Canalblog Tous les blogs Top blogs Littérature, BD & Poésie
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU
LES CARNETS METAPHYSIQUES & SPIRITUELS

A PROPOS

La quête de sens
Le passage vers l’impersonnel
L’exploration de l’être

L’intégration à la présence


 

CARNETS PUBLIES

L'expérience du monde 
Récit (1997-1999)

Solitudes 
Récit (2001)

Le petit chercheur Livre 1  
Conte (2004)

Le petit chercheur Livre 2  
Conte (2004)

Le petit chercheur Livre 3  
Conte (2004)

Quêteur de sens  
Essai anthologique (2005)

Traversée commune  
Livre expérimental (2007)

Traversée commune Livre 1  
Livre expérimental (2007)

Traversée commune Livre 2  
Livre expérimental (2007)

Traversée commune Livre 3  
Livre expérimental (2007)

Traversée commune Livre 4  
Livre expérimental (2007)

Traversée commune Livre 5  
Livre expérimental (2007)

Traversée commune Livre 6  
Livre expérimental (2007)

Traversée commune Livre 7  
Livre expérimental (2007)

Traversée commune Livre 8  
Livre expérimental (2007)

Traversée commune Livre 9  
Livre expérimental (2007)

Traversée commune Livre 10  
Livre expérimental (2007)

Tourbillon(s) 
Journal & récit (2008-2013)

Le goût d'autre chose 
Journal (2013-2016)

Un homme simple et sage 
Récit (2014)

Une âme sensible Vol 1  
Journal (2016-2019)

Une âme sensible Vol 2 
Journal (2016-2019)

Entre le rêve, le monde... Vol 1  
Journal (2019-2020)

Entre le rêve, le monde... Vol 2  
Journal (2019-2020)

Quelque chose du sang...  
Journal (2020-2021)

En plein cœur Vol 1 
Journal (2021-2022)

En plein cœur Vol 2 
Journal (2021-2022)

En plein cœur Vol 3 
Journal (2021-2022)

Si près de nos lèvres... Vol 1 
Journal (2022-2023)

Si près de nos lèvres... Vol 2 
Journal (2022-2023)

Si près de nos lèvres... Vol 3 
Journal (2022-2023)

Si près de nos lèvres... Vol 4 
Journal (2022-2023)

Vie d'un ermite itinérant Vol 1 
Récit (2023)

Vie d'un ermite itinérant Vol 2  
Récit (2023)

Une destinée sans certitude Vol 1 
Journal (2023-2024)

Une destinée sans certitude Vol 2 
Journal (2023-2024)

Entre Dieu et la pierre Vol 1
Journal (2024-2025)

Entre Dieu et la pierre Vol 2
Journal (2024-2025)

Entre Dieu et la pierre Vol 3
Journal (2024-2025)

Entre Dieu et la pierre Vol 4
Journal (2024-2025)

Quelques jours... Vol 1  
Journal (2025)

Quelques jours... Vol 2  
Journal (2025)

Quelques jours... Vol 3  
Journal (2025)

Quelques jours... Vol 4  
Journal (2025)

En son for intérieur Vol 1 partie 1
Journal (2025)

En son for intérieur Vol 1 partie 2
Journal (2025)

En son for intérieur Vol 2 partie 1
Journal (2025-2026)

En son for intérieur Vol 2 partie 2
Journal (2025-2026)

 

CARNETS BRUTS

Carnet n°1
L’innocence bafouée

Récit / 1997 / La quête de sens

Carnet n°2
Le naïf

Fiction / 1998 / La quête de sens

Carnet n°3
Une traversée du monde

Journal / 1999 / La quête de sens

Carnet n°4
Le marionnettiste

Fiction / 2000 / La quête de sens

Carnet n°5
Un Robinson moderne

Récit / 2001 / La quête de sens

Carnet n°6
Une chienne de vie

Fiction jeunesse / 2002/ Hors catégorie

Carnet n°7
Pensées vagabondes

Recueil / 2003 / La quête de sens

Carnet n°8
Le voyage clandestin

Récit jeunesse / 2004 / Hors catégorie

Carnet n°9
Le petit chercheur Livre 1

Conte / 2004 / La quête de sens

Carnet n°10
Le petit chercheur Livre 2

Conte / 2004 / La quête de sens

Carnet n°11 
Le petit chercheur Livre 3

Conte / 2004 / La quête de sens

Carnet n°12
Autoportrait aux visages

Récit / 2005 / La quête de sens

Carnet n°13
Quêteur de sens

Recueil / 2005 / La quête de sens

Carnet n°14
Enchaînements

Récit / 2006 / Hors catégorie

Carnet n°15
Regards croisés

Pensées et photographies / 2006 / Hors catégorie

Carnet n°16
Traversée commune Intro

Livre expérimental / 2007 / La quête de sens

Carnet n°17
Traversée commune Livre 1

Récit / 2007 / La quête de sens

Carnet n°18
Traversée commune Livre 2

Fiction / 2007/ La quête de sens

Carnet n°19
Traversée commune Livre 3

Récit & fiction / 2007 / La quête de sens

Carnet n°20
Traversée commune Livre 4

Récit & pensées / 2007 / La quête de sens

Carnet n°21
Traversée commune Livre 5

Récit & pensées / 2007 / La quête de sens

Carnet n°22
Traversée commune Livre 6

Journal / 2007 / La quête de sens

Carnet n°23
Traversée commune Livre 7

Poésie / 2007 / La quête de sens

Carnet n°24
Traversée commune Livre 8

Pensées / 2007 / La quête de sens

Carnet n°25
Traversée commune Livre 9

Journal / 2007 / La quête de sens

Carnet n°26
Traversée commune Livre 10

Guides & synthèse / 2007 / La quête de sens

Carnet n°27
Au seuil de la mi-saison

Journal / 2008 / Le passage vers l’impersonnel

Carnet n°28
L'Homme-pagaille

Récit / 2008 / Le passage vers l’impersonnel

Carnet n°29
Saisons souterraines

Journal poétique / 2008 / Le passage vers l’impersonnel

Carnet n°30
Au terme de l'exil provisoire

Journal / 2009 / Le passage vers l’impersonnel

Carnet n°31
Fouille hagarde

Journal poétique / 2009 / Le passage vers l’impersonnel

Carnet n°32
A la croisée des nuits

Journal poétique / 2009 / Le passage vers l’impersonnel

Carnet n°33
Les ailes du monde si lourdes

Poésie / 2009 / Hors catégorie

Carnet n°34
Pilori

Poésie / 2009 / Hors catégorie

Carnet n°35
Ecorce blanche

Poésie / 2009 / Hors catégorie

Carnet n°36
Ascèse du vide

Poésie / 2009 / Hors catégorie

Carnet n°37
Journal de rupture

Journal / 2009 / Hors catégorie

Carnet n°38
Elle et moi – poésies pour elle

Poésie / 2009 / Hors catégorie

Carnet n°39
Préliminaires et prémices

Journal / 2010 / Le passage vers l’impersonnel

Carnet n°40
Sous la cognée du vent

Journal poétique / 2010 / Le passage vers l’impersonnel

Carnet n°41
Empreintes – corps écrits

Poésie et peintures / 2010 / Hors catégorie

Carnet n°42
Entre la lumière

Journal poétique / 2011 / Le passage vers l’impersonnel

Carnet n°43
Au seuil de l'azur

Journal poétique / 2011 / Le passage vers l’impersonnel

Carnet n°44
Une parole brute

Journal poétique / 2012 / Le passage vers l’impersonnel

Carnet n°45
Chemin(s)

Recueil / 2013 / Le passage vers l’impersonnel

Carnet n°46
L'être et le rien

Journal / 2013 / L’exploration de l’être

Carnet n°47
Simplement

Journal poétique / 2014 / L’exploration de l’être

Carnet n°48
Notes du haut et du bas

Journal poétique / 2014 / L’exploration de l’être

Carnet n°49
Un homme simple et sage

Récit / 2014 / L’exploration de l’être

Carnet n°50
Quelques mots

Journal poétique / 2014 / L’exploration de l’être

Carnet n°51
Journal fragmenté

Journal poétique / 2014 / L’exploration de l’être

Carnet n°52
Réflexions et confidences

Journal / 2014 / L’exploration de l’être

Carnet n°53
Le grand saladier

Journal poétique / 2014 / L’exploration de l’être

Carnet n°54
Ô mon âme

Journal poétique / 2014 / L’exploration de l’être

Carnet n°55
Le ciel nu

Recueil / 2014 / L’exploration de l’être

Carnet n°56
L'infini en soi 

Recueil / 2015 / L’exploration de l’être

Carnet n°57
L'office naturel

Journal / 2015 / L’exploration de l’être

Carnet n°58
Le nuage, l’arbre et le silence

Journal / 2015 / L’exploration de l’être

Carnet n°59
Entre nous

Journal / 2015 / L’exploration de l’être

Carnet n°60
La conscience et l'Existant

Essai / 2015 / L’exploration de l’être

Carnet n°61
La conscience et l'Existant Intro

Essai / 2015 / L’exploration de l’être

Carnet n°62
La conscience et l'Existant 1 à 5

Essai / 2015 / L’exploration de l’être

Carnet n°63
La conscience et l'Existant 6

Essai / 2015 / L’exploration de l’être

Carnet n°64
La conscience et l'Existant 6 (suite)

Essai / 2015 / L’exploration de l’être

Carnet n°65
La conscience et l'Existant 6 (fin)

Essai / 2015 / L’exploration de l’être

Carnet n°66
La conscience et l'Existant 7

Essai / 2015 / L’exploration de l’être

Carnet n°67
La conscience et l'Existant 7 (suite)

Essai / 2015 / L’exploration de l’être

Carnet n°68
La conscience et l'Existant 8 et 9

Essai / 2015 / L’exploration de l’être

Carnet n°69
La conscience et l'Existant (fin)

Essai / 2015 / L’exploration de l’être

Carnet n°70
Notes sensibles

Journal / 2016 / L’exploration de l'être

Carnet n°71
Notes du ciel et de la terre

Journal / 2016 / L’exploration de l'être

Carnet n°72
Fulminations et anecdotes...

Journal / 2016 / L’exploration de l'être

Carnet n°73
L'azur et l'horizon

Journal / 2016 / L’exploration de l'être

Carnet n°74
Paroles pour soi

Journal / 2016 / L’exploration de l'être

Carnet n°75
Pensées sur soi, le regard...

Journal / 2016 / L’exploration de l'être

Carnet n°76
Hommes, anges et démons

Journal / 2016 / L’exploration de l'être

Carnet n°77
La sente étroite...

Journal / 2016 / L’exploration de l'être

Carnet n°78
Le fou des collines...

Journal / 2016 / L’intégration à la présence

Carnet n°79
Intimités et réflexions...

Journal / 2016 / L’intégration à la présence

Carnet n°80
Le gris de l'âme derrière la joie

Récit / 2016 / L’intégration à la présence

Carnet n°81
Pensées et réflexions pour soi

Journal / 2016 / L’intégration à la présence

Carnet n°82
La peur du silence

Journal poétique / 2016 / L’intégration à la présence

Carnet n°83
Des bruits aux oreilles sages

Journal / 2016 / L’intégration à la présence

Carnet n°84
Un timide retour au monde

Journal / 2016 / L’intégration à la présence

Carnet n°85
Passagers du monde...

Journal / 2016 / L’intégration à la présence

Carnet n°86
Au plus proche du silence

Journal / 2016 / L’intégration à la présence

Carnet n°87
Être en ce monde

Journal / 2016 / L’intégration à la présence

Carnet n°88
L'homme-regard

Récit / 2016 / L’intégration à la présence

Carnet n°89
Passant éphémère

Journal poétique / 2016 / L’intégration à la présence

Carnet n°90
Sur le chemin des jours

Recueil / 2016 / L’intégration à la présence

Carnet n°91
Dans le sillon des feuilles mortes

Recueil / 2016 / L’intégration à la présence

Carnet n°92
La joie et la lumière

Journal / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°93
Inclinaisons et épanchements...

Journal / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°94
Bribes de portrait(s)...

Journal / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°95
Petites choses

Journal poétique / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°96
La lumière, l’infini, le silence...

Journal / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°97
Penchants et résidus naturels...

Journal / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°98
La poésie, la joie, la tristesse...

Journal / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°99
Le soleil se moque bien...

Journal / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°100
Si proche du paradis

Journal / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°101
Il n’y a de hasardeux chemin

Journal / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°102
La fragilité des fleurs

Journal / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°103
Visage(s)

Journal / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°104
Le monde, le poète et l’animal

Journal / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°105
Petit état des lieux de l’être

Journal / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°106
Lumière, visages et tressaillements

Journal / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°107
La lumière encore...

Journal poétique / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°108
Sur la terre, le soleil déjà

Journal poétique / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°109
Et la parole, aussi, est douce...

Recueil / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°110
Une parole, un silence...

Journal poétique / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°111
Le silence, la parole...

Recueil / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°112
Une vérité, un songe peut-être

Journal / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°113
Silence et causeries

Recueil / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°114
Un peu de vie, un peu de monde...

Journal / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°115
Encore un peu de désespérance

Journal / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°116
La tâche du monde, du sage...

Recueil / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°117
Dire ce que nous sommes...

Recueil / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°118
Ce que nous sommes – encore...

Recueil / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°119
Entre les étoiles et la lumière

Recueil / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°120
Joies et tristesses verticales

Journal poétique / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°121
Du bruit, des âmes et du silence

Journal / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°122
Encore un peu de tout...

Journal poétique / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°123
L’amour et les ténèbres

Recueil / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°124
Le feu, la cendre et l’infortune

Recueil / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°125
Le tragique des jours et le silence

Journal / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°126
Mille fois déjà peut-être...

Journal / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°127
L’âme, les pierres, la chair...

Recueil / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°128
De l’or dans la boue

Journal / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°129
Quelques jours et l’éternité

Journal / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°130
Vivant comme si...

Journal / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°131
La tristesse et la mort

Récit / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°132
Ce feu au fond de l’âme

Recueil / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°133
Visage(s) commun(s)

Recueil / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°134
Au bord de l'impersonnel

Journal / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°135
Aux portes de la nuit et du silence

Recueil / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°136
Entre le rêve et l'absence

Recueil / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°137
Nous autres, hier et aujourd'hui

Récit / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°138
Parenthèse, le temps d'un retour...

Journal poétique / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°139 
Au loin, je vois les hommes...

Journal / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°140
L'étrange labeur de l'âme

Recueil / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°141
Aux fenêtres de l'âme

Regard / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°142
L'âme du monde

Recueil / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°143
Le temps, le monde, le silence...

Journal / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°144
Obstination(s)

Journal poétique / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°145
L'âme, la prière et le silence

Journal poétique / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°146
Envolées

Regard / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°147
Au fond

Regard / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°148
Le réel et l'éphémère

Regard / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°149
Destin et illusion

Recueil / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°150
L'époque, les siècles et l'atemporel

Regard / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°151
En somme...

Regard / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°152
Passage(s)

Regard / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°153
Ici, ailleurs, partout

Recueil / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°154
A quoi bon...

Regard / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°155
Ce qui demeure dans le pas

Journal poétique / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°156
L'autre vie, en nous, si fragile

Journal poétique / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°157
La beauté, le silence, le plus simple...

Recueil / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°158
Et, aujourd'hui, tout revient encore...

Journal / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°159
Tout - de l'autre côté

Regard / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°160
Au milieu du monde...

Recueil / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°161
Sourire en silence

Recueil / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°162
Nous et les autres - encore

Journal / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°163
L'illusion, l'invisible et l'infranchissable

Journal / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°164
Le monde et le poète - peut-être...

Journal / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°165
Rejoindre

Recueil / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°166
A regarder le monde

Paroles confluentes / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°167
Alternance et continuité

Journal / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°168
Fragments ordinaires

Paroles confluentes / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°169
Reliquats et éclaboussures

Paroles confluentes / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°170
Sur le plus lointain versant...

Regard / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°171
Au-dehors comme au-dedans

Paroles confluentes / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°172
Matière d'éveil - matière du monde

Regard / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°173
Lignes de démarcation

Regard / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°174
Jeux d'incomplétude

Journal poétique / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°175
Exprimer l'impossible

Regard / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°176
De larmes, d'enfance et de fleurs

Récit / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°177
Coeur blessé, coeur ouvert, coeur vivant

Journal / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°178
Cercles superposés

Journal poétique / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°179
Tournants

Journal / 2019 / L'intégration à la présence

Carnet n°180
Le jeu des Dieux et des vivants

Journal / 2019 / L'intégration à la présence

Carnet n°181
Routes, élans et pénétrations

Journal / 2019 / L'intégration à la présence

Carnet n°182
Elans et miracle

Journal poétique / 2019 / L'intégration à la présence

Carnet n°183
D'un temps à l'autre

Recueil / 2019 / L'intégration à la présence

Carnet n°184
Quelque part au-dessus du néant...

Recueil / 2019 / L'intégration à la présence

Carnet n°185
Toujours - quelque chose du monde

Regard / 2019 / L'intégration à la présence

Carnet n°186
Aube et horizon

Journal / 2019 / L'intégration à la présence

Carnet n°187
L'épaisseur de la trame

Regard / 2019 / L'intégration à la présence

Carnet n°188
Dans le même creuset

Regard / 2019 / L'intégration à la présence

Carnet n°189
Notes journalières

Carnet n°190
Notes de la vacuité

Carnet n°191
Notes journalières

Carnet n°192
Notes de la vacuité

Carnet n°193
Notes journalières

Carnet n°194
Notes de la vacuité

Carnet n°195
Notes journalières

Carnet n°196
Notes de la vacuité

Carnet n°197
Notes journalières

Carnet n°198
Notes de la vacuité

Carnet n°199
Notes journalières

Carnet n°200
Notes de la vacuité

Carnet n°201
Notes journalières

Carnet n°202
Notes de la route

Carnet n°203
Notes journalières

Carnet n°204
Notes de voyage

Carnet n°205
Notes journalières

Carnet n°206
Notes du monde

Carnet n°207
Notes journalières

Carnet n°208
Notes sans titre

Carnet n°209
Notes journalières

Carnet n°210
Notes sans titre

Carnet n°211
Notes journalières

Carnet n°212
Notes sans titre

Carnet n°213
Notes journalières

Carnet n°214
Notes sans titre

Carnet n°215
Notes journalières

Carnet n°216
Notes sans titre

Carnet n°217
Notes journalières

Carnet n°218
Notes sans titre

Carnet n°219
Notes journalières

Carnet n°220
Notes sans titre

Carnet n°221
Notes journalières

Carnet n°222
Notes sans titre

Carnet n°223
Notes journalières

Carnet n°224
Notes sans titre

Carnet n°225

Carnet n°226

Carnet n°227

Carnet n°228

Carnet n°229

Carnet n°230

Carnet n°231

Carnet n°232

Carnet n°233

Carnet n°234

Carnet n°235

Carnet n°236

Carnet n°237

Carnet n°238

Carnet n°239

Carnet n°240

Carnet n°241

Carnet n°242

Carnet n°243

Carnet n°244

Carnet n°245

Carnet n°246

Carnet n°247

Carnet n°248

Carnet n°249

Carnet n°250

Carnet n°251

Carnet n°252

Carnet n°253

Carnet n°254

Carnet n°255

Carnet n°256

Carnet n°257

Carnet n°258

Carnet n°259

Carnet n°260

Carnet n°261

Carnet n°262

Carnet n°263
Au jour le jour

Octobre 2020

Carnet n°264
Au jour le jour

Novembre 2020

Carnet n°265
Au jour le jour

Décembre 2020

Carnet n°266
Au jour le jour

Janvier 2021

Carnet n°267
Au jour le jour

Février 2021

Carnet n°268
Au jour le jour

Mars 2021

Carnet n°269
Au jour le jour

Avril 2021

Carnet n°270
Au jour le jour

Mai 2021

Carnet n°271
Au jour le jour

Juin 2021

Carnet n°272
Au jour le jour

Juillet 2021

Carnet n°273
Au jour le jour

Août 2021

Carnet n°274
Au jour le jour

Septembre 2021

Carnet n°275
Au jour le jour

Octobre 2021

Carnet n°276
Au jour le jour

Novembre 2021

Carnet n°277
Au jour le jour

Décembre 2021

Carnet n°278
Au jour le jour

Janvier 2022

Carnet n°279
Au jour le jour

Février 2022

Carnet n°280
Au jour le jour

Mars 2022

Carnet n°281
Au jour le jour

Avril 2022

Carnet n°282
Au jour le jour

Mai 2022

Carnet n°283
Au jour le jour

Juin 2022

Carnet n°284
Au jour le jour

Juillet 2022

Carnet n°285
Au jour le jour

Août 2022

Carnet n°286
Au jour le jour

Septembre 2022

Carnet n°287
Au jour le jour

Octobre 2022

Carnet n°288
Au jour le jour

Novembre 2022

Carnet n°289
Au jour le jour

Décembre 2022

Carnet n°290
Au jour le jour

Février 2023

Carnet n°291
Au jour le jour

Mars 2023

Carnet n°292
Au jour le jour

Avril 2023

Carnet n°293
Au jour le jour

Mai 2023

Carnet n°294
Au jour le jour

Juin 2023

Carnet n°295
Nomade des bois (part 1)

Juillet 2023

Carnet n°296
Nomade des bois (part 2)

Juillet 2023

Carnet n°297
Au jour le jour

Juillet 2023

Carnet n°298
Au jour le jour

Août 2023

Carnet n°299
Au jour le jour

Septembre 2023

Carnet n°300
Au jour le jour

Octobre 2023

Carnet n°301
Au jour le jour

Novembre 2023

Carnet n°302
Au jour le jour

Décembre 2023

Carnet n°303
Au jour le jour

Janvier 2024


Carnet n°304
Au jour le jour

Février 2024


Carnet n°305
Au jour le jour

Mars 2024

 

Carnet n°306
Au jour le jour
Avril 2024

 

Carnet n°307
Comme à la pointe du rêve
Mai 2024

 

Carnet n°308
A l'orée du plus intime

Juin 2024

 

Carnet n°309
Au bord du monde – la lumière

Juillet 2024

 

Carnet n°310
Derrière les mots

Août 2024

 

Carnet n°311
Allant sans savoir

Septembre 2024

 

Carnet n°312
Un œil au cœur de la fable

Octobre 2024

 

Carnet n°313
Un manteau d'étoiles et de sang

Novembre 2024

 

Carnet n°314
Là où l'on s'incline

Décembre 2024

 

Carnet n°315
Devant un Dieu invisible

Janvier 2025

 

Carnet n°316
Ecoutant ce qui demeure

Février 2025

 

Carnet n°317
Et si le monde était l'exil

Mars 2025

 

Carnet n°318
La danse secrète

Avril 2025

 

Carnet n°319
Le cœur engagé dans l'aventure

Mai 2025

 

Carnet n°320
Ce qui veille au fond de l'âme

Juin 2025

 

Carnet n°321
Dans l'écume du mystère

Août 2025

 

Carnet n°322
Vers l'indéchiffrable

Septembre 2025

 

Carnet n°323
Dans l'épaisseur du réel

Octobre 2025

 

Carnet n°324
Entre l'étoile et la boue

Novembre 2025

 

Carnet n°325
Tant qu'il y aura des jours

Décembre 2025

 

Carnet n°326
Des choses et d'autres

Janvier 2026

Epigraphes associées aux carnets

© Les carnets métaphysiques & spirituels

16 septembre 2025

Carnet n°320 Ce qui veille au fond de l'âme

Juin 2025

L'âme cambrée qui s'émerveille

Le regard posé au-delà de la chambre ;

au-delà du monde ;

au-delà même de la mort

 

 

Au terme de tous les sommeils ; la lumière et l'infini

 

 

A reculons ; jusqu'à la première étoile

 

 

Au fond des yeux

Au fond de l'âme

Le joyau et le poison

 

 

Le regard et le cœur

Rivés au ciel, au monde, au chemin

Indécrustables(s)

 

 

Tout ce qu'il nous faut soustraire

pour approcher la joie

 

 

Par-delà les murs

Par-delà les noms

Le scintillement des choses

Et l'émerveillement de l'âme

 

 

En soi

Quelque chose de vivant

Par-delà la chair et le sang

 

 

Vêtu(s) de voiles et de tremblements

Sur ces rives venteuses et froides

où rien n'est laissé au hasard

où tout danse avec le reste

où l'on s'abrite et se réchauffe de mille manières

où l'on ignore en quel lieu se cachent la vérité et la joie

 

 

Les lèvres closes

De plus en plus

à mesure que l'on sait

 

 

Gestes et sourire seulement

 

 

Au-dedans de l'esprit

L'apparence du monde

Une manière – parmi mille autres –

d'apparaître ; et de donner aux reflets

mille raisons d'exister

 

 

L'oreille attentive

au chant silencieux des arbres

à la nuit tombée

[lorsque les hommes ont quitté la forêt]

 

 

Sans soi

Parfaitement libre

Dégagé de tout obstacle

[Et un peu plus qu'une absence – bien sûr]

 

 

Loin des murs et du sommeil

Auprès des arbres et des fleurs

A l'ombre de ceux qui peuplent la forêt

Au fond de leur royaume

Là où seul le ciel est souverain

 

 

Le cœur de l'homme

si étrangement agencé

où tout se mélange

au sommeil et au miroir

 

 

Peu à peu dévoré

Comme si le monde était un ventre

 

 

Auprès des gardiens du Seul visage

 

 

Dans la même main

Le monde, le temps, la mort

Et dans l'autre ; l'oubli

 

 

A propos du ciel

Quelque chose de discret et de délicat

En dépit de l'immensité

 

 

Se rappeler que la tête est le siège du rêve

et qu'il existe un imaginaire bien plus vaste que le réel

 

 

Alors que tout se rue

Alors que tout se jette

Aller à son rythme

Vivre avec attention et tendresse

 

 

Le chant si près de la matrice

Là où le silence est le plus audible

 

 

L'âme, la pierre et l'invisible

Toute notre géographie

 

 

Une solitude silencieuse

L'âme et le verbe ardents

L'encre et le geste généreux

 

 

Cette fièvre (un peu folle) de signes et de sang

La chair et le mot jusqu'au délire

Alors que derrière les apparences

règnent le silence et l'invisible

[Preuve – s'il en est – de l'incroyable cécité de l'homme]

 

 

Tout ce que l'on oppose au mystère

au lieu de plonger dans ses profondeurs

 

 

A jouer à côté du secret

comme si l'on préférait le rêve à Dieu

 

 

Si proche

de ce qui habite nos profondeurs

 

 

Plus enclin(s) à édifier qu'à effacer ;

à amasser qu'à soustraire ;

à jouir qu'à aimer ;

à séparer qu'à rassembler ;

Du côté de la tête et de la pierre

plutôt que du côté de la tendresse et du cœur

 

 

Ce qu'il faut d'effacement

pour habiter l'invisible

et témoigner du merveilleux

 

 

en songe

Sur cette terre

Ce qui existe

Tout ce qui existe

Y compris ce qui regarde

Y compris ce qui témoigne

 

 

Le visible peu à peu déserté

pour une contrée encore inconnue

Peut-être l'Amour

Peut-être le silence

Peut-être l'infini

Ce qui se laissera explorer

 

 

Dans la main

Le feutre tenu par l'âme

Et au fond de soi

ce qu'il faut de rire, de silence et d'effacement

pour dire le monde comme il va

 

 

Au fond de soi

peut-être une ombre plus grande encore

 

 

Paroles nées de ce dialogue silencieux avec soi

 

 

Si proche de ce qui passe sans un mot

Si discret ; presque imperceptiblement

 

 

Entre ferveur et regard

ce qui pénètre le monde

Jusqu'au vertige

Et jusqu'au délire – quelques fois

 

 

Ce qui se dit au-dedans

et qui, parfois, efface le rêve et la nuit ;

la face hideuse de ce monde

 

 

Indifférent(s) à celui qui sait

Le long défilé

des visages et des choses

des rêves et des saisons

des morts et des vivants

(presque) toujours gorgés d'espoir et d'angoisse

 

 

S'abandonner

Sans doute – la plus juste manière

d'entrer dans le jeu de la vie et du monde

et de se laisser porter par ce qui est offert

 

 

De plus haut que la tête

A la source du discernement

Ce qui se dit

Ce qui se voit

 

 

Si légèrement

Là où la vie se faufile

Sans même savoir qu'elle s'y trouve déjà

Sans même savoir où elle va

 

 

Le cœur remisé

Comme si l'on rangeait un accessoire

un instrument d'apparat

que l'on ne sort que

pour les grandes occasions

 

 

Tout au long de l'histoire

Le même mystère

Les mêmes consignes (parfaitement inutiles)

De quoi rêver un peu

au lieu d'affronter l'inconnu

 

 

Loin des modes et des choses à faire

Loin des listes et du royaume

Ce que nous vivons

dans la plus parfaite solitude

 

 

Le cri de la chair

A travers tous les déchirements

Comme si la nuit

se ruait sur les âmes

Comme si le monde

n'était qu'un amas de douleurs

 

 

Quel monstre se cache

sous les paupières du monde

pour qu'il y ait tant de gestes barbares ?

 

 

On offre ce qui n'appartient à personne

 

 

Si proche du monde, des choses, des visages

que tout nous confie ses secrets

 

 

Le mystère si près des fleurs

Si près des pierres

que l'on doit pencher son cœur sur la terre

oublier le ciel (pendant quelques instants)

pour regarder les fols élans

de ce qui en paraît le plus éloigné

Dieu s'y cache ; Dieu nous y attend

 

 

Le cœur

si étroitement lié au chemin

Épousant ses méandres

et ses courbes

Ce qui constitue

notre géographie intime

 

 

Si irréel

le monde

du haut de l'esprit

 

 

Sur la même carte

L'âme, le ciel, la vie

avec des légendes annotées

de nos propres mains

 

 

Il n'y a de dehors

Tout est à l'intérieur

 

 

Ce dont l'âme s'empare

Ce que restitue le chant

le cœur ; le monde

leur danse

Ce qui fait vibrer la trame

 

 

A notre place

Sous ce coin de ciel

 

 

Tout se meut

à force de désir

 

 

Qu'importe les visages et les lieux

Qu'importe les circonstances et les saisons

Tout nous accompagne

Tout est passage et initiation

 

 

Le cœur au fond du chant

Le plus intime exprimé par le poème

 

 

Rien que le regard et le vent ;

et des âmes qui s'étreignent

 

 

A notre insu

le plus souvent

 

 

Ce que l'on croit être

et ce que l'on est

Ce que l'on croit savoir

et ce que l'on sait

Ce que l'on croit offrir

et ce que l'on offre

jusqu'à ce que tout se confonde

jusqu'à tout rendre indistinct

 

 

Rien à la place du cœur balayé

Le même vide qu'au-dehors

 

 

Le cœur ombragé

par l'envergure du monde

 

 

Si ancien

le labeur de l'homme

Et pourtant rien

(à peu près rien)

n'a changé

 

 

A aiguiser son âme

comme si l'on pouvait ainsi

faire apparaître l'Amour et la lumière

 

 

Tant d'âmes et de ciels différents en ce monde

 

 

Dans la compagnie d'un livre

Une part de soi ; un peu de vérité

au milieu de tant de rêves

 

 

L'enfance aussi

Et même le vent

Quel que soit l'âge

Et se laissant ainsi emporter

 

 

Au fond de la forêt

L'oubli du monde et du temps

Manière de ne rien attendre

et de laisser advenir

ce que l'on a trop longtemps négligé

 

 

L'âme et la main

entre le ciel et la douleur

A l'exacte place de l'homme

 

 

Ce qui s'écrit

la fin de l'histoire

Les premiers pas dans l'infini

 

 

Sans se hâter ; vers la lumière

 

 

Le cœur cédé à la terre

Le front face au vent

Des seuils et des deuils

Toute l'histoire de l'homme

 

 

Entre le souffle et le rêve

Ce que nous construisons

Quelque chose de la tentative

 

 

Des territoires et des royaumes

Des remparts et des drapeaux

Ce que l'on conquiert

et ce que l'on protège

la plus commune manière d'être vivant

en ce monde

 

 

Derrière le silence

Dieu

Les bras grands ouverts

Le cœur battant

 

 

Avant et après l'homme

Ce que nous étions

Et ce que nous serons

 

 

Au milieu des mots

Au centre de notre ancien royaume

Le trône déserté à présent

A déambuler le cœur un peu triste

en ces lieux qui n'ont jamais connu d'auditoire ;

Encore plus seul et désemparé qu'autrefois

 

 

L'existence ; un simple passage

Que restera-t-il de cette brève traversée ?

Rien sinon – peut-être – ce que le cœur aura compris

 

 

Ressentir

comme si le cœur était le seul organe vivant

 

 

Ce qu'il restera ?

Peut-être un sourire

Peut-être une grimace

Peut-être quelques mots

Une image sans doute

 

 

A rêver

à travers les larmes

A penser

à côté du secret

A tenter de vivre

de toutes ses forces

et, si souvent, en vain

 

 

Toute une vie de désillusions et d'adieux

Et qui sait ce qui existe au-delà ?

 

 

La figure de l'infini

Là où sont les reflets

Et là où ils ne sont pas

 

 

Jusqu'à la dernière question

Puis (d'une manière ou d'une autre) disparaître

 

 

Le cœur aux aguets

au milieu du tumulte

cherchant parmi les danses

et les calligraphies

quelques signes sacrés

l'évidence d'une présence

la figure du Divin

 

 

Livres-compagnons

tant de fois ouverts

Et abandonnés depuis longtemps

à la poussière

 

 

Au rythme de ce qui passe

La vie

 

 

Le feu qui bout encore

au fond du sang

à l'origine de cette ardeur incandescente

qui pousse à aller aussi loin que possible

[quoi que nous entreprenions]

 

 

En soi

Ce qui demeure

Ce qui ne se voit pas

Comme une tendresse

dans les remous

 

 

Aller

Jusqu'à l'impossible

Jusqu'à l'impensable

Et au-delà encore

Là où le sacré perd son nom

 

 

Aucune certitude

ni sur la vie

ni sur la mort

ni sur le monde

ni sur le temps

ni sur soi

ni sur le reste

Manière de dire peut-être

que rien ne peut être dit

[Des évidences vraies dans l'instant

et qui s'avèrent fausses l'instant suivant]

 

 

L'âme étrangère

aux rites du monde

aux sacrifices

et aux jouissances

de la chair

Trouvant sa joie

dans un sourire innocent

 

 

L'esprit passant

et repassant

à travers tous les arcs-en-ciel

comme s'il prenait un malin plaisir

à côtoyer toutes les chimères du monde

 

 

Nous dépouillant

de plus en plus drastiquement

à l'heure de la simplicité

Nous laissant habiter par l'âme du monde ;

et l'esprit de la terre

Nous abandonnant peu à peu

à la tendresse et à l'innocence

 

 

Au fond de soi

quelque chose de l'Absolu et des saisons

presque sans distinction

 

 

Vivant

à travers toutes les nécessités

 

 

Au fond même du sommeil

Quelque chose du théâtre et de l'oubli

La possibilité du monde

Et le cœur battant

presque aussi vaste que l'infini

 

 

A rêver encore

Comme si la brume

n'était pas déjà assez épaisse

 

 

Pieds nus

A travers la forêt

Sur ce chemin de terre

Voyage peut-être

jusqu'aux premiers hommes

qui vivaient au fond des bois

 

 

Dans le désordre

et la précarité

du cœur

Nos vies-fouillis

Nos vies fragiles

Et la tristesse

de ce qui n'a jamais été étreint

 

 

Le jeu des allées et venues

cet affairement

au cœur de l'immuable

L'âme fébrile

Et le cœur pas tout à fait consentant

 

 

Face à face

avec le reste

avec ce que l'on porte

comme la goutte d'eau devant l'océan

 

 

Ce qui nous effraye

Ce qui nous submerge

Ce qui nous dévaste

Ce qui nous dépossède

Comme si l'on était en train de mourir

 

 

Accroché à ce qui demeure

Et le reste (tout le reste)

immanquablement emporté

 

 

La perspective métaphysique

adossée au plus trivial

 

 

Toutes nos gesticulations ne sont que

des manières de fuir ou d'apprivoiser

les limites et les infirmités de notre condition

 

Sans répit

Le temps

La vie

Le monde

Et ce qu'il faut trouver

au fond de soi

pour faire une halte

 

 

Le cœur hissé

au plus haut du monde

Et l'âme qui devient légère – si légère

comme une feuille portée par le vent

 

 

La lumière

dans sa course obscure et souterraine

et qui, un jour (sans crier gare),

vous éclate en plein cœur

 

 

L'ombre du visage et du nom

qui recouvre cet infime pan d'infini

cette (si singulière) manière

de se tenir dans le monde

et de danser avec le reste

 

 

Comme si la mort

était déjà là

En pleine lumière

 

 

La mort encore

La mort toujours

Au cœur de la vie

Au cœur du vivant

pour bousculer

les habitudes et l'inertie

 

 

Installé

dans un recoin du cœur

A l'abri du monde et du vent

 

 

A travers les épreuves

passer du devenir à l'inexistence

Apprendre à s'effacer peu à peu

 

 

Une existence entière vouée aux soustractions

 

 

Hors de soi

Rien d'autre que le mensonge et le néant

 

 

Le cœur bleui par les tremblements

Passant d'un temps long à un bégaiement

Comme si l'argile se décomposait

Comme si le monde menaçait de s'écrouler

 

 

L'âme recroquevillée derrière ses remparts

 

 

Un temps unique

Un temps mortel

Et quelque chose en nous

qui cherche un recours ; une issue

ou, à défaut, la tendresse d'une main

ou un cœur à aimer

 

 

A travers le silence et le vent

Ce qui ressemble parfois à un rêve

Ce qui ressemble parfois à un poème

 

 

Au milieu du monde et de la poussière

Nos visages et nos plaintes

Nos âmes et nos prières

Ce qui aurait pu être une fête

au lieu de ce grand désordre

au lieu de ce grand gâchis

 

 

Comme l'eau des rivières et les nuages

Au milieu des cimes et des pierres

Nos existences ;

Assez insaisissables et inconsistantes

passant, se transformant et disparaissant

sans laisser la moindre trace

 

 

Là où est l'étoile

il y a l'ombre

Et là où est la lumière

il y a le passage

 

 

Parfois (de temps à autre)

Une présence au monde

gracieuse et émouvante

Une manière d'être là

au milieu des Autres

qui donne envie de pleurer

et de serrer dans ses bras

un cœur humain

en ces lieux d'indifférence et d'hostilité

 

 

Au cœur de l'aventure

Sans aucune communauté d’appartenance

Sans ami (à dire vrai)

En sa propre compagnie

Et avec le réconfort de ce que l'on porte

en son for intérieur

 

 

Au-delà des frontières et des remparts

Au-delà des cercles étroits

En ces lieux où l'infini nous tend les bras

 

 

Là où la nuit s'est ouverte

le cœur inquiet

légèrement frémissant

un peu déchiré peut-être

 

Et devant cet étroit passage

ce que nous apercevons

blottie au fond du sang et du sommeil

au milieu des désirs et des rêves

cette étrange lumière

 

 

Au-dessus du monde

Là où il n'y a ni début ni fin

Là où la porte demeure toujours ouverte

Là où la sensibilité est si vive

que les larmes montent aux yeux sans raison

Au cœur du cercle

Au cœur du feu

Parmi les nuages qui se moquent du nom

que l'on donne aux choses

 

 

Un sourire

Un peu de tendresse

pour conjurer le malheur

et faire émerger ce qui se cache

au fond de l'âme

assez d'Amour

pour soi et pour le monde

 

 

Les joies de l'enfance

offertes à ceux

qui n'ont plus rien entre les mains

 

 

A l'ombre de l'immensité

parmi les vagues et l'écume

des armées de galériens

 

 

Là où l'âme se pose

le feutre en témoigne

qu'importe où va le pas

 

 

 

Ce que relatent ces pages ?

l'itinéraire intérieur

[avec ses détours et ses impasses]

 

 

A tout instant

La terre sous nos pas

L'âme joyeuse

Et la possibilité de soi

 

 

Le vent déchirant l'air

emportant tout ce qu'il soulève

ne laissant que ce qui ne peut être emmené

Nettoyant l'âme et le monde

Œuvrant à la nudité nécessaire

à l'émergence de la lumière

 

 

Une fois encore

S'assurer que tout a été soustrait ;

qu'il ne nous reste pas même un désir

pas même une ombre

pas même un nom

 

 

Sous nos yeux

Ce tumulte et ces ruines

Ce sang et cette solitude

Et ces âmes abattues

Et ces cœurs indifférents

se demandant parfois

ce qu'ils font en ce monde

 

 

La parole partagée

entre le cœur et le silence

Ne sachant à quel saint se vouer

Ignorant encore qu'à terme

tout devient silencieux

 

 

Si seul devant ce vaste monde

devant cette multitude affairée

 

 

Sur notre table

Une feuille blanche

Un feutre noir

Et plus grand-chose à dire

Plus grand-chose à partager

 

 

Le cœur

Les choses

Ce que l'on nous prête

Ce que la vie nous confie

En plus du secret

 

 

Le cœur

affreusement usé

par les événements

ce dont il est le témoin quotidien

ces désastres qui sont

aux yeux des hommes

des fêtes et des festins

 

 

Par-dessus les ponts inutiles

Le ciel

Les danses invisibles

ce que le cœur devine

ce que le cœur pressent

Comme un soulèvement

que l'âme doit expérimenter

 

 

 

Une terre printanière

où le temps est un voyage

où l’œil a ramassé toutes les saisons

où l'infini tient dans la paume de la main

où tous les gestes sont précis

autant que le choix des mots

Là où l'absence est une caresse

Là où rien ne dure jamais plus d'un instant

et dont on ne franchit le seuil

qu'en retrouvant cet Amour caché

au fond de soi

 

 

Le cœur simple

La parole limpide

vers cet éblouissement qu'est le monde

 

 

Le bleu du ciel partagé

en autant de parts que nécessaire

 

 

Intensément

et sans peine

Là où tout recommence indéfiniment

 

 

Un désir d'ailleurs

de l'autre côté de la chair

plus près du ciel que du monde

Là où l'esprit peut se réinventer

franchir le seuil des possibles

aller vers une rive suspendue

qui ne laisse s'approcher que

les âmes dénudées

 

 

Ceux qui passent

d'une nuit à l'autre

Ceux qui traversent l'abîme

La lumière aux trousses

visitant les alentours

rêvant peut-être de tous les ailleurs

allant ; allant

courant après quelques rêves

ou essayant d'échapper à de vieux démons

 

 

Le cœur pénétré

Le cœur à vif

Le cœur pensif

Sous le ciel immobile

Sur la terre changeante

Déchiffrant les visages et l'absence

 

 

Solitaire sous les étoiles

 

 

La peau caressée

par le plus sauvage

Au milieu des vents et des bêtes enlacés

Désentravant l'âme

Et offrant à la chair

son lot de sensations

 

 

Sur la même route

que ceux qui s'égarent

Tout aussi maladroit

Tout aussi ignorant

Allant au gré des nécessités

Allant au gré du vent

 

 

Là où se couchent les mots

Sur ce grand lit d'herbes et de pétales

Entre les fleurs et les papillons

De l'autre côté du vacarme ;

loin de cet horrible raffut

que font les hommes

 

 

Le cœur consolé

par ce qui creuse – en nous – le silence

 

 

Si désespérément au monde

parce que le secret, peut-être, demeure caché

 

 

On serait fou d'Amour et de joie

si l'on savait...

 

 

Sans réponse

Sans pourquoi

La voix poétique

Et le cœur enchanté

 

 

Des pas pour rien

Aux lisières du mirage

Jusqu'au bord du miroir

Dans la coulée humaine

 

 

Le ciel en tranches

pyramidal

Des apostats aux saints

Et qu'importe la couleur de l'âme

pourvu que l'habit fasse illusion

 

 

Les yeux fermés

Au service de la lumière

 

 

Sous un ciel impassible

Toutes nos facéties

 

 

Sans autre territoire

que les reflets et le voyage

Et qu'importe qu'ils soient illusion

 

 

Près de soi

La main de Dieu

A la manière du vent

à travers l'âme et l'existence

 

 

Là – en soi

Quelque chose

A travers le plus familier

Comme un écho du plus lointain

Le rayonnement discret de la vérité

 

 

Et ce chemin qui serpente

entre les fables et le sang

jusqu'au seuil de l'invisible

 

 

Chaque jour

A travers notre besogne

l'approfondissement du passage

vers l'immensité

 

 

A l'écart de ce qui nous écartèle

Les mains posées sur la table de bois

Le cœur léger

Au cœur du temps qui passe

 

 

Parmi ceux qui échappent au sommeil

 

 

Sans peine

Au bord de la tendresse

Le doigt pointé vers le monde

Et au fond du cœur

ce qu'il faut de ciel

pour faire naître

le moindre possible

 

 

Auprès de ceux qui restent silencieux

Si vivants dans leurs gestes

Si aimants dans leur façon d'être au monde

Si sages dans leur anonymat et leur discrétion

Ne laissant rien paraître au-dehors

Et existant bien au-delà de la vie et de la mort

 

 

Le cœur recouvert de neige

La langue glacée

L'âme frigorifiée

S'essayant à l'Amour

dans cet environnement (particulièrement) hostile

 

 

Au cœur de toute cette chair ;

Tant de rêves remués

Et tant d'âmes turbulentes

 

 

Le poème et le pas

discrets et inflexibles

 

 

Ce sur quoi nous versons des larmes

Qu'importe les rires et les visages

Le cœur en poussière

 

 

Le cœur un peu sauvage

rôdant sur ces rives trop peuplées

à la recherche d'un lieu propice

à la solitude et à la prière

 

 

L'âme aventureuse

allant sans rien redouter

aux lisières du plus effroyable

et rencontrant, trop souvent, le pire de ce monde

 

 

De ces larmes qui réchauffent le cœur

de cette manière d'habiter le monde

Sans question

Confiant dans le mystère

Au milieu de ceux qui s'attardent (un peu)

et de ceux qui s'en vont

Abandonnant le moins nécessaire

pour essayer d'apprivoiser la vie et la mort

 

 

Sans autre faim que celle de l'Absolu

 

 

A mesure que la parole s'épuise

L'âme et la main s'accordent

deviennent inséparables

puisent l'une dans l'autre

donnent leur couleur

au geste et au fond des yeux

 

 

Des rêves déshabillés jusqu'à l'os

Et ce qu'il en reste ?

Rien

Un peu de poussière et d'écume

sous le front

 

 

Hors des rêves

Au-dessus des ombres

De l'autre côté de la nuit

Là où l'âme délaisse ses recherches

pour s'asseoir sur la pierre

et s'offrir (sans arrière-pensée)

au ciel et à ce qui passe

 

 

Le cœur à l'ouvrage

s'appliquant à s'abandonner

aux lois de la traversée

aux impératifs du passage

 

 

Sans trace

sans indice

Le chemin

A se demander

s'il en est un

 

 

Ce qui veille

au fond de l'âme

Et qui sait

ce que nous ne savons pas

ce que nous ne pourrons jamais savoir

 

 

Des paroles comme des pierres

qu'on lancerait dans l'eau

pour le plaisir de les voir disparaître

et s'enfoncer dans les profondeurs

 

 

Dieu oublié

dans le geste

et dans la voix

en ce monde

où tout est poussière

et pourrissement

 

 

A travers le chant

l'âme et l'homme

ses prières

et ses excréments

ce qui nourrit la terre

et ce que l'on abandonne au ciel

Le merveilleux et la misère des lieux, des existences et des liens

 

 

Autour de nous

tant de territoires

et de frontières

tant de pièges

et de remparts

tant de paroles inutiles

Comme si le monde

était le lieu du superflu

 

 

Au-delà du dicible ; quelque chose encore

 

 

L'air de rien

Comme tous ceux qui sont

qui privilégient l'être

le cœur comme un soleil

et l'âme si joyeuse

sous une allure quelconque

anonyme – passe-partout

 

 

Rien que l'âme et le vent

comme si la langue devenait lointaine ;

presque incompréhensible

comme si le cœur aspirait

à moins d'abstraction

à embrasser le réel

à rejoindre – sans doute le plus intime –

le plus précieux du vivant

 

 

L'enfance qui rayonne

sur ces terres si nocturnes et si sérieuses

 

 

Au fond de la forêt

Là où il est encore possible d'échapper

à la folie des hommes

 

 

A l'heure où la vie nous quitte

la fin du monde – peut-être

L'âme face à son destin

rassemblant ses maigres bagages

avant de sauter à pieds joints

derrière le rêve

 

 

Aux abords du ciel

si distraitement

passant et repassant

sans ressentir l'urgence du plus vrai

 

 

Si étroitement logé

dans un recoin du monde

Et allant de travers

Comme courbé par le manque

et la vérité cachée de ce monde

avec cet air d'automate

qui fait rire les nuages

qui traversent le ciel

 

 

Le cœur à sa place

là où la peur et la blessure

sont les plus vives

là où il n'y a

ni remède, ni solution

au milieu du monde

et face au vent

exactement

 

 

L'infini

si mystérieusement présent

là où il semble si absent

là où il n'y a plus personne

apparemment

 

 

Cette étrange impatience dans le sang

alors que tout s'en va

alors que tout nous quitte

comme si l'on voulait encore en découdre

comme si l'on n'était pas encore prêt à en finir

 

 

De l'or partout où le regard sait se montrer tendre

 

 

De ce pas peut-être

comme si un autre voyage nous attendait

 

 

Le vide à présent

En attente de quelque chose

A l'écoute de ce que la vie va offrir

 

12 avril 2025

Carnet n°316 Écoutant ce qui demeure

février 2025

A demi-mot

De travers

Si malaisante

Sous cette hauteur étoilée

Cette étrange navigation

Vers des lieux que nul ne (re)connaît

 

 

Au seuil

Et tout autour

En ces lieux de pleine liberté

Au-dedans même de ce monde

Là où le front s'incline

Là où le cœur danse

Dans ce vent qui (nous) pousse vers nulle part

 

 

A la jonction de l’œil et du monde

Dans l'intimité de la trame

Ce tissu sans accroc ; sans interstice

Où chacun (chaque chose – chaque visage)

est une maille vivante – fragile – provisoire

(incroyablement provisoire) tissée

avec tous les fils de l'écheveau

Au cœur de cette poésie vivante

Nous sommes

De toute évidence ; nous sommes

 

 

Au bord du cercle

Formé par les mondes

L’œil

Et l'esprit aventureux

Porté parfois à croire ; porté d'autres fois à refuser

Laissant l'âme se défaire des derniers tracas humains

 

 

Si singulièrement coloré ;

presque parfaitement bleu

Ce qui suit sa pente

Les paumes pas nécessairement jointes

Parfois à la manière des nuages

D'autres fois à la manière du vent

Au cœur de ce silence perpétuel

Au cœur de cette matière si changeante

De la chair ; des mondes ;

et des yeux quelques fois

Sans rien dire

Sans rien corrompre

Sans rien meurtrir

Parcourant l'espace en quelques instants – à peine

 

 

Entièrement offerts

Ce souffle ; ce monde ; cette chair

Et cette parole aussi

Sans que rien nous manque

Sans rien désirer

Sans rien espérer

Sans que cela nous coûte (non plus)

Simple rêve et simple rumeur peut-être

Traversant le sommeil et l'épaisseur

A la manière d'une réponse – sans doute

 

 

Ici ; jusqu'ici

Guidé(s)

Le cœur ; le mot ; la flèche

Comme un peu de silence

Comme un peu de lumière

Comme un peu de tendresse

Et qu'importe si certains y voient autre chose

 

 

A travers la vie – le monde – le temps

Ce qui semblait impossible

L'Amour et la lumière

L'infini et le silence

 

 

Au cœur du bleu

Sans souvenir

Sans rien dire

Comme si l'on n'en avait jamais fait le tour

 

 

Le cœur seul

Sur la pierre disparue

 

 

Allant sans soif

Indifférents

Sans penser au chemin

Sans même imaginer la possibilité d'un voyage

Sans jamais s'occuper des visages

Rivés au rêve et à la chair (rien qu'au rêve et à la chair)

Oubliant l'âme

Et négligeant le reste (tout le reste)

Fantômes humains

Comme à la dérive

A la périphérie de l'imaginaire

 

 

Le cœur épuisé

Au milieu de toutes ces traces de sang sur la pierre

Sans bruit ; sans bruit

Et la lumière qui s'en est allée

 

 

A la source des mondes

L’œil et la fièvre

L'éternel recommencement de la promesse

Là où tout se jette

Là où tout séjourne (pendant quelque temps)

Là où tout se transforme (et bien davantage)

Ce que quelques-uns comprennent (fort heureusement)

 

 

Dans la compagnie des arbres et des nuages

 

 

Écoutant ce qui demeure

Au lieu des bruissements du monde

Au lieu des mensonges du temps

Ce qu'enseigne le silence

 

 

Avant la pierre

Et avant le temps

Le cœur oublié

L'espace perdu

Traversé par les nuages et le vent

 

 

Ce qui initia les mondes

Pas le désir ; pas l'intention

L'ardeur

Cette fièvre ; cette folie

La nécessité de l'expression

Ce qui a besoin d'apparaître

Ce qui agit de toute éternité

[Et l’œil – un peu au-dessus –

et trop rarement au-dedans –

contemplant la danse (un peu) absurde]

 

 

Cette hauteur dans la voix

Comme ce qui est éclairé

Comme ce qui persiste

A peine le temps d'un souffle

 

 

Recommençant à chaque instant

 

 

Du vent et de la poussière

Ce que le cœur rencontre

dans son voyage vers le sacré

 

 

La route ; comme un rêve

Un pas de plus vers l'inconsistance

 

 

L'âme taillée pour accueillir –

faire face à l'incertitude

et se soumettre à toutes les folies

Sans mise en garde

Sans garantie

 

 

Le cœur courageux ; et encourageant

 

 

Par-delà l'obscur

Par-delà les griffes du vivant

Par-delà le monde

Par-delà le temps

Vers le plus intime (et, sans doute, le plus vrai) de cette existence

 

 

Caressée l'enfance

Du bout de l'âme

Sans rien défaire du monde

Sans rien défaire du temps

 

 

A genoux

Sur la pierre

Sous la neige

L'apparence d'une forme

Quelque chose du bleu

Par-dessus le rêve

A travers la trame du monde

Le vent

 

 

Tout s'efface

Le monde

Les visages et les noms

Les certitudes et les questions

Et même le mystère

Lorsque la vie cesse d'être une énigme à résoudre ;

une vérité à saisir

Lorsque notre manière d'être vivant

nous plonge au cœur du plus intime

Lorsque le fond de l'âme sait se faire silencieux

 

 

Combien de fois

La chair brutalisée

Le cœur bouleversé

L'âme tourmentée

Les adieux au monde

Et les yeux rougis

Avant que tout ne tombe dans l'oubli

 

 

Loin ; si loin

Alors que le temps passe (semble passer)

Avec le reste

Et les larmes

Et l'oubli des années

Flocon ; brin d'herbe ; tourbillon d'air – à peine

Ignorés par le monde

Transformés par la vie

Transformés par la mort

Et allant encore

Vers d'autres cieux

Le cœur (presque) toujours (un peu) ébréché

 

 

Paroles offertes

Taches d'encre jetées en l'air

qui s'éparpillent dans le silence ;

au fond du cœur et sur la pierre

 

 

Le cœur auxiliaire

Aussi précieux que le souffle

En ce monde

Et au-delà

Et partout ailleurs

Nécessaire à tous les élans

A tous les voyages

Ne laissant aucune trace sur la neige

Ne laissant aucune trace dans la boue

Ne laissant aucune trace sur la pierre

Aussi bleu que les rives et le ciel qu'il traverse

 

 

Le ciel et le monde aussi légers que l'âme

Aussi légers que le vent

N'existant que dans les yeux de ceux qui voient ;

dans la tête de ceux qui pensent ;

dans l'imaginaire de ceux qui croient

Et parcourus indifféremment par tous les autres

Et enjambés (sans même s'en apercevoir)

par ceux qui fréquentent les hauteurs

Pas même une chose

Pas même un souffle

Pas même un rêve

Rien...

 

 

Au fond de l'interstice

Entre deux mondes

Entre tous les mondes

Un passage ; mille passages – peut-être

 

 

Figures de l'infini et de la mort

Qui se nourrissent des souffles du monde

Plongé(e)(s) dans le cœur et la chair des vivants

Invoquant l'infini

Exhortant les yeux à se tourner vers le ciel

A traverser la nuit

A écarter les étoiles (toutes les étoiles)

Et à attendre la lumière

 

 

Empoigné(s) par le plus incertain – peut-être

Jour après jour

Sans rien abandonner

La parole jetée comme des tourbillons de vent

Prêtant l'oreille à l'immensité

Et laissant les âmes danser

Au milieu du monde

Au milieu du temps

 

 

Sans rien

Sans jamais rien quitter

Allant ; allant – ne cessant jamais d'aller pourtant

De monde en monde

Pour arpenter l'espace

A la manière de l'esprit

 

 

Au fond des yeux

Le monde et le vent

Le ciel et le temps

Et quelques rêves peut-être

Et l'impossible sans doute

Comme dans le cœur de tous les vivants

 

 

Là où le bleu joue sur la pierre

Là où l'âme est invitée

Passant tantôt par la parole ;

tantôt par le geste ; tantôt par le pas

Ne quittant – pourtant – ni le silence ;

ni les profondeurs ; ni l'immobilité

 

 

Alors que le jour se lève

Et que le monde s'affaire

Cherchant l'or et la tendresse

Laissant la nuit tout recouvrir

Laissant la lumière aller vers d'autres terres

Abandonnant l'homme à son délire ; à sa folle ivresse

 

 

Effeuillée la douleur

Si mal aimée pourtant

Le cœur ému (si ému)

L’œil sensible (si sensible) à la beauté

Sautillant d'une rive à l'autre

Par-dessus la nuit et le monde endormi

Par-dessus la danse et la folie des hommes

Par-dessus les rêves et la mort

Allant là où il n'y a plus de raison d'espérer

 

 

Le cœur renversé

Jusqu'à soi

A la manière du sang versé sur la pierre

A la manière de l'encre jetée sur la feuille de papier

 

 

Comme emporté

Face au ciel

 

 

Dans la voix

Le murmure inclus

Ce que la parole éclaire

Et ce qu'elle est obligé de taire

 

 

La mort

Comme une échelle posée contre la douleur

Et l'âme qui grimpe

Et l’œil qui voit de l'autre côté

 

 

La main tendue

Vers le silence

Et la lumière

 

 

Traverser

S'affranchir encore

Là où persiste l'épaisseur

 

 

Les têtes pleines de rêves

Et les mains hésitantes

Devant le tambour du temps

Laissant le monde enjamber les saisons

Laissant le sang des bêtes se répandre

Laissant les grands arbres se coucher

Rien dans l'urne des jours

Le cœur vide

Le cœur si désolé

Et rien dans la paume tendue

Et rien sur les lèvres pour consoler

Comme si le monde avait été abandonné

[Et notre chagrin que rien ne pourrait consoler]

 

 

Sur la poutrelle des rêves

Qui surplombe le monde

Posée au milieu des nuages

Entre la lumière et le temps

Comme quelque chose d'offert ;

une échappée – peut-être –

pour ceux qui cherchent un passage

 

 

Rien que des reflets

Entre les ombres et le feu

Au milieu des fantômes et des flammes qui dansent

 

 

Parole criblée de silence

Aussi proche du cœur que du monde

Aussi proche du ciel que du sang

Et qui enjambe tout sur son passage

 

 

Au fond des yeux

Un peu de bleu

Le reflet du reste

Un orage de papier

Un cœur ombrageux

Une pierre pour contempler ce qui s'enfuit

Les mains jointes au chant

Manière de célébrer la faiblesse et la fragilité

Toute l'imperfection du monde

Et quelques larmes aussi (bien sûr)

 

 

L'âme au milieu du monde

Au milieu des Autres

En plein sommeil

 

 

Au milieu des cris

Au milieu des bruits

Comme un peu de neige

Par jour de grand vent

La possibilité de la magie ou du néant

Au lieu du cœur

Au lieu du ciel

Et là – soudain – comme un peu de poésie

L'espace – à peine – de quelques instants

 

 

Le cœur décapité

Jeté du haut du monde

Sans doute notre portrait

(peut-être – notre portrait craché)

[A travers tous nos gestes]

 

 

Ce qui s'expose ;

ce qui se montre ;

ce qui s'exhibe

Et ce qu'impose la faim

Dans ce bain d'ignorance et de prétention

(que chacun – bien sûr – feint encore d'ignorer)

[Rien que de la chair et des noms ;

lancés en l'air (un peu au hasard)

et qui ne forment qu'un amas de bruits et de mots]

 

 

De seuil en seuil

Jusqu'au bord

 

 

Avant rien

Après rien

Pendant rien

Mais que sommes-nous alors ?

Et qui donc se pose la question

 

 

Géographie du cœur

Comme si le vide s'était déguisé

Laissant intact le mystère

Laissant sans réponse toutes les questions

Nous laissant trébucher sur la lumière

 

 

Dans la chambre lointaine

Entouré(e) d'arbres et de livres

Au milieu des bêtes et du silence

Là où l'innocence s'est réfugiée

 

 

Allant ; allant (ne cessant jamais d'aller)

Sur ce continent sans horizon

A la manière des vagabonds

Comme le vent qui caresse la pierre

Comme le cœur qui interroge la mort

Comme les hommes face au mystère

Vers le visage de Dieu – peut-être

 

 

Si près des yeux

Le cœur chaviré

La parole délirante

Comme de vieux restes de rêves

Et ce qui ose encore résister à la folie du monde

 

 

Au fond de la source

La nasse ; de l'or ; les mains des Dieux

Du sable qui s'écoule

La chair du monde

Les rivages du temps

Le sort des âmes

Le destin des vivants

Le sort de tout

Et ce que nous ignorons encore

 

 

Le cœur

A travers la parole et la blessure

A travers le désordre et le renoncement

A travers toutes les lois du monde

Sans rien offenser

Sans le moindre chagrin

Comme oubliés

L'âme légère – si légère – à présent

 

 

Tout autour du jour

La joie serrée contre la chair

Le cœur serré contre le sang

Et la faim aveugle

Comme si Dieu s'était trompé de rêve

 

 

A force de rire

A force d'aimer

Peut-être parviendrons-nous à transformer le piège ;

à découvrir au milieu des cris et de la mort

un peu de douceur et de liberté

 

 

Si généreusement

La lumière

Tressée avec les rêves et les hurlements

Repliée au fond de la cécité

Enroulée autour des paupières fermées

Enfoncée dans les profondeurs les plus lointaines

Qui – après l'avoir vue – pourrait encore en douter

 

 

L’œil sur sa fin

Face au monde

Trop docile – peut-être

Trop peu affranchi des forces obscures ; encore trop ensommeillé

Et pas assez aventureux

Trop obscurément ouvert – sans doute

 

 

De la pierre à la fleur

Sans repos

Sans répit

Avant que la main de l'homme ne s'abatte

Avant que la mort n'advienne

Comme un pied de nez au monde

Et un clin d’œil au temps qui passe

 

 

Le cœur buvant à même le ciel

Au milieu de la danse

Au milieu des étoiles

Laissant approcher tous ceux qui ont soif

 

 

Alors que tout s'écarte

Le cœur – soudain – embrassé par le ciel

Comme si quelque chose résistait à la mort

Pour un (très court) instant

 

 

Ici

Pour vivre

Sans naître

Sans renoncer

Sans mourir

Sans implorer

Comme si une partie du secret

nous avait été révélée

 

 

Terre naturelle

Loin des rives fréquentées

Le cœur brûlant

Sur le seuil qui surplombe les rêves

La lumière (en partie) apprivoisée

 

 

Comme un soleil dans le pas

Sur la même terre qu'autrefois – pourtant

Comme si l'or et la lumière avait remplacé la roche et la chair

 

 

Le ciel bu jusqu'à la lie

Et allant avec cette ivresse

Au milieu des ombres

Au milieu des tombes

Nous moquant (un peu) des morts et des vivants

 

 

Sans autres frères

Sans autres maîtres

Que les pierres – les arbres

Les fleurs – les bêtes

Les rivières – les nuages et le vent

 

 

Le cœur triste

A la vue de ce long cortège

Au milieu des sacrifices

Si désireux de s'enfuir

De courir contre les vents du monde

De quitter ces rives où coule trop de sang

 

 

L’œil posé parfois (un peu) au-dessus de ce qui souffre

 

 

De la couleur du silence

Ce chant qui monte

Cette prière ; agenouillé

Comme un indice

Quelque chose – peut-être – de Dieu

au fond de la voix ; entre les mains

La preuve d'une chair habitée

 

 

Si brièvement

A peine le temps de s'en apercevoir

 

 

Entre la mort et le silence

La solitude

Et – pas si paradoxalement – le plus vivant

 

 

Le cœur mélangé au reste

Tourné dans toutes les directions

Sans territoire ; sans étrangeté

Livré au monde ; au ciel ; au mystère ; à l'inconnu ; à lui-même

 

 

De quoi est fait le cœur de celui qui s'oppose à la barbarie de l'homme

 

 

Dans l’œil du temps

L'âme immobile

L'esprit tranquille

Et le silence

Ce qu'ignorent ceux qui vivent (encore) à la périphérie ;

(presque) toujours inquiets ; bavards et tourmentés

 

 

Seul

A contempler la beauté du monde

Émerveillé

Et le cœur qui se raidit

dès qu'approche un homme

 

 

La nuit

Tout autour

Le cœur sous les étoiles

Exactement sur l'horizon

Là où le ciel et la terre se confondent

La où le bleu remplace (enfin) le rêve

 

 

Partout où vit l'homme

Le geste frondeur

Et le silence ; et la tendresse ;

et l'intimité ; et le sauvage –

que l'on protège de ses assauts assassins

 

 

Allant

Sans poids

Comme le monde

L'univers et le vent

 

 

Vivant

A la manière de celui qui contemple

 

 

Plus qu'un verbe

Dieu ; initiateur du rêve

Présent jusqu'au fond des yeux

Jusqu'au fond de la chair

Jusqu'au fond même du refus

 

 

Ici

Sans rien accomplir

Sans même aller

Sans même penser

Sans même donner corps au rêve

Refusant toute histoire

Refusant de faire partie de l'inventaire

Et se laissant pourtant caresser

Et se laissant pourtant chahuter

Et se laissant pourtant meurtrir

Et le temps venu se laissant cueillir par la mort

[Retrouvant enfin parfaitement le reste]

 

Si proche(s)

De ce que nous fûmes

De ce que nous sommes

De ce que nous serons toujours

Du ciel

Des rivières et du vent

De la pierre et du feu

De tout ce qui est vivant

 

 

A jamais

Le bleu et le silence

Et aussi (bien sûr) toutes les possibilités du monde

 

 

Son poids de ténèbres – si souvent

Dans ce qui mange

Dans ce qui pense

Dans ce qui aime

Dans ce qui désire

En ce monde où tout s'attrape

En ce monde où l'on croit pouvoir tout saisir

Alors qu'il n'y a rien à manger ; rien à penser ;

rien à aimer, rien à désirer ;

et (bien sûr) personne qui ne mange ; personne qui ne pense ;

personne qui n'aime ; personne qui ne désire

 

 

Éclats peut-être

D'ombres ; de peur ; de cris et de recoins

Mais aussi d'infini ; de lumière et de joie

Quelques mots

Un poème sans doute

Des larmes qui coulent

Un peu de rosée sur la terre et le visage de Dieu

Sans jamais oublier ni la figure des hommes ; ni la part qui revient au vent

 

 

De quoi se tenir – peut-être

Sans honte

Devant le monde et devant Dieu

 

 

Comme un regard qui traverserait le temps

De siècle en siècle

Jusqu'à effacer les frontières et les chemins

Jusqu'à partager l'infini entre les âmes

 

 

Là où disparaissent le monde et le temps...

Là où s'effacent les visages et les noms...

Là où le Divin remplace les apparences...

 

 

Sous le ciel

L’œil ; le nombre ; le secret

Ce qui se tient au creux de la main

Ce qui se tient au fond du cœur

L'indivisible dont nul ne peut s'extraire

L'indivisible dont rien ne peut être écarté

 

 

Le visage de Dieu

déguisé en mains tendues et en étreintes affectueuses

Et parfois (bien souvent) en coups que l'on assène ;

et en lames qui s'enfoncent et qui tranchent

 

 

Sans rien dire

Sur la pierre

Au centre du cercle

Alors que la nuit nous enserre

 

 

Du monde d'ici

De la vie terrestre

Et du langage humain

Dans ces pauvres cages

(que l'on considère – trop souvent – comme des palais)

Ivres du sang versé qui recouvre la lumière ;

et jusqu'à l'espérance des bêtes

Mais – pour l'heure – sans autre monde que celui-ci

Sans autre parole que celle-là

Sans autre clarté que le jour qui se lève

(et qui éclaire trop rarement le cœur et l'esprit de l'homme)

 

 

Comme un chant sacrifié pour respecter le silence et le sommeil des hommes

 

 

Comme l'âme tourmentée du monde

Un peu perdu au milieu des étoiles

A craindre le feu et le vent

A danser sur la pierre

Au milieu des bêtes et des hommes

En attendant que la mort emporte la chair ;

avant que la mort – peut-être – ne nous révèle son secret

 

 

Éclats encore

Dans cet œil frappé de cécité

Au fond de la chambre close

Rouges sur la neige

Et l'âme enfoncée dans la chair

Et Dieu dans le rêve

Anonyme au milieu des visages

 

 

Hôte ; assurément

De ce qui nous traverse

Et de ce que l'on traverse

Sans franchir la moindre frontière

Sans enjamber le moindre obstacle

Sans contourner le moindre territoire

Sans rencontrer le moindre lointain

S'extirpant (très légèrement) du sommeil – peut-être

 

 

Jeté au fond de l'âme

Avec des restes de monde et de mémoire

Aspiré par le plus funeste

Et lumineux et (infiniment) gai – pourtant

 

 

Le fond du cœur

Et le fond du rêve

A égalité face à la mort

A égalité face à l'Amour

Comme si la lumière n'avait aucun parti-pris

 

 

Sans la moindre éloquence

Le poète

Comme la pierre

Et moins que la fleur

Et moins que le langage des choses

Et moins que le silence qui loge au fond du cœur

 

 

A la merci de tous les passages

Traversé comme le ciel

Laissant se heurter les âmes et les continents

Laissant le vent emporter toutes les promesses

Ne négligeant rien

Comme un cœur attentif

S'abandonnant

Comme un visage endormi

 

 

Sur la pierre

Porté(s) par la nuit opaque

Le cœur scellé dans l'ombre

En dépit du Divin logé dans la chair

Dans cet interminable cortège

Qui laisse derrière lui

De longues traînées de poussière et de sang

 

 

Le cœur ensablé

Comme si l'or s'était transformé en plomb

Comme si la vie n'était plus qu'obscurité

Lorsque la mort nous ferme les yeux

Lorsque l'âme aveugle se laisse emporter

 

 

Maintenant

Sur cette terre montueuse

Si légèrement

A petits pas

A mesure que le ciel se rapproche

Pas si lointain

Pas si inaccessible

Une fois que l'abîme a été franchi

 

 

Au fond de l'obscurité

Le monde

La patrie des hommes

Là où tout brûle

Là où rien ne peut rester vivant

Sauf la désespérance

Et ce qui s'est réfugié

sous la cendre et la poussière

 

 

A chaque mort

A chaque fois

Crier

Et ce refus

Et ces larmes

Comme au seuil de l'insupportable

Sans rien comprendre de la continuité – de la transformation – des possibilités

 

 

Le cœur ouvert

Comme la fleur

A la merci de ce qui passe

 

 

Présent oublié – peut-être

Cette manière d'aller sur la pierre

L'âme si haut placée

Le cœur si intime

La chair si proche du monde

Sans rien écarter de l'homme

Sans rien écarter de la nuit

 

 

A nos côtés

Sous les rires

Le jour effondré

Et l’œil jamais étranger

Qu'importe la lumière ; l'errance ; la confusion

 

 

Si proche de ce qui ne se voit pas

Et de ce qui ne compte pas

En ce monde

 

 

Comme après la mort

Le familier et l'étrangeté inversés

Et le cœur si chamboulé de découvrir l'infinité des mondes

 

 

Alors que Dieu est là

Et que tout invite à le voir

Et que tout invite à le rencontrer

On se tient fièrement sur la pierre

La main en visière pour regarder l'horizon

 

 

Dire encore

Le cœur sur la pierre

Comme la fleur offerte au vent

 

 

La feuille noircie de mots

Comme la roche couverte de neige et de morts

Encre et sang figés

Sur le linceul captif des apparences

Alors que le vrai se tient (presque toujours)

au-dessus du monde et au-dedans de l'âme

 

 

Ici

Sans personne

Sans que rien nous appartienne

Comme si une (infime) part du secret

nous avait été révélée

 

 

Le cœur frigorifié

Sous la neige et le vent

Et cette trappe au fond de l'âme

Pour s'abriter des tempêtes

 

 

Quelque chose du Divin

Au cœur de ce silence

Au cœur de cette immobilité

 

 

Sans inquiétude

Au milieu des arbres

Depuis des millénaires

 

 

Seule cette prière qui brûle

Au milieu des cendres

 

 

Vivre et dire encore

Comme le don d'un Autre

Quelque chose que l'on nous prête

Une disposition fragile

Que feront disparaître le silence et la mort

 

 

Ne restera pas la moindre empreinte ;

ni de nos lignes ; ni de nos pas

Comme si l'on vivait (de plus en plus)

la parole et le chemin

à la manière du geste et du souffle

 

 

A l'origine

L’œil et le monde fabriqués

avec un peu de chair et de ciel ;

peints avec un peu de lumière et de sang

Le sort enclos au-dedans du possible

A exister sans très bien savoir pourquoi ;

sans très bien savoir comment

Laissant filer la chance

Et s'abandonnant au destin

 

 

Embrassant tout d'un seul regard

Sans pouvoir (pourtant) se défaire de l’œil de l'homme

 

 

L'encre du poème

Qui rend grâce au monde et à la mort

A toute l'imperfection de cette existence

 

 

Perdre et périr

Comme si c'était là les seuls possibles

 

 

Frères

Depuis tant de millénaires

A essuyer tant de malheurs

A nous voir si déchirés

Et nous jeter les uns contre les autres

Comme si nous avions perdu le lien sacré des origines

 

 

Nous aventurant (comme emporté par le courant)

Là où s'achève le rêve

Au-delà même du poème

Là où le réel n'est plus qu'incertitude

Là où il n'y a ni mensonge ; ni vérité

Là où le cœur n'est plus même un refuge

Là où il n'y a plus ni âme ; ni monde ; ni mystère

Là où tout retour est – peut-être – impossible

A moins qu'il n'existe un autre rêve après le rêve

A moins que le voyage ne soit que mille chemins

sur la même boucle

 

 

Au loin

Le monde

Le pays des hommes

Le cœur posé

Sans rien exiger de la terre

L'âme silencieuse et sans réponse

Allongée sur la pierre

Au milieu des fleurs

 

 

Le jour ; le monde ; la mort

Enjambés par celui qui a réussi

à hisser son œil jusqu'au ciel

Et qui dévale – à présent – la terre noire

sans un regard pour les âmes insensibles et affairées

 

 

Le cœur

Comme une pierre jetée au fond de l'océan

Terriblement étranger à ce qui l'environne

Comme un peu de chair jeté au feu

Hurlant sa douleur

 

 

Le cœur funambule

Sur le fil du poème

Laissant (enfin) éclater sa tristesse et sa joie ;

ses murmures et ses cris

Retenus depuis si longtemps

 

 

Invention – peut-être

La vie ; le monde ; la mort

En dépit de ce que voient les yeux

En dépit de ce qu'endure la chair

En dépit de ce qu'éprouve le cœur

En dépit de ce que comprend l'esprit

 

 

Le cœur offert au silence

Et tant de fois repris par le monde

Et tant de fois meurtris par les coups

Se livrant encore

Fidèle à son destin

 

 

Tantôt Dieu ; tantôt le monde

Et l'homme de temps en temps

 

 

Arc-bouté contre le monde

Le cœur révolté

Allié de l'infini et du vent

Allié des pierres et des fleurs

Allié des arbres et des bêtes

Allié des larmes et du poing levé

Sachant accueillir l’œil et la main las de cette cruauté

 

 

Détaché des doctrines et des tragédies

Le cœur sauvé par le silence

Prêtant ses flancs aux bouches affamées

Œuvrant sur la pierre

Comme l'encre du poète sur la feuille de papier

 

 

Le cœur à la belle étoile

Allongé dans l'obscurité

Attendant patiemment le jour

 

 

Le cœur assagi

Arraché à son propre cri

Arraché à sa cécité et à son mécontentement

Comme peu à peu dévoré(s) par le ciel

 

 

Allant encore

Comme la terre qui tourne

Comme le soleil qui se lève

Sans comprendre la nature du mouvement

Allant seulement

Porté par son ardeur

 

 

Sans jamais s'interrompre ; cette vitalité

Si souvent transformée en sauvagerie et en brutalité

Et si rarement en discernement et en gestes sages

 

 

De la couleur de celui qui gouverne ; la terre

Au lieu de tendre vers la transparence de celui qui voit

Au lieu de tendre vers la lumière de celui qui sait

 

 

Si près

Que tout est happé

Que tout devient intime

Que le sang brille comme de l'or

Que la terre devient notre chair

Que le ciel devient notre toit

Et que le vent devient notre plus sûr allié

 

 

Derrière les paupières

Et les rêves grillagés

Comme une bête fébrile

Comme une bête enragée

L'âme dans sa cage

Le cœur hostile et étranger

Tentant sa chance

Et qu'importe que la chair ;

qu'importe que le monde –

soient malmenés

 

 

Rien qu'une couronne d'épines

Tantôt sur la tête ;

tantôt entre nos mains misérables

S'enfonçant dans la chair

Livrant le cœur et le monde

à la douleur et aux tourments

 

 

Passant et demeurant

Simultanément

Et abandonnant au temps

ce qui doit se transformer

 

 

Les lèvres tremblantes

Face aux mains assassines

Face à la chair déchirée

Et que dire de l'âme qui voit ;

de l'âme qui sait ;

et du cœur qui nous accompagne

depuis si longtemps

 

 

Comme l'ombre projetée par la lumière

Nos vies ; nos gestes ; nos pas

Tous ce que nous faisons

Et tout ce que nous sommes

Comme une apparence passagère –

abandonnée entre les ténèbres et la pénombre du monde

 

 

Le trait livré à la mort et à la lumière

Comme tout ce qui vit sur cette terre

 

 

Sur la pente épineuse

L'esprit troublé

La chair blessée

Le cœur accablé

Envahis par le monde

Investis par le temps

Contraint d'abandonner le plus précieux

Pour privilégier la mémoire et l'espérance

 

 

Au cœur du silence

Et comme plongé au fond de soi

Derrière les apparences du monde

Dans l'intimité de l'âme

Cet Autre tant recherché

 

 

Le front comme celui des bêtes

La chair comme celle des pierres

Le cœur comme celui des arbres

Et l'âme comme celle des fleurs

Plus si humain que ça – en somme

 

 

Le cœur mal aimé

Maudit dans sa parole et ses silences

Malheureux comme les pierres

 

 

L'âme comme un livre ouvert

Comme l'accomplissement d'une prière

Attentive à tous les malheurs

Soucieuse de résister à la folie des hommes

Et allant quelques fois jusqu'à refuser

l'étrange assentiment de Dieu

 

 

Arbres – herbes et bêtes immolés

Sacrifiés

Par toutes ces mains cannibales

Ignorant les cris et l'effroi ;

et les plaintes silencieuses

Heureux du chaos du monde et des étoiles

Croyant participer aux fêtes et aux festins des Dieux

 

 

Le cœur

Sans contour

Et comme posé à l'envers

Au milieu du vent

 

 

Portés par le néant

Les mains ; la bouche ;

les pas ; le cœur – de l'homme

 

 

Sous les éboulements du monde

Et sous les coulures du temps

Nous autres ; les vivants

 

 

Et nous (plus précisément) ;

isolé au cœur de nos lignes

Comme exilé au milieu des mots

Derrière ces rangées d'arbres et de livres

 

 

Entre la pierre et le vent

Sans territoire

Sans allié

Sans abri

Sans protection

Allant au gré de ce qui pousse ;

au gré de ce qui (nous) appelle

Dans le sens de la roue qui tourne

Allant ; allant – à travers les jours et la nuit

L'esprit (presque toujours) docile

L'âme (presque toujours) joyeuse

Le cœur (presque toujours) partant

 

 

Le cœur chapardé

Comme si l'on avait volé le seul refuge ;

le dernier espoir – peut-être (qui sait...)

 

 

Toute une vie

A attendre

Dans le noir

Au milieu des ombres et des reflets

Sans rien (re)connaître de la lumière

 

 

A regarder le ciel

Dans l'espoir d'une rencontre

Comme si quelque chose pouvait tomber

Comme si Dieu pouvait passer par là

 

 

Le cœur volatilisé

Par la main qui rôde

Par l’œil qui rêve

Par le monde qui s'en moque

Sans même avoir besoin d'exister

 

 

Entre la terre et le sommeil

L’œil à l'affût

Et entre le rêve et le ciel

Le cœur qui s'interroge

 

 

Le soi-monde

Sans mot dire

Sans le moindre commentaire

Mais l’œil ouvert

A la manière d'un secret ;

à la manière d'une (discrète) confidence

 

 

La main vide

Face au ciel

Face au monde

Et l'âme offerte et abandonnée

 

 

Comme si la parole courrait à contre-sens

de ce qui se dit (et de ce qui s'entend) en ce monde

Frondeuse au milieu des bavards et des bavardages

Privilégiant le cercle plutôt que le carré

Livrant (en partie) – peut-être –

ce que cherchent (inconsciemment parfois) les hommes

Un peu de lumière ; juste assez pour continuer

à vivre au milieu de la pénombre et des malheurs

 

 

Monde inventé

Avec ses masques et ses fantômes

Avec ses caresses et ses coups de hache

Avec ses pièges et ses promesses

Avec ses espoirs et ses traditions

Comme si l'on devait marcher

avec un cadavre sur les bras

 

 

Le cœur entravé

Sans maître

Sans (réelle) liberté

Avec – partout – la possibilité de l'enfer

Et avec – en soi – la possibilité de la prière

Comme si l'on nous forçait à vivre

dans un perpétuel ajournement de la lumière

 

 

Entre Dieu et la bête

Entre la solitude et le monde

Entre le silence et le chant

Entre la pénombre et la lumière

Bref ; à l'intersection de tous les territoires

Et en proie (bien sûr) à toutes leurs promesses

Et soumis (bien sûr) à toutes leurs servitudes

 

 

Assurément

Au-dessus

Et autour

Et au-dedans

Et invisible

Comme Dieu

Comme le silence et l'âme du monde

Comme la prière des innocents

 

 

Au-delà du monde

Là où les territoires disparaissent

Là où tous les fragments se réassemblent

Comme si tout était Un

En ce lieu sans géographie

 

 

Par là où tout s'engouffre

Œil puis cœur

Chair et âme

Là où tout s'enflamme

Là où tout déborde

Comme l'esprit et le vent

Manière – sans doute – de quitter

le territoire mensonger du monde et du temps

 

 

L'âme de ceux qui cherchent

Le silence de ceux qui savent

Ce qu'offre la parole

Autant que le geste quelques fois

Lorsque les mots se font (savent se faire) poème

Et que le poème se fiche dans le cœur comme une flèche

Faisant trembler l'esprit – le sang – la chair

Parfois claque ; parfois caresse

Et étreinte de temps en temps

Et tant pis pour les yeux fermés

Et tant pis pour les yeux indifférents

 

 

A l'endroit du passage

Face au monde

Et face à l'éternité

Une partie de la douleur

Sans bien mesurer ni la valeur ; ni l'intensité – de la transformation

Le cœur comme retourné ; retrouvant (peut-être) sa position initiale

 

 

Le cœur éprouvé

Las du périple

Cherchant le lieu qui échappe au voyage

Cherchant le pas qui échappe à l'horizon

 

 

Ici

Sans rien savoir

Sans rien pouvoir

Sans rien reconnaître

Visitant le monde (et l'explorant quelques fois)

Comme coincé dans cette étrange parenthèse du temps

Découvrant moins souvent l'indicible que le néant

Et bien seul (assurément)

Au cours de ce voyage

Entre Dieu et la pierre

 

 

Au bout des doigts

Cette étoile

Et ce ciel

Au bout de l'étoile

Depuis cette terre

Où l'âme semble posée de travers

Où tout est si pentu que le cœur paraît bancal

 

 

Qu'importe l'ignorance et la douleur

Qu'importe le monde et la mort

Qu'importe l'Autre – l'obscurité et la joie

Qu'importe la vérité

Qu'importe les promesses et les possibles

Et qu'importe même ce qui est

Puisque tout est vide

Puisque rien n'existe vraiment

 

 

Le cœur ignoré

A tourner en rond

Enlisé entre les souvenirs et l'espérance

Entre les promesses et la boue

Dans un temps suspendu

 

 

L’œil et l'âme

La lune et l'encre

Cherchant le ciel

Derrière la nuit

Déchiffrant (essayant de déchiffrer) le monde

Comme un poème de chair et de sang

 

 

L’œil posé

Entre le rêve et l'infini

Mélangeant tout à la terre

Alourdissant le sommeil et le monde

Laissant filer le réel

Laissant recouvrir l'invisible de poussière et d'illusions

 

19 décembre 2024

Carnet n°313 Un manteau d'étoiles et de sang

Novembre 2024 – A Bhagawan

Monde d'herbe et de roche...

Le verbe (parfois) auréolé de ciel et de vent...

Les bras longs comme des racines...

L'âme taillée dans la pierre...

La tête comme un soleil noir...

Et ce qu'il faut d'usure pour échapper à la nuit...

Et ce qu'il faut d'ardeur pour tutoyer la lumière...

 

 

Bordé(s) d'os et d'étoiles...

Renvoyé(s) au périmètre noir...

Le feu au fond de la langue...

Pour aligner les signes et conjurer le sort...

 

 

Comme un mirage...

La main ouverte...

L'âme digne...

Juste au-dessus du miracle – peut-être...

 

*

 

Le cœur pendu...

Aveuglément...

 

 

Le dedans entaillé...

Sans sommation...

Comme le reste – voué à disparaître...

 

 

Parole ramassée un peu au hasard...

Et adressée à la mort et à la fragilité...

 

 

Seul et tressaillant...

Face à l'Absolu...

 

 

Le cœur exalté par les noces du ciel et des saisons...

Et ce parfum de liberté qui flotte à tous les seuils...

 

 

Encore beaucoup trop homme – peut-être – pour laisser entièrement le chemin décider...

 

 

L'Autre (parfois) bien moins compréhensible que Dieu (ou son absence)...

 

 

Le cœur jeté en avant...

De l'autre côté du monde...

Jusqu'à s'y perdre...

 

 

Là où la route s'arrête...

Là où tout se fige...

Et, au loin (encore imperceptible), la terre des morts...

Vers laquelle on s'avance sans hâte...

 

 

Aux confins de l'attente...

En ce lieu de réconciliation où la main se tend ; où le ciel descend ; où la terre écarte les rêves et les étoiles ; où tout se transforme en destin...

Là où la chair et l'esprit s'affranchissent des meurtrissures...

Là où la cécité et les questions enjambent les remparts du temps pour se convertir en silence et en lumière...

 

*

 

Géographie de l'exil...

Avec ses ciels et ses souterrains...

Avec ses îles et ses lisières...

Aux confins de tous les cercles humains...

Dans tous ces lieux où peut s'inscrire le voyage...

 

 

L'étendue réduit au front et au désir d'immortalité...

 

 

Et cette nuit dans le sang qui recouvre tous les gestes...

Et ces pierres (toutes ces pierres) qui portent le secret...

En plus (bien sûr) des malheurs...

Depuis le (tout) premier ancêtre...

 

 

Étranger (de plus en plus) à ces lieux de commerce [où tout est converti en marchandise]...

A ces terres sans ciel où l'on ne se prosterne plus que devant l'or et la richesse...

 

 

L'enfer (avec toutes ses lois et tous ses ornements) que l'on a construit sur ce qui ressemblait à un éden rude et sans pitié...

 

 

Encore le cri...

Comme si le monde existait...

Comme si l'on avait été banni de tous les royaumes...

Comme si l'on était (tous) les fils de l'ombre...

Allant d'un délire à l'autre ; assurément...

Brinquebalés ici et là ; toujours à la pointe de l'écume...

 

 

A souffrir sous le vent...

Recouvert(s) par la fatigue et les eaux noires...

La rectitude fanée au fond des yeux...

Et la route sinueuse – en soi...

Et toutes les menaces du monde ; au-dehors...

Sans pourvoir choisir ; sans pouvoir décider...

Sauf (peut-être) l'effort à fournir pour tenter de venir à bout de la pente sur laquelle (irrémédiablement) nous glissons...

 

 

Assez fou(s) pour vivre dans l'oubli du feu ; et pour mourir sous un ciel sans Dieu...

 

*

 

Entièrement retiré...

Comme soustrait à la tectonique du monde...

Lèvres au-dedans...

Paroles pour soi...

Et à la place du visage ; une vague ressemblance – peut-être ; une partie du reflet – sans doute...

 

 

Témoin de l’œil qui voit ; en plus de celui qui regarde...

 

 

Désencombré à force de murmures ; puis, à force de silence...

 

 

Vers cette solitude fracassante...

 

 

Rien que le verbe sur l'ossature du monde...

Un ciel iconique sur la prétendue immaturité des morts et des vivants...

Qui peut (vraiment) savoir...

 

 

De la neige – au-dedans...

Et un labyrinthe aussi (bien sûr)...

 

 

Négativement...

Jusqu'au silence...

[Apophatiquement diraient – peut-être – les cuistres!]

 

 

Croire...

[à ce que l'on nous dit]

Sans peine...

Sans même un pourquoi...

 

 

D'un geste...

Ce qui éclaire...

Ce qui obscurcit...

Sans très bien savoir ce que Dieu a voulu...

 

 

A serpenter sous le ciel...

Sur un chemin dont très peu savent où il mène...

 

 

Sans souci ; celui qui s'adonne au sommeil ; comme celui qui vit dans l'intimité du mystère – laissant (tous deux) le monde à ses affaires [mais pour des raisons très différentes – bien sûr]...

 

 

A laisser venir ce que d'Autres n'ont jamais attendu...

 

*

 

D'un seul trait...

La vie ; la mort ; le poème...

 

 

A notre place...

Dans ce haut lieu de la lumière...

 

 

Entre les mondes...

Abandonnée à chaque recommencement...

Cette étendue de bruits et de tentatives ; où s'entassent tous les détritus – jamais emportés par ceux qui quittent la vie – ni par ceux qui quittent la mort...

Comme le fond d'un abîme peuplé d'élans et de cris que l'on perçoit (que l'on peut percevoir) lorsque l'on se penche à l'extrême bord des rives qui se font face...

 

 

L’œil plongé dans le gouffre...

Comme un regard sur ceux qu'il engloutit...

Un peu de lumière sur les drames (tous les drames) qui peuplent ses tréfonds...

 

 

Morceaux de soi ; enfantés et enfantant...

Ce qui – peu à peu – s'éloigne de l'origine (en la prolongeant)...

Vers le plus lointain...

Et – pourtant – sans cesse appelés à revenir vers la source...

Tous ; à double sens – sur cette route incertaine...

 

 

A genoux...

Au milieu des malheurs...

Le cœur guidant l'ardeur [lorsque la tête a été détrônée]...

Sur une sente de plus en plus étroite...

 

 

Ensemble ; emportés on ne sait où...

Et faisant (parfois) un pas de côté pour essayer de comprendre (un peu)...

 

 

Nous ; avec une poignée d'Autres...

Jeté(s) entre l'Amour et la cendre...

Au milieu de l'or et de la poussière...

 

*

 

Au-dessus des ventres et des alphabets du monde...

A regarder la mort tout emporter ; les jours effacer les visages et les noms...

Sous cette lumière qui se moque bien de nos peines et de nos plaintes...

 

 

Sur cette terre de cris et de saccage d'où partent tant de chemins qui traversent l'écume et la mémoire ; preuve (s'il en est) qu'il existe des issues à ce monde de peurs et de pensées ; à ce monde de violence et de frivolités...

 

 

Au-delà des frontières les plus lointaines...

En ces lieux sans funérailles où la mort a noué alliance avec les pierres et les étoiles ; où le silence et la joie se vivent (littéralement) à la verticale...

 

 

Cette pierre noire encore...

Au fond du cœur...

Et le parti-pris du monde...

Face à la tendresse...

[Ce à quoi on ne peut (bien sûr) se résoudre...]

 

 

La folie...

Moins loin qu'on ne le croit...

De cercle en cercle...

Trop souvent ; la couleur donnée à l'aventure...

 

 

Moins visible qu'hier...

Alors que le cœur peine à témoigner...

Alors que le poème patiente au fond du silence...

Quelque chose du ciel et du vent...

Ce qui nous invite ; et devrait (aussi) nous inciter...

 

 

De rêves et de mots...

Comme un peu de neige sur le monde...

Et son âme ; et son essence – toujours aussi méconnues...

 

*

 

A la conjonction des astres...

Ce qui glisse sur le monde...

A travers les âmes...

Dans un langage (toujours) étranger aux hommes...

 

 

Tant d'âmes mortelles aspirent à l'éternité...

Et la chair du poème – elle aussi – prête à défier le temps...

 

 

La parole que chaque ligne perpétue...

Comme un cri continu né des douleurs (de toutes les douleurs) accumulées depuis que le monde est monde ; depuis que l'homme essaie d'émerger de sa gangue de terre...

 

 

Face au vide ; l'innocence...

Comme un vertige indécent – presque scandaleux...

 

 

En dépit des cœurs éventrés...

Le vide et la tendresse – plongés dans la chair du monde...

Au fond (tout au fond) de la douleur des vivants...

 

 

Les âmes de ce monde...

Avec leur poids de tristesse et de peine(s)...

Comme prisonnières de l'épaisseur grise...

 

 

A la pointe du rêve...

Les existences et les malheurs...

Ce que l'on se dit...

Ce qui se raconte...

Et ce que l'on tait...

Une manière – sans doute – de conjurer l'histoire et l'expérience...

[Sans la moindre conséquence – pourtant – sur la souffrance ressentie]...

 

 

Sans rien offrir...

Sans rien recevoir...

Ce qui échoit à chacun...

[Jouet(s) – en quelque sorte – d'un double jeu à somme nulle...]

 

*

 

Intérieurement possible...

Tous les infinis ouverts...

 

 

La chair persécutée...

De mille manières...

Par tous les appétits...

 

 

Suspendue à la mort...

Notre présence...

 

 

Cet étrange face à face entre le ciel et le front...

Si amoureusement ; si aveuglément ; si asymétriquement...

 

 

La lumière ; comme engourdie au fond de l'âme...

 

 

Dans les bras du ciel et de la solitude...

Amoureusement étreint...

 

 

Au-delà des signes...

Et même un peu plus loin que le silence...

 

 

A chaque souffle ; la même possibilité...

Qu'importe à quoi nous sommes attachés...

 

 

Hissé sur l'autre versant de l'expérience...

Là où tout se révèle sans importance...

 

 

Sur cette terre si tourmentée...

La gorge nouée ; la voix étranglée...

Comme cerné par l'inutile et le découragement...

A essayer (en vain) de s'extraire ; de s'extirper de la nasse...

Tôt ou tard rattrapé par l'ignorance et la négligence du sacré...

 

 

Des poèmes jetés sur le bord du chemin...

Une parole livrée aux ronces et à la boue...

Comme le monde – sans doute ; quelque part – offerts à l'oubli...

Détrônés par ce qu'on leur préfère ; l'ivresse – le sang – la folie...

 

 

A respirer – malgré nous – l'odeur de la mort...

La peur qui se mêle au sang...

Le voyage organique...

Le feu de la psyché ; troublé – en désordre – (réellement) sens dessus dessous...

Et l'ardeur qui nous fait courir ; qui nous fait nous précipiter ; et qui nous fait revenir aussi...

Sur la pierre toujours...

Et dans les bras autant que l'on peut...

Sans rien dire...

Sans rien revendiquer...

Comme un simple périple...

[Et un très modeste témoignage aussi...]

 

 

Là ; immobile – à présent...

Sans que rien ne s'annonce...

Sans que personne ne se prononce...

L'air encore vivant...

Au milieu de tant de rien(s)...

 

 

Sur cette route qui s'éloigne des lieux...

Affranchie (ou qui semble affranchie) des états et du temps...

Prolongement – peut-être – de la peur et du cri nés de l'expérience du monde et de l'incompréhension d'être en vie...

Manière d'aller – bien sûr – au-delà de l'homme ; au-delà du monde et de la douleur...

Sur le versant le plus lointain de l'esprit...

Vers l'invisible et le silence...

Vers l'Amour et la lumière...

 

 

Dans cette odeur (si particulière) de pierre foulée...

Le souffle ardent ; le souffle aveugle...

Allant ; toujours allant...

Comme poussé par une mystérieuse nécessité...

Portant son poids (inéluctable – indéfectible) de folie...

Le sommeil juché sur les épaules...

Assez sauvagement (suffisamment, en tout cas, pour effrayer les âmes condamnées à l'obéissance)...

Creusant dans la roche de larges sillons gris qui enfoncent encore plus profondément les pas dans la terre et l'obscurité...

Et s'écartant inexorablement du bleu (parfois entrevu – et, si souvent, promis) ; et excluant même toute possibilité de franchissement...

 

*

 

Aveugle aux distorsions de l'esprit ; à la faillibilité des âmes ; aux dédales langagiers...

Ravi de voir le monde aller comme il va...

Ouvertement dédaigneux du mystère...

L'homme face à ses hantises ; au cœur du chaos qu'il a créé...

 

 

De l'autre côté...

Là où la pente remplace le mythe...

Là où tous les écarts se réduisent...

Là où l'on s'agenouille face aux forces invisibles...

Là où l'on se soucie du sort de la poussière...

Là où le sommeil n'est qu'un état de la lumière...

 

 

La ligne divaguant pour éluder la réponse ; et entretenir (sciemment) l'incertitude quant à la nature de la question et du questionneur...

 

 

Au fond du poème...

Dans ses plus obscurs recoins...

Quelque chose du temps qui passe...

Un peu d'hier ; un peu d'aujourd'hui ; un peu de demain...

Sur fond d'éternité...

Un hymne à l'immuable et au provisoire [qui le traverse en un éclair]...

 

 

Penché (assez tristement) sur ce qui s'achève...

Comme soumis à la nostalgie et à la peur de ce qui adviendra...

 

 

Porté – sans aucun doute – par le merveilleux du monde et du langage...

Autant que par la lumière et cette ardeur inépuisable...

 

 

De la même nature que l'épaisseur et le ruissellement...

Une forme d'inertie en mouvement...

Avec des cascades – des cycles et des recommencements...

Combinaisons de lumière et d'éléments naturels...

Figures éternelles du passage...

 

*

 

Là où le cœur pousse...

Jusqu'à la dérive parfois...

Sur cette pierre mille fois piétinée...

Sous des étoiles trop peu brillantes (sans doute trop éloignées)...

Cherchant un passage dans la nuit pour échapper aux vicissitudes du destin...

Aller vers une terre nouvelle...

Et dénicher un ciel tout neuf...

 

 

La tête offerte aux vents et à la mort...

Condamnée à toutes les sentences...

Découpée dans l'obscurité...

Encore livrée aux tourments passés...

Jetée dans les bourrasques...

Cherchant un lieu – une âme accueillante – une main qui saurait la redresser et lui offrir un peu de dignité...

 

 

Au commencement du temps...

Ce vaste monde déjà existant...

Où tout était porté à la solitude...

Sans jamais négliger le reste ; sans jamais négliger l'ensemble...

(Presque toujours) gorgé de ciel et de sollicitude...

Et offrant à tous les yeux un peu de lumière...

 

 

Les mains offertes à l'immensité...

Avec le cœur par-dessus...

Obéissant aux nécessités du ciel et du monde...

Instruments de toutes les œuvres à accomplir...

 

 

Ce que révèle (ce que peut révéler) la parole...

Au-delà de l'indicible du monde...

Les lois de l'abîme...

Et les secrets – et le langage (parfois un peu abscons) – du ciel...

 

 

Là où tout semble si lointain...

Le ciel ; les visages ; les choses – la moindre circonstance...

 

*

 

Sous le masque du sommeil...

Tant de merveilles méconnues...

Tant de choses à découvrir...

 

 

Tout (plus ou moins) tressé à l'insignifiance...

Jusqu'aux plus grandes gloires [œuvres – découvertes et inventions]...

 

 

Des mots ; (assez) machinalement...

Comme un collier de bruits (pour les oreilles du monde)...

Dans la nuit installée...

Qui semblent si peu téméraires...

Et qui invitent – pourtant – à traverser le langage et l'obscurité...

 

 

A force de rêves et de croyances...

La respiration noire...

La danse des images déployée...

Contre le réel et la possibilité du monde...

 

 

Comme écartelé(s) entre le miroir et l'infini ; entre le silence et la voix...

Au cœur même de l'alternative...

 

 

Ce qui nous traverse...

L'autre mort – sûrement ; celle qu'il nous faut vivre de notre vivant...

L'expérience du bord et de l'abîme...

L'angoisse du vide et de l'effacement...

Ce qui émerge des plus lointaines profondeurs (assez rarement fréquentées par le genre humain)...

 

 

D'un seul regard...

Ce que l'on sait...

Ce qui restera...

Et ce qu'il faudra abandonner...

 

 

Au cœur de l'invisible – peu à peu décrypté...

La vie – la mort et le mystère...

Les gestes précis ; le buste (légèrement) incliné...

L'âme silencieuse...

(Sans doute) l'essence de la simplicité...

Ce que nous cherchons tous à découvrir ; et à expérimenter...

 

 

[En hommage à Bhagawan – au cours de sa dysthanasie – du 8 au 17 novembre 2024]

A l'intersection des mondes et du secret...

L'ombre – la solitude – la lumière...

Ce qui nous est donné à vivre – sans la moindre interruption...

 

Les possédés du monde...

Et leur mainmise sur l'âme...

La peau hurlante...

L'effort ininterrompu pour ne pas mourir...

Sans croyance...

Allongé sur les cailloux...

 

Des traces de rage et de rouge...

Où que l'on soit ; où que l'on aille...

Quoi que l'on découvre ; le cœur – la tête – le monde...

Comme un gigantesque réseau d'ardeur et de sang où se fomentent les festins et les révolutions...

 

Insoupçonnables ; la trace et la plaie...

Le passage de l'invisible...

Ses empreintes terribles sur la chair...

L'esprit trop peu familier de la douleur...

Traversé par un déferlement de cris et de sensations...

 

Autour de soi...

Tant de têtes et de tombes...

Jusqu'à l'horizon...

Presque parfaitement alignées...

Entourées de murs et de grilles...

Sans que nul ne se connaisse...

Sans que nul ne daigne s'intéresser au reste...

 

La tête lancée dans le vent...

Sous les auspices de la mort et des étoiles...

Le temps imparti ; le temps convenu...

A expérimenter le manque et la douleur ; à vivre l'aventure...

 

Sans soi...

L'absence comme portée au pinacle...

Ainsi se défait l'essentiel du jeu...

La tournure de l'âme – du monde – de l'espace...

 

Assis sur le sol...

A écouter les fleurs – les nuages et les étoiles ; la leçon inaugurale du monde...

 

Parmi les pierres...

La respiration et la peur...

Quelque chose de vivant qui ressent et transpire...

Un peu de la source et un peu d'ardeur...

Et qui a la couleur du sang...

 

Le cœur saillant...

A travers la peau...

Le besoin de paix et de lumière...

Et ces étoiles glissées au fond de l'âme...

Et la musique des hauteurs qui nous accompagne...

 

L'âme – toutes les âmes...

Au milieu des rires et des loups...

Couverte-s d'un long manteau de nuit...

Cherchant la grâce au milieu des pierres et des visages...

 

Rien d'impossible encore...

Malgré le merveilleux qui, peu à peu, disparaît de ce monde...

 

Si démuni face à la douleur...

Plongé dans les affres...

L'âme et la chair repliées...

Les nerfs trempés dans le feu...

Sur cette terre où rien ne peut être évité ; où aucune créature n'échappe à son destin...

 

Des plaies ; comme des tombes ouvertes...

D'où ne s'élèvent que des plaintes et des cris...

D'où ne suintent que ce sang noir et cette désespérance de la chair...

 

Et des signes de vie ; encore....

Dans l’œil qui a vu passer la mort...

 

Le cœur baigné de larmes...

Le front écrasé de souffrance...

La vie enfoncée dans le corps comme un pieu...

L’œil encore grand ouvert...

Et l'âme retournée par tant de douleur...

 

Pas soi ; par-delà le mur...

Un peu d'absence...

Et l'oubli du nom...

L'essentiel du jeu...

Emporté – avec les choses – de l'autre côté du monde...

 

Dans la paume creusée par la lumière ; de l'or à la place du temps ; à la place du sable ; le rêve de chacun – sans doute...

 

Et cette terre noire dans la prunelle ; enfouie au fond du sommeil – avec des morceaux de vie qui obstruent l'espace et enfoncent la tristesse à l'intérieur...

 

Ce/ceux dont on se sépare – la mort dans l'âme – retrouvant le reste ; son/leur vrai visage – peut-être...

 

L'esprit hanté par la nuit...

La profondeur des racines...

La corruptibilité de la chair et de la pierre...

Le lent (le très lent) pourrissement du monde...

Comme plongé au fond d'un brasier d'obscurité...

Prêt à être englouti...

 

De soi ; du monde ; du regard...

Intriqués assez mystérieusement...

Qu'importe l'intensité de la lumière de ce qui voit...

 

Le ciel partagé en autant de parts que nécessaire ; s'offrant tantôt sous les traits de la tendresse – tantôt à travers le geste et la parole de celui qui sait...

 

Davantage qu'un regard sur la mort...

L'âme engagée à la fois dans les ténèbres et la clarté...

Le corps (tout) tremblant...

Le cœur courageux...

Apprenant, peu à peu, à se libérer des prières – des sortilèges – de tous les envoûtements...

 

Le silence...

Aux racines du secret...

Sur cette terre de pierres et de nuages...

Sans autre signe que les étoiles et la lumière...

Avant que ne naisse(nt) le vivant (et les instincts)...

Les premiers pas de la mémoire (alors que l'esprit s'épanouissait dans l'absence d'histoire)...

Le début du rêve et des alliances ; dans le prolongement du manque et de la faim...

Le remplacement du murmure et du frémissement par les pulsions et la mort...

Ce qui a (bien sûr) encore cours aujourd'hui...

 

Par devers soi (fort heureusement) ; au-dessus des sévices et de la désespérance ; au-dessus même des quelques restes d'espoir qui persistent (presque toujours) dans les malheurs...

L'accueil de ce qui est ; l'obéissance à ce qui s'impose (à ce qu'offre la vie) ; réceptacle de ce qui nous traverse – émotions – sentiments – intuitions ; manière – peut-être – de faire face aux circonstances désastreuses...

 

A l'ombre de l'espace...

Tous ces ciels...

Et toutes ces fables...

Les mythes des origines et de la fin du monde...

Comme s'il nous fallait (impérativement) un début et un dénouement...

Quelque chose qui ressemblerait à notre histoire (avec les mêmes apparences)...

Alors que tout demeure mystérieux et indéchiffrable...

 

Sans arrêt ; l'émergence – la destruction et le recommencement...

 

Sans réponse...

Appliquant (très précisément) les sentences et les lois...

L'âme et la chair bleuies par le ciel ou les coups (et, parfois, par les deux – simultanément)...

Tout ; à peu près de la même trempe ; quémandant quelques fois un peu de répit – un peu d'assistance – malgré le courage et la ténacité...

 

Sous la terre ; sous les cendres...

Les mêmes rêves qu'au-dessus du monde...

Se laissant faire...

Sur le versant de la mort ; la vie abandonnée aux rumeurs...

Tout mêlé au jeu des contraires et à la puissance des songes...

 

Indifféremment l'âme ou la chair...

Selon la couleur du rêve et l'intensité du feu au fond des yeux...

Quelque chose voué à traverser l'enfance et la nuit...

Manière – peut-être – de s'affranchir du monde et de la langue...

 

Là où s'achèvent l'élan et l'ardeur...

Au seuil du passage...

De la terre noire au bleu du visage...

Comme si l'âme était arrivée au bord du ciel ; aux lisières de l'indicible...

 

 

[En hommage à Bhagawan (suite) – au cours des jours qui ont suivi son décès]

La douleur qui s'éloigne...

Par le cœur lézardé...

Les mains posées sur les larmes...

Le corps offert au monde sans pitié...

Ainsi s'achève cette étape du périple...

A travers la mort apparente...

 

Murmures encore...

Alors que l'esprit s'éloigne déjà de la pierre et du temps des âges ; cherche un passage à travers le sang et la fin des saisons...

 

Cœur brûlant...

L’œil bien au-dessus du gravier gris...

Porté par le vent et ceux qui l'ont (passionnément) aimé...

Oubliant le monde...

En quête d'une autre rive – d'un ailleurs où l'on parlerait une langue nouvelle – un lieu où le merveilleux remplacerait la morsure (effroyable) des vivants...

 

Contre soi...

Collé encore...

Le cœur boursouflé...

Et l'âme en pleurs...

Cherchant le souffle commun ; et le vent qui éparpillerait le malheur et la tristesse...

Vers ce devenir qui éloignerait des broussailles – des forêts et du sang...

 

Sans remuer la terre...

Au large de la débâcle...

Sans nom ; sans lien ; sans geôlier...

Sans se soucier de la renaissance...

Vers le plus large...

Au-delà du monde ; au-delà du cri...

 

Par-dessus la roche...

Par-dessus même la parole...

Ce qui s'achève...

Et ce qui recommence...

Jusque sous les cendres de la nuit qui brûle encore...

Le cœur habité – à présent – par l'étoile...

Allant – à petits pas – vers l'origine et le secret...

 

A même le monde et la mort...

Le silence – le regard – le poème...

Une manière (à la fois) de célébrer et de conjurer la solitude – au milieu des visages et des ombres...

 

Monde hors du monde...

Bâti par les yeux de l'innocence...

Au milieu des os et de la lumière...

A l'intersection de l'exil et du ciel...

Sur cette rive où les âmes se redressent (commencent à se redresser)...

 

Passant ; passant et repassant...

Au large de ceux qui restent...

Là où les grilles jamais ne se referment...

Sans se soucier des gestes ; ni des autres figurants...

Dans cette joie sans douleur ; et infiniment partagée...

Parmi des âmes sans idole...

Amoureux des lieux et de l'éphémère où ils sont plongés...

 

Ici ; sans se hâter...

Avant que le jour ne se lève...

Au milieu des lumières ; peut-être encore au milieu du monde...

Sur cette crête entre la lune et le brouillard...

Sur ce fil où passent tous les voyageurs...

Ceux qui quittent les fables et traversent la mort...

 

Inscrit(s) au plus haut de l'aventure ; les mains tendues vers ce qui les attend...

 

Le long du rivage des vivants...

Le défilé des âmes sans chair...

Au milieu des danses fébriles et des fantômes...

Avec des rêves d'exil et d'horizons nouveaux...

Sous des astres et des ciels inconnus...

Ce que – à chaque mort – nous redécouvrons...

 

Rien ; sous l'ancien front...

Le délitement de toutes les installations...

La décomposition du provisoire ; s'entremêlant avec le reste et reformant d'étranges combinaisons...

Se parant pour la parade des initiés...

Surplombant (pour quelque temps) le sommeil des vivants...

Cherchant un nouveau lieu ; un nouveau déguisement ; une raison de s'affranchir des vieilles terres et de recommencer...

 

Par-dessus tous les ciels et toutes les murailles...

La nuit comme inversée...

Tous les ancêtres visités...

Loin de la pierre ; et loin des malheurs...

Et se rapprochant (bien sûr) du mystère...

 

Au seuil de l'invisible...

En ce lieu énigmatique de la métamorphose...

Au cœur même de l'esprit...

Là où tout se transforme en sable...

Là où tout est sensibilité et poème...

Là où le chant remplace le tumulte et les tourments...

Là où nous sommes ; exactement...

 

Les lèvres jointes sur la chair...

Retrouvant – peut-être – le plus sacré du monde...

Le séant sur la pierre...

Le visage face au vent...

Retrouvant l'équilibre et le balancement naturels...

Quelque chose comme des éclats de silence et de lumière...

 

Le feu de l'âme et du sang ; se rejoignant...

Ensoleillant les yeux et la chair...

Rappelant la présence du Divin aux vivants...

 

Abandonné(e) – peu à peu – le cœur muraillé – l'ancienne demeure du sang...

Centre – à son insu – de manœuvres nocturnes...

Offert au monde (selon d'ancestrales coutumes)...

Carrefour de la vie – des malheurs et du secret...

Et point de ralliement pour ce qui commence et ce qui finit...

 

Lieu du nombre et du ciel – à présent...

Lieu du devenir et des temps anciens...

Quelque part ; au-dessus de l'éblouissement...

 

Là où les âmes se réunissent...

Sur ces hauteurs retirées...

Loin des brimades et des grimaces...

Sensibles (encore sensibles) aux ressemblances...

Sortant de leur boîte caverneuse...

D'un pas fébrile ou mécanique...

Allant un peu partout ; s'éparpillant sur tous les versants...

Pour se répandre en murmure et en mémoire...

 

A la verticale du jour...

Comme si la chair (l'ancienne chair) était célébrée...

Habillé(s) d'âme et de lumière...

Sous un épais manteau de silence...

Déambulant – un par un – dans le passage...

Le sourire posé sur les rouages du mystère...

L’œil déjà ailleurs...

Le cœur confiant...

A monter ou à descendre le long de l'interminable procession...

Loin du monde ; et loin des songes – des vivants...

Vers un autre rêve – sans doute...

 

Sans se souvenir...

Imaginant seulement d'autres rives et d'autres chemins...

Sous le vent féroce...

A l'intersection de tous les cercles...

Laissant les possibles (tous les possibles) se dessiner...

 

Après la mort...

Dans toutes les mémoires...

Le cœur déjà tourné vers l'Absolu...

Au milieu des solitudes entassées...

Par-dessus les cendres ; et par-dessus les tombeaux...

Dans l'accomplissement des dernières volontés...

 

Vers le retour...

Le front (tous les fronts) renversé(s)...

Au milieu des obstacles et des courants contradictoires...

Au bord de tous les abîmes...

Sur le fil suspendu...

Entre l'innocence et la lumière...

Laissant tous les lieux défiler...

Et l'itinéraire s'esquisser – d'un seul trait – jusqu'au seuil du recommencement...

Moitié au-dehors ; moitié au-dedans...

 

Le cœur atteint...

Sur la peau millénaire...

Sous la haute toiture du monde...

Prêt à se déployer...

Au milieu des esprits et des ombres...

Achevant de traverser la nuit...

Et encore en dehors de la vie...

Sur cet étrange chemin d'os – de neige et de rosée...

A l'ombre de l'Amour qui veille au parfait prolongement des destinées...

 

Et cette parole (cette modeste parole) prononcée pour les âmes (toutes les âmes) qui peuplent le monde et qui ont quitté la pierre...

A travers le sort commun...

Entre la providence et l'infortune...

Défiant le hasard et les nécessités...

Redressant – peu à peu – leur figure éteinte – leur visage de poussière...

Sur le chemin de l'après ; en dépit de la tristesse des vivants...

Prêt(e)(s) à transformer ce qui apparaît en piste et en possibilité...

 

*

 

Écartées les ombres du recours...

Au cœur des songes – des dormeurs et des vents...

Le secret collé contre le visage...

Sautant de pierre en pierre ; de rire en rire...

Aux lisières de l'enfance...

La lumière ; comme une pluie d'été...

Ruisselant sous les paupières confiantes...

En dépit de l'adversité du monde...

En dépit de l'hostilité des circonstances...

 

 

Le labeur (incessant – harassant) de l'âme sur la terre...

Au milieu des ombres...

Avec une minuscule fenêtre posée sur les épaules...

Manière d'aller ; et d'avancer dans le passage ; et de frôler les plus hautes étoiles – quelques fois...

Blotties contre le front...

Essayant de découvrir le territoire de l'enfance...

Sans jamais s'inquiéter du défilement des saisons ; sans jamais s'encombrer du temps des âges...

 

 

L’œil jeté par-dessus le ciel...

En des lieux lointains ; presque inimaginables ; presque une prouesse...

Par-delà la nuit déguisée en gouffre...

Un doigt sur les lèvres pour suspendre la surprise ; et conserver le silence...

Manière – peut-être – de quitter le monde ; d'enjamber la mort ; d'échapper à leur lois scélérates ; de toucher au plus sacré ; de revenir en un lieu que nous n'avons jamais réellement quitté...

 

 

A se frotter à tous les sentiers...

Jusqu'à effilocher l'étoffe ; jusqu'à déchirer la peau...

Envoûté par l'au-delà du monde et de la langue...

Prêt à survoler les plaintes et les ventres affamés ; à succomber à tous les enivrements ; à se mettre au service des circonstances...

 

*

Les mains tendues...

Au-delà des couleurs ; au-delà du sommeil...

A travers un champ de fenêtres et de rêves...

Au milieu de tant d'obstacles ; de tant d'impossibilités...

Le ciel – pourtant – peu à peu – s'élargissant...

Devant l'âme frémissante...

Comme si s'initiait – à présent – le temps du plus vaste...

 

 

Sur cette sente resserrée...

Sans rien porter...

Sinon ce sourire face à l'immensité...

Remontant sans frémir toute l'étendue...

A petits pas...

Longeant l'horreur et le merveilleux...

Drapé de lumière et de temps...

Abandonnant au monde l'espoir et les cris...

A l'orée de la joie...

Devinant au loin le chant de la liberté et de l'oubli...

 

 

Sans personne...

Au-dessus des échos mensongers...

Sans même jeter un œil aux spectacles du monde...

Abandonnant le savoir et le temps...

Essayant de s'immoler par le regard ; de fusionner avec l'épaisseur et le vent ; de pénétrer l'écoute et la légèreté...

Dans l'espoir de rejoindre ce qui vient après l'espérance...

 

 

Jour après jour...

A travers l'après-vie qui – peu à peu – se déroule...

A travers la mémoire et les noms qui – peu à peu – s'effacent...

Fidèle au cœur qui murmure...

Porté vers le secret et la lumière...

Traversant tous les labyrinthes...

Sans crainte des détours et des sortilèges...

Affrontant les vagues – l'écume et les courants...

Défiant les déferlantes et les profondeurs...

L'âme détachée du monde...

Sans jamais s'écarter ni du ciel ; ni du chemin...

 

 

Au cœur de l'étendue...

Au-delà du dédale ; des routes ; des stèles et des charniers...

Au-delà même de ce qui survit au passage des hommes et de la mort...

A pieds joints sur ce qui nous empale et nous emporte...

Laissant Dieu – et son mystérieux sourire – envahir le fond du cœur...

Comme un étrange (et savoureux) bras d'honneur aux impératifs du destin...

 

*

 

Au plus fort de la tendresse...

Cette danse avec la chair et la mort...

Qui semble aussi insensée que le sacrifice et le sang versé...

Sans trahison – pourtant...

Fidèle à l’œil qui voit ; au cœur qui sait...

 

 

La caresse de l'éternité sur ces amas d'os et de cendres...

Quelque chose d'apaisé entre les lèvres – entre les mains – entre les bras...

Le goût de l'étreinte ; en plus de la lumière qui guide les gestes et les pas...

 

 

A veiller si près du cercle des secrets...

L'âme plongée au cœur de la matière...

Et la matière plongée au fond de l'âme...

Inséparables (parfaitement inséparables) – en vérité...

Autant que le cœur et l'infini...

 

 

Au cœur du mystère...

Des alliances et des emboîtements...

Du silence et de la cécité...

Tout un réseau de signes et d'échos...

Un jeu de miroirs où se reflètent les songes éparpillés...

Et Dieu – sans doute – à travers la transparence des assemblages...

[De toute évidence – toujours à nos côtés...]

 

 

Échappant aux pièges du monde et du langage...

Refusant la ruse et l'abstraction...

L'esprit libre de la chair se réveillant – peu à peu – de son long sommeil...

En dépit des apparences...

En dépit de ce que l'on croit...

En dépit de ce que l'on nous dit...

 

 

Ce que les morts murmurent à l'oreille des vivants ; assez incompréhensible – la plupart du temps...

 

*

 

L'ancien temps...

Au cœur même de la moelle...

Dans le recoin le plus reculé du cœur...

A travers le défilé apparent des jours...

Là où s'initient le recommencement et la possibilité du franchissement...

[Le lieu que le poème parvient parfois à approcher...]

 

 

Là où tout voyage...

Là où tout s'intériorise...

Là où l'âme devient l'hôte ordinaire de l'esprit et du monde...

Au-delà du rêve et du langage des hommes...

 

 

La tête suspendue à la possibilité d'un Dieu...

Et allant ainsi – hésitant – sans savoir – jusqu'au dernier souffle...

 

 

Réduit à cette lumière au fond de l’œil ; à ce feu indéchiffrable...

 

 

Retranché dans ce coin du monde où la sensibilité et le sauvage sont célébrés ; où l'arbre est l'égal de l'homme ; où la bête est respectée ; où la pierre ne sert qu'à contempler...

 

 

A l'écoute des murmures de la matière vivante...

Entre le souffle et le cri...

Quelque chose des lieux et du secret...

Quelque chose de l'écume et de la trame...

Au-delà de la douleur et du vertige...

Ce qui s'étonne – peut-être – de cette éternité plongée au cœur de l'éphémère...

 

 

Au fil des apparitions...

L'aube – la cage et la possibilité...

Hors de la perception des vivants...

La présence (à la fois) puissante et ténue de ceux qui ne respirent plus...

Au cœur de ce qui libère et de ce qui assiège...

Comme acculé(s) dans ce recoin de l'espace où ne subsiste que l'essentiel – le noyau insécable...

Et poussé(s) – pourtant – à rejoindre le ciel en dépit des obstacles ; à trouver un passage en dépit de l’extrême instabilité de l'esprit...

 

 

Échappant (très provisoirement) aux jeux du monde et au joug de la mort auxquels est soumis ce qui passe (tout ce qui passe) entre le sol et le ciel...

 

*

 

Derrière le plus étrange – parfois – le plus familier...

Au croisement du dehors et des profondeurs...

L'intime réapparaissant...

Comme un soleil dans la pénombre ordinaire...

 

 

Rien de l'assise ; rien de la certitude...

Comme du vent ; la vérité...

 

 

Au fond du cœur ; le vide autant que l'évidence...

Plongé dans cet étrange corps à corps entre ce qui façonne les chemins – les frontières et les territoires et ce qui les anéantit...

 

 

Sur l'horizon désert...

Le cœur audacieux...

Qui ose renverser les perspectives ancestrales...

Qui ose faire tourner la roue à l'envers...

Qui ose inventer de nouveaux horizons...

Qui engage la solitude du regard...

Et qui peut mener au-delà du monde ; au-delà même de l'homme...

 

 

Tout dans le cœur ; réuni...

 

 

Sans jamais rechigner...

L'esprit tenace...

Face à la nuit dressée comme un rempart...

 

 

Vers l'autre versant du monde ; la part silencieuse de l'âme ; le lieu du secret...

 

 

Sans autre élan que celui de l'origine...

A explorer toutes les terres inconnues du monde – du langage – du mystère...

Traversant – pas à pas – tous les espaces offerts à la curiosité...

 

*

 

Le regard posé sur ce qui viendra après le sang...

 

 

De la même couleur que le jour ; celui qui traverse la nuit au bras de l'Amour [insoucieux du monde et si sensible à la lumière]...

 

 

Au milieu de toutes ces âmes sans royaume...

Aux gestes si prévisibles...

Et que les vents inquiètent...

Lorsqu'ils soufflent sur leur horizon...

 

 

Vivre à la manière du cœur qui bat...

Aussi sensible à la douleur qu'à la joie...

 

 

Les yeux (et une partie de l'âme) encore enfouis au fond du sommeil...

Toujours à la merci de quelques rêves et de quelques tourments passés...

Plongé(s) dans la machinerie nocturne ; cette mécanique de l'absence...

Entre une main tendue et un bâillement...

Au seuil (assez indécis) du vivre prochain...

 

 

Comme soustraite au temps...

La seule consolation...

Sans même le savoir...

Sous la plus discrète des constellations...

Dans la main d'un géant devenu soleil...

 

 

Comme un souffle accroché à la chevelure des Dieux...

Flottant au vent...

Se gonflant et se rétractant...

A la manière d'une respiration ; parfois celle du ciel ; parfois celle du monde...

Témoignant de toutes les forces et de toutes les présences qui l'animent (sans en omettre une seule)...

 

*

 

Passeur(s) de temps ; traversant (aussi) l'espace (une partie de l'espace) – abandonnant les visages connus et les expériences traversées ; les souvenirs – toutes les circonstances passées pour redevenir le-les jouet-s docile-s du vent – la-les marionnette-s innocente-s de l'existence qui pourra-pourront (de nouveau) acquiescer à tous les jeux du monde...

 

 

L'âme vagabonde...

Dans cet entre-deux sacré...

Tournoyant dans toutes les farandoles...

Guidée par les instincts et les aspirations...

Survolant tous les paysages en quête d'un nouveau chemin – d'un nouveau visage...

 

 

Un reflet de lune dans l’œil ; manière d'offrir un peu de rêve et de légèreté à la perspective et à la matière...

 

 

Le cœur encore ruisselant...

Laissant l'infini se déverser au-dehors...

Se mêler à toutes les farces et à tous les drames...

 

 

Au fond de l'âme ; ce qui s'initie ; ce qui (peu à peu) se façonne – comme un passage pour le recommencement – capable de laisser passer assez d'ardeur et de lumière...

 

 

Entre l’œil et l'ombre...

Se laissant traverser par tous les possibles...

 

 

Disparaissant – peu à peu – des rêves et du monde...

 

 

Laissant émerger ce qui se cache derrière le chagrin...

Notre vrai visage ; sous le masque du vivant...

 

*

 

Droit et dressé...

Courageux...

Porté à l'oubli...

Le cœur innocent...

Comme la fleur sur la pierre...

 

 

D'herbe et de nuit...

D'étoiles et de sang...

Cette longue cape sur l'échine des âmes endormies...

Attendant le jour...

Rêvant et se jouant du monde en secret...

 

 

Au milieu des nuages...

Le cœur partagé (encore partagé) entre le chagrin et la lumière...

Au-dessus des mondes ; au-dessus des cercles des vivants...

Sous les auspices du ciel...

Se laissant guider par les vents – les rêves et la rosée...

Prêt(s) à s'offrir ; prêt(s) à succomber – aux plus impératives nécessités...

 

7 mai 2024

Carnet n°306 Au jour le jour

Avril 2024

Parfois le souffle que la nuit apporte...

Immobile ; sur notre lit de pierre...

L'âme alerte ; qui attend la débâcle...

Les yeux posés sur l'infini...

Le corps à son seuil...

Et l'esprit par-delà...

Dans cette lumière (déjà) qui tournoie au-dessus des ombres...

Comme caché dans l'un des recoins les plus reculés du cœur...

 

 

Le long du jour ; l'âme apeurée...

A piétiner dans la main de Dieu ; jusqu'à n'être plus personne...

Parmi les ruines humaines ; les yeux pleins de silence et la bouche pleine de cendre...

Lançant la parole comme une corde vers le ciel ; le filin, peut-être, depuis lequel on s'élancera...

 

 

Sans rien dire...

Cheminant au milieu des débris causés par les poings destructeurs...

 

*

 

Le geste du jour ; donné pour rien...

Pour compenser la peine – peut-être...

Dans l'un des recoins (les plus isolés) du hasard...

Acheminé avec les morts et le sang...

Dans le désir du Seul ; l'Amour assuré...

Qu'importe que l'on s'enfonce dans le noir...

La joie cueillie à point...

 

 

Au plus intime ; l'indépassable...

Malgré le ventre – les peines – l'étrangeté des existences...

Le cœur qui bat de manière autonome ; sans caprice – sans volonté...

Dès les premiers instants de l'histoire...

Dans le berceau bleu de la séparation...

 

 

A force de frayeur(s) ; la fuite...

En dépit de la pourriture qui s'entasse...

Alors que règne partout l'odeur de la mort...

A craindre le plus terrible du vivant...

Si étranger aux scintillements...

Dans la nuit et la boue (au fond desquelles nous avons construit notre nid)...

 

 

Et nous ; au cœur de l'automne...

Dans l'étrangeté des mots chuchotés au creux d'oreilles trop lointaines...

L'âme absente ; le cœur recouvert de pierres...

La tâche ingrate ; à vider les fondrières...

Alors qu'un vent glacial s'avance ; et nous fouette le visage...

 

 

Enchevêtrés ; les ossements et le bois vermoulu...

Comme un ciel en poussière...

Ce que nous avons perdu ; à trop vouloir retenir...

 

*

 

Composé(s) de cette boue querelleuse – combative (si martiale) ; née de la séparation apparente ; et qui, sans cesse, s'altère – se mélange – se transforme – s'incorpore – se réagence...

L'esprit ; et nous à sa suite...

Guerriers impitoyables ; défiant le reste ; craignant toute forme de concurrence ; veillant (ardemment) à leur survie (et à leurs intérêts)...

Au faîte de cette émergence minuscule...

A travers ce biais qui nous habite ; et ses (inévitables) conséquences sur le monde...

 

 

Usant du monde comme d'une chose offerte ; en dépit de la fugacité (ou à cause d'elle – peut-être)...

Les yeux ; le territoire et les figures inventés...

Sur la tendresse (un peu rugueuse) de la surface...

Très provisoirement invité(s) ; très sommairement établi(s)...

Comme le long d'un rêve sans issue...

Maugréant à défaut de mot ; fustigeant à défaut de geste...

 

 

Tremblant ; dans le parfum (délicat) des arbres...

Sans inquiétude ; dans la lenteur du mouvement...

En ce lieu qui délivre le cœur de toute appartenance fallacieuse (trop restrictive)...

Nous rapprochant de plus en plus ; à mesure que s'éloignent les illusions...

 

 

Lentement ; ce qui s'approche...

Sur la roche ; vers la fin...

Caressé par le vent des hauteurs...

La bouche encore engluée dans la soif et les cris...

A force de détours ; les rêves qui prennent la place des mots...

Le cœur piégé par l'obscurité ; et l'absence de geste...

Nos vies si tristes (et si étroites) ; prisonnières de ce manque (patent) de lumière et de générosité...

 

 

De nouveau ; l'appel...

Au cœur de la nuit sans écho...

Derrière les apparences du monde...

Sans personne ; tant les âmes se sentent étrangères aux choses...

Sans comprendre ce sortilège ; comme relégué(e)(s) de l'autre côté du temps...

Là où n'existent que la douleur et l'exil...

 

 

Le cœur enfoui sous l'écorce...

Dans le passage sans hâte de l'hiver ; et l'étrangeté de vivre...

A la verticale de l'absence...

L'Amour et le monde ; comme débarrassés de ce qui les défigure – de ce qui les corrompt – de ce qui les condamne...

 

*

 

Approchant nos lèvres solitaires de cette figure étrangère (si proche pourtant)...

A l'âge de l'inaccomplissement...

Vers le visage de la mort...

Les mains de l'enfance ouvertes ; dans des bras (parfaitement) accueillants...

En ce lieu dépourvu de larmes et de temps...

Balayant la tristesse du voyage...

Ravivant le sacré des pas...

 

 

Criant au reste...

Sur ces pierres disjointes...

Le goût de l'incertitude...

A mesure que la présence s'affirme ; à mesure que l'Amour se déploie...

 

 

Inexorablement ; le mystère...

Peu à peu ; de notre vivant...

 

 

De seuil en seuil ; jusqu'à l'ultime franchissement...

Avant le voyage retour ; avant le recommencement...

 

 

Sans le souci des ombres rétives...

Le cœur doux ; la chair tendre...

Dans le paysage ; et derrière le visage – l'oubli de ce qui nous hante...

En deçà des rumeurs du monde...

Alors que l'indéfinissable nous effleure...

La fidélité chevillée au corps...

A se retrouver ici ; au fond du temps ; les pieds posés sur les heures qui passent...

 

 

Nous retrouvant ; devant la beauté du monde...

Rassemblés dans l'aventure...

A nous donner des noms étranges – inventés par une langue analphabète (et embarrassée)...

Sur cette terre qui exacerbe la distance et la peur ; l'arrogance et le mépris du reste...

Nourrissant (de manière pathétique) notre besoin grandissant de certitude(s) et de réconfort ; et célébrant la place prépondérante du rêve...

Comme des caresses factices prodiguées par des mains mensongères (et scélérates)...

Nous éreintant à toutes sortes de tentatives d'extraction ; battant des ailes de manière si maladroite – à travers nos mains jointes en prière...

La tête posée innocemment sur l'autel – comme sur un billot – au milieu du temple...

 

*

 

En silence (et si discrètement) ; cette nomination...

Initiée par les Dieux...

Après le franchissement (assez laborieux) de la tristesse...

Aux confins de l'errance ; à présent...

Le voyage devenu fonctionnel (et involontaire)...

Le cœur fendu d'un large sourire...

Ce qu'offre l'inconnu à ceux qui tracent leur sente (un peu) à l'écart des routes du monde...

 

 

Sous le ciel pluvieux...

Sur le parvis glissant où l'on se tient ; l'âme dansante...

Affranchie des doléances et des objurgations...

A l'ombre du temps...

La figure franche sous le grand soleil invisible...

Aux couleurs de l'azur ; la loyauté...

Celui qui vit au-dedans de tout...

Avec le bleu en récompense ; en trophée discret qui se mêle (très secrètement) au reste...

 

 

A hauteur de la terre ; le jour et la lumière...

L'homme et la pluie...

La chair qui se renouvelle...

L'arbre et la roche...

Tout ce que l'on voit ; tout ce à quoi l'on peut croire (y compris l'au-delà du monde – l'au-delà de la mort)...

Sans pouvoir échapper à ce qui se répète ; et recommence...

 

 

Ce qu'amène le vent ; et ce qu'il emporte...

L'aube ; à travers le souffle ; et la ronde des saisons...

Le monde dans tous les sens...

Et les jours ; et les âmes – qui nous quittent – qui s'en vont et qui reviennent...

Et ce qu'il reste sous les décombres ; au milieu des cendres et de la poussière…

 

 

Au seuil entêtant du nombre...

Le défilé en attente...

Sur les figures noires ; les paupières encrassées...

Le cœur ; entre les mains – prêt à se jeter sur ce qui s'oppose aux jeux de l'enfance...

Immobilisé(s) sur ces rives où l'on tremble ; où l'on amasse ; où l'on persécute et désespère – animé(s) par les mêmes peurs et les mêmes arrière-pensées...

 

*

 

L'âme émue – si furtivement parfois...

Jusqu'aux profondeurs du miroitement ; jusque de l'autre côté du miroir...

Avec tous les reflets qui convergent...

Confirmés par l'espace sans personne ; sans attente...

Comme une coulée d'Amour sur la pierre (plus ou moins longue – plus ou moins dense – plus ou moins effilée)...

 

 

Sans rien implorer...

Ce que l'on avoue ; à travers le sang qui coule...

Dieu dans la chair provisoire...

A toute allure ; en (à peine) quelques jours – la soif comprise...

D'aucun autre royaume pourtant (à moins que tous – bien sûr – ne soient mélangés)...

Le cœur – contre les paumes – ouvert ; prêt à accueillir – sans autre possibilité (sans pouvoir se consacrer à autre chose)...

 

 

Jeté(s) sur l'étendue ; dans la trame grandiose – vivante – monstrueuse ; et n'être destiné(s) qu'à cela...

 

 

Rien qu'un peu de poussière ; si pressée de vivre ; avant d'être emportée vers l'immensité et la lumière...

Des pas tremblants sur une route mille fois empruntée ; au contact de l'inconnu...

Sans la moindre garantie ; pas même celle de pouvoir revenir (et recommencer)...

 

 

Au fond des bois sombres peuplés de bêtes et d'oiseaux...

Dans l'érème couvert de ronces et de bosquets...

Sur le territoire sans chemin...

Le cœur ravi par tant d’absence ; et qui s'enfonce avec quelques étoiles à la main...

 

 

La chair ; sans résistance – face à la hache ensanglantée...

Atterré(e)(s) – abattu(e)(s) – terrassé(e)(s) par les ambitions (cruelles) des hommes...

Dans ce monde sans conscience – sans tendresse...

La tête inquiète ; le corps tendu ; et l'âme lasse de cette ambiance de fête sinistre...

 

*

 

Si peu de jours...

Dans tous les lieux à la fois...

Là où l'on dessine à la craie la pointe des rêves...

Comme une mère solitaire et fatiguée ; lasse d'enfanter des ombres et des chimères ; trop exsangue pour mettre au monde des âmes sans sommeil...

 

 

Sans autre inquiétude que le plus futile...

Si étrangement humain...

Philistin pragmatique (aussi éloigné de l'art que du Divin)...

Réduit à un corps ; animé par le désir...

Entre le rêve et le fantasme ; l'esprit anesthésié...

L'animal – la douleur et la mort ; exclus – bannis – écartés ; que l'on relègue au plus loin...

Et qu'importe que tout tombe en poussière ; et qu'importe que nous ne soyons rien...

Le dérisoire transformé en royaume ; au faîte de toute hiérarchie (personnelle)...

 

 

Des fantômes aux airs désuets ; aux formules incantatoires...

Errant sur l'entière étendue ; (assez) paresseusement – en quête d'on ne sait quoi...

Craignant la mort autant que les vivants...

Essayant de se glisser entre la fable et l'oubli...

Dans les pas de l'ombre ; bifurquant aux premiers signes de clarté ; fuyant tous les lieux où pourrait apparaître la lumière...

Comme condamnés à divaguer éternellement sur ces terres tristes (et sans étoile)...

 

*

 

Le cœur chaviré par la disparition...

Le monde effacé en un instant...

Le vide transformé en néant...

Et la mémoire qui se balance au-dessus du temps...

Le goût de la mort ; jusqu'au fond de la chair ; jusque sous la peau...

Dans le passage déjà façonné de son vivant...

En attendant de glisser plus loin ; vers un ailleurs aux airs de royaume...

 

 

Les yeux fermés ; sur le sol incertain...

Et ce ciel rêvé ; inventé par les esprits soucieux de rapprocher le mystère de leurs pas...

Sans bouger ; le cœur absent – les mains vaguement en prière...

Une sorte de promesse ; trempée dans l'eau consacrée au sacrifice (de l'Autre)...

Rien de l'aventure sur la pierre ; rien du chemin qu'il faut (ardemment) défricher...

Juste un peu de lumière pour donner à l'ombre sa part de merveilleux ; un peu de rêve en ces lieux sinistres...

Une manière d'aller sur une sente bordée de croyances et de superstitions (dont on fait croire qu'elle mène à Dieu)...

 

 

Vers la terre la plus sauvage...

Entre nous et la dépossession ; l'élargissement – à travers le souffle et le pas...

Nous éloignant du probable ; nous éloignant des assassins...

Le cœur plus simple (bien plus simple qu'autrefois)...

Par-dessus les fables ; et par-dessus le sang...

A pieds joints sur le bord du ciel ; l'esprit vide – avec quelques étoiles à la main ; prêt à enjamber le petit parapet des rêves – prêt à sauter dans l'immensité...

 

 

A présent ; l'encre bleue...

Au milieu des images du monde ; des incessants bavardages...

Une parole peut-être (aussi vraie que possible)...

Un chant ; un peu de lumière...

A la manière d'une lampe pour ceux qui voyagent...

 

 

 

A crier sur la pierre grise...

A l'entrée de toutes les grottes...

Un verbe de laideur et de défaite...

Une sorte de langage ; un sabir commun – pour tenter d'exprimer les bruits de l'âme – la nécessité du vent et de la lumière...

Quelque chose de la beauté...

Quelque chose de l'homme ; et du Divin – qui cherchent (ensemble) une issue...

Un autel de toile pour échapper au commerce de l'ombre...

Le cœur (vaillant) qui veille ; au fond de cette vieille suffocation – en quête d'un chemin – d'un possible – capable de nous hisser au-dessus de la clameur et des cris ; une manière (peut-être) d'accéder à ce que l'on ne voit pas...

 

*

 

Au pied de la source...

Le visage épanoui ; l'âme abandonnée...

Le monde mêlé au rêve...

Le cœur léger...

Comme du soleil dans le corps habité...

 

 

Là où Dieu et le temps se sont posés...

L'histoire d'un instant (qui dure, sans doute, un peu moins d'une éternité)...

Plongés au cœur du grand sommeil ; au chevet de l'incurable léthargie des vivants...

Et qui surprendront ceux qui oseront se pencher sur le masque (monstrueux) qu'a revêtu la tendresse...

Un déguisement de circonstance et d'exil ; encroûté de mort et d'oripeaux de chair...

Comme un subterfuge pour tromper l'indifférence...

Une manière – peut-être – de nous faire traverser les apparences (le rideau des illusions) ; une manière – peut-être – de nous rapprocher du lieu sacré...

 

 

Sur le même rivage que la parole et les fleurs mortes...

Indiscipliné et solitaire...

Obéissant aux (seules) injonctions du cœur...

Heureux de plonger au fond de la douleur ; le seul lieu (sans doute) où l'on puisse échapper aux malheurs...

 

 

Sur le dos arqué du monde...

Le grain et la poudre...

Et les peaux (toutes les peaux) qui vieillissent ensemble...

Et, de temps à autre, quelques nuages qui passent ; quelques voix qui s'élèvent (pour se faire entendre)...

Entre les murs de la même enceinte...

 

 

D'un bout à l'autre du monde...

En délaissant le nom ; et toutes les histoires anciennes...

L'âme sans attente ; la figure au vent...

Et l'air que l'on respire dans les intervalles...

Quelques lèvres à notre portée ; à écouter – à embrasser (ou à mordre quelques fois)...

Un peu de bruit...

Et la nuit à porter en bandoulière...

 

 

A l'ombre de l'immensité...

Le regard voilé de bleu et d'espace...

Glissant dans le vent ; entre les montagnes et les étoiles...

Dans un silence parfait...

Le pas sans inquiétude ; le souffle tranquille ; l'âme déterminée – vers la seule possibilité...

 

 

L'ombre immense qui voile les yeux de ceux qui imaginent agir en leur nom...

Le signe du malheur ; lorsque rien n'est partagé – lorsque l'individualité néglige le reste – s'affiche (avec orgueil) – écarte ce à quoi elle est reliée – oublie ce à quoi elle appartient...

Comme un feu tapi sous les étoiles (capable, à terme, de dévaster la terre)...

Comme un écran de fumée (gigantesque) qui enveloppe, peu à peu, la lumière...

Et qui arpentent (qui continuent d'arpenter) ces rives étroites (pas même inquiets – pas même étonnés – par ce manque d'espace)...

Ignorant l'Autre ; ignorant ce qu'ils sont (ce que nous sommes)...

Pas même conscients de tourner (en rond) dans cet (étrange) labyrinthe ; vivant comme s'ils étaient seuls au monde...

 

 

A portée du verbe ; ceux qui prêtent leur âme – leur main ; ceux qui vivent sans étendard – sans écusson ; ceux qui règlent leur geste – et leur voix – sur le ciel (ordonnateur – profondément souverain)...

Entonnant un chant venu de très loin ; initié par la source ; et qui a traversé mille mondes – mille âmes – pour naître (oser naître) au fond de leur gorge ; et teinter l'encre de sa couleur...

La vertu des humbles ; de ceux qui se mettent au service de ce qui les habite – de ce qui les anime (le Divin, en eux, qui ordonne et exige)...

 

 

A l'assaut du temps...

La corde emmêlée ; et qui s'enroule autour de la tête – au fil du voyage...

Comme une chaîne noire qui serpente au milieu du monde ; entre les âmes...

Sans rien présager des pas...

Au fond de la solitude agissante...

Entre Dieu et la possibilité immanente...

A travers l'opacité de ce qui voit...

Dans un espace (de plus en plus) étroit ; jusqu'à ne former qu'un point infime – au terme de la finitude apparente...

 

 

A la lisière...

Au seuil de l'intimité ; juste avant le monde...

Derrière ces murs qui n'en sont pas...

Au milieu des hommes ; au cœur de l'ordinaire...

Parmi le commun ; ce qui se porte à la ceinture...

En dépit du bleu des larmes ; au fond des yeux – de tous les figurants...

 

 

Diserts (presque intarissables) devant les mésaventures du monde ; devant les tribulations des Autres ; et (presque) toujours silencieux face au mystère...

Et ce que l'on parvient (parfois) à exprimer – à entendre – à percevoir  ; à force d'insistances et de prières...

Comme quelques coups frappés à la porte de l'impénétrable ; à la surface des choses – caché au fond de ce qui ne se voit pas...

 

*

 

Étourdi par le vent qui s'engouffre...

Qui frappe le front qui veille et jubile...

Qui agit sur le monde et la mort...

Dans une clarté affairée et murmurante...

Pour mener l’esprit hors du cercle de la tristesse et de la nuit ; au seuil de l'autre rive...

 

 

A chaque jour ; ses révélations et ses éclaircissements...

Comme une poignée de lumière jetée au fond des ténèbres ; dans cette patrie souterraine habitée par des fantômes sans repos...

Implorant Dieu – le monde – la terre – d'une manière si entêtée ; jusqu'aux prémices de l'aurore promise (encore trop lointaine – encore inaccessible)...

Quelque chose (malgré tout) de l'étreinte et de la beauté ; sur ce rivage gris – sans feu – sans foi – que l'on arpente à la lueur d'une flamme si faible qu'elle ne parvient pas même à éclairer son (propre) visage...

 

*

 

Le cœur engoncé ; au milieu des larmes brûlantes...

Sous le feu du trop connu...

Dans cette sorte d'étouffement ; la gorge pleine de rêves et de sable qui ne peut ni hurler ; ni trouver son souffle...

Dans l'assemblage factice des désirs...

Sans même questionner la beauté fugace (et courageuse) des fleurs qui poussent dans les interstices étroits du béton...

En plein ciel ; et dans la lumière – déjà ; en dépit de l'apparente détention...

 

 

Sous la source circulante ; le plus silencieux...

Ce qui patiente avant d'apparaître (dans une expulsion fulgurante ou à petits pas)...

Comme empoigné par les mouvements (les mille mouvements) du monde ; dans tous les sens ; parfaitement droit ou tout de guingois ; au gré des reliefs et des courants qui font et défont la matière (et qui lui donnent ses innombrables orientations)...

 

 

Si lumineusement ; aux premiers instants...

Sans crier gare ; les rênes à la main...

Cheminant au milieu des ruines...

Sous le signe des oiseaux ; sur le fil rouge qui relie (de manière assez chaotique) les civilisations disparues...

A l'écoute de ce qui vibre (encore) sous la poussière...

Dieu (peut-être) effleurant le sommeil millénaire ; et tous les tremblements d'aujourd'hui...

Dans le regard ; aux portes de l'autre monde – déjà...

 

 

Quelques larmes au fond du cœur dépossédé...

Dépourvu d'ailes et de paroles ; dépourvu de toute possibilité...

Comme une fenêtre – pourtant ; dans le ciel glacial de l'hiver...

Les yeux écartelés par la séparation (cette atroce fracture) entre l'âme et le corps...

Comme si le chemin s'enfonçait dans les ténèbres ; comme si le voyageur devait arpenter ce qui ressemble fort aux Enfers...

 

*

 

En ces lieux oubliés...

Au milieu des voix (innombrables)...

Renaissant du corps reclus ; du cœur délaissé...

Sous les ruines (encore fraîches) de l'enfance...

Dans le bouillonnement souterrain...

A notre rencontre...

Perpétuellement...

 

 

Ce que la langue inventorie...

Les routes (toutes les routes) ; d'ici au mystère (aller-retour sans escale)...

Et les détours (inévitables) qui nous retardent et nous éloignent ; à travers le verbe – et les voies qu'il nous faut emprunter...

Comme mille farandoles (et mille étincelles quelques fois) entre la pierre et le ciel...

Sans rien pouvoir restituer ; mais le cœur vaillant – et (presque) toujours avec fidélité...

 

 

La chair usée – souillée ; contaminée et dégradée par le monde et le temps qui passe...

Sans rien déchiffrer du secret ; sans trouver la moindre issue (ni le moindre passage) vers un au-delà de l'horizon quotidien – vers un au-delà des circonstances ordinaires...

Juste un peu de poussière (assez vaguement agglomérée) ; soumise aux épreuves – aux douleurs – à l'adversité...

Avec l'invisible (cette lumière et ce secret encore insaisissables) – disséminé(s) un peu partout ; et, en particulier, au-dedans et alentour...

Et la possibilité (lointaine) d'un éclairage (prémices – bien sûr – de toute compréhension)...

 

 

Le cœur imprégné de faiblesse et de temps...

A la merci du monde et des jours qui passent...

Ne possédant pas davantage que ce qu'il est...

Enfoncé dans la chair vieillissante – ignorante ; accueillant (bon gré mal gré) ce qu'on lui offre...

Maître apparent de son espace ; et si étranger – et si misérable – ailleurs (partout – en réalité)...

Vivant avec l'inquiétude de ce qui le porte et l'entoure...

 

 

Sans rien établir ; ce qui s'associe à l'ouvrage...

Ce qui prend la place de ceux qui sommeillent...

Le dos appuyé contre la clarté...

Avec (toute) l'ampleur de l'obscurité devant soi...

Dans l'ombre de ce qui agite le monde...

Réduit(s) à cette absence ; à cette pauvre ardeur ; sans étai – sans étreinte – sans territoire – face au vent qui cingle l'âme et la chair...

 

*

 

La tête ; derrière soi...

Et le corps lesté dans sa chute...

Répudié(s) tant de fois déjà...

A ne plus croire en rien...

A n'obéir qu'à quelques désirs fugaces (et versatiles)...

A toute heure ; l'ordinaire de l'homme...

A vivre ainsi...

Comme si la vie se déroulait sans heurt – sans ruse – sans tragédie...

 

 

Des mots sans histoire...

Visiblement ; en plein parcours...

D'ici à plus loin...

Sans rien demander...

Offrant une parole destinée à l'espace inhabité – au-delà de ce monde...

Et qu'entendent parfois quelques hommes (qui, bien sûr, ne savent qu'en faire)...

 

 

Sans bruit ; (très) innocemment...

Dans la proximité du souffle qui s'éteint...

Auprès de ceux dont la parole décline (et se raréfie)...

Au seuil d'un autre monde – d'une autre route ; d'une voi(e)(x) plus décisive (peut-être)...

Ce qui pourrait (sans conteste) relayer le désir et la prière...

Un voyage ; par-delà le sommeil et la neige...

Au cœur d'un espace capable de refléter la lumière...

 

 

Désormais ; ce qui se sait...

A travers l'intranquillité...

Cette voix claire et sans visage ; aussi légère que le vent qui la porte...

Né(e) du plus caché ; de derrière ce qui se voit ; du fond de ce qui brille (parfois) dans la nuit la plus noire...

A exposer le plus essentiel ; la vie vivante et impénétrable – ce qui loge dans les profondeurs de l'âme...

Au centre du cercle ; au cœur même de l'être ; porté(e) par l'innocence et la tendresse (que rien ne peut corrompre)...

 

*

 

En quittant les lieux...

Débarrassé des agencements (des insuffisances et des compromissions) de la raison...

Dans la proximité du reste ; très amoureusement accueilli...

Dans l'un des angles du monde les moins fréquentés...

Loin de l'écoumène et des amitiés corrompues...

Du côté des souilles et du vent...

Du côté des bêtes aux aguets et des arbres impassibles...

Dans la proximité du cœur immense...

Ce qui défie l'homme et défait le temps ; ce qui les fait tomber de leur piédestal...

Obligeant l'esprit à éprouver la nudité (et la fragilité) de l'âme en exil ; à expérimenter la solitude ; à questionner le mystère ; à observer le monde ; à plonger au cœur des circonstances...

Laissant les larmes couler ; la bouche crier ; et le corps se morfondre...

Dans le silence...

Dans la tourmente des vents qui parcourent l'espace ; et qui transportent l'écume sombre (et bariolée) des rivages terrestres...

A la lisière des Autres ; au seuil du plus vivant...

Apprenant, peu à peu, à s'abandonner à la confiance – à la quiétude – à la tendresse (à la sensibilité de l'être reléguée, depuis le début du voyage, aux périphéries et aux profondeurs)...

 

*

 

Au plus clair du jour...

L'espace – le vent et la lumière...

Et la tendresse ; comme le faîte du monde...

A travers le jeu et la danse (légère) ; la silhouette qui se faufile entre les obstacles...

Sans nostalgie ; ni la peur de ce qui sera...

Dans l'éternel entre-deux du pas...

 

 

Le verbe voyageur ; initié dans la poussière – entre la pierre et la lumière ; depuis cet espace assez mal défini par l'esprit de l'homme...

S'éloignant du sens ; et se rapprochant du chant...

Dansant entre la vie et la mort ; au cœur de la géographie terrestre – au milieu des éléments...

Compagnon de ceux qui cherchent ; et capable (peut-être) d'aider ceux qui se sont (en partie) laissé trouver – sur ces rives étranges où se mêlent (d'une manière assez inextricable) l'invisible et la matière – l'immanent et le transcendant – les choses du monde et le mystère...

 

*

 

Vivant déjà ; dans le cercueil renversé...

Allant vers le bleu ; sans même y songer...

Encore imbibé de sang et de lumière...

Comme l'oiseau jouant dans le ciel...

Visitant les jardins et les forêts...

Et offrant son chant à quelques étoiles...

A travers la nuit blafarde et sans fenêtre...

(Juste) au-dessus des frondaisons...

 

 

Du sable au miroir ; puis du miroir au sable ; sans trouée – sans rien voir...

Dans le fouillis de la matière ; saupoudrée (ici et là) d'invisible et de mystère...

Avec comme une simplicité (encore indiscernable) au fond du cœur...

Et les yeux rouges ; et les yeux qui s'usent – à force de regarder les choses de ce monde...

Et la mort à l'envers du plus vivant ; à force de vivre au fond de l'absence ; à force de vivre à contretemps...

 

 

L'attente immobile ; avec sur les lèvres – ce sourire – face aux heures qui remontent le cours du temps...

Ce que l'esprit devine (lorsqu'il sait se dessaisir) ; ce que le cœur pressent (lorsqu'il parvient à consentir)...

 

 

Le cœur ; de si loin...

Aveugle à la blessure...

Enveloppé dans un linge de fortune...

Souffrant de cette absence comme d'une brûlure...

L'âme atone ; et corrompue par la terre...

Prisonnière de ce manque de lumière...

Se balançant au-dessus du sang séché...

Le long de cette sente délaissée ; sur ces rives où l'homme brille par sa prétention – son indifférence – sa cécité...

 

 

Là où le vent souffle ; et balaie la terre...

Chassant les imposteurs et les faussaires ; ceux qui empoisonnent le monde de leurs festins sanguinaires...

Dans l'arrière-cour du visible...

Les yeux fermés ; et les mains dégoulinantes de sang...

A deux doigts d'offenser l'Amour ; au seuil d'une nuit sans retour...

En ces lieux où le jour prend des airs de ténèbres inquiétants...

 

*

 

La lumière et le monde ; comme dépossédés...

Quelque chose de l'air et du temps...

Le visage assombri par l'éclat des vivants...

Sans douceur ; et le cœur troué – criblé de flèches et d'infortunes...

L'homme dans sa maladresse ; et dont l'étreinte étouffe ; et, sans cesse, se resserre...

Sur cette terre mystérieuse où rien ne subsiste (sinon la mort)...

 

 

Du plus étroit ; du plus imprécis – de la présence...

Le temps passant...

Et la fange qui s'accumule sous les pieds...

Nous reposant ; sans rien déchiffrer – sans rien défricher (sinon le sol nourricier)...

Semblable(s) au monde...

L'âme agitée ; et l'esprit débordant de son poids...

Sur toutes les traces ; les pieds qui (inexorablement) s'enfoncent...

Dans le sillon des morts et des vivants...

 

 

Alors que l'ombre frappe la terre ; se répand sur le monde (sur ce monde si négligent) ; et se déverse...

Sur la folle ivresse du pouvoir ; sur l'homme aux yeux brillants – au cœur égaré...

Sans larme ; si insoucieux de ses inconséquences...

Croulant sous le poids des désirs ; sous le poids des ambitions...

Balayant (d'un geste trop vif) la lumière dans l'esprit ; condamnant le reste à l'exil et à la misère...

Alors que se retire (discrètement) ce qui (en nous) est capable d'aimer ; comme si la tendresse s'enfonçait derrière le visage ; essayait de migrer vers les profondeurs de la chair ; de rejoindre l'autre côté du cœur – comme pour mettre à l'abri la possibilité du pardon...

 

 

Sous le signe de l'innocence...

Le monde en péril...

La pierre et le passage...

La terre croulant sous trop de poids...

Dans cette lumière (pourtant) ruisselante...

En dépit des soupirs ; et en dépit des plaintes...

Le cœur qui s'éreinte ; puis, qui s'effrite – au milieu du reste – au milieu des ruines – au milieu du monde qui tombe en poussière...

 

 

Sans (grand) espoir d'effacement ; le poing encore levé contre l'immonde...

 

*

 

Auprès des Dieux coupeurs de têtes...

Dans l'ombre de leur pas brutal...

Comme un sortilège glissé au fond du cœur...

A travers l'espace le plus sacré (gorgé de désirs et recouvert de peau)...

Dans le sillage de la mort exigeante et impérieuse (parfaitement tyrannique)...

(Toujours) soumis au plus souverain ; en dépit des fils rompus...

 

 

Dans l'intimité du vivant ; de l'invisible...

Cet espace ; ce chemin – au-dessus des têtes...

Échappant au temps et aux commentaires des hommes...

En deçà du grand ciel noir encombré de rêves et d'illusions...

Au cœur du plus vulnérable...

Sur cette pierre aussi accueillante que l'âme...

Avec dans le geste et la voix ; quelque chose de la tendresse...

Un fragment de ciel ; une (infime) parcelle du secret (que les esprits, en général, ignorent)...

Parvenant (peu à peu) à percer l'épaisse carapace qui protège l'impénétrable...

 

 

A travers le mouvement ; le monde (la matière)...

Ce qui se manifeste ; et ce qui s'efface...

Ce qui apparaît ; et ce qui se cache...

Selon l'ordre du jour ; (assez) secrètement – ce que la nécessité impose...

Arpentant la surface et les profondeurs – jusqu'aux plus infimes replis ; jusqu'aux recoins les plus reculés – de l'âme et de la terre...

Passant sans peine de la lumière à l'obscurité ; du froid au feu...

Partout exposé(s) ; et changeant de nom au gré des parcelles arpentées...

Parfaitement intégré(s) à l'espace (et à l'esprit)...

 

 

Au milieu des astres retirés...

Au-dessus du sable et des oiseaux...

Humant l'air (en souriant)...

Devenant (peu à peu) moins que rien ; l'allié peut-être (l'allié sans doute) de la lumière et du vent...

 

 

Toutes les peines du monde déposées sous la lampe éteinte...

Et les restes du voyage jetés au feu ; par-dessus les masques qui dissimulaient le plus périssable du visage...

Ne portant plus (à présent) que le plus apte à s'affranchir...

 

*

 

De l'autre côté de ce qui est...

Touchant le rêve ; entre l'esprit et la mort – le passage (l'une des rares possibilités)...

Le corps aligné ; dans la perspective – avec le reste...

Dans l'échange ; et la solitude – simultanément...

Au milieu de mille choses (qu'il faut, sans cesse, reconnaître ou réinventer)...

Par-delà le sommeil et la perte...

Comme nous tous ; essayant de vivre les yeux ouverts...

 

 

Entre l'enfance et la douleur...

Lentement (très lentement) ; vers le silence...

Alors que se referment (assez péniblement) les derniers recoins des ténèbres...

L'absence qui, peu à peu, se transforme en possibilité...

A travers le geste qui s'apprend – puis, qui s'incarne et se vit...

En franchissant tous les seuils artificiellement établis...

Le cœur convaincu par la nécessité du voyage...

 

 

Passant ; celui qui est né (comme celui qui est mort)...

Dans l'éternel entre-deux de l'espace et du temps...

Comme empêché(s) – en apparence – par le règne des heures et les règles géographiques (des lieux arpentés) ; coincé(s) – en quelque sorte – entre les mâchoires des dimensions imposées...

Et trop faible(s) [bien trop faible(s) – bien sûr] pour se libérer des contraintes et des conditionnements imposés par le territoire...

Encore trop peu affranchi(s) des flux et des écoulements...

 

 

Au centre de tous les cercles ; entre les cimes et le chaos – le monde et la lumière...

Et ce qui cherche à percer le secret  ; aux confins du plus précieux...

 

 

Au-delà de toute parole...

Cette ivresse qui mêle le monde et le Divin ; le geste et la prière...

Capable d'attendrir le cœur et la main...

 

 

Nous abandonnant (enfin) au discret labeur de l'âme...

 

*

 

Sur le même chemin ; de l'autre côté de la mémoire...

Derrière les baisers rugueux de l'enfance...

Au bout de l'allée – peut-être...

Devenu homme féral ; désynanthropisé – en quelque sorte...

L'âme penchée ; se faufilant entre les herbes et les étoiles...

Retrouvant le goût d'avant le cri ; d'avant le sang...

Lentement ; en remontant le courant de la soif...

 

 

Entre les pierres ; poussées par le vent ; frappées par la peine et la pluie ; toutes les âmes survivantes...

 

 

Dans l'intervalle enroulé...

Autour du rêve et de la nuit...

Au fond de cette fissure où naissent (si souvent) la démesure et la folie...

A travers les visages (tous les visages) de la restriction ; cette (inévitable) inclination de l'infini incarné (de l'esprit incarcéré)...

Investissant tous les lieux où pourrait s'exprimer son besoin de libération ; l'essentiel des élans de ce qui se sent engoncé dans cette étroite gangue de chair...

 

 

Ce qui passe ; comme gravé dans les derniers replis du ciel...

Ce qui se déroule ; sans impatience – sans promesse...

Dans cet interminable trajet (parsemé de hasard apparent)...

Et tous les combats ; à mains nues (bien sûr)...

Et tous les pas ; pieds nus (comme il se doit)...

Chaque mouvement porté par les nécessités (presque toujours impénétrables) du mystère...

Et la chair docile ; en dépit des peurs ; en dépit des cris et des lamentations...

Sur tous les chemins ; en tous les lieux de ce monde...

 

 

Entre les chemins ; le passage...

Le secret que la lumière éclaire (à l'instant opportun)...

Un voyage sans chute ; ni ascension (véritables)...

De simples vibrations ; quelques résonances ; ce qui nous emporte au fil des courants qui parcourent le monde ; le cœur (simplement) obéissant...

Qu'importe la peur et l'obscurité ; qu'importe l'ardeur et la destination...

 

 

Ce que cachent les tremblements de la chair...

Face à ce qui s'offre ; face à ce qui s'impose...

La lumière à tout-va...

Et l'inévitable auquel il faut faire face ; sans compter (bien sûr) l'inimaginable...

 

*

 

A l'écart de ce qui crie...

Loin de ce qui décrète et prescrit ; loin de ce qui ordonne et contraint...

Du haut des jours ; le cœur discret...

Témoin du miracle ordinaire...

Auprès des arbres ; frémissant...

Les mains ouvertes...

Sous le ciel (apparemment) impassible...

Dans l'intimité de la rencontre...

Sans autre absence que celle qui porte au faîte de l'âme...

 

 

Au lieu du jour...

Dans les interstices du cœur fracturé...

Là où l'Amour peut éclore et se déployer ; pénétrer l'âme et le regard ; s'immiscer dans le souffle – dans les gestes – sur les lèvres – sous la peau ; s'imposer dans notre vie ; jusqu'à tout envahir – jusqu'à tout devenir ; jusqu'à inverser les possibles ; et transformer chaque chose – chaque mouvement – en un parfait reflet de son visage...

 

 

Séparée du rire et du reste...

Cette poussière orgueilleuse ; qui fait une fête de son règne dérisoire...

Cette (pauvre) créature composée de terre et de ténèbres...

 

 

Si peu de chose(s) ; face à l'effroi...

Errant dans l'espace comme sur une terre étrangère...

La main distante ; le pas incertain...

A la saison des larmes ; sans (véritable) audace...

Drame après drame ; nous laissant aller à la dérive et à l'égarement...

Alors que le bleu (partout) inonde le monde ; et donne la direction...

 

 

A défaut d'Amour ; ce qu'il reste de la beauté...

Sous le feu encore vivace ; sous les cendres froides...

Dans les remous viciés du grand fleuve ; au cœur même du sommeil...

Dans les vapeurs délirantes de l'esprit...

Comme suspendu(s) à l'aube par un fil fragile...

Nous balançant (assez dangereusement) au-dessus des braises rubescentes ; enveloppé(s) par un épais rideau de fumée grise...

Ainsi (sur)vivons-nous ; sans même connaître l'heure à laquelle se rompra ce qui nous relie au monde – au ciel – au reste...

 

*

 

A proximité de l'Autre...

Dans le lit (torturé) de la tendresse...

Sous des ruissellements de larmes et de sang...

Allant là où l'encre peut (encore) se faire le témoin de l'infortune des vivants...

Sur la roche ; au milieu des choses et du temps...

L'âme et les yeux grands ouverts...

Et la main docile pour esquisser la silhouette triste (et légèrement dansante) du monde sur un petit bout de toile blanche...

 

 

Gonflé(s) de vie et d'ardeur ; jusqu'à transformer le verbe en ciel ; convertir le sommeil en possible ; célébrer la mort et les heures les plus funestes ; jusqu'à habiter un autre monde au cœur même de celui où nous avons l'air de vivre...

 

 

Sur la feuille ; ces hauteurs étourdissantes; ces profondeurs inimaginables...

Dieu et le monde ; ensemble – dansant d'une ivresse semblable (et partagée)...

Brisant le temps et la séparation ; rendant tout confus et indistinct pour offrir à l’œil le plus haut discernement...

 

 

Au fond des yeux ; l’éclaircie...

Comme un baptême de lumière...

Annonçant (peut-être) la fin de la nuit ; la fin de l'hiver...

Ce que l'ombre autrefois désignait ; montrait (au loin) de son doigt rusé...

Jusqu'au jour qui se célèbre comme une fête...

 

 

En deçà de la course ; à présent...

Au milieu d'un reste de rêves ; inerte(s) sur la pierre...

Comme déposé(s) là (à dessein) ; et qui attendent que les vents les emportent (un peu plus loin)...

Le réel – en quelque sorte – émergeant de ses chimères...

Ici même ; en écoutant crépiter le feu...

En contemplant le vivant écartelé par tant de forces ; submergé par tant de possibles...

La hache et le rire dissimulés au fond de l'aube...

Dans la lumière ascendante...

Alors qu'ici tout se dissipe ; alors qu'ici tout se disperse...

Infidèle au monde ; infidèle à Dieu ; et si déloyal envers le reste – (assez) parfaitement humain – en somme...

 

*

 

A force du peu ; la nudité (presque l'effacement)…

Et contre toute attente ; la vie bien plus vraie (et bien plus vivante) qu'autrefois...

Le cœur associé aux mouvements de l'âme et du corps ; ensemble – offrant au monde le plus précieux ; et réintroduisant partout (au fond de l'esprit et au fond des choses) la perspective du plus naturel ; et la possibilité de l'envergure...

Sans s'accrocher aux souvenirs ; sans s'agripper à la chair qui se dégrade (et se désagrège)...

Quelques fragments offerts au vent (ou qui seront adroitement décomposés par les forces souterraines)...

Entre les mains de Dieu ; ce qui a été pris et donné...

Et les cris (et les pleurs) des Autres – dans notre tête – qui se sont tus..

Avec l'assentiment (un peu) inquiet des étoiles...

En ces heures d'étreinte étonnante où prédominent la tendresse – le silence et la joie ; comme une parenthèse inattendue sur cette terre si propice au tapage – au sommeil et au sang...

 

 

Alors que la fissure s'élargit ; et que s'écoulent les substances de l'âme...

Le monde qui s'agite sous nos draps ; au milieu de nos frasques oubliées dans les replis (les plus obscurs) du cœur...

Tout est là qui nous sourit ; et, pourtant, les yeux cherchent ailleurs – plus haut – plus loin – d'autres rives – d'autres rêves ; de nouvelles chimères ; comme si l'esprit voulait s'enivrer plus encore ; étendre la tristesse et la folie à l'étendue tout entière...

 

 

Auprès des arbres et des fleurs...

Le ciel effleuré...

Au-delà du lieu où s'arrêtent les yeux...

Comme si le cœur pouvait prendre la relève et étirer l'espace ; pour transformer le monde en une danse ; en une lumière (un peu étrange – presque saugrenue – vue depuis ces rives trop basses)...

Avec le vent pour souffler sur les braises...

Et l'âme si proche du regard (à présent)...

Afin que tout se consume ; afin que tout se transforme en joie...

 

 

A travers le passage...

Dans ce parcours ; si mal engagé(s)...

A travers la voie qui efface (peu à peu) les traces de ceux qui l'ont empruntée...

Sans savoir où elle mène ; encouragé(s) par ce qui remplace le monde...

(Sans doute) un peu plus loin que là où porte le cœur qui bat...

De l'autre côté de l'âme et de la langue ; sur ces terres interdites aux esprits sans humilité...

 

*

 

Déjà ; absent(s)...

A la rencontre du plus lointain ; l'indépassable – peut-être...

En morceaux ; comme décomposé(s)...

Le visage (pourtant) impassible...

Comme si les cris ne pouvaient s'extirper du fond de la douleur...

Sur la pente dégagée...

En dépit des attaches et des aliénations...

Nous approchant des noces qui se célèbrent après (juste après) le baiser de la mort...

Au cœur de la chair encore pourrissante...

 

 

Sur terre ; cette respiration...

A travers la main ouverte ; le sang qui circule ; le monde alentour...

Ici ; grâce à (à peu près) tout (bien sûr)...

Et si peu de gratitude – pourtant – pour ce qui est [pour les éléments (tous les éléments) qui ont contribué à l'émergence de la terre et du vivant*]...

* et dont nous sommes, bien sûr, l'une des expressions...

Sans même savoir que le cœur attend notre reconnaissance (et notre célébration)...

 

 

Croître encore ; dans l'immobilité (apparente)...

Juste au-dessus des désastres du monde ; juste au-dessus des ravages du temps...

Dans ce recoin inconnu de l'espace...

A gravir le plus haut ; le cœur parfaitement tranquille...

Dans l'ardeur (naturelle) du jour...

Au fil des vents voyageurs qui mèneront au-delà du franchissement (au-delà du pays de ceux qui se croient libres)...

 

 

 

Le séant par terre...

La course comme suspendue...

Dans la compagnie (joyeuse et familière) de la lumière...

La tête ici ; se laissant dériver sans hâte...

Allant de par le monde ; en des lieux (de plus en plus) reculés...

Le regard encore (un peu) teinté des couleurs du pays d'autrefois...

Le cœur pourtant (presque entièrement) évidé...

Au-delà des rives dévastées...

Ce qu'il conviendrait (peut-être) de dire – à présent ; une manière (sans doute) de préciser...

L'étrange (et fascinante) persistance du bleu ; au fil du voyage ; en dépit de la poussière et du feu...

Ce qui survivra (bien sûr) à toutes les tourmentes ; là exactement – sous les paupières ; et devant les yeux...

 

*

 

Au-delà des murs de pierres...

Au-delà de la terre habitée...

Par là où la fleur perce le bitume...

A travers cette puissance fragile qui gouverne le monde ; en dépit des obstacles qui entravent ses mouvements ; en dépit des lames qui entaillent (et mutilent) la chair...

Sans se douter que tout recommence ; et que défilent (indéfiniment) les jours et les saisons...

Ce qui fait pousser l'arbre et l'ombre ; sous la même lumière...

Ce qui existe en deçà des fables et des oppositions ; par-dessous l'évidence ; ce qui émerge des profondeurs – né de cette alliance (invisible) entre la terre et le mystère...

 

 

Croître encore ; alors que tous les seuils sont franchis ; alors que toutes les limites (depuis longtemps) sont dépassées...

Observant (avec attention) le plus infime se transformer...

Du plus étroit jusqu'à la plus ample envergure...

En dépit du dérisoire des choses (de ce monde) ; en dépit des entraves et des fragilités ; en dépit de l'ardeur parfois défaillante...

A la manière du vivant qui jamais ne renonce ; qui toujours s'obstine – s'acharne – repousse et se déploie...

 

 

Au cœur du jour ; tant de maladresse...

Le temps éparpillé ; à travers l'âme et la nuit enchevêtrées...

Ce qui séjourne ici sous forme d'étincelle...

Parmi les eaux qui s'écoulent; et les fluides qui circulent...

Le plus nécessaire (sans doute) – dans toutes ces manières de vivre ; dans toutes ces manières d'aller...

Comme une course folle entre pillards et brigands...

Et qui prend de l'ampleur ; à mesure que se perfectionnent (et se complexifient) les outils – les liens – la structure qui s'organise...

 

 

Tant de passages ; encore...

Au cœur même du sommeil...

A travers le souffle fragile ; à travers la somme des désirs incertains...

L'aube (en partie) repliée ; en dépit de la tendresse derrière le visage (effaré) de la mort...

Ce qui nous est offert (presque à notre insu) ; au seuil du vivant ; à même la rupture et le déchirement...

Dans un enchevêtrement de douleurs et de voluptés ; ce que nul ne pourrait croire de son vivant...

 

 

Ici ; (enfin) un ciel à sa mesure ; le même que celui de l'herbe – de l'arbre et de l'oiseau ; invisible et capable (pourtant) de pénétrer l'ombre et le cœur si orgueilleux de l'homme...

Comme s'il suffisait d'être là ; vivant – et d'attendre les mains ouvertes...

 

*

 

Le cœur frôlé par la lumière...

A travers ces peurs millénaires...

Sous un ciel triste et gris...

Au milieu des Autres ; sur ces rives de misère(s) – sur cette terre d'infortune...

Avec toutes les douleurs au fond de l'âme ; et tous les malheurs qui l'entourent...

Guettant l'opportunité ; une sorte de faille dans la tendresse...

Une manière – peut-être – de piéger le cœur (si maladroitement aligné sur le reste)...

Guidé(s) par l'obstination et le besoin (permanent) de (re)conquête...

 

 

A même la trame ; la danse – au cœur des choses...

A travers les reflets (un peu flous) du monde...

A travers l'écoulement catégorique du temps...

Auprès de la lumière ; déjà – auprès des vivants...

Rassemblant le verbe et l'ardeur pour initier un chant ; et élever la prière jusqu'au faîte du monde...

Et recueillant quelques fois, au fond de l'âme, un ciel improvisé ; joyeux d'offrir aux hommes un sourire – mille possibles ; et l'amplitude du mystère...

 

 

Le pleinement visible...

Mêlé à la lumière qui en voile l'essentiel...

Sur la terre ; dans l'eau ; dans l'air et le feu – éparpillé...

A travers l'espace et le temps ; si proches de la chair...

Sur cette aire où se reflètent toutes les silhouettes qui passent ; et qui envahissent les yeux ; et qui y plongent quelques fois pour atteindre le fond du regard...

Comme des fragments infimes de l'espace (assez) maladroitement recueillis ; et qui constituent pourtant ce que nous connaissons du monde...

 

 

Semblable au murmure...

Ce qui s'éveille au fond de l'âme...

Sans jamais renoncer au monde ; sans jamais s'inquiéter...

Sans même s'interroger sur l'itinéraire ; la suite de la traversée...

Comme si les rives de l'enfance (peu à peu) se rapprochaient...

 

 

Alors que le soc (si laborieusement tiré) tente de fissurer la matière et de lézarder la densité du temps...

Le monde s'étire ; s'élance ; se répand ; trouve mille manières de s'ensemencer...

Rendant tout (encore plus) opaque et confus...

Sans que rien (pourtant) se précise ; sans que le cœur puisse deviner...

Criblé(s) de trous et de tremblements ; comme le corps et la terre – à mesure que se multiplie le nombre des vivants...

Les yeux enferrés dans les profondeurs de l'ombre ; sans voir (sans jamais voir) la lumière ; et oubliant (assez malencontreusement) les conséquences de cette cécité...

 

*

 

S'essayant à toutes les expériences ; ce qui s'offre et ce qui s'impose...

Avec l'assentiment d'un Dieu assez peu orthodoxe (hirsute – dépenaillé et un brin facétieux)...

 

 

Auprès du monde ; la chair sensible – le cœur apaisé...

Dans le mimétisme du jour ; l'âme ascendante...

A l'ombre de l'essentiel...

Fidèle(s) aux mouvements initiés par la vie et la mort ; fidèle(s) à leur ascendance ; et émerveillé(s) du renouveau qu'ils engendrent (et qui les traverse)...

Heureux de cette abondance de combinaisons ; de cette profusion de possibles ; et de la malice des Dieux qui entremêlent les destins d'une (bien) mystérieuse façon...

 

 

Quelques fois, n'étant (presque) plus rien...

Comme le prédisent tous les sages...

A travers le geste ; à travers ce qui contemple ; à travers la parole ; à travers le silence – indistinctement...

 

 

Conscient que le passé se mêle (toujours) à ce qui semble surgir pour la première fois ; sans que rien puisse y échapper ; et a fortiori, bien sûr, cet inévitable retour vers l'origine...

 

 

Sans désarroi ; l'accueil spontané...

De passage ; vers le ciel – (très) exactement...

Dansant ; si près (parfois) du tremblement des choses...

Avec une acuité accrue sur l'autre monde (réservée à l’œil sensible)...

Et sommé(s) d'être aussi caressant(s) que possible ; bien davantage que la main nourricière...

A la charnière des paumes jointes ; ce qui s'envole et ce que l'on reçoit – quelques fragments de ciel qu'il faut ajuster à chaque destinataire...

 

 

Ancré à la terre ; le cœur vivant...

Le regard dépouillé...

Face au désordre du monde...

Face à tous les malheurs et à toutes les malédictions...

Œuvrant sans relâche...

Le destin (toujours) fidèle aux aléas de la traversée...

 

 

L’œil porté à percer l'invisible ; à pénétrer le mystère ; et qui oscille (sans cesse) entre les bords du ciel...

Du bleu à l'intérieur...

Comme s'il s'agissait de nettoyer la crasse sur notre vitre sale ; puis, de passer l'âme et la main à travers...

 

 

Très loin ; la voix qui porte...

Comme une pierre lancée sur l'autre rive...

Et que ne peuvent saisir les fantômes qui traversent le gué...

Trop discrètement – trop secrètement – sans doute...

 

 

Nous balançant – comme les désirs et les rêves – au-dessus de l'abîme ; au-dessus des destins...

 

*

 

Boursouflé d’orgueil...

Gorgé d'air – de paroles et de sang...

L'Homme dans son cri ; dans son chant (qui, presque toujours, oscille entre doléances et oraison)...

Hésitant entre la solitude et la soumission ; entre la règle et la relégation...

Et toujours disposé à célébrer son (misérable) règne en ce monde...

Gueulant son nom par-dessus les bruits...

Et s'étonnant de ne jamais être entendu...

 

 

Devant nous ; le lointain (le trop lointain)...

Les portes de l'exil...

Les marges abandonnées aux périphéries du monde...

Et dans cet espace étrange ; l'interstice au-dedans – qui s'élargit au fil des expériences et des pas...

 

 

Dieu et l'oiseau dans la paume ouverte...

Qu'importe les vicissitudes du voyage et l'envergure de la nuit traversée...

Ce que l'âme découvre ; au-delà du délire – de la fièvre – de la folie...

 

 

Au fond même du sommeil ; le silence – la vastitude – la lumière...

 

*

 

Couleur sommeil ; les profondeurs inexplorées...

Comme le fond de la foule absente...

En toute incertitude...

Parlant et passant ; pour ne rien dire – ne rien faire...

Pareille(s) à une épaisse fumée qui dissimule la lumière...

 

 

Entre la poussière et le fumier ; ce que nous connaissons (ce si peu de savoir)...

Comme une faille ; un (minuscule) interstice ; une infime déchirure – dans l'épaisseur et la densité...

Une lueur (à peine perceptible) dans l'immensité noire...

 

 

Pendant longtemps (si longtemps) ; la plaie et l'aurore (artificiellement) séparées...

A l'ombre de ce qui grandit...

(Très) silencieusement...

Au fil du chemin...

Au fil de la lumière...

Jusqu'au rapprochement ; jusqu'au mélange ; jusqu'au parfait (ré)assemblage...

Ce long (et nécessaire) apprentissage...

 

 

Dans nos rêves d'arbres ; sous le regard candide des dryades...

L'âme à l'abri ; sous les frondaisons...

Le corps dans son terrier ; au milieu des bêtes...

Parmi ces vies minuscules (si minuscules) qui ressemblent tant à la nôtre...

Auprès des siens (en quelque sorte) ; dans la texture chaude de l'humus ; dans la compagnie du plus sauvage...

La chair (à moitié) enterrée ; et quelque chose du cœur très haut perché...

 

 

L'existence pénétrée jusqu'à l'essence...

Et partout l’absence déchiffrée...

Seul ; au milieu des bêtes (si familières de notre présence)...

Les paumes jointes sur le cœur joyeux (sur le cœur apaisé)...

Là où l'éternel et le périssable se saluent – se chevauchent – se célèbrent – rejoignent leurs élans ; pour danser ensemble...

Humble et reconnaissant pour le soleil – pour le vent et le ventre assouvi...

L'âme et la peau ; plongées dans un (immense) bain de tendresse...

 

 

Alors que le regard éclaire les chants du monde...

Dans une sorte d'alliance ; opérant (parfois) un retournement des choses ; et une confusion des sentiments...

Comme une manière (assez singulière – sans doute) d'habiter la terre – l'âme et la chair ; de convertir les larmes et les cendres en une matière transformable ; et une partie de la cécité en lumière...

Un chemin dans le sillage des astres ; une mise en ordre ; un grand nettoyage pour permettre à l'espace et à l'esprit de retrouver leur office naturel...

 

 

Au-dessus des enclos et des bruits...

Au cours de cette (très) étrange leçon de choses ; un peu en hauteur – à la mesure de l'esprit de l'homme (de ce qu'il a de plus ambitieux)...

L'âme et la main tremblantes face aux signes qui s'esquissent quotidiennement...

A travers la parole vagabonde (qui a, bien sûr, cessé de s'interroger) ; incertaine mais vraie – authentique – légitime ; irrécusable (en somme)...

Ce que l’œil avisé devine entre les lignes ; la seule lecture (réellement) propice ; celle que la tête délaisse ; celle qui nourrit le cœur encore affamé...

 

*

 

Près de soi ; plus que jamais – et le reste confondu...

La part qui a toujours manqué ; l'invraisemblable part manquante...

Ce qu'ignorent les âmes horizontales ; et les cœurs à la dérive ; insoucieux (si insoucieux) du secret...

Tous ceux que la nécessité du mystère a provisoirement quittés...

 

 

A l'origine – peut-être ; le fond du pourquoi – aussi vide que ce qui a suivi...

Hissé à hauteur de matière (à laquelle on a – bien sûr – soustrait la densité)...

Des morceaux de pierre et de chair (plus ou moins bien agencés)...

Et un peu d'esprit que l'on a glissé au fond des moins grossiers...

Histoire (a-t-on cru) de gagner du temps ; raccourci auquel il faut, sans cesse, ajouter les mille détours que la tête s'amuse à inventer...

 

 

Le monde ; plongé dans les profondeurs du temps ; comme toutes les figures qui le composent (ce peu de chair) ; et comme le reste (sans même que nous le sachions) tentant d'y échapper...

 

 

Au milieu de la crasse et de l'ignorance...

Traçant notre route ; le souffle (tout) tremblant...

Explorant (peu à peu) l'espace au-dedans (comme l'une des plus sûres manières d'apprendre à être vivant)...

S'éloignant (progressivement) des règles humaines ; et leur substituant les lois naturelles...

Sans rien chercher ; sans suivre la moindre trace...

Emporté au loin ; vers le plus désert – le plus haut ; au bord du ciel – peut-être...

Le cœur et le corps acquiesçants...

Heureux (si heureux) de ce périple (involontaire) qui nous mène vers le plus simple – le plus probe – le plus tendre – le plus seul ; l’essence de l'être – en somme...

Adoptant (presque à notre insu) le seul remède contre la ruse et la barbarie – contre la complexité et la folie des hommes ; le seul remède contre ce qui corrompt l'âme et le monde...

 

 

Nous éloignant plus encore...

Le plus clair du temps...

De tous ceux qui bâtissent leur royaume ; en excluant l'Autre ; en rejetant le monde et l'étranger ; en rechignant à comprendre et à aimer...

Nous rapprochant de l'étreinte ; de la posture la plus intime – peut-être...

Au-delà de toute alliance ; à travers l'effacement des frontières – le reste (tout le reste) incorporé (ou nous absorbé(s) par le reste – dans les deux sens sûrement) ; l'une des rares manières de retrouver l'envergure du cœur originel...

 

*

 

Le cœur recouvert d'affirmations...

Par-dessus les croyances...

La tête inquiète – somnolente et tourmentée...

Aux prises avec un monde impatient – virulent et embarrassé...

Incapable d'être (et de vivre) autrement...

Essayant de glisser le reste (tous les Autres) sous notre botte ; et refusant d'être à leur merci...

Seul ; et cherchant (frénétiquement ou désespérément) des alliances...

En quête de quelques appuis ; d'un peu d'aide (et de tendresse) pour agrémenter la solitude et la misère...

Un peu de chair pour rendre moins pénible (et moins périlleuse) la traversée terrestre...

Ce à quoi ne peut échapper l'homme ordinaire...

 

 

Non arithmétiquement heureux...

Au regard du nombre de choses amassées...

Au regard du nombre de prières et de breloques (propitiatoires et apotropaïques) collectionnées au bénéfice de l'âme...

A tout propos ; pour peu que soient présentes la lumière et la tendresse ; pour peu que ne subsiste rien ni personne au fond du regard ; au fond du geste...

Comme dressé sur la pierre ; (très) attentivement – l'esprit...

Sans aucun linceul sur la fraîcheur...

Et le temps derrière soi ; comme oblitéré...

Quelque chose de l'espace sans porte ni frontière...

Le Divin ; comme habité par lui-même...

 

20 novembre 2017

Carnet n°17 Traversée commune Livre 1 - Mondes obscurs

Récit / 2007 / La quête de sens

Traversée de l’Homme commun. L’Homme ordinaire et sa conscience obscure du monde. Existence inconsciente. Existence insatisfaite et résignée marquée par l’ignorance, la peur, l’aveuglement, l’illusion, le désir, l’égoïsme, la lutte, la rivalité, l’instrumentalisation du monde, l’immobilité, l’étroitesse, l’horizontalité, l’inconséquence, l’orgueil, l’insatisfaction et la solitude (plus ou moins avouées) et l’espoir…

 

 

Rivages                                                               

Tu es condamné à passer d’une rive à l’autre. Eternellement.

(1.1)

Risible

Tu entends le monde parler de l’Homme comme d’une fin en soi. Comme d’une perfection en marche. Et tu éclates de rire.

(1.2)

 

MONDES OBSCURS propose deux séries de fragments entrecroisées, SOMBRE IGNORANCE et QUÊTE DESESPEREE.

 

 

SOMBRE IGNORANCE

Traversée commune.

Traversée de l’Homme commun. L’Homme ordinaire et sa conscience obscure du monde. Existence inconsciente. Existence résignée marquée par l’ignorance, la peur, l’aveuglement, l’illusion, le désir, l’égoïsme, la lutte, la rivalité, l’instrumentalisation du monde, l’immobilité, l’étroitesse, l’horizontalité, l’inconséquence, l’orgueil, l’insatisfaction et la solitude (plus ou moins avouées) et l’espoir…

  

QUÊTE DESESPEREE

Traversée singulière.

Traversée de l’homme singulier. L’Homme aux marges du monde. Son rejet et sa haine du monde obscur. Et sa quête aveuglée du sens. Existence désespérée marquée par le dégoût du monde, la colère, l’incessant questionnement, la solitude, la tristesse, le mal-être et l’espoir d’un horizon plus lumineux…

 

En dépit de l’apparent cloisonnement entre l’Homme commun et l’Homme singulier (jugés à leur itinéraire, aux caractéristiques fondamentales de leur existence, à leurs essentialités*), cohabitent en chaque Homme le commun et le singulier qui se mêlent, se chevauchent et se combattent parfois. Au fil du chemin, l’un et l’autre prennent les rênes pour diriger les pas de la Traversée…

 

Deux types de lectures sont possibles. Une lecture alternée (lire les fragments sans se soucier de leur positionnement sur la page) ; une lecture spécifique (pour SOMBRE IGNORANCE, lire les fragments situés à gauche et pour QUËTE DESESPEREE, les fragments situés à droite).

 

 

SOMBRE IGNORANCE

Traversée commune

(à gauche)

QUÊTE DESESPEREE

Traversée singulière

(à droite)

L’une et l’autre se répondent,

s’opposent et se complètent parfois…

 

Préambule                               

Au fil du chemin, tu découvres le monde obscur.

Préambule

Au fil du chemin, tu découvres l’obscurité de l’être qui cherche aveuglément la lumière.

                                                                                                                                                         

Singularité universelle              

Ta vie est une histoire comme les autres. Une histoire commune. Aussi singulière.         

(1.3)

Différence

Tu te sens différent. Tu prends quelques distances avec ce sentiment. Mais il reste vivace. Tenace. Tu te demandes si tu es la victime d’une perception déformée.

(1.4)

Encombrement                       

Tu traînes tes malles sur le chemin des jours.

(1.5)

Inassouvissement

Tu es un cœur avide. Rongé par le feu intérieur. Et dévoré par le brasier du monde. Où que tu ailles, tes pas s’enflamment. Tu ne chemines pas, le chemin te consume.

(1.6)

Funestes bagages                   

Ta vie est un voyage. Et tu te trompes de bagages.            

(1.7)

Arpenteur affamé

Tu te promènes sur les chemins du monde. Tu découvres la boue qui embourbe les pas et les paysages qui ravissent l’œil. Ces rencontres aiguisent ta curiosité, ton appétit de savoir, ta faim de connaître.

(1.8)

Vagabondage                        

Tu te promènes. Tu cueilles. Tu flânes. Tu baguenaudes au gré des vents contraires.

(1.9)

Peine perdue

Tu avances l'échine courbée sous la désespérance et les coups du destin que tu as crû te forger. Tu es un pauvre diable. Tu fais pitié à voir.  

(1.10)

Soumission                                

Tu te soumets à l'odieuse nécessité agissante.    

(1.11)

Compulsion

Tu agis frénétiquement. L’excès d’énergie envahit ton corps, le tend et le presse d’agripper un objet pour y trouver un épuisement.

 (1.12)

Aveuglement                          

Tu marches, insouciant et satisfait, vers l’abîme.                                                                              

(1.13)

Asservissement

Tu cherches. Tu cherches. Inlassablement. Et tes misérables trouvailles aiguisent ta soif et ton désespoir.

 (1.14)

Omission

Tu vis insoucieux du sens.

(1.15)

Oubli

Tu cherches le sens, insoucieux de vivre.

 (1.16)

Crainte

Tu es voué à la peur. Tu œuvres sans relâche à ta protection. Tu échafaudes plans et stratégies pour assurer ta survie.

(1.17)

Fausse identité

Tu t’imagines fragile et vulnérable. Tu te méprends sur ton identité.

 (1.18)

Temps fictionnel

Tu ignores la vérité du temps. Tu déroules le temps par crainte de l’incertain. A chaque instant, tu es absent à la présence.

(1.19)

Séquence temporelle

Tu déroules les instants juxtaposés du temps en les reliant entre eux. Et la juxtaposition de ces instants crée le film du temps. Le temps se déroule et devient fiction.

 (1.20)

Enseignement

Tu apprends par nécessité. Et la nécessité abrite ta peur la plus fondamentale. Tu crains de disparaître.

(1.21)

Catégorique 

Tu cherches, tu étudies, tu apprends, tu mémorises. Mais tu oublies de ressentir. Tu ignores que les vérités ne s’apprennent mais se ressentent.

(1.22)

Défi angoissant

Tu ignores la destination. Tu cherches en tâtonnant. Tu éprouves une immense angoisse. Tu hausses les épaules, tu lèves les yeux au ciel et tu relèves le défi.

(1.23)

Courage

Tu te sens dérisoire devant l’immensité du monde. Fragile devant les dangers qu’il recèle. Tu imagines ton importance. Et tu cherches la force d’aller sur les chemins.

 (1.24)

Vertige

Tu te laisses dérouter par le tourbillon du monde. Tu luttes. Mais tu ne peux y échapper.

(1.25)

Premier mouvement

Tu te penses dans le monde. Ta première démarche. Tes premiers pas sur le chemin.

 (1.26)

Engloutissement

Tu es absorbé par le monde. Déjà acquis à sa cause. Tu es un piètre guerrier qui rejoint l’armée des ombres. Tu signes l’armistice avant la guerre.

(1.27)

Dynamique

La nécessité intérieure te pousse à emprunter un chemin singulier. Elle te contraint à choisir une direction. Elle t’oblige à satisfaire tes aspirations et tes exigences les plus fondamentales.

 (1.28)

Eclats trompeurs

Ebloui par les lumières du monde, tu arpentes l’obscurité. 

(1.29)

Obscure lumière

Ta conscience opaque et ton cœur noir aspirent à la lumière. Mais les forces obscures* te gouvernent.

 (1.30)

Inconscience 

Tu ignores la conscience.

(1.31)

Conscience multiple

Tu as conscience de vivre, tu as conscience d’exister, tu as conscience d’être. Et après ?

(1.32)

Mariage

Tu marches à la traîne de ton inconscience. Tu en es le fidèle garçon d’honneur.

(1.33)

Noces fluviales

Ton inconscient impulse la majorité de tes actes (et de tes actions). Il constitue le moteur principal de ta traversée. Et ta conscience en est le pitoyable gouvernail qui s’évertue (maladroitement) d’en accentuer ou d’en atténuer la trajectoire et le mouvement.

 (1.34)

Œillères

Tu te soumets (à ton insu) aux conditionnements qui asservissent ta perception.

(1.35)

Mauvais cavalier

Tu enfourches ton cheval d’ignorance. Et tu galopes vers les contrées communes. Tu traverses les paysages en barbare belliqueux.

 (1.36)

Forces mystérieuses

Tu évolues dans un monde et des univers. Tu rencontres des êtres et expérimentes des situations. Tu es traversé par des pensées, des émotions et des sentiments. Ces évènements intérieurs et extérieurs se manifestent à ton insu. Tu n’as pas la force de leur résister.

(1.37)

Conflits

Tu ne cesses de te heurter à l’étrange, difficile et incontournable rapport au monde.

 (1.38)

Indissociabilité

Tu ignores que tes gestes portent en eux le Bien et le Mal. Tu agis sans parvenir à trouver l’attitude juste. 

(1.39)

Paradoxe universel

Il t'arrive d'être diaboliquement vertueux. Et d’être sacrément diabolique. Tu es un Homme. Comme les autres.

 (1.40)

Réactivité

Tu n’agis pas. Tu réagis au monde.

(1.41)

Abri

Tu te déverses. Tu évacues sur le monde tes miasmes puants. Tu ressens un maigre soulagement. Le monde te les renvoie avec véhémence. Tu l’inondes de colère. Tu te sens misérable. Tu gagnes le premier abri de fortune pour y faire sécher ta tristesse et ta rancune.

 (1.42)

Spectacle monétaire

Tu gagnes. Tu perds. Tu te laisses berner par les deux faces de la même pièce. La mauvaise pièce à laquelle tu t’adonnes sur la scène du monde.

(1.43)

Espérance

Tu crois que la joie, le bonheur et la paix te sont destinés. Et qu’ils s’attrapent avec effort et labeur.

 (1.44)

Humilité                                    

Tu t’enorgueillis de tes succès. Mais jamais tu ne te poses la question de ta place dans l’univers. Jamais tu ne te juges à ta vraie mesure.      

(1.45)

Adultes infantiles

Tu regardes les adultes. Et tu ne vois que des enfants ignares et immatures qui jouent à faire semblant de savoir.

(1.46)

Prison                                                             

Ton regard t’enferme.            

(1.47)

Ponts

Accoudé à la balustrade, tu regardes le grand fleuve s’étirer. Et tu t’interroges sur les ponts. Tu te demandes s’ils permettent de rapprocher les hommes. 

(1.48)

Intelligence                                

Tu n’es pas idiot. Tu ignores.  

(1.49)

Inintelligibilité

Tu ne peux accéder à la vérité. Et tu comprends que seule l’intelligence peut t’amener à comprendre cette vérité.

 (1.50)

Errance                                     

Tu cherches partout le chemin qui t’échappe. Tu t’égares.

(1.51)

Absurdité

Tu regardes autour de toi. Et tu vois l’absurdité du monde et l’agitation maladive des Hommes. Tu regardes en toi. Et tu y découvres la même absurdité et la même agitation. Tu t’en désoles. Et tu ne sais qu’en faire.

(1.52)

Crédulité                                  

Tu crois avancer. Tu piétines. Tu t’enlises.

(1.53)      

Enlisement

Tu enfouis la tête à mille pieds sous terre.

 (1.54)

Insignifiance                             

Ta vie est une équipée bruyante et dérisoire dans le désert du monde.      

(1.55)

Apprentissage

Tu apprends à arpenter la terre en silence. A fouler le territoire silencieux.

 (1.56)

Eparpillement                           

Tu t’éparpilles à la surface du monde.

(1.57)

Questionnement

Tu es au monde. Bien sûr. Mais tu te demandes comment l’être.  

 (1.58)

Soumission

Tu rêves de soumettre la vie à tes désirs.

(1.59)

Déceptions

Tes rêves te déçoivent. Ils n'aspirent qu'à satisfaire ta volonté.

 (1.60)

Progrès

Tu aimes le progrès. Tu apprécies le confort, la vitesse et la satisfaction immédiate de tes désirs. Tu aimerais que le progrès abolisse la distance, réduise la matérialité, repousse et transcende les limites qui te confinent à la lenteur et à l’effort. Mais tu ignores que le progrès ne peut t’aider à franchir tes limites intérieures.

(1.61)

Eloge de la lenteur

Tu détestes la vitesse. Elle porte une violence qui te terrifie. Tu abhorres ce monde qui la porte au pinacle. Tu rêves de lenteur. Tu y vois un antidote, un remède, une réponse à l’incessante fuite en avant des hommes.

(1.62)

Irrésistible attrait

Tu es affublé d’un goût immodéré pour les honneurs et les plaisirs.

(1.63)

Quête

Tu constates que chaque Homme est en quête de son propre bonheur. Quête communément répandue depuis la nuit des temps. Tu remarques que beaucoup plus rares sont les chercheurs de Vérité.

 (1.64)

Chimères

Tu brigues le pouvoir, la richesse, le plaisir, la reconnaissance, le bonheur. Tu poursuis tes chimères.

(1.65)

Exclusion victorieuse

Tu es étranger au monde. Tu es paria de l’univers. Et tu t’enivres de ton impuissance.

 (1.66)

Existence soldée

Tu es un Homo Consommatorus (satisfait et non remboursé). Fervent adepte de la consommation de masse, tu vis en solde. Tu payes le prix de cette vie au rabais.

(1.67)

Divin commerce 

Tu entres dans un supermarché. Tu déambules au cœur de l’édifiante cathédrale (cathédrale de la consommation). Entouré par la foule des fidèles, tu vois les bigots (par centaines) s’agenouiller devant l’autel.

(1.68)

Cécité visible

Tu es aveugle. Tu ne sais réellement voir avec les yeux du cœur.

(1.69)

Affliction 

Tu es vaniteux, craintif, égocentrique, inauthentique, frénétique. Ces caractéristiques t’affligent et te désespèrent.

 (1.70)

Âme possessive                       

Tu t’appropries les êtres, les choses et l'espace. Tu œuvres à tes ambitions expansionnistes.

(1.71)      

Voies progressives

Tu aimerais améliorer le monde. Mais tu ne sais comment t’y prendre. Tu vois certains s’engager sur la voie collective. D’autres sur la voie individuelle. Toi, tu hésites. Tu as l’intuition que les secondes finissent toujours par se mêler aux premières.

 (1.72)

Facture                                     

Tu revendiques ton statut et ton rôle. Tu te payes l'illusion d'exister. 

(1.73)

Exil

Partout, tu te sens étranger. Etranger au monde. Etranger à toi-même. La vie-même te laisse un goût d’étrangeté. 

 (1.74)

Désespérance                         

Tu rêves de ciel étoilé. Et tu t’endors sur un tas de fumier.    

(1.75)

 

 

Tour merdique

Du haut de ta tour, tu regardes le monde se complaire dans sa fange.

 (1.76)

Imprudence                             

Tu négliges ton malheur.       

(1.77)

Appétit

Tu t’interroges. Tu lis beaucoup. Tu cherches des réponses. La médiocrité des livres t’afflige. Tu désespères de ne rien trouver. Ce jeûne t’est insupportable.

 (1.78)

Stagnation                               

Tu immobilises ton humanité.

(1.79)

Mystérieux périple

Tu t’étonnes de l’étrangeté de la vie. Elle demeure pour toi un merveilleux et déroutant voyage.

 (1.80)

Mauvaise appréciation

Tu adules les faux héros – ceux des films, des romans et de la vraie vie. Tu aimes tous ceux qui traitent avec succès leurs petites affaires. Et tu méprises les vrais héros qui n’ont plus d’affaires à traiter.

(1.81)

Bâton de voyage

Les livres ne te sont d’aucun secours. Tu trouves, de temps à autre, une phrase que tu transformes en bâton pour traverser les paysages. A l’orée d’un carrefour ou à la croisée des chemins, le bâton te glisse des doigts. Et tu avances de nouveau seul (et sans appui).

(1.82)

Deux voies

Tu admires l’activité des scientifiques qui améliorent le sort du monde et de ses habitants. Mais tu ignores l’œuvre des artistes, des poètes et des mystiques qui aident l’humanité à trouver un sens et une dimension salvatrice.

(1.83)

Minuscule fragment

Tu visites les musées. Tu fréquentes les bibliothèques. Et tu ne vois dans chaque œuvre qu’une infime parcelle du réel. Tu sais qu’aucune ne peut représenter la réalité dans sa complexité et son incessant mouvement. L’art, à tes yeux, est un échec cuisant. Une représentation partiale, fragmentaire et mensongère du réel.

 (1.84)

Potentialité

Tu ignores que tu portes le même potentiel que celui que tu prêtes à l'être extraordinaire, celui que tu attribues à l'élite et à la figure archétypale du héros.

(1.85)

Blâme

Tu es condamné à être un être vil. Tu es arrogant et médiocre. Tu en as conscience. Et tu t’apitoies sur ton sort. Tu portes ton égotisme comme un fardeau. Comme un paysan trimbale un sac de mauvais légumes dont il sait qu’il ne pourra tirer qu’une mauvaise soupe.

(1.86)

Etre

Tu n’as qu’un seul rêve : ne jamais cesser d’être.

(1.87)

Glace réfléchissante

Le monde est un étrange miroir où tes travers sont mille fois grossis.

 (1.88)

Continuation

Tu procrées. Tu aimerais continuer à être un peu à travers ta descendance. 

(1.89)

Gâchis

Tu es un être limité. Et tu ignores ton potentiel.

 (1.90)

Prolongement identitaire

Ta descendance représente, à tes yeux, une (rassurante) excroissance de toi-même. Une preuve de ton passage (ici-bas) et une assurance contre ta finitude. Une tentative de réponse désespérée à ton désir (inconscient) d’immortalité.

(1.91)

Rêve lointain

Tu éprouves tant de haine à ton égard. Tu rêverais de pouvoir t'aimer pour, un jour, apprendre à aimer le monde.

 (1.92)

Asile à venir

Tu espères trouver un refuge lointain. Et à chaque instant, tu procrastines.

(1.93)

 Fractionnement

Tu fractionnes le temps avec maladresse. Tu le découpes en segments activitoriaux. Tu dors, tu travailles, tu te reposes, tu lis, tu manges. Tu le fragmentes en segments événementiels. Tu divises l’avant et l’après. Tu pars en week-end, tu pars en vacances, tu fêtes un anniversaire. Tu le fractionnes en segments émotionnels. Tu t’ennuies, tu es en colère, tu es déprimé. Et tu as l’illusion de la durée. Tu solidifies ta représentation du temps. Tu l’appréhendes comme un flux linéaire, une succession de périodes que tu enchaînes les unes après les autres.

 (1.94)

Boulet                                       

Tu cherches la liberté. Et tu t’enchaînes au monde.

(1.95)

Affrontement

Tu crois te confronter au monde. Mais tu ne te frottes qu’à toi-même.

 (1.96)

Limites                                       

Tu bornes ta vie à un horizon étroit.                   

(1.97)

Réactions ordinaires

Toute rencontre avec l’homme ordinaire provoque chez toi maints sentiments. Tu éprouves une infâme pitié et un farouche mépris pour la médiocrité. Tu éprouves une colère démesurée pour celui qui désapprouve ton chemin et une étonnante bienveillance quand le monde s’évertue à reconnaître tes qualités.

(1.98)

Délimitations                            

Tu enclos tes frontières.          

(1.99)

Arasement

Tu souffres d’un complexe de supériorité que la vie ne cesse d’araser. Depuis tes plus jeunes années, elle te soumet inlassablement à des activités extérieures et à des rôles dévalorisants et dégradants et confine tes initiatives et entreprises à une longue série d’échecs et d’insuccès. 

 (1.100)

Moisson                                    

Tu marches dans le vent. Tu sèmes. Et tu attends la récole. En vain.           

(1.101)

Prisons

Tu es timoré par la crainte du monde et effrayé par l’effort à déployer pour échapper à ses tristes règles.

 (1.102)

Egarement                               

La vie te déroute. Tu ne cesses de tourner en rond.

(1.103)

Malheurs

Tu poursuis ta route avec quelques indestructibles parts de toi-même : le mécontentement, l’insatisfaction, la haine (de tout et de tous), l’égoïsme. Tu cherches obstinément. Obsédé par ta seule quête. Ton impossible quête. Et tu es malheureux. Tristement malheureux. Tu sais que seules quelques gouttes de malheur tombent sur toi. Tu sais que d'autres souffrent infiniment plus. Tu les vois trempés d'une pluie froide qui inonde chaque parcelle de leur corps, de leur tête et de leur cœur. Et tu les vois demeurer stoïques, ou fatalistes, ou emplis d'espérance et de foi dans cet océan de détresse.

 (1.104)

Voyage

Tu franchis l’horizon de territoires illusoires.

(1.105)

Contrées fantomatiques

L'ennui teinte tes frétillements horizontaux. Tu découvres l'absurdité et l'incompréhension. Tu sens l’imminence de la chute, l’approche du désert. La longue route de solitude et de silence qui s’annonce. Les contrées fantômes, la déréliction. L'incompréhension. L'horreur. Le désespoir. L'amertume. L'oubli. La mort peut-être comme vain et ultime remède à tes souffrances.

 (1.106)

Anesthésie

Tu ensommeilles ta conscience dans les vapeurs distractives et divertissantes.

(1.107)

Bêtises

Tu t’abreuves (parfois) jusqu'à la lie d'innommables niaiseries devant la misérable boîte à images.

 (1.108)

Certitude

Un jour, tu quitteras ce monde. Mais tu n’en as pas vraiment conscience.

(1.109)

Faits divers

Tu regardes la mort avec désinvolture. Tu oublies ton propre spectre.

 (1.110)

Bulldozer

Tu émiettes les monticules. Tu démantèles les bosses. Tu combles les interstices. Tu remblaies les ornières. Tu égalises le chemin. Tu aplanis la surface. Tu arases ton existence.

(1.111)

Chute

Ta souffrance se transforme en détresse. Tu sombres dans la détresse. Tu es sans activité. Aucun faire* auquel te raccrocher. Tu t'agrippes, tu résistes, tu luttes pour ne pas glisser. Et tes ongles ne trouvent que le vide auquel s'agripper. Tu glisses. Tu sombres dans un abîme sans fond.

 (1.112)

Carapace  

Tu te protèges du monde. Tu œuvres à ton insensibilité.

(1.113)

Mort salvatrice

Tu esquives la souffrance, tu fuis les soucis et les difficultés. Tes plans sont pitoyables. Et ta vie absurde. Tu ignores la mort qui te délivrerait de l’absurdité et des vaines préoccupations.

 (1.114)

Maladresse bornée

Tu juges avec maladresse l’insignifiance des jours.

(1.115)

Savoir apparent

Tu crois connaître le monde. Tu n’en perçois que l’apparence.

 (1.116)

Conflit

Tu aimerais changer. Et tu crées la violence. Ton psychisme est le territoire d’un conflit acharné entre l’existant et le fantasmé.

(1.117)

Colère

La colère te submerge. Elle est puissante, implacable, dévastatrice. Elle brise tout sur son passage. Ta bonté vacille et tombe. Emportée au loin, elle s'écrase, anéantie. Tu n'es plus un homme. Tu es devenu un monstre.

 (1.118)

Désert                                       

Personne n'entend ton cri désespéré. Personne. Ni au dehors, ni au-dedans.        

(1.119)

Plaintes

Tu te plains. Tu ne cesses de te plaindre. Comme tous ceux qui souffrent. Et comme tous ceux qui souffrent, tu es incapable d'accueillir ta souffrance. Tu te plains pour alléger le fardeau qui te courbe l'échine, pour l’expulser, pour que l'on t'aide à le porter. Tu te plains toujours pour des tas de raisons. Et tu n’invoques que de mauvaises raisons.

 (1.120)

Rencontre                                

Tu rencontres l’Autre. Et tu ne cesses de te heurter à ton ombre.     

(1.121)

Suspicion

Ta solitude te rend suspect. Le monde te perçoit comme un être indigne de toute compagnie. Tu te demandes pour quoi les hommes ne s'interrogent jamais sur l'indignité de leur compagnie.

 (1.122)

Malédiction                              

Tu as le malheur de te croire important.             

(1.123)

Incapacité

Tu n’es affublé d'aucun don particulier, mais tu es en vie et humain. Et tu ne parviens à t’en émerveiller. 

 (1.124)

Ignorance                                

Tu es aveugle. Tu ignores l’essentiel.

(1.125)     

Rage

Tu enrages de l'infamie et de la bêtise du monde.

 (1.126)

Gibier

Tu es un prédateur avide de débusquer quelques proies faciles (une carrière, une conquête amoureuse, un succès…). Tu es piégé par tes propres appâts.

(1.127)

Animosité

Les hommes t’agacent. Tu les trouves stupides et indignes de vivre. Ils te font penser à des animaux ignobles et méprisables (et Dieu sait que tu aimes les animaux).

 (1.128)

Centrifuge

Tu es le centre du monde. Petit monde étroit et déformé où tu apparais démesuré.

(1.129)

Œillères

Tu réagis à partir de ton centre. Cette déformation et ce décalage sont tes œillères et tes entraves. Ils t’empêchent d’emprunter un autre chemin du regard.

(1.130)

Curiosité

Tu contemples, à travers le monde, ton propre reflet. Tu es étranger à toute curiosité gratuite.

(1.131)

Porosité

Ta perméabilité aux êtres te stupéfait. Tu es si poreux. A l’Autre. A ce qui te semble extérieur. Idées, mimiques, tics langagiers, façons d’être, comportements te percutent et te traversent. Et subsistent en toi quelques traces, infimes ou substantielles qui alimentent toutes les couches de ta personnalité.

 (1.132)

Elément séparé

Tu solidifies ta séparation et ton identité. Tu vis en entité autonome attachée au monde. En être de solitude en proie aux difficultés liées à son appartenance au collectif.

(1.133)

Identification

Tu te mets à la place des autres. Tu te projettes égocentriquement.

(1.134)

Solitudes reliées

Tu es un être de liens et de solitude. Un grégaire solitaire. Et un égoïste solidaire. Selon les circonstances.

(1.135)

Ambivalence

Tu es seul. Et avec eux. Tu ne comprends cette énigme. Tu aimerais percer le mystère fondamental de ta condition.

 (1.136)

Oubli fondamental

Tu oublies que tu es relié au monde. De mille manières. 

(1.137)

Montée abyssale

Tu remontes vers les origines. Et tu t’égares dans l’abysse.

 (1.138)

Grande affaire

Absorbé par tes affaires dérisoires, tu ignores l’affaire universelle.

(1.139)

Histoire d’egos

Tu observes le monde depuis la nuit des temps. Et tu remarques que l’histoire de l’humanité est (en grande partie) le résultat des soubresauts successifs des histoires personnelles, composées essentiellement de manigances, de ripostes, de vengeance et de manœuvres d’egos craintifs et frustrés.

 (1.140)

Encerclement                          

Tu es cerné par la nuit obscure. Et tu désespères de voir se lever le soleil.                                      

(1.141)

Silence désertique

Autour de toi s’étend le désert des Hommes où la seule réponse à tes cris est l’écho des dunes. Nul à la ronde pour entendre ton appel désespéré.

 (1.142)

Tâtonnement                           

Tu vis sans bruit parmi les ombres dans le silence de l’ignorance.   

(1.143)

Fugues dérisoires

La beauté symphonique du monde t’étonne. Tu entends les petites mélodies des hommes qui bruissent dans le vent. Tu entends leurs notes légères qui s’égarent sur la surface du monde et se perdent dans le silence de la nuit.

 (1.144)

Abscisse                                   

Tu vis à l'horizontal. Point zéro de la verticalité.

(1.145)

Course folle

Tu ne cesses de courir à la surface du monde. Tu ne sais te hâter avec lenteur vers les abysses du cœur.

(1.146)

Certitude                                  

Tu connais la destination. Mais tu ignores le but du chemin.           

(1.147)

Erg

Tu cherches la joie, l’exaltation, la plénitude et la paix. Et tu t’égares dans l’espace désertique.

 (1.148)

Fantasme universel                 

Tu es victime du fantasme universel. Tu aimerais continuer à être à perpétuité.                     

(1.149)

Drame

Tu es comme tu aimerais ne pas être. Et tu n’es pas comme tu aimerais être. Voilà ton dilemme. Ton pitoyable dilemme. Tu t’apitoies. Tu ris de te voir si faible et si désemparé. Ta situation est désespérément risible. Et tu t’y complais. Tu t'y vautres avec délectation. Cet état t’exaspère et te rend plus désespéré encore.

 (1.150)

Course folle

Tu t’égares à la surface du monde.

(1.151)

Mirage

Tu fais halte à tous les oasis. Tu te désaltères aux puits de la reconnaissance, de l’amour, de la gloire, de la richesse, du sexe, du pouvoir, de la drogue, du jeu. Tu t’abreuves de mirages. Et tu négliges le regard qui ouvre l’horizon des jours ordinaires où la joie, l’exaltation, la plénitude et la paix sont présents à chaque pas.

 (1.152)

Rétrécissement 

Tu rétrécies le monde à une infime partie des êtres qui le composent. Tu t’en contentes. Et nul ne s’en étonne.

(1.153)

Progression

Tu songes au bonheur de ton existence douce et tranquille. Tu apprécies la paix entre les peuples. Tu bénis cette époque d’apaisement et d’harmonie. Tu es un farouche partisan de la liberté et des droits de l’homme. Tu défends avec opiniâtreté les serviteurs de la paix et tu combats avec conviction les armées de militaristes sanguinaires qui peuplent ce monde. Tu crois appartenir à l’armée des justes. Mais tu ignores l’injustice de ta position.

 (1.154)

Edifice

Tu œuvres à la construction d’un destin plat et sans profondeur.

(1.155)

Basse besogne

Tu sais que l’insecte a sur l’homme un avantage. Il travaille à son œuvre sans rechigner.

 (1.156)

Veulerie

Tu n’oses réfléchir à l’étroitesse bornée de ta vue auxquels te confinent tes œillères.

(1.157)

Confusion

Tu aimes analyser, distinguer, catégoriser, séparer, cloisonner. Tu crois clarifier le réel. Tu le fragmentes. Tu crois t’approcher de la vérité. Tu t’en éloignes. Tu crois démêler le complexe. Tu t’embrouilles.

 (1.158)

Monde unique

Nul autre que toi ne t’intéresse.

(1.159)

Etroitesse individuelle 

Le sort du monde t’indiffère. Seul ton destin te préoccupe.

 (1.160)

Interrogation céleste

Tu te gonfles d’orgueil et d’importance. Mais jamais tu ne te demandes qui tu es sous le ciel.

(1.161)

Exil

Tu es un ange déchu. Un pauvre diable exilé sur la terre des hommes.

 (1.162)

Chimères

Tu crois être indispensable au monde. Tu as le sens dérisoire de ton insignifiante responsabilité.

(1.163)

Vastes cieux

Sous le ciel, tu baisses les yeux. Et tu reconnais ton insignifiance.

 (1.164)

Indifférence                                            

Tu es indifférent à l’infinité des êtres qui meurent à chaque instant. Les morts et ton insensibilité t’indiffèrent.

(1.165)

Possibilité

La souffrance du monde t’insupporte. Tu ne sais comment agir. Tu fais ton possible. Tu penses que chacun fait son possible.

(1.166)

Boulets

L’humanité et l’inhumanité appartiennent à ta condition. Tu ne peux échapper à ton destin.

(1.167)

Evolution

Tu es le fils de l’histoire. Le fruit des horreurs historiques. Tu poursuis l’œuvre de tes ancêtres. Ta descendance aura sans doute un avenir très sombre. Tu participes néanmoins (et à ton insu) à améliorer progressivement le sort du monde.

 (1.168)

 

Criminel

Tu exploites, instrumentalises et extermines le monde sans sourciller. Tu appartiens à la grande armée des meurtriers ordinaires.

(1.169)

 Avertissement

Tu blâmes l’humanité. Tu te demandes si elle saura un jour prendre visage humain. Mais tu ignores ton propre visage.

 (1.170)

Marché

Tu défends ta place (et ton territoire) dans le bazar du monde.

(1.171)

 Si c’était un homme

Tu regardes l’inhumanité du monde (l’inhumaine société des hommes). Et tu t’interroges : et si c’était  l’homme derrière cette barbarie monstrueuse. Et tu penses avec tristesse à Primo Lévi.

 (1.172)

Marchandage

Tu monnayes la force de tes bras, la puissance de ton corps, l’intelligence de ton cerveau. Tu négocies ton savoir-faire, tes compétences, tes idées. Tu te marchandes.

(1.173)

Poids

Tu croules sous le poids du monde. Tu aimerais que seul le regard de ta conscience pèse sur ta vie.

 (1.174)

Souk

Tu achètes, tu vends, tu négocies. Tu participes à la foire d’empoigne.

(1.175)

 Tour d’ivoire

Du haut de ta tour, tu observes le monde. Le malheureux monde qui sous tes yeux s’agite. Le triste monde qui s’affaire sans relâche à ses mornes tâches.

 (1.176)

Dénaturation

Tu habilles la terre de tes oripeaux. Tu défigures la beauté (naturelle) du monde

(1.177)

Impudeur

Tes vêtements sont un déguisement qui dissimule mal ta nudité.

 (1.178)

Combats

Tu livres un combat âpre contre le monde. Mais tu ignores tes luttes intestines.

(1.179)

Vain combat

Tu es un combattant sans ennemi. Tu t’acharnes contre ton propre sort.

 (1.180)

Mauvaise orientation

Tu penses que ton avenir est derrière toi. Tu ignores que les souvenirs te détournent de l’avenir qui t’attend. 

(1.181)

Sueur froide

Tu sens la sueur froide dégouliner le long de ta fragile échine que la vie, d’une pichenette, peut briser.

 (1.182)

Impasses

Tu arpentes inlassablement les mêmes impasses.

(1.183)

Impossibilité

Vivre est pour toi impossible. Tu survis comme un amputé, un paralytique.

 (1.184)

Etiquetage

Tu juges, tu évalues, tu compares, tu catégorises, tu étiquettes. Tu dissèques le monde. Le vivant, l’inerte et le reste. Tu fragmentes le réel. Tu t’éloignes de la vérité.

(1.185)

Certitude

Tu t’interroges. Tu te demandes qui a la présomption de croire qu’il sait. Tu l’ignores.

 (1.186)

Rappel                                        

Tu oublies que demain tu vas mourir.

(1.187)     

Négligence

Tu résistes à la mort. Tu es incapable de lui faire face.

 (1.188)

Espérance                                

Tu espères découvrir la porte au bout du voyage.

(1.189)

Eaux sombres

Tu laisses ta souffrance dégouliner sur le monde.

(1.190)

Proximité                                   

Tu cherches la clé. Et tu la portes au cou comme un fardeau ennuyeux.                                       

(1.191)

Etre mal

Tu ressens un mal-être. Et tu ignores que ce mal-être est le signe que tu es mal. Que tu ne sais pas être*.

(1.192)

Immobilité                                

Tu sédentarises ton avenir.     

(1.193)

Etrange sentier

Tu ressens l’odieuse routine des jours. Tu ne connais pourtant de voyage plus énigmatique, plus déroutant et merveilleux.

 (1.194)

Point fixe

Tu chemines à l’orée du sentier. Tu arpentes les préliminaires du voyage.

(1.195)

Halte

Tu décides d’arrêter tes pitreries et tes bouffonneries. Tu enlèves ton costume de clown triste pour retrouver la gravité du chemin.

 (1.196)

Insatisfaction

Tu vis. Paresseusement. Tu te maintiens en vie. Avec quelques efforts. Tu cherches à exister*. En vain. Tu es insatisfait.

(1.197)

Illusions

Ton chemin est éreintant, tes efforts tangibles, ta souffrance palpable, tes avancées ridicules et ta marche illusoire. Tu n’es pas au bout de tes peines.

 (1.198)

Marche silencieuse

Tu arpentes la terre en traînant tes boulets et tes petits grelots tristes et joyeux. A ton passage, tu te désoles de l’insensibilité du monde qui écoute, indifférent, ta rengaine.

(1.199)

Peines

Tu tentes d’exister*. Tu y consacres tes jours. Tes nuits. Ton existence. Et tu ne récoltes qu’anxiétés et désillusions. Et tu poursuis tes efforts. Jusqu’à la mort.

 (1.200)

Double indifférence

Tu préfères ignorer le monde qui t’ignore.

(1.201)

Je de massacre

Tu es souvent d’humeur massacrante. Au sens vrai du terme, tu anéantis tout sur ton passage.

 (1.202)

Berceau d’illusion                    

Tu espères te consoler dans les bras du monde.       

(1.203)

Exil intérieur

Tu vis dans le monde. Mais tu restes hors de portée des hommes.

 (1.204)

Egarement                               

Tu t’égares en cherchant vainement la proximité d'une âme.         

(1.205)

Fermeture

Tu n’attends rien du monde. Son regard t’indiffère. Tu t’enfermes dans l’égotisme. Tu sombres dans l’indifférence. Tu te replies.

 (1.206)

Gaspillage                                

Tes détours te gaspillent.        

(1.207)

Vomitif

Tu es un voyageur affamé. Un bouffeur de monde. Tu t’empiffres jusqu’à l’écœurement. Et tu dégueules sur les hommes l’abjection que tu ne peux digérer.

 (1.208)

Vaines préoccupations

Tu vis. Mais tu oublies l’essentiel.

(1.209)

             Quête

Tu cherches la vérité. Tu la cherches avec méthode et obstination. Tu la cherches partout. Dans le monde. Dans les livres. Dans la vie. Dans ton cœur. Et tu poursuis ta quête. En vain. Tu tournes en rond. Tu t’épuises.

 (1.210)

Graines                                     

Tu ensemences tes impossibilités.                        

(1.211)

Luttes intestines

A tes heures perdues, tu te perds. A tes heures lasses, ton âme se déchire d'ennui et de désespérance. Les pensées les plus viles s'invitent et s'insinuent. Elles t'inondent. Leurs miasmes fétides et nauséabonds te submergent. Et tu regardes impuissant l’infime champ de bataille qui t’habite.

 (1.212)

Engrais                                      

Tu fertilises ta désolation.       

(1.213)

Rengaine

Tu es en colère. Tu vitupères pour une sombre histoire d'attente et d'espérance à l'égard du monde, trop soucieux de lui-même, pour jeter un regard à tes déboires.

 (1.214)

Indigence                                

Tu prosaïses la quête. Tu te bornes à améliorer tes conditions d’existence.

(1.215)     

Bêtise

L’époque est à la bêtise. Tu y vois le signe de ton malaise avec tes contemporains. Et tu t’empresses aussitôt de blâmer ton pédantisme idiot.

 (1.216)

Handicap                                 

Tu bégayes ton existence aveuglante. 

(1.217)     

Mur

Tu te heurtes à l’éternelle douleur d’exister et à l’impossible bonheur de vivre.

 (1.218)

Oubli                                         

Tu oublies l’espace des horizons inexplorés.

(1.219)

Repli

Seul dans l’espace désert (libre du monde), tu dialogues en ta compagnie. Tu approfondis ton exploration.

 (1.220)

Arrivée imminente

Tu ignores la mort qui s’approche et frappera bientôt à ta porte.

(1.221)

Sous les étoiles

Tu te couches sur le sol. Et tu regardes le ciel en blâmant la désespérance de ta condition.

 (1.222)

Course folle (bis)

Tu poursuis ta course à la surface du monde.

(1.223)

Refuge insensé

Tu glisses en toi jusqu'à en perdre la raison.

 (1.224)

Frilosité

Tu es un étrange aventurier. Tu pars à la découverte de contrées lointaines. Et tu négliges l’espace qui t’habite.

(1.225)

Désorientation

Ta quête t’aveugle. Tu oublies de regarder le monde. Tu enlises ta marche. 

 (1.226)

Geôle 

Le regard du monde est ta cellule. Et ton regard sur le monde ta prison.

(1.227)

Autruche existentielle

Tu refuses de voir la mort. Sans elle, tu as l’illusion de mieux vivre. Tu oublies que chaque seconde t’en rapproche. 

 (1.228)

Place centrale

Tu ambitionnes la respectabilité. Tu as des rêves de notable tranquille.

(1.229)

Amputation

Tu es existentiellement handicapé. Sans joie et sans contentement. Amputé des prédispositions qui donnent à la vie sa valeur et sa beauté. Comme si l’existence ne t’avait laissé que la désespérance.

 (1.230)

Hiérarchisation                         

Tu es indifférent à la souffrance du monde. Tu hiérarchises les malheurs. Toi, tes proches, tes congénères. Et les autres. Tu es le centre des cercles concentriques. Premier sur l’échelle de la différenciation.

(1.231)

Options

Tu aimerais modifier le cours du monde. Tu t’interroges. Tu hésites. Tu aimerais t’engager en politique pour imposer tes idéaux, t’engager dans la science pour rendre plus compréhensible et confortable la vie humaine, ou t’engager dans le militantisme associatif pour faire advenir plus de justice entre les êtres. Tu tergiverses. Et tes atermoiements te paralysent. Tu demeures immobile. Tu fais mûrir (malgré toi) la voie que tu emprunteras.

 (1.232)

Maladie spécifique                 

Tu es anthropocentrique. Tu souffres de l’égocentrisme de ton espèce.

(1.233)          

 Equivalence

Tu vois un insecte qui lutte contre la mort. Couché sur le dos, tu vois ses pattes s’agiter. Et cette agonie te semble aussi insupportable que la vision d’un homme en train de mourir. 

 (1.234)

Supplice                                   

Ton ignorance est ton enfer. Et tu l’ignores.

(1.235)     

Livres lumineux

Tu parcoures les librairies et les bibliothèques à la recherche de la vérité. En déambulant dans les rayons, tu ne trouves que de faux livres. Tu sais que le monde les honore pour la beauté de leurs phrases et l’attrait de leurs histoires. Mais tu en sors le cœur toujours aussi noir. Tu sais que les vrais livres sont rares. Tu les reconnais par la lumière qu’ils font naître en toi. 

 (1.236)

Inclinations                                 

La vie t'incite à élever ton regard. Et tu avances en regardant le bout de tes souliers.

(1.237)                                                                     

Avancement

Il arrive à ton âme désespérée de garder espoir. Ton cœur vacillant continue d’avancer. Il traverse le désespoir.

 (1.238)

Arrangement                           

Tu aménages ta demeure. Et tu ignores ton désordre intérieur.       

(1.239)

Traversées souterraines

Tu explores la pesanteur du vide. Les eaux profondes de l’obscur. Tu découvres les mondes souterrains à la faune inquiétante. La profondeur tellurique et les abysses océanes. Tu entreprends la douloureuse traversée. Et la noirceur des profondeurs te terrifie.

 (1.240)

Parure 

Tu aimes paraître. Mais tu ignores que le paraître n’habille pas l’être qui t’habite.

(1.241)

Compulsion

Tu n’as pas conscience d’être. Tu accomplis, tu t’agites, tu te jettes dans l’action. Tu désires avec ardeur exister.

 (1.242)

Prétention

Tu tires vanité de dons et qualités dont tu n’es pas responsable. Tu t’enorgueillis des bienfaits du destin. Tu te méprends sur tes mérites.

(1.243)

Misère

Tu refuses le médiocre sort et les prédispositions misérables que la vie t’a offerte pour apprendre à vivre.

(1.244)

Insignifiances

Tu es fier de tes entreprises et de tes idées. Tu les estimes singulières et originales. Et tu imagines que le monde s’en soucie.

(1.245)

Sans issue

Ton malheur tient à ta conscience de n'exister que par le seul faire. Mais tu ne peux t'empêcher d'y sombrer.

 (1.246)

Dévaluation 

Tu quêtes l’approbation du monde. Tu déprécies ton rôle.

(1.247)

Compagnie exclusive

Ta solitude ouvre des portes dont la compagnie - la proximité et parfois la seule présence - du monde gênent l’accès.

(1.248)

Retournement (bis)                 

Tu ressasses (encore) tes souvenirs en attendant la mort. Tu négliges ton avenir.                            

(1.249)

Anticipation de langueur

Le temps s’allonge. Et tu le devances dans l’ennui. Tes journées ressemblent à une étendue de sable immobile où les heures s’écoulent interminables.

 (1.250)

Aveuglement                          

Tu avances dans le noir sous un ciel radieux.

(1.251)

Trésors cachés

L’ennui s'immisce dans la routine de tes jours. Et tu te plains. Tu geins. Tu ignores les richesses et les beautés. L’intelligence et la bonté. Tu marches comme un aveugle vers des contrées hostiles. Tu t’éloignes des trésors cachés.

 (1.252)

Superficialité                            

Tu ignores le trésor des profondeurs. 

(1.253)

Espoir

Tu te parcours. Tu explores l’introspection. Tu cherches la place de l'Homme. Tu effectues les premiers pas métaphysiques vers la quête du sens de la vie humaine. Tu es sur l’avant chemin.

 (1.254)

Limite

Tu es seul. Et avec eux. Mais jamais tu ne t’interroges sur la frontière qui vous sépare.

(1.255)

Solitude

Tu te sens seul. Si seul dans la foule qui marche sur les chemins du monde.

 (1.256)

Bagages

Tu avances avec l’espoir et la désespérance de ta condition.

(1.257) 

 Errance

Tu erres seul et désespéré en quête d’un abri.

 (1.258)

Poursuite                                   

Et tu poursuis ton voyage…

                                                                             Poursuite (bis)

Et tu poursuis ton voyage…

 

30 novembre 2017

Carnet n°42 Entre la lumière

Journal poétique / 2011 / Le passage vers l'impersonnel

A la vaine pitance du monde, il opposait ses mains ouvertes. Son âme déployée. Son renoncement sans faille. Et l’éclat si faible de ses prunelles. Il plantait ses graines à la volée. Sur des terres sèches et fragiles - peu propices à la moisson. Ignorant que le vent se chargerait des labours. Et pressentant pourtant la venue prochaine de la récolte où entre les ronces, une foison d’orchidées verrait bientôt le jour. Mais comment faire pousser l’aile qui manquait à son pas ? Faire descendre le ciel fut sa réponse.

 

 

Il n’avait de contour à ses yeux. Mais au fond du regard, une prunelle encore aux abois.

 

 

Si tu veux t’enterrer, garde-toi des ombres.

 

 

Dépasse l’audace. Et tu trouveras le vrai courage.

 

 

Il voyait les âmes virevolter au-delà des sépultures. Ravies de se retrouver après tant de frontières et d’égarements.

 

 

Qui peut vivre sans chute ni envol ? Sans espoir ni crainte ? Où poser son pas ? A l’exacte place ? Mais en quels lieux ? Tant de mondes se côtoient. 

 

 

Il trouva une vieille jarre d’avant la naissance des âges où il prit refuge. Et la coulée du temps s’envola. Incalculable.

 

 

Il serra contre son cœur une fleur sans histoire. Sans passé. Et le ciel put enfin éclore.

 

 

Un monde disjoint dans les prunelles. Et mille éclats du monde dans la main.

 

 

Il voyait les êtres se serrer les uns contre les autres. Se servir les uns des autres, croyant parvenir à leur fin. Pieds, mains, tête, bras, jambes. Chaque membre plaidant sa cause. Et œuvrant (à son insu) pour le même corps en mouvement.

 

 

De l’entrave naît le ciel. Que l’on peut déjà entrevoir entre les barreaux.

 

 

Le souci de soi mène toujours aux prunelles alentour. Et le reflet des prunelles à la désillusion. La désillusion à la fouille. Et au cœur de la fosse, que se passe-t-il ? Il nous faut creuser pour connaître la réponse.

 

 

Egaye-toi de la transparence. Et n’aie crainte de l’obscurité que dissipe la lumière.

 

 

O Hommes, bouts de moi-même

Où courrez-vous de ce pas ?

Où croyez-vous fuir ainsi ?

Ne sommes-nous pas inséparables ?

 

 

Toute vie est la vérité qui se creuse. Et nous révèle.

 

 

Lorsqu’ELLE prendra la place que tu t’es octroyé, tu deviendras pleinement toi-même. 

 

 

Il errait entre folie, normalité et sagesse. Rêvait de vie océane. Et de monde clos. Pourchassait les frontières et les masques ternis jusque dans les sous-sols et les caves. Retournait les joutes. S’enivrait de fureurs. Déblayait les musées et les hécatombes. Soulevait la mémoire d’une main lancée vers le ciel. Recouvrait la terre d’une colère noire. Lave éructante. Marchait jusqu’à plus soif. Jetait aux vitrines son regard de flamme. Brûlait ses guenilles. S’écartait des visages trop timides. Des bouches factices. Des ombres policées. Des faces hargneuses. Des masques plombés. Les vitriolait en silence. De l’intérieur. Dévisageait les parois qui l’enserraient. Martelait de son rire ses cavités sordides. Pleurait le visage dégoulinant de sable. Camouflant ses songes, ses rêves et ses secrets d’alcôve. 

 

 

Il pérégrinait toujours sans destination. La besace clairsemée – avec un mince espoir de neige sous les paupières – et les semelles enhardies par l’azur. Oublieux des brumes et des brimades. Les étoiles et les prunelles dans l’ombre. Clarifiant l’espace. Egayant les interstices de ses pas. Galopant sans retenue vers un ailleurs encore indicible.

 

 

Que la source est fragile

A nos paupières endormies

Et que nos jarres sont lourdes

Sur nos épaules aguerries

 

Comme si le ciel nous frappait

De son poids à chaque foulée

Et que l’azur sombre nous égarait

Dans son labyrinthe

Enchaînés à notre sillon,

Nous marchons la silhouette courbée

 

 

Toi qui as grandi sur le toit du monde

Pour te hisser jusqu’à la cime des arbres

Et découvrir le ciel à tes pieds

Fut-ce un rêve de glace ou de papier ?

 

 

Il marchait sans tituber sur les trottoirs gris, sans se heurter aux passants décharnés, sans se cogner aux vents qui cinglent, sans s’étrangler de la beauté de ses pas, à peine étonné des silhouettes avachies sur le bitume errant à la recherche d’un soleil, toujours aveugles à l’azur des prunelles. Il s’invitait à la marche pour dénicher l’œil de la mort, lui arracher sa faucille et s’en faire une béquille pour aller le cœur plus libre, sans complaisance pour le chaos et la cohérence des pas, sûr d’avancer à l’heure précise où les passants patienteront encore intranquilles vers leur destination.

 

 

La grande affaire est là devant nos yeux. Et sous nos pas. Si proche de notre main qui ne saisit que du sable.

 

 

Il effaçait ses certitudes. Et ses habitudes. Etait sans égard pour ses tournures, ses périphrases et ses postures qui ancraient leur poids dans le marbre de papier, aussi léger (pourtant) qu’une feuille poussée par le vent.

 

 

Il exécutait sa tâche sans relâche. Ignorant que le joug s’effacerait dans l’abandon.

 

 

Il est des cieux éparpillés qui émiettent la mémoire et nos pas sans recours. Qui nous enfoncent au-delà des terres, ravis de nous ouvrir au mystère, qui nous traversent à la hâte et nous laissent un arrière-goût de nuages et d’espièglerie au fond des yeux. 

 

 

Il s’abandonnait aux grains d’azur que ses pas impatientaient de leur poids, en baissant les yeux vers le ciel qui recouvrait ses chemins d’orage sans lui révéler – d’un éclair mystérieux – celui qu’il était.

 

 

Il cherchait encore sa demeure en tous lieux. Mais restait suspendu aux murs de pierres sans découvrir la maisonnée qui l’habitait. Il rêvait pourtant de devenir le seuil du refuge pour tous ceux qui cherchent un abri, tous ceux qui ont quitté leur ghetto et erré trop longtemps le visage penché sur leurs souliers. Il rêvait de les redresser d’une main agile et de les instruire de l’autre à l’hôte qui les appelle en silence depuis des siècles.

 

 

Pourquoi se défaire de nos malles

Dont le contenu nous ignore

Ce trésor que nous délaissons avec superbe

Pour des guenilles d’or et de diamants ?

 

 

Les stigmates de la différence s’effaceront dans la main de Dieu.

 

 

N’écarte rien. Remplis-toi de tout ce qui se présente. Et tout s’effacera. Ton dénuement sera alors richesse. Invitant tous les possibles dans ta main ouverte.

 

 

Aie l’audace de te laisser surprendre. D’aller les yeux fermés vers ton enfantement. Ne crains ni les découragements, ni les infortunes. Ni la folie, ni le désespoir. Laisse-toi traverser. Le désencombrement est déjà à l’œuvre.

 

 

Nulle règle ne peut égaler l’absence de règles. Le pas toujours juste.

 

 

N’aie crainte de te fourvoyer. Au fond des ornières. Au fond des fossés, des ailes t’attendent. Pour t’envoler vers le fol azur qui s’impatiente de ta venue.

 

 

Des pas trop lourds sur la terre. Ainsi marchent les hommes dans leur sillon. Croyant suivre l’azur derrière leur horizon. Espérant l’atteindre. Et le reculant toujours. L’azur survient par mégarde. Il ne peut se dévoiler aux prunelles laborieuses et avisées, aux pas lourds et geignards. Il se révèle à ceux qui se sont délestés jusqu’à l’os. N’épargnant ni leur chair. Ni leur âme. Allant jusqu’à froisser tout espoir de lumière et qui avancent tremblant dans le noir, effrayés de tant folie, poussés et guidés à chaque pas par une folle nécessité… errant ici et là sans repère, sans certitude, sans identité ni destination. Rien. Et libres jusqu’à l’ivresse.

 

 

Avant d’entrer dans la grande demeure, tout doit-il voler en éclat ? La porte serait-elle donc si large et si étroite, si proche et si lointaine pour notre œil rivé à son seuil ? Comment la franchir ? Serions-nous donc le passeur, la porte, le passage, et l’espace alentour ?

 

 

Sans programme ni projet, il s’égayait de toute opportunité.

 

 

Le peuple des berges à l’horizon plat. Et fixe. A l’ascension accumulative. Et le peuple des flots. Toujours à la dérive. 

 

 

La grande âme du monde s’ouvre à ta besace

Et la voûte étoilée invite tes pas au sentier éternel

Prends garde en chemin de ne rien amasser.

 

 

L’horizon le couvrait de glace. Effaçant tous miroirs et tous reflets. Et son âme opaque avançait, cristallisant tous les mouvements. Incapable encore de s’étioler à la chaleur de l’astre. 

 

 

L’horizon se couvrait de taches. Traces éphémères que son regard ciselait. Incapable de se défaire de la mémoire pour aller le cœur plus lisse.

 

 

Ouvre-toi au destin. Embrasse la multitude du chemin. Dépose tes peurs. Et efface-toi après l’heure du besoin. Avant que sonne l’heure du tocsin.

 

 

Meurs sans certitude à tout ce qui t’efface. A tout ce qui t’ébranle et t’enlace. Meurs d’abnégation. Jusqu’au renoncement. A tes lèvres alors naîtra l’abondance de l’évidence. Accueille et unis-toi à tout surgissement. Ne sois que cela, ce rien qui passe et se détache.

 

 

L’abondance du grain

Dissimule la récolte des champs de rien

Qui poussent sur notre route

Insaisissable dans les interstices du regard

 

 

Mille éclats d’histoires dans ses terreurs. Et autant de rêves brisés qui l’adossaient à un rire énorme. A un rire sans fin, éclatant de vie et de fureur (et de bonté aussi peut-être) pour tous ceux qui n’ont su voir derrière sa chair tremblante les brûlures espiègles et dévorantes, l’amour cherchant sa voie, l’âme cherchant sa sœur, et un visage sans doute à reconnaître et à aimer d’une folle manière. Un visage à découvrir et à consoler de mille caresses, à entourer d’une présence sans âge, tirant sa source d’un temps si lointain, d’une autre rive où les hommes aux plus proches de leur mystère et de leur enfantement n’avaient de lignées. De cette époque peut-être sans genèse où les drames éclataient en pétales et en feuilles de vigne – qui sait ? Qui sait ce qu’il cherche encore ? Et qui a vu ses lèvres offertes et la lumière derrière ses larmes ?

 

 

Ne cherche le mystère de tes ailes. Mais allège ton pas.

 

 

Il traversa un temps éclatant d’orages et de mystères et s’y enfonça, délaissant ses abris - ses vieilles parois éculées où il se cognait tant jadis. Et se laissa gagner par la déroute sans voir - malgré l’opacité de ses prunelles - s’éclaircir l’horizon.

 

 

Au-dedans des cieux racoleurs, il voyait l’espoir et la destination précise. Mais lui s’en moquait. Il n’avait d’yeux que pour le cœur de nulle part, là où la déroute ensemence et nourrit la graine d’azur à éclore. Il craignait l’égarement sous son pas si peu juste, ignorant que la perte conduit en tous lieux, agrandit notre maisonnée jusqu’aux horizons les plus reculés, nous crée un soleil en guise de tête et une lune en sourire, nous fait renifler l’amour et l’intelligence – le regard déchiré de présence – et les oreilles aussi larges que furent nos infortunes pour égayer enfin notre visage et apprivoiser le monde réconcilié.

 

 

Il apprit à mourir à tant de visages sans un cri pour découvrir le ciel rieur et une larme sur sa joue. Quelques pleurs au fond d’un abîme étincelant où les âmes se moquent de nos maladresses, de nos prouesses et de nos labeurs.

 

 

Les vagabonds des terres sordides, impuissants à s’initier aux pas des clochards célestes. Entre route triste et long voyage. Une clarté trop envahissante pour s’abandonner à la brume des yeux.

 

 

Démunis-toi du connu. Traverse incertitudes, doutes et effarement. Et derrière les peurs inébranlables de l’effacement surgira le territoire. Laisse-toi apprivoiser. Submerger. L’enfantement et l’évidence sont déjà à l’œuvre. 

 

 

Le sang des prémices à l’orée de ta bouche. Les chants du monde recouvriront bientôt ta voix. Aie le cœur assez large pour t’ouvrir à la sente qui te précède.

 

 

L’éternelle découverte du rien. Après tant d’amassements… l’ultime insaisissable…

 

*

 

Dans l’oscillation du soleil et des ténèbres, les peurs se démasquent.

 

 

Garde-toi des méprises. Renonce à trouver leur extrémité. Derrière, tu verras l’origine du voile se déchirer.

 

 

Devant les masques et les remparts du monde, il avait la candeur aux abois. Et l’innocence foulée par la poussière des pas trop orgueilleux. Il n’avait qu’un rêve : disloquer les regards (tous ces regards de glace) pour ranimer la lueur emmurée, la flamme abandonnée au confinement des parois glacées. Et l’éveiller au feu.

 

 

Il s’étonnait des blessures. Innombrables. Et de la chair indemne. Des identités mille fois piétinées. Et de la présence en nous inaltérable.

 

 

Au royaume des confins, mille limites. Et à son seuil, il voyait fleurir les donjons qui perçaient tous les nuages. Aussi larges que les nouveaux horizons. Et au royaume des remparts, il devinait l’étroite geôle où se claquemuraient les peurs. Et les douves où se mêlaient le sang et la sueur. Et où l’on jetait les cadavres. Pauvres dépouilles crispées. Martyrs involontaires de bourreaux aux gestes inconséquents. Appelés à chaque assaut à traverser le royaume étroit pour gagner l’empire de la liberté.

 

 

Une étrange raison le ramena à la déraison. Il comprit alors l’harmonie du chaos. Et le silence complice et malicieux. 

 

 

L’effacement des tombes donne des ailes à tous les cadavres. Et toutes les âmes dansent dans le ciel. Toujours invisible aux yeux des vivants.

 

 

Murs de briques ou de vent. Quelle différence pour nos mains nues ? Et notre chair écorchée ?

 

 

La terre des brumes dessille les yeux. Et le sol trop ferme les maintient hagards.

 

 

Présence hors sol jusqu’au-delà de l’espace. Vision globale qui ne distingue, ni ne transperce. Comment faire éclore l’absence de frontières ? Regarde non de ton œil mais du fond des âges alors la vue te sera donnée. Et l’espace offert. Et ta joie sera grande de te retrouver. Un sourire aux lèvres. Et le monde bientôt décroché que tu pourras nourrir de ta parole. Pour le soustraire à l’ignorance et qu’il puisse enfin s’habiter. 

 

 

Les songes ne sont qu’éboulis à la rencontre des cimes. Aussi nul de sert de crier sous l’avalanche.

 

 

Le choc n’est jamais sans limite. Mais il se souvient des ondes. Accueille-les sans crainte avant de les remonter jusqu’à la source.

 

 

Devant la sagesse millénaire et les paroles ancestrales de son peuple, nul envol possible. La maladresse prend toujours racine à l’ombre des êtres. Et toutes les impasses y fleurissent. Regagne donc le désert. Et attends l’élan que t’offrira le ciel. Il ne s’expose qu’aux marcheurs solitaires et sans repères. Perdus déjà à eux-mêmes.

 

 

La survie s’invite en notre désert. Et les prophètes attendent à l’abri des ombres. Aussi nul ne sert de crier au-delà des dunes.

 

 

Les bois de l’homme sont impénétrables. Un arbre pourtant (une branche parfois) suffit à faire naître la hache exploratrice – l’outil salutaire des dévastations. 

 

 

Ecoute davantage l’écho que le cri. La déformation réelle des jours te répondra. Laisse-la s’échapper. Une autre - plus juste - te sera offerte.

 

 

Nul abri sous l’averse. Rien que des gouttes au cours de la traversée.

 

 

Tu as le soliloque singulier. Mais tant de voix t’échappent (encore) pour tenir ton rôle.

 

 

Nulle parole ne s’enhardit autant que dans le silence.

 

 

Dans ton décor d’infortune, tu sommeilles. Pars donc sur le chemin explorer tes coulisses.

 

 

Tu encombres trop l’abîme pour dénicher l’espace. Amincis tes flancs. Et tu égayeras l’abîme. Tous les seuils de l’azur.

 

 

Quelques étoiles dans la poussière. Et le firmament naîtra bientôt sur l’asphalte.

 

 

Heureux l’homme doué d’irraison. A pas décomptés, il se promène où va le vent. Avec tous les airs dans la tête.

 

 

Emmure tes silences pour que naisse l’écho. Et ton oreille deviendra sourde aux rumeurs.

 

 

Comment défaire ses ailes des barreaux ?

 

 

A quel horizon te destines-tu ? Le paysage variera selon tes perspectives.

 

 

Le chemin est ton ivresse. De bout en bout, une fiole en tête.

 

 

Garde la sente humide pour tes glissades car l’aube sera ton enlisement.

 

 

Pourquoi s’enlaidir de tant de parures alors que la grâce se porte en haillons ?

 

 

La vigilance est ton plus haut rempart. Monte sur tes créneaux et offre-toi aux flèches. De ce présent naîtra ta récompense. Une liberté sans blessure.

 

 

Habite la présence. Et tu seras partout l’hôte approprié.

 

 

Minuit. Midi. Quelle importance ? Le soleil éclaire l’en-bas. Et l’en-haut s’est déjà dispersé.

 

*

 

Une parole sage ne vaut que par sa justesse. Jamais par son étendue, sa profondeur ou son éclat.

 

 

Une vie pleine et assagie. Voilà à quoi il aspirait.

 

 

Il y a plus de sagesse à manger une pomme d’un geste plein que d’écrire le monde, la bouche affamée ou de le dévorer d’une dent hargneuse.

 

 

Quand la vie se détourne, pose ton regard où elle s’établit. Et ton geste suivra.

 

 

Les plus beaux livres ne s’ouvrent que d’une main. L’autre soutient le cœur abîmé qui se panse et s’ouvre.

 

 

Le rire borgne du monde n’oblige aucune lèvre à s’ouvrir. Et le silence distingue les bouches complices des prunelles innocentes.

 

 

Le pas innocent. Et la semelle toujours complice. Nulle marche n’est épargnée.

 

 

Jamais ne distingue entre l’aurore et le crépuscule. Mais crains les yeux aveuglés par le jour. Et le scintillement des nuits magiques.

 

 

Le monde offre mille spectacles. Et les yeux demandent vers quelle folie se tourner. 

 

 

N’imite jamais les sages. Regarde-toi. Et chemine en ta compagnie.

 

 

Les mots peuvent-ils faire chavirer un destin ? Oui, magistralement lorsqu’ils nous enjoignent de les quitter.

 

 

Il s’enchaînait au bas des églises. Près des tombes où se réunissent les vivants. Pour voir les âmes - libres - s’envoler dans le vent.

 

 

Ses mots s’éparpillaient dans sa bouche. Leur donnant toute leur inconsistance. Le monde y voyait des bouffonneries. Et Dieu une invitation à la vérité.

 

 

Il n’avait de table où poser sa nappe. Et moins encore ses couverts. Aveugle aux mille assiettes que Dieu lui offrait.

 

 

Il pouvait bien s’égarer. A présent ses pas devinaient la direction.

 

 

Il se rêvait jusqu’à l’effacement. Et à cet instant, les dieux lui offrirent une estrade.

 

 

La bouche muette enseigne le vide. Un silence si plein pour le ciel.

 

 

Sans destinée précise, les pas découvrent la direction. Sans intention, les gestes deviennent justes.

 

 

Les frontières ne sont que le commencement d’un autre territoire. Leur absence appelle l’infini en expansion.

 

 

Le point ultime du monde devient le lieu de la présence.

 

 

Les yeux pourfendent. Alors que le regard réunit. Et les mots transpercent. Alors que le silence enveloppe.

 

 

L’erreur qui n’abrite aucun mensonge est le lieu où naît la vérité en marche.

 

 

L’horloge ne trompe que les yeux fatigués. Les yeux hagards ignorent les aiguilles.

 

 

Les yeux jouissent de la multitude. Et le regard de l’unité. Ainsi convient-il de les réunir pour devenir homme de la terre et du ciel.

 

 

Les cimes sont les brins d’herbes où se posent les anges. Et les croyants imaginent que leurs prières caressent la barbe des dieux.

 

 

Tout geste est Dieu en action. Toute parole est silence en mouvement. Tout pas indique la direction. Rien d’inégal en ce monde. Et aucun sens pour le justifier. L’ordre du monde est là. Présent en chaque chose. Et toutes les situations l’attestent.

 

 

Les frontières réclament leur part d’ouverture. A-t-on déjà imaginé une ligne sans espace ?

 

 

Ne couvre pas le vacarme des hommes de tes cris. Mais de tes silences.

 

 

La nuit n’appelle aucun destin. Et le jour a déjà un soleil.

 

 

Il ne s’agit pas de traverser le miroir. Mais de remonter sa source pour percer le mystère.

 

 

Les ténèbres n’ont d’oasis. Pétrifiés par le soleil de pierre, la marche attise notre soif.

 

*

 

A quel supplice faut-il s’offrir pour que la dignité nous redresse ?

 

 

L’horizon - toujours ravageur pour le pas - émiettait sa foulée. Encerclait sa marche. Enlisait sa silhouette dans son sillon mille fois creusé.

 

 

On peut bafouer la loi des Hommes. Mais nul n’échappe aux lois du ciel. Elles pourfendent toute bassesse. Pourchassent la trahison jusque dans notre moelle.

 

 

Le ciel s’évaporait parfois à son regard (trop) concentré. Faisant apparaître d’autres cieux, plus bas, plus sombres voilant la majesté et l’étendue du premier.

 

 

De contrées en contrées, nos pas nous égarent. La vérité est si proche qu’elle en devient invisible.

 

 

Tout savoir est un écran qui ôte au regard sa justesse. Ne surimpose rien au réel. Mais fais corps avec lui. Fais-lui face sans voile. Et tu seras élément de la vérité.

 

 

Oublie les promesses de l’azur. Néglige les empreintes que tu t’es efforcé de conserver. Ôte toutes tes armures. Et marche nu. Un jour, la vérité se tiendra dans tes pas.

 

 

Le réconfort advient sans prémices. Au seuil de l’abandon, poursuis ta marche.

 

 

Défais tes espoirs. Et tes regrets. Marche sans te retourner. Et sans un regard pour l’horizon. Défais l’écran de tes prunelles. Et l’œil neuf surgira.

 

 

Réclame ton dû de tendresse et d’alcool. Et pars. Abandonne tes parcelles et tes barricades. Tes terres infertiles. Délaisse tes fauves et tes molosses carnassiers, gardiens des temples d’antan. Oublie les joutes d’autrefois. Et les querelles où tu excellais. Oublie l’amertume. Néglige les accaparements. N’engrange que les forces du vent. Et vas. Libre, tu seras.

 

 

Abandonne les mains à leurs supplications. Abandonne les visages à leurs grimaces. Sois digne sous l’averse. Et honore les chemins que tes pieds nus traversent.

 

 

Je suis l’appel. Et le nom que tu as cherché sur les chemins. Le sens que tu as creusé de tes mains. Le regard qui te contemplait lorsque ta faim fouillait parmi les livres et les visages sans grâce.

 

 

Abreuve-toi de mes silences. Nourris-toi de ma présence. Et nous marcherons ensemble. Silencieux et présents. A chaque pas.

 

 

Déshabille l’homme. Et tu trouveras derrière les os un cri et une âme vibrante. Délaisse le cri. Il se suffit à lui-même. Il cherche (vainement) l’écho de sa propre parole. Accueille l’âme. Réconforte-la un instant. Puis laisse-la s’effilocher au vent. Elle trouvera son destin.

 

 

Ne singe pas les sages.

Ne juge point les imbéciles

Œuvre à ton regard avec cœur

Et à ton cœur avec ardeur

Prodigue-leur soins et tendresse

Accueille leur pusillanimité

Et leurs battements étroits

Ôte leurs voiles

Avec patience

Et marche sans prudence

Ton pas lucide s’aiguisera

 

 

Ferme les yeux aux jours abondants. Oublie les escaliers de la gloire. Et contemple tes pas sur le sable. Tes empreintes dans le désert. Ne juge pas la hauteur de la dune qui te fait face. Avance un pied après l’autre sans te soucier des oasis et des palmeraies. Des caravaniers criards dans les souks. Néglige leurs marchandises. Redresse ton ossature. Tu habites déjà le ciel. Et chaque maison sera bientôt ton foyer.

 

 

Il y a une âme secrète au fond de chaque chose. Et de rares yeux pour leur rendre grâce.

 

 

Une éternité sépare le soupir du silence. Qu’un souffle ténu qui n’aspire qu’à mourir.

 

 

Ne néglige aucun bagage. Pars avec ce que tu es. Le voyage œuvrera à ton délestage.

 

 

La grâce s’invite. Mais jamais ne s’apprivoise. Elle nous frôle parfois avant de nous quitter pour des yeux plus sages.

 

 

Tu as percé tous les mystères. Mais l’énigme demeure intacte. Jette donc tes livres pour regarder le monde. Et la vie en face. Et tu en pénètreras le secret.

 

 

L’éradication de la brume. Voilà à quoi l’homme devrait œuvrer !

 

 

Le ciel n’attend aucune offrande de la terre. Mais des gestes justes. Une main habitée par le regard. Et la présence.

 

 

Quelle terre pourrait assombrir le ciel ?

 

 

La vérité apparaît nue. Jamais elle ne se drape de paroles.

 

 

Les mots indiquent une sente sur laquelle les Hommes – la plupart des hommes – s’égarent.

 

 

Nulle parole n’a la puissance de déplacer nos écrans – nos miroirs – où vient se refléter le monde – notre monde.

 

 

[La vérité]

La vérité n’a besoin de mots. Mais de silence. Elle n’a besoin de connaissance. Mais d’espace. La vérité n’obéit à aucune règle. Elle n’a ni loi. Ni principe. Elle jaillit de l’ineffable. Nos regards n’en saisissent que les reflets. La vérité ne peut se saisir. Mais s’offre au regard mûr. On se perd dans ses replis et ses recoins. On s’enlise sur les chemins qui nous y mènent. On s’approprie l’in-appropriable. On se pare des guenilles dont elle se défait. Nous sommes la vérité. Elle nous est si proche que nous restons toujours à son seuil. Nous ne sommes pas. Nous n’existons pas. Voilà la vérité. La vérité n’exige rien. Elle tranche. Nos illusions. Nos incartades. Nos soumissions. A travers nos rires, elle s’esclaffe. La vérité est partout. Mais n’a de centre. Elle n’exige rien. Mais offre les circonstances et les situations pour se révéler. Elle se cherche à travers nos quêtes. Et se joue de nos gloires de sable. On la côtoie longtemps avant de l’apprivoiser. Mais elle demeure rebelle à toute captation. Tout accaparement. Elle se dissimule derrière les formes les plus grossières, les évènements les plus ordinaires, les gestes les plus triviaux. La vérité s’appartient. Sois en simplement le modeste serviteur.

 

 

Tant que tu n’auras apprivoisé la mort, la vérité ne pourra briller derrière tes prunelles.

 

 

Les circonstances nous honorent. Toujours. Nous invitent à leurs exigences. On a beau détourner le regard. Si l’on ne s’y soumet, elles insistent. Persistent jusqu’à nous soumettre à l’obéissance.

 

 

Au fond des gouffres, naît toute transformation.

 

 

[Mises en garde]

Garde-toi de tous spectacles. Et ouvre les yeux. Garde-toi de tous jugements. Et écoute. Garde-toi de toute rancœur. Et laisse ton cœur s’ouvrir. Garde-toi de tous mensonges. Marche l’esprit droit et digne. Garde-toi de toute rigidité. Et accueille ce qui te semble étranger. Garde-toi de toute immobilité. Et avance. Garde-toi de toute avancée. Et contemple ce qui est sous ton regard. Garde-toi de comprendre. Et éprouve. Garde-toi de toute parole. Deviens silence. Garde-toi de toute tranquillité. Agis selon les circonstances. Garde-toi de toute agitation. Accueille avec gratitude. Garde-toi de toute exigence. Contente-toi. Garde-toi des rêves. Vois d’un œil nouveau. Garde-toi des abondances. Et marche nu pieds. Garde-toi des ascétismes. Jouis de toutes offrandes. Garde-toi des conseils. Et prête l’oreille à la sagesse que tu portes. Garde-toi de tout orgueil. Et efface-toi. Alors tu deviendras la vérité. Modeste et éclatante.

 

 

Epargne-toi le malheur des âges. Et les affres du temps. Demeure présence.

 

 

L’horizon recouvre toutes les surfaces. Mais la profondeur est transparence.

 

 

Nulle étoile ne peut satisfaire ton ciel. Mais l’azur s’étend déjà à tes pieds.

 

 

Ne t’agenouille devant aucun géant. Poursuis ta marche minuscule. Et ouvre ton regard. Et tu deviendras immense.

 

 

Disculpe-toi des disgrâces. Elles reflètent ton invisible beauté.

 

 

[Formules]

Nulle injonction ne peut te compromettre. Tant elle nous révèle… La peur du mot devient salutaire… Les formules se conjuguent. Toujours à l’imparfait… Deviens la vie. Et te sera révélée sa vérité… Inutile de pourchasser la vérité. Comme si elle pouvait s’attraper… On veut saisir. Alors qu’il faut se laisser prendre. La vie se répète. Toujours neuve. L’œil enferme tandis que le regard ouvre. La vision ne peut être que panoramique. Un regard d’arrière-plan. Inverse ton regard. Sois attentif à sa source. Et la vérité du monde s’éclairera. Garde-le ouvert sur toutes choses. Et tu sauras voir.

 

 

Il avait installé un vieux divan au fond de ses yeux. Un épais et moelleux canapé où le monde pouvait venir se poser et  trouver un peu de réconfort. Il l’avait placé là après maintes luttes acharnées et stériles jusqu’au jour où il comprit (enfin) qu’il pouvait s’assoir à son aise en tous lieux du monde. Ce jour-là, il n’eut plus rien à défendre, à conquérir ni à prouver. Et le canapé s’était placé là de lui-même. De façon inespérée. Comme par miracle.

 

 

Quand l’odieuse saison se blottira-t-elle contre ses lèvres ? Pour qu’il l’embrasse… ou la dévore.

 

 

Se défaire de tous les pétales

Et de toutes les fringales

Pour boire minuit à la coupe

Dans un verre de cristal

La prunelle lucide

Qui distingue la nuit du jour

Sans les nommer

Réconcilie la lune et le soleil

Dans l’œil des foules

Marche sans bruit

Au bord du jour

Sait mourir à l’éphémère

Les lèvres libres de tous linceuls

Le pas simple et ample

Dans une paire de godillots

Peut-être mal ficelés

Mais la semelle souple

Et la foulée toujours juste

Assise au bord de tous les silences

 

 

Ses yeux et ses pas fouillaient sans relâche. Mais l’aurore des guerriers laissait sa bouche inerte. Le zénith des peuples laissait son œil indemne. Et le crépuscule des scribes n’avait de prise sur sa main. Toutes les lèvres muettes gardaient leur mystère. Mais ses doigts gourds restaient ouverts. Il devinait que la clarté serait son unique salut. Et sa marche, sa seule patrie. Sans tache ni attache, il continuait d’avancer, encore si mal à l’aise dans les paysages. Rêvant toujours pourtant de devenir l’hôte de chaque maisonnée.

 

 

Sous le soleil de bras trompeurs, des lunes mortes. Et des astres perdus à jamais.

 

 

Il claudiquait sur l’asphalte mouillé. Glissant dans ses escarcelles quelques lunes flétries.

 

 

Il vivait sans compter les jours. Et les tours de passe-passe qu’on lui avait joués. Sans un regard pour le passé. Oubliant jusqu’à la malice du peuple. En adepte (encore) maladroit de la mémoire fugace.

 

 

Il végétait sur tous les horizons avec toutes ses passions en bandoulière.

 

 

Vers quels gouffres te jettes-tu encore ?

Le monde est (parfois) si plat qu’on en oublie l’abîme.

 

 

Les chimères encerclaient sa prunelle. Recouvrant le monde de tous les linceuls.

 

 

Seul l’œil moribond voit clair avant que naisse la vision.

 

 

Sa peur (qui venait du fond des âges) réveillait parfois le monstre qu’il croyait endormi. Il le voyait se redresser, prêt à mordre. Mais un jour en s’approchant, il vit que sa bouche carnassière lui souriait. Et il fut secoué d’un rire énorme devant le sourire de cette mâchoire qui l’avait toujours effrayé.

 

 

L’espace est en creux de toutes choses. Et l’horizon se morfond sous la chair. Ne l’entendez-vous donc pas s’impatienter ?

 

 

Il n’y a nulle part où aller puisque nous sommes (déjà) partout.

 

 

Le souffle d’une voix ne peut suffire s’il ne prend sa source dans les profondeurs [de l’être]. Alors la parole peut devenir respiration. Puis silence.

 

 

Il y a dans cette brume tant de langages. De paroles houleuses. Et un si juste silence.

 

 

Au fond des rêves existe un tourment. Et au fond du ciel, une extase. Quant à l’homme, il marche entre les deux, le cœur toujours déchiré.

 

 

La tête penchée de trop d’absence, il se traînait toujours sur les chemins. En étrennant ses jours. Comme son plus rude malfaiteur.

 

 

Le silence se pare de mots. Non pour se dire mais pour se laisser entendre.

 

 

La liberté naît du silence.

 

 

Il aurait aimé musarder la tête hors des territoires. Toucher le ciel de ses paupières. Couvrir les plaies des hommes d’une douce transparence. Se hasarder au-delà des murs qui encerclaient ses pas, prendre appui sur les nuages pour se perdre jusqu’aux frontières de contrées impratiquées et se reconnaître enfin dans le visage de tous ceux qui passent. Il aurait aimé échapper à tous les jougs, lancer ses clefs à la foule qui l’entourait, se hisser au-dessus de tous les mâts de cocagne pour crier au monde la beauté de l’azur. Il aurait aimé marcher jusqu’au cœur de la terre, étendre son pas au-dessus de tous les abîmes et se répandre dans l’océan. Il aurait aimé se défaire de ses prunelles trop fières, s’aveugler à toutes les ambitions. Il aurait aimé vivre tout simplement. Apprendre à mourir à chaque instant avant que la terre ne recouvre ses pas. Il aurait aimé dire aussi combien il avait aimé tous ceux qu’il avait croisés avant que l’oubli n’efface leur nom. Mais il n’était personne. Et tous l’avaient deviné déjà.

 

 

Il revêtait toujours sa robe de faîte pour grimper vers l’azur. Mais un jour, il décida de s’arrêter à mi-hauteur sur la branche la plus basse d’un hêtre,  invitant le ciel à s’y poser.

 

 

Il donna au ciel mille poèmes. Et tous les yeux des hommes sur terre se sont détournés.

 

 

Après avoir marché jusqu’au bout de la route, croisé tant de visages apeurés et de regards faméliques. Après avoir goûté à tous les sels du monde, un jour, il s’assit pour contempler ses pas. Il n’avait pas bougé. Ou peut-être avait-il fait le tour de la terre ? Il n’en savait rien. Alors il troqua ses peurs et sa faim pour un rire sans borne. Les hommes vinrent alors vers lui pour lui parler de leurs rêves et du sable des chemins. Et lui, au terme de chaque histoire, leur offrait un sourire silencieux.

 

 

Tout se reflète dans le silence. Et tous les miroirs nous révèlent.

 

 

Il regarda dans tous les miroirs. Et vit tous les visages du monde qui se regardaient. Avec une âme assise à leur côté qui pleurait. Un sourire inimaginable dans les yeux.

 

 

Il avait écumé tous les chemins du monde. Et exploré tous les livres de la terre. Aujourd’hui, il n’avait plus grand-chose à faire. Plus grand-chose à voir. Alors il s’assit au bord du monde pour regarder le ciel et tous les hommes qui marchaient vers lui. Certains s’arrêtèrent dans l’espoir de trouver une échelle. Et dans leurs yeux faméliques, il vit le ciel en attente. Et au fond de chaque prunelle, le fol espoir de le découvrir un jour.   

 

 

Il avait désarçonné toutes les envies pour s’égayer à la vie. Et découvrir son ossature, sa fibre, ses nervures. Son essence de vent.

 

 

Il se barricadait encore parfois devant l’infâme. Explorant un chemin inviolable. Indéchiffrable. S’égarant souvent dans quantité d’artères impraticables.

 

 

L’écriture se méfie des chemins encombrés où l’on pousse ses pages par charrettes entières. Elle est une source de joie vive quand elle jaillit avec confiance, abandon et naturel, s’acheminant par jets – brefs et discontinus – et accueillie sans nulle règle (imposée).

 

 

Il disait la vie qui le traversait. Et l’habitait. Il ne savait dire autre chose. Il disait le monde qu’il rencontrait – avec encore tant de difficultés. Il disait la vie pour rien. Pour elle à qui il devait tout. Il disait la vie pour les hommes qui regarderaient ses pages, les yeux baissés sur leurs songes. Il disait la vie pour les mendiants. Et tous les yeux affamés. Il disait la vie pour rien. Comme un don qui s’ignore. Une insuffisance à vivre. Il disait la vie comme un voyage. Un voyage qui commencerait avant la naissance et s’achèverait avec soi. De l’origine à soi, il connaissait les nombreux chemins. Toutes les impasses et les errances. Il aurait aimé établir une carte impossible. En fixer les repères, les cols et les frontières. Mais il connaissait l’aveuglement des hommes aux légendes. Qui savait encore lire les cartes aujourd’hui ? Il pressentait qu’il mourrait comme un vieux scribe, son lourd livret sur les genoux, espérant seulement qu’à son dernier souffle il aurait suffisamment de force pour jeter ses secrets aux vents. Et les voir s’éparpiller sous les pas des vivants afin qu’ils éclairent quelques foulées et quelques itinéraires.

 

 

Il s’interrogeait sur les besaces. Et les lourds fardeaux. Sur les bagages trop nombreux des hommes. Sur leurs itinéraires si variés. Sur le vent qui mêlait son souffle à tous les pas. Et soulevait les yeux à chaque carrefour pour trouver la route.

 

 

La vie – si changeante – ne se laisse saisir. Elle s’éprouve à chaque pas. A chaque regard.  

 

 

Il était comme un cartographe égaré sur le chemin, rêvant de s’émerveiller des paysages, avec les yeux penchés dans son sac à la recherche d’une boussole.

 

 

Où est la terre qui saura m’accueillir ? Perdue dans le désert de mes pas ?

 

 

Il tournait en rond à sa recherche, une aile mal ficelée dans le dos. Comme si le ciel lui était étranger.

 

 

Pourquoi me repousse-t-il ainsi ? Dois-je m’élancer, à contre cœur, encore si malhabile ? Et où poser mon aile ?

 

 

A quelle heure se lève le soleil quand nos yeux ne voient que la nuit ?

A quelle heure se coucheront les ombres qui nous appellent de leur abîme ?

 

 

Derrière la toile, il ne voyait qu’un guerrier nu, sans pagne ni arme, qui le dévisageait avec innocence. Et face à lui, il était déjà perdu.

 

 

Les ombres ne s’escortent qu’à mains nues. On les raccompagne vers la porte où elles n’ont jamais vu le jour. Tout apparat est vain. Et la cérémonie des adieux interminable.

 

 

Une foule de gestes contredit les visages ; les lèvres stupéfaites, l’œil docile, la mimique grimaçante, la cheville impatiente, l’étonnement des sourcils. Les masques peuvent tomber. Et la parole musarder hors des bouches intranquilles. Le corps parle en silence. Et la vérité des âmes guette notre absence. Non pour trahir. Mais pour exposer à l’Autre nos yeux déshabillés.

 

 

Les circonstances nous affolent. Mais quel rire se cache derrière nos peurs ?

 

 

La vie sans danger se tient droite devant nous. Alors pourquoi plions-nous l’échine ?

 

*

 

Toi qui cherches la lumière, invite l’aube à repousser la nuit. Mais j’entends déjà ton murmure, habitant de l’ombre : comment fortifier la clarté du jour ?

 

 

Le râle naît de l’obscur. Et s’éteint dans la lumière. Entre, on éclate en soleils, le visage ruisselant de pluie.

 

 

Il est des jours neufs qui effacent tous les noms sur les stèles. La longue liste qui ravive tous les souvenirs sans parvenir au seuil originel. Incapable de franchir les premiers frémissements de la mémoire.

 

 

Le mémoire se désemplit. Se vide peu à peu de toutes ses empreintes sous l’impérieuse butée de la présence.

 

 

Jamais le cirque des phénomènes ne désemplit. Et les spectateurs, toujours plus nombreux, applaudissent à la volée sous l’œil des sages qui sourient de tous spectacles.

 

 

Nul n’échappe à sa propre compagnie. Tantôt ombre et fardeau, tantôt cerceau de feu et de lumière.

 

 

Allège ta mémoire. Et tu rendras ton pas plus léger.

 

 

La famine du cœur laisse toujours les yeux affamés.

 

 

Après tant d’égarements, il trouva l’unique passage : entrer en lui-même. Il explora ses paysages avec crainte et attention et se mit bientôt à pleurer, si étranger aux indigènes qui peuplaient ses contrées. Il voulut d’abord les décimer puis se résolut à les recevoir dans son antre malfamé. Il resta à leurs côtés. Les apprivoisa. Devint l’un des leurs jusqu’au jour où ils disparurent. Sans laisser de trace. Sans un mot d’adieu. Ensuite vint le grand désert. Les terres de glace et de solitude. Il dut alors apprendre à se réconforter, entourant son âme de ses bras frêles. Il eut des visions – d’atroces visions. Et des rêves – des rêves fabuleux. Il s’en enveloppa sans précaution, croyant que ces images seraient de puissants alliés avant de comprendre l’engeance dont il s’était entouré. Il dut les abattre à mains nues pour se retrouver à nouveau seul. Comme le plus nu - et le plus fragile - des hommes, franchissant - sans le savoir - l’avant-seuil du territoire impersonnel.

 

 

Le cœur assoiffé de lumière, ses ombres erraient à la recherche d’une main, guettant l’impossible étreinte. Toujours aveugles aux bras tendus vers elles.

 

 

La nuit creusait ses angoisses. Le désossait jusqu’à la moelle. Et sa chair corrompue tremblait devant l’océan, les vagues déferlant sur ses berges trop frêles.

 

 

Il dévisageait la pluie sans compter les heures. Le regard perdu dans l’espoir d’un soleil à venir, incapable - encore - de contempler la joie contenue dans chaque larme.

 

 

Quand il observait l’univers qui l’habitait, il voyait une cave sombre. Et des escaliers à ciel ouvert. Comme une invitation à explorer les abysses et à grimper à tous les arcs-en-ciel.

 

 

Il voulait que sa parole force le silence. Mais il dut plier sous sa voix.

 

 

Il plantait ses graines à la volée. Sur des terres sèches et fragiles - peu propices à la moisson. Ignorant que le vent se chargerait des labours. Et pressentant pourtant la venue prochaine de la récolte où entre les ronces, une foison d’orchidées verrait bientôt le jour.

 

 

Il aurait aimé se vendre à la criée. Mais la marée l’avait déjà emporté.

 

 

Il ne s’étonnait plus du scintillement des étoiles dans les yeux un peu fous des foules. Il y décelait la présence du ciel. Visible jusque dans la plus inflexible opacité.

 

 

Il se déboutonnait devant chaque fleur. Prenant garde de ne léser aucune ornière.

 

 

Il avait les godillots encore errants. Mais le cœur toujours casanier.

 

 

L’énergie se sustente de sa propre source.

 

 

La joie et la tristesse sont deux ailes inégales qui poussent les hommes à tournoyer maladroitement au-dessus de leur tête.

 

 

Il dévisageait un monde encore inapproché. Le pas toujours glissant entre l’abîme et le passé.

 

 

Les mots avaient perdu leur fonction. Non leur beauté. Ils étaient devenus instruments de connaissance. Témoins involontaires de ses pas en territoire inconnu.

 

 

Les grilles s’ouvraient. Mais il restait prisonnier de barreaux imaginaires.

 

 

L’oreille attentive ne se distrait de rien. Pas même des yeux qui la contemplent.

 

 

Le regard étonné défixe l’habitude de toute matière. Il nous agenouille sur la terre des possibles. Et nous façonne - sans choisir - dans le marbre trop rigide, le pas souple et juste qu’appellent les circonstances.

 

 

Le poète ne choisit sa voix. C’est elle qui choisit les mots qu’il profère. Qu’il les crache ou les susurre lui importe peu. Pourvu que la vérité - et le rythme de la découverte - soient respectés.

 

 

Comment faire pousser l’aile qui manquait à son pas ? Faire descendre le ciel fut sa réponse.

 

 

Il s’acheminait le pas soucieux vers un territoire sans nom. Après la traversée d’un désert si décourageant. Infranchissable.

 

 

Pas de mots raccourcis pour décrire nos détours.

 

 

Depuis l’aube des temps, une pluie de misère tombe sur cette terre. Chacun a sa goutte. Et bien peu y voient la venue du soleil.

 

 

L’horizon se prélasse sous nos paupières. Et dire que nous le cherchons partout sur la terre.

 

 

Dans la foule de ses yeux immenses

Seul un clochard aux pieds nus lui souriait.

 

 

Un arbre pousse sans jamais s’étendre au-delà de lui-même. Comme s’il savait déjà que le ciel était son territoire.

 

 

Dans la mémoire d’avant les âges, un bourgeon atrophié attendait qu’on l’arrose. Et lui ne comptait que sur la pluie.

 

 

Les cloches sonnaient sur tous les horizons. Mais son œil clos et son front trop rageur ne pouvaient les entendre. Et l’espace se retira.

 

 

Il s’agenouillait avec encore trop d’orgueil dans les yeux.

 

 

Le pas apeuré ne peut indiquer la direction. Il contamine le sens de toute marche. Seul l’œil avisé peut conduire la semelle en tous lieux. L’abri est dans le regard. Pourquoi dès lors aurais-tu peur ?

 

 

Il s’imaginait géant. Mais n’effectuait que des pas de lilliputien. Comme une fourmi au pays de Gulliver.

 

 

A la grande heure, la mort viendra nous chercher. Glisse vers son devenir. Et entends-la sonner à chaque instant.

 

 

Oublie les empreintes. Et les plaies ciselées par les circonstances. Abdique la mémoire. Aiguise l’aisance de toute incertitude jusqu’au seuil de l’émerveillement. Entends le cri du destin qui t’appelle. Et vas. Le cœur sans crainte ni chamade. Poursuis l’œuvre qui naîtra entre tes mains.

 

 

N’écarte rien de la sente. Poursuis l’accueil jusqu’à la désespérance. Et tu franchiras le territoire où la joie est souveraine.

 

 

Il devinait un horizon derrière les pierres. Un feu encore brûlant sous les cendres. Un autre monde derrière le monde. Et il appelait ses pas et ses prunelles à les chercher encore.

 

 

Il s’avançait sans relâche. S’exténuant à chaque pas. Ne percevant encore la nécessité de la halte.

 

 

La gravité de l’abîme n’effleure aucun geste malgré le malheur qui s’avance à pas comptés. Et lui continuait de marcher, le sourire intact sous le front, pressentant que l’autre rive serait atteinte ainsi.

 

*

 

Il est un lieu habité qui console.

 

 

Au-dedans de soi demeure la matrice des matrices. N’en force pas la porte. Mais laisse-la s’ouvrir à tes pas.

 

 

Partout en ce monde, il voyait des neiges sales. Des flocons atrophiés. Il aurait tant aimé voir l’azur immaculé descendre au plus bas.

 

 

Il avait pris le matin crépusculaire pour une aube radieuse. Et les saisons se mirent à s’affoler. Les hautes futaies n’étaient encore à portée. Une foule de crevasses l’en séparait. Mais peut-être n’avait-il jamais vu le ciel d’aussi bas…

 

 

Aux mille regards assassins, un seul sans éclat.

 

 

Oublie la consistance du regard. La cohérence des pas. La solidité du monde. Et abandonne-toi au chemin qui scellera la victoire sur toutes les débâcles.  

 

 

Il divaguait dans l’incessant mystère de son ombre.  Impuissant toujours à se défaire de son emprise.

 

 

Une fraîche ondée sur l’âme pour éteindre le feu de ses pas.

 

 

Ce rien d’espace qui prolifère. 

 

 

Il refusait de se laisser égorger dans les précipices du monde. Dans toutes les ruelles indigentes où les esprits se crispaient et s’affolaient, abandonnant leur âme à l’errance.

 

 

Perdu dans le désert des espaces mouvants. Toujours soumis aux mirages miroitants. 

 

*

 

Nulle embellie à ton sourire

Les gestes fugaces s’estompent

Ne reste qu’un craquement sans apparat

Quelques crachats sur le sol rugueux

Et l’horizon toujours lisse derrière la vitre

 

Sous les dentelles mille soleils ne pourront éclore

Muette demeure l’ardeur du printemps

Entre tes paupières mi-closes

Tu éructes tes songes

Défais l’abîme de tes pieds écorchés.

Et tu fouleras le territoire.

 

 

Une terre lézardée par des bourrasques meurtrières. Et un territoire bientôt anéanti.

 

 

A la vaine pitance du monde, il opposait ses mains ouvertes. Son âme déployée. Son renoncement sans faille. Et l’éclat si faible de ses prunelles.

 

 

Il s’inventait des amis sans destin pour apprivoiser ses parcelles. Humble jusqu’au dernier temps de l’effacement.

 

 

Il est un temps où l’on s’absente de soi-même. Non par dégoût ni résignation. Mais par inclination naturelle.

 

 

Renonce à toute prétention. A toute intention. Seules les circonstances ordonnent. Et tu verras tes gestes jaillir de la situation.

 

 

Un décalage dans le bitume s’effaçait. Et défaisait sa croix.

 

 

Il est des gestes habités et des paroles simples qui tirent leur source de l’origine. Touchant avec justesse et profondeur. Et d’autres portés par l’absence et la surface du monde qui effleurent à peine. Traversant les âmes sans les atteindre.

 

 

Celle qui en tes pas te consume pour retrouver la place que tu t’es approprié.

 

 

Des murs à la basse saison. Et les cimes atteintes au sommet du jour. Est-ce bien Toi que je vois surplomber à l’horizon ?

 

 

Un bouquet d’herbes jaunes entre les dents, il s’extasiait. La majesté aux lèvres et sur l’épaule, il pouvait (à présent) s’égarer sur les chemins.

 

 

Le champ tenace des récriminations n’avait plus de prise. Plus vivant que le monde, la conscience !

 

 

Au bord de toutes les ruptures.

 

 

Jamais n’oblitère la joie.

 

 

Efface la frontière de tes pas. Elle n’aura de prise sur les hommes suivants. Fissures aussitôt recouvertes par le vent.

 

 

Déglutis ton espérance. Ou éructe-la ! Et avance sans crainte. L’immobilité au bord de tous les chemins te guidera. Et égayera ton pas.

 

8 avril 2024

Carnet n°305 Au jour le jour

Mars 2024

Embrasser la dérive ; la succession des errances – et toutes les ruptures nécessaires au voyage...

Jetant son souffle et ses armes – comme son dévolu – sur la terre...

Marchant dans un déséquilibre équivoque ; au milieu de l'indifférence...

Sans se dérober à la douleur ; à la débâcle ; aux effondrements...

Vers la lumière ; le cœur envoûté par ce rayonnement discret ; cette puissance autonome – sans mainmise – sans domination...

Creusant le lit du possible – à même le ciel et le silence – pour donner naissance à un lieu où le geste et la parole pourraient célébrer la joie...

 

 

Rien ; au regard de l'espace...

Quand bien même les conséquences seraient meurtrières...

Ne récusant ni les faits ; ni la folie de ce monde...

Allant (si douloureusement) par les chemins...

Comme après une déflagration...

Dansant dans la poussière avec moins d'ardeur ; et moins de volonté...

Traversant l'existence – les peines et l'affliction – avec plus de respect et de dévotion...

 

*

 

Présent désormais ; en dépit du froid...

Aux limites de la lumière...

Malgré les épreuves et la mort...

Soutenant la flèche et la fuite ; le geste incarné...

Et cet irrésistible sourire face à l'épaisseur de la matière ; face à la grossièreté de l'esprit...

 

 

Sur le chemin ; le passage...

Au milieu des arbres et de la lumière...

Libéré de cette bouche braquée sur la faim...

A travers le silence ; le monde exploré...

Au fond du lit de la fortune...

Le destin éclairé et solitaire ; avec tous les rires – le soleil et les rencontres – à l'intérieur...

 

 

Le désir si proche du silence...

De presque rien à plus rien...

Le cœur en fête ; l'âme en joie...

Face à ce monde stérile – absurde – infernal...

Effacé (peu à peu) par cette présence radieuse – rayonnante – qui se déploie sur la pierre...

 

 

Du côté de la part dansante du monde...

Humble et silencieux au cours du passage...

Vivant comme à la dérobée ; loin des lumières mensongères...

Célébrant la joie et le rayonnement...

A la manière d'un engagement ; le sacre de l'inconnaissable – à travers le sourire et le geste ordinaire...

 

 

L'émergence de l'immensité ; et l'entrée dans l'intime – concomitamment...

Et à recommencer autant de fois que nécessaire...

A l'invitation du silence ; à l'invitation des sommets...

Sans rien ressasser des désastres successifs...

Sans plonger dans le repentir...

Pendant des millénaires...

Le difficile apprentissage de l'humilité...

 

 

Surplombant tous les soleils et toutes les lois...

Ayant (depuis longtemps) renoncé à courir dans les couloirs sombres et labyrinthiques...

Ayant (peu à peu) appris à s'élever silencieusement au-dessus des simagrées – au-dessus de la cécité...

Parcourant l'âme – le monde – l'espace – avec de plus en plus de légèreté...

 

*

 

Le regard sans pitié ; face à la débâcle...

Comme une résistance à la paresse – à l'abondance ; le refus du spectacle...

Au profit du plus élémentaire ; ce qui sous-tend toute survie...

A l'écoute de l'enfance qui cherche et s'oriente ; l’œil attentif – l'âme dévouée...

Sous tous les feux que l'on allume ; le cœur – la joie – le plus opiniâtre...

 

 

Soumis à cette passion (un peu folle) pour l'en deçà et l'au-delà du festin ; l'en deçà et l'au-delà de ces pauvres choses qui se trament sous les étoiles – sur cette pierre minuscule...

Bien plus qu'une fenêtre ; qu'un foyer ; une perspective...

Ce qui libère des entraves et du sang...

Ce qui affranchit de toutes les faims...

Le désir le plus haut – le plus vif ; ce que vise (parfois) l'esprit humain...

 

 

L'allure (bien) plus légère que la peur...

Vers cette terre qui ôte à l'âme tout son poids...

 

 

La nuit parcourue...

Le sourire aux lèvres en voyant le jeu ; les bouches tordues ; les mains suppliantes ; tous ces gouffres qui nous engloutissent (à petit feu)...

Les corps et les âmes malmenés sur la pierre...

Ce si peu d'espace envahi par les fables et les effigies...

La réconciliation (encore) impossible entre le cœur et l'esprit...

Le monde tel qu'il nous apparaît aujourd'hui...

 

 

L'écoute ouverte...

L’ascèse et l'étreinte ; et le plus visible derrière le visage...

Et la voix qui nomme (encore assez furieusement) les choses de ce monde ; le doigt qui pointe l’absence et les excès ; et ce besoin (fondamental) de lumière...

Par tous les chemins ; ce qu'il faut explorer – découvrir – rencontrer – abandonner – pour renverser l'obscur (en lui laissant la part qui lui revient) ; ce qui nous est (innocemment) destiné...

 

*

 

Quelque part ; là où l'absence domine ; là où les têtes impatientes façonnent ce monde obscène et sans tendresse...

Trait pour trait ; notre visage ; alors que l'âme souffre de ce manque d'Amour et de silence...

Comme des meurtriers sans conscience qui fouillent dans le ventre des dépouilles ; et qui arrachent les entrailles de leurs doigts grossiers pour les fourrer dans leur bouche...

Au lieu de servir et de s'incliner ; au lieu d'honorer l'Autre et la différence...

 

 

Trop passant(s) ; trop déraciné(s) – trop peu incorporé(s) au reste – sans doute...

Sans lieu ; et sans ressource...

Face à cet affolement sans faille...

Vivant sans alternative ; le geste et le verbe si pauvres (terriblement appauvris)...

Ânonnant ; au lieu de s'élancer ; triste(s) et transpirant(s) au lieu d'obéir et de suivre la trace...

 

 

Profondément ; la lumière et la nuit...

Ce qui apparaît ; aussi exaltant que les profondeurs...

Certes passager ; et (assez douloureusement) soumis à l'usure et à la disparition...

Mais né pour la fête ; rejoindre la danse ; participer à la célébration ; oser tous les franchissements...

Sur cette ligne de crête qui traverse les mondes...

 

 

Cette pierre ; sur soi...

Et sous cette chair rouge et suffocante ; gorgée d'histoires – de larmes et de sang...

Usant les dents ; usant les rêves ; usant les doigts...

Sous le règne du ventre ; tous les destins...

Ce qui nourrit et ce qui enfante ; la fête et les festins...

Les yeux entre le feu et la mort...

A la traîne de l'âme ; sans aucune intimité – ni avec les choses – ni avec le ciel...

Et brûlant (pourtant) de s'explorer ; et de se reconnaître...

 

*

 

Au faîte ; silencieux...

La douleur éparpillée sans cérémonie...

Entre nous ; le jeu – les astres et le foyer ; ce qui nous tient (tous) ensemble...

Sans mur ; sans indifférence...

Si fraternellement...

 

 

Par instant ; la tête à l'envers – l'âme chahutée – bousculée (et qui bascule quelques fois)...

Abreuvant le désir à la nuit...

Répandant – comme tous les Autres – les cadavres et les tempêtes...

Le cœur abîmé – tapageur – tumultueux ; l'esprit si avide – réifiant le corps (tous les corps) au profit d'un rêve plus sombre que le monde...

 

 

Alternativement [mais le plus souvent entremêlé(e)s] – la clarté et l'illusion ; le geste et le sommeil – le réel et le rêve...

Comme plongé(s) – piégé(s) peut-être – dans une perspective (complexe et plurielle) qui subordonne tout ce qu'elle entraîne dans son sillage...

 

 

Amoureusement ; comme le soleil sous la peau...

Comme une caresse des profondeurs...

Cet être au monde (trop souvent) pendulaire...

A devancer l'aversion...

Assez seul ; et si singulier dans ses manières...

Usant du langage comme d'un chemin ; à travers la forêt – des lignes qui tracent leur sente ; qui dessinent (peut-être) un destin...

Auprès de soi ; une présence ; ce qui nous habite ; et des forces qui nous traversent...

Savoureusement enfoncé(e)(s) ; et du côté (pourtant) du plus élémentaire...

Comme une fête ; au milieu des étoiles et des illusions...

 

 

Peu à peu déclinant ; comme tout ce qui a été édifié...

Disparaissant avec fracas ou sur la pointe des pieds...

Le corps – le souffle ; jusqu'à la route qui s'arrête devant les grilles...

Comme brusquement interrompu(e)(s)...

Sans savoir (ni même deviner) que quelqu'un veille ici ; et nous accompagne de l'autre côté...

 

 

Jamais séparément ; le cœur et la beauté...

Des premières aux dernières fois...

Le visage éclairé par la lumière...

L'infini qui se jette dans nos bras...

Le silence qui (peu à peu) remplace le cri...

L'âme parfaitement présente ; en dépit de la chair dépecée que l'on entasse (un peu) partout...

Le Divin (nécessairement) appelé – et accueilli – jusque dans nos pires excentricités...

 

 

A quelles têtes s'adressent donc ces lignes...

Le feu qui enflamme la noirceur ; et la densité qui remplace l'épaisseur...

Au cœur de cette nuit et de cette matière ; si florissantes...

 

 

L'être ; livré au monde – et se jetant (avec vigueur) dans toutes les batailles...

Le sourire aux lèvres ; le cœur (profondément) engagé...

Et l'esprit dans ses limbes clairs...

Au cœur de toutes nos tentatives ; ce qui se redresse – ce qui périclite – ce qui s'éloigne – ce qui s'incline – ce qui dure (un peu) – ce qui disparaît...

 

 

Dans la continuité du glissement...

D'ici à la source ; en pointillé de toutes les existences...

Sans pouvoir se dérober...

Face au jour comme face à la nuit...

Au milieu des rumeurs et des ombres...

Dans ce (très long) couloir rempli d'horreurs et de cris ; cette sorte d'antichambre de l'inconnu...

Avançant – somme toute – assez machinalement...

 

 

Hors de la horde ; alors que partout scintillent les illusions...

Longeant le long mur de pierres grises...

(Très) naturellement...

Le cœur primesautier...

Passant (soudain) de la tristesse à la félicité...

Le soleil à la place du visage...

Et l'inquiétude qui s'estompe face à l'éclat de la lumière...

Sans rien oublier de la bêtise et de l'obscénité de ce monde ; et des mille possibilités rencontrées au cours de la traversée...

 

 

Cette nuit ; jusqu'à l'autre nuit...

Sur cette terre si peu concernée ; si propice à la création du simulacre...

Et, en nous, sous les secrets ensemencés ; l'intégrité du mystère ; de moins en moins perceptible à mesure que s'intensifie la comédie ; à mesure que s’accentue la cécité...

 

 

A travers les larmes et le vent ; l'esprit triste et ébouriffé – (totalement) inconsolable...

Alors que la saison s'étire vers sa fin...

De quoi se lamenter sur le sort des vivants...

Sans que rien ne puisse nous réconforter...

Toutes lumières éteintes ; jusqu'au seuil de l'immensité...

Et le cœur toujours palpitant ; et presque aussi serré qu'autrefois...

 

 

Alors que s'amplifie la dévastation ; et que s'approfondissent les sillons...

L'aube en son royaume ; (un peu) oubliée – le cœur pensif et le visage penché...

 

 

La longue (la très longue) ligne commencée au sortir de l'enfance...

Vers le plus lumineux...

Et face au soleil ; à présent...

Qui s'est (progressivement) éloignée des dévoiements et des compromissions...

Sans rien déplacer ; sans rien comptabiliser...

Laissant la banalité disparaître et ressurgir ; et disparaître encore...

Témoignant des merveilles et de la boue ; des accolades et des trahisons – à travers toutes les rencontres expérimentées...

S'abandonnant (sans résistance ni surprise) autant aux entraves qu'au mystère...

 

 

Vers l'invisible ; l'insaisissable – le voyage...

Froissant tous les désirs ; tous les projets ; tous les repères...

Offrant l'incertitude et la liberté...

Le goût de soi ; à travers le reste...

Et le goût du reste ; à travers soi...

Finissant par se fondre dans un seul visage...

Sous l'autorité (attentive et bienveillante) du regard...

Le lieu du jeu et de la lumière ; à peine plus loin que le poème…

 

 

Aux cœurs rompus par tous ces cercles nocturnes...

Pris au-dedans même du voile ; au-dedans même de l'épaisseur...

Ce si peu vécu (sans doute par manque de curiosité)...

Au(x)quel(s) s'adresse (pourtant) cette voix claire et sans superstition...

Porté(e) par le feu et le vent...

Offrant son souffle et ses flammes...

Comme le couronnement du destin – cette tâche si banale ; et capable (bien sûr) de s'adresser à chacun...

 

 

Auprès de cette lampe posée sur la pierre...

Au milieu des chants d'oiseaux crépusculaires...

Au cœur du plus quotidien ; au cœur du plus ordinaire ; les gestes et le cœur à découvert...

Sous la lune ; la roulotte établie...

Dans le froid des cimes...

La solitude assise...

Et ce rire qui émerge des profondeurs de la chair...

L'esprit (parfaitement) apaisé ; et l'âme à son aise...

Infiniment vivant ; face à cette lumière fraternelle...

 

*

 

Après l'effondrement ; au-delà de l'altération ; au-delà même de l'anéantissement...

Sous la surface ; ce qui règne – l'invisible à la manœuvre...

L'esprit (curieux et insatisfait) qui apprend (peu à peu) à échapper à l'illettrisme du cœur...

Comme pour s'extirper de cette impasse (de cette sorte d'étau) entre l'enfantement et les viscères ; entre l'asphyxie et la nuit traversée...

Prêt (enfin prêt) à se dégager des conséquences du sang et de l'inconscience...

A sauter par-dessus la balance qui oppose à la peur le dérisoire et l'obstination...

Qu'importe les élans contradictoires ; tant que la nécessité nourrit l'ardeur...

 

 

Sur la coulée du temps ; le devenir...

Entre ces parois si épaisses...

Le cœur appliqué à chérir hypocritement...

Au milieu des crimes – des masques et des déguisements ; au milieu de la danse et des défilés ; au cœur du grand carnaval...

Dans l'assentiment (enthousiaste) de tous les paradigmes de ce monde...

Faisant gonfler la pâte comme le levain...

Cette malheureuse baudruche sur le point d'éclater...

 

 

Le ciel – en soi...

Sous la caresse des arbres ; et jusque dans ce souffle et ce sang qui assurent notre survie...

Face à une foule de visages ; à une armée d'ombres au cœur aussi dur (et aussi froid) que le marbre...

Ce qui s'offre à l'étendue...

Face au déclin d'un monde sans promesse...

L'abandon et la lumière ; comme les seules armes envisageables...

 

 

Comme se répand le jour...

Sur toutes ces têtes piégées au cœur du labyrinthe ; pénétrées par l'ignorance ; atteintes de cécité ; comme dépossédées du plus essentiel...

S'enfonçant dans cette nuit sans perspective ; sans horizon...

Guidées par le plus sombre de l'homme...

Ravageant le monde ; dilapidant les merveilles ; aveugles à tous les miracles...

Courant dans le noir ; construisant (méticuleusement) la débâcle ; aggravant chaque jour l'ignominie ; échafaudant (presque toujours) le pire...

Répandant l'horreur et la mort – sans tressaillir [éclairées par un sourire de satisfaction (incompréhensible) sur les lèvres]...

Anéantissant tout espoir de lumière...

 

*

 

Au cœur du sacrifice ; ce si long sommeil...

Sans aveu ; au bord de l'inexistence...

Comme une parenthèse dans le voyage ; une sorte de séjour (un repos, sans doute, nécessaire)...

Un suspens au cours duquel la violence se déchaîne...

Sans question ; sous le même soleil (depuis tant de millénaires déjà)...

Sans rien comprendre ; sans rien saisir de ce monde apparemment réel...

L'esprit (bien) trop étroit ; (bien) trop épais ; (bien) trop empêché ; bien sûr...

 

 

Enchevêtré(s) dans la trame des choses et du mystère ; et comme entravé(s) par elle...

Parfaitement incapable(s) de déchiffrer cette existence et ce monde qui demeurent (à bien des égards) profondément énigmatiques...

 

 

Précipité par la force ; face à la loi...

Comme l'infini qui heurte un mur de poussière ; qui passe à travers une porte sans porte – qui franchit un seuil (une frontière fictive – une démarcation illusoire – inventée de toutes pièces par l'esprit de l'homme)...

Vers lui-même ; à coup sûr (ou, tout au moins, vers une forme d'élargissement) ; l'espace qui se rejoint (qui tente de se rejoindre) – en quelque sorte...

A travers l'effacement de l'artificiel ; à travers le renversement de l'illégitime...

Glissant (allègrement) vers la subversion nécessaire (requise par l'état pitoyable de ce monde)...

 

 

Au plus bas de l'âme ; au plus bas du monde ; là où les ténèbres rencontrent le cœur...

Sans faille ; sans fable ; sans fraude – possibles...

Sans qu'intercède ni la pensée – ni la prière...

Dans un état d'abandon décisif ; au plus haut degré (peut-être) de la déréliction...

Au-delà du cri et de la plainte ; au-delà des larmes et du refus...

En ce lieu où l'absence et l'obscurité peuvent se transformer en présence et en lumière ; aux confins du vide et de l'individualité...

 

 

Installé là où nul ne vient ; là où nul ne passe (là où nul ne peut venir ; là où nul ne peut passer)...

En ce lieu où la mort est le seul visage ; le seul usage ; la seule possibilité...

Accroché (si fébrilement) à nos lacunes et à nos faiblesses...

Alors que tout se déroule ; que tout se dévoile ; que tout se révèle ; émergeant de la véritable figure du monde...

La porte ouverte ; à genoux devant ce qui se lève ; à genoux devant ce qui s'avance (vers nous)...

Comme une lampe à la place de l'âme défaillante ; à la place du jour défectueux ; et ces larmes (involontaires – intarissables) qui ruissellent face au miracle...

 

*

 

Si férocement logique ; le monde...

Toutes les courbes ; redressées – et alignées...

Du plus anodin au plus essentiel...

Si atrocement industriel...

Et sans cesse répétant – réinventant – recommençant ; jusqu'à l'épuisement ; jusqu'à l'extinction ; jusqu'à l'anéantissement...

Toutes les alliances (naturelles) ; contredites – écrasées – oubliées – évincées – corrompues – détournées...

Sous le règne (absolu) du désir et de la terreur...

Jusqu'à exploiter (jusqu'à inquiéter) le plus infime brin d'herbe...

L’œuvre (monstrueuse) de l'homme...

 

 

Affleurant le reste ; le plus simple...

L'éternelle solution...

Vers ce dénuement lumineux...

Pour retrouver la joie des vivants...

 

 

Sans frontière – sans territoire ; l'étendue...

Propice à toutes les transformations...

Initiant l'élan ; puis laissant faire le reste...

Le monde en actes ; le monde agissant – tel qu'il nous habite ; tel que nous le vivons...

 

 

Place nette ; à l'approche...

Au seuil avancé de l'angoisse...

Avec ce surcroît de fatigue ; en plus du tourment...

Le cœur suffisamment vide – pourtant ; comme si toutes les ombres s'effaçaient...

Emporté(e)(s) par les songes ; dans une sorte de ruissellement...

 

 

Dans l'obscurité du chemin...

En plein hiver...

Le plus vivant...

 

 

La preuve criante de la défaite...

Sur le parvis des jours...

En plus de la source et des eaux boueuses...

A sangloter (inutilement) devant l'entrée du temple...

Face à l'adversité ; face aux reconquêtes (perpétuelles)...

Comme une nuit dans la nuit...

Aux prises avec la pensée complice...

Assis sur la pierre ; sans même le souvenir du premier pas...

Le cœur si mal accordé au sol et au ciel...

Le corps exalté ; inféodé au souffle (très provisoirement) victorieux...

 

*

 

Sur la neige invisible du monde ; l'âme – les yeux ; le geste et la parole...

L'être comme trempé dans la glace et la nuit ; au cœur de la matière la plus sombre et la plus insensible...

Des ombres dépeçant d'autres ombres...

Sous le soleil hiérarchique des valeurs...

D'un bout de chair à l'autre ; toutes les croyances éprouvées...

A gémir en plein vent ; alors que d'autres agonisent (atrocement)...

Mille armées qui s'affrontent ; jusqu'à l'extermination ; jusqu'à l'anéantissement...

L'insanité et la barbarie partout célébrées ; et leurs plus dignes représentants couronnés – et hissés jusqu'aux cimes du royaume...

A se traîner si tristement sur ces rives où, sous les masques de la morale et de la probité, se succèdent (sans s'interrompre) les pires impostures et les farces les plus cruelles...

 

 

Sur le territoire de la démesure ; au milieu des dérives et des trahisons...

Comme si les cœurs et les têtes obéissaient aux plus viles ambitions...

Ce que l'on violente ; ce que l'on asservit – derrière les sourires et les révérences...

Ce qui contamine l'entière étendue ; ce qui s'insinue sous la surface – jusqu'à souiller les profondeurs...

Prisonnier(s) de cet atroce spectacle* ; qui nous glace les sangs ; qui nous joue (à tous) des tours effroyables ; et qui finira (bien sûr) par avoir notre peau...

* qui relève (à la fois) de la mascarade et de l'escroquerie

 

 

Au cœur du quotidien...

Le geste habité ; la parole nue...

Le vide – le vent et la vérité...

La peur et le sommeil ; comme effacés...

Plus qu'un temple ; plus qu'un chemin...

Ce que nous sommes ; ce qui nous constitue...

Parfaitement libres ; parfaitement écoutés ; parfaitement vivants...

 

 

Comme s'il suffisait d'un peu de souffrance et de solitude...

Comme si tout pouvait s'effacer...

Comme si les ombres ne peuplaient que la mémoire...

Comme si l'on n'avait qu'à repousser la violence et le sommeil...

Cette nuit ; et toutes ces lois ; si vivantes – si épaisses ; par-devers soi...

Emporté(s) – déjà – au-delà de l'angoisse...

Au-dessus des cimes et des feux...

L'horizon ouvert ; comme un miracle...

Seuil après seuil ; tout ce que l'on parvient à franchir...

 

*

 

Sur le sol ; hurlant...

Le cœur enragé ; au bord de la suffocation...

Alors que rien n'a encore (véritablement) commencé...

L'esprit vide ; l'âme comme détachée...

Incapable de s'habituer à la puanteur de ce monde ; à l'étroitesse des interstices ; à l'indifférence des vivants...

Comme si un (insupportable) silence recouvrait la terre à la manière d'un linceul...

 

 

Dissident ; indissociable de la révolte ; de cette résistance (nécessaire) à l'oppression...

Porté par un souffle réactif (et viscéral)...

Plutôt le feu que les yeux vides ; que les yeux baissés ; que les yeux qui se détournent...

La bouche hargneuse ; en guise de poème – en guise d'horizon...

Le poing levé vers le ciel ; et cette prière (enflammée) adressée aux hommes...

Essayant d'offrir un peu de lumière à cette profusion d'obscurité (à la manière d'un vent jeté sur la poussière)...

Un geste infime ; à contre-courant ; face à ce qui nous opprime ; face à ce qui nous indigne ; face à ce qui risque (bien sûr) de nous engloutir (avec le monde)...

 

 

Ici ; le trouble...

Ce qui se crie ; dans ce bouillonnement (presque) insupportable...

Au seuil du trop serré...

La gorge au bord de l'asphyxie...

A tenter de reprendre souffle...

Comme un élan (naturel et un peu désespéré) vers l'étendue bleue...

 

 

Incliné ; sans calcul...

Alors que tout est rompu...

Toutes les alliances sur le dos...

Seul ; face à l'insoutenable...

Comme une plongée au cœur de l'inconnu...

 

 

Par-dessous le sang ; l'horreur que l'on exacerbe...

Dans ce monde irréel ; gouverné par le rêve...

Déplaçant des armées et des montagnes...

Accentuant la douleur – le supplice – le carnage...

Au nom de quelques têtes qui s'imaginent savantes (sachantes)...

Au nom du songe dans lequel tout est précipité...

 

 

Ce que nous avons créé ; à la manière d'une bouche – d'un ventre – d'un gouffre – qui engloutit tout ce que nous accomplissons...

 

 

Sans oser se risquer au-delà du songe...

Le monde d'avant la mort (et qui – irrésistiblement – y conduit)...

La vie éparpillée ; qui s'éreinte dans la poussière...

L'inexistence démultipliée...

En plein sommeil...

Qu'importe le jour et les yeux ouverts...

Qu'importe la lumière lancinante...

Au fond du gouffre ; l'errance...

Sur cette bande de terre étroite et trop peuplée...

 

 

Le Dieu pressenti ; et ce qui nous cingle...

L'histoire obsédante dont nul ne peut s'affranchir...

Et l'aube – au loin – insondable ; et que l'on parvient à atteindre pourtant à mesure que l'on s'abandonne ; à mesure qu'on se laisse pénétrer par l'Amour – le monde – les circonstances...

 

 

L'esprit vide...

Les mains dociles...

Le cœur enfin éclairé...

 

*

 

Le souffle prisonnier qui s'évade ; pour échapper à l'étouffement ; pris dans ce tournis qui conduit à l'asphyxie ; pour franchir les frontières – élargir l'horizon – arpenter l'univers...

Comme une rive (des rives – mille rives) nouvelle(s) à explorer...

Dans cet air vicié du déjà vu ; dans ce monde de l'éternelle répétition...

 

 

Ni plus ombre ; ni plus chaîne...

Dédommagé – en quelque sorte – de ce plongeon dans la nudité...

Plus loin que le sang ; plus haut que le ciel des hommes...

Comme cette goutte de rosée ivre du chemin parcouru – du périple qui l'attend – du cycle qui (inlassablement) recommence...

Infime et dérisoire ; mais émancipé(e) du monde et du temps [par son enchevêtrement (infini) avec le reste]...

 

 

Par-delà la fièvre et les embuscades fomentées par le temps...

Dans l'instant affranchi des attentes...

Comme l'écume – consciente des profondeurs immuables qui l'ont fait naître – qui acquiesce (avec d'autant plus de joie) à sa petitesse – à son insignifiance – à sa fugacité...

 

 

Bouche bée ; face à l'obscurité...

L'ombre de la joie partagée...

Sur cette pierre sans prestige où les hôtes – pourtant – sont accueillis...

 

 

Sans rien reconnaître du gîte...

Et passablement désappointé(s)...

Sur ces chemins de sable et de poussière ; enchevêtrées (et obsédantes) – la quête de l'origine et la course à l'étreinte...

Et bientôt gisant au milieu des Autres ; à même la déchirure – à même l'indifférence...

 

 

Le jour comme porté par le visage...

Les mains hautes ; sans dague ni épine...

L'âme (parfaitement) lumineuse ; sans accablement...

Le cœur fort et fidèle...

A travers toutes les expériences...

Ce que nous sommes ; au cœur de la résonance...

(Profondément) incliné ; à la verticale de ce monde ; à la verticale de toutes les assemblées...

 

*

 

Manœuvre du recul et des profondeurs...

Distance haute et langage (assez) mystérieux...

Gestes amples et lents...

L'âme vive – pourtant...

Au milieu des créatures et des choses qui, sans cesse, se renouvellent ; et qui, sans cesse, recommencent...

Notre univers – en somme ; avec ses forces – ses courants et ses danses ; s'essayant simultanément à l'obscurité et à la lumière...

 

 

Parcourus et déchirés ; tous les rêves...

Puis, plus loin – ce qui mène au-dedans...

Comme quelque chose à explorer – à élargir ; un passage peut-être...

Un non-sens (sans doute) à désagréger...

Une sente vers le soleil ; vers la beauté ; sans rien meurtrir ; sans rien amasser...

A la manière d'un équilibriste ; au-dessus des corps et des cris – entre la pierre et l'infini...

 

 

Entre le ciel et la pierre ; celui qui vit – celui qui voit – celui qui se laisse traverser par la poésie...

Comme des éclats d'infini accrochés aux signes – aux yeux – aux gestes – au cœur...

Le secret de l'âme ; ce qui s'expérimente et s'écrit (de manière quotidienne)...

Dans cette trame ; un peu à l'écart du monstrueux...

Ce qui compte ; ce qui s'impose ; le plus juste – l'essentiel (sans doute)...

Tel un fragment dérisoire ; si humble – si infime – si réticulaire...

Ce qui est offert ; de façon (presque) fugitive – l'impénétrable...

 

 

Le soleil et la simplicité des forces naturelles...

Comme un surcroît de temps...

Dans le regard ; le frémissement de l'enfance...

Et tant de fils à démêler ; et tant de sentes à explorer ; et tant de racines à reconnaître...

Vers l'abrupt ; sans pirouette – sans promesse – sans prouesse...

La hache virevoltant pour essayer d'éparpiller les malheurs et les tempêtes ; pour essayer de récupérer un peu d'air – un peu d'or – reconquérir une (infime) portion du territoire...

Et ce à quoi l'on parvient ; à mesure que l'on s'enfonce au cœur du chaos ; à mesure que l'âme et la joie retrouvent leur envergure (initiale)...

 

*

 

Qu'on aille là où les grilles sont des chemins ; jusqu'à se distendre – jusqu'à se liquéfier – pour franchir les limites – atteindre toutes les extrémités...

Sans calcul – sans cécité...

Avec le souffle clair ; et le cœur ardent...

A coup sûr ; hors du labyrinthe – à travers le franchissement (assez aisé) des murs...

Vers ce lieu où ne subsistent que la poussière – la lumière et le vent...

 

 

Parmi les charognes et le sang...

Dans cette nudité solaire – pourtant...

La pensée courbée jusqu'à la rupture...

Un pas dans le regard ; et un autre dans l'abîme...

Jamais à reculons ; jamais avant l'heure...

Au milieu des ombres ; au milieu de ce qui n'a jamais compté ; au milieu de ce qui se désagrège...

Comme l'âme fidèle ; comme la parole vivante...

 

 

L'illusoire insuffisance de l'âme ; face au monde...

Assez ample (qui le sait ?) pour absorber les ombres – les cris et les atrocités...

Ce qui persiste ; ce qui s'obstine dans cette espèce de péché que l'on porte (que l'on semble porter) ; cette manière si orgueilleuse de croire en l'individualité...

 

 

Sans rien réclamer...

Face au délabrement...

Face au déclin du nom...

Seulement l'apparition du chant...

Le temps jeté au feu ; au milieu des souvenirs et des rêves...

Dans ces flammes plus hautes que la mort...

Le voyage ; cette sorte d'éloignement du monde pour célébrer la perte – l'agenouillement – notre (parfaite) capitulation...

 

 

Très lentement ; l'émergence de la lumière...

La figure dressée sur la glaise...

Au milieu du monde dévasté...

Ce qu'il reste ; une fois la tristesse dissipée...

 

*

 

Le cœur ravaudé ; piqué à l'aiguille...

Encore incapable d'accolade...

Après avoir été (sans doute) trop traîné dans la boue ; après avoir été (sans doute) trop déchiré...

Convalescent (peut-être) jusqu'à la fin du voyage...

Vivant pourtant ; sans que rien ne puisse entacher l'Amour ; sans que rien ne puisse entraver l'immensité...

 

 

La lumière pas même voilée par l'insoutenable (bien que nous soyons incapables de le voir depuis ces rives)...

D'ici ; trop de lourdeur et d'opacité ; trop de douleur(s) et de peine(s)...

A remuer tous ces rêves ; tout ce sable...

A ramper sur la terre ; sous ce ciel...

Dans cet entre-deux inconfortable ; (assez) désastreux – et, pourtant, porteur de potentiels...

(Presque) exclusivement – dans le lieu du dehors ; sans même imaginer l'ampleur de l'espace habité...

Seul (si seul) face à l'insanité (apparente) de ce monde...

 

 

Si près de soi ; le jour – la nuit – le ciel – le sol – la fenêtre – l'envol – la dérive – l'effondrement...

Encore trop de possibilités – sans doute...

 

 

Des sanglots ; une pierre dressée vers le ciel et quelques croyances – voilà nos (seules) réponses face à la mort...

L'âme dévastée qui ploie sous le poids de la peine...

L'incompréhension sur les lèvres ; au fond des yeux – devant la chair fragile (et blafarde)...

Sans voir ni l'enfance ; ni le passage – au cœur de cette nuit (si courte – et qui semble, pourtant, interminable) ; comme enfoncé(s) au plus profond de l'hiver..

Si tristement vivant ; d'un jour à l'autre...

Et jusqu'à la fin (apparente) ; avec tant d'amertume et de naïveté...

 

 

 

Trop longtemps ; les reflets du monde dans les yeux...

L'écume projetée sur la rive...

Les seuls reliefs – si souvent...

Sur notre (étroit) lit de pierre...

Dieu penché sur le bois mort...

Entre le désirable et l'éblouissement...

 

*

 

Sans voir le sang...

L'hilarité et l'indifférence ; comme incorporées au cœur...

L'esprit mesquin et intermittent...

A se balancer entre la bouche et le bas-ventre...

Dans une violence froide (et déterminée) ; la main agissante...

Solidaire des crimes (de tous les crimes) ; jamais du reste – jamais des Autres...

Et l'âme tremblante des moins insensibles ;

Dans ce monde de viscères et de poignes qui relègue la terre à un territoire de chasse (à un vulgaire sac à provisions dans lequel on plonge une main avide)...

 

 

La trajectoire ; comme enroulée sur elle-même – autour du feu...

Trémulant dans l'air léger...

Du plus illisible à la clarté ; à mesure que l'on s'enfonce en soi...

 

 

L'infini ; au-delà des configurations et des possibles...

 

 

Ce qui s'entrouvre ; dans ce murmure (à peine audible)...

Au plus sombre du jour ; au plus haut du cri – à travers cette longue plainte (presque) silencieuse...

La bouche remplit d'absence...

L'inconnu encore ; au fond de soi...

Et le cœur antique emporté avec le reste...

Au loin ; vers l'horizon noir...

Ce sur quoi tombent les yeux ; partout à la ronde...

Et ce bleu toujours introuvable...

 

Partagé entre l'ombre et le rire...

Debout ; face au vent moqueur (presque persifleur)...

A travers le miroir et le songe...

La lumière solidaire...

Qu'importe l'envergure des rêves...

Qu'importe l'intensité du trouble et l'épaisseur de la pierre...

Ce qui se cherche ; caché sous le sommeil apparent...

 

 

A travers l'écume et les images en flammes...

Le rougeoiement de l'aube...

Ce qui pourrait advenir ; derrière la figure du possible...

 

*

 

Après tant de mensonges (et de trahisons) ; la riposte naturelle (et légitime) de l'authentique...

Au milieu des masques et des escroqueries...

La seule réponse ; la transgression des conventions...

 

 

Toutes les couleurs courbées vers la lumière...

A la lisière du geste...

Entre l'âme et la main...

Pour rendre inacceptables la douleur et l'obscurité...

Pour oblitérer la férocité et l'indésirable...

Retrouver l'alliance avec le monde...

Être à l'écoute des inflexions persistantes...

Et se laisser traverser par ce qui surgit...

 

 

Dans l'effleurement du temps...

Ce qui s'enfonce ; ce qui nous alourdit – comme le sommeil et la monstruosité...

Et rien que le soleil pour faire face à ce qui nous obscurcit...

 

 

Au milieu des Autres ; du Divin...

Quelque chose dans le geste juste et la parole vraie...

Comme une main et un verbe intègres ; sans fioriture – sans apparat...

Un élan né du dessous du rêve ; de l'autre côté du réel – pour ainsi dire : clair et spontané – parfaitement impartial...

 

 

Sur la pierre noire ; comme acculé(s) – le corps contraint de chercher l'âme – l'esprit – l'espace – la liberté...

 

 

Lentement ; par-delà la voix qui s'élève au-dessus du monde...

Plus haut que le rêve qui surplombe cette terre incertaine et intranquille...

Du feu (pur) jeté sur l'étoffe souillée...

Le cœur frémissant...

Comme un peu d'éternité froissée – entre nos doigts malhabiles – à travers nos gestes si maladroits...

Encore trop loin du soleil ; ce qui tourne (désespérément) autour de la mort...

 

*

 

Attestées ; la neige – la marge et l'obscurité...

Très précisément – touché(s)…

Au plus proche comme au plus lointain...

Le cœur (peu à peu) vidé de sa substance ; au profit de la peur (qui le submerge et l'engorge)...

L'esprit résigné – entravé par ses croyances ; et qui abdique face au monde – face aux circonstances...

Comme si l'on nous inoculait un poison (de façon assez insidieuse)...

Nous condamnant à l'immobilité et à ces (atroces) relents de moisissures...

 

 

Trop loin de la trame ; comme écarté(s)...

Empêtré(s) dans une imposture ; entre la mort et l'irréalité...

Une forme (puissante) de rêve dont on étire les bords ; jusqu'à la limite ; jusqu'à la rupture...

Une manière d'inventer un sol – un ciel – un horizon – une perspective...

Prêt(s) à (presque) tout pour s'offrir le sentiment d'une échappée ; la possibilité d'un mouvement ; l'espérance d'une évasion...

 

 

La cendre (si légère) des morts ; emportée au loin ; et qui efface l'essentiel de l'histoire...

Comme une image (quelques images – peut-être) de plus en plus floue(s) ; et qui se fissure(nt) davantage avec cette poussière d'os qui se disperse...

Avec la complicité du temps...

Et ce qui demeure dans les têtes ; et qui persiste ; et qui résiste ; et qui insiste – comme pour ne pas quitter ce monde – ne pas disparaître ; et ressusciter peut-être...

Dans cette nébuleuse imprécise – vaporeuse – inconsistante ; ce que l'on y découvre (en approchant les yeux) ; mille interstices – mille anfractuosités – dans lesquels sont retranchés quantité de souvenirs vivants...

Comme si ceux qui étaient morts n'avaient pas suffisamment vécu ; n'avaient pas suffisamment existé ; par-devers nous – à nos côtés ; comme si l'esprit voulait (en dépit de tout) conserver la trace de leur bref passage...

 

 

D'une faille à l'autre...

Sur ce chemin de pierre...

Comme tiré vers soi...

Dans les pas lents de l'enfance...

Affectueusement dissimulé(e)...

Sans brouiller les pistes ; en essayant de suivre les traces...

En dépit de ce qu'il reste de terre et de ciel enchevêtrés...

Entre nos rêves et la boue de ce monde...

 

*

 

L'innocence rehaussée par cet afflux de lumière...

Sans remontrance ; sans jamais se soustraire...

Par-delà les filtres et les canaux...

Par-delà le scintillement (trop) ostentatoire...

Plus haut ; juste au-dessus du fil au bout duquel sont suspendus les destins...

 

 

Derrière le grondement sourd (et presque silencieux) des âmes qui dévalent les pentes du monde sur lesquelles on les a jetées...

Sans comprendre leur désir d'ailleurs ; leur impératif de sublimation...

Trop ouvertement du côté de la course et de la terre ; du côté de l'agir et du faire...

Vers l'en-bas...

Comme pour se défaire du linceul noir qui recouvre les secrets...

Prisonniers des tourbillons incessants...

Comme quelque chose jeté en pâture à ceux (à tous ceux) qui sont torturés par la soif depuis trop longtemps...

Un irrépressible élan ; à travers l'éphémère...

 

 

Plus bas que le ciel...

Le costume du prisonnier dont la chair aimerait se défaire...

Le cœur aussi vaste que le monde ; tant que durera le rêve ; et qui pourra se déployer bien davantage après...

Et ce feu que l'on croit éternel...

Et cet infini de lumière (trop souvent inaccessible)...

L'Amour – à nos côtés – depuis le premier jour – depuis le premier pas – pourtant ; le visage caché de l'espace qu'ignorent les figures tristes ; tous les esprits las de marcher dans la boue...

 

 

Le temps de découvrir – et d'expérimenter – la palette des couleurs...

Au cours de cet étrange séjour sur le sol...

Comme coincé(s) entre la vase et la sève ; entre la braise et le sang...

Sous ce ciel si haut ; si lointain – si irréprochable...

L'âme pensive au milieu des choses ; au milieu des danses ; au milieu des ombres...

 

*

 

Le souci de soi ; comme un secret enfoui sous le silence ; et dont on ne peut se défaire...

A la manière d'un feu ; d'une lumière – qui nous anime ; qui nous éclaire – opiniâtrement – (presque) avec brutalité...

Si proche ; en dépit de tout ce qui nous sépare ; comme cousu dans les replis du cœur...

 

 

Ici – déchiré(s) ; comme une torture alors que le plus simple s'invite – s'impose ; alors que l'or ruisselle sur l'âme...

Ensemble ; détaché(s) – inséparable(s)...

Comme étreint(s) alors que l'âtre (et l'être) semble(nt) déserté(s)...

Comme si un poids invisible nous écrasait ; comme si nos pas sur ces chemins trop étroits étaient inutiles ; prisonniers(s) – en quelque sorte – du périmètre du monde...

Si magnifiquement seul(s) ; sans savoir que la solitude rend le cœur léger...

 

 

L'âme troublée par la course du monde ; ce qui pèse (atrocement) sur les âmes...

Comme sous un ciel d'ombres qui a tout recouvert ; jusqu'au désir d'un ailleurs – jusqu'au désir d'un autrement...

Sans compter la douleur de vivre sans Amour ; sans liberté...

 

 

Achevé en un éclair ; au lieu de l'absence...

Le temps courbé par trop de hâte...

Dans un monde sans fondateur ; qui s'organise à travers les relations qu'entretiennent ses membres (tous ses membres)...

Pris entre la mort et la lumière...

Avec un horizon constitué de perspectives et de possibles qui s'expérimentent jusqu'à l'ivresse ; jusqu'à la folie ; jusqu'à l'impossible ; jusqu'au renouvellement (incontournable)...

 

 

Née (pourtant) de la nuit ; cette parole rougeoyante...

Dense – festive – efflorescente – (parfaitement) silencieuse ; en dépit du déferlement (un peu) hiératique – (un peu) tapageur...

Vouée à ce qui demeure au cours du passage ; à l'impérissable logé au cœur de l'éphémère...

 

*

 

L'enfance éternelle – turbulente et trébuchante ; inféodée au jeu – au désir et à la curiosité...

Qu'importe l'envergure du monde – la chair chétive et l'âme apeurée...

Vers l'ardeur et la nouveauté...

Vers le feu et l'étreinte...

Et ce goût (irrécusable) du cœur pour la joie et la liberté...

 

 

Comme si trébucher portait hors de soi (trop loin de son monde familier)...

Comme si l'on n'était pas le reste...

Comme si la lumière naissait du désir de connaître...

Comme si la fraternité était un mirage – une divagation – une extravagance – une folie...

Comme si nul ne voyait l'impéritie et la grossièreté de l'homme...

Comme si l'on ignorait comment habiter cette terre qui continue de tourner (avec une profonde indifférence à la tournure que prend le monde)...

 

 

Renouer (enfin) avec le bancal – l'ébréché – le provisoire et l'infini ; trémulant dans la moindre voix – crissant sous le moindre pas ; inséparables de ce que nous sommes...

 

 

Dans l'ivresse naissante du jour...

Consentant à la langue et au silence...

Dans la pleine solitude de l'âge...

Nous frayant (discrètement) un chemin vers l'infini...

 

 

Dans cette trame étrange élaborée peu à peu (sans arrière-pensée – sans conspiration)...

Faisant glisser, au fil du temps, les marges vers le centre ; agrandissant, sans cesse, son envergure...

A travers une longue (et lente) dérive ; sans bannière – ni corruption...

Fragments d'autres choses...

Sur la crête des cris ; ce goût de l'espace pour lui-même...

Jusqu'au silence ; jusqu'à la lumière – vivants et enchevêtrés...

 

 

Ici ; à travers le geste et la contemplation...

Ce qui s'étreint – ce qui s'atteint – ce qui se réalise...

 

 

Accaparé par le rythme qui creuse ses fondations dans la matière en mouvement...

Sur les ruines du monde d'autrefois...

Sur l'étendue vide...

Dans l'écoute (précieuse) du premier silence...

 

 

Sans rien imaginer...

Tout sens dessus dessous...

Les lèvres (comme le cœur) labourées par le silence...

Le front près du ciel (et sur lequel viennent se poser les oiseaux les moins farouches)...

Dans le ventre ; la puissance de l'arbre...

Et l'âme qui sourit aux aléas du monde...

Ce que les hommes appellent le hasard...

 

 

Nomade ; au pays des arbres...

Entre neige et collines ; entre sève et soleil...

La respiration si proche des saisons...

L'âme légère et les pieds (fermement) posés sur la pierre...

 

 

Le cœur révélé...

Comme si nous portions l'ombre et la faute – le gris et la guerre...

Dans cette manière (si heureuse) d'être...

Envoyant au Diable les principes et les mesures trop précises...

Acceptant Dieu – le feu – la joie ; toute la folie de l'incarnation...

 

*

 

Alors que le cœur adoucit la terre...

Alors que la chair rencontre la pierre...

Tout devient nôtre ; et nous disparaissons – avalé par l'espace (comme si les murs du labyrinthe s'étaient effacés)...

 

 

Là-bas ; au-dehors...

Dans l'interstice étroit de la pensée...

Ce qui produit une parole verbeuse – ampoulée (si dérisoire au regard de ce qu'elle prétend exprimer)...

Et en deçà de toute intention ; ce qui jaillit de l'ombre et de l'en-bas – de la franche humilité – d'un Autre sans doute (encore recroquevillé dans nos profondeurs)...

La flèche juste du dedans ; ici même – à cet instant – un verbe d'envergure capable de traverser l'invisible et la matière pour toucher l'immensité que nous portons en secret (et qui a, sans doute, été très adroitement dissimulée à notre regard par un Dieu malicieux)...

 

 

Le cœur noueux – comme le bois du chêne – qui se déploie vers la lumière ; les hauteurs du monde ; l'enfance (inoubliable) de la terre...

Un trait (un simple trait) qui donne la direction aux vivants ; à toutes les formes d'existence...

Peu à peu – vers son dénouement ; et déjà (bien sûr) enraciné au ciel (parfaitement établi en sa demeure)...

 

 

L'aile qui nous porte vers l'immensité et la mort...

Au-delà de l'attente et de la faim...

Sans modifier le déroulement des destins...

Accueillis dans tous les cercles...

Avec leur or et leurs malédictions...

 

 

Debout ; face aux grilles du monde...

Au plus réel du chagrin...

Au milieu de ce qui dissimule l'invisible ; à travers un voile diaphane...

Passant d'une déception à l'autre ; jusqu'à ce que tout se dissipe – s'efface – se révèle – s'inverse...

 

*

 

Au plus loin ; alors que tout signifie...

Comme si un masque – mille masques – recouvrai(en)t le visage des vivants...

Comme la réplique du même nœud autour de la gorge...

Une (véritable) épreuve au pays du passage...

Sur ces pierres ; comme en suspens...

Le front contre le mur...

Depuis des millénaires que l'on attend...

 

 

Tel un point dans l'espace – précipité dans l'immensité ; pour dessiner un trait de funambule – un fil autour duquel s'enrouler...

 

 

Dans les pattes du monstre-écraseur de créatures...

Comme un (minuscule) caillou dans sa chaussure...

A peser (pourtant) de tout son poids ; pour freiner l'allure – retarder la débâcle – tenter l'impossible...

 

 

Dans le toujours oui de ce qui vient...

La chute – l'abîme – l'envol ; le déploiement ou la restriction...

Bien plus qu'un rêve ; bien plus qu'un cri...

L'acquiescement ; au carrefour de toutes les voies – au cœur de tous les bruits de la terre...

Par-delà le refus – la grossièreté – le sommeil et la folie...

Ce qu'il nous faut vivre (de manière impérative)...

 

 

Dans la proximité (obsédante) du dedans...

Se rapprochant et s'éloignant...

Dans le flux et le reflux de la lumière...

Ici ; sur cette pente de pierre...

Le vide sous les yeux...

Alors que scintillent tous les reflets...

Alors que la vérité partout se révèle...

Nous préférons détourner le regard ; vivre autrement – accroître l'absence et la déchirure – nous éloigner plus encore (comme si notre exil ne nous privait déjà de l'essentiel)...

 

*

 

Nous encore ; alors que le vent passe...

Inconnu dans l'inconnu ; alors que se transmet le connaissable...

L'espérance de l'aube ; comme un tourment...

Quelque chose qu'il faudrait lancer contre les forces réfractaires...

A deux doigts du poing levé...

 

 

Si clairement dans la dissonance ; à présent...

Comme un épuisement du désir qui, autrefois, se dressait dans la boue...

Des tempêtes (en pagaille) sur la tendresse...

Sur le corps du premier venu...

Et l'ivresse face aux tremblements de la lumière...

(Sans doute) à la marge la plus lointaine du monde...

 

 

Des lignes disjointes qui excusent les lacunes – les manquements – l'inauthentique...

La voix dans le corps ; et la langue dans la voix...

Et ce silence qui se détache au fond des choses...

La main glacée ; le cœur coupant et déchiqueté...

 

21 septembre 2024

Carnet n°310 Derrière les mots

Août 2024

Paroles écorchées ; paroles arrachées...

Les tripes à l'air...

Traversées par le feu et le sang...

Entre le vent et les doigts pointés...

Le verbe et le geste (ce verbe et ce geste en particulier) ignorés par tant de visages et de voix ; condamnés par tant de lèvres réprobatrices...

 

 

L'angoisse de la mort ; en filigrane...

A travers tous les actes de l'homme...

Jusqu'à son dernier souffle...

Jusqu'à l'oubli de son âme ; étonnamment...

 

 

La terre montée à cru...

Et l'enfance jetée par-dessus bord...

Et tout balafrant ; et tout massacrant...

Et tout balafré ; et tout massacré...

A la hâte ; sans le moindre répit ; sans la moindre élégance...

Hanté par le manque et la misère (vécus depuis des millénaires)...

Comme une débauche indécente – aujourd'hui ; à la manière d'une célébration (d'une odieuse célébration) de l'abondance ; pour conjurer le sort (sans doute) et satisfaire (très provisoirement) la chair et l'esprit...

 

*

 

Au-dessus de la pierre...

La route tracée à même le jour ; la lumière...

Le pas léger ; sans toucher terre...

Sans nom – sans chair...

A jouer avec le monde et le temps...

Les Autres loin derrière soi ; comme décalé(s)...

 

 

Derrière les mots...

Ce qui sait ; ce qui sait et se partage (quelques fois)...

Témoignant de la matière – de la texture – de la couleur – du monde ; comme de l'invisible et du reste...

A travers cette manière (si singulière) d'aller sans chemin – sans densité – sans contrainte...

Grâce à ce regard attentif [libéré du besoin de spectacle(s) et de spectateur(s)]...

 

 

Qu'importe (après tout) la distance qui semble séparer le monde du cœur...

Toujours au-dedans ; en définitive...

 

 

(Sans doute) plus proche – à présent – de l'ineffable que du monde...

Entre le reptilien et la fulgurance...

Comme un retour (une sorte de retour) aux origines...

Avec du bleu sur cette table (sur cette table où semble naître le verbe) ; comme des bouts de ciel en suspension au-dessus du bois...

Avec, parfois, l'empreinte de la lumière...

Comme si une cascade dégoulinait sur le noir du monde ; sur la folie des âmes ; sur le sommeil des hommes...

 

 

A la manière d'un séjour in(dé)finiment prolongé...

Entre la roche et les étoiles ; entre le ciel et les pierres blanches...

Comme plongé au cœur de cet étrange regard qui ruisselle sur le monde...

Alors que chacun s'accroche tantôt aux cimes ; tantôt au sang (selon les impératifs de l'âme et les nécessités de la chair)...

 

*

 

Terre où l'on ne vit plus guère...

Qui grouille d'un (trop) grand nombre de vivants portés à l'artifice et aux mensonges (qui semblent donner à leur vie un peu de consistance et lui ôter son poids de misère et de honte)...

Se payant de mots (au sujet de la richesse – du bonheur – de la liberté)...

Répétant à l'envi leurs mille litanies...

Entassant encore mille choses dans leurs réserves déjà débordantes...

Éliminant (tentant d'éliminer) les obstacles et les aspérités ; les douleurs et les anfractuosités...

Célébrant leur existence lisse et confortable ; aisée et sans épaisseur ; divertissante et dénaturalisée...

Face à un mur (immense) que chacun refuse de voir...

 

 

Ni instinct ; ni évidence...

Au nom de la distraction...

La tête (parfaitement) captive...

Ajournant toute réelle découverte ; la moindre exploration ; et jusqu'au moindre pas (trop coûteux – trop éreintant – sans doute)...

Occupé(s) ; s'affairant et s'accroissant ; sans même se demander pourquoi...

 

 

Cœur à l'écoute...

Intensément silencieux...

A même la chair du monde...

Comme sur l'étendue bleue...

Dans la chambre ; sous les arbres...

Quelle que soit l'attractivité du ciel ; quelle que soit l'étrangeté des horizons...

Aussi lumineux ; aussi obscurs – soient-ils...

Dressé ; et traversé par la lumière...

Laissant là les défis et les discordances...

Épousant l'espace ; et repoussant les murs (lorsqu'il le faut)...

 

 

L’œil éclairé ; et éclairant le monde...

Au cœur de la rencontre...

Qu'importe l'écho ; et l'envergure des âmes qui nous font face...

Sans attente ; sans support ; sans mémoire...

Docile ; comme l'air qui court ; comme l'eau qui coule...

A la manière de la rivière et du vent...

A travers mille gestes et mille signes auxquels le quotidien (nous) invite ; et auxquels les mains et l'encre se soumettent ; offerts naturellement (sans rituel ni cérémonie) à ce qui est là ; à ce qui vient ou se présente...

 

*

 

Continuant d'aller ; sans même y penser...

Puisant (involontairement) dans cette force présente au-delà la fatigue (au-delà même de l'exténuation)...

Le pas tenace ; le front fébrile...

Au milieu des éboulis...

A mi-pente (exactement) ; quelque part entre le haut et le bas...

Le cœur battant...

Comme un novice innocent ; aussi naïf que le débutant le plus inexpérimenté...

Sans question pourtant (et depuis longtemps) face aux livres et aux miroirs...

Le geste et le mot de moins en moins pesants...

 

 

Le temps ; comme une embardée de l'espace (une forme d'excroissance née de l'emballement du mouvement)...

Avec le sol qui se dérobe...

Comme si le poids ne pesait presque plus rien sur la terre...

Le regard vif et profond ; porté au loin (sur l'horizon le plus éloigné)...

Au-delà du monde ; au-delà de l'attente ; au-delà du devenir...

Témoignant – peut-être – d'un territoire ancien (si ancien que nul ne s'en souvient aujourd'hui)...

 

 

Comme délivré du pire (et de la durée)...

Au cœur d'un vide parfaitement agencé...

Adapté à chacun (et, en particulier, à ceux qui favorisent la vie solitaire et naturelle)...

Fournissant à ces derniers (en plus du reste) la provende et la liberté...

Pour peu que leur cœur soit guidé par le feu et l'effacement...

Laissant le monde à ses danses – à ses pitreries – à ses mille mouvements...

 

 

Réunissant (essayant de réunir) l’œil et le mot...

L'invisible et la matière...

L'infime et l'infini...

Le nécessaire et le contingent...

L'essentiel et l'accessoire...

L'intimité et le détachement...

Tout ce qui nous habite ; tout ce qui nous traverse ; tout ce qui nous anime...

 

 

A la lisière du possible...

L'ineffable...

Sans jamais nous blesser (ou nous affaiblir)...

Engageant l'âme dans l'intensité et le silence...

Le cœur fouillé (de fond en comble) par ce qui le traverse...

Changeant de couleurs (et se transformant – bien sûr) au fil des expériences...

Laissant les rencontres démanteler les murs du monde et du temps...

 

*

 

A foulées naturelles ; sans jamais s'éreinter...

Hors du territoire des hommes...

N'en finissant plus d'être joyeux (à présent)...

Parmi les pierres et les herbes hautes...

Au milieu des arbres et de la lumière...

Aussi léger que la terre (poussiéreuse) sous les pas...

Avec le nécessaire pour seul bagage...

Le souffle puissant et le cœur tranquille...

Goûtant et contemplant ; infiniment – à perte de vue – l'incertitude et l'étendue...

 

 

Nous éloignant de la lassitude et du recroquevillement...

En s'autorisant à dire la joie (ineffable) de s'écarter de la foule...

Dans ce monde sans refuge où l'abondance et le bruit écœurent et assomment...

Ici-même ; sans qu'il nous plaise de quitter ces lieux (ou d'y demeurer)...

Le rire ; au-dessus de tout ; inaccessible par les chemins du monde et de la langue...

 

 

L’œil ; hors du tumulte...

Au-dessus du monde (depuis si longtemps – depuis l'origine sans doute)...

Et qui retrouve (peu à peu) sa place à travers le déchirement des voiles...

Se désenvoûtant – en quelque sorte...

Appuyé (dans sa démarche et cette perspective) par un cœur intense et incorruptible...

Plongé dans les profondeurs d'un ciel sans promesse...

A même l'ombre et la trame du monde et des choses...

A même les cris et les affrontements...

A même les mouvements de la chair et de l'âme...

Se logeant partout où il lui est possible de se glisser...

 

 

Le cœur et le sang plus sauvages...

Par saccades ; infiniment nécessaires...

Comme des remparts contre les chimères...

Sur cette pente escarpée comme sur un fil...

Et partout comme si le monde était un entremêlement de cordes et de câbles...

Fidèle à toutes les exigences du ciel...

Entre les mains de la lumière ; à la merci des créatures et des Dieux...

Laissant tout s'enflammer – se consumer et disparaître...

 

 

Comme étranger à ce (perpétuel) corps-à-corps entre le monde et la langue...

Au fond de cet interstice discret (presque secret) ; là où naissent (là où peuvent naître) le silence et le poème...

 

*

 

Le courage d'aller encore...

Malgré l'usure ; malgré l'épuisement...

Sans peur ; à travers l'air et le temps...

Traversant les états et le monde...

Sensible à ce qui résonne ; aux lieux où pourrait se jouer quelque chose...

Sans croyance ; à la portée de chaque vivant...

Sans autre opportunité que ce qui s'offre (à chaque instant)...

 

 

Parmi ces restes (presque incongrus) de silence et de temps...

Tourné vers d'autres avantages que les siens...

Les gestes ; dans le prolongement du vrai...

Sans rêve ; au cœur même de l'étreinte...

Sans nier (sans pouvoir nier) ni le désordre ; ni la confusion (lorsqu'ils se manifestent)...

 

 

Plongé au cœur de l'indifférence ; au fond de cette nuit sans trêve ; au milieu des yeux (et des hommes)...

Sur ces rives où l'on nous a jeté(s)...

A remarquer ce qui (en général) ne se voit pas...

En dépit de la cécité humaine ; en dépit des voiles qui obstruent la vue de ceux qui se croient clairvoyants...

 

 

Tout – ignoré par les yeux – les cœurs – les mains – les âmes ; magistralement négligé...

Sous le règne de l'absence...

Et comme emporté...

Glissant au fond des gouffres (au fond de tous les gouffres)...

Tombant entre les mains de la faim et de l'infamie...

En dépit de nos (pauvres) efforts pour endiguer la chute de ce qui dégringole...

Nous faisant ainsi basculer (ne cessant ainsi de nous faire basculer) là où commence – peut-être – le vrai voyage...

 

 

Planant – lentement (très lentement) – au-dessus des décombres ; au-dessus de tous ces territoires – édifices et frontières – aujourd'hui mutilés (et autrefois si vivants – si vivaces – si fièrement construits et entretenus)...

Sur ce sol si ancien ; et si froissé par endroits...

Témoin de tant d'abominations...

Tombeau de presque tous...

Devant nos yeux fermés ; devant nos cœurs sans âme...

Devant nous autres ; si médiocrement vivants...

Si pauvrement humains...

Si chichement fraternels...

Oscillant (sans cesse – et sans même pouvoir en décider) entre le néant et la flaque de sang...

 

*

 

Le cœur brûlant ; entêté...

Arrachant des pans entiers de monde et de temps...

La poigne ferme...

La mâchoire serrée...

Comme réduit au reste et aux résidus...

Aussi fort que possible...

 

 

Le geste obstiné...

Porté à creuser au-dedans et à effacer les bords (à supprimer toute forme de frontière et de superflu)...

Passablement volontariste ; puis s'abandonnant (peu à peu) au rythme de la terre ; au rythme de la pierre ; au rythme des vents ; et au souffle des Dieux – sans doute...

 

 

De plus en plus simple ; la vie – le geste – le mot ; à mesure que le manque s'amenuise...

Se rapprochant de ce rire qui célèbre ce qui a été achevé et se moque de ce qu'il reste à accomplir...

 

 

Nos vies ; comme des pas sur le sable mouillé qu'effacent (inlassablement) les vagues et les marées...

Éphémères et dérisoires (bien davantage qu'on ne le croit)...

 

 

Par-delà la pierre meurtrie...

Par-delà l'âme mal aimée...

Entre le vide et le vrai...

A travers mille possibles et la fin (apparente)...

Sans espoir ; ni acharnement...

Familiarisant (peu à peu) l'oreille avec ce qui vibre sous la voûte ; avec le frémissement imperceptible des formes de ce monde...

 

 

Le monde en face...

Le cœur engagé ; expérimentant tous les élans ; investissant (avec la même ardeur) les ruptures et les rapprochements...

L’œil ouvert (autant que possible) ; en dépit de la cécité ambiante...

 

 

Le monde ; la mort et la poussière...

Sans jamais rien toucher...

Exclu(s) de toutes les étreintes...

Comme condamné(s) aux lieux où l'amour n'est que manque et blessures...

Au fond de cette tête à délivrer...

Le cœur prisonnier ; reclus derrière ses barreaux...

 

*

 

Le monde ; sans rien envisager...

Ni la pitié ; ni la considération...

Étrangement neutre...

Sans rien endosser ; sans rien amasser ; sans rien espérer...

Passant à la manière du vent...

 

 

Le jour ; derrière – (assez) silencieusement...

Sans parole superflue...

Voué (essentiellement) aux gestes ordinaires...

Le cœur défenestré...

Comme expulsé du corps pour explorer le dehors (ce que les hommes appellent le dehors)...

Les yeux fermés ; de l'intérieur...

Progressant sans lanterne ; sans bagage ; sans répit ; sans destination...

Pour le jeu et la joie...

Faisant (au gré des événements) le tour de la confusion et de la lumière ; et les mélangeant aux lèvres et aux mains – manière de dire et de rire autant des opportunités que des désagréments...

 

 

Si peu de chose...

Comme si l'on marchait au-dedans d'un rêve sans périphérie...

Avec des odeurs et des exaspérations...

Avec des gouffres et des grincements de dents...

Sur une pente abrupte...

Entre la pierre et le ciel...

Au cœur de toutes les histoires ; mille énigmes – mille défis – mille embarras...

Sans pouvoir résoudre la moindre chose (le moindre problème) ; comme si nous étions la principale inconnue de cette mystérieuse équation...

 

 

La nuit (partiellement) fracassée contre la roche...

Et nous (en partie) composé(s) de cet émiettement...

Paré(s) – en quelque sorte – pour la vie terrestre...

Jusque dans les yeux qui s'étirent (paresseusement) sur l'horizon...

Jusqu'au cœur pas le moins du monde troublé par cette étrange infirmité...

Oscillant (sans cesse) entre la caresse et le crime...

Porté(s) à toutes les faims et à toutes les folies...

Retranché(s) derrière nos murs ; comme au fond d'un piège...

Le voyage (si l'on peut qualifier ainsi ce séjour indolent) confiné sur la même pierre...

 

*

 

Là ; où se (re)trouver...

Au bord de la nuit...

Au-delà des résonances du monde...

Au plus près du silence – peut-être...

Emporté (il y a bien longtemps) par ce rire si ancien...

Comme si l'on nous avait mis le pied à l'étrier...

Pour parcourir – avec patience et opiniâtreté – le territoire de la soif ; et dénicher le lieu de la source...

En dépit des forces qui (peu à peu) s'amenuisent...

 

 

Entièrement nu...

Comme l'arbre et la pierre...

Comme l'insecte et l'oiseau...

Comme toutes les herbes et toutes les bêtes...

Comme les étoiles dans le ciel...

Habillés par le silence et le vent...

Bien au-delà des parures et des ornements...

 

 

D'un seul tenant ; soi et le reste...

A expérimenter les mêmes événements...

A éprouver les mêmes peines (et les mêmes joies – bien sûr)...

A respirer le même air...

A boire la même eau...

A vivre – tous ensemble ; sous le même ciel...

Dans l'espace commun...

 

 

Au-delà des légendes du monde...

Au-delà des mythes des hommes...

Par-dessus la fièvre et la boue...

Au milieu des flammes qui ravagent la terre...

Par intermittence ; apparaissant et disparaissant sur les échiquiers et les champs de bataille...

Entre la peau et le vent...

Au seuil de l'enfance...

Le cœur ; toujours ébahi par les jeux et les danses ; par le bleu et les yeux aveugles...

 

 

Entre les entrailles et l'écume du monde...

Dans le flux et le reflux de l'essentiel...

Ce qui anime les choses vivantes...

Au milieu des âmes tantôt hostiles tantôt hospitalières...

Enveloppé(e)(s) de ciel et de mort...

A tenter de gravir ces amas de reflets qui obstruent (qui semblent obstruer) le passage et la lumière...

Essayant (en vain) de s'extirper du piège...

 

*

 

Sans (jamais) ménager ses forces...

Face à ce qui persiste...

Face à ce qui emporte...

Patiemment (très patiemment) ; les yeux fermés...

Pris dans les méandres et les remous...

Brinquebalé(s) entre les rives...

Jusqu'à l'épuisement...

Jusqu'à l'abandon (parfois)...

Et s'agrippant (assez maladroitement) à la roche jusqu'au dernier souffle (très souvent)...

 

 

De l'intérieur...

Là où naissent les désirs – les dangers – les obstacles ; et le besoin de liberté...

Allant jusqu'à l'éparpillement...

Allant (parfois) jusqu'à tout perdre...

En abattant les murs ; en éventrant les remparts ; en transperçant les armures...

En laissant le vent disloquer toutes les structures...

En oubliant le sommeil...

En privilégiant le silence et l'effacement...

 

 

Là où tout peut basculer ; entre les ténèbres et la lumière...

 

 

Dans l'intensité du vivre...

La joie et le verbe ; jaillissant...

Sans formule ; sans même que soit nécessaire la soif...

Ce qui nous soulève et nous emporte...

Plus loin que ce que nous croyons être...

Jusqu'au pays de l'enfance...

Jusqu'au royaume qui laisse sans voix...

Au cœur même de l'invisible...

Dans ce qui ressemble à l'infini...

 

 

Dans le vrai de la parole...

A la manière d'un geste sans artifice...

D'un (seul) trait de lumière...

Du ciel à la roche...

Traversant l'espace (en un éclair)...

Pénétrant l'âme et la chair...

Et réussissant, parfois, à se loger au fond du cœur...

Offrant ainsi un surcroît de vie et de clarté ; un surcroît d'envergure et de profondeur – transformant (à la fois) le monde et notre manière de le percevoir...

 

*

 

Tournoyant...

Jusqu'à tout enchevêtrer...

Jusqu'à tout rendre indistinct...

Jusqu'à tout confondre...

Une manière (sans doute) d'inviter la lumière et le poème...

Au cœur du monde ; et sur la table...

Dans cet espace commun (que si peu imaginent ainsi)...

Avec (pourtant) quelques restes de savoirs humains ; parfaitement inutiles – ici...

Plongé au cœur de cette perspective qui rend obsolètes l'expérience et les livres...

Imposant des gestes et des mots sans mémoire...

 

 

Aussi nu que possible...

A force de vérités...

L'essentiel et la joie ; par-dessus le provisoire et le superflu (et au-dedans aussi – bien sûr)...

Vibrant au rythme du plus naturel...

Profondément ; sans filet – sans appui – sans secours...

 

 

Inspirant (et inspiré parfois)...

Comme plongé au fond de soi...

A l'abri du rêve...

Cette manière d'être – de vivre – de dire...

Inscrite si profondément – si naturellement – dans le souffle et le rythme secret du monde...

Comme l'arbre et la fleur ; entre le sol et le ciel...

Comme les bêtes des bois...

Guère intimidé(s) par l'immensité et le bleu de la terre...

La vie – toute la vie – concentrée dans le regard et le geste (rendant ainsi caduque toute forme de prière)...

 

 

Incertaine et établie (en quelque sorte) ; la parole...

L'âme désentravée ; visiblement ; à même le cœur – le rire – le visage et la peau...

Devenus si brûlants et anonymes...

Ne s'adressant à personne...

Célébrant (pour eux-mêmes) tous les possibles ; le mystère et le merveilleux du monde...

 

*

 

Dans le désordre (apparent) de la terre...

Sans ressembler à ce qui nous oppresse...

A contre-courant de la foule...

Traversant la mêlée sans hâte ; comme une matière inerte (et molle)...

Abandonnant à leur sort toutes les mains agrippées au même rêve et au même sommeil...

Pour nous rapprocher de l'enfance qui réclame notre présence ; sa part de jeu et d'attention...

 

 

Dans la respiration de l'espace...

A la manière d'un chemin invisible ; une façon (peut-être) de rassembler les territoires ; d'élargir la perspective ; d'offrir au regard toute son amplitude et une ardeur accrue au pas...

Comme un vivant désir ; un doigt plongé au-dedans du ciel...

 

 

Lové contre le silence et la lumière ; dans ce coin du monde sans ombre – sans bruit – sans écho...

 

 

Sur le bord...

Entre le haut et le bas...

Entre le silence et le mot...

Assez loin des hommes pour échapper à l'enfer du nombre...

Au-delà des lignées et des filiations...

Porté par un souffle mystérieux...

Déposé ici et là (en des lieux qui, au fond, n'ont aucune importance)...

Brûlant les livres et les lèvres...

En offrant à tous le bleu qui se dispense de nom...

 

 

Aussi seul ici que là-bas...

Aussi seul aujourd'hui qu'autrefois...

Sans que rien ne soit arraché...

Sans que rien ne soit limité...

(Un peu) à l'écart ; simplement...

Au milieu de rien ; au milieu des choses...

Au milieu de la foule ; au milieu de personne...

A travers l'étreinte – le vertige et l'éternel recommencement...

Comme le (modeste) trait d'union entre l'homme et le ciel ; entre la terre et ce qui (vu d'ici) semble éternel...

 

*

 

Revenu ; de la traversée de l'écume...

L'air hébété ; l'âme défaite ; la tête (un peu) perdue...

Laissant le regard – le monde et la perspective encore plus flous qu'autrefois...

Dans une sorte de désordre sans obstacle ; de fouillis ontologique...

Mêlant (avec naturel) le plus proche et le plus lointain ; le plus étrange et le plus banal...

A travers la (progressive) dissipation des frontières...

A travers le libre déploiement des mouvements...

S'abandonnant (de plus en plus) à chaque nouvelle vague...

Tout au long du voyage ; au gré des courants qui rassemblent – qui emportent et dispersent...

 

 

Comme une manière plus vivante d'être au monde...

Du dedans ; et sans la moindre emprise...

La geste délié ; la bouche silencieuse...

Par-dessus les pièges du monde...

De plus en plus familièrement...

 

 

Au cœur du vide...

Comme un vacillement...

Quelques pas sur une corde distendue...

Une marche à même la trame ; au milieu des déchirements – des ruptures et des extensions – comme si, soudain, tout était devenu notre chair (souple – tailladée et particulièrement extensible)...

Sans rien ajouter ; sans rien retrancher...

Parfaitement nôtre...

Et de plus en plus perçue comme une évidence ; au gré des éclaircissements...

Dans un souffle continu...

Adossé(e)(s) – depuis toujours (et sans même le savoir) – au plus ancien silence...

 

 

La parole ; comme un écho du plus lointain et du plus intime (assez savamment enchevêtrés)...

Exprimant l'ineffable et le silence autant à travers ce qui se dit qu'à travers ce qui est tu...

 

 

Nous ; à peine une silhouette découpée dans l'ombre et la roche ; à laquelle on a offert un peu de feu et de vent ; et que l'on a saupoudrée d'un peu de lumière – et qui s'évertue – non seulement – à chercher le Divin (ce qu'il y a de Divin en elle et alentour) – mais qui tente de s'affranchir des frontières qui la séparent (artificiellement) des autres silhouettes – sans endommager la moindre chose ; sans défigurer le moindre visage...

 

*

 

La langue cimentée ; comme scellée dans la matière ou sculptée dans la roche...

Pesante – épaisse ; inappropriée pour dire les choses du ciel ; tout juste bonne à permettre les échanges (ordinaires) entre les créatures de ce monde...

Et la poésie ; manière – peut-être – d'inscrire l'invisible dans le sillon verbal (si tellurique – si prosaïque) de l'homme...

 

 

Ce qui part...

Ce qui reste...

Entre les mains de celui qui sait...

 

 

Le cœur serré (si fort) du dehors ; comme écrasé...

Sans rien croire – pourtant – des bruits qui courent...

Dans la poigne (ferme et impitoyable) du monde...

 

 

Du fond de l'eau ; comme les larmes qui montent...

Gorgé de tristesse et de questions...

 

 

Sans filiation...

La parole sauvage ; si familière (à présent)...

A pas feutrés...

Pour personne...

Comme jetée par-dessus le monde...

Traversant l'espace...

Sans jamais s'écarter du souffle naturel...

Et nous revenant (ou se posant un peu plus loin) dans une traînée de ciel et de poussière...

 

 

Rien ; sur la route...

Des pierres au-dehors...

Et des voix au-dedans...

Au milieu de la lumière...

 

 

Ici ; à la merci du ciel...

Au service du reste...

Apprenant à s'amuser ; au fil des usages...

Et réduit(s) à (presque) rien lorsque la lumière et l'infini nous rappellent...

 

*

 

Sans rien demander...

(Presque) sans respirer...

Au plus près de la lisière qui sépare le monde et l'Absolu...

Dans ce recoin (passablement) délaissé...

A la mesure du vrai...

Sans que rien ne manque...

 

 

Là ; où tout se poursuit (ou presque)...

Sur ces chemins à défricher...

Sûr de rien ; ni des pas ; ni du ciel ; ni des espaces à traverser...

La main de la mort sur l'épaule ; et celle de la tendresse qui enjoint à l'âme de poursuivre son périple...

 

 

Ligne sans fin ; mille fois brisée – raturée – défaillante parfois ; sans cesse repoussée – jamais anéantie – toujours inachevée...

Jusqu'à l'extrême pointe de l'âme et de l'espace...

Comme la marque d'un don involontaire...

 

 

Au cœur de la trame...

Tout ce qui passe...

Sans rien trahir ; malgré l'indifférence et les massacres...

Et des chemins ; et des possibles – à perte de vue...

 

Présent...

En instrument docile et anecdotique...

Obéissant jusqu'au dernier souffle ; jusqu'au dénouement provisoire...

Avec sous la dent et le pas – tout ce sable ; et avec dans l'âme et les gestes – tous ces nœuds – dont nul ne sait que faire...

 

*

 

Allant ; sans rien savoir – mais joyeux – à présent...

Comme ivre d'Amour et de lumière...

Ballotté entre les rives ; à travers le (savoureux) vertige de l'incertain – sans (jamais) quitter les bras de l'infini...

(Presque) sans bouger...

Au pays de la tendresse et du silence...

Sans autre que soi (ce que le reste – en réalité – est devenu)...

 

 

Longtemps avant la mort ; le cœur usé par les événements et la fréquentation du monde ; l'esprit hanté par la mémoire et le devenir ; l'âme épuisée par tant de contraintes et d'impossibilités ;...

Alors que rien ne semble (véritablement) exister ; ni la vie – ni l'autre – ni le monde – ni le temps – ni l'individualité...

 

 

Collé à ce qui accuse et condamne...

Comme la nuit au fond de l’œil...

Malgré les frémissements de l'âme – les battements de cils – les pulsations du cœur – l'envergure de l'espace et du regard...

 

 

Les yeux ; par-dessus la ligne de crête...

Sur ces horizons enchevêtrés...

Reliés à tous les écarts – à toutes les marges – à tous les tertres – à tous les exils...

Au-delà (bien au-delà) de la fange métaphysique...

Attirés par la lumière et son rayonnement sur la pierre...

Fascinés par tout ce qui est capable d'effacer les frontières et les interdits...

 

 

Autour de soi ; tant de visage inconnus – ignares et indifférents...

Là depuis toujours (sûrement)...

Comme le décor (peu exaltant) de notre voyage...

Une manière, sans doute, de nous faire hâter le pas ; de nous inviter à écourter le séjour (et la traversée) terrestre(s)...

 

 

Adossé(e)(s) au plus sauvage...

La chair vivante...

L'âme farouche et solitaire...

Et au fond de la besace ; rien qui ne se désagrège...

A même la route ; à même la pente...

Ce que nous sommes – l'essentiel...

Et tout ce qui nous échappe aussi (bien sûr)...

 

*

 

Le monde et le temps ; déconstruits...

Brique après brique (ou à coups de boutoir)...

Pour faire apparaître une nouvelle perspective ; une nouvelle façon de voyager...

L’œil – de plus en plus clair ; et ce qui est vu – de moins en moins flou – après avoir été acculé au fond de l'impasse...

Longeant l'invisible et effleurant l'être (sans même s'en apercevoir)...

Sous une lumière (pourtant) naturelle...

Au milieu des couleurs...

Parmi les cris et les chants...

 

 

L’âme – l'œil et la main ; dans leur dialogue secret...

Penchés ensemble sur une (infime) partie du mystère...

En ces lieux qui appellent à la convergence du geste et du bleu ; et une manière (aussi) d'influer sur le verbe et le pas ; de guider le cœur et le corps dans leur danse avec le ciel ; et d'offrir à l'esprit le silence nécessaire...

 

 

Tous feux éteints ; et la brûlure à l'intérieur...

Si près de la chair du monde ; le cœur aussi rouge qu'un soleil...

 

 

Ensorcelé par la folie de ce monde...

Le cœur engourdi ; envoûté – en quelque sorte – par la fougue et le rythme endiablé...

Laissant filer l’œil et l'âme aussi loin que possible...

 

 

Le cœur affaibli – corrompu – et, parfois même, altéré – par les lois de ce monde et les contraintes de la lumière (prisonnière de l’épaisseur et de l'opacité)...

Contraint à l'exil ; de rejoindre ce lieu si ancien [négligé par (presque) tous les descendants du premier homme] ; et d’œuvrer à cette nécessaire intimité avec l'esprit – le corps – l'espace – pour retrouver son envergure initiale...

 

 

Le mot – parfois – à la hauteur du secret...

Très naturellement (sans le moindre artifice)...

Désarmant la nuit – l'orgueil et la volonté...

Se débarrassant du linceul de la pensée qui recouvre les infinies possibilités du verbe...

Accueillant toutes les faims et s'essayant à toutes les voies...

Silencieusement ; sans se laisser distraire ; sans rien revendiquer...

 

*

 

Là ; ce qui nous enveloppe...

Comme un peu de lumière sur ces (quelques) restes de douleur...

Tranquillement ; sans s'affairer – sans essayer de fuir – sans essayer de s'approprier...

Dans l'immobilité nocturne...

Dans l'intimité du cœur...

Le corps réceptif...

L'esprit attentif...

Venu du fond des âges pour égayer notre visage ; et nous rappeler le sourire des origines...

Comme une fenêtre dans l'obscurité...

 

 

L’œil et la main crépusculaires portés naturellement vers le plus flou (et le plus sombre) du ciel ; vers ce mélange hasardeux d'épaisseur et de symboles ; à l'envergure – et à la densité – bien trop humaines pour refléter la moindre réalité...

Il serait, sans doute, préférable (et plus judicieux) d'apprendre à respirer le parfum des fleurs et de laisser l'âme se rouler dans la poussière si l'on espère, un jour, approcher l'infini...

 

 

Dans le rêve comme dans la prière ; si proche d'un Dieu qui nous semble si lointain...

 

 

Là où se brisent les rails...

La route éparpillée en minuscules éclats...

Écrasé(e)(s) par le besoin de liberté ; et le poids de l'incertitude...

Inventant une pente sans repère ; sans autre guidance que les nécessités et les circonstances...

Comme sur un fil suspendu au milieu des vents ; à même la trame du réel (composée de tous les destins transformés en dérisoires bouts d'étoffe)...

 

 

Là où la lumière remplace le sable et le pas...

Pieds nus...

A parcourir l'espace (en quelques enjambées)...

Sans rien corrompre ; sans rien endommager...

A la manière d'une brise légère...

 

 

Dans l'interstice creusé par le jour ; au milieu des immondices et de la folie...

 

*

 

Ici ; tout à la fois...

L'arbre et le vent ; l'herbe et le ciel ; la pierre et l'oiseau...

Toutes les figures du monde...

La main tournée vers le reste ; comme l’œil et l'âme – les lèvres et la voix...

A demeurer là (aussi longtemps que vivra le corps)...

 

 

Sans rien savoir ; sans rien chercher ; sans rien attendre...

Comme effacés ; tous les désirs et toutes les questions...

Seul ; au milieu des arbres...

Seul ; au milieu des bêtes...

Au milieu des cris et des jeux de ceux qui habitent les sous-bois...

Seul ; sous le ciel...

Comme si tout s'était détaché...

Comme si tout s'était éclairé...

Comme s'il ne restait que cette joie affranchie des circonstances et des individualités...

 

 

La lumière bleue sur cette transparence (sur ce monde devenu transparence)...

Sans jamais nous éblouir ; sans jamais s'interrompre...

 

 

A la pointe des yeux ; ce chemin et cette marche (étranges)...

Éclaboussé(s) de ciel et de poussière...

A travers cette lumière qui traverse le monde ; qui transperce la chair...

Au cœur même des flammes ; au fond même du feu...

Ce qui nous anime ; et ce qui nous cherche...

Et ce qui apparaît (bien sûr – sans conteste) ; à l'instant où l'on s'abandonne ; à l'instant où l'on accepte de se laisser saisir...

 

 

De l'autre côté de l'ombre...

Depuis toujours...

Ce qui nous attend...

 

 

A travers l'épaisseur vivante ; notre vrai visage...

Sur fond de silence...

La gorge nouée par l'émerveillement...

 

 

Le verbe adossé au précipice...

Et qui se déploie ; et qui se déroule – au-dessus du vide...

Comme un fil (sans le moindre funambule) qui arpente l'espace...

Comme si les mots étaient tissés au cœur même de la trame du monde...

 

*

 

Sur le sol ; l’œil rompu...

Au milieu des feuilles mortes...

Tombés avec le vent...

Et recouverts – à présent – par la neige...

Les âmes et les arbres dénudés...

Sous un ciel sans reproche...

Fidèles (incroyablement fidèles) aux cycles du temps...

 

 

Mille choses dans la main ouverte...

Sans rien exiger...

Au-delà de tous les règnes ; au-delà de toutes les lois...

A l'angle du ciel et de cette perspective nouvelle...

Là où les courants convergent (puissants et salvateurs)...

Sans tambour ni trompette...

Au milieu de nulle part...

Au cœur du monde ; en ces lieux où l'espace n'est plus encombré ; en ces lieux où le cœur et les pas ne sont plus entravés...

 

 

Le monde encore ; comme un rêve...

Et le cœur à la place des yeux...

Alors que la nuit persiste (avec cette profusion de choses et de crimes)...

Comme dans un immense théâtre...

Alors que le poème circule (avec peine) au-dessus des voix ; au-dessus des cris ; emportant avec lui quelques particules du mystère ; et les laissant tomber parfois sur la tête des hommes ; parfois (avec un peu de chance) au fond de leur âme...

 

 

Entre le silence et le chant...

Ce qui jaillit du cœur...

Le geste et le pas...

Et le poème – quelques fois...

 

 

Sur ce sol gorgé d'immondices et de sang...

Encore entouré de ténèbres...

Quelques empreintes et nos pieds nus...

 

 

Au milieu de cette odeur de morts et de bois brûlé...

Comme si une chape invisible avait recouvert les vivants ; les têtes absentes ; toutes ces âmes si proches de la folie...

 

 

Ce que refuse (et réfute) ce monde…

Le peu de vérité (offert par la parole)...

En dépit de l'inquiétude et de l'égarement...

 

*

 

La vie dépouillée...

L'âme dénudée...

Sans arme – sans appui – sans artifice...

Traversées par la lumière et le vent ; et la parole nécessaire...

 

 

Foyer sylvestre...

Sur ces hautes terres...

Résistant à la folie et à l'accablement...

L'avant-poste du silence (en quelque sorte)...

Là où viennent mourir la fatigue et le bruit...

Sur cette roche...

Au milieu des fleurs...

Sous les frondaisons protectrices...

Les yeux et l'âme colorés de vert...

Le cœur ouvert...

Seul face au monde...

Seul face à Dieu...

 

 

La main qui effleure l'air – l'âme – le mystère...

De l'autre côté de soi ; là où se rencontrent la terre et le ciel ; là où se mêlent l'invisible et la matière ; là où le secret est murmuré au cœur incorruptible ; là où l'on s'efface ; dans tous les lieux propices à la solitude – au silence – à l'abandon...

 

 

Lignes de (presque) parfaite présence...

A travers ce que nous sommes (à titre individuel) ; cet infini singulier (l'une de ses innombrables expressions)...

Comme une voix qui émergerait des voiles...

Portée par le vent...

Sans autres obstacles que ceux du monde...

Traversant ces rives (ces tristes rives) où ne règnent que l'absence et le désarroi...

Avant de s'éteindre (silencieusement) dans l'immensité...

 

 

L'âme chagrine et tourmentée...

Appuyée contre les grilles de sa cage étroite – jonchée de pelures anciennes et de vieux masques figés dans l'habitude et la tristesse...

Attendant que la porte s'entrouvre...

 

 

Et l'âme désincarcérée...

Sur le perchoir de l'incertitude...

Ébouriffée par cette enfance si joueuse (et si enjouée)...

Avec l'immensité (au-dedans et devant les yeux) pour seul horizon...

L’œil et le cœur libres (enfin libres) ; qui savourent cette indépendance nouvelle née de l'effacement du visage et du nom ; et qui accueillent le reste – et ce qui s'impose – avec une joie encore (un peu) timide...

Et les pas – bien sûr – qui poursuivent (très naturellement) le voyage...

 

*

 

Le cœur tantôt cerné par le froid ; tantôt au-dessus des flammes...

A contempler ce qui passe...

Hors du monde...

A se laisser traverser par le souffle forestier et le rythme de ceux qui peuplent les sous-bois...

Guère embarrassé par le temps qui passe...

Sous la lumière : sans même interroger le silence et l'espace...

Vivant depuis toujours ; comme l'instrument du Divin – peut-être...

 

 

Au-dehors...

Sur la roche...

L'herbe et les arbres...

Les fleurs et les bêtes...

La tâche difficile (et un peu rebutante) des vivants...

Et les hommes encore assoupis ; et se croyant si seuls...

Sans rien savoir ; et s'essayant (parfois) à de très savants calculs...

Sachant si peu se contenter (presque toujours insatisfaits)...

Forcés d'arpenter les terres de l'âme et du monde ; poussés par la faim (cette insatiable faim) ; tantôt celle du ventre ; tantôt celle de l'esprit...

Sous un ciel énigmatique et (désespérément) silencieux...

 

 

Allant là où rien ne pèse...

Aussi léger que l'air...

Sans torpeur ; ni extravagance...

S'abandonnant aux forces du vent...

Laissant le monde et le temps se disloquer...

Comme si l'esprit avait fait exploser le cadre et le carcan...

 

 

Le rêve crucifié...

L'âme allant (assez sereinement) vers sa perte...

Échappant à la barbarie ordinaire du monde ; à cette sorte de perversion du sauvage qui balaye tout aveuglement d'un revers de main...

S'abandonnant au plus naturel...

Refusant de s'adonner – comme le reste – aux jeux et à la confusion ; à l'ignorance et au temps qui passe ; à tous les mouvements artificiels – mimétiques – inutiles...

 

 

Sous la pluie drue...

La suite de l'aventure...

Sans jamais tenter de devenir...

Se laissant traverser par la douleur et la mort...

S'abandonnant au voyage – au chemin – aux événements – à l'inévitable (sans doute)...

 

*

 

Rien que l'heure présente ; et ce qu'elle offre au corps – au cœur – à l'âme...

Sans même savoir pourquoi...

Comme une alliance – peut-être – avec l'invisible ; avec ce qui nous semble le plus nécessaire – le plus précieux – le plus sacré...

A la lumière de rien...

Sans le moindre commentaire ; sans la moindre explication...

Le refus – encore parfois (il est vrai) – au bord des lèvres*...

* lorsque ce qui est donné à vivre blesse ou contrarie de manière excessive...

 

Tout – en un instant – qui acquiesce ou se rétracte ; sans calcul – sans réfutation possible...

Comme un ordre légitime ; indiscutable – que l'on ne peut laisser à la porte du destin...

Comme un événement potentiellement décisif capable de transformer le voyage – la route et les pas ; le cœur – l'esprit et notre manière d'habiter le monde...

 

 

Lié au sauvage et au ciel (plus qu'à toutes autres choses)...

Au cœur de l'espace ; au cœur de l'intime...

Sur la pierre vaste et nue...

La matière pétrie par des mains immenses...

Hors de portée des gestes humains...

Le secret – si serré – dans les paumes du vent...

Et la parole, parfois, aussi tranchante que la lumière...

 

 

Nous ; pas encore...

Toujours soi et le reste ; pas totalement familiers ; pas toujours ensemble ; pas prêts, peut-être, pour la parfaite communion...

Le cœur toujours (un peu) réfractaire...

Encore trop gorgé (sans doute) d'individualité et de sang...

 

 

En perdition (assez obscurément)...

Entre la folie de ce monde et le silence...

Dans cette forme de simplicité et d'abandon...

Et ce que l'âme rejoint...

Ce coin que fuient les hommes ; ce coin où tout se perd et se retrouve ; ce coin où tout est pareil et semble différent...

Le monde (à peine) au bout des yeux...

 

*

 

Très peu de mots...

Quelque chose de la parole – plutôt...

Au cœur de l'hiver...

Au milieu de la nuit...

Comme un pas sur la roche froide...

Comme deux pieds qui s’enfoncent dans la neige...

Alors que les mains soumettent les vivants et répandent la mort...

Alors que les bêtes offrent leur chair et leur sang...

Alors que les âmes volent au-dessus des charniers...

Alors que – partout – les yeux se ferment...

Un chant anonyme et minuscule monte en silence pour se mêler au vent ; et que personne (presque personne), en ce monde, n'entend...

 

 

Comme une longue (une très longue) glissade qui nous écarte (peu à peu) du monde et du bruit...

Et qui devient de plus en plus savoureuse à mesure qu'on s'éloigne du sol ; que l'effort nous quitte ; que la terre et le ciel se transforment en parfaite aire de jeu...

 

 

Obscurément...

Au fond du gouffre...

Tous ces cris...

Comme une dissonance qui s'élève au-dessus des têtes...

Presque toutes promises aux éclaboussures et à la boue...

 

 

Le temps emmuré...

La figure sans obstacle...

L'âme portée au plus intime...

Dans un ruissellement de silence et de joie...

 

 

Comme frappé de stupeur...

Le cœur précipité dans le vide...

Soumis aux tiraillements de la chair...

Le ciel transpercé...

L'invisible révélé dans son règne qui anime et fige (à discrétion) les âmes et le sang...

A la manière d'une tyrannie indiscutable...

 

*

 

Figure de sable et de vent...

Posée (si provisoirement) sur la pierre...

Aussi droite que possible...

Dansant sous la lumière...

A la limite de l'abîme et du bleu...

Entre le rire – les larmes et l'impossible...

Avec quelque chose du ciel ; en plus épais et en plus grossier – sans doute...

Et dont les gestes seraient (légèrement) corrompus...

 

 

Parallèles à ce monde...

Tant d'univers – de strates et de perspectives ; inaccessibles à l’œil et à la raison...

Et – par conséquent – parfaitement inconnus (et pire – occultés)...

Comme si leur existence pouvait remettre en cause l'importance que nous nous accordons...

Comme si leur reconnaissance pouvait reléguer notre présence à une affaire dérisoire...

 

 

Au cœur de cet enchevêtrement de riens...

Le ciel et la nuit ; entrelacés...

La proximité de l'aube...

Ce qui nous pénètre et nous abandonne...

Un peu à la manière de la lumière (et de tous les autres secrets du monde)...

Le lieu où l'on se risque (où il faut, bien sûr, se risquer)...

L'espace qu'il convient de traverser...

Avec l'âme parfaitement engagée dans l'expérience...

 

 

Sans doute – de façon décisive ; la forêt...

La terre et la pierre...

Les bêtes et les fleurs...

Le ciel et le silence...

La solitude...

Là où – peu à peu – glissent tous les mots et tous les pas...

Vers cet espace ; vers cette lumière – qui attirent l’œil et l'âme...

De plus en plus proche(s)...

Sans s'être encore pleinement dévoilé(e)(s)...

 

 

Se désagrégeant – peu à peu...

Sur l'étendue (parfaitement) immobile...

De la plus authentique manière...

Comme une roche aux prises avec la pluie et le vent ; avec les tremblements des profondeurs...

La chair et le monde face à leur destin...

A travers cette lente métamorphose...

 

*

 

A travers cet (étrange) accord entre le cœur et le ciel...

Sur une simple planche de bois...

La parole qui se pose ; et s'étend aussi loin que possible...

Vers les profondeurs ; vers toutes les immensités...

A la manière du regard...

Sans même la nécessité du livre et de l’œil...

 

 

Des choses et d'autres...

L'esprit engagé – en quelque sorte – dans son expérience du monde...

 

 

Ici ; comme une pierre jetée au fond du ciel...

 

 

Incorporé(s) ; de mille manières...

Parfois à travers l'aube ; parfois à travers l'angoisse ; parfois à travers le frémissement du cœur...

A travers la moindre faille et la moindre résonance – en vérité...

Sans rien précipiter...

Au rythme où cela advient ; au rythme où cela se livre...

Passant d'une texture (et d'une couleur) à l'autre(s)...

Nous abandonnant (autant que possible) aux exigences de ce qui nous traverse...

Laissant la vie – le monde – le reste – dessiner le chemin et façonner le voyage...

 

 

A travers l'enfance souveraine (et sous-jacente)...

La marque de l'innocence et de l'authenticité...

Qu'importe l'étendue du labyrinthe et l'adversité du monde...

Qu'importe les blessures reçues et infligées...

Qu'importe la curiosité de l'esprit pour ce qui l'entoure...

La persistance du bleu au fond du regard...

Comme une manière (imparfaite – très imparfaite bien sûr) de résister à l'infamie et à la monstruosité...

 

 

Personne...

Apparemment personne...

A travers cet œil gorgé d'illusions et d'à peu près...

Pas même seul (pourtant) semble-t-il...

Et rien en face sinon ce grand vide ; avec, peut-être, le monde imparfaitement déplié au-dedans...

Et la crainte d'être ce que l'on est (et de le devenir encore plus parfaitement) qui paralyse l'âme et le pas ; et qui les confine aux apparences...

Bref – plongé(s) au cœur d'un monde désertique ; sans dehors – et où l'on n'est pas même certain de pouvoir se rencontrer...

Quant à espérer se rejoindre ; il convient sûrement de ne pas (trop) y compter...

 

 

On ne sait pas...

On ne sait plus (si tant est que l'on ait déjà su)...

 

 

Hors jeu ; comme expulsé des apparences du monde et des plaisirs sans importance...

 

*

 

Une tendresse naturelle et quotidienne...

Quelque chose (bien) au-delà des mots et de la chair...

Comme un fleuve et un ciel...

Une vaste étendue et un flux intarissable...

Entre le cœur et le front...

Entre l’œil et les entrailles...

Entre l'âme et la peau...

Et qui s'insinuent jusque dans le souffle et le sang ; jusqu'au fond de la moelle...

 

 

(Bien) plus qu'une terre...

Et (sans doute même) davantage qu'un refuge...

L'origine peut-être...

Le support de la lumière...

La possibilité de l'Amour dans ce monde insensible...

Un peu de ciel offert à l'espace et au temps...

Un peu de bleu (perceptible) sur la roche dure et froide...

 

 

Sans détour...

Assez inespérément...

Comme abouché avec l'invisible...

La lumière transperçant les eaux noires du monde...

Au cœur même de la chaîne insécable...

Dans un ruissellement de ciel (inépuisable)...

Une invitation à la désobéissance et à la démesure...

En dépit de l’exiguïté du territoire...

 

 

L'obscurité brûlante à force d'être martelée...

Le front audacieux face à l'étrangeté...

Au cœur de l'espace...

Au fond de la lumière...

Ce qui se dérobe...

Ce qui se rétracte...

A travers la chair transpercée...

A travers l'âme malmenée...

 

 

En dépit de la profusion de signes ; rien sur la page...

La parole comme absorbée par le silence...

 

*

 

A mesure que la boue s'entasse...

L'âme qui s'extrait de la matière du monde...

Au-dessus des empreintes trop grossières (bien trop grossières) pour mener au pays du silence...

De plus en plus attentive aux traces invisibles – aux signes imperceptibles ; à ce que le ciel dépose en secret sur cette terre (pourtant maudite à bien des égards)...

 

 

Entre le sol et l'écume...

Étrangement ; comme un espace de respiration...

Un interstice peuplé d'étrangeté...

Le lieu de l'évidence où peuvent se glisser l'âme et les yeux...

A l'abri des remous...

Là où tout s'efface ; là où ne peuvent pénétrer ni le monde ; ni le temps...

 

 

L'âme simple et dépouillée...

Le cœur enclin à toutes les expériences...

Et la chair prête à s'offrir à ce qui la réclame...

 

 

Si vivace ; à travers ce battement d'ailes...

Comme une invitation au franchissement...

Une manière – peut-être – de rendre justice à cet élan si puissant ; si ancien...

Une sorte d'encouragement ; et une récompense (allez savoir...) pour tant de ténacité...

 

 

Le souffle et le silence...

A travers les tentatives (toutes les tentatives) du monde...

A travers les élans (tous les élans) du cœur exalté...

Ce qui se déploie à l'intérieur...

Pour soigner ce qui a été blessé – écrasé – anéanti...

Le verbe et la vie – guérisseurs (chacun à sa manière) – qui invitent à plonger dans la plaie pour ôter la chair – et les parties de l'âme – gangrenées...

 

 

Infailliblement ; le trait...

Et l'envergure de ce qui est exploré...

Territoire indéfinissable ; à la fois commun et singulier – intérieur et extérieur – proche et lointain – intime et étranger – infini et délimité – accessible et hors de portée...

Terres étranges...

 

*

 

Loin du rêve et du mensonge ; de toutes les turpitudes du monde...

Loin du temps fragmenté ; des murs qui rétrécissent le regard et confinent la marche au même tour de piste...

Par mille détours...

A l'écoute de ce qui crie au fond du cœur pour nous rappeler la nécessité du Divin et les exigences du voyage...

Caisse de résonance où le reste doit (impérativement) être entendu pour que se manifestent les instincts les plus naturels (et les plus profonds)...

 

 

Au cœur de l'hiver...

Cette brûlure au fond de la chair...

Au-dehors ; l'éternel recommencement du monde et du temps...

A travers les cycles (irréguliers) de la lumière...

Et en soi ; et partout – le plus sensible à l’œuvre ; comme si l'infini avait réussi à imprégner le regard et la matière...

 

 

Sans prise sur l'épaisseur...

Sans peur face à l'anéantissement...

Porté par ce qui monte de la terre ; et qui effleure le ciel avant de la retrouver...

Sans la nécessité des yeux et des mots...

Dans ce retournement (inespéré) de l'âme ; égale à elle-même – pourtant – depuis le début du voyage...

Livré(e) à la poussière et au vent ; à ce qu'est le monde – en réalité...

 

 

La persistance du lieu de l'enfance...

Sous les chemins de la raison abandonnés...

Comme au temps de la première parole ; à travers ce balbutiement dont nul ne se souvient...

Survivant – peut-être – au milieu des pans d'innocence effondrés...

Par-dessous le rire et la peine des hommes...

Toujours relégué au cœur des plus profonds souterrains du pays des ombres...

 

 

Infailliblement...

Comme la place de l'invisible en ce monde de croyances et de grossièretés...

Aussi essentiel que l'air respiré par les vivants...

Ce qui s'impose...

Sans même que nous y réfléchissions...

Comme l'une des plus hautes nécessités...

 

 

Se tenir là...

Au milieu des blessures et de l'éblouissement...

Le regard clair et sans visée...

L'âme libérée des cordes qui l'entravaient autrefois...

A l'écoute de ce qui entre et sort ; de ce qui monte et descend ; de ce qui surgit et disparaît ; de tout ce qui semble se mouvoir ; de tout ce qui semble exister...

A travers cette perpétuelle recomposition de la matière et de l'espace...

Ce qui contemple les larmes et la joie ; les caresses et les crimes – d'une égale manière ; parfaitement imperturbable...

 

*

 

Là où la mort emporte...

A l'heure où l'on déserte les tombes...

Lorsque les vivants détournent la tête ou ont quitté les lieux...

Par vagues ; par grappes ; par deux ; ou seule...

Vers le ciel...

Les âmes légères ; si légères...

 

 

La peine ; si serrée contre soi...

Alors que le vent éloigne les malédictions (toutes les malédictions)...

Alors que le ciel accueille les prières (toutes les prières)...

Sans compter ce que le temps efface ; et ce que le cœur absorbe...

Que reste-t-il de la douleur au fond de l'âme ?

Plus grand-chose...

Quelques restes qui tomberont bientôt dans l'oubli...

 

4 juillet 2024

Carnet n°308 A l'orée du plus intime

Juin 2024

Exsangue et déchiré ; alors qu'advient le plus léger...

Comme un souffle à travers l'ombre et la folie du monde...

Sans plaie...

Seul – à présent – face à la lumière...

 

 

Le cœur pur ; sans attachement...

Aussi lumineux qu'avant la naissance du temps...

A la manière de l'oiseau qui traverse le monde – le ciel – le jour...

 

 

Soi – de plus en plus ; et pourtant infiniment reconnaissable...

En dépit du temps consacré au voyage ; en dépit de la transformation...

Sans doute – davantage homme qu'autrefois...

 

 

L'Amour en amont de tout élan...

Et le cœur au centre du geste...

La seule lumière – et le seul dédommagement – que l'on peut offrir au monde...

 

*

 

Le signe – peut-être – du changement...

Le cœur si près de la sève...

A deviser avec les lutins et les esprits de la forêt...

A l'abri des regards humains...

Dans la pénombre magique des sous-bois...

Comme un éblouissement...

 

 

Quelque chose dans l’œil...

Avec le geste qui honore (comme s'il n'était voué qu'à cela)...

Et le corps incliné...

Et le cœur qui célèbre...

Comme si Dieu avait investi le fond de l'âme...

 

 

La chair qui s'offre au monde ; et l'âme à l'invisible...

Dans le renversement (naturel) de l'usage et de la faim...

Comme un avant-goût de liberté ; les prémices – peut-être – d'une perspective nouvelle...

 

 

Si l'on pouvait...

Au plus profond du cœur...

Si sensible aux âmes qui passent ; et à toutes les larmes sur la pierre...

 

 

Aussi attentif à l'hôte (qui accueille) qu'à ce qui vient à notre rencontre...

 

 

Ce qui embrasse et étreint...

Au cœur d'un monde indifférent où tout emprisonne et tourmente...

 

 

Au cœur de la nuit...

Ce qui dégringole de la lumière...

Du même ciel pourtant que celui qui fait couler la pluie...

Afin de consoler ceux qui ont perdu toute espérance...

 

 

Invisible ; comme effacé...

Ce qui loge au fond du cœur...

Une sorte de sourire ineffable...

Qui ne peut se résoudre à vivre dans ce qui ressemble à un enfer...

Au milieu de visages indifférents et haineux...

Et désespérant de ne trouver un lieu où il serait (enfin) possible de vivre et d'aimer...

 

*

 

Sur l'autre rive...

Le cœur (en partie) lavé de sa laideur...

Un peu au-dessus du territoire des hommes...

Comme rehaussé – en quelque sorte...

Sans blâmer quiconque (bien sûr)...

Autorisant – à présent – la spontanéité et le jaillissement naturel...

Comme si l'incarcération (et les épreuves) enfin s'achevai(en)t...

 

 

Semblables à la nuit ; et au sommeil...

Ces âmes sombres ; ces figures tristes et somnambuliques – cette myriade de fantômes...

Le signe qu'un Diable malicieux est intervenu au cours de la création...

Révélant le poids (assez terrifiant) de l'ignorance – et des ténèbres – dans le mystère et le jeu (l'incroyable jeu) des vivants...

La volonté (délibérée – sans doute) d'entraver les possibilités du monde – et ce voyage (ce long voyage) vers la lumière...

 

 

Poussé jusqu'à l'impossibilité du monde...

L'âme trop accablée – sans doute...

Et le cœur en déficit (structurel) de joie...

 

 

La danse des âmes dans le grand ciel où s'entrecroisent les destins...

Au milieu des vents qui emmêlent l'ombre des morts et la silhouette des vivants...

 

 

Honorés – et sauvés déjà – l'esprit et la chair lorsque l'âme aperçoit le scintillement de la faux dans la lumière...

 

 

Entre la boue et le ciel ; ce qui essaie (assez) maladroitement de se tenir debout...

Là où la tendresse est si rare ; et constitue, pourtant, le seul appui...

 

 

Sur ce long chemin...

L'absence...

Le même voyage...

En tous lieux...

Partout...

Là où l'on ne rencontre personne et où l'on ne parle que de soi...

 

 

Sans rien posséder sinon cet or qui ne se voit pas...

 

*

 

Rien qu'un éloignement nécessaire...

L'âme encore assoiffée...

Au bord de la déchirure et du dessèchement...

Refusant toute transaction ; et que soient entendus les remords...

La question toujours aussi brûlante au fond de la poitrine...

Comme reclus dans ce cœur devenu – peut-être – trop solitaire...

 

 

Des mains...

Tout au long de la survie...

Mille gestes de nécessité – (assez) péniblement réalisés...

Avec un fond de révolte au fond de cette faim de bête...

A travers la douleur ; le dévoilement du pire (pour les vivants)...

De désillusion en désillusion – jusqu'à l'asphyxie ; jusqu'au vertige ; jusqu'à la chute ; jusqu'à l'abandon...

Selon l'inclinaison (et la maturité) de l'âme ; l'une des plus belles ou l'une des plus terribles agonies...

 

 

Et ce que les yeux découvrent (ou devinent) à l'instant de la mort ; ce que l'âme avisée savait déjà depuis longtemps (bien sûr)...

 

 

Le noir ancestral ; aujourd'hui (en partie) effacé...

A travers le pourrissement et la dépossession...

La transformation naturelle de la terre...

Vers la beauté (ou ce qui s’apparente à la beauté) ; en dépit des malheurs ; en dépit de ce qu'il (nous) reste de folie...

 

 

Sur la peau ; la texture de ce ciel si lointain...

Alors que la tristesse croupit au fond des eaux noires ; sous les décombres et les gravats...

Alors que toute la vie s'est effondrée ; et qu'il ne reste que quelques ossements que le temps achèvera de blanchir...

Ce qui émerge (ce qui commence – à peine – à émerger)...

Alors que la perte cherche sa perfection...

Ce qui advient ; indépendamment du temps vécu et de l'ardeur à chercher...

 

*

 

Brisé ; par la course du temps...

Semblable à tous les Autres...

Avec les yeux qui devinent (ou qui savent déjà – peut-être)...

Et aussi – par notre faute – sans doute...

Assez proche du secret pour se rendre compte...

Ce que nous apprenons au cours de cette (brève) expérience du monde...

 

 

Nous ; trop noir(s) au-dedans pour alléger le signe – honorer la feuille – ennoblir le livre...

Alors que la fosse se dessine au loin ; et déjà nous appelle...

Alors que la chair sera (sans doute) amenée à vivre encore un peu...

Quelle place accorder à ces dérisoires débris ; à ces quelques poussières d'infini...

 

 

Si proche de la main coupable et de la bête que l'on assassine...

A travers cette humanité équivoque dont le cœur, si souvent, ne sait de quel côté pencher...

 

 

A l'approche du poème ; ce qui (nous) blesse encore...

La cruauté du monde...

En dépit de la tendresse au fond des yeux...

Et ce qui nous sauve ; le bleu au creux des mots...

Comme un baume sur les blessures (toujours) à vif...

Un peu de lumière dans la nuit de l'homme...

Ce qui traîne ; ce qui s'attarde encore un peu...

 

 

A l'heure du passage...

L'enfouissement du pire...

Et le plus regrettable – sans doute – qui se heurte à l'impossibilité de l'oubli...

L'âme tremblante ; au fond de la chair terrifiée...

 

 

A travers tant d'ombres et d'absence...

A travers tant d'abondance et de superflu...

Le goût des choses ; et la force d'aller encore...

 

 

Entre les ombres et les chimères...

A jouer sans fin...

En attendant le feu nécessaire au voyage et l'invitation du mystère à percer ses secrets...

 

*

 

Plus haut ; vers le Mystère...

Entre les profondeurs et la lumière...

Comme une parole ; un poème peut-être...

Ce qui vient de la joie ; quelque chose du vertige...

A travers l'abolition des frontières...

Un étrange mélange de chair et d'infini...

 

 

Dans cet entre-deux brûlant...

La matière métamorphique...

Défigurée par la chaleur et le poids...

La voix trébuchante ; comme si les mots s'entrechoquaient à l'intérieur...

Oubliant le langage commun...

Comme des borborygmes inintelligibles...

Des pensées gorgées de rêves qui s'échauffent à force de se frotter à l'impossibilité du réel...

Si maladroitement aligné(e)s au monde et aux forces invisibles...

Bouts de roche et de lumière grossièrement régurgités ; allant tout de guingois et claudiquant d'une atroce manière...

 

 

Errer encore...

Sans rien posséder ; pas même ce sourire...

Allant vers demain...

Sans autre peine que les siennes...

Sans autre visage que le sien...

 

 

Peu importe les lieux visités et les visages rencontrés...

Peu importe notre tâche et l'adversité du monde...

A marcher sans se retourner...

Parcourant les paysages ; et traversant les circonstances – sans rien retenir – sans rien conserver...

 

 

Là où l'absence et la lumière se confondent...

Là où l'on ne peut aller sans s'être dévêtu ; sans que l'âme apparaisse par-dessus la chair ; sans que l'Amour soit perceptible au-dedans du cœur ; sans que la clarté et l'innocence aient tout remplacé...

 

*

 

A l'échelle de l'âme ; le jour et le monde moins essentiels qu'il n'y paraît...

Et l'être plus exigeant (bien plus exigeant) que la lumière et la mort qui édictent pourtant (très) précisément leurs lois...

La figure au milieu des vents ; au-dessus des têtes – au faîte du possible...

Avec, au fond des yeux, quelque chose de la perte et de l'égarement – et un peu de tristesse aussi sans doute (ce qui, au regard de ce que nous sommes*, semble inévitable)...

* d'une partie de ce que nous sommes...

 

 

Du haut du cri...

Ce qui s'enroule autour de la fatigue...

Le visage si las de voir l'âme courir sans répit après le mystère...

A travers ce feu qui embrase le corps et la vie (tout entière) ; et qui donne son rythme (un peu fou) à ce qui nous entoure...

Bien décidé – aujourd'hui – à délaisser l'inessentiel sur les rives du temps...

Le regard (déjà) posé au loin ; attentif à tous les signes d'un ailleurs ; à la possibilité d'une autre terre...

 

 

Emporté là où le vent est la seule présence – le seul allié et la seule boussole...

Sans rien chercher – pourtant ; sans même décider des lieux à découvrir ; et à traverser...

Allant là où ça pousse ; et aimant ce qui vient...

Allant par-delà la nuit pour échapper aux ombres et aux maléfices...

Allant par-delà le jour ; et aimant la possibilité de vivre...

Expérimentant la place de l'homme ; au milieu des pièges et des fantômes ; au milieu d'une obscurité si noire qu'elle a tout recouvert...

 

 

Un peu plus haut que le visible...

A l'orée (sans doute) d'un ailleurs assez déconcertant...

Au commencement – peut-être – de l'oubli (érigé en règle absolue)...

Les mains plongées au fond de l'âme pour essayer de repêcher ce que la tristesse y a déposé depuis des siècles...

 

 

Jusqu'au lieu de l'enfance où le monde n'est ni mensonger ; ni déloyal...

Là où l'âme peut servir ce qui la traverse ; et où il (nous) est possible d'aimer toutes les figures du rêve et du réel – toutes les silhouettes de chair et de papier...

 

*

 

Au seuil franchi...

Par-dessus les siècles entachés de sang...

Sur la pierre fracturée...

Ce que la mémoire dégueule encore...

Et ce qui se dérobe (ce qui parvient à se dérober)...

Pour échapper aux franges de l'histoire...

Et ce que l'esprit retiendra ; ce qui se cache au fond de l'âme – l'insondable mystère auquel nous aurons consacré l'essentiel de nos pas...

 

 

Dans l'atelier du temps...

Là où les pas résonnent...

A travers ces livres oubliés (et dont nul n'a depuis longtemps tourné les pages)...

A travers le bruit des siècles...

A travers les drames ; et la somnolence des âmes...

Le déroulement de la grande (et des petites) histoire(s)...

La misère (insupportable) des bêtes ; la peine endurée par les hommes – et le saccage (en règle) du reste...

L'incessant tic-tac des horloges...

Ce qui tarde à quitter ce monde...

Et les secrets (tous les secrets) que l'on continuera de taire...

 

 

La tristesse éprouvée...

En voyant ce qui se déploie dans le monde...

Et cette honte ; et cette rage – devant l'inconséquence des hommes...

Et l'impuissance de l'âme...

Profondément meurtri ; cet amour pour toutes les créatures – pour toutes les formes de vie et toutes les manières d'habiter la terre...

 

 

Advient ce que l'on avait – peut-être – le plus redouté ; l'isolement – l'absence d'appui – la disparition (quasi totale) du socle et des repères...

Comme au milieu de nulle part ; au cœur d'un espace désert...

Le monde et les Autres comme simple décor (vaguement vivant et terriblement changeant) n'offrant que quelques opportunités passagères...

Plus seul que jamais ; alors que partout semblent se renforcer les cercles – les communautés – les territoires ; autant que l'audace et la vigueur du rêve...

 

 

Devant les atrocités et la déraison des hommes ; il faudrait s'inspirer de l'indifférence des pierres et des nuages – de la patience silencieuse des arbres – de l’innocence joyeuse des fleurs et de l'obéissance indolente des bêtes...

Prendre exemple sur les seuls maîtres de sagesse crédibles en ce monde...

 

*

 

Le silence ; à travers le prisme de l'âme...

Si proche du monde – pourtant...

Entouré du cosmos ; encerclé par le vide – peut-être...

Et ce qui circule à l'intérieur...

D'étoile en étoile...

Alors que toutes les rives s'éloignent ; alors que toutes les routes s'effacent...

 

 

Dans l'oubli du superflu...

Le quotidien illimité...

Sans contrainte horaire...

Sur le même fil interminable...

Cet incroyable chemin de découvertes...

A travers les yeux (pourtant si lacunaires et si déconcertants) de l'homme...

 

 

Ce qui s'inverse...

Comme un perpétuel renouveau...

Affranchi des exigences du monde et du temps...

Dans ce mouvement qui traverse l'espace...

Sans dehors ni dedans...

A travers cet étrange voyage au cours duquel chacun cherche (un peu partout et si désespérément) l’œil posé depuis toujours au centre du cercle...

 

 

Archipel de temps dans l'espace...

Là où les jours se comptent...

Là où la chair vieillit...

Là où l'esprit s'impatiente...

Au bord de ce qui veille...

Aux lisières de l'éternité (la plus accessible – la plus élémentaire)...

 

 

Sous le trouble ; l'excès de monde...

Et le cœur qui se craquelle...

Sous les vents des hautes terres...

A peine surpris par la douleur...

Ce qui nous incite à écouter (avec plus d'attention) ces quelques restes d'enfance réfugiés sous les paupières...

 

 

Qu'un feu sur ces rives oubliées...

Et quelques graines éparpillées qui attendent la pluie...

Ce que pourrait offrir la meilleure saison ou la main (besogneuse et délicate) d'un Dieu munificent...

 

*

 

Sans attirail superflu...

Ce qui se tient très approximativement auprès des choses...

Dans le feu du vivant qui confine, parfois, à la folie...

Là où l'intime et le lointain tantôt se rejoignent ; tantôt se séparent...

A travers cette dérive sans entrave...

 

 

A la naissance de la matière et du temps ; le mensonge consubstantiel...

L'illusion de l'origine et du commencement...

Et cette ronde (ininterrompue) de reflets que nous prenons pour de la chair vivante...

Manière (sans doute) de remplacer ce qui n'a pu être enfanté en ce monde ; (manifestement) trop éloigné de la lumière ; et trop décalé au regard de ce qui semble (réellement) exister...

 

 

Au-dedans d'un monde qui ressemble tantôt à une fête – tantôt à une possibilité – tantôt à une malédiction (selon les choses sur lesquelles se posent les yeux)...

Comme un territoire enclavé ; un espace-temps circonscrit (et recroquevillé sur lui-même)...

Sans signe notable de changement (depuis des millénaires)...

Ce qui se tisse (assez naturellement) avec l'indifférence et l’imbécillité...

Quelque chose d'aussi peu réel que ce à quoi nous ressemblons...

Comme cette terre en suspension au milieu des étoiles...

 

 

Rien que l'abandon et l'effacement...

Ce que nous apprennent (ce que ne cessent de nous apprendre) la vie – le monde – le chemin...

 

 

Si dérisoire(s) ; si provisoire(s) – au cœur de cette trame tissée de matière et de vent...

Et qui geint encore quelques fois ; en dépit de l'obéissance...

 

 

Si peu de chose ; presque plus rien – à force d'avoir été creusé ; après avoir subi tant de pertes...

Un peu d'âme ; un peu de chair – seulement...

Une figure assez quelconque...

Une existence pareille à toutes les autres...

 

*

 

Entrelacés ; le silence et le chant...

Le monde et la prière...

Le vide et la matière...

L'Amour et ce qu'engendre l'ignorance...

Comme une danse à laquelle chacun – chaque chose – est convié(e)...

 

 

La voix lancée par-dessus les têtes et les cris...

A la manière d'un pont – d'une main tendue – ou d'un poing brandi quelques fois...

Reflet de cette tendresse ou de cette rage pour ces âmes qui participent à la terreur et aux atrocités ; qui attisent le feu et versent le sang ; qui contribuent à l'inhospitalité de ce monde...

 

 

Dans le cœur – trop confusément – ce mélange d'ignorance et de vérité – de sagesse et de folie – de tendresse et d'animosité – d'espoir et d'angoisse ; tout ce qui fait de nous des hommes...

 

 

Le regard posé d'une égale façon sur les profondeurs et la futilité des choses...

Quelque chose dont se moquent les sages et les ignorants (qui ne perçoivent – chacun à leur manière – qu'un seul espace sans la moindre hiérarchie – sans la moindre séparation)...

 

 

Soumis – comme le reste – à la folie et à l'indifférence de ce monde...

Qu'importe l'ampleur du regard ; l'intensité du cœur ; la place de l'Absolu dans l'esprit et le poids de l'Amour dans le geste ;

 

 

Là – juste au-dessus de la prière – ce murmure – cette hésitation entre la solitude et les hommes ; entre la joie et les plaisirs du monde...

 

 

Livré(s) à cette main sans secours ; dans ce monde où l'ailleurs est une fable ; où il faut faire face de toute son âme à ce qui entrave la possibilité de la lumière...

 

*

 

Sans souci – sans tracas...

Celui qui se moque du monde et du temps ; et qui abandonne les conventions et le culte des idoles pour obéir (de manière naturelle et authentique) au Divin...

Esclave ni des hommes ; ni des caprices de la tête ; ni des fantaisies du cœur...

Aussi proche du ciel que le vent et l'oiseau...

Sans plus savoir qui il est ; ni où il va...

Marié à la liberté et à la joie autant qu'à la solitude de l'âme...

 

 

A la rencontre de ce qui nous appelle...

Délaissant les coups et les calomnies pour faire un pas de côté (qui s’avère – presque toujours – décisif pour la suite du voyage)...

 

 

Au milieu des feuilles et des mots...

Entre syllabes et dryades...

Là où s'invente une nouvelle façon d'être au monde...

Là où le cœur et les yeux débordent de tendresse...

Là où s'initient la parole et la fraternité...

Ivre de silence et d'amitiés...

Parmi les arbres, les bêtes et les poèmes...

En ces lieux qui (nous) offrent la joie ; et la possibilité d'être (réellement) un homme...

 

 

Ce que la vie dévoile...

Ce mélange de souvenir et de lumière...

Les yeux comme une lampe dans le noir...

Et l'encre ; et l'âme – légères (si légères)...

 

 

Sous un ciel de veille...

La main dansante...

La voix chantante...

Et le pas si passager...

Que rien ne reste ; que rien ne résiste...

 

 

Des notes ; ce que les doigts dessinent sur le sable...

Et ce monde ; comme un empire de poussière né du désir des vivants...

Et le souffle puissant qui déferle encore sur les apparences fragiles et incertaines ; sur ce que nous avons l'air d'être...

Encouragé (sans doute) par ce qui se cache au fond des âmes...

 

*

 

Transmis avec l'expérience...

Le souci de la soustraction...

La légèreté...

La nécessité de l'oubli...

Le regard sur l'instant...

Sur la vie ; pas davantage que ce qui est ; que ce qui passe ; que ce qui disparaît...

Et sur la mort ; qu'une idée que l'on assimile à l'absence...

Mais qui – en ce monde – peut se targuer d'être (à la fois) réellement vivant et parfaitement présent...

 

 

Tout s'étire ; comme ce jour sans fin...

Comme l'aurore née de la nuit...

Comme cette joie, parfois, au bord de l'agonie...

A la manière du vivant infatigable et obstiné...

 

 

Alors que grandissent la peur et la peine...

En ce monde où rien ne reluit...

Et que la parole se déverse sans bruit...

Le cœur voit clair...

Et l'esprit s'est affranchi de toute affirmation...

Au seuil d'un regard qui ne peut rien partager...

 

 

Lancés aux trousses du réel (que l'on ne pourra, bien sûr, jamais rattraper)...

Les yeux obnubilés par les obstacles (et leur contournement)...

Arpentant ces lieux où rien ne peut se révéler ; où seule la chair semble vieillir...

L'âme errante ; le cœur si ignorant qu'il s'égare dans tous les lieux qu'il traverse...

A nous enfoncer – semble-t-il – dans le même mensonge ; avec cet entêtement forcené...

 

*

 

Tout a été fouillé ; jusqu'à l'origine du monde...

Le corps – la terre – la tête – l'espace...

Peu (trop peu) ont tenté d'explorer l'âme qui est, sans doute, la seule à pouvoir offrir quelques réponses (satisfaisantes)...

 

 

Moins d'échanges ; et plus d'étreintes ; voilà ce que l'Amour propose...

 

 

Tant de fables dont nous ne retiendrons rien ; sauf, peut-être, l'insatiable curiosité de l'oreille qui cherche des réponses véritables...

 

 

Trop infidèle à ce qui (nous) est absolument loyal...

Encore trop plein de ruses et de désirs pour s'offrir à l'Absolu et à l'éphémère sans chercher une satisfaction ou une récompense...

Encore trop peu de lumière et d'innocence à l'intérieur...

 

 

A nos côtés...

Ce qui guide nos pas...

Au fond du silence...

Dans le merveilleux du monde...

Et le secret de la lumière...

Alors que tout tombe en ruine...

Alors qu'il ne reste de notre vie qu'un peu de poussière...

 

 

Comme un vieil homme – aujourd'hui – dont la chair et l'âme frémissent encore ; et dont le chant s'inspire de la beauté du monde et du bruit que fait la neige en tombant ; et dont le cœur penche (irrésistiblement) du côté de la tendresse et de l'étreinte...

Sans doute ; plus proche (bien plus proche) du ciel qu'autrefois...

 

 

Les yeux clos sur l'ombre et la mémoire...

Entre la rosée et l'horizon ; ce qui nous appelle...

En dépit de l'inquiétude et de l'ignardise...

Comme un chemin ; une manière d'aller vers le plus intègre ; et de se rapprocher de ce qui enjambe si joyeusement la mort...

 

*

 

A écouter le souffle des (sur)vivants...

Cherchant jusqu'à la plus infime respiration sous la pierre fracturée...

Au milieu des ruines et de la poussière ; au milieu de la dévastation...

Sous des lambeaux de ciel sanguinolents...

Ce que les hommes ont laissé de la terre...

 

 

(Encore) trop gorgés de questions et d'impatience...

Au commencement – à peine – de la (très longue) course...

Réduits (jusqu'à présent) à penser – à croire – à imaginer...

Comme si cela suffisait à faire de nous des hommes...

 

 

Encore brouillé ; au fond de la mémoire...

Et mélangé à quelques restes d'étoffe et de poèmes...

Au cœur du désastre...

La tête auréolée de rêves et de vérité...

Partagé entre l'entassement et l'abandon...

Et sur le point – pourtant – de s'en remettre à l'usage...

 

 

Déjà au-dedans de la vieillesse naissante...

La tête hors de la chambre...

A chercher encore un lieu pour l'âme...

Le cœur toujours confronté à son (rude) apprentissage...

 

Toujours entre l'ignorance et la mort ; sur cette (étroite) bande de terre à défricher...

En dépit de notre (presque parfaite) obéissance à ce qui s'impose...

 

 

Au seuil de l’effacement...

Et ce qu'il reste de pas vers le plus intime...

 

 

Compagnon indéfectible de ceux que l'on méprise ; de ceux que l'on maltraite ; de ceux que l'on condamne et assassine ; de ceux que l'on relègue aux marges et à la périphérie...

Et amoureux (plus que jamais) de ceux qui habitent au fond des bois ; au plus loin de l'homme (au plus loin du cœur de l'homme) – dans la proximité du plus sauvage...

 

 

Des collines et des pans de ciel ; au lieu des quatre murs habituels...

Et du vent à la place de l'étoffe...

Et des frères parmi les arbres et les bêtes...

Et comme refuge ; cette roulotte posée au milieu des arbres ; loin du bruit – des hommes et du mensonge...

Attentif à ce que réclament le monde et le quotidien...

A vivre en harmonie avec ce qui nous habite et nous environne...

 

 

Quelques gestes ; quelques lignes ; quelques pas...

A la merci de ce qui nous échoit ; et autant que possible – le cœur ouvert...

Seul ; à danser en silence – dans les bras joyeux du vent qui nous invite à un peu (plus) d'exubérance...

 

*

 

Que dire du ciel ; de ce passage sur la pierre ; du soleil et des saisons...

S'est-on suffisamment découvert – exploré – rejoint...

A-t-on engrangé assez de lumière pour la suite du voyage...

 

 

A quatre pattes ; cette vie furtive...

A tire-d'ailes...

Comme une fugue dans le vent...

De terrier en terrier...

Sans jamais quitter cette rive – pourtant...

Et le même Dieu depuis déjà plusieurs éternités...

Aux prises avec le délire de l'homme qui s'imagine maître du temps et des destins...

 

 

Terre et ciel – si aguerris face à l'inexorable...

 

 

Le rêve et la tristesse ; affaiblis...

Sur le point de se disloquer...

Comme face à un mur lézardé ; la fuite et la possibilité...

Sur les pas des anciens évadés ; (presque) à la manière d'un jeu...

Abandonnant le monde à ses attentes ; et les alliances perverties...

A grandes enjambées ; sans s'évertuer à l'impossible ; sans s'efforcer à ce qui nous est le plus éloigné – le plus étranger...

Allant vers ce qui (nous) est naturel...

Nous laissant porter par ce qui nous constitue...

Comme un chemin vers ce qui nous rassemble...

 

 

Sans bruit...

La voix appuyée sur le silence...

A demi-mot ; la route qui s'éclaire...

Et ces restes de neige qui ont relayé le jour et la prière...

Comme un oiseau niché au fond de la lumière...

 

 

Perpétuellement ; la parole murmurée à ces âmes inattentives – si peu sages – si ensommeillées...

A travers l'hiver (et l'aridité) ; guidé(e) par cette lumière intarissable...

 

*

 

La vie ; la mort...

Sous le même ciel...

Comme une danse au voisinage de la vérité...

Avec tous les costumes des vivants...

Et tout l'attirail des macchabées...

Comme les pôles magnétiques entre lesquels sont tendus tous les fils...

Sur lesquels chacun marche – de l'origine à l'origine – en empruntant tous les détours nécessaires...

Ce qui frise (parfois) le délire – l'exubérance – la fantaisie...

 

 

Défait de toute appartenance...

Et libre de rien – pourtant...

Encore plus obéissant qu'autrefois (et plus consciemment peut-être)...

Jusqu'à s'abandonner au rêve – quelques fois...

Jusqu'à laisser la folie courir sur le dos du monde...

La figure tournée vers la pierre ; et l'âme entre les mains du ciel...

Parcourant ainsi l'espace (et le temps)...

A la manière de l'homme...

Entre l'invisible et le plus grossier...

 

 

Comme l'oiseau (sans histoire) qui préfère le chant à la parole ; et le silence au chant – et qui prête pourtant gracieusement sa voix à tout ce qui le traverse...

A la fois antichambre – fenêtre et voyage...

Comme la roche – le soleil et le vent ; dont chacun fait usage (à sa convenance – et selon ses nécessités) ; et que seuls les plus sensibles savent remercier...

Avec dans les yeux, à la fois, la lumière et la nuit originelles...

Ce que l'on offre (nous autres) comme de l'or (et qui n'est apprécié que par ceux qui en connaissent la valeur)...

 

 

Désormais ; notre vie...

Ici ; comme tout ce qui arrive...

Dans la transparence de l'air et de l'âme...

Aussi léger que le vent...

Comme le bruit de la rivière ; et ce qui brille dans les yeux des hommes encore encerclés par les voix de la nuit et les fantômes du temps...

 

*

 

En mouvement ; la vie – le rêve...

Escaladant les murs...

Dévalant les pentes...

S'insinuant au fond de la chair ; dans toutes les têtes...

Déguisés (très souvent) en aurore naissante ; en promesse de lumière...

 

 

En milieu hostile ; un peu partout – là où il y a des hommes...

Si familiers de leurs désirs ; de leurs ambitions ; de leurs messages...

Injures ; pièges ; poisons ; coups de pied et de fusil...

Objets de tous les rejets ; de toutes les brimades ; de toutes les barbaries...

Interdits sur l'ensemble du territoire (humain)...

Mutilés – blessés – étripés – massacrés ; exterminés jusqu'au dernier...

 

 

Indifférents aux reflets du plus intime...

Passant et repassant ; jusqu'au dégoût ; jusqu'au regard qui se détourne...

Et rêvant – pourtant – d'enthousiasme et de vérité...

Refusant (jusqu'à présent) de célébrer quelque chose d'inconnu au milieu des rêves – au milieu des illusions – au milieu de la folie ambiante...

 

 

Ce que l'on doit à la terre et à l'absence d'espérance...

Et à cette fenêtre ; posée à travers tous les obstacles...

Lumière sur l'expérience...

Et encouragement à apprendre ; puis (évidemment) à désapprendre...

Jusqu'au dépouillement le plus exigeant....

Jusqu'à la plus grande clarté du cœur et des yeux...

Accessible(s) à l'homme...

 

*

 

Celui qui approche la mort...

Autour du vide...

Quelle que fut son existence...

Au bout du compte ; comme à chaque instant (en réalité) – face à soi...

Dans l'irrésolution ou l'accomplissement...

A la manière dont on aura traversé les circonstances pour arriver jusque-là...

 

 

Si honnête que l'on en est devenu infréquentable...

Révélant ainsi le goût (si prononcé – si naturel) du mensonge et de la posture chez l'homme ; et l'impossibilité (bien sûr) de faire monde (ou société) sans faux-semblants – sans compromissions – sans arrangements...

 

 

Tous les états possibles du cœur – de l'esprit – de la chair ; sous le même ciel...

L'infini décliné en autant de combinaisons possibles – en quelque sorte...

 

 

Laissant tout s'imposer ; comme la seule manière de vivre ; la plus naturelle – sans doute ; offrant ainsi la pente la plus aisée aux nécessités et aux inclinations...

 

 

Si explicitement étranger...

Dans ces méandres peuplés d'étranges voyageurs...

De la poussière sur le front ; et de la glace au fond du cœur...

Les yeux ensommeillés ; et la démarche somnambulique...

Comme happés par la danse ; et les mille manières de vivre...

S'avançant et reculant ; s'engageant et s'enfuyant...

Comme si chacun cherchait la meilleure situation ; la meilleure compagnie ; le bénéfice le plus grand...

Fantômes et silhouettes de l'ombre ; si perdus – si affamés – si désespérés (de ne rien trouver à leur convenance)...

 

 

A l'orée du plus intime ; quelque chose (bien sûr) du mystère...

Sans que soient nécessaires le labeur et l'accomplissement...

A la manière du soleil qui brille en toutes saisons ; et de la pierre qui sait s'en faire l'exact reflet...

A la manière de l'espace perceptible (et habitable) depuis toutes les périphéries (qu'importe le lieu où l'on se trouve et la distance qui semble nous séparer du centre apparent)...

 

 

En réponse aux larmes ; ce chant...

Comme une caresse légère ; une main tendue...

Pour aider à révéler ce qui se cache au fond de l’œil embrumé ; cette lueur – un espoir peut-être – cette chose assez mal définie qui cherche un peu de lumière – un peu de tendresse – derrière l'indifférence des visages et la tristesse de ce monde...

 

*

 

Émouvants (si émouvants) ; ce monde – ces existences – ces itinéraires ; nos assuétudes et nos liens – innombrables ; et cette manière (si désespérée) de nous agripper aux visages et aux choses ...

Ce patrimoine de chair et de sensibilité...

Tous ces destins gorgés de peur et d'espoir...

Oscillant toujours entre la misère et le merveilleux...

Entre la solitude et la société...

Tant de choses, ici, qui nous rassemblent et nous distinguent...

Nés de cette origine commune ; et allant vers le même lieu...

De mille façons différentes ; et par mille sentes singulières...

Comme un (très) long voyage à travers l'apparence du temps...

 

 

Le parfum de l'invisible...

Essentiel dans notre géographie de l'intime...

Au milieu de ce fourbi (insensé) et de ces ombres (innombrables)...

A travers ces appels et ces pentes...

Au fil du chemin ; sans jamais résister à ce qui s'impose ; sans jamais s'opposer à ses inclinations...

 

 

Le monde au fond du regard...

Sans pouvoir s'échapper...

Collé à la terre ; et collé au nom...

Léger dans l’œil ; et embourbé (pourtant) dans les replis de la mémoire...

Comme l'air que l'on se donne...

Et qui, vu d'ici, nous semble voué à l'abîme et aux tremblements...

Comme si l'on se trouvait dans l'arrière-cour des saisons ; là où tout est taché de poussière et de sang...

 

 

Au-delà des combats et des ambitions ; au-delà des lois et des règnes les plus communs...

Ce qu'offre (inéluctablement) la lumière...

Alors que le monde hésite (semble hésiter) encore ; lui qui n'a d'yeux que pour le rêve et l'ivresse...

Ce qui coule et se répand ; à travers l'invisible ; en dépit des résistances et des refus ; en dépit de toutes les portes fermées...

L'inépuisable et l'émerveillement...

Dans l'âme et sur la pierre ; encore (tout) ruisselants...

 

*

 

Sur une terre moins rêveuse...

Pas même étonné des (nouvelles) exigences de l'âme...

Comme le souvenir d'un territoire très ancien...

La gorge nouée ; le cœur serré (sans très bien savoir pourquoi)...

Si soucieux – à présent – de lumière et de liberté...

Comme si quelque chose commençait à vibrer au fond de la chair (ressenti jusque dans la moelle des os)...

L'inconnu piétiné par le monde d'aujourd'hui...

 

 

Lancés à travers le temps...

De jour en jour...

De pas en pas...

De page en page...

L'homme et l’œuvre obéissant à la nécessité ; et comme le reste – guidés par toutes les forces invisibles qui accompagnent les destins ; poussant – attirant – invitant – incitant – repoussant – s'opposant – bannissant – décourageant...

 

 

Dans l'accueil et le ravissement de tout ce qui naît – s'entrecroise – échange et disparaît avant de revenir sous d'autres traits (ou d'une autre manière)...

 

 

Bouleversé par la grâce de ce qui s'abandonne...

Les cheveux ébouriffés par le vent ; l'esprit, l'âme et la chair (peu à peu) modelés par les circonstances...

Le cœur au plus près du ciel et des étoiles...

Sans peur ; face aux effondrements – face aux renversements ; face aux perpétuelles transformations...

Emporté(s) par les tourbillons et la force des éléments...

Laissant les événements décider du sort et de la destination...

Jamais las de se laisser traverser – imposer – envahir – délaisser – emporter – tantôt par le feu et la joie – tantôt par les malheurs et la faim...

Comme s'il s'agissait seulement d'être le lieu du passage et de la rencontre ; comme s'il s'agissait seulement de ne jamais empêcher le mouvement...

 

 

Découvert ; dans l'éclat – tout ce qui nous révèle...

A travers le (long) défilé des choses et du temps ; à travers la (longue) procession des visages...

Ce qui honore d'une égale façon la terre, la nuit, le ciel et la lumière...

 

*

 

Dans la courbure sans fin du réel...

Non cartographié(e) (bien sûr)...

Au-delà (bien au-delà) du rêve et de l'imaginaire...

A même la trame ; et ses mille réseaux...

A travers tous les mouvements possibles ; bien plus extravagants et fantaisistes que les (très) élémentaires circulations temporelles – horizontales et verticales...

Sans même pouvoir choisir dans le grand catalogue des combinaisons...

Allant ainsi ; au gré de ce qui nous porte...

 

 

Embrassé (à la fois) par la force et l'abandon...

Libre (si l'on peut dire) ; en dépit de toutes les influences...

A notre aise dans l'espace ; bien davantage qu'au milieu de la foule...

Nous aménageant – peu à peu – une destinée sans certitude ; dans la (parfaite) continuité des pas qui ont inauguré cet étrange voyage vers l'inconnu...

 

 

Sans pensée...

Sans aveu d'insécurité...

Avec le silence dans les parages...

Et l'odeur des sous-bois...

Au cœur de cette étendue si familière...

L’œil attentif à ce qui nous habite ; à ce qui nous entoure ; au moindre bruissement du dedans et du dehors...

Et les mains ouvertes...

Comme pour honorer (en silence) ce qui passe si furtivement sur cette terre...

 

 

L'âme brûlante...

Ravi(e) de ce regard clair...

A travers l'invisible ; et les hauteurs...

Ce qui surgit ; et ce qui s'écoule au fond de la chair...

Toutes ces substances vivantes qui débordent ; et que, sans cesse, nous échangeons...

A travers nos mains (plus ou moins) agissantes ; à travers nos cœurs (plus ou moins) consentants...

Notre participation à l’œuvre commune – en somme...

Tout ce qui permet de faire monde ; en dépit de nos résistances...

 

*

 

Alors que tout revient vers soi ; jusqu'au dernier parti ; jusqu'au dernier invité...

Après avoir fait le tour des astres ; un (tout) petit périple dans l'espace – en vérité...

Le cœur accueille – peut enfin accueillir – tout ce qu'il avait autrefois refusé – banni – détesté – refoulé – répudié...

Rattrapant – en quelque sorte – le temps perdu ; passé à satisfaire ses (très étroites) préférences...

Capable d'honorer – à présent (et de manière très naturelle) ces inévitables (et très logiques) retrouvailles...

 

 

Des hommes (quelques hommes) à peine esquissés ; taillés dans la glaise avec un peu de ciel – un peu de vent et de lumière ; pas assez sans doute – et trop maladroitement – pour transformer ces amas de chair et de sang en créatures de clarté et d'innocence et toutes les arènes de ce monde en promontoires vers l'infini...

 

 

Sous l'emprise (assez diabolique) de l'écho...

Comme un semblant de fête...

Quelque chose qui cherche à s'enfoncer ; et à remplacer les fondations – peut-être...

Si loin des cimes – de l'homme – de la lumière...

A s'insinuer partout où la peur reste vivace...

 

 

Seul ; avec sa tendresse en bandoulière...

Allant là où jamais la parole ne rebute (ni n'épouvante)...

Là où rien n'est factice ni mensonger...

Là où l'ivresse est (totalement) naturelle...

Pas un travail ; une vocation ; une manière de résister à la peur – à l'artifice et à la forfanterie – qui ont (à peu près) tout envahi...

 

 

Au seuil de l'âge des possibles...

Sans berge – sans livre – sans appui...

Le lieu de vie ; à la lisière de l'homme...

Ce qui s'offre ; et ne peut se conquérir (d'aucune manière)...

 

*

 

Et cette fièvre noire qui écorche la chair ; et qui tourmente l'âme...

Attachées (malgré elles) à l'aventure du vivant...

Comme coincées entre la violence et les baisers...

Au cœur de tous les empires ; de toutes les catastrophes...

Au fil des existences ; guidées par les cris – les peurs – les promesses et les voluptés...

Contraintes de renoncer (provisoirement) au silence ; aussi longtemps (sans doute) que durera le monde...

 

Pierres posées sur la sente (non sinueuse) des siècles...

A la manière d'un escalier que peu (très peu) se risquent à emprunter pour remonter le temps...

Presque rien (pourtant) au regard des naissances et des morts successives ; au regard des existences affairées ; au regard des âmes (presque toujours) aveugles à ce qui semble séparer les territoires et les dimensions ; obligeant ainsi les êtres à revenir indéfiniment et à inventer leur propre chemin pour essayer de rejoindre ce lieu ou toutes les frontières se dissolvent...

 

 

En compagnie des oiseaux...

Le cœur (encore) recouvert de suie...

Avec ce feu – à l'intérieur – qui brûle toujours (d'impatience)...

En pleurs face au mystère...

Et en adoration ; à travers cette prière adressée à on ne sait qui...

Sans la moindre assurance (pourtant) de parvenir sur l'autre rive ; jusqu'au lieu du salut...

Et déjà ébloui par ces défaites (par toutes ces défaites) inévitables...

(Presque) mûr pour la suite du voyage...

 

 

Compagnon du plus vaincu ; de ce qui a été abandonné (et, trop souvent, livré aux pires exactions)...

Cette part du monde glissée au fond du cœur de chacun ; et que la plupart recouvrent de rires et de parures ; et que la plupart protègent d'une armure et de remparts ; et que (presque) tous défendent avec tout un attirail qui rend impossible un échange (authentique) avec le reste ; avec ce qui nous semble autre – étrange – étranger – menaçant...

 

*

 

Comme des fantômes...

Absents ; à côté des choses – des visages – de l'essentiel...

Jouets de tous les destins ; et de cette longue chevauchée vers l'inconnu...

 

 

Une vie sans yeux (ou avec ceux d'un Autre)...

Hagards et récréatifs (autant que faire se peut)...

Ici (pourtant)  ; à ciel découvert...

Comme planqués sur l'arrière-scène du monde où rien ne se voit (où l'on ne peut rien deviner)...

Vacanciers (bien sûr) plutôt que voyageurs...

A se figurer des choses au lieu de regarder et de sentir...

A se claquemurer au lieu d'avancer les yeux confiants vers l'inconnu...

 

 

De manière si improbable – les vivants...

Alors que tout est emmêlé ; et parcouru par tant de forces et de possibilités...

 

 

Tant d'offrandes déposées aux pieds de la vie ; aux pieds de la mort ; aux pieds des Dieux ; aux pieds de toutes les créatures du monde...

Rien qu'une étincelle dans la nuit...

Rien qu'un éclair dans les ténèbres...

Pas grand-chose – en vérité – tant que le cœur ne saura s'offrir (entièrement nu ; parfaitement consentant)...

 

 

A la place de l'air ; ces coulées de souffrances...

Comme une armée de fantômes qui déferlent sur le visage de Dieu...

Rien ; absolument rien – face à l'inimaginable – face à l'immensité...

 

*

 

Obstrué(s) ou voilé(s) – peut-être ; qui peut savoir...

La chair soumise aux fluides et à la faim ; à toutes les lois du ventre...

Et ce désir immense et mystérieux ; qu'aucune chose de ce monde ne peut combler...

Comme si le destin ne laissait qu'un très mince interstice ; une sorte de trou encastré entre l'infini et la poussière ; une fente étroite où ne peuvent s'écouler que les inclinations (naturelles) de la matière et de l'âme ; condamnant l'esprit à se faufiler à travers cet étrange corridor qui n'offre ni assez de perspective – ni assez de lumière – pour trouver la moindre issue – le moindre espace de liberté...

 

 

Comme enveloppé par ce parfum de terre et de sauvagerie...

Les pieds enchevêtrés aux racines...

L'âme plongée au fond du ciel...

Les yeux au-dessus du voyage – scrutant les pas et les chemins arpentés...

Le cœur, sans doute, à égale distance entre l'arbre et l'homme...

 

 

Ce qui ne peut être séparé...

(A la fois) au cœur du vent et de la lumière...

Immobile et mouvant...

Au milieu des morts et des vivants...

Dans le ciel et la poussière...

Et qui invite (et qui incite parfois) ce qui vit sur la pierre à chercher...

 

 

Au cours du long hiver de l'homme ; peu de chose – (finalement)...

Au mieux ; une sorte d'élargissement de l'espace ; et la disparition de (presque) tout ce qu'il contenait...

A la fois plus léger et plus seul...

Et plus humble (évidemment) ; malgré l'évidence...

La voix – le geste et le pas ; sobres et sensibles (bien plus sobres et bien plus sensibles qu'autrefois)...

A moins s'interroger ; et s'appuyant davantage sur l'écoute...

Comme si l'on pouvait accéder [à force de tentatives et de volontés (toujours infructueuses – bien sûr) et à force d'incuries et de désillusions] à une forme étrange de compréhension ; une sorte de réponse (naturelle et intuitive) aux mille situations de l'existence – à toutes les circonstances qu'il nous faut expérimenter ; rien de complexe – rien de théorique ; quelque chose d'une très grande simplicité qui consiste (simplement) à se laisser guider par ce qui est là et obéir (sans résistance) à ce qui s'impose...

 

*

 

Le cœur échangé contre le monde...

D'île en île ; à travers une longue dérive...

En (très) mauvais compagnon...

Sans jamais prêter l'oreille à ce qui habite au-dedans ; et à ce qui existe alentour...

De désir en désastre ; indéfiniment...

Porté par l'absurde espoir d'un possible ; d'un ailleurs ; d'un autrement...

La douleur reléguée au fond de la chair ; et la souffrance au fond de l'esprit...

Les yeux fermés...

Les pas très sévèrement dévoyés...

 

 

Rien que l'envers du regard ; déployé...

Au-dessus de la plaie circulante ; guidé par l'odeur de la séparation laissée par l'itinéraire – l'empreinte des pas depuis l'origine...

Tournant autour du bleu en s'affairant à (à peu près) n'importe quoi...

Les mains rouges et tremblantes...

Tristes et désemparés ; face à la vie – face à la mort...

En dépit de la proximité du silence et de la lumière ; en dépit de la possibilité (permanente) de la joie...

 

 

La chair dansante ; au-dessus des supplices ; et l'âme un peu en surplomb – essayant de tout hisser jusqu'au ciel...

 

 

Au creux de la terre ; ces torrents de larmes qui déferlent...

Face à la mort ; tant d'impuissance...

Le corps démuni ; le cœur docile...

Emportés par cette danse perpétuelle...

Avec mille joies sur fond de drame ; et mille drames sur fond de ciel ; et la lumière (bien sûr) qui continue de s'offrir aux yeux qui aspirent à (mieux) voir...

 

 

Comme une fête où se sont réfugiés le silence et la joie ; enveloppés d'apparences...

A travers ce que nous appelons la souffrance et la tristesse ; à travers ce que nous appelons la douleur et la mort...

Quelque chose que l'on devine (que l'on peut deviner) ; mais qui jamais ne se laisse voir ; mais qui jamais ne se laisse saisir...

Plus rapide que la main ; plus rapide que l'éclair...

La figure discrète (et mystérieuse) de la tendresse et de la lumière ; l'essence même de l'âme et du monde...

 

*

 

Le cœur encore trop asymétrique – sans doute...

Arpentant sans fin ses (interminables) cercles concentriques...

Au milieu de tout – pourtant ; et réclamant – partout – du réconfort et des récompenses...

Exigeant de la douleur qu'elle s'extirpe ; et des Autres qu'ils se penchent – et consolent...

Et la main (bien sûr) dans son parfait prolongement...

 

 

Confusément – le corps et la tête ; la matière et l'esprit ; emmêlés au-dedans de tout ; et dont les fils – si l'on s'amusait à les tirer – mèneraient jusqu'au lieu où se rejoignent (et s'effacent) toutes les frontières...

 

 

Comme un grand soleil sur l'âme et le monde...

Non pas cette gloire étourdissante – cette ivresse des honneurs – après laquelle courent la plupart des hommes...

Plutôt une tendresse discrète ; une tranquillité silencieuse...

Quelque chose qui se tient là depuis longtemps ; depuis toujours – sans doute ; au fond de la solitude...

 

 

Dans l'obscurité – encore...

Comme un miroir...

L'impossibilité du jour...

Et – en soi – le feu éteint ; et ces couches (épaisses) de cendre qui attendent d'être dispersées...

 

 

Là où la course s'achève...

A la naissance de la lumière...

Sur cette terre vouée au Divin...

Et qu'importe ce que furent nos errances sur la pierre...

Et qu'importe le poids de la neige déblayée...

Au-delà du rêve et des singeries (au-delà de tous les rêves et de toutes les singeries)...

Ce à quoi sont (si sérieusement) occupés les hommes...

L'âme qui cède (irrésistiblement) aux délices de la frugalité ; et aux manières de vivre les plus sauvages...

 

 

La hache déposée par-dessus la fourberie...

Aussi dépourvu que joyeux – aujourd'hui...

 

*

 

Quelques fois ; au détour du sang (celui qui circule dans les veines comme celui que l'on verse sur la terre)...

A la manière d'un électro-choc au fond de la chair (et qui secoue jusque dans les recoins les plus reculés de l'âme)...

Ce que le monde a de terrible et de merveilleux ; si mystérieusement incorporé...

 

 

Sans famille ; sans patrie – au milieu des hommes...

Et chez les autres vivants ; affilié à (presque) toutes les communautés ; selon les inclinations – les rencontres et les lieux traversés...

Mais profondément solitaire ; au fond de l'âme...

En dépit de cette sensibilité si vivante...

En dépit de belles (et brèves) amitiés...

 

 

Rien à partager sinon cet étrange chemin ; cette route qui se dessine entre les espoirs éventrés...

Sans ami – sans appui – sans incantation...

Et l'espace qui s'élargit à mesure que l'on quitte la galerie des glaces – les semelles encore truffées d'éclats et de débris...

 

 

Très haut ; sur l'aube (re)naissante...

L’œil étincelant ; le cœur léger...

Effleurant la lumière...

Le séant posé sur la pierre...

L'âme oscillant d'abord entre l'arbre et l'oiseau ; puis (un peu plus tard) entre l'oiseau et le nuage...

Sans même vouloir échapper aux résidus de l'homme (qui persistent au fond de la chair)...

S'abandonnant seulement à ce qui s'approche ; et qui a la couleur de l'Amour et le parfum du plus sacré...

 

 

Longue veille sans trouble – sans nuit...

Jusque là où le regard se prolonge...

Par-dessus le monde...

A travers l'invisible...

Comme sur une crête dans l'espace...

A l'abri de la boue – des bouches et des cris...

Sur une ligne de lumière (intense et sans danger)...

 

*

 

Le sang de l'ignorance et de la tyrannie...

Le geste barbare et le sourire injurieux...

Un coup porté à la sensibilité et à la tendresse...

Sous l'emprise de ces forces qui laminent – et lacèrent – la chair du monde ; et qui violentent les âmes...

A vivre comme si l'on avait (tous) un couteau sous la gorge ; et que mille mains assassines menaçaient à chaque instant de l'enfoncer dans la chair...

 

 

Les tremblements de l'être...

Dans nos yeux si peu fiables...

La langue collée au mot ; et les mots collés à la langue...

Rien de l'étendue et de la rigueur nécessaire...

Quelque chose d'assez mal ajusté...

Comme l'attente d'un secret inavouable...

Sous le costume exotique du rêve...

Le voyage déguisé en séjour – peut-être...

 

 

Le cœur arraché par la brusquerie du monde...

Consentant – pourtant – à la pente empruntée...

Sans refouler la moindre larme ; sans repousser le moindre cri...

Sans jamais faillir...

Le souffle déficient et droit...

Le visage face au vent qui cingle...

Au milieu du feu et du passage...

 

 

A la source du souffle...

L'Autre monde...

Ce qui se dessine au fil de la course...

Ce chemin dissimulé entre les pas...

Ce qui est (très) explicitement caché ; et qui, parfois, se laisse découvrir...

Au centre de l'espace...

A même le regard ; au cœur même de la trame...

Ce qui semble si sombre et si lointain – depuis l’œil de l'homme ; et qui s'avère – pourtant – l'exact contraire de ce qu'il paraît...

Là où siège l'innocence ; le lieu du plus intime...

 

*

 

L’œil tourné vers l'esprit...

Les portes du monde refermées...

Insoucieux de tout cérémonial...

Essayant d'évaluer le poids de la mort et de l'infini sur les vivants...

Au milieu de ce qui se tient sans bruit – sans réclamation – depuis le début de l'histoire...

Là où il est impossible de ne pas être ; là où il est impossible de ne pas vivre ; là où il est impossible de s'installer...

 

 

Passager...

Comme la seule possibilité...

Sans rien dénaturer ; ni la vie – ni la mort – ni les circonstances – ni les émotions...

Au milieu des vagues...

Porté par les courants...

Obéissant et silencieux...

A la merci de ce qui vient...

Le cœur face à ce qui s'approche ; face à l'inconnu ; sous le règne (permanent) de l'incertitude...

Là ; simplement – présent...

 

21 novembre 2024

Carnet n°312 Un œil au cœur de la fable

Octobre 2024

Au fond de tous les sommeils ; le même feu...

Cette ardeur oubliée...

 

 

La beauté du monde sous les paupières fermées...

La grâce et le parfum de l'invisible...

A la place du petit théâtre des rêves...

 

 

Sans inquiétude...

Sous le soleil du jour...

Sous les caresses de l'infini...

La chair trémulante...

Les dernières résistances qui – peu à peu – se défont...

 

 

La main tendue vers cette bête tapie au fond de la poitrine ; tapie au fond du sang...

Qui tapisse la tête de mille soucis ; et recouvre ce rire étrange caché au fond du chagrin...

Faisant – peu à peu – glisser notre voyage vers la tristesse et la peine...

[Au lieu de renouer avec la légèreté de ceux qui négligent le monde ; le reste ; de ceux qui se détournent de l'inquiétude et des tourments]...

 

*

 

Au-delà de la multitude et du langage...

A l'ombre du verbe...

A la source de la parole – peut-être...

Le ciel ouvert...

Ce qui nous creuse pour offrir au cœur un peu de lumière...

 

 

Un chemin...

Sans interrogation...

A la lisière de l'invraisemblable...

Sans jamais s'épuiser...

Traversant le froid et la nuit...

Aussi heureux sous la pierre que sous la lumière...

 

 

Dans cette brume étrange (et si étrangère)...

A suivre ces traces si anciennes sur la roche...

Le visage cerné par le silence...

Et l'âme déjà débordante de joie...

 

 

Tout file ; glisse ; s'échappe – sans même notre consentement...

Et ce qui – sans cesse – cogne sous notre front ; aux portes de la mémoire...

Mille souvenirs [au milieu d'autres souvenirs] ; mille pensées [au milieu d'autres pensées]...

L'inquiétude ; et le parfum tenace des illusions...

Un œil sur le monde ; à l'affût d'un refuge ; d'un repère rassurant...

Sans oser regarder l'éphémère s'effacer ; et le vide, peu à peu, le remplacer...

 

 

L'âme si impuissante face au désordre du monde...

La vie sens dessus dessous...

Le cœur trop penché – peut-être – vers ce qui l'inquiète ; vers ce qui l'accable ; vers ce qui l'obscurcit...

Au-delà (bien au-delà) des images et du hasard...

Sur cet étrange chemin ; avec quelques restes de torpeur et des relents d'angoisse (assez tenaces)...

Hors du territoire clôturé...

Nous éloignant ; sans destination précise...

Vers un ciel imaginaire – peut-être ; vers une errance et une chute inéluctables...

 

*

 

Le cœur enfoui...

L'âme (encore) passablement nocturne...

Sous un ciel souterrain...

Sur cette route sombre où ne circulent que les silhouettes et les ombres – grises et taciturnes...

Dans un long cortège ; cheminant à double sens ; les uns se dirigeant vers les morts ; et les autres vers les vivants...

 

 

A remonter la route et le temps...

Moins chargé qu'autrefois...

Avec sous le bras un peu d'éternité...

Sous le regard sévère des vivants...

Traversant tous les cercles où l'on inventorie les choses futiles amassées par la main et l'esprit...

Avec de grands bruits au fond de la gorge ; et la poitrine gonflée d'orgueil et d'ambition...

Nous éloignant sans un regard – sans un adieu – de ceux qui nous ressemblent et qui nous sont toujours restés étrangers...

 

 

Le vrai ; dans la nuit ; comme une avancée – une trouée de lumière....

A la manière d'une lame qui transperce l'épaisseur...

Un œil au cœur de la fable ; prêt à déjouer les jeux et les tours de magie...

Un peu d'intelligence au milieu du monde...

 

 

Sans mémoire ; sans avenir...

Sans la moindre chance supplémentaire...

A travers l'effritement du temps...

L'élimination – peu à peu – du plus futile ; de l'inexistant – nécessaire pour faire place à l'essentiel – au plus élémentaire ; à ce qui réclame toutes nos forces et toute notre attention...

 

 

Sous le vent tempétueux des saisons...

Le cœur à la renverse...

L'âme en déséquilibre sur son socle fragile...

Le corps en prière...

Tourné vers tous les visages de la terre...

Incliné vers le sol – offrant au monde un peu de tendresse et de joie...

 

*

 

Derrière tous les visages du monde ; ce chant étrange ; comme né de l'ombre et de la matière...

Entre le murmure et la plainte...

Se faufilant pour trouver un passage vers la lumière...

 

 

Une plaie si profonde...

Dissimulée sous quelques sourires...

Là où s'affrontent – en joutes étranges – inégales – méconnues – l'inespéré et l'innommable...

Lutte silencieuse entre la lumière et ses reflets ; entre le visage de la vérité et les masques de chair qu'elle a dû inventer pour investir la matière et se familiariser avec ses lois implacables et grossières...

 

 

Tant de noms rayés sur la carte...

Tant de visages oubliés...

Tant de lieux demeurés inconnus (ou étrangers)...

Et l'âme bleuie par cet autre voyage – ce périple intérieur – invisible ; et toutes les rencontres avec ce qui ne se voit pas...

 

 

Trois fois rien...

Le chemin qui mène du ventre au cœur...

La tête (toute) tremblante devant les reflets du monde ; tous les paysages traversés...

Le périple plein de périls et de surprises...

Avec dans la main ; le plus nécessaire...

Et au-dedans ; l'essentiel...

Comme si tout vivait (déjà) sous le règne de l'invisible et de la tendresse...

 

 

Le cœur (franchement) décidé...

Le pas véloce (mais fugace)...

Le corps aussi expressif que possible...

Tout entier offert aux âmes rencontrées...

Si ému par l'innocence et la beauté...

Et glissant – peu à peu – vers la seule issue possible ; vers cette solitude joyeuse ; vers cette perspective si méconnue – si peu fréquentée...

 

*

 

Dans l'ombre protectrice...

L'image seulement...

Rien qui ne compte (réellement)...

Comme une vague ressemblance – peut-être...

Quelque chose de froid et de figé ; sans âme – sans chair – sans tremblement...

 

 

En soi...

Comme des fluides – des courants ; un ressac...

Et mille fatigues...

Et mille déchirements...

Et autant d'obstacles et de frontières...

Comme si l'on était (encore) incapable de s'affranchir du cœur organique...

 

 

L’œil vif et attentif...

Sur l'Amour comme sur le sommeil...

Essayant de percer la brume et de décrocher toutes nos vieilles lunes ; de dénicher le socle commun sous les apparences...

 

 

Au fond de l'espace...

Le cœur séparé...

Appartenant – pourtant – à l'essence même du secret...

En dépit des hontes et des interrogations...

En dépit des sortilèges et des recoins...

Se tenant là ; et certainement pas au bout de ses surprises...

 

 

Comme éparpillé dans le néant...

Comme poussé (sans cesse) en avant...

Au fond de la nuit...

Au fond de l'aveuglement...

Les paumes appuyées contre les parois...

Le cœur particulièrement réticent...

 

 

Si près de la tendresse...

L'enfance repliée ; apeurée par cette violence et toutes ces effusions de sang...

Si peu familière de ces discordances ; de ce manque de gratitude et d'assistance...

 

*

 

Déferlant...

Comme la vague ; comme l'eau de la rivière sous l'averse...

La semence se déversant à la manière d'un torrent de graines pour alimenter le renouvellement de la chair et du sang ; les battements de cœur du vivant...

Toute la matière du monde...

Ce qui vit sous l'eau – dans l'air – sur la roche – sous la pierre...

 

 

Ce que les mots dissimulent...

Ce que révèle la parole...

La lumière ; au-dessus des têtes – au fond du cœur...

 

 

Sans savoir comment effacer les rêves – les fables – les visages – les saisons...

Toutes les figures du royaume...

Mais – contre toute attente – emportés, un jour, avec leurs bruits...

A travers le délitement du sommeil nécessaire au silence et à l'oubli...

 

 

Hors du tumulte...

Aux lisières du monde...

Le cœur solitaire...

Assis sous les grands arbres...

Sous le ciel rouge...

A l'ombre des frondaisons...

Sur la pierre grise...

Silencieux...

Attentif à toutes les respirations...

 

 

Peut-être un regard...

Un sourire...

Un cœur écorché...

Et du bleu...

Comme un peu d'aventure...

 

 

Fenêtres fermées sur la nuit...

Mais encore hanté par la bêtise (et la bassesse) des hommes ; par les privilèges qu'ils s'octroient ; par l’iniquité et l'infamie de leurs gestes et de leur règne...

Témoin de tant de choses ; de tant d'absence – que notre cœur doit épancher son sang noir ; son dégoût – sa colère – son hostilité...

 

*

 

Sans hâte...

Au cœur de l'intimité...

Au rythme du flocon qui tombe...

Au rythme de la neige qui fond...

Chair contre chair...

En toutes circonstances...

Qu'importe la saison...

Qu'importe que la mort rôde au-dessus de toutes les têtes...

 

 

Tout emporté...

Avec le voyage...

Dans cette errance un peu folle sous les étoiles...

Un peu naïve ; mais inoubliable...

Et fort instructive lorsque le regard sait se mêler aux souffles de la terre...

Comme si tous les élans s'inscrivaient dans le bleu de la poussière...

 

 

Vers cette solitude silencieuse...

A travers tant de bruit(s) et de voix...

 

 

Dérivant...

Sans alternative...

Emporté ici et là par les courants...

Comme une eau vive et docile...

Entre deux îles ; entre deux archipels...

Entre deux états...

Sous le ciel ; depuis toujours...

Notre destin au long cours...

 

 

Sur la pente...

L'âme dansante...

Dans l'effleurement de l'invisible...

A travers cet affolement, parfois, sur la pierre...

Cette (incroyable) aptitude à aller ; à passer ; à traverser...

Par essence – circulante...

S'abandonnant à toutes les circonstances ; à toutes les aventures ; à toutes les expériences...

D'un corps à l'autre ; d'une rive à l'autre ; d'un monde à l'autre...

 

 

L'être ; déjà caché derrière le visage – au cœur des gestes – au fond de la parole...

L'âme à nu sous la peau...

Ce qui jaillira de manière spontanée ou réfléchie...

Ce qui fera semblant de vieillir avec la chair...

Ce que nous sommes – si singulièrement ; notre façon d'habiter le monde et de faire face aux circonstances...

 

 

Le cœur – parfois – (un peu) trop théâtral...

Comme si le monde était un cirque – une scène – propice aux clowneries et au spectacle...

 

 

Tourbillons de temps...

[Comme si l'esprit était (presque toujours) prisonnier de cette croyance en l'implacable défilement des jours...]

Des heures perdues aux premiers instants (réellement) vécus...

Comme une lutte (inévitable) entre la mémoire et la liberté ; entre l'incertitude et l'anxiété...

 

 

Ici ; sans même la nécessité de durer ; ni de suivre la moindre règle ; ni (bien sûr) de léguer quelque chose au monde...

 

*

 

Enchanté...

Au cœur de l'hiver...

Au cœur même des affres et de l'effroi...

A travers la lumière...

 

 

Sans rien oublier...

La mort attentive (si attentive) à la respiration des vivants...

Si prompte à les envoyer dans l'entre-deux des mondes...

Entre le dernier souffle et le tombeau...

Sur la crête ; le chemin des lisières...

 

 

A la jonction du sable et des questions...

En réponse à tous les rêves...

Le cœur ; l'esprit ; les pas – qui se dérobent...

 

 

Le cœur apprivoisé...

[A travers l'emménagement mystérieux de l'Amour...]

Ce qui, peu à peu, s'installe dans les veines et le sang...

Ce qui, peu à peu, remplace la sauvagerie et les instincts...

Ce qui se réalise de manière silencieuse...

Pour de (très) lumineuses raisons...

Depuis que le monde est monde ; depuis que l'espace est peuplé de créatures...

 

 

Au cœur de la tendresse...

L'âme caressée ; caressante...

Si proche de l'indéchiffrable...

 

 

Assis au pied d'un hêtre...

Plongé dans les hauteurs et les profondeurs parfumées de la terre...

Le cœur suspendu et attentif...

Laissant émerger cette douceur un peu sauvage...

Entre les racines et les frondaisons...

Entre le ciel et l'humus...

Comme une danse (presque) immobile ; d'étranges vibrations – comme un frémissement sensible – intensément tangible et vivant...

La peau contre l'écorce...

L'âme chavirée qui laisse dialoguer (en silence) la sève et le sang...

 

*

 

Plongé(s) dans cet étrange mélange de visages et de sommeil...

Les yeux gorgés de fatigue...

L'âme harassée...

Au milieu des bruits et de la tristesse (trop souvent déguisée en frivolité)...

A chercher le jeu – l'ivresse et l'oubli non pour se rejoindre mais pour échapper à son (nécessaire) face à face...

 

 

Un peu de bleu griffonné sur la page...

Un peu d'encre offert au monde ; un peu d'âme et de silence offert aux yeux attentifs...

Manière de sourire au milieu du sang et des cendres ; et, pour les plus aventureux, une invitation (peut-être) à se réjouir au cœur de l'incertitude...

 

 

Au cœur même de la rencontre...

La douleur et la joie ; la solitude et le partage ; le silence et la parole ; et la possibilité de la lumière...

 

 

Ni soi ; ni le reste...

Inexistant – peut-être...

Ou déjà effacé...

 

 

Le langage abstrait de ceux qui savent (de ceux qui croient savoir)...

Le verbe ampoulé des Dieux...

Le bavardage des hommes...

Et le silence par-dessus qui invite à se taire ; à remplacer le mot par une plus juste manière d'habiter le monde...

 

 

Depuis si longtemps ; le ciel...

Bien avant la douleur – l'existence et le pardon...

Bien avant l'émergence des mythes et des traditions...

L'enfance du monde au cours de laquelle la chair et le souffle étaient communs...

Avant que n'apparaissent l'appropriation – la raison – l’œil rivé sur les dissemblances ; les visages grimaçants devant le cœur qui commence à se craqueler...

 

*

 

Silence accru...

Dans l'épaisseur de l'air...

Aux portes d'une autre terre et d'un ciel moins lointain...

Savoureux ; le souffle – le vertige et la métamorphose...

Comme si, soudain, le chemin nous dévoilait ses hauteurs – ses écarts – ses passerelles – ses souterrains et ses secrets...

Et la joie des pierres et des pas posés et caressants...

Toute la poésie du voyage – en somme...

 

 

Sans réponse...

Face au monde...

L'émerveillement...

 

 

Le même mystère au-dehors et au-dedans ; et les deux espaces à réunir (bien sûr)...

 

 

Le ciel et les saisons...

Ce qui réjouit le cœur et les yeux...

Au milieu des arbres ; jusqu'à ce que l'âme devienne verte et verticale...

 

 

Que dire de soi ?

Hormis l'essence et l'expérience du monde...

A travers la longue suite de circonstances...

L'infini – l'Amour et la mort...

La sensibilité et l'intelligence nécessaires...

Ce qui sera (sans doute) décisif pour les temps (tous les temps) à venir...

 

 

Tout s'exerce – en définitive...

[Le cœur labouré par les nécessités du monde et les exigences du mystère...]

Nous façonnant – peu à peu ; par éclats...

Jusqu'à ce que nous soyons capables de tout renverser ; d'échapper à l'usure ; d'extirper des profondeurs d'incroyables gisements ; de dénicher l'infini et la lumière en des lieux où ne semblent régner que le dérisoire et l'obscurité...

 

*

 

Là où pointent le verbe et le vent...

Vers l'innocence ; l'inoffensif ; l'abandon...

Vers le silence et l'immensité...

Là où l'essence échappe au monde – à la matière – aux paroles et aux prières ; et qui demeure indéchiffrable (en dépit de tous les noms attribués au Divin)...

 

 

A travers l'écoute ; l'étreinte...

Sans le jeu de la pensée...

Cette incroyable manière d'habiter le monde ; sans rien séparer – en laissant toutes les apparitions se déployer ; toutes les disparitions s'effacer ; sans jamais manipuler ce qui nous échoit ; abandonnant tous les phénomènes à leurs mouvements naturels...

 

 

S'abandonner au bleu et aux fils tissés...

Au cœur de la trame ; au cœur de l'immensité...

Au cœur du monde et du silence...

Au cœur de l'infrastructure et hors d'elle (bien sûr) ; simultanément...

 

 

Le cœur attendri par le chuchotement des pierres ; la danse des arbres ; la manière dont les bêtes habitent la terre...

Ce joyeusement vivre...

L'âme (à la fois) en soi et morceau du reste...

Riche (incroyablement riche) de cette impossibilité de circonscrire...

 

 

Ni lumière ; ni illusion...

Dans la perfection du mélange – de l'enchevêtrement – de la confusion et du passage...

Idéalement éphémère(s) et intriqué(s) pour goûter à l'éternité et aux basculements des mondes...

 

 

Quelque chose de la pourriture et de l'éternité...

Quelque chose du monde et du mystère...

Quelque chose du tremblement et de la souveraineté...

Comme une évidence ; et un étroit chemin de crête et d'interstices ; à l'intersection de tous les cercles...

 

 

Blotties contre la tendresse ; les forces inemployées...

Au cœur de la solitude ; ce qui peut se déployer à la lisière de l'impossible...

 

*

 

Terre – sans doute – de tous les liens et de toutes les ruptures...

Ce qui demeure et ce qui se transforme...

Reflets changeants et source immuable...

 

 

Ce qui a été vécu ; à travers le sommeil...

Ce qui a recouvert l'invisible et l'étendue...

Le plus éphémère et le plus grossier...

 

 

Des mots incertains...

Le temps d'une traversée...

A pas feutrés...

Peut-être un visage ; peut-être un voyage ; peut-être un poème...

Qui sait ce que l'on va trouver...

 

 

Derrière le mur...

Ce qui s'approche...

Ce que l'on reconnaît...

Le ciel ; et les yeux (un peu) inquiets...

 

 

Jeté(s) entre les paumes du temps...

Jouet(s) des âges traversés...

Le sablier à la main...

Sans conteste ; ni controverse – possibles...

Jusqu'à ce que le Dieu souverain nous hisse sur son perchoir ; au milieu des siens...

 

 

Mystérieuses les strates géologiques du vivant...

Par épisode ; par secousse ; par à-coups...

A travers le murmure de la petite histoire...

Imperceptible par les cœurs contemporains qui pensent que tout s'est construit au fil des conquêtes...

 

 

Par bribes...

Le cœur – le ciel – le monde – l'esprit – l'invisible et la matière...

Comme un puzzle vivant où tout s'assemble – et se transforme – perpétuellement...

 

 

Dans les bras d'un Dieu discret dont on ne perçoit que le silence et l'invisibilité...

 

*

 

L'aube ; à travers l'encre et le chant...

Du plus profond de la nuit jusqu'à ce visage lumineux façonné par le voyage...

 

 

Là où tout prend corps...

A force de tendresse et de silence...

 

 

Vivre ; habiter la terre et le ciel à la manière des nuages...

 

 

Sans autre lieu que la perte et la disparition...

Aux antipodes de l'absence...

Grâce à ce long (et étrange) voyage vers l'oubli...

 

 

Sans ombre – sans trace – sans statut...

Pas même un souvenir...

Un rêve – peut-être...

 

 

Aux lisières – imperceptibles et vertigineuses – de l'invisible...

 

 

Le cœur à l'ouvrage...

Sur la pierre grise et glissante...

Sous un ciel incertain...

Aux lisières de l'homme...

Et ce qu'il nous restera à parcourir une fois la dernière frontière franchie...

 

 

La vie traversée...

En sentant grandir – en soi – la gratitude et la beauté...

Le renversement des ombres au profit du bleu...

Ce qui s'est longtemps cherché derrière le trouble et l'inconsistance...

Le plus inexorable ; ce à quoi l'on ne peut échapper – en vérité...

 

 

Le cœur tremblant devant ce que l'on ne peut nommer...

Protégé par ce manteau de lune et de nuit qui recouvre les épaules des vagabonds qui n'ont pour gîte que la joie et les fossés ; et sur le visage – un sourire comme une grâce ; et au fond de l'âme – Dieu – le ciel – l'extase [la meilleure compagnie dont puissent rêver les hommes]...

 

*

 

Disparaître de son vivant...

A travers la brume épaisse...

Vers le cercle d'accueil sans nom...

 

 

Vertigineusement...

Le pas libre sur la corde...

Avec toutes les interrogations préalablement jetées dans le vide (avec les derniers doutes)...

Au-dessus des rêves et du monde...

Sans la moindre insolence...

 

 

Le naufrage – extérieurement perçu comme un échec ; et intérieurement comme un accomplissement capable de (nous) faire accéder à toutes les immensités ; horizon – ciel et profondeurs (simultanément)...

 

 

Si lointains ; la nuit – le poids – le monde...

Tous les lieux de l'égarement – du théâtre – de l'absurdité...

 

 

Quelque chose ; à peine...

Un peu de ciel – de matière – de silence...

Un élan – peut-être...

Reconnaissable entre mille tant tout est teinté de bleu ; la pierre – la chair et l'horizon...

Partout où l'infini a réussi à se glisser...

 

 

Coulée de ciel invisible...

Submergeant la terre...

Dieu se mêlant à la chair et au sang...

Offrant à l'âme un peu d'envergure et au cœur un peu de lumière...

 

A travers les noces de l'espace et du temps...

Au milieu des ombres...

Tant de merveilles...

Et l'âme (encore) toute retournée...

 

*

 

Le peu de poids du monde et des mots...

A l'ombre du silence...

 

 

Un cri dans la nuit et l'indifférence que la voix parvient, parfois, à transformer en poème ; comme une caresse – un réconfort (un peu de chaleur et de lumière) offert à l'âme et à la chair encore plongées dans le froid et l'obscurité...

 

 

Le cœur infini et silencieux...

Traversé par les rêves et le vent...

Acquiesçant à tous les voisinages – à toutes les proximités ; sans un seul battement de cils...

 

 

Le corps ici ; la tête ailleurs...

Et l'âme – déjà – sur l'autre rive ; un peu partout (en vérité)...

A contempler le défilé monotone des jours – l'indifférence des visages et les coups du sort...

Le cœur porté par la lumière en dépit des ombres et du sang...

 

 

Le cœur...

Sous l'emprise des appels et de l'ardeur...

Porté à s'aventurer ; à se mêler au monde et à l'encre du poème...

En dépit des malheurs et des malédictions...

En dépit des risques de corruption...

 

 

En plus du noir ; ce qu'il reste de notre humanité ; comme un secret oublié au fond de la chair...

 

*

 

A l'orée du mystère...

Les heures consentantes...

Le cœur apaisé...

La nuit et l'ardeur ; (à peu près) intactes – pourtant...

Au plus près de l'inachevé ; au plus près de l'accomplissement...

Le geste précis ; le souffle vertigineux...

Plongé dans la respiration (naturelle) du monde...

En dépit de la persistance de la mort et des tragédies...

 

 

La prière déposée et silencieuse...

Sans génuflexion spectaculaire...

Le corps et le cœur ; épuisés...

Livré(e)(s) aux mains du ciel et aux nécessités du reste...

Prêt(e)(s) à succomber au sommeil et à la nuit...

Se laissant traverser par le chant qui monte du fond de la terre ; sans même espérer rejoindre les plus modestes cercles de sagesse ; sans même espérer accéder à Dieu ou à la lumière...

 

 

Dans sa besogne solitaire...

Le cœur ouvert...

Sans ornement...

Sans répit...

En dépit du sommeil...

En dépit de la pente sur laquelle glisse le monde...

Porté par son élan naturel...

 

 

La nuit épaisse...

Autour de la mort ; autour des vivants...

Rendant difficile l'accès au moindre passage...

Le cœur encore gorgé de fables et de glaise...

Glissant – pourtant – (assez) imperceptiblement vers le sensible...

Devenant – (presque) à son insu – l'allié de l'invisible et du naturel...

 

*

 

L'esprit sans mémoire ; sans blason...

Comme allongé sur la main ouverte...

Qu'importe l'hostilité du monde...

Qu'importe le noir de la terre et du ciel...

Répondant au seul appel nécessaire...

Embrassant la seule perspective possible...

 

 

La voix discrète...

Portée par le silence et la lumière...

Éparpillant d'infimes éclats de sagesse...

Comme un chant initié au fond de l'âme ; offert à ceux qui vivent sans même l'idée du ciel ; portés – l'essentiel du temps – par les bruits de la tête et du monde...

 

 

Ici ; sans hésiter...

Dans la gueule du bleu ; immobile et offert ; prêt à être englouti ou à être jeté sur les routes du monde...

 

 

Au milieu du monde – des Autres – des traces...

Les fables et l'invisible...

Se construisant – se différenciant – s'entremêlant – se défaisant – sans hâte...

Au rythme des courants qui les traversent...

 

 

Entre les mains des Dieux ; les cœurs assassins et la chair tendre et sacrifiée...

Nous ; ici – si modestement...

Actionné(s) – comme le reste – par l'ardeur et les intentions (énigmatiques) du mystère...

 

 

Le lieu où se rejoignent – et s'affrontent – toutes les forces et toutes les volontés...

Cercle de convergence et champ de bataille...

Le cœur – le corps – la tête – le monde – l'esprit et l'âme...

Ce qui semble séparé et qui ne l'a – pourtant – jamais été...

Formant un étrange (et monstrueux) agglomérat de vide – de matières et de mouvements porté par la danse incessante des échanges et des recombinaisons...

 

*

 

Au bord du plus lointain...

Sans être encore réel – pourtant...

Au cœur du rêve – peut-être...

Ce qui nous regarde...

Ce que nous sommes...

Sans même en avoir l'air...

 

 

Les bruits du monde – peu à peu – convertis en murmure – en début de poème...

Dans la parfaite continuité du silence...

Ce qui nous accompagne...

Comme l'écho du temps qui passe...

 

 

A s'imaginer au centre du cercle...

Alors que la périphérie n'a cessé de s'étendre...

A la manière d'une invention – d'un éparpillement ou d'un oubli – peut-être...

Et ce que l'on perçoit du monde depuis la même fenêtre...

 

 

Dieu au pied du monde...

Laissant tout s'empourprer de honte et de sang...

Laissant la terre et les astres tourner selon leur inclinaison...

Laissant tout arriver ; laissant tout se défaire – admirablement...

 

 

Au fond du sommeil...

Notre visage et l'inconnu...

Ce qui pourrait nous surprendre à notre réveil...

 

 

Le cœur désormais accolé aux flèches et aux fleurs...

Participant à tous les massacres et à toutes les offrandes...

Le visage (très légèrement) souriant au-dessus des rives et des rixes...

Et ce qu'il faut de ciel pour que l'âme et la main restent (suffisamment) ouvertes...

 

*

 

L’œil qui perce la géométrie du monde ; à peine surpris de découvrir l'ampleur de l'invisible ; sa géologie et son commerce avec la matière ; l'apparence des territoires – ciels et gouffres – l'opacité des passages – la géographie des reflets et des ombres ; toute la poésie de l'univers...

 

 

Soi ; incertain et plus qu'irréfutable...

Comme un abîme de réalité ; avec ses chimères et sa transparence (et son inclinaison – plus ou moins consciente – pour l'infini)...

Le goût de la présence et de l'éphémère...

Et la fantaisie – bien sûr – de toute idée de vérité...

 

 

Éclairés – le regard et la nuit...

Les apparitions et les effacements...

Les choses et les âmes ; dans leur intimité...

Ce qui participe à l'avènement de la lumière et à dissiper l'illusion du temps et de l'individualité...

 

 

Voyageur(s) ; tantôt se rapprochant ; tantôt s'éloignant ; de soi – du monde – de l'origine...

Perpétuel(s) vagabond(s) arpentant les mêmes territoires ; sans autre bagage que les (très provisoires) déguisements qu'il nous faut revêtir...

Traversant inlassablement la vie – la douleur – le temps et la mort...

Parmi les Autres ; au milieu du reste – qui nous semblent tantôt étrangers – tantôt de simples reflets de nous-même(s)...

Jamais (vraiment) éloigné(s) ni de l'Amour ; ni du silence ; ni de la lumière...

A travers mille itinéraires ; pour faire – peut-être – le tour de ses propres terres...

 

*

 

Au fond des heures ; Dieu et la mort...

Des pans de ciel au-dessus de l'argile...

Du silence par-dessus la parole...

Le cœur dans son mystère...

Le chant de l'âme...

Parmi les plus hautes cimes du monde...

Ce que l'on recommanderait volontiers à ceux qui aimeraient retrouver les joies (et la liberté) de l'enfance...

 

 

Dieu de doute et de douceur – de droiture et de douleur...

Parmi tant d'autres (bien sûr)...

Alors qu'en ce monde les hommes s'adonnent à tous les rites ; à tous les cultes ; à toutes les cérémonies ; usant de tous les instruments [propitiatoires et apotropaïques] à leur disposition pour essayer de survivre au milieu des forces invisibles ; et pour parvenir aussi, peut-être, à tutoyer quelques entités célestes...

 

 

Témoin ordinaire de la haine ; de toutes les détestations en vigueur en ce monde ; et Dieu sait qu'elles sont nombreuses ; et Dieu sait que chaque tête – chaque cercle – affrontent tous les autres ; et que chacun a mille raisons de détester ce qui lui semble hostile ou étranger...

 

 

Sur la route des voyageurs...

Parmi ceux qui cherchent des certitudes et des vérités...

Parmi ceux qui affrontent dignement l'inconnu...

Parmi ceux qui ignorent qu'ils sont en chemin...

Chacun avec ses interrogations ; face au même mystère...

 

*

 

L'encre poisseuse du sommeil ; apparente – tapageuse – indécente – qui dégouline sur l'épaisseur de la page...

Et qui rêve de découvertes et d'aventures ; au milieu des étoiles ; et qui est déjà bien en peine de s'extraire de son périmètre coutumier ; de s'arracher à ses (pauvres) chimères...

 

 

Le cœur creusé jusqu'au silence...

Au milieu des flammes et de la soif...

Au milieu des foules impassibles...

Au milieu des âmes inquiètes...

Qui apprend – peu à peu – à échapper au monde – aux manques et aux tourments...

Sur le point de s'engager au fond du regard ; de pénétrer l'essence des choses ; d'occuper la place laissée par les instincts...

 

 

Le chemin de la chair (sans cesse – renaissante)...

Sous la lumière ; malgré la misère et le pourrissement...

Les corps en ruine sous le marbre et les larmes...

Les destins plus solides que l'on croit...

Par là où passent les âmes...

Par là où se dévoile le secret...

 

 

Face à cette agglomération de lèvres et de poussière...

Le cœur, peu à peu, lézardé ; fissuré par les secousses ; et trop souvent éprouvé par les querelles et les dissensions...

Par-dessous la peau...

Là où le Divin se creuse...

Au milieu des larmes et du sang...

A travers le souffle qui, peu à peu, s'épuise...

L'âme toujours (plus ou moins) débordée par ses croyances...

 

 

Le sourire dans la gorge...

Au-dessus (bien au-dessus) de la souffrance...

 

*

 

Le visible déconstruit ; et relié à ce que les hommes ne peuvent voir...

Fenêtre sur le sable et l'infini...

Terres des mondes...

Lieu où s'invente l'inconnu...

 

 

Ici et ailleurs...

Le même désir de lumière...

Le même cœur vagabond...

Le regard perché (un peu) au-dessus du monde ; et descendant, parfois, au milieu de la foule...

S'abandonnant (malgré lui) au jeu des miroirs...

Là où s'inscrivent les rêves et les reflets...

Sous un ciel immense...

L'âme toujours (légèrement) taciturne...

Barricadé(e) derrière quelques restes d'enfance...

Les yeux fermés ; et découvrant, peu à peu, les surprises (toutes les surprises) du voyage...

 

 

La lumière ; déjà – dans l'imaginaire et l'aveuglement ; et le long (et rude) chemin pour s'extirper de la cécité (naturelle) de l'homme...

 

 

Au cœur du bleu ; déjà...

En dépit de ce qui demeure au milieu du monde...

Sans (jamais) pouvoir échapper ni aux ténèbres ; ni à la faim des vivants...

Laissant entrevoir l'inséparabilité des éléments et l'inimportance des lieux et des destins...

 

 

Tous ; soumis à ce long voyage où l'esprit doit apprendre à se familiariser avec la peine – le silence et le vent...

 

 

Dieu nous donnant la main...

Au milieu des existences harmonieusement agencées ; des souffles accolés ; des âmes enclines à partager leur intimité...

Nous apprenant le sens du silence – de l'étreinte – du partage ; et la manière de respirer ensemble...

 

 

Nous répétant inlassablement au fil des pages – des saisons – du chemin...

 

*

 

D'un monde de parcelles et d'absence à un monde habité...

De façon parfois confuse ; et sans la moindre volonté...

A travers cet étrange équilibre exigé par les circonstances...

Comme si, un jour, l'âme éprouvait le besoin d'effacer les frontières et les prétentions...

 

 

D'un possible à l'autre...

Et presque toujours habillés d'oripeaux...

Au cœur des invariants humains – pourtant...

En ces heures puériles et sombres où le monde s'est résolu à vivre...

 

 

Dans la sensation de l'illimité...

La soif étanchée...

Et le cœur fou de joie...

 

Imbibé(s) de bleu et d'obscurité...

La chair vacante ; éructant ses dernières douleurs...

L'esprit capable – à présent – de renier ses mensonges et ses déguisements...

Avec (encore) mille éclats d'étoiles et de rêves ; au creux de la voix...

Ce que le temps a édicté à la terre...

Ce à quoi le monde ne peut renoncer...

Au milieu de l'abondance...

Comme si les hommes étaient toujours attablés autour de la nuit la plus ancienne...

 

 

Bouts de choses ; bouts de monde...

A travers l'écorce et la parole tressées ensemble...

Au milieu de mille autres énigmes...

La simplicité de l'âme et le ciel morcelé...

Ce qu'enseignent toutes les expériences ; le moindre séjour sur terre...

 

*

 

Entre le sable et la fable...

L'homme et la lune ; avec leurs mythes et leur reflet...

Tantôt caresse ; tantôt supplice...

Selon les têtes et les saisons...

Gisements de miracles et de désastres...

Entre les mains malicieuses du temps...

 

 

Les yeux baissés sur les contingences...

En dépit d'un cœur inscrit dans la possibilité d'un plus haut...

L'invisible au milieu des drames...

La lumière à la verticale du vent...

Au-dessus des rêves et du sommeil...

Au-dessus du sang et des assassins...

En dépit de la nuit qui dure (et dont on peine à s'extirper)...

 

 

Comme des mots perdus...

Des traces imperceptibles sur la roche noire ; marquée pourtant par l'incessant passage de l'invisible...

 

 

Portes ouvertes sur le bleu...

Le regard et la terre mêlés au fond de la chair...

Sous le regard des arbres et des fleurs ; des bêtes et des pierres...

A travers la brume qui, peu à peu, se dissipe...

Par-delà l'enchevêtrement du monde et du temps...

Du côté de l'innocence plutôt que du côté de la pensée...

En dépit de l'hostilité (et de la sournoiserie) de ceux qui peuplent la terre...

 

 

Au chevet du plus fragile et du plus précieux...

Comme un peu de tendresse dans l'indifférence ambiante...

Le goût de la gratitude et du sacré dans un monde qui (trop souvent) ne célèbre que la chose et le nom...

Étreints les cris et l'infortune ; la mort et les noces mystérieuses...

Endossant le rôle d'instrument nécessaire à la célébration de la danse entre le vivant et le Divin...

Manière – sans doute – de résister à l'insensibilité et à l'aveuglement contemporains...

 

*

 

Traces d'ombres et de voix...

Sur le chemin...

Dans la nuit de l'âme...

Comme un chant ; une esquisse...

Initiés par une main immense...

Au cœur du gouffre...

Un œil pointé sur le monde et le dedans...

Quelque chose d'indéchiffrable qui, peu à peu, se dévoile et se déploie...

 

 

Si proche de tout ce qui passe ; de tout ce qui erre ; et de tout ce qui demeure aussi...

A la manière d'une épaule qui supporterait la tête ensommeillée des hommes et la main (un peu lourde) d'un Dieu gigantesque...

Se laissant effleurer par tant de figures et de mirages...

Socle – peut-être (allez savoir...) – de tous les mondes – de tous les voyages – de tous les passages...

Si lumineusement et si obscurément (à la fois)...

Seul refuge ; et seule patrie (sans doute) pour ceux qui arpentent (assez confusément) ces rives étranges où se mêlent les pires tragédies et les fêtes les plus joyeuses...

 

 

Moins avisé qu'on ne pourrait le penser...

Et plus mort que vivant – peut-être...

Étant donné cet appui (forcené) sur la mémoire...

La vie de tout son poids...

Puis, s'amenuisant à mesure que disparaissent les souvenirs et les traces...

 

 

Soumis à tous les sortilèges...

En plus de la rudesse hivernale...

Allant de lieu en lieu ; d'un corps à l'autre...

Survolant tous les mondes...

Sans se souvenir jamais...

 

 

Rompu déjà à toutes les résistances...

Sur ce chemin vers le plus intime...

La chair et le secret ; entremêlés...

Le visage éclairé par la source du temps et les saisons qui défilent...

Traversant la terre et le ciel sans la moindre escale ; sans le moindre appui ; sans la moindre finalité...

 

*

 

Aimer autant le monde que l'indéfinissable ; autant le temps que l'inachevable...

L'âme comme posée entre le jour et la nuit...

Un pied sur chaque territoire...

Au milieu du vide et du sang...

Au cœur de la magie et de tous les désenchantements...

 

 

Le regard par-dessus la fable...

Au fond de l'abîme et de la voix...

Face à la terre frémissante ; face au cœur stupéfait...

Cette part d'ombre et d'absence...

Et ces milliards d'âmes (plus ou moins justement) incarnées...

De lieu en lieu ; interminablement – sans jamais rencontrer personne...

 

 

Sur la pierre impassible...

Tous ces corps sans éclat...

La lumière – pourtant – descendue aux pieds des Dieux...

Et cet œil immense piégé par la spirale du temps...

Auprès – sans doute – d'âmes trop sérieuses et trop peu savantes pour se prêter aux jeux de la lumière...

 

 

Le cœur serré – sans gloire...

Comme enseveli sous des éboulis de pierres...

Sous la pluie drue et le froid hivernal...

Avec le secret tatoué à l'intérieur ; recouvert de promesses et d'oubli...

Sujet à toutes les fortunes et à tous les malheurs...

Comme jeté (pour ainsi dire) de l'autre côté du rêve...

 

 

Inapte au sommeil et au souvenir...

Bon qu'à perdre et à soustraire...

Les yeux grands ouverts sur le monde et la nuit (presque indissociables aujourd'hui)...

Au plus près de l'enfance – pourtant...

Alors que les existences défilent (presque toujours) entre les ténèbres et la lumière...

Au milieu des couleurs et des apparences...

 

*

 

A travers l'épaisseur...

L'étreinte souterraine et silencieuse...

Qu'importe la densité de la terre et la consistance du ciel...

Au cœur des tragédies...

Jusqu'à l'extrême pointe de l'âme...

Comme un débordement de tendresse sur le monde et les vivants...

 

 

Vivre encore...

Au-delà des batailles ; au-delà de la férocité...

Au-delà du sommeil et de la folie...

Interminablement...

Par-dessus les frontières et la finitude...

 

 

En soi ; l'hommage à ceux qui vivent humblement...

Discrètement ; au cœur du monde...

Au milieu des semences et des instincts...

Apte(s) à tout porter jusqu'à la célébration...

Sans (jamais) se soucier de l'envergure des âmes et de l'intensité du chagrin...

 

 

Entre tous les seuils...

Ce qui passe ; et ce qui demeure...

(Sans doute) le plus beau voyage...

Au milieu de la nuit...

Parmi si peu d'amis ; si peu de visages...

Là où la brume s'épaissit ; là où le rêve nous engloutit...

Plus certain de ce qui existe...

L'âme encline à s'abandonner à ce qui la tient...

 

 

Chemin suspendu...

Au bord inférieur du rêve...

Lentement ; très lentement...

Le temps que le remède agisse...

Le temps que la vie se déroule (un peu)...

Le temps que la soif s'assèche ; et que tout se convertisse en silence...

 

 

De ciel ; de pierre et de vent...

La chair ; les choses ; les âmes...

Et le poids du cœur qui (assez souvent) fait la différence...

 

*

 

Enraciné au mystère...

Par de (très) énigmatiques canaux...

Dans une sorte d'engloutissement triomphal...

Le vivant sur fond de lumière et de nuit...

Lieu de leurs noces perpétuelles...

Tremblant et illisible...

Impalpable et grossier...

Si proche du rêve...

Entre presque rien et presque tout...

Assemblage pétrifié et périssable (à peu près ce que l'on voit) ou assemblage changeant et inaltérable (ce que l'on est à même de deviner) – de combinaisons et de liens...

 

 

Ici ; sans s'efforcer ni à l'espoir ; ni à la pensée...

Sans même se soucier des limites et des faiblesses (en tous genres)...

Sachant si peu...

Et capable pourtant de combiner de mille manières l'air – l'eau – la terre – le feu ; de s'offrir à la danse ; et de s'aventurer dans tous les recoins de l'espace...

 

 

Nous ; étonnantes créatures (intrinsèquement) liées à l'esprit et à la matière ; aptes à la douleur et au cri – à la joie et aux tourments – à la mort et à l'Amour – au langage et au silence...

Maillons – sans doute – d'une chaîne intermittente et infinie ; nés des forces cosmiques ; et animés par l'invisible et une ardeur intarissable...

 

 

Au plus haut du miracle ; le silence et l'absence...

Là où la terre est un soleil...

 

 

Sans jamais se dérober au labeur de l'homme...

Le sang frémissant jusqu'au lieu du salut...

A l’extrême pointe du monde ; là où le visage et la main deviennent plus proches du bleu que du sang...

 

 

Au cœur de la transformation ; ce qui s'insinue (assez) insidieusement...

Les mains de l'invisible à l’œuvre...

Un peu d'âme au milieu des reflets...

 

 

Le cœur rompu à toutes les aventures ; à tous les mensonges et à toutes les mainmises aussi...

Gorgé de tous les souffles...

Porteur de tant de gestes – de tant de naissances – de tant de tentatives...

Agissant toujours en (fidèle et infaillible) auxiliaire de la vie et de la tendresse...

 

*

 

Sans lendemain possible...

Le jour...

Et le peu de poids du monde...

Avec – dans l’œil – le reflet de la lune...

Comme si l'on était éternellement condamné à l'éphémère...

Un peu perdu(s) au milieu des illusions...

 

 

Sur ces terres tumultueuses...

Baignées de ciel ; baignées de bleu...

Et ensevelies – de temps en temps – par les éboulis...

 

 

Sous le règne des pierres entrecoupé (parfois) de quelques éclaircies...

Comme un peu de lumière au milieu de la nuit...

 

 

Le sceau du destin sur le visage et l'inclinaison du cœur...

Au milieu de la peur et des instincts...

 

 

Une fenêtre immense sur la lumière...

Au fond de chaque gourbi...

 

A proximité du temps...

La vie ; la mort ; le monde ; le rêve ; le sang...

Circulant sur le même périmètre...

Simultanément...

Traversant et traversés...

Au milieu des âmes et des ventres affamés...

Sur cette terre tombée au fond de la nuit...

 

 

Taches disséminées autour du sommeil...

Couleur d'encre et d'étoile...

Quelque chose (bien sûr) du mélange qui circule entre l'image et l'émotion...

Matière des profondeurs mêlée au Divin et à la confusion...

Et qui parvient (parfois) à se révéler sur la feuille ; comme au fond des yeux et du cœur tremblant...

 

 

A force de bleu ; (implacablement) ce que nous devenons – la vie plutôt que le songe...

 

*

 

Le cœur entendu...

Comme trois coups frappés à la porte de l'âme...

Alors que tout passe...

Alors que tout est plongé dans le sommeil...

 

 

Le temps renversé jusqu'à l'origine – jusqu'au silence – jusqu'à l'étreinte...

Ce que donne (parfois) à entendre le poème...

 

 

Sous une étoile trop lointaine...

Pour renoncer à l'effroi...

 

 

Voyage sans aveu...

Sous un ciel qui fait tout vaciller...

Sur une terre bien peu propice aux confidences et aux amours partagées...

 

 

Le poids du cœur dans la parole...

Pour résister aux drames – aux désastres – aux tourments...

Pour tenter d'atténuer l'hostilité et la tristesse...

 

 

Fendre l'épaisseur du monde...

A coups de tendresse et de tremblements...

[Rien qu'avec un peu d'encre et de beauté]...

 

15 juin 2024

Carnet n°307 Comme à la pointe du rêve

Mai 2024

Au cœur du premier éclat...

L'esprit et les larmes ; déposés au fond de l'âme...

Accessibles par le silence et la douleur...

Dans cet espace trop grand pour soi ; sans presque plus de poids ; aussitôt que l'on se gonfle de prétention ; aussitôt que l'on renonce à s'effacer derrière ses gestes et sa voix...

 

 

Ce que l'on croyait ; étonnamment – franchi avec aisance ; et (très) joyeusement abandonné...

Après des siècles de tristesse ; à tourner autour du mystère – au milieu des illusions – comme au cœur d'une enceinte close – entouré(e) de hauts murs qui protègent du gouffre...

Sans défense depuis le premier pas ; et au creux du cœur – depuis toujours – les clés de ce royaume sans porte (ni frontière)...

 

 

Sous l'étoile la plus haute ; le chemin...

 

*

 

Dieu dans le monde* ; plongé au cœur de la solitude ; en dépit de ce qui l'environne ; en dépit de ce qui l'accompagne ; en dépit de ce qu'il a créé...

Seul ; au milieu des choses et des visages qui sont les siens*...

* Aussi seul avec que sans ; aussi seul avant qu'après. Seul ; éternellement seul**...

** Solitude que chaque créature peut, elle aussi, goûter – comme une manière d'éprouver (à tous les niveaux de la création) la solitude divine...

 

 

Invisible ; et inconnu (pour la plupart)...

Ce qui nous est destiné...

D'un autre temps ; celui d'avant les âges...

Né de l'espace qui précéda la séparation de la terre et du ciel ; et que rien ne peut transformer – en dépit des siècles qui passent...

Le destin* (chaque destin) ; à la manière de mille prophéties écrites depuis bien longtemps ; et qui (nous) resteront (à jamais) indéchiffrables...

* la longue suite des existences (et leur entremêlement)...

 

 

Terre de veille et de désastre...

Sur laquelle est né un monde (assez) trouble – (assez) triste – et (avouons-le) plutôt misérable*...

* en dépit des merveilles existantes...

Tournant et nous emportant...

Vers les mâchoires de la mort (serrées – implacables)...

Sur le fil de la douleur ; comme des acrobates aux prises avec mille tourments et mille chagrins...

Le visage déjà inscrit dans le ciel – pourtant...

Ce qui se déroule ; sur ce chemin – l'âme et le pas inquiets – indécis et tâtonnants...

 

 

Sans l'autre face du monde...

Les mains vides ; la parole tremblante...

L’œil et la chair ; assurés contre rien (ni contre les drames – ni contre l'infortune)...

Entre le pire et la douleur ; essayant d'inventer un chemin...

Dans l'indifférence ; au cœur de la nuit déployée...

A la merci de ce qui veille en surplomb (des têtes et des âmes) ; et qui s'abat de temps en temps...

 

 

L'ombre vénérée qui s'enfonce ; jusqu'à l'anéantissement...

Jusqu'au fond de l'interstice...

Effaçant le peu de lumière qui nous habite...

Sans pouvoir remplacer ces jours de larmes et de malheur(s)...

Comme un déchirement illimité ; au milieu de ces relents de rêves – comme sous le claquement (continu) d'un fouet...

Recouvrant (et détruisant – en partie – peut-être) la part la moins désespérante (et, sans doute, la moins désespérée) de l'homme...

 

 

Sous la semelle (épaisse et crasseuse) de ce qui nous écrase ; la figure déformée par la peur et le poids...

 

*

 

Le cœur endiablé...

Comme le jouet du ciel...

Dans son périple circulaire (une sorte de retournement cyclique de la tristesse et de la joie)...

Sur la balance ; le poids de Dieu (et celui du rire)...

Sans certitude supplémentaire – pourtant...

Tentant de se débarrasser du plus sombre ; sans blesser la chair – sans offenser quiconque...

Sans contrepartie de douleur et de sang...

Dans l'ordre naturel des choses ; et la perspective des étoiles...

 

 

Équipé pour l'impossible...

Au fond de cette chair déguisée...

Suffisamment imprégné(e) du secret pour vivre joyeux sur la pierre...

A côtoyer le ciel et le feu...

Au-delà de toute tentative d'échappée (ou d'extraction)...

Bien plus que des choses et des mots ; l'authenticité de la parole (et du geste) à l'épreuve du monde...

 

 

Le cœur porté par la prière...

Comme en retrait de l'ombre et du sommeil...

L’œil plus ouvert ; et plus silencieux...

Au milieu des siècles et de la mort...

Au milieu des choses et des visages...

Les lèvres entrouvertes ; face au temps qui passe...

Tremblant ; entre le ciel et l'horizon...

 

 

Quelque chose qui meurt et se morfond...

Sous sa couronne d'épines et d'épreuves...

Comme un œil traversé par le sommeil...

 

 

Le cœur attentif...

Alors que le monde tourne ; alors que la mort frappe indistinctement...

Alors que le vent disperse les voix – la cendre et la poussière...

Ce qui se vit ; à travers les rideaux de la solitude et du silence...

L'âme et les mains déjà parsemées de ciel et d'obscurité...

Comme s'il suffisait de s'abandonner aux mouvements ; à la densité ; aux trouées de lumière...

 

 

Là où demeurent le pied et la pierre blanche...

 

*

 

Dans la blancheur auréolée de silence...

La neige assidue ; proche de ce qui fut ; et proche de ce qui sera...

Couchée contre ces ténèbres effrayantes (pleines de vie(s) et d'ardeur)...

Si rouges (encore) de désirs et de sang...

Continuant d'amasser l'ombre et la chair...

La tête toujours entre les pierres et l'eau noire...

 

 

Aussi peu consistant que construit ; ce monde à l'apparence si solide...

De la poussière et du vent...

Né du désir (puissant) d'exister...

De la glaise façonnée à même la pierre...

Mais qui, un jour, s'effondrera ; faute de sable – faute de bras...

 

 

Au cœur de la matière...

Et autour d'elle ; le mystère vivant...

Fidèle à sa formule ; invisible et silencieux...

Et qui constitue le socle du réel ; et qui a façonné – et qui façonne encore – les mondes et les choses ; et qui poursuivra indéfiniment son œuvre (ne cessant jamais d'inventer et d'édifier mille combinaisons – et mille possibilités – à chaque instant)...

L'espace et le temps ; tels qu'on les perçoit...

 

 

Au dernier souffle de vie ; lorsque le silence recouvre les tremblements et les cris ; lorsque l'obscurité remplace (peu à peu) le visage ; lorsque le temps devient confus et que les pistes se brouillent...

Le cœur s'emballe ; et se resserre...

L'âme se métamorphose ; se prépare à rejoindre l'invisible...

L'enfance alors peut remplacer la mort...

 

 

Sur la pierre sans âge...

Le cœur ému (profondément touché)...

Comme à l'origine du monde...

A travers l'étreinte ; ce qui se découvre – ce qui s'explore – ce qui se goûte ; l'intimité de la chair – de l'âme – des choses – du reste...

Et ce qui subsiste ; presque plus rien – sinon ce qu'offre la main ouverte...

Une manière (assez naturelle) de se laisser porter (et transformer) par le vent...

 

 

Sous ce ciel (légèrement) craquelé...

Des bouts d'ailleurs et des morceaux de temps...

Pas si loin de la comédie des heures...

Pas si loin de la tragédie des vivants...

Quelque chose du miroir brisé et de la lumière...

 

*

 

L’œil-et-le-geste-éclair ; avec (bien sûr) la lumière de mèche...

Orageux et foudroyant...

Comme un feu contre la cécité...

Sans autre raison qu'une colère (assez légitime) contre le monde (proportionnelle à la blessure et à l'offense éprouvées)...

Une sorte de réponse (radicale) à la bêtise et à la cruauté ; à l'indifférence et à la lâcheté...

Une manière de gifler la (trop arrogante) communauté humaine ; comme une claque dérisoire pour tenter d'ébranler son hégémonie et sa prétention...

 

 

A grandes enjambées...

L'âme ; vers le lointain...

Cherchant le salut de l'autre côté du sommeil et de l'obscurité...

Paupières largement ouvertes ; le regard pointé vers là où le ciel s'étire...

 

 

Tant de larmes inutiles versées sur ce monde sans horizon...

Entre nos mains ; la splendeur – la possibilité et la consolation...

 

 

Une terre aux abois...

Des hommes qui pleurent sur leur passé...

Enivrés par le feu de leurs mains...

Sous l'ombre (immense) d'un âge déjà ancien...

Dans le mûrissement (artificiel et un peu farfelu) des âmes...

Le monde ; comme une enclume sur laquelle on frappe à coups de peines...

Alors que l'hiver s'étire ; et se tisse de larmes...

Le cœur de plus en plus vide (de plus en plus chagrin)...

 

 

Au faîte des toits d'ardoise...

Celui qui s'envole ; loin des grimaces et des cris ; loin de l'indifférence des foules ; loin des manigances et de l'oubli...

Au-dessus des murs et des tourments...

Entre les cimes et la peau blanche d'un ciel sans visage...

Invitant à sa suite ceux (tous ceux) qui veulent s'affranchir...

 

 

Éparpillé le jour ; et l'horizon éclaboussé de soleil...

 

*

 

Comme de l'or arraché au fond de la terre...

Le rayonnement de la lumière ; par-dessous ce qui semble opaque...

Comme un sommet au plus bas du sommeil...

Un autre monde ; et des lèvres suspendues à la prière...

Une manière d'émerger du gouffre obscur ; de se hisser sur la plus haute pierre...

Avec la main qu'il faut tendre ; et ce que le cœur doit étreindre...

 

 

Ici ; dans l’œil qui voit...

Le cœur aimant...

Ce qui s'offre...

A travers le ruissellement (incontournable) du temps...

Pareil à une pierre qui roule...

Et ce rire face à l'apparente étrangeté...

Sans savoir que tout est confondu ; et qu'il nous faudra encore rejoindre la ronde (maintes et maintes fois) avant d'être amené à comprendre...

 

 

Comme l'écho de l'écume qui parcourt l'horizon ; le verbe de l'homme...

Des mots ; pas une parole...

Nés de lèvres (trop) lourdes et (trop) bavardes ; inaptes au silence ; exagérément fébriles sans doute...

Plus obstacle que lumière ; et qui encombrent ces rives déjà dévastées par l'illusion et le mensonge...

Comme autant de couches supplémentaires qui renforcent notre incapacité à appréhender le réel...

A la manière d'un palabre inutile et sans fin...

 

 

Les yeux brûlants...

Dans le sillage du soleil...

Loin des sentes ensanglantées par la cécité des hommes...

Vers nulle part ; ce passage – entre le vent et la lumière...

Les pas allant au rythme du chant initié par les innocents ; sous la ronde des étoiles...

Serpentant entre l'oubli et le temps...

De manière à s'insérer (à essayer de s'insérer) dans l'aurore naissante...

 

*

 

L'âme mendiante ; face à la tête endettée...

S'acquittant (trop facilement) par la parole...

Comme des promesses de cadavre ; le doigt (très hasardeusement) pointé vers le ciel...

Et la nuit venue ; dévalant ensemble les pentes de l'abîme...

 

 

Derrière ces histoires écrites à la craie ; bien davantage...

Le fond de l'âme...

Et la proximité du mystère ; sa mainmise sur le déroulement (précis) des circonstances...

Dieu parmi les visages et les pierres...

Ce qui circule entre les corps agglutinés...

 

 

Sans mot dire ; des larmes plutôt...

Ce que l'on prête ; ce qui se perd ; ce qui périt...

Traînant au milieu de la nuit...

Dans ces cercles (bien trop) sombres...

 

 

Longtemps après le jour...

Aux confins du monde encore...

En dépit des siècles...

L'âme pétrifiée ; au milieu de la cendre et de la poussière...

Où que l'on soit ; où que l'on aille...

Dans la boue des chemins...

(Si) obstinément...

 

 

Le cœur hanté par la fièvre du monde...

Traçant sa route – parmi les pierres et les vivants ; sans rien voir – si indifférent...

Allant partout sans rien découvrir – sans rien distinguer – sans rien reconnaître...

Le miroir exagérément tourné vers soi (d'une manière monstrueuse et insultante)...

Tout ; de la couleur du vent...

Là ; quelque part – sous le ciel d'aucun pays...

 

 

Le regard ; à perte de vue...

Et rien que lui ; partout – ce que l'on voit...

 

*

 

Les ténèbres effleurées qui, soudain, se réveillent...

En plein sommeil...

Comme relégué(e)(s) à cet interstice du temps où les gestes (et les choses) – indéfiniment – se répètent...

Entre l'ombre et la poussière...

Creusant (sans cesse) le même sillon ; la même ornière...

La tête obsédée par ce qui l'accable et l'importune...

Indécise ; et sans lumière...

 

 

L’œil jamais regardé ; alors que quelque chose, en surplomb, le contemple ; l'accompagne ; le guide (lui aussi) à travers le dédale souterrain du monde et du cœur...

 

 

Couché dans la rosée ; entre l'herbe et le secret...

Le cœur au vent ; et l'âme suspendue...

Tourné vers le seuil...

A la périphérie du cercle ; et déjà (en partie) de l'autre côté...

 

 

Sans plus savoir distinguer l'ombre du silence...

Sur cette terre où le cri s'étire (parfois) jusqu'à la lumière...

Par ces chemins gris et venteux...

A travers mille paysages ; sous ce ciel à moitié brûlé par l'ardeur des prières...

Sur cette pierre incertaine ; au milieu des cendres et de la poussière...

Comme cloué(s) à cette attente interminable qui prend des allures de passage (de longue traversée)...

Seul(s) parmi les choses et les visages...

Séparé(s) du mystère par cette écume infranchissable...

 

 

 

Les pas sous la lampe...

L'âme mise à nu ; devant le miroir sans reflet ; entouré d'ombres et de choses très lointaines...

Comme un voyage ; à travers ces siècles noirs qui mènent, parfois (comme par enchantement), au bleu sans nom ; au bleu sans âge ; encore (trop souvent) impénétrable...

 

 

De rires et de larmes...

L'existence et l'âme...

D'émotion en émotion...

Au milieu du désœuvrement et de l'agitation...

Cette sensibilité ; que nous sommes...

Sans répit ; dans ce cycle – jusqu'à ce que tout s'arrête ; jusqu'à ce que tout s'efface – avant que tout (bien sûr) ne recommence...

 

*

 

Là où le voile se déchire...

L’œil écarté du salut par le sentiment de séparation ; qui prend, soudain, conscience de l'unité du vide et de la matière...

Qu'importe la distance et l'envergure de l'enjambée...

Ce qu'il faut entrevoir pour que l'âme puisse se lancer à l'assaut du gouffre...

 

 

Le bois greffé sur la chair...

Peau contre peau...

Feuilles contre feuilles...

Et ce qui éclot de ce rapprochement – de cette association...

Une parole simple et lumineuse ; gorgée de ce qui fait pousser jusqu'au ciel ; et qui donne envie d'habiter sous les étoiles...

 

 

Là ; à l'abri des ombres et des poings brandis...

Derrière cet amoncellement de terre et de mots...

Du soleil dans une paume ; et de la neige dans l'autre...

Avec un équilibre à trouver entre la solitude et l'amitié ; au cœur des communautés qui ont banni les hommes (ou dont ils se sont, eux-mêmes, exclus)...

 

 

Écrasé par le présage...

Les paupières closes...

Comme foudroyé par le silence...

Dans l'angoisse ; les paumes tendues...

A l'ombre du plus grave...

Les siècles passants...

Le cœur crispé...

Ignoré par le monde et la mort...

Et en sursis – pourtant ; en dépit de l'indifférence ; en dépit des circonstances (apparentes)...

 

 

Bleu ; comme à la pointe du rêve...

En dépit du gris et du sang ; en dépit de cette ambiance sinistre (et désinvolte) ; en dépit de cette mémoire jonchée de cadavres...

Provisoirement hissé jusqu'à ce tertre de pierres...

A peine plus haut que le monde ; à peine plus haut que ce qui fait rage sur cette terre...

 

 

Encore si près du feu et de la blessure...

 

*

 

Toutes ces âmes mendiantes...

Gorgées (pourtant) de possibles...

Si légères au sommet ; et si lourdes sur leur socle ; cherchant des lèvres tendues ; une oreille (plus ou moins attentive) ; une bénédiction ; des alliances pour leur bataille ; un peu de baume pour leurs blessures...

Poussant des cris et des hourras ; au fil des circonstances ; au gré des drames et des opportunités...

(Presque) jamais stupéfaites par tous ces manques ; par toutes ces absences ; par toutes ces réponses décevantes...

 

 

Seul ; à s'étreindre – comme il se doit...

L'ultime désir – en vérité ; et l'unique moyen de parvenir à la paix...

Comme (en partie) affranchi du monde (humain)...

 

 

Dans l’œil ; l'infini et la clôture ; l'oubli du ciel et de la pierre...

Et dans l'âme ; (presque toujours) l'ignorance du chemin pour se rejoindre...

 

 

Attendre encore ; la fin de l'absence – sa (surprenante) transformation...

Sans rien chercher ; sinon l'émergence (involontaire) de ce vide en soi – de cette forme de présence (parfaitement) attentive...

La tête et le séant posés entre l'arbre et la pierre...

Comme une bête solitaire en quête de silence et de lumière...

Quelque part ; au seuil – bientôt...

Alors que le cœur déjà ne sait plus ; alors que l'âme et le monde déjà se confondent...

 

 

A l'écoute du vivant ; et des profondeurs...

L'écho bleu du cœur ; sous l'écume tiède du monde...

Au plus près de la chair entrouverte...

A même la source ; à même l'ardeur...

Là où le miroir reflète moins les ombres ; et davantage les visages qui ne nous ressemblent pas*...

* autant qu'en compte la terre...

Le secret brûlant ; au lieu de la fièvre...

Le mystère à la place du nom...

Et cette tendresse (si souvent acérée) – dans le geste ; qui n'en finit pas ; et qui n'en finira – sans doute – jamais...

 

*

 

Plus ou moins proche de soi – de l'Autre – du monde ; pareil à tous les vivants...

Agissant (toujours) en fonction de ce que l'on est ; de ce que l'on a ; de ce que l'on comprend...

Et ce que nous apprenons (et ce qu'il nous faut apprendre) – au fil des pas...

 

 

Ce qui s'ouvre (en nous) – à mesure que se déchiffrent le langage des arbres ; celui des bêtes ; celui des pierres ; celui du ciel et des étoiles...

 

 

Par-delà la contrée de ceux qui errent...

Au-delà des barrages édifiés par les hommes...

Seul ; dans la nuit ; avant et après la mort...

Au cours de chaque traversée (de l'espace et du temps)...

Rapprochant (peu à peu) le plus lointain ; et faisant tout entrer dans son cercle intime...

 

 

L'âme ivre de rires et de rondes...

Pas même surprise de voir que tout est confondu...

 

 

Du cadavre au ciel ; avant de découvrir de nouvelles rives ; de nouveaux cercles ; de nouveaux territoires...

Une multitude d'autres mondes (plus ou moins éloignés de la terre)...

 

 

Derrière les mots ; le visage...

L'invisible des choses...

Le monde ; sans bouger...

Et l'ensemble du processus ; les mouvements – toute la mécanique du vivant...

En tous lieux ; à même la trame...

Le miroir ; sur lequel se reflètent toutes les figures...

Ce dont on hérite ; et ce qui se perd...

Ce qui n'a de nom ; et tout ce que l'on nomme...

 

 

La même solitude ; en dépit des siècles ; en dépit de la multitude des visages...

 

 

Ce à quoi l'on ne peut appartenir ; inexistant...

Tout déjà – dans la main ; et au fond de l'âme...

Le rire et la peur ; l'attente et l'accomplissement...

Le ciel et la chair (si passagère)...

La tristesse et la lumière...

Ce que nous sommes ; et ce que l'on pense ne pas être...

Cette absence de frontière entre nous...

 

*

 

Loin ; sous la craie blanche ; le véritable dessin...

Le fond du regard ; comme le socle de ce qui s'esquisse...

Bien plus que le support et le message...

Ce qui embrasse la pensée et ce qui l'a initiée...

D'une couleur qui n'existe pas en ce monde ; et que personne, ici, ne peut déceler...

De la même nature que ce qui ne se voit pas...

 

 

Le cœur étroit et territorial...

Dans tous ces recoins sombres où rien ne s'oppose à la nuit...

Et nous ; loin des grilles et des drapeaux que l'on a plantés sur la pierre...

Là où le monde nous a rejeté ; en ces lieux sylvestres (périphériques et reculés) ; parmi ceux qui entonnent des chants de résistance et de rassemblement ; et qui construisent des territoires affranchis des frontières – des limites et des appartenances...

 

 

Imperceptiblement ; ce qui vient à soi...

Du plus lointain souvenir...

Du sang fraîchement versé...

Cette lumière (trop souvent) assombrie...

Dans le dédoublement des reflets qui nous hantent (et nous inquiètent)...

Nous tenant là ; aussi droit(s) que possible...

 

 

Et à présent que nous sommes posé(s) (si provisoirement) parmi les pierres...

A l'aune de cet avenir incertain...

Sous l'apparente protection des feuillages et des étoiles...

L'âme qui veille ; l'esprit qui contemple ; le cœur qui acquiesce ; comme si chacun vaquait à sa tâche ; occupait son emploi naturel...

En dépit des résistances à aimer cette part du monde (et de l'homme) si ignorante – si cruelle – si monstrueuse – (parfaitement) insupportable...

Jusqu'au plus fort – peut-être – de la perte et de l'ignominie...

Ce qu'il faut atteindre – sans doute – pour apprendre à vivre à la hauteur du bleu qui nous habite (et nous entoure)...

 

 

Le monde ; ni conscience ; ni vivant...

Rien que des choses qui se monnaient et s'échangent...

Partout* ; le règne de la marchandise !

* et depuis si longtemps (depuis toujours – sans doute)...

 

*

 

Enjambant le monde (assez désinvoltement) pour s'installer au milieu de nulle part ; sur une pierre posée au seuil de la mort...

Ne laissant aucune trace de cette traversée...

Au-delà de tout exil ; au-delà de toute solitude...

A l'écart de la nuit ; et de la soif...

Le dos appuyé contre le modeste parapet du temps...

Sous un ciel né des profondeurs...

Là où nul ne saurait nous (re)trouver...

 

 

Au-dessus des cercles étrangers ; trop conformes aux lois humaines en vigueur sur tous les territoires du monde (dans tous les lieux que l'homme a envahis) ; peuplés de grilles et de pièges ; à la manière d'une nasse aux allures de rive généreuse ceinturée de murs et de barricades ; et qui semble soustraire ses habitants à un néant terrifiant sans même qu'ils se rendent compte qu'elle les condamne (de manière implacable) à la détention et au mensonge – à l'illusion et à l'embrigadement...

 

 

Face au sourire tremblant des choses ; notre visage...

Comme des éclats de ciel sur la terre froide...

Des mains dans les nôtres ; et l'âme qui se réchauffe au contact de la pierre...

Un peu de tendresse offerte à celui qui sait (res)sentir ce qui ne se voit pas...

 

 

Dans un bruissement de ciel et de chair...

Ce qui fleurit sur cette terre...

De l'herbe aux ailes des oiseaux ; au bord du jour...

Là où la lumière éclaire (un peu) ce qui a été assombri par la densité de la matière...

A la manière d'une main sur une épaule endormie...

Quelques pas vers le bleu ; la source claire...

 

 

Les mains pas même séparées du noir...

Plongées dans la crasse et la puanteur...

La glaise mêlée à l'argile des profondeurs...

D'ici au plus lointain ; la même fange et le même horizon...

Condamné(s) à une absence (totale) de perspective...

A l'ombre du monde ; l'âme sans vertige...

Saisi(s) par l'immobilité et l'éloignement...

Comme englué(s) dans la matière (d'une inextricable manière)...

 

*

 

Plus que la parole ; le geste...

Plus que le geste ; la présence silencieuse...

Jusqu'au jour où tout se mélange pour jaillir (de manière spontanée) au regard des nécessités du monde et des âmes...

 

 

Auprès des mains jointes ; la lampe et la voix...

Ce qui s'offre par-delà les images...

D'autres rives du même monde...

Jusqu'à l'infini vu ; puis, vécu – depuis la chair...

 

 

L’œil fraternel...

Versant des larmes de tristesse et de colère ; comme un appel à la résistance et au rassemblement pour faire face à la mainmise de ce monde et inventer un espace sensible et bienveillant – authentique et désintéressé...

Creusant en nous l'écoute nécessaire ; le socle de tout élan intérieur...

(Avec l'espace au-dedans aussi habité que possible)...

 

 

Toutes les blessures rayées de la carte...

Et au-delà de la guérison ; l'affranchissement...

Et au-delà de l'affranchissement ; le détachement – la liberté du « oui » et du « non » ; l'espace d'acquiescement qui transcende l'idée d'émancipation et de servitude...

L'obéissance à ce qui est ; à ce qui vient ; une présence sensible (et attentive) qui se laisse traverser (sans rien corrompre – sans rien travestir) à la manière du ciel qui accueille le soleil – les nuages – les orages – les étoiles (leur venue, leur passage et leur disparition) d'une égale façon...

 

 

De manière privilégiée ; tous ces présages...

Et cette existence sur la pierre...

Sans se souvenir des histoires ; sans les blessures de la mémoire...

Entre tous les seuils ; sans aucun appui...

Comme porté(s) par le vent ; entre les bords de l'infini ; au milieu de tous les possibles...

Parmi les chants et les étoiles...

Tantôt entre le commencement et la fin ; tantôt entre la fin et le recommencement ; au cœur d'une parfaite continuité et (simultanément) dans l'instant affranchi de la durée...

Sans rien savoir – en réalité...

Entre le bleu et la torture ; entre la fable et le silence ; dans la confusion et l'indétermination...

A la fois immobile(s) et égaré(s) ; et en mouvement ; et dans la lumière...

Sans carte ; sans boussole ni chemin...

Aussi proche(s) et aussi loin que possible...

Séparé(s) et au cœur de la trame ; inachevé(s) et déjà accompli(s)...

 

*

 

L’œil confiant ; derrière la paupière close...

L'inconnu devant soi ; et l'incertitude à l'intérieur ; le socle sur lequel adviendront toutes les circonstances...

 

 

Cette étrange galerie des glaces ; sur la roche...

Et tant de ressemblances dans ces reflets...

Comme si l'on vivait entre frères*...

* entre frères et sœurs...

 

 

Le regard ; à mi-chemin – qui s'inverse ; dans un sens puis, dans l'autre...

D'ici jusqu'à la première étoile ; avant de convoiter le reste...

Dans une (parfaite) allégeance aux traditions et à la nouveauté...

En ignorant – pendant une large part du voyage – cette aspiration (pas si étrange) à tout rendre familier...

 

 

Si près du ciel ; cette prière toute tordue qui monte – qui monte – cahin-caha en cherchant son chemin ; à l'image de celui qui s'est agenouillé en joignant les mains...

 

*

 

Le jour agissant...

A travers la langue – et la lande – ouvertes...

Dans un crépitement de mots et de pas...

Mêlant le visage et la pierre ; le ciel et la terre...

Éclairant l'âme et la nuit...

Offrant sa lumière à tout ce qui acquiesce ; à tout ce qui consent à retrouver sa couleur (et son envergure) originelle(s)...

Donnant à la marche un air de danse ; au voyage, un horizon ; et à la poussière, un peu de joie ; l'ardeur nécessaire pour aller son chemin ; rejoindre la figure qui hante l'esprit depuis si longtemps...

 

 

Alors que tout passe ; sous le front – devant soi...

Le visage démasqué...

La voix légère...

Le bleu qui comble l'absence ; qui occupe la totalité de l’espace...

Le ciel (parfaitement) dégagé ; la terre telle qu'elle est...

Au plus près de ce que l'âme réclame depuis le début de la traversée...

 

*

 

L’œil ; le monde de près...

Ronds ; sous la paupière...

Et perçus différemment de l'extérieur...

Gris ; comme la couleur des rêves et du temps...

Et entourés de barbelés pour rebuter (et faire fuir) l'étranger...

 

 

Sous le vent ; penché...

Le cœur comblé...

Dans cet incessant va-et-vient entre l'abîme et la cime ; au milieu des à-pics...

Une fois encore ; au plus près de la lumière (à mesure que l'ombre se dissipe)...

Contrairement au reste (à une bonne part du reste) ; agglutiné derrière de hautes grilles pour se prémunir (assez vainement) de la chute...

 

 

La lumière ; sous ce ciel pentu...

Et, ici, des obstacles et des épreuves ; mille infortunes...

Et, parfois, quelques prières en voyant toutes ces larmes ; et tout ce sang...

Comme sous une étoile (peu à peu) étouffée par la nuit ; et comme nous ; et comme le reste – terriblement mortelle...

 

 

Nous interrogeant encore...

Face à l'obscurité ; ce manque de lumière...

Questionnant l'âme – le monde – le jour...

Dans l'effleurement du seuil – pourtant...

Écoutant l'écho lointain des voix (humaines)...

Et ces rires (tous ces rires) à la ronde...

Témoin des tremblements de ceux qui vivent sous le joug des hommes...

Devinant ce que le ciel déverse au-dedans ; et ce qu'il déverse à côté...

Nous éloignant avec tous les damnés de la terre...

Dans le sillage des bêtes sauvages (au rythme du feu qui dévore la colline)...

Abandonnant notre rêve de réel ; toutes nos intentions et nos envies d'autrement...

 

 

Le ciel terrassé par la douleur du plus infime...

A travers cet or invisible qui glisse dans l'air ; à travers les yeux ; au fond du cœur – qui coule comme la vie...

Comme l'ardeur et la tendresse ; dans ce (perpétuel) recommencement du jour...

Au milieu du reste ; au milieu des gestes et des mots...

Les résidus d'une âme sensible aux malheurs et à l'éblouissement...

 

*

 

Les mains parvenant (parfois) à se hisser à hauteur de ciel...

Elles – d'origine si modeste ; façonnées (de manière si rudimentaire) dans les bas-fonds...

Nées de l'alliance de l'argile et du feu...

Et promises à un long apprentissage avant de pouvoir servir la lumière...

Laissant d'abord exister et mourir...

S'abandonnant à ce qui passe...

Obéissant aux désirs et aux besoins (à toutes les nécessités)...

Se livrant tantôt au jour ; tantôt à la nuit...

Se laissant dériver sur la pierre ; au milieu du noir ; au fil de ce qui est saisi ; et œuvrant sans répit avant de pouvoir, un jour, rayonner sur la roche grise...

 

 

La tête en bas ; et la croupe par-dessus...

Laissant le vent emporter le pire...

Sur cette ligne brisée ; au milieu des éboulements...

Sous l'ombre désarticulée ; brinquebalé(s)...

Fixé(s) à cette roue qui tourne sans fin ; actionné(e)(s) par des mains mystérieuses...

Grimpant et dégringolant ; chahutant ce qu'elle happe sur son passage ; ce qui a le malheur de s'accrocher à sa course...

 

 

Sur la peau écarlate du monde...

Le vivant fauché par la main de l'homme...

Dans ce mélange de vent et de voix...

L'écume partagée ; entre les larmes et les cris...

Au milieu des pierres et du sang...

Parmi les reflets (funestes et monstrueux) du miroir...

Au cœur de cette immense chambre mortuaire où se rassemblent les âmes perdues – inquiètes – pétrifiées...

 

 

L’œil attentif au plus lointain ; éparpillé dans la brume ; entre le regard et les choses...

Au milieu de l'absence ; parmi ces existences si proches du rêve...

Ici ; sans rien comprendre...

Dévalant ; puis, remontant (assez laborieusement) ces rives posées entre la terre et le ciel...

Face aux cercles de l'histoire ; face à la mort et à l'inconnu...

Hanté(s) par ce qui s'étire et s'absente ; par ce qui s'efface ; par ce qui revient et recommence...

Au bord d'une présence (encore assez) obscure...

 

 

Grimpant dans le noir ; en quête de la première étoile ; de la première lueur...

Au-dessus de soi...

Sans autre souci que cette nuit épaisse...

Sur cette route qui s'enfonce dans ses profondeurs...

En plein sommeil...

Quelques pas qui (nous) mèneront Dieu sait où...

 

 

Au cœur de cette (terrible) tempête...

Dans ces tourbillons de poussière et d'opinions ; le (perpétuel) tournoiement des particules...

Comme installé(e)(s) dans le chaos...

Posé(e)(s) là ; et (presque) aussitôt poussé(e)(s) par le vent ; et emporté(e)(s) plus loin...

Comme une vilaine danse sous un ciel d'orage...

Sans aucun socle (en dépit de ceux que l'on s'invente)...

Avec la paix et le silence – au-dedans et aux alentours ; et que l'esprit (ballotté – chahuté) a bien du mal à imaginer...

 

 

Si proches – ces visages ; en dépit du manque d'intimité...

Sans rien partager ; sinon un peu de terre et de lumière – et ce lot de misères...

Le regard indifférent ; et cette préférence (forcenée – outrancière) pour le miroir et la ressemblance (cette similitude d'apparat)...

Quelques pas – sur la pierre grise – jusqu'à la tombe ; pas si loin de l'immobilité...

 

 

Au plus près de l'inaccessible...

Au cœur de cette étreinte étrange et silencieuse...

Sans mot dire ; dans ces flammes qui consument le monde et le temps ; et qui effacent les frontières et les seuils...

Sans rien devant nous ; sans rien derrière...

Et tout le reste mélangé...

Aussi qu'importe les circonstances et le chemin ; qu'importe que la mort ne laisse qu'un peu de tristesse et de cendre...

Des corps et des âmes ; ensemble – enchevêtrés dans le même espace (à la surface du cœur et de l'esprit)...

 

*

 

Accroché(s) à toute tentative...

Grâce à l'hospitalité de la pierre et de la parole...

Nous-même(s) ; nous construisant...

Puis, nous abandonnant au vent et à l'invisible...

 

 

Le bleu et la nuit ; dans tous ces cercles – entremêlés...

A la mesure de la fumée et des jeux...

Au cœur même du visible...

Au milieu de la cité ; parmi les tours et les temples – entre les grilles et les murs ; à travers ce qui s'édifie et ce qui s'écroule...

Debout face à la lumière ; en dépit du gris ; en dépit des empreintes et des mains pleines de sang...

Encore à la surface du territoire qui nous voile (et obstrue) l'envergure de l'ensemble ; l'étendue des profondeurs...

 

 

Invisiblement ; au cœur...

Alors que tout semble s'effacer ; rien ne disparaît (en vérité)...

Partout ; le fond de la trace...

 

 

Abandonné à l'ombre...

Délaissant le bleu ; et l'histoire derrière la poussière et la cendre...

L'âme couchée sur le sol...

Dans le silence (assourdissant) du monde...

La chair enfouie sous cette terre que l'on continue d'arpenter...

 

 

Là ; dans le chuchotement et le songe des Autres...

(Tout) tremblant dans le passage ; jusqu'à ce frémissement (involontaire) au fond de l'âme...

Le visage si loin de la terre et du ciel...

Ailleurs ; absent(s)...

Comme absorbé(s) par le mouvement...

Tous ces gestes dérisoires ; toutes ces histoires insignifiantes ; toutes ces vies minuscules...

 

 

A travers le chant léger des feuilles dans le vent...

Le parfum bleuté des arbres...

L'imperceptible douceur de la terre...

Sur ces collines silencieuses...

 

 

Au fond de la chair ; les noces qui se célèbrent (discrètement) alors que la tendresse émerge, peu à peu, du cœur apaisé...

Dans l’inoffensive mélancolie du territoire...

 

*

 

Rien au-dehors du regard...

Au cœur même du monde...

A rebours du temps...

Avec le poids de la mort et de la nuit à épuiser ; en plus de celui des vivants...

Façonnant (pourtant) tout ce qui s'engouffre ; et ciselant (pourtant) tout ce qui déborde ; et effaçant le sang ; et réparant l’œuvre des assassins...

Se tenant là où se dressent le néant et la nécessité...

A travers nos paroles et nos gestes ; à travers ce que nous sommes...

Tout au long du voyage ; aussi longtemps que dureront le monde et le temps ; puis, longtemps après encore ; sans doute éternellement (comme au temps d'avant la naissance du temps)...

 

 

D'une main à l'autre ; comme entre deux étoiles...

Le ciel et le monde...

Là où tout s'accroche à l’œil...

Jusqu'à cette traversée du vide au cours de laquelle on apprend à voir...

En dépit de la solitude ; en dépit de la déchéance et de la sauvagerie – apparentes...

 

 

Sur la pierre nue du destin...

Un peu au-dessus des ruisseaux de sang ; de toutes ces vies que nos mains ont transformées en choses inertes...

Comme hors du songe que notre âme a longtemps cherché en ce monde...

Sans rien attendre ; sinon – peut-être – la transformation du regard sur ce décor sinistre (et apparemment immuable)...

 

 

Comme une menace...

Au crépuscule ombragé...

Un cri qui traverse les feuillages ; et qui transperce le cœur...

A travers la rumeur déclinante...

L'enfance étreinte en danger...

Face à tous les périls de ce monde ; se rapprochant...

Le sourire aux lèvres – pourtant ; prêt à accueillir la douleur – la débâcle et la mort ; la fin (nécessairement provisoire) de la tendresse – de la douceur – de la fraternité...

 

*

 

Perdu à jamais ; ce qui passe (en dépit des souvenirs)...

Nous-même(s) ; dans le gouffre déjà – bien qu'encore (très provisoirement) vivant(s)*...

* ce qui y ressemble – en tout cas...

Bout(s) d'argile (assez) grossièrement pétri(s) ; que le temps transforme, peu à peu, en poussière...

De passage ; dans cet interstice où fleurissent les rencontres ; ce que l'on donne – ce qui se perd – ce que l'on reçoit (de temps à autre) ; puis, remis dans le pot commun avant de servir à ceux qui viendront plus tard...

Quelques tourbillons d'air (presque rien) ; un peu de vent – dans l'espace et le néant ; en dépit des coups et de la tendresse...

A peine plus qu'un rêve...

 

 

Dans le silence façonné par la perte...

Des silhouettes sens dessus dessous...

Et des âmes de passage un peu perdues...

 

 

Ce qui s'égrène ; au fil de l'absence...

Ces choses (toutes ces choses) ; entre cendre et reflets...

A travers cette course fugitive ; le frisson des heures silencieuses...

A attendre la lumière ; sans pouvoir échapper à la grisaille de ce monde ; à la pluie de malheurs qui s'abat sur les âmes à peine surprises...

 

 

Aujourd'hui ; alors que les malheurs frappent encore (assez anarchiquement) ceux qui vivent sur la pierre...

Comme tous les jours qu'a connus ce monde...

A quoi pourrait bien servir l'encre ? Est-elle (réellement) capable d'aider les âmes à faire face aux circonstances ? A consentir à leur destin ? Et à s'en affranchir ?

 

 

Ce qui sourd ; ce qui coule ; ce qui suinte...

A travers l'eau noire (des corps) ; cette tristesse face à l'étrangeté des reflets...

Ce manque de clarté ; cette absence – dans la perte qui s'exprime...

Comme un peu de lumière froissée entre nos mains maladroites...

 

*

 

Comme un poids ; sur le nom qu'il faut porter...

La charge des origines terrestres ; à la manière d'un joug inutile ; une façon de prolonger le sillon initié (et entretenu) par notre ascendance ; cette longue série d'aïeux dont nous trimballons (malgré nous) l'héritage...

Contraint(s) d'arpenter pendant de longues années la même parcelle étroite ; comme si notre fardeau ne restreignait pas suffisamment les possibles...

 

 

Un jour – peut-être – ailleurs ; parfaitement nu (et parfaitement seul) ; affranchi des générations et des charges du monde et du temps...

 

 

Notre vie ; à la manière d'une pierre jetée dans un abîme (sans fond)...

Arpentant des bouts d'espace ; entre ces voiles que nous prenons pour des parois...

Toute la lignée sur nos épaules ; dévalant le gouffre à une allure vertigineuse...

Nous enfonçant (continuant de nous enfoncer) dans le vide ; au cours de cet étrange voyage dont personne ne sait (réellement) où il mène...

 

 

Dans ce tournis de signes et d'absence...

A genoux sur la terre ; au milieu des traces (de quelques traces)...

Et cette poussière que l'on jette face au vent...

La tête appuyée sur le reflet du miroir...

L'âme (un peu) triste devant tant d'insignifiance ; et inquiète de ce manque de lumière...

La main tendue vers on ne sait quoi ; comme un appel – un élan de détresse – un geste de survie – pour tenter de satisfaire le plus haut désir de la chair...

 

 

A travers le déchirement indolore du voile...

Entre l’œil et le monde ; entre la chair et la pierre...

Ce que l'on découvre (parfois) ; et qui court au milieu des âmes et des visages ; sous les paupières ; au fond de la mémoire ; à cloche-pied (la plupart du temps) ; et à rebours (très souvent)...

Laissant la main se défaire de l'inutile ; se débarrasser de tous les encombrements...

Penchant tantôt du côté de l'enfance ; tantôt du côté de la mort (selon les inclinaisons – provisoires – du cœur)...

Nous efforçant de mettre au jour toutes les parcelles du mystère...

 

*

 

Quelque chose sur la pierre ; de l'infini et de l'infime...

Entre béance et interstice...

Le plus familier ; et ce que l'on ne peut apprivoiser...

A travers mille manières d'être (de vivre – de mourir – de se transformer)...

A la merci du reste ; comme un destin (le seul possible – sans doute)...

Continuant à être ; sans jamais pouvoir agir à sa guise...

Et s'essayant ainsi, au fil des jours et des voyages, à toutes les nuances du vivant...

 

 

A toute heure...

Le vent et le cœur glacé...

L'indifférence et le rejet...

Sans autre perspective que la noirceur qui a envahi le fond de l'âme...

A la manière d'un destin qui refuse la lumière...

En dépit de cette main tendue vers le monde ; et de ce doigt levé vers le ciel...

De plus en plus loin ; de moins en moins vrai – à mesure que l'on s'enfonce dans la torpeur et le mépris...

 

 

Dans le tressaillement de la langue – parfois...

Entre ces murs étroits ; comme à l'orée du large...

A travers cette ronde (incessante) de syllabes ; orchestrée par le feutre et le silence...

 

 

A deux doigts de l'enfance ; toutes ces luttes fratricides – tous ces crimes cannibales...

Le cœur tout tremblant...

Et la lumière impuissante ; au milieu de ces jeux et de ces danses – sinistres – funestes – (terriblement) mortels...

 

 

Plus vaste que soi ; la parole qui porte...

L'âme qui se penche...

Si proche(s) de la lumière...

Ce qui rayonne au-dessus de la lampe...

 

 

A la fin du rêve ; l'avènement de l'enfance...

Lorsque le geste remplace le mot...

Lorsque la vie remplace la prière...

Tout alors disparaît sous les paupières...

Les circonstances perdent leur consistance (et leur attrait)...

L'âme se dresse pour faire face au monde et à la mort...

Et tout puise dans l'Amour le courage d'être encore...

 

 

Le cœur – peut-être – encore trop partagé...

 

*

 

Séparées et ensemble...

La chair et l'âme ; tantôt isolées – tantôt intriquées...

Soucieuses du devenir du monde...

Entre l'abîme et le ciel...

Dos au mur ; et les mains (désespérément) en prière...

 

 

Le bleu ; au nom du possible (de tous les possibles)...

Trop souvent exclu de la semence (et de ses fruits)...

Associé aux noms (comme une simple promesse – une simple bénédiction) pour tenter de rendre royale et immortelle cette fange animée ; d'offrir un peu d'envergure à ces bouts de chair qui s'imaginent plus nobles que le reste (et très largement supérieurs)...

 

 

Au loin ; la rumeur du monde...

Comme une lassitude...

Et une affreuse grimace (sur les visages)...

Et une ombre qui plane au-dessus des âmes...

Le signe qu'un danger est sur le point de s'abattre sur les vivants...

 

 

A l'origine du monde...

Lorsque le bleu et la terre étaient (parfaitement) confondus ; et que l'on a séparés (d'une effroyable manière)...

Là où siège la blessure – à présent...

Au cœur de l'âme qui continue de psalmodier ses (pauvres) prières – pour les vivants...

 

 

Soudain ; le soleil...

Sans rêve ; sans secret ; à la manière de celui qui voit...

Avec l'oubli (qui veille) au fond de la mémoire....

Immobile ; devenant le passage à travers lequel peut s'insinuer l'enfance...

 

 

Plus tard ; lorsque le vide et le vent auront été apprivoisés – nous pourrons (tout entier) nous abandonner à la danse...

 

*

 

L'enfance sauvage ; comme nouée au fond du cœur...

Allant là où nous allons ; jamais effrayée par ce que nous rencontrons ; ni par les cimes – ni par l'abîme – ni par l'engeance – ni par cette trame étrange où la chair et les reflets sont tissés ensemble...

Et cheminant ainsi jusqu'au berceau du temps ; comme si elle était vouée à nous accompagner sur les chemins du monde et de l'âme ; comme si elle était notre plus sûr soutien pour affronter les dangers et franchir les obstacles...

 

 

Ni plus haut ; ni plus loin – ici-même...

A travers les mille possibles offerts aux destins...

Et nous ; pourtant – pareil(s) aux pierres qui roulent sur leur pente ; pareil(s) aux traces qui s'effacent et aux murs qui s'écroulent...

Allant de par le monde ; et tout autour...

En expérimentant une longue suite de désastres...

Alors que rien n'interdit de demeurer insensible au déroulement du temps et des circonstances...

Ici-même ; alors que tout passe comme un rêve...

 

 

Entre le monde et la forêt ; sur cette (étroite) bande de terre où réside le sauvage...

Les hommes et les bêtes des lisières ; aux marges de toutes les communautés – et qui passent furtivement d'un territoire à l'autre (sans jamais se mêler aux résidents établis ou officiels)...

 

 

Au-delà des fables ; l'enfance bleue auréolée de lumière et de silence...

Qu'importe les cris alentour – les vents qui cinglent ; et les menaces du monde...

Comme protégé par cette innocence que rien ne peut corrompre ni entamer...

 

 

Et cette nuit ancienne ; à l'orée de l'âme...

A la lisière du cœur...

Flottant au-dessus des vivants ; cherchant une faille – un interstice – une vulnérabilité – la possibilité d'un monde – pour se déployer...

Le souffle un peu court d'un cœur abandonné ; le questionnement d'une figure aux yeux inquiets...

Une manière de pénétrer dans l'âme de l'homme ; et de faire corps (sans doute) avec ce qu'elle a de plus sombre...

 

 

Au cœur de la danse ; quelque chose comme une alliance entre l'âme et le monde – et la possibilité de la lumière...

 

*

 

Le drame annoncé...

Là ; au-dedans...

Comme une sentence ; sur l'arrière-scène du monde...

Comme si la lumière s'était lassée (avait fini par se lasser)...

 

 

Rassemblés dans l'âme ; la foule et le désert...

Sans même une frontière pour les séparer...

Sans même savoir qui pèse le plus dans la balance ; et qui nous donne cet air si équivoque et indécis...

 

 

Des yeux levés vers la seule épaule possible...

Les mains contre la peau rugueuse...

La bouche silencieuse...

Et les pieds posés sur la roche pour ce baiser sous les frondaisons...

 

 

Essayant tous les possibles (de manière assez laborieuse)...

Quelques gestes – quelques mots – pour initier la rencontre...

Quelque chose contre le rêve et la grisaille...

Une façon (sans doute) d'échapper au monde et de retrouver les jeux de l'enfance...

 

 

La tête renversée...

Irradiée par la lumière et le silence...

Sans rien penser...

Au cœur même de l'écume...

Tout tremblant ; comme immergé dans un (fabuleux) bain de couleurs...

 

 

Caché ; au milieu des arbres...

Dans cet espace où le silence remplace les bruits du monde...

Là où l'oubli de l'homme et le goût du plus sauvage se font plus vifs...

Là où les offenses disparaissent au profit des alliances naturelles...

Là où l'on devient plus heureux (et plus fraternel) que dans la compagnie de ceux qui nous ressemblent...

 

*

 

Au rythme des pas ; le destin...

Réglé(s) sur la cadence du monde...

Comme la terre qui tourne...

Comme l'orbe des étoiles...

A aller vers ce qui brille ; et à s'enfoncer dans le noir – simultanément...

Comme la seule manière d'exister...

Sans que rien (ni personne) ne puisse s'y opposer...

 

 

Entre le monde et la lumière...

La danse et le chant (silencieux) des arbres...

Ce qui s'élève sans vanité...

A travers l'air et le temps...

Vers le ciel...

A la manière d'un poème...

 

 

La neige ; comme le seul témoignage (crédible) du monde...

Qu'importe les noms et les règnes...

Qu'importe l'ampleur de la nuit et l'intensité du jour...

Qu'importe le nombre d'âmes et d'étoiles...

Une présence éphémère sur une roche immuable...

 

 

Dissimulées au fond du noir ; les couleurs de l'enfance...

Et toutes les déclinaisons de la solitude...

Comme une sente qui s'esquisse (assez péniblement) au milieu des rêves...

En suivant la cendre ; et les traces du feu...

Tout au long du miracle...

 

 

L'âme ; au-dedans – encore toute froissée...

Alors que le temps s'écoule...

Alors que le monde réfute les lois de l'invisible ; et refuse le règne du bleu...

Négligeant cette vie – comme toutes les vies – qui se traînent (qui continuent de se traîner) dans l'épaisseur des siècles...

 

 

Les doigts malhabiles qui essayent de dénouer les nœuds du monde et du temps ; cet entremêlement de matière, d'espace et de sentiments...

De geste inachevé en geste inachevé (et inachevables – sans doute)...

Avec ces corps et ces âmes tissés dans la même trame...

Sans que rien ne puisse être démêlé...

Alors que tout, sans cesse, recommence (sans jamais s’interrompre – sans jamais s'arrêter)...

 

*

 

La silhouette dansante...

Arrivée là où le pire (trop souvent) se décline...

Là où l'écart (aussi) commence à se réduire...

Sur cette roche noire où se mêlent les corps des morts et des vivants...

Dans cet (atroce) entassement de chair...

Au milieu des éclats de voix et des flaques de sang...

Sans qu'aucune loi interdise ni le crime ; ni la célébration des noms ; preuve (s'il en est) de l'immaturité des âmes...

 

 

Indéfectiblement...

Cette danse avec ce qui vient ; avec ce qui passe...

Au cœur de l'espace...

Entre le mystère et l'inconnu (si vastes tous les deux)...

Comme le rêve le plus étrange...

Une manière, peut-être, d'échapper au monde ; et de rejoindre l'autre côté du cœur...

 

 

Entre la terre et l'étoile ; cette vibration de l'air...

Ce frémissement (imperceptible) de la chair...

La caresse du bleu sur les visages et les âmes...

L'oubli de la blessure...

Le monde tel qu'il est ; le monde tel qu'il va...

 

 

A travers les épreuves...

Ce qui transforme l'enfance en possibilité...

 

 

L'âme attentive...

La tête inclinée...

Le cœur ouvert...

Au-delà de la force ou de la défaillance apparente ; la seule posture possible...

L’obéissance joyeuse et naturelle au monde (et aux circonstances)...

L'inclination du vivant à honorer ce qu'il porte et le traverse...

 

 

Comme le bruit de la neige...

Ce qui arrive et (nous) émerveille...

Si présent ; si attentif – que tout semble nous appartenir...

Alors que rien n'existe vraiment...

Alors que tout passe en un instant...

 

*

 

Par bonheur ; le plus délicat...

Sous ces airs de vagabond...

Le mot rare ; le geste juste...

Le cœur brûlant...

Et l'âme si visible...

 

 

Combien de fois ; sans pouvoir compter...

Ni les gestes ; ni les jours...

Depuis que nous habitons l'enfance...

 

 

Là ; au-dessus de la mémoire...

La tête penchée du côté du vertige...

Le cœur au bord de l'ivresse...

Et en lettres blanches ; ce qui s'inscrit sur les vies – sur la chair ; sur les corps à l'épreuve du monde...

Quelque chose (bien sûr) de plus puissant que la mort...

 

 

Le bleu si lointain...

Qui se pose (quelques fois) au bord du cœur...

Et qui s'envole dès que la main tente de s'en emparer...

 

 

Sur la feuille ; un bruissement de ciel et de signes...

Alors que le regard veille sur les hauteurs...

Alors que le vent s'assure que rien ne s'entasse...

Au plus près de l'âme qui accompagne ce qui passe...

 

 

Ce peu de lumière entre les murs du monde...

Sur ces têtes ; sur ces corps ; sur ces cris...

N'éclairant ni le délire des hommes ; ni le silence des sages ; ni la résistance de quelques âmes sensibles...

Et n'expliquant pas davantage cette façon (un peu folle) d'explorer le dédale ; d'arpenter les rêves et les possibles...

Cette manière si humaine d'habiter la terre...

 

 

Rien qu'un soupir ; et cette lumière...

Derrière la vitre contre laquelle sont collés tous les visages...

 

*

 

Pareils à l'horizon...

La vie – le vide – la mort – le monde ; ce qui se cache au fond de l'âme...

Quelque chose à atteindre ; et à traverser...

Et que nous ne parviendrons jamais entièrement à explorer...

 

 

Des amas de paroles ; et mille choses entassées...

Et ce que l'on accumule encore...

Incapable(s) de se défaire de ce qui pourrait nous préserver des malheurs et éloigner la mort...

 

 

A partir du (re)commencement...

La même traversée de l'espace et du temps...

Au rythme des tambours frappés par des paumes géantes...

L'âme debout ; et le corps à l'horizontale...

Délaissant les Autres ; le reste ; les pleurs et les prières – tout ce qui gravite autour des vivants – pour un voyage sans retour – à travers les époques et la matière...

 

 

Ainsi la danse et la mort ; et leurs incidences sur nos vies ; au milieu des éléments...

Ce si peu de chose ; et toutes ces hantises – comme des fantômes (furtifs) au fond de l'esprit...

A regarder (avec impuissance) nos gestes d'ignorant ; et nos pas de marionnette...

Le cœur si ivre ; et si maladroit...

 

 

Auprès des fleurs et des visages qui habitent au fond des bois...

Au milieu (sans doute) du plus sauvage*...

Une voix – un cri ; parmi d'autres voix et d'autres cris...

A l'aune du temps ; le cœur sous la lumière...

Et le sol sur lequel vagabondent les pas...

* du plus sauvage en ces contrées fortement anthropisées...

 

 

Sur la pierre ; le chemin des cimes et des vents...

Le pied léger et silencieux...

La présence de l'Amour...

Sans aucun recours à la mémoire...

Le parfum d'une terre familière...

Au seuil de l'origine dont les frontières (peu à peu) se redessinent...

 

*

 

Une partie du monde ; et ce que nous en connaissons...

Entrecroisé(e) avec ce qui incite l'ombre à se déployer...

Invitant, de manière évidente, au délire...

Comme s'il (nous) fallait grimper (aussi vite que possible) à une échelle infinie...

A quelle fin ? Qui sait ? ; au nom (peut-être) de la folie...

 

 

Derrière le grand chamboulement du monde et des âmes...

Cette parole qui tente d'émerger du rêve (de percer cette épaisse couche de mirages et d'illusions où sont empêtrés les cœurs et les yeux)...

Comme un souffle – un élan – à travers la clameur et le bruit ; vers le ciel qui surplombe ces rives où l'on ne célèbre que le manque et la cécité...

 

 

Comme un ciel noir ; derrière les yeux...

Qui laisse les mains saisir l'épée et transpercer la chair...

Qui remplace l'innocence par la mort et le sang...

Sans sourciller ; sans même un tremblement...

Comme si la faim comptait davantage que les sentiments...

Comme si la vie ne pesait rien (presque rien) sur cette balance où essaient de s'équilibrer les forces du monde...

 

 

L'ombre des jours ; ici – sans doute un peu plus qu'ailleurs...

Comme un aveuglement – une barricade – supplémentaires sur la route empruntée...

Un obstacle (presque rédhibitoire) à l'avènement du bleu ; et à la tendresse du cœur...

Une (véritable) aubaine pour toutes nos diableries...

 

*

 

Personne ; ici (depuis très longtemps – et, sans doute, depuis toujours)...

En ce monde ; à nos côtés – devant nos yeux – dans nos bras...

Seul témoin – peut-être – des présences et des douleurs qui semblent exister...

 

 

Et tous ces mondes au-dedans de celui où nous avons l'air de vivre...

Emplis de souffles qui courent au milieu des âmes et des fantômes...

Le cœur ouvert ; et lancé comme un filin...

Et l'esprit acéré ; tranchant comme une lame rougie au feu de l'expérience...

 

 

A travers la semence noire et parallèle ; l'avènement des pires tragédies – une longue série d'épreuves et de drames...

Galvanisé(e)(s) par le chant guerrier des âmes...

Savourant, au fil des générations, son incontestable succès...

 

18 janvier 2025

Carnet n°314 Là où l'on s'incline

Décembre 2024

Ni plus ni moins...

Nocturne et silencieux...

Comme les bêtes et les choses...

Comme les livres et les étoiles...

Ignorant les formes ignorantes...

S'extirpant du rêve et des tourments...

Et s'offrant à la vie comme tout ce qui est mortel...

 

 

Nous dévouant – comme nos lignes – à ce qu'il y a de moins instinctif en l'homme ; à sa part la plus précieuse – la plus haute – la plus sacrée...

 

*

 

Au-delà des yeux ; des jeux – le plus lointain...

De la couleur du jour...

Passant tous les seuils...

Jusqu'au cœur du secret...

 

 

Comme partout ; obscurément...

En dépit des rites et des lieux sacrés...

L'homme inchangé ; à l'histoire – à la mémoire – au savoir – (presque) sans conséquence...

 

 

Quelque chose ; peu à peu...

Comme un rire – un rêve – un flottement...

Une dérive vers l'enfance...

Au milieu des fantômes et de l'oubli...

Se balançant au-dessus du monde et du temps...

 

 

Au plus près du bleu...

La danse – le silence – le chant...

Une manière de se tenir face à ce qui abaisse – à ce qui écrase – à ce qui meurtrit...

 

 

Divaguant – sans doute...

Entre l'effroi et l'incompréhension...

Émergeant parfois de la boue...

Côtoyant parfois les cimes...

Sûr d'à peu près rien...

Pas même certain de la véracité de l'expérience...

Et sans autre manière d'être au monde...

 

 

Libre des chaînes créées par le langage...

Comme des barbelés tissés entre les mots...

Sans compter la charge du sens et de la mémoire...

Musique seulement reliant tous les sons...

Façon – peut-être – de danser au-dessus du monde...

Façon – peut-être – de se hisser au-dessus des cimes...

 

 

Comme des taches de temps – partout ; et qui s'étalent – à la manière de l'angoisse et du sang...

Nous rappelant (âprement) notre condition de mortel voué à la matière et à l'ignorance...

 

*

 

Ce qui peuple la lumière...

En plus du sourire et des gestes silencieux...

 

 

Au milieu des pierres...

Au milieu du ciel...

Au milieu des cimes...

Au milieu des frondaisons...

Partout à la fois (d'une certaine manière)...

 

 

Les yeux posés sur l'étrange beauté du monde...

Tout étreint par le cœur sensible ; jusqu'au moindre nuage – jusqu'à la moindre brindille – jusqu'au moindre souffle de vent...

 

 

Sous les tremblements...

L'enfance nue...

Le cœur traversé par le silence...

Au seuil de l'évanouissement...

Devant tant de merveilles...

 

 

L'ombre du monde sur la terre...

La vie fragile et vaillante...

La figure face au vent...

Les yeux posés sur le long défilé des vivants...

Le cours des choses...

Et la ronde du temps...

 

 

Au cœur de la matière...

Sur le territoire de l'homme...

De la terre ; de la roche ; de la boue...

Et ces cris (tous ces cris) qui montent ; tentatives désespérées – sans doute – pour s'extirper de ce trou ; s'alléger ; aller vers l'air ; côtoyer le vent ; se rapprocher du ciel et des étoiles ; tutoyer les Dieux et la lumière...

 

 

Le cœur pacifique...

Jouet de tant de joutes sanglantes...

Drapé de chair et de rêves...

Enfoncé dans l'épaisseur...

Tremblant de peur et de froid...

Cherchant à échapper à la barbarie de ce monde...

Inlassablement livré (pourtant) aux querelles et à l'obscurité...

 

 

Comme des rafales sur les reflets dansants...

Comme un parfum d'enfance dans l'air...

Quelque chose du règne du dessus...

Sur cette terre où seuls le grossier et le rêve sont célébrés...

 

*

 

Comme arrachés à la torpeur...

Et retrouvant leur vocation...

Eux si infailliblement voués au voyage...

En dépit des escales (parfois nécessaires)...

L'esprit nomade et le cœur vagabond...

Toujours en chemin vers la lumière...

 

 

Le langage si près du silence...

L'esprit au seuil du réel...

L'âme proche de la vérité – peut-être...

Sans jamais (pourtant) se départir du cœur humain...

 

 

Le vide et la tendresse reconnus comme la seule famille d'appartenance...

 

 

La couleur des gestes ; parfaitement bleu – en dépit de quelques restes de nuit...

 

 

Si délicatement vivant ; comme un sourire au milieu des malheurs ; un peu de soleil au milieu de la nuit ; une main tendue au cœur de l'hiver...

 

 

Le visage penché sur le ciel – le silence – les saisons...

De ce regard sans raison...

Innocent et sans conséquence...

Sans mémoire ; ni a priori...

Semblable à une poignée d'or jetée dans la poussière ; semblable à un soleil au fond de la nuit...

Quelque chose de la beauté au milieu des tremblements...

 

 

Comme une offrande ; un geste de fraternité...

Au milieu des figures tristes ; des voix inaudibles ; des ombres grises...

Cette manière si sensible – si respectueuse – si attentive – d'être au monde...

 

 

Une partie du silence portée en secret...

Au fond de la chair...

Au fond des yeux...

Au fond du cœur...

 

 

Ici ; au milieu des étoiles...

 

*

 

Libres le vent et la voix...

Tourbillonnant dans l’œuvre à vivre...

Filant comme une flèche...

Sans se soucier ni de l'écho ; ni de la réponse...

 

 

Nous détachant de la multitude...

Nous creusant ; nous vidant...

Dans cette plénitude (un peu) empourprée...

A la manière d'une rivière remontant vers sa source (en passant par le ciel – bien sûr)...

 

 

Le cœur porté ; le cœur ébloui – par l'Absolu présent sur la pierre...

 

 

Si infirme ; si obscur...

En dépit de la courbure de la lumière...

En dépit de son parcours invisible au fond du cœur...

Encore trop peu pénétré – sans doute...

 

 

Au cœur du songe...

L'âme éventrée...

La blessure béante...

Les gémissements et les cris...

Le poids du monde et du temps sur la chair des vivants...

En dépit de ce que (nous) murmure la tendresse...

 

 

Seul sur la pierre...

A vivre en silence...

Au milieu du ciel...

 

 

Dans les bras de l'invisible ; parfois secoué(s) – parfois cajolé(s) – parfois blessé(s) – parfois soigné(s) ; toujours étreint(s)...

 

 

A travers l'écume bleue...

Le voyage et le pas...

Comme tous ceux qui – avant nous – se sont frayés un chemin – ont trouvé un passage – au-delà des croyances des hommes – à travers l'épaisseur du monde et du temps...

 

*

 

Sous les reflets du jour...

Quelque chose du rêve qui aurait été trempé dans la boue...

Comme un froissement de roche peut-être...

Ou une résurgence au milieu des éboulis...

Au pays des tremblements...

Où tout est remué par le cours des choses...

Le cœur – la chair – la pierre...

Jusqu'aux nuages ; jusqu'aux étoiles ; jusqu'aux habitants du ciel...

 

 

Comme un accroissement de lumière...

Dans le geste docile...

Dans cette vie qui s'embrasse à pleine bouche...

Silencieusement (très silencieusement) pourtant...

Refusant d'offenser ceux qui dorment et ceux qui rêvent...

Oubliant toutes les frontières et tous les noms...

Agissant sans étendard et (le plus souvent) dans l'intérêt de tous...

 

 

Sur cette terre d'innocence où chacun offre toute la tendresse et toute la lumière dont il est capable...

 

 

La furie du vent qui bouscule les âmes...

Qui fait tout basculer du côté du vide...

Laissant apparaître partout des éclats de lumière et des lambeaux de ciel...

Faisant tout remonter vers la source...

A la manière d'un étrange et surprenant voyage...

 

 

Comme un feu allumé entre le sillon et la cime...

Sur une sorte de sente silencieuse...

Parsemée de pierres et d'écume...

Traversant tous les horizons jusqu'au bleu ; jusqu'à la pointe de l'étoile...

 

 

Le ciel encore...

Comme couché dans l'herbe...

Posé au fond des âmes et des gestes...

Au milieu de ceux qui l'honorent...

Au milieu de ceux qui l'ignorent...

Le front gorgé d'images...

La bouche encore bien trop bavarde...

(Très) pâles reflets de ce qui, un jour, les a traversés...

 

*

 

Écouter ce que nous sommes...

Et y consentir profondément (de manière absolue et inconditionnelle)...

A travers le jeu et la joie dépourvus de règles et d'exigences...

A la lumière du ciel...

A l'aune du regard...

En accord avec le monde – les âmes et les choses...

En accord avec les astres – les fables et les circonstances...

Qu'importe que tout finisse exsangue – déchiré – anéanti...

 

 

Un soleil entre les lèvres ; non pour dire mais pour embrasser en silence...

 

 

Dans le ciel...

Le rêve passant...

Au-dessus des âmes étonnées...

Guidé par les souffles du monde...

 

 

Dressée vers le ciel...

Cette lumière dispersée...

A travers ces sillons de cendre et de nuit...

Sur la pierre incertaine...

Les mains tremblantes...

Le feu au fond du sang...

Manière – peut-être – d'esquisser un chemin ; d'inventer une sente profondément singulière...

 

 

Près de soi ; sous l'étoile inclinée...

Des ombres et des offrandes...

Un parfum de ciel et d'obscurité...

Quelque chose taillé pour la route et le silence...

 

 

Au plus haut du bleu...

Ce lieu où convergent tous les chemins...

Qui éparpille les couleurs...

Qui colore les visages...

Qui transforme le monde en une étrange transparence...

Qui s'offre à tout ce que l'esprit a inventé...

 

*

 

Le cœur (assez) mystérieusement obscur...

Se creusant dans la lumière...

Sans se hâter ; se déployant...

Déchirant la nuit dans laquelle tout a été plongé...

Apprenant peu à peu à rayonner – en quelque sorte...

 

 

La joie grave – presque sévère...

Et le rire discret – presque silencieux...

Si étranger à l'exubérance et à la frivolité de ce monde...

Dans le parfait prolongement de ce retrait métaphysique ; de cet exil solitaire [au cours duquel tout s'est déployé]...

 

 

Des lieux – des visages et des choses...

Dans leurs vibrations particulières...

Reflétant la lumière à leur manière...

Parts singulières du ciel parfaitement inséparables (évidemment)...

 

 

Ce qui consent – ce qui se déchire – ce qui résiste – ce qui demeure...

Et en filigrane ; de manière inépuisable – ce qui s'impose – ce qui insiste – ce qui recommence...

 

 

Le temps suspendu...

Le cœur recouvert de bleu...

Et au fond de l’œil ; la lumière qui a remplacé l'attente et la peur...

Ce qui remonte lentement (très lentement) des ténèbres...

De l'absence au silence par tous les chemins possibles...

 

 

Par-dessus les visages et les siècles...

Par-dessus les étoiles et le sang...

Ce qui naît sous les tremblements...

Bien plus qu'une vie ; bien plus qu'un cri ; bien plus qu'un peu de chair et de peau...

Un cœur éclairé qui tente de s'extirper du sommeil ; de sa gangue de rêve...

Émergeant – peu à peu – au milieu de tous les possibles...

 

 

Comme des taches de ciel...

Au milieu du sang...

Au milieu des songes...

Au milieu des cris...

Au cœur de tout ce noir qui, sans cesse, se réinvente...

Comme si la lumière – elle aussi – ne pouvait s'achever...

 

*

 

De cœur en cœur...

Dans ce manque (apparent) de Dieu...

 

 

A piétiner les pierres et les rêves...

Croyant œuvrer au nom du Divin...

Et imprimant le plus vil sur les âmes et le monde...

Accroissant (substantiellement) la déchirure...

Révélant l’innommable qui habite les profondeurs de l'homme...

Quelque chose de la bêtise et de la cruauté...

En dépit d'un ciel (presque toujours) favorable et indulgent...

 

 

A grands traits obscurs...

Le fond de l'âme et du regard...

 

 

Sur la blessure initiale...

Comme un très mince puits de lumière...

Un passage où peut s'engouffrer un peu de ciel...

Capable d'offrir à l'âme – à la chair – au monde – un surcroît d'innocence et d'envergure...

 

 

Sur la pierre grise...

Les vents du monde...

Et cette tristesse silencieuse...

Au fond de notre cœur noir...

Au fond de nos yeux hagards ; drapés de voiles – bordés de brume et de rosée...

L'hiver à l'orée du visage...

 

 

Toute une vie de labeur et de nécessités...

Toute une vie de silence et de prières...

 

 

Dans la chambre silencieuse du fond des bois...

Sous les étoiles...

Sur cette pierre si peu piétinée...

Le cœur ouvert...

Les mains en prière...

Les gestes enveloppés de lumière...

Ce que le solitaire peut (modestement) offrir au monde...

 

*

 

A l'écart des hommes...

Cherchant les liens – l'origine et la lumière...

Sans participer au grand cirque – sans accroître l'obscurité de ce monde...

 

 

Le cœur vaillant...

Sous la lumière...

Serrant la soif contre ses flancs...

Distribuant les richesses trouvées sur le chemin...

Transformant sa faim...

Offrant au monde la couleur des étoiles ; et révélant aux étoiles les couleurs du monde...

Laissant tout advenir ; laissant tout s'effacer...

Seul – si seul – sur la pierre ; et sous le vent adverse...

 

 

Auxiliaire de la vie passante...

Accompagnant l'âme – la langue et la main...

Le front appuyé contre le ciel et la lumière...

 

 

Le cœur démesuré...

Peu à peu gagné par l'innocence...

Gorgé de joie...

Crépitant dans l'infini...

Au milieu des ombres et des miroirs...

 

 

De la lumière...

Jusqu'au fond de l'obscurité...

 

 

En déséquilibre...

Comme au bord du naufrage...

Au milieu de l'absence...

Le cœur serré ; l'âme repliée...

A attendre le soleil ; un sourire ; un peu de lumière...

L’œil aux aguets...

 

*

 

Le long du ciel...

Cet étrange chemin...

Peuplé de cris – de désirs – d'éternité...

 

 

Au milieu des âmes qui cherchent la lumière à tâtons...

 

 

Un peu d'encre jetée sur l'écume...

Au milieu des gestes rituels...

Soulevant les âmes – la chair – les sens...

Et révélant (enfin) cette douleur née de la lumière...

 

 

Au cœur des possibles...

Tous ces bruits ; tous ces élans ; toutes ces tentatives...

Sur cette couche épaisse d'immondices et d'excréments...

La lie civilisationnelle ; le socle qui a remplacé la pierre ; et sur lequel – à présent – s'édifient tous les rêves...

 

 

Au-dedans des yeux...

Le renversement de l'abîme...

Le basculement du temps...

Le plein dévoilement de la blessure...

Comme si l'on ôtait tous ses masques au vivant...

 

 

Jonché de pierres et de chemins...

De rêves et de visages...

De possibles et de douleurs...

Ce monde où tout semble régi par le mystère...

 

 

Le visage tourné vers le ciel...

Le corps offert au monde...

Le cœur incliné sur la pierre froide...

Tout entier livré au destin...

A travers nos adieux silencieux...

 

 

Le cœur encore à l'écart ; en dépit de ce qui s'offre...

 

*

 

Sur la pierre...

L'âme – le ciel et le contentement...

La chair – la misère et l'accablement...

La vie et la mort au fil des saisons...

L’œil et le sommeil dans leur éternel face à face...

A travers tous les cycles terrestres...

 

 

En nous ; le passage – les cimes et les tréfonds...

Et mille illusions aussi...

En plus de l'essence...

En plus des apparences...

 

 

Si haut que l'absence est la lumière...

Si bas que la connaissance est la pierre...

Et nous – comme le reste – à la jonction...

Au cœur des liens et des passages...

Au cœur de tous les possibles...

 

 

Sur ce sentier qui serpente entre le monde et les mots...

De l'encre ; du sang ; de la lumière...

Ce qui vient après le gris ; (juste) avant la neige...

Dans cet entre-deux du temps où le silence et les images s'emmêlent ; où le chant et les illusions dansent ensemble...

Sans très bien savoir pourquoi la vie nous a placé(s) là...

 

 

Sous les éboulis du monde et du temps...

Le brouillon du poème...

 

 

Ce qui s'élance si légèrement vers le ciel...

Aussi haut que puissent le porter les lèvres...

 

*

 

Au-dessus de soi...

Comme des traces...

Et, quelques fois, des restes d'espérance...

Et plus haut encore ; cette lumière dont nul ne parle jamais...

L'âme tressaillante à son approche...

Et qui nous donne à voir tous les jeux du monde ; et nous éclaire (en partie) sur leurs règles obscures...

 

 

Expérimentant en ce bas monde le poids (considérable) de la nécessité et le rôle (magistral) de la métamorphose dans le destin des âmes...

 

 

Parole apaisée – à présent...

Entre poésie et témoignage ; destiné(e) – peut-être – à ce qui n'est pas encore né en l'homme...

 

 

La joue contre la roche...

Sur la feuille blanche ; sans cesse recommencée...

Ce mince filet d'encre et de sang...

 

 

L'âme troublée – embarrassée – accablée (si souvent) par ce qui la traverse...

Abandonnant là quelques mots ; quelques taches – sur ce dérisoire temple de papier...

 

 

Le cœur au-dessus de la grisaille ; de ceux qui crient et qui crèvent...

Cherchant à traverser la brume...

A initier – peut-être – un chemin sensible au milieu des morts et des vivants...

Quelque chose de la joie – du silence et de l'éternité (sûrement)...

 

 

Si près des ombres...

Ce ciel et ce vent qui étreignent le front ; qui prennent la main ; qui soutiennent le corps ; qui accompagnent le cœur...

Tout au long de cette (brève) traversée...

Au cœur de cet étrange cortège de visages...

Au milieu des silhouettes – des parfums – des couleurs...

 

*

 

Aux heures les plus nocturnes de l'existence...

Lorsque le cœur se charge de plaintes et de sanglots...

Lorsque la lumière déserte la terre...

Subsiste – au fond de la chair – un très léger murmure – à peine un bruissement – le chant de l'âme qui invoque la tendresse ; qui réclame un sourire – une caresse – une main – un baiser – pour consoler le visage en pleurs...

 

 

Dieu plongé avec nous – au cœur de la misère ; au fond de l'épaisseur et de l'obscurité...

 

 

Les corps serrés les uns contre les autres ; et les cœurs si lointains – si indifférents...

 

 

Comme des enfants jouant à la vie...

Avec des cris de joie...

Et tant de solitude et de larmes aussi...

 

 

Presque rien – en ce monde...

Le plus tragique et le plus sublime...

Ce que l'on oubliera bientôt ; et ce qui nous bouleversera profondément...

 

 

Le cœur trimbalé...

Avec comme des chaînes attachées au front...

Et de longues traînées d'étoiles au fond des yeux...

A la botte du rêve – en somme ; qui piège l'âme – la chair et le monde...

 

 

Ombres fébriles et présomptueuses...

Taillées pour le geste et l'absence...

Défiant l'Absolu à coups de désirs et d'intentions...

Réduisant l'infini à quelques espoirs ; à quelques horizons...

 

 

Sans se hâter...

Le cœur à la place des lèvres ; à la place des yeux...

Sans enjeu ; et défiant – pourtant – le sens commun...

Comme une raison au-delà de la raison...

Cette sagesse qui ressemble à la folie...

Où tout est permis sans que nul se sente offensé...

 

 

Le visage détrôné...

En amont du front...

Là où le temps s'efface...

Au plus près du bleu – sans doute...

 

 

Le cœur frissonnant...

A mesure que se dessinent les mots...

Fragments d'âme et de ciel hasardeusement assemblés...

Au gré des images et des intuitions...

Ainsi naît le poème...

 

 

Au pied du plus immobile...

Ce qui succède au voyage...

Le cœur parfaitement silencieux...

 

 

Dans la fulgurance de l'éclair autant que dans la danse éternelle...

 

 

Comme la montagne et l'oiseau ; ce cri qui monte et se perd dans l'immensité...

 

*

 

La voix encore...

Témoignant du rouge et de la lumière...

De la joie et du cœur obscur...

Survolant les rives et l'absence...

Les yeux fermés...

Confiante dans ce qu'elle porte ; dans ce qui s'élève...

Par-delà les mondes...

Vers le ciel ; les âmes ; le plus simple...

 

 

Beauté du moindre souffle...

Les lèvres au bord de la source...

Penché sur le monde...

Attentif à tous les mortels...

A ce qui se murmure...

Au creux du mystère...

 

 

Sur le sol...

Sous les étoiles...

Ce qui pousse vers la lumière...

 

 

Là où l'on s'incline...

Là où l'âme se tient en silence...

Le cœur tremblant...

La main sur la poitrine...

Le regard émergeant (peu à peu) au fond des yeux...

En ce lieu ignoré – mystérieux – si près du monde pourtant...

 

 

Sur l'épaule...

Tout ce sable ; tout ce vent...

A genoux sur la pierre...

Éreinté par la charge...

Le visage fermé...

Tel un Sisyphe abandonné par le monde et les Dieux...

Portant sa mauvaise fortune sur tous les chemins...

 

 

Le cœur si innocemment craquelé...

A force de rire et de ciel...

 

*

 

Plus loin...

Sans jamais trahir l'innocence...

Tourbillonnant parfois...

A travers un élan authentique...

Mariant l'infini à la pierre...

Le cœur à la langue...

L'esprit œuvrant sans ambition...

S'abandonnant à ce qui vient...

Qu'importe la résistance et l'asymétrie...

 

 

La voix...

A la dérobée...

Déchirant la langue parfois...

Essayant d'inventer quelque chose...

Par-dessus la cendre et les étoiles anciennes...

Un élan de simplicité...

Une parole capable de réunir le monde et le mystère – la misère et l'émerveillement ; le vrai – le laid et l'insondable...

 

Tous tournant autour du piège – du sourire – du mystère...

Autour de la même chose – en vérité – mais perçue différemment selon le lieu où on l'observe et l'intensité de la lumière...

 

 

A cet instant où les yeux se troublent...

A cet instant où le cœur se cabre et tremble...

A cet instant où le miracle remplace le monde et le temps...

 

 

Au-dessus des masques et de la grisaille...

Au-dessus de la mémoire et des cris...

Au-dessus de ce si peu de vie...

Le plein ciel et la lumière...

 

*

 

Dieu ; sous les apparences du monde...

 

 

Au milieu des visages qui n'offrent qu'un peu de nuit et d'indifférence...

 

 

Au faîte de la solitude...

Au milieu de la fièvre et de la cécité...

Au milieu de l'ignorance et de la barbarie...

Gorgé – pourtant – de tendresse et de lumière...

 

 

A travers l'âme...

Les traits esquissés par le feutre sombre...

Abandonnant un peu de lumière sur le blanc de la page (et dans les cœurs sensibles quelques fois)...

Comme une flamme fragile dans la nuit du monde ; un modeste promontoire pour contempler le ciel ; un peu de tendresse ; et un peu de sacré aussi – peut-être ; en ces lieux qui ne célèbrent que le profane et la grossièreté...

 

 

Phare minuscule dans le grand jour sans nuage...

Notre manière de nous tenir au milieu du monde et d'offrir une parole dont nul n'a que faire...

 

 

Chambre à soi...

Installé sur ce qui flotte...

Au cœur de l'inconsistance...

Sur la pierre...

Mains jointes à l'infini...

Le ciel au fond du cœur...

L'âme si joyeuse...

Avec – un peu partout – les reflets de notre visage...

A jongler (assez maladroitement) avec la lumière et les mots...

Et rendant aussi hommage à la nuit...

Allant encore les yeux fermés – peut-être...

 

 

Au cœur même de la clarté...

Quelque chose de la tendresse et de l'errance...

Quelque chose de la transparence et de l'oubli...

Et quelque chose aussi du nuage et du silence...

 

*

 

Le long du noir...

Effleurant le souffle...

Caressant la terre...

Œuvrant à toutes les tâches...

Élargissant les possibles et la mémoire...

S'associant au monde et au temps pour accroître sa puissance et son territoire...

Devenant le sommeil et la lumière...

S'imposant simultanément à tout et à tous...

Comme le souverain absolu ; le seigneur sans rival...

 

 

Allant comme le rêve et l'écume...

Là où on l'appelle...

La où le manque se fait (trop) cruel...

Là où l'aube est encore si lointaine...

A peu près partout – en somme...

 

 

Au seuil...

Face à ce qui passe...

Refleurissant les rives et le ciel...

Tous les chemins qui traversent la terre...

Tous les chemins qui mènent à la lumière...

 

 

Là où le chemin se perd – disparaît...

Au-delà de l'espace et du temps...

Le cœur toujours battant...

Au terme de cette longue chaîne d'expériences et de bouleversements...

Le prolongement du voyage – en somme...

 

 

Sans rien déplacer...

Sans rien entasser...

Le voyage...

Vers l'oubli et la nudité...

En dépit de notre rêve de lumière...

En dépit de l'idée du monde qui (nous) colle à la peau...

 

 

Rien qu'un instant ; un peu d'éternité...

 

 

Les traits si furtifs du monde – du visage – du poème...

A peine le temps de quelques larmes...

A peine le temps d'en rire...

Que tout déjà se dissipe – s'efface – rejoint l'écume et le vent – poursuit son périple et ses métamorphoses...

 

*

 

Du haut de la déchirure...

Cette affolante glissade du monde vers l'abîme...

A corps perdu...

Si aveuglément...

Comme l'apothéose de l'ignorance (et son parachèvement sans doute)...

 

 

Le visage penché sur les mots...

Du fond de l'âme ; désirés...

Au-delà des choses...

Au-delà de la douleur...

Au-delà même du monde...

Comme un signe de réconciliation avec ce qui nous traverse ; avec ce qui nous est offert ; avec ce que l'on nous a légué(s)...

 

 

Comme un chargement de rêves et d'illusions à porter jusqu'à la délivrance...

 

 

Par-delà l'idée étroite de la mort ; un passage – une issue peut-être – à trouver...

 

 

Sous la lumière (parfois) vacillante...

Comme transpercé(s) par la douleur...

Nous laissant submerger par la nuit...

Nous laissant absorber par l'épaisseur...

Nous laissant envahir par l'opacité...

Pas si différent(s) du reste – en somme...

 

 

A l'image du nuage et de la fleur...

Aussi humblement présent...

 

 

Le cœur caressant et caressé...

A même la trame...

A même la peau du monde...

Au seuil du ciel (déjà)...

Comme inextricablement enchevêtré au reste...

Révélant l'envergure de l'expérience – du mystère – du regard ; la beauté de toute existence ; la sensibilité de ce qui ressent ; et la souveraineté de ce qui voit...

 

 

Ce qui aime...

Et ce qui danse...

Sans jamais s'arrêter...

 

*

 

A travers la voix...

Le feu dispersé...

Le silence...

Et la respiration du monde...

Quelque chose de l'homme et du ciel...

Un peu de lumière – peut-être...

 

 

L'existence ; entre expérience(s) – épreuve(s) et passage(s) ; et la possibilité de découvrir des fragments du mystère (par bribes – par pans ou par lambeaux selon nos capacités et nos aspirations)...

Mille choses – mille découvertes – mille apprentissages – à la mesure de ce que nous sommes...

 

 

D'une découverte à l'autre ; jusqu'à l'impossible – jusqu'à l'impensable...

 

 

Les yeux hagards...

Les bras ballants...

Comme si l'on attendait (assez passivement) le déploiement du rêve...

 

 

La douleur apaisée...

Le cœur soutenu...

En dépit de quelques restes de noir...

En dépit du visage barbouillé...

En dépit de l'inévitable déclin...

 

 

Comme un rire...

Au milieu du silence...

Au milieu du ciel clair...

Au milieu des vents qui font vaciller...

 

 

A regarder les vivants survivre et s'entraider ; se débattre et se quereller...

A travers des gestes et des alliances millénaires (qui se font et se défont au fil des jours et des saisons)...

Sous la même lumière...

L'écume et le ciel silencieux...

 

 

Répertoriant (assez vainement) toutes les choses de ce monde (formes – états – idées – sentiments – liens – combinaisons – possibilités etc etc)...

Nous livrant – en quelque sorte – à un inventaire (un peu fou et) impossible...

 

*

 

Des mots...

Quelque chose...

Un peu de ciel...

Et le courage des bêtes...

Ce qu'offre le monde...

 

 

Condamnés au moins glorieux de l'homme...

Le monde ; la chair ; les âmes...

 

 

Jusqu'au délire ; jusqu'au grand n'importe quoi – cette ignorance monstrueuse...

 

 

Enchaîné – opprimé – mutilé – exploité – massacré ; ce qui vit sous le joug de l'homme...

 

 

Jusqu'à la perdition ; ce triomphe catastrophique...

 

 

De passage sur ce sable où tout semble si triste et si mortel...

 

 

Ce que le monde réclame ; que le cri transperce (réussisse à transpercer) la pierre – l'épaisseur de la pierre – pour atteindre le cœur de l'homme...

 

 

Sans se souvenir du temps d'avant le temps ; du monde d'avant le monde...

L'identité déceptive que l'on affiche...

Comme si le rêve avait remplacé le réel...

Comme s'il n'y avait de consistance sous le nom...

Rien qu'un peu de vent et de fantaisie (assez souvent mêlé à la peur de vivre et de mourir)...

 

 

Une éclaircie – parfois – entre les tempes ; entre les lèvres ; entre les doigts...

Comme un peu de lumière...

Quelque chose de sensible...

Quelque chose de vivant...

Des traces de bleu...

Comme un élan vers le silence...

Une folle aspiration à se laisser (enfin) habiter...

 

 

La joie de s'abandonner aux frémissements de la trame...

Le cœur soulevé...

S'agrandissant à chaque secousse...

Et se laissant porter par ce qui nous paraissait autrefois si insupportable...

 

*

 

Sans rien blâmer du désir et des choses du sang...

Les lèvres pourtant poisseuses...

Et l'ivresse (bien sûr) assujettie au plaisir et à la mort...

 

 

Sous les feuillages...

L'âme dressée...

Le cœur déployé...

Et la beauté du royaume qui nous exhorte au silence et à l'humilité...

 

 

Jetés par-dessus la rampe...

Les rêves – les fables – les illusions ; tout ce qui encombre le cœur – le corps – la tête...

Pour que nous puissions danser avec le reste ; avec tout ce qui s'invite ; avec tout ce qui s'impose...

 

 

L'âme sensible et brûlante...

Le cœur austère et accueillant...

 

 

Comme si l'on pouvait choisir son existence...

Comme si l'on pouvait choisir sa voix...

Un peu homme ; un peu poète – apparemment...

 

 

Toujours en chemin...

Sous le ciel...

Sans destination...

Le mystère vissé au fond de l'âme...

 

 

Ici comme ailleurs ; le même horizon...

Et la poussière soulevée par les pas...

Et le bleu comme enfoncé au fond des yeux...

A parcourir la terre au milieu des reflets...

Sans rien reconnaître de son visage...

Sous le règne (affligeant) du miroir...

 

 

Le cœur dévêtu...

A humer l'odeur de l'écume lointaine...

Si proche du silence et du secret ; à présent...

 

 

Le cœur disloqué à force d'arrachements...

Toujours présent pourtant...

Comme la chair déchirée...

Penchant tantôt vers le monde ; tantôt vers le secret...

Jusqu'à l'insoutenable ; jusqu'à l’écartèlement...

 

 

Face à l'instant...

Face au monde...

Face à la mort...

Toutes les possibilités de l'être...

Et ce à quoi nous sommes assujetti(s)...

 

 

Le nom (parfaitement) effacé...

Le visage (en partie) absorbé par la terre...

Noué à la pierre – en quelque sorte...

Et solidaire du reste (bien sûr)...

Dans le prolongement du ciel et des profondeurs...

Lieu du passage...

Infime interface exactement...

 

 

Né(s) d'un sourire...

D'une attirance – sans doute...

D'une complicité – peut-être...

D'une convergence de la chair...

D'une rencontre gamétique – assurément...

L'expression d'un désir...

Et au-delà des apparences ; le produit d'un jeu et d'une nécessité ; la manifestation d'une alliance entre l'invisible et la matière – entre l'ardeur et l'esprit...

 

 

Au bord d'un ciel sans horizon...

Au-dessus d'un abîme qui a effacé le monde...

Un lieu d'oubli où la vie et la mort dansent ensemble (très amoureusement)...

Un lieu de silence et de célébration...

Un lieu de passage où se réinventent (et où se réinitient parfois) le voyage et les voyageurs...

 

 

Au fil des pas ; la lumière et la transparence...

Sous les feuillages protecteurs...

L'écho sans fin du bleu...

Jusqu'à ces taches de sang qui jonchent le sol...

Jusqu'au cœur de ces siècles sans mystère...

A travers le vent – le feu et la mémoire des pierres...

Le goût de l'origine et de la terre...

 

 

A recevoir ; sans rien chercher – sans rien fouiller ; lorsque l'on s'est (suffisamment) affranchi du visage et du nom ; lorsque l'essentiel des illusions a perdu son emprise sur notre manière de vivre...

 

*

 

Là où tout est forêt...

Là où tout est herbe et loups...

Là où tout est passage...

En ce lieu de grand vent et de sauvagerie...

En ce lieu où les hommes ne s'attardent plus...

 

 

Ce qu'offre la lumière...

En plus du monde ; le rire...

Ce qu'aucun geste ne saurait atteindre...

Le cœur en fête...

Par-dessus l'épaisseur...

 

 

Au milieu des arbres...

Les lèvres serrées...

Par-dessus la faim...

Cette joie à l’œuvre...

Qui se moque du froid...

Et qui célèbre le silence...

Le monde collé contre soi...

Au faîte – sans doute – de notre bonne fortune...

 

 

Dans la brume qui s'étire et nous enveloppe...

Amplifiant l'absence sur cette roche sans consistance...

Nous drapant de ciel – en quelque sorte...

Manière – sans doute – de nous rendre parfaitement indistinct(s) des paysages...

 

 

Comme un horizon d'appels et de cris...

Un mur de plaintes incontournable...

Constitués de tous les malheurs terrestres...

L'écume sombre des choses de ce monde – en quelque sorte...

 

 

A la verticale du temps...

Au milieu des reflets...

Ce qui gît ; abandonné à la nuit et au silence – abandonné à l'oubli...

Ces restes (tous ces restes) de mémoire...

Et ces éclats (tous ces éclats) de miroirs brisés...

 

*

 

Si proche des profondeurs silencieuses...

De l'autre côté des murailles...

Aux confins de la nuit traversée...

Caressé par la longue chevelure du vent...

Entre les mains de ce qui ne peut s'assombrir...

Sans autre témoin que l’œil qui voit ; que le cœur qui sait...

 

Du côté des mains en prière...

Comme plongé dans les eaux glacées de la lumière...

Et encore partiellement présent dans l'ombre qui s'étale sur la pierre...

Zigzaguant (essayant de zigzaguer) entre les rêves et le sang – entre le sommeil et les vivants...

Sans savoir où aller...

Sans savoir quel versant du ciel choisir...

Se laissant porter par les vents de la terre...

 

 

Après avoir traversé la grève...

Après avoir dérouté le temps...

Redevenant ce sable qui s'écoulait autrefois entre nos doigts si malhabiles ; entre nos mains si pressées...

Redevenant (enfin) ce sable sur lequel – enfant – on s'allongeait...

 

 

Au cœur des flammes...

Des ombres et des miroirs...

Au milieu des tremblements...

Quelque chose de vivant...

Sous la cendre...

A travers les reflets...

Comme un voyage vers tous les peut-être...

 

 

Le cœur ensoleillé...

En dépit de ce qui s'écorche sur la pierre...

En dépit de ce qui soupire face à la douleur...

Le bleu et le silence...

Au milieu des visages et des vents qui tourbillonnent...

 

 

La terre blessée par nos ambitions – nos défaillances – nos yeux fermés...

Transformant tout en or – en cendres et en poussière...

Asservissant – et anéantissant – tout ce que l'on touche...

Fruits de toutes les basses besognes de l'homme...

S'acharnant sur le vivant (si tenace – si résilient)...

Et chaque jour ; tout qui continue ; et tout qui recommence...

A travers les forces qui s'affrontent depuis la nuit des temps ; celles qui détruisent et celles qui résistent et reconstruisent...

 

*

 

A s'étendre jusqu'aux confins de l'hiver...

Au milieu des âmes et des visages...

Du givre – de la glace – de la neige...

Le cœur livide à force de froid (tant est grande – et insupportable – l'indifférence)...

 

 

Pour de (très) lumineuses raisons...

L'absence – l'exil – le désert...

Quelque chose d'un chemin de fortune...

Et une manière de s'éloigner du pire (composé d'obscurité – de bêtise et de barbarie)...

Pour retrouver la tendresse et la joie que l'âme réclame depuis si longtemps (et que le monde – bien sûr – ne peut lui offrir)...

 

 

Le cœur (à la fois) sensible et sans pitié...

Maître du jeu et jouet docile des circonstances...

Qu'importe les joueurs...

Qu'importe ce qui se joue...

Continuant (en dépit des obstacles – en dépit de l'adversité) à accompagner le chant du monde vers le silence...

En franchissant (un à un) tous les seuils ; et allant même au-delà du possible (jusqu'à l'impensable)...

 

 

Au cœur du rêve ; le même horizon qu'au cœur du monde ; qu'au fond de la blessure...

Des ombres (étranges) qui dansent sur la pierre...

Et ce qui demeure...

En dépit des tremblements...

En dépit de ce qui scintille dans la nuit...

Le feu – le vent – le silence – (sans doute) éternellement...

 

 

Sans se reconnaître (fort étrangement) ni dans les limites ; ni dans l'infini...

Être étrange – être hybride – être de l'entre-deux – en somme...

Au milieu de tous les possibles...

Au milieu de toutes les restrictions...

 

 

Rien ; ni personne...

Et au milieu de nulle part – sans doute...

 

 

Au fond de l'âme...

Au fond du jour...

La même tendresse...

Le même sommeil...

Le même silence...

Ce qui ruisselle...

A travers les songes et le sang...

A travers le regard et l'innocence...

Nés de la source qui a enfanté le monde et le mystère...

Et cette lumière capable d'éclairer tous les seuils...

 

*

 

Le cœur transformé en refuge pour échapper à la misère du monde ; aux larmes et au règne du feu et du sang...

 

 

Dans l'intimité de ce qui nous entoure ; de ce qui nous enserre ; puis disparaissant ; s'éparpillant au milieu du reste...

 

 

Le visage penché tantôt sur la beauté ; tantôt sur l'absence...

Sans rien nommer ; sans faire la moindre distinction...

Le cœur acquiesçant (avec la même joie) à la banalité et à l'extravagance – à l'extase et au chagrin...

S'abandonnant à ce qui s'offre...

Se laissant porter par ce qui vient...

 

 

La chair meurtrie par le monde...

L'âme ébouriffée par la lumière...

 

 

Au cœur du plus simple...

Le geste joyeux...

La voix chantante...

Le cœur réconcilié...

Le regard apaisé...

Au milieu des choses de ce monde...

 

 

Alors que les siècles tremblent – frémissent – frissonnent...

Le cœur à l'écart...

Le courage rassemblé au fond de l'âme...

Le ciel contre la peau...

 

 

La nuit ; sans bruit...

Obstinément...

Alors que l'écho de la lumière se cogne un peu partout...

Contre les parois du monde et de la chair...

 

*

 

A la manière d'une nuit désastreuse...

Le règne de l'homme...

Avec ses rêves d'argile et de vent...

Le moins favorable pour la terre et ses habitants...

 

 

Quelques fois...

Un peu de lumière sur le chemin des aveugles...

Un rire sur la comédie du monde...

Sans parvenir toutefois à sécher les larmes ; à apaiser les cœurs ; à orienter les pas maladroits...

 

 

Ce qui insiste – avec tant d'obstination dans le sang ; tantôt la lumière – tantôt l'obscurité – tantôt la tendresse – tantôt la cruauté...

 

 

Seul sous le vent...

Le cœur happé par la nécessité du ciel...

Échappant à la terre des hommes...

Et rejoignant (avec joie) ces rives étrangères à leurs rêves et à leurs ambitions...

 

 

Au fond du reflet...

Ce qui nous hante...

La vérité incertaine et changeante...

 

 

Au milieu des cendres – de la nuit – des étoiles...

Sans savoir où poser les yeux...

Sans savoir où poser les pieds...

Veillant autant à se perdre qu'à aimer...

Contemplant les flammes et le ciel...

S'enivrant du parfum du vent...

Devinant (parfois) les visages cachés derrière le feu – les rêves – l'obscurité...

Allant aussi loin que là où (nous) portent l'âme et les mots...

 

 

Au bord du bleu...

Dans cette noirceur invisible – transparente...

A sentir le tranchant de la roche et de la lumière...

 

*

 

Naufragé(s) du désir et du sang...

Échoué(s) au cœur de la nuit...

En ce royaume de cendres et de larmes...

 

 

Le cœur crevassé à force de piques et de froid...

Monument sans stèle ; posé à même la roche mouvante et noire...

 

 

Porté par la parole des profondeurs...

Tout un destin – en somme...

Du ressassement à l'absence...

Et le cœur toujours penché sur sa tâche...

En dépit du silence...

 

 

Le regard clair...

Sur la pierre luisante...

Arrosé(s) de lumière...

 

 

Sur notre assise...

Sans tête...

Et ce rire...

Comme un feu féroce...

Une manière de faire fuir les hommes ; et d'établir son royaume loin des figures tristes et trop sérieuses...

 

 

Comme un cœur noir creusé à coups de pelle...

Laissant émerger l'odeur de la mort...

Nappe nauséabonde recouvrant l'herbe – l'argile – le ciel – les paupières...

Obstruant tous les horizons...

Anéantissant tous les élans...

Les remplaçant par une sorte de vertige ; un irrépressible écœurement...

Nous réduisant à vivre à l'ombre des choses ; dans l'arrière-monde du plus intime...

 

 

Quelque chose ; quelque part...

Parfois pierre ; parfois chemin...

Parfois rumeur ; parfois angoisse...

Parfois vertige ; parfois tendresse...

Inséparable de ce qui semble exister en-dehors de nous...

 

 

Peut-être songe ; peut-être âme du monde...

Cette lumière sur la pierre...

Et ce qui se redresse lentement (très lentement) au fond du cœur endolori...

 

*

 

L'échange simple et sage...

A travers le cœur vivant...

Le meilleur que l'on puisse offrir...

[Manière de privilégier la fraternité et l'intérêt du plus grand nombre plutôt le commerce et le profit personnel...]

 

 

La chair sans la tête...

L'âme rieuse...

Ce qui s'embrase (involontairement)...

Comme un peu de lumière...

Un peu de vent...

Au service de l'intime...

Ce qui s'accomplit...

Sous ce ciel immense...

 

 

Embrassé ; le destin terrestre...

Avec son mystère et ses sacs de pierres...

Le cœur (un peu) brumeux...

Le pas (franchement) hésitant...

Avec ses embrassades et ses trahisons...

Au cœur de toutes les nécessités...

Ce qu'il nous faut expérimenter...

 

 

La chair renouvelée...

Passant sans souvenir – sans espoir...

Attentif à ce qui vient...

Au cœur de l'écoute...

Sous l'étoile retournée...

Aux portes du silence...

Sans rien chercher ; ni la lumière (et moins encore le clinquant)...

Se mêlant aux mouvements (à tous les mouvements) du monde...

Les yeux humbles ; le dos courbé...

Sans rien demander aux ombres qui nous accompagnent...

Sans rien demander en échange de notre prodigalité...

 

 

L'essence même du Divin dans le bleu de la blessure...

Se laissant toucher par les rumeurs de la terre et le ciel enflammé...

Par tous les reflets et l'épaisseur de la pierre...

Sans rien savoir ; sans rien attendre...

Loyal et obéissant...

 

*

 

Au cœur de la chambre de la forêt...

La porte ouverte sur la vie sauvage...

La tête sous les feuillages...

Le dos appuyé contre un tronc...

Le séant posé sur la pierre...

Dans le (joyeux) tutoiement de la terre et du ciel...

L'âme (parfaitement) heureuse et apaisée...

 

 

Au fond du souffle et du sang...

Le secret du vivant...

Ce qui circule...

Ce qui nous traverse...

Ce qui nous anime...

Ce qui nous sustente...

Nous autres ; infimes parcelles de la trame – infimes portions du réseau – infimes maillons de la chaîne...

Bouts d'infini collés au reste...

Tout (parfaitement) relié – bien sûr...

Et l'esprit ; et le cœur ; et la chair – en commun – sans la moindre appartenance individuelle...

 

 

L'aube ; jusqu'au fond des yeux...

 

15 novembre 2017

Carnet n°6 Une chienne de vie

Fiction jeunesse / 2002 / Hors catégorie

Illustrations Sylvie Morel

Depuis la mort de Léo, mon dernier compagnon à quatre pattes, je passe mes journées à l'ombre du vieux platane, sur l'unique banc de l'île, à deux pas de la petite cabane que j'ai construite en arrivant ici. Chaque jour, je me laisse aller à quelques souvenirs, tous immanquablement liés à une aventure survenue lorsque j'avais une douzaine d'années. J'ignore si cet évènement extraordinaire s'est déroulé de la façon dont il m'apparaît aujourd'hui (et je crois que je l'ignorerais jusqu'à ma mort…). Mais qu'importe ! Cette histoire est si belle que je ne peux résister au plaisir de vous la raconter.

 

 

Prologue

J'ai toujours eu un mal de chien avec l'école, les livres et les devoirs (en tous genres). Il en a toujours été ainsi avec les choses qui m'ennuyaient. Aujourd'hui, je suis trop vieux pour m'en plaindre. Et personne ne serait en mesure de me blâmer. Je vis seul, depuis près de 40 ans, retiré sur une petite île perdue au large du continent.

 

Depuis la mort de Léo, mon dernier compagnon à quatre pattes, je passe mes journées à l'ombre du vieux platane, sur l'unique banc de l'île, à deux pas de la petite cabane que j'ai construite en arrivant ici. Chaque jour, je me laisse aller à quelques souvenirs, tous immanquablement liés à une aventure survenue lorsque j'avais une douzaine d'années. J'ignore si cet évènement extraordinaire s'est déroulé de la façon dont il m'apparaît aujourd'hui (et je crois que je l'ignorerai jusqu'à ma mort…). Mais qu'importe ! Cette histoire est si belle que je ne peux résister au plaisir de vous la raconter.

 

 

Chapitre 1

A l’époque, j'étais en classe de 5ème, au collège Jacques Prévert, de la petite ville de F., bourgade provinciale où j'habitais avec mes parents. L'année scolaire touchait à sa fin. Et nos professeurs, soucieux d'occuper intelligemment nos derniers jours de classe, nous avaient demandé de présenter aux autres élèves de l'école une série d'exposés. Si mes souvenirs sont exacts, les sujets étaient aussi variés que pouvaient être la personnalité et les goûts de chacun.

 

Comme à leur habitude, les meilleurs élèves, soucieux de faire bonne figure auprès des professeurs, s'étaient précipités sur les thèmes les plus ardus : le rôle de la géométrie dans l'architectureles rapports entre musique et philosophie depuis la Renaissance et d'autres exposés du même acabit… exposés fort difficiles (dans lesquels jamais je n'aurais osé m'aventurer). Les autres élèves, peu enclins à risquer pareilles initiatives, s'étaient rabattus sur des sujets plus classiques ; Léonard de Vinci, ses œuvres et ses découvertesLes guerres mondiales et d'autres exposés du même genre. Restaient également quelques thèmes aussi surprenants qu'incongrus réservés au petit lot de cancres habituels. Petit groupe dont je faisais partie et qui était, à dire vrai, peu enjoué à l'idée de se prêter à ce genre d'exercice de fin d'année.

 

Après quelques tergiversations pour adjuger les exposés à ce petit groupe d'élèves récalcitrants, nos professeurs nous imposèrent un sujet. Malgré quelques timides protestations, nul ne se sentit autorisé à contester. Et je fus désigné pour traiter un sujet qui, à l'époque, me semblait des plus loufoques : l'animal domestique dans la société des Hommes. Aujourd'hui, je remercie le hasard de m'avoir permis d'approcher cette thématique à un âge où l'esprit, encore vierge de préjugés, est encore en mesure d'appréhender la nouveauté, voire la bizarrerie, avec une certaine innocence…

 

*

 

Ce jour-là, je rentrai chez moi en maugréant contre cette infâme obligation de travailler en cette période de fin d'année. La date retenue pour l'exposé me laissait quelques jours de répit. Et je les passai à jouer avec insouciance et à me chamailler avec mes camarades.

 

C1

 

La veille au soir, je me mis à ma table de travail. Sans beaucoup de conviction, et un peu fatigué après ces journées d'oisiveté passées à courir les rues avec mes amis. Après quelques minutes d'intense réflexion, je n'avais toujours pas la moindre idée pour traiter ce maudit sujet. J'ai repoussé ma feuille d'un geste las pour poser ma tête sur le sous-main, noir de graffitis et de gribouillages, ornements habituels des élèves peu inspirés face à leurs devoirs du soir. Et je restai ainsi quelques instants, la tête entre les bras, les yeux un peu hagards, à contempler idiotement les objets posés sur mon bureau : plusieurs stylos mâchés jusqu'à la corde, quelques figurines en plastique, un ou deux livres de classe, un bout de ficelle, un statuette africaine offerte par mon oncle au retour de l'un de ses lointains voyages, une vieille lampe de bureau à la peinture écaillée et ma feuille… toujours aussi désespérément blanche.

 

J'avais la nuit entière pour travailler à mon exposé et toujours pas la moindre idée… Je me laissai donc aller à quelques rêveries et sombrai bientôt dans une sorte de demi-conscience… l’esprit vagabond et les yeux clos. Un monde nouveau, presque féerique s'ouvrait à moi. J'y glissai sans résistance, offrant à mon regard une réalité nouvelle… où tout m'apparaissait immense et gigantesque comme si le monde se révélait enfin à sa vraie mesure : dangereux et incontrôlable, opérant sur tous et sur moi en particulier, créature dérisoire et minuscule entre toutes, une force terriblement oppressante et maléfique. C'est sur cette impression que je m'endormis.

 

 

Chapitre 2

Le lendemain, comme à l’accoutumée, ma mère entra dans ma chambre aux premières heures du jour pour me réveiller.

 

- Maxime ! Maxime ! cria-t-elle en ouvrant la porte, il est l'heure !!! Allez ! Debout !

 

En guise de réponse, je ne pus émettre qu'un jappement plaintif. Ma consternation n'était en rien comparable à l'horreur que le visage de ma mère exprimait.

 

- Jean-Louis ! Jean-Louis ! s’époumona-t-elle, viens vite ! Il y a un chien dans la chambre de Max !

 

Mon père, de coutume si placide, se précipita à l'étage.

 

- Mon Dieu ! Quelle horreur ! Un chien dans la maison ! laissa-t-il échapper plein de dégoût, mais où est Max ?

 

De nouveau, j'émis un court jappement. Mais ma réponse ne sembla pas les satisfaire.

 

- Non ! fit ma mère à voix basse, tu ne crois tout de même pas que Max ait pu se transformer en…

- Mais non !!! rétorqua mon père, qu'est-ce que tu racontes…, c'est un chien, un vulgaire chien… et qui va débarrasser le plancher ! Et vite fait encore !!!

 

Joignant le geste à la parole, mon père s'est approché du bureau sur lequel je me tenais recroquevillé, à moitié mort de peur et encore consterné par cette mystérieuse transformation. Connaissant l'aversion qu'éprouvait mon père à l'égard des chiens, je ne pus étouffer un grognement à son approche.

 

- Mais !!! C'est qu'elle mordrait, la sale bête ! lâcha-t-il en reculant, Odette ! lança-t-il à ma mère, va me chercher le balai ! Et toi, me dit-il, tu ne perds rien pour attendre ! Un bon coup sur les reins ! Et tu feras moins le malin pour déguerpir !

 

Ma mère accourut aussitôt avec le balai brosse dont l'usage quotidien n'aurait jamais laissé présager qu'il servirait un jour à une autre activité qu'au nettoyage de la maisonnée. Armé de l'ustensile ménager, mon père s'est avancé menaçant, sans se soucier le moins du monde de la disparition de son fils. Imaginant la sentence qu'il me réservait, j'ai sauté de la table et j'ai déguerpi sans demander mon reste. J'ai descendu à vive allure l’escalier de bois qui menait au rez-de-chaussée du pavillon pour me réfugier, terrorisé, sous le canapé du salon.

 

Mon père, d'ordinaire si lent, dévala l'escalier avec une promptitude époustouflante et se jeta à mes trousses avec une telle rapidité qu'il fut, en un éclair, sur mes talons. Le visage déformé par la colère, il se précipita sur le canapé qu'il fit valser à quelques mètres et se rua sur moi avec tant d'empressement que j'eus toutes les peines du monde à esquiver son coup de balai. Trop affolé pour riposter ou parer une seconde attaque, j'ai sauté par la fenêtre et j'ai pris la poudre d'escampette.

 

D'un bond vertigineux, j'ai franchi la clôture du jardinet et je m'en fus courant à perdre haleine pour échapper à mon terrible bourreau. Je courus tant et si vite que je dépassai bientôt les dernières maisons de la petite ville de F..

Au dernier virage qui annonçait déjà la campagne, je me retournai et constatai avec soulagement que mon poursuivant avait abandonné la course. La crapule n'avait eu en tête que de me faire déguerpir au plus vite… Et pour le reste, que je me fisse écraser ou que j'aille au Diable, il ne s'en souciait guère, pourvu que sa tranquillité fût épargnée !

 

 

Chapitre 3

Après quelques kilomètres, je m'arrêtai sur le bas-côté de la petite route départementale, presque déserte à cette heure matinale. Indifférents à mon sort, les rares automobilistes poursuivaient leur route à vive allure. Nul ne ralentit en m'apercevant. Nul n'éprouva même la nécessité de s'écarter en me croisant. Non, personne n'avait daigné me voir. Déjà, je n'existais plus dans le regard des hommes…

 

J'ai trottiné une bonne part de la matinée, d'un pas encore timide et malhabile, sur l'asphalte rugueux, mes coussinets (encore fragiles) endurant avec peine le revêtement revêche du goudron mal étalé. Je cheminais ainsi, bien à droite de la route, assoiffé et déjà fatigué. Nulle autre issue que cette départementale ! De part et d'autre de la route s'étendaient d'immenses champs de blé et d'orge, ceinturés par de dissuasives clôtures barbelées. De temps à autre, j'apercevais une ferme, gardée par quelques chiens pouilleux attachés par une courte chaîne à un enchevêtrement de planches qui aboyaient, à mon passage, comme de pauvres diables.

 

Ce spectacle m'incita à poursuivre mon chemin sans m'attarder. Pour rien au monde, je n'aurais souhaité finir mes jours chez l'un de ces fermiers, prisonnier de solides entraves, caressé à coups de pieds dans le ventre, nourri à l'eau et au pain sec et obligé de gueuler toute la journée pour assurer mon pitoyable rôle de gardien. J'étais prêt à tout… plutôt que subir cette existence infamante.

 

Lorsque le soleil fut à son zénith, la chaleur me contraignit à faire une halte. Je sautai le talus qui bordait la chaussée et m'enfonçai dans un sous-bois. Je me mis à l'ombre d'un vieux frêne et me roulai en boule sans parvenir à fermer l’œil. J'étais pétrifié de peur. Le moindre bruit me faisait dresser l'oreille. Mon regard inspectait la moindre parcelle en ce lieu pourtant tranquille. Je me tenais sur mes gardes, prêt à fuir à la moindre menace.

 

Au cours de cette période d'errance, j'appris les incertitudes du vagabondage et les lendemains qui ne chantent guère. Seul importait le présent, la vie au jour le jour. Mais en dépit de mon courage et de ma vigilance, je ne pus éviter quelques impairs…

 

Ma première erreur survint ce jour-là. En quittant le sous-bois, je décidai de trouver un village pour y dénicher un peu de nourriture et un peu d'eau. J'ai continué ma route - toujours bien à droite - afin d'éviter les voitures plus nombreuses à cette heure de la journée. Quelques kilomètres plus loin, j'entrai dans mon premier village, un gros bourg perché sur une petite colline boisée. Comme je l'avais espéré, je trouvai sur la place de l'église une fontaine où je pus étancher ma soif. Puis je m'en fus à la recherche de quelques poubelles qui feraient sans doute l'affaire pour mon repas. Je les trouvai sans peine, alignées sur le trottoir de la rue principale. Je m'approchai, heureux et fier de ma débrouillardise en ce premier jour de vagabondage, mais je dus vite déchanter : leur contenu était inaccessible. Ces diables d'Hommes les avaient recouvertes de lourds couvercles… couvercles impossibles à soulever, fut-ce par une mâchoire affamée.

 

c2

 

Après plusieurs tentatives, j'abandonnai pour partir en quête d'une arrière-cour de restaurant, espérant me régaler de quelques restes. D'un coup de truffe, j'humai l'air à la recherche d'odeurs de cuisine. Mon flair me dirigea à quelques rues de là, devant un café-restaurant crasseux, où traînaient, à cette heure peu tardive, quelques pochards habitués sans doute à venir tromper, chaque après-midi, leur solitude devant quelques verres d'alcool. J'en fis discrètement le tour et me retrouvai sans surprise devant une petite cour, où s'amoncelait pêle-mêle un capharnaüm de caisses, de casiers à bouteilles et de vidures de poubelles jetées à même le sol. Je m'y glissai subrepticement, heureux de cette formidable trouvaille qui allait enfin contenter ma faim. J'avalai sans rechigner quelques bouts de viandes faisandées et rongeai quelques os de poulet et un vieil os à moelle trouvés parmi les détritus. Attiré par une odeur qui provenait du haut d'une pile de cartons, entassés à la diable, je sautai sur l'amas de caisses dangereusement empilées. Mais la plaque métallique qui recouvrait l'ensemble tomba sur le sol dans un grand fracas.

 

- On le tient !!! On le tient !!! cria aussitôt une voix à l'intérieur du café, Gérard !!! appelle la fourrière !!!

 

Le dénommé Gérard décrocha le combiné téléphonique et composa le numéro. J'entendis, à travers les carreaux, les renseignements qu'il donnait à son triste interlocuteur : mon signalement et l'adresse du restaurant, Auberge des 3 chasseurs. A peine eut-il raccroché qu'il s'empressa de rejoindre ses deux compères. Et tous trois s'avancèrent vers moi d'un air menaçant.

 

- Nom de Dieu !!! dit l'un d'eux, nom de Dieu!!! Depuis le temps que tu viens fourrer ton sale museau dans le coin !!! Aujourd'hui, tu es fait comme un rat !!! Tu ne nous échapperas pas, sale clébard !!!

 

Quelques habitués abandonnèrent leur comptoir pour profiter du spectacle et fermèrent mollement, aux injonctions des trois ivrognes, le portail de la cour.

 

- Ah ! Ah ! Ah ! dirent-ils en cœur, Gérard, va chercher le fusil qu'on rigole un peu !

 

Mais Gérard n'eut guère le temps d'obéir à ses acolytes. Au même instant, une camionnette s'immobilisa à hauteur du bistrot. Deux agents de la fourrière en descendirent et s'approchèrent, armés d'une longue perche, au bout de laquelle pendait un lasso. Sans plus réfléchir, je sautai de mon perchoir, filai entre leurs jambes et me glissai par le portail laissé entrouvert. Et je détalai sans demander mon reste.

 

Après une course effrénée à travers les rues du village, j'ai rejoint la forêt qui entourait ce maudit bourg. Je m'y enfonçai et dénichai une petite clairière, où je pus enfin m'arrêter. Je m'allongeai au pied d'un vieux chêne et m'endormis.

 

Le lendemain, je m'éveillai avec les premiers rayons de soleil. Je m'étirai paresseusement, presque heureux d'être encore libre et en vie. Mais à chaque jour méritait sa peine. Et je me remis en route.

 

*

 

Durant cette période, chaque jour était un éternel recommencement, une lutte pour la survie. Il me fallait sans cesse poursuivre mon chemin pour éviter les habitants de la contrée qui auraient sans doute prévenu la fourrière ou quelques autres lugubres autorités qui se seraient empressées de me confier au triste chenil du coin. Il me fallait chaque jour trouver un peu d'eau et de quoi manger. Voilà en quoi consistaient mes tristes journées ! De ces efforts dépendait ma survie. Oui ! Bien triste est le sort des chiens errants, craintifs, pouilleux, affamés et solitaires, en quête de nourritures et en mal d'affection et d'amour rejetés ou brutalisés par les uns et inexistants aux yeux des autres !

 

Chaque jour, j'allais ainsi, vaille que vaille, au gré de mes pérégrinations, trottant sur le bas-côté des routes, m'abreuvant dans quelques mares ou fossés nauséabonds et m'arrêtant dans chaque village en quête de nourriture. Tel fut mon quotidien au cours des premières semaines de mes aventures.

 

 

Chapitre 4

Après quelques semaines d'errance, mon chemin croisa celui de Raphaël et de Boby. Après une longue marche à travers champs, j'arrivai, ce jour-là, devant une grande bâtisse, un imposant corps de ferme d'où s'échappait une cacophonie de bêlements. Au lieu de la contourner (comme j'en avais l'habitude), mon instinct me dicta de m'en approcher. Je m'avançai avec prudence et me postai à l'entrée de la bergerie, adoptant naturellement l'attitude des chiens de berger, assis sur leur séant, l'œil vif et l'oreille aux aguets. Et je restai ainsi quelques instants, fixant le troupeau avec attention.

- Eh bien, mon vieux, qu'est-ce que tu fais là ? 

Je me retournai… et je vis un jeune homme s'avancer vers moi d'un pas tranquille, suivi par son chien, un bâtard à l'allure débonnaire.

- Eh bien, mon vieux ! a-t-il répété, qu'est-ce que tu viens faire par ici ?  

 

Arrivé à ma hauteur, le jeune homme s'est penché pour me caresser la tête. Au même instant, Boby, son chien, s'est assis devant la bergerie en aboyant.

 

- Oui ! Tu as raison, Boby ! Monsieur Raoul, le fermier, n'aime guère qu'on tourne autour de sa bergerie. Allez ! File, mon vieux ! Ca vaudrait mieux pour toi !

 

Malgré ses conseils, je n'ai pas bougé. 

 

- Allez, mon vieux ! Dépêche-toi ! Je dois mener le troupeau dans les prés.

 

J'ai reculé de quelques pas pour m'asseoir en retrait, à quelques mètres de l'entrée de la bergerie. Mon entêtement semblait le surprendre. Il me lança un clin d'œil complice.

 

- Serais-tu un peu berger, toi aussi ?

 

J'ai conservé ma place, sans sourciller.

 

- Bon…, dit-il un peu dépité, d'accord ! Reste là! Mais attention, mon vieux ! Ne bouge pas !

 

Et il est entré dans la bergerie. Quelques minutes plus tard, les brebis sortirent dans un concert de bêlements en soulevant un énorme nuage de poussière qui ne permit bientôt plus de les distinguer. Mais Boby veillait. Je l'imitai aussitôt. Et nos aboiements stoppèrent leur départ fulgurant. Et tout rentra dans l'ordre.

 

- Bravo, les chiens !!! dit Raphaël, bravo !!!

 

Lorsque les brebis furent rassemblées, Raphaël a rejoint Boby en tête du troupeau. Il m'a fait signe de les suivre et notre longue procession prit la direction des pâturages.

 

*

  

c3

 

Ce premier jour en compagnie de Raphaël et de Boby m'enchanta. Notre longue marche, ce jour-là, me sembla merveilleuse. Aucune comparaison avec mes tristes errances sur le bas-côté des routes ! Les incessants va-et-vient auprès du troupeau réveillèrent en moi de profonds instincts... Encouragé par Raphaël et guidé par Boby, j'appris très vite et m'acclimatai fort bien à mon nouveau rôle. Mes progrès furent si rapides (et si incontestables) que Raphaël décida le jour même de m'intégrer à son équipe.

 

A la fin de cette longue journée, Raphaël m'invita dans le minuscule cabanon qu'il partageait avec Boby. Après un copieux dîner (quelques morceaux de poulet mélangés à notre pâté), j'ai rejoint Boby sur sa couche, un petit tapis près de la cheminée. Et je m'endormis, en compagnie de mes nouveaux amis, au coin du feu, dans la chaleur de mon premier foyer.

 

 

Chapitre 5

Après plusieurs semaines passées avec Raphaël et Boby, un matin, je vis mon nouveau maître aller et venir dans la petite pièce, éclairée à la lueur d'une lampe à pétrole. Je l'ai regardé d'un air inquiet. Boby dormait encore, indifférent à cet affairement. Sur le lit, trônait un énorme sac. En voyant mon inquiétude, Raphaël me lança un clin d'œil complice.

 

- Ne t'inquiète pas, Max (oui, Raphaël m’avait appelé Max parce que j’avais appris, selon lui, un max. de choses en un minimum de temps !) Nous partons en transhumance… oui ! A la montagne !

 

A ces mots, Boby s'est redressé et s'est dirigé vers son maître la queue frétillante. Raphaël l’a regardé avec tendresse.

 

- Oui, Boby ! A la montagne ! Loin du monde et loin des villes ! N’est-ce pas merveilleux !??

 

*

 

En fin de matinée, Raphaël boucla son sac. Il jeta un dernier coup d'œil à la pièce et ferma le cabanon.

 

- Bon ! dit-il, eh bien… je crois que nous sommes prêts, les amis ! Nous pouvons y aller !

 

Nous avons gagné la bergerie pour rassembler les brebis, sous l’œil vigilant du fermier, monsieur Raoul. Et nous nous mîmes en route. 

 

*

 

Notre transhumance dura une quinzaine de jours (près de deux longues semaines pour rejoindre notre alpage !). Nous cheminions au rythme du troupeau, empruntant de petites routes, traversant de paisibles villages, sous le regard enjoué, ahuri ou réprobateur des habitants. Notre expédition était un spectacle peu commun. Peu de bergers effectuaient encore la transhumance à pied. Beaucoup préféraient transporter leurs brebis dans d'énormes bétaillères pour rejoindre leur quartier d'été à la montagne. Notre lente procession était d'un autre âge. Une sorte d'anachronisme dans le paysage moderne. Mais chemin faisant, villes et villages se firent moins nombreux. Et nous arrivâmes bientôt sur notre alpage situé sur un haut plateau d'herbages verdoyants, ceinturé par d'immenses barres rocheuses qui semblaient nous protéger du monde. Un site splendide ! Seul le ciel, d'un bleu azur, zébré ici et là par quelques traînées cotonneuses avait droit de regard sur notre paisible équipage, épuisé par cette longue marche et heureux d'être enfin arrivé à bon port.

 

- Alors, Max ! me dit Raphaël, comment trouves-tu l'endroit ?

 

J'ai regardé mon maître d'un air fatigué, le regard éclairé d'une lueur qui révélait ma joie immense de me retrouver dans cet endroit merveilleux en compagnie de mes nouveaux amis. Raphaël n'eut aucun mal à déchiffrer mes sentiments.

 

- Merveilleux et épuisant, n'est-ce pas ?

 

Nous nous dirigeâmes vers la cabane, assemblement de tôles, de planches et de grosses pierres de pays mal scellées, qui trônait, l'allure chétive et pourtant fière, au centre de la vaste étendue.

 

- Voici notre campement ! lança Raphaël en déposant son sac contre l'épais mur de la cabane. Rustique à souhait, confort minimal, gaz sur le réchaud et eau courante à la rivière ! Mais tu verras, mon vieux, ici, nous sommes les rois! N'est-ce pas Majesté ? lança-t-il à Boby qui s'était déjà installé sur le plancher crasseux de notre abri de fortune.

 

Trop fatigué pour répondre, Boby a ouvert une paupière lourde de sommeil qu'il a aussitôt refermé.

 

- Allez, mes amis ! dit Raphaël en sortant de son sac les provisions achetées en chemin, une bonne gamelle ! Et tout le monde au lit !

 

Ce soir-là, après avoir dévoré de copieux bouts de saucissons, je m'endormis heureux, la tête dans les étoiles, rêvant, en ce lieu magique et retiré, à cette nouvelle vie pastorale.

 

*

 c4

 

Cette existence montagnarde fut loin d'être de tout repos. Chien de berger j'étais devenu, et mes attributions exigeaient quelques efforts et une vigilance de tous les instants. Boby et moi courions beaucoup, sous les directives de Raphaël, pour faire avancer le troupeau, le stopper ou contenir sa vitesse à proximité des passages dangereux. Mais cette vie autarcique, à l'écart du monde des Hommes, n'était pas pour me déplaire. Après mes déboires et les misères que certains m'avaient infligées, quelle autre existence aurait pu mieux que celle-ci panser mes plaies, toujours à vif…  plaies qui – je l'ignorais encore – ne parviendraient jamais vraiment à cicatriser…

 

Je compris très vite que cette expérience montagnarde allait métamorphoser mon existence : cet isolement semblait parfaitement s'accorder à ma nature solitaire et sauvage… Aujourd'hui, je songe avec bonheur à cet épisode bienheureux… Et toute ma vie s'illumine sans ombre, à la lueur de ce travail de la mémoire qui occupe mes paisibles journées.

 

Après quelques jours d'adaptation à cette nouvelle existence, notre joyeuse équipe put s'adonner sans réserve au bonheur et s'enivrer jusqu'à la lie de liberté et de solitude. Les jours et les semaines s'écoulèrent tranquillement, baignant dans une douce et sereine routine. Au cours de ce séjour, Raphaël, mon bon et regretté maître, se montra toujours patient et attentionné. Que grâce aujourd'hui lui soit rendue ! Mais après le beau temps souvent vient la pluie ! Et vers la fin de l'estive, le destin décida de nous séparer. Moi, qui n'avais toujours connu auprès de lui qu'affection et encouragements, j'ignorais que cette attitude était exceptionnelle parmi les possesseurs de chien de travail (et chez les bergers en particulier). Et un jour, un maudit jour de septembre, j'en fis la triste expérience… 

 

 

Chapitre 6

Lancé à la poursuite d'une dizaine de brebis qui avaient franchi les barres rocheuses de notre estive, je me retrouvai bientôt sur l'alpage mitoyen. Je me faufilai par un passage abrupt et réussis à franchir la paroi escarpée. Au prix d'efforts démesurés, j'arrivai enfin là-haut. Je m'arrêtai un instant, la langue pantelante et jetai un œil circulaire à la vaste étendue. Mais des diablesses, nulle trace ! Elles avaient pris le large… sans m'attendre ! Et je me remis en chemin en maugréant… et maudissant ces ingrates brebis, malignes et agiles déserteuses dont les agissements, je me l'étais juré, ne resteraient pas impunis. 

 

Je traversai au pas de course l'immense pelouse alpine du berger voisin, cherchant une piste, une odeur qui me mettrait sur la voie. En vain. J'aperçus en bas, sur notre alpage, Raphaël à l'ombre d'un bosquet qui veillait sur le reste du troupeau. Il ne m'avait vu m'éloigner et je craignais que ma disparition ne l'inquiéta si elle se prolongeait plus longtemps. Depuis combien de temps étais-je parti ? Je l'ignorais. Une seule chose m'importait : récupérer ces maudites brebis.

 

Malgré la fatigue, j'étais prêt à les retrouver coûte que coûte. J'avais décidé par loyauté et devoir envers Raphaël de les ramener dans le droit chemin de nos verts pâturages. Mais l'opiniâtreté est parfois mauvaise conseillère. Je l'appris ce jour-là, à mes dépends. Persuadé que je les retrouverais au plus vite, je m'enfonçai davantage en cette terre ennemie, sans me soucier des dangers encourus par ce genre d'intrusion inopportune.

 

 

c5

 

Le berger voisin me repéra sans tarder. En m’apercevant à proximité de son troupeau, son sang ne fit qu'un tour. Il regagna sa cabane et en ressortit quelques instants plus tard une carabine à la main. Et il se dirigea vers moi, l'arme au poing. Cette attitude aurait dû m'alerter. Mais l'innocence dont j'étais encore affublé ne m'incita guère à adopter un repli prudent vers mes bases arrière. La crapule tira sans vergogne ni sommation. Les détonations crépitèrent. Je n'eus la vie sauve, je crois, qu'à la maladresse du berger, trop imbibé de mauvais vin pour atteindre sa cible. Mais pourquoi Diable, cette crapule s'était-elle mis en tête de me faire passer par trépas ? Ses brebis ne m'intéressaient guère. Et avais-je l'air d'un chien errant et famélique, égorgeur de moutons ? Stupide humain, plus prompt à la méchanceté qu'à la réflexion !

 

Malgré ses tirs approximatifs, je fus touché à la cuisse. La blessure se mit à saigner abondamment. Je dus interrompre ma fuite et m'arrêter. Mon agresseur, satisfait de son pitoyable coup d'éclat, jubilait. Lorsqu'il me vit immobile, il s'approcha d'un pas lourd et déterminé. Je sentis soudain la mort rôder, prête à s'abattre sur moi. J'attendais pétrifié et recroquevillé, le coup de grâce…

 

- Alor's, le clébar'd !!! beugla le berger en posant sa carabine sur mon flanc, on fait moins le malin maintenant !!! Qu'est-ce que tu viens faire par' ici ?!!

 

Dans un ultime sursaut de survie, l'instinct m'incita à ne pas répliquer. Je restai immobile et silencieux, paré pour la mort, attendant stoïque que tombe le couperet.

 

- Mais je te r'connais ! dit-il soudain, tu es le chien du ber'ger d'à-côté ! Ce p'tit mor'veux qui gâte ses chiens ! Un gâche métier que ce gar's-là!!! Mais ma foi, je dois r'connaître qu'il sait y fair' avec les clébar'ds !

 

_

L'odieux berger s'approcha avec méfiance pour examiner mon état. Après avoir inspecté mon corps, ma tête et mes pattes, il s'arrêta un instant sur ma blessure, puis hocha la tête d'un air satisfait.

 

- Ma foi ! dit-il, tu m'as plutôt l'air' solide comme clebar'd ! Et si je te refour'guais à un de mes amis chasseur's, je pourr'ais p'êtr'e même en tir'er un bon pr'ix !

 

Il tira une corde de sa poche, me la passa autour du cou et me traîna sans ménagement vers sa cabane. 

 

Arrivés devant l'étroite maisonnette, il m'attacha au tilleul rabougri qui trônait près de la porte et entra dans son taudis. Il en sortit quelques instants plus tard un tonnelet de mauvaise piquette à la main. Après quelques rasades, il jeta un œil brillant dans ma direction et s'avança d'un pas vacillant en fouillant dans sa besace.

 

- Où est-ce que j'ai bien pu mettr' cette satanée ficelle !!! brâma-t-il.

 

Malgré son ébriété, quelques secondes lui suffirent pour confectionner, à l'aide d'une courte ficelle, une muselière de fortune qu'il passa lestement autour de mon museau. Il fit ensuite jaillir la lame de son couteau qu'il essuya d'un geste machinal sur son velours crasseux et se pencha vers moi.

 

A l'aide de son bistouri de fortune, il coupa, cisela et gratta ma blessure pour extraire la balle qui s'était logée dans l'os. Après m'avoir charcuté les chairs pendant une demi-heure, il la trouva enfin et la brandit, la mine victorieuse. L'ignoble boucher m'abandonna alors à mes douleurs et à mes hurlements et s'en fut dans son cagibi malpropre, son tonneau de vinasse à la main.

 

A la nuit tombée, il daigna enfin m'apporter un peu d'eau. Un quignon de pain et quelques croûtes de fromage vinrent compléter ma pitance. Après les avoir prestement avalés, je me recouchai en proie à la fièvre et aux douleurs.

 

*

 

Quelques instants en la compagnie de cette brute auraient suffi à comprendre combien pouvait être difficile la vie de ces chiens de travail, cantonnés toute leur existence au rôle d'instrument, n'ayant guère plus de valeur, aux yeux de leur propriétaire, qu'un vulgaire couteau. Mes longues semaines de convalescence me donnèrent tout le loisir de voir cette brutalité s'exercer sur mes congénères, Prosac et Cul-sec, compagnons fidèles et dévoués de ce stupide personnage… (les noms ridicules dont il les avait affublés en dit long d'ailleurs sur la considération qu'il leur portait…). Soumis à un rythme de travail ahurissant, les deux petites créatures chétives devaient obéir au doigt et à l'œil de leur bourreau… et s'il le fallait aux coups de bâton et aux jets de pierre, comme d'insignifiants petits êtres mécanisés. Nul repos, nul écart de conduite n’était toléré ! Quelle terrible existence que celle-ci, toute entière vouée à la cruauté et à l'ingratitude de leur maître !

 

Quant à moi, entravé par une lourde et courte chaîne, j'eus le bonheur d'échapper au pénible et incessant labeur sous lequel croulaient chaque jour mes compagnons d'infortune. Ces longues semaines d'observation, rivé au tronc du tilleul rabougri, furent salutaires à ma guérison. Cette captivité ennuyeuse permis à ma blessure de cicatriser. N'était-ce pas là d'ailleurs le vœu ardent de mon geôlier de me voir guérir au plus vite afin de me vendre à quelque chasseur de sa connaissance ? Quel autre intérêt y avait-il, à ses yeux, à nourrir une bouche supplémentaire, et de surcroît inutile, sinon celui de se voir récompenser par quelques menues monnaies ? Il y avait d'ailleurs fort à parier que le sort qui m'était réservé auprès du nouveau maître qu'il m'attribuerait, sans doute un camarade de beuverie, pouvait laisser présager le pire…

 

 

Chapitre 7

Le pire arriva exactement deux semaines plus tard. A peine ma cicatrice fut-elle recouverte par quelques touffes de mon poil terne que défilait devant moi une horde d'individus hirsutes et grossiers, vagues connaissances de mon berger crasseux.

   c6

 

Au cours de ce fastidieux défilé, j'eus l'occasion de me faire une idée du genre d'acquéreur qui jetterait son dévolu sur moi. Aucun mystère sur le rôle qui me serait assigné : chien de chasse j'allais devenir. Moi qui répugnais déjà à poursuivre les rats et les mulots, je m'imaginais mal poursuivre quelques sangliers, cerfs et autres gibiers. Quant à ramener docilement aux pieds de mon futur maître, faisans, lapins ou perdrix, il ne fallait guère y compter. J'avais ce genre d'activité en horreur. Toutes les conditions étaient donc réunies pour que je m'évertue, si l'on envisageait de me confier ce rôle, à boycotter cette sanguinaire activité. Je ferais donc à ma grande joie, et au grand désespoir de mon acquéreur, un très piètre chasseur.

 

Mais pour l'heure, la bande de joyeux drilles, tout de kaki vêtus, n'était guère en mesure de procéder à un examen de mes potentialités prédatrices. Assis autour d'une grande table, sortie pour l'occasion, le vin coulait à flot. En fin d'après-midi, la belle assemblée se leva et vint se planter devant moi. Après de rapides présentations, l’ignoble berger, passablement éméché, fit étalage de mes qualités.

 

- Voilà l'animal, mes amis ! La pur' merveill' dont je vous ai par'lée ! Vif, cour'ageux, endur'ant, un flair' à fair' pâlir une meute de véner'ie, une obéissance phénoménal’ ! Il mange peu, suppor'te bien les coups… enfin l'idéal, comme j' vous disais !

 

Les chasseurs m'examinèrent sous toutes les coutures. Un à un, ils vinrent vérifier l'état de ma dentition, regardèrent mes pattes, inspectèrent mes oreilles, palpèrent mes muscles… La pénible "audition" dura jusqu'à la tombée de la nuit. Tous, dirent-ils, allaient réfléchir. Le berger, déçu, ne laissa rien paraître et leur fixa à tous rendez-vous le samedi suivant. Une fois ses hôtes partis, il me décocha un coup de pied rageur dans les flancs.

 

- Sale clébar'd ! beugla-t-il, je te pr'éviens, si tu ne fais pas l'affair'e, je te tr'oue la peau !

 

*

 

Il n'eut pas à se donner cette peine. La nuit même, on me vola. Parmi mes deux ravisseurs, je reconnus l'un des joyeux lurons attablés quelques heures plutôt avec ses acolytes, riant à gorge déployée dans une atmosphère de franche et virile camaraderie. L'indifférence dont il avait fait preuve l'après-midi au cours de la pénible "'audition" n'aurait jamais laissé croire un tel intérêt à mon égard ! Et il était évident que les principes éthiques de ce nouveau maître ne me permettaient guère d'attendre la moindre bienveillance. Cette absence de moralité m'exhortait au contraire à lui échapper au plus vite pour m'extraire enfin des conditions canines dramatiques dans lesquelles je vivais depuis que j'avais quitté Raphaël. Mais, de nouveau, le hasard s'acharna sur moi. Et ce satané sort me confina pendant de longs mois chez ce nouvel oppresseur !

 

*

 

Après avoir coupé ma chaîne, à l'aide d'une impressionnante tenaille, mes ravisseurs me passèrent une solide corde autour du cou et me traînèrent jusqu'à leur voiture, stationnée en contrebas afin - je le suppose - d'éviter d'alerter le berger par le bruit du moteur. A peine arrivés devant leur fourgonnette, ils m'y jetèrent et démarrèrent aussitôt. Le trajet fut de courte durée. Quelques minutes plus tard, nous arrivions déjà dans ce qui allait être ma nouvelle demeure, un petit camp concentrationnaire voué à l'espèce canine, où je vécus plusieurs mois.

 

*

 

Ce premier soir, ils ne prient pas la peine de me sortir de la voiture. Ils en descendirent et s'éloignèrent sans un mot. Mais notre arrivée qui avait déclenché une foule d'aboiements me rassura quelque peu : je n'allais pas me retrouver seul… mais en compagnie de mes congénères, compagnons de galère dans cette chienne de vie.

 

Mais mes espérances furent de courte durée. Le lendemain, mon nouveau maître me plaça seul, attaché à une niche sommaire au fond de la propriété. Il déposa à proximité de mon piteux abri une écuelle d'eau. Et ce fut-là la seule attention qu'il m'accorda ! J'appris très vite qu'ici, la nourriture se méritait. Dans les périodes creuses (qui correspondaient, à ses yeux, aux périodes de fermeture de la chasse), la pitance, une affreuse soupe au vague goût d'os à moelle, ne nous était distribuée que deux fois par semaine. Deux mois avant la date d'ouverture de cette sanglante activité, la sévérité de ce régime, déjà fort draconien, s'aggravait encore. Nous n'avions plus droit alors qu'à une maigre ration hebdomadaire. L'objet de cette ignoble diète était – je l'appris plus tard – de nous affamer afin d'attiser notre goût instinctif pour le gibier et la chasse, unique passe-temps de notre propriétaire, quinquagénaire ventripotent et autoritaire.

 

Dans cet univers affligeant, je consacrais l'essentiel de mes journées à de longues et ennuyeuses siestes. Allongé sur le sol, la tête posée entre les pattes, je contemplais d'un œil morne mes tristes compagnons, de pauvres clébards affamés qui gueulaient des heures durant, en tirant sur leur courte chaîne ou allant et venant comme des enragés derrière le grillage de leur chenil. Il y avait là une douzaine de chiens faméliques dont l'unique obsession (qui tournait parfois à la folie) était de courir dans les fourrés à la recherche de quelques gibiers.

 

Quelques temps avant l'ouverture de la chasse, j'eus droit à un traitement de faveur. Dressage oblige, je pus enfin sortir de l'étroite courette pour m'initier "aux joies" de ma nouvelle activité. Mais toute tentative d'évasion était exclue. Mon avisé et fort prudent maître n'autorisait mes sorties que sous la contrainte d'une grande longe. Le dressage consistait en une série de procédés plus ou moins barbares et traumatisants, destinés à satisfaire les exigences de mon "éducateur" : rester stoïque sous une kyrielle de détonations, rechercher le gibier, le rapporter, enfin "jouer" sans hésitation ni fausses notes le rôle qu'il m'avait attribué.

 

Au cours de ces séances quotidiennes, j'appris avec zèle et apparente bonne volonté, et me montrai un élève attentif et studieux, presque doué. J'avais élaboré un stratagème pour me sortir de cet ignoble endroit, où 10 mois sur 12 mes congénères restaient enfermés. Et la première phase de mon plan consistait à faire croire en mes remarquables capacités de prédation.

 

- Cherche !!! Allez, cherche !!! criait mon mangeur de viande faisandée.

 

Et je partais aussitôt, la truffe au sol, sur la piste du gibier, matérialisé par quelques touffes de poils de lapins ou une boule de plumes de perdrix, trempées dans le sang frais d'une poule, égorgée pour l'occasion.

 

- Rapporte ! Allez, rapporte, le chien !

 

Et j'accourrais aussitôt à grands pas, le leurre à la gueule que je m'empressais de déposer aux pieds de mon ignoble maître.

 

Les exercices se succédaient. Je les enchaînais avec entrain et apparente conviction, sans entendre la moindre approbation ni le moindre signe d'encouragement. Cette énergie déployée dans la promptitude la plus vive aurait sans doute fait pâlir d'envie le plus indifférent des maîtres ! Mais non ! Lui restait insensible à "mes performances". Seuls ses violents et illégitimes éclats de voix venaient parfois ponctuer nos séances. Par cette attitude zélée, j'avais aussi espéré quelques marques de faveur ; quelques caresses sur la tête, de petites bourrades amicales sur les flancs ou une ration supplémentaire. Mais non ! L'ingrat conservait cette froideur indifférente !!! Comment avais-je pu oublier, qu'à ses yeux, je n'étais qu'un simple outil de chasse destiné à rapporter docilement les malheureuses proies qu'il tirerait bientôt ! Mais qu'importait après tout ! Ma stratégie ne consistait pas à conquérir le cœur de cet homme, ni à lui quémander quelque affection, mais à m'extraire de cette intolérable situation à la moindre occasion de liberté. Liberté que je comptais obtenir le jour de l'ouverture de la chasse par mes efforts patients et mon apprentissage forcené.

 

*

 

Le jour J arriva enfin. Ce matin-là, une étrange effervescence envahit le chenil. Excités à l'idée d'aller courir les bois et la campagne alentour, mes compagnons d'infortune se mirent à aboyer comme des enragés. De mauvaise grâce, mais soucieux d'exhiber aux yeux de mon propriétaire mon farouche désir de participer à la "fête", je me joignis au tohu-bohu en aboyant comme un beau diable. Mon stratagème fonctionna à merveille. Il me détacha sans hésitation, ignorant encore que ce geste inaugurerait mon retour à la liberté. Après avoir libéré cinq autres de mes congénères, il nous "invita" à prendre place à l'arrière de la fourgonnette. Et notre petite équipée démarra aussitôt en direction de la forêt, territoire de chasse de mes compagnons, et zone d'évasion pour moi, serviteur trop zélé pour être honnête.

 

Après quelques minutes de trajet, notre voiture s'arrêta enfin. Notre propriétaire en descendit pour aller saluer ses acolytes, venus en nombre, chasser – d'après les informations glanées d'une attentive oreille – le sanglier. A charge pour nous, clébards de meute, de dénicher et de pister le paisible animal afin de le rabattre vers nos propriétaires postés en quelques endroits stratégiques et confortablement installés, le fusil en bandoulière devant une ou deux bouteilles de gros rouge. Mais peu m'importait ! Nous allions être libres, livrés à nous-mêmes, guidés par la faim et notre instinct ancestral qui nous pousseraient immanquablement à ramener le gibier vers nos maîtres. Ces salops tenaient leurs chiens ainsi ! Mais c'était sans compter avec moi ! 

 

Lorsque nous fûmes enfin lâchés, je me mêlai docilement à la meute de mes stupides et malheureux congénères dont les aboiements gutturaux perçaient la sereine tranquillité des lieux. Après une demi-heure d'hésitations à la recherche d'une odeur, nous trouvâmes enfin une piste que nous suivîmes aussitôt, la truffe au sol. Nos maîtres, rassurés, s'en furent à leur poste et laissèrent la meute poursuivre le pauvre animal, dont le glas – dans quelques heures (tout au plus) – n'allait plus tarder à sonner.

Nous nous enfonçâmes rapidement dans les sous-bois. Je ralentis ma course et laissai filer les chiens de tête. Tous me dépassèrent bientôt sans plus se soucier de ma présence, totalement absorbés, en esclaves conditionnés, à leur poursuite barbare. Lorsqu'ils furent à bonne distance, je revins tranquillement sur mes pas. Je contournai les voitures de nos "bons" amis, stationnées à proximité d'un petit pavillon de chasse, et filai sur l'étroit chemin qui menait à la route. Lorsque j'arrivai sur le bitume de la petite voie communale, une vague de liberté me submergea. Liberté ! Ô chère liberté ! Qu'il est bon de te sentir à nouveau ! aurais-je pu crier si la faculté de parler m'eut été donnée.

 

J'ai marché ainsi une petite heure, le pas allègre et joyeux sur l'asphalte rêche et goudronneux. Au premier croisement, j'ai quitté la petite route tranquille pour m'engager sur une voie plus passagère (une route départementale sans doute) où il me serait plus facile de croiser mon prochain maître. Les vicissitudes du vagabondage auxquelles j'avais déjà goûté ne me laissaient guère le choix. Plutôt mourir que revivre une nouvelle fois les misères de mes errances passées ! Cette détermination à retrouver au plus vite un foyer n'était cependant pas exempte de toute exigence ! Je n'étais guère décidé à suivre n'importe qui, ni à me laisser embarquer par le premier venu. Je pouvais compter sur mon intuition et ma vigilance, celles qui m'avaient incité à faire confiance à Raphaël. Et en déambulant sur le bas-côté de la route, j'ai repensé avec tristesse et nostalgie à mon regretté maître. Et peut-être ce souvenir ému me porta chance… car quelques heures plus tard, je trouvai une nouvelle famille. 

 

 

Chapitre 8

Ils étaient en train de piqueniquer à proximité de leur voiture sur une aire de repos : le père, la mère et leurs trois enfants, ignorant encore que nos destins allaient se croiser. C'est l'aîné, un grand escogriffe d'une quinzaine d'années, qui m'aperçut le premier.

 

- Eh ! Dîtes ! Vous avez vu le chien !

 

Toute la famille a tourné la tête vers moi. Je me suis arrêté, la queue basse, légèrement frétillante. Les deux plus petits se sont levés pour s'approcher. La mère, aussitôt, leur a ordonné de s'asseoir.

 

- Revenez les enfants ! Je vous ai déjà dit mille fois de ne pas vous approcher d'un chien que vous ne connaissez pas ! 

- Tu crois qu'il est méchant ? a demandé le cadet.

- Méchant ou pas méchant… ce n'est pas la question ! Laissez-le ! Allez ! dit-elle en se tournant vers moi, file d'où tu viens ! Allez ! File !

 

Cette méfiance n'était pas de bon augure. Mais je ne me laissai pas impressionner. Je savais qu'il me fallait persévérer pour gagner la confiance des hommes... Je m'avançai donc jusqu'à leur voiture et m'assis sur mon séant.

 

- Eh ! Regardez ! dit l'aîné, on dirait qu'il veut monter ! Et si on le prenait avec nous, hein m'man ?

- Ah ! Ca ! dit-elle, il n'en est pas question ! Et qui s'en occuperait, hein ?!!

- Moi, je m'en occuperai ! dit mon jeune protecteur, depuis le temps qu'on vous réclame un chien ! Eh bien ! Voilà, il est là ! Il suffit de le faire monter !

 

La femme a regardé son mari qui n'avait jusque-là pipé mot. Depuis mon arrivée, il s'était contenté de me toiser d'un œil placide et indifférent. Il a longuement soupiré.

- C'est vrai, Henriette ! Depuis le temps que les enfants réclament un chien… Celui-ci pourrait très bien faire l'affaire ! Et puis, regarde ! On dirait qu'il n'a qu'une envie… monter dans la voiture !

- Allez, maman ! ont surenchéri les enfants.

 

Encouragé par ses deux frères, l'aîné s'est approché, un bout de sandwich à la main. J'ai saisi délicatement le bout de pain et l'ai avalé les yeux emplis de gratitude et de reconnaissance.

- Eh bien, mon coco ! dit-il en me caressant la tête, tu as l'air affamé !

- Bon ! Qu'est-ce qu'on fait ?!! dit soudain le père en refermant la glacière, on le prend… ou on ne le prend pas…? 

 

Henriette a hésité un instant. Elle a regardé son aîné.

- Tu as bien dit que tu t'en occuperais, Sébastien?

- Juré !!! Promis, m'man !!! Je m'occuperai de lui !

- Bon… bon… dit-elle, dans ce cas…

- Ouais !!! Super !!! s'écrièrent les enfants, on prend le chien ! On prend le chien !

 

Ils remballèrent leurs ustensiles de pique-nique et nous montâmes en voiture. Je passai le reste du trajet, assis bien sagement aux pieds de Sébastien, mon nouveau maître.

 

*

 

A la nuit tombée, nous arrivâmes chez eux, une petite maison située au cœur d'une immense zone pavillonnaire, reléguée à la périphérie d'une grande ville. Cet environnement urbain, si éloigné de mon univers habituel, me parut d'abord d'une extraordinaire laideur. Plusieurs semaines furent nécessaires pour m'accoutumer à ce labyrinthe d'allées et de béton, parsemé, ici et là, de quelques arbustes décoratifs. Heureusement que chaque maison disposait d'un jardinet, minuscule parcelle de verdure ceinturée par un mince grillage. A dire vrai, je m'acclimatai assez vite, passant l'essentiel de mes journées couché sur la pelouse clairsemée, entre la clôture et l’étroite rangée de thuyas en guettant, chaque soir, d'un œil vigilant le retour de Sébastien. Les journées me semblaient un peu longues (et parfois un peu ennuyeuses), mais elles se déroulaient paisiblement.

 

Sébastien n'avait pas trahi sa promesse. Il s'occupait de moi merveilleusement bien. A peine rentré de l'école, il garait négligemment son scooter et accourait vers moi. Et nous partions aussitôt en promenade ou entamions de longues parties de jeu qui s'éternisaient jusqu'au dîner. Chaque jour en sa compagnie était une fête, un bonheur sincère et partagé. Repas, jeux, sorties et caresses constituaient l'essentiel de nos communes occupations. Avec Sébastien (et avec lui seul), je pus goûter aux plaisirs et aux joies réservés aux chiens de compagnie : une existence paisible et confortable, faite de caresses, de complicité et d'affection, considéré comme membre à part entière de la famille et véritable compagnon de vie. 

  

c7

 

Sébastien me permit de connaître cette douce existence… et de tout cœur, je le remercie de m'avoir offert ce bonheur dans ma courte vie de chien. Ce fut un maître extraordinaire et exemplaire à bien des égards qui vouait à mes congénères un amour réel et profond. Je crois qu'une sorte d'instinct, un mystérieux sentiment de proximité le liait à notre espèce. Une intuition indéfinissable le poussait en toutes circonstances à adopter le comportement le plus approprié. Notre relation fut riche, forte et sincère. L'amour que nous nous portions était sans égal !

 

Le reste de la maisonnée ne comprenait guère notre relation. Les frères de Sébastien, trop jeunes peut-être pour en saisir toute la portée (et la profondeur), conservaient à mon égard une sorte d'indifférence bienveillante. Non qu'ils n'aient jamais éprouvé aucune affection pour moi mais ils me percevaient en définitive (et comme beaucoup d'humains) comme un simple chien. Quant aux parents, leur désapprobation était évidente. L'immense complicité qui me liait à leur fils leur semblait anormale, illégitime et disproportionnée, révélatrice, à leurs yeux, d'une dénaturation de la relation que l'Homme se doit d'entretenir avec l'animal et le chien en particulier. Ils conservaient d'ailleurs à mon égard une distance affective manifeste : quelques caresses distraites et réservées, des ordres nets et précis prononcés le plus souvent d'une voix autoritaire. Comme bon nombre de propriétaires de chiens de compagnie, ils adoptaient l'attitude habituelle des maîtres qui relèguent leur chien à une place subalterne, le considérant comme une sorte de mobilier familial que l'on caresse de temps à autre, que l'on nourrit et que l'on sort chaque jour pour qu'il fasse ses besoins. Lorsqu'ils assistaient à nos jeux ou à nos roulades complices, dans le jardin ou sur la moquette du salon, leur gêne et leur désapprobation étaient évidentes. 

 

- Combien de fois faudra-t-il te dire de ne pas jouer ainsi avec ton chien !!! Enfin !!! criaient-ils, sois raisonnable, Sébastien !!!

 

Mais ces remarques désobligeantes dont nous faisions quotidiennement les frais ne nous empêchaient nullement de poursuivre nos amusements, envers et contre tous. Notre connivence résista à tous les assauts. Et le spectacle de notre complicité était grandiose ! Nous nous roulions ensemble sur le sol, nous nous courions après, nous nous bagarrions dans de longues joutes amicales…

 

Mais ne nous y trompons pas ! L'attitude « canine » que Sébastien adoptait parfois avec moi ne l'empêchait nullement de se comporter en maître raisonnable et sérieux. Grâce à lui, j'appris quantité de choses et vécus un grand nombre d'expériences. Et cet apprentissage fut toujours source de plaisir tant mon petit maître savait envelopper son éducation d'amour et de patience, riant de mes erreurs, corrigeant sans colère mes bêtises. Avec Sébastien, tout n'était que jeu et amusement ! Et je fus durant cette période (cette bienheureuse période) un compagnon enthousiaste, toujours enclin à obéir... Sébastien fut le meilleur maître que je connus dans ma courte existence de chien… dans cette chienne de vie qui fut la mienne ! Et en dépit de la bonhomie indifférente de ses deux frères et de la réprobation évidente de ses parents, je vécus heureux, très heureux avec mon petit maître. Mais comme nous le savons tous, le bonheur est capricieux… il va et il vient au gré des circonstances de la vie…

 

 

Chapitre 9

Le malheur arriva au début de l'hiver. Un soir, Sébastien n'est pas rentré. Je l'ai attendu près d'une semaine, assis derrière le portail, attentif au moindre bruit de scooter. Mais mon maître ne donna plus aucun signe de vie. Je compris alors qu'il ne reviendrait jamais. Sébastien était mort, fauché par une voiture à la sortie d'un virage. La police confirma mon intuition en ramenant quelques jours plus tard la carcasse de son deux-roues. Ce drame métamorphosa la maisonnée. La tristesse s'abattit sur notre foyer. Les rires se turent, la joie et la bonne humeur qui d'ordinaire régnaient dans le pavillon disparurent, chassées par les sanglots des enfants et le chagrin des parents. Je n'étais plus moi-même qu'une ombre sans vie, me traînant lamentablement dans le jardin. Finie la merveilleuse complicité qui nous unissait ! Finie notre belle et admirable amitié ! Adieu, Sébastien ! Adieu, petit maître !

 

*

 

Cette période fut éprouvante pour toute la famille. Puis la vie, lentement, reprit "ses droits". Peu à peu, les enfants oublièrent le destin tragique de leur frère, et on entendit bientôt quelques rires timides dans le silence lugubre du pavillon. La mère, inconsolable, noya son chagrin dans une furieuse frénésie ménagère. La maison me fut désormais interdite. Seul, le père semblait accueillir le drame avec un certain fatalisme. C'est lui, d'ailleurs, qui prit l'habitude de s'occuper de moi. En rien, bien sûr, il ne remplaçait Sébastien, mais je lui savais gré, malgré tout, de prendre la relève. Ses « bons soins » se limitaient à déposer ma gamelle dans un coin du jardin. Je la touchais à peine et regagnais aussitôt ma couche, entre le grillage et la rangée de thuyas qui bordait la clôture du voisin. Les promenades ne faisaient plus partie du programme. Mon espace se limitait au jardin. Mais mon chagrin était si grand que je n'en fus guère affecté. Depuis la perte de mon petit maître, cet espace étroit me semblait bien suffisant pour traîner ma tristesse. A dire vrai, je ne me remis jamais de cette disparition prématurée. Pas un seul jour où je n'eus une pensée émue pour mon cher petit maître !

 

Mon chagrin fut pourtant à son comble quelques semaines après son départ tragique. Je me mis subitement à hurler toute la journée. Un hurlement de mort ! Un cri profond qui venait déchirer la quiétude ronronnante de la zone pavillonnaire. Rien n'aurait pu faire taire mon désespoir ! Les plaintes du voisinage me condamnèrent aussitôt. Après une courte semaine, la sentence arriva sans autre forme de procès : "ma" famille décida de m'abandonner.

     

*

 

Ils me déposèrent un samedi après-midi devant un refuge de la SPA. Ils m'attachèrent à la grille d'entrée et repartirent aussitôt. Je les vis s'éloigner sans un geste ni un regard. Trop lâches pour affronter la réprobation des employés du refuge, mais pas assez pour me jeter sur la route comme un vulgaire paquet ! Ils avaient préféré opter pour un choix en demi-teinte. Lâcheté teintée de culpabilité ! Couardise auréolée d'un semblant d'humanité ! A l'ère de la consommation outrancière et du kleenex, le chien, objet vivant, relégué au rang de mobilier d'ornement, en payait le prix ! Chaque année combien de mes congénères devaient se résoudre à cet ignoble sort ! Devenus objets inutiles ou encombrants, on s'en débarrassait sans état d'âme ! Quand donc les Hommes comprendront-ils leurs inconséquences et leur cruauté ?

 

Les employés du refuge, alertés par mes aboiements, ne me détachèrent pourtant qu'en fin d'après-midi. L'un d'eux examina rapidement mes oreilles à la recherche d'un éventuel tatouage que Sébastien s'était empressé d'aller faire, quelques jours après notre rencontre, chez l'un des vétérinaires du quartier. L’employé le nota sur son petit calepin et me traîna sans ménagement dans les sinistres allées du refuge. Excités par mon arrivée, les pensionnaires se mirent à aboyer comme des enragés. Nous fîmes le tour du chenil sous leurs aboiements déchaînés à la recherche d'une place libre. Arrivés au bout d'une étroite allée, il ouvrit la porte d'un box où croupissaient déjà cinq bâtards aux poils hirsutes. Tous aussitôt se précipitèrent sur moi, le poil dressé et les babines retroussées, furieux de me voir pénétrer dans leur enclos déjà surpeuplé. A peine entré, l'un d'eux me saisit à la gorge et me secoua avec une vigueur si farouche que je me mis à hurler. Notre rixe ne sembla pas émouvoir l'employé. Il nous regarda l'œil indifférent. Puis, il referma la porte et s'éloigna sans un mot, nous laissant sans remords à nos sanglantes présentations. Après m'être débattu quelques instants, je dus m'incliner face à cet adversaire plus puissant et plus expérimenté. Tout haletant, je me redressai et gagnai l'autre extrémité du box sous le regard menaçant de mes cinq compagnons de détention. La gorge douloureuse et le poil humide de bave et de sang, je restai là, roulé en boule jusqu'au lendemain, soucieux de faire oublier ma présence si gênante à mes frères barbares et belliqueux.

 

Le lendemain, mes congénères acceptèrent enfin ma présence. La journée se déroula paisiblement. Excepté deux employés chargés de remplir nos gamelles et de nettoyer notre box, souillé par nos déjections, nous ne vîmes personne ce jour-là. Je compris très vite que cette journée était une journée ordinaire, sans visiteur et sans espoir de quitter un jour ce sinistre endroit.

 

Au cours de mon séjour, je passais, comme tous les autres pensionnaires du refuge, l'essentiel de mes journées à tuer le temps, mâchant sans conviction mes croquettes ramollies, me querellant sans raison avec mes congénères et me plongeant dans de longues et ennuyeuses siestes, en attendant l'improbable visiteur qui jetterait son dévolu sur moi. Nous étions confinés dans notre cage avec le mince espoir d'en sortir un jour, réduits à boire, à manger et à rejeter l'ensemble sur le béton gris de notre box. Que pouvions-nous faire et espérer d'autre dans ce réduit de quelques mètres carrés, jonché de crottes nauséabondes ? 

  

c8

 

Malgré nos conditions de vie sordide, j'eus la chance au cours de ce bref séjour de faire la connaissance de Pascal, véritable ami et défenseur des animaux. Ses visites nous étaient entièrement consacrées. Chaque soir, il faisait le tour des box en prenant le temps de nous parler et de nous prodiguer quelques caresses. Il avait toujours sur lui quelques friandises qu'il nous donnait avec gentillesse. Et il jouait… Quel bonheur était-ce pour nous de jouer dans cet univers désolant ! En entrant dans notre box, il sortait de sa poche une balle qu'il nous lançait et que nous allions chercher tout joyeux et la queue frétillante. Et malgré l'exiguïté de nos cages, nos parties prenaient des allures grandioses, nous rappelant peut-être des jours passés moins affligeants et nous laissant espérer sans doute un avenir meilleur ! Lorsque nous nous arrêtions enfin, la langue pantelante, nous venions lui quémander quelques caresses qu'il nous offrait avec générosité. Avant de repartir, il lustrait notre pelage terne, à l'aide d'une petite brosse, enlevant, par touffes entières, les poils accumulés au cours de cette pénible et interminable attente. En ce sinistre lieu, seul, Pascal savait nous redonner notre dignité de chien ! Et lorsqu'il sortait de notre box, son inaltérable sourire se voilait parfois d'une larme qui coulait lentement sur sa joue. Dans ce refuge, Pascal était un peu notre maître à tous. Et nous l'attendions chaque jour avec impatience. Et quelle fête nous lui faisions lorsqu'il arrivait ! Quelle fête, mes amis ! Seule présence véritablement humaine dans cet univers d'indifférence !

 

Hormis notre présence, nos aboiements incessants et l'amour inconditionnel de Pascal, rien n'attestait que nous nous trouvions dans l'un des bastions de la protection animale, îlot d'amour pour animaux martyrs et chiens en détresse ! Tous les employés nous ignoraient avec éloquence, occupés à leurs médiocres tâches, les uns dans le nettoyage des allées, les autres le nez dans leurs papiers administratifs. Quelques jours me furent nécessaires pour comprendre que cette indifférence généralisée, vierge de tout affect, était révélatrice de la considération que l'on nous portait. Nous n'étions, à leurs yeux, que des chiens en sursis, en attente d'une improbable adoption, et voués, si elle ne se présentait pas au plus vite, à une mort inéluctable. Voilà donc pourquoi nous étions parqués ainsi dans nos geôles sinistres, considérés comme du bétail et qui, comme lui, était voué, tôt ou tard, à une mort certaine et prématuré.

 

Quelques semaines après mon arrivée, je compris le sinistre manège des employés du refuge. Le gardien et ses sbires vinrent chercher deux des nôtres pour les amener à l'infirmerie, ce lieu infâme où l'on soignait définitivement (par euthanasie) notre mal de vivre. On reprochait à mes deux compères leur comportement inapproprié à la vie de chenil (bien qu'il fût sans doute engendré par l'expérience traumatisante de cette détention). A leurs yeux, l'un se montrait trop vif, allant et venant inlassablement derrière le grillage et passant ses journées à tourner en rond dans sa cage étroite. Quant à l'autre, timoré, trop craintif, il demeurait prostré des jours entiers, roulé en boule dans un coin du box. Il était, en ces lieux, particulièrement dangereux d'adopter un comportement hors norme ! La moindre incartade, le moindre comportement suspect nous menait aussitôt à l'infirmerie où le vétérinaire du refuge, aux allures de boucher nazi, sortait sa seringue, l'œil indifférent, le sourire aux lèvres et l'âme légère, heureux de soulager (bien plus que notre misère) une part du budget du refuge, en supprimant les chiens jugés inutiles et inadoptables.

 

*

 

Après quelques longues et ennuyeuses semaines, un soir, le gardien du refuge vint me chercher. Il me fit prestement sortir du box. Ma dernière heure, sans doute, était arrivée… et les minutes m'étaient comptées… Dans ma tête défilèrent tous les évènements de ma chienne de vie, les épisodes terribles que j'avais vécus, les instants de bonheur que j'avais connus en compagnie de Raphaël, Sébastien et Pascal. Tant de choses ! Tant de souffrances… pour en arriver à cet instant fatidique ! Quel gâchis ! Quelle absurdité ! pensai-je. Je m'apprêtais à mourir dignement, persuadé que toutes ces misères endurées n'avaient pas été vaines. J'espérais qu'il me serait donné, dans le monde que j'allais bientôt retrouver, l'explication et le sens de ma douloureuse destinée en ce bas monde. J'ai suivi le gardien d'un pas tranquille, sans réticence ni résistance, prêt à affronter jusqu'au bout ce satané sort qui, tout au long de ma chienne de vie, s'était acharné sur moi ! Mais lorsque nous avons dépassé l'infirmerie pour nous diriger vers la sortie du refuge, je compris que mon heure n'avait encore pas sonné. Le malheur, pressentais-je, allait se poursuivre encore quelques temps… J'avais vu juste.  

 

 

Chapitre 10

A l'entrée, une fourgonnette nous attendait. A peine eut-on franchi le portail que le gardien me précipita à l'arrière.

 

- Je le mets en cage ? demanda-t-il au chauffeur.

- Non ! dit l'autre en lui tendant quelques billets, ne te donne pas cette peine ! J'en fais mon affaire.

 

Et il a démarré aussitôt. Nous avons roulé longtemps, traversant de petites bourgades paisibles et endormies. J'ai passé la totalité du trajet, roulé en boule à proximité d'un amoncellement de cages et de cartons. J'étais pétrifié de peur. Que comptait-il faire de moi ?

 

*

 

Après plusieurs heures de route, le chauffeur a emprunté une large avenue bordée d'usines et d'entrepôts commerciaux. Nous étions au cœur d'une zone industrielle. Lorsque nous nous sommes arrêtés, il me fit prestement descendre de la voiture. Nous avons gagné, par une petite porte de service, un immense bâtiment blanc aux allures d'hôpital. Après m'avoir traîné dans un incroyable labyrinthe de couloirs, il a ouvert une porte et m'a poussé dans une pièce immense aux murs couverts de cages d'où sortaient des plaintes effroyables, des cris de terreur et des gémissements abominables. Nul doute ! Nous étions dans un laboratoire pharmaceutique. Les lieux empestaient l'éther… mêlé à une forte odeur d'urine et d'excréments ! La plupart des cages était occupées : chiens, chats, rats, singes aux membres mutilés ou au pelage clairsemé, le corps recouvert de piteux bandages. Il ouvrit une cage et me poussa à l'intérieur. Ce fut mon dernier refuge, mon ultime foyer ! J'y suis resté enfermé huit longues semaines sans bouger, terrorisé par l'odeur de mort qui flottait autour de moi.

 

Au cours de cette effroyable période, chaque matin, un homme et une femme, en blouse blanche, ouvraient ma cage pour me traîner jusqu'au laboratoire, une petite pièce au fond d'un couloir. Ils m'attachaient sur une paillasse, les pattes écartées (maintenues par de solides sangles), m'injectaient une dizaine de substances avant de me passer sur la peau quantité de produits. Et leur terrible besogne achevée, ils me ramenaient aussitôt dans ma cage, me muselaient et m'attachaient les pattes afin que je ne puisse ni lécher ni gratter les plaies qui avaient commencé à se former.

 

c9

 

Ce fut la plus douloureuse et la plus abominable de toutes les expériences dans ma chienne de vie ! Au bout de quelques jours, les parties de mon corps enduites de lotions et de crèmes me brûlaient atrocement. C'était une souffrance insupportable ! Une souffrance atroce et indescriptible ! Privé de liberté, privé de tout mouvement, même des gestes les plus simples, écorché dans ma chair, relégué à un simple matériau vivant sur lequel les Hommes expérimentaient leur bêtise avec cruauté et indifférence ! Après huit longues semaines de terribles souffrances, mon corps n'était plus qu'une plaie sanguinolente, qu'un morceau de chair à vif ! 

 

Un matin, devenu inutile, on vint me chercher et on m'attacha une dernière fois à la maudite paillasse (l'abominable table de tortures !) pour m'administrer l'ultime injection qui vint clore ma chienne de vie !

 

 

Epilogue

Cette histoire - rêvée ou vécue, je ne saurais encore quel mot utilisé aujourd'hui - métamorphosa ma vie d'une extraordinaire façon.

 

Mon exposé de fin d’année se déroula mieux que je ne l'aurais jamais imaginé. Devant le parterre d'élèves, j'ai parlé, sans note ni papier, d'une voix grave et convaincante. Mon discours avait enthousiasmé et séduit non par sa clarté ou son éloquence mais par sa sincérité. J'avais, je crois, réussi à toucher le cœur de chacun…

 

Cet exposé transforma ma vie d'élève. L'année suivante, je me passionnai pour certains cours, notamment les cours de biologie. Quelques années passèrent. Mon Bac en poche, j'entrepris des études de vétérinaire. Quelques temps plus tard, j'ouvrai un cabinet, qui se transforma (en l'espace de quelques années) en clinique, l'une des plus grandes et plus prestigieuses du pays. Les affaires allaient bon train. J'étais sollicité de toutes parts, pour des colloques, des cours à la faculté, pour maintes opérations chirurgicales à travers le monde.

 

Après quelques années fiévreuses et trépidantes, j'eus pourtant le sentiment de courir après un succès stérile. Mes rapports avec les chiens s'étaient transformés : ils étaient devenus distants, sans chaleur, sans amour, éloignés de mes rêves d'autrefois, de ma promesse d'adolescent de vivre avec et pour eux et non grâce à eux… Aussi, au faîte de ma gloire (minuscule et dérisoire réussite humaine), je décidai d'abandonner ma carrière, ma clientèle, les congrès, la clinique… pour me retirer sur une petite île perdue au large des côtes bretonnes avec quelques chiens, rejoints très vite par d'autres recueillis au fil des années, lors de mes irréguliers séjours sur le continent.

 

Peu à peu, l'île s'est transformée en refuge, refuge naturel sans cage ni barreaux pour tous les chiens croisés sur mon chemin : chiens abandonnés, chiens estropiés, vieux chiens, chiens pouilleux et maltraités, chiens rencontrés au hasard de mes déplacements. Pendant près de quarante années, nous avons formé tous ensemble une vraie famille, une véritable tribu, une meute heureuse et isolée du vaste monde. Près d'un demi-siècle de compagnonnage et d'amour sans ombre…

 

Aujourd'hui, je repense avec tristesse à Léo, mon dernier compagnon à quatre pattes, enterré il y a quelques jours à peine. Et me voilà de nouveau seul comme autrefois… au temps de ma jeunesse. Et bientôt ma vie s'achèvera, cette vie où je n’ai jamais désespéré de rendre le cœur des hommes plus sensible à leurs frères à plumes, à poils et à écailles qui peuplent la terre.

Max

 

10 décembre 2017

Carnet n°80 Le gris de l'âme derrière la joie

Récit / 2016 / L'intégration à la présence

Lorsque la dernière fenêtre relationnelle et affective se referme, le noir envahit la pièce. L'espace vaste – ou étroit – du cœur. Le condamnant au cachot sombre de la réclusion. Nous implorons alors le ciel. Nous implorons alors la lueur vive – pourtant chancelante et malmenée par les vents et l'aridité du monde – d'éclairer notre défaite. Et de la transformer en feu ardent pour enflammer nos pas – nos derniers pas peut-être... – sur le chemin qui mène à la lumière... 

Mon cœur lève les yeux au ciel. Et lui demande :  Ô ciel ! Combien de blessures, combien de fêlures devrais-je encore endurer ? Le ciel le regarde avec tendresse et lui dit : connais-tu des hommes dont le cœur ne porte aucune peine ? Connais-tu des hommes dont le cœur ne porte aucune cicatrice ? Je ne sais pas, dit mon cœur. Regarde donc leurs yeux ! lui dit le ciel, regarde ce voile derrière la gaieté et les sourires où se terrent leurs blessures. N'y a-t-il donc rien à faire ? demande mon cœur. Si, lui répond le ciel, sois nu, accueille et reconnais. Et toutes les traces s'effaceront sur le champ !

 

 

Prologue

 

Encerclé par la fausse gaieté et les malheurs de la terre. Em mailloté dans l'hypocrisie et l'avidité. Et tu me demandes, homme, comment échapper au cercle du monde ? Demande-toi plutôt comment vivre en ta compagnie...

 

 

En dépit d'évidentes avancées perceptives, l'esprit et le cœur personnels sont toujours marqués par plusieurs caractéristiques parfois encore un peu encombrantes... Ainsi le cœur personnel conserve quelques fragilités aisément décelables : de vieilles et profondes blessures pas totalement cicatrisées (et pas pleinement acceptées) qui se réactivent lorsque ressurgissent certaines situations – et certains événements – ayant trait à la trahison et à l'abandon et qui mettent à mal la croyance émoussée – mais encore persistante dans les tréfonds du psychisme – de l'existence d'âmes sœurs ou de frères de cœur, semblables et fidèles, quêteurs d'Absolu obstinés et sans concession (comme lui) avec lesquels il aimerait croire qu'il pourrait entretenir un sentiment d'amitié et de proximité indestructible... Et il est peu dire que le cœur personnel, encore sujet à une forme d'attente (même minime ou résiduelle) est amené à revivre cette souffrance lorsqu'il se trouve confronté à l'indifférence et à l'insensibilité du monde. Et, en particulier, à celles de son cercle restreint...

Quant à l'esprit personnel, lorsqu'il se laisse aller en roue libre à l'avant-plan, il est toujours porté non seulement sur le questionnement métaphysique, l'analyse et la synthèse (singularités sans conséquences majeures liées à son fonctionnement cérébral) mais se montre aussi très sujet à la critique, au jugement et à la récrimination. Caractéristiques beaucoup plus embarrassantes...

Et devant la prégnance de ces traits de personnalité, on reste sans voix. Et on ne sait que faire... Y a-t-il d'ailleurs quelque chose à faire ? Après tout, peut-être que ces blessures, ces croyances et ces traits de caractère – et le lot de chagrins, de frustrations, de problématiques et de souffrances qu'ils peuvent encore déclencher – demeureront quelle que soit la progression perceptive ? Peut-être s'amenuiseront-ils pour disparaître naturellement ? Peut-être ont-ils encore un rôle à jouer dans la poursuite du désencombrement psychique ? Et qu'ils disparaîtront totalement lorsque le regard sera véritablement nu et dépouillé. Et que ne subsistera dans le psychisme pas la moindre trace d'attente et de désir – même infimes et inconscients ? Peut-être ne s'éteindront-ils qu'avec la mort (la mort du corps et du cerveau) ? Qui sait ? Et pourquoi s'en faire à ce sujet ? Adviendra ce qui adviendra. Que ces traits de personnalité persistent ou s'effacent, d'une façon ou d'une autre, nous serons bien obligé de continuer à vivre. Avec ou sans eux...

 

 

Vivre en solitude* sans que le regard puisse habiter le ciel. Sans que les pas et les gestes puissent habiter la terre. Sans pouvoir ressentir la plénitude et la complétude dans son cœur. Sans pouvoir ressentir pleinement l'Amour et la tendresse du ciel et de la terre – et ceux de leurs créatures – à notre égard est un exercice délicat. Et porteur, souvent, de souffrances et de frustrations. On pourrait même dire que la solitude vécue sans ces/ses dimensions divines ou impersonnelles, constitue une expérience inhumaine. Si douloureuse qu'elle oblige parfois – et souvent même dans certains cas ou à certaines périodes – à la fuir, à la combler ou à en compenser les manques de maintes façons. Mais ces gesticulations n'éloignent non seulement jamais de Dieu mais elles invitent aussi à voir – et à accueillir – notre misère. Et par là-même nous en rapprochent...

* Dans une totale et complète solitude : sans le moindre rapport humain...

 

 

En définitive, le ciel, la terre, la vie et leurs créatures – et ce que nous portons en nous – sont nos plus sûrs alliés sur le chemin de la compréhension. Mais sur les plans existentiel et individuel, je sais, de toute évidence, que mes chiens, mon carnet, mon bâton, la nature et les nuages sont mes plus fidèles amis. Mes plus fidèles compagnons de route pour traverser l'existence. Et aller, chaque jour, sur les chemins du monde.

 

 

Emportés par les tourbillons de l'existence phénoménale, les êtres tournent indéfiniment autour d'eux-mêmes. Et de la vérité. Surnageant dans l'horizontalité poisseuse et étouffante du réel. Lorsqu'ils ont suffisamment nagé et bu la tasse (maintes et maintes fois), ils deviennent assez mûrs. Alors ils s'immobilisent. Cessent tout mouvement. Et tentent de se redresser. C'est au cours de cette tentative que la main de Dieu surgit pour achever de les relever. Et les aider à trouver leur parfaite verticalité.

 

 

Jamais, bien sûr, on ne se met en avant. On sait demeurer à sa place. On sait vivre tranquillement dans son coin. Et lorsque le monde ne réclame plus votre présence, il faut alors savoir s'effacer totalement...

 

*

 

– As-tu quelque chose à demander à quelqu'un ?

– Non. Rien à personne.

– As-tu quelque chose à donner aux hommes ?

– Oui. Tout à chacun.

– Qui es-tu ?

– Tu l'apprendras en t'approchant vers moi.

– Et comment te reconnaîtrais-je ?

– Tu le sauras en m'habitant.

 

Je suis toi. Mais l'ombre que tu poursuis à travers le monde te cache mon visage.

Je me tiens si près de ton souffle. Si près de tes mains. Si profond en ton cœur qu'il te faudra approcher à pas lents pour me surprendre. Tu sentiras ma présence les yeux fermés lorsque le monde aura vidé ton âme de sa gêne. Et de son poids. Elle me reconnaîtra entre mille car elle me connaît déjà. De ma chair, elle est née. Et c'est moi qui l'ait enfantée. Un enfant reconnaît toujours sa mère. As-tu oublié le visage de celle qui t'a donné la vie ? Comment le pourrais-tu ?

Façonné dans l'invisible, le cœur est la boussole. Demande à ton âme de me chercher. Et elle me trouvera. Nous nous retrouverons, n'est-ce pas homme ? Marche sans crainte. Ton âme et moi prendrons soin de toi. Les épreuves ne seront que des escales. Des tremplins vers l'allègement. Ne t'en soucie pas. Laisse-toi mener par les exigences que nous placerons sur ta route. Le ciel descendra un jour. Peut-être le jour où il fera le plus sombre... Crains-tu l'obscurité, homme ? Qu'elle ne t'effraye pas ! Car c'est avec elle, souvent, qu'arrive la lumière. La pleine lumière...

 

 

La présence de Dieu s'ébruite en silence parmi les bruits du monde. Aussi qui peut l'entendre ? Qui peut la recevoir dans le silence du cœur ?

 

 

Qu'y a-t-il à attendre du monde ? Qu'y a-t-il à attendre de la vie ? Le sais-tu, ciel ? Et qu'en dit le cœur des hommes impies ? Quelle brume y as-tu glissée pour que l'Amour ne puisse éclore ?

 

 

Entre les mains jointes de la prière se cache l'indicible – et l'inavouable – misère des hommes.

 

 

Seule la présence différencie la main du sage de celle du meurtrier. Mais c'est elle qui fait toute la différence...

 

 

Que tes exigences s'éteignent pour que ton regard se dénude. Lorsqu'il sera totalement nu, ce qui est suffira à ta joie.

 

 

En ce monde, il n'y a ni erreur ni accident. Il n'y a que des événements qui font mûrir le cœur. Et grandir l'âme. Des invitations à se rapprocher de Dieu.

 

 

Le jour s'éclipse. La nuit arrive. Et avec elle, les heures sombres où l'âme s'ensommeille. L'esprit et le cœur égarés et impatients le jour. Somnambuliques et assoupis la nuit. Comment les hommes pourraient-ils découvrir le visage de Dieu ? Croyez-vous vraiment qu'il se cache derrière l'agitation et la somnolence ?

 

 

Parmi toutes les créatures, Dieu a choisi l'homme en pensant qu'il serait capable de faire le chemin entre l'animal et lui. Mais on dirait qu'il s'est trompé de cheval... Pourquoi donc a-t-il choisi un canasson aussi lent et aussi têtu, arc-bouté sur ses traditions instinctuelles ?

 

 

Si tu ne sens la présence de Dieu en ton cœur – dans tes gestes et dans tes pas – ne la cherche pas ailleurs. Approfondis ton exploration et ta sensibilité.

 

 

Episode nocturne

 

Dans la tranquillité des jours, je me repose. Seul, seul, seul. Avec le ciel pour abri. Et quelques frères pour compagnie. La nuit tombe déjà. Et l'idiot à l'air triste et ahuri rentre chez lui. Et en voyant son pas lent appuyé misérablement sur son bâton et sa mine déconfite – sa mine des mauvais jours –, le ciel et la lune se regardent avec inquiétude ne sachant comment ils pourraient l'aider à apaiser ses tourments. Et en le voyant pousser la porte de la maison avec les joues inondées de larmes, ils se dirent qu'il était trop triste. Vraiment trop triste. Si triste qu'ils ne pourraient rien faire pour lui...

 

 

Sous nos yeux, la vie violente tisse sa toile. Et fond en prédateur redoutable – en bourreau implacable – sur ses proies. Victimes que l'innocence et le ciel ne pourront sauver. Le ciel et l'innocence, bien sûr, n'ont jamais sauvé – et ne sauveront jamais – personne. Mais qui connaît leur travail – leur besogne titanesque – sur les âmes immortelles ?

 

 

L'intelligence et la sensibilité de l'ombre. Perdues parmi la bêtise et l'indifférence des foules. Invisibles aux yeux communs. Dénigrées par les cœurs ordinaires et anonymes. Et que seuls, Dieu – et le ciel – reconnaissent, louent et apprécient. La solitude – la grande et terrible solitude – de l'homme singulier – de l'homme atypique – parmi ses semblables si différents...

 

 

Le regard mûr aime. Jamais ne s'attache. Aussi nu qu'un ciel d'été sans étoile sur les banquises de la terre.

 

 

Notre place est là où la vie nous mène. Mais en notre cœur, nous savons que notre seule demeure est le ciel. Les bras de Dieu qui nous accueillent. Et d'où nous pouvons voir tous les chemins du monde où l'existence nous mène...

 

 

La vérité vécue seul – totalement seul et sans partage* – est une épreuve supplémentaire sur le chemin qui mène à son intégration effective.

* Sans le moindre partage...

 

 

Lorsque les yeux s'éloignent – ou se sont effacés – même les plus chers – précipitant notre mort en quelque sorte, nous sentons l'ombre de la souffrance, tapie au fond du cœur, s'approcher. Et guetter sa proie, l'écume à la bouche. La chair fraîche – et encore frémissante – que nous nous apprêtons à lui jeter en pâture. Et qu'elle dépècera pour s'en repaître avec sa façon carnassière...

 

 

Mourir – mourir totalement à soi-même – dans des conditions qui jamais ne s'y prêtent ou y préparent – est l'expérience et l'exercice les plus douloureux que puisse connaître un homme. Bien des morts – et des agonisants – ne s'y sont jamais prêtés. Et moins encore parmi les vivants...

 

 

Le cœur rétif – réfractaire – des vivants qui palpite sans une once d'amour. Ô Dieu ! Pourquoi m'as-tu fait homme ?

 

 

La trop vive – et tragique – lucidité sur soi comme sur le monde bouleverse – et met en pièce – le cœur sensible – éminemment sensitif – si l'âme n'est pas suffisamment préparée à la vérité. Et à la poignante – et déchirante – réalité du monde.

 

 

Pourquoi pleures-tu, mon cœur ? N'as-tu pas aimé le monde de toutes tes forces ? Ne lui as-tu pas prouvé cet amour à travers les mille gestes et les milliers de pages que tu lui as offerts ? Oui, répond mon cœur. Alors pourquoi pleures-tu ? Parce que cet amour n'a pas rencontré une seule âme vivante en ce monde... Ne t'inquiète pas, lui dit le ciel, les hommes sommeillent encore...

 

 

Ah ! Que le jour est sombre aujourd'hui. N'est-ce pas plutôt la tristesse – et sa sueur grise – qui ont recouvert ton cœur ? Et, de sa main ensanglantée, il frotta sa chair avec ardeur pour essayer d'essuyer la suie qui l'avait étouffée. Et sa main devint aussi noire que son cœur...

 

 

Est-ce la pluie ou est-ce les larmes qui inonde(nt) notre visage ? Il ne le savait lui-même. Son cœur et le ciel étaient si proches...

 

 

Plus le monde se montre déloyal, plus le cœur doit s'ouvrir à l'innocence. Et essayer de s'y maintenir.

 

 

Parmi les arbres, sa tristesse s'apaisa. Laissant entrevoir un mince filet de joie.

Parmi les hommes, il avait longtemps attendu un miracle. Mais jamais il n'arriva...

 

 

Mon fidèle bâton. Loyal entre tous. Qui prendra soin de toi à ma mort ? Entre quelles mains tomberas-tu ?

 

 

Il y avait cette terre promise par les hommes qu'il n'avait su trouver en ce monde. Il la dénicha dans les limbes du ciel après une marche périlleuse sur une longue sente étroite et escarpée. Et c'est en redescendant, avec elle dans le cœur, que le monde – tous les déserts et toutes les banquises du monde – se transformèrent en éden. En terre d'accueil inespérée.

 

 

Qui prend soin de toi dans la solitude ? Les gestes tendres de Dieu et du cœur. Leurs caresses au fond de mon âme.

 

 

Qui se souviendra de toi lorsque la terre aura recouvert ton visage ? Dieu, après ta mort comme durant ta vie, sera sans doute ton seul ami. Et ta seule compagnie.

 

 

Dans le silence de la plaine, le vent se recueille. Et mon âme, attendrie, l'accompagne. Je tends la main et la pose sur son épaule puissante. Et d'un geste tendre, sa main recouvre la mienne. Comme deux solitaires, solidaires et compatissants, réunissant leur solitude pour communier ensemble quelques instants.

 

 

On peut sans doute pardonner avant d'habiter l'Amour. Mais il est probable que quelques traces de colère ou de ressentiment subsistent encore dans notre cœur. Dans les méandres sinueux et les recoins obscurs de notre cœur. Lorsqu'il émane de l'Amour, le pardon devient total. Intégral. Sans la moindre ombre pour ternir l'Amour...

 

 

L'authenticité, l'honnêteté et la lucidité sont des voies qui conduisent à Dieu. Et à la vérité. A force d'authenticité, d'honnêteté et de lucidité, on laisse Dieu – et la vérité – cheminer imperceptiblement en nous jusqu'au jour où l'on se retrouve, seul et démuni, face à notre ombre. Et face à la leur. Après cet éprouvant face-à-face, Dieu – et la vérité – peuvent sortir de l'obscurité. Et avec eux apparaît lentement la lumière. On ne voit encore leur visage. Mais on devine leur présence. Qui devient évidente. Eminemment palpable. Puis, si Dieu et l'âme y consentent, on les sent poursuivre leur intégration. Leur lente intégration. Remplir la moindre parcelle vacante – déblayant les résidus singuliers inutiles et encombrants – jusqu'à nous habiter pleinement. Ainsi se déroule, je crois, l'âpre – et le merveilleux – cheminement du Divin – et de la vérité – en l'homme...

 

 

Le lieu de la débâcle aux horizons rétrécis. Obscurcis. Où le sombre s'installe. Et prend ses aises. Où la peur devient frémissante – couleur de glaise. Où l'imaginaire se fige. Se glace. Impuissant. Impensable. Impossible d'envisager l'inconnu. Impossible d'espérer. Prisonnier de l'étau qui se resserre. Enserrant la tête. Le corps dans son carcan. Le cœur déchiré. Eclaté en lambeaux sous la pression de l'attente. Vaine. Et les poussées funestes du désespoir. Le noir complet envahissant tous les recoins déjà obscurs. Et les mains dépossédées de tout pouvoir. Immobiles. Pétrifiées. La mort ? Peut-être. La délivrance ? Quelle délivrance ? La tête a explosé. L'âme s'est asséchée. Les vents se sont tus. Le monde s'affaisse. Croule déjà. Disparaît bientôt. Le néant s'ouvre. Agrippe la chair et la soumet. Les pieds résistent. Cherchent un appui. Une issue à la chute. En vain. Une secousse, un cri, des larmes. La sueur putride de la peur. On s'enfonce. On s'enlise. On tombe. La chute. Longue. Profonde. Implacable.

 

 

La lumière douce du soir sur les collines rappelle à mon âme que la beauté et la paix n'ont pas totalement disparu de ce monde.

 

 

Lorsque l'on vit – ou que l'on est – seul (totalement seul*), il est alors possible de faire de chaque instant une rencontre. Et de chaque rencontre, une fête. Je crois alors que Dieu n'est plus très loin. Son cœur est presque tout entier dans le nôtre...

* Depuis longtemps. Et pour longtemps...

 

 

Où est l'homme ? Où sont les hommes ? Derrière les masques. Et dans les yeux de ceux dont la vie les a brisés. Et jetés au sol. Et qui laissent apparaître, nues et sans artifice, la misère et la peur d'où affleure – ou pointe – l'interrogation. L'étincelle vive qui attend les vents de la terre – et la main de Dieu – pour que l'être s'enflamme. Et soit conduit vers la connaissance.

 

 

Noyer sa voix éteinte dans d'autres voix. Pour que la parole humaine ne s'efface définitivement. Ultime passerelle – ultime rempart – avant la solitude intégrale.

 

 

A l'ombre numismate ne prête tes jours. Elle te soudoierait. Et le revers de la médaille te laisserait le cœur vide. Tu t'enfoncerais alors dans la grande pauvreté que Dieu même ne pourrait convertir en or. Et ton âme, malheureuse, se dessécherait. Anéantie...

 

 

Les amours lointaines. Et, distantes, peut-être. Et lui, le cœur toujours trop près des visages. Collé comme une sangsue. Mordant les lèvres. Et dévorant les yeux. Cherchant l'Absolu dans chaque trait. Et s'égarant à chaque fois. Toujours il s'était égaré. Cherchant Dieu là où il n'était pas. Là où il n'était pas encore...

 

 

 

Il portait une gousse d'ail en guise de collier. Un pauvre pendentif, en vérité, qui faisait fuir les foules. Et les visages. Personne, jamais, n'avait osé s'approcher. Qui aurait pu deviner qu'elle renfermait un diamant ? Longtemps, bien longtemps après sa mort, on le découvrit. Et on célébra sa solitude... et sa sagesse.

 

 

La solitude du ciel n'a rien à envier à celle de la terre. Elle est simplement plus vaste. Plus accueillante. Et plus aimante. Beaucoup plus vaste. Beaucoup plus accueillante. Et beaucoup plus aimante. Et dans la première, Dieu est présent. Eminemment présent. Alors que dans la seconde, les hommes sont là – vaguement là –, accompagnant médiocrement – et maladroitement – nos pas et nos gestes d'un air distrait et absent.

 

 

Les êtres vivent en groupe. Ou vont par deux. Rares sont les solitaires en ce monde.

 

 

Mes chiens me sont fidèles. Et se montrent loyaux envers moi. Comme je leur suis fidèle. Et me montre loyal envers eux. Toujours nous l'avons été. Et toujours nous le serons. Jamais je n'ai vécu en ce monde de plus fidèles et loyales relations...

 

 

Les pierres, les montagnes, les vents, les océans, les nuages, les arbres et les herbes sont fidèles à la terre et se montrent loyaux envers elle. Comme le ciel est fidèle à Dieu et se montre loyal envers lui. Tous vivent – et agissent – avec dévouement et honnêteté. Dans le respect implicite et silencieux des règles qui les régissent. Mais les êtres – et les hommes –, eux, ne savent tenir leur promesse secrète. Leur cœur tourne comme une girouette dans les bourrasques. Se tournant, toujours, vers le plus offrant...

 

 

Y a-t-il un œil ouvert et une oreille attentive en ce monde ? Oui, celui et celle de Dieu présents en chacun. Mais que le bruit et l'agitation recouvrent. Et qui les rendent, malgré lui, aveugle et sourde...

 

 

Cette voix dans le silence qui m'invite à m'enfoncer davantage dans le silence pour que mon cœur comprenne (enfin) que toutes les voix du monde – tous les bruits des êtres et des choses – naissent en lui. Et qu'elles aimeraient mourir dans une oreille qui lui soit digne...

 

 

Les hommes ne sont guère attachés aux êtres. Et moins encore ils les aiment et les comprennent. Seul ce qu'ils représentent à leurs yeux a quelque importance...

 

 

Une foule de choses séparent les hommes – et les êtres. Et combien de vraies, de profondes et de consistantes les réunissent-elles vraiment ? Hormis la profondeur métaphysique et la quête de Dieu*– dont l'accès est très inégal –, je crains qu'il y en ait bien peu...

* Symbole de l'Absolu, de l'Amour et de l'intelligence...

 

 

Qui m'offre un peu de joie aujourd'hui (en cette période difficile) ? Le ciel, les nuages, le vent, les arbres, les herbes et les pierres comme à leur habitude. Mais aussi, bien évidemment – et plus que jamais – le sourire et la bouille radieuse de mes chiens allongés à mes côtés ou qui courent avec tant de bonheur dans les collines.

 

 

Si tu ne ressens – ou même si tu ne peux concevoir – l'infini, demande aux nuages où s'achève le ciel ? Et si ce cadre te semble trop étroit, demande aux étoiles et aux galaxies où finit l'univers. Et si ce décor te semble encore trop étriqué, demande à l'espace où sont ses frontières ?

 

 

Je n'ai jamais particulièrement aimé la solitude. Ni être seul d'ailleurs... Mais aucune compagnie humaine ne m'a jamais comblé pleinement. Et mon caractère entier, exigeant et sans concession m'a toujours porté vers une quête de la relation totale. De la relation globale et exclusive. Certes mes critères en matière affective ou amicale ont toujours été – et restent toujours – nombreux et drastiques. Mais il ne s'agit aucunement d'une liste d'exigences capricieuses (même si l'on peut convenir qu'ils s'y apparentent grandement...), mon cœur a simplement toujours eu besoin d'aimer pleinement ceux qu'il rencontre. Sans bémol ni restriction. Et il est difficile d'aimer tous les aspects et toutes les dimensions d'un être sans ressentir quelques réticences ou quelques incommodités à l'égard de certains traits ou de certaines caractéristiques...

Et cette quête absurde et idiote de l'Absolu dans le monde relatif – et l'existence phénoménale – qui m'aura offert le plus grand bien en matière de cheminement spirituel – et de progression perceptive –, m'aura aussi causé les plus grands torts dans ma vie personnelle et affective. Sans compter, bien sûr, les difficultés relationnelles et intégratives liées à ma singularité sensible et cognitive d'individu atypique. Aussi que reste-t-il à l'être différent en quête d'Absolu, inassimilable et inadapté au monde ordinaire des hommes sinon la solitude ?

 

 

Lorsqu'un être est cher à votre cœur, important (voire même indispensable*), il est particulièrement difficile d'être à son égard vierge de toute attente. Voilà ce que m'apprennent aujourd'hui les événements. L'effacement de celle qui partagea ma vie pendant de nombreuses années et qui fut le témoin privilégié de l'essentiel de mes expériences, de « mes découvertes » et de mon cheminement...

* Indispensable à votre équilibre. A l'équilibre que votre psychisme a essayé tant bien que mal de construire pour s'assurer une forme minimale de bien-être (phénoménal)...

Je n'avais, me semble-t-il, plus guère d'attentes à l'égard des hommes, du monde et de la vie. Et voilà que disparaît à présent l'ultime appui – l'ultime œil et l'ultime soutien – humain que mon cœur avait conservé. Comme source secrète peut-être de réconfort et ultime recours à ma solitude. Rude épreuve. M'invitant à m'enfoncer plus profondément encore dans cette solitude – et cette forme de vie autarcique – déjà immense. Presque totale. Et me voilà seul pour de bon. Seul pour de vrai. Seul, il est vrai, en présence du Divin. Mais seul tout de même dans le monde humain. Sans le moindre contact, ni le moindre échange. Sans la moindre parole, ni le moindre partage. Sans le moindre secours, ni le moindre réconfort. Et la tristesse – et la peine – sont intenses. Et profondes.

Dans quelques temps, je sais que cette tristesse et cette peine s'effaceront, elles aussi. Offrant à mon cœur une nudité intégrale qu'il n'a encore jamais connue. Subsisteront néanmoins, je le sais, quelques attachements peut-être indéracinables à l'égard de soi-même, du corps et de l'esprit avec lesquels nous entretenons un lien privilégié. La crainte, par exemple, de vivre l'amputation d'une partie du corps ou de voir le visage défiguré. Ou l'espoir que la vie ne nous offre l'occasion d'éprouver de trop vives souffrances auxquelles mon psychisme fragile, je le sais, aurait toutes les peines du monde à s'adapter... Ces attachements ne seront pas aussi prégnants, bien sûr, que les attentes que nous pouvons avoir à l'égard des êtres. Ils ne constitueront que de simples encombrements enfouis dans les tréfonds du mental dont le poids restera sans doute infime – et presque nul – au quotidien. A travers ce constat, je me demande tout de même si l'homme est vraiment capable d'habiter un regard totalement nu et vierge à chaque instant de son existence... Je l'ignore. Je sais seulement que cette nudité et cette virginité vécues de façon permanente m'apparaissent aujourd'hui presque impossibles. Et me semblent même, à certains égards, inhumaines...

 

 

Une relation où les échanges, le partage et les dons ne sont pas entièrement réciproques (ou bilatéraux) tant sur le plan qualitatif que quantitatif – et où les représentations de l'autre et les attentes à son égard sont trop différentes ou inégales – est une relation déséquilibrée. Et une relation déséquilibrée, comme toutes les choses en déséquilibre en ce monde, est une construction bancale. Vouée inexorablement à la chute*. Tôt ou tard. On a beau essayer de maintenir à bout de bras une relation – ou une chose – en déséquilibre, vient un jour où les forces nous manquent. Et l'édifice s'écroule. Inéluctablement...

* Tout assemblage (et a fortiori toute édification ou construction) qu'il paraisse bancal ou non, est voué de toute façon à se défaire tôt ou tard... C'est l'une des grandes règles de la vie phénoménale : la recombinaison incessante des formes interdépendantes dont les mouvements et les échanges permanents modifient de mille façons la structure de chacune d'elles à chaque instant.

 

 

Marcher seul et pieds nus sur le sol – le corps et le cœur (presque) nus eux aussi – est une expérience hautement animale et spirituelle. Une forme de retour aux sources. Une façon de retrouver – et de goûter à nouveau – la condition originelle de l'homme. De l'homme sans compagnie, sans accessoire ni artifice, forme naturelle parmi les autres formes naturelles. Et dans cette nudité affleure avec clarté ce qui différencie l'homme des autres créatures terrestres : le questionnement, fondement premier de toute métaphysique. Et préalable indispensable à toute spiritualité. Ainsi, dans cette nudité, l'homme sent avec évidence qu'il est naturellement animé par – et porté vers – le Divin...

 

 

Créatures mortes parmi les cimes. Et parmi l'herbe rougeoyante que la lumière n'atteindra plus.

 

 

Ombres blafardes parmi les jours. Nées – et pas même vivantes. L'Amour n'aura su les toucher. Et la gueule béante de la mort les avalera bientôt.

 

 

Il est aisé – et heureux – d'être seul. Mais il est rude – et douloureux – d'être trahi...

 

 

La solitude ne m'attriste pas. La solitude ne m'affecte pas. Bien au contraire... Mes tourments viennent seulement du sentiment de ne plus avoir d'âme amie en ce monde. D'avoir perdu une âme ouverte au partage et à la confidence. Et ce qui me blesse est le sentiment d'avoir été dupé. D'avoir été trahi. Et ce qui m'offense est le manque d'honnêteté* et le défaut de loyauté des hommes. Mais n'est-on pas simplement, en réalité, leurré et abusé par ses propres espérances – et ses propres exigences – à l'égard des êtres et du monde ? Oui, sans doute...

* Non-dits, propos déguisés, mensonges...

En définitive, j'ai le sentiment que nous ne pouvons accorder notre confiance à aucun être – ni à aucun homme – en ce monde où les cœurs, si instables, tournent avec tant de désinvolture au gré des vents. Selon les contingences et les opportunités. Selon les désirs et les caprices du moment... Comme si, en vérité, nous ne pouvions accorder notre confiance – et nous fier – qu'à ce qui est dans l'instant. Tout, toujours, en ce monde, nous y ramène. Inéluctablement. Comme si ce qui est dans l'instant était, en vérité, la seule réalité tangible et accessible. La seule réalité que nous connaissons. Et à partir de laquelle nous pouvons agir. Le reste – tout ce qui n'est pas dans l'instant – n'est que brume, illusions et chimères. Buée inconsistante. Et vapeur d'éther...

 

 

Le cœur prisonnier sape toute liberté. Et prive l'être de la joie et de la paix qu'il cherche. Les êtres et les choses auxquels il est attaché le maintiennent captif. Lorsqu'ils sont présent à ses côtés, il craint de les voir se dégrader, s'éloigner ou disparaître. Et lorsqu'ils se détériorent, s'écartent ou s'effacent, la tristesse l'envahit. Et l’accapare.

 

 

La vie. Souffrance après souffrance. Indéfiniment. Des plus légères aux plus profondes. Des plus grossières aux plus subtiles. Des plus simples aux plus complexes. L'incessant processus du désencombrement à l’œuvre. Inlassablement penché sur sa besogne. Polissant, repolissant – et repolissant encore – le cœur de ses impuretés – le nettoyant de ses scories – pour que brille – flamboyant – et étincelant – le diamant inaltérable et éternel. Pour qu'il resplendisse dans l'obscurité comme en pleine lumière. Infiniment aimant. Mais sans exigence – sans la moindre exigence – à l'égard du monde.

 

 

Las – infiniment las – de la grande kermesse du monde avec son insouciance et sa frivolité, ses masques prétentieux et sordides, ses histoires insipides, ses mensonges, ses faux sourires et ses paillettes de fête foraine. Ô ciel, pourquoi si peu d'hommes sont prêts à affronter leur misère les yeux dans les yeux pour délivrer le monde de sa crasse, de sa bêtise et de son indigence ?

 

 

Lorsque la dernière fenêtre relationnelle et affective se referme, le noir envahit la pièce. L'espace vaste – ou étroit – du cœur. Le condamnant au cachot sombre de la réclusion. Nous implorons alors le ciel. Nous implorons alors la lueur vive – pourtant chancelante et malmenée par les vents et l'aridité du monde – d'éclairer notre défaite. Et de la transformer en feu ardent pour enflammer nos pas – nos derniers pas peut-être*... – sur le chemin qui mène à la lumière...

* Qui sait ? Qui pourrait savoir ?

 

 

Il faut avoir suffisamment fréquenté la solitude, la fragilité et le dénuement pour que s'aiguise la sensibilité. Qu'elle demeure si vive que tout événement* – le moindre événement – une feuille d'arbre qui tombe sur le sol, une vieille femme qui porte un cabas, une herbe minuscule qui pousse entre les pavés d'un trottoir, le sourire timide dans les yeux d'un enfant, un insecte sur une branche – se transforme en rencontre. En rencontre intense et émouvante qui bouleverse le cœur. Et l'émeuve jusqu'aux larmes...

* En réalité, tout événement, bien sûr, est une rencontre...

 

 

Quelques tours sur la place. Quelques caresses. Quelques baisers. Quelques ruades. Quelques morsures. Et quelques blessures. Et nous voilà bientôt congédiés. Allant seuls sur le chemin de la mort. Aussi seuls que nous l'avons toujours été parmi les hommes. Dans l'effroyable désert des vivants.

 

 

Ô mon âme, ne pleure pas ! Toi qui as connu la grâce du ciel et du silence, ne te morfonds pas dans l'affliction. Dieu veille à ce qu'elle devienne parfaite. Voilà la rude épreuve qu'il t'envoie à présent...

 

 

Ô mon cœur ! Quelle âpre douleur que la tienne ! Je sais – je sens – ta tristesse. La fleur du désespoir que tu tends vers moi. Et que le monde n'a jamais daigné accueillir. Je la tiens serrée dans ma main. Et contre ta joue tendre et rebelle. Nous nous offrirons bientôt des rires dans le silence. Oui, bientôt. Crois-moi ! Que tes larmes n'assèchent ton âme. Qu'elles l'égayent de ce désert où tu crois mourir. Vallée de sang et vallée de larmes ne laisseront bientôt en toi aucun éclat. Sinon un sourire. Une main secourable. Tes yeux perdront cet éclair de colère que tu pensais indispensable. Ton regard deviendra clair. Limpide comme l'eau des torrents des montagnes. Vaste. Aussi vaste que le ciel et les océans réunis. Et il bercera les hommes – non plus d'illusions – mais de contes et de chants magnifiques devant lesquels ils s'agenouilleront. Prêts pour le grand voyage que tes pas, eux-mêmes, ont accompli sans mains levées. Et sans yeux approbateurs. Crois-moi, mon cœur ! L'Amour est proche. Dessaisis-toi de tes griefs. Et de tes envols. La morsure est ardente. Mais Dieu bientôt t'ouvrira les bras. Et t'accueillera en son sein. Le royaume et toi, bientôt, ne seront plus étrangers. Vos yeux et vos gestes se confondront. Et sur tes joues couleront des larmes de tendresse. Un peu de patience, mon cœur. Nous y sommes presque...

 

 

Ce qui nous manque, en vérité, nous allège. Si le cœur sait s'en dessaisir...

 

 

Plus le cœur se vide et se déverse, plus il s'épure. Plus le cœur s'épure, plus le joyau qu'il abrite transparaît. Et rayonne. Plus le joyau rayonne, plus le monde s'éclaire. Plus le monde s'éclaire, plus l'Amour grandit. Plus l'Amour grandit, plus le cœur se vide et se déverse. Plus le cœur se vide et se déverse, plus il s'épure...

 

 

[Hommage à Stanislas Rodanski]

 

Désespoir d'outre glacée. Comme un bouchon hermétique au ciel, le désert me noie. [De la gourde et du verre d'eau]

 

 

Mais en quel honneur m'a-t-on offert le désespoir ? Cadeau mystérieux enveloppé de ficelles bariolées – de ficelles célestes – avec une fleur – une immense fleur rouge – sur le dessus. Délivrant son parfum funeste. Et annonciateur peut-être de l'espérance. Traîtresse espérance toujours. Remettant la mort au lendemain. Et le jour suivant à plus tard. Retardant toujours le massacre. Avec les heures scélérates qui le diffusent au goutte-à-goutte. Comme un présent empoisonné...

 

 

Brisons la malédiction de Socrate. Levons les bras à la bise glacée. Offrons notre visage aux affronts. Et sourions à la mort. Ô vivant ! Ne crains de sourire à la mort ! C'est dans ses bras que s'achèvera le bal...

 

 

Odieux spectacles de la vie que mes yeux vomissent chaque jour. Et qu'elle me force à réingurgiter, bouchée après bouchée, le lendemain. Et que mes yeux revomissent le jour suivant. Et qu'elle m'oblige à ravaler le jour d'après... Pas de gâchis ! me dit-elle, il faut finir son assiette ! Nous sommes bien obligés de nous plier à sa volonté, n'est-ce pas ? Quel enfant serait-il assez effronté pour désobéir ainsi continuellement à sa mère ?

 

*

 

L'heure s'éreinte à nous épuiser. Chancelants – et ivres de sommeil –, nous titubons. Et nous tombons, ivres de fatigue. Avant que la mort ne vienne nous faucher.

 

 

Tu te plains de t'ignorer. Demande donc au ciel qui tu es. Mais crois-tu vraiment que son silence puisse t'éclairer ?

 

 

Chut ! Tais-toi ! Arrête de parler ! Arrête d'écrire ! Cesse tes bruits et tes jérémiades. Tes poncifs, tes questions et tes appels. Cesse d'abreuver le monde de tes intuitions et de tes vérités. Laisse donc les hommes sommeiller en paix...

 

 

Lorsque tu agis, réagis, espères, crois, penses et parles sans avoir conscience d'agir, de réagir, d'espérer, de croire, de penser et de parler, tu t'éloignes de l'être. Et de la présence.

 

 

Dis-moi, mon cœur, pourquoi crois-tu encore que l'herbe est toujours plus verte ailleurs ? Penses-tu vraiment que le monde soit une paisible prairie verdoyante où les êtres vivent avec joie, profondeur, consistance et vérité ? Ne te souviens-tu donc pas de la grande misère qui se cache sous les masques insouciants et la gaieté apparente ? As-tu oublié les réjouissances feintes ou frivoles, l'ennui, la bêtise, la frustration, l'avidité, la colère, la haine et l'ignorance ? Y a-t-il donc si longtemps que tu n'as fréquenté les hommes ? As-tu oublié qu'il t'arrivait autrefois de marcher dans le monde, mon cœur ? Ecoute-moi ! Malgré ta tristesse, bien des hommes – même s'ils ne te l'avoueraient jamais avec franchise – envieraient ton parcours. N'as-tu donc jamais remarqué leurs yeux envieux et admiratifs lorsqu'ils s'entretenaient avec toi des choses essentielles de la vie ?

Et mon cœur remercia le ciel pour ses paroles réconfortantes. Elles lui redonnèrent un peu de joie – un peu de couleur – dans cette longue journée grise et un peu morose. Et il comprit que sans la présence et la tendresse du ciel, il ne pourrait, sans doute, survivre en ce monde...

 

 

Si tu ne sens Dieu dans ton cœur, ralentis ton pas. Et ralentis tes gestes. Et tu le sentiras dans ta marche. Sur ta peau. Dans ton corps. Et dans tes mains.

Dieu est partout. L'homme de Dieu le sait, évidemment. Mais il lui arrive de ne plus sentir sa présence. Sa tête, son cœur et son corps trop encombrés d'idées et de pensées, d'émotions et de sentiments, de précipitations et d'automatismes lui en interdisent l'accès. Aussi le silence et la lenteur – l'immobilité et le suspens – lui sont alors nécessaires.

Le vide et la nudité sont les conditions requises – et le chemin le plus court – pour être en présence de Dieu.

 

 

Dans le silence et la solitude adviennent les plus belles – et les plus déterminantes – rencontres : avec soi, avec l'infini en soi, avec Dieu et quelques créatures du ciel fort amicales et bienfaisantes...

 

 

Ne t'occupe – et ne te préoccupe – jamais de ce que font et vivent les autres*, de la façon dont ils s'y prennent avec la vie, avec le monde et avec eux-mêmes dans leur existence comme dans leur cheminement (si tant est qu'il y ait un cheminement...). Demeure en toi-même. Et avec ce qui est là, ici et maintenant. Accorde-toi avec toi-même. Avec ce que tu portes. Et ce qui surgit. Et tu éviteras d'encombrer ton esprit et ton cœur de choses – et d'affaires – inutiles et superflues dont tu ne saurais que faire. Et qui ne te seront jamais d'aucun secours. Ainsi tu créeras les conditions les plus propices pour être, vivre et cheminer dans une plus grande paix. Et avec une sérénité moins fragile...

* Excepté, bien sûr, si la situation l'exige, s'ils se trouvent en ta présence ou s'ils t'en font la demande...

 

 

On rencontre toujours ce dont on a besoin...

 

 

Nous avons beau chercher partout des alliés, nous sommes, bien sûr, seuls face à la vie. Seuls face au monde. Seuls face aux hommes. Seuls face à Dieu. Et seuls face à la mort. Seuls. Toujours seuls. Ainsi sont les êtres... Mais si nous n'étions, en vérité, qu'un seul (et même) visage contemplant, dans les yeux inconsolables, toutes les solitudes du monde…

 

 

Mon cœur lève les yeux au ciel. Et lui demande :  Ô ciel ! Combien de blessures, combien de fêlures devrais-je encore endurer ? Le ciel le regarde avec tendresse et lui dit : connais-tu des hommes dont le cœur ne porte aucune peine ? Connais-tu des hommes dont le cœur ne porte aucune cicatrice ? Je ne sais pas, dit mon cœur. Regarde donc leurs yeux ! lui dit le ciel, regarde ce voile derrière la gaieté et les sourires où se terrent leurs blessures. N'y a-t-il donc rien à faire ? demande mon cœur. Si, lui répond le ciel, sois nu, accueille et reconnais. Et toutes les traces s'effaceront sur le champ !

 

 

Chez les hommes, le mensonge et l'espérance, les idées et les croyances ont toujours suscité plus d'intérêt et de passion – beaucoup plus d'intérêt et de passion – que la vérité. Leur attrait est immense. Et leurs partisans innombrables. La vérité, elle, a toujours été – et ne peut être que – sans parure. Sans apôtre ni disciple. Et elle ne peut user de ses charmes ni de séduction. Elle en est totalement dépourvue. Elle n'attire – et ne peut attirer – que les âmes simples et désireuses de se dépouiller de tout appui et de tout artifice. Des âmes éprises – follement et farouchement éprises – d'Absolu.

La vérité est insaisissable. Et sans idéologie. Et ces caractéristiques rebutent et découragent les hommes. Elles les embarrassent autant qu'ils s'en méfient. Voilà pourquoi l'immense majorité s'en détourne. Voilà pourquoi si peu aspirent à la connaître.

 

 

Glossolalie ténébreuse ? Peut-être... Paroles abstruses ? D'aucune façon. Eternelle prière de l'homme voué à la misère, à la solitude et à la peur de l'homme quémandant au ciel quelques signes. Et à Dieu une aide. Une main secourable. Un salut peut-être entrevu...

 

 

Les hommes absents. Eternellement absents. L'esprit et le cœur occupés à leurs bricoles. A leurs babioles. A leurs fadaises. Et à leurs niaiseries. Oublieux du monde. Et oublieux d'eux-mêmes. Rivés toute leur existence – à chaque instant de leur existence – à leurs misérables élans et à leurs médiocres tâches dont ils usent, en général, comme faire-valoir personnel, comme pitoyable trompe-ennui ou comme façon de se convaincre de tenir un rôle et d'être utiles...

Les hommes se cachent derrière leurs soucis. Soucis qui ne sont, en vérité, que de piètres envols d'eux-mêmes. A distance d'élastique. Accrochés à leurs pieds comme des boulets qu'ils jettent sur toutes les têtes qui passent à leurs côtés. Et l'on nous invite à rejoindre le monde ? A célébrer dans la liesse (qui n'est qu'une fausse gaieté, bien sûr...) notre appartenance à l'humanité ? De qui les hommes se moquent-ils ? De tous. Et d'eux-mêmes sans doute... Mais qu'ils prennent garde ! Dieu a peut-être – Dieu a sans doute – d'autres atouts dans sa manche ! Et que les hommes ne s'étonnent guère s'il lui prenait l'envie, un jour, de balayer leur espèce d'un excusable revers de main, trop las de leur fâcheuse prétention, de leur paresse et de leurs bassesses pour leur octroyer une énième chance...

 

 

L'insatiable appétit de vérité. Force majeure. Force magistrale. Et implacable couperet qui scinde l'homme en deux. Deux moitiés qui se fuiront – et s’éloigneront du monde – pour avancer, désunies, sur le chemin. Et s'offrir à Dieu. Deux moitiés irréconciliables vouées aux luttes – et aux combats acharnés – jusqu'à la mort. L'une avide d'Absolu tenant les rênes avec fougue et rudesse. Et tenant la bride serrée à l'autre. La contraignant, elle qui ne pourra jamais totalement faire le deuil du monde, à se soumettre tristement. Et à la suivre à regret.

 

 

Vivre. Avancer et se souvenir. Remonter les jours à la rame. Et ne voir que l'écueil devant soi...

 

 

Que ferais-je après l'été ? Peut-être seras-tu mort... Aussi, tâche de ne pas y songer...

 

 

Ne jamais oublier la différence entre ce que l'on croit être (les représentations de soi) qui conduit souvent à l'autosatisfaction ou, au contraire, à la dévalorisation de soi, et ce que l'on est à l'épreuve du réel et des faits (qui demeure, par définition, factuel, neutre et objectif). Et en cas d'omission, pas d'inquiétude ! Les événements et les circonstances seront toujours prompts à nous le rappeler. Essayant toujours de nous permettre de faire coïncider les deux de plus en plus justement. Et de plus en plus parfaitement. Jusqu'à ce que les représentations de soi* deviennent caduques et inutiles. Et qu'elles disparaissent dans la présence de l'instant, sans idée, sans pensée ni projection mentale...

* Comme d'ailleurs toutes les autres représentations : représentations sur les hommes, le monde, la vie, le temps, la sagesse, la vérité etc etc.

 

 

Il y a chez l'homme une sorte de manque de confiance ontologique. Comme l'atteste, avec évidence, son aspiration viscérale à chercher partout – et par tous les moyens possibles – à se rassurer. A chercher durant toute son existence une approbation. Et une confirmation de ce qu'il vit, de ce qu'il voit, de ce qu'il éprouve, de ce qu'il croit et pense à tout propos. Et à propos de tout, bien sûr...

 

 

Comment résumer (essayer de résumer) le monde, la conscience(1) et leurs liens ? L'énergie, l'engluement, l'entremêlement et les cycles. L'infini, l'immuable, la nudité, l'accueil et l'Amour. Et la perte(2), l'abandon, la complétude et l'Unité.

(1) La présence, le regard impersonnel...

(2) Le sentiment de perte...

 

 

Nos modiques ententes et nos dérisoires affrontements. Nos modestes souffrances et nos minuscules réjouissances. Que représentent-ils – et que pèsent-ils – dans l'économie générale de l'univers ? Si peu de chose, de toute évidence...

 

 

On écrit (souvent) comme l'on vit. Et l'on voit malheureusement le désastre s'inscrire sur nos pages... Soumis, en quelque sorte, à une triple peine : le désastre de l'existence. Vécu, écrit et lu...

 

 

Le mensonge et la vérité. L'illusion et la lucidité. L'illusion et le mensonge sont le manteau commun des hommes. La parure dont ils aiment s'habiller. La lucidité et la vérité, les loques transparentes de quelques pauvres fous avides de sagesse. Et dont ils savent bien qu'elles sont l'unique vêtement – et l'unique issue – dans ce monde d'apparence misérable et prétentieux. Avec son cortège de fantômes déguisés et peinturlurés dont les gestes et les paroles n'abusent qu'eux-mêmes. Et le monde qui leur ressemble...

 

 

L'odieuse fébrilité de l'attente. La crainte stérile de l'absence. Et l'espérance maladive d'être reconnu par les yeux du monde. Vivre, croire, espérer et mourir sous l'emprise et le pouvoir fascinants des yeux de l'Autre...

 

 

Une relation qui ne semble plus essentielle ni nécessaire (à l'un et/ou à l'autre) n'a plus de raison d'être...

Il y a néanmoins entre certains êtres une proximité et une intimité à la fois en deçà et au delà des attentes et des exigences égotiques habituelles que chacun porte, malgré lui, avec plus ou moins de bonheur et d'insistance...

 

 

Les mains tardent à répondre à l'appel. A rassurer de leur présence. A désigner là-bas quelque part sur l'horizon le point de la rencontre...

 

*

 

De l'humain au divin : l'abandon, les encombrements et le travail jamais achevé...

 

Tant de deuils en cette vie. Tout nous échappe. Les êtres et les choses. Tout finit toujours par nous quitter. Comme si l'abandon semblait non seulement rythmer l'essentiel de notre existence mais constituait aussi notre seule issue. Et notre seul salut. L'abandon comme apprentissage. Et comme retour à une (plus) juste perception du réel.

 

Abandonner les êtres et les choses non comme ils nous abandonnent – ou comme nous croyons qu'ils nous abandonnent... mais s'en dessaisir. Se les désapproprier – car, contrairement aux usages communs – et contrairement à ce qu'imagine l'immense majorité des hommes, les êtres et les choses ne sont ni à notre service ni notre propriété. Aucun ne nous appartient – ni n'a de compte à nous rendre – comme nous le pensons si souvent. Et ils ne nous doivent rien. Jamais.

 

Mais tant que l'on vit, agit, pense et se comporte comme un homme – un individu (une individualité séparée du reste du monde), on estime que les êtres et les choses sont présents pour répondre à nos attentes, à nos besoins et à nos désirs. Et on les instrumentalise d'une façon ou d'une autre – consciemment ou non – pour qu'ils nous assurent une certaine forme d'utilité, de soutien, de confort ou de réconfort...

 

En revanche, lorsque l'on passe du personnel à l'impersonnel – lorsque l'on quitte les yeux et le cœur humains pour habiter le regard divin, on comprend que l'on s'est fourvoyé depuis nos premiers pas dans l'existence. Que nous avons totalement inversé la perspective. Le monde, les êtres et les choses – ainsi que nous-mêmes en tant que forme (le corps et l'esprit auxquels nous avons pris l'habitude de nous identifier) – ne sont pas là pour notre usage (notre usage en tant que forme), ils jouent simplement leur rôle, au vu de l'interdépendance phénoménale, dans notre existence, notre fonctionnement organique et psychique et dans notre compréhension progressive de notre nature profonde. Mais nous (en tant que regard – regard qui constitue notre nature profonde), nous sommes là, en vérité, pour eux. Pour les accueillir, les écouter, les aimer et les servir...

 

Comment se déroule ce passage de la saisie, de la crispation et de l'attente égotique à la désappropriation, au lâcher prise et à la présence ancillaire ? Comment se déroule ce processus de transformation du personnel à l'impersonnel, de l'humain au Divin ? Par l'abandon tout au long de la vie.

 

A force d'attentes et de désirs déçus, de déceptions et de désillusions, de pertes et de deuils, de résignation et de renoncement, le cœur perd progressivement son esprit de désir, de conquête et de lutte et les forces – ou le courage – se retirent ou viennent à nous faire défaut. Comme si la vie s'appliquait sans cesse, en quelque sorte, à nous faire capituler. A nous détacher du monde – et de la vie : des êtres, des choses, des circonstances et des événements. Comme si la vie nous invitait sans cesse à nous abandonner à l'abandon. Jusqu'à ce qu'elle nous offre aucune alternative et qu'elle nous donne le coup de grâce* : la cessation de tout espoir.

* Dans les deux sens du terme : nous faire mourir à tout espoir. Et dans cette mort, nous révéler notre identité profonde associée aux caractéristiques de l'impersonnalité : plénitude, complétude, paix, joie et Amour.

 

Le temps constitue une composante essentielle – sinon primordiale – dans ce processus. Il permet de « digérer » et d'accepter (en général) partiellement les déceptions et les désillusions. Les unes après les autres. Et de ne pas (trop) engranger de frustration, de colère et de ressentiment. A force d'échecs, de coups et de brimades, les hommes finissent, comme ils le disent si souvent, par se faire une raison... Mais rarement, ils renoncent. Rarement ils parviennent à couper l'espoir à sa racine.

 

L'espoir subsiste parce qu'il est puissant, parce que les événements contribuent parfois à le renforcer et parce que des espoirs, le cœur en recèle à foison : des grossiers et des subtils. Des énormes et des infimes cachés dans les plus lointains et obscurs recoins. Isolés ou amalgamés, aisément décelables ou discrets – voire invisibles – enfouis dans quelque lieu retranché et inaccessible... Sortant ensemble en petits groupes ou les uns après les autres pour se confronter au réel – au monde et à la vie.

 

Ainsi souvent, tout au long de leur existence, les hommes continuent d'espérer. Présumant que l'avenir leur permettra, à travers un changement, une nouvelle situation, une rencontre, de satisfaire leurs désirs. Et de voir leurs attentes – et leur espoir – enfin « récompensés ». Et tant que l'espoir est encore vivant – et vivace – en nous, nous ne sommes pas totalement mûrs pour nous abandonner à l'abandon. Nous abritons encore en notre for intérieur des espoirs, de l'espérance et des marques de résistance au détachement.

 

Les larmes de tristesse mêlées de ressentiment, de colère et de résignation accompagnent presque toujours ces douloureux renoncements. Ces abandons vécus dans la douleur. Ces abandons pas totalement acceptés. Nous ne sommes pas encore prêts à nous détacher ni de l'espoir, ni du monde – ni des êtres et des choses – ni de la vie – ni des événements et des circonstances. Mais l'espoir, à force d'être chahuté et malmené par les faits tout au long de l'existence, peut finir par s'éteindre. Renvoyé, en quelque sorte, à sa dimension illusoire et utopique (non réelle et infondée).

 

Ainsi, la vie et le monde – les êtres, les choses, les événements et les circonstances œuvrent inlassablement à leur besogne de sape – de sape incessante – des espoirs. Les réduisant au néant les uns après les autres. Veillant aussi à ce que nous n'accumulions pas dans les tréfonds de notre psychisme de l'aigreur, du chagrin, de la rage et de l'animosité. Vidant ainsi progressivement le cœur de tout espoir et de toute tristesse – jusqu'au dernier et jusqu'à la plus infime trace résiduelle – afin qu'il devienne totalement vide et parfaitement nu. Alors surgit – peut surgir – l'abandon.

 

Ainsi, d'abandon « forcé » en abandon « forcé », d'espoirs déçus en désespoir peut arriver le jour où l'on est mûr pour s'abandonner réellement. Pleinement et totalement. L'abandon et le détachement s'imposent alors à nous factuellement. Ils apparaissent comme la seule option possible. Mais il ne nous appartient ni de les inviter ni de choisir le moment où ils se manifesteront... Ce sont eux qui « décident » du moment le plus opportun (lorsque, sans doute, nous sommes prêts – et suffisamment mûrs – pour les recevoir et les vivre...). On ne peut s'y livrer – ou franchir le pas – que lorsque quelque chose en nous lâche (ou se brise...). Alors l'abandon survient... Et il est vécu comme une sorte de soulagement profond, réel et total. Il devient un apaisement libérateur... où les tensions s'effacent. Et disparaissent. Où le regard devient étrangement étranger au réel. Où le regard devient impersonnel ou quasiment impersonnel. Comme si les événements que nous avons toujours considérés – et que nous aurions considérés quelques instants plus tôt – comme relevant de notre existence personnelle et qui nous auraient, à ce titre, affectés (de façon positive ou de façon négative) ne nous concernaient plus vraiment... Regard neutre et distant observant le cours des choses – et le cours de la vie – comme s'ils se déroulaient sur un écran. Spectateur impartial et bonhomme d'un film sans importance. Spectateur sans jugement et sans attente à l'égard du déroulement du scénario. Arrive ce qui arrive. Il peut arriver n'importe quoi. Cela arrive – c'est tout. Cela n'a aucune importance. On est simplement là, en tant que regard accueillant et observant – en tant que regard aimant et bienveillant, écoutant et servant les formes – les êtres et les choses – tels qu'ils sont et se manifestent dans la situation de l'instant...

 

L'abandon mène à la fois à la liberté et à l'obéissance joyeuse, apaisée et pleinement consentie (sans résistance). A la liberté totale et à la parfaite soumission. A la liberté absolue du regard. Et à la soumission complète du corps, de l'esprit et du cœur aux exigences situationnelles. Aux impératifs et aux nécessités du monde, des êtres et des choses...

 

 

S'abandonner à ce qui est là. Et à ce qui surgit...

 

 

La vie change, évolue et passe. Le monde, les êtres, les idées, les émotions et le temps changent, évoluent et passent. L'esprit – inscrit dans la temporalité – le sait. Il le sent. En outre, il a la conviction que certains aspects et dimensions de la vie, du monde, des êtres et du temps et que certaines idées et émotions lui appartiennent. Qu'ils constituent des éléments tangibles – et indiscutables – de ce qu'il nomme son existence. Le regard, lui, dont le seul territoire est l'impersonnalité et l'instant, demeure absolument neutre, juste, impartial, lucide et bienveillant. Totalement décollé, en quelque sorte, des notions personnelles et temporelles.

Et le défi des hommes – du moins ceux engagés sur une voie spirituelle – est de passer du personnel à l'impersonnel. Et de la temporalité à l'instant. Passer de l'esprit (du psychisme et des représentations mentales) et du cœur humains personnels au regard impersonnel (ou divin) en laissant le monde, autrement dit les corps, les esprits et les cœurs apparemment personnels (dont ceux auxquels il s'est identifié...), libre de se manifester selon ses conditionnements.

Le mystère qui relève véritablement de l'alchimie – et dont on ignore à peu près tout – réside dans la façon dont l'impersonnel et le divin imprègnent peu à peu ce que l'on apparente en général au personnel... Imprégnation énigmatique de la tête (à travers l'esprit), du corps (à travers la sensorialité) et du cœur (à travers la sensibilité) de l'être. De chacun des êtres...

 

 

Il est douloureux – très douloureux – de mûrir. De laisser le cœur mûrir. Puisqu'il s'agit de faire le deuil, en général de façon progressive, de toutes choses*... Et bien des hommes – sinon tous – n'en ont ni l'aspiration, ni la force ni même le courage. Préférant (et on peut les comprendre, bien sûr...) rester leur vie durant dans une forme d'infantilisme ordinaire (qui essaye pourtant avec maladresse de se cacher derrière quelques attitudes et postures de responsabilité et de sérieux). Mais l'homme est, en général, sur les plans existentiel, relationnel, affectif, émotionnel, cognitif et spirituel un être encore très fortement immature... Cette forme d'infantilisme est très commune et répandue. Si commune et si répandue qu'elle est acceptée socialement partout (et par tous) à travers le monde. Et qu'elle constitue même la norme. Même si l'immense majorité des hommes n'en a sans doute pas conscience...

* Et la racine première de tous nos attachements est, bien sûr, l'attachement à soi en tant que personne...

 

 

Lorsque les événements sont vécus avec douleur et souffrance par l'esprit et le cœur, il est extrêmement difficile d'habiter le regard. De maintenir la perception dans l'impersonnalité. Non qu'il faille s'y forcer ou s'y contraindre, bien sûr... On est simplement irrésistiblement et littéralement aspiré par la zone d'inconfort ou le point douloureux. Et cet extrême désagrément – parfois insupportable (dans tous les sens du terme) nous invite – ou nous oblige parfois – à regarder avec davantage de distance et de lucidité les raisons de cette souffrance. Comme si le regard – et la perception – se focalisaient toujours sur les dimensions problématiques, les aspects entravants et encombrants (embarras, profusions et obstructions psychiques et nœuds énergétiques) qui font barrage à la progression du corps, du cœur et de l'esprit vers plus de nudité et de virginité... Sur tout ce qui bloque leur ouverture, leur fluidité et leur progression vers ce que l'on peut considérer comme leur état naturel : vide, fluide et ouvert aux interactions, appréhendé avec un état perceptif impersonnel totalement nu et vierge – complètement pur en quelque sorte...

 

 

Au cours de certaines phases de ce cheminement perceptif (ou de cette « progression spirituelle » si ce terme vous agrée davantage...), on sent l'imminence de quelque chose dont on ignore tout. La survenance d'une chose en soi dont on ignore absolument tout. Et qui nous réduit au silence. Nous confinant dans une sorte d'immense et vaste « je ne sais pas – je ne sais rien – je ne comprends pas – je ne comprends rien ». L'inconnu de l'inconnu pour toutes choses : passées, présentes et futures. Pour tous domaines et toutes directions. ON NE SAIT PAS. Et ON N'EN SAIT RIEN. Sans même avoir la certitude que l'on sera amené à voir. A savoir et à comprendre. Peut-être ? Peut-être pas ? Ignorance totale de TOUT...

Et cet état d'ignorance générale est sans doute une percée dans la nudité et la virginité évoquées dans les fragments précédents (n'en déplaise à notre esprit – à notre mental infantile, frileux, apeuré et immensément trop rationnel en matière de spiritualité, de sagesse et de vérité)... Mais quel être – quel homme – dans la vie quotidienne est-il capable de vivre dans cet état d'ignorance totale à chaque instant – simplement ouvert et accueillant à l'égard de ce qui est ?

Et pourtant on s'accroche. On continue (avec tant d'aisance et de naturel...) à s'agripper à tout ce qui nous aide, à tout ce qui nous soutient, à tout ce qui nous rassure, à tout ce qui nous emplit, à tout ce qui nous réconforte. Jamais nous ne cessons de chercher des repères, des certitudes, des alliés, des amis et des amours pour venir à notre rescousse... Et cette recherche s'avère, en définitive, vaine car le « si peu fiable » et le « si peu d'Amour » que l'on y rencontre ne méritent peut-être pas que l'on s'y attache... Ils ne méritent peut-être pas que l'on attende quoi que ce soit de leur part, que l'on en souffre, que l'on s'y accroche et qu'on leur accorde la moindre importance. Ils ne méritent peut-être pas que l'on espère. Ce « si peu fiable » et ce « si peu d'amour » ne méritent peut-être même pas d'être accueillis par l'Amour parce qu'ils ont besoin qu'on leur renvoie leur propre image. Qui est laide, étroite, encombrée et bien peu aimable. Et peut-être pas même encore dignes d'être aimés. D'être aimés pleinement...

En définitive, il n'y a rien ici-bas sur lequel nous puissions réellement trouver appui. Excepté, bien sûr, ce qui est dans l'instant. Et qui se dissipe aussitôt l'instant suivant... Notre seul salut réside donc dans le regard qui nous permet de trouver un ancrage immuable dans ce monde de fantômes et d'évanescence...

 

 

Epilogue provisoire*

* En ce monde, tout est toujours provisoire, bien sûr...

 

Lorsque l'on croit habiter le regard nu (Ah ! La force des illusions*...), il arrive que subsistent quelques espoirs méconnus ou très profondément enkystés – et parfois très difficilement déracinables – qui obstruent la parfaite virginité du cœur...

* Voilà pourquoi toute idée, toute pensée, toute croyance et toute construction (sur soi, la vie, le monde, les êtres, Dieu, la vérité, la spiritualité, la sagesse, l'Absolu...) éloigne toujours de soi, de la vie, du monde, des êtres, de Dieu, de la vérité, de la spiritualité, de la sagesse et de l'Absolu. Tout est si insaisissable qu'il nous faut demeurer à chaque instant nu et vierge (vierge de tout) pour être en mesure d'accueillir l'instant comme il vient et l'abandonner l'instant d'après pour être à nouveau en mesure d'accueillir ce qui vient dans l'instant suivant...

Et je sens aujourd'hui encore quelques espoirs en mon cœur. Pas totalement mûr (donc) pour une nudité et une virginité parfaites. Aussi dois-je me résoudre à laisser la vie et le monde poursuivre leur œuvre. Les laisser libres dans leur incessante besogne de désencombrement et d'épuration...

La lucidité et l'honnêteté nous obligent comme toujours à l'humilité. Et l'humilité nous enjoint à la bienveillance. Nous invitant comme toujours à accueillir ce que l'on est, le monde et la vie tels qu'ils sont : mûrs ou immatures, vides ou chargés d'espoirs et d'encombrements, sages ou ignorants. Nous livrant ainsi éternellement – et à chaque instant –, jour après jour, année après année (et sans doute même vie après vie...) à l'âpre tâche de l'être : à notre travail jamais achevé de polissage pour que rayonne – que continue de rayonner – le cœur aimant...

 

 

Les heures grises semblent s'éloigner. Mais je sais que d'autres viendront après elles. Et peut-être serais-je alors capable de les recevoir (cette fois-ci) avec le cœur plus transparent. Avec le cœur plus tendre et plus ouvert... Et alors le gris peut-être sera magnifique. Aussi beau, aussi léger et admirable que n'importe quelle autre couleur...

On aimerait parfois que le cœur soit aussi coloré – et multicolore – que la vie. Il l'est pourtant. Et nous le savons bien. Mais les yeux – si ternes, si peu vifs – presque éteints – refusent l'évidence. Ce sont eux qui lui donnent ces teintes si tristes. Ces teintes à pleurer...

On peut, bien sûr, en sourire aujourd'hui... Mais seuls les yeux, je crois, nous privent de la beauté – et de la lumière – pour accueillir dans la joie toutes les couleurs de la vie – et de la terre.

 

18 mai 2023

Carnet n°288 Au jour le jour

Novembre 2022

Sur la feuille givrée – des giclures rouges ; et l'encre noire de la barbarie – instituée par ceux qui perpétuent le monde ; inchangé(e) dans ses traditions...

La mort sur l'herbe ; la chair des arbres et des bêtes...

Cette manière de ne pas être des nôtres...

La monstruosité de ce côté-ci de la barrière ; de ce côté-ci de la hache et du fusil ; à laquelle il semble si difficile d'échapper...

 

 

L'horreur établi sans fondement...

L'irruption inopinée de la puissance ; et l'invisible invité au cœur de cette matière fragile – brutale et brutalisée...

Le monde dans sa quête – son vertige – sa corruption...

Des choses et d'autres ; au cœur de la soif – au milieu du reste...

A grands traits – le monde tracé ; d'apparents quartiers – (prétendument) séparés par des frontières...

 

*

 

L’œil du miroir – moqueur – narquois ; face au reflet de l'ombre qui passe...

D'un trait furtif ; à peine un frémissement...

Comme un rictus au coin des lèvres ; comme un gouffre qui pourrait tout engloutir...

Pas quelqu'un – bien sûr ; quelque chose...

Une pensée sauvage qui saurait nous tirer de ce mauvais pas...

Le clin d’œil d'un Dieu facétieux – facilement railleur ; auquel il conviendrait de se soustraire...

 

 

Le dedans de la tête – macérant ; et offrant l'ivresse ; et le vacillement...

D'un sommeil boiteux ; d'un regard peu assuré...

A l'approche des rêves du monde – sur le sol froid...

La paume d'un Autre posée sur notre épaule ; et nous serrant la main ; et nous serrant la gorge – quelques fois...

L'étreinte lourde et inquiétante – faussement amicale ; là où, peut-être, s'achève l'humanité ; là où, peut-être, commence un autre voyage ; vers l'invisible – vers l'abandon ; vers toutes ces choses que négligent (si souvent) les hommes...

 

 

En soi ; la force vivante ; l'éclaircissement du regard – le souffle déployé ; au-delà des apparences ; au-delà des possibilités offertes par le temps...

Le présage d'un autre monde – d'un royaume suspendu ; de hauteurs habitables et sans frontière...

Un peu de sable – un peu d'exil – un peu d'éternité...

Comme une évidence – sans la moindre promesse – sans la moindre garantie...

 

 

L'édification toujours bancale du poème ; ce fol élan vers le réel – la vérité...

L'errance intuitive – vertigineuse ; si dérisoire...

Ce chantier perpétuel – comme la vie – qui s'enfante et se déploie – qui décline et se destitue – sans hâte – sans halte ni répit...

Le lieu du jour où tout s'invite ; l'espace des possibles où s'inventent – ne cessent de s'inventer – toutes les combinaisons (des plus élémentaires aux plus inattendues)...

 

*

 

La nuit ouverte sur la douleur...

Les larmes du temps qui coulent sur la peau...

La foi (encore) si pleine d'espérance...

Sur la balance ; des serments ; et quelques prédictions (évidentes)...

Le chuchotement des Dieux...

Le présence légère du vent...

Vers l'oubli – peu à peu ; ce qu'offre le monde...

 

 

Nos doigts sur le tambour du monde – sur le tambour du temps ; à un rythme endiablé ; le sable qui s'écoule...

Le cœur (très) mal nourri ; et l'âme dans son coin...

Et, à leur place, des urnes pleines de souvenirs et de cendre...

La vie – la mort – à grands traits rouges sur les visages ; du maquillage ; le masque de la transformation...

Et le long de la route ; des portes qui se referment ; la vie comme un rêve ; le monde comme une illusion ; et ce qu'il reste ; ce qui nous exhorte à continuer ; ce que nous faisons (malgré nous)...

 

 

Nuit commune – nuit singulière...

Tous les visages au seuil de tous les lieux ; poussant – poussant – poussant sans cesse...

Les dents en arrière – pour ne pas effrayer – tenter de faire bonne figure ; dissimuler (tant bien que mal) ses instincts carnassiers...

En se parant du parfum des vivants et de chair neuve...

Sous le ciel poisseux – composé de bric et de broc – parfaitement fictif – inventé de toutes pièces – mensonger sur toute sa longueur – et à l'envergure limitée (bien sûr) – (essentiellement) constitué de plaisirs et de rêves ; le noir oublié ou monnayé contre un peu de lumière (à bon marché)...

Le chemin des hommes – traversé(s) de circonstances – chargé(s) de chimères – bordé(s) d'interdits...

Le monde ; et son lot d'histoires banales – à dormir debout...

 

 

Les caresses du monde et du temps sur nos peaux (si) méfiantes – (si) rugueuses – (si) rétives au contact du réel...

La terre généreuse...

Et les jours qui passent ainsi ; dans l'indifférence (plus ou moins générale)...

 

 

L'homme-éponge – pillé – moissonné ; lui qui (à son insu) a engrangé toutes les richesses du monde ; tant et si bien qu'il ne lui reste que les malheurs (dont nul – bien sûr – ne veut s'encombrer)...

A ses pieds – des désirs de toutes sortes ; des lots d'insultes ; et quelques troubles (les plus graves – sûrement)...

Et qu'importe – l’œil magnifié qui fait la joie de tous ceux qui l'entourent – de tous ceux qui le rencontrent ; lui si solitaire...

Hormis les songes tristes – les grandes choses – et l'essentiel des désastres – chacun y puise avec excès – à outrance...

Et lui – innocent – (naïf – sans doute) y consent ; acquiesce sans un mot – sans la moindre volonté...

 

 

L'arbre et la pierre – ensemble...

Les fondations du monde ; cette appartenance à l'invisible et à la trame cosmique...

Le souffle et le feu qui offrent la respiration et le mouvement...

Comment a-t-on pu (à ce point) oublier l'origine et l'essence communes ; ce qui constitue (de manière fondamentale) tout fragment – tout regroupement – toute communauté...

 

*

 

L'âme ivre – perdue au cœur des boucles douloureuses du chemin ; dans cette sorte de voyage qui oscille (journalièrement) entre le merveilleux et l'affligeant...

Le cœur qui – au fil des jours – se flétrit ; sa surface – son apparence ; comme le corps ; indemne – éternel – dans ses profondeurs – dans son essence – lorsqu'il sait retrouver le noyau commun ; ce qu'il partage avec le reste...

La ferveur affaiblie – consumée alors que l'incompréhension et la cécité gagnent en ampleur (et en intensité)...

Chaque jour – le même sentiment qui s'accentue ; le même reflet qui apparaît – qui parade – qui s'épanouit...

L'illusion dans les deux sens ; aux deux extrémités de la perspective ; et le voyage qui tantôt nous éloigne – qui tantôt nous rapproche...

 

 

La voix solitaire ; comme le sang ; comme le reste ; ce qui n'appartient à personne...

Qu'importe la couleur du ciel et la lucidité des vivants...

L’œil humide ; et ce que laissent entrevoir les lèvres ; le fond de l'âme (d'une certaine manière)...

 

 

Les heures de liesse ; de l'aube au crépuscule...

La nuit repoussée – transformée en ailes portantes...

Dans le ciel – sans poids ; le noir vaincu – magistralement...

Souveraine – la lumière – jusqu'aux ombres assaillantes aux fenêtres...

Pêle-mêle ; le sable – les larmes et la joie...

Le monde et le temps – désertés...

L'âme étrangère aux affaires trop lointaines...

 

 

La veille déployée...

Dans le noir tendre – et protecteur – de la forêt...

Au milieu des bêtes et du froid...

Sans mur – sans attente – sans personne...

Des images à la douceur (authentique)...

La solitude étoilée...

Le labeur journalier – domestique – de celui qui laisse œuvrer – en lui – l'inaccompli ; étranger aux volontés (trop) individuelles...

 

*

 

Le nom des Autres – sans importance...

Le même visage – porté par chacun...

Le ciel enfoui – sous l'orgueil et la vanité...

A demi mort déjà – malgré la vitalité apparente...

Les yeux fermés – penchés sur le plaisir...

Qu'importe la taille de la fenêtre – qu'importe le paysage – pourvu que l'ivresse l'emporte...

Et l'hiver bientôt ; et la ronde inchangée des jours et des nuits...

Le nom des Autres – (toujours) sans la moindre importance...

 

 

Là – au fond des yeux – derrière l'opacité – cette lueur prise dans la nasse – comme ensorcelée...

La source même au cœur de la chair ; au cœur de la parole – le silence...

Et l'âme chavirée – anesthésiée – par l'expérience terrestre – par la malhonnêteté du commerce entre les créatures vivantes...

 

 

Sous les paupières – l'envol ; en rêve ; dans une sorte d'élan (médiocre) de l'imaginaire...

En silence ; se hissant à hauteur du réel...

Les lèvres serrées ; comme une grimace qui donne à la figure cet air cocasse – incongru...

Des résistances qui révèlent l'irrésolution de l'homme ; son clivage – son indécision – sa maladresse...

A la manière d'un carrefour où se rencontrent – où se percutent (si souvent) – toutes les forces opposées...

Des vies ambiguës ; sous l'emprise de l'équivoque – de ce qui cohabite férocement...

Ainsi sur cette terre – face à l'immensité ; cette incompréhension – cette impuissance – cette impéritie...

 

 

L'insanité de la main qui frappe – de la joue qui s'offre – de la chair violentée – du sang qui gicle – de la violence qui s'exerce – de l'innocence qui se plie au diktat de la force...

A peine quelques jours ; à peine un voyage ; et ainsi s'épuise (presque entièrement) la substance de l'homme...

 

*

 

Le soir venant – avec tendresse ; comme pour approfondir cette intimité avec soi – avec les choses – avec le monde...

L'automne du jour – en quelque sorte ; à cette heure où les pensées et les amours sont derrière soi ; presque plus des souvenirs ; des riens – des choses minuscules – qui rejoignent les (volumineux) amoncellements antérieurs – les nôtres et ceux de nos (innombrables) devanciers...

Ainsi apprend-on à marcher (à voyager – peut-être) – plus léger – (bien) plus légèrement ; à cet âge où le gris (si souvent) l'emporte (et accroît la charge – si substantiellement)...

Dans une progressive sortie du sommeil – à l'approche de la nuit – de l'hiver...

Paré – de plus en plus – pour la mort ; pour cette nouvelle traversée ; et ce qui viendra après – immanquablement...

 

 

Mille choses ; et rien que des sacrilèges...

Des injures à l'innocence...

Des stratagèmes – à travers ceux qui, sans l'être, s'imaginent rusés...

Personne – pourtant – ni ici – ni ailleurs ; le sacré s'offensant – riant de s'offenser – et s'efforçant du contraire – et riant de cela aussi – et finissant par s'effacer...

Non seulement personne ; mais rien (absolument rien) non plus ; juste le vide et ce rire – comme si quelque chose existait, malgré tout, dans cette sorte de néant...

 

 

Le temps broyé par l'imminence de la mort...

La monture foudroyée...

Le monde balayé...

La peur prégnante qui envahit le cœur – le corps – l'esprit...

Nous – nous réduisant à l'angoisse ; devenant l'angoisse ; l'angoisse vivante – sournoise – rampante...

Le signe que la tombe est proche...

Plus ni hargne – ni croyance ; ni ordre – ni désir ; l'âme recroquevillée au fond de la chair – apeurée par ce que brandit la mort ; cette main accusatrice – ce doigt pointé vers nous...

Nous – mais est-ce encore nous – nu(s) devant les mille éclats du miroir...

Dans l'axe des intentions et de la mémoire ; aspiré(s) déjà alors que le cœur défaille – alors que le sang se fige ; happé(s) par ce passage entre l'abîme et le sommeil ; et, au loin, cette fenêtre ; peut-être une nouvelle perspective...

 

 

Le jour dévêtu...

Dans la maille parfumée ; imprégnée de cette odeur de mort et de vivants...

Le souffle ; la respiration du tissu...

Comme un chant ; à travers la matière...

Et nous autres ; comme des mains émergeant du sable...

Aux limites de l'impossible...

Saisissant – soustrayant – saccageant ; comme une catastrophe ; une (simple) tentative peut-être...

L'incarnation ; dans un angle (très) lointain ; un recoin obscur du labyrinthe...

L'ardeur associée à l'espace qui s'essaie à la chair – à l'aventure – pour peupler l'immensité – jusqu'à l'épuisement – jusqu'à la saturation...

Une phase (parmi tant d'autres) dans le cycle éternel...

 

*

 

Les saisons passagères...

Le temps du retour ; cette récurrence...

Comme l’œil qui suit le jour et la nuit ; soumis à l'intermittence …

Le sommeil – l'obscur ; puis le corps qui se dresse ; le cœur qui cherche la lumière...

Cette mémoire très lointaine ; le premier souvenir – peut-être – qui guide l'âme et le sang...

Vivant ; sans même savoir pourquoi...

 

 

A ciel découvert ; le mensonge ; une longue série de voiles pour protéger le réel de cette incurable grossièreté...

Des mots comme des étoiles inventées – collées ici et là pour combler les trous – emplir les failles ; au lieu de creuser la terre jusqu'à la moelle...

 

 

Contre les choses – la langue ; leur histoire – le peuple immortel...

Et nous ; assigné(s) à cette lente dérive vers la mort ; les Dieux...

Pas à pas – au fil du temps ; l'infortune qui se dessine...

La terre ; et ses (très) lointaines influences...

Comme un sas qui délimiterait les points d'entrée – les confins des craintes et de l'enthousiasme...

L'inaliénable allégeance à la matière – aux chemins...

A la merci de ce qui nous détient...

 

 

La terre habitée – en silence – avec ferveur...

Sous des climats de soufre ; et des couleurs sombres ; des étendards pour asseoir notre mainmise – et notre réputation – sur les territoires conquis...

Contre les assaillants – les armes et les rêves brandis...

Sous les coups (assez) hasardeux des Autres ; du désordre et de l'agitation...

 

*

 

Les ombres familiales – cannibales – pourvoyeuses de mythes et de haine...

La chair malmenée – assignée à son rôle misérable ; sacrifiée en quelque sorte ; dans la ligne de mire de la faim...

L'ivresse de la violence ; le legs que perpétue chaque génération...

L’œil boursouflé – obstrué ; sous le joug de l'aveuglement et de la confusion...

De la boue et du sang ; asservis aux pugilats – aux batailles – aux tueries ; condamnant le vivant aux lois (ancestrales et terrifiantes) de la terre...

 

 

Sous la lumière rougeoyante du jour ; des gueules et des choses...

De la fumée épaisse qui s'élève de la fange...

Le temps fugace des vivants ; au milieu des morts et des disparitions...

L'usure et le déclin ; le destin de la matière...

L'usage mortifère du monde ; sous l'égide de l'absence...

Du sable qui s'écoule ; et que balaient les vents...

La source ; et les fontaines du temps...

 

 

A la source des songes ; l'absence de félicité...

La roche aiguisée sur laquelle on s'écorche – contre laquelle on se cogne ; l'âme sans perspective – la chair excoriée et meurtrie ; et cet obscur recoin où le corps s'est (très) provisoirement réfugié...

En attendant (assez fataliste(s) – inéluctablement) le tombeau...

 

 

Au seuil du jour – comme effacé...

L'âme encore sensible ; la paupière toujours émotive...

D'un instant à l'autre...

La mort à chaque foulée...

La vêture (de plus en plus) élimée...

L’œil hagard ; l'esprit confus...

Ainsi s'instaure cette étrange lucidité – sans rite – sans assemblée – sans sacrifice...

Le cours des choses – entre les grands arbres ; proche(s) du ciel...

Suffisamment désobscurci pour apparaître...

 

 

Sous l'étoile unique d'un ciel immense...

A ce point du jour...

Tant de grandes choses derrière nous...

A présent ; ni tendresse – ni connaissance ; l'obscurité régnante...

Au seuil de l'hôte ; toutes les portes ouvertes ; et l'âme calfeutrée – timide – renfrognée ; et l'esprit (encore) porteur de lances – de mensonges – d'épées...

Comme sous un linceul déjà ; étouffant...

 

 

Sur l'autel du monde – convié(s)...

Tant de gloire(s) ; tant de sable...

De longues errances – une longue divagation – dans l'abîme encombré de rêves et de fumée...

Des chemins et des lieux sans magie ; mille territoires sur lesquels s'acharnent l'essentiel des vivants...

Et sur ces amas de morts – le monde ; le monde sur lequel poussent quantité de légendes et de fleurs ; la terre de ceux qui inventent – guerroient – dupent et tirent parti...

 

*

 

L'aurore creusée par le jeu...

Le monde en noir et blanc – disparaissant (peu à peu)...

Sur le seuil – le prolongement de l'espace ; et de la danse...

A habiter ainsi la terre ; à la manière de ce que porte l'homme...

Des lettres et de grands chiens au fond de l'esprit...

Jusqu'à la tombe ; et au-delà – le jeu encore...

 

 

Désespéré ; celui que transperce le cri des bêtes ; comme une balle en plein cœur...

Le ciel offert au monde ; et le monde – territoire de l'homme...

Et la mort ; comme un rêve – le prolongement du voyage ; vers l'effacement ; et le récurrent sacrifice de la chair...

L'âme – sur son attelage ; franchissant tous les obstacles – bravant tous les interdits ; majestueuse – souveraine...

 

 

Du haut des voiles ; le chant des songes – attractif – inquiétant...

L'esprit au milieu des sables...

L'exil en somme ; et le vent ignoré ; et le monde méprisé...

La science de l'opacité – dans les yeux – entre les mains – des plus malhabiles...

Ainsi se prolongent – et s'accentuent – la séparation – le sentiment de l'étrangeté...

 

 

La marche du monde ; et ces foules grossissantes...

Le gonflement (anarchique) des empires ; la terre transformée en parcelles – en territoires...

Les proies de la faim – entassées en rangs serrés...

Les seules choses qui comptent chez les créatures...

L'usage et l'expansion ; et l'usure et le déclin de la matière ; et (presque) jamais l'essentiel – le retour vers l'origine...

 

*

 

L’œil rouge...

Devant l'âme qui mord la poussière...

Des signes vivants...

Le cœur au vent ; apprenant à s'abandonner...

Les impératifs de la solitude ; étranger(s) à toute forme de communauté...

Au-delà du rêve – du sang – de la mélancolie...

Autrement possible ; (très) lentement vers cette réalité...

 

 

Dans la pénombre close ; des restants de nuit...

La chair privée d’œil...

L'étrangeté des eaux dans lesquelles nous baignons...

Jusque là ; la bouche ouverte – bavarde ; le cœur taiseux ; et l'âme silencieuse...

Et sur la peau – des larmes ; et le rire (cinglant) des Autres...

Comme condamné à cette blessure inguérissable que ravive la proximité des hommes (et qu'accentue leur fréquentation)...

Parfaitement obéissant ; au-delà de tout orgueil – au-delà de toute intention...

 

 

Devant soi – de hautes murailles aux meurtrières obstruées...

Et derrière – le déclin honteux de l'homme ; mains sur le visage ; et, à terre, des miroirs brisés – pour tenter d'échapper à l'évidence...

Des plaintes partagées ; le lieu élargi des lamentations...

Et exsangue ; et, souterrainement, ce qui permettrait d'honorer la terre – de redorer le blason humain...

 

 

Entre des étoiles trop lointaines ; la terre – l'ivresse ; et le sentiment (inaliénable) de la liberté...

Face au sang et aux cendres qu'offrent le monde – les guerres ; avec son lot (atroce) de suppliciés ; et les égorgeurs que l'on glorifie...

Par là où s'écoulent la pestilence et l'infamie...

Si loin de l'homme ; cette autre race – cette sensibilité – la perspective (irréaliste aujourd'hui) d'un autre monde – impossible sans cet affranchissement des instincts et des illusions – (bien) plus qu'improbable en cette ère de jachère de l'esprit...

 

*

 

L'unité démultipliée ; la solitude plurielle...

L'infini empli de vide et de mouvements...

Pulsations – vibrations – aux mille couleurs ; contre l'immobilité et la noirceur (apparente) du néant...

Des bruits par la fenêtre entrouverte...

Rien que l'on exige du monde ; accroché (seulement) à son instinct de survie à travers le flux ; et le nombre proliférant...

Comme de la neige – mille flocons – des milliards de flocons – sur la roche ; un peu de blancheur dont la substance se pare...

Ce qui vient – ce qui va ; ce qui passe – à travers le défilé (naturel) des saisons...

 

 

Les Dieux qui dansent sur le dos des hommes – sur la tête du temps...

Pas un affront ; pas une offense ; une invitation au jeu – à l'évidence ; à creuser le cœur jusqu'à la joie – sous la couche apparente de tristesse et de gravité...

Et ainsi éradiquer l'espoir – le devenir – toutes les autres possibilités – jusqu'au (plein) débordement de soi – de l'être – jusqu'au (parfait) mélange avec le reste – jusqu'au plus irréprochable effacement...

 

 

Le cœur amer – le front haut...

Quelque chose de la pauvreté orgueilleuse...

Sur la pierre bleue – pourtant...

Si oublieux du sacré – de l'Autre – de la mort...

Réduit(s) à l'effort et à tendre la main – misérablement...

Comme plongé(s) au cœur d'une longue nuit d'hiver ; l'amour – le monde – ce qu'ils offrent (ce qu'ils daignent offrir)...

De l'argile plaintive et complaisante...

Aucune âme à notre rencontre...

Si désespérément seul(s) ; si atrocement humain(s)...

 

 

Le vent – les mains du vieil arbre ; sur notre peau...

Pris dans les filets du monde ; la ronde du temps...

A la manière d'un sémaphore dans les ténèbres...

Ce qui nous guide vers le grand large – le plein vent – au cœur de la désespérance – au cœur de la sauvagerie...

 

*

 

Au fond du corps ; le chant (le vieux chant) nostalgique du monde...

Le cœur rejoint ; l'Amour retrouvé – avant l'heure – en quelque sorte...

Une intention ; un désir [parfois – trop rarement (il est vrai)] suffisamment ardent...

De la terre au ciel ; vers le plus lointain...

De l'effleurement au plus intime...

L'essentiel du voyage – sans doute...

 

 

L'envol discret – presque hésitant – tant le silence s'est enraciné ; tant il a remplacé le monde – les bruits (et l'agitation) du monde...

En soi – la force – l'évidence ; ce qui demeure quelle que soit l'écume ; sa couleur – son parfum – sa puissance – son étendue...

Le bleu et le blanc déjà – en dépit des ambitions – en dépit des possibilités – en dépit des fenêtres closes (si souvent)...

 

 

En deçà des siècles en chantier ; la lumière...

Le jour triomphant ; dans l'agrément de l'âme...

Quelque chose de la vocation ; recevoir...

Au-delà des yeux – au-delà de la respiration du monde...

Ce qui enfle sur la pierre...

Au milieu du cirque ; l'annonce de la bonne nouvelle...

Et l'ensemble – à portée de regard...

Au cœur même du langage ; le silence...

Et cette joie contagieuse ; dans l’œil qui voit...

 

 

En ce très haut lieu de l’œil ; l'exil des princes...

La mémoire évidée ; l'oreille attentive...

Là où tout a lieu ; là où le trouble peut nous renverser ; là où s'invitent tous les possibles...

Au cœur de l'éclair ; avant que ne frappe la foudre...

 

*

 

Le souffle – contre soi...

Ce qui nous touche – nous porte – nous enlace...

Traqué(s) dans nos élans...

Débusqué(s) ; et recueilli(s) – jusque dans nos ombres déversées...

L'âme nourrie par ce qu'on lui offre...

Au cours du (pas si rude) séjour de l'homme sur terre...

 

 

Le cœur inconsistant ; plus encore que la chair...

Face à la nuit invisible – scélérate ; la torpeur – le corps inerte...

L'esprit emmitouflé au milieu de ses rêves...

Déguisé – défiguré quelque part...

Le secret parfaitement protégé ; si peu partagé...

Et en compensation ; un peu d'espérance...

Le ciel dans sa formule rapide ; octroyé contre quelques pièces ou quelques prières ; autant que les (prétendus) privilèges de la terre – inventés – illusoires – jetés en appât à l'intention de tous ceux qui manquent d'exigences et d'ambitions...

 

 

Scellé dans le jour ; le monde...

L’œil réfractaire aux noces et aux alliances ; à toutes les festivités trop bruyantes – ostentatoires...

Le chant de l'eau vive plutôt que la prière pesante – pressée – épuisante...

La fulgurance cristalline plutôt que l'effort et le labeur acharnés...

Et la lumière (presque toujours) attachée aux flancs des poètes ; qui essaie de distiller un peu de profondeur – de consistance – de vérité...

 

 

Aux confins d'un songe obscène ; la chute prévisible – inévitable...

A la manière d'une argile (très) maladroitement façonnée...

Avec des heures d'insomnie ; comme le prolongement du même sommeil...

Et ce rire – au fond du cœur – qui peine à se hisser jusqu'aux lèvres ; attendant peut-être – attendant sans doute – la résurgence d'un meilleur usage...

 

*

 

Dans le cercle des pierres...

Des jours et des paroles...

De grandes forêts sombres au cœur desquelles on trouve refuge...

Les mains qui fouillent dans les profondeurs de l'âme...

Au milieu du ciel – la nuit ; les ongles arrachés...

Et l’œil qui s'ouvre – peu à peu ; et le monde vu comme pour la première fois...

 

 

L’œil près de la flamme...

Le regard – la lumière...

Et cette manière pénétrante – chaleureuse – de voir ; et de tendre la main...

Autre chose que soi ; le reste (tout le reste) ; et ce que l'on porte...

Le visage soufflé ; comme du sable transformé en verre ; et qui se brise à la fin ; retrouvant la roche – retrouvant la terre...

Plus proche du sol – du ciel – que jamais...

 

 

Glaive à la main – dans le jeu belliqueux du monde – sans la moindre ordonnance...

Le rire et la légèreté – oubliés – assiégés – démunis...

Dans le bruit et la terreur ; le monde condamné à mort et à la confusion...

Sous le sang frais de ceux que l'on étripe – que l'on égorge ; la terre frémissante – la terre bafouée ; et ces larmes que nul ne verra jamais couler ; mais que les plus sensibles devinent (bien sûr)...

 

 

Lampe à la main – sous la pluie brûlante ; à travers les voiles suspects qui recouvrent (parfaitement) le réel...

La lumière dissimulée par l'ardeur des combats – par l'intensité des flammes...

Tout en haut de la terre éperonnée...

L'histoire tumultueuse – et dérisoire – de l'argile...

Et nous encore dans notre chambre ; au lieu du rêve – à danser encore...

 

*

 

Au fond de l'âme...

Mêlé à la substance...

Le cœur de l'être...

Derrière ce qui semble se dissimuler...

Exposé au grand jour ; disposé à servir...

Et se prêtant à tous les déguisements des figures ; et consentant même à se glisser dans leurs singeries et leurs stratagèmes...

 

 

Face au sommeil ; la même obscurité – sous les traits de grandes foulées blanches...

Comme un rêve ; ralliant le lointain d'un seul pas ; exhortant l'âme aux voyages; dépeçant la violence pour se saisir de ses éperons – de ses épées – et s'en servir à ses propres fins...

Ce que nous redoutons le plus (sans doute) ; au service du secret ; avec cette apparence du savoir qui fait passer notre labeur – notre honnêteté – notre innocence – pour de piteux mensonges...

Invité de l’œil ; invité du ciel ; sans (véritable) lien avec le monde...

 

 

A la source du salut ; dans l'herbe lointaine – dissidente...

A des hauteurs (parfaitement) respectables...

Au-dessus des ailes et des orages...

Au-delà des croix et des hantises...

Aussi loin que possible du commerce et du ciel inventé ; des prières trop promptes pour être honnêtes...

Et l’œil qui voit l'ardeur et l'âme, peu à peu, décliner...

 

 

Tous les masques suspendus au fil qui relie le sol aux créatures blessées ; avec leurs charges et leurs chaînes inutiles...

Sous la pluie – des pas...

Loin des querelles et des chambres sombres – ensommeillées...

Sans convoitise ; bien en deçà des songes auxquels s'attachent les hommes ; et qui construisent le monde...

Jetés parmi les semailles ; comme mille choses dérisoires...

 

*

 

L’œil griffé par le monde ; et que la forêt apaise ; et que la forêt guérit ; et que la forêt console et rétablit...

Au milieu de la fratrie silencieuse des arbres et des pierres...

A l'abri de toute violence...

Parmi les fleurs qui poussent...

Le ciel qui s'étire – amoureusement – au-dedans...

Et à travers nos larmes ; toute la tristesse des hommes...

Secouru par ceux qui ne comptent pas (qui n'ont jamais compté – sauf, peut-être, aux premiers temps du monde) ; tous – choses de personne – s'appartenant autant qu'ils appartiennent à l'ensemble...

Éléments rassurants ; comme un miroir clair – lumineux ; une lucidité (involontaire) salutaire – salvatrice ; ce que nous sommes fondamentalement – rappelé comme une évidence – une manière de vivre et d'habiter le monde – seul(s) – ensemble ; à sa juste place...

Et le regard – à l'intérieur : et cette assise incertaine que le vent ébranle ; que le vent, sans cesse, fait tourner...

 

 

Dans le secret du rêve incestueux ; la chair proche – la chair sienne...

Le souffle commun des haleines ; le parfum de la semence et du germe...

Du plus viril à la féminité ; de l'exultation au pourrissement...

En visites incessantes ; des uns et des autres – qui se partagent – qui se mélangent...

Le cœur même du monde ; inséparables...

Au milieu de ce magma d'argile – de ces éclats d'argile – masqués ; prenant et offrant ; évoluant avec toutes choses...

 

 

La carte du monde – de l'esprit – de l'espace – (très) amoureusement enchâssé(e)s – emboîté(e)s – entremêlé(e)s...

Au plus près du ciel – du sable...

Tout métissé ; jusqu'à la respiration – jusqu'au goût de vivre – jusqu'à l'invention des frontières – jusqu'au sentiment de séparation...

Des chemins de terre – de vent – que l'encre, parfois, parvient (assez malhabilement) à emprunter...

 

*

 

L'ombre parfaite – superposée – discrète ; portée – au loin – sur la pierre (sans que l'on y soit) ; comme si l'on était multiple jusque dans nos absences – jusque dans nos prolongements...

La disparition – la présence ; l'une dans l'autre...

Et ainsi glorifiés – la vie – la mort – le monde ; leur écume portée par les vents ; du grand large vers les rives ; puis, des rives vers le grand large...

Comme le ressac ; dans la main d'un géant...

Une respiration dans la poitrine de Dieu...

Comme si le ciel, soudain, nous recouvrait – nous absorbait ; comme si l'on n'existait plus ; comme s'il n'y avait jamais eu personne ; ni ici – ni ailleurs...

Le vide et ses (inévitables) tourbillons d'air ; des mouvements – comme une danse – des battements de cœur ; l'espace vivant qui se goûte – qui se découvre – qui se célèbre...

 

 

Le cœur errant – au goût de vivre incertain ; trop soucieux des souvenirs – des promesses – des présages...

Au fil (hasardeux) des saisons ; poursuivant son œuvre de déraison...

Fuite encore ; avec ce parfum lointain de nudité (introuvable – toujours introuvable) que l'âme apprend à humer pour s'éveiller, peu à peu, à son destin terrestre...

La figure vierge de tout espoir ; comme un long apprentissage...

 

 

Là où affleure le possible...

Les grandes choses ; et le ruissellement...

Les pentes naturelles vers lesquelles on se traîne (assez laborieusement – assez péniblement)...

Et l'essence du poème aussi...

Affranchi des ambitions guerrières ; et des revendications vindicatives...

Aux lèvres ; la fraîcheur – l'innocence...

Et dans les pas ; la danse...

Ce que le destin écrit ; au fond de notre âme ; cette encre de sang que la terre absorbe – et que l'ardeur dilapide...

Le monde (si souvent – trop souvent) plus lourd que le ciel...

 

*

 

Figures blafardes – rongées par le sommeil ; et qu'il faut consoler de leur défaut de splendeur et de sagesse...

Comme mortes déjà ; avant l'heure...

 

 

Façonné par l'or du jour...

Submergé par la lumière ; la matière obscure...

Des ombres dansantes que la joie libère...

En dépit des béances – entre les lèvres – qui appellent ; et qui happent...

Combats (sournois) de gladiateurs d'un autre temps...

L'enfer que l'on prolonge – en quelque sorte – pour éprouver l'expérience terrestre avant le retour à la terre...

Le destin de l'homme face au ciel – à l'abîme ; que l'esprit ne cesse de bâtir – de transformer – de reconsidérer ; comme s'il s'agissait d'une matière infiniment façonnable...

 

 

L'âme généreuse – face aux cœurs criards – aux visages défigurés par la tristesse – à la peur qui flotte – qui suinte – sur la pierre...

Au bas de la pente ; le monde étreint malgré la mort – la lâcheté et l'odeur de pourriture – qui nous entourent – qui nous dévastent – qui nous recouvrent...

 

 

L'absence prémonitoire du monde...

A grandes enjambées dans la mémoire...

Ce qui bat (encore) contre nos tempes...

A l'aube de l'infortune – derrière le sourire grimaçant des visages...

Au seuil du silence ; la nuit déjà...

 

 

Ici – sans (réellement) paraître...

Des paroles ; des choses et d'autres...

De la solitude et du silence...

Et la longue suite de gestes quotidiens – ordinaires (lents et sans cérémonial)...

Ici – présent ; l'esprit dans sa surprise – sa douceur – son allant ; et dans son innocence aussi...

A la surface du temps ; le déroulement habituel...

Et en profondeur ; le fabuleux – la joie et l'émerveillement...

Comme assis à la terrasse de l'immensité...

 

 

La joie – (à peine) perceptible ; si discrète qu'elle ne peut frapper ceux qui ont les yeux fermés ; cloués par l'ignorance – les malheurs – la misère ; toutes les (prétendues) épreuves jetées en ce monde par la main bienveillante d'un Dieu miséricordieux...

 

*

 

L’œil scintillant...

Sous la lumière de l'hôte...

L'obscur défait – invariablement...

Au sommet de la pierre – sous les étoiles – l'infini...

Et les hommes ; et les bêtes ; dépareillés – en combinaisons asymétriques – allant ici et là – s'enfonçant aux quatre coins du labyrinthe – seul(s) – ensemble – errant comme des créatures frileuses – engourdies – infirmes – amputées (sans doute) de l'essentiel ; engoncées dans leur furie ou leur ivresse...

Semblables (pourtant) aux Dieux les plus familiers...

Tous ; fils du ciel …

Si étrangers – pourtant – à l'essence commune que dissimulent leurs masques de chair et de poils...

Du côté de la cécité ; et de la confusion...

La nuit et la matière – enchevêtrées ; obligeant le monde à marchander ; réduit à l'échange et à la mendicité au lieu de célébrer ce qui le porte...

Et de l'oubli ; et de la neige – pour recouvrir les tombes ; et enterrer la mort...

 

 

L'âme qui creuse ; les heures passagères...

Sur ces terres dispersées par le vent...

Des rives encore ; et cette glace sur tous les chemins...

Transparence déserte ; parfois opacité grise...

L'étendue qui prolonge toutes nos absences – jusqu'à la mort – jusqu'à l'anéantissement...

 

 

Ce que l'usage honore...

La matière traitée avec tendresse et douceur...

Le long de la chair – un (discret) frémissement...

Sans croix – sans sacrifice...

Le cœur qui acquiesce ; l'âme qui sourit...

Le regard lucide ; s'offrant en toute innocence...

 

 

Les souterrains ravagés par cette atroce captivité...

Une longue détention sous la pierre noire...

Et ce chant – cette plainte (à peine perceptible) – qui monte des entrailles de la terre – de tous les ventres du monde – comme le prolongement (désespéré) de cette douleur muette et incurable…

 

*

 

L'âme de l'origine – avant (bien avant) la pensée – le prolongement du ciel avant que l'esprit ne lui fasse croire qu'elle s'en était séparée...

Un œil immense ; et une main tendre ; et tendue – pour soulager les manques (tous les manques) de la terre ; les plus grandes carences des créatures de ce monde...

 

 

Des allées et venues dans l'abîme...

Une manière de creuser le noir et d'effacer le blanc...

Dans une sorte de manichéisme primitif ; que nous avons repris et (très superficiellement) nuancé...

Le foisonnement mensonger du paraître et des apparences ; et mille mots pour décrire toutes les subtilités (perceptibles)...

Le plus grossier ; écrit à la craie ; que le regard embrasse et réunit ; et que la pluie efface et fait tomber dans l'oubli...

 

 

La solitude (parfaitement) épousée ; comme la force et l'élan ; l'invisible qui ne dit son nom...

Le sourire ; et cette présence...

Sans parti pris ; abandonné...

Comme unique témoin (possible) de l'immensité qui nous entoure – qui nous convoque – qui nous habite – qui nous réunit...

L'immersion de l'âme – des pas – du voyageur...

Comme un bain de joie ; une félicité intense et vivante...

 

 

Sans mot dire ; ce qui avance – ce qui s'installe – en nous – présent depuis (bien) plus longtemps que notre visage – que tous les visages qui se sont succédé depuis la naissance du monde...

Le destin des voies – et des espaces – parallèles...

Se frayant un passage (mille passages) entre l'âme et le souffle ; dans les interstices laissés vaquant par l'éradication (progressive) des instincts...

Réceptacle ancillaire ; (sans doute) notre seule (véritable) vocation...

 

*

 

L'air levé à la hauteur des Dieux...

A l'égal de l'eau et de la terre ; comme le feu qui habite l'espace...

Sur son lit ; la matière...

Et l'âme qui ressent la moindre secousse – le moindre frémissement ; qui devine les failles et les aspérités...

Sensible au souffle ; au gain et à la perte éprouvés par le corps et l'esprit ; autant (bien sûr) qu'à l'allure à laquelle on se rejoint...

 

 

Les grilles épaisses...

Le monde (terriblement) tentaculaire...

Des mains – des armes – des drapeaux – que l'on agite – que l'on brandit ; et toutes les histoires que l'on se raconte pour croire en ces gestes (en la réalité de ces gestes)...

Comme un écran devant soi pour éviter le monde – son visage ; l'horreur et la bêtise qui se perpétuent...

L'étrange serment que l'on se répète – involontairement – inlassablement – pour ne pas se reconnaître...

 

14 novembre 2017

Carnet n°3 Une traversée du monde

Journal / 1999 / La quête de sens

Une traversée du monde est le récit d’un homme qui explore le monde à la recherche du sens de l’existence. Carnet d’humeurs, aphorismes du quotidien, instants vécus, interrogations dubitatives, ce journal de bord retrace l’itinéraire intérieur de cette traversée. Au fil des pages se dessineront les grandes étapes de cette quête, de ce grand voyage vers soi-même.

 

 

Avertissement au lecteur

Écrire des histoires ne m’a jamais intéressé. Devant la page blanche, mon seul souci est de témoigner. Témoigner de mon voyage à travers cette existence.

 

Ces pages n'ont pas pour ambition d'exposer mes (pâles) découvertes sur la vie et sur le monde car il appartient à chacun d'inventer son propre chemin et de trouver ses propres vérités. Elles n’aspirent qu'à encourager ceux qui cherchent un sens à leur existence.

 

J'aimerais leur dire que d’autres aussi consacrent, ont consacré et consacreront leur vie à cette quête, cheminant avec la même peine à travers les contrées absurdes et inhospitalières de ce monde. J’aimerais leur dire aussi de ne jamais désespérer d’être sans réponse et sans vérité et qu’il n’est pas vain de continuer à chercher jusqu’à l’obsession un peu folle le sens de sa présence ici-bas.

 

 

Partie 1 Attentes transitoires ou les introspections extérieures (scènes de la vie ordinaire)

 

Ennui

Un après-midi pluvieux. Inerte. Figé dans l’immobilité du jour. Je suis là, silencieux. Sans tristesse. Sans joie. Simplement là et sans désir. Je ne fais rien. Je n’ai envie de rien. Pas même l’envie de ne rien faire. Je regarde l’ennui qui s’est approché. Il est entré d’un pas tranquille. Il est venu s’asseoir à mes côtés. Sans rien dire, sans bouger. Je devine ce qu’il veut ; encombrer mon âme qui rechigne à se suffire d’elle-même. Que puis-je faire ? Que dois-je faire ? Que faire lorsque l’on est soumis ainsi au désœuvrement et à la lassitude ? Rien… seulement regarder la vie comme une offrande de chaque instant. Et, peut-être aussi, l’écrire pour mieux s’en persuader.

 

Même dans l’ennui, il ne faut jamais désespérer de retrouver l’encre noire tarie. Les mots finissent toujours par revenir. Mais ils sortent fragiles, après ce long silence, apeurés, peut-être, d’être livrés à la sauvagerie de la feuille blanche.

 

Au plus profond de l’ennui, je sais désormais que je ne serai plus jamais seul. Les mots m’accompagneront comme des amis muets, heureux de m’écouter. Ils seront toujours là, prêts à me réconforter et à me distraire. Et toujours il y aura à dire parce que je suis bavard des mots que je m’écris à moi-même.

 

 

Vie propre

Hier, la femme de ménage m’a rendu visite. Presque chaque jour, elle vient se réfugier quelques minutes dans mon bureau qui jouxte le local des employés du nettoyage. D’ordinaire, nous échangeons des propos anodins ; le temps qu’il fait, son programme du vendredi soir. Des conversations qui donnent l’illusion d’appartenir au monde, avec le travail de la semaine et les sorties du week-end. Des paroles que l’on prononce lorsque l’on ne sait pas quoi dire, comme si on avait peur du silence. Derrière cet air badin, je sens l’intérêt qu’elle semble me porter. Ce ton faussement frivole, un peu canaille, trahit son attente inassouvie d’amour, et ses visites sont autant d’appels amoureux, vaguement allusifs. Sa démarche gauche, sa silhouette dégingandée lui donnent un air d’amoureuse dramatique, en quête éternelle, impossible à atteindre. Habituellement, je feins de l’écouter, légèrement distant, faussement aimable. Hier, pourtant, elle est parvenue à m’émouvoir. Elle m’a raconté son existence. Une vie simple, tournée pleinement vers le quotidien, le travail, l’aménagement de son intérieur, les courses à faire. Durant près d’une heure, elle s’est livrée ; ses difficultés d’adolescente après l’éloignement du foyer familial, la période de chômage, les années noires, le rejet des autres. Puis, très vite, le travail à mi-temps, les fins de mois difficiles, le Secours Populaire pour se nourrir, les sacrifices pour obtenir son petit logement. La longue étape vers le confort et la normalité ; avoir son « chez soi », partir au travail, rentrer à la maison le soir, les petits bonheurs d’une femme seule, les articles de maquillage et les bijoux que l’on s’offre. Mais toujours cette solitude pesante qui accompagne depuis si longtemps chaque jour de sa vie. Aujourd’hui, elle est satisfaite du chemin parcouru, mais souffre de ce bonheur non partagé. L’indifférence des autres, ce manque de reconnaissance sur fond de solitude. Non, elle ne se plaint pas, elle a un travail, un logement, alors elle s’y accroche. « C’est tellement dur à notre époque » elle vous dit. Elle sait, elle a connu le chemin pénible et douloureux, les difficultés passées, celles d’aujourd’hui et la misère de vivre qui n’épargne pas de se lever chaque matin. Hier je l’ai écoutée. Réellement, sans distance. Et je ne saurais dire pourquoi j’ai été si touché par ses paroles, moi qui fuis cette course absurde et résignée vers la normalité. Mais je sais aussi la fascination qu’exercent sur moi ces gens à la vie simple et sans fantaisie, à l’existence sans superflu, aux imprévus calculés, parsemée de bonheurs modestes et ordinaires. Toujours j’ai éprouvé cette admiration un peu envieuse pour ces gens à l’existence banale qui trouvent chaque jour le courage de refaire les mêmes choses et qui reproduisent inlassablement les mêmes gestes, consciencieusement, méticuleusement, guidés par l’amour des choses bien faites et ce rien de maniaquerie que nécessite ce sens de la routine. Une vie monotone, toujours réglée à la même cadence comme le rythme régulier d’un métronome. Quant à moi, jamais je n’ai pu me résigner à suivre ce rythme trop routinier. La fébrilité de ma quête, cette recherche continuelle de l’exaltation m’a toujours privé de cette quiétude tranquille. Alors, comme pour contenter une parcelle de mon âme qui s’acharne à me réclamer cette constance lénifiante, il m’arrive de succomber quelques heures durant aux délices tranquilles de l’ordre et de la propreté. Je me livre alors à toutes sortes de travaux ménagers avec un acharnement sans faille, m'attelant au nettoyage systématique de tout ce qui me paraît suspect, nuisible à ma rectitude inhabituelle. Et lavant les sols et dépoussiérant les meubles, j'ai le sentiment de purifier mon âme et de me débarrasser des impuretés de mon existence. Mais dans ces instants de frénésie ménagère, l’ardeur à la tâche me condamne éternellement à l’insatisfaction. Moi qui suis d'un naturel négligent, je sais que mes velléités de nettoyage et de rangement sont vouées à l'échec. Tout sentiment de sérénité m'est alors arraché, comme si cette déraison furieuse me jetait avec une trop grande violence vers cette remise en ordre intérieure. Comme si j'étais renvoyé, avant même d'avoir achevé ces travaux domestiques, à mon impatience naturelle et à mon penchant pour le désordre qui, je le crains, n’auront de cesse de me laisser aux portes de cette tranquillité routinière. 

 

 

Ridicule spectacle

Une pause avec quelques personnes du service où l’on m’a affecté pour une mission spéciale de quelques jours. Aujourd’hui – mon dernier jour parmi eux – je les accompagne. Chacun prend un siège et s’installe autour de la table. On prépare le café, sort quelques biscuits et les conversations s’engagent ; le menu du déjeuner, les courses et la préparation des menus de la semaine, les dimanches en famille et les sorties dans les parcs d’attraction. Chacun alimente la discussion, évoquant ses souvenirs, donnant son avis, interrompant les autres. Les histoires personnelles se suivent dans une ronde ininterrompue de monologues entrecoupés. Tous semblent se repaître de ce tour de table informel, pas le moins du monde empêtrés dans cette caricature de la communication humaine, ni même interloqués par ce simulacre de vie sociale. Chacun semble même y trouver plaisir, dévoilant l’originalité de son quotidien ou exposant avec fierté les merveilles de son existence domestique. Parmi ces joyeux drilles en quête de bavardages – aussi stériles qu’incessants – je me sens bien ridicule, moi qui n’ai aucune histoire à raconter. Pas un seul mot. Discret comme un spectateur au théâtre qui ose à peine s’éclaircir la gorge. En les écoutant, j’ai le sentiment d’appartenir à un monde lointain. Pas si différent pourtant sauf, peut-être, pour l’essentiel... Quant au reste, il nous rapproche ; la pente de la facilité, la routine et la médiocrité. Mais jamais je n’ai pu me livrer à ces farces sérieuses où chacun espère faire impression par son jeu, son costume ou ses répliques. Cet autre en moi toujours me l’a interdit m’imposant de contempler le ridicule du monde auquel nul ne peut échapper ; que nous participions à ces bouffonneries ou que nous en soyons le spectateur embarrassé, le ridicule est toujours là, fidèle à nos vies.

 

 

Jour de pluie

Le vent s’engouffre par la fenêtre entrouverte. Dehors, le mauvais temps rugit, abattant sa colère sur le monde. Je contemple la course folle des nuages sur l’horizon. Ils passent devant la fenêtre en un éclair et disparaissent aussitôt derrière le mur du ciel. Ballottés par la furie du déluge, les arbres se penchent dangereusement. 

 

J’aime ce temps. Lourd, triste et impétueux qui s’abandonne à son irritation comme s’il faisait écho à mon propre mécontentement. Il sait que son humeur fâcheuse nous déçoit et nous malmène, mais il ne s’en soucie guère et s'adonne sans scrupule à ses inclinaisons orageuses. 

 

Depuis vingt jours, il pleut. Une pluie bienfaitrice qui redonne à la terre son pur visage. Une colère du ciel qui révèle le vide du monde. Les hommes se cachent, terrés chez eux, à se lamenter de cette pluie ininterrompue. Je les vois derrière leurs murs, à l’abri du ciel ombrageux, trompant leur ennui devant les éclairs bleutés de leur téléviseur. Je les imagine protégés derrière leurs rideaux à maugréer contre l’impossibilité de sortir, obligés de différer leur promenade désœuvrée dans les rues marchandes du centre-ville.

 

Vingt jours de pluie qui ont débarrassé les rues de l’impureté des foules et de leurs courses stériles, et autant de jours où je me suis purifié de la saleté du monde. Vingt jours de désert abandonnés aux rares amoureux de la pluie. Chaque jour, je pus ainsi déambuler sur les trottoirs déserts de la ville et récolter cette pluie de printemps comme de l’or tombé du ciel. Vingt jours pendant lesquels je pus aller sur les voies tranquilles, l’esprit avide d’orage et de solitude, le cœur joyeux dans cette tourmente des paysages. Heureux de me retrouver enfin seul au milieu du monde.

      

 

Tranquillité perturbée

Obligé de quitter l'appartement (suite à la visite impromptue d'une amie de S.), j’ai marché un moment dans la ville, encore indécis sur l’orientation que j’allais donner à cette fin d’après-midi. Arrivé près du centre-ville, je suis entré dans une librairie. J’y ai recueilli quelques noms d’éditeurs, notés sans grand enthousiasme sur la dernière page de mon carnet. Ces derniers temps, j’ai vaguement en tête l’idée de faire publier le mince manuscrit dont je viens d’achever l’écriture. Mais, avec cette idée prétentieuse, je ne sais trop comment m’y prendre. Alors je furète, l’air de rien, glanant ici et là quelques adresses. Hier, je me suis même résolu à feuilleter un livre sur le sujet. Mais, en vérité, je traîne les pieds derrière cette envie de publication, comme s'il m'était impossible de réduire ces quelques feuillets lourds d’intimité à un vulgaire produit commercial ! Non ! Derrière cette volonté, je décèle plutôt l’envie de tester la « valeur » de mon écriture (comment sera-t-elle accueillie ?). Oh ! Et puis après tout que m’importe ! J’enverrai simplement ces quelques feuilles et attendrai la réponse sans illusion.

 

Après avoir grappillé ces quelques informations, je me suis dirigé vers les livres de poche et suis sorti avec « La place » de Annie Ernaux. J’ai quitté le flot des chalands pour les berges du fleuve et y ai investi un banc. Après quelques pages hâtivement parcourues (l’endroit semblait peu propice à la lecture), j’ai refermé le livre pour regarder autour de moi.

 

A quelques mètres à peine, se tenaient trois pêcheurs, le regard fixe et absent, tenant leur ligne d’une main molle. Soudain, l’un d’eux a poussé un cri, un cri de joie et d’exaltation. Je crus comprendre qu’il venait d'attraper un poisson. Effectivement, il l’arborait fièrement au bout de sa canne. On aurait dit un enfant, heureux de montrer à ses camarades son exploit insignifiant. Mon attention s’est alors détournée des pêcheurs lorsqu’une vieille femme s’est avancée vers moi. Nous nous croisons presque chaque jour sur les berges du fleuve en pro-menant notre chien. Elle est seule aujourd’hui. Son chien serait-il mort ? Peut-être… il semblait âgé. Lorsqu’elle passe devant moi, elle poursuit sa marche sans me saluer, le regard froid et dur, la démarche sévère. Et je la vois s’éloigner, la tristesse à l’intérieur.

 

Plus loin, quelques badauds se promènent. Des hommes seuls qui s’ennuient. Ils s’arrêtent parfois près des pêcheurs, sans oser leur parler. Lorsque apparaît soudain un cortège bruyant de voitures, parées de fleurs et de mousseline rose et blanche, badauds et pêcheurs tournent la tête, laissant quelques instants leur activité tranquille. Tous regardent – avec envie – cette parade promise au bonheur, comme si celui-ci leur semblait trop lointain ou inaccessible. Et lorsque le défilé tapageur s’éloigne, je me lève et reprends le chemin du retour, satisfait d’avoir assisté à ces pauvres spectacles du monde, désireux d’en noircir quelques pages de mon carnet et plein d’espoir de retrouver l’appartement vide de l’importune.

 

 

Sans issue

Conversations entendues cet après-midi au café, à la table voisine où étaient assises trois jeunes femmes. Très vite, on comprend. Un travail, un mari, des enfants. Souvent, on emplit sa vie ainsi, malgré nous, trop écrasé par les conventions. La normalité comme seule possibilité, avec dans la voix cette légère intonation qui trahit notre résignation forcée. Comme si nous n’osions dire qu’à demi-mot : « Que voulez-vous ? C’est ainsi… »

 

Pourtant, en général, nous nous félicitons tous de ce bonheur sans grâce, trop faibles ou trop lâches pour y renoncer, trop effrayés peut-être d’envisager une autre voie. Nous préférons nous enfoncer dans le fauteuil confortable de la routine, nous laissant bercer par la mollesse des jours et des années, où chaque matin le corps devient plus difficile à mouvoir. Le temps passe. Et les déplacements se font de plus en plus rares. Et, bientôt, on ne quitte plus son foyer que pour aller au travail ou au centre commercial, puis on retourne chez soi dans l’inertie du quotidien. Incapable de courir vers d’autres horizons, trop effrayé de renoncer à cette vie confortable qui bâillonne pourtant nos désirs et nous cantonne à une existence de plus en plus étroite. Qu’il est difficile d'aller vers l'inconnu, de trouver le courage de vivre ses rêves, de s'engager sur des chemins de traverse. Il est plus aisé de s'enfoncer dans cette impasse du quotidien, y ajoutant chaque jour, quelques pavés pour, le lendemain, y poursuivre sa route. Mais on a beau reculer indéfiniment la fin de ce chemin, il n’en demeure pas moins une voie sans issue.

 

 

Amour

Trois heures de promenade dans le vent, la pluie et la solitude. Je suis sorti pour échapper à l’ennui et à l'indifférence qui avaient, peu à peu, envahi l’appartement. Depuis que S. est plongée dans la préparation d’examens, elle se montre froide et distante. Alors j’ai dû me résigner à quitter la tiédeur du foyer pour affronter mon désarroi dans la froideur pluvieuse de ce jour de printemps. Très vite, j’ai quitté la ville pour emprunter le petit chemin qui longe le fleuve. Je l’ai suivi quelque temps d’un pas lent, encore timide, attardant mon regard sur les eaux agitées, y percevant comme le reflet de ma propre émotion. Puis, malgré moi – encore trop distrait par mes pensées – je me suis enfoncé dans la campagne. J’y ai marché longtemps avant de trouver une petite clairière. Je m’y suis assis un court instant avant de rejoindre les eaux chantantes de la Loire, un peu surpris d’apercevoir, en ce jour pluvieux, quelques rayons de soleil éclairer, entre deux ondées, la grisaille de cette journée. Mais ce surgissement inattendu de la lumière ne réussit pas à rallumer ma joie, il ne fit – au contraire – que raviver l’obscur de mes réflexions. Et je me mis à penser à elle, terrée derrière ses livres, insensible à mes tourments, et à moi, seul, toujours seul, éternellement seul. Et je me mis à songer à nous tous, dans nos cages, isolés, inaccessibles, abandonnés à l’indifférence et à notre égoïsme. Quels tristes humains sommes-nous ? Incapables d’exister sans les autres, presque toujours soumis à cet étrange besoin d'amour et de reconnaissance et condamnés aux efforts et aux compromissions pour parvenir à nos fins. Et lorsque l'on croit être aimé, il n’y a souvent que simagrées et parodie d’amour. On a beau nous le murmurer, on a beau nous le crier, cet amour. Mais où est-il ? Dans la prunelle ravie de l'autre qui se croit désiré et indispensable à votre vie ?

 

 

Colère

Avec le soleil, les hommes ont envahi la ville, pris d’assaut la campagne. Partout, ils ont assiégé le monde. Nul endroit où me réfugier. Je les vois d’ici se répandre dans les rues, sur les chemins, submerger la terre, en couple ou en famille. Les éternelles promenades dominicales. Nonchalantes et désœuvrées. A chaque printemps, la même rengaine qui confine ma liberté à l’intérieur.  

 

Mais d’où me vient cette aversion irrépressible pour les hommes ? Et ma colère qui s’exaspère dans cette incapacité à sortir. Même ici, seul dans cet appartement, l’atmosphère est irrespirable. J’étouffe dans cette immobilité. Je bous, alors je ronge ma hargne sur cette bicyclette que je m’escrime idiotement à réparer. Les mains graisseuses, couvertes de griffures et enduites de cambouis exacerbent ma fureur. De rage, je jette un à un les outils sur le sol. Impuissant à enfouir cette colère que je veux dégueuler sur le monde et que je vomis sur moi dans un accès de veulerie.

 

 

Nourritures inspiratrices

J’ai toujours aimé l’acte de lire, me nourrir de la vérité des mots. Les avaler avec goinfrerie, et puis laisser faire le lent travail de la digestion. Jusqu’ici peu de livres – bien trop peu de livres – ont alimenté ma vie, forçant mon destin, poussant mes choix vers les jours, les mois et les années à venir. Pourtant, voilà quelque temps, j’ai découvert Christian Bobin. Au début, rien. Trop de poésie, trop de saveur. Puis, un jour, tout, enfin presque tout, et très vite quelques livres lus dans la foulée, avec bonheur et intensité.

 

Beaucoup de liens obscurs et merveilleux entre lui et moi, sur le vrai des choses ; la vie, l’enfance, la solitude, l’écriture, le silence… Des dizaines de phrases poursuivent ainsi leur chemin en moi. Mais je n’en citerai qu’une seule, celle qui aujourd’hui (à cette période précise de ma vie) prend une résonance particulière. « L’espérance nous arrive avec la vie future qui s’installe dans la vie présente ».

 

Voilà bientôt un an que je traîne dans cette vie sans intérêt et, aujourd'hui, je n’ai plus qu’une seule pensée, un vieux rêve d’enfant qui a lentement émergé au cours de ces derniers mois et qui surgit, à présent, avec une force inébranlable : la solitude dans les prairies, les longues promenades sur les collines, la fatigue saine des journées vraies, des jours libres entre la marche et l’écriture. Ecrivain-berger ! Oui ! Aujourd’hui, je songe à cette existence-là, simple et joyeuse, ancrée dans la vie, enracinée dans le sol, légère et rude, si éloignée de la vie citadine dans laquelle j’ai toujours vécu. Oui ! Aujourd’hui, je sens venu le temps de déblayer ma vie de tout l’inutile qui l’encombre ; la pesanteur de ce travail de bureau, les chaînes de cette vie sociale, tout ce ramassis d’obligations auxquelles je me suis insidieusement soumis.

 

Demain, ma vie – je le sais – courra dans les champs de l’écriture, entourée d’animaux, entre le ciel et la terre, loin des villes et loin des hommes. Et derrière ce rêve, j’entrevois le pluriel de la vie auquel mon âme entière aspire ; les journées de labeur qui vous apportent le pain et la joie auprès des bêtes, ensoleillées de quelques heures d’écriture. Le retour au rire et à la légèreté pour me guérir de la gravité et du sérieux de ces trop sombres années. 

 

 

Angoisse et désœuvrement

Depuis quelques semaines, je suis sans force. Assailli par l'angoisse et le désœuvrement qui portent à son paroxysme mon dégoût des choses. Et, une fois de plus, je me sens glisser dans le creux du monde.

 

La matinée entière, je l’ai passée à relire le recueil de nouvelles écrites par un ami. J’y ai puisé un peu de vigueur qui m’a permis de traverser les heures jusqu’à midi. Le recueil achevé, je me suis replongé dans mes propres récits pour en apprécier la qualité. Ce qui aggrava mon désarroi...

 

Voilà bientôt un mois que j’ai eu la prétentieuse idée de faire parvenir l’un de mes manuscrits à quelques éditeurs. Et dire que je suis préoccupé par la manière dont seront accueillies ces pages n’est pas un vain mot. Qu’ai-je fait là, sinon me jeter avec plus de force encore dans l’angoisse ? Comme si ma démission (oui, j’ai décidé de quitter cette insipide activité où je m’enlise depuis bientôt un an) ne suffisait pas à me ronger les sangs. Mon séjour ici s’achèvera bientôt, dans quelques semaines, dans quelques mois tout au plus. Et je redoute maintenant avec d’autant plus de craintes les événements vers lesquels je précipite mon existence. Alors comme pour endiguer l’oisiveté des jours et lutter contre mon désarroi, je passe mes journées à lire. « Vagabonds » de Hamsung, « les grands chemins » de Giono. Comme si les livres qui servent, si souvent, à agrémenter l'ennui permettaient aussi de transformer l'inactivité en occupation constructive.

 

 

Avec les joggers du soir

Depuis quelque temps, mes journées ont perdu toute consistance. Porté seulement par les contingences du quotidien et les dernières affaires à régler (avant mon départ définitif). Tant de vide et de lassitude m'épuise. Aussi, chaque soir, je dois m’allonger pour trouver la force d’amorcer ma soirée. Après ces quelques instants de repos, je parviens enfin à m’extraire de cette indolence, bien décidé à profiter des dernières heures du jour. Dernières heures du jour que je passe, depuis quelques semaines, à courir sur le sentier qui longe les rives du fleuve. Moi qui me suis toujours moqué de ces coureurs à pied, depuis bientôt un mois maintenant, je m'efforce de courir quelques kilomètres avant de céder (le plus souvent) aux plaisirs moins éreintants de la marche. Je n’ignore pas que ces sorties ne sont qu’une façon un peu lâche de quitter l'ennuyeuse quiétude de l'appartement. Je m’y astreins donc sans effort, prétextant auprès de S. une vague préparation physique en vue de la randonnée prévue cet été. Mais je sais qu’il n’en est rien. Je me résous seulement à ces courses quotidiennes pour m'extraire quelques instants de ce désœuvrement insupportable.

 

 

Vers une contrée radieuse

Depuis deux jours, la fièvre me condamne au repos. Un repos auquel je n’ai nulle intention de me prêter. Mes journées sont vides, mais je me refuse à tomber dans la léthargie. Du désœuvrement, je sombrerais dans le néant. Et mon esprit, même affaibli par la fièvre, ne saurait être dupe. J’imagine alors que je me laisserais doucement dériver vers la mort, comme un homme tombé à la mer qui se sait irrémédiablement perdu. Non, je préfère me résigner à ce rôle de naufragé, agrippé à son embarcation de fortune, construite avec quelques débris de son passé. Oui ! Mon existence ressemble à celle de ces naufragés accrochés à un morceau d’épave de leur enfance, sur le point d’être engloutie par les vagues de la mélancolie, avec le faible espoir de découvrir une île dans cette immensité hostile. Pourtant, je n'ai qu'un seul rêve ! Rejoindre une terre d'espérance et m'y échouer pour faire entrer mon âme en convalescence. Mes forces revenues, je me sentirais alors le courage de partir à la découverte de ce nouveau territoire pour y dénicher quelques trésors. Tel un Robinson heureux, remerciant le ciel d’avoir échappé à son destin de matelot et bénissant la terre de s’être soustrait à son destin de naufragé. Enfin, je pourrais apprendre à vivre seul sur cette île, face à mes incertitudes et à mes faiblesses, puis je les apprivoiserais pour vivre en leur compagnie. Et encouragé par ces nouveaux compagnons de silence et de solitude, peut-être finirais-je par trouver la paix et la joie et m'installer durablement dans cet havre qui me protégerait du monde et de moi-même... comme un pas supplémentaire vers la contrée radieuse de mon existence. 

 

 

Une âme exemplaire

Aujourd’hui, j’ai passé la journée bousculé par les démarches, happé par la course stérile « des choses à faire », exclusivement guidé par l’habitude des pas que l’on enchaîne sans réfléchir. Comme un automate étourdi par le bruit et la cohue des rues, animé par le seul désir d’achever le programme prévu. J’ai marché ainsi tout le jour, enchaînant les visites, les formalités, les obligations, les unes après les autres, parcourant la ville le regard absent, simplement soucieux de faire taire ce bouillonnement intérieur qui grandissait peu à peu. Et c’est avec cet agacement tenace, irrépressible, explosif que j’ai franchi les portes de la bibliothèque, ultime étape de ma journée. J’ai déambulé ainsi quelques instants dans les rayons. Et ces déambulations réussirent à apaiser un court moment cette excitation folle et exagérée. Mais quand soudain je pris conscience du monde autour de moi, de cet amas massif et encombrant d’individus et de bruits, ma colère a redoublé. Et c’est en étouffant ma rage que je me suis dirigé, avec quelques volumes sous le bras, vers le guichet d’enregistrement, en pestant devant la longue file d’attente. Alors pour ronger cette impatience rageuse, je me suis plongé au hasard dans l’un des livres. Quelques instants passèrent qui me semblèrent une éternité. Puis, brusquement, en levant les yeux, j’ai aperçu une jeune fille devant moi. Au niveau de son épaule pendait – pitoyable – un maigre moignon pourvu de deux doigts atrophiés. D’abord surpris, puis un peu gêné, mon regard s’est détaché du lamentable bout de chair pour chercher ses yeux. Mais je ne vis que son sourire, un sourire radieux, magnifique, inoubliable. Et malgré l’immense difficulté avec laquelle elle tentait de faire glisser les livres dans son sac, elle conservait ce sourire serein, inaltérable, merveilleusement résigné. Et de ce sourire émanait une force douce et opiniâtre, une force dont elle sortait grandie, et qui la rendait incroyablement belle, de cette beauté véritable qui irradiait la salle et qui nourrissait les regards – tous les regards – le mien particulièrement, qui loin de la pitié, semblait aimanté par tant de force et de splendeur. Et j’ai quitté la bibliothèque avec ce sourire, comme si cette jeune fille à l’âme exemplaire avait réussi, par sa seule présence, à me débarrasser de mon entêtement stupide, à me désempêtrer de cette insatisfaction capricieuse pour me redonner le goût du ravissement et la joie toute simple d'exister.

 

 

Terre d'existence

A travers les vitres, les champs défilent. La campagne s’offre à nos regards étonnés de citadins curieux. Nous nous rendons à F. pour une journée à la campagne. Une visite prévue de longue date, depuis ce jour où nous avons dégusté un bout de fromage sur un marché régional. Nous sommes dimanche, le jour traditionnel des sorties. Divertissantes et désœuvrées. Et nous profitons de cette escapade campagnarde comme d’une aubaine. C’est un merveilleux dépaysement, une agréable parenthèse bucolique pour nous, citadins de trop longue date, et pour tous ces habitants des villes qui se rassasient en général trop vite à la seule vue d’un âne ou d’une vache et qui ne s’aventurent jamais plus loin que dans l’achat de quelques produits de terroir. Certes, comme tous bons citadins, nous ne nous privons pas de goûter ces produits naturels offerts au ravissement béat des touristes de la ville. Certes, non, nous ne nous en privons pas. Mais comment nous satisfaire de toucher ces plaisirs campagnards du seul bout de la langue ? Nous avons une bien plus grande ambition ; toucher du doigt les saveurs d’un avenir bien proche, goûter à la liqueur inconnue du futur et en verser quelques gouttes dans la fiole vide du présent. Nous dégustons, regardons, examinons et interrogeons les organisateurs de cette journée « portes ouvertes à la ferme » avec cette naïveté citadine que nous exposons sans honte à leurs regards amusés. Nous les questionnons. De ces questionnements de béotiens dont l’intérêt surprenant pour la vie rurale ne leur a certes pas échappé. Alors, de bonne grâce, les habitants de la ferme se sont prêtés au jeu des questions-réponses, trop heureux de partager leur passion et leur vie avec ces visiteurs venus de la ville. Et ravis de notre curiosité de néophytes en quête de reconversion, ils ont raconté leur existence, rude et contraignante, rythmée par les saisons et le besoin des bêtes. Une existence authentique, naturelle, simple et enracinée dans la terre, qui sent bon la campagne et qui excite l’imagination. En bottes et en bleu de travail, la fourche sur l’épaule à courir les champs. Il faudrait, nous dirent-il, s’imaginer vivre là, chaque matin se lever avec l’odeur des bêtes et du foin, chaque journée avec ses servitudes, chaque soir avec la fatigue. Alors on se l’est imaginée, cette existence et l’ampleur de la tâche n’a pas effrayé, elle a même attisé l’envie. Bien sûr, ils n’ont pu balayer quelques craintes et cette inquiétude de se voir enfoncer lentement dans la terre, de se voir s’y enliser jusqu’à étouffer nos vies. Mais nous sommes persuadés que cette appréhension s’envolera bien vite, en arrachant à nos rêves le poids de l’engagement et des contraintes. Ce sera là pour nous un paysage nouveau, rien de plus. Si, cela sera davantage, une route nouvelle qui embrassera bientôt tous les horizons de nos rêves. Alors nous avons quitté la ferme avec ce regard tourné vers l’espérance, espérance qui nous mènera bientôt à travers les champs où l’on sème le blé, l’orge et le millet et qui enrichiront notre terre d’existence.

 

 

Avant la grande traversée

Une petite plage près de La Rochelle. Un bout de côte isolé. Assis sur un rocher, je lis. Louis Calaferte face à la mer, avec le bruit des vagues et les effluves de la marée montante. Comme un citadin dilettante en week-end, comme un vacancier désœuvré qui s’adonne à la lecture en goûtant aux plaisirs du farniente.

 

Nous sommes partis de O. le matin même pour un rendez-vous en début d’après-midi dans un centre de formation en agriculture. Une rencontre déterminante pour les mois à venir. 300 km avalés en voiture que nous avons louée pour la circonstance. Ensuite nous avions décidé que nous irions voir la mer pour échapper quelques heures à l’attente de la période nouvelle. Une envie depuis si longtemps inassouvie. Un week-end à la mer. Alors nous y avons cédée. Comme pour s'offrir une courte parenthèse dans une chambre d'hôtel, une escapade si différente de nos aventures habituelles, le sac sur le dos, à pied ou à vélo. Et nous apprécions ces conditions de vie un peu luxueuses. Oui, nous ne boudons pas notre plaisir... Mais nous savons aussi que ce bonheur tient tout entier dans le caractère occasionnel de ce confort. Si nous y étions habitués, il prendrait, sans doute, un goût un peu douceâtre et ennuyeux. Mais se laisser bercer ainsi pendant quelques heures par les vagues confortables de la facilité en se mêlant à la foule des plages fréquentées est un vrai délice ! Mais nous avons conscience que ces délicieux instants n’ont d’attrait qu’entre deux périodes de haute mer, parmi les déferlantes et les tempêtes de l’existence, là où ne s’aventurent que les marins et les explorateurs. Alors aujourd’hui, tels des mousses inexpérimentés, nous profitons de notre séjour avant de nous embarquer pour le grand voyage, nous promenant sur la grève, déambulant sur les quais du port en rêvant à la brise du large et en laissant notre esprit courir vers l’horizon avant d’y sombrer corps et âme.

 

 

Rêve éveillé et réalité imaginaire

J’ai cessé mon activité depuis une semaine, six jours exactement… Six jours que je brûle mes journées dans les cendres noires de l’écriture. Voilà peu, j’ai repris un récit commencé il y a quelques mois et aussitôt abandonné. Une histoire ordinaire, une histoire anodine. Mon histoire. Des tranches d’existence racontées sans pudeur, sans haine, la plume trempée dans l’ironie amère. Avec une naïveté caustique qui écorche le papier. Comme une façon de régler des comptes. Avec mes parents et avec le monde. Un récit imprégné d’imaginaire pour le détourner de l’indicible réalité. Un récit à la limite du cliché et de la caricature. Une fresque de ma vie, une petite fresque malhabile et vindicative dans laquelle je me jette à corps perdu. Depuis six jours, je n'ai pas quitté ma table de travail. Mon obsession inquiète tant mon entourage qu’il m’exhorte à retrouver un rythme plus raisonnable. Alors je m’interromps de mauvais cœur et sors pour prendre l'air. Le vent, peu à peu, éparpille les cendres brûlantes de l'ardeur et de la contrariété. Et, de nouveau, je sens la vie. Et, de nouveau, je suis là, dans ce monde qui me sauve des flammes de l’écriture. Et c’est comme un somnambule que je marche jusqu’à la bibliothèque de la ville. Je monte au dernier étage. Les escaliers me tournent la tête. J’entre dans la grande salle et me dirige vers les rayons des cassettes vidéo. Je veux regarder un documentaire sur les bergers pour voir ma vie future entrer dans ma vie présente. Je cherche, jette un œil sur les étagères, fouille dans les bacs. Enfin je trouve. Je m’installe alors devant un écran de télévision face à la grande baie vitrée qui surplombe le centre-ville. J’appuie sur le bouton « on » et les images commencent à défiler. Je regarde l’écran, l’œil attentif. Je suis déjà loin, très loin. Je suis là-haut, tout là-haut, avec eux à respirer le ciel bleu et l’odeur du foin. Je m’enivre d’images et d’odeurs. Soudain, j’entends des cris. Ce sont des enfants qui braillent devant leur écran derrière moi. Je voudrais être seul. Je voudrais être loin. Mon regard se pose alors derrière l’écran. Dehors, tout est gris, le ciel, les rues, les maisons, les gens. J’ai la nausée. Je retourne à mon écran, je retourne aux images, je retourne à mes rêves, à la vie qui m’attend. Les bergers sont là, tout près de moi. Ils marchent d’un pas tranquille derrière leur troupeau. Et, soudain, ils se retournent et me font signe. Ils m’ont vu. Ils m’attendent. Je leur crie : « Continuez ! Continuez, mes amis !  Je vous rejoindrai ».

 

 

 

Partie 2 Séquences ferroviaires (Voyage en train pour passer un entretien dans un centre de formation agricole)

 

Premier jour 19h30 centre-ville de O.

Je quitte l’appartement pour me rendre dans un centre de formation de berger situé dans la ville de C. Je me dirige vers la gare. Un dernier coup d’œil à la fenêtre. Personne.

 

S., ces derniers temps, me surprend. Son attitude distante m’est désagréable. Pourquoi cette indifférence ? Ma présence serait-elle trop encombrante ? Ma franchise trop radicale ? Trouve-t-elle encore quelque intérêt aux réflexions que je ne rechigne jamais à partager avec elle ? Ou bien s'est-elle lassée de ces témoignages sincères ? Cette loyauté serait-elle trop pesante ? Elle qui s'est toujours montrée libre et indépendante, peut-être trouve-t-elle cette intimité envahissante ? Dois-je, dès lors, m’interdire de lui faire part de mes expériences et de mes pensées les plus intimes ? Me faut-il recouvrir les herbes folles de mes secrets et me contenter de les exposer au regard indulgent de mon cahier, toujours vierge de non-dits et d’arrière-pensées ? Tant de questions…

 

 

20h gare de O.

Je monte dans le train. Destination P., gare de A. La rame regorge de monde. Je poursuis mon chemin à travers les wagons. Deux places vacantes dans un compartiment non-fumeur. Je pose mon sac et m’assois. A ma gauche, une jeune femme ; lunettes rondes, tenue sobre, habillée dans un style « négligé classieux ». Nos regards se croisent. De la timidité dans les yeux. Une étincelle d’attirance qui n’ose se dévoiler et amorcer le jeu complice de la séduction. A plusieurs reprises, nos regards se croiseront. Je m’imagine quelques secondes vivre avec elle. La lente et réciproque découverte de l’autre. La lente découverte des secrets et des mystères. Puis, peu à peu, l’inévitable découverte des imperfections. Se dévoiler au fil du temps, des mois et des années. Puis, lentement s’accaparer l’autre, et malgré soi, le ligoter corps et âme. A chaque nouvelle rencontre, recommencer le cheminement éternel, immuable de la liaison amoureuse à l’issue tant de fois éprouvée… alors pourquoi cette pensée sou-daine ? Pour l’exaltation des premiers pas ? Pour les impétueux battements de cœur des premiers instants ? Pour la magie de la rencontre ? Pour se persuader que l’on peut séduire et plaire encore ? Quoi d’autre ? Pour l’émerveillement de la découverte ? Pour toucher enfin le bonheur d’un amour harmonieux construit pas à pas ? Non ! Certes non ! Combien de rencontres aboutissent-elles à une relation constructive, à la joie d’être et d’évoluer à deux ? Je repense à S. et à notre chemin parcouru ensemble, un bien long chemin déjà.

 

 

22h gare de L.

Sur un parking désert, près des quais. Accoudé à la balustrade, je regarde l’étroit bâtiment qui surplombe une immense place. Le long mur vitré dévoile l’intimité des foyers, la vie familière des familles. J’observe la façade illuminée qui expose au monde les secrets des hommes. Les uns dînent, penchés sur leur assiette, d’autres, confortablement installés dans un fauteuil, regardent la télévision. D’autres discutent autour d’un verre. D’autres encore rangent, nettoient, lisent et que sais-je encore. Mais tous étalent une parcelle de leur vie – si maladroitement abrités derrière ce grand mur transparent. Et, chez eux, je ne perçois rien d’extraordinaire. Comme si nous avions tous la même existence. Des vies banales et insignifiantes...

 

 

22h15 dans le train de nuit pour M.

J’entre dans le compartiment. Deux personnes s’y trouvent déjà. Je m’installe sur ma couchette. Sur la leur, drap et couverture sont soigneusement étalés. Est-ce une pratique de sédentaire en voyage ? Une simple reproduction des habitudes quotidiennes ? Je l’ignore… Je pousse les miens d’un geste négligent et m’affale sur la banquette. Je relis les derniers feuillets de mon manuscrit. Soudain un homme entre. Lui aussi arrange drap et couverture (décidément !). Puis il enlève ses chaussures, descend de sa couche et baisse tous les stores. Je proteste et grommelle, irrité, stupéfait par cette conduite inconvenante, irrespectueuse, par cette appropriation de l’espace collectif. Pourquoi ce besoin si répandu chez les hommes de se calfeutrer ? Pourquoi ce besoin de se cacher ? Pourquoi fermer les portes ? Pourquoi se protéger ? Pour se sentir chez soi, à l’abri ? Mais à l’abri de quoi ? Les hommes font souvent preuve d’un sans-gêne détestable et d’une indéfectible étroitesse !

 

Quelques instants plus tard arrive un jeune couple d’anglais. A peine installée, la fille sort une demi-douzaine de tubes et de flacons et se livre à un bon quart d’heure de remise en beauté. J’ai envie de rire et de crier mon agacement.

 

 

Deuxième jour 7h gare de M.

Rapide petit déjeuner acheté au snack de la gare. Je termine mon café et vais m’asseoir dehors sur un étroit muret face à de vieux immeubles noircis par la pollution des rues passagères du centre-ville. Un peu plus loin, j’aperçois l’enseigne de l’université qui s’étale en lettres énormes sur l’imposante façade. Souvenir d’une époque déjà bien lointaine pour moi…

 

 

9h gare de A.

Je descends du train et prends le bus navette jusqu’à L., la ville la plus proche du centre de formation où j’ai rendez-vous en début d’après-midi. Je m’arrête à une station essence pour prendre un café. Puis j’emprunte la route nationale où défilent à grande vitesse de nombreuses voitures. 5 km de marche et le sentiment d’être un vagabond qui traverse des contrées peu propices aux marcheurs.

 

 

10h en arrivant à C.

Paysages charmants. Je marche d’un pas lent sur la route. A perte de vue, champs et collines. Dans le ciel, un rapace sillonne l’immensité de son territoire. J’arrive enfin. Sur le mur d’une imposante bâtisse tarabiscotée, j’aperçois une pancarte : « centre de formation – ferme expérimentale » – mais je poursuis mon chemin. J’ai trois bonnes heures d’avance. Un peu plus loin, j’aperçois un petit sentier ensoleillé, ceinturé par d’étroits pâturages. Je m’y engage puis pose mon sac, déjeune de quelques biscuits et sors mon carnet.

 

 

17h en repartant de C.

Je sors du centre de formation. Épreuves écrites et entretien. Et je songe aux formateurs – guère plus âgés que moi – et à ce qu’aurait pu être ma vie.

 

 

18h à l’arrêt de bus de L.

Une voiture s’arrête, un homme en sort. Je le reconnais, il était dans la salle d’examen à C. Il me propose très gentiment de me conduire à M. Je décline son offre. Nous devisons un instant, évoquons quelques bribes de nos existences. Puis il remonte en voiture et regagne sa vie. Je regagne la mienne. Le car ne va plus tarder.

 

 

20h dans le train pour M.

La modernité de la rame me surprend. C’est un long et large espace aéré, luxueux, bien singulier sur cette petite ligne régionale. Une atmosphère propice à l’épanchement. Je sors mon carnet.

 

Un groupe d’adolescents se déplace sans relâche dans la rame. Ils passent, repassent, en chantant à tue-tête de stupides chansons, fredonnées depuis la nuit des temps par des générations successives d’adolescents, à cet âge où l’insouciance et la provocation ont toujours eu cours. Tous se déplacent avec nonchalance, une nonchalance bien trop étudiée pour croire à son authenticité, mettant en valeur atout physique et tenue vestimentaire, régie par la mode du moment, qui n’obéit, elle-même, qu’aux règles collectives de l'époque – rigides et fluctuantes… conformistes et éculées. Mais chaque génération n’a-t-elle pas, à cet âge, ce même sentiment de supériorité, s’imaginant découvrir mieux et davantage que celles qui l’ont précédée, les secrets, les mystères, les conduites à tenir, les vérités, les joies et les peines de cette existence ? Chaque génération n’a-t-elle pas cette prétention de se croire plus douée que celle de ses aînés ?

 

 

22h gare de M.

Assis sur un petit parapet métallique, un sandwich à la main, j’attends le train. Annonce nasillarde du haut-parleur ; retard prévu à destination de P.. Dans le hall, le brouhaha s’amplifie, la foule hétéroclite des voyageurs s’anime, impatiente et irritée. Autour de moi, M. la bariolée s’agite dans un mélange de couleurs, d’odeurs et d’origines ethniques. Un métissage bon enfant à l’humeur joyeuse et à l’agitation bruyante. Un vieil homme marche sur le quai. Craintif et renfermé, le dos voûté, la démarche fragile. Un sac en bandoulière sur un costume démodé. Il poursuit sa marche, jetant à la ronde des regards méfiants, apeuré de se retrouver dans cette foule inconnue, étrangère, effrayante. Soudain il s’arrête et baisse la tête, le nez sur ses chaussures. Enfin une partie du monde qu’il reconnaît et qui le rassure. Plus loin, un groupe d’africains discute bruyamment à proximité d’une jeune fille, adossée à un pylône, qui semble lire, malgré les regards réguliers qu’elle jette autour d’elle. Plus loin encore, un homme, la trentaine raffinée, costume élégant, impeccable, mallette de cuir et parapluie assortis, toise ses congénères avec condescendance, avec dans les yeux cette sorte de mépris qu’arborent toujours ceux qui sont fiers d’avoir réussi leur vie. Mais sa silhouette chétive trahit la fausse noblesse de son regard et lui donne, en définitive, une allure de petit coq prétentieux. Autour de moi, une foule de gens, des jeunes, des beaux, des grands, des petits, des vieux, des laids, des gros, des maigres, des riches, des pauvres, tous attendant péniblement la même chose, et chez la plupart, ce même désir trop visible de plaire et de séduire, usant d’armes si communes, qui un accoutrement, qui un regard, qui une attitude ! Mon Dieu ! Que de parures et de grimaces en ce monde !

 

 

22h30 dans le train pour P.

Wagon non couchette. Ambiance fort différente de la veille. Beaucoup de jeunes et quelques vieux, comme égarés. Le train vient de N.. Certains dorment déjà, d’autres discutent à voix basse ou sont plongés dans quelque livre ou magazine. Sur les sièges voisins, les corps ensommeillés sont relâchés. Les personnages diurnes ont disparu. Les masques affables ou souriants, les ports de tête altiers n'ont plus de raison d’être à cette heure du jour, dans cette obscurité nocturne qui dissimule (du moins le croit-on) les positions corporelles et sociales. J’actionne la manette du siège, adopte la position semi-couchée et tente, à mon tour, de somnoler.

 

 

Troisième jour 6h15 gare de A.

Compartiments vides dans le train qui doit me ramener à O. Je m’installe dans l’un d’eux. A peine assis, un autre voyageur fait irruption et s’assoit sur la banquette d’en face. Je toussote. Il n’a pas l’air de comprendre. Je le regarde un instant, mi gêné mi agacé. Il ne réagit toujours pas. Il réajuste son T-shirt, T-shirt d’une célèbre marque, imitation affligeante d’une autre, plus distinguée mais non moins stigmatisante. Le train finit par s’ébranler. J’oublie la présence de mon voisin et retourne à mes pensées. Peu de temps après, surgit un contrôleur. Je lui tends mon billet. Mon voisin, lui, a l’air gêné. Il regarde le contrôleur d’un air confus. Il n’a pas de titre de transport. Le contrôleur lui dresse un procès-verbal que mon voisin s’empresse de ranger dans son sac, avec un air timide et presque timoré qui me le rend soudain sympathique. Je le regarde avec compassion et repense à mes propres mésaventures avec les contrôleurs des transports parisiens.

 

 

7h30 dans la navette entre la gare de A. et la gare de O.

Flot submergeant de citadins, pour la plupart employés de bureau. Tous les voyageurs semblent se connaître. Conversations futiles et rires convenus. De quoi parlent-ils ? Famille et travail, sans exception. Qu’ils me semblent étriqués et peu naturels, engoncés dans leur costume, avec leur eau de toilette bon marché, leurs cheveux soigneusement coiffés, si propres sur eux pour rejoindre leur bureau. Je détourne la tête pour regarder mon reflet dans la vitre. Et j’y vois un homme aux vêtements froissés, aux cheveux hirsutes, à la mine fatiguée qui rêve déjà à ses prochaines aventures campagnardes, saines et aérées, loin du monde et de toutes ces existences écrasées par les conventions sociales.

 

 

 

Partie 3 En partance ou l’imminence d'un monde nouveau (autre Voyage en train pour passer un entretien dans un second centre de formation agricole)

 

De nouveau, le train. L’étroite promiscuité du compartiment. De nouveau, l’anonymat étouffant de la foule agglutinée. Les poses figées, les gestes maniérés et les masques hautains et indifférents des hommes, ces faux voyageurs en partance pour nulle part… Nouvel entretien, à S. cette fois-ci, pour une formation de berger transhumant, pour apprendre la transhumance, apprendre à voir l’horizon et la solitude au-delà de la terre.

 

*

 

Mes dernières lectures ; « Le berger de l’avent » de Gunarson et « Un berger médite » de Keller.

 

*

 

Arrivée à S.. Atmosphère vieillotte du centre de formation situé dans une vieille bâtisse aux murs fissurés, à la peinture écaillée. Intérieur fantomatique… meubles poussiéreux, formateurs étranges, comme d’un autre âge. Deux chiens faméliques au poil terne errent dans la cour. Postulants citadins, aux parcours sinueux, obscurs et pourtant proches.

 

*

 

Médiocre prestation à l’entretien ; propos fades, parfois incohérents, balbutiements, hésitations, voix atone, dénuée de vigueur, motivation indécise, fragile. Incertitudes…

 

*

 

Le train me ramène vers P.. Paysages vallonnés où paissent quelques troupeaux. La rame est bondée. Beaucoup d’hommes d’affaires. Tous portent le même costume. Sombre, strict, impeccable. Les mêmes souliers de cuir noir. Les mêmes chaussettes grises. Seule la cravate les différencie. Colorée, vive et joyeuse, choisie dans un médiocre élan d’originalité. Sur le visage, le même sourire. Faussement naturel, exagérément courtois. Le même regard satisfait et suffisant où brille une lueur trop forte, exagérée d’arrogance et d’orgueil. Mais sous la pellicule de fierté, on perçoit le vide et la tristesse. Et tous peinent à cacher cet abîme effrayant, cette fissure qu’ils ont creusée au-dedans, et dans laquelle ils se sont enterrés. Je les regarde avec pitié et je pense à mon existence, à ce qu’elle sera et à ce que je souhaite lui offrir, m’imaginant déjà là-haut, seul, loin de ces regards trop pleins d’eux-mêmes.     

 

*

 

J’écoute la parole de Bobin. Sa voix enregistrée sur une mauvaise bande me délivre de ces tristes figures. Et je suis ébloui par tant de clarté, ébloui par cette voix qui me parle et me découvre ; la vie tranquille, paisible, calme. Peu de rencontres, peu de visages. L’entêtement enfantin, laisser ce qui dérange, ce qui nous attriste et nous blesse. Le bonheur d’écrire pour espérer combler la faille qui nous sépare du monde et nous éloigne de nous-même, le bonheur d’écrire pour emplir la brisure de notre vie, le bonheur d’écrire pour donner aux insignifiances, à toutes nos insignifiances, la noblesse d’une reine couchée sur le drap d’une feuille blanche.

 

*

 

Entrée en gare. Rapide regard sur le TGV à quai, une série de wagons de première classe ; un cortège de portables (téléphones et ordinateurs) au creux de l’oreille ou sous les doigts de ces pantins de la modernité, adeptes de la technologie, tous fabriqués dans le même moule de la réussite et obéissant aux mêmes règles de l’efficacité.

 

*

 

Traversée du pont Charles De Gaulle. Quatre hommes marchent du même pas, quatre silhouettes différentes, quatre démarches distinctes, déambulent ensemble dans la même tenue ; veste bleu foncé et pantalon gris. Sur leur veston, le même badge blanc.

 

*

 

Dans le train pour O.. Rame inévitablement bondée. Jeune homme, la trentaine, une allure d’employé de bureau, un sac Gibert jeune à la main. Ne reste qu’une seule place dans la voiture, à mes côtés où gît, éparpillé, mon barda ; pull, veste, sac et livres. Il s’y assoit et sort ses achats ; un magnifique agenda en simili cuir vert, 3 séries de feuillets volants à insérer et un paquet de confiserie Haribo qu’il pose sur la tablette. ¾ d’heure à classer, ranger, ouvrir, fermer, rouvrir, refermer, ¾ d’heure à entendre le bruit agaçant du « clac » à chaque ouverture et fermeture de l’agenda-classeur, entrecoupé par celui – non moins exaspérant – du plastique froissé, de la mastication et de la déglutition. J’observe son visage. Satisfait, heureux, fier de son acquisition qu’il ne cesse de contempler avec un air béat. Je le toise avec ironie, soupire bruyamment, me lève et vais m’asseoir sur le sol sale et dur à l'extrémité du wagon. J’ai hâte d’arriver à O., de quitter cette ville. J’ai hâte de m’extraire du monde, de cette vie citadine si affligeante.

 

 

 

Partie 4 Parenthèse probatoire (randonnée itinérante)

 

A la croisée des mondes. Instants de fuite et de découvertes. L’expérience de soi à travers la solitude et l’éloignement. Un certain avant-goût de l’univers choisi. Déterminant…

 

Près de trois semaines de randonnée. La traversée des Pyrénées orientales. Quelque 200 km de marche en moyenne montagne. Camping itinérant au hasard des crêtes et des cols, en forêt ou en plaine, sous le soleil et la pluie, sous la grêle et le vent. Avec pour seuls bagages nos sacs à dos… La marche comme voyage vers le dépouillement. La marche avec ses joies et ses peines. Longue, éreintante, parfois pénible, souvent sereine et toujours propice à l’humilité. La démarche lourde, l’allure lente, vous cheminez ainsi, le cœur libre, l’esprit vide et concentré. Les battements du cœur, les idées vagabondes, le sang qui afflue, l’air inspiré, l’air expiré, les pensées qui surgissent, les pas qui s’enchaînent sous la chaleur accablante ou sous la pluie qui transperce la maigre enveloppe des vêtements. Vous avez faim. Vous avez soif. Vous êtes à la limite de l’épuisement, au seuil de l’abandon, mais vous poursuivez, puisant au fond de votre âme la force de surmonter votre misérable condition d’homme. Vous puisez plus loin, plus profond encore, pour débusquer ce qui se cache derrière l’image superficielle et prétentieuse où d’habitude vous vous réfugiez. Et vous poursuivez, vous enfonçant plus loin encore. Une à une, vous ôtez ces couches inutiles, inutilisables ici. Et, peu à peu, vous découvrez la vérité sans fard de votre réelle identité. Vous vous apercevez que vous n’êtes rien… absolument rien devant la force et la grandeur du monde.

 

 

 

Partie 5 En un monde étranger - au-delà de la terre des villes (Immersion dans le monde des bergers transhumants)

 

Premiers pas dans cet univers étranger. Le cœur joyeux et l’esprit réticent. La joie et la surprise d’apprendre ce monde. Et la honte aussi. Étrange…

 

*

 

Décalage. Décalage entre eux et moi. Gigantesque et imperceptible décalage. Comme un immense abîme, comme une mince frontière qui nous sépare. Tout respire notre dissemblance, si visible.

 

*

 

Avec eux, j’hésite entre l’indépendance et les rapprochements maladroits dans une sorte d’atermoiement un peu lâche, sans me résoudre à opter pour la liberté ou l’intégration, pris entre les feux de la solitude et de la compromission. Entre ostracisme subi, rejet réciproque et exclusion volontaire. J'aimerais pourtant que les autres acceptent ma singularité ; comme si j'aspirais, au fond, à être reconnu comme membre indépendant de ce collectif...

 

*

 

L'étrange sentiment d’avoir enfin trouvé sa voie. Et, aussitôt, la peur qui m’envahit, cette peur indicible de ne plus avoir envie de faire autre chose. La peur d’être heureux et d’aimer faire ce que l’on fait. La peur d’y consacrer sa vie entière, celle de s’y consacrer chaque jour avec plaisir, de se lever chaque matin avec cette joie farouche qui vous envahit et de rentrer chaque soir avec cette fatigue sereine et heureuse. La peur de cantonner son existence au travail, aux tâches domestiques et à quelques triviales distractions… Quelle tristesse, cela serait ! La peur de perdre cette soif de soi, de renoncer à cette quête du sens de la vie qui m'habite depuis si longtemps. La peur de voir disparaître celui que je suis et celle de devenir un autre que j’ignore et que je méprise déjà.

 

*

 

Chaque soir, je rentre par le petit sentier qui mène au cabanon. Je regarde le soleil se coucher derrière les collines en illuminant, à cette heure du jour, le ciel de cette lumière bleue orangée si particulière. Ma journée s’achève ainsi à la nuit naissante. Je rentre chez moi. Loin des bruits de la ville, loin du monde et de sa vaine agitation, loin de toutes ces exubérances citadines. Je rentre chez moi, sale, puant et fatigué, mais heureux. Heureux de cette journée et de ces quelques lignes que j’écris chaque soir sur mon cahier. Heureux de cette vie de labeur rude et authentique. Heureux de cette solitude et de cet isolement. Heureux d’être seul au monde avec ma vie et mes vérités, sans l’Autre qui n’a pas de place ici. Ici, où je n’ai aucun compte à rendre excepté à moi-même. Oui, j’aime cette existence. Cette existence sans fard, loin de la superficialité de mes congénères. Cette existence qui embrasse la réalité nue et parfois cruelle de la nature, à mille lieues de la barbarie insidieuse du monde qui cache si souvent son nom, sa violence et sa perfidie pour mieux tromper les hommes.    

 

*

 

Aujourd’hui, journée ordinaire ; activités habituelles, presque coutumières à présent.

 

*

 

J’éprouve comme un irrépressible besoin de pluralité, un besoin de goûter tous les univers du monde, un peu ici, un peu ailleurs, un peu plus loin, là-bas… Expérimenter la vie, découverte après découverte, avec cette angoisse, cette joie et cette tristesse si caractéristiques du voyageur. M’emplir d’existences, de richesses et de malheurs pour me fortifier et avancer vers moi-même.

 

*

 

Un soir, je pousse la porte de mon cabanon avec l’étrange sentiment d’être un autre, d’être dans une vie qui m’est étrangère et, pourtant, très curieusement plaisante. Avec cet étrange sentiment de légèreté dans ces habits trop amples que je m’efforce de revêtir. Comme si la gravité qui m’accompagne depuis si longtemps s’était dissipée. Je me sens flotter, presque aérien. Sans souci, sans angoisse, sans inquiétude. Étrange sensation que celle-là, si peu éprouvée jusqu’ici, dans cette existence encombrante, étouffante où j’ai toujours vécu, à moitié pétrifié par la crainte de tout ; du lendemain, de mal faire, des autres et de moi-même. Cette sensation pourrait-elle s’imprimer plus profondément encore, se transformer en réalité quotidienne ? Ah ! Quel bonheur serait-ce alors de vivre !

 

*

 

Qui suis-je ? Qui suis-je vraiment ? Un rural ? Un citadin ? Un intellectuel ? Un manuel ? Un informe amalgame ? Et pourquoi cette recherche, ce besoin d’identité ? Et pourquoi cette souffrance permanente du non-appartenir… Et pourquoi ce besoin de solitude et d’autarcie ? Autant de dimensions inconciliables et de désirs étranges et peu aisés à satisfaire… 

 

*

 

Pourquoi cette nécessité de nourrir ma vie dans cet équilibre fragile, toujours fluctuant, que chaque jour il me faut reconquérir ? Pourquoi cette dualité si forte des aspirations ? Comme si mon existence était scindée, compartimentée, avec des journées plurielles, une vie plurielle. Des années partagées, cloisonnées, quelques mois en autarcie, replié sur soi, et le reste du temps, plongé au cœur du monde, immergé dans le tumulte de la ville.

 

*

 

Pourquoi ce besoin d’intellectualiser mon quotidien ? Et pourquoi celui de pragmatiser mes réflexions ? Pourquoi cette nécessité de relier les deux de manière équilibrée et cohérente ?

 

*

 

Journée ordinaire. Sans plus. Les repères réapparaissent, le rythme s’installe. A quand la lassitude ?

 

*

 

Le délice de retourner chez soi après une journée simple et remplie. La richesse de la simplicité. Et cette joie qu’elle vous offre. Seul et loin du monde, avec les arbres et les étoiles, avec le ciel orangé, le chant des oiseaux et le silence, avec le vent et la vie… Oui, simplement avec la vie et avec ce bonheur d’être là…

 

*

 

Les heures paisibles de la mi-journée. Les heures méditatives et sereines. Les longues heures de solitude à écrire, à rêver et à se laisser lentement imprégner par la beauté sauvage du monde. Loin de la férocité citadine, dans mon refuge solitaire. Si loin de cette société cruelle, machine à broyer les hommes et à anéantir les vies, machine à asservir le monde. Ici, je suis libre et seul. Seul, libre et soumis aux exigences de cette liberté que j'ai choisie autant par goût que par nécessité. Fuyant la solitude au milieu des hommes pour la rudesse de cette existence simple, belle et authentique. 

 

*

 

Aujourd’hui, panne d’écrire. Alors qu’ajouter ? Et mon besoin d’écrire alors ? Que dois-je en faire ? Il est impossible que je me taise.

 

*

 

Je regarde ce monde étranger. Je regarde les hommes qui y vivent. Que font-ils ? A quoi aspirent-ils ? A la vie des champs, hors des sentiers battus de la ville ? A la liberté, loin des carrefours oppressants où s’agglutine la foule ? Non, ces hommes-là ont des vies rudimentaires et archaïques, limitées aux besoins essentiels ; manger, boire, dormir, se reproduire, se divertir, s’enivrer et se donner quelques plaisirs frustres et grossiers. Voilà les seules activités dans ce monde ! Triste univers que celui-ci ! Pauvre et affligeant où toute délicatesse est exclue, interdite toute pensée, bannie toute subtilité, inexistante toute évolution. Un monde figé dans la terre, un monde de mâles au cœur rude et insensible, un monde immuable depuis la nuit des temps et qui le restera, sans doute, à tout jamais.

 

*

 

Assis devant ma machine à écrire, je regarde la petite pièce où je passe l’essentiel de mes journées. Sur la toile cirée, des feuilles et quelques livres posés entre une tasse de café et une assiette sale. Sur ma couche traîne ma guitare au milieu de quelques vêtements. Voilà mon univers encombré de quelques éléments du passé, ceux qui ont su résister au temps et aux caprices du changement.   

 

*

 

Soudain, en sortant de la cabane (pour aller chercher le troupeau), mon regard se brouille. Je m’arrête et m’assois un instant. Vertiges, nausées. Crise d’angoisse. Je suis incapable de me lever. Je sors alors mon carnet pour y griffonner quelques mots ; les premières paroles d’une chanson que j’inscris pour ce soir, lorsque je pourrais enfin me laisser aller à quelques fantaisies chansonnières. Que s’est-il passé ? Pourquoi ce brusque abattement ? Pourquoi ces nausées ? Pourquoi cette tête si lourde, si pesante ? Et puis, soudain, ces mots notés avec empressement, dans une sorte d’urgence violente et instinctive, comme une délivrance, comme une bouffée d’air pur. Je regarde autour de moi. Les collines, le sentier qui mène aux prés, le ciel bleu et mon carnet noirci qui gît à mes pieds. Et, de nouveau, je sens le rythme lent de la respiration et mon âme qui se calme. Sauvé par ces quelques mots livrés à la page blanche, je me relève enfin pour reprendre péniblement mon chemin.        

 

*

 

Journée fade et sans joie, malgré le plaisir d’Être.

 

*

 

J’éprouve l’irrépressible besoin de nourrir mon esprit. A quoi bon pourtant ? M’arrive-t-il parfois de penser. Pourquoi satisfaire cette nécessité ? Et aussitôt, je songe à ces hommes qui m’entourent ici, englués dans leurs instincts. Serait-ce pour ne pas devenir comme eux ? Pour ne pas m’animaliser ? Pour ne pas sombrer dans cette ardeur bestiale qui seule semble les animer ? Pour ne pas devenir un « estomac sexuel » et aller au-delà des besoins les plus élémentaires. Oui, pour exister et construire sa vie par-delà le plaisir, le divertissement et la faim. Pour bâtir ses piliers existentiels sur d’autres valeurs plus élevées et plus nobles. Oui, résonne en moi cette impérieuse nécessité d’aller plus loin, d’aller plus haut, de franchir mes propres frontières que je franchis pourtant presque toujours avec peine comme si je n'étais pas totalement persuadé du bien-fondé de cette démarche, démarche incomprise, incompréhensible par le monde, par mes proches et mon entourage qui semblent limiter la vie aux contingences quotidiennes et matérielles. Mais la vie peut-elle se limiter à ces « choses si prosaïques » ? N’avons-nous pas besoin d’autre chose ? N’y a-t-il pas un autre sens à découvrir, à atteindre, à suivre et à vivre peut-être ? Oui, un sens à vivre tout simplement.

 

*

 

A chacun ses chimères, ses rêves héroïques ou accessibles, à chacun ses combats et ses lâchetés, à chacun de choisir sa voie, sinueuse ou linéaire, simple ou chaotique. A chacun d’écrire son histoire…

 

*

 

Brusque énervement face à cet univers, à son ignorance incurable, devant ce mur de stupidité érigé en rempart infranchissable. Et, pourtant, je me tais. J’écoute simplement ces hommes qui haïssent la différence, animés par une sorte de peur instinctive. Non, ici comme ailleurs (et, peut-être même, davantage ici qu'ailleurs), jamais la différence n’est comprise et plus rarement encore acceptée. Les hommes préfèrent camper sur leurs maigres certitudes – étroites et rassurantes.

 

*

 

L’absence de réflexion et le refus de toute forme d’évolution engendrent un repli sur soi et une consolidation des convictions que l’on érige alors en principes absolus, inaltérables, vice rédhibitoire à la compréhension de l’Autre. Ces Autres qui forment le reste du monde, leur existence, leurs idées, leurs actes, tout cela est alors rejeté avec violence. Beaucoup d’hommes sont ainsi. Des esprits figés, prisonniers de leurs pensées étroites. Des esprits immobiles enlisés dans leurs médiocres et fallacieuses vérités.

 

*

 

Si peu de choses à vivre, si peu de choses à dire. S’occuper l’esprit comme nécessité absolue pour ne pas sombrer, à nouveau, dans l’ennui. Accepter d’Être et de vivre sans ce petit rien de joie que procure l’esprit en mouvement. Accepter cet état presque végétatif. Vivre ces heures et ces jours insignifiants. Le temps passera ; et cette fadeur de vivre aussi. L’espérance n’est pas ailleurs.

 

*

Temps libre que je dilapide en repos et en divertissements médiocres. Au mieux, je batifole. D’un plaisir à l’autre. D’une activité à l’autre. Et me reste le dégoût de ces choses mal ébauchées que je n’ai ni la force ni le courage d’achever.

 

*

 

M’assurer que ma vie est originale – au sens où tout ce qui la compose est unique – au sens où tout ce que j'y mets est choisi.

 

*

 

J'ai parfois le sentiment d'être devenu comme eux ; aussi médiocre et inutile. Aussi vide et dénué de sens et d’intérêt. Oui ! Voilà ce que je suis à ces heures perdues. Un personnage ordinaire et rongé d’absence.

 

*

 

Être comme les autres, à se dépêtrer dans le labyrinthe étroit du quotidien. Rien d’autre ou presque et cela contente l’âme. Bien des gens vous le diront, et chez bon nombre d’entre eux vous le verrez. Tout en eux transpire cela, tout en eux suinte ce goût si ordinaire (et si restreint) pour la matérialité. Et puis, un peu plus tard, un autre jour, c’est là ! Vous le sentez ! Ça revient ! Ça ressurgit d’on ne sait où, et ce besoin de dire et de témoigner vous reprend ! Ça sort en jets brûlants, comme un volcan resté trop longtemps endormi, comme une renaissance, avec l’envie de partager ce magma qui se déverse sur votre existence, avec la joie de dire ce qui vous traverse. Et ça vous brûle de l’intérieur ! Et ça vous secoue au-dedans ! C’est une force irrépressible qui vous submerge et vous jette, impuissant, dans une frénésie joyeuse et exaltée.

 

*

 

Fuir le monde, la vie courbée, assujettie à la fadeur des rapports humains et à la prédominance des fonctions sociales qui écrasent et anéantissent les êtres. Soumis et obéissant. Jamais. J’aspire trop à la liberté. Conserver cette liberté de penser, d’agir, d’exprimer, cette liberté de vivre et d’exister. Oui, la liberté d’exister tout simplement. Je ne revendique rien d’autre que cette liberté, rien d’autre que ce droit à la non-appartenance, que ce droit à la différence dans ce monde où toutes ces choses sont ignorées ou méprisées ; dans ce monde où tous ceux qui cherchent à vivre hors des sentiers battus subissent, peu ou prou, l’ostracisme de la masse qui perpétue et propage la maladie de la normalité. Normalité si louable à leurs yeux, si obsolète et si écrasante pourtant... Non, je ne revendique rien d’autre que cette liberté d’exister autrement et de vivre ma différence.

 

 

 

Partie 6 Dans la solitude du monde (pensées ordinaires, aphorismes du quotidien)

 

Le monde est trop laid et trop cruel. J’ai donc décidé de rester seul avec mon dégoût du monde, avec mon dégoût de moi-même. C’est ça ou la mort. Mais je ne peux me résoudre au suicide. Je suis trop lâche, je dois me résigner à vivre.

 

*

 

Devant l’indifférence du monde, j’ai choisi le silence. Le silence de la colère. Le silence de la douleur. Le silence des mots que la voix ne peut exprimer. Le silence de la solitude. Le silence de la pièce close. A l’abri du monde, replié sur soi, terré derrière ma table de travail. 

 

*

 

Parfois je m’imagine être un autre, un de ces personnages heureux, fiers de ce qu’ils sont, de ce qu’ils font et de ce qu’ils possèdent. Moi, je ne suis rien, je ne fais rien. Je ne possède pas même ma vie. C’est à elle que j’appartiens. Et c’est elle qui me livre aux événements que je me résigne à vivre en geignant.

 

*

 

Certains jours, on se sent des bleus à l’âme. C’est idiot, je sais, mais c’est ainsi...

 

*

 

Seul face à soi-même, seul devant le miroir de l’âme. C’est effroyable. Le vide abyssal.

 

*

 

Que peut ressentir un homme face à sa vie ? Une foule de choses. L’incompréhension et l’absurdité s’il se montre honnête.

 

*

 

Chaque soir, je me promène avec mes chiens. Nous roulons quelque temps sur la route qui traverse la garrigue. Je gare la voiture et nous descendons tous les trois. S. souvent nous accompagne. J’aime ces promenades vespérales. Il m’arrive parfois de penser que ce sont les seuls instants de bonheur qui me sont autorisés. Certains jours, je les mange goulûment. Je m’en rassasie jusqu’à plus soif. Et la source se tarit bien vite. D’autres fois, je les grignote du bout des lèvres, délicatement, sans me presser. Le plus souvent, nous marchons en silence. Les chiens sont heureux. Ils courent devant nous, la truffe au sol. Je les regarde suivre leur piste invisible et sinueuse. S. et moi marchons en silence, échangeant parfois quelques mots ; le bonheur d’être là, ici, ensemble, seuls et loin du monde. Nous nous promenons ainsi une heure ou deux, puis nous rentrons.

 

*

 

Une journée de plus. Et la mort qui nous cueillera au bout des plus.

 

*

 

Un regard fugitif dans la glace. Et, soudain, cette crainte face au temps qui passe. La vieillesse, les rides, les poches sous les yeux, le visage d’aujourd’hui que l’on ne reconnaît plus et celui d’hier à jamais disparu. Le corps qui s’avachit. La chair qui commence à pendre. Depuis bien longtemps pour moi s’est amorcée la longue et lente descente vers la mort. A quand la décomposition des chairs et la putréfaction du corps ? Mais avant de rejoindre ce néant, il me faut me résigner à cette longue agonie, à cette lente douleur de vieillir.   

 

*

 

Insomnie. Ô insomnie, le jour se lève. Ô insomnie, depuis deux jours déjà tu me livres aux griffes de la nuit !  

 

*

 

Je ne suis qu’un pauvre bâtisseur de poussière.

 

*

 

A trop vouloir exister, j’en oublie de vivre....

 

*

 

Ah ! Quelle quête tragique que celle qui ramène immanquablement vers soi…

 

*

 

Je n’ai eu de cesse, au cours de cette vie, de m’interroger sur le sens de l’existence. Et toujours, je me suis heurté à l’étroitesse de ma compréhension. Étrange, obscur et absurde phénomène que ce passage ici-bas. Les raisons de cette présence en ce monde m’échappent et m’échapperont peut-être jusqu’à mon dernier souffle. Quel est le sens de la vie ? Comment répondre à une telle question ? Exit donc cette vaine interrogation. Que nous reste-t-il alors, si ce n’est le sens particulier qu’il nous faut donner à cette existence (à défaut d’en trouver un plus universel) ?

 

*

 

Axe existentiel ; ligne autour de laquelle se construit notre vie. L’ensemble de nos comportements, de nos pensées et de nos actes (des plus insignifiants aux plus significatifs) s’y conforment ou s’y soumettent.

 

*

 

Je hais cette époque. Mais, à bien y réfléchir, c’est moins l’époque que ceux qui y vivent que je déteste. Tous ces hommes qui ne pourraient vivre qu’aujourd’hui, dans ce monde factice et confortable. J’ai toujours détesté ceux qui entouraient leur vulnérable condition d’homme des commodités et des artifices offerts par le progrès.

 

*

 

Je ne peux m’empêcher de juger mes congénères. En un instant, mon idée sur eux est faite. Il me suffit de regarder leur tenue vestimentaire. Est-elle soignée, excentrique, traditionnelle ? Est-elle sans recherche ? Est-elle négligée ? « L’habit ne fait pas le moine » pensez-vous. En êtes-vous si sûr ? L’habit montre bien des choses ! Il révèle l'importance que l'on attribue aux apparences et, en particulier, à l'image de soi.

 

*

 

Je me suis toujours senti proche des mal-aimés de cette vie, des ratés, des perdants, des pauvres gens. Je me suis toujours rangé du côté des humbles. Moi qui en avais si honte autrefois, voilà que j’en suis fier aujourd’hui ! Oui, aujourd’hui je suis fier d’appartenir à cette race qu’on appelle les sans-grades.

 

*

 

A quoi consacrons-nous nos journées ? Travail et sommeil essentiellement. Quelques heures dédiées aux repas et aux tâches ménagères. Et le reste que nous dilapidons en repos et en divertissements. Mais où est donc « la vraie vie » ? Et comment avoir le temps de la découvrir et de la vivre avec cette existence-là ? J’ai toujours eu le sentiment désagréable de marcher à côté de ma vie et d’en vivre une qui n’a jamais vraiment été la mienne.

 

*

 

Que faire alors ? Comment se donner l’illusion de choisir son existence ?

 

Une seule règle peut-être… éviter les contraintes extérieures (celles qui n'ont pas été délibérément choisies). Qui, parmi nous, n’a jamais eu à subir les choix imposés par d’autres ? Dieu sait qu’en ce monde les obligations ne manquent pas ; parents, école, société, travail, collègues, enfants, conjoint, supérieur hiérarchique… Choisir sa vie en son âme et conscience en refusant toutes formes de contraintes imposées par Autrui. Peut-être est-ce là une solution ? Je l’ignore…

 

*

 

Nous cheminons tous sur cette longue route, en marcheurs égoïstes et solitaires, tâtonnant pour trouver notre chemin dans l’espace désertique du monde.

 

Quant à moi, je poursuis ma route qui m’éloigne toujours plus des hommes.

 

*

 

Il n’y a aucune vérité à entendre de la bouche des autres. On devrait se taire et simplement écouter son cœur...

 

*

 

Pourquoi ce qui intéresse les hommes n’est-il jamais l’essentiel ? Feignent-ils de l’ignorer ? S’y consacrent-ils dans la solitude ? N’y songent-ils jamais (j’en doute, mais qui sait ? Peut-être...). Je les vois discuter, avec le plus grand sérieux, de sujets sans intérêt. Même les plus intelligents s’y livrent sans scrupule. Pourquoi ? Et qui suis-je, moi, pour penser que je suis l’un des rares à me préoccuper de l’essentiel ?

 

*

L'existence humaine est fascinante. L'essentiel des hommes prennent plaisir à s’agiter dans le frétillement du monde, défendant ce que d’autres s’évertuent à combattre, construisant ce que d’autres s’échinent à détruire. L’homme semble ainsi choisir sa vie à seule fin de se donner l’illusion d’exister.

 

*

 

Dans la longue liste des astuces qui aident à mieux vivre, Dieu est, sans doute, l'une des plus ingénieuses...

 

*

Partout sur cette terre, je vois les ravages de la misère, de la guerre et de la mort. Partout je vois la primauté du sexe, de l’argent et du pouvoir. Toujours je n’ai vu que « ces pauvres choses » auxquelles personne ne semble pouvoir échapper !

 

*

 

Y avait-il auparavant cette odieuse machine à écraser les hommes ? N’avez-vous pas senti, ces derniers temps, se déployer un peu partout les lois de ce monde globalisé et uniforme qui, chaque jour, étouffent davantage nos individualités ?

 

*

 

Hégémonie du capitalisme, diktat des marchés financiers, productivité, rentabilité, compétitivité ! Tristes règles, triste monde ! Et nous voilà tous condamnés à vivre dans cette jungle impitoyable !  

 

*

 

Être comme les autres. Oui, certes… mais avec cette infime différence de n’avoir jamais pu l’accepter…

 

*

 

Aujourd’hui, terrible journée d’ennui. Heures vides et inutiles. 24 heures de ma vie irrémédiablement perdues. 24 heures qui n’ont servi à rien, si qui m’ont permis de m’ennuyer en pleurant sur mon sort… Ah ! La belle affaire ! Serait-ce là la seule activité dont je sois digne ? 

 

*

 

La journée idéale devrait être plurielle. J’y mettrais ceci : une activité principale – plaisante et, si possible, rémunératrice (il faut bien vivre, n’est-ce pas ?), quelques heures consacrées aux différents projets en cours, des instants de détente et de loisir, du temps consacré à son entourage, sans compter les inévitables tâches domestiques. A bien y penser, je dois dire qu’il m’arrive bien trop rarement de vivre ce genre de journée. Et, franchement, je ne saurais dire à qui en imputer à faute…

 

*

 

Le dimanche est un jour qui peut se montrer particulièrement pernicieux. A ce jour béni du repos, on y songe parfois dès lundi, s’imaginant déjà profiter de ces heures paresseuses ou programmant quelques activités plaisantes, sûr dès lors de prendre, le fameux jour, du bon temps et de vaquer enfin à ce qui nous plaît. Et lorsque arrive dimanche, on s’attelle consciencieusement aux tâches prévues, sans joie ni plaisir, en pensant déjà à lundi. 

 

*

 

La joie de construire de ses mains ; de travailler le bois, la pierre, le fer, la terre… La joie immense – et presque maternelle – de donner forme à la matière...

 

*

 

Quelques fleurs au bord d'un chemin. Le chant d'un oiseau. Un feuillage inondé de lumière. La naissance du crépuscule. Voilà, sans doute, la vraie poésie. La seule poésie peut-être... Celle qui parvient à toucher le cœur et à élever l'âme.

 

*

 

Vivre m'éreinte et m’assomme. Exister me consume et m’épuise. Que dois-je faire alors ?

 

*

 

Sans aspérité sociale frappante. Je suis de cette race de passe-partout, celle dont on ne peut rien dire, excepté des conneries.

 

*

 

L’existence n’est qu’une succession d’efforts tantôt pour se supporter, tantôt pour supporter le monde.

 

*

 

Aujourd’hui, tout me semble inaccessible. Vivre même est au-dessus de mes forces.

 

*

 

Nous sommes seuls. Évidemment, nous sommes seuls. De la naissance à la mort. Et on a beau chercher un peu de compagnie pour égayer notre existence, que peut la présence d’autrui face à notre solitude ? 

 

*

 

Ce matin, le ciel est bleu. Le printemps est de retour. Dehors, les gens ont l’air heureux. J’entends leur voix gaie et leurs éclats de rire. De quoi se réjouissent-ils ? Décidément, je ne comprendrai jamais les hommes.  

 

*

 

J'ai toujours eu à cœur d'aider les hommes (autant que j'en étais capable). Mais à force d'indifférence et d'ingratitude, l'humanité a, peu à peu, découragé cet élan d'altruisme. Elle est même parvenue à me rendre cynique et désabusé. Aussi ai-je fini par renoncer à les aider. Aujourd'hui, je suis comme tous les autres hommes, je ne vis plus que pour moi. Et peut-être même suis-je le pire de tous car je vis, à présent, comme un misanthrope égoïste et indifférent qui ne feint même plus l’amour pour son Prochain. 

 

*

 

Depuis plus d’un mois, la guerre fait rage à quelques encablures d’ici. Matin et soir, les médias nous bombardent d’informations. Pédagogues, ils nous expliquent la situation. Elle est très simple : les gentils massacrent les méchants en représailles des massacres perpétrés par les méchants... Si, si, c'est ce qu'il nous disent...

 

*

 

Toujours j’oscille entre celui que je suis et celui que j'aimerais être. Et cela m’écartèle sans cesse. Comme un condamné à perpétuité.

 

*

 

Qu’y a-t-il à écrire aujourd’hui ? Rien… ou, peut-être si, une seule chose ; que le dépouillement est le seul vêtement que j'aimerais revêtir. J’aime la sobriété. J’aspire à l'impossible... je suis trop brouillon, prolixe, encombré. Pourtant, à l'instant où j’écris ces mots, je sens toute la simplicité de mon âme…

 

*

 

L’endroit où je vis est encombré d’une foule de choses dont j’aimerais me défaire. Il y a quelque temps je me suis rasé la tête. Entièrement. Comme pour satisfaire ce désir de dépouillement. Dépouillement apparent et provisoire bien sûr. Encore trop lâche, sans doute, pour me résoudre à un dépouillement irréversible et absolu.

 

*

 

Il m’arrive souvent d’imaginer un endroit dénudé aux murs blancs. Une cellule monacale ou carcérale peut-être. Une pièce réduite à sa plus simple expression. Quelques livres sur une étagère. Une machine à écrire et un paquet de feuilles blanches posés sur une table. Un lit et quelques ustensiles de cuisine. Un lieu de vie simple et sans fioriture, un peu austère où l'on pourrait se consacrer à l'essentiel...

 

*

 

J'aimerais être aussi indifférent au monde que le monde se montre indifférent à mon égard.

 

*

 

Qui suis-je, moi qui me resterai à jamais inconnu et qui emporterai mon mystère dans la mort...

 

*

 

Les hommes m’insupportent ou m’ennuient. J’aimerais tant qu’ils m’indiffèrent. Je ne connais que trop leurs jeux stupides. C’est un misérable spectacle. Je voudrais fuir le monde pour vivre seul, seul, seul. Mais c’est impossible, je m’insupporte déjà…

 

*

 

L’écriture est un exercice cathartique, une sorte d’exutoire thérapeutique inoffensif où l’on peut déverser sa violence sans porter préjudice (ni au monde, ni à soi-même). On peut donc s’y livrer sans crainte. Mais, le plus souvent, l’écriture nous sauve de nous-mêmes et de cet abîme qui nous sépare du monde. Pour ma part, je crois que j’écris pour ne pas donner corps à la folle envie de détruire l'inhumanité que je vois chez tous les hommes.

 

*

 

Le monde ne survivra pas à ma mort. Il s’éteindra avec moi. Car c’est moi qui l’ai créé, de toutes pièces, à mon image. Et ma mort balaiera ce monde sans le moindre regret.

 

*

 

J'irai dans la mort comme j'ai traversé cette vie, seul et libre. Et tant pis si nul n'a pris le temps de m'aimer et de me comprendre...

 

25 novembre 2017

Carnet n°23 Traversée commune Livre 7 - Bas-côtés

Poésie / 2007 / La quête de sens

Cocasseries et autres absurdités. Traversée du non-sens et de la déraison.

Déchiffrages langagiers. Bêtes rebus rebutants à défricher. Mauvais jeux de mots et autres calembredaines.

Empreintes de vent et herbes foulées. De la très mauvaise poésie. Entre simplisme dépouillé (et plat), lyrisme pompeux et emphase exagérée.

 

 

 

Epaves exotiques

Mes petits mots d’esprit…

petites carcasses cabossées

à ranger entre le haïku et Gustave Parking.

Places de sous-sol.

 (7.1)

 

Fariboles sans gravité

Au jeu des petites fadaises, rien d'impossible

mais il est de bon ton de garder son sérieux !

(7.2)

 Envolée du cœur serein

Le cœur de l’être en éveil

sur la terre se repose

Et sous le ciel grandiose

s’élargit…

(7.3)

 

BAS-CÔTES propose trois séries de fragments entrecroisées, FADAISES DEFAUSSES, PISTES LUDIQUES, TRACES DEROUTEES.

 

FADAISES DEFAUSSES

Traversée singulière.

Cocasseries et autres absurdités.

Traversée du non-sens et de la déraison.

 

PISTES LUDIQUES

Traversée singulière.

Déchiffrages langagiers.

Bêtes rebus rebutants à défricher.

Mauvais jeux de mots et autres calembredaines. 

 

TRACES DEROUTEES

Traversée singulière.

Empreintes de vent et herbes foulées.

De la très mauvaise poésie.

Entre simplisme dépouillé (et plat),

lyrisme pompeux et emphase exagérée.

 

Et le tout (parfois) très mélangé…

 

 

FADAISES DEFAUSSES

Traversée singulière

(à gauche)

PISTES LUDIQUES

Traversée singulière

(au milieu)

 

TRACES DEROUTEES

Traversée singulière

(à droite)

 

Les uns et les autres

 se suivent sans raison,

au fil des mots et d’une mauvaise

(et tortueuse) inspiration.

 

Prologue

Quelques vains maux

d’esprit… et un peu plus

… et un peu moins

 

Mots collants

Des collages immédiats

Envolées spontanées

 (7.4)

Haute montagne

Oublier les pensées sages

Et suivre les pensées sauvages

qui chevauchent la crête…

 (7.5)

Toupie

Joue et… avec les maux

Pour oublier le mal qui tourne

(7.6)

Hybridation sexuée

Des maux cent queues ni tête

 (7.7)

Tortue

Une tortue avance vers nulle part.

Elle perd sa joie à cueillir les larmes

Elle pense au temps qui passe

Et perd la face

(7.8)

Sans issus

Quand l’un passe…

la plupart s’arrête…

Faut-il être bête ?

 (7.9)

Limace

Une limace avance vers l’avenir

Et enlace la nuit qui part vers nulle part

Et qui reviendra demain… peut-être

(7.10)

Fuite

Impossible ailleurs

Eternelle présence de l’instant

 (7.11)

Point ultime

Le . de non-retour…

 (7.12)

Temps crépusculaire

Quand les heures passent

La nuit s’avance

Et quand les heures lassent

Le jour recule

 (7.13)

Ebullition sonore

La révolte guette au dedans

Le volcan crache

Et la lave mécanique chante

(7.14)

Ravage volcanique

A cœur et à cris,

mon corps s’enflamme

Et mon cœur s’empile, meurt

Peace maker

 (7.15)

Guérisseur de l’âme

Maux sans ordonnance particulière

Le médecin des âmes soignent les peines

 (7.16)

Tristes crustacés

L’étoile de mer pleure le jour

Et regarde la nuit le crabe

Qui s’endort sur la berge engloutie

(7.17)

Obscure réflexion

Cerveau : matière grise

pour pensées noires

 (7.18)

Conserves marinières

Le hareng sort de sa boîte

Regarde les convives médusés

(7.19)

Membres enfouis

Pauvres mortels

qui ne verront pas demain

A deux pieds sous terre,

ils seront enterrés.

 (7.20)

Géographie biblique

L’Enfer et le Paradis,

2 hémisphères célestes

scindés par l’équateur :

le purgatoire sur terre.

 (7.21)

Ensorcellement solitaire

Gardien du phare à l’ouest d’Eden

J’entends les pleurs des baleines

Et l’appel désespéré des blanches sirènes

(7.22)

Intervalle haldassien

La nuit du veilleur,

un espace-temps libre

 (7.23)

Couleurs nocturnes

Nuit blanche et dents jaunes

Pour le fumeur des aurores

 (7.24)

Maladie mortelle

Après l’annonce d’un cancer

Tumeur une première fois

Quelques temps passent…

Et tu meurs une seconde fois…

(7.25)

Bougie

Sur la cire blanche

penchait la flamme

 (7.26)

Plaies spirituelles

Panser le noir

Mercurochrome de l’âme

pour raviver les couleurs

des cœurs sombres

 (7.27)

Destin plébéien

La mort sur nous s’acharne…

plante ses dents…

la terre pleure…

hurle sa douleur…

(7.28)

Océan cérébral

Mots endiablés qui sortent

de la boite crânienne

Pensées qui se déchaînent

sur l’amer agité

 (7.29)

Griffes carnassières

Etre la proie du malheur

Rapace serait donc la vie ?

 (7.30)

Mauvais pêche

Le poisson rouge bouge

dans son bocal de verre pilé

Pleure des larmes d’eben

Ironie du sort d’un macchabée

en sursis

(7.31)

Option incommode

L’embarras déchoit…

 (7.32)

Transport jubilatoire

Je vide la barque

avec un verre à dent

Et j’en ris. Pourquoi ?

(7.33)

Aberration auditive

Absourdité, mots mal entendus

 (7.34)

Météorologie intérieure

Les éclaircies ombrageuses

des pensées sombres…

(7.35)

Armée des corps

De guerre lasse,

j’abandonne la partie

Deux jambes en l’air

Cent personnes au milieu

(7.36)

Exaspération identitaire

Je suis mon chemin.

Mais y arriverais-je à bout ?

 (7.37)

Désert intime

Archipel intérieur,

Ilot illustre,

Oui, je l’ai cru, Zoé…

(7.38)

Histoires de nœuds

Au fil des chemins

se tissent les fils…

A la croisée des chemins

se nouent les liens…

Et à la fin du chemin…

 l’espace s’ouvre-t-il… ?

 (7.39)

Echappée belle

Une voie… cent issues…

Route aux horizons multiples…

 (7.40)

Moquette élimée

Au loin, quelques arbres en épis

sur une colline chauve

Moquette dégarnie

Simulacre de postiche naturel

(7.41)

Geôle

Prisonnier du hasard

Dé-tenu, destin… enfermé

 (7.42)

Couleurs mensongères

Le rouge ouvert

Et le verrou rouge

(7.43)

Loi universelle

Guérir sa peine

Bannir sa haine

Se soumettre au règne

 (7.44)

Fin de chagrin

Oublier la tristesse

Et manger ses larmes

Conseils anti-mélodramatiques

 (7.45)

Rempart olfactif

Parapet, mur à flatulences…

Et dire que les ballonnés s’assoient dessus !

 (7.46)

Souffle incongru

Le vent ébruite

des sons insolites.

Prout ! Glup ! Gloup !

C’est pathétique !

(7.47)

Question à jeun

Boileau était-il ivre

en écrivant ses vers ?

 (7.48)

Brame crépusculaire

Dédain et le serf

Aux abois

Dans la brume

Se convertit

à la pâleur du soir

(7.49)

 

 

Poésie

Défaire des vers

Franchement…

à quoi ça rime ?

 (7.50)

Obscur enseignement

Maître des mots sombres

sous le ciel argenté des pensées

(7.51)

Ile nocturne habitée

Nuit d’exil

au cœur du monde,

Longue veille

sur mes frères endormis

Au petit matin,

On me trouve

au cœur de mes feuilles,

assoupi…

 (7.52)

Horde spatiale

Le quartier de lune est squatté

par une nuée de sauterelles

Une armée de cosmonautes

en combinaisons de dentelle

(7.53)

Mauvais rêve

Blague de somnambule :

histoire à dormir debout

 (7.54)

Cupidons démoniaques

Petits anges aux allures diaboliques

combattants de Lumière

Aux flèches transparentes

qui percent les cœurs qui s’ensanglantent

(7.55)

Jambes noctambules

Les bas blessent

des diablesses maléfiques

Dans les hautes heures de la nuit

 (7.56)

Plaisirs abrités

Délices informatiques

Par écrans interposés

Le supplice charnel de la virtualité

(7.57)

Amour musical

Les cymbales du cœur s’emballent

Pour des histoires d’amour à cent balles

Pauvre musique des cœurs !

(7.58)

Espoirs intuitifs

Dans le ciel des pensées

courent les nuages de l’espérance

 (7.59)

Brève histoire de la durée originelle

Eve à… , naissance

d’un fragment de temps fugace…

 (7.60)

Saisons de-saisies

Dans les draps défaits des amants,

Le printemps s’est invité

Et l’été s’ennuie en patientant

(7.61)

Troubles juvéniles

Le corps sage et la gorge palpitante…

Premiers émois adolescents

 (7.62)

Démoniaque cité

L’Eden park. Au cœur de l’enfer…

(7.63)

Trouées nocturnes

Matelas enfoncés par les corps assoupis

Les dormeurs ronflent du repos céleste

 (7.64)

Vague aérienne

Les éclaboussures du vent…

(7.65)

Rumination sur l’amour

Les trains passent

Et l’étreinte lasse

Ah ! La vache ! Quelle peau de vache !

S’écrient les passagers.

(7.66)

Enfouissement

Conflits d’interdits

Guerre de retranché.

 (7.67)

Comment-taire

Commentaires de commentaires :

comment se taire ?

(7.68)

Interdit aléatoire

Dé fendu, hasard  partagé

 (7.69)

Regard trouble

Je… vil être

A défaut d’être, voilà la vue…

brouillée à jamais

(ou pour longtemps peut-être)

(7.70)

Pudeur

Animal rusé

qui se cache des huées

 (7.71)

Source d’inspiration

Prisonniers de la fable

La Fontaine se tarie…

 (7.72)

Opéra-comique

Le chanteur lyrique

prend des airs dramatiques

(7.73)

Tristesse sanglante

Une goutte de sang

dévale le torrent des pleurs

 (7.74)

Mythe hybride

Les androgynes naissent

dans les chou-fleurs

(7.75)

Entre Herr Hesse

Séparation réparée

Réparation séparée

 (7.76)

Incongruité orale

L’éM’otisme enferme

Et le mutisme s’y lance…

(7.77)

Silence affecté

Mal d’âme

Maux précieux

Et verbes engloutis

 (7.78)

Bide

Le gros clown triste est fou de joie

Son numéro est un vrai fiasco

(7.79)

Vœux ardents

Qu’au dedans grandisse la chaleur

Et se consume la froideur

Voilà notre seul d’espoir

 (7.80)

Aventure aléatoire

Dé-laissé : est-ce le hasard

qui nous quitte… ?

 (7.81)

Eclaircie

La foudre du ciel.

Et la coupe de soleil…

(7.82)

Climatologie horlogère

Nuages, étranges messagers

du temps qui passent…

 (7.83)

Voyage immobile

Partir sans s’en aller

 (7.84)

Option de voyage

Un carnet de route

Ah non ! Incarné deux routes ?

D’accord ! Mais lesquelles… ?

 (7.85)

Etonnante édification 

Toute construction

me laisse pantois…

Oui ! Franchement !

Ca m’édifie…

(7.86)

Double chute

Verticale aplatie,

Point zéro de l’horizontalité…

Tout à recommencer…

 (7.87)

Sans abri

La limace est un escargot sans coquille

Et la jonquille une fleur jaune qui fane

Sous le soleil ardent des rancœurs

(7.88)

Dangers

Assis sur le bord du monde

je regarde l’abîme

 (7.89)

Architecture humaine

Décrépis… sur le murs,

ils s’affaissent…

 (7.90)

Assèchement mélancolique

Les nuages pleurent

Quelques gouttes qui coulent

sur le visage du ciel

retrouvé desséché au petit matin

 (7.91)

Gouttes intérieures

Larmes du cœur,

pluie de l’âme

(7.92)

Point de vue

L’Homme se proclame

trait d’union entre le ciel et la terre…

Oui, peut-être… mais qu’en pensent les girafes ?

(7.93)

Focal

Ne pas perdre de vue son objectif

Voilà une bonne optique

pour un photographe

 (7.94)

Jeu de couture

Epingler son adversaire

Tirer son épingle du jeu.

Et se piquer d’être victorieux.

Se piquer au jeu ?

Franchement… pourquoi faire ?

Ah ! Mon Dieu ! La triste affaire !

(7.95)

Rêve d’haltérophile

Haltère-égo ; l’autre moi…

en plus musclé…

 (7.96)

Choix des armes

Lame et l’âme nous possédons

Mais laquelle aiguiser pour le combat ?

Combat terre à terre

pour conquérir le Ciel

 (7.97)

A vos armes !

La paix des races ! Oh oui !

Quand tous les trous du c…

du monde auront pactisé !

(7.98)

Itinéraire

Carnet de bi-route,

journal de bord d’un hétéro gai

(mais pas forcément joyeux).

 (7.99)

Aux nus désarmés

Soldats de la paix

Appelés pour l’étrange guerre

Combat de la non-violence imposée

Pour désarmer les armées à la violence millénaire

(7.100)

Injustice

Des droits trop courbés…

Et penche la balance…

 (7.101)

Fabuleuse contré de la souffrance

Malaisie, Ô ma patrie !

Eh bien quoi, la loumpour !

C’est vrai ! Je cherche à m’évader…

Prisonnier en exil du pays

imaginaire de la douleur…

(7.102)

Cycle obscur

Nuit noire

Jour gris

Et mon cœur

s’empourpre

de sombre

 (7.103)

Peinture

Météorite, une rage d’étoiles,

Un orage d’étoiles

Un âge d’or des toiles

 (7.104)

Tristes teintes

Van Gogh, peintre de la lumière noire

harassé sous le soleil glacé de l’hiver

 (7.105)

Injuste équilibre

L’incroyable légèreté du monde…

et le poids des souffrances

La balance serait-elle truquée ?

 (7.106)

Couplet incomplet

Dix stances sur la distance

(7.107)

Entraves

Travail à la chaîne,

esclaves des temps modernes

 (7.108)

Froideur judiciaire

Palet de justice

et sentences glacées

 (7.109)

Funeste samedi hébraïque

« Et s’abat la mort sur… »

crie le vieux chien juif à la camarde…

(7.110)

Funeste entrevue

Visite guidée de la grande faucheuse …

Un peu guindée dans son costume

 (7.111)

Sombre clairvoyance

Triste joie et joyeux chagrin

Pour celui qui voit

 (7.112)

Obsession visuelle

Je regarde beaucoup… beaucoup…

avec insistance… insistance…

(et jusque dans le blanc des yeux)

le matte-à-mort…

(7.113)

Sentiment à plat

Crève-cœur,

A l’affection dégonflée

 (7.114)

Gastronomie ossuaire

Le croque mort bouffe du macchabée

Et vomit la nuit des pieds de pissenlit

Nausée crépusculaire dans le cimetière

(7.115)

Week-end laborieux

Dix manches, deux pioches,

Petit inventaire de fin de semaine.

(7.116)

Histoire de saucisse

Boudin et saucisson

Sont les sales amis du cochon

(7.117)

Lourd danger

La gravité des insouciances…

 (7.118)

Songe muet

Le mime s’endort en rêvant

De paroles silencieuses

 (7.119)

 

Spectacle crépusculaire

Les souris denses et les chats légers

volent sur les gouttières ébahies

Et devant l’éternelle chorégraphie

La lune, joyeuse, chaque nuit, applaudit

(7.120)

Tendresse épargnée

Sous l’oreiller matelassé

dort une liasse de billets doux

Thésaurisation de l’affection

 (7.121)

Retour de vague

Galipettes éreintantes

pour sémillantes sexagénaires

Le troisième âge

sur la déferlante des corps.

(7.122)

Petite bête

Pré-puce, l’avant du petit animal

 (7.123)

Effleurement saisonnier

Le tendre frémissement des feuilles

caressées par le vent d’automne…

 (7.124)

Cité florale

Fleurs labyrinthiques

Histoire de pétales

Dans le dédale

De quartiers sans histoire

(7.125)

Temps habituels

La vie tranquille des heures ordinaires.

La vie ordinaire des heures tranquilles.

 (7.126)

Réveil névrotique

Obsessions matinales, descente de lit-anies

 (7.127)

Couleurs saisonnières

Les âmes grises

des petits matins d’hiver

 (7.128)

Rite quotidien

Tartines de pain beurrées,

hosties séculières du matin

 (7.129)

Curieuse gastronomie

Manger des fraises

En les attrapant par la queue

Et les tremper dans la mayonnaise

Vous verrez ! C’est délicieux !

(7.130)

Jours familiers

Route-ine, surnom affectif

de la route ordinaire…

 (7.131)

Brève insertion de l’éternité

Parenthèse éternelle

 (7.132)

Double nutriment

L’homme pense

Et se remplit la panse

En animal cérébral et stomacal

(7.133)

Ode quotidienne

Une tasse sur une table

Un visage sur un oreiller

Une brosse à dents dans un verre

Quelques poils dans la douche

Le quotidien émietté

Et l’ordinaire en miettes

 (7.134)

Gaieté florale

Une vie sans pétale

Une fleur sans joie

 (7.135)

Condiments

Les échalotes pleurent de joie

Et le thym rose s’affadit

Devant les assiettes dégarnies

(7.136)

Typologie du rebus

Des tris tuent…

Catégorisation morbide

 (7.137)

Monture aveugle

Une carotte a cru voir

Un cheval sans selle au galop

Avec un peu de crottin râpé

sur le dos.

(7.138)

Gastronomie à la carte

De la nouvelle cuisine d’en choix.

(7.139)

Obscures poubelles

Le noir des bennes

Sombres immondices

 (7.140)

Senteurs en granulés

La litière du chat est gâtée

Pourrie jusqu’à l’étron

Et partout ce parfum d’encens au citron

(7.141)

Assèchement

Tristes pensées

aux pétales déjà fanés

 (7.142)

Cliché

Le pleur des enfants

et la grimace des parents,

éternel tableau familial

 (7.143)

Souvenirs d’antan

Album-photos

Vie rangée dans un tiroir

 (7.144)

Communauté d’étriqués

L’étroite grandeur d’âme

des petites gens

 (7.145)

Enfer saisonnier

Cols roulés en boule empaquetés

dans la valise pendant l’été

 (7.146)

Couleurs estivales

(et patriotiques)

Rouges gorges et blancs bonnets

devant la grande Bleue

Une blonde sur la plage ensoleillée

Emue devant l’immensité azurée

(7.147)

Prison affective

Le carcan des cœurs vertueux…

 (7.148)

Batifolage déguisé

Bas les masques

au carnaval de Venise :

loup à porte-jartelles

(7.149)

 

Anonyme angoisse

Foule : forêt d’êtres sans visage

aux feuillages inquiétants

 (7.150)

Source vive

Ne pas oublier

d’arroser les pensées

Fleurs si délicates

 (7.151)

Envolée céleste

Chevaucher les nuages

dans la prairie du ciel

Parmi une nuée de sauterelles,

décoller

(7.152)

Sans toi(t)

Enfilade de tuiles,

funeste destin

(7.153)

Sites merdiques

Tour Eiffel by night

Touriste à Guatanamo !

La chiasse… Eh merde !

(7.154)

Fers rouges

Esclaves entravés de chaînes pourpres

Curieuse botanique des Hommes

 (7.155)

Injustice gastronomique

Un avocat aime l’oseille… mais

A quelle sauce aimerait-il être mangé ?

(7.156)

Paroles effeuillées  

Si les arbres pouvaient parler

Mais ils parlent… écoutez

N’entendez-vous pas

leurs feuilles trembler ?

 (7.157)

Pesantes heures

Dans la profondeur des cimetières

paissent les âmes…

Et dans la hauteur des cimes

virevoltent les corps…

Affaires de pesanteur

 (7.158)

Balancements

Mouvement circulaire des astres

Mouvement pendulaire du temps

Et mouvement oscillatoire des âmes.

 (7.159)

A vitesse débridée

Vive la Chine ! ¼ de l’humanité

Un car déshumanisé visitant Paris

(7.160)

Evolutions naturelles

L’humanité progresse

Et le désert avance

Est-ce un progrès ?

 (7.161)

Scène monétaire

Montagne d’argent

La pièce dort éternellement

 (7.162)

Atome cosmique

Caillou minuscule

Est la Terre des Hommes

Infime particule

dans la vaste étendue

 (7.163)

Irréversible déclin

Travail et société moderne

Décadences infernales…

 (7.164)

Météo scolaire

Cancrier : à bas l’école !

Tout l’temps ! Tout l’temps…

(7.165)

Reflet blessant

Derrière la vitre

Je me suis cogné l’œil

contre le paysage.

 (7.166)

Météo scolaire (bis)

Grammaire nuageuse

Orthographe orageuse

Et pluie battante

Catastrophe pédagogique

 (7.167)

Ode au radiateur

Eclabousseurs de taches

Le papier buvard à la main

Qu’encre sur la table

Cancre taché d’encre…

 (7.168)

Sérieux irrespect

Que le maître se fasse mettre…

impolitesse studieuse

(7.169)

Intellectuel

Emissaire du cerveau…

Et misère de l’esprit.

 (7.170)

Obsessions idéatives

Petits mots collés

à la glue des pensées fixes

 (7.171)

Distance respectueuse

Quand le mètre se fait maître,

la mesure s’impose…

(7.172)

Oasis

Mes pensées arrosent

le monde aride

Et je sèche

mon cœur humide

 (7.173)

Suées saisonnières

Les nuages transpirent

De grosses gouttes de sueur

Liqueur de printemps

 (7.174)

Zone sudoripare

Ex sud ation,

ancienne transpiration provençale

Dégoulinantes pelades

sous l’ardent soleil du Midi

(7.175)

Enivrement

Sécheresse

Source d’éveil

Fontaine tarie

Saoul d’aridité

Je m’enivre du vent

 (7.176)

Saoulés de maux

Accoudé au comptoir,

 l’ivrogne s’enivre de ses pleurs.

Et jusqu’au petit matin cuve son chagrin

 (7.177)

Songes

Sous le soleil d’été,

la lune éclaire les nuages

Qui passent sans bruit

devant la fenêtre

des rêves endormis

(7.178)

Poésie de comptoir

pour pochetrons du verbe

Mots cousus dans une bouche d’or

Verbes garnis de sujets pathétiques

Saoulé par l’ivrognerie langagière

(7.179)

Histoire vertigineuse

Débat d’auteurs…

Profondeur de surface

Et point zéro de la verticalité…

 (7.180)

Fantasmes du firmament

Chasseur d’étoile

Plongeur de ciel

Passeur de lumière

Est-ce là de vrais métiers ?

 (7.181)

Hommage éperdu

Rêveries solitaires

d’un promeneur égaré…

 (7.182)

Ode à la non-consommation

Poème à lire tout haut…

et la tête en bas… embarrassé

Rien acheté et tout à jeter.

(7.183)

Stupidité naturelle

Quelle honte à se montrer idiot ?

Aucune. Humaine est la bêtise, non ?

 (7.184)

 

8 août 2023

Carnet n°294 Au jour le jour

Juin 2023

A se mouvoir dans le songe ; jusqu'à en perdre la raison...

D'un désert à l'autre ; au fond de la même chambre ; de l'étroit interstice...

Rien ; sinon l'azur et la terre ; et le temps qui semble passer...

Des images ; comme le prolongement (indéfini) du même séjour...

Dans la (fausse) tranquillité du rêve...

 

 

Si malhabile face aux métamorphoses ; le défilé des saisons ; l'effacement du ciel ; l'irrésolution du mystère ; l'incessante recomposition des mondes ; et l'interminable voyage des âmes...

Tout ce que l'on est – cherche ou fuit ; en somme...

Qu'importe notre existence ; ainsi vivrons-nous (continuerons-nous de vivre) tant que le silence – la tendresse et le discernement n'auront pas remplacé l'agitation – la volonté et l'aveuglement...

 

*

 

A marche contournante...

Le chemin comme emprunté de travers...

Ainsi le vent de face...

Des histoires d'herbe et d'ardeur...

Quelque chose d'assez grossier (évidemment)...

Et l'esprit si facilement berné par cette idée de trace et de territoire...

 

 

A cette heure ; trop peu raisonnable(s)...

Comme à cheval sur un rayon de lumière...

Fuyant le noir ; allant à travers les étoiles ; quelque part ; en un lien (authentiquement) avéré au cœur duquel rien ne peut se corrompre au contact de l'obscurité...

En soi ; cela est peu dire ; au centre de cet espace que l'on porte – aussi mystérieusement que nous nous obstinons à vouloir résoudre le mystère...

 

 

Au cœur de l'imprévu...

L'inavouable secret porté par les circonstances (chacune des circonstances)...

Livrant le chant et la lumière...

Le cœur rouge – en feu ; comme éclaboussé...

De toute évidence ; du côté du ciel et du chaos...

La patte attachée à un fil – pourtant...

 

 

Le front accolé au sol et au temps...

Nous réchauffant au soleil de l'exil...

Ermite (à part entière) désormais ; nomade du fond des bois...

L'âme proche des arbres et des bêtes...

Mille visages au gré des chemins...

Et la vie éternelle – fraternelle ; au-dedans...

N'ayant plus rien à partager avec les hommes...

Célébrant la joie et le silence auprès des siens (sans même le besoin d'en témoigner)...

 

*

 

En ces temps sensibles ; l'ouverture devant soi...

Et l'environnement attentif à nos gestes (à tous nos gestes)...

Nous hâtant – tâtonnant – autour de la béance tant cherchée...

Allant ; et dérivant ; jusqu'aux cendres humides...

L’œil cheminant avec le reste ; avec l'ensemble...

Et nous ; comme une particule dans le chaos ; dans l'immensité dansante (et déchaînée)...

Brinquebalé(e) – entraîné(e) ; la moindre brindille – le moindre tourbillon – le moindre scintillement...

 

 

Avant soi – le silence ; et après aussi (sûrement)...

Sous ce ciel parfait ; la terre (très) laborieusement engendrée...

La pierre s'essayant – apprenant à devenir la chair ; et la chair s'essayant ; vers un autrement ; moins fragile – moins funeste – moins tragique ; vers le synthétique – sans doute...

Le cerveau servile – et maintes fois utilisé (jusqu'à l'usure – jusqu'à la débilité) ; puis abandonné pour de plus ambitieux projets...

Le monde rétif – résistant – et tout de guingois ; à la traîne de ce qui se trame – de ce qui se concocte – souterrainement...

 

 

Entrecroisés ; l’abîme et la chair...

La matière-étendue...

Oubliés à force d'histoires

Et des ponts à redécouvrir ; et à restaurer ; pour que le cri rencontre la soif ; et que la soif rencontre la source...

Sur l'arche habitable ; sous la voûte recourbée...

Avec patience ; jusqu'à la transformation de tous les hurlements...

 

 

Au gré des couronnes ; et des coins découverts ; et des coins détestés...

Ce que l'on rencontre ; de la glaise qui baille et qui gueule...

Un monde de fables et de surgissements...

Au milieu de la chair affamée de chair ; digérant la chair ; ne cessant de se transformer en mille choses surprenantes...

 

*

 

Autour du même cercle bleu ; de (minuscules) carrés amovibles et clôturés...

La fumée des hommes ; (très) précisément mesurée...

Leur territoire ; comme un monde pétrifié ; dont on hérite ; et que l'on s'évertue à agrandir...

Le seul jeu (l'un des seuls jeux) qu'ils connaissent...

Des murs et des temples que l'on édifie ; et qui, jamais, ne feront apparaître la lumière ; juste l'image d'un Dieu servile et emprisonné ; pâle (bien pâle) reflet du mystère qui plaît aux âmes grossières...

Moins que l'herbe et la pierre qui s'abandonnent à la pluie ; moins que la terre naturelle sur laquelle nous vivons avec les bêtes...

 

 

La main en grâce ; et l'âme qui ne croit plus guère...

A genoux ; au-dessus du vide...

Sans la moindre renommée ; de plus en plus anonyme ; et invisible...

Célébrant la danse – les étoiles – la nuit ; d'une égale manière à la lumière...

Sans désir particulier ; pas même celui de changer la moindre chose en ce monde (si parfait)...

Simplement présent...

Dans le silence ; le cœur à son comble...

 

 

A (grands) coups de malheurs ; le désespoir des cœurs...

La vérité sous le nez ; pourtant ; sans en avoir l'air (bien sûr)...

Pour que l'âme apprenne à voir ; cet indispensable apprentissage du regard qui doit, en (tout) premier lieu, s'exercer à soustraire...

 

*

 

De tous les miroirs et de toutes les filiations ; nos reflets et les yeux regardés...

Déjà au-dedans des autres mondes...

Sur cette voie qui échappe au temps...

De mort en mort (de plus en plus somptueuses)...

Devinant ce que nous serons à terme ; et après aussi (bien sûr)...

Et sachant cela ; vivant de la plus intuitive des manières...

 

 

Entre nous ; trop d'étoiles ; le devenir et le néant...

Des mondes et des cieux ; là où l'on se trouve...

Encore séparés (trop séparés) ; évidemment...

Ce qui nous échoit ; la même chose qu'au-dehors (exactement)...

Le cœur qui se frotte à la pierre et à la peau des Dieux ; avec malice – avec désespérance et sagacité…

Sans (jamais) rien exclure des oracles ; ainsi se dessine – se construit – le sort de ceux qui s'imaginent pénitents...

 

 

Ce qui nous hante ; trop obstinément...

Sous la férule du genre ; de la famille ; de la communauté...

Condamné(s) à l'infâme tyrannie du personnel ; dont chacun (bien sûr) se réclame...

Et le reste ; comme oublié – relégué aux plus inaccessibles profondeurs...

A jongler avec les rêves et les territoires...

Oubliant (de manière si tragique) que rien – ni le monde – ni l'espace – ni les visages – ni les choses – ne peut être détenu et clôturé...

Et si étrange ; et si risible ; de nous voir essayer (nous autres pauvres créatures) de nous approprier des parcelles de vent ; quelques riens dont on se croit possesseur...

Sous le règne (millénaire – et encore inchangé) de la séparation ; entre loi – croyance et chimère – le monde (toujours) en construction...

 

*

 

En silence ; recueilli ; les mains encielées (et sortant des ténèbres – pourtant)...

L'âme à terre ; lumineuse malgré les cendres – malgré la grisaille du monde...

Comme couronné ; sans le moindre quidam alentour ; ni la moindre trace à suivre...

 

 

La folle équipée ; face au vide ; face à la lourdeur...

Confondant le nom et la chose...

Sur la terre-pensée ; dans l'antichambre de la mort ; dans le sas qui sépare des enfers...

Le destin ; quoi qu'il (nous) en coûte ; et d'une façon ou d'une autre – le chemin qu'il faut suivre...

La pierre et l'abîme ; et la peur – contre soi...

De nuit et d'absence ; le corridor méticuleusement arpenté...

Ici ou là ; qu'importe ; comme si l'on était à peine vivant (presque déjà mort)...

 

 

Piégé(s) par la nuit...

Cette (si brève) conservation de la matière...

Sous la lumière ; sans l'essentiel...

Des choses et d'autres ; et des visages à profusion...

Une multitude d'objets – de gestes et de jours – (assez) inutiles...

La laideur – l'indigence et le saisissement – à portée de rêve ; à portée de main...

Ce que nous partageons tous (sans pouvoir nous en défaire)...

 

 

En secret ; la vie – la perte...

Ce que l'on désire ; ce qui nous attriste ; et ce que l'on pleure...

Le sang sous la neige...

Et cette douleur (terrible) de ne rien savoir ; et celle (tout aussi terrible) de s'imaginer savoir...

Toujours à côté ; toujours séparé ; jamais juste ; toujours en peine...

En vie sans (réellement) être vivant ; et ainsi tant que durera l'ivresse – la cécité – le refus de s'engager ; le cœur (parfaitement) piégé dans la nasse cherchant, dans son délire, une rive trop lointaine alors que tout est là – déjà ; à notre portée...

 

*

 

Plongée dans le naturel ; en soi – alentour ; le même environnement...

(En partie) affranchi de l'homme et des artifices humains ; par-dessus le néant et la séparation – en quelque sorte ; avec des résidus (assez substantiels) de l'esprit étroit qui se favorise...

Continuant à être ; à distiller le bleu qui, parfois, abonde ; et, d'autres fois, ce qu'il reste (de manière assez absurde)...

L’œil en son royaume ; sans la moindre attente ; sans la moindre priorité...

 

 

Le visage de l'ombre ; des temps sombres ; des heures qui précédèrent l'avènement – la délivrance...

Celui d'avant la joie ; celui d'avant la couleur...

La gorge encore prise d'un haut-le-cœur en se souvenant de cette (terrible) emprise...

 

 

La nuit allant ; comme les peurs...

Et s'avançant aussi vers nous...

A travers le nombre – la haine ; cet inévitable basculement dans la barbarie...

Avec le même visage ; le Dieu de la douleur et du silence...

Oblitérant la joie pour l'essentiel des mortels...

 

 

A attendre ; les mains ouvertes...

Sans rien désirer ; sans rien saisir ; sans rien écarter...

Si proche(s) de l'Absolu et de la mort ; de nous-même(s) ; de tous nos semblables...

Le legs déchiré ; avec tout un chemin à réinventer ; et la tête – et la chair – à apprivoiser – à aimer – à célébrer – avec toutes leurs salissures et toutes leurs corruptions...

Dans l'impossibilité de vivre autrement ; autre chose ; condamné(s) à obéir aux circonstances ; à la confluence des nécessités ; à expérimenter ce qui nous échoit sans jamais rien décider...

 

*

 

Au milieu des éboulis ; la même lumière pointée par le doigt...

Moins longue – peut-être – la route...

Comme un retour vers le haut...

Vers l'élargissement vertical du monde...

Par la voie la plus escarpée...

L'âme (toute) frémissante...

 

 

Le verbe ; tantôt reclus dans ses tranchées ; tantôt perché sur son promontoire...

A entendre le vent ; et à le sentir devenir nôtre ; indissociablement...

Sans incident ; alors que s'opère l'effacement...

Encore assis sur cette grosse pierre ; le cœur moins morose (moins gris) qu'autrefois ; léger (bien plus léger)...

La pâte humaine – dans son gouffre – prise dans les filets de la lumière...

 

 

Le sommeil comme ensemencé...

Et l'invisible ; et l'horizon ; des perspectives oubliées...

Juste quelques pas avant de mourir...

Le cœur insensible...

Alors que d'autres (plus rares) tâtonnent ; avancent – reculent – s'égarent – emportés par le tournis de l'âme qui explore...

L'homme tentant de se dépêtrer ; obéissant aux nécessités du voyage...

Essayant d'échapper aux légendes millénaires dans lesquelles s'inscrivent toutes (à peu près toutes) les histoires humaines...

 

 

Au pays de Dieu ; la faim ; des loups...

Quelque chose (indéniablement) de la terre...

Au cœur de la magie de la chair ; et de ses misères aussi...

Des larmes – du sang – des chemins et des prières...

L’œuvre de mains savantes...

Et tous les rêves – sur la croix – qui s'épanouissent...

Toutes les créatures (à peu près toutes les créatures) de ce monde – épigones (qui s'ignorent) de l'origine ; héritières (involontaires) de tous leurs devanciers...

Entre murmure – chagrin – espoir et frémissement...

 

*

 

Le cœur sans séquelle ; en dépit des épreuves...

Plus libre qu'autrefois ; et sachant mieux accueillir ce que déteste la tête ; et sachant, à présent, mêler les pas et les paroles aux prières et aux étoiles...

Le verbe bleu ; comme des bouts de ciel ensemencés ; (très) discrètement souriant...

Moins de mots ; et moins du nom ; davantage du chant anonyme...

Ce qu'offrent les lèvres ; ce que la source déverse...

La mort livrée à l'immortel...

Ce qui se dit offert à l'indicible...

Moins (beaucoup moins) sérieusement humain...

Avec cette tendresse qui affleure...

Une plus juste manière de vivre – sans doute ; d'être vivant...

Quelque chose de l'arbre et de la pierre – de la rosée et du vent...

Pas exactement le même homme ; la gravité moins sévère ; réjouie – ravie – joyeuse...

 

 

L'aventure depuis si longtemps commencée...

Oscillant entre la poussière et l'Absolu...

Et, aujourd'hui, le cœur et l'absence de nom pour seules ambitions...

A regarder – impassible – les alliances se nouer et se défaire ; le déferlement de l'affection et de la haine...

Avec (toujours) cette tendresse (presque surnaturelle) au cœur de la violence déployée ; rayonnante – secrète – souveraine...

Et le scintillement (si perceptible) de la vérité – à travers toutes les illusions ; Dieu – comme une évidence – à travers toutes les circonstances...

Le voyage de plus en plus immobile ; à mesure que nous comprenons ; à mesure que l'âme reconnaît les lieux...

Et la chair ; et l'esprit – libres d'aller sur leur chemin ; alors que les bras s'offrent au monde – à ce qui passe ; et que le silence souligne – confirme – son approbation...

 

 

Le chant si humble face à ce sommeil si lourd – si imposant...

De l’innocence (un peu d'innocence) au milieu du tumulte et de la mort...

L'une des rares choses – peut-être – dont nous sommes capables...

 

*

 

La main – en soi – présente autant que la mort...

Durant le (peu de) temps qui passe...

De nouveau ; emmêlé avec le reste...

Jusqu'au plus grand nombre...

Très progressivement...

Comme une respiration ; un cœur qui bat...

 

 

Sans oublier le monde ; ces restes de soi...

Dérivant (très souvent) hors des cercles proposés...

Porté par les vents ; toutes voiles dehors...

Traversant l'obscurité et la lumière pour rejoindre l'après ; tous les au-delà possibles – successivement...

Par-delà la mort ; transformant (peu à peu) la sauvagerie et l'aveuglement...

Ce qu'offre – en vérité – tout voyage...

 

 

Si mortel(s) ; comme des ombres qui cheminent l'espace d'un instant...

Sur des pierres (presque) éternelles ; sous un ciel hérissé d'intentions...

Si loin (encore) de la nudité attentive...

Un voyage sans témoin ; et sans la nécessité du témoignage...

Du cœur noir à la transparence...

Sans rêve ; sans alliance...

Dans la compagnie de l'Amour ; que l'on découvre peu à peu...

 

 

Au seuil des fleurs et des choses écloses ; dans cette période qui succède à cette sorte de chaos du corps...

Avec un parfum (encore plus prononcé) d'automne et d'absence...

Et, en filigrane, les bruits du désert et de la nuit...

Et – partout – l'odeur des bêtes qui rôdent...

Dans l'éloge (plus qu'évident) de l'anonymat et de la figuration...

Le front (encore) dans l'ombre...

Et la lumière qui éclaire par-delà la chair et la mort ; offrant le seul chemin parmi tous les possibles ; toujours le plus juste ; le plus précieux ; exactement ce dont nous avons besoin...

 

*

 

Ici ; au milieu de la lumière ; dont notre visage est le parfait reflet...

Étranger au monde ; de plus en plus...

Vers le haut et vers le bas ; simultanément...

Laissant le désir hors du cercle...

Comme effacé par l'immensité...

Au-delà de la mémoire et du temps ; au centre de l'espace...

Au royaume de l'âme et de la pierre ; là où l'arbre donne le rythme et la direction ; là où l'on peut (encore) s'initier à la vie haute et intime – à la vie vraie ; là où nous sommes – là où nous marchons – là où nous allons ; autant que l'endroit d'où nous venons...

 

 

En ce pays de chair...

L'âme sans audace ; façonnée par la (longue) liste des ambitions communes...

Et la peur du scandale ; et la crainte de l'exil...

Ce qui affleure ; (très) timidement ; (presque) sans poids face à ce qui enfonce...

De la terre et du rêve ; et mille autres charges – sur les ailes (encore) repliées...

Gisant ; parmi tous les yeux fermés – sous ce ciel (apparemment) impassible...

 

 

Tout au long du mélange ; le chaos et la perte ; comme un voyage au terme duquel s'offre un orage de baisers...

Le territoire (substantiellement) agrandi ; proche de la plus large envergure...

Dans la compagnie d'un Dieu surprenant ; ce qui prolonge la route et le défilé du temps...

 

 

Dans l'ombre éparse ; se regardant...

Se détachant de tout triomphe...

La lucidité vive et modeste...

Le monde ; à travers l'éternité – transparent...

Presque rien – en somme...

Quelques soubresauts dans les bras du vide...

Une manière de s'approfondir ; d'apprendre à s'effacer...

 

*

 

Le cœur – trop souvent – annexé par le drame...

De lieu en lieu ; (presque) à chaque circonstance...

L'âme terrestre ; comme embrigadée par la chair et l'épaisseur...

La parole douloureuse ; comme exercice (simple exercice) de confession...

Et dans l'expectative (angoissée) de la sentence...

Sur nous ; à la fin des jours – à la fin des temps – sur le point de nous écraser ; un tombereau de jugements – d'interdits – de damnations...

Encore trop humain – sans doute...

 

 

Le cœur ; dans le balancement (erratique) du fil sur lequel le destin se tient en équilibre...

Des choses – des seuils ; du temps passé...

Comme de la neige accumulée ; et autant de visages croisés...

Condamné(s) à l'inepte (et récurrente) traversée des saisons...

A jouir par inadvertance ou par excès de volonté...

Les poches pleines de pierres ; et dans la tête – des prières entassées...

Des vies ; comme des ombres contraintes aux alliances pour faire face à la fatalité...

Le cœur trempé dans le sommeil ; et le crâne cogné à coups de marteau...

Ainsi la cadence que l'on s'impose...

Face au monde – de plus en plus dépossédé...

Jusqu'au terme de cette fatigue de vivant ; à chaque virage ; à chaque instant – à deux doigts de défaillir...

 

*

 

Au-dessus de la chute ; et du gisement...

Comme l'arbre et la lumière...

Comme le chant du moine et de l'oiseau...

Le cœur ciblé ; le cœur recommencé...

Moins vaniteux (bien moins vaniteux) que ceux qui paradent sur la rocaille ; que toutes ces âmes illettrées qui ne savent pas reconnaître une seule lettre de l'alphabet invisible...

 

 

Un peu de lune sur la langue...

Le miracle au-dessus du bavardage...

Au-delà de la bouche et du mot ; au-delà même des lèvres talentueuses ; des lèvres amoureuses...

Comme un tourbillon de liberté ; un imprévu dans le trop habituel humain...

Un saut du temps ; une faille ; une (véritable) surprise...

Et l'âme – bien sûr – qui se fait hospitalière ; contrairement au monde – à l'Autre – déjà recouverts d'un épais sommeil – d'une indifférence à toute épreuve...

 

 

Dans l'ombre du seul ; ce qui se vit ; ce qui s'écrit ; parfois absurde – parfois vertigineux ; toujours nécessaire...

Mais las du monde depuis trop longtemps ; dans l'expectation (si impatiente) de l'aube et du vide triomphant...

Puis, un jour, comme pénétré – de l'intérieur – par cette lumière inconnue...

Le regard éclairé ; et la chair réchauffée ; comme un surcroît de tendresse et de lucidité ; un (large) pan de ciel qui s'est offert...

 

 

L’œuvre de la faim sur ce qui peuple l'étendue ; la moindre rive...

Qu'importe l'or – l'encens – la prière...

Des courants de larmes et de sang...

Tantôt vers l'un – tantôt vers l'autre ; acteur et témoin ; bref passant...

Et ne pouvant s'en empêcher...

Attristant l'âme et meurtrissant la chair...

En ce monde si peu affamé d'ineffable...

 

 

En ces heures nocturnes ; accompagnatrices d'un autre sort ; révélant un autre monde ; la possibilité d'un destin plus conscient – plus léger – plus épanoui...

Une ville entière ; un pays entier ; un empire peut-être – à travers un chemin entièrement inventé...

Ce qui se glisse par la fenêtre – au fond des yeux – au fond de l'âme...

Sous le régime du cœur ; la parole (seulement) nécessaire...

A charge pour l'esprit de se défaire du faix ; et d'offrir le vide et la joie que l'on réclame...

 

*

 

Introuvable ; l'oasis des aveugles...

La tête criblée de rêves et d'étoiles ; aussi longtemps que les yeux puiseront dans la terre ; aussi longtemps que l'or sera la seule richesse du monde...

De quoi vivre un peu ; survivre grâce à la chance et au labeur...

(Presque sans regret) ; dans l'inconscience de son infirmité...

 

 

La bouche tordue par l'âpreté – la haine – le mensonge...

D'une douleur à l'autre ; sans étonnement...

Le corps à peine vivant ; l'esprit absorbé ; l'âme se dégradant – s'étiolant peu à peu...

Accompagnant (seulement) le nom – le legs – la filiation...

Comme couché(s) au cœur de la plaie ; sous le règne du mythe et du manque ; au fond du gouffre surpeuplé...

 

 

La chair et l'âme du monde que l'on enchaîne et que l'on assassine ; au nom du progrès ; au nom du confort de l'homme...

Le cœur caché du secret ; et l'horreur perceptible – comme une drogue...

L'Amour si loin de ces éclats rouges ; et habitant aussi leurs profondeurs (d'une manière apparemment paradoxale)...

Dérisoires ; nos pages – le jour – toutes les promesses de la lumière ; face à cette souillure – face à cette dévastation...

 

 

Changés en pierre ; chaînes aux pieds...

L'âme et la bouche enferrées dans l'épaisseur...

Le cœur et la tête scellées dans la fiente...

Ce qui a perdu (depuis très longtemps) son caractère d'étrangeté...

Parmi nous – pourtant – (bien) plus que des traces de ciel...

 

 

A la table de la bonne fortune ; discrète – invisible – anonyme...

Sur l'âme brûlante de déraison ; la démesure qui a remplacé le chagrin...

Comme allongé sur soi...

Dieu dans le chant ; à travers notre voix...

Et le bleu ; à travers le festin d'aujourd'hui et toutes les famines d'autrefois...

Le pays d'où nous venons ; le pays où nous vivons ; le pays où nous allons ; comme un hymne (un hymne éternel) à l'immobilité...

 

 

Comme une tristesse ; un reste de monde ; déposé(e) sur le bord de la route...

Quelque chose (à la fois) de la crête et du dedans...

Un bout d'abîme et un vieux résidu de nudité ; l'un en face de l'autre...

Et nous ; submergé par ce tête à tête ; par le flux et les relents ; par l'embrasement (soudain) de ce qui se cherche et s'affronte...

En haut du passage – peut-être ; en haut du passage – sûrement...

 

*

 

Au grand dam des hommes...

L'altitude de l'âme ; et l'impossibilité de s'y hisser...

Sur cette terre décadente – (strictement) continentale ; qui ne connaît le grand large qu'à travers les mythes et le récit des sages ; autant qu'à travers l'écume et les embruns charriés par les vents ; amenés avec les relents de chair putréfiée qui émanent des charniers (de tous les charniers) qui longent les rives où s'entassent les morts et les vivants...

Des joies (de petites joies) – des larmes (très souvent) – des vies (banales) ; si dérisoires – (infiniment) passagères...

 

 

Comme un tambour ; le cœur – la vie – le rythme...

Des vibrations sur le fil ; les barreaux de l'échelle...

Le temps à rebours ; le monde couché – à travers les yeux de ceux qui respirent ; et ses règles du jeu que nul ne comprend (vraiment)...

 

 

Au pays du monde ; des arbres haut comme des collines...

Et nos espiègleries (enfantines) ; et nos (interminables) parties de cache-cache avec ceux qui se tiennent debout ; dans le bruit et la prétention [et qui nous prennent pour leur congénère]...

Et notre souci de vivre comme les bêtes ; aussi loin des hommes que possible...

Dans le désordre des pierres – le tumulte tranquille du temps ; et le parfum (enivrant) des fleurs sauvages...

Comme un refuge – un repos – un sanctuaire – fragiles et passagers ; un retour à la terre natale...

 

 

Dans l’œil familier de ces bêtes – ces sœurs à cornes – le sauvage (en partie) apprivoisé ; et (très) largement emprisonné...

Et cette force tranquille face à la poigne (barbare et intraitable) des hommes ; et cette joie placide; et cette douce mélancolie – dans lesquelles nous puisons le courage – et l'ardeur – nécessaires pour résister à la mainmise de ceux qui pensent gouverner ce monde ; et qui ont la sottise de croire qu'il leur appartient...

 

*

 

A demi vivant ; assiégé(s) par le labeur et les images ; écrasé(s) par toutes les autorités (établies)...

A chanter encore ; sur ces pierres vouées à la nuit...

A prier encore ; sous ce ciel qui nous livre au sang ; à la faim et au sang...

Combien faudra-t-il donc d'histoires – et d'existences – pour déconstruire notre idée de l'identité et de l'appartenance ; pour apprendre (réellement) à briser sa gangue...

A réclamer encore de l'or – et le soutien du monde ; comme si cela pouvait nous aider à nous affranchir – à nous désincarcérer...

Vivre le moins inconfortablement la geôle et l'emprise ; voilà à quoi nous en sommes réduit(s) (pour l'essentiel)...

 

 

Dans les bras de l'hiver ; ce qui est délaissé – inentendu – balayé...

Le jour ; à la pointe de la veille...

Et le courage du solitaire...

Le cœur à la renverse ; dénudé sans indulgence – sans la moindre pitié...

Les lèvres joyeuses – pourtant – porteuses de la parole que le ciel a initiée...

De la couleur de la pierre ; et destinée à fendre l'épaisseur...

Homme aux pieds libres – sans âge – rompu à toutes les pertes ; œuvrant, à présent, sans sacrifice...

 

 

Plus vieux que le sang et l'indifférence...

Qu'importe les hommes et la mort...

Au milieu des simples ; au fond des bois...

Dans cette solitude sans égale ; dans cette joie que l'on partage avec les nôtres – le ciel ; la vie et le merveilleux qui nous entourent...

 

 

Deux rêves ; à contretemps...

L'oubli ; à la place du sablier...

Le chemin qui se devine – qui se profile – qui s'invite...

Un voyage sans trace – sans rumeur – sans personne...

La joie accolée au souffle ; tandis que la douleur se défait...

Moins de nœuds ; à moins farfouiller en soi...

Vers le Nord ; comme en témoigne le climat ; et le cœur plus vif – plus prompt – plus ardent ; à mesure que l'ascension se précise...

 

 

Ce qui sait – en nous ; comme une force inébranlable...

Comme un livre ouvert – pourtant – à travers ce qui vient – ce qui passe ; à travers la moindre circonstance...

Comme des flèches pointant vers le centre – cet espace que chacun recèle ; à disposition de ceux qui ont capitulé ; de ceux qui ont abandonné toutes leurs armes...

 

 

L’œuvre trop vivante du miroir...

S'insinuant partout ; jusque dans les profondeurs les plus lointaines – les plus invraisemblables – les plus insoupçonnées...

Et nous ; comme des îles ; comme des bouées surnageant au milieu des remous et des reflets...

Au cœur des courants et du chatoiement ; comme pris au piège...

Les yeux fatigués ; l'âme découragée ; le cœur (un peu) perdu ; comme enivré – déboussolé par cette hostilité ; et l'abondance des attractions et des scintillements...

Si loin du bleu – des forêts ; et des couleurs franches du mystère...

 

 

La source – les cimes ; sans masque...

Au fond de la plaie ; face à la mort...

Que le monde nous rebute ou nous enchante...

Et la neige ; et les paillettes d'or que l'on jette autour de soi ; et qui recouvrent le sol – l'issue – la moindre possibilité ; ce qui pourrait – pourtant – forcer la fortune ; nous aider à nous hisser jusqu'aux origines...

 

*

 

Moins que soi ; et le reste...

Tantôt surplus ; tantôt soustrait...

Qu'importe le délire et la violence...

L'instabilité de l'esprit et de la pierre ; et les instincts dans leur sac...

A sa rencontre ; (très) secrètement...

 

 

Nourri de chant et du sauvage...

A coups d'invisible...

Au centre du cercle cerné d'or...

Et le sommeil – en ce monde – qui navigue librement...

Le ciel parfois couvert – parfois étoilé ; au-dessus de tous les fronts...

Et cette écume nimbée de parole...

Loin de l’œil ; loin de toute poésie ; alors que nous exultons au fond des bois – au seuil de tous les deuils ; avec la mort ; tout autour – et au-dedans...

 

 

Dénué de soi ; en dépit du sang et de la pierre...

Rien ; ni personne ; ce qui semble avoir lieu ; des choses qui arrivent diraient certains ; de la matière qui s'anime – en quelque sorte ; de (très) brèves apparitions...

L'invisible derrière ; jamais très loin ; tirant des abîmes – pour un instant ; et y replongeant (assez vite) ce qui a eu l'audace – la folie peut-être – d'en émerger...

Un peu de poussière et de temps sur fond de bleu intouchable...

De l'écume ; et le mystère (toujours aussi) insondable...

 

 

Le nez baissé sur le sol et le sang...

A l'envers ; l'étreinte ; et l'âme (assez) sérieusement atteinte...

Sur le trésor dispersé ; un peu de neige et d'argile...

Et dans nos gestes ; et au cœur de ce que nous vivons ; l'innommable ; et tant de possibles ; et tant d'impossibilités...

Toute l'histoire du monde – en somme...

 

*

 

L'esprit offert ; et ce qu'il porte ; en plus du souffle ; en plus du cœur...

A la fois flèche et théâtre ; avant-scène de l'immensité et champ de bataille (effroyable)...

Associé (quasiment soumis) à une ardeur effrayante ; monstrueuse (si souvent) dans ses conséquences...

La réponse de l'homme ; face au monde et au mystère ; guère plus (bien sûr) qu'un instrument...

 

 

Des larmes ? Pour quoi – pour qui – donc cette tristesse ?

Ce qu'il (nous) faut expérimenter ; sûrement  – un bref passage...

La lumière ; absente puis, réconfortante...

Et ce qu'elle éclaire ; comme une évidence, à présent, au milieu des croyances – au milieu des malheurs – au milieu des chimères...

Et la lampe ; et le mot ; illusions aussi ; cousus dans la même trame mensongère...

 

 

Au cœur du jour ; dans l'âme...

La peau tremblante ; sous la lumière...

Comme hissé au-dessus du monde ; au-dessus de tous les yeux indifférents – de tous les lieux inhospitaliers...

Comme si s'achevait là la traversée du plus âpre...

Comme libéré des corvées les plus communes...

Capable – à présent – de se consacrer à la découverte (rafraîchissante) des autres dimensions du monde...

Ainsi émerge-t-on, peut-être, de l'écume – de l'épreuve (incontournable) de l'écume – pour s'approcher de soi – aller à sa rencontre ; sur la courbe ascendante de l'effacement ; l'oubli en tête...

 

 

A s'étioler dans la (triste) compagnie de ses semblables...

Contraint d'assister aux bavardages et aux agissements les plus stupides – les plus futiles...

Et rien pour apaiser nos cris – et notre rage – séculaires ; hérités de ce séjour incompréhensible sous les étoiles...

Aux prises avec toutes sortes d'hostilités...

Et caché – avec le secret – au fond de soi ; le seul abri que nous continuons d'ignorer – ou de négliger (dans le meilleur des cas)...

Invalides et insatisfaits tant que nous refuserons le face à face avec ce que nous portons ; avec cet infini de lumière et de tendresse...

 

*

 

Déchiré par le haut...

A travers le ciel ; le fond du monde...

Et ces cris (tous ces cris) que reflètent les miroirs...

Les mains tendues en guise de drapeau ; et la faux sur l'épaule ; l'essentiel de la réponse face au mystère...

Par-dessus les apparences ; ces sortes de boucles qui suivent (très) fidèlement les reliefs de l'invisible...

Et la découverte stupéfiante de ses contours – de ses centres et de ses confins (apparents) ; inimaginables...

 

 

La nuit ; moins que la parole...

Comme le mutisme des étoiles...

A rebours des saisons ; le chemin...

Et par les interstices ; la somme...

Ce qu'il nous faudra (immanquablement) soustraire...

 

 

En harde solitaire ; nous éloignant pour des rendez-vous amoureux...

Jour et nuit ; sur la rocaille ; le long des rivières ; au milieu des arbres ; derrière les broussailles...

Comme une échappée vers l'enfance au visage tendre ; là où l'esprit se laisse porter par les forces qui le traversent...

L'âme étreinte par l'innocence et la sauvagerie...

 

 

Dénué de rêves...

Le ciel juste au-dessus des yeux...

Sous le ruissellement sacré du jour – l'aube ; l'éclaircissement sans explication

Tout ; comme une évidence ; à travers la clarté...

Des vagues de vent vers le large...

L'esprit libre ; la matière célébrée...

En passe de servir le monde comme l'air et l'eau – la terre et le feu...

Une infime parcelle de l'espace ; dans l'étrange intimité de l'infini...

 

 

Comme un peu de matière ; une sorte de pâte (informe et malléable) entre les mains du ciel...

Et le poids ; et la nuit ; et l'immensité...

Et cette tristesse ; et cet écrasement...

A chaque parole ; à chaque recommencement...

Et ce qui nous façonne ; inlassablement...

 

 

La vie (secrètement) enfoncée dans l'âme ; et (presque toujours) la méconnaissance de l'inverse...

Si près du jour ; si près de la mort...

A hauteur de tête ; à longueur de nuit...

La somnolence ; et le grand sommeil...

Ce qui remplace, peu à peu, le visage de l'homme...

La route (cette longue route) qui zigzague sur l'horizon...

Et ce gris qui alourdit la chair ; et qui attriste le cœur...

A s'interroger (encore) ; sans (jamais) se laisser porter...

 

*

 

La nuit de l'ouest ; libre du monde et des étoiles...

Saupoudrant quelques feuilles de l'automne sur tous les jours – tous les siècles – vécus...

Sans doute – la manière la moins disgracieuse de se prêter aux jeux du monde ; sans s'y frotter intensément...

Derrière notre table de pierre ; à laisser la parole arriver – s'inscrire ; et se déployer ; vers le ciel – sûrement...

Sans même vouloir que les yeux des hommes s'y attardent ; sans même y attacher de l'importance...

A écouter (seulement) ce que nous portons ; ce qui nous traverse ; ce que nous traversons...

Légèrement ; sans rien dégrader – sans offenser personne (sinon, peut-être, les esprits sots) ; sans brandir le moindre étendard...

Le doigt discret pointant vers la lumière et la tendresse ; et révélant (plus sûrement) ce dont nous sommes constitué(s)...

 

 

Au pied de l'indicible ; celui qui n'a de nom ; qui se meut avec l'âme et le monde ; avec la respiration de l'homme et la course des bêtes ; celui qui s'éveille et s'endort avec l'esprit ; sans jamais deviner la nuit qu'il porte ; en dépit de son éternel sourire ;

Ce qu'il nous offre ; ce qu'il nous impose...

 

 

Le souci de l'herbe et de l'arbre arrachés...

Et la réparation que les habitants de la terre réclament...

Roulé contre les bêtes plutôt que contre les rêves ; plutôt que contre les hommes...

Lovés ensemble (tous ensemble) dans un terrier ; au fond d'une large galerie creusée sous la terre...

Au seuil du jour ; la lumière présente – diffuse ; à travers la transparence...

Au seuil d'un plus grand que soi ; se manifestant à l'intérieur...

Avec – partout – la même présence ; la même joie...

 

 

A la source du voir...

Aux confins des forêts...

L'âme et la lumière...

Ce pour quoi nous sommes né(s) – sans doute...

 

 

Là où l'ombre se reflète ; se régénère ; s'étale – s'amplifie – se déploie ; et qui se fracasse contre la plus infime part de solitude...

Aussi proche que possible de soi – du ciel – de toute aventure...

A voix haute – la parole ; et plus haut encore – le silence...

L'ultime précision de l'être ; dans cette marche fluctuante aux faux airs hasardeux...

L'âme et le corps ; comme un attelage asymétrique et bancal ; et dont la route paraît si tortueuse – presque aléatoire...

En tous lieux du ciel – déjà ; pourtant...

Sans le moindre orgueil ; et ici plutôt qu'ailleurs ; ce qui ressemble à nulle part...

Entre d'étroits interstices et de larges bandes ; l'impuissance et la solitude ; ce qu'il nous faut (impérativement) découvrir...

L'enfance prémonitoire ; dans le pressentiment de la fragilité du monde et de l'éphémère de nos vies si peu certaines...

 

*

 

Temps d'apôtres à la bouche tordue ; à la parole grise ; à la tête lasse...

L’œil si serré contre soi ; en ce siècle de sang et de cécité...

En ces temps de hurlements et de cœurs blessés...

Ni fleur – ni pierre – ni arbre – dans leur panthéon édifié à la gloire du monde...

Ni bête – ni homme à la bouche droite ; au cœur plus large que le monde ; au sang si proche de la sève ; et à l’œil qui voit...

Dans la proximité de ce qui n'a de visage ; familier du vide et de l'invisible ; dont le chant célèbre les feuilles et les pétales ; tous ceux dont l'âme est silencieuse...

En plus de la danse – la joie – la beauté ; et la prunelle malicieuse...

 

 

Le songe à perte ; comme condamné(s) à ce trop peu de raison...

Comme prisonnier(s) ; comme séquestré(s) – contraint(s) d'évoluer au milieu des ronces du temps ; entre griffures et frissons – jusqu'au plus noir – jusqu'au plus tragique de ce séjour intranquille...

L'achèvement du vivant ; l'agonie ; et la continuité du malheur...

A travers le souffle ; le défilé inépuisable des saisons ; la douleur – jusqu'au dernier soupir...

De métamorphose en métamorphose ; et disculpé(s) (à la fin) de tous les crimes – de toutes les offenses ; dissimulée(s) au fond du secret peut-être – la culpabilité ; la peur et la culpabilité ; l'origine de la fuite – de la course – de la débâcle...

A travers cette écume si inquiète face aux puissances des profondeurs – face à la monstruosité apparente du monde ; ce qui se joue (si souvent) sur la pierre...

D'île en île ; l'itinéraire – à l'intérieur...

Soumis à l'incessante recomposition des rôles et de la terre ; notre passage – notre partage ; et ce qu'il restera – peut-être...

 

*

 

Éclairé(s) par ce qui passe ; et surnage...

La neige par-dessus la terre...

Et ces barques (presque) immobiles au fond desquelles se glisse, de temps à autre, une silhouette ; une ombre que le jour a, peu à peu, façonnée ; et qui ne sera plus qu'un amas d'os et de souvenirs lorsqu'elle quittera ce monde ; lorsqu'elle sera emportée par les eaux – (irrésistiblement) aspirée par les profondeurs...

Et ces rails – tantôt parallèles – tantôt enchevêtrés – qui guident l'ardeur – les rencontres – les sévices – les pillages – les querelles – l'entière tonalité du voyage ; et les récompenses ; et les châtiments qui ponctueront ce bref périple...

Et cet exil (si compréhensible) des poètes – des nomades ; qui vivent toujours à l'écart – loin du cirque – loin des cris et des masques de cire...

Éclairé(s) par ce qui passe ; et surnage...

La neige par-dessus la terre...

Et ce qui s'achèvera, un jour ; le mensonge et l'insupportable face à la félicité – face à la lumière – chaque jour, grandissantes...

 

*

 

Le ciel enjolivé ; trop agrémenté d'images...

Comme le fond du jardin – l'autre côté du monde ; auréolé de mystère...

Sous l'arbre encore ; un livre à la main – celui de la terre vivante...

Et le vent sur le visage...

Sans doute – au milieu du voyage...

Familier de la mort et du feu...

Fidèle aux ramures et aux nuages...

Nous tenant là ; près de ce qui passe ; près de ce qui se dit ; écoutant et offrant la parole nécessaire ; aussi utile que la lumière et le silence des fleurs...

La possibilité de l'aube ; qu'à l'intérieur ; en ce monde qui ne célèbre – et ne vénère – que l'inconscience et le chaos...

 

 

Adossé à l'ombre, peu à peu, grignotée...

L'azur – en soi ; autant que la lumière...

Au zénith de la poussière...

Les liens défaits ; à nos pieds – les plus grossiers (les plus élémentaires) ; et les plus subtils qui s'affinent – se renforcent – se déploient ; au lieu de l'abîme – au lieu du sommeil...

Sans trêve ; les yeux fermés sur les Autres – le monde – le temps...

Comme attendant (sans impatience) le début du jour...

 

 

Tâtonnant ; la main sur la paroi qui explore ; et découvre ce monde privé de soleil...

La tête trop prétentieuse pour s'accroupir – offrir à l'âme les richesses du sol ; et parmi elles, l'issue – le passage vers les hauteurs que nous cherchons (presque) toujours au-dessus des cimes – dans les sphères d'altitude que nous croyons côtoyer alors que l'esprit de l'homme ne s'est pas encore affranchi de sa lie souterraine – de sa gangue de glaise...

 

*

 

Encore du bleu ; sans compter depuis quand ; sans compter les jours qu'il (nous) reste...

Grandissant ; à travers les épreuves ; à travers tous les adieux...

Si seul – à présent – que le cœur s'enfle – se gonfle – efface ses contours – agrandit son territoire – embrasse le monde – absorbe l'espace ; comme une bête en train de muer ; de l'intérieur – la métamorphose...

Devenu si sensible que les larmes ont remplacé le sang ; et cette tendresse que pulse le cœur...

Et la pierre inondée ; comme pour laver tant de tueries – de massacres – de cruauté ; des siècles – des millénaires – sanguinaires – cannibales – dévastateurs...

Du rouge à la transparence pour faire voler en éclats l'horreur et la bestialité – s'éloigner des âmes barbares et instinctives ; échapper à l'inconscience de ce monde...

 

 

Aux confins du jour deviné ; du ciel trop parfaitement dessiné ; sphérique ; à la manière d'un papier peint (vaguement céruléen) que l'on aurait collé au plafond...

Avec trop peu de diagonales et de place laissée aux marges...

Avec trop d'angles et de recoins où l'on pourrait cacher ce qui (nous) embarrasse...

Le cœur trop peu ouvert ; pas assez frémissant ; et des gestes plombés qui saccagent ; et des âmes qui s'approprient – et entassent – au lieu d'offrir – au lieu de partager...

Rien que des tâches à accomplir par ceux qui ont (tant bien que mal) conservé un certain sens du devoir ; et un immense espace récréatif dédié à la jouissance et au divertissement pour les Autres (pour tous les Autres)...

Ni joie – ni beauté ; des hurlements et de l’hystérie ; la nuit noire et la chair violentée...

 

 

Et des dunes – et des danses – encore ; à franchir – à expérimenter...

Autant qu'au temps des ancêtres...

Et autant d'âmes préoccupées par la possibilité d'une issue [d'une issue à cette (assez) misérable existence]...

Sans obéissance ; la volonté encore trop vive pour s'abandonner ; et se laisser porter par les circonstances...

A ânonner encore l'alphabet du monde offert (pourtant) avec tant de diligence...

Apprenant à naviguer (cahin-caha) au sein du royaume ; à conserver par devers soi les ruses et les trésors – toutes les richesses et toutes les supercheries...

Privés de cette ardeur – de cette audace – qui permettrait de se libérer des illusions...

Condamnés à la piété (la plus grossière) et à la préhistoire de l'âme ; à peine au début de la bipédie...

 

*

 

Entremêlés ; le jour et la parole ; la terre et le plus sombre ; tout ce qui aspire à la lumière...

La plaie béante et ce qui élabore les calculs – les manœuvres – les stratégies...

Toutes nos aspirations d'ensommeillés (encore) asservis...

La rage de l'homme cherchant le fruit et la (juste) saison ; et charriant (malgré lui) les mille choses qu'il a refusées...

 

 

Ce à quoi nous résistons ; avec nos cris et nos traces...

Vivant (essentiellement) en meute ; et dans l'écume...

Rien face à la nudité ; juste l'immensité du crime ; et le poids de l'ignorance...

Comme si le cœur se nourrissait du sang (et l'esprit, des malheurs) des Autres ; le front boursouflé de colère et d'ambition(s)...

 

 

Au milieu de la brume et des vivants...

Au milieu des cris et des rencontres...

Entre l'espoir et la pluie ; l'histoire du monde ; et la récurrence des saisons...

Baignant (tout entiers) dans l'imaginaire...

S'imaginant libres ; et emmêlant les fils qui animent leur âme et leurs mains...

Se croyant secourables et solidaires ; et édifiant autour d'eux – et jusque dans leurs profondeurs – une longue suite de douves et de remparts...

Comptant sur leur ruse et sur leur(s) force(s) ; et refusant leur faiblesse (pourtant) légendaire...

Incroyablement labiles – comme toutes les choses de ce monde ; sous un ciel qui leur apparaît sans mystère...

 

*

 

Des cris lancés contre le ciel ; à peine quelques échos – quelques éclaboussures ; malgré la chair déchiquetée...

Aux commandes ; Dieu – des mains – des forces – personne...

Aucune tête sous la couronne...

De la neige et du vent ; ce qui habille et dénude ce monde...

Des gueules ; de la glaise industrieuse et fertile...

A bouffer encore du sang noir ; de la bave au coin de la bouche...

Sous un déchaînement de violence et de hourras ; des larmes et des rires...

Une partie de la fange se flagellant ; et l'autre essayant de se défiler ; essayant de se faufiler entre les hurlements et les substances ruisselantes pour échapper aux massacres et à la mascarade...

Ici ; en ce pays où l'on se pense flamboyant ; grand(s) seigneur(s) ; les mœurs vulgaires – l'usage prosaïque – l'instinct vengeur – (bien) plus sûrement...

 

 

Éprouvé par l'ébranlement du monde...

Parmi les choses ; l'éclosion de l'infini...

A marche forcée ; ponctuée de haltes et de meurtrissures...

Le jeu de l'indignité ; (presque toujours) en faveur de l'offense – de l'avanie...

Du côté de la nuit et du bannissement...

Condamnés – sans même que nous le souhaitions – à la naissance – à la mort – aux saisons ; et, à terme, à l'acquittement – à la suppression du temps – au triomphe de l'étendue et de l'effacement...

L’œil ; et le visage – déjà bleuis par le ciel...

 

 

Au pays de la roche ; l'ardeur – la fatigue et la mort...

Et des larmes (un ruissellement de larmes) dans la lie ; jusqu'à la noyade ; asphyxiés par la tristesse au fond des fondrières remplies par nos pleurs...

 

*

 

Bras tendus – bras en croix ; à genoux...

Silencieusement...

Solidement imprégné de misère et de foi...

Le cœur haletant ; peu disposé à digérer sa peine...

Hors du cercle – hors de la danse ; aujourd'hui...

Alors que – partout – la nuit s'affole ; alors que – partout – monte le cri...

L’œil mauvais ; et la figure fiévreuse ; salis par le désespoir accumulé...

Comme de gros blocs de pierre qui obstrueraient la vue et la respiration ; qui embarrasseraient nos âmes (trop) insensibles...

Le Dieu malicieux – dans ses œuvres ; se dissimulant là où l'on pense qu'il ne pourrait se glisser...

Pour de vrai – pourtant ; en dépit de tout ce noir ; en dépit de ces apparences désastreuses...

 

 

A hurler aussi fort que les loups...

Berné (depuis si longtemps) par le monde...

L'attente – au quotidien – d'une chose qui n'adviendra jamais...

Le jour au-dessus de toutes les têtes – de tous les cercles – de toutes les tombes...

La lumière ; et rien du songe ; comme si nous n'avions rien compris au réel – rien saisi de la réalité ; à vivre ainsi avec des cœurs de bête...

 

 

L'index tendu vers l'Autre ; accusateur...

Et l'enfer – en soi – dissimulé ; et que l'on se garde bien d'exposer...

Brandissant le fer et le bâton...

Dans une optique de potentat ; à renverser l'idée même d'utopie ; avant que le moindre monument – avant que le moindre territoire – ne puisse être édifié – ne puisse être circonscrit...

 

 

A mi-chemin ; les chaînes (en partie) brisées...

L'or du monde remisé là où nul ne pourra le trouver – ni en faire un usage dévoyé ou dégradant...

Dans l'oubli de soi – des choses ; entre les deux – peut-être...

Le jour inondé – et dépeint – par la parole...

Des gestes – des astres ; des mouvements qu'approuve l'infini ; infimes et cosmiques...

L'oreille sertie de silence ; et le cœur en joie...

 

 

L'âme – autant que l’œil – qui témoigne...

Par défaut d'oubli ; ce qui émerge – ce qui fait saillie...

Qu'importe l'âge et le temps...

Qu'importe le rire ou la grimace...

Nos rires et nos larmes – sans fin...

 

*

 

A trop négliger l'âme ; le monde saccagé...

Qu'importe les rêves d'exploitation et de résistance...

Qu'importe que l'on renforce les colonnes de l'un ou de l'autre camp...

Sous l'ombre dévastatrice de la séparation...

Qu'on le veuille ou non ; ce qui alimente le crime...

 

 

L'essentiel qui affleure ; et que l'on frôle ; à désirer n'importe quoi ; à vouloir passer devant ; à espérer donner du sens (ou de l'importance) à chaque geste ; à ce qui n'en a pas...

Toujours le rêve – l'honneur – le lendemain ; au lieu de vivre la nuit et les circonstances ; l'envers du plus favorable ; ce qui nous est offert ; les mille états – les milles séparations – à expérimenter...

 

*

 

La tête trop pleine d'espoir et de temps...

Sur la balance – déséquilibrée ; le désir et ce qu'il (nous) faut abandonner...

Si peu de plaisir ; si peu de profondeur...

A pleurer sur ce que l'on nous offre...

Rien ; ni étreinte – ni embrassade...

A rebours du courant naturel...

En retrait ; et l'oubli (trop difficilement) soustrait...

Comme un sac de sable déversé dans la bouche ; et le cœur qui s'embourbe – qui s'étouffe – qui suffoque – qui s’asphyxie...

 

 

Le privilège entre les dents ; la hiérarchie de la longueur...

L'apparence de la puissance...

Et à l'autre extrémité ; ce qui se tient à la merci ; presque une manière de vivre – de se tenir en offrande ; cette force qui tient à la fois du don et de la confiance – le service ancillaire offert à ce qui le réclame – à ce qui advient...

 

 

Un peu de neige sur notre douleur ; et nos confidences...

Reflets d'un Autre – en nous ; dans les profondeurs – comme un espace habité – et dissimulé au monde ; où la nuit règne autant que le jour ; où les couleurs et les larmes jaillissent – comme une eau vive – des fontaines...

Le ciel riche de la multitude des visages – des étoffes et des voix...

L'aube aussi proche que possible...

 

 

Le jeu et l'horizon – tournés vers le chant ; ce qui favorise la blessure...

Ce qui se dissimule ; ce qui jamais ne se définit par son nom...

Comme un regard (de plus en plus) éclairé – éclairant – sur l'invisible et les choses de ce monde...

 

*

 

Encore du rêve ; sous nos manteaux colorés – derrière nos visages figés dans un sourire d'absent – emprunté à d'autres...

Debout ; et vivants – en apparence...

Des vies pétrifiées – immobiles – en dépit du mouvement – en dépit du désordre et du bruit...

De pauvres semences ; et de pauvres floraisons...

Et le fruit de leurs entrailles ; affublé de notre héritage – du legs commun ; les mêmes insuffisances – les mêmes négligences – les mêmes inconséquences...

Si bas ; sous ce ciel...

Et l'âme voyageuse – exploratrice – qui s'impatiente ; et les têtes (toutes les têtes) ébahies...

Et ce feu – et cette fièvre – qui nous fait défaut (et qui nous manque)...

A vivre – à croire – à espérer ; comme de pauvres idiots...

 

14 décembre 2017

Carnet n°106 Lumière, visages et tressaillements

Journal / 2017 / L'intégration à la présence

Des mains qui amassent. Et des vies qui s'encombrent d'un surplus de monde. Et un cœur qui efface pour que le rien devienne trésor... Un regard étincelant sur le brin d'herbe et l'oiseau. Et la beauté si saisissante du monde et des visages...

Et si nous pouvions nous surprendre cherchant à tâtons, au cœur du jour, la lumière... naîtrait sans doute (aussitôt) un grand rire... Et nous regarderions notre visage défiguré par la peur s’émerveiller soudain du grand soleil déjà présent à nos côtés – illuminant le fond de l'abîme où nous avons cru être jetés...

 

 

Il faut avoir traversé la nuit pour en témoigner. Et avoir laissé le vent balayer l'épais rideau des songes qui nous cachait le jour – la lumière...

 

 

La vie pleine n'est accessible qu'au regard vide, à l'âme innocente et au cœur sensible. Le premier si lointain et si vaste et les deux autres si proches – si unis aux tremblements du monde...

 

 

Tant de questions animent l'homme (l'homme véritable). Et aucune réponse n'est capable de le satisfaire. Et de combler son désir d'infini et d'Absolu. Seule la lumière saura éclairer ses interrogations et dissiper sa soif de réponse en lui révélant l'accès à sa nature intensément lumineuse...

 

 

Et si un seul homme se levait pour nous dire la vérité, l'entendrait-on ? Je crains que nous ne restions sourds à sa parole. Plus sage peut-être serait de laisser aux fleurs le soin de nous y ouvrir...

 

 

Le monde. Une ombre – quelques ombres – sur la jetée que nous croyons plus réelles que l'espace – l'espace lumineux – qui les accueille et les éclaire...

 

 

L'eau et la sauterelle, l'herbe et la rivière, plus vives et nécessaires que la parole désenchantée du monde – bien trop affairé avec ses rêves de gloire et ses parures enfantines perlées d'une gaieté insouciante – presque mensongère – pour s'occuper de métaphysique – et répondre aux questions les plus fondamentales. Les fadaises toujours plus séduisantes que la vérité...

 

 

Un sursaut d'espérance dans la nuit. Et l'homme qui croit ainsi avancer – et se rapprocher de la lumière... Mais ses pas seront toujours sous les étoiles. Et l'horizon inaccessible... C'est au dedans que l'homme doit s'ouvrir pour que la clarté s'embrase – et rayonne sur les chemins. Le monde alors se révélera avec le jour naissant – et la nitescence toujours plus vive du cœur. Comment pourrions-nous accéder autrement à la lumière – et la fréquenter...

 

 

Le malheur ne tient qu'à l'espérance d'un ailleurs et d'un plus loind'un meilleur et d'un autrement... Et l'apaisement – et la réconciliation – toujours naissent de l'instant nu, dépouillé de tout rêve et de tout propos, qui ouvre la vie aux heures blanches où le vent s'infiltre pour balayer tous les songes.

 

 

Des mains qui amassent. Et des vies qui s'encombrent d'un surplus de monde. Et un cœur qui efface pour que le rien devienne trésor... Un regard étincelant sur le brin d'herbe et l'oiseau. Et la beauté si saisissante du monde et des visages...

 

 

Les eaux grises du monde et ses berges marécageuses. Et au cœur de l'étendue, l'îlot lumineux sur son infime tertre, à proximité des nuages. Clarté franche – et innocente – parmi la noirceur des visages et les mains fuyantes qui n'agrippent que le sable et le limon des rives mortes – si peu vivantes – où la vie s'étale exsangue – et asphyxiée. Comme une trouée d'air pur dans l'odeur de mazout et les fragrances (nauséabondes) du labeur et de l'appropriation. Comme une aire de liberté parmi les bras prisonniers des saisies et de l'espérance...

 

 

L'immense puzzle mouvant de l'Existant. Le cœur si penché – si proche – comme immergé au dedans. Et l’œil si libre de la trame...

 

 

La présence ouvre à la rencontre. Temps – instants – de présence où tout devient rencontre... Où tout est vu, éclairé et accueilli – le moindre frémissement – le moindre tressaillement de l'âme et du monde. Joie et beauté indicibles de l'accueil et de la réunification...

 

 

Pourquoi s'élancer sur les routes alors que veille au dedans le seul trésor...

 

 

Et si nos blessures aussi n'étaient que des songes... Crispations glacées devant l'incertain...

 

 

Jamais les peurs ne pourront nous conduire jusqu'à l'aire des confiances où règnent la quiétude et le cœur serein...

 

 

L'innocence est le lieu de tous les désirs. La clé et le passage vers l'autre rive où patientent la lumière, l'infini et l'éternité. Et le véhicule pour nous y mener...

 

 

Et si tous les visages en lambeaux – défigurés et privés de lumière – étaient les nôtres. Et si nous les aidions à traverser les eaux noires du monde – et à accéder à l'autre rive, serions-nous enfin tous reconnus comme les enfants de la lumière...

 

 

Et si nous trempions nos mains et nos lèvres dans la candeur et l'innocence, notre geste et notre parole seraient-ils enfin justes et beaux – à l'égal des ambitions de Dieu pour le peuple infime de la terre...

 

 

Rien ne résiste à l'effacement. Ni les peurs, ni les désirs. Ni, bien sûr, les songes et les ambitions. Après l’effacement, rien ne demeure. Ne subsiste que le regard innocent...

 

 

L'être infini. Et nos visages dérisoires sur leur infime parcelle de terre. Dieu, selon notre posture, doit parfois en rire – et d'autres fois, en pleurer. Mais comment pourrait-il ne pas toujours s'en émerveiller ? Je devine – et vois parfois – derrière ses lèvres hilares ou ses (chaudes) larmes, l'éternel sourire de ses yeux tendres...

 

 

Comment pourrions-nous craindre Dieu et la vie en voyant le miracle de leur Amour derrière – et en dépit de – la noirceur de nos gestes infirmes ? Comment pourrions-nous rester aveugles à tant de merveilles ? Et à ceux qui ne savent voir, apprenons leur à mieux regarder...

 

 

Seule la lumière fera fondre nos banquises imparfaites. Et les réduira en résidus naturels. Et seule l'innocence saura les initier à leur sort – et à leur voyage – pour les mener à bon port...

 

 

Qu'importe notre visage et notre âme – et leur nature solaire ou ombrageuse... – pourvu que l'on acquiesce à leurs élans spontanés, ils trouveront leur place – et joueront leur rôle – en ce monde. Et découvriront, au fil de leur mission, la promesse d'un autre ciel – cette lumière si inespérée...

 

 

Ressentir tous les frémissements du monde et tous les tressaillements de l'âme – jusqu'aux plus infimes, serait-ce donc cela avoir un cœur ? Et s'ouvrir à ce regard – à cette présence en nous – qui les exacerbe – et être capable de les fréquenter – serait-ce donc là l'unique voie pour nous rapprocher de notre lumière...

 

 

Les malheurs, souvent, aggravent la cécité. Pour mille malheureux aux yeux borgnes – toujours plus borgnes –, un seul regard clair qui aura vu, derrière les malheurs, le sourire tendre de la lumière...

 

 

Un homme, une ombre. Un tapis, une terrasse. Une fête, un lieu charmant. Et le monde que l'on plie à la hâte dans quelques cartons d'invitation et de belles brochures au parfum de réclame. Et l'âme que l'on froisse sans même se douter qu'elle existe – et qu'elle a plus de poids que l'homme, l'ombre, le tapis, la terrasse et le monde additionnés dans un geste grossier et machinal...

 

 

Et ce rouge sombre qui sèche sur l'écrin blanc de la neige... Sur cette terre de massacres et de flocons où l'âme est maudite. Où les haches et le glaive fissurent la lumière promise – et la promesse même de toute lumière...

 

 

Attendons le jour où les vents ne pourront plus porter notre carcasse – et auront asséché nos désirs, alors peut-être l'âme s'éveillera de sa nuit, éventrera le coton des oreillers maculés de sang et de rêves pour se glisser dans les plis du soleil où elle reprendra quelques forces avant de monter à l'assaut de la lumière... Il n'y a d'autre espoir pour voir la terre – et son peuple – lavés de leurs batailles et de leurs poussières...

Et nous attendrons tous, la joue posée contre le jour, la fin de notre (longue) nuit...

 

 

Et si les vents n'étaient que le souffle de Dieu chargé de nous débarrasser de nos maigres et encombrants bagages... Et si l'innocence naissait de cet abandon... Et si la joie, la grâce et la beauté s'invitaient dans la pureté de ce geste de confiance... Les hommes alors, sans doute, seraient bien surpris d'apercevoir dans leur regard, dans le monde et dans leur vie ce Dieu auquel ils n'ont jamais cru – et qu'ils ont piétiné et délaissé pour des idoles monstrueuses...

 

 

Et si la neige sur l'aurore était plus blanche que nos pas dans la nuit... Et si Dieu avait raison d'insister – et d'écraser notre joue sur la vitre sale de la fenêtre par laquelle nous regardons le monde – et espérons tant de lui... Et s'il avait raison de frapper l'âme du bâton prometteur de la tristesse pour que nos larmes coulent – et que le sang cesse d'abreuver la terre – et de tacher nos poches si indigentes – et si garnies... Et si nous avions la sagesse d'écouter sa parole – et ses consignes – et de nous abandonner à son silence – et aux volontés si naturelles de la chair, alors la nuit, peut-être, prendrait fin – et se lèverait l'aurore sur l'horizon – sur tous les horizons de cette terre saturée de songes, de neige et de sang...

 

 

Dans sa petite chambre d'écriture, le poète – le penseur – écrit comme le jardinier cultive son jardin. Quotidiennement. Et à l'abri des regards – sans que nul ne sache ce qu'il a planté ni ce qu'il fait pousser... On aperçoit parfois le poète – le penseur – sortir de son atelier avec quelques feuillets à la main comme l'on voit, de temps à autre, le jardinier sortir de son potager avec un panier ou une caisse chargé(e) de provisions. Le premier offre ses lignes, ses notes et ses livres comme le second offre ses salades et ses légumes pour la soupe du soir et, parfois (lorsque leur âme est joyeuse) quelques fleurs pour égayer le cœur d'une femme – ou éveiller à la grâce le cœur du monde. Ainsi le poète – le penseur – et le jardinier livrent, presque chaque jour, les fruits de leur patient labeur : de belles et savoureuses réjouissances pour le corps et l'esprit. Des pleines brassées de fraîcheurs, parfois un peu étranges et biscornues, que l'on ne trouve ni sur les étals des marchés ni dans les rayonnages des librairies, mais qui, assurément, sont saines et naturelles – et qui font toujours les délices de l'âme...

 

 

Toi, lecteur, qui ouvres ce livre – et en parcours les pages – sens-tu l'âme de leur auteur ? Et ses infimes tressaillements ? Aperçois-tu ton visage à travers ces lignes ? Je te le souhaite... C'est pour toi – et toi seul – qu'elles ont été écrites. Et il convient de t'en saisir pour que te soit révélé(e) ta propre lumière – et le chemin qu'il te faudra emprunter pour t'en approcher et la fréquenter afin qu'elle puisse rayonner à travers ton être*...

* Afin que ton cœur, tes lèvres, ton visage et tes mains puissent en devenir l'exact reflet...

 

 

La lumière encore. La lumière toujours. Partout. Au dedans comme au dehors. Devant et derrière. Au dessus et en dessous. Et jusque dans tous les recoins – et les replis – de l'ombre...

 

 

De petit mot en petit mot. De petite note en petite note. Ainsi s'écrivent nos livres. Et se dessine humblement notre œuvre...

 

 

Notre petite chambre d'écriture. Le modeste atelier du poète où viennent se réfugier le cœur et le monde incompris. Le cœur et le monde endoloris par tant de coups et de paresse...

 

 

De l'homme au monde, pris (piégé souvent, du moins, le croit-il...) dans la trame des événements et des existences, à la conscience-monde (à l'être-présence), ainsi, je crois, se dessine la métamorphose universelle... La promesse offerte à chacun de réaliser – et de vivre – sa véritable nature. Et sa plus profonde identité...

 

 

Dans la foulée fraîche des heures, les hommes s'enlisent. Et dans leur miroir se reflète l'ombre de leur visage. Mille ans pourraient passer. Et rien ne changerait. Du sable et des rêves tachés de sang...

Et ce vent sur notre visage qui creuse son sillon de lumière...

 

 

Quand donc, Ô Dieu, effaceras-tu leur visage – et libéreras-tu la grève de leurs poussières...

 

 

Les hommes, le corps solide, ventru, énorme. Et l'âme si décharnée. Comme écrasée par la graisse du cœur, dégoulinante (si souvent) d'abjections...

 

 

Ah ! Si les pierres du monde pouvaient parler, nous connaîtrions enfin l'histoire de la terre. Et l'on devinerait le sort de nos pas – et la mort (infâme) qui nous est promise...

 

 

Mais quel est donc ce sang qui sort de la bouche des hommes ? Naîtrait-il des entrailles de la terre ? Et qu'est-ce donc que cette montagne de corps ruisselants ? Et tous ces visages – et tous ces chemins – tachés de rouge...

 

 

Et si derrière le haut mur dressé devant la vie, il n'y avait ni tombe ni cyprès – que l'on ne plante (sans doute) que pour les vivants et les rassurer de l'incertain voyage... Et si tout continuait – et recommençait différemment – avec peut-être simplement un nouveau visage...

 

 

Et si l'affreux béton gris dont nous recouvrons la terre était l’œuvre du Diable. Son appel insistant – son invitation perpétuelle à la mort – et dont nous serions les anges noirs... Le bras funeste et grossier dérobant au monde la beauté des forêts...

 

 

L'homme, le corps repu. Et l'âme, abandonnée, qui crie sa faim...

 

 

Et si la nuit – notre nuit – n'était pas le voile le plus sombre... Et si un démon plus obscur – et plus ténébreux encore – avait investi la place – l'antre vacant et inoccupé du cœur – pour plonger le monde dans la noirceur – et l'obliger à crier sa faim de lumière...

 

 

Et si la mort, blanche comme le jour, n'avait davantage de lumière à nous offrir... Et si les heures n'ouvraient ni à la montée ni à l'envol... Et s'il n'y avait que l'instant pour nous délivrer – et le ciel pour nous accueillir...

 

 

Alors que poussent sur la terre les murs et les barrières qui cherchent en vain à protéger – et à mettre à l'abri – nos poussières, et si l'espoir, en définitive, reposait (tout entier) sur le vent – et ses souffles libérateurs...

 

 

Du sable et des rêves tachés de sang. Voilà à quoi nous reléguons nos vies. Et voilà ce que nous offrons au monde et à la terre. Et pas une main levée pour dissiper les songes – et briser les épées. Et pas une seule âme dressée pour crier son innocence...

 

 

Le poète n'écrit rien. Ne produit rien. Il est le terrain de la parole. Le réceptacle sensible des tressaillements du ciel. Et la main de l'âme qui les restitue... C'est au lecteur toujours que revient le plus âpre labeur. Suivre la parole – et lui redonner un visage pour y voir le ciel dansant. Et que se dessine la lumière sur les pages pour éclairer son âme et son propre visage...

 

 

Si nous savions écouter la terre, elle aurait tant à nous dire... Les arbres et les rochers nous parleraient des nuages. Les rivières nous parleraient de la pluie, des falaises et de la rosée. Et notre visage saurait ce qu'il est, ravi de sa demeure – et heureux parmi ses frères sous un ciel enfin réconcilié...

 

 

Hymnes sauvages et chants naturels à la fois exacerbés et corrompus par la voix – et l'ambition – humaines, si grasses des plus vils et des plus nobles instincts de la terre (la survie et la persévérance dans son être) et encore si éloignées de la lumière...

 

 

Encore un songe qui n'aura ébloui que les yeux. Et piétiné l'innocence. Encore un songe qui en nous éloignant de la lumière nous en rapprochera...

 

 

Une voix discrète, à peine audible, s'élève dans la nuit. Celle du poète – son cri – indifférent à l'indifférence des hommes. Inentendu sur terre mais dont les vibrations déchirent le ciel – seul témoin à reconnaître la nécessité – et la sagesse – de sa parole...

 

 

Une nuit en plein jour où les hommes ne distinguent plus même les étoiles. Où la noirceur est si acclamée qu'elle devient lumière. Où les silhouettes – toutes les silhouettes – sont grises et les âmes obscurcies – et égarées – par tant d'errances. Où dans tous les panthéons, la figure du fou a remplacé celle du sage. Où les marchands sont adulés et les poètes méprisés. Où les foules ne se lassent jamais de vénérer et d’idolâtrer les ombres...

 

 

Être seul et contemplatif. Voilà, évidemment, de quoi réjouir l'âme. Assis dans l'herbe parmi les insectes et les nuages. En compagnie des arbres et du ciel. Voilà de quoi sentir le cœur du monde palpiter. Voilà de quoi être au plus proche de la vie pleine – sentir vibrer les sentiments les plus bruts et les plus naturels de l'homme – et laisser la main courir sur son carnet – se livrer à quelques notes et épanchements...

 

 

Tout ce qui est naît, pousse, grandit, évolue et disparaît dans la plus parfaite impersonnalité. Plongé tout entier dans son destin. Et l'homme, doté par la nature (et par Dieu sans doute) de quelques velléités d'intelligence n'échappe pas à cette loi bien qu'il s'imagine libre et doué de libre arbitre (quelle idiotie...) – et qu'il pense, dans sa grande et belle ignorance, pouvoir se façonner un destin. Mais son existence et son histoire (tout entières) sont pourtant, elles aussi, pleinement plongées dans les charmes et les mystères de l'impersonnel. Fruit à la fois des instincts de la terre et de la volonté énigmatique du ciel. Conscience et énergie liées d'une inséparable façon...

 

 

Ah ! Le beau regard du premier homme ! Si plein d'émerveillement pour les beautés de la terre, si curieux de son mystère et doté de cet insatiable appétit de comprendre. Et bientôt corrompu (corrompu malgré lui) par la violence des instincts et la force des désirs du monde. Et bientôt envahi par la peur et les doutes – par l'impératif de survie et le recroquevillement*...

* Recroquevillements perceptif et existentiel...

 

 

La nuit, le monde endormi. Et pas davantage éveillé durant le jour... Emporté par ses tourbillons ravageurs. Rabâchant ses songes. Les améliorant à l'occasion – à chaque nouvelle opportunité. Se rapprochant (continuellement) de ses fantasmes. Poursuivant inlassablement son sommeil...

 

 

Hommes et monde, pantins de la conscience, unique marionnettiste dont le jeu et les fils pénètrent si profondément – et si intelligemment – chaque fibre (et chaque cellule) de ses marionnettes qu'il leur fait croire qu'elles sont maîtres de leur destin... Quel merveilleux et diabolique stratagème pour que les hommes et le monde s'éveillent à eux-mêmes – et finissent, un jour, à force d'expériences et de compréhension, par se reconnaître pleinement en la conscience...

 

 

Les mots faibles – vacillants – qui s'entrechoquent au fond du crâne – et sortent des lèvres en logorrhée. Qui jaillissent et s'élancent à l'assaut du monde – à l'assaut des visages – pour les convaincre, les rallier, les corrompre. Et, au loin, l'homme sage assis en silence. Mastiquant sa parole inentendue. Belle pourtant de tant de vérités...

 

 

S'asseoir en silence. Et regarder les désastres et les merveilles du monde. La grâce et le saccage des vies...

 

 

Que l'homme est beau – et que son visage est doux et lucide (un peu effrayé peut-être parfois) lorsqu'il se retrouve seul et nu – sans accessoire ni outil. On aimerait alors embrasser sa tristesse, sa solitude et ses interrogations. Lui ouvrir grande la porte des retrouvailles. Et offrir à son âme le silence – le beau silence – qu'elle réclame...

 

 

Le silence, bien sûr, aura toujours plus à offrir que le langage. Et la parole – la parole simple et profonde – qui émane du silence (qui sait y trouver appui et s'y coucher avec modestie) est – et sera toujours – plus riche que les discours complexes et argumentatifs orchestrés par la raison...

 

 

Et si le silence avait raison de caresser notre visage... Et si seulement notre âme savait parfaitement s'y coucher, le monde alors deviendrait plus séduisant que les songes...

 

 

Sur notre visage – et dans nos pages, s'exprime toute la couleur de notre âme...

 

 

Il n'y a, je crois, de plus beau tressaillement que celui de la liberté innocente... Son ombre même semble portée par la grâce...

 

 

Et si l'ambition et la convoitise n'étaient que le désir d'une reconnaissance – d'une égalité – d'une extinction... Mais qui donc a décrété que nous n'étions pas égaux face au silence – si humbles – si blêmes – si innocents...

 

 

Lorsque la nuit aura la candeur du jour, aurore et crépuscule se confondront. Et les âmes iront, légères, dans les heures blanches...

 

 

Aucun œil penché sur nos pages. Pas même une ombre. Ni même une silhouette. Et le ciel, hilare, qui applaudit... Sachant, sans doute, que la renommée – et le vain prestige – entachent presque toujours l'innocence – arrachent l'âme à son humilité et la redressent... Et sans innocence – et sans humilité – comment pourrait naître la parole – la parole poétique – si nécessaire à la terre malgré le mépris et l'indifférence des hommes...

 

 

Et si tous les hommes mêlaient leurs larmes... et si tous les poètes unissaient leur cri, les étoiles sur la terre seraient-elles plus vives ? Scintilleraient-elles davantage ? Et le ciel devant nos yeux serait-il plus bleu ? Et l'avenir du monde moins sombre – et les êtres assurés d'aller plus libres et plus joyeux vers leur destin ?

 

 

Et si le monde, soudain, devenait plus doux que les songes, échapperions-nous aux rêves ? Et ces larmes – toutes ces larmes – sur notre visage triste se transformeraient-elles en confettis de lumière ?

 

 

L'âme triste, souvent, est la muse du poète. Mais ses larmes jamais n'effacent le sourire – et la tendresse – de son visage. Et sa main toujours continuera de courir sur l'innocence de la page. Et les jours gris – les heures noires – et le monde si plein de chaos et de beauté – et la joie – et la grâce des années – et l'infini rempliront toujours son silence...

 

 

Tant d'heures – et d'instants – étranges et différents dans une journée. Comme une vie entière qui défilerait en un seul jour...

 

 

Une vie entière parfois brisée – brisée à jamais – par un instant – un seul instant de malheur. Et qui invite la noirceur jusqu'à la fin des jours...

Et une vie entière parfois arrachée – arrachée à jamais – aux malheurs par un instant – un seul instant – de grâce et de présence. Et qui invite le cœur à s'évider – et l'innocence et l'éternité jusqu'à la fin des temps...

 

 

Et si les hommes se tenaient la main – et si les sages et les poètes versaient sur les lèvres leurs paroles, les larmes couleraient-elles devant tant de beauté – devant cette chaîne ininterrompue de chair et d'émotions ? L'innocence et la joie seraient-elles enfin accessibles ? Dieu n'a sans doute pour les hommes d'autre rêve... Et voilà peut-être pourquoi, il encourage le labeur des sages et des poètes...

 

 

La mauvaise foi du monde. Mal inguérissable sans doute tant que l'individualité et les représentations seront à la manœuvre dans l'esprit des hommes...

 

 

Les hommes toujours (en apparence) sûrs de leur posture et de leurs bons droits. Et les affichant avec assurance, fierté et ostentation malgré la déficience évidente de leur savoir, la faiblesse de leur argumentation et leur confiance (en eux) étroite, bancale et mal assurée... Comme des coqs et des grenouilles postés devant l'humble et sereine quiétude d'un bœuf sage...

 

 

J'abhorre la morgue crasse et prétentieuse de l'humanité. Ah ! Faites donc que Dieu m'entende – et qu'il leur fasse fermer leur clapet – et ravaler leur maladif orgueil !

 

 

Aujourd'hui, qui en ce monde (numérique) malade de réclame, de conquête et d'égotisme, ne dispose de sa vitrine pour afficher – et exposer à la terre entière (et peut-être bientôt à l'ensemble de l'univers...) sa misérable existence, ses dérisoires richesses, ses pauvres exploits et ses découvertes sans envergure ? Partout le foisonnement de l'indigence, du spectaculaire (mensonger) et de la médiocrité... Partout le triste spectacle de la bêtise offert à la stupidité des hommes...

 

 

Au fil de sa fréquentation du monde et de l'humanité, l'innocence originelle s'est corrompue. La force des instincts s'y est substituée. Et est devenue loi... Et l'homme sage doit y faire face. Et y répondre parfois (lorsqu'il y est acculé) de la même façon – à la manière des bêtes...

 

 

Ce monde a insidieusement aboli la curiosité et le questionnement naturels, le goût de l'effort, le geste désintéressé, l'innocence et la sagesse. A présent, les hommes ne jurent plus que par leurs contraires – et ne se gavent – et ne s'occupent plus – désormais que d'opinions, de jugements, d'idées faciles, de prêt-à-penser, de confort, de facilité, de commerce, de réclame, d'astuces, de stratégies, de jeux et de distraction. Voilà à quoi ressemblent aujourd'hui le monde et la vie des hommes sacrifiant sur l'autel de la bêtise et de l'ignorance les plus belles caractéristiques – et les plus beaux atouts – de l'humanité...

 

 

Un bureau à ciel ouvert. Un carré d'herbe. Un coin de ciel. Et le cœur – et la main – qui s'offrent à leur vocation. En de telles conditions comment pourrait-on ne pas aimer sa besogne ? En de telles conditions comment le travail (mais en est-ce vraiment un ?) pourrait-il ne pas être épanouissant ? N'offre-t-il pas un poste naturel et sur-mesure adapté à notre entière idiosyncrasie ? A mille lieues des emplois rébarbatifs, alimentaires et sans intérêt de notre époque...

 

 

L'écriture parfois se fait présence. Compagnie nécessaire à la solitude. Comme un surplus d'être à nos déficiences... Offrant peut-être aussi la certitude de la réalité (d'une certaine réalité) de l'existence – que quelque chose en nous vit – et éprouve – des événements pas tout à fait fictifs – des faits et des circonstances qui induisent des ressentis et des impressions qui peuvent être couchés sur le papier – des notes qui attestent que nous sommes vivants – que quelque chose en nous est présent au monde...

 

 

Aujourd'hui, de quels métiers une société – une communauté d'hommes – ne pourrait-elle se passer ? De paysans pour offrir à manger (et répondre aux besoins alimentaires), d'éducateurs pour inculquer les savoirs, d'artisans pour fabriquer les objets d'usage courant, de médecins (herboristes et guérisseurs) pour soigner les corps, de chercheurs pour continuer à répondre aux plus belles aspirations de l'homme, et de poètes – et de sages – pour dire l'indicible et l'invisible. Métiers auxquels on pourrait peut-être (éventuellement) ajouter quelques postes de techniciens pour faire fonctionner les appareils et les machines...

Et n'allez pas croire que cette courte liste et l'usage de termes un peu désuets fassent de moi le chantre d'un quelconque passéisme. Ils soulignent simplement que l'homme (l'homme naturel) a besoin, en définitive, de peu de choses pour vivre. Et que le monde actuel (et futur sans doute) avec ses millions d'emplois de toutes sortes (dans tous les domaines) et ses millions d'objets et de choses produites et consommées ne répond qu'aux exigences capricieuses de nos esprits immatures et ne fait, en vérité, qu'alimenter l'absurdité de nos existences...

 

 

En définitive, je suis comme les bêtes. Je ne peux vivre qu'à l'écart des hommes – dans les forêts et les collines. Et je ne peux me résoudre à les fréquenter pour mille raisons (et toujours pour mille justes et bonnes raisons). Et comme les bêtes, seule la compagnie du ciel et des arbres m'enchante...

 

 

Le regard lointain. Et le cœur proche. Au plus près du monde – uni aux gestes, aux situations et aux circonstances. Ainsi vit l'homme sage...

 

 

A l'échelle géologique, que représente, pour la roche et la couche terrestre, une civilisation avec ses routes, ses cités, ses monuments et ses bâtiments ? Que représente une ville avec ses rues, ses édifices et ses trottoirs ? Et que représente une simple habitation (si importante à nos yeux) avec ses murs, ses terrasses et ses jardins ? A peu près rien. Une mince couche de vernis que les vents, un jour, balaieront et effaceront pour laisser réapparaître la roche et la couche terrestre aussi neuves qu'au premier jour...

 

 

Depuis la naissance du monde, la même histoire, indéfiniment, se répète. A peine soucieuse de changer d'habits et de décors et pourtant, contrainte malgré elle, d'en endosser toujours de nouveaux...

 

 

Un homme face au ciel. Seul et interrogatif. Le regard irrésistiblement attiré par l'infini et la lumière. Qu'y a-t-il de plus émouvant en cette humanité...

 

 

La besogne obscure du poète. Et ses lignes claires sur le blanc de la page. Tentant d'arracher à la noirceur du monde – et de l'âme – un peu de lumière...

 

 

On pourrait pourchasser les ombres. Mais à quoi bon ? dit la lumière. Laissons-les s'effacer... Et nous en serons à jamais débarrassés. Mais avant qu'elles ne disparaissent, sachons nous montrer patients...

 

 

Au milieu des bêtes, le jour clair. La fête. Et la danse du vent. Les révérences de l'herbe. L'acquiescement silencieux des arbres. Et l'approbation du ciel et des nuages. La musique de l'eau sur les roches et les galets des rivières. Le consentement entier de l'univers.

Et au milieu des hommes, la nuit qui avale. Le froid et la peur qui gagnent le fond des âmes. Et le cœur asphyxié qui s'atrophie...

 

 

Et si, un jour, l'aube s'ouvrait définitivement... Mais n'est-elle pas déjà ouverte ? dit la lumière. Les portes du silence ne te sont-elles donc pas accessibles ? Où as-tu donc posé les yeux – et ton cœur – pour qu'elles te demeurent invisibles ?

 

 

L'angoissante approche du monde à notre fenêtre. Traversant portes closes et volets fermés. Pénétrant tout jusqu'à la moelle. Et l'extra sensible jamais ne pourra se barricader. Il se laissera dévorer jusqu'au dernier os...

 

 

L'homme, ce passant pressé aux folles idées. A l'existence plus stupide que celle du brin d'herbe, moins belle que celle de la fleur, moins vive que celle de la bête et moins vaste que celle de l'étoile. A l'esprit – et au regard – si borgnes – si éteints qu'il ne devine pas même l'infini et la lumière qui l’accueillent et l'éclairent...

 

 

Qui es-tu vraiment – et où es-tu donc –, présence, parmi les nuées d'hommes et d'insectes – et les grandes étendues d'herbe verte ? Moi qui t'apercevais – et te fréquentais – dans l'infini clair du ciel, pourquoi ai-je tant de mal à te voir – et à t'approcher – sur la terre noire et surpeuplée ?

 

 

Ah !Cette si parfaite normalité qui cache tant de déficiences : intellectuelle, sensible, émotionnelle, métaphysique, relationnelle, spirituelle, compréhensive, perceptive... Et dire que parmi les hommes, une belle moitié n'en a pas même conscience – et que l'autre dissimule sa différence (et ses particularités) pour ne pas se singulariser et sortir du rang... Quel égarement lorsque l'on sait la longue et rude besogne qui nous attend...

 

 

Lorsque je vois un être – un homme – faire son possible – faire de son mieux – en offrant toute son âme pour aider et accompagner d'autres êtres – d'autres hommes – (et qu'importe ce qu'ils sont...) sans fanfare ni trompette, animé par sa seule foi en la vie – par sa seule foi en le monde –, mon cœur s'émeut. Et les larmes coulent sans que je puisse les retenir. Et me vient l'envie – presque irrépressible – de l'embrasser et de le serrer contre moi...

 

 

Au lieu de célébrer l'Amour et la gratuité, l'homme vénère la valeur et la ruse... Et qui plus est, donne à tous les (faux) airs de partage et de fraternité les couleurs du désintéressement et de la générosité... Ah ! Mon Dieu ! Quel pitoyable animal...

 

 

Il y a souvent (en nous) une foule de souvenirs qui nous blessent (encore) et quelques images qui savent nous réconforter avant que l'innocence – le regard innocent – ne panse nos blessures et n'offre pleinement sa joie. Effaçant presque totalement* la fatalité des souvenirs douloureux et la nécessité d'images réconfortantes...

* Hormis peut-être dans nos jours et nos périodes les plus sombres où nous sommes (presque) incapables d'habiter l'innocence – le regard innocent... 

 

 

Philosophie, existence, poésie et spiritualité. Notes d'un homme sur l'Absolu, la vérité, l'infini, la vie, l'éternité, le monde, la nature, les hommes, les bêtes, le chemin, la présence et l'impersonnalité...

 

 

[Eléments de portait(s) (im)personnel(s) ?]

Qui suis-je ? Un auteur parfaitement inconnu. Un passant. Un passager provisoire. Un funambule aux semelles plantées dans le roc. Un visage anonyme. Un instant dans l'éternité. Un souffle rauque et léger dans l'infini. A peu près rien. Personne. Une ombre fragile dans la lumière. Un cri sans écho peut-être... Un gravillon sur le chemin – et dans la sandale du marcheur. Une lueur sur l'horizon. Une lanterne dans la nuit. Une question sans réponse. Pas même un message. Une incongruité peut-être... Une secousse. Un léger tressaillement dans l'air. Un parfum oublié. Une silhouette que l'on oubliera. Un labyrinthe. Un puzzle vertigineux. Un désastre. Une modeste hécatombe. Un prophète ignare et ignoré. Un jeu sans rôle ni drôle. Un rêve. Un cauchemar peut-être... Un oubli. Une erreur. Une plaisanterie de mauvais goût. Dieu. Un pantin. L'infini. Et le silence enfin retrouvant son origine...

 

 

L'univers d'un être se réduit, le plus souvent, à quelques visages... Homme ou bête, jeune ou vieux, riche ou pauvre, célèbre ou anonyme qu'importe... Le monde se réduit simplement à quelques visages. Et les autres – le reste du monde – ne sont qu'un décor (presque) sans importance...

 

 

En nous se cherche cette présence incomparable que les jours – et les siècles – nous révèlent...

 

 

Une voix qui s'éteint dans l'aurore. Et le soleil resplendissant – plus resplendissant encore peut-être de cette absence...

 

 

Et si nous portions l'eau du puits à nos lèvres, la pluie serait-elle moins noire ? Et la gorgée plus fraîche que nos lampées avides à nos mares – et à nos flaques – croupies et asséchées...

 

 

Et si le lointain n'était que le songe du plus proche... Le rêve de Dieu de nous voir parcourir le monde pour retrouver la source de toutes les existences... Pour que nous puissions nous y rafraîchir – et nous y abreuver...

 

 

Les oiseaux de passage s'effacent dans la couleur des saisons. Et des collines ils s'envolent vers des terres plus claires – plus transparentes peut-être – plus proches sans doute de la main de Dieu. Comment les oiseaux pourraient-ils ignorer que le ciel est leur destin ?

 

 

Et si la bouche – et si nos lèvres – n'étaient faites pour parler. Ni même pour manger. Mais pour sourire et embrasser...

 

 

Et si l'âme n'était que le visage singulier des profondeurs impersonnelles... Une facette – l'une des innombrables facettes – de sa figure infinie...

 

 

Et si nous pouvions nous surprendre cherchant à tâtons, au cœur du jour, la lumière... naîtrait sans doute (aussitôt) un grand rire... Et nous regarderions notre visage défiguré par la peur s’émerveiller soudain du grand soleil déjà présent à nos côtés – illuminant le fond de l'abîme où nous avons cru être jetés...

 

 

On ne vit jamais qu'une fois la vie – l'instant – tout au long de l'éternité... Et cela serait mal connaître les dieux, la terre passante et le ciel vaillant et indéchiffrable que d'oser vivre – et affirmer – le contraire. On vivrait alors, sans doute, bien bête et déprimé – et presque sans âme – jusqu'à la fin des temps...

 

 

Une averse drue dans la campagne. Une pluie fine au coin des yeux – et la chevelure dégoulinante. Et dans le ciel gris, les nuages espiègles qui se jouent des couleurs, repeignant les âmes, les visages et les paysages de leurs doigts lestes – étalant à grands seaux leur palette née des océans. Et sous leurs pinceaux toujours chanteront les rivières et les oiseaux...

 

 

Et si le silence de l'herbe était plus juste que la parole poétique. Et si le monde était plus vrai que ces lignes... Et si, malgré tout, nous avions raison de continuer à dire le monde – à nous ouvrir au silence de l'herbe – et à lire les livres des poètes...

 

 

Le feu et le froid des jours. En égale proportion sur nos vies. Et, plus tard, les cendres et la glace recouvrant – et encerclant – le monde. Et les corps ensevelis. Et les têtes – et les mains – surnageant dans la poussière glacée et brûlante, jetant leur cri au silence...

 

 

La vie toujours sera moins sourde au silence qu'à la parole...

 

 

Et si, pour une fois, nous préférerions le silence et la beauté aux fracas du monde et des armes...

 

 

Et si les mots n'étaient que le tricycle de la pensée. Et qu'il nous faudrait apprendre à vivre – et à pédaler – sur des machines moins puériles – puis à nous défaire des engins – pour aller seul – et sans appui – dans les bras de la nuit... Le jour – et nos vies – alors peut-être deviendraient plus clairs...

 

 

Et si nous étions tous, en réalité, la main de Dieu, tantôt sombre, tantôt lumineuse... Frappant parfois les têtes, éviscérant les corps et déchirant les cœurs de son épée. Et d'autres fois, les caressant, les soutenant et les réconfortant de son eau – ou de son huile. Mais guidant – et accompagnant – toujours les âmes sur leur chemin vers leur fief éternel...

 

 

Poète du feu clair. Et des jours sombres. Aux paroles sans malice et à la vérité brute offertes à l'éphémère... 

 

9 juin 2023

Carnet n°291 Au jour le jour

Mars 2023

La parole bariolée...

Du ciel et de la neige ; hospitalièrement engagé(e)s...

Comme le geste-témoin...

Glissant de l'âme à la bouche...

A rebrousse-gosier...

Le cœur moins aveugle...

Traversant la terre et le temps...

S’immisçant là où les yeux s'épuisent...

S'immobilisant là où l'on doit aller...

 

 

Sur nous ; les ombres et les silhouettes...

A travers le bruit ; le lieu de l'infime...

Le corps qui renâcle à se désobscurcir...

Passant et repassant ; dans un éloignement (très) progressif...

Et comme (presque) toujours ; encore quelque chose de soi...

 

*

 

A l'heure dernière...

Par-delà l'hiver qui, parfois, perdure (plus que de raison)...

Dans ses traces grimpantes (en quelque sorte)...

Nos silhouettes à l'abandon sur la pierre grise...

A la poursuite (permanente) des voyageurs précédents...

Le feu entre nos jambes ; (peu à peu) déclinant...

Le corps à son exacte place de mortel...

Et nous ; nous accompagnant (cahin-caha)

Au-delà des histoires et des noms...

 

 

Au cœur du gouffre ; couché(s)...

Au milieu des Autres ; invisible(s)...

Aussi intouchable(s) que le reste...

Aussi peu guerrier(s) que dans le pire de nos songes ; et le monde avec...

Au rythme des vagues qui nous assaillent – qui nous surprennent – qui nous caressent – qui nous bouleversent ; et qui finiront, un jour, par nous engloutir...

 

 

L’œil généreux ; le cœur sensible à la douleur...

Face aux figures du monde ; insoucieux des sentences et des règles du jeu...

Entre le reflet du feu et la désespérance...

Auprès de l'âme solitaire...

Chaque jour ; un peu plus ; un surcroît d'aventure – au fil des pas...

 

 

En ce lieu où la nuit voyage ; clandestinement (de plus en plus)...

L'épée plongée dans l'âme...

La tête (en partie) décapitée...

Et la perte que l'on précipite ; à la manière d'une eau chargée d'or (nos dernières richesses – sans doute)...

Et autour de nous ; des yeux – des cœurs – des mains ; plissés – orageux – de plus en plus serrés...

A deux doigts du fracas...

Comme si l'automne amplifiait la possibilité du jour ; et notre besoin de nudité...

Comme si rien ne pouvait plus désormais empêcher ce (puissant) désir de s'extraire du (triste) spectacle du monde (subrepticement) entrevu par la fenêtre fermée...

 

*

 

Aux cœurs repliés...

Aux prises avec le froid...

La chair rétractée ; au milieu de la neige...

Le chemin déployé ; et ainsi réunies les conditions de la rencontre...

Face au souffle – les lèvres pincées...

L'âme encore fraîche du visage précédent...

Et, en l'espace d'un instant, le temps qui s'accélère...

La possibilité du changement ; ailleurs – autrement ; avant l'abîme ; avant la mort (en cas de réelle nécessité)...

 

 

De rive en rive ; comme des îles au milieu de l'océan...

Des cris ; et de la roche...

Et la langue bleue de ceux qui se déplacent ; et la liberté de ceux qui savent ; auxquelles rien (bien sûr) ne peut être ajouté...

Là – quelque part ; dans la proximité (malheureuse et indésirable) des hommes...

 

 

Ce que l'on jette ; comme la parole...

Au-delà de la source...

Fidèle (si fidèle) à la noirceur qui nous habite ; qui nous gangrène...

Jusqu'à l'autre extrémité de soi...

Les yeux à la dérive ; et l'âme rebelle – peu soucieuse des tourments (et de la fébrilité) des masses...

Entrelacés – le silence et la joie ; dans le même cercle (et la même étreinte) ; au cœur de cet espace circonscrit par les cordes du monde...

Jusqu'au dernier souffle de la dernière créature...

 

 

Ici ; la nuit...

Tous les maléfices engrangés ; les uns après les autres – par-dessus le secret...

Et ce vide – à mesure des pas ; qu'il faudrait enlacer ; comme des mains qui laisseraient le sable s'écouler ; comme l'esprit qui se laisserait gagner par l'abandon...

Amoureusement ; et sans alternative...

 

*

 

Parce que le jour ; plus simplement...

A petits pas ; jusqu'à la hauteur qui se soustrait...

Au cœur de la vie où, sans cesse, l'on recommence...

 

 

En soi ; le souffle ; et le vent...

La tête arrêtée...

Le temps suspendu...

A respirer encore au milieu des choses...

 

 

Séparément ; de moins en moins...

Au fond de l'interstice...

Parvenu jusqu'à l'embrasure ; la (parfaite) résolution...

Par-delà la substance ; le plus lointain...

Cette sorte d'intimité avec l'espace et le feu ; avec le reste – tous les Autres – en quelque sorte...

Descendu(s) en soi ; sans le moindre résidu laissé à la surface...

Les pieds sur le sol élargi (d'une certaine manière) ; au-delà du corps et de la tête ; le cœur pénétré ; et consentant...

 

 

Dans les tresses du temps ; la mort cadenassée – inabolie ; et encore (trop souvent) brandie en guise de menace...

Comme un rappel à l'ordre – en quelque sorte – pour ceux qui s'imaginent mortels...

Comme une faute de goût ; une parure laide que l'on arborerait avec fierté – un excès de chair qui nous encombrerait...

Une vie sans trépas ; où seul meurt le corps – en vérité...

Au milieu des vivants à l'âme raidie (ou absente)...

Une compagnie – une amitié – en soi – à creuser – incontournablement...

La vérité à la main ; comme inscrite dans le geste...

Quelque chose qui, malgré soi, se rapproche...

 

 

A (trop) vouloir lutter contre le miroir ; l'exacerbation et le grossissement des reflets...

L'apparence changeante...

L’œil comme déplacé ; obstrué par l'excès de distance ; et ce trop peu de lumière...

 

*

 

Le temps insensé ; sans repos – l'âme vivante...

Alors que tout recouvre le ciel ; et que devant les tombes notre cœur se serre...

Comme si ce qui nous habite nous livrait (soudain) à sa volonté ; le vent peut-être ; et ses étranges tourbillons d'ombres et de lumière...

Au seuil de la (dé)raison – sans doute...

 

 

Jouant avec nos pas – nos mains – dans l'argile ; la terre s'insinuant – gagnant (peu à peu) du terrain...

Toujours plus profondément ; dans ce sillon – cette fondrière...

A l'ombre des grands arbres ; et, au-dessus, la mort...

A nous offrir, peu à peu et plus que tout, l'impensable ; le socle de tout chemin – de tout voyage...

Avec nos rêves (tous nos rêves) émiettés au fond de la tête ; nous évanouissant à mesure que le réel gagne en force – en réalité ; dans notre cœur (de plus en plus) vivant...

 

 

Jusqu'à l'épaisseur ; fendue, peu à peu, par la possibilité du silence...

Puis, emportée par les eaux...

Selon le cours des choses ; l'extrême variabilité des destins...

Cette (longue) traversée à gué...

Jusqu'au retournement (inattendu) de la soif...

Notre existence ; malgré soi – malgré le monde – malgré les Autres...

 

 

A la même source ; l'âme et les lèvres – s'abreuvant...

A en perdre la raison (plus sûrement qu'on ne le pense)...

La douleur indéfinie qui, peu à peu, se déprogramme...

D'une extrémité à l'autre ; le poids s'amenuisant...

Et à nos côtés ; parallèles sûrement ; la présence ; et le silence dans la parole...

Aussi longtemps que nous pourrons nous transformer ; le défi de l'abandon...

 

 

Cet œil ; le monde ; comme un attelage guidé par le désir ; et les instincts ; aveuglément vers le sacrifice...

Et contre nous – le vent ; les signes (assaillants) de la débâcle...

Le cœur (de plus en plus) étranger...

Comme un revêtement sur la charpente...

Et l'âme couchée par-dessous...

Avançant ; ne sachant que faire – ne sachant que penser...

 

 

Dans les rouages du monde ; du temps ; notre tristesse (cette très humaine mélancolie)...

Au cœur de cette pénombre qui séduit l'esprit ; et condamne la chair ; ensorcelé(e) (à certains égards) par la promesse du repli – par la promesse du repos...

Guidé(s) par le cœur insatisfait – (toujours) inassouvi...

La porte encore ouverte sur la nuit...

 

*

 

Au plus clair du cœur ; la respiration (naturelle)...

Ce qui rapproche les choses ; dans la plus haute intimité...

Et au-delà du proche ; le merveilleux...

Toute l'étrangeté métamorphosée ; le reste devenant (pour l'esprit) de la même famille...

Sans que rien n'ait changé ; ni les visages – ni l'apparence – du monde...

 

 

Au seuil de cette porte invisible – posée dans l'espace...

Là où l'épaule quitte l'épaisseur...

A la confluence des chemins...

La matière – comme la parole – dévalant la pente ; emportée par la furie des eaux...

Nous quittant ; nous rejoignant...

Dans cet entre-deux perpétuel ; corps et âme – (à la fois) ici et ailleurs – emmenés déjà vers l'après ; malgré l'impossibilité du devenir...

 

 

L’œil et les lèvres ; touchés...

Au creux des larmes ; et par-delà le rouge ; ce que l'on entrevoit...

Auprès de la source...

Et s'éloignant ; le bruit...

Dieu seul ; dans la noirceur autant que dans la tendresse...

A même le ciel qui – partout – s'est éparpillé...

Qu'importe l'ampleur de la fenêtre – qu'importe le monde entrevu ; l'esprit assoupi – l'esprit aux aguets...

Le long du même rêve ; la naissance des ailes ; et le même évanouissement...

 

 

Les yeux vides et aveugles ; derrière lesquels défilent les images – les reflets du monde...

Et dans la bouche ; et au fond du ventre – la chair mâchée et remâchée...

Jusqu'au débordement de la matière...

La ruse – au bout d'une corde – se balançant – jusqu'à ce que le fil se rompe – jusqu'à la chute (inévitable) – en cette étrange périphérie terrestre...

 

*

 

Dans la transparence discrète de l'effacement...

Sous l'arbre ; la main posée...

En ce lieu d'exil ; à l'écart de ce qui se gonfle d'orgueil...

Le cœur à deux doigts du bleu...

 

 

Le souffle ébauché par cette ardeur un peu folle...

Comme un désir insatiable ; boursouflé...

Traquant le vent ; et débusquant le sable ; sans voir la malice qui a envahi les têtes...

Posées nues (apparemment nues) ; contre soi ; les ombres du monde parées des plus séduisantes couleurs...

Sur notre peau ; l'inconsistance ; et la beauté par-dessous ; et ainsi jusque dans nos profondeurs les plus intimes – les plus secrètes – les moins parcourues...

 

 

Sacrifié(s) sur la pierre (encore trop souvent)...

Le corps déchiré...

Comme une tache ; dans cette couleur qui se répand sur le sol sombre...

A travers le même frémissement ; cette sidération – ce passage ; le souffle qui s'échappe ; vers l'âme...

A travers le ciel ébauché...

L'enfance retrouvée qui se faufile ; entre le dernier souffle et le silence...

 

 

Hanté(s) par l'ombre qui nous habite ; dévoré(s) par l'ombre qui nous hante...

Mis bout à bout ; la hâte et le terme ; successivement...

La mort en éclats ; au cœur de ce labyrinthe...

Comme une ascension à heure fixe ; invariablement...

A peine une ébauche de voyage ; (tout juste) quelques pas esquissés...

 

*

 

Approximativement comptées ; toutes les créatures du monde...

L’œil cherchant – à travers la multitude – la vérité...

Comme un secret ; le mystère reformulé à travers la surface grouillante...

Et aussi (bien sûr) tout entier dans le rien ; et peut-être même davantage...

 

 

La mort ; au soir le plus amer...

A présent ; au centre du cercle ouvert...

Et ce que l'on entend encore dire sur la pierre...

Avec le vent par-dessus qui recouvre les voix ; dans les profondeurs...

Et la nuit étoilée – jusqu'aux racines – que l'on implore – que l'on supplie ; par souci de rapprochement...

Comme des miettes de ciel que l'on jetterait à toutes les mains tendues...

Quelque chose de l’œil – de l'âme ; dans la cécité ; et l'obstination...

Et toujours (assez) incrédule ; malgré la présence de Dieu au-dedans...

 

 

A pas nommés ; le voyage...

Vers le lointain – au-delà des horizons perceptibles – au-delà des cimes et des océans...

Le long de l'hiver ; à petites foulées...

A travers les eaux noires ; et (parfois) sous les pointes de l'acrimonie...

Sans jalon ; sans réel prédécesseur...

Sous cette lumière rare (sans artifice – non inventée)...

A l'écoute de ce qui se dissimule ; à travers l'oubli – la mort – la séparation...

Jusqu'à se laisser pénétrer par cette étendue bleue qui se révèle – toujours davantage – à chaque nouvelle transformation...

 

 

Sans défi – entre elles – les têtes qui se font face...

A bonne distance de la lumière...

A notre rencontre – à travers les vibrations ; le jeu des résonances...

 

*

 

Profondément ; l'exemple amorcé...

Apprenant l'impudeur ; à mesure que le secret se révèle...

Disposé à se passer de mesure ; quand bien même serait-on séparé de sa propre figure...

Bien avant que ne s'imposent de trop obscures prières...

Quelque temps avant le jour...

 

 

Là-bas ; l'âme si lointaine...

Sur notre œil ; le monde collé – décollé – recollé...

Mille chemins – comme des détours – à travers le regard ; vers l'origine – le secret – le mystère – partout exposés pourtant...

La chair du ciel ; et, au-dessous, la terre ; et l'infini que nos larmes rendent plus proche – plus intime – imperceptiblement...

 

 

Le cœur nu ; et toutes les soustractions fructifiées...

Comme dégagé d'un piège ; miraculeusement...

Libre (à présent) de la broussaille et de l'encombrement...

Sans jamais s'exclure de la mêlée ; et du passage...

Nous laissant dévorer au lieu de nous faire justice...

Au pied des arbres ; marchant – dans leur silence...

Dans le désert ; comme au cœur du secret...

 

 

Les yeux brûlés par le réel ; et bercés par trop de rêves ; comme un cœur aveugle auquel on offrirait des images...

Infailliblement – la proie des Autres ; du monde...

Avec comme une sonde plongée à l'intérieur...

Au fond de la blessure ; regorgeant de souffrance et de sang...

En pleine nuit ; trop lourd (et trop lent) pour s'échapper – à moins que l'âme n'apprenne à voler...

 

*

 

Porté(s) par l'ombre...

Sous une cloche de verre...

La pierre ; et notre bavardage...

Face à la gloire de ceux qui grimpent sur les Autres...

 

 

Scellés dans la neige ; tous ces visages – toutes ces existences ; que la mort, un jour, emportera plus loin...

 

 

La chambre close ; invoquée...

Le lieu du désencombrement et de l'intimité...

Ouvert au ciel ; et ce qu'il convient de brûler...

Sans rien exclure du monde...

Le passage franchi ; les frontières contournées...

Dans l’œil de la justice ; devant nous...

Plus tenace que jamais...

 

 

L'âme froissée par le dévoiement du langage...

Le réel rejoint par la passion ; le feu au-dedans qui brûle la chair ; et consume l'ardeur...

La proie aux prises avec tous les rêves – tous les délires – toutes les divagations – du monde...

Incliné(s) sur les blessures infligées par le reste...

Du sang et des cendres – dans la main ouverte ; qui, peu à peu, iront rejoindre le sol – le vent – l'espace ; l'éternité...

En dépit des attaches qui nous empêchent de nous affranchir de cette nuit résiduelle – de nous libérer de ces éclats d'ailleurs auxquels on croit ; auxquels on s'accroche ; auxquels on s'enchaîne – comme tous les Autres...

 

 

Traînée de poussière et de sommeil ; dans les yeux – sous les pas...

La splendeur et le triomphe ; qu'en rêve...

Comme une mendicité ; ce que nous réclamons (si expressément)...

Sous l'égide de l'obscur ; assurément...

Aux ordres de la terre...

Écrasé(s) par le poids du monde ; et submergé(s) par ses impératifs ; et le reste dont on se débarrasse ; et le reste que l'on éparpille ; le cœur (presque) toujours inconsistant...

 

*

 

A hauteur d'arrachement ; l'âme libre...

L'irruption de la grâce dans la chair meurtrie...

Ce qui surgit sans nous heurter...

Et ce qu'il reste une fois soustrait le superflu...

Au cœur même de la perte ; au cœur même du chaos...

Cette possible reconnaissance ; cette possible réconciliation...

 

 

Le dessaisissement de l'empreinte...

La parole libre ; sans emprise...

Jeté contre les cimes ; sur le fil attaché entre le désert et la mort ; par-dessus les orages et les voix du monde...

Sans masque – sans nom – vers la plus haute nudité ; au-delà de toutes les corruptions possibles...

 

 

Des liasses de labeur ficelées ; et l'âme au-dedans (quasi) immobile...

Face au monde qui se dresse – qui se hâte – (immanquablement) voué au dehors et au désœuvrement ; et qui, dans sa folie, continue de nier la mort ; et qui, dans son égarement, continue de mépriser l'humilité et l'effacement ; toutes ces choses qui semblent si essentielles aux yeux des sages...

 

 

Dans les profondeurs (apparentes) du ciel...

Approuvé(s) ; la main au feu ; davantage qu'une promesse...

Généreusement (très généreusement) abîmé(s)...

La dernière existence ; sur la liste des vivants ; au plus près du vivre ressenti ; là où les larmes valent davantage (bien davantage) que les mots...

A se regarder avec stupeur...

Aussi haut – aussi loin – que (nous) mènera la mort...

 

 

La main tremblante ; et le cœur étreint...

Touchant celle – celui – des Autres...

Alors qu'autour de nous la nuit scintille ; à travers nos yeux...

Un éclair ; une fulgurance ; une traversée...

Un peu de lumière ; sur soi...

Le commencement (peut-être) de l'inoubliable...

 

*

 

Absent ; auprès de la pierre vieillissante...

Les lèvres contre la nuit ; la bouche grande ouverte...

Sur cette pente sans pause ; aux côtés de ce qui roule (inexorablement) ; semblable à nous-même(s)...

Étonné par tant d'ardeur – de crédulité – de confusion...

Cette errance – ce déclin – cette inévitable décrépitude – autour de soi...

 

 

Lèvre retroussée ; à humer le plus lointain...

Divisant le monde ; comptant les points ; et affermissant sa position (et sa posture) dans l'équipe...

De part et d'autre de la nuit à laquelle on est assigné...

Auprès de nous seul(s) ; sans pouvoir se résoudre au nombre de jours qui nous séparent de la mort...

Vers le plus proche (la plus haute intimité) ; toujours – au cours de cette (trop brève) traversée...

 

 

Des ailes par-dessus la chair sensible...

Vers la simplicité ; sans rituel...

De naissance en naissance ; jusqu'à l'origine...

Entre pierre et lumière ; à même la trame...

La nudité couronnée ; jamais arrogante...

Le voyage ; le souffle (initiateur des élans et des courants) que l'on suit à la trace...

Le gouvernail brisé ; le pavois en berne...

Entre les lambeaux d'espace et de temps...

Comme d'île en île ; une manière de vivre sans s'efforcer ; rarement interrompue...

 

 

Quelques signes calligraphiés ; trempés dans le feu – le ciel ; la possibilité...

Sans craindre – ni oublier – la mort qui se dresse – à chaque instant ; à notre suite jusqu'à ce qu'elle nous devance...

En rien ; séparé(e)(s) de nous...

Sous les mêmes étoiles ; avec la soif qui nous porte ; inentamée...

 

*

 

Endetté(s) ; et l'origine déficitaire...

L’œil – le ciel ; et la possibilité du voyage malgré la matière et la mort...

De très loin ; parfois depuis le commencement...

Au-dessus de l'abîme et de la neige...

La pensée foisonnante...

Par l'embrasure – le blanc ; ce qui nous regarde...

Comme niché en soi-même...

 

 

Là où l'arbre se renouvelle...

Auprès de l'invisible...

La grâce de la perte plutôt que le désir ; plutôt que la plainte...

De toutes nos forces ; malgré les grilles...

Traînant en tous lieux sans le moindre drapeau...

Par-dessus l'espèce et l'obscurité...

 

 

La terre tenue en laisse...

L'homme apeuré – conquérant ; ajournant (ne cessant d'ajourner) la rencontre...

Des signes éphémères ; dans le fractionnement du temps...

Si peu adéquat(s) ; tellement lacunaire(s)...

A la pointe de la lame ; la violence qui se déchaîne...

Sur le même fil que les funambules et les oiseaux – pourtant...

A tenir tête au feu ; dans cette vaine résistance souterraine – au lieu de côtoyer les cimes et le vent...

 

 

La terre et le vertige ; enjambés...

De la douleur à l'attente ; puis, de l'attente au souffle guérisseur...

L'amplitude du corps révélée par l'esprit de l'hiver...

Le cœur (parfaitement) affranchi de ce qu'il contient ; du peu qu'il a expérimenté...

 

 

Étrangement étranger(s) ; aux yeux des hommes...

Toutes ces choses – tous ces visages...

Et ce lointain ; et cette assise de pierres...

Comment pourrait-on comprendre ; le cœur si infirme...

Adossé(s) au mur ; la tête – les désirs – tournés vers les opportunités du sol ; et l'âme si peu exigeante...

Avec la terre – et ses labyrinthes – pour seul horizon...

Si loin (encore) du silence – de la sagesse ; de l'âge de raison...

 

 

Le temps – le jour ; à travers le monde – mille chemins...

L’œil mal équipé ; et cette bouche trop (grande) ouverte...

Et cette soif dont nous ne savons que faire...

Et le ciel sur nos lèvres desséchées...

Hors des cercles ; loin des aboiements...

Ce qui passe ; devant toutes ces grilles...

Et ces cris derrière ces remparts de chair et de papier ; et Dieu par-dessus – (assez) songeur – sans doute...

 

 

Sur le fil rouge ; débarrassé...

Nous détachant (apprenant, peu à peu, à nous détacher) de la débâcle...

Le monde et le temps délaissés ; abandonnés à ceux qui ne peuvent s'en passer...

Et le plus commun ; et la solitude – peu à peu – transfigurés ; d'une merveilleuse manière (comme si quelque chose de magique était survenu)...

Le séjour devenant voyage ; le voyage devenant porte et étendue ; l'espace rendu aux Dieux...

Transformé en serviteur anonyme ; le cœur (discret) à la place de la figure...

Et toutes les richesses de l'âme offertes au vent...

Si nu – si démuni – si impuissant ; si vide – si clair – si joyeux – à présent...

 

 

L'origine et l'allégresse ; autrefois si désespérément...

Bien plus qu'une folie ; et l'encre, à présent, mélangée aux larmes et au sang...

A hauteur d'homme ; l'infini décelable...

Et dans le vide creusé ; le mystère – comme une étrange (et perpétuelle) épiphanie...

 

*

 

La parole prisonnière...

Plongée dans le monde...

Trop souvent corrompue par les images...

Approchant l'esprit – la vérité (avec honnêteté et maladresse)...

Combinant l'invisible et la matière...

Servant (essayant de servir) ceux dont l'âme est restée humble...

Avec des larmes au fond du cœur ; au fond des yeux...

Apprenant, peu à peu, le détachement ; la liberté...

 

 

Aussi sombre(s) que servile(s)...

Emporté(s) par ce qui se présente...

Les paupières closes...

Comme attaché(s) à la roche...

Ouvrageant (toujours) sur la pierre...

Frère(s) du reste ; sans (même) le savoir...

Et encore cannibale(s) – en dépit de Dieu – en dépit de la ressemblance – en dépit de la proximité...

 

 

Personne pour soi ; sinon ce qui nous habite ; cet indicible – cette présence...

Le cœur sensible aux douleurs du monde ; et à l'intensité de la couleur...

Et dans la voix ; mille figures précipitées...

Comme si nous étions à la fois l'abîme ; l'éclipse et le feu de l'âme...

Si proche des bêtes – pourtant ; et du Dieu infaillible...

 

 

La rupture recouverte de rire ; avant que la joie ne survienne...

A la trace ; ce que l'on invente – au lieu de suivre ceux qui se parent ; au lieu de suivre ceux qui affabulent...

Au fond de la chair ; ces sanglots inguérissables...

Au milieu de la nuit ; nos bras – nos tentatives ; ce si peu de lumière...

 

*

 

Dans le corps du reste ; déjà...

Intégré(s) – assimilé(s)...

Dans la servitude et la déraison...

Dans l'infamie et le sang versé...

Aussi bien que dans l’allégresse et la lucidité...

En soi ; les mille combinaisons – les mille possibilités...

Tout ce qui pourrait nous détourner – puis, nous affranchir de la séparation (du sentiment de séparation)...

 

 

Si près du cœur – de l’œil – de l'Autre ; et du haut (du plus haut) quelques fois...

Dans un vertige ; bien au-dessus du rêve...

Si loin de l'homme terne et morose...

Comme un bain de lumière...

Le silence en pleine bouche – en plein front ; dans l'intimité de la matière...

En soi – à plusieurs ; le jeu et la simplicité...

Et la célébration du seul visage – au milieu de la multitude – au milieu de la confusion...

 

 

L'épreuve clandestine ; le plus immédiat ; comme des jalons successifs ; visant à nous extraire...

Vers le corps nu et transparent ; la chair morcelée ; l'espace réunifié...

L'extrême simplicité de l'exercice ; l'absence de volonté ; ce qu'ordonnent les circonstances...

Qu'importe la nuit – les yeux ouverts – le cœur cadenassé – pourvu que l'on jubile à chaque découverte ; et que la mort se mêle à tous les remous...

Incroyablement vivant – en somme ; malgré la fumée et les illusions...

 

 

La chute ; et ses (fameuses) retombées amoureuses...

Comme un chant ; le temps suspendu...

Au cœur de l'abîme permanent – sans échappatoire – sans imaginaire résiduel...

Et sur le seuil – la porte toujours entrouverte...

Déjà engagé dans l'issue ; en dépit du labyrinthe...

 

 

Le déchaînement des yeux sur la neige...

Au cœur de ce qui vient ; après le délire – le déluge...

Face à la lune ; la perte en premier lieu ; puis, l’ascension ; ce à quoi il (nous) faut renoncer...

Encore trop aveugle(s) – sans doute...

Tombant ; et retombant ; tantôt devant les grilles ; tantôt (juste) derrière...

 

 

Ce que nous sommes ; en plus du reste ; autant que lorsque tout a été soustrait...

Envahi(s) ; et envahissant ; puis, nous effaçant – déclinant les offres (toutes les offres) au profit de la lumière...

Le ciel plutôt que la chair ; plutôt que le néant...

La mort par devers soi...

Si proche(s) du bleu malgré les étoiles ; malgré la résistance de l'homme...

 

 

Au croisement du sable et de la malice ; la disparition décuplée...

(Presque) aussi fraternellement vivace qu'aux origines...

L'inconnu soulevé par pans entiers...

Et l'invisible, peu à peu, reconnu ; en dépit de l'obscurité ; en dépit de l'obscénité – apparentes...

 

 

Les yeux trop rouges pour se détacher de la terre...

Sur les épaules – le poids ; à la hâte vers le sang – la terre – les cendres...

Toute l'étendue de la course ; dans une seule foulée...

Fuite davantage qu'issue ; qu'importe que la mort soit souveraine...

A l'origine du monde et du silence ; la même lucidité – le même enchevêtrement – la même confusion...

 

*

 

Les mains dans l'ombre ; errantes...

Autour de la plaie ; pleine(s) d'épines...

Entre la lumière et le néant...

Éclaboussé par le sang des bêtes ; et la sève des arbres à l'horizontale...

Extirpé du sommeil par le sensible (le plus sensible)...

Cherchant au-delà des instincts – au-delà de l'homme...

De l'autre côté du monde ; puis, de l'âme...

Au fond de soi ; ce qui nous porte – en vérité...

 

 

Le cœur rouge et ruisselant ; aussi rouge que la terre ; aussi ruisselant que les larmes...

Sous la lumière ; tâtonnant ; puis, grandissant...

Aussi près des bêtes que possible ; sous l'égide du jour...

Le front (de plus en plus) rayonnant...

De pierre en pierre ; puis, d'arbre en arbre ; jusqu'à l'impénétrable...

 

 

L'air vif ; à travers l'espace...

Tous les remparts ; et toutes les frontières ; anéantis...

Alors que l'oubli règne (un peu partout)...

Plus ni lignes ; ni points – à compter...

L'étendue déployée ; avec quelques abris (ici et là) pour les âmes les plus craintives...

Comme les arbres ; sans jamais renâcler...

 

 

Nous éloignant, peu à peu, du manque ; et des hommes...

Dans la trame (de plus en plus) ; avec notre nom qui s’effrite ; qui s'éclipse ; que l'on oublie – comme un poids – une surcharge – un mensonge – qui nous quitte...

A se détacher du monde ; et du sommeil...

Invariablement présent ; l'assise en soi...

 

 

A s'étreindre ; comme les arbres – en secret...

Le sentier – dans la voix ; la lumière...

A rebours de la douleur ; les traits, peu à peu, s'éclaircissant...

 

*

 

La nuit pleine d’orgueil et d'étoiles...

Dans ce sommeil éveillé...

Cette obscurité si familière...

Au cœur de cette brume noire ; cette épaisseur...

Guère plus avancé(s) qu'en naissant ; et si loin (encore) de l'enfance...

A s'imaginer ; seulement...

 

 

A saluer la terre ; ce lieu d'incessants passages...

Comme un miroir ; l'essentiel de l'espoir déchiré...

A cette distance ingrate...

Rien que des paroles...

Comme une rive (hostile et trop peuplée) sur laquelle on échoue (sur laquelle on finit par s’échouer)...

Le désir de l'image qui amplifie (qui semble amplifier) la consistance des grilles...

Plus solides que jamais ; qu'importe le style – qu'importe l'élégance – lorsque l'on sabote le moindre labeur – la plus infime des possibilités...

 

 

Le vide jamais repoussé ; jamais franchi (non plus)...

Comme un lieu à découvert où seraient projetés l'esprit – le corps – le cœur...

Sur ses jambes – peut-être ; au milieu des pierres ; l'espace plus amplement...

Ce que dissimule (sans doute) le secret...

 

 

La substance du vent ; bleue...

Sans trace ; dans le ciel...

Sans que l'on nous arrache (sans que l'on parvienne à nous arracher) un seul cri...

Indolore – en somme – l'aveuglement ; sans compter les conséquences – bien sûr...

La chair boursouflée par-dessus l'ossature – indigente – misérable – si lacunaire...

Le goût sans la saveur...

Le cœur lisse ; et trop froid – sans doute...

 

*

 

Au fond des bois...

Au cœur de ce qui nous échappe...

Sans rien saisir ; sans déception...

Goûtant l'invisible ; et les fruits de la mort...

Obscurément ; comme l'ombre sur notre visage ; comme le temps qui éclaire le passage...

En s'achevant ; à la manière du rêve et du langage...

L'ivresse d'un Dieu qui brûle...

 

 

Dans le rayonnement de ce qui nous regarde...

Le cœur fébrile ; puis, réconcilié...

La mort dans nos veines qui se diffuse ; qui se propage (très insidieusement)...

A se souvenir du seuil jamais franchi...

A la manière d'un songe ; l'impossible...

 

 

Le trésor ; et le surcroît...

Au plus bas du monde...

Au plus près de l'âme...

Au fond du plus rien – en quelque sorte...

Et ce qu'il (nous) a fallu abandonner pour y descendre – s'y retrouver – s'y rejoindre...

Un travail de titan (pour l'homme – si familier des ajouts – des accumulations – des amoncellements)...

Jusqu'au dernier geste soustractif ; et moins encore...

 

 

Face à soi – toujours ; le vide – le monde – les pierres ; et l'Autre quelques fois...

Au coin des yeux ; l'amorce d'un sourire ; celui qui, peut-être, saura nous délivrer...

Au recommencement de tout ; d'est en ouest – puis, le retour vers le grand nord ; là où l'horizon devient le pas ; là où chaque visage se transforme en la pièce manquante – en la pièce maîtresse – de son propre puzzle ; bien davantage (Ô combien) qu'un peu de matière mouvante ; jusqu'à la lumière en face...

 

*

 

Le silence ; à demi...

N'étant plus que cela ; cet étrange mariage avec le monde ; avec les choses...

La multitude des visages...

Et des pelletées d'infini...

Et par-dessus la main qui donne...

Et le vide par-dessus l'offrande...

La même chair ; le même esprit – à travers la farandole des figures...

 

 

La part qui prend ; et la part qui s'élève...

La part qui sait ; et la part qui demande...

Sous les signes ; des étoiles et des divisions...

Ce qui semble se partager...

A travers la nuit terrestre ; le sort (éternel) des mortels...

L'esprit – le souffle ; à travers les feuillages et la poussière...

 

 

Être ; uniquement le creux...

Cet air qui tourbillonne d'un monde à l'autre ; comme un silence déguisé – une parole – à travers les bruits du jour...

Une pluie d'étoiles sur le front enneigé...

L'homme hissé jusqu'au plus haut de lui-même...

 

 

Sur cette corde branlante – fragile – très provisoirement attachée entre deux points fixes dans le temps...

Aux prises avec les vents et les risques de collision et de bascule...

Poussière suspendue – sous le soleil – en attendant la chute (inévitable – bien sûr) ; puis, l'envol (le déplacement vers d'autres contrées peuplées d'autres cordes – d'autres fils – d'autres particules)...

Ainsi se dessine le chemin des rencontres – l'itinéraire soustractif – la possibilité d'une histoire (infime) ; le monde affranchi du hasard...

 

*

 

Écoutant ; se redressant ; et découvrant son vrai visage...

La boue bleue ; rayonnante...

Les chaînes hissées au-dessus des têtes ; tournoyant...

La danse de la terre ; au fond de l'emprisonnement nocturne...

Et au seuil ; le leurre descellé ; arraché avec la chair – avec le geste et la chair...

Une existence – des signes ; sans la nécessité des Autres – sans (même) la nécessité du langage...

 

 

La bouche close ; vide de mots…

L'âme ouverte ; affranchie de l'assombrissement...

Et l'ardeur aussi fraîche que la sève nouvelle qui se hisse jusqu'au faîte...

Défaisant la charge ; et appelant la lumière...

Comme le couronnement de cette veille interminable...

 

 

Le souffle et le sens ; (parfaitement) accueillis...

A se réjouir de la perte consentie...

Ni tien – ni mien ; nôtre assurément...

Et l'infini en plus ; sans qu'il soit nécessaire de le mesurer...

Une certitude non chiffrable ; intelligible...

Face à soi – encore ; au cœur de la soif rassasiée...

 

 

Le jour – la tâche ; l'un s'épaississant – l'autre s'amenuisant ; sans que (jamais) ne cessent ni la lumière – ni le labeur...

Ce à quoi il faut, un jour, être confronté....

Rejoint(s) – en quelque sorte – par la nécessité du partage...

Ouvert(s) – en somme ; et indifférent(s) à ce qui nous est retiré...

 

*

 

Sur la terre ; passant...

Vers l'autre rive ; l'âme gorgée de matière...

Au fond des yeux ; dérivant...

D'une épaisseur à l'autre ; guidé(s) par l'intelligence (mystérieuse) de ce qui nous porte...

Enveloppés et recouverts ; par trop d'orgueil ; et quelques pelletées d'argile ; l'esprit – le chemin – la possibilité...

 

 

Tourné vers soi...

A la place du vent...

Les mains dans l'ombre ; discrètes...

L’œil aux aguets...

Penché sur ce qui a besoin d'attention...

Le froid – la faim ; et la grossièreté des âmes...

Le cœur ballotté par ce qui lui échappe...

Aux prises avec la (douloureuse) insomnie ; l'esprit qui s'attarde (incompréhensiblement)...

Au cœur de l'invisible – déjà ; la chair flamboyante...

Sous le feu de ce qui nous consume – pourtant...

 

 

D'autres habitants – peut-être – dans la chambre ; l'étendue...

A ne pas croire les Autres ; le Dieu absent...

L'oreille et la parole trop crédules...

Entre le retour et le recommencement...

La route ; pas à pas...

Entre le voyage et l'immobilité...

 

 

Face aux cœurs trop querelleurs ; face aux fronts trop fiers ; la figure humble (presque toujours)...

Offerte aux couleurs (changeantes) de la traversée ; l'âme agenouillée...

A notre place ; jusqu'aux lèvres muettes...

Et nous retrouvant, un jour, dans l'entre-deux du dehors et du dedans...

Avec quelques traces esquissées en silence...

Sur toutes ces pentes qui se succèdent ; glissant – peu à peu et de manière ininterrompue – jusqu'au centre de l'étendue...

 

*

 

Comme le cœur sur la pierre ; sensible et besogneux...

Là où règne le feu...

Là où la voix est arrachée au rêve...

A l'origine – peut-être ; avant que n'explose l'unité...

 

 

Le corps en mouvement ; le reste refoulé...

Contre le vent qui déchire – qui tourbillonne...

L'Autre – en soi – appelé ; et tournoyant avec nous...

Comme une flèche ivre lancée vers le ciel ; invalidée par sa nature ; la matière...

L'âme si malhabile au sein de cet attelage aveugle et bruyant ; et se dénudant (malgré elle – malgré nous) au fil du voyage...

Le prix de l'exil ; de moins en moins exorbitant à mesure que l’œil s'ouvre ; à mesure que le cœur voit et reconnaît...

 

 

En soi – le bruit – Dieu – la parole...

Au cœur du vide et du silence – pourtant ; là où la matière est célébrée...

A l’œuvre ; le temps – le monde et la lumière...

Le feu – l'infime et l'appel...

Comme un rêve ; et du sommeil...

La mort ; et un peu de couleur ; là où demeure l'infini ; là où l'on sait s'agenouiller...

 

 

La terre ; par poignées...

A écouter le jour paraître...

En plein silence ; au milieu des images...

Des corps ; et toutes les choses du monde...

Mille reflets sur le visage...

Et le sourire ; et les étoiles...

Le Dieu vivant ; au lieu du rêve ; au lieu de l'or ; plus proche que jamais...

 

9 janvier 2023

Carnet n°282 Au jour le jour

Mai 2022

Le temps sacrifié au profit de l'interstice...

La vie frémissante et souterraine (plus joyeuse qu'on ne le croit)...

L'espace intérieur ; le cœur intense et discret...

Une fête solitaire et silencieuse – affranchie des Autres – du sommeil – du manque – de la douleur...

Qu'importe le brouillard au-dessus des têtes – au-dessus de la terre...

Les cris et les couteaux se sont tus ; ne reste plus que l’œil et la page...

 

 

Face aux masses sans résonance – sans vocation...

Une brèche – seulement – où s'est insinuée la chair – la douleur et la chair...

Comme un égarement propice au crime...

Une dérive en terre inconnue ; un séjour monstrueux...

 

*

 

Le cœur lacunaire – aride ; moignon de chair – matière amputée...

La nuit agitée – assaillante...

A peine – un bout d'espace effleuré...

Et des ondulations de détresse ; une lutte – un face à face pour résister à l'injonction de mourir...

La pièce maîtresse ; ce qui était si noble – si précieux – si vital ; et qui finira (comme le reste) au milieu des ordures...

Le ciel trahi par la terre – en quelque sorte ; engluée dans son incompréhension...

 

 

Impénétrable – la bouche solitaire...

Le mouvement des lèvres – comme pour elles-mêmes...

La parole muette (pour ainsi dire) – comme une fleur au-dedans de la fleur – invisible ; trésor secret – part du mystère retranchée dans les replis – offert(e) (seulement) à ceux qui sauront laisser glisser le verbe au-delà de la gorge et dont le monde – s'il était sensible – et attentif – pourrait sentir le parfum et la vibration...

 

 

Le prolongement de l'empreinte dans l'âme pour secouer la vieille torpeur – retourner l'obscénité terrestre (ordinaire) – transformer la somnolence en sauvagerie (celle qui nous animait à l'origine)...

Comme un ricochet de la parole – une manière de retrouver l'ivresse – la marche joyeuse – le souffle princier...

Tout plutôt que la monstruosité ; et élucider le mystère (autant que possible)...

 

 

Au large – en jouant – l'infini échancré qui se laisse séduire...

Et nous – creusant le sol et la vérité – franchissant les frontières et la peur...

Face au songe – incurvé...

Oubliant les griffes et le soleil ; réinventant le corps et le monde...

Invitant la lutte à s'éteindre...

Nous abandonnant au feu et à l'effacement ; laissant le cours des choses remplacer le provisoire – les mains s'agiter et le regard plonger dans ce qui demeure...

 

*

 

Sur le sol – la table – des feuilles...

La vie qui passe...

Et cette lumière d'automne sur les arbres – la main...

Jusqu'à l'horizon – sans limite...

Le ciel déchiré – de part en part – comme si le feu – le souffle – le traversait...

Une corde au-dessus du vide pour guider notre cécité ; et le détachement lorsque le fil se rompra...

 

 

Des pierres – mille pierres – jetées (avec force) sur le sommeil – sans jamais réveiller les fronts endormis...

La tête ailleurs – aujourd'hui ; les yeux détournés du monde – sur la cime des arbres – sur le geste précis – sur l'enfance qui réapparaît...

Un plongeon – une séparation pour rejoindre cette part (trop longtemps) oubliée – insoucieuse de ceux qui vivent le cœur inerte – imperturbable – indifférent...

 

 

Au cœur du sauvage – sans raidissement...

L'aube et l'herbe – d'un commun accord – associées...

Aux périphéries du périmètre – au-delà du territoire qui tient lieu de cercle humain...

Sans retour – il faut le craindre (ou s'en réjouir)...

Aussi loin que possible de la rumeur – des bavardages...

L'espace naturel et solitaire – comme la seule issue...

Le temps débordé dans ses marges...

La langue inoccupée laissant entière liberté à celui qui a l'usage des mots...

Le secret et la lumière – par leur tranchant ; le silence par son versant le plus escarpé...

 

 

Gris-sonnaille ; le ciel hurlant...

La voix chevrotante...

Et l'âme placée là – (très) réfractaire...

La folie dispersée à coup de boutoir ; la meilleure – et la plus rude – place (sans doute) pour apprendre l'immobilité...

 

*

 

Effacés d'un trait de lumière – tous les amassements du monde...

Ici où tout arrive ; le plus miraculeux ; en ce lieu où se rejoignent tous les chemins – toutes les dérives – toutes les errances...

L'épaisseur de la trame qui se défait ; sans résistance face à la force déployée...

Rien – contre soi – l'Amour – ce qui advient ; et tous les possibles (évidemment)...

 

 

Au loin – la frontière des illusions – écartée d'un souffle – d'un geste précis ; sur le point de se disloquer...

Comme un rire qui éjecte la matière et le superflu – ce que nous avons inventé pour tenter de donner un appui à notre posture bancale ; et qui forme comme un couvercle suffocant sur la clarté...

Et la nudité – à présent – comme l'unique conséquence ; à la manière d'un décrochement...

Ce qui ose se montrer ; et ce qui ose nous surprendre ; le vide au fond de l’œil (presque) retrouvé...

 

 

Avec violence – l'esprit réfractaire...

Face aux forces d'exaspération...

Des signes d'effilochement – malgré l'ossature rigide...

Le corps contracté – au milieu de silhouettes folles – dociles – obéissantes...

Et le vent – fort heureusement – à notre rescousse...

 

 

Au fond du gouffre – haletant – cherchant une parade – une issue – quelque chose – une terre promise en soi – oubliée...

Le désir d'une solitude que d'Autres jugeraient extravagante ; un lieu au-dessus de la fange – un espace qui pourrait compromettre le reste – au-dessus de tout soupçon...

 

 

La douleur – emmurée – comme un barrage...

Un accroissement de la faille – recouverte de pétales roses – de fragments de joie inemboîtables ; comme une étoffe déchirée par-dessus la plaie...

 

 

Entre le désastre et l'aube – tant de tourbillons ; rien d'intact – rien d'indemne – sinon le regard et la nudité – ce qui demeure et que l'on habille de choses et d'autres...

Du vent ; et des chemins jusqu'à la chambre où l'on nous dépèce...

Ni torture – ni crucifixion ; des gerbes de lumière et des éclats de joie qui se renouvellent à mesure que le monde – l'existence – l'esprit – se simplifient...

 

 

Sur la crête tranchante – la parole en déséquilibre...

Le souffle angoissé – l'âme tressaillante...

La feuille tantôt livrée au ciel – tantôt dévalant la pente jusqu'aux plaines du monde – jusqu'à rouler dans la fange ; sacrifiée – en quelque sorte...

Le feutre cramponné à l'enfance ; et l'encre qui envahit la poitrine ; une résolution qui confine au silence – à une forme de quiétude approbatrice...

 

*

 

Sans alternative ; ce qui s'impose...

Les énergies du dedans et du dehors – étroitement liées – d'un seul tenant ; exactement la même – en réalité...

Comme une concentration (involontaire) des désirs – des intentions – des nécessités...

Une force qui déborde la chair ; et qui pénètre l'âme...

Comme jeté(s) sur la pierre – enchaîné(s) aux extrêmes – impuissant(s) face aux forces – face aux mondes – qui nous habitent – qui nous agitent...

Un point inerte – vacillant – dans la poussière...

 

 

Entre le passage et la dispersion – entre la possibilité et l'éparpillement...

Un corps ; et l'esprit à la verticale – comme détaché...

(Très) maladroitement (il va sans dire)...

Le partage – la fuite ou l'exclusion ; quelque chose à notre mesure ; quelque chose – en nous – qui obéit aux impératifs de l'invisible – aux objections du monde ; comme écartelé(s)...

 

 

Comme une courbure de l'air...

Quelque chose de compact – de décidé – malgré le bleu vagabond lorsque l'aube approche...

Comme une incertitude et une fulgurance...

Le retour et la réconciliation abouchés...

Un répit pour nos vertèbres malmenées sous la lumière...

Et l'écriture – comme un gisement de silence...

 

 

Enchaîné(s) à la cime et aux effondrements...

Ainsi la chute – ainsi les étoiles...

Le long voile de la nuit dans le regard...

La folie ruisselante ; et la mort épargnée par les désirs de la chair...

Notre âme – sous la voûte – sur la feuille noircie – saturée de silence et de mots...

L'obscurité des lieux (en partie) démythifiée...

Dans la chambre éclairée – la fin du face à face ; la voix et le vide – amoureusement enlacés...

 

*

 

L'Absolu ignoré – comme un trésor vacant – oublié...

Le monde aux prises avec son insensibilité...

Des gestes – comme des amputations...

Des corps et des âmes – infirmes...

Le reflet du commerce et des instincts...

L'absence d'inclination ; la mémoire plutôt que l'oubli...

Trait pour trait – l’antichambre de l'enfer ; l'axe que nous empruntons...

 

 

Trahi par l'histoire et le récit – par tous les mythes du monde...

L'esprit (trop) abstrait...

Le réel comme une image...

L'Autre (à peu près) inexistant ; au mieux – un instrument...

Chargé(s) de matière – inextricablement...

La vérité illisible – indéchiffrable ; des étiquettes que l'on colle ; des fragments que l'on ordonne selon mille critères possibles ; et tous nos gestes incroyablement lacunaires – des saisies et des arrachements incontrôlés – (presque) impardonnables...

 

 

Lieu perdu – dégagé des signes ; au milieu des broussailles...

En soi – le passage vers l'affranchissement ; découvert au détour des sentiers du monde ; comme un interstice nécessaire...

Les aventures froissées – dans la paume serrée...

Le cœur entamé par la peur...

Et des gorgées de réel pour panser les blessures – recoudre ces lambeaux de chair jetés à même la roche – parmi les herbes et les fleurs...

L'aube jusque dans notre errance – jusque dans notre vacillement ; et en tête – le dernier souffle...

 

 

De l'air mal inspiré...

Des jaillissements au cœur de la langue – (incroyablement) spontanés...

A deviner le monde – au loin – passablement subjugué...

Des traces dans la lumière – comme seul fil conducteur – jusqu'à l'invisible – jusqu'à l'effacement...

Des restes carbonisés de superflu – de part et d'autre du chemin...

L'esprit – sans interruption – dans le fracas – le retrait – la délivrance ; et tous nos efforts en pure perte – abandonnés sur le champ...

 

*

 

Le jeu (quasi) magique des remous...

Du feu et des engloutissements ; la lente (et inévitable) désagrégation de la matière...

De la fumée à la place du visage – à la place du nom...

L'enfance – sur la pierre – dansante...

De longues glissades – sans appui – dans l'espace...

Qu'importe les mouvements – le surgissement – la disparition...

Le recommencement comme la seule obsession...

 

 

Dans la trame de la forêt – des mots ; une succession de feuilles et de silences – quelques trouées de lumière...

Ni supplice – ni chimère ; la juste place – le geste précis...

Et, sans surprise, l'adoucissement de l'âme ; et les mœurs de moins en moins tranchantes...

L'usage (très) joyeux de l'incertitude...

Dans le giron immense (et surprenant) de l'inconnu...

 

 

Nous – tournoyant – engendrant – détruisant – disparaissant – et réapparaissant encore...

Du souffle – par grappes – enlacés – projetés ici et là – dans le vide ; et autant de traversées – de destins – de possibles...

La nuit irrésolue ; et des mouvements énigmatiques...

Au-delà de la raison ; l'irruption de la solitude...

Le ciel et le rire contre la joue pour apaiser l'intensité de la brûlure...

 

 

A l'origine – l'infini ; puis, le pas ; puis, la voix ; puis l'immersion dans la fissure vécue, peu à peu, comme un piège – une incarcération ; et toutes les tentatives pour s'en libérer ; du rituel à l'envol – jusqu'à l'effacement sur la pierre – jusqu'au baiser (discret) de la lumière...

Sans fil – dans cette trouée de ciel, sans cesse, renaissante...

 

*

 

Monde-miroir – ensemencé par nos gestes (tous nos gestes) ; cette manière de se débattre comme si l'on était dans une arène – au fond d'un gouffre – sans possibilité d'échappée...

Prisonniers de la chair-interstice et des Autres – toujours plus ou moins absents – ahuris – affamés...

Et un espace – à la lisière du vivant – embarqué avec nous – disposé à nous suivre où que nous allions – quoi que nous fassions ; et qui n'aspire qu'à une chose – que nous puisions le découvrir et l'habiter – afin de demeurer indemnes au milieu de la violence et des massacres dans lesquels toutes les créatures (terrestres) sont condamnées à vivre...

 

 

Au-delà du désastre – au-delà du dérisoire – l'enfance qui résiste ; comme un rire face à la mort – comme un funambule de papier au-dessus du feu – comme un pétale emporté par le vent – malmené mais confiant dans le voyage – qu'importe le lieu de départ – qu'importe le lieu d'arrivée...

 

 

Le retour de l'air – l'espace sauvage...

L’œil ouvert sur les signes et les circonstances...

Le cri – dans la gorge – (parfaitement) transformé...

Apôtre du silence plutôt que de la plainte – plutôt que du hurlement...

Une voix simple ; le geste qui tire vers le bleu – comme une calligraphie invisible – un rituel sacré – une danse dans la lumière...

Entre la blessure et la mort – la présence rehaussée...

 

 

Dans la chair entamée – le vide qui nous porte...

Nous – hautement substituable(s) – porteur(s) d'une série de fenêtres – de plus en plus – ouvertes...

Le cœur du cercle, peu à peu, rejoint par ses rayons...

Hanté(s) – pourtant – par le fugace et la disparition...

Le sommeil éventré ; et la trajectoire de l'âme – pénétrante – jusqu'à l'essence – traversant toutes les couches – tous les immondices – tous les éboulis ; toutes les catastrophes...

 

*

 

Comme une forteresse qui résiste aux assauts – aux excès – à l'intensité de la fatigue et de la peur...

Une paroi abrupte qui donne le vertige ; et l'élan d'aller plus haut – de dépasser toutes les frontières (terrestres)...

Sans prouesse – sans (véritable) graduation...

Vers le faîte – toujours – à l'intérieur ; de la périphérie vers le centre...

Le dedans ; et ses multiples passages vers l'étendue...

L'infini – ensemble – à l'affût ; comme une exigeante aventure – une (très) longue gestation...

 

 

Sinon la peine – l'exil – le déracinement ; les guerres (indéfiniment) reconduites – les terres, sans cesse, ravagées...

L'assuétude et l'asservissement – comme le socle – et les pierres angulaires – de l'édifice...

La corruption grandissante des fils ; des nœuds – des étranglements...

 

 

Le pas suivant – sortant de terre – venant à notre rencontre – s'insinuant profondément dans la chair...

Ici – toutes les choses – en soi – convergeant vers la même dérive – cette sorte d'errance entre terre et ciel...

Le voyage en une seule enjambée ; lente – longue – interminable – accordée à l'ascension et à la chute – simultanément...

Le souffle jusqu'au vertige – sans la moindre douleur – sans erreur possible...

L'issue – la marche – la foulée ; le long de la crête – sur ce fil tendu...

 

 

La parole sournoise – gorgée de sens et de possibles – multipliant les chemins et les interprétations ; et donnant à l'épuisement un caractère brûlant...

Le parfum du verbe au-dessus du monde – flottant dans l'air comme si le réel était insuffisant – comme si tout devait être transformé ; envoûté – par le langage – les images et la pensée...

 

*

 

L’œil face au ciel...

Plongé dans le vertige du regard...

La poussière virevoltante...

La soif enhardie...

Le cœur toujours (plus ou moins) sauvage...

Comme dissout – ce qui fait obstruction...

Comme effacée – la monstruosité du monde...

L'ardeur du feu ; et son impatience ; plus présentes que jamais...

Indissociable du territoire – des limites et de l'indistinction...

L'absence – comme de la fumée ; (très) épaisse parfois...

L'âme engagée – sur les traces du silence – l'invisible...

Comme abandonnée – la brusquerie...

Rien qui ne commence ; rien qui ne finisse...

La perpétuité de l'instant – éternellement reconduit...

Des chaînes lourdes – parfois rompues – de temps à autre – lorsque le dedans s'émancipe – lorsque le jeu prend une tournure légère...

Le monde – plus ombre que désastre – en définitive...

 

 

Face aux siècles – la figure hébétée...

La nécessité vitale face à l'imaginaire...

L'allégresse et l'intense férocité du vivant...

Et ce besoin d'ouverture pour résister aux assauts de la désespérance...

L'éparpillement de la matière et de l'esprit pour affaiblir la douleur ; et, peut-être, anticiper la mort...

Ce que l'on répugne (sans doute) à faire ; notre présence (involontaire) au milieu des Autres ; au cœur de la violence – de la terreur – de la folie...

 

 

La souplesse et la rectitude réactivées par la proximité du ciel...

Le resserrement de la trame au fond de l'âme – comme mille ponts jetés entre le monde et ce que l'on apparente (en général) au dedans...

La roche – les arbres – les fleurs – indissociables du regard et de la beauté...

Au cœur du plus fragile ; le sommeil enfin extirpé de l'interstice – offrant ainsi la possibilité de découvrir les (parfaites) ondulations de la lumière...

 

*

 

L'abondance – créditée – toujours davantage...

L'insanité jamais soustraite ; et que l'on déguise (à loisir) en raison...

L'exécration du monde humain – cette préhistoire qui s'éternise ; entre cannibalisme et barbarie ; les bras noueux à force de volonté...

La surface (à peine) explorée – et si douloureuse déjà ; comme une gangue de terre épaisse – protectrice – suffocante...

Des cadenas à profusion – comme si l'on pouvait dérober le plus précieux...

Toute une série de masques à ôter pour laisser apparaître la première couche du visage – sombre – disjointe – (très) superficiellement collée au reste ; et jamais entrevu(e)...

La lumière – l'espace – la vie – comme privés de silence (et de beauté) ; déguisés de manière exubérante – presque excentrique – auxquels on donne – ici et là – des airs vaguement révolutionnaires – histoire de se montrer sous son meilleur jour et de faire valoir sa part (supposée) de mystère – comme un bouquet de fleurs fanées que l'on offrirait à la fois aux morts et aux vivants – preuve (s'il en est) de la profonde ignorance des hommes...

 

 

L'aube – sur la page – déchirée...

Comme un peu de lumière sur la pierre triste...

Nous – nous assombrissant – (très) naturellement...

Du noir et de la haine ; et des pas rageurs sur toutes les tombes ; (sans doute) trop proches du miroir...

Des reflets fermés – comme repliés sur eux-mêmes ; et l'abîme (immanquablement) qui se creuse...

L’œuvre mystérieuse du voyage ; l'âme plus ou moins profondément incisée – fragmentée – partagée – qui apprend, peu à peu, à vivre au contact d'une chair affaiblie...

 

 

L'intime et le geste tendre plutôt que le goût de la collection...

L'oubli plutôt que l'obsession de l'entassement...

L'intensité sans le moindre enjeu – sans la moindre oppression...

Le territoire et l'illusion – (en partie) délaissés...

L'âme intègre ; le cœur ingénu et engagé...

Et le monde infirme qui continue de s'automutiler – à vivre en monstre affreux et difforme qui affame et ricane...

Et, un jour, sans crier gare – la lumière – la même que celle d'aujourd'hui – qui fendra la pierre ; et nos tremblements ; et nos hésitations...

 

 

L'argile grise – la fragilité des choses ; et les figures imaginaires...

L'ondoiement sans fin de ce qui sommeille...

Le monde sans vérification ; comme une masse de données brutes qui percute – qui pénètre ; l'exact contrepoids de l'âme – pour succomber...

Au bord de l'abîme ; et la douleur que l'on recouvre ou que l'on tait...

 

 

Embarqué(s) sur cette étendue éternelle – au milieu des remous – des changements ; une navigation chahutée – contrariée (si souvent) par la succession des vagues qui déferlent – qui poussent ici et là – qui emportent tantôt vers le continent – tantôt vers le grand large – au bord (toujours) de l'immensité...

Accroché(s) au corps comme à une bouée massive – encombrante ; et l'âme harcelée par les ombres assaillantes – nombreuses – qui exacerbent la blessure – la brûlure d'être vivant...

Vers l'engloutissement et la mort ; vers le découvrement de ce qui danse sous la chair ; l'apothéose peut-être de ce va-et-vient étrange au cœur de l'espace...

 

 

Une sorte de transe ; la danse de l'exclusion...

L'exil à la trace ; de la captivité jusqu'au grand ciel – de la fiction jusqu'au réel...

Et des millions de pas ; et des milliers de pages noircies...

A force de néant – peu à peu – dans le prolongement de soi – la perpétuation du vide qui se dessine...

De l'impossibilité au chemin – de la désespérance à la joie – de l'inertie à la frénésie ; et de la frénésie à l'immobilité...

Sans échappatoire – sans alternative ; le chemin qui s'éclaire ; l'étendue qui, peu à peu, se découvre et se laisse habiter...

Dans les bras de l'Amour ; et dans le champ d'investigation de la lumière...

 

 

L'écume dans nos craintes et nos sanglots ; dans nos désirs et nos défaites...

Le jour et la source – en amont du monde...

Comme un tourbillon d'air dans la diversité des flux ; un phénomène – quelques mouvements – parmi les autres ; quelque chose d'élémentaire – quelque chose de vivant...

 

*

 

Le courant qui s'impose à l'âme nue et obéissante ; en parfait réceptacle de la terre et du Divin...

Une présence au monde singulière et sans superflu...

Dans la résonance directe du cœur – sans barrage – sans écran – sans résistance...

Dans le droit alignement des choses...

Tantôt caresse – tantôt couteau ; le geste précis – le geste exact – qu'importe la beauté – qu'importe l'apparente barbarie...

A la fois la dernière pierre de l'éboulis et le parfait reflet du mouvement inaugural...

 

 

Le temps stérile des querelles et des débats...

La part animale de l'homme ; et la nécessité de l'éclat – comme un prolongement (raisonnable) de l'enfance naïve – (merveilleusement) crédule...

Disons un seuil à franchir plutôt qu'une issue favorable (n'en déplaise aux esprits archaïques ou bien pensants) ; l'entrée (à peine) dans le labyrinthe ; qu'importe la mort – qu'importe la jouissance ; des pas bruyants qui se hâtent...

 

 

Sans défense – l'illusion à terre ; brisée par la lumière ; et qui se réfugie (assez habilement) dans l'épaisseur du monde – défait – fouillé – retourné – par l'esprit qui la met à nu – la livrant à la langue et à l'acuité...

Comme un rideau de fumée devant les choses soudain décroché...

La pierre et la lumière – brutes – à présent – parfaitement dénudées ; et le regard sans socle – sans repère – comme suspendu au-dessus du vide...

Et nos vies – pulvérulentes – fuligineuses – qui s'envolent au vent – en nuages noirs et provisoires que le temps éparpille (peu à peu) dans l'immensité...

 

 

A travers nous – les courants – les vagues et les mouvements...

Ce qui naît et ce qui s'impose ; la force de toutes les nécessités...

Et le jeu entre l'étendue et l'épaisseur – entre le labyrinthe et le ciel – entre la matière – le rêve et l'origine...

Du chaos et du silence – partout – dans l'âme et l'espace – où que nous soyons...

 

*

 

L'errance – encore – aveuglément – la lampe au-dedans allumée...

L'âme sans défense – ouverte à toute découverte...

Et, en soi, le cœur ; ce qui a initié la lente dérive ; le voyage sur la pierre – dans l'espace intérieur...

Du désespoir au premier frémissement...

Un peu de poussière dans l'immensité – enjouée – virevoltante...

 

 

Pénétré – sans simagrée – sans dissimulation...

A corps perdu...

Emboîté au reste – mouvant ; et excessivement labile...

Au gré de ce qui passe – de ce qui nous porte – de ce qui nous traverse – sans censure – sans interdiction...

Toutes les ombres pendues à notre cou – terrifiées...

Ce qui pourrait (bien) s'achever – ce qui pourrait (bien) se résorber ; et disparaître...

Parvenu (peu à peu) au bord d'une autre surface ; une autre perspective – sans doute – où le rire et le silence se vivent intensément – au service (presque toujours) de l'innocence ; qu'importe l'état de l'âme – qu'importe l'état du monde...

 

 

Vif – comme le vent – comme le pas...

Dans la tendresse de l'interstice – l'âme parfaitement ajustée – jouant avec l'air et le monde – les alentours immédiats...

A même la roche brute – le cœur éprouvé – la poitrine angoissée – se soulevant en ondulations courtes et saccadées...

Et dans la voix – la parole détachée et le ciel (en partie) descendu...

Le visage enfoui dans le silence – attendant on ne sait quoi...

 

 

Par la fenêtre – le monde...

Ce que l’œil perçoit ; ce que l'âme ressent ; et le reste que l'on oublie...

Et sur le chemin – ce qu'il faut gravir – ce qu'il faut contourner ; et le cœur qui renâcle – et le front qui se perd en conjectures...

Et cette familiarité qui s'apprivoise – peu à peu – à force de côtoyer la même terre – malgré le mystère qui demeure intact – inentamé...

 

*

 

Seul(s) – face aux massives mécaniques assassines – où tout est happé – broyé – déchiqueté – qui transforment le monde en lambeaux – en amas de terre – de chair – de pierres...

Prisonnier(s) de cette nuit douloureuse (trop longue – assurément) ; et qui s'éternise encore un peu ; et qui fait vaciller les âmes qui patientent vaillamment ; et qui espèrent un miracle – un renversement – le dessillement nécessaire des yeux – l'impossible (sûrement)...

 

 

La même intonation dans ces voix si peu troublées par les couleurs – la rosée – la sauvagerie naturelle du monde – le prosaïsme de la pensée...

L'homme ordinaire – par excellence – muet – bavard – sans volonté – inapte à l'essentiel – animé par trop de forces – qui tourne et qui tangue – incapable de se mouvoir – de se décider ; girouette que le vent étreint – que le vent affole ; inerte et immobile....

Face contre terre – le cœur enfoui – les yeux fermés sur toutes les déchirures...

 

 

La route – encore – au bord des lèvres...

Un air de rien – au fond de la tête...

Le manque – cette entaille au creux de la chair ; l'appel des ailes et du vide...

Et ce qui se détache – peu à peu – du monde et du sommeil – du nom-étiquette qui nous colle à la peau...

La justesse du geste – la main qui œuvre – qui fend l'air – tantôt en caresse – tantôt en lame effilée – sans tremblement – sans hésitation...

 

 

Ce qui nous étreint ; au fond de la langue...

Comme l'essence de l'arbre au contact de la lumière...

Nos mains dans les siennes – aussi surprenantes que le cœur dénudé...

Et le parfum du silence qui s'incruste dans la voix – le verbe – la parole d'un seul trait – au-delà du noir habituel – au-delà de la douleur humaine...

La pierre d'angle où s'est réfugiée une parcelle d'éternité...

Comme à découvert...

 

*

 

Le geste ordinaire dégagé du monde – de tout résultat...

Fenêtre ouverte sur l'infini – sur la joie...

Libre de toute récompense nominale – de toute forme de reconnaissance identitaire...

Sans attribut – sans qualificatif – le mouvement qui prolonge ce qui a été originellement initié...

Ni commencement – ni fin ; l'oubli et la continuité qui échappe au temps...

Face à face avec ce qu'il (nous) faut accomplir...

 

 

Le jour dégradé...

L'effacement des limites ; toutes les indécisions enjambées...

Entre l'absence et l'immensité – l’œil involontaire...

L'engagement et le provisoire ; la faillibilité reconnue – et accueillie (comme le reste)...

L'énergie au-delà de l'abstraction – à l'origine du mouvement – de la justesse – de l'équilibre – qu'importe l'harmonie ou le chaos apparents...

Dans l'âme et la main – le sol et le ciel – réconciliés...

 

 

La pierre – la chair – fendues aveuglément – par défaut de lumière...

Comme des maillons supplémentaires sur la chaîne immense (et massive) qui enserre les cous ; grossissant à chaque geste quotidien...

Le monde que l'on étrangle – que l'on assassine – sans un regard – sans la moindre main tendue – dans l'indifférence et le ricanement...

L'homme universel (contemporain de toutes les époques) que le monde a toujours connu...

 

 

Parallèlement à la trace – le pointillé ; ce que l'on ignore – ce que l'on ne voit pas ; ce que l'on devine (parfois)...

L'autre part du voyage – l'autre part du réel ; invisible – déterminant – essentiel...

Loin des cercles et des couronnements...

Cette proximité accrue avec la terre – les bêtes – le ciel – l'ineffable...

Le vrai visage de l'homme – qui apprend, peu à peu, à s'extirper de la boue et du sommeil...

 

*

 

Pluriel – hybride – concomitant...

Le versant le plus coloré du monde...

Cette terre – ce minuscule caillou perdu dans l'espace...

Et notre enfance (assez) disgracieuse...

La multitude sur la même monture – engagée dans cette traversée – dans cette (fabuleuse et extravagante) chevauchée...

De lieu en lieu – au milieu des secousses...

Et dans la tête – et autour de soi ; le parfum de la peur et de la conquête...

Et le moindre pas – et le moindre geste – qui nous met en sueur...

L'exercice de l'organique – confronté à d'inévitables épreuves (bien sûr)...

Seul(s) – indigent(s) – merveilleux – indissociable(s) – indistinct(s) au milieu des Autres – au milieu de l'ensemble – selon l'orientation de la perception ; notre sort à tous ; ce à quoi l'on ne peut échapper ; ce parfait équilibre entre ce qui nous construit et ce qui nous défait – entre le dedans et le dehors apparents ; les conditions de l'aventure terrestre...

 

 

La soif resserrée sur la parole...

La distorsion du manque – au-delà de l'inconfort éprouvé...

La chose et le pas ; l'ambition du voyage...

Le délire et la frayeur – annihilés...

Et rien que des ombres ; et, autour de soi, la crispation de la garde rapprochée...

Notre transhumance en noir et blanc...

L’œil droit et le rire généreux...

Le vide comme manière de vivre – comme état d'esprit...

 

 

Ainsi offerte – ainsi exposée – l'énigme de vivre...

Les vivants en longue traînée de poussière...

De la terre et de la cendre – sous un ciel incompréhensible...

La lumière et l'infini crachant leurs signes indéchiffrables – laissant, dans le corps, un scintillement ; et, dans l'âme, un rébus ; et la possibilité d'une résolution (dont l'esprit, parfois, s’empare)...

 

*

 

L'enfance martyrisée...

Du rouge à l’œil d'avoir trop pleuré...

Le devenir devenant inerte – aveugle ; de la matière morte...

Dans l'attente d'une autre naissance ; une terre où il serait possible de grandir...

Une matière sans épaisseur ; un esprit sans illusion...

Un bout de ciel porteur de possibilités...

Une chose, en ce monde, presque insensée...

 

 

Le désastre né de la main trop besogneuse – de l’œil centré sur son mouvement – de la protubérance qui se pense (et se vit) hors de la trame commune...

Le défi du sang qui a rompu le silence ; et l'équilibre des mondes...

L'effondrement progressif – imperceptible – parallèle à la lente dérive – à cette besogne folle déjà accomplie...

Le cœur calciné – au cours de la course – avant (bien avant) que la tête ne s'en rende compte...

 

 

Le corps étendu sur le sol...

La tête dans les fleurs – au milieu des feuilles – des herbes – des épines...

L'âme au cœur de sa poésie ; au cœur de la forêt haute...

La pente adoucie par la liberté des signes – la liberté des pas...

Surgissant dans le rêve ; tantôt la marche – tantôt le repos – imaginaires...

Ne sachant où aller – ne sachant que faire...

Plongé à la fois dans la béance et l'épaisseur...

Seul(s) – assurément – sans que le piège ne fasse obstacle à nos tentatives...

L'esprit à l'écart – en suspension – au-dessus de la corde tendue entre le début apparent et la fin supposée – tournoyant au gré des cycles des mondes et du temps...

 

 

A genoux – entre l'air et la terre...

La langue posée sur l'invisible ; la bouche articulant des sons incompréhensibles...

Le sommeil au-dessus de la tête et des yeux ouverts – laissant la possibilité au monde – à la détresse – à l'abandon – d'envahir l'âme (selon la sensibilité et les prédispositions)...

 

*

 

La douleur trop abstraite pour atteindre l'impossible – le réel – la vérité...

Sur le fil de la désagrégation – indéfiniment...

En cet espace perpétuellement arpenté ; comme une exploration de l'étoffe depuis l'intérieur de la trame – sans jamais s'interrompre...

Et l'instinct – et l'intelligence – de poursuivre quels que soient la forme – l'ambition – le destin...

 

 

Comme un rêve – dans les combles de l'esprit...

Crispé (incroyablement crispé) sur le défilé des images – sur la longue série de possibles – sur toutes les alternatives (en réalité)...

Titubant ; la tête perdue et l'âme égarée – à chercher la sortie d'un labyrinthe imaginaire – au lieu de ressentir – au lieu de vivre...

 

 

Jeté(s) dans le récit des Autres – comme si le monde existait – comme si la cécité était l'état le plus naturel – le plus commun...

Et notre poitrine qui se gonfle (qui continue à se gonfler) – pourtant ; comme si nous étions (réellement) vivant(s)...

 

 

Ce qui porte à l'obscurcissement...

Face au chemin – la peur et la cécité...

L'absence de soleil – et d'attention – sur la pierre...

Les corps exténués – si las de tourner indéfiniment – d'errer ici et là – sans but – sans visée...

Le monde et la nuit – au corps à corps...

Et comme des hurlements de loup – au loin – pour se faire entendre (sans doute)...

Et ce que l'obscurité révèle ; et ce qui se déchaîne – accentué par la pénombre et l'anonymat...

Englouti(s), peu à peu, dans l'inconnu – avec nos manques et nos infirmités...

 

 

Pris au piège du monde – de mille manières...

Rongé(s) – balafré(s) – pénétré(s) par ce qui nous blesse – comme une lente mise à mort ; condamné(s) à cette sentence obstructive – jusqu'à l'épaississement de l'âme – jusqu'à l'étouffement...

Le cœur au bord de la déchirure – au bord de l'éclatement – devenant (à son insu) – à force de sévices – à force de mutilations – l'outil loyal – l'instrument docile – des forces que la vie terrestre exacerbe et glorifie...

 

*

 

Quelque chose – en soi – comme une longue série de portes successives ; un espace grossissant – s'élargissant – s'approfondissant – s'affinant...

A travers l'ascension – le plongeon – l'abandon...

Une présence vivante – de plus en plus – à mesure que les courants du monde – l'invisible – remplacent les pas et la volonté...

Qu'importe comment cela advient ; de mille manières différentes ; la flèche et le vide qui s’interpénètrent...

Et notre étonnement lorsque le cœur l'expérimente...

L'esprit-monde – sans méprise possible...

 

 

Sur les choses – nos mains ardentes...

De jour en jour ; puis, tous les suivants...

Comme une chaîne – un royaume – ininterrompus...

Face à la matière naturelle – notre allant et notre sauvagerie...

Et la nuit invasive qui gagne du terrain ; et que l'encre apprend, peu à peu, à déchirer...

La solitude contiguë à la chambre ; et la chambre contiguë à l'infini ; rien qui ne nous sépare – comment a-t-on pu l'oublier ; le vide égal au monde ; et le voyage égal à l'immobilité ; puis (bien sûr), le détachement...

 

 

La vérité sommeillante – la vérité impatiente – sous le masque ; la couleur de l'absence...

Ce qui se tresse avec l'insignifiance ; la surface perceptible de la trame...

Des passages dégagés par quelques figures ambitieuses – portées par la nécessité du ciel...

De l'air – entre les barreaux ; le même de part et d'autre des grilles...

Et plus haut que la tête – les rêves ; et plus haut que les rêves – la possibilité du jour...

Et toutes nos vaines gesticulations – sans la moindre contrepartie...

 

 

L'espace – le souffle – restreints – contenus...

Entre le hasard (apparent) et la douleur...

La cage et le manque – (sans doute) les seules évidences...

Et l'instinct de survie – à l'inverse d'une fraternité hors de soupçon – inappropriée ici – dans un autre monde peut-être – avec des créatures plus sincères – plus authentiques – moins équivoques – moins écartelées ; affranchies de toutes les faims – de tous les appétits...

 

*

 

La vie sans préliminaire...

Porté(s) par cette danse distraite...

Avec tous les bruits du monde dans la tête...

Ni ciel – ni (réelle) profondeur...

Rien que des échos et des rumeurs...

A l'ombre et à genoux...

Sur le versant le plus abrupt de l'existence (terrestre)...

Une (bien) étrange façon de recoudre le cœur...

Et, à nos pieds, l'infini – pourtant...

 

 

La clarté mille fois repeinte qui laisse entrevoir les épines – les subterfuges – les pièges et la nuit que l'on veut cacher ; le support de nos gestes mensongers – de nos vies illusoires...

Du sable dans la gorge – dans le sang...

Des corps qui se laissent choir ; et qui finissent en dépouille...

Le cœur (trop de fois) fracturé – qui baigne dans ses propres larmes – au bord de l'asphyxie...

Et l'esprit qui n'y comprend rien...

Et le ciel interminable – comme l'une des rares certitudes – auquel nous tournons le dos – par ignorance – par crainte – par excès de frivolité...

 

 

Le manque gravé à même le souffle...

La nécessité de l'air et du sang – dans cette geôle de chair...

Ce qui gouverne – sans défaillance ; ce qui porte le corps et la tête à s'incliner face à ce qui les anime...

La gueule grande ouverte pour demeurer vivant...

Moins (bien moins) autonome que la pierre que nous méprisons...

 

 

L'âme ombrageuse à force de défaites – à force de mensonges...

Les poches et les têtes pleines de ruses – de pièges – de croyances...

Le statut artificiellement rehaussé pour s'imaginer au faîte pyramidal...

Du vide à vivre – plutôt – sans étiquette – sans protocole [s'il nous fallait faire une (simple) recommandation]...

 

*

 

D'un pas de foudre – l'ascension...

Face au sommet – à bout de force ; implorant les Dieux du jour...

Le monde – si loin – dans notre dos...

Et la lumière sur nos cheveux sombres...

L'espace dans le ciel – dans la tête – dégagé...

Au-dessus des fleurs – sur la roche millénaire...

Ce qui nous étreint ; ici – la nudité – le cœur en fête...

 

 

L’œil au cœur de l'aventure...

Le bleu au bord de la lumière...

Les déchirures du monde (à peine) visibles – (à peine) éclairées...

L'âme étendue – devant nous...

La danse que dessinent les Dieux...

L'épaisseur et l'infini – côte à côte – à tourner ensemble – à s'entremêler...

Et notre silhouette qui se découpe sur l'horizon ; et qui se détache, peu à peu, du rêve dans lequel on l'a plongée...

 

 

La vie rayonnante ; l'âme ronronnante ; et ce qui mesure l'écart – la tristesse...

Le vide ; et ce qui se précipite pour le remplir...

Les uns (l'essentiel des hommes) – la torche à la main – tenue aussi haut que possible – pour éclairer le chemin...

Et d'autres (quelques-uns) – guidés par la clarté du ciel ; la lumière qui éclaire l'inconnu – en soi – devant les yeux...

 

 

A moitié enseveli ; d'un rêve à l'autre...

L'errance qui se poursuit...

La poitrine oppressée – comme si une main énorme l'écrasait...

Hors de soi – sûrement – aussi loin que possible...

Le sang qui circule – très laborieusement – dans les veines...

A l'ombre des choses ; et du temps qui passe...

Sur la pierre ; quelques signes ; l'encoche des jours – et la marche du monde ; la preuve (s'il en est) de notre (misérable) existence...

 

*

 

Le profil inhumain – sans étreinte ; quelque chose comme une bouche qui avale ; et un ventre qui digère...

Une faible lueur dans le noir ; deux yeux qui suivent – paresseusement – la danse...

Le souffle court – comme séparé du reste du monde...

Le geste tremblant ; comme un reste d'humanité...

Et devant soi – le ciel – à une hauteur légendaire...

 

 

Le retour – mille fois réitéré ; et la mort qui nous fauche – à chaque fois – trop précocement...

Le long de la même rive – le soleil qui apparaît ; le soleil déclinant...

L'âme assouplie par l'exercice incessant...

Le corps docile – comme le réceptacle des résonances ; et l'esprit qui scrute – de plus en plus large – comme si l'espace perdait, peu à peu, son étrangeté – sa sauvagerie...

 

 

Crevasses et pointes saillantes ; tel que se dessine l'impensable...

Sans erreur possible – le jour qui se lève sur le monde...

Le feu – au fond – qui gouverne ; maître des cycles et de la semence...

Derrière nous – la peur ; et devant, peut-être, la délivrance ; le déchirement ; l’œuvre qui s'accomplit...

 

 

Au cœur de la trame – le piège et l'issue ; ce qui nous sauve et ce qui nous retient...

Le va-et-vient des pas ; des vibrations et des âmes indécises...

La vie tremblante – colorée – sous la lumière ; et nos instincts reptiliens...

La vie fugace et le (grand) monstre endormi...

Des voix – l'Amour ; ce qui pourrait nous venir en aide ; et le hurlement des loups...

La vie – comme une nuit de pleine lune où tout pourrait arriver...

 

*

 

En chemin ; qui pourrait dire ? ; ici ou là – halte ou périple – seul(s) ou ensemble – sans raison ; et dans quel sens ? 

L'âme et la chair – aveugles ; et avides d'être rassasiées...

Et l'esprit captif – docile pour peu qu'on le tienne en laisse ; et la faim – et le sentiment (et l'image) de soi – qui y pourvoient – (très) largement...

A proximité – à la périphérie – presque toujours...

 

 

Comme si l'on n'existait pas ; dans cette profusion de choses – la multitude sommeillant dans l'abondance ; et que toute idée de vacuité rebute...

Comme une plaie malencontreuse – inévitable...

Heureusement que tout vacille – que tout sombre – que tout se décompose – devant le ciel silencieux...

Le bleu – l'ineffable – jouant la carte de l'effacement – au milieu de la matière qui se transforme – qui se déploie ; notre seul accomplissement – peut-être...

 

 

Au-dehors – la face lacérée...

Au-dedans – la terreur...

Sur la pierre – l'âme tremblante...

Sans engagement ; à ressasser la violence...

Arc-bouté(s) contre l'inéluctable – comme si l'on pouvait peser contre les forces du monde...

 

 

Dans l'intimité du pas...

La terre caressante...

Le monde qui s'étire...

Dans nos bras – ce qui vient – étreint et embrassé...

Au-delà de la résonance – ce qui ne peut être empêché...

Une voix – en nous – contre l'ombre...

Ce qui passe – au milieu des fleurs – sans rien endommager...

L'heure (presque) printanière – (presque) poétique...

L'âme comme désenvoûtée...

 

*

 

Bleu ; et barbouillé de blanc...

Ce que l'on a effacé – (assez) aveuglément...

Ce qui fluctue (ce qui peut fluctuer) ; du désastre à l'euphorie...

Notre labeur – jusqu'à la transparence de l'âme ; l'ampleur de ces lignes...

Un peu de joie – au-delà de la mort qui, un jour, viendra frapper...

Sans défense – au milieu des Autres ; à l'écoute de ce qui s'impose ; sans doute – le seul destin que peut offrir le monde...

 

 

Yeux dans les yeux – au contact de la source...

A compter (encore) les trébuchements...

La marche qui allège le poids – qui nous fait retrouver l'enfance...

A fonds perdu – le sommeil ; les coups – les mains qui s'abattent sur les joues ; toutes les armes qui servent la mort...

Ce qui doit périr ; et ce qui doit subsister – ce qui périt ; et ce qui subsiste ; sans doute l'une des rares leçons de l'expérience terrestre ; encore que – rien, en ce monde, ne peut être affirmé avec certitude...

 

 

Le geste sauvage ; le jour dissipé...

Notre destruction commune – qu'importe le règne – qu'importe les mots...

Rien qui ne puisse pondérer (favorablement) le poids de la cécité et du sang...

La ligne blanche franchie depuis bien longtemps...

La marche raisonnable – dit-on mensongèrement...

Des blessures et des chimères – mille désastres alignés – successifs – simultanés ; et l'écart qui – irrémédiablement – se creuse avec la justesse...

 

 

Sur le tracé de l'encre noire ; l'inconnu qui se dévoile – qui se découvre...

Comme des pierres – sur le sentier – de petits cailloux abandonnés par l'infini pour retrouver le chemin – s'affranchir de l'histoire – se ressaisir et se délester du reste...

Sans interdiction ; l'exploration – le voyage – l'aventure...

 

*

 

Le corps-ciel – vaste – dressé – librement (im)mobile – d'un état à l'autre – sans opposition – sans empêchement...

L'ignorance jetée hors du cœur ; de manière fluide et naturelle...

La tendresse pour ce qui s'approche ; et pour ce qui part ; pour ce qui nous étreint comme pour ce qui nous écorche...

L'interstice où tout se passe...

Vie et mort – lourdeur et lumière...

La matière équivoque et le Divin sans ambiguïté...

La marque – peut-être – d'un soleil profondément enchâssé dans la chair ; ce qui manquait à l'âme et au silence pour faire valoir leurs prérogatives...

 

 

Dans le souffle – le mouvement ; la mort qui s'insère – qui s'exerce – qui nous prépare ; des vagues successives jusqu'au dernier pas – jusqu'au dernier soupir...

Le lieu de l'être – indéfiniment...

 

 

La mort – comme le reste – qui s'impose...

La beauté du vivant – de l'éphémère – de ce qui passe ; élément de l'ensemble régi par les cycles...

Peu à peu – comme une succession naturelle – le rapprochement des uns et des Autres ; la longue lignée qui se perpétue – interminablement...

La nudité du cœur face à l'éternel...

Qu'importe le chemin – qu'importe la suite et le retour ; ainsi à jamais (tant que durera la matière)...

 

 

L'Autre – absent de notre jeu – de notre langue...

Un monde de débris et de déceptions – de souffle et de détritus...

Moins que les nuages poussés par les vents...

Rien qui ne puisse rivaliser (en particulier le monde) face à notre veille sur la jetée – face au ciel et à l'océan....

De la même couleur que la sente ; notre nudité...

 

*

 

Seul – sous le soleil...

Au cœur de la trame dispersée...

Sans attache...

Au recommencement de tout ; la ligne et la lumière...

Au-delà des grilles derrière lesquelles les hommes se sont réfugiés...

L'enfance pendue à nos signes...

Trait pour trait ; le même visage – celui qui résiste au devenir et à la mort...

 

 

Le pas – le feutre – dansant...

Entre le ciel et la béance – le joyeux écartèlement...

L'inconfort de la captivité ; comme pris au piège...

Et ce qu'il reste ; la fuite ou la résignation ; ou (pour quelques esprits assoiffés d'Absolu) l'immensité dans l’œil ; l'espace devant soi ; l'infini qui accueille le monde ; et notre impuissance ; et notre pauvreté...

 

 

Le pied posé sur la pierre – depuis la naissance du monde...

La danse envoûtante de la matière ; la chair sur la roche...

Sous la lumière – le sommeil...

La marche absurde – comme sur un manège – à tourner en rond autour de l'essentiel...

Comme un vide dans les vies qui ne savent pas voir...

 

 

Des couches de réel sur l'ineffaçable...

Ce que l'on croit important ; ce à quoi nous pensons appartenir...

Rien que des yeux fermés au fond de l'épaisseur...

Rien de tranchant ; rien de magistral ; de la terre qui remue un peu – en bâillant...

 

 

Devant la porte – le soir – l'automne – le monde – la mort...

Ce qui n'ose encore entrer...

Avec ce peu de lumière qui nous a pénétré(s) – (presque) par effraction...

Sur le seuil ; un pied au-dehors – un pied au-dedans...

A glisser tantôt vers le centre – tantôt vers l'horizon...

Le vide et la matière – sans la moindre fixité...

 

 

Les yeux perdus – à force d'usure – à force d'attente...

Un peu de clarté vers la terre – vers la nuit ; pour apprendre à regarder...

A la jonction absurde (et inconfortable) entre la surface et l'obscurité – au fond de cet angle qui déforme le réel ; et qui cantonne le regard aux apparences...

Au cœur du sang et des illusions ; au milieu des Autres qui nous embarrassent – qui nous indiffèrent ; auxquels nul ne prête attention ; dans un monde qui ne semble pas (réellement) exister...

Le cœur et le corps – soulevés...

Et au bord de l'abîme – le chemin des profondeurs ; ce qui mène, parfois, à la sagesse – à la vérité...

 

*

 

Sous le joug de la lumière – déjà...

(Très) mal chaussé pour le voyage...

La main nue qui, peu à peu, apprend le geste...

Le corps hésitant ; à porter le plus rare ; à cacher le plus précieux – à l'insu de tous...

Vers les marges du monde – là où les lettres et le nom deviennent inutiles...

L'effacement – comme un signe – la seule trace (si l'on peut dire)...

Le vide et le rien ; la tête et les choses non séparées...

Les premières hauteurs – peut-être ; à moins que le rêve ne s'approfondisse – ne change de dimension...

 

 

Comme sur une pierre tranchante – la prétention – la cuistrerie – qui laisse le pas et la langue sans support – humbles et involontaires pour qu'ils apprennent à œuvrer, à l'exemple de la main, au service d'une justesse sans modèle (strictement circonstancielle)...

Ainsi – au fil de l'expérience terrestre – l'esprit et l'âme comprennent la nécessité de se plier aux exigences du monde – aux prérogatives du silence ; ainsi retrouvons-nous – pouvons-nous retrouver – cette part d'innocence originelle...

 

25 janvier 2023

Carnet n°283 Au jour le jour

Juin 2022

La vie blessée – blessante – métamorphosée...

Comme des flèches dans le sang...

La chair rouge et tuméfiée...

Et cette substance que perforent – que déchirent – que dévorent – les Autres...

De la matière à vivre...

Ce que l'on expérimente ; de la fleur à l'oiseau...

 

 

Les couleurs changeantes de l'âme...

Comme des ombres dans le miroir qui tournoient au milieu des rêves...

Et comme le reste ; silencieusement mortel...

 

 

Des empreintes sur la peau du monde...

Et dans l'air – le parfum de la mort – le parfum de l'abandon...

Si proches (encore) des esprits ; si enclins aux caprices et aux coups...

A vivre au temps de la terreur qui perdure ; le cœur affolé...

 

*

 

Le jour dans l’œil qui voit ; qui s'est substitué à la roche...

La terre – le cœur battant...

L'âme (enfin) perceptible à travers le geste ; comme une (large) fenêtre...

Un peu de vent ; et du silence...

L'infini qui nous étreint ; bien décidé à nous accomplir – à nous effacer...

 

 

Sous l'écume emportée – vibrionnante...

L'épaisseur inerte ; des kilomètres de matière tiède et molle...

Du désordre et de la confusion sous l'indolence apparente...

Le bouillonnement des désirs ; des tourbillons qui se succèdent...

Le portrait d'un monde féroce et (déjà) obsolète ; l'humanité d'autrefois qui s'accroche à ses privilèges – qui renâcle à céder la place – à offrir un autre visage à l'espace...

 

 

Le cœur creux et soupirant – à force de s'aguerrir...

Oublieux de ce qui existe – à dessein...

Recouvert de piques et d'écailles – comme la figure légendaire du guerrier aztèque...

Lance à la main – prêt à empaler ce qui passe...

Chasseur blessé blessant ce qui pourrait (dans la tête de tous les barbares) faire office de gibier...

Le monde entier dans la main ; et le ventre plein ; l'âme asséchée – (presque) moribonde...

 

 

La substance emprisonnée...

Au cœur même de l'étoffe...

Des couleurs et des reflets ; ce qui ondule à la surface...

La terre dansante...

Sous la coupole grise du ciel...

Des choses édifiées dans le vide – au gré des ambitions – au gré des circonstances...

L'aurore figée dans la matière que nos tremblements parviennent (parfois) à libérer ; comme un trop plein d'émotion – un regain d'innocence...

 

*

 

L'esprit au large – au plus près des mots...

Au cœur du souffle – l'air et le geste libres...

La lumière offerte ; et, de temps à autre, le repos nécessaire...

Le bleu – à l'intérieur – qui remplace toutes les promesses des hommes...

Le secret qui, peu à peu, se dévoile...

Et toutes les choses abandonnées ; livrées au monde ; laissées telles quelles...

 

 

Coup après coup – sur la matière vivante – qui finit par rougir – par bleuir – à force de plaies – à force de contusions...

Le sang séché sur ce qui n'a de nom ; et qui nous est si cher ; bien davantage que l'homme – sans doute...

La communauté de ceux que l'humanité a toujours ignorés – méprisés – utilisés – assassinés ; le rire aux lèvres et le cœur insouciant ; ceux qui nous ont précédés et qui nous survivront...

Le plus précieux ; l'esprit sans ombre et l'âme innocente ; ce qui sauvera, peut-être, les cœurs les plus sensibles...

 

 

Le visage marqué par le feu – l'ardeur du trafic et du sang...

Le monde affairé – circulant ; là où se précipite le temps...

Le ciel à peine entrevu...

Le sol parcouru à la hâte ; et le territoire des Dieux ignoré...

Tout ; prétexte au pugilat...

Des rafles et des conquêtes ; des heures et des vies faussement héroïques...

Des hommes et des montagnes – déplacés...

De la sueur et de l'écume ; et son lot de morts – pour remplir les interstices de la terre...

Le doigt pointé vers l'horizon – vers de nouvelles terres – comme si l'Absolu (humain) ne se déclinait qu'horizontalement...

 

 

La main qui s'ouvre à mesure que le ciel approche...

L'âme alignée sur le cours des choses...

Qu'importe le rythme et l'impatience ; le cœur accueillant...

 

*

 

L'emprise déclinante du monde...

De moins en moins d'efforts – au-dedans ; et le dehors qui reflète tous les états...

La langue libre – déliée – à laquelle les ombres et les mots s'agrippent en vain...

Le centre de gravité qui s'allège ; et se déplace...

De plus en plus autonome – à l'intérieur ; et l'allégeance aux circonstances comme seul impératif...

En amont de la confusion et de la peur...

En soi – au-delà de l'impuissance – au-delà de la volonté – la sauvagerie première, peu à peu, apprivoisée...

Qu'importe les choses et les visages alentour ; l'âme bouleversée ; et le souffle court – au milieu du monde...

 

 

Au détriment de la charge – du surplus ; ce que l'on porte naturellement...

Par delà les apparences – l'essentiel (presque) toujours...

 

 

A travers le chemin – l'assemblée accueillante...

Les yeux humides ; et les lèvres tremblantes...

De la peur à la gratitude...

De ce qui s'accroche au dessaisissement...

Notre manière d'exister en apprenant, peu à peu, à s'effacer...

Le bleu à l'âme ; le blanc à la bouche ; pas si loin de l'infini ; l'apprentissage de la transparence – cette perpétuelle initiation offerte par le voyage...

 

 

D'abord le jour – puis, le chant...

La lumière et la grâce...

La matière poétique (par excellence)...

Au milieu des rêves – au milieu des choses ; des miroirs tendus – comme un ciel entre les mains – où l'on pourrait apercevoir son visage...

Paume contre paume – les doigts enchevêtrés – l'esprit indissociable du reste ; qu'importe l'épaisseur de la matière ; qu'importe la profondeur du sommeil...

Et au creux de l'oreille – le murmure des Dieux qui donne au monde son rythme naturel – entre l'inertie des masses et la cadence de forçat que nous nous imposons...

 

*

 

Le corps aérien – dans la matière – dans l'épaisseur ambiante...

Proche de la distance nécessaire avec l'homme – encore perceptible mais hors de portée de ses plaintes – de ses querelles – de ses manigances...

Plus âpres – et (bien) plus difficiles – qu'autrefois ; la proximité et la cohabitation...

Quelque chose d'imperceptible nous a éloigné...

Ni pourquoi – ni comment ; l'implacable obéissance à ce qui nous porte – à ce qui nous anime...

Sans surprise ; naturellement...

Sans faux-semblant – sans rien cacher...

Seules – aux manettes – les forces qui nous gouvernent – qui nous malaxent – qui nous façonnent...

Comme la pâte du monde entre les mains (habiles) de l'Amour – du silence – de la lumière...

L'esprit en train d'éclore – peut-être...

 

 

Le plus infime soleil...

En bordure du monde – la lumière perceptible...

De quoi éclairer ; et, éventuellement, ouvrir les yeux de ceux qui dorment...

Le vent – des ailes ; et l'immensité à parcourir...

De ciel en ciel jusqu'à découvrir le lieu où nous sommes...

La marche salutaire ; les alentours de l'ignorance...

Et, en définitive, ce que l'on apprend du voyage ; l'accueil inconditionnel du silence – la pure immobilité...

 

 

De l'ombre à l'absence – en un clin d’œil...

De la danse à la guerre – en un claquement de doigts...

Et de l'absence à la lumière ; et de la guerre à la quiétude joyeuse – pendant très (trop) longtemps...

Ce qui nous occupe tous – en somme ; le labeur commun incontournable...

 

*

 

Ce qu'il reste du vivant disparu...

Ce qui échappe à la mort...

Serré contre soi – le dehors...

Dans l'intimité des choses – les jours de liesse et de franche sensibilité...

Ce qui s'apprivoise – (très) naturellement...

Comme le soleil qui réchauffe les corps...

Comme la nuit qui enveloppe le sommeil...

L'expérience – peu banale – du quotidien ; la proximité et l'émerveillement ; ce qui (bien sûr) n'étonne plus personne...

 

 

A reculer encore face aux remous...

Le rire franc – la poigne ferme...

Un peu de lumière et un peu de temps...

Notre manière d'y voir plus clair – dans cette zone d'ombre où le manque est si patent – où la matière creuse sa propre mémoire...

Et notre langue – heureuse – qui racle les rives joyeuses du vide ; le silence...

 

 

Le deuil déclaré...

Ce que l'on porte à l'intérieur – plus authentique que les habits d'apparat – presque lumineux...

Comme un soleil rieur qui libère de la tristesse ; et des assassins ; et de toute chose – en vérité ; et qui révèle au monde une autre vocation (exempte de doléances et de plaintes) – une possibilité ; un (très) mince espoir – diraient certains...

Sous les étoiles et les branches des arbres – ailleurs – au milieu des bêtes endormies – dans l'herbe qui écoute nos râles et recueille notre sang...

Au loin – les canines luisantes du monstre qui transperce – qui dépèce – qui avale son lot d'âmes – son poids de chair ; avec, à chaque bouchée enfournée, un changement infime – quasi imperceptible – dans le cœur des victimes – dans le cœur des bourreaux – qui mettront des millénaires pour se transformer – pour manifester dans leurs gestes un peu de sagesse – un peu de sensibilité...

 

*

 

Au fond de soi – le sommeil...

Et au centre – comme roulée en boule – la lumière...

Les yeux de la terre – à travers l'encre noire – murmurant – se confessant – oubliant momentanément l'agitation du monde – retrouvant le silence (pour quelques instants)...

A travers quelques mots – le poids des malheurs – l'heureuse insomnie...

Entre l'arbre et le dedans – le chemin emprunté...

L'ordinaire des choses ; sans doute – le plus merveilleux...

 

 

Sans brutalité – la solitude – l'intimité...

La bouche muette ; seulement le souffle – la respiration naturelle...

Ce qui s'approche – ce qui daigne s'approcher – au plus près ; ce qui anime le sang – le corps qui bouge – la main qui se tend – le temps qui rétrécit – les créatures qui apparaissent et disparaissent...

Dans l'étroitesse de nos vies – l'infini ; le cœur palpable du vivant...

 

 

La terre et l'arbre – ensemble...

Sans se soucier du martèlement...

Dans le périmètre défini...

L'assise de la différence – en quelque sorte...

Suspendu(s) à leurs murmures – à leur respiration...

Dans le plus grand secret – sans même que nous nous en rendions compte...

Depuis des temps immémoriaux ; et quasiment inchangés – nos pieds nus sur le sol – notre abri sous les frondaisons...

 

 

L'alphabet du ciel – laborieusement déchiffré – comme si l'on pouvait ainsi percer le mystère – transformer l'histoire du monde – découvrir ce que le cœur renferme – arpenter le territoire des Dieux ; et se laisser étreindre par le silence – la vérité...

 

*

 

La trame mise à nu...

Tout contre soi – à même la chair...

Le cœur qui bat...

Des secousses et des avancées ; des allées et venues...

Le monde d'avant et le monde d'après – à cet instant – réunis – ensemble...

Et toutes les forces qui nous traversent – qui nous animent – qui nous agitent...

Des corps – des cris – des mots...

Aussi démuni(s) que le reste...

Ce qui demeure et ce qui se transforme ; dans le désordre – entremêlés...

Mille tourbillons dans le vide...

 

 

A la même hauteur que le jour – le chemin non balisé...

L'espace qui remplace le monde – qui remplace les choses...

Tous nos visages tournés vers nous-même(s)...

Au-delà de l'histoire – (presque) toujours...

 

 

L'immensité à la place des yeux – à la place de l'âme...

Une terre d'accueil et de mélange...

Comme une prière exaucée...

Un phare – une fenêtre – une main tendue...

Quelque chose qui ne s'embarrasse pas des représentations du ciel véhiculées par les hommes...

Ni demande – ni vestige du monde fantasmé ; le geste sobre – précis – nécessaire ; et cet incroyable espace dans le regard ; comme un sourire – une danse – l'impossibilité de l’épuisement ; ce qui demeurera éternellement après la pierre – après l'usage du monde...

 

 

Des mots en abondance ; moins aiguisés que le cœur qui accueille avec discernement ; suffisamment nu – et vide – pour intégrer (momentanément) ce qui surgit – ce qui advient – ce qui s'invite ; et sur lequel glisse ce qui n'est pas né de l'Amour ; très peu de choses – en vérité...

 

*

 

Sans poids – le temps qui passe – le temps qui s'écoule...

Une approche ; une simple perspective...

Un peu d'air dans la trajectoire du vent...

Ce qui se dérobe sous nos pieds lorsque la terre tremble – lorsque le sol s'effondre...

Des mains sur les yeux pour ne pas voir la chute...

Le piège de l'existence – de la durée – là encore – comme toujours – la ronde (infernale) des illusions qui fait tourner la tête...

Comme une ombre – une longue série d'ombres – qui efface l'essentiel de notre visage – de notre joie...

 

 

Indéfiniment – l'attente – la quête – le face à face – ce à quoi nous sommes destiné(s) – ce qui nous anime – ce qui nous (pré)occupe (très essentiellement)...

Une manière de vivre ; et, sans doute, davantage ; ce qu'il y a d'antérieur à la vie et à la mémoire ; la substance que nous sommes – jusqu'à la moelle – à travers la valse (étrange) des déguisements ; à travers la transformation (inévitable) des apparences...

 

 

Ici – sans promesse...

Adossé à ce qui ne peut se méprendre...

L'innocence portée comme une bannière – (très) involontairement...

L'homme d'autrefois – patiemment transformé – métamorphosé en espace d'acquiescement...

Dans un état de vivacité permanent...

La tête dégagée des enfers célébrés par le monde...

Installé en pays (très) incertain ; avec, pour seul horizon, le poème silencieux...

 

 

Né avec les tout premiers continents de l'enfance...

Sous la peau – édifiés en colonnes – le silence – l'architecture de l'ensemble...

A divers degrés – le point de convergence de tous les élans – de toutes les destinations...

 

*

 

Sur la chair – la caresse – la nuit agissante ; et, parfois, le pouvoir des mots...

Sans intention – pourtant – le poète exilé du monde ; presque innocent ; n'écoutant que le ciel et le vent ; l'ardeur juvénile malgré les années...

La main qui façonne l'argile ; les pieds dans la boue...

Toutes les forces tendues vers le silence ; à travers l'expression – quelques riens – dociles – sauvages – naturels – dévoués à la main d'un Autre (bien plus grand que nous)...

 

 

 

Les yeux ouverts – sur le monde – sans accusation...

Au-dedans – la distance nécessaire...

Ce qui passe ; ce qui a lieu ; comment pourrait-on l'ignorer ; comment pourrait-on y échapper...

Des choses qui bougent – des élans – des mouvements...

Quelques vibrations – quelques soubresauts ; une once d'espoir – son lot de tragédies ; et ce qu'il faut de vérité – pour y croire encore (un peu) ; en réalité – un chemin d'adieux que notre ignorance – que nos résistances – rendent (presque toujours) tragique – misérable – douloureux...

 

 

Si l'on vit encore – peut-être...

Qui sait les choses qui nous composent...

Cet amas de bric et de broc – condamné à des millénaires de disette intérieure...

Et le nom dont on nous a affublé ; et dont nul ne se souvient ; comme tombé en désuétude faute d'usage...

Pièce par pièce – morceau après morceau ; notre vie – notre infirmité croissante – notre effacement...

 

 

Le mystère – une partie du mystère – déposé(e) au fond de cette chair surgissante...

De l'argile en émoi face au monde et aux circonstances...

Des interrogations solitaires – sans réponse – sans locuteur...

Et ce qui ondule sous les apparences – l'écho du mouvement initial ; la vérité – peut-être...

 

*

 

Aux angles du monde – le manque et l'absence ; ce qu'aucun don ne saurait combler ; il faudrait tout démolir – fracasser les têtes et la roche – briser les murs et la mémoire – oublier le hasard et le sommeil – déplier l'espace et le temps d'une extrémité à l'autre ; et se rendre (enfin) à l'évidence ; il n'y a rien – nous ne sommes rien ; juste le vide...

 

 

D'une couleur à l'autre ; comme une vieille chair – mille fois – repeinte...

Et ce que l'on porte ; et, dans un coin de l’œil, cette attente – indécise – indéfinie ; l'ignorance plutôt – peut-être...

L'espérance d'une autre terre – d'un ciel moins haut – d'une âme plus pénétrante ; autre chose que cette veille indéterminée – que cette inertie de part et d'autre des yeux...

 

 

A tâtons – dans le ciel ; quelques signes avant-coureurs...

Sans artifice – l'âme seule...

Dans l'obscurité – la lune...

Le merveilleux et le sang – inscrits dans le corps – au cœur de la chair putrescible...

La main mendiante qui emprunte la lumière du dehors...

Et nous – avançant – sans certitude – vers d'autres possibles...

 

 

Ce dont nous héritons ; le plus simple à vivre – cette matière animée – apparemment vivante...

Et devant soi – des lignes toutes tracées ; la géographie ancestrale du monde avec ses routes – ses frontières – ses interdits...

Un territoire morcelé où abondent le sang et la cécité – les querelles et les morts...

Quelque chose d'incompréhensible entre nous...

 

*

 

Au-dedans – sans rien voir...

Ce qui tourne en rond – à l'envers...

Le moins naturel – sûrement ; ce qui se sent séparé ; et qui ne l'est pas (bien sûr)...

A demeurer dans la douleur alors que la joie est partout – saisissable – à portée de main...

Nous – respirant à la surface – comme si l'air était rare – fouillant le sol avec notre âme et nos yeux souterrains...

Le temps incontournable (et disgracieux) du labyrinthe et des malheurs...

 

 

La lumière à travers un trou – comme la vie – comme le rire...

Et la mort qui frappe indistinctement ; ce qui résiste comme ce qui veut en finir...

Et la douleur de se taire ; et la douleur d'attendre – comme si l'on pouvait nous guérir – comme si l'on pouvait nous sauver...

 

 

En soi – les ombres projetées ; et l'essentiel des sacrifices de la terre...

Face au ciel (face à l'idée du ciel) – (trop aisément) corrompu(e) – notre vertige – tourbillonnant – à même la respiration et le sang...

Le visible occupé à ses trébuchements...

Et au-dessus (très au-dessus) – l'impensé – intouchable ; ce qu'aucun rêve ne semble convoiter...

 

 

Pour nous-même(s) – sans (véritable) existence...

Comme des couches successives à soustraire...

Du souvenir au consentement...

Des instincts aux yeux ouverts...

Parmi les loups qui rôdent – dans le reflet aventureux de la lune...

Le seul périple – peut-être...

Et dire que nous n'avons encore rien vécu...

 

*

 

Sans réponse – en silence...

Acquiesçant – sans explication...

Ainsi ; comme l'air que l'on respire et le sol sur lequel nous marchons...

Les pieds nus sur la pierre...

Le bleu au fond des yeux – encore invisible...

Et ce carré de terre ; et ce carré de ciel – comme le lieu où nous habitons...

Le regard et la douleur – aussi libres que le reste...

 

 

La bouche close ; sans exemple à suivre – sans exemple à donner...

Très modestement (avec assez de naturel)...

Ce qui bouge – ce qu'on laisse bouger ; ce qui est immobile – ce qu'on laisse immobile...

Le souffle toujours circulant – sans effort...

Animé de l'intérieur...

Comme l'arbre et la fleur qui se dressent ; vers la lumière...

 

 

De jour en jour – l'immensité fluctuante...

La férocité du territoire, peu à peu, apprivoisée...

Des fils arrachés – au-dessus des mains – au-dessus de la tête...

(Un peu) moins marionnette qu'autrefois...

Paumes ouvertes face aux siècles encensés...

Seul – à notre place ; toutes les questions portées jusqu'au silence...

Le visage de plus en plus impassible...

 

 

Des choses et des mots qui passent...

Sans réels repères – un peu du monde – un peu de l'âme – un peu de poésie – peut-être...

Quelque chose comme une parole ; et le plus sacré qui s'y est enfoui...

Quelque chose du silence – de part et d'autre de l'espace...

Le Divin sans concession – comme un appel...

 

*

 

Vivre au-delà des murs – au-delà du nom – après l'effacement...

Parmi les pierres et les fleurs...

Au cœur du chant qui monte...

Sous le ciel froid et dense...

Sur le sol gorgé de vie...

 

 

L'air frais – dans l’œil – le renouveau du monde...

L'équilibre (délicat) entre le provisoire et ce qui semble durable...

Les feuilles qui se succèdent...

La main agile – le rythme de la langue...

L'âme à l’œuvre (dans son modeste labeur)...

Au-delà de l'attente ; l'accès à ce qui a disparu ; le monde d'avant – les morts – le vertige et l'intensité – ce qui nous transforme en vivant(s) immortel(s)...

Quelque chose du sable et de l'immensité – qui demeure – qui s'écoule – qui demeurera et s'écoulera à jamais...

 

 

Comme traversé(e) par le monde – la parole...

Des lignes sans appartenance...

A la rencontre de cette part du cœur des vivants qui cherche une boussole – une manière de vivre appropriée – un chemin – un feu – un fanal – un ami dans la solitude...

Quelque chose de plus rouge que le sang...

La seule communauté envisageable...

 

 

Ce qui nous met au monde – quotidiennement...

Des pas – des paroles – du silence...

Affranchi de tout désir – de toute prière...

Dans l'ainsité des choses – le sourire né de ce que l'on porte – tourné vers ce que nous reconnaissons comme part de nous-même(s) ; ce qui nous compose (ontologiquement)...

Le labeur des vents sous le regard impassible de celui qui sait...

Des étreintes réconfortantes (presque toujours) ; et l'âme engagée...

Le bâton qui sert à danser avec les éléments...

Et en tout lieu – l'intimité – cette matière plus précieuse que l'or...

 

*

 

La figure épaisse des hommes à l'âme absente ; de la matière qui advient – qui s'écharpe – qui s'écroule – qui se succède – qui se remplace...

Des murs autour de la nuit – hauts – (presque) infranchissables...

Un labyrinthe ; et mille voies sans issue ; et des batailles autant que de têtes qui tombent...

Et la vitre contre laquelle se cognent ces armées de brutes...

Une vie – des vies – comme une longue attente sous la pluie – au milieu des pierres et du sang – avec, partout, enivrante cette odeur de mort indélébile...

 

 

Sa part de boue (bien sûr) ; et tous les possibles (rarement réalisables)...

L'âme que l'on néglige – comme s'il s'agissait d'un rebut – d'une matière superflue ; seulement dénicher une sente où se glisseraient aisément les pas – à l'abri des Autres – à l'abri des yeux qui pensent – à l'abri des cœurs sensibles...

 

 

A rebours – la course du silence...

L'allure décroissante...

Ce que la mort nous confie...

Et ce que la solitude nous révèle...

Nos yeux dans l'obscurité...

Le voyage enraciné ; de désillusion en désillusion vers ce qu'il reste...

L'absence de soi – la fin de toute séparation (de tout sentiment de séparation)...

Au point de rencontre entre l'âme et le monde ; l'espace immense...

 

 

D'une seule traite ; du soi à tout – du tout à soi – de soi à soi ; comme un va-et-vient perpétuel ; l'aller-retour du même voyage – indéfiniment...

Et nos vies ; comme les traces de l'oiseau dans le ciel ; ce qui existe – ce qui est vécu – à cet instant même – le monde vivant...

 

*

 

La place forte abandonnée – livrée aux pilleurs et aux vents...

Le carré d'herbe verte offert aux déluges et aux tempêtes...

Laissant apparaître cette fragilité – comme un étrange jardin de lumière (jusque là dissimulé sous la solidité apparente) ; comme un présent (inespéré) accordé aux yeux ouverts...

Le silence qui percute le cœur et la pierre...

En ce monde encore étranger à la dimension magique de l'espace...

 

 

Des seaux de poussière que rien ne saurait pondérer – compenser – rééquilibrer ; pas même l'infini – pas même l'éternité – (toujours) inexistants aux yeux des hommes (aux yeux de l'essentiel des hommes)...

L'éclat terne des existences ; ce poids fragmenté – cette lutte contre la douleur – contre le froid – ce qui fait obstacle à la puissance...

La volonté comme seule force de frappe ; et le reste dans l’œil inerte – la place du monde et des habitudes qu'aucune ardeur ne pourrait déplacer...

Le sommeil ; des fenêtres closes...

 

 

On devine (parfois) la profondeur derrière le cri ; et les impératifs horizontaux...

Le défi de l'arbre ; et le défi du mur – en filigrane...

Ce qui s'érige ; et la distance qui sépare de la lumière...

Quelque chose de blanc – du brouillard dans les yeux ; la tête calée contre le sol – une manière de voir – et de vivre – l'épaisseur...

La gravité du monde ; et de l'autre côté – un peu plus loin – la neige et le ciel...

 

 

En retrait des masses...

Affranchi de la tristesse et des postures humaines ; une manière de se soustraire au poids du monde...

Et au loin ; comme un craquement dans le silence...

Un mensonge hautement reconnaissable...

Trop de sourires et de promesses ; trop de caresses et de mots – sur la pente à gravir...

Du bleu ; et des passages que l'on obstrue à force de bruits...

 

 

En soi – cet Amour clandestin et anonyme – ardent – magistral – qui anime la matière – qui rend la substance vivante – sans jamais se soucier de son sort...

Le monde – traversé de part en part ; des plus hautes cimes jusqu'aux plus profonds souterrains...

Le voyage en soi ; qui envahit le moindre interstice – qui submerge toute forme d'étroitesse ; sans jamais encombrer...

Ce qui, un jour, finit par déchirer les apparences ; transformant ainsi l'enfer et le néant en vide habité ; en joie perpétuelle...

 

*

 

Là où l'on séjourne – enveloppé...

A l'abri du monde et des circonstances...

Vie et mort (savamment) enchevêtrées...

Au cœur d'un passage – entre la pierre et l'immensité...

Un rêve d'éternité couronné par une forme d'errance et d'oubli...

A se laisser pénétrer par le silence et la lumière alors que d'Autres vénèrent (encore) les ténèbres et le bruit...

 

 

Au milieu des mots ; (un peu) plus d'absence...

La réponse – en chemin – silencieuse...

L'existence éprouvée ; d'une extrémité à l'autre – au cœur de l'obscurité...

Derrière la langue et les apparences...

Du possible à l'impensable...

L'éternel retour ; l'espace sous le labyrinthe...

Là où nous nous effaçons ; ce qui nous prolonge jusqu'à l'infini...

 

 

Profondément plongé dans la parole...

L'absence de temps – au cœur des siècles...

L'écho de l'origine dans l'univers...

L'Amour à travers les saisons...

La migration des âmes – la métamorphose des corps ; et ce qu'il reste au fond du cœur...

L'obscurité éparpillée au milieu de la lumière...

Le soleil et l'espace qui consolident l'impossibilité de la séparation ; et qui privilégient l'effacement au détriment de l'absence...

 

 

L'archipel intérieur ; le lieu où se déploient les ailes...

Le ciel à la place des images et de la pitance...

Ce qui, en nous, lentement s'éveille...

Une étreinte qui dure à la place des choses qui changent ; à la place du sable qui s'écoule...

L'âme tournée vers ce qu'elle porte...

Assis en silence face au monde ; le verbe passionnément poétique...

 

*

 

Plus haut que le jour – la modestie des visages – l'écoute discrète – la main qui caresse – le souffle rassurant sur ce qui, en nous, est livré à la peur – à l'angoisse – à l'effroi...

Quelques mots pour abattre les murs et rendre au sauvage sa liberté...

Des bêtes – des roches ; des arbres jusqu'au ciel – sans (jamais) avoir peur...

Ainsi pouvons-nous faire face aux hommes et à la fatigue qui gagne parfois ceux qui résistent...

 

 

L'âme chamboulée par ce qui passe – le silence...

Le dehors et le dedans – imbriqués sans savoir où l'un commence – où l'autre finit...

Une respiration naturelle – de plus en plus...

La solitude comme une couronne sur le cœur en joie ; la tête si près du sol – si près des cimes – si près du ciel ; de la couleur de la neige...

 

 

Simples et naturels – l'esprit qui voit – la main qui agit...

Sans calcul – dans l'espace...

L'âme apprivoisée...

Comme le soleil et le vent...

Ni superflu – ni arrière-pensée...

La parfaite obéissance aux circonstances...

Ce qui s'impose – sans intention...

 

 

Ni haut – ni bas ; ni gauche – ni droite ; ni surface – ni profondeur ; ni centre – ni périphérie – ni désert – ni peuplé...

Un espace – une présence – autonome – sans géométrie – en deçà et au-delà de toute géographie terrestre...

L'infini (plus ou moins) parcellisé – (plus ou moins) décomposé en fractales...

Des têtes et des soleils qui tournent – qui ont l'air de tourner...

Partout – le même rêve – en pointillé ; le monde en apparence ; et, en filigrane, l'esprit...

 

 

L'invisible évincé – comme un mythe – un mirage – une fiction ; une histoire pour fermer les yeux ; tout le contraire (bien évidemment) ; mais la force des illusions est si puissante chez les hommes que les apparences tiennent (presque toujours) lieu de vérité indépassable...

La tête engourdie ; l'âme obsolète – sans pouvoir même envisager l'impensable...

 

 

L'absence – comme le seul espace possible...

Les mains clouées à la faim...

Le ventre maître de la soif...

Ce qui sépare l'Absolu des contingences...

La trop grande proximité du monde – peut-être ; et sa manière (envahissante) de s'immiscer au-dedans...

L'inconfort et le vertige – simultanés...

Et le ciel suspendu – très au-dessus des jeux auxquels se livrent tous les vivants de ce monde...

 

*

 

Le plus précieux de l'hiver – en soi – déjà...

Le cœur – au loin – qui cherche...

Et devant les yeux – toutes les butées – les pierres avec lesquelles les hommes construisent des murs ; tous les horizons indépassables...

Les heures (trop) passagères...

Le vent qui emporte – qui révèle le dérisoire et la fragilité ; ce qu'il y a de plus nu – en nous...

L'indifférente monstruosité du monde...

Des barrières ; et de la souffrance...

Ce avec quoi l'on emplit – et entoure – le vide ; les existences...

 

 

L’œil éteint – sans préalable...

Sans pourquoi – sans comment...

La flèche fichée dans la chair...

Le mouvement et la vie – stoppés net...

Le corps fumant qui gît sous la lumière...

Et nos mains en prière – auprès des arbres – témoins de tous les assassinats – de toutes les atrocités...

 

 

Les mots-lumière – comme une transparence au cœur de l'hiver...

Des doigts qui courent sur la terre – la page entre nos mains...

Et au-dessus – l’œil ; et au-dessus de l’œil – le ciel et le vent – ce qui nous emporte – la fin d'un nom – d'une dynastie – d'une longue lignée...

Les traits du visage effacés ; et, à la place, un sourire et la candeur des bêtes ; et le regard acéré du sage ; qui accueille – qui acquiesce ; et qui (re)tranche tout superflu...

En soi – qui émergent – les gestes et les nécessités du jour...

Qu'importe le sommeil et les tragédies...

Qu'importe la douleur du monde et le rire des assassins...

Le verbe – comme une flèche ; et la parole lancée – comme une trouée dans les illusions ; et, peu à peu, le déchirement des voiles qui obstruent le regard ; et derrière lesquels brille le réel ; l'une des rares possibilités (pour l'homme) d'apprendre la clarté...

 

 

La terre désertée ; l'absence et le silence...

Le ciel sans distance...

A proximité de la source...

Le monde en soi...

Hors du temps...

L'âme au cœur de ce qui vient ; tous les possibles – simultanément...

Le sol comme espace de liberté...

 

 

Sans certitude – sans vérité...

Le destin qui s'affine – qui se précise...

Et le regard – comme un interstice au fond duquel s'ouvre l'espace...

La profondeur du réel sous les strates d'images et d'inventions édifiées par les hommes ; un (bref) aperçu – un (court) intervalle...

Du vent – de l'inconsistance – derrière les apparences...

Une dimension nouvelle – inconnue – ouverte par la perception et le langage – à travers l'âme réceptive qui tâtonne...

 

*

 

L'âme lasse – la chair fatiguée...

Au soir de l'horizon humain...

Le monde – par-devers soi – qui s'éloigne – qui s'efface...

Un peu de poussière sur la peur...

Des figures lointaines – de plus en plus...

Ce dont nous n'avons plus l'usage...

Une foule d'images enfouies dans la vase ; et la main inerte ; et le regard (presque) indifférent...

Au bord du sommeil – au bord de la mort – à présent...

Là – parmi le sable et les débris...

Pas d'apothéose – pas de perte légendaire ; la vie – seulement – qui s'étiole – qui s'éclipse – qui s'exile...

 

 

Au rythme de la lumière ascendante...

Le bleu aux oreilles...

Délaissé par le temps ; et les impératifs du monde...

Le front sauvage – silencieux – de plus en plus – dans la seule couleur qui vaille – dans la seule couleur qui soit...

 

 

Le cœur qui bat...

Le rythme du monde...

Notre essoufflement ; et cette lassitude à le suivre...

Le poids des siècles sur l'échine ; la poitrine oppressée...

Et toutes les portes closes auxquelles on frappe – auxquelles on continue de frapper...

Les os brisés à force de persévérance...

L'obsession du visible à participer à la danse...

Sans arrêt – sans retour ; ce voyage vers l'inconnu...

 

 

Aux confins de soi – le poème et la lumière...

Ce qui vibre avec l'herbe et les étoiles...

Le grand ciel peuplé de Dieux et d'oiseaux...

Les murmures passagers de l'Amour sur les berges bruyantes et surpeuplées...

Debout – les yeux ouverts – face au jour qui se lève ; et un sourire qui s'esquisse sur tous les millénaires passés...

 

*

 

En passant – sans rien collectionner sinon les désillusions et la tristesse ; notre trésor – la porte qui ouvre (tôt ou tard) sur l'inespéré – au milieu des larmes et de la désespérance...

Derrière la forêt des ombres – cette statuaire froide et illusoire qui trompe l’œil ; et qui trompe l'âme...

Seul – à présent – sous le ciel d'hiver ; à contempler l'espace ; et la vie spacieuse peuplée de silence...

Le goût de l'ivresse sobre – de toute évidence ; l'intensité du vertige – au-dedans ; et le regard imperturbable qui traverse le monde ; et au-delà...

 

 

Comme l'arbre – la verticalité un peu rigide ; et l'horizontalité qui cherche la lumière...

Le chemin – à l'intérieur – déployé...

Ce qui – en soi – continue à croître vers l'invisible...

 

 

Le feu – le jour – chemin faisant...

Le pas – le destin – en équilibre...

Et les paroles du monde rabâchées – mises de côté – comme un non-savoir – un florilège d'insanités présomptueuses...

Ce qui est colporté – ici et là – par toutes les bouches incultes – sans curiosité ; ce que répètent – inlassablement – toutes les générations...

Seul – sur ce fil – silencieux – au cœur de l'incertitude – au cœur de l'inconnu ; ce qu'offrent les circonstances ; par delà les baisers et les morsures des Autres ; ce qui s'impose – magistralement...

 

 

Des mondes imbriqués et parallèles...

Et un chemin qui serpente entre tous les seuils – portes ouvertes – sans dehors – sans dedans...

Et la respiration qui se déploie à travers l'espace ; et l'envergure du regard affranchi des répétitions et des psalmodies ancestrales...

Notre existence lorsque l'esprit sait transpercer les voiles – les reflets – les illusions ; lorsque l'infini devient notre seul territoire – notre seul horizon...

 

*

 

Dans la (totale) confusion du dehors...

Des choses – des mots – des choses ; et quelques visages parfois – comme une longue chaîne ininterrompue – des blocs de pierre accolés – un collier de poussière ; ce qui semble important – pourtant – aux yeux des hommes ; des insignifiances ; du ridicule et de la misère...

Et des fleurs – et le soleil – sur la terre – qui, chaque jour – à chaque saison, réapparaissent ; le changement imperturbable au changement ; et ce sourire – cet étrange sourire – face à tous ces petits riens qui passent...

 

 

La lumière vibrante – dans la tête secouée...

Et les ombres glissantes – sur la chair lisse...

Sans certitude – cette incursion dans le bleu...

Entre la bêtise et l'épaisseur – la possibilité (pourtant) de transformer la lassitude et le sommeil ; de percer ce qui nous sépare du ciel...

 

 

La chair changeante – au fil des saisons – au fil des âges...

L'irréalité du monde que nous continuons d'ignorer...

La vie ; ce qui existe – peut-être...

L'invisible en dessous du frémissement et du fracas...

Et le silence comme un funambule au-dessus des paroles et des cris...

L'âme craintive – apeurée – dissimulée derrière les apparences (boursouflées)...

Et nos pas – en boucle – d'une extrémité à l'autre de l'histoire – immobile – au fond de l'abîme...

Vers l'origine – à reculons...

 

 

Nos tremblements (parfaitement) accompagnés...

Entre le temps du soleil et le temps des horloges...

L'âme encore dans l'écho de ce qui nous a créés...

Bien davantage que l'histoire du monde...

L'époque d'avant le sol – le temps d'avant la pierre...

 

*

 

Le monde arpenté...

Face au mur – l'ombre et l'arbre ; et ce restant de lumière...

Et cette nuit qui n'en finit pas ; qui n'en finira jamais – peut-être...

Et ces lignes – et ces gestes – comme des fenêtres nécessaires – essentielles (qui sait?) – laissées un peu naïvement sur la table – offerts au monde – (très) discrètement – de manière (quasi) anonyme...

Les signes d'une clarté qui réunit – d'une sensibilité ; le désir involontaire d'une issue ; une réponse au sang et à l'indifférence qui se répandent...

 

 

La solitude durable ; un tête à tête ; face à l'essentiel...

La renaissance du monde ; l’œil fermé...

Personne ; l'écho d'un silence qui dure ; le prolongement de l'espace...

L'envergure (et l'attention) pour que le réel – la vérité (vivante) – en soi – puissent se déployer...

 

 

La neige – par couches – sur la parole passée...

Presque rien – en somme – sous l'enveloppe blanche...

Des mensonges – peut-être ; des mensonges – sûrement ; une vérité obsolète...

Le verbe à réinventer ; comme le geste – à chaque instant – qui doit jaillir – neuf – naturellement – à la fois porteur et affranchi de tout ce qui a existé...

Authentique – sans travestissement ; quotidien et spontané...

Entre l'ombre et le mirage – le réel tel qu'il se livre – tel qu'il advient – tel qu'on le reçoit...

 

 

Comme un fauve affamé ; la malédiction qui tourne autour du destin – cherchant une faille – une faiblesse – la part du rêve dans la solitude – l'angle d'attaque et le moment opportun pour pénétrer la chair – fondre sur l'âme ; et insuffler au cœur son poison ; un air de fantôme ; quelque chose du refus ; et le goût (inguérissable) de l'égarement...

 

*

 

Une lumière sur soi ; que les yeux savent refléter – parfois...

Ce qui se dit sans les mots...

Le ciel immense et accueillant...

Le geste né de l'espace ; et qui le traverse sans un remous – sans la moindre résistance...

Le vent complice – aimant – qui offre son souffle – son ardeur – son assistance...

Ce qui mélange toutes les couleurs – merveilleuses – (presque) indistinctes...

Les contours mouvants de la tendresse...

Ce qui nous circonscrit – d'une certaine façon...

 

 

Près du fleuve – l’œil stoïque...

Au milieu du bleu ; dans ce flot qui baigne le jour...

Le corps et le temps – figés...

Attentif à la beauté...

Une manière (assez) innocente de résister au monde – ce trop de langue – cette chance (très) moyennement tentée – toutes les forces unies vers le bas – vers la boue ; ce qui fait obstacle (de toute évidence) à la lumière – à la clarté...

Un pas permanent vers l'abîme – en quelque sorte...

(Presque) toujours en bordure de soi...

 

 

Agenouillé – parmi les ronces – parmi les fleurs...

Les yeux posés sur les jours qui passent...

Sans jamais s'établir dans le monde...

La vie à la manière d'une brève traversée ; un passage (sans cesse) réitéré...

Comme un rêve – l'existence ; ce qui semble (nous) arriver...

De la lumière (parfois) ; un peu d'ombre (très souvent) ; et notre étonnement ; et notre mutisme – face aux cimes et aux précipices – face à la violence et à la mort...

Comme plongé(s) dans la matière – un univers étranger...

 

 

De visage en visage – l'âme et la lumière – dans leur rôle respectif ; et, soudain, s'en affranchissant – choisissant de faire alliance avec la matière et l'ignorance ; histoire d'apprendre à ceux qui peuplent la terre qu'il existe d'autres perspectives que la vie – que la mort – que la poussière et les yeux fermés ; une manière légère – et joyeuse – d'être au monde...

 

*

 

Le ciel – à chaque foulée – plus léger...

On flotte – on épouse le vent...

On s'efface – entre soi et les limites du monde – au-dessus du sommeil...

On s'amenuise – dans le mouvement...

Ici même – à travers les jours...

La terre lointaine ; un chemin sans trace ; de plus en plus...

Sensible au relief ; l’œil rivé sur l'immensité...

Des gestes d'écume ; et le plongeon dans les profondeurs de l'âme...

Comme un rapprochement ; un début de délivrance – peut-être...

 

 

Au-delà du pays natal...

Plus loin que la cessation – que le voyage – que le repos...

Vers le grand large – de l'autre côté...

Comme sorti de l'interstice du temps...

A contre-courant de la durée – autour ; là où le silence et l'immobilité se mêlent aux affaires du monde – aux histoires des hommes – pénètrent la matière et le mouvement...

 

 

Au bord – parfois – de ce qui nous précède...

L'argile fragilisée par les pieds qui piétinent – par les mains qui pétrissent...

Le jour – (sans doute – trop) artificiellement aggloméré...

Si démuni(s) pour affronter la barbarie du monde – la sauvagerie des âmes...

Si peu conscient(s) de vivre ; si angoissé(s) par l'idée de la mort ; à peine existant...

Comme brisé(s) – écrasé(s) ; aussi peu vivant(s) que les Autres...

 

 

Sur la terre des forfaits infamants...

De la terre dont nous sommes issus...

A travers la terre – notre transhumance...

Vers la mort – la terre de nos ancêtres; ce trou dans le sol...

De toutes parts – la matière et l'impossibilité ; et la folie à l'affût...

Désespérants – ce désert ; et cette traversée du dédale – sous une lumière trop lointaine ; en nous et au-dehors – réunis – tous les signes de l'absurdité – tous les signes de l'incompréhension...

 

*

 

Sans détour – le pas – la parole...

Longues – la ligne – la marche – encombrées d'ombres – peut-être ; mais aussi authentiques que possible...

Les yeux détachés du désir ; près du ciel – dans son écho (de manière certaine)...

Et la résonance – au-dedans ; de la lumière...

Quelque chose de l'oubli et du temps déconditionné...

Le dessous de la boue ; au rythme du cœur qui bat...

 

 

La langue brûlante...

A bout de souffle tant l'air est chaud – à l'intérieur...

Le verbe au carré – sans cesse démultiplié...

Ni question – ni réponse ; un portrait – une sorte d'état des lieux donnant à voir l'abondance des visages et des possibilités...

Sans refuge ; (bien) au-delà des obstacles et des empêchements...

Sur la pente naturelle à laquelle le monde nous a livré(s) ; le fond des choses – pour soi – peut-être...

 

 

Au-dessus de la durée ; le temps pulvérisé...

Le vent qui s'engouffre...

Ce que la main désigne en se tendant...

Le ciel moins escarpé qu'on ne le pensait...

Par-dessus l'enchevêtrement...

Aucune ombre – aucun recoin – pour se cacher ; dissimuler sa crainte (ou son refus)...

Ce qu'il faut extirper de la mémoire...

Apprendre à respirer au-delà des murs de l'enceinte...

Dans le même espace – partout ; sans dehors – sans dedans ; le vide vivant à même le cœur – à même la peau – à même la pierre...

 

 

L'écoute déterrée ; qui émerge, peu à peu, de l'épaisseur...

Sans poids – sans passé – neuve malgré l'âge antique des oreilles...

Une présence capable d'effacer toutes les frontières inventées par les hommes ; et de rassembler tous les recoins et tous les continents...

Le lieu (primitif) de l'envergure et de la précision...

Ce qui accueille – ce qui acquiesce – de manière lucide – sans rien discriminer...

 

 

Comme chargé d'une parole secrète – silencieuse...

Comme porté par un courant invisible – mystérieux...

Tout un parcours ; une infime portion à travers nous qui sommes l'une de ses voix...

Au-delà de la pensée...

Au-delà de toute réponse...

Cette part du réel capable de désobscurcir l'âme – de désenfouir le cœur englué dans la peur et la matière ; et d'offrir une joie affranchie des circonstances...

 

 

Entre le rêve et l'imaginaire – la réinvention perpétuelle du monde ; ce collier d'apparences qui dissimule la poitrine et la respiration du réel...

Et le sang silencieux qui circule dans les veines des vivants...

Là où s'originent les visages et les choses ; en ce lieu étrange – et indéfinissable – où s'initient le regard et le poème ; l'apaisement et la réconciliation ; ce qui pourrait sauver les âmes de l'indifférence et de la barbarie...

 

*

 

Ici – comme retourné...

Happé par cet étrange mouvement – à l'intérieur...

Vers là-bas – sans pouvoir donner de nom – ni à la danse – ni à la destination...

Des pas légers ; une terre nouvelle – peut-être...

Porté – sans prise – par le courant – par le flux des vagues...

Et dans l'immobilité de l'air – et de l’œil – aussi (parfois)...

Ce qui bouge ; et ce qui contemple ; l'un dans l'autre – indistinctement...

 

 

Qui sait – qui peut savoir – où cela commence – où cela finit...

Qui sait – qui peut savoir – d'où vient le sable ; et son œuvre étrange sur les âmes...

Qui sait – qui peut savoir – les mots et le lieu où l'épaisseur ressemble à la chair – tous les points de fragilité...

Qui sait – qui peut savoir – ce que révèle l'écoute attentive du monde et du silence...

Qui sait – qui pourrait – rassembler l'ensemble des pièces à emboîter pour tenter d'achever l'inachevable ; le (très) surprenant puzzle du vide et de la matière ; le mystère vivant ; l'ineffable qui s'incarne...

 

2 décembre 2017

Carnet n°53 Le grand saladier

Journal poétique / 2014 / L'exploration de l'être

Le vent noir que l’on respire. Et qui nous étouffe. Et l’aurore nue que nos doigts n’auront qu’effleurée. Et les guerres rouges que nos mains rejettent. Et dont nos yeux nous protègent. Et les ombres diaphanes. Et les cœurs gris qui encerclent notre vie. Et la menace partout du dénuement. Et les ombrelles mensongères des demoiselles d’honneur. Et les noces mièvres des amants dépossédés d’eux-mêmes. Et les suintements de la pourriture dans notre chair. Et les raccommodements ciselés à la hâte. Et les seaux d’excréments répandus sur le sol. Et la folle clameur des foules. Et le silence des morts. Tout cela nous effraie. Nous glace les sangs. Mais nous continuons à vivre, n’est-ce pas ? 

 

 

Liminaires

L’écriture — mes dérisoires fragments — ne sont que la partie visible du travail de l’être à l’œuvre dans les profondeurs. L’essentiel ne peut être relaté. Ni donné à voir. Il rayonnera en son heure par tous les pores de notre pleine vivance.

Il y a des jours moins clairs que les épines qui nous écorchent les yeux.

Il y a le silence des heures. Et l’heure du silence où tout pourra s’éteindre après moi. Et je sens dans mes paumes le monde renaître déjà.

Il y a aussi d’horribles cris dans mon cœur. Et ma bouche reste muette. Je ne saurais dire que le silence qui m’enveloppe. Et le bruit silencieux des chaînes que mes pas fébriles ont traînées. 

 

  

Nous sommes fondamentalement (en arrière-plan) un espace d’accueil et de contemplation. Transposées à l’avant-plan, ces caractéristiques deviennent — pour le personnage — disponibilité et attention bienveillante.

 

*

 

Nous regardons tous le ciel. Et parfois nos souliers.

Les toits se superposent sous la voûte.

Le ciel. Les nuages. Et le soleil.

Et les brumes sur les collines quadrillant les parcelles sombres et lumineuses.

 

*

 

En vérité, je suis un petit personnage nu cherchant à habiter l’espace nu. Et réciproquement. Je suis aussi l’espace nu cherchant à habiter un petit personnage nu. L’avant-plan et l’arrière-plan qui se cherchent pour être totalement unis (ré-unis).

 

*

 

Dans nos mains, la terre que nous nous offrons. Lambeaux de nature que nous dévorons. Fragments de matière qui s’auto-ingèrent. Des champs et des prés à perte de vue. Assemblage fantaisiste. Quadrillage parfait. La nature soumise au diktat de l’esprit humain.

 

*

 

La grande guérison de l’âme qui s’ouvre à l’Ineffable. Et se penche sur ses propres manifestations. Dans le ciel et la poussière enfin réunis, les pas ne font qu’un. Etre plein en accord avec tous les mouvements.

 

*

 

Le visage d’un homme mûr. Rides et cernes sur de petites moustaches broussailleuses. Un anonyme commun.

 

*

 

Il semblerait que le réel soit composé de pléthore de mondes à la fois superposés, entremêlés et adjacents dans une étrange et incroyable imbrication (que je serais bien incapable de représenter…), mondes qui seraient des plans projectifs, représentatifs et abstractifs  créés et explorés par le mental — cet instrument puissant et merveilleux. Ainsi le monde organique composé de matière, le monde des idées composé de concepts et le monde de l’imaginaire et des rêves composé de représentations formeraient l’essentiel des mondes accessibles à l’être humain (les mondes astraux et chamaniques étant « réservés » aux esprits humains les plus souples et les plus désencombrés) ce qui n’écarte pas, évidemment, l’existence de quantités d’autres mondes, plans et univers difficilement intelligibles, abordables et perceptibles par les Hommes. Et en arrière-plan de cette foison de mondes, la conscience, créatrice du mental, lui-même créateur des différents mondes et outil de navigation en leur sein. Une des grandes confusions de l’Homme serait de vivre le plan organique sur le mode des idées et des représentations au lieu de l’appréhender sur le mode de la sensorialité (tactile principalement). Seul le monde organique semble lié au mode sensoriel, ce qui n’exclut nullement que le monde des idées et des concepts et celui des représentations et des rêves et a fortiori tous les autres ne soient pas en mesure d’induire ou d’évoquer des sensations… à ce propos, ces sensations provoquées sont-elles créées à partir de la mémoire qui en a emmagasiné un stock grâce au plan organique ou ces sensations se réduisent-elles simplement à l’idée de sensation ? Ainsi rêver de manger une glace à la crème chantilly ou lire la description savoureuse d’une glace à la chantilly n’aura sans doute aucun effet si sur le plan organique on n’en a jamais mangée. L’évocation abstraite par les mots, l’imaginaire et le rêve n’induit donc une sensation qu’à condition de l’avoir déjà vécu sur le plan organique. Mais quant est-il pour des sensations que nous ne pouvons explorer sur le plan organique ? Ainsi par exemple, lorsque le chamane se transforme en aigle, a-t-il la sensation de voler ? Ou a-t-il l’idée de la sensation de voler ? Je ne sais pas. Allons un peu plus loin ! Et ne pourrait-on pas faire l’hypothèse que nous avons stocké en mémoire une infinité de sensations liée au fait que nous avons déjà vécu (pas en cette existence humaine évidemment) toutes les formes de tous les plans, mondes et univers existants ? A dire vrai, l’idée ne semble pas si saugrenue… mais reste, bien sûr, indémontrable et invérifiable sur le plan de la compréhension humaine…

Mais revenons sur le plan organique et tâchons de construire une typologie des sens en fonction de la distance entre les objets et le corps qui les ressent ou les perçoit afin de voir où nous mène cette réflexion… en matière de sensorialité, le goût est activé lorsqu’une forme est portée à la bouche ou ingérée (autrement dit lorsqu’une forme entre dans le corps). Le sens tactile lorsqu’une forme entre en contact avec le corps, l’odorat lorsqu’une forme est à proximité du corps, l’ouïe lorsqu’une forme émettant un son est peu éloignée du corps et enfin la vue lorsqu’une forme peut se trouver à bonne distance du corps (par temps diurne et clair). Notons en aparté que seuls la sexualité amoureuse et l’acte de manger font usage simultanément des cinq sens… comme si sur le plan organique, c’était-là les activités qui permettaient le plus de proximité entre 2 formes, la première donnant potentiellement naissance à une troisième forme (la procréation) et la seconde faisant disparaître une forme au profit d’une autre (ingestion et digestion des nutriments). Lorsque l’on met en relation cette classification triviale et évidente avec l’arrière-plan que l’on nomme aussi regard impersonnel, écoute impersonnelle ou espace d’accueil de tout ce qui se manifeste, il semblerait que l’on puisse affirmer que ce regard ou cette écoute soient « restreint » par l’ouïe ou la vue, par l’existence du corps, d’une matérialité limitanteSans eux, qu’adviendrait-il du regard et de l’écoute ? Seraient-ils infinis ? Ne pourraient-ils se manifester ? Dans ce dernier cas, la conscience infinie aurait-elle créé cette multitude d’entités à la seule fin de pouvoir « se goûter » à travers ses manifestations ? Et au-delà de se percevoir et de se goûter à travers tous ces organismes, le fait qu’elle enjoint chaque entité à l’habiter (habiter l’arrière-plan) en percevant autour de lui — jusqu’aux limites de sa matérialité — n’est-ce pas une façon pour elle de quadriller tout le territoire, l’espace infini ? Ce qui expliquerait, entre autres, le besoin humain de percevoir l’ensemble de l’univers, par l’astrophysique par exemple… Que faire avec cette idée que l’arrière-plan ressenti est restreint par la forme matérielle de celui qui l’habite ? Si tous les mondes ne sont que des projections, alors ce raisonnement perd toute validité. Il devient absolument caduc. La conscience — présence — regard — écoute — est l’être qu’il y ait objet (donc perception de l’objet) ou absence d’objet (conscience sans objet pure). Le réel ne serait donc que ce qui est perçu ou ressenti. Le reste n’est qu’abstraction. Et il convient donc de découvrir puis d’habiter Ce qui perçoit ce qui en nous perçoit et ressent…  

Note supplémentaire à propos des différents plans du réel. Pour un même plan, le mental peut accéder à différents degrés de compréhension et à différents niveaux de profondeur de regard… ce qui complexifie d’autant l’incroyable imbrication de tous ces plans…

 

*

 

Fonte des glaces. Réchauffement climatique. Des pans entiers de banquise s’effondrent. Des montagnes de neige s’affaissent. Indifférence générale de l’humanité retranchée dans sa petite sphère de confort technologique.

 

*

 

Les livres sont des bavardages inutiles. Il conviendrait simplement d’exprimer une parole jaillie du silence que l’on comprendrait en un éclair. Et qui serait intégrée définitivement à toutes les sphères de l’être

Je n’aimerais écrire que des mots essentiels qui souligneraient le silence d’où ils viennent, permettant à ceux qui les lisent ou les entendent de retourner leur regard vers la source même de Ce qui perçoit. Je tâcherais désormais d’être moins bavard…

 

*

 

Deux enfants regardent au loin. Leur horizon perceptif. Leur avenir restera muet.

 

*

 

Une formule semble juste pour tenter de résumer mon parcours et mon cheminement (quelle qu’en soit l’étape) : chercher sans fin à être pour être sans fin. Chercher jusqu’à l’obsession un peu folle à habiter le plan où l’on peut goûter indéfiniment l’infini immuable et éternel…

 

 

L’écriture n’a sans doute été au cours de ces longues années qu’un outil de compréhension et d’élagage. Un instrument de désencombrement afin de dépouiller l’être de ses couches inutiles.

 

 

Etre ne s’encombre d’aucun bagage. Ni d’aucune charge. Il s’agit d’être nu et dépouillé. Et de laisser se manifester tous les mouvements…

 

 

Tout est la manifestation de l’être. Mais pour le goûter, le ressentir et l’habiter, il convient de se dépouiller de tout

 

*

 

Un oiseau sur un fil électrique. Attendant ses congénères. Une solitude désemparée sous le ciel.

 

*

 

A force de rien (ne rien faire, ne rien vouloir, ne rien être…), on prête aux insignifiances toute notre attention. Et les choses les plus infimes prennent des allures merveilleuses. On s’extasie alors de tous ces petits riens qui constituent l’essentiel du manifesté…

 

*

 

Un homme observe le monde. L’Existant passé au crible. Le Manifesté dévoilera-t-il son intimité ?

 

*

 

Rester avec le matériau brut de la vie. Et observer. Voir ce qui se passe… voir comment cela fonctionne… voir qui crée quoi et comment… comprendre les mécanismes. Et les ressentir. Voir comment le noyau primordial — l’être pur — se voit encombré ou entaché de couches, d’images et d’écrans… comment tout est stimulé à chaque instant créant dans le rien quantité de mouvements…

 

*

 

Une silhouette passe devant une maison à la porte close. Aux volets fermés. On ne perce pas ainsi l’intimité du monde.

 

*

 

Voir, comprendre et ressentir à quel point le petit être en nous (l’être périphérique) est fragile, vulnérable et démuni. Et combien il a besoin de notre amour et de notre présence

 

*

 

Un homme s’éloigne à bicyclette, un violoncelle accroché derrière son dos. A en juger pas son accoutrement, la recette de son spectacle de rue lui procure à peine de quoi se nourrir.

 

*

 

Le rien du Tout.

 

*

 

Un homme à une tribune. Il lit ses notes. Tente-t-il de nous expliquer le monde ?

 

*

 

L’Autre Parole qui s’habille de silence.

 

*

 

Une vieille femme assise sous une tonnelle, enveloppée dans une longue couverture de laine. Le regard absent. Plongée sans doute dans quelques souvenirs.

 

*

 

Les joncs se courbent sous le vent. Et le chêne se gonfle d’orgueil. La tempête révèle la nature profonde des êtres. La singularité primordiale de leur forme.

 

*

 

L’effervescence d’une rue de centre-ville. Les bus, les voitures, les bicyclettes, une myriade de deux-roues motorisés, la foule des badauds. Et un homme assis par terre, abandonné à sa solitude, qui semble avoir délaissé tous les spectacles. 

 

*

 

Tout ce qui nous détourne de la rencontre pleine avec soi devrait être banni. Ou du moins délaissé… tant d’heures et de rencontres inutiles où l’on joue à la comédie du vivant… quelle tristesse de remplir notre être et notre existence de grimaces, de gesticulations insensées et de faux sourires qui éloignent la présence souveraine ! A moins, bien sûr, de jouer à jouer. De célébrer le jeu. Et d’en rire jusque dans nos silences…

 

 

N’ignorons jamais le cœur de l’essentiel ! Il s’habite dans la pleine vivance. Comme un embrasement de l’âme et des riens de ce monde ! Comme une apothéose du rien qui offre la joie et la plénitude ! Et le sentiment si dense d’exister avec légèreté ! D’être sans aucun qualificatif pour le vêtir…

 

*

 

Des livres sur un étal. Que nous vendent les libraires ? Du rêve ? Un antidote à l’existence ? Des guides pour exister ? Une fuite incessante de nous-mêmes ?

 

*

 

 L’aube chemine à travers la nuit.

 

*

 

Un amoncellement de briques et de toits. Une ville parmi d’autres. L’immonde promiscuité des corps. Et des regards qui ne se croisent même plus.

 

*

 

Les destins adjacents se croisent, se frôlent, se touchent et échangent sans jamais se rencontrer. Le lieu de la rencontre est en soi-même. Absorbé par l’unité commune, on peut dès lors accueillir le monde.

 

*

 

Deux enfants courent dans les sous-bois. Un grand sourire sur les lèvres. Ils jouent. Offrent au monde la beauté de leur insouciance. Quels adultes deviendront-ils ? Garderont-ils en mémoire ce jour de novembre où ils s’amusaient avec innocence ?

 

*

 

Nous ne sommes qu’un lourd bonheur devant un tas de cendres.

 

*

 

Des élèves dans une classe. Savent-ils seulement à quoi sert le savoir ? Combien sont là pour apprendre à connaître ? A faire les premiers pas vers la Connaissance ?

 

*

 

Ce si peu de silence que le monde nous octroie…

 

*

 

Une banlieue grise sous un ciel gris. Comme une chape de plomb sur des existences déjà bien ternes.

 

*

 

Dans ce monde d’apocalypse, l’annonce de la mort des anges est passée inaperçue. Les Hommes sont bien trop occupés. La plupart tente de s’arracher à eux-mêmes, d’échapper à l’impitoyable et tranchant face-à-face, les autres cherchent Dieu dans les livres. Tous ignorent qu’Il se penche vers eux pour leur murmurer à l’oreille une vérité insaisissable. Ils n’entendent que le son hagard de leur propre voix. L’écho leur répond parfois et ils s’imaginent percer là quelques profonds mystères.

 

*

 

Un jeune garçon penché sur un livre. Le regard concentré. Qu’apprend-il d’essentiel ?

 

*

                            

Pas d’écriture. Pas de présence ressentie. Saturation dans l’accompagnement de fin de vie de G., mon vieux compagnon. Lassitude des promenades et des paysages. Ennui. Solitude un peu désemparée — en cette période, l’isolement me pèse mais toute fréquentation humaine m’est encore plus intolérable. Ma relation au monde (dans sa présence comme dans son absence) est une totale impasse. Inactivité complète. Gestion pénible des travaux domestiques. Arrêt du tabac. Arrêt du sucre… tous ces éléments deviennent incroyablement pesants. Et affadissent plus encore l’existence déjà insipide du personnage.

  

*

 

Un vieil homme assis dans un canapé boit une tasse de thé. Un livre ouvert posé sur un étroit guéridon à proximité.

 

*

 

L’abîme céleste qui nous sauve des heures.

 

*

 

 

 

Une jeune fille assise sur un muret de pierre joue de la guitare pour quelques amis ravis qui forment un demi-cercle autour d’elle.

 

*

 

Contempler la beauté du ciel changeant. Les oiseaux passant haut sous les nuages. Moi qui ne fréquente plus guère mes congénères, ai-je encore figure humaine ?

 

*

 

Une carte géographique posée sur une table. Le monde — une partie du monde — tracé(e) sur une surface plane. Un quadrillage de routes encerclant des parcelles. Comme une représentation labyrinthique de nos itinéraires… Mais qui sait réellement où nous allons ?

 

*

 

Je suis sans ressource devant mon dénuement. Je dois m’extirper de ma tanière pour m’offrir aux lèvres de l’abandon.

 

*

 

La puissance, la beauté et la rudesse des paysages sauvages reléguant l’Homme au rang d’entité dérisoire et vulnérable.

 

*

  

En être réduit à la part la plus nue de soi. S’y confronter. Et s’y résoudre pour s’ouvrir aux aspects les plus vrais de soi-même. Aux caractéristiques fondamentales de son être agissant

Faire face aux parties les plus tendres et les plus fragiles de nous-mêmes pour nous ouvrir au cœur compatissant qui sommeille à l’intérieur et qui a besoin d’être pleinement habité pour éclore au monde…

 

*

 

Des silhouettes et leur ombre. Réunies par petits groupes. A la fois reliés et séparés. Et un homme seul qui contemple ses congénères.

 

*

 

Violence, conflits, guerres, massacres, ignorance, mesquinerie, instinct de survie organique, besoin de puissance et de destruction… pour apprécier et aimer ce monde-là — une part substantielle de la vie terrestre — et se réjouir d’y habiter, il faut être inconscient (aveugle) ou extrêmement conscient (très avancé sur les plans perceptif et spirituel). Entre ces deux pôles, on ne peut que le blâmer. Et détester y vivre.

Entre les aspects délétères et fortement mortifères précédemment énoncés, on peut aussi entrevoir quelques beautés et quelques merveilles — facteurs de réjouissance — tels que l’amour, la paix et l’intelligence et leurs extensions* (le respect de l’Existant, la bienveillance, l’entre-aide, la coopération, la fraternité et la solidarité) comme de rares îlots de douceur et de générosité dans un océan de puissance et de destruction.

* quand elles sont détachées de leurs miasmes les plus grossiers, autrement dit lorsqu’elles ne deviennent pas des instruments intégrés à une stratégie adaptative n’ayant pour fonction qu’assurer la survie des organismes et leur expansion (même s’il existe, il est vrai, une certaine beauté dans ce genre de mécanisme).

 

 

De l’inconscience à la complète conscience, on apprend pas à pas à comprendre le monde. Et à l’accepter. A accueillir la fluctuation de ses états et sa lente évolution. Et l’on comprend au moins deux choses essentielles : le monde ne peut être autrement que ce qu’il est, les êtres ne peuvent agir autrement que de la façon dont ils agissent et nous ne pouvons nous réduire à ces créatures fragiles qui se débattent dans ce panier de crabes impitoyables, nous sommes aussi la conscience impersonnelle dans laquelle se déroulent tous les mouvements de ce que nous appelons usuellement le monde.

 

 

Dans le monde manifesté (à l’avant-plan), il y a — pour l’essentiel — du karma qui s’épure et une foison de situations pour comprendre notre vraie nature, saupoudrées de menus plaisirs, de minuscules bonheurs et de quelques instants de répit. Le reste en cette existence terrestre n’est que le jeu espiègle de la vie et la célébration de l’Existant.

 

*

 

Dans nos mains, une cité merveilleuse que nous transformons en enfer…

 

*

 

En cette vie terrestre, je ne perçois qu’une immense détention où les créatures en sont réduites à se défendre les unes des autres. Et à s’entre-dévorer. Comme si la vie organique n’était qu’un pitoyable, effroyable et incontournable purgatoire pour nos âmes encore si grossières.

On (l’Homme) a beau essayer d’en atténuer la violence ou de transformer certaines régions et domaines en paradis (artificiel), ce monde — cet univers organique — n’en est pas moins régi de façon ontologique par la puissance et la destruction.

 

*

 

Un enfant marche la tête baissée le long d’un mur. Un long mur de séparation. Allant vers son destin circonscrit. Trop limité pour s’épanouir réellement.

 

*

 

Mon maître du jour (et sûrement pour bien longtemps) est une petite abeille morte de froid et d’épuisement qui gisait seule sur le toit de ma voiture après avoir œuvré tout au long de sa brève existence pour sa communauté et que j’ai trouvée au retour de notre promenade vespérale. Après s’être livrée aux mains du destin, elle avait su s’abandonner avec courage aux bras de la mort… et la vision de ce petit corps recroquevillé dans l’immensité m’a ému jusqu’aux larmes…

 

 

La jungle et la forêt vierge sont la vie. La pelouse impeccablement tondue et le parterre de roses décoratifs, l’esprit humain.

 

*

 

Un soldat casque vissé sur la tête, fusil-mitrailleur à la main déambule dans une rue jonchée de blessés et de cadavres. Au-dessus, un balai d’hélicoptères comme de gros insectes nécrophages emportent les corps mutilés.

 

*

 

Que rencontre-t-on face à soi-même ?

 

 

Derrière les bruits, les pensées et l’idée de solitude se terre le silence. Et qu’y a-t-il derrière le silence ?

 

 

Un espace en nous qui appelle notre attention. Qui demande à être pleinement habité. Il n’y a d’autre issue à la paix.

 

*

 

Un réalisateur tourne une scène d’amour. Une histoire de femmes voilées dans un pays lointain. Irréelle.

 

*

 

Le silence, le non-agir et l’abandon… portes simultanées qui ouvrent à l’ultime rencontre.

 

*

 

Une colombe au loin s’envole. S’éloigne du cataclysme et du carnage.

 

*

  

Mort de P. aujourd’hui. Le petit chien trouvé sur la route que j’avais confié à mes parents.

Ô Ciel, pourquoi as-tu pris notre visage ? Ne vois-tu pas notre peine — que nous portons sur nos épaules comme un lourd fardeau ? Pourquoi as-tu pris notre visage ? N’y a-t-il pas d’autres chemins ? Tu nous as faits si faibles et si fragiles. Que goûtes-tu à travers notre insignifiance ? A quelles embellies nous destines-tu ? Ô Ciel, pourquoi prends-tu tous ces visages ? Celui des faibles et celui des forts, celui des victimes et celui des bourreaux, celui de la vie et celui des morts ; à quel jeu t’amuses-tu ? Combien d’entre nous savent que nous sommes à la fois les jouets, le jeu et le Joueur ? Le goûté, le goût et le Goûteur… ? Pauvres de nous qui croyons n’avoir qu’un seul visage… nous ne goûtons que les larmes… 

 

*

 

Une femme tient à la main un bouquet de fleurs en regardant l’objectif mi-effrayée mi-séductrice. Comme inhibée dans ses désirs.

 

*

 

La vie se savoure à travers notre regard. Notre psychisme. Et notre corps. On la laisse et elle nous laisse en paix. On peut dès lors apprécier chaque instant. Le louant pour ce qu’il est. Ne souhaitant rien lui ajouter ni lui retrancher. Laissant les choses suivre leur cours et leur destinée. Sereines et éparpillées. Dans notre regard immobile et impassible. Confiant et bienveillant. Souverain.

 

*

 

Un gangster prend une femme en otage. Il braque sur elle un revolver et tente d’échapper au groupe de policiers qui l’entourent.

 

*

 

44 ans. Oui, déjà. Mais l’esprit toujours neuf de l’adolescence…

 

*

 

Dans un dessin animé, un étrange mouton noir aux cornes somptueuses se lie d’amitié avec une abeille dans un décor féerique.

 

*

 

Que deviendront nos amours mortes ?

 

*

 

Une mère joue avec son enfant. Ils chahutent sur un canapé dans de grands éclats de rire. De la gaieté dans les yeux.

 

*

 

Passager clandestin de sa propre vie. Le naufrage assuré…

 

 

Un silence glacé autour de moi. Et l’écho froid de ma voix qui n’en finit pas d’interroger…

 

 

Ô âpre Solitude, vers quelles contrées me mènes-tu ?

 

 

Sur la robe rouge de l’oubli il s’étendit. Et attendit la mort. Mais rien n’arriva. Et il dut se défaire plus encore…

 

 

Oublie tout ce que tu es — tout ce que tu crois être, oublie tout ce que tu sais — tout ce que tu crois savoir pour t’ouvrir aux lèvres nues de l’innocence.

 

 

La part sombre et le versant raide et sec de la joie avant de pouvoir l’habiter pleinement…

 

 

Pour agir, laisse jaillir la spontanéité du geste ou du pas. Dans le non-agir, soit immobile et tranquille. Laisse les phénomènes apparaître, suivre leur cours et disparaître.

 

 

L’eau vive des moribonds coule sur notre source. Engorgeant nos fontaines où le peuple a toujours refusé de s’abreuver.

 

 

Dans nos secrets alpages dorment nos troupeaux. Le berger a déserté les lieux pour regagner la plaine des hommes. Il nous appartient donc de créer le berger nouveau pour aller libres et unifiés par monts et par vaux et pouvoir s’établir en toutes contrées.

 

 

Le couvercle gris des jours comme une chape de plomb sur nos âmes captives.

 

*

 

Une femme entre deux âges promène son chien accompagnée d’un homme à casquette. Les deux ombres se chevauchent. Mais les regards ne se croisent pas. Comme perdus au loin. Dans un avenir commun improbable peut-être…

 

*

 

En un instant le soleil se lève.

En un instant la mort s’approche.

Mais qui voit le lent mouvement de l’astre ?

Et le lent mouvement de la faucille ?

 

Quelle aurore t’a vu naître ?

Et le soir tombe déjà

 

Par la fenêtre

Le petit homme regarde la pluie tomber.

Et des larmes coulent sur ses joues.

[à Hosai]

 

Une pluie intermittente dans nos yeux fragiles.

Et s’ils ne reflétaient plus jamais le soleil ?

 

Une ombre accourut

Et me vola mon âme.

 

La joie s’est invitée

Puis est repartie

La tristesse a tout recouvert

 

Des yeux hideux dans la brume cherchent le chemin.

Personne ne pourra les égayer

 

Nous nous sommes égarés

Désormais nous avancerons à reculons

Jusqu’à la source

 

*

 

Une horde de spectateurs, téléphone portable à la main, photographient les célébrités qui gravissent les marches d’un célèbre festival de cinéma. Chacun se sent autorisé à faire son show.

 

*

 

Des larmes sur ma feuille

Et ma main (aussitôt) dessine un soleil

 

Une ardeur de limace

Sur le sol rugueux

Et les épines du ciel

 

Où donc poser le pas ?

 

La terre est une idée

Le ciel est une idée

Où suis-je ?

 

Les semelles misérables

Mais qui est là qui nous regarde sans défaillir ?

 

Qui est-t-on ?

Sous le ciel, la même misère

Et au crépuscule, les mêmes larmes

 

Les songes du jour

Les rêves de la nuit

A quelle heure sommes-nous éveillés ?

 

Des coups, des brimades

Des destins en laisse

Où est donc la liberté ?

 

Et si elle était dans les yeux impassibles ?

 

 

 

Si la grande aurore nous était contée

Nous ne saurions la voir

Il faut des yeux nus pour la goûter

 

L’heure s’éternise

Et nous la quittons

Pour suivre notre étoile

 

Au loin brillent nos rêves

Mais la lumière est partout

Qui donc regarde l’obscurité ?

 

Le silence des heures

La nature muette

Et les bruits furieux dans notre tête

 

Les étoiles dansent dans nos yeux

Et nous les cherchons sur les chemins

 

La sombre parure de l’âme qui voile sa nudité

Pourquoi a-t-elle choisi pareil accoutrement ?

A présent, elle ne se reconnaît plus.

Et elle a oublié même son mensonge.

 

La pluie tombe

Les hommes tombent

Où a-t-on caché le soleil ?

Où avons-nous mis nos ailes de papillon ?

 

Les hécatombes se jouent de nos cris. Et de nos peines.

Elles se moquent de nos masques. Et de nos grimaces.

Demain elles nous engloutiront. Nous reste le rire…

 

*

 

Un homme seul assis à une table tourne les pages d’un livre.

 

*

 

A feu et à sang

Notre cœur parmi les gens

La nature solitaire est notre unique refuge.

 

Par-delà la terre

Par-delà la joie

On piétine sur le bitume

 

Nous n’avons ni la patience

Ni la constance de l’horizon

 

Nos pas toujours se dérobent

Le mouvement est leur nature

Et l’immobilité celle du regard

 

Mais où avons-nous fourré nos yeux ?

 

L’archipel du lointain, voilà notre rêve

Demain s’invitera plus tard

Et nous vivons recroquevillés

Ecrasés par les instants qui passent.

 

*

 

Une ville en contre-bas dans la plaine. On la voit s’étendre sur les monts alentour. Partout l’odieuse expansion en marche.

 

*

 

Les feuilles d’automne

La forêt tranquille

Et l’âme mélancolique

 

A la montagne des jouissances

Le tombeau des peines

Sous l’arbre on médite

 

Un rouge-gorge sur une branche

Les nuages dans le ciel

La prunelle ravie

Et le cœur en paix

 

Instants de ravissement que le ciel ne peut assombrir.

 

Le cœur défait

L’âme échevelée

Et le vent surgissant par-dessus nos têtes

Laissent l’œil innocent.

 

*

 

L’enseigne d’un hôtel de luxe à l’intérieur cossu et sophistiqué. A l’entrée, un portier au sourire gigantesque œuvre à sa tâche.

 

*

 

Il y a la longue — trop longue — liste des livres qui endorment. De ceux-là, inutile de parler. Il y a aussi la courte — très courte — liste des livres qui entaillent la chair ou égorgent. Ils dissèquent notre âme (nos faiblesses et notre veulerie) avec une tranchante lucidité. Et nous voilà écorchés au scalpel. Inutile d’y chercher la moindre source de réconfort. Et puis il y a les livres rares — trop rares — qui offrent la joie. Et plus rares encore, ceux qui nous invitent à la grâce… et parmi eux, les exceptionnels qui nous y ouvrent.

 

*

 

Un homme marche sur un sentier forestier. Les bois encerclent sa marche. Aimerait-il se perdre ? Ou se retrouver ?

 

*

 

Je ne suis qu’un oiseau sans cage. A qui la vie a coupé les ailes. A qui la vie a oublié de dessiner des ailes. Et qui en a (pourtant) la nostalgie. Je ne partirai jamais d’ici. La trajectoire est plate. Et circulaire. Et mon destin, la chute. Le sol ne se souviendra pas de moi. Et le ciel balaiera mes restes d’un coup de vent. Ornières et poussières j’aurais été. Et à jamais resterai.

 

 

Je laisse derrière moi des milliers de pages que personne n’a pris le temps ni la peine de lire. Je laisse derrière moi une œuvre qui tentait de gravir la lumière. Et je n’ai pas su même éclairer mes pas. Ni la marche aveugle et funeste des hommes.

 

 

Mes pas n’ont que raclé la terre. Je savais à peine me tenir debout. On ne peut envoler un destin voué à la boue. Et à l’enlisement. 

 

 

Aujourd’hui, le ciel recouvre mes songes. Je ne saurai bientôt plus rêver. Le réel a eu raison de moi. Et mon âme est inconsolable.

 

 

A l’orée des viscères, la bête se cache. Immonde et féroce, elle me dévore déjà.

 

 

On ne rencontre en vérité que des ombres. Et des âmes mortes. Et moi qui aspirais à l’Amour. Et à la pureté des rencontres. Des fluides, des poils, des odeurs. Et des âmes retranchées, voilà ce que nous offre l’amour. Et je pleure en silence sur nos cœurs recroquevillées qui n’ont pas su — et ne sauront sans doute jamais — goûter à l’Infini et à la lumière. Pauvres créatures que nous sommes, misérables jusque dans nos élans.

 

 

Nous souffrons le monde. La phrase est belle. Et juste. Et dire qu’avant de nous accoucher, c’est nous qui l’avons mis au monde.

 

 

Comme enfermé au dehors, je ne peux m’immiscer dans le monde des hommes. Trop brutal. Trop barbare. Pas de place pour les cœurs innocents. Pour les âmes pures. La boue et la bestialité y sont trop présentes. Quand des ailes pousseront sur mon âme affaiblie ? Dans mes yeux apeurés ? Ô anges, soutenez mon regard ! Et aidez-moi à vivre parmi les cieux ! Et des larmes coulent sur mes cils crottés de matière et de fange… 

 

*

 

D’immenses gratte-ciels. Une forêt de béton et de verre. L’homo citadinus sur son territoire. Univers factice créé selon les exigences et les caprices de son esprit de fuite. Façonné par son horreur de la nature sauvage. De la vie brute et foisonnante.

 

*

 

On se défait des regrets. Pas de l’amertume de n’avoir pas su exister…

 

 

Nous ne sommes en réalité qu’un amas de blessures incicatrisables. Et un corps perclus de douleurs. Et l’on nous exhorte d’être heureux ! Faut-il être fou, inconscient ou idiot pour ne pas voir le mal qui nous habite, nous ronge… et pèse de tout son poids sur nos âmes frêles et solitaires ?

 

 

La souffrance et la mort rôdent. Et nous avons l’inconscience de ne pas vouloir les voir. D’y faire face. De les apprivoiser ou de les dompter. En vérité, nous craignons plus que tout la pleine liberté. Nous nous contentons d’une liberté entre les murs. Une liberté de détention. Une pitoyable liberté en vérité ! Et nous vivons ainsi le corps emprisonné. Et l’âme ligotée. Pauvres créatures que nous sommes…

 

*

 

Un homme et une femme sur la place d’un marché devisent tranquillement. Ils échangent quelques nouvelles. Parlent de leurs proches. S’enquièrent de la santé de l’entourage de l’autre. Simulacre de rencontre. Croisement commun du peuple.

 

*

 

Ecrire un livre, c’est dé-voiler son âme. Ouvrir un livre, c’est rencontrer l’âme de son auteur. En ce monde, il n’y a de plus puissantes rencontres. Elles invitent à l’ultime rencontre. Celle que l’on fait avec soi et l’Infini que nous portons en nous.

 

*

 

Un restaurant bondé. Au centre de la salle, une table immense autour de laquelle sont réunies une trentaine de personnes bruyantes. Et extraverties. Mais sous l’apparence conviviale de camaraderie, les regards sont tristes et seuls. Perdus.

 

*

 

 Je ne suis qu’un clou blessé parmi la rouille. Minuscule bout de métal voué aux coups et à l’abandon.

 

*

 

Une barque minuscule sur un fleuve tranquille. Un homme rame à travers les flots. Au loin, on aperçoit une immense forêt et des montagnes. L’Homme, point dérisoire dans l’immensité naturelle.

 

*

 

Le vent noir que l’on respire. Et qui nous étouffe. Et l’aurore nue que nos doigts n’auront qu’effleurée. Et les guerres rouges que nos mains rejettent. Et dont nos yeux nous protègent. Et les ombres diaphanes. Et les cœurs gris qui encerclent notre vie. Et la menace partout du dénuement. Et les ombrelles mensongères des demoiselles d’honneur. Et les noces mièvres des amants dépossédés d’eux-mêmes. Et les suintements de la pourriture dans notre chair. Et les raccommodements ciselés à la hâte. Et les seaux d’excréments répandus sur le sol. Et la folle clameur des foules. Et le silence des morts. Tout cela nous effraie. Nous glace les sangs. Mais nous continuons à vivre, n’est-ce pas ?

 

*

 

Un jeune garçon pleure dans une chambre close. De quelle souffrance se sent-il responsable ? 

 

*

 

Les seigneurs des manteaux me harcèlent. Et je succombe sous leur poids. La nudité sera mon ultime vêtement. Ensuite je mourrai. Et le vent soulèvera mes ailes d’enfant sage. Sous mes moignons d’ailes d’adulte jamais né.

 

*

 

Des hommes seuls, tristes et pensifs devant leur verre assis au comptoir d’un bar. Atmosphère de solitude confinée. Et oppressante. Dégoulinante de misère.

 

*

 

Les ailes ne protègent de rien. Pas — surtout pas — de la misère de vivre. La boue et les nuées ont scellé leur pacte obscur. Et sur le parchemin nous piétinons. Etonnés de tant de mystère. Nous aurons au moins appris de l’incompréhension.

 

*

 

Une porte de chambre d’hôtel entrouverte par laquelle on aperçoit une femme de ménage s’affairer autour d’un lit.

 

*

 

Les nuages rouges de l’agonie.

Et le cri persistant de l’ombre.

Comme un resserrement du cœur et de la chair.

L’émiettement du cerveau.

Que le vent fougueux emporte au loin.

 

*

 

Un couple déambule bras dessus bras dessous sur le trottoir d’une route littorale. Canotier sur la tête. Flânerie de touristes en goguette. Silhouettes nonchalantes et un peu désœuvrés s’évertuant à tuer le temps de la villégiature en profitant de la vue et des paysages. Du plat bonheur de marcher côte-à-côte. Et d’être ensemble.

 

*

 

L’aube est là

Et nous la quittons pour des jours moins fastes

Des jours aussi obscurs que la nuit profonde

Que nous n’avons jamais vraiment voulu quitter.

 

*

 

Deux hommes agressent un automobiliste dans sa voiture. Violence des coups. Nul abri pour se protéger de la violence du monde.   

 

*

 

La nudité sublime du monde

Couverte de haillons et de guenilles

Plaies béantes infligées par les hommes

 

*

 

Dans une rue d’une gigantesque mégalopole, un homme pressé, téléphone portable collé à l’oreille et attaché-case à la main s’engouffre dans un taxi. La course incessante et stérile du monde.

 

*

 

Sommes-nous les songes que nous n’avons jamais faits ?

Que nous n’avons jamais osés faire ?

Et la pluie continue de chanter sur les toits d’automne.

 

*

 

Deux instituteurs bavardent dans une cour de récréation. Autour d’eux, une myriade d’enfants joueurs et enjoués. 

 

*

 

Sur la terre rouge des malheurs, le sang se déverse. Et le vent rougeoyant des augures mensongers. Comme un clou dans ma poitrine. Pétrifié de honte et d’angoisse, je devine mon sort livré à la barbarie. Comme les yeux de l’océan devinent la caresse perfide des vagues. Poissons et naufragés partageant la même demeure. J’accoure vers ce lieu isolé que je n’ai jamais quitté. Après m’être éparpillé dans des lieux dont on ne revient pas, je me terre là où se niche le cœur. J’aimerais secourir ce qui en moi ne peut l’être. L’extinction de la voix qui m’a sauvé. Et dont le souvenir hante mon corps. Mon âme s’entortille de douleur en son absence. Mon cri devient silence. La paix recouvrira bientôt tous les malheurs. A moins que je ne sois déjà mort ? Un lieu, un corps. L’âme. Et l’espace. Comment dissoudre la matière ou la réconcilier pour ne faire qu’Un ? Les chimères de l’âme. En quête de reconnaissance. Et d’espace. Extorsion de matière et d’espérance pour retrouver le fil perdu qui ne nous a jamais quittés. L’horizon se défait de nos sombres rêves. Puit noir prêt à accueillir la lumière que nos yeux avides effacent aussitôt qu’elle surgit. Les briques noires dont on s’entoure. Et qui obstruent l’espace. Qui blâmer ? Les gestes ? Ou la vue ? Et voilà que nous oublions le regard en surplomb ! Adossé à la citadelle hasardeuse, j’attends que s’ouvrent les portes. J’y attendrai des jours et des nuits. Dans une fébrile excitation. Je m’endormirai exténué d’attente et d’espoir. Je m’abandonnerai enfin aux portes closes. Et la citadelle aussitôt s’effacera. Révélant le royaume que je n’aurai jamais quitté. Comme si ma vue se fatiguait de ne jamais se trouver. De se chercher sans fin en elle-même. Et de ne goûter que son propre reflet sans jamais s’appartenir. Sans jamais s’habiter en glorieuse souveraine. Lasse de n’y dénicher que ses massacres et ses défaites. Comme étrangère à elle-même dans un monde d’ombres et de fantômes arrogants. Qui souffle la braise ? Et les orages sur nos vies incandescentes ? Et qui souffle la mort ? Comme si les vies grises ne pouvaient trouver d’autres ciels. Enterrés dans notre gouffre, nous cherchons à sortir de l’abîme. Nous gesticulons dans notre trou en quête d’une issue. Pour notre plus grand malheur, il n’y a pas d’issue. Et pour la joie des yeux et leur jeu espiègle, il n’y a jamais eu de trou… Et nos ailes poussives continuent de soulever la poussière sans atteindre le moindre ciel. Creusant davantage notre ornière. Le mental — le plan mental — est une atroce illusion d’optique. Effroyable et malicieuse. Nous existons peut-être… mais sous d’autres cieux.

 

2 décembre 2017

Carnet n°55 Le ciel nu

Recueil / 2014 / L'exploration de l'être

La secrète alchimie de la terre et du ciel. Réunis en notre cœur, ils s’étendent en tous points. Axes cardinal, longitudinal. Azur et nadir. Finesse du regard. Flottement des prunelles. Espace fixe. Mouvance des formes. Décret naturel de notre état.

Ce qui nous éconduit des sommets et nous porte au plus bas nous livre à nous-mêmes. Et cette offrande nous révèle le sens de toutes ascensions.

 

 

 Temps incertain

 

Nul ne peut nous dérober à nos pas.

Comment pourrait-on dérouter notre destinée ?

Notre âme-même ne nous appartient pas.

 

 

Nulle part. Voilà notre origine. Et notre destination.

Et nous autres, malheureux, nous nous acharnons

A maintenir le cap en chemin. Quelle désorientation !

  

 

Ni terre ni ciel. De la lumière et des nuages.

Des larmes et des lèvres closes.

Et parfois un rire sans borne.

  

 

Nos songes ne sont que des éboulis à la rencontre des cimes.

Aussi nul de sert de crier sous l’avalanche.

 

 

Les bois de l’homme sont impénétrables.

Un arbre pourtant (une branche parfois)

Suffit à faire naître la hache exploratrice –

L’outil salutaire des dévastations. 

 

 

Dans notre décor d’infortune, nous sommeillons.

Partons donc sur le chemin explorer nos coulisses.

 

 

En bordure de ciel

Des carrières d’étoiles empilées

Où patientent les âmes trop sages

Inintrépides.

 

 

Comme une fleur dans le vent,

Comme un oiseau sur sa branche,

Nous attendons l’heure propice des saisons.

 

 

Nous n’échapperons pas à la rosée sur les pierres du chemin.

 

 

Des ombres. Des lumières.

Et notre main tremblante

Effleure l’interstice

Où sommeille notre vrai visage.

 

 

Dans la trame labyrinthique,

Les créatures cherchent leurs fils.

Dénouent leurs liens jusqu’à l’origine.

 

 

Une mémoire de pierre

Sous le linceul de la terre

Et un bout d’aile déchiquetée

Voilà les parures de l’envol !

 

 

Un cri dans l’aube attend notre bouche.

Une plaine, nos mains tendues.

Un soleil à chaque horizon.

Un espoir de vent.

Et un feu sous notre chair.

 

 

Quand les cieux s’estompent

Les yeux éblouis par le pavé rugueux

Sur l’ineffable marelle des enfants sages

Sautant de la terre au ciel

La craie s’efface sous la pluie

Et les pas cherchent leurs traits

A la saison des rires.

 

 

Les yeux au bord de l’abîme

Et de grands bruits à l’horizon

Appellent la joie à effleurer nos lèvres.

 

 

Les yeux frondeurs sur l’azur

Le front planté d’étoiles

Et les semelles toujours jonchées de gravas

L’horizon s’ouvre aux mains ouvertes.

 

 

Le chemin est un dédale de forêts sombres.

Et l’on s’éreinte à la coupe,

Taillant à la hache

Jusqu’à l’obscur de nos pas.  

 

 

A notre mort, le vent dispersera nos cendres.

Et tous les visages s’éloigneront,

En protégeant leur front de cette poussière.

 

 

Quel œil ne réclame sa braise ?

Et quel homme ne rêve-t-il pas de dessiller sa prunelle ?

 

 

Sur cette terre, nul horizon. Et au fond du ciel, nul asile.

Mais une échelle à chaque pas. Et toutes les passerelles du chemin.

 

 

Jetons nos paumes et notre orgueil de parvenu.

Laissons le destin nous dévêtir

Et nous initier à la traversée sauvage des défroqués.

 

 

Ouvrons nos mains au mystère.

Et la lumière se glissera entre nos lèvres.

 

 

Un instant

Comme un éclair

Brise la brume

Et le ciel gris des temps incertains.

 

 

Semelles de vent

Et bouche ouverte au soleil

Un pas encore dans l’abîme

Et l’autre déjà ruisselant de joie.

 

 

Derrière la transparence des formes,

L’essence unique se révèle.

 

 

Sans terre ni ciel.

Un pas après l’autre.

                  

 

Un monde sans limite,

Voilà notre horizon.

Et notre regard.

 

 

A chaque pas, défaisons les frontières.

Sans nous soucier des empreintes qu’effacera le vent.

 

 

Les mots défaillent. Se succèdent d’abîme en perte.

Et sur la chair se resserre la peau des vivants.

 

 

Nos silences apaisent les tourments de la terre.

Les derniers soubresauts du sol à l’agonie.

Et nous nous découvrirons bientôt orphelins.

 

 

Nous attendrons l’heure propice qui brisera nos sortilèges.

Comme les pierres sous le soleil. Les fleurs sous la neige.

Impatients d’éclore de la gangue qui ensommeille nos siècles.

 

 

  

Sous le ciel

 

Le ciel abrite un secret

Un monde englouti qui ne peut disparaître

Une foison d’orchidées

Pour les sages et les innocents

Un butin d’étoiles qui se tissent en silence

Depuis la nuit des temps

Et qui éclosent chaque matin à l’aube

Pour tous les yeux vierges de la terre.

 

 

Nul abri où poser ses paupières

Nul autre abri que la lumière

Mais des larmes coulent sur nos joues.

Comme le sable recouvre les oasis.

 

 

Etre Présence

Là simplement

Pour l’Autre

A Soi-même

Y a-t-il plus belle offrande ?

 

 

L’éternité

Attend et scrute

L’insaisissable dans nos mains.

 

 

Rien  que ces instants

Qui s’évanouissent dans le vent.

Les jours comptés

Et les tours jetés

Aux orties du temps.

 

 

Au cœur de toute gravité

Trône en secret la déconsistance

Sur son lit de vent

Le sourire aux lèvres

Et les ronces à ses cheveux

Où s’écorche le souci des jours

Qui passent.

 

 

Y a-t-il un cœur derrière chaque ombre ?

Un cœur qui palpite à l’unisson des étoiles ?

 

 

Brisons le vent — cette icône de glace —

Pour y glisser nos yeux incandescents.

 

 

Un bel olivier poussera bientôt sur le terreau de nos craintes.

Et sur son ramage s’envolera une colombe.

Un ciel transparent jusqu’à ses pieds,

Traversé par quelques nuages indolores et innocents qui nous surprendront.

Et que nous accueillerons d’un sourire — les lèvres entrouvertes —

Comme une averse rafraîchissante.

 

 

Une terre sans miracle. Tel est notre oasis. Et notre mirage.

La délivrance de notre désert. Et de nos espoirs.

 

 

Il pleut toujours des pierres sombres et des éclats d’étoiles.

Des graviers de lumière aux pieds de nos grottes obscures.

 

 

Des simagrées sous la roche.

Comment échapper à l’aparté monstrueux qui leste les peuples ?

 

 

Sous la glace immonde des corps coule la sève.

La source des visages innocents.

 

 

Sous la peau

Des continents à explorer

Le forage léger des transparences.

 

 

Seul, un regard en haillon s’émerveille.

Et se réjouit de la beauté des étoiles.

 

 

Effaçons nos refus.

Et tous les obstacles disparaîtront.

 

 

Des fossés de complaisance. Et des ornières savoureuses.

Des pas et des impasses. Un territoire à creuser.

La matière de tout voyage.

 

 

Chaque cœur se disloquera ainsi sous la cognée du vent.

Et s’émiettera en pierres. Et sous les ruines, mille cimetières s’évanouiront.

Et nous pourrons enfin marcher ensemble parmi les fleurs

Dans des allées d’herbes folles. 

 

 

L’origine des jours n’attend aucun siècle pour éclore.

 

 

La déroute est en définitive le seul chemin.

L’unique voie de la délivrance. 

 

 

Le vent. Une rose. Et tous les pétales, un jour, éclatent au soleil.

 

 

 

Chemin

 

Nulle embellie à notre sourire

Les gestes fugaces s’estompent

Ne restent qu’un craquement sans apparat

Quelques crachats sur le sol rugueux

Et l’horizon toujours lisse derrière la vitre.

 

 

De l’entrave naît le ciel. Que l’on peut déjà entrevoir entre les barreaux.

 

 

Pourquoi se défaire de nos malles

Dont le contenu nous ignore

Ce trésor que nous délaissons avec superbe

Pour des guenilles d’or et de diamants ?

 

 

Des pas trop lourds sur la terre. Ainsi marchent les hommes dans leur sillon.

Croyant suivre l’azur derrière leur horizon. Espérant l’atteindre. Et le reculant toujours.

L’azur survient par mégarde. Il ne peut se dévoiler aux prunelles laborieuses et avisées. Et aux pas geignards.

Il se révèle à ceux qui se sont délestés jusqu’à l’os. N’épargnant ni leur chair. Ni leur âme.

Allant jusqu’à froisser tout espoir de lumière et qui avancent tremblant dans le noir, effrayés de tant folie, poussés et guidés à chaque pas par une folle nécessité…

Errant ici et là sans repère, sans certitude, sans identité ni destination. Rien. Et libres jusqu’à l’ivresse.

 

 

Le peuple des berges à l’horizon plat. Et fixe. A l’ascension accumulative.

Et le peuple des flots. Toujours à la dérive. 

 

 

Ayons l’audace de nous laisser surprendre.

D’aller les yeux fermés vers notre  enfantement.

Ne craignons ni les découragements, ni les infortunes.

Ni la folie, ni le désespoir. Laissons-nous traverser.

N’ayons crainte de nous fourvoyer.

Au fond des ornières. Au fond des fossés,

Des ailes nous attendent.

Pour nous envoler vers le fol azur

Qui s’impatiente de notre venue.

 

 

N’écartons rien. Remplissons-nous de tout ce qui se présente.

Et tout s’effacera. Notre dénuement sera alors richesse.

Invitant tous les possibles dans nos mains ouvertes.

 

 

La grande âme du monde s’ouvre à notre besace

Et la voûte étoilée invite nos pas au sentier éternel

Prenons garde en chemin de ne rien amasser.

 

 

Le sang des prémices à l’orée de notre bouche.

Les chants du monde recouvriront bientôt notre voix.

Ayons le cœur assez large pour nous ouvrir à la sente qui nous précède.

 

 

Murs de briques ou de vent.

Mais quelle différence pour nos mains nues ?

Et notre chair écorchée ?

 

 

Pourquoi s’enlaidir de tant de parures alors que la grâce se porte en haillons ?

 

 

Le monde offre ses mille spectacles.

Et nos yeux demandent vers quelle folie se tourner. 

Le pas innocent. Et la semelle toujours complice.

Nulle marche n’est épargnée.

 

 

Quelques étoiles dans la poussière.

Et le firmament naîtra bientôt sur l’asphalte.

 

 

Sans destination, les pas découvrent la direction.

Sans intention, les gestes deviennent justes.

 

 

N’imitons jamais les sages.

Cheminons en notre compagnie.

 

 

Les frontières ne sont que le commencement d’un autre territoire.

Et leur absence appelle l’infini. Le point ultime du monde

Qui devient le lieu de la présence.

 

 

Les frontières réclament leur part d’ouverture.

A-t-on déjà imaginé une ligne sans espace ?

 

 

Oublions les promesses de l’azur.

Négligeons les empreintes que nous nous sommes efforcés de conserver.

Ôtons toutes nos armures. Et marchons nus.

 

 

Réclamons notre dû de tendresse et d’alcool. Et partons.

Abandonnons nos parcelles et nos barricades. Nos terres infertiles.

Délaissons nos fauves et nos molosses carnassiers, gardiens des temples d’antan.

Oublions les joutes d’autrefois. Et les querelles où nous excellions.

Oublions l’amertume. Négligeons les accaparements.

N’engrangeons que les forces du vent. Et allons. Libres, nous serons.

 

 

Abandonnons les mains à leurs supplications.

Abandonnons les visages à leurs grimaces.

Soyons dignes sous l’averse. Et honorons les chemins que nos pieds nus traversent.

 

 

Nous sommes l’appel. Et le nom que nous avons cherché sur les chemins.

Le sens que nous avons creusé de nos mains. Le regard qui nous contemplait

Lorsque notre faim fouillait parmi les livres et les visages sans grâce.

 

 

Ne singeons pas les sages.

Ne jugeons point les imbéciles

Œuvrons à notre regard avec cœur

Et à notre cœur avec ardeur

Prodiguons-leur soins et tendresse

Accueillons leur pusillanimité

Et leurs battements étroits

Ôtons leurs voiles

Avec patience

Et marchons sans prudence

Notre pas lucide s’aiguisera.

 

 

Le ciel n’attend aucune offrande de la terre.

Mais des gestes justes. Une main habitée par le regard. Et la présence.

 

 

Nulle étoile ne peut satisfaire notre ciel.

Mais l’azur s’étend déjà à nos pieds.

 

 

Oublions la consistance du regard. La cohérence des pas.

La solidité du monde. Et abandonnons-nous au chemin

Qui scellera la victoire sur toutes les débâcles.  

 

 

Sur la terre mille soleils ne pourront éclore

Muette demeurera l’ardeur du printemps

Entre nos paupières mi-closes

Eructons nos songes

Défaisons l’abîme de nos pieds écorchés.

Pour fouler le territoire.

 

 

L’immobilité au bord de tous les chemins nous guidera. Et égayera notre  pas.

 

 

 

Humilité

 

Tant de traversées rieuses. D’âpres saisons.

De déserts. Et de sols chargés de passants.

Tant de pas harassants. De soleils inhabités.

De larmes versées. D’horizons parcourus.

Et de bouches agrippées.

Tant de mains tendues. De poings serrés.

Et la danse incessante des pas.

Cette danse s’arrêtera-t-elle un jour…?

Et pourrons-nous trouver notre vrai visage avant le terme du voyage ?

Embrasser nos lèvres cachées dans les replis de l’azur ?

 

 

Tant de visages. Et de supplices émiettés.

Tant de rivages. Et de contrées. De pas hébétés sous l’averse.

De rires gorgés de soleil. Tant de ciels parcourus.

D’égarements et d’impasses. D’averses et de saisons froides.

Tant de silence. Et d’espace. D’amassements et d’encombrements.

Reconnaîtrons-nous notre sourire parmi les silhouettes sans grâce

Qui s’affolent au seuil de l’abîme ?

Dans quel horizon avons-nous dissimulé notre mystère ?

 

 

Des orages. Et des soleils.

Et nous voilà baignant dans l’azur pluvieux.

Parmi les arcs-en-ciel. Dans l’éphémère manifesté.

 

 

L’épure des cimes. Le recouvrement des gouffres.

L’aplanissement des circonstances.

Et voilà le terrain dégagé, le pas ouvert aux évènements.

 

 

Derrière l’ombre oscillante

Le silence

Patiente

Et scrute

Notre présence.

 

 

A l’orée du cercle, l’œil s’éternise. S’égare. Se remplit.

S’étiole. Oublie les frontières. Se réjouit déjà de l’espace.

 

 

Un ciel s’efface toujours pour un autre plus vaste.

 

                   

Un pas sur les pierres

Une marche de sable jusqu’à l’horizon

Et les silhouettes d’argile

Attendent leur émiettement.

 

 

Dans la terre se déniche le ciel. Et inversement.

Le ciel ne peut se trouver en levant les yeux.

Mais en les abaissant au plus bas.

Alors le ciel s’ouvre et descend.

Le cœur s’approfondit et se creuse.

Et aussitôt le ciel s’y engouffre. Et l’âme s’élève.

Pour enfin vivre à hauteur d’homme.

 

 

Au cœur de l’antre

Se dévoilent les origines

Qui façonnent le chemin

Et la promesse d’une aube moins épaisse.

 

 

Ne cherchons rien.

Ecoutons et laissons-nous atteindre.

 

 

Les ombres en déroute.

Comme une armée vaincue par un seul combattant :

Le ciel engouffrant toutes les peurs et tous les assauts. Toutes nos vaines tentatives. 

 

 

La nudité est la seule gloire.

Le signe et la parure de la vraie richesse.

Le seul costume digne d’être porté.

 

 

L’œil est l’entrée en matière.

Porte où se meurent les substances.

Territoire où se révèle l’essence. 

 

 

On ne peut dessiller les yeux de force.

Ni à coup de décret. Ni à coup d’arguments.

Mais laisser entrevoir un autre regard.

Un regard qui prend sa source à l’origine.

 

 

Au seuil de l’aube sans nom. Quel soleil pourrait briller plus fort ?

 

 

Nulle rive à atteindre. Nul territoire à conquérir. Nul ordre à légitimer.

Mais un espace à accueillir. Et se laisser désencombrer.

Renoncer au désir même de nudité.

 

 

Notre destination : l’oubli et l’effacement. Le terreau des beaux jours.

 

 

La secrète alchimie de la terre et du ciel.

Réunis en notre cœur, ils s’étendent en tous points.

Axes cardinal, longitudinal. Azur et nadir.

Finesse du regard. Flottement des prunelles.

Espace fixe. Mouvance des formes.

Décret naturel de notre état.

 

 

Ne faisons allégeance qu’à nous-mêmes.

Et nous deviendrons serviteur de tous.

 

 

Ouvrons-nous à la présence.

Et laissons-nous habiter.  

 

 

 

S’abandonner

 

De l’innocence naît la candeur du jour.

 

 

En tous points les brumes obscures se dissipent. Laissant libres les perspectives.

 

 

Il y a derrière la lune un horizon sans tenaille.

Et à son seuil, des lèvres saillantes qui avalent et recrachent.

Une bouche béante qui laisse toujours neuf. Et sans blessure.

Et sur terre, quelques doigts maladroits qui la désignent

Et des myriades de prunelles hagardes

Qui regardent (partout) sans comprendre…

 

 

A la saison du désamour, ne nous précipitons pas vers notre refuge.

Nos allées charbonneuses. Nos contrées scintillantes.

Faisons face de toutes nos lèvres.

Et le baiser nous sera donné.

 

 

Nul abîme à parcourir.

L’abandon est le seul franchissement.

 

 

Les arcs-en-ciel se jouent de nos rêves.

Et nos ponts n’enjambent que des rives mortes.

De la terre, le ciel n’est accessible qu’à l’innocence.

Aux lèvres émues et silencieuses.

Ebahies par tant de splendeur.

 

 

La terre se couvre de mirages quand nous implorons le ciel.

Emiettons nos grimaces. Et la grâce nous sera accordée.

 

 

Retirons-nous de tout orgueil.

Revenons au centre de tous les cercles.

 

 

Ne pressentons-nous pas le manque qu’il nous faudra combler à mains nues ?

 

 

Il n’y a qu’un seul sillon à creuser. La pente où la vie nous a placés.

Mais pourquoi nous a-t-elle posés là ? Renonçons à comprendre.

Et avançons. Suivons notre sente.

La réponse se dessinera jusqu’à l’extinction de toutes questions.

 

 

Mille gestes ne pourront nous sauver de notre désarroi.

Mais un regard saura nous éclairer.

 

 

Ne clamons pas notre innocence.

Ecoutons et devenons silence.

 

 

Ce qui nous éconduit des sommets et nous porte au plus bas nous livre à nous-mêmes.

Et cette offrande nous révèle le sens de toutes ascensions.

 

 

Au cœur du labyrinthe, une forêt de palissades.

Et un horizon dévoilé derrière toutes les brumes.

 

 

A qui goûte le simple, un banquet de saveurs orgiaques est offert.

 

 

Et dans notre main du sable que nous avions pris pour de l’or. 

Aujourd’hui, nos yeux regardent nos doigts avec reconnaissance.

Nous savons à présent où se lève le soleil.

 

 

Il nous plairait de toute évidence d’estomper les siècles.

De renoncer à toutes ces orgies de temps où l’on s’ensommeille.

Pour nous éveiller à la rosée toujours fraîche des heures.

 

 

Parsemons nos allées de beauté.

Et les fleurs pousseront sur les terres les plus arides.

Parsemons nos prunelles de beauté.

Et nous verrons partout fleurir le monde.

 

 

Il n’y a de grimaces hideuses. Mais une souffrance parfois terrible

Qui défigure le visage des hommes.

Que leur âme ne prend encore la peine de soulager.

Il suffirait pourtant de 3 fois rien pour les convertir à des lèvres tendres.

A une bouche aimante pour apaiser leur peine.

Et ce trésor est en eux-mêmes encore enfoui sous la tristesse.

 

 

Exténuons les siècles jusqu’au firmament des âges.

Jusqu’aux horizons maudits des perspectives.

Dégorgeons les panses. Déversons les entrailles des mille projets terrestres.

Acérons l’œil neuf qui patientait sous les prunelles carnassières.

Et allons libres des entraves qui obstruaient les chemins !

 

 

Abandonnons le faire. Délestons-nous des identités.

Faisons face à l’insupportable nudité. A l’inconfort de ne rien être.

Et nous verrons briller au fond de notre cœur notre vrai visage. Notre seule réalité.

Alors nous pourrons reprendre le faire et l’habiller des multiples masques qu’imposeront les situations.

Mais nous aurons suffisamment fréquenté la peur et la joie,

Regardé dans les yeux la vérité pour s’en amuser et accueillir ce qui se présentera.

 

 

Il faudrait savoir habiter ses pics comme ses abîmes.

Et abandonner ses forteresses à leur gardien invisible.

Pour régner sur le royaume de l’innocence.

 

 

On ne peut rien dire du Tout.

Mais moins que rien.

Il y a le silence.

 

 

Le vide des cieux couchants

Et l’innocence de l’aube

Déchargée de tout horizon

Défont le sens de toutes promesses

Les ruses et les élaborations de l’esprit trop soucieux de certitude

Avide de guider le hasard et les circonstances

Vers des contrées plus sûres et moins rebelles

Moins rétives à la raison

S’affairent à parer à toutes éventualités

A tout surgissement de la matière

Dans le vaste jeu du monde

Au contraire, il faut nous dessaisir de tous accaparements de territoires

De tous assujettissements des êtres

Que l’on empile — de façon si vaine et coutumière — comme des trophées

Symboles de nos chimériques victoires

Sur la perte et l’impossible deuil de nos limitations

Il nous faut au contraire détrôner

Toutes solidifications des frontières toujours souveraines

Aux pays des contes où les mythes

S’étendent et s’étalent jusque dans les profondeurs de l’obscurantisme

De toutes les croyances profanes et sacrées — toujours encensées par le monde

De tous les dogmes auxquels se prêtent et se livrent les hommes

Soumis à l’enchevêtrement des conditionnements

Ainsi seulement pourrons-nous être sauvés de tous espoirs

De tous les chemins de sacrifices et d’artifices

Pour nous enfoncer dans une vérité insaisissable

Aux enjeux métaphysiques d’une puissance inédite

Nous vouant et nous ouvrant aux territoires les plus infréquentés

Où les risques demeurent nuls et sans prise sur les destins

Où la gloire et les riens se chevauchent et s’emmêlent avec fantaisie et sans certitude

Où l’intelligence et l’amour brillent d’un feu jamais à l’agonie

Tirant leur source d’une étincelle jamais née

Aussi vive et impénétrable que la lumière sans origine

Qui offre au monde une présence infiniment tangible.

 

 

Un ciel sans combat. Témoin de l’hostilité qui habille la terre. Un ciel si pur.

Contemplant tous les costumes et les parures de ceux qu’il a engendrés,

Habillant et déshabillant tous les personnages. Vêtements si changeants.

Spectacles infinis d’un seul regard. Toujours unique.

 

 

Nos rêves d’azur ne sont rien. Qu’un songe limité dans l’espace que nous sommes.

Mirage de tous les escaliers. La corde raide demeure invisible et mystérieuse.

Et vers son faîte, on se hisse déjà.

 

 

De piège en piège, la lumière captive réapparaît, plus intacte qu’au premier jour.

 

 

Délices des mains, coureuses de surfaces !

Délice des pieds, arpenteurs d’hémisphères !

Et nul être pour savourer, se délecter de tant de paysages !

Un regard unique et enveloppant qui dé-cisèle nos discriminations !

Rien ! Ou presque ! Alors que reste-t-il ?

 

 

Le monde s’efface d’un trait d’irraison. Ou de sagesse.

Tout s’émerveille de beauté. Dans la solidité du regard.

Et la précarité des yeux.

 

 

Nous ne sommes pas ce qui se meurt.

Nous sommes ce qu’il reste lorsque tout a disparu.

 

 

 

Au cœur du silence

 

Une pierre, du sable.

Une montagne, un chemin.

Mais où allons-nous de ce pas impatient ?

 

 

L’ailleurs serait-il plus propice qu’ici ?

Plus tard serait-il mieux que maintenant ?

Que cherchons-nous à fuir ?

Qu’espérons-nous qui ne soit déjà ?

 

 

Nous qui nous enorgueillissons, qu’avons-nous réalisé d’inoubliable ?

 

 

Qui voit le labeur des astres sur notre destin ?

Qui voit la rosée du matin ? Et la brume sur la montagne ?

Qui voit le vol des oiseaux dans le ciel ?

L’eau des rivières qui s’écoule éternelle ?

Et les nuages dans l’espace sans âge

Qui offre un escalier à ceux qui restent humbles et émerveillés ?

 

 

Observons ce qui vient, ce qui va.

Où sommes-nous, nous, qui ne bougeons pas ?

 

 

Il n’y a rien à désirer.

Rien ne manque. Tout est là.

 

 

Le silence est le seul poème.

 

 

Autorisons-nous à vivre.

Soyons simplement vivant.

 

 

Allons vers ce qui nous porte.

Ne résistons pas. Soyons comme l’eau.

Suivons notre pente naturelle.

 

 

Nous ne sommes ni ceci. Ni cela. Nous sommes.

 

 

Au cœur du monde, le silence.

Au cœur du silence, la paix.

Et dans la paix du cœur, la joie éclaire le monde.

 

 

Le trésor est dans le regard. Toujours.

Jamais sous le pas. Ni dans la main.

 

 

Le vent s’engouffre par la fenêtre du hasard. Du moins le croit-on ?

Seule la nécessité tient lieu de socle. Le jeu n’est pas celui du hasard.

Mais du merveilleux et de la joie qui invitent à la célébration de l’Existant.

Reflet de l’Unité commune.

 

 

La serpillère dans le seau.

Le bol dans l’évier.

Et la main qui dessine le jour.

 

 

Le silence de la maison.

Les bruits du monde à la porte.

Et le recueillement de nos mains sages.

 

 

Les saisons passent sans bruit.

Nous nous tenons à côté du vent.

Sous l’étoile qui nous observe.

 

 

Couchés dans l’herbe, nous regardons les arbres chanter l’univers.

 

 

Nous sommes seuls avec l’Infini qui se penche vers nous.

 

 

L’heure devient féconde dans le silence.

 

 

La brume sur la montagne se dissipe au soleil.

Comme nos rêves disparaissent à la lumière.

 

 

Retirés des affaires du monde. Et présents à l’univers.

 

 

Au soleil éternel et au ciel immuable, les nuages disent qu’ils passent.

Repasseront demain peut-être… Un jour sans doute…

 

 

Seuls parmi les étoiles on s’endort. Seuls parmi les herbes on se repose.

Seuls sous la pluie on danse. Seuls dans le vent nous sommes.

Et le monde s’agite dans notre paix.

 

 

La fleur se soucie-t-elle de son logis ?

L’étoile s’inquiète-elle d’éclairer le voyageur ?

Le silence est leur demeure. Et la paix leur seul labeur.

Au sein du ciel demeure l’immensité.

 

 

Les nuages et le vent accompagnent notre course lente.

Qui nous attendra ce soir ? Nous saluerons le soleil de notre couche.

Et les branches du cerisier en fleurs suspendues à la fenêtre.

 

 

Le ciel et la terre se rencontrent au loin.

Et sous les pas de celui qui marche.

Un jour vient le temps où l’on pose son bâton

Pour s’assoir sur la mousse verte de la forêt,

Près du cabanon que l’on a bâti à la hâte

Dans une clairière isolée

Où seuls le vent, les oiseaux et les herbes sont invités.

 

 

Où avons-nous posé le bâton qui guidait nos pas ?

Nous l’avons oublié sur les chemins qui nous égaraient.

Nous nous sommes assis dans l’herbe pour enlever nos bottes fatiguées

Et nous étendre parmi les nuages passagers.

 

 

A présent, nous marchons où le vent nous pousse.

Les saisons sont les mêmes partout.

 

 

Simple. Toujours plus simple devient la vie.

Un thé. Un bol de soupe. Le linge qui sèche au vent.

Le printemps sur la montagne. Les arbres de la forêt.

L’herbe des chemins. Un rocher pour regarder le ciel.

Notre vie s’efface dans l’Infini.

 

 

La vaisselle s’égoutte dans l’évier.

Les feuilles des arbres dansent dans le vent.

Assis sur la terrasse, nous écoutons le soir tomber.

 

 

Le piaillement des oiseaux et la serpillère sur son fil

Participent aux mêmes chants du monde.

Au même mouvement de l’univers qui naît et s’éteint dans le silence

Que notre cœur abrite avec humilité.

 

 

La lune dans le ciel nous regarde.

Et nous n’avons aucun mot à lui offrir.

 

 

Le temps s’est étendu à nos côtés.

L’heure s’est allongée au creux de notre main.

Nous reposons en silence à l’écart des affaires du monde.

 

 

Nous vivons ce que le destin place devant nous.

Un jour, il offre. Le lendemain, il retire.

Nous le laissons choisir les paysages.

La direction et les pas sont toujours justes.

 

 

N’effaçons rien.

Laissons tout se défaire.

 

 

Vivons simplement au plus proche  — dans l’intimité même — de ce qui est.

 

 

Le monde pèse beaucoup plus lourd que le ciel dans nos soucis.

Et qui sait aujourd’hui que nous avons le cœur si léger ?

 

 

La terre sacrée est celle où nous nous tenons.

Et le ciel n’est pas devant nos yeux.

Nous sommes l’Infini qui contient et enveloppe le ciel et la terre…

Nous sommes l’Infini qui accueille le monde. Et l’éclaire. 

 

1 décembre 2017

Carnet n°49 Un homme simple et sage

Récit / 2014 / L'exploration de l'être

Jean m’invite sans ambages à partager son quotidien simple et rude. Frugal et plein. Tout au long de mon séjour, je le verrai s’acquitter (en l’aidant parfois) de tâches ingrates ou rébarbatives que d’aucuns jugeraient indignes d’un homme accompli. Jean n’attend rien. Ni du monde, ni des autres, ni de la vie. Il est là. Simplement présent à ce qui surgit. A ce qui vient. A ce qui passe. Laissant advenir et mourir ce qui doit l’être.

 

 

J’ai traîné mes guêtres de Tokyo à Bornéo, de New York à New Delhi, du Zanskar à Budapest, de Lima à Lagos, de Paris à Pretoria, j’ai partagé la vie de musiciens, de poètes, de syndicalistes, d’hommes politiques, d’ouvriers, de fonctionnaires, de mères de famille, de voyageurs au long cours, de baroudeurs, de révolutionnaires, d’instituteurs, de prêtres, de bourgeois et j’ai remarqué que tous, malgré quelques particularités culturelles, se ressemblaient d’une étrange façon. Chacun semblait obéir aux lois du genre humain. Et se voyait contraint de se soumettre à la rude réalité de l'existence.

 

Au stade de mes recherches, il me semblait nécessaire et urgent de rencontrer un sage. Mais trouver cette perle rare dans un monde soumis à la bêtise et à l’ignorance relevait de la gageure. Il me fallait pourtant en dégoter un qui ne soit ni un charlatan, ni un gourou autoproclamé ni un maître médiatique adulé par une myriade de groupies hystériques. Je me devais de trouver un homme simple et accessible à la sagesse authentique. La chance me sourit au cours d’une randonnée en forêt située à quelques kilomètres du lieu où j’ai coutume de venir me reposer entre deux reportages.

 

Voici livrés ici quelques moments de vie passés en sa compagnie et des bribes de nos discussions. J’ai voulu les restituer fidèlement. Dans l’ordre où elles sont apparues. Sans plan ni ordre précis. Pour ne pas trahir la spontanéité des sujets évoqués (et parfois leur récurrence) et l’authenticité des réponses qu’il formula à mes interrogations. J’ai choisi de les livrer tels quels avec parfois quelques commentaires.

 

 

Jean habite à quelques kilomètres d’un village. Dans une région de moyenne montagne. On accède à sa cabane par un étroit sentier. Une heure et demie de marche à travers une chênaie touffue parsemée de quelques conifères. Lieu magique (s’il en est). Installé en pleine forêt, au cœur d’une clairière ombragée. Des haies d’arbustes épineux et des bosquets disséminés ici et là. Sans ordre précis. L’endroit est dépouillé. Pas d’encombrements. Pas de barrières. Pas de clôtures. Pas de démarcation entre la forêt et le lieu de vie. Une forme de continuité. Une osmose. A mille lieux de l’idée que l’on se fait d’un campement alternatif.

 

*

 

Jean est trapu. Robuste. Barbe de plusieurs jours. Cheveux courts. Petites lunettes rondes cerclées d’acier. Yeux frondeurs. Visage souriant mais grave. Une gravité joyeuse.

 

*

 

A mon arrivée, 3 chiens m’accueillent, la queue frétillante. Ils sautent de l’immense canapé installé sur la terrasse couverte à proximité de la cabane et m’escortent jusqu’à leur maître qui coupe du bois derrière la remise. Jean me salue avec chaleur. Une poignée de main ferme et enveloppante. Les yeux rieurs. Presque amusé de me voir ici. Dans son fief ouvert sur le ciel et la forêt. 

 

*

 

Jean pose sa scie et charrie quelques bûches et un fagot de brindilles sur son dos. Je le regarde d’un air timide.

— Bonjour Jean ! J’espère que je ne te dérange pas… je viens te voir pour…

— Bonjour Justin. Oui, je sais pourquoi tu es là…

Je le regarde d’un air un peu gêné.

— J’avais pensé rester ici quelques jours… le temps d’aborder les points essentiels de la quête spirituelle et voir la façon dont tu vis…

Jean se retourne et acquiesce d’un mouvement de tête.

— Tu pourras noter tout ce que tu voudras… poser toutes les questions qu’il te plaira… et m’interroger sur tous les points que tu jugeras importants…

Je vois sur son visage un sourire bienveillant teinté de ce qui pourrait passer pour une légère ironie.

— Si tu penses que cela peut encourager ou favoriser la compréhension de ceux qui cherchent… 

— Tu n’as pas l’air de croire en la transmission…

— Qu’y a-t-il à transmettre ? Il convient de vivre ce qui est là… devant soi. Il n’y a rien à enseigner…

— Tu ne sembles pas accorder beaucoup d’importance au partage…

— Que veux-tu partager ? On peut simplement encourager les pas de ceux qui sont authentiquement et profondément engagés dans un cheminement intérieur… mais ceux qui cherchent l’Absolu avec détermination sont rares. Il semble plus fréquent de rencontrer des êtres en quête de bien-être… pour eux, ce qui sera dit ici sera sans doute peu utile… l’Absolu ne s’offre qu’à ceux qui se sont dépouillés de toute idée d’accumulation… le chemin des plus ne mène à rien. Il ramène au point de départ. Une fois ce chemin exploré, on est mûr pour le chemin des moins au bout duquel la grâce peut s’offrir…

— Tu as l’air assez catégorique…

— Peut-être… il semble néanmoins que ce passage du plus vers le moins soit incontournable… tant que l’on imagine progresser, on n’est pas prêt… on alimente malgré soi l’appropriation égotique de nos prétendues avancées… il n’y a là aucun jugement. C’est un simple constat.

Jean entre dans le cabanon et dépose le bois contre le mur à proximité du poêle à bois.

— Une omelette, ça te dit ?

J’accepte la proposition avec joie. Je n’ai rien mangé depuis hier soir. Le cœur trop anxieux par cette rencontre avec Jean. On m’avait dit que le personnage était abrupt. Il semble l’être en effet à certains égards. Abrupt, bienveillant, simple et intriguant. Curieux personnage !

 

*

 

Au cours du repas, Jean m’invite sans ambages à partager son quotidien simple et rude. Frugal et plein. Tout au long de mon séjour, je le verrai s’acquitter (en l’aidant parfois) de tâches ingrates ou rébarbatives que d’aucuns jugeraient indignes d’un homme accompli. Jean n’attend rien. Ni du monde, ni des autres, ni de la vie. Il est là. Simplement présent à ce qui surgit. A ce qui vient. A ce qui passe. Laissant advenir et mourir ce qui doit l’être.

 

*

 

L’intérieur de la cabane est sobre. Dépouillé. Un lit, un canapé, une table basse et une grande malle constituent l’essentiel du mobilier. Pas de décor. Pas de fioriture. Les chiens s’installent sur le canapé. Jean les rejoint. Il s’allonge à leur côté, les jambes croisées, la tête appuyée sur un gros coussin.

— Je t’écoute…

 

*

 

Une existence réduite à sa plus simple expression. Juste l’essentiel. Jean me rectifie :

— L’essentiel et le nécessaire vécus dans la célébration et la joie.

Je lui fais part de mon étonnement devant l’incroyable frugalité matérielle de cette existence. Jean se contente de sourire.

— As-tu longtemps cherché la sagesse ?

Jean me regarde les yeux rieurs.

— Pas la sagesse. La vérité. Notre identité véritable.

— Peux-tu en parler ?

— La quête fut longue. Rude et éprouvante. Des milliers d’interrogations. Une soif inextinguible. Aujourd’hui, la quête s’est éteinte. Les questions ont laissé place au silence. Un silence plein. Habité où les questionnements n’ont plus de place. Plus de raison d’être. On fait face à ce qui est là. On fait ce qui doit être fait. L’existence devient simple et fonctionnelle. Pas de place pour les pensées. Pas de place pour le superflu. Vie en prise directe avec le réel sans fioriture. 

 

*

 

Je remarque qu’il y a peu de livres sur l’unique étagère de la pièce. Jean me regarde les yeux légèrement moqueurs.

— Les livres sont nécessaires tant que l’on cherche. Lorsque les questions s’éteignent, les livres deviennent inutiles. Un livre est un commentaire sur la vie. Et les commentaires ne sont pas indispensables. Seule la vie est nécessaire. La vie est la matière brute. Le seul élément indispensable pour comprendre. Les livres éloignent. Les livres nous détournent de l’essentiel. Il faut lire tant qu’on a besoin de lire… de répondre aux mille questions qui nous hantent. Les livres sont un exercice préparatoire… une sorte d’avant-chemin… pour certains, ce sont les livres. Pour d’autres, les livres n’ont aucune valeur. Ils empruntent d’autres voies… tout est parfait !

 

*

 

— Je sais que tu as consacré une période de ta vie à écrire des livres…

Jean se met à rire.

— Oui. J’ai écrit pendant de nombreuses années. Des tas de bouquins que bien peu de personnes ont lus. Ce fut une étape essentielle. Un besoin de clarifier la progression de la compréhension à l’œuvre en moi.

— Et tu as gardé une trace de ce travail ?

Jean a l’air surpris par ma question. Il se lève et se dirige vers l’étagère. Il saisit un énorme volume et me le tend avec un grand sourire.

— Voici l’objet du délit !

Je suis impressionné par l’ampleur du travail. Près de deux mille pages réunies en un énorme volume. Je le feuillette avec précaution. Et solennité.

— Si cela t’intéresse, je te le laisse.

Je range le précieux ouvrage dans ma sacoche et remercie Jean pour ce geste généreux et spontané. Je sais que j’y trouverai des informations importantes pour mon enquête. Et je me réjouis d’avance de cette lecture.

— Et tu écris encore aujourd’hui ?

— Cela arrive. Mais l’écriture n’est plus guidée par la quête. On écrit pour la joie d’écrire. Quand l’inspiration est présente. Quelques fragments ici et là. Un peu de poésie pour célébrer l’Existant. Rien de très important…

— Peux-tu me montrer quelques-uns de tes derniers textes ?

Jean se lève et se dirige vers la grande malle métallique posée dans un coin de la pièce. Il saisit une liasse de feuillets posée sous son ordinateur portable et me la tend.

 

*

 

Je remarque quelques volumes de poésie chinoise et japonaise posés en bas de l’étagère. Je m’approche pour y jeter un œil.

— Tu aimes la poésie extrême orientale ?

— J’y suis sensible. La résonance au vide et à la nature y est souvent présente.

— Pouvons-nous parler de tes poèmes ? Font-ils eux aussi référence au vide et à la nature ?

— Certains d’entre eux le font très explicitement. D’autres abordent ces points de façon plus indirecte. Tu sais… on ne choisit pas… ni d’écrire des poèmes ni de savoir ce qu’ils diront… les mots jaillissent spontanément… la poésie est une forme particulière de manifestation de la présence. A certains égards, tout est poésie… lorsque la présence s’habite alors tout devient poésie… la poésie est partout où se pose ce regard impersonnel… mais aujourd’hui le mot  « poésie » est sans doute galvaudé… comme tous les mots, tous les concepts, on a à son sujet des idées qui éloignent de la réalité…

 

*

 

— Pourrait-on revenir sur la quête ?

— Sur la quête ?

— Oui, sur la quête de vérité. Comment tu t’y es pris ? Qu’a-t-elle été pour toi ?

Jean se met à rire.

— Ce fut épique. Et douloureux. Nos recherches n’aboutissent à rien. On cherche longtemps avant de s’apercevoir qu’on ne peut rien trouver. Alors on s’abandonne. La quête permet de se dévêtir, de se défaire de l’inessentiel. Au début de toute recherche, on a beaucoup d’idées sur les choses, sur soi, sur la vie, sur le monde. On a beaucoup de désirs, de croyances et d’espoirs. On espère ceci et cela. On imagine ceci et cela. Tout cela vous quitte. On devient nu. Vide de toute représentation, de toute idée, de toute croyance, de tout espoir. On se familiarise avec le rien. Alors quelque chose survient. Le vide devient plénitude. On est simplement présent à ce qui est là.

 

*

 

— Comment vis-tu aujourd’hui ?

Jean me regarde, amusé. Un long silence.

— Je vis. Simplement. Regarde… vivre n’est pas compliqué. On fait simplement ce que l’on a à faire.

— Et quand il n’y a rien à faire… ?

— Eh bien, il n’y a rien à faire… on ne fait rien… on est là… simplement là… le rien se laisse contempler…

— Ca semblerait insupportable à bien des gens…

— Sans doute. Que te dire ?

— Est-ce qu’il t’arrive de t’ennuyer ?

Jean me regarde. De nouveau un long silence.

— Cela arrive. Mais cela ne m’ennuie pas. L’ennui n’est plus problématique. L’ennui dont on parle habituellement survient quand on retrouve la périphérie de l’être… et que l’on n’est plus réceptif à la beauté du monde et aux merveilles de l’être… on constate cela. Rien de plus. L’ennui est un mouvement comme un autre. On le laisse faire. On ne le fuit pas.

 

*

 

En ce premier jour, Jean m’invite à l’accompagner en promenade. Nous quittons le cabanon pour emprunter un sentier étroit. Les chiens trottinent devant nous. Jean marche devant moi. En silence. Son pas est lent. Sa démarche souple. On s’arrête régulièrement. Jean s’assoit en tailleur au bord du chemin. Regarde aux alentours. Contemple ce qui est là devant lui. Les herbes, les insectes, les arbres qui l’environnent. Se sustente des paysages. Je ressens les mouvements naturels. Partout où court cette folle énergie. Ces milliers de mouvements simultanés. 

 

*

 

— Que penses-tu de la tournure actuelle du monde ?

— Rien. Je n’en pense rien. Mais l’on peut sentir la monstruosité généralisée engendrée par le mental. Nous vivons certainement une fin de cycle. Le crépuscule d’une ère mortifère. Viendra ensuite un renouveau sans doute moins délétère.

 

*

 

— Tu ne voyages jamais ?

— Très peu.

— Tu ne sors jamais ?

— Rarement. Quand les circonstances l’exigent…

— Tu ne rencontres jamais personne ?

— A l’occasion, cela arrive. Mais peu de visages sont nécessaires.

 

*

 

Jean s’assoit en tailleur. L’assise ancrée dans le sol, le dos droit, les mains posées sur les genoux. Tranquille et présent. Quelques balancements imperceptibles achèvent d’établir sa posture. Les yeux ouverts, le souffle léger et profond. Fluide et puissant.

— Cette posture est-elle nécessaire ?

— Rien n’est nécessaire. L’essentiel n’est pas d’imiter les sages. Mais d’être à l’écoute de ce qui est là. Laisser les choses suivre leur cours. Tu comprends ?

J’acquiesce d’un hochement de tête.

— Que conseillerais-tu à ceux qui cherchent?

— Rien de particulier. De laisser les mouvements se faire naturellement. De ne rien forcer. De se laisser guider par ce que l’on a en soi…

— Et la quête de soi ?

— Avant d’habiter le silence, la paix et la plénitude, nous sommes tous en quête. Tous les actes que nous posons au cours de notre vie sont motivés par cette recherche. Et qu’elle soit consciente ou inconsciente ne change rien. Nous cherchons tous cela. Regarde donc cette dimension dans ton vécu…

— Et ceux qui sont engagés dans une démarche spirituelle authentique ?

— Je ne leur dirais rien de particulier. On ne peut savoir ce qui pourrait être dit… chaque situation fait jaillir une parole appropriée. Et le silence peut être une réponse…

— Quelles sont les grandes étapes de cette quête de soi ?

—  Cette quête semble différente pour chacun mais l’on peut en effet parler d’étapes lorsque ce processus se réalise de façon graduelle. Il existe une sorte d’étape préliminaire au cours de laquelle on se défait de ses croyances, de ses idées, de ses représentations, de ses espoirs. Les évènements de la vie contribuent à nous dénuder de tout ce que l’on pense, imagine, croit, espère sur ceci et cela. Puis lorsque l’on s’est suffisamment dénudé vient la familiarisation progressive avec le rien. Alors la présence vivante peut être ressentie. Le vide autrefois jugé si intolérable — presque insupportable — se transforme alors en plein. Ce sont les premières manifestations de la plénitude. Mais inutile d’en donner un descriptif complet. Ce processus se réalise naturellement selon le rythme propre de chacun.

 

*

 

— La nature est belle et merveilleuse. Ecoute le chant des oiseaux !

Je tends l’oreille. Trop absorbé par notre entretien, je n’avais pas prêté attention aux bruits alentour.

— Pose donc tes feuilles et ton stylo ! Et écoute ! Ecoute simplement ce qui est là ! Cette écoute sera plus riche d’enseignements que tout ce que tu pourras noter à mon sujet et à propos de cette quête qui nous habite. Prends donc le temps d’écouter ! D’être là simplement. De t’abandonner à ce qui est présent !

 

*

 

— Pourrais-tu parler de ce qui te tient à cœur ?

— Ce qui me tient à cœur est devant moi. On aime ce qui est là. On ne désire rien d’autre que ce qui est là. On ne cherche pas ailleurs. On ne cherche pas plus tard. On ne cherche rien. On vit ce qui se présente.

— Il te reste cependant des préférences…

— Il y a des préférences dues aux multiples conditionnements et aux formatages dont on a fait l’objet en tant qu’individu. On laisse ces conditionnements se manifester. On laisse libre le personnage. Mais globalement on est libre du personnage. Il n’y a aucun effort à fournir. On laisse les choses suivre leur cours. Chaque forme suit sa pente naturelle.

Soudain, Jean regarde le ciel en hochant la tête.

— Désolé, mais on va devoir reprendre notre marche. On a quelques achats à faire au village. Le magasin ferme à midi.

Jean attrape son sac à dos, siffle ses chiens et se met en route. Et je les suis jusqu’au magasin où il a coutume de se réapprovisionner en denrées de base. Nous marchons en silence. Jean me fait signe que nous reprendrons l’entretien à notre retour.

En entrant dans le magasin, Jean salue l’épicier avec courtoisie puis se dirige vers les rayons. Il saisit un sac de farine de 20 kilos, un gros sac de croquettes pour chiens, deux bouteilles d’huile, quatre boîtes de tofu (Jean est végétarien) et demande au commerçant, en arrivant devant la caisse, deux paquets de tabac et trois paquets de feuilles à rouler. Ses gestes sont lents, fluides et précis. Et malgré sa silhouette trapue, ses pas semblent légers et aériens. Il sort deux billets de sa poche, remercie et salue l’épicier avant de regagner la sortie.   

 

*

 

Ce matin, il pleut. Une pluie fine et dense. Nous restons une grande partie de la matinée devant la fenêtre, installés sur les canapés qui font face à la clairière. Au loin, nous apercevons les montagnes. Nous restons ainsi jusqu’à midi. Dans la contemplation et le silence.

 

*

 

La température est glaciale. Jean  va chercher quelques bûches sous l’appentis. Les dépose dans le poêle à bois. Le feu réchauffe progressivement la pièce.

— Thé ou café ?

Jean saisit deux bols sur l’étagère et les pose sur la petite table. Ses gestes sont rapides et précis. Emplis d’une grande énergie. Je remarque que Jean ne feint jamais ce qui le traverse. Les mouvements arrivent bruts et il les reflète toujours avec une grande justesse. Une grande sincérité. Tantôt calme, tantôt enjoué. Tantôt d’une infinie patience, tantôt au seuil de l’exaspération. Je lui en fais la remarque. Il reste un long moment silencieux. Comme si la réponse tardait à venir.

—  Un jour, la pluie. Un autre jour, le soleil. Un jour, le vent. Un autre jour, l’absence de vent. Le ciel a-t-il quelque embarras avec ce qui le traverse ? Nous sommes comme le ciel. Nous laissons jouer les éléments. Les phénomènes apparaissent quand sont réunies les conditions propices à leur survenance. Le ciel demeure imperturbable.

 

*

 

L’après-midi, Jean m’invite à méditer sur la terrasse couverte devant la cabane. On s’installe sur les tapis. Silence total. Je me laisse bercer par les bruits de la forêt et le chant des oiseaux. Je ferme les yeux. Cette beauté m’émeut profondément. Je sens les larmes couler sur mes joues. Jean, les yeux grands ouverts, ne dit rien. Je sais qu’il a remarqué mon émotion.

— Accueillons ce qui se présente…

Ces mots d’encouragement ôtent chez moi toute inhibition. Je me laisse aller à pleurer. Je ressens une grande joie. Et une paix à laisser couler en moi cette émotion. Nous restons ainsi quelques heures. Sans parler. Seul un changement de posture, de temps à autre, rythme cette longue séance silencieuse. Le soleil est sur le déclin lorsque Jean me propose d’aller manger.

 

*

 

La table est dressée avec soin. Jean s’occupe de la cuisson du riz et des lentilles. L’eau chauffe sur le poêle. La pâte préparée la veille servira pour les galettes. Nous la coupons et formons de petites boules que nous aplatissons avec vigueur et délicatesse. Toujours en présence. Les mouvements sont habités. La préparation du repas devient une longue et profonde méditation. Comme si le sacré reprenait sa place dans le quotidien le plus prosaïque. Je sais gré à Jean de m’initier à cette vie pleine. A la sacralisation de chaque instant vécu.     

— Tout est parfait, n’est-ce pas ?

J’acquiesce d’un mouvement de tête.

Après le repas, nous fumons en silence assis sur le long canapé de la terrasse. La compagnie de Jean est un ravissement. Ses gestes, ses pas et ses paroles reflètent avec tant de justesse la « vraie vie », cette vie que je n’avais lue jusqu’alors que dans les livres. Cette vie que nous cherchons tous en courant avec frénésie après nos désirs et nos espoirs.

— Tant que tout ne s’est pas éteint, il convient d’aller vers ce qui nous porte…

Je prenais davantage conscience de la justesse des paroles de Jean. De chacune de ses paroles. La beauté du monde était devant nous. La vie merveilleuse. La vie pleine. La paix, le silence et la joie. Cela semblait si facile… et pourtant…

 

*

 

— Peux-tu me parler des auteurs qui ont marqué ton parcours ?

Jean plisse les yeux.

— Tout ce que l’on rencontre est nécessaire. Les êtres, les livres, les évènements. En réalité, tout est rencontre. Chez certains, ce sont les auteurs qui jouent un rôle important. Ce fut le cas pour moi. Mon itinéraire a été jalonné par des auteurs qui ont éclairé mon chemin. Chacun a joué son rôle. Pessoa, Juliet, Bobin, Haldas, La Soudière…

— As-tu déjà eu des maîtres à penser ?

— Non. Il n’était pas dans ma nature de suivre qui que ce soit… Ce furent plutôt des amis qui m’accompagnaient et m’encourageaient à défricher mon propre chemin… quelques lectures ont été particulièrement éclairantes à une époque : Krishnamurti, Éric Baret, Nisargadatta Maharaj, Jean Marc Mantel et quelques autres… je les ai beaucoup lus. Et je leur dois d’avoir éclairé mes pas. De m’être familiarisé avec cette perspective que je pressentais depuis longtemps. Ils ont confirmé ce que je n’arrivais pas encore à formuler ni à vivre avec justesse… et je les remercie aujourd’hui d’avoir joué ce rôle…

— Et toi, as-tu envie de transmettre ?

— Transmettre ? Rien ne peut être transmis ! On ne peut qu’accompagner et encourager celles et ceux qui sont engagés avec détermination et honnêteté sur ce chemin… Ceux qui viennent ici le savent. Et s’ils éprouvent le besoin de questionner, je laisse la parole émerger…

— Comme tu le fais avec moi…

— Oui. Comme je le fais avec toi…

— Êtes-tu un sage ?

— Non. Je vis simplement ce qu’il y a à vivre. J’ai cherché longtemps. Je connais donc le parcours de celui qui cherche. Voilà tout. Etre un sage est une idée. Personne n’est sage. On sait simplement ce que n’est pas la sagesse…

— Tu veux dire l’ignorance ?

— Oui, on peut l’appeler l’ignorance. D’autres l’appellent l’aveuglement. L’obscurité. Tout cela n’est que concept. Il convient simplement de vivre ce qui doit être vécu. Et le vivre pleinement. Avec honnêteté. Et si possible sans esquive.

— Et lorsque l’on esquive ?

— Eh bien… l’on esquive… c’est que cela doit être ainsi… un jour, on prend conscience de ces esquives. De cette façon de fuir ce qui est là. On laisse faire. Mais on n’en est plus complice. On est libre de la fuite. Et le mouvement finit par s’éteindre de lui-même. A son propre rythme.

— Que doit-on comprendre ?

— Il n’y a rien à comprendre. Simplement comprendre que l’on ne peut pas comprendre… Si tu éprouves le besoin de répondre aux mille questions que tu te poses, alors tente d’y répondre… cherche les réponses jusqu’à l’extinction de toutes les questions… 

 

*

 

 — Que représentent pour toi tes chiens ?

— Les chiens font partie intégrante de ce que je suis. C’est ainsi. Une résonance existe en leur présence. Ils sont indissociables de la vie du personnage. Mais cela n’a pas d’importance. Certains vibrent à ceci. D’autres à cela. Il suffit d’être à l’écoute de ses propres résonances. Et suivre sa pente naturelle. 

 

*

 

— Peux-tu nous parler du vide ?

Silence. Long silence.

— Le vide est notre vraie nature. Sur un autre plan, le vide signifie être ouvert et disponible à ce qui est là. On est sans programme, sans projet, sans idée, sans image. On est simplement disponible à ce qui est là, à ce qui vient et à ce qui part… Lorsque l’on est encombré de programmes, de projets à réaliser, d’idées sur la vie et sur le monde, on ne peut être présent à ce qui est là. L’écoute est totalement absorbée par ce qui nous préoccupe. Quand on est vide de ces encombrements, on est pleinement présent aux mouvements qui surgissent…

— Et que faut-il faire pour être vide ?

— Rien. Il n’y a rien à faire. Le mûrissement se fait naturellement. On laisse s’éteindre les désirs, les croyances, les espoirs, les idées, les projets… avoir des projets est un manque de clarté. Cela signifie que l’on croit et espère que l’on pourra se réaliser pleinement dans leur réalisation. Il faut passer par cette étape. On tente de se trouver ainsi mille fois, dix mille fois. Et l’on finit toujours pas être déçu. Voilà le travail de la vie sur nos encombrements ! On comprend alors que l’on ne peut se trouver ainsi. Même lorsqu’un projet aboutit, on sent — si on est un tant soit peu honnête et lucide — que subsiste un sentiment d’incomplétude. Quelque chose continue de manquer… alors on réalise que toutes les situations sont égales, qu’avoir plus ceci ou cela, être plus comme ci ou moins comme ça n’apporte rien. Cela change simplement le décor. On finit donc par ne plus rien attendre des situations. On reste simplement avec ce qui est là. On n’exerce plus de violence envers soi, envers les situations. On ne refuse plus ce qui se présente…

 

*

 

Ce matin, Jean s’est levé plus tôt qu’à l’accoutumée. Il a fait chauffer l’eau dans la petite casserole. Il est allé chercher une planche de bois et deux tréteaux dans la remise qu’il a posés sur la terrasse. Il a versé l’eau bouillante dans son bol et s’est installé avec son carnet face aux montagnes. Je suis resté au lit, bien au chaud sous mes couvertures, les yeux mi-clos et la tête encore ensommeillée pour me laisser bercer par les bruits qui accompagnaient la naissance du jour.

 

*

 

Nous nous asseyons sur le sol herbageux. Une belle pelouse verte et sauvage. Tendre et accueillante. Avant de s’asseoir, Jean caresse le tapis d’une main délicate. Je vois ses lèvres bouger.

— Que fais-tu ?

— Je lui rends grâce d’être là et lui demande si elle nous autorise à nous accueillir…

Je regarde Jean avec surprise. Il me fait un clin d’œil complice.

— Asseyons-nous !

Jean enlève ses chaussures. Les pose avec attention et délicatesse hors du tapis de verdure.

— Ne sois pas étonné ! Le respect de l’Existant devient naturel. On ne s’approprie pas. On n’exploite pas. On n’instrumentalise pas. On n’utilise que le nécessaire indispensable.

— Cela vient-il de l’Amour ?

Jean ne répond pas. Il prend la posture du demi-lotus pour une longue séance de méditation.

 

*

 

Le soir, nous nous posons devant la terrasse. Jean effectue quelques postures de yoga qu’il enchaîne lentement. Très lentement. Je vois son corps vibrer. Secoué par d’étranges soubresauts. Comme s’il captait les énergies telluriques. Les énergies cosmiques. Les postures se succèdent avec fluidité. Tantôt debout, tantôt assis, tantôt couché. Comme s’il dansait avec l’univers. Avec l’espace. En osmose avec les paysages. Je regarde cet étrange ballet d’un œil ravi et étonné.

— La sensorialité devient vivante. Tu vibres à ce qui est là. Le corps est habité. Il se laisse traverser par les mouvements ressentis. Tout est résonance.

Je tente de l’imiter avec maladresse. Je me sens gauche et emprunté. Trop encombré sûrement des idées que je me fais à propos de cette démarche et de cette perspective.

— Allonge-toi et détends-toi… Laisse-toi faire… N’essaye pas d’obtenir quoi que ce soit… Ecoute le corps et laisse-le libre.

Je m’exécute. Je m’affale sur le sol, les jambes repliées sur moi, la nuque raide et le thorax crispé. Je sens les tensions qui m’habitent. Mon corps entier est tendu.

— Laisse tes peurs se déployer…

Je sens mon corps se détendre progressivement. Il se met à bouger d’une étrange façon. Je suis pris de spasmes. Mes jambes se mettent à bouger frénétiquement. Mon dos se cabre puis se relâche. Je me laisse faire. Etrange séance. A la fin de la session, Jean me regarde avec bienveillance.

— Tu penses que je progresse ?

— Ne t’occupe pas de ta progression. Laisse cela. Vis simplement ce qui est là. Laisse-toi faire… Vis ! Ressens ! Ne te préoccupe pas de tes supposés progrès ! Cela ne mène à rien ! 

 

*

 

Il pleut toute la journée. Nous ne faisons rien. Nous sommes là simplement. Jean reste assis en tailleur sur le tapis une grande partie de la matinée. Je relis mes notes. Ajoute quelques commentaires ici et là. L’atmosphère me semble morose. Est-ce que je m’ennuie ? L’attrait de cette enquête et de cet univers inconnu est-il en train de s’éteindre ? J’essaye de ne pas y penser. En vain. Les idées se bousculent dans ma tête comme dans un entonnoir trop étroit. Jean, lui, semble serein. Calme. Je vois mon agitation. Mon besoin fébrile d’échapper à la morosité du temps.

— Le rien n’est pas toujours facile à apprivoiser, n’est-ce pas ?

Je suis pris au dépourvu. Je réponds sans réfléchir.

— Oui. En effet. Et toi, comment fais-tu ?

— Je ne fais rien de particulier. Si l’esprit s’agite, il s’agite. Je vois simplement l’agitation. S’il a besoin de fuir, je le laisse libre. Si le corps a besoin de bouger, il bouge. On le laisse se mouvoir à sa guise. Il ne sert à rien de contraindre l’esprit et le corps à rester calmes et immobiles si l’on sent le besoin de bouger. Le silence et l’immobilité doivent venir de l’intérieur. Inutile de faire semblant ! Si l’atmosphère t’est insupportable, va donc faire un tour ! La pluie et le vent sont bénéfiques pour sentir le corps. Se frotter aux éléments, voilà une bonne façon de se sentir vivant ! 

Je suis les conseils de Jean. J’enfile ma veste. Et je sors. Bien décidé à mettre en pratique ces sages paroles. Je quitte la clairière et m’enfonce bientôt dans la forêt par l’étroit sentier qui mène à une piste plus large. Je sens le vent me fouetter le visage et mes vêtements devenir humides par cette pluie battante et ininterrompue. En quelques minutes, je suis trempé. Je grommelle. Mais je continue de marcher. Je ne sais ce qui me pousse ainsi à rester auprès de cet homme. Sa sagesse m’impressionne et me fascine. Il est clair que j’envie cette façon de vivre. Et d’habiter la vie. Cette façon d’être présent à chaque instant. Sans rudesse ni conflit. Et cette liberté à l’égard des phénomènes. Homme sage et libre ! Bon sang ! Quand diable y parviendrais-je ? La voix de Jean résonne dans ma tête : « encore des idées sur la quête, n’est-ce pas ? ». On n’en finit donc jamais… 

 

*

 

Je note ici une phrase sur le rien et l’ennui glanée dans les feuillets de Jean : Le rien n’est pas délétère. Il ne vient jamais en ennemi. Il s’approche toujours en ami. En compagnon de route exigeant mais généreux. Son apparence est parfois certes terrifiante. Mais derrière ses habits de sauvage infréquentable et désespérant se cache un être plein de bonté. Un être d’amour qui n’aspire qu’à nous rapprocher de nous-mêmes. Il arrive avec dans ses bagages le reflet de notre nature véritable. Pour nous révéler le vide que nous sommes. Ce vide que nous portons tous. Et qui parfois nous effraie tant.

 

*

 

— Peux-tu nous parler de la présence ?

— La présence est l’unique sujet. L’espace infini qui accueille et éclaire toutes choses. Certains la nomment présence, conscience, nature de l’esprit, d’autres le Soi, Dieu… qu’importe son nom ! Quand on habite cet espace d’arrière-plan, le nom n’a plus d’importance.

— Et comment habite-t-on cet espace ?

— En demeurant à la source du regard…

— Et ce processus se fait-il graduellement ?

— Tout est possible. Chez certains cela advient brusquement. Cela semble assez rare. Chez d’autre cet éveil à la conscience se fait progressivement.

— Certains enseignants insistent sur la présence. Et d’autres sur le vide… Peux-tu nous éclairer sur ce point ?

— On ne peut habiter la présence que si l’on est vide. Oui ! Encore une fois lorsque les idées, les représentations, les croyances et les espoirs nous ont quittés. La présence ne se décrète pas. Le vide non plus. La présence est toujours là…

— Que l’on en ait conscience ou non… ?

— Oui. Nous sommes cela. Quant au vide, on ne peut en hâter le mûrissement...

— Mais n’y a-t-il pas quelque chose à faire pour se vider ?

— Il n’y a rien à faire… c’est un processus naturel. Le vide se fait quand les idées, les croyances et les espoirs s’éteignent.

— Et pour qu’ils s’éteignent, que…?

— Ils s’éteignent en les laissant advenir. Ainsi tant que l’on croit, pense, espère que telle chose, telle situation ou telle personne nous offrira un état plus bénéfique que ce que l’on vit actuellement, on jettera toute notre énergie dans la bataille… afin de l’obtenir. Le mental est puissant. On ne peut le contraindre à renoncer. Mais à force de courir après ses rêves et ses idéaux et de voir au final qu’ils ne permettent pas de se trouver…

— De se trouver… ?

— De se réaliser pleinement si tu préfères…

— Alors… ?

— Alors cette dynamique — cet ajournement perpétuel — se tarit. Et l’on fait face à ce qui est là… au début en général cette situation est ressentie comme douloureuse. Ou du moins inconfortable. Mais cela semble être un passage obligé… c’est ainsi que l’on se vide de toutes les idées, les espoirs et les croyances qui encombrent le mental. Puis progressivement on se familiarise avec le rien. Et si l’on reste ainsi sans fuir, sans vouloir changer quoi que ce soit, ce dernier se transforme par une mystérieuse alchimie en plein. En plénitude. Il n’y a là aucune volonté personnelle. Cela semble se passer à notre insu.

— Et l’ego ?

— Disons que l’ego ressemble à une entité illusoire que l’on interpose entre ce regard impersonnel et ce qui apparaît comme le monde…

— D’où vient cette illusion ?

— Elle conserve son mystère. Mais disons que cette identification au mental est un mécanisme naturel… On naît ainsi. Notre structure mentale nous invite très tôt à nous identifier au corps. De ce processus naît le sentiment de séparation avec ce que l’on nomme le monde… mais cette identification est une magistrale méprise…

 

*

 

Jean a renoncé à publier les livres qu’il a écrits pendant une quinzaine d’années. 

— Aujourd’hui il m’arrive d’écrire quelques poèmes. Je les retranscris sur de petites planches de bois que je pose ici et là sur les sentiers les plus fréquentés de la forêt.

— Pour que les promeneurs les lisent… ?

— Oui. Ceux qui marchent en forêt viennent souvent y chercher une coupure avec le monde. Une façon de se mettre en retrait. La poésie devrait faire partie intégrante de la vie. Je regrette qu’elle n’orne pas davantage les rues des villes. La poésie invite au silence. Et à la contemplation. Elle nous invite à regarder la vie avec plus de profondeur et d’attention…

 

*

 

— Nous avons déjà parlé de la société mais j’aimerais revenir sur certains points…

Jean acquiesce en silence.

— Que penses-tu du monde contemporain ?

Jean lève les yeux au ciel.

— Nous sommes dans une période misérable. Une ère de fin de règne. La monstruosité créée par le mental étouffe le vivant. Partout. Tous les domaines de la vie sont contaminés par cette folie ordinaire. Partout on exploite, on instrumentalise. Partout on alimente le monstre en marche…

— Et que pouvons-nous faire pour arrêter sa marche destructrice ?

— Rien… Cette entité monstrueuse obéit à son propre mouvement… difficile d’enrayer une telle dynamique…

— Pourtant existent un peu partout des voix qui s’élèvent, des alternatives pour rendre le monde et la vie terrestre plus vivables… ?

— Tu as raison… il existe des mouvements d’opposition et de résistance qui inaugurent une ère nouvelle…

 

*

 

— D’où vient la souffrance ?

— Du sentiment de séparation et du refus de la situation telle qu’elle se présente… Ce ne sont pas les évènements qui provoquent la souffrance mais leur refus… Vois cela dans ton propre vécu… les évènements ne sont jamais porteurs de souffrance. Les évènements sont comme ils sont. Ni plus ni moins. Mais ce qu’ils représentent à nos yeux peut être source de souffrance…

— Parce que l’on estime qu’ils ne devraient pas nous arriver… est-ce cela ?

— Oui. On croit qu’il pourrait en être autrement… et qu’il serait mieux qu’ils ne se produisent pas. C’est un manque de clarté. Nous avons la prétention de savoir mieux que la Vie ce qu’il nous faudrait… mais qui sommes-nous pour avoir une telle prétention ? La vie est ce qu’elle est. Toujours…

 

*

 

Aujourd’hui, journée « lessive ». Jean récupère la cendre du poêle à bois et la verse dans une grande bassine de fer. Il y ajoute de l’eau bouillante. Et touille le mélange avec un bout de bois pendant quelques minutes.

— Demain nous pourrons laver le linge.

Je l’interroge sur ce procédé écologique. Comme à son habitude, il répond patiemment à mes questions. Il m’explique le « processus de fabrication » de cette lessive naturelle et bon marché. Il me fait un clin d’œil.

— Tu sais… la frugalité joyeuse obéit à « ses nécessités ». Les choses s’imposent naturellement. Il n’y a pas d’idéologie. Certes, il y a un respect… un immense respect pour le vivant…

— L’Existant… ?

— Oui, pout l’Existant. Mais les moyens financiers restreints obligent à des procédés peu coûteux. On se sert de ce qui existe. Tout cela est très fonctionnel !

 

*

 

— Ne t’arrive-t-il jamais de te sentir triste et isolé ?

Jean plante son regard dans le mien. Je vois briller au fond de ses yeux une grande bienveillance.

— Oui, cela arrive. Le mental peut éprouver ces sentiments. Et lorsque l’identification au personnage occupe le « devant de la scène », on peut ressentir ces mouvements émotionnels. Mais cela n’est pas vu comme problématique. On laisse ces mouvements se déployer. Et se résorber à leur rythme. Et quand on retrouve l’arrière-plan, ces sentiments perdent aussitôt leur force et leur pouvoir…

— Et que fais-tu lorsque cela t’arrive ?

— Rien de particulier.

— T’arrive-t-il de fuir ou de vouloir fuir cette tristesse ou cette solitude ?

— Oui, cela arrive. Ce refus de ce qui est… cette distraction de soi-même est parfois présente. Elle survient de temps à autre… quand la périphérie de l’être prend le pas sur la présence…

— Il y a donc encore des oscillations ? Des va-et-vient entre le centre et la périphérie de l’être ?

— Oui. Cela se produit. Mais quand ceci est vu et accepté, ces mouvements ne sont plus problématiques. La vie est toujours simple et belle.

— Mais nous nous compliquons l’existence… 

— Oui. Le mental complique toujours tout. Nos refus, nos idées, nos rêves, nos croyances, nos espoirs nous éloignent toujours de ce qui est là. Toujours. C’est ainsi…

 

*

 

— J’aimerais revenir sur ton mode de vie…

Jean me regarde avec malice.

— Oui.

— Tu ne sors jamais, tu ne pars jamais en vacances, tu rencontres très peu de gens, tu n’as aucun rôle social, tu n’as pas de loisirs, ton mode de vie est rude et rustique… ta vie semblerait très ennuyeuse à la plupart de tes congénères…

Jean se met à rire.

— Oui. Sans doute. Ce genre d’existence ne convient pas à tout le monde. Chacun doit suivre sa pente… le mode de vie et les contenus existentiels n’ont aucune importance. Vivre comme ceci ou cela dépend de nos prédispositions et de notre sensibilité. L’essentiel est ailleurs…

 

*

 

— As-tu encore des attentes à l’égard de la vie ?

— Non. Encore une fois, on vit ce qu’il y a à vivre. Il n’y a pas d’attentes particulières… obtenir ceci ou cela ne changerait rien. On laisse le personnage vivre ce qui se présente. Si la vie pousse ici ou là, les pas se dirigent naturellement du côté qui s’impose. L’un n’est pas mieux que l’autre…

 

*

 

Jean s’assoit sur l’herbe, sort de sa poche deux jouets — des « pouic-pouic » comme il les appelle — les enveloppe de chiffons (de vieux bouts de jean’s déchirés) et les lance aux chiens ravis. Une demi-heure de jeu complice où je vois Jean se rouler avec ses chiens, leur courir après et s’ébattre sur la pelouse. Un étonnant spectacle que l’on a peine à imaginer de la part d’un homme si sage… lorsqu’ils achèvent leur séance ludique, je fais part à Jean de mon étonnement.

— Il n’y a rien à comprendre. C’est une résonance. J’aime jouer avec les chiens. J’aime les chiens. C’est comme si j’étais l’un d’eux…

— Ah… ?

— Oui. On vibre à ce qui est là selon sa sensibilité. Quand on est face à un arbre, on vibre avec l’arbre. La vie est un jeu de résonance et de vibrations… il n’y a rien à comprendre. Il convient simplement d’être à l’écoute… et de jouer avec ce qui est là…

— Cela t’arrive-t-il encore d’avoir des émotions fortes ?

— Oui. Elles peuvent être encore parfois très invasives.

— Comme si elles occupaient tout l’espace ?

— Exactement. Elles remplissent l’espace d’une incroyable façon. Elles ne laissent presque aucune place. La dernière fois, cela s’est produit lorsque je croyais que l’élan vital de l’un de mes chiens était en train de s’épuiser… beaucoup de signes tangibles étaient présents… la tristesse et l’angoisse m’ont alors envahi d’une incroyable façon. Quelque chose en moi refusait l’inéluctable : la disparition et l’absence. Tant que subsiste un attachement au personnage, il semblerait qu’il y ait des résidus égotiques et des points de fragilité… des zones sensibles qui ne semblent pas avoir été correctement vues et acceptées…

— Et qu’as-tu fait ?

— Que veux-tu que l’on fasse ? On s’est laissé submerger par ces mouvements. On les a laissés se déployer.

— Etait-ce inconfortable ?

— Oui. Le refus alimentait l’inconfort. Il faut parfois du temps pour que le refus soit pleinement accepté. Alors l’inconfort disparaît… mais quand l’inconfort est là, il est là… il faut le vivre pleinement… lui laisser faire son travail… pour éroder ce qui doit l’être…

 

*

 

— Qu’est-ce que la connaissance de soi ?

— Un concept. Il n’y a pas de connaissance. Nous ne sommes qu’ignorance. Nous ignorons. C’est dans ce non-savoir que peut naître la connaissance. Mais ce n’est pas une connaissance savante. Il n’y a rien à savoir sur la connaissance. Et tous les savoirs ne servent à rien en la matière.

Jean marque une longue pause.

— Seul dans ce non-savoir peuvent surgir les gestes et les paroles justes… quand on est vide… vide de savoirs et de connaissance, alors l’intelligence de l’être se manifeste…

— Et que faire des savoirs ?

— Les savoirs sont fonctionnels. On les utilise pour des tâches fonctionnelles : faire la vaisselle, conduire une voiture, construire un pont…

— Et pour la connaissance de soi… ?

— Vient un temps où les savoirs en matière de connaissance de soi sont abandonnés… ils deviennent inutiles… voire encombrants… ils n’ont plus de raison d’être…

— Beaucoup de choses que tu dis vont à l’encontre de ce qui est communément admis et prôné dans la société…

— Oui. Le monde est gouverné par le mental. Et ce qui est dit ici est au-delà du mental…

— Cela pourrait même être totalement incompréhensible pour la plupart des gens…

— Cela pourrait l’être en effet. Il n’y a rien à blâmer. La compréhension se fait à son propre rythme.

 

*

 

Je regarde Jean avec tendresse et sympathie. Hormis cette incroyable présence de chaque instant, rien ne le distingue du quidam. Un œil non averti le prendrait peut-être même pour un hurluberlu marginal et un peu excentrique, un pauvre diable solitaire et misérable. Mais il suffit de l’approcher quelques instants, de parler un peu avec lui, et cette présence saute au visage. La consistance de la parole, l’épaisseur et la légèreté des gestes, l’épure du discours, cette attention bienveillante pour l’Existant ne trompent pas. L’intelligence du regard, cette vision à la fois fine et profonde. Et cette incroyable ouverture. Le non jugement, l’absence d’a priori. On est vite impressionné par le travail intérieur qu’a effectué cet homme. Il me reprendrait sûrement. Il dirait sans doute : « l’incroyable œuvre de la compréhension en nous »… Il est sans doute difficile pour un homme ordinaire (qui a une perception commune) de comprendre ses paroles. Il s’empresserait de les passer au crible de ses idées et opinions, émettrait aussitôt des jugements. Bref, serait imperméable à cette sagesse vivante. 

 

*

 

La dernière après-midi en compagnie de Jean est un régal. Nous la passons à marcher — très lentement. A petits pas. Marche entrecoupée de longues pauses sous le ciel. En compagnie du vent, des nuages et des herbes folles des prairies. Nous nous asseyons au pied de grands arbres que nous saluons à notre arrivée et à notre départ. Comme des frères immobiles. Jean s’allonge souvent le dos calé contre un petit monticule d’herbes sauvages, les mains derrière la tête, les jambes croisées, en contemplant la ramure de ses compagnons silencieux, les nuages passagers et l’azur imperturbable. L’atmosphère est silencieuse. On s’y repose à notre aise. J’aime ces instants sereins et tranquilles. De temps à autre, Jean se met à parler. Quelques mots profonds qui jaillissent du silence. Les chiens gambadent alentour, ivres de liberté et d’odeurs. Ils reviennent vers nous à intervalles réguliers en frétillant la queue, heureux de nous revoir et repartent quelques instants plus tard en suivant leurs longues et sinueuses pistes invisibles.

Je comprends l’amour de Jean pour la nature et les animaux. Je comprends son indéfectible attachement pour le ciel, les arbres, les insectes, les fleurs, les herbes, les animaux de la forêt, les nuages, le vent, les pierres, le sable et la terre. Je comprends son retrait du monde humain, son éloignement de la vaine effervescence des hommes et de leurs futiles et incessants bavardages. Oui, je le comprends. Et je sens aussi qu’à cette distance du monde peut naître un amour profond pour tous les êtres, pour toutes les créatures qui, partout, vaquent à leurs affaires. Jean n’est pas misanthrope. Ses pas l’ont éloigné des hommes mais il ne blâme pas le monde, ne juge pas les hommes, ne condamne personne. Il accueille ceux qui viennent à lui avec un amour sincère et profond. Et je me surprends en retour à aimer cet homme humble et bon, simple et sage. 

 

*

 

En fin de matinée, un vent frais a surgi derrière les montagnes. Jean enfile un col roulé et sort chercher quelques bûches. Le feu est préparé en quelques minutes. La pièce se réchauffe rapidement. Nous nous installons dans les fauteuils. Je sors mon carnet.

— Nous nous faisons beaucoup d’idées à propos de tout, n’est-ce pas ?

Jean acquiesce en silence.

— Nous nous faisons des idées à propos du bonheur, de la sagesse… à propos de ce qui est juste, de ce qu’il faudrait vivre ou réaliser…

— Oui. Ces idées sont très répandues. Et elles nous enchaînent. Elles nous éloignent toujours de ce qui est.

— Que faire alors… ?

— Les laisser s’éteindre…

— Cette attitude semble être une sorte de leitmotiv…

— Il n’y a d’alternative… les choses suivent leurs cours jusqu’à leur extinction. Ce qui arrive, arrive…

— Peux-tu dire encore quelques mots sur la modernité ?

— La modernité ?

Jean ferme les yeux un instant.

— Elle est un processus. Elle semble être la tentative impulsée par le mental pour faire advenir les caractéristiques du nouménal sur le plan phénoménal…

— Peux-tu développer ?

Jean prend une longue inspiration.

— Essayons. La présence ne peut être définie, elle ne peut être objectivée puisqu’elle est l’unique sujet mais disons qu’elle a pour caractéristiques la paix, la joie et la plénitude. Le mental en tant que reflet de la présence tente de façon assez maladroite de faire advenir ces caractéristiques sur le plan phénoménal.

— Peux-tu prendre un exemple ?

— Regarde ce qu’apporte le progrès technique : rapidité, immédiateté dans une perpétuelle tentative d’abolition de la distance et du temps, confort, amélioration des conditions d’existence… et d’autres aspects que j’oublie sûrement. L’Homme n’a eu de cesse, depuis les débuts de l’humanité, de vouloir améliorer ses conditions de vie… pour essayer d’établir dans son environnement des conditions propices à la tranquillité, la joie et la plénitude. Mais ces aspects ne sont qu’un pâle reflet de la paix véritable…

— Selon toi, tout cela est vain… ?

— Non. Sur un certain plan, ces recherches sont utiles mais l’essentiel ne peut être atteint ainsi… d’autant que cette quête effrénée, outre qu’elle renforce l’illusion d’un « bonheur » phénoménal accessible, engendre bon nombre de comportements délétères…

  — Ton quotidien semble se limiter à peu de choses. Un visiteur serait surpris de voir que tu passes l’essentiel de tes journées à effectuer quelques travaux domestiques, à marcher dans la nature, à t’asseoir par terre, sur ton tapis, sur la terrasse, sur un rocher ou dans l’herbe, à faire quelques mouvements de yoga, à écrire quelques poèmes et à jouer avec tes chiens…

Jean me regarde en souriant.

— Oui. D’un certain point de vue, on peut dire que mes journées sont vides d’activités. La journée se déroule à son rythme. Lorsque la situation l’exige, les choses se font… les choses suivent leur cours… qu’y a-t-il à faire ? Rien, la plupart du temps. Un grand nombre d’activités humaines n’est en réalité qu’agitation, refus d’un état ou d’une situation existante, tentatives maladroites d’accéder à la paix… lorsque les désirs, les croyances et les espoirs d’accéder à un état ou à une situation que l’on suppose meilleure n’ont plus cours, on reste avec ce qui est là devant nous… on ne fuit pas, on ne réagit pas… on agit si cela est nécessaire, si cela vient spontanément… il n’y a rien à faire en cette vie…

— Tu es un peu provocateur…

Jean éclate de rire.

— Oui. Je suis un peu provocateur…

— Peux-tu nous expliquer pourquoi certaines traditions affirment que tout est parfait en ce monde… et selon cet adage qu’il n’y aurait donc rien à changer…

Jean me regarde en souriant.

— En voilà une question ! Est-ce utile d’y répondre ?

— Cela nous éclairerait…

— Dans ce cas… que veux-tu changer ? Que pouvons-nous changer ? Il n’y a rien à changer en ce monde... tout ce que l’on vit est nécessaire… ce que chacun vit est exactement ce dont il a besoin pour s’éveiller… même si d’un certain point de vue, les évènements ont l’air néfastes, qui peut savoir si cela ne joue pas un rôle dans le mûrissement de la compréhension…

— Et l’imperfection du monde… ?

Jean me toise avec surprise.

— Quelle imperfection ? L’imperfection est parfaite…

— Même quand on est encore soumis à l’égo avec son cortège de réactions, de désirs et de croyances… ?

— Oui. Incontestablement oui.

— Alors à quoi cela sert-il de s’éveiller… ?

— A rien. Cela advient. Voilà tout… cela ne change en rien le cours des choses. Les évènements continuent de se dérouler. La seule différence est qu’on n’alimente plus l’ignorance et ses conséquences mortifères…

— Il y a donc des conséquences mortifères lorsque l’on est encore soumis à l’ego ?

— Oui. Elles engendrent bien souvent de la souffrance. Mais cette souffrance est nécessaire pour s’éveiller…

— Alors tout est parfait…

— Oui. Tout est parfait. Le jeu du monde se poursuit… sur un certain plan, il n’y a personne qui souffre…

— Pourrais-tu développer ?

— Lorsqu’un être s’éveille à sa vraie nature, les évènements continuent de se dérouler, le personnage continue de faire ce qu’il a à faire… selon sa sensibilité, ses prédispositions et ses conditionnements mais on est libre du personnage… on laisse les choses se dérouler librement… disons que le cours des choses n’est plus problématique… tu comprends ?

Je regarde Jean sans comprendre.

— Il n’y a donc aucune différence entre un être éveillé et un être encore soumis à l’ego ?

— Il y a des différences. Nous avons déjà abordé ce point. Le déroulement des choses n’est plus vu comme un problème. L’ignorance et son lot de conséquences délétères ne sont plus alimentés. L’écoute des résonances fait que le personnage suit naturellement sa pente… le chemin se simplifie. La vie devient facile… on écoute, les choses arrivent… les choses s’en vont… pas de problème…

— Peut-on revenir un instant sur la perfection du monde… ? Tu dis que tout est parfait, l’imperfection du monde comme les comportements encore soumis à l’ego. Selon toi, tout est juste, alors pour quelle raison dit-on que les paroles et les actes du sage sont toujours justes ? Les paroles et les actions de la personne non éveillée ne le sont-ils donc pas ?

— Sur un certain plan, toutes les paroles et tous les actes sont justes… dans la mesure où ils surviennent… dans la mesure où ils sont… sur un autre plan, il y a une différence entre les actes et les paroles qui jaillissent du mental et ceux qui tirent leur origine de l’arrière-plan. Les premiers sont réactifs, emplis d’attentes égotiques, toujours partiels et partiaux et consistent le plus souvent à atteindre quelque chose, un état, une situation en instrumentalisant les êtres, les choses et l’environnement. Les seconds jaillissent spontanément et ne visent rien. Ils adviennent selon les exigences de la situation. Ils ne sont pas volitionnels

— Peux-tu nous parler de la tranquillité ?

— La tranquillité est ce que nous sommes.

— Et le calme ?

— Le calme est un état. Il ne s’agit pas d’être calme. Lorsque le mouvement est rapide, il est rapide. Lorsqu’il est lent, il est lent. Lorsque l’agitation se manifeste, elle se manifeste. Lorsque la quiétude est là, elle est là. Mais on est tranquille avec ces mouvements. On les laisse survenir et s’éteindre…

— Il ne sert donc à rien de vouloir être calme, de diminuer son agitation, de ralentir le mouvement ?

— On ne peut répondre de façon générale. Cela a parfois son intérêt. Mais il n’y a rien à vouloir… ralentir le rythme est parfois une façon didactique pour nous rappeler à la paix. Ce n’est pas systématique. Cela peut être aussi une violence que l’on exerce envers ce qui est…

— On voit dans certains séminaires consacrés à la spiritualité des personnes immobiles… on dirait qu’elles s’efforcent au calme…

— Oui, elles s’évertuent d’être en paix mais tout leur être a envie de bouger… de s’agiter pour être ailleurs…

— Que leur conseillerais-tu ?

— De laisser advenir ce qu’elles sentent… si le besoin de bouger se fait sentir qu’elles bougent…  la paix ne s’atteint pas en se forçant à être calme… le mouvement vient toujours de l’intérieur… il ne s’agit jamais d’imiter ou de singer… il convient d’être à l’écoute du ressenti… rien d’autre n’est nécessaire.

 

*

 

Ce séjour en compagnie de Jean fut une incroyable expérience. Et une prise de conscience du « chemin » qu’il me restait à parcourir pour vivre cette tranquillité que je cherche depuis tant d’années. Mes errances et mon insatiable besoin de rencontres ne révélaient en réalité qu’une terrible insatisfaction et un profond et lancinant besoin de comprendre… J’ai quitté Jean avec tristesse en fin d’après-midi. Il m’a raccompagné jusqu’au seuil de la porte entouré de ses inséparables chiens. Il m’a fait un signe de la main. Un sourire s’est dessiné sur son visage buriné. Je me suis retourné une dernière fois et j’ai repris le chemin du retour par l’étroit sentier qui traverse la forêt. Pour retrouver ma voiture, stationnée à l’entrée du village, à près de 2 heures de marche de la clairière. J’avançais à petits pas en ressentant avec force les paroles de Jean, ses « enseignements » simples et profonds qui m’ont nourri pendant tout mon séjour. Je ne sais si je le reverrais mais je me souviendrai longtemps de cet homme simple et sage.

 

<< < 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 > >>