Carnet n°225 Notes journalières
Le silence – comme seul territoire – peuplé d’oiseaux et de racines – de chants et de neige – avec notre roulotte posée au milieu – et, au loin, ces pas qui se rapprochent. Et le regard qui compte nos empreintes sur la grande étendue blanche…
Dans notre cellule – toutes les couleurs du monde – rien du rêve – rien de la pensée – pas d’image – des vibrations – des instants – et, au milieu, le socle de l’oubli sur lequel viennent mourir toutes les choses – tous les visages. La joie et le vent sur les épaules – à vivre simplement – sans attente – le soleil sans le manque – la solitude affranchie des Autres…
L’instant sans décalage – le mystère exposé – sans mensonge. L’océan et les difficultés de vivre – parfois. Des mots qui passent comme des oiseaux – comme des marchandises de contrebande tombées dans nos filets. Des ombres dévorées et des restes de soleil brûlant. Tous les chemins nocturnes et souterrains…
Le petit inventaire de l’être – en somme…
Ce qui nous ensemence et nous éventre – ce qui nous libère et nous décapite – ce qui nous abreuve et nous égorge – les mêmes mains – celles des vivants – celles du destin – que Dieu tient serrées dans les siennes…
Le silence et le geste effacé – avant la mort…
Sans espoir – dans l’intimité des choses – dans la proximité des arbres et de la roche – sous l’égide d’un ciel familier – uniques compagnons des solitaires – des gens du voyage sans famille – sans tribu…
Des ombres qui passent – comme les jours. Des pierres sur lesquelles on croit bâtir des empires. Des morts – la mort – comme un outrage. Le langage des hommes – trivial – autant que ce qui les (pré)occupe. Le territoire déjà circonscrit – les parcelles déjà délimitées. Le monde à sa place – la (grande) célébration de l’immobilisme et de l’ignorance…
L’homme au-dedans de l’homme – beaucoup moins présent que la bête et le fou…
Son poids de chair – mais l’âme légère – et l’esprit aussi vide que le cœur. Pas de rêve – pas d’accomplissement. Pas de plainte – ni d’attente…
La foulée légère – sans le moindre sillon – ni devant – ni derrière soi – et ce qui vient (presque toujours) accueilli…
Rien du jour – ni de la tombe prochaine. Quelque chose hors du temps – hors de la promesse. Sans le monde – ni le visage de l’Autre. Quelque chose de l’origine et de la solitude – dans leurs frontières originales…
Rien ne s’entasse – ni dans l’esprit – ni sur la page. Ce qui arrive se défait aussitôt – glisse dans nos abysses mystérieux – qu’un léger remous, parfois, fait remonter à la surface de la mémoire et du monde…
Un langage sans peur – pour montrer aux gestes…
Vivre – dans la contemplation lointaine des hommes – ces enfants braillards qui s’amusent avec quelques rêves et un peu de sable…
Demeurer au pied des arbres – et soustraire au lieu d’ensemencer pour favoriser la récolte ; ce rien – ce grand rien – au-dedans – qui se déploie…
Le long des chemins – au seuil de la chambre – la même immobilité – le même souffle – dépourvus d’identité…
Derrière le sommeil – là où l’autre vie est possible…
Ici – à même la pensée – des mots-liberté affranchis des cages. Des mots-vertige au-dessus de l’abîme. Des mots-soleil dans la brume. Et dans l’âme – mille pardons pour les larmes et le sang versés…
Des louanges – sans témoin – sans sacrifice – pour célébrer la joie – la solitude – le silence. Le monde pris dans le sommeil et la tourmente – cette terre sans enfance où l’on manie (avec brio) le sabre et le couteau – et les grimaces déguisées en sourire…
Le monde entier – en chaque créature – tout ce qui existe depuis la première naissance. Et en tuant une seule d’entre elles, nous assassinons l’univers – l’Existant – tous les êtres – toutes les générations – toutes les civilisations – tous les règnes – successifs…
Des vents – des portes – et les clés de la délivrance posées là devant chacun – aveugle – épuisé après des millions d’années de sommeil…
Le front brûlant – presque autant que l’âme – après ce long silence…
Plus de soleil que de temps – sur nos marches de pierre – à tenter de trouver Dieu dans les gestes des hommes…
Devant soi – comme entre les jambes d’un rêve…
Rien que des chants et des refus…
Le monde d’avant les noces – le versant opposé au premier jour de l’innocence…
Les traits tremblants – sortant de terre – esquissés par la main de l’âme – seule – terrorisée par les ténèbres…
D’un seul élan vers le ciel – l’espace infini – l’éternité. Libre – enfin – comme le vent qui circule entre les visages – ces figures de cire immobiles – ces excroissances de chair à peine émergées – châtiées jusqu’au cœur pris dans la glaise – manquant d’air et de possibilités…
Le monde comme châtiment – parmi la multitude ignare et beuglante – comme enterré vivant sous un tumulus dans l’insupportable compagnie des Autres – ces frères étrangers dont aucun ne nous ressemble…
Une existence hors de toute fratrie – solitaire – sans famille – sauvage jusqu’aux souliers qui arpentent les chemins déserts…
Rien du ciel rêvé – rien du ciel d’autrefois. L’azur âpre et rugueux – plus réel que toutes nos images – que toutes nos pensées…
Des mots de chair et de pierre – d’âme et de sang – ni vraiment cri – ni vraiment murmure – et pas le moins du monde appel – une manière, peut-être, de secouer ce qui semble endormi – et ce qui semble idolâtrer le sommeil. Une manière, sans doute, de se soumettre à la mort et à la liberté…
De seuil en gouffre – de saut en chute – l’identité, peu à peu, se révèle – au fil des soustractions successives…
Habitant des forêts – pattes et plumes à l’intérieur. En guise de tête – une fenêtre. Le corps nu comme la pierre. Et dans le cœur – une porte – des galeries souterraines – et mille renards amoureusement blottis dans leur terrier. Et dans l’âme – tous les oiseaux du monde qui s’envolent…
Heures grimaçantes découpées au scalpel – rien sous le front – pas même un peu de neige – pas la moindre pensée – rien que du silence. Et sur le sol – le rythme des pas – sur un chemin étrange dont on devine qu’il ne mènera nulle part…
Sur la page – un peu d’encre – les traits trop épais d’un feutre imprécis – la mort en bandoulière – portée comme si nous n’avions d’autre bagage – le déclin et la déchéance inévitables à moins d’une catastrophe soudaine…
Des lignes entrecroisées – des traversées – des amours dérisoires – des souvenirs que l’on entasse pour emplir nos existences vides – des visages que l’on croise comme s’ils étaient des pierres sur le grand mur que nous longeons. Des réserves de tendresse inutilisée – et inutilisable sans doute. Quelques pas encore – et, bientôt, le tombeau ou l’abattoir…
Trop de discours inutiles – de paroles mensongères ou qui prêtent à sourire. Trop de visages et de rêves – et jamais assez de ciel et d’oiseaux…
Un monde d’inquiétude sans tendresse…
Un monde de (trop grandes) certitudes – sans doute…
Ni faute – ni erreur – rien que des tourments…
L’absence comme un règne – le plus magistral, peut-être. Et des âmes qui se déchirent – la chair en pâture – en partage – les lois de l’infamie…
L’égarement – comme un précipice – un trou salutaire qui meurtrit les visages – et redonne aux âmes leur liberté…
Le vide – à notre secours – sans aucun visage – la nécessité déclinante de l’Autre comme seul recours – unique possibilité d’envol – le règne systématique de la solitude – notre destin – notre quotidien – notre chance – prémices de la rencontre – prémices de l’être…
Du jour – comme un autre ciel – plus vaste et plus bleu que celui que l’on aperçoit derrière la vitre. Quelque part – au-delà du rêve – hors du temps – dans la solitude la plus haute…
Comme une rivière entre deux rivages – le destin s’écoule. Et nous autres – accrochés à la barque que l’on nous a attribuée – malmenée par les flots…
La mort qui se rapproche – et notre tête de plus en plus rétive à se poser sur le billot. Comme si l’imminence de la fin soulignait avec plus de force le précieux de la vie…
Rien – sur la table – juste un feutre – quelques feuilles – un peu de pain – et au-dehors – le monde naturel qui offre au corps ce dont il a besoin – sans le moindre désir de vivre autre chose que ce qui est offert (à l’instant où cela est accordé)…
Tout s’est retiré – ne restent – à l’extérieur – que l’absence et la mort – et – à l’intérieur – encore quelques larmes – comme une tristesse de plus en plus consolable…
La malédiction de la faim – des victimes et des ventres à nourrir. Le vivant sacrifié sur l’autel du monde. Un sol sans ciel – ou pire – avec son consentement résigné. Dents – chair et estomac – la punition des Dieux qui nous laissent pourrir sur cette terre…
Le silence des hommes et le silence du ciel – presque opposés – d’un côté, l’impossibilité de la parole et de l’autre, le consentement au-delà du langage…
D’un côté, le sable et de l’autre, l’océan…
Le poème – comme un pain tombé du ciel – et partagé avec ceux qui se trouvent là – présents – sensibles aux mots dictés par le silence…
On se réalise dans la soustraction – l’effacement – l’accueil – la nudité – la simplicité – grâce à tout ce que les hommes haïssent – dénigrent – rejettent – fuient comme la peste…
Chacun vit l’existence d’un Autre qu’il prend pour lui-même…
Nous sommes l’impersonnel aux mille visages – reflets multiples d’une seule figure – celle que nous cherchons depuis notre exil de l’origine…
Il faudrait vivre comme si l’existence était dérisoire – un jeu – sans gravité – à mourir de rire – ce qu’elle est, sans doute, profondément…
Le cri d’un Autre qui nous déchire la gorge – hostile comme un soleil noir…
Le fond d’une épreuve – le jour cauchemardesque – du matin au soir – l’invasion des bruits du monde au-dedans…
Des visages – en soi – traversés de rage – des forces vives – tout un peuple bousculé – à la dérive – prêt à prendre les armes pour étrangler le monde – pour que cesse l’infernal tapage qui exacerbe notre folie…
Des choses – en soi – plus féroces que la mort – plus monstrueuses que la barbarie – posées là on ne sait comment par on ne sait qui – l’énigme du mal – des forces destructrices qui nous habitent – qui nous escortent – et qui, trop souvent, nous font endosser le masque et la sévérité du bourreau…
Le sort de l’être tout entier dans les mots lorsqu’ils s’impriment – du moins, le croit-on en écrivant. Puis – très vite – l’éloignement et l’oubli qui lui font recouvrer sa liberté…
Détention aussi illusoire qu’éphémère – en réalité – car seul le langage est prisonnier de la tête – et bien que l’être pèse de tout son poids, il demeure libre de ce que nous imaginons lui imposer…
Instrument involontaire – nous sommes – dont l’usage transforme les Autres – le monde – nous-mêmes. Quelque chose nous agite qui façonne (plus ou moins) les destins qui nous croisent – qui nous entourent – le cœur tantôt aimant, tantôt enragé – et le sang – et les gestes – contaminés par l’ardeur et le souffle initié – et les âmes qui se plient aux forces et aux exigences qui s’imposent…
Vivre comme une énigme dans le mystère additionné des Autres…
Seul – sans Autre (véritable) à aimer – à éduquer – à libérer – à contraindre. Embarqué dans cette solitude (sans repère) – dans cette existence-thébaïde – jusqu’à la mort…
Dieu – en chaque instant – en chaque geste – en chaque pas – en chaque parole – pour éveiller les âmes endormies…
En dépit des mots – des pages pleines de silence et d’oiseaux…
Des arbres – des forêts – quelques feuilles – et des millions d’envols vers cette partie du ciel (encore) inconnue…
Et quelques passages tremblants (et réussis) vers l’enfance…
Des milliards d’yeux et de bouches dans la chair – éparpillés un peu partout – aux aguets – affamées – vigies et gouffres implacables – et toutes ces mains lancées pour saisir ce qu’elles offriront aux ventres qui doivent quotidiennement engloutir leur pitance…
La monstrueuse réalité du vivant terrestre…
Seul face à la mort tandis que nos ailes se replient – le corps vieillissant – la peau craquelée – et l’esprit millénaire marqué par des milliards de traversées – le même voyage à travers les différents mondes – ce qui change – ce qui se réinvente – ce que l’on perd – au fil des pas…
Les yeux qui s’ouvrent – la réalité qui se découvre – peu à peu – la peur et le langage qui s’effacent au profit du silence et de la joie…
Vivre comme sur une minuscule balançoire – posée dans un jardin immense – abandonné aux herbes folles – qui poussent et qui meurent – encore et encore – tandis que l’oscillation se poursuit – indéfiniment…
L’homme – l’esprit du sommeil – au milieu du rêve – au milieu des images – des instincts cannibales – son poids d’espérance et de fébrilité – quelques (vagues) prières – une manière maladroite de garder la tête au-dessus de l’eau (comme si l’on pouvait vivre hors de ce magma où tout est immergé) – à trembler comme les bêtes – chaque destin posé sur l’autel sacrificiel…
Les yeux fermés pour tenter de survivre à cette pathétique (et dérisoire) tragédie…
Le silence – le seul lieu possible – réel. Le monde déserté – affranchi du labeur et du visage des hommes…
Au cœur de cette âme qui ne pèse (presque) plus rien – plus légère que le sourire des anges…
Le front lucide et le souffle mêlé au vent pour accueillir toutes les apparences de la terre et du ciel…
Les eaux noires – la nuit des certitudes et de l’espérance – des seuils franchis – de l’itinéraire projeté – balisé ; la vie commune – indigente – insupportable…
D’interstice en intervalle – jusqu’au faîte – jusqu’au plus bas – pour inverser les repères – les faire exploser – les effacer – pour que la lumière devienne le monde – la neige – la roche – la source – le murmure de la chambre – quelque chose comme un chant qui ressemblerait au silence…
Vivre dans le frémissement enchanté du monde – le cœur empli de gratitude – l’âme défaite de tous ses rêves et de son poids d’espérance…
Sans mémoire – à travers une fenêtre sans vitre – à même le réel – dans la compagnie du soleil et des Dieux – le geste précis et précieux – bien davantage que la parole…
Serviable et docile – sans excès – sans zèle – dans l’exacte nécessité des Autres…
Le souffle sans gravité – si proche de l’infini que le ciel n’est plus qu’un jardin – une simple terrasse dont les confins mènent à la confusion des sens – à leur extension au-dehors comme au-dedans – à l’éclatement systématique des frontières – pour que ne règne plus qu’un seul lieu ; ni devant – ni derrière – ni en haut – ni en bas – ni au centre – ni à la périphérie – ni ici – ni ailleurs – le même espace – le même cœur – la même résonance – partout…
Des lignes, parfois, éteintes – comme un retrait du vivant né d’un excès de tristesse. Quelque chose comme un visage familier que l’on verrait s’éloigner – se libérer, peu à peu, de notre attachement…
La fin de tous les spectacles…
La séparation confirmée – renforcée – rédhibitoire…
L’accueil nécessaire – en soi – de la faiblesse et du ciel noir…
L’approfondissement de la pesanteur – l’écrasement par la gravité – quelque chose comme l’attente – impossible – de la fin du temps…
Pris en étau entre la forme et le silence – en l’absence de toute issue – de toute échappatoire…
Les conditions réunies, sans doute, pour l’affrontement final qui mènera, peut-être (qui sait ?) à la fin du duel…
Dans la compagnie fraternelle des arbres et des pierres. Seul dans le noir et le froid – dans cette nuit naissante – inévitable – à veiller, avec les bêtes, sur la courbe mystérieuse des astres. Le consentement à l’obscurité malgré le vent et l’absence humaine. Nous-même(s) dans notre unique voisinage. La mort un peu partout. Et ce chemin à explorer jusqu’à la dernière étape…
L’amour déclinant – presque disparu – dans le sillage des rêves et de la passion. Et à leur suite – l’espérance – dans son dernier souffle. La vie – bientôt – affranchie de l’inutile – à l’état brut comme notre âme et notre voix – indifférentes à toute forme de séduction…
La fin du désir et de la prétention…
Attentif – seulement – à ce qui est – à cet instant – dans la savante coïncidence du monde et de l’esprit…
Dans la simple continuité du voyage – le pas présent…
Immobile comme le silence. De plus en plus blanc – de moins en moins grave – malgré la tristesse qui, parfois, frémit à l’intérieur – comme un visage – une sensibilité – ineffaçables au milieu du monde…
Des jeux sur le sable pour oublier la misère et la mort – que nous rappellent toutes les vagues du monde…
A jeter son encre comme si la feuille était le monde – la peau blanche des visages – avec, au fur et à mesure des lignes, cet éloignement inéluctable – nécessaire – vital – la confirmation, de plus en plus évidente, de la solitude et de l’exil…
La vie entre ciel et montagnes – loin des cris et des bavardages – entre prière et silence – quelques pas offerts au corps et aux paysages – quelques lignes offertes à la page…
Le monde – loin – loin – au bout de l’allée – celle des Dieux morts et de l’absence – celle que nul ne devrait plus jamais emprunter…
Quelques rêves encore au-dessus de la tête – de vieux songes qui s’estompent – que l’on devine plus que l’on n’entend – comme des pas rapides qui s’éloignent…
Loin des hommes et des astres – dans l’intimité changeante (et renouvelée) des choses – en ces lieux où la tragédie est à la fois triste et joyeuse – naturelle et inévitable…
Un monde sans spectacle – sans commentaire – sans geste inutile. La vie brute et sauvage – sans appel – où le silence est la matière la plus précieuse – la plus respectée – celle dont s’enveloppent les objets et les âmes…
Par d’autres chemins que ceux par lesquels passent les visages. Sur d’autres chemins que ceux sur lesquels traînent les pas. Hors du temps – en ces lieux silencieux que nul ne devine – ni plus loin – ni ailleurs – autrement – sans les foulées ni la présence des visages habituels – dans le sacre inépuisable d’un autre monde – présent au cœur de celui où nous avons l’air de vivre…
Rien ne dure – le temps d’une attente – inutile. L’ailleurs qui devient familier – qui se rapproche, peu à peu, du centre – du cœur – de ce lieu vide et froid – comme un caveau désert – là où nous nous tenons endormis – suffisamment – pour vivre sans avoir (trop) mal…
L’existence commune – sans âge – où l’on vit à l’envers – retourné – comme un insecte sur le dos qui gesticule et bouge désespérément les pattes dans le vide – prisonnier de la pesanteur – incapable d’inverser le ciel et la terre – condamné à une longue agonie…
Nous tous – en somme – soumis à la lourdeur du destin terrestre – à l’échéance des jours – et à l’incroyable limitation des combinaisons du réel – en ce monde…
Au fond des yeux – les clés invisibles que les Dieux ont cachées – le mystère scellé au fond du cœur – et la serrure dissimulée dans les profondeurs de l’âme. Et les griffes – et les pluies – du monde colorant nos vies de rouge et de gris – faisant peser de tout son poids l’ombre sur nos épaules – donnant à nos jours cette texture épaisse et noire – et à nos mains cette maladresse obstinée…
Les yeux contre la voûte – tentant de pousser les parois – d’élargir l’espace. Et – entre les tempes – le même silence – ce goût malencontreux pour les promesses – des brassées d’espérance – des souvenirs en tas depuis toutes les premières fois. Tout un fourbi de choses inextricables – le monde entier – toutes les enfances – tous les chemins – tous les visages de la mort…
L’ultime pas vers la parole – puis – seulement – le geste et le silence. La terre ouverte autant que l’âme – prêtes, toutes deux, à l’invisible – au ciel sans menace – au strict nécessaire – à ce si peu qu’exige l’alliance (naturelle) entre le ciel et le monde – le lieu où nous sommes – le seul lieu réellement habitable…
Entre l’abîme et la dévoration – le commencement d’une respiration vers un ciel encore abstrait – une verticalité presque irréelle – des mots dans l’ombre du langage et des livres passés. Une manière trop dévorante d’exister et d’essayer de rendre vivant notre chant …
A présent – le silence – reposant pour l’âme et l’esprit. La grande liberté du plus spontané – du plus naturel. Quelques traits sur le sable – quelques fleurs ou un peu de neige selon les saisons…
Une errance entre l’avant et l’après – le passé et la possibilité du devenir – un écart présent – sans le prolongement du temps – dans le bleu immobile et éternel…
Le monde comme abandonné à lui-même. Et notre oreille qui traîne sur des chemins incongrus – infernaux – avec du sable dans la tête – et des pas qui crissent entre les tempes – avec de longues glissades du sommet du crâne jusqu’à la poitrine…
Du noir et du doute – sans hésitation. Quelque chose du désordre et du lointain. Quelque chose de l’isolement – un regard absent – un manque (absolu) de conscience – un savoir indigent et bancal – presque malsain – impropre (en tout cas) à guider les pas vers une terre plus vivable…
Une manière (atroce) d’exister – en deçà du seuil tolérable…
Les bruits de l’absence qui nous tiennent endormis. Le murmure de l’écho – le même depuis des millénaires – la roue éternelle sur l’axe courbe du temps. La litanie de la source qui peine à percer l’épaisseur des rêves et l’opacité des têtes…
Les mots comme des oiseaux qui s’envolent de la terre – qui traversent la cage de l’esprit – nés du silence des sommets – qui longent la ligne de crête – en planant haut – très haut – au-dessus des plaines où vivent – endormis – les hommes – qui fréquentent les Dieux et les mystères de l’aube – en se posant, parfois, sur les plus hautes branches des âmes – à leur place – trop rarement – en ce monde – malheureusement…
Hors des cercles et des assemblées – loin des murs des cités et des médisances humaines – solitaire et inoffensif comme l’arbre et la pierre…
Libre comme l’oiseau des forêts – dans l’oubli d’un monde sans cœur – aux amours misérables – consolatrices et théâtrales – seulement…
Le soleil effleuré – une âme plus vive – ce que l’on pourrait vivre sans que les Autres s’en mêlent – sans l’esprit perverti par le rêve et l’imaginaire – le réel au cœur – le cœur au centre – les pas et l’horizon affranchis du temps – le geste pur et le silence – toutes les joies de l’existence naturelle…
Dans l’œil surpris – l’invisible qui creuse le désir jusqu’à la béance – débusquant des sentiers et des chambres nuptiales – des phares – des gouffres et des rumeurs malsaines – une lumière mystérieuse – l’étendue de la vision et l’efflorescence des passerelles nécessaires pour transformer la cécité en regard balbutiant…
Deux ailes repliées dans l’étrange géométrie du monde – une féerie glaçante – presque horrifique – ceux qui se rassemblent (en vain) pour prier alors que d’autres se réunissent pour participer à des mises à mort – à des tueries – à des massacres de masse…
Quelques mots – à peine un langage – pour dire l’impossibilité du soleil en ce monde – parmi nous – en nous ; ce qui conduit – seulement – au scintillement et à la farce grotesque tant nous sommes confinés à l’illusion et au mensonge…
Ce qui donne lieu au contournement du pire – du plus commun – du bêtement trivial – le début d’un lieu à inventer – et la place indispensable pour qu’il se déploie sans gêne…
La lutte acharnée – en chacun – avant que ne s’impose (naturellement) le règne de la nécessité…
Le monde corseté – le réel irréfutable – et nous autres plongés dans des abîmes d’obscurité et d’incompréhension…
Devant nos yeux – l’absence et la cécité. Et en nous – l’opacité triomphante…
Une marche sans tête – l’histoire terrestre comme elle va – une traversée du feu et du néant – jusqu’au noir total – définitif peut-être…
Des visages et des existences – effacés – soustraits à la mémoire. Le monde qui se retire. Le rabougrissement du temps. Le silence et l’immobilité – comme un gouffre – un tertre – une énigme – quelque chose au fond du regard qui attend notre intimité…
Des carrefours et des batailles – des yeux fermés sur des chemins incompréhensibles – un quotidien sans vertige – mais non sans peur tant les luttes et les croisements sont âpres – violents – infiniment douloureux. Rencontres (si l’on peut dire) dont on ne sort jamais indemne – et presque toujours amputé…
Des existences tremblantes et mutilées – le sort commun – en somme…
Des arbres et des clairières – des sentiers qui serpentent sur la roche. La solitude et les paumes ouvertes – l’âme et le visage d’un seul tenant – le geste dans la parole – et la parole au cœur de l’acte – reflets du même silence…
Et cette joie infatigable – impartageable – de la perte et de l’absence de nom et de signature. Plus personne – comme notre seule figure – la plus fidèle malgré nos refus et notre prétention acharnés…
La vérité sans visage – humble – discrète – presque vitale aujourd’hui – et demain – de toute éternité…
Le seul apprentissage indispensable au monde. L’être au fond de l’âme – jusqu’au bout des doigts…