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LES CARNETS METAPHYSIQUES & SPIRITUELS

A PROPOS

La quête de sens
Le passage vers l’impersonnel
L’exploration de l’être

L’intégration à la présence


 

CARNETS PUBLIES

L'expérience du monde 
Récit (1997-1999)

Solitudes 
Récit (2001)

Le petit chercheur Livre 1  
Conte (2004)

Le petit chercheur Livre 2  
Conte (2004)

Le petit chercheur Livre 3  
Conte (2004)

Quêteur de sens  
Essai anthologique (2005)

Traversée commune  
Livre expérimental (2007)

Traversée commune Livre 1  
Livre expérimental (2007)

Traversée commune Livre 2  
Livre expérimental (2007)

Traversée commune Livre 3  
Livre expérimental (2007)

Traversée commune Livre 4  
Livre expérimental (2007)

Traversée commune Livre 5  
Livre expérimental (2007)

Traversée commune Livre 6  
Livre expérimental (2007)

Traversée commune Livre 7  
Livre expérimental (2007)

Traversée commune Livre 8  
Livre expérimental (2007)

Traversée commune Livre 9  
Livre expérimental (2007)

Traversée commune Livre 10  
Livre expérimental (2007)

Tourbillon(s) 
Journal & récit (2008-2013)

Le goût d'autre chose 
Journal (2013-2016)

Un homme simple et sage 
Récit (2014)

Une âme sensible Vol 1  
Journal (2016-2019)

Une âme sensible Vol 2 
Journal (2016-2019)

Entre le rêve, le monde... Vol 1  
Journal (2019-2020)

Entre le rêve, le monde... Vol 2  
Journal (2019-2020)

Quelque chose du sang...  
Journal (2020-2021)

En plein cœur Vol 1 
Journal (2021-2022)

En plein cœur Vol 2 
Journal (2021-2022)

En plein cœur Vol 3 
Journal (2021-2022)

Si près de nos lèvres... Vol 1 
Journal (2022-2023)

Si près de nos lèvres... Vol 2 
Journal (2022-2023)

Si près de nos lèvres... Vol 3 
Journal (2022-2023)

Si près de nos lèvres... Vol 4 
Journal (2022-2023)

Vie d'un ermite itinérant Vol 1 
Récit (2023)

Vie d'un ermite itinérant Vol 2  
Récit (2023)

Une destinée sans certitude Vol 1 
Journal (2023-2024)

Une destinée sans certitude Vol 2 
Journal (2023-2024)

Entre Dieu et la pierre Vol 1
Journal (2024-2025)

Entre Dieu et la pierre Vol 2
Journal (2024-2025)

Entre Dieu et la pierre Vol 3
Journal (2024-2025)

Entre Dieu et la pierre Vol 4
Journal (2024-2025)

Quelques jours... Vol 1  
Journal (2025)

Quelques jours... Vol 2  
Journal (2025)

Quelques jours... Vol 3  
Journal (2025)

Quelques jours... Vol 4  
Journal (2025)

En son for intérieur Vol 1 partie 1
Journal (2025)

En son for intérieur Vol 1 partie 2
Journal (2025)

En son for intérieur Vol 2 partie 1
Journal (2025-2026)

En son for intérieur Vol 2 partie 2
Journal (2025-2026)

 

CARNETS BRUTS

Carnet n°1
L’innocence bafouée

Récit / 1997 / La quête de sens

Carnet n°2
Le naïf

Fiction / 1998 / La quête de sens

Carnet n°3
Une traversée du monde

Journal / 1999 / La quête de sens

Carnet n°4
Le marionnettiste

Fiction / 2000 / La quête de sens

Carnet n°5
Un Robinson moderne

Récit / 2001 / La quête de sens

Carnet n°6
Une chienne de vie

Fiction jeunesse / 2002/ Hors catégorie

Carnet n°7
Pensées vagabondes

Recueil / 2003 / La quête de sens

Carnet n°8
Le voyage clandestin

Récit jeunesse / 2004 / Hors catégorie

Carnet n°9
Le petit chercheur Livre 1

Conte / 2004 / La quête de sens

Carnet n°10
Le petit chercheur Livre 2

Conte / 2004 / La quête de sens

Carnet n°11 
Le petit chercheur Livre 3

Conte / 2004 / La quête de sens

Carnet n°12
Autoportrait aux visages

Récit / 2005 / La quête de sens

Carnet n°13
Quêteur de sens

Recueil / 2005 / La quête de sens

Carnet n°14
Enchaînements

Récit / 2006 / Hors catégorie

Carnet n°15
Regards croisés

Pensées et photographies / 2006 / Hors catégorie

Carnet n°16
Traversée commune Intro

Livre expérimental / 2007 / La quête de sens

Carnet n°17
Traversée commune Livre 1

Récit / 2007 / La quête de sens

Carnet n°18
Traversée commune Livre 2

Fiction / 2007/ La quête de sens

Carnet n°19
Traversée commune Livre 3

Récit & fiction / 2007 / La quête de sens

Carnet n°20
Traversée commune Livre 4

Récit & pensées / 2007 / La quête de sens

Carnet n°21
Traversée commune Livre 5

Récit & pensées / 2007 / La quête de sens

Carnet n°22
Traversée commune Livre 6

Journal / 2007 / La quête de sens

Carnet n°23
Traversée commune Livre 7

Poésie / 2007 / La quête de sens

Carnet n°24
Traversée commune Livre 8

Pensées / 2007 / La quête de sens

Carnet n°25
Traversée commune Livre 9

Journal / 2007 / La quête de sens

Carnet n°26
Traversée commune Livre 10

Guides & synthèse / 2007 / La quête de sens

Carnet n°27
Au seuil de la mi-saison

Journal / 2008 / Le passage vers l’impersonnel

Carnet n°28
L'Homme-pagaille

Récit / 2008 / Le passage vers l’impersonnel

Carnet n°29
Saisons souterraines

Journal poétique / 2008 / Le passage vers l’impersonnel

Carnet n°30
Au terme de l'exil provisoire

Journal / 2009 / Le passage vers l’impersonnel

Carnet n°31
Fouille hagarde

Journal poétique / 2009 / Le passage vers l’impersonnel

Carnet n°32
A la croisée des nuits

Journal poétique / 2009 / Le passage vers l’impersonnel

Carnet n°33
Les ailes du monde si lourdes

Poésie / 2009 / Hors catégorie

Carnet n°34
Pilori

Poésie / 2009 / Hors catégorie

Carnet n°35
Ecorce blanche

Poésie / 2009 / Hors catégorie

Carnet n°36
Ascèse du vide

Poésie / 2009 / Hors catégorie

Carnet n°37
Journal de rupture

Journal / 2009 / Hors catégorie

Carnet n°38
Elle et moi – poésies pour elle

Poésie / 2009 / Hors catégorie

Carnet n°39
Préliminaires et prémices

Journal / 2010 / Le passage vers l’impersonnel

Carnet n°40
Sous la cognée du vent

Journal poétique / 2010 / Le passage vers l’impersonnel

Carnet n°41
Empreintes – corps écrits

Poésie et peintures / 2010 / Hors catégorie

Carnet n°42
Entre la lumière

Journal poétique / 2011 / Le passage vers l’impersonnel

Carnet n°43
Au seuil de l'azur

Journal poétique / 2011 / Le passage vers l’impersonnel

Carnet n°44
Une parole brute

Journal poétique / 2012 / Le passage vers l’impersonnel

Carnet n°45
Chemin(s)

Recueil / 2013 / Le passage vers l’impersonnel

Carnet n°46
L'être et le rien

Journal / 2013 / L’exploration de l’être

Carnet n°47
Simplement

Journal poétique / 2014 / L’exploration de l’être

Carnet n°48
Notes du haut et du bas

Journal poétique / 2014 / L’exploration de l’être

Carnet n°49
Un homme simple et sage

Récit / 2014 / L’exploration de l’être

Carnet n°50
Quelques mots

Journal poétique / 2014 / L’exploration de l’être

Carnet n°51
Journal fragmenté

Journal poétique / 2014 / L’exploration de l’être

Carnet n°52
Réflexions et confidences

Journal / 2014 / L’exploration de l’être

Carnet n°53
Le grand saladier

Journal poétique / 2014 / L’exploration de l’être

Carnet n°54
Ô mon âme

Journal poétique / 2014 / L’exploration de l’être

Carnet n°55
Le ciel nu

Recueil / 2014 / L’exploration de l’être

Carnet n°56
L'infini en soi 

Recueil / 2015 / L’exploration de l’être

Carnet n°57
L'office naturel

Journal / 2015 / L’exploration de l’être

Carnet n°58
Le nuage, l’arbre et le silence

Journal / 2015 / L’exploration de l’être

Carnet n°59
Entre nous

Journal / 2015 / L’exploration de l’être

Carnet n°60
La conscience et l'Existant

Essai / 2015 / L’exploration de l’être

Carnet n°61
La conscience et l'Existant Intro

Essai / 2015 / L’exploration de l’être

Carnet n°62
La conscience et l'Existant 1 à 5

Essai / 2015 / L’exploration de l’être

Carnet n°63
La conscience et l'Existant 6

Essai / 2015 / L’exploration de l’être

Carnet n°64
La conscience et l'Existant 6 (suite)

Essai / 2015 / L’exploration de l’être

Carnet n°65
La conscience et l'Existant 6 (fin)

Essai / 2015 / L’exploration de l’être

Carnet n°66
La conscience et l'Existant 7

Essai / 2015 / L’exploration de l’être

Carnet n°67
La conscience et l'Existant 7 (suite)

Essai / 2015 / L’exploration de l’être

Carnet n°68
La conscience et l'Existant 8 et 9

Essai / 2015 / L’exploration de l’être

Carnet n°69
La conscience et l'Existant (fin)

Essai / 2015 / L’exploration de l’être

Carnet n°70
Notes sensibles

Journal / 2016 / L’exploration de l'être

Carnet n°71
Notes du ciel et de la terre

Journal / 2016 / L’exploration de l'être

Carnet n°72
Fulminations et anecdotes...

Journal / 2016 / L’exploration de l'être

Carnet n°73
L'azur et l'horizon

Journal / 2016 / L’exploration de l'être

Carnet n°74
Paroles pour soi

Journal / 2016 / L’exploration de l'être

Carnet n°75
Pensées sur soi, le regard...

Journal / 2016 / L’exploration de l'être

Carnet n°76
Hommes, anges et démons

Journal / 2016 / L’exploration de l'être

Carnet n°77
La sente étroite...

Journal / 2016 / L’exploration de l'être

Carnet n°78
Le fou des collines...

Journal / 2016 / L’intégration à la présence

Carnet n°79
Intimités et réflexions...

Journal / 2016 / L’intégration à la présence

Carnet n°80
Le gris de l'âme derrière la joie

Récit / 2016 / L’intégration à la présence

Carnet n°81
Pensées et réflexions pour soi

Journal / 2016 / L’intégration à la présence

Carnet n°82
La peur du silence

Journal poétique / 2016 / L’intégration à la présence

Carnet n°83
Des bruits aux oreilles sages

Journal / 2016 / L’intégration à la présence

Carnet n°84
Un timide retour au monde

Journal / 2016 / L’intégration à la présence

Carnet n°85
Passagers du monde...

Journal / 2016 / L’intégration à la présence

Carnet n°86
Au plus proche du silence

Journal / 2016 / L’intégration à la présence

Carnet n°87
Être en ce monde

Journal / 2016 / L’intégration à la présence

Carnet n°88
L'homme-regard

Récit / 2016 / L’intégration à la présence

Carnet n°89
Passant éphémère

Journal poétique / 2016 / L’intégration à la présence

Carnet n°90
Sur le chemin des jours

Recueil / 2016 / L’intégration à la présence

Carnet n°91
Dans le sillon des feuilles mortes

Recueil / 2016 / L’intégration à la présence

Carnet n°92
La joie et la lumière

Journal / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°93
Inclinaisons et épanchements...

Journal / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°94
Bribes de portrait(s)...

Journal / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°95
Petites choses

Journal poétique / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°96
La lumière, l’infini, le silence...

Journal / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°97
Penchants et résidus naturels...

Journal / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°98
La poésie, la joie, la tristesse...

Journal / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°99
Le soleil se moque bien...

Journal / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°100
Si proche du paradis

Journal / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°101
Il n’y a de hasardeux chemin

Journal / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°102
La fragilité des fleurs

Journal / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°103
Visage(s)

Journal / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°104
Le monde, le poète et l’animal

Journal / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°105
Petit état des lieux de l’être

Journal / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°106
Lumière, visages et tressaillements

Journal / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°107
La lumière encore...

Journal poétique / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°108
Sur la terre, le soleil déjà

Journal poétique / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°109
Et la parole, aussi, est douce...

Recueil / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°110
Une parole, un silence...

Journal poétique / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°111
Le silence, la parole...

Recueil / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°112
Une vérité, un songe peut-être

Journal / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°113
Silence et causeries

Recueil / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°114
Un peu de vie, un peu de monde...

Journal / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°115
Encore un peu de désespérance

Journal / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°116
La tâche du monde, du sage...

Recueil / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°117
Dire ce que nous sommes...

Recueil / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°118
Ce que nous sommes – encore...

Recueil / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°119
Entre les étoiles et la lumière

Recueil / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°120
Joies et tristesses verticales

Journal poétique / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°121
Du bruit, des âmes et du silence

Journal / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°122
Encore un peu de tout...

Journal poétique / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°123
L’amour et les ténèbres

Recueil / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°124
Le feu, la cendre et l’infortune

Recueil / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°125
Le tragique des jours et le silence

Journal / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°126
Mille fois déjà peut-être...

Journal / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°127
L’âme, les pierres, la chair...

Recueil / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°128
De l’or dans la boue

Journal / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°129
Quelques jours et l’éternité

Journal / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°130
Vivant comme si...

Journal / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°131
La tristesse et la mort

Récit / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°132
Ce feu au fond de l’âme

Recueil / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°133
Visage(s) commun(s)

Recueil / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°134
Au bord de l'impersonnel

Journal / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°135
Aux portes de la nuit et du silence

Recueil / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°136
Entre le rêve et l'absence

Recueil / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°137
Nous autres, hier et aujourd'hui

Récit / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°138
Parenthèse, le temps d'un retour...

Journal poétique / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°139 
Au loin, je vois les hommes...

Journal / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°140
L'étrange labeur de l'âme

Recueil / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°141
Aux fenêtres de l'âme

Regard / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°142
L'âme du monde

Recueil / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°143
Le temps, le monde, le silence...

Journal / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°144
Obstination(s)

Journal poétique / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°145
L'âme, la prière et le silence

Journal poétique / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°146
Envolées

Regard / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°147
Au fond

Regard / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°148
Le réel et l'éphémère

Regard / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°149
Destin et illusion

Recueil / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°150
L'époque, les siècles et l'atemporel

Regard / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°151
En somme...

Regard / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°152
Passage(s)

Regard / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°153
Ici, ailleurs, partout

Recueil / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°154
A quoi bon...

Regard / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°155
Ce qui demeure dans le pas

Journal poétique / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°156
L'autre vie, en nous, si fragile

Journal poétique / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°157
La beauté, le silence, le plus simple...

Recueil / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°158
Et, aujourd'hui, tout revient encore...

Journal / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°159
Tout - de l'autre côté

Regard / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°160
Au milieu du monde...

Recueil / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°161
Sourire en silence

Recueil / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°162
Nous et les autres - encore

Journal / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°163
L'illusion, l'invisible et l'infranchissable

Journal / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°164
Le monde et le poète - peut-être...

Journal / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°165
Rejoindre

Recueil / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°166
A regarder le monde

Paroles confluentes / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°167
Alternance et continuité

Journal / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°168
Fragments ordinaires

Paroles confluentes / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°169
Reliquats et éclaboussures

Paroles confluentes / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°170
Sur le plus lointain versant...

Regard / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°171
Au-dehors comme au-dedans

Paroles confluentes / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°172
Matière d'éveil - matière du monde

Regard / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°173
Lignes de démarcation

Regard / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°174
Jeux d'incomplétude

Journal poétique / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°175
Exprimer l'impossible

Regard / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°176
De larmes, d'enfance et de fleurs

Récit / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°177
Coeur blessé, coeur ouvert, coeur vivant

Journal / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°178
Cercles superposés

Journal poétique / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°179
Tournants

Journal / 2019 / L'intégration à la présence

Carnet n°180
Le jeu des Dieux et des vivants

Journal / 2019 / L'intégration à la présence

Carnet n°181
Routes, élans et pénétrations

Journal / 2019 / L'intégration à la présence

Carnet n°182
Elans et miracle

Journal poétique / 2019 / L'intégration à la présence

Carnet n°183
D'un temps à l'autre

Recueil / 2019 / L'intégration à la présence

Carnet n°184
Quelque part au-dessus du néant...

Recueil / 2019 / L'intégration à la présence

Carnet n°185
Toujours - quelque chose du monde

Regard / 2019 / L'intégration à la présence

Carnet n°186
Aube et horizon

Journal / 2019 / L'intégration à la présence

Carnet n°187
L'épaisseur de la trame

Regard / 2019 / L'intégration à la présence

Carnet n°188
Dans le même creuset

Regard / 2019 / L'intégration à la présence

Carnet n°189
Notes journalières

Carnet n°190
Notes de la vacuité

Carnet n°191
Notes journalières

Carnet n°192
Notes de la vacuité

Carnet n°193
Notes journalières

Carnet n°194
Notes de la vacuité

Carnet n°195
Notes journalières

Carnet n°196
Notes de la vacuité

Carnet n°197
Notes journalières

Carnet n°198
Notes de la vacuité

Carnet n°199
Notes journalières

Carnet n°200
Notes de la vacuité

Carnet n°201
Notes journalières

Carnet n°202
Notes de la route

Carnet n°203
Notes journalières

Carnet n°204
Notes de voyage

Carnet n°205
Notes journalières

Carnet n°206
Notes du monde

Carnet n°207
Notes journalières

Carnet n°208
Notes sans titre

Carnet n°209
Notes journalières

Carnet n°210
Notes sans titre

Carnet n°211
Notes journalières

Carnet n°212
Notes sans titre

Carnet n°213
Notes journalières

Carnet n°214
Notes sans titre

Carnet n°215
Notes journalières

Carnet n°216
Notes sans titre

Carnet n°217
Notes journalières

Carnet n°218
Notes sans titre

Carnet n°219
Notes journalières

Carnet n°220
Notes sans titre

Carnet n°221
Notes journalières

Carnet n°222
Notes sans titre

Carnet n°223
Notes journalières

Carnet n°224
Notes sans titre

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Epigraphes associées aux carnets

© Les carnets métaphysiques & spirituels

L'EXPERIENCE DU MONDE

RECIT (1997-1999)

 

L'innocence bafouée

 

École buissonnière

La fin du colloque achève la matinée. Midi vient de sonner. Vous sortez, la tête embuée, le regard éteint. Impatient de quitter cette écorchure à vos jours. Vous reprenez votre bicyclette. La plupart de vos déplacements, vous les effectuez ainsi, les cheveux au vent et le cœur libre. C’est le seul moyen de vous déplacer qui vous réjouisse. Vous ne pouvez en imaginer un autre.

 

En repartant, vous prenez soin d’éviter la grande route que vous avez empruntée ce matin. Vous préférez déambuler dans les ruelles désertes du centre-ville, heureux d’y retrouver votre solitude. Mais vous connaissez mal cette partie de la ville et le dédale du vieux quartier vous tourne la tête. Vous finissez par vous égarer. Confiant, vous suivez votre monture. Mieux que vous, elle connaît le chemin comme si elle avait lu dans votre égarement une invitation à l’abandon, un appel à l’oubli du monde. Et elle vous emmène loin de la ville, près des berges désertes du grand fleuve.

 

Docile, vous posez votre bicyclette, trop heureux de ralentir la marche forcée de cette journée ordinaire où vous courez d’un rendez-vous à l’autre, les cheveux au vent mais le cœur prisonnier de la course stérile. Vous vous asseyez sur un coin d’herbe, face au fleuve, le regard posé sur les eaux tranquilles. Et, soudain, vous ressentez ce que vous éprouviez lorsque vous suiviez le chemin de l’école buissonnière avec ce goût de liberté volée dans la bouche. Vous tirez de votre poche une cigarette et vous rallumez le goût de celles que vous fumiez à l’école, caché au fond de la cour derrière les buissons.

 

Vous vous surprenez de tant d’enfance, comme si vous n’aviez pas grandi, amusé de rejoindre ce temps passé où vous vous laissiez entraîner par vos humeurs fantaisistes, insoucieux du joug des adultes. Aujourd’hui, cette petite frasque résonne comme une invitation à la désobéissance. Comme si vous aviez redécouvert les leçons gaies de l'oisiveté et de l'insouciance. Alors vous vous faites la promesse d’y revenir – à cette école buissonnière – comme le gage d’un avenir meilleur, aussi joyeux que futile, aussi clair que l’enfance, aussi riche d’inutilité. En attendant, vous reprenez votre bicyclette pour rejoindre le cours fastidieux des rendez-vous à l’école austère de vos journées. Demain peut-être…

 

 

Elle

Elle est là, près de vous, à quelques mètres à peine, assise à la grande table du salon. Elle écrit. Vous la regardez. Et vous la trouvez belle, belle comme une fleur, une fleur à peine éclose qui attend le soleil qui l’épanouira. Depuis que vous la connaissez, elle vous surprend, toujours elle vous a surpris, in-soucieuse de la grâce qui la touchait.

 

Elle, elle ne vous regarde pas, trop absorbée par les sentiments qui la bousculent. Sa main fébrile allume une cigarette. Vous la sentez tourmentée, chavirée par les idées qui l’assaillent et qu’elle ne peut contenir. Sa main court sur la page blanche qui aspire l’encre de son tumulte. Pourtant, au-dehors, elle a l’air calme, sereine, presque heureuse. Elle aspire une longue bouffée de cigarette, comme une halte dans cette marche vers elle-même, comme un bref retour vers le réel. Puis son feutre reprend sa danse furieuse comme s'il était aspiré par un tourbillon invisible. Mais quelques instants plus tard, elle pose sa plume... effrayée, peut-être, de s'égarer, de se perdre à tout jamais dans cet univers inconnu sans pouvoir – sans savoir – revenir parmi nous. Et vous la voyez aspirer une bouffée de réel comme si elle remontait à la surface de la vie, abandonnant définitivement ces terres de brume et de rêves. Et dans un ultime effort pour sortir d’elle-même, elle tourne la tête et vous regarde, encore hébétée, presque absente et vos regards se touchent comme se frôlent deux corps ensommeillés le matin au réveil, encore emplis des songes de la nuit.

 

 

Naissance

Vous avez 27 ans et le sentiment d’une enfance encore inachevée, une enfance qui repousse la frontière des contrées sérieuses, affolée peut-être par les rêves qui la quittent. 27 années d’une enfance désordonnée qui ne réussit pas à aller au bout d’elle-même.

 

Les premières années ; une enfance claire, étincelante comme la neige sur la cime des rêves, douce comme un bouquet d’innocences exubérantes. Puis s’achève la candeur joyeuse des premières années et, avec elle, la gaieté lumineuse de l’enfance. Vous êtes à l’aube de la conscience.

 

A l’âge de la raison naissante, vous apprenez le monde et ses richesses infinies. Vous êtes l’explorateur fasciné de territoires inconnus, avide de découvertes et de voyages lointains. Vous vous nourrissez du réel qui ne parvient guère à rassasier votre insatiable curiosité. La raison se construit ainsi, jour après jour, promenade après promenade. Et, autour d’elle, vous bâtissez une forteresse infranchissable où vos rêves prisonniers ne peuvent s’évader, enchaînés aux fers du raisonnable. Les années passent ainsi jusqu’à l’âge où la raison se fissure, où la raison délaisse son cocon de fausses évidences pour s’envoler en lucidité, distante et lumineuse, comme pour mieux vous faire apparaître la pâleur du mon-de et l'étroitesse de la pensée. Période de clair-obscur où votre cœur se balance, hésitant entre la lueur de vos rêves – trop longtemps enfermés – et la pénombre du réel.  

 

Aujourd’hui, vous avez 27 ans et le sentiment d’une naissance prochaine, impatient de mettre au monde l’adulte qui tarde à venir, comme après un trop long accouchement de vous-même. Ce petit bout d’homme, vous le sentez au fond du ventre endolori de votre enfance, vous attendez ses premiers cris, vous l’attendez comme une délivrance, comme une mère pleine d’espoir et d’inquiétude.

 

 

Saisons

Février, déjà. Et bientôt le printemps. L’hiver vous a à peine effleuré cette année. Vos journées passent comme les saisons, allant l’une après l’autre, en poursuivant leur terrible ronde. Avec les beaux jours, votre cœur endormi se réchauffe paresseusement aux rayons encore pâles de l’espérance. Le ciel lourd et bas de l’hiver a disparu comme s’est soulevé l’épais couvercle gris de vos amertumes. Les bourgeons de joie, encore timides, tardent à percer l’écorce endolorie de vos émotions. Effrayés par un imprévisible retour du gel qui compromet-trait leur floraison, ils n’osent se montrer. Ils attendent que monte la sève comme le sang neuf de la belle saison apporte au vieil arbre meurtri par l’hiver un sursaut d’amour, réchauffant son cœur alangui. Puis viendra l’été et la chaleur réconfortante s’évaporera. L’écrasant brasier prendra place, pétrifiant le vol léger des désirs. Il inondera les corps de son sang épais et rouge, aspirant notre âme vers les cieux abrupts de la volupté. Et à l’été, saison des paroxysmes brûlants, succédera l’automne, douce saison où nos cœurs gonflés de cette suffocante brûlure s’épancheront en délicieuses mélancolies. L’arbre triste de nos émotions pleurera ses feuilles qui se détacheront une à une, emportées par le vent léger de nos désirs en partance. Nous nous préparerons à la grande hibernation, à la triste saison où les morts désirs accompagneront notre longue retraite solitaire.

  

 

Mauvaise pièce

Depuis 6 mois vous vivez dans cette ville. Vous y êtes venu pour travailler. Votre premier vrai travail. 6 mois d’ennui et d’apprentissage du monde. Ce que vous avez appris ? Cela tient en quelques mots : « si peu de chose(s) ». Des choses que l’on peut dé-couvrir n’importe où, que l’on peut voir chez n'importe qui ; l'égoïsme, l’hypocrisie, la bêtise, la mesquinerie. Était-ce si important de connaître cela ? Vous ne le savez pas. Pas encore, il est trop tôt.

 

Ce « si peu », vous l’aviez déjà aperçu dans le monde, mais jamais vous ne vous étiez approché aussi près de la médiocrité humaine. Et aujourd’hui, ce « si peu », vous avez du mal à l’avaler, des arêtes d’indignation plein la bouche et cet arrière-goût d’amertume qui vous brûle la gorge. Ce que vous avez vécu ? 6 mois de faux-semblant et de simulacre. 6 mois d’une mauvaise pièce où les acteurs ânonnent leurs répliques médiocres sur une immense scène d’ennui. Ce que vous avez vu ? La peur qu’ont les acteurs de perdre leur beau rôle, la crainte qu’on leur vole le haut de l’affiche.

 

Il n’y a pas de place ici pour vous, dans cette troupe d’acteurs sans éclat, aux représentations si fades, si conventionnelles. Il est temps, à présent, de regagner votre loge, de laisser les artistes à leur mauvaise farce et à leurs jeux en bonne société. L’heure est venue de baisser les rideaux du monde, loin du cirque et de ces pantomimes ridicules, de ranger votre costume et vos accessoires pour reprendre la route, votre chemin d’étoiles. 6 mois pour comprendre que vous brûlez d’envie de rejoindre la troupe des clowns solitaires qui parcourent le monde, la troupe des clowns tristes qui s’arrêtent ici et là pour donner quelques représentations, quelques misérables spectacles qu’ils ne jouent que pour eux-mêmes et qui poursuivent leur chemin en versant des larmes de rire sur leurs joues blanches. 

 

 

Dispute

Une dispute, rien de grave. L’incompréhension de l’autre comme une gifle à l’amour, comme une offense à l’intelligence. L’harmonie pulvérisée par la colère et la foudre qui s’abat. Et le cœur douloureux qui se brise, mille fragments d’amour éparpillés sur le sol. A l’origine, une parole malheureuse, une parole exaspérée. Un mot acéré qui vous a échappé. Mais il est trop tard pour retirer la flèche qui a déjà meurtri les chairs. La blessure est profonde et le cœur saigne à l’intérieur, des larmes d’amour déçu qu’on ravale, un orage de colère qu’on réprime.

 

Alors vous décidez d’avancer vers l’orage, insoucieux de l’averse de mots qu’elle vous jette à la figure. Et vous expliquez. Mais vous expliquez mal ; la journée harassante, l’énervement, la fatigue… de médiocres excuses en vérité. Alors les mots s’emmêlent et vous perdez pied, vous tombez. Vous ajoutez quelques mots encore. Vous vous enlisez dans cette parole superflue. Elle, elle ne vous entend pas. Elle ne vous entend plus. Elle a refermé son cœur. Elle se terre derrière la parole vraie, derrière les remparts de l'âme. Elle se cache au fond du silence. Rien ne pourrait plus désormais abattre les murs de fierté qui protègent son cœur meurtri. Elle a rejoint sa tour inaccessible, inatteignable, trop lointaine, trop élevée pour vous, lourdaud que vous êtes. Alors vous repartez plus lourd encore de cette impuissance vous engouffrer dans votre terrier d’écriture, à l’abri du ciel noir, en attendant le retour du printemps, la renaissance des beaux jours, la visite prochaine de l’amour envolé.

 

 

Taedium vitae

Taedium vitae ; deux mots ramassés au hasard d’une page. Une page de votre dictionnaire qui accompagne, si souvent, vos instants d’égarement comme l’ami silencieux de votre solitude, comme l’ami irremplaçable qui vous aide à débroussailler la végétation épaisse de vos pensées pour mieux vous confier et éclaircir votre chemin de vérité. 

 

Ce jour-là, vous n’y cherchiez rien de précis, sans doute, la définition d’un mot découvert dans un livre trop vite parcouru. De ce dernier, plus aucun souvenir, plus aucune trace. Une lecture hâtive, très vite enfouie au cœur de l’oubli. Mais ces deux mots-là résonnent encore aujourd’hui... comme un écho infini qui ne cesse de rebondir contre les murs de votre esprit. De ces deux mots-là, l’empreinte reste vivace, encore profonde et presque douloureuse comme la marque indélébile de vos années.

 

Au départ, poussé par une simple curiosité, votre regard s’est attardé sur cette étrange locution latine, charmé sans doute – envoûté peut-être – par les notes gaies qui la composent. Taedium vitae. Ce jour-là, la musique de ces deux mots vous a imploré de poursuivre. Alors vous vous êtes attardé sur la définition donnée en pâture à votre curiosité. Et là, en pleine lecture, vous avez été touché, touché en plein cœur, par la force inébranlable de la langue et du hasard, par l’implacable vérité de ces deux mots qui accompagnent depuis si longtemps la marche triste de vos années.

 

Examiner votre existence à la lumière des idées et des mots, voilà votre façon de cheminer vers vous-même. Voilà aussi pourquoi vous êtes si avide de livres et de savoirs. Mais jamais vous ne vous en servez pour habiller votre culture décharnée ou cacher la misère de votre ignorance. Non, ces connaissances, vous les avalez pour apaiser votre faim de famélique, trop longtemps resté l’estomac vide, qui éprouve l’irrépressible besoin d’assouvir sa faim de lui-même.

 

 

Amitié

Vous rentrez chez vous. Vous revenez de Paris où vous êtes allé voir une amie. Depuis plusieurs années, vous faites ainsi le voyage chaque semaine. Toujours avec la même joie, le même plaisir, le même engouement. Avec, à chaque fois, les mêmes mots, les mêmes paroles échangées à l’infini. De mille manières et toujours différentes. A chaque fois. Plusieurs années d’amitié sans nuage, sans irritation ni agacement, sans l’ombre d’un ressentiment, ni même la silhouette d’une colère retenue. A chaque fois, une parole claire et franche qui s’envolait de pensée en idée, de commentaire en éclairage pour toucher l’autre en plein cœur. Des nuits entières, vous avez ainsi partagé vos peines, vos misères et vos espoirs. Durant des heures, vous avez partagé vos secrets et vos amertumes, heureux de voir l’autre recueillir les pelures de votre cœur cisaillé, panser votre plaie de vivre et recoller, un à un, les morceaux éparpillés. Vous alliez l’un vers l’autre sans masque, sans faux-semblant, sans ambiguïté, sûrs de vos sentiments tournés vers la plénitude de l’amitié. De cette relation, vous avez accumulé une montagne d’or, construite pièce après pièce, de confidence en confidence...

 

Mais en quittant cette amie aujourd'hui, vous sentez que la complicité et l'envie de partager ces longs moments d'intimité sont devenus moins vifs ces derniers temps... comme s'ils s'étaient effilochés au fil des rencontres. Comme si quelque chose, entre vous, s'était usé avec les années... Et vous avez le sentiment (presque la certitude) que cette amitié ne pourra désormais plus rien offrir à l'un et à l'autre. Et vous vous sentez triste de la voir s'effacer ainsi comme si l'on était condamné, tôt ou tard, à abandonner ceux qui nous ont donné la force et le courage de poursuivre notre route... de continuer notre voyage solitaire.

 

 

Pages de vie

Ce soir, vous peinez à écrire comme si chaque mot ravivait votre plaie de vivre ; comme une brûlure sur votre joie. Depuis quelques jours, vos jour-nées sont vides et vous êtes incapable de remplir la page blanche du soir.

Depuis toujours, vous allez ainsi, dans la vie comme dans l’écriture, d’un mot à l’autre, d’une histoire à l’autre, avec peine, en cherchant vos mots, en cherchant votre vie, poussé par cet impérieux désir d’en venir à bout. Mais cette recherche est sans espoir car les mots et la vie filent entre vos doigts, insaisissables, comme un ruisseau de liberté qui refuserait d'achever sa course dans l’océan noir de vos pensées. 

 

Depuis quelque temps, la vie ne nourrit plus vos jours et les mots n’apaisent plus votre faim de vie. Pour vivre des mots, vous avez oublié les mots à vivre. Et vous vous égarez dans les mots comme dans la vie. Alors, sur la page blanche, vous rayez les mots comme des amis inutiles, incapables de vous réconforter. Avec eux, vos rencontres s’espacent puis s’estompent. Et vous restez ainsi cloîtré dans l’absence, dans votre chambre de solitude, au seuil de la vie, au seuil de l’écriture.

 

Puis, un jour, d’autres mots, d’autres amis surgissent. L’écriture revient et la vie réapparaît comme si elles refaisaient surface, comme si elles remontaient des abîmes de l’absence, l’absence qui nourrit l’oubli. Puis, vous oubliez l’oubli. Et, de nouveau sur la page, vous écrivez quelques mots pour témoigner de votre vie. Ainsi, jour après jour, vous poursuivez votre chemin de vie en noircissant vos pages de mots.  

 

 

Papillon

Aujourd’hui le ciel s’est assombri. Et votre joie de vivre s’est envolée. Elle s’était posée quelques instants sur vos jours, puis comme un papillon volage, elle vous a quitté pour d’autres fleurs aux pétales plus attrayants. Avec elle est partie la lumière des beaux jours. Peut-être a-t-elle deviné le ciel gris de vos pensées, senti l’inéluctable retour de l’orage ? Alors elle a préféré vous abandonner à votre tristesse, soucieuse de protéger ses ailes délicates. Et elle s’est éloignée, trop fragile pour affronter le grondement sourd de votre désespoir.

 

A présent, les nuages sombres de la mélancolie sont proches, menaçants, comme annonciateurs d’une averse de désespérance. Mais vous ne savez lire dans ce ciel si vaste et si changeant. Vous êtes à sa merci, résigné à vous plier à la fureur du déluge comme une fleur délicate incapable de se protéger de la pluie cinglante de la douleur. Alors inquiet, vous attendez que s’éloigne la tourmente. Et dans votre attente impatiente et anxieuse, vous priez pour que reviennent les rayons de la joie, le ciel clair de l’espérance comme un ultime appel à votre joie de vivre papillonnante.

 

 

Livres

Au plus profond du doute, toujours vous allez vers les livres. Vous allez à leur rencontre y trouver le salut de votre âme. Dans ces instants d'errance, souvent vous prenez un livre au hasard dans votre bibliothèque. De tous ces livres, votre vie s’est nourrie. Et presque tous ont marqué votre esprit au fer rouge de leurs vérités. L’empreinte y est encore gravée comme la marque d’une appartenance, la seule qu’il vous soit possible de revendiquer.

 

Du plus loin qu’il vous souvienne, vous êtes toujours entré en lecture comme l’on entre en religion, avec foi et renoncement, en ouvrant chaque livre comme si vous poussiez la porte d'une petite chapelle et en effleurant les mots comme les grains d’un chapelet de vérités infini.

 

Chaque livre vous offre ainsi sa force, la force de poursuivre votre chemin de vie et la lecture de vos années. Chaque livre imprime en vous ses lettres de noblesse, vous livrant ses mystères et vous divulguant, au fil des pages, vos propres secrets. Par chaque livre vous êtes touché, touché par la grâce de ses vérités qui réchauffent votre âme frigorifiée par la froideur cinglante du monde.

 

En général, vous ouvrez un livre au hasard, vous laissant guider par les phrases qui s’offrent à vous. Et, souvent, les premiers mots suffisent à ranimer votre foi chancelante. Vous les laissez pénétrer votre cœur, espérant qu’ils s’y agrippent pour le remplir de l’amour qu’il vous manque. Il arrive pourtant qu’aucune phrase ne parvienne à gravir votre souffrance, à se hisser jusqu’au cœur du mal, à franchir les portes de votre foi vacillante. Avec l’habitude, d’un seul regard, vous savez si une phrase sera assez généreuse pour vous réconforter et vous laisser puiser en elle le sang qui fera renaître votre foi agonisante comme la promesse d'un avenir plus clair.

 

Mais, parfois, vos livres sont impuissants à apaiser l’incertitude, alors vous les quittez pour aller vous réfugier dans une petite librairie du centre-ville, découverte par une après-midi pluvieuse, une de ces journées sombres où votre âme, dans son égarement, cherchait une petite église déserte pour y retrouver la force de croire. Dans cette librairie, vous y entrez avec respect et recueillement. Vous en poussez la porte avec précaution en prenant soin de la refermer sans bruit derrière vous. Vous aimez à y déambuler à votre aise, aux heures où les fidèles, trop fiers de leur foi ostentatoire, l’ont désertée. Vous avez toujours détesté ces bigots prêchant aux infidèles, leur missel sous le bras. Vous avez toujours préféré les impies à la foi hésitante qui blasphèment de temps à autre, incertains du Christ et des Évangiles et qui s’égarent de religion en athéisme, de certitude en défaillance. Vous vous sentez si proche de ces compagnons de souffrance, de ces frères de misère qui avancent avec tant de maladresse sur leur chemin de vérité. Une fois entré dans cette librairie, dans ce havre de lecture, vous laissez votre regard contempler ces murs fragiles, construits dans la foi, mot après mot, phrase après phrase, dans un mélange de doute et de certitude, vous regardez avec ferveur ces murs bâtis dans la quête de soi comme une recherche éternelle de Dieu. Vous pouvez y passer des heures entières entre la prière et la méditation examinant ici un ornement, là une œuvre magistrale car ici, comme dans toutes les librairies et les bibliothèques du monde, dans tous ces temples sacrés, il n’y a pas un Dieu unique et tout puissant, mais des milliers, des millions crucifiés sur la croix de l’ignorance, abandonnés à l’indifférence et à la bêtise des hommes et offerts à ceux qui recherchent la vérité. Ici, comme dans tous les panthéons du monde, reposent des milliers, des millions de Bibles, toutes semblables dans leur recherche du divin et pourtant, à chaque fois, uniques, irremplaçables, différentes par les chemins célestes qu’elles empruntent. Dans ces cathédrales de l'esprit et de la pensée, vous aimez à vous recueillir en livrant votre âme à la prière. Ainsi, de livre en livre, vous poursuivez votre chemin de croix comme une longue route vers vous-même.

 

 

Promenade

Vous êtes en promenade non loin de chez vous. Ce sont vos rares espaces de solitude, vos rares instants de liberté. Vous marchez. La journée s’étire et refuse de mourir, de céder sa place à la nuit naissante. De ses dernières lumières, elle lutte contre les rideaux sombres du soir. Les deux astres se font face. Depuis la nuit des temps, la lune et le soleil s’affrontent ainsi chaque jour dans un corps à corps singulier. Et ce soir, vous êtes là, attentif, heureux spectateur de cette éternelle rencontre. Vous vous arrêtez, ébloui par cette bataille où percent les derniers feux du soleil absorbés par la toile obscure du crépuscule. Et, devant ce spectacle grandiose, vous êtes émerveillé, heureux d’être le témoin de cette étreinte ancestrale, de cet étrange enlacement du jour et de la nuit. 

 

 

Frugal repas

L’après-midi touche à sa fin. Vous rentrez chez vous après avoir passé la journée à l’extérieur, trop loin de vous-même. Toutes ces heures, vous les avez employées à être là-bas avec eux, ces autres dont la présence, à chaque instant, vous encombre. Toute la journée, vous avez dû vous résoudre à rester parmi eux, à entendre leurs bruits, leurs rires, leurs bavardages. Eux, ce sont vos collègues. Et toute la journée, il vous a fallu trouver le courage, le courage un peu lâche, de ne pas vous enfuir. Et ce soir, en les quittant, la nausée vous prend. Dans votre tête, les bruits de la journée s’entrechoquent en résonnant à l’infini comme un écho démultiplié.

 

A présent, vous êtes chez vous. Les bruits se sont dissipés, lentement remplacés par le vide et le silence. La soirée est maintenant avancée et vous avez le sentiment qu’il ne vous reste que quelques miettes, quelques miettes de temps. Et vous avez faim de vivre, vous avez faim de vous-même. Mais comment apaiser cette faim avec quelques miettes ?

 

Votre esprit ne peut ignorer que vous ne lui accordez que les restes d’un mauvais plat. Alors pour le contenter, vous vous mettez à chercher, à fouiller dans les tiroirs de votre âme. Vous les sortez, vous les retournez, vous les secouez. Et que trouvez-vous ? Le silence et un amas de bruits inutiles, échos agonisants de cette journée si mal employée. Alors, vous faites l’inventaire et vous rangez, vous séparez les bruits du silence pour découvrir, caché derrière cet amoncellement écœurant, un ravisse-ment savoureux recroquevillé sur lui-même.

 

Depuis longtemps la nuit est tombée lorsque vous vous asseyez à votre bureau. Vous avez pris soin auparavant de disposer une belle nappe à carreaux sur la table de vos rancœurs. Tout est prêt. Votre repas sera frugal, frugal mais d’une exquise saveur. Ce soir, vous dînerez de rêves retrouvés que vous déposerez sur l’assiette blanche de votre cahier.

 

 

Solitudes

Vous êtes dans un café. Vous y êtes entré par hasard avec la vague envie de faire une halte, de vous couper du monde pour un instant. Vous vous êtes assis face à la grande baie vitrée. Au début, vous ne voyez rien, vos yeux regardent au-dedans, y cherchant, sans doute, la force de poursuivre votre chemin. Le café est désert. Vous êtes seul à contempler votre solitude. Au-dehors, le monde vaque à ses occupations. Sur le trottoir, beaucoup de personnes marchent seules. Certaines traînent un caddie chargé de victuailles en affichant un air de bonheur tranquille. D’autres traînent les pieds et leur mélancolie en poussant leur carcasse dans le flot informe des passants. Parfois deux personnes se croisent, échangent un bref salut, une rapide poignée de main, quelques nouvelles, puis chacun tourne les talons et retrouve sa marche solitaire. De temps à autre, deux amoureux marchent au même rythme en se tenant par la main, le regard souvent triste et absent où ne sourd que leur solitude. Les couples poursuivent ainsi leur route à deux, aussi seuls que les autres comme si, en définitive, le monde n’était que l’addition de toutes les solitudes... 

 

 

Week-end

Un samedi après-midi. Premier jour du week-end, premier espace de temps libre où les heures s’étirent, interminables, comme un long soupir d’ennui, un immense bâillement de paresse. Mais il ne faut pas se fier aux apparences, le samedi est le premier jour de votre semaine, celle qui compte, celle qui vous permet d’exister entre deux longs week-ends de travail inactif. Le week-end, c’est 5 jours pour rien, juste de quoi vivre – juste de quoi assurer le vivre – une misère de jours, un gaspillage inepte du temps.

 

Pour les sans-travail, ces pestiférés du monde, la plaie est différente, la souffrance est ailleurs, dans l’abondance de temps, dans cet excès de temps désœuvré qu’ils vivent jusqu’à l’écœurement. Ceux-là souhaiteraient sûrement voir leurs journées asservies par la contrainte, par le poids d’une activité, n’importe laquelle, mais qui leur redonnerait le leurre d’une place – même minuscule, même infime – dans le regard du monde.

 

Mais pour vous, comme pour bien d’autres, ces frères solitaires, ces chercheurs de contrées radieuses, le samedi est un jour de liesse, un jour de labeur et de joie où vous allez aux champs les outils à la main et le cœur léger comme un paysan heureux de retrouver la terre de ses pensées, libre de débuter son ouvrage où bon lui semble, libre d’écouter le chant des oiseaux, libre enfin de laisser à demain ses travaux pour aller flâner sur les chemins alentour, contempler la beauté du monde et y cueillir quelques idées comme un bouquet de fleurs sauvages. Le samedi est pour vous un jour de labeur paresseux, un jour de paresse laborieuse où vous laissez filer le temps, votre filet à papillons sur l’épaule pour attraper les idées légères qui traversent votre vie. Vous les attrapez encore avec maladresse, sou-cieux, pourtant, de ne pas meurtrir leurs ailes fragiles. Vous les regardez un instant puis vous les relâchez. C’en est assez pour les croquer sur votre petit carnet. Voilà votre travail ! Vous êtes paysan, collectionneur de papillons, laboureur de pensées et croqueur d’idées futiles. Et le reste de vos jours, vous vous reposez à votre bureau en rêvant à ces terres promises, à ces baisers volés aux fiancées volages de vos semaines.

 

 

Pension austère

Absent, sans inspiration devant la copie blanche du jour. 8 heures d’examen quotidien depuis de longues années. Et cela fait bien longtemps que vous n’apprenez plus vos leçons ; vous n’avez plus rien à dire, plus rien à écrire.

 

Aujourd’hui, c’est au-dessus de vos forces de rester là, assis la tête sur votre cahier à attendre la ré-création, à attendre ainsi, l’esprit ensommeillé, près du radiateur qui brûle votre impatience.

 

Aujourd’hui, vous êtes un cancre et vous ne craignez plus d’être expulsé du lycée triste des affaires du monde. Vous n’avez qu’une envie ; être renvoyé à votre école de liberté.

 

Aujourd’hui, vous êtes las de voir tous ces élèves appliqués autour de vous, tous ces élèves consciencieux toujours prêts à lever le doigt dans l’espoir d’une récompense, d’un bon point ou d’une image, et qui jettent à la ronde le regard satisfait de ceux qui ont compris, un œil sur vous, méprisant et arrogant, et l’autre, si doux si mielleux, vers le maître d’école ravi. Aujourd’hui vous êtes fatigué d’écouter des heures durant tous ces vieux professeurs ennuyeux qui déchiffrent avec peine leurs notes délavées par l’ennui et déchirées par les années perdues. Vous êtes fatigué de toutes ces conversations sur les cours, les notes, les devoirs à rendre pour le lendemain, de toutes ces simagrées embarrassées et inutiles.

 

Vous ignorez les raisons de votre présence ici, dans cette pension austère où chacun s’engage pour l’éternité, cloué toute la journée dans cette salle d’étude et obligé de se mettre au lit la soirée à peine commencée au lieu d’aller jouer au-dehors. Il n’y a pas de place ici pour les enfants indociles, rebelles à l’autorité du maître, qui ne pensent qu'à faire le mur pour aller courir après les étoiles. Vous avez toujours détesté votre métier d’élève. Vous avez toujours préféré rester chez vous, seul dans votre chambre, avec vos jouets, vos billes de rêves et vos poupées d’ennui. Vous avez toujours aimé jouer avec des riens. Une feuille et un peu d’encre, et vous partez pour un long voyage au pays des songes, dans le monde infini et mystérieux des mots. Et même si vos jeux n’amusent personne, et même si les adultes vous trouvent encore trop enfant, ce n’est pas grave parce que vous y croyez, vous, à ces histoires, à ces aventures enfantines où vous êtes le héros sans peur qui saute de monde en monde, de mot en phrase, toujours invincible, toujours vivant.

 

 

Comme les enfants

Comme les enfants, vous vous étonnez de chaque chose ; les pavés sur lesquels vous marchez, ce che-min que vous empruntez chaque jour depuis des mois, ces gens que vous rencontrez chaque matin, ces champs qui entourent les hautes tours grises de la ville en contre-bas.

 

Comme les enfants, vous êtes curieux du monde, émerveillé par tant de richesses, par tant de diversité. Pour les hommes, ces choses sont sans importance. Ils passent leur chemin sans les regarder, vaquant à leurs affaires sérieuses. Pour eux, la richesse est ailleurs. Mais les choses sérieuses et la richesse des hommes n’ont aucun intérêt à vos yeux. Pour vous, la richesse est partout, partout où se pose votre cœur, partout où l’argent est impuissant à imposer sa loi, partout où les hommes ne font que passer. Comme les enfants, vous, vous y trouvez des trésors, des trésors de rien, des trésors de joie, des trésors de vie inépuisables.

 

 

Temps

Vous avez quelques jours devant vous, quelques jours pour vous, pour faire ce que vous avez envie de faire, rien de plus, pour avoir le temps, suffisamment de temps pour être libre de ne rien faire. Cela fait des mois que vous attendez ces quelques jours. Et, aujourd’hui, vous y êtes, c’est le grand jour ! Alors vous restez encore quelques instants au lit ! Ce matin, vous avez le temps. A travers la fenêtre, vous apercevez le soleil qui est déjà haut dans le ciel. Le temps passe si vite, mais vous ne vous en souciez guère, le temps est infini ce matin. Aujourd’hui l’éternité vous attend. Et, soudain, votre journée se dessine avec l’envie naissante de fixer le bonheur de ces instants. Vous vous levez. Vous allez chercher votre vieux cahier, fidèle et discret confident de vos longues absences, et vous vous mettez à votre table de travail. Vous ouvrez votre cahier et vous commencez à écrire ; écrire le temps de vivre, écrire le temps d’écrire, écrire le temps d’oublier, écrire le temps… avant de mourir.   

 

 

Écriture et réalité

Jamais il ne vous faudra confondre l’écriture et la réalité. L’écriture n’est que l’arrière-cour du réel où vous tirez des leçons des jours. L’écriture n’est que la cave sombre de vos journées.

 

Entre l’écriture et votre vie d’occultes transactions s’opèrent qui les enrichissent l’une et l’autre mais chacune doit conserver son rang et sa place. Et il vous faudra vivre votre vie et votre écriture comme si la première était l’actrice du monde, la grande joueuse devant l’éternel et comme si la seconde n’était que sa spectatrice et sa confidente, sa chroniqueuse mondaine en quelque sorte.

 

Aujourd’hui, vous sentez que votre écriture s’est transformée, qu’elle s’est muée en une activité nécessaire (presque vitale). Mais il vous faudra maintenir l’écriture à distance et ne lui accorder plus de prestige ni d’autorité qu’elle ne voudrait s’en donner car l’écriture n’est pas la vie. La vie – la vraie vie – est ailleurs. Elle habite, sans doute, une région encore inaccessible pour vous. Vous devrez donc poursuivre votre chemin hors de l’écriture, regarder avec plus d'attention le monde qui vous entoure et partir à la découverte d'autres rives plus lointaines et plus difficiles d'accès... La vraie vie s’y trouve sûrement. Et il vous faudra, sans doute, marcher longtemps avant de la rencontrer…

 

Jamais l’écriture ne pourra vous servir de corde pour vous hisser jusqu’à la vie, ne voyez en elle qu’une façon de trouver une meilleure prise pendant l’ascension. L’alpinisme est un sport à haut risque. Et l’existence comme la haute montagne recèle mille dangers. A chaque instant, au moindre faux pas, la chute vous guette. La chute abyssale, la longue glissade vers le gouffre du désespoir et, sûrement, la mort au fond du gouffre.

 

L’écriture n’est qu’une façon de mettre en scène votre vie, qu’une façon supplémentaire de vous envelopper dans votre égotisme. D’ailleurs ce que vous écrivez, cent fois, mille fois, des millions de fois peut-être, d’autres avant vous l’ont déjà écrit… alors, au fond, quelle importance ce que vous écrivez ?  Il n’y a aucun crédit à accorder à l’écriture. Vous écrivez, c’est un fait, vous éprouvez l’impérieux besoin d’écrire, mais, au fond, est-ce qu’écrire a quelque importance ? Au diable donc ce que vous écrivez ! Fuyez comme la peste ce sentiment absurde et pernicieux que développent bon nombre de ceux qui écrivent. Et promettez-moi de ne jamais vous sentir écrivain ! Promettez-moi de ne jamais espérer appartenir un jour au cercle étroit des auteurs reconnus. Je vous en conjure, ne vous livrez pas à cette mascarade. Ne prenez jamais plaisir à jouer au martyr de la page blanche, ne vous enchaînez pas aux délices perfides de l’inspiration, prenez soin de ne jamais vous enfermer dans l’écriture car vous vous couperiez de l’essentiel ; vous négligeriez la vie, la vraie. Alors, je vous en prie, levez-vous, éloignez-vous de vos phrases, écartez-vous de cette quête pesante du mot juste, refermez votre carnet et rejoignez le monde, retrouvez la vie ! Pour bien écrire, il vous faudra d’abord bien vivre, non une vie pleine d'événements et d’aventures, mais une vie intense où vous serez capable de saisir chaque seconde qui passe pour en extraire l’entière substance, non dans le dessein dérisoire de l’écrire mais afin de comprendre la vie et de mieux vivre votre existence. Parce que la vie et votre existence méritent qu’on les empoigne ainsi, tout en elles nous invite à recueillir leur saveur. Une existence simple pourra vous combler de bonheur et de joie pour peu que vous sachiez entendre le souffle de la vie. Alors, je vous en conjure une dernière fois, oubliez vos ombres d’écriture, quittez votre table et vos crayons et regagnez le monde, rejoignez la terre des hommes, retrouvez la vie, retrouvez votre vie ! Construisez votre existence et vos livres, croyez-le, se bâtiront d’eux-mêmes. Vivez ! Et la vie vous donnera matière à vivre et à écrire !

 

 

 

L'expérience du monde

 

 

Avertissement au lecteur

Écrire des histoires ne m’a jamais intéressé. Devant la page blanche, mon seul souci est de témoigner. Témoigner de mon voyage à travers cette existence.

 

Ces pages n'ont pas pour ambition d'exposer mes (pâles) découvertes sur la vie et sur le monde car il appartient à chacun d'inventer son propre chemin et de trouver ses propres vérités. Elles n’aspirent qu'à encourager ceux qui cherchent un sens à leur existence.

 

J'aimerais leur dire que d’autres aussi consacrent, ont consacré et consacreront leur vie à cette quête, cheminant avec la même peine à travers les contrées absurdes et inhospitalières de ce monde. J’aimerais leur dire aussi de ne jamais désespérer d’être sans réponse et sans vérité et qu’il n’est pas vain de continuer à chercher jusqu’à l’obsession un peu folle le sens de sa présence ici-bas.

 

 

Partie 1 Attentes transitoires ou les introspections extérieures

scènes de la vie ordinaire –

 

 

Ennui

Un après-midi pluvieux. Inerte. Figé dans l’immobilité du jour. Je suis là, silencieux. Sans tristesse. Sans joie. Simplement là et sans désir. Je ne fais rien. Je n’ai envie de rien. Pas même l’envie de ne rien faire. Je regarde l’ennui qui s’est approché. Il est entré d’un pas tranquille. Il est venu s’asseoir à mes côtés. Sans rien dire, sans bouger. Je devine ce qu’il veut ; encombrer mon âme qui rechigne à se suffire d’elle-même. Que puis-je faire ? Que dois-je faire ? Que faire lorsque l’on est soumis ainsi au désœuvrement et à la lassitude ? Rien… seulement regarder la vie comme une offrande de chaque instant. Et, peut-être aussi, l’écrire pour mieux s’en persuader.

 

Même dans l’ennui, il ne faut jamais désespérer de retrouver l’encre noire tarie. Les mots finissent toujours par revenir. Mais ils sortent fragiles, après ce long silence, apeurés, peut-être, d’être livrés à la sauvagerie de la feuille blanche.

 

Au plus profond de l’ennui, je sais désormais que je ne serai plus jamais seul. Les mots m’accompagneront comme des amis muets, heureux de m’écouter. Ils seront toujours là, prêts à me réconforter et à me distraire. Et toujours il y aura à dire parce que je suis bavard des mots que je m’écris à moi-même.

 

 

Vie propre

Hier, la femme de ménage m’a rendu visite. Presque chaque jour, elle vient se réfugier quelques minutes dans mon bureau qui jouxte le local des employés du nettoyage. D’ordinaire, nous échangeons des propos anodins ; le temps qu’il fait, son programme du vendredi soir. Des conversations qui donnent l’illusion d’appartenir au monde, avec le travail de la semaine et les sorties du week-end. Des paroles que l’on prononce lorsque l’on ne sait pas quoi dire, comme si on avait peur du silence. Derrière cet air badin, je sens l’intérêt qu’elle semble me porter. Ce ton faussement frivole, un peu canaille, trahit son attente inassouvie d’amour, et ses visites sont autant d’appels amoureux, vaguement allusifs. Sa démarche gauche, sa silhouette dégingandée lui donnent un air d’amoureuse dramatique, en quête éternelle, impossible à atteindre. Habituellement, je feins de l’écouter, légèrement distant, faussement aimable. Hier, pourtant, elle est parvenue à m’émouvoir. Elle m’a raconté son existence. Une vie simple, tournée pleinement vers le quotidien, le travail, l’aménagement de son intérieur, les courses à faire. Durant près d’une heure, elle s’est livrée ; ses difficultés d’adolescente après l’éloignement du foyer familial, la période de chômage, les années noires, le rejet des autres. Puis, très vite, le travail à mi-temps, les fins de mois difficiles, le Secours Populaire pour se nourrir, les sacrifices pour obtenir son petit logement. La longue étape vers le confort et la normalité ; avoir son « chez soi », partir au travail, rentrer à la maison le soir, les petits bonheurs d’une femme seule, les articles de maquillage et les bijoux que l’on s’offre. Mais toujours cette solitude pesante qui accompagne depuis si longtemps chaque jour de sa vie. Aujourd’hui, elle est satisfaite du chemin parcouru, mais souffre de ce bonheur non partagé. L’indifférence des autres, ce manque de reconnaissance sur fond de solitude. Non, elle ne se plaint pas, elle a un travail, un logement, alors elle s’y accroche. « C’est tellement dur à notre époque » elle vous dit. Elle sait, elle a connu le chemin pénible et douloureux, les difficultés passées, celles d’aujourd’hui et la misère de vivre qui n’épargne pas de se lever chaque matin. Hier je l’ai écoutée. Réellement, sans distance. Et je ne saurais dire pourquoi j’ai été si touché par ses paroles, moi qui fuis cette course absurde et résignée vers la normalité. Mais je sais aussi la fascination qu’exercent sur moi ces gens à la vie simple et sans fantaisie, à l’existence sans superflu, aux imprévus calculés, parsemée de bonheurs modestes et ordinaires. Toujours j’ai éprouvé cette admiration un peu envieuse pour ces gens à l’existence banale qui trouvent chaque jour le courage de refaire les mêmes choses et qui reproduisent inlassablement les mêmes gestes, consciencieusement, méticuleusement, guidés par l’amour des choses bien faites et ce rien de maniaquerie que nécessite ce sens de la routine. Une vie monotone, toujours réglée à la même cadence comme le rythme régulier d’un métronome. Quant à moi, jamais je n’ai pu me résigner à suivre ce rythme trop routinier. La fébrilité de ma quête, cette recherche continuelle de l’exaltation m’a toujours privé de cette quiétude tranquille. Alors, comme pour contenter une parcelle de mon âme qui s’acharne à me réclamer cette constance lénifiante, il m’arrive de succomber quelques heures durant aux délices tranquilles de l’ordre et de la propreté. Je me livre alors à toutes sortes de travaux ménagers avec un acharnement sans faille, m'attelant au nettoyage systématique de tout ce qui me paraît suspect, nuisible à ma rectitude inhabituelle. Et lavant les sols et dépoussiérant les meubles, j'ai le sentiment de purifier mon âme et de me débarrasser des impuretés de mon existence. Mais dans ces instants de frénésie ménagère, l’ardeur à la tâche me condamne éternellement à l’insatisfaction. Moi qui suis d'un naturel négligent, je sais que mes velléités de nettoyage et de rangement sont vouées à l'échec. Tout sentiment de sérénité m'est alors arraché, comme si cette déraison furieuse me jetait avec une trop grande violence vers cette remise en ordre intérieure. Comme si j'étais renvoyé, avant même d'avoir achevé ces travaux domestiques, à mon impatience naturelle et à mon penchant pour le désordre qui, je le crains, n’auront de cesse de me laisser aux portes de cette tranquillité routinière. 

 

 

Ridicule spectacle

Une pause avec quelques personnes du service où l’on m’a affecté pour une mission spéciale de quelques jours. Aujourd’hui – mon dernier jour parmi eux – je les accompagne. Chacun prend un siège et s’installe autour de la table. On prépare le café, sort quelques biscuits et les conversations s’engagent ; le menu du déjeuner, les courses et la préparation des menus de la semaine, les dimanches en famille et les sorties dans les parcs d’attraction. Chacun alimente la discussion, évoquant ses souvenirs, donnant son avis, interrompant les autres. Les histoires personnelles se suivent dans une ronde ininterrompue de monologues entrecoupés. Tous semblent se repaître de ce tour de table informel, pas le moins du monde empêtrés dans cette caricature de la communication humaine, ni même interloqués par ce simulacre de vie sociale. Chacun semble même y trouver plaisir, dévoilant l’originalité de son quotidien ou exposant avec fierté les merveilles de son existence domestique. Parmi ces joyeux drilles en quête de bavardages – aussi stériles qu’incessants – je me sens bien ridicule, moi qui n’ai aucune histoire à raconter. Pas un seul mot. Discret comme un spectateur au théâtre qui ose à peine s’éclaircir la gorge. En les écoutant, j’ai le sentiment d’appartenir à un monde lointain. Pas si différent pourtant sauf, peut-être, pour l’essentiel... Quant au reste, il nous rapproche ; la pente de la facilité, la routine et la médiocrité. Mais jamais je n’ai pu me livrer à ces farces sérieuses où chacun espère faire impression par son jeu, son costume ou ses répliques. Cet autre en moi toujours me l’a interdit m’imposant de contempler le ridicule du monde auquel nul ne peut échapper ; que nous participions à ces bouffonneries ou que nous en soyons le spectateur embarrassé, le ridicule est toujours là, fidèle à nos vies.

 

Jour de pluie

Le vent s’engouffre par la fenêtre entrouverte. Dehors, le mauvais temps rugit, abattant sa colère sur le monde. Je contemple la course folle des nuages sur l’horizon. Ils passent devant la fenêtre en un éclair et disparaissent aussitôt derrière le mur du ciel. Ballottés par la furie du déluge, les arbres se penchent dangereusement. 

 

J’aime ce temps. Lourd, triste et impétueux qui s’abandonne à son irritation comme s’il faisait écho à mon propre mécontentement. Il sait que son humeur fâcheuse nous déçoit et nous malmène, mais il ne s’en soucie guère et s'adonne sans scrupule à ses inclinaisons orageuses. 

 

Depuis vingt jours, il pleut. Une pluie bienfaitrice qui redonne à la terre son pur visage. Une colère du ciel qui révèle le vide du monde. Les hommes se cachent, terrés chez eux, à se lamenter de cette pluie ininterrompue. Je les vois derrière leurs murs, à l’abri du ciel ombrageux, trompant leur ennui devant les éclairs bleutés de leur téléviseur. Je les imagine protégés derrière leurs rideaux à maugréer contre l’impossibilité de sortir, obligés de différer leur promenade désœuvrée dans les rues marchandes du centre-ville.

 

Vingt jours de pluie qui ont débarrassé les rues de l’impureté des foules et de leurs courses stériles, et autant de jours où je me suis purifié de la saleté du monde. Vingt jours de désert abandonnés aux rares amoureux de la pluie. Chaque jour, je pus ainsi déambuler sur les trottoirs déserts de la ville et récolter cette pluie de printemps comme de l’or tombé du ciel. Vingt jours pendant lesquels je pus aller sur les voies tranquilles, l’esprit avide d’orage et de solitude, le cœur joyeux dans cette tourmente des paysages. Heureux de me retrouver enfin seul au milieu du monde.

           

 

Tranquillité perturbée

Obligé de quitter l'appartement (suite à la visite impromptue d'une amie de S.), j’ai marché un moment dans la ville, encore indécis sur l’orientation que j’allais donner à cette fin d’après-midi. Arrivé près du centre-ville, je suis entré dans une librairie. J’y ai recueilli quelques noms d’éditeurs, notés sans grand enthousiasme sur la dernière page de mon carnet. Ces derniers temps, j’ai vaguement en tête l’idée de faire publier le mince manuscrit dont je viens d’achever l’écriture. Mais, avec cette idée prétentieuse, je ne sais trop comment m’y prendre. Alors je furète, l’air de rien, glanant ici et là quelques adresses. Hier, je me suis même résolu à feuilleter un livre sur le sujet. Mais, en vérité, je traîne les pieds derrière cette envie de publication, comme s'il m'était impossible de réduire ces quelques feuillets lourds d’intimité à un vulgaire produit commercial ! Non ! Derrière cette volonté, je décèle plutôt l’envie de tester la « valeur » de mon écriture (comment sera-t-elle accueillie ?). Oh ! Et puis après tout que m’importe ! J’enverrai simplement ces quelques feuilles et attendrai la réponse sans illusion.

 

Après avoir grappillé ces quelques informations, je me suis dirigé vers les livres de poche et suis sorti avec « La place » de Annie Ernaux. J’ai quitté le flot des chalands pour les berges du fleuve et y ai investi un banc. Après quelques pages hâtivement parcourues (l’endroit semblait peu propice à la lecture), j’ai refermé le livre pour regarder autour de moi.

 

A quelques mètres à peine, se tenaient trois pêcheurs, le regard fixe et absent, tenant leur ligne d’une main molle. Soudain, l’un d’eux a poussé un cri, un cri de joie et d’exaltation. Je crus comprendre qu’il venait d'attraper un poisson. Effectivement, il l’arborait fièrement au bout de sa canne. On aurait dit un enfant, heureux de montrer à ses cama-rades son exploit insignifiant. Mon attention s’est alors détournée des pêcheurs lorsqu’une vieille femme s’est avancée vers moi. Nous nous croisons presque chaque jour sur les berges du fleuve en promenant notre chien. Elle est seule aujourd’hui. Son chien serait-il mort ? Peut-être… il semblait âgé. Lorsqu’elle passe devant moi, elle poursuit sa marche sans me saluer, le regard froid et dur, la démarche sévère. Et je la vois s’éloigner, la tristesse à l’intérieur.

 

Plus loin, quelques badauds se promènent. Des hommes seuls qui s’ennuient. Ils s’arrêtent parfois près des pêcheurs, sans oser leur parler. Lorsque apparaît soudain un cortège bruyant de voitures, parées de fleurs et de mousseline rose et blanche, badauds et pêcheurs tournent la tête, laissant quelques instants leur activité tranquille. Tous regardent – avec envie – cette parade promise au bonheur, comme si celui-ci leur semblait trop lointain ou inaccessible. Et lorsque le défilé tapageur s’éloigne, je me lève et reprends le chemin du retour, satisfait d’avoir assisté à ces pauvres spectacles du monde, désireux d’en noircir quelques pages de mon carnet et plein d’espoir de retrouver l’appartement vide de l’importune.

  

 

Sans issue

Conversations entendues cet après-midi au café, à la table voisine où étaient assises trois jeunes femmes. Très vite, on comprend. Un travail, un mari, des enfants. Souvent, on emplit sa vie ainsi, malgré nous, trop écrasé par les conventions. La normalité comme seule possibilité, avec dans la voix cette légère intonation qui trahit notre résignation forcée. Comme si nous n’osions dire qu’à demi-mot : « Que voulez-vous ? C’est ainsi… »

 

Pourtant, en général, nous nous félicitons tous de ce bonheur sans grâce, trop faibles ou trop lâches pour y renoncer, trop effrayés peut-être d’envisager une autre voie. Nous préférons nous enfoncer dans le fauteuil confortable de la routine, nous laissant bercer par la mollesse des jours et des années, où chaque matin le corps devient plus difficile à mouvoir. Le temps passe. Et les déplacements se font de plus en plus rares. Et, bientôt, on ne quitte plus son foyer que pour aller au travail ou au centre commercial, puis on retourne chez soi dans l’inertie du quotidien. Incapable de courir vers d’autres horizons, trop effrayé de renoncer à cette vie confortable qui bâillonne pourtant nos désirs et nous cantonne à une existence de plus en plus étroite. Qu’il est difficile d'aller vers l'inconnu, de trouver le courage de vivre ses rêves, de s'engager sur des chemins de traverse. Il est plus aisé de s'enfoncer dans cette impasse du quotidien, y ajoutant chaque jour, quelques pavés pour, le lendemain, y poursuivre sa route. Mais on a beau reculer indéfiniment la fin de ce chemin, il n’en demeure pas moins une voie sans issue.

 

 

Amour

Trois heures de promenade dans le vent, la pluie et la solitude. Je suis sorti pour échapper à l’ennui et à l'indifférence qui avaient, peu à peu, envahi l’appartement. Depuis que S. est plongée dans la préparation d’examens, elle se montre froide et distante. Alors j’ai dû me résigner à quitter la tiédeur du foyer pour affronter mon désarroi dans la froideur pluvieuse de ce jour de printemps. Très vite, j’ai quitté la ville pour emprunter le petit chemin qui longe le fleuve. Je l’ai suivi quelque temps d’un pas lent, encore timide, attardant mon regard sur les eaux agitées, y percevant comme le reflet de ma propre émotion. Puis, malgré moi – encore trop distrait par mes pensées – je me suis enfoncé dans la campagne. J’y ai marché longtemps avant de trouver une petite clairière. Je m’y suis assis un court instant avant de rejoindre les eaux chantantes de la Loire, un peu surpris d’apercevoir, en ce jour pluvieux, quelques rayons de soleil éclairer, entre deux ondées, la grisaille de cette journée. Mais ce surgissement inattendu de la lumière ne réussit pas à rallumer ma joie, il ne fit – au contraire – que raviver l’obscur de mes réflexions. Et je me mis à penser à elle, terrée derrière ses livres, insensible à mes tourments, et à moi, seul, toujours seul, éternellement seul. Et je me mis à songer à nous tous, dans nos cages, isolés, inaccessibles, abandonnés à l’indifférence et à notre égoïsme. Quels tristes humains sommes-nous ? Incapables d’exister sans les autres, presque toujours soumis à cet étrange besoin d'amour et de reconnaissance et condamnés aux efforts et aux compromissions pour parvenir à nos fins. Et lorsque l'on croit être aimé, il n’y a souvent que simagrées et parodie d’amour. On a beau nous le murmurer, on a beau nous le crier, cet amour. Mais où est-il ? Dans la prunelle ravie de l'autre qui se croit désiré et indispensable à votre vie ?

 

 

Colère

Avec le soleil, les hommes ont envahi la ville, pris d’assaut la campagne. Partout, ils ont assiégé le monde. Nul endroit où me réfugier. Je les vois d’ici se répandre dans les rues, sur les chemins, submerger la terre, en couple ou en famille. Les éternelles promenades dominicales. Nonchalantes et désœuvrées. A chaque printemps, la même rengaine qui confine ma liberté à l’intérieur.  

 

Mais d’où me vient cette aversion irrépressible pour les hommes ? Et ma colère qui s’exaspère dans cette incapacité à sortir. Même ici, seul dans cet appartement, l’atmosphère est irrespirable. J’étouffe dans cette immobilité. Je bous, alors je ronge ma hargne sur cette bicyclette que je m’escrime idiotement à réparer. Les mains graisseuses, couvertes de griffures et enduites de cambouis exacerbent ma fureur. De rage, je jette un à un les outils sur le sol. Impuissant à enfouir cette colère que je veux dégueuler sur le monde et que je vomis sur moi dans un accès de veulerie.

 

 

Nourritures inspiratrices

J’ai toujours aimé l’acte de lire, me nourrir de la vérité des mots. Les avaler avec goinfrerie, et puis laisser faire le lent travail de la digestion. Jusqu’ici peu de livres – bien trop peu de livres – ont alimenté ma vie, forçant mon destin, poussant mes choix vers les jours, les mois et les années à venir. Pourtant, voilà quelque temps, j’ai découvert Christian Bobin. Au début, rien. Trop de poésie, trop de saveur. Puis, un jour, tout, enfin presque tout, et très vite quelques livres lus dans la foulée, avec bonheur et intensité.

 

Beaucoup de liens obscurs et merveilleux entre lui et moi, sur le vrai des choses ; la vie, l’enfance, la solitude, l’écriture, le silence… Des dizaines de phrases poursuivent ainsi leur chemin en moi. Mais je n’en citerai qu’une seule, celle qui aujourd’hui (à cette période précise de ma vie) prend une résonance particulière. « L’espérance nous arrive avec la vie future qui s’installe dans la vie présente ».

 

Voilà bientôt un an que je traîne dans cette vie sans intérêt et, aujourd'hui, je n’ai plus qu’une seule pensée, un vieux rêve d’enfant qui a lentement émergé au cours de ces derniers mois et qui surgit, à présent, avec une force inébranlable : la solitude dans les prairies, les longues promenades sur les collines, la fatigue saine des journées vraies, des jours libres entre la marche et l’écriture. Ecrivain-berger ! Oui ! Aujourd’hui, je songe à cette existence-là, simple et joyeuse, ancrée dans la vie, enracinée dans le sol, légère et rude, si éloignée de la vie citadine dans laquelle j’ai toujours vécu. Oui ! Aujourd’hui, je sens venu le temps de déblayer ma vie de tout l’inutile qui l’encombre ; la pesanteur de ce travail de bureau, les chaînes de cette vie sociale, tout ce ramassis d’obligations auxquelles je me suis insidieusement soumis.

 

Demain, ma vie – je le sais – courra dans les champs de l’écriture, entourée d’animaux, entre le ciel et la terre, loin des villes et loin des hommes. Et derrière ce rêve, j’entrevois le pluriel de la vie auquel mon âme entière aspire ; les journées de labeur qui vous apportent le pain et la joie auprès des bêtes, ensoleillées de quelques heures d’écriture. Le retour au rire et à la légèreté pour me guérir de la gravité et du sérieux de ces trop sombres années. 

 

 

Angoisse et désœuvrement

Depuis quelques semaines, je suis sans force. As-sailli par l'angoisse et le désœuvrement qui portent à son paroxysme mon dégoût des choses. Et, une fois de plus, je me sens glisser dans le creux du monde.

 

La matinée entière, je l’ai passée à relire le recueil de nouvelles écrites par un ami. J’y ai puisé un peu de vigueur qui m’a permis de traverser les heures jusqu’à midi. Le recueil achevé, je me suis replongé dans mes propres récits pour en apprécier la qualité. Ce qui aggrava mon désarroi...

 

Voilà bientôt un mois que j’ai eu la prétentieuse idée de faire parvenir l’un de mes manuscrits à quelques éditeurs. Et dire que je suis préoccupé par la manière dont seront accueillies ces pages n’est pas un vain mot. Qu’ai-je fait là, sinon me jeter avec plus de force encore dans l’angoisse ? Comme si ma démission (oui, j’ai décidé de quitter cette insipide activité où je m’enlise depuis bientôt un an) ne suffisait pas à me ronger les sangs. Mon séjour ici s’achèvera bientôt, dans quelques semaines, dans quelques mois tout au plus. Et je redoute maintenant avec d’autant plus de craintes les événements vers lesquels je précipite mon existence. Alors com-me pour endiguer l’oisiveté des jours et lutter contre mon désarroi, je passe mes journées à lire. « Vagabonds » de Hamsung, « les grands chemins » de Giono. Comme si les livres qui servent, si souvent, à agrémenter l'ennui permettaient aussi de transformer l'inactivité en occupation constructive.

 

 

Avec les joggers du soir

Depuis quelque temps, mes journées ont perdu toute consistance. Porté seulement par les contingences du quotidien et les dernières affaires à régler (avant mon départ définitif). Tant de vide et de lassitude m'épuise. Aussi, chaque soir, je dois m’allonger pour trouver la force d’amorcer ma soirée. Après ces quelques instants de repos, je parviens enfin à m’extraire de cette indolence, bien décidé à profiter des dernières heures du jour. Dernières heures du jour que je passe, depuis quelques semaines, à courir sur le sentier qui longe les rives du fleuve. Moi qui me suis toujours moqué de ces coureurs à pied, depuis bientôt un mois maintenant, je m'efforce de courir quelques kilomètres avant de céder (le plus souvent) aux plaisirs moins éreintants de la marche. Je n’ignore pas que ces sorties ne sont qu’une façon un peu lâche de quitter l'ennuyeuse quiétude de l'appartement. Je m’y astreins donc sans effort, prétextant auprès de S. une vague préparation physique en vue de la randonnée prévue cet été. Mais je sais qu’il n’en est rien. Je me résous seulement à ces courses quotidiennes pour m'extraire quelques instants de ce désœuvrement insupportable.

 

 

Vers une contrée radieuse

Depuis deux jours, la fièvre me condamne au repos. Un repos auquel je n’ai nulle intention de me prêter. Mes journées sont vides, mais je me refuse à tomber dans la léthargie. Du désœuvrement, je sombrerais dans le néant. Et mon esprit, même affaibli par la fièvre, ne saurait être dupe. J’imagine alors que je me laisserais doucement dériver vers la mort, comme un homme tombé à la mer qui se sait irrémédiablement perdu. Non, je préfère me résigner à ce rôle de naufragé, agrippé à son embarcation de fortune, construite avec quelques débris de son passé. Oui ! Mon existence ressemble à celle de ces naufragés accrochés à un morceau d’épave de leur enfance, sur le point d’être engloutie par les vagues de la mélancolie, avec le faible espoir de découvrir une île dans cette immensité hostile. Pourtant, je n'ai qu'un seul rêve ! Rejoindre une terre d'espérance et m'y échouer pour faire entrer mon âme en convalescence. Mes forces revenues, je me sentirais alors le courage de partir à la découverte de ce nouveau territoire pour y dénicher quelques trésors. Tel un Robinson heureux, remerciant le ciel d’avoir échappé à son destin de matelot et bénissant la terre de s’être soustrait à son destin de naufragé. Enfin, je pourrais apprendre à vivre seul sur cette île, face à mes incertitudes et à mes faiblesses, puis je les apprivoiserais pour vivre en leur compagnie. Et encouragé par ces nouveaux compagnons de silence et de solitude, peut-être finirais-je par trouver la paix et la joie et m'installer durablement dans cet havre qui me protégerait du monde et de moi-même... comme un pas supplémentaire vers la contrée radieuse de mon existence. 

 

 

Une âme exemplaire

Aujourd’hui, j’ai passé la journée bousculé par les démarches, happé par la course stérile « des choses à faire », exclusivement guidé par l’habitude des pas que l’on enchaîne sans réfléchir. Comme un au-tomate étourdi par le bruit et la cohue des rues, animé par le seul désir d’achever le programme prévu. J’ai marché ainsi tout le jour, enchaînant les visites, les formalités, les obligations, les unes après les autres, parcourant la ville le regard absent, simplement soucieux de faire taire ce bouillonnement intérieur qui grandissait peu à peu. Et c’est avec cet agacement tenace, irrépressible, explosif que j’ai franchi les portes de la bibliothèque, ultime étape de ma journée. J’ai déambulé ainsi quelques instants dans les rayons. Et ces déambulations réussirent à apaiser un court moment cette excitation folle et exagérée. Mais quand soudain je pris conscience du monde autour de moi, de cet amas massif et encombrant d’individus et de bruits, ma colère a redoublé. Et c’est en étouffant ma rage que je me suis dirigé, avec quelques volumes sous le bras, vers le guichet d’enregistrement, en pestant devant la longue file d’attente. Alors pour ronger cette impatience rageuse, je me suis plongé au hasard dans l’un des livres. Quelques instants passèrent qui me semblèrent une éternité. Puis, brusquement, en levant les yeux, j’ai aperçu une jeune fille devant moi. Au niveau de son épaule pendait – pitoyable – un maigre moignon pourvu de deux doigts atrophiés. D’abord surpris, puis un peu gêné, mon regard s’est détaché du lamentable bout de chair pour chercher ses yeux. Mais je ne vis que son sourire, un sourire radieux, magnifique, inoubliable. Et malgré l’immense difficulté avec laquelle elle tentait de faire glisser les livres dans son sac, elle conservait ce sourire serein, inaltérable, merveilleusement résigné. Et de ce sourire émanait une force douce et opiniâtre, une force dont elle sortait grandie, et qui la rendait incroyablement belle, de cette beauté véritable qui irradiait la salle et qui nourrissait les regards – tous les regards – le mien particulièrement, qui loin de la pitié, semblait aimanté par tant de force et de splendeur. Et j’ai quitté la bibliothèque avec ce sourire, comme si cette jeune fille à l’âme exemplaire avait réussi, par sa seule présence, à me débarrasser de mon entêtement stupide, à me désempêtrer de cette insatisfaction capricieuse pour me redonner le goût du ravissement et la joie toute simple d'exister.

 

 

Terre d'existence

A travers les vitres, les champs défilent. La campagne s’offre à nos regards étonnés de citadins curieux. Nous nous rendons à F. pour une journée à la campagne. Une visite prévue de longue date, depuis ce jour où nous avons dégusté un bout de fromage sur un marché régional. Nous sommes dimanche, le jour traditionnel des sorties. Divertissantes et désœuvrées. Et nous profitons de cette escapade campagnarde comme d’une aubaine. C’est un merveilleux dépaysement, une agréable parenthèse bucolique pour nous, citadins de trop longue date, et pour tous ces habitants des villes qui se rassasient en général trop vite à la seule vue d’un âne ou d’une vache et qui ne s’aventurent jamais plus loin que dans l’achat de quelques produits de terroir. Certes, comme tous bons citadins, nous ne nous privons pas de goûter ces produits naturels offerts au ravissement béat des touristes de la ville. Certes, non, nous ne nous en privons pas. Mais comment nous satisfaire de toucher ces plaisirs campagnards du seul bout de la langue ? Nous avons une bien plus grande ambition ; toucher du doigt les saveurs d’un avenir bien proche, goûter à la liqueur inconnue du futur et en verser quelques gouttes dans la fiole vide du présent. Nous dégustons, regardons, examinons et interrogeons les organisateurs de cette journée « portes ouvertes à la ferme » avec cette naïveté citadine que nous exposons sans honte à leurs regards amusés. Nous les questionnons. De ces questionnements de béotiens dont l’intérêt surprenant pour la vie rurale ne leur a certes pas échappé. Alors, de bonne grâce, les habitants de la ferme se sont prêtés au jeu des questions-réponses, trop heureux de partager leur passion et leur vie avec ces visiteurs venus de la ville. Et ravis de notre curiosité de néophytes en quête de reconversion, ils ont raconté leur existence, rude et contraignante, rythmée par les saisons et le besoin des bêtes. Une existence authentique, naturelle, simple et enracinée dans la terre, qui sent bon la campagne et qui excite l’imagination. En bottes et en bleu de travail, la fourche sur l’épaule à courir les champs. Il faudrait, nous dirent-il, s’imaginer vivre là, chaque matin se lever avec l’odeur des bêtes et du foin, chaque journée avec ses servitudes, chaque soir avec la fatigue. Alors on se l’est imaginée, cette existence et l’ampleur de la tâche n’a pas effrayé, elle a même attisé l’envie. Bien sûr, ils n’ont pu balayer quelques craintes et cette inquiétude de se voir enfoncer lentement dans la terre, de se voir s’y enliser jusqu’à étouffer nos vies. Mais nous sommes persuadés que cette appréhension s’envolera bien vite, en arrachant à nos rêves le poids de l’engagement et des contraintes. Ce sera là pour nous un paysage nouveau, rien de plus. Si, cela sera davantage, une route nouvelle qui embrassera bientôt tous les horizons de nos rêves. Alors nous avons quitté la ferme avec ce regard tourné vers l’espérance, espérance qui nous mènera bientôt à travers les champs où l’on sème le blé, l’orge et le millet et qui enrichiront notre terre d’existence.

 

 

Avant la grande traversée

Une petite plage près de La Rochelle. Un bout de côte isolé. Assis sur un rocher, je lis. Louis Calaferte face à la mer, avec le bruit des vagues et les effluves de la marée montante. Comme un citadin dilettante en week-end, comme un vacancier désœuvré qui s’adonne à la lecture en goûtant aux plaisirs du farniente.

 

Nous sommes partis de O. le matin même pour un rendez-vous en début d’après-midi dans un centre de formation en agriculture. Une rencontre déterminante pour les mois à venir. 300 km avalés en voiture que nous avons louée pour la circonstance. Ensuite nous avions décidé que nous irions voir la mer pour échapper quelques heures à l’attente de la période nouvelle. Une envie depuis si longtemps inassouvie. Un week-end à la mer. Alors nous y avons cédée. Comme pour s'offrir une courte parenthèse dans une chambre d'hôtel, une escapade si différente de nos aventures habituelles, le sac sur le dos, à pied ou à vélo. Et nous apprécions ces conditions de vie un peu luxueuses. Oui, nous ne boudons pas notre plaisir... Mais nous savons aussi que ce bonheur tient tout entier dans le caractère occasionnel de ce confort. Si nous y étions habitués, il prendrait, sans doute, un goût un peu douceâtre et ennuyeux. Mais se laisser bercer ainsi pendant quelques heures par les vagues confortables de la facilité en se mêlant à la foule des plages fréquentées est un vrai délice ! Mais nous avons conscience que ces délicieux instants n’ont d’attrait qu’entre deux périodes de haute mer, parmi les déferlantes et les tempêtes de l’existence, là où ne s’aventurent que les marins et les explorateurs. Alors aujourd’hui, tels des mousses inexpérimentés, nous profitons de notre séjour avant de nous embarquer pour le grand voyage, nous promenant sur la grève, déambulant sur les quais du port en rêvant à la brise du large et en laissant notre esprit courir vers l’horizon avant d’y sombrer corps et âme.

 

Rêve éveillé et réalité imaginaire

J’ai cessé mon activité depuis une semaine, six jours exactement… Six jours que je brûle mes journées dans les cendres noires de l’écriture. Voilà peu, j’ai repris un récit commencé il y a quelques mois et aussitôt abandonné. Une histoire ordinaire, une histoire anodine. Mon histoire. Des tranches d’existence racontées sans pudeur, sans haine, la plume trempée dans l’ironie amère. Avec une naïveté caustique qui écorche le papier. Comme une façon de régler des comptes. Avec mes parents et avec le monde. Un récit imprégné d’imaginaire pour le détourner de l’indicible réalité. Un récit à la limite du cliché et de la caricature. Une fresque de ma vie, une petite fresque malhabile et vindicative dans laquelle je me jette à corps perdu. Depuis six jours, je n'ai pas quitté ma table de travail. Mon obsession inquiète tant mon entourage qu’il m’exhorte à retrouver un rythme plus raisonnable. Alors je m’interromps de mauvais cœur et sors pour prendre l'air. Le vent, peu à peu, éparpille les cendres brûlantes de l'ardeur et de la contrariété. Et, de nouveau, je sens la vie. Et, de nouveau, je suis là, dans ce monde qui me sauve des flammes de l’écriture. Et c’est comme un somnambule que je marche jusqu’à la bibliothèque de la ville. Je monte au dernier étage. Les escaliers me tournent la tête. J’entre dans la grande salle et me dirige vers les rayons des cassettes vidéo. Je veux regarder un documentaire sur les bergers pour voir ma vie future entrer dans ma vie présente. Je cherche, jette un œil sur les étagères, fouille dans les bacs. Enfin je trouve. Je m’installe alors devant un écran de télévision face à la grande baie vitrée qui surplombe le centre-ville. J’appuie sur le bouton « on » et les images commencent à défiler. Je regarde l’écran, l’œil attentif. Je suis déjà loin, très loin. Je suis là-haut, tout là-haut, avec eux à respirer le ciel bleu et l’odeur du foin. Je m’enivre d’images et d’odeurs. Soudain, j’entends des cris. Ce sont des enfants qui braillent devant leur écran derrière moi. Je voudrais être seul. Je voudrais être loin. Mon regard se pose alors derrière l’écran. Dehors, tout est gris, le ciel, les rues, les maisons, les gens. J’ai la nausée. Je retourne à mon écran, je retourne aux images, je retourne à mes rêves, à la vie qui m’attend. Les bergers sont là, tout près de moi. Ils marchent d’un pas tranquille derrière leur troupeau. Et, soudain, ils se retournent et me font signe. Ils m’ont vu. Ils m’attendent. Je leur crie : « Continuez ! Continuez, mes amis !  Je vous rejoindrai ».

 

 

Partie 2 Séquences ferroviaires

Voyage en train pour passer un entretien dans un centre de formation agricole –

 

Premier jour 19h30 centre-ville de O.

Je quitte l’appartement pour me rendre dans un centre de formation de berger situé dans la ville de C. Je me dirige vers la gare. Un dernier coup d’œil à la fenêtre. Personne.

 

S., ces derniers temps, me surprend. Son attitude distante m’est désagréable. Pourquoi cette indifférence ? Ma présence serait-elle trop encombrante ? Ma franchise trop radicale ? Trouve-t-elle encore quelque intérêt aux réflexions que je ne rechigne jamais à partager avec elle ? Ou bien s'est-elle lassée de ces témoignages sincères ? Cette loyauté serait-elle trop pesante ? Elle qui s'est toujours montrée libre et indépendante, peut-être trouve-t-elle cette intimité envahissante ? Dois-je, dès lors, m’interdire de lui faire part de mes expériences et de mes pensées les plus intimes ? Me faut-il recouvrir les herbes folles de mes secrets et me contenter de les exposer au regard indulgent de mon cahier, toujours vierge de non-dits et d’arrière-pensées ? Tant de questions…

 

 

20h gare de O.

Je monte dans le train. Destination P., gare de A. La rame regorge de monde. Je poursuis mon chemin à travers les wagons. Deux places vacantes dans un compartiment non-fumeur. Je pose mon sac et m’assois. A ma gauche, une jeune femme ; lunettes rondes, tenue sobre, habillée dans un style « négligé classieux ». Nos regards se croisent. De la timidité dans les yeux. Une étincelle d’attirance qui n’ose se dévoiler et amorcer le jeu complice de la séduction. A plusieurs reprises, nos regards se croiseront. Je m’imagine quelques secondes vivre avec elle. La lente et réciproque découverte de l’autre. La lente découverte des secrets et des mystères. Puis, peu à peu, l’inévitable découverte des imperfections. Se dévoiler au fil du temps, des mois et des années. Puis, lentement s’accaparer l’autre, et malgré soi, le ligoter corps et âme. A chaque nouvelle rencontre, recommencer le cheminement éternel, immuable de la liaison amoureuse à l’issue tant de fois éprouvée… alors pourquoi cette pensée sou-daine ? Pour l’exaltation des premiers pas ? Pour les impétueux battements de cœur des premiers instants ? Pour la magie de la rencontre ? Pour se persuader que l’on peut séduire et plaire encore ? Quoi d’autre ? Pour l’émerveillement de la découverte ? Pour toucher enfin le bonheur d’un amour harmonieux construit pas à pas ? Non ! Certes non ! Combien de rencontres aboutissent-elles à une relation constructive, à la joie d’être et d’évoluer à deux ? Je repense à S. et à notre chemin parcouru ensemble, un bien long chemin déjà.

 

 

22h gare de L.

Sur un parking désert, près des quais. Accoudé à la balustrade, je regarde l’étroit bâtiment qui surplombe une immense place. Le long mur vitré dévoile l’intimité des foyers, la vie familière des familles. J’observe la façade illuminée qui expose au monde les secrets des hommes. Les uns dînent, penchés sur leur assiette, d’autres, confortablement installés dans un fauteuil, regardent la télévision. D’autres discutent autour d’un verre. D’autres encore rangent, nettoient, lisent et que sais-je encore. Mais tous étalent une parcelle de leur vie – si maladroitement abrités derrière ce grand mur transparent. Et, chez eux, je ne perçois rien d’extraordinaire. Comme si nous avions tous la même existence. Des vies banales et insignifiantes...

 

 

22h15 dans le train de nuit pour M.

J’entre dans le compartiment. Deux personnes s’y trouvent déjà. Je m’installe sur ma couchette. Sur la leur, drap et couverture sont soigneusement étalés. Est-ce une pratique de sédentaire en voyage ? Une simple reproduction des habitudes quotidiennes ? Je l’ignore… Je pousse les miens d’un geste négligent et m’affale sur la banquette. Je relis les derniers feuillets de mon manuscrit. Soudain un homme entre. Lui aussi arrange drap et couverture (décidément !). Puis il enlève ses chaussures, descend de sa couche et baisse tous les stores. Je proteste et grommelle, irrité, stupéfait par cette conduite inconvenante, irrespectueuse, par cette appropriation de l’espace collectif. Pourquoi ce besoin si répandu chez les hommes de se calfeutrer ? Pourquoi ce besoin de se cacher ? Pourquoi fermer les portes ? Pourquoi se protéger ? Pour se sentir chez soi, à l’abri ? Mais à l’abri de quoi ? Les hommes font souvent preuve d’un sans-gêne détestable et d’une indéfectible étroitesse !

 

Quelques instants plus tard arrive un jeune couple d’anglais. A peine installée, la fille sort une demi-douzaine de tubes et de flacons et se livre à un bon quart d’heure de remise en beauté. J’ai envie de rire et de crier mon agacement.

 

 

Deuxième jour 7h gare de M.

Rapide petit déjeuner acheté au snack de la gare. Je termine mon café et vais m’asseoir dehors sur un étroit muret face à de vieux immeubles noircis par la pollution des rues passagères du centre-ville. Un peu plus loin, j’aperçois l’enseigne de l’université qui s’étale en lettres énormes sur l’imposante façade. Souvenir d’une époque déjà bien lointaine pour moi…

 

 

9h gare de A.

Je descends du train et prends le bus navette jusqu’à L., la ville la plus proche du centre de formation où j’ai rendez-vous en début d’après-midi. Je m’arrête à une station essence pour prendre un café. Puis j’emprunte la route nationale où défilent à grande vitesse de nombreuses voitures. 5 km de marche et le sentiment d’être un vagabond qui traverse des contrées peu propices aux marcheurs.

 

 

10h en arrivant à C.

Paysages charmants. Je marche d’un pas lent sur la route. A perte de vue, champs et collines. Dans le ciel, un rapace sillonne l’immensité de son territoire. J’arrive enfin. Sur le mur d’une imposante bâtisse tarabiscotée, j’aperçois une pancarte : « centre de formation – ferme expérimentale » – mais je poursuis mon chemin. J’ai trois bonnes heures d’avance. Un peu plus loin, j’aperçois un petit sentier ensoleillé, ceinturé par d’étroits pâturages. Je m’y engage puis pose mon sac, déjeune de quelques biscuits et sors mon carnet.

 

 

17h en repartant de C.

Je sors du centre de formation. Épreuves écrites et entretien. Et je songe aux formateurs – guère plus âgés que moi – et à ce qu’aurait pu être ma vie.

 

 

18h à l’arrêt de bus de L.

Une voiture s’arrête, un homme en sort. Je le reconnais, il était dans la salle d’examen à C. Il me propose très gentiment de me conduire à M. Je décline son offre. Nous devisons un instant, évoquons quelques bribes de nos existences. Puis il remonte en voiture et regagne sa vie. Je regagne la mienne. Le car ne va plus tarder.

 

 

20h dans le train pour M.

La modernité de la rame me surprend. C’est un long et large espace aéré, luxueux, bien singulier sur cette petite ligne régionale. Une atmosphère propice à l’épanchement. Je sors mon carnet.

 

Un groupe d’adolescents se déplace sans relâche dans la rame. Ils passent, repassent, en chantant à tue-tête de stupides chansons, fredonnées depuis la nuit des temps par des générations successives d’adolescents, à cet âge où l’insouciance et la provocation ont toujours eu cours. Tous se déplacent avec nonchalance, une nonchalance bien trop étudiée pour croire à son authenticité, mettant en valeur atout physique et tenue vestimentaire, régie par la mode du moment, qui n’obéit, elle-même, qu’aux règles collectives de l'époque – rigides et fluctuantes… conformistes et éculées. Mais chaque génération n’a-t-elle pas, à cet âge, ce même sentiment de supériorité, s’imaginant découvrir mieux et davantage que celles qui l’ont précédée, les secrets, les mystères, les conduites à tenir, les vérités, les joies et les peines de cette existence ? Chaque génération n’a-t-elle pas cette prétention de se croire plus douée que celle de ses aînés ?

 

 

22h gare de M.

Assis sur un petit parapet métallique, un sandwich à la main, j’attends le train. Annonce nasillarde du haut-parleur ; retard prévu à destination de P.. Dans le hall, le brouhaha s’amplifie, la foule hétéroclite des voyageurs s’anime, impatiente et irritée. Autour de moi, M. la bariolée s’agite dans un mélange de couleurs, d’odeurs et d’origines ethniques. Un métissage bon enfant à l’humeur joyeuse et à l’agitation bruyante. Un vieil homme marche sur le quai. Craintif et renfermé, le dos voûté, la démarche fragile. Un sac en bandoulière sur un costume démodé. Il poursuit sa marche, jetant à la ronde des regards méfiants, apeuré de se retrouver dans cette foule inconnue, étrangère, effrayante. Soudain il s’arrête et baisse la tête, le nez sur ses chaussures. Enfin une partie du monde qu’il reconnaît et qui le rassure. Plus loin, un groupe d’africains discute bruyamment à proximité d’une jeune fille, adossée à un pylône, qui semble lire, malgré les regards réguliers qu’elle jette autour d’elle. Plus loin encore, un homme, la trentaine raffinée, costume élégant, impeccable, mallette de cuir et parapluie assortis, toise ses congénères avec condescendance, avec dans les yeux cette sorte de mépris qu’arborent toujours ceux qui sont fiers d’avoir réussi leur vie. Mais sa silhouette chétive trahit la fausse noblesse de son regard et lui donne, en définitive, une allure de petit coq prétentieux. Autour de moi, une foule de gens, des jeunes, des beaux, des grands, des petits, des vieux, des laids, des gros, des maigres, des riches, des pauvres, tous attendant péniblement la même chose, et chez la plupart, ce même désir trop visible de plaire et de séduire, usant d’armes si communes, qui un accoutrement, qui un regard, qui une attitude ! Mon Dieu ! Que de parures et de grimaces en ce monde !

 

 

22h30 dans le train pour P.

Wagon non couchette. Ambiance fort différente de la veille. Beaucoup de jeunes et quelques vieux, comme égarés. Le train vient de N.. Certains dorment déjà, d’autres discutent à voix basse ou sont plongés dans quelque livre ou magazine. Sur les sièges voisins, les corps ensommeillés sont relâchés. Les personnages diurnes ont disparu. Les masques affables ou souriants, les ports de tête altiers n'ont plus de raison d’être à cette heure du jour, dans cette obscurité nocturne qui dissimule (du moins le croit-on) les positions corporelles et sociales. J’actionne la manette du siège, adopte la position semi-couchée et tente, à mon tour, de somnoler.

 

 

Troisième jour 6h15 gare de A.

Compartiments vides dans le train qui doit me ramener à O. Je m’installe dans l’un d’eux. A peine assis, un autre voyageur fait irruption et s’assoit sur la banquette d’en face. Je toussote. Il n’a pas l’air de comprendre. Je le regarde un instant, mi gêné mi agacé. Il ne réagit toujours pas. Il réajuste son T-shirt, T-shirt d’une célèbre marque, imitation affligeante d’une autre, plus distinguée mais non moins stigmatisante. Le train finit par s’ébranler. J’oublie la présence de mon voisin et retourne à mes pensées. Peu de temps après, surgit un contrôleur. Je lui tends mon billet. Mon voisin, lui, a l’air gêné. Il regarde le contrôleur d’un air confus. Il n’a pas de titre de transport. Le contrôleur lui dresse un procès-verbal que mon voisin s’empresse de ranger dans son sac, avec un air timide et presque timoré qui me le rend soudain sympathique. Je le regarde avec compassion et repense à mes propres mésaventures avec les contrôleurs des transports parisiens.

 

 

7h30 dans la navette entre la gare de A. et la gare de O.

Flot submergeant de citadins, pour la plupart employés de bureau. Tous les voyageurs semblent se connaître. Conversations futiles et rires convenus. De quoi parlent-ils ? Famille et travail, sans exception. Qu’ils me semblent étriqués et peu naturels, engoncés dans leur costume, avec leur eau de toilette bon marché, leurs cheveux soigneusement coiffés, si propres sur eux pour rejoindre leur bureau. Je détourne la tête pour regarder mon reflet dans la vitre. Et j’y vois un homme aux vêtements froissés, aux cheveux hirsutes, à la mine fatiguée qui rêve déjà à ses prochaines aventures campagnardes, saines et aérées, loin du monde et de toutes ces existences écrasées par les conventions sociales.

 

 

Partie 3 En partance ou l’imminence d'un monde nouveau

autre voyage en train pour passer un entretien dans un second centre de formation agricole –

 

De nouveau, le train. L’étroite promiscuité du compartiment. De nouveau, l’anonymat étouffant de la foule agglutinée. Les poses figées, les gestes maniérés et les masques hautains et indifférents des hommes, ces faux voyageurs en partance pour nulle part… Nouvel entretien, à S. cette fois-ci, pour une formation de berger transhumant, pour apprendre la transhumance, apprendre à voir l’horizon et la solitude au-delà de la terre.

 

 

Mes dernières lectures ; « Le berger de l’avent » de Gunarson et « Un berger médite » de Keller.

 

 

Arrivée à S.. Atmosphère vieillotte du centre de formation situé dans une vieille bâtisse aux murs fissurés, à la peinture écaillée. Intérieur fantomatique… meubles poussiéreux, formateurs étranges, comme d’un autre âge. Deux chiens faméliques au poil terne errent dans la cour. Postulants citadins, aux parcours sinueux, obscurs et pourtant proches.

 

 

Médiocre prestation à l’entretien ; propos fades, parfois incohérents, balbutiements, hésitations, voix atone, dénuée de vigueur, motivation indécise, fragile. Incertitudes…

 

 

Le train me ramène vers P.. Paysages vallonnés où paissent quelques troupeaux. La rame est bondée. Beaucoup d’hommes d’affaires. Tous portent le même costume. Sombre, strict, impeccable. Les mêmes souliers de cuir noir. Les mêmes chaussettes grises. Seule la cravate les différencie. Colorée, vive et joyeuse, choisie dans un médiocre élan d’originalité. Sur le visage, le même sourire. Faussement naturel, exagérément courtois. Le même regard satisfait et suffisant où brille une lueur trop forte, exagérée d’arrogance et d’orgueil. Mais sous la pellicule de fierté, on perçoit le vide et la tristesse. Et tous peinent à cacher cet abîme effrayant, cette fissure qu’ils ont creusée au-dedans, et dans laquelle ils se sont enterrés. Je les regarde avec pitié et je pense à mon existence, à ce qu’elle sera et à ce que je souhaite lui offrir, m’imaginant déjà là-haut, seul, loin de ces regards trop pleins d’eux-mêmes.     

 

 

J’écoute la parole de Bobin. Sa voix enregistrée sur une mauvaise bande me délivre de ces tristes figures. Et je suis ébloui par tant de clarté, ébloui par cette voix qui me parle et me découvre ; la vie tranquille, paisible, calme. Peu de rencontres, peu de visages. L’entêtement enfantin, laisser ce qui dérange, ce qui nous attriste et nous blesse. Le bonheur d’écrire pour espérer combler la faille qui nous sépare du monde et nous éloigne de nous-même, le bonheur d’écrire pour emplir la brisure de notre vie, le bonheur d’écrire pour donner aux insignifiances, à toutes nos insignifiances, la noblesse d’une reine couchée sur le drap d’une feuille blanche.

 

 

Entrée en gare. Rapide regard sur le TGV à quai, une série de wagons de première classe ; un cortège de portables (téléphones et ordinateurs) au creux de l’oreille ou sous les doigts de ces pantins de la modernité, adeptes de la technologie, tous fabriqués dans le même moule de la réussite et obéissant aux mêmes règles de l’efficacité.

 

 

Traversée du pont Charles De Gaulle. Quatre hommes marchent du même pas, quatre silhouettes différentes, quatre démarches distinctes, déambulent ensemble dans la même tenue ; veste bleu foncé et pantalon gris. Sur leur veston, le même badge blanc.

 

 

Dans le train pour O.. Rame inévitablement bondée. Jeune homme, la trentaine, une allure d’employé de bureau, un sac Gibert jeune à la main. Ne reste qu’une seule place dans la voiture, à mes côtés où gît, éparpillé, mon barda ; pull, veste, sac et livres. Il s’y assoit et sort ses achats ; un magnifique agenda en simili cuir vert, 3 séries de feuillets volants à insérer et un paquet de confiserie Haribo qu’il pose sur la tablette. ¾ d’heure à classer, ranger, ouvrir, fermer, rouvrir, refermer, ¾ d’heure à entendre le bruit agaçant du « clac » à chaque ouverture et fermeture de l’agenda-classeur, entre-coupé par celui – non moins exaspérant – du plastique froissé, de la mastication et de la déglutition. J’observe son visage. Satisfait, heureux, fier de son acquisition qu’il ne cesse de contempler avec un air béat. Je le toise avec ironie, soupire bruyamment, me lève et vais m’asseoir sur le sol sale et dur à l'extrémité du wagon. J’ai hâte d’arriver à O., de quitter cette ville. J’ai hâte de m’extraire du monde, de cette vie citadine si affligeante.

 

 

Partie 4 Parenthèse probatoire

randonnée itinérante –

 

A la croisée des mondes. Instants de fuite et de découvertes. L’expérience de soi à travers la solitude et l’éloignement. Un certain avant-goût de l’univers choisi. Déterminant…

 

Près de trois semaines de randonnée. La traversée des Pyrénées orientales. Quelque 200 km de marche en moyenne montagne. Camping itinérant au hasard des crêtes et des cols, en forêt ou en plaine, sous le soleil et la pluie, sous la grêle et le vent. Avec pour seuls bagages nos sacs à dos… La marche comme voyage vers le dépouillement. La marche avec ses joies et ses peines. Longue, éreintante, parfois pénible, souvent sereine et toujours propice à l’humilité. La démarche lourde, l’allure lente, vous cheminez ainsi, le cœur libre, l’esprit vide et concentré. Les battements du cœur, les idées vagabondes, le sang qui afflue, l’air inspiré, l’air expiré, les pensées qui surgissent, les pas qui s’enchaînent sous la chaleur accablante ou sous la pluie qui transperce la maigre enveloppe des vêtements. Vous avez faim. Vous avez soif. Vous êtes à la limite de l’épuisement, au seuil de l’abandon, mais vous poursuivez, puisant au fond de votre âme la force de surmonter votre misérable condition d’homme. Vous puisez plus loin, plus profond encore, pour débusquer ce qui se cache derrière l’image superficielle et prétentieuse où d’habitude vous vous réfugiez. Et vous poursuivez, vous enfonçant plus loin encore. Une à une, vous ôtez ces couches inutiles, inutilisables ici. Et, peu à peu, vous découvrez la vérité sans fard de votre réelle identité. Vous vous apercevez que vous n’êtes rien… absolument rien devant la force et la grandeur du monde.

 

 

Partie 5 En un monde étranger au-delà de la terre des villes

Immersion dans le monde des bergers transhumants –

 

Premiers pas dans cet univers étranger. Le cœur joyeux et l’esprit réticent. La joie et la surprise d’apprendre ce monde. Et la honte aussi. Étrange…

 

 

Décalage. Décalage entre eux et moi. Gigantesque et imperceptible décalage. Comme un immense abîme, comme une mince frontière qui nous sépare. Tout respire notre dissemblance, si visible.

 

 

Avec eux, j’hésite entre l’indépendance et les rapprochements maladroits dans une sorte d’atermoiement un peu lâche, sans me résoudre à opter pour la liberté ou l’intégration, pris entre les feux de la solitude et de la compromission. Entre ostracisme subi, rejet réciproque et exclusion volontaire. J'aimerais pourtant que les autres acceptent ma singularité ; comme si j'aspirais, au fond, à être reconnu comme membre indépendant de ce collectif...

 

 

L'étrange sentiment d’avoir enfin trouvé sa voie. Et, aussitôt, la peur qui m’envahit, cette peur indicible de ne plus avoir envie de faire autre chose. La peur d’être heureux et d’aimer faire ce que l’on fait. La peur d’y consacrer sa vie entière, celle de s’y consacrer chaque jour avec plaisir, de se lever chaque matin avec cette joie farouche qui vous envahit et de rentrer chaque soir avec cette fatigue sereine et heureuse. La peur de cantonner son existence au travail, aux tâches domestiques et à quelques triviales distractions… Quelle tristesse, cela serait ! La peur de perdre cette soif de soi, de renoncer à cette quête du sens de la vie qui m'habite depuis si longtemps. La peur de voir disparaître celui que je suis et celle de devenir un autre que j’ignore et que je méprise déjà.

 

 

Chaque soir, je rentre par le petit sentier qui mène au cabanon. Je regarde le soleil se coucher derrière les collines en illuminant, à cette heure du jour, le ciel de cette lumière bleue orangée si particulière. Ma journée s’achève ainsi à la nuit naissante. Je rentre chez moi. Loin des bruits de la ville, loin du monde et de sa vaine agitation, loin de toutes ces exubérances citadines. Je rentre chez moi, sale, puant et fatigué, mais heureux. Heureux de cette journée et de ces quelques lignes que j’écris chaque soir sur mon cahier. Heureux de cette vie de labeur rude et authentique. Heureux de cette solitude et de cet isolement. Heureux d’être seul au monde avec ma vie et mes vérités, sans l’Autre qui n’a pas de place ici. Ici, où je n’ai aucun compte à rendre excepté à moi-même. Oui, j’aime cette existence. Cette existence sans fard, loin de la superficialité de mes congénères. Cette existence qui embrasse la réalité nue et parfois cruelle de la nature, à mille lieues de la barbarie insidieuse du monde qui cache si souvent son nom, sa violence et sa perfidie pour mieux tromper les hommes.    

 

 

Aujourd’hui, journée ordinaire ; activités habituelles, presque coutumières à présent.

 

 

J’éprouve comme un irrépressible besoin de pluralité, un besoin de goûter tous les univers du monde, un peu ici, un peu ailleurs, un peu plus loin, là-bas… Expérimenter la vie, découverte après découverte, avec cette angoisse, cette joie et cette tristesse si caractéristiques du voyageur. M’emplir d’existences, de richesses et de malheurs pour me fortifier et avancer vers moi-même.

 

 

Un soir, je pousse la porte de mon cabanon avec l’étrange sentiment d’être un autre, d’être dans une vie qui m’est étrangère et, pourtant, très curieusement plaisante. Avec cet étrange sentiment de légèreté dans ces habits trop amples que je m’efforce de revêtir. Comme si la gravité qui m’accompagne depuis si longtemps s’était dissipée. Je me sens flotter, presque aérien. Sans souci, sans angoisse, sans inquiétude. Étrange sensation que celle-là, si peu éprouvée jusqu’ici, dans cette existence encombrante, étouffante où j’ai toujours vécu, à moitié pétrifié par la crainte de tout ; du lendemain, de mal faire, des autres et de moi-même. Cette sensation pourrait-elle s’imprimer plus profondément encore, se transformer en réalité quotidienne ? Ah ! Quel bonheur serait-ce alors de vivre !

 

 

Qui suis-je ? Qui suis-je vraiment ? Un rural ? Un citadin ? Un intellectuel ? Un manuel ? Un informe amalgame ? Et pourquoi cette recherche, ce besoin d’identité ? Et pourquoi cette souffrance permanente du non-appartenir… Et pourquoi ce besoin de solitude et d’autarcie ? Autant de dimensions inconciliables et de désirs étranges et peu aisés à satisfaire… 

 

 

Pourquoi cette nécessité de nourrir ma vie dans cet équilibre fragile, toujours fluctuant, que chaque jour il me faut reconquérir ? Pourquoi cette dualité si forte des aspirations ? Comme si mon existence était scindée, compartimentée, avec des journées plurielles, une vie plurielle. Des années partagées, cloisonnées, quelques mois en autarcie, replié sur soi, et le reste du temps, plongé au cœur du monde, immergé dans le tumulte de la ville.

 

 

Pourquoi ce besoin d’intellectualiser mon quotidien ? Et pourquoi celui de pragmatiser mes réflexions ? Pourquoi cette nécessité de relier les deux de manière équilibrée et cohérente ?

 

 

Journée ordinaire. Sans plus. Les repères réapparaissent, le rythme s’installe. A quand la lassitude ?

 

Le délice de retourner chez soi après une journée simple et remplie. La richesse de la simplicité. Et cette joie qu’elle vous offre. Seul et loin du monde, avec les arbres et les étoiles, avec le ciel orangé, le chant des oiseaux et le silence, avec le vent et la vie… Oui, simplement avec la vie et avec ce bonheur d’être là…

 

 

Les heures paisibles de la mi-journée. Les heures méditatives et sereines. Les longues heures de solitude à écrire, à rêver et à se laisser lentement imprégner par la beauté sauvage du monde. Loin de la férocité citadine, dans mon refuge solitaire. Si loin de cette société cruelle, machine à broyer les hommes et à anéantir les vies, machine à asservir le monde. Ici, je suis libre et seul. Seul, libre et soumis aux exigences de cette liberté que j'ai choisie autant par goût que par nécessité. Fuyant la solitude au milieu des hommes pour la rudesse de cette existence simple, belle et authentique. 

 

 

Aujourd’hui, panne d’écrire. Alors qu’ajouter ? Et mon besoin d’écrire alors ? Que dois-je en faire ? Il est impossible que je me taise.

 

 

Je regarde ce monde étranger. Je regarde les hommes qui y vivent. Que font-ils ? A quoi aspirent-ils ? A la vie des champs, hors des sentiers battus de la ville ? A la liberté, loin des carrefours oppressants où s’agglutine la foule ? Non, ces hommes-là ont des vies rudimentaires et archaïques, limitées aux besoins essentiels ; manger, boire, dormir, se reproduire, se divertir, s’enivrer et se donner quelques plaisirs frustres et grossiers. Voilà les seules activités dans ce monde ! Triste univers que celui-ci ! Pauvre et affligeant où toute délicatesse est exclue, interdite toute pensée, bannie toute subtilité, inexistante toute évolution. Un monde figé dans la terre, un monde de mâles au cœur rude et insensible, un monde immuable depuis la nuit des temps et qui le restera, sans doute, à tout jamais.

 

 

Assis devant ma machine à écrire, je regarde la petite pièce où je passe l’essentiel de mes journées. Sur la toile cirée, des feuilles et quelques livres posés entre une tasse de café et une assiette sale. Sur ma couche traîne ma guitare au milieu de quelques vêtements. Voilà mon univers encombré de quelques éléments du passé, ceux qui ont su résister au temps et aux caprices du changement.   

 

 

Soudain, en sortant de la cabane (pour aller chercher le troupeau), mon regard se brouille. Je m’arrête et m’assois un instant. Vertiges, nausées. Crise d’angoisse. Je suis incapable de me lever. Je sors alors mon carnet pour y griffonner quelques mots ; les premières paroles d’une chanson que j’inscris pour ce soir, lorsque je pourrais enfin me laisser aller à quelques fantaisies chansonnières. Que s’est-il passé ? Pourquoi ce brusque abattement ? Pourquoi ces nausées ? Pourquoi cette tête si lourde, si pesante ? Et puis, soudain, ces mots notés avec empresse-ment, dans une sorte d’urgence violente et instinctive, comme une délivrance, comme une bouffée d’air pur. Je regarde autour de moi. Les collines, le sentier qui mène aux prés, le ciel bleu et mon carnet noirci qui gît à mes pieds. Et, de nouveau, je sens le rythme lent de la respiration et mon âme qui se calme. Sauvé par ces quelques mots livrés à la page blanche, je me relève enfin pour reprendre péniblement mon chemin.        

 

 

Journée fade et sans joie, malgré le plaisir d’Être.

 

 

J’éprouve l’irrépressible besoin de nourrir mon esprit. A quoi bon pourtant ? M’arrive-t-il parfois de penser. Pourquoi satisfaire cette nécessité ? Et aussitôt, je songe à ces hommes qui m’entourent ici, englués dans leurs instincts. Serait-ce pour ne pas devenir comme eux ? Pour ne pas m’animaliser ? Pour ne pas sombrer dans cette ardeur bestiale qui seule semble les animer ? Pour ne pas devenir un « estomac sexuel » et aller au-delà des besoins les plus élémentaires. Oui, pour exister et construire sa vie par-delà le plaisir, le divertissement et la faim. Pour bâtir ses piliers existentiels sur d’autres valeurs plus élevées et plus nobles. Oui, résonne en moi cette impérieuse nécessité d’aller plus loin, d’aller plus haut, de franchir mes propres frontières que je franchis pourtant presque toujours avec peine comme si je n'étais pas totalement persuadé du bien-fondé de cette démarche, démarche incomprise, incompréhensible par le monde, par mes proches et mon entourage qui semblent limiter la vie aux contingences quotidiennes et matérielles. Mais la vie peut-elle se limiter à ces « choses si prosaïques » ? N’avons-nous pas besoin d’autre chose ? N’y a-t-il pas un autre sens à découvrir, à atteindre, à suivre et à vivre peut-être ? Oui, un sens à vivre tout simplement.

 

 

A chacun ses chimères, ses rêves héroïques ou accessibles, à chacun ses combats et ses lâchetés, à chacun de choisir sa voie, sinueuse ou linéaire, simple ou chaotique. A chacun d’écrire son histoire…

 

 

Brusque énervement face à cet univers, à son ignorance incurable, devant ce mur de stupidité érigé en rempart infranchissable. Et, pourtant, je me tais. J’écoute simplement ces hommes qui haïssent la différence, animés par une sorte de peur instinctive. Non, ici comme ailleurs (et, peut-être même, davantage ici qu'ailleurs), jamais la différence n’est comprise et plus rarement encore acceptée. Les hommes préfèrent camper sur leurs maigres certitudes – étroites et rassurantes.

 

 

L’absence de réflexion et le refus de toute forme d’évolution engendrent un repli sur soi et une consolidation des convictions que l’on érige alors en principes absolus, inaltérables, vice rédhibitoire à la compréhension de l’Autre. Ces Autres qui forment le reste du monde, leur existence, leurs idées, leurs actes, tout cela est alors rejeté avec violence. Beaucoup d’hommes sont ainsi. Des esprits figés, prisonniers de leurs pensées étroites. Des esprits immobiles enlisés dans leurs médiocres et fallacieuses vérités.

 

 

Si peu de choses à vivre, si peu de choses à dire. S’occuper l’esprit comme nécessité absolue pour ne pas sombrer, à nouveau, dans l’ennui. Accepter d’Être et de vivre sans ce petit rien de joie que procure l’esprit en mouvement. Accepter cet état presque végétatif. Vivre ces heures et ces jours insignifiants. Le temps passera ; et cette fadeur de vivre aussi. L’espérance n’est pas ailleurs.

 

 

Temps libre que je dilapide en repos et en divertissements médiocres. Au mieux, je batifole. D’un plaisir à l’autre. D’une activité à l’autre. Et me reste le dégoût de ces choses mal ébauchées que je n’ai ni la force ni le courage d’achever.

 

 

M’assurer que ma vie est originale – au sens où tout ce qui la compose est unique – au sens où tout ce que j'y mets est choisi.

 

 

J'ai parfois le sentiment d'être devenu comme eux ; aussi médiocre et inutile. Aussi vide et dénué de sens et d’intérêt. Oui ! Voilà ce que je suis à ces heures perdues. Un personnage ordinaire et rongé d’absence.

 

 

Être comme les autres, à se dépêtrer dans le labyrinthe étroit du quotidien. Rien d’autre ou presque et cela contente l’âme. Bien des gens vous le diront, et chez bon nombre d’entre eux vous le verrez. Tout en eux transpire cela, tout en eux suinte ce goût si ordinaire (et si restreint) pour la matérialité. Et puis, un peu plus tard, un autre jour, c’est là ! Vous le sentez ! Ça revient ! Ça ressurgit d’on ne sait où, et ce besoin de dire et de témoigner vous reprend ! Ça sort en jets brûlants, comme un volcan resté trop longtemps endormi, comme une renaissance, avec l’envie de partager ce magma qui se déverse sur votre existence, avec la joie de dire ce qui vous traverse. Et ça vous brûle de l’intérieur ! Et ça vous secoue au-dedans ! C’est une force irrépressible qui vous submerge et vous jette, impuissant, dans une frénésie joyeuse et exaltée.

 

 

Fuir le monde, la vie courbée, assujettie à la fadeur des rapports humains et à la prédominance des fonctions sociales qui écrasent et anéantissent les êtres. Soumis et obéissant. Jamais. J’aspire trop à la liberté. A conserver cette liberté de penser, d’agir, d’exprimer, cette liberté de vivre et d’exister. Oui, la liberté d’exister tout simplement. Je ne revendique rien d’autre que cette liberté, rien d’autre que ce droit à la non-appartenance, que ce droit à la différence dans ce monde où toutes ces choses sont ignorées ou méprisées ; dans ce monde où tous ceux qui cherchent à vivre hors des sentiers battus su-bissent, peu ou prou, l’ostracisme de la masse qui perpétue et propage la maladie de la normalité. Normalité si louable à leurs yeux, si obsolète et si écrasante pourtant... Non, je ne revendique rien d’autre que cette liberté d’exister autrement et de vivre ma différence.

 

 

Partie 6 Dans la solitude du monde

pensées ordinaires, aphorismes du quotidien –

 

Le monde est trop laid et trop cruel. J’ai donc décidé de rester seul avec mon dégoût du monde, avec mon dégoût de moi-même. C’est ça ou la mort. Mais je ne peux me résoudre au suicide. Je suis trop lâche, je dois me résigner à vivre.

 

 

Devant l’indifférence du monde, j’ai choisi le silence. Le silence de la colère. Le silence de la douleur. Le silence des mots que la voix ne peut exprimer. Le silence de la solitude. Le silence de la pièce close. A l’abri du monde, replié sur soi, terré derrière ma table de travail. 

 

 

Parfois je m’imagine être un autre, un de ces personnages heureux, fiers de ce qu’ils sont, de ce qu’ils font et de ce qu’ils possèdent. Moi, je ne suis rien, je ne fais rien. Je ne possède pas même ma vie. C’est à elle que j’appartiens. Et c’est elle qui me livre aux événements que je me résigne à vivre en geignant.

 

 

Certains jours, on se sent des bleus à l’âme. C’est idiot, je sais, mais c’est ainsi...

 

 

Seul face à soi-même, seul devant le miroir de l’âme. C’est effroyable. Le vide abyssal.

 

 

Que peut ressentir un homme face à sa vie ? Une foule de choses. L’incompréhension et l’absurdité s’il se montre honnête.

 

 

Chaque soir, je me promène avec mes chiens. Nous roulons quelque temps sur la route qui traverse la garrigue. Je gare la voiture et nous descendons tous les trois. S. souvent nous accompagne. J’aime ces promenades vespérales. Il m’arrive parfois de penser que ce sont les seuls instants de bonheur qui me sont autorisés. Certains jours, je les mange goulûment. Je m’en rassasie jusqu’à plus soif. Et la source se tarit bien vite. D’autres fois, je les grignote du bout des lèvres, délicatement, sans me presser. Le plus souvent, nous marchons en silence. Les chiens sont heureux. Ils courent devant nous, la truffe au sol. Je les regarde suivre leur piste invisible et sinueuse. S. et moi marchons en silence, échangeant parfois quelques mots ; le bonheur d’être là, ici, ensemble, seuls et loin du monde. Nous nous promenons ainsi une heure ou deux, puis nous rentrons.

 

 

Une journée de plus. Et la mort qui nous cueillera au bout des plus.

 

 

Un regard fugitif dans la glace. Et, soudain, cette crainte face au temps qui passe. La vieillesse, les rides, les poches sous les yeux, le visage d’aujourd’hui que l’on ne reconnaît plus et celui d’hier à jamais disparu. Le corps qui s’avachit. La chair qui commence à pendre. Depuis bien longtemps pour moi s’est amorcée la longue et lente descente vers la mort. A quand la décomposition des chairs et la putréfaction du corps ? Mais avant de rejoindre ce néant, il me faut me résigner à cette longue agonie, à cette lente douleur de vieillir.   

 

 

Insomnie. Ô insomnie, le jour se lève. Ô insomnie, depuis deux jours déjà tu me livres aux griffes de la nuit !  

 

 

Je ne suis qu’un pauvre bâtisseur de poussière.

 

 

A trop vouloir exister, j’en oublie de vivre....

 

 

Ah ! Quelle quête tragique que celle qui ramène immanquablement vers soi…

 

 

Je n’ai eu de cesse, au cours de cette vie, de m’interroger sur le sens de l’existence. Et toujours, je me suis heurté à l’étroitesse de ma compréhension. Étrange, obscur et absurde phénomène que ce passage ici-bas. Les raisons de cette présence en ce monde m’échappent et m’échapperont peut-être jusqu’à mon dernier souffle. Quel est le sens de la vie ? Comment répondre à une telle question ? Exit donc cette vaine interrogation. Que nous reste-t-il alors, si ce n’est le sens particulier qu’il nous faut donner à cette existence (à défaut d’en trouver un plus universel) ?

 

 

Axe existentiel ; ligne autour de laquelle se construit notre vie. L’ensemble de nos comportements, de nos pensées et de nos actes (des plus insignifiants aux plus significatifs) s’y conforment ou s’y soumettent.

 

 

Je hais cette époque. Mais, à bien y réfléchir, c’est moins l’époque que ceux qui y vivent que je déteste. Tous ces hommes qui ne pourraient vivre qu’aujourd’hui, dans ce monde factice et confortable. J’ai toujours détesté ceux qui entouraient leur vulnérable condition d’homme des commodités et des artifices offerts par le progrès.

 

 

Je ne peux m’empêcher de juger mes congénères. En un instant, mon idée sur eux est faite. Il me suffit de regarder leur tenue vestimentaire. Est-elle soignée, excentrique, traditionnelle ? Est-elle sans recherche ? Est-elle négligée ? « L’habit ne fait pas le moine » pensez-vous. En êtes-vous si sûr ? L’habit montre bien des choses ! Il révèle l'importance que l'on attribue aux apparences et, en particulier, à l'image de soi.

 

 

Je me suis toujours senti proche des mal-aimés de cette vie, des ratés, des perdants, des pauvres gens. Je me suis toujours rangé du côté des humbles. Moi qui en avais si honte autrefois, voilà que j’en suis fier aujourd’hui ! Oui, aujourd’hui je suis fier d’appartenir à cette race qu’on appelle les sans-grades.

 

 

A quoi consacrons-nous nos journées ? Travail et sommeil essentiellement. Quelques heures dédiées aux repas et aux tâches ménagères. Et le reste que nous dilapidons en repos et en divertissements. Mais où est donc « la vraie vie » ? Et comment avoir le temps de la découvrir et de la vivre avec cette existence-là ? J’ai toujours eu le sentiment désagréable de marcher à côté de ma vie et d’en vivre une qui n’a jamais vraiment été la mienne.

 

 

Que faire alors ? Comment se donner l’illusion de choisir son existence ?

 

Une seule règle peut-être… éviter les contraintes extérieures (celles qui n'ont pas été délibérément choisies). Qui, parmi nous, n’a jamais eu à subir les choix imposés par d’autres ? Dieu sait qu’en ce monde les obligations ne manquent pas ; parents, école, société, travail, collègues, enfants, conjoint, supérieur hiérarchique… Choisir sa vie en son âme et conscience en refusant toutes formes de contraintes imposées par Autrui. Peut-être est-ce là une solution ? Je l’ignore…

 

 

Nous cheminons tous sur cette longue route, en marcheurs égoïstes et solitaires, tâtonnant pour trouver notre chemin dans l’espace désertique du monde.

 

Quant à moi, je poursuis ma route qui m’éloigne toujours plus des hommes.

 

 

Il n’y a aucune vérité à entendre de la bouche des autres. On devrait se taire et simplement écouter son cœur...

 

 

Pourquoi ce qui intéresse les hommes n’est-il jamais l’essentiel ? Feignent-ils de l’ignorer ? S’y consacrent-ils dans la solitude ? N’y songent-ils jamais (j’en doute, mais qui sait ? Peut-être...). Je les vois discuter, avec le plus grand sérieux, de sujets sans intérêt. Même les plus intelligents s’y livrent sans scrupule. Pourquoi ? Et qui suis-je, moi, pour penser que je suis l’un des rares à me préoccuper de l’essentiel ?

 

 

L'existence humaine est fascinante. L'essentiel des hommes prennent plaisir à s’agiter dans le frétillement du monde, défendant ce que d’autres s’évertuent à combattre, construisant ce que d’autres s’échinent à détruire. L’homme semble ainsi choisir sa vie à seule fin de se donner l’illusion d’exister.

 

 

Dans la longue liste des astuces qui aident à mieux vivre, Dieu est, sans doute, l'une des plus ingénieuses...

 

 

Partout sur cette terre, je vois les ravages de la misère, de la guerre et de la mort. Partout je vois la primauté du sexe, de l’argent et du pouvoir. Toujours je n’ai vu que « ces pauvres choses » auxquelles personne ne semble pouvoir échapper !

 

 

Y avait-il auparavant cette odieuse machine à écraser les hommes ? N’avez-vous pas senti, ces derniers temps, se déployer un peu partout les lois de ce monde globalisé et uniforme qui, chaque jour, étouffent davantage nos individualités ?

 

 

Hégémonie du capitalisme, diktat des marchés financiers, productivité, rentabilité, compétitivité ! Tristes règles, triste monde ! Et nous voilà tous condamnés à vivre dans cette jungle impitoyable !  

 

 

Être comme les autres. Oui, certes… mais avec cette infime différence de n’avoir jamais pu l’accepter…

 

 

Aujourd’hui, terrible journée d’ennui. Heures vides et inutiles. 24 heures de ma vie irrémédiablement perdues. 24 heures qui n’ont servi à rien, si qui m’ont permis de m’ennuyer en pleurant sur mon sort… Ah ! La belle affaire ! Serait-ce là la seule activité dont je sois digne ? 

 

 

La journée idéale devrait être plurielle. J’y mettrais ceci : une activité principale – plaisante et, si possible, rémunératrice (il faut bien vivre, n’est-ce pas ?), quelques heures consacrées aux différents projets en cours, des instants de détente et de loisir, du temps consacré à son entourage, sans compter les inévitables tâches domestiques. A bien y penser, je dois dire qu’il m’arrive bien trop rarement de vivre ce genre de journée. Et, franchement, je ne saurais dire à qui en imputer à faute…

 

 

Le dimanche est un jour qui peut se montrer particulièrement pernicieux. A ce jour béni du repos, on y songe parfois dès lundi, s’imaginant déjà profiter de ces heures paresseuses ou programmant quelques activités plaisantes, sûr dès lors de prendre, le fameux jour, du bon temps et de vaquer enfin à ce qui nous plaît. Et lorsque arrive dimanche, on s’attelle consciencieusement aux tâches prévues, sans joie ni plaisir, en pensant déjà à lundi. 

 

 

La joie de construire de ses mains ; de travailler le bois, la pierre, le fer, la terre… La joie immense – et presque maternelle – de donner forme à la matière...

 

 

Quelques fleurs au bord d'un chemin. Le chant d'un oiseau. Un feuillage inondé de lumière. La naissance du crépuscule. Voilà, sans doute, la vraie poésie. La seule poésie peut-être... Celle qui parvient à toucher le cœur et à élever l'âme.

 

 

Vivre m'éreinte et m’assomme. Exister me consume et m’épuise. Que dois-je faire alors ?

 

 

Sans aspérité sociale frappante. Je suis de cette race de passe-partout, celle dont on ne peut rien dire, excepté des conneries.

 

 

L’existence n’est qu’une succession d’efforts tantôt pour se supporter, tantôt pour supporter le monde.

 

 

Aujourd’hui, tout me semble inaccessible. Vivre même est au-dessus de mes forces.

 

 

Nous sommes seuls. Évidemment, nous sommes seuls. De la naissance à la mort. Et on a beau chercher un peu de compagnie pour égayer notre existence, que peut la présence d’autrui face à notre solitude ? 

 

 

Ce matin, le ciel est bleu. Le printemps est de retour. Dehors, les gens ont l’air heureux. J’entends leur voix gaie et leurs éclats de rire. De quoi se réjouissent-ils ? Décidément, je ne comprendrai jamais les hommes.  

 

 

J'ai toujours eu à cœur d'aider les hommes (autant que j'en étais capable). Mais à force d'indifférence et d'ingratitude, l'humanité a, peu à peu, découragé cet élan d'altruisme. Elle est même parvenue à me rendre cynique et désabusé. Aussi ai-je fini par renoncer à les aider. Aujourd'hui, je suis comme tous les autres hommes, je ne vis plus que pour moi. Et peut-être même suis-je le pire de tous car je vis, à présent, comme un misanthrope égoïste et indifférent qui ne feint même plus l’amour pour son Prochain. 

 

 

Depuis plus d’un mois, la guerre fait rage à quelques encablures d’ici. Matin et soir, les médias nous bombardent d’informations. Pédagogues, ils nous expliquent la situation. Elle est très simple : les gentils massacrent les méchants en représailles des massacres perpétrés par les méchants... Si, si, c'est ce qu'il nous disent...

 

 

Toujours j’oscille entre celui que je suis et celui que j'aimerais être. Et cela m’écartèle sans cesse. Comme un condamné à perpétuité.

 

 

Qu’y a-t-il à écrire aujourd’hui ? Rien… ou, peut-être si, une seule chose ; que le dépouillement est le seul vêtement que j'aimerais revêtir. J’aime la sobriété. J’aspire à l'impossible... je suis trop brouillon, prolixe, encombré. Pourtant, à l'instant où j’écris ces mots, je sens toute la simplicité de mon âme…

 

 

L’endroit où je vis est encombré d’une foule de choses dont j’aimerais me défaire. Il y a quelque temps je me suis rasé la tête. Entièrement. Comme pour satisfaire ce désir de dépouillement. Dépouillement apparent et provisoire bien sûr. Encore trop lâche, sans doute, pour me résoudre à un dépouillement irréversible et absolu.

 

Il m’arrive souvent d’imaginer un endroit dénudé aux murs blancs. Une cellule monacale ou carcérale peut-être. Une pièce réduite à sa plus simple expression. Quelques livres sur une étagère. Une machine à écrire et un paquet de feuilles blanches posés sur une table. Un lit et quelques ustensiles de cuisine. Un lieu de vie simple et sans fioriture, un peu austère où l'on pourrait se consacrer à l'essentiel...

 

 

J'aimerais être aussi indifférent au monde que le monde se montre indifférent à mon égard.

 

 

Qui suis-je, moi qui me resterai à jamais inconnu et qui emporterai mon mystère dans la mort...

 

 

Les hommes m’insupportent ou m’ennuient. J’aimerais tant qu’ils m’indiffèrent. Je ne connais que trop leurs jeux stupides. C’est un misérable spectacle. Je voudrais fuir le monde pour vivre seul, seul, seul. Mais c’est impossible, je m’insupporte déjà…

 

 

L’écriture est un exercice cathartique, une sorte d’exutoire thérapeutique inoffensif où l’on peut déverser sa violence sans porter préjudice (ni au monde, ni à soi-même). On peut donc s’y livrer sans crainte. Mais, le plus souvent, l’écriture nous sauve de nous-mêmes et de cet abîme qui nous sépare du monde. Pour ma part, je crois que j’écris pour ne pas donner corps à la folle envie de détruire l'inhumanité que je vois chez tous les hommes.

 

 

Le monde ne survivra pas à ma mort. Il s’éteindra avec moi. Car c’est moi qui l’ai créé, de toutes pièces, à mon image. Et ma mort balaiera ce monde sans le moindre regret.

 

 

J'irai dans la mort comme j'ai traversé cette vie, seul et libre. Et tant pis si nul n'a pris le temps de m'aimer et de me comprendre...