Carnet n°260 Notes journalières
Le monde – sans image – tombé – avec nous – dans notre chute – perçu et ressenti – inscrit, peut-être, sur la carte la plus ancienne (que l’âme seule peut déchiffrer)…
Des mots – personne – l’inexistence du temps – l’Amour dans son règne – au-dedans – alentour – partout en son royaume – malgré la nuit et les poings levés – les fables et la cruauté – l’inclination des hommes – de tous les vivants – à fermer les yeux – à satisfaire leurs faims – de toutes les manières possibles…
A peu près rien – devant le miroir ; et la même chose derrière…
Les pages du jour dans le silence et les bruits du monde – notre immobilité – nos profondeurs – au-delà des apparences ; ce que dissimulent – trop souvent – l’inertie des hommes – leur absence et leur frivolité ; les fruits obscurs et inconséquents de ce qu’ils appellent, à tort, la raison…
Ce qui nous maintient en deçà du monde – à l’abri des fables qu’ont inventées les hommes…
Le vrai dont on ne peut rien dire ; et l’ailleurs où nos ailes sont déjà posées…
L’invitation de la clarté et de l’évidence – les preuves tangibles du Divin vivant – sensible – attentif – à travers notre présence – nos gestes – notre parole – notre manière de nous tenir debout sur la pierre – humble face aux Autres – au milieu du désert ou parmi la foule – le vide en tête et les bras grands ouverts…
L’encre se montre, parfois, très noire ; mais elle reflète parfaitement notre condition terrestre et la possibilité de la lumière – cette clarté souveraine cachée dans la matière – présente jusque dans nos plus obscures ténèbres – dans toutes nos errances – dans tous nos vacillements ; la joie – le vide et le soleil – qu’il nous faut faire émerger du substrat le plus opaque – le plus épais…
Silence et voix vive – comme deux possibilités – deux expressions – de la même volonté – de la même indécision…
Et cette navigation discrète (et lucide) entre toutes les formes de sommeil…
Le jour comme seul tropisme…
Indifférent aux risques – aux foules – aux menaces…
Le vent – valide et valable – quelle que soit notre embarcation…
Nous – replié(s) – dans notre respiration – entre le ciel et l’inquiétude – sur cet espace immense où la barbarie réussit à s’épanouir au milieu des fleurs – là où la chair côtoie les flammes – là où le feu naît au fond de l’abîme – en ces lieux où chaque vivant brûle ses jours – son âme – au milieu d’un énorme brasier collectif – impersonnel – en ces lieux où la mort – ressentie, si souvent, comme une limite – peut, parfois, être vécue comme une extension du territoire – une aire supplémentaire à explorer – une nouvelle frontière à franchir…
Sur notre lit de roses – rien ; la chair pleine d’épines – seulement ; et les pétales – comme un rêve – envolés – emportés ailleurs – sans doute…
Notre absence – comme une réconciliation – les conditions d’une présence plus aiguisée – de plus en plus pérenne – comme une assise indispensable…
Un éventail de feuilles à la main – une manière de soutenir le vent – de le compléter (et de le suppléer parfois)…
La vie comme un oubli – la seule possibilité, sans doute, pour guérir ses blessures…
Ce qui s’arrache comme une délivrance…
Notre retour au seul lieu possible – ce centre sans ombre que nous croyons avoir quitté – dont nous nous sentons, si souvent, éloignés…
Une route – au loin – comme un attrait ancien – une lumière aguicheuse qui a perdu son pouvoir de séduction ; un ailleurs – un peu plus loin ; un autrement que le regard peut initier ici – n’importe où…
Nous – seul(s) – effrayé(s) par quelques riens – sensible(s) et vulnérable(s) – mais prêt(s) à vivre ce que les circonstances offriront…
L’esprit vide – le pas errant – la main et le cœur présents – comme arraché au monde humain – à la violence – à l’irréparable (supposé) – parmi les arbres et l’oubli – à présent…
Des siècles d’absence et de consolations (grossières) – l’antidote, avons-nous cru, à la souffrance et aux malheurs – multiples – innombrables – le besoin d’une terre nouvelle et la nécessité de l’exil…
Au cœur de la solitude – le seul remède aujourd’hui…
Le règne du plus simple ; le nécessaire et l’essentiel – la nudité – notre cœur – cette présence sans rempart ; un infime carré de terre sous le ciel étoilé – des collines – des forêts – l’existence à l’abri du monde – à l’écart des hommes – dans le seul périmètre habitable…
Des lieux – des routes – où l’on s’attarde par insouciance – par négligence – par paresse – par inclinaison à la facilité – la crainte de demeurer seul(s) – et, partout, des coins de rues où l’on se renifle et où l’on se bat comme des chiens…
Une foule – des meutes et des tribus…
Des visages méfiants – patibulaires – à l’affût – dans les interstices noirs du voyage…
L’obscurité qui se redresse – qui se déploie – face à l’envergure ridicule de nos fenêtres…
Tous les rêves célébrés – la présence et le plus nécessaire – oubliés…
Le sommeil – comme une musique lénifiante – un tapis moelleux – pour les plus indolents – les plus souffreteux – les plus enclins à l’usage d’artifices – tous les thuriféraires du progrès – destiné à tous ceux qui consolent leur effroi à coup de danses – de rencontres – de technologies – avides de tout ce que l’on juge propice à la fuite des conditions de l’existence (terrestre)…
Le cœur chargé d’une mémoire inutile…
Le monde rassemblé – devant nous…
A nos pieds – la terre fertile…
Partout – l’absence et le tumulte…
Et – au cœur de ce chaos – et au-dedans de notre silence – l’édification (naturelle) du poème – comme l’érection d’un possible au milieu des cris – au milieu de la stupeur…
Le bleu qui surprend notre âme mariée (depuis si longtemps) à la misère et aux tourments…
Quelques lignes pour déchirer la nuit – l’ignorance ; quelques coups de pioche donnés (presque) au hasard contre les murs derrière lesquels sont incarcérés les hommes…
Et, soudain, comme une offrande – un miracle – la disparition de la terre – de toutes les formes de gravité et la célébration (inespérée) du mystère – comme une évidence (enfin) comprise – (enfin) vécue…
Le monde qui devient une aire de jeu – une brève escale – un minuscule carré de pierres – dans l’immensité et la démesure du voyage…
Dans le bleu du poème – la même terre noire que sous nos pieds…
Des mondes parallèles – des milliards de soleils…
La peau déchirée qui se reconstitue…
Toutes les figures de l’âme – assises en cercle – rassemblées…
Nous – émergeant au milieu d’histoires pathétiques…
Un souffle – une secousse – un élan…
En marche vers l’effacement…
Dieu déchiré – en lambeaux – éparpillé par le vent – au milieu des fleurs et des âmes – flottant au-dessus des têtes – parmi les orages et les secrets – comme un rêve…
Le jour – parsemé de trous – comme un jardin sans terre – sans épaisseur ; un dévoilement de l’absence – toute notre opacité assiégée…
Sur nos feuilles – le mystère exposé – par fragments ; une invitation à la chute – à l’égarement ; une manière de franchir les premières frontières du pays de la tendresse – la lumière dans le geste…
Des mots comme une jetée vers le large – un pont entre les rives – toutes les distances – un espace où tout peut être posé ; pierres – soucis – brûlures – regrets – tous les temps de l’ignorance – l’au-delà de la mort – ce qui émerge au milieu de la brume – le réel – la sagesse peut-être – entre mille autres choses…
En un lieu où le regard est la lampe – la terre – la marche – l’aube – le soleil et l’horizon ; tout – en somme – y compris les ombres et l’obscurité…
Ce que l’on entend à travers la langue – le silence – cette étrange clarté dont le faîte nous surprend parfois au détour d’un mot – à la fin d’une phrase – au début d’une nouvelle page…
Plus qu’un inventaire – une chaîne – longue – interminable (littéralement) – ce que nous sommes – réuni(s) – fragmenté(s) – inlassablement…
D’un horizon à l’autre…
D’une vérité à l’autre…
Comme si l’on voyait – et comprenait – depuis la parcelle où nous nous tenons…
Fragments – regard et paroles parcellaires…
Celui qui sait se tient au-dessus – et se tait ; il ne participe au déploiement de l’ignorance et de la partialité…
De la brume – entre les lignes – un peu d’opacité sur le silence…
La lumière trop éparse ; et les ombres puissantes et multiples…
L’incroyable secousse qui sévit – à l’intérieur…
Le temps pulvérisé – nous – sans voix – le langage éclaté – comme un outil neuf capable d’explorer l’inconnu – la nouveauté d’un territoire indistinct – infini – sans doute…
Pas à pas – ligne après ligne – sur l’étrange chemin où le cœur remplace, peu à peu, les pieds et la main – où l’âme demeure le seul instrument – au service du monde et de la lumière – qu’importe les états et les créatures rencontrées…
Le silence et l’Amour – au-dessus de toutes les existences…
L’inévitable obéissance à l’invisible – le souffle apparent du temps sur l’espace…
Et nous – à nos fenêtres – (totalement) ahuris au-dedans…
Les yeux fermés – fragile(s) – vacillant(s)…
Tout – dans le désordre – entre l’ivresse et le vertige – et la confiance implacable – cette fidélité à la route qui s’ouvre devant nous – visages et paysages – ombres et silence – la nuit qui défile – comme l’absence – proie et rapace confondus en chacun…
Nous – face à mille figures – laides – exemplaires – aguicheuses – détentrices d’aucune vérité – inconstantes – comme le vent qui nous traverse – qui nous emporte – ailleurs déjà – affranchi(s) de la mémoire – sur la lame aiguisée – tranchante – de l’oubli…
De nulle part vers le vide…
De l’origine vers l’origine – à travers tous les mondes (possibles – imaginables)…
Le jour d’avant – le jour d’après – les yeux fermés – les saisons qui passent – apparemment…
Des visages et des étoiles – ici et là…
Et nous – tremblant(s) – titubant(s) – parmi les songes et les fantômes – absent(s) – à l’écart des vivants qui dansent sous l’emprise des flammes – du feu incontrôlable…
Le souffle court – haletant – dans mille paysages imaginaires…
Hors du temps – le pire désordre dans la psyché ; et la quiétude de l’esprit…
Personne d’autre – en soi ; au centre de la communauté fraternelle ; en son cœur – l’Amour – la présence amoureuse…
Et en tous lieux – cette solitude dont nous avons tant besoin…
La parole errante – comme l’esprit – en quête de silence – de son propre mystère…
Le vent recouvrant la voix – la joie se frayant un passage entre les voiles poussiéreux – entre les souvenirs et les choses amassées…
Si semblable aux Autres – la différence comme un interstice au fond duquel peuvent se déployer le sourire et l’eau – sur les lèvres et la soif…
Notre déperdition – notre effacement – le rapprochement vers l’origine – et cette intimité grandissante avec le monde – la source – le silence…
Nous – cherchant notre présence…
Comme un lent glissement du songe vers le réel…
Les premiers abords de la vérité aux confins de notre veille…
Le regard à la place des yeux – le chant qui remplace le verbe – l’oscillation naturelle entre ce qui cherche et ce qui est cherché…
La vie comme un voyage – des lieux et de l’errance – des existences provisoires et de minuscules points d’attache – au gré des étoiles et des courants qui nous emportent ; et cette étrange immobilité au centre – quels que soient les états – les escales – la nature du périple et les mondes traversés…
Notre destin – notre providence – l’aire commune des vivants – le seul sort possible…
L’espace venteux dans la poitrine – le monde – le souffle – au-dedans…
Devant soi – l’encre bleue – les premières magies de l’aurore…
L’intimité aux confins du songe – aux confins des marges…
Le silence – derrière la parole – plus abondant aux abords de la source…
Le langage – presque toujours inapproprié – nécessaire seulement aux rencontres nocturnes – archaïques – incroyablement élémentaires – au sein desquelles n’est possible ni le silence – ni le geste juste…
Au pays grossier de l’échange où ne règne que le commerce – où la communion et le (véritable) partage sont encore des utopies…
Les tremblements de la chair dans le jour…
Une once de silence dans la paume ouverte…
La présence et le sourire – le regard à la renverse – la terre amenée vers les hauteurs et le ciel descendu – la matière qui se mélange – des départs – des retours – du merveilleux – ce qu’il faut de doute et d’enchantement pour échapper aux tourments et aux certitudes du monde…
Aucun héritage – hormis les fruits de la tête renversée – le silence des pages – ce que dessinent, chaque jour, les mots…
La possibilité de l’oubli – l’invitation à recommencer – à se défaire de tous ses oripeaux – à retrouver l’origine…
Le vide et la source – ce qui enfante et ce qui donne la joie…
Rien ne vieillit vraiment ; peu à peu – on s’use – on s’abîme – on dysfonctionne…
Le sang – la tête – la chair – les mille combinaisons de la matière – tout ce qui a trait au vent et au voyage…
Dans le vide – rien – ou, peut-être, une terre ; sur la terre – rien – ou, peut-être, un jardin ; dans le jardin – rien – ou, peut-être, une table ; sur la table – rien – ou, peut-être, une feuille ; sur la feuille – rien – ou, peut-être, quelques signes ; le vide qui s’exprime…
Ce que nous léguons – avant notre départ – cette manière, si singulière, d’être au monde…
Dieu dans le sang – à parts égales avec les restes d’un autre monde…
Les instincts de nos aïeux – et ce regard qui s’absente encore trop souvent…
Les enchantements et les déboires de chaque voyage – et, en soi, indépendant – cet espace de jubilation – affranchi des affres et des réjouissances du chemin…
A voix basse – discrètement – l’origine davantage que la fable – le repos davantage que les tourments…
Nous – comme les fleurs – au-dessus de l’abîme – au milieu des ténèbres décorées avec les couleurs de la terre – les bouches volubiles devant les spectacles – la tête en dessous du miracle – de tous les possibles – submergée par la stupeur – et la chair toute tremblante…
Penché(s) sur notre labeur – œuvrant comme si Dieu – et le monde – avaient besoin de notre besogne…
Solitaire – sans gouverner le temps – dilapidant les jours et les heures en fêtes insistantes – le cœur présent dans notre veille – entre l’attente et le recommencement – le monde relégué aux souvenirs – personne sur la terre – sur les tombes – pas même l’ombre de quelques survivants – à l’avant-plan de la lumière…
Une marche ni funeste – ni tragique – très longue – interminable (littéralement) dont nous serons, à jamais, l’unique composante…
Le geste – comme la première et l’ultime parole – aussi puissant que le silence lorsqu’il s’incarne dans notre présence – aussi puissant que le regard lorsque – de part et d’autre des yeux et du front – l’abîme devient vide habité…
Sourire et soleil – sans voix – la plus belle manière d’être là – au milieu du monde – parmi tous les Autres ; ces frères de corps – de cœur – d’âme et d’esprit…
Sur la pierre – solitaire – face à la nuit – au monde sans lumière – l’assise verticale – l’âme dressée dans l’œil – comme un éclat au-dedans – une forme de clarté – une fièvre assagie – incroyablement sensée…
Et une paume immense tendue vers ce qui s’avance…
Rien du temps – rien de précieux…
Le plus essentiel – l’ordinaire éternel…
Impassible face aux excès – face aux dérives – silencieux dans cette longue attente – comme un passage – la traversée d’un feu étrange – immense – un lieu rayonnant – régénérant ; une marche immobile à même le jour…
Nous – droit(s) – redressé(s) – à la renverse – devenant la terre – le temps – le ciel – cet œil au-dessus de tout ; l’étreinte – le mélange – l’intimité ; ce à quoi chacun aspire – en secret – en vérité…
Ne rien imposer – ne rien concevoir…
Laisser le vide se colorer ; nous laisser pencher tantôt vers la faim – tantôt vers la frugalité – tantôt vers l’inconsistance – tantôt vers l’épaisseur – tantôt vers le jour – tantôt vers la nuit – tantôt vers la parole – tantôt vers le silence – tantôt vers la foule – tantôt vers le désert – tantôt vers le mouvement – tantôt vers l’immobilité…
Devenir pleinement cet espace sans exigence dont la seule vocation est d’aimer – d’accueillir ce qui arrive – ce qui s’impose – ce qui nous habille momentanément – qu’importe l’allure – la nature – la texture – les intentions – de ce qui advient ; de simples combinaisons provisoires aux parures changeantes – des manifestations fugaces de l’essence – d’infimes phénomènes – de minuscules foulées dans la danse incessante de la matière qui tourne dans le vide habité – au milieu – au centre – continuellement – autour de son axe – l’espace de présence – là où nous nous tenons – toujours – de la plus simple – de la plus intelligente et de la plus sensible – manière (contrairement à ce que pourraient laisser penser les apparences du monde) – s’ingéniant inlassablement à trouver le plus juste dosage d’Amour et de lumière selon les formes – les possibilités – les circonstances…
Comme une épaisseur qui recouvre le plus vif – le plus naturel – le plus beau – le plus sauvage ; toutes les étreintes cachées sous ce qui semble éteint…
En dessous – la forêt ; au-dessus – la nuit parrainée par le langage alors que règne dans les tréfonds le plus juste (et le plus merveilleux) silence…
Du sous-sol au ciel – le même hurlement – le même besoin – le même appel – l’impérieuse nécessité du vent pour démanteler les strates – soulever tous les couvercles – balayer la pesanteur et les misérables tragédies qui se jouent dans l’obscurité…
Bouché bée devant le minuscule manège du temps – le petit théâtre des vivants – la tentative des alphabets pour appréhender le réel – décrire le monde – un effleurement à peine – une distance infranchissable – bien sûr – par le langage (et toutes les manigances des hommes) ; le cœur amoindri – inerte – léthargique – comme paralysé ; le corps-sac – le corps-machine – le corps jouissant (de manière grossière et triviale) – l’esprit anesthésié au moindre mal…
L’instinct – la peur – le désir – la frivolité – ce à quoi l’on occupe les jours – ce que l’on emplit – l’espace – l’existence – le temps – pour essayer (vainement) d’échapper au vide…
Le langage des pierres et des bêtes – et celui du ciel – moins singulier – sans signe – sans surface – dans les profondeurs – essentiel – très proches l’un de l’autre – en vérité – si différents de celui des hommes – trivial – superficiel – abstrait – qui éloigne du réel à mesure que s’affinent et se complexifient les idées – les images – les concepts et les définitions…
La vie comme une aubaine pour la matière…
Le jour comme une aubaine pour la vie…
Une longue chaîne – de l’origine vers l’origine…
La nuit qui s’étire – d’une lumière à l’autre…
Et nos pas sur la terre que l’on croit ferme…
L’horizon noir – les visages féroces…
Des querelles – des mensonges – cette folie aux quatre coins du monde…
Et cette fatigue (guère surprenante) au milieu des Autres…
Des séants – du sommeil – sur un tas d’ordures (immense)…
Dans le ventre – le sang – la tête – mille batailles entre l’Amour et les instincts…
Partout – la volonté des sous-sols et la nécessité du ciel…
Le monde – sur nous – en couches compactes – resserrées…
Le vide rempli jusqu’aux dernières frontières…
Nous – vivant(s) – dans une épaisseur infernale – irrespirable – asphyxiante…
Le langage nocturne – enfanté par la douleur et la proximité de la mort – le grand ciel noir au-dessus des têtes – comme un piètre hommage aux enfances malheureuses – aux vivants sans semence – aux hommes sans destin – à toutes ces vies qui poussent au milieu des ronces et des immondices – à tous ceux dont le chagrin étouffe, peu à peu, le souffle – à tous ceux dont le cœur a fini par rejoindre l’obscurité hermétique des profondeurs – prisonniers d’un monde sans raison – sans promesse – sans signification…
Des cieux trop lointains…
Et cet acharnement frénétique sur des routes insensées…
Et la lumière qui – lentement – se penche sur notre épaule – comme si le temps était venu de transformer la course en immobilité…
En piteux état – comme la terre et l’Amour…
Et nous – retrouvant (enfin) la possibilité de l’envol – au seuil de l’engloutissement…
Découvrant (comme toujours) l’existence d’une trappe minuscule au fond de l’impasse…
D’un bord à l’autre de l’âme – du monde – tantôt aux marges – tantôt au centre…
Vivant à la manière des bêtes et des rois…
La chair épaisse – le cœur tremblant…
Ivres de rêves et de sommeil…
Si proches de Dieu et des premiers instincts…
Dans cet écart permanent entre le vide et la matière…
Si bruyamment humains…
Le temps d’une vie sans espérance – s’éreintant (seulement) à troubler le silence…
Nous – illisibles et vacants – malgré la profusion des signes et des choses…
Ni fenêtre – ni chemin – le séant entre le feu et le cri – le sol et la tête – rien en dessous – rien au-dessus – un peu d’argile – quelques étoiles – peut-être…
Les jours – à moitié mythe – à moitié nuit…
Rien qui ne vaille (réellement) la peine – la lourde charge – seulement – des soucis sur le dos…
Entre le rêve et le réel…
Entre l’angoisse et l’épuisement…
Passager(s) engagé(s) dans la traversée nocturne des nuées…
Le bleu aux lèvres – le bleu jusqu’au fond des cris…
Les secousses du temps – l’ébranlement de l’échine – les vertèbres disloquées…
La destruction de tous les édifices – comme une simple parenthèse occupationnelle – une longue période sans intérêt…
Des projets – des départs – des érections – comme de pitoyables déviations – des détours amputés de l’essentiel…
Des vies dans une forme (inconcevable) d’éloignement…
Des existences à la manière d’une absence…
Et nous – si longtemps oublié(s) – à présent – au cœur du bleu naturel – la puissance déconstruite – dégagé(s) des mythes et des artifices – de tous les mensonges inhérents au monde et au temps…
Uni(s) et rassemblé(s) jusque dans notre éparpillement…
Dans l’impérieuse nécessité du jour…
Au cœur des absences et des destructions…
La foule – dans le noir – personne – dans les profondeurs…
Seul(s) – dans le silence – cette perpétuation de nous-même(s)…
Du sommeil en pagaille…
Des vivants qui ont l’air de vivre…
Des rêves et de la glaise – essentiellement…
Terre et ciel asymétriques – pas même un territoire – pas même un paysage – un lieu de passage lacunaire où l’on s’attarde aveuglément…
Nous – flottant entre la brume et l’océan – avec, parfois, un peu de clarté née du vol des oiseaux – enlisé(s) sur des chemins obscurs – rêvant de bleu et de regard – de mots et de rencontres intenses – englué(s) dans un parcours – des images – une fange – dans la tête – sur le sol – qui nécessiterait une soif plus intense – un soleil et une hache – pour désembourber le souffle des songes et des substances terrestres…
Une issue à nos grilles – un passage – un autre lieu où l’on pourrait rafraîchir ses profondeurs et régénérer son feu…
Le point d’expansion – de rétractation – le seuil des retrouvailles – au-delà des murs de paroles – au-delà des sons inutiles – de plus en plus proche(s) d’un silence d’épanouissement propice aux rencontres flamboyantes avec tous nos visages – notre âme en haillons – éparpillés depuis trop longtemps – isolés de la braise incandescente – innocents – sans impatience ; qu’importe le jour et l’état du monde – qu’importe la lumière ou l’obscurité…
La joie et le sel de l’enfance…
Dans nos vies – l’être nécessaire – un peu de vérité…
Nos gestes et nos pas – métaphysiques – quotidiens…
Cette manière (si particulière) d’être au monde ; vide – vierge – sensible – attentif – présent…
Des jours et des jours – éloigné(s) de la source – sans fantaisie – la tête penchée sur son labeur – les mains médiocrement occupées – l’âme entière absente…
Le monde qui tourne – comme une pierre qui dévale la pente où on l’a posée – sans aube – sans interruption possible – jusqu’au fond de l’abîme…
Le vide – à la fenêtre – sans autre horizon – un chemin – à l’écart…
Comme de l’eau qui coule…
L’âme au-dessus des visages…
Le retrait des ombres – et, à la place, un feu tentaculaire…
La foulée frémissante…
Le cœur et le vent – main dans la main – se faufilant dans la lumière naissante – entre le sommeil et la matière…
L’écoute et l’attention favorisées au détriment des coups et des cris…
Le silence – en nous – comme une flèche – une étendue – une pente sur laquelle glisseraient toutes les choses et toutes les figures du monde…
Un interstice – comme un tunnel qui mènerait vers la proximité – l’étreinte – la plus haute intimité…
La complétude nécessaire à la joie…
La continuité – bien sûr – du voyage et du poème…
Des lignes – une parole – vives ; moins de réponses que de questions – définitives parfois…
Ni étoile – ni aveu – toutes les figures du vide – les infinies déclinaisons du silence – l’inespéré en quelque sorte…
Ni homme – ni Dieu ; ni ciel – ni terre ; ni âme – ni ventre ; aux confins de tout – dans le périmètre des intersections – aux marges et au centre – là où tout peut être envisagé – l’extase et le néant – tous les possibles – la providence – tous les sorts et toutes les fortunes…
Et ce feu – bien sûr – qui court entre les mots et les âges – sur nos jours – sur nos pages…
Et le vent qui, sans cesse, s’invite et nous réinvente – l’oubli accroché à notre sourire insoucieux de la mort et du soleil…