Carnet n°232 Notes journalières
Dans le rythme infernal du monde – un interstice – un lieu – une manière d’échapper à l’emprise des Autres – un espace de paix et de clarté – une sorte de retrait en surplomb…
Une respiration libre – un souffle quasi océanique – notre seul refuge ; le silence intérieur…
Une parole sans pensée – des mots gonflés d’images ; il faudrait davantage d’âme et de gestes dans le langage – des lettres de chair – incarnées – profondément…
Le front investi – la tête, partout, célébrée – comme s’il était louable d’honorer la matrice du pire – cette étrange ingéniosité au service des instincts – grande pourvoyeuse de morts et de malheurs…
Nous blotti(s) contre nous-même(s) – l’âme accolée au visage – les pieds par-dessus la poitrine – les mains au fond du cœur – comme une manière collective de vivre notre solitude – notre besoin fraternel – parfaitement satisfait par notre communauté (intérieure)…
L’ombre qui s’élargit devant nous – à l’égal du désert qui avance ; rien en héritage – pas la moindre semence – pas la moindre récolte – pas le moindre chemin – le même indice – à chaque fois – à chaque instant – la solitude – l’exploration de ses propres univers – de ses propres frontières…
Le silence, en soi, patiemment creusé – et découvert – qui, peu à peu, retrouve sa place – son règne – sa primauté…
L’arbre contre notre joue – comme un ami – un appui – une manière de se tenir debout – d’embrasser toute la verticalité du monde – de supporter les abysses tortueux (et malsains) façonnés par les hommes – de vivre de manière moins insensée au milieu des visages – inévitables…
Vie de fuite et de refus – à distance du destin commun – affranchi du plus grossier – du plus ordinaire – affligeants – ineptes – hautement contagieux. Plus haut que l’inutile et l’absurdité – loin (le plus loin possible) des masses. En marge même des marginaux…
Seul avec Dieu – les arbres – les montagnes – les pierres et le silence – quelque chose d’un Absolu vivant – tangible – palpable – évident – l’invisible (intense) qui pénètre l’âme – l’être – parcouru de joie et de vibrations…
L’essentiel – hors de la page – au-dedans de l’âme et du geste – en deçà de toute intentionnalité – ce qui émerge naturellement de la coïncidence entre l’écoute et le silence – cette manne invisible qui, sans cesse, déferle sur nous…
Au loin – cette crête indéfinie qui relie – et rassemble – davantage qu’elle ne sépare – point de jonction, en quelque sorte, entre le haut et le bas – entre le proche et le lointain – ligne centrale où l’horizontalité et la verticalité se rejoignent – parfaitement…
Une lanterne dans chaque main – et remisées, au fond des poches, des réserves pour mille ans – à quoi bon lorsque le chemin réclame une âme et des pas nus – un cœur et des mains vides et innocents – rien, vous dis-je – pas même une tête fière (ou satisfaite) qui surplombe le néant de toutes les autres – au contraire – des larmes à la vue de tous ces malheurs – à la vue de toutes ces tombes – à la vue de toutes ces maladresses – et un élan colossal – inépuisable – pour demeurer sensible au milieu de l’indifférence et de l’hostilité…
Vie contre vie – les mains ouvertes – face au soleil – et dans les yeux – impassibles – le reflet de la course des astres – l’âme redressée – le seul salut possible – le seul salut nécessaire à la résurrection de la terre…
Le ciel au fond du cœur – la continuité des pas – comme une (immense) passerelle qui traverserait tous les murs pour relier toutes les choses – et tous les visages – du monde…
Tablettes et stèles – notre vie d’écriture érigée. De terre et de ciel – infiniment – comme un axe – un pont – nos lignes – notre destin – nos pas – les plus naturels…
Un point – presque rien – parmi ce qui existe – malgré le centre qui se dessine sur tous les miroirs – et ce que nous laisse croire l’esprit – prisonnier de ce visage qui semble doué d’autonomie et de liberté…
Rien – presque une totale illusion…
Une chose infime – et terriblement provisoire – porteuse d’une éternité et d’une immensité invisibles – indécelables sauf à effacer cette apparente identité – et, à travers ce seuil ténu, trouver un passage pour plonger en soi…
Rien et tant – à la fois…
Le vide – la terre – le ciel – et l’illimité partout – au-dehors comme au-dedans…
L’ombre – l’étoile – le chemin…
Les yeux tournés vers la pauvreté – puis, les pas vers le plus simple – avant le processus naturel des soustractions au terme duquel on devient un regard – pur – majestueux – autonome (véritablement) – et un baiser posé sur le front des vivants et sur les lèvres de la mort – avec quelque chose, en soi, de plus intense que le reste – de plus ardent que l’attente impatiente qui existait autrefois – et qui existe encore chez les Autres…
Rien – en effet – un regard – ce qui est – et ce qui nous traverse furtivement – et l’oubli (bien sûr) qui, sans cesse, efface…
Un point dans l’illimité – et l’illimité au cœur de ce point…
La folie naturelle de l’âme – retrouvée – et des rires plus vifs – plus éclatants que tous les soleils du monde…
Un cœur enfin vivant – sur des rives où la vie et la mort n’ont plus d’importance…
L’ombre et la lumière accueillies – l’absence de traces et de chemin – quelque chose, en nous, de la joie et de la dépossession : tout – identique – différent – entremêlé – sans la moindre aspérité – sans la moindre réclamation – tous les contours – toutes les frontières – pulvérisés – comme un retour – une évidence – d’avant le commencement du monde et du temps…
Le noir – le soir – la nuit – bannis des existences – bien trop sombres – bien trop obscures – déjà – et qui submergent pourtant le monde comme l’eau d’un fleuve en crue qui dévaste les berges – la terre – l’horizon…
Notre commune identité – cette étrange appartenance à la terre – à la matière – comme la couleur du plus grossier…
Le cœur – sur le sol – inguérissable – en des lieux-fantômes – sans espoir – sans lumière – porteur d’une voix et d’un langage étranges – comme un cierge dressé dans l’obscurité d’une cathédrale – pointé vers Dieu – le silence – un autre monde – au-delà du peuple et des rivages humains…
Le vent – comme la mort – reniflant autour de notre chambre – cherchant une faille – un interstice – la moindre anfractuosité – pour s’engouffrer – empaler notre cœur – pénétrer notre âme – nous libérer du monde et de la peur…
Le visage encerclé par le froid et les menaces ; et chaque visage ainsi – cerné par tous les autres…
La pluie – comme des gouttes d’argent sur la vitre – sur la terre – le dessein des Dieux – une grande arabesque de lumière – le jour étincelant – éparpillé – partagé en mille éclats minuscules – pour notre plus grande joie et l’essor du vivant…
Le silence et les cris – la lumière et ce qu’on laisse mourir dans le noir…
Nous autres – nous tous – seul(s) et réunis – le sort du provisoire – et, en lui, celui de l’éternel. Ce qui s’achève et ce qui ne peut s’achever – l’aurore et la cendre mélangées…
Le visage de l’enfant – blessé – sans cesse meurtri par les saillies et les aspérités du monde. L’âme trop innocente – sans doute – drapée d’intentions si naïves – porteuse de gestes authentiques et profonds où l’être entier est engagé – sur ce fil terrible – tragique – suspendu au-dessus du vide – invisible par les Autres retranchés derrière les apparences – les conventions – quelques viles stratégies pour parvenir à leurs fins…
Paroles et pages désarmées – sans appui – sans référence – sans allié – flèches décochées par l’aube – sans raison – dans la célébration discrète – presque secrète – du jour – offertes comme une torche (fragile) au milieu de la nuit…
Une manière de rompre la distance avec les hommes…
Comme une main dressée contre la barbarie du monde – comme une étoile au-dessus de la nuit – une envergure donnée à l’écume – un peu d’âme offert à la terre grise où les hommes vivent à la manière des pierres et des bêtes – presque sans visage…
Mille fois le même pas – sur le même sol – auprès de personne – parmi nos frères sans nom ; marche journalière teintée parfois de bleu, parfois de noir – sur ce bout de terre – ce mince rectangle de sable – sous ce carré de ciel aux couleurs changeantes – l’âme sensible – chagrinée, si souvent, par ces rives désertes – étonnée de n’appartenir à aucune communauté – et de demeurer seule de l’aube au couchant – puis de s’endormir en sa propre compagnie en songeant – rêveusement – amoureusement – au vrai visage de l’Amour…
La main tremblante qui s’avance pour toucher l’écorce de l’arbre – l’encre du monde – et l’âme prête à entrer dans l’espace intime de la forêt. Deux chemins – toujours – simultanés – celui que les yeux perçoivent – infiniment matériel – tangible – palpable – et celui qui demeure invisible – en retrait – intérieur – presque caché – l’un aussi essentiel que l’autre – à l’unisson – et qui mènent (presque toujours) dans la même direction…
Oiseau aux ailes brisées – trop souvent – contre l’écume du dernier jour…
Nos tentatives d’envol – d’effacement – comme l’ultime recours aux étoiles depuis ces rives perdues…
La mort – comme un ciel noir – très bas – qui recouvre l’âme des macchabées et l’insouciance de ceux qui respirent encore un peu…
Rien que des jours de plus en plus nocturnes…
Le silence retardé – ce chagrin immense – et ces pas – et ce voyage que nous entreprendrons plus tard – comme une aventure improbable – la recherche désespérée de rives moins tragiques – d’une terre plus lumineuse et fraternelle…
La poésie – en nous – comme la seule mémoire possible – le monde d’avant non rêvé – le plus authentique – celui qui précéda la première rencontre – le seul capable d’exister sans la moindre présence – sans le moindre visage…
Notre chambre au fond d’un jardin sauvage – une forêt très ancienne (et à l’avenir plus qu’incertain) – nous – à l’intérieur – au centre – invisible depuis le monde (humain) – vivant là en secret – sans miroir – sans témoin – dans les bras d’un Dieu rieur – aux gestes de glaise et au chant silencieux – aimé enfin – au milieu des arbres – sur la pierre blanche des chemins – enclin à célébrer la fraternité de toutes les âmes qui peuplent ces rives étranges et mystérieuses – restées inconnues jusqu’ici. Les yeux ouverts – le cœur sensible – la tête et le ventre apaisés – nous éveillant, peu à peu, à la joie et à la liberté sur cette étroite bande de terre posée entre le ciel et l’océan…
D’une rive à l’autre – sans broncher – de la terre à la terre – pendant mille nuits successives – à ramper dans l’obscurité – au milieu des rêves et de la mort – parmi nos semblables au teint pierreux…
La terre comme un immense jardin noir – un vaste terrain vague aménagé pour l’usage des hommes au détriment de la vie sauvage ; le signe – la preuve (patente) – de notre volonté pervertie – de notre grandeur corrompue…
Ici – à présent – au-delà de la solitude – dans cet antre ouvert et froid – nocturne en plein jour – solaire dans la nuit noire – posé partout où nous nous trouvons – sans violence – au plus près de la source du monde – des visages et des pas…
A demeure où que nous soyons…
Le bleu du monde découvert à mains nues – le regard clair face à l’obscurité des corps – à la maladresse des âmes – à l’imperfection commune à l’œuvre…
Les hommes et la mort tels qu’ils sont…
Le pouvoir des rêves et du temps qui ont, peu à peu, colonisé les têtes…
Notre attente impatiente des prochains événements – notre incapacité millénaire à être présents là où nous sommes…
L’immobilité – l’espace fixe – et l’incessant défilé des images…
Ce qui passe sans jamais s’arrêter dans le regard – l’envergure infinie. Et, un peu partout, des milliards d’amas – une infinité d’objets et de visages qui brûlent ; la matière – le monde provisoire – qui se métamorphosent – la chair et le bois qui se transforment en cendres et en fumée grise que dispersent les vents…
Dans le plus simple du jour – l’âme fidèle – à déambuler – à heures régulières – sur les rives du silence – paumes l’une contre l’autre – le visage légèrement tourné vers le sol – le cœur ouvert – docile aux exigences du ciel et aux impératifs du monde – le feu à l’abri des regards – l’âme paisible dans l’intimité de la chambre prénuptiale…
Sans masque – sans empire – sur la pierre nue – ciel et silence en soi – chaque geste comme une prière précise – le regard déployé – posé légèrement au-dessus du monde…
Sans exigence – sans effort – à pas lents sur la sente qui s’impose – le ciel et les Dieux en tête – et des larmes inconsolables devant l’incompréhension et la difficulté des vivants…
La chair vieillissante – sans incidence sur la fraîcheur – et l’innocence – de l’âme…
L’Amour en soi qui a, peu à peu, effacé les menaces – les risques – les enjeux. L’esprit vide et libre – affranchi des désirs – des souvenirs – des stratégies. Les yeux lucides et le cœur proche des grands arbres – à l’écart des visages trop froids et des postures trop grossières – sur le versant ensoleillé du regard – de plus en plus loin du sommeil et du périmètre où sont confinés les hommes…
La mort en face et le repli derrière soi – au centre du refuge – là où le sourire et l’attention ne font plus qu’un dans les yeux – dans l’âme – comme un regard sans saisie – une présence douce et pénétrante qui, selon les circonstances et les visages, tranche ou attendrit…
Rien que des yeux – des enfants à chérir et des maladresses à pardonner – le signe, peut-être, d’une sagesse très ancienne lorsque les têtes se tenaient loin de la torpeur – de la distraction – de l’inquiétude – lorsque le silence et le vent régnaient partout – sans partage…
Présence noire – parfois – comme une ombre immense et passagère – une flaque de sang sur la pierre blanche – un long cri plaintif dans le silence…
La tête repliée sur soi…
Une terre étrangère – comme un monde soudainement dépeuplé – balayé par un vent furieux – dévastateur – qui écrase toute possibilité de résistance – conscient, peut-être, de son rôle purificateur…
La création d’une grande étendue sombre pour nous rappeler l’incessant labeur de la nuit – ses tristes avancées – son irrépressible ascension – son invasion implacable et ordonnée…
Et – en nous – la bête qui hurle – en recouvrant, malgré elle, les gémissements de l’âme qui tremble…
Ici – un chemin sans rivage…
Là-bas – une rive perdue – isolée – comme une île lointaine – introuvable…
Ici – les linéaments d’une présence – quelque chose de simple et d’immobile – de (presque) sage…
Là-bas – une absence (quasi) totale – de la vitesse et du stress – la folie incarnée – l’étrange démesure de ceux qui s’imaginent vivants…
Des tourments – des blessures – du sang – l’inintelligence sacralisée. Partout – le règne de la prétention et de la douleur…
La simplicité dans l’âme – le sol droit – le ciel présent. Quelque chose comme une sagesse sans vérité et une existence d’errance (apparente) – l’incertitude, à chaque instant, recommencée – le geste juste et précis – l’ardeur et les pas qui, chaque jour, se réinventent – le feu et la précarité – notre destin (véritable)…
Crispés sur nos anciennes forces – sur tout ce qui nous semblait éternel – et qui s’avèrent, en réalité, aussi fragiles – aussi précaires – aussi éphémères – que les feuilles des arbres – l’herbe sauvage des fossés – la beauté d’un visage…
Sur la terre simple – le feu dans les profondeurs de l’âme – l’ardeur dans nos mains – le pas tranquille – et l’esprit silencieux et déployé…
Tout se déchire – sur ces rives…
Tout apparaît et se désagrège entre l’aube – le sable – le ciel…
La vie comme un chant – puis, comme un naufrage…
Qu’importe les larmes et l’agilité des mains – un jour – tout se délite – tout se défait – la matière du monde comme l’immatérialité des idées et des émotions – et ne reste, bientôt, sous la voûte que l’écho de notre dernier cri…
Des oiseaux plein la tête – dans cette salle où l’on a accepté de vivre – au cœur de cet espace autrefois si désirable – devenu aujourd’hui un périmètre de tristesse et de désolation – comme la marque de la mort et de la malédiction sur notre existence – le lieu de la cacophonie et de la déperdition – la périphérie de l’enfer dont l’âme serait le centre ; aussi, nulle échappatoire – à présent – nulle autre possibilité que celle de se laisser envahir par le monde et la nuit – ces odieux outils du Diable…
Nous cédons – toujours – devant les eaux noires et cruelles (résignation contrainte et détestable) – la joue contre la vitre – et des larmes qui coulent sur la joue – soumis au vieillissement hors du cercle de sagesse – loin des Dieux et du silence – parmi les cris et la détresse des bêtes et des hommes qui nous entourent…
Sur la même rive – depuis le premier jour – le chant terré au fond du cœur – trop timide pour confier sa douleur au-dehors – réduit à vibrer dans l’âme ; quelques mots pour aimer et trouver la force de quitter cette terre sans tendresse – sans fraternité – où l’Amour n’est qu’un phare (trop) lointain…
Le réel – dans le geste et la voix – dense et léger – terrien et, pourtant, salvateur – qui nous rapproche, d’une étrange manière, de l’invisible – du ciel chargé de silence et de liberté…
Le monde à l’écume blanche – aux abysses sombres – périmètre de l’homme et de la pierre à la surface, si souvent, grise et douloureuse…
Les ombres – grandissantes – de la nuit – cette zone où chacun s’égare – contrée porteuse de lampes trompeuses qui donnent le sentiment d’une perspective et d’une infinité de possibles ; mirages – simplement – qui nous enfoncent plus profondément dans le noir et la cécité…
Ce qui est perdu – ce que nous tenons dans nos mains – les choses amassées dans la tête – tous les trésors supposés des hommes et des âmes…
Nous n’avons rien – et ce qui reste ne nous appartient pas…
Nous sommes le vent qui souffle – le vent qui passe – et le sable soulevé – et les oiseaux emportés plus haut – emportés plus loin…
D’arbre en arbre – de crête en crête – la voix et l’oiseau – à bonne distance de la mort – cherchant un lieu isolé – la place du chant et de la lumière – la proximité de l’aube qui délivre – le cœur du ciel sur terre – l’endroit de l’innocence…
Vivant – sans volonté – là où l’ombre est inguérissable – parfaitement entravé par le gris épais des jours et du monde – sous l’indifférence des yeux et les moqueries de quelques-uns – cerné par l’obscurité et la souffrance – et oublié des Dieux…
Sur la terre triste – si triste – des hommes…
Du sol – et la même aube que là-haut – là où l’on est condamné à vivre ni selon le hasard – ni selon ses mérites – dans la vraisemblance d’une possible vérité – au centre et en exil – au milieu de la haine et de l’amour – simultanément – partout où la lumière – invincible – semble avoir été (provisoirement) vaincue…
Arrimés aux rives des choses – à la surface de la matière – dans la proximité des naissances et des déploiements – au plus près de la mort qui rôde et s’abat…
L’espace comme un sol – et un peu d’air – le ciel au-dessus – et le feu au-dedans – le noir partout – et quelques lampes pour éclairer la route et les pas – quelques étoiles – ici et là – histoire de gagner en rêve et en clarté (si l’on peut dire)…
La matière et le silence dans leur secrète alliance – et la même chose pour les malheurs et la joie – quelque chose d’invisible – et d’incompréhensible – pour l’esprit commun – trop corrompu par les images et la bêtise (envoûtante – fascinante) des foules…
Là où l’on doit vivre – sans consigne particulière ; l’ombre au milieu du jour – sur la même pierre – en exil parmi les Autres – dans l’attente de l’inespéré – le silence – la lumière – la vérité…
Le destin – n’importe lequel – un passage – le plus proche. Et notre cœur à extraire de la roche – et la chaleur à faire naître au milieu de la glace. Des millénaires d’absence à convertir en gestes de pure présence…
La matière transcendée – la seule réelle ambition du vivant…
L’âme couchée dans la rosée matinale – dans son bain de fraîcheur – avant sa rude besogne quotidienne ; l’effacement (délicat) des luttes et des résistances – la route à éclairer – les conseils à prodiguer – l’écoute et l’attention de chaque instant. Tâches indispensables qu’elle sera seule à accomplir – étincelle pugnace contre l’œuvre générale – celle du monde entier (à quelques exceptions près) guidé par la nuit épaisse (et inévitable)…
Une étoile au-dessus de la tête – comme une vague promesse – un fieffé mensonge ; rien à franchir – rien à poursuivre – rien à perdre – rien à gagner – se laisser aller – comme le chant né du fond du ventre qui jaillit par les voies les plus naturelles – regarder – accueillir – et obéir aux courants d’énergie et de matière qui nous soulèvent et nous emportent – et aux inclinaisons de l’âme – à son penchant naturel pour la lumière – le silence – la vérité…
Au loin – ces nuages – et ce clocher – le monde des hommes et le ciel – sans commune mesure – trop distant l’un de l’autre – séparés par trop de peurs et d’abîmes – sans autre lien que l’âme libre et vierge – redressée…
Sur la pierre grise – le feu patient et dénaturé par l’attente – affaibli par nos ombres et nos (stupides) exigences. Pays de terre et de gravité – parsemé de roches magmatiques…
L’aube silencieuse – à travers la vitre – le monde d’en-bas – espérant. Les hommes au sommeil frémissant – enterrés dans le sable – corps et âme – empêtrés jusqu’au cou – la gorge resserrée – retenant des monceaux de paroles devenues inutiles…
Ce que l’on perd en s’éloignant du monde – en s’écartant des hommes – le feu de l’espérance tari – l’éternel sur la pierre – l’immobilité verticale – insensible aux visages d’autrefois – à nos cris trop anciens – aux larmes et aux cendres – aux ruines de nos empires passés – à nos grimaces et à nos chutes dans la nuit envoûtante et infernale…
Et notre âme nue – à présent – face à ce qui vient…
Des pas – un chant – le jour…
Et ce qui se rapproche – sans volonté…
Aussi libre que l’arbre et l’oiseau – et aussi évident (et discret) que leur relation avec le ciel. Toujours moins hautes – la tête et l’ambition…
L’aube déjà couchée dans l’âme – et qu’il nous faudra apprendre à éveiller sans bruit – sans heurt…
La fin d’un monde – et l’œuvre – et le voyage – inachevables – à jamais…
En nous – rétablie la paix – sur ces choses grises – en désordre – le cœur incliné au milieu de la nuit – à veiller près du visage de la mort…
Nos peines étalées sur la table – éclairées par cet autre visage – en soi – posté près de la fenêtre – dans cette lumière étrange – et indéfiniment recommencée…
Dans la forêt – sur cette terre – là où vivent les bêtes – au cœur de la nature sauvage – notre présence silencieuse – proche du ciel – proche du jour – au milieu des ombres ordinaires – comme un jardin abandonné – un lieu où pourraient régner ensemble l’Amour et la mort – sans haine – sans blessure – sans douleur…
Vêtu de rien – quelques larmes passagères – un peu de tristesse sur la blancheur du jour – l’aube dans l’âme – grandissante – quelque chose de si léger sur le sol – à peine une apparence – les contours presque effacés d’une existence – incroyablement fragile…
Le front – invisible – plus haut que la sagesse – au-delà de la mélancolie – de toute grisaille – posé sur le seuil de l’autre monde – sur cette étroite bande de terre où chaque instant célèbre la même devise terrestre, réinventée sans impatience, scellant ensemble l’aube et la mort – enlacées – et gravée sur chaque pierre foulée avec innocence…
La parole défaite par trop de luttes inutiles – par trop de rage et de combats – comme les pans dérisoires d’une résistance sans effet…
Capitulante – et gisant, parfois, sur la terre noire et piétinée – inerte – sans la moindre main pour la redresser – lui insuffler la force de se tenir debout – sans appui – sans étai – libre des béquilles d’autrefois – portée seulement par l’ardeur de l’innocence et la puissance des forces aimantes – comme une excroissance du sol – de la terre – défiant l’indifférence du monde et la vanité du temps…
Peut-être n’avons-nous jamais réellement consenti à aimer – peut-être n’avons-nous jamais vraiment su ce que veut dire aimer…
Des dalles manquantes sur un chemin – avec des trous devenus, peu à peu, des brèches…
Des parois de pierres et de silence…
Aujourd’hui – tous les visages ont disparu – partis – emportés ailleurs – attirés par d’autres figures et d’autres chants…
A présent – la solitude – et nul autre endroit où aller – pas même un refuge ou une possibilité de fuir le lieu de la tristesse et de la désolation – et l’âme (exagérément) nostalgique…
Rien que la nuit et un (très) long mur gris à longer…
On ne vivra plus rien – on ne bâtira plus rien – on se laissera lentement glisser vers la mort…
Plus de combat – ni de destin à édifier…
Mille choses qui s’effritent – au milieu de la poussière…
Le monde – en soi – au bord de l’effondrement…
Et l’âme qui s’éclipse – discrètement – sur la pointe des pieds – nous laissant seul parmi les gravats – au milieu du néant…
De la nuit et des larmes avant de succomber…
Le feu à l’agonie sur quelques (pauvres) restants de lumière…
L’âme sur les rives des hommes – allongée dans le froid – recroquevillée sur elle-même – dans l’attente angoissée de la mort – au milieu des ruines et du silence…
L’esprit abattu par l’impossibilité de l’Amour et de la rencontre – la tête vaincue posée sur le sol – la mémoire si gorgée de douleur et de souvenirs que ni demain – ni l’éternité – ne pourrait nous secourir – nous consoler ; il faudrait, sans doute, tout déverser – tout laisser se répandre sur la pierre nue et grise – et s’abandonner (pleinement) au ciel sans soleil…