UNE DESTINEE SANS CERTITUDE (VOLUME 2)
EXTRAITS DU JOURNAL DE L'AUTEUR (2023-2024)
Tant de larmes inutiles versées
sur ce monde sans horizon
Entre nos mains ; la splendeur,
la possibilité et la consolation
A marcher à la pointe du jour
L'horizon déjà éclaboussé de soleil
Les yeux brûlants
Dans le sillage du soleil
Loin des sentes ensanglantées
par la cécité des hommes
Vers nulle part ; ce passage –
entre le vent et la lumière
Au milieu de la cendre et de la poussière
Où que l'on soit ; où que l'on aille
Dans la boue des chemins
Si obstinément
Tout ; de la couleur du vent
Traçant sa route parmi les pierres et les vivants ;
sans rien voir – si indifférent
Allant partout sans rien découvrir –
sans rien distinguer – sans rien reconnaître
Le miroir tourné vers soi
d'une manière monstrueuse et insultante
Couché dans la rosée
Entre l'herbe et le secret
Le cœur au vent
Tourné vers le seuil
A la périphérie du cercle
Et déjà (en partie) de l'autre côté
Là ; quelque part – sous le ciel d'aucun pays
Le regard à perte de vue
Sans plus savoir distinguer l'ombre de la lumière
Sur cette terre où le cri s'étire (parfois)
jusqu'au silence
Seul(s) au milieu des visages et des choses
Séparé(s) du mystère
par cette écume infranchissable
Des rires et des larmes
Au milieu du désœuvrement et de l'agitation
Bleu ; comme à la pointe du rêve
En dépit des malheurs et du sang
En dépit de cette ambiance sinistre
En dépit des yeux indifférents
Toutes ces âmes mendiantes gorgées (pourtant) de possibles
Si légères au sommet et si lourdes sur leur socle ; cherchant des lèvres tendues, une oreille (plus ou moins attentive), une bénédiction, des alliances pour leur bataille, un peu de baume pour leurs blessures
Poussant des cris et des hourras au fil des circonstances ; au gré des drames et des opportunités
(Presque) jamais stupéfaites par tous ces manques, par toutes ces absences, par toutes ces réponses décevantes
Dans l’œil ; l'infini et la clôture
Dans le cœur ; le souvenir du ciel et les lois
de la terre
Et dans l'âme ; (presque toujours)
l'ignorance du chemin pour se rejoindre
Le séant posé entre l'arbre et la pierre
Comme une bête solitaire
en quête de silence et de lumière
Quelque part ; au seuil – bientôt
Alors que le cœur déjà ne sait plus
Alors que l'âme et le monde déjà se confondent
Ce qui s'ouvre (en nous) à mesure que se déchiffre le langage des arbres, des bêtes, des pierres, du ciel et des étoiles...
Sous l'écume tiède du monde
Au plus près de la chair entrouverte
A même la source ; à même l'ardeur
L'écho bleu du cœur
L'âme ivre de rires et de rondes
Pas même surprise de voir
que tout se mélange
que tout est confondu
Derrière les mots
L'invisible des choses
Les visages du monde
Toute la mécanique du vivant
Tous les lieux et toute la trame
Le miroir sur lequel se reflètent les figures
Ce dont on hérite et ce qui se perd
Ce qui n'a de nom et tout ce que l'on nomme
Ce que nous sommes
et ce que l'on pense ne pas être
Cette absence de frontière entre nous
Sous la protection des feuillages et des étoiles
L'âme qui veille, l'esprit qui contemple,
le cœur qui acquiesce
comme si chacun occupait son emploi naturel
Loin, sous la craie blanche, le véritable dessin...
Face au sourire tremblant des choses ;
notre visage
Comme des éclats de ciel sur la terre froide
Des mains dans les nôtres ;
et l'âme qui se réchauffe au contact de la pierre
Un peu de tendresse offerte à celui qui sait
(res)sentir ce qui ne se voit pas
Dans un bruissement de ciel et de chair
Quelques pas vers le bleu ; la source claire
Entre tous les seuils ; sans aucun appui
Au milieu de tous les possibles
Parmi les chants et les étoiles
Entre le bleu et la torture
Entre la fable et le silence
A la fois immobile(s) et en mouvement
Égaré(s) et dans la lumière
Sans carte, sans boussole ni chemin
Inachevé(s) et déjà accompli(s)
Sans rien savoir – en réalité
L'inconnu devant soi et l'incertitude à l'intérieur
Le socle sur lequel adviendront toutes les circonstances
Cette étrange galerie des glaces sur la roche
Et tant de ressemblances dans ces reflets
Comme si l'on vivait entre frères
Si près du ciel ; cette prière toute tordue qui monte cahin-caha en cherchant son chemin ; à l'image de celui qui s'est agenouillé en joignant les mains...
Nos gestes ; comme un peu de lumière froissée entre nos mains maladroites...
Le cœur tremblant
Sous la lumière impuissante
Au milieu de ces jeux et de ces danses
sinistres, funestes, (terriblement) mortels
A la fin du rêve ; l'avènement de l'enfance
Lorsque le geste remplace le mot
Lorsque la vie remplace la prière
Tout alors disparaît sous les paupières
Les circonstances perdent
leur attrait et leur consistance
L'âme se dresse pour faire face
au monde et à la mort
Et tout puise dans l'Amour
le courage d'être encore
Caché au milieu des arbres
Dans cet espace où le silence
remplace les bruits du monde
Là où l'oubli de l'homme
et le goût du sauvage se font plus vifs
Là où l'on devient
plus heureux que dans la compagnie
de ceux qui nous ressemblent
Seul – à présent – face à la lumière
Le cœur pur ; sans attachement
A la manière de l'oiseau
qui traverse le monde, le ciel, le jour
Soi – de plus en plus ;
et pourtant infiniment reconnaissable
Sans doute – davantage homme qu'autrefois
L'Amour en amont de tout élan
Et le cœur au centre du geste
La seule lumière et le seul dédommagement
que l'on peut offrir au monde
Semblable à tous les Autres
Si proche de la main coupable
et de la bête que l'on assassine
Ce qui nous blesse encore ; la cruauté du monde
Et ce qui nous console ; le bleu au creux des mots
Un peu plus haut que le visible
A l'orée, sans doute, d'un ailleurs
assez déconcertant
Au commencement – peut-être – de l'oubli
Les mains plongées au fond de l'âme pour essayer de repêcher ce que la tristesse y a déposé depuis des siècles...
La tristesse éprouvée
en voyant ce qui se déploie dans le monde
Et cette honte ; et cette rage
Et l'impuissance de l'âme
devant l'inconséquence des hommes
Devant les atrocités et la déraison des hommes, il faudrait s'inspirer de l'indifférence des pierres et des nuages, de la patience silencieuse des arbres, de l’innocence joyeuse des fleurs et de l'obéissance indolente des bêtes. Prendre exemple sur les seuls maîtres de sagesse crédibles en ce monde...
D'étoile en étoile alors que toutes les rives s'éloignent ; alors que toutes les routes s'effacent...
Plus seul que jamais alors que partout semblent se renforcer les cercles, les communautés, les territoires...
Si dérisoire(s) ; si provisoire(s) – au cœur de cette trame tissée de matière et de vent
Si peu de chose ; presque plus rien –
à force d'avoir été creusé ;
après avoir subi tant de pertes
Un peu d'âme ; un peu de chair – seulement
Une figure assez quelconque
Une existence pareille à toutes les autres
Entrelacés ; le silence et le chant
Le monde et la prière
Le vide et la matière
L'Amour et ce qu'engendre l'ignorance
Comme une danse à laquelle
chacun – et chaque chose – est convié(e)
La voix lancée par-dessus les têtes et les cris
A la manière d'un pont, d'une main tendue ou d'un poing brandi quelques fois
Reflet de cette tendresse ou de cette rage pour ces âmes qui participent à la terreur et aux atrocités, qui attisent le feu et versent le sang, qui contribuent à l'inhospitalité de ce monde
Dans le cœur – assez confusément – ce mélange d'ignorance et de vérité, de sagesse et de folie, de tendresse et d'animosité, d'espoir et d'angoisse ; tout ce qui fait de nous des hommes...
Au milieu des feuilles et des mots
Parmi les arbres, les bêtes et les poèmes
L'encre et l'âme si légères
Le cœur si près de la sève
A deviser avec les esprits de la forêt
Dans la pénombre magique des sous-bois
La main dansante
La voix chantante
Et le pas si passager
Que rien ne reste ;
que rien ne résiste
Tout a été fouillé ; jusqu'à l'origine du monde
Le corps – la terre – la tête – l'espace
Peu (trop peu) ont tenté d'explorer l'âme qui est, sans doute, la seule à pouvoir offrir quelques réponses (satisfaisantes)...
Ce qui guide nos pas
Au fond du silence
Dans le merveilleux du monde
Et le secret de la lumière
Alors que tout tombe en ruine
Alors qu'il ne reste de notre vie
qu'un peu de poussière
Sans doute plus proche (bien plus proche) du ciel qu'autrefois...
L’œil qui pétille et l'esprit serein
Le buste incliné et le cœur qui célèbre
Comme si Dieu avait investi le fond de l'âme
Réduits (jusqu'à présent) à penser,
à croire, à imaginer
Comme si cela suffisait
à faire de nous des hommes
Encore trop gorgés de questions et d'impatience
Au commencement – à peine –
de la (très longue) course
Qu'importe l'ampleur du regard, l'intensité du cœur, la place de l'Absolu dans l'esprit et le poids de l'Amour dans le geste ; soumis, comme le reste, à l'indifférence et à la folie de ce monde...
La tête auréolée de rêves et de vérité
Partagé entre l'entassement et l'abandon
Et sur le point – pourtant –
de s'en remettre à l'usage
A chercher encore un lieu pour l'âme
Le cœur toujours confronté
à son (rude) apprentissage
Au seuil de l’effacement
Et ce qu'il reste de pas vers le plus intime
Compagnon (indéfectible) de ceux que l'on méprise, de ceux que l'on maltraite, de ceux que l'on condamne et assassine, de ceux que l'on relègue aux marges et à la périphérie
Et amoureux (plus que jamais) de ceux qui habitent au fond des bois – au plus loin de l'homme (au plus loin du cœur de l'homme) – dans la proximité du plus sauvage
Des collines et des pans de ciel
au lieu des quatre murs habituels
Et du vent à la place de l'étoffe
Et des frères parmi les arbres et les bêtes
Et comme refuge ; cette roulotte posée
au milieu des hautes herbes
Loin du bruit, des hommes et du mensonge
Attentif à ce que réclament
le monde et le quotidien
A vivre en harmonie avec
ce qui nous habite et nous environne
Quelques gestes, quelques lignes, quelques pas...
A la merci de ce qui nous échoit ;
Et autant que possible – le cœur ouvert
Seul ; à danser en silence – dans les bras joyeux du vent qui nous invite à un peu d'exubérance...
Que dire du ciel, de ce passage sur la pierre,
du soleil et des saisons ?
S'est-on suffisamment découvert,
exploré, rejoint ?
A-t-on engrangé assez de lumière
pour la suite du voyage ?
Aux prises avec le délire de l'homme qui s'imagine maître du temps et des destins...
Nous laissant porter par ce qui nous constitue
Comme un chemin vers ce qui nous rassemble
Sans bruit
La voix appuyée sur le silence
Comme un oiseau niché au fond de la lumière
Défait de toute appartenance
Et libre de rien pourtant
Encore plus obéissant qu'autrefois
(et plus consciemment peut-être)
Jusqu'à s'abandonner au rêve quelques fois
Jusqu'à laisser la folie courir sur le dos du monde
La figure tournée vers la pierre ;
et l'âme entre les mains du ciel
A la manière de l'homme
Entre l'invisible et le plus grossier
La vie ; la mort
Sous le même ciel
Comme une danse au voisinage de la vérité
Si honnête que l'on en est devenu infréquentable ; révélant ainsi le goût du mensonge et de la posture chez l'homme et l'impossibilité de faire monde sans faux-semblants, sans compromissions, sans arrangements...
Tous les états possibles du cœur, de l'esprit, de la chair sous le même ciel
L'infini décliné en autant de combinaisons possibles – en quelque sorte
Laissant tout s'imposer ; comme la seule manière de vivre ; la plus naturelle – sans doute ; offrant ainsi la pente la plus aisée aux nécessités et aux inclinations...
Tous ces destins allant vers le même lieu
par mille sentes singulières
Comme un (très) long voyage
à travers les apparences et le temps
Au-delà des combats et des ambitions
Au-delà des lois et des règnes les plus communs
Ce qu'offre la lumière
Sans peur face aux perpétuelles transformations
Jamais las de se laisser traverser, imposer, envahir, délaisser, emporter tantôt par le feu et la joie – tantôt par les malheurs et la faim
Comme s'il s'agissait seulement d'être le lieu du passage et de la rencontre ; comme s'il s'agissait seulement de ne jamais empêcher le mouvement...
A même la trame
Dans la courbure sans fin du réel
Sans pouvoir choisir
dans le grand catalogue des combinaisons
Allant au gré de ce qui nous porte
Embrassé (à la fois) par la force et l'abandon
Libre (si l'on peut dire)
en dépit de toutes les influences
Nous aménageant, peu à peu,
une destinée sans certitude
Des hommes taillés dans la glaise avec un peu de ciel, un peu de vent et de lumière ; pas assez sans doute pour transformer ces amas de chair et de sang en âmes innocentes et toutes les arènes de ce monde en promontoires vers l'infini...
Sans berge, sans livre, sans appui
Le lieu de vie ; à la lisière de l'homme
Ce qui s'offre et ne peut se conquérir
d'aucune manière
Une vie sans âme
Une vie sans yeux
A se figurer les choses
au lieu de regarder et de sentir
A se claquemurer au lieu d'avancer
le cœur confiant vers l'inconnu
La chair soumise aux fluides et à la faim ;
à toutes les lois du ventre
Et ce désir immense et mystérieux
qu'aucune chose de ce monde ne peut combler
Le cœur échangé contre le monde
De désir en désastre ; indéfiniment
Porté par l'absurde espoir d'un possible ;
d'un ailleurs ; d'un autrement
La douleur reléguée au fond de la chair
et la souffrance au fond de l'esprit
Allant les yeux fermés
Comme un grand soleil sur l'âme et le monde
Non pas cette gloire étourdissante –
cette ivresse des honneurs
après laquelle courent la plupart des hommes
Plutôt une tendresse discrète ;
une tranquillité silencieuse
Quelque chose qui se tient là depuis longtemps ;
depuis toujours – sans doute –
au fond de la solitude
L'âme qui cède (irrésistiblement)
aux délices de la frugalité
et aux manières de vivre les plus sauvages
La hache déposée par-dessus la fourberie
Aussi dépourvu que joyeux – aujourd'hui
Sous le costume exotique du rêve ; le voyage déguisé en séjour – peut-être...
L’œil tourné vers l'esprit
Au milieu de ce qui se tient sans bruit –
sans réclamation – depuis le début de l'histoire
Là où il est impossible de ne pas être
Là où il est impossible de ne pas vivre
Là où il est impossible de s'installer
[Passager comme la seule possibilité]
Là ; simplement – présent
Sans naïveté au milieu des bêtes et des bois
Essayant (assez naturellement) de faire coïncider
la parole et les voix de la forêt
Sur la pierre silencieuse
Ce qui monte du fond de la poitrine
Comme les vents qui circulent entre les étoiles
Comme le bleu de la lumière
qui éclaire l'âme des voyageurs
Comme la main du ciel
qui apaise les cœurs oppressés
Un peu plus qu'un rêve – sans doute...
Confusément – le corps et la tête ; la matière et l'esprit ; soi et le reste ; emmêlés au-dedans de tout et dont les fils – si l'on s'amusait à les tirer – mèneraient jusqu'au lieu où se rejoignent (et s'effacent) toutes les frontières...
Dans la proximité du plus sauvage
La vie et la mort entrelacées
au fond de la chair ; au fond de l'âme
Prêt(s) à tuer ; prêt(s) à se faire dévorer
Se jouant des drames et de la gravité
Sur le bord du mystère
A travers cette danse joyeuse
Dans l'enchantement du vivant
Quelque chose du monde
et quelque chose du ciel
Comme des poignées de terre
lancées sur la pierre
Comme des poignées de ciel lancées en l'air
Nos vies sans écho
Refusant de remonter
le cours de l'histoire et du temps
De suivre les traces de l'aube ;
de se frayer un chemin
entre le monde et l'indicible
Comme si l'on devait mourir
Et s'agenouiller sur nos brûlures
Et supporter l'odieuse compagnie des hommes
Et les affres de la séparation
Et l'indifférence
de ce (très) long cortège de visages
Assis (bêtement assis)
au milieu du monde et des choses
Rien derrière la figure nue
Ce qui se rejoint
Ce qui n'a (en réalité) jamais été séparé
A demeure depuis l'origine
Tout recouvert de bleu et de lumière
Jusqu'à l'angoisse (fondamentale) d'exister
Au jour de l'en-bas
Quelque part sur la terre
Au milieu des feux ; au milieu de la nuit
Sans qu'interviennent le hasard et le destin
L'âme dans son numéro de funambule
Dans cette sorte de balancement
au-dessus du monde
Entre l'aube et le sommeil
Au commencement – peut-être –
du tertre sans drapeau
A hauteur de mortel
Et à l'altitude du cœur
Ce qui peut être découvert
Sans la moindre conclusion possible
Le cœur sanglotant
Sous les étoiles ; au milieu du sang
Trop près de l'écume et des cris
Trop près de la chair et de la cendre
Alors que la lumière brille toujours
à travers cet étrange sommeil
Tant de tragédies sur la pierre grise
Sans même s'annoncer ; déferlant
Faisant tout vaciller
et, en particulier, les âmes peu expérimentées
(trop peu familières des drames terrestres)
Laissant tout ahuri et dévasté après leur passage
D'arbre en arbre ; comme l'écureuil, le singe et l'oiseau
De plus en plus hardi à mesure que s'estompent le poids et la gravité
De plus en plus déterminé à mesure que s'accroît le besoin de solitude et de liberté
Le geste bleu
La langue innocente
Déployant le cœur comme un miroir
Et découvrant les âmes nues qui tremblent
derrière leurs pauvres habits de gala
Combien de chemins, d'errances, de dérives
doit expérimenter celui qui marche
De lieu en lieu
De visage en visage
D'existence en existence
Chimère après chimère
Désillusion après désillusion
Sans très bien savoir où diriger ses pas ;
sans très bien savoir pourquoi
Et ce qui nous brûle au-dedans
Sans la moindre explication
Et qui doit trouver quelque part
son apaisement et sa résolution
A travers mille possibles et un long cortège de circonstances
Effleurant parfois l'écume, parfois les profondeurs, parfois le ciel, parfois l'enfance
Découvrant (peu à peu) ce qui monte des rives originelles ; à travers le sommeil
Jusqu'au dénuement ; jusqu'à toucher ce presque rien du bout des doigts
Dans le désordre apparent du monde
Que restera-t-il de nos vies, de nos œuvres, de notre bref passage en ce monde ? Rien – quelques traces dans la neige fondue...
Derrière la figure du sauvage
L'intériorité naturelle et l'instinct
Ce qui maintient l'âme ardente sous le ciel ;
et le corps vivant sur la pierre
Qu'importe l'adversité du monde
et l'hostilité des circonstances
Qu'importe la présence ou l'absence des Autres
Cette force brute au fond du regard
Et cet irrépressible besoin de liberté
qui rend le cœur indomptable
Ému jusqu'aux larmes par la beauté des arbres, des bêtes, de la roche, des nuages et du ciel ; reconnaissant (très sincèrement reconnaissant) pour ce qui (nous) est offert
Tachetés d'étoiles et de vent
Ceux qui parcourent le monde
Ceux qui – quoi qu'il arrive – continuent d'aller
jusqu'à l'extinction de toutes les questions
jusqu'à ce que la joie remplace la mort
jusqu'à ce que s'effacent tous les anciens horizons
pour que la lumière puisse briller (enfin)
Le cœur aimanté par le vrai
Abandonnant là toute autre affaire
Et les affres des vivants
Et le souci de la mort
Attentif et silencieux
Au milieu des Autres
Au milieu des éboulis du temps
Abandonnant quelque chose du labyrinthe
Le reflet des apparences
Une illusion peut-être
Du côté de la vie retirée
Avec un peu de clarté sous les paupières
Sans image ; rien que le ciel et le feu
Et la force du vent
Fantôme de neige aux sandales de bois
A l'allure de chevreuil
Serpentant entre les taillis
Rendu timide par la naissance du jour
Allant aussi rapide que l'éclair ;
aussi éphémère que la rosée
Sous le ciel ; quelques signes
Des paroles et des gestes
Et ce qu'il faut de tendresse et de silence
En tête de cortège ; le ciel et les cœurs humbles
La terre sous les pas
Le regard lourd sous la charge ;
le fardeau de misères
dans ce recoin du monde
pourvoyeur de tant de malheurs
Du bleu encore
A en perdre la raison
Et sur la peau ; et sur le front ; ce vent salvateur
Et l'incroyable beauté de la terre
Parmi les bêtes et les étoiles
Au bord du monde ; la lumière
En ce lieu où le cœur
peut (enfin) découvrir son envergure
En ce lieu où l'on peut (enfin)
se mettre au service
de ce qui nous habite et nous entoure
En compagnie de l'âme
Sans désir, sans personne, sans intention
Le buste (humblement) incliné
Le cœur (particulièrement) paisible
L'esprit attentif
Comme quelqu'un qui a (soudain) reconnu
l'instance immortelle
Et, avec cette apparition, la dimension sacrée
de l'existence et du monde
Sous une nuit sans étoile
La terre bleue ; sans âge
Et sur la pierre ; ces danses rythmées
par la mort et le temps imparti
Les âmes (très) légèrement flottantes
A l'orée du sommeil
Avec la tête qui, très souvent, dodeline ;
et qui, parfois, parvient à s'incliner
Pour peu que le verbe et le geste
essaient d'approcher le plus vrai
Ce que l'on découvre ; l'infime reflet de l'infini
Au-delà (bien au-delà) de ce qui semble juste
et authentique à l’œil humain
En ce monde ; tous les états passagers de l'invisible et de la matière ; et tous les degrés possibles de compréhension ; combinés de mille manières...
Hors du troupeau noir
Dans les montagnes enneigées
Alors que l'âme tremble sous la lumière
Et que les masques se sont effilochés
depuis longtemps
Le cœur ébouriffé et silencieux
Au fond d'une solitude qui a su apaiser
cette soif si ardente
Les yeux grands ouverts
L'âme transparente
Aussi léger que l'air
Aussi bleu que l'immensité
En dépit des tremblements
Quelques pas de danse
En attendant l'aube
La chair souffreteuse ; et si froide par endroits
Recouverte d'étoffe et d'absence
Chérissant les postures et la tristesse
(en dépit de ce que pense la tête)
Manquant si cruellement de tendresse
Oubliées l'angoisse et l'âme blessée
Défaites la mémoire et les sentes toutes tracées
Laissant place au jeu et à l'incertitude
A la joie qui regarde la mort en riant
Au regard qui éclaire ce sur quoi
se posent les yeux
A la merci du monde et de la lumière
Accumulant les épreuves
sans jamais se confronter au mystère
Relégué(s) dans ce recoin
où seules comptent les contingences
et les opportunités
Comme coincé(s) entre l'ignorance et la mort
Un peu perdu au milieu des masques
A l'affût de ce qui est encore vivant
Avant que tout ne soit recouvert d'un linceul noir
A ne plus rien croire
A voir au-delà des yeux
Dans le recommencement du rire et du jour
Pas certain du chemin qui se dessine
Mais assuré des aléas du monde
et de l'imprévisibilité de l'écume et des vents
Allant là (essayant d'aller là) où l'enfance résiste ;
là où l'innocence rechigne à être remplacée
Au milieu des possibles
Entre tous les désastres et toutes les fortunes
Si proche de la lumière et du déclin
Ces quelques instants sur la terre
Entre nos lèvres ; plus de noms ; plus de mots
Quelque chose du silence et de la beauté
Le souffle d'une perspective infinie ;
et notre élan vers elle
Un cœur et une voix authentiques
Enjambant toutes les rives du monde
Par-dessus les niaiseries et le temps
Au milieu des reflets
Parfois très haut ; parfois au fond du gouffre
Quand bien même seraient dérisoires
nos chutes et nos ascensions
Comme face à un miroir sans reflet
Sans personne ; ni d'un côté – ni de l'autre
Sans écume, sans image, sans commentaire
Une page vierge, immense et provisoire
sur laquelle se dessine – à l'encre blanche –
la permanente pulsation du vivant
Consentir enfin à se faire l'instrument (conscient et acquiesçant) de la tendresse ; et à agir en son nom de manière invisible et anonyme (comme tout ce qui est à son service)...
L'odeur de la terre
Le bruit de la pluie
Le caresse du vent
L'ambiance des sous-bois
La parole qui invite au plus intime
Sans rien trahir ; sans rien demander
Cette façon d'aller sans souci
Selon les consignes du ciel
A travers mille gestes quotidiens et naturels
Dans la courbure du temps
Ce long voyage
De l'absence à l'autre pays
(Presque) immobile en attendant le jour...
Ébloui par la pierre et le ciel
par le merveilleux du monde
et la diversité du vivant
et par l'incroyable liberté des âmes
qui continuent de jouer
au milieu de l'hérésie et des insanités
En ces terres montueuses et sylvestres...
Lieu du sauvage ; lieu du passage...
Traversé sans habit ni bagage...
Du bleu ; partout
Du songe au silence
Et jusque dans la plus infime parcelle
de ce monde
Accueillant ce qui s'invite ;
abandonnant ce qui nous quitte
Ne refusant rien ; pas même d'avoir,
de temps en temps, le cœur un peu fermé
Le cœur à la recherche d'un refuge
d'une lumière derrière les apparences du monde
d'une liberté capable d'enjamber la mort
d'une vérité au-delà du savoir
d'une profonde intimité avec les choses
d'un silence
d'une paix capable d'effacer tous les désirs
Quelque chose au fond de l'âme
Comme un puits de lumière
Un ciel sans limite
Un horizon de silence
Indifférent à la danse des ombres
Vivant à la manière de la neige et du vent
Éclatant comme un minuscule soleil
Aussi vaste que le ciel au-dedans
Le visage, pourtant, si près du sol et des choses
Loin des cercles humains
Dans la proximité du ciel
et la délectable (et surprenante)
intimité du monde
Sans Dieu ; ni ami
Sur cette péninsule privée d'humanité
Occupé (encore trop occupé – peut-être)
à chercher
au-delà du nom et de la tombe
ce territoire où le cœur est souverain
De l'incarcération à l'immensité
Tout tremblant ; et déjà éclaboussé de bleu
Au-dessus du labyrinthe
A rire comme coulent les fontaines
Par-delà toutes les espérances ; le plus vrai et le plus vivant
Ayant refusé l'or et le rêve
pour vivre au pays des arbres
au milieu des vivants
au royaume de l'invisible
Arrivé là où le cœur est si proche de l'expérience
Dans l'incertitude et la précarité nécessaires
Chuchotant des secrets à la manière du vent
Presque en silence
Dans le (parfait) retrait du cœur
L'intense déploiement de la lumière
Sans autre perspective que soi
Sans s'occuper du monde
ni du malheur des Autres
L'humanité commune ; si étroite,
si affligeante, si funeste
Le cœur de plus en plus joyeux face à l'incertitude...
Et cet émerveillement
face au déploiement du bleu et du silence
Ce que réclamait l'âme depuis si longtemps
Heureux au milieu des bêtes et des arbres
Au cœur de notre communauté d'adoption
Au milieu du monde
Sans s'affairer
Sans rien remettre au lendemain
A l'écoute et au service de ce qui vient
Qu'importe la distance qui semble séparer le monde du cœur ; toujours au-dedans ; en définitive...
Le geste et le mot de moins en moins pesants...
Hors du territoire des hommes
Parmi les pierres et les herbes hautes
Au milieu des arbres et de la lumière
Aussi léger que la terre (poussiéreuse)
sous les pas
Goûtant et contemplant ; infiniment –
à perte de vue – l'incertitude et l'étendue
Le silence au-dessus de tout ; inaccessible par les chemins du monde et de la langue
L’œil hors du tumulte
Et qui retrouve, peu à peu, sa place
à travers le déchirement des voiles
Se désenvoûtant – en quelque sorte
Fidèle aux exigences du ciel
Entre les mains de la lumière
A la merci des créatures et des Dieux
Tourné vers d'autres avantages que les siens
Les gestes dans le prolongement du vrai
Sans rêve ; au cœur même de l'étreinte
Sans nier ni le désordre ni la confusion
(lorsqu'ils se manifestent)
Sur ce sol si ancien
Témoin de tant d'abominations
Tombeau de presque tous
Devant nous autres ;
si chichement fraternels
si pauvrement humains
De plus en plus simples ; la vie, le geste, le mot
à mesure que le cœur s'élargit
à mesure que le manque s'amenuise
Se rapprochant de ce rire qui célèbre
ce qui a été achevé
et qui se moque de ce qu'il reste à accomplir
Sans rien amasser ; sans rien espérer...
Passant à la manière du vent...
Sans parole superflue
Voué (essentiellement) aux gestes ordinaires
Allant sans lanterne ; sans bagage ;
sans répit ; sans destination
Pour le jeu et la joie
Au cœur de toutes les histoires ;
mille énigmes, mille défis, mille embarras
Sans pouvoir résoudre
la moindre chose – le moindre problème ;
comme si nous étions la principale inconnue
de cette mystérieuse équation
Oscillant (sans cesse) entre la caresse et le crime
Porté(s) à toutes les faims et à toutes les folies
D'un seul tenant ; soi et le reste
A vivre ensemble sous le même ciel
Dans l'espace commun
Au-delà des légendes du monde
Au-delà des mythes des hommes
Le cœur toujours ébahi par les jeux et les danses ;
par le bleu et les yeux aveugles
Face à ce qui demeure
Face à ce qui emporte
Brinquebalé(s)
Pris dans les méandres et les remous
Nous agrippant à la roche jusqu'au dernier souffle
Tournoyant
Jusqu'à tout enchevêtrer
Jusqu'à tout rendre indistinct
Jusqu'à tout confondre
Une manière (sans doute) d'inviter
la lumière et le poème
Aussi nu que possible
A force de vérités
Vibrant au rythme du plus naturel
sans filet, sans appui, sans secours
Comme l'arbre et la fleur ;
entre le sol et le ciel
Comme les bêtes des bois
Guère intimidé(s) par l'immensité
et le bleu de la terre
La vie – toute la vie –
concentrée dans le regard et le geste
[rendant ainsi caduque toute forme de prière]
La langue comme scellée dans la matière ou sculptée dans la roche. Pesante, épaisse, inappropriée pour dire les choses du ciel ; tout juste bonne à permettre les échanges (ordinaires) entre les créatures de ce monde...
Et la poésie ; manière, peut-être, d'inscrire l'invisible dans le sillon verbal – si tellurique et prosaïque – de l'homme...
La parole ; comme un écho du plus lointain et du plus intime (assez savamment enchevêtrés)...
Exprimant l'ineffable et le silence autant à travers ce qui se dit qu'à travers ce qui est tu...
Incertaine et établie (en quelque sorte) ; la parole
Ne s'adressant à personne
Célébrant (pour elle-même) tous les possibles ;
le mystère et le merveilleux du monde
Rien sur la route
Des pierres au-dehors
Et des voix au-dedans
Au milieu de la lumière
Ici ; à la merci du ciel
Au service du reste
Apprenant à s'amuser au fil des usages
Et réduit(s) à presque rien
lorsque la lumière et l'infini
nous rappellent
A la mesure du vrai
Sans le moindre manque
Au cœur de la trame ; tout ce qui passe
Sans rien trahir malgré l'indifférence
et les massacres
Et des chemins ; et des possibles – à perte de vue
Présent
En instrument docile et anecdotique
Obéissant jusqu'au dernier souffle
jusqu'au dénouement provisoire
Allant ; sans rien savoir – mais joyeux – à présent...
Ballotté entre les rives ;
à travers le (savoureux) vertige de l'incertain
sans jamais quitter les bras de l'infini
Au pays de la tendresse et du silence
Sans autre que soi (ce que le reste –
en réalité – est devenu)
Le cœur usé par les événements
et la fréquentation du monde
L'esprit hanté par la mémoire et le devenir
L'âme épuisée par tant de contraintes
et d'impossibilités
Alors que rien ne semble (véritablement) exister
ni la vie, ni l'autre, ni le monde,
ni le temps, ni l'individualité
L’âme, l'œil et la main dans leur dialogue secret
Penchés ensemble sur une (infime)
partie du mystère
En ces lieux qui appellent
à la convergence du geste et du bleu ;
Et manière (aussi) d'influer sur le verbe et le pas ;
de guider le cœur et le corps
dans leur danse avec le ciel ;
et d'offrir à l'esprit le silence nécessaire
Tous feux éteints ; et la brûlure à l'intérieur
Si près de la chair du monde ;
le cœur aussi rouge qu'un soleil
Le mot, parfois, à la hauteur du secret
Se débarrassant du linceul de la pensée
qui recouvre les infinies possibilités du verbe
Silencieusement ; sans se laisser distraire ; sans rien revendiquer...
Dans le rêve comme dans la prière ; si proche d'un Dieu qui nous semble si lointain...
Là où se brisent les rails
La route éparpillée en minuscules éclats
qui se transforme en pente sans repère ;
sans autre guidance que les nécessités
et les circonstances
A même la trame du réel
Au milieu des vents
Là où la lumière remplace le sable et le pas
Pieds nus
Sans rien corrompre ; sans rien endommager
A la manière d'une brise légère
Sans rien savoir, sans rien chercher,
sans rien attendre
Comme effacés ; tous les désirs
et toutes les questions
Comme si tout s'était détaché
Comme si tout s'était éclairé
Comme s'il ne restait que cette joie
affranchie des circonstances et des individualités
Au milieu des feuilles mortes
L'âme et les arbres dénudés
Sous un ciel sans reproche
Fidèles (incroyablement fidèles)
aux cycles du temps
De l'autre côté de l'ombre
Depuis toujours
Ce qui nous attend
Entre le silence et le chant
Ce qui jaillit du cœur
Et le poème – quelques fois
La vie dépouillée
L'âme dénudée
Sans arme, sans appui, sans artifice
Traversées par la lumière et le vent ;
et la parole nécessaire
Seul face au monde
Seul face à Dieu
Les hommes encore assoupis ;
et se croyant si seuls
Sans rien savoir ; et s'essayant (parfois)
à de très savants calculs
Sachant si peu se contenter
(presque toujours insatisfaits)
Forcés d'arpenter les terres
de l'âme et du monde ;
poussés par la faim (cette insatiable faim) ;
tantôt celle du ventre ; tantôt celle de l'esprit
Sous un ciel énigmatique
et (désespérément) silencieux
S'abandonnant aux forces du vent
Laissant le monde et le temps se disloquer
Allant là où rien ne pèse
Comme si l'esprit avait fait
exploser le cadre et le carcan
Rien que l'heure présente ;
et ce qu'elle offre au corps, au cœur, à l'âme
Sans même savoir pourquoi
A la lumière de rien
L'âme pétrie par des mains immenses
Hors de portée des gestes humains
Le secret – si serré – dans les paumes du vent
Et la parole, parfois, aussi tranchante que la lumière
Alors que les mains soumettent
les vivants et répandent la mort
Alors que les bêtes offrent leur chair et leur sang
Alors que les âmes
volent au-dessus des charniers
Alors que, partout, les yeux se ferment
Un chant anonyme et minuscule
monte en silence pour se mêler au vent ;
et que personne (presque personne),
en ce monde, n'entend
L'âme portée au plus intime
Dans un ruissellement de silence et de joie
La terre et la pierre
Les bêtes et les fleurs
Le ciel et le silence
La solitude
Là où, peu à peu, glissent
tous les mots et tous les pas
Vers cet espace ; vers cette lumière –
qui attirent l’œil et l'âme
Figures de sable et de vent
Posées (si provisoirement) sur la pierre
Aussi droites que possible
Dansant sous la lumière
Entre le bleu et l'abîme
Entre le rire, les larmes et l'impossible
A travers cet (étrange) accord
entre le cœur et le ciel
Sur une simple planche de bois
La parole qui se pose et s'étend
aussi loin que possible
Vers les profondeurs ; vers toutes les immensités
A la manière du regard
Sans même la nécessité du livre et de l’œil
Des choses et d'autres
L'esprit engagé – en quelque sorte –
dans son expérience du monde
Une tendresse naturelle et quotidienne
Quelque chose (bien) au-delà
des mots et de la chair
Comme un fleuve et un ciel
Une vaste étendue et un flux intarissable
Entre le cœur et le front
Entre l’œil et les entrailles
Entre l'âme et la peau
Et qui s'insinuent jusque dans le souffle
et le sang ;
jusqu'au fond de la moelle
Ici ; comme un peu de ciel jeté sur la pierre
En dépit de la profusion de signes ;
rien sur la page
La parole comme absorbée par le silence
Entre le ciel et l'écume
Le lieu de l'évidence
où peuvent se glisser l'âme et les yeux
A l'abri des remous
Là où tout s'efface
Là où ne peuvent pénétrer
ni le monde ni le temps
Hors jeu ; comme expulsé des apparences du monde et des plaisirs sans importance
L'âme simple et dépouillée
Le cœur enclin à toutes les expériences
Et la chair prête à s'offrir à ce qui la réclame
A l'écoute de ce qui crie au fond du cœur pour nous rappeler la nécessité du Divin et les exigences du voyage...
Par-dessus le rire et la peine des hommes
Là où la mort emporte
A l'heure où l'on déserte les tombes
Lorsque les vivants détournent
la tête ou ont quitté les lieux
Par vagues, par grappes, par deux ou seule
Vers le ciel
Les âmes légères – si légères
L'invisible et la lumière
La beauté de la terre
La vérité et le silence
Tout est là ; donné instantanément
A travers la liberté de la langue
L'expression du poète
Dans son atelier, sa forge, sa fosse d'effacement
A marteler les mots sur l'enclume
Sous la direction (attentive) de l'âme,
de l’œil et de l'oreille
Sans la nécessité de l'homme
Le cœur et le geste parfaitement alignés entre la pierre et l'étoile
Le monde offert
Obscurément d'abord
Avant que naisse le chemin vers la lumière
Ce long périple au-dedans du regard
Le Divin au milieu des ombres
Éternellement, naturellement, instantanément
Dévoué autant à ce qui l'ignore
qu'à ce qui l'honore
Une main portant chaque vie
Soutenant le cœur dans ses épreuves
Encourageant l'âme
et réconfortant la chair meurtrie
Comme un peu de ciel offert à ce qui se sent
un peu à l'étroit dans sa gangue de terre
Sous la fièvre apparente
L'espace et le silence – la parfaite tranquillité
comme au commencement du monde
L'âme comme plongée
au fond de la chair vivante
prête à tout expérimenter – à tout découvrir –
à s'abandonner à toutes les aventures
De lieu en lieu jusqu'au vertige...
Dans l'atelier du monde
Depuis la nuit des temps
Sur le sol
Le sceau et le sang des vivants
Le monde et le temps
Bannis de tous les autres royaumes
En dépit du ciel au-dessus des têtes
Sous le ciel maussade
un long voyage qui ne s'achèvera
qu'avec l'évidence de la lumière
Personne face au miroir comme si l'on appartenait déjà à l'invisible...
Furieusement dégradés
les reflets du monde
comme dissous par la lumière
Et dans le cœur
la parole brûlante
si près du silence
qu'elle pourrait faire éclater la langue ;
pulvériser l'idée de la terre et du ciel –
pour repeindre en bleu tout ce qu'elle a enflammé
La folie de ce monde –
ses danses bruyantes
et ses tourbillons mal inspirés
La course destructrice du temps
Et le poème plus lourd que le vent
Les yeux déchirés
Le front obscurci
L'âme écrasée
Le cœur bâillonné
La sagesse empêchée
par toutes ces bouches
pleines de rires et de mots ;
pleines de chair et de sang
Et rien pour conjurer le malheur
Le cœur bleui
par la proximité de la lumière
Comme si le ciel déversait
une partie de son encre sur le monde
A cœur et à ciel ouverts
Là où tout s'invite ; là où tout ruisselle
Là où tout est monde et silence
Condamné(s) à l'éternel recommencement du monde et du temps...
Au-delà du bavardage ; la parole
Au-delà de la parole ; le verbe
Au-delà du verbe ; le silence
Ce que parvient, parfois, à refléter le poème ;
lorsque ce qui advient n'a plus même le désir
d'être exprimé ni d'être entendu
Entre la pénombre et la lumière
Entre l'infini et la poussière
A languir au fond de ce passage qui s'éternise
La nuit si obstinément comme si elle était, pour le monde, le seul destin possible...
Sous les yeux (fermés) des assassins
Le cœur des bêtes – encore palpitant – jeté en tas
pour apaiser la faim de chair et de sang
Sans jamais enfreindre (bien sûr)
la loi des hommes
Mais piétinant (de la plus affreuse manière)
ce qui relève de l'Amour, de la tendresse,
de la sensibilité
Laissant tout arriver
Laissant tout devenir
Laissant tout se déployer
Laissant tout s'effacer
Offert aux vents, aux mondes, aux siècles que l'on expérimente jusqu'à l'ivresse...
La main tendue
Le cœur incliné
Face à l'invisible
Sous l’œil indifférent de l'Absolu
qui se moque bien de nos larmes et de nos prières
Qu'importe l'état du monde, de l'âme
et de la chair
Ce qui compte ; la proximité de l'Amour
et de la lumière
Des taches d'encre disséminées ici et là
Tantôt prolongement du silence
tantôt prolongement de la nuit
Selon l'origine de la parole
et la profondeur (et l'envergure)
de celui qui la reçoit
Dans l'immensité sauvage
La chambre et le verbe
La possibilité de la solitude et du ciel
La grâce qui s'offre à celui
qui s'est écarté du monde
Le dehors et le dedans ; comme deux mondes séparés et parallèles qui forment un étrange labyrinthe auquel il est (presque) impossible d'échapper mais que l'on peut apprendre à dissoudre par un long (et ardent) labeur de l'âme et de l'esprit
Nu
Sur l'étendue déserte
Des tourbillons d'air sur la pierre
Le souffle de la traversée
D'ici à plus loin
Et ainsi – toujours – de lieu en lieu
Sans jamais vraiment se mouvoir – en réalité
La joie du cœur capable de convertir le monde et la mort en lieux de tendresse et de paix
Jusqu'à soi
Et même un peu plus loin
Et même au-delà
Traversé(s) de bout en bout
Qu'importe ce qui peuple le monde
Qu'importe les chemins et la turbulence des jours
Qu'importe les territoires à explorer
Ce qui soumet l'âme
aux nécessités de l'existence ;
et l'existence aux nécessités de l'âme
A la source de ce qui sait se contenter
Traversant et se laissant traverser
De la pierre au ciel
Le champ libre
L'espace vide
Sans que rien soit jamais séparé
Le cœur libre ; le cœur prisonnier
Le cœur joyeux ; le cœur dévasté
Le cœur vaste ; le cœur étriqué
Tantôt ombre ; tantôt lumière
Tantôt bruit ; tantôt silence
Tantôt insensible ; tantôt marqué au fer rouge
Comme le reste ; n'échappant à rien –
jouet de ce qui s'impose
Les mains jointes
Alors que tout se retire
Alors que tout est abandonné
A la pointe de l'âme ; la lumière du monde
Ce qu'offre la main ouverte ;
et le poème – quelques fois
Comme une fleur
Sous la neige
Sous le ciel
Sous le vent
Offert à tous les yeux ;
à toutes les bouches ;
à toutes les mains
Sachant vivre
sans rien conserver pour soi
Face au monde
L’œil vierge
sans rite, sans flèche, sans manuel
L'âme sensible ; prête à se laisser traverser
Et le cœur qui reconnaît
ce qui existe depuis toujours
Le seul visage au-dedans de tous les autres
Ce qui se tient immobile
parmi les reflets dansants
Le ciel sur la table
Et la parole bleue et univoque
Qu'importe les grimaces et le gris des façades
Qu'importe les tourments
et la sensibilité des âmes
Parvenu au faîte du corps ; à la lisière du ciel ;
là où les frontières deviennent inutiles ;
là où l'immobilité et le franchissement
s'imbriquent, s'absorbent, se mélangent ;
là où les lieux, les choses et les apparences
n'ont plus d'importance ;
là où tout se confond
avec le mystère et la joie
Toujours soumis au presque rien du monde
Et le ciel encore loin d'être descendu
D'une extrémité à l'autre
Au milieu des carences et des excès
Des choses et d'autres
Quelques gestes, quelques pas, quelques paroles
Sans rien atteindre ; si ce n'est ce que l'on est déjà
Au plus proche du seuil
Là où les yeux et le jour se confondent
Le cœur sur la page aussi fragile
que ce qui l'a déposé
Le bleu et ce qui circule au fond de la parole
Comme un ciel au milieu du monde
Et mille passages offerts aux vivants
A vivre sans rien démêler
Au-delà (bien au-delà)
de l'ambition la plus démesurée
Dans le retournement de l'horizon
et l'effacement de tous les attributs
Condamné(s) à l'usure, à l'abandon, à la clarté
jusqu'à ne plus pouvoir, un jour, distinguer
le meilleur du pire
La paroi des possibles repoussée jusqu'à l'infini...
L'âme et les pieds libres
comme l'esprit et la chair –
affranchis depuis toujours
Ce qui effleure le pas ; le bleu de la route
Ce qui s'empare du cœur
Comme des éclats de lumière
Retrouvant, peu à peu, le pays natal, l’emplacement des origines, le lieu que nous n'avons quitté qu'en apparence
Le plus haut degré d'intimité, peut-être, avec ce que nous offre l'existence terrestre
Hissée jusqu'ici ; la parole vraie
Ce qui émerge du cœur
sans passer par la pensée
sans être recomposé par la raison
Simplement ; ce qui doit être dit
Plus loin que là où mène la route
Plus haut que le ciel
A l'exact emplacement du bleu et de la lumière
En ce lieu où se rencontrent le jour et l'horizon
Là où il n'y a qu'un seul cœur
Sans savoir, sans pouvoir, sans rien posséder
Présent ; ici – seulement
Nu, attentif, disponible
Disposé à accueillir ce qui vient ;
un ouragan, une brise légère,
une poignée de main, une âme hostile,
un corps en déclin, des bras grands ouverts
Le cœur (très légèrement) incliné
Sensible au souffle et aux vibrations ;
à l'invisible derrière les visages et les choses
Sans jamais avoir l'imbécillité de se croire
nécessaire, précieux, irremplaçable
Porté par cette sagesse qui jamais ne dit son nom
Aussi bleu que tous les rêves du monde
Aussi perdu que le reste
Allant (joyeusement) vers sa perte
Sans jamais imaginer que tout
puisse être définitivement perdu
Comme le ciel
Sans fin ; le voyage