Carnet n°233 Notes journalières
De la source – l’aube – sans réserve…
Des montagnes et des entailles…
Le gris qui se propage sur les visages…
Pas de hasard – rien de maudit…
Le voyage – l’épreuve de notre croissance…
Dans d’autres sphères que celle des semences et des récoltes…
Le jour moins épineux que toutes ces nuits successives – à porter l’âme à bout de bras – la chair prise dans toutes les déchirures…
Le souffle qui jaillit de l’âme comme la fleur de la terre – génération à la généalogie ancestrale – avec le cœur assez courbe pour épouser tous les destins…
De ciel en ciel – avec de moins en moins de sang…
Des yeux encore pour croire aux apparences…
Une tête pour raisonner – déduire – imaginer…
Des organes fonctionnels qui devraient se cantonner à leur usage premier – et non intervenir là où ils deviennent un obstacle…
L’ignorance de l’homme – l’incapacité de la pensée à appréhender l’invisible – l’incompétence du néocortex en matière de connaissance de soi…
La couleur de la première rencontre – comme une main qui effleure notre main – une longue caresse sur notre visage – comme un oiseau, trop longtemps enfermé, qui prend son envol…
Entre tendresse – étonnement et délivrance…
Nous autres nous éloignant des jeux communs – barbares et indigents – réservés à ceux qui n’aspirent qu’à oublier leur misère ou à devenir autre chose…
L’élan contraire nous anime – et parfois même nous assaille ; on aimerait être hors du temps – d’où notre solitude et notre amour du silence…
De grands yeux ouverts sur le monde endormi…
Des bruits de rouage dans la tête – la visite d’un nuage – le calme de la chambre – quelque chose aux aguets…
Suffisamment éloigné de la foule pour entendre distinctement la voix ; la nôtre – évidemment – comme un bref murmure – quelques paroles adressées à ce qui, en nous, est nocturne et enfantin – à ce qui, en nous, se laisse (presque toujours) aller à la nostalgie et à la tristesse…
Un visage contre la pluie – le même que celui qui affronte la grossièreté des hommes. Comme – en soi – profondément – viscéralement – un refus de l’inévitable et l’espérance d’un possible franchissement vers au-delà…
Des paroles pour soi – seul au milieu du noir – avec, au-dedans, le ciel et l’orage – et quelques restes de rêves – obsolètes – totalement inutiles. Le sourire de la lune devant notre figure ébahie – le monde repeint en bleu à force de supplices…
Tout s’écroule – tout se déchire – et, sur le sol, des lambeaux de cœur éparpillés – dégoulinants – comme la seule loi du monde – peut-être – incroyablement cruelle pour la psyché – mais inévitable pour grandir et approcher notre vrai visage – le silence – la vérité…
Toute une géographie où se perdre – et le rien – et le vide – à ressentir – à rejoindre…
Le monde – de moins en moins abstrait – beuglant – rouge sang – et dans l’âme – ce qui finit par se détacher et nous laisser nu…
La mémoire et la parole – défaillantes – presque hors d’usage – presque hors de propos…
Et toutes les frontières – sur la feuille – effacées…
La vie comme un songe – puis, comme un soleil…
Et nous – comme les pierres et les arbres – essayant, chaque matin, de faire peau neuve…
D’une brume à l’autre – sans pardon – sans larmes versées…
Dans le sillage des choses – dans le sillage de petits riens…
Le monde que l’on prend pour un paradis – en oubliant l’écart avec ce qui est juste – en oubliant l’écart avec ce qui est vrai…
Dans la tête – entre les lèvres – rien qu’un bourbier – une fournaise – une danse absurde – toutes nos préférences – un dialogue entre toutes nos folies. Et derrière ce chaos – le silence – déjà présent – discret – incroyablement attentif…
Le jour – comme un accident sur notre route – quelque chose d’impromptu malgré notre marche assidue et notre fidélité aux chemins – et qu’il nous faudra franchir à genoux pour le voir durer…
L’inégal combat entre l’espace et notre visage – entre la vérité et notre nom – entre le silence et notre vie trop bruyante…
Que faudrait-il délaisser pour que se dessine dans notre âme un peu d’innocence…
Debout – parfois – comme si nous avions l’air d’être – mais en désordre au-dedans – et parfois même (totalement) ravagé…
L’apparence d’un visage et d’une silhouette – seulement…
En nous – le baiser qui attend nos lèvres consentantes – infiniment désirable(s)…
A dormir dans l’empreinte immense des Dieux au lieu de débroussailler le monde – d’inventer sa sente – de danser avec toutes les ombres brûlantes qui vivent à nos côtés…
Comme une nuit et des parois dans la tête – une terre mille fois piétinée – un petit carré de sable avec au-dessus – très haut – à peine visible – une ouverture – un passage – un tunnel sans doute – vers l’air frais – l’extérieur – le ciel peut-être…
Du jour – comme une caresse – une manière de brûler en silence – de vivre au milieu du monde et des heures sans un seul visage confident…
Un baume – un réconfort – une (réelle) façon de se redresser dans la solitude…
Du silence et de la lumière – comme l’air que nous respirons – les seuls éléments nécessaires – peut-être…
Où pourrions-nous fuir puisque notre vie et notre tête sont cernées ; approfondir la blessure – sauter par la fenêtre (ouverte) de l’âme – plonger au-dedans et se perdre…
La tête baissée malgré la présence des arbres ; deux verticalités contraires – et qui se rejoindront peut-être – plus tard – la tristesse passée – le jour descendu…
Sans impératif – fidèle au feu – le soleil et la blancheur confondus – dans le maquis des heures – dans la sauvagerie des jours – le sourire sur le visage qui, peu à peu, s’efface – puis le visage, lui-même, qui disparaît – avec l’illusion…
Epaisse – cette absence des hommes – (bien) plus douloureuse que la solitude…
Une rencontre intacte – innocente – jamais née – comme si nous n’étions que des phénomènes inventés…
En réalité (peut-être – qui sait ?), tout est (réellement) sordide et douloureux – tristement instinctif et animal – comme s’il n’y avait pas encore assez d’homme en l’homme…
Rien qu’une aventure pénible – une pauvre histoire – en somme…
Nul lieu – nulle route – le même destin aux quatre coins du monde – le nôtre…
Des combats – de la détention – du temps et des choses qui passent ; le lot commun – coincé quelque part sur la terre – sans autre horizon que celui qui existe sous les yeux – sans autre perspective que cette étoile et ce coin de ciel au-dessus de notre tête…
Un lieu de passage – en nous – partout…
Des millions de choses et d’oiseaux – des figures et des morts – des caresses et des poings levés – des pierres qui roulent de toutes parts – puis, peu à peu, de moins en moins d’objets et de visages – de moins en moins de présence – puis, un jour, plus rien ; l’absence et le silence – seulement…
Le réel – au-dehors et au-dedans – prêt(s) à lutter – à s’abattre – à nous anéantir…
Verticalité absente ou bancale – et lorsque, trop rarement, elle paraît valide (et suffisamment vaillante) – le même résultat – sauf à l’intérieur où l’espace semble préservé…
Des noms sur des choses et des visages. Des noms pour différencier – et dans cette série d’insignifiances – le sacre de la multitude – uniforme et similaire – le singulier commun – ordinaire – semblable à tous les autres…
Et – ainsi – des pans de monde qui deviennent invisibles – et que l’on oublie…
Ce qui se multiplie – ce qui s’étend – ce qui se déploie. Et, pourtant, la même solitude – partout – les mêmes (pauvres) soliloques plaintifs. Des visages face à leurs miroirs…
Une halte dans la chambre de la forêt – dans l’intimité des arbres et des oiseaux. En ce lieu familier – parmi les nôtres – sauvages et solitaires – la parole dite pour nous-même(s) – sur ce carré sans frontière – où la terre et le ciel ne sont que de simples habitants – où les limites sont ailleurs – dans notre tête et la proximité des autres hommes…
Qui est-on parmi les siens – parmi ses frères – sinon la continuité de leur présence et de leur parole – l’espace et le silence communs – ce qui unit toutes les parties de l’ensemble…
Le jour – plus silencieux qu’à l’ordinaire – les mains tremblantes et l’âme plus nue qu’autrefois – moins exigeante – plus docile peut-être – qui acquiesce à ce qui est donné – à la surprise et au coutumier – au plaisant et au douloureux – de moins en moins contrariée par l’inévitable alternance…
L’odeur de la fuite et du sang – chez la bête sauvage – un frère dans nos rêves – un frère pour notre âme – celui qui habite le même labyrinthe que nous – qui porte le même mystère que le nôtre – celui que l’on doit déchiffrer – celui qui s’éloigne et se cache à la vue des armes et des hommes…
L’aube – parfois – réfractaire à notre venue ; trop de résistance et d’embarras – trop de doute et d’opposition – et l’essentiel qui manque ; la docilité et la confiance…
Plonger dans son propre gouffre comme un envol – qui pourrait s’y résoudre sans crainte…
On vit jusqu’au ciel – dans notre absence – sans interrogation – les lèvres pincées – aussi blanches que la neige – pour habiter hors des légendes – aussi près que possible des saisons…
Ce qui se glisse entre nous – le ciel et la terre – l’apparence d’un monde – la neige sur le sol noir – des larmes au milieu des souvenirs ; tout – comme une invitation – une volonté d’enfance – le retour à une respiration plus simple et plus ample – si nous savions nous retrouver…
Un chant – et trop de refus – face à l’absence de beauté – face à l’impossible élevé au rang de seuil – au rang de frontière infranchissable…
Plus qu’une espérance – une irrépressible nécessité…
Nous attendons la lumière – le sacre de l’invisible – comme d’autres le grand amour – le cœur et les mains tremblantes – la mémoire vierge de toute image – et les apparences en désordre…
Assis – juste un nom (pour les Autres) – au pied d’un arbre – un sourire à la place du visage – et la main tendue comme si l’on attendait que tombe la dernière neige…
Le rouge au front – sans la moindre honte – la couleur donnée par la colère de l’âme – épuisée – dans sa (vaine) attente de l’homme – désespérée par l’impossibilité de la rencontre – et si affamée, à présent, de solitude et de silence – ardente et fébrile – comme si la qualité des jours (et des années peut-être) qu’il nous reste à vivre en dépendait…
Le silence – écrin de la clarté du monde et de la voix – outil du Divin que savent si peu manier les hommes – trop chargés de désirs et de secrets – trop chargés d’embarras et d’aversions…
Le monde – des prières sans ciel – pire – des lamentations – des requêtes adressées à l’inconnu que nous plaçons toujours trop haut – au-dessus de nos têtes…
Les hommes – des ventres sous quelques rêves et des milliards d’étoiles. Et une bouche pour engloutir et vociférer – et, à la fois, crier et masquer leur ignorance…
La pauvre et triste existence des vivants – l’indigence (parfaitement) incarnée…
Peut-être faudrait-il rire devant les reflets changeants du réel – mais notre œil, trop attristé par ce que renvoient les miroirs, ne peut se réjouir de ce qu’il voit…
Enfant d’un jour lointain – encore titubant – encore ensommeillé – fidèle (toujours) à la terre – malgré lui…
Tout s’obscurcit – avec la douleur – tout prend les traits déformés de la grimace. La beauté même semble laide – l’Amour même semble sans cœur…
L’œil souffre comme si l’âme était dedans – comme si tous les doigts du monde étaient enfoncés à l’intérieur…
Un grand frisson de solitude en croisant chaque représentant de la communauté des hommes…
Dans le cœur – la faute – croit-on ; l’amour maladroit – carnassier – né de la pauvreté et du manque – de l’absence d’Amour – en soi ; quelque chose d’étranger – de céleste peut-être – aurait dû l’irriguer – remplacer les ombres folles et les tremblements d’une âme sans expérience – malheureuse…
Mais il faudrait plus de lumière – et moins de miroirs – pour échapper au regret – à la nostalgie – et accéder à ce qui prolonge l’homme…
Sur un axe – nous et les vents – et de part et d’autre – l’inconnu – autant devant que derrière. Visible le voisinage – seulement…
Quelques idées qui traversent la tête…
Quelques émotions qui traversent le cœur…
Entre infortune et providence – ni vraiment comblé – ni vraiment malheureux…
Cahin-caha – toujours – vers la lumière…
Quelques pas sans (véritable) conscience…
Quelque chose qui avance – en nous – imperceptiblement – invisible et sans imprudence…
Le soleil sur les pierres blanches – le visage innocent dans la lumière – et le reste – caché au sous-sol – au fond des âmes – à l’abri des regards ; ce qui est noir – impétueux – colérique – intraitable – le moins reluisant – les substances corporelles – la puanteur – la douleur – la désespérance – l’agonie et la mort – tous ces manques – tous ces manquements – hors-champ – relégués aux ombres de l’intimité – au chaos de notre solitude imparfaite – aux trop rares tête-à-têtes avec soi…
Quelques mouvements qui émergent des profondeurs – du silence – socle de toutes les agitations – de toutes les nervosités – l’ardeur des âmes et l’allant des foules – les petits jeux du monde qui font tressaillir les cœurs et se frotter les peaux parfois avec tendresse – parfois avec âpreté…
Tout ce qui apparaît – et éclate – sous la lumière…
Nous nous tenons là où nous avons jeté nos filets – juste au-dessus des pauvres remous de la surface – scrutant avec fébrilité la moindre émergence – attendant sans patience que quelques proies – des choses – des têtes – des cœurs – des âmes – soient pris au piège et remontés…
Sans un regard vers le ciel – sans imaginer un seul instant que l’invisible nous tient tous dans sa nasse – entre ses mains…
Des yeux sous la voûte – des ombres face à l’immensité – quelques bruits – quelques vagues – dans le silence et l’immobilité…
Et ces lignes – et ces pages – comme un murmure – long et discret – pour rappeler aux âmes leur chance et l’indispensable besogne qu’elles doivent accomplir pour se retrouver…
Ce que l’on connaît de soi – des îlots de terre noire – bûchers et cendres – des pas mal assurés vers l’inconnu – notre ardeur – quelques mythes personnels – des mensonges, bien sûr – quelques gestes triviaux – des idées communes – si répandues – déjà mille fois ressassées – des barques d’emprunt déposées ici et là – un peu partout – à la fin de chaque voyage…
La même chose que tout le monde – en somme…
Notre visage apparent…
Le sommeil qui s’étire – loin – très loin – si loin que nous allons, sans doute, continuer à dormir pendant des siècles – pendant des millénaires peut-être…
Notre voix – sans violence – murmure de solitaire discret – passant (presque) inaperçu dans les déserts qu’il traverse…
Un peu de neige sur la tête et les souliers – et, dans l’âme, son poids de silence…
Mains dans les poches et sur le visage, parfois, quelques larmes – une tristesse tendre et souriante sans autre raison que celle de vivre parmi les vivants…
Des paroles claires – parfois surprenantes – comme un défi à la bêtise et à la raison – rampantes ou sautillantes selon le dénivelé de la phrase et les aspérités du sens – porteuses de fenêtres immenses et de liberté – de forêts et de soleil – d’ombres, de rosée et de linceuls – déposées là – sur l’herbe et la pierre – dégagées du temps et de la nécessité des visages – admirables parfois – et sans auditoire (presque toujours) – et qui vieilliront, peut-être, avec patience pour s’offrir (pleinement) à celui qui, un jour, les lira avec attention…
Comme le jour – en nous – qui parfois se rompt…
Des ailes sur les mots qui s’élancent vers le monde en effleurant, de temps en temps, les choses du ciel – un peu de Divin descendu aussi bas que possible…
De la poussière d’or et de lumière…
Un trou – un peu plus loin – attend notre venue – un passage sans soleil – avec, de l’autre côté du noir, des avalanches de lumière…
Plus beau que dans nos rêves les plus extravagants…
A la frontière du bleu et de la nuit – au milieu des montagnes – dans le froid solitaire – comme dans n’importe quel désert – l’âme partagée – autant que le monde – entre les apparences et l’invisible…
Voyageur – parfois – la sueur au front – d’effort et de terreur – comme deux ailes repliées – épuisées par cette folle poursuite des ombres…
Du vent – de la cendre – et trop de routes possibles vers le même mystère…
A la fin – sans doute pourrons-nous dire que nous n’aurons fait que passer…
Le monde devant nos yeux – comme nous – les mains liées derrière le dos…
Le dos voûté – et tout qui s’efface – les souvenirs et la chair dispersés…
Et, bientôt, quelques os sous la terre…
Entre nos pairs et l’espace – notre destinée…
Entre le vide et l’interrogation – l’esprit…
Et notre âme qui n’a jamais su choisir…
Et le vent qui, sans cesse, s’en mêle – et qui, sans cesse, nous pousse – et qui, toujours, nous mène plus loin – ailleurs…
Mille séjours et des passages qui se succèdent – seulement…
Le perpétuel parti pris de la parole face au geste nu – sans autre racine que l’écoute et le silence – juste et droit comme une flèche – sans détour – sans hésitation – directement vers sa cible – parfait tel qu’il est…
Tout s’empare de nous – comme si nous étions un lieu à investir – un carrefour – un espace à remplir ; ce que nous sommes – littéralement – malgré nous – une étendue vierge que l’on habille – que l’on meuble – que l’on décore – inlassablement…
Dans le noir – à proximité – juché au-dessus de nos têtes – si absentes – si étourdies – trop souvent. En surplomb du monde et de toutes les chambres nuptiales – plus haut que tout – à l’exception de l’Amour qui nous élève…
A l’horizontale – ce mélange – cette étrangeté aux mille visages qui se plaint et se plie à toutes les nécessités…
Et ces hurlements dans l’âme – jamais entendue – jamais rejointe – le ciel scellé, pourtant, au milieu du front – et l’invisible comme axe central…
L’ébauche de l’homme – l’esquisse trop rapide (et trop élémentaire) des Dieux qui n’avaient, sous la main, qu’un peu de glaise et de vent…
Tout tombe – se vide et disparaît dans un trou – parfois à même le sol. Et pour l’essentiel des vivants – sans un seul regard – en silence – dans l’indifférence terrestre absolue – comme si la matière n’importait pas – comme s’il n’y avait rien au-dedans – ni au-dessus – ni derrière ; de simples amas de substances – fragiles – précaires – provisoires…
Ni âme – ni esprit – pas même la présence ou l’intention (malicieuse) des Dieux…
Du magma et le néant. Et le regard – trop haut – trop peu habité – pour que l’Amour sorte de son sommeil et puisse émerger au cœur de la chair…
Cette absence envahissante – dans la tête – au creux des mains – dans l’âme et le monde – plus qu’un découragement – plus qu’une inertie – ce qui n’est pas – ce qui ne peut être – là où il n’y a rien – ni personne – pas même un peu d’espérance…
Des lieux de misère et des grimaces…
Des instants volés au rêve – comme un trait sur le monde – biffé – raturé – avec une double barre dans la tête – ce que nous rappellent, sans cesse, les Autres – les vivants et les morts…
L’âme égratignée – couverte de plaies et de cicatrices ; tous les mensonges – les promesses non tenues – ce que l’on a tu – la somme incalculable des pertes et des déceptions…
L’aire de toutes les désillusions – immobile – jusqu’à ce que tout s’arrête…
Notre visage – rien qu’un miroir mille fois brisé – des éclats – des reflets – rien d’éternel – des fragments de monde – et un peu d’âme – parfois…
Les terres horizontales – de plus en plus étrangères – les rondes et les danses – le bruit – le cirque permanent – l’absence devenue maître du temps – les lois communes – la bêtise reine – les images trop grandes pour les têtes – envahissantes – la folie des cœurs en manque (carencés) – les ventres affamés et assassins – l’imposture élevée au rang de vérité…
Les ombres – partout – de plus en plus intimidantes…
Dieu – le ciel – l’exil – notre seul refuge – le silence et la solitude…
Comme un vieux rêve de contrebandier – avec des sacs emplis de fleurs et de parfums – des têtes gorgées d’éloges et de poésie – et des âmes débordantes de soleil et de gratitude…
Et nous autres – sur le chemin des crêtes – tout nus – en vérité – allant avec nos sandales usées et la besace (presque) vide…
L’âme chiffonnée – à la fenêtre – mains sur la poitrine – les cheveux ébouriffés par le vent – le cœur en tête – comme un défaut de fidélité – la lanterne des Autres accrochée trop près du front – à s’interroger sur la place du monde dans l’âme – et sur la place de l’âme dans le monde – et ne trouvant rien d’autre – en nous – et au-dehors – qu’un (immense) besoin de solitude et l’impérieuse nécessité de l’exil…
La hache et la lune dans le même sourire – collées sur les mêmes lèvres – le même visage – inséparables – à leur place – sans doute – comme les seuls outils de notre panoplie – les seuls instruments à notre disposition pour participer au(x) spectacle(s) du monde…
Du jour – tombant sur nous – de travers – de manière oblique – sur un seul versant – le moins exposé – le moins sensible – à l’ombre – comme un défi – un exercice d’anxiété pour nos pas en déséquilibre sur le fil tendu entre le silence et tous les possibles – avec la nuit – obscure – verticale – en contrebas…
Le grand vacarme de l’âme en réponse à l’insoluble question du « qui suis-je ? » Un grand tohu-bohu suivi d’un long – d’un très long – silence (définitif peut-être)…
Le monde – comme l’éternel retour – la naissance de tout, sans cesse, recommencée…
Et au-dessus – et en dessous – la même nuit qui s’étire – indéfiniment…
Et nous – sur ce fil invisible – tout au long de cet interminable voyage…
Sur le même point – oscillant – à demi ouvert – témoin du cours naturel des choses – nos battements de cœur – notre respiration – et l’inquiétude commune de ne plus être – un jour – mille fois vécu pourtant – comme toutes nos vies – oubliés…
Du monde et de la lumière qui se mélangent dans nos veines – dans notre sang frémissant…
Des rives – du ciel – et la main des Dieux qui distribue et répartit – du noir et des aventures – des fleurs et de la mort – et le déclin, le soir venu – et l’absence en hiver…
Pas la moindre âme qui vive ; et notre prison toujours aussi peuplée de fantômes…
L’éternel cheminement vers le même mystère – inconnu…
Errant – comme le voyage trop longtemps oublié – le verbe contre la douleur – le verbe au service de la terre – de l’envol et du ciel descendu – de l’intérieur vers le dehors – comme un rayonnement – comme l’écho (parfois nécessaire) du premier silence…
Parmi les arbres – nos frères – le feu silencieux au cœur de notre solitude – des visages fraternels au bord du front – le visage tourné vers nous – dans nos profondeurs secrètes – avec le même sang qui circule dans nos veines – entre nous – au centre du plus intime – au fond d’un plus grand que l’homme qui se partage en autant de parts que nécessaire…