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LES CARNETS METAPHYSIQUES & SPIRITUELS

A PROPOS

La quête de sens
Le passage vers l’impersonnel
L’exploration de l’être

L’intégration à la présence


 

CARNETS PUBLIES

L'expérience du monde 
Récit (1997-1999)

Solitudes 
Récit (2001)

Le petit chercheur Livre 1  
Conte (2004)

Le petit chercheur Livre 2  
Conte (2004)

Le petit chercheur Livre 3  
Conte (2004)

Quêteur de sens  
Essai anthologique (2005)

Traversée commune  
Livre expérimental (2007)

Traversée commune Livre 1  
Livre expérimental (2007)

Traversée commune Livre 2  
Livre expérimental (2007)

Traversée commune Livre 3  
Livre expérimental (2007)

Traversée commune Livre 4  
Livre expérimental (2007)

Traversée commune Livre 5  
Livre expérimental (2007)

Traversée commune Livre 6  
Livre expérimental (2007)

Traversée commune Livre 7  
Livre expérimental (2007)

Traversée commune Livre 8  
Livre expérimental (2007)

Traversée commune Livre 9  
Livre expérimental (2007)

Traversée commune Livre 10  
Livre expérimental (2007)

Tourbillon(s) 
Journal & récit (2008-2013)

Le goût d'autre chose 
Journal (2013-2016)

Un homme simple et sage 
Récit (2014)

Une âme sensible Vol 1  
Journal (2016-2019)

Une âme sensible Vol 2 
Journal (2016-2019)

Entre le rêve, le monde... Vol 1  
Journal (2019-2020)

Entre le rêve, le monde... Vol 2  
Journal (2019-2020)

Quelque chose du sang...  
Journal (2020-2021)

En plein cœur Vol 1 
Journal (2021-2022)

En plein cœur Vol 2 
Journal (2021-2022)

En plein cœur Vol 3 
Journal (2021-2022)

Si près de nos lèvres... Vol 1 
Journal (2022-2023)

Si près de nos lèvres... Vol 2 
Journal (2022-2023)

Si près de nos lèvres... Vol 3 
Journal (2022-2023)

Si près de nos lèvres... Vol 4 
Journal (2022-2023)

Vie d'un ermite itinérant Vol 1 
Récit (2023)

Vie d'un ermite itinérant Vol 2  
Récit (2023)

Une destinée sans certitude Vol 1 
Journal (2023-2024)

Une destinée sans certitude Vol 2 
Journal (2023-2024)

Entre Dieu et la pierre Vol 1
Journal (2024-2025)

Entre Dieu et la pierre Vol 2
Journal (2024-2025)

Entre Dieu et la pierre Vol 3
Journal (2024-2025)

Entre Dieu et la pierre Vol 4
Journal (2024-2025)

Quelques jours... Vol 1  
Journal (2025)

Quelques jours... Vol 2  
Journal (2025)

Quelques jours... Vol 3  
Journal (2025)

Quelques jours... Vol 4  
Journal (2025)

En son for intérieur Vol 1 partie 1
Journal (2025)

En son for intérieur Vol 1 partie 2
Journal (2025)

En son for intérieur Vol 2 partie 1
Journal (2025-2026)

En son for intérieur Vol 2 partie 2
Journal (2025-2026)

 

CARNETS BRUTS

Carnet n°1
L’innocence bafouée

Récit / 1997 / La quête de sens

Carnet n°2
Le naïf

Fiction / 1998 / La quête de sens

Carnet n°3
Une traversée du monde

Journal / 1999 / La quête de sens

Carnet n°4
Le marionnettiste

Fiction / 2000 / La quête de sens

Carnet n°5
Un Robinson moderne

Récit / 2001 / La quête de sens

Carnet n°6
Une chienne de vie

Fiction jeunesse / 2002/ Hors catégorie

Carnet n°7
Pensées vagabondes

Recueil / 2003 / La quête de sens

Carnet n°8
Le voyage clandestin

Récit jeunesse / 2004 / Hors catégorie

Carnet n°9
Le petit chercheur Livre 1

Conte / 2004 / La quête de sens

Carnet n°10
Le petit chercheur Livre 2

Conte / 2004 / La quête de sens

Carnet n°11 
Le petit chercheur Livre 3

Conte / 2004 / La quête de sens

Carnet n°12
Autoportrait aux visages

Récit / 2005 / La quête de sens

Carnet n°13
Quêteur de sens

Recueil / 2005 / La quête de sens

Carnet n°14
Enchaînements

Récit / 2006 / Hors catégorie

Carnet n°15
Regards croisés

Pensées et photographies / 2006 / Hors catégorie

Carnet n°16
Traversée commune Intro

Livre expérimental / 2007 / La quête de sens

Carnet n°17
Traversée commune Livre 1

Récit / 2007 / La quête de sens

Carnet n°18
Traversée commune Livre 2

Fiction / 2007/ La quête de sens

Carnet n°19
Traversée commune Livre 3

Récit & fiction / 2007 / La quête de sens

Carnet n°20
Traversée commune Livre 4

Récit & pensées / 2007 / La quête de sens

Carnet n°21
Traversée commune Livre 5

Récit & pensées / 2007 / La quête de sens

Carnet n°22
Traversée commune Livre 6

Journal / 2007 / La quête de sens

Carnet n°23
Traversée commune Livre 7

Poésie / 2007 / La quête de sens

Carnet n°24
Traversée commune Livre 8

Pensées / 2007 / La quête de sens

Carnet n°25
Traversée commune Livre 9

Journal / 2007 / La quête de sens

Carnet n°26
Traversée commune Livre 10

Guides & synthèse / 2007 / La quête de sens

Carnet n°27
Au seuil de la mi-saison

Journal / 2008 / Le passage vers l’impersonnel

Carnet n°28
L'Homme-pagaille

Récit / 2008 / Le passage vers l’impersonnel

Carnet n°29
Saisons souterraines

Journal poétique / 2008 / Le passage vers l’impersonnel

Carnet n°30
Au terme de l'exil provisoire

Journal / 2009 / Le passage vers l’impersonnel

Carnet n°31
Fouille hagarde

Journal poétique / 2009 / Le passage vers l’impersonnel

Carnet n°32
A la croisée des nuits

Journal poétique / 2009 / Le passage vers l’impersonnel

Carnet n°33
Les ailes du monde si lourdes

Poésie / 2009 / Hors catégorie

Carnet n°34
Pilori

Poésie / 2009 / Hors catégorie

Carnet n°35
Ecorce blanche

Poésie / 2009 / Hors catégorie

Carnet n°36
Ascèse du vide

Poésie / 2009 / Hors catégorie

Carnet n°37
Journal de rupture

Journal / 2009 / Hors catégorie

Carnet n°38
Elle et moi – poésies pour elle

Poésie / 2009 / Hors catégorie

Carnet n°39
Préliminaires et prémices

Journal / 2010 / Le passage vers l’impersonnel

Carnet n°40
Sous la cognée du vent

Journal poétique / 2010 / Le passage vers l’impersonnel

Carnet n°41
Empreintes – corps écrits

Poésie et peintures / 2010 / Hors catégorie

Carnet n°42
Entre la lumière

Journal poétique / 2011 / Le passage vers l’impersonnel

Carnet n°43
Au seuil de l'azur

Journal poétique / 2011 / Le passage vers l’impersonnel

Carnet n°44
Une parole brute

Journal poétique / 2012 / Le passage vers l’impersonnel

Carnet n°45
Chemin(s)

Recueil / 2013 / Le passage vers l’impersonnel

Carnet n°46
L'être et le rien

Journal / 2013 / L’exploration de l’être

Carnet n°47
Simplement

Journal poétique / 2014 / L’exploration de l’être

Carnet n°48
Notes du haut et du bas

Journal poétique / 2014 / L’exploration de l’être

Carnet n°49
Un homme simple et sage

Récit / 2014 / L’exploration de l’être

Carnet n°50
Quelques mots

Journal poétique / 2014 / L’exploration de l’être

Carnet n°51
Journal fragmenté

Journal poétique / 2014 / L’exploration de l’être

Carnet n°52
Réflexions et confidences

Journal / 2014 / L’exploration de l’être

Carnet n°53
Le grand saladier

Journal poétique / 2014 / L’exploration de l’être

Carnet n°54
Ô mon âme

Journal poétique / 2014 / L’exploration de l’être

Carnet n°55
Le ciel nu

Recueil / 2014 / L’exploration de l’être

Carnet n°56
L'infini en soi 

Recueil / 2015 / L’exploration de l’être

Carnet n°57
L'office naturel

Journal / 2015 / L’exploration de l’être

Carnet n°58
Le nuage, l’arbre et le silence

Journal / 2015 / L’exploration de l’être

Carnet n°59
Entre nous

Journal / 2015 / L’exploration de l’être

Carnet n°60
La conscience et l'Existant

Essai / 2015 / L’exploration de l’être

Carnet n°61
La conscience et l'Existant Intro

Essai / 2015 / L’exploration de l’être

Carnet n°62
La conscience et l'Existant 1 à 5

Essai / 2015 / L’exploration de l’être

Carnet n°63
La conscience et l'Existant 6

Essai / 2015 / L’exploration de l’être

Carnet n°64
La conscience et l'Existant 6 (suite)

Essai / 2015 / L’exploration de l’être

Carnet n°65
La conscience et l'Existant 6 (fin)

Essai / 2015 / L’exploration de l’être

Carnet n°66
La conscience et l'Existant 7

Essai / 2015 / L’exploration de l’être

Carnet n°67
La conscience et l'Existant 7 (suite)

Essai / 2015 / L’exploration de l’être

Carnet n°68
La conscience et l'Existant 8 et 9

Essai / 2015 / L’exploration de l’être

Carnet n°69
La conscience et l'Existant (fin)

Essai / 2015 / L’exploration de l’être

Carnet n°70
Notes sensibles

Journal / 2016 / L’exploration de l'être

Carnet n°71
Notes du ciel et de la terre

Journal / 2016 / L’exploration de l'être

Carnet n°72
Fulminations et anecdotes...

Journal / 2016 / L’exploration de l'être

Carnet n°73
L'azur et l'horizon

Journal / 2016 / L’exploration de l'être

Carnet n°74
Paroles pour soi

Journal / 2016 / L’exploration de l'être

Carnet n°75
Pensées sur soi, le regard...

Journal / 2016 / L’exploration de l'être

Carnet n°76
Hommes, anges et démons

Journal / 2016 / L’exploration de l'être

Carnet n°77
La sente étroite...

Journal / 2016 / L’exploration de l'être

Carnet n°78
Le fou des collines...

Journal / 2016 / L’intégration à la présence

Carnet n°79
Intimités et réflexions...

Journal / 2016 / L’intégration à la présence

Carnet n°80
Le gris de l'âme derrière la joie

Récit / 2016 / L’intégration à la présence

Carnet n°81
Pensées et réflexions pour soi

Journal / 2016 / L’intégration à la présence

Carnet n°82
La peur du silence

Journal poétique / 2016 / L’intégration à la présence

Carnet n°83
Des bruits aux oreilles sages

Journal / 2016 / L’intégration à la présence

Carnet n°84
Un timide retour au monde

Journal / 2016 / L’intégration à la présence

Carnet n°85
Passagers du monde...

Journal / 2016 / L’intégration à la présence

Carnet n°86
Au plus proche du silence

Journal / 2016 / L’intégration à la présence

Carnet n°87
Être en ce monde

Journal / 2016 / L’intégration à la présence

Carnet n°88
L'homme-regard

Récit / 2016 / L’intégration à la présence

Carnet n°89
Passant éphémère

Journal poétique / 2016 / L’intégration à la présence

Carnet n°90
Sur le chemin des jours

Recueil / 2016 / L’intégration à la présence

Carnet n°91
Dans le sillon des feuilles mortes

Recueil / 2016 / L’intégration à la présence

Carnet n°92
La joie et la lumière

Journal / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°93
Inclinaisons et épanchements...

Journal / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°94
Bribes de portrait(s)...

Journal / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°95
Petites choses

Journal poétique / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°96
La lumière, l’infini, le silence...

Journal / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°97
Penchants et résidus naturels...

Journal / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°98
La poésie, la joie, la tristesse...

Journal / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°99
Le soleil se moque bien...

Journal / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°100
Si proche du paradis

Journal / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°101
Il n’y a de hasardeux chemin

Journal / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°102
La fragilité des fleurs

Journal / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°103
Visage(s)

Journal / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°104
Le monde, le poète et l’animal

Journal / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°105
Petit état des lieux de l’être

Journal / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°106
Lumière, visages et tressaillements

Journal / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°107
La lumière encore...

Journal poétique / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°108
Sur la terre, le soleil déjà

Journal poétique / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°109
Et la parole, aussi, est douce...

Recueil / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°110
Une parole, un silence...

Journal poétique / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°111
Le silence, la parole...

Recueil / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°112
Une vérité, un songe peut-être

Journal / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°113
Silence et causeries

Recueil / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°114
Un peu de vie, un peu de monde...

Journal / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°115
Encore un peu de désespérance

Journal / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°116
La tâche du monde, du sage...

Recueil / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°117
Dire ce que nous sommes...

Recueil / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°118
Ce que nous sommes – encore...

Recueil / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°119
Entre les étoiles et la lumière

Recueil / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°120
Joies et tristesses verticales

Journal poétique / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°121
Du bruit, des âmes et du silence

Journal / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°122
Encore un peu de tout...

Journal poétique / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°123
L’amour et les ténèbres

Recueil / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°124
Le feu, la cendre et l’infortune

Recueil / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°125
Le tragique des jours et le silence

Journal / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°126
Mille fois déjà peut-être...

Journal / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°127
L’âme, les pierres, la chair...

Recueil / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°128
De l’or dans la boue

Journal / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°129
Quelques jours et l’éternité

Journal / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°130
Vivant comme si...

Journal / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°131
La tristesse et la mort

Récit / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°132
Ce feu au fond de l’âme

Recueil / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°133
Visage(s) commun(s)

Recueil / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°134
Au bord de l'impersonnel

Journal / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°135
Aux portes de la nuit et du silence

Recueil / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°136
Entre le rêve et l'absence

Recueil / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°137
Nous autres, hier et aujourd'hui

Récit / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°138
Parenthèse, le temps d'un retour...

Journal poétique / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°139 
Au loin, je vois les hommes...

Journal / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°140
L'étrange labeur de l'âme

Recueil / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°141
Aux fenêtres de l'âme

Regard / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°142
L'âme du monde

Recueil / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°143
Le temps, le monde, le silence...

Journal / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°144
Obstination(s)

Journal poétique / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°145
L'âme, la prière et le silence

Journal poétique / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°146
Envolées

Regard / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°147
Au fond

Regard / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°148
Le réel et l'éphémère

Regard / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°149
Destin et illusion

Recueil / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°150
L'époque, les siècles et l'atemporel

Regard / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°151
En somme...

Regard / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°152
Passage(s)

Regard / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°153
Ici, ailleurs, partout

Recueil / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°154
A quoi bon...

Regard / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°155
Ce qui demeure dans le pas

Journal poétique / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°156
L'autre vie, en nous, si fragile

Journal poétique / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°157
La beauté, le silence, le plus simple...

Recueil / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°158
Et, aujourd'hui, tout revient encore...

Journal / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°159
Tout - de l'autre côté

Regard / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°160
Au milieu du monde...

Recueil / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°161
Sourire en silence

Recueil / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°162
Nous et les autres - encore

Journal / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°163
L'illusion, l'invisible et l'infranchissable

Journal / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°164
Le monde et le poète - peut-être...

Journal / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°165
Rejoindre

Recueil / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°166
A regarder le monde

Paroles confluentes / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°167
Alternance et continuité

Journal / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°168
Fragments ordinaires

Paroles confluentes / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°169
Reliquats et éclaboussures

Paroles confluentes / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°170
Sur le plus lointain versant...

Regard / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°171
Au-dehors comme au-dedans

Paroles confluentes / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°172
Matière d'éveil - matière du monde

Regard / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°173
Lignes de démarcation

Regard / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°174
Jeux d'incomplétude

Journal poétique / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°175
Exprimer l'impossible

Regard / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°176
De larmes, d'enfance et de fleurs

Récit / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°177
Coeur blessé, coeur ouvert, coeur vivant

Journal / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°178
Cercles superposés

Journal poétique / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°179
Tournants

Journal / 2019 / L'intégration à la présence

Carnet n°180
Le jeu des Dieux et des vivants

Journal / 2019 / L'intégration à la présence

Carnet n°181
Routes, élans et pénétrations

Journal / 2019 / L'intégration à la présence

Carnet n°182
Elans et miracle

Journal poétique / 2019 / L'intégration à la présence

Carnet n°183
D'un temps à l'autre

Recueil / 2019 / L'intégration à la présence

Carnet n°184
Quelque part au-dessus du néant...

Recueil / 2019 / L'intégration à la présence

Carnet n°185
Toujours - quelque chose du monde

Regard / 2019 / L'intégration à la présence

Carnet n°186
Aube et horizon

Journal / 2019 / L'intégration à la présence

Carnet n°187
L'épaisseur de la trame

Regard / 2019 / L'intégration à la présence

Carnet n°188
Dans le même creuset

Regard / 2019 / L'intégration à la présence

Carnet n°189
Notes journalières

Carnet n°190
Notes de la vacuité

Carnet n°191
Notes journalières

Carnet n°192
Notes de la vacuité

Carnet n°193
Notes journalières

Carnet n°194
Notes de la vacuité

Carnet n°195
Notes journalières

Carnet n°196
Notes de la vacuité

Carnet n°197
Notes journalières

Carnet n°198
Notes de la vacuité

Carnet n°199
Notes journalières

Carnet n°200
Notes de la vacuité

Carnet n°201
Notes journalières

Carnet n°202
Notes de la route

Carnet n°203
Notes journalières

Carnet n°204
Notes de voyage

Carnet n°205
Notes journalières

Carnet n°206
Notes du monde

Carnet n°207
Notes journalières

Carnet n°208
Notes sans titre

Carnet n°209
Notes journalières

Carnet n°210
Notes sans titre

Carnet n°211
Notes journalières

Carnet n°212
Notes sans titre

Carnet n°213
Notes journalières

Carnet n°214
Notes sans titre

Carnet n°215
Notes journalières

Carnet n°216
Notes sans titre

Carnet n°217
Notes journalières

Carnet n°218
Notes sans titre

Carnet n°219
Notes journalières

Carnet n°220
Notes sans titre

Carnet n°221
Notes journalières

Carnet n°222
Notes sans titre

Carnet n°223
Notes journalières

Carnet n°224
Notes sans titre

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SOLITUDES

RECIT (2001)

 

Solitude

Je vis en reclus. Retranché du monde. Je passe le plus clair de mon temps dans un trou. Dans mon trou. Un petit appartement au dernier étage d’un vieil immeuble à la périphérie de la ville. J’y suis terré depuis plus d’un an. Je ne sors jamais, excepté pour promener mes chiens. A l’heure des sorties, nous allons marcher dans les collines. Nous traversons la place d’un pas rapide, à l’abri des regards, le nôtre tourné vers l’intérieur, rasant les murs et croisant sans les voir les rares passants. Et après une heure ou deux de promenade, on retrouve notre tanière.

 

*

 

En général, je me lève tard. J’ignore la sonnerie du réveil que j’ai branché sur 7 heures. Je n’ai aucune raison de me lever si tôt. Une habitude que j’ai conservée de ma vie passée et qui sied mal à celle d’aujourd’hui. Chaque matin, monsieur Mund et madame Draille viennent me rejoindre sous les couvertures. Ils s’installent à mes côtés et finissent par me tirer hors du lit. Je me lève alors la mine déconfite et bougonne. Je déteste le matin (j’ai toujours vécu le réveil comme un moment douloureux où il me fallait passer de l’ombre à la lumière… et je déteste la lumière). Aussitôt levé, je me traîne vers la cafetière, ma seule compagne du matin. Et trois bols plus tard, j’achève de me réveiller. Puis vient l’heure de sortir mes chiens. Monsieur Mund et madame Draille m’attendent devant la porte. Je me lève, vais m’habiller et nous sortons ensemble dans la ville affairée et bruyante.  

 

*

 

Je passe le plus clair de mon temps derrière la petite planche de bois qui me sert de table de travail. Je l’ai maladroitement fixée au mur, face à la fenêtre qui donne sur la rue principale. Voilà ma seule fenêtre sur le monde. D’un simple mouvement de tête, et je suis dehors. Et cet effort est bien suffisant. Depuis longtemps, il n’y a qu’à cette distance que je peux vivre parmi les hommes. Je les méprise si profondément que je ne peux me résoudre ni à les fréquenter, ni à participer à leurs jeux misérables. Aussi jamais je ne me rends dans le monde au-delà des strictes nécessités que contraint la triviale satisfaction de mes besoins physiologiques. La poursuite de vulgaires desseins que j’observe chez la plupart de mes congénères m’a toujours exhorté à rester à l’écart. Les hommes sont trop stupides et trop grossiers, trop insensibles et trop hypocrites pour que je consente à vivre en leur compagnie. Que les hommes continuent donc de faire tourner le monde ! Mais qu’ils m’épargnent d’y participer ! Voilà ma seule exigence ! Non que je ne me sente point homme ! Non que je me sente moins médiocre ou moins insignifiant que mes congénères mais la pudeur m’incite à ne l’exposer qu’à l’indulgence de mes chiens et de mes cahiers. Oh non ! Mon regard n’est pas dupe ! Mes faiblesses sont les mêmes que celles des hommes. Et je suis peut-être même le plus misérable d’entre tous mais j’éprouve cette pudeur un peu honteuse qui m’interdit de l’étaler aux yeux du monde.

 

*

 

Ma vie se déroule ainsi. Seul auprès de mes chiens. Auprès de monsieur Mund d’abord que j’ai recueilli il y a 3 ans environ. Lorsqu’un matin je l’ai trouvé devant ma porte, je n’ai pu résister à son regard implorant. Je l’ai invité à entrer. Il était maigre et malodorant. Mais mes soins l’ont vite requinqué. Depuis, il mène une vie tranquille sans rien demander à personne. Aujourd’hui, il passe ses journées à dormir sur le vieux canapé rapiécé laissé par l’an-cien locataire (Monsieur Mund est un compagnon bougon que rien ne peut détourner de son sommeil). Il se montre bien souvent indifférent à l’affection que je lui témoigne. Contrairement à madame Draille, il a l’air de trouver ça dans l’ordre des choses. Au fond, je crois que monsieur Mund me ressemble. Nous sommes de cette race d’indifférents qui n’aspirent qu’à la tranquillité. La présence de madame Draille ne semble pas le déranger. D’ailleurs, en général, ils s’ignorent. C’est pourtant lui qui me l’a ramenée, il y a quelques mois. C’était un après-midi. Lassé par les rires exaspérants de mes voisins, j’avais abandonné ma table de travail. Et nous étions sortis pour retrouver un peu de calme dans les collines. Ce jour-là, nous marchions comme à l’ordinaire, lui sur ses odeurs, moi dans mes pensées lorsque, soudain, il a disparu derrière un talus. Il est réapparu quelques instants plus tard talonné par une petite chienne aux poils blancs roussis qui nous a suivis sur le chemin du retour. Elle non plus, je n’ai pas eu le cœur à la laisser dehors. Depuis, elle partage nos vies de vieux garçons en nous apportant toute la joie et l’exubérance de sa jeunesse. Aujourd’hui, madame Draille règne sur nous comme une reine pleine de gaieté (qui parvient, mieux que quiconque, à égayer nos existences de vieux misanthropes). Et, souvent, je la regarde comme un petit soleil inespéré venu tout exprès illuminer la noirceur de notre quotidien.

 

*

 

Je ne vis de rien. De quelques centaines de francs versés par le gouvernement. Je les reçois sans plaisir et sans honte. Ces subsides n’ont d’ailleurs rien de honteux. Ils me permettent tout au plus d’assurer (et d’organiser) ma survie. Aussi, chaque mois (pour toucher ma pension), je dois me rendre à l’adresse mentionnée sur la convocation préfectorale, un énorme bâtiment gris à l'autre bout de la ville. Je m’y rends à pied. A l’heure du déjeuner. A cette heure où les rues sont désertes. Je m’y rends d’un pas rapide, la tête baissée, soucieux de m’épargner la vision de ce monde que j’exècre. A l’accueil, je décline mon nom à une hôtesse austère et indifférente. Une femme entre deux âges coiffée d’un éternel chignon gris. Je lui tends ma pièce d’identité qu’elle regarde d’un œil fatigué. Puis, d’un mouve-ment de tête, elle m’indique le guichet suivant. Jamais nous n’avons échangé un seul mot. Au fond, je suis heureux de tomber sur elle. Elle m’épargne les formalités d’usage auxquelles je n’ai aucune envie de me prêter. Au guichet suivant, j’appose ma signature au bas d’un formulaire, prends mon dû sous le regard méprisant de l’employé et regagne la sortie. 

 

*

 

Mes rapports au monde sont inexistants. Je n’ai ni vie professionnelle, ni vie familiale. Ni vie sociale, bien sûr. Mes rapports au monde se cantonnent à quelques brèves apparitions dans la ville. Bien sûr, je m'en désole mais n’en suis guère affecté, sauf à me voir entraîné plus que de raison – autrement dit plus qu’à l’ordinaire – dans le flot glauque et suffocant de la foule. Je me nourris bien sûr. Et comme tout le monde (ou presque, du moins, je le suppose), je me réapprovisionne « alimentairement parlant ». Je fais donc – comme on le dit trivialement – mes courses. Oui ! Comme tout autre, je pousse mon caddie. Sans enthousiasme, il est vrai. Je le remplis non de victuailles pour satisfaire mon plaisir consommatoire et gustatif (je ne possède ni l’un ni l’autre, contrairement à tant de mes congénères qui semblent apprécier le shopping et les plaisirs de la table, rares plaisirs de leur vie, semble-t-il…), mais j’y amoncelle plutôt de lamentables bouts de matière organique pour répondre à mes nécessités physiologiques. Une contrainte à laquelle je me soumets – il va sans dire – à contre-cœur. Au pas de course, le plus souvent, et l’affaire est réglée. Enfin… provisoirement réglée. Car l’insatiable besoin biologique me contraint – comme tout un chacun, n’est-ce pas – à une infaillible récurrence. Au pas de course, disais-je, et l’affaire, en général, est réglée. Sauf à certaines rares occasions… où je m’attarde quelques instants dans ces allées faussement labyrinthiques pour me repaître de cette accablante proximité du monde. A ces heures faussement grégaires, la vision de cette humanité – qui habituellement m’insupporterait – exacerbe étrangement mon désir de comprendre mes congénères. Je déambule alors l’œil aux aguets, l’esprit vigilant, le jugement et la critique faciles. Et je regarde sans complaisance, sans véritable compassion (même si elle m’effleure parfois), sans véritable cruauté non plus cette bêtise humaine qui s’étale autour de moi. Ces sorties sont pour moi une sorte de divertissement et une source inépuisable d’inspiration puisée dans la stupidité humaine. Oui, ces sorties sont une sorte de nourriture divertissante qui vient conforter mon refus du monde et ma propension délectable à l’exposer dans mes petits travaux. Malheureusement, cet affligeant spectacle me lasse, en général, bien vite. Et après un dernier regard sur la foule, je m’empresse de rejoindre mon antre que je ne quitterai plus avant d’avoir épuisé les maigres réserves alimentaires acquises ce jour-là.

 

*

 

Cet appartement est mon seul univers. J’y reste cloîtré des jours entiers. Ma vie s’y déroule sans encombre, presque heureuse. J’ai parfois le sentiment d’être l’un de ces Robinson urbains, (pauvre Robinson des temps modernes), isolé des hommes malgré la proximité du monde. Je vis chichement. Ma maigre pension réussit néanmoins à satisfaire mes frugaux besoins. Et malgré l’exiguïté de la pièce, j’y ai aménagé un atelier que j’occupe la plus grande part de mes journées. J’y peins, dessine, sculpte et écris. Ce sont là mes seules activités. Je n’y rechigne que très rarement. Mes journées passent ainsi, de travaux en travaux que j’accumule dans le capharnaüm du couloir. Cet univers exigu n’en est pas moins, à mes yeux, le centre du monde. Et en dépit de son étroitesse, cet espace m’ouvre les portes d’horizons infinis dans lesquels, chaque jour, je me perds. Et après ces longues heures de rêverie et de labeur, je reviens à la nuit tombée pour retrouver mes chiens. Et en dépit de ma sainte horreur de la réalité, je leur sais gré de me rappeler à la vie.

 

*

 

Chaque soir, nous allons marcher dans les collines qui entourent la ville. Il nous arrive aussi parfois d’aller nous promener, pendant de longs après-midis, sur les innombrables sentiers qui traversent la forêt. Nous sommes heureux de nous retrouver seuls en pleine nature. A chaque sortie, nous prenons soin d’éviter la foule des promeneurs qui s’agglutinent sur les sentiers les plus proches de la route. Nous allons plus loin, inventant mille ruses pour échapper à une rencontre inopinée. Comme moi, monsieur Mund et madame Draille détestent les hommes. Lors de ces promenades (plus encore qu’à tout autre instant), nous considérons toute présence humaine comme une intrusion dans notre univers. Une atteinte à notre liberté sauvage et solitaire. Le moindre quidam rencontré est alors poursuivi avec force aboiements et tiré hors de notre territoire. Et je me félicite de cette misanthropie partagée. Nous haïssons ce monde qui nous le rend bien. Mais qu’importe, nous sommes ensemble. Et il n’y a pas de joie plus grande pour moi que de nous voir ainsi, isolés et solidaires.

 

*

 

Mais en dépit de ma joie à parcourir les collines avec mes chiens, mon vrai bonheur se trouve là-haut. Devant ma machine à traitement de texte, devant une feuille blanche ou une toile bon marché. Je n’existe malheureusement (j’en ai bien peur…) qu’en compagnie de mes crayons et de mes brosses. J’ai le sentiment alors que ma vie prend tout son sens. Il me semble même que je n’existe que lorsque je m’adonne à la seule activité qui me semble digne en cette vie ; dépeindre le monde et le noircir de mon dégoût. Il m’arrive pourtant, il est vrai, d’avoir envie de le repeindre de couleurs moins tristes. Mais je n’en ai, en général, ni le goût ni le courage. Je crois qu’il n’y a que le noir qui sache m’inspirer. Ou le gris, peut-être, à la rigueur. Les autres couleurs me sont totalement inaccessibles (ma vie n’est que grisaille et noirceur, comment pourrais-je dès lors parer le monde d’autres cou-leurs ?). Ainsi, chaque jour, je m’installe à ma table, porté par une idée. Et, presque toujours, je m’efforce de la fixer pour l’étreindre. Et presque toujours, nous nous enlaçons pour nous rouler sur la page blanche ou sur la toile comme d’autres le feraient peut-être sur un lit en compagnie de quelque jolie femme. Puis je desserre mon étreinte et lève la tête (le plus souvent heureux et satisfait) pour contempler le fruit de notre enlacement. Rien ni personne, je crois, ne saurait me procurer davantage de joie que ces enfantements quotidiens. Eux seuls me réconcilient avec cette part d’ombre qui confine ma vie dans cette solitude. Seuls, ces instants savent m’apporter le peu d’amour dont j’ai besoin pour vivre. Ces idées sont mes seules amies et mes seules amantes. Et aucune femme ne saurait m’apporter davantage de joie. Il y a dans nos étreintes plus d’érotisme et de volupté que dans bien des ébats amoureux. Comme s'il y avait entre nous une irrépressible attirance, un lien merveilleusement fragile et digressant, en permanence renouvelé et renouvelable. Entre elles et moi, c’est à l’amour, à la vie et à la mort. Et ensemble, nous vivons une histoire peu commune aux facettes si diverses et si nombreuses que bien des couples, je crois, nous envieraient.

 

*

 

Les voisins me haïssent. Pourtant, ils ne me connaissent pas. Peut-être ce qu'ils pensent de moi est suffisant pour me détester... Je les croise parfois dans les escaliers. Nous passons notre chemin sans nous voir. Jamais nous ne nous sommes adressés la parole. Comme je les méprise. S’ils savaient comme je les méprise… Ils sont médiocres et vulgaires, fades et sans intérêt. Les cloisons sont si minces que je ne peux ignorer ce qui se passe chez eux. Je connais leur vie comme personne. L’heure à laquelle ils sortent chaque matin, l’heure à laquelle ils rentrent chaque soir, l’heure à laquelle ils se lavent, cuisinent, mangent, baisent et se rendent au lieu d’aisance. Leur vie n’a plus aucun secret pour moi. Et cette absence de mystère me les rend que plus méprisables. Leur existence n’est qu’une longue suite de tâches stupides et insignifiantes. Il n’y a dans leur vie que platitude et banalité. Et cette proximité m’étouffe et me répugne.

 

*

 

Je hais ces gens. Je hais cet immeuble. Je hais cet appartement. Tout y est sale et crasseux. La cuisine est un dépotoir où, chaque jour, j’entasse une pile toujours plus haute de déchets. L’évier regorge d’assiettes sales au contenu nauséabond et repoussant. Les murs sont recouverts d’une épaisse et poisseuse couche de graisse. Les ustensiles et les casseroles sont couverts de suie et de poussière. Les placards renferment un amoncellement de victuailles à moitié entamées, parfois moisies. La cuisine est un lieu si désolant que j’éprouve les pires difficultés à y préparer les repas (et y demeurer plus que nécessaire serait chose impossible). Il me faut pourtant la traverser chaque jour pour me rendre à la salle d’eau. L’endroit n’est guère plus reluisant, mais je l’ai arrangé à mon goût en dessinant sur les murs de grandes fresques oniriques. J’aime à venir m’y reposer entre deux travaux à l’atelier. Cet appartement est à mon image (tout lieu ne ressemble-t-il pas d’ailleurs à celui qui l’habite ?). Ici règnent le foisonnement, le désordre et la saleté. Mais je ne souffre pas (ou rarement) de vivre ici. Il m’arrive pourtant, il est vrai, d’avoir envie de faire peau neuve. Je liquide alors sans pitié mille choses que je n’aurais pas osé toucher quelques instants plus tôt. Dans ces moments de frénésie ménagère, monsieur Mund et madame Draille me regardent avec inquiétude. Ce charivari perturbe leur ronronnante tranquillité. Qu’ils me pardonnent. C’est une irrépressible nécessité qui m’y contraint. Et je ne m’y résous que pour nettoyer tous ces miasmes qui encombrent ma vie. Je ne peux retourner à l’atelier avant d’avoir tout remis en ordre.   

 

*

 

Je trouve parfois ma vie pathétique. Cette exclusion n’a aucun sens. Je dilapide mes journées en bêtises et en niaiseries. Et cet acharnement à réaliser « mes travaux » me semble aussi vain que n’importe quel emploi. J’ai beau mépriser les hommes et leurs stupides activités, je n’en suis pas moins ridicule. Aussi m’arrive-il de délaisser « mes travaux ». Le désespoir n’est alors jamais bien loin. A ces instants, je me mets souvent à regarder mes chiens affalés sur les fauteuils de l’atelier. Et je me surprends à les envier. Puis je finis par détourner la tête pour regarder le monde qui s’agite sous mes fenêtres. Mais cette vision achève, en général, de me déprimer ; l’agitation du monde souligne avec trop d’insistance l’immobilité et l’inutilité de ma vie. Mener une existence figée et inutile, voilà peut-être, au fond, mon plus grand malheur ! Ensuite, le plus souvent, je me mets à tourner en rond dans la pièce. Et mes pensées se mettent à tourner en rond dans ma tête. Mais comment pourrais-je échapper à ce sentiment d’inutilité et de désœuvrement ? Ma vie est sans doute la moins absurde de toutes celles que je connais. Au plus fort de la crise, je finis par m’allonger sur le sol, le visage posé sur la moquette poussiéreuse. Et les yeux fermés, j’écoute les battements de mon cœur. J’écoute le peu de vie qui me reste, recroquevillé dans cette tristesse désespérée.  

 

*

 

Avec le temps, j’ai appris l’extraordinaire pouvoir de l’esprit sur notre perception et notre façon de voir le monde. Je sais, à présent, qu'il ajoute ou enlève, à sa guise, toute une série de filtres qui viennent assombrir ou éclaircir le réel. Il est ainsi capable de faire varier à l'infini les teintes et les nuances et d'amplifier ou, au contraire, d'atténuer certains aspects de la réalité. L’esprit est une mécanique extraordinaire qui, à chaque instant, crée un jeu de miroir fascinant et insaisissable. Face à l’esprit, je me sens si impuissant. Face à lui, je sens (et je sais) que je ne peux rien. Ni lutter ni m’enfuir. Je dois me résoudre à regarder le monde avec la couleur qu’il m’impose. Tantôt noir, tantôt gris (parfois rose, trop rarement). Et j’ai beau essayer d’échapper à ces teintes, rien n'y fait... je dois me laisser absorber par la couleur dominante qui finit par recouvrir toute la matière du monde. Il arrive parfois que le sombre vire au clair puis revienne brusquement au noir. Comme si mon esprit s’amusait à me bâtir une vision précise de ce monde qu’il s’empresserait de repeindre d’une autre couleur avant de tout réobscurcir une nouvelle fois. Ma vision du monde s’est toujours construite ainsi. Et à chaque changement de couleurs, mes certitudes, ma compréhension et ma vie même sont ébranlées jusque dans leurs fondations. Et tout vacille comme si j'étais un pantin ballotté entre l'obscurité et la folie...

 

*

 

Du monde, je n’accepte rien. Ni ses plaisirs ni ses abjections. Je me contente de le regarder sans vraiment le comprendre. Je sais pourtant que le monde change. Qu’il change vite. Qu’il change même très vite. Il me semble pourtant que rien n’a jamais véritablement changé et que jamais rien ne changera véritablement. Je crois que seuls les masques se transforment et s’agitent. Et cette ville, comme toutes les villes, est à l’image de ce monde. Elle est bruyante et mensongère. Et moi, qui n’aspire qu’au silence et à la solitude, la proximité du monde (ma présence en cette ville) est un enfer. Aussi, souvent ai-je envie de fuir. De partir. Loin. Très loin. De quitter ce monde et cette ville. D’oublier cette farce à laquelle cette existence me contraint. Alors, souvent, je me mets à imaginer un endroit isolé, un coin de nature sauvage et oublié. Mais comment pourrais-je dénicher un tel lieu et m'y installer ? Les terrains à l'écart des zones habitées sont rares et mes moyens financiers sont si modestes... Et de ne pouvoir trouver un tel endroit, j’en désespère. Alors, de dépit, je reste cloué sur ma chaise, derrière cette vitre sale qui me relie au monde. Et j’entends le bruit désespéré de mes doigts qui écrasent les touches de ma vieille machine à écrire. Seul, ce bruit prouve que je suis encore en vie. Ma vie n’existe que dans ce martèlement régulier. Ma vie ne tient, je crois, qu’à ces 26 lettres qui s’impriment mécaniquement sur la feuille blanche. Et, pourtant, il m’arrive souvent d’interrompre ma frappe pour regarder la rue qui me fait face. Et l’espace d’un instant, je me laisse envahir par les gens qui marchent, les voitures qui passent, les cris des enfants, les bruits des voisins, les rires des passants… par toute cette vaine agitation. Je respire cette atmosphère que j’exècre et qui pourtant nourrit ma vie et mes travaux. Cette atmosphère imprègne mes doigts qui reprennent alors leur gymnastique coutumière. Mes journées passent ainsi. Du bruit du monde au bruit des touches que je heurte inlassablement, comme un écriveur obstiné et solitaire, désespérément immobile derrière sa fenêtre.

 

*

 

Ma solitude n’a rien de pathétique. En rien, elle n’est subie. C’est seul que j’ai décidé de vivre ainsi. Avec mes chiens et mes travaux, mon bonheur est suffisant. Le monde n’a rien à m’offrir et je n’ai rien à lui apporter. A chacun son rôle. Le mien est ici. Sans costume ni spectateur. A bien y réfléchir, je pense que ma vie n’a rien à envier à celle des autres. J’ai même l’orgueil de la considérer comme plus intéressante. Elle m’offre une liberté dont la plupart des hommes sont privés. Personne n’est en mesure de m’imposer ses règles. Je les érige seul. Les respecte ou les transgresse à ma guise. Cette autarcie est le gage d’une vie et d’un bonheur autonomes. Je n’y fais entrer personne. Jamais. Ma vie, cet appartement, mes univers sont des forteresses inexpugnables. Mes chiens sont ma seule faiblesse.

 

*

 

Je suis multiple. Ou, plutôt, devrais-je dire, nous sommes, en moi, multiples. Tantôt fier et orgueilleux, tantôt humble et réservé, tantôt joyeux et exubérant, tantôt triste et désespéré. Tantôt porté par un sentiment d’invincibilité, tantôt craintif (effrayé de tout, effrayé de rien). Tantôt à éprouver tel sentiment, tantôt à éprouver tel autre. En somme, j’expérimente là le trivial paradoxe d’un être ordinaire. Il n’y a, je crois, rien de plus dans cette multiplicité. Et j’ai pourtant l’étrange sentiment de subir avec plus d'intensité qu'un autre les effets de cette multiplicité. Plus qu’une simple modification de mes humeurs et plus qu’un changement de coloration de mes perceptions, c’est ma vision entière, ma vision totale qui se transforme et me transforme. Je doute alors de tout, de mes désirs, de mes idées, de mes certitudes. De ma vie même, je ne suis plus certain. C’est un sentiment d’ignorance totale et absolue qui me submerge… comme si tout se disloquait et se désagrégeait à l’intérieur. Et rien, plus rien ne me semble vrai, plus rien ne me semble faux. Tout me semble irréel et inaccessible. Tous mes repères et toutes les frontières se brouillent et s'effacent. J'ai le sentiment alors de glisser dans un abîme sans fond. Pourtant, je finis toujours par me relever, vidé et sans vie, mais vivant. Oui, je finis toujours par ressortir de ce gouffre, plus apeuré et plus perdu que jamais, pour repartir, plus maladroit encore, vers le mur de la vie, reprendre l’absurde ascension en attendant (avec angoisse) la prochaine chute. Une force obscure me pousse toujours à rejoindre la vie, une force obscure et incontrôlable, mystérieusement incontrôlable, que la mort même, je crois, ne saurait endiguer. 

 

*

 

De ces périodes d'égarement, je ressors toujours affaibli. Et toujours chamboulé dans mes convictions et mes vérités. Incapable d’entrer dans les univers qui me sont familiers. Madame Draille et monsieur Mund le sentent bien. Au sortir de chaque crise, ils se font plus proches et me contraignent à leur prêter davantage attention… comme s’ils devinaient ma détresse. Il m’arrive alors de prendre la brosse pour peigner leurs poils rêches ou la laisse pour sortir. Ces crises sont si régulières qu’elles ne m’étonnent plus guère. Elles arrivent souvent à l’improviste. Le matin, en général, à ma table de travail. Et, face à elles, je ne peux rien. Toute révolte serait inutile et tout énervement idiot tant ils renforceraient mon sentiment d'impuissance. Je dois me soumettre à leur venue. Alors je me soumets. J’abandonne l’atelier et mes travaux dont l’insipidité m’écœure. Je regarde un instant la petite pièce dont l’étroitesse me rappelle celle de mon existence inutile. Je ravale les larmes sèches de mon désespoir qui ne couleront sûrement jamais (il y a en moi trop de rage et de dégoût pour qu’elles puissent se déverser). Je pense alors au suicide qui me délivrerait de cette vie, de cette souffrance absurde. Mais je songe aussitôt à monsieur Mund et à madame Draille qui ne me survivraient pas dans ce monde abject. Il ne me reste plus alors qu’à faire taire cette désespérance qui s’est répandue sur mon existence pour continuer à vivre en attendant que la mort, un jour, vienne me chercher. 

 

 

Tentative de retour au monde – Lettres à I.

 

Maldestre, le 4 octobre

Cher I.,

Tu sais à quel point je déteste ma situation. Retrouver le monde quelques mois après l’avoir quitté. C’est absurde, conviens-en. Mais laissons cela ! (Je t’en parlerai dans mes prochaines lettres). Laisse-moi plutôt t’entretenir d'une chose qui me tient particulièrement à cœur aujourd'hui ! Et évoquons, je te prie, mon éloignement raté d’avec le monde (ce monde qui ne me semble plus aujourd’hui qu’un lointain souvenir). Tu me connais trop pour ignorer que cet éloignement n’a pas été un brusque retournement des choses. Il nous arrivait parfois d’en parler. Te souviens-tu, par exemple, de cette phrase que tu aimais tant à me répéter (et qu’après toutes ces années, je n’ai pas oubliée) : « tes plus ordinaires pensées sont imprégnées d’une bien maladive misanthropie ». C’est vrai. Je le reconnais aujourd’hui, ce mépris pour l'humanité s'était installé peu à peu et avait fini par infuser tout mon être. Et en dépit de tes remarques, je n’en pris conscience que tardivement (trop tardivement peut-être…). Comme si j’avais distraitement accumulé des pans entiers d’une vision étrangère à moi-même. D’ailleurs, il t’arrivait souvent d’évoquer ma lente métamorphose. Lente métamorphose que je refusais d’admettre et qui n’était à mes yeux que de vagues mouvements d’humeur que je mettais, t’en souviens-tu, tantôt sur le compte d’un mal-être passager, tantôt sur celui d’un énervement inexplicable (tu connais ma fâcheuse propension à l’énervement). Et malgré tes incessantes mises en garde, j’étais loin de me douter qu’une modification si radicale était à l’œuvre. Je m’en aperçus véritablement un jour d’accès de colère. Ce jour-là, je ressentis pour la première fois une inclination totale et absolue à la misanthropie. La crise passée, je t’en avais fait part. Et tu m’avais parlé, je m’en souviens, de crise misanthropique profonde. Tu avais vu juste. Quelque temps plus tard, j’ai ressenti la nécessité d’occuper cette place de misanthrope à plein temps, de me consacrer entièrement à cet emploi de spectateur du monde solitaire et enragé. C’était là un sentiment si fort que rien, je crois, n’aurait pu m’en détourner. Et dans cet élan qui, chaque jour, m’éloignait davantage des hommes, un détachement bien heureux de la chose matérielle m’avait, à son tour, pénétré, m’exhortant à ne plus toucher à rien qui put avilir mon rôle de contemplatif sardonique et solitaire. L’art se devait d’être alors mon unique souci et ma seule nourriture. Je me souviens de tes moqueries quant à mes ambitions misanthropico-artistiques. Pourtant, inconcevables me paraissaient le moindre effort, la moindre tentative d’agir autrement avec et en ce monde. Et ne parlons pas de celle de participer à sa marche stupide ! J’avais fait le deuil de ces misérables activités humaines. Oui, mon cher I., j’avais définitivement renoncé à cette incommensurable médiocrité. Planant au-dessus de la masse affligeante des hommes.

 

Et puis voilà, aujourd’hui, de nouveau tout bascule. Une fois de plus, tout bascule. Certitudes, repères… le sens même de mon existence est remis en cause... Tu dois penser que le doute a raison de venir ainsi bousculer le rôle que je m’étais si présomptueusement attribué. Mais je t’en conjure, ne viens pas alourdir ma peine par tes moqueries ! Ma situation est suffisamment douloureuse ! Situation douloureuse exacerbée par cette précarité matérielle dans laquelle je me suis enlisé au cours de cette période et qui – j’en suis persuadé – n’est pas étrangère à cette décision soudaine de revenir dans le monde ! Mais n’accablons pas ma situation matérielle ! Ces difficultés sont infimes au regard de mon insignifiance artistique. Ce sont « mes œuvres » qui, je crois, m’invitent avec le plus d’ardeur à raccrocher ma panoplie d’artiste. Ainsi sais-tu qu’au cours de cette étrange période misanthropico-artistique, souvent il m’est arrivé d’entrevoir mon existence comme celle d’un artiste raté. Oui, au sens où on l’entend si ordinairement. Je sais bien que ce concept véhiculé par les bien-pensants de ce monde n’a aucun sens à tes yeux, et moi-même, je croyais m’en être largement défait. Mais tu vois, ce sentiment a fini par me rattraper. Aussi ai-je souvent imaginé ma vie comme celle d'un artiste médiocre et sans talent accumulant des œuvres sans intérêt. Ah, mon cher I. ! Comme la vie est étrange ! Moi qui pensais me satisfaire de cette vie d’artiste inconnu et fauché ! Eh bien, non ! Tu vois ! Mes stupides aspirations d’adolescent – avide de fric et de reconnaissance – ont fini par ressurgir et me soumettre à une révision de mes maigres convictions misanthropico-artistiques. Et ces nouvelles convictions occupent, à présent, l’essentiel de mes pensées au point où elles m’ordonnent aujourd’hui de faire marche arrière et de revenir au monde pour gagner ma vie. Et, depuis quelques jours, je me surprends même à leur obéir sans résistance. Je n’ai plus même, comme autrefois, ce désir de me rebeller. Oui ! Mon cher I., aujourd’hui, je n’éprouve plus que la colère de m’être dupé et d’avoir eu la prétention, durant ces longs mois, de pouvoir échapper à ces désespérantes nécessités humaines et matérielles. Je n’éprouve plus aujourd’hui que la tristesse et la honte immense d’avoir failli à ma mission et d’être en passe (en revenant au monde pour gagner ma vie) de trahir les principes essentiels de ma philosophie, qui reposait – je te l’accorde – sur des fondements fragiles (et peut-être idiots) mais auxquels je croyais et m’accrochais avec toute la force d’un désespéré dans l’absurdité de la vie comme un naufragé s’agrippe à une bouée dans la furie désespérante de l'océan. Bien à toi.

C.

 

 

Maldestre, le 8 octobre

Cher I.,

Aujourd’hui, j’ai couru tout le jour, happé sans résistance par cette odieuse nécessité de vivre. Cette odieuse nécessité de subvenir à mes besoins fondamentaux. Ah ! Qu’il est terrible de se consacrer à cette vile activité qui m’ordonne d'agir. Agir, voilà à quoi je passe mes stupides journées. Inquiet et tourmenté, fébrile et frénétique, voilà à quoi je dois me résoudre aujourd’hui. Et j’ai l’étrange sensation d’être littéralement rongé de l’intérieur, de n’être plus que la proie facile et malheureuse d’un système auquel je ne peux me soustraire. Cette vie me ronge. C’est là ma redoutable impression. Pourtant, rien, ni personne ne m’a contraint à m’infliger ce retour au monde. Personne ne m’a forcé à retrouver ce gouffre. Quelle torturante contradiction ! C’est seul que j’ai décidé d’y revenir ! Tu dois penser, mon cher I., que ce retour au monde est une belle absurdité ! Oui ! Tu as raison ! C’est une terrible absurdité qui hante mes jours et mes nuits et qui me laisse sans force, vide d’envie et de désir. Agir et réussir. Agir et réussir. Aujourd’hui, ces deux misérables mots m'exhortent à revêtir la parure grotesque de l’acteur du monde que je me refuse à devenir. Ô mon cher I., si tu pouvais ressentir ma douleur… Je ne suis plus aujourd’hui que l’ombre de moi-même, un misérable pantin à qui le monde fait perdre la tête. Ô pauvre de moi ! Pauvre de moi ! Et cette infâme pitié que j’éprouve en regardant ma vie. Pauvre marionnette chahutée par la folie de ce monde. Je pense bien à toi.

C.

 

 

Maldestre, le 9 octobre

Cher I.,

Après cette journée passée trop loin de moi-même, me voilà épuisé, exténué. Ce soir, je suis au bord de la rupture. Et comme un ivrogne qui se précipite sur sa bouteille, je prends la plume pour te raconter. Pour t’écrire, dans une fièvre irraisonnée, ces mots que tu trouveras peut-être incohérents et dénués d’intérêt. Mais je t’écris, mon cher I., pour retrouver ma vie véritable, cette vie que j’ai roulée dans la boue, cette vie que j’ai trahie, cette vie à laquelle je n’ai pas cru et qui, elle non plus, n’a pas voulu croire en moi. Je voudrais tant te raconter l’enfer misérable dans lequel je me suis jeté…

 

Ce matin, je fus envahi par une étrange impression. Celle d’être écartelé par deux nécessités contradictoires. Comme si toutes deux m’imposaient de les satisfaire simultanément. Comprends-tu mon désarroi, mon cher I. ? Comment peut-on être à la fois l’acteur et le spectateur de ce monde ? Comment peut-on à la fois gagner sa vie et trouver le temps d'exister ? Tu sais bien que c’est là chose impossible. Alors pourquoi ces deux nécessités s’acharnent-elles ainsi à vouloir cohabiter ? Réponds-moi, je t’en prie. J’attends ta réponse avec impatience. Ton ami.

C.

 

 

Maldestre, le 11 octobre

Cher I.,

J’attends ta lettre désespérément. Ici, rien n’a changé. Je suis toujours en proie à cette effervescence, courant tout le jour, happé dans un tourbillon stérile et superflu. Cette décision soudaine de m’investir dans le monde me met décidément bien mal à l’aise. Les luttes intestines dont je te parlais continuent de m'accabler. Je suis toujours écartelé entre la nécessité de vivre et ma volonté d’exister. Si tu savais comme j'aimerais retrouver ces jours tranquilles et vagabonds pour explorer l'existence. Si tu savais comme j’aspire à cette vie de création, à ce rôle d’estivant qui musarde la tête hors du monde ! A cette vie inspirante et inspirée !

 

Je me sens si malheureux, mon cher I., de ne pouvoir me consacrer à ce qui me semble si essentiel en cette vie. Comment pourrais-je dès lors trouver le courage de m’engager dans une autre activité ? Comment pourrais-je devenir actif, efficace et professionnel dans un autre emploi (forcément détestable à mes yeux) ? Comment pourrais-je m’y résoudre ? C’est impossible ! Mais cette impossibilité me paraît presque secondaire au regard de mon inaptitude artistique. Car c’est elle, en définitive, qui m’exhorte à quitter l’art pour rejoindre le monde. Mes œuvres sont si pitoyables... Aussi n'ai-je d’autre choix que de retrouver ce désolant chemin de la normalité. Oui ! Je dois me résigner, la mort dans l’âme, à rentrer dans le rang. A accepter les lois absurdes de ce monde. Et si tu savais comme je maudis cette incapacité à suivre mes aspirations les plus profondes. Incapable d’assumer ma préférence, ma différence, mon existence – que je place pourtant au-dessus de tout – mais qui ne sont rien puisque je ne m’y consacre guère que dans l’ombre. Je t’en prie, écris-moi. Sauve-moi de ce naufrage ! 

C.

 

 

Maldestre, le 15 octobre

Cher I.,

J’attends toujours ta réponse. Pourquoi tardes-tu à m'écrire ? Sans toi, ma vie continue d’être happée par la course terrifiante du monde... Chaque jour, je suis trop occupé à vivre ! Trop préoccupé par cet impérieux désir de réussir ce vivre pour prendre véritablement le temps (et la peine) d’exister. Oh ! Mon cher I., je me sens si absorbé par cette ronde infernale... Sans toi, j’ai le sentiment qu’il ne me sera jamais donné de comprendre cette folie dans laquelle je précipite ma vie. Sans toi, je n’ai plus la distance nécessaire pour m’extraire de ce piège dans lequel je me suis moi-même jeté. Sans toi, je n’ai en tête que mon pauvre désir de réussir cet odieux retour au monde. Sans toi, je suis comme un aveugle qui ne peut voir ni le ciel, ni le monde, ni la vie, ni le temps qui file. Je t’en prie, mon cher I., écris-moi et aide-moi à comprendre… Je crois que cet engagement dans le monde est en train de me faire sombrer dans la folie ! Je ne sais quelle puissance me pousse vers ce chemin qui me donne l'étrange sentiment de commettre une immense erreur et de répondre néanmoins à une incontournable nécessité. Serait-ce, comme tu le disais jadis, ma fierté et mon besoin de reconnaissance qui m’incitent à retrouver le monde ? Oui, peut-être avais-tu raison… Une fois de plus, tu avais vu juste. Mais tu ne m’empêcheras pas de penser, mon cher I., que ce monde qui oblige au sacrifice de soi est bien cruel. Oh oui ! Je sais ! Inutile de me le rappeler ! Je ne suis ni un martyr ni une victime ! Et le mal qui est le mien est bien insignifiant au regard des malheurs du monde ! Ce n’est qu’une immense petite souffrance qui me ronge et me détruit un peu plus chaque jour. En espérant te lire bientôt...

C.

 

 

Maldestre, le 19 octobre

Cher I.,

Comme chaque soir, après la fébrilité de la journée, je reprends ma place devant la fenêtre pour t’écrire et partager mon désarroi et me défaire (autant qu'il est possible) de l'angoisse et de la tension accumulées au cours de ces heures passées dans le monde. Oui, mon cher I., je m’évertue chaque soir à évacuer cette hargne agressive qui m’étouffe. Mais je ne suis plus en mesure d’écrire la stupidité de ce monde. Et comment le pourrais-je ? Il n’y a que ma stupide agitation que je puisse regarder (j’ai le sentiment que mon regard d’autrefois – si sardonique – s’est, peu à peu, affaibli avec l’agitation que je lui impose). Et j’ai beau essayé de regarder le monde, j’ai beau essayé de l’écrire, je n’y parviens plus. J’ai le sentiment que mon regard s’est obscurci. Mes yeux, sans doute trop absorbés par l’action, n’ont plus l’acuité que je leur connaissais. Et je les vois chaque jour pleurer ma stupidité qui cache celle du monde. Ah ! Comme je les comprends, mes chers yeux. Et en prenant la plume chaque soir, c’est à eux autant qu'à toi que je m’adresse. Pour leur dire mon affliction, mon affection. Ah ! S’ils pouvaient connaître ma honte ! Braves yeux qui ont su me donner ce regard si distant sur le monde et que je trahis un peu plus chaque jour… Mais qu’ils prennent patience, mes chers yeux ! Et bientôt, je leur redonnerai la vue ! Et nous nous retrouverons, plus caustiques que jamais, et ensemble nous repeindrons le monde de tout le noir qu’il mérite. Oui ! Mon cher I. ! Ensemble, nous le recouvrirons de tous les maux qu’il nous aura causés. Bien à toi.

C.

 

 

Maldestre, le 23 octobre

Cher I.,

Depuis quelques jours, mon désarroi est moins vif. Mes journées se déroulent pourtant de manière identique mais j'ai l'impression que j'accorde davantage de temps (et d’importance) à ce qui m'a toujours semblé essentiel. Grâce à tes conseils, sûrement... Oh ! bien sûr ! Je n’ai pas encore retrouvé l’équilibre d’autrefois, mais j’ai le sentiment de m’en approcher un peu plus chaque jour...

 

En dépit de ce semblant d'harmonie, je n’en continue pas moins de m’interroger sur cet étrange retour au monde. Il s’est déroulé si brutalement... Mais avant de pouvoir porter un regard lucide sur cette question, il me faudra, sans doute, retrouver un véritable équilibre entre le temps de vivre et le temps d'exister. Et avant de parvenir à concilier ce qui me semble aujourd'hui encore inconciliable, je devrais me montrer patient. Je pense bien à toi. En espérant te lire bientôt. Affectueuses pensées.

C.

 

 

Maldestre, le 25 octobre

Cher I.,

Oh ! Mon ami ! C’est affreux ! Aujourd’hui, ma course effrénée a repris. Et, ce soir, j’en désespère. Ces quelques heures passées dans le brouhaha citadin m’ont convaincu de la folie de ce retour au monde. Courir après son propre délire, n'est-ce pas là chose désespérante ? Il y a longtemps que je n’avais connu une telle frénésie, obsédé à poursuivre le but affligeant que je m'étais assigné pour cette sortie citadine : achever les fastidieuses démarches liées à mon retour au monde. J’ai passé la journée à courir dans cette ville inconnue. J’ai marché tout le jour, d’un pas mécanique sans pouvoir, hélas, m’extasier de l’imbécillité alentour. Il m’aurait pourtant suffit de la recueillir – cette imbécillité – (et à pleines mains encore) et aussitôt rentré, j’aurais pu en recouvrir quelques pages de mon carnet (et sans le moindre effort, crois-le bien). Mais com-ment aurais-je pu la voir, cette imbécillité ? J’étais bien trop empêtré dans la mienne... Ah ! Comme je regrette que tu n’aies pu m’accompagner aujourd’hui ! Ta présence aurait été d’un grand secours. Sans doute m’aurais-tu enjoint sur le champ de mettre fin à cette mascarade. Stop ! Stop, malheureux ! aurais-tu sans doute crié. Où cours-tu ainsi, imbécile ? Pourquoi ne prends-tu pas le temps ? As-tu oublié les plaisirs de la flânerie ? Comment peux-tu marcher ainsi sans regarder autour de toi ? Mais non ! Tu n’étais pas à mes côtés aujourd’hui, mon cher I. ! Et comme je le regrette… Comme j’aurais aimé que tu me mettes en garde contre ma bêtise ! Aujourd'hui, je n'ai rien vu ni de la vie, ni du monde... bien trop affairé à courir comme un imbécile parmi les imbéciles, à poursuivre mes stupides chimères, la tête baissée, les yeux et le cœur fermés, à me débattre comme un forcené dans la tiède mélasse de la normalité ! Oh ! Quel pauvre garçon suis-je sans toi, mon cher I. ! Je t’en prie ! Donne-moi vite de tes nouvelles ! 

 C.

 

 

Maldestre, le 26 octobre

Cher I.,

Hier, après avoir terminé ta lettre, je me suis couché au bord du désespoir. Et, ce matin, je me suis réveillé avec un profond sentiment d’écœurement. Trouver le courage de se lever n'a pas été une mince affaire... Puis, lentement mes ignobles activités m’ont tiré de cette indolence. Je m’y suis consacré tout le jour en traînant ma carcasse et mon apathie. Et, seule, la tension nerveuse me fait encore tenir debout ce soir. A l’intérieur, je me sens si vide... J’ignore si je tiendrais longtemps encore. Ces derniers jours, mon courage et mon endurance ont été rudement mis à l’épreuve. Et je me sens, ce soir, au bord de l'effondrement. Si tu savais, mon cher I., comme cette course folle me désespère et m’épuise ! Je ne suis plus aujourd’hui que l’ombre de moi-même. Écris-moi vite, je t’en prie. Ton ami.

C.

 

 

Maldestre, le 29 octobre

Cher I.,

Depuis quelques jours, et malgré ton silence, je m’accoutume étrangement à l’idée de retrouver le monde. Bien sûr, j’ai conscience qu’il ne s’agit là que d’une forme de résignation. Mais, vois-tu, je me surprends, ces derniers temps, à penser aux menus avantages de rejoindre ainsi la masse du troupeau. Ces aspects positifs me sont apparus, je te rassure, bien involontairement, inconsciemment peut-être... Il m’a été permis d’y songer, je crois, grâce au nouvel équilibre qui s’est installé dans ma vie (et que j’évoquais dans une précédente lettre). Cet équilibre demeure fragile mais j'ai en partie retrouvé la pluralité à laquelle j’aspirais tant. Ainsi, depuis quelques jours, je parviens à consacrer plusieurs heures à l’écriture et à quelques autres activités que j’avais dû me résoudre à abandonner. Quelques heures volées à mon retour au monde en quelque sorte ! Ah ! Si tu pouvais voir ma joie à retrouver cette part de moi-même que j’imaginais à jamais perdue. Tu dois penser que je me console bien médiocrement. Peut-être as-tu raison…

 

Mais sache, mon cher I., qu’en dépit de ce retour à un semblant de pluralité, je n’en éprouve pas moins un fort ressentiment à l’égard de la vie. A l’égard de cette vie artificielle et asservissante à laquelle le monde nous contraint. Loin de moi pourtant l’idée de lui imputer tous mes déboires et toute ma rancœur. Dans cette histoire, je crains d’être mon propre bourreau et jamais, je crois, je n’ai nié ma part de responsabilité. Mon caractère profondément angoissé et l'ardeur fébrile avec laquelle je me jette dans toute chose n’y sont, je crois, pas étrangers. Toi, qui me connais mieux que quiconque, tu sais bien la détermination avec laquelle je m’engage dans toute activité. Moi qui pensais m’être un tant soit peu dégagé de cette ardeur exaltée (me félicitant même d’avoir appris une certaine forme de tempérance), je m’aperçois qu’il n’en est rien... J’ignore les raisons d’un tel comportement. Je n’y vois, pour l’heure, qu’un besoin irréaliste d'accomplissement et, peut-être aussi, une façon de vivre avec intensité afin d'échapper à l'ennui que j'ai toujours redouté. Qu’en penses-tu ? Écris-moi vite. J’ai hâte de te lire. Ton ami.

C.

 

Maldestre, le 3 novembre

Cher I.,

J’ai enfin reçu ta lettre. Je m’aperçois que ton incompréhension est grande. Peut-être me suis-je mal exprimé ? Laisse-moi donc revenir sur cet aspect de mon existence. Il te sera alors plus facile de comprendre...

 

(...)

 

Tu sais bien, mon cher I. que j'ai toujours cherché désespéramment un sens à la vie et que j'ai toujours considéré l'existence comme un chemin sur lequel il me fallait, chaque jour, avancer. Je me suis toujours investi ainsi, avec sérieux et gravité, dans tout ce que j'entreprenais. Sans jamais pouvoir vivre avec légèreté et fantaisie. Sans pouvoir goûter aux plaisirs et aux joies de ce monde ! Et, aujourd'hui, cette infirmité m’est devenue insupportable.

 

(...)

 

Pourtant jamais, tu le sais bien, je ne renoncerai à cette absurde quête de sens. Jamais je ne pourrai donc vivre avec insouciance... Et bien que cette impossibilité me désespère, je ne vois pour l'heure comment je pourrais m'extraire de ce piège où je me suis empêtré bien malgré moi. J’espère que cette lettre t’aidera à mieux comprendre. Ton ami.

C.

 

 

Maldestre, le 7 novembre

Cher I.,

Ces quelques jours de réflexion ont été salutaires. J’ai pris une décision que je pense sans appel : je renonce définitivement à mon retour au monde. Est-ce là un choix judicieux ? Je l’ignore. Et je ne saurais dire ce qui m'a poussé à prendre cette décision... Peut-être me demanderas-tu alors ce qu’il reste de cette stupide frénésie dans laquelle je me suis jeté ces derniers mois ? Rien, mon cher I., il n’en reste rien. Quelques pages griffonnées, une succession d’efforts anéantis et l’inébranlable certitude de m’être, à nouveau, fourvoyé sur un chemin qui n’était pas le mien. Et aujourd’hui, comme autrefois, j’ai le sentiment d’être un vagabond sur le bord de la route qui ne sait où aller et qui, par dépit, s’assoit sur le bas-côté pour regarder passer ses congénères qui poursuivent leur voyage, sûrs de leur trajectoire et de leur destination.

 

En définitive, je crois, mon cher I., que chaque pas en cette vie n’aura été pour moi qu’un éternel recommencement. Et le monde un dédale de sentiers qui m'aura toujours ramené à l'endroit où j’ai débuté ce voyage. Tu sais, mon cher I., il m’arrive pourtant de ressentir l’infinité des possibles. Mais lorsque mon pas s'engage sur un chemin, j'ai l'impression que l'horizon s'éloigne ou se referme...

 

Mes projets, tu le sais, ont toujours été échafaudés à ces heures où tout semble possible mais ils se désagrègent aussitôt qu'ils entrent en contact avec le réel, comme s'il étaient incapables de faire face à la réalité. Aussi restent-ils en moi, découragés par les efforts qu’il faudrait déployer pour les faire naître. Peut-être est-ce dû à mon incapacité à vivre de manière réaliste dans le monde ? Peut-être est-ce un manque de confiance en moi ? Ou, va savoir, un manque de confiance dans la vie ? Difficile, dans ces conditions, de s’investir dans la moindre activité, de mener à terme la moindre tâche, et, plus encore, de se consacrer à une « œuvre »...

 

Je me suis toujours engagé, je crois, dans ce qui m'apparaissait inévitable ou nécessaire. Et je n'ai jamais eu qu'un seul désir : vivre en paix avec moi-même. Oui, je crois que ma vraie motivation est là : vivre en paix avec moi-même. C’est cette aspiration qui donne un sens à mon existence et à l’œuvre que je tente d’accomplir. Mais il arrive (assez régulièrement) que cette aspiration ne parvienne plus à contenter ma joie et mes exigences. Je n’ai alors plus goût ni à vivre, ni à poursuivre mes travaux. Ne me reste plus qu’un sentiment d’absurdité qui m'exhorte à regarder avec ironie ce monde qui s’agite autour de moi. Cher I., ne m’écris plus. Je quitte Maldestre ce soir même. Adieu. Ton ami.

C.

 

 

Histoire d'une chute

Ces phrases sont extraites d’un carnet qui gisait au bas d’une falaise, à quelques mètres du corps d’un garçon d’une trentaine d’années. L’enquête a conclu à un suicide. Je ne saurais vous en dire da-vantage sur l’auteur de ces lignes. 

 

 

Être là… simplement. Présent. Vivant. Écouter le silence. Accueillir la tristesse. Et, si on en a la force, attendre la joie.

 

 

Oublier les bruits du monde comme l’on oublierait un souci de l’âme.

 

 

Du plus loin qu'il me souvienne, j’ai toujours méprisé les hommes et trouvé leur vie sans intérêt. Tous remplissent leur existence en courant après quelques rêves dérisoires : qui un plaisir, qui un succès, qui une reconnaissance. En quête perpétuelle de petits riens dont la réussite semble étonnamment les contenter.

 

 

Aujourd'hui, j’avais décidé d’aller en ville. Mais après quelques pas dans la foule, j’ai dû rentrer, trop effrayé d’avoir à affronter la furie du monde.

 

 

Ignorer la richesse d’être. Et se contenter du bonheur de posséder. S'accaparer le monde – terres, hommes, bêtes et choses – comme la preuve de notre incomplétude.

 

 

Les hommes sont les rouages d'une machine qui, un jour – bien sûr – finira par les écraser. 

 

 

Je me suis toujours rangé du côté des médiocres et des ratés. Comme si la réussite me semblait sans intérêt.

 

 

Qu’est-ce que réussir ? Serait-ce contempler son reflet dans les yeux des autres où ne brillent, trop souvent, que l’envie, la jalousie ou le ressentiment ?

 

 

Où que l'on aille, on ne laisse derrière soi qu'un peu de poussière. Sur les chemins du monde comme dans le cœur des hommes.

 

 

Comment échapper au cachot du réel ?

 

 

Occuper chaque heure du jour, chaque jour de la semaine, toutes les semaines du mois, tous les mois de l’année, toutes les années de sa vie. Comme si nous n'existions que dans cette pauvre litanie.

 

 

Comme enfermés entre les murs du temps. 

 

 

Une vie sans histoire.

 

 

Embarqué comme un forçat sur la galère des conventions, enchaîné aux fers de la vie sociale et nourri au pain du sacrifice dans la gamelle du devoir. Tant d’années à ruminer votre révolte, ce bouillon de rébellion qui, chaque jour, vous brûle un peu plus la bouche.

 

 

Je suis l'acteur pitoyable d’un mauvais film. Et je n'ose pourtant céder ma place à un autre. Espérant, sans doute, le maigre cachet qui m'est promis.

 

 

Que fait l’homme seul face au monde ? Et que fait-il seul face à lui-même ?

 

 

Et si la vie n’était qu’une traversée ; une longue marche vers soi, avec ses étapes, ses découragements, ses fatigues, ses joies et ses découvertes.

 

 

A travers la vitre, des toits d'ardoise à perte de vue. Et, au fond, l’église lourde et massive qui vient compléter la grisaille du tableau.

 

 

Un visage endormi sur l'oreiller, un livre posé sur une étagère, une tasse de café sur un coin de table. Le quotidien que l'on parvient si rarement à élever en poésie.

 

 

Une soirée entière à éponger son mal de vivre dans la présence pleine et entière de l’autre. Jamais vous n’auriez imaginé qu'il puisse exister un tel refuge pour apaiser vos tourments…

 

 

Un jour, l’horreur vous éclate à la gueule, comme une bombe qui détruit tout à l’intérieur. Au-dedans, il ne reste rien ; ni certitudes, ni paix, ni espoir. Rien. Il ne reste rien.

 

 

Partout l'égoïsme, l'indifférence et l'hypocrisie. Sur toute la surface du globe comme dans le cœur de chaque homme.

 

 

Seul et affairé dans ce monde fébrile et surpeuplé.

 

 

De nouveau, ce sentiment de flottement, cette impression de glisser hors de la vie.

 

 

Mon mal de vivre est si profond que j'ai parfois le sentiment que la mort même ne pourra m'en délivrer.

  

 

Écrire comme exercice nécessaire à la poursuite des jours. Écrire comme acte de survie.

 

 

Souffrance et incompréhension. Voilà ce qui m'oblige à écrire.

 

 

Chaque jour, mon espoir s'épuise. Et ne restera bientôt plus que le néant et la désespérance.

 

 

Un bain chaud. L’endroit le plus exquis que je connaisse. Loin de la tourmente du monde. Abrité (pour un court instant) des tempêtes de l’existence. Havre de paix pour un cœur agité, au bord du chavirement.

 

 

Ce fol espoir de rejoindre la vie retirée. Loin de l'agitation du monde.

 

 

Je n'aspire qu’aux flâneries et aux heures tranquilles de l'écriture.

 

 

Aujourd’hui, journée ordinaire.

 

 

Au milieu des bruits du monde.

 

 

La désespérance de vivre...

 

 

Une vie entière à espérer. Mais qu’espérons-nous sinon le bonheur qui, sans doute, ne viendra jamais...

 

 

Lorsque l’indifférence tient lieu de langage, il ne faut guère espérer une éclaircie de l’amour. A défaut de vous réconforter, cette indifférence peut néanmoins vous aider en vous livrant à vous-même.

 

 

Je déteste mon existence. Mais pour rien au monde, croyez-le, j’aimerais en vivre une autre.

 

 

Je suis – bien sûr – aussi médiocre que les autres. Peut-être en ai-je simplement plus intimement conscience ?

 

 

Hommes ! Déshabillez-vous ! Et faites l’inventaire ! Que vous reste-t-il à présent ? Rien… excepté le sentiment de votre insignifiance. Cet exercice vous aura au moins appris la lucidité…

 

 

Lucide ? Oui, peut-être… mais seul et misérable. Jusqu’au dernier souffle…

 

 

Rapports, notes et autres anecdotes

Mon unique activité ici-bas consiste à flâner dans le monde et à prendre des notes et à rédiger des rapports sur ceux que le hasard me fait rencontrer. Voilà mon travail… enfin… voilà la mission à la-quelle m’astreint mon commanditaire (qui tient – précisons-le – à l’anonymat). Oui ! Chaque jour, je me livre à cette tâche étrange... Mais n’allez surtout pas imaginer que je me plaigne de cet emploi (et si d’aventure l'envie m'en prenait, que ceux que je croise me pardonnent !).

 

 

Rapport n° 10 951 –

Objet : ma rencontre avec M.

 

Sur un banc dans un square. M., jeune homme sensible et tourmenté. Je m'assois à ses côtés. Et après quelques échanges anodins, M. me parle de ce qui occupe sa vie et ses pensées ces derniers temps.

 

M. m’apprit ainsi qu’il se consacrait depuis quelques semaines à ses travaux artistico-expressifs, passant toutes ses journées à dessiner, à peindre, à sculpter et à écrire. Heureux de se consacrer enfin à ce qui lui a toujours semblé essentiel en cette vie. M. me confia qu'il avait longtemps hésité avant de s'engager sur cette voie, et qu'il hésite encore à s’y investir de manière exclusive mais nous aurons, sans doute, l’occasion d’y revenir…

 

En dépit de cette « joie toute neuve », je serais pourtant malhonnête de ne pas mentionner ici deux ombres au tableau. En premier lieu, il semblerait que M. se sente encore coupable de s’engager sur cette voie artistique. Et, en second lieu, il éprouverait quelques craintes quant à son avenir. Et si vous le permettez, je prendrais la peine de développer ces deux points afin que vous compreniez sa situation et soyez à même (le cas échéant) de l’aider. 

Aujourd’hui, M. se sent, en effet, coupable de ne pas emprunter une voie plus conventionnelle (d’aucuns diraient plus classique). L’absence de statut social, de travail (au sens où on l’entend si ordinairement) et l’absence de revenu liée à cette activité artistico-expressive ne sont pas sans lui poser quelques questions, même si, au fond, M. éprouve, je crois, une réelle satisfaction à vivre cette vie d’artiste un peu marginale. J’en profite ici pour vous rappeler que la normalité a toujours laissé à M. un arrière-goût de tristesse et d’amertume. Et, au fond, je suis persuadé qu’il se satisfait aujourd’hui d’emprunter ce chemin hors des sentiers battus. Mais (car, bien sûr, il y a un « mais »…), M. songe aussi à son entourage, et en particulier à ses parents qui ne comprendraient pas sa démarche (si d’aventure, ils l’apprenaient), démarche si éloignée de la vie qu'ils avaient rêvé pour leur fils. Ils pourraient, en effet, lui reprocher de balayer un peu rapidement ses longues années d’études (qui lui auraient, sans doute, permis de décrocher un poste honorable dans une quelconque activité salariée) et se montrer très réservés (voire même réticents) à l'idée de le voir s'engager dans une voie bien incertaine sur le plan matériel et financier. Et toutes ces pensées nourrissent chez M. une réelle culpabilité et une certaine angoisse quant à son avenir.

A ces notes, je me permettrais d'ajouter un commentaire personnel.

 

En dépit de ses craintes, aujourd'hui M. ne semble guère songer à son avenir, ni même aux éventuels griefs de sa famille. Je crois qu’il se laisse tout simplement aller aux charmes de cette vie d’artiste et qu’il n’aspire qu’à se laisser emporter par le tourbillon exaltant de la création. Et je ne vois, pour ma part, aucune raison valable à cette hésitation et à cette angoisse. Car que craint M. en définitive ? De ne pas vivre de son art ? De ne pas recevoir l’approbation parentale ? De ne pas être reconnu dans cette activité ? Et alors ? Et alors ? Que diable ! (hum…) Et quand bien même ? N’a-t-il pas fait le seul choix qu’il lui fallait faire, celui dicté par son cœur ? Je me permettrais donc de conclure ce rapport par ces mots : je ne vois aujourd’hui aucune raison aux doutes et aux inquiétudes de M. quant à son engagement dans cette vie d'artiste.

 

 

Rapport n° 10 952 –

Objet : ma rencontre avec V.

 

Depuis que l'on m'a assigné cet emploi, j’ai pris l’habitude d’aller me promener chaque jour en fin de soirée, en dehors de la ville, sur la petite route qui mène à L., (histoire de me changer les idées après mes longues journées de travail). Aujourd’hui, j’y ai croisé V. qui promenait ses chiens. Et malgré l’heure tardive, je l’ai abordée (« réflexe professionnel » oblige peut-être) et nous avons poursuivi ensemble notre promenade, devisant très vite comme les meilleurs amis du monde.

 

V. est une jeune femme solitaire et un peu farouche (et un peu sauvage aussi), une jeune femme à la fois d’une grande timidité et d'une grande impudeur, une jeune femme étrange à dire vrai. Aussi n’a-t-elle pas hésité à aborder un sujet qu’il est, je crois, assez rare d’évoquer avec le premier venu. Elle me confia ainsi quelques réflexions personnelles sur l’existence probable d’autres réalités. Vous pensez si c’est un sujet qui m’intéresse ! Le hasard (mais en est-ce vraiment un ?) nous réserve parfois de belles surprises...

 

Ce soir, V. me parla aussi avec beaucoup d'enthousiasme de ses univers intérieurs (univers qui semblent s'articuler, si j'ai bien compris, autour de trois axes principaux : la créativité, la métaphysique et la spiritualité). Ces dimensions occupent, bien sûr, une très large place dans son existence et sont, selon ses propres dires, « absolument nécessaires à son équilibre psychique ». En l’écoutant, j’eus le sentiment qu’elle y apprenait quantité de choses surprenantes. Et alors que nous devisions tranquillement, V. a soudain orienté la conversation d’une étrange façon. Elle a d'abord parlé du « pur esprit » (thématique découverte, il y a peu, me dit-elle) puis la discussion s'orienta sur l’acceptation inconditionnelle de la vie. N’est-il pas étonnant, me dit-elle, d’éprouver tant de sérénité lorsqu’au lieu de refuser ou de lutter, nous acceptons les choses comme elles arrivent. Soucieuse, sans doute, de développer son raisonnement (quelque peu digressant, je dois bien l'admettre), elle s’est empressée d’évoquer la place de l’homme en ce monde qui se rangerait, selon elle, avec beaucoup trop d’empressement et de prétention, au sommet de la hiérarchie de la Création. Et qu'elle ne fut pas ma surprise lorsqu’elle me dit que l’homme était certainement la moins évoluée de toutes les créatures terrestres. Ainsi, me dit-elle, il faut inverser la hiérarchie habituellement établie : d'abord, le minéral, degré suprême de l'acceptation inconditionnelle, puis le végétal, ensuite l'animal et enfin l'homme, au bas de la pyramide. Et sans me laisser le temps d’émettre la moindre objection, elle m’a embarqué dans une argumentation qui me laissa sans voix.

 

Le minéral est. Et « être » le contente parfaitement. Le minéral accepte toutes les situations. Il accepte d’être brisé, d’être façonné ou d’être laissé en l'état. Par ailleurs, le minéral n’éprouve aucun besoin physiologique, psychologique, intellectuel, affectif ou matériel (sur ce point, V. avait parfaite-ment raison ; il n’y avait aucun besoin apparent chez les minéraux). Le minéral non seulement est, me dit-elle, mais il ne manifeste aucune désir, aucune impatience, aucune agressivité. Et il n’éprouve pas non plus le besoin de s’exprimer, de revendiquer, de contredire ou d'affirmer... Force était de reconnaître la véracité des propos de V. ; il n’y avait rien de tout cela chez les cailloux...

 

Mais non contente de m’avoir persuadé, V. a continué sa démonstration, évoquant le végétal, qui était, lui aussi, sans conteste mais qui devait néanmoins satisfaire quelques nécessités biologiques élémentaires. Ainsi le végétal avait-il besoin – pour vivre et se développer – d’eau, de lumière et de divers minéraux et devait lutter pour sa survie au détriment, parfois, d’autres espèces. Je comprenais bien sûr que plus on s’éloignait du règne minéral, plus les besoins devenaient divers et importants. Mais je me suis bien gardé de l’interrompre lorsque, sur sa lancée, V. a abordé les animaux, qui, outre leurs besoins physiologiques, passaient leur temps à défendre leur territoire et à lutter pour leur survie. A cet instant (et comme pour anticiper la suite de son raisonnement), je lui fis remarquer qu’en dépit de son instinct de préservation, l’animal acceptait son sort avec beaucoup moins de réticence que la plupart des hommes. Oh ! Qu’avais-je dit là ! V. s’est aussitôt engouffrée dans la brèche en évoquant les mille besoins organiques et psychiques de ce qui était, à ses yeux, l’espèce la plus grossière de la Création terrestre. Et elle se mit à fustiger le progrès qui, au cours de l’histoire de l’humanité, n’avait eu d’autres desseins que de répondre à l’infinité des désirs et des besoins humains. L’homme avait toujours cherché à acquérir, à s'approprier, à bâtir, à inventer, à revendiquer, à prouver, à montrer, à affirmer… Et elle multiplia les exemples, évoquant mille choses négatives créées par l'homme pour satisfaire ses aspirations...

 

Voilà le genre de propos que me tint V. ce soir. Mais je n’en appris pas davantage sur sa théorie du pur esprit. Notre discussion s’est achevée comme elle avait commencé, de façon assez étrange. Et lorsque la nuit est tombée, V. s’est tout bonnement arrêtée de parler. Elle a sifflé ses chiens et a repris le chemin du retour. Voilà. Elle me quitta ainsi sans autre forme de procès. Mais je ne serais pas étonné que ces propos si singuliers ne soient, en réalité, pas si délirants... Enfin... qui peut savoir...

 

Rapport n° 10 953 –

Objet : ma rencontre avec J.

 

Au cours de mes sorties quotidiennes, il m'arrive de déambuler dans la foule. C’est là l’occasion de croiser toutes sortes de personnalités sympathiques et originales. Mais me mêler à la cohue demeure un exercice éprouvant (on ne guérit pas si facilement de tant d’années de misanthropie, n’est-ce pas ?). Aussi il m’arrive (je dois le confesser ici) de me poster un peu à l’écart pour contempler cette effervescence avec un peu de recul. J’observe alors cette belle humanité qui s'agite devant moi, cherchant celui ou celle que j'aurais plaisir à approcher.

 

Aujourd'hui, j'ai surmonté mon embarras pour aller me promener dans la rue marchande du centre-ville de V.. Autour de moi, la foule, vêtue de façon ostensiblement identique (costume et tailleur bon teint), courait ou flânait, sac ou mallette à la main, avec cette sorte de regard éteint qui voit sans véritablement regarder. V. est une petite ville tranquille et bourgeoise où transitent de temps à autre quelques mendiants et vagabonds. Cet après-midi, j’ai fait la connaissance de l’un d’entre eux. Un garçon d’une quarantaine d’années au visage souriant et légèrement marqué par les vicissitudes de la rue. Installé à l'entrée de l'unique supérette du quartier, il ouvrait avec une certaine désinvolture la porte du magasin aux clients indifférents. Avant d’aller à sa rencontre, je l’ai observé avec attention pendant de longues minutes, notant sur mon carnet mes premières impressions. Avant de relater l’essentiel de notre entretien (car, bien sûr, je l’ai invité à me raconter sa vie), il me semble nécessaire de vous livrer ici une partie de mes notes (utiles, à mon sens, à une meilleure compréhension de la personnalité de J.)

 

Extraits de mes notes du 13 décembre au sujet de J.

 

(…). Malgré sa pauvreté apparente, J. est habillé avec soin. Posté à l’entrée de la supérette, il ouvre et ferme la porte aux clients du magasin. Il se livre à cette activité sans zèle particulier mais avec une aisance impressionnante (et je dirais même avec un savoir-faire hors norme). Bien des gens n’auraient, en effet, ni le goût ni la patience d’occuper cet emploi… lui ouvre et ferme simplement la porte avec grâce et habileté.

 

(…). J. semble prendre la vie avec légèreté. A première vue, il possède cette qualité rare de savoir accueillir les événements avec fatalisme et nonchalance. Ainsi, malgré l’indifférence des clients, J. les regarde avec amusement. Sans véritable insolence, mais avec, dans les yeux, un rien d'ironie qui ne m’a pas échappé. L’indifférence des clients ne semble absolument pas l’émouvoir. Pas plus qu’il n’a l’air de s’inquiéter des rares passants qui lui donnent la pièce. En définitive, J. a l’air plus heureux que la plupart des clients de cette supérette qui arborent une mine triste et renfrognée (et presque éteinte) et dont l’élégance, en dépit de la qualité apparente de leur tenue vestimentaire, ne saurait être comparée à l’élégance naturelle de J…

 

En passant devant lui, J. m’a souri (d’un sourire étrange). Comme si ce sourire ne m’était pas destiné. J. semblait plutôt se sourire à lui-même… Après quelques rapides achats (une rame de papier et d’autres vétilles nécessaires à mon travail), je l’ai invité à prendre un verre. Il a hésité puis a finalement accepté. Nous sommes allés dans le café qui fait l’angle de la rue, à deux pas de la supérette. On s’est assis en terrasse. On a commandé deux bières et J. a commencé à me raconter quelques bribes de son histoire. Il me parla, en particulier, de sa jeunesse, de ses interrogations sur la vie, de son inadaptabilité sociale (très tôt ressentie), de son sentiment de révolte face à l'injustice et de son incompréhension devant, me dit-il, « les règles et les lois absurdes de ce monde ». Après plusieurs expériences professionnelles malheureuses, J. comprit qu’il lui serait difficile de trouver un emploi dans lequel il pourrait s'épanouir. Tous ceux qu’il avait occupés lui avaient laissé un sentiment de duperie et de fausseté inacceptable... Et malgré une légère inquiétude à l’idée de rester, selon ses propres termes, « un marginal », J. avait continué, au fil des années, à s'adonner à son activité préférée ; observer le monde, toujours aussi étonné de voir les hommes participer à cette farce cruelle et affligeante.

 

J. me dit, qu'après toutes ces années d'observation, il en avait conclu que l’existence humaine consistait essentiellement à dénicher un rôle dans cette drôle de comédie. Un rôle si possible rémunérateur et valorisant, ou, à défaut, un rôle… n’importe lequel… J’ai acquiescé (d’un vigoureux hochement de tête), heureux de m’apercevoir que tous les hommes n’étaient pas dupes de l’immense supercherie à laquelle se livrait le monde. L’enjeu, a continué J., est considérable car sans rôle dans la société, pas de place, et sans place, pas d’existence réelle et reconnue au sein du monde. Aussi, pour échapper à ce sentiment d’inexistence, les hommes sont prêts à tous les efforts, à tous les sacrifices, à tous les coups bas et à toutes les mesquineries. Ce qui provoque, me dit J., sont lot de souffrances et de mal-êtres. Mais les hommes ont si peur d'être exclus de la société qu'ils sont capables d'endurer (et de faire subir aux autres) les pires tourments... Quant à moi, me dit J., je suis heureux d’avoir choisi cette vie en marge du monde. Elle m’épargne bien des duperies et des comportements malhonnêtes.

 

On a fini nos bières. J'ai remercié J. de m'avoir accordé un peu de temps. Il s'est levé et a regagné sa place devant la supérette. J'ai rangé mon carnet et j’ai repris le chemin de la maison, persuadé que le hasard nous donnerait l’occasion de nous revoir.     

 

 

Rapport n° 10 954 –

Objet : au sujet de M.

 

Nous nous sommes revus hier. Dans le même parc. Il était assis sur le même banc, perdu dans ses pensées. Mais son visage exprimait une profonde tristesse. Je me suis assis à ses côtés. Et, après un long silence, il s'est soudain mis à blâmer ses travaux et à fustiger sa créativité se traitant d’artiste médiocre qui n’avait, dit-il, « pas plus à exprimer que la masse stupide et laborieuse des hommes ». Je l'ai regardé un peu déconcerté. Et comme je ne savais pas quoi lui répondre, je lui ai dit que tous les hommes – artistes ou non – étaient confrontés aux doutes et que bien peu devaient être satisfaits de leur activité. Mais M., trop absorbé par ses pensées, ne m'écoutait pas. Il a baissé les yeux et m'a dit qu’il n’avait jamais osé montrer ses œuvres à quiconque. Je lui ai dit alors qu'il serait sans doute bénéfique qu'il rencontre d’autres artistes ; qu'il verrait ainsi qu'il n'était pas le seul à être en proie à l'incertitude et aux difficultés. Cette suggestion, je crois, l’a surpris. Il m’a regardé (et j’ai senti dans ses yeux un vague intérêt), puis il a, de nouveau, baissé la tête comme s'il lui était impossible d'échapper aux doutes et à la dépréciation. J'ai essayé (avec autant de tact que possible) de lui faire part de mes impressions sur certains aspects de sa personnalité évoquant, en particulier, son manque de confiance et son inclination à la dévalorisation. Mais M., visiblement blessé, s'est levé et a quitté le square, la tête basse et les yeux emplis de larmes. Je l’ai regardé s’éloigner, le cœur triste et plein de regrets, me promettant de lui parler à l’avenir avec plus de sensibilité et de délicatesse.

 

 

Rapport n° 10 955 –

Objet : ma rencontre inopinée avec P.

 

J’ai connu P. il y a quelques années. Nous avons vécu une relation passionnée et ambivalente (sur laquelle je ne m’étendrai pas). Puis, au fil du temps, nos rapports se sont distendus et nous avons fini par nous perdre de vue. A l'époque, P. était un garçon timide et réservé, qui avait toutes les peines du monde à dissimuler son mal de vivre.

 

Après ces longues années de séparation, j'ai été heureux de le revoir cet après-midi. Nous avons marché quelques instants le long des quais (sans oser nous parler), puis nous avons fini par nous asseoir sur un petit carré d’herbe face au fleuve. Et très vite, notre complicité est revenue, et les souvenirs ont ressurgi… 

 

Aujourd’hui, P. ne semble conserver aucune nostalgie de notre compagnonnage. Au fond, je crois lui avoir offert ce qu’il cherchait ; un encouragement à suivre sa destinée solitaire. Lui qui n'aspirait qu'à vivre en dehors de la société, nos longues discussions ne furent pas étrangères, je crois, à son retrait du monde.

 

Cet après-midi, il m’apprit qu’il se savait depuis longtemps condamné à cette existence solitaire, et que tôt ou tard (avec ou sans mon aide), il s’y serait engagé. Il me dit aussi que depuis notre rupture, il avait toujours vécu seul et à l'écart des autres, s'enfonçant, me dit-il, dans une solitude de plus en plus heureuse. Mais ses yeux tristes et son air un peu perdu semblaient attester le contraire. Comme si ce retranchement du monde n'avait, au fond, fait qu'accroître son mépris des hommes et son mal-être.

 

Mais P., un peu bravache, me dit que cette solitude lui permettait d'échapper à l'étroitesse des « vies ordinaires » (ce sont ses termes) et lui offrait l'occasion d'explorer les abîmes de l'esprit et de découvrir des horizons extraordinaires.

 

Je n’ai rien répondu. P. ne m’en a pas laissé le temps. Il a mis fin à notre conversation d’une bien étrange façon en prétextant un (surprenant et improbable) rendez-vous. Il s'est éloigné sans un regard et a disparu dans la rue qui surplombait les quais. Avant qu’il ne parte, j’ai eu le temps de glisser ma carte de visite dans la poche de sa veste – en pensant qu’il aurait peut-être envie, après toutes ces années, de renouer quelques liens…

 

 

Rapport n° 10 956 –

Objet : au sujet d’un inconnu amer

 

Hier, je suis resté chez moi à relire les feuilles trouvées la veille, sur un banc, en me promenant près du cimetière. Une dizaine de pages couvertes d’une petite écriture serrée. Je ne sais rien de celui qui les a écrites, mais ses mots m'ont touché (vous verrez, sa détresse sourd à travers ces lignes). Aussi ai-je décidé de retranscrire ces pages comme je les ai trouvées (sans y ajouter le moindre commentaire). J’espère ainsi vous faire partager l’infinie amertume de cet inconnu.

 

(…). Nous sommes le 16 décembre. Je sors de chez le médecin. Il m’a annoncé une terrible nouvelle… Je l’ai payé sans un mot et je suis sorti. A cette heure, la rue était calme. Quelques vieux revenaient du marché en traînant leur cabas. Et malgré leur démarche fatiguée, les poireaux avaient l’air de danser dans leur panier. Tous ces vieux, au crépuscule de leur vie, avaient l’air heureux. Mais comment peut-on être heureux à l’approche de la mort ?

 

(…). J’ai téléphoné au bureau pour leur dire que… (?). C’est Sandrine qui a décroché. Je lui ai simplement dit que je ne viendrai pas à la réunion de cet après-midi. Elle n’a pas cherché à savoir pourquoi. Tant mieux. De toute façon, je n’aurais pas su quoi lui répondre. Et puis, je ne tiens pas à ce qu’elle sache. Pendant quelques mois, Sandrine et moi avons entretenu une liaison… Personne, au bureau, je crois, ne s’en est douté. On se voyait le soir, après le travail, chez elle le plus souvent ou, parfois, chez moi. L’endroit n’avait d’ailleurs aucune importance. On était simplement là pour prendre un peu de plaisir ! Notre histoire s'est limitée à quelques galipettes sans conséquence. Au bout de quelques mois, Sandrine m’a quitté. Je n’ai jamais connu d’autres femmes. L’affection n’a, à dire vrai, jamais tenu une grande place dans ma vie. J’ai regardé ma montre. Il était 11 heures. J’aurais voulu voir la mer, sentir l'air iodé et faire une longue promenade sur la plage. Mais les 4 heures de route m’ont découragé. Depuis que Sandrine m’a quitté, je suis dans une mauvaise passe. Ma vie ne ressemble à rien. Je crois d’ailleurs que ma vie n’a jamais ressemblé à grand-chose, mais cette séparation n’a rien arrangé. A l’angle de la rue, j’ai poussé la porte d’un bar. J’ai commandé un café puis je suis allé m’asseoir dans l’arrière-salle. Là, j’ai longuement réfléchi. J’ai pensé à ma vie et à ce que j’en avais fait… (pas grand-chose, j’en ai bien peur…)

 

(…). Je suis analyste financier chez Brook & Cie. Mon job consiste à conseiller les clients sur les marchés optionnels. C’est un job que je fais sans plaisir et sans enthousiasme. Je gagne très bien ma vie. J’ai une existence tranquille, ni vraiment heureuse ni vraiment malheureuse. Je suis ce qu’on appelle un garçon sans histoire – un type banal qui a une vie on ne peut plus banale. Mais je crois que je n’ai jamais vraiment apprécié ma vie. D’ailleurs, j’ignore pourquoi j’ai cette existence plutôt qu’une autre. J’ai toujours entrepris les choses comme ça, sans vraiment y réfléchir. Le café avait un goût amer. J’ai demandé au garçon de m’apporter un scotch. D’habitude, je ne bois pas d’alcool (j’ai toujours détesté l’alcool). Je suis sorti trois verres plus tard, un peu grisé. J’avais envie de baiser.

 

(…). Le quartier des putes n’était pas loin. Je m’y suis rendu le pas traînant en longeant la rue, les yeux rivés sur les corps à moitié nus. Je me suis approché d’une brunette insolente qui soutenait mon regard avec défi. Je lui ai demandé ce qu’elle faisait. Elle m’a dit, en passant sa langue aguicheuse sur ses lèvres, qu’elle suçait et qu’ensuite elle se laissait baiser. Subitement – je ne sais pas ce qui m’a pris – je lui ai demandé de me faire voir sa poitrine. Elle a soulevé son T-shirt et m’a montré ses seins. J’ai eu envie de les toucher, puis de me branler sur eux. Elle m’a fait un signe de tête et nous sommes allés dans l’arrière-cour. Là, à l’abri des regards, elle a légèrement soulevé sa jupe. Son sexe était tout près de ma main. J’ai hésité à le toucher. Je lui ai demandé de se tourner pour me faire voir son cul (elle avait un cul magnifique). Puis je lui ai demandé de se baisser en écartant les cuisses. Elle s’est exécutée et m’a tendu sa croupe. J’ai approché mon doigt et l’ai enfoncé. Elle m'a dit qu'on serait plus à l'aise à l'hôtel. On y est allé (c'était à deux pas). Mais dans le couloir, j'étais si excité que je lui ai demandé de me toucher. Elle s’est plantée devant moi. Je lui ai caressé les seins. Ils étaient gros et fermes. Je les ai malaxés avec frénésie. J’ai senti ses doigts chercher mon sexe à travers le tissu de mon pantalon. Puis on a gagné l’escalier qui mène à la chambre. Là, je l’ai pressée de me sucer. J’ai sorti mon sexe. Elle s’est agenouillée. Et j’ai éjaculé.

 

(…). En redescendant, j’ai pensé à Sandrine. Il était 13 heures. J’aurais voulu qu’elle sache. A cette heure, elle devait sûrement être en train de déjeuner avec Daniel. En sortant de l’hôtel, je me suis aperçu que j’avais taché mon pantalon. J’ai tenté de dissimuler l’auréole avec le pan de ma veste puis j’y ai renoncé. Qu’en avais-je à faire à présent ! J’ai repensé à ce que m’avait dit le médecin. J’ai vomi. Les passants me dévisageaient avec dégoût, mais j’ai continué de dégueuler. J’avais besoin d’air frais. J’ai repensé à la mer que je ne reverrais sûrement jamais. Sandrine et moi, on y allait parfois le week-end. On partait le vendredi soir. Sans bagage. On dormait à l’hôtel, dans cette petite station balnéaire dont j’ai oublié le nom. On passait la journée au lit. Et le soir, avant d’aller dîner dans la petite salle du restaurant de l’hôtel, on allait se promener sur le bord de mer.

 

(…). Sandrine ne m’a jamais aimé. Un jour, elle me l’a dit, comme ça, sans préambule. Moi non plus, je ne l’ai jamais vraiment aimée. Et pourtant, depuis, je sens qu’une chose s’est brisée. Je voudrais appeler mes parents pour leur annoncer la nouvelle. Mais je n’en ai pas le courage. Ils me croient heureux. Les pauvres… Je préfère attendre encore un peu avant de leur dire. Je pense à ma mère qui voudrait être grand-mère. Depuis des années, elle me rebat les oreilles avec mon célibat. La pauvre femme, si elle savait…

 

(…). J’ai continué de marcher au hasard des rues. Le clocher d’une église a sonné 15 heures. Il faisait froid. A part quelques touristes et quelques bourgeoises du quartier, les rues étaient désertes. Je me suis aperçu que mes pas m’avaient ramené à mon insu vers l’appartement que j’occupe depuis que je travaille chez Brook. J’ai ressenti une immense fatigue. Je me suis assis sur un banc, face à une petite place où quelques pigeons se battaient pour un morceau de pain jeté sur la dalle. Leurs chamailleries m’ont étrangement rappelé les nôtres. Cette similitude – à laquelle je n’avais jamais pensé – me frappa. Et je me mis à rire devant ces pigeons qui se querellaient pour quelques miettes. Je devais être ridicule à rire comme ça. Et j’ai soudain pensé que si, à la place de ce costume, je n’avais eu que de vieilles loques puantes, les passants auraient pu me prendre pour un clochard. Cette pensée m’amusa. Comme si notre vie ne tenait, en définitive, qu’à un bout d’étoffe... Lorsque le clocher a sonné 4 coups, je me suis levé sans savoir où aller. Je n’avais qu’une certitude ; je n’avais aucune envie de rentrer chez moi. (…)

 

 

Rapport n° 10 957 –

Objet : au sujet de P.

 

Ce matin, j’ai reçu un coup de téléphone de P. (son appel ne m’a pas surpris). Il avait l’air désemparé. Je lui ai demandé s’il voulait passer chez moi pour en parler. Mais il a refusé. Je n'ai pas insisté. Et je l'ai écouté en silence.

 

Aujourd’hui, P. m’a raconté sa douleur d’avoir ignoré le monde. Sa souffrance, me dit-il, était devenue si forte (et si permanente) qu'il ne pouvait plus la supporter. Il m'avoua sa honte de s'être laissé entraîner dans cette folie aliénante et destructrice. Après toutes ces années de solitude, il avait conscience d'avoir échoué à transformer sa pauvre condition d’homme ordinaire. Subsistaient en lui, me confia-t-il entre deux sanglots, les mêmes craintes, les mêmes aspirations et les mêmes espérances qu’autrefois. Aussi vaines et détestables. Et il se méprisait aujourd'hui de n’avoir su vivre dans une parfaite ascèse et un véritable dépouillement. Il me dit aussi qu’en dépit de son isolement, sa haine des hommes n’avait cessé de grandir et qu’il n’avait plus ni la force, ni le courage aujourd'hui de continuer à vivre ainsi... qu'il ne pouvait plus échapper à son destin. Et qu’il achèverait sa vie, homme ordinaire parmi les hommes ordinaires. Et il a raccroché. J'ai reposé le combiné et je me suis mis à pleurer devant la souffrance de mon ami et mon impuissance à l'aider...

 

 

Rapport n° 10 958 –

Objet : au sujet de V.

 

Nous nous sommes revus ce matin. Sur la même petite route qui mène à L. (après mes tristes retrouvailles avec P., je dois bien avouer que j'étais heureux de la retrouver). D’ailleurs, V. avait été loin de me laisser indifférent. J’avais apprécié, lors de notre première rencontre, sa joie de vivre solitaire, sa liberté un peu sauvage et cette façon si particulière de parler des hommes, avec détachement et fantaisie. Aussi étais-je ravi à l'idée d'une nouvelle promenade où nos pas et nos esprits – j’en étais persuadé – s’accorderaient comme la première fois. En m’apercevant, elle m’a salué d’un geste enthousiaste, à peine surprise de me revoir. Et comme je m’y attendais, elle m’a proposé de continuer la balade ensemble. J’ai accepté avec joie et nous avons quitté (accompagnés de ses inséparables chiens) la petite route pour nous engager sur une piste forestière.

 

Nous avons marché en silence pendant quelques instants avant que V. ne se décide à parler. Elle me confia qu’elle était en proie, depuis quelques jours, à un questionnement sur le progrès et la véritable nature de l'homme. Comme à ton habitude en somme, lui ai-je dit légèrement moqueur. Mais elle n’a pas relevé ma plaisanterie et a continué, imperturbable, sa réflexion à voix haute. Tu vois, me dit-elle, je hais le progrès parce qu’il pervertit notre véritable nature et nous confine à la dépendance. Je l'ai regardée un peu espiègle et lui ai dit que le progrès offrait tout de même quelques avantages. Mais ne vois-tu donc pas, m'a-t-elle répondu (d'un ton un peu vif), que les hommes détournent le progrès de sa vocation initiale ? Ils sont si dépendants de ce qu'offre le progrès qu'ils lui accordent une place centrale dans leur vie. J’ai acquiescé incrédule. Mais devant mon scepticisme, V. s'est soudain montrée plus véhémente. Son sourire s’est métamorphosé en une grimace hargneuse. Et elle s’est mise à crier : « En rien, tu m’entends, en rien, le progrès ne doit être utilisé comme une manière de repousser nos limites biologiques et cognitives... sinon au lieu de nous libérer, il nous asservit ! Et, emportée par son élan, elle s’est mise à blâmer la stupide inclination des hommes à nourrir cette servitude, fustigeant (je la cite) « leur enthousiasme débile » pour les nouveautés en tous genres capables d'améliorer leur confort et leur sécurité ou de rendre plus rapide et plus aisée l'utilisation de je ne sais quelle commodité). Quelle bêtise ! s'emporta-t-elle. Je dus reconnaître que V., sur ce point, avait raison… Mais V. (qui semblait intarissable sur le sujet et un peu remontée aussi – je dois dire) poursuivit sa diatribe enflammée... s'attristant de l'incapacité des hommes à vivre sans cette myriade d'objets qui facilitaient leur vie. Tu te rends compte, me dit-elle, ils ont l'impression que la qualité de leur existence dépend de tous ces objets modernes... Le progrès, dit-elle, a habitué l’humanité à trop de confort ! Et ce confort est devenu si naturel qu'il est presque impossible (et impensable) aujourd'hui de s'en passer ! Et, soudain, V. a quitté le sentier pour s’enfoncer dans la pinède. Elle s’est arrêtée devant un vieux chêne (presque incongru au milieu de tous ces jeunes pins) et s’est assise à ses pieds. Je l’ai imitée. Ses chiens se sont empressés de s’installer à ses côtés. Et tout en les caressant, elle a continué à partager ses réflexions.

 

Tu vois, me dit-elle, j’ai toujours pensé qu’il était stupide de confondre l’Être et l’Avoir et plus stupide encore d'espérer Être plus en possédant davantage. J’ai acquiescé d’un grand sourire. V. m’a alors regardé avec affection et a posé sa main sur mon bras. Puis (d’une façon assez inattendue), elle m’a demandé ce qu’étaient pour moi, les fondements de la nature humaine. J’ai réfléchi un instant, hésitant à répondre de façon hâtive à une question aussi complexe. Mais comme ma réponse tardait à venir, V. (sans doute très impatiente de me donner la sienne) s'est lancé dans quelques explications. Et voilà ce qu’elle me dit : « ce qui constitue notre nature véritable est notre recherche de sens, notre interrogation métaphysique et spirituelle ! Voilà la vraie raison d’être de l’homme, celle qui donne à toute vie humaine ses lettres de noblesse ! Excepté cette quête, rien ne nous distingue du reste de la Création ! » A ces mots, la pression de sa main s’est faite plus forte. Le progrès, a-t-elle continué, ne peut donc avoir qu’un seul objet ; faciliter la satisfaction de nos besoins élémentaires (réduire le temps et les efforts que nous y consacrons) pour nous permettre de nous vouer à notre quête de sens et à notre recherche métaphysique et spirituelle. Le progrès ne peut avoir d’autres visées ! Ce furent là les dernières paroles de V.. Elle s’est levée avec lenteur. Et après m’avoir donné rendez-vous la semaine suivante (même heure, même endroit), elle s’est éloignée suivie par ses inséparables chiens. Je l’ai regardée s’enfoncer dans la pinède en songeant à ses dernières paroles. Et je me promis de ne pas manquer notre prochain rendez-vous qui ne manquerait pas (lui non plus) – j’en étais convaincu – de m’offrir un éclairage nouveau et si particulier sur les habitants de cette planète.

 

 

Rapport n° 10 959 –

Objet : au sujet de M.

 

Je l’ai retrouvé, comme à l’accoutumée, sur son banc. La tête en arrière et les yeux clos. Je l’ai salué avec enthousiasme avant de m’asseoir à ses côtés. Mais il est resté silencieux. Je l’ai donc laissé quelques instants à ses pensées. Puis comme il ne semblait toujours pas faire cas de ma présence, je me suis levé. Non ! m’a-t-il dit, ne partez pas ! Restez, je vous en prie ! Je me suis rassis un peu déconcerté (sans savoir quoi dire ni quoi penser de cet étrange comportement). On est resté là sans nous dire un seul mot pendant un long moment. Puis, brusquement, M. a ouvert les yeux et m’a confié (avec une énergie inhabituelle) qu’il était allé passer quelques jours dans le Sud… pour réfléchir… et retrouver la source… (oui, retrouver la source… ce sont ses termes).

 

Vous savez, dit-il, j’ai beaucoup réfléchi là-bas. Beaucoup marché aussi. Dans les collines. Et j’ai pensé à Van Gogh. Comment aurais-je pu ne pas penser à lui ? N’est-il pas l’archétype de l’artiste maudit ? Puis, soudain, M. a pris un voix étrange (lointaine, presque absente) comme s'il était plongé dans quelques souvenirs. Vous savez, me dit-il, chaque jour, j’allais à sa rencontre pour le regarder peindre. Chaque jour, je tentais de l’approcher pour lui dire mon admiration, mais, à chaque tentative, il prenait la poudre d'escampette. Comme s’il n’aspirait qu’à être seul... Comme s'il n'aspirait qu'à vivre pour sa peinture... Vous savez, j'ai vu comme son regard était habité et comme son geste était fébrile – presque violent – lorsqu'il barbouillait sa toile avec ses couleurs... comme s'il était animé par une force mystérieuse...

 

(...)

 

Durant tous ces après-midis, alors que j'arpentais les collines à la recherche d’une idée, en quête d’une émotion, d’une sensibilité, d'un paysage, j'ai compris qu'il m'était impossible, moi aussi, de renoncer à mon destin. Comme Van Gogh, il me fallait répondre à cette nécessité absolue. Le reste (tout le reste), ma situation matérielle, l'argent et la reconnaissance, toutes ces choses n'avaient aucune importance. Seule ma quête comptait… Bien sûr, je n'ai pas le génie de Van Gogh mais je sens que nous sommes frères dans l’âme, que nous appartenons à cette race d’artistes qui doivent brûler leurs jours avec la misère de leur vie, avec leur âme écorchée et leur cœur à vif. M. a fermé les yeux comme pour prolonger sa rêverie. Je suis resté silencieux (et un peu songeur aussi). Je me suis levé sans un mot. Et j’ai quitté le square fasciné par la puissance de l'imaginaire et la capacité de certains hommes à sentir au fond de leur âme un irrésistible appel...

 

Rapport n° 10 960 –

Objet : au sujet de J.

 

J’ai passé la journée à relire et à peaufiner les notes qu’il me faudra bientôt adresser à mon commanditaire (une fois par mois, je dois, en effet, lui envoyer l’ensemble de mes feuillets) – c’est là une tâche fastidieuse à laquelle je me prête sans plaisir mais à laquelle je ne peux guère échapper. Aussi, ai-je décidé, après cette longue journée, de rejoindre J., persuadé qu’une discussion autour d’un verre me ferait le plus grand bien. Vers 20h30 (l’heure à laquelle ferme la supérette), je me suis pointé à l'entrée du magasin et j'ai proposé à J. (qui s’apprêtait à partir) d’aller prendre un verre. (Et je dois dire qu’il s’est empressé, cette fois-ci, d’accepter mon invitation). Nous sommes retournés dans le même café. Et après avoir commandé deux demis, on est allé s’asseoir un peu à l’écart dans l’arrière-salle. 

 

J. aujourd’hui, m’a trouvé fatigué. Il m'a même demandé si j'étais malade (c’est dire la tête que je devais avoir…). Je lui ai expliqué que depuis quelques jours je travaillais d'arrache-pied et que j'avais passé toute la journée à mon bureau... Ah ! La vie, la vie ! s'exclama-t-il, elle se montre parfois si contraignante qu’elle nous empêche de vivre ! Pour quelles raisons, a-t-il continué, faudrait-il soumettre sa vie à ce rythme infernal ? Pourquoi accorder tant d'importance à ce que nous faisons ? Et pourquoi ne pas prendre un peu de recul ? Tu sais, me dit-il, je crois qu’on ne peut apprécier l'existence que si on parvient à trouver la juste distance avec ce que nous vivons. Moi, en tout cas, a-t-il ajouté, je ne peux me sentir heureux qu’à ces moments-là. Tu as sans doute raison, ai-je dit, on a trop tendance à se soumette à toute sortes de contraintes et d'obligations imposées par l'existence. Mais parfois, ai-je ajouté, on n'a tout simplement pas le choix... Non ! a-t-il aussitôt rectifié, ce n’est pas à la vie que nous nous soumettons mais à notre façon de la percevoir, ce qui est bien différent ! La vie, a continué J., est bien plus vaste que notre manière de la regarder... Pourquoi faudrait-il réduire l'existence à cette flopée d'obligations ! J’ai objecté que la plupart des hommes vivaient ainsi. J. a froncé les sourcils. Tu as raison, dit-il, la vie se cantonne à cet espace contraignant pour ceux qui ont le nez dans le guidon, pour ceux qui sont incapables de prendre « un peu de hauteur ». Mais pour les autres, pour ceux qui se refusent à vivre dans cette geôle, pour ceux qui sentent l'infinité des possibles, la vie est seulement l'occasion de plonger dans son être le plus intime et d'emprunter les chemins qui correspondent à ses aspirations les plus profondes. L'existence alors est propice aux surprises, à la joie et à l'émerveillement. J. m’a assuré que la vie ne pouvait être autre chose (et qu’aucune autre définition n’avait de sens). Écoute ! Tu ne peux t’imaginer, me dit-il, à quel point je me sens heureux, à quel point je suis inondé de bonheur lorsque la vie prend cette résonance en moi. A ces moments, je la ressens si intensément, si profondément que l'asservissement et la monotonie ambiante n'ont plus prise sur moi. Tu sais, me confia-t-il avec un grand sourire, je n’aspire pas à grand-chose en cette vie mais il y a une chose à laquelle je ne renoncerai jamais ; offrir à mon âme ces instants où je me sens aimer l'existence et le monde comme le plus fervent des adorateurs, comme le plus passionné des amoureux. J’eus le sentiment que J. m’avait avoué là une chose essentielle ; la seule, sans doute, qui détienne une quelconque part de vérité et qui vaille la peine de continuer à chercher à comprendre les raisons de notre présence ici-bas. Oui ! a ajouté J., la vie nous invite simplement à suivre ce chemin… et à n’en suivre aucun autre, et surtout pas celui que nous impose ce monde… En définitive, me dit-il, la vie est simple, belle et merveilleuse. Et les yeux de J. se mirent à pétiller de malice. Il a regardé nos verres (déjà vides) et a appelé la patronne. Elle nous a apporté deux autres bières. La soirée ne faisait que commencer…

 

 

Rapport n° 10 961 –

Objet : missive impromptue

 

Après tant d’années à observer les hommes en ce monde, leur démêlé avec la souffrance et leur vaine poursuite du bonheur, ce matin, j’ai eu le sentiment d’une grande injustice (d’une grande injustice un peu absurde). Et j’ai éprouvé aussi quelques doutes quant à l'intérêt de mon travail. A quoi pouvaient bien servir toutes ces pages qui racontaient la misère, la douleur et l’impossibilité du bonheur ? Et lui, là-haut, que faisait-il de toutes ces notes que je prenais la peine de lui adresser chaque mois ? J’ai tenté tout le jour d’apaiser ma colère [comment, en effet, lui faire part (sans le vexer) de tous ces malheurs qui, chaque jour, se déversaient sur le monde et que rien ne semblait pouvoir arrêter]. Et puis, tout à l’heure, (après avoir tergiversé toute la journée), je me suis installé à mon bureau, j’ai mis une feuille dans ma vieille machine à écrire et j’ai couché mes sentiments sur le papier, tous ces sentiments qui m’ont hanté aujourd’hui, et que je traîne sûrement depuis les premières années de mon séjour ici-bas.

 

(…)

 

Voici quelques extraits de ma longue lettre (vous comprendrez que je n'ai retranscrit ici que les parties les moins compromettantes et les moins personnelles...)

 

 

Cher commanditaire,

 

(…)

 

En vous adressant cette lettre, j’ai conscience de m'immiscer dans un domaine qui dépasse très largement le cadre de ma fonction. Sachez seulement que mon activité en ce monde me semble parfois bien inutile. Aussi me suis-je arrogé le droit aujourd’hui de vous interroger quant à la réelle utilité de cette tâche à laquelle je suis astreint depuis de longues années.

 

(…)

 

Je vous conjure de ne pas prendre ombrage de mon audace. Sachez que ce courrier n'a pas vocation à remettre en cause votre digne et noble ouvrage ni de critiquer l’organisation générale de votre œuvre, ni même bien sûr de vous prodiguer quelques conseils… N’y voyez-là que les réflexions bienveillantes d’un modeste serviteur qui s’évertue chaque jour à faire son travail avec honnêteté…

 

(...)

 

Avant de poursuivre votre lecture, je vous saurais gré aussi d’ignorer la sécheresse, l’arrogance et la prétention des passages qui vont suivre [passages dont le ton et le style vont peut-être vous surprendre et que je n’ai d’ailleurs (faute de temps, de courage et sûrement d’aptitude) pris la peine de corriger.] J’ignorais chez moi cette propension à m’ériger en donneur de leçons, leçons que mon humble statut ici-bas m’interdit de dispenser. Veuillez donc, je vous prie, me pardonner pour cette offense...

 

(…)

 

« Je suis heureux ! Tu es heureux ! Nous sommes heureux ! Vous êtes heureux ! Ils sont heureux ! « Heureux sont les hommes ! Entendons-nous un peu partout en ce monde. Mais sur quel(s) critère(s) repose cette assertion ? Et comment vérifier la véracité de ce bonheur que je juge (au regard de toutes ces années passées à observer les hommes) exagérée sinon erronée et sans fondement. J'affirmerais même que les hommes (en dépit de leurs dires) se sentent, en général, insatisfaits, tristes et malheureux...

 

(...)

 

Permettez-moi, je vous prie, de vous confier quelques éléments tirés de mon expérience et de mon humble réflexion et qui permettront, outre d'étayer mon argumentation, de vous offrir quelques outils pour éradiquer peut-être de manière définitive les malheurs sur cette terre.

 

(…)

 

Je connais votre souci de répandre le bonheur en ce monde. Aussi à cette fin, ai-je élaboré deux méthodes qu’il conviendra de compléter et d’approfondir (et dont, je vous laisse, bien sûr, le soin). Je ne jette dans ces lignes que les bases d’une réflexion bien sommaire.

 

(…)

 

La première méthode consisterait à comparer le bonheur ressenti par chaque homme au « bonheur véritable ». Cette approche nécessiterait, bien sûr, de définir préalablement le bonheur (dans sa forme la plus complète). A cette fin, il semble nécessaire de déterminer l’ensemble des critères susceptibles de l’apprécier pour établir une échelle du bonheur qui permettrait ainsi de mesurer le degré de bonheur atteint par chaque homme en ce monde. Mais, bien sûr, comme vous l’imaginez, définir le bonheur (en établir les critères et en mesurer les degrés) n’est pas une tâche aisée. A cette difficulté majeure, s'en ajoute une seconde : l'écart manifeste entre l’idée de bonheur ressenti par les hommes et « le bonheur véritable » (dans son sens le plus absolu et le plus profond). Cette première méthode ne semble donc pas parfaitement satisfaisante. Je proposerais donc une seconde méthode, moins scientifique certes, mais qui permettrait d'offrir un éclairage sur cette épineuse question du bonheur.

 

(…)

 

Cette seconde approche consisterait à ôter – une à une – les couches superficielles de la conception habituelle du bonheur pour en découvrir les dimensions les plus profondes. Comment s’y prendre ? Eh bien ! Il suffirait de poser à chaque homme la question suivante : « Qu’est-ce qui vous rend heureux ? ». Et à chaque réponse, on s'empresserait de poser cette deuxième question « pourquoi cela vous rend-il heureux ? ». Et on poursuivrait ainsi l’entretien jusqu’à ce que la personne interrogée, à court d’argument, se trouve acculée à un éloquent « je ne sais pas ». Voilà donc une méthode d’une grande simplicité, n’est-ce pas ?

 

(…)

 

Mais en dépit de cette simplicité, il est évident que cette méthode n’en pose pas moins quelques difficultés. La première a trait au langage et à l’interprétation des mots. Comment, en effet, s'assurer qu'un mot ait la même signification chez celui qui interroge, chez celui qui est interrogé et chez celui qui analyse les réponses... Il y a également une deuxième difficulté : l'existence de l’inconscient qui recèle, bien souvent, un grand nombre de désirs et de fantasmes, de craintes, de jugements et d'interdits (par définition) inaccessibles à la conscience et qui n'en demeurent pas moins déterminants dans la manière de percevoir son existence. Malgré ces difficultés, je reste persuadé que cette méthode – qui prétend aller au bout des choses (je dirais moins présomptueusement au bout des choses possibles, celles dont on a conscience et que l’on est en mesure d’exprimer) – permettrait assez aisément de savoir si un homme est heureux et de comprendre ce qui sous-entend ce bonheur. Et, à dire vrai, je suis persuadé que bien des hommes interrogés se cantonneraient à une conception très fragile et très superficielle du bonheur qui reposerait sur de simples croyances ou de simples convictions. Aussi, à l’issue de cette méthode d’investigation, l’idée que le bonheur est chose répandue en ce monde apparaîtrait comme une véritable méprise. (...)

 

(…) Je connais votre clairvoyance. Il ne vous aura donc pas échappé que bien des hommes en ce monde possèdent cette fâcheuse tendance à s’illusionner et à « se raconter des histoires » à seule fin de se rassurer sur leur vie, sur leurs choix, sur leur bonheur... Et voyez, cher commanditaire, comme il serait aisé, en quelques questions, de déstabiliser leurs maigres certitudes et d'ébranler leur idée superficielle du bonheur.

 

Cette approche, bien évidemment, ne vise pas à être malaisant... Elle ne cherche qu'à offrir à chacun la possibilité de jeter un œil lucide sur son étroite (et fallacieuse) idée du bonheur et de pouvoir enfin réfléchir à ce qu'est « le bonheur véritable » (...)

 

Votre fidèle et dévoué serviteur.

 

 

Rapport n° 10 962 –

Objet : au sujet de V.

 

Je l’ai revue avant la date prévue (sans vraiment savoir ce qui m'avait poussé à la revoir avant notre rendez-vous… Outre mon plaisir à l'écouter et à déambuler avec elle sur les sentiers forestiers, je crois que j'avais tout simplement envie de partager mes réflexions sur le bonheur). Je l’ai donc retrouvée cet après-midi à la Pierre perchée, un petit centre équestre, où elle avait l’habitude, m’avait-elle dit, de se rendre chaque jour en début d’après-midi. A mon arrivée, elle a à peine été surprise de me voir. Et comme elle s’apprêtait à partir en promenade, elle m’a demandé si j'avais envie de l’accompagner. Elle m’a aidé à préparer mon cheval, et nous sommes partis en balade dans la forêt.

 

Après un galop effréné à travers la pinède (où j’ai tenté tant bien que mal de la suivre), V. a réduit son allure pour adopter un petit trot enlevé. Je l’ai sentie plus nerveuse et plus véhémente qu’à l'ordinaire. Aussi, arrivé à sa hauteur, me suis-je risqué à lui en faire la remarque. En guise de réponse, elle a marmonné une parole incompréhensible. Je n’ai donc pas insisté. Et nous avons continué notre promenade en silence jusqu'à ce que je me décide enfin à lui demander ce qui n’allait pas. Elle m’a alors répondu d’un air accablé que les fêtes de fin d'année approchaient et qu'elle avait toujours détesté cette période (et « les fêtes en tous genres » avait-elle ajouté. Il y avait dans sa voix de l’agacement et de la tristesse. Intrigué, je lui ai demandé si elle savait pourquoi elle n'aimait pas ces moments de rassemblement et de convivialité. Nous avons alors mis nos chevaux au pas et V. s'est laissée aller à quelques confidences.

 

Tu sais, me dit-elle, enfant déjà, je détestais les fêtes. Je crois que j’ai toujours eu les fêtes en horreur. Je n'ai jamais compris ce besoin de s'amuser et de se divertir. Dans ce monde, on dirait que tout est prétexte pour échapper à son quotidien. Et elle énuméra une longue liste d'événements propices aux réjouissances : les naissances, les baptêmes, la réussite des examens, les mariages, les anniversaires, les départs à la retraite, sans compter (me dit-elle) toutes les fêtes officielles, religieuses ou profanes, toutes les fêtes commerciales et les sempiternelles réunions amicales hebdomadaires organisées les vendredis et samedis soir. Mais qu'est-ce qui te rend si triste ? lui ai-je demandé, personne ne t'oblige à y participer... C'est vrai ! dit-elle, n'empêche que cette manière de fuir son existence me désole profondément... et puis, il y a aussi le côté factice de la fête qui m'attriste ! Comme si on était obligé, à ces moments-là, de se montrer heureux et de bonne humeur. Comme s'il fallait oublier ses souffrances et sa solitude, oublier son quotidien morose et sans fantaisie. Comme s'il était indécent de se sentir triste ou tourmenté. Et inconvenant de songer à ses problèmes. Oui, me dit-elle, je crois, en définitive, que c'est ce côté artificiel et contraint qui me dérange et me met si mal à l'aise. Et puis, je déteste tous les rituels incontournables autour de la fête : la musique et l'alcool, le paraître outrancier et la séduction... toutes ces choses qui nous font oublier momentanément l'insipidité et la médiocrité de notre vie.

 

A l'approche d'une petite clairière, V. a soudain stoppé son cheval. Elle en est descendue (avec, je dois le dire, une certaine grâce), a attaché sa monture de manière à ce qu'elle puisse brouter l'herbe du fossé et est allée s’asseoir sur un petit rocher au centre de l'étendue. Je l’ai imitée et nous sommes restés ainsi pendant un long moment. Puis V. a allumé une cigarette. Nous l’avons fumée ensemble, lentement et en silence, émerveillés par l’étrange atmosphère qui enveloppait les lieux. V., ensuite, s’est allongée sur le sol, les yeux fixant le ciel, et elle m’a confié que nous vivions, à cet instant, une fête véritable. La fête, me dit-elle, n’est rien d’autre que cette joie présente et partagée, intimement liée au quotidien. La fête, continua-t-elle, n'est rien d’autre que cette quiétude qui donne un sentiment de symbiose avec le monde. Rien d'autre que cette intimité du cœur avec le réel. Savourer de toute son âme ces instants de joie, de silence et de communion, voilà, a-t-elle dit, ce qu’est la fête pour moi ! Et tout le reste n’est qu’une misérable tentative d’oubli de soi ! Je me suis alors allongé sur le sol et, à mon tour, j’ai regardé le ciel, convaincu par les paroles de V., qui, une fois de plus, avait su ouvrir mon regard à de bien étonnantes perceptions… et à de bien belles vérités…  

 

 

Rapport n° 10 963 –

Objet : au sujet de M.

 

Je suis retourné au parc ce matin. Et comme je m’y attendais, M. était là. Mais à ma grande surprise, il avait changé de banc. Et chose plus surprenante encore, lorsqu'il m'a aperçu, il est venu à ma rencontre avec un grand sourire. Cet entrain que je ne lui connaissais pas m’a empli de joie. Je l’ai donc salué avec enthousiasme et lui ai proposé, une fois n’était pas coutume, d’aller nous installer sur la pelouse, à quelques encablures du banc où nous avions l’habitude de nous asseoir. Je lui ai offert une cigarette qu’il a refusée puis lui ai demandé de me raconter les dernières nouvelles qui semblaient, à en juger par son humeur, excellentes.

 

Vous savez, me dit-il, j’ai beaucoup réfléchi depuis notre dernière rencontre et j’ai pris conscience que la création artistique était le seul chemin qui pouvait répondre à mes aspirations. Je vais donc m'y consacrer à plein temps. Et j'en suis très heureux... Pourtant quelque chose m'inquiète un peu et j'aimerais vous en parler... Bien sûr ! ai-je dit, si je peux t'aider d'une quelconque façon, j'en serais ravi... Eh bien ! Voilà ! dit-il, je ne sais pas si d'autres artistes ressentent ça mais, pour ma part, je crois que je n'aime que le début de la création. Ah ? ai-je dit, légèrement étonné, est-ce que tu pourrais m'en dire un peu plus ? Eh bien ! Comment vous dire ? Au départ, j’éprouve toujours une grande joie à créer (à « m’adonner à la création », c’est l’expression qu’il a employée). C'est toujours avec un grand bonheur que je me laisse traverser par une idée ou une émotion. A ce stade, je me laisse guider, je suis comme un réceptacle. Une sorte de support auquel s'accroche quelque chose d'assez indéfinissable qui, peu à peu, se développe et se déploie comme s'il cherchait sa pleine envergure, la meilleure façon d'apparaître et de s'exprimer. Cette étape peut prendre quelques minutes ou quelques jours et, parfois même quelques semaines. A ce stade, me dit-il, l'idée chemine, se nourrit de mille choses pour grandir et s'étoffer. C'est une étape particulièrement joyeuse et exaltante ! C'est tellement insensé de sentir cette chose si minuscule devenir une grande et belle chose (en tout cas, a-t-il précisé, telle qu'elle se dessine dans mon esprit...). La difficulté survient toujours à l’instant où l’idée semble virtuellement aboutie. Dès que je visualise distinctement la manière dont l'idée va prendre forme, j’éprouve comme une sorte de découragement devant la tâche qu'il faudra accomplir pour qu'elle voit le jour de manière concrète. A ce stade, je dois m’astreindre à un immense effort pour me mettre au travail. En fait, dans l’exercice artistique je crois que je n'aime que le cheminement de l’idée, entre sa naissance mystérieuse dans mon esprit et son accomplissement virtuel. Ensuite la création devient presque toujours pénible et laborieuse. Alors qu'il s'apprêtait à poursuivre le fil de sa pensée, je l'ai interrompu et lui ai conseillé de ne pas se décourager et de se montrer patient. Et je me suis empressé d'ajouter qu'il allait sûrement apprendre, au fil de son travail, à apprécier toutes les étapes nécessaires à la création d'une œuvre artistique...

 

  1. m’expliqua ensuite qu’il passait par des périodes extrêmement contradictoires qui le laissaient « assez perplexe » (ce sont les mots qu'il a utilisés) quant à la possibilité de s’épanouir pleinement dans cette activité. Il a souri, un peu gêné, puis il m’a dit : tu sais, (Ah ! Enfin, il me tutoyait...), tout est parfois si confus dans mon esprit. Lorsque je pense à tous ces artistes qui ont défriché ces terres avant moi, mon exploration et mes découvertes me semblent bien dérisoires. Et, pourtant, tu sais, je n’en continue pas moins de travailler tous les jours et de chercher de nouvelles choses et de nouveaux horizons, comme si c’était pour moi la seule manière de cheminer. Tu sais, lui ai-je dit, je crois qu’il n’y a pas d’existence plus riche et plus prometteuse que celle vers laquelle on se sent obligé d’aller. Il s'est tourné vers moi et m'a dit que cette vie d’artiste était la seule qui lui donnait véritablement envie de vivre. Nous avons continué à parler quelques minutes, puis il m’a dit qu’il devait rentrer pour se remettre au travail. Il m’a remercié pour mes conseils, puis il s’est levé et a quitté le square. Je l’ai regardé s’éloigner, heureux qu’il ait enfin écouté son cœur et trouvé le courage d'emprunter ce chemin qui le mènerait – j’en étais persuadé – au plus profond de lui-même. Lorsqu’il a disparu, je me suis levé et je suis rentré chez moi, quelque peu rassuré quant à mon rôle en ce monde...

 

Rapport n° 10 964 –

Objet : mes adieux à V., M. et J.

 

La nouvelle est tombée ce matin. Comme un couperet. Ma mission s’achèvera cette nuit. Demain, à l’aube, il me faudra quitter les lieux. J’ai donc passé la journée à mettre un peu d’ordre dans mes dossiers, à préparer ma valise et à ranger le petit appartement que j’occupe depuis mon arrivée ici. Et chose surprenante ! Je me sens triste à l’idée de quitter ce monde comme si, après toutes ces années, j’avais fini par m’attacher aux habitants de cette planète. Aussi, avant de partir, ai-je décidé de réunir les quelques personnes que j’ai tenté (tant bien que mal) d’accompagner ces derniers temps. J'ai donc invité V., M. et J. pour leur faire mes adieux (P. n’a malheureusement pas répondu à mon appel… et je dois dire que je suis bien pessimiste quant à son avenir… à moins qu’il ne soit déjà… enfin… Dieu seul le sait !… et je préfère ne pas y penser…). Je leur ai donné rendez-vous en début de soirée dans le petit café restaurant où j’avais, si souvent, déjeuné en compagnie de mes dossiers. Là, nous avons dîné (un dîner copieusement arrosé) et, à la fin du repas, comme nous étions seuls dans la salle et que j’étais sous les effets un peu euphorisants de l’alcool, je me suis levé pour porter un toast à la vie, à la mort, à la joie, à la souffrance et à tous les habitants de cette planète, avant de leur déclamer le petit discours que j’avais préparé à leur intention, un discours d’adieu un peu grotesque, un peu emphatique, une sorte d'éloge maladroit à la vie pour clore mon long séjour parmi les hommes. Voici la retranscription du discours que je leur tins ce soir-là :

 

Mes amis, moi qui connais vos joies et vos peines, moi qui connais la manière dont vos existences sont chahutées par les vents furieux de ce monde, je vous conjure d’écouter les mots ultimes de cet ami que j'ai essayé d’être pour vous.

 

Je fis silence. V., J. et M. m’écoutaient avec attention. Presque avec gravité. Je les ai regardés avec affection. Je souhaitais tant leur parler en ami sincère, d’égal à égal, et non comme un être flottant au-dessus des misères et des souffrances humaines. Mes amis, leur ai-je dit, vous qui vous êtes, en partie, affranchis de la comédie du monde, vous qui vous sentez parfois coincés entre vos aspirations et les exigences de la société, vous qui empruntez un chemin hors des sentiers battus, je vais tenter, ici, de vous dire ce que m'a appris l'existence.

 

J'aimerais vous dire d'abord que la vie est un refus. Oui, mes amis ! Un refus ! Le refus absolu et irrévocable de ce qui vous est imposé par ce monde qui contraint à des obligations qui ne sont et ne seront jamais les vôtres. Prenez garde à ne pas succomber au diktat de la norme ! Bien des hommes y succombent malgré eux… par ignorance, par veulerie ou par résignation… Ne vous contentez jamais des réponses communes et collectives, cherchez par vous-même et trouvez vos propres réponses...

 

V., M. et J. me regardèrent en opinant du chef. Et je lus, dans leurs yeux, une approbation qui m’incita à poursuivre.

 

A cette fin, mes amis, il vous faudra pousser votre questionnement aussi loin que possible pour trouver ce qui fonde votre vie et donner un sens (personnel) à votre existence. Ayez confiance en vos découvertes qui guideront votre chemin. Ne craignez pas de vous y engager corps et âme. Ne redoutez pas non plus de changer de voie (ou de transformer celle que vous avez choisie selon vos propres exigences). Écoutez votre cœur et vos aspirations ! Ils seront vos plus sûrs alliés sur cette longue route !

 

Il vous faudra aussi, je crois, conserver à l’esprit ces quelques éléments que je vais à présent vous confier. Ces conseils vous aideront – j’en suis persuadé – à poursuivre dans la voie que vous aurez choisie...

 

Mes amis, n’oubliez pas que la vie est courte. Songez-y lorsque vous serez en proie au doute, à la colère, à l'amertume ou à la tristesse. Rappelez-vous que nous ne sommes pas éternels ici-bas. Cette pensée vous aidera sans doute à surmonter les épreuves qui vous seront donné à vivre !

 

Sachez aussi, mes amis, que nous ne savons pas réellement ce qu’est la vie. Nous sommes donc libres de lui donner l’interprétation qui nous semble la plus appropriée. La vie nous laisse libre de l’appréhender de manière singulière et personnelle. Aussi rappelez-vous que votre interprétation est aussi juste et légitime que n'importe quelle autre. Cette liberté doit aussi vous inciter à l’humilité quant au sens et aux valeurs que vous donnerez à votre vie mais aussi à la tolérance à l'égard des autres manières de vivre. N'ayez pas la prétention de croire vos aspirations ou vos vérités supérieures à celles d’Autrui. Il est sage, je crois, de se forger ses propres convictions sans les tenir en haute estime et sans décrier celles des autres.

 

Sachez aussi, mes amis que la vie est un merveilleux présent, un cadeau inestimable qu'il nous est néanmoins possible de refuser à tout instant. Ne perdez donc jamais de vue que le suicide est une option possible, toujours possible, comme l’ultime choix, et, peut-être, aussi comme l’ultime espoir en cette vie. 

 

En ce monde, il convient aussi, mes amis, de ne jamais oublier que vous êtes et serez toujours seuls, quoi qu’il advienne et qui que vous fréquentiez. Aussi ne vous préoccupez jamais de ce que pensent les autres à votre sujet. Et ne perdez pas de temps à vous comparer à ceux qui vous entourent. Suivez votre voie sans rien attendre du monde...

 

Au vu de ces éléments, il serait absurde de ne pas suivre ce que vous dicte votre cœur ! Il serait idiot de renoncer à vos rêves et à vos aspirations. Eux-seuls doivent guider votre existence ! Vos qualités, votre travail et le temps se chargeront de vous faire progresser sur la voie que vous aurez choisie. Et chaque pas, soyez-en sûr, vous rapprochera de votre être le plus intime et le plus profond !

 

Il serait sage aussi d'appréhender le monde, la vie et les événements avec le recul nécessaire. Tâchez de vous tenir ni trop loin de ce que vous expérimentez au risque de sombrer dans une forme d'indifférence funeste, ni trop près car le danger serait grand alors de tomber dans une souffrance mortifère.

 

Quoi que vous traversiez, sachez conserver un esprit tranquille et détendu. Quant à votre situation matérielle, occupez-vous en de manière à trouver les ressources indispensables pour mener une vie simple et frugale et veillez à conserver assez de temps et d'énergie pour vous consacrer à l'essentiel...

 

Et pour finir, mes amis, je vous souhaite de traverser cette vie avec une grande joie en restant aussi honnête et authentique que possible avec le monde mais aussi (et surtout) avec vous-même... Voilà, mes amis, ce que j’avais à vous confier en ce jour de départ !

 

A la fin de mon discours, je suis tombé sur ma chaise, accablé par la platitude de mes propos. Je me suis senti triste de n’avoir réussi, en dépit de ces longues années passées en ce monde, à leur exposer, dans un aveu grotesque et affligeant, qu'un ramassis de banalités. Je pris conscience que mon séjour en ce monde n’avait été qu’un piètre terrain d’expériences et de réflexions. En définitive, mon discours révélait (ni plus ni moins) ma méconnaissance profonde de la vie. Et je n'ai pu retenir mes larmes. V., M. et J. se sont alors empressés de me réconforter (dans un élan que j'ai senti sincère) et me dirent d’une seule et même voix qu’en dépit de notre ignorance, il fallait garder espoir et poursuivre sa route avec courage. J’ai essuyé mes larmes, j’ai relevé la tête et me suis aperçu que tous les trois m’entouraient avec la plus grande affection. Et même s'il est difficile, me dirent-ils, de découvrir le sens de cette existence, si l'on écoute attentivement son cœur, on sait – et on sent – que cette vie n'est pas inutile et qu'elle ne peut être réduite à cette misère et à cette souffrance. On comprend aussi que le sens se dessine peu à peu avec nos pas. Enfin, dirent-ils, en sondant notre esprit, on peut être amené à découvrir d'autres mondes et d'autres réalités qui nous invitent à penser qu'il existe des horizons plus vastes et plus lumineux et qu'il nous appartient de poursuivre notre chemin pour les découvrir et, ainsi peut-être, se rapprocher du mystère.

 

Ce furent là leurs dernières paroles. Je les ai remerciés du plus profond de mon être puis leur ai demandé de me laisser seul. Ils se sont levés et ont quitté le café. Je les ai regardés s’éloigner et je me suis senti étrangement heureux. Eux qui ne se con-naissaient pas il y a encore quelques heures avaient réussi à me parler d’une seule et même voix et ils repartaient, à présent, ensemble comme les meilleurs amis du monde. J’ai compris alors que je pouvais m'en aller le cœur tranquille et rassuré. Tous – j’en étais persuadé – sauraient à présent s’accompagner sur leur chemin respectif, apportant aux uns et aux autres le soutien et l'affection que chaque homme doit offrir et recevoir pour poursuivre son chemin vers lui-même.  

 

 

Étrange conversation avec un ange

Je n’ai aucun goût pour les histoires. Ni pour celles que l'on me raconte, ni pour celles qu'il m'arrive, parfois, de lire dans les journaux. Que pourraient-elles nous apprendre sur nous-mêmes ? Hein ? Dites-le moi ?!! Rien ! Du bla bla sans intérêt !

 

Oh ! Ne vous fiez pas aux apparences ! Je ne suis pas toujours aussi râleur ni aussi grincheux mais depuis que je suis là-haut, il m'arrive parfois de me laisser aller à quelques amabilités bourrues et discourtoises. Et, comme par hasard, ce genre de fantaisie me prend lorsque je reviens en ce monde. Ce que je fais là ? Eh ! Bien ! De temps à autre, je m'octroie une petite visite de courtoisie, histoire de ne pas perdre la main... et j'en profite parfois pour m'entretenir avec l'un d'entre vous... A quelle fin ?!! Eh bien ! Pour vous avertir pardi ! Vous avertir de quoi ? Oh ! N'ayez crainte ! Vous vous en rendrez compte bien assez tôt ! Et il ne serait pas impossible que vous trouviez cette entrevue étrange ou inconvenante ? Et peut-être même inhumaine ? Grand bien vous fasse ! Et autant vous le dire dès maintenant, je me contrefous de ce que vous pourrez penser !

 

*

 

Aborder un inconnu est un exercice périlleux auquel (il faut bien l'avouer) j’ai toujours eu beaucoup du mal à me prêter… Pourtant, les sujets de conversation ne manquent pas, mais comment savoir celui qui pourrait vous intéresser... Il me semblerait inconvenant de vous importuner avec des histoires dont vous n’avez que faire… (d’autant plus que je ne vous connais pas). Si vous avez pris la peine de m’inviter chez vous, je pense néanmoins que vous êtes – un tant soit peu – disposé à m’écouter. Mais sachez que je ne me livre pas de la sorte au premier venu. Parce qu’à mes yeux, vous êtes le premier venu (vous pouvez même être n’importe qui) ! Aussi est-il bien naturel que je me montre méfiant, surtout ici-bas et avec n’importe qui ! Vous pensez que je suis désagréable ? Eh bien ! Vous avez raison, je le suis. Et après ?

 

Là-haut, je vis seul. Lorsque je dis seul, je veux dire absolument seul. Sans personne. Ce n’est guère original, j’en conviens. Des tas de gens vivent seuls. Et je connus moi-même, en ce monde, une foultitude de célibataires qui ne s’en portaient pas plus mal. Bien au contraire. D’ailleurs, moi non plus, je ne me plains pas. J’accepte le sort que l'on me réserve. Cette phrase a l’air idiote, mais ne vous y fiez pas ! Cette phrase est bien plus profonde qu’elle n’en a l’air (et à vos heures perdues, je vous conseillerais d’y réfléchir !). Et puis qu’importe ! Après tout, libre à vous de vous y pencher ! Mais je vous en conjure, si vous prenez la peine de méditer cette phrase, faites-le de toute votre âme ! Mais revenons à nos moutons... Que disions-nous ? Ah ! Oui ! La solitude... J'aime la solitude. J'ai toujours aimé la solitude. Elle est sans doute ce que nous avons de plus cher au monde ! Elle nous offre la liberté, et cette liberté nous permet d’être nous-mêmes. Et vous, dites-moi, cela vous arrive-t-il de vous sentir seul(e) ? Et puis, non ! Ne me dites rien ! Je sais bien que vous vous sentez seul(e) en ce monde !

 

*

 

Tenez ! Puisque nous parlons de ce monde, j’aimerais savoir s’il vous plaît d’y vivre. Oui, aimez-vous vivre dans ce monde ? Parce que moi, je n’ai jamais pu m’y résoudre (je me demande d’ailleurs comment j’ai pu y passer tant d’années) ! Tout y est si laid ! Les hommes le rendent si laid ! Oui, vous le rendez si laid, vous autres ! Oh ! Ne prenez pas ça pour un blâme personnel ! Je ne voudrais surtout pas vous faire culpabiliser… (enfin... quoique… entre nous, cette culpabilité pourrait être l’amorce d’une prise de conscience…). Je ne vous accuse pas personnellement ! Vous devez être comme tous les autres, n’est-ce pas ? Ni plus ni moins... Et puis vous devez certainement avoir vos raisons pour continuer à y vivre, dans ce monde ; peut-être une famille, des enfants, un chien, quelques ami(e)s, sans doute un travail, des responsabilités à assumer et des obligations aussi sans doute. Et puis vous devez bien avoir quelques rêves dans un coin de la tête… et l’espérance de les réaliser. Il est bon de rêver, n’est-ce pas ? Il est si doux de penser à ses rêves lorsque tout semble aller de travers dans notre vie. Oh ! Rassurez-vous ! On est tous les mêmes ! On s’accroche à ce que l’on peut ! On s’agrippe à ce que l’on a sous la main ! Oh ! Je ne vous juge pas ! Je constate, voilà tout ! Vous ne craignez tout de même pas que l’on regarde ensemble ce qui est, n’est-ce pas ? Il serait stupide de s'en priver ! Que craignez-vous ? De voir votre vie avec lucidité ? De prendre conscience de votre insignifiance ? Mais que diable ! Insignifiant, évidemment vous l’êtes ! Et qui que vous soyez encore ! Non ! Non ! Inutile de protester ! Les quelques succès que vous avez connus dans votre vie, les quelques mérites que l’on vous trouve et les quelques compétences que vous avez acquises ne changeront rien à l’affaire ! De vos réussites, ne tirez pas de conclusion hâtive ! N’en déduisez pas votre valeur ou votre importance ! Restez humble ! Que diable ! Et sachez que toutes vos entreprises n’ont été que de vulgaires frétillements ! Je vous avais prévenu, je suis désagréable !

 

*

 

Peut-être êtes-vous un peu surpris(e) (interloqué(e) même) par cette conversation ? Eh bien ! Tant mieux ! Je m'en réjouis ! Et poursuivons, voulez-vous ! Je vis donc seul. Là-haut, très haut perché. J’ai toujours aimé regarder les choses avec distance. Tout apparaît avec clarté. Loin de la fange des plaines surpeuplées. Oh ! Je ne dis pas cela pour vous... (même si, soyons honnête, je le dis tout de même un peu pour vous) ! Ici, le ciel est transparent, l’eau et l'air sont purs. La nature baigne dans une innocence immaculée. Seule, ma présence ici-haut semble être une tache dans le décor. Mais je fais pourtant mon possible, croyez-le, pour ne pas souiller mon environnement. Autrefois j’étais encore plus sale et repoussant (et, peut-être même, bien davantage que vous ne l’êtes), mais cette vilenie ne se voyait guère en bas tant tout y est crasseux et répugnant. En bas, la merde est partout, elle a tout envahi, tout submergé. Mais la merde est invisible et inodore dans une décharge, pas vrai ? Elle y est naturelle, à sa place. Et cela vous plaît-il d’y vivre ? Oui, dans cette merde ? Oh ! Inutile de vous sentir offensé(e) ! Inutile de protester, vous vous y vautrez chaque jour sans même vous en rendre compte ! Et cela vous réjouit-il, dites-moi, de vivre dans vos déjections ? 

 

*

 

Eh bien ! Oui ! Je ne peux vous cacher que j’ai toujours détesté les villes qui ne sont, en réalité, que d’immenses décharges où s’amoncelle la pourriture des hommes. En ville, tout est immonde ! La foule, le béton, les embouteillages, la frénésie des passants, les deux-pièces misérables, le luxe ostentatoire des appartements bourgeois, les petits pavillons minables des quartiers de banlieue, les grandes tours des cités malfamées. Tout y est abject. Des caves à cafards aux cages dorées des beaux quartiers, l’air est irrespirable et la vie étouffante. La nature y a perdu sa place, et lorsque, par miracle, il lui arrive encore d’exister, elle se trouve confinée, coincée, encerclée par tous ces aménagements urbains. Dans cet environnement désolant, les parcs et les squares que les urbanistes appellent ptrompeusement (oui ptrompeusement, cela veut dire aussi pompeusement que trompeusement – là-haut, j'invente des mots à ma guise… mais n’ayez crainte, je ne me laisserai pas aller à cet exercice au cours de notre conversation… un, de temps à autre… tout au plus), les parcs et les squares – disais-je – que les urbanistes appellent des espaces verts ne sont, en réalité, que de minuscules carrés de végétation (avec quelques arbres rabougris, quelques bosquets malingres et quelques touffes d'herbe miteuses) où viennent s'oxygéner (si l'on peut dire) des hordes de citadins asphyxiés. Oui, (comme vous peut-être), j’étais de ceux-là. Et, chaque jour, j’allais m’aérer laissant mon regard se promener sur la ramure d’un arbre ou m'émerveillant devant un petit carré de pelouse jauni par la sécheresse, la pollution et le piétinement, entre une poubelle pleine de détritus et un vieux banc décrépi scellé dans un affreux béton gris. Oui, j’étais de ceux-là, et pas un seul jour, figurez-vous, je n’ai manqué ma promenade pour aller respirer ce semblant d’air pur, pas le moins du monde épargné par l’atmosphère viciée alentour.

 

*

 

Lorsque j'étais encore de ce monde, j'adorais la vie. Je la trouvais belle et passionnante ! Comme vous peut-être  ? Lorsque votre existence se déroule à merveille, lorsque vos plans aboutissent, lorsque vos projets réussissent, lorsque les gens vous aiment, lorsque tout semble vous sourire, alors oui, là, vous aimez la vie ! Vous la trouvez merveilleuse ! Vous êtes heureux ! Et pour peu, vous seriez prêt(e) à aimer la terre entière, pas vrai ? Qu’il est bon d’être heureux, n'est-ce pas ? Mais qu’il est fragile ce petit bonheur ! Ne me dites pas que vous n'avez jamais connu le bonheur ? Faites un effort ! Essayez de vous souvenir ! N’avez-vous donc jamais été amoureux/se ? Mais si ! Rappelez-vous ! Je t’aime... tu m’aimes… on s’aime… Ah ! L'amour ! Quelle merveilleuse farce ! Quelle charmante comédie ! On s'aime, on dit qu'on s'aime, on croit s'aimer mais est-ce vraiment le cas ? Croyez-vous vraiment que votre entourage (votre conjoint ou votre conjointe, votre compagne ou votre compagnon, vos parents et vos enfants) vous aime pour ce que vous êtes ? Ne pensez-vous pas plutôt qu'ils vous le disent et vous le font croire (et parfois même à leur insu) à seule fin de profiter (assez égoïstement disons-le !) de ce que vous leur offrez ?  Oh ! Je ne parle pas ici des relations sociales ou professionnelles qui reposent, bien sûr, sur cet échange de procédés mesquins et détestables. Non ! Je parle des êtres qui vous sont proches, des êtres qui vous sont chers... Ah ! La vie ! La vie ! Quelle aventure déconcertante ! Qui croyons-nous berner avec nos histoires d'amour ?!! Nous sommes aussi seuls les uns que les autres. Oui, je sais, il est difficile de l’admettre. Mais il est tellement salutaire d’en prendre conscience et bien plus simple, croyez-moi, de ne pas faire dépendre son bonheur de ceux qui nous entourent. Ah quoi bon sauver les apparences ? Personne n’est dupe dans cette histoire ! On a beau se prêter au jeu de l'amour et à la comédie des relations humaines, au fond, chacun sait qu'il est seul, irrémédiablement seul (quoi qu'il arrive). Inutile donc de se voiler la face !

 

*

Je me suis toujours étonné de cette vie. Pas vous ? Je me suis toujours posé mille questions à son sujet. Pourquoi ceci ? Et pourquoi cela ? Le miracle de la vie m’a toujours étonné. Ce tourbillon qui vous prend et ne vous lâche plus ! Cette course folle qui s’achève toujours dans le plus funeste. Cette vie est décidément bien déconcertante… Ne vous a-t-il jamais semblé absurde d’être en vie ? Ah ! Vous ne savez pas… Bon… et si je vous dis que la vie est une énigme ? Vous êtes d'accord, n'est-ce pas ? Oh ! Mais je vous entends déjà grommeler qu'il est idiot de se poser des questions sur la vie parce qu'on ne peut pas trouver de réponse. Peut-être êtes-vous de cette race d’hommes qui ne se posent jamais la moindre question et qui vivent comme si être en vie était la chose la plus naturelle du monde... La plupart des hommes vivent ainsi. Ils passent toute leur existence à s'occuper de mille petites choses sans jamais se poser la moindre question. S'occuper et se divertir, voilà à quoi se résume leur vie ! Et vous, comment vous y prenez vous pour occuper vos journées ? Oh ! Inutile de me dresser la liste de vos occupations ! Je sais très bien comment vous faites... Vous devez faire comme tout le monde... Toujours à trouver de fumeux prétextes pour éviter de regarder votre vie en face et de vous poser quelques redoutables (et salutaires) questions sur votre existence... Comme si ces vnoccupations (ces vaines occupations si vous préférez) vous épargnaient de dangereuses remises en question ! Mais comme je vous plains de ne jamais penser à la Vie (et à la vôtre en particulier) !

 

*

 

Voilà déjà quelques instants que nous menons cette conversation, évoquant des sujets qui, peut-être, vous déplaisent (ou, pire, qui ne vous intéressent pas). Peut-être cette conversation vous ennuie-t-elle ? Qu’espériez-vous en tournant ces pages ? Auriez-vous préféré une histoire, une vraie, avec une intrigue et des personnages, des surprises et des rebondissements ? Ah ! Avouez que je ne vous ai pas pris en traître, ne vous avais-je pas prévenu ? Ah ! Je vous en prie ! Épargnez-moi votre couplet sur les passionnantes histoires que vous avez lues dans d’autres livres ! Dans ce genre d’ouvrage, il s’agit tout au plus de passer le temps (et de le perdre un peu aussi) ! Et de ça, il n’en est pas question ici ! Je ne suis pas venu vers vous pour vous faire passer du temps (et moins encore pour vous en faire perdre) ! Bien qu'au fond, j’ignore la façon dont vous allez accueillir cette conversation et les éventuelles conséquences qu’elle pourrait avoir sur votre vie… Peut-être n’accorderez-vous guère plus d’importance à cette rencontre qu’à toutes celles que vous avez faites auparavant ? Peut-être même ne daignez-vous partager ces instants avec moi que parce que vous n’avez d’autres vnoccupations ? Et si tel était le cas, il est bien dommage que nous nous soyons rencontrés (et sachez que je le regrette sincèrement) ! J’aurais mille fois préféré m’entretenir avec un être ouvert et disponible, aussi soucieux et curieux de lui-même que de l’Autre, prêt à écouter un inconnu susceptible de lui apprendre quelques menues vérités sur lui-même ! Mais que voulez-vous ? Peut-être oublierez-vous notre rencontre aussitôt ce livre refermé ! Et je n’y pourrais rien ! Mais n'allez surtout pas croire que je veuille vous forcer à m'écouter... Je ne verrais aucun inconvénient à reporter cette entrevue lorsque votre esprit et votre cœur seront disposés à cette conversation...

 

*

 

La rencontre entre deux êtres est toujours une chose mystérieuse, n’est-ce pas ?  Comme si une curiosité nous poussait à aller vers l’Autre. Non, je ne parle pas ici de cette curiosité malsaine qui consiste à rencontrer l’autre dans le seul but de connaître la façon dont il vit. Et j’ose espérer que ce n’est pas cette curiosité-là qui vous a mené vers moi (sachez que je trouve cette curiosité foncièrement détestable). Non, je pense plutôt à cette curiosité indissociable de l’espoir d’une découverte de soi dans l’Autre. Oui, je crois que c’est ce type de curiosité qui incite les hommes à aller à la rencontre du monde. Et toute autre motivation me paraît bien accessoire. La joie d’être ensemble, les idées partagées, la complicité, les affinités, toutes ces choses sont presque superflues. Non qu’elles soient déplaisantes ou dénuées d’intérêt, mais je crois qu'elles sont secondaires même si elles n'en demeurent pas moins les piliers de toute relation – digne de ce nom s’entend – qui ne pourrait, sans elles, se poursuivre au-delà des premiers échanges. Mais qu’importe ! Après tout, quelles que soient leur nature et les motivations qui les sous-entendent, les relations existent et sont incontournables en ce monde. Là-haut, bien sûr, tout est différent. On y vit seul et on n’y rencontre pas le moindre quidam. Mais rassurez-vous ! On n’en éprouve aucun besoin. La solitude y est parfaitement assumée. Nul manque ni le moindre embarras à demeurer seul ! Et, de temps à autre, s’il nous arrive de descendre ici-bas, ce n’est non par ennui ou par désœuvrement (comme vous pourriez le croire) mais contraints par la force irrépressible de notre amour pour les hommes. Et en dépit des apparences (oui, comme l’humeur grincheuse que je traîne depuis des lustres ici-haut et ici-bas, et soyons honnête, où que j’aille de par le ciel et la terre), c’est par amour des hommes que je suis venu vers vous. A ce sujet, ne me posez pas la moindre question ! Et je vous en prie ! N’insistez pas ! Je ne vous en dirai pas davantage !

 

*

 

Là-haut, tout est différent ! Les choses, le monde, le temps, la vie même est différente. Rien de ce qui existe là-haut n’existe ici. Et, pourtant, il n’y a aucune différence entre ce que l’on trouve ici et ce que l’on trouve là-haut. N’est-ce pas étrange ? Laissez-moi vous expliquer ! Pour quelle raison, tout y est identique et semble différent ? C’est très simple ! Là-haut, toute chose prend une résonance si forte que cela transforme notre perception. Là-haut, je parviens même (c’est vous dire) à vivre comme un ermite bienheureux. La vie là-haut n’est pourtant pas une sinécure (pas plus, il est vrai, qu’elle ne l’est ici-bas). Et pourtant, je m’en arrange. Et plutôt bien, me semble-t-il. Tenez, par exemple, là-haut, je parviens à m’émerveiller de la moindre broutille. Un rien suffit à me rendre heureux (si, si, je vous assure). Ici-bas, j’avais beau essayer, rien n'y faisait... Je me rappelle comme je crachais mon venin à la moindre contrariété. Et, comme vous le savez, les contrariétés ne manquent pas en ce monde... Ainsi, lorsque je vivais encore parmi vous, je n'étais que colère et angoisse. Je n’ai jamais réussi à m’en défaire. Tout était source d’inquiétude et d’irritation ! Le moindre événement prenait des allures cauchemardesques ! J’ai pourtant essayé de m'en défaire, croyez-le ! Sans succès ! J’ai tout connu. L'animosité, l'aigreur, le stress, l'anxiété, la peur, le désarroi, le désespoir etc etc. Ah ! Et le matin ! Le matin ! Quelle épreuve ! Un vrai calvaire ! J'étais épouvanté à l'idée de retrouver le monde... Mais c’est bien fini, tout ça ! Bien fini ! Là-haut, je n’ai plus ni angoisse, ni souci. Tenez, pour vous dire, les mots « inquiétude » et « exaspération » ont été bannis de mon vocabulaire.

 

*

 

Oh ! Je sais, ce que je vous dis là, d’autres, avant moi, l’ont déjà dit. Et vous-même, vous devez sûrement connaître parfaitement toutes ces choses… Il n’y a souvent rien de bien intéressant dans nos pauvres vies, n’est-ce pas ? Tout n’y est qu’éternel recommencement ! La vie tourne… vous savez ce que c’est ! Et nous, pauvres de nous, on se laisse happer par cette course folle ! La folie collective ! Oh ! Rassurez-vous ! Cette folie conserve une apparence bien raisonnable ! Vous le savez très bien ! Cette course folle n’a rien d’une folie (ne nous la présente-t-on pas d’ailleurs toujours comme une fatalité ?). C’est comme ça, que voulez-vous ? N’avez-vous jamais entendu cette formule stupide ? Moi, si. Toute ma vie, on m’en a rebattu les oreilles. C’est comme ça, que voulez-vous ? C’est comme ça… Eh bien non ! Ce n’est pas toujours comme ça (heureusement). Et vous, est-ce que vous vous êtes résigné(e) à cette course folle du monde ?

 

*

 

Regardez donc à quelle vie il vous contraint, ce foutu monde ! Dès le plus jeune âge, on vous embarque dans une histoire qui n’est pas la vôtre (histoire que vous n’avez d’ailleurs même pas choisie, je vous le rappelle), et vous, vous devez vous taire et accepter. Simplement accepter de faire partie de cet équipage qu’on appelle l’humanité sur ce gros navire égaré qu’est notre planète. Non, mais franchement, de qui se moque-t-on ? A peine sorti du berceau, on vous met un cartable sur le dos et on vous pousse à l’école. Les années passent et les contraintes s’enchaînent. Arrivé à l’âge adulte, on vous refourgue un boulot, un logement, des traites à rembourser, des obligations à n’en plus finir, et on vous dit que c’est comme ça. Et, finalement, vous vous rendez compte que vous ne pouvez pas faire autrement... Il vous faut bien manger, vous loger, acheter quelques biens de première nécessité (et plus… si besoin est). Voilà des besoins incontournables, n’est-ce pas ? Et voilà ! La boucle est bouclée. Il faut bien se rendre à l’évidence, la vie ne nous laisse pas vraiment le choix. Mais ce monde, croyez-le, le restreint plus encore. Et on se rend compte assez vite que choisir un autre chemin est presque impossible. Un rêve presque inaccessible ! Tenez ! Vous, par exemple, combien de fois avez-vous déjà eu envie de tout plaquer ? Combien de fois l'idée de changer de vie vous a traversé(e) ? Oh ! Et ne me dites pas que vous n’y avez jamais songé ! On y pense tous un jour ou l'autre...

 

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La vie vous semble-t-elle difficile ? Oui, bien sûr, la vie vous semble difficile ! Comment pourrait-elle ne pas vous paraître difficile... Belle et difficile ! Mais difficile surtout ! Mais n’allez surtout pas imaginer que je vous plaigne ! Regardez donc autour de vous ! N’y a-t-il pas plus malheureux ?!! Mais regardez donc ! Que diable ! Regardez ce monde ! Regardez tous ces pauvres gens ! Il faut bien vous rendre à l’évidence, certains sont plus à plaindre que vous ! Oh ! Moi, je ne plains personne. La vie est ce qu’elle est. Et personne n’est épargné. La souffrance, la maladie, la mort arrivent tôt ou tard (qui que l’on soit et quoi que l’on fasse). Inutile de s'en prémunir... Un jour, la forteresse sera assiégée. Les malheurs finissent tôt ou tard par arriver... Et personne n'y échappe, pas vrai ?

 

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Depuis le début de cette conversation, nous parlons de choses affligeantes et bien triviales. Mais comment pourrions-nous échapper à cette trivialité ? N’est-elle pas notre lot à tous ? Regardez donc votre vie ! Elle ne recèle sans doute rien d'extraordinaire ! En ce monde, il n’y a que l’ordinaire et le quelconque. Vous, qui vivez encore parmi les vivants, ne trouvez-vous pas votre existence triviale et affligeante ? Ah ? Vous ne savez pas... Vous êtes trop occupé(e) pour vous en rendre compte ou pour vous poser la question... ? Ah ! Comme je vous plains de l’être ! Autrefois, je l’étais moi aussi… lorsque je travaillais (vous ne doutez tout de même pas que j’ai pu travailler ?) Oh ! Rassurez-vous, il y a bien des années… (et aujourd’hui, il y a prescription). J’ai même, figurez-vous, occupé toutes sortes d’emplois, j’ai travaillé pour les autres et j'ai travaillé pour mon propre compte. Ici et là, un peu partout. Et l’expérience ne fut guère concluante (c’est le moins que l’on puisse dire). Là-haut ? Non, je ne travaille pas. Jamais. Cette obligation m’est épargnée. Je vis, voilà tout (ce qui n’est déjà pas si mal, entre nous !). Je vaque à ce qui me plaît, passant d’une tâche à l’autre, à ma convenance. Mais comment pourrait-on qualifier de travail cette manière de vivre (est-ce que vivre est un travail ?). Non ! Il faut bien le reconnaître... c’est une grande joie que de pouvoir se consacrer (en toute liberté) à ce qui nous appelle ! Jamais rien ne nous est imposé. Et qui s'en chargerait d’ailleurs ? Personne ne dépend de moi et je ne dépends de personne. C’est un choix (le mien). Et rassurez-vous, je l’assume parfaitement. Comment vous expliquer ce bonheur ? Imaginez un espace de liberté, vierge de tout principe et de toute contrainte. Imaginez un lieu de paix, une vaste étendue dénudée avec quelques forêts alentour, le bruit de la rivière, le bruissement du vent dans les arbres, le chant des oiseaux. Oui… cette description doit vous sembler un peu mièvre, trop bucolique peut-être, pour être vraie. Et pourtant… c’est ainsi, je vous assure. Là-haut, il n’y a pas âme humaine. Rien que des êtres qui vivent en parfaite harmonie (une harmonie parfois cruelle, il est vrai, mais toujours juste (selon les mérites de chacun). Là-haut, je ne fais pour ainsi dire rien de la journée. Je m’amuse beaucoup et toujours follement. A entreprendre ceci et à découvrir cela. Et toujours dans la joie et la bonne humeur. J’ai bien conservé quelques douloureuses habitudes de ma vie passée (qui, il est vrai, m’incommodent parfois). Mais, là-haut, au contact de cette bienheureuse sérénité, je les sens perdre, chaque jour, un peu de leur force. Depuis combien de temps suis-je là-haut ? Je n’en sais rien. Je vous l’ai dit, le temps est différent là-haut. Le temps se déroule autrement. Chaque être et chaque chose vivent à leur rythme. Il n’y a ni course, ni compétition. Il n’y a que le plaisir d’être et le bonheur de vivre.

 

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Oh la la ! Je m’aperçois que je vous en livre bien plus que je ne le souhaiterais sur ce petit coin de paradis. A trop vous en dire, ça vous donnerait l'envie d'abréger votre séjour ici-bas pour vous précipiter là-haut – ce qui serait, croyez-le, une belle hérésie ! Aussi parlons plutôt de vous. Je vous connais si mal. J’ignore tout de votre vie. Êtes-vous heureux/euse ? Malheureux/euse… ? Est-ce que vous aimez votre existence ? Est-ce que vous rencontrez des difficultés ? Qu’importe, à dire vrai ! L’important est que vous vous y sentiez à l'aise, pas vrai ? Est-ce le cas ? Pas toujours, je le crains. Avez-vous des remords ? Des regrets ? Avez-vous le sentiment d'être passé(e) à côté de certaines choses qui vous tenaient à cœur ? Ce que vous faites aujourd'hui vous semble-il nécessaire et essentiel ? Oh ! Je m’aperçois que je m'éparpille... Comment faire pour ébranler (un peu) vos certitudes et vous exhorter à vivre (enfin) ce que vous avez toujours voulu vivre… Bon ! Puisque je vois que vous avez quelques réticences à vous confier, je n'insiste pas… Parlons d’autre chose... Et si l'on parlait de la mort ? Qu’en pensez-vous ?!! Voilà un sujet intéressant, n’est-ce pas ? Non ! N'allez pas imaginer que j'aille me risquer à vous révéler quelque secret sur la mort... Non ! Oh non ! Que Dieu m'en garde ! Mais lorsque j’étais encore de ce monde, je me souviens que j’en avais une peur bleue... Je craignais tant de perdre la vie que je m’y accrochais comme un forcené. Pourtant mon existence n’était ni merveilleuse, ni exaltante, mais c’était la seule chose que je possédais. Ma seule richesse en quelque sorte. Je me souviens que j’avais si peur de mourir (et si peur de rater ma vie) que je passais tout mon temps à prévoir et à anticiper, à conjecturer et à m'inventer un avenir. Si bien que je n'avais plus le temps de me consacrer au présent, à l'instant présent... comme si ça n'avait aucune importance... Ah ! Quel gâchis ! Mon Dieu ! Quel gâchis ! J'ose espérer que vous vous montrez plus sage et plus avisé(e)...

 

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Peut-être trouvez-vous mes histoires ennuyeuses ? Soit ! Eh bien ! Parlons d’autre chose ! Voulez-vous que l'on parle du temps qu’il fait aujourd’hui, des prévisions météorologiques annoncées pour demain ? (peut-être êtes-vous de ces hommes qui, chaque jour, regardent anxieusement les prévisions, conjecturant avec angoisse sur leur tenue vestimentaire du lendemain ?). A moins que vous ne préfériez parler de la misère du monde, des atrocités du moment, des guerres, du dernier fait divers, des magouilles, de la mode, des avancées de la science, des affaires du monde ? Dites-le moi et nous le ferons. Vous n’avez qu’un mot à dire… Depuis combien de temps ne me suis-je pas tenu informé des actualités ? Un sacré bon bout de temps, une éternité peut-être (là-haut, je vous rappelle que nous ne possédons aucune technologie, ni aucun moyen de communication, excepté, bien sûr, la parole. Un média bien archaïque, n’est-ce pas ? Oui et après ? Me suis-je trompé sur les événements qui font l’actualité de ce monde ? Non, bien sûr ! Comment pourrais-je me tromper ? Depuis que le monde est monde, les événements se répètent inlassablement. Toujours et toujours… les mêmes faits, les mêmes gestes, les mêmes discours, les mêmes malheurs, les mêmes infamies… je n’ai donc aucun mérite à deviner ce qui se passe ici-bas…    

 

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Sachez qu’autrefois, les affaires du monde avaient pour moi une grande importance. Je me tenais informé du moindre fait d’actualité. J’étais au courant du moindre événement. Puis la valse du monde m’a donné le tournis. Alors j'ai fait un pas de côté... et le monde a continué de tourner sans moi. Oh ! N’y voyez-là rien d’étrange ! J’ai simplement éprouvé le besoin d'échapper à cette agitation tourbillonnante. Aujourd’hui, les danseurs ont changé, mais la danse est la même ! Aussi triste, aussi déconcertante et aussi macabre qu’autrefois. Aussi, à quoi bon s’informer des affaires du monde ? D’ailleurs, ont-elles quelque importance dans votre vie ? Non ?!!… Eh bien… pour quelles raisons éprouvez-vous le besoin de vous tenir informé ? Avez-vous peur de n’être plus à la page ? D’être montré du doigt parce qu’incapable de parler du dernier sujet à la mode ? Oh ! Que vous êtes superficiel(le), mon ami(e) ! En quoi ces faits vous concernent-ils ? Ont-ils la moindre incidence sur votre existence ? Non ?!! Alors à quoi bon ?

 

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Eh oui ! Comment vous cacher mon mépris de la pensée commune (cette pensée unique prônée un peu partout) ! Ne voyez-vous pas qu’elle est en train de tout envahir, cette fausse vérité ! Mais quand diable nous laissera-t-on (vous laissera-t-on serait plus juste) penser en toute liberté ?!! Et je suis prêt à parier que vous vous croyez différent(e), plus ouvert(e), plus critique, moins naïf/ve que les autres ! Mais vous êtes comme tout le monde, mon/ma pauvre ami(e) ! Aussi étroit(e), aussi crédule, aussi conformiste !

 

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Beaucoup de choses m’exaspèrent ici-bas. Comment pourrait-il en être autrement ? Mais je crois que ce qui m'agace le plus, c'est de voir tous ces hommes courir partout sans savoir pourquoi ils courent… C’est inouï ! C'est absurde ! C'est insensé ! Convenez-en ! Pourquoi diable courent-ils ainsi ? Que cherchent-ils ? La richesse ? Le pouvoir ? La reconnaissance ? Le bonheur ? L'ivresse ? Le plaisir ? La normalité ? Cherchent-ils à être heureux ? A être aimés ? Tant de choses semblent faire courir les hommes en ce monde…

 

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Comme vous pouvez le constater, il m’arrive parfois de descendre de mon nuage. Et la première chose que je remarque, c'est cette effervescence ! A chacune de mes visites en ce monde, j’ai l'impression d'être happé par un immense tourbillon. Vous vous demandez sans doute pourquoi je m’appesantis sur le sujet. Eh bien ! C'est très simple ! D'abord parce qu'il est idiot de courir après du vent... et ensuite parce que vous risquez d'être surpris en arrivant là-haut... Vous savez, lorsque je suis arrivé ici, la tranquillité des lieux me paraissait insupportable ! Comme la plupart des hommes, j'avais passé toute ma vie à m'agiter (ce qui me donnait l’impression d’être actif). Alors, ce fut, croyez-moi, très éprouvant d'être confronté à cette absence de bruit et d'agitation. Tant de vide et de tranquillité m’angoissait ! Et je ne savais pas comment faire pour y échapper... Autour de moi, il n'y avait rien, ni personne ! Pas la moindre activité ! Rien que du silence... Je vous assure, ça a été très compliqué... Puis le temps est passé… et le temps passant, j’ai com-pris que, seule, cette paix était propice au bonheur et à la joie. Que, seule, cette paix nous permettait de nous connecter à ce qui nous entoure et de nous sentir réellement vivant (enfin... si l'on peut dire – c'est juste une façon de parler bien sûr). Notez que je ne vous blâme pas... Je me contente de vous avertir... Aujourd’hui, vous devez être comme tout le monde à courir un peu partout, à frétiller bêtement après je ne sais quoi, à vous débattre ici et là pour essayer de trouver le bonheur. Je suis même persuadé que vous pensez que c'est une attitude normale et qu'elle n'est en rien préjudiciable pour le monde... Mais c'est un peu vite oublier que vos frétillements alimentent cette triste ronde ! Et que l’addition des frétillements crée un tourbillon infernal qui finit par tout happer sur son passage, hommes, bêtes et choses. Et chaque jour, cette furie (que dis-je cette tempête !) balaye, éjecte ou écrase tous ceux qui ne sont plus capables de courir assez vite. Combien de malheureux meurtris ou jetés hors de ce monde ?!! Et croyez-moi ! Vous ne serez pas en reste ! Tôt ou tard, vous vous retrouverez à votre tour expulsé(e) ou écrabouillé(e) sur le bord du chemin. Voilà comment s'achèvera votre séjour en ce monde ! Une fin bien tragique, n'est-ce pas ? Et n'allez surtout pas imaginer que l'on ne puisse rien faire ?!! Il est tout à fait possible, croyez-moi, d'échapper (en partie) à ce tourbillon dévastateur... comme il est possible aussi d'arrêter d'alimenter cette mécanique monstrueuse. Vous, comme tous les autres, avez votre part de responsabilité ! Réfléchissez-y ! Vous verrez !

 

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Autrefois (il y a bien longtemps, lorsque j’étais encore un pauvre diable à me débattre au milieu de ce monde), je pensais, comme vous peut-être, que la vie était une lutte et le monde une jungle abominable. C’était là un sentiment naturel et instinctif. Et force était de constater non seulement que je n'étais pas le seul à considérer la vie et le monde ainsi mais que la façon dont les autres se comportaient semblait me donner raison... Et cela n'a, bien sûr, pas changé. Hier comme aujourd'hui, chacun n'aspire qu'à tirer son épingle du jeu (ou à sauver sa peau) en livrant une lutte sans merci contre le reste du monde. Très tôt, la lutte s’impose comme une évidence incontournable. « Vous devez vous battre ! », vous dit le monde. Alors, vous vous battez. A l’école, au bureau, en famille, en réunion, au supermarché, partout, vous vous battez. Les civilités et les aménités qui régissent les rapports humains ne changent en rien l’âpreté des combats. Que peuvent quelques courbettes et quelques formules de politesse face à la violence réelle des relations en ce monde ? Elles n’épargnent ni les coups, ni la souffrance… Et si vous désirez que j’étaye mon argumentation, allons-y ! Les exemples ne manquent pas. Tenez ! Prenons le licenciement (un cas, somme toute, assez fréquent à notre époque !). Voilà la forme : « cher monsieur Machin, je vous prie de croire que nous sommes profondément désolés de vous mettre sur la touche et bla bla bla et bla bla bla ». Mais qu’importe la forme, le résultat est là, criant, funeste, tragique ! Et voilà pour le fond : « Casse-toi, tu n’es plus bon à rien ! Casse-toi, on te dit ! Un autre vaut mieux que toi, il a fait ses preuves dans cet impitoyable univers ». N’est-ce pas drôle ? Oui, drôle et tragique ! Ce monde où chacun se sert des autres pour parvenir à ses fins... Ce monde où chacun s’évertue à défendre ses intérêts... Ce monde où chacun n'aspire qu'à gagner... Ce monde où chacun finira par perdre la partie... Ce monde où chacun finira inévitablement par être écarté, broyé ou anéanti... Et le plus drôle et le plus tragique aussi, c'est que personne – absolument personne – n’a rien à gagner dans ce maudit système, même celui qui croit s’imposer en éternel vainqueur ! Combien d’efforts, de sueur, de larmes et de sang, combien de renoncements et de sacrifices pour obtenir, au bout du compte, quelques misérables (et dérisoires) succès ? Cette lutte est totalement absurde et inutile ! Elle ne mène qu'au drame et à la souffrance... Ça fait longtemps, vous savez, que je regarde le pitoyable spectacle des hommes. Et moi-même (en mon temps) j’y ai participé. Et quelle douleur ce fut pour moi ! Piétiner et se faire piétiner, quel gâchis ! Je sais qu'il est difficile de renoncer à cette lutte tant on craint de ne pouvoir se défendre, tant on craint de ne pouvoir faire sa place (ou son trou). Et, pourtant, croyez-moi ! Je vous conjure de me croire ! Chacun a sa place en ce monde et chacun aura sa place là-haut… Inutile de lutter, de vous battre et d'écraser les autres ! Bien au contraire ! Je crois que votre rôle ici-bas est de faire régner l'Amour qui existe là-haut ! Non pas cet amour fallacieux que l'on voit un peu partout et qui n'est, au fond, qu'une forme d'égoïsme, qu'une forme d'altruisme intéressé… mais l’Amour véritable… le pur Amour… Et je suis persuadé qu'on peut le faire naître partout... partout où notre cœur devient sensible à la souffrance... partout où l'on devient capable de céder sa place à l'autre...

 

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Vous devez penser que je trouve les hommes pitoyables, que je n'accepte ni leurs penchants ni leurs instincts et que je me montre bien trop exigeant à leur égard... Et vous n'auriez pas tort... Néanmoins, sachez que c'est l'Amour qui m'anime ! Lorsque j'étais parmi vous, j'étais plein d'innocence (et de naïveté), je croyais que chaque homme aspirait à la paix, à l'Amour, à la joie et était gouverné par la bonté, le respect et la générosité. En chaque homme, je voyais un trésor. Et, avec eux, je voulais découvrir la fraternité (oui, comme si nous étions tous des frères). Ah ! Comme j’avais le cœur pur… Chaque rencontre était pour moi l'occasion de les écouter et de les aider et d'offrir ce que j'avais de plus précieux... (parfois mon amitié, parfois mon affection, parfois mes réflexions sur la vie). Ah ! Si vous saviez avec quel zèle et quelle énergie je m’investissais dans chaque rencontre (même les plus anodines) ! Ah ! Que ces sentiments étaient louables ! Mais quelle naïveté !!! Quelle naïveté !!! La plupart ont profité de mes largesses et presque aucun n'a fait preuve de gratitude. Ah ! Les égoïstes ! Les ingrats ! Les indifférents ! Qu’espéraient-ils ? Que je continue à les aider sans que rien me soit offert en échange ? Un jour, j'en ai eu assez... et je me suis éloigné du monde. Et, peu à peu, j'ai fini par me retrouver seul, complètement seul. Sans avoir à m'occuper de quiconque. Ce fut une révélation ! J’avais enfin du temps et de l’énergie à consacrer à ma vie ! Voilà comment est née ma solitude ! De cette déception et de cette impossibilité de vivre en fraternité avec les hommes ! Voyez, je n’ai pas toujours été cet égoïste invétéré ! Aujourd’hui je ne regrette rien. J'aurais au moins essayé... Et puis ça m'a permis d'apprendre une chose très importante : on ne peut pas faire grand-chose pour aider les autres... Au fond, chacun est seul et doit se débrouiller avec ce que la vie lui donne à vivre...

 

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Aujourd'hui, vous savez, là-haut, j’existe (et vous ne pouvez imaginer à quel point ce sentiment procure de joie…). Ici-bas, exister m’était impossible. Il m'arrivait à de très rares occasions de ressentir ce merveilleux sentiment mais, soyons honnête, la plu-part du temps, je me résignais simplement à vivre (manger, boire, dormir, travailler et me divertir – enfin ce qu'expérimentent, je crois, la plupart des hommes). Bref, presque toute ma vie, j'ai ressenti ce sentiment d’inexistence – comme une sorte de désœuvrement existentiel ou un ennui métaphysique si vous préférez. Cela ne vous arrive-t-il jamais ? Non ??? Tiens… Voilà qui est étonnant ! Allez ! Je vous en prie ! Soyez honnête ! Vous pouvez me dire la vérité ? Ne sommes-nous pas assez intimes à pré-sent pour que vous osiez m’ouvrir votre cœur ?  Allez quoi ! Non ?!! Bon... Essayons de nous y prendre autrement ! Et tentons, si vous êtes d'accord, un petit exercice ! Souvenez-vous d’un début de soirée où vous étiez seul chez vous. Après votre journée de travail, vous êtes allé(e) faire les courses. En rentrant, vous avez rangé vos provisions, vous avez fait la vaisselle et le ménage, vous avez étendu le linge... Bref, vous avez fait tout ce qu'il y avait à faire. Votre entourage (si vous en avez un, bien sûr) n’est pas encore rentré. Et une sorte d'ennui commence à vous gagner. Vous regardez désespérément autour de vous pour trouver quelque chose à faire (histoire de vous occuper les mains et l'esprit) mais il n'y a vraiment plus rien à faire, alors vous vous asseyez en cherchant à quoi vous pourriez occuper votre temps. Mais plus les minutes passent, plus l'ennui s'installe insidieusement. Peu à peu, il devient plus prégnant, plus vif, plus lourd. Et soudain « blam ! », « le grand vide » vous submerge ! Vous savez ce sentiment d'inintérêt et d'inutilité totale que vous éprouvez lorsque vous vous sentez vide à l'intérieur... lorsque votre existence vous semble fade, absurde et ennuyeuse ! Comme si tout ce qui vous raccrochait à la vie s'était soudain volatilisé ! Comme si vous n'aviez soudain plus aucune raison de vivre... Comme si plus rien ne pouvait vous retenir, vous empêcher de glisser au fond du trou, au fond de l'abîme, au fond du néant ! Ne me dites pas que vous n’avez jamais ressenti « ce grand vide » ?!! Nul ne peut y échapper en ce monde sauf, bien sûr, si vous vous jetez sur n'importe quelle activité dès que vous sentez arriver l'ennui. Autrement, si vous n'éprouvez pas une peur maladive de cet inconfort lié à l'oisiveté, il serait étonnant que vous ne con-naissiez pas ce sentiment... Et dans ces moments, il n’y a rien à faire, pas vrai ?!! Il n’y a plus que « ce grand vide » qui a tout envahi ! Il n'y a rien d’autre ! Et c’est terrible !

 

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N’est-ce pas là un sentiment effroyable ? Une expérience terrifiante ? Mais, au fond, ne pensez-vous pas que ce vide soit notre réalité à tous ? Ne croyez-vous pas que tout le reste – tout ce que nous faisons et entreprenons en cette vie – n'est qu'une manière (plus ou moins subtile) de remplir, de combler ou de dissimuler « ce grand vide » ? Regardez donc votre vie ! Toutes ces occupations et ces distractions qui vous accaparent, sont-elles si importantes ? Ou ne sont-elles, en définitive, que de vulgaires subterfuges pour vous soustraire à l’ennui et échapper à « ce grand vide » ? Ne vous a-t-il jamais été donné de ressentir à quel point nous sommes enclins à nous leurrer ? Réfléchissez ! Au fond, à quoi passez-vous votre vie sinon à vous occuper ? Et lorsque vous ne l’êtes pas, que ressentez-vous sinon « ce grand vide » ? Aujourd’hui, lorsqu’il m’arrive d’observer l'agitation des hommes (au cours de mes fugaces séjours ici-bas), je me surprends à rire. En effet, comment ne pas rire devant toutes ces niaiseries et toute cette effervescence qui n'ont d'autre raison d'être que d'échapper au vide et à l'inconfort… A présent, permettez-moi un conseil ! Lorsqu'un jour, il vous sera donné de prendre quelque distance avec l’agitation du monde, regardez donc les hommes se démener en prenant leurs grands airs de personnes occupées ! Regardez-les croire en ce qu’ils font et en l’importance de leurs entreprises ! Et vous comprendrez alors que ces gesticulations sont inutiles et qu'il convient d'en rire (ou d'en pleurer selon vos penchants naturels et votre disposition intérieure)... S'agiter, rire ou pleurer, qu'y a-t-il d'autre à faire en ce monde ?!!

 

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Mais parfois, la vie est belle, pas vrai ? Si belle qu’elle me ferait presque regretter de ne plus être de ce monde. L’existence est incroyable ! On y découvre et on y expérimente des tas de choses ! Et l'on s'enrichit de tout ce que l'on traverse ! De tout ce que l'on vit ! C'est fabuleux, non ? A moins, bien sûr, que vous ne préfériez mener une existence routinière et sans surprise ? Une petite vie tranquille et ronronnante... Bien des hommes préfèrent mener ce genre d'existence où tout est prévu et programmé, où il n'y a ni risque, ni mésaventure, ni aléas. L'idée même de découvrir des horizons nouveaux doit leur sembler absurde et angoissant. Ces hommes ne savent plus rêver ! Ou alors raisonnablement, ou alors médiocrement... en se cantonnant à quelques possibles insipides et ennuyeux. Ah ! Comme je les plains ! Et si par hasard, vous vous reconnaissez dans ce portrait (peu flatteur, il est vrai), je serais curieux de connaître les raisons de votre frilosité. De quoi avez-vous peur ? De la solitude que pourraient impliquer vos choix ? De la souffrance que vous finirez par rencontrer tôt ou tard ? Du regard des autres ? D'échouer dans votre entreprise ? Foutaises ! Vous savez, il y a peu de choses plus exaltantes (en cette vie et en ce monde) que d’imaginer le champ des possibles, de savoir que l’on peut choisir sa vie parmi l’éventail des existences qui s’offrent à nous. Ce sentiment d’infini est merveilleux. Il n'y a pas de limites ! Tout est envisageable ! Tout est accessible ! Tout peut arriver ! Expérimenter la vie (toute la vie), c'est cela être vivant !!! Alors ?!! Qu'attendez-vous ?!! Osez vivre votre vie ! Osez vivre vos rêves ! Et qu'ils soient grands ! Et qu'ils soient fous ! Et qu'ils vous emmènent aussi loin que possible ! Qu'importe ce que vous serez amené(e) à vivre ! Qu'importe ce que vous serez amené(e) à traverser... si vous écoutez votre cœur, soyez sûr(e) que vous vous rapprocherez de vous-même ! Croyez-moi ! Il n’est jamais trop tard pour vivre ! Jamais ! Alors vivez ! Vivez de toute votre âme !

 

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Eh bien ! Voilà ! Je crois qu'on a fait le tour des choses que j'avais à vous dire. Je vais donc vous laisser à votre vie et je vais retrouver la mienne là-haut. Oh ! Ne vous inquiétez pas ! On aura sans doute l'occasion de se revoir. En attendant, sachez que je serai toujours là quelque part, auprès de vous… toujours… pour continuer à veiller sur votre vie et vous guider vers vous-même…

 

Adieu, l’ami(e) ! Et à bientôt… peut-être…