Carnet n°226 Notes journalières
De la chair et des rêves – trop sonores pour nous…
Des mains et des âmes – trop barbares pour nous…
Il nous faudrait davantage de solitude et de silence pour ne pas succomber à la tentation du pire ; éradiquer le mal par le mal…
Ce qui se donne – à travers les yeux – mille signes possibles comme autant de preuves que l’invisible agit sur – et à travers – nous…
Le monde – des milliards de fils enchevêtrés – tous reliés ensemble – imperceptibles…
Tout se dessine sur la surface du monde – guidé par la main souterraine et la main aérienne des Dieux – le ciel et les profondeurs jouant avec leur mine de plomb – esquissant des traits sans importance – inventant des choses et des liens – et les effaçant peu après – créant des chemins – mille arabesques et des gouffres noirs dans lesquels, un jour, tout finira par disparaître…
Des oiseaux et des tambours plein la tête – pas une cacophonie – une symphonie de lumière…
Un peu de terre – un peu de ciel – affranchis de la mort et des sanglots…
Le long reflet de nous-même nous embrassant – l’étrange étreinte des Dieux au fond de notre âme…
Un chant suspendu au-dessus des visages…
Un courant de joie et de poésie…
Quelque chose d’impromptu – une grâce sans autre explication que l’apogée de l’innocence…
Un cœur sans heurt – sans passion. Le monde vu depuis l’immensité. Des dynasties de passage – incroyablement éphémères. Et autant de songes que de visages. Toutes les têtes endormies – titubantes – sur la pierre. Et cet œil qui regarde les morts et les vivants sans sourciller – sans faire la moindre différence…
Sur la pierre – les yeux fermés – l’esprit immense – traversé par mille choses – le monde à désapprendre. Des éclats de lumière qui désarçonnent la nuit – l’aveuglement façonné depuis des millénaires…
L’immensité blanche – et nos yeux encore trop verts. Et l’horizon – en nous – qui se déploie – la marche bleue au-dessus des miroirs devenus inutiles – au bord du pays des sources – sur le chemin des ronces – la nuit escaladée à mains nues – et, sur l’autre versant, ce que l’on aperçoit – au loin – le centre du cercle…
Des forêts alentour – à l’intérieur – dans le corps – le même soleil – et, à la fin, l’immobilité des figures téméraires – de la fougue à la terre – des tentatives à l’humus. L’enfouissement pour des siècles – pour des millénaires – pour l’éternité peut-être – sans autre bruit que les pas (feutrés) des vivants sur le sol au-dessus…
Du même espace naît (peut naître) un autre temps – sans ellipse – sans parenthèse – comme une fenêtre continue qui condamne toutes les tentatives de prolongement. Un temps – sans mort – sans déplacement – sans perspective. Le même plan qui se répète – qui se réplique – mais jamais à l’identique. Une manière, sans doute, d’éviter l’effondrement et de donner à la récurrence des airs frais et naturels…
Ce qui tourne avec nous dans le feu – choses d’un instant sur le sable rouge – du centre de la spirale des heures à la pointe du jour. Le noir sur son lit de braises – de la chair – des rumeurs – de la destruction…
A genoux – en prière – et, parfois, en pleurs – de la naissance jusqu’au grand âge – la tête condamnée à la folie ou au billot – le sang de l’étreinte avec la lame pour inciser les sphères du mal – s’en défaire – et les laisser se répandre dans les eaux qui rejoignent l’océan…
Le délaissement des amas pour faire place au vide – et devenir l’un de ses parfaits reflets – sans attribut…
Des danses sur les pierres rouges. La lumière – au loin – sur nos (tristes) inventions. Tout comme un miroir réfléchissant notre inhumanité…
Tout contre nous – le labeur et le rite – le passage des forces féroces – la plongée cruelle dans la nuit déconstruite…
Notre chant parmi les ruines et le cri des Autres – emprisonnés…
A gesticuler au-dessus de l’enseignement des Dieux comme si le jour n’était qu’un rêve – une vague promesse – la réalité d’un versant trop lointain…
Un autre horizon que celui de la clarté…
Des jeux sensationnels pour atténuer le gris tragique du monde…
Tout inhumé – recouvert et caché afin que le lisse devienne l’apparence idolâtré(e) par l’œil…
Rien sur nos épaules – l’immensité légère – l’espace dilaté de l’origine. Rien sous nos pas excepté les derniers éboulis du monde et la sente pentue de l’esprit. Dans les mains – le vent et quelques grains de lumière. Et derrière nous – le soleil dans son plein équilibre…
Les jeux barbares des hommes retenus en contrebas. Du pouvoir et du sang plein les mains. Assujettis au manque – à la faim – aux instincts – l’âme jamais affranchie de la moindre soumission…
Bourreaux victimes de leur propre violence qui font régner autour d’eux l’horreur et la crainte – la marque des rois sans légitimité…
De la pluie – noire – dense – sur notre visage gris – jonché de poussière. Le labeur souterrain de l’homme exposé à la tristesse du monde extérieur…
Pas le moindre chant – pas la moindre récompense. Le désert et l’indifférence – un espace sans âme. Seul face à Dieu – aux forêts et aux rivières…
Blessé – sans enseignement – sans personne. Dans le jeu trouble de la lumière – entre braises et clarté diffuse – le délitement progressif de la nuit…
L’attente de l’instant – comme une rosée salvatrice sur la soif et la récurrence des jours – longs – ternes et tristes. Sur le seuil imprécis – variable – qui sépare le dehors du dedans…
Des gestes inscrits dans le pacte mystérieux des Dieux – une perspective où tout est uni – ensemble – d’un seul tenant – ciel et terre mélangés dans l’âme – le naturel et le spontané libérés – couronnés et célébrants…
Seul – parmi les arbres fraternels – sur la pierre consolatrice – debout face à la rivière majestueuse – fidèle à sa pente – gorgée de boue et de soleil – magnifiquement vivante…
Tout est arabesque et mosaïque – axe central – originel – et tableau de figuration – rire et coït – déploiement et pourriture – dans l’épaisseur de l’ensemble – yeux parfois – regard plus rarement sur l’eau, le vent et la braise combinés – exultants. Le royaume du rêve et de la brume – de la sève et du mélange. L’étrange patrie des vivants sur terre – oublieux des origines célestes…
Dans le ventre de l’oiseau – le soleil en flammes – l’élan du souffle cristallin – le chant qui monte vers le ciel en toutes occasions – naissances et funérailles – joie et tristesse – amours et deuils – en toutes saisons…
De l’hiver à l’automne suivant – quelques syllabes répétées chaque jour – hymne à tous les passages – à ce qui se dissipe – à toutes les heureuses infortunes – autant qu’à ce qui demeure vertigineusement immobile. Le monde tel qu’il est – et, toujours, mille fois transformé – remanié – recommencé…
L’inévitable cours des choses qui nous entraîne – qui nous emporte – mille tourbillons dans la petite cuvette du monde. Des noyades et des archipels – des vertiges et des évanouissements…
La géographie de tous les lieux – ceux du désastre et ceux de l’attente – en minuscule – dérisoires…
Dispersés sur la page – du silence et des signes – la marque des Dieux et celle des hommes – la nécessité qu’éprouvent, sans doute, toutes les bêtes métaphysiques…
Des virages furieux et des à-pics – la blancheur des lignes dans le regard amoureux du monde. Ce qui tombe sur ces pages – dans un ordre spontané inventé (à cet effet) par les Dieux. Des angles brusques et des abîmes rugueux. Quelque chose entre la spirale et le labyrinthe – limpide – aisé – transparent – avec des recoins sournois – inattendus – surprenants. L’aire à la fois de la chute et de l’envol – de la révélation et de l’enlisement – avec, il me semble, tous les possibles offerts…
Les couches géologiques du poème – en somme…
Comme le monde – les édifices – les jeux et les alphabets – somptueux et provisoires. Le dérisoire au creux de la paume – entourés de silence – comme des grains dans l’espace – de la matière et des sons qui s’assemblent et se dénouent…
La vie chimérique des humbles et de l’anodin. Ce qui patiente – ce qui végète en attendant le jour et des bras plus accueillants…
Les mille versants du même mystère – racines au cœur – et fleurs qui poussent sous le front – soleil dans la main – et entre les lèvres – le jour – l’espace autant que l’averse et la nuit…
L’équilibre parfait du silence et de l’éternité transparente – l’incandescence de l’invisible – tous les signes d’un Dieu vivant – en nous – en tout – l’unique chose qui soit – sans doute…
Du monde engagé dans la pénombre – les mains brûlantes – la tête édifiée comme une tour – l’âme docile – soumise à la volonté et aux images façonnées au fil des générations et véhiculées par la mémoire collective. L’homme-bête doté de la cognition de l’animal supérieur…
Ni conscience – ni esprit – ni verticalité…
Le grand singe bipède qui perd, peu à peu, ses poils et un peu du reste – son animalité, somme toute, très grossière…
Des instincts et des représentations (vaguement organisés) – l’un des stades les plus élémentaires – les plus primitifs – de l’intelligence…
Des cimes trop belles – trop verticales – pour ceux qui se frappent encore la poitrine – qui exploitent – envahissent – assassinent – qui tirent fierté de leur civilisation et de leur règne – et qui tiennent en si haute estime leur nécrophagie qu’ils ont sophistiquée à l’excès…
Quelques neurones ingénieux sur un tas d’instincts, de chair et d’excréments…
Entre le bleu et les flammes – nos folles saisons de solitude…
Les yeux ouverts – face au ciel et aux montagnes – parmi les arbres de la forêt et les grands rapaces qui tournoient en silence au-dessus de notre tête…
Des heures libres – autant que ces pages qui s’offrent – sans volonté – sans raison – pour la seule joie d’être…
Témoin provisoire de l’éphémère – heureux de tous les passages et de tous les effacements. Yeux passagers et dans l’âme, peut-être, le regard – l’infini – le silence – l’éternité – tous les attributs d’un autre monde…
Un solitaire – une errance – au milieu des Autres – le plus loin possible de préférence – frappant à la porte de l’éternité – sur l’étroite passerelle tendue entre la terre et le silence…
Touché – comme au dernier soir du monde – par la fin qui nous précipitera vers l’inconnu – entre espoir et sortilège – dans la même flaque – dans la même ombre – depuis tant de siècles déjà – comme si l’on nous avait oublié là – et que l’on nous appelait, à présent, vers l’élection suprême – la plus haute distinction…
La fenêtre ouverte sur nulle part – des sables mouvants où l’on aperçoit quelques têtes dépasser – inertes – immobiles – et des bustes et des bras gesticuler – céder à la panique – de la boue et de l’air brassés. Le monde tel qu’il est – ce qui bouge n’importe comment – ce qui s’affaire sans (vraiment) savoir pourquoi – soumis à la nécessité endogène de la survie et au mimétisme imbécile. Des figures côte à côte qui s’exercent à la dignité (apparente) – qui se redressent – qui s’affaissent – qui disparaissent – prises dans le jeu des tourbillons et des échos – mal inspirées – dans cette ronde infernale – inévitable – sans parvenir à ouvrir – à explorer – un autre espace – ailleurs – en elles…
La même chose – toujours – qui se répète – à l’infini…
Gouttes de pluie qui tombent les unes après les autres – qui se succèdent – qui se remplacent – sans jamais s’arrêter…
Contre soi – la voix des arbres – enserrés dans le même tissu – la fraternité des révoltés – des insoumis – pris dans les griffes d’une entité plus puissante – entravés jusque dans la trame. Un agglomérat de matières – contractées – d’un seul tenant – qui résiste à la domination – à l’atrocité – qui en appelle au silence et à la lumière – à tous les Dieux du maquis – pour stopper la bête immonde – la mécanique du pire (en mode automatique) – pour se libérer de l’odieuse barbarie et retrouver le sens du simple – du naturel – les couleurs majestueuses du ciel – un peu de liberté à travers l’efflorescence des signes et des feuilles – et la proximité (indispensable) du rire et de la gaieté…
Montagnes au versant noir – poussées contre nous – réduisant notre voyage à quelques allées et venues dans une minuscule clairière – au milieu de la forêt – au centre de la plaine…
Des pas entravés – comme une invitation à explorer le fond de la trame étroite – au cœur de la matière – dans ce que l’on imagine être le socle de l’âme et du monde. Périple dans mille tunnels successifs – entre mille parois vertigineuses – pieds en déséquilibre sur mille pentes escarpées – et la tête – toujours – au-dessus du vide…
Comme une bête traquée qui cherche la lumière – une issue – la moindre sortie pour échapper à l’asphyxie…
Sous les honneurs invisibles de l’humilité…
Dans la tête – le vent qui martèle son obsession – nos mains enchaînées à la folie qui règne dans le monde – les pas fébriles – l’âme cachée derrière quelques prétextes qui cherche son chemin – une terre d’exil (pas trop lointaine) – un retrait – un peu de hauteur – une réelle possibilité de solitude…
Le regard – comme une fenêtre dans laquelle apparaît – se déploie – et disparaît – le monde – une succession d’images passagères…
De la roche et des arbres – en arrière-plan. Le déroulement des saisons et la marche lente des silhouettes à l’horizon…
Le présent au centre de trois cercles – la lumière – le silence – l’éternité…
Le vide infini sans pourtour qui dissipe les ombres – les nuages – ce qui porte, en son âme, trop de craintes et de tristesse…
Le ciel contre notre cœur – et, au-dehors, tous les murs dispersés – toutes les frontières effacées – seul – au-dedans – face au rêve – pour conjurer cette (trop persistante) malédiction du noir – ce qui nous pétrifie – ce qui affole nos pas et nous contraint au repli…
Du monde – presque noir – et l’horizon en flammes. Tous les visages dans le même brasier. Le vide, soudain, écarlate. Tout – carbonisé ou en train de se consumer – avec le rêve et l’espoir que l’on jette par les fenêtres pour tenter – vainement – de les sauver…
Le ciel contre nos murs – contre nos têtes – la réalité enfermée – prête à exploser – à sortir des boîtes où nous l’avons confinée. Tout vers sa dissolution – son effacement – la défiguration du réel et du monde…
L’entrée fracassante du silence dans la pénombre – dans nos vies renfermées – trop souterraines – où le langage et les images ont toujours tenu le haut du pavé – presque le seul éclairage sur les immenses parois de nos (trop obscures) cavernes…
De la neige – une épaisseur immaculée – pour recouvrir la fausse réalité du monde. De la brume – si dense – si opaque – qu’elle prend la couleur du silence. Et sous cette insondable couverture – les feux que l’on rallume ici et là pour démanteler les rêves et la nuit – pour dissiper ce qui nous enténébrait – la folie obstinée des destins penchés sur leur propre déclin – sur leur propre extinction – ce qui entravait les yeux et la lumière – ce qui demeurait sous la froideur et l’obscurité des pierres…
Debout – éveillés – presque conscients – à présent – pour que les vents fassent renaître le jour – pour que l’homme grandisse en quelques instants de plusieurs millions d’années…
La pente bleue et immatérielle sur laquelle glissent toutes les ombres – et ce dôme de lumière soudaine – l’invisible projeté à grande vitesse dans tous nos tunnels…
De l’ombre rocheuse sous un ciel sans nom. Des murs de visages – au loin – comme une frontière infranchissable. Et ces grands arbres tournés vers nous. Les (ridicules) pourtours de notre territoire. Et cet élan, en nous, vers ailleurs – vers plus haut. Et ce carré de bleu au-dessus de notre tête…
Tous les ingrédients – en somme – d’une possible transcendance…
Mains posées en accueil – le buste incliné – le front baissé – les yeux mi-clos – l’âme prête à servir ou à être dévorée…
Et dans le regard – cette chaleur née de l’étreinte première – originelle – naturelle – comme une flamme que rien, en ce monde, ne pourrait éteindre…
L’idée d’un rêve – d’une terre où vivre – d’un ciel entre nos doigts – d’une détention sur la bande étroite délimitée par la présence des Autres et l’éventualité d’un Dieu…
Rien que des idées – parfois des sentiments…
Rien de franchement certain – rien d’absolument réel…
Et ce qui demeure – en nous – affranchi des aléas du dehors – le seul lieu (véritablement) habitable…
La main éprise des choses – servante d’un cœur avide – apeuré – si embarrassé de son état qu’il imagine devoir se remplir – et amasser encore et encore – pour devenir aussi gras que le monde – pour devenir le monde même – à tout prix – pour satisfaire sa seule (et tragique) ambition…
Un ciel aussi méconnu que la terre – nos doigts serrés sur le provisoire – la faim à satisfaire – ce qui prolonge notre nuit – englués dans les plis (coriaces) de l’ignorance – le front aveugle et obstiné – inconnaissant – insensible à la possibilité de la beauté et du silence – recouverte sous des couches de chair, de désirs et d’excréments…
Mains ouvertes – défaites – pendantes. Regard épuisé – autrefois épris du monde – aujourd’hui éteint. L’apparence d’un mort – une inexistence. L’apparence d’une chute – d’un déclin magistral. Et au-dedans, pourtant, cette force que rien ne peut atteindre – affaiblir – corrompre. Le feu invincible – indestructible – ce que le monde ignore – la grandeur d’une âme sensible à ce que l’on brise – à ce que l’on écrase – et à tout ce qui s’efface naturellement…
L’aube généreuse d’une plus vaste contrée – comme un désert de clarté – mille soleils en partage – des pensées et des larmes face au grand refus des hommes – face à leur impossibilité sans doute – les mains pleines de sang – la tête pleine de rêves – le monde de l’illusion – le monde carnassier – la violence souveraine inscrite jusque dans le sourire et les pas…
De l’inutile – jusqu’au fond du tombeau – les poches pleines d’accessoires – le cœur fantaisiste dans son besoin obstiné de frivolité – manière maladroite d’échapper à la tristesse et aux tourments – face à l’Autre – face au monde – face à ces grands mystères – à ces grands déserts – reflets, l’un et l’autre, d’un néant fort déroutant…
Le froid – partout – comme un vent sans défaillance le long de l’âme et de l’échine…
Jour après jour – les mains sur les yeux pour ne pas affronter ce qui se tient – imperturbable – devant nous…
Notre solitude – parmi les pierres – le vent et la nuit profonde et noire. Nos vains efforts d’alliance et de réconciliation. Le cœur trop gauche – trop épris d’Absolu et d’authenticité pour entrer en amitié avec le peuple humain. Relégué au seul lieu où l’on admet la différence – ailleurs – plus loin – là où personne ne vit – là où personne ne vient – aux confins du monde des vivants – là où ne résident que la mort et la folie…
Le jour derrière la porte – le monde au loin – à sa place. La terre qui tourne – les astres sur leur orbite. Et la présence – invisible – tissée entre nous…
Le seuil de l’angoisse – au-delà de la raison – ce que le silence guérit – ce à quoi il répond – bien davantage que les mots – une manière d’être là – dans sa propre compagnie – à veiller en nous – sur nous – comme une vigie hors du monde – hors du temps – singulièrement universelle – comme un cœur vivant qui habiterait au fond de l’âme…
Nu sur la pierre – sans autre manteau que l’ombre des montagnes – sans autre joie que le soleil au-dessus de notre tête – sans autre horizon – ni d’autre envergure – que le bleu immense qui nous entoure…
Le pas lent – dans le soir déclinant – au seuil de l’automne – seul face aux danses et aux fresques des hommes – seul sur le chemin – silencieux – le front humble – penché sur le sol – parmi les failles et les impuretés du monde…
Chevalier sans armure – sans monture – sans maître – ni fief à défendre. Rônin désarmé – disciple de personne – sans dogme – sans idéal. A l’écart du monde – longeant les méandres d’un fleuve anonyme – discret – sans nom – cheminant sur ses rives – mêlant sa pensée au bruit des eaux et son âme à l’immobilité silencieuse des profondeurs – faisant halte, chaque jour, non loin du bord – dans un lieu un peu en retrait – le visage démuni et solitaire – avec ce rire au-dedans – immense – intense – lumineux – comme un tertre – une terre de providence et de salut – invisible, bien sûr, aux yeux des hommes…
Le jour – le seuil – serrés contre soi – à la source du cœur – le temps – la lumière et les limitations du vivant terrestre…
Le monde – comme des eaux bruyantes et tumultueuses qui se déversent un peu partout – dans les vies – dans les têtes – dans les cœurs – sur nos épaules affaiblies par la charge et l’assiduité des efforts (pour résister) – jusque dans nos âmes qui n’aspirent qu’au silence…
Les cris et les pleurs sur tous les parvis du monde. Les visages qui se succèdent – comme les feuilles et les saisons changeantes – provisoires. Les bruits de la terre – de la naissance à l’aube – du plus archaïque à l’innocence. Les secrets et les sanglots que l’on ne parvient jamais complètement à dissimuler. La respiration des rives – le cœur battant du vivant…
Le jour qui croît – le jour qui pousse – autant que la nuit – dans notre âme et nos entrailles – l’ombre et les instincts – les forces vives et magmatiques. Sur les pierres – sans conscience – des pas qui tournent en rond – qui longent les murs de citadelles oubliées – inutiles. Des yeux qui scrutent par la fenêtre – un peu de clarté – un rien d’étrangeté – quelques nouveautés consolatrices – suffisamment pour avoir l’illusion d’une vie intéressante…
La pesante inertie des cœurs insensibles à la beauté des astres – au tournoiement des jours et des feuilles. A mi-hauteur entre les mythes – le rêve – la pensée. Le corps dans l’entre-deux du sol – au ras d’un ciel descendu – impénétrable – inutile. Le cœur trop plein de désirs et d’espérance pour accorder une pleine attention à ce qui est là – à ce qui se présente…
Le destin des bêtes humaines – trivial et sans équivalence – (presque) sans aucune possibilité d’accéder aux choses de l’invisible…
L’arrière-pays du rêve – de l’autre côté du mur – là où la conscience cesse d’être un mythe – une fenêtre aux volets battants – ouverte sur la tristesse – le néant – l’absence : une aire de joie – sans événement – sans incidence ; une force pure qui échappe au souffle – au monde – au temps…
Tous les astres au sol – comme un grand corps inerte – une immense masse sombre sur les pierres – peu à peu engloutie par les sables…
Ce que l’on poursuit – inutilement. Le jour affranchi du soir et des saisons – devenu quotidien – qu’importe l’état du cœur et du ciel lorsque les murailles gisent à terre – en vrac…
Rien – qu’un amas de soustractions derrière soi – choses et visages abandonnés – les souvenirs effacés – et devant soi – ce qui est – en soi – l’accueil – la lame – l’oubli – infiniment joyeux. La nudité de l’âme face au vent – le vide comme unique territoire – pas de parole – aucune vérité – le geste qui s’impose – naturellement juste…
Le feu qui se propage sur les anciennes frontières qui séparaient le dehors du dedans…
Tout s’est refermé en dépit du cœur joyeux – la piste se précise – les pas ralentissent – la sente semble se perdre dans le vent. L’âme et les bruits se dérobent – on ne progresse plus qu’à l’intérieur – le dehors demeure fixe – immobile. Des ronces et du silence à mesure que l’on s’enfonce dans les souterrains de l’esprit…
Quelques jardins et un grand désert – des rangées de souvenirs entassés pêle-mêle – l’ombre identitaire – puis l’éloignement des parois – puis, peu à peu, leur disparition. Le vide – l’infini – sans orgueil – sans obscurité…
La solitude face au soleil – notre originel visage – et l’alliance naturelle avec ce qui reste – avec ce qui se présente encore – comme des fiançailles et des funérailles permanentes…
La solitude malgré le monde et les étoiles. Frissonnant sous la voûte – de la périphérie jusqu’au centre. La nuit interminable qui, peu à peu, montre quelques signes de défaillance. L’angoisse déplacée au fur et à mesure de la perte – des soustractions. Nous-même – recentré – presque entièrement reconstitué…
Le cri de la plus lointaine origine – comme une mémoire restée vivante sous la cendre et les pas millénaires du monde. La mort sans masque et nos ailes enfin déployées – prêtes pour le grand voyage – pour la longue – l’interminable – traversée…
Comme une tête émergeant des eaux noires – de tentatives en foulées maladroites – comme une lueur – un peu d’espérance – au-dessus de la mort – un interstice dans le sommeil – une possibilité de délivrance – peut-être…
Dans l’étrangeté d’un monde nouveau – sans durée – sans emprise – insaisissable à la manière du feu et du vent – comme un horizon lavé des rêves et des illusions – une surface de pur désordre où les astres chevauchent le temps – où les morts s’entassent sur les vivants – où les âmes habitent la terre – toutes ses cimes et toutes ses failles…
Un lieu sans heure – sans certitude – sans perspective – où le possible côtoie l’incertain – où le présent ne se conjugue qu’une seule fois – de manière ininterrompue – mais indépendamment de ce qui a eu et aura lieu…
Un univers (très) particulier – universel – sans pareil. Un rivage où les âmes renoncent à leur destin (terrestre) – où chacun s’abandonne à ce qui – en lui – est le plus juste – le plus vrai. Une terre propice à l’émergence et au déploiement de la vérité – prête à célébrer le silence – l’infini – l’humilité et à renoncer à l’orgueil – au sang – aux instincts…
L’ambition et le rêve de tout homme – au fond – les mêmes que ceux des Dieux…
Des rivages de blessures et de mort – où la douleur tient lieu d’épreuve – parfois de chemin – pente qu’il faut gravir – le cœur léger – presque insensible – pour avoir l’air d’être humain…
Dans l’herbe – avec les bêtes – la vérité – et le sang qui gicle de la plaie…
L’air du grand large au milieu du renoncement. Des bruits de voix. Des destins dans leur enclos. Des îles submergées par les eaux terrestres – tous les troubles du monde. La lune tranquille au-dessus des têtes et des chemins. Ce que nous façonnons – inlassablement – de manière systématique – jusqu’au délabrement – inévitable…
L’hécatombe – la chute – puis, l’oubli. Rien d’important (rien de vraiment important) au cours de ce bref voyage ; des pas – de simples pas – jusqu’à l’enlisement final…
Une voix sans mensonge – sans orgueil – au-dessus de la misère commune – comme un chant de joie au-dessus de la mort – une présence dans le néant. Un visage et des pas moins graves que l’ombre édifiée par le monde – que l’inutilité des gestes et des existences – quelque chose pour rire – comme un canular – un jeu sans la moindre simagrée…
Une lumière – une vérité sans sérieux. Une manière de vivre – une façon d’exister – malgré l’obscurité terrestre…
Du sable et du froid sous quelques étoiles – un chemin sans fin sur un bout de terre hostile – quelques lignes pour révéler l’écume – percer le monde – et découvrir l’espace sous l’épaisseur…
Comme l’une des rares possibilités de s’aventurer en soi – hors de soi – dans les profondeurs instables de l’immobilité – sans hâte – selon les désirs des Dieux et les aptitudes de l’âme…
Le jour – en soi – accompli – de l’aube jusqu’au soir – toute la nuit durant et traversée – jusqu’à la prochaine aurore…