et yeux ouverts découvrant l’impossibilité du retour, l’espérance sans emprise sur le temps et l’improbable venue des beaux jours. Attendant (sans impatience) les circonstances et la mort. Vivant de peu – du plus simple sans doute. Puisant leur foi dans la confiance – et naviguant, incertains, au cœur de l’incertitude. Posant un pas après l’autre dans le vertige de l’existence…

 

 

Un monde, un regard soudain soulevés par le scintillement de l’invisible…

 

 

Nous inventons des jeux pour oublier la mort et l’âpreté de vivre. Et l’indifférence en lieu et place de l’Amour. Les carnages de la cécité et les lois édictées par les instincts en ce monde soumis au hasard des constellations imaginées pour se prémunir du pire…

 

 

Nous sommes les bourreaux et la condamnation – et la peur dans les yeux de ceux que l’on emprisonne et que l’on mène vers le supplice et le tombeau. Nous sommes le sang, la tristesse et l’effroi de ceux que l’on assassine. Et la parole exsangue – exténuée – qui se traîne et serpente entre les tombes et les visages en larmes. Et ces fleurs que l’on pose en hommage sur les sépultures.

Et nous sommes la faim qui pousse nos pas à l’exil – dans cette quête un peu folle pour trouver le remède à l’absurdité de ce qui s’expose – et se propage – sous nos yeux…

 

 

Un reflux du silence. Et quelques lueurs dans les replis du monde où le poète vit et s’invente sans répit pour rassembler ce que les hommes, sans cesse, déchirent. Dans le règne du mystère et les lois du partage en deçà des enseignements à vivre. Avec ce goût, si prononcé, pour l’innocence et la vérité…

 

 

Un plan – mille plans – pour se défaire de l’infortune. Une pierre, un chemin et la sente tortueuse des rêves pour asseoir sur la terre la force miraculeuse d’exister…

 

 

Le sable, le vent et la poussière. Et ces silhouettes informes à l’assaut du moindre sommet. Et cette figure en amont de tous les privilèges. Les mérites de ce qui s’offre à la quête ultime. Et la découverte du vide dans nos tréfonds…

 

 

Livré au mutisme de l’espace – au-dessus des bouches suppliantes et des étoiles trop lentes pour soulever les rêves – et les rendre aussi vivants que le réel. Un détour, une torpeur, une fièvre. Le désert et ces veilleurs attablés à l’écart du monde qui guettent le moindre souffle – la moindre lumière…

 

 

Du sommeil au cœur de ce qui tremble. Un pas, un puits, du sable. Le fond de l’abîme et l’arrivée progressive du plein jour. Et devant nous, le silence et l’infranchissable qui soutiennent notre foulée indécise…

 

 

Monde – à la fois ténèbres et lieu fécond de l’éveil. Un refuge et un naufrage. Et la magie de l’incertain. La voix – et le souffle – du plus proche. Le ciel et les grilles qui condamnent et découragent toutes les tentatives et tous les passages. La boussole du sorcier et les hanches de la nuit. Le frisson des hommes qui grelottent au cœur du noir. Et le nom imprononçable du silence. Les Dieux du vent et de la tendresse – inaccessibles. Le temps maussade et l’œil blessé. Et les pierres au centre desquelles convergent tous les regards…

 

 

Monde d’enfouissements et d’expositions où tout jaillit puis se terre – où lorsque les uns apparaissent, d’autres s’effacent – où tout tournoie dans une ronde perpétuelle – et où les tensions et les accords ne sont que les éléments de l’équilibre général.

Monde d’éloignements et de rapprochements où tout s’avance et recule autour du même centre, tantôt collé et réuni, tantôt séparé et écarté.

Comme si les choses et les visages naissaient des conditions propices, se rapprochaient, puis s’éloignaient et disparaissaient le moment venu pour laisser apparaître et s’assembler d’autres choses et d’autres visages.

Comme les jouets des cycles sans fin de l’émergence, des associations, des ruptures et de la mort…

 

 

Sous le présage du jour, le croisement des voix et des âmes à l’innocence nue. Le baiser qui attise le feu et les caresses. Le cœur exalté au fond de l’être – vibrant de terre et d’énergie au milieu du noir – ouvrant le seuil magique d’une autre réalité…

 

 

Des signes, des fleurs. Et le visage – innocent – frappé de plein fouet par la douleur d’abord – la solitude d’exister – et la joie ensuite comme une grâce s’offrant aux plus méritants qui ont su se plier aux exigences du destin et du silence…

 

 

Un gémissement entre les cris. Comme un murmure – celui de l’aube peut-être – au milieu de la fureur et de la nuit imparfaite qui nous entoure. Et la main magicienne du jour plus proche de l’âme que nos rêves hasardeux…

 

 

Parmi les pierres, quelques vivants à l’âme enserrée – blafarde presque – dans l’absence de toute lumière. Quelques tombes, quelques larmes en guise de décor et d’introduction. Des jours, des pensées et des gestes machinaux. Des chemins où poussent toutes les douleurs du monde. Le souffle difficile – agonisant – au fond de la gorge. Des paysages et une marche incertaine – indécise au milieu d’autres visages – lointains – presque sans âme – où le rire n’est que la marque d’une absence – le signe d’un éclat incompris. Quelque chose comme une peur et une ignorance au fond des yeux, sous les draps, dans les pas – partout où le sentiment est un piège – un appât – partout où la langue gît, inachevée, comme un instrument de persuasion…

L’humanité entière sans doute – avant la conversion des ellipses et des saccages en prières – avant la pleine adhésion de l’esprit au silence…

 

 

Une force résiste – et se heurte à tous les destins façonnés par le désir – l’inertie, le jugement et la haine. Les arabesques de l’innocence peut-être… Le silence et la joie dont chacun rêve en secret…

 

 

Noces du monde et du destin – dard et tranchant de l’épée parfaits pour cisailler et pénétrer notre démesure – l’illusion du choix, les larmes, l’espoir – toutes nos chimères. Comme une besace à l’envergure du vide, portée dans le sommeil – sous le soleil. Et les poches percées par tant d’absence – et l’Amour parti – introuvable – en exil, peut-être, sur des horizons moins tristes – et plus réconfortants…

 

 

Des vies comme du lierre qui s’agrippent aux murs – et poussent, à travers l’herbe et les ronces, sur toutes les ruines du passé. Et qui recouvrent le gris d’une verdure légèrement trompeuse – en s’établissant sur terre avec le bleu du ciel lointain – inaccessible – comme seule promesse – comme seule récompense. Condamnées à parcourir l’infortune, à cacher le secret de leur course et à encercler le jour jusqu’à la mort…

 

 

Plus loin que la colère, le jour naissant. Et le silence d’avant le noir. Les ombres et l’étrangeté de vivre au milieu de tous ces regards – fantômes, peut-être, maudits par la nuit – et déchiffrant, avec tant de maladresse, les signes précurseurs de la lumière…

 

 

En fin de compte, l’unique question sera toujours : qui suis-je ? Qui suis-je au milieu du monde et des visages ? Qui suis-je face à l’Autre et à la mort ? Et, accessoirement, comment être (et vivre) parmi, avec et devant eux ?

 

 

Yeux cherchant partout – dans tous les mondes visités – des refuges, des alliances et des alliés – jusqu’à la découverte du silence et du vide – cette présence rayonnante au-dedans de l’âme – derrière le regard – partout – qui se déploie à travers les mille visages et les mille choses des mille univers existants

 

 

Cette gloire invisible – innocente – un peu folle – de n’être personne. L’eau et le chant des rivières. Le temps et les jours qui passent. Une parole dans le silence. Une caresse sous la pluie – et sur la peau brunie – brûlée peut-être – par le monde. Un secours dans l’indifférence. Un sourire – une épaule – un secret – dans la nuit et l’infortune des hommes…

 

 

Une terre, des mots enracinés dans la violence du désir et la lumière – au creux de cette aube porteuse de tant d’évidences…

 

 

Nous ne faisons que passer – remuer les eaux du changement – et nous prélasser au milieu du temps et de la mémoire. Vivre, à vrai dire, à l’ombre de notre éclat – entre la source et l’océan…

 

 

Où la mémoire nous mène-t-elle ? Et où le temps nous mène-t-il ? Saurons-nous seulement voir, un jour, le feu grandissant derrière les yeux – et l’espace clair et immobile – inaltérable – au fond du regard…

 

 

Au bord d’un cri, les plus hautes vertus. Et au-dedans de la gorge – inutilisables – le breuvage des années et l’illusion de l’expérience…

La lumière et l’innocence – prisonnières de ces étranges silhouettes que le rêve rend si malhabiles – et si fécondes…

 

 

Chemins gravis. Luttes intestines. Destins taillés à la serpe. Au-dedans d’un souffle labyrinthique. Juchés sur des élans et des fausses certitudes. Et ce rire – incommunicable – caché dans les derniers soubresauts de notre chute. La mort et les vivants dressés au combat. Anéantis par la force – presque magique – de cette présence – de ce visage premier – originel – agenouillé au milieu de l’impossible…

 

 

L’ombre puissante, le prolongement d’un geste, le souvenir d’une terreur. Les injonctions du vent. Une pierre – mille pierres – ajoutée(s) aux chemins et aux édifices. Babel horizontale sur le sable des rivages. Et l’appel déchirant d’un visage – nez dans la poussière – guidé par l’espoir, les erreurs et les incompréhensions. La disgrâce, en somme, de l’homme condamné aux blessures et à la chute…

 

 

Rideau de pierres – et rideau de fleurs – qui recouvrent les fenêtres de l’espoir. L’agitation détestable des vaincus et les outrances de la victoire. La parabole du sommeil. Et ces hésitations sur les remparts et au fond des cachots. Les élans et les oublis. Les condamnations sur les chemins et la chair à vif. Les sauts, les incartades et l’impossibilité du secret. Les mains qui amassent. Les peurs calfeutrées au milieu du front. Et ce cœur, si vivant, qui palpite encore…

 

 

Quelque part gît, en nous, sous le cri et le sang aveugle – derrière l’espérance et le désespoir – cachée par notre soif – une beauté sans visage et sans promesse. L’être face au monde et aux marées grouillants de périls et d’incertitudes. La fontaine de toute jouissance…

 

 

L’absence – multiple – dévastatrice – chargée de l’exercice de vivre et des mille complots fomentés par l’ignorance. Dépouillant chaque visage de toute possibilité de rencontre – posant aux marges de l’esprit les erreurs et les rectifications hasardeuses des gestes. Et mille baisers dans la poussière. Un destin converti en actes et en intentions. Les initiales de l’obstination bornée qui exalte l’aveuglement des foules – l’aveuglement du monde. Le registre du plus commun. Le sort de tous les mortels voués à l’inconscience et à l’insouciance face à la mort et aux malheurs…

 

 

Dans le feuillage de l’aurore, la brume et la perle suspendue à notre œil et à notre peau suturée – cousue et recousue après tant de déchirures laissées par le monde, la ronde des désirs et la puissance de la faim. La chair abandonnée aux convoitises et aux appétits parcourant les veines et déversant le sang dans les têtes et les membres – sur tous les chemins. Poussière et ombre gesticulant sous l’attention d’un soleil irréprochable dont le surplomb, peut-être, est le plus sage enseignement. L’angle infini sur le cortège des nuages, des traces et du courage…

 

 

Réhabiliter le nom des inconnus – des anonymes – herbes, arbres, bêtes, pierres et poètes – pour leur dire notre gratitude – et laisser leurs œuvres submerger nos sommets et emplir nos recoins. Les affranchir de la mort et de l’oubli. Et les faire nôtres – éléments essentiels de nous-mêmes jusque dans nos gestes et notre sang – pour rompre la distinction et la multitude (illusoire) des visages – et nous réunir en une seule figure – en une seule condition – celles d’un seul regard sur ce qui (nous) semble si différent et désuni…

 

 

Très haut, soudain, l’herbe envolée – enveloppée dans son dérisoire destin – à hauteur de solitude. Tête émondée de tout espoir. Glissant un peu de tendresse entre nos pas isolés…

 

 

Aucune trace sinon celle de l’envol et de la solitude grandissante. Le geste clair et serein détrônant l’angoisse et l’hésitation passées. Le ciel et la terre comme seuls guides – et seuls horizons. L’effacement et le couronnement de l’humilité…

 

 

Nous avons cherché sous le sable – parmi les galets et les gelées – la route et l’innocence des peuples. Nous avons essayé d’étancher notre soif aux sources des rivages barbares. Nous avons teinté le ciel de nos couleurs imprécises et inutiles. Nous avons sauté par-dessus les fossés de la misère. Notre vie durant, nous aurons tenté (en vain) de nous éloigner de l’abîme et de l’hiver…

 

 

Nous dirons jusqu’à l’épuisement du langage. Et nous dirons encore après la mort et le silence…

 

 

Messager autrefois d’une douleur – reconvertie, un peu plus tard, en attente. Un cil affolé et un ciel abaissé nécessaires à la fouille du langage, au destin consenti et aux mains éternellement ouvertes…

 

 

Etreinte et lumière sur cette terre trop noire et indéfiniment silencieuse. Le contentement et la splendeur. Et ces petits gestes francs – humbles – offerts à ce qui s’avance vers nous…

 

 

L’isolement, la cendre et l’infortune – réchauffés, à présent, par une neige venue recouvrir nos têtes et nos épaules. Venue étreindre le moins inavouable des désirs – la promesse d’un règne et d’un partage…

 

 

Une douceur – un rayonnement – au cœur de l’innocence retrouvée – du simple le plus intègre. L’honnêteté d’une existence vouée à la conversion du malheur et du souvenir en choses humbles, en accord et en aire d’accueil. Reléguant la réserve et la pénitence au fond de l’abîme – au fond de l’oubli – au profit de gestes vides et solitaires – joyeux – au milieu des peines et des étoiles qui brillent encore au fond des yeux des hommes…

 

 

Le crépuscule, le noir, la lune. Les saisons mornes et la tristesse des jours et du temps qui passe derrière la vitre qui filtre la lumière offerte par des Dieux trop lointains…

 

 

Les bras avancés – tendus vers l’aurore et le chant de la lumière. La bouche tordue par les grimaces sur les pierres – la rocaille des chemins. La naissance de l’Amour dans les yeux enfin ouverts de l’âme. Et le sang transfusé où s’infiltrent, à présent, la tendresse, la douceur et l’abandon. Le destin si fragile de ceux qui se tiennent debout – aussi simples que l’aube et le jour naissant – reptiles apprivoisés au fond des têtes – front et buste moins orgueilleux qu’autrefois. Le silence et l’univers dans la main. Vivants voués au plus éternel…

 

 

Des mythes, des périples, des tragédies. L’angoisse et la peur. La chute et le reniement de vivre. Le songe, le sang et le voyage. Les épreuves et la témérité. Et cette marche insensée – presque impossible – vers l’autre rive où règnent le réel, l’Amour, un seul visage – la joie, la quiétude – la grâce et la légèreté. Le goût du partage. Et la plus parfaite immobilité…

 

 

L’absence est un destin – le viatique de tout voyage. Et le silence, la voûte où tout s’enfuit, s’égare et est remplacé…

 

 

A petits pas jusqu’au bout de cette soif…

 

 

Cercle de la marche, de l’écoute et de l’attention. Dans les contours d’un centre et d’une présence. Seul – tantôt debout, tantôt en prière – au milieude n’importe quoi pour dessiner, d’un peu d’encre, quelques traits de lumière – le jour – la tête penchée sur ses pages…

 

 

Le vent, la mort, la langue. Et le ciel et les arbres comme seuls amis…

 

 

Nous ne mourons au monde que pour une autre joie – plus belle – plus grande – plus féconde…

 

 

Un feu, des mains et l’horizon qui brûle encore…

Incendiaires des portes et du plus vaste pour tenter d’apprivoiser la mort et la faim. Tous les délires de l’homme assiégeant la terre devenue territoires où flottent mille drapeaux – parcelles de mille banquets – encerclé(e)s de barbelés où s’amoncellent les victoires et les victuailles – l’arrogance et l’abondance des vainqueurs…

 

 

Trace d’une brise – trame du vent – dans ces ailes massives qui s’éreintent à l’envol – fabriquées patiemment par cette folle envie d’ailleurs. Et pas fermes sur le fil déroulé par la main habile d’un autre ciel…

 

 

Le sable, la cime et le ciment tenace où s’engluent le désir, l’obéissance et le souffle – la respiration difficile – malgré l’ardeur intacte et la force du langage. Le rêve d’une autre parole. Et cette chair, si ardente, posée sur ces pierres glacées sans autre issue que le monde…

 

 

Tout se courbe après la rencontre. Âme, corps, terre – unis soudain aux rythmes et aux exigences du silence. La vague, la mer et le rayonnement de la mort. La joie âpre au milieu des tombes. Et l’ombre tremblante, toute proche, qui va renaître encore…

 

 

Tout vacille et se redresse – pose un genou à terre puis s’élance à nouveau vers la vie et le désir – le sens et le langage. Pas, gestes, lèvres et paroles dans le rythme exercé par le vent. L’écoute, l’écart et ces forces triviales qui édifient l’homme et le voyage. La paresse, l’écho et le passage. Et le doute vertigineux de n’être personne…

 

 

Des nuits, des peines. Et le monde et le réel – bâtis à coup de pelles, de pioches et de chimères dans l’attente d’une issue – l’espoir d’une évasion…

 

 

Un temps et des mains pareils au naufrage. La soif et la nuit, partout, qui offrent leurs bras et leur sommeil. Le sel, les pierres et le monde. Et nul endroit où se réfugier – nul endroit où s’enfuir…

 

 

Le sourire d’une enfance transparente – si innocente dans les bras du sublime. Et l’Amour qui se porte au milieu de la foule et de la mort. L’incarnation d’un seul voyage. Figure et flèche d’une seule blessure – d’une seule perte. Et le besoin du langage pour inscrire la différence sur le sable d’une vieillesse plus sage et méritante…

 

 

L’exil et le silence d’un Dieu corrompu – avili par les dogmes et la croyance des hommes. Maltraité, en somme, pour exalter la promesse d’un ciel inventé…

 

 

L’incertitude et l’inaccompli ; les mystères, peut-être, les plus tenaces du temps…

 

 

Être dans ce souffle qui porte, en lui, l’infime et l’infini – le monde et le silence – le réel et le langage – le sublime et le commun – la paix et la danse – la ronde immense des violences et des visages…

 

 

Un visage, un horizon. Et entre les deux, une fenêtre et l’univers entier…

 

 

L’esprit (l’état d’esprit*) sera toujours plus important (plus décisif et déterminant) que les lieux, les êtres et les rencontres – et plus essentiel que les circonstances et les possibilités…

* en des termes plus communs et légèrement trompeurs ; il ne s’agit nullement de stratégies psychiques, ni, bien sûr, de positiver, de relativiser ou de se plier à une quelconque méthode pour faire face à la vie et aux situations existentielles ; il s’agit plutôt d’innocence, d’écoute et d’attention ouverte, non centrées et non intentionnelles…

 

 

Une douleur et une flamme devant l’immensité promise. Racines, tiges, chemins et tombes. Quelque chose entre la terre et le silence. La présence à l’origine du monde…

 

 

Bleu sur les visages, dans l’eau des rivières et jusque sur les feuilles des arbres en prière – bras lancés vers le ciel. Et rouge aussi comme le sang et l’enfer – et les flammes dans les yeux de ceux qui désirent et s’interrogent. Jaune enfin comme les blés et le soleil – et le rire des hommes portés par l’envergure métaphysique de leurs questions…

 

 

Faces tristes derrière les fenêtres. Chemins venteux et la main de l’ordre – la main du monde – ferme et obstinée – comme un étau sur les rêves les plus tenaces…

 

 

Les arbres, le sable. Et nos adieux au long fleuve déchiré qui s’évertue à narguer les vents, les étoiles et le sang dans les veines qui pousse au crime. Quelques mots encore au cœur de l’automne…

 

 

De la nature et le goût du silence. Un peu de chair et d’absence. Le poids du monde et du ciel sur nos épaules fatiguées – hésitantes. Le rêve d’un ailleurs – d’un autrement peut-être – enfoui au fond du sommeil. La vie sans voile et l’infortune. L’éclair, la nuit et ses mille délices – et ses mille farces sournoises. Et une façon d’écrire quelques lignes – quelques livres – où se mêlent le désir et l’indifférence – la vérité et le mensonge. Comme une larme infime au fond de l’océan…

 

 

De modestes jours et de vains combats. Et ces fleurs, un jour, posées sur la tombe. Comme le bouquet final – un peu ironique – pour célébrer le provisoire et le trivial…

 

 

Le passage – le glissement du songe à la rive – tous feux éteints. Sans yeux ni visage. Et sans même une étoile où poser son rêve ultime. Bandeau arraché par la fureur des vents. Et la vérité, soudain, aveuglante – blanche – éclatante – sur ce que nous avions pris pour le monde et la nuit…

 

 

Du rêve encore sur la langue. Et ailleurs – partout ailleurs – le vide et le silence. Le règne de l’Amour et toute la boue de l’univers…

 

 

Quelques instants arrachés à la torpeur et au sommeil pour se laisser débusquer par la lumière – le frôlement presque indécent du jour…

 

 

Seul au milieu de la crasse et des carapaces sauvages – brutales – presque analphabètes – qui sèment la terreur et la détresse. Qui exaltent la danse et la mort. Et qui jouent avec le feu, les mensonges et les vivants. En instruments dociles des instincts. Comme les petites mains de l’absence allant, avec rudesse et brusquerie, à contre-courant de la possibilité et de l’évidence…

 

 

Quelque chose étouffe dans les empires apparents – au verbe haut et à la gloire si magistrale – bâtis comme de pitoyables châteaux de cartes – de provisoires châteaux de sable. Avec le souffle premier tenu en laisse peut-être – qui rêve de liberté – d’une existence affranchie des parures, des postures et des mensonges. Et qui exalte la solitude joyeuse éloignée du succès et des étoiles – de toute reconnaissance – excepté celle du regard posé au fond des yeux et de la douleur ; l’étincelle brûlante – le seul désir sans doute – cette folle envie de vérité que ni le monde, ni le temps, ni la mort ne peuvent entamer…

 

 

Quelques plis, un fouillis, un rire, quelques grimaces. La solitude et l’infortune. La torture des âmes, la nuit et le regard inscrit déjà – plus bas et plus loin – dans l’aube…

 

3 avril 2018

Carnet n°142 L'âme du monde

Recueil / 2018 / L'intégration à la présence

Les pierres et la poussière. Et ces vents qui déchirent la peau sans préserver l'âme de la violence. Et ces os sur l'herbe tachée de sang. Et ce cœur que la nuit fait tournoyer entre les tombes et le rire (si indifférent) des hommes. Comme si flottaient en nous, insaisissables, un souffle monstrueux et le miroitement de quelques étoiles lointaines...

Les lampes s'allument les unes après les autres puis s'éteignent – abandonnant l'âme et le monde à leur obscurité – et à leur solitude tâtonnante...

Et cette eau sur la chair, au milieu du jour, qui ruisselle avec quelques rêves inachevés vers l'incertitude – jusqu'au soleil où nous nous tenons cachés – tapis dans l'ombre de ce que nous ne pourrons, sans doute, jamais atteindre...

 

Le temps plongé dans la magie – qui s'étire au-delà de l'imaginable dans un réel plus solide que tous nos rêves...

Seuls et dépossédés au milieu de la perte...

 

 

Quelque chose gît en nous qui s'accommode mal de notre fausse droiture – de ce perpétuel redressement de la tête qui, en vérité, dodeline entre les rêves...

 

 

Une porte – mille portes – s'ouvrent, claquent et se referment, laissant l'âme et les pas tristes et seuls. Incompris. Voilà ce qu'est notre vie. Une tentative d'ouverture avortée...

 

 

Le temps d'un coup d’œil, et tout est fini. Tout s'efface déjà et se déverse dans un lendemain incertain et inconnu. Tout s'invite et se rétracte dans une sorte d'apesanteur et de temps figé...

 

 

Un dégoût des siècles plus décisif que le simulacre du progrès pour courir le monde et la vérité. Obéir à cette fouille de la solitude à l'écart de ceux qui fabriquent et festoient dans leur fatigue...

 

 

Déconcerté autant par l'espérance que par la neige – autant par les adieux impossibles que par l'éternel retour des choses du monde. Âme éprise – et engluée dans ce qu'elle évite et ne peut comprendre. Sur un pont interminable où les visages respirent et se perdent comme si le sentier et le brouillard étaient au-dedans – boueux et épais – impraticables – et si peu propices à la marche et à la fouille sans recourir à la faux, au bâton et à l'épée...

 

 

Un désordre encore dans notre nudité. Les yeux accrochés à la mémoire – au souvenir d'un temps révolu et à ces vents qui soufflent vers plus tard – en donnant aux pas cette allure bancale – hésitante – plongeant les mains au milieu des soupirs dans la rencontre de ces visages – et de ces paysages – ignorés et incompréhensibles – amputés de leur innocence à force d'attente, de jugements et de parti-pris...

 

 

Les pierres et la poussière. Et ces vents qui déchirent la peau sans préserver l'âme de la violence. Et ces os sur l'herbe tachée de sang. Et ce cœur que la nuit fait tournoyer entre les tombes et le rire (si indifférent) des hommes. Comme si flottaient en nous, insaisissables, un souffle monstrueux et le miroitement de quelques étoiles lointaines...

 

 

Les lampes s'allument les unes après les autres puis s'éteignent – abandonnant l'âme et le monde à leur obscurité – et à leur solitude tâtonnante...

 

 

Et cette eau sur la chair, au milieu du jour, qui ruisselle avec quelques rêves inachevés vers l'incertitude – jusqu'au soleil où nous nous tenons cachés – tapis dans l'ombre de ce que nous ne pourrons, sans doute, jamais atteindre...

 

 

Tout monte, descend – et se confond. Et nous autres, nous demeurons dans l'illusion et la vérité d'une immobilité distincte où les ténèbres sont aussi hautes que les promesses – et où le jour n'en finit jamais de disparaître dans une nuit profonde et inexplorable...

 

 

Infimes toujours ces trouvailles que l'on jette sur la page et les âmes comme si elles avaient le moindre goût de vérité. Mieux vaut taire la parole – le poème – et contenter le besoin du silence en restant au chevet du monde et à l'écoute de ce qui passe...

 

 

Entre l'infime et l'infini – le maladroit hommage des vivants. Le bruit et sa célébration comme l’unique possibilité à la continuité du silence...

 

 

Nous érigeons, en vérité, un horizon où la seule manière d'être – et la seule possibilité de vivre – de survivre – sont la méfiance et la lutte. Comme si l'Amour avait été abandonné en chemin – impossible, sans doute, à faire advenir dans la cécité et l'immaturité de ce monde...

 

 

Entre la pauvreté et l'émerveillement, ce regard de l'homme posé sur le monde – au cœur des choses – au milieu des cris qui exhortent à la richesse et à la ruse...

 

 

Que de choses brûlées – et bannies – dont nous ne connaîtrons jamais ni la fin ni le secret. Et cet air gauche de l'inabordable – comme une avancée dans le recul – qui donne aux innocents la pudeur de leur vanité – et le goût de l'auto-dérision sous le poids des titres et des fonctions. Un rien – quelques riens – qui passe(nt) sur pas grand chose...

 

 

Le royaume hivernal dans le balancement des foules et de la solitude. En équilibre entre l'interrogation et le tâtonnement. Entre le fouet, la guerre et la loyauté. Aux confins du même rivage – celui qui tantôt défait, tantôt emprisonne les yeux des hommes. Un peu de sable, un peu de rien. Quelques traces dans la neige du jour...

 

 

La pierre respire le même rêve que les hommes – un peu plus simple et immobile peut-être – avec l'attention séculaire de ceux qui savent attendre – et distinguer ce qui relève de la chimère pour séparer l'improbable de ce qui va arriver – et sans la peur ni l'espérance de se voir absorbés ou anéantis. Comme le fabuleux privilège de ceux qui sont déjà morts...

 

 

On imagine le soir immobile et imperturbable alors que ses yeux tremblent à nous voir si fébriles – si impatients. La nuit, comme toujours, arrivera à l'heure précise pour diluer nos rêves dans le noir – et leur offrir un peu d'espérance qui, au matin, nous donnera cette folle envie de vivre – cette folle envie de donner chair à tous nos désirs...

 

 

Que d'usages dans nos jachères. Et que d'espoir dans nos ornières. Sur le visage, un peu de boue et de lumière. Cette étincelle dans le sordide et la misère qui donne au regard – et à nos silhouettes laborieuses et penchées – cette allure si humaine...

 

 

Nous gisons près d'une fenêtre lointaine – allumée déjà par le désir de la traverser. Larmes et flamme au fond des yeux – si tristes des adieux – si tristes de quitter le monde – et heureux de la nécessité de s'en affranchir pour un pays dont les voix nous appellent depuis si longtemps...

 

 

Nous aurons à peine effleuré ce goût austère – et si risible – du Divin dont les idolâtres aiment s'emparer. Nous avons su le traverser sans nous en saisir ni en revêtir l'ostentation – ce masque de Dieu dont se parent les croyants et les bigots pour ébaubir les foules crédules et impressionnables.

Et nous sommes, à présent, plus nus que les mortels – et plus silencieux que les dévots. Nous marchons, anonyme et tranquille, au milieu de ceux que Dieu agace, exalte ou indiffère – et serein toujours au milieu du vacarme et du silence...

 

 

Encore ce désir d'être seul au milieu de l'océan auprès des grands oiseaux solitaires qui parcourent son envergure au-dessus de l'écume – et y plongent parfois pour donner à leur vol, tantôt aux confins, tantôt au cœur de l'éternité, un sens profond de l'humilité – et au plus sacré, une allure ordinaire – presque banale...

 

 

Tant que nous verserons le sang, nous serons tout juste dignes de vivre sur terre. Tant que nous mangerons de la chair, nous ne pourrons appartenir qu'au grossier peuple des vivants...

 

 

Il y a cette légère bizarrerie au fond de l'âme qui rêve d'éclore – de se montrer et d'éclater au monde – et qui, pourtant, n'ose sortir – effrayée par ses propres ombres – et celles de nos silhouettes penchées sur elle...

 

 

Quelque chose en nous se sépare – et nous brise dans cet élan – en détruisant ce désir incorruptible de nous retrouver – et de nous rassembler pour n'être qu'une seule figure...

 

 

L'abstrait, un jour, aura raison des images. Jamais du réel...

 

 

Nous n'échappons, dans nos fuites, qu'à nous-mêmes – à cet autre, en nous, inconnu qui détient (pourtant) les réponses à toutes les questions – et que nous osons à peine formuler tant elles nous semblent absurdes ou terrifiantes – presque insensées – dans ce monde où l'apparence de la certitude tient lieu de vérité...

 

 

La nuit en nous, partout, nous appelle – et nous presse de revenir – de la rejoindre. Et nous, tout tordus par le voyage – et exténués par le pays (et la traversée) des songes et des chimères, nous répondons à son désir. Lassés – trop lassés sans doute – par cette quête impossible de lumière – introuvable ni au-dehors ni au-dedans – que nous n'avons plus même la force de faire un seul pas... Défaits par le temps qui passe et repasse sur notre visage – creusant sans effort un chemin vers la nuit – vers le noir – que nous y sombrons sans même nous en apercevoir...

 

 

La bataille est ailleurs. Le monde n'est que notre miroir. Et les pas nous guident là où l'espérance nous porte à croire que la paix, en nous, peut jaillir...

 

 

Nous portons l'infini dans nos yeux clos. Et nous désertons la surface pour croire à la possibilité de le découvrir loin de notre sommeil. Mais le rêve est encore là, pugnace – invisible – présent au cœur même de nos élans et de nos fuites...

 

 

Nous exprimons – croyons exprimer – ce qui nous porte et nous anime. Mais, en vérité, nous n'exposons que le manque – cette part en nous qui cherche son introuvable moitié...

 

 

Nous nous apaisons de petits riens sur la nappe des rêves tandis que gronde en nous la peur – et que pousse au-dedans le grand cercle inconnu qui nous cherche comme un visage en quête d'or penché sur le sable...

 

 

Nous sommes au milieu des roulis – au-dedans d'un océan immobile. Nous croyons naviguer – chavirer et sombrer sous les eaux – alors que le regard se tient, depuis le début du voyage, au-dessus des vagues qui dessinent sur nos vies des destins, des dérives, des noyades...

 

 

La vie d'un autre – la vie de l'Autre – est celle que nous n'avons su rejoindre...

 

 

Ce qui monte accomplit son rêve – autant que ce qui s'étend. Mais celui qui descend et s'efface a compris le sens du rêve – et peut s'en affranchir pour vivre hors du songe – au-delà du désir et de la mort – immobile au milieu de ce qui bouge...

 

 

Nous avons ligoté notre audace pour filer doux et rejoindre le rang. Nous avons pendu notre flamme aux réverbères trop tranquilles des jours et des saisons. Et la vie a progressivement recouvert nos rêves – et dans nos rêves ont fini par se blottir, aux côtés de la peur, le désir et l'envergure de l'infini...

Nous avons cru vivre mais nous étions presque morts en vérité. Nous avons laissé les ombres terrasser l'Amour – et l'espoir remplacer le plus vrai du monde...

 

 

Dire l'homme encore et encore. Ce qui le brûle et l'effraye. Ce qu'il porte et assassine. Sa grâce et son innocence au milieu de la terreur. Ce joyau enfoui – perdu peut-être – dans le rêve et la boue. Cette lumière au fond de l'ignorance...

 

 

Nous sommes, avec le réel, ce que le monde ne peut refuser. Nous sommes son désir et sa nuit. Et le petit jour qui arrive entre ses rêves...

 

 

Nous sommes aussi vivants que les pierres – avec, peut-être, un surcroît d'âme et de faiblesse au cœur de ce qui s'arrache et s'éteint – cette chair blessée qui crie sa faim et cette mémoire surprise par tant de solitude...

 

 

L'éternité d'un soupir – aussi long que durera la traversée...

 

 

Seul dans cette chambre où tout s'abandonne. Au plus près de ce que le ciel ne peut étreindre – sa propre figure au cœur du monde et des choses. Cette présence – comme une caresse supplémentaire dans la main du vent...

 

 

Ce qui surgit a notre visage – et la même surprise à nous voir. Comme la part qui manquait à notre joie d'aller seul au milieu des ombres et des pierres...

 

 

Nous questionnons le réel et ses abîmes – cette part du monde où nous sommes enfouis sans jamais sentir sur nous la densité de l'invisible. Eminemment sensibles au tragique et à la mort sans voir – ni comprendre – le rôle si prépondérant du vide et du silence...

 

 

Il est des paroles aussi vives que le feu et la lumière – et d'autres plus sombres et plus tristes que la nuit. Et c'est pourtant la même source qui les enfante – appuyée tantôt sur l’émerveillement et le silence, tantôt sur la certitude trop grande de notre identité terrestre...

 

 

La pierre et le feu sur une terre gorgée d'eau et de rêves...

 

 

Être poète, c'est vivre dans la simplicité du monde – avec un regard qui préfère le silence à la tentation – et l'émerveillement à la convoitise. C'est vivre avec la certitude du seul dans l'évidence de la multiplicité. Être poète, c'est se faire main – geste d’accueil – plutôt que pas et gestes de conquête. C'est être pauvre et sensible à l'invisible – partout – au-dedans des pierres et des visages. C'est se montrer plus nu que les prophètes – et aussi innocent que les fleurs et les sages. C'est aller – et passer – sans bruit dans le tumulte du monde et des hommes. C'est avoir le courage des bêtes et la sagesse des imbéciles qui arpentent la terre avec l’honnêteté de ceux qui ne savent rien – et qui sont là simplement pour offrir et pour aimer...

 

 

Un monde offert selon notre mérite. Et la vie qui va avec...

 

 

Et bien que la terre ait tant à (nous) offrir, la mort sera toujours la plus haute convoitise car elle invite à demeurer dans le dépouillement et l’absence de tout désir – de tout espoir. Humbles et nus dans l'émerveillement, le miracle d'être et la contemplation de ce qui passe – assis au cœur de ce qui dure...

 

 

Nous sommes nés pour nous approcher du monde et de notre vrai visage. Nous sommes nés pour nous pencher sur eux – les regarder longuement et témoigner de leurs traits. Nous sommes nés pour les accueillir et les aimer. Et une fois notre tâche accomplie, les blessures se referment – et le silence peut déployer ses ailes. Et nous pouvons alors vivre dans cette joie indicible (littéralement), au plus près des arbres, des figures et des fleurs – en souriant avec tendresse – et en tendant la main à la tristesse et à la souffrance (presque inguérissables) des âmes pour les inviter à s'approcher du monde et de leur vrai visage – à se pencher sur eux et à les regarder longuement pour qu'elles puissent enfin les accueillir et les aimer...

 

 

Le froid et la pauvreté. Rien de tel pour l'âme – pour entourer et traverser sa solitude – et recueillir ce qu'il reste derrière sa tristesse. Le goût de l'être, sans doute, ne peut s'éprouver autrement...

 

 

Quelques mots tiennent du miracle lorsqu'ils savent se muer en sentiment, puis en regard et en gestes ; humilité, innocence, pauvreté, silence. L'Amour alors est capable de s’affranchir de nos refus et de nos résistances – de se déployer en nous librement – et de s'offrir sans exigence au gré des rencontres et des circonstances. La joie alors devient vive – durable – inépuisable. Le signe que Dieu, en nous, a été accueilli et apprivoisé. Et le gage que les figures – toutes les figures – et la chair du monde se sont rassemblées pour devenir nôtres...

 

 

On fuit sa vie pour ne pas avoir à se rencontrer. Découvrir – et habiter – après bien des épreuves et des tempêtes – après bien des douleurs et des désillusions, cette lumière insaisissable sous la boue. Cette joie profonde – réelle – à peine croyable – au milieu des malheurs et des vivants noyés dans l'apparence, le rêve, le sommeil et la souffrance...

 

 

L'essence du monde, à travers nous, s'exonère de ses manquements et de ses outrages. Se déresponsabilise, en quelque sorte, en diluant l'ampleur de ses exercices et de ses tentatives – et en éparpillant ses fautes et ses erreurs. Et c'est avec ce poids – et cet embarras – sur l'âme et les épaules que chacun vit, éprouve et agit. Mille pas, mille gestes et mille paroles enracinés dans l'inexactitude et les promesses, intenables, de la source – vacillant toujours entre le doute et l'évidence – la certitude de faire au mieux (ou de son mieux parfois) sans savoir si ce que nous faisons favorise le bien ou aggrave le mal...

 

 

La poésie doit être vivante – et se faire suffisamment fine, aiguisée – redoutable – pour traverser les peurs et le sommeil – et secouer les hommes et les âmes de leur torpeur...

Et pour qu'elle vive, on ne doit ni la vénérer ni la craindre – mais devenir le socle poreux – fragile et incorruptible – quotidien – de ses élans. Ainsi sera-t-elle utile – vitale – non plus seulement à quelques hommes mais au monde entier – à l'ensemble du peuple des vivants...

 

 

Le monde livré à lui-même geint, s'active, se perd en sommeil et en conjectures. Bâtit, détruit sans même savoir ce qui le porte et l'anime – ni même ce qu'il anéantit au nom d'un rêve qu'on lui a choisi – et qui s'est imposé à l'insu de tous – à l'insu de chacun. Système aveugle, en quelque sorte, dont tous les maillons ont les yeux clos...

 

 

Passions tristes des êtres mal-aimés – incompris car, sans doute, trop prévisibles dans leur étreinte...

 

 

Voix stridente – presque insoutenable – perchée sur toutes les hauteurs. Et l'âme fermée – cloîtrée au milieu des instincts – geignant et désirant – sélectionnant les visages et les circonstances – et rejetant le pire et l'intolérable selon une logique implacable (et mortifère) dont la cécité élimine l'invisible et le souhaitable cachés derrière les apparences...

 

 

Des rêves plus haut que les tours – et plus haut que les montagnes. Et qui n'accouchent que d'un sommeil plus lourd à porter – dont nous ne pourrons, peut-être, jamais nous défaire. Enfantant un monde où le néant a la valeur de l'intime. Un monde où l'on occulte ce qui dessert pour lutter illusoirement contre la peur et la mort. Un monde de fantômes moins vivants que ceux qui ont fui les foules et déserté la terre pour la certitude d'un ailleurs plus vivable...

 

 

Et nous cherchons encore du fond de notre sommeil le plus beau rêve qui nous portera à croire à la victoire définitive de la somnolence...

 

 

Nous ne pourrons sauver ce qui ne peut l'être. Un jour, il faudra nous dessaisir du superflu – et de ce que nous croyons encore nécessaire aujourd'hui. Ne restera plus alors que le silence – et notre voix comme un écho dans l'abîme solitaire – et une présence au milieu de la traversée. L'Absolu au cœur de tous les emprisonnements – cette liberté d'être parmi les grilles – et les fers qui pendront toujours à nos pieds...

 

 

Que la parole atteigne le silence au-dedans de l'âme, et le monde sera sauvé. Et nous pourrons alors oublier le temps pour vivre – et chanter – l'Amour...

 

 

L'homme, sans autre horizon que lui-même, a perdu ce qu'il a, en lui, de plus humain que le monde. Une bestialité poussée à l'extrême (jusqu'à ses dernières limites peut-être) qui s'appuie sur quelques balbutiements d'intelligence pour régner sans honte ni partage – et transformer l'Autre – les pierres, les arbres, les bêtes et les hommes – toutes les figures de la terre – en instruments (personnels) dociles et fiables – obéissants. L'apogée en quelque sorte de l'animalité. L’acmé d'une espèce – d'un système et d'un monde – voués à leur seule perpétuation – incapables d'offrir à la conscience l'élan – et le saut – qu'elle réclame pour assurer à l'homme et à la terre un avenir décent et prometteur – et qui annonce, sans doute, l'extinction du vivant et de l'histoire terrestre – la fin d'une merveilleuse aventure – d'une fabuleuse tentative...

Et nous mourrons tous dans cet achèvement...

 

 

Et cette horrible faim qui dévore le monde – et que seul l'Amour peut défaire...

 

 

La vie passe sans nous. Au milieu d'un regard qui indiffère le monde. Langues, rêves, désirs et visages balayés d'un trait de lumière. Folie, raison et prières livrées au même silence...

 

 

Fuite partout où le deuil exige autant que la mort – et où la vie désagrège davantage qu'elle n'exauce les rêves...

 

 

Et l'éternité encore au milieu des songes et des chemins. Et le long soupir de l'inattendu devant les plaintes et les errances...

De la vie, nous ne savons rien sinon cet incompréhensible exil...

Epaves solitaires au fond du désespoir qui a, pour les sages, l'allure – et l'envergure – de la grâce – et qui offre à l'homme la possibilité de la rédemption...

 

 

Une complainte encore au milieu du jour. La caricature de notre visage. Une vie qui crie et réclame ce qu'on lui a octroyé avant la naissance – introuvable sinon dans la fulgurance (immédiate) du plus vif silence...

 

 

Et cette comédie du néant sous les masques de la misère. Comme le (perpétuel) regain d'une nuit interminable qui donne, parfois, à nos larmes le goût du repentir...

 

 

Un ennui, un crachat. Et ces rêves – tous ces rêves – en attendant demain – en attendant la mort. Et cette terre lointaine qui s'avance au creux de notre destin – dans la pâte molle et grumeleuse du quotidien – parmi ces jours tristes à mourir qui s'éternisent...

 

 

Nous sommes nés du vent et de la pluie. D'un rêve destiné à prolonger le sommeil d'un Dieu trop seul pour vivre – et aimer – sa solitude. D'un désir de multiplicité pour rompre la terreur du noir...

Et malgré notre naissance, nous sommes la lumière – cette lumière dans la marche funèbre du monde. Et le silence au cœur du temps qui passe – et au milieu des pas qui piétinent dans leurs ténèbres. Cet œil caché au-dedans de l'illusion...

 

 

Nous gémissons et entonnons quelques adieux prometteurs dans cette douceâtre mélodie du bonheur. Assis au milieu des jours et de la pluie – dans ce froid qui monte à nos tempes. Os glacés sous cette chair pleine d'ennuis et d’espérance...

Nous n'emporterons rien sinon la certitude du néant – et, en son cœur, la joie d'être et de revivre l'incertain...

 

 

Nous avançons, chahutés par les vents – guidés aveuglément par les appels d'un Amour impossible. Feuilles mortes au milieu des allées poussées par la main de l'hiver...

 

 

Et cette solitude au milieu de la vie – au milieu de la mort. Et ces beaux jours – et cette lumière au fond de l'âme – emportés eux aussi, avec nous, dans l'abandon. Comme un soleil au cœur de la nuit. Le visage d'un Dieu recouvrant la honte, la perte et le destin de ceux qui s'en vont...

 

 

Vies cadenassées jusqu'au crépuscule – jusqu'à la mort. Douloureuses entre leurs murs et leurs barreaux – rêvant de liberté et d'un feu plus grand, et plus beau, que leurs brûlures. En attente d'un message du ciel enfin compréhensible...

Vies quelconques – solitaires – posées entre le rêve et le sommeil qui se réchauffent à leurs désirs sous une pluie interminable...

 

 

Il pleut encore sur nos âmes entaillées – défaites – trempées déjà par tous les déluges de la terre. Forêts, soleil et litières aménagés dans l'attente d'un secret – d'une promesse – pour adoucir nos frissons...

 

 

Sirènes des chemins – et rouille rongeant les roues de la fortune. La misère s'étale partout – ici et au loin. Les lampes s'éteignent les unes après les autres. Les portes se referment. Et nos souliers souillés de boue figent nos pas – et interdisent toute aventure – le franchissement de tous les passages. Nous resterons sous l'averse jusqu'à ce que la mort nous délivre – et nous emporte vers d'autres contrées – moins pluvieuses peut-être...

 

 

Il faut embrasser le monde – ses créatures et leurs souffrances – et porter haut dans le cœur les vertus de l'homme. Il n'y a d'autre manière d'être – et de vivre en conscience vivante...

 

 

Quelques paroles offertes à des visages – à des oreilles et à des mains – qui ne savent qu'en faire. Ni se laisser traverser, ni se laisser crucifier. Trop fermes et trop peu innocents sans doute. Incapables encore d'attendrir leur âme pour boire l'eau à sa source...

 

 

Chariots lancés à vive allure vers les portes de l'enfer. Ouvrant une voie magistrale au milieu du néant. Des flammes sur un feu où brûlent déjà l'âme et la peau du monde...

 

 

Les tortures du monde – comme un rêve sanglant dans notre sommeil. Vite oublié(es) lorsque l'aube se lève – et que nous endossons, sans même y penser, les habits du bourreau pour rejoindre notre place devant le billot des suppliciés...

 

 

Chambre, mots, fenêtre. Et cette eau qui coule contre la mort – sur ces rives lointaines où les hommes s'exercent à l'âpre métier de funambule – souliers souillés de sang à ressasser, sur le même fil, le plus vieux rêve du monde...

 

 

Attachés à une pierre, nos yeux sombrent dans ce vieil étang où les jours sont comptés – et où l'amour délasse des heures, du labeur et de l'ennui. Etreintes vives – et sournoises – qui jamais ne percent la surface – cette aire au-dessus du monde où la roche est aussi légère que l'air – et où le ciel n'est que la continuité de l'eau...

 

 

Morts jetés par-dessus le monde. Et les yeux des vieux – ces âmes en sursis – effrayés par les pelles et l'ambition de la jeunesse qui creuse, qui creuse – et qui court, qui court – pour échapper à la fin et enterrer le temps...

 

 

Et cette souffrance du peu – de l'infime – qui déroule ses désirs en rêvant d'infini – d'espace sans fin et de temps arrêté où les visages et les songes auraient la couleur d'un ciel plus vaste et d'une terre moins sauvage – la transparence d'un pays sans malheur...

 

 

Une lanterne à la main explore le plus noir – et le plus profond – du mystère. Comme un jeu au milieu des cordes et des pierres. Une manière de s'affranchir des frontières et du chemin (sans retour) vers la mort...

 

 

Des cœurs, des âmes et des désirs. Bêtes et hommes accoudés ensemble – s'affrontant en joutes imprécises et inégales – luttant contre les vents et le temps. Et s'abritant parfois, l'espace d'un instant, dans le lit d'un rêve pour échapper à ce qui blesse – et à ce qui sépare du plus réel. Et anéantis bientôt par la mort et la mélancolie. Noyés au cours de leur impossible traversée des frontières...

 

 

Privés de tout dans cette nuit où tout se replie, se répète et sanglote...

 

 

La vie et la joie nous viennent comme un poème. Aussi simples que les mots qui jaillissent des profondeurs pour glisser entre les rêves...

 

 

Rivage de la tristesse où l'on s'endort dans l'espérance d'un rire – d'une neige – pour offrir aux pierres et aux visages – et aux fleuves qui coulent sur eux – les couleurs de la première innocence...

 

 

Les sages savent se faire le parfait miroir des insensibles. Et le reflet – et les encouragements orientés – des élans du cœur – de toutes les velléités et tentatives d'Amour tantôt pur, tantôt chargé d'exigences (personnelles)...

 

 

Tout naît et s'écoule dans cette lumière profonde. Arbres, peurs, voûtes, visages, horizons – et jusqu'au ciel – tenus par la poigne solide du vide – cette présence aux vitraux de silence...

 

 

Fleurs aussi belles – et fragiles – que la parole du poète dont les mots ont revêtu le collier noir de la tristesse – et cet air de fête, si discret, qui donne aux larmes – et à la joie – la même envergure que le réel...

 

 

Présence encore au milieu des visages. Comme le seul horizon possible – comme le seul horizon imaginable – plus réel et plus profond que l'allure mensongèrement heureuse des absents...

 

 

Une présence, une joie et un langage enracinés dans le réel et le plus sensible du monde. Êtres et choses comme appuis – et alliés – de l'essentiel...

 

 

A nos côtés sur le chemin, entre ce qui s'ouvre et se referme – entre ce qui s'efface et recommence, la joie guide nos gestes et nos pas vers la justesse (notre justesse) – ce fragile équilibre qui va au milieu des soupirs et des tentations – dans cet écart entre l'Autre, le monde et ce que nous sommes. Au cœur de tous les parcours – au cœur de chaque instant...

 

 

Chutes et dérives entre la source et l'océan. L'eau mêlée au souffle – devient chair – puis âme charnelle à la parole rare – précieuse – pour fendre le rêve et dégoter au fond du désespoir – au fond des promesses – ce qui court sans se laisser saisir – et ce qui nous mène au milieu des pleurs vers cet Autre en nous déjà haut dans le ciel – et si modeste sur terre – humble devant tous les visages – allant discrètement, comme un vent léger entre les vivants et les morts – sur cette invisible frontière qui sépare Dieu et les hommes...

 

 

Et ce sang qui coule – et qui sèche – sur ces sacs emplis de rêves et d'étoiles. Bêtes et cris dans notre sillage – viscères et tristesse exposés – et dénudés jusqu'à l'os – suppliant les âmes de se défaire de leur faim – et de toute chair – pour aller moins tristes et plus libres dans ce monde où l'appétit des mains et des visages reste si atrocement féroce...

 

 

La nuit dans le déclin des heures. Une lueur – mille lueurs – et le jour, bientôt, qui va naître. Au seuil des visages, deux ailes vont pousser – oublieuses, peut-être, des jeux et des bains de sang. A la poursuite d'une volonté – d'un imaginaire – foudroyés par le réel – la présence d'une aurore retrouvée par les hommes...

 

 

L'affrontement des murmures. Le délicat frémissement des âmes. Et la découverte de l'affront – cet outrage permanent à toute forme d'innocence...

 

 

L'âme de l'homme à l'incomparable franchise est – et a toujours été – plus vaste que ses rêves et plus loyale que ses mensonges, aujourd'hui au bord du monde – au seuil de toutes les exigences, un jour, sombrera dans l'oubli et l'effacement – ce à quoi elle aura œuvré sa vie durant...

 

 

J'écris – nous écrivons – sans doute pour que dure le silence – et que le monde et les hommes y goûtent – et y plongent – avant leur mort. Comme de modestes totems pointés vers l’innocence promise – et cette joie dans les gestes de ceux qui y succombent...

 

 

La lumière insaisissable au-delà de l'ombre – au-delà même de toute bravoure. La reconnaissance de notre visage dans le blanc des arabesques qui, en vérité, noircissent le monde et les âmes – et nos vaines prières. Comme des traces obscures et sombres, encensées peut-être par les hommes, mais que le temps, un jour, effacera sans nostalgie pour que nous puissions rejoindre la danse qui se mêle aux étoiles lointaines et aux voix rauques – et heureuses – qui gisent déjà sous le sable – et qui nous attendent...

 

25 janvier 2018

Carnet n°136 Entre le rêve et l'absence

Recueil / 2018 / L'intégration à la présence

Une fenêtre au loin. Et un coin de ciel bleu où poser les yeux qui nous auront vu grandir – et nous redresser pour toucher l'infini du bout des doigts. Et ce tapis qui aura accueilli tant de pages – tant de larmes – et tant d'extases. Et ce regard ébloui – inchangé – qui aura effacé la nuit – et su rompre les jours et le temps. Et cette assise sereine du chant – cette autre musique du silence – qui aura réenchanté le gouffre où nous aurons essoufflé notre quête – et notre folle envie de rencontres et de visages. Nous aimerions dire, à présent, que tout est passé – que tout est fini. Mais cette parole-là est impossible. Tout s'ouvre toujours et se referme. Tout disparaît et revient nous habiter. Tout s'efface et réapparaît – et recommence sous d'autres traits – en d'autres lieux – ici, ailleurs, partout. Rien jamais ne s'achève. Tout toujours se poursuit – tombe et se relève – trébuche à nouveau et se redresse encore...

 

 

Ciel défait par trop d’attente – et le somptueux du monde et du temps. Vie quelconque entre l’absence et l’éloignement. Lieu où s’étire le regard – et où s’écrivent parfois quelques poèmes. Voyage d’habitude. Migration des promesses vers l’horizon...

L’encre comme un autre bruit du silence. L’infranchissable sans échappée célébrant cette aile qui, un jour, caressa notre visage...

 

 

Marche encore. Chemin jamais achevé d’une parole trop hésitante. Au-dessus des moissons pourtant. Ni vraiment écume ni vraiment poussière. Et ce balancement dans nos têtes entre la page et le silence. Cette odeur exacte d’autrefois lorsque le rire ignorait le malheur... lorsque la peau intacte n’en était réduite à trouver refuge au fond de l’âme... lorsque les coups étaient aussi improbables que l’ampleur du ciel gris...

 

 

Intime image de cette crue insensée – de cette pesanteur secrète cachée parmi les strates de la peur. Un jour encore – précipitant l’inconnu à nos fenêtres – l’exhibant à la présence du plus invisible en nous – arrimé à je ne sais quelle jetée surplombant les eaux sombres du monde...

 

 

Echappé de cette folle vitesse – et de ce retard perpétuel du voyageur dont la lassitude pèse sur la foulée, cet horizon découvert à reculons lorsque les heures s’absentent des visages... lorsque le lointain fait figure de rêve... lorsque la croyance dévoile sa nudité sans pudeur... Un peu plus loin – et en retrait de chaque pas...

 

 

L’horreur bue jusqu’à la lie. Et derrière le mal, le plus intime mis à nu – et l’ardeur des premières fois. Comme un dé jeté au sort. Une manière de rebrousser chemin et de compromettre tout voyage...

 

 

Et ce silence sur les pierres. Immobile contre la roche. Et ces âmes rétives qui se faufilent en déployant leur jeu à l’envers du sol comme si nous devions pencher notre regard pour les comprendre – basculer le séant par-dessus la tête – et nous essayer à la bascule peut-être (qui sait...) pour déchiffrer leur infortune...

 

 

Ni revers ni médaille. Un peu de rage et de somnolence. Cette folie de vivre sans savoir. Et devant soi, ni porte ni refuge. Pas même un escalier ni l’ombre d’un couloir. Un peu de silence au milieu de la poussière. Et les vents tenaces qui obligent à fermer les yeux...

 

 

Poursuite des rêves. Et cet étonnement des mains blanches – innocentes. Nez contre la vitre. Front rivé à la boussole. Buste droit. Et regard tourné vers son centre. Comme un soleil au-dessus du monde...

 

 

Et tous ces désastres au milieu de l’enfance. Comme le signe de notre impuissance. Le recours du destin qui mêle les visages et le hasard. La signature de l’ignorance et de la confusion...

Et cette écriture, captive de son histoire, qui émerge des décombres – et refuse la fatalité. Qui barbouille les pages de son cri – hurle sa solitude – et laisse quelques traces de son bref passage...

 

 

Comme un arrière-pays encore lointain – éloigné des yeux qui bravent la mort pour rejoindre l’horizon – la promesse d’un visage ou d’une vie affranchie du hasard à force de volonté. Comme une sève au-dedans du sang qui ignore les siècles et les saisons – et qui cherche une issue dans le sommeil des voyageurs...

 

 

Une peau éparpillée en incertitude. Une traversée – et une nage – au milieu des circonstances – à contre-courant du temps – entre la route et le hasard. Et cette somnolence sur les visages. Comme une absence aux élans trop rapides – et trop fugaces – pour entrevoir le désastre de tout appui...

 

 

Comme une façon d’être là – au plus proche du leurre – parmi les oscillations de l’âme – et ses balancements entre les horizons qui s’avancent et s’éloignent. Jamais raidie par la pesanteur du monde...

 

 

Fontaines, clochers, sources. Et ces places livrées aux armes. Et aux abords de toute contrée, ces fossés qui refusent l’absence du temps en essayant de rejoindre l’ailleurs. Comme une vague promesse d’avenir...

 

 

Et ces saisons plus passagères qu’autrefois qui mêlent la terre au regard – et les larmes au sang. Déployant leur ardeur pour que l’hiver soit reconnu comme le plus intime des passages – la porte du plus intense...

 

 

Une vie à l’envers. Détournée de ses lois pour dissoudre toute structure – toute idée – la mémoire et le hasard – et faire face à l’absence et à la poussière – et entrevoir par-dessous leurs voiles cette injonction de la lumière – cet appel incessant du silence...

 

 

Un sillon toujours entre l’aile et l’horizon qui dissipe les erreurs et le reflet des miroirs. Qui abandonne les visages et ce qui brille avec trop d’éclat – les fausses promesses et le revers de toute médaille. Guidant le sang à travers ses doutes. Serrant entre ses doigts la fin des jours. Semant des lunes plus vives que la vraie entre les fleurs et les bouches fanées. Et, au loin, l’aile qui jaillit – et émerge des profondeurs insoupçonnées de l’horizon comme une grâce au milieu des jeux et de la détention...

 

 

Chaque être, chaque chose, chaque visage, chaque note, chaque parole, chaque geste, chaque pas, chaque souffle, chaque instant – chaque élément de l’Existant (et même le moindre de ses fragments) est une once d’or. Et nous les traitons comme s’ils n’étaient que des maillons dérisoires – et sans importance – dans une longue suite d’insignifiances. Quantité négligeable – et sans attrait – dans l’amas de contraintes et de labeur qu’il nous faut abattre chaque jour...

 

 

Racines et sommets disparus. Brûlés par tous ces pas fébriles. Ainsi chemine-t-on vers la fin du voyage. Un regard. Quelques barrières – et quelques frontières – encore à franchir. Le soleil au bord de toutes les routes. Et la foulée imperturbable – inépuisable – comme une fenêtre ouverte sur le silence...

 

 

Une nuit de solitude où le feu brille. Et ces flammes que je vois sourire à l’aurore – fenêtre embrasée – brûlant les restes de ce sinistre séjour...

Et ceux qui s’avancent seront vus comme les premiers complices de notre départ – de notre réveil – de notre résistance au sommeil. Et nous aimerons ceux qui suivront nos pas autant que ceux qui se lamenteront encore – aveugles à la porte que nous aurons glissée au fond de leurs yeux – entre la lassitude et le silence...

 

 

Dieu, le sommeil et l’abandon sont les fils prodigues du silence. La perfection cerclée d’or et de noir qui danse sur la toile au fond du désordre et des couleurs traversés par nos troubles et notre incertitude...

 

 

La survivance des siècles. Cette résistance à l’oubli. Ce renoncement au silence et à la beauté. Comme un murmure – une vaine prière – lancé(e) du plus lointain – d’un port du bout du monde peut-être – où patientent quelques visages – des milliards sans doute – trop occupés à leur fouille et à leur désir d’or pour voir le grand incendie qui se propage et ruinera leur rêve de fortune...

 

 

Passé le temps de la nuit où nous rêvions d’amour et de visages. Les chevelures nous auront appris la méfiance et le désir de solitude...

 

 

Nous n’avons rien dit – et n’avons rien fait – pour lutter contre la mort et ses fruits lointains. Nous avons épousé les vagues – et, plus tard, l’océan. Ce grand bain d’infini qui fait chanter l’Amour – et berce les âmes un peu folles qui s’exercent au courage en attendant la plénitude...

 

 

Comme le premier oiseau sorti de l’ombre – des ténèbres – renonçant aux branches, aux pierres et aux étoiles pour un vent discret sur ses ailes. Comme un miroir caressé par la nuit qui soudain se brise en mille reflets involontaires. Comme une âme penchée sur la source et dont la soif a été oubliée. Comme le premier homme à la chevelure sombre, debout – ivre de joie – devant le silence. Comme une chair dressée contre la jambe du monde. Comme un souffle abandonné aux rumeurs des Dieux – un peu d’encre jetée pour que le troupeau rejoigne le gardien des collines. Comme un peu de sang qui bat dans la poitrine et une aube offerte au passeur de vie. Comme un avant-goût, peut-être, d’éternité...

 

 

L’ombre, les rumeurs, les ténèbres. Reflets du miroir posé face à la nuit. Dernier quartier où viennent boire les bêtes assoiffées. Ultimes souffles avant la montée de l’aube. Et quelques traces jetées dans l’encre qui recouvrira notre peau. Comme le témoignage de l’avant-ciel encore si peu affranchi des chimères...

 

 

Nous voyons le jour. Le ciel, le sable, la terre. Juchés au-dessus de l’abondance des siècles – le front arc-bouté contre le temps. La main prolongeant le cœur – et la parole, le silence – sensibles aux frémissements des berges et à cette eau qui coule parmi les élans et les rêves. Enchantés du noir au fond des écorces et de cette lumière suspendue à la mémoire...

 

 

Sans âge, couverts d’humus, de songes et de choses. Corps impudiques exhibant l’Amour. Et parmi les ronces, les griffes et les broussailles, cette odeur de soufre et de tempête. Et cette armée de lutteurs qui s’acharnent au-dessus de la mort...

 

 

Nous dansons à présent au bras de l’Amour et de la mort. Entre l’ombre et la douleur. Parmi les visages grimaçant aux limites de la supplication. Avec dans les yeux cette espièglerie de ceux qui savent vivre sans espérance. Soucieux de l’horreur mais impuissants – si impuissants – à égayer davantage que leurs jours...

 

 

En définitive, nous n’aurons gagné, après toutes ces luttes et ces épreuves, qu’une ampleur suffisante du regard pour vivre avec moins d’effroi et de désespérance dans cette tristesse commune...

 

 

J’aurai aimé passionnément les bêtes et les arbres. M’en serai fait le compagnon sensible et attentionné. Et c’est avec eux que j’aimerais préparer les noces nouvelles. Et à eux que j’aimerais offrir le signe – l’insigne peut-être – de la beauté et du courage...

 

 

La souffrance, la solitude et la tristesse n’auront pas été vaines. Grâce à elles, nous aurons touché du bout des doigts la frontière – cette ligne mystérieuse – qui sépare le sang de la joie...

 

 

Le silence encore comme seule vérité – unique réalité tangible dans ce monde apparent où le séjour des passagers est aussi bref (et aussi léger) que leur souffle. Et où les élans ne sont que des assauts contre l’impossible...

 

 

Nous allons sur la pointe des pieds, le désespoir enroulé à notre cou et la tristesse en bandoulière, vers cette joie – ambassadrice de la blancheur – cette couleur d’innocence qui teinte peu à peu les âmes et les pas...

 

 

Une nuit sans promesse, bien sûr, malgré les guirlandes et les lampions – et les éclats de rire qui résonnent au milieu de la tristesse. Faces souriantes – figures enjouées – jouant à la joie imparfaite d’exister. Avec cette substance qui s’intériorise pour avoir l’air d’aimer la fête et l’oubli. Comme une partition de bravoure malgré les secousses et les supplices retranchés au fond de l’âme – et qui rongent au-dedans comme une lèpre – comme une peau craquelée sous l’apparence de la joie – mais usée déjà par l’absence et le diktat des conventions...

 

 

Nous étions malades d’une autre vie – enfouie sous l’autre plus apparente. Et nous n’avons su résister à ses assauts. C’est elle qui nous fit naître parmi les hommes – au milieu des rêves, de la cendre et du sommeil...

 

 

Nous dormions autrefois blottis contre la terre et la douceur des jupes – effleurant la neige de nos doigts et le ciel de nos âmes. Mais la lumière ne sut percer la grisaille. Et tous les oiseaux s’envolèrent – laissant le passage froissé au milieu des pierres. Comme un aveu, sans doute, d’impuissance. Une impossibilité d’envol parmi les clochers noirs et leur flèche dressée vers le ciel. Et le gage, peut-être, d’une promesse faite aux hommes – de rester encore un peu parmi eux – à leurs côtés – pour que le bleu devienne possible entre les arbres et les rochers – et au-dedans des visages privés de silence...

 

 

Entre l’abîme et l’inespéré, le son des sabots sur les chemins. Et le tintement des cloches entendu au-delà de l’horizon. L’infime sous les lampes – penché au milieu de ses ombres – cherchant la neige et sa nudité – et le fleuve, le grand fleuve, qui émergera de la nuit...

 

 

Couché(s) au-dedans du silence, nous attendons le visage debout – indemne – parmi les violences. Et nous patientons, stoïques, parmi les étoiles blanches et lointaines la fin du temps, l’abandon des visages et l’achèvement du sommeil...

 

 

Et tout ce bleu au-dedans du noir. Et ces mains crispées sur l’or. Comme une trahison envers la tendresse innée de l’homme et la poursuite stérile de tous les rêves de nos aïeux. Comme une bêtise au goût aventureux qui s’échinerait à façonner l’âme pour un monde invivable...

 

 

Au hasard, nous préférons le silence. Et à la lune, ce buste penché sur l’herbe et les fleurs. Assis sur une chaise invisible posée au milieu du monde. Avec l’âme humble et déférente en surplomb des visages. Abandonnant les mains et les pas aux circonstances. Accueillant les sanglots par cette immense fenêtre ouverte sur ce qui compte – et brûle – les jours. Appuyé en quelque sorte contre le promontoire de l’aube où les voix basses – criantes ou en prière – ne sont vouées qu’à l’attente, à la déception et au règne du pire. Et nous les regardons sans ciller s’enfoncer et émerger – tournoyer et se perdre – au milieu des débris que les vents pousseront vers l’hiver...

 

 

Et cette guigne collée aux basques des bêtes, comment croire qu’elle est née du hasard... Serions-nous cette part du destin qui les maltraite... Et ces arbres que l’on coupe à l’usage du feu – d’un peu de chaleur pour traverser l’hiver... Serions-nous cette main qui pille et transforme les forêts en désert... Comment imaginer que nous soyons toujours aux ordres du pire...

 

 

Visages de la terre hissés à bout de bras hors des frontières. Vent glissant sous les paupières pour dévoiler le bleu qui gît au fond des âmes. Dieu peut-être œuvrant dans notre halte – découvrant deux ou trois pans de l’aube pour nous initier à ce que nul ne peut meurtrir ni faire mourir. Comme un avant-goût de ce qu’achèveront la souffrance et la mort...

 

 

Dans l’entrebâillement de la pensée, le silence. Et cette joie à laquelle ne peut prétendre la raison...

 

 

Dans la traînée de l'hiver, les ombres s'étirent. Et quelques barreaux se dressent encore sur lesquels viennent se poser la rosée et les rayons paresseux d'un soleil inimaginable.

La rencontre des pierres et du silence. Avec sur les visages, le sourire d'un prophète lointain – ravi de cette fraîcheur nouvelle – et pas inquiet le moins du monde des résidus de poudre sur les âmes engrillagées au fond de leur cage posée quelque part sur l'infime promontoire des années...

 

 

Une couverture d'étoiles blanches avec, cachés dans ses plis, quelques oiseaux d'envergure et cette main crispée qui parfois s'abandonne...

 

 

Face au monde, quelques fleurs ouvertes – légères – discrètes – presque invisibles – mais dont la beauté est une caresse sur l'âme. Comme une prière – un chant – orchestré(e) par la lumière. Comme une grâce au milieu des ruines et des tombeaux...

 

 

L'hiver encore. L'hiver partout comme si le ciel soudain nous offrait sa blancheur – son innocence – et recouvrait l'horreur et la honte avec un peu de neige – un peu d'étincelance sur l'or – pour libérer les hommes de leur fouille et de leurs conquêtes...

 

 

Une chambre face à l'immensité. Et la joue de l'homme contre la vitre – avec quelques pensées collées à la chevelure des Dieux. Comme un instinct – une sauvagerie – qui refuserait l'incertitude du monde – et son inexistence peut-être...

 

 

Et cette douceur – cette délicatesse – au fond de l'âme – presque une tendresse – qui se redresse et efface imperceptiblement l'inhumain de l'homme pour donner un autre souffle à ses gestes – et une allure plus décente et moins sauvage sans doute. A l'image de cette présence qui ne montre sa pleine envergure que lorsque les yeux sont capables d'y renoncer...

 

 

Nous avons veillé. Nous avons guetté. Et rien n'est arrivé pour terrasser les malheurs et égayer l'âme taciturne qui accompagnait notre attente...

 

 

Alliée de la neige et des brûlures, cette âme solitaire qui, entre les rêves, a choisi le silence – et de rompre la monotonie des heures pour un feu – et un ciel – plus vivants que nos ombres...

Le songe d'un homme glissant peut-être vers ce qui l'a précédé...

 

 

Et debout, à présent, au bord d'un soleil immense – éblouissant – qui redonne aux aveugles la curiosité et le goût de voir – et à la laideur sa beauté. Et qui grimpe sans bruit sur les berges où s'entassent les peurs légendaires pour maintenir le mystère de sa présence – et déployer insidieusement l'hiver dans la solitude des hommes...

 

 

Neige qui brûle la peau. Silence encore incomplet. Pensées toujours aussi vivaces. N'est pas né le jour qui nous verra fleurir l’innocence...

Et cette folie sauvage qui obscurcit l'aurore. Et cet élan de joie à assécher la soif. Comme si la foudre était notre instinct. Comme si les yeux fermés abdiquaient devant le sang et la mort. Comme si les ténèbres, ce sable et ces mots n'étaient qu'un adieu provisoire aux vivants...

 

 

Gorges et envergure déployées à travers ce restant de vie. Et cette folle allure qui fait oublier la mort. Comme des œillères tournant aveuglément autour de leur trou – de leur tombe...

Glissement progressif du bruit vers le silence. Jour faisant face à la nuit. Et cette terreur dans les yeux qui ignorent l'ampleur de cet élan inconnu – de ce visage vers eux, immense, qui s'avance...

 

 

Un monde. Des hommes. Et plus d'un regard inquiet. Et plus d'une main nouant aux yeux un bandeau. Et plus d'une botte secrète au fond des besaces posées près des outils et des instruments d'éventration à l'usage des âmes et de la chair. Et tous ces secrets dissimulés derrière l'évidence. Comme si nous savions voir au fond des yeux des hommes...

 

 

Le mystère intact – inentamé – comme un enjeu peut-être trop ambitieux pour les hommes qui ne s'échinent, si souvent, qu'au labeur de l'abondance... Unique remède – unique salut – pensent-ils à leur destin...

 

 

Beauté indéchiffrable du monde. Et les hommes, pelles, pioches, marteaux et stylos à la main, essayant d'en extraire la substance pour en revêtir leurs jours et leur âme...

 

 

Regard sans équivoque sur le désir et l'indésirable. Sur ce feu qui anime la volonté de vivre – et de s'affranchir du triste et commun destin des hommes. Marche lente – progressive – vers cet espace sans couleur dont la tendresse n'a d'égal que l'éclat. Revigorant au milieu du doute et des soupçons accumulés au fil des siècles...

 

 

Il faudrait taire le monde et les hommes – et exclure tout commentaire – pour ne se consacrer qu'à la splendeur de notre présence et offrir au Beau et au Bien un espace – et rendre hommage à leur vérité dans cet univers de laideur et de mensonge...

 

 

Au creux du pire glissent parfois, au côté de l'inévitable, la surprise et le merveilleux – l'enchevêtrement du simple et du doute qui invitent à la transformation du regard – et le possible couronnement de la vérité...

 

 

Comment une parole – et une perspective – porteuses de haine ou blâmant simplement la laideur pourraient-elles inviter au silence et à la beauté en sachant que celles qui exposent l'Amour et la lumière demeurent, le plus souvent, sans effet – et parfois même exaltent le pire...

 

 

Dans cette latitude entre le geste et le silence – entre le crayon et la page blanche – naissent, en même temps que les arabesques, l'effacement et ce qui recommence. Comme la vie et la mort entremêlées dans leur étreinte...

Le reste n'est qu'un peu d'ombre dans le jardin du monde. Des voix mêlées de rires et de sanglots dans l'attente d'un chemin – dans l'espérance d'une fin plus heureuse...

 

 

Nous allons cahin-caha appuyés les uns contre les autres vers cette lueur qui monte du fond des âmes – vers cet après sans franchissement – vers cet infini des jours sans avenir – poussés par la course folle des vents – immobiles pourtant depuis toujours sur cette rive vouée aux départs, au partage et à tous les recommencements. Dans le sillage du même Amour...

 

 

Et ce rêve d'autrefois d'aller au faîte du songe – et d'en revenir couronné du laurier des dormeurs – qu'il est loin à présent. Ne restent plus que la solitude – et la joie d'aller seul – et sans sommeil – sans se laisser corrompre par la somnolence et la torpeur des foules...

Et cette danse parfaite, aujourd'hui, au milieu des visages. Pieds effleurant la terre autant que les étoiles anciennes. Sourire impérissable sur les lèvres. Et l'âme debout – ivre de sa propre lumière...

 

 

Autrefois nous interrogions l'espace, le monde et les visages. Quémandions quelques restes au destin. Ignorions autant les exigences de l'âme que celles du corps. Brûlions la vie autant que l'avancée inexorable de la mort. Sacrifions à nos nécessités celles des autres – ces inconnus au visage étranger – presque incompréhensible. N'avancions qu'à petits pas autour de notre figure secrète. Refusions l'évidence de la solitude. Craignant par-dessus tout le silence – cet aveu de joie et d'impuissance face à nous-mêmes. Et nous nous trompions sans même le savoir. Mais de cette erreur, nous apprîmes à nous connaître – et à refaire mille fois le chemin à l'envers – pour nous découvrir originellement intacts – et indemnes des histoires et des siècles – à la fois si proches du monde, des visages et de l'espace – si proches du destin – et toujours hors de portée...

 

 

Au gré de l'âme, nous nous balançons. Tantôt emportés, tantôt enfermés par les liens tissés. Et ainsi la liberté demeure introuvable...

 

 

Nous pensons sous des nuages plus pesants que le monde. Nous vivons sous un ciel plus épais que notre désir de vivre sans nuage et sans appui. Nous vénérons la terre – lui vouons un culte, compréhensible certes pour ses offrandes, mais où la commune mesure nous attache à l’abondance au lieu de consacrer le peule rien – que nous considérons comme des ombres mortifères. Comme si, à travers nous, trop denses sûrement, sans cesse se heurtait l'indicible...

 

 

Sous le jour, la pierre et le sang – ces alliés substantiels de l'âme. Et cette épaule rassurante – et réconfortante – pour traverser la vie et le monde – et affronter la froideur des visages. Comme une résistance à l'obéissance et à la soumission orchestrées par les hommes. Une manière d'écarter le joug et le temps dévoués à la puissance – et de franchir ce qui nous guide pour rejoindre notre rêve d'allégresse...

 

 

D'ombres et de flammes, le cœur de l'homme – muet jusque dans la solitude. Et cet écho impatient qui, de son poing, frappe à toutes les portes pour se faire entendre. Comme le rêve d'un Amour impossible...

 

 

Et ce supplément d'âme qui offre sa danse au silence – pour vivre debout au milieu des corps serviles agenouillés devant l'or et le pouvoir de la naissance. Nous aimerions oublier ses naufrages, ses frasques et ses turpitudes. Nous aimerions frissonner devant cet abandon pour quitter l'enfer des ombres et des flammes...

 

 

Echoués parfois encore sur cette rive où le geste et le soupir côtoient le désespoir – cette folle envie d'un autre monde, d'une autre terre, d'un autre soleil. Comme le désir d'un temps nouveau déchargé de l'ancien où les baisers avaient une odeur de défi – et où les enjeux étaient corrompus par l'attente et les exigences – et le refus de toute solitude...

Et nous voilà encore ligotés au fond du gouffre – avec ce rire (pourtant) qui ressemble à un chant de délivrance...

 

 

Le jour se lèvera demain. Et, comme aujourd'hui, le souffle se mariera au vent pour témoigner de l'indicible – et dire aux hommes, suspendus à toutes les lèvres, que le silence durera encore...

 

 

Esclaves de notre histoire – de toute histoire, nous aimerions croire au jour qui se lève, au cœur sans honte assis avec tristesse devant tant de morts. Nous aimerions vivre – moins lâches qu'autrefois – et un peu plus vivants peut-être – avant la fin du conte – avant que la mort ne tourne la page (notre page) – en retardant ce qui viendra, sans doute, nous arracher à l'espérance...

 

 

Larmes, fleurs, chemins. Mémoire chevauchée tantôt par le rire, tantôt par la terreur. Et ce doute, si précieux, sur l'attelage. Et ces jugements bruts – et sans racine – qui visaient à pourfendre le monde.

Corps en transit. Sang versé. Et ces doigts qui cherchent encore leur route à travers les cris et les fossés où l'on assassine. Comme si nous étions taillés pour le voyage, l'aventure, la découverte. Comme si nous étions les jouets d'un destin gouverné par la mort – et le fruit mendiant d'une grâce et d'une décomposition inévitable cherchant à genoux le courage d'aller vers sa délivrance...

 

 

Pierres aussi immortelles que les désirs et les cimetières. L'âme enfoncée en plein cœur – là où le sang jaillit comme une neige au visage masqué et funeste. Comme un homme sans mémoire dont la figure n'est que l'éclat d'une fureur arrachée à sa cime – et bientôt défaite par les saisons pour un printemps éternel – hors du temps...

 

 

Dans cette chambre indéfinissable aux fenêtres tournées vers les vents – ouvertes sur le monde et les visages – l'oubli se fane en silence. Entre la lune et le sable. Et derrière l'horizon, la solitude des pierres. Comme une absence portée très haut...

 

 

Et cette âme simple qui secoue la neige sur nos semelles. Et qui disparaît avant même d'être remerciée. Comme pour nous dire que le voyage sera long encore – et profondément solitaire – et qu'il nous faudra avoir la patience des saisons pour atteindre l'hiver...

 

 

N'être qu'un homme adossé au silence dont les mains caressent les visages – tous les visages – qui patientent au carrefour des jours prochains – entre hier et l'oubli. Le regard en surplomb de cette longue queue où se bousculent toutes les têtes pour voir l'horizon – et avaler la route qui mène nulle part – qui ne conduit que vers cet infranchissable infini...

 

 

Nous n'aurons rien dit – et n'aurons rien fait – nous autres qui attendons encore. Nous aurons frappé à toutes les portes, sans succès. Nous aurons laissé un peu de vent blanchir la nuit – et adoucir le jour. Nous n'aurons été qu'un silence incompris et incompréhensible – qu'une voix muette dans la solitude – parmi des milliers d'autres voix muettes – terrées, elles aussi, dans le noir – au cœur de cet isolement des yeux et de l'âme cherchant un secours – une issue – avant que le ciel ne leur tombe sur la tête...

 

 

Un baluchon, un livre – quelques livres peut-être – une boussole. Et des chemins à foison pour les âmes fiévreuses et hagardes. Le lot de l'homme juché sur sa douleur. Cet exil – cette errance – qui enlise les semelles dans la boue. En-dessous d'un ciel qui arrache tous les rêves...

 

 

Un ange dort au creux de notre sommeil. En vérité, il ne dort pas. Il veille, inquiet de notre somnolence. Et accompagne nos foulées rêveuses – rageuses parfois (si souvent même) – aussi loin que nous mène la marche. En vérité, il attend l'abandon de tout bagage – que s'use l'espoir d'une autre vie, d'une autre terre, d'un autre monde – et que le cœur se brise, et s'attendrisse, pour pénétrer (enfin) – retrouver, bien sûr – l'âme dont nous l'avons exilé...

 

 

Cartes, livres, visages. Et autant de passages vers le silence. Et cette ardeur des pas. Et cette recherche du grand frisson. Et cette crainte de l'errance alors que le ciel – et le soleil – ivres de leur lumière – ivres de leur Amour – fréquentent déjà tous les chemins du monde – et honorent (depuis toujours) la vie de leur présence. Mais où avions-nous donc posé les yeux – et notre âme – pour ne rien voir ni ne rien sentir...

 

 

Le sable et le temps. Mille ans de fouille dans l'urne sans fond du sommeil. Et mille visages rencontrés. Et au cours de ces conversations de l'absence, quelques âmes entendues, rares et d'autant plus précieuses, au faîte de leur quête – et au fond du trou – là où les mains et les cœurs se dérobent – là où la vie et le monde ne tiennent qu'à un fil – là où le néant devient silence – baume – frère – regard. Le seul espace capable de nous convaincre de capituler – et d'abandonner toute recherche. Le véritable lieu de la rencontre – de toute rencontre – avec la figure inespérée de l'âme, du monde et du ciel, que voilaient nos pelles. La découverte de notre mystère que la mort même ne saurait nous arracher...

 

 

Une voûte. Et une lumière encore incomprise. Trop subtile – impraticable – sans doute pour les âmes trop grossières – et ces yeux et ces doigts accrochés à l'apparence...

 

 

Jour de peine où la faim est encore jetée aux loups. Et cette joie (notre joie) arrachée à sa racine. Dessinant une ombre sous la parole. Comme un horizon – un seuil – dont nul ne pourrait se libérer. Comme une peur cognant encore contre nos remparts. Comme un bout d'aile naissant à la base de l'épaule coupé dans sa folle envie d'infini. Comme un ciel, à peine entrevu, qui retomberait sur le sol et que l'on recouvrirait de suie et de neige... Et bientôt, la glace et la cendre partout. Et nos pieds nus écorchés par la boue sèche des chemins – noirs au milieu de l’absence...

 

 

Une fenêtre au loin. Et un coin de ciel bleu où poser les yeux qui nous auront vu grandir – et nous redresser pour toucher l'infini du bout des doigts. Et ce tapis qui aura accueilli tant de pages – tant de larmes – et tant d'extases. Et ce regard ébloui – inchangé – qui aura effacé la nuit – et su rompre les jours et le temps. Et cette assise sereine du chant – cette autre musique du silence – qui aura réenchanté le gouffre où nous aurons essoufflé notre quête – et notre folle envie de rencontres et de visages. Nous aimerions dire, à présent, que tout est passé – que tout est fini. Mais cette parole-là est impossible. Tout s'ouvre toujours et se referme. Tout disparaît et revient nous habiter. Tout s'efface et réapparaît – et recommence sous d'autres traits – en d'autres lieux – ici, ailleurs, partout. Rien jamais ne s'achève. Tout toujours se poursuit – tombe et se relève – trébuche à nouveau et se redresse encore...

 

 

Nous nous balançons toujours (trop) ostensiblement entre ce qui nous blesse et nous délivre – entre ce qui embourbe et exalte notre sacrifice et ce rêve de fortune délivrée du hasard. Voilà peut-être pourquoi nous claudiquons sur tous les chemins... Comme la malice d'un destin voué au côtoiement des contraires et à l'entremêlement des extrêmes. Des vies tirées à hue et à dia – bancales – boîtantes – où le seul remède entrevu est la conquête des horizons – de tous les horizons – pour embrasser et concilier toutes les directions. Erreur monumentale, bien sûr, car nous voilà bientôt plus dispersés encore – plus éparpillés que jamais – contraints de suivre mille pistes qui achèveront de nous disloquer...

D'autres – plus sages, ayant sans doute su écouter leur désir le plus puissant – leur nécessité incontrariable – ont suivi le même sillon – le creusant encore et encore. Et au milieu de leur embourbement, ils surent – purent peut-être – atteindre le sous-sol – s'y allonger de tout leur long, corps et âme, et voir leur attente – leur enlisement – se transformer en abandon, et leur abandon en envol et leur envol en liberté affranchie de toutes les résistances et de toutes les contradictions – de tous ces élans antagonistes si grossièrement terrestres...

 

13 février 2018

Carnet n°137 Nous autres, hier et aujourd'hui

– Dans le passage qui s'éternise –

Récit / 2018 / L'intégration à la présence

Tout se quitte déjà avant de nous abandonner. Instants, visages, tendresse, amours, malheurs. Envolés. Comme un peu de sable dans notre désert – et quelques grains laissés par le vent dans nos souliers... 

Rien que pour nous, cette vie radieuse – dévoilée dans notre malheur. Retenant son poids pour se hisser sur nos épaules entre quelques rêves anciens et les heures infranchissables. Effaçant le temps et la certitude. Et les yeux pétillants – presque étincelants – ornés du plus grand silence. Comme un adieu au monde. Et cette brûlure sur l'âme pour la rendre plus vive et plus vivante. Ce pourquoi, en définitive, nous aurons vécu...

 

 

Souvenir d'un temps oublié où l'âme était l'axe du monde – où les poètes et les prophètes détenaient la parole – où la lumière régnait parmi les ombres – et où les fils de l'homme étaient dignes de leur père...

 

 

Nous nous sommes heurtés à tant de siècles – et à tant d'ignominie – que le silence partout s'est effacé – dans les âmes et dans les livres. Ne restent plus que l'absence et ce fol élan vers l'horizon...

 

 

Nous sommes nés des lèvres du désir. De cette parole enfantée par la volonté des Dieux. De cette matrice, à présent, recouverte de neige et de secrets...

 

 

Peut-être n'aurons-nous su dire que ce qui nous aura traversé... Jamais le regard. Et moins encore le silence...

 

 

Nous titubons sous les caresses – ce mince partage des vivants dont les mains n'effleurent que le désir. Gorge et âme repliées au-dedans – sournoisement tapies derrière l'avidité du geste...

 

 

La lumière rose déjà en deçà de la mort. Perçant tous les orifices comme si nos doigts errants – malhabiles – pouvaient toucher le jour – rompre la glace et les miroirs – et cette nuit aussi épaisse que le sang qui sèche, peu à peu, dans nos veines...

 

 

Nous écrivons à tous ces passants à l'âme perdue – égarée – trempée par les eaux de l'indifférence et de la peur...

 

 

Le pas triomphant au milieu du sang et du temps célébrés. Avec cette voix perchée au fond de la nuit qui cisaille les âmes de passage. Et cette bouche qui ensorcelle la mort et invite les paumes – et les cœurs – à s'ouvrir pour que le séjour devienne plus intense – et plus flamboyant – comme un chant – un hymne peut-être – nécessaire à la blancheur du partage...

 

 

Entre l'humus et le ciel, cette étrange échelle – démesurée – dont les barreaux (chaque barreau) invite(nt) au voyage – et dont l'envergure impressionne tant les âmes qu'elles ignorent s'il leur faut monter ou descendre – grimper ou se jeter dans le vide...

Et cette brume blanche qu'il nous faut traverser au milieu des peurs et des fantômes – et qui voile le haut et le bas – les cimes et les sous-sols. Comment aurions-nous pu deviner qu'il nous faudrait décrocher le ciel de ses hauteurs et lui faire retrouver la terre la plus humble – la plus abandonnée – et que de ce mariage, presque insensé, pourraient naître quelques fleurs et quelques visages secourables – et mille chants – et mille prières – pour transformer l'espoir et la désespérance en confiance – et la confiance en évidence – et l'évidence en silence...

Comme le franchissement ultime – et l'effacement de tout rêve – de toute montée. La dernière dégringolade, sans doute, joyeuse – et presque miraculeuse – avant que notre visage puisse rejoindre l'infini au-dedans du monde – et à l'écart du temps et des tentatives...

 

 

Malgré l'aurore – et sa lumière – nous sommes encore livrés au destin des pas – à cette incertitude cohérente (presque mécanique) qui fait que notre vie – et toute vie – ne ressemblent à aucune autre – et qu'elles doivent suivre leurs lignes singulières, explorer certains horizons, rencontrer certains visages et emprunter leurs propres chemins de découverte...

 

 

La terre, une fenêtre, du sable. L'oubli et le silence. L'effacement vers l'invisible – l'insaisissable. Comme un envol entre le plus proche et le lointain...

 

 

Comme une vibration à ce qui brûle en silence. Une chair, de l'humus, une parole. Un éblouissement de l'âme. Comme une fièvre – un feu – sous la neige...

 

 

Nous jouons – continuons à jouer – comme si la mort et le hasard n'avaient aucune importance. Comme s'il nous importait peu que chaque nouveau visage reflète le miroir précédent...

Monter, descendre, chanter – vivre et avancer encore... Ah ! Cette ivresse du destin plongé dans l'ignorance et le malheur...

 

 

Le monde en cris – en pleurs – en larmes. La mort et l'Amour battu par les vents. Et nos mouchoirs épongeant le sang des poitrines. Et quelques mots pour dire, malgré tout, la beauté du soir au jour dernier...

 

 

Archipels, collines, sentiers. Cette topographie du monde avec ses carrefours, ses avenues et ses chemins que l'on ne fréquente plus guère...

Ruines encore, plantées comme les arbres, à intervalles réguliers. Pathétiquement uniformes. Et ces foulées au milieu de la désolation – heureuses de tout – du vent, des larmes et des gémissements. Gravées dans la pierre. Trempées par la pluie. Joyeuses, en somme, malgré les déconvenues...

 

 

Ici, comme ailleurs, tout s'en va – se défait, se disjoint et s'efface. Et ici, comme ailleurs, tout revient. Se redresse, s'invite, s'insinue – et recommence...

 

 

Et voilà que nous approchons des mains lumineuses – éminemment fantasques sur le tragique des jours. Paumes ouvertes largement – doigts simples – éparpillés comme une rose blanche aux pétales tournés vers je ne sais quoi – un parfum lointain de la nuit peut-être – une folie versée dans la prière avec un petit quelque chose d'inquiétant...

 

 

Effarouché par la forme secrète des choses. Et le secret enfoui dans les visages. Comme un livre couvert de signes mystérieux – indéchiffrables – le monde – l'énigme du monde – insoucieux des inquiétudes de l'âme qui cherche à réunir la parole et le chant...

 

 

L’œil solitaire, revenu d'exil, veille à présent – découvre le monde – sourit à la foule – et contemple ce qui l’effrayait tant autrefois...

 

 

D'abîme en abîme, la splendeur du noir se dévoile. Bouche d'abord grimaçante qui, peu à peu, esquisse un sourire aussi large que le ciel – aussi large que nos rêves anciens. Et se terre – puis s'efface – l'angoisse du temps. Tout disparaît dans le silence ; visages, malheurs, beauté alors que le jour se lève et que le monde apparaît à la fenêtre...

 

 

En un éclair, le foudroiement. Le temps pulvérisé. La chair en cendres. Et le silence qui s'étire. L'oubli. L'instant perpétuel. La dilatation du corps et du souffle. L'intensité du jour. L'éternité qui s'accomplit...

 

 

Des eaux encore troublent le sommeil. Comme de la boue sur un miroir. Des mots et quelques rires dans le silence. Un totem dressé sur nos latitudes. Comme une griffe – un œil – une indifférence – qui lacère le poème...

Et un sourire nous revient. Celui de l'oiseau devant la face des Dieux – messagère autrefois des plus beaux présages...

 

 

Nous évoquions, t'en souviens-tu, la confiance et la malice dans nos regards tournés vers le monde – et chavirés, parfois, par les siècles. Et ce goût pour le silence dans nos étreintes. Et cette joie du partage que frôlaient nos rêves communs. Et cette écriture penchée sur la table parmi les livres. Et nos lèvres appliquées à l'Amour qui souriaient devant tant de solitude...

La terre alors n'était qu'un mythe dont nous dévorions les tranches et distribuions les miettes de nos mains jointes en prière. Et ce bleu, à présent, comme une trace laissée par notre ultime désir de vivre – ensemble – l'éternité...

Nous regardions, t'en souviens-tu, le blanc des arabesques, entendions des voix, jouions avec le vent et les souvenirs, bercions cette tendresse innée au milieu des jours, brisions nos vies contre l'immonde et l'incertitude – et dispersions nos larmes sur l'indifférence des pierres...

Nous étions si vivants – si fragiles – et si curieux face à tout ce qui nous échappait. Et Dieu sait que notre volonté était grande – immense – incommensurable presque – de défier le temps et la mort, d'exalter le passage furtif des saisons pour vivre un Amour – et un printemps – éternels... Et, à présent, nous voilà rassemblés pour quelques instants – pour quelques heures peut-être – sur cette page que nous aurons écrite ensemble – main dans la main – âme au plus proche de ce qui, autrefois, nous avait échappé. Comme un parfum de fête dans tout ce que nous aurons réussi à briser. Une joie dans la course – un soleil sur le monde. Et le silence au fond de nos âmes brisées par tant de solitude – posant, à présent, notre main sur tous les franchissements sans recourir à la nécessité des choses. Comme le présage d'une empreinte à venir – le sillage fragile de nos années – le souffle de l'infini sur nos horizons si dérisoires. Au plus près de la source et de la lumière...

 

 

N'imaginons rien qu'un voyage encombrant. Une maison à portée d'ailes. Quelques rêves. Quelques étoiles. Quelques rires et des pleines charrettes de malheurs. Et l'éternité quelque part qui veille entre la lune et le silence...

 

 

Nous aimerions encore laver les jours avec les eaux des promesses. Quitter ces rives éteintes – presque mortes – pour une région de cocagne. Et nous voilà, tout haletant, sur les chemins – allant plein d'espoir vers quelque terre lointaine. Soulevant les pierres et dévisageant la figure des inconnus – assemblant quelques planches pour nous construire un abri – déclarant notre flamme au premier visage rencontré – au premier rêve d'amour. Et nous voilà bientôt tout engoncés – pris au piège de notre propre songe – séparés de la mort par quelques souffles avec cet espoir qui chante encore dans l'âme... Incorrigibles que nous sommes...

 

 

Nous chantions autrefois accoudés à la balustrade des jours. Perdus dans quelques rêves. Assemblant quelques mots pour dire notre bonheur d'être ensemble. Nous prenions le temps d'aiguiser notre parole au silence. Ravis pourtant de cette solitude – et de ces fleurs sans volonté qui poussaient sans effort autour de la maison. Nous étions jeunes et pétris de désirs. La mort ne s'était encore invitée à notre table. Nous avions repoussé, d'un geste trop brusque, la possibilité de la souffrance pour chercher partout la moitié de notre visage – imaginant que nous pourrions la trouver parmi toutes ces âmes – guidés par l'instinct qui nous dictait la marche et le hasard des rencontres. Nous ne savions voir dans ce destin la nécessité du monde et la poursuite de cette fouille insensée pour se retrouver...

Nous avons menti mille fois pour sauver les apparences – et exposer la pertinence de notre profil. Nous avons embrassé tous les soleils – la lune et toutes les étoiles – pour continuer à croire. Nous avons amassé l'or et engrangé la lie pour séduire encore. Et nous nous sommes parés de paillettes et de sourires – et avons fui la poussière et le fumier en éparpillant la récolte de l'innocence...

Des années – des siècles – sont passés. Et, à présent, nous nous tenons à genoux, et en silence, sur la jetée qui fait face à la nuit. Et les larmes coulent – et les mains s’abandonnent à la prière. Le monde – cette marche – nous auront appris l'humilité et la gratitude. L'insignifiance de nos désirs – et la pépite qu'ils cherchaient avec trop de fougue ; ce regard immobile – gigantesque – posé au-dessus de nos yeux et de nos chants – accoudé(s) à toutes les balustrades du jour...

 

 

Et ce carré blanc au-dessus de la page. Comme un silence en surplomb des mots – en surplomb du monde – avec quelques étoiles lointaines pour nous dire l'impossible achèvement de l'espérance...

 

 

Plaquées contre le soleil, l'âme et la poussière. Et ce désir de lumière au milieu du cœur – au milieu des rêves – parmi toutes ces têtes nageant – surnageant – dans leur bourbier...

 

 

Nous cherchions l'extase et l'intensité de l'envol. Mais nous étions incapables encore d'abandonner notre vie aux arêtes trop vives des chemins. De confier notre âme aux noirceurs des étangs. De sombrer dans tous ces marécages où s'achèvent les plongeons – toutes nos vaines tentatives d'apesanteur...

 

 

L'âge n'est rien. Qu'un peu de temps sur le visage. Le sceau des heures et des siècles sur la peau. Quelques sillons et quelques frémissements sur l'âme. Un peu de vent et quelques secousses avant la mort.

Il faut être plus lisse – et plus acharné – que les années pour s'en remettre à l’innocence – pour s'abandonner à cette éternité présente au cœur de tous les âges...

 

 

Au milieu de tout ce qui s'en va, nous demeurons – immobiles et sages. Parmi les fleurs, les arbres et les visages. Avec, au loin, ce soleil qui n'aura réussi à réchauffer les âmes...

 

 

Rien jamais ne pourra finir. Ni la mémoire, ni les signes du temps. Pas même l'espoir, ni le passage – toujours furtif – des ombres. Ce grand manège qui nous fait tournoyer...

Mais nous resterons fidèles à ce qui s'approche, la paume légèrement ouverte à ce qui s'insinue sans bruit. Comme assignés par le silence à demeurer présents quoi qu'il arrive...

 

 

L'automne parfois persiste en coulisse. Entre le lointain et le plus proche – assis-là parmi nous sans rien voir de son rôle obscur – et sans même le désir d'un poème. Et nous demeurons étonnés – et presque abasourdis de cet accueil – avec ces traits tirés dans le miroir – prêts peut-être pour l'heure du grand départ...

 

 

Les choses et les noms comme un miroir. Comme une rive unique contre laquelle coule l'espérance – cette envie de savoir ce qu'ils portent – et ce qu'ils contiennent. Et toutes les voix et le silence... Et nos mains fragiles – courageuses – qui tiennent leur pelle – et leur flambeau – pour tenter d'ouvrir un passage impossible. Et pourtant que l'horizon semble réel entre le ciel et les yeux au-dedans de cette chambre où l'âme est encore enfermée...

 

 

Nous rêvons de beauté. Comme une vérité pour soi-même. Comme une évidence à la portée d'un enfant. Et nous nous dressons, la fierté dans l'âme, face au ciel en lui offrant notre courage – et la lie de nos années – nos mensonges et nos prières – sans rien comprendre de sa beauté et de son silence...

 

 

Tant de lumière entre les mains qui pourtant saisissent toutes les grappes du monde – et frappent jusqu'au sang pour que se réalisent leurs rêves. Terre portée distraitement vers un sable éminemment pardonnable...

 

 

Une malice nous surprend parfois au réveil. Et nous imaginons notre vie comme un chant – comme un soleil – alors que mille heures grises – et autant de soupirs – nous attendent... Comme un peu de bruit – un fourmillement de l'âme – une effervescence – dans le silence. Comme un oiseau sur sa branche retenu par la faim – un chagrin aussi vaste que le ciel – quelques pas dans le doute et la discorde – un interstice dans la clarté sereine du soir en attendant la nuit, la fin du rêve et l'aube prochaine...

 

 

Tout se quitte déjà avant de nous abandonner. Instants, visages, tendresse, amours, malheurs. Envolés. Comme un peu de sable dans notre désert – et quelques grains laissés par le vent dans nos souliers...

 

 

Rien que pour nous, cette vie radieuse – dévoilée dans notre malheur. Retenant son poids pour se hisser sur nos épaules entre quelques rêves anciens et les heures infranchissables. Effaçant le temps et la certitude. Et les yeux pétillants – presque étincelants – ornés du plus grand silence. Comme un adieu au monde. Et cette brûlure sur l'âme pour la rendre plus vive et plus vivante. Ce pourquoi, en définitive, nous aurons vécu...

 

 

Pour le monde et les visages, la porte est – et sera – toujours entrouverte. Mais l'effort de la pousser suffit parfois à décourager les plus hésitants...

 

 

Il faudrait dire – et chanter même – au printemps et à l'hiver leur victoire. Et embrasser les âmes à pleine bouche pour les prémunir contre leur crainte des saisons...

Nous n'appartenons ni au monde ni aux siècles. Nous ne sommes pas ces petits riens que l'on jette dans les fossés de l'histoire. Nous sommes cette lumière oubliée – inchangée – qui veille depuis toujours derrière la peur et l'espoir...

 

 

Un lointain chagrin ravive parfois notre foi en l'homme. Nous fait croire encore à la possibilité du monde. Le signe de l'être, peut-être, sur le possible – l'envisageable...

Nous aurons encore mille tentatives pour comprendre ce qui demeure lorsque l'oubli aura jeté en contrebas des heures ce à quoi nous aurons cru – ce que nous aurons tenu en si haute estime – ce à quoi nous aurons accordé tant de valeur...

Rien, pourtant, ne changera – mais tout sera transformé. La gratitude se substituera aux plaintes et à l'espoir. Le monde ira encore de son pas lent, féroce et incertain mais le regard saura accueillir son impatience et sa maladresse...

 

 

Algues, galets, océan. Vie et mort sous quelques étoiles – éclairées par la lune et son reflet sur la vaste étendue. Et ce sable que les mains creusent – et entassent – aveuglément. Et ce soleil – ce grand soleil – enfoui quelque part – et ignoré encore...

 

 

Nous avons empoigné la vie d'une main rude et sauvage. L'avons façonnée au milieu de nos rêves. Lui avons donné notre couleur. L'avons humiliée et emprisonnée de mille manières. Nous avons agi comme de grands fauves au cœur brut et solitaire – trop instinctifs sans doute pour sauver les proies de notre faim – et abandonner le monde à sa liberté et à sa candeur...

Nous pourchassions quelques rêves... Comment aurions-nous pu voir la fragilité – et la détresse – des oiseaux et des grandes créatures pacifiques couchées sur le flanc – prêtant leurs mamelles au destin du monde. Nous ne vîmes que la chair et cette soif de sang... Nous aurons sans doute manqué l'essentiel – le regard, l'Amour et l'innocence...

Et le monde, à présent, est trop rouge – et trop noir – pour pardonner notre ignorance. A moins peut-être de nous agenouiller devant lui – de lui offrir ce dont nous l'avons privé depuis sa naissance – et de maintenir cet accueil pendant des siècles avec la gratitude permanente d'un regard humble et caressant. En devenant moins insensibles que les pierres, peut-être pourrons-nous rejoindre sa fragilité, sa grâce et ses merveilles – et nous unir si intensément à lui – pour être enfin capables de nous faire le bras modeste de sa frugale (et fructueuse) prodigalité...

 

 

Entre la terre et le soleil, cet œil inquiet scrutant la frontière entre le ciel et les paysages – cet horizon – comme une ligne blanche tracée par le hasard des naissances. Et debout, appuyé contre nous, le silence qui guette notre faiblesse – la fin de la folie et des privilèges...

 

 

Nous ne punissons ni les ravages ni la sauvagerie des hommes. Nous avons emboîté leur pas pour remonter là où tout a commencé. Et nous découvrons, parmi les hautes herbes de cette originelle prairie, la faim et la peur exilées de leur Amour – un froid si vif et le tournis de la tête – et le bégaiement du cœur au milieu de tous les rêves...

 

 

Nous n'aurons pas chanté – ni dit de mensonges. Nous aurons fui comme l'eau qui court sur les toits, dans les fossés des chemins et le lit des rivières. Nous aurons vécu – prié peut-être – en mendiant un Amour impossible. Nous aurons fait nôtres le sable des allées, les pierres dressées et le sang de cette chair partagée. Nous aurons bu – et ri un peu – avec des visages au milieu d'une nuit sans fin – au milieu d'une nuit sans appel. Nous aurons effeuillé les jours aussi tristes que les cimetières, la mort, les églises et la figure des curés – rouge à force de sermons et de mensonges. Nous aurons mangé dans la main du diable – et nous nous serons suspendus à ses fourches secrètes. Nous aurons fait ce que font tous les hommes. Nous nous serons terrés dans l'espérance en attendant que Dieu fasse les premiers pas...

 

 

Nous avons souri à la face des sages sans comprendre nos désordres. Nous avons bu leurs paroles, assis aux portes de l'infranchissable en nous moquant de ceux dont les paupières étaient closes – et dont la cécité se dédoublait dans le miroir. Mais nos gestes étaient encore lourds de sommeil...

 

 

Autrefois, nous nous agenouillions auprès de nos tourments. Accrochions à nos élans cet espoir canaille que les vents repoussaient vers notre visage. Nous écrivions des poèmes assis au milieu de la nuit comme de petits cailloux – des voix mortes – lancés aux contrebandiers qui s'affairaient à leurs désirs. Mais sans doute étions-nous seulement en train de rêver...

 

 

Nous étions assis sur une étoile lointaine – et regardions le monde en pensée. Nous imaginions les rires et les cercueils. Nous imaginions les danses et les larmes. Mais nous étions morts, en vérité, depuis bien longtemps...

Désormais notre voix – et notre vie – sont notre regard. Nous ne dormons plus auprès des mains et des corps qui nous réchauffaient en nous consolant de la solitude. Nous avons traversé ce néant au milieu de la lumière. Et nous veillons, à présent, sur la poussière et tous les soleils ensevelis sous le silence. Aujourd'hui, nous sommes ivres de vide – au-dessus des malheurs. Et notre encre se fait plus simple pour éveiller les dormeurs – et les conduire là où ils mourront – sur cette page à la langue enfantine – loin du hasard et de la beauté espérée. Et sur eux, nos gestes ont la tendresse des baisers d'autrefois. Et nous pouvons, à présent, nous recueillir auprès de leurs peurs – et embrasser leurs lèvres inconnues au goût âcre et étranger, sans l'ancienne nostalgie du noir. Nous sommes à leurs côtés aujourd'hui – plus libres et moins fiers que de notre vivant. Partis et revenus avec cet Amour en bandoulière – avec cette éternité dans le sang...

 

 

La présence, le souffle et la sensibilité, voilà seulement ce dont nous disposons en cette vie... Et, plus tard, lorsque la sensibilité sera parfaite (à son comble), le corps ne sera plus nécessaire*...

* La sensibilité nerveuse et psychique est, sans doute, l'une des plus grossières. Mais, sans elle, notre immaturité enfanterait mille délires et mille monstruosités plus atroces encore que ceux que nous commettons dans la restriction (et l'inhibition) de la douleur et de la peine...

 

  

Nous n'avons que notre pas et notre visage tournés vers le silence. Et le regard – cette lumière – sur nos gestes et le monde. Et la vibrante réalité de l'âme – tantôt vivante, tantôt perdue – au milieu des choses...

 

 

Une vie profondément solitaire – presque exclusivement – quels que soient les contextes et les rencontres. Voilà, bien sûr, notre lot commun – et la condition nécessaire à la découverte de notre identité commune – couronnée, en son heure, par la lumière – l'unité lumineuse...

 

 

Seul au milieu du monde. Et l'âme caressée et caressante – vibrante – sensible à tout ce qui l'effleure et la pénètre...

 

 

Partout, le silence et la nuit. Et cette poésie où se loge parfois la mélancolie...

Sachons rester fidèles à ce qui nous est proche. Ainsi le lointain s'avancera vers nous avec plus de ferveur et de certitude...

 

 

Entre nos mains, le plus infime s'est réfugié. Il a vu notre cœur s'ouvrir à la désespérance – et la traverser – pour rejoindre ce lieu austère de l'accueil – jugé trop ingrat par le monde et les hommes. Il a vu sur notre âme son propre reflet réfléchi. Aussi n'a-t-il pas craint de se montrer fragile devant nous – confiant dans le silence de nos lèvres innocentes – et heureux de trouver dans notre compagnie la possibilité d'un répit...

 

 

Nous nous dressions autrefois pour tendre la main – et tourner vers nous tous les miroirs dans l'espoir d'un sourire – d'une attention – d'un écho à notre voix lancée à cœur perdu contre le monde – imaginant qu'une partie de la terre – et quelques foules haletantes – se précipiteraient à nos genoux pour caresser notre front, embrasser notre bouche fumante et boire nos paroles comme une eau rare sur le sable... Orgueilleux et immatures que nous étions...

Mais, un jour, deux mains vives – plus fraîches que l'aurore – et moins tristes que la pluie – nous enserrèrent. Secouèrent cette âme endormie depuis trop longtemps – en firent sortir quelques bruits – et quelques gémissements – qu’elles couchèrent dans le silence. Et nous fûmes soudain tout pétillants de cette évidence ; l'éveil n'est que la fin d'un seul sommeil. Et mille secousses – et mille réveils – sont nécessaires avant l'extinction de tous les rêves...

 

 

Un désordre s’immisce parfois encore dans nos lignes – dans notre droiture honnête et un peu austère. Comme un vent soudain qui propagerait un feu – un incendie – trop longtemps retardé... Comme une lueur infime sous les paupières comprenant enfin qu'elle a l'envergure de la lumière. Et voilà nos mots si sages – et si posés – brusquement tout chamboulés, ouvrant sur la page la possibilité d'une vérité encore trouble – trop chargée encore de qualificatifs pour être (pleinement) comprise – mais dont les promesses, assurément, ne décevront personne...

 

 

Parfois, pensons-nous, le plus clair s'évertue à nous voiler l'évidence. Mais nous avons tort. Toute mise à nu s'évertue à défricher nos élans, trop chargés encore, vers la lumière...

 

 

Paroles outrées – cloîtrées – apeurées par les yeux et les abîmes – et qui se déguisent parfois en silence pour paraître plus sages. Le poème, ainsi, n'est qu'une pierre parmi les pierres – qu'un caillou lancé dans une mare asséchée depuis bien longtemps – et qui n'éclaboussera personne...

 

 

Nous avons mille visages. Et le seul qui nous effraye est celui que nous ne pouvons corrompre...

 

 

Entre deux néants, nous avons essayé d'agir – de vivre un peu sous le joug des promesses – dans l'espoir de connaître, un jour, l'intensité – cette forme d'éternité aux accents fébriles et provisoires. Mais nous ne fréquentions encore le silence – et ne connaissions son étreinte sereine sur les jours tranquilles – et sa persistance immobile et puissante au cœur du chaos et des tourmentes. Le goût insurpassable de vivre qu'il offre malgré les recours, les attentes et le retrait des visages – malgré la froideur déconcertante de ce monde sans âme...

 

 

Nous rêverions de nous revoir, un jour, moins mortels qu'aujourd'hui, moins enjoués parmi les chimères et plus sereins de notre succession...

 

 

Le ciel semble aussi penché que nos âmes. A moins qu'il ne guette notre bascule – et notre retournement... Qui, en effet, peut connaître l'heure à laquelle s'achèveront nos cabrioles – et l'instant où de notre chute pourra naître la droiture...

 

 

Rien ne se précise. Ni le jour ni la nuit. Tout se chevauche et s'emmêle comme si quelqu'un – un Dieu malicieux sans doute – avait mélangé toutes les formes et toutes les couleurs – et repeint le monde et les visages en nuances communes (et imprécises) pour nous faire aimer, peut-être, l'ensemble du tableau et des personnages...

 

 

 

Le jour s'affaire encore à nous éveiller en dessinant quelques traits de lumière sur les ombres éparpillées. Comme de minuscules fenêtres dans la nuit. Comme le plus beau rêve peut-être dans notre sommeil...

 

 

Nous sourions encore aux déboires et à la joie. Comme des enfants jouant dans la forêt à un jeu trop terrible pour être vécu seul et dans le noir. Mais nous oublions trop vite le rôle de l'imprévu dans ces règles édictées qui ouvre la route vers l'impossible – en nous chaussant à l'envi de ces semelles de plomb qui donnent à nos foulées l'allure des pierres fixées à la pente. La soif (notre soif) a néanmoins toujours été tenace – et presque trop féroce – pour consentir aux malheurs et à la résignation...

 

 

Quelques chants – et quelques paroles – dans la chambre pour égayer l'âme et le jour – pour croire encore à notre chance...

 

 

C'est la tête basse – et inclinée – que nous pousserons la porte de la pénombre. Et avec la même allure que nous investirons chaque seuil – pénétré tantôt par le jour, tantôt par les étoiles. Comme le reflet peut-être de cette modestie si ancienne lorsque nous étions nus devant l'aurore – et que nous savions vivre cet inconfort...

 

 

Un glissement sous-entend le jour. Comme une entrée soudaine après des siècles d'enlisement. Un arrachement à cette manière de ramper dans la boue et le noir – et à ce désir inutile de redressement...

 

 

Les rivières, la terre et le ciel nous possédaient autrefois. Ils nous avaient dessiné deux ailes au milieu du dos – et quelques nageoires sur les flancs. Ils nous avaient armés pour toutes les conquêtes... Mais nous vivions sans doute trop près du gouffre. Aussi avons-nous fini par glisser dans le rêve avec deux petites mains accrochées à une branche au-dessus d'un abîme inventé par les Dieux – à proximité d'une source presque inaccessible – la source unique, pourtant, qui enfanta le monde, les rivières, la terre et le ciel mais dont la route avait été oubliée depuis trop longtemps...

 

 

Enchaînés à cette porte qu'enchante le jour. Sur ce sol où l'envol est imprévisible – et où les pas piétinent davantage qu'ils n'invitent au voyage. Comme un rêve au bord d'un lit blanchi par l'hiver et l'imperméabilité des songes. Et avec cette espérance des enfants qui s'imaginent que le cauchemar prendra fin avec les premières lueurs de l'aube...

 

 

Le monde est le miroir de l'âme. Et il est aussi celui de nos élans, de nos cris (presque toujours rageurs ou plaintifs) et de nos ailes obstinées – et abîmées par les ornières de l'espoir. Et pour embellir le reflet – et le visage des hommes, nous n'avons que nos poèmes – et notre présence (presque sereine) au milieu des pierres...

 

 

Assis au milieu des feuilles mortes, j'entends l'effroi de l'arbre et le rire du ciel dans l'attente de cimes moins tristes. Ni plainte, ni demande. Un simple regard sur l'âpreté des circonstances et la ronde du temps. Comme une lucidité honnête – et joyeuse – sur l'abstraction des saisons et des sentiments...

 

 

Nous recevons l'inconnu comme un étranger avec ce regard oblique et cette affreuse suspicion comme s'il allait nous dérober la certitude du monde et quelques trésors chichement amassés. Et pourtant, il vient toujours en ami – en frère – pour démêler le vrai du mensonge et de l'improbable, ôter l'espérance et le souvenir et arracher à nos yeux la consistance des visages et du temps pour nous offrir ce rire qui succède à tout – et qui, un jour, vaincra notre méfiance...

 

 

Le futur arrive déjà, comme les jours nouveaux, à notre porte – vieillissant, sans même s'en rendre compte, sur le seuil de tous les présents – chargeant la mémoire d'inutiles souvenirs – alourdissant cet étrange mélange de blessures et de nostalgie qui nous donne (illusoirement) le sentiment d'avoir vécu...

 

 

Nous découvrons sans fin ce pour quoi nous sommes nés. Mais nos détours sont si intenses – et nos exigences et nos bagages si pesants – que nous ne cessons d'évincer nos découvertes de notre plus quotidien à vivre...

 

 

Le ciel toujours nous oblige à la surprise – non que le monde soit si surprenant (quoique à certains égards, il le soit...) mais parce que les yeux, si prompts à s'y enliser et à n'y voir que l'abjection et le malheur, se surprennent parfois à découvrir, au milieu de l'horreur et de l'ignorance, matière à se réjouir et à espérer ; l'émergence d'un visage aux traits radieux et innocents qui se dessine lentement au cœur de l'abîme où nous l'avons abandonné...

 

 

Le jour, sans doute, est atteint. Mais que la nuit nous semble proche encore – et presque interminable – malgré les premières lueurs – les premières lumières de l'aurore...

 

 

Nous nous affairons avec entrain à ce qui se déploiera (toujours) sans notre volonté...

 

 

Au gré des instincts, des désirs et de la mort, nous abdiquons devant le plus simple et le plus proche. Refusant l'incertitude exigée par la présence de ce visage inconnu au-dedans de nous...

 

 

A vivre ainsi au plus bas, le ciel s'est étendu – et est venu effleurer – puis caresser et envahir notre foulée. Entre ce rêve (notre vieux rêve) d'Absolu et la lumière – au cœur de notre pas si hésitant – et pourtant éclatant déjà – baigné par cette joie d'aller sans savoir – et de découvrir sous ses semelles ce qu'il cherchait autrefois dans le ciel le plus haut et le plus lointain...

L'inaccessible toujours est sous le pied – et au-dedans de ce regard sans exigence...

 

 

Il n'y a qu'une seule souffrance – et il n'y a qu'une seule joie – aux multiples visages...

 

 

Il y a toujours mille raisons de s'inquiéter des jours – et qu'un seul regard pour s'en dispenser...

 

 

Vivre dans l'intensité de son propre rafraîchissement lorsque ne souffle sur les visages que le vent de l'aridité et de l'indifférence...

 

 

Ces hommes marqués par la méfiance et le secret – trop sombres pour laisser éclater un rire sur le hasard. Et rejetant ce qui cloche – et ce qui tremble – comme pour cacher leur pathétique ressemblance...

 

 

Nous semblons vivre au fond de chaque instant une déroute passagère. Mais nous la cachons pour nous redresser – et affronter les heures, les jours, les années et les siècles comme si la malhonnêteté et le mensonge étaient notre seule ossature...

 

 

Un songe encore à poser au milieu des étoiles – dans cet amas de rêves et de promesses éteintes...

 

 

Respirons encore un peu le peu d'air qu'il nous reste. Allons de notre pas tendu vers ce qui nous recevra à l'heure convenue par la configuration des naissances et des étoiles. Marchons la tête – et le front – inclinés mais l'âme droite dans sa justesse – l'âme éprise de tout ce qu'elle rencontre. Découvrons la vérité – quelque chose de plus grand que nos vies et nos foulées. Et regardons le monde et les visages fléchir devant le temps. Résistons à la torpeur et à la somnolence des vivants. Engageons-nous dans le tragique et dans la joie présente au-delà des épreuves. Ne craignons pas d'être des hommes...

 

 

Quelque chose en nous construit son ampleur – et dont la pleine envergure nous accomplit...

 

 

Ni vide, ni chaise. Ni ciel, ni collines. Un juste silence. Et ce regard au milieu du monde...

 

 

Nous ne sommes ni d'ici, ni d'ailleurs. De quelque part entre les deux – cette jointure (enveloppante) qui célèbre et cisaille ce qui n'est pas elle. Cette partie de soi (partiellement) enterrée dans la poussière – et ce regard sur ce qu'elle enfante – et les drames nés de ses ailes trop craintives...

 

 

Nous sommes allés partout – nous avons tout exploré mais nous n'avons vu (n'avons réussi à voir) ni le haut, ni le bas – ni le fond, ni le faîte – ni même l'envers et le travers. Nous nous sommes heurtés à toutes nos frontières (et Dieu sait qu'elles sont épaisses et nombreuses) sans découvrir l'espace qui s'étale au fond de nos larmes – et au fond de notre rire...

Nous nous sommes roulés dans l'herbe et la boue. Nous avons regardé le ciel à nous en user les yeux. Nous avons aimé quelques visages – et répandu notre haine sur d'autres (bien plus nombreux). Nous avons souri et nous avons pleuré. Nous avons vécu comme tous les hommes au milieu d'un monde ignoré...

Nous avons marché dans des pas trop fragiles et trop étroits en soulevant le rêve et la poussière. Nous avons emprunté mille chemins – dix mille peut-être – sans oser porter notre amour vers ce qui en nous cherchait la destination. Et notre âme est morte (presque morte) de cette pudeur et de cette hésitation – de cette manière d'aller vers les jours en remettant à plus tard la nécessité de la solitude...

 

 

Quelques mots encore sur la pierre. Entre le jour et le silence face à un monde perdu – égaré peut-être depuis trop longtemps. Et cette quiétude à présent au milieu d'anciens visages oubliés. Et cette marche heureuse dans la solitude qui aura rencontré sa faim – et épuisé son appétit en conversant avec les arbres et les fleurs – avec le ciel et le courage des bêtes – et qui aura réussi à grimper sur le faîte d'une herbe souriante et inclinée vers la lumière...

Aujourd'hui, l'horizon est loin – derrière nous. Et vivre n'aura plus la couleur des larmes. Nous continuerons de faire avancer cette main – et cette âme – vers le destin que nul ne peut choisir – en livrant notre Amour à ce qui se dressera devant nous. Et l'absence n'aura plus ce goût de sauvagerie – cette saveur bâclée offerte à la hâte par des visages et des pas trop pressés. Nous irons ensemble, main dans la main, pour découvrir les impossibles limites du silence – et rejoindre cette éternité – et cette joie – présentes au-delà des frontières et de la mort...   

 

16 décembre 2017

Carnet n°119 Entre les étoiles et la lumière, ce grand soleil inespéré

Recueil / 2017 / L'intégration à la présence

Les bourgeons et le printemps. Ce dont nous ne pouvons nous défaire. Cette attente sans fin des promesses...

L'ailleurs, accouché des désirs, que l'on voit naître ici, au plus proche de notre attente...

La nuit et le jour introuvables parmi les figures du temps. Le chant des fous. Les rumeurs du monde. Ce que nous avons oublié depuis trop longtemps...

Les messages et les secrets. Ce que chaque rencontre porte malgré elle. Le cri des Dieux et le silence. Le plus fraternel du jour...

Le plus puéril de l'homme et le plus mature de l'enfant. Ce qui nous précède – et arrive sans bruit derrière nous...

 

 

Comme un puits de lumière où nous serons jetés un jour quoi que nous fassions – et quoi qu'il arrive...

 

 

Le plus sensible de l'âme...

 

 

La mer et les rivages. La chambre de l'âme. Cet Amour privé de mains et d'étoiles qui attend en silence dans la poussière. Notre soif et notre haleine. Ce qui nous effraye et dont nous n'avons (pourtant) rien à craindre...

 

 

Ce qui frappe à la porte – et se cache derrière les rideaux. Cette fissure, si fraternelle, de l'âme. Les jeux et les plaisirs d'un Dieu sans malice...

 

 

Les bourgeons et le printemps. Ce dont nous ne pouvons nous défaire. Cette attente sans fin des promesses...

 

 

L'ailleurs, accouché des désirs, que l'on voit naître ici, au plus proche de notre attente...

 

 

La nuit et le jour introuvables parmi les figures du temps. Le chant des fous. Les rumeurs du monde. Ce que nous avons oublié depuis trop longtemps...

 

 

Les messages et les secrets. Ce que chaque rencontre porte malgré elle. Le cri des Dieux et le silence. Le plus fraternel du jour...

 

 

Le plus puéril de l'homme et le plus mature de l'enfant. Ce qui nous précède – et arrive sans bruit derrière nous...

 

 

Les couleurs et la blancheur fidèle des retrouvailles. L'angoisse et le mystère. Les erreurs et le remords. L'inexprimé de tout. Cette part (de soi) que l'on ne peut perdre – ni même retrouver peut-être...

 

 

L'honnêteté et la tristesse du cœur abandonné à ses élans. Ce que le silence ne peut encore, si souvent, ni réparer ni fournir. Cette lumière enfouie dans tous les replis...

 

 

L'infortune – et ce que nous cachons au grenier. Comme un fruit – à la saveur intacte – abandonné là depuis des siècles. Dans cette entaille où la foudre ne frappe que trop rarement...

 

 

Ce lieu où rampe – et s'agrippe – la vie. L'immobilité – et le socle de tous les mouvements. L'origine et la fin du langage. Les danses. Et le silence qui nous attend...

 

 

Ce que contemple l'oiseau sur sa branche. Ce qui brille, si terne, dans la poche des hommes. L'exil de Dieu. La promesse de tous les royaumes...

 

 

Ce qui s'écoule de la chair rompue par la force et les armes. Ce qui suinte de la douleur. Le vacarme du monde. La peine des âmes. Et les larmes qui tombent partout sur le sol et l'adversité. Cette incompréhension de nous-mêmes...

 

 

Ce que la parole ne peut délier. Ce qui s'inscrit dans le plus vif silence...

Ni au dedans ni au dehors. Ce qui en nous veille, immobile...

 

 

Ce que le monde dérobe – et ce dont la vie nous prive. L'insaisissable à notre portée...

 

 

Le front bas et l'âme brûlante. Ce qui jouxte l'enfer. Le nom, le sang et les poitrines décimées effacés par les mains de l'orgueil. L'interminable continuité des jours...

 

 

Le plus tendre dont on ne peut s'emparer – et qui ne peut s'offrir. Ce qui se creuse – et se découvre – à mains nues. Ce que côtoie, à chaque instant, l'innocence de l'âme...

 

 

Le plus familier de l'homme – et ce qui lui est le plus étranger. Ce dont le monde, parfois, ne peut même se douter. L'inimaginable...

 

 

Le plus vaste de l'aube – et le plus invisible aussi. Ce qui s'étend jusqu'au crépuscule et traverse toutes les nuits...

 

 

Ce que la nuit ne peut cacher au jour. Et ce que le jour a toujours su – et ce qu'il incarne et a pris soin de dissimuler un peu avant notre naissance. Le chemin, la patience et la folie nécessaires pour le retrouver. Chaque foulée. Une vie entière. Et des siècles parfois. Un seul instant pour découvrir cette lumière...

 

 

Ni langue ni combat. Pas même une promesse. Le plus désarmé de l'espoir. Le plus bel exil. La fin des dictatures. Ce que nous vivions, enfants, avant la malédiction de la terre. Le moins déplorable, peut-être, du destin...

 

 

Cette partie oubliée de l'exil où se dessine l'aube la plus inattendue. N'importe quel matin...

 

 

L'équilibre du présent. Ce qu'enterre la mémoire – et ne peuvent faire advenir ni le futur ni les heures prochaines. La fin de toutes les prophéties. Et le jour encore qui se lèvera demain...

 

 

Les couleurs du monde, du ciel et de la neige. L'esquisse de tous les visages abandonné au sable et aux marées. Le temps à rebours. Le passé décomposé. Ce qui germe – et se libère – dans le poème. Toute vocation à naître...

 

 

Le rêve, les fruits et les fleurs. La suspension du printemps. Les mille saisons réunies en une seule danse. La promesse vivante de tous les Dieux. Ce que nul ne peut manquer. L'épuisement – et l'abandon de tous les chemins...

 

 

L'or et le soleil de la parole. Ce qui fonde et balaye les empires. L'insistance des vents. Ce à quoi nous sommes tous condamnés. La danse éphémère des papillons...

 

 

Ni havre ni détour. La continuité des existences – et de toutes les errances peut-être...

 

 

La promesse des jours. Ce qui reste après avoir brûlé nos secrets. Cette matière noire, et périlleuse parfois, aux justes proportions du ciel. Nos racines les plus inattendues. Cette trame tissée d'Amour et de désirs. Le moins maléfique du silence...

 

 

Nous sommes peut-être des visages au milieu de nulle part. Le monde couché au dedans des rivières. Le plus authentique du vent et des déserts. L'homme debout juché sur l'âme de tous les Dieux...

Et nos vies comme du bois mort – des écorces flottantes errant dans le silence...

Nous oublierons nos anciennes naissances – et le reste de notre vie. Comme une maison sans mur – un bâton tournoyant dans le vent. Comme une chaise vide posée sur les dunes désertes – dans l'immensité. Comme un mirage pour tous les séants et tous les visages. Le plus inespéré, sans doute, de la soif...

 

 

Un lieu comme nul autre. Un lieu comme mille autres. Et l'ardeur de la faim qui inquiète les bouches – et noue les estomacs. Le souffle de l'aurore sur la misère et l'infamie des siècles – sur la misère et l'infamie de tous les siècles. Et le lieu-dit de la sagesse, peut-être...

 

 

Ce qui est fidèle – et ne peut se dompter. Le plus clair des visages enfouis encore dans la nuit. Ce qui brille dans le noir comme de l'or...

 

 

Ce qui se chante mais ne s'atteint pas. L'espérance de toutes les morts. Ce qui nous délivre de tous les tombeaux...

 

 

Une forêt, une musique. La symphonie des siècles et des âges. Et le silence des jours qui passent...

 

 

Ce qui danse dans l'abîme après notre mort. L'oraison et les prières du silence...

 

 

Un jour, nous oublierons qu'il y a des matins et des cris insoutenables dans le monde. Nous jetterons au feu notre espérance, vivrons de peu – et peut-être même de rien – pour aller ensemble vers le plus pur des chants – et délivrer les foules et les oiseaux de leur cage. Nous libérerons alors la parole et l'innocence – et les poserons sur toutes les épaules et toutes les âmes – pour que tous les matins deviennent un seul jour – et les cris, un seul (et même) silence...

 

 

Un jour, le vieil océan ne sera plus. Et défaites nos angoisses. Envolées – et balayées par les vents. Et fondront sur nous toutes les mains de l'aube. Comme des caresses sur l'âme. Et la résuscitation des presque-vivants... Et la vie, l'Amour et la mort ne formeront plus qu'un seul corps – qu'une seule bouche. Et l'impossible sur les lèvres resurgira comme la seule évidence...

 

 

Ce qu'ignorent les vivants et ne peuvent encore deviner les morts. La transparence du mystère – et sa résolution. L'extinction des questions et le couronnement de toutes les errances. Le plus lumineux du langage et du silence...

 

 

Ni haine ni révolte. Le plus joyeux de la soumission. Le plus humble de la joie. Le plus ancillaire des dévouements. Ce qui offre aux vivants la perspective de l'inanimé. Le plus juste destin des créatures. Notre seul visage...

 

 

Un jour, la nuit nous réunira pour éparpiller nos rêves – et ressusciter cette liberté que nous avons troquée contre la servitude...

 

 

Ni fouet ni pierre précieuse. La flèche – et la main – de l'archer guidées jusqu'au silence. Et qui se dressent soudain pour fendre la nuit – et toucher avec la plus belle assurance – et la plus grande certitude – le visage de l'Amour. La figure hébétée de tous les Dieux...

 

 

Ni union ni séparation. Les plus étranges entrelacements. La bouche dénudée du désir et de l'orgueil. L'empreinte de l'invisible sur la chair. Le mariage inattendu de la conscience et du monde. Tous les fruits – et tous les baisers raisonnables et sauvages – de cet Amour si ancien...

 

 

N'importe quoi, n'importe où, n'importe quand, n'importe comment – avec n'importe qui... Ce qui naît, vit et meurt dans la douleur. Et les plus grandes joies. Tout ce qui ne nous appartient pas...

 

 

Ce qui reste après l'amour. Le visage de la tristesse. L'âme séparée de sa tutelle. La raison et le hasard. Les soupirs et la damnation. L'ange qui boîte – et traîne le pas. Les incendies et les révolutions. Ce qui nous écrase – et veille sous le poids des baisers. Le croisement de tous les chemins. Les mille carrefours de l'invisible et du vivant. Cette frontière que ne peuvent franchir ni les âmes ni les étoiles...

 

 

Les fardeaux, les nuages et les coupoles de tous les mondes. Le plus tendre qui habite sous notre toit. Ce qui se laisse effleurer par la pluie et les vents. L'homme aux abois. Tous les messages de la terre. Et la promesse de tous les Dieux. Ce que ne pourra nous dérober la mort...

 

 

Ni règne ni partage. Ce qui nous porte à l'affliction. Les couronnes d'épines. L'espace que parcourent les pieds sur la colline. La croix et les châtiments. Ce qu'honorent toutes les églises. Tous les prêches. Et les aubes trop précoces...

 

 

Ce qui ne peut déterrer l'ombre – et qui la libère pourtant. Les murmures et les présages. Le plus innocent au dedans de l'homme que piétinent – et ravivent à la fois – nos ambitions. Le plus doux qui s'avance vers nous – et que nous giflons de la plus cinglante façon. L'inusure devant laquelle capituleront le temps, les conquêtes et les humiliations...

 

 

Le plus rare et le plus commun. Ce que le temps dévoile sous les rides – et derrière les paupières. Cette lumière qui traverse les heures, les siècles et les fois les plus chancelantes...

 

 

Nous ravalerons notre destin à l'heure venue. A l'instant du trépas. Au jour de la fin des siècles – de la fin du temps – pour aligner le hasard et la lumière sur la même ligne d'horizon. Et nous verrons alors venir – et se célébrer – l'agonie des soldats et le règne flétrissant des guerres. Le renoncement de tous les combattants. La fin des privilèges et des candidats. L'émergence de tous les postulants à l'innocence...

 

 

Entre le silence et la main, nous glisserons un glaçon sur notre langue – comme un suspens momentané de la parole – pour que résonne au fond des gorges cette douce mélodie du temps privé d'avant et d'après... Comme un oiseau sans cage sur les branches du printemps. Une pierre jetée au fond d'un étang. Ce que désirent les sanglots – tous les sanglots. Ce nom oublié dont se souviennent pourtant nos rêves les plus intrépides...

 

 

Un nom dans la nuit qui retentit comme un éclat. Un morceau d'étoffe sur la rage des paupières – sur cette fougue animale aux allures de promesse. Comme un instinct voué à toutes les peurs – et au sacre flamboyant du jour...

 

 

Nous aimerions embrasser tous les visages pétris dans la honte et les malheurs. Et voir les lèvres s'extasier de l'Amour dans la nuit sombre. Et apercevoir là-bas, au loin, se balancer – et mourir – entre les lueurs allumées dans la pénombre ce désir infini de sommeil...

 

 

On ne se souvient de cette vieille nuit – et reclus dans ses replis, le jour venu. Comme si la lumière effaçait nos chemins – rêvés peut-être... Ce glissement de la torpeur vers le silence – cette vivacité, si sensible, qui en nous depuis si longtemps sommeillait...

 

 

Nulle fenêtre où l'on s'endort serein. Un peu de repos et quelques chandelles (tout au plus). Une maison et quelques amis de passage. Comme une étrange façon d'oublier l'obscurité et la solitude – et d'ajourner notre rêve, encore si hasardeux, de lumière...

 

 

Des étreintes et des passages par milliers – par millions peut-être. Et le seuil toujours infranchi du silence. L'ombre régnante toujours sur les corps et sur les âmes. Et cette lumière inatteignable parmi les mythes, les mensonges et les calomnies avec ses sentiers et ses forêts – et ses clairières cachées où nous pourrions faire halte avant d'étendre notre foulée vers l'inaccessible...

 

 

Ni feuille ni ardoise. Pas même une craie pour dessiner sur le tableau la route – et les contours de l'itinéraire. Quelques ponts – et quelques passerelles – vers ce que Dieu, et quelques hommes, tiennent pour le plus sacré et le plus éternel ; cet étrange pays, caché au dedans des âmes et des malles, que nous habitons déjà...

 

 

La foule et le silence. Ce que jamais ne pourront oublier nos pas...

 

 

Le plus fugace, sans doute, de l'éternel. Et le plus fragile. Ce qui, pourtant, jamais ne s'achève – et recommence indéfiniment. L'accès, peut-être, le plus précaire à l'infini...

 

 

Entre les étoiles et la lumière, ce grand soleil inespéré...

 

 

Ni alliance ni trahison. Ce qui fonde toutes les lois. Le plus sincère de la loyauté. Et le plus authentique. Ce que nul, ici-bas, ne peut corrompre...

 

 

Ni décès ni baptême. Ce qui dure au fond de l'âme – à travers les siècles...

 

 

Nous pourrions éteindre les heures – renoncer aux psaumes et aux miracles pour revêtir la foudre – l'éclat du tonnerre, la brillance du diamant et la douceur, un peu sauvage, du brocard. La foi de l'aile et de la paume...

 

 

Aux heures lasses où les foules – et les destins – se hasardent sur les trottoirs et où les vieux se réchauffent aux flammes des cheminées, nous pourrions passer des siècles – le reste de notre vie – attentifs au plus humble de la lumière. Entrelacer les paumes et nous ravir des troubles passagers. Recevoir le monde comme un mirage – et surprendre les hommes au cours de leur furtif passage...

 

 

Quelques mots murmurés dans la nuit aux mains jalouses de tous les soleils. Comme un bruissement de feuille. Le chant d'un oiseau qui monte dans la brume...

 

 

Comme l'aurore – et son épée tranchante – qui lacèrent les maigres espoirs du monde. La main tendue des hommes. La mendicité de la terre encore aveugle aux offrandes – et aux mille trésors offerts par l'inconnu et le silence...

 

 

La loi et l'innocence. Comme le corps et les vents sur l'âme. Ce que voile le sommeil. L'absence du plus sacré en nous. Comme une discorde et des dissemblances. Un poing qui s'abat sur la table. Le défi d'une vie sans grimace. Le soleil revenu après la pluie...

 

 

Sans un adieu à nos frères. Sans même une main levée en guise de salut. Un silence aux allures de remerciement. La poursuite des jours et de l'ineffable. Une porte ouverte sur les paysages – et les chemins sans fin. Comme un retour – comme un départ – dans l'étrange continuité – et la transformation incessante – de la terre et des visages. Et quelques détours, peut-être, nécessaires...

 

 

Un jour, nos cheveux deviendront gris – et les traits creusés – et obscurcis – par tant de printemps. Et nous oublierons les cimes et les bras tendus vers nous – les années et les ornières – les rues, les âmes et les mains – la langue même et le rouge des passions – pour nous allonger sur la neige des plus hauts ciels parmi les anges et les visages réconciliés...

 

 

Ni sort ni sortilège. Le plus vif de cette terre. Ce qui frôle nos mains et notre visage. La pelle et le pétale. Les rafales consolatrices du vent...

 

 

Un jour, nous deviendrons des géants aux ailes fragiles. Ce trésor enfoui dans les jardins. La couleur des saisons que nous ferons nôtres. Cet amour plus vieux que la terre. L'infinie sagesse parmi les pierres...

 

 

Ni récit ni anecdote. Pas même une lampe au dessus de la porte. Ce qui gît dans l'obscur de l'âme. La nuit changée en aurore. Ce qui se rebelle et fraternise avec l'ombre la plus réfractaire...

 

 

Ni royaume ni empire. Comme un champ de blé – une prairie sauvage – abandonné(e) aux appétits...

 

 

Ni avec ni sans nous. Parmi et au delà des foules. Sur chaque visage. Et au dedans de tout ce qui naît. Le ciel brûlant et cette paume, comme un poème, qui se laissent bénir – et éventrer par les yeux – et toutes les âmes encore si indociles et orgueilleuses...

 

 

Tout ce qui se donne – et ne peut s'offrir. La beauté des fleurs. La candeur des sourires. Et la tristesse des pèlerins. L'âme encore brouillonne qui aimerait s'emparer – et jouir – plutôt que s'abandonner au hasard et au destin...

 

 

Un jour, nous pourrons confier aux Dieux nos secrets et nos trouvailles. La violence des mains et des âmes – de nos mains et de notre âme. Leur silence et leur socle de joie. Nos refus et nos répudiations. La tristesse de l'exil. Notre soif si gorgée de désirs. Nos rêves et nos songes. Et le plus innocent, vivant encore – vivant toujours – dans cet horrible fatras...

L'improbable, l'impalpable. Le plus méconnu...

 

 

Ce à quoi ni la vie ni la mort ne peuvent accéder. Cette défloration de l'âme orchestrée par les événements. Notre présence au monde. Ce que nous portons comme un secret – et que nous révèlent les circonstances...

 

 

Ni recul ni sursaut. Le poids, si léger, de tous les silences. Cette présence sans usage...

 

 

Tant de rires et de pleurs que nous avons supportés. Et d'âme en âme, la paix s'est éloignée. Epargnons-nous à présent les rancœurs – cet amas de tristesse. Cherchons plutôt la lumière – cette joie cachée au dedans de l'âme – et dans les plus sombres, et humbles, recoins de la terre. Ce que jamais ni les jours ni les hommes ne pourront nous offrir...

 

 

A ceux qui passent, ignares, et parcourent le monde – et ses plaines – sans un sourire – sans un regard en arrachant à la terre quelques poignées d'or en échange de leur silence ou de leur labeur... A ceux qui gisent au fond de leur cachette en guettant Dieu du coin de l’œil... A ceux qui s'échinent à la rude besogne de la fouille en se cassant les ongles et les dents, la vie s'offre d'une égale manière, distribuant ses offrandes selon l'honnêteté du cœur et des pas – et au prorata de l'innocence éprouvée... Ainsi s'exercent (depuis toujours) les plus justes émoluments et la plus exacte prodigalité...

 

 

Ni temps ni chemin. Là où se retire la nuit au milieu des drames, des danses et des cris. Là où s'éveillent le jour et le regard des nouveaux-nés. Là où rayonnent le silence et le souffle de l'innocence...

 

 

Ni haine ni ami. Ce que draine le nécessaire. Ce qui se partage sans un bruit – sans un mot. Ce qui guérit les blessures, la mémoire et les sacrifices. Ce qui pardonne et annule la mainmise du temps. Le seuil, peut-être, de tous les miracles...

 

 

Un jour, le sablier nous consolera de ces heures perdues – cet amas de temps creusé dans les veines de l'éternité. Et seront oubliées les joies menues des jours qui passent. Les falaises, infranchissables, qui nous séparent de la mort. La chair cognée qui s'effrite – et se dilapide – sous la force des aiguilles – et le pouvoir de l'horloge. La fin inexorable des saisons...

 

 

Comme une caresse sur la poussière. Un souffle qui éparpille les craintes et les menaces. Le tic-tac incessant qui célèbre l'instant. La fin des pas et des traces. Le règne des chants inaudibles. La fulgurance (magnifique) du trait spontané. Le geste magistral – et définitif – indéfiniment recommencé...

 

 

Ni brume ni regard. Un peu d'asphalte où se perdre encore... Des étoffes et des replis. La craie des rêves qui continuera peut-être à dessiner sur la terre ces horribles horizons noirs. Les gouffres et l'abîme où nous serons jetés. Des liasses d'innocences perdues – éparpillées dans des mains qui ne sauront qu'en faire...

 

 

Un dé où sera jeté le hasard. Des aiguilles pour l'horloge. Des sentiments et des galaxies. Une présence encore sautillante dans les paysages. Des larmes et des angoisses. La défiance des renégats. L'insolence des solitaires. La fatalité peut-être. Ce que Dieu nous permettra encore...

 

 

Ce qui arrive – et se passe – au seuil – et au dedans même – de l'impossible. Cette impatience qui prend le large. Les jambes de la pensée. Les fantômes encore balbutiants de la terreur. L'ardeur, les chemins et les errances. L'indifférence des visages. La promotion du monde et de tous les délires. Et l'âme peut-être enfin agenouillée au cœur de notre destin...

 

 

Nous pourrions nous taire – et célébrer la parole dans le silence (le plus circonspect des silences). Mais la main, encore trop fébrile et trop sincère – et l'âme si soucieuse du monde (et de partage) s'emploient, malgré elles, à délivrer (avec la plus grande naïveté) tous les messages de la terre, du ciel et des Dieux encore si railleurs. Comme une promesse intenable – une incompréhension – offerte aux railleries, à l'ignorance et à la pédanterie des foules...

 

 

La condition silencieuse du labeur. Comme un poème étonné. Une caresse médusée. L’œuvre d'un autre peut-être...

 

 

Un jour, peut-être, nous pourrons nous atteler à la besogne. Et offrir un chant – quelques riens – aux plus rêveurs. Percer les poches et les emplir de quelques pierres lavées par la lumière. Tendre le visage à tous les coups – et le cou aux égorgeurs. Et ce jour-là, Dieu (sans doute) aura pris notre place – après nous avoir autorisé à quitter les lieux – et à errer dans une autre vie – et d'autres costumes – parmi d'autres visages et d'autres pleurs...

 

 

Ce qui défile sans disparaître. Ce qui brille sans se ternir. Derrière la pluie, l'étoile grossière. La hache et le sel. Les tonneaux remplis à ras bord. Les cadenas. La trame où se terre la vérité. Les plus redoutables circonstances. La mort et l'eau glacée. Ce que sèment les vents, les prières et les malheurs. Ce que le monde et les hommes s'acharnent depuis si longtemps à découvrir...

 

 

Ce qui dans le malheur nous défait – et nous recompose. L'inertie et l'impudence des années. La folie de tous les siècles. L'heure qui sonne en contrebas des églises. Cette eau qui ne peut s'évaporer même dans les plus brûlantes passions – et les plus torrides enfers...

 

 

La nuit assiégée par la douleur. Toutes ces larmes qui éventrent les âmes pour rejoindre les fleuves et le silence. Cette oppression des jours qui nous rabaissent et nous écrasent. Et cette pente impraticable, infranchissable peut-être, où jamais nous ne prendrons de la hauteur. La prison, l'exil et la faim. Et cette joie qui brûle au fond du cœur. L'union de la vie et de l'entendement. Le plus incroyable des paris...

 

 

Au pire de l'affolement – comme enfouie dans le doute – cette trace d'autrefois où le feu, le ciel et le poème étaient liés à la puissance et à la multitude des unions. Cet effroi sous la peau fatiguée qui enfonçait les événements et les hésitations – et la nuit même – au fond de notre silence. Cette hantise obstinée pour dénicher la vérité et percer – et mettre à jour – ses secrets...

 

 

Comme un hurlement devant le miroir. La désespérance des âmes face au sang versé par la mort et les intentions. La source, sans doute, la plus sordide de nos gestes...

 

 

Demain nous pourrons dire adieu à l'espoir – à l'esprit. Et parler à voix basse devant la lumière. Prescrire le jeu et la prière. Guérir les entorses et les gémissements. Prouver à tous que nous sommes vivants...

Et les morts se lèveront peut-être pour saluer notre franchise – et cette longue route d'abnégation. La fortune et les pistes désertes. Le feu des bibliothèques et ce chagrin enfoui sous la cendre. Et les étoiles, peut-être, s'agenouilleront à nos côtés pour célébrer les parjures, les sortilèges et la lumière – nos remblais et nos débarras. Et l'herbe rouge encore tremblante de nos fureurs...

Nous repousserons les limites de la vie et de la mort. Nous éloignerons les frontières qui parcourent les terres et les souvenirs – le temps et les océans. Nous détruirons tous les domaines et tous les édifices. Et les montagnes s'émerveilleront de la beauté des fleurs et des naissances. Des plus belles aspirations de la terre...

Et les hommes, peut-être, resteront bouche bée devant le grand incendie des mensonges et des interdits...

 

 

Aujourd'hui, nous admirons les paysages – et louons notre fascination, encore si vive, pour le ciel. Nous applaudissons – et donnons la main à ces étranges domaines et au silence derrière la parole – derrière le poème. Nous nous réjouissons de tout – sans blâmer ni les offenses, ni les outrages ni la mort. Nous allons parmi les ruines et les feuillages – parmi la peur et la haine des visages en souriant aux malheurs et aux tristes figures. Nous vivons du fond des âges – du fond des puits qui encerclent l'aurore. Notre exil est doux et patiente notre attente. Le jour viendra bientôt. Le jour est déjà là. Et nos yeux regardent sans sourciller ce qui s'approche, la main ouverte à l'inconnu...

A cette lumière qui parfois nous ignore, nous tendons la main. A la fureur des visages – et des bustes fiers penchés sur l'avenir, nous offrons un sourire. Aux mille danses du jour – et aux caprices des enfants, nous consentons. Nous dilapidons notre présence – et l'effeuillons à travers quelques lignes – quelques paroles. Nous buvons à la coupe le silence. La vie arrive – et passe. Et les jours s'en vont. Et règnent encore mille lumières dans l'obscurité. Et une étrange lueur dans l'incompréhension. Nous mourrons, nous le savons à présent, auréolé de la vérité – et nous nous retirerons humblement avant de revenir, sans doute, encore plus humble et célébrant...

 

 

Ce souffle entre le sommeil et le silence. Cette beauté venue repeindre le langage. Cette nuit transformée en royaume. Comme une lampe dans la brume – un flambeau parmi les visages. De quoi prémunir – et réveiller peut-être – les dormeurs...

 

 

Quelqu'un attend un silence – un sommeil qui ne vient pas... Un drap d'amertume et d'épines sur un matelas de fleurs. Et le somnambule, soudain, tend la main et découvre une lampe au milieu de la cave parmi les rêves et les gravats – le sombre halo des soleil noirs.

Il traverse la solitude. Annule le règne des finitudes qui blessent – et meurtrissent les corps. Hisse la nuit sur sa couche. La défait de ses parfums et de ses étoiles – et se demande où est la voûte. L'écho lui répond alors aux marges du regard. Et, soudain, l'oiseau noir – et le ciel sombre – deviennent pure éblouissance...

 

 

Gravée entre la chair et l'âme, cette lumière. Cet éden sans passé – sans mémoire. Au cœur de tous les parcours et de tous les songes impérissables...

 

 

L'exigence de vivre et la contemplation. Le nécessaire et l'essentiel qui s'étalent au dedans du regard et sous les yeux. La beauté et le silence. La vie sans impératif...

L'infini en un seul visage. La complétude et la réconciliation que nous avions tant espérées. Ce que nous auront fait découvrir les vents, les hommes, les fleurs et les montagnes. Le chant des oiseaux, les ravins et le sang versé. Les plus beaux sourires et la perfidie des jours. Le mariage des blessures et de la neige. Et nos plus illusoires idoles...

Comme la caresse d'une main qui ne nous aura jamais quittés...

 

18 décembre 2017

Carnet n°130 Vivant comme si...

Journal / 2017 / L'intégration à la présence

A la frontière de mille mondes – à la frontière, peut-être, de tous les mondes – l’oubli est la seule droiture – la seule espérance. Entre ici et là-bas. Entre les jours et les instants qui passent. Entre la brume et l’horizon. Nous vivrons toujours au milieu de tous les gués. Entre l’herbe rase et la cime des plus hauts arbres avec partout autour de nous, les bruits – les mille bruits – de la terre et le silence – et cette prière que l’on n’entend que de l’intérieur lorsque s’éteint l’écho des horizons et que l’âme devient enfin mûre pour s’abandonner sans résistance – et retrouver son envergure ancienne. La main alors devient juste. Et, comme la parole, elle célèbre et sert ce qui se trouve devant elle...

 

 

A force de vivre, nous engorgeons la soif. Au lieu de dénicher le secret de tout désir...

 

 

A l’envers de tout, il y a cette cambrure de l’âme qui cherche sa verticalité. Et que nos pas piétinent – et que nos gestes tordent – au lieu de redresser...

 

 

Tous les départs laissent un goût de jour inachevé...

 

 

Au-delà du visible, il y a l’horizon. La perpétuelle nuit du monde. Et en-deçà, on ne sait pas... Le silence et la vérité peut-être... Ce que les hommes appellent Dieu – l’invisible – l’innommable...

 

 

Il nous manquera toujours un pas pour atteindre la vérité. Le dernier...

 

 

L’origine de l’apparition tient peut-être en quelques mots : le mystère, le silence, le désir et l’Amour. Ou, dit autrement : la lumière, l’ennui et le goût de l’Autre et de l’ailleurs...

 

 

[Lassitude – presque poésie*]

Je n’ai qu’une seule famille – et qu’une seule patrie : l’écriture. Et je m’y sens bien seul. Les autres ? Je ne sais pas ce qu’ils font – à quoi ils passent leur vie... Je n’ai connu – et ne connais – personne. J’ai vécu seul – et la solitude parmi les hommes. J’ignore à quoi se suspendent les autres visages. Je vois – et j’ai vu – leurs yeux quémander l’Amour – mendier n’importe quoi. Moi, je continue d’errer sur ma branche – sur ma feuille – à la recherche d’un regard – d’une présence – d’un oiseau qui s’envolera – et viendra peut-être se poser près de moi...

* En clin d’œil-hommage à Roberto Juarroz

 

 

Tout labyrinthe est chaotique. Et profondément intime. Et on ne s’y meut que pour y échapper – ou voir ses murs disparaître. Et si d’autres s’y promènent – ou y habitent quelques fois, ils ne sont jamais des alliés – mais des obstacles supplémentaires pour rendre plus âpre encore notre épreuve, excepté, bien sûr, le silence et l’invisible qui le parcourent avec nous (depuis toujours), juchés tantôt sur notre âme tantôt sur nos épaules. Discrets et légers en toutes circonstances mais perceptibles déjà avec les premières souffrances – avec les premières larmes...

 

 

[Lassitude – presque poésie (suite)]

J’attends le soir. J’attends la rosée – le passage des oies sauvages – le sourire des pâquerettes à l’aube, encore toutes ensommeillées de la nuit. J’attends le jour. J’attends le chant du merle. J’attends que l’or émerge des visages. Et mon attente parfois est comblée. Et, un jour, la mort m’emportera...

 

 

[Lassitude – presque poésie (suite)]

J’aimerais partir parfois. Et pourtant je reste là – presque immobile. Pendant des heures – pendant des jours. J’attends une chose qui ne vient pas...

 

*

 

Autrefois j’étais en colère que rien n’arrive. Aujourd’hui, je m’en amuse. La solitude aussi a ses joies...

 

 

Le désir de poursuivre toujours s’impose. L’après – et la suite impatiente des chemins, des jours, de la mort... Et pourtant, tout nous précède déjà. Avant même le premier pas, notre fin est scellée. Et pourtant, de toute évidence, cette fin ne finira jamais. Pas davantage que nous n’en finirons d’aller...

Toujours nous marcherons ainsi dans l’incertitude de cette fin interminable avec la compagnie permanente de l’éternité à nos côtés – posée là quelque part au-dessus de nos têtes – et cachée par notre désir fou d’aller un peu plus loin et un peu plus haut – vers cet après qui n’en finira jamais...

 

 

[Lassitude – presque poésie (suite)]

Il y a peu de visages dans ma vie. Celui des chiens, celui de l'herbe et celui des arbres. Et celui du ciel qui, chaque jour, me rend visite. Souvent il s’arrête sur le seuil de la porte comme s’il hésitait à entrer dans la maison. Parfois il s’assoit à mes côtés. Et nous restons assis en silence pendant des heures – comme de vieux amis, l’un, sans doute, un peu plus sage que l’autre... La parole ne compte pas. Seule la présence – notre présence – est essentielle...

 

 

Au bout du compte – au bout des pas, nous nous soumettrons toujours à la cécité de cette marche avec l’invisible bénédiction de ce qui demeure...

 

*

 

Peut-être, et en fin de compte, serons-nous toujours ce pas et ce cri lancés au silence qui nous reviendront comme un écho déformé pour nous inviter à poursuivre... Le malheur serait d’y consentir avec la faim vissée au cœur... Et le bonheur, peut-être, de s’y soumettre sans appétit – et avec l’âme obéissante – et joyeuse d’offrir sa foulée...

Ainsi toujours nous roulerons des sommets jusqu’aux vallées – et remontrons péniblement vers les cimes pour retomber de nouveau avec l’acquiescement sage – et, sans doute, hilare – du silence.

Et de visage en visage s’approchera irrémédiablement le désert – la grande solitude du désert – où nous marcherons et crierons plus encore en alignant les errances comme autant de cris, de pas et d’incompréhensions. Comme livrés à notre insu à l’absurdité de cette marche – et à sa beauté, à ses jeux et à ses joies aussi – dans la plus grande proximité de la sagesse et avec son incompréhensible consentement...

 

 

[Lassitude – presque poésie (suite)]

J’aimerais être aussi présent que le ciel auprès des visages que je croise parfois. Mais il y a un silence trop pesant entre nous – avec trop de pensées et trop de gestes – et beaucoup trop de désirs encore – pour que notre présence et notre silence – plus légers – si légers – soient compris et entendus...

 

*

 

La plupart du temps, les visages m’ennuient ou me blessent. Je n’ai pas encore la sagesse du ciel. Devant eux, je ne sais rester indifférent...

 

 

[Lassitude – presque poésie (suite et fin)]

Il y a sur ma table quelques livres. Quelques feuilles blanches, un stylo à bille et un vieil ordinateur. Et j’écris, chaque jour, à la lumière du ciel. Et lorsque les jours se font trop sombres – ou trop gris, j’allume la petite lampe posée près de la fenêtre. Elle offre à mes lignes la lumière que je n’ai pas su capter du silence...

 

 

[Lassitude – presque raison*]

En définitive, la vie n’est sans doute qu’une longue suite de désappropriations – des plus extérieures aux plus intimes – des plus grossières aux plus subtiles... Et qu’une continuelle invitation à s’y livrer sans tristesse ni espoir de réappropriation – avec un esprit toujours plus vierge, libre et ouvert...

Et Dieu sait pourtant que nous résistons de toutes nos forces à cet appel incessant de l’innocence... Des années, des vies, des siècles – et des millénaires peut-être – sont nécessaires pour nous soumettre par la force des choses – et, en général, plus résignés que consentants – à ce processus et à cette perspective. Comme si nous étions contraints de passer de la croyance d’être maître de notre vie, de nos gestes et de notre destin et propriétaire de nos biens, de nos terres et de nos pensées à l’évidente certitude que nous ne sommes que de simples et provisoires passants – et de dérisoires instruments destinés à servir – et à être utilisés selon les exigences de la vie et du monde – selon les nécessités du réel dans le grand dessein de Dieu (pour parler un peu pompeusement)...

* En clin d’œil-hommage à Roberto Juarroz

 

 

[Lassitude – presque raison (suite)]

Lorsque nul ne vous offre rien – aucune main ni aucun visage – excepté, bien sûr, ceux de la vie à travers les incessantes offrandes du monde, il est parfois difficile de vivre – et d’offrir sa présence, son amour et sa générosité – sur cette terre peuplée de bouches affamées et plaintives – si féroces et réclamantes...

 

*

 

Et nous aussi qui nous plaignons (ne serait-ce que de cet état des choses...) et réclamons de temps à autre, nous devons recevoir. Et c’est à notre seule présence (à cette présence – à cette part mystérieuse en nous) qu’il revient d’écouter nos plaintes et d’offrir ce que nous demandons...

 

 

[Lassitude – presque raison (suite)]

S’accepter – soi, ses défaillances, ses bassesses, ses manquements et ses lâchetés – dans la difficulté, la misère et l’épreuve, il n’y a d’aide plus efficace, de meilleure thérapie et de plus juste accompagnement...

S’auto-aider (si l’on en est capable – et parfois, il est vrai, nous n’en avons ni la force ni le courage...) sera toujours la voie la plus directe et la plus efficiente pour nous extraire – et nous sauver provisoirement sans doute – des affres et des gémissements de l’individualité...

 

 

[Lassitude – presque raison (suite et fin)]

Être – et vivre – aussi nu et innocent que les bêtes, ces chers et si précieux amis, avec peut-être, en surcroît, cet affranchissement des instincts...

 

*

 

Que pourrions-nous faire – et que pourraient faire le corps et l’esprit – sinon se laisser porter (et mener) par les circonstances et les usages puisque toute résistance au cours des choses sera, tôt ou tard, balayée et anéantie...

 

 

Humble parmi les humbles avec encore, au fond de l’âme, un peu d’orgueil. Cette maladie, peut-être incurable, des hommes...

 

 

Et cette odeur de mort qui flotte un peu partout... Et cette main qui coupe les têtes – et aiguise sa faux sur tous les squelettes – en suivant à la lettre les consignes des Dieux. Et l’homme, blessé par tous les départs et tous les au-delà, qui s’échine à résister en s’arc-boutant de toutes ses forces contre cette main qui s’approche – et s’abattra bientôt...

 

 

Au premier son du langage, le silence tenait encore debout. Avec les alphabets, il commença à vaciller. Aujourd’hui – et depuis si longtemps déjà – les langues le piétinent – et l’oublient – pour inonder le monde d’informations et de nouvelles. Et lui qui, dès l’origine – dès les premiers borborygmes et les premiers dialectes – n’attendait qu’une parole pour le célébrer...

 

 

Quand deviendrons-nous enfin las des kermesses et des foires d’empoigne ? Quand serons-nous enfin capables d’étendre notre pas jusqu’au silence pour que le désir et la violence éclatent en lumière – et que notre parole devienne l’un de ses éclats...

 

 

Il y avait – il y a – et il y aura toujours des morts. Des milliards de morts et quelques vivants à l’oreille sourde – et à l’œil ignorant – qui ne connaîtront peut-être jamais la beauté de la vie et de la mort – et la justesse des mille naissances et des mille effacements...

 

 

Nous survivons en haillons – et qu’importe les parures et les colliers... – sans savoir qu’il nous faut être nus pour vivre – et célébrer la mort et le vivant – et goûter la lumière – et ce peu de silence qu’il reste parmi tous ces bruits et les éclats, si ternes, de nos vêtures...

 

 

Au milieu de tout ce qui passe, s’enlace, se mord et s’efface. Et au milieu du silence et de la lumière malgré les bruits qui courent et la nuit qui s’avance – et qui dure encore – et qui durera peut-être toujours. Comme une éternité – une présence si belle et si vaillante – au milieu du noir. Au milieu des jours. Au cœur de chaque instant...

 

 

Visages, villes et cités bravant la poussière – cette fierté de l’homme à ajourner la cendre – eux aussi, un jour, mourront – balayés par les vents et ensevelis sous la terre...

 

 

C’est l’âme – et son secret – qui portent les bêtes et les hommes partout sur leurs citadelles et sur leurs routes – dans leurs jardins et dans leurs refuges. Au nom du silence – au nom d’un seul instant. Les laissant défier les visages, déjouer les pièges, braver les épreuves et avancer coûte que coûte, contre vents et marées, pour suivre leur sillage...

 

 

Et dans l’éclat de la nuit et les jardins à l’abandon – et parmi toutes les affres de la terre, le nom de l’homme. Et derrière, invisible encore, la malice des Dieux. Et enfouie plus loin encore, la souveraineté du silence. La seule – notre seule – raison de vivre...

 

 

Tant qu’un doigt montrera la lune au cœur de la nuit, les hommes croiront en la hauteur, en la grandeur et en l’inaccessibilité du ciel et de la lumière en s’imaginant devoir suivre un mouvement ascendant en empruntant je ne sais quel(le)s improbables échelles ou escaliers, seule issue possible, à leurs yeux, pour échapper à l’étroitesse et à la misère de leur existence... Ainsi la vie, le monde et l’infini demeureront imaginaires – de purs fantasmes. Pour y remédier, il conviendrait d’inverser la perspective – et de définir le réel, et, en son cœur, le silence, comme l’unique point d’entrée. Ainsi seulement l’homme pourra embrasser l’Absolu...

 

 

Les civilisations encore debout malgré l’heure tardive. Plus hautes et plus vaillantes qu’autrefois, s’imaginant approcher – et ouvrir peut-être – un ciel qui n’existe pas – et qui n’a, sans doute, jamais existé que dans leur imaginaire et leurs ambitions. Ignorant toujours avec détermination tous les en-bas salvateurs – oubliés et piétinés par la nuit et les mains et les prunelles toujours aussi avides d’en-haut, de promesses, d’espoir et d’ailleurs...

 

 

Grandeur et misère. En haut et en bas. L’indéchiffrable chemin de l’homme entre la chute et l’ascension. Les résistances et le délitement de l’orgueil. La progressive nudité. Le pas à pas laborieux vers l’innocence. Et la découverte inespérée du silence – et l’Amour et la lumière, ces compagnons (de toujours) cachés plus profondément encore...

 

 

Et cet hiver – et cette froideur – qui recouvrent tout. Terre, nature, villes, visages et jusqu’aux âmes grelottantes – comme trempés dans l’eau glacée. Comme si l’homme n’avait qu’un seul rêve : mieux-vivre – améliorer cette existence si étroite et dérisoire. Et qu’importe qu’il blesse, tue, exploite, assassine, envahisse, subtilise, arrache et anéantisse pourvu que ses (pauvres) rêves se réalisent...

 

 

Comment confier aux vivants l’étreinte de l’invisible – ses délices et ses promesses (véritables) – et les partager avec eux ? Impossible sans doute... sinon, peut-être, en incarnant, de la plus humble et silencieuse façon, son visage ...

 

 

A l’usage des hommes et des bêtes – des vivants et des morts – c’est ainsi que j’aimerais être lu – et que l’on parcourt mes livres. Pour sentir que le rêve d’une autre vie et d’un autre monde est possible. Et que nous avons tous notre place – et notre part et notre labeur à offrir pour qu’il se réalise...

Parvenir à cette libération des âmes, mon humble besogne n’a d’autre dessein – et je n’ai d’autre souhait pour la vie terrestre, le vivant, le monde et les hommes...

 

 

La fin de la terre apparaît déjà dans le feuillage du jour nouveau. Et bientôt, peut-être, pourrons-nous boire auprès des Dieux dans la fraîcheur de l’oubli et l’effacement de tous les sommeils...

 

 

Ce qui nous sépare reviendra, un jour, avec une envergure inimaginable – avec une envergure inestimable – reliant tout sur une même toile comme la trame unique du jour et de la nuit – comme la trame ancienne de toutes nos oppositions et de toutes nos contradictions. Et tout sera pris dans ses filets – jusqu’à nos pires rêves d’individualité...

 

 

L’ultime poème naîtra, sans doute, après la mort. Dans ce mélange des extrêmes. Cette union des regards. Comme mille caresses qui seront peut-être enfin comprises... Et de cette fin, une clarté pourra émerger. Un sourire. Une envie de soleil bien plus propice que les étoiles – et tous nos rêves de lumière. Les vivants alors pourront apprendre à rejoindre leur exacte place – auprès des Dieux fondateurs...

 

 

Mourir en lambeaux mais dans l’allégresse. Dans un chant qui durera par-delà les siècles – et par-delà les millénaires. Comme le don permanent du sacré scellant la fin du fracas, des crimes et des tourments. Comme la seule invitation possible : celle de l’innocence et de la lumière – et la célébration de ce grand Amour qui s’offre déjà à tous...

 

 

A combien d’hommes encore hésitants au carrefour des promesses, le sage devra-t-il répéter sa parole... Et combien de crimes et de caresses (idiotement mimétiques) devra-t-il pardonner – et oublier d’un geste, presque machinal, pour que les foules entendent raison et participent au grand chantier du silence... Et combien de siècles – ou de millénaires – devra-t-il encore attendre pour que tous soient capables de rejoindre ces lendemains qui chantent déjà derrière leurs paupières closes...

 

 

Un matin, hors des chambres secrètes, le regard pourra s’éveiller de sa torpeur – et l’horizon briller et tomber en cendres – devant la justesse d’une parole, l’ampleur du silence et la sagesse des poètes. Nous ne serons plus alors qu’à quelques encablures de la neige. Et un souffle puissant, presque originel, pourra nous défaire du noir et de la mort – et de tous ces liens funestes que nous avons cru nécessaires à notre survie...

 

 

Aucune fin, fût-elle rompue par la douleur, ne nous éloignera de notre destin – de notre seule raison de vivre : cet Amour et ce silence. Cette lumière déjà présente au cœur de nos mains suppliantes...

 

 

Le monde-folie qui brille dans nos rêves saugrenus – et que nous bâtissons de nos mains laborieuses – n’est qu’une ligne, à peine tremblante, sur le sable de la terre. Et qu’importe que nous le transformions en palais ou en mouroir... Et qu’importe nos chants de lumière et nos champs de bataille, un jour, les torrents balaieront ses terrasses, ses cités et ses jardins aux prises avec le souffle et les courbures du ciel – aux prises avec tous les Dieux...

Et nous serons là, témoins de toutes les magies, de toutes les forces et de toutes les écritures pour raviver ce feu qui nous emportera plus loin – vers cet ailleurs que l’homme a tant désiré en secret – et qu’il a déjà foulé maintes et maintes fois sans parvenir à la nudité nécessaire pour se hisser jusqu’à la promesse de toutes les pertes et réussir (enfin) à vivre de façon moins bestiale et pitoyable...

 

 

Et vivre avec (encore) un peu de sagesse – et en silence – anonyme et invisible entre tous – parmi toutes ces bêtes furieuses – au cœur de l’immonde qui s’étale et envahit jusqu’aux plus belles aspirations de l’âme, faudrait-il, pour accomplir une telle prouesse, ne plus s’appartenir...

 

 

A quelles impasses offrirons-nous encore nos jours... Comme si le chemin – et la vie qui passe – étaient (toujours) insuffisants à combler nos attentes...

 

 

A cheval entre le désir et l’oubli – la nostalgie et le silence – le jour et la nuit – la solitude et la neige du partage...

 

 

Face au ciel (définitivement) malgré les visages et les brûlures qui froissent la peau – et toutes les sources encore si frémissantes de la terre...

 

 

Au bord de l’Autre. Là où l’Amour sauve de tous les périls. Là où le silence répond à tous les rêves. Là où la lumière roule sous les paupières...

 

 

Au bord de l’estuaire, face à la mer. Au milieu des montagnes et au cœur des villes, face au ciel. Partout l’infini s’offre – et nous affronte. Et pourtant nous capitulons toujours devant notre ignorance de l’Absolu...

Et cette main, si impuissante, qui écrit ses poèmes comme si les mots pouvaient encore nous sauver...

 

 

Un cri émerge parfois entre les pierres. Comme si notre voix pouvait nous consoler de la solitude. Comme si notre résistance pouvait échapper à l’oubli...

Nous ne sommes, sans doute, que les restes d’un vieux rêve que nul n’entendra jamais – et que nul ne prendra jamais la peine de redresser pour que nous puissions voir, un jour, arriver la lumière...

 

 

Aujourd’hui, tout nous a quitté. Et, désormais, nous n’entendrons plus que le vent dans les ramures de l’âme, esseulée par tant de départs. Et nous irons seuls – plus seuls que jamais – parmi les herbes folles qui côtoient le soleil et la rosée. Nous irons là où les vents poussent le pollen – jusqu’au bout de la terre – en cette extrémité où les étoiles se pencheront peut-être vers nous pour nous dire que nous n’avons jamais été seuls – et que rien n’a disparu – et qu’un jour, bientôt sans doute, tout sera retrouvé – et que l’âme pourra respirer la même joie que toutes les fleurs du monde – et que l’innocence est le seul pays – et que le silence, un jour, rassemblera tous les visages dispersés... Alors peut-être serons-nous (enfin) capables de nous rejoindre...

 

 

Plus qu’une étoile, un sourire. Plus qu’un sourire, une parole. Plus qu’une parole, un geste. Et plus qu’un geste, une présence. Ainsi toujours peuplerons-nous la terre et le silence...

 

 

Nous n’avons soif que de nos envies. Et la source jamais ne se tarit. Et la source, pourtant, toujours nous abreuve de silence. Et partout, tout demeure déchiffrable qu’à travers le désir. Comme si nous ne comprenions ni notre nature ni notre destin...

 

 

Quelqu’un se lève dans la foule et parle en imaginant construire, à travers son discours, une idée, un édifice – un monde peut-être – ignorant que sa parole n’est qu’un souffle – qu’une onde infime – dans le silence. La vérité ne s’apprend. Pas davantage qu’elle ne se bâtit. Elle s’offre toujours au plus silencieux. La sagesse, sans doute, est à ce prix...

 

 

Il est possible que nous n’y entendions rien. Mais qui pourrait bien nous apprendre à écouter...

 

 

Et parmi cette soif, ces rêves et ces désirs, qui serait assez sage pour s’asseoir en silence – et laisser souffler et tourner les vents, paumes humbles et ouvertes au soleil... Et dans ces bruissements d’étoiles, qui serait assez sage pour percevoir, entre la mort et l’horizon, l’immobilité (tranquille) des pierres qui se réchauffent au milieu de la fureur et des cris... Et qui saurait plonger au cœur de toutes les détresses, entre les gorges et les poignards, pour voir s’avancer l’Amour...

 

 

Nous vivons entre les noms, les désirs et les titres de propriété. Entre les ambitions et les soucis. Et nous lançons nos rêves jusqu’aux cimes de l’automne, étonnés de voir arriver l’hiver – et de ne rien trouver dans nos poches – pas même le nécessaire pour affronter la mort...

 

 

Il est étonnant, presque frappant, de constater qu’à côté du monde naturel, existe un monde parallèle : le monde humain avec ses propres activités, ses propres lois, ses propres codes et ses propres mœurs. Un univers monstrueux et invasif – éminemment conquérant et agressif – qui s’étale et envahit l’espace (la totalité de l’espace) en détruisant le monde naturel – en le réduisant à l’adaptation permanente, à la fuite, à l’anéantissement et à la mort – et en le condamnant, tôt ou tard, à disparaître...

Et quelle étrange et affligeante merveille de voir les hommes, tels des insectes ou des brins d’herbe, penchés sur leur modeste besogne, participer à leur insu, au fonctionnement et au développement de ce grand monstre mortifère...

Et nous qui ne quittons presque jamais nos collines – ce petit coin de terre enclavé au milieu des forêts et des prés, nous sommes littéralement frappés par cet univers humain – par ces villes et ces réseaux tentaculaires – aux allures affreuses et dévorantes. Et nous ne pouvons nous empêcher de ressentir un immense malaise et une forme de tristesse à la vue de cette féroce monstruosité en marche...

Comment les hommes qui vivent en de tels lieux et qui participent aux mille activités de ce monde pourraient-ils ne pas se sentir prisonniers, esclaves et dépressifs ? Rien qu’à traverser ce genre de contrées bruyantes et surpeuplées, je me sens profondément oppressé et mélancolique...

Et ce qui me frappe aussi, ce sont ces pauvres lieux d’habitation, serrés les uns contre les autres ou à proximité des routes saturées par le trafic – et tous ces noms qui s’étalent partout dans les rues, sur les panneaux publicitaires, sur les murs des usines, sur les devantures des magasins et sur les véhicules professionnels (en tout genre) – et tous ces pauvres hommes à la figure triste et résignée – presque totalement éteinte – qui vaquent machinalement à leurs affaires comme si ces lieux et cette existence étaient les plus naturels du monde...

 

 

Vivre sans cette présence qui nous donna la vie – et sans ces couleurs qui l’égayèrent, comment pourrions-nous (encore) tenir debout – et nous faire vaillants dans les tempêtes... A demi-morts déjà avant l’heure de l’agonie...

 

 

Et les vents toujours tourneront en redressant nos courbures. Comme si nous étions nés le dos voûté – et l’âme trop penchée – presque invalides pour sentir – et marcher vers – le ciel. Et chaque pas nous défera de cet embonpoint de sédentaire, trop riche de certitudes pour aller sans parure – traverser la nuit – et venir se coucher en ce lieu où la nudité s’habille d’innocence...

 

 

Nous avons travaillé comme les bêtes – pire que les bêtes sans doute – pour n’effleurer que quelques étoiles – et pouvoir dormir au chaud et à l’abri après le souper. Et nous avons bâti une vie – et créé un monde – à l’image de nos peurs et de nos désirs. Et, à présent, nous y étouffons sans savoir où – ni vers qui – nous tourner... Comme si nous n’avions envisagé le pire avant de l’édifier... Et combien d’entre nous s’imaginent encore construire – contribuer à la construction – d’un monde merveilleux... Pauvres hommes façonnant leur propre désert. Et l’hiver comme l’unique saison des jours. Et nous aurons beau espérer encore, nous continuerons à trembler dans la sueur et le froid...

 

 

Nous nous sommes enfoncés dans un lointain sommeil. Et les plus sages se sont retirés – sont partis avant que les rêves n’envahissent leur âme... Et nous sommes seuls à présent – démunis face à l’invasion des songes. Et nous dormirons encore. Et la nuit sera plus profonde qu’autrefois. Et quelques étoiles continueront de briller. Et nous aurons la même vaillance – le même courage et la même idiotie – d’emboîter le pas à leur passage – et d’espérer voir leur brillance retomber sur nous en pétales. La torpeur n’en a pas fini avec nous. Et elle jubile déjà de cette ignorance qui, peut-être, durera toujours...

 

 

Le jour encore, si tenace, dans cette nuit interminable. Si proche que nos lèvres pourraient goûter son sel – et boire sa lumière. Mais nous préférons nous pencher sur notre inutile labeur – et aiguiser l’intelligence (ces balbutiements d’intelligence) – pour construire des lendemains moins éprouvants et plus enchanteurs – et nous protéger (vainement) des griffes du monde et du fiel des visages. Il suffirait pourtant de lever les yeux – de les poser un peu plus haut et un peu plus loin – pour voir les premières lueurs – les premiers signes du jour...

 

 

Un nouveau sursaut d’espérance, et nous voilà bientôt dégoulinant de ferveur. Et nous voilà, un peu plus tard, plus profondément enfouis dans le noir. Comme pris dans les sables mouvants de la terre. Comme un long chemin – un interminable enlisement qui enfonce inéluctablement notre visage et notre âme dans les profondeurs...

 

 

Pourquoi sommes-nous donc si peu entendus ? Peut-être n’avons-nous su dire ? Peut-être n’avions-nous pas les mots ? Peut-être l’indifférence était-elle trop forte ? Peut-être aurait-il fallu ajouter des gestes à la parole ? Peut-être n’avons-nous pas été suffisamment présents ? Peut-être – qui peut savoir...

L’absence, sans doute, est le pire des maux. Et sous son règne, il est vain d’espérer sauver le monde et les hommes.

Mais qu’aurait donc offert notre présence ? Notre retrait – et notre silence – auraient-ils été davantage compris ? Auraient-ils enfanté un soleil plus lumineux et plus réconfortant ? Les hommes auraient-ils quitté, l’espace d’un instant, leur labeur et leurs rêves pour lever les yeux vers le ciel ? Et auraient-ils réussi à goûter la joie et l’infini ? Auraient-ils senti l’imminence de l’aurore ?

Qui peut savoir ce qu’aurait été notre vie – et ce qu’aurait été celle du monde – si nous avions vécu, et agi, autrement...

 

 

A quelle joie pourrions-nous prétendre nous qui ne savons pas ? Et où pourrions-nous aller pour échapper à la mort ? N’y aurait-il que le silence pour nous combler...

 

 

Et à l’aube de chaque jour, cette nuit qui n’en finit pas... Comme si nous naissions avec les yeux clos, vivions dans l’ombre et mourrions sans le moindre espoir de lumière...

 

 

Et entre les pierres sèches, ce sang qui coule encore comme si nos mains ne pouvaient deviner les drames – et l’imminence de la catastrophe – qu’elles ont aveuglément façonnés...

Et cette soif douloureuse qui assèche tout ce qu’elle fouille – et soulève : terre, corps, visages et jusqu’aux âmes les moins imparfaites...

Et ces tourbillons gigantesques où tout est englouti – jusqu’aux séjours les plus tranquilles – et jusqu’à la figure sereine des sages...

 

 

Le parfum et l’épaisseur des existences jamais découverts – jamais apprivoisés. Comme une promesse attachée à un fil accroché à un bâton que Dieu et les circonstances – et parfois même notre propre main – agitent devant nous et qui s’éloigne d’un rien à chaque pas supplémentaire...

Et cette odeur pestilentielle des horizons qui continue à nous séduire. Comme si sentir avec plus de subtilité était (toujours) hors de (notre) portée...

 

 

Et la vie comme au premier matin de l’hiver, rude et glaciale – presque invivable pour les vivants en dépit de quelques flammes, oubliées là peut-être par Dieu pour donner aux bêtes et aux hommes les nécessités – quelques réconforts et quelques joies – pour survivre à son absence...

 

 

Et cette chair dévorant la chair. Et ces âmes ignorant les âmes. Comme s’il (nous) était impossible d’échapper aux instincts...

 

 

Et tous ces visages – et toutes ces portes – austères – fermés à toute grâce – qui jalonnent les parcours. Et qui les attristent si souvent... Comme si nous ne pouvions vivre libres des impératifs du monde et des nécessités de la terre...

 

 

La neige pèse parfois plus lourd que la chair et la mort réunies. Et toutes ces querelles dans cette nuit unique. Et la démarche pesante des âmes. Comme si le soleil n’en finissait jamais de s’éloigner...

Une histoire parmi mille histoires. Ainsi croyons-nous en notre valeur – et en notre importance – allant d’une foulée boitante sans nous souvenir de notre première envergure parmi ces malheurs, par milliers, qui invitent au silence – et avec cet étonnement à vivre si proche de l’oubli...

 

 

Des ténèbres. Et mille mensonges. Et mille sommeils. Comme si nous étions des somnambules perchés haut sur le fil du ciel tendu entre les abîmes...

 

 

Dire la vie, la mort et l’infini est – et sera toujours – insuffisant. Il faut être ce que l’on écrit sinon le poème se fait trop léger, élégant peut-être, mais sans consistance – sans vérité. Il faut tremper sa plume dans la chair, le sang et le ciel pour prétendre à la poésie. Et les plus sages toujours demeureront silencieux – partageant l’invisible – l’innommable – avec leur âme si discrète et attentive...

 

 

Arbres et âmes dénudés – accablés pourtant par la légèreté des fleurs – et leurs danses gracieuses avec les vents. Le pesant toujours se dresse trop fier – et trop plein de désirs – face au ciel, attendant sans doute l’approbation de quelques visages sans jamais succomber aux charmes du dépouillement, de la simplicité et de l’anonymat...

 

 

Des morts encore. Quelques danses. Et un peu de poussière. Et nous croyons ainsi pouvoir échapper à la tristesse... Ne voyons-nous donc que nos heures – et sommes-nous si inattentifs – pour aller si gaiement... Sommes-nous donc à ce point insensibles au monde – à ses mille tourments et à ses mille tournures funestes et dramatiques...

Seuls les sages qui ont découvert les secrets de la mort – et qui en sont revenus – peuvent se réjouir – et sourire sans mélancolie face à l’insupportable misère des vivants...

 

 

Vêtus de terre au milieu d’un champ d’orties près duquel brûle, chaque matin, tout ce qui se dresse encore assoiffé de lumière. Et nos ruines – toutes nos ruines – en contrebas du monde...

 

 

Là, seul et étendu au milieu de son âge, vacillant d’espoir et de prières, ce crieur d’éternité. Cette sentinelle attendant la fin de la nuit – la fin de toutes les nuits – et guettant l’aurore en plein jour pour faire avancer la parole – sa parole peut-être – entre le silence, le ciel et la cacophonie du monde – dans cet interstice que voilent les étoiles, tenu(e)(s) par un Dieu à notre image, aussi rieur que taciturne...

 

 

La vie – et la mort – à la verticale du silence. Et adossé à son faîte, l’Amour – cette parabole de joie...

 

 

Nous vivons comme si la vie était donnée. Comme si vivre consistait à s’absenter. Comme si nous avions les mains liées par nos exigences et les nécessités du monde. Et pas à pas, nous nous rapprochons pourtant du mystère et du cimetière – et de toutes les morts qui jalonneront notre parcours – en avançant malgré nous, cahin-caha, sur ces étranges et sombres chemins vers l’unique lieu du silence – cette présence encore à peine entrevue...

 

 

Ne cherchons pas à expliquer. Trempons nos lèvres dans le calice. Et ouvrons nos veines au silence pour devenir plus sages – et aussi beaux et sauvages que le parfum de l’herbe coupée à la belle saison. La nuit alors sera stoppée – et dix mille feux pourront briller sur la terre nouvelle – auréolée et célébrée par nos œuvres silencieuses...

 

 

A la frontière de mille mondes – à la frontière, peut-être, de tous les mondes – l’oubli est la seule droiture – la seule espérance. Entre ici et là-bas. Entre les jours et les instants qui passent. Entre la brume et l’horizon. Nous vivrons toujours au milieu de tous les gués. Entre l’herbe rase et la cime des plus hauts arbres avec partout autour de nous, les bruits – les mille bruits – de la terre et le silence – et cette prière que l’on n’entend que de l’intérieur lorsque s’éteint l’écho des horizons et que l’âme devient enfin mûre pour s’abandonner sans résistance – et retrouver son envergure ancienne. La main alors devient juste. Et, comme la parole, elle célèbre et sert ce qui se trouve devant elle...

 

 

Une lumière devant nous, encore obscurcie par la promesse des horizons. Et le fleuve ultime. Et la dernière rive bientôt où le vent soufflera sur l’âme pour en extraire la substance terrestre – si instinctive – et lui (re)donner le goût de l’innocence – cette nudité nécessaire à l’accueil – et à la célébration – du silence...

 

 

Et la parole (poétique) n’en finira jamais de relier les mondes – tous les mondes si différents, si enchevêtrés et parallèles – et tout ce qui semble séparé sans l’être véritablement, bien sûr... Comme le seul trait d’union possible, avec le silence, entre le rêve et le réel – entre le jour et la nuit – tous aussi grandioses, nécessaires et prometteurs les uns que les autres. Et c’est ainsi seulement, dans cette réconciliation, que nous pourrons vivre...

Comme un chant dans l’épaisseur du temps offert à tous – pour combler chaque instant – et l’éternité à venir – et nous faire oublier peut-être ce passé si désastreux...

 

24 décembre 2017

Carnet n°132 Ce feu au fond de l'âme

Recueil / 2017 / L'intégration à la présence

Nous porterons la nuit jusqu’à l’émergence du jour – et jusqu’au plus haut soleil. Et nous la porterons partout dans les rues et les âmes désertes, dans les cœurs qui pulsent et le sang qui circule sans fin. Et jusque devant les visages les plus distraits, en traversant toutes les morts et tous les destins...

Et dans le vent, la boue et la poussière, nous la soulèverons – et la redresserons comme un totem. Et autour de nous continueront de pousser l’herbe et les fleurs. Et les arbres de se courber à son passage. Et les hommes de sortir de leur désert pour écouter son chant appeler la lumière. Et aux derniers instants du crépuscule, tous les élans rouges tomberont en éclats. Et le jour – le soleil – pourront arriver – et se montrer. Les heures alors n’auront plus cours. La poussière deviendra une fête encensée par tous les pas. Et nos visages riront parmi les étoiles défaites. Le monde pourra enfin vivre – et se tenir debout...

 

 

Et aux pleurs se mêlera bientôt le rire. Comme l’évidence d’un ciel plus accueillant que notre tristesse...

 

 

Chantons plus fort – et plus anonymement – notre joie d’être parmi les morts et les vivants – parmi toutes ces âmes amères, si souvent, de vivre seules auprès des fleurs de ce grand désert...

 

 

Et ce feu balbutiant qui fait naître en nous cette parole. Comme si nos élans naissaient d’une terre antérieure au soleil. Comme si ni les larmes, ni les armes, ni les fêtes ne pouvaient ôter le sel de la poussière...

 

 

A tant veiller les morts, nous nous enivrons de cette espérance de vivre... de vivre encore – mieux et davantage...

 

 

Portons le monde et nos chevelures emmêlées, et ces fleurs, et ces pierres, et ces étoiles comme l’aveu de notre Amour – soulevé par les ailes du vent vers les terres de l’abandon. Et notre impuissance à épouser la terreur des regards pourra enfin célébrer notre chant. Et nous pourrons aller ensemble – entonner notre hymne à pleine voix – et nous embrasser parmi les rudes décors du monde avant que le silence ne nous foudroie. Et peut-être pourrons-nous dire alors que notre nuit n’aura pas été (totalement) vaine...

 

 

Une fleur en plein hiver. Et le monde encore au printemps de l’enfance. Turbulent, épuisant les jours, les fleurs, les pierres, les âmes et les étoiles. Balafrant la chair. Déniant l’Amour et la mort pour quelques jeux – et quelques regards – sans importance...

 

 

La vie – le monde – leurs rumeurs et leurs mensonges – nous ressemblent. Et ils s’éteindront au premier jour de l’hiver – lorsque après nous être défaits de l’orgueil, nous revêtirons la nudité du silence et que nous pourrons danser – et tourner – heureux et libres au milieu des visages et des saisons. Et nous prendrons alors la couleur – et la douceur un peu âpre – de la neige. Et nous aurons la gaieté de l’oiseau – et la candeur des blés. Et nous aimerons la vie – le monde – leurs rumeurs et leurs mensonges. Et nous traverserons avec eux tous les soleils pour nous enivrer du vent qui fait tournoyer les visages et les saisons...

 

 

Les siècles – et ce monde – sont perdus peut-être... Vaincus et anéantis par l’ignorance et la haine. Mais tant que brûlera ce feu au-dedans des âmes – au-dedans de l’origine des siècles et du monde, nul ne disparaîtra. Ni les visages, ni la foi. Et pas davantage les infinies possibilités du renouveau... Ainsi s’asséchera, de saison en saison, la haine – et s’amoindrira l’ignorance...

Les cris, les chants et les pierres sont parfois nécessaires à la délivrance – autant que les jeux et les impasses – pour débusquer, au fond de chaque destin, et tapi en tous lieux, ce qui ne peut ni décroître ni périr...

Et ainsi nous aimerons tous les visages, tristes et enchanteurs, de la lumière...

 

 

Quelques âmes poursuivent l’ascension de la lumière. Et je vois leur visage, rougi par les vents, qui se cramponne à cette lueur qui persiste dans l’absence – et se dresser pour voir ce qui se cache derrière le mur – et découvrir, d’un regard tourné en eux-mêmes, la fin des labyrinthes...

 

 

Nous sommes le nom peut-être qu’un autre épelle pour précipiter sa rencontre...

 

 

Nous ne sommes peut-être qu’une âme passagère en tous lieux parmi les autres. Et qui a pris figure en ce monde pour aimer – et nourrir – les visages de sa main – et verser sur leurs larmes, et leur si vaine espérance, quelques mots – quelques paroles. Comme une caresse pour dire les nécessités de la vie et les exigences du silence. Et pour dire aussi que nous n’avons pas été seuls – et qu’un Autre – mille Autres peut-être – étaient là aussi à creuser le passage...

 

 

Et toutes ces routes grises dans le noir du monde qui cherchent leur blancheur. Comme si la neige – comme si la mort – ne suffisaient pas...

 

 

Et ces larmes sur toutes les tombes – et ce sang qui ruisselle parmi nous – et ce regard au plus près de notre ombre charnelle... Qui donc est là – qui nous voit et nous entend – pour aller avec nous si fraternellement sur ces chemins privés d’Amour...

Et en pensée, nous étions avec toi. Et avec eux. Comme avec tous ceux qui le réclamaient en feignant l’indifférence...

Nous sommes nés ainsi – pour aimer et accompagner. Et nous qui avions cru que vivre était comprendre – mettre un mot – le doigt – au plus proche de la vérité, comme nous nous trompions...

Vivre n’aura été qu’un poing dressé contre le monde – et lancé sur tous les visages qui nous ont fait face alors qu’il aurait fallu peut-être – qu’il aurait fallu sans doute – s’attendrir et s’agenouiller, sourire souvent, pleurer parfois et disparaître – s’effacer en silence pour laisser la place vacante...

 

 

Dressés au fond de l’âme, cette lumière et ce silence que nos mains idiotes cherchent encore au-dehors en fouillant parmi les immondices et les visages – parmi toutes ces merveilles trempées de sueur et d’espoir – et qui, comme nous, cherchent l’Amour...

 

 

Nous pourrions vieillir, mourir et disparaître autant de fois que nécessaire, nous serons toujours, et à chaque instant, auprès du silence. Au cœur de cette lumière que nous avons tant cherchée...

 

 

Au rythme de la vie et du monde, nous allons – sans même le savoir – vers le silence et l’immobilité. Comme si nous étions emportés à notre insu vers ce que tantôt nous nions et tantôt nous désirons. Comme portés par une innocence encore inconnue malgré nos gestes pesants et nos paroles suppliantes qui rêvent toujours de ce qui brille loin de notre visage...

 

 

Et le destin reculera – et capitulera peut-être – lorsque nous saurons nous défaire de toute ambition. Le désir alors se transformera en silence. Et la nuit s’éclairera – et deviendra jour peut-être (avec un peu de chance). Et nous rirons de ce sort promis à toutes les exigences. Et nous y consentirons. Et nous pourrons (enfin) aller dans la vie – et vers la mort – sans craindre la souffrance des allées et venues, des chutes et des ascensions. Et droits et humbles – autant que nous en serons capables – dans cette honnêteté et cette innocence...

 

 

Que l’on nous aime – qu’on nous le montre et qu’on nous le dise – et nous voilà tout frémissant d’ardeur, de désir et d’espoir. Comme si la promesse d’un visage pouvait nous consoler du monde...

 

 

Seul devant la nuit avec cet étrange sourire. Comme si la lune pleurait avec tendresse sur notre incompréhension...

 

 

Et des cris et des aurores perdues en guise de mur devant lequel se dresse – et s’exalte – la paresse...

 

 

Et toutes ces âmes solitaires qui cherchent et pleurent assises au fond de leur chambre, éclairée peut-être d’une lumière, en parcourant le monde de leurs souvenirs et de leurs désirs à travers cette mince fenêtre qui dévoile l’intimité des autres. Et je les imagine belles et curieuses ces âmes – et assoiffées sans doute de rencontres, rêvant d’Amour et de soirs plus doux et caressants. Levant les yeux peut-être pour regarder la lune et les étoiles, là-bas au loin, qu’un autre sans doute regarde aussi, scellant ainsi une sorte d’union invisible – un mariage insensé – où la chair et l’âme pourraient s’aimer à distance, et sans se connaître, par le fil fou et fragile de l’intention et de la pensée...

 

 

Dans notre rire, les musiques d’autrefois et le silence d’avant notre naissance. Comme le jour et la nuit réunis sur nos lèvres (enfin) réconciliées. Et le premier chant de l’homme peut-être...

 

 

Entre la terre et l’aube, cette buée sur la vitre. Et nos yeux tristes qui questionnent encore la nuit...

 

 

L’ignorance, la magie et les pièges du monde. Et les âmes révoltées – et soumises à notre incompréhension. Comme si nous ne pouvions danser qu’autour de nous-mêmes – et vivre qu’en oubliant la mort...

 

 

L’herbe et la poussière – et les âmes misérables – inlassablement harcelées, chavirées et balayées par les vents. Et les vies à la dérive. Et les frémissements de la chair entre les promesses et le silence. Comme voués à la perpétuité de la soif et de la source...

 

 

Au bord du monde, le ciel gris et les chevelures ignorantes ruisselant de pluie et d’éclats – espérant le chant à venir et la fin des rêves pour que la terre devienne enfin réelle – et que les âmes puissent conduire les vies à la dérive vers un refuge – un lieu prémonitoire – où la terreur et la soif seraient bannies et pardonnées...

 

 

En croyant porter le jour, nous amenons la nuit. Et en croyant transmettre la lumière – quelques bribes de savoirs – nous offrons la cécité. Que faudrait-il donc faire pour ne plus leurrer les destins... Peut-être donner à entendre le silence aux visages pour qu’ils ne s’effraient plus ni de la vie ni de la mort – et qu’ils puissent affronter les circonstances sans soutien ni certitude, l’âme plongée au cœur de l’inconnu...

 

 

Les hommes entre la terre et le vent. Au cœur, pourtant, de tous les soleils. Et les âmes courageuses au fond du silence. Et les regards, enfoncés dans la solitude, qui s’interrogent... Comment pourrions-nous ne pas aimer le monde...

 

 

Les cris et les chants des hommes aux mains caressantes et hargneuses – ignorantes – qui creusent leur destin parmi la boue, la fureur et la poussière en levant un œil parfois sur ce qui les contemple...

 

 

Au cœur des visages mutiques – et de l’indifférence – à vivre pour rien, pourrait-on croire... Mais Dieu veille en nous, bien sûr – silencieux et sage – et si joyeux dans notre solitude...

 

 

Nous aurons vécu enclos dans la solitude – et tenté de déchiffrer la vie, le monde et la mort sans oser y poser nos lèvres, effrayés par la poussière (funeste) qu’auront soulevé nos pieds à l’approche des menaces et du danger...

 

 

L’enfance originelle du monde comme les feuilles mortes à l’automne cherchant un abri – un refuge contre le vent. Comme une façon peut-être d’asseoir leur éternité parmi nous...

 

 

Des fleurs, des pierres et des étoiles par millions – par milliards. Et autant de visages – et autant de morts – pour balbutier leur nom et noircir tous ces livres de millions de signes. Ecartelés, si souvent, entre le noir et la lumière – et accouchant parfois du plus beau silence...

 

 

Sans ombre et sans regret parmi les voix et les regards. Parmi les vents et les chants qu’auront lancés les hommes contre tous les visages de la terre. Aussi triste que la neige et la mort en hiver lorsque les oiseaux frémissent et que les rumeurs du monde, cinglantes si souvent, traversent nos pudeurs...

 

 

Les jours et les visages. Une présence claire entre l’oubli et l’absence. Et quelques ombres furtives le long des murs – et derrière les frontières – fragilisés par l’Amour...

 

 

Assis obscurément dans notre nuit, balbutiant et balafrant comme si vivre n’était miraculeux. Comme si le soleil allait assurément revenir demain. Comme si la mort était encore lointaine...

 

 

Ecoutons. Et apprenons du silence...

 

 

Ah ! Cette folle beauté des brasiers – et de tout ce qui consume nos vies, le monde, l’orgueil et les désirs, la prétention et l’ignorance ! Annonciatrice de tous les feux de joie...

 

 

Et partout ces danses et ces chants qui célèbrent la vie – la moitié de la vie – en oubliant la laideur, la tristesse et la mort. Et qui exaltent notre exil et notre solitude. Comme une façon maladroite peut-être de rendre grâce – et de remercier – le versant sombre des choses que nul ne veut voir – que nul ne veut connaître ni habiter...

 

 

Mille saisons au fond de sa masure ouverte sur le monde, le ciel et les Dieux. Auprès des plus humbles visages que compte la terre. Dans la compagnie du vent et du silence. A écrire, chaque jour, quelques lignes. Mille lignes peut-être... Comme un remerciement – une gratitude – à cette grâce de vivre la solitude au milieu des forêts et des collines – avec ces frères rencontrés au hasard des chemins, tachés parfois de mousse et de lichen, lançant parfois leurs bras noueux vers le soleil, montrant parfois leur museau en sortant des bois. Et ces mille pas, chaque jour, qui exercent leur ardeur – et leur joie – à gravir et à dévaler les pentes – au sommet de toute présence vécue dans la plus belle humilité...

 

 

Ici-bas, tant de songes et de cris. Et tant de mains et de bouches qui s’agitent. Et là-haut, tant de présence et de solitude. Comme si le monde n’était qu’un rêve...

 

 

Nous porterons la nuit jusqu’à l’émergence du jour – et jusqu’au plus haut soleil. Et nous la porterons partout dans les rues et les âmes désertes, dans les cœurs qui pulsent et le sang qui circule sans fin. Et jusque devant les visages les plus distraits, en traversant toutes les morts et tous les destins...

Et dans le vent, la boue et la poussière, nous la soulèverons – et la redresserons comme un totem. Et autour de nous continueront de pousser l’herbe et les fleurs. Et les arbres de se courber à son passage. Et les hommes de sortir de leur désert pour écouter son chant appeler la lumière. Et aux derniers instants du crépuscule, tous les élans rouges tomberont en éclats. Et le jour – le soleil – pourront arriver – et se montrer. Les heures alors n’auront plus cours. La poussière deviendra une fête encensée par tous les pas. Et nos visages riront parmi les étoiles défaites. Le monde pourra enfin vivre – et se tenir debout...

 

 

Un jour, viendra celui par qui les visages oublieront leur nom et pourront rassembler leur âme en une seule figure – éclatante d’Amour dans la nuit. Comme si le noir n’avait été qu’un balbutiement, presque innocent, de la lumière. Un préalable inévitable – et sans importance...

 

 

Les lois de l’âme ne sont celles du monde. On ne peut les inscrire ni dans les livres ni dans le marbre. Elles s’imposent aux gestes instinctifs et naturels devenus innocents et changent selon les circonstances et les visages. Et en dépit de leur impossible permanence, elles demeurent inféodées à l’Amour – et se déclinent en mille sensibilités – et en silence – au gré des paysages et des rencontres...

 

 

Vivons à pleine voix – et en plein regard – comme si le monde, la terre et les hommes étaient innocents. Comme s’il n’y avait ni ignorance ni impasse. Comme si la nuit était le miroir (le parfait miroir) du jour. Comme si nos balbutiements étaient la lumière. Comme si le silence était notre seule compagnie. Comme si nous avions (enfin) compris que vivre était un miracle – et une possibilité pour aimer...

 

 

Et si nous devions tous mourir mille fois – des millions de fois – des milliards de fois – avant de pouvoir renaître plus sages...

 

 

L’or n’est que l’ombre des arbres au crépuscule. La vie – la vie pleine et la joie – demeurent en amont de toute richesse et de toute saisie – en amont de tout rêve et de tout langage. Et nos poches – et nos âmes – seront toujours trop étroites pour les recevoir. Il faudrait un cœur – et une sensibilité plus haute et plus large que le ciel pour les accueillir – les vivre et les goûter comme notre seul miel...

Et c’est à cette unique ambition – et à cette unique tâche – que l’homme devrait se livrer. L’abandon de l’or en serait, sans doute, facilité – et (bien) plus supportable. Et chacun pourrait alors sérieusement envisager – et se résoudre à – cette nouvelle perspective...

 

 

Un jour, viendra le temps où l’oubli sera notre seule mémoire. Et nous pourrons aller sans souvenir – sans malice et sans espoir – vers ce qui nous attend. Au seuil du silence – au seuil de cette vie sage et immobile – qui accueille toutes les renaissances et toutes les résurgences du printemps. Comme des visages enfin sereins et grouillant d’ardeur – et des âmes éprises du soleil dans le vent et cette longue nuit – interminable peut-être...

 

 

Et ce feu si rouge – si vif – au milieu des braises et des flammes. Au-dedans de tout, en vérité : des pierres, des arbres, des âmes, des visages et des étoiles. Comme un lointain écho – et le prolongement peut-être – de ce brasier immense du fond de l’univers sorti des entrailles des origines...

 

 

Les mots. Comme une peinture, grasse, épaisse et subtile à la fois, colorée de mille teintes et de mille nuances. Et le poème comme un tableau – une fresque immense sur la terre minuscule. Et, chaque jour, nous plongeons nos doigts – nos mains – nos bras – notre âme et notre corps entier – dans la couleur et l’étalons à grands gestes – et en petites touches simples et délicates – pour dire le monde, la vie, le temps, la mort, le silence, l’infini et la vérité et dessiner un gigantesque espace de joie – et l’offrir (humblement) à la tristesse des âmes qui passent, indifférentes (par excès d’ignorance sans doute...) sans rien dire et sans rien aimer – et sans rien savoir de ce trésor inaccessible qu’elles portent (en elles) comme tous les cœurs sensibles de cette terre...

 

 

La fleur et la pierre sont souvent plus poétiques que les hommes dont l’âme est trop occupée à se façonner un destin, si risiblement glorieux. Leur instinct naturel les pousse à faire fleurir – et à chanter – ce qu’elles ont de plus précieux à offrir : leur essence brute et sans mensonge...

 

 

Quelque chose monte en nous que nous ne pouvons voir. Une innocence – un regard – un silence – qui brûle les songes et les fantômes. Comme une lumière – une intelligence – vouée à son propre règne qui construit et détruit tout sur son passage au gré de ses exigences à l’égard du monde et des visages...

 

 

Et les yeux de l’enfant solitaire qui caressent le ciel et le monde de ses prières. Cherchant peut-être – cherchant sans doute – un ami invisible pour échapper à la folie des regards et aux diableries des visages. Et comme une façon, peut-être, de tromper l’ennui et l’attente de la mort...

 

 

Au plus haut degré de l’absence, l’homme sans doute. A l’égal de la pierre. Comme une masse à la paresse immobile. Une inertie placide et sans attente. Et la furie gesticulante des siècles qui brassent les songes et le vent en rêvant à la gloire des horizons – et dont les pas, aveugles au ciel et au silence, prolongent la nuit...

 

 

J’aimerais une terre – une simple terrasse peut-être – oublieuse d’elle-même, sensible aux âmes, éveillant le désir à l’Amour – et qui dévoilerait aux visages ce lieu où le monde deviendrait beau et silencieux. Je fais parfois ce rêve, accoudé à la balustrade des jours, les yeux plongés dans la nuit et le chant qui reste au fond de ma gorge. Serais-je donc le seul, en ce monde, à rêver d’Amour...

 

 

Pris entre la neige et le feu – prisonnier de cette route trop longue où les hommes dévisagent les âmes comme si l’innocence n’existait pas, je regarde l’étoile lointaine. Et je cisaille la nuit de mes baisers trop voraces. Et ma voix s’élève pour célébrer le jour – et le peu de temps qu’il nous reste à vivre. Et j’ouvre la main à la sève rouge qui coule entre nos doigts. Et je porte mes lèvres au soleil – sans un mot – sans un cri – pour que le monde regarde plus haut que ses lois et ses interdits...

 

 

Le poème comme une résonance à ce qui ne peut se dire. A ce silence parmi nous qui pourtant blesse encore les âmes. Comme si seul le bruit avait quelque chose à nous apprendre...

 

 

Un peu de joie – un peu de paix et de sommeil – dans ce qui nous échoit, serait-ce donc là le seul rêve des hommes...

 

 

Au début du monde peut-être y avait-il l’enfer... Cette chaleur invivable dans laquelle seules les pierres, malheureuses combinaisons d’atomes, pouvaient fleurir. Puis, la fournaise a pris une improbable tournure. Et du brasier, devenu plus supportable, est née la chair, cette matière dotée de souffle... Et malgré l’hostilité du décor, l’enfer perdit de sa superbe. Et quelques millénaires passèrent... Et l’enfer, progressivement, se transforma de façon inattendue, presque inespérée, en paradis à la fois rude et merveilleux, chargé de fruits et d’abondances – et de mille créatures minuscules qui proliférèrent – offrant à la terre et à ses habitants un agréable et moelleux tapis – riche, mouvant et vivant. Et ces mille créatures bientôt se multiplièrent et se transformèrent, évoluant, pas à pas, vers les balbutiements d’une intelligence – d’une verticalité. Ainsi émergea l’homme aux derniers instants de cette longue histoire. Et quelques secondes – quelques siècles – suffirent pour qu’il saccage ces merveilles et transforme la terre en désert – en tristesse – en lui donnant l’un des visages de l’enfer dont nous sommes nés... Comme la récurrence – la résurgence cyclique – peut-être d’une forme de malédiction originelle...

 

 

Nous croyons bâtir un destin – et écrire une histoire. Et c’est pourtant à la fin du monde que commenceront les siècles. Lorsque la chair et l’âme auront découvert la plénitude d’une existence sans heure – affranchie des luttes, des horreurs et du temps. Nous retrouverons alors l’âge d’or d’avant la naissance du monde et de l’univers – d’avant la naissance des mondes et des univers – cette éternité où le sommeil et la somnolence sont bannis...

 

 

Si loin de tout, l’homme dans son sommeil, sa démesure et sa prétention. Et dans son atroce insensibilité au monde. Gesticulant comme un pantin affamé et indifférent...

Et il est rude – et insupportable parfois – de vivre parmi ces visages sans âme. Comme si nous étions seul(s) au monde – encore (un peu) vivant(s) parmi le sang, les fantômes et la mort...

Et cet Amour qu’il nous manque parfois pour aimer ces visages, ces mains sournoises qui blessent et entaillent et toutes ces lèvres qui, derrière leurs sourires, geignent, crient et sucent le sang des vivants et des morts...

 

 

Ces heures où le temps se resserre comme si nous allions mourir l’instant suivant. Comme si le monde (notre monde), les siècles et notre vie allaient s’effondrer. Et le souffle nous manque pour vivre – et respirer. Et chancelants, exsangues et défaits, nous appelons le sommeil et y sombrons pour quelques instants – pour quelques heures – comme un court et médiocre répit dans notre angoisse pour ajourner notre faiblesse et notre impuissance à affronter l’âpreté des circonstances...

 

 

La misère et le malheur ont mille visages. Et sur les lèvres, le même sourire indélicat comme un sel sur notre tristesse et nos blessures...

 

 

Et ces froissements de rêves qui n’accoucheront que du néant. Comme si nous pouvions croire encore aux histoires du monde et des hommes...

 

 

Et nous partirons, sans doute, sans un regard sur ce qui demeurera après notre mort. Comme si seule comptait la nouvelle saison, si terrifiante encore depuis ces rivages...

Et chaque pas célébrera l’entêtement de la vie et la permanence de la mort. Comme une âme enfin libre – et réduite à l’évidence du silence...

 

 

A l’affût – et à l’orée – de tout – de tout ce qui fut, est et sera. Comme un sang offert – livré à une perpétuelle rencontre amoureuse. Comme un sourire – une invitation – lancé(e) à tout ce qui hante le ciel, la terre et le poème. Pour offrir un voyage sans égal – et une (réelle) raison d’espérer aux siècles et aux visages...

 

 

Le monde et le temps sont plus vastes au-dedans. Et ceux du dehors ressemblent à des fables de haute trahison qui n’enchantent que ceux qui croient (encore) à leurs désirs et à leurs promesses. Des histoires que l’on raconte aux enfants pour qu’ils ferment les yeux et s’endorment. Et pour que le sommeil dure toute la nuit...

 

 

Et dans la cambrure de l’âme, je décèle une faiblesse – comme un creux – une déformation – le miroir de notre soif – l’envers du poème peut-être... Comme un silence qui sourd entre les lignes – et toutes les lèvres suppliantes – qui rêvent d’une autre nuit – aussi belle que le jour – aussi grande que le ciel – et moins triste que les destins abandonnés à leur sort...

 

 

Tant de visages en nous, nés de l’enfance, nous insufflent des rêves un peu fous de gloire et d’innocence. Comme si nous n’avions jamais quitté l’âge des jeux et des songes. Comme si la nuit du monde et des choses avait enfoncé en nous l’aveuglement... Et où comptons-nous ainsi marcher à présent – et poser notre voix et notre cri... Encore plus bas sans doute, là où le jour ne peut ni éclore ni se montrer...

 

 

L’encre en nous – sur nos pages – plus rouge que noire. Plus désespérée qu'espérante lorsque l’aube se rapproche, que les voix murmurent et les yeux se détournent. En surplomb des bruissements d’âme et de feuilles – au-dessus de toutes les crêtes et de tous les déserts de ce monde parmi le silence – et les visages, si naïfs parfois – dont nul ne peut épeler le nom...

 

 

L’ultime viendra comme une évidence couronner la sueur, l’exercice et les efforts inutiles. Comme une grâce se livrant – s’offrant – à l’âme et à la chair épuisées par tant de recherches et de foulées parmi le plus connu – et le plus familier – si étrangers pourtant à tous les Dieux d’Orient et d’Occident. Et les blessures alors se refermeront. Et la lune deviendra terne et grise – autant que les étoiles anciennes. Et nous scellerons l’éclat et la profondeur pour vivre parmi les vivants et les morts dans le plus simple degré de la jouissance – dans le silence clair et sans effroi qu’auront délaissé nos ascendants. Et le ciel alors deviendra brillant – comme la seule gloire possible, affranchie des rêves et des images. Et nous nous tiendrons debout avec l’ultime pour seule ossature, seul décor et seul visage. Et nous deviendrons – et nous réjouirons de – tout ce qu’il nous offrira...

 

 

Nos vies – nos recherches – ont des allures de monstre maniaque et impotent. Comme des amas de chair, d’os et de sang attachés à quelques livres, à quelques sourires et à quelques cendres – et qui ne découvriront, en fin de compte, que le néant. Et, pour les plus chanceux et les plus tenaces, sous le néant, le silence et le vide le plus joyeux...

Mais quelle tristesse, au fond, pour toutes ces âmes – et tous ces pas – si avides et si pressés...

Si nous avions su, nous aurions, dès le premier jour – au premier printemps raisonnable, plongé notre cœur dans le présent, libéré nos gestes du doute et du désir, et serions restés là à attendre, la tête bien sagement posée sur le séant, la fin des bourrasques, la fin des orages, la fin des larmes et du monde pour voir arriver cette éclaircie impromptue, venue sans préparation ni annonce, comme la seule possibilité de notre vie et le seul résultat envisageable de nos, si vaines et laborieuses, recherches...

Mais qui aurait pu savoir, avant de lancer son premier pas, que le sourire et la joie étaient déjà là (tout entiers) sur notre visage que la vie, le monde et la mort ont toujours effrayé... Il n’aurait fallu qu’un souffle – qu’un baiser peut-être – suffisamment puissant et confiant (en nous) pour se résoudre, dès les premiers instants, à quitter le rêve et le mensonge du temps et du labeur pour embrasser le silence, et la grâce, à pleine bouche...

 

 

Je veille. Nous veillons. Et pourtant personne sous notre regard. Comme si le monde n’était qu’un rêve. Comme si le monde n’existait pas. Comme si les silhouettes n’étaient que des fantômes. Et, sans doute, demeurerons-nous ainsi – seul(s) à jamais...

 

 

Regardez donc les feuilles des arbres mourir à l’automne ! Regardez donc comme elles vont dans l’allégresse, emportées, folles et légères, dans la danse du vent qui les mène, en de joyeux tourbillons, vers leur dernière terre. Regardez donc comme elles s’y posent, ivres et sereines, heureuses d’être réunies et éparpillées dans un merveilleux désordre sous celui qui les a fait naître – au cœur du vivant et parmi le terreau des heures et des saisons prochaines...

On ne peut, bien sûr, en dire autant des hommes qui s’en vont, malheureux (malheureux comme les pierres), rejoindre, dans une longue et triste procession, leur petit carré de terre bien aligné entre les murs d’un cimetière. Loin, si loin, de la vie. Et plus éloignés encore à cette heure qu’au cours de leur funeste séjour parmi les vivants...

 

 

Nous vivons comme si nous portions le monde et ses blessures. Le sang des morts et la peine des vivants. Plongés dans un gouffre au-delà de la folie sans voir – ni sentir – le visage et les bras qui nous soulèvent pour alléger – et guider – notre marche aveugle et triste...

 

 

Au plus nu du jour peut-être – lorsque nous dessaisissons la nuit de sa torpeur – et que nos lèvres frémissantes balbutient une prière... Comme si soudain, nous nous retrouvions hébétés – et incertains – en pleine lumière, doutant de la consistance du réel – propulsés en un lieu inconnu au milieu de nulle part – hors du monde et hors du temps. Et que nous regardions autour de nous avec la plus grande franchise sans rien voir d’autre que le silence et l’âpreté permanente de la mort...

 

 

Aux heures sombres du destin – au plus près peut-être de la mort qui guette – se délitent les jours. Et la nuit même, sans doute, se retire. Et nos yeux s’avancent dans le noir, suspendus à l’âme inquiète, au fond de leur orbite. Et ils se retournent – et voient cette flamme qui donne au cœur et au monde leurs élans et leur justesse. Et quelque chose en nous tombe à genoux – et attendrit la dureté de nos paupières et de nos mains. Comme si s’ouvrait une fenêtre sur le ciel et les abîmes – et que nous regardions à travers – et posions un pied sur le rebord sans craindre ni la chute ni l’envol...

 

 

Et cette présence – cette part – cet espace – en nous qui ignore, qui devine sans savoir, qui sait sans comprendre et comprend sans s’interroger en regardant la vie s’éteindre – et aller vers ce qu’elle ne pourra jamais atteindre...

 

 

Des ombres, des marches et de l’innocence encore malgré l’ignorance arrogante des âmes et la rudesse des visages. Et ces mains et ces dents si carnassières lors des étreintes. Et ces vivants aux allures de fantôme. Et ces morts au visage immobile – et au sourire énigmatique. Comment pourrions-nous ignorer encore ce qui nous habite de façon si résolue...

 

 

La résonance du rêve et des Dieux. Comme le seul obstacle, peut-être, au jour. Dans ce face-à-face – ce corps-à-corps – inégal entre le sommeil et l’oubli...

 

 

Cet antre – et cet Autre – qui nous séparent de nous-mêmes. Toujours. Comme si nous divisions – et nous nous partagions – indivisibles que nous sommes. Comme envoûtés par les bras de la paresse et les rites de la séduction. Comme si nous voulions désespérer la solitude. Comme si nous renâclions encore à réunir tous nos visages...

 

 

Et la nuit nous vint comme un songe. Et le sommeil nous prit – et fit de nous des alliés. Et, à présent, nos rêves ont un goût de larme et de tristesse. Comme si le jour n’existait pas. Comme si nous l’avions inventé en même temps que la peur et l’espoir...

 

 

Et ces rêves en escalier par milliers – par millions – qui nous font monter et descendre – sombrer au plus noir – et grimper aux rideaux du moindre jour. Nous assenant la peine et la joie comme si nous méritions d’espérer et de souffrir encore...

 

 

A l’exacte place où se tient le mystère, nous vivons. Et nous arpentons le monde comme s’il n’y avait aucune énigme – aucun trésor à découvrir – ni aucune joie (véritable) à ressentir – avant de quitter, un jour, les lieux – pour rejoindre d’autres terres, voilées par d’autres espoirs et d’autres chimères. Comme si nous n’avions encore compris après toutes ces errances, tous ces malheurs et toutes ces existences que nous portions la porte et la clé – la question et toutes les réponses...

 

 

Au-delà du jour se dessine le silence. Comme deux ailes supplémentaires – nécessaires à l’envol du monde. Comme une crête permanente au carrefour du crime et des promesses – et au cœur même des caresses et du fracas...

 

 

Sans doute ne retiendrons-nous que le bleu (infini) du regard parmi toutes les couleurs de la terre. Et son cadre d’or surplombant la cime des jours aux abords des paupières fermées – si coutumières de la grisaille et de la nuit...

 

 

Il y aura toujours une main – et des visages – au bord des routes et des chemins. Comme le miroir de notre solitude qui exige une réponse – un geste – une présence – une caresse – n’importe quoi pourvu qu’on la console du monde – et de ses malheurs...

 

 

Les jours-folie où les lignes deviennent courbes, traits hachés, taches presque invisibles. Où les visages rient et pleurent sans se douter de la lumière et de la mort qui approchent. Où les histoires, les territoires et les frontières perdent leur intérêt et leur sens. Où toutes les aventures – et jusqu’à l’ouverture sur l’ailleurs, l’impossible et l’impensable – savent s’extraire de l’emprise des songes.

Et ces jours-folie sont une bénédiction dans notre sortilège commun. Et ils nous rassurent – et nous offrent presque la certitude d’exister – sur cette terre incertaine où le noir perle – à chaque virage –et sur chaque courbure – et où le ciel s’essouffle devant la figure distraite et l’indifférence des hommes. Comme un baume (un peu de baume) sur le cœur pour traverser la monstruosité hallucinatoire du monde jusqu’à l’heure prochaine – jusqu’au prochain jour...

 

 

L’horizon n’est sensuel – et prometteur – que dans les rêves. Et sa réalité brute finit toujours par rattraper le retard des pas. Comme si le songe ne pouvait se résoudre à ses (misérables) ronds dans l’eau. A ses chimères, à ses fantasmes et à ses attentes. Comme si l’aube avait mandaté le monde pour nous extraire de ses leurres et de ses appâts...

 

 

Un monde, une chambre et mille questions. Et mille grimaces face au désert et à l’absence, si criante, de réponse. Et le courage d’aller encore malgré la peur, l’incertitude et l’ignorance...

 

 

Tant qu’il y aura des mots pour dire – et célébrer – le silence, la violence ne pourra terrasser l’Amour. Et lorsque le monde (enfin) délaissera la violence, le langage deviendra inutile. Les gestes puiseront leur nécessité – et leur justesse – dans l’innocence. Et la lumière sera notre seul visage.

Le gris alors se transformera en rose. Le rouge en vert. Et le bleu en infini et en transparence. Et la terre pourra tomber en cendres – et être délaissée pour des rivages sans couleur...

 

 

Quand saurons-nous donc lire les visages et les paysages de ce monde... Quand saurons-nous voir les courbes de l’horizon, les mille points de passage, les cercles de joie dissimulés au cœur des plus grands drames, la cime secrète au fond des impasses et la beauté cachée derrière les traits les plus vils et les plus grossiers... Quand saurons-nous acquiescer à l’aventure, à l’ordinaire, au commun et à l’inconnu – à toutes ces merveilles insoupçonnées...

Quand saurons-nous jeter nos chaussons trop confortables pour aller nu-pieds – et sauter à pieds joints dans l’existence... Quand oserons-nous vivre, être et aimer un peu... Et qu’attendons-nous pour y consentir – et nous offrir à ce qui passe – et célébrer toutes les présences au cœur du sacrilège et du mensonge...

Quand aurons-nous donc le courage de tordre le cou aux prétextes, aux illusions et aux masques étroits et mortifères... Quand saurons-nous devenir nous-mêmes (et bien davantage...) pour aller confiants et sereins sur les chemins – en traversant la vie, le monde et le temps avec pour seul appui notre unique ermitage : le silence, la joie et la lumière... Quand saurons-nous enfin devenir des hommes – des âmes douces et conscientes – attentives et respectueuses – et profondément aimantes – au-delà de la laideur et de la beauté apparentes – au-delà des images, des représentations et du jugement – innocents et libres parmi les circonstances, les âmes et les visages de ce monde...

 

22 décembre 2017

Carnet n°131 La tristesse et la mort – l’épreuve de la lumière

Récit / 2017 / L'intégration à la présence

Et ces vents – et ces souffles – sur l’horizon qui emportent tout : la vie, les rêves, le jour, la nuit et les visages, fiers ou geignards. Ne laissant sur les plaines que la mort et la poussière. Et ces cris – et cet effroi – sur les lèvres des vivants...

Et d’autres cauchemars nourriront notre nuit. Et nous chanterons encore entre nos rêves et le silence. Comme si le sommeil n’existait pas...

 

 

Un nom parmi tous les noms

Un visage parmi tous les visages

Un mort parmi tous les morts

Parti(s) rejoindre, à parts égales peut-être – qui sait...

Une autre terre – un autre monde

Et l’infini – cet espace sans nom et sans mort

Notre visage commun.

[En hommage à Solias – le 18 octobre 2017]

 

 

Que d’images encore qui nous hantent... Et la mort, partout, qui se déchaîne. Comme si vivre n’était qu’espérer – attendre l’improbable fin de la souffrance...

 

 

Le ciel et les jours gris. Les cours et les cœurs calcinés. Et partout les jardins à l’abandon. Serait-ce donc cela vivre parmi les hommes...

Qui pourrait bien nous faire quitter la solitude des collines...

 

 

Et ces piles d’images engrangées dans la mémoire... Et ces millions de signes – hiéroglyphes du passé – accumulés qui alourdissent le regard et le souvenir... Et cette ignorance encore si criante de tout... Comme si nous aspirions, malgré nous, à travers ces amas de représentations, à avaler le monde et la vie – pour mieux les comprendre à seule fin de mieux les goûter et d’en faire un plus profitable usage...

Mais qui sait, sur cette terre, que nous sommes déjà la vie et le monde – et peut-être tant d’autres aussi... – et qu’il nous faut les accueillir avec la plus grande nudité pour saisir leur vérité. Et que notre seul engagement n’est ni d’en user à notre convenance ni d’en jouir mais de les vivre et de les aimer sans rien choisir ni décider...

 

 

Reclus déjà en nous-mêmes, comment pourrions-nous échapper à la solitude...

 

 

Un destin, un voyage. Mille chemins et mille découvertes. Et autant de questionnements. Comme une boucle sans fin où la curiosité et l’interrogation ne cessent d’attiser cette faim insatiable de connaître...

 

 

Survivrons-nous à notre destin... Qui peut savoir...

Et qui peut connaître le poids de l’âme sur notre vie et notre chemin...

La vie, peut-être, n’est qu’une impasse qui ouvre sur le questionnement. Et le questionnement, la seule voie possible vers la délivrance. Ensuite, en ouvrant une autre perspective, le regard change de main... Et l’impasse disparaît. Les murs – tous les murs – s’effondrent. Et ne reste que l’espace qui se mêle, peu à peu, au regard. Et ensemble ils deviennent présence – celle qu’attendaient notre embarras et notre si dévorant besoin de liberté...

 

 

Serions-nous trop métaphysiquement austères et pesants pour nous livrer aux mille danses du monde ? Serait-ce cette conscience aiguë de la mort et cette sensibilité, si vive, aux mille misères des vivants qui refréneraient nos élans...

Peut-être, après tout, ne sommes-nous nés pour y participer mais pour nous en faire le témoin – en comprendre la trame, les jeux et les enjeux – et offrir notre témoignage et nos balbutiements de compréhension à ceux qui vivent et vouent leur vie et leur âme – toute leur vie et toute leur âme – aux mille danses, si joyeuses et si funestes, du monde...

 

 

Nous avons cherché en vain – tous autant que nous sommes. Et nous n’avons rien trouvé – quelques babioles – et quelques consolations peut-être – comme une maladroite façon de passer le temps et de traverser les jours... Mais rien ni personne n’a jamais su parfaitement refléter notre visage. Et, à présent, la solitude a tout envahi : la vie, le cœur, l’âme, la maison, le jardin et jusqu’à ces rues désertes et peuplées de fantômes... Et pourtant, quelque chose en nous espère encore la rencontre...

 

 

Et nous voilà de retour, mal fagotés – à la mode d’aucun temps – d’aucune époque – devant le monde qui nous dévisage comme si nous n’existions pas – comme si nous n’avions jamais existé... Le regard, la présence et l’Amour sont absents dans les yeux des hommes. Leur âme est trop sombre. Et si verte encore... Et voilà que cette indifférence nous rappelle à nous-mêmes. Nous enjoint de regarder – et de trouver en nous – ce qui regarde et ce qui attend. Et de les distinguer pour pouvoir répondre aux besoins de l’un et aux exigences de l’autre. Et de cette distinction pourront alors émerger progressivement le regard et la compréhension de notre mystère si profondément lié à celui du monde et de la vie...

 

 

Le temps aussi nous oubliera. Tout continuera. Sera comme avant et changera – se transformera et se renouvellera. Mais la chair aura disparu, prise par la mort – défaite et recomposée – et renaissante bientôt, ici ou ailleurs qu’importe... Et le regard demeurera. Seul et sans support peut-être – ou dans les yeux d’un autre, à peine frémissant – à peine balbutiant comme notre (pauvre) parole qui tente de dire ce qu’elle ne peut comprendre – et ce qu’elle effleure seulement peut-être...

Et, sans doute, regarderons-nous encore avec cet éclat et cet effroi au fond des yeux... Et, sans doute, continuerons-nous de rester silencieux – sans voix – face au silence et à toutes les énigmes du monde dans cette perpétuelle ignorance de nous-mêmes...

 

 

Et ces vents – et ces souffles – sur l’horizon qui emportent tout : la vie, les rêves, le jour, la nuit et les visages, fiers ou geignards. Ne laissant sur les plaines que la mort et la poussière. Et ces cris – et cet effroi – sur les lèvres des vivants...

 

 

Et d’autres cauchemars nourriront notre nuit. Et nous chanterons encore entre nos rêves et le silence. Comme si le sommeil n’existait pas...

 

 

Terrassés par les mouvements du monde et le silence. Dans cette incompréhension de tout. Et nous marchons – et marcherons encore – en claudiquant pour chercher un refuge – un lieu où l’on pourrait échapper aux tourments de vivre et à la mort. Et nous errons – et errerons encore – entre nos murs borgnes, sur nos terrasses et nos jardins en friche parmi toutes ces ombres que le soleil peine tant à pénétrer...

 

 

Le rideau noir est tombé. Demain n’existera pas. Demain n’existera jamais. Mais l’instant est encore trop cruel – trop pur sans doute – pour s’y abandonner. Un autre jour peut-être, nous irons sans carte ni certitude rejoindre l’éternité...

 

 

Ici, tout se déchire – et s’efface. Tout s’en va – emporté ailleurs – on ne sait où... dans la nuit qui s’étire toujours plus loin – jusqu’au bout de l’horizon sans doute – ou dans le jour – cette promesse de lumière qui aveugle encore nos yeux si lourds d’espoir – et si tristes de ce pauvre séjour – de cette malheureuse expédition – avec ses mille départs et ses mille abandons – et nos mille rêves de rencontre. Et nous voilà chavirés, sombrant dans la solitude et la désespérance... aussi seuls et désespérés qu’au jour de notre naissance...

Et de déchirement en déchirement, que restera-t-il de notre vie ? Que deviendrons-nous lorsque tous ces lambeaux nous auront été arrachés ? Le néant nous disent les hommes. La lumière – le regard et la présence – nous disent les sages. Et nous autres, ni vraiment hommes ni vraiment sages, nous continuons à regarder la vie et le monde – et les mille circonstances – nous déchirer sans même l’espoir d’une accalmie – sans même l’espoir d’une fin – allant toujours entre le néant et la lumière vers ce regard – vers cette présence...

 

 

Des rêves de chemins. Et des espoirs de montagne. Et cette glu qui nous cantonne dans la plaine parmi ces visages étrangers – presque abstraits. Alors nous faisons briller, au centre de la page, quelques taches noires pour ne pas désespérer davantage – et garder espoir d’ouvrir, un jour, les yeux sur l’aridité des ténèbres et sur le soleil déjà présent au-delà des horizons – au cœur même de notre tristesse...

 

 

Nous attendons le monde – et chaque matin – et chaque recommencement – en espérant davantage... Comme si nos larmes pouvaient être asséchées par les visages et le soleil qui, chaque jour, revient...

Que serions-nous sans les miroirs ? Et comment vivrait-on sans leurs mille reflets ? Avec, sans doute, un peu plus de noir au fond des yeux – avec un peu plus de noir aux fenêtres – et avec l’âme encore plus sombre, plus sombre que jamais, et aussi seule que nos joues humides et grises de cendres face aux ruines, si indécentes, de nos vies – ces constructions si dérisoires bâties pour échapper à la mort et, peut-être, à l’ennui... Aujourd’hui nous ne savons plus. Nous sommes las. Et la mort est déjà là qui nous emportera bientôt...

Et, pourtant, entre les ombres, les ruines et les cendres – et au cœur même des charniers – la lumière nous sourit déjà – présente partout jusque dans nos yeux incrédules et nos larmes. Et devant cette évidence, nous rions et nous pleurons sans même savoir si c’est la tristesse ou la joie qui nous traverse... Nous ne savons pas. Et nous ne sommes peut-être plus... A peine un regard – à peine une attente – à peine ce qui vient sans doute – cette offrande inespérée : ce grand soleil inconnu et incertain – plus fragile que nos jours – et plus fragile que nos vies...

 

 

L’or des chemins – et l’or des visages – ne soulèveront que quelques pierres – quelques collines ou quelques montagnes peut-être... Mais sur la balance, les frondaisons resteront immobiles. Le silence narquois. Et la lumière plus vive – et plus brillante – que d’habitude. Comme pour nous interdire d’y toucher – et de nous en servir pour agrémenter notre existence...

 

 

Ouvrir son âme à la vérité, au bleu du ciel, aux sourires des visages, à la lumière du jour et au silence, il n’y a, sans doute, pour l’homme, de plus belle espérance...

Et de cette ouverture – de ce passage de l’âme du néant et des ténèbres à l’évidence du jour – pourront naître le chant des bêtes et des pierres et les révérences gracieuses, et infiniment reconnaissantes, des arbres et des fleurs. Et tous comprendront que nous avons fini par rejoindre (par retrouver) notre destin après nous en être si atrocement écartés – et qu’il nous appartient désormais d’y plonger pour aller entre les nuages et les cimes – entre la brume et la nuit – en embrassant les circonstances offertes par les Dieux et les paysages de la terre...

 

 

La mort est toujours présente parmi nous. Au côté de la lumière. Et ce sont elles qui nous guident inlassablement sur les chemins. Comme une invitation à les rejoindre – et à les traverser – pour retrouver notre premier visage...

 

 

Comment rendre hommage aux morts sinon en vivant de la plus présente façon – et en se mettant au service de ce qui est et du silence – pour faire émerger (retrouver peut-être) cette joie qui nous faisait tant défaut à l’heure de leur départ...

 

 

D’autres passants nous appellent. Et nous voilà déjà à répondre à leurs demandes – et à leurs exigences. Comme si nous n’en finissions jamais de renaître et de servir...

Et, sans doute, ne sommes-nous nés que pour cela... La vie n’a d’autre mission – ni d’autre message – à nous offrir : aimer et aider jusqu’à nos dernières forces...

Mais qu’il est âpre – et parfois même difficile – de s’y livrer sans rechigner lorsque se dressent devant nous les visages si archaïques des hommes et la fureur, si féroce, des bêtes à dévorer la chair...

 

 

Le monde, sans doute, restera une fable où les masques et les mensonges continueront à prendre possession de tout. Dévoilant le strict nécessaire pour vivre, exister et briller encore – et briller davantage – et exploiter et se servir plus encore. Et voilant l’essentiel, le silence et la vérité – la misère et l’hébétude des visages – et la souffrance des âmes dont on nie le droit de savoir et le besoin de liberté...

Et les hommes continueront de marcher, effarouchés, sous le joug des promesses – et sous le joug de l’espoir – sans porter leurs yeux derrière les secrets que les puissants inventent – et que les masses – la foule et les peuples – reprennent en chœur...

Et il nous faudra, pourtant, un jour – chacun – vaincre le sacre de l’ignorance pour se libérer des faux présages – et découvrir ce que nous sommes. Le monde alors se transformera – pourra se transformer. Et l’essentiel, le silence et la vérité seront respectés – et encensés. Et les visages et les âmes pourront enfin connaître la joie...

 

 

Il n’y a rien dans la mémoire : des images et des idées – mille choses inutiles – fonctionnelles tout au plus... Le monde n’a besoin d’aucun souvenir. Il n’aspire – et nous n’aspirons – qu’à l’Amour. Et l’Amour ne se construit. Il se découvre dans la plus haute nudité de l’âme – et dans le plus grand dépouillement de l’esprit – lorsque tous deux savent entrer ensemble dans la prière et le silence... Le monde, les rondes et le regard alors se libèrent en laissant le passé en ruines – en cendres – inutile...

 

 

Combien de morts sacrifiés sur l’autel des désirs... Et combien de morts ensevelis dans les charniers du rêve et de la passion... Et combien de vivants, suffisamment sages, pour s’en éloigner – abandonner le monde à ses instincts – et laisser l’attente se transformer en silence...

 

 

Par la fenêtre, le jour est arrivé. Et dans le regard, cette beauté que seule l’âme innocente peut transmettre... Et les berges – tous les rivages – soudain s’éclairent. Le sable, les puits et la mer. Et sur les visages se dessine cette douce clarté de l’aurore. Et la maison entière s’illumine. Comme si la nuit – et les malheurs – n’avaient jamais existé...

 

 

Comme le bleu parfois nous trompe à l’heure de l’infini... Comme si émergeait entre les pierres un visage défiguré que l’on transformerait en idole aux allures de saint originel et immaculé... Et les lignes – noires toujours – pourraient encore se croiser devant nos yeux crédules – et nous pourrions voir, au loin, s’échapper une épaisse fumée, nous prendrions toujours la cendre pour des ailes et les cris pour un chant comme si tout était encore habillé de songes et de neige entre les ombres et les nuages – au plus près, pourtant, de l’envol et du silence. Comme s’il nous était impossible d’imaginer que les jours puissent être laids sous tout ce gris. Comme si nous espérions encore que la pluie puisse se transformer en soleil...

 

 

Le silence devient plus intense. Moins pollué, peut-être, par ces bruits et ces cris à l’intérieur qui ne peuvent toujours supporter la mort – et qui espèrent encore la rencontre et les gestes véridiques de l’Amour...

Et pourtant, au creux de toutes les âmes – tristes – défaites, j’entends ce rire immense qui perce sa route entre les étoiles – brillantes toujours dans les rêves des hommes. Et qui attend notre visage et notre silence...

 

 

Dans l’obscurité, il y a une inquiétude – celle de l’ignorance, de l’incertitude et de l’inconnu. Le noir est (toujours) parfait dans l’abîme. Et il conditionne notre vie : la grande cécité de l’âme qui devine pourtant à travers quelques rares rais de lumière qui lui parviennent de l’autre côté du monde – de son versant lumineux – que l’obscur n’est pas la règle – et que l’aveuglement n’est pas la loi – et qu’il existe des courbes, des allées, des étoiles, et même des mondes, aussi clairs que le jour et aussi blancs que l’innocence...

 

 

A qui resterons-nous fidèles sinon à notre visage (en devenir) – et à notre seul visage à venir. Les siècles – et la mort même – ne sauraient nous pousser ailleurs...

 

 

Humble dans le noir – après la fin de ce grand orage qui résonne encore, je regarde la nuit ici – là-bas – qui s’étire au loin – et que nous réussirons peut-être à franchir ensemble...

 

 

Le soleil terrestre à qui est-il destiné ? Aux corps ? Aux visages ? A la chair vivante ? Aux peaux qui se lézardent en attendant la mort ?

 

 

J’ai quelques lignes, quelques pages et, peut-être même, quelques livres à offrir. Mais je n’ai qu’une parole – celle qui nous fera entrer dans le silence...

 

 

Creusée à même la rive, cette lumière bleue – presque oisive – qui s’avance, à présent, sans bruit...

 

 

Qu’apprenons-nous dans notre chambre – et sous le ciel de cette terre ? Qu’apprenons-nous des oiseaux qui passent – et de leur chant à l’aube... Qu’apprenons-nous de nos espérances – et de ces mille mains qui réclament leur pain – et un peu de paix peut-être versée parmi les réjouissances... Qu’apprenons-nous des mots... Et que saurait nous dire encore la parole des poètes...

 

 

La beauté du monde et des visages. Comme une évidence. Et leur cinglante réalité aussi. Et que pouvons-nous espérer sinon qu’ils nous révèlent, avec leur vérité, notre vrai visage...

 

 

Et nous voilà soudain – et depuis toujours – aussi désarmés que l’agneau devant le couteau du boucher qui, à l’abattoir, ôte la vie pour offrir la pitance à quelques bouches affamées... Et nous voilà réduits à cette chair offerte en pâture à ceux qui ont faim...

 

 

Et si nous faisions tous semblant de ne pas savoir pour supporter l’insupportable de cette vie, le poids du monde et les crocs (tenaces) de la mort qui s’avance vers nous... Comme des enfants mimant la réalité pour survivre à ses jeux. Comme des bouches et des mains agrippées à la chair et au sang, mais qui attendraient, en vérité, qu’on leur ôte le voile qui les sépare de la lumière – de ce ciel bâti par les innocents pour leurs frères prisonniers des rêves de la terre...

 

 

Distraits par les récoltes des saisons, nous plongeons les mains dans le sable, encore humide de sang, en regardant vaguement les étoiles – et en nous disant que nous sommes encore là à ramasser quelques riens alors que peut-être, la vérité – quelque chose de plus grand – nous attend quelque part – en un lieu que personne ne connaît – et dont personne, sans doute, ne revient... Et nous songeons alors à notre solitude parmi tous ces visages familiers – mais si étrangers encore – comme si nous vivions depuis toujours sans connaître personne... Et nous avancerons – continuerons d’avancer – ainsi – inconnus de nous-mêmes – et inconnus parmi les inconnus – vers ce qui, comme nous l’espérions, nous sauvera peut-être...

 

 

A qui appartenons-nous ? A quels maîtres offrons-nous notre besogne de forçat... Et tous ces efforts à creuser, à fouiller et à amasser le sable à qui les destinons-nous... Avons-nous seulement une idée, même vague, de ce que nous sommes – et de ce que nous pourrions être, et faire, une fois libérés de notre joug...

 

 

Entre le ciel et la brume, cette chambre où nous faisons les cent pas – pas perdus, pas tristes et pas de fureur – en attendant je ne sais quoi... La mort peut-être...

 

 

Entre le rêve et l’attente, à quelques encablures du ciel. Et cet étonnement de l’enfant face à la main qui s’avance – face à la lumière. Et plus tard, cette voix presque silencieuse – et cette foulée innocente – comme si nous nous promenions nus dans le monde...

 

 

Rêver plus haut que la beauté pour offrir au monde un miroir où seraient reflétés, au côté de la laideur, un visage attentif et quelques mots bienfaisants. Un peu de lumière sur tant d’ombre et d’obscurité...

 

 

Nos traits plus assoupis que le soir vieillissant. Et ce cœur qui bat encore dans les épreuves. Comme une vie sans retour – à la progression méthodique – effarouchée à la moindre alerte – à la moindre menace. Et ce grand sommeil qui nous emportera. Et la mort qui arrachera leurs rêves à tous les somnambules...

 

 

Quand donc émergerons-nous, avec le réveil, de cette paillasse où la paille sert à tous les usages...

 

 

Qu’y a-t-il donc au bout de la mer ? Ainsi peut-être s’interrogent les vagues emmenées toujours plus loin entre les rives et l’écume – et qui, un jour, mourront sur le bord d’une plage. Et au cours de leur long voyage, quelques-unes peut-être découvriront la nature de l’eau pour aller, vivre et mourir, dans la joie d’un seul regard – celui qu’elles porteront sur elles et sur l’horizon au loin, là-bas, qui a déjà fraternisé avec le ciel...

 

 

Le froid arrive avec l’hiver – et la bise. Et nous voilà grelottant sur la jetée au bord de l’infini – aussi seuls et aussi humbles qu’au cours de la traversée brève des mondes. Et le pardon appuyé contre la joue, avec quelques larmes comme un remerciement silencieux à la terre qui nous a accueillis. Et nous rions et nous pleurons en laissant ivre, et perdu peut-être, le cœur de l’homme qui bat encore en nous. Et nous nous défaisons de tout son poids et de tout son embarras pour aller aussi nus que le souffle premier qui, un matin, au premier jour des saisons, nous enfanta...

 

 

Le cœur des pierres plus sage que celui des hommes. Plus léger et moins froid que nos passions qui ont délaissé le jour pour voler – et avaler – un peu de chair qui flottait à la dérive, sans doute, entre son port et ses attaches. Et entre nos doigts, encore un peu de sang. Et sur nos joues, ces larmes tièdes comme une offense à ce qui, un jour, nous chassa du ventre des rivières – des entrailles si réconfortantes de la terre... Notre seule faute aura peut-être été de prêter nos jours à la paresse – à cette somnolence. Comme des âmes si peu éprises de l’invisible – ce qui sous la chair, et derrière les larmes, nous hante depuis les premiers jours...

 

 

Et la mort – et la tristesse – frappent encore. Comme si nous n’avions pas d’âge. Comme si le temps et le silence nous filaient entre les doigts – et nous laissaient accroupis entre le désir de vivre (de vivre encore un peu) et l’oubli...

 

 

Le vent et la nuit auront usé nos mains et notre cœur. Et, pourtant, nous nous baignerons encore dans l’eau des rivières – et pleurerons toujours sous la pluie. Et, un jour peut-être, tremblerons-nous (un peu) moins en regardant les flots, les souffles et le noir emporter les âmes au-delà de la mort – en cette terre où l’Amour et le ciel accueillent tous les visages sans se soucier de ce qu’ils ont été – sans demander devant qui – ni devant quoi – ils ont souri et pleuré...

 

 

Aurons-nous réussi à effleurer la beauté malgré la laideur présente sur la terre – et au fond de nos âmes – entreposée là peut-être par quelques Dieux soucieux de mêler à notre destin quelques herbes maléfiques pour offrir au monde et à nos jardins des allures de purgatoire. Comme un juste retour du gris – d’une blancheur enlaidie de rayures noires – qui donnent à nos vies cet air de triste détention...

 

 

Où glisser la parole ? Entre l’âme et le silence. Et sous le sommeil des paupières. Dans les interstices qu’aucun monde – ni qu’aucun visage – ne saurait emplir et combler...

 

 

Et se dressera toujours en nous – et face à nos yeux étonnés – le silence. Ce grand silence du ciel incompris. Et sur le visage des plus chanceux – et des plus sagaces – couleront quelques larmes comme le signe d’une grâce, d’une compréhension et d’un remerciement...

 

 

Entre tous les néants, il y aura toujours le silence. Son accueil et son invisible Amour. Et quelques visages humbles et admirables pour nous inviter (et nous inciter parfois) à les rejoindre – à mettre nos pas dans ceux qui ont su leur dédier leurs jours...

 

 

Au-dedans des fleurs et au-dedans des gestes, et parfois au cœur des livres et des visages, se cachent, entre la pluie et le soleil des jours, en-deçà et au-delà de tous les ciels gris, une pépite – un trésor – le silence et la candeur de quelques âmes affranchies du monde, des instincts et des querelles. Et c’est à eux que nous devons la beauté des paysages et des existences encerclés depuis toujours par la laideur, l’indifférence, l’ignorance et la mort...

 

 

L’Amour, peut-être, sépare le soleil du sommeil. Une simple syllabe qui écarte les visages les uns des autres pour ne pas éveiller ceux qui dorment – et ne pas (trop) attrister ceux dont les yeux ont su regarder au-delà de la lune et des étoiles – tous ceux dont les rêves ne sont plus étrangers à cet étrange silence et à cette dévorante clarté, présents au cœur des exigences du monde et des circonstances...

 

 

Un jour, nous nous redéploierons en autant de visages nécessaires pour que nous soient arrachés nos masques et notre misère. Et pour que nous reprenions notre marche, et notre envol, au cœur même des imprévus sur les plaines tristes où les arbres et les figures ont été exilés de leur sol...

 

 

Un jour, nous serons démasqués par nos propres secrets. Et la nuit – et la mort – deviendront un grand fou rire. Un immense fou rire. Et les âmes se feront mille clins d’œil, s’embrasseront sans frémir et riront, elles aussi, d’avoir été trompées par quelques ombres et quelques illusions...

 

 

Et gonflés de lumière, nous irons encore au gré des vents. Nous continuerons nos rondes et nos retraits – nos replis et nos déploiements. Mais sur le visage, sur les noms, sur les lèvres et au-dedans des gestes, le soleil aura laissé son empreinte – quelques marques du silence que nous achèverons de transformer en beauté. Et la nuit – et la mort même – ne pourront plus nous attrister. Nous serons Un – réunis partout toujours – tous ensemble. Et à notre présence s’adossera le monde...

 

 

La patience de la terre et la précipitation du monde. Comme deux ailes mal unies – dissociées – incapables de faire naître le moindre envol...

 

 

Criblés de misère et d’espace – de morts et de silence, nous continuons à marcher – à poser un pied devant l’autre. Nous continuons à vivre – et à sourire au cœur des défaites et des simagrées. Allant en des lieux parmi des visages, tantôt réels tantôt imaginaires. Ôtant nos masques et nos espoirs – nous rapprochant inexorablement de ce que nous cherchons...

 

 

Entre les pierres, l’herbe, les arbres et les bêtes si familiers de la nuit – et si étrangers aux visages des hommes allant la faux à la main, la hache sur l’épaule et le fusil en bandoulière mettre à exécution leur faim et leurs ambitions – tous leurs délires. Marchant vaillants, et si conquérants, de leurs pas décidés – en maître – comme une autorité ignare et insensible qui parcourt le monde, les forêts et les prairies peuplés d’âmes sans un regard – sans Amour et sans poésie...

 

 

[Paroles de Solias]

Dans cette nuit, sois le visage du jour. Sois celui qui est – qui chante et sourit malgré la désespérance et la tristesse des âmes. Sois celui qui aime dans cette foule de figures indifférentes et haineuses. Sois celui qui aide – et accompagne – de ses mots, de ses gestes et de sa présence. Sois celui qui offre – et donne avec justesse à ceux, tous ceux, si nombreux, qui demandent et mendient...

Sois celui par qui arrivera le jour. L’un de ceux, innombrables, qui ont essayé d’apporter avec eux l’Amour et la lumière. Sois celui qui, ignorant, échappe à l’ignorance...

Et demeure humble – aussi humble que les plus humbles de ce monde (et davantage même si tu en es capable...) – pour que ta modeste existence offre aux plus orgueilleux, aux plus inattentifs et aux plus indifférents le miroir nécessaire – et ce que les bêtes et les hommes réclament à travers leurs plaintes et leurs cris...

 

 

Mille détours, et autant d’impasses parfois, pour finir par s’abandonner au silence – et se laisser cueillir par l’insaisissable. Nos errances – et celles du monde – comme le terreau – la préparation à la découverte de l’indicible...

 

 

Et ce mutisme face à la douleur. Et face à la souffrance. Comme une percée du silence dans le plus insupportable à vivre...

 

 

Dans notre tête, un monde où il ne ferait bon naître. Où vivre aurait des allures d’agonie plaintive. Et où la mort même pourrait être bannie... Insupportable...

Mieux vaut encore le bégaiement des âmes, les balbutiements des hommes et la certitude de la fin...

 

 

Dans les bouches noires, il y a des rires, quelques mots et des langues presque analphabètes qui cachent un effroi plus grand – et plus vif – que l’Amour promis à tous les âges...

 

 

Des phrases, des étoiles, un ciel. Et cette voix atone, et envoûtante, qui annonce la venue de l’innocence – et le sacre prochain de l’Amour et du silence. Et tous ces bruits – et tous ces rêves – qui s’impatientent avec ferveur. Comme si nous pouvions faire émerger quelques chose qui n’est jamais né...

 

 

Il y a plus d’un état derrière l’aveuglement – et dont l’ignorance toujours est le pilier. Et mille poèmes – et mille silences – ne sauraient faire éclore ce qui ne peut arriver avant l’heure...

 

 

Aurions-nous pu faire autrement nous qui n’avons su faire... Aurions-nous pu vivre autrement nous qui n’avons su vivre... Aurions-nous pu être autrement nous qui n’avons su accueillir ce qui nous a été offert...

 

 

La mort en hiver. Et cette joie pourtant qui demeure. Comme un vent – comme une rosée – sous un soleil noir. Et ce rire dans l’haleine des disparus qui accompagne nos larmes. Et cette lumière jusqu’au cœur du tombeau. Et cette flamme qui brûle la chair et les os – et les transforme en poussière. Et cette cendre qui appelle nos vies – et nos œuvres – à sourire devant la mort. Comme si le printemps allait revenir bientôt...

 

 

Nous vivons comme si Dieu n’existait pas dans la douleur. Ni dans la tristesse ni dans la mort. Comme si Dieu n’avait voulu – et espéré pour nous – que la joie et le bonheur. Mais comment pourrions-nous le rencontrer si la souffrance n’existait pas. Comment pourrions-nous ôter le superflu – ces couches impotentes qui voilent toute possibilité – si les circonstances ne répondaient qu’à notre désir d’être heureux. Nous serions comme les pierres – engluées dans l’indifférence – enfermées dans leur gangue de terre – sans la moindre peine ni la moindre question – insensibles sans cet effroi nécessaire à la compréhension...

 

 

Dans la proximité de la mort, la pluie sera toujours noire pour les yeux. Mais au cœur de chaque larme versée, l’âme saura reconnaître cette lumière promise aux innocents...

Il faut avoir beaucoup pleuré pour devenir sage – et qu’apparaisse le rire au milieu des vivants et des morts. Le silence sera notre seul appui. Et en son cœur, l’écoute saura déjouer les pièges des images et de la mémoire – et de cette fausse espérance d’un paradis. L’âme jamais n’aura d’autre allié pour se recueillir, joyeuse et sereine, parmi tous ces désastres...

 

 

Dévorant, puis dévoré par la vie, le désir, l’espoir, les souvenirs, les vivants et les morts. Ainsi vit-on, puis nous enterre-t-on dans la terre. Et ainsi persiste notre image dans la mémoire de quelques âmes...

Il faut beaucoup de silence – et une innocence d’envergure – pour échapper à tout appétit... Ce que l’on nomme la sagesse peut-être – lorsque l’on sait se tenir serein parmi les bouches et la faim – et sensible et accueillant auprès des mains qui saisissent, des dents qui déchirent la chair et des estomacs qui avalent, se nourrissent et recrachent les surplus...

 

 

Ce regard – et nos âmes – prisonniers de nos vies si passagères. Contraints de passer encore et encore d’un état à l’autre – d’une existence à l’autre – au gré des ignorances et des compréhensions. Comme condamnés à une étrange éternité où se côtoient tous les visages, toutes les malices, toutes les merveilles et toutes les abominations – déclinés en un arc-en-ciel changeant et bigarré comme les variations infinies d’un même paysage offert à une seule présence, éparpillée en mille yeux différents, et si maladroitement étrangers, sur mille chemins parallèles et entremêlés...

 

 

Nous pleurons comme si le monde pouvait nous consoler... Et comme si le silence et l’éternité attendaient nos larmes pour se montrer enfin...

 

 

Et cette voix qui nous parvient entre les lignes sombres de l’horizon – entre le silence, les bruits et les cris du monde. Comme un parfum discret, et tenace, au cœur du poème – au milieu des visages – parmi cette glaise encore suintante de sang...

 

 

Les insurmontables difficultés du monde. L’indécision et la paresse trop fervente des hommes. Et le labeur mécanique de leurs mains. Comme si nous ne pouvions échapper à ce que nous avons bâti... Et comme si subsistait l’espoir de vivre...

 

 

Jamais parti. Jamais revenu. Le lieu de la rencontre...

 

 

Nous avons ri et nous avons pleuré. Et il est temps à présent de regarder, de comprendre et d’aimer...

 

 

Jour après jour, le temps qui passe comme un éclair. Dans cette brume et sur ces peaux violacées à force de coups. Et si nous touchions la mort avant qu’elle ne se dérobe... Et si nous embrassions l’éternité avant de mourir... Et s’il nous prenait (enfin) l’envie de vivre comme des fous en attendant la sagesse...

 

 

Aux confins de l’esprit – de la mémoire peut-être – des voix m’appellent – et me chuchotent leurs secrets. Plus réelles, plus belles et plus sensées que celle des vivants. Et je dialogue avec elles. Et je les écoute me parler du silence et de l’éternité. Et je les questionne – et elles me répondent, le plus souvent, avec ma propre voix, étrangement calme et un peu déformée. Et je m’assois dans ce curieux soliloque où tous les visages sont égaux, et presque invisibles, et où seules comptent l’authenticité de la parole et l’honnêteté de l’âme. Et j’entends la vérité (partielle sans doute) se livrer par pans entiers sans savoir si elle émane de la plus grande folie ou de la plus haute sagesse. J’apprends ce qu’elle m’enseigne – et m’en remets au silence pour m’éclairer sur ces incroyables leçons de vie où les frontières, toutes les frontières, sont franchies ou effacées – où l’Autre n’est plus un visage étranger mais une part de soi méconnue et où le « je » n’a davantage de réalité que la brume qui se lève le matin pour célébrer l’ignorance et la lumière du monde...

 

 

La solitude a notre visage. Et il rend notre destin plus réel que nos songes – tous ces rêves communs où nous avons plongé nos têtes et le monde...

 

 

Quelque chose toujours disparaît ; un parfum, une respiration, un visage, un destin. Et de cet effacement, quelque chose (d’autre peut-être...) apparaît ; un destin, un visage, une respiration, un parfum. Et dans cette continuité, aux allures discontinues, demeure un regard en amont – en surplomb de toute présence. Comme l’évidence que l’éternité habite au-delà – et au cœur – de l’évanescence. Comme si le fugace était le prolongement de ce qui dure – et qu’en son centre, et partout alentour, demeurait ce qui ne peut mourir...

 

 

Peut-être n’aurons-nous été qu’un signe – qu’un visage – qu’une main tendue – dans un monde de fantômes...

Peut-être n’aurons-nous eu d’autre destin que celui d’apprendre à vivre et à aimer... Peut-être n’aurons-nous vécu que pour nous dévoiler et dire ce dévoilement... Peut-être n’aurons-nous découvert que la part de Dieu accessible à l’homme... Peut-être n’étions-nous destinés à d’autres usages – et que notre place était entre cette soif et cette lumière – dans cet imparfait visage...

Et peut-être irons-nous, à présent, dans la joie après avoir été rongés, et rompus, par la tristesse et la mort... Et peut-être serons-nous invités à y demeurer jusqu’à la fin du poème – jusqu’à la fin des jours – sans que nous épargnent, bien sûr, la traversée du monde et la continuité de la tristesse et de la mort...

Et peut-être serons-nous amenés comme chacun – chaque être, chaque homme, chaque bête, chaque plante, chaque pierre et chaque étoile – à poursuivre inlassablement notre route par-delà les circonstances...

 

15 décembre 2017

Carnet n°112 Une vérité, un songe peut-être

Journal / 2017 / L'intégration à la présence

Un jour, une vie, un siècle. Ou peut-être l'éternité pour comprendre. Et apprendre à aimer. Il n'y a d'autre rêve – ni d'autre ambition – pour l'homme, la terre et le monde. Ni d'autre possibilité... L'existence n'est – et ne sera toujours – qu'une longue découverte – et qu'un long apprentissage – de soi-même...

L'exercice des jours. Des pages et des pas quotidiens. Métaphysiques, philosophiques, poétiques et spirituels. Une marche et des notes – une simple marche et de simples notes – creusées dans l'expérience humaine...

 

 

Quelle sera la dernière révérence de la pâquerette ? Le dernier chant de la mésange ? Et la dernière parole du poète ? Et à qui seront-ils destinés ? Mais le monde s'en soucie-t-il seulement...

 

 

L'exercice des jours. Des pages et des pas quotidiens. Métaphysiques, philosophiques, poétiques et spirituels. Une marche et des notes – une simple marche et de simples notes – creusées dans l'expérience humaine...

 

 

Et dans le chaos du monde, peut-être un dernier espoir... Le regard – et la main – de Dieu agissant, de façon plus décisive, à travers les créatures... Mais encore faudrait-il qu'elles y soient réceptives... Pas d'autre espérance donc que la sensibilité de la terre au Divin...

 

 

De l'âme – et du visage – au plus près de la roche naît parfois le déclic – l'élan nécessaire – pour éradiquer l'orgueil. Eliminer la prétention. Effacer les désirs et les ambitions. Et voir enfin advenir l'innocence requise pour s'abandonner à la grande liberté des jours sur l'horizon...

 

 

Un jour, une vie, un siècle. Ou peut-être l'éternité pour comprendre. Et apprendre à aimer. Il n'y a d'autre rêve – ni d'autre ambition – pour l'homme, la terre et le monde. Ni d'autre possibilité... L'existence n'est – et ne sera toujours – qu'une longue découverte – et qu'un long apprentissage – de soi-même...

 

 

Et du soleil peut-être naîtra, un jour, le plus bel horizon...

 

 

Un cri infiniment prolongé. Et un cahier d'infortune pour consigner le ciel, les jours et le mal des siècles. Ses expériences. Son apprentissage du vrai. Son côtoiement, sa fréquentation et son plein dévoilement possible... Le miracle d'être. La joie d'aimer. Et les malheurs des hommes et du monde. Et toutes leurs peines inconsolables. L'humilité jamais acquise. L'éternel retour de la matière – et des choses de l'esprit. Le doute encore parfois... Les saisons si belles. La terre merveilleuse. La nature féconde. Irremplaçable. Le bonheur tout simple d'exister. La parole du poète. Le passage, toujours fugace, des nuages. Et le chant, si fragile, des oiseaux...

 

 

Un jour peut-être nous souviendrons-nous des orages – et des naufrages – de tous les naufrages où nous avons failli laisser notre peau... Et des bruits imperceptibles de l'âme, à la fois prisonnière et libératrice de notre destin. Du poids si vif du monde. Des charges indéfectibles de notre vie. Des devoirs. Et de l'exigence des circonstances. Des peurs. Des terreurs. Et de la frayeur d'être né, si vulnérable – si différent – parmi tous ces visages inconnus – et à reconnaître plus que tout comme les siens – malgré l'hostilité, l'indifférence et le goût du sang encore présents au fond de presque toutes les âmes... Alors peut-être serons-nous saisis – et comprendrons-nous le sens de cette marche interminable, de tous ces pas parmi la honte, les masques et les préjugés. Parmi tant d'ignorance et de haine. Parmi toutes ces mains qui se jettent encore sur nous malgré notre innocence – et le sourire si doux de nos lèvres qui éclaire le monde et notre visage... malgré le vent, les restes d'orgueil et la poussière qui collent encore à nos souliers...

Quelques pas de plus – quelques foulées supplémentaires – pour aller, fragile et serein, vers demain qui arrivera peut-être...

 

 

L'effacement et le silence sont – et seront toujours – les seules réponses au doute et à la cruauté. Aux mille questions lancées vers ce que nous ignorons...

 

 

Un écho, un rappel, une réponse peut-être à ce que nous avons oublié dans l'innocente beauté des jours qui s'avance vers nous. Pour donner à notre destin des instincts de lumière. Des pas sans promesse. Et la joie d'aller sans destination...

 

 

Comme une éclaircie parfois sur nos horizons noirs. Et nos rêves, si rouges, de lumière... L'innocence encore. L'innocence toujours plus belle que nos ambitions de mort... Que nos saccages pour agripper quelques poignées de terre... Et que l'or entassé dans nos poches... – et dont nous n'avons jamais su que faire...

 

 

S'abandonner (encore) pour offrir le plus fragile de nos mains à ceux qui saignent encore. A ceux qui massacrent encore. A ceux qui espèrent encore malgré la laideur qu'ils enfantent – et la misère qu'ils répandent sur la terre et les visages devenus, à force de coups et d'espoirs déçus, infertiles. Et inaptes peut-être à la joie...

 

 

Peut-être demain sera-t-il un jour plus clair... Peut-être demain aurons-nous oublié la misère d'aller si orgueilleux sur les chemins... De côtoyer la mort – et de la célébrer encore – de nos gestes trop sérieux – et de nos pas privés de lumière...

 

 

Se réduire à moins que rien. Moins qu'un désir. Et moins qu'un songe. Aussi beau que le chant du merle à l'aube. Que l'herbe et l'arbre sous la pluie. Que le soleil – sa lumière et sa chaleur – qui inondent notre vie. Moins que rien, c'est à dire presque tout – et plus encore peut-être que l'infini et l'éternité réunis... Notre vrai visage enfin ruisselant d'innocence et de joie... Le vrai destin de la terre – et celui des hommes – de tous les hommes – peut-être bientôt...

Le sage inlassablement y travaille – mêle son labeur à celui du ciel et des étoiles pour que règne le moins que rien – et ses traînées d'or et de poussière – enveloppés de silence...

 

 

Et sur la feuille blanche – et délavée, peut-être, par le temps –, les signes d'une présence. La beauté des cercles noirs, presque effacés, dans le silence... La certitude du vrai parmi tant de mensonges et de paroles égarantes – jamais navrées de l'indigence dont elles se nourrissent – et dont elles recouvrent les âmes... L'innocence enfin du poète livrant à la terre – et aux hommes – ses riches récoltes de riens. Petites herbes gaies dans la grande forêt sombre du monde et l'immense besogne – et l'infime labeur – des peuples et des rois...

 

 

L'exercice des jours dans le sacre permanent de la beauté et du silence...

 

 

Et dans le silence encore, les bourrasques pourront frapper. Et les promesses – et les mensonges – tenter d'en percer l'insaisissable épaisseur. Mais nul jamais ne pourra s'en prémunir – et nous empêcher de rejoindre cette présence qui a tout enfanté – y compris, bien sûr, les vaines tentatives pour l'abattre – et le réduire à néant...

Insubmersible silence toujours. Indestructible. A jamais. Au delà des guerres et des échecs, des victoires et des avertissements. Au delà même des siècles qui jamais ne pourront l'interrompre – et moins encore l'avilir – et corrompre sa présence...

 

 

Le silence des jours encore qui remplace nos cris. Et accompagne – et consacre – la longue agonie des hommes. Comme une promesse éternelle. La perpétuelle réponse à nos doutes et à nos questionnements...

 

 

D'heures noires et d'herbes rouges nous faisons parfois l'expérience. Jamais sans mal. Jamais sans cri. Et l'espoir d'autres spectacles. Et presque sans jamais comprendre que nous participons aux couleurs de la terre et du temps...

 

 

Les rêves obscurs – autant que les souvenirs – viendront encore faire ruisseler les eaux frémissantes. Et n'était-ce pas là, sur leur fier promontoire, que vivaient autrefois les hommes, à la fois témoins et acteurs des plus odieuses rivières...

 

 

Tous ces édifices, ces rêves et cette terre voués à l'oubli. Et cette histoire sans trêve effacée à chaque nouveau pas...

 

 

Il n'y a peut-être, en définitive, qu'une seule chose qui importe : la lumière, en nous, qui demande à éclore...

 

 

En l'homme, le même désir (depuis toujours). La même espérance. Et le même anéantissement. L'échec perpétuel. Et la fugacité des traces – et des visages – qui n'auront su se livrer à l'oubli et à l'abandon...

L'orgueil fou des origines encensé par les siècles. Et le malheur indéterminé à dates fixes. Et le destin brisé. La condition naturelle de l'homme...

 

 

Et si les vivants étaient déjà presque morts – peut-être simplement rattachés à la vie par un fil fragile – ténu – : l'espérance et le désir d'un vivre mieux... Les yeux barricadés derrière un ailleurs et un après indistincts. Impossibles à faire advenir... Vouant les pas à une marche sans fin – et le corps et l'âme à une fatigue interminable...

Et pourtant l'infini toujours nous attend. Et les dieux factices – et sans visage – toujours nous consolent. Reléguant le périple à une étrange éternité faite de hontes et de répétitions. Et où l'ignorance règne davantage que ne rayonne l'Amour qui nous cherche – et que nous cherchons – pourtant depuis toujours...

 

 

L'appel encore, exhumé des terreurs où siège dangereusement l'indicible. Où l'impossible se répand sur les chemins et les visages, plus égarés qu'autrefois. Un lieu qui n'échappera aux rêves. Et aux cris. A l'absence. Et à l'hébétude des âmes... Dieu toujours (aussi) incompris parmi les hommes...

 

 

Ce monde comme le reflet d'un autre monde. Plus intérieur. Et plus lumineux sans doute que nos rêves auraient terni...

 

 

Plus clair sans doute que le soleil, le rêve de la lumière auquel on aurait retiré les ombres du réel... Plus attrayant donc mais aussi, bien sûr, plus mensonger...

 

 

Le vrai lieu, toujours introuvable, conserve ses secrets – l'itinéraire des désastres où viennent se rencontrer le jour et les songes, la nuit et ses chimères – et la beauté des étoiles, des larmes et des visages... Un pas de plus vers l'abîme. Un pas de plus vers le soleil – à l'exact endroit où percent – et se croisent – le réel et le regard où agonisent les heures... Ici... à l'instant même où je vous parle...

 

 

Des pages. Encore des pages pour se sentir peut-être plus vivant. Assis, invulnérable, au plus haut de la solitude. Goûter indéfiniment à cet éclat de joie que ni les hommes ni la terre ne pourront nous arracher... Vivre cet espace. Pénétrer cette lumière. Et devenir, le temps de l'écriture, l'égal d'un Dieu moqueur. Côtoyer la sagesse hilare qui se joue de nos soucis et de nos batailles. Devenir pour un instant plus vaste que l'infini, plus durable que l'éternité et moins bavard que le silence. Laisser les mots décrocher la parole de ses limbes pour devenir le seul espace vivant sur cette terre de mort et de sommeil... Voilà peut-être pour quoi écrivent les poètes...

 

 

La poésie n'est qu'un signe de joie. Un éclat d'éternité. Une lueur – une flamme – mettant l'infini à la portée de l'homme. Une réponse à la soif. Le sacre de l'inutile et du rien. La plus haute richesse peut-être dans ce monde d'indigences...

 

 

Le cadavre des hommes – la dépouille des mortels. Et la danse des âmes partout – entre et au dedans... Pas tristes le moins du monde de toutes les fins et de tous les recommencements...

 

 

La poésie, le sucre et le tabac. Comme une joie peut-être à portée des lèvres... Drogues douces qui rendent l'âme prisonnière de son désir – et de sa patrie peut-être. Comme si le monde – et sa présence au monde – l'avaient exilée pour des seuils – et des horizons – plus âpres et inhospitaliers qui vouent le manque – le besoin déchirant – à nous rehausser – à revenir à des sommets plus vivables et satisfaisants...

 

 

L'envol simplifié ne garantit que des chutes. Inévitables... D'une fréquentation inassidue des faîtes que nous espérons – et que nous aurions espérés plus définitifs...

 

 

J'aime ces heures où convergent la présence et le naturel de l'âme... L'eau alors suit sa pente. Et se fait humble – et radieuse (si radieuse) – dans l'éternité... Cascade de joie où se glissent les larmes et les rires. Et la certitude d'un Dieu aimant, soucieux du fond de nos désirs...

 

 

Ne plus rien dire d'autre que le silence. La pensée effacée. L'émotion pure d'exister...

 

 

Plus le temps passe, et plus j'aime être – et écrire le plus simple. La quintessence peut-être qui constitue l'existence...

 

 

Le pas suivant, consolateur toujours du précédent lorsque l'âme quitte la présence – et s'égare pour quelque temps dans les affres illusoires de la solitude et l'espérance de l'Autre...

Je crois, en définitive, que la solitude, la marche et l'écriture m'auront appris l'essentiel. A vivre mieux en ma compagnie parmi les hommes ou en leur absence...

 

 

L'Autre essentiellement – presque toujours – considéré comme une gêne, un obstacle ou un moyen. Et les hommes voudraient nous faire croire en l'existence de la fraternité et à la possibilité du geste désintéressé... Quel orgueilleux mensonge... Peut-être assistons-nous aujourd'hui à quelques maladroites prémices... Tout au plus... Plus tard peut-être en serons-nous capables lorsque nul ne sera plus soumis aux exigences de l'individualité...

 

 

Les hommes me font rire – continuent de me faire rire – avec leurs mille activités. Qu'y a-t-il donc à faire, en ce monde – en cette vie – sinon être et aimer ?

Une présence, un regard et un geste parfois suffisent...

 

 

Nous aimons la solitude. La compagnie des arbres et des chiens. La proximité des pierres et de l'herbe. Les fleurs des chemins. Et lorsqu'il nous arrive de croiser une vache, un cheval ou un âne, c'est pour nous une fête... Nous nous empressons alors de le (ou de la) saluer, de lui donner quelques nouvelles du monde – et parfois quelques conseils (ma foi ! peut-être pas si utiles...) avant de rester là ensemble – silencieux pendant de longs instants. Puis nous quittons notre hôte, non jamais sans un regard – et parfois même un adieu, pour repartir sur nos chemins solitaires...

 

 

Une incidence parfois sur les jours. Comme une lumière qui tarde à venir... Trop soucieuse peut-être des incapacités humaines – et de la faiblesse des âmes, inaptes encore à la recevoir. Et qui, si elle se manifestait pleinement, les ferait éclater sans doute. Réduirait les esprits en cendres et les cœurs au néant. Détruirait le peu qui a été construit pour nous envahir totalement...

 

 

Quelque chose en nous cherche. Creuse. Et se faufile. Défait ce qui doit l'être. Efface. Et anéantit ce qui reste. Comme pour assembler ce qui doit être réuni. Et disperser ce qui nous égare – et nous dissocie afin d'ouvrir un chemin à ce qui doit arriver...

 

 

Une étrange étoile, parfois, brille au dessus – et au dedans – de ce qui nous relie. Comme un fragment de lumière pour encourager nos tentatives de réassociation...

 

 

Tout apparaît. Et s'efface déjà. Danse vive – et pas lents – de toute forme en ce monde. Traces fragiles – faillibles – évanescentes dans cette présence durable. Douce. Implacable...

 

 

La fragilité des siècles – et des âmes – face à l'éternité. Et leur ronde – presque anecdotique – qui s'efface, insignifiante – et de façon discrète – dans l'infini. Appels, plaintes et cris sans valeur. Sans effet. Paroles et efforts vains. Et le rire, seul peut-être, pour nous sauver du désespoir. Et acquiescer au jeu sans concession... Le rire comme prémices peut-être à toutes les joies. Et comme continuité de l'apaisement. L'unique voie à emprunter pour les siècles à venir. Chemin définitif serpentant jusqu'au fond du temps aboli, se succédant à lui-même au cours d'une éternité sans fin...

 

 

Un passage peut-être entre les éclipses qui effacent les frontières – et donnent au jour et à la nuit les mêmes couleurs mystérieuses. Comme la promesse d'une énigme enfin résolue. Un chemin où glisser son âme hésitante... Un espoir, pas si mensonger, de lumière et d'éternité... Le seul salut pour la terre, sans doute, et son peuple d'aveuglés...

 

 

Encore quelques pas sur la terre boueuse. Dans les songes marécageux. Sous des étoiles qui n'éclairent plus les âmes – et ne leur offrent plus cette folle – et si nécessaire – envie de lumière...

Quelques pas encore parmi les moribonds errant sous les lampadaires – et qui ne vouent un culte qu'au ronronnement triomphant... Et que les foules apaisent – et remercient pour avoir obéi aux injonctions des masses : oublier l'Absolu ou l'avilir sous des titres et des hiérarchies – et se faire dociles sous les brimades comme des esclaves consentant à des maîtres exigeant le plus vil et le plus absurde...

Encore quelques pas parmi la mort, les macchabées et les tueries sanglantes avant que n'adviennent (enfin) le silence et l'effacement...

 

 

Et dans ce sommeil, plus longue est la nuit. Etoilée peut-être de rêves – de songes interminables – mais privée, assurément, de jour et de lumière. Comme si l'espoir portait à la démesure du temps et à son infranchissable continuité...

 

 

Le monde – la pensée – ne pourront nous sauver des étoiles. De cette distraction du réel. Il nous faudrait une hache – une hache immense – ou un baiser peut-être... pour écarter les songes – et les dissiper. Nous extraire de cette nuit que nous prenons pour un jour de plein soleil...

Une aube peut-être viendra nous surprendre en plein rêve. Et nous saurons alors, peut-être, distinguer le songe du réel – et attendre, patiemment, l'heure du réveil...

 

 

Peut-être, un jour, mille obstacles nous feront abdiquer. Et barreront la route des promesses et des voluptés. Eradiqueront les désirs pour les enfouir dans leur origine. Et nous nous retournerons alors – et avec nous, nos yeux et notre âme, pour les confronter à la mère des enfantements, secrètement gardée – discrètement lovée – au fond du regard, détaché de toutes les scories. Oublieux de tous les espoirs. Nu jusqu'à l'ivresse de toutes les fins qui bordent les frontières de l'abondance où nous n'avons, malgré les disettes et les carences, jamais cessé de vivre – et de vouloir proliférer pour assurer la pitance – et le confort – à notre progéniture – à cette armée de descendants bercés de trop de caresses et d'aisance pour aspirer à s'extraire des délices mensongers – et rejoindre les vents violents des territoires mouvants aux mille éclats – et aux mille aspérités – qui porteront l'âme en ce lieu que nous sommes – et que nous n'avons, en vérité, jamais quitté – mais vers lequel il nous faut revenir – et où il nous faut habiter – pour vivre – et aller – libres parmi les obstacles, les désirs, les promesses et les voluptés...

 

 

La vie, comme le langage peut-être, est un flux incessant qui se renouvelle en se nourrissant de ses anciens chemins et de ses anciens territoires. Sentes creusées à même la roche – à même l'esprit – transformées bientôt en vastes – et profonds – sillons. Comme le large lit des flots à venir – des cycles permanents et des ritournelles du vivant et de la parole dont la source encore échappe, trop peu visible – enfouie peut-être derrière – et sous – l'origine apparente – pour être découverte – et tarir l'abondance afin de donner à la vie et au langage leur plus pure et quintessente dimension ; les traits les plus simples, les plus essentiels et nécessaires – reléguant le reste, les excès et les scories, aux poubelles du temps et de l'oubli...

 

 

Une étoile peut-être annoncera l'avenir. Et dissipera les songes et l'espérance. Fera de nous des vivants moins orgueilleux et plus sensibles. Des âmes enfin prêtes à vivre et à aimer. Des fragments de lumière plus sages et plus ouverts. Plus attentifs à l'Autre et plus secourables. Des cœurs et des visages moins assoupis. Des éclats de Dieu plus aimants. Une figure éternelle en nous retrouvée. Et des astres peut-être moins sombres...

 

 

Une étincelle suffirait à enflammer l'illusion. Et à réduire l'orgueil en cendres pour qu'apparaissent dans le regard, la réalité brute – le réel nu – et la beauté de la terre, de la pluie et des visages. Notre socle commun...

 

 

La poésie. De la lumière au milieu de l'encre noire. Et sur les pages couvertes de suie, le soleil et les horizons clairs promis à la figure attentive et sensible autant au jour qu'à l'obscur... Quelques raies – et quelques caresses – sur l'âme apeurée et fragile, plus soucieuse du vrai que de la beauté des pas et des empreintes sombres laissées par les hommes...

 

 

Une lueur toujours brille malgré l'invasion des territoires. Les figures ternes. Et les larmes sur les visages...

 

 

Dans le ventre du monde, immense, s'amoncellent les jours et les siècles. Les gloires passées et les rêves d'antan. Les guerres et les batailles. Les victoires et les défaites. Et les espoirs – tous les espoirs – si vains du lendemain... Comme un ogre à la bouche béante qui avale ce qu'on lui jette... Et qui se repaît des restes d'un festin que nous n'avons encore découvert... Et qui, en attendant, s'empiffre en languissant, sans doute, des banquets à venir où la lumière sera le seul mets – et le seul plat dont nous nous rassasierons indéfiniment...

 

 

Le silence aguerrit – et sauve de tous les espoirs. Et de toutes les solitudes. Remet, en quelque sorte, les pendules à l'heure en brisant les aiguilles qui enfonçaient dans notre chair nos désirs d'ailleurs et nos envies d'après... Comme s'il faisait place nette pour qu'advienne le réveil – et que soient reçus cette éternité que l'on n'attendait plus – et cet infini que nous croyions avoir perdu, égaré – enseveli sous des couches de chiches (et médiocres) ambitions...

 

 

Une porte, une clé, l'infini. Et le désert peut enfin s'étirer, recouvrir le monde et l'évincer de l'espace où tout s'est retiré pour que demeure l'éternelle vacance... L'abîme lumineux où viennent se jeter les phénomènes : désirs, formes, ambitions, êtres, choses, émotions... pour que règne le regard nu, lisse, immaculé. Et l'Amour qui s'offre, entier, en autant de fragments nécessaires...

 

 

Et le temps qui s'acharne sur les jours. Sur les hommes. Et sur le peuple des bêtes apeurées...

 

 

La lumière est la hantise de l'homme. Et l'épouvante sa loi. Une béance infranchissable pour transformer la terreur en joie...

 

 

Il n'y a peut-être qu'un seul soleil que nous ne connaîtrons pas. Et qui effacerait pourtant tous les malheurs. Et le gris, presque indélébile, dont nous avons recouvert la terre... L'herbe, l'arbre, la fleur, la bête et l'homme n'ont d'autre espoir pour s'extirper de cette longue nuit...

Et un sourire – et un baiser aussi peut-être – pourraient nous sauver de ces pleurs et de ces plaintes. De toute cette terreur accumulée depuis des siècles – et que nos pas fébriles, et si désespérés, ont pétrifiée...

 

 

Un pays, une route et un doute, enfin, qui allègent notre espérance. Qui ramènent – et fixent – la certitude de l'incertain. Et la font loi. Rendant le pas d'abord hésitant puis, au fil des chemins, plus libre et plus joyeux. Plus dense et plus léger au milieu des vagues et des tourbillons. Plus familier des eaux qui ruissellent partout sur nos vies. Moins exigeant à l’égard du ciel et des océans. Acquis enfin à la présence de l'unique paysage que foulent nos souliers...

 

 

Les grands vents de la terre cinglent – et giflent – les visages. Frappent les bêtes et les hommes. Font tournoyer les vies et les destins. Les anéantissent encore et encore. Et les font réapparaître ici et là, ailleurs parfois... et renaître toujours. N'obéissant qu'à leur puissance implacable, à la force éternelle des transformations et des renouvellements et aux souffles discrets d'un Dieu libre et adorateur – et infiniment juste – et, sans doute, un peu joueur aussi...

 

 

Partir encore. Et se retrouver partout projeté sur les horizons en mille fragments pourtant indissociables... terrifiés par l'éclatement de leur ossature. Comme un pantin à l'armature – et à l'âme – déstructurées. Déchirées par les mille tempêtes du destin et les vents cajoleurs parfois... Et pas même soucieux – ni capable – de se réunir. Se laissant docilement éparpiller. S'abandonnant à l'infaillible – et infatigable – volonté des Dieux et du réel. Mais réconforté – admirablement réconforté – par la certitude de l'âme qui relie les éclats – et les rassemble en une indicible unité...

 

 

Peu d'amis chez les hommes. Presque aucun... Et tant parmi les arbres et les bêtes...

 

 

Une parole encore indistincte peut-être. Mal ciselée. Chargée et parée de trop de mystères et de lourdeurs. Et si proche pourtant du plus simple, du silence et de la lumière...

 

 

L'invention du mal, de la solitude et des malheurs comme le reflet, peut-être, des origines. Et de la continuité des siècles...

 

 

Que pourrions-nous avoir de plus à dire que le silence...

 

 

Un corps – et un monde – pleinement habités. Voilà ce que nous pouvons espérer pour la terre... La plus bénéfique des possibilités. Et le gage (absolu) de notre familiarité avec la lumière...

 

 

L'espoir moins banni que le jour. Prolongeant ainsi l'exécrable continuité de la nuit...

 

 

Une semence peut-être moins hasardeuse que le destin. Et le goût âcre du sang dans la bouche. Comme le signe d'une possible punition des Dieux. Ainsi perçoit l'homme, dans son éloquente stupidité, la triste – et inévitable – continuité des jours, la poursuite ancestrale des guerres et des générations et la mesure d'une transcendance vindicative aux comptes vaguement apothicaires...

 

 

Un désert, une ombre et des monceaux de sable à récolter. Et dans les gestes – et l'informe amas – pas une once de lumière. Et pas même la promesse du silence. Sagesse remisée à plus tard... lorsque sous le sable sera déterrée la poussière. Et sous la poussière, le feu des origines... Dans quelques milliers d'années peut-être – au bord de la fin des siècles – si la terre existe encore et que les descendants de l'homme se montrent moins stupides que leurs aînés...

 

 

Tant de lubies et de manies ici-bas. Partout l'obsession. Qui du sexe ; qui de la propreté ; qui des nombres ; qui des images de soi, reflets fragiles et trompeurs – et infiniment périssables – dans les yeux de l'Autre – insoucieux toujours de ce qui n'est pas lui ; qui de la raison et de la pensée ; qui des jeux – des mille distractions inventées par l'homme pour jouer – et vivre la vie et le monde comme un amusement perpétuel qui n'a pourtant les traits que de la fuite et du mensonge ; qui, plus rare, du mystère de l'existence et de la métaphysique...

Un monde d'obsédés possédés par l'obsession de l'étrange – et énigmatique – sentiment d'exister... Un monde aux mille visages dépossédés pourtant de l'essentiel dont les lubies et les manies à la fois éloignent et rapprochent du grand mystère que chacun, à son insu et à sa façon, s'acharne à vouloir percer et découvrir...

 

 

Obsédé et possédé à la fois par la question ultime qui taraude l'homme – et fait naître tous ses élans, des plus infimes aux plus majeurs : le mystère de son existence. Et dans ce voyage – long et douloureux périple si souvent – apparaissent bientôt – et progressivement – tous les attributs manquants : le silence, l'infini, l'éternité, la lumière, l'Amour et la joie. Le propre – et l'essentiel – de toute délivrance. Et l'extinction définitive des questions, du mystère et des obsessions...

 

 

Peut-être n'avons-nous, en définitive, rien d'autre à faire que percer notre secret... Et pourtant que de chemins qui ressemblent à des dérives...

 

 

Peut-être avons-nous sur l'atome – et la matière – quelques avantages : le questionnement, le goût de la découverte et la capacité d'émerveillement... Mais nous nous dispersons – et nous nous égarons – trop souvent dans notre si dévorante passion pour les histoires – et notre amour inconsidéré pour les mythes, les légendes et les mensonges. Avec cette fâcheuse manie de nous y enfouir – et de nous y enterrer presque entièrement – comme l'atome et la matière se glissent, malgré eux, dans toutes les formes interagissantes et expansives de l'univers...

 

 

Peut-être n'y a-t-il jamais eu, au fond, de questions... Mais un questionneur unique se laissant déborder par ses éparpillements – et pris au jeu de son propre mystère, enfanté probablement par l'oubli... Ainsi sont nés, sans doute, nos interrogations – et les mille chemins, tordus et tortueux – à la fois inutiles et nécessaires – pour retrouver l'origine du seul mystère – de l'unique questionneur...

 

 

La vérité ne nous laissera indemnes. Avant même d'y prétendre, la vie nous aura défait de tout ce que nous aurons cru précieux... Et lorsqu'il ne restera rien – pas l'ombre d'un désir – pas l'ombre d'un mensonge – pas l'ombre d'un résidu de ce que nous avons cru être, de ce que nous avons espéré et de ce que nous avons rejeté, elle nous cueillera comme un fruit mûr qui tombe et que la bouche avale, sans mal (et sans effort)... Nous deviendrons alors la vérité insaisissable... Et nous la vivrons à chaque instant, nouvelle, sans le moindre doute ni le moindre appétit pour d'inédites acquisitions...

 

 

Et le silence encore pour réponse à toutes les oraisons. Effaçant le miel et le fiel qui coulent sur les bouches. Offrant un sourire éternel – et rendant inutile la parole et vaines les explications...

 

 

Le silence. L'éternité. Les prémices peut-être de notre vrai visage (retrouvé). L'Amour offert sans raison. A la merci de toutes les gloires. Et de toutes les joies. Mais humble – si admirablement humble – lorsqu'il se fait secourable...

 

 

Une place – et ce lieu si passionnément convoité – toujours seront ouverts à celui qui s'approche... Et bien qu'il ne les ait jamais quittés (même s'il en eut longtemps le sentiment), sa nudité – son entrée en nudité – lui en ouvrira pleinement les portes – et l'accès. Comme une maison – une demeure – l'espace entier de l'habitat – s'ouvre soudain à un visage reclus pendant des siècles dans un placard, sombre et étroit, au fond de la cave...

 

 

Et dans notre âme, ces bruits – et ces eaux – qui hurlent encore malgré le soleil – et les yeux éblouis sur la terrasse. Si proches d'un ciel réconciliateur. D'une lumière sereine et pacificatrice. Et qui s'effaceront peu à peu à chaque jour de la nouvelle aube...

 

 

La succession des nuits. De l'obscur au clair. Avant la première aurore. Et le jour immense. Et sur les lèvres, ce sourire inconnu, presque trop large pour notre visage...

 

 

Au bon plaisir peut-être des lettres – et des mots –, la parole saugrenue – primesautière – qui saute par dessus la portière pour aller seule – et enivrée – sur la route du silence... Pas même apeurée du défi – et de l'enjeu dans lequel elle se trouve, à son insu, impliquée...

 

 

Poète métaphysique peut-être, mais si peu doué pour les foules et le silence. Trop chargé encore, sans doute, d'un langage dont il ne peut se défaire... Avide d'une parole et d'une sagesse (silencieuses) qui tournent inlassablement autour de lui, insaisissables... Et auxquelles il ne parvient guère à s'abandonner...

 

 

La vie, la terre, le monde nous auront tant donné. Et les chemins offert, insidieusement, ce que nous avons cherché avec tant de rage et de maladresse... Et pourtant que de visages tristes et d'âmes inassouvies, insensibles à tant de présents... Aveugles au plus urgent comme au plus essentiel... Des ombres dans le sable gesticulant sur les plus prodigieux joyaux – et le plus fabuleux trésor – que nous mettrons, sans doute, des centaines de milliers d'années à découvrir. Comme le signe évident d'un oubli ancestral – à la fois originel et durable – du plus désirable et du plus précieux...

 

 

Le cœur plus vieux que le visage. Et l'esprit, pourtant, toujours neuf. Et les cris de l'âme qui ne comprend rien au temps... Réunir les trois, le cœur, l'esprit et l'âme, en un seul regard – en un seul regard atemporel – éternellement frais –, voilà la clé universelle de l'éternité – et de la compréhension, sans cesse renouvelée, de notre figure – et de notre nature – infinies...

 

 

La fleur, l'arbre et la bête possèdent du Divin que l'homme ignore... Et il y a chez eux plus de grâce que chez les hommes sourds à toute quête...

La fleur, l'arbre et la bête ne cherchent pas. Ils en sont, sans doute, incapables. Aussi acceptent-ils, contrairement aux hommes toujours plus ou moins geignards, leur destin. En toute ignorance peut-être mais de façon si pleine qu'ils ne peuvent s'en écarter...

L'homme qui cherche a passablement compris sa destinée... Il la pressent. Et devra parcourir le monde – et dénicher l'être au dedans, après un long voyage souvent, pour l'incarner avec plénitude et justesse. Le Divin de l'homme n'est pas ailleurs...

 

 

L'abscons – et le touffu – parfois nécessaires (chez moi) pour décrire le plus simple et le plus épuré : la grandeur et l'immensité, simplissimes, de la nudité et du rien... Un travers peut-être irréfutable de mon esprit tiraillé par son goût pour le foisonnement et l'exhaustivité... et qui, en souhaitant tout dire, ne dit, souvent, plus rien... Embrouille tout, complexifie et abîme le silence qu'il vénère pourtant... Et qu'il croit parfois, et toujours à tort, avoir fait sien...

 

 

Aucune règle à vivre ne tient face au silence. Aucune leçon. Ni aucun guide de sagesse. Sentences et aphorismes ne sont que des lois provisoires pour les esprits immatures, trop verts encore pour comprendre l'incompréhensible, toujours en recherche – et qui espèrent, stupidement, parvenir à quelques insaisissables vérités...

 

 

D'un bruit à l'autre. D'une parole à l'autre. D'un jour à l'autre. Et peut-être qu'entre – et au dedans – se faufile le silence. Ce silence dont nous avons, comme le monde, le temps et le langage, tant besoin...

 

 

Le cri, la plainte et la prière ne sont, en définitive, qu'un besoin de silence...

 

 

Serait-ce en poursuivant le nécessaire qu'advient l'essentiel... Comment en douter en parcourant l'histoire du monde...

Et même aujourd'hui, en cette ère si débilitante et si riche de promesses, où le superflu* semble pourtant tenir les rênes, le superfétatoire aurait-il le visage des nécessités de demain – et des essentialités plus lointaines encore...

* Distractions, narcissisme et virtualité à outrance...

 

 

Les vivants ensevelis sous l'inutile. Et à leur mort, sous la terre. Pas plus nécessaires souvent que leur vie... Les visages gagnés par l'incompréhension et une étrange hébétude, légèrement curieuse et inquiète. Comme les signes les plus marquants (et décisifs) de l'humanité, follement gesticulante et à peine pensante et expressive... Des bêtes douées d'un esprit et d'une parole, jusqu'à aujourd'hui, presque inutiles...

 

 

Ni route ni chemin. Pas même un décor. Un rêve peut-être tout au plus... Un songe geignard... brunâtre... sans consistance où s'élancent – et s'échouent – pourtant les ombres et les silhouettes de chair paraît-il, mais dont le sang n'est peut-être que d'encre et de papier – ou de brume et de rosée – comme des nuages munis de membres et d'une tête légèrement pensante... Pas même une parole. Ni le moindre discours nécessaire... Peut-être quelques gestes indispensables à la survie et à la perpétuation des espèces. De cette vie navrée, et navrante, mais si douce et si belle malgré les malheurs, la honte et les tentatives... Et que l'on ne peut défaire – et qui se défait pourtant... Et dont on ne peut s'extirper – et à laquelle nous n'avons, malgré les apparences, jamais vraiment été associés... Ni route ni chemin. Pas même un décor. Un rêve peut-être...

Et un matin, sur la grève brumeuse – et légèrement triste et pluvieuse –, le réveil que nous n'attendions plus – et que nous espérions, malgré tout, depuis les premières heures de la nuit...

 

 

Imaginons à présent la soif, l'eau et le puits... Et la bouche. Et les lèvres entrouvertes, avides de la source. Et dans l’œil caché derrière les rebords de l'infini, la naissance et l'assouvissement de tous les désirs. Et les mille instruments et récipients nécessaires à la cessation des besoins... Le ciel, le silence et la fin de tous les rêves... Ainsi peut-être pourrait s'achever notre songe...

 

15 décembre 2017

Carnet n°113 Silence et causeries

– Quelques vanités parmi l'essentiel –

Recueil / 2017 / L'intégration à la présence

Un visage, une larme. Un geste, un sourire. Un oiseau dans le ciel. Et le silence. Et ses révérences toujours incomprises...

Ni effort ni labeur. Une évidence spontanée qui se glisse partout où la place sait se faire vacante. Après tant de peines et de siècles, le juste retour des choses qui offre au visage – et à toutes les figures du monde – une beauté, un sourire – un éclat d'éternité et la malice (joyeuse) des yeux qui savent...

 

 

Et toujours ce cri infini – interminable et démultiplié – avant que l'on nous couche dans le silence – ou que nous nous couchions, préférablement, en lui avant notre mort...

 

 

Et le silence, indemne encore, malgré nos mains rouges qui agrippent la chair pour la porter à notre bouche, qui avale – et se repaît – sans jamais tarir son insatiable appétit...

 

 

Et le silence toujours plus éloquent et nécessaire que la parole. Et toujours plus juste que toutes les tentatives du langage – que nos plus grossières et subtiles expressions...

 

 

Le silence. Comme ultime raison. Comme ultime explication et ultime espace. Bouclant ainsi le parcours – indéfiniment recommencé peut-être – de l'origine à la fin...

 

 

Comment l'homme, la parole et le monde pourraient-ils s'égarer en ces contrées où le silence est la seule origine, la seule orientation et la seule destination... Faudrait-il qu'ils soient bloqués – et empêtrés – dans leurs chantiers poussifs – et relégués à l'intervalle interminable situé aux prémices de la marche...

 

 

Le silence s'infiltre partout. Et recouvre tout. Comme l'unique présence – et si vivante lorsque l'être sait l'incarner...

 

 

Le silence, le cri, la plainte, la parole et le silence. Parcours – et étapes – universels de la forme et de la faim. Du manifesté soumis à la dimension presque totalement illusoire de l'individualité incarnée...

 

*

 

Jamais complètement guéri peut-être de nos anciennes frontières. Et de nos sortilèges passés... Comme un mal incurable, amoindri mais nécessaire, sans doute, pour rester un homme parmi les hommes – et demeurer sensible au sentiment individuel de l'incarnation... Et pour donner au visage lisse et infiniment aimant quelques traits et stigmates humains – quelques plaies et cicatrices inguérissables...

 

 

Le fantasme d'autres visages nous console parfois des jours. Et nous offre pour quelques instants – et, parfois, pour l'existence entière (chez certains) – la possibilité infime d'une autre vie...

Et tous ces visages que nous croyions effacés – et qui veillent secrètement au fond de l'âme – ressurgissent au moindre clin d’œil du destin...

Comme si nous ne pouvions nous satisfaire des figures et des paysages familiers et quotidiens. Et qu'il nous fallait sans cesse renouveler la nouveauté des visages (et ce qui traverse nos yeux)...

 

 

Il y a des errances en l'homme qui erre qui côtoient davantage le silence – et qui parfois même frôlent la vérité – que tous nos indignes chemins de raison...

 

 

Y a-t-il plus grande solitude que celle de l'homme seul ? Oui, sans doute, la question, en lui, irrésolue... Et le regard, cette chose en nous, qui en est à l'origine...

 

 

Et dans cette existence – ce bref passage – que pourrions-nous désirer d'autre que le silence... et forger le chemin qui y mène – l'accès permanent... Le destin – notre destin – en est à la fois la possibilité, la voie et la clé...

 

 

Une nuit. Et un matin plus inexorable que notre effroi. Et que nos cris sur la grève solitaire et silencieuse...

 

 

Le besoin d'Amour – et ses dérives – plus puissants que sa présence, évidente, cachée au dedans de nos désirs – et qui s'offre à tous. Et à chacun en particulier...

 

 

Un seul nuage parfois cache le ciel. Et son immensité. Donnant à la terre des allures de cellule, grise et recouverte. Des airs de tombeau éternel. Au fond duquel il (nous) est impossible de voir – ni même d'imaginer – le paradis...

 

 

L'illusion du cœur – renforcée et confortée par celle des yeux – est la geôle la plus infranchissable. On y naît, on y vit et l’on y meurt sans même deviner la dimension chimérique de sa détention...

 

 

La terre et la mort, invisible, des bêtes. L'agonie muette des forêts. Et un chemin qui serpente parmi les détresses. Du cœur au ciel, franchissant l'arrière du regard sans s'attarder sur les visages et les saisons. Une transparence qui s'étend peu à peu à tous les paysages du monde et aux cris mêmes des vivants...

 

 

Bénir la main et les yeux sages, invisibles dans la foule des poings et des paupières fermés...

 

 

Vivre, pour l'homme, ne serait-ce donc que cela... souffrir et espérer que cesse la souffrance...

 

 

Etrangers plus à nous-mêmes qu'au monde... Comment pourrions-nous dès lors nous montrer hospitaliers envers celui que nous ignorons... et dont dépend pourtant notre bienveillance à l'égard du monde...

 

 

Un rêve parfois peut suffire s'il contient l'ultime des désirs. Le chemin alors pourra – et saura – nous guider – et nous accompagner – au bout de nous-mêmes... Derrière où se cache ce que nous avons toujours, secrètement, le plus désiré...

 

 

Des bouches. Et une langue indigente, presque exsangue, mendiant ce qu'elle ne peut révéler... Ni silence, ni sagesse pour les hommes aux lèvres grossières – et à l'âme plus vulgaire encore...

 

 

J'imagine parfois ces fragments – ces milliers de fragments – mis bout à bout. Comme une question interminable posée au silence. Et le rire – le rire immense et tonitruant – qui ponctuerait sa fin comme un monumental point d'interrogation...

Quelques ondes – quelques vibrations – minuscules dans l'infini du monde et la foule des littératures. Comme un bruit dérisoire – presque imperceptible. Un souffle dans les vents. Un point – un trait peut-être – dans l'éternité. Rien de comparable à la beauté et à l'immensité du silence – et à sa folle continuité...

 

 

Un visage, une larme. Un geste, un sourire. Un oiseau dans le ciel. Et le silence. Et ses révérences toujours incomprises...

 

 

Les vaticinations du poète aussi peu utiles que les cris de la foule. Et moins bouleversantes, sans doute, que les soins – et les pleurs – de la mère auprès de son enfant malade...

 

 

La besogne de l'homme, du savant et du poète, elle aussi, moins utile que le silence. Et que son labeur invisible sur les âmes...

 

 

Aux cris, aux plaintes et aux pleurs, aux prières, aux paroles et aux vaines demandes d'explication répondra toujours le silence. Comme l'unique réponse sensée et recevable... Et comme la plus digne – et la plus vaste – à laquelle nous pourrions prétendre...

 

 

Jouissance n'est pas joie. L'une se répète (et doit inlassablement se répéter) alors que l'autre dure sans raison... L'une s'obtient et l'autre s'offre... Les hommes, en général, préfèrent la première à la seconde. Elle est moins difficile à acquérir et n'exige que peu de prélude...

 

 

Mieux vaut vaincre le sommeil que la mort. La sagesse est – et sera toujours – plus grande et plus utile que l'immortalité...

 

 

Seul dans la petite chambre d'écriture où l'infini se précipite – et où la foule des silences offre à la vie ses plus belles – et ses plus hautes – rencontres...

Vivre ainsi dans la compagnie des poètes et des sages – et avec quelques recueils de poésie, rien, en ce monde, ne saurait me combler davantage...

 

 

L'humble virginité qui accueille... Indemne des taches et des traces. Palimpseste vivant des phénomènes que ne pourront jamais ternir le monde – et les bouches et les mains de son peuple. Fragile, docile et soumise à tous les remous et à toutes les tempêtes. Et plus secourable que les églises. Plus lumineuse que le soleil. Plus nécessaire que tous les édifices. Et si modeste et invisible pourtant... Notre vrai visage si doux, si lucide et si vivant à l'abri des rêves et des illusions, de tout ce qui blesse et se flétrit, de tout ce qui s'efface et disparaît... Indicible et éternelle. Ce que nous devrions désirer le plus ardemment...

 

 

L'écriture, excessive si souvent (chez moi), est comme un tombeau que fréquente patiemment la lumière. Et comme un désert, banni par les foules, que côtoie amoureusement le silence...

 

 

Notes et personnalité. Simples, denses et un peu hermétiques. Si discrètes. Et, sans doute, inattrayantes et si peu compréhensibles par les hommes...

 

 

Sur les jours interminables, le silence. Et plus encore dessous. Et peut-être éternellement après...

La vie et la mort, non comme punition et/ou délivrance mais comme possibilité infinie de gagner l'autre rive où le silence est l'unique présence...

 

 

Le silence est notre visage. L'avant-poste et le dernier rempart contre la barbarie...

 

 

Et pourrions-nous dire le plus beau – et le plus vaste – et l'exprimer de notre voix la plus juste et la plus suave, nous serions encore loin (très loin) du plus pâle silence...

 

 

Pour dire le monde, il faudrait d'abord se taire. Et en avoir fait le tour – et l'avoir pénétré – pour que puissent jaillir, peut-être, quelques éclats de beauté – quelques fragments aussi justes que le silence...

 

 

Peut-être qu'un vertige, quelque part, nous attend... Dans un songe – un ciel d'autrefois. Un temps où il ferait bon naître – et être vivant. Un espace encore inexploré où viendraient s'éteindre les jours et les siècles. Dans le baiser d'un enfant ou les bras d'une femme peut-être...

Un vertige, quelque part, nous attend pour donner à notre vie lourde et grise – si pesante – un refuge – un espoir d’ailleurs, même vague et plus qu'incertain, que nous mâcherons, sans doute, jusqu'à la fin du jour – jusqu'à la fin des siècles – jusqu'à ce que le calendrier et les heures sur les aiguilles de l'horloge aient été consumés par nos élans d'espérance...

 

 

Le désamour – et ses suffocations – sont les préludes de l'Amour. Les prémices de l'extase. De cette joie que nous avons cherchée et espérée en embrassant celles et ceux qui passaient à notre portée en pensant qu'ils nous en feraient grâce – mais qui n'en étaient, bien sûr, que les illusoires dépositaires...

 

 

Le chien est plus fidèle et loyal que l'homme car, peut-être, moins soucieux de son amour...

 

 

Allongé sur le sol, et plus exactement sur le tapis, de la petite chambre d'écriture, j'attends la parole. Sa traversée fulgurante dans l'esprit nu et simple, démuni de tout désir. Je l'attends sans vraiment l'attendre. Je me fais réceptif à sa venue possible. Et dans cette attente, infiniment patiente, quelques livres – quelques recueils de poésies – m'accompagnent... Et une mince liasse de feuilles blanches, posée à mes côtés, espère l'acquiescement du ciel, ses échos et la danse, si printanière, de la main qui retranscrira ses murmures...

Et ces instants me sont presque plus savoureux que l'écriture, presque toujours soumise aux impératifs de la nécessité – et à la furie parfois de la retranscription...

Il est plus facile de se faire poète, et en particulier poète silencieux – et infiniment contemplatif – que scribe qui, même s'il se sent libre, n'en reste pas moins l'esclave des exigences de l’infini...

 

 

La métaphysique, si lourde – si épaisse – apprendra, au fil des chemins (et de la compréhension, bien sûr) à se faire infiniment plus légère. Presque invisible. Comme le cadre, imperceptible, dans lequel s'exécuteront les gestes, les pas et les paroles de plus en plus denses – mais dégagés de toute pesanteur. Dans une sorte de transfert progressif d'intensité de l'esprit – et de la pensée – vers l’attention et le mouvement...

 

 

Il faut du temps à un homme pour apprendre à être libre. Libre et joyeux. Et vivre une liberté et une joie nullement concernées par les circonstances. L'existence – toutes les existences – ne sont, en définitive, que cet apprentissage...

 

 

Celui qui écrit pour la gloire ne connaîtra, sans doute, la postérité. Celui qui écrit par nécessité la connaîtra peut-être si son œuvre contient l'essentiel de l'homme... Ces écrits-là constituent ce que nous avons à la fois de plus précieux et de plus tragique – le plus fragile et le plus éternel du visage humain...

 

 

Le poète écrit pour faire advenir le plus proche invisible en certitude. En réalité vivante... Et transformer le lointain en familier... Ainsi procède également le sage...

Sages et poètes, lorsqu'ils parviennent à exposer l'inconcevable et à réunir l’irréconciliable, devraient être célébrés davantage que les rois – et que l’œuvre, si banale, des peuples laborieux...

 

 

Le monde est un théâtre – un décor – dont les yeux ne peuvent pénétrer les coulisses. Il faut un regard pour accéder aux loges, comprendre le jeu des acteurs, les grossièretés et les subtilités de la mise en scène, percevoir l'inanité et la stupidité, si souvent, des répliques et mettre à jour (ou deviner) les intentions de l'auteur... L'éclairage et la compréhension sont à ce prix. Comme d'ailleurs le jeu juste de l'acteur – ce rôle auquel nul ne peut échapper en arrivant sur la scène du monde...

 

 

Apte ni à la grâce ni à la pesanteur. Ainsi sans doute est l'homme, si peu naturel, si peu métaphysique et si peu spirituel, vaquant au nécessaire (devoirs, fonctions, exigences quotidiennes...) et essayant, plus ou moins vainement, de convertir le reste (le reste infime si souvent) en plaisirs et en agréments... De triviales et grossières occupations en vérité...

 

 

Silence et causeries. Quelques vanités parmi l'essentiel...

 

 

Le poids du durable sur nos vies si évanescentes. Et celui du grave sur nos jours si légers...

 

 

Dans le plus précis des siècles et des jours. Dans le plus précis des heures, l'instant inquantifiable. Incommensurable...

 

 

Un passage incertain entre les étoiles. Comment résister à ce songe si plein de promesses : l'accès simple et aisé à la lumière... Comment s'y refuser ? Faudrait-il être stupide ? Et pourtant, le rêve et le désir toujours resteront rêve et désir... Et la lumière un fantasme dans l'obscur...

Des millénaires que l'homme s'y prête obstinément...

 

 

Horizon et ciel bleus, gris et noirs se succédant inlassablement. Des milliards de fois, ils l'auront été... Et des milliards de fois, ils le seront encore... Comme un cycle éternel... La ronde perpétuelle du monde et des couleurs...

 

 

Entre soi et soi, se terre sans doute la plus insoluble et mystérieuse énigme. Et la plus magistrale... Au regard de laquelle les autres ne font figure que d'indignes distractions...

 

 

Des monceaux de phrases. A la fois amas indigne et montagne sacrée dont nul jamais peut-être ne prendra la peine de retirer les scories ni de gravir les mille chemins... Tant pis...

 

 

La respiration permanente du monde et du vivant. Râle faible – et presque moribond – ou souffle puissant selon les cycles et leur vitalité, entrecoupé de provisoires instants de répit et de silence...

 

 

Toujours moins à dire que le silence. Mais un élan, irrépressible, pousse pourtant les mots sur la page. Comme ascèse et exercice quotidiens. Une façon de retrouver, avec délice, la présence – le vide accueillant – et voir ce qui s'y jettera... Curieux, sans doute, de découvrir ce que recèle encore le puits intarissable...

 

 

Ni joie ni souffrance. Un long engourdissement peut-être... L'implacable mécanique des instincts. Et du destin. L'actualisation de notre potentiel – et de notre vérité...

 

 

On écrit comme le soleil, sans doute, se lève chaque matin. Pris par les cycles inexorables et l'habitude, peut-être, de voir le jour...

 

 

Ni monde ni peine. Quelques larmes au milieu des rires pour se prouver peut-être que l'on est vivant. Et que l'homme en nous n'a pas entièrement disparu...

 

 

L'horizon et le ciel. Définitifs. Eternels sans doute. Et aucun ami parmi les hommes. Et aucun appui en ce monde. Aucun socle sur lequel bâtir une œuvre... Le moindre édifice abandonné sur le champ, voué dès l'instant suivant à l'oubli. Et l'absence des hommes et de l'âme... Vécu presque inhumain mais avec lequel on se trouve (bien) plus à son aise que parmi les visages, l'espoir et la bêtise...

Ni gloire, ni sagesse ni vérité. Mais la certitude de vivre la possibilité du presque inhumain – l'au-delà de l'homme peut-être... Comme un irrépressible appel – et une évidence à se laisser mener vers le ciel et cet horizon inconnus – et indéfiniment renouvelables...

Ni plainte ni partage. Quelques notes seulement pour témoigner de cette expérience, intensément réelle, d'intra et d'extra-réalité où ne règne qu'une présence – une infinie présence – sur l'ensemble des visages qui ne forment plus qu'une seule figure infiniment fragile et provisoire...

Ni pas ni danse, pas même un chemin. Une parfaite immobilité au bord du monde qui accueille – et avale – tout mouvement...

Ni hier ni demain. L'effacement total du temps. Ni ailleurs ni plus loin. Le ici permanent... à l'instant où nous sommes...

Ni voix ni livre. Et moins encore de savoir. L'ignorance absolue dans laquelle se révèle peut-être le plus haut – et le plus fin – de l'intelligence : l'Amour irréprochable – désincarné et impersonnel – qui reçoit sans condition – sans exigence ni impératif – ce qui vient – et arrive vers nous, nous qui ne sommes même plus sûrs d'exister – mais d'être, sans doute, au plus près (au plus proche) de l'être le plus parfaitement nu...

Ni poète ni penseur. Un cœur qui écrit... Une main sans auteur. Une parole née du silence qui court sans raison sur la page pour la joie d'être – et la joie d'écrire. Pour célébrer, dans la plus haute solitude, ce que l'homme peut atteindre...

Ni émotion ni sentiment. Une joie pure et sereine – incroyablement sereine. Ce qui se rapprocherait peut-être le plus d'une douce extase affranchie de la chair – admirablement intense et apaisée. Comme un abandon à ce que nous avons de plus sacré...

Ni noir ni couleur. Jour et nuit entremêlés. Ombres et lumière d'un seul tenant. Chair et silhouettes agglomérées...

Ni plainte ni explication. Le fait – la réalité brute et nue – relatés sans artifice par notre plus sûre identité... Le vrai sans exigence qui mêle, sans affect, la laideur et la beauté du monde...

Pas même un face-à-face avec Dieu – et avec la vérité. Pas même une oraison ou un désir à exprimer. L'unité incarnée peut-être avec ce qui se meut, se meurt et se plaint... L'éphémère éternel retrouvant son étrange et précaire éternité... L'indicible que l'on tente de dépeindre avec quelques pauvres signes – quelques mots dérisoires... L'accès au plus haut peut-être accessible à l'homme. Ou un songe... ou une errance peut-être... – qui peut savoir...

Une expérience qui rend la vie, les bêtes, le monde et les hommes étrangement lointains et familiers. Comme un fragment infime de ce que nous sommes – et que le silence renonce à expliquer...

 

 

Le silence est la seule prière. L'espace d'accueil réconfortant de tous les rêves, désirs et ambitions. La seule réponse possible à toute existence. Et la célébration même, fort encourageante, de tout ce qui existe – et qui est né de ses élans... Voila la seule gloire authentique à laquelle nous pouvons – à laquelle nous pourrions –, chacun, prétendre...

 

 

Quelques mots encore avant le silence peut-être... Non le définitif mais celui qui sait se taire et acquiescer aux circonstances. Celui qui aime de façon indifférenciée ce qui lui échoit et ce qui sur lui vient s'échouer. Celui qui consent sans rien omettre ni rien rejeter. Celui qui efface et oublie sans jamais meurtrir. Celui de notre vrai visage aux mains honnêtes et justes – et infiniment secourables. Celui que le monde – et tous les vivants du monde – réclament à cor et à cri, terré derrière leurs plus odieux désirs et leurs plus sécrètes ambitions. Celui qu'ils sont – et que nous sommes – lorsque nous saurons (enfin) nous réconcilier...

Et tant de cris sont parfois nécessaires pour le rejoindre – le retrouver...

 

 

L'Amour, seule loi qui pourra nous sauver de l'ignorance et de la haine. Et de leurs infinies déclinaisons : prétention, désirs, ambitions, convoitises, mépris, orgueil, arrogance...

 

 

L'homme n'est, bien sûr, ni le plus haut – ni même le plus précieux – du vivant comme il aime, si souvent, à le croire dans sa trop égocentrique stupidité. Il est une ébauche, encore mal dégrossie, – la continuité d'une tentative pour accéder au plus haut et au plus précieux de l'Existant. Et permettre à sa grossièreté, évolutive et merveilleuse déjà, de revêtir les caractéristiques fabuleuses de la conscience : l'Amour et la lumière inscrits dans le plus pur silence. Et l'homme n'est qu'une étape, modeste sans doute, dans ce projet insensé : mettre l'inouï à la portée du plus vulgaire...

 

 

Le poète, vigie de l'infini et de l'éternité. Gardien, sans accaparement, du sacré en attendant des jours meilleurs. Doigt pointé vers la vérité insaisissable. Fine pointe, peut-être, de l'homme. Inestimable secours dans l'égarement. Et promesse sans doute – et salut peut-être – pour toutes les errances...

Témoin – modeste témoin – du monde et de l'infini. Des siècles et du silence. Ne vouant un culte qu'au plus précieux atemporel...

 

 

Pour tout dire ; la misère et la volupté de vivre, le monde, ses égarements, les hommes, leurs errances, le désir, la volonté, la paresse et l'inertie... Pour tout dire de ce que nous avons été, de ce que nous sommes et de ce que nous serons, peut-être faudrait-il d'abord se taire... Et faire du silence son interlocuteur, son ami, sa demeure... Et lorsque tout sera compris, et entrevu en un éclair, les mots alors pourront venir... Et ce qu'ils diront n'aura que peu d'importance pourvu qu'ils invitent au silence...

 

 

Qu'un prélude consacre nos funérailles ! Belles, joyeuses, grandioses. Et absolument silencieuses. Comme les prémices du retour à la mère nourricière, meurtrière et guérisseuse, qui aura tant fait pleurer les hommes...

 

 

Tant de paroles, de larmes et de feuillets noircis pour comprendre l'incompréhensible et saisir l'insaisissable... Une passion qui aura exténué les hommes... Mais qui s’avérera bien plus utile que nous le pensons. Au bout de l’épuisement, l’abandon – la seule clé nécessaire à la compréhension de l’indicible...

 

 

Le tutoiement du ciel. Plus délicieux que celui de la chair du monde que l'on ne côtoie, bien souvent, que pour se nourrir davantage – et, peut-être, parfois un peu mieux...

Le tutoiement du ciel est une grâce permise par l'âme plus vive que le corps. Par l'âme plus innocente que l'esprit. Qui offre la possibilité d'un retour vers la terre promise ici-bas au milieu des visages, des fleurs et des larmes. Parmi les bêtes et les hommes, ces créatures si orgueilleusement terrestres...

 

 

Habiter cet espace où nulle circonstance n'est invitée... Où les rires n'ont pas plus de sens que les larmes... Où le cœur est si proche du monde qu'on l'entend battre dans chaque poitrine... Et où le regard, posé au lointain, veille en silence sur le fracas des siècles qui s'effacent lentement...

 

 

Le monde n'est peut-être qu'une méprise. Un essai. Une tentative sans conséquence. Le pari, un peu fou, d'un Dieu assis au bord de l'ennui...

Il n'y a donc rien à craindre de sa disparition pour peu que nous sachions remonter l'origine, reconnaître ce que nous sommes – et vivre silencieux, et sans doute hilares, auprès de celui qui nous a enfantés...

L'histoire – l'histoire du monde – n'est qu'un trait infime serpentant entre le néant et le rire d'un Dieu fainéant... Pas de quoi soulever les cœurs et l'orgueil de notre condition. Il y aurait plutôt matière à se faire humble...

 

 

Le temps pourrait filer, les saisons se succéder dans une ronde imparfaite, les bêtes opérer leur mutation, si attendue, et les hommes s'enlacer enfin après tant de drames, de guerres et de larmes, nous n'aurons été, au fond, que nous-mêmes, créatures et destins liés, mollement ou furieusement évolutifs, voués, quels que soient les parcours et les itinéraires, au plus magistral silence... Et que nous le teignions de joie ou de sombre importe peu... Hier, aujourd'hui et demain n'auront été qu'une épreuve – l'exercice de notre propre fin...

 

 

Ni crainte, ni regret ni désastre. L'empreinte de Dieu dans les pas de l'homme. Et les foulées d'un monde sans importance... Une farce peut-être qui ne réclame que de grands éclats de rire...

Et nous mourrons ainsi... sans une once de compréhension. Et sans une once de vérité. En ayant tenu pour sage la plus grande folie – et pour folle la plus grande sagesse. Comme des cœurs inachevés – et des âmes à polir encore...

 

 

On croit écrire, malgré soi, de la poésie là où il n'y a, le plus souvent, que pensées grossières et épaisses laborieusement métaphoriques... Paroles sans intérêt ni importance... Une pseudo littérature de dénigrement et de complaisance pas même bonne à jeter aux pourceaux...

 

 

Le seul voyage nécessaire n'est peut-être que celui de notre désapprentissage. Le lent, et âpre, effacement de nous-mêmes...

 

 

L'homme exilé du monde est, bien souvent, le candidat idéal pour rejoindre les terres du ciel. L'habitant potentiellement le plus proche du paradis (à la fois) terrestre et céleste...

 

 

Ni désir ni traque. Pas la moindre envie. Une béance où l'on se glisse – et se laisse aller à l'oubli... Une remontée à rebours du temps pour qu'éclose, à travers les heures, l'instant... Pas même un passage. L'éternité peut-être à la portée des siècles où le labeur n'a jamais porté ses fruits – et où l'effort et l'espérance se sont montrés tout aussi vains... Un glissement spontané vers ce que nous n'avons jamais quitté... Un lieu de présence où égratignures du corps et plaies de l'âme n'affectent que l'espérance qui, en cette aire, n'existe plus...

 

 

L'Amour sans blâme ni dentelle que la chair ne corrompt plus. Mais qui la célèbre pourtant au plus haut point de la jouissance : la joie extatique de l'innocence qui est, sans doute, la volupté la plus secrètement convoitée...

 

 

Ni mot ni parole. Rien qu'un silence... Et plus qu'un silence, le silence... Comme le règne du plus durable parmi le provisoire. Du plus certain parmi l'incertitude et l'improbable. Et du plus lumineux parmi tant d'ombres. L'inéluctable couronnant l'imprévisibilité des chemins...

 

 

Ni ignorance ni compréhension. Ni savoir ni méconnaissance. Mais un intervalle (de lumière) où peut se glisser l'infini des possibilités... Et où n'advient qu'une seule circonstance à la fois, aussitôt effacée et remplacée par une autre. Indéfiniment jusqu'au règne du grand silence, et à sa suite, la récurrence des cycles du monde, de ses bruits et de ses circonstances, entrecoupés au terme de chaque évolution, et avant que naisse la suivante, par cet étrange espace silencieux...

 

 

Plutôt qu'offrir au doute – et à la plainte – le privilège du langage, se taire. Faire vœu de silence. Et offrir la parole...

 

 

Une pierre morte à la fin du jour. Et la convalescence lente, impossible peut-être, des arbres tristes...

 

 

Ni jour ni nuit. Le silence – et un soleil – interminables où se succèdent sans fin les circonstances implacablement entremêlées...

 

 

Une fraternité d'âme existe entre les cœurs insoumis – et rebelles à l'ordre établi et à l'autorité du monde. Comme une intuition – le pressentiment peut-être d'une joie, d'une fraternité et d'une unité que les hommes, et leur maladroite organisation, ont toujours été bien en peine de faire naître – et de révéler...

 

 

Ni espoir ni sagesse ancienne. Et pas même un orgueil. Une présence sans attribut. Libre de tout – et y compris d'elle-même... Un feu tranquille – une lumière auto-entretenue – qui n'exige rien ni du monde ni d'elle-même... Et qui ne se soucie pas même des ombres – ni de son jeu ni de son pouvoir sur elles...

Pas d'indifférence pour autant, mais un complet acquiescement qui abandonne tous les phénomènes (êtres, choses, formes, situations, circonstances...) à l'implacable – et juste – cours des choses en leur offrant la liberté d'agir selon leurs caractéristiques (conditionnements, apprentissages etc.)...

 

 

Ni homme ni femme. Un genre indéterminé. Inutile. Le plus inouï sans doute auquel l'homme peut prétendre. Et le plus sage. Au delà de tout ce que l'on peut imaginer et espérer... L'indicible au cœur de la chair et de la matière. L'ineffable au sein de l'incarné. L'invisible dans le manifesté le plus grossier...

 

 

Ni église, ni croix ni chapelle. Et aucune religiosité bien sûr. Pas le moindre signe extérieur d'une quelconque appartenance. Parmi les vêtures, nécessaires parfois, le plus simple toujours. Ce qu'il y a, au fond, de plus nu en chacun. Ce qu'il reste lorsque tout s'est effacé... Mais comment qualifier l'inqualifiable...

Des siècles de commentaires ne suffiraient à le définir. Mais après des milliards de pas – et des milliards de vies peut-être –, un seul instant pourrait nous le faire découvrir. Et nous offrirait alors, à l'effacement du temps, l'éternité pour le vivre...

Et de le savoir, nous voilà bien avancés... Oublions ces phrases. Et soyons plutôt attentifs au pas présent – et à ce qui surgit à l'instant où nous sommes...

 

 

Ni effort ni labeur. Une évidence spontanée qui se glisse partout où la place sait se faire vacante. Après tant de peines et de siècles, le juste retour des choses qui offre au visage – et à toutes les figures du monde – une beauté, un sourire – un éclat d'éternité et la malice (joyeuse) des yeux qui savent...

 

 

A toutes les morts s'ajoutera le silence... Beau pour les uns, solennel pour les autres. Incompréhensible pour la plupart, frustrés par cette trop subtile réponse...

 

 

Des millénaires de philosophie et de poésie bien en peine de guérir l'immaturité. L'ignorance, source (continuelle) de tous les maux – et des malheurs que nous avons nous-mêmes enfantés...

 

 

Ni abri ni refuge. Une présence simple où les circonstances font peut-être office d'école dans ce long – et douloureux – apprentissage de l'effacement. Et le monde comme miroir de nous-mêmes aux facettes si trompeuses. Le vide et l'incertitude comme seuls socles – et seuls maîtres...

 

 

Ni caresse ni déchirement. Un silence voluptueux. Et une absence qui se glisse dans l'effacement. La plus sûre demeure...

 

 

Et tous ces poètes qui n'auront crié que leur faim... sans parvenir ni à assouvir leur appétit ni à en découvrir l'origine rassasiante... Mais comment les blâmer... Au moins auront-ils essayé de laisser émerger en eux le plus grand qu'eux-mêmes alors que d'autres, la plupart des hommes, ne se seront contentés que de se repaître de chair et d'apaiser leurs instincts...

 

 

Ni souvenir ni espoir de jours meilleurs. Ce qui s'approche... Ce qui est là, maintenant... Et ce qui s'efface... et qui revient, paré d'autres vêtures, parmi les visages...

 

 

Ni peur ni mensonge. Pas même un instinct. Notre vrai visage libéré de tout stigmate... La face de Dieu auquel nous n'avons cru – et que nous sommes pourtant bien plus que toute autre chose...

Le plus haut de l'âme. Le plus profond du cœur. Et le plus vaste du regard. Le plus précieux dont nous n'aurons jamais à nous défaire...

 

 

Héraclite et Démocrite, les deux faces d'une même figure. Celle de l'homme. Ni totalement triste ni pleinement rieuse. Une farce peut-être, à la fois grise et lumineuse, dans la lumière. Et le soleil du monde que les hommes continuent à chercher – et à vouloir saisir – en dehors d'eux-mêmes... L'errance perpétuelle de l'humanité, encombrée d'inutile peut-être mais porteuse de la seule révolution possible, envisageable, pour retrouver notre vrai visage...

 

 

Ni yeux ni lèvres. Pas même un sourire. Une face rougie non de honte mais à force de lumière. Comme une chair – et une âme – incandescentes, éblouies par leur propre feu. Mais si humbles – et si discrètes – qu'elles peuvent marcher parmi la foule sans s'honorer de – ni revendiquer – l'origine du rayonnement. Comme une grâce purement – et strictement – impersonnelle... Le miracle que l'homme espérait depuis des siècles...

 

 

Ni force ni enjeu. Une puissance inoffensive qui jamais ne frappe au hasard. Qui ne s'abat que pour éclairer – et éclaircir. Et faire disparaître l'absurde et le superflu. Comme un poing, violent parfois et tenace, mais toujours secourable...

 

 

Et sans doute, est-il temps, à présent, de se taire. De laisser le silence à son œuvre pour que nos âmes soient plus vite éblouies par ses exploits, sa justesse et son amplitude...

 

16 décembre 2017

Carnet n°116 La tâche du monde, du sage et du poète

Recueil / 2017 / L'intégration à la présence

Ni pluie ni soleil. Un temps, indéfiniment, incertain. Mais qui livre aux jours et aux âmes une fraîcheur inespérée. Ce que nous guettions autrefois, avec tant d'espoir, par la fenêtre derrière le ciel gris et nuageux...

Redire encore et encore ce que nous avons toujours été – et ce que nous avons toujours su – malgré l'ignorance et la haine. Comme une parole lointaine, infiniment répétée, pour s'assurer qu'elle soit entendue. Comme le silence chuchoté à sa propre oreille...

 

 

Passablement défaites par le temps, la couleur des pages et la voix du poète. De plus en plus blanches et silencieuses. Comme arrivées à l'extrême de leur possibilité... Au seuil, peut-être, de l'innocence. Au bord, sans doute, de la lumière...

Avec toujours moins à dire que le moins bavard des silences. A la frontière de la plus grande extase et du plus définitif effacement... Au cœur de cette joie, détachée du désir, que cherchent tous les hommes...

 

 

Sous la férule du silence, sans doute, les plus belles paroles. Celles qui se prononcent dans la plus parfaite innocence, sans même le souci d'être entendues...

 

 

Quelques mots que le poète adresse au silence. Comme une gratitude envers celui qui s'est partagé...

 

 

Ni paix ni violence. Ni grâce ni souffrance. L'instant seul malgré le défilé, improbable, des heures...

 

 

Le rien. L'incertitude totale du monde. Et la fenêtre des possibles, entrouverte, où viendront s'effacer tous les destins...

Ce qui s'approche, et que l'on voit arriver, ne viendra peut-être pas... Ou arrivera plus tard lorsque les circonstances l'exigeront...

Et ce qui doit nous rendre visite se montrera aussi sûrement que ce que nous ignorons. Avec autant de certitude qu'est grande notre ignorance de la vie et du monde...

Une existence – et un destin – livrés aux (seules) nécessités des jours et au silence...

 

 

Nos vies. Quelques anecdotes dans l'épais, et risible, récit du monde. Quelques gouttes dans l'une des minuscules rivières de l'univers, pas même conscientes de l'infini qui les a fait naître – qui les alimente de façon permanente – et dans lequel elles se jettent continuellement...

 

 

Ni mot, ni faim. Pas même un poème – ni même un morceau de pain – à offrir. Un regard posé là – et sans appétit – que jamais les circonstances ne viennent contredire... Comme une vacuité lisse – et pleinement acquiesçante à tous les désirs, à toutes les frénésies et à toutes les formes d'absence...

 

 

Le langage universel est le silence. Et il (nous) faudrait, sans doute, traduire tous les signes et toutes les langues du vivant, et jusqu'aux plus rares dialectes, en sabir – en socle unique de compréhension. Comme une tour de Babel inaudible, en quelque sorte, mais enfin efficiente...

 

 

Ni désir ni image. Le plus éternel. La fragile évidence d'être vivant. L'émotion pure d'exister... Et la certitude d'une présence éminemment lointaine, et si proche pourtant, accueillant ce qui passe : le monde, la terre, la vie, les bêtes et les hommes, l'illusion du temps et tous les visages de l'invisible. Ce que nous croyons savoir. Ce que nous croyons être et ce que nous sommes... Notre double identité : l'être et ce qui est, indivisibles – unis dans leur fabuleuse diversité de traits...

 

 

La souffrance n'est absurde. Et moins encore un sacrifice. Elle est le signe d'une possible transformation. Le gage d'une joie à venir. Un pas initiatique dans la découverte de ce que nous sommes. Une tentative de percer – et de mettre à jour – ce que nous croyons – et avons cru – être... Une opportunité de quitter la croyance et l'illusion. L'invitation perpétuelle de la lumière à l'innocence et à la vérité...

 

 

Entre terre et ciel, la promenade furtive de l'homme. Un bref et superficiel séjour voué au labeur et aux agréments (assez indigents) où la métaphysique et le spirituel – et tout questionnement d'ailleurs – sont bannis. Relégués (au mieux) à l'adolescence et (avec un peu d'espoir) à l'instant de la mort.

Pas de quoi amorcer la moindre fouille – ni creuser et suivre la moindre piste. Pas question donc d'approcher le réel et la vérité ni même de vérifier la longueur et la couleur de la barbe de Dieu...

 

 

Ni question ni réponse. Ni quête ni vérité. Juste un éloquent silence...

 

 

Une poésie – et même une écriture – non métaphysique est comme un rideau sans fenêtre. Une (simple) décoration sans perspective...

Dans la poésie métaphysique, la parole tient lieu de poignée pour ouvrir la lucarne, notre si minuscule lucarne, et voir – et sentir – le monde et l'horizon si vivants et s'avancer, au loin, le silence et la lumière qui les recouvriront bientôt... Voilà, sans doute, la plus noble vocation du poème...

 

 

Il n'y a rien à dire sur le monde. Et rien à lui réclamer. Simplement, peut-être, lui offrir le silence – ce grand monstre inquiétant et repoussant mais dont la présence assurément éclaircirait ses ambitions, refonderait ses projets et ses programmes, aiguiserait, sans doute, sa curiosité et ses interrogations et octroierait à son peuple, ne sait-on jamais, un goût plus prononcé pour la beauté et l'innocence – pour l'honnêteté et la vérité, si nécessaires pour transformer sa marche folle et insensée...

 

 

Un séjour, des espoirs, des démons. Et la naissance – la perpétuelle continuité – de la tristesse. Comme la seule possibilité de voir éclore, un jour – plus tard – beaucoup plus tard – la lumière et le silence...

 

 

Le secret des ombres ? Hormis notre ignorance, elles n'en ont guère... Un destin fait non de hasards mais de forces mécaniques peut-être...

 

 

Des siècles peu soucieux de silence et d'oubli où l'on expose, dans toutes les vitrines, ses bruits et son nom comme la seule gloire possible. Le sacre de la plus haute ambition de l'homme. Tristes millénaires...

 

 

Ni jeu ni pouvoir. Un goût de l'Autre, à jamais irréversible où le silence, seul, est célébré...

 

 

Parole après parole, on se défait du silence pour le rejoindre plus sûrement peut-être...

 

 

Une agonie, plus belle que nos vies, nous invitera, un jour, à une fête inoubliable organisée en notre honneur... Le temps de parvenir jusqu'à l'innocence...

 

 

Chercher l'invisible derrière la matière. Et la joie qui se cache dans les circonstances. Cette danse inévitable, partout, du silence...

 

 

Au fil des jours se dégagent, peut-être plus obstinément, la joie et la lumière que rien ne pourra déchirer – ni les ombres ni la nuit. Comme la plus lente – et la plus éclatante – victoire sur tant de siècles d'obscurité et de malheurs...

 

 

Ni pluie ni soleil. Un temps, indéfiniment, incertain. Mais qui livre aux jours et aux âmes une fraîcheur inespérée. Ce que nous guettions autrefois, avec tant d'espoir, par la fenêtre derrière le ciel gris et nuageux...

 

 

Homme de silence et de simplicité, juché sur la plus haute rosée de la terre. A califourchon entre le soleil et les étoiles... Evadé de la gangue noire des illusions où sont enfermés les hommes. Un pas de danse. Une parole claire. Et pas l'ombre d'un soupir. Un murmure, né de la lumière, adressé au vaillant, et malheureux, peuple de la terre...

 

 

Redire encore et encore ce que nous avons toujours été – et ce que nous avons toujours su – malgré l'ignorance et la haine. Comme une parole lointaine, infiniment répétée, pour s'assurer qu'elle soit entendue. Comme le silence chuchoté à sa propre oreille...

 

 

Ah ! S'il nous était possible de ne pas être mêlés aux complots de cette sordide réalité... Mais qui a dit que nous n'en sortirons pas indemnes...

 

 

Un matin de pluie et d'amertume ? Non, cette longue nuit où se sont enfoncés les hommes qui attriste (un peu) l'âme sage qui attend sans impatience le soleil de la mi-journée en espérant qu'il saura éveiller quelques visages, trop longtemps endormis peut-être... Mais comment pourrait-elle ignorer que le sommeil est, bien souvent, le prélude de tout réveil...

 

 

Le silence est un visage sans lèvres. Et la lumière un œil sans nom. Et nous sommes cette étrange figure que nul ne voit et qui effraye tant les hommes. Cette présence, invisible, qui embrasse le monde. Et dont les baisers, infiniment répétés, finissent par éveiller les âmes. Ce que les hommes, depuis les origines – dans leur crainte et leur ignorance – appellent Dieu...

 

 

Ni désir ni parole. Pas même un silence. La table – l'établi – du poète où se pose ce qui meurt – et où s'élance ce qui doit naître. Comme le signe peut-être que la lumière ne peut mourir... Qu'il existe une piste – et que des traces sont perceptibles – pour qu'advienne l'effacement, et, à sa suite, plus tard, peut-être le silence...

 

 

Entre le désir et le souvenir, l'homme saute à cloche-pied sur sa marelle en comptant les points – et les heures creuses où il s'enchaîne depuis des siècles... Et on le voit lancer son palet toujours un peu plus loin en croyant ainsi pouvoir atteindre le ciel, cet inconnu – cette infime possibilité de lumière...

Et après le ciel, qu'y a-t-il ? se demande-t-il parfois. Serons-nous enfin parvenus au paradis – à cet éden tant espéré ? Serons-nous arrivés à la fin du voyage ? Non, lui dit le sage. Nos yeux seront désormais ouverts mais il nous faudra encore reprendre le chemin – refaire le voyage maintes et maintes fois jusqu'à ce que les noms inscrits à la craie sur le bitume de la terre, et les frontières et les étapes, s'effacent. Disparaissent...

Et au jour du grand silence, nous comprendrons enfin le jeu du temps, des désirs et du souvenir... Et nous dessinerons alors une autre marelle, plus grande peut-être, différente sans doute, ou nous inventerons un autre jeu pour offrir à la lumière et au silence la joie d'être vivants – et de se perdre et de se retrouver encore et encore aussi beaux qu'aux premiers jours de tous les recommencements...

 

 

Des barreaux plus innocents que les mains qui jettent dans les cages... Qu'auront donc vu les hommes, victimes et bourreaux, de l'innocence ? Ils mourront, sans doute, comme ils sont nés avec cette infecte barbarie au fond de l'âme...

 

 

Au dedans, cette voix qu'ignorent les cris du dehors...

 

 

Dire la fraîcheur du matin. La mort qui guette partout. La beauté des arbres. La hache des bûcherons. L'infini des jours et la marche sans fin. La terreur et la misère des hommes. L'effroi et la solitude des bêtes. Dire la vie, le monde et la lumière. Tourner – tourner sans cesse – autour d'un silence inconnu... Et éveiller lentement notre visage à l'atroce beauté des saisons. S'établir au cœur des incertitudes. Et aimer – et contempler – encore ces amas de poussière qui tournoient dans les vents... Et cette âme, si belle au fond qui attend le silence – et la lumière qui saura l'éclairer sur l'abjection et l'infamie, l'éternelle traversée des heures, et l'instant, à peine né, qui s'efface déjà – et les circonstances que déploient l'univers et le cours des choses... Ce si peu d'existence qui nous est offert pour apprendre à vivre...

 

 

Tout dénouement annonce les prémices d'un nouveau recommencement. L'éternel retour des choses qui meurent – et renaissent encore... L'évanescence du passage. Et la certitude de l'effacement. Le fil rouge, en quelque sorte, de l'Existant...

 

 

Les vies. Comme de courtes vacations où chacun tient son rôle – et remplit sa mission.... Quelques traits dans le destin du monde – et dans le grand dessein de l'univers...

 

 

Tout a été dit déjà. Aussi que pourrions-nous dire qui n'a jamais été exposé ni annoncé ? Le silence réclamerait-t-il encore une parole ? Et laquelle ? A moins, bien sûr, que nous ayons encore mal entendu – et mal interprété ses consignes...

 

 

Encore une ligne – encore un chemin – où se perdront quelques mots – où se perdront quelques pas... Comme une danse – une ritournelle – irrésistibles du corps et du langage...

 

 

Et si le monde – l'histoire du monde – nous était conté(e) par les pierres, les arbres et le silence – saurions-nous entendre leurs murmures et leurs secrets ? Saurions-nous nous asseoir paisiblement à leur côté pour écouter le récit des siècles raconté par ceux que l'on croyait inaptes au langage – et qui ont pourtant tant de choses à nous dire – et tant de vérités à révéler à ceux qui se sont toujours imaginés les uniques dépositaires de la parole et de l'intelligence...

 

 

Y aurait-il une joie à partager dans le silence que nul ne ressent encore... Et un Amour – et une lumière – que nul ne pourrait corrompre ni assombrir... Comme les vestiges intacts, et toujours neufs, des origines que les hommes n'ont cessé de fuir pour se mettre en quête de bien pâles et indignes nouveautés...

 

 

Il y a peut-être un pas que jamais nous ne saurons accomplir... Celui qui se réalise sans raison. Pour la simple joie d'aller sans destination...

 

 

Nous allons sur les chemins de la terre parmi les catacombes comme si la mort n'existait pas. Comme si la mort n'était qu'un rêve – qu'une ligne d'horizon lointaine – alors qu'elle est là, éminemment présente, à chaque pas – à chaque souffle ; la mort des autres que nous feignons de ne pas connaître – et à laquelle nous nous pensons étrangers... et la nôtre dont chaque instant nous rapproche...

 

 

Une joie peut-être à dire ce que nous ne pouvons encore comprendre du silence...

 

 

A nouveau, quelques pas dans la brume. Comme prisonnier toujours des jours bas et des reliefs de la terre... Une inclination, peut-être, de l'âme, à se morfondre dans sa dimension la plus humaine – à prêter le flanc à la stupidité de l'attente – et à l'espoir de jours meilleurs où régnerait à jamais un temps clair et clément...

 

 

La grâce d'un instant de présence. Comme la preuve, possible, d'une éternité réellement vécue... Avec ce regard clair et confiant si caractéristique... Cette joie tranquille. Et cette âme qui n'attend ni n'espère (plus) rien... Simple témoin acquiesçant à ce qui passe et s'efface aussitôt... Comme un infini au dedans de la chair, spectateur désincarné, et sans exigence de certitude, d'un monde ni réel ni fantomatique – indéfinissable...

 

 

La compagnie d'un poète. Comme une main amicale et réconfortante sur l'âme solitaire – et un peu perdue – qui cherche désespérément sa propre confiance et son propre chemin parmi les vents et les visages, parfois si hostiles, de ce monde...

 

 

Un soir de lune blanche comme pour dire aux hommes et au ciel d'attendre le silence...

 

 

Vaine est la vérité que l'on crie aux hommes car l'on verrait aussitôt quelques-uns s'en emparer et en user comme d'une hache pour nous fendre le crâne et verser sur la terre un sang inutile...

 

 

Le silence sera toujours le plus utile – et le plus fidèle – allié de la vérité que l'on verserait (tout entière) dans chaque geste juste en oubliant, bien sûr, la renommée – ou la gloire, toujours possible – de son auteur...

 

 

Baignés encore de nuit, je vois les hommes déambuler au hasard sur les chemins de la terre, l'âme et la peau trempées d'espoirs et de terreur... Comme une armée d'intrépides aventuriers voués à la malédiction de l'incarnation. Vivants de chair promis à tous les sortilèges...

 

 

Ni vertige ni avancée. L'ombre mutilée, presque agonisante, qui s'éparpille en éclats. En poussière dans la lumière. Comme une trêve, une rémission peut-être, dans le provisoire des siècles...

Ni trappe ni fenêtre. Ni vent ni séjour. L'abandon d'un pas, autrefois si fier, aux portes du jour. Et le soleil derrière la vitre qui dessine un ciel sans étoile. Une clarté, encore imprécise, qui inonde tout ; abîmes et puits de lumière. Notre seule gloire peut-être...

Ni tombe ni regard. L'éternité qui se repose des siècles dans le plus éphémère...

L'âme et le ciel emportés dans le même trou de lumière...

Ni œil ni aile. Ni chemin ni ornière. Une présence à laquelle tout s'abandonne – et dans laquelle tout s'efface...

 

 

Nos vies, nos âmes submergées par ce lointain qui s'est approché – et que nous avons accueilli comme le plus familier... Ce visage – notre visage – que nous avons cru perdu – et que nous cherchions partout si désespérément – et qui est venu au terme de tous les abandons...

 

 

Ni voix ni oiseau. Ni chant ni parole. Pas même un murmure. Un grand silence où tout s'estompe – et que nos désirs dissimulaient, intact, au fond de l'âme...

Et nous sourions aujourd'hui de toutes ces murailles que nous érigions pour nous en défaire, ou le rendre plus vivable, et qui gisent à présent en contrebas parmi la poussière que les vents balaieront comme le reste – comme tout ce que nous avons abandonné dans le grand puits de l'oubli, là où la mémoire ne peut pénétrer – là où la mémoire même se défait...

 

 

Surgie de nulle part – et, peut-être, de partout – voilà la présence qui s'immisce, qui s'infiltre et se propage en tous lieux. Dans le regard d'abord, puis dans l'âme et le cœur et dans la vie et le monde enfin... En – et parmi – nous qui l'avions tant espérée – et qui n'avons jamais rechigné à nous dépecer jusqu'à effacer les noms sur la chair – et jusqu'à nos plus infimes désirs...

Et, à présent, partout des ombres, des cris, des chants et des cascades de lumière. Comme les reflets de notre vrai visage. De ce que nous n'avons jamais cessé d'être – et que nous serons encore jusqu'à la fin des siècles. Et, sans doute, bien plus longtemps encore... et que nous serons peut-être même pour toujours : cet étrange entremêlement de tout dans le silence...

 

 

Dans un silence, inaudible bien sûr, nous serons jetés un jour...

En attendant, gardons-nous de blesser la chair qui n'est, sans doute, que la périphérie de l'âme... La frontière mensongère qui, comme nous le croyons si naïvement, nous sépare du reste du monde mais qui n'en est, en réalité, que le prolongement...

Meurtrir et tuer sont des actes ordinaires, et habituels, en ce monde mais ils constituent, en vérité, une atroce auto-mutilation. Et nous le saurons tous, un jour, lorsque nous aurons rencontré notre vrai visage... Et les massacres et les tueries alors cesseront sur-le-champ... Et aimer et chérir – et prendre soin – deviendront aussi naturels, et nécessaires, que respirer... Les seuls actes et la seule perspective possibles...

Et au fil des siècles (et des transformations perceptives), nous serons toujours plus nombreux à offrir notre présence, de plus en plus légitime dans l'esprit des peuples, à ce monde gangrené par les pires maux de la terre – et exacerbés par le vivant, et l'homme à sa tête, encore si puéril et immature : l'absence, l'ignorance, la haine et la cruauté. Toute cette barbarie – et toute cette tyrannie – que nous croyons aujourd'hui encore indispensables à notre survie...

 

 

Peut-être aurons-nous tous, un jour, l'occasion de véhiculer cette parole qui encense et ensemence l'Amour... et la possibilité de le transposer en gestes... Et ce jour-là, nous nous réjouirons d'être des hommes. Et le vivant se réjouira d'être en vie. Et la terre se réjouira de notre présence... Comme une grande famille (enfin) réunie dans la joie, la lumière et le silence après tant de guerres atrocement fratricides... Que pourrions-nous espérer d'autre ? Ne serait-ce pas là le plus beau destin du monde...

Et la tâche la plus digne, et la plus urgente, du poète serait sans doute de livrer, dans ses dérisoires lambeaux d'écriture, ce goût pour un au-delà des horizons communs – et de s'approcher au plus près de cet Amour si maladroitement incompris, et voué jusqu'à aujourd'hui à l'indifférence du monde et des hommes...

 

 

L'arbre et le monde, comme la joie et la poésie, se déploient – et se déploieront toujours – dans le plus grand silence...

 

 

Soyons présents là où se glisse le vent. Là où le silence perce les ténèbres pour se faire joyeux... Il n'y a d'autre endroit pour vivre – pour aimer et comprendre un peu... Comme un étroit interstice dans lequel le monde – et les hommes – refusent de plonger et de disparaître... Là est cette vie pleine à laquelle nous aspirons...

 

 

Et le bleu, peut-être, nous dira le jour. Et le scintillement pâle des étoiles, la nuit. Et peut-être serons-nous (enfin) réveillés à l'heure de la grande éclipse... Présents de l'aube au crépuscule, témoin impartial de l'obscurité et de la lumière, insoucieux du sang versé par les vivants...

 

 

Un dernier soupir – un dernier sourire peut-être – nous fera frémir. Comment savoir le dernier accueil que nous réserverons au monde...

 

 

Danses, facéties, et même quelques rires, aperçus – et entendus – non loin du tombeau qui s'approche à grands pas. Comme une ombre immense sur tant de frivoles gaietés – sur ces infimes soleils que les hommes aiment tant coller sur les murs de leurs ténèbres pour essayer de repousser la mort – et l'oublier – comme s'ils ignoraient qu'elle finira, un jour, par tout emporter...

 

 

Une lumière imaginée, ou imaginaire peut-être – allez savoir... – vient s'immiscer au dedans de tout. Et au fond de l'âme d'abord qui en a tant besoin...

 

 

Marcher avec le temps collé aux basques – et avec ces souvenirs et ces mille projets gravés sur la peau – comment l'âme pourrait-elle connaître l'innocence...

 

 

Nous sommes nés loin des miracles. Comme les fruits, amers sans doute, d'un songe que nous n'avons choisi. Les acteurs d'un mythe voué(s) à la mort – et qu'aucune marche ne sauvera... Le centre de ténèbres infranchissables dont seul le regard pourrait nous délivrer... Mais comment pourrait-on y consentir en demeurant prisonnier de l'apparent paradoxe du vivant...

 

 

Ni gloire ni célébration. Ni yeux ni main pour encourager et applaudir... Une solitude monumentale, et merveilleuse, où se glisser. Y bâtir son nid (rugueux) et son aire d'envol... Et le courage qu'il nous manque parfois pour y poser notre âme... Mais le chant des oiseaux sera là encore, une nouvelle fois, pour nous exhorter à émerger de la paresse et des enlisements. Comme des anges venus, peut-être, guider notre chute. Comme une bénédiction offerte à tous les honnêtes aventuriers...

 

 

Des lambeaux d'écriture comme des fragments de prière inutiles. Déchirés par l'usure et la récurrence du langage. Posés là devant l'indifférence du monde et des hommes comme les vestiges d'une ère où l'écriture était libre et joyeuse et la parole des prophètes entendue...

 

 

Et toutes ces têtes attentives aux autres que nous ne connaîtrons jamais, ensevelies par les foules et l’insensibilité des siècles... Et qui nous auront pourtant jeté, parmi les cris et les bruits de ce monde infâme, quelques signes de joie, quelques larmes, le goût pour un au-delà des horizons et ce désir inespéré de silence... Comme la preuve – et un avant-goût peut-être – d'une lumière encore lointaine – encore si lointaine pour les hommes...

 

 

Ce dont s'honorent peut-être les pierres, le silence des âmes...

 

 

La bouche entrouverte dans le silence, muette devant la beauté, à peine entrevue, du monde qu'aucune parole ne pourrait satisfaire – mais qu'une présence saurait apaiser – et dont les gestes sauraient, sans doute, amoindrir les tourments, l’inquiétude et les interrogations...

 

 

L'homme poignardé, pense-t-il à la moindre occasion, par le silence et la solitude alors qu'en vérité, ils le soulèvent. Et l'invitent au plus haut faîte du monde...

 

 

Aucune menace ne pèse sur nous sinon peut-être l'ignorance – et ses cascades de malheurs qui (nous) enchaînent au pire de l'homme...

 

 

Nul calvaire pour les insoumis. Les promesses de la solitude. Et, plus tard, les joies du silence...

 

 

Enfoui dans cette crainte de nous-mêmes, le plus beau – et le plus pur – de notre visage. La réponse à toutes les énigmes. Le plus sûr allié du monde. Et la plus généreuse promesse, sans doute, de silence et de lumière, ensevelis aujourd'hui sous des couches d'espoirs et de mensonges, nos plus fourbes et illusoires atouts pour nous découvrir...

 

 

Le jour où nous saurons nous agenouiller – et nous livrer à une contemplation auréolée de cette gratitude de l'âme entrée en grâce, nous nous tiendrons plus debout que jamais... et serons plus vivants – et plus réels – qu'au cours de tous ces siècles où nous nous serons tenus le buste droit et fier face à la terre apprivoisée – et dominée à force d'exactions et d'anéantissements...

 

 

L'humanité. Une armée d'âmes défaites et fragiles. Une procession de fantômes, poings levés et mains saisissantes posés devant soi, qui avance sans rien voir, sans rien aimer ni comprendre. Et qui arrache à la terre, et à son peuple, leur liberté et le droit de choisir leur destin. Et qui anéantit et exploite, par delà ses mille querelles, toutes leurs parcelles – et jusqu'au plus sensible de l'Existant. Et par ses méfaits, épuise – ruine presque – toute possibilité de lumière en l'ajournant à un après, plus qu'improbable...

 

 

Et cet invisible – et ce minuscule – qui partout nous sauvent de l'infamie. De cette fatale stupidité qui emporte nos cœurs et nos âmes. Et qui agite nos gestes et nos pas dans un hasardeux et dévastateur aveuglement...

 

 

Après nos ripailles et nos gloires viendra le temps du tremblement... L'aube d'une ère magnifique qui encensera l'humilité, mère de l'innocence, qui, seule, pourra offrir à notre visage la nécessité du respect et de la gratitude (naturels) – et à notre âme la joie silencieuse et discrète de notre appartenance et de notre filiation... ce socle invisible sur lequel pourra naître – et croître (enfin) – l'Amour...

 

 

Nous sommes, sans doute, cette évidence de matière, de chair et de souffle entremêlés et de silence. Tout dans nos vies – dans nos âmes – et sur nos visages – l'atteste. Reflets limpides de notre apparente et secrète appartenance...

 

 

L'étrange appel du monde qui nous condamne avant même que nous ne surgissions... Comme l'évidente, et si compréhensible, malédiction du vivant... A peine nés que déjà coupables – et soumis à tous les sortilèges de l'incarnation...

 

 

La besogne, si nécessaire, de l'invisible et de quelques anonymes pour révéler le grand œuvre du silence... Cette joie fragile, insaisissable, en filigrane de nos vies – comme la promesse de notre labeur – à laquelle ne participeront jamais ni le peuple ni les puissants, et moins encore, sans doute, les célèbres et les nantis...

 

 

La certitude de l'incertain qui partout inscrit sa marque – et son sceau – presque invisibles aux yeux des hommes. Et qui engorge pourtant tous les recoins du monde et de notre vie – et investit tous les replis de l'âme et du cœur... Comme l’empreinte mystérieuse de notre indéfinissable identité...

 

 

Un éclat, une pureté, un éblouissement. Cet instant du jour où se rejoignent tous les possibles et l'acquiescement joyeux. Cette part de silence en nous, peut-être, oubliée... Comme le crochet invisible qui tisse la toile dont nous sommes faits... et qui compose ce que, dans notre ignorance, nous appelons le monde...

 

 

Traversé à l'improviste, parfois, par le silence. Cet hôte imposant, et si souvent embarrassant que nous ne savons que faire alors qu'il suffirait d'y glisser son âme – et de la laisser y vivre à son aise...

 

 

Tant de prophéties – et de paroles même – finiront en silence. Mais pourrait-on seulement rêver pour elles de plus beau destin...

 

 

Ce que nous aimons et appelons de nos vœux comme ce que nous rejetons et fuyons comme la peste ne finira jamais. Et nous serons toujours cette éternité qui accueille le temps et les mille choses qui passent... et qui reviennent sous d'autres traits – et d'autres visages – sans jamais pouvoir s'éteindre ni s'effacer. Condamnés, en quelque sorte, à cette étrange perpétuité...

 

 

L'immobilité et l'infini, seuls témoins du mouvement et de la finitude. La conscience silencieuse et éternelle comme l’unique présence en ce monde...

 

 

Des livres, des bâtons et des chiens. Il y en a, je crois, dans tous les recoins de la maison... Dieu sait que j'aime le dépouillement mais j'apprécie tant leur présence qu'ils m'accompagnent partout – et presque à toute heure du jour...

 

 

Cet Autre en nous qui ne se reconnaît dans notre visage si hostile – si fermé – et que désole chaque regard méfiant jeté à l'inconnu... Et qui appelle pourtant de ses vœux toutes les réconciliations...

 

 

Vivant, certes, dans la respiration du monde mais si peu attentif et sensible au souffle venu du ciel... Comme amputé... Incomplet. Inapte encore à trouver l'entendement. La voie de l'entremêlement et de l'union entre la matière et le silence... Notre si commune identité...

 

 

Nous mourrons avec nos mystères et nos secrets – et avec ceux du ciel – plus opaques et irrésolus que jamais... Et il nous faudra un cœur – un sang et un souffle – nouveaux pour émerger de notre long sommeil que ni le monde ni le poète ne pourront nous offrir...

 

 

Gorgés d'espoirs et de victuailles peut-être, mais l'âme, si exsangue, que toute marche devient impossible. Comme une boursouflure alimentée par les jours et la paresse. Comme le signe, atroce, d'une invalidité métaphysique...

 

 

Ni soleil ni linceul. Une eau limpide et sereine. Et des bras ouverts aux circonstances. Comme un oiseau – une rivière – à la gorge immense contemplant les feux de la terre et les miracles – tous les miracles – du ciel. Comme une bouche peut-être, à la fois béance et miroir de toutes les horreurs infligées et de toutes les merveilles offertes... Comme un appel, une invitation – un chant discret et continu parmi les bruits et le brouhaha des hommes...

Ni peine ni sang versé. Comme des lèvres sur lesquelles se serait effacée l'espérance – et où tout, à présent, pourrait se poser... Comme la marque, évidente, d'une innocence possible – d'une joie et d'une présence sans discontinuité. Comme un soleil privé d'ombre et sans déclin. La figure éternelle d'un Dieu sans malheur...

 

 

Un cri dans le chaos pour redonner illusoirement au monde un peu d'ordre. Quelques certitudes. Satisfaire peut-être un besoin d'espoir. Faire émerger une promesse (certaine). Que nenni... Une blessure supplémentaire... Une résistance plus vive encore à l'ordonnancement (furieux) du joyeux bordel qui nous anime – et qui nous compose et régit le monde. Cet étrange entrelacement des pôles et des extrêmes – et de leur infinie palette de teintes et de nuances où chaque mélange de couleurs obéit à ses nécessités et aux desseins de l'univers orchestré par un Dieu hilare mais confiant en notre clairvoyance pour résoudre ce mystère – et le laisser s'exercer sans que nous y jetions quelques troubles supplétifs inutiles qui complexifieraient un tableau déjà bien assez insaisissable et incompréhensible...

 

 

Au bord du dénuement, une étincelle. Les prémices d'une vérité incomplète – et infiniment renouvelable. Comme l'écho permanent d'un silence ininterrompu. La grâce et la lumière, encore si inaccessibles aux hommes. La besogne du poète. Et l’œuvre, si discrète, du sage...

Et nous irons ainsi enveloppés sur toutes les routes – et vers l'inconnu dont nous ne connaîtrons jamais le visage... Et, sans même le savoir, nous nous habillerons de ses yeux – et nous nous recouvrirons de ses rires, et de ses larmes parfois, avant qu'il nous soit offert, un jour, d'habiter son silence...

 

 

Ni trace ni larme. Pas même une empreinte. Ni soleil ni silence. Pas même un héritage. Simplement ce visage dont nous avons déjà tous les traits... Et qui s'en ira dans la nuit – et qui reviendra avec le jour. Et qui connaîtra encore l'abîme et la lumière – les malheurs et l’innocence – jusqu'à l'impossible effacement du monde. Jusqu'au bout, interminable, de tous les chemins...

 

15 décembre 2017

Carnet n°110 Une parole, un silence et, derrière peut-être, une vérité

Journal poétique / 2017 / L'intégration à la présence

A travers les étoiles, une lumière déjà présente...

Marcher, sourire, vivre. Aller dans le calme des heures où les tempêtes n'ont plus prise ni sur les jours ni sur le cœur. Où l'âme, vive, ne s'inquiète pas même du lendemain...

Oublier. Courir dans le silence à gorge déployée. Et écrire un peu. Dire cette lumière qui jamais n'encombre l'âme...

 

 

A travers les étoiles, une lumière déjà présente...

 

 

Marcher, sourire, vivre. Aller dans le calme des heures où les tempêtes n'ont plus prise ni sur les jours ni sur le cœur. Où l'âme, vive, ne s'inquiète pas même du lendemain...

 

 

Oublier. Courir dans le silence à gorge déployée. Et écrire un peu. Dire cette lumière qui jamais n'encombre l'âme...

 

 

Du simple au double, il y a multiplication. Et addition des surplus jusqu'au bord, peut-être, de l'infini... Mais du simple au rien, il n'y a qu'un pas. Un retrait. Une étoile jetée au gouffre. Un charme ancien – originel sans doute – oublié... Un ciel, immense, agonisant sur la mer. Un soleil rouge et triomphant. Une extase de l'absence. Un nouveau départ dans la marche continuelle et le monde ininterrompu...

 

 

Nous pourrions mourir de ne pas savoir si la neige, demain, tombera. De ne pas voir une fois encore les oiseaux – et entendre leur chant à l'aube. D'imaginer, un instant seulement, le soleil dénigrer les horizons – et s'effacer pour toujours. De rêver de visages et d'absence... Et nous pourrions aussi mourir de ne pas avoir vécu – ou de n'avoir vécu (tout cela) qu'en songes...

 

 

Un rêve, un amour, une vague promesse. Et l'éternité d'un jour qui dure encore...

 

 

Oublieux des saisons, des moissons et de l'or même qui s'écoule des poches percées. Libre sans doute pour le restant des jours...

 

 

Un visage, un songe, un chemin. Et l'ignorance de ce qui nous sépare davantage de nous-mêmes. Notre propre perte sûrement nous apprendra à en sourire... Demain peut-être serons-nous nous mêmes, un visage, un songe, un chemin... avant que la mort ne vienne tout bazarder... et le silence, plus tard, effacer toutes les traces de notre si bref passage...

 

 

Parmi les bouches – et les souffles – amers – désespérants –, un désir, un silence, un oubli. Le recommencement peut-être des jours. L'absence et les égarements du lendemain. Et l'infini révélé dans un murmure comme l'ultime présent du vent dans la compagnie, triste, des ombres et de la mort...

 

 

Un toit, un arbre et le présage, immérité peut-être, de la lumière. Et l'avenir qui se dessine à grands traits. Et les aubes chantantes où perce déjà le silence...

 

 

Et si le monde pouvait encore nous donner... à nous qui n'avons plus rien à offrir sinon une main tendue – et l'espoir de voir le ciel nous rassasier, emplir nos poches de lumière – boire un peu de vin et mourir sans effroi les yeux rivés à la terre...

 

 

Perdu encore dans les eaux grises du jour. Sous le soleil lointain qui s'offre aux horizons. Trop fatigué peut-être – trop lucide sans doute – pour accomplir un seul pas supplémentaire... Nous agoniserons ici, à l'ombre de toutes les espérances, sous le ciel bas et opaque. Avec cette lumière qui, seule, pourra éclairer la nuit, repousser les ombres et l'espoir. Et nous initier à la mort perpétuelle. Seule voie possible vers la liberté – vers la délivrance posée en un lieu affranchi du jour et de la nuit – de la désespérance et de l'oubli – de l'effacement et de la vie, éternellement recommencés...

 

 

Et parmi ces yeux qui nous regardent, combien sont-ils attachés à la souffrance et au silence de la cécité ? Pourraient-ils rêver de voir qu'ils ne verraient rien... sinon peut-être la douleur de vivre et le noir, partout, envahissant jusqu'au renoncement sans doute de la clarté... Des yeux fermés que le chagrin et la mort même ne sauraient entrouvrir...

 

 

On entre en vie peut-être comme l'on entre en scène avec ses costumes et ses répliques apprises dans un décor presque inconnu sous des yeux inattentifs, assoupis sans doute, et parmi des mains qui applaudissent mécaniquement (ou par politesse) et des bouches qui lancent leurs sifflets. Comme si la vie était un théâtre de monologues et de silence, ânonnés ou proclamés avec force (ou talent – qu'importe...) devant une foule toujours lasse et indifférente...

 

 

Un jour, un sommeil et des songes toujours plus noirs qui ouvrent sur des matins de suie. Avec au centre du cercle, une lueur revêche – rétive à la saisie – sous un couvercle de verre. Et nos mains brûlantes encore d'un soleil ancien, comme amputées, incapables d'arracher la lumière à son (triste) destin et à ses remparts de glace. Vouées peut-être encore pour quelques siècles à tous les malheurs...

 

 

Des hommes. Et un cri unique lancé depuis les falaises de la peur au ciel éternellement moqueur...

Dans un silence que nous ne savons pas lire... Dans un langage pur – défait peut-être de toute grossièreté – que nous ne savons toujours pas traduire... Comme des analphabètes en nos propres terres. Comme des exilés de notre origine – enfantés sauvagement dans l'ignorance et l’incompréhension...

 

 

Rien ne tient entre nos mains. Tout s'affaisse dans le jour. Et la nuit avale ce qui reste... Ne demeurent, comme toujours, que le vent et la poussière. Et nos rêves d'innocence. Et notre envie si folle de lumière. Comme un trésor à portée d'âme. Le seul peut-être – le seul sans doute – de ce monde que la mort ne pourra nous arracher... Et qui brillera encore dans toutes les nuits... Et qui brillera toujours après la fin des siècles... Après la longue agonie de ce monde malade et la disparition de tous les espoirs...

 

 

Cette présence si discrète parmi nous. Dans les yeux et sur ce qu'ils effleurent. Et au plus profond même de ce qu'ils caressent et de ce qu'ils ignorent. Partout rayonnante – et si invisible pourtant...

 

 

Que guettes-tu, toi qui n'attends rien ? Le jour qui arrive. Et la nuit qui s'en va. Les lumières, les larmes et les cris à l'horizon. Le jour qui repart. Et la nuit qui s'avance. Le noir qui enfonce les yeux, la joie et les rires de l'âme au fond de la gorge. Les chants, les querelles et les appels dans les belles – et hautes – frondaisons. La peur, l'amour et la colère – et l'incompréhension toujours – sur les visages. Le sourire, léger – et un peu triste – des enfants et le silence, gêné – si malhabile – des vieillards. La mort qui se cache – et qui couche les corps dans la terre. Et le jour et la nuit qui reviennent toujours...

 

 

Partout la nuit. Et déjà le jour pourtant... Là depuis tous les commencements. Et bien avant même sans doute... Dans les yeux – le cœur – et sous le front bas des hommes qui ont su apprivoiser, dans le noir, l'innocence – et les visages – tous les visages – l'absence et l'orgueil inutile des noms et des titres – et le souffle des vents sous les épaulettes et les médailles accrochées sur les torses. Et qui ont tout embrassé – et qui ont tout effacé pour que demeure le jour...

 

 

La nuit encore – la nuit toujours – parmi les siècles et les visages devenus lacustres à force de pluie – à force de larmes. Et le soleil déjà haut dans le ciel – et si bas dans les âmes – si insaisissable par les mains noires qui se lèvent et implorent encore...

 

 

Ne pas réduire, jamais, la peur au silence. L'accueillir toujours. La laisser se déployer et pousser ses cris au centre – au cœur même – de l'écoute. L'envelopper de cette présence qu'elle réclame. La rassurer de la permanente certitude de l'Amour. Et l'en entourer. Ainsi seulement s'effaceront les peurs et le cri des âmes infantiles...

 

 

Au bord du jour, de l'autre côté de la lumière, les âmes demandent – réclament encore – la certitude du silence...

 

 

Une flaque, un jour et la nuit qui s'avance. Et le reflet de la lune dans le regard. Aussi intacte que le soleil prisonnier dans la vaste étendue du dehors...

 

 

Partout des mains plus soucieuses de saisir et de salir que de caresser. Que d'offrir au monde – et aux âmes – cette liberté qu'ils réclament depuis toujours – bien avant même leur naissance sans doute...

Ne pas leur donner l'espoir. Jamais. Ne pas les délivrer. Impossible. Les aider peut-être à trouver l'accès – le recours possible au secourable...

 

 

Un gris sur l'absence. Une fadeur – une routine – empalée. Un cri muet – frelaté de souffrance sans doute. Des gestes machinaux. Une parole qui ne sait plus dire (mais l'a-t-elle déjà su...). Des lèvres blanches, absentes elles aussi. Silencieuses. Une existence minuscule – minimale – pas même anecdotique, cloîtrée dans l'attente, aux horizons noirs – fermés. Et la mort enfin qui viendra clore les quelques pas et la faiblesse du souffle. Une vie parmi tant d'autres – aussi risible et aussi belle...

 

 

L'existence ? Ni défi, ni enjeu, ni épreuve. Un jeu pour les âmes – et les lèvres – discrètes. Un récital de cris et de murmures. Une scène d'absents et d'absence. Un peu de lumière dans le néant peut-être... mais si pâle – si peu joyeuse. Trop puérile encore pour s'émanciper – affirmer sa vraie nature – assumer son véritable destin. Un rêve dont il faudrait extirper les mensonges... Une averse pour les rires qui viendront plus tard peut-être...

 

 

Une clé, un champ, un songe. Et les pas envoûtés qui accourent, franchissent les monts et les obstacles. Sautent par dessus les rivières, les visages et les océans. Piétinent, tassent et massacrent la terre pour quelques rêves passagers – quelques chimères – quelques fantômes – fuyant dans les paysages. Impossible, bien sûr, à rattraper. Foulées lasses – et presque moribondes bientôt – qui laisseront les corps inertes, un jour – dans quelque temps – mourir dans un fossé sous des étoiles qui brilleront encore...

 

 

Et toute la beauté du monde est là pourtant... Partout où l'âme passe, si légère... Partout où sautille le regard, vidé de sa prétention personnelle à exister – et à devenir... Partout où la lumière a remplacé les larmes et la pluie...

Partout il y a cette lumière – et ce silence – qui ne fascinent – et n'effrayent – que les paupières lourdes d'orgueil et de chagrin – et que ne voient jamais les hommes, trop affairés encore à courir dans leur nuit mensongère...

 

 

Une route, un rêve et un éclat de lumière dans le regard, songeur, qui parcourt le monde à petits pas – ou à grandes foulées parfois... Yeux bandés à la route, tête déjà à l'horizon – ailleurs – posée au lendemain, incapable de s'asseoir et d'attendre sur le bord du chemin pour voir arriver le plus simple du destin. Et à sa suite, le cortège improbable de l'innocence escortée par la joie et la lumière. Et surprendre l'âme, heureuse enfin, rassasiée de tous les trésors, délaisser les sentiers, les visages et l'horizon pour s'avancer, immobile, aux portes – si longtemps interdites – de l'éternité où l'infini l'attend depuis des siècles...

 

 

Le poète, comme le marcheur et le vagabond, creuse l'espace – et la lumière – de son sillon. Et en éclabousse ses pas et ses pages. Minuscules perles – infimes poussières – lumineuses parmi les espoirs et la désespérance, si noirs, des hommes...

 

 

Laissons le destin nous offrir ses chemins – chemins non de hasard et de promesses mais de vérité. Et laissons-les nous ouvrir à l'innocence, puis à la lumière – à ce pour quoi nous sommes nés : une vie immense d'ivresse au regard lucide et serein – affranchi des désirs, des songes et du lointain. Immobile sans doute. Soucieux toujours de toute rencontre – du pas et du visage de son Prochain...

 

 

Un passage peut-être entre les eaux. Un gué entre le ciel et la terre parmi les cris et les bourrasques sordides. Parmi les hommes et le vent tiraillés – et soumis à la colère du soir. Aux promesses désenchantées du lendemain où les oiseaux se moqueront encore de leurs essais – de leurs vaines tentatives d'envol... Refusant – refusant depuis toujours – le pas naturel de la terre et la sagesse des océans. De devenir leur jointure – et l'élan de leur union...

 

 

Et ce cri qui jamais ne percera la clameur des foules et des océans. Et qui restera muet. Tapi au fond de la gorge, encore rieuse malgré les épreuves. Comme s'il attendait l'âme pour le transformer en silence...

 

 

Le silence cernera toujours notre visage – et notre âme comprenant (progressivement) sa chance... Et pourtant, le vent – et l'océan – se fracasseront encore contre la vitre. La fenêtre fermée – fermée depuis toujours...

 

 

Mi-bête mi-homme. A cheval entre l'humanité et la sauvagerie. En selle – au galop dans les plaines où les instincts font office de lances, d'épées et de boucliers contre une armée semblable de fantômes alourdis de chair et de sang. Brûlant l'innocence au fond de l'âme – et dont les fumées noires enlaidiront encore la terre...

 

 

Le monde. Un spectacle pour les yeux, peut-être trop assoupis – trop étrangers à la beauté sans doute – pour y déceler l'innocence des âmes – et l'invisible – et rude – besogne de Dieu parmi les bras, les mains et les yeux si avides de jeux et de sang...

 

 

Nous sommes devenus immobiles – et sans voix – comme si un arbre – l'ombre d'un arbre peut-être – avait poussé dans notre tête. L'avait envahie de ses feuillages. Et avait pris racine bien en deçà des épaules pour que nous puissions pousser – pousser aussi haut que possible, les cheveux en pagaille – ébouriffés par la brise du soir... et voir arriver derrière les nuages, un soleil – une lumière – qui ne viendra peut-être jamais...

 

 

On se tient seul dans cette déesse aux mille bras, aux mille bouches, aux mille infortunes... Et il nous faut pourtant la compagnie des visages. Et plus encore celle du silence pour durer un peu parmi ces mains et ces faces grouillantes – presque sans cœur – qui agrippent à peine un peu de lumière parmi les horizons noirs – et les rideaux sombres qui recouvrent la terre... Un peu de ciel au coin des yeux et l'espérance de la bonne fortune pour seuls repères. Le chemin – et le voyage – âpres – âpres toujours – pour les âmes peu soucieuses de revanches et de défis, plus sensibles au soleil qu'aux ombres – et qu'à la pluie interminable dans cette longue traversée des jours – cette longue nuit peut-être infranchissable...

 

 

Une ombre, un désir, un espoir. Et le faible tressaillement des eaux sombres... Et une lumière devinée malgré la pluie et les pleurs... Demain peut-être un autre horizon... Et, plus tard encore, l'innocence à retrouver, enfouie sans doute sous trop de malheurs...

 

 

La pluie a notre visage peut-être... Un peu d'innocence au fond du cœur. Le goût des autres. Et leur bonheur aussi – allez savoir... Et ce reflet, si fragile, dans la tristesse qui espère tant de sa besogne : le renouveau des choses – et la grandeur du monde. L'infinie beauté de la terre...

 

 

La pluie, une prière et une promesse peut-être d'embellie... avant de regagner les heures calmes – défaites – et l'âme morose, désabusée par tous les climats. Et le renouvellement si routinier des saisons...

 

 

Un peu de tranquillité ? Non, des eaux stagnantes simplement après la pluie, le vent et les bourrasques. Après les tempêtes, les averses, l'inquiétude et les malheurs. Un peu de répit seulement pour l'âme passagère – et triste – si triste de tous les paysages. Espérant un ciel qui ne vient pas – une lumière qui n'a peut-être jamais existé...

 

 

Et il y a aussi une joie – et une lumière – dans le silence, rebelles à toute rétractation qui, en accueillant l'ombre, l'effacent...

 

 

Sempiternelles variations autour de l'ombre et de la lumière. Comme pris dans la danse éternelle de la trame – et ses permanentes secousses. Jouet perpétuel des vents dans le soleil encore si intermittent...

 

 

Debout, d'abord médusé, face au silence. Fragilisé par les vents, les gorges moqueuses et la solitude des territoires. Avant de s'y coucher à son aise. Et de le transformer en maison d'hôtes accueillante – en refuge parfois contre le monde – en jardin d'éternité – pour offrir à l'infini son envergure quotidienne...

 

 

Un sourire, un jeu, un silence. Et la lumière qui embrasse le bout des lèvres, timorées autrefois jusqu'à en perdre souffle...

 

 

Un mystère rétréci jusqu'à son centre. Jusqu'à l'effacement de toute énigme. Libérant le silence de ses terreurs. Et l'infini de ses frontières. Et le regard enfin apaisé, affranchi des pesanteurs...

 

 

Un pas, un chemin et la beauté enfin révélée aux yeux autrefois si circonspects – et si railleurs...

 

 

Pas à pas vers les confins de l'origine. La matrice de la grâce et des siècles qui a enfanté tant d'incompréhension. Et l'incertitude comme seul repère – le socle de tous nos élans...

 

 

Une fleur, un visage et la voûte aux étoiles illuminée d'un sourire. La face de Dieu, béate, devant la fragilité du monde. Terre et hommes aimés d'une égale façon...

 

 

Un soupir, un geste, un désir. Et la peur de voir s'effacer la lumière dans le regard. Et le doute encore plus rude de la réalité...

Et si la grâce et la beauté disparaissaient, l'âme serait-elle corrompue – exilée de l'innocence peut-être... Pourrions-nous vivre de plus grand drame...

 

 

Un lit, une fenêtre et l'espoir de revoir le jour le lendemain. La misère enfanter le goût de la lumière. Les pleurs se transformer en fleurs. Et partout le rire conquérir les âmes...

 

 

L'instant, seul dissident du temps. Reléguant les heures, les jours et les siècles aux catacombes. Millénaires, éboulis dans l'éternité. Néant dans l'infini. Ah ! Invisible révolutionnaire...

 

 

Une table au coin du jour. Et l'âme qui se repose à la fenêtre du temps. Attendant peut-être l'aurore – ou la nuit – allez savoir... – hier ou demain. Plus tard qui ne viendra jamais. Et le visage des morts qui ne reviendront plus...

 

 

Les yeux, fenêtre de l'âme, dit-on où l'on ne voit que les craintes se succéder et les songes tressaillir dans le doute – et l'incertitude charnelle d'exister... Et l'angoisse, plus forte encore, de devenir – et d'essayer de percer son mystère. Et l'espoir – la lueur – chavirés par des siècles de tempête et la platitude de la lumière, inchangée, sur l'horizon...

 

 

Sur le cœur, parfois une éraflure s'ajoute aux vieilles cicatrices, mal refermées bien sûr, qui dessinent sur la chair rouge – tendre – l'image du malheur et des saisons mal vécues – et l'évidence du peu de temps qu'il reste pour vivre et aimer. Et apprendre à être un peu... Pour s'affranchir des vaines blessures, des craintes et des espoirs de l'âme... Se simplifier jusqu'au plus pur – jusqu'à l'Amour – jusqu'au grand Amour qui efface et pardonne en secouant le passé et l'avenir au dessus du puits de l'oubli. Pour apercevoir enfin la lumière comme après un long tunnel franchi...

 

 

Peut-être parce que le silence jamais ne s'efface, les bruits courent encore – courent toujours – à jamais – à sa surface...

 

 

Déniche donc le voile qui assombrit – et donne à tes jours une allure de mort. Fouille parmi les fleurs arrachées – et asséchées depuis longtemps – les rêves d'une autre vie plus légère – et plus lumineuse sûrement... Et cueille ce noir qui t'entoure. Et embrasse-le à pleine bouche. Laisse-toi avaler – et disparaître. Deviens l'obscurité – ce néant qui t'épouvante – et t'éventre si souvent... Laisse-toi enfin recueillir dans les bras, si vifs, de l'abandon. Sois ce qui t'effraye. Sois sans recourir aux rêves. Approche-toi du simple – du plus simple. Et deviens lumière...

 

 

La marque, d'abord fragile, du temps sur les visages avant qu'il ne passe son soc – et repassant chaque jour, n’y creuse de larges (et profonds) sillons. Comme l'empreinte épaisse – et définitive – de son sceau...

Le vivant vieillissant voué, bien sûr, à la mort. A l'effacement. Poussière aux mille visages – et aux mille masques de pierre sur une terre chargée de chagrins et de regrets...

 

 

Cette aura noire qui partout nous accompagne, auréolée pourtant de lumière – et dont le centre brille d'un éclat plus pâle – aussi gris et terne peut-être que le quotidien humain...

 

 

Le corps, la nature et les énergies terrestres. L'esprit, la conscience et l'infini. L'espace, le silence et le ciel immense. Nul besoin de fréquenter le monde des hommes gouverné par le psychisme, qui n'est qu'une forme restreinte et crispée – qu'une forme corrompue – de l'esprit. Vivons plutôt au milieu de la nature et des grands espaces. Ne quittons jamais la terre, les fleurs, l'herbe, les arbres et les bêtes. Allons toujours à pas lents, au rythme des jours et des saisons, sous le soleil et le vent, sous la pluie et les étoiles. Accomplissons de manière naturelle les tâches et les actes quotidiens. Demeurons au plus simple des choses. Au plus simple de la vie. Dans la plus grande simplicité de l'âme. Et vivons dans le plus vaste – et le plus ample – silence et l’acquiescement libre et bienheureux du cœur. Vivons toujours au plus proche de la terre et dans la présence (ou la proximité) permanente du ciel. Vivons en hommes sages...

 

 

Oublier les pas qu'un songe peut-être aura défaits pour se tenir là, présent au plus simple des jours dans la belle lumière de l'apprivoisé sans certitude...

 

 

La faim plus cruciale que le désir d'assouvissement. L'insatiable appétit pour ce qui ne peut se dévorer...

 

 

Dans le voisinage de la couleur, quelques bruits. Et à côté du silence, et à sa verticale, la lumière sur les ombres – et leurs mille visages épars – disjoints.

 

 

Sensible jusqu'à l'atome. Lumineux jusqu'au plus pur. Et envoûté plus encore par le silence. Rompu déjà. Effacé bientôt. Au plus près sans doute du merveilleux...

 

 

Un puits, un désert, un sermon. Et une délivrance promise possible – ou encore, peut-être, un mensonge...

 

 

Les murmures du temps encore si las d'arriver – et dont on n'entend que le silence à la surface des jours lisses – sans aspérité. Morts. Eteints avant même que naissent les voix qui nous les ont chuchotés. Paroles muettes, interdites, trop tranchantes et sentencieuses pour être écoutées.

Et à leur extinction, un début de lumière peut-être qui s'annonce...

 

 

Il n'y a peut-être – il n'y a sans doute – ni après, ni ailleurs. Mais un présent éternel à vivre ici. Là où se pose le regard pour un instant. Là où l'on est tout simplement présent...

Autre part – plus tard – ne sont qu'un songe. Un mensonge. Une résistance. Un refus insensé de ce qui nous arrive maintenant, aujourd'hui, là où nous sommes...

 

 

Dans nos yeux, une poussière blanche, agglomérée peut-être, qui crée un voile sombre – lourd – opaque – derrière lequel on voit danser le monde – la silhouette incroyablement frivole et virevoltante du monde...

 

 

Par dessus la terre, le ciel si visible depuis le monde. Et par dessous, les étoiles anciennes – mortes – enterrées là depuis les origines. Et l'homme partout au milieu des paysages, fouillant la terre et explorant le ciel. Si surpris de son existence – et de cette présence miraculeuse. Et l'oubliant dès le premier regard – dès les premiers pas... Voué peut-être jusqu'à la fin des temps à son destin de créature des cavernes découvrant progressivement la pierre, le feu, le livre, la lampe, l'informatique, les réseaux... Et de découverte en découverte, remontant peu à peu, et malgré lui, le fil des origines – la lumière jamais née – immuable – éternelle...

 

 

Le vent, un oiseau, un destin. Et, au loin, la lumière si belle sur les collines. La silhouette d'un chat glissant dans le jardin. Le cri des enfants. Le murmure d'une voix lointaine. Les nuages en cortège dans le soir tombant. Et quelques larmes sur le visage grave – et si angoissé – du vieil homme à l'approche de la mort. Avec des regrets en pagaille. Et le soulagement – et l'espérance sans doute – de l'au-delà. L'âme peut-être enfin libérée de la pesanteur. Affranchie du corps, de l'effritement permanent de la matière, de la volatilité des désirs et des sentiments. Et le calme, autrefois tant désiré, accessible peut-être... Le beau temps – et les jours solaires – après des années – après des siècles – de pluie, d'ennui et d'épouvante...

 

 

La pluie, les saisons et la fenêtre de l'atelier ouverte – toujours ouverte – sur l'horizon. Et la possibilité, toujours plus évidente – et presque palpable aujourd'hui – de la lumière...

 

 

Les chants anciens des troubadours et des nones veillant Dieu assises en prière dans leur cloître. Et le regard, un peu perdu mais confiant, de l'enfant qui attend sa mère. Et l’œil, terrifié, des bêtes que l'on mène à la mort. Comme autant d'offrandes de la terre, si bruyante, au silence. Et le sacrifice permanent des étoiles pour que le soleil brille dans le jour – et que sa lumière soit visible jusqu'au soir...

 

 

Un nouveau jour peut-être plus loin – demain sans doute – viendra nous rassurer. Effacer cette peur si insensée de l'improbable – l'incertitude des heures à venir – et la venue certaine de siècles plus obscurs que les millénaires anciens...

 

 

Parfois la neige nous révèle le plus sombre. La nuit – la mort – inévitables. Le deuil impossible de l'espérance. Et une lucarne au loin, plus haut dans l'innocence, l'étincelle et la présence au cœur de l'oubli. Lovées au creux de l'absence... Et par la fenêtre, la course, toujours incessante, des nuages filant ici et là, au gré des vents qui les font naître et les effacent... formes provisoires d'une matière unique – et changeante – toujours renouvelées par ses cycles...

 

 

Et peut-être n'y a-t-il, au fond, rien de plus que le silence... Un silence absolu – infranchissable – inaccessible – qu'aucun bruit, qu'aucun cri, qu'aucune parole ne peut atteindre – ne peut toucher et avilir. Inabordable. Inentachable... Et dans ce silence, une présence – une lumière – invisible et infinie. Imperceptible elle aussi qu'aucune ombre – et qu'aucune larme – ne peut ternir et abîmer... Comme le sacré ultime présent au cœur du sacré ordinaire – quotidien – que les hommes ont désacralisés – et illusoirement détrônés au profit d’idoles au corps d'images et d'argile – au profit de monstres de papier au visage sans épaisseur et aux lèvres – et au langage – mensongers...

 

 

Des rires aussi bénins que les jours sur lesquels rien ne peut être bâti. Et moins encore arriver le silence...

 

 

L'exil n'est – et ne sera jamais – à la portée du premier venu. On ne peut d'ailleurs y consentir. On y est poussé malgré soi, à l'insu de son désir insensé d'appartenance. L'exil exige beaucoup de l'âme – et un peu des circonstances. La première, il la souhaite sensible, triste et amère. Inconsolable. Et suffisamment faible – et sage – pour se laisser porter par les secondes.

L'exil est la plus sûre porte d'entrée vers la solitude qui est l'anti-chambre de la rencontre avec soi, qui annonce les prémices de la réconciliation et l'émergence des premières trouées dans l'infini...

 

 

D'un autre monde peut-être jaillit la lumière. Et si un jour elle venait à s'enflammer, nous n'aurons été que l'étincelle et le petit bois accumulé dans l'âtre...

La persistance de la flamme, invisible mais brûlante encore malgré la pluie – malgré le froid et les orages – malgré les vents si vifs – restera, quant à elle, toujours un mystère. Une présence peut-être sans cause – et sans origine. Et la clé sans doute du monde et de nos vies qui perdure malgré tous les néants où nous cessons de les jeter...

 

 

Peut-être mourrons-nous avant de voir le jour... et avant de voir s'effacer la peur... et disparaître le rêve et le mensonge... Peut-être même sommes-nous déjà morts... Et peut-être n'avons-nous pas même vécu... Et peut-être ne sommes-nous pas même nés... Mais alors qui parle – et cherche à comprendre... à percer la mystérieuse nuit où nous sommes plongés – à s'extirper de cette énigmatique obscurité qui nous habite et nous entoure... à espérer encore la lumière qui ne vient – et qui s'espère seulement peut-être... Serait-ce donc la lumière, s'étant oubliée – ayant oublié jusqu'à sa présence – jusqu'à son origine – toujours inconnue, sûrement improbable, qui cherche à se rejoindre – à se retrouver au plus haut – au plus clair d'elle-même – yeux et âme grands ouverts...

 

 

Toute promesse n'est qu'un oubli du présent. Et un mensonge sur ce qui n'existera peut-être pas. Et même sur ce qui, au fond, ne pourra jamais exister...

 

 

La lumière – le silence – sont comme des incongruités dans notre vie. Des passagers clandestins que nous trimballons, malgré nous, dans la boue et la poussière des chemins. Des étoiles incrustées dans notre chair alors que nous déambulons, hagards, au cœur du vacarme et de la nuit.

 

 

Prophète du simple et des jours tranquilles où le humble et le naturel s'affichent jusque dans les détails. Où la lumière et le silence président au milieu de l'ordinaire. Où les mains sont aussi proches de l'herbe que des étoiles. Où le cœur est plus secourable que les bouches et les pas téméraires qui ne rêvent que d'or et de puissance. Où le rien est plus honoré que la gloire. Où hier et demain s'abandonnent aux bras de l'instant – à la présence – à notre présence – si simple parmi les arbres et les hommes. Si vivant parmi les vivants de la terre...

 

 

Les lèvres toujours pâles dans le silence. Et l'âme toujours plus blanche – presque transparente – indifférente – inavide des couleurs et des rumeurs qui repeignent le monde. Présente ici parmi tous les visages alors que partout l'ailleurs est préféré...

 

 

Derrière nos fronts mortels se cache l'impénétrable – le non-né que nous cherchons sur tous les horizons... Et qui n'est assoiffé ni de rêves ni d'illusions – ni de gloire ni de puissance. Et qui n'a pour nous d'autre ambition que l'innocence et l'Amour...

 

 

Et pourquoi ne pourrions-nous sourire à la mort qui s'avance – et qui compte les pas et les jours avant de nous voir plonger en elle – et de se voir, elle, plonger en nous... nous encore si pleins de doutes et de peurs et, elle, si sereine devant l'inéluctable... et si soucieuse de notre destin... N'est-ce pas elle qui a essayé de nous familiariser, à chaque instant du jour, à ses infimes passages – et de nous convier, au fil des circonstances, à ses mille paysages...

 

 

Et si le silence, seul, pouvait éveiller la foule silencieuse si gorgée de cet autre silence – si lourd – si chargé de mensonges et de paroles non-dites – empêtré de tant d'épaisseurs – de toute la pesanteur stupide et hébétée des presque vivants...

Il n'y a peut-être – il n'y a sans doute – d'autre espoir pour émerger de tant d'absence...

Les bruits, les discours et tout ce que nous avons bâti – tout ce que nous bâtissons et tout ce que nous bâtirons – ne sont – et ne seront toujours – que le prolongement du même désir...

 

 

Le feu parfois nous délivre des épreuves. Et en crée de nouvelles. Comme l'air, l'eau et la terre... Mais saurons-nous seulement un jour oublier les éléments – les ôter de nos désirs et de notre âme – pour nous satisfaire du plus pur – de ce qu'il reste lorsque tout s'est effacé – lorsque les particules et les assemblages ont été consumés, dispersés dans les vents et les océans et enfouis dans toutes les profondeurs. Serons-nous capables, un jour, de rester là, présents face à tous les désastres – face à tous les désordres – face aux émiettements et à toutes les dispersions, immobiles malgré les désirs, les peurs et les résistances – et toujours impavides, généreux et accueillants à l'égard des reconstructions, des recombinaisons et de l'incessante transformation des appétits...

 

 

Ce goût en nous pour le plus juste. Pour cette intelligence libre des rêves et des tentatives. Pour cette générosité sans exigence. Pour ce que nous n'avons jamais cessé d'être malgré les siècles – et ce que nous n'avons jamais cessé de chercher malgré notre ignorance. Cette présence – cette lumière – au cœur de tout – entourant partout le monde, les êtres et les choses. L'inespéré, le mystère et le sacré. Le sacre du plus infime et de l'infini. Cette joie peut-être d'être enfin nous-mêmes...

 

 

J'aimerais parfois être bercé par un autre ciel. Un autre soleil. Et une autre terre déblayée des songes et des frayeurs. Et de l'espérance d'un ailleurs – et de la possibilité même de l'existence d'un autre ciel, d'un autre soleil et d'une autre terre... Un monde présent à lui-même. Un esprit présent autant au monde qu'à lui-même. Un cœur défait de tout espoir. Une présence implacable et souveraine qu'aucun rêve ne pourrait détruire...

 

 

Les larmes du poète sont le signe de son effroi – et de son espérance – pour le monde. La preuve fragile – mais tangible – que la sensibilité sait se montrer lucide... L'affirmation incontestable qu'une chose en nous est infiniment présente. Et qu'elle cherche la clé de sa délivrance – et aspire à l'offrir lorsqu'elle l'a trouvée...

 

 

Pourrions-nous vivre indéfiniment dans la joie et le silence, une chose en nous résisterait à la mort et au temps qui passe – et ferait fi de leur inexistence...

Une chose en nous pleurera toujours l'émiettement et l'effacement – la disparition et la progressive et permanente absence... Une chose en nous se recroquevillera toujours face à la violence derrière les mains – derrière les mots – pour gommer, à chaque fois que nécessaire, notre désoubli de la souffrance et sa rage folle devant la persistance de l'ignorance, si visible, sur les visages...

 

 

Le poète inconnu des songes et de la sagesse. Anonyme partout sur la terre – dont le visage aujourd'hui borde le ciel et le silence – et que la lumière a empalé un soir de disgrâce... Et qui n'a plus cessé dès lors de crier au monde et aux figures ensevelies sous l'ignorance – et encore si gorgées de haine, de paresse et d'absence – la nécessité de l'essentiel – l'Amour (son amour peut-être...) et sa folle ambition pour les âmes, les vies minuscules et le destin, si fragile, des vivants...

 

 

Goûter le silence peut-être une dernière fois – et y déposer son âme à jamais – pour affronter les siècles infréquentables, les malheurs et la pluie interminable sur les visages ignares et suppliants...

 

 

Rien, bien sûr, n'est parfait ici-bas. Ni le monde, ni la vie, ni les êtres. Mais tout est au mieux de ce qu'il peut être – au vu des conditions dans lesquelles s'actualisent les potentiels...

 

 

Le murmure des anges comme une promesse de silence peut-être...

 

 

Nous cherchons réponse à nos malheurs. Aux cris que nous font pousser la vie et la mort... A ce mystère que nous tenons caché entre l'âme et la chair... Une voie – un passage (même étroit) – vers cette lumière au fond de la nuit promise par tous les sages et les prophètes... Une explication aux mille questionnements de l'homme... Une consolation peut-être pour toutes ces larmes versées...

 

 

Il y a des heures plus heureuses que les passants de cette terre. Et plus sereines, bien sûr, que leurs pas angoissés...

 

 

Le silence ne peut consoler du pire. Mais offrir un éclairage sur tant de malheurs... Dans la lumière se dessineront toujours les prémices de la cessation. Sans elle, l'ignorance ne pourrait abdiquer...

 

 

Ne nous laissons jamais emmailloter par la torpeur – le ronronnement tranquille (et si aisé) des jours. Nous serions à demi vivants – et presque morts déjà. Et nous mourrions avant même les premiers pas de la délivrance... Refusons la paresse et le confort assoupissant. Restons vifs, alertes et aux aguets. Attentifs toujours. Et sensibles plus encore à chaque instant – à chaque nouvelle circonstance – au moindre événement...

 

 

Il n'y a peut-être rien de plus urgent que d'aimer en ce monde où les hommes préfèrent se laisser aller à l'indifférence et à la haine. Ni rien de plus précieux et insensé en cette terre où la vie et la mort ne sont qu'une pelote de sang, de poings et de chairs déchirées...

 

 

Un homme, un silence, une vérité. Et les bouches encore muettes, et les oreilles sourdes et les yeux toujours aveugles à la lumière...

Jamais pourtant nous ne regretterons la parole... D'avoir au moins essayé... Ni pour soi ni pour les autres qui ne formons, bien sûr, qu'un seul espace – qu'un seul regard – à éclairer...

Une parole, un silence et, derrière peut-être, une vérité...

 

 

Et sans doute serons-nous partis avant la fin du jour – avant que les visages ne reçoivent la paix qu'ils réclament depuis des siècles... Et peut-être que tout cela – la vie, le monde, les autres et soi-même – n'auront été qu'un rêve – qu'une folie passagère dans l'éternité – dans la nuit sans fin… Et qu'un espoir fragile dans notre furieuse déraison et cet appétit, si vorace, de lumière...

 

 

Plus tard encore viendra une autre nuit. Aussi longue – et aussi belle – que fut la nôtre... Et dans le jour suivant, peut-être enfin la lumière...

Et nous assisterons alors, pleinement innocents, à toutes les naissances – et à la course, toujours impitoyable, de la mort... Une grâce enfin réconciliée offrant à l'espace – à l'infime espace – caché entre l'âme et la chair, un merveilleux silence – la fin des questions et des appétits – le début, sans doute, d'une ère nouvelle...

 

 

Viendra peut-être après l'impossible conversion du cœur, l'intégration à la présence de toutes nos impossibilités : rêves, résidus de désirs, rebuts d'individualité... Et ce qui restera aura des allures de lumière... Une présence inféodée à aucun souci ni à aucune volonté... L'être dénudé de tout artifice... La joie pure et l'Amour qui s'offre sans effort ni restriction à travers toutes les circonstances...

 

15 décembre 2017

Carnet n°111 Le silence, la parole et le mal des siècles

Recueil / 2017 / L'intégration à la présence

Des visages, des ombres et du silence...

La marche insensée des siècles. Et le sommeil passager des hommes. Quelques ombres – quelques traces – dans l'éternité...

L'époque, comme tous les autres siècles, en est encore à la faim de soi. Et aux appétits du monde... Quand donc pourra régner la faim de l'Autre – et le sacre de tous les visages ?

 

 

Ne voyez-vous donc pas le manque sur notre visage ? Et derrière nos rires – presque insolents ? Et toutes ces larmes de terreur et d'incompréhension – et cette rage que nous retenons pour ne pas faire plier notre front sous la tristesse ? Combien d'entre nous, seraient-ils prêts à vendre leur âme pour un peu d'espoir, un peu de lumière, la promesse – même improbable – de jours meilleurs ?

 

 

L'aube pourrait revenir demain, nous mourrons les yeux grands ouverts sans avoir rien vu – sans avoir rien découvert : ni le jour, ni les matins clairs, ni le silence, ni la lumière sur les visages, ni le bleu qui attend dans le souffle des âmes déjà soumises – déjà conquises – et promises, pourtant, à la délivrance...

 

 

Quelques mots peut-être pour dire le silence. L'intégralité du tout... Et l'absence éclatante des yeux – et du cœur – trop tristes pour participer au bonheur – et célébrer ce que l'âme seule peut honorer de sa présence...

 

 

On imagine (toujours) l'âme voyageuse. Elle n'est pourtant qu'une passagère, presque immobile, dans l'éternité...

Nous ne traverserons jamais que des eaux sombres. Et des mares infimes – et infâmes – croupies par des siècles de piétinement...

 

 

Un nouveau soleil pourrait arriver – et remplacer l'ancien à la lumière – et aux couleurs – toujours aussi vives, on ne se douterait de rien... Nos yeux n'y verraient que du feu – un nouvel astre nécessaire à la vie et à la croissance du grain. Jamais une possibilité pour l'âme d'échapper aux ténèbres de nos mains – et à l'enfer noir – brûlant et dévastateur – où nos pas ont plongé la terre...

 

 

Un sang indigne de la lumière... Oui, peut-être...

Mais l'âme n'habite aucune chair. Les hommes l'ont-ils oublié ? Pourraient-ils seulement sentir, un jour, leur âme couler au fond de leurs veines ?

 

 

Peut-être n'y a-t-il rien d'autre à dire que le silence... Et rien d'autre à faire que le goûter – et l'honorer... Et aimer la terre, les bruits, les bêtes et les hommes – et la lumière qui brille derrière chaque visage...

 

 

Qui sait que le poète est à la frontière de tous les âges, de tous les temps, de l'éternité... Qu'il côtoie toutes les voix et emprunte tous les chemins... Qu'il glisse dans sa besace, sa plume et son carnet, le soleil et les ombres, les arbres, l'herbe et les visages, les nuages, les larmes et la joie – et parfois la tristesse et le désespoir du monde, des bêtes et des hommes... Qu'il murmure une parole née de tous les silences et du vacarme qui accompagne ses pas... Qu'il est soldat, prêtre et magicien...Qu'il soigne – et répare parfois – les corps, les cœurs et les âmes décousus et mal embrassés... Qu'il est celui par lequel passe la parole – et que sa présence est aussi belle – et nécessaire – que les fleurs sauvages, les montagnes, le blé des champs et la lumière sur notre désespérance... Qu'il est la question – et parfois, la réponse et le silence... Et qu'il livre la lumière – le peu dont nous avons besoin pour vivre et pour aimer... Qu'il n'est rien – ne fait pas grand chose souvent – sinon polir inlassablement ce qui brille en chacun – et en lui-même d'abord – comme un soleil encore noir attend la main de Dieu – et les vents tragiques du destin – pour s'extraire de sa gangue épaisse et sombre – et éclater dans la pluie et l'ignorance du monde et des hommes comme un bouquet de joie sans égal – à partager indéfiniment...

 

 

Le fracas du temps et des étoiles dans le silence imperturbable. Et triomphant toujours...

 

 

Danser jusqu'au vertige. Jusqu'à l'éclatement des repères. Jusqu'à la disparition du tourbillon. Jusqu'à la grande ivresse du regard...

Danser toujours. Jusqu'au seuil du silence avant que ne surgissent tous les effacements...

Ainsi seulement serons-nous vivants – et notre pas plus léger et lumineux que la terre. A l'égal peut-être des vents et du soleil. Lumière mouvante dans l'espace déserté par les dieux et les hommes...

 

 

Le plus grand danger serait peut-être de se taire... De rester silencieux face à la barbarie – et de refuser de mettre la parole au service de la beauté et du silence... De laisser la laideur et l'infamie envahir les siècles – et en triompher... D'abandonner la sagesse aux vautours et aux âmes guerrières et mercantiles...

 

 

Depuis toujours, le monde s'abandonne aux terreurs des siècles. Peurs, brimades, angoisses, tortures, exactions, esclavagismes contre lesquels s'insurgent – se sont toujours insurgés – les poètes, les sages et les philosophes : les hommes sensibles, animés d'une perspective salutaire pour le monde, qui n'usent jamais de l'histoire et du progrès à leurs propres fins mais pour que la sagesse et l'intelligence triomphent – et qu'elles soient partagées par le plus grand nombre...

Aujourd'hui, pourtant, dans le sens même de l'évolution, la déraison, le foisonnement des mots imbéciles et des expressions toutes faites, l'usure du langage, la dépréciation de la parole, leurs usages dépravés et avilissants – mortifères – voués à ensemencer le doute, le rêve et l'ambition – la folle envolée des désirs et des songes... Le plus vil de l'homme – l'animal en lui encore si frémissant – bondissant partout avec ses instincts en bandoulière, à la ceinture et sur son front si orgueilleux... Et tout ce fatras humain – êtres, ambitions, sentiments, actes, langage – voués au commerce et à la guerre... Et qui envahissent tous les territoires ; le monde, les bêtes, les arbres et la terre à seule fin de vaincre et de dominer – et d'avilir plus encore la beauté, l'innocence et la gratuité du geste – de reléguer le plus précieux aux marges, aux fossés et aux mains d'une poignée, de plus en plus esseulée, de dissidents qui luttent, impuissants si souvent, contre l'infamie généralisée pour éradiquer tous les désastres et toutes les perversions de ce monde...

 

 

Des années – et des existences – de paille. Vouées sans doute à l'étincelle qui mettra le feu à toutes les granges du monde... Et déjà l'éclat des flammes dans notre œil comme le reflet du délire et de la trahison... Et le goût amer des hommes entre nos lèvres entrouvertes, hébétées, inertes... incapables de résister à l'horreur – et de crier contre l'infamie, brûlées, elles aussi, par tous les désastres... Et l'âme, âtre silencieux et dévasté, où ne tourbillonneront bientôt que les cendres et les braises attisées par les vents et le souffle, triste et noir, d'un soleil finissant...

L'homme – et une civilisation – en perdition sombrant dans le plus vil qu'ils ont, l'un et l'autre, édifié... Un juste retour des choses sans doute avant la fin des temps... avant le renouveau improbable d'une ère plus joyeuse – et plus propice au silence et à la sagesse originelle des espèces...

 

 

Un soir, une étoile, la nuit. Et le jour éternel qui n'en finit pas... Qui n'en finira jamais... Le destin des ombres. Et l'obscur encore... Comme d'infimes taches dans la lumière. Et le bruit des siècles dans l'éternité. Et le silence toujours, si vivant...

 

 

Les yeux dorment encore dans le silence. Et les bouches parfois crient dans l'éternité. Mais quand donc apprendrons-nous à être sages... présents, silencieux et sans exigence... Indifféremment heureux malgré le monde et le temps...

 

 

Des hommes curieux des matins clairs. Et des âmes éprises d'Absolu et de lumière. Moins soucieux du destin du monde et des horizons que du silence – et du soleil – à l'orée de tous les cœurs – et de tous les pas.

 

 

Rien à chercher – plus jamais – pour celui qui s'est découvert – et retrouvé. Le silence durera jusqu'à la fin des siècles. Ensevelissant les morts et les vivants sans l'once d'une tristesse. Joyeux toujours des aléas et des circonstances...

 

 

En quel lieu pourrait être jetée la parole pour que le monde l'entende – et qu'elle trouve un écho secourable, vivifiant, pour que l'âme s'en saisisse – et s'abandonne aux exigences des heures...

Et nul doute – nulle peur – ne pourra jamais assaillir celui qui saura la recevoir...

 

 

Au commencement du monde, peut-être, le réel... Le fait pur – le geste clair – des origines. Sans peur ni reproche que le doute n'a encore étreint – et que les bêtes et les hommes ont corrompu à force d'hésitation – et que les pas incertains et les paroles mal assurées ont fini par obscurcir. D'où peut-être l'aveuglement vivace, les terreurs et la permanence du noir qui, depuis les premières naissances, repeint la terre et les élans de son peuple, trop infantile encore – trop infantile toujours – pour entrevoir derrière le voile, épaissi au fil des jours et des siècles, l'incroyable – et originelle – lumière...

 

 

La parole est impersonnelle. Et, comme le reste ; actes, gestes, pas, intentions, monde, terre et univers, dépourvue d'individualité malgré quelques traces – quelques signes discrets (ou parfois ostensibles) des apprentissages et des expériences au fond des têtes et au creux des mains. La continuité des origines malgré l'ignorance – et l'illusion où nous sommes – et où la terre a été plongée...

 

 

Un avant ? Un après ? Jamais... Des pas seulement. Et un chemin sans fin. Et un sourire béant – immense et tenace – au milieu du visage. Et le rire peut-être des étoiles au loin... Et le soleil – et le ciel – rieurs malgré les malheurs et les promesses d'éternité... Et le silence toujours des âmes incomprises et ignorantes... Et le silence encore lorsque s'efface l'illusion... Un pas, un chemin et la continuité implacable des jours...

 

 

Hanté par le plus simple jusqu'au néant. Et derrière le néant – cet immense obstacle –, le plus grand rien. La plus prestigieuse dépossession. L'indicible effacement qui éclaire toutes les âmes. Et offre au monde – à la vie et aux pas – une consistance et une épaisseur – inespérées. Et un goût inoxydable pour le silence et l'éternité. La découverte, presque irréelle, de notre incroyable identité...

 

 

Vivre non comme des survivants... des aveugles mendiant auprès du ciel, de la terre et des étoiles – et auprès des visages affables ou furieux mais si aveugles et ignorants – un soleil et une bonne fortune. Mais comme des âmes assurées et pleines malgré la prédominance partout de l'incertitude et des débâcles certaines... Avec au front – et au cœur – la grâce des humbles et l'accueil éternel des Dieux pour les malheurs. Avec les lèvres – et les mains – innocentes malgré les coups et les déconvenues. Malgré la peur et la violence qui séviront encore... Comme des êtres effacés – et sans nom – guidés par l'instant et la lumière. Et la force implacable des circonstances...

 

 

Vivre selon la volonté des jours et les facéties du destin. Parmi la douceur parfois des visages et des mains et l'hostilité, si fréquente, du monde et des foules. Sous la gouvernance du ciel guidant discrètement l'âme sur les chemins... en s'ouvrant à la fonction ancillaire des origines – et du soleil aujourd'hui si triomphant... La figure émerveillée non des trouvailles – non des richesses – non des découvertes – mais de la douce et folle docilité des gestes et des foulées, œuvrant humblement à leur besogne – et à leurs tâches – dictées – et exigées parfois – par les rencontres et les événements... 

 

 

Un jour, une étoile et un ciel si profond que l’œil – et l'âme – s'y sont égarés. Et s'y sont enfouis. Perdus à eux-mêmes peut-être... Mais si vastes à présent qu'ils peuvent goûter à l'unique appartenance des visages. Sûrs de la seule figure que rien, jamais, ne pourra effacer...

 

 

Rien de plus, peut-être, que l'éternité. Et l'infini qui s'invite – et sourit – sur les visages... Et un jour de plus, chaque matin, pour s'en persuader et l'annoncer au monde... Et un jour de plus, chaque matin, pour que les hommes puissent y goûter eux aussi...

Un jour de plus, infiniment recommencé chaque matin, parce que nous ne cessons d'oublier – et parce que les hommes, malgré notre parole et nos invitations, continuent de se livrer à leurs pitreries sans fin – et à leurs guerres impitoyables, mais provisoires sans doute..., avant de voir arriver peut-être, un jour – l'infini et l'éternité...

 

 

Sous la gouvernance du soleil et des étoiles, le ciel infiniment transparent. Et la terre encore chargée d'espoirs et de malheurs d'où s'élance le cri des hommes. Et le besoin de silence, si féroce, des âmes...

 

 

Plus juste et plus beau – plus grand et plus secourable – que le silence, vous ne trouverez pas... L'infini et l'éternité sans rivaux...

 

 

A travers les siècles, la rémission peut-être du langage. L'extinction progressive des mots, des bruits et des rumeurs. Au profit du silence. Et de son inévitable sacralisation...

 

 

Rien de ce qui est amassé – ou écrit – ne compte. Rien ne résistera aux siècles. Et à l’œuvre du temps. Seuls importent la parole et l'acte présents. Le silence. Et la certitude de l'effacement...

 

 

Un jour, un siècle, une épreuve. Et l’innocence à faire naître au fond de l'âme. Et la lumière, plus vive, aux portes du monde. La tâche infinie de l'homme...

 

 

Au souvenir immense – ineffaçable – des désastres anciens (et que l'on oublie pourtant si souvent...), l'homme ajoute l'indigence d'aujourd'hui et les malheurs contemporains. Et façonne, de ses mains noires et de ses folles ambitions, un avenir pitoyable et calamiteux – désastreux – perlé déjà d'infinis dégâts et de tristesse. Un monde de mollesse et d'images, de confort sirupeux et de néant qui emprisonnera les têtes et les cœurs au fond d'un cachot doré, séparé du réel par de grandes vitres inviolables – infranchissables – où les corps seront jetés en pâture à la fainéantise et à l'immobilité et où l'esprit et l'âme seront privés de la lumière qu'ils espèrent (pourtant) depuis des millénaires... Un monde de fin du monde. Et la poursuite de la débâcle et des holocaustes...

L'humanité n'aura peut-être été, en définitive, qu'une maladroite tentative... Trop d'instincts encore et si peu d'intelligence mise presque toujours au service de l'animalité...

Transformer l'inertie, le repli sur soi et la barbarie en pensées et gestes de lumière – et en pas éclairés – est une tâche immense – irréalisable peut-être – pour l'homme dont l'ambition n'a jamais été que de survivre – ou de vivre mieux... Terreau inapproprié – et bien trop peu propice au respect, au partage, à l'entraide, à la solidarité et à la création d'une communauté terrestre réconciliée qui permettraient à la grande famille de l'Existant de vivre de façon pacifique et harmonieuse...

 

 

L'homme, le monde et le combat infini – et à jamais recommencé – entre l'obscur – les instincts – et l'Amour, l'intelligence et la lumière...

 

 

L'homme, le monde. Des guerres sans merci. Et une lutte, peut-être, infranchissable... Prisonniers toujours de la faim et de la chair. Du corps à nourrir et à protéger. Et l'esprit, esclave et instrument de son règne peut-être insurpassable, façonnant un monde où la matière et les instincts resteront, sans doute, indétrônables...

 

 

Après la terreur (la terreur originelle), les instincts de survie, le combat, les batailles et les guerres jamais achevées. Puis, la paix fragile et provisoire des corps, le labeur incessant, les constructions tous azimuts, le commerce, la prospérité et l'abondance de vivres. L'expansion mutilante et dévastatrice. Et le repos des guerriers... Le confort moelleux et assoupissant. La jouissance du monde. Et les petits bouts – et les petits parcelles – chichement – et laborieusement – accumulés. Le sommeil et la paresse. La recherche du plus encore... Et la fuite du réel à travers les jeux et les distractions. Le labeur et les loisirs invasifs. Mortifères. Profondément inhibiteurs du plus vaste en l'homme. L'insolence des idéologies. La léthargie des peuples. L'embrigadement et l'emprisonnement des esprits. La poursuite de la décadence malgré l'apparence du progrès. Et le plus encore recherché, la pléonéxie et la protention au détriment de tout questionnement. La relégation de la métaphysique, de la philosophie et du spirituel aux confins du monde. Aux marges sociétales. Le plus encore comme seule perspective, dominante – écrasante. Et la fin annoncée – la fin toute proche – de la civilisation humaine, livrée à la bêtise des masses...

Comment quelques sages, quelques penseurs éclairés et quelques hommes de bonne volonté pourraient-ils avoir la force de résister à la déchéance progressive – à la déchéance sans cesse – et insidieusement – appuyée par les foules et « les élites » (par la folie furieuse et déraisonnable des foules et « des élites ») et inviter l'humanité à se ressaisir – et à transformer ses élans – pour offrir à tous – offrir à chacun – une terre plus vivable, un monde plus épanouissant et une existence plus riche de sens et de lumière... Trop peu nombreux sont-ils sans doute pour peser dans la balance qui penche, depuis toujours et si dangereusement, vers le néant dont nous n'avons, en définitive, jamais réussi à nous extraire...

 

 

Quelles activités, en ce monde, échappent-elles aux appétits de l'esprit et de la chair ? Très peu de toute évidence... Peut-être, la parole et l'acte gratuits. Le geste secourable et désintéressé...

 

 

Des hommes en miniature. Comme des jouets. De minuscules véhicules du destin aux mains des dieux terrestres dans le grand silence du cosmos...

 

 

Des querelles, fausses, de chiffonniers se disputant, pour de rire, les restes d'une caresse – d'une carcasse. Et qui sont, en réalité – et en espérant qu'ils s'en aperçoivent bientôt – les doigts d'une seule main – les cellules d'un même corps – voués à la joie et au partage...

 

 

Des cris, la mort et le silence. Aurions-nous décrit – et résumé – là, en trois mots, notre destin. Notre sort – bouclé – en tous lieux : des origines à ici-bas, de ce monde à l'au-delà et du visage – presque singulier – à la figure tutélaire des dieux...

 

 

Ni souffrance, ni cauchemar, ni absence. Des pas, une marche interminable et des larmes – et des rires – emportés par les vents rageurs qui sévissent partout – sur toutes les terres comme sur tous les océans...

 

 

Il n'y a pires blessures – et pires offenses – que celles que l'on ignore. Et que l'on enfouit en des lieux inconnus si densément recouverts par l'oubli. Plaies éternelles – impossibles à cicatriser – qui, à la moindre étincelle, au moindre changement de vent, au plus petit écart entre le cap et l'orientation des pas – et même du visage prenant le soleil – et la lumière – sous un angle différent, jailliront en vagues énormes, immenses – infranchissables – vouant notre vie – et notre destin – à une perpétuelle errance – aux tempêtes – et à une houle quotidienne ombragée – submergée de cris et de détresse – d'incompréhension et d'incapacité à panser – et incapables encore, bien sûr, de guérir les plaies du passé qui ont (ré)ouvert la béance d'aujourd'hui et qui l'élargiront pour la transformer en gouffre où nous tomberons plus tard. Demain peut-être. Bientôt assurément...

 

 

Pourrons-nous, un jour, rayonner dans la beauté – et l'extrême folie – du soleil – et vivre dans leur rayonnement permanent... Bouche muette – défaite –, cœur et âme chavirés, peau et chevelure flamboyantes – si rouges – au bord presque de la transparence, regard brûlant – et humble à la fois – prêts à livrer leur sort à l'innocence. Consumés dans le grand embrasement du silence. Délivrés enfin de nous-mêmes...

 

 

De grands oiseaux de passage – pas le moins du monde rapaces, évidemment... – effaceront tous les noms à notre mort. Celui des visages, celui des arbres et des poètes. Celui des amours et des prophètes pour s'établir en nos terres délaissées – abandonnées au désert et à l'innocence peut-être – et offrir au monde une langue silencieuse – des visages ineffrayés, des arbres majestueux et millénaires et l’œuvre de poètes inconnus. Des amours perdus et des prophètes sans bâton, sans message ni disciple – et sans errance pourtant – comme arrivés à bon port au lieu où les sacrifices et les espoirs sont vains – et les efforts inutiles – pour redonner au monde – et à la terre – la figure légendaire de leur origine...

 

 

Un espace, un silence, un sourire. Et une lueur – un lieu peut-être pour mourir. Et nettoyer le jour que nos désirs et nos terreurs ont ravagé pour partir le cœur moins tranchant – et l'âme plus belle peut-être...

En résonance avec le pardon et l'infini joyeux du rire pour naître enfin au jour. Et abandonner la nuit à ses ombres. Attacher la mort à son piquet. Et vivre encore un peu...

 

 

Dire serait-ce mourir un peu à chaque fois... Amoindrir les plaintes. Donner aux cris une plus juste assise. Une plus vaste écoute... Et se voir s'effacer peu à peu avant de pénétrer dans la bouche affamée du silence pour se taire, enfin, définitivement...

 

 

Des siècles d’amertume offerts aux dieux qui ont jeté sur nos vies toujours plus de désirs et de blâmes. Suffocant la chair de fantasmes et d'interdits. Ligotant la liberté et l'âme, menottes aux poignets, dégringolant, un à un, les barreaux de l'échelle des promesses...

Arriverons-nous, un jour, au lieu de tous les rassemblements où l'effacement présidera enfin aux destinées de tous les hommes – et de tous les vivants...

 

 

Arrivé peut-être à la destination précise où tout s'efface – et où rien n'a plus d'importance... Arrivé peut-être en ce lieu que nous n'avons jamais quitté – et qui attendait pourtant que nos pas nous y mènent – et y poussent notre regard... Ce lieu de tous les enfantements et de tous les silences... Ce lieu où tout éclot – et dont on ne peut partir... Ce lieu que nous sommes, bien sûr, depuis toujours...

 

 

Comment pourrions-nous écouter et comprendre avec ce si peu de silence – et vivre – vivre, être et aimer – dans cet espace de confinement envahi par le bruit si machinal des pas et du langage – de la parole usée et des gestes mécaniques qui s'enchaînent sans raison. Poussés seulement peut-être par l'habitude des jambes, des mains et des lèvres si peu vivantes...

 

 

Dire une parole qui ne sera pas – qui ne sera peut-être jamais – entendue... Et offrir dans ce geste – presque entièrement gratuit – presque totalement désintéressé – ses tripes, sa chair, sa peau et son âme. Comme un silence adressé à lui-même pour célébrer notre seule existence commune...

 

 

Cette terreur partout derrière les paupières closes qui ne devinent l'évidence de la lumière. Et la présence, si peu familière, du silence...

 

 

Ce vers quoi nous allons est-ce une rivière, une limite, un mur, une frontière, un océan ? Est-ce un jour toujours plus lointain ? Une source, un rideau de lumière où se cacheraient tous nos visages – et la figure même des dieux enfantés ? Est-ce un mirage, un désert, une langueur encore plus inhospitalière, un refuge peut-être pour les âmes éperdues – et éprises d'Absolu ? Un échafaud, un cimetière, un peu de cendre, un peu de terre ? Est-ce un champ de silence, une aire moribonde, un puits d'éternité ? Un coin de ciel sur le bitume ? Et qu'importe après tout... Saurons-nous seulement y accéder – et quitter la terre des presque vivants ? Combien de fois devrons-nous mourir pour y poser notre innocence – et faire de ce lieu – de ces lieux peut-être – l'exact contraire des promesses – et des contrées que nos pas et nos mains ont ensanglantées en les traversant...

 

 

Siècle après siècle, le même destin qui s'acharne... Les mêmes désirs, les mêmes désastres, les mêmes délices. Et les âmes, partout, en larmes sur le bas-côté des chemins. Horrifiées par la mort triomphante...

 

 

La terre, infime point dans l'espace. Et l'homme, infime poussière sur ce point. Nos âmes pourront-elles, un jour, se relever de leur effroi, de leur folie et de leur furieuse espérance... Et sauront-elles embrasser le silence – s'unir et fondre dans l'infini – pour arriver au lieu où l'enchantement détrône le malheur... Où l'horloge fige ses aiguilles... Où l'infime et le minuscule endossent leur envergure céleste, devenant alors le plus précieux du point – et de la poussière – et le plus vaste du cosmos. Englobant – et enveloppant – les choses et les existences – toutes les choses et toutes les existences – non pour en triompher mais pour leur révéler leur identité – et les porter au plus haut – et en tous lieux, unis et infiniment démultipliés, comme le rêvaient autrefois leurs folles ambitions – mais amputées, bien sûr, du sang, de la domination et de la mort...

 

 

Un monde. Et peut-être davantage. Une infinité sans doute... Ici, ailleurs, partout. Au dedans comme au dehors. Peuplés à l'identique et différemment. Entrecroisés en de multiples points. Reliés par d'invisibles passerelles. Et réunis pourtant en un seul espace. Et explorables du seul dedans, libéré des peurs, des désirs et des appartenances. Voilà le périple – et les découvertes – qui attendent l'âme voyageuse – curieuse des contrées – et soucieuse de les unifier... Avec l'Amour et le silence au bout du voyage – au bout de tous les voyages et de toutes nos foulées innocentes...

 

 

A la fin des siècles parsemés d'espoirs et de malheurs, un seul jour. Innocent. Définitivement... Et à sa suite, des cargaisons d'instants qui passeront, sans doute, les uns après les autres. Indéfiniment... Et qu'importe qu'ils soient tristes ou joyeux, porteurs encore d'infortune et de rires, s'ils sont vécus un à un, sans mémoire ni exigence avec un cœur vierge, une âme neuve et un regard ouvert, accueillant chaque circonstance comme un fragment – le fragment manquant – et l'éclat révélateur d'eux-mêmes. Comme une mère à la fois enfantant et composée de ses propres fils, désireuse de les voir revenir vers elle...

 

 

L'amour, la mort et la vérité. Comme des marques indélébiles sur notre vie. Et les désirs de l'âme d'en percer les mystères pour faire des jours – de chacun de nos jours – une fête. Le sacre de l'éternel. Et la célébration de la beauté en dépit de la damnation des siècles où nous avons toujours vécu – et dans laquelle nous vivrons encore...

 

 

Tout nous est si étranger... Pourquoi l'homme ne comprend-il donc pas que l'herbe, les étoiles, les bêtes, le ciel, les saisons et l'infini – et l'infime – du monde, de la terre, de l'univers et des visages ont leur place – et leur mot à dire – dans – et sur – notre vie... Et qu'il nous serait tellement bénéfique de les entendre – et de livrer leur parole à notre âme...

En les écoutant – et en leur octroyant la place qu'ils méritent – et qui leur appartient, ils nous offriraient la réconciliation, la joie, la sérénité et l'Amour que nous cherchons depuis toujours...

 

 

L'époque, comme tous les autres siècles, en est encore à la faim de soi. Et aux appétits du monde... Quand donc pourra régner la faim de l'Autre – et le sacre de tous les visages ?

 

 

Des visages, des ombres et du silence...

La marche insensée des siècles. Et le sommeil passager des hommes. Quelques ombres – quelques traces – dans l'éternité...

 

 

Le soleil d'autrefois – si vif encore – presque intact mais déjà si ancien – qui n'éclaire plus même les yeux – et à peine les chemins – mais auquel les âmes se sont habituées. Rendant difficile – peut-être impossible – le besoin – la nécessité – d'une autre lumière...

 

 

Les maladies de l'âme plus invisibles que celles du corps. Plus insidieuses. Et bien plus dévastatrices pourtant... Tant de dégâts et d'horreur déjà perpétrés. Irréversibles sans doute... Précipitant l'agonie du monde. Et la mort des siècles bientôt...

 

 

Les flots ardents des siècles et du langage, voués aux mouvements, aux cycles et aux bouches labiles – légèrement entrouvertes. Comme en attente d'un silence encore incapable de se faire entendre...

 

 

L'ombre peut-être se réjouit du soleil qui l'éclaire. Et qui lui prête vie un instant avant qu'elle ne retrouve les profondeurs – la nuit de l'abîme où ne résonnent que les cris et les pleurs – le silence de l'attente – et nos voix muettes, asphyxiées peut-être, qui réclament leur délivrance...

 

 

Mourir serait-ce se retrouver un peu – se défaire de la chair et des exigences qui nous séparent de nous-mêmes... L'abandon comme unique chemin livré non à la bonne fortune du hasard mais à la réalité tranchante – et décapante – qui ôte de notre âme – et de notre être – le peu – l'excès – de ce que nous avons amassé pour nous sentir plus vivants que les morts – mais qui nous a, pourtant, éloignés de la pleine vivance de n'être personne... Avec l'oubli pour nous empêcher de redevenir ce que nous avons toujours été – ce vers quoi nos ambitions nous poussaient – afin de retrouver celui que nous étions à l'origine...

 

 

La nuit – et ses anges (taciturnes) – nous auront peut-être éclairés de ce qu'il faut de lumière – clarté chiche et pauvre – pour nous rappeler notre destin – le sens et la destination de notre marche interminable... L'élan nécessaire vers une aspiration plus lumineuse – et la force indispensable pour nous extraire de l'obscurité où nous errons depuis des siècles...

Peut-être est-ce cela la lumière de la nuit... et le baiser des anges taciturnes sur nos lèvres – et nos âmes – endormies, guidées par le souffle clair du silence. Le rêve – et l'ambition – de Dieu pour un autre monde...

 

 

Rien de plus égal – et de plus constant – que le malheur... Et ses visées de lumière pour ceux qu'il frappe... Les condamnant toujours à une longue – et épuisante – traversée des siècles. A petits pas. Les yeux encrés de noir qui s'allègent au fil des chemins. Et l'âme plus franche – et plus nette aussi – évacuant ses peines et délaissant ses espoirs au profit d'abord de la terreur – de la saine terreur d'exister – et de l'effroi de la solitude avant de déterrer (progressivement) en son cœur – et au centre même du regard – l'innocence – la salvifique innocence – et ses traînées de rires et de joie. La certitude du silence. Avant de revêtir – et de se couvrir enfin de – la seule identité authentique : l'œil et la main infinis de l'éternel Amour nécessaires pour participer à l'unique vocation du malheur : la lumière ; faire advenir ici-bas le règne insurpassable de la lumière...

 

 

Du matin au soir, la présence. Jusque dans la nuit sans étoiles. Joyeux parmi les cris et l'absence. Au plus haut – et au plus beau – de la solitude. Un malgré la foule et les visages...

Un sourire, un pas et ce grand Amour à offrir... Comment pourrions-nous refuser cette authentique figure – et répugner à la revêtir pour aller ainsi parés humblement – nus – sur les chemins où le monde nous appelle – et la réclame...

 

 

Et pourquoi le soleil ne pourrait-il briller plus fort... L'âme serait-elle si fermée à la lumière pour ne pas voir le rayonnement insensé – l'éclatante clarté – le grand embrasement qui l'attend – et qui enflamme déjà le monde...

 

 

Des siècles sans retenue – aux ambitions convoiteuses – alors que règne déjà le silence. Et que partout brille la lumière. Et resplendit la beauté...

 

 

D'un lieu peut naître la magie qui s'est déjà glissée dans le regard. Et qui repeint le monde comme une toile blanche posée là par un Dieu malicieux...

 

 

L'heure est venue d'abolir le temps. La mémoire. Le passé. Le défilé des jours tristes. Et la promesse d'un ailleurs secourable. Le mensonge d'un après salvifique... De vivre à présent ce que la vie n'aura avalé – ce qu'il reste lorsque tout est parti – et s'est effacé – avant que demain n'arrive peut-être...

 

 

Je rêve de jours moins orgueilleux que nos batailles, moins mensongers que nos promesses, moins affamés que nos désirs. Je rêve de jours plus beaux – et plus clairs – que notre nuit – et plus valides que nos siècles infirmes. Je rêve qu'une lumière est possible dans le plus sombre de notre vie – et le plus obscur de notre âme. Et qu'un silence peut tout effacer – jusqu'à nos prétextes et nos fausses raisons. Jusqu'à notre goût pour la mort et les ténèbres. Que l'éternité peut remplacer les heures – et les aiguilles de l'horloge – et que l'infini saura triompher des songes et des frontières... Je rêve de jour dans l'obscur de l'abîme où les hommes nous ont plongés et dont les sombres ambitions sont venues creuser – et prolonger – le destin terrible, né peut-être, des noires profondeurs des origines...

 

 

Et seuls demeureront, sans doute, les innocents... Et la beauté de leur visage sans haine et sans espoir. Reléguant la fin des siècles à un nouveau promontoire, ouvert sur l'infini – et à une ère d'éternel recommencement où les sourires remplaceront les larmes. Et l'Amour et la présence, les armes et l'ignorance. Où tout sera vu pour ce qu'il est : le reflet radieux de notre visage malgré la pluie et la brume qui séviront encore...

 

 

Un siècle, un instant où s'effacera le goût du sang. Une époque nouvelle pour le sacre des innocents... Où l'humilité sera reine et l'Amour fera office de loi. Où les hommes et les bêtes iront ensemble comme une fratrie retrouvée – réconciliée... Un monde où il fera (enfin) bon d'être vivant...

 

 

Du sable, des songes et des merveilles. Et l’œil aveugle à l'inquiétude – et à l'abomination des frontières. A la malice du climat et des hémisphères qui mêlent les saisons à la terre, les pierres aux nuages et le feu des tempêtes aux visages... Aux instincts espiègles des destins dont la ronde endort les yeux et les âmes enfantines et ravit le monde et le regard des sages...

 

 

Sur les tempes, le vent agile. Et entre les jours, le destin se faufile... Visages toujours constellés de songes et d'espoirs. De murs et de rêves infranchissables. La vaine ambition de l'homme face aux forces de la terre et à la puissance d'un Dieu, peut-être infréquentable... Et les pas ensablés des foules qui piétinent avec, partout, le regard comme seul horizon – unique perspective de libération...

 

 

Des Dieux, du rêve et de la sagesse. Comme le lieu commun de tous les élans. De tous les espoirs. Et de toutes les tentatives. Fuites, envolées, renonciations. Débâcles, infortune et abandon. Le seuil de toute liberté...

 

 

L'horizon sanglant des siècles remisé. Banni enfin des arènes. Les cimetières gorgés d'os et de sang gommés d'un surplus d’innocence, envahissant toutes les âmes et tous les recoins du monde. Et les guerres transformées en batailles. Et les batailles transformées en jeux. Et les jeux transformés en vents balayant les restes, la poussière et les combattants. Et les armées anéanties, paralysées, suffocantes à présent de rires. Dansant d'allégresse devant le nouveau pouvoir – et la mort lente des anciens dictateurs – et le retrait des lois sanglantes et dominatrices. Partout l'effacement du monde, des foules et des visages pour un seul règne : la figure éternelle d'un Dieu enfin reconnu – enfin apprivoisé... Et la marche triste des silhouettes, devenue(s) hilare(s) à force de sagesse. Et les ombres poignardées reléguées à l'enfouissement définitif – rédhibitoire. Tous réunis – tous présents enfin – pour annoncer l'avènement des nouveaux siècles...

 

 

Un autre monde, bien sûr, est possible... Avec un peu de patience. Le silence. Et le sacre de l'innocence. Et il se construit déjà dans l'esprit du sage – et sur le visage commun de l'humanité défaite des rites, des savoirs et des ritournelles ancestrales... Et le monde ancien peut-être – qui sait ? –, un jour, le verra naître...

 

12 décembre 2017

Carnet n°95 Petites choses

Journal poétique / 2017 / L'intégration à la présence

De la pluie et du silence. Le jour, parfois, n'a rien d'autre à offrir... 

Il n'y a peut-être de paroles plus vraies que celles que l'on ne prononce. Qui restent tapies dans le secret de l'âme et du cœur. Et qui montent en silence vers les étoiles pour éclairer davantage celles qui brillent dans le ciel de chacun...

Le jour a plié sous la nuit. Et le sang à présent recouvre les étoiles. Et le cœur hurlant que l'on arrache à la possibilité de la lumière...

Peut-on avoir les yeux plus proches de la vérité que lorsque le cœur ignore tout – et qu'il sait être ce qui advient...

 

 

Jamais la nuit n'est sans rappeler le jour. Et jamais le jour sans rappeler la nuit. Tous les horizons nuancés du monde et de la vie...

 

 

Le courage infini – et qui force l'admiration – des minuscules papillons de nuit aux ailes blanches volant par centaines – par milliers peut-être... – dans la nuit glaciale de l'hiver. Mais pourquoi diable le destin les pousse-t-il ainsi à endurer pareille épreuve...

 

 

A l'aube monte des entrailles de la nuit – et de la veille – le parfum du jour. Et dans le cœur éveillé, une pluie de lumière...

 

 

Un seul visage pourrait nous offrir l'Amour. Et nous, nous le cherchons encore parmi ses ombres... Il suffirait (pourtant) de se pencher avec plus d'attention sur son propre visage... Et on l'apercevrait... Il s'y repose à peine dissimulé... Mais non ! Nous préférons rester aveugles – et sourds à ses consignes... Trop occupés encore à courir sur tous ses rivages lointains... Mais leurs bras jamais ne pourront nous y mener à moins, bien sûr, qu'ils nous abandonnent – et nous invitent à nous retourner sur nous-mêmes...

 

 

Et le silence, soudain, se mit à nous parler. Murmurant quelques tendres paroles. Et offrant une douce – et irrésistible – invitation à sa présence. Imperceptible aux oreilles communes. Mais si belle – et si puissante – que le cœur mûr ne put y résister. Et il s'en fut rejoindre l'admirable silence qui l'accueillit, l'embrassant de sa bouche éternelle et l'entourant de ses bras infinis...

 

 

De la pluie et du silence. Le jour, parfois, n'a rien d'autre à offrir...

 

 

Serions-nous donc tous ces visages qui nous habitent. Comment le cœur peut-il encore en douter ?

 

 

Le doux balancement des pas portés par les vents du hasard et de l'inconnu...

 

 

C'est le même visage qui offre et reçoit. Les deux faces du même visage qui pansent et meurtrissent. Et un souffle – un souffle ténu – les sépare. Comme un seul regard seulement peut nous faire pencher vers l'une ou vers l'autre...

 

 

La vétusté des jours malgré les décors – et l’environnement – luxueux et flamboyants. Et dont on aperçoit déjà les dégâts – et les premières ruines – dans les vies. Et sur les visages...

 

 

Une floraison d'étoiles avant la traversée. Voilà ce qu'emporte l'homme dans sa foulée. Et qu'il dilapide au fil des pas. Piètre cargaison que lui dérobent les jours, les chemins et l'obscur des heures.

L'abandon et l'innocence seront toujours la destination de toute marche. Le seuil – et l'aire d'invitation – de l'infini et du silence...

 

 

Si nos yeux, notre cœur, notre âme et notre main n'étaient présents, qui s'occuperait de nous ? Et qui veillerait sur ce monde malade ?

 

 

L'homme au regard triste dont la source des larmes est la lumière...

 

 

Dans la neige des jours, nous attendons, grelottant, le feu de l'âme. Le grand brasier du cœur. Qui embrasera la vie. Et réchauffera la solitude terrible du monde et des hommes qui gémissent et se morfondent sous la glace – et les congères – dont le dénuement et l'impuissance les ont laissés les recouvrir. Et qu'ils n'ont jamais réussi à percer de leur poing trop fragile...

La glace est l'enveloppe naturelle du cœur. Du cœur de l'homme ordinaire. Comment vivre autrement dans le grand froid du monde ? Il faut beaucoup d'audace et d'innocence pour laisser fondre cette carapace. Et offrir son cœur nu – et sans protection – aux vents glacés de la terre. Il faut même beaucoup de courage. Et un peu de folie...

Qui se déshabillerait ainsi pour aller nu dans la neige ? Le cœur doit être brûlant – immense et brûlant – pour traverser cette épreuve car lorsqu'il ôte ses horribles frusques, il sait qu'il ne pourra plus jamais revêtir le moindre haillon – et qu'il devra aller nu jusqu'à la fin des temps...

 

 

La fête est toujours triste parmi les hommes. Pourquoi seuls les herbes, les pierres et les étoiles, les arbres et le vent, le ciel, les bêtes et la rosée savent me réjouir – et enchanter mon âme ?

 

 

Il n'y a d'âme plus belle – et plus grande – que celle d'un brin d'herbe – si souvent misérable et insignifiant en apparence – mais qui accepte – et plonge tout entier dans – son destin. Dieu lui offre alors son humilité, sa force et sa beauté. Et il lui offre le silence. Et l'infini des jours... Voilà pourquoi son âme est si belle. Et si grande...

 

 

Il n'y a de jour plus beau que lorsque l'âme resplendit dans son écrin ; la vie. Et qu'elle s'offre à tous comme toutes les autres beautés innocentes de la terre...

 

 

Seul avec un recueil de poésies. Des notes aussi belles que le printemps. Et aussi tristes que la pluie. Et ce jour-là, baigné autant de rires que de larmes, est béni car peut-être sera-t-il le dernier – qui sait si nos yeux, demain, verront le jour...

 

 

Cette âme si douce qu'elle savait voir la sagesse des fleurs. Qu'elle pouvait leur parler – et les écouter... Quel homme se laisserait-il enseigner ainsi par la sagesse de l'éphémère et de la fragilité ?

 

 

Pourquoi attendre la fin de la nuit pour s'éveiller ? Nous serons déjà debout – et partis depuis bien longtemps – au réveil du monde...

 

 

Les plus belles chapelles – comme les plus hautes cathédrales – gisent, invisibles, au fond du cœur. Voilà pourquoi on voit l'âme si souvent s'y glisser. Et qu'on l'entend parfois chanter ses louanges. Dieu et les anges ne sont alors jamais très loin... Et les plus sensibles les écoutent pendant des heures célébrer l'office avec elle. Ce sont leurs murmures d'amoureux portés par les vents que nous entendons lorsque nous savons nous faire silencieux... et qui nous offrent leur Amour et leur beauté lorsque nous regardons la vie et le monde comme pour la première fois...

 

 

Au milieu des montagnes, le silence et la course lente des nuages. Et au loin, dans la plaine, l'agitation des cités et les cris des hommes.

Le poète marche, chaque jour, pour regagner son pays où les âmes sont rares et belles. Où les chants sont humbles et silencieux. Aussi humbles et silencieux que les arbres et les rochers. Où les étoiles brillent avec modestie dans la nuit. Et où la lune et le soleil sont vénérés pour leur lumière... Ô douce patrie du poète...

 

 

La compagnie des herbes et du ciel, des bêtes et des poètes me console de mon manque de goût pour le monde. Non que je n'aime les hommes... mais il m'est impossible de vivre à leur côté...

 

 

La vie est poétique. Ou elle est misérable. Elle ne peut être vécue que sur ces deux modes... Et toutes les manières de vivre n'en sont que des déclinaisons...

 

 

La joie toujours vient du cœur. Jamais des événements...

 

 

Une chose en nous abhorre le mensonge de l'opulence et de la fête collective. Elle y décèle avec trop d'évidence l'affreux masque qui voile la condition naturelle de l'être – et du vivant terrestre : la solitude et le dénuement. La misère qui, seule, ouvre à la sensibilité qui mène à la joie. Et à la richesse de l'Amour...

 

 

La poésie – la belle et grande poésie céleste – me semble parfois de la poudre d'or jetée aux pourceaux qui l'abandonnent sur un coin de table ou l'oublient parmi les volumes vulgaires qui encombrent les étagères poussiéreuses de la bibliothèque. Ou qu'ils remisent dans l'armoire aux trésors comme de vieilles reliques sacrées en n'osant à peine en parcourir les pages. Empêchant, dans un cas comme dans l'autre, de laisser courir la parole parmi les herbes et les étoiles. De la laisser pénétrer le cœur – la part impénétrable du cœur. Et de la laisser se hisser jusqu'à l'âme pour l'inviter au voyage – et découvrir d'autres terres et les rivages magnifiques et infréquentés du silence. Comme si l'on enterrait le sacré de la parole au lieu de lui offrir l'attention – et la présence – nécessaires pour qu'elle embrase l'être et le porte jusqu'au seuil de l'infini...

 

 

En matière poétique, il s'agit moins de dire que d'évoquer. Moins de révéler que d'encourager. Ainsi œuvre, je crois, la parole du poète. Comme un infime reflet dans la lumière. Un infime débris dans l'infini. Comme un mince souffle dans le silence...

 

 

Nous marcherons jusqu'à l'épuisement. Jusqu'à l'extinction et l'effacement. Pour atteindre le lieu de toutes les destinations. Et ce souffle inébranlable – qui nous anime – donnera son allure au pas. Et lui offrira le seul destin pour lequel il est né... Il n'y a d'autre voie pour l'âme, l'homme et l'être unis – toujours unis dans – et par – la même foulée...

 

 

L'anoblissement naîtra au fond du cœur que l'âme innocente aura investi. Pleinement investi. Le silence et l'infini deviendront alors la seule étendue. La seule présence. Et la seule foulée...

 

 

Il n'y a, en général, d'amour sincère. Mais le cœur peut apprendre à se faire honnête. L'Amour alors adviendra, clair et authentique. Infini et lumineux...

 

 

La demeure du vagabond n'est faite ni de paille, ni de bois, ni de briques. Elle gît, fragile, au milieu des vents. Elle est de la nature même du silence et de l'infini. Et aussi ouverte à l'herbe et au ciel que les plus hautes terrasses de la terre. La demeure du vagabond est inaltérable. Et inaccessible aux souffles du monde comme à la main avide et bestiale de l'homme.

 

 

Ne comprendrons-nous donc jamais ce qui nous habite – et nous anime ? N'accueillerons-nous donc jamais ce qui nous échoit ? Le cœur – et la main – de l'homme ne sont faits que de refus et de résistances... Un instinct d'autruche qui le confine, le plus souvent, à un destin de cloporte... alors que, partout, sous le désert apparent – et la rudesse de cette terre infertile –, éclosent – poussent et brillent – les fleurs de l'infini éclairées – et guidées – par la belle lumière du silence.

 

 

Il n'y aura jamais qu'un seul regard sur soi et sur le monde. Celui que l'on porte sur eux... Et tous les yeux – et le cœur – des êtres et des hommes n'en sont que les fragments – les infimes fragments – tantôt honnêtes, lucides et ouverts, tantôt clos, étroits et mensongers...

 

 

Être – et savoir être – en sa propre compagnie, voilà qui nous sauve de tous les désastres de la vie et du monde. Et qui leur seront, en dépit des apparences, toujours du plus grand secours...

 

 

Je ne connais rien de plus réjouissant en ce monde que d'être là, pleinement présent, à contempler les heures – et ce qui advient à chaque instant. Le cœur et le regard si vides. Et la vie si pleine quelles que soient les circonstances – que le tout ou le rien se présente à notre porte...

 

 

Il n'y a d'injustice. Jamais. Il y a seulement des événements douloureux et nécessaires. Et un immense gâchis. Si nous savions regarder – réellement regarder –, il y aurait la joie de l'accueil. Toujours il y aurait la joie de l'accueil. Et tant de merveilles à goûter...

 

 

L'homme sage ne sait pas. En vérité, il ne sait rien. Il n'a jamais rien su* et ne saura jamais rien. Il est vide de tout savoir et de toute connaissance. Il n'est que présence et contemplation. Il observe simplement ce qui arrive. Et l'accueille comme il se présente. Et de cette écoute pleine et totale, dépourvue de tout jugement, de toute arrière-pensée et de toute exigence naissent son geste et sa parole – lorsque les circonstances l'exigent. Et si elles ne réclament rien, il sait demeurer immobile et silencieux...

* Même si autrefois il a cru savoir beaucoup...

 

 

L'homme sage ne vaque qu'aux nécessités essentielles (et fondamentales) du corps, de l'esprit et de l'environnement. Et il n'obéit qu'aux exigences de la vie et du monde qui se présentent dans l'instant... Ses pas, ses gestes et sa parole y sont voués tout entiers... Et qu'il agisse, parle ou demeure silencieux et inactif, il est présence – présence dans le silence et l'infini du cœur et du regard...

 

 

Nous vivons – à peu près tous – comme d'infirmes indigents (maladroits et empotés) assis sur une mine d'or – la plus grande sans doute que nous puissions trouver en ce monde (et aussi ailleurs sans doute...). Et nous ne le voyons pas. Ne le sentons pas. Et n'en avons parfois pas même l'intuition... Et cet aveuglement – et cette ignorance – sont notre plus grand malheur. Le nôtre comme celui des êtres et du monde. Voilà pourquoi nous nous plaignons sans cesse – et que nous nous querellons continuellement pour quelques pauvres épluchures de pommes de terre...

Une vie dérisoire de larmes et de poings serrés – de blessures et de coups –, alors que la joie partout attend notre innocence pour se révéler...

 

 

Une présence et une attention disponibles, voilà ce que nous pouvons offrir de plus précieux...

 

 

Quels que soient les circonstances et notre degré de compréhension, nous ne serons jamais qu'en notre propre compagnie...

 

 

Combien d'êtres en ce monde offrent-ils un univers poétique, artistique et spirituel ? Très peu sans doute... Mais chacun n'offre-t-il pas ce qu'il peut... Quelques gestes d'attention – et quelques marques d'affection, en général...

 

 

Poussières d'étoiles traînées dans la boue. Puis, poussières d'or et de lumière. Voilà résumée, en quelques mots, toute l'histoire du monde. Et le déroulement complet de l'union de l'être avec la matière...

 

 

Une terre de roches, de soufre et de nausées. Et les contrées éternelles de la joie et du sourire. Indemnes (toujours) de toutes les laves et de toutes les explosions...

 

 

Dans les replis de la lumière, Dieu veille notre arrivée. Lorsque l'abandon aura fait son œuvre... Et que l'innocence aura remplacé les ambitions...

 

 

Vivre dans les replis de la grisaille dont aucun hôte ne pourra vous extirper. Et s'impatienter de l'abandon qui ne viendra pas. Y a-t-il plus grande misère que celle-ci ? Et dire que l'infini – sa joie et sa lumière – ne sont qu'à quelques pas...

 

 

Le monde ne peut offrir sa lumière. Mais le regard peut éclairer les yeux. Et tous les visages rencontrés. La clarté naîtra toujours du fond de l'obscurité...

 

 

Les falaises sont, sans doute, l'un des espaces les plus meurtris de cette terre. Pourtant elles resplendissent de beauté. Pour quelles raisons ? Parce qu'elles se laissent façonner par la mer et le vent. Voilà pourquoi l'on aime venir les contempler et admirer leur relief sauvage et torturé – admirable... Voilà pourquoi l'on aime venir s'y promener pour regarder, au loin, l'horizon – et le soleil se coucher. Cet abandon magnifique aux éléments fascine les hommes... Peu d'entre eux ont la beauté et la sagesse des falaises. Leur existence ressemble davantage à un tas de sable – minuscule et dérisoire – sur la plage construit par des mains malhabiles et laborieuses. Mais chaque grain de sable n'est-il pas né, lui aussi, de l’œuvre de la mer et du vent sur les plus hauts rivages de la terre ?

 

 

Un matin de neige invite l'âme taciturne à célébrer l'innocence. La mélancolie et la tristesse aussi seront accueillies dans la pureté du regard...

 

 

L'horizon souverain jamais n'aura raison de l'infini. Même si le mythe – et l'utopie – appartiennent, eux aussi, au réel...

 

 

Certains jours, le cœur – et les mots – sont gris. Comme un ciel d'hiver. Et sans que nul ne sache pourquoi... Mais les nuages n'ont-ils pas leur raison d'être autant que le soleil ? Et le décor et les ornements ont-ils quelque importance dans le regard de l'homme sage ? Rosée et brouillard n'épouvantent jamais son âme...

 

 

La folie jamais ne vient du vent. Mais du cœur malade de l'homme. Comment guérir l'inguérissable ? Il faudrait une lumière inconnue pour dissiper les ténèbres naturelles...

 

 

Aujourd'hui, le petit crayon danse sur le parquet des jours. Laissant quelques rayures sur le bois que le temps recouvrira de poussière – et effacera. Dans un siècle, ces minuscules empreintes seront gravées sur le plancher. Et peut-être aussi dans la chair du monde. Comme si elles leur appartenaient. Comme si elles en faisaient partie... Et dans mille siècles, nul ne se souviendra ni des entailles ni du sol vermoulu. Abandonnés, tous deux, aux vertiges du temps...

 

 

Dans nos yeux, le mur où viennent se cogner les plaintes et la colère. L'impuissance du cœur et des poings. Et l'imploration des larmes. Et de l'autre côté, la bouche hermétique du silence. Et les bras de Dieu, grands ouverts...

 

 

[Modeste hommage à l'herbe, ma tendre amie...]

Le roseau ne percera jamais le secret du grand chêne. Mais l'herbe, à ses pieds, connaît sa force et sa bravoure. Comme elle connaît l'intelligence du roseau. Et dans sa grande sagesse, elle sait vivre à l'ombre des deux...

Nul jamais ne voit l'herbe. Ni n'en parle. Comme nul jamais ne remarque sa beauté simple et naturelle. Et son âme admirable. Quel homme la foule avec précaution et s'y couche, le cœur palpitant, comme s'il s'agenouillait devant le plus humble et le plus parfait des souverains, toujours discret et accueillant ? Nul en ce monde sans doute... Non ! On l'arrache et on la coupe pour la soumettre à nos instincts et à nos caprices. Et elle, elle s'abandonne en silence à nos mains et au tranchant de la faucille. Ah ! Quelle noble sagesse...

 

 

La terre et le soleil vifs. Etincelants. Et la terre et le soleil noirs. Funèbres. La couleur toujours vient de l'âme. Mais d'où – de quel lieu secret – naît la lumière – cette présence éternelle et ineffable ? Et qui sait que lorsqu'elle prend sa source du plus profond du regard, elle apporte avec elle la réponse, l'effacement du doute et l'extinction de toutes les questions ?

 

 

Les pas posés sur l'horizon. Et le regard si loin. Si haut. Et le cœur si proche. Collé – uni – au monde et à la terre...

Et l'âme du vieil homme sage, si familière de l'origine, ne sait pas même jusqu'où s'étendent son geste et sa parole... Ils vont – et rayonnent – selon la nature du relief et la clarté dans l'esprit des hommes...

 

 

Et si l'écriture – la poésie – n'était qu'une offrande de la terre aux étoiles. A celles qui peuplent le ciel comme à celles qui gisent au fond de l'âme. Pour les inviter à briller plus fort dans la longue nuit qui les entoure...

Et si l'écriture – la poésie – n'était destinée aux lèvres et aux visages. Ni même au cœur assoupi. Mais à l'infini qui sommeille en chacun – et qui rêve en secret de revoir la lumière du jour...

 

 

Il n'y a peut-être de paroles plus vraies que celles que l'on ne prononce. Qui restent tapies dans le secret de l'âme et du cœur. Et qui montent en silence vers les étoiles pour éclairer davantage celles qui brillent dans le ciel de chacun...

 

 

L'océan glacé du monde traversé par les souffles du ciel. Aussi comment pourrait-on blâmer les petites coquilles de noix fabriquées par les hommes pour aller dans la furie des eaux de la terre... Et comment pourrait-on condamner leur naufrage...

 

 

Les lois n'existent que pour inhiber, réprimer et réprimander les abus, les excès et la corruption du cœur. Si l'innocence de l'âme gouvernait les hommes et le monde, toute loi deviendrait inutile. Et seules les règles naturelles – et fondamentales – inaliénables et irréductibles – de l'énergie et de la conscience auraient droit de cité : les mouvements et les cycles de la première et l'Amour de la seconde...

 

 

Ces notes ne sont parfois que des appels de détresse que je lance au ciel. Et des consignes que j'offre à ma propre confusion. A ma propre immaturité comme à ma propre incompréhension. Pour nous aider à traverser quelques épreuves liées, le plus souvent, à l'indifférence du monde et à notre solitude.

La joie – la joie de l'être – ne nous quitte pour autant dans ces instants plus sombres mais elle se montre insuffisante pour faire naître une écriture libre et joyeuse – une écriture née d'un surplus de joie... Ces notes d'encouragement et de réconfort viennent, sans doute, de ce reste de joie infrangible – inaltérable – comme une manière peut-être de se requinquer, de se ressourcer et de se régénérer pour retrouver un seuil plus satisfaisant et pouvoir à nouveau goûter sa pleine intensité – et son débordement – nécessaires à un cœur et à des notes plus libres et plus joyeux...

 

 

Nous ne sommes rien ni personne. Un regard – une présence – lorsqu'ils savent être habités. Quant à ce que nous avons toujours cru être – et à ce que nous croyons être encore parfois (de temps à autre) –, il ne s'agit que d'un amas instable, indéfini et informe d'émotions, de sentiments, de pensées, d'apprentissages, de conditionnements et de réactions reliés, connectés et interagissant continuellement avec les autres formes et amas alentour.

En définitive, nous sommes à la fois présence sensible et perceptive et ce qui est – la conscience et l'Existant de l'instant ici et maintenant – ce que les hommes ont coutume d'appeler Dieu, la vie, le monde, les êtres, les événements et les circonstances.

Nous sommes cette entité unie – et unifiée : la conscience-monde. La conscience et l'étant. L'être et ce qui est. Inséparables à jamais...

 

 

Le jour a plié sous la nuit. Et le sang à présent recouvre les étoiles. Et le cœur hurlant que l'on arrache à la possibilité de la lumière...

 

 

La vérité n'a de dogme. Pas davantage que la silhouette de l'homme avalée par la nuit. Derrière l'ombre, la lumière toujours préside à la destinée des circonstances. Le monde émerge ainsi de sa matrice. Voué tout entier à son plein retour vers son origine...

 

 

Le silence ne dissipe rien. Ni les cris, ni les larmes. Pas même la persistance des feuilles mortes. Et c'est lui, pourtant, qui éclaire tous les spectacles. Et qui impulse – et oriente – leur déroulement...

 

 

La lumière impénétrable du silence perce toute l'épaisseur du monde. Met à jour sa nudité. Et sa transparence. Révèle sa nature et son inconsistance : de la buée dans les rayons du soleil.

 

 

L'absence n'est qu'une présence qui se cherche. Qui se laisse absorber par l'épaisseur du monde – et s'enivre de ses vapeurs. Et qu'elle piétinera – et émiettera – pourtant, un jour, pour arriver à son seuil...

 

 

L'infini n'est jamais loin du monde. Le monde n'est peut-être même que l'infini déguisé qui s'amuse – et se joue de sa propre naïveté... Comme si la lumière s'était soudainement sentie obligée de s'accoutrer d'une folle façon en revêtant le sombre costume de la nuit avec quelques étoiles en guise de paillettes...

 

 

Nous pourrions passer mille ans sur la terre. Les mêmes cris – et les mêmes cloches – retentiraient toujours. Des millénaires pourraient passer... Et nous verrions les mêmes mains tournées vers le ciel, implorantes...

 

 

Et si les étoiles dans la nuit n'étaient que l'ombre percée de lumière...

 

 

La muraille des jours n'est composée que de nos cadavres. De vieux désirs satisfaits que nous avons entassés là pour nous distraire du silence. Et échapper à sa lumière éblouissante. Comme si nos yeux – trop immatures encore – préféraient l'aveuglement...

 

 

Nul – aucun bruit ni aucune obscurité – ne peut vaincre le silence et la lumière. Comment l'infime pourrait-il monter à l'assaut de l'infini qui le contient et lui donne vie – et qui, sans lui, n'existerait...

 

 

Le relatif est toujours dépendant du relatif. Et sous la tutelle de l'Absolu. Et bien qu'il ne puisse totalement se libérer, il peut apprendre à devenir libre. Mais cette liberté (relative) n'advient que lorsque l'Absolu est habité. Le relatif suit alors ses orientations naturelles sans être freiné ni poussé par quelques vaines ambitions...

 

 

Les marques indélébiles du temps sur les vies et les visages. Et qui s'effaceront, pourtant, en franchissant le mur de l'éternité...

 

 

L'indélicatesse et la curiosité imbécile des yeux soucieux du plus loin et de l'ailleurs – de l'au-delà. Incapables de se poser devant eux. Ni même, bien sûr, de se retourner en surplomb d'eux-mêmes. Si peu ouverts à la sagesse si proche...

 

 

Et si le faîte du monde était au plus bas. Juste au dessus du ciel qui nous attend... Mais comment blâmer les yeux des hommes tournés maladroitement – et si misérablement – vers l'espérance de l'en-haut...

 

 

La démesure du temps et des hommes embrassée par les lèvres délicates de l'instant. Puis, avalée par sa bouche invisible. Ne laissant que la lumière sur les pierres et les fleurs de la terre. Et un immense sourire sur les lèvres de celui qui sait voir le monde...

 

 

L'invisible est imperceptible aux yeux malades. Mais, comme toujours, le cœur est le grand remède. Qui d'autre saurait guérir cette profonde cécité ?

 

 

Les mains scellées à la terre transforment le sable et les pierres en bitume et en étroits carreaux que les hommes étalent sur le sol. Puis, passent les pieds – et les roues – qui les martèlent et les écrasent. Et les voilà, peu à peu, transformés en gravats et en poussière.

Les ruines de la terre seront toujours celles des hommes. Et malgré les chantiers, les hécatombes et les cimetières pousseront toujours sur la roche l'herbe et les fleurs. Ultimes survivants parmi les décombres...

 

 

Le plus brisé de cette vie est plus proche de l'unité que toutes les édifications. Et Dieu sait que nous aimons les construire prétentieuses... Quelques larmes d'abandon suffiraient, sans doute, à lui faire franchir le seuil...

 

 

Vie de misère. Et vie de lumière. Le regard toujours est la clé qui ouvre la porte aux précipices et aux sentiers aériens. A l’œil chagriné d'ombres et de grisaille et au cœur panoramique.

Et que la lumière se manifeste au point le plus dense de la misère est le lot du commun...

 

 

A chaque saison, sa parure. La terre toujours se couvre selon les circonstances ; d'herbe et de fleurs au printemps, de feuilles et de lumière en été, de feuilles mortes et de couleurs en automne, de froid et de dénuement en hiver.

Et l'homme, aveugle aux cycles (naturels), marche, les poches opulentes – et du même pas gris et cadencé – en toute saison. Voilà pourquoi la terre – ses merveilles et sa beauté – lui sont si étrangères...

Celui qui aspire à se libérer de ses chaînes (la terre pour les hommes) doit les respecter. Les accepter sans condition. Et se vouer tout entier – et l'âme enjouée – à son esclavage. Ses chaînes lui deviendront alors égales. Et les moins nécessaires s'effaceront. Ainsi toujours s’acquiert la liberté...

 

 

La lumière n'a besoin de nul trait pour briller. Eclairer. Et s'émanciper. Jamais l'ombre et l'obscurité ne sont nécessaires à son rayonnement. Pas davantage que le limité, les frontières et les bruits sont utiles à l'infini et au silence. Tous trois resplendissent indépendamment de ce qui les traverse. Ainsi est l'Absolu : lumière, silence et infini. Unique souverain de lui-même et de toute apparition en son sein...

 

 

Le sauvage inaliénable de la vie que l'homme tente de mettre en cage... Mais pourquoi donc n'en perçoit-il pas les dangers ? Pourquoi le monde ne comprend-il pas que ces postures anti-naturelles reviendront frapper, tel un énorme boomerang, leurs initiateurs ?

 

 

Un être – un homme – encore incapable de s'offrir l'Amour (à lui-même) ne pourra rien (vous) donner. Il sera si friand d'attention, d'encouragement et de réconfort qu'il en ramassera toutes les miettes à sa portée. Et s'en emparera avec avidité. Et il est fort probable qu'il ne vous fréquente, pour l'essentiel, que pour celles que vous pourriez lui accorder...

 

 

La figure du moine errant en Extrême-Orient soumis continuellement aux âpres exigences des chemins, obligé, chaque jour, de mendier sa nourriture et de dormir, chaque nuit, en un lieu différent (bas-côté de la route, grotte, clairière, cabane, petit ermitage...) est aux antipodes de celle du sédentaire repu, jouissant du confort, des agréments et de la sécurité (apparente, bien sûr...) de son existence encadrée et de son habitation.

Alors que le premier vit perpétuellement dans l'incertitude, le dépouillement (voire le dénuement), les aléas et la vulnérabilité, le second se repaît dans la certitude, l'abondance, l'assurance et le sentiment (mensonger, bien sûr...) de sécurité. Alors que l'un est vivant – et en alerte – se laissant pénétrer – et traverser – par tous les événements du monde, l'autre ronronne à l'abri des mésaventures et s'assoupit dans une existence éteinte et lisse – une existence si peu vivante.

Certes, l'environnement et le mode de vie importent peu pour l'homme sage. Sa quête s'étant totalement effacée, il vit selon sa nature et les circonstances sans rien vouloir ni chercher. Mais il en est autrement pour l'homme qui marche... Et au delà de ma préférence (personnelle) et de ma sympathie naturelle à l'égard du premier, le chemin du moine errant est bien plus propice – de par sa nature, ses exigences et ses caractéristiques – à découvrir – et à faire émerger – la grâce et la joie du silence et de l'infini que la léthargie du sédentaire repu et somnolent enfermé dans son petit trou doré...

 

 

Seul face au jour. Seul face à la nuit. Et les heures qui passent tantôt tranquilles, tantôt espiègles...

 

 

La main proche du rêve – comme collée à l'horizon – alourdit l'espoir. Encombre le cœur de ses chimères. Eloigne, une fois de plus, l'innocence et l'infini. Et retarde leur venue.

Combien de fois les doigts devront-ils saisir le sable – tous les sables – de la terre avant de s'ouvrir à l'heure présente – aux circonstances devant nos yeux, porteuses d'or et de lumière – et que nous avons (pourtant) toujours pris pour du plomb – et des événements sans importance... ? Pourquoi donc l'horizon, au loin, semble plus prometteur que la terre sous nos pieds ? Défaut de sensibilité et de vision, sans doute, opaque et aveuglant. Et ces mains étroites qui jamais ne sauront dénicher l'Absolu dans la poussière...

 

 

Sur les terres de l'aurore, la lumière diffuse ses secrets après nous avoir révélé les nôtres. Enveloppes rudes que nous n'avons su ouvrir pour saisir les dignes pépites. Le séant par dessus la tête posée sur tant de merveilles...

 

 

Sur la moquette jaunie par le temps et les taches, nous nous agenouillons les mains tournées vers le grand désarroi. Sans savoir où poser la tête. Aveugles à la fenêtre du ciel près de laquelle sommeille notre cœur assoupi. Sourd aux plaintes et aux poings de l'âme qui tambourinent à la porte. Hermétique à ses demandes – et à sa grande aspiration. Incapable d'élargir le chenal obturé et obscurci pour lui offrir les plus dignes retrouvailles avec la clairière immense et silencieuse de l'infini...

 

 

En ce monde, chacun œuvre à une tâche – et à une entreprise – bien plus hautes que lui-même. Comme agrippé et emporté par l'un des (innombrables) courants tantôt destructeur, tantôt édificateur qui participe à la construction et à l'évolution du vivre – et de l'être – ensemble aux effets infimes et dérisoires sur la totalité (au niveau individuel) mais qui, en s'additionnant, contribuent sur le plan collectif à des avancées magistrales et déterminantes...

 

 

La mort jamais n'est un maléfice. Elle mène à la renaissance. A la résurrection. Et donc porte au plus haut de la joie.

Sentir l'éphémère de chaque instant – et de chaque chose en ce monde infiniment fragile et périssable. Et, dans le même temps, le cœur éternel qui leur prête vie. Qui les enveloppe, les transforme et leur offre l'espace nécessaire pour se dérouler – et s'étendre jusqu'au silence et à l'infini.

 

 

Je vois dans les yeux de certains hommes, l'immense lassitude – la grande fatigue – de ceux qui offrent au delà de leurs forces. Et toujours, bien sûr, dans un au-delà d'eux-mêmes... comme s'ils étaient portés par un élan – et chargés d'une mission – bien trop vastes pour leurs bras trop faibles – incapables de venir à bout de l'immense désastre provoqué par les hommes – et les instincts de la terre. Et qui ont transformé les injonctions du cœur en devoirs – et en astreintes – auxquels ils ne sont plus à même de se soumettre. L'âme – et le corps – trop épuisés pour obéir à leurs impératifs démesurés... Et qui continuent pourtant – qui s'acharnent jusqu'à l'épuisement – jusqu'à l'effondrement – et jusqu'à la mort – à poursuivre leur belle et impossible besogne bien après que ne se soit éteinte la joie des pas et des gestes... Il y a chez eux un admirable courage, un entêtement un peu fou et une impossibilité au renoncement qui les maintiennent debout. Et qui les porteront jusqu'à leur dernier souffle...

 

 

Découvrir l'absence de vérité dans l'absence de savoirs et de certitudes. Et, dans l'instant même de cette découverte, vivre la vérité – la ressentir avec une telle force et une telle évidence dans le bref moment de son apparition – et de son écoulement toujours fugace – avant de retrouver son absence toute aussi évidente et criante...

 

 

Comme toutes les choses essentielles de ce monde, la vie, la joie, la tristesse, le silence, l'infini et tant d'autres merveilles, la vérité est fort heureusement insaisissable. Nul, bien sûr, ne peut s'en emparer et dire – proclamer d'un air triomphal – : Ca y est ! Je l'ai ! Je la tiens !

Et dans nos sociétés malades, vouées tout entières à la saisie, à l'appropriation et aux excès narcissiques, cette impossibilité est un grand soulagement. Autant qu'une chance offerte à chacun de le vivre – et de le sentir – par lui-même...

 

 

Dans la grande symphonie des jours – et des siècles – où l'on aime s'afficher et parader, je n'aime rien tant que ces heures – et ces instants – où il ne se passe rien. Où il n'y a personne. Aucun visage pour dire, se réjouir ou s'attrister. Des heures et des instants sans apparat ni trompette qui ont (pourtant) un parfum d'éternité. Où l'Absolu, le silence et l'infini règnent en maîtres incontestés sur une terre en friche – belle et fertile – où tout peut arriver. Où le rien – et le plus anodin – sont des lumières – les lampions magiques de la grande fête à laquelle Dieu et la vie nous ont conviés...

 

 

La vie n'est qu'une barque qui passe sur l'océan de l'éternité. Et l'homme, peut-être, qu'un sillon sur l'étendue infinie...

 

 

Peut-on avoir les yeux plus proches de la vérité que lorsque le cœur ignore tout – et qu'il sait être ce qui advient...

 

 

Ah ! Si vous saviez, hommes, qu'en abandonnant vos misérables délices, il vous serait (enfin) loisible de goûter l'inoubliable saveur du rien ! Le plus anodin vous semblerait alors plus admirable que les plus hautes de vos – si rares – (ré)jouissances...

 

 

Marcher du pas de l'ogre alors que la terre est silencieuse. Où vont donc les hommes de cette foulée gigantesque ? Le regard, sans doute, aveugle à la beauté pour courir ainsi vers l'ailleurs... Et derrière la foule pressée et impatiente, on aperçoit le sourire du vieux sage adossé, un peu à l'écart, à un arbre. Et dans ses yeux le reflet de tous les voyages...

 

 

La joie surgie de la béance que nous avons laissée grande ouverte. Et dans laquelle les vents ont tournoyé pour nous mener au point le plus dense de l'immobilité. Et les siècles, à présent, ne pourront jamais plus nous asservir...

 

 

La corruption est l'un des plus grands maux de l'humanité. Le cœur, si craintif, distille ses mensonges à la ronde. Et voilà l'homme si corrompu que son regard même le trahit...

 

 

L'éclat du noir sur la page blanche. Comme une griffure insensée – une offense à l'innocence. L'infini et le silence ont-ils (vraiment) besoin d'être contés ? Je crains que les bruits n'invitent que d'autres bruits. Et les commentaires, d'autres commentaires. Entaillant ainsi le silence. Et nous éloignant toujours plus de l'infini...

 

 

Dans la grande froideur des jours, l'âme s'éveille, ragaillardie. Plus vive face à la beauté déchirée – et déchirante – du monde. Et plus sensible aux infimes – et fragiles – élans de la vie.

 

 

Ombres qui passent dans la lumière. Comment pourraient-elles éclairer davantage le cœur qui les accueille ? Ce sont elles, pourtant, qui ont contribué à son éveil. Et elles encore qui aiguisent aujourd'hui sa sensibilité...

Que les ombres – toutes nos ombres – en soient remerciées. Et que la lumière les célèbre à jamais dans le jour grandissant...

 

 

Pourrait-on jamais devenir ce que nous sommes ? Tant de siècles ont déjà passé... Et la lumière patiente encore dans l'obscurité...

Un chemin de pluie. Et la foulée pressée et imprécise vers l'arc-en-ciel. Aveugles toujours aux mille clairières – et à la lumière qui inonde les pierres. Mais comment pourrait-on blâmer les hommes ?

Le monde n'en finira jamais de renaître... Et la lumière restera intacte bien après la fin des temps. Et sera là encore à la naissance des nouveaux mondes. Jusqu'au réveil magistral des yeux affamés... Présente pour toujours au plus dense de l'obscurité comme au plus haut de la clarté. Infiniment éternelle...

Et même les aubes sauvages ne pourront la dérober... Et malgré les malheurs qui jamais n'épargneront les âmes, les pas craintifs et intrépides arriveront, un jour, à destination...

 

10 décembre 2017

Carnet n°84 Un timide retour au monde

– A côté des hommes –

Journal / 2016 / L'intégration à la présence

Hommes sans yeux ni bouche. Visages mal cousus avec les fils grossiers et broussailleux de la terre. Ebauches de graine à la conscience endormie. Assoupie par les ripailles et l'interminable nuit des âmes recluses...

Au bout des doigts, le silence des montagnes – et des hauteurs célestes – qui s'engouffre dans la plaine parmi ses bruits et son tapage. Et dans le cœur, une larme que les lumières du monde laissent captive. Et indemne...

De ce monde pléthorique et foisonnant, goûte – ne goûte que – la profondeur silencieuse et secrète dont le monde lui-même a oublié l'existence. Présence mystérieuse sous la chair fragile des corps et des visages.

 

 

L'homme – et la parole – cheminent à petits pas vers le silence. Et la vérité. Avant de pouvoir baigner en leur sein. Puis, de l'indicible – et à travers l'être – ils peuvent rayonner dans le monde. Comme de clairs et justes échos de l'Infini...

 

 

En réalité, les êtres – et en particulier les hommes – habillent l'espace de matières, de couleurs, de bruits, de vibrations et de paroles. Voilà ce que réalise – et vit – l'essentiel des créatures terrestres sur le plan phénoménal. Seul l'être – à travers la compréhension, la perception sensible et la présence – permet d'habiter l'espace (et non plus seulement de l'habiller...).

 

 

Ce que tu vis – et expérimentes –, d'autres au même instant le vivent – et l'expérimentent. Et d'autres par le passé l'ont déjà vécu – et expérimenté. Ce que tu perçois, ce que tu vois, ce que tu penses, ce que tu espères, ce dont tu rêves, ce que tu goûtes et ce que tu touches, d'autres au même instant le perçoivent, le voient, le pensent, l'espèrent, le rêvent, le goûtent et le touchent. Et d'autres l'ont déjà par le passé perçu, vu, pensé, espéré, rêvé, goûté et touché...

Cette perspective semble juste – et vraie – en apparence... Mais elle s'avère bien trop figée – et donc fausse – car il est évident que le réel et l'Existant, la perception, le processus de compréhension sensible et l'intériorité ne sont jamais identiques ni pour les individus ni d'instant en instant... Aussi comment pourraient-ils l'être dans l'Absolu et au fil du temps ?

Il semblerait que la perception et le processus de compréhension sensible s'inscrivent à la fois de façon simultanée à travers tous les êtres doués de perception à un instant donné mais également au fil de l'évolution terrestre – au fil de l'histoire et du parcours des êtres – selon leur structure cognitive, leur degré d'encombrement perceptif et leur degré de sensibilité... trois aspects déterminants dans la façon d'appréhender ce qui est (dans l'instant)...

 

 

Le regard au service de l'énergie. Et l'énergie au service du regard. Voilà le signe d'une certaine maturité d'âme. Loin de l'énergie à la botte des exigences psychiques et du psychisme, victime subissante – et impuissante – des assauts énergétiques*.

* Assauts énergétiques des formes et de leurs mouvements...

 

 

La proximité des hommes – leurs bruits, leur voix et leurs paroles – sont, bien sûr, les signes évidents – éminemment tangibles – de la présence humaine. Elle offre aux hommes – et à bon compte – l'assurance d'un sentiment d'appartenance à l'humanité. Et au monde humain. Mais cette proximité constitue aussi, le plus souvent, un obstacle pour explorer – et découvrir – notre intériorité – ce que l'on pourrait appeler notre véritable humanité : cette identité profonde située au delà – bien au delà – de notre figure humaine et qui se trouve éminemment liée à la perception vierge de la conscience impersonnelle totalement dépouillée des caractéristiques et des références de notre espèce.

 

 

Homme du ciel, des éléments naturels et des grands espaces sauvages, peu habitué – et particulièrement mal à l'aise dans un cadre strictement humain saturé de repères, de références et d'objets créés par les hommes. Dans cet univers, on se sent prisonnier. Et à l'étroit. On se sent enfermé. Confiné à un espace de détention particulièrement restreint et étouffant qui éveille en nous une sensation insupportable de claustrophobie.

Mais où pourrions-nous aller ? Où pourrions-nous donc vivre ? Existe-t-il encore sur cette terre des lieux vierges ? Des lieux préservés de la présence des hommes, de leur omnipotence, de leur prédominance, de leurs bruits, de leurs machines et de leurs édifices ? Je crains qu'il faille nous exiler en quelques régions inhospitalières aux conditions géographiques et climatiques hostiles. Et encore... Existe-t-il seulement un seul endroit en ce monde que les hommes n'ont pas foulé ? Un seul endroit où ils n'ont pas planté leur drapeau, instauré leurs lois et imposé leur autorité et leur hégémonie ? Ah ! Que les hommes m’agacent et me chagrinent ! Et comme j'abhorre leur ignorance, leur irrespect, leur sans-gêne et leur maladive inclination à la colonisation et à l'appropriation...

 

 

Plus les années passent, plus j'éprouve un amour profond – un amour quasi indéfectible – un mélange d'attrait irrésistible et d'attachement sans faille – à l'égard de l'immensité et des espaces dépouillés – totalement épurés. Vierges de tout amassement (hormis, bien sûr, quelques nécessités incontournables). C'est un souffle puissant – une aspiration irrépressible – qui m'anime et m'attire vers la virginité et l'infini, identité véritable des êtres – et des hommes – qui se cantonnent, l'essentiel du temps, à vivre en infimes créatures recluses dans un corps – et un psychisme – étroits et dans un cadre restreint, incapables de pressentir – et moins encore de ressentir avec force et évidence – la dimension incommensurable du cœur et de l'esprit...

 

 

A cette heure tardive, les hommes dorment dans les draps chiffonnés de l'ennui et de la routine – assoupis, le jour comme la nuit, dans leur existence de braves gens. De pauvres – et misérables – créatures terrestres. A cette heure nocturne, les désespérés désespèrent en pleurant sur leur longue nuit, les solitaires se morfondent dans leur solitude fantomatique, les noctambules festoient dans le bruit, l'alcool et les plaisirs pendant que les poètes – les rares poètes à l'âme claire et innocente – contemplent l'immensité du ciel étoilé en célébrant d'un regard – et de quelques mots – l'infini. Le ciel sans limite dont ils sont si familiers...

 

 

Facilité et confort. Les hommes n'ont cessé depuis leurs origines d'y consacrer l'essentiel de leur vie. De leur énergie et de leurs efforts. Un grand nombre d'inventions et une part conséquente du progrès technique y ont d'ailleurs toujours été dédiés...

 

 

Être un homme parmi les hommes, c'est, bien souvent, se condamner à devenir un acteur en représentation perpétuelle. Et à se voir bientôt incapable de vivre sans les yeux du monde. Sans le regard quasi permanent d'un public et de spectateurs excepté lorsque l'on souhaite faire relâche et s'adonner au repos – et s'offrir quelque répit – pendant de courts épisodes journaliers en se soustrayant à la foule et à tout entourage humain. Cette incessante proximité avec l'Autre nous offre l'occasion de nous montrer et d'afficher nos minuscules exploits, nos infimes créations et nos dérisoires trouvailles mais aussi de trouver une (ou des) oreille(s) – plus ou moins attentive(s) – pour parler des misérables événements de notre existence et exprimer nos plaintes, nos griefs et nos doléances. Bref, de faire de sa vie un spectacle et de l'exposer aux yeux des autres. De mettre en scène en quelque sorte notre vie minuscule et insignifiante. D'en faire une médiocre représentation. Une petite – et ridicule – pièce de théâtre aux accents tragi-comiques que nul ne s'évertuerait à jouer s'il vivait seul. Il est évident que personne ne s'amuserait par plaisir ou de façon contrainte à endosser les différents rôles de la vaste comédie humaine s'il vivait dans une parfaite solitude. Sans partenaire, sans acteur ni spectateur. Qui serait, en effet, assez fou – ou assez idiot – pour se jouer sa propre comédie ? Bien peu, de toute évidence...

Voilà pourquoi la solitude me semble si appropriée. Et si bénéfique. On n'y joue aucun rôle. On s'adonne au nécessaire et à l'essentiel sans besoin d'approbation ni d'encouragement. Sans même être blâmé ou critiqué. Les gestes, les pas et les paroles peuvent alors se faire simples et épurés, désencombrés de tout superflu et de tout artifice. On ne joue pas. On est. Oui, on est simplement soi-même en toute simplicité. Sans effet de manche, sans ostentation, sans masque ni costume, sans fioriture, sans mensonge ni secret, sans dissimulation ni non-dit, sans sifflet ni applaudissement. Bref, une vie de grand art. L'art d'être. L'art simple et dépouillé de l'être que nul comédien – même doté du plus grand talent – ne saurait incarner...

A ce propos, il me semble d'ailleurs que toutes les formes artistiques et expressives – ainsi que toutes les recherches humaines – tendent vers cet art suprême en cherchant à percer – le plus souvent inconsciemment – le mystère de l'être pour le dévoiler et le transposer à toutes les dimensions de l'existence afin de le vivre au quotidien – à chaque instant de la vie quotidienne – même si l'essentiel des hommes et l'immense majorité des artistes et des chercheurs n'en ont pas réellement conscience...

 

 

Les pas de l'homme. Et l'appropriation de l'espace qu'il convertit en territoire. Bien davantage – et avec bien plus de puissance et de conséquences, évidemment, que n'ont jamais pu s'y livrer les autres espèces terrestres. L'ère anthropocène a, bien sûr, exacerbé, accéléré et statufié d'une incroyable façon la fiéfisation du monde et l'hégémonie tyrannique de l'humanité sur la terre. Et sur l'ensemble de ses habitants. Aujourd'hui, pas une seule parcelle du globe n'échappe aux lois, aux règles et aux contraintes dévastatrices que les hommes ont érigées à seule fin de servir leurs intérêts, leur utilité, leur confort, leur agrément et leur bien-être. Mais les hommes n'ont pas encore réellement compris la dimension délétère et destructrice de leurs agissements, de leurs attitudes et de leurs comportements. Et en dépit de quelques récents – et tardifs – sursauts de conscience et d'un potentiel d'intelligence et d'Amour – très fortement inexploité jusqu'à aujourd'hui, quel homme contemporain pourrait-il avouer sans tressaillir qu'il est le digne représentant d'une espèce extrêmement nuisible – et sans doute même la plus nuisible que la terre ait connue ?

 

 

Mener une vie simple et naturelle – éminemment rustique – hors du monde devient extrêmement difficile. Les hommes simples vivant dans la solitude et la sagesse, à l'écart de leurs congénères, se raréfient. Et il est aisé de remarquer que le confort et les facilités offerts par le monde contemporain – et les promesses (sans cesse renouvelées) d'une vie encore (et toujours) plus facile et confortable – séduisent l'immense majorité des hommes.

Cette vie paisible et artificielle, exempte de risques et de désagréments, cette vie quasiment non vivante où le danger, l'effort, la peine, la douleur et la frustration sont bannis, où tout se doit d'être luxe, calme et volupté est une existence fantasmée depuis bien longtemps par les hommes livrés, depuis leurs origines, aux difficultés de la vie phénoménale ainsi qu'aux affres, aux contraintes et aux restrictions de la matière, de l'organique, de l'environnement et du climat. Bref, tous – ou quasiment tous – aspirent à une vie somnolente et ronronnante qui loin de les délivrer des souffrances existentielles et métaphysiques les plonge davantage – comme l'atteste l'indigence réflexive, compréhensive et perceptive contemporaine – dans des conditions d'existence standardisées et formatées éminemment pauvres et uniformes. Des existences tièdes et frileuses, sans aspérité, sans consistance ni profondeur. Et au lieu de se dégager des contingences matérielles et organiques, ils s'y trouvent plongés au cœur, incapables de mettre à profit le temps libéré des nécessités vitales pour s'interroger et se transformer en êtres de réflexion et d'interrogation. Pour se transmuter en êtres métaphysiques. En êtres de conscience dont les actes et la présence sur terre seraient animés, guidés, voués et dévoués à l'intelligence et à l'Amour... Mais non ! Tous – quasiment tous – sont beaucoup plus enclins à s'enfoncer dans la distraction, le divertissement et les passe-temps (plus ou moins sensationnels selon les goûts et les tempéraments) et à passer leurs jours à jouir des avantages du progrès, du confort et de la facilité en continuant à profiter, à consommer et à amasser les richesses du monde. Et l'époque actuelle qui connaît de faramineuses percées technologiques et le développement tous azimuts de la virtualité, de l'Existant virtuel et de ce que nos chers contemporains appellent « la réalité augmentée » exacerbe d'une extraordinaire manière cette inclination en permettant aux hommes d'accéder au confort et à la facilité de façon aisée et permanente dans toutes les sphères de l'existence. Peu sont – et seront sans soute – capables de s'en extraire. L'immense majorité s'y est déjà engouffrée et, sans doute, s'y enterrera. Gageons simplement que les autres sauront sortir de cette impasse...

Il y a chez moi une dimension foncièrement naturelle et agreste – presque archaïque – qui fait la part belle à la solitude, à l'autonomie, à la rusticité et aux espaces déserts et sauvages, peu compatible avec l'effervescence et la prédominance humaine actuelles. Peu compatible avec les artifices et les nouveautés virtuelles du monde contemporain. Cette dimension est profondément ancrée dans le vivant – sans être pour autant esclave des contingences organiques et matérielles. Et cette part substantielle de mon être – ou de mon âme – refuse le progrès actuel de la modernité et son lot de gadgets en tous genres destinés à nous faciliter la vie*. Je n'ignore pas les avantages qu'ils offrent mais à trop nous en satisfaire (et à trop nous en accommoder), j'ai le sentiment que nous nous éloignons du vivant mais aussi de l'être et de la conscience. Aussi ai-je l'impression qu'il nous faut dans notre existence à la fois demeurer en contact avec la vie – et le vivant sensible et organique – et user des nouvelles technologies numériques et virtuelles avec perspicacité et sagacité de façon à nous inscrire dans une perspective qui les transcenderait – et qui nous rapprocherait progressivement de l'être, de l'Amour et de l'intelligence...

* A ce titre, le smartphone et ses nombreuses applications, le GPS, la climatisation et toute la kyrielle de gadgets contemporains sont de parfaites illustrations...

 

 

Monde de contraintes et de degrés de liberté dont seul peut s'extraire l'être en présence. Capable d'habiter la conscience impersonnelle comme espace d’accueil perceptif neutre non identifié au corps et au psychisme...

 

 

De l'être et du monde, voilà le grand défi de l'homme. Réunir – et unifier – ces deux aspects fondamentaux de l'existence qui semblent si souvent incompatibles...

 

 

A la petitesse – et à la mesquinerie – des jours, oppose la grandeur – et la magnanimité – du regard. Non, ne leur oppose rien. Accueille-les simplement avec Amour et innocence...

 

 

La virginité et l'innocence sont le reflet de l'épure du regard et de l'Amour. Et la diversité celui de l'infini. Pour l'homme de Dieu, l'enjeu est d'être – et de demeurer – en présence en portant un regard et un Amour infinis sur la diversité, le foisonnement, l'encombrement et l'égotisme mesquin et calculateur du monde phénoménal. De réunir à chaque instant le nouménal et le monde des formes et des phénomènes. D'unifier l'impersonnel et le particularisme apparent en une parfaite unité. En termes chrétiens sans doute pourrions-nous dire : être à la fois le fils et le Père. Et accueillir inconditionnellement le fils – tous les fils(1) – dans le regard du Père(2)...

(1) Que constituent tous les êtres et toutes les formes de l'Existant...

(2) Dans le regard de Dieu...

 

 

Lorsque les êtres sont happés par les minuscules – et innombrables – tourbillons du quotidien, leur esprit – et leur cœur – sont totalement absorbés par le (ou les) mouvement(s) en cours. Et cette absorption les rend totalement inattentifs. Quasiment hermétiques – comme absents et insensibles – à leur entourage et à leur environnement. Et rien – presque rien – ne pourrait les détourner de leur élan. Au cours de ces instants – très nombreux – et qui représentent, en réalité, chez la plupart des hommes, l'essentiel de la journée – et de la vie –, il leur est impossible de ressentir un quelconque sentiment de proximité avec eux-mêmes, avec les êtres comme avec les choses. Prisonniers en quelque sorte de leur propre absence.

 

 

La curiosité – la saine curiosité – des hommes est le révélateur de leur besoin de compréhension. Les hommes sans curiosité ne rencontrent jamais – et ne pourront jamais rencontrer – personne. Ni les autres ni eux-mêmes. Toute leur vie, ils se cantonneront à vivre en créatures instinctuelles conditionnées par les mêmes représentations psychiques restreintes et égotiques.

 

 

En ces terres récalcitrantes à l'ordre et à la raison (humaine), l'harmonie prend souvent la forme d'un chaos savamment organisé et orchestré. Et pour goûter cette harmonie dans le monde humain et dans la nature – notamment lorsqu'ils demeurent sauvages ou se montrent particulièrement hostiles (réellement ou en apparence), il convient de quitter le rivage du psychisme et des attentes. Et de livrer le regard à l'innocence et à l'immédiateté perceptive.

Mais nous sommes si habitués à une existence lisse et routinière – sans aspérité – et en correspondance avec nos attentes, nos habitudes, nos lubies et nos manies, nous sommes si conditionnés par les jours organisés et programmés et nous sommes si identifiés au corps et au psychisme et si impliqués dans les situations phénoménales à titre personnel que nous éprouvons les pires difficultés à vivre l'imprévu, la contrariété et la frustration.

Le psychisme est si enclin à rejeter l'inconfort qu'il nous arrive fréquemment en présence d'événements perturbants, dérangeants ou porteurs de dangers ou de désagréments non seulement de manifester des réactions émotionnelles vives et disproportionnées mais aussi de devoir observer une pause – un moment de suspens parfois relativement long (de quelques secondes à quelques minutes – et pouvant même aller parfois jusqu'à plusieurs heures*) pour accueillir – et effacer – l'événement, la frustration et les réactions émotionnelles qu'il a engendrées afin de retrouver une certaine innocence – et une certaine virginité – du cœur et du regard.

* Pour des contrariétés conséquentes...

Dans ces circonstances, accueillir et effacer ce qui est dans l'instant devient un exercice délicat – voire impossible. Il nous faut alors intégrer et composer avec cette obstruction qui ralentit considérablement le rythme de l'accueil et de l'effacement. L'un et l'autre – l'encombrement et son rythme de dissolution – deviennent alors des paramètres additionnels – au même titre que l'événement, la contrariété initiale et la réactivité émotionnelle spontanée déclenchée par la situation jugée « problématique » qu'il convient de respecter – et d'accueillir – pour permettre au regard et au cœur de retrouver leur vacuité, leur virginité et leur neutralité bienveillante.

 

 

L'être et la présence silencieuse. Espace d'accueil inconditionnel dans lequel tout naît, se déroule et s'efface. L'homme qui découvre cet espace accède au Divin. Et celui qui est capable de l'habiter à chaque instant – et de vivre depuis cet espace – est un sage.

Mais, à dire vrai, très peu d'hommes y parviennent. Et depuis l'origine de l'humanité, rares – très rares – sans doute sont ceux qui ont été en mesure de goûter l'indicible de manière stable et profonde. Et de façon quasi permanente...

 

 

L'essentiel des hommes estime être en droit de vivre en paix et dans un environnement sécure et paisible. Le jour où l'humanité manifestera la même exigence pour tous les êtres et toutes les créatures de la terre, le monde deviendra plus – beaucoup plus – vivable. Mais au vu de la lenteur de l'évolution des représentations et des mentalités humaines et de l'imprégnation de la conscience dans les esprits, cette transformation ne se fera pas en un jour... Elle se réalisera, comme toujours, de façon graduelle et laborieuse en effaçant peu à peu les traditions ancestrales anthropocentriques et égotiques et les nombreuses résistances au changement.

Le cheminement de l'Amour et de l'intelligence en l'homme – et dans le monde – à l'instar de tous les phénomènes évolutifs et de tous les processus de transformation sera sans doute jusqu'à son terme une longue route sinueuse, semée d'embûches et d'impasses, soumise à l'inertie, à l'opposition, aux révoltes, aux hésitations et aux atermoiements. Mais au vu de l'histoire du monde, il ne fait aucun doute que l'existence terrestre puisse un jour se faire le digne – et parfait – représentant de la conscience...

 

*

 

Terres de brouillard que le soleil tarde à éclairer. Terres d'infatigable indigence que les hommes inlassablement alimentent de leurs niaiseries futiles et de leur refus interrogatif. Terres merveilleuses offertes à la grossièreté des cœurs et à l'avidité malhabile des mains appropriatrices qu'un regard juste pourtant pourrait illuminer...

 

 

La lumière du monde naît du regard. Et sa beauté jaillit – peut alors jaillir – du silence de la perception.

Que serait le monde sans le regard ? Un songe ? Un souvenir ? Une chimère sans consistance ? Qui perçoit le monde ? Et qui le goûte ? Sinon la conscience sensible...

 

 

Agiles partisans du malheur qui pour d'infimes – et illusoires – parcelles d'agrément transforment le monde en champs de bataille et en charniers perpétuels.

Au lieu de restreindre l'aire – et l'intensité – des massacres, l'humanité les étend, les amplifie et les exacerbe de la plus ignoble façon en galvanisant ses troupes – les hommes – cette armée de petits soldats. De pauvres pantins, en vérité, animés – et manipulés – par leurs instincts archaïques et bestiaux qui n'ont su encore s'extraire de la glaise dont ils sont composés pour accéder au ciel – au ciel infini – de la conscience.

 

 

Se familiariser avec l'assise sans cesse renaissante du regard innocent quels que soient l'état du monde, les circonstances et les mouvements psychiques et émotionnels, voilà sans doute le travail auquel nous sommes conviés aujourd'hui. L'exercice auquel il nous faut à présent nous livrer...

 

 

Le regard assis dans l'immobilité de l'espace, on s'incline devant le passage des nuages et la fugace traversée des êtres – et des hommes – sur l'horizon.

 

 

La conversion du cœur est la transformation de l'esprit et du cœur égotiques en regard et en Amour impersonnels. Elle semble constituer la quatrième – et ultime – étape du processus de compréhension perceptive et sensible de l'homme. De l'homme en quête de sa véritable identité.

 

 

Grandeur et décadence d'une espèce charnière et sans surprise : l'homme. L'humanité – et les sociétés humaines – ont toujours été peu ou prou à la croisée de l'animalité et de l'esprit où les instincts, le cœur et l'intelligence n'ont cessé de s'affronter et de cohabiter (tant bien que mal...). Et depuis les origines de l'homme, nous avons assisté à des siècles – que dis-je ? à des millénaires – d'une lente évolution qui fit connaître – et qui fera encore connaître – à la terre – et à la vie terrestre – mille changements et transformations inexorablement orientés vers la conscience. Et voués à l'avènement de son règne sur terre malgré les innombrables écueils, excès et résistances que le monde a connu – et connaîtra encore...

 

 

Terres de mythes et de légendes que les hommes alimentent de leurs songes. Terres d'abondance qui relèguent l'essentiel au superflu. Terres d'ignorance où l'intelligence est bannie, cantonnée aux esprits marginaux qui explorent l'être, la connaissance, la vie et l'esprit hors des sentiers battus – en des lieux fort éloignés des routes fréquentées par les masses. Terres d’indifférence et d'inimitiés où le conflit, la haine et l'insensibilité chassent l'Amour hors de leurs frontières pour asseoir leur souveraineté. Et c'est pourtant en ce monde qu'il nous faut vivre. Et que l'être doit s'épanouir...

 

 

Le sage vit dans un silence ouvert aux bruits et à la parole. Dans un désert ouvert aux êtres et au monde. Dans un Amour ouvert à la haine et à la violence. Voilà pourquoi il est à la fois si étranger et si sensible aux affres et aux vicissitudes de la terre. Et si bienveillant à leur égard...

 

 

Les hommes sont des êtres de passage oublieux de leurs origines – de la matrice qui les a enfantés – autant que de leur destination. Attachés simplement à jouir – et à embellir les décors – de leur bref voyage.

 

 

Il faudrait dire le monde depuis le silence. Sans s'attarder sur ses bruits, ses maladresses et ses lourdeurs. Il faudrait oublier notre visage à forme humaine et que la parole s'adresse aux hommes. Il faudrait dire l'être – et l'âme du monde – et les offrir aux étoiles, aux vents qui parcourent les plaines, aux nuages, aux pierres, aux arbres, aux herbes, aux fleurs sauvages et aux êtres qui peuplent la terre. Et tous écouteraient cette parole depuis le silence qui les habite – et les anime. Et tous s'émerveilleraient de cet infime écho jaillissant du silence parmi les bruits de l'univers. Et même les hommes – certains hommes – pourraient l'entendre s'ils accédaient, pendant quelques instants, à l'espace silencieux du cœur...

 

 

De l'efflorescence et de la profondeur terrestres à la hauteur et à l'immensité célestes, il y a un abîme que le pas de l'homme sage peut franchir. Et lorsque le cœur les réunit, le silence – la joie et la paix – de ses gestes et de ses paroles rayonnent. Et retentissent partout où, en chacun, veillent, attentifs, l'être et la présence.

 

 

Être vivant parmi les ombres. Debout parmi les corps agenouillés. Et silencieux parmi les bruits et les grimaces.

 

 

Le monde jailli de la matrice silencieuse que les hommes ont toujours pris pour le néant. Ah ! S'ils savaient écouter l'Amour qui sommeille dans le silence de leur cœur bruyant et agité...

 

 

La terre n'est qu'un amas de sable rougeoyant. Et l'océan qu'une marre où s'élancent les navires, petites coquilles de noix propulsées par de minuscules hélices. Les forêts ne sont que d'infimes pelouses. Les montagnes, de petits tas de pierres. Les fleuves, de minces filets d'eau claire et fuyante. Et les êtres – et les hommes –, de dérisoires créatures de glaise animées et gesticulantes. Voilà ce qu'est le monde à hauteur de géant ! Et aux yeux de géants plus gigantesques encore, la terre n'est qu'un grain de sable sur la grève infinie de l'univers. Et peu d'hommes, dans leur vie quotidienne, sont capables de revêtir les yeux du géant. Sur leur grain de sable, ils se sont appropriés d'insignifiantes parcelles, y ont bâti de microscopiques édifices et monuments, y ont édicté des règles et des règlements – fort nombreux et compliqués –, y ont instauré une organisation, et ils appellent cela le monde. Mais pourquoi donc les yeux – et le cœur – des hommes sont-ils si étriqués ? Quand donc seront-ils capables de voir les êtres, la terre et le monde avec le regard et l'Amour infinis du géant qui sommeille en leurs profondeurs ?

 

 

Les hommes sont des passants futiles et superficiels. Des voyageurs prosaïques de la surface. Qui jamais ne se laissent égratigner ni traverser par le monde qu'ils visitent d'ailleurs à la hâte sans rien découvrir ni explorer. Pantins routiniers animés par les instincts et les habitudes. Et maladroitement guidés par les poncifs et les représentations basiques et apparentes de l'Existant. Entités non poreuses – quasiment hermétiques – inaptes à toute rencontre avec eux-mêmes et avec les êtres. Avec le monde et le réel. Incapables de s'interroger et d'élargir leur esprit et le cadre de leur pensée. Et d'ouvrir leur cœur. Simplement enclins à profiter et à tirer parti. A consommer et à amasser le monde pour s'octroyer quelques menus plaisirs. Et à s'établir en quelque lieu tranquille où ils pourront se divertir à loisir et tromper leur ennui en attendant la mort...

Il n'y a chez la plupart des hommes aucune quête sinon celle de la tranquillité phénoménale. Ni aucune aspiration à la connaissance de soi et à la connaissance du monde. Aucun appel ni aucun souffle pour les porter vers la vérité. Et par conséquent, il n'existe chez eux aucune progression de la compréhension et de la perception sensible.

Toute leur existence, ils demeureront de simples animaux humains dotés de capacités cognitives légèrement supérieures à celles de leurs congénères à quatre pattes qu'ils emploieront d'ailleurs à la manière des bêtes, de façon à peine plus sophistiquée, à seule fin d'assouvir et de satisfaire leurs besoins et leurs désirs... Des êtres presque totalement immatures et, de toute évidence, encore insuffisamment équipés et outillés sur les plans cognitif, intellectuel et sensible pour actualiser le potentiel métaphysique et spirituel qui les habite et pour ressentir l'irrépressible appel du Divin – et de la conscience – en eux...

 

 

L’œuvre des catacombes et des holocaustes s'abîme dans la mémoire. Dans la mémoire archaïque du monde. Mais dans l'esprit des hommes, nulle trace. Le sang continue de se mêler à la terre. Et sur les os des charniers poussent toujours les fleurs des allées et des jardins...

 

 

Hommes sans yeux ni bouche. Visages mal cousus avec les fils grossiers et broussailleux de la terre. Ebauches de graine à la conscience endormie. Assoupie par les ripailles et l'interminable nuit des âmes recluses...

 

 

Ce que l'aube te murmure, ne t'éreinte à le crier aux hommes – et au monde – pas encore rassasiés de leur crépuscule. N'en conserve qu'une infime trace. Et efface le reste dans le silence. Sois – et ne cesse d'être – comme la rosée du matin, toujours fraîche, humble et innocente dans le paysage. Et guère étonnée de s'évaporer avec les premiers rayons du soleil.

 

 

Au bout des doigts, le silence des montagnes – et des hauteurs célestes – qui s'engouffre dans la plaine parmi ses bruits et son tapage. Et dans le cœur, une larme que les lumières du monde laissent captive. Et indemne...

 

 

Malgré leur esprit naïf, il n'y a d'innocence dans les rêves des hommes. J'y ai trempé mes lèvres. Du songe au goût de sang dont on aurait extirpé la sueur...

 

 

Dans les manteaux du monde, des guets-apens crasseux jetés au hasard des routes que la peur réinvente. Où se prendront toujours les mains avides et peureuses. Et les hommes marchant à pas de loup dans les combes et sur les crêtes. Partout où l'innocence a été défaite comme une injure à l'intelligence. Simulacre d'esprit insatiable de ruses et de stratagèmes. Univers vorace de prédateurs à l'âme – et au cœur – d'agneau que le berger feint d'abandonner à leur sort pour quelques siècles et qu'il veille pourtant des sommets invisibles. Et qu'il récupérera à l'âge des maturités pour les mener sur de plus paisibles pâturages...

 

 

Dieu veille en l'homme assoupi autant qu'en l'homme sage. Mais le premier se croit seul – et seul maître du monde et du ciel – alors que le second s'efface dans son silence et sa lumière. Voilà pourquoi la sagesse et la grâce resplendissent chez l'un et que les ténèbres recouvrent les gestes et les pas de l'autre. Obscurcissant tout ce qu'il touche. Et tout ce qui l'entoure...

 

 

Les âmes passagères traversent la longue nuit des hommes. Inertes sous l'emprise de la terre. Comme exilées des vastes plaines azuréennes.

 

 

Les hommes progressent sur la terre en ordre dispersé et en hordes claniques avec les instincts vissés à la ceinture. Bras armés et langage brut affûtés voués à la conquête – et à la défense – des territoires. Mains outillées destinées à la construction. L'esprit friand de représentations, de hiérarchisation et d'organisation consacré à l'appropriation et au confort. Cœur cadenassé inapte à l'innocence. Créatures bestiales et rusées aux aspirations archaïques et sans envergure. Et pourtant parmi ces monstruosités se dissimule un joyau. Un espace inexploré. Une graine qu'il suffirait de découvrir – et d'arroser. Et à laquelle il suffirait d'offrir un terreau propice et quelques rais de lumière pour que s'épanouissent l'Amour et l'intelligence. Seuls feuillages que l'on aimerait voir pousser sur la terre...

 

 

L'homme s'égare partout où il passe. Dans les méandres obscurs de la raison. Sur les chemins boisés du monde qu'il bétonne et transforme en cités. Dans les songes qu'il déverse à foison sur la terre. Dans les prières muettes qu'il adresse au ciel. Pour échapper à l'ennui et à la solitude – à cette solitude implacable – qui l'écrase. Et l'enferme. Dans les sillons – et les sillages – du vent, l'homme s'enlise. Et se perd. Il bâtit des villes et des églises. Edicte des lois et des principes. Enseigne ce qu'on lui a appris. Explore et découvre quelques vallées et quelques théories nouvelles. Se les approprie. Erige des barbelés autour de ses parcelles. Et enfante une descendance pour entretenir – et étendre – son fief. Ainsi la vie – et la misère – de l'homme se perpétuent. Et se propagent.

 

 

Derrière les visages exsangues, un sourire irréel – un sourire inhumain – offre sa joie aux cœurs tristes – à tous les cœurs tristes – du monde. Faisant parfois oublier aux hommes la misère qu'ils cachent sous leur long manteau sombre.

 

 

L'instant – et le temps – ne pourront s'éteindre. L'être le sait comme le sentent peut-être les créatures – et les hommes – arrivés à leur crépuscule, agonisant seuls – et les yeux ouverts – sur leur couche ou sur le sol de cette terre inhospitalière pour les corps, attendant la fin de la lumière dans l'immobilité de l'avant mort, le cœur peut-être enfin apaisé – et libéré de toutes les volontés.

 

 

La terre ne peut oublier le corps. Comme le ciel ne peut oublier le cœur, l'esprit et l'âme. Aucune expression ne peut échapper à son origine. Elle en est à la fois l'infime élément. Et le complet – et parfait – dépositaire. Et leur union scellera toujours la souveraineté de l'unité.

 

 

Monde de bruits et d'infimes détails émergeant du silence et de l'infini. Univers de phénomènes enfantés par l'Absolu. Sans oublier, bien sûr, le Divin qui veille en chacun, attentif toujours à ce qu'il s'éveille à lui-même...

 

 

Ne transmets rien. Ni ta sagesse ni ta connaissance. Passe en silence. Et efface les ombres de ta présence. Ainsi seulement sera révélée aux êtres leur nature divine. Et la dimension sacrée du monde et de l'Existant.

 

 

Dans nos pas, un ange s'envole vers un Dieu invisible que les âmes humbles peuvent apercevoir à chaque foulée. Avec l'approbation silencieuse de l'indicible. Et de toutes les pierres du chemin.

 

 

Le langage jouxte le silence. Il en est l'excroissance alors que la parole en est le reflet.

 

 

Lire sur les visages – et dans le cœur – de l'humanité comme dans un livre ouvert que Dieu aurait écrit. Et que les hommes s'éreintent à remplir de leurs volontés et de leurs désirs. Et à noircir de leurs chagrins. Palimpseste originel vide et ouvert – espace silencieux – sur lequel les pas et les gestes griffonnent quelques aventures. Dérisoires spectacles dont nul ne s'étonne. Porteurs de rires, de larmes et de grimaces que Dieu veille à éclaircir...

 

 

Cœur blessé par l'hypocrisie et la rudesse des mains de l'homme. Par la souffrance des bouches maladroitement cousues au silence – et que l'on réduit au cri. Et par l'innocence des yeux que l'on condamne aux larmes.

La souffrance et l'impuissance sont pourtant la matrice de l'abandon dans laquelle se défont les désirs et se préparent à éclore la grâce, la paix et la joie.

 

 

L'inconnu et l'incertitude s'éreintent à nous percer. Et à s'établir en nous pour voir – et vivre – le monde et l'existence à travers l'être et le regard de l'innocence. Avec l'âme et le cœur humbles et dépouillés.

 

 

La parole tend vers la vérité qui lui échappe aussitôt qu'elle tente de s'en saisir. Au mieux peut-elle se faire le reflet de sa présence. Et guider les hommes vers les terres instables et arides où ils pourront la goûter en les invitant d'abord à déblayer les contrées d'abondance et de certitudes qui entravent et retardent sa venue. Tel est – et devrait être – l’œuvre du poète. Et la besogne du philosophe. Inlassables – et infatigables – arpenteurs de l'être et de l'inconnu. Du sacré et de l'Absolu. Mais qu'ils se gardent bien dans leurs sévères et indigestes discours de cartographier les paysages et les chemins – et de baliser l'itinéraire. Qu'ils sachent que leurs rébarbatives tirades ne sauraient aider les hommes à défricher leurs trop denses et trop riches arpents. Qu'ils se contentent donc d'encourager les cœurs – et d'inviter les âmes – à se démunir de tout superflu et à vivre autant dans l'innocence que dans le fugace – et l'éternel – de l'instant.

 

 

La virginité et l'innocence sans cesse renaissantes sont le terreau propice de l'impersonnel. Et sur elles seules peuvent pousser la paix et la joie. L'émerveillement de l'inconnu. Et la grâce de chaque instant. C'est à cette tâche que l'homme est convié. Et c'est à cette seule condition que l'être peut pleinement s'épanouir...

 

 

Il y a dans le ciel un instinct brut et sauvage dont la terre s'est fait le reflet sans être parvenue encore à percer l'insondable mystère de l'Amour qui habite ses profondeurs.

 

 

Hommes. Lourds passagers d'un voyage sans trace dont les surprises étonnent et désarçonnent mais que le cœur ne parvient à convertir ni en interrogation, ni en découverte. Et moins encore en compréhension. Âmes grises et opaques – superficielles et plombées – glissant à la surface du monde, hermétiques à la profondeur et à la légèreté que Dieu a dessinées sous l'apparence des visages et de l'Existant pour qu'elles s'y fondent et puissent le rejoindre. Afin d'asseoir son règne sur la terre.

 

 

On n'écrit – et ne vit – à son aise que dans un espace paisible, vide et dépouillé où trônent parmi la vacuité quelques nécessités quotidiennes. Le cœur, l'âme et l'esprit vierges, voilà les conditions d'une écriture – et d'une existence – innocentes. Mais le monde nous cantonne trop souvent au foisonnement, à l'efflorescence, à l'abondance, aux heurts et aux conflits. Et c'est dans ce fatras et cette violence qu'il nous faut apprendre à vivre avec le regard clair, vide, vierge, ouvert et innocent...

 

 

La fureur – et le mystère – des jours inconnus qui s'avancent vers le silence dans le vacarme des pas. Parmi le long cortège des silhouettes errant sur les chemins des plaines et des collines.

 

 

Comment reprocher à l'aube de ne pouvoir éclore ? Comment dire adieu à notre crépuscule sans fin ? Nous qui sommeillons dans le silence parmi les bruits... comment pourrions-nous épouser l'espace vacant que nous avons encombré de nos jouets, de nos outils et du mobilier superflu de nos aînés ?

 

 

Un cri – un grognement sommaire – en guise de salut jaillit des forêts désertes où se sont retranchées les âmes – toutes les âmes – exilées du monde. Et que les hommes ont reléguées à la solitude et à la sauvagerie des marges. A l'isolement des contrées périphériques. Comment pourraient-elles cohabiter avec les yeux et les bouches des villages et des cités et se fondre parmi le peuple du bitume et du béton, des places et des carrefours où la liberté et le naturel agonisent sous les pavés et entre les murs et les clôtures des jardins artificiels, écrasés par les regards désapprobateurs de la normalité frileuse et bornée. Et où le pathologique – et l'obsession de l'ordre et de l'uniformité – font loi...

 

 

Que de consolations et de tourments pour les cœurs exigus et les mains peureuses qui craignent les contrées inconnues du silence et de l'infini...

 

 

Le monde est un décor que la conscience – aidée des énergies auxiliaires – façonne et fait évoluer. Et dans lequel se glissent trop souvent, en cette ère d'hégémonie spécifique, les caprices des hommes. Leurs exigences frileuses, leurs découvertes d'explorateurs et leurs inventions d'apprentis-sorciers. Mais la conscience semble offrir sa complicité, sa confiance et son approbation – et même sa voix – aux recherches et aux investigations des créatures dont elle a fait ses jouets. Ses incontournables instruments de jeu...

 

 

Embrasse le quotidien qui ordonne la récurrence des gestes – et ne promet que la lassitude – si le regard ne sait se faire présence vierge et innocente. Devenant alors un espace inaccessible aux yeux prisonniers des certitudes et des habitudes. La maturité naîtra de la familiarité avec cet accueil. Et la libération naîtra de cette maturité...

 

 

Se défaire des résistances et des frontières de l'immobilité pour que circulent librement tous les vents – et tous les souffles – de la terre. Et demeurer dans le silence immobile de la présence renaissante et sans support. Ainsi vit l'homme sage. Laissant l'existence – et le monde – à leur destin. Totalement libres d'emprunter – et d'explorer – les chemins auxquels la terre et le ciel les destinent. Et leur permettant de se déployer sans obstacle ni opposition. Ainsi l'homme sage se dégage-t-il de l'approbation et de la désapprobation. A la fois pleinement attentif à leurs mouvements et profondément dégagé des circonstances et de leur évolution...

 

 

On naît, on apprend et l'on se construit une individualité parmi les hommes avant de pouvoir envisager de se défaire de notre figure humaine – des caractéristiques et des références de notre espèce – pour reposer d'abord de façon inconfortable et malhabile dans l'espace vacant du monde et pour se familiariser peu à peu – pas à pas – avec les rivages d'un silence inhumain et infini. On apprend ainsi à fréquenter Dieu – et ses contrées célestes – avant d'y établir l'assise de notre regard. Le monde – et les hommes – deviennent alors une part de nous-mêmes – tantôt infime tantôt magistrale selon les circonstances – dont nous accueillons les gestes et les expressions sans exigence. Comme d'insignifiantes traces de poussière dont l'essentiel rayonne en des lieux inaccessibles pour les yeux...

 

 

Le balancement des heures. Et l'ingratitude du temps qui fatigue – et ronge – la chair et transforme les os en poussière. Merveilleuse mécanique pourtant qui ouvre à l'incertitude, à la précarité et à l'instant.

 

 

Vivant ignare qui ignore. Et pourtant en ses profondeurs, l'être silencieux sait – et reconnaît, parmi les fausses théories, sa nature et son origine qu'il feint d'oublier dans une amnésie passagère afin peut-être de donner à l'esprit le sentiment fallacieux d'une existence singulière. D'une saveur particulière. D'un surcroît – illusoire et trompeur – de consistance et de vérité...

 

 

De ce monde pléthorique et foisonnant, goûte – ne goûte que – la profondeur silencieuse et secrète dont le monde lui-même a oublié l'existence. Présence mystérieuse sous la chair fragile des corps et des visages.

 

 

L'étrange et fabuleuse question de l'identité étreint secrètement tous les esprits. Et résonne à travers les plaines – toutes les plaines – du monde en un cri démultiplié : qui suis-je ? Interrogation angoissée, polymorphe et insoluble qui habite tous les êtres. Et anime tous leurs élans jusqu'aux confins du ciel, seule aire où peut éclore la réponse. Seul espace où peuvent s'éteindre tous les questionnements...

 

 

Visages de sable caressés par les vagues de l'innocence dessinant mille paysages sur les rives étroites de la terre. Et s'effaçant avec les marées. Les cœurs et le monde devraient respirer aux rythmes de l'océan – aux rythmes de l'infini – s'offrant jusque dans ses plus infimes détails sur toutes les grèves et les jetées.

 

 

Le désert est le point de rencontre entre l'interrogation et le chemin naissant de la réponse. Le carrefour crucial que les hommes infréquentent...

 

 

Hommes, amas de terre et de poussière frémissants et interrogatifs. Déçus par leur insignifiance. Et cheminant à travers le monde – et l'existence – en quête de l'étendue – de la vaste étendue – qui pourrait répondre de façon parfaite à leur dénuement et à leur légitime aspiration de complétude.

Le monde, dédale d'allées funestes où errent – et s'égarent – les âmes fantomatiques vouées à l'après et aspirant à l'ailleurs. Aveugles au chemin que foulent leurs pas présents si pressés...

 

 

Les nuages sont notre seul appui – et notre seul modèle – sur cette terre si solide. Et si fragile. Voyageurs passagers du ciel aux origines terrestres balayés par les souffles des vallées offrant au monde leurs gouttes délicates. Présence discrète et essentielle servant l'azur et les profondeurs avec la même grâce. Et la même humilité.

 

 

Un coin de terre où asseoir son sac et son séant, ouvert à quelques chemins qui traversent le monde. Et l'immensité du ciel dans le regard. Voilà – voilà simplement – ce dont l'homme sage a besoin...

 

 

L'erreur des yeux qui aspirent à transformer la matière. Et à éradiquer ses restrictions... Et dont seul le regard peut se libérer dans l'accueil inconditionnel de sa présence, de ses lois et de ses exigences...

 

 

Effacer les amassements et les traces pour renaître, à chaque instant, à l'innocence.

 

 

Vie de labeur et de distractions vouée aux nécessités, à la futilité, à l'éphémère, à la promiscuité, à l'amassement et à la surface du monde (et de l'esprit) où l'être, l'Absolu et le Divin ne peuvent éclore. Ainsi, depuis l'aube de l'humanité, l'homme n'a jamais eu goût à abandonner ses contingences, ni jamais eu la maturité et l'aspiration – le temps et l'énergie – de délaisser (même partiellement) ses fadaises, son archaïsme et son fonctionnement ancestral et instinctuel pour explorer et découvrir, à travers l'interrogation, la métaphysique et la spiritualité, ses origines, le sens profond de son humanité, sa nature véritable, ses liens avec la conscience et ce que d'aucuns pourraient en quelque sorte définir comme sa mission divine sur terre... L'homme n'a jamais encore été en mesure de s'extirper de ses nécessités, de son ignorance, de sa myopie et de ses chimères, sources de toutes ses gesticulations terrestres...

 

 

L'Autre comme objet – et source – de gênes et de plaisirs. A la fois obstacle et instrument de réconfort et de compensation à la misère et à la solitude de la condition terrestre – et humaine – dont les yeux envoûtent, inhibent ou donnent des ailes. Et dont on s'accommode par lâcheté et/ou par habitude. Comme une façon illusoire de se croire – ou de s'imaginer – des êtres aimables. Des êtres dignes d'être aimés. Comme une manière de se persuader que nous ne sommes pas que des créatures au visage et aux mœurs détestables. Et cette proximité couarde et instrumentalisante a vite fait de tourner en parodie affective. Qui confine l'être – et les êtres – à mille lieux de l'Amour...

 

 

Pourquoi notre esprit est-il encore (si) affecté par la léthargie, l'amassement et l'abondance ? Pourquoi est-il encore (si) peiné par la proximité du monde et des hommes – et par toute manifestation et présence humaines ? Seraient-ils des reflets trop évidents de l'énergie, des souffles de la terre et du psychisme encombrant l'être et le vide – l'infini et l'innocence du regard* ?

* L'infini et l'innocence de la conscience (l'Absolu)...

 

 

Vois – ressens et habite – l'espace derrière l'efflorescence et les entassements du monde. Regarde – appréhende et considère – l'infinité des combinaisons (énergétiques) comme des émanations du silence.

 

 

De la nature et du silence. Et l'être et la présence s'habitent – et rayonnent – avec aisance. Des hommes, du bruit et des bavardages. Et le psychisme s'anime, gesticule et vocifère...

 

 

Des cris dans le silence à l'accueil sensible et silencieux des cris, il y a un abîme que l'homme sage franchit d'un seul pas...

 

 

Les rengaines et les heures lasses usent la patience et l'esprit. Anéantissent l'espoir de toute échappée. Invitent au couloir étroit de l'abandon, seuil de l'accueil où poussent la paix et la joie que nous pourrons alors faire fleurir dans le quotidien du monde.

 

 

Assis devant le jour. Couché dans la nuit claire des âmes, l'homme sage n'attend plus. N'espère rien. Il fréquente le silence et l'infini. Tous les songes d'autrefois remisés dans le néant. Et lorsque l'aube se lève, ses yeux sont frais. La journée – chaque instant de la journée – peut alors éclore dans l'innocence. Le monde peut bien tourner – continuer à tourner encore et encore –, il laissera libres les chemins.

Chaque matin, il ira à petits pas puiser l'eau à la source pour extirper le sommeil de son visage. Chaque jour, il contemplera la terre depuis les sentiers que sa silhouette a coutume de fréquenter. Ecrira peut-être quelques notes pour dire sa joie. Et la journée s'achèvera dans le silence, les yeux ouverts sur l'horizon et le calme du soir.

Pour l'homme sage, demain n'est qu'un songe. Il n'y pense pas. Le cœur – et le regard – ancrés dans le présent. Vides, vierges et innocents. Accompagnant le monde de son silence. Et parfois d'un sourire discret. Humble devant les hommes et l'éternité.

Des yeux enjôleurs et des mains stratèges, il ne se soucie pas. Et aux cris et aux plaintes, sa quiétude répond. Toujours il laisse passer le monde. Et sa vie d'homme. Son existence de passant éphémère. Il écoute et n'écarte rien. Agit au gré des circonstances et des nécessités. Ne s'occupe pas même d'être là. La présence veille pour lui. Elle, qui a pris sa place, répondra aux exigences. L'homme sage n'est plus – et n'a même d'ailleurs jamais été – ni homme ni sage. Il s'est effacé. A cessé d'être là même si aux yeux du monde, sa silhouette continue chaque matin d'aller puiser l'eau à la source, d'emprunter les sentiers des forêts et des collines et de contempler dans le crépuscule naissant la quiétude de l'horizon.

 

 

Infimes – et dérisoires – élans de la terre vers le ciel ne sachant pas même reconnaître dans ses gestes la présence du Divin.

 

 

Les odieux – et sempiternels – tourbillons qui happent – avalent et usent – les corps. Et qui malmènent – empoisonnent ou foudroient – le cœur et l'esprit sous le regard attentif et bienveillant du silence et de l'infini.

 

 

Dans leur détention, l'esprit et le cœur aspirent secrètement à la libération. Et à la liberté. Ou pire, ils se croient – ou s'imaginent – libres. Mais la maturité exige que nous soyons lucides de notre incarcération. De la voir sans sourciller. De la vivre – et de l'accueillir – sans condition pour s'en défaire. Et en être libres...

 

 

Monde mis en scène par nos paroles, nos rires et nos pleurs. Oreilles envoûtées – et que nous ensorcelons – avec nos histoires pour éluder la seule question fondamentale : l'identité de l'être.

 

 

Le bout du monde impassible aux rumeurs qui nous entourent n'est que le prolongement de la terre où courent – et se propagent – d'autres murmures inaudibles à nos oreilles. Mais qu'attendent donc les hommes de cet égarement de la parole ? Seul l'inconnu – le mystère de l'inconnu – tapi dans le cœur des êtres et identique en toutes contrées les libérerait des commérages et des futilités du langage.

Que la parole fouille donc nos songes ! Et que chacun se mette en quête du joyau commun recouvert par nos rêves immatures. Et croyez-moi, hommes, la marche honnête des braves gens ne sera d'aucun secours ! Pas davantage que la course sanguinaire des fanatiques ! La sagesse sommeille toujours dans la faille que nous avons ignorée depuis les origines. Et il convient à présent de la découvrir. Et de l'honorer. Sinon le monde vacillant – gonflé d'artifices et d'abjections – s'effondrera sous nos assauts. Et la témérité prétentieuse de notre œil borné.

 

10 décembre 2017

Carnet n°85 Passagers du monde vers le silence et l'infini

Journal / 2016 / L'intégration à la présence

A plat ventre sur l'horizon, les hommes s'épient et se querellent. Couchés sur leurs arpents. Et quelques parcelles volées à l'éternité.

Parmi les guirlandes accrochées aux murs de la misère et les colliers suspendus au cou triste des hommes, je n'ai vu l'ombre d'un sourire. Pas l'ombre d'une joie profonde ni d'une saine réjouissance. Mais derrière tous les yeux, j'ai vu briller une folle espérance...

Insensibles à l'aube naissante, les hommes rêvent d'un soleil rouge et immense – étincelant – pour couvrir l'ombre de leurs pas. Et leurs gestes meurtriers. En attendant, ils se terrent – et patientent – au fond de leur terrier – et du tombeau – qu'ils ont creusés de leur main animale.

 

 

Pas passagers sur une terre d'abîme que creusent les mains avides. Sur une terre d'horizons noirs qui attend que l'innocence la déblaye de ses miasmes pour que resplendisse la lumière. Et toute la clarté des profondeurs.

 

 

Des ombres, des saccages, de la glaise malaxée, des routes et des édifices que l'on bâtit pour répondre aux rêves d'aisance et de célérité. L'imposture des hommes édifiée à la gloire de leur nom et de leur espèce qui décime – et anéantit – à tout va. A tout rompre. Blessant la chair de la terre pour la postérité du monde. Jeux de massacres et de mutilations dont la terre triomphera – dont elle finira par triompher – par l'éradication (par l'auto-éradication) de sa gangrène proliférante...

 

 

S'asseoir sur le roc dur de la terre et laisser les caresses du ciel bercer les yeux de l'innocence.

 

 

L’œil de l'instant efface toutes les ombres de la mémoire et du temps.

La naïveté des songes et des images, la crédulité et l'impétuosité des certitudes balayées par l'innocence. Laissant l'âme à la fois défaite et rieuse. Rassurée aux bras de l'inconnu.

 

 

Créature sans masque où se reflète la vérité. Et toute la lumière du monde. Laissant les hommes bouche bée et le cœur confiant malgré la circonvolution des pas autour de l'être.

 

 

La promiscuité et l'entassement des créatures les unes sur les autres. Comme un amas informe de matière animée et gesticulante qui s'étend – et envahit l'horizon. Tour de Babel bancale et improbable, impropre à mener à l'immensité verticale. Edifice infirme tout juste bon à enflammer l'espérance malhonnête des hommes avides de Dieu et du ciel.

 

 

Avec les yeux de l'effacement, les bras servent le monde et le ciel.

 

 

Aux esprits apprentis et réfractaires à l'effacement, rappelons que rien ne dure en cette vie – et en ce monde. Ni l'agrément ni le désagrément. Pas davantage que le plaisir et la souffrance qu'ils engendrent dans l'esprit.

 

 

Yeux mécaniques et étrangers rivés aux tâches du jour. Absents au monde et à eux-mêmes comme si leur âme, trop effrayée par cette existence épouvantable – et rendue plus épouvantable encore par les folles exigences du monde – s'était retirée dans les plus inaccessibles profondeurs de l'être.

 

 

Le harcèlement opiniâtre et l'avidité goulue des créatures du monde animées – guidées et poussées – par l'infatigable tyrannie de l'estomac et des instincts sexuels. Se poursuivant les unes les autres jusqu'au dernier souffle. Jusqu'à la dernière once d'énergie. Et lorsque ces appétits sont provisoirement assouvis, on voit chez les créatures les moins grossières – et en particulier chez les hommes – d'autres désirs – et d'autres élans – surgir et envahir avec voracité les aires du divertissement, de l'agrément et des plaisirs. Ah ! Quelle misère terrestre...

 

 

Labeur et distraction. Superficialité et abondance objectale. Voilà le quotidien – et l'existence – du commun. Comment ces infimes parcelles du monde parviennent-elles à rivaliser avec l'infini et l'Absolu ? Je n'en sais rien. Sans doute faut-il être aveugle, idiot et immature pour s'en satisfaire – et s'en contenter...

Je ne comprendrais décidément jamais les hommes. Ils habitent une terre qui m'est si peu familière. Et je me sens si étranger parmi eux...

 

 

Sur les terres de l'innocence, nulle question. Mais l'esprit se demande – ne peut encore s'empêcher de se demander – ce qu'est une existence phénoménale satisfaisante. A cette question, l'esprit répondrait : une vie en harmonie avec ses valeurs et ses principes fondamentaux et respectueuse des besoins essentiels de l'individualité. Et si d'aventure on posait la question à l'innocence, elle resterait sûrement silencieuse. Et esquisserait peut-être un sourire discret. Et l'on comprendrait aussitôt qu'à ses yeux, il n'existe rien sur lequel on puisse s'appuyer pour offrir une réponse juste et satisfaisante. Qu'il n'existe que ce qui est ici et maintenant. Et qui s'efface aussitôt. Et rien d'autre. Jamais rien d'autre. Qu'il n'existe, en vérité, ni individualité, ni attentes, ni besoins, ni valeurs, ni principes. Que « ces réalités » ne sont que des idées exprimées par l'esprit qui s'identifie à une individualité apparente mais inexistante. Et qu'il n'y a donc pas lieu de s'en soucier. Qu'il convient simplement de les accueillir au même titre que toutes les autres pensées et représentations de soi et du monde comme des phénomènes – des mouvements passagers – qui nous traversent. Qui traversent l'être d'innocence et de silence que nous sommes...

 

 

La valse éternelle des corps et des visages – des mains et des cerveaux – servant le monde. Instruments éphémères et interchangeables de la conscience œuvrant au destin auquel elle destine le monde...

 

 

Rien. Ni volonté. Ni possession. Ni appropriation. Ni territoire. Ni appartenance. Une simple – et pleine – présence. Vide. Attentive et ouverte à ce qui la traverse...

 

 

A l'innocence claire des yeux, rien ne s'oppose. Toute traversée se transforme aussitôt en effacement. Dans un processus de revirginisation éternelle.

 

 

La fin du crépuscule n'est que le commencement d'une aube nouvelle. Cycle sans fin des jours. De la lumière et de l'obscurité jusqu'au jaillissement de l'éternelle aurore...

 

 

Le poète n'est pas, comme l'écrivait René Char, le conservateur des infinis visages du vivant mais l'explorateur – et le passeur – de l'inconnu. Et parfois le point de jonction (l'un des rares points de jonction) par lequel les âmes peuvent accéder, pour un instant, à l'autre rive...

 

 

L'innocence et la curiosité des enfants perdues sans soute à jamais par les hommes soucieux de labeur, de territoire et de prestige. Devenus si adultes qu'ils en deviennent idiots. De sots prétentieux dont le sourire dans les yeux a disparu. Et qui mourront dans leurs tourments sans même se souvenir de la grâce de leurs blanches années.

 

 

L'odieuse tyrannie des territoires où les seules règles sont la force et la puissance.

 

 

Que pourrait-on te souhaiter pour t'affranchir du monde, de tes ombres et de vos éternels tourments ? Du malheur et de l'insoumission. Des jours sans regret. Et qu'un vent indomptable souffle sur ton âme pour franchir les frontières du connu – et des terres certaines...

 

 

Lorsque tombe le soir sur les brumes de la terre, à quoi songent donc les hommes ? Dans quel rêves sombrent-ils après les chimères du jour ?

 

 

Sur les chemins du monde, la campagne offre son visage dénaturé. Mutilé par l'emprise – et la mainmise – de l'homme. Par la mécanisation, le bitume des routes, les champs, les prés et les clôtures barbelées. Paysages défigurés par la colonisation de l'habitat et l'exploitation de toutes les parcelles où le naturel et le sauvage n'ont plus le droit de cité. Appropriation et usurpation de l'espace qui condamnent les animaux – et les solitaires – à l'adaptation, à l'exil et à la mort.

Et les hommes dans leur médiocrité myope et ignorante n'en ont pas même conscience... Les yeux rivés sur leurs rêves d'expansion, de croissance, de profit et d'abondance – le cœur joyeux et assoiffé de conquête et de domination –, ils continuent de massacrer les êtres et la terre au détriment de tous, bien sûr, mais sans même se rendre compte que les dégâts engendrés par leur cupidité stupide finiront aussi par les anéantir...

 

 

Existence – et monde – d'incessantes contrariétés (pour l'esprit) auxquelles il faut sans cesse s'abandonner pour retrouver les terres vierges de l'innocence...

 

 

Les hommes sont de misérables créatures, « victimes » du vivant devenus esclaves malheureux et consentants d'un système ignoble et d'une organisation abominable qu'ils se sont éreintés à édifier pour échapper aux lois du vivant. Et aux conditions même de la vie...

Et dans cette tentative de transcender leur animalité (leur nature instinctive et organique), seules deux options s'offrent à eux : soit ils parviennent à accéder à cette dimension supra humaine au prix de lents et de longs efforts – et en dépit des affres et des horreurs qu'ils créent – soit tous y laisseront leur peau, anéantis par leur propre abomination...

Et que l'espèce humaine réussisse ce défi – ce grand défi – ou qu'elle vienne à disparaître relève à mes yeux mais aussi sans doute aux yeux de la présence-conscience de la simple anecdote. D'autres espèces avant l'homme s'y sont brûlé les ailes comme l'illustrent les 6 grandes extinctions massives dans l'histoire de la vie sur terre. Aussi, avec ou sans les êtres humains, la terre – et l'existence terrestre – ne cesseront, comme l'atteste avec force et évidence leur évolution, de se diriger vers la conscience pour asseoir pleinement en ces contrées l'intelligence et l'Amour (afin d'en devenir l'exact – et parfait – reflet)...

 

 

Gestes mécaniques de l'absence. Yeux impassibles et mains froides de l'au revoir qui, nous le savons tous, sera un adieu. Et cette insensibilité mâtinée de pudeur pressent peut-être la dimension impersonnelle et éternelle de l'être. Et de toutes les âmes du monde...

 

 

Le soleil triste des heures malmenant – et jouant avec – l'espoir. Jusqu'à son complet anéantissement pour que s'ouvre l'astre éternel et lumineux de l'instant.

 

 

Les heures tristes du jour que l'innocence égaye de sa présence. Et les heures innocentes que nous transformons en aire de massacres. Et en charniers. Tombeau de notre fébrilité et de notre prétention où nous serons jetés à notre mort.

 

 

Ne redoute l'insurmontable. C'est de ses rivages que poindront l'aurore et la vérité. Et jamais de l'infinie mélasse du monde où les yeux sont empêtrés...

 

 

Extirpe-toi des songes. Et du crépuscule. N'agis pas. Laisse-toi agir. Le souffle et la vérité toujours te mèneront à bon port. Ne crains ni les vents ni la main de Dieu qui les pousseront vers tes voiles.

 

 

L'hilarité frivole des hommes naît de l'inconscience. Et de leur fuite du Vrai. S'ils savaient – ou se résolvaient à voir –, les larmes remplaceraient les rires et la futilité. Mais qui songe à se tenir debout devant la vérité ? Celui dont les désirs et les peurs ont été effacés par le monde. Celui-là ne craint ni les obstacles ni l'adversité. Et ses pas finiront toujours par le mener vers les rivages du silence et de l'infini.

Dieu attend les morts autant que les vivants. Mais ces derniers relèguent cette évidence aux dernières heures de leur agonie. Ils traversent l'existence avec cette promesse que chacun de leurs pas piétine. Et qu'ils recouvrent de la poussière de l'espoir.

 

 

Dans le ciel gris du monde résonnent discrètement les pas de l'homme sage dont la présence rayonne. Et s'efface aussitôt à son passage. Traversée silencieuse que nul n'aperçoit excepté les âmes attentives – lorsqu'elles ouvrent les yeux et délaissent pendant quelques instants leur allure – et leurs pas – vissés aux rives du ciel.

 

 

Qu'il est difficile de vivre en homme libre de sa condition dans un monde de jougs, de fers et d'esclaves ! Les hommes ont vite fait de vous parer d'anneaux et de chaînes – ou d'une auréole mensongère. Voilà pourquoi l'on doit vivre libre des hommes et de sa condition d'homme libre. Voilà pourquoi il nous faut vivre discrètement – presque secrètement – notre liberté. Et loin de tout sentiment d'appartenance humaine.

L'homme sage ne doit se considérer ni comme un homme ni comme un sage. Il ne doit rien considérer. Il doit être. Être présence silencieuse et regard d'innocence qui laissent le monde, les hommes et sa propre individualité libres de leurs considérations...

 

 

Aux portes de l'allégresse, nul combattant. Mais d'anciens guerriers à l'âme – et au corps – nus et aux armes remisées dans la défaite qui patientent à son seuil. Encore trop impatients de pénétrer l'espace de joie et de silence pour que Dieu daigne les laisser entrer. Sa main habile devra encore les dépouiller de quelques résidus du monde et de l'esprit trop enthousiaste des nouveaux arrivants.

 

 

L'innocence sera toujours – et restera à jamais – la clé de l'infini, de l'Amour et du Divin. Et bien des oripeaux devront encore être ôtés aux postulants. On ne s'improvise pas ainsi âme vierge et défaite. Un long processus est souvent nécessaire. Il est le gage d'un total – et parfait – dépouillement de l'être. Et quels que soient les souffrances endurées, les impasses, les manquements et les renoncements, la virginité – l'ultime saint Graal – sera toujours au bout de tous les chemins...

 

 

En ce monde, une route mène toujours à une autre route. Le seul chemin est un cheminement qui mène à l'être à travers les terres de l'intériorité. L'être est un espace vivant – une présence – qui s'explore avec la tête(1), le cœur(2) et le corps(3). Et au fil des découvertes, de la compréhension, de l'imprégnation et du dépouillement, cet espace s'ouvre sur l'infini et le silence. Le royaume de la présence. Les contrées de l'innocence, de la virginité et de l'Amour.

(1) L'esprit et l'intelligence.

(2) La sensibilité émotionnelle.

(3) Les ressentis énergétiques et la sensibilité corporelle.

 

 

Que le monde s'efface dans le silence des jours pour que s'éveille – et rayonne – la présence de l'être...

 

 

La terre, le ciel et l'esprit se métamorphosent à chaque instant. Ils se transforment au gré du soleil, des nuages, des humeurs et des saisons. Ils ne sont que des phénomènes passagers dans l'attention. Ils habillent quelques parcelles de l'espace. Et changent inlassablement de vêtements. Et aussitôt qu'ils s'en défont, d'autres parures – et d'autres ornements – apparaissent. Mais jamais ils ne peuvent dégrader l'espace d'attention et de présence. Ils lui offrent simplement leurs couleurs de façon provisoire...

 

 

Bruits du corps. Bruits du monde. Plaintes et cris. Stratégies, mesquineries et bassesses de l'esprit. Chairs meurtrissantes et barbares. Chairs meurtries et déchirées. Combinaisons agressives et conquérantes. Parcelles en lambeaux et agonisantes. Accueillis sans distinction dans l'innocence.

 

 

Œil attentif et mains délicates ignorant l'horizon pour la parcelle du monde que foulent les pas...

 

 

Monde de conflits et de copinages égotiques. Monde strictement darwinien où collisions et collusions s'entremêlent. Univers à l'âme lacunaire où l'accès à la conscience est obturé malgré ses timides percées dans l'esprit.

 

 

Le monde (phénoménal) est une chaîne infinie de causes et d'effets que chacun alimente et que chacun subit. Qui génère dans l'esprit plaisirs et souffrances. Et qui contribue à l'éveil de la compréhension – et à son plein épanouissement – pour qu'advienne – et resplendisse – le règne de l'Amour.

 

 

Je ne comprendrais jamais cette forme de schizophrénie (au sens commun du terme) – et plus exactement cette espèce de dissociation – chez les hommes, capables à la fois de s'attendrir devant les animaux – et notamment les animaux dits de ferme – et savourant – et se délectant – sans le moindre scrupule de leur chair dans leur assiette. Tout comme ces paysans et ces exploitants agricoles* qui donnent un nom à « leurs » animaux, qui s'en occupent toute leur existence – bien souvent abrégée – et qui les envoient sans le moindre frémissement à l'abattoir. Ou comme ces familles qui laissent leur chien toute leur vie dans un chenil – ou pire attaché à sa niche par une courte chaîne – et qui se disent proches des bêtes. Et des exemples de cet acabit, il y en a à foison...

* Qui exploitent la terre...

De cette triste – et absurde – réalité humaine, un esprit indulgent et peu avisé pourrait conclure que les hommes savent ce qu'ils font. Et qu'ils agissent de façon juste et appropriée. Mais, bien sûr, il n'en est rien : les hommes sont des animaux idiots, superficiels et insensibles. Et ils se comportent comme des créatures sans conscience. Nous ne le savons que trop bien...

 

 

La méditation telle que la pratiquent aujourd'hui les hommes – une infime minorité malgré l'engouement qu'elle suscite de nos jours – est une activité que l'on glisse après les heures de bureau entre une séance de sophrologie et un cours de natation (ou de fitness). On s'y adonne pour se sentir mieux – moins stressé etc etc. Mais la vraie méditation n'est pas une activité. Et elle n'a rien à offrir à l'individualité. Elle est une présence qui met l'individualité en suspens. Ou mieux, qui l'efface et la fait disparaître...

 

 

Il y a quelque chose de profondément bouleversant – et d'éminemment tragique – dans le geste d'un homme vieillissant qui s'accroche désespérément à ses avoirs et/ou à ses savoirs (selon ce que fut sa vie...) et qu'il considère souvent comme ses dernières richesses – les ultimes vestiges de son existence. Ultimes remparts, à ses yeux, contre le dépouillement et la perte d'identité (égotique) qu'amènent inéluctablement la vieillesse et l'approche de la mort, si fréquemment considérées par les hommes comme un néant... Et il arrive couramment qu'il y jette ses dernières forces pour les conserver. Comme un acte de résistance face à la perte et à l'abandon inexorables.

Et il y a pourtant de la beauté et de la justesse – et même de la grâce – dans cette fragilité, ce dénuement et cette impuissance. Peu d'hommes savent – et ressentent – que ce processus est une invitation à l'effacement qui ouvre sur l'infini. Les hommes l'ignorent mais la vie, elle, le sait. Voilà sans doute pourquoi elle enjoint à chacun, au crépuscule de son existence, de se démunir de tout – de toute possession et de toute identité – pour traverser la mort avec la plus grande innocence et la plus grande virginité possibles afin sans doute de renaître encore – et toujours – plus vierge et innocent... Et au vu de l'immaturité des êtres – et des hommes – et de leur (de notre) inclination à résister au courant de l'impersonnalité (au courant de la conscience impersonnelle), il est évident que bien des vies semblent nécessaires pour que le détachement devienne réel et total. Pleinement consenti et conscient...

 

 

Sentir la forêt respirer comme un être aux mille corps. Et glisser son souffle – et son âme – dans son silence...

 

 

Aux interstices du monde vit le poète. Entre l'herbe et l'arbre, il accoutume son œil au silence. Discourt avec les paysages, le vent et les nuages. Fréquente la nature, Dieu et l'Absolu. Et s'endort – et meurt – anonyme parmi les hommes.

 

 

Un regard lucide et sans concession. Mais sans exigence. Et une présence innocente naturellement parée des draps de l'Amour qui enveloppe et adoucit – qui anéantit presque – son tranchant.

Le couperet de la vérité n'écorche – ni ne tranche – jamais les corps et les têtes mais leurs illusoires possessions – leurs stupides chimères – pour offrir les plus hautes réjouissances. Et pourtant que de cœurs blessés dans la foule qui craint les blessures. Et qui n'ose s'avancer, effrayée qu'on lui coupe l'herbe sous le pied...

 

 

Dans cette vallée de sueur, de larmes et de sang où le monde s'éreinte à la vile tâche du gain que faut-il attendre des yeux des hommes ? Une approbation ? Une amitié ? Un peu de considération ? Non, ils n'en ont ni le goût ni le loisir... Qu'ils s'éveillent de leur vie de songe ? Qu'ils accèdent à leur vrai visage et aux délices de l'être ? Non, ils n'en ont ni l'envie ni la volonté... Ils continueront encore pendant des siècles à façonner la misère de cette terre qui a fini, à force de coups et d'hégémonie, à force d'entailles et de meurtrissures, par devenir leur exact reflet...

 

 

La folle nuit sans étoile que les hommes éclairent de leurs artifices. Et pas un seul d'entre-eux, bien sûr, n'entrapercevra la lumière...

 

 

Parmi les guirlandes accrochées aux murs de la misère et les colliers suspendus au cou triste des hommes, je n'ai vu l'ombre d'un sourire. Pas l'ombre d'une joie profonde ni d'une saine réjouissance. Mais derrière tous les yeux, j'ai vu briller une folle espérance...

 

 

Le souvenir s'attache à emplir l'esprit. Et à l'épuiser de ses promesses. Mais l’œil ne verra peut-être le jour du lendemain. Et moins encore la nostalgie tapisser de joie les dentelles fragiles – et délicates – du cœur. La joie toujours se trouve dans le pas présent.

 

 

Approche-toi de la lumière. Mais que tes doigts crochus se gardent bien de s'en emparer. La joie brûlante te réduirait en cendres. Portes-y tes lèvres. Et imprègne-toi de sa chaleur. Et tu pourras alors traverser le monde – et l'existence – sans craindre leur froideur et leur obscurité.

 

 

Être, être et être. Il n'y a, je crois, rien d'autre à faire en ce monde. Et ailleurs aussi sans doute...

Être. C'est ainsi que s'édifie le monde. Et qu'il s'achemine vers le destin auquel l'être le destine.

Faire. Et déjà le destin se corrompt. Se fourvoie en impasse. Et en atermoiement. Et le voilà bientôt vacillant, prêt à sombrer dans l'abîme...

L'être est sans ami. Mais tous sont ses frères et ses enfants. Aîné et père de toute une colonie qui cherche d'abord son attention. Et son approbation. Puis son Amour et sa présence.

 

 

Ne confie rien aux hommes. Laisse tes confidences sur le bord des routes. Et sur les sentiers étroits des forêts. Elles resteront sans doute inconnues à ceux qui ne quitteront jamais la grande place des marchés et des cités. Ne t'en soucie pas. Après tout, seuls, peut-être, les solitaires en chemin en sont dignes...

 

 

Que l'assise est vaste. Et si étroite à la fois. Espace infini à l'accès restreint et exigu. A la montée âpre et rude – si exigeante. Et sur laquelle tant se perdent et s'égarent.

 

 

Seul demeure l'être. Le reste n'est que tentatives, ébauches, esquisses. Brouillons préparatoires...

 

 

Ne t'endors qu'à condition que l'être veille de toute sa présence.

 

 

Que les joues s'empourprent, que les mains et les pas s'agitent, que les lèvres se tordent, se plaignent et crient, rien de plus naturel pour le visage dont l'esprit est le maître. Mais que la bouche reste silencieuse, voilà le signe de la sagesse*.

* Ou celui du courage ou de l'idiotie si l'esprit est encore immature...

 

 

Dans le silence du monde, la clameur des cités et les amours couchantes du crépuscule, j'entends sous les rires, les murmures et les gémissements, les cris de la solitude. Ses appels déchirants et désespérés qui montent des abysses vers les draps froissés des étreintes, vers les rues et les chemins sombres et déserts et les hautes tours où chacun veille en silence dans la torpeur – et l'incompréhension – des jours.

 

 

Du monde n'écarte rien. Pas même l'ignominie et les immondices. Elles aussi ont besoin de ton silence. Et elles aussi s'effaceront dans l'innocence...

 

 

L'écriture est chez moi une hémorragie de l'âme. Une vaine – et impossible – tentative de dire la vérité et les chemins qui y mènent. Contrainte dans sa folle utopie de recommencer chaque jour en empruntant d'autres sentiers – d'autres mots et d'autres tournures – pour exprimer le même indicible. Vouée à sa tâche de Sisyphe poussant son encre sur tous les sommets de la terre et roulant dans tous les fossés du monde.

 

 

L'époque contemporaine est l'instant faussement glorieux de l'homme. Le climax de son évolution annonçant à la fois sa perte et son dépassement. L'avènement naissant de l’apocalypse et de la post-humanité.

 

 

La dimension métaphysique et spirituelle de l'homme si éteinte – si délaissée – par le commun. Comment peut-on négliger à ce point cette part si substantielle de notre identité ?

Les hommes sont bien trop occupés à travailler, à faire fonctionner le monde, à se distraire et à tirer profit, à consommer et à amasser. Et à améliorer leurs conditions d'existence (confort, bien-être, accroissement de l'espérance de vie etc etc).

Vie égotique de (quasi) détails et de futilités édifiant un monde sans épaisseur. Mais derrière les apparences, la conscience œuvre à son labeur et à son jeu. Besogne laborieuse mais rendue possible par l'incroyable potentiel et l'extraordinaire inventivité de la vie – et du vivant – et par la lente imprégnation de la conscience dans les esprits. Tâche dont les hommes – espèce essentielle mais sans doute transitoire – se sont faits les exécrables et prodigieux représentants agissant, édifiant et façonnant la vie et le monde comme les dociles et serviles serviteurs de la conscience. Et en dépit de leur nature profondément animale et instinctuelle et de leur dimension conservatrice et frileuse, leur insatiable curiosité et leur soif inextinguible d'explorations et de découvertes les poussent inexorablement vers les contrées que la conscience a dessinées pour le monde et la vie terrestres...

 

 

Une présence. Une seule présence. Un regard – un seul regard – sur tous les paysages du ciel et de la terre. Sur la vie et ses créatures qui s'éveillent peu à peu à leur nature divine.

 

 

Dans l'air frais du soir, le cœur de l'homme sage se fait silencieux. Plus silencieux encore. Et il se réjouit de cette présence en lui qui contemple le calme de la nuit.

 

 

De quoi avons-nous réellement besoin ? D'un regard qui contemple dans le silence. Et qu'importe les paysages ! Tous défileront – et défilent déjà – dans nos yeux sages...

 

 

Silence du cœur. Sagesse des yeux. Justesse des gestes. Et pas une seule égratignure sur la chair du monde...

 

 

La sagesse de l'homme sage est son silence. Enveloppe qui accueille le monde, la folle clameur des jours – et toutes leurs danses.

 

 

Ah ! Si l'être pouvait se conter ! Mais comment y parvenir ? L'être n'est-il pas indicible ? Oui, bien sûr, il ne peut se dire... L'être est. Il s'habite. Et se vit. Le reste n'est qu'habillage, parure et tentative.

 

 

Les grands bouleversements sont des invitations à l'être. Puis des percées en lui. Ensuite on devient silencieux. Qui pourrait dire l'indicible ? Et pourquoi le dirait-on – ou essayerions-nous de le dire – puisque nul ne peut l'entendre ni l'atteindre ainsi... Pour exprimer l'être – et témoigner de sa puissance –, il suffit d'être. Être est – et demeurera à jamais – la seule façon de dire l'être... Aussi tout commentaire et toute explication sont de vaines tentatives – presque une offense – dont l'être ne s'offusque, bien sûr, d'aucune manière... Indicible éternel. Et inattaquable. Indemne – toujours indemne – de toute chose... Merveilleux et accessible. Et pourtant si difficile à atteindre – à vivre et à ressentir. Si proche et pourtant si éloigné. Enigme à la simplicité déconcertante que les hommes peinent tant à découvrir.

Et l'étrange cheminement de l'homme sage est presque aussi indicible que l'être qu'il habite à présent – et qu'il a tant cherché autrefois, cheminant partout, parcourant la vie et le monde en tous sens, éprouvant tant de difficultés et de souffrances et rencontrant tant d'épreuves et d'obstacles. Et pourtant, ce cheminement est, lui aussi, d'une navrante simplicité. Si simple et si naturel que l'on s'étonne aujourd'hui des incroyables et complexes circonvolutions qui l'ont amené à le découvrir. Et à trouver assise en son sein...

 

 

L'esprit animal de l'homme si réfractaire à la conscience. Si rétif à se laisser pénétrer par l'intelligence et l'Amour.

 

 

Heures radieuses de l'aube emportées par les tourbillons du jour qui renaîtront au crépuscule lorsque l'effervescence des hommes se sera tue. Et que l'on pourra de nouveau entendre le silence et le chant des oiseaux.

 

 

Heures centenaires figeant les corps. Et les visages en d'affreuses grimaces. Rictus des lèvres révélant l'effroi. La crainte de vivre. Et le goût de la mort qu'infligent le cœur animal et les mains grossières.

 

 

Le silence veille dans la torpeur comme dans le brouhaha du monde. L'indicible toujours est présent au cœur de la vie.

 

 

Les heures sombres de l'attente où le silence salvifique s'insinue. Sauvant les âmes de leur sourd désarroi.

 

 

La fureur des yeux et des mains emportés par les vents implacables d'une terre inconnue. Et qui s'abattent sur le monde. Le désarçonnent. Et le fracassent en éclats – et en parcelles sauvages...

 

 

Le silence du jour pulvérisé par les cris des hommes. Et la terre effrayée qui détourne la tête. Et qui regarde ailleurs... Indifférente aux bouches du monde. Et aux mains sanglantes qui l'éventrent.

 

 

Dans le repère de l'infortune combien d'âmes ai-je vues s'envoler pour retrouver le silence et l'infini que la terre leur avait dérobés...

 

 

A plat ventre sur l'horizon, les hommes s'épient et se querellent. Couchés sur leurs arpents. Et quelques parcelles volées à l'éternité.

 

 

Que pourrait dire le jour à la nuit pour qu'elle soit moins sombre ? Et que pourrait dire la nuit au jour pour qu'il soit plus silencieux ?

 

 

L'horreur n'est pas un sortilège. Mais un abus des instincts et des songes que les hommes peinent à faire taire.

 

 

Réduis ton écoute au silence. Et tous les bruits se dissiperont...

 

 

Insensibles à l'aube naissante, les hommes rêvent d'un soleil rouge et immense – étincelant – pour couvrir l'ombre de leurs pas. Et leurs gestes meurtriers. En attendant, ils se terrent – et patientent – au fond de leur terrier – et du tombeau – qu'ils ont creusés de leur main animale.

 

 

La nuit des hommes n'est pas sans rappeler leur ombre qui s'allonge sur les rives de la terre. Mais point de sauveur à l'horizon ! Rien que des ombres et la longue nuit noire qui s'étend. Et se prolonge.

 

 

A l'orée de la terre, le chant minuscule d'un oiseau s'élève, innocent, dans le ciel. Bientôt rattrapé – et recouvert – par le vacarme des hommes. Mais pourquoi Dieu – et le silence – n'entendent-ils donc pas la différence ?

 

 

L'infini sans le silence est un songe. Et le silence sans l'infini un effroi. Mais lorsqu'ils s'unissent, l'Absolu est présent. Comme l'attestent avec évidence les yeux de l'homme sage.

 

 

L'Absolu du poète n'est pas celui des hommes*. L'un est infini et silencieux – éminemment sensible, palpable et lumineux alors que l'autre n'est qu'un rêve bruyant et inaccessible – bâti de longues phrases et d'équations obscures...

* Ni celui des scientifiques et des philosophes...

 

 

Dans le sommeil de l'esprit, les songes nous emportent comme dans le sommeil du corps. Mais lorsque le corps les entend, ils se font plus vifs et plus ardents. Ils deviennent si puissants – si irrésistibles – qu'ils agitent nos têtes et soulèvent nos mains qui se mettent aussitôt à construire et à édifier pour leur donner chair. Les rêves du jour et les rêves de la nuit demeureront à jamais les uniques souverains des hommes endormis...

 

 

Les hommes peuvent bien rêver leur accomplissement ou accomplir leurs rêves. Pour le silence, il n'y a de différence. Songes de brume et songes de chair sont inaptes à l'atteindre...

 

 

Que dire au silence ? Rien. Que tu te taises d'abord pour l'entendre... Et lorsque l'infini t'enveloppera de son silence, ta bouche restera muette...

 

 

Cœurs bouffis d'allégresse. Et l'âme qui se morfond dans cette joie mensongère...

 

 

Il n'y a ni base ni sommet. Il n'y a aucun repère. Mais une écoute enveloppante qui accueille. Et au sein de laquelle le monde naît, passe et s'éteint. Et renaît encore... Et de cet espace seul peuvent se vivre le silence et l'infini. La paix, la joie et la grâce de l'être. Inutile de chercher Dieu ailleurs...

 

 

Le silence des songes pour celui de l'infini. Processus – et échange – naturels pour le cœur mûr. Et les yeux de l'homme sage.

 

 

Que l'heure – et les jours – s'effacent dans le silence. Et tu seras délivré du temps.

 

 

Au fil de nos pérégrinations sur les chemins du monde, on se rend compte à quel point les hommes ont massacré – et saccagé – la terre.

Sur les routes passagères, trop de visages nous ramènent – et nous rappellent – à nous mêmes. Nous obligent à marcher le cœur étroit – ou distrait – et les yeux sur nos souliers.

Seules les sentes désertes permettent à l'âme de s'ouvrir à elle-même avant de pouvoir s'abandonner au ciel. A son silence et à son infini.

 

 

Le visage toujours neuf et paralysant de la souffrance déjà ancienne qui s'abat chaque jour sur les âmes en peine...

 

 

Un seul cœur. Un seul Amour. Un seul esprit. Une seule intelligence. Un seul corps. Une seule substance. Mais une infinité de membres et de combinaisons...

 

 

Heures craintives ineffaçables dans la mort auxquelles on devra faire face encore – encore et encore – jusqu'à l'affrontement des peurs, les yeux dans les yeux. Et à l'issue duquel l'âme sortira victorieuse de ce néant glacé et inoffensif...

 

 

Dans l'espace clair des jours brille une lumière. Une invitation à sortir du grand sommeil pour s'extirper de la longue nuit du monde.

 

 

L'absence du monde est l'appel de l'être à sa présence.

 

 

Les êtres se prêtent à des joutes impartiales où la ruse et la puissance apparentes triomphent de l'innocence apparente. Mais l'innocence de l'être – la véritable innocence –, au cœur même des combattants, veille au sens des combats. Laissant les corps se déchirer pour terrasser la domination des puissants et la naïveté des faibles qui sommeillent en chacun...

 

 

Le monde, les êtres et le temps se faufilent dans l'esprit. Ils y plongent (et y sombrent) – sans doute à travers le système neuronal et synaptique et la mémoire qui les transforment aussitôt en idées et en images. Et cet espace de représentations est le socle à partir duquel agissent les hommes. L'essentiel des hommes. Les autres sont soit des idiots soit des sages...

 

 

L'invisible d'abord nous blesse et nous effraye. Puis il nous désarçonne. Et lorsque nous gisons le visage contre le sol, il s’empare de nous pour nous polir jusqu'au néant. Et lorsque le rien a enfin tout balayé – et recouvert –, il nous chevauche. Et nous partons alors ensemble pour des contrées inconnues...

 

 

Le ruisselet des montagnes et l'océan s'entrecroisent en une aire commune : les rivières, les fleuves et les nuages. Gouttes d'eau éternelles qui voyagent à travers les paysages.

 

 

Les hommes regardent le ciel sans comprendre qu'il les et se regarde à travers leurs yeux. Et ignorant cette vérité, les voilà qui cherchent Dieu derrière les montagnes – et l'horizon.

 

 

Le mirage éternel et invincible des jours – et du monde – dans les yeux ignorants qu'un instant – un seul instant – de vérité pourrait anéantir...

 

 

L'ombre et le songe sont les enfants de la mémoire qui, à leur tour, enfantent la main grossière et frileuse et le cœur sauvage. Réfractaires à l'innocence et pourvoyeurs de barbarie et de mort. Si étrangers aux exigences de la terre et aux aspirations du ciel. Et c'est pourtant avec eux que les hommes édifient le monde...

 

 

L'âme vierge est soumise au ciel. Elle en est la fidèle servante. Mais son innocence et sa porosité sont si grandes qu'elle se plie à toutes les volontés. C'est de cette faiblesse dont les hommes s'emparent. Et qu'ils exploitent. Et une fois que la peur et l'avidité l'ont assiégée, la voilà enchaînée. Devenue, malgré elle, instrument meurtrier et victime ensanglantée livrée à la barbarie...

 

 

L'ennui s'invite sur les jours creux – et vides – des hommes. Et l'on voit l'impatience s'affoler de ce désarroi. De cette porte aux allures d'impasse que les hommes fuient comme la peste. Avec toutes leurs ombres accrochées à leurs basques. Et qui pourtant les délivrerait de leurs craintes inutiles s'ils avaient le courage et la maturité d'en franchir le seuil.

 

 

D'une chimère à l'autre et d'un meurtre à l'autre, invisibles – à peine perceptibles par le cœur et les yeux –, ainsi se bâtit – et se prolonge – la vie des hommes. Leur œuvre et leur longue nuit. Incapables de voir – et d'extirper – le songe et le sang de leur chemin d'épouvante...

 

 

Quel être – et quel homme – n'a-t-il jamais vécu la monotonie des jours* – le cycle routinier* de l'existence ? Et quel être – et quel homme – n'a-t-il jamais été le témoin de l'emballement soudain des événements, né parfois d'une circonstance anodine, qui déclenche une longue série de mésaventures et de péripéties douloureuses (et cauchemardesques) et qui fait basculer l'existence sur un versant inconnu que nous n'aurions jamais imaginé découvrir ou emprunter ? Chacun en ce monde l'a, je crois, déjà expérimenté... Une fois l'avalanche passée, la vie, en général, reprend son cours – plus ou moins habituel – avec parfois quelques changements liés aux circonstances. D'autres fois, elle nous projette dans un environnement et un mode d'existence totalement nouveaux auxquels l'esprit une nouvelle fois s'habituera. Et qu'il transformera, au bout de quelque temps, en habitudes routinières...

* Tels que les appréhende l'esprit ordinaire inscrit dans une perspective temporelle...

Ainsi fonctionne l'esprit. Et ainsi fonctionne la vie qui œuvre inlassablement à bousculer – à déstabiliser et à anéantir – notre perception figée de l'Existant et de nous-mêmes pour apprendre peu à peu à nous familiariser avec le regard vierge et neutre de l'impersonnel accueillant ce qui surgit – et ce qui est – dans l'instant sans mémoire, sans repère ni référence...

 

 

L'homme sage s'endort à l'interstice des saisons. Et à son réveil toujours le soleil resplendit. Comme si ses yeux – indemnes des paysages, de leurs couleurs et de leurs parures – restaient accrochés à la lumière le temps du sommeil et de l'imperturbable cycle des astres.

 

 

Comment le poète qui touche un autre ciel de ses terres solitaires – et retirées – pourrait-il rendre compte de l'itinéraire – et en informer les hommes entassés dans leurs vallées surpeuplées – et éclairées par un ciel d'un autre âge ?

Voici l'itinéraire. Et les conditions du cheminement (décrits dans un langage simple et accessible) : l'esprit* mène à l'interrogation. L'interrogation mène à la métaphysique. La métaphysique mène à la spiritualité. La spiritualité mène à l'être. Et l'accès à l'être transforme notre relation à la vie et au monde mais aussi, bien sûr, nous amène à les transformer d'une – plus ou moins – substantielle façon...

* L'esprit suffisamment outillé et équipé sur les plans cognitif et sensible...

 

 

Aux ombres naissantes, offrons le néant de l'espace. Et nous serons libérés de la mémoire. De nos désirs et de nos songes. Et nous pourrons enfin marcher dans l'obscurité du monde. Et vivre parmi les âmes sombres des hommes et l'abondance envahissante de la terre.

 

 

Un seul pas. Et nous voilà déjà embarqués dans l'effroyable voyage. Ballottés de rive en rive. Accrochés aux maigres récifs encerclés par la furie du monde où nous ne pourrons poser qu'un regard intranquille sur les océans ravageurs de la terre.

Voyage sans escale. Et sans intervalle entre les pas d'où le regard seul peut émerger parmi les vagues incessantes du hasard apparent – converti en programme codé – que seule l'intelligence peut décrypter. Et dont seul l'Amour peut nous délivrer...

Il n'y a – et il n'y aura jamais – de terre promise que pour l'âme innocente parvenue à se hisser sur l'archipel du silence et de l'infini où l'être règne sans fin. Et sans partage. L'océan – et ses furieuses marées – emporteront tout le reste...

 

10 décembre 2017

Carnet n°78 Le fou des collines qui danse avec son bâton et embrasse le ciel

– Regard, instants, paroles, consignes et bavardages –

Journal / 2016 / L'intégration à la présence

Chaque jour, le fou des collines qui danse avec son bâton et embrasse le ciel marche à petits pas sur les sentiers. Je vois son visage et son sourire. Dieu lui mange les yeux et le cœur. Et à la place, il y pose son regard. Un regard brûlant. Un regard tranchant. Qui fascine et effraye les hommes. Mais aussi un regard infiniment doux et accueillant où les yeux innocents et attentifs voient se refléter leur beauté et leur folie. La figure entière du monde et de Dieu.

 

 

Ouvres-tu les bras aux vents du monde ? Ou restes-tu cloîtré derrière ta clôture ? A quelle race d'homme appartiens-tu ?

 

 

Un matin brumeux dans la plaine. Entends-tu le chant des oiseaux ? Et le vent gronder dans la vallée ? Délaisse un instant ta besogne. Et écoute-les. Mais que tes yeux ne quittent jamais la montagne.

 

 

A qui appartient la terre ? Et qui gouverne le monde ? Peux-tu y répondre ? Ou préfères-tu plonger dans la vie océanique ?

 

 

Es-tu apôtre ? Prophète ? Poète ? Philosophe ? Ou homme de la rue ? Qui que tu sois, sache rester à ta place. Et sache en changer. Ecoute les vents et le ciel qui dessineront ton chemin. Interroge-les souvent. Et laisse la terre guider tes pas. Le ciel sera ton appui. Et ta destination. Ne l'oublie pas, homme !

 

 

De quoi donc est fait le cœur des hommes pour qu'ils tentent ainsi d'évincer Dieu ? Et pour qu'ils s'acharnent – avec tant d'obstination – à vouloir prendre sa place ?

 

 

En cette ère sombre d'orgueil, le soleil ne brille plus ni dans les yeux ni dans les cœurs. La flamme rouge de la prétention a tout envahi. Sache demeurer avec le cœur humble, mon frère...

 

*

 

A mon grand désespoir, mes chiens sont d'incorrigibles chasseurs. Parmi tous les chiens qui m'ont accompagné au cours de mon existence, eux seuls montrent de profonds instincts de chasse. Sans doute parce que l'un et l'autre ont dû se livrer à cette ignoble activité avant que je ne les accueille : le premier a sûrement passé ses jeunes années chez un chasseur, et l'autre s'est probablement résolu à tuer quelques petits rongeurs pour survivre lors des longs mois qu'il a passés à la rue. Et aujourd'hui, l'un et l'autre continuent à aimer flairer des pistes et à courir sans compter après tout animal en fuite. Mais ils ont une préférence toute particulière pour traquer et débusquer les lapins. A chaque promenade, je les vois avec impuissance s'adonner à leur instinctive activité de prédateur. Et dès qu'ils coursent un pauvre lagomorphe inoffensif, à grand renfort de bonds et d'aboiements, je prie pour qu'il leur échappe. Ce qui se produit presque toujours* sauf lorsqu'ils poursuivent un jeune lapereau peu alerte et peu expérimenté ou un vieux lapin malade aux sens émoussés et à la course malhabile. Ce qui, heureusement, n'arrive que très rarement... En quelques années – et à raison d'au moins quatre heures d'escapade quotidienne –, ils n'ont réussi – si j'ose dire – qu'à en tuer trois ou quatre. Et malgré de sévères réprimandes, je ne suis jamais parvenu à les détourner de cet instinct cynégétique. Aussi ai-je fini, malgré moi, par accepter cette inclination naturelle et ancestrale...

* Dans 99,9% des cas.

 

 

Une grande part des activités humaines est liée à l'organisation et au fonctionnement de la société. Et au regroupement massif d'individus. Bon nombre d'activités et de fonctions n'existeraient pas dans une collectivité à taille humaine. Ou dans une communauté de solitaires... Cet élément, comme bien d'autres, en dit long sur la monstruosité d'un système qui, à l'instar de tout organisme, n'aspire qu'à s'étendre et à se développer... Quel degré de promiscuité, de violence, de surveillance et de barbarie faudra-il atteindre pour que les hommes comprennent que le seul « vivre ensemble » juste et viable ne peut se réaliser qu'au sein de communautés modestes et autonomes. Communautés dégagées des contraintes et des conséquences délétères des regroupements de masse qui pourraient dès lors entretenir entre elles des liens fraternels de solidarité, de partage et de coopération. Et au sein desquelles les individus pourraient entretenir des relations saines et équilibrées*...

* Et qui seraient facilitées plus encore si les individus s'inscrivaient dans une perspective spirituelle authentique...

 

*

 

Un Dieu guerrier et sans joie ? Un Dieu de pénitence et de flagellation ? Ah ! Que les hommes ont l'esprit tordu (et retors) pour inventer un Dieu en mesure de légitimer leurs instincts et leur ignorance...

Dieu aurait, paraît-il, créé l'homme à son image. Fadaises* sans aucun doute. Le Divin a créé le monde (la matière) et le vivant (les êtres) en respectant les règles et les lois qui régissent l'énergie. Et en composant avec l'ensemble de ses caractéristiques et de ses potentialités. En revanche, l'homme, lui, a créé un Dieu à son image. Un faux Dieu – une image erronée et corrompue – pour les fanatiques, les idolâtres et les croyants ignares...

* Fadaises anthropocentriques et anthropomorphiques inversées...

 

*

 

Nuages profonds du ciel qui résonnent en ton cœur. Ne crains de marcher vers l'averse, homme ! Sois digne sous la pluie. Recueille-la d'une main généreuse.

 

 

Marche lente au son du koto parmi les pins altiers de la forêt. Les insectes dansent autour de nous. Avec la caresse du soleil sur les visages.

 

 

Les guerriers s'approchent. Mais les gardiens du temple veillent. Jamais l'Amour ne sera conquis par la force.

 

 

Une extase dans la brume. Comment est-ce possible ? Le cœur est ouvert. Simplement ouvert.

Au cœur ouvert, l'innocence. La joie des pas dans l'obscurité du monde.

 

 

La nuit succède au jour sans intention. Elle répète inlassablement le rythme qui lui est familier. Et le jour n'en sait pas davantage. Seul le soleil connaît leur secret...

 

 

La mélodie du vent dans les arbres. Et la paix du cœur qui accompagne l'harmonie des accords. Parfaite saison pour l'âme fidèle.

 

 

La magie des bois dans la lumière. Qui donc éclaire le monde ? Celui qui ouvre – qui a su ouvrir – les yeux du cœur. Et le regard qui y pénètre devient alors le magicien des couleurs.

 

 

Le matin, gestes et pas de l'aurore. Le soir, gestes et pas du crépuscule. Entre, gestes et pas du jour. Gestes et pas du cœur ouvert que l'âme habille d'innocence. Simplicité du quotidien dans la beauté parfaite des jours.

 

 

Le son profond de la forêt. Et de la flûte de bambou. L'âme et le cœur caressés par l'éternité.

 

 

Cœur ouvert et innocent. Et le Divin apparaît. Et dans les gestes se reflètent toute la pureté – et toute la beauté – du regard.

 

 

Vent d'automne au printemps. Et les mains applaudissent. Le cœur s'ouvre aux saisons changeantes.

 

*

 

Simplicité du geste. Consistance, légèreté et profondeur. Reflet du silence où le Divin danse et rayonne.

 

 

Que ton cœur accueille le silence et la danse de Dieu. Et la grâce te sera offerte.

 

 

La vérité qui s'éprouve et le Divin qui s'habite ouvrent l'âme à l'infini. Et le cœur à la beauté. Il n'y a de plus grande joie pour un homme.

 

 

Comment offrir au monde – et aux hommes – le Divin ? Être et se faire présence (sa présence) à chaque instant. Il n'y a de voie plus directe. Et magistrale. Même les yeux naïfs et les cœurs encombrés sauront le reconnaître...

 

 

Lorsque le cœur et l'âme savent se faire silence et profondeur, grâce et légèreté, présence et tendresse, Dieu nous habite. Sans conteste. Et la beauté, la justesse et l'Amour accompagnent nos gestes aussi sûrement que le navire trace un sillage dans les eaux.

 

*

 

Le théâtre est désert. Personne sur la scène. Nul spectateur dans la salle. Pas même un petit strapontin occupé. Et l'envers du décor n'est que vide. Et néant. Aucun acteur dans les coulisses ni dans les loges. Le monde est devenu un grand désert. Les figurants, eux aussi, ont déserté la place. Et je m'assois seul parmi les arbres silencieux. Et les oiseaux dont les chants se sont tus. Pas un nuage dans le ciel sombre du soir. Comme si la vie s'était arrêtée. Trop lasse de poursuivre sa rude besogne. Le temps même semble fatigué de tourner inlassablement. On dirait qu'il s'est figé. Et Dieu perché sur quelque sommet me regarde en souriant. Et son silence m'invite à sourire. Nos yeux se croisent. Et je devine sa joie. Le monde a répondu à son invitation. Et à son silence. Puis le monde sort de son sommeil. De sa douce léthargie. Le théâtre se remplit, les acteurs reprennent leur place sur la scène, les spectateurs regagnent la salle. Les coulisses et les loges retrouvent leur fébrilité. Les aiguilles des horloges se remettent à trotter de leurs petits pas mécaniques. La terre de nouveau accueille le chant des oiseaux. Le ciel de nouveau accueille la course des nuages. Le monde renaît. Le monde revit. Et je vois Dieu qui nous regarde en souriant. Et ce sourire m'invite à chanter son silence et sa joie. Je quitte le théâtre. Je quitte les acteurs, les figurants et les spectateurs. Je quitte le monde pour suivre la voix de Dieu. Et rejoindre sa joie et son silence.

 

*

 

Lorsque le regard habite le geste, Dieu retrouve – et emplit – l'espace du monde pour un instant. Celui dont les gestes sont toujours pleinement habités est l'hôte permanent du Divin.

Il n'y a que le regard* qui différencie le sage du commun.

* La présence du regard...

 

 

Des gestes simples et habités dans un quotidien simple et habité. L'homme ne peut offrir au monde de bien plus précieux. Et Dieu n'en demande pas davantage...

 

 

Le cœur profondément solitaire. Lorsque l'esprit – et le corps – ne cherchent plus de compagnie dans le monde, Dieu peut s'inviter. Et offrir à l'homme ce qu'il cherchait avant de célébrer leurs noces. Mais en dépit de cette union, il peut arriver que l'esprit (et parfois même le corps) montre de temps à autre quelques désirs pour la tendresse que le monde pourrait lui dispenser. Dieu pourtant pourvoit à cette demande d'Amour mais l'homme – pris dans ses anciens mécanismes – n'est plus en mesure de le ressentir... C'est souvent à cette occasion que la sensibilité et la sensorialité se font plus vives. Pour que l'homme puisse à nouveau éprouver avec intensité et acuité la puissance de l'Amour – et toute la tendresse du Divin...

 

 

Je t'en prie, ne passe pas chacune des minutes de ton existence à tirer plaisir, parti ou bénéfice de la vie et du monde. Tu n'es pas sur terre pour savourer et profiter sans comprendre. Regarde-toi profondément. Regarde la vie et le monde profondément. Et essaie de comprendre ce que tu es. Et ce qu'ils sont. L'identité de l'homme tient toute entière dans cette compréhension fondamentale. Ne la néglige pas, ne la corromps pas, ne l'abandonne pas. Crois-moi, après le temps de la quête et de l'apprentissage viendra celui de la compréhension. Et avec la compréhension viendront la joie, le jeu et la célébration. Puis, plus tard encore, pourront naître la paix et le rayonnement. Il appartient à l'homme de comprendre. Non de vivre comme un automate sans substance animé par le confort et le plaisir ou comme un animal qui n'use de ses capacités cognitives que pour dominer et asservir la terre et les êtres de ce monde...

Après la compréhension, sache que l'homme peut incarner cette connaissance. Et qu'il devient enfin capable de faire rayonner l'Amour et l'intelligence. Je t'en prie, trouve l'aspiration et le souffle nécessaire – le souffle métaphysique nécessaire – pour délaisser tes jeux, tes futilités et tes stratagèmes de mammifère instinctuel. Retrouve un peu de dignité envers toi-même, envers les hommes et les êtres qui peuplent la terre. Et fais-toi pleinement homme sinon ton existence – ton existence si précieuse – n'aura sans doute que peu de valeur et d'intérêt...

 

 

Lorsque Dieu t'aura suffisamment comblé d'Amour et de tendresse, tu pourras devenir le canal à travers lequel il pourra offrir cet Amour et cette tendresse au monde. A tous les êtres du monde.

 

 

Lorsque la parole émane du silence – ce qui est presque toujours le cas avec les notes exposées dans ces carnets –, j'ai le sentiment d'être l'émissaire – le très modeste émissaire, il va sans dire... – du Divin. Mais à voir l'indifférence et le manque d'intérêt des hommes à l'égard de notre travail – et la tristesse ou l'agacement que ce mépris peut encore parfois susciter chez moi –, je sens bien que je n'ai ni la grâce ni la puissance de mon maître(1). Ni, bien sûr, sa patience et sa bienveillance. Comme si je n'étais, en vérité, qu'un pauvre petit canal terrestre, malhabile et maladroit, n'ayant pas encore achevé sa croissance et son éducation – et accédé à la maturité – pour être en mesure d'accueillir pleinement ce qui est : la réalité du monde et des êtres. Pas encore assez ouvert et innocent(2) pour se faire l'exact reflet du Divin. Et encore bien trop encombré d'idées et de désirs pour laisser rayonner librement son Amour sans la moindre attente à l'égard des créatures de la terre et du ciel.

(1) Ceci dit, Dieu a toujours suscité peu d'intérêt réel chez les hommes. Et lorsqu'ils se tournent vers lui, beaucoup se jettent à ses pieds comme des croyants infantiles. Seul un nombre infime, hier comme aujourd'hui, a été – et est – en mesure de s'inscrire dans une quête métaphysique profonde. Et un nombre bien moindre encore a été – ou est – capable de s'engager dans un cheminement spirituel authentique*...

* Les hommes n'aspirent qu'aux belles histoires. A ce qu'on leur raconte de belles histoires. Pour les aider à rêver et qu'on leur donne la force d'espérer une vie meilleure. Lorsqu'il s'agit de faire face au réel, d'affronter ses peurs, son inconfort, ses désirs et ses frustrations et de comprendre ses idées, ses représentations et ses émotions, il n'y a plus personne...

(2) Avec des encombrements terrestres (et, en particulier, psychiques) qui bloquent, limitent et déforment l'Amour, la beauté et l'innocence du Divin...

 

*

 

La conversion du cœur – transformer réellement les yeux humains(1) en regard divin(2) de façon profonde, stable et permanente(3) – est chez l'homme l'exercice – et l'apprentissage – le plus long, le plus complexe et le plus délicat que je connaisse...

(1) Le regard personnel égotique.

(2) En regard impersonnel.

(3) Voire de façon complète et définitive. Mais le regard peut-il réellement s'habiter de façon définitive ? Pour l'heure, il me semble plus juste de dire que le regard peut s'habiter à chaque instant – d'instant en instant – mais sans doute que l'accès au regard peut devenir plus aisé et permanent...

 

 

Les hommes vivent comme si les êtres qui composent leur entourage, les objets qui les environnent et ce qu'ils estiment avoir édifié ou acquis étaient dans l'ordre des choses. Comme si ces êtres, ces objets et cet environnement étaient des composantes indéfectibles et éternelles de leur existence qui ne pourront jamais leur faire défaut et sur lesquelles ils pourront toujours s'appuyer... A leurs yeux, ces éléments font partie intégrante de leur existence. Et ils ne peuvent imaginer leur vie sans eux et n'osent pas même envisager ce qu'elle deviendrait s'ils venaient à disparaître. Cet aspect existentiel leur semble sans doute trop douloureux, insécure et anxiogène pour qu'ils osent y songer au quotidien.

Ils manquent à ce point de sensibilité et de compréhension qu'ils ignorent (ou s'échinent à ne pas admettre...) que rien n'est durable et certain. Que rien n'est éternel. Que rien ne leur appartient (pas même ce qu'ils appellent « leur existence »). Que l'ordre des choses n'existe pas (excepté dans leur psychisme). Et qu'ils ne peuvent, en définitive, prendre appui et compter sur rien ni personne.

Avec un peu de maturité, leur cœur s'emplirait pourtant d'humilité devant leur vulnérabilité et la précarité de l'existence. Avec un peu de maturité, ils ressentiraient aussi gratitude et tendresse pour tout ce qui leur est offert : les êtres qui vivent autour d'eux, les objets et les choses qui les entourent, les avantages et les privilèges dont ils bénéficient... Et ils cesseraient de se comporter comme des êtres ingrats et insensibles, désabusés et capricieux dont tous les actes sont régis par la crainte inconsciente de tout perdre... et de se retrouver seuls, nus et démunis... Posture qui constitue en vérité – qu'on le veuille ou non – qu'on le craigne ou non – la nature profonde des êtres de ce monde*...

* Les animaux, eux, le savent bien – et en ont même profondément conscience – puisqu'ils vivent ainsi...

 

 

Tant que les hommes continueront de fanfaronner et de jouer les bravaches au lieu de se prosterner avec humilité – avec une profonde et authentique humilité –, le monde ne connaîtra de changements significatifs...

 

 

La solitude, la simplicité, la pauvreté, la précarité et l'absence de titre, de fonction et de place dans le monde (humain) renforcent l'humilité authentique. Et par conséquent, la conversion du cœur.

 

 

Le christ crucifié est un formidable exemple de la parfaite humilité. Mais les hommes – et les chrétiens en particulier – en ont fait à tort l'image d'un martyr et d'un sauveur. Et cette interprétation absurde et erronée continue encore aujourd'hui d'être la source d'un nombre considérable de contre-sens et d'aberrations, alimentant une idéologie trompeuse et mortifère à l'origine de nombreux comportements stupides, bornés et haineux...

 

 

L'homme* de Dieu (moine, religieux, ermite mais aussi, bien sûr, chercheur solitaire sans appartenance religieuse et communautaire...), lorsqu'il se sent ou se fait faible et désemparé et/ou lorsqu'il traverse – en tant qu'individu – une période difficile ou douloureuse, ne peut rien demander aux hommes. Ni aide, ni soutien, ni réconfort. Et s'il ne dispose pas dans son entourage d'un semblable ou de quelques frères – frères de cœur, de cheminement et de vérité –, il ne peut adresser sa requête qu'à Dieu lui-même. Et s'il ne sait l'entendre, malheur à lui... Voilà sans doute l'une des raisons essentielles qui incite l'homme de Dieu à creuser toujours plus profondément en son cœur pour que résonnent de façon toujours plus tangible et permanente l'Amour et le silence du Divin...

* Au féminin comme au masculin, bien évidemment...

 

 

Homme humble et solitaire dont le cœur poétique et philosophique – profondément métaphysique – s'épanche. Et que Dieu tente de convertir à la vérité. Ah ! Mon Dieu ! Quelle aventure ! Et quelle épopée ! Avec ses dangers, ses avancées, ses enlisements et ses retournements... Et sur ce chemin – cet incroyable chemin –, le petit homme n'est sûrement pas au bout de ses surprises...

 

 

Parmi les hommes, la conversion du cœur* semble difficile. Voire impossible. Il convient donc de se tenir à l'écart. Et d'entretenir avec ses congénères des rapports ponctuels et discrets. Aimables et chaleureux, bien sûr, lorsque les êtres – et la situation – s'y prêtent. Mais le plus souvent simplement courtois et distanciés.

En revanche, la nature, la solitude et le dépouillement se prêtent très largement à la conversion du cœur. Ils constituent même des conditions très favorables. Ils invitent l'âme mûre – suffisamment mûre dans le cheminement perceptif – à s'y livrer avec foi, ardeur et détermination dans un esprit d'ouverture et d'abandon...

* Le processus de conversion...

 

*

 

La présence fidèle des nuages à nos côtés. Apôtres et messagers du ciel silencieux. Et le vol des oiseaux comme des anges graciles et virevoltants. Toujours ils enseignent à l'homme qui les fréquente. Et prend soin de les regarder.

 

 

La paresse languide des coteaux où le soleil vient se coucher. Et c'est toute la terre qui s'endort du sommeil des justes où les rêves d'innocence supplantent les actes guerriers et les âmes conquérantes du jour.

A l'homme qui marche nu s'offrent toutes les merveilles de la terre.

 

 

Dieu s'offre aux plus humbles comme aux plus faibles parce que la vie leur a ôté leur esprit de conquête. Et leur âme orgueilleuse.

 

 

Les êtres – tous les êtres – sont précieux non pour ce qu'ils croient être mais parce que tous appartiennent au dessein divin qui leur demeure mystérieux. Dieu, on le sait bien, ne livre pas ainsi ses secrets...

 

 

Chaque jour, le fou des collines qui danse avec son bâton et embrasse le ciel marche à petits pas sur les sentiers. Je vois son visage et son sourire. Dieu lui mange les yeux et le cœur. Et à la place, il y pose son regard. Un regard brûlant. Un regard tranchant. Qui fascine et effraye les hommes. Mais aussi un regard infiniment doux et accueillant où les yeux innocents et attentifs voient se refléter leur beauté et leur folie. La figure entière du monde et de Dieu.

 

 

Laisse-toi être ce que tu es. Laisse le monde être ce qu'il est. Laisse la vie être ce qu'elle est. Lorsque l'espace en toi(1) – et le regard – seront pleinement habités, tu deviendras une immensité tendre et hospitalière. Un lieu(2) d'ouverture et d'Amour infinis où tous les phénomènes – et l'ensemble de l'Existant – seront accueillis inconditionnellement. Et reçus comme il convient. Avec justesse. De façon caressante ou tranchante(3). Avec douceur ou rudesse(3). Mais toujours avec pertinence, sensibilité, affection et vérité.

(1) L'espace impersonnel.

(2) Un lieu non localisé bien évidemment...

(3) Si cela s'avère nécessaire : Dieu agissant bien souvent comme dispositif expressif spéculaire des formes et de leurs comportements afin de les éveiller à la compréhension...

 

 

Le travail, les activités et l’œuvre d'un homme ne sont pas essentiels. Mais, en revanche, ses gestes le sont. Sont-ils habités par Dieu ? Ou ne le sont-ils pas ? De cette simple différence, les conséquences sur les êtres – et le monde – seront profondes et considérables. Déterminantes.

 

 

Lorsque l'on agit en homme – avec les yeux et le cœur d'un homme –, il faut s'en remettre à Dieu. Lorsque l'on agit au nom de Dieu(1) – avec un regard divin –, il convient de l'offrir aux hommes(2)...

(1) Depuis l'espace divin...

(2) Et à tous les êtres...

 

 

Le regard vaste et désencombré embrasse l'infini. Les bruits, les cris, les rires et les pleurs peuvent bien se faire entendre. Les ruses, les coups, les morsures et les caresses peuvent bien pleuvoir à foison. Tous seront reçus. Et aimés avec tendresse.

 

 

Le regard divin n'est ni un mythe – ni une chimère – destinés à remplir de haine le cœur des fanatiques. Et d'espoir celui des naïfs. Il est une réalité que vit l'homme dont le cœur est assez mûr pour s'accomplir en Dieu.

 

 

De l'innocence du cœur naît la transparence des yeux. De la porosité du cœur naît la sensibilité de l'âme. L'innocence et la sensibilité sont les portes du royaume céleste. Lorsque l'âme et le cœur s'y installent, Dieu leur offre un baiser avant d'y poser son regard. Et lorsqu'ils ont été pleinement investis, les gestes de l'homme deviennent marqués du sceau divin.

 

 

Quelle que soit la situation, que ton accueil se fasse tendre. Et que tes gestes et ta parole émanent de cet espace de tendresse.

 

 

Pour l'âme innocente, les morsures de Dieu (les souffrances engendrées par – et sur le chemin vers – l'intelligence et l'Amour) ont bien plus de valeur, de poids et de saveur que les baisers du Diable (les plaisirs liés à l'ignorance et à la haine). Et elle se prête, bien sûr, plus volontiers aux premières qu'aux seconds car elle sait qu'il n'existe d'autre voie – ni d'autre façon – d'opérer un rapprochement* vers Dieu.

* La souffrance ressentie n'est très souvent qu'une opposition entre ce qui est (la réalité d'une situation) et ce qui habite le cœur et l'esprit (idées, désirs, croyances, représentations, espoirs). Cette souffrance invite donc à se défaire de ces encombrements qui empêchent la nudité du cœur et de l'âme et entravent l'ouverture au Divin – à la présence impersonnelle.

 

 

Le monde devient très vite un horizon familier et sans surprise pour les yeux et les cœurs las et désabusés(1). Mais il est à chaque instant une nouveauté pour les yeux innocents et transparents(2).

(1) Le mental chargé de souvenirs, de références et de comparaisons. Qui s'inscrit dans une temporalité et qui pose donc sur le quotidien des yeux très routiniers...

(2) Les yeux et le cœur qui se font – ou savent se faire – regard impersonnel nu et ouvert, exempt de toute encombrement et qui échappe à toute perspective temporelle...

 

*

 

Le son de la cloche du soir. Le bruit du vent dans les feuillages. Et la lune souriante dans le ciel.

 

 

Un regard transparent. Et sans mystère. Mais si profond que le ciel y glisse sans résistance...

 

 

Le maître des heures est tombé. Terrassé par l'instant. Sous les pas, les aiguilles – et le tic-tac – de l'horloge se sont brisés. Au loin, on entend un coucou chanter.

 

*

 

[Le silence – itinéraire du silence]

Le silence d'abord nous effraye. Il nous est impossible de l'entendre. Puis la vie fait en sorte qu'il nous entoure. Vient ensuite le temps où il nous enveloppe. Puis, plus tard encore, il nous pénètre. Et enfin lorsqu'il nous estime suffisamment mûr pour le recevoir pleinement, il nous habite...

 

 

Privés de notre source et de nos liens fondamentaux avec notre environnement naturel, nous nous desséchons. Et nous périssons. Il en est ainsi pour toutes les choses de ce monde. Le corps, bien sûr, mais aussi le cœur et l'esprit ne peuvent survivre si on leur ôte leurs nourritures essentielles.

Il appartient donc à chaque homme de savoir de quoi il se nourrit. Comment il alimente le corps, le cœur et l'esprit. Et de connaître avec soin les aliments qui lui sont nécessaires. L'essentiel des problèmes et des dysfonctionnements provient d'une alimentation énergétique(1) inappropriée et déséquilibrée (déficitaire ou excessive)... Le reste tient sans doute principalement au processus d'épuration karmique(2) et de désencombrement psychique(3) nécessaire pour l'actualisation du potentiel de compréhension qui mène à l'espace impersonnel...

(1) Alimentation énergétique corporelle, intellectuelle, émotionnelle, environnementale et spirituelle...

(2) Evénements et circonstances nécessaires pour que l'esprit et le cœur comprennent profondément ce qu'ils doivent comprendre...

(3) Elimination des désirs, des idées, des représentations, des croyances et des espoirs qui encombrent le psychisme...

 

*

 

La pluie chante sur les toits. Et gorge la terre. Présence du divin qui enchante le monde et le promet à la vitalité et à l'abondance. Et la douce mélodie – comme tous les dons ciel – est accueillie dans le silence radieux du cœur.

 

*

 

Les yeux des hommes. Et le regard de Dieu. Leurs gestes et son Amour. Leurs bavardages et sa parole. Leurs pas et sa présence. Leur agitation et son accueil. Leur fureur et sa paix. Leurs bruits et son silence. Lorsque tes yeux et ton cœur – tes yeux et ton cœur humains – sauront pleinement se faire regard – regard divin –, tes gestes et tes paroles pourront parfaitement refléter l'Amour, la présence, la paix et le silence de Dieu parmi les hommes. Il se sera alors intégralement – et incontestablement – établi en ton cœur.

 

 

Revêtir des yeux humains parmi les hommes revient immanquablement à endosser le rôle de juge réprobateur craintif ou agressif – selon la nature de la personnalité et les circonstances. En revanche, transformer les yeux – et le cœur – en regard divin sera toujours le gage d'un accueil et d'une ouverture exempts de critique et de condamnation. Laissant les yeux, la parole et les gestes humains* libres de leurs restrictions et de leurs mouvements.

* Et de tous les êtres...

 

 

Les hommes vivent les uns sur les autres. Et, au mieux, les uns à côté des autres. Cet entassement exerce sur eux un étouffement et une inhibition mais aussi une surveillance et un contrôle implicites incessants. Et bien que cette bulle oppressive puisse éclater à tout instant – en particulier en cas de frustration ou de saturation excessive – son emprise est puissante et permanente. Ainsi l'homme passe l'essentiel de son existence entouré de ses congénères en soumettant la quasi totalité de ses gestes et de ses comportements aux lois, aux règles et aux codes de sociabilité et de bienséance en vigueur dans la société où il vit. Et ce mode de vie entièrement grégaire(1) ne lui permet jamais – ou quasiment jamais – de disposer d'espaces de solitude où il pourrait laisser libre cours à ses aspirations et à ses penchants(2) sans la moindre restriction. Jamais – ou quasiment jamais –, il n'a l'occasion d'une liberté complète(3) pour découvrir les tréfonds de sa personnalité, trouver dans une absence totale de cadre ses propres limites et gérer ses lacunes et ses excès sans le moindre témoin. Bref de s'exercer de façon parfaitement autonome à se découvrir et à être son propre maître (ou à apprendre à le devenir) en découvrant ce qu'il est profondément et en gérant ce qui l'anime de façon irrésistible... Aussi, avec la barrière que représente le regard d'Autrui et le lot de suggestions, d'autorisations, d'interdictions, de freins et de compromis qu'elle véhicule dans l'esprit, comment voulez-vous que les hommes comprennent profondément ce qu'ils sont et comment ils fonctionnent... Comment voulez-vous qu'ils aient conscience des ressorts qui les animent réellement...

(1) On connaît la crainte des hommes à l'égard de la solitude...

(2) Il est vrai que l'essentiel des hommes n'aspire qu'au plaisir et à la tranquillité. Et à tout ce qui permet de les lui procurer : sexe, argent, amusements, pouvoir. Et n'a goût, en général, que pour les activités qui se pratiquent en présence de ses congénères...

(3) Liberté phénoménale. Cette liberté est, somme toute, très relative. Mais bien que l'individualité soit un concentré d'apprentissages, de formatages et de conditionnements, la liberté phénoménale se manifeste par une absence de cadre restrictif (qui joue bien souvent un rôle d’inhibiteur) afin de révéler la nature profonde et fondamentale de l'individualité : ce pour quoi elle est naturellement faite...

 

*

 

Sur la colline des ombres confuses, la lumière éclaire et accueille le soleil matinal qui dissipe la brume. L'eau de la nuit ruisselle sur les rochers. L'âme s'agenouille. Et les grenouilles de l'étang accompagnent son salut.

 

 

La rose sous ses pétales a revêtu la robe de Dieu. Et chaque matin, la rosée lave les rires de la nuit que les insectes et les hommes assoupis dans leur sommeil n'ont su entendre.

 

 

Il cueille l'instant. Et le glisse dans sa besace. Puis il vide son sac. Et expose ses trésorsses pauvres trésors – aux yeux curieux et oisifs. Sa main ne sait encore se faire ouverte et sage. Paume vide saluant le ciel. Et recueillant la grâce des jours. Ouverte aux vents et aux nuages qui passent. Cœur docile à l'éphémère. Et au fugace passage des anges.

 

 

L'âme crottée de trop de boue s'enlise dans les sillons de la terre. Manque le baiser de Dieu qui vole au sommet de l'herbe fraîche dont l'innocence s'égaie dans la rosée du matin.

 

 

Sur le nuage blanc, l'âme se repose de sa longue traversée. La terre et les hommes ont épuisé son innocence. Et elle doit à présent – de son visage défait – embrasser le silence du ciel. Retrouver sa candeur. Et sa fraîche simplicité. Plus tard, elle pourra regagner le monde. Et se laisser de nouveau chahuter par les mains fébriles occupées aux semences et aux récoltes de la terre.

 

 

Une nuit sans lune. Un jour sans soleil. Que font donc les astres dans la grisaille ? Ils se moquent des hommes. Et de l'opacité du ciel. Qui connaît la danse permanente des vents au dessus de l'azur ? Et le rayonnement incessant de la lumière ?

 

 

Le climat sombre attriste le cœur des hommes. Ils prient Dieu et les saisons le nez sur leur souliers. Et les yeux sur leur terre d'infortune. Mais comment pourraient-ils les entendre ? Et exaucer leurs vœux ? Malgré leurs cris, leur voix est si faible – presque inaudible. Et leur cœur si exsangue...

 

 

Au fil des jours déserts où l'on ne voit – ni ne parle à – aucun homme, on ne sait si l'on a encore figure humaine... Et l'on se demande si Dieu n'aurait pas eu la malice de dessiner sur notre visage deux petites ailes fragiles aux extrémités d'une immensité accueillante... Qui sait ? Peut-être... Et nous rions de cette éventualité.

 

 

Humble prince du rien parcourant la terre dans sa cape de vent. Marchant à pas discrets sur les allées désertes du monde. Saluant avec tendresse ses frères. Tous les habitants qui peuplent les paysages : arbres, nuages, insectes, oiseaux, pierres et herbes sauvages. Croisant de temps à autre quelques troupeaux pacifiques : vaches, chèvres et brebis. Quadrupèdes inoffensifs auprès desquels il s'arrête longuement pour leur témoigner son affection, leur donner quelques nouvelles du monde et les avertir du sort que les hommes vont leur réserver. Et en les invitant toujours à vivre avec intelligence et générosité chaque instant de l'existence. Il aime leurs yeux malicieux. Et il y trouve bien plus de bonté et de lumière que dans le regard stupide des bipèdes bruyants ou agressifs qu'il rencontre parfois réunis sur les chemins en troupeaux ou en hordes barbares. Qui battent la campagne en ordre de marche selon les exigences et les impératifs saisonniers : promeneurs et flâneurs bavards et désœuvrés pendant les beaux jours d'été et de printemps munis de bâtons encombrants et inutiles et la méprisable communauté des chasseurs à l'automne et en hiver armés de fusils et de cartouches qui parcourent le territoire sans la moindre attention et la moindre considération – ni, bien sûr, la moindre marque d'amour – pour ceux qu'ils croisent comme pour ce qui les environne...

 

 

Dieu entoure la solitude. Et d'une main de magicien l'habille d'un air de fête. Avec des anges joyeux qui dansent sans jamais s'interrompre au dessus de notre tête. Et qui font tomber une pluie d'étoiles sur nos lèvres ravies. Et dans nos pas aussi clairs et limpides qu'un ciel de printemps.

 

 

Il s'agenouilla en silence devant le soir. La lune offrait sa beauté à la nuit. Et à ses yeux le seul spectacle du jour.

 

*

 

Les jours de pluie, j'aime marcher dans les cités désertées par leurs habitants. Elles prennent des allures de villes fantômes où le flâneur solitaire peut déambuler sans être importuné par l'agitation et la fureur habituelles. L'espace révèle alors sa dimension intime – presque secrète – que les yeux citadins familiers et absorbés – trop absents – ne savent voir. En baguenaudant dans les rues et les ruelles dépeuplées comme un vagabond émerveillé – comme un étranger sans toit et au cœur sans attache – on peut promener ses yeux sur le détail d'un pont ou d'un porche, sur le tronc d'un arbre solitaire ou le banc d'un square, sur une herbe ou une fleur fragile qui pousse entre les pavés ou le bitume d'un trottoir. On peut observer les animaux qui peuplent la ville, fidèles malgré la pluie. Et heureux – si heureux – que les hommes aient déserté la place. Au cours de ces déambulations, on peut aussi se plaire à imaginer les reliefs, les montagnes, les collines et les cours d'eau – l'ensemble de l'environnement – toute la topographie de la ville – sans les habitations. Et pendant quelques instants, on offre à l'espace sa virginité d'autrefois. Avant que les hommes n'envahissent les lieux – et n'affirment leur domination – avec leur affreuse et détestable prétention. Et leur illégitime souveraineté...

 

*

 

Le monde et la nature sont les amants de Dieu. Eux seuls permettent à son Amour et à sa joie d'être vivants...

 

*

 

Assis à la terrasse des heures, j'écoute le vent. Regarde les arbres, les nuages et les jours qui passent. Dans le silence fébrile du printemps.

 

*

 

Les yeux perdus et apeurés des êtres de ce monde font peine à voir. Ah ! Mon Dieu ! Si la terre ne peut les aider, que le ciel vienne donc à leur secours...

 

 

Installé sur les collines ou assis dans le jardin qui entoure la maison, je regarde la vie frémir. Faire ses mille cabrioles. Jaillir de son socle pour explorer les alentours. Pendant des heures, je contemple l'existence. Ses facéties, sa puissance et sa violence. Et derrière les paupières closes, le regard est silencieux. A l'abri des tours. Et de la malice des jours.

 

 

Que donneraient – que seraient prêts à donner – les hommes pour quitter leurs jours fébriles et inconsistants – délaisser leur existence sans épaisseur – pour vivre un instant plein – un seul instant de totale et parfaite plénitude ?

 

 

Tout émane du regard. Le monde, le silence et la paix.

 

 

Les hommes parcourent le monde – et l'existence – avec fébrilité à la recherche de la joie, de la beauté et de la tranquillité. Trop immatures encore pour demeurer sans impatience dans le silence du cœur.

Comment leur dire ? Comment partager avec eux ce secret ? Il est impossible qu'ils l'entendent. Impossible de leur transmettre. Nous le savons bien. Leur cœur doit s'ouvrir au silence et à la vérité à son propre rythme. Il n'y a d'autre voie...

 

 

Si l'on pouvait assembler toute la connerie du monde, on construirait sans doute le plus grand édifice jamais réalisé sur terre...

 

 

Que serait le ciel sans les nuages ? Un espace vide et accueillant ? Et que seraient les nuages sans le ciel ? Existeraient-ils seulement ? Que serait la conscience sans les êtres et le monde ? Un infini vierge et ouvert ? Et que seraient les êtres et le monde sans la conscience ? Auraient-ils seulement pu voir le jour ? Et leur existence – et leur évolution – ne seraient-elles pas encore plus sombres qu'elles ne le sont déjà ?

 

 

Le ciel(1) est toujours l'exact reflet de la terre(2). Il en est le plus fidèle miroir qui sait réfléchir mieux que quiconque son essence et les états qu'elle exprime (ou traverse). La laissant toujours libre d'exposer toutes les combinaisons qui lui sont offertes. Et les reflétant d'une façon parfaite : ciel tempétueux, ciel orageux, ciel pluvieux, ciel brumeux, ciel couvert, ciel ensoleillé, ciel parsemé de nuages blancs discrets, ciel immaculé etc etc.

(1) Le ciel à la fois comme manifestation physique et comme symbole du nouménal...

(2) La terre à la fois comme manifestation physique et comme symbole du phénoménal...

 

 

Dans la nudité et l'innocence du cœur se cache le rire de Dieu qui apparaît au monde sur les lèvres de l'homme sage.

 

*

 

Nous partageons de moins en moins de choses avec l'humanité. Nous n'avons plus aucun goût, aucun intérêt ni aucune perspective en commun. Mais nous n'en restons pas moins un homme...

 

 

Les hommes ne savent convertir en joie le tragique de l'existence. Le transformer en célébration joyeuse de l'éphémère et de la précarité. Ils préfèrent – et n'ont d'autre possibilité pour se donner l'illusion d'une existence décente – d'une existence à peu près vivable – que d'essayer de – le noyer dans l'amusement et la frivolité. Ou de le recouvrir d'une gaieté d'apparat...

Ils ne peuvent encore vivre – et accueillir – le spectacle des jours – le triste et joyeux spectacle des jours – dans la gaieté silencieuse du cœur.

 

 

Seul l'instant – et ce qui s'y déroule – est précieux. Le reste n'est que brume où l'on s'égare...

 

 

La marche infatigable du pèlerin épuise ses semelles autant qu'elle allège sa main. Ouvre son regard autant qu'elle rend son cœur humble. Et les feuilles de son carnet, si sombres au début du périple, s'égayent au fil des pas. Et elles se couvriront bientôt entièrement de joie. Se rapprochant inéluctablement de la lumière. Et du silence.

 

 

Je suis heureux – incroyablement heureux – et humblement fier de retrouver chaque jour mes frères : arbres, nuages, herbes, rochers, insectes et oiseaux. Et de parcourir en leur compagnie les sentiers des collines. Nous marchons d'un même pas. Au rythme des jours et des saisons. Et il y a entre nous – comme avec mes chiens – une complicité et une tendresse que l'on ne trouve que très rarement chez les hommes...

Nous marchons en silence. Avec dans les mains cet humble bâton* qui tournoie dans le ciel et danse avec les vents. Et qui soutient nos pas sur les sentes escarpées.

Ici nous sommes seuls. Les hommes ne fréquentent guère les lieux. Et leurs bruits dans la vallée nous semblent lointains. Si lointains. Seuls le ciel et le soleil s'invitent – et se mêlent – au cortège. Tantôt nous précédant et nous ouvrant la voie. Tantôt fermant la marche. Mais toujours présents en notre cœur. Et dans chacune de nos foulées légères et rayonnantes.

* Un bâton martial.

 

*

 

Un cœur honnête. Et un regard sensible. Voilà ce qui te sauvera, homme !

 

*

 

Un arbre penché – terriblement penché – par les vents. Comme s'il adressait une humble et joyeuse révérence – un peu hiératique il est vrai – à la terre et au ciel. Comme s'il leur offrait une allégeance éternelle.

 

 

Dans l'attente du lendemain – et des lendemains qui chantent –, les hommes occupent le jour. Pourquoi ne comprennent-ils pas que chaque jour ne sera que la plus ou moins parfaite réplique de la veille ? Le psychisme inscrit dans une perspective temporelle et avide de contenus existentiels nouveaux et plus attrayants ne renoncera jamais à l'espoir des jours meilleurs.

Le cœur doit être nu pour s'ouvrir à l'instant. A l'éternité de l'instant.

 

 

Un arbre à moitié arraché repose sur un autre. A-t-on déjà vu celui-ci demander quelques explications ou quelques comptes à son compagnon d'infortune ou à la forêt ? Non, il supporte sans broncher ni frémir, sans maugréer ni médire son frère mal en point. Et il le soutiendra ainsi sans fanfare ni trompette – et sans médaille – toute sa vie durant. Et après on vient nous parler du mérite et du courage – de l’héroïsme – des hommes... En comparaison, ils ne sont – le plus souvent – que de petits bras orgueilleux et geignards qui réclament des titres et des honneurs – des marques de reconnaissance – pour le moindre geste. Le plus petit doigt levé...

En revanche, je songe à ces mères admirables et courageuses qui élèvent et prennent soin de leur enfant lourdement – ou très lourdement – handicapé, incapable d'effectuer le moindre geste ni de subvenir seul aux besoins les plus ordinaires. Et que leur mère porte chaque jour à bout de bras avec tendresse et délicatesse. Et dont elle s'occupe avec amour et abnégation tout au long de leur existence. Amour sans borne émaillé parfois, bien sûr, de découragement, de lassitude et parfois même peut-être de colère mais qui n'a d'autre choix que de s'abandonner à la réalité. A la triste réalité des faits. Et bien que cette existence puisse être vécue – et ressentie – comme difficile et douloureuse, je suis certain que le cœur de ces mères s'ouvre, par des forces insoupçonnées, à la joie. Et qu'elles réussissent à transformer « ce fardeau » – et même « ce calvaire » – en merveilleux présent. En existence douce et chaleureuse, joyeuse et réconfortante malgré la douleur et la souffrance. Peu – très peu – d'hommes seraient disposés à ce renoncement à soi. Cette noblesse porte sans conteste les traits admirables du féminin...

 

*

 

J'entends parfois le vent applaudir en silence ma main qui achève de noter sur son carnet une parole du ciel. Et je sais – et je sens – que se joignent à lui les plus humbles créatures de la terre. Celles que les hommes pourraient appeler les sans voix. Et je suis heureux – et fier (humblement fier) – que le ciel ait choisi ma main pour en faire l'un de leurs modestes porte-paroles.

 

 

L'écriture – toutes ces notes – sont une histoire entre le ciel et mon cœur. Entre ma main et le vent. Elles ne concernent que très indirectement les hommes...

 

 

Comme vous l'aurez compris, je fréquente davantage le ciel, les collines et les forêts que les hommes, les églises et les places de marché...

 

 

Il n'y a personne à imiter. Il convient simplement d'écouter son cœur et les circonstances dicter leurs impératifs et leurs exigences. Le chemin se dessine ainsi...

 

*

 

Si tu ne sens la tendresse – la tendresse vivante – de la terre, la caresse du vent et de la pluie sur ton visage, la caresse de l'eau sur tes mains et ton corps, la douceur du sol sous tes pieds et celle de ta couche sur ton dos, la saveur du pain et des fruits sur tes lèvres, qui prendra soin de toi en ce monde ?

 

 

Reste sourd aux cris et aux vociférations des hommes. A moins que leur cœur ne réclame un geste...

 

 

Au gré de la présence du cœur et de l'état des pas sur les sentiers, l'écriture se fait tantôt poétique ou philosophique, tantôt anecdotique ou analytique, tantôt personnelle ou impersonnelle. Reflet direct du ciel – de la parole du ciel – traversant le canal singulier de l'individualité.

 

 

Assis dans les collines, je contemple paisiblement le monde.

 

9 décembre 2017

Carnet n°77 La sente étroite du bout du monde

Journal / 2016 / L'exploration de l'être  

Rien jamais ne commence. Rien jamais ne s'achève. Tout toujours continue. Excepté le regard qui seul demeure. Et qui s'habite – et se vit – dans l'instant. Dans l'éternité de l'instant.

Mille années ne feront jamais un homme. Mais un seul jour peut le défaire. Et lui offrir les merveilles que ses pas usés cherchaient avec tant de fébrilité...

L'infini en soi. Et le champ de tous les possibles devant soi. Mais un seul chemin. Ainsi vit l'homme sage.

 

 

La sente étroite du bout du monde(1) empruntée par l'homme seul cheminant vers le Seul(2). Et les voies immenses aux larges carrefours où s'empressent – et s'entassent – les hommes. Ces longues artères qui ne mènent nulle part. En des lieux où personne ne trouve jamais rien ni personne... Où l'absence pousse comme du chiendent. Lieux de misère et de mendicité. Déserts d'indifférence, de malheurs et d'incongruité.

(1) Titre du célèbre ouvrage de Bashō.

(2) Petit clin d’œil à Plotin...

 

 

En te rencontrant, tu découvriras Dieu. Ensuite, tout deviendra rencontre. Et ta présence au monde sera claire et lumineuse. Eclairante pour les yeux attentifs. Et insatiables de vérité. Pour tous les affamés d'Absolu. Sinon tu ne sortiras jamais de ta chambre close. De ton réduit sombre et exigu. Et les lumières de la raison, de l'intelligence et de l'orgueil ne te seront d'aucun secours pour trouver la clé des champs...

 

 

Le silence. Le silence du cœur et de l'esprit au sein duquel se réinvente – et se réenchante – la vie. Il n'y a de lieu plus simple et plus profond. Il n'y a de lieu qui offre autant de joie et de paix. Porteur d'un Amour infini qui permet – qui permet à l'être – d’accueillir avec tendresse et attention chaque parcelle du monde.

 

 

Vie de vocation et vie de vacation(s). Dans la première, l'existence entière est consacrée à une seule et même perspective. Chaque acte – chaque geste – est dédié à l’œuvre ou à « la mission » vers laquelle l'âme se sent naturellement portée. Et qui peut parfois l'aspirer jusqu'à l'obsession. Chaque jour est un pas supplémentaire vers ce Graal. Dans la seconde, il n'y a que des activités auxquelles on se consacre par nécessité, pour satisfaire quelques désirs ponctuels ou passagers, pour tirer quelques plaisirs ou quelques bénéfices ou pour échapper à l'ennui et à la vacuité des jours.

Les êtres de vocation et les êtres de vacation(s) appartiennent à des univers trop différents pour se comprendre et se fréquenter. Entre eux, l'incompréhension est le plus souvent totale. Et leur mode de fonctionnement bien trop différent pour espérer le moindre rapprochement...

 

 

Ne vis pas comme si tout était éternel. Vis chaque instant comme si le suivant n'existait pas*...

* Ce qui est vrai : l'instant suivant, en vérité, n'existe pas...

 

 

Le cœur dolent creuse l'abîme où les êtres se perdent. Et de ce lieu seul peut naître l'Amour...

 

 

Une disposition de l'âme à contempler. Et à témoigner de la beauté et de la noirceur du monde.

 

 

La marche est un enseignement. Et la nature et le monde des enseignants. Et parmi eux, les arbres, les rochers et les nuages sont des maîtres incomparables. Des maîtres inestimables. Des maîtres silencieux. A la fois tendres et puissants à qui sait les voir, les sentir et les écouter.

En vérité tout est enseignement. La vie entière enseigne. Et seul l'état d'esprit – et de cœur – de l'élève qui apprend et étudie donne leurs qualités à l'enseignant et aux enseignements. Voilà le secret de tout apprentissage.

 

 

Contemplatif joyeux – infiniment joyeux. Et parfois désabusé – quelque peu désabusé. A la fois heureux et triste des spectacles du monde. Et en particulier par ceux qu'offrent les hommes. Mais confiant en leur potentiel. Et en leur avenir...

 

 

En vérité, la vie ne cesse d'enseigner aux yeux et au cœur. Pour qu'ils apprennent à se faire regard*. C'est le temps long et éprouvant – et parfois même douloureux – de l'apprentissage. Puis vient le temps du jeu et de la célébration avant que ne survienne celui du rayonnement.

* A devenir pure perception sensible et impersonnelle...

 

 

L'eau de la rivière s'écoule paisiblement dans son lit. Les nuages traversent tranquillement l'immensité du ciel. Il n'y a que l'homme qui s'éreinte avec fureur et opiniâtreté à demeurer sur terre. Cette aspiration révèle ce qu'il pressent sans le savoir : qu'il est éternel. Qu'il est le regard éternel. Mais il est encore si naïf et maladroit qu'il se méprend sur l'éternité. Il confond l'immortalité du corps avec celle de l'âme. Il ne comprend encore que l'éternité ne peut s'inscrire dans aucune perspective temporelle. Qu'elle n'existe – et ne peut exister – que dans le regard. Et dans l'instant.

La vérité, bien sûr, ne peut être saisie. Ni capturée. Elle se goûte – et se vit – si le cœur et le regard sont suffisamment nus et humbles. Suffisamment vierges et ouverts. On peut simplement exposer – ou expliciter – le cheminement nécessaire pour déblayer la terre où elle peut s'implanter...

 

 

L'archipel des solitudes où l'on n'est jamais seul qu'en présence de soi. Et de toutes choses. Le regard ne peut s'extraire de cette solitude intrinsèque. De cette solitude ontologique. Au contraire, il y est plongé au cœur. Mais l'infini du monde – et de la vie – lui offre accès à la diversité. Et lui donne la possibilité de goûter la pluralité dans l'Unité.

 

 

Le bâton*. La caresse du bâton qui fend l'air avec précision et délicatesse. Qui prend appui sur le sol. Et les énergies terrestres. Présence du geste. Harmonie du mouvement et du souffle. Unité du regard et des énergies. Un dans l'action et la contemplation. Perfection de l'instant...

* Le bâton martial.

 

 

On peut apprécier et admirer les beautés et la grâce du monde, mais on ne peut oublier* que la vie – et en particulier la vie sauvage – porte en elle une violence inouïe et quasi permanente. Avec le vivant – et au sein du monde organique –, il ne peut en être autrement. Et il est même fort probable que cette violence s'inscrive jusque dans les tréfonds du code génétique. La vie sauvage est un incroyable champ de bataille où les agressions, les conflits, les meurtres et les tueries sont légions et où les coups, les plaies et les bosses sont monnaie courante. Les êtres sont loin – vraiment loin – d'être tendres entre eux. Le vivant est une jungle effroyable. Et ses lois sont tranchantes. Et implacables. Les créatures les plus faibles et les plus fragiles – les moins armées ou les moins bien équipées au combat – n'ont d'autre choix que la fuite ou la soumission, corps et âme, à leurs agresseurs. Pas de pitié. Aucune pitié dans le monde sauvage. Faire face, prendre le dessus, fuir ou crever, telle est la rude et impitoyable réalité de cet univers.

* Les citadins – et en particulier les habitants des beaux quartiers ou des résidences sécurisées l'ont peut-être oublié. Ou feignent de ne plus s'en souvenir...

On comprend bien – on ne comprend que trop bien – l'aspiration ancestrale et viscérale de l'homme – animal chétif et de faible constitution – à s'armer et à se protéger. Et les raisons qui l'ont poussé, au fil de son histoire, à améliorer et à perfectionner son armement et son arsenal de défense. Avec l'homme sont nées aussi, bien sûr, l'éducation et quelques lois de respect et d'équité pour tenter de juguler ses instincts et son animalité profondément sauvages. Lois et dispositif éducatif destinés à le « civiliser »... Et bien que quelques progrès aient été réalisés dans le « vivre ensemble* », l'homme et les mesures qu'il a édifiées portent encore aujourd'hui en leur cœur une violence latente ou avérée. Ah ! Mon Dieu ! Que le chemin est long pour que les êtres accèdent à l'Amour et puissent enfin vivre en paix !

* En particulier au sein de la communauté humaine. Et, dans une bien moindre mesure, avec les animaux...

 

 

L'homme sage ne craint ni l'adversité ni la violence – la violence intrinsèque du monde phénoménal. Il en connaît les lois, les règles et les fondements. Et il est suffisamment avisé pour y faire face lorsqu'elles se présentent et qu'il ne peut y échapper. Lorsque la violence ou l'adversité se manifeste, il y fait face de toute son âme. Et parfois l'accueil est insuffisant. Il arrive que la violence soit la seule réponse possible à la violence. Mais jamais – au grand jamais – elle ne s'inscrit dans la haine ou la vengeance, elle trouve immanquablement son origine dans l'Amour et les circonstances. Et se révèle toujours comme l'attitude la plus juste à la situation...

 

 

Au vu de la violence du monde actuel, il est clair que l'histoire du vivant ne s'est pas réalisée dans la soie, le coton et la tendresse. Et le tribut et le poids karmiques(A) sont encore aujourd'hui très conséquents. Les exactions, les atrocités et les souffrances des êtres en témoignent – continuent d'en témoigner. Le monde – et les êtres – ne sont donc pas prêts d'en voir le bout – ni même d'en venir à bout – puisque la violence (en général) entraîne la violence dans une chaîne presque sans fin. Et que son enrayement ne peut naître qu'avec l'éducation(B) (lorsque celle-ci est possible(1)...) et sa cessation totale avec l'Amour(2)... Le karma(A) du monde – et des êtres – n'est donc pas prêt de s'épurer...

(A) La somme de souffrances que doivent endurer les êtres pour qu'ils comprennent ce qu'ils ont à comprendre afin qu'ils adoptent un comportement et des attitudes plus justes et appropriés, porteurs d'Amour et d'intelligence...

(B) Ou en modifiant le code génétique des êtres, option qui pourrait peut-être connaître quelques succès à l'avenir – lorsque le progrès et la technologie le permettront – mais qui restera malgré tout une voie dangereuse où les apprentis-sorciers ne seront pas à l'abri de nombreux écueils et de maints excès et dérives...

(1) Lorsque les capacités cognitives le permettent...

(2) Lorsque la perception psychique laisse place à la perception impersonnelle...

 

 

En cette vie, les êtres – hommes et animaux – mais aussi, bien sûr, tous les organismes vivants n'ont d'autre choix que de se battre, de ruser(1) ou de séduire(2) pour assurer leur survie, leur subsistance et satisfaire leurs besoins ordinaires(3). Au sein du monde et de toute collectivité(4), il n'y a bien souvent d'autre alternative pour obtenir satisfaction, se procurer ce qui est nécessaire – les choses du monde indispensables au corps et en mesure de répondre aux exigences psychiques élémentaires – ou pour conserver ce qu'ils peuvent légitimement considérer comme leur appartenant(5) : terrain, territoire, acquis, droits etc etc. Et dans la mesure où chacun défend bec et ongles ses intérêts, il ne faut pas s'attendre à beaucoup d'honnêteté et de probité dans les interactions, les échanges ou les transactions...

Il va sans dire que moins l'on dépend du monde – des êtres et des choses du monde –, plus on s'affranchit, bien sûr, des jeux, des lois et des règles collectives, mais aussi – et surtout – des enjeux et des nombreux conflits inhérents à toute collectivité. Au delà des bienfaits et des agréments offerts par l'autonomie, l'autarcie – ou la solitude autarcique – constitue souvent le prix à payer pour s'extraire des contraintes collectives et des caractéristiques les plus grossières de toute vie sociétale mais aussi – et principalement – des différends, des querelles, des altercations et des affrontements que génère inévitablement le groupe, le regroupement d'individus ou la proximité(6) avec les autres êtres...

(1) Avec une large palette de stratagèmes possibles...

(2) En particulier chez les hommes où la séduction n'est, bien sûr, qu'une forme de ruse...

(3) Sans compter la satisfaction des désirs chez les êtres humains, qu'ils soient simples, naturels, exigeants ou sophistiqués...

(4) Quelle que soit sa nature : société humaine, société animale etc etc.

(5) Ou ce qui apparaît comme relevant de « leurs possessions » ou de « leur propriété »...

(6) Voire la promiscuité...

 

 

Quelle grâce lorsque l'esprit s'arrête – et se met en suspens – pour devenir silence. Pure présence. La vie – et le monde – continuent de tourner bien sûr. Mais on n'est – et on ne se sent – plus concerné que par leur contemplation. Tel est l'un des aspects de l'être : la présence témoin. L'autre tient sans doute au sentiment d'unité avec la vie – et avec le monde. Avec tous les phénomènes et mouvements qui surgissent. La contemplation et l'action – le silence et les manifestations – réunis en une parfaite unité*.

* Un dans la diversité. Un dans la pluralité...

 

 

Il arrive encore de temps à autre que l'on se sente seul (au sens commun du terme). Mais ce sentiment offre au cœur une exacerbation de la sensibilité qui intensifie d'une incomparable façon notre sensorialité*. Et notre manière d'être au monde. Ce sentiment de solitude ordinaire devient alors une grâce que l'on accueille. Et que l'on chérit de toute son âme.

* Ce propos rend donc caduque ce que nous écrivions dans un fragment récent au sujet de l'absence de liens directs entre le cœur et le corps. Entre la sensibilité et la sensorialité...

 

 

La solitude est une merveilleuse invitation à l'autonomie*. Dans la vie quotidienne. Dans l'ensemble des sphères de l'existence comme dans notre façon d'être au monde. Alors que la collégialité implique nécessairement le partage et la séparation des tâches. La spécialisation. Mais également, bien sûr, la dépendance (voire même l'assujettissement) et les attentes qu'elle génère très souvent à l'égard d'Autrui.

* Ou à l'autonomisation...

 

 

Lorsque la sensibilité et la sensorialité deviennent éminemment vives (ou dans ce que l'on pourrait appeler en état de pleine sensibilité et de pleine sensorialité(1)), tout – le moindre phénomène – traverse le cœur et le corps de part en part en accédant aux zones les plus profondes. Et aux recoins les plus inaccessibles(2). Comme si une longue vibration divine secouait l'âme – l'âme toute entière – avec délicatesse pour la remplir d'une joie intense et lui offrir une incroyable profondeur. Une profondeur abyssale et légère. Si tendre et si légère... La vie alors devient éminemment dense, intense et aérienne. Et elle vous traverse, elle aussi, avec force et délicatesse. Il n'y a pour l'âme, je crois, de plus beau présent. Comme si elle était traversée par une longue et délicieuse caresse – une douce extase continue – qui la rend plus humble encore. Plus accueillante et plus sensible aux beautés et aux merveilles du monde comme à sa misère et à sa détresse. Comme si l'instant soudain se dilatait en une plus longue éternité...

(1) Autant que nous avons pu l'expérimenter...

(2) Ou, du moins, aux recoins habituellement inaccessibles...

 

 

Feuillages verts. Nuages gris. Le cœur s'éveille à une autre lumière. Offerte par la sensibilité de l'âme...

 

 

Aux terrains et aux parcours accidentés, aux circonstances dévastatrices et déstabilisantes, à la fureur et à l'agitation du monde répond une terre de paix et de recueillement à qui rien – ni personne – ne peut s'opposer. Et qui accueille tout – et tous – à bras ouverts.

 

 

Un instant à la fois. Une heure à la fois. Un jour à la fois. Une vie à la fois. Le temps ne peut s'offrir autrement...

 

 

Ah ! Tous ces hommes – tous ces pauvres hommes – qui emplissent leur vie de petites (ou de grandes*) activités, de petits (ou de grands(1)) succès, de petites (ou de grandes(1)) gloires en se pavanant sur les petites (ou les grandes(1)) scènes du monde. Et qui vous regardent de haut (du haut de leur petite – ou de leur grande(1)hauteur) en vous exposant leur belle réussite et leur belle assurance que vous pourriez pourtant anéantir(2) en quelques instants. Et que la vie, bien sûr, se chargera d'effriter et de réduire tôt ou tard en poussière(3). Mais laissons ces fieffés imposteurs à leurs mensonges et à leurs impostures. Et à leur misérable gloire... Ces hommes-là sont bien plus à plaindre qu'à blâmer... Et en les voyant, je ressens une immense tendresse – et une incroyable sympathie – pour tous les paumés, tous les empruntés, les mal assurés et les traîne-savates de la terre qui ne feignent jamais d'être autre chose que ce qu'ils sont : des êtres fragiles et vulnérables qui crèvent de solitude, de misère et d'incompréhension. Ceux-là, au moins, ne se bercent plus d'illusion... ils sont ce qu'ils sont. Et ils vivent bien souvent au plus juste d'eux-mêmes. Un coup de pouce de Dieu (ou du destin...) pour déblayer les quelques restes d'orgueil avec peut-être éventuellement quelques menus aménagements intérieurs pour achever de dessécher quelques désirs, quelques idées et quelques espoirs, et ils seraient presque prêts – en tout cas bien davantage que les précédents – à rejoindre la troupe des belles âmes humbles que forment les hommes les plus sages de ce monde...

(1) Il n'existe en ce monde de grandes choses : ni grande activité, ni grand succès, ni grande gloire...

(2) A condition, bien sûr, que leurs mécanismes de défense psychique, en général survitaminés, tels que le déni ou la dénégation (entre autres exemples bien évidemment) n'aient pas bétonné jusqu'à la plus petite faille de leur grand néant...

(3) Et laissons-la donc à son œuvre et à son travail sans nous sentir obligé d'intervenir...

 

 

L'ardeur, la vitalité et la robustesse accompagnent souvent les jeunes années. Et la première partie de l'existence. Et même s'il n'est pas rare de voir apparaître dès le plus jeune âge – voire même dès la naissance* – des dysfonctionnements et des dérèglements d'ordregénétique, physiologique ou psychique, l'usure, la défaillance et le dysfonctionnel se manifestent en général plus tard. Souvent au cours de la seconde partie de l'existence. Comme si la fragilité, l'affaiblissement et la dégradation étaient les reflets – et le symbole – les plus exacts et les plus communs de la matière et du vivant voués de façon permanente, au cours de leur brève existence, aux interactions et au temps – aux vicissitudes des relations et aux méfaits du temps – les condamnant, bien sûr, de façon irrévocable et implacable – à l'altération, à la vétusté et à la disparition. Quant au psychisme – et au cerveau qui en constitue sans doute le support central –, ils sont eux aussi, bien sûr, livrés aux préjudices et aux détériorations perpétrés par la vie, le monde et le temps. Et en voyant un être – ou une chose – usé(e), ébréché(e), mal en point ou dysfonctionnel(le), le cœur s'émeut profondément. Il éprouve une tendresse infinie pour tous ces représentants de la vie terrestre : précaire(s), fragile(s) et éphémère(s).

* Ou même dès la conception...

 

 

Le monde est parfois si obscur que la flamme dans le regard – lorsqu'elle se fait trop faible – ne parvient à l'éclairer...

 

 

Habiter l'azur – continuer d'habiter l'azur – lorsque le personnage – le petit bonhomme – est au prise et se débat – continue de se débattre – avec et parmi les formes* qui l'habitent, qui l'entourent et l'environnent...

* Êtres, choses, pensées, sentiments et émotions...

 

 

L'orage gronde au loin. Le ciel s'obscurcit. Et je vois soudain les arbres et les herbes danser de joie. S'exciter dans une douce jubilation. Comme s'ils se préparaient à recevoir l'averse à venir. Heureux d'accueillir – et de s'offrir – à la pluie.

 

 

Lorsque la vie quotidienne – et l'existence – sont délaissées – et livrées à elles-mêmes –, la matière et l'organique ont vite fait de tout envahir. Et nous voilà bientôt submergé. Plongé dans le désordre et le chaos. La discipline ne consiste pas en une ascèse exigeante et rigide. Elle n'obéit pas non plus aux représentations habituelles de l'ordre et de la propreté. Il ne s'agit en aucun cas de tout réglementer ni de respecter de façon stricte et scrupuleuse une organisation incarcérante et mortifère. Il s'agit simplement de faire les choses. De s'en occuper lorsqu'elles exigent que l'on s'en occupe. Une chose arrive et demande à être réglée. On l'accomplit tranquillement. Sans avidité, sans attente ni volonté fébrile d'achèvement. Une chose après l'autre. Dans l'ordre où elles se manifestent et/ou selon le degré de priorité qu'elles réclament. La discipline n'est rien d'autre, en définitive, qu'un quotidien fluide. Et libre de tout encombrement. Où les choses – et les gestes – sont accomplis avec bon sens. Et de façon naturelle, spontanée et joyeuse.

 

 

La beauté poignante – la beauté déchirante – d'un visage ou d'un paysage. D'un vieil arbre tordu et digne ou d'une herbe sauvage. Et leur misère que Dieu a habillée de grâce.... Comment ne pas être chaviré – ne pas être bouleversé – par la tendresse de ce geste qui transparaît jusque dans la plus infime expression du monde ?

 

 

Il n'y a de vraie bonté sans amour. Et il n'y a d'amour vrai que dans un regard et des gestes qui émanent d'un espace où il n'y a personne. Personne pour donner. Et personne pour recevoir. Regard et gestes purs. Sans tache, sans désir ni attente.

 

 

La nature et les poètes dont les livres m'accompagnent poétisent mes notes. Le monde et les philosophes dont j'ouvre les ouvrages les philosophisent. Mes yeux – et ma main – sont si sensibles et poreux à ce qui est devant eux. Moi, je ne suis rien. Qu'un scribe. Qu'un modeste messager d'une parole qui ne m'appartient pas...

 

 

Avec mon stylo – et mon bâton* –, j'ai parfois le sentiment d'être un paysan qui laboure le ciel. Et qui attend la maigre récolte de son labeur. Et ce qui pousse a souvent le goût de la terre. On ne se défait pas ainsi du poids – et des forces – terrestres qui nous habitent. La légèreté des anges est une grâce à laquelle bien peu d'hommes accèdent. Et parfois l'âme et le cœur nus et humbles n'y suffisent pas...

* Mon bâton martial

 

 

Deux petites marguerites sur un chemin de pierres aride m'ont transpercé le cœur. Et de gratitude, je leur ai offert un peu d'eau*.

* A chacune des pauses que nous effectuons au cours de nos promenades, je propose à mes chiens de se désaltérer. Je leur verse l'eau d'une petite bouteille dans un vieux sac plastique qui ne quitte pas ma besace. Et je prends soin à chaque fois d'offrir le reste aux herbes et aux fleurs sauvages qui nous entourent...

 

 

La tendresse est la main de l'amour. Et la bonté en est le bras. Muni de cette grâce – de cet instrument merveilleux –, nous pouvons aller dans le monde – et le parcourir – sans la moindre crainte. Toutes les portes s'ouvriront. Et celles qui resteront closes – ou résisteront – ne méritent pas qu'on se donne la peine de les pousser. Elles ne protègent que des trésors inutiles...

 

 

Le corps démuni, le pas léger, le cœur joyeux et le regard innocent. Il n'y a, je crois, de plus belle façon d'aller dans le monde.

 

 

Il n'y a de plus précieux ami – ni de meilleur allié – que soi-même. La vie – et le monde – peuvent bien se faire hostiles ou inhospitaliers, on peut toujours compter sur son aide, son soutien et son réconfort. Mais si tu demeures ton pire ennemi – comme bien des hommes en ce monde –, tu seras le terrain de mille conflits – et de mille luttes intestines. Et l'adversité finira par te terrasser...

 

 

Cette folie des hommes à vouloir s'accaparer et amasser alors qu'il suffirait de ne rien désirer pour tout recevoir....

 

 

Être en vie n'est rien d'autre que l'art – et le don – de recevoir. Et d'aimer. Vivre un peu ou pleinement comme cela nous est donné. Et goûter et contempler si cela nous est offert. Vivre, c'est aussi apprendre. Apprendre un peu. Apprendre à s'effacer – et à mourir – avant de disparaître...

Rien jamais ne commence. Rien jamais ne s'achève. Tout toujours continue. Excepté le regard qui seul demeure. Et qui s'habite – et se vit – dans l'instant. Dans l'éternité de l'instant.

 

 

La nature, les arbres et les animaux restent incroyablement dignes et stoïques face aux abominations des hommes. Et face à l'humanité, je suis à leur côté. Face à la barbarie, mon cœur sait se faire plus naturel, animal et végétal qu'humain.

Je suis toujours aux côtés de mes frères de misère. Et toujours du côté de ceux qui subissent l'oppression et l'ignominie des classes dominantes. En mon cœur bat un communiste ontologique, indomptable et incorruptible mâtiné de libertaire pacifique...

 

 

L'identité humaine est profondément naturelle. Ancrée dans la terre. Et profondément spirituelle. Vouée au ciel. Et tant d'hommes l'ont oublié. Leur vie entière n'est consacrée qu'à l'artifice et à la futilité...

Bien des choses réjouissent mon cœur en ce monde. Mais rien ne me réjouit davantage, je crois, qu'une humanité simple et fraternelle. Respectueuse et aimante. Intelligente et spirituelle.

 

 

On peut s'adresser aux vivants. Comme aux morts. Toute la création – passée, présente et future – nous écoute. Et nos paroles – et nos confidences – nous délivrent parfois de nos pauvres soucis...

 

 

Le ciel bleu. Les jours fastes et joyeux. Et le ciel gris. Les jours mornes et tristes. Dieu nous joue parfois d'étranges farces. Mais à nous de déchiffrer son langage. Si simple. Et si mystérieux...

Un oiseau sur un fil. Immobile. Le regard tendu vers le ciel. Je crois qu'il attend l'éternité. C'est son silence qui m'offrira la première joie du jour. Quelques heures plus tard, nous repassons au même endroit. Et il n'a pas bougé. Après tout peut-être l'a-t-il trouvée ?

 

 

Où vont les nuages lorsqu'ils quittent l'horizon ? Le ciel leur offre-t-il un abri pour leurs vieux jours ?

 

 

Seul dans le jour. Avec la vie toute proche. Au plus proche. Et le monde au loin. Avec la joie qui m'accompagne. Et la nature qui m'attend au dehors. Un pas pour franchir le seuil de la porte, et elle m'accueille. Le soleil me tend sa poigne brûlante. Le vent m'enlace de ses bourrasques. Les arbres se penchent. Les herbes dansent. Les insectes et les oiseaux virevoltent autour de moi. Et aujourd'hui – comme tous les autres jours – nous irons ensemble battre la campagne pour quelques heures.

 

 

Les nuages vous saluent toujours avec grâce. Les hommes, eux, en guise de salut, vous font souvent une vilaine grimace...

 

 

En cette vie, il y a cette simple et belle épopée* qui attend les hommes. Et eux préfèrent s'affairer dans le monde. S'éreinter à leur tâche. Et après ils se sentent si fatigués qu'ils n'aspirent qu'au repos. Et à prendre des vacances...

* Epopée métaphysique et spirituelle. Aventure et cheminement perceptifs, compréhensifs et sensibles...

 

 

Une multitude de minuscules sentiers creusés par les animaux sauvages* sillonnent les collines. Nous marchons au cœur d'une véritable agglomération et d'un immense réseau de pistes sauvages. Il faut donc se faire discret. Prendre soin de ne rien abîmer. Et de ne déranger personne. Il convient plus que jamais d'être respectueux...

* Lapins, lièvres, blaireaux, chevreuils et sangliers.

 

 

Entre un pied de thym et un bouquet de romarin, deux jeunes lézards jouent à cache-cache – ou à chat perché peut-être. Je les regarde avec ravissement. Ils ont l'air si heureux. Si insouciants. Lorsqu'ils s'aperçoivent de ma présence, ils se figent, surpris. Intrigués. Et sans doute un peu effarouchés. J'en suis si désolé que je recule à pas lents. Soucieux de ne pas les importuner et d'interrompre leurs jeux. Je m'esquive donc avec précaution. Et à peine parti, les voilà déjà à reprendre leur course et leur poursuite...

Plus loin, deux papillons se font la cour. Et il y a de la grâce dans cette rencontre amoureuse. Et aussi du respect, de la courtoisie et de la gaieté. Leur chorégraphie céleste prend même des allures divines. Comme si deux anges orchestraient avec légèreté leurs amours délicates et aériennes.

 

 

Que de contorsions parfois pour éviter d'écraser les fourmis en nombre qui peuplent les sentiers. Et pas l'once d'une reconnaissance lorsque je m’assois sur le sol. Aussitôt une armée bien organisée m'entoure et m'assaille. Et chasse bientôt l'importun qui a eu le malheur et l'audace de fouler leur territoire. Ah ! Chère nature, tu manques parfois d'amabilité...

 

 

Lorsque tu n'as rien à offrir au monde – et aux hommes –, excepté une façon d'être et une parole étrangères* – peu propices à répondre à leurs attentes, ils passent leur chemin en détournant la tête. Ah ! Mon Dieu ! Que la terre me semble parfois loin du ciel...

* Qui leur sont étrangères...

 

 

Mon carnet, les nuages, la terre et la marche accompagnent toujours ma solitude – ou ma tristesse* – comme les meilleurs amis du monde. Et les plus fidèles des compagnons. Rarement ils n'ont su égayer mon visage d'un sourire. Et souvent même d'un rire franc. Et tonitruant. Comme un pied de nez à mes pauvres épanchements. Et une invitation à les abandonner à leur sort. Ou à en prendre soin de la plus tendre façon...

* Lorsqu'elles se manifestent... Lorsqu'il arrive qu'elles se manifestent...

 

 

L'ingratitude des êtres – et des hommes – tient souvent à leur ignorance. Et à leur insensibilité. Sans amour, il ne peut y avoir de remerciements sincères. Ni de gestes de tendresse. Seule la sensibilité mène à l'amour.

 

 

L'intelligence et l'amour. Les deux mamelles – les deux seins – du Divin que les hommes rechignent à approcher. Et auxquelles ils peinent à se nourrir. La première comprend. Et offre à l'être la compréhension. La seconde aime. Et lui donne à aimer. L'intelligence sans amour conduit à la connaissance et à la discrimination froides et distanciées. L'amour sans intelligence mène – ou peut mener – aux gestes inappropriés. A la non justesse. Et parfois même à la bêtise.

Seul le sage aime – et comprend – avec justesse car il habite à la source même du Divin.

 

 

La solitude et la tristesse aiguisent d'une intense façon le sentiment d'être vivant. Elles offrent à l'âme – et à l'homme – une sensibilité incomparable.

 

 

La vie ne cesse d'effriter nos représentations, nos idées, nos ambitions. Et notre orgueil. Par petits bouts. Ou par pans entiers. C'est l'une de ses tâches. L'une de ses fonctions essentielles. Et l'édifice finit un jour par s'effondrer. Mais il n'est pas rare que subsistent quelques vestiges... Ruines et fondations que la vie continuera d'anéantir jusqu'à la dernière pierre. Jusqu'à faire table rase. Pour que naissent la nudité et l'humilité parfaites. Seul terrain où peut apparaître – et croître – l'innocence...

 

 

Je ris – et m'amuse – de cet air d'idiot du village que doivent me donner mon allure et mes postures contemplatives. Scrutant le ciel, les nuages et l'immensité pendant des heures. Les yeux et le cœur éminemment présents mais le corps immobile ne se livrant à aucune des activités usuelles des hommes. Et cette attitude – et ce comportement – pourraient sans doute donner aux yeux extérieurs une impression d'absence ou même de débilité légère ou profonde. Mi-sage, mi-idiot. Mi-humain, mi-regard. Toujours dans cet entre-deux de l'homme...

 

 

Après avoir longuement contemplé deux arbres, je me suis prosterné devant eux, louant leurs belles qualités. Et leur confiant qu'ils portaient davantage de patience et de capacité d'accueil que je n'en aurais peut-être jamais. Et je crois qu'ils m'ont souri. Avec un peu de fierté dans les yeux...

 

 

Dans les livres, il y a une bise que l'on n'entend pas. Et qui nous offre le soleil.

 

 

Enlève ton chapeau lorsque tu marches. Et tu verras le soleil se poser délicatement dans tes pas.

 

 

Une armure de mensonges. Ainsi s'habillent les hommes. Et toute rencontre vire à la ruse et au combat. Ah ! Que le ciel nu me semble loin parfois...

 

 

Une douce écorce sur ma peau que le ciel m'arrache pour m'habiller de vent. Ainsi l'âme est plus vive.

 

 

Il y a des heures – et des jours – où l'on s'enlise. Gris comme la nuit. Mais si l'âme est légère, toujours le soleil brillera.

 

 

Il n'y a de pas tristes. Le cœur peut parfois pencher vers la tristesse. Mais si l'âme habite le ciel, il posera un baiser sur ses lèvres. Et lui offrira un sourire.

 

 

Mille années ne feront jamais un homme. Mais un seul jour peut le défaire. Et lui offrir les merveilles que ses pas usés cherchaient avec tant de fébrilité...

 

 

Le fou et le sage ne peuvent se tromper. Ils vivent avec le cœur juste. L'homme de la rue, lui, se déguise. Et son cœur bafouille. Mais Dieu et le ciel ne sont pas dupes.

 

 

Il y a un poids énorme – un poids terrible – qui emprisonne et écrase le cœur de l'homme. Et que seul le vent peut balayer. Et faire disparaître. Pour y parvenir, il faut non seulement y consentir mais laisser son cœur nu et à vif. Et le poser sans défense au cœur de la vie. Et du monde...

Au centre du cœur se cache une innocence brûlante. Une innocence incandescente. Au cœur de cette innocence se loge un espace infini. Un espace éminemment tendre où rayonne la puissance de l'Amour...

 

 

Dans le regard du sage, il y a une profondeur – et une présence – qui effrayent et fascinent les hommes. Et où leur âme se perd. Elle y sombre un instant avant de regagner le cœur de leur hôte, plus légère et innocente...

 

 

Tes idées, tes désirs et tes espoirs(1) à l'égard de la vie, du monde et de toi-même t'encombrent. Débarrasse t'en. Et tu seras libre. Pour t'en débarrasser, accueille-les. Embrasse-les(2) et unis-toi à eux pour qu'ils fondent en toi. Lorsqu'ils auront disparu, demeure vigilant. Dans une attention ouverte et détendue. Et sens le grand vide que tu es. Et qui peut tout accueillir. Y compris ce que tu croyais être, ce que tu désirais et espérais de la vie et du monde...

(1) Tout référentiel mental et conceptuel personnel, humain et temporel...

(2) Avant d'effectuer nos premiers pas sur le chemin de l'intériorité, nous sommes dans l'incapacité de les embrasser. Leur attrait et leur puissance sont si forts – et si irrésistibles – que nous n'avons d'autre choix que de leur obéir. Et de les suivre. Mais de désillusion en désillusion car jamais leur satisfaction n'offre un parfait sentiment de joie, de paix et de plénitude, ils nous ramènent immanquablement vers nous-mêmes. C'est à cet instant-là que nous sommes prêts à les embrasser...

 

 

Il n'y a que deux positions en ce monde : entre et au dedans. Entre pour les phénomènes. Et l'univers phénoménal(1). Et au dedans pour le regard(2). Et la présence. Toutes les autres postures ne sont que des concepts. De simples constructions mentales.

(1) On est toujours « entre » : entre deux instants, entre la naissance et la mort, entre deux activités, entre deux états, entre deux pensées, entre deux émotions, entre (ou parmi) les choses, entre (ou parmi) les êtres...

(2) On habite le regard et la présence ou on ne les habite pas... même si nous sommes toujours en leur sein...

 

 

N'être rien* – et ne rien désirer – est sans doute la meilleure façon d'accueillir ce qui vient...

* Avoir profondément conscience de ne rien être...

 

 

En cas de fatigue (ou de déficit énergétique), rends-toi au cœur de la nature. Assis-toi ou allonge-toi quelques instants*. Puis effectue une marche de quelques kilomètres au rythme qui s'imposera. Et tu constateras qu'au fil des pas, la fatigue se dissipera. Tu seras revitalisé par les énergies terrestres naturelles qui t'envelopperont et te traverseront...

* Le temps nécessaire pour retrouver quelques forces...

 

 

L'infini(1) en soi. Et le champ de tous les possibles(2) devant soi. Mais un seul chemin(3). Ainsi vit l'homme sage.

(1) La présence nue et vierge (sans encombrement).

(2) Où tout peut arriver...

(3) Celui exigé ou impulsé naturellement par la situation...

 

 

La nudité de l'esprit est la condition de la fraîcheur et de la légèreté du regard. Mais aussi de la liberté. Alors que l'encombrement(1) est non seulement une source de tensions qui réclame une incroyable quantité d'énergie(2) mais il constitue toujours une entrave. Et une restriction.

(1) L'encombrement psychique : désirs, peurs, idées, représentations, croyances, espoirs...

(2) Qu'il puise en nous au point parfois de nous assécher...

 

 

Seul le cœur porte l'élan du rituel et de la célébration qu'il peut éventuellement extérioriser et offrir à la situation. Ce ne sont jamais le rituel et la célébration qui offrent la grâce au cœur et à la situation. Ce qui n'empêche nullement les apprentis (fidèles, disciples, moines...), les églises (qui s'adressent à des croyants peu initiés) et les institutions (soucieuses de leur image...) de procéder ainsi, dans leur vain souci de systématisation et leur absurde espoir de faire émerger l'Amour ou le Divin. Et il va sans dire que ces pseudo rituels et ces pseudo célébrations (qui passent pourtant aux yeux du monde pour réels) s'effectuent malgré leur décorum et leur grandiloquence simiesque* de façon plate et superficielle sans jamais imprégner les âmes en profondeur...

* Qui imitent avec ostentation et de façon feinte la joie et l'amour véritablement ressentis...

 

 

Un jour, il y a la vie. Et un autre jour, elle n'est plus. Et puis, un autre jour encore, elle revient. Ainsi en est-il évidemment de toutes les choses de ce monde. Chacune obéissant, bien sûr, aux cycles perpétuels des énergies.

 

 

Les mots offrent une représentation de la réalité(1). Mais ils lui donnent aussi une existence(2). Sans mot, pas d'existence reconnue par les hommes(3). Et comme l'essentiel des êtres humains ne peut accéder à la réalité que par l'intellect et le langage (et un peu également, il est vrai, par la sensibilité du système nerveux), leur accès au réel – et sa représentation – sont infiniment restreints. Et il va sans dire que jamais les mots n'offriront à l'homme un accès direct et global à la réalité. Jamais ils ne lui permettront de la goûter sans intermédiaire. Au mieux ils agiront à travers la conceptualisation et l'imaginaire pour lui en donner un vague et superficiel aperçu...

(1) De ce que l'on nomme la réalité...

(2) L'exemple le plus trivial qui me vient à l'esprit est le nom que l'homme attribue aux animaux domestiques. Les animaux sauvages eux ne portent aucun nom, ils n'ont donc pas d'existence réelle pour les hommes. Ils ne sont et ne représentent rien comme l'affirme aujourd'hui le droit : les animaux sauvages sont Res nulius. L'homme peut donc les traiter et les tuer comme bon lui semble...

(3) Cf les liénitudes (néologisme trouvé il y a quelques années par votre serviteur) que l'on pourrait définir par un assemblage de choses* – ou une composition de plusieurs éléments appartenant dans le langage courant à diverses choses ou formes distinctes – non défini par les mots. Voici quelques exemples parmi les plus grossiers et les plus triviaux : un morceau de pomme entre les dents, une main tenant un livre posé sur une table, un canapé devant une fenêtre donnant sur un jardin où l'on peut apercevoir un bout de ciel...

* De toutes les choses en vérité car toutes les choses de ce monde sont reliées entre elles de mille façons...

 

 

Il n'y a (bien souvent) que la souffrance et la mort qui incitent les vivants à s'interroger sur l'existence. Et sur eux-mêmes. Et encore... On se demande* s'il ne faudrait pas qu'ils meurent et renaissent un milliard de fois avant qu'ils ne comprennent réellement ce qu'ils sont...

* Sans doute avec un certain à propos...

 

 

La vie collective n'est qu'un misérable trompe-solitude. Qu'un pauvre trompe-misère pour les âmes peu exigeantes et avisées. Si les êtres étaient un peu plus lucides et honnêtes, ils sauraient qu'on ne se sent jamais aussi seul que dans un groupe. On y trompe – et y recouvre – son ennui. On se distrait de soi-même (et de son quotidien triste et morne) en remplissant le vide d'indigentes activités et d'affligeants amusements pour se donner l'illusion d'une « vie pleine ». Et pourtant les hommes s'y livrent sans retenue depuis l'aube de l'humanité. Et aujourd'hui plus que jamais en cette ère d'individualisme (où l'individu se sent sans doute encore plus seul qu'autrefois...), la vie collective est au cœur de l'existence humaine. Et on voit les êtres prêts à tout – et à tout endurer – avec le monde, la société, le groupe et les autres hommes pourvu qu'ils échappent (qu'ils croient échapper) à la solitude. Bien peu ont conscience qu'ils ne parviendront jamais ainsi(1) à s'extraire de la tristesse et de la morosité. Ni même, bien évidemment, de la solitude. Car la plupart ignore que ce sentiment de solitude (la solitude que ressent chacun) n'est que le reflet – le pâle reflet – de la grande solitude ontologique de la présence, unique sujet – unique conscience – dans un univers infini d'objets, de formes, de mouvements et de phénomènes(2).

(1) Ou si médiocrement...

(2) Le monde phénoménal

 

 

En vérité, les êtres n'ont pas plus de choix (dans ce qu'ils appellent « leur existence ») qu'un insecte prisonnier d'une toile d'araignée. Sauf que nous ne sommes pas pris dans la toile – la grande toile du réel phénoménal. En dépit de notre impression d'en être séparé, nous en faisons intiment – et intégralement – partie.

La seule liberté réside donc dans le regard. Et lorsqu'il est en mesure d'habiter pleinement l'espace impersonnel, celle-ci devient totale. Absolue.

 

 

Chaque seconde, chaque heure, chaque jour et chaque année de l'existence (de toute l'existence et de toutes les vies successives(1)) ne se déroulent que dans l'instant. Aussi être présent à (et dans) l'instant constitue non seulement la meilleure façon d'être en vie – de se sentir vivre et vivant – mais aussi l'unique manière de se libérer des griffes de la temporalité. Et de toute perspective temporelle. Ainsi que de la lourdeur et de la lassitude éprouvées si souvent face à la récurrence de ses cycles. Bref, la seule voie pour accéder à – et vivre dans – l'éternité(2).

(1) Au vu de la nature des êtres (des formes) et de la récurrence de tous les cycles naturels et énergétiques, la pluralité des existences ne fait (presque) aucun doute...

(2) L'éternité de l'instant, bien sûr...

 

 

La nuit – la longue nuit d'obscurité – illuminée par les étoiles. Minuscules lueurs dans l'immensité qui éclairent le chemin des hommes. Et sous chacune d'elle, un ange qui veille à ce qu'elle ne s'éteigne jamais. Et Dieu au dessus qui orchestre la symphonie lumineuse...

 

 

En apparence, l'existence offre à chacun (à chaque être et à chaque forme) de vivre un grand nombre de situations qui ne représente pourtant qu'un infime échantillon parmi l'infinité des possibilités. Parmi l'infinité des combinaisons possibles. Grâce à ces situations (grâce à chacune d'entre elles), l'existence offre ainsi à chacun (à chaque être et à chaque forme) l'occasion d'éprouver d'innombrables ressentis et émotions afférentes ou associées. Avec là aussi une palette infinie de combinaisons et de nuances. Des plus tempérés aux plus extrêmes. Des plus doux aux plus éprouvants. Des plus extatiques aux plus douloureux. Mais l'ensemble des situations, des ressentis et des émotions n'est, semble-t-il, expérimenté et éprouvé (comme nous l'avons déjà explicité à plusieurs reprises...) que par la Conscience qui les vit et les goûte à travers chaque être et chaque forme. Et au vu du nombre infini d'êtres, de formes, de situations, de ressentis, d'émotions, de nuances et de combinaisons possibles, il est peu dire que la Conscience – l'Être-Présence – montre un goût immodéré pour la diversité et l'exhaustivité. Et qu'elle se comporte comme une entité dotée d'une incroyable et pharamineuse machinerie capable de la satisfaire de façon aussi vaste, fine et subtile que possible...

 

 

Quelle infime part de nous-mêmes léguerons-nous à la terre, aux êtres et aux hommes à notre mort ? Et comment cet humble héritage sera-t-il accueilli ? Leur offrira-t-il plus d'amour et d'intelligence ? Les aidera-t-il à vivre plus libres ? Leur permettra-t-il de se rapprocher de la beauté et de la vérité ? Saura-t-il être l'humus – une modeste poignée d'humus, il va sans dire – qui ensemencera la terre(1), fertilisera le cœur des hommes(2) et l'esprit des êtres(3) pour que s'épanouisse l'innocence ?

Si nous pouvons – mais comment le pourrions-nous ? – imaginer que notre humble legs pourra y contribuer – même très modestement –, je crois alors que notre vie – et notre œuvre – n'auront pas été vaines...

(1) Une partie de la terre...

(2) Le cœur de quelques hommes...

(3) L'esprit de quelques êtres...

 

 

Sans profondeur, sans intensité ni plénitude, l'existence n'est qu'une forme de frivolité légère et misérable. Qu'une sorte de niaiserie douloureuse et superficielle parsemée, ici et là, d'insipides plaisirs (dont les êtres se délectent autant qu'ils se contentent...). Qu'un songe sans substance qui n'est pas réellement vécu. Et qui, à bien des égards, ne vaut peut-être pas la peine de l'être... Tels sont les propos que me dicte mon cœur. Si grave en cette heure obscure et tardive...

 

 

Rōnin* inoffensif du ciel sur la voie pacifique. Marchant sur les chemins du monde avec pour seules armes, le regard, une maigre besace, un carnet et un bâton.

* Le rōnin était un samouraï sans maître dans le Japon médiéval.

 

8 décembre 2017

Carnet n°73 L'azur et l'horizon

– Lorsque les pas s'en mêlent – 

Journal / 2016 / L'exploration de l'être

Ne te contente jamais de vivre à la surface des choses. A la surface de ton être. A la surface du monde. Vis en profondeur. Là se trouve le secret. Et la vérité. En ces profondeurs, la vie, le monde, l'infini, l'Amour et l'éternité se ressentent intensément. La vraie vie n'est pas ailleurs...

Ne crois pas à ces paroles avec légèreté. Eprouve-les. Vérifie leur authenticité. Même si la vie, le monde et Dieu conservent aujourd'hui leurs mystères, laisse-toi guider par tes aspirations et mener par les événements pour les comprendre – et les ressentir – profondément. Alors tu découvriras et goûteras ces vérités.

Une fois que Dieu t'aura montré son visage, des larmes couleront sur tes joues. Puis l'Amour, la paix et la joie jamais ne te quitteront. Quels que soient les chemins et les circonstances, tu arboreras un sourire inaltérable – un tendre et immense sourire – comme le parfait reflet de ton cœur sur tes lèvres. Je t'en prie, aie confiance en ce que tu portes et en ce que la vie t'offre. Au fil du cheminement, tu comprendras ce que tu n'as jamais cessé d'être – que tu ignores encore à cette heure et que tu es pourtant déjà...

 

 

Deux colombes s'envolent sous nos pas. Et de leurs ailes robustes nous hissent jusqu'au ciel où les anges et toutes les créatures du monde accueillent les nouveaux venus. Toutes les âmes légères et joyeuses libérées de leur gangue de glaise qui pourront, après la fête organisée en leur honneur, retourner sur la terre pour guider les hommes sur les chemins de l'innocence.

 

 

Dans les actes des hommes – et des autres créatures de l'Existant –, le ciel s'engage autant que la terre. Ce sont leurs œuvres qui peuplent le monde. Et toutes, bien sûr, prennent racine dans la terre. Et s'élèvent vers le ciel...

 

 

De terre désastreuse en terre désastreuse, les hommes cheminent vers le ciel. Et ce n'est qu'en accédant à l'espace céleste qu'ils perçoivent (pleinement) la beauté et les merveilles de la terre.

 

 

Le temps s'empare des beaux jours et fait naître la pluie pour que s'égaye le cœur des hommes.

 

 

La plupart des hommes aiment et mettent un point d'honneur, selon leur propre expression, à progresser. A « avancer » – comme ils le disent et le claironnent à tout-va. Tous aspirent à devenir. Et à faire advenir leurs rêves, leurs projets ou je-ne-sais-quels autres désirs...

Cet élan et cet attrait pour l'avenir sont sans doute impulsés par une forme de refus du présent et l'espoir que l'avenir leur offrira une existence plus douce et favorable. Mais ils tirent leur source plus fondamentalement encore dans la nature profondément terrestre et énergétique de l'être humain (et l'impératif besoin de mouvement qu'elle fait naître) et dans la nostalgie – très souvent inconsciente – de retrouver l'espace de perception sensible impersonnelle (la présence silencieuse et souveraine).

 

 

La vie défile. Et la solitude a tout recouvert. Et par dessus, l'Amour est arrivé. Et plus haut encore, Dieu qui sourit de notre étonnement. Et devant ces mystères – ces grands mystères – nous éclatons de rire. Comment ne pas éclater de rire ? N'est-ce pas là la seule réponse possible face à la vie et à la solitude ? Face à l'Amour et à Dieu ?

 

 

Deux corbeaux jouent dans le ciel sous le soleil timide qui commence à percer l'épaisse couche de nuages qui flotte sur la plaine depuis des jours. On les voit tantôt se poursuivre, tantôt entrecroiser leur vol dans une frénésie de battements d'ailes enjoués et malicieux. Comme un appel – une invitation – à la joie. Un prélude orchestré par deux anges aux allures d'oiseaux de bon augure pour que le ciel et la terre à nouveau s'ensoleillent.

 

 

Le vent parfois pose tendrement sa main sur mon épaule et me dit : « comme il est bon d'être ensemble ». Et nous voilà enchantés – et tout joyeux – de déambuler bras dessus bras dessous sous le regard attendri du ciel.

 

 

Que veux-tu être que tu ne sois déjà ? Tu es le monde – le tout de ce monde. Ce qu'il accueille et abrite comme ce qu'il chasse et répudie. Ce qu'il blesse et détruit comme ce qu'il relève et édifie. Pose ton regard un peu plus haut dans le ciel, et tu verras – et sentiras – que chaque chose est – et se déroule – en toi... Et tu t'inclineras – comment ne pas s'incliner ? – devant la majestuosité des phénomènes et des paysages du monde.

 

 

En d'incroyables rondes s'emmêlent la vie et le monde. Dans une danse interminable de joutes et de caresses. Terribles et somptueuses.

 

 

Sentir le souffle de Dieu, à travers notre main, coucher sa parole sur ce petit carnet. Comment ne pas s'en émouvoir ? Il est bien naturel que les larmes coulent sur nos joues...

 

 

La vie toujours est pluriel. Diversité. Chaos harmonieux. Apparente désorganisation très savamment orchestrée. En ce monde, seule la raison avec ses craintes insensées et ses folles aspirations à la sécurité, à la praticité et à l'ordonnancement uniformise. Lisse, égalise et gomme les différences. Anéantit la pluralité pour mettre le monde et ses créatures au pas de son pathologique besoin d'ordre, de cohérence et de standardisation.

Comme si la raison – à travers le psychisme qui agit envers elle comme un mentor tyrannique et un conseiller maladroit et qui, rappelons-le, n'a accès qu'à une infime part de la conscience et ne dispose que d'une compréhension et d'une perception partielles s'estimait en droit (ou de son devoir) d'usurper la place et d'agir au nom de la conscience impersonnelle qui, seule (et elle seule) – dispose de la capacité d'appréhender la totalité de l'Existant et d'orchestrer – avec et à travers lui – l’ensemble de son organisation. L'analogie avec un enfant s'avère sans doute ici judicieuse. On pourrait, en effet, affirmer que le psychisme est – et se comporte – comme un enfant. Tout le monde s’accorderaient à dire qu'un enfant n'est pas un adulte. Il n'est qu'un adulte potentiel ou – plus précisément – il porte en lui les graines qui pourront faire de lui un adulte. Et à l'instar de l'enfant, le psychisme n'est pas la conscience impersonnelle pleine et entière, il ne l'est que potentiellement. Et pour que ce potentiel s’actualise et devienne effectif, il lui faut accomplir un cheminement – que l'on apparente en général au cheminement spirituel... au même titre qu'un enfant qui pour devenir adulte doit grandir et mûrir...

 

 

Devant le soir qui s'avance, je m'incline. Et je salue la lune qui apparaît. Aujourd'hui, le ciel est silencieux. Et je n'ai aucune parole à lui offrir. Notre silence nous suffit. Ensemble nous regardons la terre qui achève sa journée. Et qui se prépare pour la nuit.

Et devant l'infini – l'infini du ciel – je m'agenouille. Devant tant de beauté, cette joie et cette paix qu'il vous offre, comment ne pas s'agenouiller ? Notre cœur se penche, vacille... Remercie le regard et le monde. Et pleure en silence.

 

 

Dans leur folie industrieuse, les hommes ont transformé la terre originelle – vierge et fertile – en aires aseptisées. Et en paysages de désolation. Comment peut-on convertir tant de beauté – et de grâce – en laideur ? Et faut-il être aveugle et idiot pour se persuader du contraire ?

 

 

Aujourd'hui, le froid a gagné la plaine. Et sur les collines, le vent glacial nous fouette le visage. Mais nos amis – tous nos amis – sont présents. Et nous accueillent comme à l'accoutumée en nous ouvrant le chemin comme les princes de la terre, nous, qui passons aux yeux du monde pour de crotteux et infortunés vagabonds. Et le ciel au dessus de nos têtes est ravi de ces retrouvailles quotidiennes et de cet accueil au bel et humble équipage d'heureux infortunés.

Comme à tous les sans-grades, il ouvre sa porte. Et ses bras. Nos amis les arbres et les nuages, les plantes et les insectes, la mousse des bois et les pierres des chemins connaissent sa mansuétude. Et tous, nous lui sommes reconnaissants de pouvoir cheminer sous son regard clément. Ne cessant de louer sa douce miséricorde. Et sa tendresse infinie.

 

 

L'heureux déroulement des saisons. Le ciel toujours pare la terre des habits de circonstances. L'habillant et la déshabillant avec la plus parfaite justesse.

 

 

A chaque nouvelle lune, nous regardons s'endormir la terre. Et ses créatures. Et à chaque nouveau soleil, nous saluons leur réveil. Les jours passent ainsi. Sous le regard tendre du ciel qui veille sur sa création.

 

 

L'immensité toujours accueille l'infime qui loge en lui. Et qui lui est possible d'habiter – même si en ce monde bien peu le savent ou y parviennent...

 

 

Après la longue nuit de ténèbres – de saison en enfer en saison en enfer –, au plus bas du monde, au plus vil du cœur, au plus immonde de l'esprit, la grâce soudain vous frappe. Eclaire le regard. Illumine l'âme. Et ensoleille le monde. Toutes les ombres alors s'effacent. Comme si la lumière ne s'était jamais éteinte. Ni dans le monde ni dans l'âme. Ni dans le regard, ni dans l'esprit, ni dans le cœur. Ni en enfer ni dans les ténèbres.

La lumière clairvoyante dissipe l'obscurité de l'infime et des apparences. Et l'obscur de l'infini et des profondeurs. Offrant son éclat, ses heures claires et sages – la vie glorieuse (pleinement glorieuse) à tous les yeux humbles et dessillés.

 

 

En ces terres de malheurs et d'ornières, les âmes humbles – après avoir traversé les monts et les vallées, les plaines populeuses et les déserts – chevauchent leurs montures ailées sans souci de la misère et des reliefs. Les anges – et les autres créatures du ciel – leur ont ouvert le chemin. Les murs et les portes ont disparu. Comme effacés. Ainsi cheminent les bienheureux qui se sont délestés de leurs charges – et de tous leurs bagages – durant la douloureuse et salvifique traversée des contrées terrestres.

Pas après pas. De situation en situation. Circonstance après circonstance. Ainsi cheminent les âmes humbles. Au fil de la marche, Dieu et le monde leur ont livré leurs secrets. Comment pourraient-ils à présent craindre les visages, les paysages et les chemins ? A leur passage, les bras s'ouvrent. Les esprits s'épanchent et se confient. Et les âmes toujours s'en trouvent allégées. Et il arrive même que certains cœurs aspirent à les rejoindre. A emprunter la voie du délestage qui mène sur les terres du dépouillement, de la simplicité et de l'essentiel, unique porte d'entrée vers les contrées célestes.

 

 

L'heure creuse en son réceptacle. Sonde ses racines. Jusqu'aux fondements de son origine. Les aiguilles d'abord s'affolent. Puis sont pulvérisées. Après l'effacement du temps, demeure l'instant. A jamais l'instant. Et ce qui est dans l'instant. L'âme alors devient libre. Et s'envole là où Dieu et le monde la réclament. En servante fidèle et dévouée, ne comptant ni ses heures ni sa peine. Obéissant aux injonctions divines de la terre et du ciel. Soumise, le cœur en joie et en fête, à l'ordre divin et à ses règles pour servir ses sœurs – toutes ses sœurs – et tous les êtres – toutes les créatures du monde – et les aider avec amour, patience et intelligence à se rapprocher du ciel*.

* A rapprocher leur regard du ciel...

 

 

Le cœur étroit sent sa dernière heure venir. Sa fin toute proche. Et durant son agonie, il pleure, geint et se plaint. Ne pouvant imaginer encore l'avenir. Et le destin qui l'attend. Et dans cet ultime repli sur soi, comment pourrait-il se douter du potentiel que ses tréfonds recèlent ? Comment serait-il capable d'entrevoir l'infini, la puissance et l'humilité que sa renaissance – si peu envisageable pour lui – lui offrira ? Comment pourrait-il deviner qu'émergera du fond de ses ténèbres une lumière – jamais éteinte – dont la qualité, l'intensité et l'étendue ne cesseront de croître pour briller, éclairer et rayonner de plus en plus fort. Et de plus en plus loin. Comme un phare céleste dans le monde guidant les naufragés des rivages – de tous les rivages – de la terre. Et toutes les âmes défaites en quête d'une terre d'Amour et de liberté.

 

 

Tu erres dans les marécages – dans les marécages brumeux – du monde. Surnages parmi les corps et les immondices. Te nourrissant des détritus de la terre et les abandonnant. En quête d'une île où régneraient la beauté et la sagesse. Où le soleil brillerait – intact.

Regarde donc en ton cœur. Et creuse. Libère-toi de ses oripeaux. Défais-toi de ses pauvres secours. Et de ses appuis de flottaison. Laisse-toi couler en ses profondeurs. Et au fatidique instant de la noyade, émergera la contrée sans pareille que tes rêves marécageux avaient tant espérée.

En tous lieux de la terre, le ciel est-il le même ? Est-il présent – vraiment présent – pour chacun ? Et équanime avec tous ? Oui, en dépit des apparences, comment en douter... Toujours il est là. Toujours. Il fait simplement vivre à chacun ce dont il a besoin pour s'éveiller à sa présence. La différence tient seulement dans le fait de l'habiter avec plus ou moins d'encombrements, de conscience et d'ampleur.

 

 

La terre connaît les conflits et les guerres. Et le ciel connaît la paix. Si tu veux vivre la mésentente, l'affrontement et les différends de façon tranquille et pacifiée, il te faudra d'abord regarder et comprendre la part farouche et craintive et la dimension combative et guerrière que tu recèles. Les accueillir et les accepter sans retenue. Lorsque tu seras en paix avec elles et que ton âme (ton cœur et ton esprit) se seront suffisamment dépouillée(s), tu pourras habiter – et parcourir – la terre avec le regard pacifique du ciel. Et s'il arrivait – selon les circonstances – que tes pas et tes gestes se fassent encore terrestres – trop lourdement terrestres (et comment pourraient-ils y échapper?) – demeure à l'écoute du ciel qui t'offrira le regard nu (ou t'aidera de nouveau à le dénuder) afin de guider leurs mouvements et leur direction. Et leur offrir toute leur justesse.

 

 

Un arbre penché par le vent. Et combien d'êtres – combien d'hommes – courbés ou pliés par le poids des circonstances ?

 

 

A quoi s'apparente le bonheur du monde ? A dire vrai, à peu de choses(1). Et la joie du ciel ? A toute chose(2), évidemment...

(1) liées aux exigences, aux représentations et à l'étroitesse du psychisme.

(2) liée au regard impersonnel global et enveloppant.

 

 

Le ciel et la terre se laissent parcourir – et explorer – selon leurs propres lois. L'une à travers les routes et les chemins qui parsèment la surface du globe. L'autre à travers le sentier du regard qui ouvre sur l'espace de clairvoyance où l'infini, l'Amour et l'intelligence dévoilent peu à peu leurs innombrables paysages (par les canaux de la perception, de la sensibilité et de la sensorialité). Ainsi le ciel comme la terre se laisse progressivement découvrir au fil de la marche et du cheminement*...

* le cheminement de la compréhension perceptive et sensible.

 

 

Au cœur de la forêt – parmi les arbres – on sent la respiration de la nature. Les rythmes de la terre. Et le souffle divin. On entend le vent dans les feuillages, les branches qui craquent et le chant des oiseaux. On chemine sur d'étroits et tortueux sentiers jonchés de feuilles mortes, de mousses et de lichens. Au plus proche des éléments et des représentants naturels des saisons et du climat.

Au cœur des villes – parmi la foule – on sent la transpiration et les haleines fétides. La crasse des rues et des hommes. On entend leurs bavardages et leurs paroles creuses, le vrombissement des moteurs et la cacophonie urbaine. On marche sur de larges trottoirs crasseux et rectilignes jonchés de papiers et de détritus. Au plus près des rebuts de leur terrifiant surnombre et de leur effarante promiscuité.

Les forêts – contrairement aux hommes – ont toujours obéi et respecté les lois et les rythmes naturels. Aussi n'ont-elles jamais produit d'immondices. De déchets polluants et irrécupérables. L'humus qu'elles créent est toujours un terreau propice à la vie. A son renouvellement. Et à sa célébration.

 

 

En d’intarissables jaillissements s'écoule la parole – la parole céleste. Et la main – trop pauvrement terrestre – est si menue et si lente qu'elle ne peut recevoir ce flot puissant et majestueux sans trahir sa parfaite justesse. Comme l'esprit du monde est trop étroit et encombré pour accueillir sa folle sagesse. Et pourtant sa force et sa beauté dévalent les pentes de la terre. Et couvrent la nature de leurs pépites. En une inexprimable perfection.

Ah ! Quelle aubaine pour les buveurs – tous les buveurs – de paroles sacrées ! La sagesse inonde leur cœur. Et leurs débordements – tels de minuscules ruisselets – rejoignent les torrents impétueux et les cascades puissantes du divin verbe céleste.

 

 

Le reflet de la lumière sur les feuillages. Et soudain l'esprit s'éclaire. Et le cœur s'illumine. L'âme, elle, reconnaît sa patrie. Et lui sait gré d'apparaître au monde. En ces lieux terrestres parfois – souvent ? – si hostiles et désolés. Si obscurs et misérables sans l'éclat et le rayonnement du soleil.

Quand l'âme du monde reconnaît le regard du ciel, elle s'envole parmi les anges et les nuages. Et perçoit avec plus d'acuité, d'intelligence et de justesse le charme des chemins et des paysages – toutes les merveilles – de la terre.

 

 

Un héron cendré au milieu d'un pré s'envole vers le ciel gris et nuageux. Il s'élance avec maladresse et majesté. Comme un ange exilé sur terre qui regagne son royaume.

 

 

Présent autant au ciel que nous habitons (et révérons) qu'à la terre que nous chérissons (et sur laquelle nous logeons). L'infinie tendresse du regard sur les merveilles de l'horizon. Comme la plus haute – et la plus parfaite – verticalité sur l'ensemble de l'horizontalité.

 

 

Les futaies régulières et les parcelles trop savamment organisées enlaidissent la forêt. On y sent avec trop d'évidence et d'ostentation la main ordonnatrice de l'homme. Et son esprit d'ordre et de méthode. Une offense à la flore – et à la vie – sauvages. A leur beauté brute et naturelle. A leur composition apparemment inorganisée mais, en vérité, harmonieusement et secrètement orchestrée.

Ce que la main de l'homme touche, crée ou invente* – hormis peut-être une part (une infime part) de l'art et de l'artisanat – se trouve enlaidi ou confine à la laideur. La main de l'homme devrait se faire plus légère. Il lui faudrait respecter les lois et les règles de la vie. Et du vivant. Et les laisser l'aider à construire un monde plus humain. Et plus vivable. Pour un jour, retrouver la grâce, la beauté et l'harmonie de la nature et – qui sait ? – peut-être l'enrichir en lui insufflant un surcroît de conscience...

* industrialisation, rationalisation, systématisation...

 

 

La pluie – lorsqu'elle se fait trop abondante – attriste les paysages. Les recouvre d'un voile – d'un épais voile – de désolation et de tristesse. Comme une immense toile qui emprisonne les yeux et l'esprit. Et dont ils ne peuvent se libérer qu'au sein du regard nu...

 

 

La solitude – la grande et vraie solitude – invite à la rencontre avec soi. Nécessaire et incontournable pour cheminer vers l'Être. De cette rencontre naît d'abord une connaissance approfondie de sa « propre personnalité », des mécanismes et du fonctionnement psychiques en général mais également – et surtout – lorsque les masques du personnage tombent et que les fausses évidences s'effacent, une connaissance sensible de l'infini, de l'Amour et de l'éternité. Un vécu ressenti et éprouvé de la présence impersonnelle que nous portons en nos profondeurs. Et que nous sommes fondamentalement. Et dont la force et le goût se révèlent et s'actualisent peu à peu au fil du cheminement vers la compréhension. Présence à laquelle tout être perceptif est en mesure d’accéder après s'être défait de ses encombrements perceptifs, idéatifs et émotionnels les plus grossiers. Une fois la nudité minimale requise pour goûter (et habiter) cet espace de présence, l'exploration se réalise alors de façon autonome. Sans la moindre volonté personnelle.

 

 

C'est dans le dépouillement et la nudité que se révèle la grandeur de l'être. Et le potentiel de l'homme. A la fois objet dérisoire et ordonnateur souverain.

 

 

Un bain de couleurs dans tes yeux transparents où se reflète le gris des nuages. Les visages tristes et ahuris. Le vent dans les feuillages. Le parfum des roses. Toutes les beautés de la terre. La détresse et la misère des hommes. Et le rire des enfants.

 

 

Dieu jette son dévolu sur les visages perdus dans la foule. Sur ceux que le chemin a égaré. Et dont les yeux désespérés contemplent le ciel en vain à la recherche du visage de Dieu. Ignorant encore qu'il se cache derrière toutes les choses – et toutes les créatures – du monde.

Dieu se tient tout proche – au plus proche – de ceux qui ont été engloutis par la désespérance et pour lesquels le ciel n'est même plus une promesse. Il leur enseignera ses lois. Leur apprendra l'Amour. Emplira leur cœur de bonté. Et invitera leur âme à se faire l'humble et dévouée servante de la sagesse et de la beauté.

Telle est l’œuvre – et la mission – de Dieu. Et tel est le travail de l'homme.

Ainsi le ciel façonne la terre. Réveille et ravive la lueur divine enfouie en ses profondeurs pour embraser l'étincelle d'Amour et d'Intelligence qui sommeille secrètement en son cœur. Afin de lui insuffler un surcroît de conscience.

Le ciel poursuivra ainsi sa tâche jusqu'à ce que le royaume céleste s'étende totalement – et de façon parfaite – sur la terre. Et l'ensemble de ses créatures.

 

 

Qu'y a-t-il donc dans le cœur d'un homme qui ne peut éclore ?

 

 

Ne te contente jamais de vivre à la surface des choses. A la surface de ton être. A la surface du monde. Vis en profondeur. Là se trouve le secret. Et la vérité. En ces profondeurs, la vie, le monde, l'infini, l'Amour et l'éternité se ressentent intensément. La vraie vie n'est pas ailleurs...

Ne crois pas à ces paroles avec légèreté. Eprouve-les. Vérifie leur authenticité. Même si la vie, le monde et Dieu conservent aujourd'hui leurs mystères, laisse-toi guider par tes aspirations et mener par les événements pour les comprendre – et les ressentir – profondément. Alors tu découvriras et goûteras ces vérités.

Une fois que Dieu t'aura montré son visage, des larmes couleront sur tes joues. Puis l'Amour, la paix et la joie jamais ne te quitteront. Quels que soient les chemins et les circonstances, tu arboreras un sourire inaltérable – un tendre et immense sourire – comme le parfait reflet de ton cœur sur tes lèvres. Je t'en prie, aie confiance en ce que tu portes et en ce que la vie t'offre. Au fil du cheminement, tu comprendras ce que tu n'as jamais cessé d'être – que tu ignores encore à cette heure et que tu es pourtant déjà...

 

 

Le miracle du ciel et du vent dont la patience érode les pierres. Lisse les aspérités de la terre pour qu'elles deviennent leurs exacts reflets. Leurs miroirs singuliers et sans ombre. Ainsi à travers elles, pourra parfaitement féconder le vent. Et rayonner le ciel.

 

 

Quelques lignes par jour. Voilà qui est suffisant... Habiter le ciel dans la simplicité des heures contente mon âme. L'écriture vient en surcroît. Comme une modeste offrande à la terre. Et un geste maladroit – une pauvre main tendue – vers les hommes.

 

 

Les poètes sans carnet, sans livre ni poèmes sont les plus prolixes. Et sans doute les plus sages et les plus heureux. Ils ne sont pas tributaires de leur main trop lente. Et trop terrestre. A chaque instant, le silence couche dans leurs yeux un poème. Mille – dix mille poèmes par jour qui apparaissent et s'effacent aussitôt. Et qui jamais ne tomberont dans des oreilles impies ou indifférentes...

 

 

En dépit de mon âme solitaire – foncièrement solitaire et sauvage – qui n'est sans doute qu'un trait idiosyncrasique, il me semble que ceux qui fréquentent – et aiment à fréquenter – le monde (humain) ne connaissent pas (pas encore ou avec insuffisamment de profondeur) les joies de la solitude et du silence. Rien pourtant n'est plus délicieux, épanouissant, exaltant et revigorant qu'une longue promenade solitaire au sein de la nature. Seul au cœur d'un espace désert, sauvage et isolé...

 

 

En définitive, peu de choses sont nécessaires au bonheur d'un homme. Un ancrage à la terre – un environnement et un mode de vie adaptés et respectueux de ses caractéristiques pour que son cœur se sente en harmonie – et un regard qui fréquente l'infini du ciel.

Ces deux éléments (que beaucoup – sinon tous – sont bien en peine de dénicher au cours de leur courte existence terrestre) suffisent pourtant à poser sur le monde et les vents qui tournoient – l'inévitable et indéfectible cours des choses – des yeux sages et aimants. Tantôt tendres et bienveillants tantôt rieurs et distants...

 

 

La présence. Le ciel et la terre. La vie. Les êtres et le monde. Les uns et les autres peuvent bien s'affairer ou gesticuler... changer et évoluer, détruire et exterminer, bâtir et inventer, il n'y a – et il n'y aura – en définitive, jamais rien de bien nouveau sous le soleil...

 

 

Le vent pousse d'abord les livres à s'ouvrir. Puis il entraîne les cœurs sur le même chemin. Lorsque les livres sont tombés – ou oubliés – et que tout est ouvert, Dieu peut y pénétrer. Alors plus rien n'est nécessaire...

 

 

Ah ! Le silence ! Le silence ! A l'écoute des mouvements et des changements. De tous les bruits du monde. De la vie et des créatures qui vont et qui viennent. Qui naissent et qui meurent, qui jouent, qui s'agitent et se promènent, qui vaquent à leurs affaires, qui créent, bâtissent et prospèrent, qui crient, agressent et se défendent, qui perdent, implorent et se plaignent, qui pleurent et qui rient, qui détruisent et disparaissent. Et qui recommencent. Dans tous les sens. Inlassablement... Ah ! Le silence ! Le silence !

 

 

Il nous est très difficile de vivre dans la proximité des hommes. D'être confronté de façon incessante à la pauvreté et à l'étroitesse du genre humain. A l'indigence et à l'exiguïté de sa perception, de ses représentations, de ses paroles et de ses comportements*. Mais surtout d'être contraint d'endurer, malgré nous, la bêtise et la médiocrité des lois, des règles et des règlements* qu'il impose – de façon inique, indue et tyrannique – à l'ensemble de la communauté terrestre... La fréquentation de l'humanité confine trop souvent à l'incarcération et à l'étouffement...

* Les hommes sont si aveugles et ignorants qu'ils n'ont conscience qu'ils emprisonnent la liberté, l'Amour et l'intelligence. Qu'ils les rétrécissent – et les réduisent à néant – pour les enfermer entre les 4 murs de leurs maisons, de leurs usines et de leurs bureaux. Entre les 4 rues de leurs villes et de leurs villages. Entre les clôtures et les grillages de leurs jardins. Entre les grilles de leurs parcs, de leurs forêts et de leurs bois. Entre les barbelés de leurs prés et de leurs champs. Ah ! Quelle misère ! Et quel manque d'ouverture ! Pauvres humains ! Comment pourrait-on décemment aspirer à les fréquenter ?!! Il est bien naturel que ceux qui vivent depuis l'espace impersonnel d'Amour, d'intelligence et de liberté se détournent de leur folie et/ou tentent de les faire sortir de leur marécage nauséabond en accompagnant leurs pas maladroits sur les chemins de la sagesse...

 

 

La beauté d'un texte – ou d'une phrase – laisse parfois s'échapper l'essentiel. Quant à sa puissance poétique, elle dépend – de façon substantielle – du degré de nudité et d'ouverture du scribe – et de l'humilité de sa main docile – qui note (avec fidélité) la parole que lui dicte le ciel...

 

 

Je deviendrais ce que je n'ai jamais su. Ce que j'ignore – et ai toujours ignoré. Ce qui toujours m'échappait. Et s'effaçait sous le poids de ma volonté trop vive...

 

 

Tu dissèques le monde. Et empiles les savoirs – une ribambelle de signes sans vie. Et sans substance. Qu'en feras-tu ? Crois-tu vraiment que la connaissance s'acquière ainsi ? Es-tu si naïf ? Au mieux tu deviendras un aveugle savant. Au pire un apprenti-sorcier maladroit ou un instrumentalisateur orgueilleux. Ainsi jamais tu ne connaîtras le goût de la vérité. Et de la sagesse. Pour les vivre – et les incarner –, elles doivent passer par le cœur et l'esprit vides et humbles – dépouillés de toute idée et de toute pensée, désencombrés de tout savoir, de toute volonté et de toute prétention. Il n'y a d'autre voie...

 

 

A l'instant où la misère te frappe, embrasse-la...

 

 

Que tu suives ta tête, ton cœur ou le ciel, tu trouveras Dieu derrière tes pas. Sur ton chemin. Et au bout de la route. Alors qu'attends-tu ? Va...

 

 

A l'angle de la rue se repose un chat.

Les hommes vaquent à leurs affaires.

Nous, nous ne faisons que passer.

 

Partout, nous ne ferons que passer

Tant que durera le regard

 

 

En un bond insolite, nous voilà (déjà) dans le ciel

Alors que nos pas traînent encore sur les chemins de poussière

 

Où as-tu mis ton cœur que la terre a recouvert ?

Un nuage l'a emporté au loin

Je le vois sourire de la moue qui me tord les lèvres.

 

 

Trop de pierres – et de cœurs – se reposent sur le chemin.

Jamais le ciel n'aura la force de les hisser jusqu'à lui.

Voilà pourquoi il fit naître le vent et la pluie – les chemins –

La marche et la souffrance

Pour qu'ils érodent l'excédent qui les maintient dans l'immobilité. Et la pesanteur.

 

 

Quel espace y a-t-il sur terre pour le ciel ? Je crains que toutes les places soient prises. Encombrées. Et surchargées. Contraignant Dieu à demeurer dans les nuées. Et les hautes sphères. En compagnie des anges peut-être...

 

 

Des cascades d'anges – des diablotins – s'amusent sur les toits. Ils y font mille cabrioles. Et autant de galipettes. Suis-je donc le seul à les voir ? Ah non ! Dieu aussi les regarde en ricanant.

 

 

Rares sont les hommes qui savent se donner tout entiers. L'essentiel des êtres humains ne s'offre qu'a minima, ne livrant que d'infimes bouts d'eux-mêmes – quantités infinitésimales – lorsqu'ils y sont contraints ou lorsque cela leur agrée – et que cela ne leur coûte que peu de choses en temps, en argent, en énergie, en effort, en écoute, en présence, en don d'eux-mêmes... Ils n'y cèdent – bien souvent – que pour donner le change. Exposer aux autres leur bienséance, leur normalité ou l'image fallacieuse de la générosité.

Et nous, nous n'aimons que ceux qui se dépècent jusqu'à l'os, donnant jusqu'à la dernière parcelle d'eux-mêmes. Outrepassant même leurs limites. Jusqu'à l'épuisement. Jusqu'à l'effondrement et la mort. Pour rien ou par esprit sacrificiel. Loin – très loin – de la perspective étroite, tiède, égotique et calculatrice des hommes qui n'aspirent – pour la plupart – qu'à s'économiser, à s'épargner et à protéger leur individualité et leur tranquillité, leurs acquis et leurs pauvres richesses. A durer le plus longtemps possible. Aaccroître le terme de leur frileuse et misérable existence.

 

 

En ces lieux d'absence, je ne me reconnais pas. J'aimerais marcher ailleurs. En des terres plus familières où les hommes seraient si proches de Dieu qu'on ne les reconnaîtrait pas.

 

 

Ne t'aventure jusqu'aux heures assassines. Elles te feraient chavirer. Ou te cloueraient sur place. Pour l'éternité.

 

 

Marche, homme ! Va où la foulée te mène. Que les décors changent, n'en doute pas ! Visages et paysages alterneront. Lorsque tu verras Dieu sur le chemin – en chaque foulée, en chaque visage, en chaque paysage, cessera ton périple. Mais tes pas continueront d'éprouver la route.

 

 

En l'honneur du rien, défais-toi de tout. En l'honneur de tout, ne sois rien. En l'honneur de rien, sois tout. En l'honneur de la terre, habite le ciel. En l'honneur du ciel, honore la terre. En l'honneur des êtres, fréquente le Divin. En l'honneur du Divin, sois présent aux êtres.

Jamais ne te restreins. Autorise-toi à être ce que tu es. Et ce que tu es à être...

 

 

Aux prémices du printemps dardent les bourgeons secrètement façonnés par l'hiver. Le monde semble renaître aux yeux naïfs. Mais l'apparent effacement n'est qu'une préparation à la manifestation – une préparation invisible au regard – trop grossier – des hommes. Une simple phase de l'éternel retour. Et de l'éternelle évolution. Ainsi en est-il de l'hiver et du printemps. Comme de la mort et de la vie.

 

 

De la terre s'envolent les oiseaux. Tous les oiseaux qui parcourent le ciel. Et du ciel s'envolent les anges. Tous les anges qui parcourent la terre. Et lorsqu'ils se rencontrent, de petites étoiles scintillent au dessus de l'horizon. Et dans les yeux des hommes brillent de petites flammèches de joie.

 

 

[Hommage à René Char]

Entailles de joie dans la souffrance. Voilà ce à quoi l'homme aspire. Et ce qu'il touche ordinairement. Qui sait que les blessures peuvent guérir ? Et les cicatrices s'effacer ? Une incessante pluie de joie sur une éternelle terre d'Amour. Voilà ce que Dieu peut offrir. Aux plus brûlants. Aux plus obstinés.

 

 

Se nourrir de poésie sans trait. Et d'un ciel sans nuage. Voilà ce que peut offrir le monde. Le reste n'est que dérisoires bagatelles. Et misérables contingences.

 

 

Volupté de chair. Etvolupté des profondeurs. La première donne faim. Et rend le cœur avide. La seconde nourrit le corps. Et apaise l'âme.

 

 

Les jours s'effacent. Et toujours tu t'ensommeilles. Tu crois regarder le monde. Et le comprendre. Mais le ciel n'a encore dessillé tes yeux. Comment pourrais-tu voir ?

Ne blâme pas ton regard. C'est ton cœur qui n'a pu s'ouvrir. Il ne peut y consentir que lorsqu'il s'est dénudé. Et défait de son surpoids. De ses charges qu'il a cru bon amasser pour se remplir. Et se protéger. S'éloignant ainsi de ce qui lui a toujours manqué – et qu'il n'a jamais cessé de chercher à travers toutes choses : la paix et la joie inconditionnées.

 

 

Présence. Nudité du regard. Disponibilité du cœur. Ouverture de l'esprit. Et liberté de l'âme. Il n'y a rien d'autre (à vivre) en ce monde. Tout le reste – toutes nos expériences et nos recherches – ne sont que des préalables.

 

 

L’archipel du temps où tu t'abrites. Et qui n'est qu'un sombre abîme. As-tu oublié le fugace des heures ? L’évanescence des jours ? La brièveté des années et des existences ? Et l'instant éternel ? Seule façon de vivre. Et seule manière d'être. Pleinement. Hors de toute temporalité*.

Plongés dans le gris – et le saumâtre – des jours, des semaines et des années. Soucieux et préoccupés, vaquant aux affaires du monde que nous avons fait nôtres. Et les instants et les heures clairs et ensoleillés, totalement vides et dépréoccupés. Entièrement ouverts et disponibles à ce qui est là – et surgit. Pleinement présents. Pourquoi donc ton cœur doute-t-il encore ? Et penche-t-il vers les sombres aiguilles de l'horloge ?

* La construction mentale du temps.

 

 

A l'instant où tu t'effaces, tu es. Et existes à ta pleine mesure. Pleinement. Jamais autant que ne pourra t'offrir la fugace satisfaction de tes pitoyables et tyranniques exigences...

 

 

L'espace hétéroclite que tu arpentes. En quête d’harmonie. Et d'unité.

Là où tu te reposes, le monde s'étire. Là où tu te rétractes, il se rétrécit.

 

 

Tu cours à grandes enjambées vers la sagesse. Prends garde à la folle foulée qui t'écartera de toutes les sentes. Confinant tes pas à l'étroite cour de la pensée ceinturée par les hauts murs de la déraison.

 

 

Le monde. Un lieu de nuages et de rêves que les hommes bétonnent. Et entre le béton qui se fissure poussent les fleurs. Renaissent les songes et la rosée. Le monde. Un lieu de nuages et de rêves. Et le béton bientôt disparaîtra sous les ronces. Et les songes et la rosée s'effaceront sous le soleil. Pour que la lumière apparaisse. Et puisse enfin éclairer le monde.

 

 

De l'incertain jaillissent les chimères(1). Et de ce qui est – la vérité de l'instant –, la justesse(2).

(1) Prévisions, projets et projections.

(2) Pourvu que le regard soit nu...

 

 

Le bagne lucratif où se jettent les hommes. Le vil labeur du monde (contemporain) n'a rien à envier aux geôles des esclaves. A leur travail de forçats. Et à leur misérable vie de fers et de chaînes...

 

 

Un phare céleste sur la terre. Pour quelques rares yeux curieux et avides de vérité. Les autres ne regardent que leurs pas. Comment pourraient-ils l'apercevoir ?

 

 

A mes oreilles sages s'agenouille la vérité. Pour me confier ses secrets. Heureuse d'ouvrir des yeux si humbles. Et de ce silence, mes lèvres restent muettes.

 

 

Pourquoi le goût de tes lèvres n'apaise pas ma faim de toi ? Ces mots, tant de poètes désemparés les ont écrits. Les offrant à tous les visages fallacieux rencontrés. Ignorant – ou pressentant peut-être... – que derrière chaque visage se cachait la face de Dieu. Sa bouche. Son sourire radieux. Et son cœur tendre et aimant. Prêt à accueillir l'amour – toutes les marques d'affection, de tendresse et de passion – que les hommes, à travers tous ces [ses] visages – et à leur insu – pouvaient lui offrir...

 

 

Dans l'espace rétréci du monde se reflète le silence. Et l'infini. Toutes les merveilles des hauteurs et des profondeurs. Mais les yeux des hommes, rivés sur leur marche – et leur allure – sont trop occupés pour les accueillir. Trop superficiels, trop chargés et trop étroitspour les goûter.

 

 

En ces cieux bas et en ces terres profondes, j'habite. Cathédrales de l'infime érigées en l'honneur de l'infini. Stèles du ciel parsemant la terre, je vous aime. Pousse vos portes ouvertes aux quatre vents. Me repose sur vos faîtes pour contempler votre visage. Et honorer vos promesses. Et vos merveilles. Me mêle à vos sabirs pour dialoguer avec la main de Dieu. Me convertis à toutes les fois pour libérer la glaise qui colle à mes pas. Marche enfin partout où vous poussez, sur vos passerelles, en vos interstices comme en vos déserts. Partout où vous apparaissez. Partout où vous vous effacez. Pour mieux accueillir le silence. Et le visage de Dieu. Et ses lèvres hilares qui appellent les hommes du fond de leurs secrets recouverts de leurs songes et de leurs désirs. Et qui s'entassent en poussière dans leurs yeux borgnes et maladifs. En ces cieux bas et en ces terres profondes, j'habite. Cathédrales de l'infime érigées en l'honneur de l'infini. Stèles du ciel parsemant la terre, je vous aime.

 

 

Ah ! Si vous pouviez imaginer, hommes, qu'ici le temps n'a plus cours. Et qu'avec lui, les espoirs et les désirs se sont effondrés. Et que nous dansons, joyeux, sur leurs cendres. Au rythme des vents qui balayent la plaine. Sous la pluie qu'abritent les montagnes. Et que notre ronde honore l'éternité qui s'est abattue sur nous. Et qu'aux suprêmes instants, la joie se déverse sur notre visage. Et de nos lèvres jaillit une paix insondable. Ah ! Si vous pouviez imaginer, hommes, qu'ici l'Amour a tout recouvert. A déposé ses baisers sur nos pieds crasseux et l'ordinaire des jours. Et toute la fange miséreuse de la terre resplendit à présent sous la lumière. Ah ! Si vous pouviez imaginer, hommes, notre rire à cet instant, vos pleurs cesseraient sur le champ. Comme votre désespoir et vos plaintes. Et vous jetteriez votre espérance par dessus vos murs. Au bas des falaises. Pour enfin voir la terre, le ciel et la mer avec les yeux émerveillés de l'innocence.

 

 

Et de nos yeux rougis par la joie, le soleil s'embrase. Et sur nos yeux ouverts se déverse la pluie. Et au dedans, le cœur cogne aux parois du vent. Et le voilà, tout léger, qui s'envole. Retrouver l'innocence du printemps.

 

 

De la clameur du monde et des foules – et des rumeurs qui grondent en leurs veines –, tu n'entends rien. Et aux arbres qui dansent et au vent qui rugit dans les montagnes, tu offres ton cœur que le ciel, un jour, a ramassé patiemment, recollant un à un les morceaux que le monde avait éparpillés, au cours de ton long assassinat, sur le sol hostile et rugueux de la plaine. Et qui a pris aujourd'hui la forme d'une main habile et secourable – une main gigantesque (presque indécente) – aux oreilles immenses et aiguisées qui sondent la misère du monde – et des foules – à la recherche de doigts tendus, d'yeux tristes et implorants et de cœurs déchirés qui appellent le ciel en silence. Que le monde, la foule et les rumeurs ignorent. Et que les pas aveugles des hommes et leurs souliers barbares effacent...

A présent nous ne sommes plus qu'une oreille informe – et presque infinie – munie d'un bras aimant et guérisseur. Qu'un œil immense et clair qui contemple le monde, ce cyclope borgne, ce monstre hideux bâti par de minuscules créatures aveugles et misérables dont la beauté, la bonté et la sagesse ne pourront éclore que sous le feu de ce visage titanesque. Sans lui, le monde demeurera à jamais un univers de rêves, obscurci par nos songes incandescents. Et lui seul, muni de son oreille et de son bras sauveur, pourra l'éclairer. Le faire naître au grand jour. Pour que le réel enfin le devienne pleinement.

 

 

Bouillonnants – débordants de vie et d'énergie –, pleutres, frileux, ignares et prétentieux. Et déjà agonisants. Ainsi vivent les hommes. Et à leurs funérailles les cloches sonneront. Comme elles sonnèrent au jour de leurs noces. Et pleuvront les louanges. Et s'entasseront les espoirs. Avant la disgrâce. Pour annoncer l'espérance de la vie prochaine. Et qui vient déjà. Si bouillonnante, si débordante de vie et d'énergie, si pleutre, si frileuse, si ignorante et prétentieuse. Et déjà agonisante. Ainsi est la vie – et la mort – des hommes. Et l'une et l'autre se renouvelleront indéfiniment. Et nous verrons à chaque occasion s’édifier de dérisoires monuments et de misérables célébrations de circonstances. Avec son lot habituel d'espoirs médiocres et inutiles...

 

 

Dans l'enceinte du cœur rue l'éternelle sauvagerie que l'Amour seul peut apprivoiser.

 

 

De disgrâce en disgrâce, tu mûris. A chaque malheur, tu as beau pleurer, ton cœur s'éveille – peu à peu – à la souffrance. Se défait de ses charges. Et de ses encombrements. Aiguise sa sensibilité. Jusqu'au jour où la joie recouvrira toutes les défaites. Et sur la déchéance – et le déshonneur –, la paix bâtira une chapelle où pourra se réfugier le monde. Tous les vaincus de cette terre. Et sur la disgrâce naîtra l'Amour. Pour réconforter les âmes défaites que la disgrâce anéantira encore. Ainsi naît – et se propage – l'Amour, la lumière bienveillante.

 

 

De chimère en chimère, la vérité naît au monde. Et voit le jour en l'esprit obscurci. Elle se révèle comme une sculpture déjà taillée dans une pièce de bois brut. Et elle apparaît – majestueuse et éternelle – tel un diamant émergeant de la gangue qui le retenait caché et prisonnier. Lorsqu'elle émerge, nous jetons au ciel les scories qui la voilaient. La sueur et les peines de notre labeur et de notre fouille. Puis lorsqu'elle s'inscrit en nos profondeurs, nous célébrons la vérité – et toutes ces chimères – d'une égale façon.

 

 

Dans l'effacement de ton individualité, l'Absolu(1) se manifestera à travers tes singularités(2). En leur offrant leur plus parfaite justesse(3).

(1) Le Divin

(2) Ta forme singulière, tes caractéristiques et particularités.

(3) Et en usera de la plus parfaite façon selon les circonstances et les situations.

 

 

[Hommage à Paul Verlaine et à Jules Laforgue]

Ô Silence, un surplus de candeur tu m'as octroyé. Pour que je regarde sans frémir le monde tournoyer. Ah ! Que la vie est quotidienne ! Et dans mon repli que tu avais fait saturnien, le rien a revêtu sa plus pure essence – et ses plus dignes parures – pour me faire apprécier, de mon cachot infini, la ronde sans sourciller.

 

 

La vie, le monde, l'Amour, la joie, la paix et la vérité se goûtent – ne peuvent se goûter (profondément) que – de l'intérieur. A moins que le rayonnement de l'Être soit si fort et irradie vers l’extérieur avec une grande puissance et sans la moindre trace égotique, tout signe trop ostentatoire – trop ostensiblement perceptible – n'est l’œuvre – ne peut être l’œuvre – que d'imposteurs. Fuyez donc ces fieffés menteurs vautrés dans le paraître et la mystification qui usurpent les habits et les délices des humbles et authentiques goûteurs !

 

 

Lorsqu'un poète vous accompagne – que vous le lisez chez vous ou en promenade –, il vous insuffle provisoirement sa sensibilité. Et son regard. Et si vous êtes vous-même sensible – et un peu poète –, c'est à travers eux que vous toucherez le monde pour quelques instants...

 

 

Une forme quintessenciée*. Toute forme ne devrait-elle pas l'être ? Voilà une bien naïve – et bien fallacieuse – question ! En effet, à y regarder de plus près, toute forme, bien sûr, ne peut éviter de l'être...

* Non au sens usuel mais au sens premier et extrapolé du terme – non usité – (essentiel)...

 

 

Les hommes vivent au ras du sol. Et à la surface d’eux-mêmes, des choses, du monde et de la vie. Peu savent que la vraie vie se cache, se révèle – et se déniche – à la fois dans les hauteurs(1). Et dans les profondeurs(2). Voilà sans doute pourquoi tous s'agitent et gesticulent ainsi sur la terre en explorant tous les recoins du monde – et de la vie – avec l'espoir immature de découvrir le saint Graal...

(1) Au sein du regard d'arrière-plan impersonnel que tout être perceptif peut ha-biter...

(2) A travers la sensibilité, la sensorialité et le sentiment d'unité entre le regard impersonnel d'arrière-plan et l'ensemble des phénomènes et des mouvements qui s'y manifestent...

 

 

Le ciel n'a pas la même envergure en ville, à la campagne et dans la nature sauvage. Plus l'espace est large, ouvert et dépouillé, moins les paysages obstruent son immensité, moins la main de l'homme se fait pesante, plus sa dimension infinie est accessible au regard...

 

 

Il y a un ciel que ne peuvent voir les yeux. Mais le cœur peut s'en approcher. Et l'habiter. Pour le découvrir, il suffit de fréquenter l'infime du monde. Et de partir du plus bas de la terre. Et de ce rien – et presque riens – le ciel pourra jaillir en votre cœur. Il n'y a d'autres chemins...

 

 

Le monde*. Terre de fleurs, d'épées et de dentelles où les chemins tantôt égayent tantôt égarent. Terre de malheurs et de joie pour quelques rares pèlerins de Compostelle. Terre de beuveries et d’infamie. Terre de guerres et d'idolâtrie. Le ciel sous ta coupe est encore noir. Et la brume dans les regards jamais ne fera de toi le paradis que réclament tes créatures. Ô Sol impie, qu'attends-tu de nous ? Que l'Amour naisse en votre cœur. Que poussent vos bras sauveurs. Et que vous chantiez nos louanges en votre esprit ouvert. Pour que le ciel et l'intelligence rayonnent sur notre terre.

* Le monde humain.

 

 

A pas lents dans l'ornière s'entassent les morts. Et les vivants ? Ils piétinent derrière les grilles du cimetière. Seul le sage se tient à l’écart, assis sur les hauts murs de la terre, rigolant du spectacle – du triste spectacle – des hommes. Guidant jusqu'au promontoire – et sans trop y croire – les quelques mains tendues et assoiffées de vérité. Et des autres, que peut-il faire ? Il les ignore* – il ne peut que les ignorer – comme ils ignorent* le ciel, les sages et la sagesse. Il se moque parfois d'eux tantôt avec tendresse tantôt avec rudesse. Et il lui arrive de leur lancer un sourire pour les inviter à lever les yeux. A quitter leur misérable foule – et leurs barges bondées – où ils patientent en trépignant devant les portes du cimetière.

* mais d'une autre façon...

 

 

Un jour, deux chérubins malicieux me demandent de leur expliquer l'existence humaine. L'existence des hommes ? Quelle drôle de question ! leur dis-je, c'est bien simple... A chaque jour, le même refrain. A chaque semaine, la même rengaine. A chaque année, les mêmes couplets. A chaque vie, la même chanson. Ah ! Que diable ! Quel pauvre répertoire ! s'exclament les deux amis en chœur, qu'on leur offre donc d'autres partitions ! Et soudain je vois Dieu en surplomb qui les toise avec dédain en continuant à jouer du clairon...

Quelques jours plus tard, mes deux chérubins – si soucieux de comprendre les hommes – s'avancent vers moi pour me poser une nouvelle question. Cette fois-ci, ils veulent savoir si l'on peut apprécier(1) le degré de conscience d'un homme. Son degré de conscience ? ai-je répété, un peu surpris. Vous voulez sans doute parler de son degré de compréhension et de maturité ? Les deux amis acquiescent. C'est simple ! Très simple ! dis-je (avec assurance), il suffit de les observer quelques instants ! Mais les deux diablotins font la grimace et m'invitent d'un hochement de tête à approfondir mon argumentation... Le mieux, ai-je repris, serait d'aller les voir et de leur poser cette simple question : que puis-je vous offrir ? Des bières, des femmes(2), de l'argent, un enseignement de sagesse ? Les deux chérubins se regardent et éclatent de rire. Et aujourd'hui, quelle serait leur réponse ? me demandent les deux acolytes. Aujourd'hui ? ai-je encore répété (un peu bêtement). Aujourd'hui, la plupart des hommes sont si avides de plaisirs et de satisfactions (narcissiques) qu'il est probable qu'ils optent pour l'une des trois premières propositions, signe évident de leur grande immaturité(3). Quelques-uns (de très rares esprits, avides de vérité) choisiraient la dernière option, gage d'une recherche(4) encore immature. Et quelques-uns – quelques rares spécimens du genre humain – déclineraient votre offre en souriant, preuve tangible d'une certaine maturité. Et voilà mes deux anges, satisfaits de mes réponses, qui s'envolent vers le ciel. Pour – peut-être – aller rapporter mes propos à Dieu (leur saint patron céleste). Pauvres anges ! ai-je dit en les regardant s'éloigner, comment peuvent-ils douter un instant que Dieu ne soit pas au courant ? Et lors-qu'ils disparurent, je me dis qu'avec les hommes et les anges, Dieu avait encore du pain – encore pas mal de pain – sur la planche...

(1) Avec plus ou moins d'exactitude...

(2) Désolé pour ces propos qui pourront paraître phallocratiques mais cette question s'adresse principalement aux hommes (aux mâles) et bon nombre d'entre eux – aujourd'hui comme hier – fait montre de peu de considération pour la gente féminine... En outre, si vous tenez à féminiser cette question, il serait loisible de remplacer les mots « bière » par « cocktail » et « femmes » par « amour » ou « prince charmant »... Non ! Je vous en prie ! Ne riez pas ! Et n'allez pas croire que mes propos soient désobligeants, réducteurs ou exagérés... Posez la question autour de vous, et vous verrez...

(3) Leur grande immaturité spirituelle sauf, bien sûr, s'ils ont vraiment soif... et qu'ils réclament une bière pour se désaltérer...

(4) Une recherche spirituelle encore immature...

 

 

Dans le ciel, les yeux de Dieu scrutent la terre – toute la surface de la terre. Il cherche ceux qu'il pourrait aider de sa faux, de son épée ou de sa main secourable. Et, croyez-le, le travail ne manque pas... Et pour l'aider, toute une armée de créatures qu'il a équipées d'une paire d'yeux, de faux, d'épées et de mains secourables...

 

10 décembre 2017

Carnet n°81 Pensées et réflexions pour soi

– Petit état des lieux du monde et de l'être avant le silence peut-être... –

Journal / 2016 / L'intégration à la présence

La mystérieuse identité de l'homme – la mystérieuse identité de l'être – que l'humanité cherche de ses pas aveugles. Et dont le visage est si proche qu'il glisse sur tous les yeux fébriles. Et dont l'invisibilité échappe à toutes les mains tendues. Monde borgne courant après les nuages – et d'étranges songes – poussés par les vents hilares. Pourquoi les hommes n'ont-ils donc pas l'idée d'offrir leur cœur aux bourrasques pour déblayer leur terre de ses édifices hideux et de ses monuments prétentieux et se remplir du vide qu'ils pressentent ? Pourquoi les hommes n'ont-ils donc pas l'idée de s'asseoir sur leur séant et d'attendre, sans impatience, la vérité – en la laissant s'approcher à pas lents ? Et toutes les énigmes seraient aussitôt résolues. Percer ce mystère originel n'empêcherait sans doute pas la course folle du monde, les incessants tournoiements des hommes, leurs sempiternels atermoiements, leurs savantes arabesques et leurs gesticulations mécaniques d'automates stupides mais leur ôterait cette gravité déconcertante, cette pesanteur de pachydermes moroses qui les confine à une danse lente et frénétique – à une danse triste et inquiète – autour d'eux-mêmes. Les yeux et les cœurs enfin ouverts au mystère – enfin dessillés – revêtiraient alors la robe légère et profonde de l'être...

 

 

Emu jusqu'aux larmes par la tendresse du monde. Dont les hommes parfois savent se faire les plus magnifiques représentants...

 

 

Le monde et la vie sont d'incroyables terrains – et un inépuisable terreau – d'histoires. Une source infinie d'inspiration pour celui qui écrit. Chaque jour, on y plonge son cœur, ses yeux et sa plume. Et la récolte apparaît presque aussitôt sur la page.

 

 

On aimerait parfois voir les hommes éparpillés comme les herbes sauvages. Mais il y a ce travail – ce maudit travail – et cette quête – cette quête odieuse – qui les réunissent en rang sur les chemins. Sur tous les chemins étroits des villes et du monde.

 

*

 

Les hommes se montrent, en général, bienveillants et indulgents à l'égard des enfants – en particulier envers les jeunes enfants – et à l'égard des personnes âgées – en particulier envers les vieillards. Cette indulgence et cette bienveillance se manifestent sans doute en raison des représentations habituelles associées à ces deux catégories situées aux extrémités de la vie humaine qui sont presque toujours synonymes, aux yeux des hommes, de fragilité et d'une certaine forme d'irresponsabilité fort excusable ou pardonnable... Les premiers sont aussi appréhendés comme le parfait symbole de l'innocence et les seconds bénéficient d'une forme de respect naturel liée à leur grand âge et à leur longue expérience de l'existence qui suscitent à leur endroit égards et révérence.

Mais au vu de l'infantilisme – voire de la puérilité commune – des hommes adultes, peut-être conviendrait-il d'adopter aussi une totale indulgence et une parfaite bienveillance à l'égard de tous : êtres et hommes quel(le) que soit leur âge (et leur fonction). Mais il est parfois bien difficile de s'y livrer car nul n'échappe complètement à sa propre puérilité. Et à son propre infantilisme. A l'égard desquels il convient, bien entendu, d'être aussi indulgent et bienveillant que possible...

 

 

Lorsque (presque) malgré soi(1), on s'engage dans un cheminement spirituel, on ne peut imaginer qu'il n'aura de fin... Il semblerait, pourtant, que le processus de désencombrement se poursuive indéfiniment... comme s'il n'en finissait jamais. Travail intérieur de longue haleine – et de chaque instant – jamais achevé... Et c'est là une bien surprenante – et une très étrange – aventure intérieure avec ses chemins, ses impasses, ses lois, ses découvertes, ses régressions, ses déconvenues, ses souffrances, ses cycles, ses avancées et ses surprises. Avec ses joies et avec ses peines. On y est happé sans pouvoir y échapper. A l'instar de la vie – lorsqu'elle apparaît, elle se déroule selon ses propres mystères jusqu'au dernier souffle –, la spiritualité, une fois découverte, le cheminement vers la connaissance se déploie jusqu'à son terme. Aucune force n'est en mesure de stopper sa progression. Et nous voilà contraints d'avancer tout au long de ce voyage sans fin : pour accéder peut-être, un jour, à la lumière de la connaissance. A Dieu et à l'ouverture complète de son royaume.

Mais après s'être familiarisé avec le regard pur – la perception impersonnelle – puis après s'y être établi (ou pouvoir y accéder avec une certaine aisance), le voyage – et le cheminement – n'en sont pas pour autant achevés... Car le regard, la lumière et le royaume de Dieu qui ne s'inscrivent – rappelons-le – dans aucune temporalité, ne peuvent jamais s'acquérir ni être définitifs... Il convient simplement (si l'on peut dire...) de se maintenir dans cette perception nue, vierge et ouverte (d'y accéder ou de la faire naître...) – encore et toujours – à chaque instant. Indéfiniment. Accueillant, instant après instant, le flux incessant – et sans doute, lui aussi, sans commencement ni fin – des mouvements phénoménaux et énergétiques(2)...

(1) Nul ne décide de s'inscrire dans un cheminement spirituel (comme dans toutes choses d'ailleurs...) sans que de mystérieuses forces intérieures nous y poussent et nous y invitent... La spiritualité – comme toutes les autres activités, sphères, dimensions et rencontres de l'existence – surgit lorsque nous sommes mûrs pour la vivre et/ou lorsqu'elle est le support ou le moyen nécessaire pour que se développe la progression vers la maturité...

(2) Il est loisible de penser que le duo conscience-énergie (que l'on pourrait également appeler le duo nouménal-phénoménal ou le duo perception/présence – mouvements et formes) n'a ni commencement ni fin. La conscience-présence perceptive sensible étant impersonnelle, immuable, éternelle et « valide » uniquement, en quelque sorte, dans l'instant et l'énergie regroupant l'ensemble des phénomènes (les formes, leurs mouvements et leurs interactions) étant inscrite dans la temporalité (un déroulement temporel)...

 

 

Ces derniers temps, presque chaque soir, je m'allonge sur le vieux tapis de la pièce à vivre devant la bibliothèque. Et je prends un livre, guidé par une vague intuition, un titre, le nom d'un auteur. Et je l'ouvre au hasard*.

* Si tant est qu'il existe...

Quel merveilleux sentiment de se sentir ainsi entouré par tous ses amis qui viennent vous parler sans fard – à cœur ouvert – un à un. Déposant directement leurs paroles au fond de votre cœur.

Et en fin de soirée gisent sur le sol plusieurs livres posés, ici et là, dans lesquels mon âme a pioché une phrase, une atmosphère, un infime bout de vérité. La confirmation d'une intuition ou d'un sentiment sur le réel, sur notre façon d'être en vie – et notre façon d'être un homme...

 

 

La compulsion de l'achèvement. Et de la perfection. Infatigable moteur. Et obstacle rédhibitoire à la paix...

 

 

D'ordinaire, les hommes – et leur compagnie – m'ennuient, me blessent ou m'irritent bien davantage qu'ils ne m'offrent de joie. Et même de plaisir. Aussi comment pourrais-je me résoudre à les fréquenter ? La solitude, elle, m'offre infiniment plus de joie – et de plaisirs (sans compter la paix qu'elle procure...) – que d'ennuis, de tristesse et de colère (qui se manifestent bien rarement en sa présence). Aussi comment pourrais-je me résoudre à la quitter ?

 

 

Les êtres – et les hommes – donnent ce qu'ils peuvent, bien sûr. Mais bien souvent, ils n'ont rien à offrir. Ou si peu... En revanche, tous – quasiment tous – prennent à pleines poignées – et autant qu'ils en sont capables – selon leurs besoins, leurs capacités et leurs exigences morales. Tous – quasiment tous – se servent à pleines brassées par la force ou la ruse, avec indifférence, dureté, gentillesse ou amabilité dans le fabuleux coffre du monde. Allant parfois même jusqu'à piller et dépouiller les êtres – et les hommes – fragiles, vulnérables ou aisément extorquables, à la générosité ingénue ou simplement soucieux de l'Autre et enclins au partage.

En chacun veillent un prédateur, un instrumentalisateur et un profiteur. Et chez la plupart, un rien les anime. Et les incite à sortir leurs outils et leurs instruments d'appropriation... Et même chez les moins avides, les moins voraces, les plus inhibés, les plus autonomes ou les plus ouverts à l'Autre se négocient – sciemment ou non – les termes de l'échange et les transactions, chacun calculant à la louche ou à la virgule près, les dons, les gestes et les contre-dons en veillant à ce qu'ils ne se montrent trop inégaux ou disproportionnés... Chacun obéissant à cette loi implicite(1) – vieille comme le monde : chacun, au mieux, doit être gagnant dans l'échange et ne doit surtout jamais donner davantage qu'il ne reçoit(2)...

En ce monde, ceux qui savent – et peuvent – se donner tout entier – s'offrir sans compter – corps et âme – sont rares. Et il me semble en faire partie... Et ceux qui s'y prêtent sans attente – sans la moindre attente –, je n'en connais pas. Et je n'appartiens évidemment pas, moi-même, à cette catégorie minuscule où les représentants humains doivent se faire rarissimes...

(1) Et même la mère qui nourrit et prend soin de son enfant reçoit parce que sa présence représente – et lui offre – tant de choses bénéfiques qu'elle a le sentiment de recevoir pour son dévouement – ou parfois même pour son abnégation...

(2) Sauf, bien sûr, comme stratégie à terme avec « attentes » de retour sur investissement...

 

 

J'ai le sentiment que l'attachement et l'attente relationnelle exclusive et globale sont si profondément présents – et ancrés – chez moi que la solitude – la solitude intégrale ou quasi intégrale – est la seule réponse possible – la seule réponse appropriée – tant qu'ils persisteront. Tant qu'ils ne seront pas totalement éradiqués. Le jour – s'il arrive – où je sentirais leur déracinement complet, j'aviserais alors de ce qu'il convient de faire : continuer à vivre en solitude ou m'inscrire davantage dans le monde humain. Mais la mort, sans doute, me frappera avant...

 

 

Là où est le réel – et le vivant – il y a des échanges : des collisions et des collusions. Là où sont les hommes, il y a des guerres et des affaires. Le monde entier – l'ensemble de l'univers – n'est qu'une zone infinie de transactions et de petits arrangements entre amis d'un jour et ennemis de toujours où les alliances succèdent aux hostilités. Et où les trahisons succèdent aux alliances qui ouvrent un nouveau cycle d'hostilités... Indéfiniment. Ce que perdent les uns, les autres le gagnent. Ce que les uns gagnent, les autres le perdent. Dans un parfait équilibre général. Et il est peu dire que les rares êtres – les rares partisans de la paix, de l'équité et du partage – dont l'aspiration n'est (et n'a jamais été) ni le gain ni le pouvoir mais l'innocence et l'Amour* se sentent bien démunis et bien désemparés dans ce monde de luttes et de négoce... Il y a chez eux une immense tristesse à vivre en de tels lieux...

* Innocence et Amour qu'ils ne parviennent encore à habiter pleinement...

 

 

En ce 14 juillet 2016, nouvel attentat en nos paisibles contrées. Pas si paisibles en vérité... Un camion, conduit par un partisan aveugle et haineux du terrorisme islamiste (et identitaire), a écrasé de façon volontaire (et abjecte) des centaines de personnes assistant aux réjouissances nationales. Bilan : 84 morts.

La barbarie et la bêtise habitent toujours profondément le cœur des hommes. Et qu'elles s'expriment à travers les gestes ordinaires et quotidiens ou de façon si ostensible, l'horreur est presque toujours au rendez-vous... De ces dernières, les hommes se disent, bien naturellement, outrés. Et elles font, très souvent, naître (de façon compréhensible) la colère, la haine et l'instinct de vengeance... Mais nul n'a vraiment conscience des premières. Elles sont si courantes – et si répandues – que nul ne s'en offusque... Que les hommes laissent leurs enfants écraser des centaines de fourmis par simple jeu ou ennui sans broncher (ou en riant même de ce geste...), qu'eux-mêmes éradiquent des milliards d'insectes à coups de bombes et de traitements insecticides et qu'ils tuent, assassinent, blessent, maltraitent et confinent des milliards d'animaux (chaque année) dans des conditions sordides et insupportables, rares sont ceux qui s'en scandalisent...

Je ne minimise aucunement le drame qui s'est joué aujourd'hui pour des centaines d'individus, leur famille et leur entourage (et mon cœur éprouve de la peine à leur égard et se joint à leurs douleurs...) mais je ne peux passer sous silence l'incroyable hiérarchisation qu'opèrent les hommes dans l'horreur et la barbarie. J'aimerais tant que chacun prenne conscience qu'elles se manifestent partout. Et presque à chaque instant. Et qu'aucune d'entre elles n'a sa place en ce monde...

 

 

A travers les situations, les événements et les circonstances qu'ils offrent (qu'ils nous offrent), la vie et les êtres, le monde et les choses sont nos maîtres. Nos seuls maîtres, en vérité.

Avant que nous nous éveillions à nous-mêmes (à notre nature profonde – à notre nature véritable), ils nous enseignent. Ils ne cessent de nous enseigner, investis, le plus souvent malgré eux, dans leur rôle de maîtres d'apprentissage et de formation.

Et après avoir goûté l'ineffable – et en habitant (un tant soit peu) l'instant et l'impersonnel –, nous les servons avec promptitude et dévouement* comme maîtres souverains et dirigeants... Jamais nous ne cessons – et ne cesserons – d'être à leur écoute. Et à leur service...

Ainsi, quel que soit notre degré de compréhension, la vie et les êtres, le monde et les choses sont – et seront toujours – nos seuls (et uniques) maîtres...

* Autant que possible...

 

 

Instruits-toi et nourris-toi de l'expérience et des enseignements de tes congénères, de tes aînés ou de tes prédécesseurs sur le chemin de la compréhension. Ne t'en prive pas. Et tu peux, bien sûr, t'y livrer tant que tu en ressentiras le besoin. Mais n'oublie pas que « ces instructions » ne te dispenseront jamais de marcher, seul et pas à pas, sur ton propre chemin. Jamais elles ne pourront remplacer tes propres expériences, tes propres découvertes et tes propres avancées. Et elles seules auront, en fin de compte, quelques valeurs dans la progression réelle de la compréhension. Les faits et les circonstances jamais ne cesseront d'éprouver – et de vérifier – la validité de ton parcours spirituel et perceptif. Et n'oublie pas qu'en la matière (comme en toutes choses d'ailleurs – qu'elles relèvent du monde nouménal ou du monde phénoménal...), rien ne sera jamais définitivement acquis. A chaque période de ton existence (et de ton cheminement), puis, de plus en plus fréquemment jusqu'à ce que cela survienne à chaque instant, il te faudra oublier tes avancées et tes certitudes pour repartir à zéro. Avec un regard totalement neuf, vierge et innocent. Avec l'esprit du débutant qui sans même s'en rendre compte deviendra, malgré lui et sans la moindre volonté ou aspiration d'ordre individuel, de plus en plus large et impersonnel, de plus en plus juste et avisé...

 

 

Pénétrer l'esprit du monde – l'esprit des êtres et des choses –, seul l'être en est capable de façon juste et entière. De façon pleine. Porté par l'Amour et l'impersonnel, il n'en usera jamais à des fins égotiques. Il en fera toujours usage de façon avisée et appropriée lorsque les situations l'exigeront. Pour aider le monde – les êtres et les choses. Et les guider vers la vérité.

 

 

Il y a toujours eu chez moi comme un effroi et une réticence à aller vers le monde*. A le fréquenter. Et même à le traverser. Comme si en apercevant quelques représentants de l'espèce humaine, on versait soudain une tonne de plomb dans mon cœur. Et dans mes souliers. Je me sens alors incapable de faire le moindre pas. Et lorsque je ne peux y échapper (oui ! La fuite et l'évitement toujours...), je me faufile entre les silhouettes comme une ombre furtive.

* Le monde humain...

Les bruits, l'agitation, les cris et les gesticulations ont toujours un peu effrayé – et décontenancé – mon âme impressionnable. Mais ma crainte la plus vive est sans doute liée au fait de ne trouver aucune place (aucune place satisfaisante et acceptable) parmi les hommes. Et de ne pouvoir m'abandonner à la futilité ambiante. Comme si mon cœur savait depuis longtemps qu'on ne peut rencontrer personne en ce monde. Et que toute rencontre y est même impossible... Que l'on ne peut être utile à quiconque sur les choses essentielles. Et que nul, non plus, ne vous sera d'aucun secours. En tout cas, pas avant de s'être rencontré soi-même sur l'essentiel...

Il est plus aisé pour moi d'avoir des amis naturels. Et des amis de papier. Ou de rencontrer le monde entre quatre yeux. En entrevue individuelle où chacun a déposé ses masques et son costume et peut livrer à l'Autre – et à cœur ouvert – les nécessités essentielles qui le touchent ou le préoccupent. Lorsque les conditions de la rencontre sont réunies, il est rare qu'elle ne se produise... Lorsque les âmes et les cœurs n'ont plus rien à dissimuler, ils se dévoilent. Et la rencontre a lieu, le temps de l'entrevue, à l'issue de laquelle chacun repart (vers sa solitude) avec le cœur à la fois plus riche et plus ouvert. Plus sensible aux êtres et aux choses. A la vie et à l'Existant.

Mais comment de telles rencontres pourraient-elles avoir lieu dans le monde ? Les costumes, les masques, les groupes, la futilité et les distractions n'en laissent jamais ni la place ni l'occasion... Et je n'ai jamais été – et ne serais sans doute jamais – disposé à me prêter aux déguisements et à la frivolité... Question de nature et de caractère peut-être...

 

 

D'horizon en horizon se dessine la verticalité. Les linéaments de la verticalité. Peu à peu les lignes horizontales s'estompent pour laisser apparaître les premiers frémissements de l'aplomb. Jusqu'au jour où le ciel vous agrippe par les épaules. Et vous redresse. Ensuite votre regard apprend à se tenir debout. Ce qui ne dispense pas les yeux, le cœur et les pas de ramper encorede temps à autre lorsqu'il leur arrive d'oublier la présence du regard ou lorsque les circonstances leur sont (trop) douloureuses...

 

 

Lorsque le cœur s'est dépouillé de la plus grande part de ses désirs (et donc de ses projections), il cesse de se jeter vers l'avant. Et vers l'avenir. Lorsque le regard s'est suffisamment familiarisé avec la verticalité, les ambitions et les intentions s'effacent progressivement. Et le corps se redresse alors naturellement. Cette caractéristique est particulièrement évidente – et probante – lors de la marche. Les pas perdent radicalement leur dimension horizontale. Ils ne sont plus irrésistiblement aspirés vers l'avant. Ils ne sont plus projetés vers un but ou une destination à atteindre. Ils cessent donc de glisser sans ancrage sur le sol. Au contraire, ils y prennent appui – à la verticale du sol –, à la fois de façon légère et ferme avec la colonne et la tête qui se redressent, elles aussi, naturellement vers le ciel...

Comme si le regard et le cœur insufflaient en quelque sorte au corps – et à la matière – leur propre verticalité. Leur propre manière de se tenir droits et debout. Présents simplement à l'instant. Insoucieux de ce qui adviendra l'instant suivant. Effaçant donc l'horizontalité des pas – et de la foulée – pour leur offrir une verticalité incontestable. Et jusque là jamais éprouvée de façon si claire et évidente...

 

 

Celui qui aspire (pour je-ne-sais-quelles obscures ou nécessaires raisons) à connaître son passé – à savoir ce qu'il était – doit se tourner vers le présent. Et non vers ses souvenirs. Et celui qui aspire (pour les mêmes ou d'autres obscures ou nécessaires raisons) à connaître son avenir – à savoir ce qu'il sera – doit, lui aussi, se tourner vers le présent. Et non vers quelques fumeuses projections anticipatives.

Le présent est, en vérité, la seule entité temporelle à ne pas négliger... Il contient à la fois l'instant, l'anamnèse de l'individualité et son devenir. Parce qu'à chaque instant, l'être manifeste tous les signes de son existence (et de son mode de fonctionnement) tels qu'ils sont aujourd'hui, tels qu'ils étaient hier et tels qu'ils seront demain... Et tout le reste (ou l'essentiel de ce qui est advenu, advient et adviendra) en découle presque directement... Voilà pourquoi il convient d'être particulièrement attentif – pleinement et profondément attentif – à ce que nous sommes – et à la façon dont nous fonctionnons – aujourd'hui... car toutes les traces antérieures, actuelles et ultérieures de notre être y sont réunies...

 

 

Le regard impersonnel et le cœur ouvert et sensible – immensément tendre – accueillent le monde. Ses pas, ses gestes, ses paroles et ses bruits. Et assignent le corps et l'esprit (qui appartiennent, eux aussi, au monde) à s'en faire les serviteurs attentifs et diligents. Dans une soumission joyeuse et pleinement acceptée... Et lorsqu'il arrive au cœur et à l'esprit de manifester encore quelques résistances et rebuffades, le regard se penche vers eux avec tendresse pour mettre au jour leurs embarras et leurs obstructions. Il leur offre un éclairage juste et magnanime, respecte leurs exigences et leur permet de se fluidifier – de dissiper et d'effacer leurs embâcles – à leur propre rythme.

 

 

[Donner. Et après ?]

Donner à l'Autre – aux autres – le meilleur de ce que l'on peut offrir. Immédiatement et sans compter. Faire tout son possible – vraiment tout son possible – pour répondre avec diligence et promptitude à sa (ou à leur) demande. Comme si on le faisait pour soi-même. En s'y investissant et en s'y engageant pleinement. Totalement. Soucieux de leur confort et de leur bien-être autant (et peut-être même davantage) que nous le serions des nôtres... Et s'y atteler sans rechigner comme un impératif prioritaire en reléguant ses propres priorités au second plan. Et s'y livrer de toutes ses forces en repoussant même ses limites (limites physiques et psychiques). Peu d'hommes donnent ainsi. Moi, je ne sais faire autrement*... Mais la plupart des hommes aident en dilettante, ne consentant qu'à de très maigres efforts et interrompant leur assistance bien avant d'avoir franchi les premiers confins de l'inconfort, faisant toujours passer leur agrément, leur emploi du temps, leurs désirs, leurs exigences et leurs caprices de façon prioritaire. Et offrant à l'Autre – aux autres – le temps et l'énergie qu'il reste du bout des lèvres. Du bout des doigts... En attendant avec avidité, après avoir médiocrement offert leurs services, que les autres leur manifestent quelques marques d'attention, leur dispensent quelques compensations ou leur accordent quelques récompenses pour les remercier de leurs pauvres gestes...

* Révélant un manque de recul patent – un défaut évident de distanciation – à l'égard de l'Autre comme à son propre endroit...

Dans ces deux façons de donner – presque diamétralement opposées – je ne sais laquelle est la plus juste. Les uns savent s'écouter. Être à l'écoute de leurs possibilités, mesurer leurs dons et tempérer leurs efforts en demeurant, le plus souvent, bien en deçà de leurs capacités à s'investir et à donner... Les autres se livrent tout entier à la demande de l'Autre – des autres – remisant leurs propres désirs et demandes au second rang. Et allant même parfois jusqu'à les nier – ou à les oblitérer. Les uns sont très attentifs à leur propre individualité, ce qui semble juste à certains égards et les autres très attentifs à l'Autre, ce qui semble juste à d'autres égards... Il y a, bien sûr, dans l'attitude des seconds de l'excès, de l'outrance, du sérieux et la nécessité de rendre service (et de faire plaisir) en répondant avec promptitude et de façon aussi pleine et consciencieuse que possible aux demandes des êtres. Et du monde. Cette inclination cacherait-elle un besoin inconscient de reconnaissance – reconnaissance de son sérieux, de sa générosité et de son abnégation (voire même de son sacrifice) ? Ou cela est-il si profondément inscrit en soi que nulle attente – fut-elle inconsciente – n'est nécessaire pour que se manifeste avec force et spontanéité cette attitude d'altruisme (ou, au minimum, de prise en compte de l'altérité)... ? A dire vrai, je n'en sais rien...

 

 

[Scènes de la vie ordinaire]

Tu me fais plaisir. Ça me fait plaisir. Je te fais plaisir. Faire plaisir, quelle étrange expression ! Comme si le plaisir se fabriquait... soulignant ainsi son caractère artificiel. Le plaisir serait-il donc un édifice factice ?

Tu me fais mal. Ça me fait mal. Je te fais mal. Faire mal, quelle horrible expression ! Comme si le mal était toujours intentionnel... Terrifiante volonté...

Œil pour œil, dent pour dent. Baiser pour baiser, caresse pour caresse. La loi du Talion et celle de la réciprocité agréable et bénéfique. Jamais nous ne sortons de l'échange. Du don et du contre don. Bilatéralisme positif ou négatif qui tire sa source de l'identification égotique, incapable de sortir de son cercle étroit. Et qui emprisonne l'Amour. L'Amour captif de l'échange. Faux amour en vérité dont les baisers et les caresses ne trompent que les âmes naïves – et qui sont bien vite percés à jour lorsqu'ils se transforment en coups et en morsures. Combien de couples se séparent-ils ? Combien d'amitiés explosent-elles ? Combien de mariages s'achèvent-ils en divorce ? Combien de coups et de baisers, combien de morsures et de caresses chacun aura-t-il reçu et aura-t-il donné au cours de son existence ? Comme si la vie des hommes n'était (presque) qu'une longue liste de gestes et de paroles pour faire plaisir et pour faire mal. Qu'une longue suite de baisers, de caresses, de coups et de morsures...

Et en vivant en société – et dans la compagnie des hommes –, nous passons notre vie dans une indifférence et une insensibilité à l'Autre quasi générales, interrompues par quelques accolades et une succession de blessures que nous infligeons et recevons. Ah ! Que de gestes gauches et malhabiles dans cet Amour qui se cherche. Et qui ne parvient à se trouver. Tant de maladresse dans notre impétueux et irrépressible besoin d'aimer et d'être aimé... Symbolisant (presque) à lui seul le tragi-comique de l'existence (de notre existence). Et du monde dans lequel nous ne passons que quelques brèves décades...

 

 

Happés par le cours des choses et la présence des êtres – leurs appels, leur demandes, leurs sollicitations et leurs exigences, nous essayons de prendre en compte leurs aspirations et faisons notre possible pour composer avec leurs intérêts. Et ces préoccupations – et les soucis qu'elles font naître – nous font presque toujours oublier d'être. De contempler la vie et le monde (les êtres et les choses). De les sentir et de les goûter avec profondeur et intensité. Comme s'ils nous obligeaient à survoler l'existence – et le monde. Et à les parcourir avec superficialité. Comme si la nature même du réel et l'inclination naturelle de la perception à la saisie, à l'absorption, à la restriction et à la contraction nous empêchaient en quelque sorte de vivre dans le regard impersonnel...

Comme si nous occuper – et nous préoccuper – de façon (trop) exclusive des êtres et des choses nous éloignaient inéluctablement de nous-mêmes. De notre nature réelle et profonde. Voilà pourquoi il convient de ne pas se laisser distraire et absorber à tout propos par leur compagnie. Et qu'il nous faut, quels que soient les événements, maintenir notre attention au niveau du cœur et du regard...

Mon incapacité (ma grande incapacité) à vivre dans le monde – et en compagnie des autres – révèle sans aucun doute, outre quelques attentes à l'égard de la tranquillité (phénoménale) et quelques exigences à l'égard de mon entourage, mon surinvestissement et ma trop grande implication à l'égard du réel, du monde, de la vie, des êtres et des choses. Un manque de distance évident. Je me jette à corps perdu sur le moindre de leurs mouvements, le moindre de leurs gestes et la moindre de leurs paroles. Comme s'ils constituaient un aspect fondamental et essentiel de l'existence – presque une question de vie et de mort... Les recevant pleinement, les analysant et essayant d'y répondre avec promptitude et efficacité ou, selon les cas, de me dégager des embarras qu'ils pourraient occasionner... Et cette attitude atteste de mon impossibilité à conserver, en présence des autres – et du monde –, un regard impersonnel neutre et non impliqué (sur les plans cognitif, émotionnel, sentimental et existentiel...) et un cœur large, ouvert, aimant et bienveillant en mesure d'accueillir avec profondeur, recul et Amour ce qui advient. De recevoir sans attente ni exigence, la vie, les êtres, le monde et les choses tels qu'ils surgissent et se manifestent...

 

 

Oblats séculiers de la conscience. Et frères de la communauté énergétique. Qui en ce monde peut échapper à cette appartenance ? Quel être peut s'exclure de ce vaste aréopage ? Nul, bien sûr... Mais les hommes préfèrent – et ont un goût bien plus prononcé pour – les petites assemblées. Les cercles restreints (et étriqués). Les sociétés particulières aux caractéristiques et singularités ordinairement humaines : amicales de la pétanque du village, confréries des joueurs de belote ou des fumeurs de pipe, communautés des budokas, des fonctionnaires de police ou des joggers du dimanche etc etc. L'universel dans le particularisme. L'infini dans la restriction. L'unité dans la division. Ainsi sont les hommes – et est l'esprit des hommes. Et ainsi s'amuse (avec eux – et avec nous) la conscience...

 

 

En définitive, on n'agit que pour soi (pour soi-même). Et l'on ne parle qu'à soi (qu'à soi-même). Que l'on en ait conscience ou non... Que l'on s'inscrive dans une perspective totalement, partiellement ou aucunement égotique... Que l'on ait le sentiment de faire les choses pour sa propre personne, pour les autres, au nom d'une cause, selon les exigences situationnelles ou pour je-ne-sais-quelle-autre raison personnelle ou impersonnelle, c'est toujours la conscience qui, à travers chaque être, s'exprime et est vue – et entendue – par elle même. Toujours la conscience qui se manifeste dans ses expressions et leur écoute quels que soient les êtres et les situations concernés...

 

 

Lorsque les soucis et les préoccupations envahissent l'esprit – et le regard –, ils sont absorbés par l'attention perceptive qui leur octroie une place centrale (et qui leur offre parfois l'occasion de se déployer dans la totalité de l'espace de perception). Et cette absorption évince tous les autres objets du monde – êtres et choses. Cette attention sélective se révèle souvent nécessaire en cas d'urgence situationnelle lorsque l'être – et le corps – se trouvent par exemple confrontés à un danger immédiat en leur permettant, grâce à ce point de focal, de leur offrir toutes les chances d'y faire face ou d'y échapper (selon la nature de l'être et du danger). Mais elle se révèle éminemment trop restrictive pour aborder l'existence en général et la vie quotidienne en particulier... Cette attention limitée, restrictive, absorbée et centrée est d'un piètre secours pour vivre de façon ouverte, large et détendue. Elle constitue même une sorte d'aliénation. Un obstacle rédhibitoire à la paix, à la joie et à l'infini du cœur.

 

 

[Une (bien) gentille lapalissade...]

Plus les êtres sont nombreux, plus il y a d'interactions et de mouvements. Plus il y a d'interactions et de mouvements, plus il y a d'agitation et de bruits. Plus il y a d'agitation et de bruits, plus l'espace de perception est envahi. Plus l'espace de perception est envahi, plus le psychisme sature. Plus le psychisme sature, plus la tranquillité d'esprit s'efface. Conclusion (évidente) : il est extrêmement difficile de rester tranquille – et de conserver la paix du cœur – en présence de nombreux êtres.

 

 

Le monde – le monde naturelsélectionne les êtres et leur attribue une place (en son sein) en fonction de ce qu'ils sont – de ce qu'ils font et sont capables de faire. A ces critères, la société humaine en ajoute un supplémentaire qui devient de plus en plus essentiel et déterminant en cette ère d'apparence et de superficialité où l'image prime magistralement sur le réel (sur l'être, les compétences et le savoir-faire) : ce qu'ils représentent aux yeux du monde...

 

 

En ce monde, les êtres et les choses apparaissent, s'agrippent, se collent et s'assemblent puis se détachent, se défont, se désunissent et disparaissent. Avant que ne surgisse un nouveau cycle d'apparition et d'agrégation suivi d'un autre cycle d'abandon et d'effacement. Et ainsi indéfiniment.

 

 

[Donner. Et après ? (suite)]

Dans cette incroyable promptitude à répondre pleinement aux demandes de l'Autre – des autres –, le sentiment (inepte et illusoire) de responsabilité joue, je crois, un rôle essentiel. Comme si nous nous sentions (presque entièrement) responsables de leur bien-être. Et de leur mal-être. Des agréments et des désagréments de leur existence. Comme si nous étions induits en erreur par une perception encore quelque peu égocentrique et autocentrée... Ce sentiment de responsabilité s'avère non seulement exagéré mais aussi erroné puisque nous ne sommes, en réalité, qu'un élément parmi une infinité d'autres (et un élément parfois même totalement secondaire ou dérisoire) de leur environnement et de leur existence. Mais sans en avoir, le plus souvent, conscience, nous sommes victimes, en quelque sorte, d'une incroyable distorsion perceptive mâtinée d'une forme d'égocentrisme et d'altruisme entremêlés qui nous invite à penser que nous sommes la clé de voûte ou l'élément central qui pourrait jouer en faveur de leur bien-être (de leur confort, de leur satisfaction ou de leur compréhension) et que notre présence – et notre intervention – seront en mesure d'atténuer leur mal-être (leur inconfort, leur insatisfaction ou leur ignorance) si nous répondons de façon pleine à leurs demandes. Et ce quelle que soit la sphère de l'existence concernée...

Dans cet élan d'altruisme, se manifestent aussi sûrement d'autres points essentiels : en premier lieu, notre incapacité à dire non. Ne pas répondre aux demandes de l'Autre – des autres – nous mettrait au supplice et engendrerait chez nous un sentiment d'inconfort et de culpabilité très conséquent qui provoquerait un désagrément bien plus fort – et bien plus redouté – que les désavantages (pourtant souvent nombreux) à répondre favorablement aux demandes et aux sollicitations d'autrui. Ensuite il semble évident que cette promptitude à satisfaire les désideratas du monde est une projection inconsciente de notre propre incapacité à éprouver la frustration – et de notre aspiration à répondre à nos propres désirs de façon complète et dans les plus brefs délais. Enfin, nous ne pouvons passer sous silence un troisième élément primordial : il y a – et on éprouve toujours – une grande joie – une joie immense – à voir l'Autre heureux – et satisfait – en particulier si nous avons le sentiment illusoire d'en être à l'origine... révélant ainsi un entremêlement quasiment inextricable d'égotisme et d'altruisme, de personnel et d'impersonnel...

Voilà sans doute pourquoi nous ne pouvons décliner la moindre demande. Voilà sans doute pourquoi nous ne pouvons faire passer nos propres besoins et désirs avant ceux des autres. Voilà sans doute pourquoi nous ne pouvons pas ne pas offrir aux autres le meilleur de ce que nous pouvons leur donner. Voilà sans doute pourquoi nous ne pouvons les faire attendre – ni d'ailleurs les importuner de quelque façon que ce soit... Lorsque l'on nous sollicite ou que l'on nous demande un service ou une aide, nous y répondons toujours. Et toujours de façon totale et prioritaire...

Il y a dans cette attitude une très forte exigence à notre égard comme dans la façon de répondre aux besoins de l'Autre. Et il n'est pas improbable que cette manière d'être relève d'une haute forme de spiritualité (et de conscience impersonnelle) amoindrie – et corrompue – cependant par une certaine attente de réciprocité puisqu'il n'est pas rare que nous exigions de l'Autre, lorsque nous sollicitons (qu'il nous arrive de solliciter) une aide ou un soutien quelconque, qu'il y réponde avec la même promptitude. Avec le même sérieux. Et avec la même rigueur. Ce qui est très rarement le cas...

Et cette absence de réciprocité, le fait d'offrir bien plus que l'on est sans doute, en vérité, capable de donner, l'occultation de nos propres besoins et désirs sans compter les abus fréquents des êtres à bénéficier de nos largesses qui nous sollicitent encore et toujours sans la moindre remise en question ni la moindre règle éthique (on connaît fort bien l'opportunisme des êtres vivants...) engendrent non seulement des tensions mais aussi, très souvent, une assez vive saturation. Et un certain seuil franchi, on explose... vitupérant à la ronde et blâmant le monde pour ses sempiternels caprices et exigences, pestant avec virulence contre l'incapacité des êtres à se donner et à offrir, à leur tour, le peu que l'on exigeou que l'on réclame...

 

 

J'ai toujours vécu avec un incroyable degré d'exigence à mon égard. Mais aussi, bien sûr, à l'égard des êtres, de la vie et du monde. Avec un nombre considérable d'attentes et d'espoirs. Mais aussi de tensions (et de colère) lorsque le réel n'était pas à la hauteur de mes exigences... Et le réel se montre, bien sûr, très rarement à la hauteur de nos exigences... Et aujourd'hui encore, je ne sais que faire de ces requêtes, de ces attentes, de ces tensions et de cette colère... Les constater – et les reconnaître – est sans doute le premier pas... Mais j'ignore ce que seront les suivants. Ni même d'ailleurs s'il m'appartient, à titre personnel, d'y remédier. De les accepter. Ou de les effacer. Je crois qu'il convient de laisser les êtres, la vie et le monde œuvrer à leur érosion progressive. Ou à leur éradication soudaine. Et de laisser le cheminement en soi œuvrer à leur totale et parfaite acceptation...

Certaines postures intérieures et certaines attitudes extérieures semblent si profondément ancrées en nous que l'on se demande s'il sera, un jour, possible de les voir disparaître. Et celles que je viens d'exposer dans cet opuscule (et dans l'opuscule précédent) me paraissent parfois inébranlables. Quasiment indéboulonnables... Je sais – et je sens – qu'elles entravent la paix et la joie dont j'étais familier en vivant dans la solitude (en vivant en solitude). Et en dépit de quelques progrès, les êtres – et le monde – m'apparaissent toujours aujourd'hui comme des obstacles à la tranquillité du cœur. Mais en vérité, mon cœur n'est sans doute pas encore totalement en paix. Voilà pourquoi les êtres – et le monde – continuent de le perturber. Et de le déranger... J'oublie que les êtres – et le monde – agissent toujours comme des validateurs de notre progression perceptive et spirituelle. Et comme de rigoureux et implacables maître d'apprentissage...

Ah ! Mon Dieu ! On n'en finit donc jamais d'apprendre, de se désencombrer, de se vider et de se purifier ! Et de remettre inlassablement – et indéfiniment – son ouvrage sur le métier ! Ah ! Qu'il est difficile parfois le labeur de l'homme au prise avec la science, le travail et la pratique de l'être...

 

 

Partout les rires. Les mêmes rires. Partout les pleurs. Les mêmes pleurs. Partout la gaieté et l'enthousiasme. La même gaieté et le même enthousiasme. Partout les épreuves et les malheurs. Les mêmes épreuves et les mêmes malheurs. Partout le même spectacle des hommes dont le cœur tourne – et se colore – au gré des événements et des histoires...

 

 

Le cœur sensible et à vif sous la colère...

 

 

Certaines phases du cheminement spirituel ressemblent à des régressions. Et mettent à jour une kyrielle d'encombrements et d'attitudes que l'on croyait éteints, effacés ou éradiqués. Au cours de certaines circonstances, ils ressurgissent. Mais au fil de nos avancées perceptives, ces caractéristiques et ces traits de caractères sont peut-être accueillis avec moins de réticence... Peut-être que le cœur est de plus en plus disposé à recevoir nos désillusions, nos frustrations, notre colère et notre sentiment d'échec... Peut-être est-il plus enclin à accepter les parts les plus sombres, les parts les plus détestables et les plus inquiétantes de notre personnalité ? Peut-être... Oui, peut-être après tout...

Je sens néanmoins qu'une part en moi (ou une part de mon âme, qui sait ?) qui éprouve une sorte de manque de confiance ontologique renforcée en partie par ma solitude, mon isolement, mon ostracisation du monde et ma progression spirituelle d'autodidacte sans maître, sans communauté, sans repère ni référence couplée à un seuil homéostatique naturel très bas peu propice à essuyer les contrariétés et les frustrations rencontre de grandes difficultés à vivre ce qu'elle considère comme un échec. Sans doute parce que cette part appréhende encore la vie – et le cheminement spirituel – de façon bien trop projective et linéaire...

Ce constat nous invite comme à l'accoutumée (et comme toujours) à accueillir ce qui est là. Et ce qui se manifeste. L'ensemble des phénomènes, des mouvements et des manifestations quels que soient les habits qu'ils semblent revêtir ; qu'ils prennent ceux de la vie, ceux du monde, ceux des autres ou de nous-mêmes...

Ah ! Quel âpre labeur ! Et quelle rude besogne ! Mais ce travail de l'être est incontournable. Il constitue la seule issue possible. Le seul salut possible pour le cœur, l'âme et le regard. Mais aussi pour le corps, l'esprit, la vie et le monde...

 

 

Dans toute discipline – comme dans toute matière – et en toute chose en définitive –, ne pas imiter. Ne jamais imiter. Mais pénétrer l'esprit. On pénètre l'esprit en pratiquant. Et en ressentant profondément. C'est l'invisible sous le visible qu'il convient de connaître. Et de vivre.

 

 

Le monde comme aire de jeu, de séduction et de plaisirs. Ah ! Misérables hommes... Quelle médiocre et dérisoire façon d'échapper à l'ennui, à la solitude et à l'insipidité de leur existence. A l'insondable tristesse et à la pathétique platitude de leur être...

 

 

L'immaturité des hommes me rend à la fois inconsolable et fort irritable. Devant de tels spectacles, comment la part la plus immature de notre être ne pourrait-elle pas être triste et en colère ?

 

 

L'essentiel des hommes – leurs agissements, leurs postures et leurs attitudes – me navrent. Créant un mouvement naturel de rejet, d'effroi et d'incompréhension. Et seule une infime partie de l'humanité me touche profondément. Et m'émeut jusqu'aux larmes. Créant un élan naturel de sympathie et de tendresse.

 

 

Les mystères de l'existence (personnelle). Et les étranges et ambigus sentiments de l'amour. L'aspiration inquiète à vivre sa vie et la frayeur de passer à côté. L'indécision et l'incertitude de tout. La terreur d'exister et l'angoisse de la mort. 

Cette étrange sensibilité du cœur (égotique) empli d'émotions et de sentiments entremêlés et contradictoires où la vérité et le mensonge, le bien et le mal, le courage et la lâcheté, l'Amour et l'égoïsme s'affrontent, s'entrecroisent, s'emmêlent, s'interpénètrent, se cachent et se dissolvent les uns dans les autres.

Et cet impénitent et éternel besoin d'amour. Intolérable. Inoxydable. Aimer et être aimé, que cela peut-il donc signifier pour le cœur égotique ? Un peu de compagnie pour entourer sa solitude. Un peu d'authenticité dans les sentiments pour éprouver une forme de profondeur. La coïncidence des attentes, des représentations et de l'image renvoyée (bilatéralement). Un besoin de contrôle, de pouvoir et de réconfort. Un besoin de liberté et d'innocence. L'implacable ambivalence de tout. Se balançant sans cesse entre les joies et les peines. Entre la liberté et la détention...

En définitive, nous ne sommes personne. Qu'un amas réactif et inextricable de ressentis, d'apprentissages, de conditionnements, d'émotions, de sentiments et de pensées animé par la peur, l'attente et le désir et voué aux élans et aux résistances qui gesticule dans l'implacable réalité du réel, qui n'est, lui-même, que l'agglomération de tous ces amas. Empêtré jusqu'à l'os – jusqu'à la moelle – dans la relativité des phénomènes. Corps et esprit, pieds et poings liés. Prisonnier d'un nœud infini et insoluble...

 

 

A côté de la folie, nous nous tenons avant qu'elle ne creuse son antre au dedans. Dévorant l'esprit. Se déversant pernicieusement dans le cœur. L'envahissant. L'inondant de son poison inodore, salvifique et scélérat. Nous faisant oublier jusqu'aux plus infimes résidus de notre humanité. Ni bête ni homme. Ni Diable ni Dieu. Une chaîne de liens. Une carapace transparente sur une chair inexistante. Une bouteille sans cloison. Sans contenant ni contenu. Un mirage peut-être. Un hologramme. Une image sans matière. Une matière sans substance. Nous ne sommes rien ni personne. Et nous n'en avons pas même la certitude. Ignorance complète. Méconnaissance générale d'une identité mouvante, fuyante, amalgamée. Inexistante sans doute... Sans épaisseur malgré la densité du cœur et la présence du regard. L'instant comme seul horizon qui s'efface. Avant on ne sait pas. Après n'existe pas. Présent soluble à lui-même. Inconsistance de tout. Présence souveraine. Profonde. Intense. Peut-être... Qui sait ? Avant l'effacement du monde. Avant l'effacement de tout. Et leur rejaillissement. Dans un cycle éternel – dans un cycle infini... JE SUIS. Mais nul n'en aura jamais la preuve. Ni la certitude. Entre-deux permanent et instable entre tous les abîmes où les yeux, les corps et les pas glissent – et dans lesquels ils tombent – sans jamais se fracasser ni pouvoir trouver la moindre paroi. Le moindre appui ni le moindre fond. Quelle terrifiante, merveilleuse et énigmatique existence... Pas totalement fou ni pleinement lucide. Qui sait ce que nous sommes en vérité ? Rien. Ni personne. Le silence toujours. Le silence magnifique. Le silence effrayant qui nous attend. Et qui nous sauve – et qui nous sauvera toujours – de cette débâcle sans fin...

 

 

Lorsque l'on perd pied – que les pas du cœur et de l'esprit perdent tout appui –, la vérité se rapproche. Elle s'enfonce en nous plus profondément. Jusqu'au jour peut-être – jusqu'au jour sans doute – où elle s'y installera définitivement. Lorsque les lieux auront été complètement vidés – et qu'ils seront capables à chaque instant de faire place nette, elle y élira domicile pour rejaillir sur les pas du corps quotidiens. Ceux que nous posons sur la terre parmi les êtres du monde. Le jour où tous les pas – ceux du cœur et de l'esprit comme ceux du corps – perdront leurs appuis – tout repère et toute référence – la vérité nous habitera tout entier. Définitivement... même si, je suis presque certain que « définitivement » est un terme impropre – foncièrement impropre – pour aborder – et tenter de circonscrire – la vérité toujours insaisissable. Et relater sa réalité vécue...

 

 

En ce bas-monde(1), tout – absolument tout – n'est qu'échanges, interactions, pénétrations et interpénétrations. Et tout n'est qu'affaire de distance et de proximité, de contenus, de quantités échangées, interagissantes, pénétrantes et interpénétrantes et de la puissance(2) de leurs mouvements. Aellesseules, ces caractéristiques dessinent l'ensemble de la palette des possibles. Et étant donné l'incroyable capacité créatrice de l'Existant et l'extraordinaire diversité qui en résulte, cette palette recèle un potentiel de combinaisons infinies... dont les évolutions retracent d'une façon parfaite l'histoire du monde (puisqu'elles le constituent)...

(1) Dans le monde phénoménal.

(2) Avec force ou douceur. Avec célérité ou lenteur...

 

 

Le lent et progressif délitement de l'ipséité... Les nébuleux souvenirs de ce que l'on a vécu – et de ce que l'on était. Les rêves brumeux des histoires anciennes. Bribes du passé sans importance. Sans la moindre importance...

Se tenir vierge dans le présent, sans même savoir ce que l'on est... Comment pourrait-on dès lors accorder le moindre intérêt à ce qui fut – et qui ne sera jamais plus*...

* Sauf ce qui subsiste encore dans ce que l'on croit être...

 

 

La mystérieuse identité de l'homme – la mystérieuse identité de l'être – que l'humanité cherche de ses pas aveugles. Et dont le visage est si proche qu'il glisse sur tous les yeux fébriles. Et dont l'invisibilité échappe à toutes les mains tendues. Monde borgne courant après les nuages – et d'étranges songes – poussés par les vents hilares. Pourquoi les hommes n'ont-ils donc pas l'idée d'offrir leur cœur aux bourrasques pour déblayer leur terre de ses édifices hideux et de ses monuments prétentieux et se remplir du vide qu'ils pressentent ? Pourquoi les hommes n'ont-ils donc pas l'idée de s'asseoir sur leur séant et d'attendre, sans impatience, la vérité – en la laissant s'approcher à pas lents ? Et toutes les énigmes seraient aussitôt résolues. Percer ce mystère originel n'empêcherait sans doute pas la course folle du monde, les incessants tournoiements des hommes, leurs sempiternels atermoiements, leurs savantes arabesques et leurs gesticulations mécaniques d'automates stupides mais leur ôterait cette gravité déconcertante, cette pesanteur de pachydermes moroses qui les confine à une danse lente et frénétique – à une danse triste et inquiète – autour d'eux-mêmes. Les yeux et les cœurs enfin ouverts au mystère – enfin dessillés – revêtiraient alors la robe légère et profonde de l'être...

 

 

D'autres mots viennent pour dire le silence. Et sous cette terre étrangère souffle une brise inconnue. Un oxygène neuf. Jamais né. Que les murs disloqués laissent à présent s'échapper. Et cette respiration offre au cœur une nouvelle vie. Une vie si ancienne que nul ne sait d'où elle vient. Ni qui l'a enfantée. Et dont nul ne pourrait se souvenir de son origine. Une vie sans stigmate. Une vie sans blessure. Et sans espoir. Une vie fraîche. Eternellement fraîche que seul le cœur peut recevoir. Et au sein duquel elle s'épanouira pour mourir aussitôt. Et qui, peu après, repartira ailleurs. Capable de visiter en un instant mille contrées et de les délaisser l'instant suivant pour les préparer à la mort. Et au renouveau. A la renaissance et à l'effacement perpétuels. Et cette vie nouvelle et ces lieux moribonds perdureront ainsi jusqu'à l'impossible fin des temps. Ce souffle qui traverse le monde, qui l'anime de son passage et l'endeuille de son départ ne peut mourir. Le regard en est le témoin privilégié. Et l'amant solitaire – l'amant exclusif – qui le guide de sa main discrète. Les hommes l'appellent Dieu mais le regard se moque bien de savoir comment on l'appelle. Il n'a d’yeux que pour le souffle puissant – et fuyant à grandes enjambées sur le monde, priant en silence pour que les êtres – toutes les formes tribales et indigènes – le reconnaissent et le rejoignent dans la célébration du souffle. Et les noces permanentes de la terre et du regard.

Le poème n'est qu'une excroissance de ce souffle. Qu'une invitation à cette célébration. Et à ces noces. Mais le silence – le silence triomphant – est son assise. Sa demeure – son unique demeure – d'où il contemple le monde qui fait danser – et virevolter – les êtres au rythme des vents que la terre fait naître dans ses plaines.

Et l'on s'en va seul sur ses chemins. Rejoindre la grande solitude. Avec l'éclatante diversité du monde dans son cœur pour célébrer l'union avec la vie – avec toute la vie – et chanter les louanges de tous les édifices de la terre.

 

 

Dans l'embarras du cœur se dissimule l'envol. Le chant des oiseaux est l'appel. Et les hommes s'enferrent à leurs rêves. Ils ne savent entendre le silence. Ses incessantes invitations. L'espérance s'attache à leurs gestes. Et les maintient captifs. Incarcérant l'âme. Lui ôtant ses ailes. La privant du souffle qui l'envolerait vers la présence. Auprès du regard éternel. Rivant leurs pas à l'avenir. Et reléguant l'union aux lendemains sombres où ils pourront enfin écouter leurs plaintes et leurs espoirs. Les effacer d'un geste sans peur. Et recouvrir le rien qui les habite – et les anime – du silence inaugural.

 

 

De ce Bien invisible qui nous est si proche, il faut déterrer la clé transparente. Jamais ne la chercher ailleurs qu'en soi-même. Elle pend mystérieusement dans les tréfonds de notre être. Ne pas essayer de la saisir. La laisser nous envahir. Lorsque son expression sera totale, elle deviendra le monde entier. Il sera alors inutile de la ramasser. Elle s'offrira – et nous éblouira – de sa lumière. Et nous l'honorerons de notre sagesse silencieuse. De notre présence claire et immobile. De notre présence non saisissante. Et nous ouvrirons, grâce à elle, toutes les portes de l'inconnu.

Ce qui est dans l'ombre s'éclairera. Illumination des ténèbres. De toutes les ténèbres. Mettant à jour l'étincelance du noir. Frappés par le soudain éclat du monde. Lumière non frémissante. Non agissante. Ni gémissante, bien sûr. Lumière silencieuse. Lumière immobile. Lumière invisible. Ouvrant le regard à la vision de l'ineffable. Faisant scintiller toutes les parcelles du visible jusque dans ses plus obscurs recoins.

 

 

Dans le délire glabre des moissons s’ingénient les hommes. Porteurs de paille dont les poutres sont délaissées. Abandonnées sur les chemins d'abondance pour de maigres récoltes...

 

 

Le feu s'insinue à travers nos nuées. Et nous troquons le brasier – l'indicible brasier – pour de minuscules feux follets. Et dans la fumée épaisse et aveuglante, nous suffoquons. Pleurant le grand incendie du ciel – et du monde – qui n'aura pas lieu. Remisé peut-être au jour du grand départ...

Et dans cet envol – ce possible envol – brumeux, des bruits d'ailes affolées rabattront leurs jumelles vers la terre où elles sont nées. Vers la terre que le ciel a vu naître. Holocauste organisé les poussant vers le trou que les pioches et les pelles ont creusé pour elles. A leur injuste intention. Et que l'on refermera d'un grand couvercle opaque et sombre. Obstruant ainsi tout recours au ciel où elles auraient, sans doute, aimé s'ébattre. Et devenir libres. Mais on ne fuit pas ainsi la terre, âmes apeurées ! Il vous faudra mille fois affronter la mort ! Et lorsque les trous auront disparu de la plaine – et que soufflera le vent puissant qui déblayera vos chaînes –, le ciel, soyez-en sûres, vous ouvrira ses portes...

En l'instant suprême, ne priez pas ! Regardez-vous périr ! Ecoutez s'amenuiser le souffle ! Prêtez l'oreille au dernier râle ! Et embrassez l'ultime soupir ! Dieu se tiendra en contre-bas. Au creux des derniers soubresauts du corps. A l'exacte jointure de la vie et de la mort. Ô âmes, vous qui n'avez su sentir sa présence du vivant de la chair, sachez qu'il était là pourtant à chaque instant des jours, veillant sur vous tout au long de votre longue nuit. Attendant sans impatience le baiser que vous n'avez pu lui offrir. A présent, il vous attendra dans l'étroit passage de la mort. Et si d'aventure, âmes sommeillantes, vous ne pouviez lui tendre votre visage, il patientera encore, près de vous, sur votre chemin nouveau...

 

 

Une mort sucrée s'installera à nos côtés. Sur la plage déserte des pensées. Mort surnaturelle du vivant où le monde s'effacera. Et dont les mains porteront Dieu sur son pinacle de sable. Les bras ouverts à l'horizon. La tête rieuse embrassant les lèvres tristes des hommes. Et dans le cœur un bouquet de roses sauvages pourra éclore. Répondant à l'appel tendre surpris dans le lit de la mort. Comme envoûtés par les charmes de l'invisible enfin découvert...

Et le monde – si sinistre et si merveilleux – s'endormira sous le regard bienveillant.

Ah ! geint une voix plaintive, que l'on aimerait éprouver une telle tendresse pour le monde lorsqu'il braille, mord et gesticule... Oui, dit le ciel, voilà un bel et âpre exercice auquel tu seras bientôt convié...

 

 

Tous les visages du monde – toutes les figures de l'humanité –, tous les cœurs vivants – et vibrants – et tous les corps fragiles ne constituent, en vérité, qu'une seule matière – et qu'un seul (et même) regard – fragmentés. Comme démultipliés à l'infini. Ah ! Quel étrange sentiment de sentir – et d'apercevoir – cette unité éparpillée en tant d'infimes et solides éclats...

 

 

La bestialité humaine si commune. Si ordinaire. Héritage ancestral de la terre. Et le cœur, don du ciel et allié du regard, encore si immature mais dont les frémissements – les frémissements de conscience – attestent avec évidence (avec tant d'évidence) son potentiel infini. Comme de la glaise sauvage façonnée par les souffles lents de la terre et la main délicate de Dieu qui s'éveille, peu à peu, à la sensibilité et à l'interrogation...

 

 

L'extérieur et l'intériorité (avec leurs extensions*) restreints et étriqués – les frontières dérisoires et les murs indigents érigés par les hommes – pulvérisés par l'infini...

* Les projections...

 

 

Présence sans aucune contrariété. Jamais, puisque sans identification, sans attente, sans élan ni espoir. Les éventuels ressentis corporels et énergétiques douloureux*, les expériences et les circonstances porteuses de souffrance* avec leur lot d'émotions inconfortables ainsi que les éventuelles actions enjointes au corps et à l'esprit par les exigences situationnelles laissent le regard totalement indemne si ce dernier est pleinement habité – lorsque l'être est capable de s'inscrire dans cet espace de perception d'arrière-plan sans répondre – ni se prêter – à l'invitation identificatoire opiniâtre et forcenée de l'esprit...

* Eprouvés-(ée) par l'esprit...

Quant à l'esprit (au psychisme), contrairement à la présence-regard, il est presque toujours en proie à la contrariété. Au prise avec les ressentis douloureux, les expériences et les circonstances porteuses de souffrance et leur lot d'émotions inconfortables, avec les peurs, les attentes, les désirs, les élans et les espoirs sans cesse entravés ou contrecarrés par le réel : la vie, les êtres, le monde, les choses et les événements...

Et nul ne saurait prétendre qu'il est aisé de délaisser l'esprit pour le regard. D'abandonner l'espace de perception d'avant-plan identifié à l'esprit et au corps pour l'espace de perception d'arrière-plan impersonnel et neutre. En particulier lorsque les événements et les contenus perceptifs sollicitent, malmènent ou envahissent le corps et le psychisme...

 

*

 

Que faut-il pour être vivant ? De quoi avons-nous réellement besoin ? Être en vie, répondraient certains. Sans doute les plus conciliants – et les moins exigeants. Mais qui pourrait se résoudre à cette indigence ? Peut-être les fous, les sages et les animaux (à deux et quatre pattes)... Les autres – l'essentiel de l'humanité – répondraient : du pain, des vêtements, un toit, un travail et une famille. Et les plus capricieux ajouteraient : des plaisirs, du confort, des loisirs, des amis, des amours, de l'agrément et des voyages. Et une poignée rétorquerait : oui, voilà pour les nécessités auxquelles il convient d'ajouter du sens, des questionnements, des interrogations, des idées et des réflexions. Et quelques rares spécimens s'accorderaient à dire : Oui ! Très bien ! Mais inutile de s'attarder sur ce préambule. Occupons-nous en comme d'une simple formalité. Et a minima. Et exigeons plutôt la vérité sur la vie, le monde et nous-mêmes. Exigeons Dieu, la sagesse et l'Absolu. Et quelques rares fous inspirés s'y attelleraient leur vie durant, délaissant les préoccupations habituelles des hommes pour apprendre à devenir pleinement vivants...

Ah ! Quelle âpre tâche ! Si nécessaire. Et si naturelle...

 

 

L'esprit aspire à la tranquillité et au confort. Et le regard octroie la paix et la joie*. Mais ce présent ne peut être offert qu'à ceux qui n'ont craint d'affronter – et de se laisser submerger par – la plus grande intranquillité et le plus extrême inconfort...

* Jamais définitivement, bien sûr... Mais instant après instant pourvu que l'on sache, à chaque instant, habiter pleinement (ou,au moins, partiellement) le regard...

 

 

En dépit de leur nervosité, de leur stress et de leur anxiété, les hommes (dans leur ensemble) vivent plutôt de façon tranquille. Lorsqu'ils ne sont pas absorbés par leur travail ou les contingences du quotidien, ils se posent en un lieu agréable et confortable pour se reposer, faire la sieste ou se divertir. Ils s'adonnent au farniente, rêvent, baillent aux corneilles et trompent leur ennui (plus ou moins bien assumé) en s'investissant tranquillement dans leurs petites lubies et leurs petites manies...

Moi, je n'y parviens pas. Jamais je n'y suis parvenu. Et même avec la plus grande volonté, je ne pourrais m'y résoudre. Un souffle mystérieux et puissant m'a toujours habité qui m'oblige, presque à chaque instant, à m'adonner à la profondeur et à l'intensité... poussé et guidé par une aspiration continue – et inépuisable – à ressentir avec intensité et profondeur ce que l'on pourrait appeler la vraie vieintense et profonde... Rivé de façon permanente au labeur, à l'exercice et à l'effort avec l'énergie chevillée au corps et une pensée gesticulante toujours encline à s'immiscer partout et dans toutes les profondeurs... Avec un esprit irritable et exigeant, qui se courrouce à la moindre contrariété (et Dieu sait si elles sont nombreuses en cette vie...), inquiet – et même affolé – dès que l'on s'écarte de la profondeur et de l'intensité, de la métaphysique et de la spiritualité vécues, et qui n'a de cesse de vouloir les retrouver dans les plus brefs délais si d'aventure elles venaient à s'éloigner... Animé par cette exigence peu commune, par quelques attentes égotiques et l'aspiration à un degré de conscience (sans doute plus large, plus fin et plus profond que celui que l'on prête ordinairement aux hommes) qui l'invite à ne blesser(1) personne – pas le moindre insecte, pas la moindre plante et donc, a fortiori, tous les autres – et à prendre en considération toutes leurs sollicitations, toutes leurs attentes et leur bien-être, cette existence s'avère souvent – très souvent – un exercice éprouvant et épuisant(2). Plongé en permanence dans cette mission jamais achevée. Attaché à ce sacerdoce incessant – et réellement sans fin. Happé dans ce cycle infernal et récurrent, je ne peux m'adonner à la tranquillité coutumière des hommes. Je ne peux me livrer qu'à la paix intense et profonde du cœur... lorsque cela m'est offert – lorsque les circonstances laissent quelques répits à mon esprit accrocheur et sérieusement enclin à l'exploration et à la saisie tous azimuts...

J'ai bien conscience d'éprouver les pires difficultés à ne pas m'investir dans cette quête harassante. La raison voudrait que je prenne – et apprenne à prendre – du recul, que j'aborde l'existence avec davantage de tempérance et de relativité. Mais cette ascèse est un exercice extrêmement difficile – presque impossible – pour un adepte inconditionnel et obstiné (voire même un partisan obsessionnel) de l'excès (outrancier), de la saisie, du surinvestissement et de l'Absolu, y compris, bien sûr – et surtout –, au sein du monde relatif...

(1) Dans tous les sens du terme...

(2) Psychologiquement et physiquement...

 

 

Aux yeux des hommes, l'existence est une aventure personnelle et apparemment extérieure en lien avec le monde apparent. Mais elle s'inscrit, en réalité, dans une totale intériorité impersonnelle puisque tout se manifeste – et se déroule – au sein de la conscience-présence. Tout. Toutes les formes interdépendantes et entremêlées de l'Existant et leurs mouvements – ce que l'on a coutume d'appeler les phénomènes, le monde, les êtres, les choses et leurs incessants échanges et interactions – ce que l'on désigne habituellement comme des événements et des circonstances... Mais aussi l'ensemble du processus spirituel – la totalité du cheminement de la compréhension vers la connaissance sensible – de la première interrogation jusqu'à ce que l'on nomme Dieu ou l'accès à la vérité et à la sagesse...

Et nous sommes tous happés dans cette étrange et extraordinaire expédition à la fois si gesticulante et si immobile. Si personnelle et si impersonnelle. Si fragmentée et si unitaire. Si continue et si atemporelle. Ah ! Quel agencement complexe et prodigieux ! Et quel mystère insondable que l'existence !

 

 

Le monde (humain) m'afflige. Voir partout cette ignorance et cet aveuglement en mouvement – cette insensibilité et cet irrespect – me navre. Parfois mon cœur aimerait y rencontrer un peu de conscience. Et des êtres habités par elle (même de façon partielle). Des hommes dont le cheminement leur aurait permis de l'approcher... Mais ce genre d'individus semble bien rare sur cette terre...

 

 

Je crois qu'il est judicieux d'appréhender la vie, le monde, les êtres et les choses comme le premier homme. Le premier être. L'être originel. S'interroger, explorer, découvrir, expérimenter et comprendre en oblitérant tous les savoirs acquis au fil de l'histoire humaine et terrestre. Ne jamais se contenter – ni prendre pour argent comptant – les édifices, les réalisations et les percées vers la connaissance existants. Il convient toujours d'élargir le cadre. Le cadre de son investigation. Le cadre de sa pensée. Le cadre de ses recherches. Chercher comme le premier homme pour découvrir l'unité du cœur et de la conscience. Cette voie est sans doute âpre, difficile et périlleuse mais elle me semble l'une des plus justes pour approcher – et cheminer vers – la connaissance...

 

6 décembre 2017

Carnet n°70 Notes sensibles* et le monde en désamour

Journal / 2016 / L'exploration de l'être

* ou sérieuses (bien trop sérieuses)...

Au cœur du silence et des collines, mon âme exulte. Et je la vois danser dans le ciel avec le vent frais au dessus de la plaine où les hommes tournoient bruyamment. Dans leur agitation furieuse. Il n'y a que les cailloux et les herbes folles pour comprendre notre joie. Le ciel et le vent leur ont confié leur secret. Et nous dansons ensemble dans le silence parmi les arbres et les insectes que notre âme a conviés à la fête. Ah ! Quelle douce cérémonie ! Et quelle joyeuse célébration que la nôtre ! On entend Dieu taper des mains, le visage illuminé d'un immense sourire...

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Un petit papillon solitaire et courageux – rescapé de la belle saison – volant dans la nuit froide de l'hiver. Et je le regarde, ému, s'enfoncer dans l'obscurité glaciale de ce début janvier. Et le cœur chaviré, je demande aussitôt à mon âme – et au ciel – de le soutenir et de le réconforter dans cette terrible épreuve saisonnale. Et une voix implorante, en moi, qui susurre : « De grâce ! Faites qu'ils m'entendent ! ».

 

 

En marchant sur les chemins, je n'ose piétiner les herbes folles – fragiles et menues – qui parsèment notre itinéraire. Je prends garde de ne pas les écraser. Pour rien au monde, je ne voudrais les meurtrir ou les offenser.

 

 

Les herbes des chemins – comme l'âme des poètes – sont invisibles aux yeux des hommes. Jugées trop banales et insignifiantes pour y prêter attention ou s'y attarder. Ils passent donc leur chemin – à vive allure le plus souvent – soucieux de dénicher ailleurs des merveilles et un trésor – qui sait ? – dignes de ce qu'ils imaginent être... Ah ! Comme mes frères sont aveugles !

 

 

Nous autres, chiens, herbes des chemins, poètes misérables et va-nu-pieds aux habits crasseux, nous avons l'âme humble. Voilà pourquoi le rien et l'ordinaire, le fragile et l'éphémère, le bancal et le mal aimé nous émeuvent et nous émerveillent. Nous comblent de joie.

 

 

Et dans nos vêtement élimés et crottés de boue et nos vieux godillots troués et mouillés par la pluie, nous jubilons. Heureux du ciel et de l'averse. Heureux du chemin. De tous les chemins que nous arpentons inlassablement pour saluer nos frères misérables. Nos modestes semblables. Et nous rions de notre misère et de notre joie. Heureux de nous retrouver et d'être ensemble. Louant le ciel et nous réjouissant en silence d'appartenir à la fange de la terre. A la merveilleuse et si précieuse fange de la terre...

 

 

S’asseoir (et s'allonger parfois) sur un chemin de campagne sauvage face à l'immensité du ciel, avec mon carnet ou un livre de poèmes dans les mains ou qui patiente sagement dans ma besace, voilà l'un des rares endroits au monde où je me sens à ma place. A ma modeste place parmi l'innombrable et l'infini de l'univers. La place que Dieu a trouvée pour contenter mon âme. Et la fonction qu'il nous a offerte (ou peut-être – qui sait ? – à laquelle il nous a assignés...).

 

 

A cette place, le regard – à la fois humble et souverain – au plus près de l'herbe et des cailloux du chemin – peut embrasser le ciel et tous les horizons de la terre. Et de cette humilité à goûter l'ineffable et l'unité naît une joie indicible. Le sentiment enivrant et éminemment tendre de l'harmonie et de la perfection que rien ne pourrait gâter. Pas même quelques pensées crasseuses ou quelques inquiétudes à propos de notre existence ou de notre avenir improbable – et peut-être compromis...

 

 

J'aime cette heure crépusculaire où le jour et la nuit s'étreignent tendrement(1). Et dans cette longue étreinte, on devine tous les secrets du monde(2). Comme si le ciel nous révélait une partie de son mystère(3).

(1) Où on ne sait s'il fait encore jour ou déjà nuit...

(2) Le subtil et inextricable entremêlement de tout...

(3) L'accueil et le reflet de toutes les palettes et nuances de l'Existant...

 

 

Que la mort ne soit qu'un passage (pour l'esprit) et une transformation (pour le corps), il n'y a pas à en douter. Ainsi en est-il aussi, bien sûr, de la vie...

En définitive, vie et mort(1) ne sont que des états(2) dans la présence du regard(3)...

(1) Et tout ce qu'elles contiennent et ce qui les compose...

(2) Des phénomènes provisoires (et transitoires).

(3) La conscience éternelle.

 

 

On ne trouve de poésie que dans le regard.

Les poètes et les artistes authentiques savent le faire passer (le regard) – à travers leurs âme et leur corps – jusque dans leurs mains pour le déposer sur une feuille blanche, une toile, un morceau de terre, de bois ou d'acier.

Ce n'est jamais le monde qui est poétique, enchanté ou merveilleux... Le monde est toujours ce qu'il est. Jamais il ne se teinte de bien ou de mal, de beau ou de laid, de bon ou de mauvais. Le monde ne connaît ni l'essentiel ni le dérisoire, ni le sacré ni le profane, ni le pur ni l'impur, ni l'agrément ni le désagrément, ni l'obscur ni le lumineux. Toujours il est ce qu'il est...

Seul le regard qu'on porte sur lui transforme sa neutralité (la neutralité de ce qui est) en merveilleux ou en enchantement, en enfer, en horreur ou en ignominie.

Mais la seule grâce est dans le regard nu et plein – désencombré de toutes les colorations et préférences psychiques et qui ressent la totale plénitude de l'Être* sans la moindre dépendance au monde, à ses contenus et à ses phénomènes...

* La totale plénitude de la présence du regard auto-suffisant...

 

 

Quelques oiseaux perchés au sommet d'un arbre – posés sur les plus hautes branches d'un peuplier dénudé par l'hiver. Tous parfaitement immobiles. Scrutant le ciel et l'horizon. Attendant l'infini peut-être...

 

 

Le monde (humain) n'est qu'un univers d'idées, d'images et de représentations. Et pourtant l'essentiel en cette vie ne relève ni du concept ni de l'imaginaire. L'essentiel en cette vie ne se pense pas. Il se goûte, s'éprouve et se ressent. Et en ce monde rares sont ceux qui savent vivre au delà de la pensée dans le regard sensible et la sensorialité ; deux aspects fondamentaux et déterminants de l'Être. De la présence et de l'impersonnalité.

 

 

Ah ! Cette douce et inévitable solitude de l'Être ! Vivant et éprouvant le regard* comme le seul et unique sujet en ce monde d'objets et de phénomènes. Eternellement ramené à lui-même. Sans âme sœur ni alter ego. Eprouvant pourtant dans l'unité avec ce qui est – à travers la sensibilité et la sensorialité – un amour et une tendresse inégalés et inégalables à l'égard du monde.

* La conscience

 

 

Le plus minuscule insecte est mon frère. Et j'en suis le dévoué serviteur. La présence au service de toutes les créatures. Et le plus humble de tous est celui que j'honore peut-être plus que tout autre tant il est malmené par ses frères aveugles et ignorants...

 

 

Et ce vent glacial dans le cœur des hommes qui balaye leur âme. Et la réduit au silence.

Au tréfonds de leur chair, il y a un cri silencieux. Un cœur innocent qui ne rêve que d'éclore. Une colombe qui ne rêve que de s'envoler. Et je vois la naïveté de leurs gestes les maintenir au fond du puits. Et les laisser prisonniers du tombeau...

 

 

Au cœur du silence et des collines, mon âme exulte. Et je la vois danser dans le ciel avec le vent frais au dessus de la plaine où les hommes tournoient bruyamment. Dans leur agitation furieuse.

Il n'y a que les cailloux et les herbes folles pour comprendre notre joie. Le ciel et le vent leur ont confié leur secret. Et nous dansons ensemble dans le silence parmi les arbres et les insectes que notre âme a conviés à la fête. Ah ! Quelle douce cérémonie ! Et quelle joyeuse célébration que la nôtre ! On entend Dieu taper des mains, le visage illuminé d'un immense sourire...

 

 

Après chaque promenade – et souvent au cœur de la marche – je remercie les pierres et les herbes folles de m'accueillir. Et de tenir compagnie à mon âme ivre de joie. D'inviter mes pas à leur danse silencieuse.

 

 

Il n'y a que le ciel pour rire ou pleurer. Nous ne sommes que ses instruments dérisoires...

 

 

Philosophie et poésie. La première parle à l'esprit. Et la seconde au cœur. L'homme qui chemine a besoin des deux. Et lorsque le corps s'en mêle, l'âme est prête...

 

 

Je me souviens avec émotion de mes longs tête-à-tête(1), de mes poignants cœur-à-cœur(2) et de mes étranges et inattendus corps-à-corps(3) avec la présence lors du passage vers l'impersonnel.

(1) Compréhension sous forme de dialogues intérieurs ou à haute voix – intégration à l'Être et linéaments de l'incarnation de la connaissance...

(2) A travers les émotions et la sensibilité.

(3) A travers les balbutiements de la sensorialité et la découverte des ressentis corporels et énergétiques.

 

 

Que dire au jour et à la nuit qui savent déjà...

 

 

Depuis le ciel – depuis le balcon du ciel – la vie est sans pareille. Y flotte un air de joie. Le cœur est en paix. Et l'âme danse en silence avec toutes les créatures de la terre.

Inutile de voyager jusqu'aux confins de l'univers pour découvrir ce monde – ce monde inconnu – si étranger aux hommes. La traversée est accessible à chacun lorsque le cœur s'est défait de ses envies et de ses espoirs et que l'esprit s'est vidé de ses croyances et de ses idéaux. L'âme alors s'envole sans effort pour ce pays de cocagne où le silence, la joie et la paix coulent sur les âmes nues, dépouillées de tout orgueil et de toute captation, où la seule gloire est l'humilité, et où résonnent avec force – à travers la puissance de vie – l'Amour et l'Intelligence de la conscience.

L'être et le monde s'unissent alors et deviennent Un. Et ils s'enlacent jusqu'à l'infini dans des jeux qui autrefois nous glaçaient les sangs et qui nous révèlent à présent – à travers les mille étreintes*, les milles pas et les mille danses étranges des créatures du monde – la grâce de tous les liens* et le merveilleux du regard, amoureux de tous les accouplements*...

* Qu'elles ou qu'ils soient tendres, brutaux ou barbares...

 

 

Depuis la naissance de l'humanité – et en dépit de quelques signes de vertu et de noblesse (ou, si vous préférez, de quelques manifestations d'amour et d'intelligence...) tels que l'insatiable curiosité des hommes, leurs incessants questionnements et leurs interrogations, leur recherche de savoirs et de connaissance, l'instauration progressive du partage et de l'équité et quelques autres judicieuses et précieuses créations ou inventions –, l'essentiel des actions humaines pourrait se résumer à quelques funestes activités : appropriations, exploitations, saccages, tueries et pollutions massives organisées, instrumentalisations... Quantité d'actes qui résonnent comme une offense à l'innocence, à l'Amour et à l'Intelligence.

Et cette habituelle bêtise aveugle et cette commune – et si souvent cruelle – ignorance humaine suscitent parfois en moi une terrible colère qu'il m'arrive, dans ces instants de véhémence, de demander à Dieu de me faire la courte échelle – et de placer mon regard si haut et si loin – pour pouvoir enfin regarder le monde (humain) le cœur apaisé. Sans haine, sans ressentiment ni mépris pour mes frères imbéciles. Si grossiers et barbares...

 

 

N'être rien (mine de rien) est sans doute en ce monde l'une des tâches les plus longues, les plus âpres et les plus ardues qui soient... Bien peu d'hommes ont le cœur assez mûr pour laisser leur âme courir sur ce magnifique et douloureux chemin de néant qui s'ouvre – qui finit par s'ouvrir – sur l'espace céleste si plein, si joyeux, si silencieux. Combien d'hommes ont su pénétrer en ce lieu de félicité qui offre et révèle au plus humble comme au plus prestigieux, à la plus grande misère comme à la plus grande joie sa totale et entière sacralité. Voilà un grand mystère dont Dieu seul, sans doute, connaît le secret...

 

 

La terre est un berceau et un cimetière à ciel ouvert. Le monde s'y accouple, y procrée, s'y étreint, s'y déchire et y meurt. Monde de désirs et de nécessité épargnant le ciel de ses jeux, de ses massacres et de ses scories...

 

 

Le défilé des jours tristes et heureux dans le regard silencieux. Joyeux en toutes circonstances.

Une fois ce regard habité, tout peut-il donc arriver ? Peut-être... sans doute... Et qu'importe ! Laissons donc à la vie le soin d'en décider...

 

 

Le ciel a plus à dire que les hommes. Mais son langage est silencieux. Le bruit leur est plus commode. Ils croient entendre ce que le monde leur dit. Et ce verbiage les satisfait. Les hommes ne savent écouter sinon ils s'agenouilleraient face au ciel et vénéreraient la solitude...

Il y a dans la solitude du ciel et la diversité de la terre tout ce qui nous est nécessaire... Rien ne saurait nous combler davantage.

Toujours il y a le ciel sur lequel on peut compter. Et les quelques amis que la terre nous a offerts. Et cela est bien suffisant pour vivre. Et marcher sur son chemin d'homme...

 

 

Un pas après l'autre dans le regard infini. Ainsi va toute chose... L'herbe qui pousse, l'enfant qui grandit... Tout, en ce monde, tire sa force de la terre comme du ciel.

 

 

Une vie de riens et de misères. Et pourtant. Et pourtant*...

* Hommage à Issa.

 

 

Et dans la pâleur étoilée du soir, je marche. L'âme sereine. Soucieuse ni d'hier, ni d'aujourd'hui, ni de demain. Pleinement présente à cet instant du jour. Et à toutes les formes du monde qui dansent sous ses yeux ravis...

 

 

En traitant les imbéciles de naïfs, mon âme s'attendrit. Oui, je sens mon âme s'attendrir. Comme si elle les blâmait avec moins de férocité. Et excusait en partie (en partie seulement) leur ignorance, leur prétention et leur barbarie.

Et d'autres fois, mon cœur les juge ou les invective avec plus d'ardeur comme si le mot « connards » lui seyait davantage (ou lui semblait plus juste) pour qualifier ses « frères grossiers et barbares ». Aussi que puis-je faire sinon laisser mon cœur éructer ses ultimes relents de véhémence et d'acrimonie... car, lui aussi, comme les autres, est ignare et naïf. Et comme les autres, il convient de l'aimer tel qu'il est. Pour qu'il apprenne à grandir et devienne, comme mon âme, apte à l'Amour. Capable d'aimer le monde tel qu'il se manifeste. Et se présente à nous...

Accueillir et prendre soin de ce qui nous échoit. Pleinement et sans retenue. Aimer tendrement et sans condition. Le regard n'a – et ne connaît – d'autres lois...

 

 

Les arbres pleurent. Bien sûr que les arbres peuvent pleurer... Pleurer et gémir. J'ai entendu leurs plaintes et leurs tremblements à l'approche d'un groupe de bûcherons. Puis, le bruit des tronçonneuses les a recouverts. Et c'est toute la forêt qui s'est mise à pleurer, triste du saccage. Et du sort réservé à sa communauté.

 

 

J'entends les pas du vent. Et ceux des hommes qui tournoient sans fin dans la plaine. Comme égarés...

 

 

Un champ de ruines. Herbes, arbres et arbustes arrachés et déracinés qui jonchent le sol. Tas de cadavres de bois, de feuilles et de feuillages. Cimetière à ciel ouvert où s'entassent les troncs et les branchages ! Et au loin, j'entends le cri atroce – et féroce – des engins de chantiers et des pelleteuses qui saccagent le territoire sauvage, pays des arbres et royaume des animaux, détruisant et recouvrant la vie sur leur terrible passage. Vision d'apocalypse ! Et infâme barbarie qui, sous prétexte de progrès et de modernité, arrache, anéantit, exproprie, s'approprie, égalise, aplanit, recouvre et bétonne. Détruit le monde, la terre et la vie.

Et qui pour s'en offusquer ? Pour résister à la folie organisée et à la furie des masses ? Quelles armes avons-nous sinon le cœur et l'Amour, impuissants face à l'extermination furieuse des Hommes ? Nous reste alors les larmes pour pleurer...

 

 

Rien. Il n'y a rien en ce monde. Excepté le regard. Le ciel et la terre. Le soleil pour se réchauffer. La nuit glaciale. Et le sommeil des hommes qui rêvent et se reposent. Ainsi est l'existence terrestre. Pleine de masques, de jeux, de rires et de massacres. Et nos pleurs que le vent emporte au loin. Au creux du cœur où réside l'abîme qui ouvre le regard sur l'infini... N'espère rien d'autre de ce monde. Sinon tes larmes couleront tant qu'existera la terre...

 

 

Pour écrire un fragment (une perception, un sentiment, un moment de vie, une « vérité »), il faut l'avoir vécu. Qu'il ait profondément entaillé la chair. Jusqu'au plus profond de l'âme. Ensuite le cœur en dispose. Il le lance dans le vent que la main de Dieu dépose sur la page.

Je crois que tous les poètes écrivent ainsi. Les autres imaginent l'être ou en revêtent les habits dorés. Ce sont des imposteurs. Nul ne peut s'en octroyer le titre.

La poésie est un jeu subtil entre l'âme, le cœur et le ciel. Et c'est lui, en définitive, qui décide de transpercer ceux qui seront ses dépositaires. Il les choisit avec le regard nu et clair, avec l'âme humble et dépouillée et avec le cœur chaviré de tristesse et de tendresse. Le ciel alors s'y immisce pour impulser les mots. Et guider la parole. Le reste n'est que littérature qui s'écrit sur des tables encombrées. Et par des littérateurs prétentieux et ampoulés. La poésie, elle, est fille du vent et du ciel. Elle ne peut naître que de l'humilité et de l'effacement.

 

 

La vie nous apprend à nous agenouiller. Souvent dans les larmes et la souffrance. Celui qui sait s'agenouiller dans la joie, celui-là est sauvé... Il a compris le ciel. Il sait qu'il se cache dans les cailloux et les herbes des chemins. Sur le sol dur et froid. Face contre terre, le cœur humble et léger, l'âme alors s'envole, retrouve sa liberté – sa patrie originelle, le ciel – pour danser dans les mains de Dieu.

 

 

Des milliers de corneilles dansent dans le vent frais de l'hiver. Heureuses habitantes du ciel tournoyant dans un étrange et joyeux balai de cris et d'arabesques. Peut-être (et sans doute à leur insu) sont-elles plus proches de Dieu – et de la vérité – que bien des hommes...

 

 

Un poème est une sculpture. Composé avec le plus étrange et le plus impalpable des matériaux (et sans doute aussi avec le plus virtuel de tous...) : les mots. Comme un totem lancé au ciel, fait de signes minuscules – à la fois graphiques et sonores – symboles qui parlent à l'esprit comme au cœur. Et voués (surtout) à être entendus par l'âme...

 

 

Le regard large, profond et ouvert. Et le tendre effleurement du corps sur la surface de la terre comme une douce caresse, soucieuse de chérir ce qu'elle rencontre et ce qu'elle touche. Loin – très loin – de la funeste main des hommes qui détruit, saccage, prélève et s'approprie...

 

 

Ah ! La vie ! Quelle incroyable – et quelle insensée – symphonie orchestrée avec génie – un génie inégalable – où chacun est dirigé (car chacun est musicien et participe au concert)... où les notes se chevauchent, s'emmêlent et se répondent avec maestria* ! Et où nul ne peut jouer une autre partition que la sienne !

* Sans jamais la moindre fausse note ! Car même ce qui ressemble à des dissonances (pour le psychisme) a toute sa place dans le morceau...

 

*

 

Nous regardons les vivants et les morts du haut de nos illusions. Et de nos espoirs. Au ras du sol. Pauvres âmes immatures...

 

 

Regarder le monde, les yeux posés à égale distance de la terre et du ciel. Et sur les phénomènes, le regard devient juste et lucide. Il les éclaire de façon appropriée. Et impulse les pas, les gestes et les paroles exigés par les situations.

 

 

La part sauvage et indomptable de l’âme. Qui n'est fidèle qu’à son destin. Et dans son face-à-face – et son jeu – avec le monde, on devine tous ses secrets.

 

 

Au gré des circonstances, l’âme se promène entre terre et ciel. Tantôt au ras de l’herbe, tantôt près des nuages. Selon les besoins et les situations. Selon l’implication que le monde lui réclame.

 

 

Pour le passant – et l’infatigable marcheur – il n’y a nul territoire. Nulle frontière. Nul horizon. Il n’y a que la foulée dans laquelle il est tout entier...

 

 

Murs de pierres et éboulis délimitent et parsèment notre vie. Peu de choses peuvent émerger de cet espace confiné et de ces édifications (bien peu d’amour et d’intelligence en tout cas). Il n’y a (bien souvent) que les ruines pour ouvrir l’esprit, le cœur et l’horizon...

 

 

Le craquement des feuilles mortes sous les pas. Le lent glissement de la silhouette dans les paysages. Comme une longue (et tendre) caresse à la terre au cœur de l’hiver. Et c’est toute l’âme du monde – tremblante et réconfortée – qui vous remercie en silence. Dans un long murmure. En posant sur votre front incliné un imperceptible baiser de gratitude...

 

 

En passant devant une église (une vieille église abandonnée au milieu des collines), secoué de frissons. La vibration du sacré peut-être...

Comme si le Divin avait recouvert la terre – toute la surface de la terre. Ouvrant le monde et l’instant comme des temples séculiers où le plus humble (le plus profane diraient les « faux initiés ») vibre de la plus haute sacralité...

 

 

La lumière du jour finissant éclaire le monde. Et lui offre un relief différent. A la fois plus doux et plus saillant. Comme s’il nous invitait à une plus grande proximité. A une plus profonde intimité...

 

 

Au loin, les ouvriers agricoles penchés dans les champs. Le corps et les mains plongés dans le dur labeur de la récolte. Et moi, marchant sur les chemins. Ouvert à l’instant. Chacun occupé à son humble tâche...

 

 

En touchant la paroi de mon nez douloureux ; en sentant cette vilaine boursouflure – les muqueuses saccagées – qui traîne depuis des mois sans offrir le moindre signe de guérison – je ne sais pourquoi – mais je songe à la mort...

Et soudain les paysages deviennent plus sombres. Le ciel plus bas et – curieusement – l’air plus vif. Comme un regain de tristesse et de vie peut-être... Mais cette idée – je le sais – ne flétrira pas la joie. Elle ne la fera pas plier. Infrangible à jamais.

 

 

De vie en vie. L’infatigable marche du vivant. A peine couché par la mort qu’il se redresse déjà. Plus vif que jamais. Prêt à embrasser tous les horizons de la terre. Comme le jouet docile et malléable d'une force inépuisable...

 

 

La quête de la joie ? Non ! Laissons cette chimère aux esprits patauds et aux cœurs immatures... La joie, bien sûr, ne peut se dénicher ni s’attraper. Elle se déverse sur les âmes humbles et défaites. Sur les âmes nues et dépouillées. Affranchies de tout vouloir et de toute captation. Libres de tout accaparement...

 

 

Une vie. Un fugace passage (évidemment). Les jeux et les célébrations, la besogne et les apprentissages dont on la remplit ou l’honore, le trépas en fait disparaître toutes traces. Et de l’existence ne subsiste rien : ni Connaissance ni leçon. Parfois demeurent quelques œuvres ou quelques monuments qui s’effacent peu à peu (avec le temps). Quelques vagues souvenirs dans le cœur des vivants. Mais les existences et les visages – leur éclat et leur labeur – s’estompent progressivement. Et ne reste bientôt des disparus que le néant. Aussi convient-il de son vivant de tirer la leçon des jours : habiter la paix, la joie, l’amour et l’intelligence autant que nous le pouvons – autant que nous en sommes capables – à chaque instant.

Nul temps (donc) pour les mensonges et les faux-semblants. Pour l’accessoire et le superflu. Laissons (simplement) le nécessaire et l’essentiel dicter les orientations, diriger les pas et choisir les visages et les paysages pour permettre à l’âme de se frayer un chemin à travers le ciel... Ainsi seulement la paix, la joie, l’amour et l’intelligence seront accessibles. Et pourront être offerts à chacun. Il n’y a d’autre voie...

 

 

La vieille porte de bois vermoulu d’une grange abandonnée. L’œuvre du temps. Le délitement et la désagrégation. Jusqu’à l’anéantissement. Jusqu’à la disparition. Le retour à la poussière. La poussière – bien sûr – toujours retourne à la poussière.

Mais n’oublions pas l’autre versant de la poussière : sa dimension créatrice. C’est avec elle qu’a été créé le monde. C’est avec elle qu’ont été façonnées les formes. Toutes les formes.

Et tous ces amas provisoires de poussière sont voués au cycle des naissances et des disparitions. Soumis inexorablement à l’alternance permanente de l’effritement et de l’édification. Ne cessant jamais de se composer et de se décomposer. Et de se recomposer encore... indéfiniment. Ne cessant jamais de naître et de mourir dans le regard. Dans la présence éternelle du regard.

Hors du temps – dans l’instant – demeure l’éternité, affranchie de la durée et de ses transformations*

* Dégradations et déliquescences, recombinaisons et constructions...

 

 

Marchant dans les vieilles ruelles d’un village, on ressent l’âme des pierres qui ont connu toute l’histoire du monde. Et dont la sagesse ne peut rien apprendre aux Hommes. Trop orgueilleux. Trop aveuglés par leur pitoyable éclat pour tirer leçon du passé...

 

 

Le marcheur est l'homme des petits pas. Tout entier dans la foulée. Peu soucieux de la durée de la marche et de la distance parcourue (ou à parcourir).

La marche – comme toute œuvre et toute activité en ce monde – se réalise d'instant en instant. Pas à pas. Geste après geste. Il ne peut en être autrement. Et il y a une beauté – et même une grâce – dans cette lenteur (qui respecte le rythme et le cours naturel des choses) qui est déniée par la modernité qui lui ôte – en exigeant son accélération ou en aspirant à son éradication* – toute sa splendeur.

* en faisant croire aux esprits immatures que certaines activités ne sont pas dignes d'être réalisées ; et qu'il convient de les éliminer ou de s'y soustraire...

 

 

S'allonger sur le sol en pleine nature. Dans l'herbe, sur le sable, sur les pierres et les rochers. Partout où cela est possible. Quel délice ! Et quelle merveille ! Ah ! Les vertus curatives et revigorantes de la terre...

 

 

La compagnie invisible des anges qui jouent à mes côtés. En silence. Souvent j'entends leurs rires. Et parfois je surprends leur étonnement – un rien moqueur – à me voir déambuler dans la solitude des collines. Comme s'ils me disaient : « eh ! Pourquoi ne viens-tu pas t'amuser avec nous ? ». Et moi qui leur réponds un peu idiotement (et avec un fond de gravité dans la voix) : « c'est que j'ai la joie sérieuse – un penchant de l'âme que Dieu m'a offert – je préfère vous regarder de loin. C'est ma façon d'être avec vous. De participer à vos jeux espiègles et insouciants. Et ils devinent à mon sourire et à mes yeux pétillants que je dis vrai... ; que cette place est la mienne... ; et que pour rien au monde j'aimerais qu'elle me soit enlevée ou refusée...

 

 

Il y a si peu de vivants (d'Hommes vivants) autour de nous. Ils effleurent la vie et errent d'ennui à sa surface. Au lieu d'y plonger le cœur en avant. Ils craignent le désastre. Et s'en protégeant, ils édifient une existence désastreuse. Inconsistante. Si peu vraie. Si peu vivante...

 

 

Je n'apprécie que la compagnie de ceux qui sont vivants ou qui cherchent à transpercer la mystérieuse opacité de la vie. Et quitte à choisir, je préfère le silence (celui des vivants et même celui des morts) que la parole creuse et inepte – la parole apeurée et mensongère – des presque vivants. Et son cortège d'ennui et de désolation.

 

 

En tant qu'être humain, j’appartiens – je crois – autant au règne animal et énergétique (au grand peuple du vivant et de l'Existant) qu'à l'espace de Conscience.

 

 

Il est étrange d'être un être différent. Un être singulier. Mais cette particularité (si souvent) inconfortable est parfois étrangement salvifique. Elle donne à l'âme une profonde sensibilité. Et un curieux sentiment d'étrangeté. On se sent étranger et en exil où que l'on soit, où que l'on aille, quel que soit notre entourage (humain). On ne se sent à son aise qu'en dehors du monde. Qu'au sein du vivant. Parmi la grande communauté de l'Existant (pourvu que les Hommes ordinaires l'aient désertée). Avec nos congénères, on est (en général) mal à l'aise. Fragile et démuni. Sans arme ni outil. Nos pas, nos gestes et nos paroles sont empruntés. On a beau connaître les codes et les jeux du monde, on est bien en peine d'en faire usage et d'y participer. On est si étranger aux histoires et aux péripéties humaines. Aux impostures et aux duperies des Hommes. A la fois exilé volontaire et exclu. Et être relégué aux marges du monde à la fois nous attriste et nous rend heureux.

Nous sommes de ceux que les normaux – les intégrés (ou du moins ceux qui croient l'être ou feignent d'y appartenir...) – n'invitent jamais à leurs fêtes et à leurs festins. Nous sommes de ceux qu'ils ignorent, méprisent ou prennent en pitié. Nous sommes si différents. Et cette différence est si peu fréquentable. Inassimilable. Elle rebute, blesse, ennuie ou effraye. Les Hommes ne la tolèrent que si elle demeure cachée ou lorsqu'ils la tiennent éloignée. Elle est, à leurs yeux, comme une incongruité. Une maladie contagieuse. Le reflet d'une part d'eux-mêmes qu'ils refusent de voir (ou ne sont pas encore en mesure d'accueillir).

Pourtant, en dépit des apparences, l'être singulier porte (bien souvent) en lui la part la plus haute – la part la plus noble – de l'humanité. Mais elle demeure – très souvent – imperceptible aux yeux ordinaires. Les normaux à l'âme immature ne savent ce qu'ils perdent en rejetant ou en stigmatisant les êtres différents. Les singuliers eux – pourvu qu'ils aient totalement accepté leur différence et leur particularité* – ne quémandent plus la compagnie des Hommes. La solitude, la compagnie du ciel et celle de leurs frères naturels leur offrent une joie que le monde ordinaire (et la fréquentation des êtres communs) ne pourront jamais procurer...

* Avant cette pleine acceptation, beaucoup aimeraient sans doute s'affranchir de leur différence ou – pire – la voir gommée en espérant pouvoir se réchauffer au contact d'une bien pâle et illusoire chaleur humaine...

 

 

Je n'aime – et n'ai toujours aimé – que la part naturelle et la part consciente du monde. Les autres dimensions – le mécanique et l'artificiel (ou autrement dit, la mécanicité, les automatismes, la duperie et l'artifice...) –, je les ai toujours eu en horreur. A leur contact, j'ai toujours ressenti un profond malaise. Et à leur égard j'ai toujours éprouvé un farouche (sain ou déplacé ? je l'ignore) mépris ; paroles creuses, détonations de chasseurs, politesse feinte, conversations futiles, automobilistes et passants aveugles, rivés sur leur allure et leur trajectoire, les affaires et le commerce, les villes et les buildings, le mensonge, la cacophonie urbaine, la bêtise cruelle et l'ignorance orgueilleuse. Quant à ce qui m'enchante ou m'émeut en ce monde, c'est simple : le chant des oiseaux, le ciel et le silence, le rire et l'intelligence des enfants, la solitude des êtres et leur tristesse, les arbres et les animaux, les pierres et les chemins, les paysages et l'horizon, le regard, l'écoute et la présence d'un être authentique, la fragilité et la quête désespérée des Hommes.

 

 

Un peu de poésie ! Quelle joie ! Oui ! Quelle joie de lire ou de recueillir quelques mots, assis dans la solitude des collines, seul face à l'immensité du ciel ! Ah ! Merveilleuse poésie ! Toi seule sais offrir au monde – et à son indigence – un peu de grâce et d'épaisseur...

 

 

Dans cette ère dit de post-modernité où la seule gloire est le profit et les seules règles sont la pléonéxie, l'abondance et l'immédiateté – odieuses et affreuses caractéristiques qui soumettent la terre et les êtres à une infâme tyrannie –, la misère a gagné les vies, les esprits et les cœurs. Et la poésie – en particulier lorsqu'elle revêt sa robe céleste – est l'une des rares choses en ce monde à pouvoir redonner aux Hommes* un peu de profondeur et d'humanité. Un peu de richesse et de conscience.

* Même si – et nous le savons fort bien – très peu y sont sensibles (ce qui n'est guère étonnant car s'ils l'étaient, le monde ne serait sans doute pas ce qu'il est...).

 

 

Ah ! Cette matière – et toutes ces formes – soumises aux luttes et aux combats, terrains de forces adverses (et antagonistes). Vouée(s) au dysfonctionnement jusqu'à leur complet délitement. Jusqu'à leur anéantissement avant de les voir ré-émerger en d'autres combinaisons. Jouets perpétuels des cycles infinis de l'énergie...

 

 

On ne le répétera jamais assez. Rien n'est plus beau et émouvant que l'éphémère et la fragilité...

 

 

La vie, la joie, la liberté, l'amour et la vérité – comme toutes les grandes choses en ce monde – ne peuvent être saisis, attrapés ni capturés. Ils se vivent. Ils peuvent aller et venir ici et là. Apparaître pour un instant et disparaître. Et qu'importe ! Être permet de les goûter et de les sentir même lorsqu'ils nous ont – en apparence – désertés...

 

 

Ah ! Qu'il y a de joie dans ce regard sensible ! Tant de beauté et de grâce dans cette tristesse – à la fois si légère et indicible – qui contemple le monde avec émotion ! La moindre chose, le moindre mouvement – la plus petite brindille comme le plus léger souffle d'air – sont reçus en plein cœur. Et c'est toute l'âme – éminemment vivante, éminemment présente – tremblante et vibrante des joies et des malheurs du monde – qui s'émerveille. Et qui se penche sur l'Existant (et toutes ses manifestations) avec amour et délicatesse comme l'on entourerait de douceur et de tendresse un être fragile, malade ou en convalescence.

 

 

Le vol des oiseaux qui passent dans le ciel. Et le soleil couchant – au loin – qui salue leur passage. Et mon cœur ému qui s'incline en silence.

 

 

Tout est en ordre dans l'univers. La moindre poussière, le plus imperceptible mouvement participent à cette harmonie qui, pour tromper les yeux impies, prend la forme du chaos.

Les Hommes avec leur lubie du classement et du rangement croient mettre de l'ordre. Ils ne font que saccager et corrompre la grâce naturelle des choses. Le monde en souffre. Et il n'y a qu'eux pour ne pas s'en apercevoir...

 

 

L'herbe est parfois la seule amie du jour. Je m’assois à ses côtés. Et nous bavardons en silence. Le ciel – je le sais – nous entend. Et je devine son sourire – et son acquiescement – à nos échanges silencieux. A nos propos graves et tendres. Et il se réjouit – j'en suis persuadé – de ces liens fraternels*.

* Et mon stylo alors n'est jamais bien loin. Je le vois prendre note de cette rencontre...

 

 

La poésie – lorsqu'elle est couchée avec authenticité – offre un présent rare. Rare et incomparable. Elle nous éclate au cœur – qui peut dès lors s'ouvrir et vibrer à l'imperceptible et à l'inconnu du monde. Et toute l'étrangeté de la vie nous devient aussitôt familière. Comme un vieil ami que l'on avait cru oublier qui soudain ressurgit sur le seuil de la porte.

 

 

En ce monde, tout est si changeant. Tout équilibre est si fragile qu'il convient de ne rien édifier en certitude. Demeurer à chaque instant – autant qu'il nous est possible – dans le regard neuf, innocent et impliqué. A la fois en retrait, présent et engagé dans chaque mouvement, chaque phénomène, chaque situation.

 

 

Et voir le corps et le psychisme pris dans la trame des événements, impliqués ou englués dans les situations et répondre ou réagir mécaniquement aux circonstances selon leurs conditionnements, leurs apprentissages, leurs repères et leurs habitudes. Et demeurer dans le regard sans intervenir ni rien vouloir modifier. En les aimant et en les acceptant. En les respectant. En les accueillant et en prenant soin d'eux – au même titre que tous les autres mouvements et phénomènes – tels qu'ils sont et apparaissent. Tels qu'ils s’expriment et se manifestent...

 

 

Je sors un livre de poésie de ma besace. Et le pose sur les pierres du chemin – pages ouvertes sur le ciel. Et je l'entends presque soupirer d'aise et de satisfaction. Comme s'il retrouvait une terre familière – et la matière dont il est composé. Voilà le plus bel écrin – et la plus belle place en ce monde pour l'accueillir. Pour qu'il puisse renouer avec sa nature sauvage et céleste. Indomptable. Avec cette part vierge, spontanée et innocente – éminemment naturelle, instinctive et spirituelle qui compose toute poésie. Et je sens ce mince ouvrage – ce recueil de beauté et de sensibilité – ravi de quitter pour un instant – le temps de la promenade – les étagères poussiéreuses et étouffantes de la bibliothèque, idéales sans doute pour les livres de pensée et de raison mais si peu appropriées – et si peu dignes – pour la poésie toujours fraîche, libre et insaisissable en particulier lorsqu'elle loue la nature et le ciel. Et invite à la solitude, à la contemplation et à l'infini.

 

 

Ce qui est. Là – ici et maintenant. Et la conscience de ce qui est. Voilà les deux seules certitudes en ce monde. Certitudes provisoires – valables uniquement dans l'instant car l'instant suivant est différent ; ce qui est se transforme et le regard vide et nu peut se voir soudain envahi, entaché et encombré par quelques manifestations psychiques.

 

 

On ne peut donc s'appuyer sur ce qui est maintenant pour édifier une quelconque certitude et élaborer, à partir d'elle, la moindre projection ou anticipation pour avoir une idée de la parole, du geste (de l'acte), du pas (de la direction) les plus justes et appropriés aux situations à venir... Il convient simplement d'être à l'écoute à chaque instant, alors seulement la parole, le geste (l'acte), le pas (la direction) surgiront de façon naturelle, idoine et judicieuse (lorsque ce qui est dans l'instant se manifestera...).

Ce qui est (dans l'instant) demeure donc notre seule certitude (dans l'instant) et nous offre la seule information valide pour adopter – laisser jaillir en vérité – le comportement (parole, gestes et pas) le plus adéquat. Ce qui est et non ce qui était, ce qui sera, ce qui devrait être ou ce qu'on aimerait qui soit (selon l'idéologie, les goûts et les préférences du psychisme). Simplement ce qui est à chaque instant. Changeant et fluctuant.

Quant à la présence – regard et écoute – à ce qui est dans l'instant pourvu qu'elle demeure libre d'entrave et d'encombrement demeure, elle aussi, une certitude qui constitue le plus sûr moyen pour faire advenir un acte (parole, geste ou pas) parfaitement pertinent. Et bien qu'elle puisse osciller et se positionner tantôt à l'avant-plan tantôt à l'arrière-plan... selon que la conscience – le regard et l'écoute – penche du côté du psychisme (du côté du mental identifié à la forme : le corps-cerveau du personnage) ou du côté de l'espace de perception impersonnelle (l'observateur neutre non identifié à la forme) mais totalement engagé et impliqué dans la situation qui ne fait qu'Un avec ce qui est..., il convient de la laisser à la manœuvre – et au gouvernail des décisions (si l'on peut dire) – dans toutes les situations de l'existence.

 

 

Ouvrir un livre – et j'aimerais que l'on ouvre les miens ainsi – comme l'on ouvrirait les ailes d'un papillon ou d'un oiseau blessé ou maintenu en cage à son insu. Pour qu'il recouvre la liberté. Et prenne son envol. Avec le ciel comme unique destination...

 

 

Ah ! Quelle grâce ! Et quelle joie de vivre cette proximité – et cette intimité – avec les choses du monde ! De cette union – qui tire sa source du regard unifiant – naît la plus belle et merveilleuse complicité qui soit... si douce, si tendre, si aimante. Tellement puissante. Bien plus large et bien plus profonde que l'amour d'une mère pour ses enfants. Un océan de tendresse baigné d'infini et d'éternité où rien n'est exclu – pas la moindre poussière, pas le moindre souffle, pas le moindre brin d'herbe – … où viennent se réconforter l'infime et l'éphémère du monde... et où le dérisoire vous révèle son plus haut degré de sacralité...

 

 

Nous sommes en tant que formes – d'incroyables instruments les uns pour les autres (d'incroyables instruments karmiques diraient d'aucuns... et je ne les contredirais pas...). Comme si toutes les parties (l'ensemble des formes et des manifestations phénoménales) de ce grand – que dis-je ? – de cet immense – et absolument ahurissant – corps énergétique inter-réagissaient au delà des jeux (propres sans doute à l'énergie) et de la célébration (sans doute propre à la conscience) pour permettre à chacune non seulement d'accéder à la perception mais également de percer ou de pénétrer l'espace de conscience impersonnel – et de l'habiter pleinement – afin de vivre totalement la vie énergétique (et phénoménale) depuis cet espace.

Et lorsque l'on sent (un tant soit peu) les liens puissants et infrangibles – au delà de toutes les naissances et de toutes les disparitions, au delà de toutes les apparences et de toutes les contingences du monde – qui nous unissent les uns aux autres, nous sommes enjoints à une forme de responsabilité implacable envers tous et envers chacun (en particulier envers ceux qui nous entourent et ceux que nous rencontrons) qui nous oblige – presque à notre insu – à offrir autant que nous en sommes capables une présence, des interactions ou un accompagnement les plus porteurs d'amour et d'intelligence afin que chacun puisse accéder et habiter (retrouver sans doute) sa nature originelle : l'espace éternel et lumineux de la conscience.

 

7 décembre 2017

Carnet n°71 Notes du ciel et de la terre

Journal / 2016 / L'exploration de l'être 

Chaque jour – au cours de notre promenade – le ciel laisse ma main courir sur la page. Qu'il pleuve, qu'il vente ou qu'il neige, elle reste fidèle à sa modeste mission. Et qui pourrait la blâmer ? De ses petits traits dérisoires, elle n'offense personne. Elle invite simplement les yeux à regarder l'infini. Et essaie humblement de faire entrer un peu de ciel dans le cœur des hommes...

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Mon âme et mon cœur ne peuvent être confrontés qu'au nécessaire et à l'essentiel. Lorsque les situations et les événements ne relèvent pas de questions de vie ou de mort (aux sens premier et littéral du terme), quelques chose en moi refuse d'y participer. Et de s'y investir.

A dire vrai, mon âme et mon cœur sont peu – très peu – enclins à l'accessoire et à l’artifice, au jeu et au plaisir, au dérisoire et à la futilité, aux assouvissements égocentriques et aux satisfactions narcissiques, aux rôles et aux masques.

Ils aiment – et ont un penchant naturel pour – le fondamental, le naturel et l'authentique, la solitude, la joie profonde et le bien commun (les œuvres de bien commun), la prévenance et la bienveillance à l'égard d'Autrui (si notre présence, nos actes ou notre intervention sont ressentis comme une nécessité ou exigés par les circonstances...). Comme si mon âme et mon cœur ne pouvaient se consacrer qu'à ce dont le corps et l'esprit ne peuvent se passer...

Le reste leur est bien égal. Et s'en occuper ou y être confronté, cela, bien souvent, les accable, les rebute ou les exaspère. Tout ce superflu dont les hommes aiment s'entourer ou remplir leur existence pour paraître, pour se rassurer, tromper leur ennui ou à seule fin de s'offrir quelques menus plaisirs compensatoires (compensatoires à l'indigence de la condition humaine ordinaire*). Toutes ces vaines choses, ils les détestent et les méprisent... Et comme je les comprends...

* organique et psychique

 

 

Si l'on t'annonçait que tu allais mourir dans quelques semaines ou dans quelques mois, que ferais-tu de tes jours ?

Si tu ne modifies en rien le contenu de ton existence – au delà des mesures et des contingences inhérentes à ta disparition qu'il te faudrait peut-être prendre ou régler pour assurer à tes proches une existence décente ou la moins « perturbée » possible – alors tes jours actuels sont l'exact reflet de tes essentialités. Le signe que chacune de tes journées répond et correspond réellement aux aspirations de ton âme.

Dans le cas contraire, constate simplement que tu vis dans un projet ou dans l'achèvement d'un désir ou dans la volonté d'une construction. Comme si tu hypothéquais ou renonçais au présent (et à ce qui est) pour un futur improbable... qui est voué (que tu parviennes ou non à tes fins) à la désillusion : ce que tu réaliseras ou ce qui se réalisera répondra peut-être à ton désir mais sûrement pas au désir sous-jacent à tout désir : la joie et la paix inconditionnées.

Ne te blâme pas (c'est inutile !) : ce (ou ces) désir(s) est (ou sont) si puissant(s) et l'illusion de sa (ou de leur) satisfaction encore si peu perceptible que tu ne peux faire autrement. Tu as le sentiment impératif que tu dois t'y consacrer... Laisse-toi faire ! Il nous faut répondre à chacun de nos désirs pour comprendre (profondément) que leur réalisation ou leur satisfaction ne change absolument rien.

Et si tu estimes qu'il serait souhaitable – et judicieux – de réviser le contenu de ton existence (autant qu'il t'est possible de le faire) pour répondre au plus juste à ce qui t'anime profondément, quel choix te reste-t-il ? Ce qui est en nous nous enjoint inflexiblement à l'actualiser... ainsi chemine la compréhension...

Enfin, si tu envisages simplement de réaliser quelques vieux fantasmes ou quelques fous ou doux rêves pour « profiter » (quel vilain mot !) de tes derniers instants, inutile d'en parler : tu n'aurais sans doute même pas l'intuition de ce qui se trame en ton for intérieur... Tu réduis, malgré toi, l’existence terrestre à un simple, absurde et dérisoire passage au cours duquel tu essayes de tirer parti et plaisir (un mauvais parti et un médiocre plaisir – il va sans dire...) de quelques expériences agréables, de quelques sensations « sensationnelles » et de je-ne-sais quel sentiment d'exaltation superficiel pour tenter vainement de faire contre poids au lot habituel de difficultés, de peines et de misères que la vie offre à chacun d'entre nous...

 

 

Les yeux s'usent. Et se lassent. Jamais le regard. Toujours neuf. A chaque instant.

 

 

J'ai souvent le sentiment que ces notes ne s'adressent pas à mes contemporains mais à de lointains descendants (de l'espèce humaine). A quelques-uns en particulier qui reconnaîtront d'emblée le sens de ces lignes et la démarche – et la perspective sous-jacente – de ces milliers de fragments... Et j'imagine qu'ils parcourront ces pages naturellement. Et avec intérêt. Etonnés qu'un de leurs lointains ancêtres ait relaté tant d'évidences si peu partagées par ses congénères de l'époque.

 

 

Pourvu que l'on ait déjà (un tant soit peu...) goûté à la saveur silencieuse du ciel et aux délices des promenades solitaires dans la nature, on sait qu'en leur présence, les yeux s'ouvrent – presque systématiquement – sur le regard. Et aussitôt la nature, le monde et la vie trouvent leur plus fidèle spectateur. Leur plus fervent admirateur. Et leur plus dévoué ami et serviteur.

 

 

Crois-moi – si tes yeux sont encore aveugles ou infirmes – la seule espérance est dans le regard...

 

 

Seul à chaque instant du jour et de la nuit. Comme le soleil. Et la lune... Et alors ? Cette solitude les empêche-t-elle de briller ? D'offrir leur présence ? Et de se livrer – tout entiers – à leur tâche ? Les a-t-on déjà vus quémander un peu d'amour et de tendresse ? Comment l'imaginer ? Et comment oublier la présence du ciel ? N'est-il pas là pour chacun, prodiguant soin et attention à tous ceux qui le réclament ? Oui, évidemment, c'est le ciel qui se manifeste à travers tous les yeux bienveillants et toutes les mains secourables qui se penchent vers nous... Qui d'autre en ce monde en serait capable ? Sans le ciel, les hommes – et toutes les créatures de la terre – ne seraient (et ne sont encore bien souvent) que des ombres et des fantômes. Des pantomimes sans substance animés par leurs instincts sauvages et naturels...

 

 

Une ruine abandonnée sur une colline sauvage m'émeut davantage que tout discours. Et que toute parole. Et une fleur fragile sur un chemin désert autant que le sourire d'un enfant...

 

 

A notre mort, Dieu – ou le ciel si vous préférez – pourrait bien nous demander : « alors as-tu toujours rendu la vie douce à ceux qui t'entouraient et à ceux que tu as rencontrés car, à travers eux, c'est à moi que s'adressaient tous tes gestes ?

Oui, en effet, à travers tout être percevant – et sans doute même à travers l'ensemble de l'Existant, créations conjointes de la conscience et de l'énergie – c'est la conscience-présence qui perçoit, ressent, éprouve et expérimente la totalité des événements de la vie phénoménale.

Ne t'es-tu jamais interrogé sur le pas ou le geste qui pourrait te permettre de t'extraire des événements et des circonstances pour échapper à la misère de la condition terrestre ? Ne sais-tu donc pas que le corps et le psychisme appartiennent au monde phénoménal ? Et que rien ne peut les en soustraire ? Où que tu ailles et quoi que tu fasses, ils y resteront plongés. Il n'y a aucune échappatoire possible et nul salut à attendre...

Seul le regard peut s'ouvrir... Et vivre au sein de l'espace impersonnel...

 

 

Ne crains ni le monde, ni les phénomènes ni les circonstances. Tu es éternel. Jamais le regard ne périt.

 

 

A partir d'un certain degré de maturité, on n'accomplit plus les choses pour obtenir quoi que ce soit. Ni profit, ni honneur, ni gratification, ni satisfaction narcissique. On fait ce qui est nécessaire et naturel. Ou pour la joie du geste.

 

 

Quand je lis un poète, assis dans la nature, c'est toute mon âme qui s'émerveille de ces petites taches offertes aux âmes. Et au ciel. Et j'entends vibrer les phrases à l'unisson des nuages, des étoiles et des mille voix silencieuses des collines. Et je sens que le paradis est là. Au cœur même de la page. Au cœur même des paysages. Et le ciel, au plus proche – heureux de cette rencontre et de cette joie – s'avance vers nous, tourne les pages et nous invite à lever les yeux pour nous enlacer en silence. Alors les pages, le lecteur, les arbres, les paysages et le ciel ne font plus qu'Un. A jamais unis dans leur étreinte...

 

 

On peut croire qu'il faut être courageux pour marcher sur les chemins de traverse ou les sentiers désertés par les foules. Mais en vérité, rien n'est plus facile si nos pas nous y portent naturellement. Le cœur peut en souffrir. Mais cela donne des ailes à l'âme... qui s'envole plus vite vers le ciel.

 

 

L'ennui, la tristesse et la solitude sont les trois coups que Dieu frappe à notre porte. Mais souvent la maison est vide. Les hommes l'ont désertée pour aller dans le monde où ils imaginent qu'ils pourront y échapper. Refusant obstinément la main de Dieu tendue vers eux...

Pour accueillir l'ennui, la tristesse et la solitude, les laisser entrer dans son existence, s'asseoir à leur chevet et écouter ce qu'ils ont à nous dire, il convient d'avoir le cœur suffisamment mûr. Et d'avoir bourlingué sur tous les chemins du monde pour comprendre qu'ils ne nous mèneront nulle part... qu'ils nous ramèneront inéluctablement à nous-mêmes.

Ainsi l'ennui est l'appel du vide. Et une invitation au dépouillement. La tristesse – et donc la souffrance – exhorte aux remises en question et à l'interrogation profonde. Quant à la solitude, elle offre – par l'absence de distractions et de divertissements – les conditions requises à la rencontre avec soi – et avec l'infini que l'on porte en soi. Dieu nous attend sur l'autre rive. Au bout de cet âpre – et bien souvent long et douloureux – passage.

 

 

Les vallées et les collines regorgent de merveilles lorsque le ciel les éclaire de sa douce lumière. Et c'est toute la terre qui sort de l'obscurité...

 

 

Il ne faut pas prendre au sérieux la parole des hommes. Ne pas faire cas de leurs discours, de leurs cris ou de leurs vociférations. Et parfois même ne pas prêter attention à leurs plaintes et à leurs jérémiades (si celles-ci relèvent davantage de la pleurnicherie et de la lamentation complaisante que de la souffrance réelle et authentique). Les hommes sont (et se comportent comme) des enfants ignares, prétentieux et exigeants...

Ils croient savoir, tentent de vous persuader qu'ils ont raison – que vous devez, par exemple, vous occuper de certaines choses ou les effectuer d'une certaine façon... Mais ils ne savent pas. Pour la plupart, ils ne savent rien... ni du monde, ni des choses, ni de la vie, ni d'eux-mêmes*. Comment pourraient-ils vous conseiller ou vous apprendre quelque chose ? Et comment peuvent-ils ignorer qu'en leur for intérieur se cache la seule solution à ce qui représente à leurs yeux un problème ? Aussi convient-il de les laisser creuser en eux-mêmes... excepté lorsque la situation l'exige ou en cas de force majeure. Voilà sans doute – et en définitive – la meilleure réponse à leur offrir...

* Les moins ignorants pourront au mieux vous ensevelir sous des tonnes de pauvres et indigestes savoirs spécialisés. Mais rares – très rares – sont ceux qui pourront vous éclairer sur l'ensemble des liens entre les différentes formes de l'Existant et la conscience...

 

 

Si tes lignes* font offense à la poésie, abstiens-toi d'écrire ! Et en cette heure vespérale qui vient clore notre longue promenade dans les collines, cette curieuse injonction qui résonne comme un étrange ordre céleste me glace les sangs... Et je me promets à l'avenir d'essayer de laisser mon carnet dans ma besace. Pour demeurer dans l'écoute et le regard nu... en prenant garde au ciel et au vent qui observent par dessus mon épaule ma main – qui aime tant courir sur la page – saisir le mince cahier qui accompagne nos sorties.

Mais à ces mots, pourtant, une voix timide et offensée, en moi s'indigne : « et que puis-je y faire si le ciel a confiné ma « puissance poétique » et mes fragments à la vigueur et à la beauté d'un vieux mollusque avachi qui s'étire en baillant ? ». Et je sens aussitôt le ciel et mon âme sourire de ce « bon mot » comme s'ils m'autorisaient, malgré mes lourdeurs et mes maladresses, à poursuivre ma prise de notes...

* Il est vrai que j'ai la faconde (scripturale) indigeste. Comme une diarrhée langagière qui coule sans discontinuer... Que faire ? M'offrir une vermifugation ou laisser s'écouler – et se tarir – cette hémorragie intestinale expressive ?

 

 

J'étais assis par terre – sur un chemin de campagne désert – à regarder les nuages et les fleurs sauvages lorsque Dieu m'a tendu la main. Et c'est comme s'il m'avait projeté – debout – la tête et le cœur dans les étoiles tant mon âme s'était envolée haut dans le ciel.

 

 

Regarde dans la boue de tes pas. Et tu verras les merveilles que le ciel y a déposées.

Ne crois en rien d'autre qu'en tes pas de malheurs. Ce sont eux qui, d'un doigt habile (et que tu croiras funeste) – t'indiqueront le chemin.

Il n'y a d'autre espérance que le ciel. Et ce sont ces pas de malheurs qui t'y mèneront.

 

 

Un bonnet de laine sur la tête, une vieille écharpe miteuse autour du cou, une veste crasseuse, un pantalon élimé, de vieux godillots crottés par la boue et la poussière des chemins et ma vieille besace mal rafistolée en bandoulière... Ah ! Quelle fière (et misérable) allure de vagabond j'arbore lorsque j'arpente les collines... avec cet air d'idiot du village sur ma mine réjouie ou parfois renfrognée (selon l'état du ciel et la joie présente au cœur...).

Mais pour rien au monde, croyez-le, j'aimerais troquer mes loques pour des habits neufs ! Cet accoutrement est le costume de l'indigence et de la pauvreté la plus parfaite pour honorer et célébrer les richesses – et la gloire – du ciel !

 

 

L'humilité du marcheur qui ne sait où ses pas le mènent. Laissant son itinéraire aux mains du ciel et du vent. Confiant – pleinement confiant – dans les paysages et les visages qu'ils placeront sur son chemin. Et qu'importe les déserts et les tourments qu'il devra traverser ! Leur compagnie le comble déjà. Et l'aidera à faire de ses pas (de chacun de se ses pas) une douce et grandiose célébration. Ah ! Quel tendre et merveilleux chemin que celui de l'humilité !

 

 

Le ciel reflète toutes les blessures de la terre. Et toutes ses cicatrices : nos morsures, nos coups et nos déchirures. Et bien qu'il souffre du sort que nous réservons à la terre et à ses habitants, ces meurtrissures ne peuvent l'atteindre. Indemne malgré l'ignominie, la cruauté et la barbarie.

Mais je l'entends parfois s'impatienter de notre ignorance et de notre lenteur (de notre lenteur à [le] comprendre... et à le rejoindre). Et il lui arrive même, je crois, de s'exaspérer de ce refus obstiné, de cette indigence et de cette violence que nous infligeons à la terre et à ses créatures. Il a tant à offrir... Et il s'en trouve empêché par notre étroitesse, notre prétention et nos entassements... Aussi en est-il réduit – l'essentiel du temps – à la patience... à patienter sagement jusqu'à ce que nous comprenions (notre nature et nos liens) pour nous offrir enfin toute sa tendresse et toute sa lumière. Toutes ses merveilles que bien peu d'hommes sont en mesure d'imaginer ou de concevoir... et moins encore, bien sûr, de vivre et de goûter... 

 

 

En cet après-midi (habituel) d'escapade, je vois notre pas allègre, notre cœur radieux et notre âme joyeuse dévaler, légers, les sentes escarpées des collines. Ravis à chaque foulée de s'offrir au ciel. Et de sentir les pierres, les herbes, les fleurs et les arbres applaudir à leur passage. Et soutenir ce céleste pèlerinage.

Ah ! Franchement ! Peut-on rêver de plus simple et de plus bel équipage ? Sans doute l'un des plus humbles et des plus sages qui soit... Amis des chemins et de leurs habitants, heureux de toutes rencontres, saluant chacun avec chaleur et gratitude (pour sa présence), ne piétinant, ne dégradant et n'offensant rien ni personne. Et ne laissant aucune trace derrière eux excepté quelques mots griffonnés sur un petit carnet pour témoigner de cette joie silencieuse et l'offrir à tous ceux qui aimeraient la partager*...

Et je vois – et je sens – le ciel et les oiseaux répondre à notre sourire. Et à notre cœur chaviré de tendresse...

* Ou qui aimeraient peut-être même – allez savoir – nous rejoindre pour la goûter avec nous...

 

 

Mon âme est haut dans le ciel. Mais je sais qu'elle veille sur nous et nous attend. Et c'est ensemble que nous rejoindrons l'immensité et l'infini. Unis en ce monde comme ailleurs. Et Dieu pourra bien nous faire fréquenter tous les lieux et toutes les contrées qu'il souhaite, nous marcherons ensemble à jamais, main dans la main, le cœur si proche que rien jamais ne pourra nous séparer... Et chaque pas scellera et célébrera notre union avec le ciel.

Aussi que pourrions-nous craindre puisque Dieu sera dans chacune de nos foulées... La volonté du ciel sera faite. Et nos pas la serviront....

 

 

C'est l'ensemble du Vivant – et même de l'Existant – qui réclame sa part d’attention et de soin. Aussi comment le ciel – et ses modestes représentants – libres de leurs propres désirs et de leur mendicité passée, pourraient-ils refuser ce que leurs yeux implorants et leurs mains désespérées demandent avec tant de désarroi et d'espérance ?

Oui, nous pouvons les satisfaire – et nous les satisfaisons d'ailleurs malgré nous – à condition de ne jamais transformer – ni à leur insu ni au nôtre – leurs attentes légitimes en exigences capricieuses.

 

 

Un grand arbre déraciné gît, immobile, dans le fleuve. Couché à l'horizontal. Vaincu par le vent et la force des eaux après une vie entière passée à fréquenter la terre et le ciel. Et la nature s'est empressée de lui confier une ultime mission : devenir abri et perchoir pour les animaux de la rivière. Et comme toute chose et tout être en ce monde – mort ou vivant –, l'arbre s'est plié à l'inflexible volonté du ciel et de la terre.

 

 

Trois oiseaux – trois grands cormorans noirs – volent au dessus de la rivière. Altiers, splendides, magnifiques. Saluant de leurs ailes le ciel et les nuages sous les yeux de tous les habitants des lieux, ravis d'assister à leur vol majestueux.

 

 

Chaque jour – au cours de notre promenade – le ciel laisse ma main courir sur la page. Qu'il pleuve, qu'il vente ou qu'il neige, elle reste fidèle à sa modeste mission. Et qui pourrait la blâmer ? De ses petits traits dérisoires, elle n'offense personne. Elle invite simplement les yeux à regarder l'infini. Et essaie humblement de faire entrer un peu de ciel dans le cœur des hommes...

 

 

Les feuilles des arbres sont comme les hommes. Elles ne savent pourquoi le ciel les a placées là. La terre leur confie un travail. Le vent les fait danser le temps d'une courte saison. Puis elles meurent, livrées à l'obscur des sous-sols.

Il n'y a que le ciel pour sourire de cette ignorance, de cette besogne et de ces transformations. Les feuilles et les hommes, eux, ne peuvent se réjouir de leur fugace passage. Au mieux peuvent-ils s'égayer de la place que le ciel et la terre leur ont offerte. Et de leur danse dans le vent...

 

 

Il est aussi émouvant de rencontrer un vieil arbre qu'un vieillard. Tous deux portent les stigmates du temps : des rides profondes et de vieilles cicatrices qui les rendent beaux et dignes. Si profondément vivants. Et derrière leur fragilité et leur allure branlante, on devine leur robustesse d'autrefois, lorsqu'ils étaient jeunes et vigoureux – débordants de vie et d'enthousiasme. Pourtant aujourd'hui on sent leurs jours comptés. Et la mort, inéluctable, qui se rapproche. Alors nous les quittons avec tristesse – les yeux humides ou une larme sur la joue – en espérant (ou en priant le ciel de) revoir leur frêle silhouette à notre prochaine visite.

 

 

Côtoie et observe ce qui danse en ce monde. Fréquente ce qui demeure parfaitement immobile. Et laisse-toi instruire. Et te seront révélés la vérité – et tous ses secrets – dont tu pourras, un jour, te faire le reflet...

 

 

Les âmes mûres sont comme de petites fenêtres qui s'ouvrent sur le ciel depuis le cœur du monde et qui le reflètent à travers les gestes les plus humbles. Elles agissent comme les représentantes et les dépositaires du Divin sur terre. Elles nous révèlent (et nous prouvent) que Dieu n'est pas seulement une douce chimère pour les croyants naïfs ou imbéciles mais que sa présence est réelle – et avérée – en ce monde...

 

 

A partir d'un certain degré de maturité, les projets et les désirs personnels, les préférences psychiques et l'illusion du choix et du savoir(1) s'effacent. C'est le ciel qui dicte les actes et les paroles avec clarté et évidence. Et il les fait toujours advenir avec la plus grande justesse... pourvu qu'il se manifeste à travers une âme mûre – un esprit et un cœur nus, humbles et dépouillés. Totalement ouverts.

Ce qui surgira demeurera néanmoins toujours (plus ou moins) marqué du sceau des caractéristiques individuelles, mais ces dernières ne constitueront plus une entrave. Elles ne modifieront en rien le sens et la force de l'acte ou de la parole, elles lui donneront simplement une coloration singulière comme un vitrail qui laisse passer la lumière – sans lui faire perdre sa puissance et son éclat mais dont la teinte va lui offrir une couleur et une texture particulière...

Ainsi en est-il des âmes comme des vitraux. Plus ils sont opaques(2), moins (bien sûr) ils laissent passer la lumière. Plus ils sont transparents(3), plus la lumière peut les transpercer telle qu'elle arrive et se manifeste. De façon directe et originelle. Dans son état le plus pur et le plus naturel...

(1) Le savoir devient purement fonctionnel. Il est utilisé selon les exigences et les nécessités des situations. Et en matière d'existence, le seul maître à bord est le je-ne-sais-pas ouvert : la non-connaissance qui sait ou connaissante issue d'un regard global d'arrière-plan panoramique capable de cerner la globalité de la situation et l'ensemble des composants et/ou des protagonistes qui y sont impliqués.

(2) Autrement dit, plus les âmes sont encombrées et chargées de désirs, de préférences individuelles et d'idées etc etc.

(3) Autrement dit, plus les âmes sont nues et dépouillées...

 

 

Certains jours, on a le cœur en grisaille*. Aussi triste qu'un ciel bas et pluvieux – chargé de gros nuages. Heureusement que l'âme est là. Et qu'elle veille à se défaire de ces trop lourds sentiments ou de ces trop encombrantes pensées qui embrument la vue, accablent et alourdissent l'esprit pour que nous retrouvions la joie intacte – et toujours indemne – du regard nu.

* Pour mille raisons (et toujours pour mille mauvaises raisons)...

 

 

Plus l'âme devient mûre (ou mature), moins le personnage (le corps-mental auquel on s'identifie habituellement comme forme séparée du reste de l'Existant) réclame d'amour et d'attention. Moins il apparaît nécessaire de le favoriser et de lui octroyer sollicitude, soin ou même quelques manifestations de bienveillance ou de tendresse dans la mesure où la présence devient plus qualitative et la façon de l'habiter plus stable et plus profonde. En outre, le regard s'épure avec plus de facilité et le ressenti – sensoriel et énergétique – s'intensifie et devient d'une plus haute qualité*. Ces éléments permettent donc de lui offrir ce qui lui est nécessaire. Et ne suscite aucune intervention « extérieure » ni aucune marque d'affection particulière (à travers d'éventuels gestes, actes, paroles ou quelque compagnie...). Ils s'avèrent suffisants pour répondre au besoin d'attention légitime de la forme (du personnage) et même combler l'éventuel besoin d'amour et de tendresse que l'esprit pourrait encore parfois quémander ou solliciter... excepté évidemment lorsqu'une présence plus soutenue et un « accompagnement » plus serré et enveloppant s'avèrent indispensables ou lorsque la situation et les circonstances l'exigent, par exemple, en cas de douleur, de stress, d'anxiété, de sentiment de saturation, de tristesse profonde... Dans ce cas, la présence se recentre davantage sur l'individu (le personnage) pour lui apporter ce qu'il réclame et lui prodiguer ce qui lui est nécessaire... bien qu'il puisse arriver de façon extrêmement rare – dans certains cas exceptionnels – que l'intervention, l'assistance ou l'accompagnement d'une tierce personne s'avèrent ponctuellement utiles ou incontournables...

* En comparaison de la façon dont il était « vécu » et appréhendé auparavant...

 

 

Ton travail en ce monde est celui que te dicte le ciel. Il n'y a nulle autre besogne à accomplir.

Ce que tu entreprends pour ton seul plaisir ou pour ton seul intérêt révèle simplement – et il n'y a là rien à blâmer – non seulement que tu demeures esclave des désirs, des croyances et des espoirs de ton esprit ignorant qui accaparent, occupent et monopolisent l'ensemble de l'espace perceptif, mais également que ton âme est encore immature pour obéir aux injonctions du ciel. Ne subsiste pour lui, sa lumière, ses consignes et ses instructions aucune place...

Lorsque l'esprit et le cœur sont vides et nus – désencombrés de projets, de désirs, d'envies, d'aspirations, d'idées, de croyances, de représentations et d'espoirs, rien – en vérité – n'est plus facile et plus simple que de suivre – à travers l'exigence des situations – les prescriptions ou les décrets du ciel. Et du réel.

Ces injonctions ne sont plus considérées comme un ordre ou une obligation contraignante mais comme la seule option possible, la seule chose à faire. Comme une sorte d'impérieuse et incontournable nécessité... Aussi les réalise-t-on avec aisance et avec joie en dépit parfois, il est vrai – notamment au début de cette phase de rayonnement de l'Être ou du Divin – de quelques résistances psychiques (toujours possibles) en particulier lorsque ces injonctions heurtent ou contrarient certaines habitudes, certains principes résiduels « non épurés » ou quelques encombrements encore présents dans le mental. Mais l'essentiel du temps, ces injonctions sont exécutées avec facilité et enthousiasme, avec une confiante tranquillité et de façon implacable (sans négociation possible excepté si les circonstances l'imposent), mais également avec détachement (à l'égard de l'acte et du résultat) tout en étant pleinement – et totalement – engagés dans l'acte ou la parole – édicté(e) par le ciel ou le Divin*.

* Ou, si vous préférez, par la présence impersonnelle qui perçoit de manière neutre et exhaustive la globalité de la situation : l'ensemble des circonstances, des protagonistes et des formes impliqués et qui agit donc en conséquence, de façon juste et appropriée.

Cette façon d'agir – et la perception qui en est à l'origine – sont très éloignées du fonctionnement habituel des êtres humains soumis d'ordinaire à de multiples encombrements psychiques et, par conséquent, à d'innombrables complications et tergiversations : méandres idéatifs, nœuds émotionnels, doutes, biais de perception, subjectivité, rétrécissement, vues tendancieuses, préférences, intérêts personnels, résistances, refus, blocages et obstacles. Ces éléments restreignent, bien sûr, non seulement la perception (en offrant une perception limitée et subjective), mais handicapent ou orientent de façon substantielle l'action (avec des actions partiales et inappropriées). Elles se trouvent, en outre, à l'origine d'un grand nombre de conflits et de complexifications dont les hommes, à leur insu, « arrosent » le monde, le plan réel et l'ensemble des situations phénoménales. Et il va sans dire que toutes « nos existences » s'en trouvent très largement affectées...

En revanche, lorsque l'âme est mûre et qu'elle sait se faire l'exact reflet des injonctions célestes, l'existence, le monde et la façon de les habiter non seulement se simplifient grandement. Mais deviennent éminemment faciles...

 

 

Oh ! Mon Dieu ! Comme l'esprit peut parfois être embrumé et embrouillé lorsqu'il est perdu dans ses pensées ou enlisé jusqu'au cou dans les tracasseries ! Il recouvre aussitôt les yeux, le cœur et le monde d'une épaisse chape de plomb. Opaque et grise. Si lourde et si épaisse qu'on en arrive à penser que rien ni personne ne pourra jamais la soulever ou la faire disparaître...

Et pourtant, en ces funestes instants, l'âme – sage et silencieuse – patiente tranquillement dans le regard. Elle attend notre attention ou le vent pour balayer toutes ces chimères. Et retrouver la nudité et l'innocence. La joie et la légèreté. Pour pouvoir à nouveau s'élancer dans le ciel et embrasser la terre. Et reprendre, avec la joyeuse – et divine – complicité du vent, ses cabrioles et sa danse avec les anges, les brins d'herbe qui peuplent la terre et les nuages qui peuplent le ciel.

Oui, elle a hâte de retrouver sa place. Cette place qui lui est si chère... cette place que Dieu lui a attribuée pour offrir sa joie et sa présence à toutes les créatures du monde.

 

 

Comme il est étrange et déconcertant de voir les hommes et les insectes penchés sur leur ouvrage ou vaquant à leurs affaires et à leurs nécessités ! Comme toutes les choses et tous les êtres de ce monde, ils œuvrent à leur tâche. Et assument leur rôle. Participent à leur insu au bien commun – à ce que d'aucuns appelleraient le Bien supérieur – dont la plupart (sinon tous) ignore tout. Astreints – et réduits malgré eux – à la fonction de maillon (dérisoire mais indispensable) au grand rouage du monde et au fonctionnement du grand corps de l'Existant.

Mais gare à l'être humain qui tel un enfant qui prend conscience de ses capacités, de son potentiel et du « pouvoir » qui lui est conféré, aspire progressivement – et inéluctablement – à instrumentaliser son entourage – êtres, choses et objets – pour satisfaire ses désirs et asseoir son autorité et sa domination en soumettant son environnement à ses exigences et à ses caprices. Tel est l'homme d'aujourd'hui à peine sorti des cavernes. Et de l'enfance...

Pourquoi donc la conscience a-t-elle attribué à l'homme cette faculté et cette charge en ce monde ? A quelle fin – et dans quel dessein – a-t-elle recruté les Hommes ? A quelle déroutante mission et à quelle mystérieuse besogne les a-t-elle destinés ? Avait-elle seule-ment envisagé cette obscure période d'excitation et de fébrilité prépubère (pleine de désirs tous azimuts) et cette débauche d'instrumentalisations et de mainmises iniques et mortifères ?

Oh ! Inutile de se perdre en conjectures ou de gloser indéfiniment sur le sujet (nous avons déjà tenté d'explorer quelques hypothèses et quelques pistes dans notre longue réflexion sur la Conscience et l'Existant*)... Disons simplement ici qu'il nous faudra sans doute patienter quelques siècles ou quelques millénaires pour que l'humanité – et ses éventuels descendants ou successeurs – atteignent l'âge de raison. Et puissent enfin agir de façon juste et responsable...

* Voir l'ouvrage La Conscience et l'Existant – passé, présent et devenir – une perspective...

 

 

Un vol d’étourneaux dans le ciel gris et bas. Plusieurs milliers sans doute. On les entend passer dans un frémissement d'ailes et de joie. Plus sûrs de leur trajectoire et de leur itinéraire que nous le sommes de nos pas et de notre voyage... Et je les regarde avec tendresse s’éloigner vers l'horizon.

 

 

Vous arrive-t-il d'avoir l'âme grise et grincheuse ? Non, bien sûr ! Seul le cœur peut être terni par les humeurs et les couleurs... L'âme, elle, demeure toujours légère et joyeuse. Et au pire des heures, elle reste silencieuse. Recroquevillée et immobile au fond du regard...

 

 

Ce qui nous attend ? Pourquoi songer à ces chimères...

Si votre cœur était en paix et votre regard était nu et plein, ce qui est là sous vos yeux* comblerait votre âme. Et vous la regarderiez s'élancer vers le ciel, le cœur tendre et les yeux émus, rejoindre sa terre natale et virevolter dans le vent, indifférente à la bêtise et à la sagesse des hommes, libre de leurs humeurs, de leur ignorance ou de leur prétention. Simplement reconnaissante – si reconnaissante – envers celui qui a su (et qui a pu) la libérer de ses chaînes afin qu'elle regagne son royaume... Heureuse simplement d'être là et de pouvoir offrir sa grâce à tous les yeux. Et qu'ils soient implorants ou aveugles, idiots ou intelligents, teigneux ou taciturnes, elle s'en moque... Sa danse joyeuse n'a d'autre fin qu'elle-même. Et au fond de tous les yeux, une lueur sait reconnaître son innocence et sa beauté.

En vérité, il n'y a que les yeux et le cœur pour s'enliser ainsi dans l'épaisse fumée des pensées et de l'inquiétude. Dans la fange de nos sentiments indécis. Le regard et l'âme, eux, surnagent et dansent au dessus de tous les immondices. Joyeux et ravis de tous les décors pourvu qu'on les ait libérés de leurs geôle – et de leurs attaches...

* ici et maintenant...

 

 

Ce soir, en rentrant de notre promenade sur les berges sauvages de la rivière – saccagées par les pelleteuses et les engins de chantier – un arbre m'a interpellé. Il était digne et un peu penché par les rafales de vent qu'il avait dû endurer toute sa vie. A mon passage, il a grommelé : « Dis aux hommes d'arrêter leur massacre ». Je l'ai regardé avec émotion et tendresse. Et lui ai répondu : « Que puis-je faire ? Les hommes ne savent pas ce qu'ils font*». Et mon aveu d'impuissance l'a rendu plus triste encore. Mais ces paroles ont ranimé – je l'ai senti – au fond de sa sève un regain de révolte et de rébellion. Aussi ai-je ajouté : « Le progrès et la modernité sont en marche ! Rien ni personne ne pourra les arrêter !». L'arbre alors m'a souri avec tristesse et m'a chuchoté à l'oreille : « il ne nous reste donc que les larmes pour pleurer ! ». Et de mes bras impuissants, j'ai entouré avec tendresse son tronc rêche et rugueux. Et nous avons pleuré ensemble en silence...

* Luc 23

 

 

Et je sens le ciel au dessus de nos têtes sourire de nos espoirs et de nos combats. De nos pleurs, de nos cris et de nos plaintes. De nos rires, de nos coups et de nos craintes. De nos caresses et de tous nos enlacements. Et ce sourire est si tendre et si puissant qu'on peut le sentir depuis la terre se déverser – sans discontinuer – sur toutes les âmes du monde.

Plus que tout autre, le ciel aide ceux qui lui sont fidèles. Ceux qui le célèbrent et l'honorent avec sincérité et authenticité. Et ceux qui invitent, avec justesse et humilité, le cœur et les yeux à l'habiter... Sur eux, sa main se fait plus douce et plus tendre... Et l'on sent sa détermination à effacer – en partie* – les aspérités et les rugosités de leur existence pour permettre à leur cœur d'être aussi vide et aussi nu – aussi pur – que leur âme...

* Et ce qui ne peut être gommé constitue – sans doute – l'inévitable actualisation du « karma » passé (au sens bouddhiste ou hindouiste du terme(1)) qui s'épure... et qui devra s'épurer jusqu'à « la dernière goutte »...

(1) Karma : série de causes et d'effets(2) impulsés, engendrés et entretenus par la volition, le désir, l'ignorance et le sentiment illusoire d'exister en tant qu'entité séparée du reste de l'Existant.

(2) D'après notre ressenti, il semblerait qu'il existe un lien très fort entre la création du karma et le sentiment d'être (et de se prendre pour) une entité séparée ainsi que les désirs, les intentions, les aspirations qui y sont associés et les actes nécessaires pour les faire advenir. Ainsi l'individu qui agit simplement (et uniquement) guidé par sa volonté propre (et selon ses exigences et préférences psychiques et personnelles) crée malgré lui quantité de mouvements aux effets et conséquences très nombreux. Au contraire, celui qui n'obéit qu'aux injonctions du ciel et du réel (autrement dit qui agit de façon impersonnelle selon l'exigence des situations) ne crée aucun mouvement ni effet susceptible d'être engrangé « karmiquement » (ou, si vous préférez, d'être emmagasiné dans « le karma personnel »). Selon notre expérience, il semble assez clair et évident que moins le personnage (le corps-mental auquel nous nous identifions habituellement) est actif ou activé, moins il existe d'intentions et de désirs, plus le regard demeure dans l'espace de conscience impersonnel nu et vierge, plus les actes jaillissent de façon neutre et juste, et moins les effets et les mouvements créés sont nombreux, moins le « karma personnel » accumule ou amasse de mouvements et d'effets qui devront, tôt ou tard, être actualisés et s'épurer... Ainsi lorsque le regard impersonnel est totalement habité et que le personnage (et le plan personnel) sont totalement inactifs, il n'existe aucune création karmique car les actions et les actes suivent le cours naturel des choses et n'obéissent qu'aux inévitables et incontournables mouvements énergétiques...

 

 

Rien n'est plus doux pour l'âme qu'une sieste au soleil. Lorsque l'esprit et le cœur, apaisés, s'abandonnent aux délices de la terre et du ciel...

 

 

Les hommes et les jours indigents réclament leur poids de jeux et de labeur. Et nous n'avons rien à leur offrir. Excepté nos mains vides, notre cœur nu et la joie de notre âme légère, toujours heureuse d’accompagner et d'égayer ceux qu'elle rencontre...

 

 

Ah ! L'insondable richesse du regard ! La misère pourrait bien recouvrir la terre entière, jamais nous ne connaîtrons la pauvreté... Que peut-on ôter au ciel ? Tout lui appartient. Et tout s'y reflète...

Et l'âme accompagne les pas et le cœur sereins sur tous les chemins...

 

 

Le carcan des heures fébriles où tu retiens ton âme prisonnière. Enchaînée à tes désirs. Comment pourrait-elle t'aider ? Regarde donc le ciel ! Il ne possède rien. Et jouit de tout. Et regarde les hommes ! Ils s'approprient et possèdent une infime part de la terre. Et ne jouissent de presque rien. Leurs possessions ne leur procurent qu'ennuis et tracas...

 

 

Il est étonnant de voir certains arbres conserver leurs feuilles durant l'hiver. Elles ont beau être mortes, toutes jaunes, toutes sèches ou toutes flétries, elles restent fidèles à leur vieil ami. Comme si elles avaient peur de leur destin. De disparaître à jamais dans la terre. A moins que ce ne soit l'arbre qui les retient pour se donner un peu de compagnie et échapper à la solitude ou pour se soustraire à la nudité et réchauffer sa sève et son cœur pendant la froide saison.

 

 

Ah ! Qu'il y a d'étranges alliances et d'unions inattendues et incongrues en ce monde... chacun ne cherchant – le plus souvent – qu'à servir ses intérêts et à assurer sa sécurité et son bien-être... Ah ! Comme toutes les créatures semblent fragiles, ingrates et misérables sur cette terre...

Mais peut-on vraiment les juger ou les blâmer ? N'appartiennent-elles pas au grand corps que constitue l'Existant ? N'en sont-elles pas les parties ou les composants ? Aurait-on l'idée de juger le nez, la moelle épinière, l'estomac, les cellules épithéliales, le biceps ou les parties génitales qui essaieraient de tirer parti de l'organisme auquel ils appartiennent ? A-t-on déjà vu le pied ou la jambe blessé(e) remercier la main qui la soigne ? A-t-on déjà vu la main tirer orgueil de son geste ? A-t-on déjà vu le cerveau dénigrer l'ignorance ou la bêtise des autres organes ? A-t-on déjà vu le cœur se plaindre de maintenir en vie l'ensemble du corps ? Et s'offusque-t-on de ces comportements – de ce qui pourrait passer pour une forme d'ingratitude ? Non ! Chacun agit selon sa fonction, ses capacités et ses compétences, assurant son rôle et assumant sa tâche. Et tous s'entraident et coopèrent – et parfois même dans le conflit – pour assurer le fonctionnement de chaque élément, de chaque partie et de l'ensemble de l'organisme dont leur existence dépend...

En définitive, il n'y a que les hommes – ces imbéciles – pour abuser, exagérer, exploiter, tirer au flanc, usurper, tricher et outrepasser leurs prérogatives, pour se plaindre ou s’enorgueillir de leur tâche. Et pour monnayer leur travail et leur savoir-faire. Et se faire rémunérer. Et – qui plus est – pour se réjouir de ces émoluments. Tous – ou quasiment tous – heureux et fiers d'appartenir, d'alimenter – et même d'engraisser – le terrifiant et l'abominable système artificiel qu'ils ont créé – et qui sera sans doute amené à se complexifier, à s'artificialiser et à se virtualiser bien davantage dans les sombres années qui viennent... Ah ! Ces hommes ! Quels pauvres idiots...

 

 

En voyant certains hommes – et leur comportement – on a parfois le sentiment qu'il y a en eux aucune (ou quasiment aucune) conscience. Ils semblent, en effet, habités par moins (et parfois par beaucoup moins) de conscience qu'un chien ou un arbre...

Parmi ces individus, certains – bien souvent – posent quelques difficultés aux hommes et à la société humaine mais ils constituent également une source de « nuisance » pour l'ensemble du Vivant et de l'Existant. Et bien que nous ayons conscience que leur existence – et leurs actes – ont une place(1) et un rôle(2) dans l'économie générale du système, leur « intelligence » (intelligence entre guillemets) ou disons plutôt leurs capacités cognitives d'animal « supérieur » (animal supérieur également entre guillemets...) sont utilisées presque sans garde-fou (excepté peut-être la loi des hommes) à seule fin de servir leurs intérêts personnels et leurs penchants instinctuels... et grâce à elles, ils sont capables d'élaborer des ruses et des stratégies fort habiles qui peuvent causer bien plus de préjudices et de dommages sur leur environnement et leur entourage qu'aucun autre animal...

(1) Dans la mesure où ils se manifestent...

(2) En particulier dans l'actualisation et l'épuration « karmiques » chez les êtres « victimes » de leurs méfaits...

Et quelles que soient les époques, nulle société n'a jamais su quoi faire de ce genre d'individus... Espérons simplement que le monde contemporain sache en limiter le nombre, endiguer leur recrudescence et contrecarrer ou restreindre leurs effets délétères tant sur le plan individuel que collectif... Mais en dépit de l'évolution sociétale actuelle (davantage de lois, de droit et de sécurité mais aussi davantage d'éducation, de savoirs, d'équité et de respect pour le Vivant, la biodiversité et l'environnement) et malgré l'existence de quelques mouvements individuels et collectifs de résistance et d'opposition et l'évolution naturelle des sociétés humaines*, d'autres facteurs, en particulier (et entre autres) la montée exponentielle de l'individualisme, l'efflorescence des désirs et l'effarante progression des possibilités pourraient s'avérer un terrain fort propice à l'exacerbation de ce type de comportement mais également au développement, voire à la généralisation, de ce genre d'individualités... Sur ce point (comme sur tout autre, bien sûr), l'avenir, évidement, nous éclairera...

* Voir l'ouvrage La Conscience et l'Existant...

 

 

En ces jours d'hiver ensoleillés – et aux températures clémentes –, les abeilles ont quitté leurs ruches. Et se sont remises à leur labeur. On les voit butiner un peu partout sur les pelouses fleuries autour de la maison. En précieuses et infatigables ouvrières de la terre, elles poursuivent inlassablement leur tâche. Et hormis les conditions climatiques, rien ne saurait les soustraire à leur besogne...

 

 

Jouer avec le regard – tantôt plongé à l'avant-plan (dans le personnage) tantôt posé à l'arrière-plan (au sein de l'espace nu et vierge de l'impersonnalité). Et se laisser devenir le jouet du ciel et de la terre. Voilà sans doute – diront certains – un jeu bien étrange... Mais que voulez-vous ? Au cours de mon existence, bien peu d'amusements et de « distractions » ont su susciter mon intérêt et obtenir ma sympathie... aussi suis-je ravi de m'y adonner lorsque l'occasion m'est offerte. Et puis qu'y-a-t-il à blâmer ? Sur cette terre, chacun ne s'amuse-t-il pas comme il peut... avec ce qu'il peut ?

 

 

Le ciel est le territoire de l'âme. Et la terre celui du corps, du cœur et de l'esprit. Lorsque ceux-ci sont recroquevillés, le ciel ne peut les aider. Il peut même leur paraître effrayant. Seule l'âme peut s'y réfugier lorsqu'il lui arrive d'être apeurée. Lorsque l'individualité habite son territoire (la terre) avec aisance, le corps, l'esprit et le cœur sont en paix. Et l'âme, légère, peut alors rejoindre son fief, le ciel.

La tranquillité du corps et de l'esprit, la paix du cœur et la légèreté de l'âme procurent à l'être une joie sans pareille. La terre et le ciel peuvent alors s'unir et diriger les pas en tous lieux. Le corps, l'esprit, le cœur et l'âme y acquiesceront sans crainte ni retenue, heureux d'obtempérer à leurs tendres et bienveillantes injonctions. Et de servir, avec ferveur et détachement, les incontournables exigences du réel.

 

 

Le ciel – et son immensité – sur les collines minuscules et majestueuses. Mes yeux ne s'en lassent pas. Et serait-il le seul paysage qu'il me soit donné à voir pour le restant de mes jours, je ne regretterais – pour rien au monde – mon fugace passage sur terre... sur ce petit coin de colline ouvert sur le ciel...

 

 

Quelle joie lorsque tout – tout ce qui existe en ce monde et ailleurs – vous parle, vous enlace et vous saute au cœur ! Le ciel, la terre et l'ensemble de l'Existant, excepté peut-être quelques esprits particulièrement grincheux ou malveillants, deviennent de tendres amis... Et vous savez que rien – pas même la mort – ne pourra jamais vous désunir...

Si tous les êtres pouvaient ressentir cet infini, cette joie et cette douceur, que la vie, pour chacun, serait douce et belle ! Et le monde enfin serait reconnu comme un Eden inestimable...

 

 

Qui en ce monde connaît – et sait reconnaître – les traces, la marque et le sceau de l'invisible ? Et qui a conscience que ses effets sont bien plus décisifs et déterminants que les conséquences – évidentes et prévisibles – du tangible et de l'apparent – du réel grossier et observable ?

 

 

Derrière la maison, quelques fleurs de pissenlit et quelques renoncules ont décidé d'affronter l'hiver. Leur jaune est si vif qu'on dirait de petits soleils.

En ces jours d'hiver peu rigoureux, nous croisons aussi autour de la maison et au cours de nos promenades dans les collines, quelques insectes ; scarabées, fourmis solitaires, mouches et moucherons qui se sont peut-être sentis, eux aussi, suffisamment armés et aguerris pour passer l'hiver. Et à leur passage, nous les regardons avec tendresse et ravissement en saluant leur courage et la vigueur du Vivant, toujours prompt et disposé à affronter les épreuves et de nouveaux défis.

Mais nous ne pouvons néanmoins nous empêcher d'avoir une pensée pour leur frères d'aujourd'hui et ceux des années passées – aux hivers plus rigoureux – et pour tous les animaux des bois et des champs, des prés et des forêts ; souris, mulots et autres petits rongeurs que le froid a impitoyablement décimés. Sans compter, bien sûr, les innombrables animaux sauvages et domestiques qui doivent endurer les intempéries et la froideur des jours et des nuits et les milliers (en nos riches contrées) et les millions partout ailleurs de personnes sans abri* vivant dans la rue. Nul n'y songe mais combien d'hommes seraient-ils capables de vivre ainsi, nus et sans ressource, au cours de cette impitoyable saison ?

* Comment une société digne de ce nom autorise-t-elle ce genre d’infamie : laisser des êtres vivre et mourir dans le froid au cœur des villes et aux portes des campagnes... il y aurait évidemment beaucoup à dire sur le sujet et sur bien d'autres thématiques sociétales aussi indécentes et ignominieuses...

 

 

Le ciel est toujours d'excellente compagnie. Pourvu qu'on en connaisse les signes et les règles. Et que l'on sache l'habiter. Sinon il apparaît comme une chimère imbécile ou une vague promesse pour les âmes crédules ou comme un élément insignifiant du décor. Ou, même pire, comme une menace qui frappe sans discernement...

 

 

Sur un chemin de campagne, un caillou m'a arrêté pour me demander sa route. J'ai d'abord été surpris. Puis je l'ai regardé en souriant. Et j'ai levé les yeux au ciel.

 

 

Que peut-on faire face à la bêtise, à la misère et à la violence du monde ? Rien. Simplement pleurer et sourire. Et avoir la patience d'attendre que les esprits et les cœurs s'éveillent...

En guise de médiocre exutoire à la colère que font parfois surgir la bêtise, la misère et la violence du monde, il m'arrive de compléter une longue liste – dressée un jour d'accès clastique mémorable – des êtres, des actes et des agissements que j'aimerais voir bannis à jamais de la surface de la terre. En voici un court extrait (que vous pouvez, bien sûr, augmenter ou agrémenter selon vos propres doléances) : […] les chasseurs, les propriétaires, les prétentieux, les arrogants, la mauvaise foi, la cruauté, la méchanceté gratuite, les conversations stupides, les discussions insipides, la maltraitance (en particulier envers les animaux), la musique tonitruante, les êtres autocentrés (interlocuteurs, voisins et automobilistes en particulier), les individus insensibles et irrespectueux, la malveillance, les narcissiques, l'indifférence, la crânerie, la crasse intellectuelle, les plaintes, les jérémiades illégitimes, l'argent, le pouvoir, l'abus de faiblesse, la pingrerie, la platitude, les malotrus, les acariâtres, l'aveuglement, les circonvolutions intellectuelles sans intérêt, le racisme, la guerre, les marques, la publicité, la lâcheté, la maniaquerie, le commerce, la richesse, le luxe, le désœuvrement mal assumé, les cris, les rires idiots et les sourires forcés, la malhonnêteté, les passes-temps, la fourberie, le divertissement occupationnel, l'outrance, les calculateurs, les lois et les règlements iniques ou stupides, le favoritisme, les lèche-culs, les mielleux, les démagogues, les populistes, l'hystérie des foules, le parti pris, les « trop normaux », les profiteurs, les moralisateurs, la connerie et les connards de tout poil...

En relisant cette liste (dans son intégralité), je suis frappé par sa longueur. Et par cette incroyable énumération. Et je constate – avec un certain effroi – que bien des choses heurtent, blessent ou insupportent mon cœur et mon esprit...

 

 

A la nuit tombée, lorsque les hommes ont déserté la terre pour regagner leur foyer (leur petit cube de béton), la nature, les montagnes et les forêts reprennent leurs droits. Et retrouvent leur identité profonde – éminemment belle et sauvage. Si indomptable. Pour vibrer enfin à leur vraie mesure. Dimensions originelles que les hommes, en dépit de leurs efforts et de leurs saccages, ne parviendront jamais à meurtrir ni à apprivoiser...

Il faut fréquenter la terre, la nature, les montagnes et les forêts à ces heures perdues et dépeuplées – lorsque nul visage humain ne pollue ou ne dénature les lieux avec ses engins, ses rires ou ses bavardages – et les respecter profondément (et sans doute avoir soi-même l'âme un peu farouche et sauvage) pour vivre au plus proche de leur profondeurs et les ressentir si intimement qu'on entend battre leur cœur. Et dans cette intimité, la terre, la nature, les montagnes et les forêts vous ouvrent leurs portes et vous livrent leurs mystères et leurs secrets... et il arrive même qu'elles vous autorisent à vous unir à elles pour que vous puissiez goûter à leur force et à leur beauté...

 

 

C'est au cœur de la nature – et en particulier au milieu des collines – loin de toute présence humaine, séparé des individus, de leurs constructions, de leurs inventions et de leurs bruits par plusieurs vallons, quelques a-pics et quelques falaises, à plusieurs kilomètres de tout réseau routier, au cœur du silence... entouré d'êtres à plumes et à poils, munis d'une carapace ou d'un exosquelette parmi les arbres, les herbes, les pierres et les rochers et sous le ciel et les nuages que mon cœur se réjouit et se sent à son aise – et pour tout dire – à sa place. Il ressent avec la nature et ses représentants les moins dénaturés – et les moins humanisés – une connivence, une complicité et une résonance qu'aucun être humain ne pourra jamais lui offrir...

 

 

Et où allons-nous maintenant ? demande une (petite) voix lointaine et apeurée. N'aie crainte ! lui dit-on, en présence du regard, chaque pas se suffit à lui-même...

 

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