Carnet n°281 Au jour le jour
Avril 2022
Devenir – parfois – le pire...
Une douleur vivante – un désert aride...
L'âme et le monde – comme étouffés...
Des giclées d'angoisse et de sang – dans un silence hostile – incompréhensible...
Une voix – parmi d'autres ; toutes aussi inaudibles (se recouvrant les unes les autres)...
Un royaume privé de source et de fraternité...
Le jour percé – duquel suinte une substance tendre et visqueuse – une chose étrange...
Ce à quoi nous œuvrons – la tête penchée au-dessus du noir...
Une manière d'enjamber le gouffre ; et d'atteindre (éventuellement) l'autre rive – indemne(s)...
Le cœur rempli de choses et de haine – d'invisible et de matière...
Et cette ignorance que nous mâchonnons – comme s'il s'agissait d'un morceau de lumière...
Presque aucune chance (et combien le savent ?) d'approcher le silence salvateur ; à peine une fenêtre dans notre mur – une (minuscule) entaille dans nos remparts...
*
L'hiver – la pierre ; le monde métamorphosé...
Comme une halte dans la hâte habituelle...
Devant la source unique des cris...
Le visage penché sur la neige ; l'herbe recouverte...
La lumière de l'enfance – pendant un (très) court instant...
Comme une terre en déshérence dont les reflets, parfois, colorent le ciel...
Et la mort qui glisse comme si nous avions sur les mains le sang des Autres...
Ici – au plus haut – l’œil attentif...
L'âme aux aguets...
D'un côté, les vivants – en rangs serrés ; et de l'autre, les tombes – impeccablement alignées ; sur lesquels brille le visage de la mort...
Le monde partagé – des ombres et des gestes malhabiles ; le seul royaume que nous connaissons...
Rien que du creux ; des choses quotidiennes considérées (l'essentiel du temps) comme des corvées...
Un silence inatteignable – (presque) jamais entrevu comme une chance...
Des fenêtres à travers lesquelles on aperçoit le monde – la terre – le ciel – les Autres – les arbres – ce qui (nous) demeure étranger...
Rien qu'un débordement d'humeurs et d'instincts dans un décor figé...
A notre place – derrière la vitre ; la vie (notre vie) plus que malheureuse...
Des clés dans les yeux qui savent regarder ; et qui ouvrent (bien sûr) à peu près toutes les serrures...
Du ciel éparpillé dans la poussière...
Et ici – le monde à terre – vu tantôt comme une décharge – tantôt comme un jardin ; et un tunnel que l'on creuse (parfois) pour tenter d'échapper à cet univers désespérant...
Une lignée à remonter jusqu'à l'origine ; le seul (véritable) labeur de l'homme ; ce regard sans compromis qui – contrairement aux mains – au cœur – à l'âme – jamais ne s'immisce dans les histoires des vivants...
*
La chair écartelée par l'espace ; et qui se dilate pour que la lumière puisse se frayer un chemin – un passage à travers l'épaisseur...
Au milieu du bruit et de la puanteur ; cette horrible odeur – cet horrible vacarme – que fait le monde en vivant...
Et dans la foule – l'enfance que l'on ignore – que l'on piétine ; et à laquelle on s'adresse...
Du haut de nos falaises – le vent (et quelques paroles) qui s'élancent – les injures et les détritus que l'on jette – et la corde (bien sûr) sur laquelle on se balance...
Entre terre et immensité – toutes les existences – tous les déchirements – tous les tombeaux...
La tête encore sous l'orage...
La marche que l'on entreprend – toujours (plus ou moins) entre hasard et orgueil...
Tous les hommes – toutes les créatures – regroupés sur la même pierre...
Quelque chose sur la nuque ; comme un poids – une menace – l'épée des Dieux peut-être...
A glisser sur ces chemins – sans ressource...
Si désireux de mettre la main sur ce que l'on convoite – le plus précieux – invisible – emmailloté au fond du cœur...
Et cette transparence que l'on néglige – que l'on délaisse pour des jeux d'enfants ; un surcroît d'épaisseur...
Ça s'immisce en nous – comme l'effroi et la beauté – à travers toutes les fenêtres – tous les passages ; notre âme et notre corps – si poreux...
Comme endormi (depuis toujours) dans l'épaisseur de l'air...
Puis, soudain, l'explosion ; partout – des éclats – la matière déchiquetée ; la signature du ciel qui était tapi dans l'ombre que nous chérissons...
Une sorte d'insurrection – à sa manière – sans que le monde s'en doute ; sans même que les yeux de ceux qui nous entourent s'en rendent compte...
Le chamboulement – l'émotion pure – primitive – sous des apparences intactes...
Le même visage – le même chemin ; d'une nécessité à l'autre ; devant nous – le miroir et l'effacement (très progressif) du reflet...
Au milieu des Autres – du chaos – sans rien laisser entrevoir ; le surgissement inattendu de la paix ; une marche (involontaire – et sans méthode) vers une joie sans explication...
*
Un œil sur la frontière ; et l'autre sur l'étendue...
Pas l'ombre d'un mensonge ; les nécessités du réel – dans les gestes – sur les lèvres – en dépit de cette (inévitable) proximité avec les hommes – en dépit des règles – des lois – des mœurs et des usages – du monde...
Trop de fils à suivre ; trop de voix et de brouhaha...
Il faudrait un lieu sans repère – une (pure) invention – un perpétuel recommencement du silence...
Des pas – sur les traces de personne ; un voyage en hiver – un cœur à cœur (solitaire) avec ce qui habite le centre du royaume...
Davantage de ciel que d'étoiles (évidemment)...
Et de la chair – de moins en moins...
Des visages et des choses comme des débris – des ruines éparses ; pas même des souvenirs ; l'avènement radical (si l'on peut dire) du vide et de la nudité...
Du dénuement et de l'enfance pour que la joie devienne profonde – manifeste – acosmique ; suffisamment puissante pour rayonner jusqu'aux rives peuplées de naufragés et de tragédies...
Le jour ruisselant (sans autre témoin que lui-même)...
Le plus élémentaire de la lumière – sans doute ; perceptible par d'autres yeux...
Et toujours cette distance qui, de l'autre côté, désigne le monde ; cette séparation entre nous...
Et des mots – encore – de moins en moins interrogatifs (il est vrai)...
Et comment pourrait-on ignorer qu'en ces contrées, le cheminement (tout cheminement) demeure (bien sûr) une chance...
Au-delà de l'apprentissage des yeux et des doigts pointés ici et là (à tort et à travers)...
Quelque chose de vibrant et de majestueux ; notre âme (pleinement) engagée dans cette intimité croissante (et très largement évolutive)...
A ne plus savoir qu'en faire – de toutes ces têtes – jamais épargnées...
Avec leur lot d'absences – de craintes – de soucis...
Dans le froid des yeux des Autres...
Dans l'odeur du pourrissement et la couleur de nos tergiversations...
Un recueil de changements et de doléances ; tous ces cœurs démunis – si mal armés...
*
Des coulées d'espace – les unes sur les autres ; et qui finissent par dessiner des murs – un labyrinthe ; des seuils – des portes ; et de longs couloirs dans lesquels le vent s'engouffre...
Mille mouvements au cœur de l'étendue – peuplée – selon les jours – selon les époques – d’œils témoins et d'absents – en proportions (assez) inégales...
Des bouches pour crier – d'autres pour avaler – et d'autres encore (plus rares) pour embrasser – au gré des déchirements et des transformations...
Au cœur du chantier théâtral – nos têtes qui tournoient dans le grand incendie...
Et d'autres – comme si elles avaient élu domicile dans la demeure des Dieux – prophétisant – jetant à la figure de la plèbe – tous figurants (bien sûr) – quelques bonnes nouvelles auxquelles chacun (très tristement) s'accroche...
La petite musique des âmes dans l'espace en flammes...
Le monde – illuminé – grouillant de faux sages qui haranguent la foule – en plein sommeil...
Ce qui se réalise – dans notre absence...
Comme du vent et de grandes bottes...
La force d'un balaiement et de grandes enjambées – sans parole – sans commentaire – sans la nécessité du langage...
Comme un effacement et une valédiction perpétuels...
Ni ciel – ni pierre ; aucun repère ; rien à quoi s'accrocher...
Les seuils et la mort qui défilent ; une succession de deuils ; le processus de la séparation à l'envers en passant par ce point d'équilibre horrifique ; le plus rien – une forme de liminarité durable – sans cesse reconduite...
Seul – hors de l'ensemble – indéfiniment ; tel que cela est ressenti...
Le soleil – devant et derrière soi – partout ailleurs (en réalité)...
Plongé dans le noir et le manque (non encore transvalués)...
Humblement – de la plus authentique manière qui soit ; le point de franchissement qui mène à la réincorporation – au-delà même de l'idée de totalité...
*
L'orage stationnaire...
La seule saison que connaisse la tête...
Un bout de chair au-dessus duquel pend une (misérable) étoile...
Et des portes – mille portes – une série de seuils à franchir jusqu'à l'aube...
Des batailles ; et des peaux qui se déchirent ; des corps que l'on éventre...
L'ombre – l'angoisse et la mort – comme seules perspectives...
Poussé(s) là – comme si le ciel nous était interdit...
A se débattre ou à s'enfuir au lieu de faire face au jour – à la nuit – à ce qui vient – à ce qui naît au monde...
Comme un visage d'enfant écrasé contre la roche – à la verticale – en déséquilibre – très inconfortablement...
Et les filets du temps pour rattraper les souvenirs et les retardataires...
Et tous nos devanciers bloqués au même endroit – contre les mêmes grilles...
Le monde à la manière d'un cri ; une détention (individuelle et collective) ; quelque chose que l'on ne comprend pas...
Rien au-delà du mystère ; tout réuni dans les apparences ; la forme (chaque forme) reflétant l'ensemble – les profondeurs – ce qui semble caché...
Rien à percer ; vivre et ressentir – seulement...
De plus en plus sensible ; de moins en moins absent...
Une écoute brûlante – à chaque seconde – à chaque instant...
Une présence pleine...
Un geste – une voix – qu'importe les drames – qu'importe les joies...
Le vide et le silence ; capables de détecter ce que contiennent – et ce que dissimulent – l'effleurement et la frivolité ; à travers le sommeil et la peine – ce qui pourrait émerger...
La joue contre l'écorce – contre le monde...
Enlacés – les yeux fermés...
Ce qui se propage – se partage – sans doute ; un peu de chaleur et de lumière ; sous les paupières – la vie – l'Amour naissant ; ce qui patientait sous notre inertie et notre fièvre...
*
Entre ciel et sourire – le sable...
Les limites apparentes du territoire – au cœur de cette géographie sauvage...
Une tête sans calcul ; des pas – une danse – parfaits reflets de la lumière ; une forme de liberté primitive – presque barbare ; la chair qui roule sur cette sente jonchée de souvenirs et de ronces...
Des mains – dans le grand silence – qui battent la cadence...
La lune sur la pierre ; et notre visage...
Vers la source – sans hâte – à travers toutes les routes du monde...
Le franchissement d'une terre nouvelle – à moins que notre regard n'ait changé....
L'hiver intérieur – extraordinaire – comme un retour (inespéré) à l'enfance et au merveilleux...
Moins froid que neige – sur l'étendue où glissent les rêves...
Et cet étrange soleil – à nos fenêtres – qui éclaire l'espace ; comme un très ancien amour retrouvé...
De l'or – de la poudre – dans les mains...
Et le regard qui émiette et rassemble – qui pulvérise et autorise – tous les élans – tous les mouvements...
Sans impatience ; l'unité et les éclats...
De terre et de ciel ; le jeu de l'écume porté(e) par les vents ; et tous les horizons comblés...
Rien que des gestes et des pas ; une danse orchestrée par le souffle des vivants...
En suspension – la beauté – dans le tumulte – les tourments – inaccessible...
Au cœur de l'espace – cette veille – les yeux fixés sur quelques détails...
Dans le troupeau – au milieu de toutes les listes établies ; de longues séries de visages et de choses ; des fleurs – des noms – des étoiles et des interdits...
Ce que l'homme a créé ; un monde à côté du monde dont tous les passages ont été obstrués ; quelque chose entre le mensonge et l'invention ; les chimères (toutes les chimères) au cœur desquelles nous vivons ; une sorte d'étouffement...
*
A déchirer le monde – comme si l'on ornait une tragédie...
Une succession d'angoisses et de choses convoitées – simultanément...
Sur des kilomètres de terre ; sur des kilomètres de chair...
Le noir couronné – comme au théâtre – sur la pierre...
Des frontières qui protègent – et enferment – toutes les solitudes – les mains tendues – gesticulantes – cherchant (désespérément) à combler tous les manques – toutes les faims...
Des routes ; et des myriades d'oiseaux cloués au sol – prisonniers du ciel trop bas...
Le premier feu de l'hiver – sur cette rive froide et désertée...
Une moue joyeuse sur le visage – la chair figée – la face en plein vent...
Sans autres amis que les fauves et les fleurs – et les grands arbres qui dansent autour de nous – dans notre compagnie – prêt(s) à honorer – à célébrer – ce qui hissera l'invisible au-dessus de tout soupçon...
Des eaux noires, peu à peu, transformées...
Entre sorcellerie et croyance – la sensibilité de la main...
Le regard-oiseau d'où émerge le silence ; et l'essence du monde...
L'envol et la rivière ; l'étrangeté de l'arbre apprivoisée...
Au-dessus de l'imaginaire ; ce qui coule – ce qui advient – naturellement...
Ensemble – indistincts – indéterminés...
Le temps en fuite ; l'âme paniquée...
Des bouts de ciel – mal incorporés ; encore trop impatients...
Des douleurs indomptées ; quelques larmes et des rires...
Une main dans la nôtre pour apaiser l'angoisse...
De la puissance et de l'humilité ; la confiance et l'ardeur nécessaires pour se laisser emporter...
*
La figure pâlissante ; et la bouche tordue pour se moquer de la tiédeur de la chair – de l'incurie de l'âme...
La vie plus forte (toujours) que le monde en déroute – en émoi ; quelque chose de l'usage inapproprié...
Et cet éclat dans l’œil ; davantage qu'une image – le ciel présent ; le cœur ouvert qui reçoit son obole...
Ruisselant de gratitude ; ainsi (trop rarement – sans doute) pourrait s'achever l'histoire...
L'invraisemblable aventure – d'un point à l'autre du silence – dans l'indifférence absolue...
Quelque chose qui pousse – qui tire – qui emporte – le manque et la seule ambition qui vaille ; un surcroît d'être – pour toucher à la plénitude...
Un sourire autonome – libéré du monde – des visages – des circonstances...
Ombres ou reflets de l'ombre – qu'importe lorsque plus rien ne fait obstacle à cette (involontaire) intimité avec la lumière...
Sous l'orage – la ferveur imprévue – cette fureur contre le crime – sans relâche – contre la prière et le recueillement...
Des étincelles – en soi – des combats intestins – pour définir l'aventure ; et déterminer, peut-être, l'itinéraire vers l'aurore...
A ne rien saisir du poids du monde...
La succession des règnes et des déclins...
Des postures et des termes...
L'ensemble des espaces dédié à la violence – à la conquête – au pouvoir...
Des désirs et des perturbations ; un peu d'ombre sur ce qui semble souhaitable...
Le réel ; et son lot (inévitable) d'émotions...
Quelques traces déposées sur l'argile...
La rencontre du vent et de la rosée ; un peu de poésie...
La vie qui feint de se laisser saisir...
Et aussitôt prise – aussitôt prisonnière de l'encre noire – figée sur la page qui – lorsqu'elle est parcourue par des yeux réceptifs – la libère dans l'âme de celui qui la lit...
*
Ici – sans souvenir – sur ce sol sans promesse...
Parmi les fleurs et les rêves des Autres ; sensible (très sensible)...
Des mots ardents – découpant les territoires – recollant les portions – les parcelles – les morceaux – transmutant (essayant de transmuter) les idées en geste – tentant d'arrêter le sang versé – et priant la sève d'imposer partout le règne de la beauté pour remplacer celui de la sauvagerie et de la brutalité...
Vieil homme – déjà...
Près du trépas – peut-être ; et ce qui adviendra – déjà penché sur soi – sans doute...
Sans hasard – le déroulement du destin – sur la sente – le sable – la table...
Ce qui entre ; et ce qui sort ; ce qui est reçu et ce qui est abandonné ; tout ce qui (nous) transforme...
La respiration ; le chant qui invite à la prière – au silence – au recueillement...
Ce qui brûle ; ce qui est vivant – jusque dans la mort – par delà toutes les frontières inventées...
Découpée – par-dessus le ciel – la carte qu'ont inventée les hommes...
Des forteresses – des pièges – des barbelés...
La nudité habillée de (très) pauvres – et de (très) hideux – atours...
Des rêves – par-dessus les craintes...
Et tous les domaines en expansion – excepté l'essentiel (bien sûr) ; l'intelligence et la sensibilité...
Des vies – des têtes – des âmes – des cœurs – comme des coquilles vides, sans cesse, grossissantes ; et les ténèbres entièrement occupées – presque débordantes...
Des voix ; ce qui dédommage (parfois) de l'horreur devant soi – de toutes les atrocités commises (plus ou moins) intentionnellement...
Un chant ; et du silence – qui s'élèvent – de l'intérieur...
Comme la découverte – l'invention peut-être – d'un lieu superposable à tous les lieux terrestres ; un monde au-dessus du monde – pour respirer – exister – essayer d'offrir à l'Amour une chance d'embrasser les armes – la terreur – la violence ; les victimes et les bourreaux (d'un seul et même élan) ; ce à quoi (nous) condamne l'ignorance...
*
Serrés contre soi – un nom – une histoire – une réputation (peut-être) auprès de quelques têtes...
De l'insignifiance (essentiellement) – il va sans dire...
Quelque chose que l'on tient à la main et que l'on dresse (assez régulièrement) au-dessus du front ; un très mauvais usage du feu ; de l'ardeur à des fins moins que tribales – strictement personnelles...
Les épaules plus larges – une face plus visible (vaguement reconnaissable) ; et alors – que grand bien nous fasse...
Est-ce donc cela la vie – est-ce donc pour cette raison que nous venons au monde...
Comme un étrange éloignement de l'origine – presque un dévoiement – si commun – si naturel – qu'il rend l'homme bien plus risible qu'il ne le pense...
A cette fenêtre ouverte sur la nuit ; l'Absolu comme une certitude – une (soudaine) épiphanie...
Une fulgurance sur nos blessures et nos plaintes...
Le même visage du monde – de soi – vus de l'autre côté – légèrement en retrait – délicatement tournés vers le ciel – méconnaissables...
La nuit – tranchée à coups secs – puis dépecée – comme une vieille bête – un monstre antique ; et les entrailles laissées là – abandonnées à leur puanteur...
De toute évidence – une belle proie ; la seule proie véritable – peut-être...
Et le chemin – plus lumineux – à présent – qui appelle – qui invite à se rapprocher de ce qui éclaire – de ce qui réchauffe...
La poursuite du voyage libéré de l'obscurité...
Au-delà du rêve et du sommeil (plus que jamais)...
Au milieu des arbres – ce parfum de terre...
Le monde enjambé pour rejoindre le vide ; sauter à pieds joints au-dedans...
De l'ordre apparent vers le désordre naturel...
De la civilisation (supposément civilisée) jusqu'à la sauvagerie première – précieuse – salvifique ; une manière de se retrouver – de reconnaître la nécessité de l'enfance originelle...
*
Le ciel – encore – comme un en-deçà – la seule entité antérieure au monde – sans doute ; ce qui invite à la lumière et à l'immensité ; ce qui exhorte le voyageur à cheminer ; à maintenir (quoi qu'il lui en coûte) les yeux ouverts...
La main en visière pour découvrir la clarté et le secret ; très en avant de la tête ; et l'autre main dans la poche pour tâter la chair – vérifier le contenu de son viatique [de son (très) maigre bagage] – s'assurer d'être vivant et de pouvoir satisfaire aux nécessités quotidiennes...
Dehors – le déploiement ; et à l'intérieur – le retrait ; ce qu'il faut savoir inverser à partir d'un certain nombre de pas (et d'expériences) dans le monde (aussi tôt que possible)...
Le voyage – le seul voyage – qui se garde bien de dire son nom...
Entre terre et ciel – la course de l'homme et des étoiles – dans l'orbe et le sillon qui traversent tous les cycles de la vie et de la mort...
Ce qui s'inscrit – ce qui se détache ; ce qui doit arriver...
Le froid – le combat – la chair éprouvée...
Le seul héritage ; l'attente et le sommeil (plus profond que jamais)...
Une sorte d'inertie guerrière – obsidionale...
Des remparts – des chemins – comme des lignes que l'on trace ; sur lesquelles on passe et repasse – sans (véritable) destination – sans achèvement possible...
Avec des choses qui rôdent – en nous – autour de nous ; comme des fantômes...
Des monstres inventés et de l'angoisse (que l'on finit par serrer contre soi)...
Ce que l'on amasse (avec avidité) – considéré (très souvent) comme le seul trésor – le seul viatique (si tant est que l'on ait conscience de la nécessité du voyage) ; ce qu'il y a (seulement) à faire...
Comme un monde sans vent – sans Dieu – sans profondeur – sans infini – où l'on gesticule – comme une manière (à peine) de griffer la surface – de se battre contre une armée d'ombres invisibles ; des existences sans surprise – sans incidence – sans découverte ; une sorte de parenthèse dans l'aventure...
*
Sous le ciel – la nuit baroque...
Par-dessus le sillage des anciens ; de la fumée au creux de la parole ; beaucoup de mensonges (évidemment) et de la chair consumée...
Davantage d'images que de rêves ; et davantage de rêves que de visages...
Des mythes et des allégories...
La nuit qui s'étire ; celle d'hier et celle d'aujourd'hui qui se rejoignent....
La face du monde que l'on connaît – que l'on ne peut ignorer en vivant sur cette terre...
Les tempes vieillissantes – secouées par tant de tempêtes – frappées par tant d'éclats...
Le noir – la seule couleur ; avec l'espoir...
Des portes qui ouvrent sur le néant...
Entre l'abîme et la mort – des remous ; une série interminable d'incompréhensions...
Et pour nous tous ; la force de tenir et de croire ; et rarement davantage ; ce qui fait (sans doute) l'essentiel de l'homme...
Insidieusement entravé(s) – amarré(s) au magma et au vent – le seul socle terrestre...
Avec – autour de soi – des horizons abrupts et des têtes renfrognées...
Des sentes et des larmes ; et, parfois, un (très vague) sentiment océanique – en plus de l'écume...
Un périple sans (véritable) péril – sans (véritable) renoncement ; une sommaire (et commune) tragédie ; des fenêtres et des paroles qui ne débouchent sur (à peu près) rien...
Une révérence aux confluences des lenteurs...
L'âme dressée – saisie par son impossible chagrin...
Comme un rétrécissement à l'embouchure...
Un temps introuvable – aux heures les plus lucides...
En la défaveur de tout militantisme...
Sans ironie – sans réfutation possible...
Le cœur bouleversé par ces éclats de ciel servis par une encre sans déguisement ; une forme de contemplation naturelle – vaguement contagieuse (peut-être)...
*
Le corps émietté ; des trous dans l'air...
Quelque chose comme un lieu impalpable ; et une démonstration de force discrète aussi – comme les bras de l'immensité à l’œuvre ; le sens de l'histoire – en quelque sorte...
La trame parsemée d'or – de soleil et de fantômes...
Des papillons dans le silence...
Le ciel offert comme un message...
Et toutes les âmes portées à croire en elles ; autant qu'aux ailes et à la lumière...
Rien de la malédiction des sorcières...
Des signes (de simples signes) d'expansion...
Comme une étrange fascination pour la vie et les ténèbres ; ce qui croît et ce qui engloutit...
Des appels sans réponse ; et des fragments de langage...
L'infini penché sur lui-même ; et toutes ses parts parfois parlantes – parfois réduites au silence...
Du vide et de la matière ; un ensemble (incroyablement) vivant – tout au long du cycle...
Quelque part – toujours – quelque part – dans le cercle tracé par le silence...
L'odeur de la mort et le souvenir des anciens...
Quelque chose comme un cri – un geste – une tentative...
Une manière de vivre au milieu des Autres – en dépit des difficultés – des périls – des obstacles – des impossibilités...
Ensemble – comme nos têtes mal servies – comme nos cœurs éprouvés...
Contre les murs – l'écho de notre voix...
Des places vides ; du sang versé sans préambule ; et la foule sans alibi...
Des cascades de paroles...
La bouche faussement auréolée de sagesse...
Des relents de silence ; des reliquats de nausée...
Ce qui ressemble à une chanson – une sorte de rengaine – au milieu des ombres et de l'immensité – passablement inutile – comme si nous étions incapables d'inventer autre chose...
*
L'âme fascinée par la lumière ; et les malédictions de la terre ; cette vie terrestre qui abîme et qui brûle...
L'espace tapissé de vide et de matière ; la matrice démultipliée...
Et des messages invisibles tatoués au revers de la chair – au-dedans des choses...
L'univers qui nous étreint – fragment après fragment – simultanément...
Inaccompli(s) (bien sûr) à cette hauteur du langage...
Entraîné(s) dans la poussière – tourbillonnant avec le reste...
Le monde dans le sillage de cet aveuglement...
Dans l'axe et le mouvement ; ce qui demeure ; et ce qui est emporté – sans verdict – sans châtiment ; l'histoire de tous – entre émergence et disparition...
Le cycle sans fin ; d'un temps à l'autre – jusqu'aux extrémités...
A l'intérieur du cercle – toujours – malgré l'absence de fixité...
L'espace – au-delà...
Sans mur – le ciel ; d'immenses fenêtres – sans sol – sans socle ; rien ; aucun lieu où poser les pieds – aucun appui pour soutenir la tête ; et le cœur – déformé – qui enfle – se dilate – devient l'espace – la totalité de l'espace...
Le vide – partout – qui s'insinue à l'intérieur du vide...
Quelques signes et quelques étoiles – seulement – au-dehors – au-dedans...
Et des paroles pour précipiter la chute ; le bruit (imperceptible) de l'effacement...
Rien que des mots sur cette matière débordante...
Des ailes qui s'enfoncent dans la chair...
Les instruments de la défaillance ; ce qui est encore inapte à la caresse – à l'amour sans calcul – à l'accueil sans condition...
A la manière d'une porte pas totalement ouverte – tremblante à l'idée du monde et du vent – qui fréquente encore la crainte et la prière – asservie, de façon trop grossière, à la magie et à l'espérance...
*
Sans Dieu – sans armure ; auprès des arbres...
La solitude que le vide parachève...
Des noms qui crépitent dans les flammes...
Le ciel flamboyant ; le corps décontenancé – légèrement différent – un peu effacé...
Le jour comme pour lui-même – sans la nécessité du monde...
Entre alacrité et élation – dans l'âme – cette émotion inconnue...
Et devant soi – l'absence d'heure ; l'effondrement du temps...
Une présence intense – sans discours ; un langage métamorphosé en silence ; la quiétude – les yeux fermés...
L'envers de la fatigue – atteint peut-être...
Des mots comme des notes de musique...
L'orgueil évincé – plus que déshonoré...
A la recherche de ce que dissimulent le bruit et la rumeur...
Cette ardeur engagée dans le provisoire ; cet allant obstiné malgré la pourriture qui guette...
A reculons ; et à pleins bras – en fin de compte – contre toute attente...
Des rangées de corps au milieu du désordre des choses ; le signe d'une tête grossière – encore soumise à la rationalité...
Comme si le vent tardait à balayer les croyances – l'hérésie – les visages fermés – ces amas de chair plantés comme des piquets...
Un courant d'air frais sur cette tiédeur – cette inertie – cette suffocation...
Le souffle ardent d'un Dieu amoureux du vide – de la pagaille et de la nudité...
Le regard – soigneusement plié...
Le bout des doigts sensible...
Le cadre qui, subrepticement, s'élargit...
Un murmure – un souffle (à peine) – sur nos yeux éteints...
Un feu au fond de l'âme pour remplacer la faim...
A la place du sol – de l'inconsistance...
Et à la place de la matière – des tourbillons d'air – un léger parfum dans un songe obsédant...
*
Ce que nous fûmes jusqu'à présent – jusqu'au dernier souffle (très souvent) ; de la glaise animée par des forces invisibles – mystérieuses – incontrôlables...
De la chair ; de la faim et des pensées ; des désirs et des nécessités...
Un peu d'ombre projeté par la lumière…
Pas si réel(s) en dépit des apparences...
Des yeux sur ce qui s'évanouit...
Une anfractuosité dans un interstice du temps...
Soudain – le silence surgissant...
Une épiphanie au milieu du bruit et des malheurs...
Une présence – un sourire – quelque chose de l'invisible sur la pierre – au cœur d'une matière monstrueuse et affamée...
Comme une fenêtre dans notre étouffement ; une perspective dans notre détention ; le seul espace habitable dans ce monde de seuils et de saturation...
Le temps en marche ; et l'allure des hommes...
Le ciel comme un cercle de sortilèges qui jettent les vivants (tous les vivants) sur la pierre – dans l'ombre épaisse – la matière ; imposant aux créatures une longue série de gestes destinés à tromper le hasard – à conjurer le destin...
La main levée – dressée comme un piège ; le prolongement de la colère entre la lumière et la faim – à l'image du monde scellé dans la terre – coincé entre l'Amour et le désir carnassier – à la manière d'une toupie indécise tournée (à la fois) vers le ciel et toutes les opportunités du sol...
Dans la plaie – la sanie du monde...
Ce pour quoi l'on tue – l'on éventre – l'on égorge – encore...
Et au-delà des remparts – le bleu des promesses...
Et au-dessus – le vide...
Et le vent qui fait danser les choses – en vagues régulières qui se répandent sur le rivage...
L'épaisseur du désastre – d'une certaine manière – qui se déverse sur la grève – qui s'entasse sur le sable ; et – au loin – le parfum des possibles ; et l'écho (à peine perceptible) d'un rire très ancien que nul, ici-bas, n'est (sans doute) capable de reconnaître...
*
De l'ombre à l'immensité – par le chemin le plus naturel...
Et le vent aidant – en précieux auxiliaire...
Et les yeux qui s'ouvrent, peu à peu, à la lucidité et au merveilleux – à travers les grilles du monde...
Quelque chose du ciel découvert...
Davantage qu'une fenêtre ; davantage (Ô combien) qu'un savoir ; une manière d'être vivant...
Ce que la nuit dissipe ; et ce que l'âme partage ; sans doute – la seule humanité qui vaille...
Devant l'aube...
Sans secret – sans délire – sans parure – sans personne ; mais non sans fêlure...
Au cœur de ce que l'on considère comme la solitude ; l'effacement doublé d'une parfaite reliance au reste ; ce qui demeure – en vérité – lorsque tout a disparu ; la mort de son vivant – en quelque sorte...
Au fond de l’œil – l'or et la fange – au corps à corps...
Et la main tremblante – hésitante – partagée entre l'Amour et la mort...
Aux prises avec mille luttes intestines sur le choix des armes et des couleurs...
Entre le miroir et le rempart – la marche en désordre qui ravage le monde...
Quelque chose du cœur et de l'embrouille – dans le geste et la parole...
A grands traits – ce que l'on exécute...
Sous la lumière ; aux côtés du rêve...
Comme une confusion de l'âme qui se répercute en cascade sur le dehors sans refuge...
Et cette sensation d'oppression dans la poitrine...
Et ce goût de cendres froides au fond de la gorge...
En soi – le champ de bataille des origines ; le prolongement de l'équivoque et de l'indécision...
*
L'inconsistance ; nous comme objet(s) inqualifiable(s)...
Pas même fidèle(s) à la dérive du temps – au déclin des civilisations – à l'extinction des espèces...
Jamais fixe(s) – jamais fixé(s) ; ni ici – ni ailleurs...
Intermittent(s) – entre sommeil et insomnie...
Dans le jour grandissant ; puis, dans la nuit noire – sur toutes les rives – simultanément...
A la fois simple(s) – sobre(s) ; et monstrueux jusqu'à l'obscénité...
Écrasé(s) et écrasant...
Du vent – des flèches – sur des amas – dans l'immobilité...
Et de petits à-coups – pour soi seul(s) avant d'être ramené(s) à l'ordre dans la longue suite de tourbillons...
Vivre et mourir – dans le même vertige...
Le réel éteint dans les yeux de ceux qui dorment...
Une étendue noire – anguleuse...
La tête confuse ; le cœur saturé de cendres...
Et le même refuge – à la verticale des aiguilles...
L'âme inclinée (pour toutes les mauvaises raisons)...
La détention terrestre – partout – murmurée...
Dans le lacis des possibles – la frénésie...
Mille manières de s'arracher à la pente – d'abattre les murs qui (nous) condamnent à la soif et à la cécité...
Trop de morts déjà ; et la distance (grandissante) avec ce qui nous sépare...
Le monde comme un miroir où ne se reflètent que le sang – la tristesse et l'impuissance...
Et nous pris en flagrant délit de sournoiserie ; avec, au fond de l'âme, un défaut d'abandon et d'envergure...
Appuyé(s) de tout notre poids sur les malheurs et le déclin ; la posture qui s'appesantit et enfonce plus encore notre tête dans l'erreur et l'inertie...
*
A même le visage – l'infini – ses caresses – ses coups – ses éclats ; cette lente dévoration – parfois douloureuse – parfois savoureuse...
Le déroulement (inéluctable) de l'effacement – à travers tant de cris...
Le visible, peu à peu, renié...
Comme au commencement du réel ; plus tôt (bien plus tôt) que l'origine du temps...
La perpétuation de l'invisible – à travers le nom – tous les noms qui se succèdent...
Comme un abîme qui coule à pic dans ses propres tréfonds ; une montagne rehaussée jusqu'à la lumière...
Des morceaux de chair emmêlés au rêve...
Et dans la pénombre – le hurlement des bêtes...
Rien que l'usage des mains et de la terre...
Et la lumière patiente – sur les gestes et le sable...
Et la vie des hommes qui tentent de faire entrer Dieu dans ce désordre – dans ce fouillis – dans ce chaos – comme d'incurables mortels...
Aussi loin que le cercle l'exige – jusqu'au creux de la main tendue vers l'inconnu...
La tête offerte comme une obole – courageusement...
Au-delà de tous les paysages communs...
La perspective en deçà de l'horizon ; et l'horizon en deçà du rêve...
Quelque chose au bord de l'écume ; et pourtant...
Quelque part – plus léger – moins assoupi...
Là où la forêt accueille ; là où la nudité est le seul point d'ancrage ; là où la vie se réduit à l'incontournable...
Au-delà du faux (et du flou) véhiculés par la tête...
Dans le miroir – bien davantage qu'un reflet ; la possibilité de l'acquiescement...
La justesse en étendard (discret et involontaire)...
Ce qu'aucun tourment ne saurait ébranler...
*
A bout de course ; celle du monde – celle des Autres...
A la manière d'un chant bloqué au fond de la poitrine ; né du silence et aspirant (soudain) à retrouver l'origine...
Devant et derrière soi – une longue suite de mots...
Au pied du temps – toutes nos chaînes défaites...
Tel un pèlerin – un vagabond – qu'aucune route ne rebute...
Au-delà de son essence apparente ; et la nécessité (impérieuse) du retour – à l'intérieur...
Hors cadre ; échappant (ainsi) à toutes les cases inventées par les hommes ; et à leurs (mesquines) ambitions...
Autorisés – à présent – les soubresauts du bleu – bloqué (depuis trop longtemps) entre les désirs et les pensées – saupoudré de quelques rêves (une sorte d' imaginaire primitif)...
Autorisés – à présent – le saut – le plongeon ; l'envol pour ainsi dire – afin de concentrer dans la présence et le geste l'Amour et la lumière (grandissant) ; hisser ses profondeurs et incarner l'essentiel, en quelque sorte, de la plus juste (et authentique) manière ; ce pour quoi nous sommes venu(s) au monde – sans doute...
En haillons – au-dessus des murs du monde...
Sans bruit – sur une esquisse de sentier (à peine) ; rien de très formel (évidemment)...
Un peu de blanc et de noir – mélangés jusqu'à la torture...
Des foulées – comme une danse – avec, dans les bras, des ombres et quelques reliquats d'innocence – un peu de nuit et de poésie...
Et tous les bâtiments écroulés – à l'intérieur...
La plus ancienne architecture du monde – offerte en festin aux masses sournoises...
Et de part et d'autre de la vitre – du soleil et des yeux percés ; des fenêtres aux carreaux de plus en plus opaques...
De la lumière et de la mendicité – en vérité ; chargées (indiscutablement) de souffrances ancestrales...
En haillons – encore ; toujours – au-dessus des murs du monde que l'on apprend, peu à peu, à éclairer...
*
Ainsi l'immensité et le silence...
Le règne des hauteurs affranchies de tout jaillissement...
Des chemins éparpillés dans la blancheur...
Et la dérive heureuse (très heureuse) des âmes – dans le ciel – libérées...
L'incessant défilé sur l'étendue...
Et sur terre – chaque chose – chaque visage – à sa place...
L'inévitable déroulement des destins dégagés de l'idée du hasard...
Le lieu de la malédiction – cette fissure dans la chair où s'épanche la substance...
Tous les matériaux ; le substrat et l'essence – passionnément enlacés...
Dans le corps vide comme une ombre...
La nuit inspiratrice que rien ne saurait dissiper...
Le gouffre creusé par tous nos gestes ; qu'importe les désirs – qu'importe le soleil...
L'anéantissement de tout ce qui naît – sans compter (bien sûr) la puanteur et le pourrissement...
Les yeux froncés – face au soleil...
Comme un effroi – un raidissement – à l'intérieur...
Au ras du sol – dans le même sillon...
Comme de la colle sous les pieds...
Dans l'attente de trop de choses...
Comme un pont trop lointain – impossible à franchir...
Encore en vie – en dépit de la distance...
L'âme toujours plongée dans son bain de misères...
Des élans sur la feuille...
L'âme immobile – silencieuse...
La folie de l'espérance démasquée chez chacun...
Et, à présent, ce sourire figé sur le visage – comme une peau faite de nuit et de lumière...
Le front souple ; le cœur ouvert...
Et l'interrogation jusqu'à l'essence – jusqu'à la cime – des choses...
Un immense tohu-bohu pour un si mince surcroît de compréhension – ce si peu de matière...
Au centre du cercle – pourtant ; ce que l'on dessine à la craie rouge ; ce que l'on souligne – à grands traits...
*
L'intimité avec le plus vaste – comme la découverte soudaine – spontanée – de ce qui ne meurt pas – de ce qui ne peut mourir...
Un visage sans ride – une absence de visage – le visage de tous – le visage de tout ; composé de chaque visage ; et que nul (ou presque) ne peut reconnaître – tant chacun, sur cette terre, est aveugle – ignorant – encombré ; comme envoûté par l'écume du monde...
Une leçon – peut-être – donnée aux hommes ; et qui échappera (encore) à la (très grande) majorité...
Des fleurs noires jetées à la face du monde...
Et ces heures – et ces vies – inertes – bruyantes – inhabitées...
Du vent et de la poussière que beaucoup prennent pour un destin – une raison de s’enorgueillir – de parader – de pérorer – de s'imaginer appartenir à l'aristocratie du monde – parvenus, en quelque sorte, au faîte de l'intelligence et de la sensibilité ; coincés (en vérité) au dernier sous-sol de la fange épaisse...
Ici – sans embarras – les yeux face au vent...
L'âme sans distance – sans intimité scélérate...
Libre des Autres et des affaires du monde (autant que possible)...
La nudité – au-delà des remparts épais – au-delà du grotesque des postures...
Au carrefour du vivre et de la poésie ; à la source des gestes nécessaires...
Le cœur battant qui, peu à peu, apprend à côtoyer l'inconnu – la confiance et la lumière...
Au bord de l'aurore – au bord de l'éternité – peut-être – qu'importe l'ardeur et la hauteur des flammes...
Le silence qui enveloppe nos tempes grises et obstinées...
La parole exposée – en plein soleil...
La tête cachée dans un recoin ; et le reste qui danse sur l'étendue désertée par tous les Autres...
Le vide et l'infini ; ce qui se prête (très volontiers)...
Et suspendue à l'oubli – l’œuvre que l'on dessine – pour soi seul (dirait-on)...
*
Au cœur de la persévérance – ce rire étrange – aérien – né d'autres lèvres...
Comme un intervalle dans l'effort – une pirouette dans l'assiduité (trop sérieuse) – un jeu dans la posture individuelle (illusoire – mensongère – intenable)...
Une manière d'ouvrir les yeux sur l'inconsistance...
Quelque chose qui se détache de l'incarnation...
Quelque chose au-dedans – et au-dessus – de la chair ; capable de vivre sans elle...
Le signe qu'il existe un centre – un autre monde – à même la roche ; la seule espérance des hommes – sans doute...
Nous – seul(s) – dans l'accompagnement d'un Autre – en soi...
Des prénoms – mille inventions – mille stratagèmes – dans l'interstice étroit...
Entre l'esprit – le fantôme et l'animal...
Ce que nous respirons ; notre (instinctive) obéissance aux forces terrestres – à l'invisible – au mystère...
L'espace ; ce que l'on entrevoit – parfois ; et ce que l'on entend (lorsque l'oreille sait se faire attentive)...
Une sorte de temple ; l'autel du vide – en quelque sorte...
Toutes les faces de l'être – plus ou moins sombres – plus ou moins rayonnantes – selon les jours et l'intensité de la lumière ; ce que reflète parfaitement le monde...
Le silence – tout à coup – comme un ruissellement de joie – une lumière (profondément) habitée – un lieu où le temps s'arrête – où tout prend place – où le voyage devient l'essence – au même titre que l'immobilité...
Ici – comme un coin du monde – une portion de l'espace ; et l'infini à portée de main ; un sas entre les ténèbres et la feuille ; et la possibilité du pardon ; comme d'implacables repères sur le chemin...
La rigueur du chagrin – au débouché si funeste...
Entre l'ombre et le faîte – l'homme sur son assise bancale – l'antichambre de la peur et des enfers – comme un insecte parvenu à la cime d'un brin d'herbe...
Et dans le ciel – ce miroir – ce portrait – que (presque) tous ont oublié..
Un assoupissement ; comme une chute au fond d'un rêve dont nul (sans doute) ne verra la fin...
*
L'abîme – le cap – la présence ; au cœur de cette (apparente) trinité du périple terrestre...
L'impénétrable – malgré soi – habité ; qu'importe la forme et les états...
L'esprit englué dans le vertige de ses créations ; réel – rêve – langage...
Le ciel et la nuit – colorés – bariolés – sans cesse ripolinés...
Et nous – au milieu des arbres – sur la pierre...
Face à l'appel de l'effacement ; la nécessité de l'écart et du silence...
La mendicité mimétique – (quasi) simiesque – des hommes et des générations...
L'indifférence face à l'innommable...
Et la démesure tribale et guerrière...
Comme des parts manquantes – (absolument) essentielles...
Et le plus vil – le plus abominable – en effervescence – placé sur l'estrade – sur l'autel du monde...
L'horreur – la peine et le charbon ; et la foule qui passe son temps à hurler sur on ne sait qui – sur on ne sait quoi – pour des raisons qu'à peu près tous ignorent...
Un œil – des mains – derrière la fenêtre ouverte...
Et par-dessus – le chant des oiseaux...
La roulotte posée sous les hautes frondaisons...
Des gestes précis – sans rêverie – sans imaginaire...
Des empreintes laissées par l'âme – condamnée à l'exil – au retrait – au repli...
Une danse où le vent tient une place centrale – aux côtés du silence...
Une fête joyeuse – quotidienne – discrète – sans effort – sans ivresse...
Du côté de ce qui observe – humblement...
Le cœur engagé malgré le déclin – malgré la débâcle...
Disloqué sur la pierraille...
La tête parmi les décombres...
Sans espoir – assujetti au jeu des possibles...
Ici ou ailleurs – partout – le même frisson et la même monstruosité – au bord de l'abîme ; pris au piège de l'immonde qui a envahi – et qui est en train de recouvrir – toute l'étendue...
*
Le front brûlé par la rumeur...
Le monde comme un tourbillon...
L'âme qui apparaît – et disparaît – au milieu des visages...
La moitié de la poitrine arrachée...
La gêne – la peine – le danger que représentent les Autres – sans trêve – sans pouvoir y échapper...
Au-delà du verbe – la transparence promise ; et la vulnérabilité de la forme...
Comme une toupie au milieu des épines – sous le regard tranquille des étoiles...
Quelque chose du vent – dans les yeux – dans les mots...
Et – soudain – emporté plus loin...
Le monde posé sur l'oiseau – sur l'aile – sur la plume – de l'oiseau...
Entouré davantage que par le ciel ; le bleu – le vide – l'infini...
Bercé par la démesure du temple vivant ; sans jamais choir...
La vie – la joie – le langage – immergés dans la danse...
Le vol au-dessus des ruines du temps...
Monstre éventré – entrailles à l'air – après la débandade...
Et le désert – à présent ; et tous ses mirages peut-être – après toutes les illusions du monde – largement égrainées...
Un étroit passage entre la folie et la mort...
Sans bagage – le cœur gros – puis, le cœur sec...
Le regard porté sur la dislocation – la fuite des Autres pour échapper à la catastrophe...
La tête encore engagée dans le labyrinthe ; l'âme écrasée – sous les décombres...
Des débris d'être ; et des mâchoires de fauve à l'affût – prêtes à saisir la chair tremblante – miraculeuse – qui passerait à proximité...
Eux – encore plongés dans cette crevasse ravagée ; et nous – sur l'étendue – plus que fragile(s) – entre la peur et le réconfort d'avoir échappé à la foule ; chacun coincé dans ce qu'il considère comme une issue – une échappatoire peut-être – sans savoir qui saura (véritablement) tirer son épingle du jeu...
*
Trop obscurément bestial – trop obscurément humain – pour percevoir le miracle – la lumière...
Les choses rayées dans les yeux avides – dans les yeux (trop) gourmands...
Le monde cloué par le ventre ; au cœur du temple de la faim...
L'épine et la substance ; et le langage (parfois) pour s'abstraire...
Des noms pour célébrer le réel ; l'infamie...
Des lieux jonchés de vivres et de semence...
Le temps des bêtes ; et le temps de l'homme ; le règne des créatures élémentaires qui tardent à inventer un monde nouveau – ce qui succédera (peut-être) à l'épaisseur labyrinthique...
En une fraction de seconde ; le recommencement...
Le prolongement de la lignée ; et le prolongement du monde...
Quelque chose dans le regard ; comme des reflets et des gerbes de lumière...
L'écho du premier bruit ; la répétition du mouvement originel – et l'impossibilité du dénouement ; la malédiction (sans doute) de la perpétuité...
La pensée inutilement rehaussée – sans ressort face à l'intuition – pour appréhender la vie – le monde – la mort – l'expérience terrestre...
La perception à travers des grilles – un trou – un interstice étroit...
Rien qui ne puisse restituer l'étendue – dans son épaisseur – sa complexité – son inconsistance – sa variabilité...
Des concepts et des mots incapables (bien sûr) de refléter le réel...
Un jeu – comme un ressac – porté jusqu'au délire – porté jusqu'au regret...
La gangue du mensonge étouffant toute possibilité d'éclaircissement...
Comme de l'opacité sur la transparence...
Une absence de vent sur le rêve...
L'abondance des choses ; et l'âme privée de saveurs et de frémissements ; saturé de terre jusqu'à la suffocation...
*
Bleu-jour ; comme le Divin vivant – la lumière jamais achevée...
Le cœur du mystère livré aux apparences – entre la naissance et le trépas – accessible – sous les paupières dessillées...
La terre si proche du ciel...
La sensibilité délicate ; le souffle puisé au centre de l'âme qui offre aux élans la force – l'intelligence et la lucidité...
Le silence – comme seul témoin ; et comme seul commentaire (bien sûr)...
Comme ces lettres dessinées à la hâte – le monde – la foule – ces hordes de partisans ; la fureur et la folie en marche...
Et toutes les images associées ; que les oiseaux survolent – (totalement) indifférents aux efforts de ceux qui vivent sur la pierre...
Fidèles qu'à un seul chemin – qu'à un seul voyage ; droit dans le ciel...
Au cœur de la tempête – l'effondrement de la façade...
Le rire comme un appel du sacré – devant nos tremblements...
Le Divin sur la langue ; le Divin sur le pont...
Sous la coupe de la lumière – le vivre et le mourir – sans reculer – sans (jamais) renâcler – sans illusion (non plus)...
Au détriment de l'orgueil ; à la place des honneurs et du perceptible...
Comme si tout – soudain – s'éclairait ; comme si tout – soudain – s'inversait...
Le soleil dans la nuit noire ; l'esprit s'affranchissant (douloureusement) du rêve et de la confusion...
Entre la houle et l'encens – la voix ; cette part vivante, en nous, de la vérité...
Le séant dans l'espace – sans cesse – glissant – se renversant...
Le corps cherchant le passage – l'équilibre – sur le sol – sous le ciel posé sur la terre comme un couvercle amovible...
La cabine avançant ; la cellule s'emplissant d'air et de joie...
Nomade traversant la brume et l'épaisseur – vers le soleil et le vent – à deux doigts de les rejoindre – qui sait...
Le vent – durablement...
Comme la musique du lointain – capable de métamorphoser la poussière ; d'agir sur les destins nocturnes et souterrains...
Une manière de s'attarder ; d'échapper (en partie) au hasard...
Comme un sourire dans le sang pour diluer les illusions et donner aux circonstances un air de fête...
Le ciel – en quelque sorte – s'invitant sur l'avant-scène ; et pressant la matière – légèrement dansante – d’accélérer le rythme à l'approche de l'aube – au seuil du jour...
Un point singulier – discret – anonyme...
Des vagues – un peu de roulis – sous les étoiles...
Le même ressac sur le même rivage – depuis des millénaires...
Le parfum (enivrant) de la rencontre entre les eaux et la terre ; que la poitrine respire ; et qui se diffuse à l'intérieur...
Ce que ni l'âme – ni la main – ne peut écarter...
Une feuille blanche qui restitue le regard ; ce qui pourrait permettre aux hommes de franchir les limites habituelles – dolosives – déceptives – inventées...
Des lignes pour que le monde tourne – apprenne à tourner – dans l'autre sens – au-dessus des instincts élémentaires – au-delà des bornes et des frontières...
Et notre âme – comme un oiseau aux grandes ailes rafistolées – face au vent – face à la rudesse du monde – prête à s'envoler ; et à affronter la solitude dans cette partie du ciel encore inconnue – encore inexplorée...
*
La bouche ouverte – au-dehors – qui assombrit la pierre ; qui porte à son paroxysme la cécité...
Jour après jour – le même festin – les paupières closes ; et ce sang séché – sur la roche blanche – qui s'entasse en strates...
Et cette tristesse immense au fond de l'âme impuissante – démunie – condamnée, comme la chair, au règne de la faim...
Des ressources plein les mains – plein les poches ; leur seule richesse ; le visage éclaboussé de sang – l'esprit fier des injustices commises – des crimes perpétrés...
Le seul trésor qu'ils trouveront jamais...
Au corps à corps – durant toute la nuit – jusqu'à l'aurore qui les trouvera défaits – exsangues – séparés – comme si l'amour n'existait pas...
La main sur le cœur – du noir sur le noir – promettant des récompenses – des jours meilleurs – on ne sait quoi ; des battements de cœur plus intenses – une proximité avec le ciel – une étendue de joie – des hauteurs inédites ; ce que croient – et ce qu'applaudissent – les fronts étroits – galvanisés par cette série de promesses ; l'inexpérience terrestre et la naïveté de ceux qui ont délégué à d'autres leur existence – la direction et le chemin...
De pauvres âmes – en vérité – qui devront encore se frotter au monde – aux chimères et aux désillusions – pour découvrir la valeur (et les joies) de l'autonomie...
*
La forêt enchantée ; non pas un lieu – une présence (en nous) – comme l'oiseau aux ailes d'argent – comme toutes les apparitions – les naissances et les apparitions...
Nous n'abdiquerons pas ; nous brûlerons avec ce que l'on brûle – jusqu'au dernier bois – jusqu'à la dernière brindille – jusqu'à la dernière feuille...
Nous mourrons ainsi ; dans le sable – solidaire(s) ; la lumière sur notre peau calcinée ; et le bleu qui nous étirera jusqu'à lui ; nous serons là à la pointe du jour – dans la nuit rougeâtre – baignée de flammes et de chants...
Vivant(s) – tellement vivant(s) – au milieu des vents du monde...
Enfant-roi – à genoux sur la terre – sur la roche damnée ; sous les arbres incisés ; notre chevelure d'or – vêtu de vent – sous l'averse rafraîchissante...
Dansant sans miroir – au cœur du temps aboli ; le regard contemplatif – magistral...