LE GOÛT D'AUTRE CHOSE
EXTRAITS DU JOURNAL DE L'AUTEUR (2013-2016)
Les heures rayonnantes sur les collines. Le front incliné sur le chemin. Et le cœur sensible qui embrasse tendrement le monde et les mille créatures offertes au regard. Et les larmes qui coulent sur les joues. L'amour partout qui ruisselle sans discontinuer. Qui inonde chaque parcelle de la terre. Oh ! Mon Dieu ! Peut-on avoir le cœur plus aimant ?
La célébration s’invite d’elle-même. A son heure.
Éternité, hors du temps. Êtreté, hors du monde.
Au bord de la source, on peut s’abreuver déjà. Apaiser cette soif si ardente.
Aussi vaste que l’espace. Aussi léger que le vent. Aussi transparent que la lumière.
Rien à apprendre. Rien à enseigner.
Être, silence et plénitude.
Laisse s’éteindre les bruits, les désirs et les distractions. Le silence, l'Amour et la joie seront les derniers invités.
Quand le silence s’habite, nul hôte n’est nécessaire.
Chaque soir, en rentrant à la maison après notre longue promenade, ma main secoue délicatement mon carnet au-dessus de la table de la cuisine. Et s’y dépose la maigre – et souvent réjouissante – récolte du jour…
Dire la vie qui nous entoure. Qui se pose un instant dans le regard qui l’accueille (et la contient). Et exprimer la joie de l’être. Voilà, peut-être, mon travail.
Et je suis heureux de ces notes quotidiennes – écrites au bon vouloir du ciel et du vent – au gré des paysages et des pas.
Les collines, les arbres et les pierres en sont les témoins silencieux. Et j’aime leur présence à mes côtés. A l’égard du ciel et des saisons, nous avons le même cœur fidèle...
On se consacre à l’être (tant que nous ne l’avons pas goûté) jusqu’à ce que l’être, un jour, nous consacre.
Où va la brume que le vent dissipe ?
Ne cherche pas à comprendre (à travers les mots). Délaisse les idées. N’engrange aucune connaissance indirecte (ou de seconde main). Découvre et apprends par toi-même. Défais-toi des maîtres et des enseignants. Sois comme le premier homme.
Certains jours, je n’ai le goût que du silence. Un silence profond. Si vaste. Infini. Le reste ne me semble que farce et commerce. Et je répugne à m’y livrer.
C'est au cœur de la nature – et en particulier au cœur des collines – au milieu des bêtes, des arbres, des herbes et des rochers que mon cœur se réjouit et se sent à son aise – et pour tout dire – à sa place. Il ressent avec la nature et ses représentants les plus sauvages une résonance, une connivence et une complicité qu'aucun être humain ne pourra jamais lui offrir...
On ne fuit pas le monde des hommes (pas davantage qu’on le refuse). On s’éloigne (naturellement) des mirages qu’il offre. Tout ce qu’il propose apparaît illusoire, limité et inconséquent.
Pleurs ou sourire
A la source du monde
Ton regard
Tout espoir éloigne de ce qui est.
Au loin, dans le jour couchant, la lune – jaune, presque orangée, toute ronde – posée sur une colline. Comme une perle dans son écrin naturel. Je l’ai observée longtemps. Et alors que je m'apprêtais à prendre le chemin du retour, j’ai aperçu (ou deviné peut-être) son sourire (un immense et tendre sourire) et un clin d’œil malicieux. Comme pour me dire : « oui, ainsi est la vie... ».
N’écarte rien. Tu es tout ce qui est là.
Si le monde t’envoûte encore, entre dans la danse et tournoie jusqu'au vertige. Jusqu’à la disparition du centre.
L’auteur de nos actes n’est pas celui que l'on croit. Tous nos gestes sont l’œuvre de forces qui nous actionnent.
Être ne s’apprend pas. Tu es déjà.
Tout invite à l’abandon.
La vaisselle s’égoutte dans l’évier.
Les feuilles des arbres dansent dans le vent.
Assis sur la terrasse, j’écoute le soir tomber.
La vie, le monde, la nature, les livres, les rencontres, la souffrance, la solitude, la mort… tout enseigne à être.
La course lente des pas sur les collines. Comme une longue (et tendre) caresse offerte à la terre au cœur de l’hiver. Et c’est toute l’âme du monde – tremblante et réconfortée – qui vous remercie en silence en posant sur votre front un imperceptible baiser de gratitude.
Je suis seul avec l’infini qui se penche vers moi. Et me dit : il n’y a personne ici-bas.
Lorsque le ciel, la terre – et toutes ses créatures – vous aiment – et que vous sentez le Divin présent en chacun d'eux – avez-vous vraiment besoin de l'affection et de la sollicitude (toujours plus ou moins intéressées) de vos congénères ?
L’heure est féconde dans le silence.
Les nuages sont sans parole. Mais ils enseignent davantage que les livres.
Quand je lis un poète, au cœur des collines, c'est toute mon âme qui s'émerveille de ces petites taches offertes aux yeux des hommes et du ciel. Et j'entends vibrer les phrases à l'unisson des nuages, des pierres et des mille voix silencieuses de la forêt. Et je sens que le paradis est là. Au cœur même de la page. Au cœur même des paysages. Et le ciel – heureux de cette rencontre et de cette joie – nous enlace en silence. Alors les pages, le lecteur, les arbres, les paysages et le ciel ne font plus qu'Un. Unis dans leur étreinte...
J’ai longtemps marché sur les chemins du monde. Et, un jour, j’ai perdu la boussole qui m’égarait. A présent, je vais là où le vent me pousse. Je sais que les âmes, les visages et les saisons sont les mêmes partout.
Les lois éphémères des hommes. Et les règles immuables de la terre et du ciel.
Autorise-toi à vivre.
Sois simplement vivant.
Être vivant. Voilà la seule condition pour apprendre à vivre.
Nous ne sommes ni ceci. Ni cela. Nous sommes.
Le monde est ce que je perçois. Et ce que je sens…
On aimerait jouir de tout. Et c’est le rien qui nous est offert.
Un bonnet de laine sur la tête, une vieille écharpe autour du cou, une veste (un peu) crasseuse, un pantalon élimé, de vieux godillots maculés par la boue des chemins et ma besace mal rafistolée en bandoulière... Ah ! Quelle fière allure de vagabond j'arbore lorsque j'arpente les collines... avec cet air d'idiot du village sur ma mine réjouie ou renfrognée (selon l'état du ciel et la joie présente au cœur).
Mais pour rien au monde, croyez-le, j'aimerais troquer mes loques pour des habits neufs ! Cet accoutrement est le costume de la pauvreté la plus parfaite pour honorer et célébrer les richesses de la terre et la splendeur du ciel !
Simple. Toujours plus simple devient la vie.
Un bol de soupe. Le linge qui sèche au vent.
Un carnet sur un coin de table.
Les chemins des collines. Les arbres de la forêt.
Et un rocher pour regarder le ciel.
Le temps s’est étendu à mes côtés. Et nous reposons en silence à l’écart des affaires du monde.
L’oiseau qui sous la pluie cherche un abri ne sait où aller. Je lui prêterais volontiers mon cœur s’il pouvait s’y réfugier.
Quand on n’espère rien, on s'abandonne au cours des choses. On laisse devenir mais on ne devient rien.
Le temps ne se compte ni en jours, ni en années. Il se décompte en instants que nous n’aurons pas vécus…
Le regard poétique s’émeut de toutes choses. Des êtres, des livres, du monde. De tous ces petits riens qui voudraient nous faire croire à leur importance…
L’humble présence s’éprend de toutes choses. Comme si elles étaient siennes et si étrangères à sa paix.
Aujourd'hui, les chaises sont vides. Les visages s’en sont allés. Le vent a tout emporté. Le monde a disparu. La vie passe comme un rêve. Suis-je encore vivant ?
N’efface rien.
Laisse tout se défaire.
Où se loge la tête ? Ailleurs. Où se loge le corps ? Ici. Où se loge le cœur ? Partout.
Pour l’âme éprise d’Absolu, la solitude est plus propice et accueillante que la société des hommes.
La maléfique maladresse de mes yeux, de mon cœur, de mes pas…
Être poète, c’est balbutier le monde. Et un monde inconnu. C’est tenter de dire dans une langue inexistante un pays que l’on ne connaît pas. C’est être muet face au commun. Face aux yeux et aux oreilles qui ne savent ni voir ni entendre. Face aux âmes si peu sensibles aux murmures et aux continents sous la langue et les paysages. Être poète, c’est ne pouvoir dire. C’est habiter un pays infréquenté que l’on ne parvient à décrire. C’est une impossibilité – une incapacité – à habiter le monde des hommes. C’est être blessé à chaque instant par leur grossièreté, leur prétention et leur ignorance. Être poète, c’est être à mi-chemin entre le ciel et l’humanité. C’est être exilé de tous les royaumes. C’est une errance perpétuelle. C’est habiter une profondeur – une blessure – secrète que l’écriture tente de rendre lumineuse. Douce et lumineuse comme le cœur du poète. Être poète, c’est perdre toujours. Sur tous les terrains. Sur celui des hommes et sur celui où l'on s'aventure. Être poète, c’est un aveu d’échec et d’impuissance. C’est quelques pas sans gloire vers un pays inaccessible. C’est un besoin d’abandon auquel on ne parvient pas…
Sous les yeux se cachent une chair et des continents que l’âme explore. Elle y cherche la matrice. La source de toutes les existences.
La lumière creuse, en nous, ce puits sans fond...
L’essentiel ne peut être expliqué. Il se réalise. S'éprouve et se vit. On ne peut qu’encourager ceux qui le cherchent à poursuivre leurs investigations. Et donner quelques indications à ceux qui se sentent authentiquement et profondément habités par cette quête.
Il ne s’agit nullement de rendre libre l'individualité. Mais d'apprendre à être libre de l'individualité. Inutile donc de se défaire de ses conditionnements. Il s’agit d’être au-delà de tous les conditionnements...
Laisse libres toutes choses. Observe leurs mouvements incessants. Tu es ce regard où tout prend place.
Un papillon passe devant moi. Je le salue. Je sais que nous habitons le même ciel.
Derrière un vieux chêne, une jolie boule de mousse verte se tient au pied d'un romarin – comme enroulée autour de son tronc. On dirait qu'elle s'est installée là pour tenir compagnie à son ami (et le réchauffer) pendant l'hiver.
Un peu plus loin, une forêt de lichens d'un beau vert pâle accrochés à un énorme rocher. Et un peu à l'écart, sur une petite pierre blanche, un lichen singulier d'un magnifique rouge orangé, fier et malicieux. Ravi, sans doute, d'habiter à bonne distance de ses congénères... Et qu'il leur fasse de temps à autre quelques vilaines grimaces ne m'étonnerait guère...
Et nous sourions de ces merveilleuses anecdotes (un rien anthropomorphiques, il est vrai). Enchanté – réellement enchanté – par ces mille rencontres quotidiennes et l'incroyable beauté du monde.
Tout baigne dans l’Infini. Êtres, choses et regard...
Ligoté par les lois implacables du vivant
L’abandon est la seule issue
L'esprit entravé et les mains attachées
Seul le cœur peut s’ouvrir
Il n'y a d'autre chemin pour s'affranchir
Combien d’heures ai-je passées dans les collines à regarder le ciel, les paysages, la faune et la flore, plongé dans mes pensées, les yeux hagards et l’esprit un peu perdu dans cette étrange contemplation, sombrant tantôt dans une douce félicité tantôt dans une insondable tristesse, les yeux posés sur le ciel, cherchant l’infini et m’égarant le plus souvent dans une inconsolable méditation sur les vicissitudes de l’existence humaine…
Il y a parfois une grande solitude dans mon cœur que rien ni personne ne saurait remplir…
La solitude me pèse parfois. Mais la présence d’autrui m’est presque toujours insupportable. Mon absence de fonction dans la communauté des hommes me met (assez souvent) mal à l’aise. Mais toute fonction sociale est pour moi un supplice. Il est donc peu dire que mon rapport au monde est inconfortable…
Ce si peu de silence que le monde nous octroie.
Vouloir se soustraire à la main de Dieu en agitant vainement les bras. Voilà qui est ignorer celui qui tire les ficelles !
L'âme et la chair misérables
Mais qui est là qui nous regarde sans sourciller ?
J’aime me laisser caresser par les yeux des arbres, les yeux des herbes, les yeux des pierres, les yeux du vent… et le regard du ciel que j’habite.
Instants de ravissement que le monde ne peut assombrir.
Je laisse derrière moi des milliers de pages que personne n’a (encore) pris le temps ni la peine de lire. Je laisse derrière moi une œuvre qui a tenté de gravir la lumière sans être parvenu (ce qui est un comble) à éclairer mes pas, ni même la marche aveugle (et funeste) de ce monde.
Est-ce que l’herbe s’offusque qu’on la piétine ? Elle se courbe un instant puis se redresse vers le ciel.
Toi qui contemples le ciel, dis-moi : que dure le vol d’un oiseau ?
A force de riens (ne rien être, ne rien faire, ne rien désirer…), on prête aux insignifiances toute notre attention. Et le plus infime prend des allures merveilleuses. On s’extasie alors de ces mille petites choses qui constituent l’essentiel du monde (manifesté).
Des larmes sur ma feuille
Et ma main (aussitôt) dessine un soleil
Mon maître du jour (et sûrement pour longtemps) est une petite abeille morte de froid et d’épuisement trouvée ce matin, au réveil, sur le rebord de la fenêtre. Après une existence entière consacrée à sa communauté, elle avait dû se résigner à affronter la mort dans la solitude. Et la vision de ce petit corps recroquevillé m’a ému jusqu’aux larmes.
Écrire un livre, c’est dévoiler son âme. Ouvrir un livre, c’est rencontrer l’âme de son auteur. En ce monde, il n’y a, sans doute, de plus puissantes rencontres. Elles invitent à l’ultime rencontre. Celle que l’on réalise avec l’infini que l'on porte...
A l’écart des Hommes, assis sur les collines, je vis la gloire du rien. La célébration du vide. Sans conteste, je suis. Nu. Sans rempart ni construction.
Je m’enivre du parfum des fleurs. Et des saisons éphémères. La solitude s’habite en silence. Le monde ne vit que dans le regard.
Une pierre, du sable.
Une montagne, un chemin.
Mais où allons-nous de ce pas impatient ?
Mes pensées et ma poésie ne parlent pas aux hommes. Elles ne pourront jamais leur parler. Elles sont destinées aux solitaires plongés dans leur face-à-face avec l'essentiel. Soucieux de faire naître l’ultime rencontre. Je ne parle qu’à ceux-là. A quelques-uns de ceux-là. Tant pis pour les autres. Et tant pis pour moi. Mon œuvre – je le sais – ne trouvera son public qu'auprès des âmes éprises d’Absolu que les jeux et le pain ne peuvent contenter.
Le regard appartient au ciel. La main, elle, appartient à la terre. Quant à l’âme, elle les relie.
Il n’y a rien à désirer.
Rien ne manque. Tout est là.
Le feu a déjà tout dévasté. Et ne restera bientôt que des cendres. Du vent et des cendres. Ainsi donc est la vie.
Des âmes brisées, Dieu recolle les morceaux. Le vent les remet sur pied. Et le temps (et la patience) se charge(nt) du reste...
La lune dans le ciel nous regarde. Et nous n’avons aucun mot à lui offrir...
Le monde pèse beaucoup plus lourd que le ciel dans nos soucis. Et qui sait aujourd’hui que nous avons le cœur léger – si léger ?
Peux-tu saisir le nuage qui passe ? Qu’attraperait ta main avide ? Et si tu laissais mourir ton indigence…
Le malheur tient à peu de mots : refus et exigence.
Retiré des affaires du monde. Mais présent à toutes les choses de l’univers.
Le silence et le non-agir (si cher aux taoïstes) s'avèrent, en définitive, les instruments les plus efficaces et les plus puissants. N'en déplaise aux esprits bavards et interventionnistes, le silence est un enseignement – le plus profond d'entre eux sans doute – et le non-agir consiste à laisser se manifester toutes les forces naturelles du monde [y compris les élans du corps, du cœur et de l'esprit de tous ceux qui sont impliqués – de manière directe et indirecte – dans la (ou les) situation(s)].
Rien ne saurait avoir plus de pouvoir et d'acuité pour entrer en action de façon juste et appropriée...
Moi qui ne fréquente plus guère mes congénères, ai-je encore figure humaine ?
Les nuages et le vent
accompagnent notre course lente.
Qui nous attendra ce soir ?
Nous saluerons le soleil au seuil de notre porte
et les branches du cerisier en fleur.
Le ciel et la terre se rencontrent au loin. Et sous les pas de celui qui marche.
Un jour vient le temps
où l’on pose son bâton
pour s’asseoir
sur la mousse verte de la forêt,
près du cabanon que l’on a bâti
dans une clairière isolée
où seuls le vent, les oiseaux
et les herbes sont invités.
Le monde a perdu son attrait. Quelques rares visages, à présent, veillent sur moi. Le monde s’est rétréci à quelques figures bienveillantes. Et à mesure de ce rétrécissement, l’infini s’est élargi…
J’aime m’attabler avec moi-même. M’allonger sur ma couche avec moi-même. M’entretenir des hauts et des bas avec moi-même. Et lorsque je me suis déserté, les oiseaux, les arbres et les étoiles me répondent. Et m’enseignent. Puis je regagne le ciel. En paix. Je peux alors être là pour le monde. Les oiseaux, les arbres, les étoiles et le ciel le savent bien. Et même parmi les hommes, certains doivent le deviner.
J’entends déjà l’eau ruisseler sur ma tombe. Et le rire des corbeaux dans le ciel. A la vue de ma dépouille, les yeux se détourneront. Et je gîrai seul parmi les ronces. Et, bientôt, sur mon sépulcre fleuriront les orties et les herbes folles dont se repaîtront les bêtes des sous-bois. Et je rirai de me voir si seul et si misérable parmi mes pairs à la tête ahurie et à l'âme effarée, frappés de stupeur de voir tant de joie dans cet enfer.
Que peut l’œil – et que peut l'âme – face à l'infini? S’y perdre est la seule issue.
L’heure s’efface. Nous n’existons plus. Mais rien n’a disparu.
Je ne suis qu’un misérable clou recouvert de rouille. Un infime bout de métal voué aux coups et à l’abandon.
L’incandescence des jours sur nos âmes grises. Infranchissables.
Je suis parfois triste à l’idée de cette vie si peu active, cantonnée à quelques travaux domestiques, à ces après-midis solitaires dans les collines et à la rédaction de ces lignes sur mon carnet. Comme si, malgré mon âge, je n’avais toujours pas la moindre idée de ma fonction en ce monde, ni même de ce qui m'anime profondément au-delà de mes explorations et de mes recherches.
L’âme contemplative est plus proche de la vérité que l'esprit impatient et le cœur fébrile.
Sur le mont démuni je me tiens, grelottant de froid et de solitude. Mes yeux sont devant moi. Sur la terre je frissonne, les ailes repliées. Déplumées par le vent. Je ne sais que faire. Je reste assis au bord de moi-même. Dans la brume de mes rêves. Je me suis égaré. Je croyais être arrivé au lieu sans pareil. Mais mon regard m’a surpris hébété sous la pluie. Je me suis perdu sur le chemin que je croyais achevé. Où ai-je donc posé mes pas ? Et pourquoi dans le ciel les nuages me sourient ?
Le monde a scellé mon exil. Nulle part est mon origine et ma destination. Et je me suis égaré sur la route. A présent où pourrais-je bien aller ? Je n’avance qu’en moi-même. Et j’ai effacé les traces qui me précédaient. Les pas se suivent sans fin sur le cercle étroit. Et je n’avance qu’à reculons vers le gouffre qui m'habite. Quand donc y tomberais-je ?
L’horloge s’est enfouie sous la crasse accumulée depuis des siècles. Et je ne sais que faire du temps. Où est donc passée l’heure nouvelle ? Je suis sans ressource face à l’indigence. Et la monnaie, bien sûr, n’est d’aucun secours. Les jours et les poches sont aussi vides que le ciel. Et mon regard penche davantage vers l’absence qu’en lui-même. On aimerait parfois habiter un autre songe. Mais comment ignorer que tous les rêves sont nos tombeaux...
Assis sous un arbre, j’écoute la pluie tomber. Et les corneilles qui jouent dans le vent. Au loin, le bruit des voitures. Et, au-dessus, le ciel nuageux. Les yeux et la terre sont paisibles. Le monde est parfois si étranger à mon cœur. Comme s’il n’existait que pour la tête. On ressent pourtant que l’univers entier est en soi. Et on éprouve pour tout ce qui est là un amour profond. Mais on ne se perd ni dans les pensées ni dans l’imaginaire. On vit simplement au plus proche – dans l’intimité même – de ce qui est.
Le miracle des heures tranquilles.
Que demander à la terre ? Et que demander au ciel ? Nous nous sentons si pauvres alors que nous avons tant à offrir…
Pas d’idée sur ce qui devrait être. Être simple-ment. S’ouvrir à ce qui vient. Accueillir ce qui est là. Et laisser disparaître ce qui nous quitte.
Trois grands cormorans volent au-dessus de la rivière. Altiers, splendides, magnifiques. Saluant de leurs ailes la terre et le ciel sous les yeux de tous les habitants des lieux – et des miens, en particulier, ravis d'assister à ce vol majestueux.
Aux terrasses du monde, nulle âme. Ivre de ciel et de joie. Les montagnes ont jeté leurs eaux claires sur la plaine. Les crêtes regorgent de lumière. On s’étend sur le sol, les yeux assagis. La vie foisonnante à nos pieds. Un sourire délicat s’esquisse sur nos lèvres ravies. Heure glorieuse et sereine. On baigne dans la tranquillité du jour déclinant. Et sur des chemins sans importance, les pas nous portent vers l’instant d’après. Les rochers accueillent l’assise légère. Le regard et l’infini s’enlacent. Les paysages portés aux nues par la grâce s’effacent et ré-apparaissent. Les pieds s’évanouissent en silence. Notre silhouette danse au milieu des herbes agitées par le vent. L’heure s’éteint. Ni soir ni lendemain. L’éternité cueille le labeur du jour. Et les paysages – arbres, pierres, collines et forêt – se dérobent sous nos yeux ébahis. Le temps s’est volatilisé. On regagnera bientôt sa masure où l’on pourra s’endormir le cœur en paix.
Seul. Au cœur de l'immensité. Terrain et témoin de mille anecdotes et de l'essence des choses.
Où se cache le miracle ? Tu es... Cela ne suffit-il pas ?
Pour l’œil (humain), le monde n’est qu’une collection d’images qu’il prend pour la réalité. Qui sait que l’espace n’est peuplé que de reflets, d’ombres et de fantômes ?
Mon seul travail est de ne rien être. Et de laisser libre cours aux mouvements du monde, du corps, du cœur, de l'âme et de l'esprit…
Rien ne peut altérer la joie sinon l’œil étroit qui craint, limite, discrimine, calcule et juge… Et même lui, on peut l’aimer depuis l’espace que nous habitons.
Le monde est fou. Et il voudrait faire croire à la folie de ceux qui résistent à la sienne.
Comme un arbre mort sous la cognée du temps. Seul sous le ciel, je me redresse porté par un dernier espoir. Dénudé face à l’éternité, les saisons ont perdu leur emprise. Désormais je regarderai le temps m’effacer. Heureux de voir la poussière se poser ici et virevolter là, reprendre ses assauts pugnaces avant de s'éparpiller dans le vent. Je soulignerai d’un trait léger les transformations. Je serai roi de la terre et du ciel. Souverain des saisons à l’heure des naissances et des disparitions. Je m’enivrerai de pluie et de lumière, de visages et de cris, de larmes et de rires – de tout ce qui habite le monde.
Je serai la clé de toutes les portes. Je serai l'espace qui borde les yeux, je serai le cœur de la mort et celui des vivants. Je serai l'hébétude et la joie sans pareille. Je serai tous les rêves et tous les sommeils. Je serai les ventres affamés et les dents carnassières. Je serai la peur et le sang. La chair lacérée et les corps éventrés. L’amour et la douceur. Et la colère des océans. Je serai le vide et tout ce qu'il abrite. Je serai tout. Je ne serai rien. Je serai devenu ce qui existait avant que vous ne naissiez. Avant même que le monde et l’univers ne soient créés. Et je vous attendrai dans ce lieu étrange qui n’en est pas un (au sens où vous l'entendez). Approchez-vous ! Venez vers moi pour que nous puissions nous rencontrer et devenir Un. Vous comprendrez alors ce que nous avons toujours été.
Dans leur folie industrieuse, les hommes ont transformé la terre en aires aseptisées et en paysages de désolation. Comment peut-on convertir tant de beauté – et de grâce – en laideur ? Et faut-il être aveugle et idiot pour se persuader du contraire ?
L’ordinaire de chaque chose éclairé par un regard d’amour et de paix, voilà ce qui donne au monde sa beauté. Le merveilleux de la vie. Rien d’autre n’est nécessaire.
Les arbres pleurent. Bien sûr que les arbres peuvent pleurer... Pleurer et gémir. J'ai entendu leurs plaintes à l'approche d'un groupe de bûcherons. Puis le bruit des tronçonneuses a tout recouvert. Et c'est toute la forêt qui s'est mise à pleurer, triste du sort que les hommes réservent aux habitants des collines.
Parfois la tristesse devient si forte – si magistrale – que la mélancolie vous envahit...
Dieu n'a pas fait l'âme triste. Mais le cœur est parfois si chaviré par le funeste du monde que la tristesse le dévore. Et l'âme, secourable et généreuse, prend sa part pour le soulager.
Le ciel, parfois, se penche sur mon épaule. Et en voyant mes pages, esquisse un sourire innocent – une sorte de moue bienveillante – où l’on devine un « à quoi bon, mon ami ? » sous-entendant que nul lecteur ne saurait l’atteindre ou le trouver ainsi… Et je lui rétorque que mes pages encouragent seulement les pas vers lui. Qu’il m’a attribué cette humble tâche pour tenter de toucher le cœur de ceux qui entendent au loin un murmure inaudible – un appel incompréhensible – afin de les ouvrir à son horizon. D'aider toutes ces parts de lui-même à trouver le chemin pour aller à sa rencontre…
Dans la clairière des jours tranquilles, je me tiens. A l’abri de la folie des Hommes. Et de la fureur du temps.
L’homme qui passe ne laisse aucune trace de son passage. Laisse le jour et la nuit aussi vides que l’espace. Laisse la terre nourrir le corps du strict nécessaire. Laisse les astres tourner selon les consignes du ciel. Laisse les vents et les rivières suivre leur cours. Laisse les pas trouver leur itinéraire, les mains servir ou se servir, la bouche prononcer quelques paroles selon les circonstances.
L’homme qui passe laisse l’esprit à son agitation ou à son silence. Laisse toutes choses se faire et se défaire. Il ne désire rien. N’aspire à rien. Ne refuse rien. Ne dérange rien (ou si peu). Il obéit humblement aux injonctions naturelles des situations. Il est autant l’homme de la terre que l'homme du ciel...
Le seul legs possible : le rien. On laisse l’héritage du manque à ceux qui n’ont pas (encore) éprouvé la plénitude et la paix.
Le besoin d’amour n’est pas sans conséquence sur la naissance de la haine.
L’invisible labeur des jours silencieux…
L’herbe qui m’accueille est plus secourable que les bras de mes frères. Elle n’attend rien de moi. Et je lui sais gré de me recevoir sans rien demander. Je ne perçois en elle pas l’ombre d’un désir. Et lorsque je la quitte, mon cœur s’emplit de gratitude et d’une main délicate, je la redresse.
Au cours de mes promenades quotidiennes, tout un peuple à mes pieds accompagne mes longues pauses solitaires. Une vie imperceptible, riche, rude et tranquille que les Hommes ignorent ou refusent de voir, leur rappelant, sans doute, avec trop d’évidence leur existence minuscule…
Un petit papillon solitaire et courageux dans la nuit froide de l'hiver. Et je le regarde, ému, s'enfoncer dans l'obscurité glaciale de ce début janvier. Et le cœur chaviré, je demande aussitôt à la terre et au ciel de le soutenir et de le réconforter dans cette terrible épreuve brumale. Et une voix implorante, en moi, qui susurre : « De grâce ! Faites qu'ils m'entendent ! ».
Il y a un ciel que ne peuvent voir les yeux. Mais le cœur peut s'en approcher. Et l'habiter. Pour le découvrir, il suffit de fréquenter l'infime du monde. Et de partir du plus bas de la terre. Et de ce rien – de ce presque rien – le ciel pourra jaillir dans votre cœur. Il n'y a d'autre chemin...
Nous autres, poètes misérables et va-nu-pieds, nous avons l'âme humble. Chaque jour, nous côtoyons les fossés et les herbes folles – les pierres et la poussière des chemins. Voilà pourquoi l'ordinaire, le fragile et l'éphémère, le bancal et le mal-aimé nous émeuvent et nous émerveillent. Nous comblent de joie.
Il y a mille grâces en ce monde. Mais la plus haute est sans doute (pour paraphraser Kenkô) de vivre dans l’émouvante intimité des choses.
Notre travail ? Qui sait ? Peut-être est-ce de dormir du sommeil des justes (ou du sommeil des morts) et de laisser se dissiper celui des presque vivants ? Peut-être est-ce de rire du vent en se laissant emporter vers l'horizon ? Peut-être est-ce de ne rien être ? Peut-être est-ce de regarder les spectacles du monde en gémissant (de temps en temps) et en se désolant (parfois) de ne jamais y être convié ? Peut-être est-ce de pleurer des larmes de tristesse... et des larmes de joie... au gré des jours et des circonstances ? Peut-être est-ce de s'agenouiller vaincu par les événements et oublié par l'histoire... et sourire (sourire toujours) du sort que l'on nous réserve ? Peut-être est-ce cela... ou peut-être est-ce autre chose ? Être suffisamment défait (et assez humble sans doute) pour accueillir ce qui est donné, ce qui est offert et ce qui est repris... suffisamment poreux et transparent pour que le regard (toujours) s'en émeuve sans tristesse.
Les Hommes imaginent bâtir un destin. Mais rien ne pourra jamais leur offrir la grâce de ne rien être...
Chaque être cherche à être aimé, regardé et écouté. Sans comprendre qu’il est ce qu’il cherche : ce regard et cette écoute aimante.
A l’ombre barbare, nulle retenue.
En ces rives familières, l'immobilité
et le vent sans conséquence sur la terre
En ces rives familières, le territoire des renégats
et leurs guerres sans conséquence sur la terre
En ces rives familières, la course du soleil
sur le monde
Et là-haut, toujours les étoiles
Et là-bas, toujours le tonnerre
et les coups de semonce
Et ici, toujours le silence des rives familières,
Joyeux (toujours) des funestes destins
La terre retournera à la terre.
Le silence au silence.
Et sur les rives familières
toujours renaîtra l'éphémère
L’offrande du jour : du silence et de la poussière.
Oublie ce que tu connais. Regarde avec innocence.
Un pas après l'autre
Et le soleil se lève, puis décline
Et les jours passent
Un pas après l'autre
Et l'horizon se rapproche, puis s'éloigne
Et le chemin s'étire
Un pas après l'autre
Et les semelles s'usent, le corps s'épuise
Et la matière se dégrade et la chair vieillit
Un pas après l'autre
Et les yeux se ferment, la traversée s'achève
Et la mort emporte
Où avais-tu donc mis ton regard ?
Nos adieux au monde. Déchirants et interminables...
Que devient-on au-delà de soi ? Toujours davantage soi-même...
Se désensommeiller ? « Et pourquoi donc ? » rétorquent les dormeurs, ivres de rêves et de sommeil. Somnambuliques.
Le monde est fou. Et il voudrait faire croire à la folie de ceux qui résistent à la sienne.
Sur la colline sans gloire, je m’agenouille. Et aux chemins de vent, offre ma vie. Et au ciel, le peu qui reste...
Ne te méprends pas sur l’infortune. Elle n’est offerte qu’aux cœurs mûrs...
Au plus proche du sol et de la lumière, le regard s’étire. Le cœur découvre enfin ce que les yeux ne pouvaient voir.
Sans cesse la nuit efface ce que le jour construit...
Sans cesse la mort défait ce que la vie édifie.
Partout le vent, les murs de pierre
et la poussière...
Et, au loin, la lune qui brille
Et les mains apeurées qui la désignent
Et les larmes qui coulent sur les visages
Le monde. Cet étrange objet du désamour...
Aux larmes qui coulent, offre le creux de tes mains. A la colère qui éclate, offre ton sourire. A la misère qui ravage, offre tes bras. A l’ignorance qui blesse, offre la lumière. A ce qui passe, offre ta présence. Et ce que tu ne peux offrir, laisse-le se donner à toi...
Il n’y a de plus bel écrin que le silence...
Joutes, louanges et blâmes s’y côtoient
Rondes de mots et de lances
Jeux d’ombres dans la lumière
N’y a-t-il donc que le vent pour balayer nos chimères ?
Qui est-on face à soi ?
Qu'a donc choisi ton cœur ? Le confort ou la vérité ? Le premier ferme les yeux et endort. La seconde les dessille et foudroie. Si tu aspires au sommeil, demande à ton cœur de se détourner de la vérité.
De la surface, chacun peut en parler. De la profondeur, seuls ceux qui y ont plongé sans s’y perdre peuvent en témoigner.
Aujourd'hui, l’idée d’écrire une œuvre m’a quitté. Jouir du regard contente mon âme. L’écriture, d'ailleurs, ne se manifeste (le plus souvent) que dans une sorte de trop-plein de jouissance. Comme une aspiration presque impersonnelle à témoigner de cette joie silencieuse. Et l’offrir à ceux qui lisent ces lignes. Le cœur en communion. Et comme une invitation (aussi peut-être) à nous laisser nous dépouiller du peu que nous possédons (que nous croyons posséder...) et à se départir de tous les espoirs pour devenir simples spectateurs de nos pas. Simples habitants du ciel. Des âmes goûtant à l’ineffable. Et des cœurs émerveillés.
Au loin, les zébrures grises du ciel sur les collines. L’immensité changeante sur l’éphémère. Partout la beauté. La grâce de l’infime et de l’infini. Le sublime et l’harmonie. Les yeux et le cœur chavirés par tant de splendeur. L’âme apaisée. Et le regard tranquille. Savourant les merveilles du jour.
En contrebas, le tronc d'un arbre immense gît, à l'horizontale, dans le fleuve. Immobile. Vaincu par le vent et la force des eaux après une vie entière passée à relier la terre et le ciel. Et la nature s'est empressée de lui confier son ultime mission : devenir abri et perchoir pour les animaux de la rivière.
La grâce et le salut ne viennent ni des pas ni des gestes. Ni des chemins ni des paysages. Ils se tiennent souverains dans le regard. Majestueux dans le silence du cœur.
S’en remettre aux mains de la vie. Et à la tendresse du regard.
Présence au regard nu. Au cœur tendre et sensible. A l'esprit ouvert et attentif. Au corps disponible et à l'âme libre. Il n'y a rien d'autre à vivre en ce monde. Tout le reste – toutes nos expériences et nos recherches – ne sont que des préalables.
S’asseoir humblement au bord du monde. Et regarder...
Je ne possède rien (ou si peu). Quelques nécessités pour le corps. Le regard, voilà ma seule richesse (sans aucun titre de propriété bien sûr...). Et c’est avec lui (et rien d’autre) que je traverse la vie et arpente les paysages du monde.
A cette heure du jour, le ciel gris et bas – presque bleu pâle – se couvre de rayures roses et orangées. Au loin, les collines et l’horizon se détachent. Et offrent aux yeux un spectacle grandiose et merveilleux. Je ralentis le pas. Note ces quelques mots sur mon carnet et m’enfonce à pas lents – l’œil ravi et le cœur radieux – dans la nuit naissante.
Je n’aime ni les méthodes, ni les principes, ni les préceptes. Néanmoins deux ou trois petites choses me semblent essentielles à la vie d’un Homme : qu’il laisse, d'abord, sa nature, ses goûts et ses caractéristiques personnelles décider de l’environnement et du mode de vie les plus propices à son épanouissement (si l’occasion lui est offerte...) ; qu’il laisse ensuite ses aspirations profondes décider des directions et des orientations existentielles (en dépit des incertitudes et des craintes qu’elles peuvent susciter...) ; et qu’il trouve enfin en lui l’espace qui lui permette d’accueillir ce qui lui est donné à vivre.
L’hiver nous déshabille plus que toute autre saison. Et c’est dans la désolation des paysages – au plus froid des jours – que l’on peut juger de la chaleur du cœur. Est-il assez vif et brûlant pour éclairer la grisaille et l’obscurité ? Assez vif et brûlant pour rayonner dans la solitude hivernale ? Est-il assez large pour accueillir les souffrances – et la sensibilité plus vive – aiguisées par la froideur des jours ? Ah ! L’épreuve de la morte-saison...
Rouges-gorges et mésanges se succèdent sur la mangeoire installée devant la maison. Chaque jour, j’y dépose du beurre, des graines et un peu d’eau. Et je vois les uns s’y poser avec crainte et timidité et les autres avec témérité et effronterie. Ces visites hivernales me réjouissent au plus haut point. Et chaque matin, je reste de longs instants à contempler ces silhouettes alertes et graciles. Ces incessantes allées et venues. Au plus froid de l’hiver, cet étrange ballet ravit mon cœur.
Aimer ce qui arrive. Ce qui s'invite. Ce qui s'impose. Il n’y a d’autre manière d’être au monde...
Sentir le souffle de Dieu, à travers notre main, coucher sa parole sur ce petit carnet. Comment ne pas s'en émouvoir ? Il est bien naturel que les larmes coulent sur nos joues.
On ne décide rien. Bien sûr. Jamais. On laisse simplement advenir et s’actualiser ce qui a besoin de l'être. Que l’on en ait conscience ou non. Que l’on y consente ou non...
Auprès des arbres et des nuages, je me tiens. Amis fidèles des jours et des saisons.
Le cœur libre et sans attache. L’esprit vide. L’Homme peut enfin devenir regard sensible et vivant. Porteur d’une infinie tendresse pour le monde. D’un amour inégalé pour tout ce qu’il rencontre. Et ses pas, ses gestes et ses paroles peuvent alors (presque) s’en faire le parfait reflet.
La nuit, les Hommes rêvent-ils qu’ils rêvent leurs jours ? Ou le sommeil est-il, à ce point, si profond que la rêverie est éternelle...
T’es-tu suffisamment fréquenté pour savoir non seulement qui tu es mais Ce que tu es ?
Philosophie et poésie. La première parle à l'esprit. Et la seconde au cœur. L'homme qui chemine a besoin des deux. Et lorsque le corps s'en mêle, l'âme est prête...
Une fois le regard habité, tout peut-il donc arriver ? Peut-être... sans doute... Et qu'importe ! Laissons donc à la vie le soin d'en décider...
La vie nous apprend à nous agenouiller. Souvent dans les larmes et la souffrance. Celui qui sait s'agenouiller dans la joie, celui-là est sauvé... Il a compris les exigences du monde et du ciel. Face contre terre, le cœur humble et léger, son âme peut alors s'envoler pour rejoindre sa terre natale et aller danser dans les mains de Dieu.
Ces derniers temps, mes fragments usent du mot « Dieu » de façon outrancière. Il ne s'agit nullement – vous l'aurez compris – de l'image puérile et anthropomorphique du vieux sage à barbe blanche... Dieu est, ici, employé comme métaphore du Divin (au sens large), de l'Absolu, de cette Présence silencieuse et souveraine que chacun est en mesure de ressentir, de goûter et d'habiter...
En passant devant les vestiges d'une église abandonnée au milieu des collines, secoué de frissons. Les vibrations du sacré peut-être...
Au loin, quelques ouvriers agricoles penchés sur le sol. Le corps et les mains plongés dans la terre ; absorbés par le dur labeur de la récolte. Et moi, marchant sur les chemins. Ouvert au ciel et à l’instant. Le carnet à portée de main. Chacun occupé à son humble tâche...
Une vie de riens et de misères. Et pourtant. Et pourtant*...
* Hommage à Issa.
Un peu de poésie ! Quelle joie ! Oui ! Quelle joie de lire ou de noter quelques mots, assis dans la solitude des collines, seul face à l'immensité du ciel ! Ah ! Merveilleuse poésie ! Toi seule sais offrir au monde un peu de grâce et d'épaisseur...
La poésie – lorsqu'elle est couchée avec authenticité – offre un présent rare. Rare et incomparable. Elle nous éclate au cœur – qui peut dès lors s'ouvrir et vibrer avec l'invisible du monde. Et toute l'étrangeté de la vie nous devient aussitôt familière. Comme un vieil ami que l'on avait oublié et qui, soudain, apparaît sur le seuil de la porte.
Ah ! Qu'il y a de joie dans ce regard sensible ! La moindre brindille – le plus léger souffle d'air – sont reçus en plein cœur. Et c'est toute l'âme qui s'émerveille de la beauté du monde. Et qui se penche avec tendresse sur toutes ses expressions.
On peut croire qu'il faut être courageux pour marcher hors des sentiers battus. Mais, en vérité, rien n'est plus facile si nos pas nous y portent naturellement. Le cœur peut (parfois) en souffrir. Mais cela donne des ailes à l'âme qui s'envole avec plus d'aisance et d'ardeur vers le ciel.
Le ciel est toujours d'excellente compagnie. Pourvu qu'on en connaisse les signes et les règles. Et que l'on sache (un tant soit peu) l'habiter. Sinon il apparaît comme une chimère imbécile ou une vague promesse pour les âmes crédules ou comme un élément insignifiant du décor. Ou, même pire, comme une menace qui frappe sans discernement.
L'ennui, la tristesse et la solitude sont les trois coups que Dieu frappe à notre porte. Mais souvent la maison est vide. Les hommes l'ont désertée pour aller dans le monde où ils imaginent qu'ils pourront y échapper. Refusant obstinément la main de Dieu tendue vers eux.
Que p
A la nuit tombée, lorsque les hommes ont déserté la terre pour regagner leur foyer, les collines, la forêt et la rivière retrouvent leur identité profonde – éminemment belle et sauvage. Pour vibrer enfin à leur vraie mesure. Dimensions originelles que les hommes, en dépit de leurs efforts et de leurs saccages, ne parviendront jamais à meurtrir ni à apprivoiser.
Il faut fréquenter les collines, la forêt et la rivière à ces heures perdues et dépeuplées – lorsque nul visage humain ne dénature les lieux avec ses engins, ses bruits, ses rires ou ses bavardages – et les respecter profondément (et, sans doute, avoir soi-même l'âme suffisamment farouche et sauvage) pour les ressentir intimement. Et, dans cette intimité, les collines, la forêt et la rivière vous livrent une partie de leur force et de leur beauté secrètes.
Les créatures les plus proches de Dieu ne sont pas celles qui prient et suivent des préceptes étrangers à leur âme. Ni celles qui brillent par leur intelligence ou leur savoir. Ni même celles qui volent dans le ciel. Ce sont les êtres les plus sensibles et les plus humbles. Ceux que la vie a abaissés… Ceux qui ont abdiqué et se sont inclinés et qui s'agenouillent, à présent, dans la joie... Ceux-là ont compris les lois naturelles de la terre. Leur âme est suffisamment mûre pour regarder le visage de Dieu qui, d'une main, les élève et, d'un souffle, descend sur eux. Et qui dans leurs yeux fait couler des larmes de gratitude. L'Amour naît ainsi... Ensuite la terre et le ciel n'ont plus guère d'importance. L'Amour s'offre sans raison...
Que tu obéisses à ce que te dicte ta tête, ton cœur ou le ciel, tu trouveras Dieu dans tes pas. Sur ton chemin. Et au bout de la route. Alors qu'attends-tu ? Va...
Un vieil homme – sans doute un ancien saisonnier agricole originaire du Maghreb – a aménagé, avec soin et amour, un abri à l'écart de la ville pour les chats errants et pouilleux qui habitent les environs. Il a assemblé quelques pièces de bois et plusieurs morceaux d'étoffe pour leur construire un petit cabanon autour duquel il a tendu quelques toiles de jute pour les abriter du vent et des regards trop curieux. Et, au centre du campement, il a posé quelques assiettes qu'il vient remplir chaque jour.
Nous nous croisons parfois lorsqu'il quitte le village avec un paquet de croquettes attaché sur le porte-bagages de son vélo. Je le salue toujours avec déférence et respect en le « gratifiant » d'un très sincère et révérencieux « bonjour monsieur ». Malgré sa méconnaissance de notre langue, nous échangeons quelques mots de temps à autre. Et lorsque nous nous quittons, je ne manque jamais de demander au ciel d'avoir pour lui – et ses protégés – une attention particulière. Et de rendre grâce à sa bonté et à sa gentillesse. Et j'ose espérer que le ciel m'entende et offre à cet ami inconnu une vie douce et heureuse. Pour remercier et honorer cette sensibilité et cette tendresse désintéressée. Si rares en ce monde...
Les feuilles des arbres sont comme les hommes. Elles ne savent pourquoi le ciel les a placées là. La terre leur confie un travail. Le vent les fait danser le temps d'une courte saison. Puis elles meurent, livrées à l'obscur des sous-sols.
Il n'y a que le ciel pour sourire de cette ignorance, de cette besogne et de ces transformations. Les feuilles et les hommes, eux, ne peuvent se réjouir de leur fugace passage. Au mieux peuvent-ils s'égayer de la place que le ciel et la terre leur ont offerte. Et de leur danse dans le vent...
Dans la solitude glacée et venteuse des paysages, le pas lent. Et le cœur sensible et inébranlable. Ainsi chemine l’âme sereine. Dans la rudesse, l’inconfort ou la turbulence des jours comme dans la grâce, l’extase ou la plénitude. L’esprit tranquille. Et le corps en joie.
Dans l'enceinte du cœur rue l'éternelle sauvagerie que l'Amour seul peut apprivoiser.
A l'instant où la misère te frappe, embrasse-la...
Trop de pierres et de cœurs
se reposent sur cette terre.
Jamais le ciel n'aura la force
de les hisser jusqu'à lui.
Voilà pourquoi il fit naître
le vent et la pluie
– les chemins – la marche et la souffrance
Pour qu'ils érodent l'excédent
qui les maintient dans l'immobilité
et la pesanteur.
Quelle place les hommes accordent-ils au ciel sur la terre ? Je crains qu'ils encombrent tant l'espace (avec leurs désirs, leurs idées et leurs constructions) que Dieu est contraint de demeurer dans les nuées. Et les hautes sphères...
Volupté de la chair. Et volupté des profondeurs. La première donne faim. Et rend le cœur avide. La seconde nourrit le corps. Et apaise l'âme.
L'Amour s'affranchit de tout. Des pièges, des chausse-trapes, des ruses et des mensonges. Des usages, des lois et des convenances. Du mépris, de la haine et de l'indifférence. L'Amour s'affranchit de tout. Excepté de lui-même.
En l'honneur du rien, défais-toi de tout. En l'honneur de tout, ne sois rien. En l'honneur du rien, sois tout. En l'honneur de la terre, habite le ciel. En l'honneur du ciel, célèbre la terre. En l'honneur des êtres, abandonne-toi au Divin. En l'honneur du Divin, offre Sa présence aux êtres de ce monde.
Écrire comme disposition de l'esprit à contempler et à relater l'essentiel. L'écriture n'a chez moi d'autre ambition. Comme une invitation à s'y laisser mener. Et à s'y perdre. Pour goûter et vivre l'ineffable.
Serviteur de la terre et du ciel. Petite main de Dieu. Voilà, en vérité, le seul travail de l'homme en ce monde.