Carnet n°240 Notes journalières
Un tunnel – sous la page – creusé à force de mots – de tentatives – de volonté – et qui mène, presque sans détour, à l’espace le plus inattendu – au silence le plus inespéré…
En nous – une réserve de forces nées du moins apparent – du plus profond – du feu le plus interne engendré – et alimenté – par les plus lointaines contrées de l’infini…
L’invisible qui donne naissance au souffle…
Des trous dans la matière – du vide, en quelque sorte, pour y installer des yeux – une perspective – le matériau nécessaire au déploiement du regard…
Tout s’avance vers nous – sans pudeur – sans ferveur – sans restriction – mû par une mécanique sous-jacente vouée à l’obéissance – à la soumission (absolue) aux impératifs intérieurs…
Des mouvements – des instincts – des nécessités qui cherchent à être satisfaites – le magma mobile de l’impersonnel à travers le balai apparent des visages et des individualités…
L’inachèvement – sans erreur – sans impasse – sans issue – notre monde voué au temps – à l’attente – aux promesses – au devenir – à l’impossibilité de se révéler et de se reconnaître – à l’alternance (pas si tragique) du réel et du rêve – de la vie et de la mort – mille fois recommencés…
Entre la prescription et le phénomène accidentel – entre le jeu, la déroute et la peur – nous-mêmes concentrés dans la folie de tous nos gestes…
L’infini et l’éternité qui, sans cesse, changent d’envergure et d’apparence – de contextes et de lois – se jouant des regards et transformant, à l’envi, les perspectives…
Nous – devant le temps – impuissants – ignorants – adeptes d’un rythme imposé que l’on saisit mal – et que l’on ne peut ni éliminer – ni dominer…
A attendre et à espérer (en vain) – des troubles plein la tête – sur un terrain implacable – avec des gestes maladroits – sans la moindre erreur possible – vivant parmi d’Autres dans cette longue file qui patiente devant des portes imaginaires qui pourraient ouvrir sur des pays qui n’existent pas…
Nous – comme chantier – espace de tous les passages et de tous les mouvements – lieu de tous les phénomènes…
Inertes malgré la mobilité des membres – des idées – des émotions…
Immobiles – comme le regard – ce que nous sommes (profondément) – au milieu du chaos…
L’esprit – le monde – ce qui, en nous, est le moins inachevé – et ce qu’il reste lorsque tout s’est dérobé – lorsque tout s’est effondré…
Des murs et des trajectoires obliques – quelque chose d’impénétrable et trop de tentatives approximatives…
De la fatigue – de la lassitude – de l’obstination – notre destin irréfutable – la seule chose que nous ayons et la force, parfois, de nous accompagner lorsque les Autres nous font défaut…
A cet instant même – ce que nous longeons – ce autour de quoi nous nous éreintons à tourner – sans même nous en rendre compte – le centre dont nous faisons partie – le centre que nous sommes tous – au fond…
Ça court – ça circule – ça se rejoint – ça se sépare – de proche en proche – sans jamais en voir le bout – dans l’ignorance et l’oubli de l’origine – comme une longue (et vaine) tentative de libération…
Des murs lancés contre des murs – de la matière jetée sur de la matière – des yeux et des corps apparemment séparés – dans tous les sens. Prisonniers éternels du magma inerte et chaotique – comme une pierre qui se débattrait dans un éboulis perpétuel…
On ne se libère de rien ; on apprend à vivre en détention – et à faire naître, en soi, le regard affranchi – en surplomb ; en devenant la texture et la couleur de ce qui nous entoure – jusqu’à basculer dans le monde des choses – cet autre versant de l’esprit – la dimension palpable – éminemment matérielle de l’invisible…
L’équilibre érigé par les forces qui luttent – qui s’opposent – qui résistent ou se fédèrent – qui ne cessent de se transformer – de nous – de tout – transformer – avec puissance et lenteur – avec la patience nécessaire aux œuvres de longue haleine – aux besognes inachevables – et nous autres – éléments et main-d’œuvre de ce labeur sans fin – traversant crises et tempêtes – déserts et parenthèses – toujours vaillants – toujours à la manœuvre – à notre place – à notre poste – jour après jour – pendant des millénaires – et (presque) sans jamais fléchir…
A vivre – avec rien dans la tête – le vide – défait des restes de la volonté – de tous les reliquats de désir – au-delà du plus commun – au-delà de l’ordinaire porteur de projets et d’embarras…
Nous – face à tout – bloqué(s) – de l’hypothétique début à l’improbable fin – partiel(s) et parfait(s) – tel(s) quel(s) – au cœur de ce qui nous constitue – au cœur de ce qui passe – de ce qui dure (un peu) – de ce qui demeure – éternellement…
Entier(s) et inachevable(s) – engagé(s) et hors de toutes les histoires – quels que soient les visages et les circonstances…
Ce qui se construit – malgré nous – jusqu’à l’effondrement…
Le poids de tout – sur les bras – dans l’âme – partout…
Ecrasé(s) – et presque rien dans la balance – pourtant…
Un peu d’air et de vent face à l’envergure et à la densité du vide…
Devenir, malgré soi, le tertre du jour – le socle sans lequel le monde n’existerait pas – le mur contre lequel viennent mourir tous les épuisements – la pente sur laquelle chacun aimerait vivre – le sol sur lequel les pieds se laisseraient glisser – le souffle qui porte tous les désirs et toutes les âmes vers leur mausolée…
Le vide, en somme, sur lequel nous pouvons (tous) compter…
Pas cette terre où l’on s’enlise – pas ce sable où l’on s’enfonce – pas ces visages qui n’ont d’autre choix que celui de nous pervertir ou de nous menacer…
Le monde tel qu’il est – sans la moindre alternative…
D’un pas pesant – avec, derrière soi, toutes nos forces concentrées pour essayer d’échapper au pire – à notre destin – aux circonstances (toujours plus ou moins) implacables…
L’erreur de l’effort à l’œuvre – en actes – devenant, peu à peu, l’obstacle majeur – rédhibitoire – la seule pierre d’achoppement du voyage – l’impasse et l’impossibilité que nous avons nous-mêmes édifiées…
Les choses devenues, peu à peu, trop épaisses – trop denses – trop obscurcies – aussi délétères que la mort – et qui finissent par contaminer tous les élans – toutes les ardeurs – jusqu’à bloquer toutes les tentatives de la terre et du ciel…
A vivre ainsi – l’âme – l’esprit et le corps – cadenassés – claquemurés au cœur de l’étroite geôle que nous avons construite – à notre insu…
Les choses – ici comme ailleurs – inertes et entrecroisées…
Mille histoires dérisoires – interminables – sans ciel – sans issue – sans réelle possibilité de transformation ; de la matière agglomérée et recombinée – inlassablement – et, parfois, saupoudrée d’un peu de conscience…
Ce qui nous porte – les eaux vives du monde – l’énergie repliée pour la vie extérieure – le souffle et le ciel, en partie, absorbés – et l’incertitude qui dure – comme la seule loi possible…
Et nous – recroquevillés sur nous-mêmes – sous la lumière diffuse qui joue avec les ombres…
Notre épuisement face au monde – face au silence. Et notre regard impassible – comme s’il fallait surplomber la fatigue…
La langue – en nous – qui creuse le sol – qui s’ancre au milieu des racines – qui s’expose au regard du monde – qui cherche le rire et la joie – à éradiquer la peur – à percer le mystère qu’abritent les vivants…
Comme le pli d’un autre espoir – d’un autre monde – comme une évidence impossible à légitimer…
Ce qui nous manque – à l’intérieur – cette zone sensible – cet espace au fond du cœur qui ne s’oppose à rien – qui accueille ce qui vient – ce qui passe – tous les élans – jusqu’aux faims les plus grossières…
De la vie au-dedans de ce qui semble mort – comme un courant qui circule – et nous tous comme des éléments de la tuyauterie – étrangement emboîtés – pour former un immense circuit – l’espace lui-même qui a, peu à peu, érigé des murs – des parois – des couloirs et des tunnels – des spirales et des impasses – comme un gigantesque Meccano empli – et entouré – de vide et de silence…
Et nous tous – jouant à être – à devenir – à vivre et à mourir – à naître et à renaître – encore et encore – comme la condition première de toutes les choses – de tous les possibles – de tous les jeux inventés depuis la naissance du monde…
Le monde d’avant le jour – plongé dans la terreur et les bas-fonds – ce qui naît – ce qui passe – sans discontinuer – dans l’air (presque) toujours crépusculaire – comme des âmes amputées – invalides – privées de leur essence et de leur feu – errant parmi les ombres – essayant de se frayer un chemin dans l’obscurité…
A l’intérieur – rien qu’une peur – irréductible – inentamable – une respiration involontaire – et une crispation tragique sur l’espoir d’un franchissement – la croyance en une échappatoire possible – la conviction mal inspirée (et pathétique) de pouvoir échapper au tragique de cette existence…
Des crises et des nausées – l’impression d’une épreuve continue – ce qui nous maintient la tête éloignée des hauteurs – le centre abandonné au profit de la périphérie. Et l’âme plongée dans ce que nous attendons du monde et de l’existence – parmi ces Autres que nous avons vainement construits pour prolonger la croyance en un possible vivre-ensemble…
La tête étourdie – fatiguée – par le lent pourrissement de ce que nous pensions pouvoir conserver – l’excès de combinaisons et de transformations – et le courage qui nous manque pour affronter le réel – le temps – le changement – le vide en nous – à l’intérieur de la vie – de part et d’autre du front – ce que nous considérons à tort comme une frontière…
Ecrire pour rien – pour presque rien – pour offrir, peut-être, un supplément de vide et de poésie – un court instant qui pourrait pudiquement – secrètement – prolonger le vrai – suffisamment pour clarifier et aiguiser le cœur et le regard de l’Autre – passablement curieux et attentif – à la manière d’un modeste révélateur d’espace et de lumière enfouis dans l’âme (qui n’aspire, bien sûr, qu’à les voir naître au jour)…
Tout s’évertue à se déployer – à revenir – à combler la moindre distance – à se substituer à la moindre absence…
Seul(s) – au milieu de la nuit – sans que la lumière jamais n’intervienne dans le rêve et le sommeil…
A demeurer là – sans rien faire – sans même compter les heures – les jours – les années – les siècles qui passent…
Satisfaire seulement à la respiration…
Rien ne nous force à vivre – à résister aux courants qui nous saisissent et nous jettent ailleurs – plus loin – plus haut parfois (trop rarement)…
Rien ne nous force à nous laisser aller aux rêves et au sommeil…
Tout – pour être – a dû recevoir notre (plein) consentement antérieur…
Ce qui nous épuise – sans cesse – notre inclination à intervenir – cette étrange (et harassante) manière d’être au monde – notre (réelle) incapacité à nous soumettre au rythme des choses – aux itinéraires hasardeux – aux vents du désordre – notre volonté (obstinée) de vivre comme des hommes…
Ainsi – sommes-nous seul(s) – seul(s) et désorienté(s) – éloigné(s) de toute forme de vérité…
Les pieds dans l’illusion – avec tous les monstres du monde à nos côtés ou qui nous poursuivent – les nôtres comme ceux des Autres…
Et nous tous – dans la même nuit – séparés au lieu d’être réunis – au lieu d’être ensemble…
Debout et bancal(s) – sans doute pour l’éternité – avec, dans l’âme et les mains, mille choses pesantes…
Au bord du malaise – à chaque instant – trop lent(s) ou trop prompt(s) à décider au lieu de se laisser mener par ce qui nous porte – par ce qui nous tient – si provisoirement…
Demeurer partiel(s) – partial (partiaux) – à notre place au lieu de glisser ailleurs – plus haut – vers la plénitude et l’envergure première…
Être – à la fois – au-dessus et dans les choses du monde qui passent…
Tout – en vérité – souligne notre inaptitude à vivre dans une totale (et parfaite) réconciliation…
Rien face à l’incertitude – notre consentement – la tristesse et la peur remisées en d’autres sphères – antérieures au plein acquiescement…
On n’abolit rien – on ne refuse rien – la lumière – les rêves – le sommeil – les limitations de l’homme – la possibilité des étoiles – l’illusion du temps – le désordre et le mensonge – la souffrance et la barbarie – les yeux grands ouverts – prêt à accueillir ce qui s’impose comme ce qui a dû se résoudre à fuir devant la domination…
Être – sans la moindre certitude – sans la moindre pensée – sans la moindre tâche ni le moindre geste à réaliser…
Le temps et le devenir abolis – ce qui sonne, peut-être, la fin du sommeil – la fin de la nuit…
Le jour différent – l’âme au bord du ciel – la volonté convertie en accueil supplémentaire – l’angoisse effacée par notre accord au rythme naturel des choses…
Le feu et le vide – à leur place…
La parole – presque aussi discrète que le silence…
On se défait de nos vieilles habitudes – des contours trop particuliers de notre existence et de notre visage…
La noyade – bientôt…
La fusion peut-être – la fusion sans doute…
Le grand bain dans lequel nous serons, tôt ou tard, jetés…
La fin de l’ordre et des chemins balisés – des itinéraires aménagés – de l’espace sans surprise…
Le goût de l’Autre – des Autres – et celui de la liberté dans l’âme et les yeux sans volonté…
Et ce qu’il nous reste – quelques résidus et singularités naturels…
Toute la beauté et toute la poésie du monde – honorées – célébrées – et transformées en or pour ceux dont les yeux et l’âme hésitent encore…
Nous – capable(s) (enfin) d’être n’importe qui – d’être n’importe quoi – suffisamment humble(s) – suffisamment rien pour devenir ce qu’il nous faut être – tout – l’ensemble du réel et des possibles combinables – simultanément – successivement – dans l’ordre qui s’impose…
Nous nous obstinons à devancer le temps – à anticiper les jours – sans parvenir à être présent à cet instant – là où nous sommes…
Des gestes – des meurtres (trop souvent) – une manière d’affronter la nuit – et, paradoxalement, de la renforcer…
Le soleil – prisonnier au-dedans – comme pris en otage par notre excès de volonté – notre ignorance en actes…
Nos mains – comme le prolongement du corps – de la terre – du cœur – et celui du ciel, bien sûr, qui tente de se retrouver…
L’invisible et ce qui n’est – et n’existe – qu’en apparence…
Comme ces nuages dans le ciel – toutes les choses – en vérité…
Rien qu’une tristesse – comme un rideau sombre et humide que l’on jette entre nos yeux – notre âme et le monde…
Des larmes – comme une vérité initiale – préalable à la véritable épiphanie – elle-même propédeutique d’une autre – plus profonde – et ainsi de suite – indéfiniment – jusqu’à ce que tout devienne égal et immobile – jusqu’à ce que l’attraction du monde et de ce que nous imaginons autre s’éteigne – jusqu’à ce que la curiosité et le désir s’effilochent – jusqu’à ce que nous vivions au cœur de ce que certains hommes appellent la vérité absolue…
Comme un oiseau dans l’air – comme un poisson dans l’eau…
Jusqu’à ce qu’il n’y ait plus rien à dire – jusqu’à ce que le temps disparaisse – jusqu’à ce que tout devienne ciel et silence – grâce impersonnelle et rire tonitruant sur nos (apparentes) erreurs et notre passé – regard et tendresse infinie et involontaire…
Le monde d’avant – au seuil de l’ultime étape – peut-être – dans un passage – au-delà de la soif – dans ce qui suit la soif – la main non tendue – la main non saisissante – vers ce qui existe après l’extinction des désirs…
Pas même une marche – pas même une attente – attentif seulement – les yeux dégagés de tous les horizons…
Dans la main – le bruit du vent et quelques traces de la nuit ancienne…
Et la lumière – déjà – du jour à venir…
La vie sans excès – sans autre excès que ce qu’elle est – sans autre excès que ce qu’elle offre…
Au terme d’une existence faite de paroles et d’aventures – le glas du rêve et du temps – ce qui est et ce qui s’enflamme – à l’instant – sous nos yeux…
Nous autres – comme une charnière entre le monde et le silence – entre la fidélité et la trahison – comme si, en nous, quelque chose demeurait – comme si, en nous, quelque chose résistait à l’ordre établi ; quelque part – toujours – l’âme à la frontière mouvante et incertaine des choses…
Aux confins des saisons d’un autre temps – moins régulier – plus chaotique – sans durée – sans certitude – dans les tréfonds obscurs et inconnus – infréquentés – de celui qui a l’air de régir le monde humain – la terre des vivants…
Sur le sol des Autres – la méfiance – le rire et la grossièreté…
Et ici – peu de chose(s) – tout – mélangé – sans que nous puissions rien démêler – sans que nous puissions rien séparer ; l’absence de savoir et le regard parfaitement dégagé…
Le front ouvert – comme une béance – un gouffre sans fond – un terrain immense et infertile peuplé d’herbes folles – naturelles et provisoires – sur lequel rien ne peut véritablement prendre racine – sur lequel rien ne peut véritablement croître et pousser – sur lequel tout est amené, tôt ou tard, à s’éteindre et à disparaître…
Les jours et les malheurs – comme toutes les choses – insaisissables – et qui se reproduisent, pourtant, comme la mort qui franchit tous les murs…
De jour en jour – de page en page – le même chemin – le même silence – et cette joie d’aller sans but – d’aller sans fin…
La même immobilité quels que soient les pas et les paysages traversés…
Ce que l’Amour nous offre et ce à quoi la vie nous invite…
Les murs et l’opacité pulvérisés – le socle préalable à l’autre voyage…
Toutes les horloges démontées – une à une – la condition pour danser sur les routes – puis, avec elles – la tête caressée par l’air – dans l’intimité du vide et du vent…
En roue libre – comme un miracle – une aubaine pour l’homme (et le vivant)…
La lame et l’oubli – à leur place – au second rang – juste derrière la main ouverte et la tendresse…
Les pieds qui glissent sur toutes les frontières mouvantes – qui jouent à les défaire – à les déplacer – à inviter les peurs et le sable – à inverser les rythmes – à transformer les yeux en miroir parfait – à maintenir le désir de l’homme au-dessus de l’horizon – à se tourner vers toutes les hauteurs promises – à se répartir (équitablement) les rôles – les tâches – les identités – à tout mélanger jusqu’à ne plus rien pouvoir séparer (ni extraire) afin d’être capable de vivre – de regarder ailleurs – de s’éveiller et de célébrer le monde et l’infini – le silence et la matière dansante et virevoltante…
Le partage enfin consenti…
Soleil d’une autre terre où la nuit et les épines sont aussi honorées que le jour et les traces des plus grands aventuriers…
Une autre tournure de l’esprit – peut-être – simplement…
Le monde accueilli – arraché – qui se dénude – peu à peu…
Entre les pierres – nos incroyables aventures…
Et ce qui résiste (encore) à la faim…
Nous – à l’heure du recommencement – tantôt comme un détour – tantôt comme une indulgence – dans tous les cas comme une (irrépressible) nécessité…
Les deux pieds – au cœur du lieu qui donna naissance à toutes les frontières – regroupées – innombrables – rassemblées – puis déconstruites – une à une – comme la seule manière de vivre affranchi des règles terrestres – sans être apeuré au moindre frémissement du noir – au moindre surgissement de la matière…
Au-dedans du cercle où se tiennent – superposés – le temps et l’éternité – l’incomplétude et l’infini – le monde et le silence…
Notre conscience à tous – bien sûr…
Vivant – réel – jusque dans les replis secrets où se sont réfugiés les plus discrets – et les plus lointains – soleils…
Sur la route-frontière qui nous éloigne de notre vrai visage…
La fleur – au-dedans – comme l’aventure – à peine éclose…
Et cette sueur – au goutte à goutte – sur la pierre…
Et ce monde – et ces hommes – presque impossibles à comprendre et à aimer…
Et ces circonstances tantôt tragiques – tantôt fabuleuses…
Et nous – qui que nous soyons – qui n’avons ni le choix – ni la moindre souveraineté…
Le mystère de tout destin – de tout voyage…
Notre Amour commun (et sans malice) – en partage…
Ce que nous mimons pour avoir l’air…
Ce que nous déguisons pour maintenir visible l’illusion…
Ce que nous imaginons hors des cercles magiques…
L’homme masqué – l’habitant des sous-sols…
Pas encore né – pas encore (véritablement) vivant…
Devant les yeux – quelques fleurs et ce ruban d’eau vive entouré de vent – horizontal et vertical…
Le ciel en surplomb et, au loin, le chant et la liberté de l’océan…
La joie – au fond du cœur – sur la ligne d’horizon…
Assis dans le silence qui nous célèbre – sur cette terre où nous avons l’air vivant…
Nos sœurs – les bras levés – du vent dans les mains – un souffle que nul ne peut retenir – défaisant dans leurs cheveux toutes les choses prises au piège – effaçant toutes les histoires – essuyant toutes les larmes – anéantissant toutes les illusions du monde…
Que rien ne demeure – que tout passe dans un battement d’ailes – que nos gestes ne servent (trop souvent) que notre étroit intérêt (et notre fatuité) – que la nuit n’existe que pour les fantômes – que le chagrin soit l’égal de la joie et de la beauté ; nul – pour le comprendre – n’a besoin d’attestation ou de diplôme ; vivre suffit à dessiller tous les yeux (et le monde, bien sûr, fait sa part)…
Tout existe déjà sur la pierre où nous vivons – sur ce petit carré de terre – sur cette parcelle offerte par les Dieux ; ne reste que la nuit à apprivoiser et à découvrir le mystère caché au fond du cœur…
L’existence – comme une promesse – d’abord – puis, comme un poignard – et, ensuite, comme un naufrage – puis (enfin) comme une île inespérée entre le ciel et l’océan – incertaine – comme nos pieds – notre sang – notre espérance…
Des ombres qui passent – frémissantes – sans incidence – dans la lumière…
A peine sorti du sommeil – et voilà notre bouche déjà pleine de (fausses) vérités…
L’homme devant son existence – sa descendance – sa tombe ouverte – le ciel promis – et tous les au-delà centraux et périphériques – curieux – inquiet – impuissant – trop volontaire…
Si immature encore…
Ce que nous célébrons dans l’indifférence – le monde entravé – réduit au confinement – à cette détention imposée de l’intérieur…
Tous les visages – tous les yeux – derrière leur vitre – regardant, au loin, l’autre vie s’esquisser – devenir – de proche en proche – la nôtre – peut-être – bientôt…
Dégagé des larmes qui coulaient à cause du sommeil – sur les lèvres – un autre sel – une sève moins triste – la même que celle des arbres et des nuages – familière du monde et des hauteurs – porteuse d’une envergure incommensurable…
Nous – hors du périmètre habituel – entre la nuit et le bleu immense – en déséquilibre sur le temps passé – (inutilement) amassé – tous les souvenirs au bas de la pile – comme un socle fragile – massif – désastreux…
Des pas dans le vide – immobile – comme s’il nous fallait vivre là et attendre que le monde se déplace – que l’esprit nous libère – que nous devenions le reste – l’autre versant du mystère – le prolongement (naturel) du périmètre initial…
A chaque ligne – le même Amour et le même silence – malgré l’efflorescence et la profusion des mots…
Tout pourrait être dit en une seule parole – en un seul geste – ceux nés de l’acquiescement – comme un soleil qu’il serait impossible de confondre avec le déploiement (plus ou moins lumineux) de la nuit…
Quelque chose du regard – dégagé de la chair et du sang – affranchi des instincts…
Le Divin – en nous – vivant…
Le vide et le vent – à travers tous nos visages…
L’espace et les pierres…
Ce qui existait déjà – caché – au fond de notre vacarme – au fond de notre sommeil…
Comme un soleil qui fleurit dans notre jardin…
L’eau qui ruisselle à toutes les fontaines…
La source dégagée…
Le souffle et la lumière sur la terre…
L’oubli et la poussière…
Et ce qui martèle – et ce qui piétine – et ce qui s’essaye à l’entassement – aussitôt balayés – et toutes les tentatives de succession (ou de remplacement) fauchées par la lame implacable posée en arrière du regard…
L’esprit vide – l’esprit nettoyé – disponible – à ce qui vient – qui accueille sans exigence – et qui efface presque aussitôt ce qui s’attarde trop longuement – sans la moindre nostalgie…
Aucune trahison sur la pierre – l’Amour et le vent – fidèles au sang de la terre et à l’immensité bleue…
Nous – nu(s) – comme nos noms devenus inutiles ; notre douleur – suspendue à toutes les hampes successives – que nous tenons au-dessus de nos têtes – de plus en plus légères – presque envolée – évanouie – pas même à la recherche de notre nouveau visage – prêt(s) à accueillir la texture et la couleur des choses – des masques – des parures – provisoires – qui continueront de se présenter – que l’on continuera de nous offrir…
Prisonnier(s) d’une route involontairement inventée – comme si ce que nous cherchions devait se trouver devant nous – autour de nous peut-être – sous chacun de nos pas…
Mille ans – mille siècles – sans jamais avoir eu l’intuition de chercher ailleurs – autrement…
A notre chevet – la mémoire – ce que nous avons couché sous nos pieds – notre séant – cette étendue immense (et épaisse) de rêves et de désillusions – nos aspirations et nos malheurs – ce qui n’est bon qu’à jeter au fond des gouffres qu’ont creusés nos mains – dans les abysses terrestres gorgés déjà de malédictions…
L’âme et les mains vides – à fredonner en silence la même prière – inaudible – incompréhensible – comme une manière (un peu singulière) d’être au monde – indifférent (en apparence) aux rencontres et à la solitude…
Nous-même – bien davantage qu’autrefois…