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LES CARNETS METAPHYSIQUES & SPIRITUELS

A PROPOS

La quête de sens
Le passage vers l’impersonnel
L’exploration de l’être

L’intégration à la présence


 

CARNETS PUBLIES

L'expérience du monde 
Récit (1997-1999)

Solitudes 
Récit (2001)

Le petit chercheur Livre 1  
Conte (2004)

Le petit chercheur Livre 2  
Conte (2004)

Le petit chercheur Livre 3  
Conte (2004)

Quêteur de sens  
Essai anthologique (2005)

Traversée commune  
Livre expérimental (2007)

Traversée commune Livre 1  
Livre expérimental (2007)

Traversée commune Livre 2  
Livre expérimental (2007)

Traversée commune Livre 3  
Livre expérimental (2007)

Traversée commune Livre 4  
Livre expérimental (2007)

Traversée commune Livre 5  
Livre expérimental (2007)

Traversée commune Livre 6  
Livre expérimental (2007)

Traversée commune Livre 7  
Livre expérimental (2007)

Traversée commune Livre 8  
Livre expérimental (2007)

Traversée commune Livre 9  
Livre expérimental (2007)

Traversée commune Livre 10  
Livre expérimental (2007)

Tourbillon(s) 
Journal & récit (2008-2013)

Le goût d'autre chose 
Journal (2013-2016)

Un homme simple et sage 
Récit (2014)

Une âme sensible Vol 1  
Journal (2016-2019)

Une âme sensible Vol 2 
Journal (2016-2019)

Entre le rêve, le monde... Vol 1  
Journal (2019-2020)

Entre le rêve, le monde... Vol 2  
Journal (2019-2020)

Quelque chose du sang...  
Journal (2020-2021)

En plein cœur Vol 1 
Journal (2021-2022)

En plein cœur Vol 2 
Journal (2021-2022)

En plein cœur Vol 3 
Journal (2021-2022)

Si près de nos lèvres... Vol 1 
Journal (2022-2023)

Si près de nos lèvres... Vol 2 
Journal (2022-2023)

Si près de nos lèvres... Vol 3 
Journal (2022-2023)

Si près de nos lèvres... Vol 4 
Journal (2022-2023)

Vie d'un ermite itinérant Vol 1 
Récit (2023)

Vie d'un ermite itinérant Vol 2  
Récit (2023)

Une destinée sans certitude Vol 1 
Journal (2023-2024)

Une destinée sans certitude Vol 2 
Journal (2023-2024)

Entre Dieu et la pierre Vol 1
Journal (2024-2025)

Entre Dieu et la pierre Vol 2
Journal (2024-2025)

Entre Dieu et la pierre Vol 3
Journal (2024-2025)

Entre Dieu et la pierre Vol 4
Journal (2024-2025)

Quelques jours... Vol 1  
Journal (2025)

Quelques jours... Vol 2  
Journal (2025)

Quelques jours... Vol 3  
Journal (2025)

Quelques jours... Vol 4  
Journal (2025)

En son for intérieur Vol 1 partie 1
Journal (2025)

En son for intérieur Vol 1 partie 2
Journal (2025)

En son for intérieur Vol 2 partie 1
Journal (2025-2026)

En son for intérieur Vol 2 partie 2
Journal (2025-2026)

 

CARNETS BRUTS

Carnet n°1
L’innocence bafouée

Récit / 1997 / La quête de sens

Carnet n°2
Le naïf

Fiction / 1998 / La quête de sens

Carnet n°3
Une traversée du monde

Journal / 1999 / La quête de sens

Carnet n°4
Le marionnettiste

Fiction / 2000 / La quête de sens

Carnet n°5
Un Robinson moderne

Récit / 2001 / La quête de sens

Carnet n°6
Une chienne de vie

Fiction jeunesse / 2002/ Hors catégorie

Carnet n°7
Pensées vagabondes

Recueil / 2003 / La quête de sens

Carnet n°8
Le voyage clandestin

Récit jeunesse / 2004 / Hors catégorie

Carnet n°9
Le petit chercheur Livre 1

Conte / 2004 / La quête de sens

Carnet n°10
Le petit chercheur Livre 2

Conte / 2004 / La quête de sens

Carnet n°11 
Le petit chercheur Livre 3

Conte / 2004 / La quête de sens

Carnet n°12
Autoportrait aux visages

Récit / 2005 / La quête de sens

Carnet n°13
Quêteur de sens

Recueil / 2005 / La quête de sens

Carnet n°14
Enchaînements

Récit / 2006 / Hors catégorie

Carnet n°15
Regards croisés

Pensées et photographies / 2006 / Hors catégorie

Carnet n°16
Traversée commune Intro

Livre expérimental / 2007 / La quête de sens

Carnet n°17
Traversée commune Livre 1

Récit / 2007 / La quête de sens

Carnet n°18
Traversée commune Livre 2

Fiction / 2007/ La quête de sens

Carnet n°19
Traversée commune Livre 3

Récit & fiction / 2007 / La quête de sens

Carnet n°20
Traversée commune Livre 4

Récit & pensées / 2007 / La quête de sens

Carnet n°21
Traversée commune Livre 5

Récit & pensées / 2007 / La quête de sens

Carnet n°22
Traversée commune Livre 6

Journal / 2007 / La quête de sens

Carnet n°23
Traversée commune Livre 7

Poésie / 2007 / La quête de sens

Carnet n°24
Traversée commune Livre 8

Pensées / 2007 / La quête de sens

Carnet n°25
Traversée commune Livre 9

Journal / 2007 / La quête de sens

Carnet n°26
Traversée commune Livre 10

Guides & synthèse / 2007 / La quête de sens

Carnet n°27
Au seuil de la mi-saison

Journal / 2008 / Le passage vers l’impersonnel

Carnet n°28
L'Homme-pagaille

Récit / 2008 / Le passage vers l’impersonnel

Carnet n°29
Saisons souterraines

Journal poétique / 2008 / Le passage vers l’impersonnel

Carnet n°30
Au terme de l'exil provisoire

Journal / 2009 / Le passage vers l’impersonnel

Carnet n°31
Fouille hagarde

Journal poétique / 2009 / Le passage vers l’impersonnel

Carnet n°32
A la croisée des nuits

Journal poétique / 2009 / Le passage vers l’impersonnel

Carnet n°33
Les ailes du monde si lourdes

Poésie / 2009 / Hors catégorie

Carnet n°34
Pilori

Poésie / 2009 / Hors catégorie

Carnet n°35
Ecorce blanche

Poésie / 2009 / Hors catégorie

Carnet n°36
Ascèse du vide

Poésie / 2009 / Hors catégorie

Carnet n°37
Journal de rupture

Journal / 2009 / Hors catégorie

Carnet n°38
Elle et moi – poésies pour elle

Poésie / 2009 / Hors catégorie

Carnet n°39
Préliminaires et prémices

Journal / 2010 / Le passage vers l’impersonnel

Carnet n°40
Sous la cognée du vent

Journal poétique / 2010 / Le passage vers l’impersonnel

Carnet n°41
Empreintes – corps écrits

Poésie et peintures / 2010 / Hors catégorie

Carnet n°42
Entre la lumière

Journal poétique / 2011 / Le passage vers l’impersonnel

Carnet n°43
Au seuil de l'azur

Journal poétique / 2011 / Le passage vers l’impersonnel

Carnet n°44
Une parole brute

Journal poétique / 2012 / Le passage vers l’impersonnel

Carnet n°45
Chemin(s)

Recueil / 2013 / Le passage vers l’impersonnel

Carnet n°46
L'être et le rien

Journal / 2013 / L’exploration de l’être

Carnet n°47
Simplement

Journal poétique / 2014 / L’exploration de l’être

Carnet n°48
Notes du haut et du bas

Journal poétique / 2014 / L’exploration de l’être

Carnet n°49
Un homme simple et sage

Récit / 2014 / L’exploration de l’être

Carnet n°50
Quelques mots

Journal poétique / 2014 / L’exploration de l’être

Carnet n°51
Journal fragmenté

Journal poétique / 2014 / L’exploration de l’être

Carnet n°52
Réflexions et confidences

Journal / 2014 / L’exploration de l’être

Carnet n°53
Le grand saladier

Journal poétique / 2014 / L’exploration de l’être

Carnet n°54
Ô mon âme

Journal poétique / 2014 / L’exploration de l’être

Carnet n°55
Le ciel nu

Recueil / 2014 / L’exploration de l’être

Carnet n°56
L'infini en soi 

Recueil / 2015 / L’exploration de l’être

Carnet n°57
L'office naturel

Journal / 2015 / L’exploration de l’être

Carnet n°58
Le nuage, l’arbre et le silence

Journal / 2015 / L’exploration de l’être

Carnet n°59
Entre nous

Journal / 2015 / L’exploration de l’être

Carnet n°60
La conscience et l'Existant

Essai / 2015 / L’exploration de l’être

Carnet n°61
La conscience et l'Existant Intro

Essai / 2015 / L’exploration de l’être

Carnet n°62
La conscience et l'Existant 1 à 5

Essai / 2015 / L’exploration de l’être

Carnet n°63
La conscience et l'Existant 6

Essai / 2015 / L’exploration de l’être

Carnet n°64
La conscience et l'Existant 6 (suite)

Essai / 2015 / L’exploration de l’être

Carnet n°65
La conscience et l'Existant 6 (fin)

Essai / 2015 / L’exploration de l’être

Carnet n°66
La conscience et l'Existant 7

Essai / 2015 / L’exploration de l’être

Carnet n°67
La conscience et l'Existant 7 (suite)

Essai / 2015 / L’exploration de l’être

Carnet n°68
La conscience et l'Existant 8 et 9

Essai / 2015 / L’exploration de l’être

Carnet n°69
La conscience et l'Existant (fin)

Essai / 2015 / L’exploration de l’être

Carnet n°70
Notes sensibles

Journal / 2016 / L’exploration de l'être

Carnet n°71
Notes du ciel et de la terre

Journal / 2016 / L’exploration de l'être

Carnet n°72
Fulminations et anecdotes...

Journal / 2016 / L’exploration de l'être

Carnet n°73
L'azur et l'horizon

Journal / 2016 / L’exploration de l'être

Carnet n°74
Paroles pour soi

Journal / 2016 / L’exploration de l'être

Carnet n°75
Pensées sur soi, le regard...

Journal / 2016 / L’exploration de l'être

Carnet n°76
Hommes, anges et démons

Journal / 2016 / L’exploration de l'être

Carnet n°77
La sente étroite...

Journal / 2016 / L’exploration de l'être

Carnet n°78
Le fou des collines...

Journal / 2016 / L’intégration à la présence

Carnet n°79
Intimités et réflexions...

Journal / 2016 / L’intégration à la présence

Carnet n°80
Le gris de l'âme derrière la joie

Récit / 2016 / L’intégration à la présence

Carnet n°81
Pensées et réflexions pour soi

Journal / 2016 / L’intégration à la présence

Carnet n°82
La peur du silence

Journal poétique / 2016 / L’intégration à la présence

Carnet n°83
Des bruits aux oreilles sages

Journal / 2016 / L’intégration à la présence

Carnet n°84
Un timide retour au monde

Journal / 2016 / L’intégration à la présence

Carnet n°85
Passagers du monde...

Journal / 2016 / L’intégration à la présence

Carnet n°86
Au plus proche du silence

Journal / 2016 / L’intégration à la présence

Carnet n°87
Être en ce monde

Journal / 2016 / L’intégration à la présence

Carnet n°88
L'homme-regard

Récit / 2016 / L’intégration à la présence

Carnet n°89
Passant éphémère

Journal poétique / 2016 / L’intégration à la présence

Carnet n°90
Sur le chemin des jours

Recueil / 2016 / L’intégration à la présence

Carnet n°91
Dans le sillon des feuilles mortes

Recueil / 2016 / L’intégration à la présence

Carnet n°92
La joie et la lumière

Journal / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°93
Inclinaisons et épanchements...

Journal / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°94
Bribes de portrait(s)...

Journal / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°95
Petites choses

Journal poétique / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°96
La lumière, l’infini, le silence...

Journal / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°97
Penchants et résidus naturels...

Journal / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°98
La poésie, la joie, la tristesse...

Journal / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°99
Le soleil se moque bien...

Journal / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°100
Si proche du paradis

Journal / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°101
Il n’y a de hasardeux chemin

Journal / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°102
La fragilité des fleurs

Journal / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°103
Visage(s)

Journal / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°104
Le monde, le poète et l’animal

Journal / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°105
Petit état des lieux de l’être

Journal / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°106
Lumière, visages et tressaillements

Journal / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°107
La lumière encore...

Journal poétique / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°108
Sur la terre, le soleil déjà

Journal poétique / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°109
Et la parole, aussi, est douce...

Recueil / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°110
Une parole, un silence...

Journal poétique / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°111
Le silence, la parole...

Recueil / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°112
Une vérité, un songe peut-être

Journal / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°113
Silence et causeries

Recueil / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°114
Un peu de vie, un peu de monde...

Journal / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°115
Encore un peu de désespérance

Journal / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°116
La tâche du monde, du sage...

Recueil / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°117
Dire ce que nous sommes...

Recueil / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°118
Ce que nous sommes – encore...

Recueil / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°119
Entre les étoiles et la lumière

Recueil / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°120
Joies et tristesses verticales

Journal poétique / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°121
Du bruit, des âmes et du silence

Journal / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°122
Encore un peu de tout...

Journal poétique / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°123
L’amour et les ténèbres

Recueil / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°124
Le feu, la cendre et l’infortune

Recueil / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°125
Le tragique des jours et le silence

Journal / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°126
Mille fois déjà peut-être...

Journal / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°127
L’âme, les pierres, la chair...

Recueil / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°128
De l’or dans la boue

Journal / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°129
Quelques jours et l’éternité

Journal / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°130
Vivant comme si...

Journal / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°131
La tristesse et la mort

Récit / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°132
Ce feu au fond de l’âme

Recueil / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°133
Visage(s) commun(s)

Recueil / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°134
Au bord de l'impersonnel

Journal / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°135
Aux portes de la nuit et du silence

Recueil / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°136
Entre le rêve et l'absence

Recueil / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°137
Nous autres, hier et aujourd'hui

Récit / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°138
Parenthèse, le temps d'un retour...

Journal poétique / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°139 
Au loin, je vois les hommes...

Journal / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°140
L'étrange labeur de l'âme

Recueil / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°141
Aux fenêtres de l'âme

Regard / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°142
L'âme du monde

Recueil / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°143
Le temps, le monde, le silence...

Journal / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°144
Obstination(s)

Journal poétique / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°145
L'âme, la prière et le silence

Journal poétique / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°146
Envolées

Regard / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°147
Au fond

Regard / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°148
Le réel et l'éphémère

Regard / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°149
Destin et illusion

Recueil / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°150
L'époque, les siècles et l'atemporel

Regard / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°151
En somme...

Regard / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°152
Passage(s)

Regard / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°153
Ici, ailleurs, partout

Recueil / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°154
A quoi bon...

Regard / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°155
Ce qui demeure dans le pas

Journal poétique / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°156
L'autre vie, en nous, si fragile

Journal poétique / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°157
La beauté, le silence, le plus simple...

Recueil / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°158
Et, aujourd'hui, tout revient encore...

Journal / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°159
Tout - de l'autre côté

Regard / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°160
Au milieu du monde...

Recueil / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°161
Sourire en silence

Recueil / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°162
Nous et les autres - encore

Journal / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°163
L'illusion, l'invisible et l'infranchissable

Journal / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°164
Le monde et le poète - peut-être...

Journal / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°165
Rejoindre

Recueil / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°166
A regarder le monde

Paroles confluentes / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°167
Alternance et continuité

Journal / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°168
Fragments ordinaires

Paroles confluentes / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°169
Reliquats et éclaboussures

Paroles confluentes / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°170
Sur le plus lointain versant...

Regard / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°171
Au-dehors comme au-dedans

Paroles confluentes / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°172
Matière d'éveil - matière du monde

Regard / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°173
Lignes de démarcation

Regard / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°174
Jeux d'incomplétude

Journal poétique / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°175
Exprimer l'impossible

Regard / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°176
De larmes, d'enfance et de fleurs

Récit / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°177
Coeur blessé, coeur ouvert, coeur vivant

Journal / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°178
Cercles superposés

Journal poétique / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°179
Tournants

Journal / 2019 / L'intégration à la présence

Carnet n°180
Le jeu des Dieux et des vivants

Journal / 2019 / L'intégration à la présence

Carnet n°181
Routes, élans et pénétrations

Journal / 2019 / L'intégration à la présence

Carnet n°182
Elans et miracle

Journal poétique / 2019 / L'intégration à la présence

Carnet n°183
D'un temps à l'autre

Recueil / 2019 / L'intégration à la présence

Carnet n°184
Quelque part au-dessus du néant...

Recueil / 2019 / L'intégration à la présence

Carnet n°185
Toujours - quelque chose du monde

Regard / 2019 / L'intégration à la présence

Carnet n°186
Aube et horizon

Journal / 2019 / L'intégration à la présence

Carnet n°187
L'épaisseur de la trame

Regard / 2019 / L'intégration à la présence

Carnet n°188
Dans le même creuset

Regard / 2019 / L'intégration à la présence

Carnet n°189
Notes journalières

Carnet n°190
Notes de la vacuité

Carnet n°191
Notes journalières

Carnet n°192
Notes de la vacuité

Carnet n°193
Notes journalières

Carnet n°194
Notes de la vacuité

Carnet n°195
Notes journalières

Carnet n°196
Notes de la vacuité

Carnet n°197
Notes journalières

Carnet n°198
Notes de la vacuité

Carnet n°199
Notes journalières

Carnet n°200
Notes de la vacuité

Carnet n°201
Notes journalières

Carnet n°202
Notes de la route

Carnet n°203
Notes journalières

Carnet n°204
Notes de voyage

Carnet n°205
Notes journalières

Carnet n°206
Notes du monde

Carnet n°207
Notes journalières

Carnet n°208
Notes sans titre

Carnet n°209
Notes journalières

Carnet n°210
Notes sans titre

Carnet n°211
Notes journalières

Carnet n°212
Notes sans titre

Carnet n°213
Notes journalières

Carnet n°214
Notes sans titre

Carnet n°215
Notes journalières

Carnet n°216
Notes sans titre

Carnet n°217
Notes journalières

Carnet n°218
Notes sans titre

Carnet n°219
Notes journalières

Carnet n°220
Notes sans titre

Carnet n°221
Notes journalières

Carnet n°222
Notes sans titre

Carnet n°223
Notes journalières

Carnet n°224
Notes sans titre

Carnet n°225

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Epigraphes associées aux carnets

© Les carnets métaphysiques & spirituels

3 décembre 2017

Carnet n°57 L'office naturel

Journal / 2015 / L'exploration de l'être

L’homme qui passe ne laisse aucune trace de son passage. Laisse le jour et la nuit aussi vides que l’espace. Laisse la terre nourrir le corps du strict nécessaire. Laisse les astres tourner selon les consignes du ciel. Laisse les vents et les rivières suivre leurs cours. Laisse les pas trouver leur itinéraire, les mains servir ou se servir, la bouche prononcer quelques paroles selon les circonstances. L’homme qui passe laisse l’esprit à son agitation ou à son silence. Laisse toutes choses se faire et se défaire. Il ne désire rien. N’aspire à rien. Ne refuse rien. Ne dérange rien (ou si peu). Il obéit humblement aux injonctions naturelles des situations. Il est autant l’homme de la terre que du ciel...

 

Office (naturel) : emploi, fonction, charge que l’on est tenu de remplir, assistance et service que l’on rend… à travers les infimes travaux réalisés depuis mon minuscule et immense bureau sous le ciel comme une incessante célébration de la Vie et de la Nature (et accomplie, bien évidemment, en leur sein…).

 

*

 

Sur mon bureau, il y a des pierres et des herbes. Le soleil éclaire mes pages. Les arbres encouragent ma main de leur silence. Je peux noter ce que le ciel me dicte. A ma place dans l’office naturel, j’apprends, tantôt avec lourdeur tantôt avec légèreté, la joie du cœur et la paix de l’âme. A mon aise parmi les miens. Eux seuls m’ont offert cette place. Chaque jour, je les retrouve. Et je me fais discret à leur côté, soucieux de ne pas déranger leur labeur silencieux. Nous travaillons ensemble à la même œuvre. Humblement. Et cette œuvre est plus belle que celle à laquelle peinent les hommes. Elle célèbre la Vie qui unifie. Et non la raison mortifère qui uniformise et divise.

 

 

Les pierres, les arbres et les herbes portent en eux cette beauté que les Hommes cherchent maladroitement dans leurs mesquines tractations et leurs perfides paris. Cette beauté, ils ne la trouveront nulle part qu’en eux-mêmes quand ils auront compris que leurs misérables projets enlaidissent tout ce qu’ils touchent, tout ce qu’ils édifient. Qu’il n’y a rien à faire pour s’en saisir sinon se laisser défaire par le vent en se laissant mener par les lois naturelles.

 

 

C’est au Ciel que j’écris. Mais le vent est mon unique lecteur. Lui seul tourne les pages de mes carnets. Peut-être est-ce pour inviter le Ciel à s’y pencher et en faire retomber quelques fragments (qui sait ?) dans les yeux et le cœur des hommes qui jettent vers lui un regard interrogateur ou apeuré …

 

 

Il me plairait aujourd’hui (de toute évidence) de rencontrer chaque chose, chaque être, chaque situation, chaque phénomène, chaque mouvement ressenti ou perçu, profondément, entièrement. Pleinement. Oui, ce qui m’a toujours intéressé au plus haut point en cette existence est la pleine rencontre. Ne faire qu’Un avec ce qui est. Voie — s’il en est — de l’Unité. Chemin pour unifier absolument et parfaitement l’Absolu et le relatif. Mais ce degré extrême d’exigence à l’égard de la rencontre ne peut se réaliser dans le monde humain tant que l’on demeure sur le plan mental puisque l’on « rencontre » toujours l’Autre sciemment ou non en fonction de ses désirs, attentes et représentations et à des fins ou visées personnelles. Pour être réellement ouvert à la pleine rencontre, il convient d’être désencombré, vide, libre de tous désirs, de toutes attentes, de tous programmes. Totalement présent à ce qui surgit. Pleinement conscient du ressenti.

 

 

L’humanité ne m’a jamais offert de pleine rencontre. Trop d’attentes de part et d’autre. Hormis à de trop rares et fugaces occasions, je n’ai jamais ressenti d’unité parfaite. De dissolution réelle des frontières. D’abolition manifeste des séparations. Pour que cette unité ait lieu, il convient d’habiter l’espace commun qui est en amont du mental. On ressent, en premier lieu, la pleine rencontre avec les mouvements en soi (pensées, émotions, ressentis corporels) puis, lorsque l’on s’est suffisamment nettoyé de ses encombrements, on peut habiter pleinement l’espace commun et être totalement touché et traversé — mentalement, émotionnellement et sensoriellement — par ce qui a lieu quelles que soient les circonstances. On a alors le sentiment que tout se déroule en soi. Tout devient pleine rencontre. Unité parfaite entre Ce qui perçoit et ce qui est perçu.

 

 

Il me semble que la sensation et le sentiment les plus proches de cette perspective est l’état amoureux. Comme si nous étions amoureux à chaque instant de chaque chose. De tout surgissement. De toute manifestation. De tout état. Une sorte d’état amoureux (un flux de Présence et d’Amour) totalement impersonnel, tout à fait indépendant des circonstances et des habituelles satisfactions narcissiques…

 

 

N’érigeons rien en certitude. Vivons simplement ce qu’il nous est donné à vivre. Et faisons comme nous le pouvons selon notre compréhension.

 

 

Cette assertion qui résonne comme une affligeante trivialité dans la mesure où chacun — qu’il en ait conscience ou non — vit ce qu’il a à vivre en faisant de son mieux selon sa compréhension n’en touche pas moins, me semble-t-il, une profonde vérité*. Habiter l’espace commun en arrière-plan du mental est pourtant le gage — jamais acquis définitivement — de vivre les choses de l’avant-plan profondément et pleinement. Contrairement à l’usage commun des Hommes qui est de les vivre de façon assez mécanique, superficielle et fragmentaire. De façon très insatisfaisante globalement. Toujours sur le mode du manque, de la fuite ou de l’attente.

* Profonde vérité qui rend, semble-t-il, tangible dans sa confirmation au moins deux choses ; que tout est parfait tel que les choses sont et que « vivre l’arrière-plan » ne change absolument rien à l’Existant excepté que l’être qui habite cet espace impersonnel s’inscrit dans une activité qui rayonne d’Amour et d’Intelligence, source bénéfique pour les êtres alentour… ce qui ne rend pas pour autant imparfaites les actions des êtres encore non éveillés puisque ces actions agissent de façon absolument appropriée sur les protagonistes concernés en leur faisant vivre ce qu’ils ont besoin de vivre… et en leur faisant apprendre ce qu’ils ont besoin d’apprendre…

 

 

L’œil de la mort guette à la balustrade des jours. Attend le crépuscule. Et sautera sur toutes les âmes de passage restées au dehors. La mort — comme tout le reste — œuvre à sa tâche.

 

 

L’incandescence des jours sur nos âmes grises. Infranchissables.

 

  

Ô arbre, qu’as-tu fait de tes bourgeons printaniers ? Pourquoi tes feuilles sont-elles donc couchées à tes pieds ? A présent, tu gis seul dans les paysages. L’hiver t’a recouvert.

 

 

Ma fréquentation du genre humain ravive et me rappelle, avec toujours plus de force, de tristesse et de malaise, ma différence… mon inguérissable sentiment de décalage. Comme une blessure incicatrisable.

 

 

Je vois un peu partout à l’œuvre, dans le monde humain, l’ignorance, la volonté de puissance et la manipulation. L’idéologie sous-jacente à tout discours. L’étroitesse, la grossièreté et la maladresse des aspirations. Et j’éprouve toujours la plus grande difficulté à fréquenter, à accueillir et à accepter ces caractéristiques…

 

 

Rien n’est jamais véritablement acquis. Ni à l’arrière-plan. Ni sur l’avant-plan. Le premier peut simplement s’habiter — habiter la Présence permanente — plus ou moins (tant qualitativement que quantitativement). Quant au second, il convient simplement de s’abandonner à la variabilité des états et aux cycles incessants des phénomènes.

 

 

Plonger dans la sensation — dans chaque sensation — en laissant vibrer la sensorialité vivante qui pointe vers la perception — Ce qui perçoit. Je crois qu’il n’y a guère d’autres issues pour vivre (en tant qu’humain) l’Unité. L’union parfaitement superposable des phénomènes et de la Conscience.

 

 

Quelqu’un en moi sanglote de ne pas savoir. Et un autre plus vaste et en surplomb se réjouit de cette non-connaissance. Il sait que c’est là la seule perspective de justesse… la seule façon juste d’être. Et d’être au monde. Faire corps. Etre Un avec ce qui est… suffisamment vide et vaste pour être (avec) ce qui surgit…

 

 

L’authentique verticalité est la perspective qui embrasse toute horizontalité. Parfaitement, totalement, absolument (comme le miroir et son reflet complètement indissociables).

 

 

Il n’y a aucune séparation. En quoi que ce soit. Toute dichotomie éloigne. Et cet éloignement même est partie intégrante du grand Tout.

 

 

Vide et profonde humilité du je-ne-sais-pas ouvert à ce qui est

 

 

L’Unité se savoure et se célèbre à travers l’unicité provisoire et limitée de chacune de ses manifestations.

 

 

L’Amour évidemment fait tout aimer. L’intelligence et la beauté bien sûr. Mais aussi la bêtise, l’ignorance, la laideur et l’ignominie. Il permet, en effet, d’accueillir la haine et la destruction, en leur souhaitant la bienvenue non comme principes ontologiques ou valeurs fondamentales mais parce que d’une part, ils existent — sont présent et occupent une place substantielle dans le monde phénoménal — et parce que, d’autre part, ils portent en eux un amour et une intelligence qui ont besoin d’éclore…

 

 

Tout surgissement est sacré. Comme une manifestation divine. Rien ne peut être rejeté. Refoulé. Ni préféré. Tout ce qui advient est merveilleux. Au-delà de toutes préférences mentales.

 

 

Vide, absence de savoir, de prétention et d’attentes. Ouverture totale à la spontanéité et à la pleine liberté des mouvements et à leurs éventuelles conséquences réactives. Amour, respect et gratitude envers tout ce qui surgit.

 

 

Jamais aucun blâme, aucune condamnation, aucun jugement, aucune réprobation à l’égard de ce qui advient, y compris à l’égard de nos refus, de nos restrictions, de nos facilités, de nos résistances, de nos limites, de nos lâchetés, de nos faiblesses, de nos énervements, de nos névroses, de nos jugements, de nos blâmes et de nos condamnations. On laisse advenir tout — absolument tout — ce qui surgit. Et lorsqu’il arrive que l’un ou l’autre de ces mouvements se manifeste, il est accueilli (à l’arrière-plan) et aimé comme tous les autres mouvements, contenus ou états.

 

 

Dans un regard peut se déceler le trésor. Dans le geste sacré qui rayonne de joie…

 

 

La moindre prétention de savoir, de connaissance, de certitude et aussitôt l’espace se referme. Se rétrécit.

 

 

Laisse-toi actionner. La seule exigence est celle de la situation.

 

 

Il semblerait qu’il existe une règle dans tout cheminement spirituel authentique : l’impasse et l’absence totale d’échappatoire. Comme si la vie nous amenait, au cours de certaines phases critiques, dans un étroit goulot dont on ne peut s’extraire (ni en reculant ni en faisant un pas de côté), une impasse où toute fuite est rendue impossible et qui oriente nos pas dans une seule direction possible : s’enfoncer dans le goulot, dans la zone d’inconfort, s’approcher au plus près de la situation que tout notre mental récuse, rejette et dont il voudrait plus que tout s’extraire ou s’éloigner. Il semblerait qu’il existe aussi une autre règle qui concerne la « façon d’habiter » l’espace impersonnel : toute tentative de construction, d’édification informative en certitude rétrécit l’espace. Comme si l’espace se refermait pour « ramener » le regard à notre espace mental habituel si étroit et restreint…

 

 

[Hommage à Goldmund, mort le 21 janvier 2015]

Comme un arbre mort sous la cognée du temps. Seul sous le ciel, je me redresse d’un dernier espoir. Dénudé face à l’éternité, les saisons ont perdu leur emprise. Désormais je regarderai le temps m’effacer. Heureux de la terre et de la cendre se poser ici et virevolter là, reprendre leurs assauts pugnaces avant de décliner. Je soulignerai d’un trait léger les transformations. Je serai roi de la terre et roi du ciel. Souverain du temps et des saisons à l’heure de toutes les naissances et de toutes les oraisons. Je m’enivrerai de l’humus et du vent, des visages et des cris, des larmes et des sourires qui peuplent le monde. Je serai la clé de toutes les portes. Je serai les univers qui bordent les yeux, je serai le cœur de la mort et des vivants. Je serai leur hébétude et leurs joies sans pareilles. Je serai tous les rêves et tous les songes. Je serai tout ce que l’on ne peut imaginer. Je serai toutes les âmes. Et les dents carnassières. L’amour et la douceur. Et la colère des océans. Je serai le vide et tout ce qui l’habite. Je serai tout. Je serai n’importe quoi. Je ne serai rien. Je serai devenu ce qui existe avant que vous ne naissiez. Avant même que le monde et l’univers ne soient créés. Et je vous attendrai dans ce lieu qui n’en est pas. Venez à moi. A notre rencontre. Et nous serons Un. Vous comprendrez alors ce que nous avons toujours été.

 

*

 

 [Hommage* à Guy, mort le 31 janvier 2015]

Un homme singulier. Un être atypique, explorateur de domaines et de plans peu fréquentés par ses congénères. Scientifique, artiste et chamane. Apprenti. Eternel débutant comme il aimait à se définir. Chercheur de vérité. Furieux et insatiable adepte de la Connaissance, bien décidé à découvrir, selon ses propres termes, la structure fondamentale du réel. Homme aux mille chantiers parti trop tôt pour mener à bien et à terme sa folle — et bien compréhensible — ambition.

 

Guy est mort comme il a vécu, souverain et négligent sans jamais se départir (y compris jusqu’à ses derniers instants) d’une distance à l’égard de l’existence organique et matérielle, d’un humour à l’égard du monde et d’une farouche autodérision. Comme une façon pudique, timide et altière d’aller dans la vie pour laquelle il avait tant de doutes et si peu de certitudes… Et comme il avait raison…

 

Aujourd’hui, bien des pistes restent à explorer... Et je ne doute pas qu’il poursuivra ses recherches pour établir les liens entre les multiples disciplines dont il était si friand — et si féru — afin de découvrir la source créatrice de la longue série d’hologrammes et l’origine première de l’interminable mise en abyme (deux de ses intuitives théories sur lesquelles il était intarissable) pour que puisse enfin être couronnée la Connaissance explorée par cet esprit brillant et imaginatif… Allez ! Au boulot, Guy ! Toi qui détestais ce mot ! Remonte tes manches ! Joyeuse et fructueuse quête, l’ami ! Et bon vent !!!

* Brève allocution lue au cours de ses obsèques.

 

 

Il n’y a de soleils trompeurs. Mais un azur clair et limpide. Et un vent vif sur la plaine qui balaye les oraisons et les doléances. Qui défait les âmes de tous les accoutrements, forçant le regard à la joie spontanée et offrant au monde et aux paysages son intacte pureté.

 

 

Il n’y a rien qui vaille en ce monde. Sinon la solitude et la joie. Le reste n’est que compensation. Plaisant ou agréable parfois certes… mais en dépit des agréments qu’il offre, il ne peut être comparé à la pleine vivance de la solitude joyeuse qui ouvre à la plénitude si dense et si légère de l’être dénué de qualificatifs.

 

 

Au milieu de la nature souveraine — et de ses mouvements originellement naturels — assis sur le sol et les yeux au ciel, je me sens à ma place. Comme si ce cadre m’offrait le seul lieu en mesure de m’accueillir… le seul bureau où il me soit réellement possible de me laisser pleinement aller au travail de l’être

 

 

A quoi pourraient succomber les heures ? Nulle âme à la ronde et nul projet devant soi. L’espace libre de toutes contraintes… la grande liberté intégrant toutes les restrictions et toutes les limitations…

 

 

Qui est souverain au pays de l’innocence ? Et au royaume de l’ignorance et de l’insignifiance ? Qu’importe le lieu que nous habitons. Nous avons tous le même maître. Et la même figure. A la fois l’Hôte de toutes les formes et toutes les formes de l’Hôte.

 

 

A qui s’adressent ces pages ? Toutes ces pages qu’inlassablement j’écris… A cet autre moi-même qui autrefois cherchait l’Absolu avec acharnement. A cet autre moi-même présent en chacun qui semble recouvert — si souvent — par tant d’inambitieuses quêtes, à la fois prérequis à l’ultime rencontre et reflets célébratoires de l’Unité dans la restriction.

 

 

Mes longues promenades quotidiennes (marche et pauses interminables) sur les collines, sous le ciel, parmi les arbres, les herbes, les insectes et les pierres des chemins sont un espace merveilleux. Un espace de liberté et de travail. Un espace vital qui m’offre le contexte idéal pour me consacrer pleinement au seul travail digne et essentiel — à mes yeux — auquel devrait s’adonner l’être humain : œuvrer à la compréhension de ce que nous sommes et au travail perceptif. Un espace d’exploration de l’Être teinté chaque jour de découvertes, de perceptions et de ressentis différents (comme si les pans multiples de l’Être se donnaient à voir et se laissaient découvrir…). Un espace contemplatif et méditatif essentiellement vécu à partir de la Présence impersonnelle. Et un espace réflexif et intuitif où il m’arrive de noter — quand la nécessité se fait sentir — quelques inégaux fragments.

 

 

Mon seul travail est de ne rien être. Et de laisser libre cours aux mouvements phénoménaux dont le personnage — le corps-mental — fait partie…

 

 

Ô Homme ! Une fleur de neige à la boutonnière de ton costume maculé. Ecarlate. Et le sang du monde sous tes souliers. Tu peux bien cacher ton ignominie, crois-tu que le ciel couvrira indéfiniment tes méfaits ? Tu paieras pour avoir outrageusement exploité la terre et écrasé ses créatures. Tu peux bien parader aujourd’hui et te prendre pour le souverain du monde, demain le ciel te courbera l’échine, te glacera les sangs et t’enfoncera le visage dans la fange pour que tu rendes grâce à la terre car de ce lieu seul peut naître la compréhension. Et l’amour des créatures. Le regard pur qui laisse intacts tous les paysages.

 

 

La terre, le ciel. Une pierre et un bâton. Symboles de vie, de conscience et de cheminement.

 

 

Dans le silence profond du jour et le calme des heures, la parole est rare. L’écoute et le regard souverains.

 

 

A petits pas vers le jour, le soleil brille déjà…

 

 

Ivre de nature et de vent, de ciel et de silence, tous les chemins s’effacent.

 

 

L’homme humble est à la mesure de ses pas. Mais son regard est infini.

 

 

Au plus proche de l’herbe des chemins, on côtoie les ailes invisibles des anges. On ne peut plus dès lors aller vers le monde en conquérant. Ni en guerrier. On chemine sans fanfare ni trompette. Sans banderole. Le regard humble. Les yeux baissés qui brillent d’Amour et d’Infini.

 

 

Il y a l’horizon du père. Opaque. Infranchissable. Et partout la terre vierge où se posent nos pas.

 

 

Ni soumis. Ni conquérant. Humble et discret. Simple, naturel et sans idéologie. Mais apeuré parfois par l’incroyable sauvagerie du monde…

 

 

L’infini bleu du ciel. Et la noirceur du monde. Les cœurs gris. Les lèvres blanches. Et le sombre souffle du Vivant. Comment être sur terre depuis le ciel ?

 

 

Le monde est fou. Et il voudrait faire croire à la folie de ceux qui résistent à la sienne. Pourquoi si peu voient dans la jouissance de la richesse la plus grande indigence. La misère la plus haute. Et dire que l’essentiel du monde n’aspire qu’à s’y vautrer (avec ostentation). Aller de par le monde sans rien posséder. S’asseoir par terre dans le plus grand dénuement, les yeux baignés d’amour, d’infini et de gratitude, et le cœur en joie, voilà la plus haute richesse à laquelle puisse prétendre un Homme. On y accède quand la volonté a été anéantie, par la grâce du ciel. Quand les idées, les prétentions et les certitudes ont été balayées. Quand on se tient seul et nu au carrefour du ciel et de la terre et que tous les horizons ont perdu leur attrait.

 

 

Contrairement à la grande majorité des espèces, l’Homme n’a jamais eu que son esprit pour survivre. Etrange animal de la création et mystérieux organisme du Vivant que la Vie a doté d’un outil puissant — diaboliquement puissant — le mental qui a pu, au fil de l’évolution, se développer au point de pouvoir réaliser, entre mille ignominies et absurdités, de petites prouesses phénoménales. A quelles fins ? Au-delà du jeu et de la célébration de la Vie et de la Conscience, sûrement pour apporter sa pierre à l’édifice parmi (on peut le supposer) de très nombreux pairs existants et à venir dans la résolution de l’énigme de l’existence et de son origine (Vie et Conscience) et permettre de faire advenir sur le plan organique mais aussi sur le plan énergétique (qui en est le plus sûr soubassement) les caractéristiques de la Conscience : Amour, Joie, Paix et Intelligence…

 

 

Le ciel se penche sur mon épaule. Et en voyant mes pages, esquisse un sourire innocent — une sorte de moue bienveillante où l’on devine un « à quoi bon, mon ami ? » sous-entendant que nul lecteur ne saurait l’atteindre ou le trouver ainsi… Et je lui rétorque — sûr de mon bon droit — que mes pages sont humbles, qu’elles encouragent seulement les pas vers lui. Qu’il m’a fait son modeste serviteur et qu’il m’a livré à cette humble tâche : tenter de toucher le cœur de ceux qu’il appelle en silence et qui entendent au loin un murmure inaudible — incompréhensible — pour les ouvrir à son horizon, à sa perspective et à sa dimension. Toutes ces parts de lui-même qui le cherchent en ignorant quel chemin emprunter pour aller à sa rencontre et le retrouver…

 

 

L’ordinaire de chaque chose éclairé par un regard d’amour et de paix, voilà ce qui donne au monde sa beauté. Le merveilleux de la vie. Rien d’autre n’est nécessaire.

 

 

Rien ne peut altérer la joie sinon l’œil restrictif. L’étroitesse de l’espace mental qui craint, limite, discrimine, calcule et juge… et même lui, on peut l’aimer de l’espace que nous habitons.

 

 

Le labeur des jours et la marche des siècles n’ont aucune emprise sur la légèreté de l’âme qui ne reconnaît et ne peut vivre que la plénitude de l’instant. A ses yeux, le reste — toutes les activités auxquelles se livrent le monde et les hommes — n’a aucune existence. Aucune réalité. Peine perdue donc que de s’y consacrer à moins qu’une joie ne nous y porte naturellement.

 

 

Il y a un temps pour chaque chose en ce monde. Un temps pour le bleu du ciel et un autre pour l’or des visages. Un temps pour la solitude enchantée et le règne du silence et un autre pour le bruit et la fureur des foules. Un temps pour les cernes gris de l’angoisse et un autre pour les rires éclatants et l’allégresse. Un temps pour apprendre et un temps pour l’oubli. Un temps pour se réjouir et un autre pour s’attrister. Un temps pour ressentir le poids des heures et un autre pour vivre la grâce de l’instant. Un temps pour la vie et un temps pour mourir. Chaque chose porte en elle sa propre beauté. On ne peut, le plus souvent, que le pressentir ou l’entrevoir. Seul le regard nu — désencombré de l’idée de soi-même — peut le ressentir et le vivre pleinement.

 

 

Chaque jour, en rentrant à la maison après notre longue promenade, ma main secoue délicatement mon carnet au-dessus de la table de la cuisine. Et s’y dépose la maigre — et souvent réjouissante — récolte du jour…

 

 

Afin de donner un aperçu simplifié (et didactique) de la quête qui m’a animé au cours de cette existence, on pourrait la diviser en trois phases distinctes :

— la quête de sens et de vérité (sens de la vie et vérité de l’existence) ;

— le passage vers l’impersonnel ;

— et (enfin) l’exploration de l’être*.

* Cette dernière phase ne relève pas à proprement parler de la volonté personnelle et ne peut donc être réellement qualifiée de quête. En dépit de l’extinction de toutes les interrogations d’ordre existentiel ou métaphysique, il semblerait néanmoins que l’être continue de se livrer à sa propre exploration

 

*

 

Des empreintes sur la neige, voilà ce que nous léguons à notre avenir. Et aux Hommes qui poursuivront notre tâche. Notre seul héritage demeurera à jamais la pollution qui a odieusement envahi tous les espaces : l’air que nous respirons, les océans, l’eau et les aliments que nous ingurgitons, la terre que nous saccageons et les esprits qui continuent d’œuvrer à leurs funestes travaux…

 

 

J’ai brûlé toutes les idoles. Aujourd’hui, mes seuls maîtres sont le ciel(1) et le cours des choses(2)… C’est à eux que je confie — ce que les Hommes appellent — mon existence car en vérité eux seuls existent. Et tout leur appartient. L’un contemple ses propres créations que l’autre fait et défait au gré des jeux, des nécessités et des célébrations…

(1) La conscience (Ce qui perçoit).

(2) L’énergie (et accessoirement le « karma » auquel sont soumis, entre autres, les êtres et les créatures organiques).

 

 

L’homme qui passe ne laisse aucune trace de son passage. Laisse le jour et la nuit aussi vides que l’espace. Laisse la terre nourrir le corps du strict nécessaire. Laisse les astres tourner selon les consignes du ciel. Laisse les vents et les rivières suivre leurs cours. Laisse les pas trouver leur itinéraire, les mains servir ou se servir, la bouche prononcer quelques paroles selon les circonstances. L’homme qui passe laisse l’esprit à son agitation ou à son silence. Laisse toutes choses se faire et se défaire. Il ne désire rien. N’aspire à rien. Ne refuse rien. Ne dérange rien (ou si peu). Il obéit humblement aux injonctions naturelles des situations. Il est autant l’homme de la terre que du ciel. Mûr (sans doute) pour quitter la sphère organique et accéder au monde du sans forme ou à la dissolution complète dans l’impersonnel

 

 

Assis à proximité d’un pin, planté dans une minuscule clairière, entourée d’une folle (et exubérante) végétation, le ciel est mon seul compagnon. A quelques mètres s’écoule la rivière, claire et tranquille. Au loin, le bruit du monde. L’agitation des Hommes — mes compagnons lointains — dont je ne peux, en général, apprécier la présence qu’à distance raisonnable et dont la proximité immédiate trop souvent me blesse ou m’ennuie. C’est ainsi. Je suis bâti pour la solitude et les espaces naturels, être entouré d’arbres et de ciel, contraint de vivre — avec bonheur l’essentiel du temps — à plusieurs encablures de mes frères à deux pattes. Néanmoins, cette distance est parfois vécue avec une pointe de tristesse et un brin d’amertume nostalgique (un deuil pas totalement accepté sans doute…), déconcerté à l’idée de ne trouver aucune place (confortable et acceptable) dans la communauté humaine. Mais il en est ainsi. Il existe des Hommes pour vivre au sein de la société (l’immense majorité) et d’autres (infiniment minoritaires) pour vivre à l’écart, partiellement ou totalement hors du monde humain…

 

 

La vie est dense dans la solitude. Pleine, belle et joyeuse, l’essentiel du temps… Et comme elle peut se transformer en enfer ou en néant aussitôt que le mental prend les rênes… Mais auprès des Hommes, elle me semble presque toujours superficielle et fade. Inconsistante. Sans essence. Sans doute parce que la raison y domine et qu’à leur insu, elle asservit et anéantit tous les domaines qu’elle investit. La Vie et le Vivant, évidemment, en sont les premières victimes. Il est vrai que la raison (non éclairée), le plus souvent, soumet et détruit. Pour ne pas pâtir de ce mouvement omnipotent et fortement délétère, il conviendrait de laisser la Vie entrer dans la raison. Je crois, qu’à terme, l’Homme n’aura d’autres solutions…

 

 

L’invisible labeur des jours silencieux…

 

 

Chaque jour, j’arpente les bois, les collines ou les berges de la rivière. Marche solitaire en compagnie de mes chiens qui se plaisent (et c’est peu dire…) à vagabonder en pleine liberté sur les innombrables sentiers olfactifs qui parsèment « notre territoire ». Chemins invisibles dont eux seuls connaissent les secrets, les découvertes et les surprises. Il faut les voir gambader et s’affairer partout, la truffe au sol, s’enfoncer dans les fourrés et les taillis, les traverser avec force ou agilité, courir à perdre haleine à travers les hautes herbes, contourner les bosquets d’arbres et d’arbustes, aboyer comme de beaux diables lorsqu’ils dénichent un lapin et qu’ils poursuivent, en de longues courses haletantes, le pauvre animal, apeuré, qui détale en trombe à la recherche d’un abri ou d’un terrier pour échapper à ces opiniâtres et inopportuns poursuivants. Après leur course effrénée, mes deux incorrigibles et infatigables détrousseurs de lagomorphes sauvages (dont ils ne parviennent, heureusement, quasiment jamais à faire la peau) repartent en quête de nouvelles aventures. Une fois l’ensemble du territoire quadrillé, ils reviennent vers moi, la langue pantelante et le souffle court, et nous reprenons notre marche, moi à pas lents, eux à allure tantôt bonhomme tantôt rapide, pour nous poser quelques centaines de mètres plus loin, moi m’asseyant en un nouvel emplacement, eux repartant à la recherche de nouvelles pistes. Ainsi se déroulent nos après-midis, eux s’affairant tout entiers à leur existence joyeuse de chiens libres, moi me laissant aller à de profondes méditations, à de longues contemplations et à quelques rêveries ou pensées que je note sans empressement sur mon carnet. Chaque jour, ivres d’odeurs et de senteurs, de ciel, de nature et de liberté. Et seuls. Toujours seuls. Sous la pluie ou le soleil. Dans la joie ou la tristesse. Loin de toute présence humaine, comme le gage d’une paix vécue à l’écart de la communauté des Hommes.

 

 

Et je repense aujourd’hui (avec un peu de nostalgie) à deux de mes compagnons, l’un à quatre pattes, l’autre à deux, morts (tous les deux) il y a quelques semaines. L’un m’accompagnant autrefois dans nos folles et bien sages aventures sylvestres ou campagnardes. L’autre partageant mes réflexions et les modestes percées de mon humble odyssée métaphysique et spirituelle. Et aujourd’hui, une part de moi est triste de leur absence et de nos partages qui ne seront plus

 

 

La vie dénude notre regard. Le débarrasse de ses empêtrements et de ses scories jusqu’à le rendre humble. Et sensible à la beauté de ce que nous jugeons d’ordinaire insignifiant, trivial ou sans grâce. Tout prend alors des allures de merveilleux. Quand la moindre feuille, la moindre brindille, le moindre brin d’herbe, le moindre nuage, la moindre fleur, chaque visage, chaque paysage est vu pour ce qu’il est. Et non jugé en fonction d’une palette de représentations mentales édifiées à partir d’une hiérarchisation de l’idée de la beauté. Toujours partielle, sectaire, idéologique, dictatoriale et dénaturalisante

 

 

Vivre avec les merveilles de la Terre (et son abondance). Avant que les hommes qui en surexploitent les ressources l’anéantissent. Vivre avec les privilèges du ciel (ceux du regard céleste) qui demeurera intact quoi que fassent les Hommes. Etre humble (même si cela ne se décrète pas). Vivre en harmonie avec ce qui est. Ne rien s’approprier. Prélever le juste nécessaire. Ne rien détériorer. Passer humblement. Ainsi, où que nous allions, nous serons rois du ciel et de la terre. Modestes princes de nos pas. Et seigneur bienveillant du regard qui saura aller en paix dans l’enfer et le paradis de toutes les contrées que nous serons amenés à traverser.

 

 

Dans le bosquet des jours tranquilles, je me tiens. A l’abri de la folie des Hommes. Et de la fureur du temps.

 

 

La vie érode tous les horizons et l’idée de soi-même. Elle érode la croyance et l’espoir que la seule issue — à notre insatiable quête de joie, de plénitude et de paix — soit liée à certains contenus existentiels comme elle érode la croyance en notre individualité. Ainsi œuvre — ne cesse d’œuvrer — la vie afin d’intensifier l’instant et d’ouvrir l’espace du regard. Tout au long de notre existence, elle nous invite inlassablement au rien (à l’humilité totale et à l’absence de programme et de projet) pour que le regard se dénude et puisse enfin s’élargir et devenir infiniment attentif et sensible à ce qui est (dans l’instant), nous révélant ainsi le merveilleux de Ce qui perçoit et l’indicible beauté de chaque chose…

 

 

A qui s’offre la beauté du jour ? Au regard clair et étonné. Nu et innocent.

Et à qui s’offre la quiétude de la nuit ? A l’esprit qui a baissé les rideaux du jour…

 

 

L’humilité (absolue), la sensibilité (profonde) et le respect (inconditionnel) mènent à la souveraineté de l’Infini et de l’Amour…

 

 

Heureux les pauvres en esprit. Comme l’on comprend cette parole quand on voit l’esprit envahi de pensées, d’idées et de réflexions. Autant d’encombrements qui surchargent le mental et autant d’occasions, pour lui, de s’accrocher à l’inopérant bagage du savoir qui, en réalité, éloigne du vide nécessaire pour ressentir et vivre l’ÊtreÊtre pauvre en esprit permet, au contraire, de comprendre — en tant qu’individualité — que nous ne savons rien, que nous ne sommes rien, prérequis nécessaires à la vraie Connaissance. Au même titre que la richesse matérielle (comme l’illustre l’histoire du chameau et du chas de l’aiguille), le riche en biens, trop accroché à ses richesses, causes incessantes de tracas et de préoccupations, ne peut comprendre que les possessions éloignent du vide nécessaire pour ressentir et vivre l’Être. A contrario, la pauvreté matérielle permet de réaliser — en tant qu’individualité — que nous ne possédons rien, que rien ne nous appartient, prérequis nécessaire à la vraie Richesse.

 

 

Et pour se détendre un peu, un petit jeu vocabulistique (comme une petite récréation oxygénante) après cette longue logorrhée scripturale* insufflée par mon tyrannique besoin d’achèvement et d’exhaustivité qui m’exhorte à dérouler jusqu’à son extrême limite (et dans toutes ses dimensions) la pensée intuitive qui a le malheur de me traverser l’esprit :

l’acatalepsie s’aiguise à la perspective apophatique. Et la vie pélagique (pleinement océanique) s’obstrue, confinant notre être érémitique et valétudinaire (limite cacochyme) à la cataplexie. Ainsi pourraient gloser en langage vernaculaire, les prosélytes béotiens de la douance et autres thuriféraires (un rien flagorneurs) de l’hermétisme sibyllin et abstrus, au grand dam, évidemment, de leurs contempteurs (pour l’essentiel cénobites), adeptes patentés d’une stéréotypie gestuelle roborative et lénifiante et inflexibles partisans d’une doxa abêtissante à l’adresse du vulgum pécus et autres factotums décérébrés de l’ère anthropocène.

* En référence à la rédaction de l'ouvrage sur la Conscience et l'Existant qui m'a occupé pendant de longues semaines... 

 

 

Tous mes fragments (tout ce que j’ai écrit au cours de ces longues années) pourraient être regroupés en un seul volume et s’intituler Notes pour l’existence humaine. Et l’on pourrait y ajouter le sous-titre suivant : Parcours et processus de compréhension de ce que nous sommes.

 

 

Toutes ces réflexions ne doivent cependant pas nous détourner de l’Être et de la seule attitude qu’il convient (en réalité) de tenir à l’égard de tout ce qui se manifeste (qu’il soit réel ou illusoire, mi réel mi illusoire, tangible ou projectif, physique, organique, psychique, émotionnel, virtuel etc etc) : l’accueil et l’amour inconditionnels de tout ce qui surgit et est perçu… attitude à laquelle on est — de toute façon — naturellement et irrésistiblement convié au fil de notre compréhension…

 

3 décembre 2017

Carnet n°58 Le nuage, l'arbre, le brin d'herbe et le silence

Journal / 2015 / L'exploration de l'être

Des graines à foison. Plantées sous mes pas. Des fleurs sauvages parmi les cailloux des chemins. Le ciel récoltera ce qui lui revient. Les Hommes auront leur part. Tout leur sera offert. Il s’agira simplement de garder les yeux ouverts. Quant à moi, je partirai, nu. Les poches vides. Le cœur gonflé de joie et de tristesse. Demain ne sera pas un funeste adieu. Un départ célébré. Un bout de chair que l’on jette aux loups. Une maigre pitance pour rassasier leur faim infatigable. Et je me tiendrai parmi eux. Et en surplomb observant le modeste spectacle de cette fin. De cette fête. Triste et joyeux du sort offert aux vivants.

 

 

Il marchait seul, dans l'immensité des plaines, au creux des vallées et au sommet des collines. Témoin (et terrain) de mille anecdotes et de l'essence des choses.

 

 

Je regarde le monde. Et vous gémissez. Tu regardes le monde. Et nous luttons. Vous regardez le monde. Et ils haïssent. Il regarde le monde. Et tu soupires. Nous regardons le monde. Et je m'interroge. Ils regardent le monde. Et il comprend. On regarde le monde. Et nous l’aimons. Nous regardons le monde. On regarde le monde. On regarde. Et le monde disparaît...

 

 

Une étincelle à la porte de l'Infini. Et l'amour s'embrase. Le monde s'éclaire.

 

 

Créature(s) autrefois indésirable(s) aujourd'hui tant aimée(s)...

 

 

Une lumière brille au fond de l'abîme. Toujours. Sinon comment pourriez-vous le (sa)voir ?

 

 

Quel sort pour les damnés de la Terre ? Ne vous inquiétez pas... Eux aussi connaîtront la lumière. Eux aussi sauront qu'ils ont toujours été lumière.

 

 

Le secours machiavélique des yeux égarés et apeurés...

 

 

L'étreinte des beaux jours. Et la caresse de l'hiver. Sensibilité vivante...

 

 

L'âme s'émerveille de toute offrande. Et s'offre dès lors sans compter...

 

 

Où se cache le miracle ? Tu es... Cela ne suffit-il pas ?

 

 

La bourgade des jours tranquilles assiégée de toutes parts. Par les heures creuses et les saisons, les soucis et le temps qui passe...

 

 

Un soupir. Un éclat de voix. Un éclat de verre. Un éclat de rire. Et le silence. Le jour s'apaise.

 

 

Un espace sans drame. De simples métamorphoses. Les chiffons vides gesticulent, crient, se débattent, s'enchaînent, se défont...

Il n'y a aucun crédit à accorder à l'étoffe. La seule foi est à inscrire dans le regard (le regard des spectacles et des accoutrements) et en ce qui porte les vêtements.

 

 

Nous vivons en des lieux impropres – disent-ils – aux plaisirs, aux distractions, aux jeux et au badinage. Propices à la solitude. Et à la rencontre avec cette part de nous-mêmes (à cette part d’entièreté de nous-mêmes) que si peu connaissent... et qui offre pourtant à toutes les rencontres leur beauté. Et leur dignité.

Ces terres peuvent paraître hostiles. Austères. Mais elles seules sont à même – nous semble-t-il – d'offrir la Joie, l'Amour et la Paix nécessaires à toute rencontre.

Rencontres de vent. Rencontres de sable. Rencontres d’œil torve, de rictus ou de bouches affamées. Rencontres de pacotille, de paillettes ou de merveilles. Rencontres souveraines, saugrenues ou de souffrance. Rencontres légères. Rencontres pleines. Toujours.

A moins que la rencontre avec soi n'ait eu lieu, toute rencontre est (toujours) le lieu du gémissement, de la mendicité ou de la morsure. Effleurements utilitaires sans écho, sans profondeur ni résonance... sans cœur ni sourire (excepté peut-être celui de la peur, de la gêne, du jeu machiavélique, de la posture ou de la fausse réjouissance).

 

 

Je regarde mes souliers (de vieilles sandales) usés par les chemins. Ai-je donc tant appris des horizons et de la solitude des paysages ?

Et cette question résonne dans mon cœur fragile, posé parmi les collines, à la merci de la pluie qui foudroie et des vents qui balayent nos scories et nous font perdre (ou tourner) la tête...

 

 

De quel bois sommes-nous faits pour nous laisser aller à la cognée des heures ? L'instant jamais ne peut s'échapper de cette douce, éternelle et souveraine Présence.

 

 

Notre travail ? Qui sait ? Peut-être est-ce de dormir du sommeil des morts (ou des justes) et de laisser se dissiper celui des presque vivants ? Peut-être est-ce de rire du vent des abîmes en se laissant malmener ou emporter vers l'horizon qui nous décharge et nous défait...? Peut-être est-ce de ne rien être ? Peut-être est-ce de regarder les spectacles du monde en gémissant (de temps en temps) et en s’attristant (parfois) de ne jamais y être conviés ? Peut-être est-ce de pleurer des larmes de peine... et des larmes de rire... au gré des jours et des circonstances ? Peut-être est-ce de s'agenouiller vaincus par les événements et oubliés par l'histoire... et sourire (sourire toujours) du sort que l'on nous réserve ? Peut-être est-ce cela... ou peut-être est-ce autre chose ? Être suffisamment défaits sans doute et suffisamment inexistants pour accueillir ce qui est donné, ce qui est offert et ce qui est repris... et qui s'en va... suffisamment poreux et transparents pour que le regard (toujours) s'en émeuve dans la Joie...

 

 

En ces terres immobiles, l'immobilité...

Et le vent sans conséquence sur l'humus

 

En ces terres immobiles, le pays et les territoires des renégats

Et leurs guerres épouvantables sans conséquence sur l'humus

 

En ces terres immobiles, la course du soleil sur le monde déclinant

 

Et là-haut, toujours les étoiles

Et là-bas, toujours le tonnerre et les coups de semonce

Et ici, toujours le silence des terres immobiles, joyeux (toujours) des funestes destins

 

L'humus retournera à l'humus. Le silence au silence.

Et des terres immobiles toujours renaîtra l'éphémère

 

 

Un pas après l'autre

Et le soleil se lève, puis décline

Et les jours passent

 

Un pas après l'autre

Et l'horizon se rapproche, puis s'éloigne

Et le chemin s'étire

 

Un pas après l'autre

Et les semelles s'usent, le corps s'épuise

Et les semelles et le corps vieillissent

 

Un pas après l'autre

Et les yeux se ferment, la traversée s'achève

Et la mort emporte

 

Où avais-tu donc mis ton regard ?

 

 

Ne porte les yeux sur l'horizon ni sur les pas

Laisse le regard s'ouvrir, l'horizon et les pas s'élargir

Devenir si minuscules

Jusqu'à disparaître

Jusqu'à devenir regard

 

 

La neige tombe sur les linceuls

Le temps recouvre nos oripeaux de sa longue robe noire

Mais le printemps revenu, la glace a fondu

Les drames s'effacent et renaissent les âmes

dépouillées de leurs liens, nettoyées de leurs souillures

Aussi fraîches et innocentes que la neige d'hiver

 

 

Dans le cercle invisible, les ailes mystérieuses nous portent. Où que nous allions, nous soutiennent. Alliées de nos jours fastes comme de nos instants funestes, croisant leurs pairs et s’entremêlant en joutes féroces et en rondes joyeuses. Infatigables.

 

 

Le monde (chaque être) cherche à être aimé (regardé et écouté). Et s’identifiant à la forme, ne comprend (ne comprend pas encore) qu’il est ce qu’il cherche : ce regard et cette écoute aimante...

 

 

L’Amour ne peut se trouver, se côtoyer et se fréquenter que dans ce lieu perceptif. Jamais dans le monde qui n’est qu’un univers d’objets et de chiffons vides.

 

 

Monde de chiffons vides où l’espace perceptif – regard et écoute – identifié (le plus souvent) aux formes, aux objets et aux oripeaux n’a pas encore su trouver sa pleine mesure ou s’amuse (aux dépens des chiffons vides) à se prendre pour eux... posture (imposture) à l’origine de tant de maladresses et de malentendus... source première de l’Histoire (du monde) et de toutes les histoires qui le façonnent...

 

 

Qu’est-ce que le silence ? Et peut-on jamais l’exprimer ? La parole (comme toutes choses) émane de lui... et pointe vers cette écoute silencieuse que toutes les créatures et tous les êtres, doués de perception, peuvent ressentir et habiter. Et qu’ils sont profondément.

 

 

Un regard (un seul regard). Et tout se consume d’Amour. Tout se transmute en Joie. Et tous les objets sont aussitôt sanctifiés...

Bien des Hommes (sinon tous) donneraient tout l’or du monde pour ce regard. Et ils auraient raison... Qu’ils se dépouillent donc... mais subsisterait pourtant l’avidité (et le désir de le posséder), obstacle rédhibitoire pour le ressentir (et le vivre)... Le regard ne s’offre qu’à ceux qui se sont dépouillés de toute velléité d’accaparement.

 

 

La poésie n’a besoin de mots. Le regard poétique est un silence profond. A la fois plein et vide. Si plein qu’il s’auto-suffit. Et si vide qu’il peut tout accueillir.

 

 

Crier ? Se débattre ? Gesticuler ? Défendre ? Combattre ? Proclamer ? Revendiquer ? Faire l’apologie ? Non ! A quoi bon... Simplement être... et faire et agir guidés par les forces naturelles et spontanées qui nous enjoignent de participer au monde...

To be, to act and share. Être, faire et partager. Être le témoin impassible (le regard) et l’acteur conscient du monde. Non selon ses idées et ses convictions mais animés par la vérité et son rayonnement. Naturel, authentique et consistant (avec légèreté). Sans attente ni prosélytisme... Quant au reste, pas d’inquiétude. Le monde s’en charge...

 

 

L’heure peut se donner au jour. A condition qu’elle laisse intact le monde.

L’heure que tu offres au monde, garde t-en une part (n’oublie jamais de t’en garder une part) sinon le monde gouvernera tes jours. Ta vie se consumera sans relâche. Et de tes œuvres ne restera bientôt (et finalement) que des cendres et de la poussière...

 

 

Le monde est une abstraction. Il n’y a pas de monde. Il n’y a jamais eu de monde. Et il n’y aura jamais de monde. Il y a, il y avait et il y aura toujours ce qui est là devant soi à cet instant-même. Le reste n’est que rêverie.

Aspires-tu à faire de ta vie et de tes actes les outils d’une fantasmagorie ? Ou aspires-tu à être réellement présent ? Et à faire de tes actes (de chacun de tes actes) un instrument réel agissant sur le Réel ?

 

 

A marche perdue vers le siècle ? Non ! De petits pas sans conséquence. Et le ciel ? N’y songe pas. Il est déjà habité...

 

 

S’estompe le jour à qui s’abandonne. Demeure l’instant.

 

 

Que faire de la fureur du monde ? Accueillir. Embrasser du regard silencieux. Et offrir ce qui advient.

 

 

Que dit le silence ? De regarder. D’écouter. Et de laisser les bruits naître et mourir en lui...

 

 

Le grand jaillissement des eaux funestes sur le monde. Et les sourires de circonstance. Âmes engoncées de trop de paroles et de mensonges. De circonvolutions. Et parmi ces regards tièdes et malhonnêtes, une paire d’yeux francs et loyaux comme un éclat, comme une brève éclaircie dans la grisaille sirupeuse des jours.

 

 

C’est dans la nudité et le dépouillement que se révèle toute la dimension de l’Être. Et la grandeur de l’Homme. A la fois objet dérisoire, instrument perfectible et ordonnateur souverain...

 

 

Devant nos gestes défaits ? Sourire et laisser faire...

Devant la misère du monde ? Sourire et agir à sa mesure...

Devant l’indigence des êtres ? Sourire et éclairer (autant que l’on en est capable)...

Quant au reste, cela ne nous concerne pas...

 

 

Face à l’ineffable patrie des mots, le silence est souverain.

 

 

Qu’offrir à mon cœur qui ne sait qu’il souffre ?

Qu’offrir au monde qui ne voit son aveuglement ?

Les aveugles conduisent les Hommes. Et mon cœur souffre en silence.

 

 

Nos adieux au monde. Déchirants et interminables.

 

 

Le nuage, l’arbre et le brin d’herbe accompagnent mes promenades quotidiennes. Fils de la terre et amis du ciel, nous nous retrouvons chaque jour dans le regard...

Compagnons libres et fidèles. Libres de toute fidélité. Et fidèles à la liberté.

 

 

Parce qu’il ne nous est pas offert de connaître... parce qu’il ne nous est pas offert de donner... nous prions. En vain. Voués à la mendicité misérable des ignorants.

 

 

L’harmonie du jour : du silence et de la poussière.

 

 

Le regard vide balaye le monde de sa lumière. Et déniche tant de recoins de crasse et d’obscurité où s’agglutinent les Hommes.

 

 

Le reflet mensonger de la brume dans les yeux hagards.

 

 

Comment percer le mystère du regard ? Habiter l’espace derrière la frontière des yeux...

 

 

Se désensommeiller ? « Pourquoi donc ? » rétorquent les dormeurs, ivres de rêves et de songes. Somnambuliques.

 

 

Quand l’aube s’éteint, le jour se lève.

Quand tombe le soir, la lune s’élève.

Et les yeux au firmament conserve l’azur intact.

Clairs et rieurs, jouant dans l’éphémère.

Joyeux malgré les saisons

 

Public ravi des naissances et des disparitions

Indemne de toute rupture...

Et le front bas toujours qui s’incline...

 

 

Et de la disparition des yeux, qui s’en inquiète ?

Et des battements du cœur, qui s’en émeut ?

Et du cri silencieux des bêtes, qui s’en soucie ?

Et les brins d’herbe poussant sous l’asphalte ou bousculés par les vents, qui les regarde ?

Et des jours opaques derrière la glace, qui s’en occupe ?

 

N’y a-t-il personne en ce monde ?

A moins que tous les fantômes n’aient conquis la place...

 

 

Pas même une larme versée. Pas même un geste tendre. Pas même un regard accordé. Où jettes-tu donc tes pas ? A quelle foulée accordes-tu tes faveurs pour courir ainsi les yeux bandés ?

 

 

Ne t’inquiète pas des paysages, les saisons changent les décors. Soucie-toi de l’œil qui perce les formes et les couleurs. Et les réunifie. L’œil qui se réjouit des transparences...

 

 

Celui qui ne sourit pas s’invite à ma table. Et derrière le corps usé, je devine l’ardeur qui l’anime. Et derrière le regard triste, la joie qui se cherche. Et l’œil maladroit qui ne sait où se poser...

 

 

Le chant du labeur. Ses louanges. Et les récoltes de misère. A l’usine et aux champs triment les Hommes. Versent le sang et la sueur. Les entrailles des vivants offertes aux dents carnassières. Et le monde se réjouit de tant d’aisance. De l’errance des indigents. De la prestance des dirigeants. De l’étouffement des imposants, vagues voix dans la nuit criant dans le silence. Et toujours l’infamie en banderole. La barbarie et la camisole. Et le monde, chaque jour, dépérit. Et le peuple agonisant se réjouit. Réclame sa dose de pain et de sang. Et dans un râle de survie, offre son ardeur aux jeux sanglants.

 

 

Sur la colline sans gloire, je m’agenouille. Et aux chemins de vent, offre ma vie. Et au ciel, le peu qui reste...

 

 

Des graines à foison. Plantées sous mes pas. Des fleurs sauvages parmi les cailloux des chemins. Le ciel récoltera ce qui lui revient. Les Hommes auront leur part. Tout leur sera offert. Il s’agira simplement de garder les yeux ouverts. Quant à moi, je partirai, nu. Les poches vides. Le cœur gonflé de joie et de tristesse. Demain ne sera pas un funeste adieu. Un départ célébré. Un bout de chair que l’on jette aux loups. Une maigre pitance pour rassasier leur faim infatigable. Et je me tiendrai parmi eux. Et en surplomb observant le modeste spectacle de cette fin. De cette fête. Triste et joyeux du sort offert aux vivants.

 

 

Les heures se balancent sur leur corde raide. Leur fil fragile. Et les saisons offrent leurs menus gargantuesques qui rassasient les Hommes. Et que j’effleure du bord des lèvres. Affamé d’une autre faim. Avide d’une autre lumière que le soleil d’hiver qui réchauffe les âmes frigorifiées.

 

 

Si la grâce des Hommes ne t’est offerte. Ne la quémande pas. Elle aurait le goût âcre de l’obole. Regarde plutôt le ciel qui ne s’émeut que des humbles et des infortunés. Et qui méprise la puissance et la gloire que les Homme vénèrent.

Ne te méprends pas sur l’infortune. Elle n’est offerte qu’aux cœurs mûrs...

 

 

A quel soleil voues-tu tes jours ? Aux feux de la rampe ? Ou à la lumière du cœur ?

 

 

Connais-tu réellement celui que tu habites ? Que lui offres-tu pour qu’il apprenne à se réconcilier ?

 

 

[Dialogue entre eux et moi]

Les poches vides et le cœur libre. Mais où allons-nous de ce pas dépouillé ? En ce lieu qui ne s’atteint pas ne pourrions-nous pas demeurer ? Et à cette forme y as-tu pensé ? Laisse-la donc libre de suivre sa destinée. Et ne crains pas les vents qui la porteront. Et toutes ces contrées désertes et désolées où elle a erré, devra-t-elle encore les traverser ? Qui sait ? Ne t’effraie pas de ces lointains reflets. Va en paix et le regard confiant.

 

 

Au plus proche du sol et de la lumière, le regard s’étire. Le cœur découvre enfin ce que les yeux ne pouvaient voir...

 

 

Que ton cœur a-t-il choisi ? Le confort ou la vérité ? Le confort ferme les yeux et endort. La vérité les dessille et foudroie. Si tu aspires au repos et à la tranquillité, demande à ton cœur de se détourner de la vérité...

 

 

Demeure les mains vides, le regard neuf et le cœur ouvert. Et laisse les pas et les vents choisir le chemin. Les lieux et les paysages n’auront alors plus guère d’importance.

Est-ce que l’eau s’inquiète de sa forme, de son itinéraire, des contrées visitées et des lieux où elle repose ? Où qu’elle soit, elle demeure elle-même, paisible, virulente ou tourmentée selon les contextes, les passages et les traversées.

 

 

La seule réelle attention et la seule réelle audience sont celles que tu t’accordes. Le seul réel amour et le seul réel succès sont ceux que tu t’accordes. Celles et ceux que le regard t’offre en se penchant vers toi avec tendresse et bienveillance...

 

 

Dans la fine bouche de l’orgueil, les mots acérés. Et dans le cœur en paix, le silence.

 

 

L’ombre secrète de la mort qui nous accueille à bras ouverts. Ouvrant les délices amers du crépuscule.

 

 

Sans cesse la nuit dissipe ce que le jour a construit...

Sans cesse la mort défait ce que la vie a édifié (ce que nous avons édifié).

Partout le vent, les murs de pierres et la poussière...

 

Et au loin, la lune qui brille

Et les mains apeurées qui la désignent

Et les larmes qui coulent sur notre visage

 

 

Il n’y a plus bel écrin que le silence...

Joutes, louanges et blâmes s’y côtoient

Rondes de mots et de lances

Jeux d’ombres dans la lumière

 

 

Au creux de notre main, défaites et victoires que l’on accroche aux fenêtres du jour. Et que la nuit, d’un trait, efface...

 

 

Le jour s’étend à l’infini. La nuit dissipe le jour. Demeure l’infini.

 

 

N’y a-t-il donc que le vent pour balayer nos chimères ?

 

 

Qui est-on face à soi ?

Le visage grandit sous le jour. Les yeux bordent l’univers. Le monde invité au festin. Le ciel bas sous les paupières.

Un jour, la fête s’achève. Les mains et les yeux se raréfient. S’éloignent. Place déserte. Anéantissement. Cessation des miroirs et des reflets.

Nul œil à la ronde. Nulle main secourable. Monde de fantômes furtifs. Eloignement des sphères. Solitude tranchante. Défaite annonciatrice du face-à-face. Et de la rencontre.

Eparpillement. Renonciation. Lente déliquescence. Ascension de l’en-bas. Sommet des profondeurs. Anéantissement. Brume et percées. Ebranlements saugrenus. Découverte du noyau et de l’espace.

Confusion des sens. Nouveau départ. Nouvelle erreur. Introspection. Dépréciation. Poursuite de la traversée.

Désert infatigable. Marche. Nouvelle exploration. Rencontres furtives. Rencontre enfin.

Rien. L’espace. Le vide. L’abstraction du monde. Cessation partielle de la pensée. Lévitation. Le ciel.

Les premiers pas sur Terre. Poursuite de la marche. Pas fébriles. Pas tranquilles. Pas et regard. Regard et pas. Inextricablement liés.

Ecoute. Le silence.

Les bruits. Et la fureur du monde. La course. Les pas effrénés. Le silence.

L’accueil. La réconciliation. L’œil à demi-ouvert. L’humilité. La disparition partielle. Et le geste spontané.

Un pas. Puis l’autre. Et l’immobilité du regard.

L’usure du corps. La métamorphose des paysages. La tendresse et l’approbation du regard. Bienveillant.

 

 

A l’eau qui gronde, offre le creux de tes mains. Aux larmes qui coulent, offre ton épaule. A la colère qui éclate, offre ton sourire. A la misère qui ravage, offre tes bras. A l’ignorance qui blesse, offre la lumière. A ce qui passe, offre ta présence. A la vie, offre ton visage. Et ce que tu ne peux offrir, laisse-le se donner à toi...

 

 

Et du silence jaillit le monde, le bruit, la fureur et la violence... brefs éclats. Jaillissement éphémères qui en lui se résorberont...

 

 

Marche sans fin vers l’azur. Et le silence nous recouvre déjà...

 

 

Action ou inaction. Aucune différence. Gesticulations fébriles ou marche lente. Aucune différence. Gestes habités ou d’automate. Aucune différence. En haut ou en bas. Aucune différence. A gauche ou à droite. Aucune différence. Heureux ou malheureux. Aucune différence. Regard présent ou défait. Aucune différence. Être ou ne pas être. Aucune différence. Pourquoi alors s’en faire ? Est ce qui est. Soyons et agissons (simplement) comme cela nous est offert... Infimes acteurs de jeux sans conséquence...

 

 

A quoi destines-tu le jour ? A rien. Le cours des choses est (déjà) à l’œuvre.

 

 

Que devient-on au delà de soi ? Toujours plus soi-même...

 

 

Se soucier de soi ? Ou se soucier du monde ? Faire selon ses prédispositions, sa sensibilité et sa compréhension. L’un est l’élément de l’autre. Et les deux sont éléments de Soi. Chacun est amené à faire et à agir à sa mesure... Pas d’inquiétude...

 

 

Être le bras de l’ignorance ?

Ou les yeux de l’Amour et de l’Intelligence ?

Nul ne peut décider de participer à l’un ou à l’autre...

On agit selon la situation, ses conditionnements et sa compréhension...

 

 

A l’ombre barbare, nulle retenue.

Le monde. Cet étrange objet du désamour...

 

 

En ces terres de démesure, l’intérêt et la raison dominent. Quand donc le cœur les détrônera-t-il ?

Lorsque le cœur conscient gouvernera le monde, la paix sera souveraine. L’amour et l’intelligence régneront sans partage.

 

 

En regardant le monde, on comprend que les Hommes inventent et bâtissent des histoires. Et se délectent d’anecdotes pour échapper (en vain) au néant. Avec de la poussière, ils construisent et façonnent un monde pour oublier leur dimension dérisoire. Et comme on les comprend... Il est si difficile et inconfortable de côtoyer le vide. Et de s’y perdre. Voilà pourtant la seule issue véritable à l’inconsistance des jours...

 

 

De la surface, chacun peut témoigner. De la profondeur, seuls ceux qui y ont été plongés sans s’y perdre peuvent en parler...

 

 

Au commencement, l’Homme est dans la vie. Et face au monde. Et il arrive souvent qu’il se retrouve face à la vie. Et parfois hors du monde. Mais un jour, il est contraint de se retrouver face à soi au cœur même de la vie pour comprendre enfin que la vie et le monde sont en soi...

 

 

Une chose en nous continue d’être réfractaire à la comédie humaine. Aux mensonges et aux barricades érigés pour protéger une identité illusoire. Qui enferment la vulnérabilité de l’être. Qui obstruent l’espace et ruine (empêche) toute possibilité de rencontre (avec Soi, avec l’Autre et avec le monde). Cette immaturité nous est encore insupportable... Elle révèle notre incapacité à accueillir ce qui est. Nos attentes à l’égard de l’Homme et notre refus de la réalité humaine. Sans doute parce que nous aspirons – avec encore trop d’impatience et d’intransigeance – à ce que l’Homme parvienne à actualiser son potentiel (perceptif)...

 

 

Qui s’ennuie dans le vent ? Qui pleure devant le monde ? Qui s’extasie face au ciel ? Qui aspire à trouver refuge ailleurs ? Avant de répondre, interroge-toi : qui pose les questions et aimerait trouver des réponses ? Et qui en est le témoin ?

 

 

Un jour, un homme, quitte le monde. Il traverse des vallées, des forêts et des déserts et s’installe sur une colline. Pendant des années, il contemple le ciel, la terre, les bêtes, les arbres, les brins d’herbe et les pierres. Et un jour son visage s’illumine. Un matin, il quitte la colline et demande aux hommes de se réunir. Lorsque l’assemblée est attentive et silencieuse, il désigne un arbre et un nuage et dit : « ceci sont nos frères ». Puis il désigne un rocher et un brin d’herbe et dit : « ceci sont nos frères ». Ensuite il désigne un oiseau, un poisson, un insecte et un singe et dit : « ceci sont nos frères ». Ensuite il désigne la terre et dit : « ceci est l’origine de tous les enfantements et la mère nourricière ». Enfin, il désigne le ciel et dit : « ceci est l’ami, le guide et la source de la mère et de sa progéniture ». Il salue l’assemblée et s’éloigne en silence.

 

 

Les zébrures grises du ciel sur les collines. L’immensité changeante sur l’éphémère. Partout la beauté. La grâce de l’infime et de l’infini. Le sublime et l’harmonie. Les yeux et le cœur chavirés par tant de splendeur. L’âme apaisée. Et le regard tranquille. Savourant les merveilles du jour.

 

 

La grâce et le salut ne viennent ni des pas ni des gestes. Ni des chemins ni des paysages. Ils se tiennent souverains dans le regard. Majestueux dans le silence du cœur.

Ni le monde ni les heures ne peuvent les ternir. Indemnes de tout contact. Et de toute expression. En surplomb et au cœur même de l’Existant.

De ce regard jaillit la lumière qui éclaire l’Homme. Il ne peut y avoir de plus vaste et lumineux éclairage. Avec cette tendresse. Et cette douceur du cœur qui caresse le monde. Proximité tantôt amoureuse tantôt amicale avec l’ensemble des créatures.

 

 

Et dans notre sac, les souvenirs ténus que l’on transporte. Les maigres bagages de l’Homme. Quelques nécessités pour le corps. Quelques livres pour guérir ou apprivoiser l’âme. Et les paysages qui défilent. Inégaux encore pour le cœur. Mais toujours merveilleux pour le regard. La souveraine solitude des chemins. Et le silence de l’horizon.

 

 

Et il pria la lumière d’éclairer la noirceur, l’ignorance et l’ignominie. Et la pluie (l’averse diluvienne) de nettoyer la terre de ses scories, de ses mensonges et de ses obscurités. Ce qu’autrefois il appelait sa fange et ses immondices. Mais qu’importe les doléances (passées) et les prières, il savait que la lumière, un jour, brillerait sans ombre. Que l’amour et l’intelligence rayonneraient sans rival. D’un éclat si puissant que la confusion, la brume et l’incompréhension seraient dissipées. Après ces noces inespérées viendrait alors le règne absolu de la lumière. Totale et inégalée. Grandiose et majestueuse. Impériale.

 

 

Dans l’absence de jour et de clarté. Dans la confusion et l’ignorance brille la nuit. Mais dans l’obscurité demeure une lueur. Un étincelle prête à s’embraser. Pour que rayonne la lumière...

 

 

Prends garde à l’épaisse forêt des idées où l’on s’égare. Aux pensées obscures et aux textes labyrinthiques auxquels on s’enchaîne. Aux exégèses indigestes et aux préceptes ingreffables sur les âmes immatures. Observe plutôt l’immensité du ciel qui ouvre sur la haute et profonde vallée du cœur. Sur l’espace vide et infini qui accueille et libère...

 

 

Oh ! Le monde ! Tant de bruits pour nous détourner du silence. Tant d’images pour nous détourner du regard. Tant de mouvements, d’activités et de stimuli pour nous rassasier de sensations et de diversité et nous détourner de la perception.

Et pourtant... tous (sans aucune exception) pointent vers l’espace de perception silencieux. Et lorsque l’on tourne son regard et son écoute vers Ce qui perçoit, tous les contenus (bruits, images, mouvements, gestes, stimuli, sensations) deviennent égaux. Et sans importance. Et leur disparition nous laisserait (presque) indifférent...

 

 

Nous aimons les Hommes qui font face au mystère. De toute leur âme. De tout leur cœur. A chaque instant de leur vie. Qui ne revêtent aucun costume d’apparat pour cacher leur indigence existentielle. Qui ne jouent pas à faire semblant pour donner le change et faire bonne figure. Qui osent affronter et exposer la misère de la condition humaine (ordinaire). Qui n’écartent pas d’un revers de main les grandes questions de l’existence. Nous aimons ceux qui s’interrogent et aspirent au mystérieux face-à-face. Eux seuls, à nos yeux, sont véritablement et profondément humains.

Notre cœur a pour eux une sympathie naturelle. La même que celle que nous éprouvons pour les âmes marginales et esseulées, les âmes défaites, ostracisées ou désespérées et les âmes qui vouent à leur prochain (Hommes, animaux et Existant) un amour sincère et profond. Et qui se soucient des plus faibles et des plus vulnérables dans un élan spontané (avec un dévouement authentique). Malgré leurs failles, leur fragilité ou leur ignorance, ces êtres ont une consistance et une épaisseur inégalée parmi la troupe misérable des acteurs qui évoluent, gesticulent et pérorent sur la vaste scène de la tragique – et bien risible... et parfois désespérante – comédie humaine.

 

 

Pour peu que les Hommes aient quelque distance avec leur existence et l’on peut lire dans leurs yeux comme une surprise à se voir plongés dans les situations ou mêlés aux événements et aux circonstances... Comme si leur âme (une infime part de leur âme) avait deviné la dimension onirique du réel...

 

3 décembre 2017

Carnet n°59 Entre nous

Journal / 2015 / L'exploration de l'être 

Notre vraie famille est – je crois – celle que la vie nous fait rencontrer au quotidien. Et que l’on retrouve chaque jour dans la joie. La mienne est à la fois très restreinte et infinie. Dans cette famille naturelle, quelques membres fidèles : les chiens, le ciel, le vent et les nuages, les arbres, les oiseaux et les insectes, les fleurs, les herbes sauvages et les cailloux des chemins. Mon carnet et ma besace...

Chaque jour, nous nous asseyons au bord du monde et nous nous réjouissons en silence...

Tous m’apprennent le précieux et l’éphémère. La joie et l’humilité. Beaucoup d’instants de grâce passés ensemble. Et je leur suis infiniment reconnaissant. Le cœur émerveillé et empli de gratitude pour leur présence. Et leur enseignement.

 

 

Dire la vie qui nous entoure. Qui se pose un instant dans le regard qui l’accueille et la contient... et exprimer la joie de l’être. Voilà peut-être notre travail. Celui sur lequel on se penche chaque jour – comme un miracle (et sans trop y croire) – tantôt enthousiaste, tantôt fataliste, tantôt avec lourdeur, tantôt avec légèreté. Fidèle au poste, malgré tout, depuis (déjà) tant d’années.

Et puis, il y a le ciel à qui je confie mes témoignages. Qu’il regarde d’un air détaché par dessus mon épaule. Et auxquels il acquiesce en silence. 

Autrefois, je l’interrogeais souvent. Sur les pas, sur la marche et le sens du chemin. Mais la terre, les paysages et les visages m’ont tant dépouillé qu’aujourd’hui il me laisse le côtoyer (et l’habiter) sans retenue...

Et je suis heureux à présent de ces notes que j’inscris chaque jour sans relâche ni impatience sur mes carnets. Au bon vouloir du ciel et du vent. Au gré des gestes et des pas...

Les collines, les arbres et les pierres en sont les témoins quotidiens. Et j’aime leur présence à mes côtés. A l’égard du ciel et des saisons, nous avons le même cœur fidèle... 

L’idée d’écrire une œuvre m’a quitté. Aujourd’hui, jouir du regard me contente. Et l’écriture, souvent, se manifeste dans ce trop-plein de jouissance. Comme une aspiration (presque) totalement impersonnelle à témoigner de cette joie silencieuse. Et l’offrir à ceux qui lisent ces lignes. Le cœur en communion. Comme une invitation (peut-être) à nous laisser nous dépouiller du peu que nous possédons (que nous croyons posséder...), à se départir de tous les espoirs de la terre pour devenir simple spectateur de nos pas. Simple habitant du ciel. Des âmes et des êtres comblés goûtant à l’ineffable. Sujets émerveillés. Résidents inaltérables au sein de la présence tendre et bienveillante. Pleinement souveraine.

 

 

Aux heures vespérales, nous avons croisé les yeux ronds d’une chouette postée sur le mur d’une vieille cabane abandonnée. Mais à peine ai-je eu le temps de m’exclamer in petto (et un peu idiotement) : « Oh ! Comme c’est chouette ! » qu’elle s’était envolée. Sans doute avais-je encore la démarche trop humaine pour passer inaperçu. Pour apparaître comme une figure familière et inoffensive aux yeux de mes frères naturels...

 

 

A cette heure du jour, le ciel gris et bas – presque bleu pâle – se couvre de rayures roses et orangées. Au loin, les collines et l’horizon se détachent. Et offrent aux yeux un spectacle grandiose et merveilleux. Je ralentis le pas. Note ces quelques mots sur mon carnet et m’enfonce à pas lent – l’œil ravi et le cœur radieux – dans la nuit naissante.

 

 

Dans le monde humain, il n’y a (presque) que des personnalités. Dans la nature, il n’y en a aucune. Il y a des créatures qui vaquent simplement à leurs nécessités. Animées par des mouvements naturels. Voilà pourquoi l’on s’y sent à son aise et à sa place... La nature revigore et régénère alors que les paroles et les gestes – tous les mouvements artificiels – des Hommes excitent, énervent et épuisent.

 

 

On aime la force, la puissance (le pouvoir) et la beauté – on y aspire et/ou on y est attaché – lorsque l’on se sent (consciemment ou non) misérable et démuni (lorsque l’on se sent privé de ces attributs). A partir d’un certain degré de compréhension et de sensibilité, ces caractéristiques perdent totalement leur attrait. On n’y voit que le signe de la faiblesse (et de la misère). Et l’on devient intensément sensible à la fragilité et à la vulnérabilité. Notre cœur et nos yeux émus les devinent partout... Elles donnent une beauté indicible à toutes les expressions et manifestations qui les portent avec authenticité et les reflètent sans ombre...

 

 

Au détour d’un sentier – perdu dans un vallon escarpé et sauvage – deux sangliers, insouciants, vaquent la truffe (le groin ?) au sol à la recherche de quelque nourriture. Deux survivants d’une harde sans doute décimée par les chasseurs. Je m’assieds pour les regarder. Les chiens, aussi, ont stoppé leur course et les regardent, intrigués. Ils ne nous accorderont pas un regard. Libres et fiers, peu soucieux des Hommes et pas le moins du monde effrayés (ou traumatisés) par leur passion meurtrière. En les regardant, je pense (pourtant) avec tristesse à leurs congénères traqués, pourchassés et massacrés par des meutes d’abrutis armés et leur horde de chiens sauvages qui parcourent la campagne (collines, forêts et bords de rivière) la haine en bandoulière et la bave aux lèvres. Aussi peu soucieux de la nature et du vivant que je le suis de l’argent et des affaires des Hommes...

 

 

La diversité humaine – en matière d’aspirations et de centres d’intérêt – me laisse parfois songeur. Songeur et perplexe. L’ignorance est une bien piètre excuse à la barbarie... 

Aimer le monde, prendre soin des êtres, être attentif et bienveillant à leur égard, vivre sans détruire ni endommager, se réjouir sans s’accaparer ni posséder, être un simple passant émerveillé par la beauté du monde et conscient de la préciosité de la vie est-ce donc si difficile ? Pourquoi est-ce si peu répandu chez les Hommes ? 

En ce monde. En cette vie. Tout est si fragile et éphémère. Comment peut-on passer une existence entière à l’ignorer... à refuser cette évidence... et à vivre en feignant le con-traire ? Il faut faire preuve d’un grand aveuglement, être entaché de bien des encombrements (nos illusoires désirs narcissiques et nos machiavéliques représentations) ou envahi par un refus et une peur terrifiante pour ne pas voir et ne pas comprendre que la moindre manifestation, la moindre parcelle du vivant et de l’Existant appelle tout notre amour et toute notre attention...

 

 

Je ne possède rien (ou si peu). Quelques nécessités pour le corps. Le regard en bandoulière. Voilà ma seule richesse (sans aucun titre de propriété évidemment...). Et c’est avec lui (et rien d’autre) que je traverse la vie et arpente les paysages du monde... 

Je n’attends pas des Hommes qu’ils adoptent ce mode de vie... Et loin de moi l’idée d’ériger cette existence en modèle. Mais j’attends que la Conscience descende sur l’esprit des Hommes. Pour qu’elle les éclaire... Je sais pourtant qu’elle ne pourra advenir que lorsqu’ils seront assez vides et assez mûrs pour quitter le mental et la recevoir (et l’habiter) comme il se doit... Patience est donc nécessaire...

 

 

L’hiver nous déshabille plus que toute autre saison. Et c’est dans la désolation des paysages – au plus froid des jours – que l’on peut juger de la chaleur du cœur. Est-il assez vif et brûlant pour éclairer la grisaille et l’obscurité ? Assez vif et brûlant pour rayonner dans la solitude hivernale ? Est-il assez large pour accueillir les souffrances – et la sensibilité plus vive – aiguisées par la froideur des jours ? Ah ! L’épreuve de la morte-saison...

 

 

Le dimanche, on voit les Hommes se promener sur les trottoirs des villes, dans les rues marchandes et les centres commerciaux, dans les parcs et sur les chemins de campagne. En couple ou en groupe. Peu de solitaires. Presque jamais. 

La solitude leur paraît insupportable. Ils la craignent autant qu’un couteau tranchant pointé devant leur gorge. Quant à moi, ce sont les Hommes et les groupes qui m’insupportent. Leur badinage, leur posture et leur parole sans épaisseur. La solitude à plusieurs et l’ennui collectif dont ils s’entourent et qu’ils tentent (vainement) de déguiser en rencontre ou en fête pour ne pas avoir à affronter la solitude qui étreint le cœur de chacun...

 

 

L’ombre de la mort n’est pas la mort. Mais sans doute effraye-t-elle davantage que tout trépas...

 

 

A pas fébriles, il marchait (croyait marcher) vers son destin. Ignorant qu’il se tenait dans chaque foulée. Et quelque part dans le ciel, juste au dessus de sa tête... 

Ainsi vivent (et s’acharnent) les Hommes. Ils imaginent construire leur destin sans comprendre que toutes les édifications les éloignent de la joie qu’ils cherchent. 

Rien ne pourra jamais leur offrir la grâce de ne rien être...

 

 

A petits pas vers la mort : que faire sinon sourire ? En sourire et lui sourire, n’est-ce pas là l’attitude la plus juste ?

 

 

Un regard impersonnel (sans aucune personnalité). Et le monde s’éclaire, devient enfin réel. Neuf pour la première fois. Nouveau à chaque regard... Il n’y a d’autre façon de regarder le monde.

 

 

Dans les conversations et les discussions. Dans les discours de pacotille lancés à la foule. Dans les vitrines apocryphes de la propagande et des idéologies. Dans la jungle des mots, aucune parole vraie. Aucune parole vivante. Une éloquence de paillette. Un ramassis de représentations et de poncifs. Des idées sans épaisseur. Un langage exsangue et décharné. Creux. Le monde n’est (le plus souvent) qu’un bavardage inutile...

La parole des vivants (des presque vivants) est comme un feu de bois vert, elle enfume mais sa flamme est si faible qu’elle ne sait réchauffer les corps ni éclairer les âmes...

La parole vraie et vivante ne peut jaillir que des clairières silencieuses. Et des déserts. Lorsqu’elle reflète la vérité et le silence, elle contient alors toute l’épaisseur du monde... et transperce son opacité... Dans le brouhaha ambiant, cette parole est rare. Elle seule pourtant est nécessaire et précieuse...

 

 

L’hostilité des paysages et des saisons s’estompe lorsque disparaît le personnage. L’adversité du monde peut demeurer. Mais dans le ciel et la nature, on devine partout des alliés. Et des amis fidèles qui aiguisent (ou font jaillir) la joie d’être vivant...

 

 

Aux heures froides de la nuit, lorsque la lune est haut dans le ciel, les Hommes rêvent-ils qu’ils rêvent leurs jours ? Ou le sommeil est-il si profond que la rêverie est éternelle... Les esprits pourront-ils jamais voir le jour ?

 

 

Face à la fragilité des heures, il convient de se soumettre. Et de s’y fondre... Jamais de s’y soustraire ou de s’y opposer. Et moins encore de la dominer ou de l’habiller d’une force artificielle et apparente pour se croire souverain du temps... On ressemblerait alors à un mendiant qui aurait revêtu la cape d’un roi. Un mendiant se tenant au pied de l’instant et tendant son bol en espérant une obole qui ne viendra jamais...

 

 

S’asseoir humblement sur le chemin. Et regarder...

 

 

Notre vraie famille est – je crois – celle que la vie nous fait rencontrer au quotidien. Et que l’on retrouve chaque jour dans la joie. La mienne est à la fois très restreinte et infinie. Dans cette famille naturelle, quelques membres fidèles : les chiens, le ciel, le vent et les nuages, les arbres, les oiseaux et les insectes, les fleurs, les herbes sauvages et les cailloux des chemins. Mon carnet et ma besace...

Chaque jour, nous nous asseyons au bord du monde et nous nous réjouissons en silence...

Tous m’apprennent le précieux et l’éphémère. La joie et l’humilité. Beaucoup d’instants de grâce passés ensemble. Et je leur suis infiniment reconnaissant. Le cœur émerveillé et empli de gratitude pour leur présence. Et leur enseignement.

 

 

Affronter l’idée de la mort (de sa propre mort), voilà pour l’Homme (ordinaire) le gage d’entrer dans la vie réelle. Le reste n’est qu’ajournement et consolation...

Passée la tristesse, l’idée de vivre en sursis offre à l’instant une formidable épaisseur. Une formidable intensité. De cette intensité naît la vie pleine. Le sentiment intense d’être pleinement vivant. Et de ce sentiment vient la joie...

Vivre ainsi à chaque instant du jour est (sans doute) le présent le plus haut que la vie puisse offrir à un homme...

 

 

Libéré des contraintes et des exigences humaines (sociales et familiales), des rencontres et des représentations, seul face à soi. Pleinement seul dans la solitude. Dans ce face-à-face avec le SeulUn avec le regard. Existe-t-il plus libre et plus pleine existence ? Combien d’Hommes pourraient-ils se targuer d’une vie plus dense ?

Mais tout cela, bien sûr, n’est offert qu’au regard impersonnel. Le personnage, lui, n’a pas quitté sa condition indigente. Et sa misère. Peut-être même se sont-elles accentuées en apparence... Sa lente déliquescence a simplement offert la possibilité d’habiter ce regard si étranger aux Hommes...

 

 

S’en remettre aux mains de la vie. Et à la tendresse du regard...

 

 

A l’ère de la vitesse et de l’immédiateté (de la fulgurance creuse et insensée), la marche devrait nous guider. Et nous (re)donner le rythme juste pour traverser la vie. Et le monde. Aller à petits pas selon les prédispositions naturelles de l’Homme. La marche érigée en force de résistance face à la perpétuelle fuite en avant proposée et exigée par la modernité...

 

 

Autant le bavardage des Hommes me lasse ou m’exaspère dès les premières secondes (et que dire lorsque j’y suis contraint pendant de longues minutes ou – pire – pour quelques heures : un véritable supplice !), autant je peux rester des journées entières auprès des arbres et en compagnie du ciel. Avec eux la communion est directe et naturelle. Leur présence a nettement plus de consistance que la société des Hommes. Et leur parole silencieuse infiniment plus d’épaisseur que toutes les conversations et discussions du monde...

 

 

La nature et les animaux – tous les êtres naturels – sont nus. Vrais et authentiques. Bruts et fragiles. Eminemment vivants. Seul l’Homme se pare et se déguise. Endosse un costume et veut paraître (en toutes situations). Se protège à outrance et s’immunise contre tous les dangers. S’enlise dans l’artifice, la fausseté et le mensonge. Voilà pourquoi il paraît si peu vivant... si étranger à la vie et aux lois naturelles... Le monde n’a jamais connu de créature plus empruntée. Plus pleutre et plus insensée.

 

 

Il y a ces instants de grâce où le ciel se déchire pour ouvrir votre cœur. Dans ces instants-là, vous savez – vous sentez – que le regard est inaltérable. Et éternel.

 

 

Un oiseau traverse le ciel. Comme s’il se frayait un passage dans l’infini. L’infime dans l’indicible. L’éphémère dans l’éternel. Messagers toujours l’un de l’autre...

 

 

La parole silencieuse jaillit du silence. Elle ne peut (évidemment) émaner que de lui. Elle s’offre lorsqu’il n’y a ni bavardage ni intention. Lorsque le cœur – sans activité ni projet – est ouvert à l’inconnu. Réceptif à ce qu’il ignore et à ce qui passe...

Dans ces instants de grâce (d’attente sans attente), le cœur est suffisamment accessible pour la recevoir. L’esprit – étranger à ses propres soucis – suffisamment vacant et disponible pour la recueillir. Et selon les circonstances (et l’auditoire), la bouche ou la main pourront s’en faire les fidèles traductrices. La première l’énoncera avec simplicité, droiture et sobriété. La seconde la couchera sur le papier avec naturel, innocence et humilité.

Sans cet accueil délicat et exigeant – dégagé de tout désir et d’arrière-pensée – la parole silencieuse se fanerait ou poursuivrait sa route – son invisible et mystérieux chemin – en quête d’une âme plus humble et moins occupée – délaissant tous les passages obstrués et les réceptacles indisponibles – pour un regard et une présence sans ombre...

 

 

Le monde est une scène. Et un décor. Les acteurs y tiennent leur rôle. Et les yeux regardent. Les habillent de beauté ou de laideur. De ruse ou de naïveté. De grâce ou d’obscurité. Les yeux n’ont le choix des couleurs... selon les teintes qu’on lui prête, le spectacle pourra paraître différent, mais la pièce sera identique...

Seul le regard voit l’envers du décor. Et peut offrir aux yeux la joie et l’innocence du spectateur – témoin à la fois impartial et engagé – ravi d’assister à cette représentation insensée. A cette vaste comédie tantôt dramatique tantôt jubilatoire. Ne cessant jamais d’éprouver pour la troupe des comédiens une immense et sincère tendresse...

 

 

La rose et la marguerite exhalent chacune un parfum différent. Pourtant elles reflètent la même unité qui s’exprime à travers elles. Mille nuances. Significatives ou subtiles. Les différences peuvent être infimes ou majeures, elles ne sont qu’apparentes. Ainsi en est-il (évidemment) de toutes les formes. Et au delà de leur apparence, rien ne distingue le granit, l’argile et le sable, la rose, la marguerite et le se-quoia, l’insecte, le puma et l’éléphant, l’indien, le burundais et le finnois. Expressions multiples d’une unique essence...

 

 

[Hommage aux victimes des attentats parisiens du 13 novembre 2015]

Ce matin, j’ai appris à la radio la nouvelle du carnage (plusieurs attentats perpétrés aux fusils-mitrailleurs et aux explosifs). Toute la matinée, la voix des journalistes qui se succédaient à l’antenne pour livrer les détails atroces de cette accablante actualité a été recouverte par de multiples détonations – les tirs de nos inoffensifs et débonnaires amis chasseurs (qu’ils aillent donc au diable ou brûler en enfer !). Partout la barbarie et l’œuvre ignoble des Hommes qui détruisent et anéantissent la vie et l’Existant au nom de principes, d’intérêts et de traditions (anciennes et nouvelles)...

 

Quand donc les Hommes comprendront-ils que l’idéologie et le profit ne peuvent diriger les actes ? Qu’ils ne peuvent gouverner le monde et les êtres ? Et qu’ils sont toujours porteurs d’une incroyable souffrance ?

 

Un grand pas sera réalisé lorsque le cœur – la sensibilité, l’innocence et la bienveillance (naturelles et authentiques) – auront repris leurs droits. Et leur place. Mais avant ce juste retour des choses combien de milliards de créatures devront-elles être massacrées au nom d’une barbarie qui ne daigne plus même taire son nom et qui s’affiche à présent un peu partout avec fierté et ostentation ?

 

 

Mon carnet. Ami et confident. Témoin des jours. Modeste fenêtre entrebâillée sur le monde par laquelle je jette aux Hommes quelques graines de rien et d’herbes folles. Le vent se chargera de les diffuser... Quant aux moissons et aux récoltes, laissons au ciel le soin d’en décider. A chacun sa tâche. A chacun son œuvre...

 

 

Devant la vie et l’amour. Devant la mort et la vérité, on peut détourner le regard. Baisser les yeux. Mettre la tête dans un sac. Mais le plus sage est de les regarder sans sourciller – apeuré certes mais sans sourciller – prêt à se laisser déchirer ou dévorer. De ces terrifiants face-à-face, on ne ressort que plus vivant...

Lorsque ces rencontres ont été profondes et authentiques, qu’elles ont effacé dans nos cœurs, nos peurs et nos désirs, nos croyances et nos espoirs, qu’elles nous ont dépouillés de l’idée même d’être quelqu’un, on est enfin mûr pour rencontrer la vie et l’amour. La vérité et la mort. On est enfin capable de vivre et d’aimer. De faire rayonner la vérité. Et de mourir.

 

 

Après le refus et la colère de ne rien être. Après l’angoisse et la tristesse que cette idée a suscitées. Lorsque toutes nos édifications et nos certitudes ont été jetées à terre. Lorsque, assis sur notre tas de cendres, nous regardons la désolation dans les yeux. Lorsque nous avons abandonné tout espoir de nous tirer de ce mauvais pas. Lorsque tout a disparu subsiste le regard, dépouillé de tous ses encombrements et ses scories. La désespérance peut alors se transmuter en joie. Et les paysages désolés se débarrasser de leurs oripeaux pour nous révéler toutes leurs merveilles. Toute leur beauté.

 

 

Il est parfois difficile de demeurer dans la nudité du regard. L’esprit si habitué à combler le vide est toujours prompt à remplir l’espace nu. Il s’y livre avec un malin plaisir dans une sorte d’automatisme trompeur dès que le regard penche du côté du personnage, dès que se manifestent l’idée d’être quelqu’un et le désir de lui donner consistance. Cette vacuité lui est totalement insupportable...

 

 

Ah ! Ces pauvres jours faits de riens et de petites choses dérisoires que l’esprit s’empresse d’ériger en événements monumentaux. En ouvrages grandioses. En monuments indispensables et essentiels...

 

 

Dès que l’on aspire à contenir les choses, elles se défont. Dès que l’on aspire à les retenir, elles s’éloignent... Être le regard qui épouse la présence. Et les disparitions. Suffisamment ancré en lui-même pour se réjouir de toutes les transformations.

 

 

Il souhaitait se défaire de l’horizon. Mais chaque pas – chaque foulée – lui rappelait (à la fois) cette impossibilité. Et son inexistence.

 

 

L’inconfort des jours ? Non ! Celui de l’esprit qui refuse et ne sait accueillir... Que faire alors ? Accueillir le refus, le malaise et le désagrément qu’il a engendrés. Les autoriser à se déployer. Leur laisser (toute) la place. L’inconfort s’amenuisera ainsi. Les problèmes demeureront peut-être mais ils perdront leur caractère problématique. En bref, ne rien refuser. Tout accueillir, y compris le refus et sa cohorte d’effets réactifs ou délétères...

 

 

Lorsque nulle construction humaine n’enlaidit les paysages. Lorsque nul bruit humain ne recouvre le silence, le monde peut enfin révéler sa beauté. Sa nature brute et sauvage. Infiniment harmonieuse. Non que l’esprit humain ne sache s’en faire le reflet mais il est (en général) si étroit, si obscur et encadré par la raison qu’il en dénature (presque toujours) le charme originel...

 

 

En voyant l’émoi, la consternation et l’élan de solidarité suscités par la tragédie qui a frappé Paris le 13 novembre 2015, je ne peux m’empêcher de penser – en dépit de la volatilité des émotions, de leurs faibles impacts sur la sensibilité et leur capacité très restreinte à intégrer l’Être (les événements passent, l’émotion s’estompe puis disparaît et les esprits – fidèles à eux-mêmes – demeurent inchangés), je ne peux m’empêcher de penser – disais-je – que lorsque la condition animale suscitera la même émotion, que la condition humaine et la condition animale seront considérées de façon identique, l’humanité aura franchi un grand pas. L’ensemble des espèces vivantes, la vie et la planète n’auront plus à craindre les Hommes. Un avenir meilleur alors se dessinera. Une cohabitation heureuse et harmonieuse pourra voir le jour. La vie fraternelle sera accessible. A portée de main.

 

 

Devant notre impuissance. Devant notre impuissance face à la vie et aux événements, nous n’avons (en vérité) qu’une seule arme : aimer. Être présent et à l’écoute. Prendre soin de ceux qui nous entourent. Embrasser d’un regard tendre ce que nous rencontrons. Et ce qui nous échoit...

Si tu n’es pas en mesure d’être tendre avec ce qui t’entoure (êtres et choses), sois au moins tendre avec toi-même. Avec tes caractéristiques, ton comportement, tes émotions et tes sentiments, ton incompréhension et tes refus. Accueille-les sans retenue. Ne te consacre qu’à cette tâche. Accorde-leur toute ton attention et tout ton amour jusqu’à les accepter de tout ton cœur. De toute ton âme. Et la tendresse pour ce (et ceux) qui t’entoure(nt) surgira alors naturellement sans même que tu t’en rendes compte...

 

 

Aimer ce qui arrive. Aimer ce qui surgit et advient. Il n’y a d’autre manière d’être au monde...

En vérité, nous n’avons le choix. Après s’être battus et débattus pour acquérir ou obtenir ce que nous avons cru nécessaire pour trouver la paix et la joie (ou être heureux) et voir (et comprendre) que toutes ces acquisitions, tous ces rêves réalisés ne les offrent pas... qu’ils ne transforment que le décor de notre existence ; après avoir traversé la colère, la tristesse et la désespérance... ; lorsque l’idée d’être quelqu’un nous a quittés... ; lorsque l’idée d’avancer et de progresser, de réussir et de parvenir à quelque fin et l’idée de se réaliser nous ont abandonnés, l’Amour s’ouvre à nous comme la seule – et ultime – voie possible. Et malgré quelques cicatrices – parfois encore sensibles ou un peu à vif – nous nous y engouffrons, le cœur apaisé...

 

 

Les formes ont besoin les unes des autres. L’entraide et la solidarité sont essentielles à leur survie. A leur égard, le regard éprouve une immense tendresse. Il aime leurs roulades et leurs jongleries. Leurs chants, leurs grimaces et leurs cris. Leurs farces, leurs caprices et leurs espiègleries. Leurs jeux (tantôt rudes et sauvages tantôt aimables et charmants) et leurs bizarreries. Il aime leur manège et tous leurs stratagèmes, leur danse incessante et leur triviale ou divine comédie – et peut-être même y est-il très attaché – mais il peut vivre sans elles. Sans aide ni appui. Lui seul, en ce monde, s’auto-suffit...

 

 

La nuit est tombée sur les collines. Au loin, les lumières des villages environnants comme une présence irréelle dans notre espace – notre réalité – naturel(le) et nocturne...

 

 

Il y a mille grâces en ce monde. Mais la plus haute est sans doute (pour paraphraser Kenkô) de vivre dans l’émouvante intimité des choses...

 

 

L’insouciance des enfants me fait penser à l’inconscience des adultes. Ils jouent, ils crient et s’amusent à faire semblant, imaginant la vie éternelle. Et reléguant la mort à une irréalité lointaine. Refusant d’admettre l’évanescence de nos vies.

Les existences – comme toute chose et toute forme – sont pourtant aussi brèves et inconsistantes que les nuages. A peine nés qu’ils se transforment. A peine le temps pour les uns de traverser un petit bout de ciel et pour les autres de parcourir un petit bout de terre qu’ilss’effacentdans le silence. Phénomènes mineurs ne laissant aucune trace de leur fugace séjour.

La vie est un étrange et funeste songe. Et la mort un mystérieux passage dont le regard seul triomphe. Inaliénable. Impérissable. Souverain et éternel. Unique perspective à nous offrir, à travers la perception et la sensibilité, le senti-ment d’exister...

 

 

Assis sur le chemin, un œil posé sur la page d’un livre, l’autre posé sur le ciel, j’ai vu un ange passer. Il avait les traits d’une petite chienne beige un peu enrobée. Elle s’est avancée vers moi, la bouille radieuse et la queue frétillante. Elle s’est installée à mes côtés, le flanc bien calé contre ma cuisse (mes chiens ne l’ont pas croisée : ils vaquaient à « leurs affaires », le nez dans les fourrés alentour). D’un regard, elle a quémandé quelques caresses que je lui ai offertes avec joie. On est resté ainsi quelques instants en silence. Tout entiers à notre rencontre... Puis, rassasiée, elle m’a quitté, le cœur ravi, pour rejoindre ses « humains* » postés à quelques encablures. Je l’ai regardée s’éloigner, ravi, moi aussi, de cette visite. Heureux d’avoir croisé un ange aujourd’hui.

* Les Hommes ont coutume d’appeler la (ou les) personne(s) en compagnie d’un chien : le (ou les) « maître(s) »... (auto-proclamation humaine aux relents – souvent inconscients – de domination et d’esclavagisme... confirmés – la plupart du temps – par les usages et les comportements à l’égard de la gente canine...). Moi, j’ai l’habitude de désigner celui (ou ceux) qui accompagne(nt) un chien par le terme : « son » (ou « ses ») humain(s)... Simple question de point de vue (le mien se défend d’être trop anthropocentrique...).

 

 

On ne décide de rien. Jamais. Evidemment. On laisse simplement advenir et s’actualiser ce qu’il y a en soi. Que l’on en ait conscience ou non. Que l’on y consente ou non...

Ce que les Hommes appellent leur existence n’est rien d’autre que cette actualisation continue. Et de cette mystérieuse mise à jour, ils ignorent tout (l’origine, les entremêlements et les imbrications). Et sur elle, ils n’ont aucun contrôle. La plupart tente de la nier, de l’occulter ou de la dominer. Et (au mieux) de la faire coïncider avec leurs idéaux. De la ramener sur les rails de leurs représentations...

Mais de ces gesticulations et de ce fatras illusoire, l’actualisation de ce qui est en soi n’en a cure... Peine perdue donc que d’y résister ou de s’y opposer. La longue glissade du destin n’en sera que plus accidentée et chaotique... Aussi est-il plus sage de laisser courir le destin selon ses lois propres. Et non selon les règles qui régissent notre esprit ignorant.

 

 

Je n’ai aucune foi, aucune confiance ni aucune sympathie pour les méthodes, les préceptes et les principes. Néanmoins deux ou trois petites règles me semblent essentielles à la vie d’un Homme : 

– qu’il laisse sa nature, ses goûts et ses caractéristiques personnelles décider de l’environnement et du mode de vie les plus propices à son épanouissement (si l’occasion lui est offerte...) ;

– qu’il laisse ses aspirations profondes décider des directions et des orientations existentielles (en dépit des incertitudes et des craintes qu’elles peuvent susciter...) ;

– qu’il trouve enfin en lui l’espace qui lui permette d’accueillir tout ce qui advient et se présente.

Et je n’ai (à l’égard des Hommes) qu’un seul souhait : qu’ils soient suffisamment sages et avisés pour se laisser guider par ces quelques règles et laisser leur existence entre leurs mains...

 

 

Premières gelées. Premières morsures de l’hiver. Comment les animaux des bois, des plaines et des jardins parviennent-ils à résister au froid ? En dépit de quelques transformations physiologiques, leur corps doit endurer les variations climatiques sans la moindre protection. Supporter la chaleur estivale et la froideur hivernale.

Sans le recours (intelligent) mais artificiel à l’habitat, aux vêtements et aux accessoires, l’Homme serait bien en peine de supporter – même en nos contrées tempérées – les saisons (et les amplitudes thermiques). Il serait, en vérité, incapable de survivre à cette épreuve...

Cet élément s’ajoute à la liste des arguments qui laissent à penser que l’Homme est un animal singulier dont les particularités lui enjoignent de sortir de (et de transcender) son animalité originelle et (par extrapolation) de faire advenir graduellement au sein de la vie terrestre (et phénoménale) le règne de la Conscience.

 

 

Rouges gorges et mésanges se succèdent sur la mangeoire installée devant la maison. J’y ai déposé une motte de beurre, des graines et un peu d’eau. Les uns s’y posent avec crainte et timidité. Les autres avec témérité et effronterie.

Ces visites hivernales me réjouissent au plus haut point. Et chaque matin, je reste de longs instants à contempler leur silhouette alerte et gracile. Leurs incessantes allées et venues. Au plus froid de l’hiver, l’étrange balai qu’ils offrent à mes yeux ravis réchauffe les corps. Et le cœur...

 

 

Chaque jour, nous marchons dans les collines, escaladant et dévalant les pentes escarpées comme d’autres empruntent les grands boulevards et les couloirs de métro ou se frayent un chemin parmi les vitrines et les badauds. Nous croisons et saluons les oiseaux, les insectes, les lapins, les lièvres et les sangliers comme d’autres arpentent leur quartier en faisant un signe de la main à leurs voisins. Nous sommes à notre aise sur ce territoire. Familiers de ses habitants. A notre place dans ces paysages sauvages et isolés. Dans ce qui semble constituer aujourd’hui notre fief naturelnotre jardin quotidien et nécessaire, visité et arpenté (le plus souvent) dans la joie et l’émerveillement.

 

 

Pour les Hommes, le héros est celui qui lutte – contre le monde ou contre lui-même – qui pourfend et qui vainc pour parvenir à ses fins. Pour voir se réaliser ses rêves et ses désirs (narcissiques). L’idéologie sous-jacente de cette vision du héros humain est le dénuement de l’individu (perçu comme entité dérisoire face à la puissance des éléments) qui doit se battre et s’engager dans l’affrontement et le combat pour survivre face à l’adversité et l’hostilité du monde... Quel paradigme indigent et restreint ! Quelle vision partielle et fallacieuse qui se nourrit de trompeuses apparences ! Comme les Hommes se fourvoient...

Beaucoup (sinon presque tous) ignorent que la véritable figure héroïque est celle de l’Homme dont les désirs et la volonté n’ont plus cours – trop faibles ou suffisamment éteints – pour gouverner son existence. Le véritable héros est celui qui épouse, embrasse et accueille. Qui est si transparent qu’il devient invisible et inexistant. En accord total avec ce qui est. Aussi impersonnel et puissant que le monde et les paysages. Celui-là est le véritable héros* ! Pourtant, il passe aux yeux du monde pour un raté, pour un fou ou un demeuré. Les Hommes le considèrent comme un être insignifiant. Un être indigne d’attention... On le dénigre, on le prend en pitié ou on ne le remarque pas... Comment la foule pourrait-elle accorder ses louanges et sa considération à un Homme sans aspérité ? A un Homme sans personnalité ? Celui-là pourtant est le véritable héros ! La figure exemplaire dont devraient s’inspirer les foules ! Mais non ! L’immaturité incite les Hommes (comme toujours) à prendre des vessies pour des lanternes. A encenser des héros de bazar et de pacotille, tout juste capables de faire rêver les enfants ! Mais ne blâmons pas trop les Hommes ! L’humanité n’est-elle pas encore dans sa prime jeunesse ? Laissons-la sortir de l’enfance ! Avec les années (et avec les siècles), les Hommes gagneront (sans doute) en maturité et en sagesse. Pour l’heure, laissons-les jouer aux cow-boys et aux indiens, aux gendarmes et aux voleurs ! Laissons-les honorer des héros sans gloire ni épaisseur ! Et vénérer des figures de papier costumées ! A l’insouciance et à l’inconscience du jeune âge succédera (sans doute) le temps de la compréhension et de la connaissance ! Et gageons qu’à l’âge adulte, l’ère de la Conscience voit le jour ! Mais il va sans dire, au vu de l’incompréhension et de l’ignorance actuelles, qu’une longue marche évolutive – un long chemin d’apprentissage – attend les Hommes...

* Comme pouvait l’être, par exemple, la figure de l’Homme réalisé ou accompli dans l’Inde traditionnelle (ou – dans une moindre mesure – dans la Chine et le Japon traditionnels). Qu’il fut mendiant anonyme, moine errant ou gourou authentique et renommé, devant lui tous les Hommes sans distinction – l’homme de la rue comme le « riche », le « guerrier », le « puissant » ou le roi – s’inclinaient ou se prosternaient en signe de vénération, reconnaissant l’accomplissement de soi (impersonnel) comme la plus haute réalisation humaine...

 

 

Aux matins blêmes et venteux, le cœur rougeoyant. Solide comme un roc. Insubmersible.

 

 

Contraint de me rendre à S., petite ville située à une quinzaine de kilomètres de notre lieu de résidence, je suis frappé par l’effervescence urbaine (à laquelle je suis peu coutumier...). Des milliers – des millions – de mouvements simultanés s’entrecroisent, se frôlent et s’évitent sur un espace aussi restreint (sur une aire composée de trottoirs et de rues encadrés par les vitrines des magasins et les immeubles d’habitation). Le plus marquant dans cette atmosphère urbaine – dans cette étrange chorégraphie à laquelle participent automobilistes et piétons – est que nul ne souhaite être détourné de son itinéraire, de sa trajectoire ou de son allure. Et chacun n’est attentif à l’Autre qu’à seule fin d’éviter la collision.

En ville, la concentration humaine et la densité démographique sont si fortes que l’Autre n’est qu’un élément mobile du décor. Il est quasiment toujours perçu comme une gêne, un frein ou un obstacle. Et presque jamais (hormis dans quelques lieux comme les bars et les cafés dédiés au « partage » et aux tête-à tête – plus ou moins superficiels il est vrai...) comme un être à part entière ou une source potentielle de découverte et de rencontre. Tristes agglomérations...

Et je songe aux espaces désertiques et aux lieux isolés où l’Autre (voisin ou voyageur) est presque toujours considéré comme un ami et accueilli comme un invité – un hôte précieux – que l’on reçoit avec respect et bienveillance. Quel que soit le domaine, quantité et qualité ne font décidément pas bon ménage...

 

 

Au loin, dans le soir tombant, la lune – jaune, presque orangée, toute ronde – posée sur une colline. Comme une perle dans son écrin naturel. Je l’ai observée longtemps. A la fin de notre entrevue, j’ai deviné un sourire (un immense et tendre sourire) et un clin d’œil malicieux. Comme pour me dire : « oui, ainsi est la vie... ».

 

 

Dans la solitude glacée et venteuse des paysages, le pas lent. Et le cœur sensible et inébranlable. Ainsi chemine l’âme sereine. Dans la rudesse, l’inconfort ou la turbulence des jours comme dans la grâce, l’extase ou la plénitude. L’esprit tranquille. Et la joie au cœur.

 

 

La besace en bandoulière et le carnet dans la poche, j’arpente les collines. Je regarde le ciel, les paysages désertiques et le petit homme courbé dans le froid et le vent qui marche à pas lent. Et une pensée soudain me traverse : et si ce modeste passant – ce pauvre scribe – (qui n’obéit qu’aux injonctions du vent, du ciel et des nuages) appartenait à la noble lignée des « ramasseurs de grand bâton de la montagne froide » ? En serait-il un cousin éloigné ? Et je souris de ce petit clin d’œil – et de ce sincère hommage – au célèbre trio du Tiantai(1) : Hanshan, Fengkan et Shih-Te(2). Humbles ermites, poètes et philosophes du 7ème et 8ème siècles.

A me voir déambuler dans la solitude du monde en griffonnant quelques notes à l’abri des talus, il serait loisible de m’attribuer une certaine parenté. Oui, peut-être suis-je (après tout) l’un de leurs modestes et lointains parents ? A titre personnel, j’accepterais (évidemment) ce titre avec joie, gratitude et profonde humilité... Mais gardons-nous de nous décerner avec un fallacieux triomphalisme de trop hypothétiques médailles ! N’apposons pas sur notre vie, notre parcours, nos activités ou nos œuvres de quelconques étiquettes (aussi élogieuses soient-elles...) ! Poursuivons simplement notre chemin – et notre tâche – en silence et avec modestie. Laissons notre existence et notre travail libres de s’affirmer par eux-mêmes, de revêtir la forme qui leur sied et d’explorer les champs du possible en toute liberté (sans les enfermer, les contenir ou les limiter à une forme ou à un genre particulier). Oui, soyons assez sages pour laisser au ciel le soin de décider des titres et des succès, des accointances et des filiations...

(1) Le mont Tiantai – montagne de la terrasse céleste – situé dans la province du Zhejiang, au sud de Shanghai.

(2) Hanshan littéralement « montagne froide », Fengkan « grand bâton » et Shih-Te « ramasseur ».

 

 

T’es-tu suffisamment fréquenté en profondeur pour savoir non seulement qui tu es mais Ce que tu es... ?

 

 

Auprès des arbres et des nuages, je me tiens. Amis fidèles des jours et des saisons.

 

 

Les Hommes marchent à côté de la vieA côté de leur vie. Pour ma part, je m’efforce (malgré moi) de me tenir dans ses bottes. A chaque pas. Secoué parfois par ses longues enjambées. Et prenant soin de ne pas chavirer à chaque soubresaut. A chaque virage...

 

 

En lisant quelques lignes de B. (l’un de ses livres m’accompagne en promenade ces derniers temps) me vient l’envie d’écrire ces quelques mots. Lorsque la grâce vous touche, elle fait exploser des milliers de bombes dans votre nuit. Et vous ne comprenez pas ce qui arrive. Cette terrifiante déflagration vous laisse à terre. Sans voix. D’un geste machinal – d’un geste de survie – vous essuyez simplement sur votre peau – et dans votre cœur – tous les débris. Tous ces éclats mutilants. Vous pensez simplement que vous ne pourrez plus jamais vous tenir debout. Que vous ne pourrez plus jamais marcher. Puis, lentement vous vous redressez et vous constatez que ces bombes ont fait exploser les ténèbres. Qu’elles ont fait exploser les barreaux qui vous tenaient prisonnier des ténèbres. Oui, c’est souvent des abysses que nous naissons à la lumière. Souvent à partir du plus noir des jours – du plus noir de la vie – que s’offrent les éclaircies. Puis, d’éclaircies en éclaircies, la pénombre s’éclaire. La lumière se fait plus vive. Après l’explosion, la vie continue. Elle est à la fois exactement la même. Et totalement différente. Mais la lumière demeure présente. Toujours. Même dans les jours gris. Même dans les heures sombres. Elle est toute entière à son travail. A son œuvre. Elle irradie, débusque l’obscurité restante. L’éclaire et la fait disparaître. Ensuite vient le rayonnement. L’obscur peut encore advenir mais la lumière l’éclaire d’un autre éclat. Plus supportable. Presque joyeux malgré parfois la tristesse, la souffrance ou les malheurs. A présent vous pouvez vous tenir debout dans le silence comme dans la tourmente. Eminemment vivant et sensible à la douleur des êtres. A la douleur du monde.

 

 

Au détour d’un bosquet, nous sommes tombés nez à nez avec un troupeau de brebis qui pâturaient sur une petite parcelle. De jeunes brebis – nées cette année – à en juger par leur silhouette et leur tête lainée si caractéristiques... Je me suis assis en silence. Et elles se sont avancées, intriguées, pour se poster devant nous. Et pendant près d’un quart d’heure, je leur ai parlé (avec douceur pour ne pas les effrayer) de la vie qui les attendait, des marmots qu’on allait les contraindre à mettre au monde chaque année (et qui leur seraient retirés), de leur mort inéluctable à l’abattoir. Et j’ai achevé ma petite allocution improvisée en leur conseillant de vivre chaque instant aussi pleinement qu’elles le pouvaient. Les quatre cent têtes me regardaient attentives et silencieuses. Comme si elles buvaient ces paroles sages et prévenantes. Affectueuses et fraternelles (peu habituées sans doute à ce qu’on leur parle ainsi...). Je crois que je n’ai jamais eu d’auditoire plus attentif et approbateur. J’ai bien noté quelques mouvements de patte à l’égard des chiens (les brebis ont coutume de taper l’un de leurs sabots antérieurs sur le sol en présence d’un prédateur potentiel) mais pas le moindre signe de contestation... Mon discours achevé, je suis resté quelques instants à les regarder en silence. Puis je les ai saluées avec déférence et tendresse pour poursuivre notre chemin sur les berges de la rivière. La nuit tombait. Nous n’allions plus tarder à rentrer au bercail.

 

 

Le cœur libre et sans attache. L’esprit vide. L’Homme peut enfin devenir regard sensible et vivant. Porteur d’une infinie tendresse pour le monde. D’un amour inégalé pour tout ce qu’il rencontre. Et ses pas, ses gestes et ses paroles peuvent alors s’en faire – presque totalement – l’exact reflet.

 

 

Nous avons croisé un renard ce soir. En rentrant à la maison. Il loge (sans doute) à quelques pas d’ici. J’ai coutume de lui offrir les restes de la gamelle des chiens et les carcasses de poulet (qui compose l’essentiel de leur menu) derrière la haie de grands chênes voisins. Nous l’entendons souvent rôder la nuit près de la maison à la recherche de la nourriture que je dépose à son intention. Malgré son agilité et sa discrétion, on l’entend se glisser dans les fourrés en faisant crisser les feuilles mortes. Je l’ai aperçu subrepticement à deux reprises à travers les hautes herbes... Ombre furtive dans l’obscurité. Mais aujourd’hui, nos regards se sont croisés. Et malgré la présence de mes fieffés détrousseurs de « gibier » (gibier à leurs yeux), il n’a pas manifesté le moindre signe d’inquiétude. Le poil brillant (roux et argenté), le regard fier et malin (je l’ai lu dans ses yeux vifs), la posture altière. Magnifique ! Nous nous sommes regardés plusieurs secondes. A la fois surpris et intrigués par cette rencontre inattendue. Puis il a traversé le chemin avec souplesse et élégance, s’est arrêté une nouvelle fois, a jeté un dernier coup d’œil dans notre direction et il a disparu dans la nuit.

 

 

La vérité – l’esprit vide et le cœur pur qui en sont les reflets – démasquent le mensonge, l’ignorance et la fatuité. Avec eux, ils sont intraitables. Ils les débusquent, les traquent et les contraignent à regarder l’hypocrisie. La duperie. Jusqu’à les anéantir. Jusqu’à les faire disparaître*. Une fois débarrassé de ces imposteurs, lorsqu’ils ont déblayé toutes les illusions, lorsqu’il ne reste aucune certitude – sur ce riche et fertile terreau de la non connaissance et de l’humilité – peut naître, s’épanouir et rayonner la vérité.

* S’approcher de la vérité en négligeant ou en omettant ce travail reviendrait à prendre appui sur un château de sable...

 

 

Le chant du vent dans le silence. Le ciel nu sur l’horizon. A-t-on jamais entendu plus belle mélodie ? A-t-on jamais connu plus parfaite harmonie ?

Ah ! La divine architecture du monde ! Sublime nature vierge de toute intervention humaine...

 

1 décembre 2017

Carnet n°46 L'être et le rien

Journal / 2013 / L'exploration de l'être

Le monde est notre aire de jeu. Tantôt jardin. Tantôt décharge à ordures. Tantôt champ de bataille. Tantôt socle d’édification vers le ciel. Mais l’essentiel est ailleurs. A l’intérieur. Dans la maison de l’être. A la fois caverne et flamme vive. Sphère transparente qui accueille le monde. Et lumière qui l’éclaire. Là où le temps s’étire jusqu’à la rupture, l’abysse de l’Absolu. En surplomb du temps. Et des heures.

 

 

L’espace n’est jamais singulier. Nul ne peut s’approprier l’être. Il suffit de l’habiter. Pour (y) être.

 

 

Il ne s’agit nullement de rendre libre le personnage. Mais d’être libre du personnage. Inutile en effet de se défaire de nos conditionnements pour en revêtir d’autres. Il s’agit d’être au-delà de tous conditionnements.

 

 

Au bord de la source, on peut s’abreuver déjà. Apaiser cette soif autrefois si inextinguible.

 

 

La grande tristesse, prémices à la joie éternelle. Comment, en effet, ne pas être triste à l’idée d’être seul à jamais. Que l’Autre nous sera à jamais inaccessible… Que toute rencontre n’est qu’avec soi-même. Qu’il n’y a en réalité qu’Un sans second ?

 

 

Le mensonge est un refuge saugrenu. Impropre, bien entendu, à nous sauver du mal qui nous habite et nous ronge. Il révèle notre manque d’honnêteté et de lucidité. S’y adonner nous enfonce plus encore dans l’illusion de ce que nous croyons être. Et nous éloigne de ce que nous sommes. Il semble pourtant l’une des fonctions principales du mental, menteur patenté et diabolique usurpateur qui se refuse à reconnaître l’inexistence de l’ego et craint par-dessus tout de se voir démasquer…

 

 

En définitive, on ne peut se fier à rien. Ni à personne. Aucun état, aucun être, aucune situation, aucune ressource, aucune capacité. Aucun espoir. Rien n’est en mesure de nous aider. Il n’y a aucune garantie. Et de ce sentiment d’extrême vulnérabilité où nous plonge cette absence totale peut alors naître la puissance de l’être. Et le sentiment d’invulnérabilité, d’innocence et de plénitude qu’il procure indépendamment de tout contenu phénoménal.

 

 

Eternité, hors du temps. Etreté, hors du monde.

 

 

L’essentiel ne peut être exprimé. Il se réalise. Et se vit. On ne peut qu’encourager ceux qui le cherchent à poursuivre leurs investigations. Et donner quelques indications à ceux qui se sentent authentiquement et profondément habités par cette quête.

 

 

Tout (tous les phénomènes) doit être vu du point de vue de la compréhension. Et de sa maturation. Et admettre son mystère. Le laisser agir. Et s’y abandonner. Ainsi tous évènements, états, situations sont parfaits tels qu’ils sont. Toutes interventions visant à en modifier le cours tient (et provient) de l’idéologie (fabriquée par le mental qui hiérarchise les états selon ses préférences). Et cette ou ces interventions sont elles aussi parfaites telles qu’elles sont. Inutile donc d’en ajouter de supplémentaire. Ni de les blâmer. Tout est toujours parfait tel qu’il se présente.

 

 

Dieu (la vérité) se manifeste dans son absence ressentie. Comme dans sa présence habitée.

 

 

L’essentiel se goûte. Tout le reste appartient au cirque que l’être n’approuve ni ne désapprouve. Qui est là simplement. Simplement là à observer ce qui se passe sans jamais intervenir ou y être d’une quelconque façon engagé. Le cirque n’est ni bon ni mauvais, ni bien ni mal. Il est là, lui aussi, simplement. Et il se déroule sous ce regard qui observe et constate sans aucun commentaire, jugement ou parti pris.

 

 

Cette chose qu’on appelle l’être à défaut de pouvoir le nommer autrement (tant il est indescriptible et impossible à étiqueter, bref inobjectivable) semble tout à fait permanent, immobile et silencieux. Chacun peut le pressentir. Et la « sagesse commune » en a l’intuition quand elle se représente le « sage » assis dans une immobilité silencieuse parfaite. Mais il est totalement idiot de vouloir que les formes (et donc les personnes et les personnalités) adoptent dans une démarche stupide et simiesque cette permanence silencieuse et immobile (si elle n’est pas encore habitée). Les formes, elles, sont mues par le mouvement (l’énergie). Le mouvement incessant. L’être, lui, observe cela. Ces formes en permanents mouvements. Sans jamais les contraindre. Mais au contraire en les laissant libres. Il en est le témoin totalement impartial. Seul le mental voudrait parvenir à cette êtreté en essayant vainement de singer au mieux le pressentiment qu’il en a ou trop souvent l’idée ou l’image qu’il s’en fait. Et ce pressentiment ou l’intuition de ce qu’il est provient sans doute d’un souvenir. D’une nostalgie. Ce que les chrétiens peut-être appellent le paradis originel. Comme si l’être était notre source et que nous l’avions oublié. Avant de l’habiter de nouveau, il nous en reste qu’un très lointain et énigmatique souvenir qui ne cesserait de nous pousser à le retrouver. D’où les mille et une actions que nous posons consciemment ou inconsciemment chaque jour. Et la folle agitation de ce que nous appelons le monde. Mais bien sûr, l’être est toujours là. Il était, est et sera à jamais. Toujours égal (à lui-même pourrait-on dire). Simplement nous ne le goûtons plus. Nous ne l’habitons plus. Voilà pourquoi nous nous agitons follement. Voilà pourquoi le monde tourne… mais de ce manège ou de ce cirque n’émergera jamais l’être. Jamais. Seul le désintérêt (souvent progressif) pour cette danse perpétuelle, ses mirages et ses vaines promesses fournit le terrain propice à la dé-couverte - redé-couverte ? - de l’être. En un sens, tout mène à l’être. Toutes actions, tous mouvements aussi lointains qu’ils puissent sembler de la « spiritualité » ou de l’idée que l’on s’en fait sont des tentatives pour le retrouver.

 

 

Une fois l’être goûté, une fois cet espace ou cette présence habitée ne serait-ce que brièvement ou temporairement, le reste - tout le reste - semble d’une incroyable fadeur. Honneurs, gloires, succès, richesses, adulation, bonheurs, plaisirs perdent totalement leur attrait. Et l’on n’a de cesse de vouloir y retourner. Retrouver cette source à laquelle rien – absolument rien – ne peut être comparé car au-delà de la joie et de la paix qu’elle peut procurer (ainsi perçu par le mental), quelque chose fait que l’on ressent une parfaite complétude comme si nous retrouvions enfin notre véritable demeure, notre véritable nature.      

 

 

La nature (et la vie) ne se soumettent aux diktats d’aucun roi. Derrière l’apparent chaos règnent l’ordre, l’harmonie et la perfection que rien ne peut entacher.

 

 

Au cœur du monde dépeuplé. Parmi les arbres, les herbes et les bêtes. Habitant le ciel et la terre. Marchant sans destination précise. Laissant le vent guider ses pas vers nul ailleurs. Au cœur de la présence immuable. Le corps brinquebalant pourtant, porté par les mille mouvements, allant là où on le réclame. Pris dans la masse merveilleuse et chaotique, fragile et si puissante. Vie d’incessants mouvements, tirée ici et là. Conduite tantôt vers le haut, tantôt vers le bas, tantôt à droite, tantôt à gauche. Et l’esprit silencieux et tranquille, dégagé de toutes implications, observant ce décor mêlé et changeant,  le furieux engrenage agrippant et malaxant les chairs en les soumettant à ses lois implacables.

 

 

Ces orgies de temps où tu ne t’appartiens pas. Absorbé par les phénomènes. Captif d’un monde imaginaire. A la périphérie de toi-même, tu erres. Pour te distraire du vide que tu es. Incapable encore de supporter le rien, tu t’agites en vain. Quand naîtra le désintérêt de l’abondance (et du remplissage), tu plongeras au-dedans. Remontera en toi-même. Et en tes profondeurs, tu réaliseras l’être, espace d’accueil de tous les phénomènes. Afin de t’habiter pleinement.

 

 

Demeure au-dedans. A la source même du regard. Et tu sauras qui crée le monde.

 

 

Laisse libres toutes choses. Observe leurs mouvements incessants. Tu es ce regard où tout prend place.

 

 

Tu es l’être. Lieu permanent de l’attention silencieuse. Et de la paix.

 

 

Assieds-toi dans l’innocence et le silence. Libre de tes repères et tes références habituels. Et regarde la puissance et la fragilité des phénomènes du monde (manifesté). Regarde comme toutes les formes s’emploient les unes les autres à survivre. Prends note de leurs stratégies. Observe leurs collisions, leurs collusions et leurs déformations incessantes ignorant qu’elles sont un seul et même corps mû par l’énergie, soumis aux lois du jeu, de la nécessité et de la célébration. Et au mûrissement de la compréhension. Eclairé par la seule présence de l’attention.

 

 

Semences du ciel

Haute voltige du regard. S’immisçant en tous lieux.

 

 

Acrobate de la terre et du ciel. Immobile sur son fil. Se laissant caresser par le vent. Jouant avec les charrettes de phénomènes qu’il amène, pousse ici et là avant de les emmener ailleurs. Toujours indemne de tous les mouvements. 

 

 

Regard décroché de toutes formes. Assis en sa source. Enveloppante et non localisable. Laissant s’étirer tous les mouvements. Jusqu’à leur épuisement. Témoin de toutes les naissances. Et de toutes les morts. Dégagé des collisions, des collusions et des déformations des mille formes de ce grand corps mouvant. Et jamais accusateur des ruses et des stratégies qu’elles fomentent pour assurer leur survie illusoire - dont elles se croient maîtres.

 

 

La fleur s’éveille sur le vieil arbre dépouillé.

 

 

En ton cœur s’éveille la joie de l’être que tu laisses à présent t’habiter. Après l’avoir comblé de tant de chimères et d’échafaudages. Comme autant de barricades avant le temps du grand ménage où le vent l’a dépouillé de l’inécessaire.

 

 

Présence nue. Dépouillée de tous désirs. De toutes intentions. Laissant jouer la perfection du monde à l’œuvre.

 

 

En tes terres, le ciel fait éclore les graines qu’il avait enfouies il y a très longtemps - une éternité sans doute - et que tu avais pris soin de recouvrir malgré toi cherchant partout la fumure adéquate, obstruant ainsi toute percée. Et la survenance de la lumière.   

 

 

Remonte le regard jusqu’à son origine. Et tu trouveras l’espace que tu n’as jamais quitté. Tu t’étais seulement éloigné à sa périphérie, attiré et absorbé par les objets que tu croyais en dehors de toi-même. Mais tu comprendras que c’est toi seul qui les éclairais et leur donnais vie. Tu es ce regard et tout ce qu’il éclaire.  

 

 

Ce silence fait d’ombres qui glace ton âme. Apeuré de l’inexistant. A l’affût de terroristes imaginaires. Soumis à la consistance et à la permanence de l’éphémère.

 

 

L’heure se creuse au-dedans. Exilé à la périphérie, tu végètes. Et te dessèches. Il faut te laisser mourir d’ennui et de nostalgie avant de renaître à toi-même. Au cœur de l’être. Au centre de l’espace non localisable. L’attention un instant se distrait, absorbée par le lointain et l’imaginaire. Laissons-la s’égarer. Se perdre. Elle reviendra vers son centre. Sa source. Sa demeure inaltérable pourvu qu’on ne la soumette pas au diktat de la volonté. Pourvu qu’on la laisse libre d’obéir à son propre mouvement.

 

 

Le souverain du temps ne craint ni les jours ni les années. Ni la vieillesse ni la mort. Il habite l’éternité.

 

 

L’éveil s’émancipe du temps.

 

 

Le cours des choses

Matière déformable à l’infini. Incessants entremêlements. Matière qui se répand et s’étend. Expansions, dilatations, resserrements, enchevêtrements, écartèlements, déchirures, émiettements, dissolutions. Transformations, évolutions, re-formations de la matière. Renaissances de formes indéfinies. Magma mouvant re-sculpté. Nature éternelle de la roche.

 

 

L’oiseau se courbe sous le vent pour laisser passer la nuit.

 

 

Sur la branche se réfugie le pingouin qui a peur des cachalots.

 

 

La vague se brise et retourne à l’océan. Avant de renaître un jour. Peut-être…

 

 

Aucune fin à l’espace. Tout s’insère en lui.

 

 

La puissance (l’énergie) n’a d’intention. Elle se répand et s’amuse dans l’espace.

 

 

L’herbe est aussi puissante que l’éléphant. Mais beaucoup d’yeux restent dupes…

 

 

Le cœur du jour (la plénitude) n’est accessible qu’aux va-nu-pieds. A ceux qui se sont délestés de tout. Mais pourquoi diable alors les pauvres cherchent-ils la respectabilité ? Parce qu’il faut d’abord avoir été riche (de cette fausse abondance) pour qu’elle perde tout attrait.

 

 

L’environnement est ton prolongement. Quand rien ne vous sépare, les résistances et les conflits cessent. Et sous Ton regard, l’Un se célèbre et s’amuse.

 

 

La liberté de la matière est dans la danse. L’immersion de chaque structure dans le mouvement. Et celle du regard lorsque la ronde n’a plus d’importance.

 

 

L’estrade attire les paons qui croient voir leurs plumes dans les yeux des foules.

 

 

La terre et le ciel s’abreuvent à la même source. Mais qui a étanché sa soif ? Celui qui la connaît y demeure impassible.

 

 

Le magma (la matière) se déforme en gémissant. Mais qui en connaît l’origine demeure silencieux.

 

 

Enracine ton regard à la source. Habite-la sans trace ni attache. Libre de toute volonté d’y demeurer. Et tu seras indifférent aux cours des rivières.

 

 

Le chemin intérieur débute à la périphérie et ramène toujours à la source. Au centre même de l’espace.

 

 

La sandale n’est jamais à l’abri du pied. Car elle en est le prolongement naturel. Comme le ciel est le prolongement de la terre. Toute matière est le prolongement d’elle-même. Et se tient toujours au sein du regard non-localisable.

 

 

Le regard ne s’atteint pas. Il s’habite quand il s’est désencombré de l’inessentiel. Le superflu alors vous quitte. Et ne reste rien. Et ce rien est le dernier pas vers le plein - la plénitude - que vous cherchiez vainement à atteindre par l’accumulation de l’accessoire.  

 

 

Nulle trace n’est nécessaire. Nulle empreinte à suivre. Ni à laisser. L’art de l’éphémère. Laisser passer les mouvements. Passer sans trace.

 

 

Aussi vaste que l’espace. Aussi léger que le vent. Aussi transparent que la lumière.

 

 

L’art du furtif. Et du juste. Habitant léger de la seule permanence du regard.

 

 

Rien n’est nécessaire. Le corps a ses propres lois. Laissons faire l’intelligence de la matière. Naissance des formes, déploiements, déformations et transformations enfin. Danse perpétuelle des éléments. Combinaisons infinies. Mariage des contraires. Harmonies des déséquilibres. Merveille de la précarité. Puissance de la matière. Excès et manque. 

 

 

Rien à montrer. Rien à transmettre. Rien à apprendre. Rien à enseigner. Etre. Silence. Plénitude. La célébration s’invite d’elle-même. A son heure.

 

 

Laisser s’éteindre les bruits. Les distractions et les désirs. Le silence sera le dernier invité. 

 

 

Quand le silence s’habite, nul hôte n’est nécessaire.

 

 

Le silence demeure le plus puissant des actes. Et des enseignements. Mais peu le comprennent. Encore soumis au diktat du bruit, des besoins de compréhension et des désirs d’accomplissement impulsés par le mental.

 

 

Force (et puissance) du mouvement. Légèreté (et transparence) de la présence. Justesse de tout acte.

 

 

L’eau bleue des forêts serpente vers sa source. Et la rivière s’endort. Assagie.

 

 

Morceaux de terre démunis que délaisse la main sage.

 

 

Où va la brume que le vent dissipe ?

 

 

Vers le simple, tu te penches. Pour retrouver l’assise naturelle de ta condition. Et ta forme peut enfin se mouvoir avec aisance dans l’enchevêtrement du monde.

 

 

Plus tu te délestes, plus tu jouis de l’être. Mais inutile de renoncer, il suffit d’attendre que tout se détache. Alors l’être occupe tout l’espace. Imperturbé. Imperturbable. Souverain. Retrouvant le fief que l’on s’était malencontreusement octroyé.

 

 

La girafe ne peut habiter la banquise. Ni le pingouin la savane. A chaque forme correspond un environnement naturel (approprié) que l’instinct - conditionné par la forme elle-même - enjoint d’habiter.   

 

 

On ne se sent jamais aussi seul que parmi les hommes. Au milieu des arbres, la solitude n’existe pas. Sous le ciel, la solitude n’existe pas. Parmi les bêtes, la solitude n’existe pas. Au cœur de la nature, la solitude n’existe pas. La solitude est une invention mentale - que renforce la proximité humaine - avec son lot d’images et de représentations.

 

 

Aucun frère ne peut te sauver de toi-même. Mais le monde - dépeuplé des hommes - peut te guérir.

 

 

Désapprentissage du vouloir. Familiarisation avec le rien. Education au simple. Et à la vie contemplative. Emiettement progressif des images et représentations. Développement du ressenti corporel. Diminution des pensées. Oscillations entre espaces personnel et impersonnel. Entre présence et personnage. Entre centre et périphérie de l’être. Approfondissement de l’écoute. Diminutions des résistances. Abandon à ce qui est. Liberté plus grande du personnage. Insertion dans les mouvements présents. Obéissance de l’action aux nécessités. A la célébration. Et même parfois au jeu. 

 

 

On veut bien jouer. Participer au grand jeu de la célébration et de la nécessité. Jouer dans l’essentiel habité. Jouer à tout. Avec Tout. Et même avec frivolité. Pourvu que le jeu soit authentique. Mais on se refuse à jouer au jeu des faux-semblants et du mensonge auquel se livre le monde pour donner consistance à une existence qui en est dépourvue. On se refuse à jouer au jeu des images et des représentations fabriquées par peur de se regarder soi-même. On veut bien jouer dans le silence. Jouer par plaisir. Ou par résonance. Pour célébrer le monde, céder à un mouvement naturel. On veut bien jouer pour la joie. Mais pas par mimétisme aveugle. Pas pour plaire. Ou ne pas déplaire. Ni pour séduire. Et encore moins pour faire semblant. Et faire bonne figure dans les bals costumés où l’on se cache d’abord de soi-même. Où l’on camoufle sa misère derrière un masque par crainte d’être exclu par le regard du monde.

 

 

Tu aimes ceux qui ont affronté leur misère. Yeux dans les yeux. Et l’ont fréquentée suffisamment et avec tant de courage qu’ils ont appris à se moquer de ce que peut penser le monde. Ceux-là sont rares. Si peu parviennent à se libérer de l’image qu’ils voudraient voir briller dans les yeux alentour. Encore soumis au diktat de la représentation et de ses chimères.

 

 

La vérité a une épaisseur. Elle seule rend l’être consistant. Le reste est (au mieux) illusoire remplissage du vide. Et (au pire) camouflage ou habillage du creux…

 

 

L’heure écarlate s’émancipe du jour. Et la nuit a déjà révélé sa paix. Transparence des heures dénudées. La pointe fine du temps dissolu.

 

 

Là où le temps s’étire jusqu’à la rupture, l’abysse de l’Absolu. En surplomb du temps. Et des heures.

 

 

L’explosion de toutes métamorphoses. Jusqu’à l’anéantissement de la matière. Et l’éclosion du rien. Célébrant l’éphémère et le mouvement.

 

 

Le ressac du temps. Comme une gifle à l’instant - à la plénitude de l’instant. Qui laisse meurtri sur la rive des heures.

 

 

Immobilité. Un grand pas dans le silence. Habitant la demeure en paix.

 

 

Que veux-tu extraire de toi-même pour que le suc de l’essentiel (te) soit offert ?

 

 

La seule descendance : le rien. On laisse l’héritage du manque à ceux qui n’ont pas éprouvé la plénitude et la paix.

 

 

Le besoin d’amour n’est pas sans conséquence sur la naissance de la haine.

 

 

Au cœur des choses, nul mystère. Mais l’espace peut le découvrir. Et (te) révéler le centre de la demeure.

 

 

L’être, le rien, l’espace, le monde et le personnage. Un (seul et) même Tout.

 

 

Pierre taillée d’être

Sans gloire ni fortune

Debout sans aucun mur

 

 

Dans la forêt, une grimace

Et des masques de plomb

Le sourire vainqueur sur les lèvres

 

 

Des pierres taillées

Sur l’horizon de dunes

Toujours libre le chemin

 

 

La compréhension

Au sommet d’un cactus

Dans la dernière fleur

Eclose au soleil

 

 

Le monde est notre aire de jeu. Tantôt jardin. Tantôt décharge à ordures. Tantôt champ de bataille. Tantôt socle d’édification vers le ciel. Mais l’essentiel est ailleurs. A l’intérieur. Dans la maison de l’être. A la fois caverne et flamme vive. Sphère transparente qui accueille le monde. Et lumière qui l’éclaire.

 

 

Les marges (en particulier les marginaux de tous bords ou ceux que l’on présente comme tels) rappellent à la norme ses limites. Toujours dépassables. Et rarement dépassées.

 

 

On se consacre à l’être (tant que nous ne l’avons pas goûté) jusqu’à ce que l’être, un jour, nous consacre.

 

 

Certains jours, je n’ai goût que pour le silence. Un silence profond. Si vaste. Infini. Le reste ne me semble que farces et commerces. Et je répugne à m’y livrer.

 

 

Tout est silence. Silence - notre seule demeure. Notre seule identité. Qui se ressent. Et s’habite.

 

 

Il n’y a rien à partager. Hormis ce silence. Quant aux farces et aux commerces, ils sont la manifestation de ce silence. A la façon dont il s’habille d’énergie pour devenir perceptible et palpable à ceux à qui ne peuvent encore le voir et le sentir véritablement. On ne peut certes pas échapper à cette énergie. Je respecte les façons dont elle se manifeste bien que ces agitations énergétiques me semblent inutiles et vaines. Je ne m’y soumets que contraint, laissant ce que l’on nomme le corps, le mental et le monde suivre leur cours - leur marche futile et inepte. Je n’aspire, en vérité, qu’à ce silence. Qu’à entrer et me fondre en lui car il est - je le sais - notre seule réalité. Bien sûr, le mental ne peut comprendre la force irrésistible de cet appel et de cette réalité qu’il considère sans doute comme une folie. Mais la seule folie serait de ne pas s’y abandonner. Le reste – tout le reste – voilà la seule folie ! Le monde a perdu presque tous ses attraits. Le corps et le mental auxquels je m’identifiais tendent à les perdre aussi. Comme les images et les représentations auxquelles nous sommes, en général, attachés. Il ne reste presque rien. Et ce grand vide que d’aucuns appelleraient néant se remplit à présent de présence. Et de plénitude. Le désencombrement, à l’œuvre depuis des années, touche sans doute à sa fin. Mais rien n’est jamais définitif évidemment. Cela s’habite instant après instant. Et cela disparaît aussitôt. Remplissage et évidement quasi simultanés pour que le vide se maintienne offrant ainsi à l’espace d’accueil une ouverture permanente. Cela est vécu. Le ressenti se découvre pas à pas. Et l’exploration, si elle a lieu, se réalise à chaque foulée sans la moindre possibilité (ni la moindre envie) de savoir ce qui va surgir à l’instant suivant. Le territoire vierge  semble se révéler ainsi. Toujours inconnu à chaque pas. Pas la moindre indication. Pas la moindre certitude. Aussitôt foulé, aussitôt disparu. Vécu habité de chaque instant. Impossible à fixer.

 

 

Les bras de l’Absolu

Caresses et brimades

En ton sein

Je nais et je meurs

 

J’aime tes odeurs de soufre

De quenelles et de mirabelles

D’égouts et de poubelles

 

Tes mousses, tes collines

Tes heures de paresse

Tes gares où l’on s’égare

Pour partir vers un ailleurs

Lointain et familier

Que l’on connaît par cœur

Jusqu’au dégoût

Et au désespoir

De ne pouvoir échapper

A cet inconnu

Que l’on ignore et piétine

Pauvre hère

Misérable et défait

 

J’aimerais t’habiter

Plus longuement

Plus pleinement

 

Comme un fou

Eperdu de lui-même

 

Comme un amoureux

Transi de froid et de misère

 

Et dans ton silence

Je me terre

A l’abri des bruits

Qui grondent ici-bas

 

Avec le vol des oiseaux

Et le bruissement des ailes de sauterelles

Je crépite du son du sol

Des entrailles de la mère qui nous a enfantés

 

Je me défais de l’ailleurs pour être là.

 

J’ai plongé dans le cauchemar

Qui m’encerclait autrefois

Lui ai fait face de toute mon âme

Et nous nous sommes

L’un et l’autre

Peu à peu délités.

 

 

Comme une fleur solitaire

Posée sur le bord du chemin

Indifférente aux passagers voyageant si loin

Simplement ouverte au ciel

Attendant sans attendre

D’être brûlée par le soleil

Sans ombre ni abri

Libre de toutes promesses

Laisse le vent

Défaire sa modeste parure

 

 

Seul(e) en ta compagnie, vois-tu qui tu es ? Demeure seul suffisamment longtemps. Et apprends à te connaître. Vois comment tu fonctionnes. Comment tu regardes, observes, apprends, raisonnes. Vois comment tu te parles. Vois ce qui t’attire, te révulse. Vois comment tu réagis. Observe ton propre univers. De quoi il se compose. Note ce qui t’est essentiel. Ce qui te semble superflu. Entreprends ce long voyage. Engage-toi. Et tu sauras qui tu es. La vérité se fera jour.

 

 

Ne cherche à comprendre par les mots et les images. Délaisse les concepts. N’engrange aucune connaissance indirecte (ou de seconde main). Découvre et apprends par toi-même. Défais-toi des maîtres et des enseignants. Sois le premier homme.

 

 

On ne fuit pas le monde humain (pas davantage qu’on le refuse). On s’éloigne (naturellement) des mirages qu’il offre et représente. Tout ce qu’il propose apparaît faux, illusoire, limité et inconséquent. Un monde de représentations inconsistantes. Et irréelles.

 

 

Ce qui est vrai est ce qui est ressenti. Rythmes, vibrations, résonances. Le reste est fiction. Imageries.

 

 

Pas de chemin. Pas de départ. Pas d’arrivée. Nulle part où aller. Nulle part où rester. La seule demeure est l’être.

 

 

Rien à chercher. Rien à trouver. Rien à apprendre. Mais un regard et une écoute impersonnels à ressentir. Et à habiter.  

 

 

Pourquoi te caches-tu derrière le visage que tu crois avoir ? Débusque-toi. Et tu verras la supercherie.

 

 

Le jeûne du cœur honore et célèbre le rien.

 

 

Pleurs ou sourire

A la source du monde

Ton regard

 

1 décembre 2017

Carnet n°48 Notes du haut et du bas

Journal poétique / 2014 / L'exploration de l'être

Assis sur la terrasse de pierres, le monde devant mes yeux offre comme un jardin d’Eden ses spectacles et sa beauté. Je me tiens tranquille sur la colline. Nul ne me voit. Mais je vois partout les yeux s’agiter. Comme si nul ne savait où se niche le regard…

 

 

La vie (nue) ne s’encombre d’aucun folklore. Elle (se) défait de tous les décors. Jusqu’à nos plus infimes vêtures et nos plus anodins rituels.

 

 

Le réveil des heures creuses où l’âme s’agite dans son puits…

 

 

Le monde comme une fleur délicate. Aussi enivrant que le vin. Aussi aiguisé qu’un couteau. Qui ne veut mourir de notre indifférence. Il exige que l’on s’agenouille à ses pieds. Mais l’on s’y refuse. On l’invite simplement à s’éveiller à la lumière.

 

 

La malheureuse patrie des hommes où l’on encense les soldats et les médailles. Et où l’on méprise la fragilité et l’innocence. Triste monde qui célèbre le sabre et piétine le brin d’herbe !

 

 

Le temps ne se compte en jours. Il se décompte en heures que nous n’aurons pas vécues…

 

 

Les jours se tiennent tranquilles dans les yeux innocents. Ils n’éperonnent la chair que dans notre prétention.

 

 

Le malheur tient à peu de mots : refus et exigences.

 

 

De l’autre côté de la rivière, la montagne. Massive et souveraine. A ses pieds, le monde s’affaire, insoucieux de sa présence. Comme si les hommes ne pouvaient vivre que dans la plaine…

 

 

L’âme contemplative est plus proche de la vérité que nos pas fébriles. Et nos mains agitées.

 

 

Que peut l’œil face au ciel infini ? S’y perdre est la seule issue.

 

 

Je m’installe à la fenêtre des jours. L’âme tranquille. Devant mes yeux, la nature et le monde vaquent à leurs affaires dans une tapageuse effervescence. On les devine impatients d’en venir à bout. La nuit semble être leur seul repos.

 

 

Le vide appelle au simple et à l’épure. Et nos agitations compliquent et obstruent. Prolongent nos chemins sinueux. Condamnent le passage de la présence lumineuse.

 

 

On aime les cœurs qui nous égaient ou nous reposent. Et nous tournons le dos aux âmes grises et plaintives. Mais chacun n’a-t-il pas besoin de sollicitude et de solitude pour s’éveiller à la grâce ?

 

 

Laisser le cœur se défaire de toutes exigences. Voilà la seule condition pour qu’il brille jusque dans la nuit la plus profonde.

 

 

Le crépuscule s’éteint devant la porte. Mais l’aube sans âge ne s’efface pas dans la nuit.

 

 

Le besoin éternel des saisons et la transparence du ciel. Voilà résumé en quelques mots tout l’univers !

 

 

Les saisons se ruent sur nos âmes en quête de paix et de lumière. Et dans nos jardins poussent les arbres, dansent les herbes. Et à nos portes, le cirque offre tous ses spectacles.

 

 

Le regard poétique s’émeut de toutes choses. Des êtres, des livres, du monde. De tous ces riens qui voudraient nous faire croire à leur importance…

 

 

L’humble présence s’éprend de toutes choses. Comme si elles étaient siennes et si étrangères à sa paix.

 

 

Pour les myriades d’enfants sages, le ciel ne sera jamais que dans les livres. Pour les rebelles à tout apprentissage, à toute transmission, il pourra naître dans leurs yeux avides de liberté et d’infini lorsque sur leur chemin, ils se retrouveront seuls et démunis face au grand mystère.

 

 

Dans nos yeux fugaces, nos errances. Et au bout du chemin, la présence qui pénètre le regard.

 

 

La fête est une triste consolation pour les âmes ignorantes et frivoles. Si elles savaient seulement que le silence est la plus grandiose des célébrations…

 

 

L’heure ne s’achève que dans la présence.

 

 

Quand l’ère tourne à la furie urbaine et technologique, l’heure pour le sage devient plus que jamais rustique et champêtre. Toujours plus simple et dépouillée d’artifices.

 

 

Les jours vides sont une invitation à l’oubli du monde. Au dépeuplement de l’espace. A l’éradication des chimères. Comme une exhortation à pousser la porte qui ouvre sur l’infini.

 

 

Avide d’espace et de solitude. De liberté et d’Absolu. Puis vient le jour où le monde n’est plus considéré comme un obstacle ni une entrave. Les limites de l’univers relatif sont acceptées. Et transcendées. On se tourne spontanément vers ce qui est naturel sans s’imaginer qu’il représente le terrain propice à sa pleine réalisation. Les choses sont ce qu’elles sont. Elles ne gênent ni ne perturbent. Elles suivent simplement leur cours dans notre regard tranquille.

 

 

Le monde se dessine sous ma plume. Les saisons abritent mes yeux sages. L’heure devient céleste.

 

 

Les jours sombres se reposent à l’abri de la mémoire. Qui étais-je ? Aujourd’hui, je m’éloigne de l’ombre qui autrefois voulait m’enserrer. A mes trousses, le vide m’a rejoint. Et à présent, nous allons ensemble (et en paix) sur la route transparente et les chemins sans visage.

 

 

Le temps qui s’acharnait a-t-il volé en éclats ? Où sont donc passées les heures que je posais devant moi ?

 

 

Sur le mont démuni je me tiens, grelottant de froid et de solitude. Mes yeux sont devant moi. Dans la terre je frissonne, les ailes repliées. Déplumées par le vent. Je ne sais que faire. Je reste assis au bord de moi-même. Dans la brume de mes rêves. Je me suis perdu. Je croyais être arrivé au lieu sans pareil. Mais mon regard m’a surpris hébété sous la pluie. Je me suis égaré sur le chemin que je croyais achevé. Où ai-je donc posé mes pas ? Et pourquoi dans le ciel les nuages me sourient ? Je m’ennuie ferme sur la terre. Le monde a scellé mon exil. Nulle part est mon origine et ma destination. Et j’ai perdu la route qui m’y menait. A présent où pourrais-je bien m’égarer ? Je n’avance qu’en moi-même. Et j’ai perdu la trace qui m’y menait. Les pas se suivent sans fin sur le cercle étroit qui m’entoure. Je n’avance qu’à reculons vers le gouffre qu’est mon centre. Je marche au bord du cercle qui m’enserre. Quand y tomberais-je ? L’horloge s’est enfoui sous la crasse accumulée depuis des siècles. Et je ne sais que faire du temps. Où est donc passée l’heure nouvelle ? Je suis sans ressource face à l’indigence. Et la monnaie n’est d’aucun secours. Les jours et les poches sont aussi vides que le ciel. Et mon regard penche davantage vers l’absence qu’en lui-même. On aimerait parfois habiter un autre songe. Mais tous les rêves sont nos tombeaux. 

 

 

Tiens-toi à la source. Et la vie sera fraîche. Tu contempleras le cours sinueux des rivières. Leur folle agitation jusqu’à l’estuaire et les terres marécageuses avant le grand plongeon dans l’océan.

 

 

Je baigne dans l’infini du ciel. Et l’eau des rivières m’emporte.

 

 

Assieds-toi à la source. Et laisse les rivières s’écouler.

 

 

Les murs sont lisses derrière les barricades. Et les assaillants ont déserté la place. La révolution a-t-elle eu lieu ?

 

 

Que la maison soit en ordre ou pas, que tu ailles ici ou là, que tes actes aboutissent ou pas, tout cela n’a d’importance que pour ton esprit. Et disons même que ton existence (que tu existes ou n’existes pas) n’a strictement aucune importance à l’échelle de l’univers. Quant à la présence, elle n’est guère concernée par ce qui se passe… elle éclaire simplement ce qui se déroule en elle… mais tout ce qui existe est précieux et mérite, à ce titre, toute notre attention et notre bienveillance…

 

 

La plupart de nos actes ne sont en réalité que des gesticulations pour donner consistance au personnage auquel nous nous identifions, à cette entité que nous croyons être…

 

 

L’exil se répand sur les jours. Et me voilà condamné à errer vers le centre. Serais-je donc au milieu du ciel ? En bas, je vois les hommes qui s’agitent. Et en haut, les nuages qui passent. Serais-je donc en ce lieu qui, dans mes rêves, contentait ma faim ? Les rebords du monde se sont repliés sur mes yeux fatigués. Les chemins se sont effacés. Où irai-je donc quand le vent aura cessé ? Serai-je toujours vivant pour voir mes pas parcourir la terre ? Et le ciel aura-t-il rempli mon regard ? Irai-je le visage éclairé de son ardeur ? Je l’ignore. Je me contenterais d’un ilot. D’une infime parcelle où le corps usé, j’attendrais que m’enserrent les bras de l’infini. A côté du monde je me tiendrai, lui offrant une main humble et secourable pour le hisser jusqu’au lieu qu’il cherche. Mais peut-être le vent m’emportera-t-il ailleurs ? Peut-être me détournera-t-il de ces terres familières pour me conduire en des contrées moins hospitalières où je ne reconnaîtrai pas les miens… le vent sera ma seule force. Et si le ciel est habité, il n’y a lieu de s’inquiéter des moissons et des récoltes, du modeste édifice que nous avons érigé à la célébration du chemin qui mène à l’anéantissement du monde pour répondre à la gloire éternelle du rien et au sacre du royaume auquel on ne peut échapper…

 

 

Il n’y a de refuge qu’en soi-même. Dans cette tranquillité au-delà du mental. La vie phénoménale n’est que violence et hostilité. La société humaine a beau essayer d’en adoucir les formes et d’en atténuer les effets, la matière (les corps et les psychismes) est soumise à rude épreuve. Le monde reste une jungle où seule règne la loi de la puissance et de la destruction.

 

 

Assis sur la terrasse de pierres, le monde devant mes yeux offre comme un jardin d’Eden ses spectacles et sa beauté. Je me tiens tranquille sur la colline. Nul ne me voit. Mais je vois partout les yeux s’agiter. Comme si nul ne savait où se niche le regard…

 

 

Ô amis humains, où avez-vous mis vos yeux pour marcher avec tant d’aveuglement ? Si vous saviez comme le regard respecte l’Existant, vous auriez sans doute honte de tant de dévastation…

 

 

Sur la montagne solitaire, l’heure n’est jamais mortifère. Qu’elle soit vide ou pleine, on la regarde passer comme les nuages.

 

 

Le regard des sommets jamais ne blâme les yeux des plaines. Immense commisération pour toutes les prunelles.

 

 

J’aime me laisser caresser par les yeux des arbres, les yeux des herbes, les yeux des rochers, les yeux du vent… et le regard du ciel que j’habite.

 

 

Que jaillisse spontanément la parole nue qui exprimerait avec justesse la présence silencieuse. Voilà ma seule ambition poétique !

 

 

La simplicité et le dépouillement sont le reflet manifeste de la présence comme la complexité, le foisonnement et la diversité sont l’expression du vivant (et accessoirement du mental).

 

 

La silhouette dépouillée et le pas simple empruntent l’unique chemin à travers les décors somptueux et foisonnants du monde.

 

 

Je m’enivre du parfum des fleurs. Et des saisons éphémères. La solitude s’habite en silence. Le monde ne vit que dans le regard.

 

 

La fureur du monde se défait dans nos yeux innocents. Les mouvements se succèdent sans fin dans le silence. La paix enveloppe toutes les agitations. Le temps se lézarde.

 

 

Sur la table, la carafe et le bol, la feuille et le stylo attendent le baiser de Dieu. L’univers est en ordre. Comme sa marche sans fin qui s’attache à vouloir toucher le ciel. 

 

 

Balayer le sol. Marcher dans les collines. S’asseoir sur un rocher. S’allonger sur le sol. Ouvrir un livre. S’étendre sur sa couche. Manger en silence. Le regard éclaire le quotidien. Offre à tous les gestes et toutes les activités une beauté indicible. Notre cœur déborde de gratitude. On célèbre le sacré de l’existence. Et nos mains sages se recueillent en silence.

 

 

Le chant des oiseaux, l’écho de la forêt. Les paroles de la terre sont sages. Il n’y a que les hommes pour ne pas les entendre. L’instant si fragile dans mes mains ouvertes. Seul dans la forêt, les bruits du monde n’ont plus d’importance. On se retire de toutes volontés. On célèbre dans le silence ce qu’il y a devant nos yeux. Présent à ce que l’oreille entend. L’heure est légère. Elle s’éprend des beautés du jour. Les yeux assagis se reposent. Le tumulte qui autrefois nous agitait n’a plus prise sur le regard de paix. Les mains ont beau encore parfois s’agiter, les pas peuvent encore bien de temps à autre retrouver leur fébrilité d’autrefois, les yeux suivent, tranquilles, l’effervescence passagère. En attendant le silence, ils laissent les bruits s’éteindre.

 

 

Que sommes-nous face au mystère ? Rien. Nous sommes à la fois le mystère. Et son connaisseur. Et c’est dans notre ignorance que peut se révéler la compréhension.

 

 

Sous le soleil, les hommes suivent leur sillon, les uns labourent leur champ, d’autre creusent des trous. Les chiens courent après les chats. Les chats après les souris. Tout est en ordre. Instants fugaces. Mouvements éternels.

 

 

Les oiseaux passent sous la lumière du soleil. Traversent le ciel. Parcourent l’immensité. Ne laissent aucune trace de leur itinéraire.

 

 

Assis dans l’herbe, l’immensité m’environne. Je suis l’infini qui observe. Je suis sans origine, les yeux ont beau se poser ici et là, les pas aller ici et là, je ne vais nulle part. Nous sommes toujours là.

 

 

Seul dans le souvenir, le monde est peuplé. Dans la présence, il n’y a personne.

 

 

Connaissance, ignorance. Pensée, non-pensée. Action, non-action. Corps, absence de corps. Mouvements, absence de mouvements. Aucune importance !

 

 

Un papillon passe devant moi. Je le salue. Je sais que nous habitons le même ciel.

 

 

L’oiseau se pose sur la branche frêle qui surplombe la rivière. L’eau s’écoule en contre bas. Mon cœur est chaviré par la beauté fragile du monde. Tout semble à la fois si précaire et immuable. Toujours les oiseaux parcourront le ciel en trouvant refuge dans les arbres. Et toujours l’eau s’écoulera. Allongé sur la rive, je regarde la rivière. Elle suit son cours sinueux. Immobile dans mes yeux tranquilles. L’étang dort sous la brume. L’eau s’écoule silencieuse. Matin d’éveil. Cascades et étangs, rivières et fleuves, flaques et océans, nuages, l’eau n’obéit qu’aux forces naturelles. Climats et paysages façonnent son parcours. Elle s’offre ainsi à tous sans exception. Devenant refuge pour les uns et promesse de croissance ou d’abondance pour les autres. Partout, elle est source de vie. Chacun lui trouve un usage ou une fonction. Il n’y a que les hommes pour l’instrumentaliser à outrance en essayant parfois avec une monstrueuse ingéniosité d’en maîtriser les aléas. Pour eux, l’eau — comme toutes choses — doit se soumettre à leur volonté de puissance qui n’est en réalité animée que par la peur. Les hommes gouvernent ainsi la terre parce que le ciel leur échappe. Ils peuvent bien y envoyer leurs avions, leurs fusées et leurs satellites, ils ne l’habiteront pas ainsi. Ils peuvent bien dépecer tous les dieux qu’ils ont érigés à la gloire du ciel depuis la naissance de l’humanité, ils ne parviendront jamais à en découvrir les lois de cette façon. Il n’y a rien à savoir du ciel et des montagnes. Des arbres et des plaines. Ni même des hommes. L’en-haut et de l’en-bas n’ont aucune importance. Pas davantage le ici que le là-bas. Le familier que l’inconnu. Le proche que le lointain. Tout, à la fois exact reflet de soi et si étranger à notre nature vide. La présence est si proche. Si proche. A la source même du regard qu’il est étrange de voir les Hommes s’égarer à la périphérie, dans une ramification toujours plus complexe et sophistiquée. Quelle maladresse ! Et quel manque de clairvoyance ! Au lieu d’aller toujours plus en avant, il leur faudrait au contraire remonter à la source. Mais on n’est saisi par ce mouvement (d’inversion) qu’après avoir perdu tout espoir à l’égard de tous les chemins que nous avons arpentés tant de fois — et de mille manières — et que nous avons toujours quittés, bredouilles, les mains toujours aussi vides et le cœur toujours aussi avide. Mais tout est parfait en ce monde. Toutes ces impasses et ces détours sont nécessaires au mûrissement de la compréhension. Et à son douloureux et incontournable passage : la grande désillusion devant l’impossibilité de trouver la moindre réponse, la moindre issue dans l’univers phénoménal où nous n’avons cessé depuis l’aube des temps de tourner, de nous enliser et de nous fourvoyer.   

 

 

L’heure s’émancipe des jours. Et de nos détours. Il n’y a d’heures creuses que dans l’arène. A la tribune des jours, personne. Les nuages passent. La lumière et l’espace sont les seuls habitants. A qui s’en plaindre ? Le regard est le cadre où défile le monde.

 

 

Assis sous un arbre, j’écoute la pluie tomber. Et les corneilles qui jouent dans le vent. Au loin, le bruit des voitures. Et au-dessus de la tête, le ciel nuageux. Les yeux et la terre sont paisibles. Le monde est parfois si étranger à mon cœur. Comme s’il n’existait que pour la tête. On ressent pourtant que l’univers entier est en soi. Et l’on éprouve pour tout ce qui est là un amour profond. Mais on ne se perd ni dans les pensées ni dans l’imaginaire. On vit simplement au plus proche  — dans l’intimité même — de ce qui est.

 

 

Une joie incommensurable enveloppe l’être quand il s’habite de la plus simple façon. En étant simplement là sans attente, sans désir ni prétention. Quand toutes nos volontés se sont éteintes...

 

 

Une bande de terre où poser ses pas. Pour arpenter les sentiers de pierres. Et parcourir les collines. S’asseoir sur un rocher. S’offrir au vent, au soleil et à la pluie. Au ciel infini. Et laisser la diversité de l’univers apparaître dans le regard et s’éteindre dans le silence. Observer l’incessant jeu tantôt espiègle tantôt funeste des mouvements. Voir les formes et les phénomènes naître, virevolter, s’essayer à quelques cabrioles paisibles ou ardues avant de mourir. Beauté de chaque instant.

 

 

L’heure s’écarte du jour. Les saisons resplendissent.

 

 

Un monde peuplé d’absence et de fantômes. Et certains ici-bas se targuent de gouverner leur barque, leur existence, leur pays ou les lois de l’univers ! Quelle idiotie ! Et quel manque de clarté !

 

 

Je regarde avec tristesse et effroi (teinté de colère) le bord de la rivière, jonché de détritus, des bouteilles en plastique par centaine, des myriades de sacs plastiques éventrés, d’innombrables débris de verre charriés par la dernière crue, arrêtés dans leur course vers l’océan par les joncs, les cannes et les souches d’arbres qui peuplent les iscles. Et je pleure en silence devant l’infâme dévastation des hommes, aveuglés par leur seul et restreint profit. 

 

 

La beauté des cerisiers en fleurs. Au-delà de l’image usée jusqu’à la corde. Quel spectacle ! Comme si les branches se couvraient d’une fragile et cotonneuse pellicule de neige au printemps.

 

 

Les oiseaux de pierre ne s’envoleront jamais. Ils s’entasseront dans les cimetières en attendant vainement l’heure glorieuse tant espérée. Monde d’espoirs et de peines qui relègue le ciel au lointain. Pataugeant sur les terres marécageuses, les hommes s’épuisent. Peu savent où leurs pas les dirigent. Avant le tombeau, ils ne s’interrogent. Blâmant le chemin et profitant maigrement des paysages, les yeux rivés sur leur misérable sente. La colline et l’Eden terrestre sont pourtant proches de leurs yeux perdus. Ils cherchent en tous sens. Parcourent la terre, les sous-sols, le fond des mers et le ciel en vain. Ne trouvent que désarroi et misères en se pâmant devant leurs misérables trouvailles (et leurs exploits dérisoires)… les lois du jour n’égaieront pas leurs yeux tristes. Ne protègeront pas leur corps usé. N’allègeront pas leur psychisme saturé. Elles offriront davantage de puissance aux seigneurs, à ces petits maîtres qui imposeront avec encore plus de force et de contraintes leur joug à la masse laborieuse.

 

 

Un chemin parsemé d’étoiles et de feuilles mortes. Un ciel nu. Toujours. Et la lumière incessante qui guide les marcheurs jusqu’à elle. Les paysages et les pas. Tous les éléments du décor nous rappellent à sa présence. Et nous invitent à la retrouver. Aussi vive aujourd’hui qu’autrefois. Eternelle lumière sans commencement ni fin que nous pouvons habiter sans tache quand se sont éteintes toutes les lueurs de l’horizon.

 

 

Le mystère n’abrite aucune légende. On s’y repose enfin quand tous les mythes et les contes (toutes nos histoires) ont été anéanti(e)s.

 

 

Apre exercice parfois que celui de se familiariser avec le rien en laissant se dissoudre sans impatience l’opacité sensorielle qui en entrave la saveur (opacité sensorielle renforcée par l’ingestion occasionnelle de viande qui semble accroître l’agitation et la consommation habituelle de glucide qui semble provoquer une stagnation énergétique sans compter évidemment la consommation tabagique).

 

 

J’entends déjà l’eau ruisseler sur ma tombe. Et le rire des corbeaux dans le ciel. A la vue de ma dépouille, les yeux se détourneront. Et je girai seul parmi les ronces. Et bientôt sur mon sépulcre fleuriront les orties, les fleurs des prés et les herbes folles des chemins dont se repaîtront les bêtes affamées. Et je rirai seul de me voir si misérable. Et démuni parmi mes pairs à la tête ahurie et aux yeux effarés, frappés de stupeur de voir tant de joie et de gaieté dans cet enfer.

 

 

A la saison des amours, les formes mues par l’instinct d’unité se rapprochent et s’enlacent. Sous mes yeux, l’éternelle chorégraphie du vivant. La danse joyeuse et funeste des corps. Leurs pirouettes et leurs cabrioles cycliques qui célèbrent la Vie avant que ne s’achève leur brève existence.

 

 

N’être rien qu’une ombre qui danse dans le vent. Et voir l’ombre des branches danser avec elle. Sur le sol, nos traces éphémères s’enlacent. En se moquant bien des mariages convenus. Nous savons que ces jeux ne sont que des images fugaces. Des traits sans consistance. Et nous nous offrons avec amusement à cette farce passagère.

 

 

Sur l’étang, le reflet des saisons resplendit. Et entre les rides, créées par le vent, nos jours fastes sont engloutis. Le monde est un adieu perpétuel.

 

 

Sur les jonquilles, l’or est plus franc que sur les lèvres.

 

 

J’aime m’attabler avec moi-même. M’allonger sur ma couche avec moi-même. M’entretenir des hauts et des bas avec moi-même. Et lorsque je me suis déserté, les oiseaux, les arbres et les étoiles me répondent. Et m’enseignent. Puis je regagne le ciel. En paix. Je peux alors être là pour le monde. Les oiseaux, les arbres, les étoiles et le ciel le savent bien. Et même parmi les hommes, certains doivent le ressentir.

 

 

Condamné à vivre jusqu’à l’être plein.

 

 

Le difficile exercice des jours pour les âmes creuses qui s’impatientent de se remplir…

 

 

La pesanteur de nos pas décharnés. La lourdeur de nos paupières closes. Et de nos prunelles hagardes. Obstruant l’espace où le chemin pourrait se faufiler.

 

 

Il y a une grâce à toucher le ciel. Mais la plus magistrale est de l’habiter à chaque instant. En silence.

 

 

[Carnet d’exploration de l’être]

L’éternelle soumission au vent. L’incessant processus de dépouillement. Jusqu’à la plus grande nudité. Rien. De plus en plus, rien. Aussi vide qu’une outre sèche. Un vague contenant organique poreux et vibrant à ce qui l’environne. Soumis seulement à sa forme conditionnée et à ses caractéristiques naturelles. On sent avec force et lucidité que tout encombrement, toute tentative d’amassement ou toute prétention entraverait et obstruerait aussitôt l’étroit passage ouvert par la brusque éradication ou la lente déliquescence de nos chimères. Empêchant dès lors de ressentir la puissance, les merveilles et la simplicité de l’être nu, dépouillé de toute image. De toute illusion. A leurs égards, la vérité est toujours d’une intransigeance tranchante. Elle les coupe sans pitié pour faire place nette et ouvrir (ou maintenir ouvert) le passage nécessaire à l’être qui ne peut souffrir, pour être ressenti, le moindre obstacle. Tout acte, toute parole, tout geste visant à redonner consistance à une image quelle qu’elle soit — en particulier lorsqu’elle concerne le personnage auquel nous avons l’habitude de nous identifier — est ressenti comme un éloignement (de l’être). Et lorsqu’il arrive qu’une telle attitude se manifeste, on la laisse se déployer mais on n’en est pas dupe. On ne l’alimente pas. Ce mouvement perd donc automatiquement sa force et l’on sait qu’il s’éteindra naturellement à son propre rythme. De façon générale, on laisse simplement se manifester ce qui vient naturellement et spontanément… 

 

 

L’heure est toujours tragique pour le mental. Ressassant l’heure passée, soucieux de l’heure qui passe et inquiet de l’heure à venir. Comme l’araignée, le mental tisse sa toile. A la seule différence qu’il en est le seul prisonnier…

 

 

Happé par la force des jours dans le grand tourbillon labyrinthique ou absorbé dans les distractions anesthésiantes, l’Homme effleure la surface du monde. Et ne peut quitter la périphérie de l’être. Comme condamné à l’errance et à la superficialité. Trop immature encore pour explorer la profondeur, la consistance et la sensibilité. Pas assez poreux encore pour se laisser traverser par ce qu’il ne cesse, à chaque instant, de rencontrer. Trop encombré encore par les idées, les images et ce qu’il croit être…

 

 

Le scintillement des eaux claires et la lumière artificielle des lampadaires. Et les millions d’hommes et d’insectes comme envoûtés, fascinés par le spectacle — la farce miroitante. Prisonniers des apparences toujours trompeuses. S’ils savaient (et s’ils le pouvaient), ils riraient de tant d’aveuglement et de maladresse. Et fouilleraient aussitôt avec une farouche détermination en d’autres lieux. Mais qui connaît cet espace lumineux enfoui en nos profondeurs qui ne se dévoile qu’à ceux qui se sont délestés de tous les mirages ?

 

27 novembre 2017

Carnet n°28 L'homme-pagaille

Récit / 2008 / Le passage vers l'impersonnel

J’aurais voulu naître avec un gros nez rouge et de gros souliers ronds. Pour jouer au saltimbanque dans le cirque des peines. Mais à la naissance, les fées se penchèrent sur mon berceau. Pour m’insuffler le désir de l’or : la vérité. Elles y posèrent quelques larmes, un soleil, une plume et une pelle. En grandissant, le monde m’offrit un peu d’encre. Et quelques mines de plomb. Ce furent–là mes seuls présents. Et mes seuls outils.

 

 

Il n’était pas homme ordinaire. Quoique très commun. Il travaillait, mangeait, dormait comme un funambule sur un fil barbelé. Comme un martyr sans bourreau ni échafaud.

 

 

Son existence ressemblait à une onde légère dans une flaque d’eau croupie s’obstinant à refléter la lune. 

 

 

Il ne cessait de pagayer en pagaille. Y consacrait l’essentiel de son existence. Sans destination précise. Sans même découvrir d’horizon. Il allait au-devant de contrées qu’il effleurait d’un doigt avide et tremblant. Animé d’une étrange (et vaine) excitation.

 

 

Au cœur des rivages, il prenait le large. Fuyait les déserts et les foules agglutinées. Et dans les mares où il s’enfonçait, il prenait l’étendue pour un océan ou un verre d’eau. Au gré de ses errances, il prenait les montagnes pour des îles. Et les îles pour des mirages. Les nuages pour des buissons. Et les buissons pour des matelas d’épines qui pourraient, pensait-il, le réconforter. Il prenait les visages pour des peuples. Et les peuples pour des mondes. Et les mondes pour des contrées familières et inconnues.

 

 

Il naviguait partout. Sans crainte. Sûr de son immobilité. Et de son audace un peu folle. Heureux sans doute de quitter la terre immuable des hommes. De s’éloigner du peuple des passants futiles. De quitter l’aberration de ce monde et son effervescence tapageuse. Le monde ne l’avait (pourtant) jamais totalement corrompu. Et ne l’avait jamais vraiment quitté. Il était aussi ce peuple, et ce monde, et ces contrées étaient, elles aussi, farouchement et désespérément en lui.Bref, il fuyait à perte. Et la perte était son destin. Sa pente. Et son avalanche. Son abîme et son refuge. Sa quête. Et son tombeau aussi peut-être.

 

 

Il avait une crainte folle de disparaître. De se répandre. De se diluer dans les mille situations qui surgissaient dans son existence. Le Tout l’effrayait. Ceux qui l’habitaient et ceux qui l’appelaient au dehors. Il n’y voyait qu’un signe probable de sa folie à venir.

 

 

Il dansait parfois avec l’air. Ainsi certains jours, il tournait, tournait, tournait dans l’espace. Tournoyait jusqu’à l’enivrement. Et finissait (souvent) par trébucher sur ses lacets (sans doute encore trop hésitant) avant de s’affaler sur le sol rugueux. Une bosse sur le crâne. Et l’air pitoyable de celui que la ronde a écarté.

 

 

Il lui arrivait aussi souvent de se disloquer, de se décharner, de se déformer. Ses bouts de chair alors se durcissaient. Dans une sorte d’expansion cellulaire désordonnée. Les frontières de ses territoires s’estompaient, se déplaçaient, s’emmêlaient, se démêlaient, s’enlaçaient, s’écartaient. Et finissaient (malheureusement) par se rejoindre.

 

 

Il était un homme que rien n’étonnait vraiment. Que plus rien n’étonnait vraiment. Un homme dont les croyances s’amenuisaient, disparaissaient. Un être aux croyances moribondes.

 

 

Il s’appliquait (avec une farouche détermination) à pulvériser tous les dogmes. Rêvant sans doute de devenir l’un de ces êtres au regard bovin dont la sagesse impulse aux gestes une justesse sans calcul. Un être au savoir ignorant

 

 

Ses errances le conduisaient parfois au juste chemin.

 

 

Au cours de ses égarements, son regard parcourait l’horizon. Là, juste sous ses pas.

 

 

Il avait toujours un volcan en guise de crâne. Et une vie (intérieure) sans mystère. Du feu et des cendres. Avec parfois quelques coulées sombres et visqueuses.

 

 

Il fustigeait toujours (à grands cris) le bord des visages et les masques peints aux élastiques distendus sur les peaux flasques. Il s’échinait avec un sourire authentique de faire fondre le plastique. La braise de ses yeux éructait alors des giclées de lave chaude qui s’éparpillaient sur les joues. Et sa peau brûlante appelait aussitôt le monde à la rescousse.

 

 

Ses jours douloureux s’ébruitaient parfois. Et ses voisins l’applaudissaient en secret. Tant d’heures sombres les ravissaient. Et les distrayaient de l’attente des croquemitaines qui porteraient leurs planches avec un sourire compatissant (et de circonstance).

 

 

Il écrivait parfois. Sur un vieux cahier à spirales. Ou sur de grandes feuilles quadrillées qu’il prenait rarement soin de ranger dans un classeur.

 

 

Malheurs à mes endiableries ! Des mots de Satan ! qui finiront par m’enflammer avant la saison nouvelle !

 

 

En attendant, il laissait les mots remplir leur office.

 

 

Une pagaille sans nom. Difficile à étiqueter. Un désordre clair. Et me voilà estomaqué ! Que pourrait-on en dire ? Je l’ignore.

 

 

Il cherchait ses mots comme sur un fil transparent qui se perdait dans quelques lointaines - et mystérieuses - contrées. Il tombait souvent. Se relevait parfois. Et nul équilibriste ne pouvait venir à sa rescousse. Les tours où il suspendait son fil étaient dérisoires (d’une hauteur dérisoire). A peine plus hautes que les brins d’herbe de son jardin secret. Une hauteur de fourmi. Hautes comme trois têtes d’épingle.

 

 

Il était toujours soumis à l’ordre du monde. Et au chaos de son propre univers. Obligé de marcher l’âme écartelée.

 

 

Il était avide de rencontres. Rêvait de visages harmonieux. De corps lestes. Et de sourires accorts. Mais il n’avait d’yeux que pour ELLE dont il ignorait l’identité. Et l’origine. Elle n’était pourtant (sans doute) qu’un fantôme dans son souvenir. Ou une plaisanterie peut-être…

 

 

Il échangeait parfois les visages. Et les visages changeaient. Sa vie n’était qu’une ronde où les silhouettes apeurées tournoyaient, le cœur enjoué.

 

 

Il craignait la joie. Et ses échardes sauvages.

 

 

Il avait un goût prononcé pour les étoiles. Mais sa salive était encore réfractaire à la lumière.

 

 

Il criait du fond des gorges au monde qui l’appelait. Et seul l’écho s’amplifiait.

 

 

Il se défiait du temps. Et finissait parfois enseveli dans son sablier.

 

 

Un fil. Deux fils. Trois fils. Et les nœuds se tendent. S’emmêlent. Poursuivent leur enchevêtrement. Et mon entrave.

 

 

Un funambule sans fil. Voilà ma vocation. Ma mission. Mon chemin.

   

 

Y a-t-il un miracle des pierres ?

 

 

Il posait parfois cette question à la poussière. Et poursuivait son périple en martelant le gravier de son pas lourd.

 

 

Des ombres. Des ombres. Des ombres. Que d’ombres sous le soleil ! Les poteaux d’angle recouvrent mon abîme. Et me voilent la connaissance des gouffres.

 

 

Midi à ses pas. Minuit en ses fêlures. Et il se cognait à toutes les plaies du monde. Les blessures engorgeant ses veines.

 

 

La moustache en bataille après les baisers voraces (à LA mystérieuse étrangère) épuisait souvent ses forces. Il posait alors une main exsangue sur l’armistice circulaire, spiralé, qui aurait pu le conduire, croyait-il, vers des contrées plus tranquilles. Vers la pleine saison. Mais l’anticipation maladroite dans la poche le désorientait. Et il restait assis sans certitude sur l’apparition des contraires et des extrêmes.

 

 

La solitude s’attachait à ses pas, fidèle et indocile.

 

 

Au-dedans, une hyène à l’affût de ses faiblesses le guettait de son œil bavant. Savourant par anticipation cette proie facile. Et coriace.

 

 

Une extrême douceur frôlait parfois son geste hagard. Une longue caresse sur sa chair insensible. Aveugle à la connaissance que la vie lui distillait depuis la naissance de son peuple, il avançait en titubant. Ressentait parfois le souffle nu de ces doigts inconnus. La puissance de ces mains qui le guidaient et le désorientaient. Le blessaient parfois. Creusant dans sa chair le terrain propice.

 

 

Comment entendre les pas tendres qui s’approchent ? Comment répondre à l’appel strident de cette voix dans le lointain ?

 

 

Le frottement du tissu sur ma chair laisse ses empreintes. Boursouflures passagères. Et sans gravité.

 

 

Il ne pouvait tenir parole à ses mensonges. A ses chimères. A ses espoirs. A toutes ses mascarades sans voix.

 

 

L’œil soupire. Tandis que la bouche crie ou murmure.

 

 

Le silence et le ciel sont inaccessibles. Hors de portée pour les Hommes qui s’éreintent à l’escalade.

 

 

Que le vent pousse mes terres encombrées ! Et que mes habitants me désertent !

 

 

Il n’avait ni cervelle ni (par conséquent) de réflexion. Mais des oreilles abyssales qui s’enfonçaient au-dedans de la terre. Aptes à toucher le ciel. Et à effleurer les étoiles.

 

 

Un jour, le silence lui révéla quelques secrets.

 

 

Les bruits sont des pétales sans fleur. L’œuvre des épines est sans effet. La chair blessée demeure indolore. Le sang s’évapore. La pluie rince toute cicatrice. La chair et la plèbe enfin à hauteur d’azur.

 

 

La tête dans les talons, il se parait pour la marche.

 

 

L’éventualité se présente à nos semelles. Signes toujours de bon augure.

 

 

Il caressait parfois le vent (de ses doigts malhabiles). Ouvrait ses lèvres au souffle. L’assise confortable. Rythmé au mouvement des astres intérieurs, il glissait sur mille constellations. La voûte au-dedans toujours éclairée. Parfois au cœur même des ténèbres.

 

 

Ses pas parfois l’endormaient. L’enlisaient sur les bas-côtés. Et il se mettait aussitôt à ronfler dans son ornière.

 

 

Il poursuivait ses songes. Leur laissait suivre leur cours. Sachant qu’ils l’emporteraient avec eux. A bonne distance de l’égarement.

 

 

Il n’avait ni maître. Ni disciple. Mais des alliés en pagaille. Une fratrie qui vivait à sa portée. Et qui s’adonnait à des unions innombrables (et toujours surprenantes).

 

 

Il appréciait les rencontres qui prenaient des allures de mariages intenses et fugaces. Et les séparations qui ressemblaient à de longs divorces éloignant les âmes qui se rejoindraient plus tard, croyait-il, à la lisière de l’aire qui encadre le temps humain.

 

 

Le vent soulevait parfois ses bottes de plomb. Et ses aventures prenaient aussitôt des allures de chevauchée.

 

 

Le laboureur s’égaye et devient vagabond des prés, quitte son sillon et abandonne sa charrue pour être tiré à hue et à dia vers les sentiers éparpillés.

 

 

Il aimait tant les mots. Et jouer avec eux. Les poser dans quelques exercices de gravité. Et ces derniers lui tombaient parfois - littéralement - de la bouche. Il contemplait alors leur chute, du bout des lèvres, si émerveillé de les voir s’écraser sur son petit cahier.

 

 

La cour des miracles

Il y a au fond de mon jardin un nain, un borgne, un cul-de-jatte, un trépané, un idiot de village. Il y a un peu plus loin un manchot, un fou furieux, un hystérique, un mélancolique décadent et une sirène enjouée. Et à l’horizon, un vieux phare allumé qui égaye le petit peuple des falaises. Un lieu où les troglodytes fréquentent les anges. Les fées les sorcières. Et les diablotins courent comme des sauterelles après les chauves-souris apeurées. Un monde obscur et sans ténèbres. Un monde cotonneux de farces et attrapes. Sans véritable danger. Un petit paradis perdu où il fait bon s’égarer. Et à l’occasion, se perdre. Et je n’en reviens parfois que tard dans la nuit. Quand le bon peuple des rues dort depuis longtemps déjà à l’abri des songes derrière leurs volets clos. Quant à moi, je trimballe partout mon oreiller. Jusque dans mes jours ensoleillés. Jusque dans mes petits matins gris. Jusque dans mes soirées mélancoliques. Toujours mon oreiller bien confortable sous la tête, au-dedans de mon ossature qui épouse mes courbes et mes dérapages. Mes fuites en avant et mes rétractions. Mon oreiller aplanit toutes les aspérités et les fait glisser dans l’abîme pour accueillir la réalité d’un grand souffle absorbant et régénérateur.

 

 

Mon existence perd son importance. Mais n’en a-t-elle jamais eu ? Je vis. Non dans l’étroite et triste résignation que bien des vivants en ces contrées adoptent malgré eux. Mais dans un sentiment jubilatoire et savoureux de non consistance. De non hiérarchie. En réalité, rien n’a d’importance. Tout est potentiellement vivable. Surprise de chaque instant. Aux confins de toutes les solitudes et de toutes les sollicitations du monde, on peut accueillir. Et se laisser cueillir par l’ineffable des évènements, des sentiments, des rencontres, des déserts, des foules, des idées, des pensées, des corps, des bouches, des esprits. Et des âmes. En chaque forme, je renifle l’essence. Le noyau qui brille au-dedans de l’ombre qui les porte ou les accable. Bref, au terme de cette saison, mon poids s’allège substantiellement. Et allonge mon pas et mes lèvres plus enclines au sourire, au rire et aux larmes. Plus avides de baisers et de silence. Plus à même d’offrir une juste parole, jamais sournoise, parfois il est vrai encore coupante autant peut-être qu’une hache (mais jamais guerrière cependant) et toujours spontanée. Spontanéité toujours alourdie par un « entachement » - une surcharge narcissique que je porte tantôt dans ma besace, tantôt accrochée à mes basques comme une entrave, une trace de mon passé si grave et dérisoire, comme la marque de mon peuple, le sceau de mon attachement et de mon affiliation à une longue lignée ancestrale. 

 

 

L’œil surprend ma fantaisie. Et la pare de joie. Comme un présent inespéré.

 

 

Dénigré par la cour des nantis qui se pressent devant tous les trônes – et tous les roitelets – je m’agenouille en silence devant le parterre désert. Et je vois partout présent l’unique souverain.

 

 

Il laissait vagabonder ses pensées. Et elles fanaient aussitôt comme des fleurs sauvages dans un vase sans eau. Avant de refleurir à la belle saison, plus belles encore. Un présent qu’il s’empressait alors d’offrir au vent qui les déposait sur tous les horizons.

 

 

Son espoir d’ouvrir le ciel était immense. Mais il avait beau regarder la lune. Et tendre la main. Il ne pouvait compter que sur son pas.

 

 

Les frontières se glissaient parfois dans ses yeux perdus. Effaçant le contour des silhouettes. A deux doigts (peut-être) de percer le mystère.

 

 

Mais le vent soufflait sans répit. Le rappelant - sans cesse - à son souvenir d’abîme.

 

 

Congédié par mes pairs. Et relégué aux égouts. Le juste interstice de mon destin.

 

 

Il éprouvait toujours quelques craintes face au néant. Mais tentait à présent de jouer dans l’abîme. Et chaque remontée aiguisait sa force.

 

 

Il perdait parfois le fil (le fil de son improbable voyage). Emmêlant ses pelotes aux mailles de tous les filets. Mais quel pêcheur aurait pu le faire prisonnier ?

 

 

L’angoisse a parfois prise sur mes gestes. Mais l’abîme se détourne de mes pas.

 

 

Devant les yeux rigolards, il s’anesthésiait. Ces esclaffements clouaient ses prunelles qui déroutaient aussitôt sa démarche. 

 

 

Une silhouette de champ de blé à toute saison. Voilà notre identité. Soumis au soleil pourfendeur et éclaircissant.

 

 

La plume et le monde sur la balance. Sans contrepoids. Aujourd’hui, sans consistance. Comme allégés par l’espace.

 

 

Un jour, il déclara sa douleur inerte. Et ses blessures aussitôt se refermèrent. Ses cicatrices se recouvrirent de chair. Et il fut sur pied en une saison. Nu sous sa cape de vent flottant au ciel. Une silhouette admirable qu’admiraient les sots - sans doute encore trop frileux - pour se dévêtir.

 

 

La nuit ténébreuse ensevelit mes jours. A l’aube, mon ombre sera recouverte. Anéantie.

 

 

Un jour, il entra en littérature par la porte mal verrouillée d’une décharge. Comme un vagabond en transit. Il n’y rencontra que des hauts de forme pavoisant sur un tas d’ordures. La vérité se trouvait de l’autre côté du grillage. Parmi les clochards et les brins d’herbes couchés sur le pavé.

 

 

Il s’essaya à la confection de cathédrales sans faîte. Pour assister le ciel dans son œuvre : pénétrer les âmes rétives. Les bigots enchapeautés abrités sous leur couvre-chef.

 

 

Ni abîme ni passerelle entre le monde et moi. Mais un même univers constellé de gouffres et de liens.

 

 

Mes songes abritent des paysages chaotiques. Et d’harmonieux paradoxes. Mais aucune carte pour se frayer un chemin.

 

 

J’aurais voulu jouer sur le monde comme sur un tambour. Mais on me mit entre les mains une trompette. Et ma mélodie résonna comme une cacophonie.

 

 

Il avait l’affect captatif. Ne cessait de s’empêtrer dans les nœuds. Et il dut passer l’essentiel de ses jours à défaire les liens…  

 

 

Les poètes habitent les terrains vagues (et les déserts). Loin des rues marchandes où se pressent les foules. Et après leur mort, on les visite en masse comme des vestiges, d’anciennes colonnes ouvertes au ciel. Entre deux vitrines.

 

 

Il explorait la souffrance les yeux fermés. Et s’affranchissait parfois des parois (après s’y être tant cogné).

 

 

J’aurais voulu naître avec un gros nez rouge et de gros souliers ronds. Pour jouer au saltimbanque dans le cirque des peines.

 

 

Les saisons l’égayaient. La pluie, le vent, les nuages et le ciel étaient ses aires de jeu. Un décor où le gibier mourrait sans fracas avant de renaître ailleurs. Sous d’autres cieux. 

 

 

Il ne cessait de hurler sa peine inentendue. De la crier à tous les vents. Jusqu’au jour où il apprit à écouter. Et des voix se mirent doucement à lui murmurer.  

 

 

A la naissance, les fées se penchèrent sur mon berceau. Pour m’insuffler le désir de l’or : la vérité. Elles y posèrent quelques larmes, un soleil, une plume et une pelle. En grandissant, le monde m’offrit un peu d’encre. Et quelques mines de plomb. Ce furent-là mes seuls présents. Et mes seuls outils.

 

 

Et  je m’adonne depuis à l’ingrate besogne de la fouille. J’œuvre sans rémission au vaste chantier. Espérant qu’au crépuscule de ma vie, je puisse découvrir au fond de ma fosse l’oubli des paillettes.

 

 

Les pieds posés au cœur du séisme, il n’avait de secousses à rendre. Sa terre avait perdu toute fermeté. Sur le sol, des plis et des bosses. Des travées d’ornières qui s’évanouissaient.

 

 

Un jour, il découvrit que l’ombre n’avait de tête. Mais mille visages sans reflet. Ni consistance. Et des masques attachés au vent qui glissaient sur ses yeux ébahis.

 

 

Il s’agenouillait parfois devant les ascètes et les anachorètes. Et toutes les fosses d’ébène où pourrissaient les chairs. Mais il restait de marbre (stoïque comme une stèle) devant les statuts et les postures des faces moribondes. Toutes les grimaces des survivants.

 

 

En d’autres terres, il aurait été moine. Mendiant. Ou saltimbanque. Mais en ce lieu, la vie le consigna à la tâche de scribe. Et de vigie. Humble veilleur fouillant de sa plume les recoins des ténèbres pour y dénicher un peu de lumière enterrée sous le sable et la boue. Sous toutes les écorces qui recouvrent les chairs.

 

 

Mille fois, il se perdit. Et retrouva à chaque égarement des allées sombres. Des chemins d’épouvante. Et des impasses ténébreuses. Un jour, ses pas terroristes firent exploser les paysages. Et les pavés jaillirent. Et de son enfer, les collines firent glisser sur ses joues mille pétales. Et quelques larmes de joie pure. 

 

 

Il marchait parfois sans tête. Et sans jambe. Comme un tronc rampant. Entravé, croyait-il, dans sa progression. Mais il était si soucieux de son allure qu’il s’entêta. Et au seuil de l’abandon, des ailes lui poussèrent au-dedans.  

 

 

Les poches alourdies de mille cailloux, il progressait. Alors que la marelle attendait son talon léger. Il ignorait encore qu’il aurait pu rejoindre le ciel en un saut de puce.

 

 

Devant l’immonde, ses yeux demeuraient tristes et emprisonnés. Mais son regard aveugle devinait pourtant derrière l’innommable la beauté des visages.

 

 

Ses ailes poussiéreuses (et collées à la cire) le désespéraient. Il y voyait une aubaine pour le diable caché à mi-hauteur du ciel (parmi les nuages).

 

 

Les provisions amassées au fil des saisons le gênaient aux entournures. Aussi tenta-t-il de s’en débarrasser, en distribuant toutes ses denrées à la ronde. Il rêvait (sans doute) de mourir les poches vides. Mais le sourire aux lèvres.

 

 

J’ai toujours abhorré la traite des marchandises. Piètre négociant certes, mais serais-je par devers moi un habile commerçant ?

 

 

Derrière le mirage des ombres, le soleil. Et sous le soleil, l’obscur se consume.

 

 

Sous les cendres, la braise. Et mes yeux voient derrière l’étendue du désastre tous les ciels printaniers à venir. Les fournées de nuages. Les cargaisons d’orages. Et la fulgurance des éclairs qui les traverseront.

 

 

Rien n’aurait pu entraver son regard. Sinon quelques cils racoleurs. Toujours soumis au reflet du miroir. Et aux yeux croisés au coin des rues.   

 

 

Le cœur prisonnier de sa gangue se brisait pourtant sous les coups de butoir du destin. Et fondait à la chaleur des rencontres. Il avait espoir de se laisser pénétrer par le souffle. Pour retrouver son office.  

 

 

Existe-t-il une route pour ceux qui n’appartiennent au monde et ignorent la destination ?

 

 

Il arborait avec modestie son ignorance. Il ne connaissait en effet ni son origine. Ni sa destination. Mais ses gestes reflétaient la beauté de ceux qui cherchent avec obstination parmi leurs incertitudes.

 

 

Il aurait pu oublier. Mais décida de se souvenir. Et se lia ainsi à l’origine des malheurs jusqu’à la fin des saisons froides.

 

 

L’herbe foulée sous mes pas pourra-elle repousser jusqu’au ciel ?

 

 

Comme une bordée d’herbes fraîches, il se soumettait à la faux du paysan. Conscient parfois d’œuvrer pour le grand laboureur.

 

 

Il lui arrivait de jeter un œil par-dessus son épaule. Et apercevait son enfance le rejoindre à grandes enjambées.

 

 

Aurais-je la force de mourir avec les yeux d’un nouveau-né ?

 

 

Quelques lambeaux du monde habillaient encore sa nudité. Et il avançait la face empourprée, avec ses masques en bandoulière.

 

 

Immobile sur le quai, il contemplait parfois les rails, l’œil hagard et la prunelle amusée sur la foule impatiente des voyageurs.

 

 

L’espace s’éternisait devant lui. Et s’effaçait sous son pas éphémère. Quelle dimension traversait-il ? Il l’ignorait. 

 

 

La destination toujours hasardeuse. Il n’en finissait jamais d’aller. Et de se perdre. Allait-il un jour s’effilocher au vent ?

 

 

Il pensait jouer dans le ciel (comme si l’azur était son aire de jeu). Mais son « je » gisait toujours au fond de ses entrailles. Inerte. Comme si la terre l’avait englouti. Mais loin (encore) d’être à l’agonie, il s’était tapi dans les replis. A l’affût des circonstances à venir.

 

 

L’erreur est condamnable. Du moins le croyait-il avant le périple. Après maintes corrections de ses pas, il dut marcher sur les mains, puis sur le nez, puis avec les talons, puis a été contraint de mettre un terme à sa marche. Seuls les paysages défilaient. Il admit alors la justesse de l’erreur.

 

 

Je m’agenouille parfois sous les cyprès. Toujours avide de m’offrir au ciel.

 

 

J’attends le retour des hirondelles. Les mains jointes. Assis devant le grand portail. Au seuil de la saison inconnue.

 

 

Pourquoi diable t’endors-tu au réveil ? Les barbelés sous l’oreiller t’auraient-ils écorché ? Alors pourquoi ces cicatrices sur ta joue ?

 

 

Il n’est de poète sans voix. Trouve ton souffle pour crier. Et l’appel sera fécond.

 

 

Pas de serrure dans la porte. Pas de porte sur le chemin. Pas de chemin dans le paysage. L’œil se promène en toutes contrées. S’arrête, baguenaude, confesse ses larmes à la prunelle qui lui fait face, explore, découvre. Ne trouve aucun signe tangible de sa présence. Et en rit jusqu’à l’épuisement.

 

 

Aux singes, il faisait la grimace. Autrefois.

 

 

Aujourd’hui, je ne mime plus. L’imbécillité s’est accrochée à mon sourire. Et me confère une juste aura. Je peux enfin marcher le sourire béat devant les singes qui se détournent à mon passage. 

 

 

Nulle place en ce monde. Toujours à marcher dans le vent.

 

 

Je m’arrête parfois derrière les dunes pour pleurer. Et noter mes pas sur l’écorce. Quelques empreintes sur le sable.

 

 

Il marchait d’un pas lent. La main de la solitude sur l’épaule. Si rassurante qu’il pouvait traverser les forêts sombres et les champs clairsemés du monde en sifflotant.

 

 

Les nuages nimbaient sa tête d’étoiles. Les talons insensibles aux clous du sentier.

 

 

Quand le tragique le terrassait, il LUI faisait un signe imperceptible. Et ELLE se montrait aussitôt, réconfortante. Encourageant un rire dans ses sanglots.

 

 

Il s’étonnait du monde encombré de solitude. Lui, le monde l’encombrait. Toujours fidèle à la solitude libératrice.

 

 

Son envergure le cantonnait à l’infini. Mais il restait prisonnier de son incommensurable ambition : l’horizon humain. 

 

 

Je rêve d’absolu. Et lorsqu’il m’arrive d’écarter les bras, mes doigts touchent (parfois) l’infini.

 

 

Sous couvert d’étoiles, les poètes croient toucher le ciel. Mais ils caressent à peine les brins d’herbes de leurs aisselles. Quelques-uns étendent leurs doigts jusqu’aux cimes des arbres sous le regard des grands chênes et des grands hêtres qui se gaussent de ces mains minuscules tendues vers le mystère.

 

 

L’ombre secrète des étoiles brille derrière les paupières closes. Invisible encore pour les yeux fascinés par le monde.

 

 

Mon sourire s’efface. Mes larmes s’effacent. Et mes yeux s’éparpillent derrière les silhouettes. Comme le signe d’une présence (presque) unifiée.

 

 

Il aurait bu à SES lèvres. Mais la coupe était sans bord. Comme un précipice sans paroi. Aussi son regard s’en détourna. Et il continua de marcher, heurtant tous les visages, dévisageant toutes les foules, ramassant quelques poussières tombées du ciel. Toujours assoiffé. Et toujours en quête de la source.

 

 

Un jour, je me suis assis sous le ciel sur un vieux canapé posé au fond de quelques paysages familiers. Pour regarder les hommes et le vent jouer dans la ramure des arbres. Et voir leur bouche se tordre de plaisir et de douleur. Moi, je demeurais lèvres closes. Parfois déroutées de leur emploi par un rire ou une larme que ma langue aussitôt asséchait sur l’écorce.

 

 

Autour de lui, la lumière s’égayait en spasmes bruyants. Et l’agitait d’un rire sous les sombres arcanes du ciel. Eclairant jusqu’aux allées les plus obscures du monde.

 

 

Il se sentait si seul que tout l’accompagnait. Partout des frères pour le soutenir. Et des sœurs pour lui indiquer la route.

 

 

Au fond de ses entrailles, il avait déniché un feu. Et il décida d’y brûler ses racines. Il y jeta d’abord quelques feuilles et quelques brindilles. Et sa ramure couverte de cendres observa la scène avec intérêt. Impatiente sans doute de se réchauffer après ces longues saisons désespérantes.

 

 

Mon passé regorge d’horizons. Et de ciels clairs. Mais les bourrasques poussent mon regard vers le large. Et j’attends le rivage où je pourrais m’étendre. Enfin à mon aise.

 

 

Dans chaque port, une barque attend mon passage. Et mon aptitude à la navigation.

 

 

Il ne cessait de naviguer entre des filets sans maille où les poissons prenaient parfois des allures de sirènes. Avec des bouches béantes et des têtes de pieuvres.

 

 

Les situations l’empalaient souvent jusqu’à la déchirure. Et pourtant, il se laissait  traverser sans égratignure. Mais il saignait toujours de ses blessures anciennes.

 

 

La volonté ne peut tenir lieu de béquille. Notre seul appui : le souffle qui surgit des origines.

 

 

Ma chair dépecée par les charognards laisse entrevoir aux hommes un autre ciel. Et toutes les pluies de sang à venir.

 

 

Seules les âmes transparentes percent les mystères de la climatologie.

 

 

Jamais il n’aurait abandonné les enguenillés à leur sort. Il se serait dévêtu jusqu’à la chair pour les habiller. Et revêtir leur âme. Mais il craignait de mourir dans une cabine d’essayage au milieu du désert. Loin de la foule insoucieuse des nantis et des mendiants.

 

 

Le contenu de ma besace ? Qu’importe ! A présent, je me fous de mon viatique comme de la guigne. J’aimerais le jeter au vent. Pour aller le cœur désabondé…

 

 

Il aurait tant aimé s’écarter des chemins, des bordures, des fossés et des ornières. Mais aucun miracle sur la chaussée. Toujours le même désert. Et la route à tracer.

 

 

L’ensablement est la seule consigne pour ouvrir le ciel à la terre. Mais peu s’y aventurent. L’asphalte est si confortable. L’étouffement et l’essoufflement, voilà la crainte des foules !

 

 

Il aurait gommé toutes les surfaces à coup de machette. Mais Dieu l’invita à déposer les armes. Et à prendre la plume. Pour laisser quelques taches d’encre en guise de sang.

 

 

J’ignore si les survivants ont jeté leur hallebarde pour une cithare ou une paire de sandales. Ma vocation aura-t-elle épargné quelques victimes ?

 

 

Les anciens visages le hantaient parfois. Mais il les savait en bonne compagnie. ELLE les aidait à apprivoiser leur solitude pour retrouver leurs frères. L’union réalisée, il ne pourrait imaginer plus belles retrouvailles.

 

 

Il s’empêtrait toujours dans son excès de liberté. Mais ses entraves le condamnaient encore à l’horizon des barreaux. La clé en équilibre dans la serrure. Et la porte déjà entrouverte.

 

 

Il aurait (sans doute) épousé le vent des déserts si Dieu avait voulu lui épargner les égouts des hommes. Mais la main dans la fange fut son apprentissage. Et sa délivrance.

 

 

La quête du salut. Comme les hommes se trompent, pensait-il parfois. Mais de cette erreur, il savait, que naîtrait la destination. Le départ des lieux grossiers. Et les pas sur les sentiers aux galets tranchants.

 

 

Il me faut à présent apprendre à voir Dieu dans les mains sales. Les gestes maladroits. Les prunelles aveugles. Et les bouches ignares. Mettre encore mille fois mon œil sur l’établi. Pour me laisser inviter à toutes les tables. Et devenir l’hôte de toutes les maisonnées.

 

 

Il n’avait d’yeux à fournir à l’avidité. Mais des gestes simples à offrir au dépouillement. Et un pas souple aux paysages. Pour éclairer le peuple qui l’habitait. Et toutes les foules du monde. Pour tous les siècles à venir.

 

 

L’horizon pour étrave. Et la mémoire pour sillon, je tangue sur le pont. Rivé à la barre. Toutes mes casquettes jetées en arrière. Et mon corps de brume en bandoulière. Je me saborderais volontiers. Mais l’équipage  m’a depuis longtemps déserté. Et je rêve encore de découvrir l’archipel. Comme un pauvre marin qui n’a jamais (vraiment) quitté ses terres. Et abandonné son espoir d’horizon. Toujours la lune brille au loin sur mes lignes de fuite. Quand donc les rivages commenceront-ils à s’effilocher dans le bastingage?

 

 

Il était là. Présent au creux de l’immensité. Et nul regard pour s’en émouvoir. Nulle main pour l’applaudir. Seul face à ELLE. Merveilleusement seul et un peu triste. Il s’égayait avec nonchalance. Sans fracas. Sans perte. Sans gloire. Sans attache. Seul et libre de s’enchaîner à toutes les parois. A tous les piloris qu’il s’était échiné à construire, malgré lui, pour se protéger du monde.

 

 

ELLE l’observait de ses mille visages éparpillés. Mais l’opacité de ses (propres) prunelles le glaçait d’effroi. Accrochés à ses paupières, ses yeux ternes lui éclataient au visage. 

 

 

Le ciel bleu entrave mes pas sous les branchages. Que faire des brindilles et des ramures ? Des mille piaillements sur les branches ? Pourquoi suis-je si peu disposé à jeter chaque nuit un œil sur l’écorce ? A peine curieux du reflet de la lune qui la recouvre ? Mais toujours soucieux d’éclairer le peuple des arbres.

 

 

J’entends toutes les solitudes du monde qui appellent - sans espoir ou avec trop d’espérance parfois - cette présence de leur cri et que leur yeux ignorent ou bannissent, fouillant de leurs prunelles tristes et avides, parmi les visages une chaleur que nul ne pourrait leur offrir et qu’ils portent déjà en eux enfouie. Au cœur même de leur chair. 

 

 

Dieu s’invitait parfois dans son désert. Mais il ne savait encore le distinguer dans les cris et la prunelle des foules. Lorsqu’il entendait les hommes gémir et gesticuler, il s’empressait de sauter de son balcon - suspendu au-dessus des têtes - pour mordre chaque mollet. Comme un jeune chien fou, ne sachant reconnaître dans le troupeau les brebis prêtes pour la traversée.

 

 

Il pesait de tout son poids sur la branche, comme un fruit trop vert, incapable encore de se détacher. L’arbre patientait. Sans réprobation. Sans espoir. Imperturbable sous le sourire attendri de la lune et le gloussement des étoiles.

 

 

Les portes dorées abritent maints dédales tragiques propices à l’égarement. Mais qu’elles cachent des porches inespérés, nul, au cœur du labyrinthe, ne peut l’ignorer.

 

 

L’envahissement de l’eau. Ma chair submergée du dedans et du dehors. Etre engouffré dans la déferlante.

 

 

Il jetait parfois à la volée quelques cailloux vengeurs sur le visage des passants. Pour toucher la flamme enfouie au fond de leur âme et la redresser vers le ciel.

 

 

Il rêvait que jaillisse des eaux profondes, l’arbre unissant la terre et le ciel pour que se ravive enfin le feu qui enflammerait la terre. Mais l’aridité le ramenait sans cesse à son désert. Un désert qu’il lui fallait pleinement apprivoiser. Et habiter. Avant que n’éclosent les premiers pas fraternels.

 

 

Il lui fallait (aussi) apprendre l’étreinte caressante sur les formes vivaces et orgueilleuses. Et sur la matière inerte ceinturée par le désespoir des vivants.

 

 

Nul n’avait encore jamais salué son geste ni les griffes qu’il avait en guise de doigts. Elle seule, connaissait l’intention du geste.

 

 

Il espérait qu’Elle éclaire ses pas. Et ses nuits. Mais Elle ne cessait de s’éloigner en silence (du moins le croyait-il). L’abandonnant à son désert. Exigeant sans doute qu’il creuse davantage - au-dedans de sa chair - pour faire jaillir la source. Et qu’on puisse s’y abreuver enfin. Mais il était si impatient de poser quelques jarres sur le chemin pour apaiser la soif des hommes - encore trop ivres et trop avides de leurs maigres fioles pour goûter à la saveur de l’eau dont ils étaient déjà emplis - qu’il n’avait conscience de sa propre ivresse.

 

 

Seul dans l’hiver. Et le printemps qui tarde à venir. Quand donc cesseront les saisons ?

 

 

Il s’empêtrait parfois dans ses jeux de saveur. Prisonnier des mouvements qui le traversaient. Il tentait de les saisir. Se laissait détenir. Les retenait. Et se laissait encombrer.

 

 

Un jour, assis au milieu du feu, il se laissa dévorer le visage. Mille bêtes voraces fondirent sur lui. Il les accueillit le cœur palpitant. Les yeux clos et la bouche déformée par la peur. Mais en place du festin, il recouvra une vue nouvelle. Et les mille bêtes aussitôt se dispersèrent. Et se transformèrent en une femme sans âge. Tantôt accorte et maternelle, tantôt amante et fiévreuse. Tantôt douce et caressante. Tantôt énergique et mordante. Il finit par l’épouser. Leur union fut longue et savoureuse. Comme un avant-goût (sans doute) de leurs noces éternelles.

 

 

Autrefois, je me terrais derrière quelques palissades pour mener à bien mon chantier. Aujourd’hui, nul édifice et nulle construction en vue. Mais des nuages de poussière et des terrains vagues - vastes comme l’océan - que je contemple, le sourire aux lèvres. Et la gorge déployée devant les gratte-ciels alentour.

 

 

Autrefois, je susurrais des mots sans joie que je jetais contre les vitrines. Et sur les passants ahuris. Aujourd’hui, je me soumets à la poussière. Emerveillé devant les monticules d’argile, les éboulis et les gravats. La condition de l’univers.

 

 

Nulle déviance en mes gestes. Et nulle déviation sur mon chemin. L’itinéraire est à présent sans importance. Chaque lieu est un voyage.

 

 

J’ai toujours tenu le souffle en haute estime. Mais pourquoi ai-je tant négligé la respiration ?

 

 

La magie opérait parfois. Il s’imaginait alors magicien. Mais seule, la baguette dans son regard dansait. Et l’invitait à tournoyer, émerveillé, avec le monde.

 

 

Dans ses jours d’égarement, il déménageait en tous points ses opinions. Ne sachant où les poser, il les rangeait en tous lieux. Libérant ainsi l’espace.

 

 

Après maintes batailles, il finit, de guerre lasse, par conquérir ses défaites. Et apprit à sortir victorieux de tous les armistices.

 

 

Un jour, il s’agenouilla en ses terres. Et enterra tout désir de conquête.

 

 

Un soir, il rompit sa chair. Et la partagea. Et la terre (en retour) lui offrit mille corps vaillants et victorieux.

 

 

Il traversa de nombreux gouffres. Et y découvrit quelques cimes.

 

 

J’ai toujours combattu mes démons (avec rage et âpreté). Avant de me résoudre à les convertir en frères.

 

 

Il apprivoisa l’incertain. Laissa l’horizon se dessiner. Renonçant - malgré lui- à savonner la pente où il glissait.

 

 

A l’issue du premier puzzle, les pièces s’effacèrent d’un souffle. Et retrouvèrent l’espace vierge. Au suivant, il laissa les forces en mouvement trouver l’agencement des éléments. Il y participa sans un regard sur ses défaites et ses triomphes. Savourant chaque pas. Et partout la présence. Situation après situation. Evènement après évènement. Sans impatience, ni ambition. Dans le mystère de l’origine et de la destination. Satisfait (simplement) des combinaisons en élaboration.

 

 

Je voyagerais comme un vagabond émerveillé du trésor qu’ELLE porte en nous partout où nous allons. Ensemble...

 

 

J’ai dû renoncer à son oreille. Et à mille oreilles, j’ai dû me confier. Quelques-unes m’ont écouté. Mais toutes ont fini par s’éloigner, lassées par mes bavardages et mes plaintes. Une s’est attardée plus longuement au creux de ma joue, appuyant sa chair contre mes lèvres. Mais elle aussi finit par s’écarter. Et m’abandonner à la solitude. Je dus alors confier ma peine aux arbres, au vent, à la nuit, au ciel, à la terre, aux pierres et aux nuages. A toutes les herbes folles du chemin. Et (Ô miracle !) une voix en moi accueillit ma plainte, me consola et fit naître un sourire sur mes lèvres. Aujourd’hui encore, cette voix m’accompagne. Et chaque jour, je continue de lui confier mes rires et mes larmes. Mes gestes, mes pas et ma parole. Elle ne me quittera pas. Jamais. Attachée à ma présence comme je le suis à la sienne. Je suis seul et sommes deux à présent. Et nous allons ensemble, délivrés de toutes ces voix passées, offrir notre parole (une autre parole) à tous ceux qui fouillent désespérément les visages, leur dire de s’ouvrir à une chaleur qui les habite et que nul autre ne peut leur offrir.

 

7 juillet 2020

Carnet n°240 Notes journalières

Un tunnel – sous la page – creusé à force de mots – de tentatives – de volonté – et qui mène, presque sans détour, à l’espace le plus inattendu – au silence le plus inespéré…

 

 

En nous – une réserve de forces nées du moins apparent – du plus profond – du feu le plus interne engendré – et alimenté – par les plus lointaines contrées de l’infini…

L’invisible qui donne naissance au souffle…

 

 

Des trous dans la matière – du vide, en quelque sorte, pour y installer des yeux – une perspective – le matériau nécessaire au déploiement du regard…

 

 

Tout s’avance vers nous – sans pudeur – sans ferveur – sans restriction – mû par une mécanique sous-jacente vouée à l’obéissance – à la soumission (absolue) aux impératifs intérieurs…

 

 

Des mouvements – des instincts – des nécessités qui cherchent à être satisfaites – le magma mobile de l’impersonnel à travers le balai apparent des visages et des individualités…

L’inachèvement – sans erreur – sans impasse – sans issue – notre monde voué au temps – à l’attente – aux promesses – au devenir – à l’impossibilité de se révéler et de se reconnaître – à l’alternance (pas si tragique) du réel et du rêve – de la vie et de la mort – mille fois recommencés…

Entre la prescription et le phénomène accidentel – entre le jeu, la déroute et la peur – nous-mêmes concentrés dans la folie de tous nos gestes…

L’infini et l’éternité qui, sans cesse, changent d’envergure et d’apparence – de contextes et de lois – se jouant des regards et transformant, à l’envi, les perspectives…

 

 

Nous – devant le temps – impuissants – ignorants – adeptes d’un rythme imposé que l’on saisit mal – et que l’on ne peut ni éliminer – ni dominer…

A attendre et à espérer (en vain) – des troubles plein la tête – sur un terrain implacable – avec des gestes maladroits – sans la moindre erreur possible – vivant parmi d’Autres dans cette longue file qui patiente devant des portes imaginaires qui pourraient ouvrir sur des pays qui n’existent pas…

 

 

Nous – comme chantier – espace de tous les passages et de tous les mouvements – lieu de tous les phénomènes…

Inertes malgré la mobilité des membres – des idées – des émotions…

Immobiles – comme le regard – ce que nous sommes (profondément) – au milieu du chaos…

 

 

L’esprit – le monde – ce qui, en nous, est le moins inachevé – et ce qu’il reste lorsque tout s’est dérobé – lorsque tout s’est effondré…

Des murs et des trajectoires obliques – quelque chose d’impénétrable et trop de tentatives approximatives…

De la fatigue – de la lassitude – de l’obstination – notre destin irréfutable – la seule chose que nous ayons et la force, parfois, de nous accompagner lorsque les Autres nous font défaut…

 

 

A cet instant même – ce que nous longeons – ce autour de quoi nous nous éreintons à tourner – sans même nous en rendre compte – le centre dont nous faisons partie – le centre que nous sommes tous – au fond…

 

 

Ça court – ça circule – ça se rejoint – ça se sépare – de proche en proche – sans jamais en voir le bout – dans l’ignorance et l’oubli de l’origine – comme une longue (et vaine) tentative de libération…

Des murs lancés contre des murs – de la matière jetée sur de la matière – des yeux et des corps apparemment séparés – dans tous les sens. Prisonniers éternels du magma inerte et chaotique – comme une pierre qui se débattrait dans un éboulis perpétuel…

 

 

On ne se libère de rien ; on apprend à vivre en détention – et à faire naître, en soi, le regard affranchi – en surplomb ; en devenant la texture et la couleur de ce qui nous entoure – jusqu’à basculer dans le monde des choses – cet autre versant de l’esprit – la dimension palpable – éminemment matérielle de l’invisible…

 

 

L’équilibre érigé par les forces qui luttent – qui s’opposent – qui résistent ou se fédèrent – qui ne cessent de se transformer – de nous – de tout – transformer – avec puissance et lenteur – avec la patience nécessaire aux œuvres de longue haleine – aux besognes inachevables – et nous autres – éléments et main-d’œuvre de ce labeur sans fin – traversant crises et tempêtes – déserts et parenthèses – toujours vaillants – toujours à la manœuvre – à notre place – à notre poste – jour après jour – pendant des millénaires – et (presque) sans jamais fléchir…

 

 

A vivre – avec rien dans la tête – le vide – défait des restes de la volonté – de tous les reliquats de désir – au-delà du plus commun – au-delà de l’ordinaire porteur de projets et d’embarras…

 

 

Nous – face à tout – bloqué(s) – de l’hypothétique début à l’improbable fin – partiel(s) et parfait(s) – tel(s) quel(s) – au cœur de ce qui nous constitue – au cœur de ce qui passe – de ce qui dure (un peu) – de ce qui demeure – éternellement…

Entier(s) et inachevable(s) – engagé(s) et hors de toutes les histoires – quels que soient les visages et les circonstances…

 

 

Ce qui se construit – malgré nous – jusqu’à l’effondrement…

Le poids de tout – sur les bras – dans l’âme – partout…

Ecrasé(s) – et presque rien dans la balance – pourtant…

Un peu d’air et de vent face à l’envergure et à la densité du vide…

 

 

Devenir, malgré soi, le tertre du jour – le socle sans lequel le monde n’existerait pas – le mur contre lequel viennent mourir tous les épuisements – la pente sur laquelle chacun aimerait vivre – le sol sur lequel les pieds se laisseraient glisser – le souffle qui porte tous les désirs et toutes les âmes vers leur mausolée…

Le vide, en somme, sur lequel nous pouvons (tous) compter…

Pas cette terre où l’on s’enlise – pas ce sable où l’on s’enfonce – pas ces visages qui n’ont d’autre choix que celui de nous pervertir ou de nous menacer…

Le monde tel qu’il est – sans la moindre alternative…

 

 

D’un pas pesant – avec, derrière soi, toutes nos forces concentrées pour essayer d’échapper au pire – à notre destin – aux circonstances (toujours plus ou moins) implacables…

L’erreur de l’effort à l’œuvre – en actes – devenant, peu à peu, l’obstacle majeur – rédhibitoire – la seule pierre d’achoppement du voyage – l’impasse et l’impossibilité que nous avons nous-mêmes édifiées…

Les choses devenues, peu à peu, trop épaisses – trop denses – trop obscurcies – aussi délétères que la mort – et qui finissent par contaminer tous les élans – toutes les ardeurs – jusqu’à bloquer toutes les tentatives de la terre et du ciel…

A vivre ainsi – l’âme – l’esprit et le corps – cadenassés – claquemurés au cœur de l’étroite geôle que nous avons construite – à notre insu…

 

 

Les choses – ici comme ailleurs – inertes et entrecroisées…

Mille histoires dérisoires – interminables – sans ciel – sans issue – sans réelle possibilité de transformation ; de la matière agglomérée et recombinée – inlassablement – et, parfois, saupoudrée d’un peu de conscience…

 

 

Ce qui nous porte – les eaux vives du monde – l’énergie repliée pour la vie extérieure – le souffle et le ciel, en partie, absorbés – et l’incertitude qui dure – comme la seule loi possible…

Et nous – recroquevillés sur nous-mêmes – sous la lumière diffuse qui joue avec les ombres…

 

 

Notre épuisement face au monde – face au silence. Et notre regard impassible – comme s’il fallait surplomber la fatigue…

 

 

La langue – en nous – qui creuse le sol – qui s’ancre au milieu des racines – qui s’expose au regard du monde – qui cherche le rire et la joie – à éradiquer la peur – à percer le mystère qu’abritent les vivants…

Comme le pli d’un autre espoir – d’un autre monde – comme une évidence impossible à légitimer…

 

 

Ce qui nous manque – à l’intérieur – cette zone sensible – cet espace au fond du cœur qui ne s’oppose à rien – qui accueille ce qui vient – ce qui passe – tous les élans – jusqu’aux faims les plus grossières…

 

 

De la vie au-dedans de ce qui semble mort – comme un courant qui circule – et nous tous comme des éléments de la tuyauterie – étrangement emboîtés – pour former un immense circuit – l’espace lui-même qui a, peu à peu, érigé des murs – des parois – des couloirs et des tunnels – des spirales et des impasses – comme un gigantesque Meccano empli – et entouré – de vide et de silence…

Et nous tous – jouant à être – à devenir – à vivre et à mourir – à naître et à renaître – encore et encore – comme la condition première de toutes les choses – de tous les possibles – de tous les jeux inventés depuis la naissance du monde…

 

 

Le monde d’avant le jour – plongé dans la terreur et les bas-fonds – ce qui naît – ce qui passe – sans discontinuer – dans l’air (presque) toujours crépusculaire – comme des âmes amputées – invalides – privées de leur essence et de leur feu – errant parmi les ombres – essayant de se frayer un chemin dans l’obscurité…

 

 

A l’intérieur – rien qu’une peur – irréductible – inentamable – une respiration involontaire – et une crispation tragique sur l’espoir d’un franchissement – la croyance en une échappatoire possible – la conviction mal inspirée (et pathétique) de pouvoir échapper au tragique de cette existence…

 

 

Des crises et des nausées – l’impression d’une épreuve continue – ce qui nous maintient la tête éloignée des hauteurs – le centre abandonné au profit de la périphérie. Et l’âme plongée dans ce que nous attendons du monde et de l’existence – parmi ces Autres que nous avons vainement construits pour prolonger la croyance en un possible vivre-ensemble…

 

 

La tête étourdie – fatiguée – par le lent pourrissement de ce que nous pensions pouvoir conserver – l’excès de combinaisons et de transformations – et le courage qui nous manque pour affronter le réel – le temps – le changement – le vide en nous – à l’intérieur de la vie – de part et d’autre du front – ce que nous considérons à tort comme une frontière…

 

 

Ecrire pour rien – pour presque rien – pour offrir, peut-être, un supplément de vide et de poésie – un court instant qui pourrait pudiquement – secrètement – prolonger le vrai – suffisamment pour clarifier et aiguiser le cœur et le regard de l’Autre – passablement curieux et attentif – à la manière d’un modeste révélateur d’espace et de lumière enfouis dans l’âme (qui n’aspire, bien sûr, qu’à les voir naître au jour)…

 

 

Tout s’évertue à se déployer – à revenir – à combler la moindre distance – à se substituer à la moindre absence…

Seul(s) – au milieu de la nuit – sans que la lumière jamais n’intervienne dans le rêve et le sommeil…

A demeurer là – sans rien faire – sans même compter les heures – les jours – les années – les siècles qui passent…

Satisfaire seulement à la respiration…

 

 

Rien ne nous force à vivre – à résister aux courants qui nous saisissent et nous jettent ailleurs – plus loin – plus haut parfois (trop rarement)…

Rien ne nous force à nous laisser aller aux rêves et au sommeil…

Tout – pour être – a dû recevoir notre (plein) consentement antérieur…

 

 

Ce qui nous épuise – sans cesse – notre inclination à intervenir – cette étrange (et harassante) manière d’être au monde – notre (réelle) incapacité à nous soumettre au rythme des choses – aux itinéraires hasardeux – aux vents du désordre – notre volonté (obstinée) de vivre comme des hommes…

Ainsi – sommes-nous seul(s) – seul(s) et désorienté(s) – éloigné(s) de toute forme de vérité…

Les pieds dans l’illusion – avec tous les monstres du monde à nos côtés ou qui nous poursuivent – les nôtres comme ceux des Autres…

Et nous tous – dans la même nuit – séparés au lieu d’être réunis – au lieu d’être ensemble…

Debout et bancal(s) – sans doute pour l’éternité – avec, dans l’âme et les mains, mille choses pesantes…

Au bord du malaise – à chaque instant – trop lent(s) ou trop prompt(s) à décider au lieu de se laisser mener par ce qui nous porte – par ce qui nous tient – si provisoirement…

Demeurer partiel(s) – partial (partiaux) – à notre place au lieu de glisser ailleurs – plus haut – vers la plénitude et l’envergure première…

Être – à la fois – au-dessus et dans les choses du monde qui passent…

Tout – en vérité – souligne notre inaptitude à vivre dans une totale (et parfaite) réconciliation…

 

 

Rien face à l’incertitude – notre consentement – la tristesse et la peur remisées en d’autres sphères – antérieures au plein acquiescement…

On n’abolit rien – on ne refuse rien – la lumière – les rêves – le sommeil – les limitations de l’homme – la possibilité des étoiles – l’illusion du temps – le désordre et le mensonge – la souffrance et la barbarie – les yeux grands ouverts – prêt à accueillir ce qui s’impose comme ce qui a dû se résoudre à fuir devant la domination…

 

 

Être – sans la moindre certitude – sans la moindre pensée – sans la moindre tâche ni le moindre geste à réaliser…

Le temps et le devenir abolis – ce qui sonne, peut-être, la fin du sommeil – la fin de la nuit…

 

 

Le jour différent – l’âme au bord du ciel – la volonté convertie en accueil supplémentaire – l’angoisse effacée par notre accord au rythme naturel des choses…

Le feu et le vide – à leur place…

 

 

La parole – presque aussi discrète que le silence…

 

 

On se défait de nos vieilles habitudes – des contours trop particuliers de notre existence et de notre visage…

La noyade – bientôt…

La fusion peut-être – la fusion sans doute…

Le grand bain dans lequel nous serons, tôt ou tard, jetés…

La fin de l’ordre et des chemins balisés – des itinéraires aménagés – de l’espace sans surprise…

Le goût de l’Autre – des Autres – et celui de la liberté dans l’âme et les yeux sans volonté…

Et ce qu’il nous reste – quelques résidus et singularités naturels…

 

 

Toute la beauté et toute la poésie du monde – honorées – célébrées – et transformées en or pour ceux dont les yeux et l’âme hésitent encore…

 

 

Nous – capable(s) (enfin) d’être n’importe qui – d’être n’importe quoi – suffisamment humble(s) – suffisamment rien pour devenir ce qu’il nous faut être – tout – l’ensemble du réel et des possibles combinables – simultanément – successivement – dans l’ordre qui s’impose…

 

 

Nous nous obstinons à devancer le temps – à anticiper les jours – sans parvenir à être présent à cet instant – là où nous sommes…

 

 

Des gestes – des meurtres (trop souvent) – une manière d’affronter la nuit – et, paradoxalement, de la renforcer…

Le soleil – prisonnier au-dedans – comme pris en otage par notre excès de volonté – notre ignorance en actes…

 

 

Nos mains – comme le prolongement du corps – de la terre – du cœur – et celui du ciel, bien sûr, qui tente de se retrouver…

 

 

L’invisible et ce qui n’est – et n’existe – qu’en apparence…

Comme ces nuages dans le ciel – toutes les choses – en vérité…

 

 

Rien qu’une tristesse – comme un rideau sombre et humide que l’on jette entre nos yeux – notre âme et le monde…

Des larmes – comme une vérité initiale – préalable à la véritable épiphanie – elle-même propédeutique d’une autre – plus profonde – et ainsi de suite – indéfiniment – jusqu’à ce que tout devienne égal et immobile – jusqu’à ce que l’attraction du monde et de ce que nous imaginons autre s’éteigne – jusqu’à ce que la curiosité et le désir s’effilochent – jusqu’à ce que nous vivions au cœur de ce que certains hommes appellent la vérité absolue

Comme un oiseau dans l’air – comme un poisson dans l’eau…

Jusqu’à ce qu’il n’y ait plus rien à dire – jusqu’à ce que le temps disparaisse – jusqu’à ce que tout devienne ciel et silence – grâce impersonnelle et rire tonitruant sur nos (apparentes) erreurs et notre passé – regard et tendresse infinie et involontaire…

 

 

Le monde d’avant – au seuil de l’ultime étape – peut-être – dans un passage – au-delà de la soif – dans ce qui suit la soif – la main non tendue – la main non saisissante – vers ce qui existe après l’extinction des désirs…

Pas même une marche – pas même une attente – attentif seulement – les yeux dégagés de tous les horizons…

 

 

Dans la main – le bruit du vent et quelques traces de la nuit ancienne…

Et la lumière – déjà – du jour à venir…

 

 

La vie sans excès – sans autre excès que ce qu’elle est – sans autre excès que ce qu’elle offre…

Au terme d’une existence faite de paroles et d’aventures – le glas du rêve et du temps – ce qui est et ce qui s’enflamme – à l’instant – sous nos yeux…

 

 

Nous autres – comme une charnière entre le monde et le silence – entre la fidélité et la trahison – comme si, en nous, quelque chose demeurait – comme si, en nous, quelque chose résistait à l’ordre établi ; quelque part – toujours – l’âme à la frontière mouvante et incertaine des choses…

 

 

Aux confins des saisons d’un autre temps – moins régulier – plus chaotique – sans durée – sans certitude – dans les tréfonds obscurs et inconnus – infréquentés – de celui qui a l’air de régir le monde humain – la terre des vivants…

 

 

Sur le sol des Autres – la méfiance – le rire et la grossièreté…

Et ici – peu de chose(s) – tout – mélangé – sans que nous puissions rien démêler – sans que nous puissions rien séparer ; l’absence de savoir et le regard parfaitement dégagé…

 

 

Le front ouvert – comme une béance – un gouffre sans fond – un terrain immense et infertile peuplé d’herbes folles – naturelles et provisoires – sur lequel rien ne peut véritablement prendre racine – sur lequel rien ne peut véritablement croître et pousser – sur lequel tout est amené, tôt ou tard, à s’éteindre et à disparaître…

Les jours et les malheurs – comme toutes les choses – insaisissables – et qui se reproduisent, pourtant, comme la mort qui franchit tous les murs…

 

 

De jour en jour – de page en page – le même chemin – le même silence – et cette joie d’aller sans but – d’aller sans fin…

La même immobilité quels que soient les pas et les paysages traversés…

Ce que l’Amour nous offre et ce à quoi la vie nous invite…

 

 

Les murs et l’opacité pulvérisés – le socle préalable à l’autre voyage…

Toutes les horloges démontées – une à une – la condition pour danser sur les routes – puis, avec elles – la tête caressée par l’air – dans l’intimité du vide et du vent…

 

 

En roue libre – comme un miracle – une aubaine pour l’homme (et le vivant)…

La lame et l’oubli – à leur place – au second rang – juste derrière la main ouverte et la tendresse…

 

 

Les pieds qui glissent sur toutes les frontières mouvantes – qui jouent à les défaire – à les déplacer – à inviter les peurs et le sable – à inverser les rythmes – à transformer les yeux en miroir parfait – à maintenir le désir de l’homme au-dessus de l’horizon – à se tourner vers toutes les hauteurs promises – à se répartir (équitablement) les rôles – les tâches – les identités – à tout mélanger jusqu’à ne plus rien pouvoir séparer (ni extraire) afin d’être capable de vivre – de regarder ailleurs – de s’éveiller et de célébrer le monde et l’infini – le silence et la matière dansante et virevoltante…

Le partage enfin consenti…

 

 

Soleil d’une autre terre où la nuit et les épines sont aussi honorées que le jour et les traces des plus grands aventuriers…

Une autre tournure de l’esprit – peut-être – simplement…

 

 

Le monde accueilli – arraché – qui se dénude – peu à peu…

Entre les pierres – nos incroyables aventures…

Et ce qui résiste (encore) à la faim…

 

 

Nous – à l’heure du recommencement – tantôt comme un détour – tantôt comme une indulgence – dans tous les cas comme une (irrépressible) nécessité…

Les deux pieds – au cœur du lieu qui donna naissance à toutes les frontières – regroupées – innombrables – rassemblées – puis déconstruites – une à une – comme la seule manière de vivre affranchi des règles terrestres – sans être apeuré au moindre frémissement du noir – au moindre surgissement de la matière…

Au-dedans du cercle où se tiennent – superposés – le temps et l’éternité – l’incomplétude et l’infini – le monde et le silence…

Notre conscience à tous – bien sûr…

 

 

Vivant – réel – jusque dans les replis secrets où se sont réfugiés les plus discrets – et les plus lointains – soleils…

 

 

Sur la route-frontière qui nous éloigne de notre vrai visage…

La fleur – au-dedans – comme l’aventure – à peine éclose…

Et cette sueur – au goutte à goutte – sur la pierre…

Et ce monde – et ces hommes – presque impossibles à comprendre et à aimer…

Et ces circonstances tantôt tragiques – tantôt fabuleuses…

Et nous – qui que nous soyons – qui n’avons ni le choix – ni la moindre souveraineté…

Le mystère de tout destin – de tout voyage…

Notre Amour commun (et sans malice) – en partage…

 

 

Ce que nous mimons pour avoir l’air…

Ce que nous déguisons pour maintenir visible l’illusion…

Ce que nous imaginons hors des cercles magiques…

L’homme masqué – l’habitant des sous-sols…

Pas encore né – pas encore (véritablement) vivant…

 

 

Devant les yeux – quelques fleurs et ce ruban d’eau vive entouré de vent – horizontal et vertical…

Le ciel en surplomb et, au loin, le chant et la liberté de l’océan…

La joie – au fond du cœur – sur la ligne d’horizon…

Assis dans le silence qui nous célèbre – sur cette terre où nous avons l’air vivant…

 

 

Nos sœurs – les bras levés – du vent dans les mains – un souffle que nul ne peut retenir – défaisant dans leurs cheveux toutes les choses prises au piège – effaçant toutes les histoires – essuyant toutes les larmes – anéantissant toutes les illusions du monde…

 

 

Que rien ne demeure – que tout passe dans un battement d’ailes – que nos gestes ne servent (trop souvent) que notre étroit intérêt (et notre fatuité) – que la nuit n’existe que pour les fantômes – que le chagrin soit l’égal de la joie et de la beauté ; nul – pour le comprendre – n’a besoin d’attestation ou de diplôme ; vivre suffit à dessiller tous les yeux (et le monde, bien sûr, fait sa part)…

 

 

Tout existe déjà sur la pierre où nous vivons – sur ce petit carré de terre – sur cette parcelle offerte par les Dieux ; ne reste que la nuit à apprivoiser et à découvrir le mystère caché au fond du cœur…

 

 

L’existence – comme une promesse – d’abord – puis, comme un poignard – et, ensuite, comme un naufrage – puis (enfin) comme une île inespérée entre le ciel et l’océan – incertaine – comme nos pieds – notre sang – notre espérance…

Des ombres qui passent – frémissantes – sans incidence – dans la lumière…

 

 

A peine sorti du sommeil – et voilà notre bouche déjà pleine de (fausses) vérités…

 

 

L’homme devant son existence – sa descendance – sa tombe ouverte – le ciel promis – et tous les au-delà centraux et périphériques – curieux – inquiet – impuissant – trop volontaire…

Si immature encore…

 

 

Ce que nous célébrons dans l’indifférence – le monde entravé – réduit au confinement – à cette détention imposée de l’intérieur…

Tous les visages – tous les yeux – derrière leur vitre – regardant, au loin, l’autre vie s’esquisser – devenir – de proche en proche – la nôtre – peut-être – bientôt…

 

 

Dégagé des larmes qui coulaient à cause du sommeil – sur les lèvres – un autre sel – une sève moins triste – la même que celle des arbres et des nuages – familière du monde et des hauteurs – porteuse d’une envergure incommensurable…

 

 

Nous – hors du périmètre habituel – entre la nuit et le bleu immense – en déséquilibre sur le temps passé – (inutilement) amassé – tous les souvenirs au bas de la pile – comme un socle fragile – massif – désastreux…

Des pas dans le vide – immobile – comme s’il nous fallait vivre là et attendre que le monde se déplace – que l’esprit nous libère – que nous devenions le reste – l’autre versant du mystère – le prolongement (naturel) du périmètre initial…

 

 

A chaque ligne – le même Amour et le même silence – malgré l’efflorescence et la profusion des mots…

Tout pourrait être dit en une seule parole – en un seul geste – ceux nés de l’acquiescement – comme un soleil qu’il serait impossible de confondre avec le déploiement (plus ou moins lumineux) de la nuit…

Quelque chose du regard – dégagé de la chair et du sang – affranchi des instincts…

Le Divin – en nous – vivant…

Le vide et le vent – à travers tous nos visages…

L’espace et les pierres…

Ce qui existait déjà – caché – au fond de notre vacarme – au fond de notre sommeil…

 

 

Comme un soleil qui fleurit dans notre jardin…

L’eau qui ruisselle à toutes les fontaines…

La source dégagée…

Le souffle et la lumière sur la terre…

L’oubli et la poussière…

Et ce qui martèle – et ce qui piétine – et ce qui s’essaye à l’entassement – aussitôt balayés – et toutes les tentatives de succession (ou de remplacement) fauchées par la lame implacable posée en arrière du regard…

L’esprit vide – l’esprit nettoyé – disponible – à ce qui vient – qui accueille sans exigence – et qui efface presque aussitôt ce qui s’attarde trop longuement – sans la moindre nostalgie…

 

 

Aucune trahison sur la pierre – l’Amour et le vent – fidèles au sang de la terre et à l’immensité bleue…

Nous – nu(s) – comme nos noms devenus inutiles ; notre douleur – suspendue à toutes les hampes successives – que nous tenons au-dessus de nos têtes – de plus en plus légères – presque envolée – évanouie – pas même à la recherche de notre nouveau visage – prêt(s) à accueillir la texture et la couleur des choses – des masques – des parures – provisoires – qui continueront de se présenter – que l’on continuera de nous offrir…

 

 

Prisonnier(s) d’une route involontairement inventée – comme si ce que nous cherchions devait se trouver devant nous – autour de nous peut-être – sous chacun de nos pas…

Mille ans – mille siècles – sans jamais avoir eu l’intuition de chercher ailleurs – autrement…

 

 

A notre chevet – la mémoire – ce que nous avons couché sous nos pieds – notre séant – cette étendue immense (et épaisse) de rêves et de désillusions – nos aspirations et nos malheurs – ce qui n’est bon qu’à jeter au fond des gouffres qu’ont creusés nos mains – dans les abysses terrestres gorgés déjà de malédictions…

L’âme et les mains vides – à fredonner en silence la même prière – inaudible – incompréhensible – comme une manière (un peu singulière) d’être au monde – indifférent (en apparence) aux rencontres et à la solitude…

Nous-même – bien davantage qu’autrefois…

 

27 février 2021

Carnet n°256 Notes journalières

Le jour – comme tombé en enfance – retrouvé – comme un jeu – une pierre – oublié(e) depuis trop longtemps au fond d’une poche…

L’essentiel porté – depuis la première heure – à notre insu…

Et durant tant de siècles – ce vivre – sans lumière – sans joie – sans consistance…

 

 

Nos empreintes – dans la terre souillée de sang…

Ce que la nuit a dérobé à l’espace…

Le silence, peu à peu, remplacé par le monde – puis, dévoré par lui – englouti – effacé – en un instant…

 

 

Notre vie – comme un amas d’heures étrangères…

Un amoncellement d’idées – de chair et d’herbes mortes – ingérées puis expulsées…

Ce que la main prélève – ce que l’esprit et le ventre entassent – ce que la tuyauterie rejette…

Une vie d’accumulation – de surplus et de superflus…

Une vie d’assemblages et de déchets…

 

 

Nous – comme des bêtes parquées – façonnées avec de la glaise – à même la roche…

Et cette neige sur la langue – comme un long manteau de glace – une poussière blanche sur les flammes – une couche de lumière par-dessus la tête et les pages…

Une si singulière manière de rayonner et de se soustraire – à la fois offrande et effacement…

Nous – dans la nuit – à travers le sens (partiel) donné au monde et aux choses…

 

 

Dans la buée – la brume – inventées…

Ce qui passe – ce qui s’achève – sans joie…

Nos rêves – comme un envol dans le bleu promis – si loin – si haut au-dessus de nos têtes…

 

 

A notre table – entre nos tempes – le monde et le vide – la promesse d’un passage et mille possibilités – ce qui se choisit – et le reste à la renverse – s’écoulant sur sa pente…

La beauté – la conscience et la nécessité – à l’œuvre…

 

 

Bleu – comme le jour – comme le ciel et l’envol – le cœur encore sous la lampe et l’avalanche…

La pointe de l’âme – dans la main – sur le visage – comme un diamant offert qui raye les vitres derrière lesquelles nous nous obstinons à vivre…

 

 

Un passage de la tête au monde – long – long et infiniment tortueux – labyrinthique – dans lequel on s’égare – dans lequel on s’éternise…

Plus impasse que dédale – le plus souvent – en vérité…

 

 

Trop de portes qui s’ouvrent sur la nuit – trop de monde alentour…

Trop de bouches et de ventres à remplir – trop de têtes à vider – trop de cœurs embarrassés ; il faudrait un feu immense – un brasier impérissable – pour brûler ce qui, sans cesse, vient nous envahir – ce qui, sans cesse, vient nous encombrer…

Des flammes – du vent – et une pluie réparatrice pour que la terre incendiée nous soit propice…

 

 

Tout nous éloigne d’un monde – d’un sens – cachés – les mains et les yeux fermés – à deviner le réel au lieu d’apprendre à goûter le mystère – au lieu d’apprendre à approcher nos lèvres de la terre – du ciel au sous-sol – l’esprit trop médiocrement incarné depuis notre (première) naissance…

 

 

Nous – nous approchant, avec trop de crainte, du pays sans homme – sans norme – sans géographie – sans généalogie – cet espace dans lequel gravitent tous les cercles – cohabitent tous les mondes réels et inventés – cette aire vivante où se rejoignent l’esprit et la chair – les âmes – les fleurs – les pierres – les arbres et les bêtes – toutes les formes de la création à tous les âges – tous les états et toutes les combinaisons possibles de l’invisible et de la matière…

 

 

Nous – dans la nuit des ombres – sans couleur – dociles – murmurant sur la pierre d’étranges prières – dans la crainte d’un pouvoir surhumain – céleste – comminatoire – écrasant…

Un peu de lumière – entre deux éloignements ; et la distance soudain parcourue en un éclair – comme nos yeux – comme nos mains – retrouvant la poche matricielle – l’antre où fut enfanté le jour…

 

 

Une fleur – un champ de fleurs – dans la tête – comme une terre propice à l’innocence – au labeur singulier de l’incarnation – à la besogne saisonnière de la mort…

 

 

Le monde – comme une pierre posée sur la peau invisible des Dieux ; un passage ouvert – façonné avec application – avec une ferveur intense et (quasi) religieuse – comme un pacte – une étrange alliance entre le silence – l’éternité – ce que les hommes considèrent, sans doute, comme le plus sacré – et nos faiblesses – notre obsolescence si particulière…

 

 

Aux angles du ciel – l’air – les anges, peut-être – sur la trace des Dieux – au-dessus des empreintes humaines – labiles – dérisoires – que les vents et les pas (de plus en plus lourds) des générations successives effacent – ce qui nous est de plus en plus égal à mesure que l’innocence et le besoin de soustraction nous gagnent – se fortifient ; barreau après barreau sur l’échelle de l’humilité – de la désagrégation – de la transparence…

Aux angles de la terre – le même air – le même ciel – notre présence sans les Dieux trompeurs – sans les Dieux inventés – sans les Dieux imaginaires…

 

 

Nous – clairvoyant(s) – dans la fumée du temps brûlé – avec des amas d’images déversées à nos pieds – devenues inutiles – obsolètes – superflues…

Nous – nu(s) (de plus en plus) – sur le gravier des chemins – le vent qui pousse nos pas et nos épaules – vers les prochains lieux – sous les prochains faix – à travers mille rencontres – à travers mille circonstances…

Devant nous – pas la moindre ligne – pas le moindre horizon – un instant après l’autre – quelques virages peut-être – quelques virages sans doute – pas le moins du monde anticipés…

 

 

Rien qu’un peu de vent sur nos terres fragiles ; le souffle d’ailleurs qui nous caresse – qui nous traverse – qui nous purifie – comme une langue étrangère disposée à nous apprivoiser…

Et l’esprit surpris dans son espace – sans surveillance – qui accumule vainement les paroles…

 

 

Sans personne – sans âge – sous la pluie – à interroger, en soi, l’homme – l’inconnu – l’infini – non pour trouver son chemin mais pour faire corps avec chaque instant – chaque chose – chaque visage – le moindre repli – la moindre aspérité…

Nous – nous apprivoisant – nous familiarisant, peu à peu, avec nous-même(s)…

 

 

Caché dans la forêt – parmi les bêtes et les broussailles – à attendre l’aurore – le silence – au-dedans…

 

 

Toute une vie à remuer la terre – à inventer des histoires – à enjoliver les circonstances – pour satisfaire l’impérieux besoin de l’esprit – devenir un homme parmi les Autres – semblable(s) en (presque) tous points…

 

 

Eloigné du monde – des hommes – grilles et geôlier de sa propre cage – à la porte ouverte – aux barreaux disposés si loin les uns des autres que la liberté et la détention semblent étroitement liées…

Repères plutôt que réclusion – possibilités plutôt que parenthèse…

 

 

Du vide et du sable – partout – jusque dans la conscience – et ces vents – si puissants parfois – qui soufflent – qui tournent – qui font danser les êtres et les choses…

Nos pauvres jambes et nos pauvres gestes – secoués – fouettés – sans résistance…

Le sang – la douleur – le jour – la joie – intimement…

Nous – ruisselant de tristesse jusque dans notre triomphe…

 

 

Dieu – présent – qui s’est aventuré jusque dans nos plus lointains déserts – au plus profond de nos gouffres – nous attendant partout – à chaque angle – à chaque recoin – à chaque instant – à toutes les étapes du voyage…

Accompagné(s) tout au long du chemin – de bout en bout – d’une extrémité à l’autre…

Sur cette ligne qui traverse les corps – les têtes – les âmes – tout l’espace – les moindres anfractuosités du royaume commun…

 

 

Pays de la joie et du recevoir – au-delà des confins et des neiges infranchissables – au-delà des couleurs et de la violence – au milieu de nulle part – au milieu de l’immensité…

 

 

Voyageur – parmi les vents – sans itinéraire – sans chemin – au-delà des lieux et des empires artificiels – sans souveraineté – au-delà de ceux qui se prétendent humains…

Pèlerin sans destination – sans naissance – dont les pas ne laissent aucune trace sur le sable – à peine un peu de poussière soulevée…

 

 

Les jours contrariés – les âmes à contrecœur – une musique sans accent de sagesse – les heures – comme toutes nos vies – désemparées…

Dans le tumulte apparent du monde qui s’affiche au-dessus du sommeil – à la frontière de notre chair assoupie – presque morte déjà…

 

 

Calligraphie des jours – calligraphie du monde – nos signes infimes – dans la tête – dans l’âme – sur les pages ; danse des mains ; des gestes sacrés qui dessinent le ciel à proximité – accessible et rieur – relié naturellement au souffle – à la respiration ordinaire – à l’existence la plus quotidienne…

 

 

Parmi les feuilles et les herbes – notre feutre – notre pas – l’âme ouverte sur ce que les hommes apparentent au mystère – à Dieu – au plus énigmatique ; le balancement du ciel – en nous – entre la chair et le temps – oscillant, sans cesse, entre le passage et l’éternel – entre la délicatesse et la pierre – dérisoires et indestructibles – selon l’opacité du masque et la densité des rêves…

 

 

Nous – agenouillé(s) devant nos pieds joints – les poignets ligotés – l’âme en éclats – buvant, à petites gorgées écœurées, le sang des Autres versé dans la jarre posée sur l’autel construit à notre intention – et qu’il nous faudra, un jour, transformer en vasque vide – en soleil sans mensonge – sans apparat – sans trahison ; en nudité irradiante – avec nous sur la braise – debout – sur le sol métamorphosé en silence et en prières ardentes…

 

 

Nous – assiégé(s) par le froid et l’indifférence – tous les assauts – à l’intérieur – ce qui, en apparence, nous éloigne des hommes – ce qui, en vérité, accroît notre humanité…

 

 

Le jour et la nuit – enfants nés de la même matrice…

Habillés de chair – l’œil et la main – prêts à célébrer tous les rites – à servir de suppliciés – exécuteurs et matière sacrifiée sur tous les autels humains que l’on dresse au fond des poitrines assiégées…

 

 

Des mots – la parole et du silence – intimes – infiniment accordés – rapprochant leur visage – s’unissant – faisant oublier leurs différences apparentes – mêlant leurs forces – leur souffle – leurs rouages – devenant seul(e) en l’autre – suffisamment pour négliger le reste du monde…

 

 

De notre poitrine jailliront bientôt le miracle et l’émerveillement – ce qui, d’une certaine manière, nous éloignera des hommes, et d’une autre, nous en rapprochera…

 

 

Entre les barreaux d’un ailleurs – inventé peut-être – Dieu – notre sourire – ce qui se mélange – ce qui efface nos lignes – tous les contours – toutes les frontières…

 

 

La main et le sang – animés par la même force – fragiles dans leurs dissemblances – ce qui s’apparente à l’homme – au cœur – au monde – à l’enfer…

Notre posture – les uns en face des autres – des coups et des étincelles – quelque chose qui s’immobilise – qui s’affaisse – puis, le foudroiement de l’arc-en-ciel – ce qui semblait tenir – ce qui semblait exister – ce qui semblait pouvoir durer – sans raison apparente – comme un chant – une ode provisoire à la magie incarnée – aux combinaisons alchimiques entre l’invisible et la matière ; le réel en songe – la multitude illusoire offerte aux yeux ; le cœur et l’esprit cadenassés – s’enfantant – se libérant – se rejoignant – l’un dans l’autre…

Toutes les rêveries dans la tête des Dieux…

Nos mille gesticulations dans le vide et le silence – tous les visages et toutes les dimensions de ce que l’on ne peut nommer…

 

 

Le regard – comme la vie – furtif…

Sur la braise – à pieds joints – le ventre et la bouche en feu – rayonnants – comme la faim féroce – du soleil dans le sang – et ce qui manque à l’âme pour déchirer le voile…

Homme – peut-être – à jamais…

 

 

Ici ou ailleurs – qu’importe les visages – ce qui défile – la nuit déguisée en jour – la misère qui n’épargne personne – notre manière de vivre…

Tout ce qui nous semble familier nous demeurera, bien sûr – à jamais, étranger…

 

 

Nous – l’âme plongée au cœur des sévices humains – au milieu des visages sans nom – incompris – incompréhensible(s) – dans notre solitude et notre étrangeté – dans notre si singulière façon d’être au monde – impartagée…

 

 

Sur la peau trop noire – et trop rugueuse – du monde – des jours – nos âmes harassées – distordues – égarées – parmi les substances et les instincts – les incessantes gesticulations des vivants…

 

 

Le silence – en nous – que nos mains frôlent comme si elles effleuraient la part la plus étrange du ciel – une figure inconnue dont nous aurions oublié la généalogie…

 

 

Liquide(s) – comme la source – ce que nous croyons solide et consistant – comme ce qui coule en nous – comme ce que nous étions autrefois – comme ce que nous deviendrons bientôt…

 

 

Dos au monde – sur l’étendue – les yeux en face – et l’immensité partout…

Ce qui nous pénètre – ce que l’on charrie – l’Amour et toutes les révolutions…

Nos gestes – comme des lambeaux de vide – des tourbillons d’air dans l’espace – d’infimes et dérisoires secousses – (presque) en continu…

 

 

Les bras contre le corps du monde…

Nos feuilles qui se noircissent sous le labeur tranquille (et quotidien) de la main…

L’âme tout entière occupée à sa tâche – l’esprit présent – attentif à la transformation des états – des décors – des circonstances ; fleurs et beauté – neige et tristesse – colère et sagesse…

L’enfance et les saisons qui coulent dans nos veines à la place du sang – rien au lieu du regard de l’Autre…

Des mots dans la nécessité – sous le soleil…

Et du silence pour occulter – pour couronner – le vacarme des hommes…

Notre nuit à tous – en vérité – vilipendée – exécrée – honorée, puis, bien sûr, effacée – pour accueillir le plus tangible…

 

 

Les bras dans le vent – comme l’âme – libres – sans message – tournant comme des girouettes – les yeux fixés sur l’Amour…

 

 

Nous – à l’ère du vieillissement – dépouillé(s) – de plus en plus – comme les arbres en hiver – la seule saison qui vaille – pour nous – en continu – avec un peu de neige – un brin de magie – sur le chemin – sans la moindre empreinte à la surface – les feuilles qui recouvrent notre vie – notre voyage – notre destin…

 

 

Le dialogue douloureux – entre nous – les attributs d’un jeu sans âme – d’un affrontement sans cœur – rude et artificiel…

Le jour au creux de l’éphémère…

Le passage – les passants – au cœur de l’immuable…

 

 

La douleur, peu à peu, remplacée par la joie…

A la verticale de la tête – cette lumière – comme une poussière d’or jetée en l’air…

La face – l’essence – le silence – comme les joyaux les plus sacrés de l’invisible…

Trois anneaux passés aux doigts…

L’être éternel déguisé en tous les paraîtres provisoires…

 

 

Rien – jamais – séparé du reste…

Fragment de terre redressé – bout de ciel provisoirement planté dans le sol…

Entre-deux un peu perdu – traversé par le souffle…

Terre peuplée de mille Dieux – de mille démons – la cosmogonie commune de la psyché – archers et remparts en tête…

Entité fragile et armée – à la tuyauterie gorgée de sang – au-dedans corrompu par les instincts auxquels se mêlent, si souvent, la peur et la cruauté…

L’ignorance comme un bloc – un feu qui alimente la faim – qui anime la main gantée qui tient le poignard – l’outil des alliances et de la mort – l’instrument que l’on plante ici et là pour marquer sa substance et son territoire…

L’atroce continuité des temps anciens qui, d’ici et d’ailleurs, nous semblent interminables…

 

 

A même la terre – les espèces – les bêtes – à genoux – sur le sol – rampant – priant – labourant – sous le même ciel – replié dans le sang – et se déployant, parfois, lorsque l’âme – le ventre et les mains – parviennent à se dépeupler…

 

 

A peine vivant – le temps qui imprime ses traces sur la peau – la bouche de plus en plus fermée – l’âme qui s’ouvre peu à peu – la tête écartelée entre les habitudes (les sillons creusés par la mémoire) et la possibilité d’une réelle présence…

 

 

Vide – comme si les générations précédentes n’avaient jamais existé – comme si le monde n’était peuplé que de notre visage – et de quelques fantômes…

 

 

Ce que nos vertèbres portent depuis le premier gisement de chair ; notre corps – installé dans l’absence – depuis (presque) toujours…

 

 

A l’écoute des siècles à venir – trop lointains – imaginés – imaginaires – qui n’existeront jamais…

 

 

Des trous – comme des intervalles – des fenêtres – des lieux de repos – des lieux d’enfouissement – des lieux de découverte…

Et au fond – et au-dessus – l’eau et l’infini – la vie libérée – la vie réunie – et tous nos pas – et tous nos visages – qui rejoignent les extrémités – qui repeuplent les berges et les marges – ce que nous avons, depuis trop longtemps, déserté…

 

 

L’âme sous la neige – et le visage recouvert aussi – sur lesquels crissent les pas des Autres – et glissent leur chair – leurs désirs et leur amour – maladroits et insincères…

 

 

Le monde qui, peu à peu, se défait – les os – solides pourtant – sur le point de se briser sous la charge – le poids accumulé et le nombre de passages…

Une vie souterraine – à contre-jour – à contre-cœur…

 

 

Hors de soi – hors du monde – quelque chose de l’enfance et de l’infini…

Le jour – comme notre plus beau visage…

Un peu de chair sur une ossature verticale – avec, au-dedans, un cœur – un peu de souffle…

Et l’immensité qui convoque tous les possibles…

 

 

Au centre et aux extrémités de soi – sur la peau – sous la chair – sur la terre – dans le ciel – au-dessus – en dessous – au cœur même des éléments – l’invisible – le territoire originel de l’Amour…

Ce qu’aucune main ne peut saisir…

Ce qu’aucun ventre ne peut engloutir…

La matière qui s’offre – la matière qui s’expose…

Ce qui, en nous, se redresse – ce qui, en nous, se déploie…

L’infini – l’éternité – le silence…

L’âme sur son socle – tous les cercles réunis et assemblés…

Tous les possibles dans les mains de la tendresse…

 

 

Contre le vent – lové(s) au centre de la spirale – des tourbillons – le désordre vivant…

Le sommeil dans nos bras…

Les rêves et le monde – le réel – regardé(s) comme pour la première fois – accueilli(s) et aimé(s) de la plus simple manière – comme des parts anciennes oubliées – enfin – et fort heureusement – retrouvées…

 

 

Nous et l’âme – sans affres – sans désordre – sans désastre – sur la pierre – avec, sur les joues, quelques larmes séchées et un peu de poussière – l’or du monde – des existences – des chemins – collé partout – sous les semelles – sur la peau – jusqu’au fond du cœur – les yeux enfin aptes au regard – l’esprit – le cœur et les mains – enfin aptes à recevoir…

Nous – pleinement vivant(s) – au bord de la source – sans nom – sans âge – (presque) éternel(le)(s)…

 

 

Derrière chaque pierre – des visages qui se cachent pour pleurer…

Nos âmes dans la poussière – piétinées – pulvérulentes…

La tête démunie – les yeux habillés de vide et de rêves…

Dans le cœur – des bruits – un peu de vacarme – comme un air de fête – un peu de fureur concentrée peut-être…

 

 

Entre la lumière et le temps – les heures tapies – dissimulées – soustraites aux yeux trop avides du monde qui voudrait les fixer sur les aiguilles des horloges – au milieu des jours et des saisons qui défilent sur le calendrier…

 

 

Nous – sous les yeux des Autres – puis leur échappant – nous libérant, peu à peu, du sommeil et du rêve des vivants…

 

 

Assis près des hautes fenêtres qui surplombent le monde et les vents…

Les paupières closes derrière lesquelles dansent tous les songes…

 

 

Un éclat de rire sur le réel – le séant entre l’arbre et le livre – sur le sol recouvert tantôt d’herbes – tantôt de feuilles – notre feutre fidèle à la main – le vide en nous – et au-dehors – à sa place, en somme – l’œil encore rouge du manque de sommeil et des larmes anciennes causées par la tristesse d’être au monde…

Apparemment homme parmi les hommes…

 

 

Trop d’étoiles sur la terre – le monde sur le dos – tous les ascendants à la ceinture – et nous – sur le pont – à danser avec les choses – les êtres et les ancêtres – parmi toutes les peines accumulées – intériorisées – dans la lumière – à nous éreinter sans que jamais ne frémisse le moindre vivant – le moindre mort…

 

 

Un seul geste – un tas de feuilles sous le coude – l’infini qui réclame sa part – qui offre sa voix et son envergure pour que le blanc – un peu de silence – s’invite – et ouvre un passage entre les signes tracés à l’encre noire – vers une étendue où pourraient enfin s’évanouir toutes les peines – un lieu où pourraient enfin s’épanouir toutes les âmes…

Et nous – encore au creux du temps – à genoux – dans le silence – la chair sur cette pente raide où finissent par glisser tous les âges…

Loin – très loin – du dernier sommeil…

 

 

La nuit ouverte – fenêtre derrière le dos – sous l’ombre gigantesque de la terre – entre l’étoile et le crachat – notre destin effiloché – notre âme en fuite – nos empreintes (modestes) sur la page et le silence – à portée de main – offrant, peut-être, à l’Autre un étroit passage…

 

 

Le faux Dieu des hommes – tremblant derrière leurs gestes – apeuré malgré son grand âge et son expérience (supposés) – blotti contre lui-même – au milieu d’un long silence – en plein sommeil – sans doute – ce qui précipite, trop souvent, ses adeptes vers le sol et l’engourdissement…

 

 

Des vagues – des saisons – de la lumière…

La beauté – la mort – notre faiblesse…

Un regard – un peu d’espace – pour respirer et contempler – seul(s) – ensemble…

 

 

Une manière de vivre – au milieu du monde – au sommet – dans nos profondeurs – en surplomb et en deçà de l’enchevêtrement – plus léger et solitaire – malgré l’attraction et la gravité du monde…

Au-dessus des rouages et de la mémoire – ce dont a viscéralement besoin la monstrueuse machinerie inventée par les hommes…

Une façon, à la fois, de s’effacer et de déployer sa présence – de s’éloigner et de s’affranchir de l’ogre – du mastodonte mécanique…

 

 

Dans les mains – le vent plus dense – et plus sauvage – des dernières heures…

La liberté visible déjà avant l’échéance…

 

 

Le vide derrière ce qui a abusé nos sens…

A rejoindre les courants ascensionnels – l’évaporation des eaux vers les hauteurs – comme une manière de pousser la dernière porte – de franchir le dernier seuil…

Le soleil à notre rencontre – et nous l’approchant – puis, peu à peu, le devenant – comprenant (progressivement) que nous n’avons jamais cessé de lui appartenir – d’être l’un de ses (innombrables) composants – et son entièreté aussi – malgré notre ignorance – nos origines apparentes et nos absences si fréquentes…

 

 

La présence effacée – comme un soleil assassiné – une aurore pervertie par la persistance du sommeil – un voile jeté sur la seule fenêtre de la maison…

 

 

Nous – dépossédé(s) – hors du cercle – resserré(s) par l’urgence de l’échéance – les yeux fous – la tête baissée – la liberté transformée en un (pitoyable) masque – en foulard asphyxiant – comme une manière de haleter sans pudeur – de s’essouffler – de s’éreinter à courir derrière le ruissellement naturel des eaux – mille tourbillons d’air – le monde entier s’enfuyant vers l’immensité – irrésistiblement attiré(s) par l’étendue des neiges éternelles – l’une des formes paroxystiques de l’oubli et du pardon offerte à toutes les créatures terrestres…

 

 

A notre rencontre – les lignes et les lèvres ouvertes – offertes – tendues – exposées à ce qui passe – à la merci du premier venu – de tous ceux qui cherchent une vérité (trop) facile – un court instant de (fausse) complicité – quelques dogmes à se mettre sous le coude ou à rabâcher…

Le soleil – entre les dents – mâché et remâché comme s’il s’agissait d’une substance commune – d’un aliment ordinaire à portée de toutes les bouches…

 

 

Le sol – sous les jours – sous les pas – prêt à être foulé par les malheurs (tous les malheurs) et la lumière…

 

 

Riche d’une joie sans condition – sans pareille – déterminante dans notre manière de nous tenir debout – face au monde – face au vent – les mains ouvertes – à notre place – quelle que soit la nature des circonstances – quels que soient l’état d’esprit et l’état du monde…

 

 

Vivant – discret – presque invisible – dont les cris sont presque toujours transformés en taches d’encre sur la feuille – habité par l’Amour (autant qu’on lui en laisse l’occasion) – avec le vent pour seul costume – la tête métamorphosée tantôt en miroir – tantôt en regard – selon l’intention de la figure qui nous fait face – du visage qui se tient devant nos yeux…

La joie inscrite dans les tréfonds de la blessure – inarrachable et nécessaire – souveraine à chaque souffle – à chaque battement de cœur – pleinement vivante…

Et nous – au-dessus du monde et de la plaie – inguérissables…

 

 

Ce que l’on confie au monde – l’espoir d’une guérison – un peu de nos blessures ; quelque chose de la soustraction – une manière de s’abstraire de la tyrannie des masques – le cœur palpitant – et le cri enfanté du fond de la douleur – au cœur de la plaie…

Comme une perspective au-delà du cercle des conventions – en deçà de la nudité…

 

 

Personne – comme au sommet de l’oubli – au faîte du cœur humain – à l’inverse de tous les règnes du monde – de ce qui est habituellement proposé…

 

 

La chair de la terre et l’invisible du ciel – comme combinés – à parts inégales et changeantes – selon les pas et les intentions…

Ce que nous conservons ; la survivance – le désir de perpétuation – l’inclination à la saisie et au salut – le besoin de sauver son âme et sa peau…

Dans le sang – dans la tête – pas le moindre signe de trahison – une fidélité à notre longue généalogie…

 

 

Nos limites – ni la chair – ni le clan – ni la mort ; la nature même de l’envol et du miracle…

 

 

Le jour défait du voile – affranchi de nos prières – de la puissance du désir…

La lumière dans son essence – inscrite déjà dans notre moelle – et s’imprimant jusque dans nos gestes et notre respiration…

 

 

La transformation du corps – du cœur – le prélude du véritable voyage – ce qui fait que tout semble si provisoire – que tout n’aspire qu’à s’éterniser ; de la tête au fait – sans jamais discontinuer – avec l’achèvement – possible – comme un état intermédiaire – un maillon – un simple maillon – dans la chaîne interminable ; davantage un concept – une vérité abstraite qu’un état – qu’un ressenti…

Une chose – une expérience – éprouvée – parmi mille autres – dix mille autres – une infinité…

 

6 avril 2021

Carnet n°260 Notes journalières

Le monde – sans image – tombé – avec nous – dans notre chute – perçu et ressenti – inscrit, peut-être, sur la carte la plus ancienne (que l’âme seule peut déchiffrer)…

Des mots – personne – l’inexistence du temps – l’Amour dans son règne – au-dedans – alentour – partout en son royaume – malgré la nuit et les poings levés – les fables et la cruauté – l’inclination des hommes – de tous les vivants – à fermer les yeux – à satisfaire leurs faims – de toutes les manières possibles…

 

 

A peu près rien – devant le miroir ; et la même chose derrière…

 

 

Les pages du jour dans le silence et les bruits du monde – notre immobilité – nos profondeurs – au-delà des apparences ; ce que dissimulent – trop souvent – l’inertie des hommes – leur absence et leur frivolité ; les fruits obscurs et inconséquents de ce qu’ils appellent, à tort, la raison…

 

 

Ce qui nous maintient en deçà du monde – à l’abri des fables qu’ont inventées les hommes…

Le vrai dont on ne peut rien dire ; et l’ailleurs où nos ailes sont déjà posées…

 

 

L’invitation de la clarté et de l’évidence – les preuves tangibles du Divin vivant – sensible – attentif – à travers notre présence – nos gestes – notre parole – notre manière de nous tenir debout sur la pierre – humble face aux Autres – au milieu du désert ou parmi la foule – le vide en tête et les bras grands ouverts…

 

 

L’encre se montre, parfois, très noire ; mais elle reflète parfaitement notre condition terrestre et la possibilité de la lumière – cette clarté souveraine cachée dans la matière – présente jusque dans nos plus obscures ténèbres – dans toutes nos errances – dans tous nos vacillements ; la joie – le vide et le soleil – qu’il nous faut faire émerger du substrat le plus opaque – le plus épais…

 

 

Silence et voix vive – comme deux possibilités – deux expressions – de la même volonté – de la même indécision…

Et cette navigation discrète (et lucide) entre toutes les formes de sommeil…

Le jour comme seul tropisme…

Indifférent aux risques – aux foules – aux menaces…

Le vent – valide et valable – quelle que soit notre embarcation…

 

 

Nous – replié(s) – dans notre respiration – entre le ciel et l’inquiétude – sur cet espace immense où la barbarie réussit à s’épanouir au milieu des fleurs – là où la chair côtoie les flammes – là où le feu naît au fond de l’abîme – en ces lieux où chaque vivant brûle ses jours – son âme – au milieu d’un énorme brasier collectif – impersonnel – en ces lieux où la mort – ressentie, si souvent, comme une limite – peut, parfois, être vécue comme une extension du territoire – une aire supplémentaire à explorer – une nouvelle frontière à franchir…

 

 

Sur notre lit de roses – rien ; la chair pleine d’épines – seulement ; et les pétales – comme un rêve – envolés – emportés ailleurs – sans doute…

 

 

Notre absence – comme une réconciliation – les conditions d’une présence plus aiguisée – de plus en plus pérenne – comme une assise indispensable…

Un éventail de feuilles à la main – une manière de soutenir le vent – de le compléter (et de le suppléer parfois)…

La vie comme un oubli – la seule possibilité, sans doute, pour guérir ses blessures…

Ce qui s’arrache comme une délivrance…

Notre retour au seul lieu possible – ce centre sans ombre que nous croyons avoir quitté – dont nous nous sentons, si souvent, éloignés…

 

 

Une route – au loin – comme un attrait ancien – une lumière aguicheuse qui a perdu son pouvoir de séduction ; un ailleurs – un peu plus loin ; un autrement que le regard peut initier ici – n’importe où…

Nous – seul(s) – effrayé(s) par quelques riens – sensible(s) et vulnérable(s) – mais prêt(s) à vivre ce que les circonstances offriront…

 

 

L’esprit vide – le pas errant – la main et le cœur présents – comme arraché au monde humain – à la violence – à l’irréparable (supposé) – parmi les arbres et l’oubli – à présent…

Des siècles d’absence et de consolations (grossières) – l’antidote, avons-nous cru, à la souffrance et aux malheurs – multiples – innombrables – le besoin d’une terre nouvelle et la nécessité de l’exil…

Au cœur de la solitude – le seul remède aujourd’hui…

 

 

Le règne du plus simple ; le nécessaire et l’essentiel – la nudité – notre cœur – cette présence sans rempart ; un infime carré de terre sous le ciel étoilé – des collines – des forêts – l’existence à l’abri du monde – à l’écart des hommes – dans le seul périmètre habitable…

 

 

Des lieux – des routes – où l’on s’attarde par insouciance – par négligence – par paresse – par inclinaison à la facilité – la crainte de demeurer seul(s) – et, partout, des coins de rues où l’on se renifle et où l’on se bat comme des chiens…

Une foule – des meutes et des tribus…

Des visages méfiants – patibulaires – à l’affût – dans les interstices noirs du voyage…

L’obscurité qui se redresse – qui se déploie – face à l’envergure ridicule de nos fenêtres…

Tous les rêves célébrés – la présence et le plus nécessaire – oubliés…

Le sommeil – comme une musique lénifiante – un tapis moelleux – pour les plus indolents – les plus souffreteux – les plus enclins à l’usage d’artifices – tous les thuriféraires du progrès – destiné à tous ceux qui consolent leur effroi à coup de danses – de rencontres – de technologies – avides de tout ce que l’on juge propice à la fuite des conditions de l’existence (terrestre)…

 

 

Le cœur chargé d’une mémoire inutile…

Le monde rassemblé – devant nous…

A nos pieds – la terre fertile…

Partout – l’absence et le tumulte…

Et – au cœur de ce chaos – et au-dedans de notre silence – l’édification (naturelle) du poème – comme l’érection d’un possible au milieu des cris – au milieu de la stupeur…

 

 

Le bleu qui surprend notre âme mariée (depuis si longtemps) à la misère et aux tourments…

Quelques lignes pour déchirer la nuit – l’ignorance ; quelques coups de pioche donnés (presque) au hasard contre les murs derrière lesquels sont incarcérés les hommes…

Et, soudain, comme une offrande – un miracle – la disparition de la terre – de toutes les formes de gravité et la célébration (inespérée) du mystère – comme une évidence (enfin) comprise – (enfin) vécue…

Le monde qui devient une aire de jeu – une brève escale – un minuscule carré de pierres – dans l’immensité et la démesure du voyage…

 

 

Dans le bleu du poème – la même terre noire que sous nos pieds…

Des mondes parallèles – des milliards de soleils…

La peau déchirée qui se reconstitue…

Toutes les figures de l’âme – assises en cercle – rassemblées…

Nous – émergeant au milieu d’histoires pathétiques…

Un souffle – une secousse – un élan…

En marche vers l’effacement…

 

 

Dieu déchiré – en lambeaux – éparpillé par le vent – au milieu des fleurs et des âmes – flottant au-dessus des têtes – parmi les orages et les secrets – comme un rêve…

 

 

Le jour – parsemé de trous – comme un jardin sans terre – sans épaisseur ; un dévoilement de l’absence – toute notre opacité assiégée…

 

 

Sur nos feuilles – le mystère exposé – par fragments ; une invitation à la chute – à l’égarement ; une manière de franchir les premières frontières du pays de la tendresse – la lumière dans le geste…

Des mots comme une jetée vers le large – un pont entre les rives – toutes les distances – un espace où tout peut être posé ; pierres – soucis – brûlures – regrets – tous les temps de l’ignorance – l’au-delà de la mort – ce qui émerge au milieu de la brume – le réel – la sagesse peut-être – entre mille autres choses…

En un lieu où le regard est la lampe – la terre – la marche – l’aube – le soleil et l’horizon ; tout – en somme – y compris les ombres et l’obscurité…

 

 

Ce que l’on entend à travers la langue – le silence – cette étrange clarté dont le faîte nous surprend parfois au détour d’un mot – à la fin d’une phrase – au début d’une nouvelle page…

Plus qu’un inventaire – une chaîne – longue – interminable (littéralement) – ce que nous sommes – réuni(s) – fragmenté(s) – inlassablement…

 

 

D’un horizon à l’autre…

D’une vérité à l’autre…

Comme si l’on voyait – et comprenait – depuis la parcelle où nous nous tenons…

Fragments – regard et paroles parcellaires…

Celui qui sait se tient au-dessus – et se tait ; il ne participe au déploiement de l’ignorance et de la partialité…

 

 

De la brume – entre les lignes – un peu d’opacité sur le silence…

La lumière trop éparse ; et les ombres puissantes et multiples…

 

 

L’incroyable secousse qui sévit – à l’intérieur…

Le temps pulvérisé – nous – sans voix – le langage éclaté – comme un outil neuf capable d’explorer l’inconnu – la nouveauté d’un territoire indistinct – infini – sans doute…

Pas à pas – ligne après ligne – sur l’étrange chemin où le cœur remplace, peu à peu, les pieds et la main – où l’âme demeure le seul instrument – au service du monde et de la lumière – qu’importe les états et les créatures rencontrées…

Le silence et l’Amour – au-dessus de toutes les existences…

 

 

L’inévitable obéissance à l’invisible – le souffle apparent du temps sur l’espace…

Et nous – à nos fenêtres – (totalement) ahuris au-dedans…

 

 

Les yeux fermés – fragile(s) – vacillant(s)…

Tout – dans le désordre – entre l’ivresse et le vertige – et la confiance implacable – cette fidélité à la route qui s’ouvre devant nous – visages et paysages – ombres et silence – la nuit qui défile – comme l’absence – proie et rapace confondus en chacun…

Nous – face à mille figures – laides – exemplaires – aguicheuses – détentrices d’aucune vérité – inconstantes – comme le vent qui nous traverse – qui nous emporte – ailleurs déjà – affranchi(s) de la mémoire – sur la lame aiguisée – tranchante – de l’oubli…

 

 

De nulle part vers le vide…

De l’origine vers l’origine – à travers tous les mondes (possibles – imaginables)…

Le jour d’avant – le jour d’après – les yeux fermés – les saisons qui passent – apparemment…

Des visages et des étoiles – ici et là…

Et nous – tremblant(s) – titubant(s) – parmi les songes et les fantômes – absent(s) – à l’écart des vivants qui dansent sous l’emprise des flammes – du feu incontrôlable…

 

 

Le souffle court – haletant – dans mille paysages imaginaires…

 

 

Hors du temps – le pire désordre dans la psyché ; et la quiétude de l’esprit…

Personne d’autre – en soi ; au centre de la communauté fraternelle ; en son cœur – l’Amour – la présence amoureuse…

Et en tous lieux – cette solitude dont nous avons tant besoin…

 

 

La parole errante – comme l’esprit – en quête de silence – de son propre mystère…

Le vent recouvrant la voix – la joie se frayant un passage entre les voiles poussiéreux – entre les souvenirs et les choses amassées…

Si semblable aux Autres – la différence comme un interstice au fond duquel peuvent se déployer le sourire et l’eau – sur les lèvres et la soif…

Notre déperdition – notre effacement – le rapprochement vers l’origine – et cette intimité grandissante avec le monde – la source – le silence…

Nous – cherchant notre présence…

 

 

Comme un lent glissement du songe vers le réel…

Les premiers abords de la vérité aux confins de notre veille…

Le regard à la place des yeux – le chant qui remplace le verbe – l’oscillation naturelle entre ce qui cherche et ce qui est cherché…

La vie comme un voyage – des lieux et de l’errance – des existences provisoires et de minuscules points d’attache – au gré des étoiles et des courants qui nous emportent ; et cette étrange immobilité au centre – quels que soient les états – les escales – la nature du périple et les mondes traversés…

Notre destin – notre providence – l’aire commune des vivants – le seul sort possible…

 

 

L’espace venteux dans la poitrine – le monde – le souffle – au-dedans…

Devant soi – l’encre bleue – les premières magies de l’aurore…

L’intimité aux confins du songe – aux confins des marges…

Le silence – derrière la parole – plus abondant aux abords de la source…

 

 

Le langage – presque toujours inapproprié – nécessaire seulement aux rencontres nocturnes – archaïques – incroyablement élémentaires – au sein desquelles n’est possible ni le silence – ni le geste juste…

Au pays grossier de l’échange où ne règne que le commerce – où la communion et le (véritable) partage sont encore des utopies…

 

 

Les tremblements de la chair dans le jour…

Une once de silence dans la paume ouverte…

La présence et le sourire – le regard à la renverse – la terre amenée vers les hauteurs et le ciel descendu – la matière qui se mélange – des départs – des retours – du merveilleux – ce qu’il faut de doute et d’enchantement pour échapper aux tourments et aux certitudes du monde…

 

 

Aucun héritage – hormis les fruits de la tête renversée – le silence des pages – ce que dessinent, chaque jour, les mots…

La possibilité de l’oubli – l’invitation à recommencer – à se défaire de tous ses oripeaux – à retrouver l’origine…

Le vide et la source – ce qui enfante et ce qui donne la joie…

 

 

Rien ne vieillit vraiment ; peu à peu – on s’use – on s’abîme – on dysfonctionne…

Le sang – la tête – la chair – les mille combinaisons de la matière – tout ce qui a trait au vent et au voyage…

 

 

Dans le vide – rien – ou, peut-être, une terre ; sur la terre – rien – ou, peut-être, un jardin ; dans le jardin – rien – ou, peut-être, une table ; sur la table – rien – ou, peut-être, une feuille ; sur la feuille – rien – ou, peut-être, quelques signes ; le vide qui s’exprime…

 

 

Ce que nous léguons – avant notre départ – cette manière, si singulière, d’être au monde…

Dieu dans le sang – à parts égales avec les restes d’un autre monde…

Les instincts de nos aïeux – et ce regard qui s’absente encore trop souvent…

Les enchantements et les déboires de chaque voyage – et, en soi, indépendant – cet espace de jubilation – affranchi des affres et des réjouissances du chemin…

 

 

A voix basse – discrètement – l’origine davantage que la fable – le repos davantage que les tourments…

Nous – comme les fleurs – au-dessus de l’abîme – au milieu des ténèbres décorées avec les couleurs de la terre – les bouches volubiles devant les spectacles – la tête en dessous du miracle – de tous les possibles – submergée par la stupeur – et la chair toute tremblante…

Penché(s) sur notre labeur – œuvrant comme si Dieu – et le monde – avaient besoin de notre besogne…

 

 

Solitaire – sans gouverner le temps – dilapidant les jours et les heures en fêtes insistantes – le cœur présent dans notre veille – entre l’attente et le recommencement – le monde relégué aux souvenirs – personne sur la terre – sur les tombes – pas même l’ombre de quelques survivants – à l’avant-plan de la lumière…

Une marche ni funeste – ni tragique – très longue – interminable (littéralement) dont nous serons, à jamais, l’unique composante…

 

 

Le geste – comme la première et l’ultime parole – aussi puissant que le silence lorsqu’il s’incarne dans notre présence – aussi puissant que le regard lorsque – de part et d’autre des yeux et du front – l’abîme devient vide habité…

Sourire et soleil – sans voix – la plus belle manière d’être là – au milieu du monde – parmi tous les Autres ; ces frères de corps – de cœur – d’âme et d’esprit…

 

 

Sur la pierre – solitaire – face à la nuit – au monde sans lumière – l’assise verticale – l’âme dressée dans l’œil – comme un éclat au-dedans – une forme de clarté – une fièvre assagie – incroyablement sensée…

Et une paume immense tendue vers ce qui s’avance…

Rien du temps – rien de précieux…

Le plus essentiel – l’ordinaire éternel…

 

 

Impassible face aux excès – face aux dérives – silencieux dans cette longue attente – comme un passage – la traversée d’un feu étrange – immense – un lieu rayonnant – régénérant ; une marche immobile à même le jour…

Nous – droit(s) – redressé(s) – à la renverse – devenant la terre – le temps – le ciel – cet œil au-dessus de tout ; l’étreinte – le mélange – l’intimité ; ce à quoi chacun aspire – en secret – en vérité…

 

 

Ne rien imposer – ne rien concevoir…

Laisser le vide se colorer ; nous laisser pencher tantôt vers la faim – tantôt vers la frugalité – tantôt vers l’inconsistance – tantôt vers l’épaisseur – tantôt vers le jour – tantôt vers la nuit – tantôt vers la parole – tantôt vers le silence – tantôt vers la foule – tantôt vers le désert – tantôt vers le mouvement – tantôt vers l’immobilité…

Devenir pleinement cet espace sans exigence dont la seule vocation est d’aimer – d’accueillir ce qui arrive – ce qui s’impose – ce qui nous habille momentanément – qu’importe l’allure – la nature – la texture – les intentions – de ce qui advient ; de simples combinaisons provisoires aux parures changeantes – des manifestations fugaces de l’essence – d’infimes phénomènes – de minuscules foulées dans la danse incessante de la matière qui tourne dans le vide habité – au milieu – au centre – continuellement – autour de son axe – l’espace de présence – là où nous nous tenons – toujours – de la plus simple – de la plus intelligente et de la plus sensible – manière (contrairement à ce que pourraient laisser penser les apparences du monde) – s’ingéniant inlassablement à trouver le plus juste dosage d’Amour et de lumière selon les formes – les possibilités – les circonstances…

 

 

Comme une épaisseur qui recouvre le plus vif – le plus naturel – le plus beau – le plus sauvage ; toutes les étreintes cachées sous ce qui semble éteint…

En dessous – la forêt ; au-dessus – la nuit parrainée par le langage alors que règne dans les tréfonds le plus juste (et le plus merveilleux) silence…

Du sous-sol au ciel – le même hurlement – le même besoin – le même appel – l’impérieuse nécessité du vent pour démanteler les strates – soulever tous les couvercles – balayer la pesanteur et les misérables tragédies qui se jouent dans l’obscurité…

 

 

Bouché bée devant le minuscule manège du temps – le petit théâtre des vivants – la tentative des alphabets pour appréhender le réel – décrire le monde – un effleurement à peine – une distance infranchissable – bien sûr – par le langage (et toutes les manigances des hommes) ; le cœur amoindri – inerte – léthargique – comme paralysé ; le corps-sac – le corps-machine – le corps jouissant (de manière grossière et triviale) – l’esprit anesthésié au moindre mal…

L’instinct – la peur – le désir – la frivolité – ce à quoi l’on occupe les jours – ce que l’on emplit – l’espace – l’existence – le temps – pour essayer (vainement) d’échapper au vide…

 

 

Le langage des pierres et des bêtes – et celui du ciel – moins singulier – sans signe – sans surface – dans les profondeurs – essentiel – très proches l’un de l’autre – en vérité – si différents de celui des hommes – trivial – superficiel – abstrait – qui éloigne du réel à mesure que s’affinent et se complexifient les idées – les images – les concepts et les définitions…

 

 

La vie comme une aubaine pour la matière…

Le jour comme une aubaine pour la vie…

Une longue chaîne – de l’origine vers l’origine…

 

 

La nuit qui s’étire – d’une lumière à l’autre…

Et nos pas sur la terre que l’on croit ferme…

L’horizon noir – les visages féroces…

Des querelles – des mensonges – cette folie aux quatre coins du monde…

Et cette fatigue (guère surprenante) au milieu des Autres…

Des séants – du sommeil – sur un tas d’ordures (immense)…

Dans le ventre – le sang – la tête – mille batailles entre l’Amour et les instincts…

Partout – la volonté des sous-sols et la nécessité du ciel…

 

 

Le monde – sur nous – en couches compactes – resserrées…

Le vide rempli jusqu’aux dernières frontières…

Nous – vivant(s) – dans une épaisseur infernale – irrespirable – asphyxiante…

 

 

Le langage nocturne – enfanté par la douleur et la proximité de la mort – le grand ciel noir au-dessus des têtes – comme un piètre hommage aux enfances malheureuses – aux vivants sans semence – aux hommes sans destin – à toutes ces vies qui poussent au milieu des ronces et des immondices – à tous ceux dont le chagrin étouffe, peu à peu, le souffle – à tous ceux dont le cœur a fini par rejoindre l’obscurité hermétique des profondeurs – prisonniers d’un monde sans raison – sans promesse – sans signification…

 

 

Des cieux trop lointains…

Et cet acharnement frénétique sur des routes insensées…

Et la lumière qui – lentement – se penche sur notre épaule – comme si le temps était venu de transformer la course en immobilité…

 

 

En piteux état – comme la terre et l’Amour…

Et nous – retrouvant (enfin) la possibilité de l’envol – au seuil de l’engloutissement…

Découvrant (comme toujours) l’existence d’une trappe minuscule au fond de l’impasse…

 

 

D’un bord à l’autre de l’âme – du monde – tantôt aux marges – tantôt au centre…

Vivant à la manière des bêtes et des rois…

La chair épaisse – le cœur tremblant…

Ivres de rêves et de sommeil…

Si proches de Dieu et des premiers instincts…

Dans cet écart permanent entre le vide et la matière…

Si bruyamment humains…

 

 

Le temps d’une vie sans espérance – s’éreintant (seulement) à troubler le silence…

 

 

Nous – illisibles et vacants – malgré la profusion des signes et des choses…

Ni fenêtre – ni chemin – le séant entre le feu et le cri – le sol et la tête – rien en dessous – rien au-dessus – un peu d’argile – quelques étoiles – peut-être…

Les jours – à moitié mythe – à moitié nuit…

Rien qui ne vaille (réellement) la peine – la lourde charge – seulement – des soucis sur le dos…

 

 

Entre le rêve et le réel…

Entre l’angoisse et l’épuisement…

Passager(s) engagé(s) dans la traversée nocturne des nuées…

Le bleu aux lèvres – le bleu jusqu’au fond des cris…

Les secousses du temps – l’ébranlement de l’échine – les vertèbres disloquées…

La destruction de tous les édifices – comme une simple parenthèse occupationnelle – une longue période sans intérêt…

Des projets – des départs – des érections – comme de pitoyables déviations – des détours amputés de l’essentiel…

Des vies dans une forme (inconcevable) d’éloignement…

Des existences à la manière d’une absence…

Et nous – si longtemps oublié(s) – à présent – au cœur du bleu naturel – la puissance déconstruite – dégagé(s) des mythes et des artifices – de tous les mensonges inhérents au monde et au temps…

Uni(s) et rassemblé(s) jusque dans notre éparpillement…

 

 

Dans l’impérieuse nécessité du jour…

Au cœur des absences et des destructions…

La foule – dans le noir – personne – dans les profondeurs…

Seul(s) – dans le silence – cette perpétuation de nous-même(s)…

 

 

Du sommeil en pagaille…

Des vivants qui ont l’air de vivre…

Des rêves et de la glaise – essentiellement…

 

 

Terre et ciel asymétriques – pas même un territoire – pas même un paysage – un lieu de passage lacunaire où l’on s’attarde aveuglément…

 

 

Nous – flottant entre la brume et l’océan – avec, parfois, un peu de clarté née du vol des oiseaux – enlisé(s) sur des chemins obscurs – rêvant de bleu et de regard – de mots et de rencontres intenses – englué(s) dans un parcours – des images – une fange – dans la tête – sur le sol – qui nécessiterait une soif plus intense – un soleil et une hache – pour désembourber le souffle des songes et des substances terrestres…

Une issue à nos grilles – un passage – un autre lieu où l’on pourrait rafraîchir ses profondeurs et régénérer son feu…

Le point d’expansion – de rétractation – le seuil des retrouvailles – au-delà des murs de paroles – au-delà des sons inutiles – de plus en plus proche(s) d’un silence d’épanouissement propice aux rencontres flamboyantes avec tous nos visages – notre âme en haillons – éparpillés depuis trop longtemps – isolés de la braise incandescente – innocents – sans impatience ; qu’importe le jour et l’état du monde – qu’importe la lumière ou l’obscurité…

 

 

La joie et le sel de l’enfance…

Dans nos vies – l’être nécessaire – un peu de vérité…

Nos gestes et nos pas – métaphysiques – quotidiens…

Cette manière (si particulière) d’être au monde ; vide – vierge – sensible – attentif – présent…

 

 

Des jours et des jours – éloigné(s) de la source – sans fantaisie – la tête penchée sur son labeur – les mains médiocrement occupées – l’âme entière absente…

Le monde qui tourne – comme une pierre qui dévale la pente où on l’a posée – sans aube – sans interruption possible – jusqu’au fond de l’abîme…

 

 

Le vide – à la fenêtre – sans autre horizon – un chemin – à l’écart…

Comme de l’eau qui coule…

L’âme au-dessus des visages…

Le retrait des ombres – et, à la place, un feu tentaculaire…

La foulée frémissante…

Le cœur et le vent – main dans la main – se faufilant dans la lumière naissante – entre le sommeil et la matière…

L’écoute et l’attention favorisées au détriment des coups et des cris…

 

 

Le silence – en nous – comme une flèche – une étendue – une pente sur laquelle glisseraient toutes les choses et toutes les figures du monde…

Un interstice – comme un tunnel qui mènerait vers la proximité – l’étreinte – la plus haute intimité…

La complétude nécessaire à la joie…

La continuité – bien sûr – du voyage et du poème…

 

 

Des lignes – une parole – vives ; moins de réponses que de questions – définitives parfois…

Ni étoile – ni aveu – toutes les figures du vide – les infinies déclinaisons du silence – l’inespéré en quelque sorte…

Ni homme – ni Dieu ; ni ciel – ni terre ; ni âme – ni ventre ; aux confins de tout – dans le périmètre des intersections – aux marges et au centre – là où tout peut être envisagé – l’extase et le néant – tous les possibles – la providence – tous les sorts et toutes les fortunes…

Et ce feu – bien sûr – qui court entre les mots et les âges – sur nos jours – sur nos pages…

Et le vent qui, sans cesse, s’invite et nous réinvente – l’oubli accroché à notre sourire insoucieux de la mort et du soleil…

 

12 décembre 2017

Carnet n°92 La joie et la lumière

Journal / 2017 / L'intégration à la présence

La nature chante la terre. Et le ciel. N'entendez-vous pas les louanges des forêts adressées au soleil ? Ne voyez-vous pas l'attente fébrile de l'herbe au passage des nuages ? Et qui peut être sourd aux grognements des hommes qui partout crient leur désir d'infini ? 

La lumière jamais ne se révèle comme nous l'avions imaginé. Elle apparaît – et se montre – toujours telle qu'elle est. Indemne de tous nos fantasmes. 

Il n'y a de souillures dans la lumière. Seulement des ombres éclairées dont bientôt les traces s'effaceront...

  

 

La douce tranquillité des heures – et des jours – qui passent. Et l'émotion toujours vive de l'instant...

  

  

L'écriture. Notes éparses. Bribes du ciel. Fragments de la parole. A l'image peut-être de la vie et de la terre qui s'offrent par petits bouts. Trop vastes. Trop infinis sans doute pour se livrer tout entiers en une seule fois...

 

 

L'assise inerte des années. Branlante et poussiéreuse face à la lumière, toujours neuve et fraîche, du soleil. Mais n'est-ce pas la même aurore, chaque jour, que nous apercevons ?

 

 

Après avoir marché tout l'après-midi dans le vent frais de l'hiver, notre âme – et notre corps –, chaque soir, se réfugient au coin du feu. Hypnotisés par la chaleur et la lumière des flammes qui dansent dans la cheminée. Se réchauffant – et se consolant peut-être parfois de la carence de l'astre intérieur...

 

 

Comme les astres, les corps et l'esprit tournent autour d'une orbite immuable. Soumis aux cycles incessants du haut et du bas, du proche et du lointain, du jour et de la nuit. Se déplaçant selon leurs exigences. Et au gré des activités afférentes... Comme tout ce qui existe en ce monde, nous ne sommes, en définitive, que les infimes corps célestes de l'univers...

Seuls le cœur et le regard – la présence sensible – échappent (peuvent échapper lorsqu'ils s'ouvrent pleinement au silence, à l'infini et à l'Amour) aux danses tournoyantes des formes et des élans d'énergie. Et avec les forces mécaniques des mouvements, il y a fort à parier qu'ils en sont les principaux chorégraphes...

 

 

La vie – et le monde – jamais ne se lassent de leur ronde incessante. Quant au cœur, il lui arrive (et il lui arrive d'ailleurs fréquemment) de se sentir saturé lorsqu'il se voit envahi (et parfois même submergé) par les vagues perpétuelles des événements. Voilà sans doute pourquoi il cherche sans cesse la paix et le repos avant de pouvoir accéder à l'infini – à l'aire céleste de l'accueil inépuisable et permanent...

 

 

Quel goût ont donc les lèvres de pierres ? Et comment franchir le grand mur des visages ? Et dire que nous ne sommes entourés que par des ombres et des silhouettes de sable...

 

 

La vie, les êtres et le monde sont un paysage qui nous invite à percer les mystères du décor...

 

 

Le gouffre s'est retiré. A la place trône l'assise instable des vents. L'Amour et la quiétude du cœur. Et un peu plus haut – en surplomb – la présence. Le regard sans trace. Le souverain inamovible régnant sur les siècles. Et qu'importe qu'ils soient d'ombre ou de lumière...

 

 

Les grandes enjambées du temps nous poussent vers le néant. Et au milieu de la course – et à chaque intervalle – et au cœur même des abysses, nous attend le petit tertre de l'instant qui ouvre sur l'éternité.

 

 

Il n'y a à la fois de plus sévère réprimande et de plus parfait acquiescement que le silence. Selon, bien sûr, la nature du cœur. Et, plus essentiellement encore, selon sa maturité...

 

 

Ne vous êtes-vous jamais demandé si les vivants enviaient peut-être parfois la quiétude des morts ? Et si les morts ne regrettaient pas, quant à eux, leurs élans d'autrefois et la grâce sensible du corps ? Et qui d'entre nous sait qu'existe une voie médiane : vivre la paix de l'âme dans les élans et les grâces de l'esprit et du corps – vivant avec le corps – et mort sans lui... Mais toujours présent...

 

 

La nuit anonymeLa nuit sans visage des jours fraternisant contre le sable et la lumière. Etoiles défigurant l'Amour...

 

 

Où va donc la vie lorsqu'elle se retire – lorsqu'elle quitte les visages ? Et où – et comment – réapparaît-elle ? Comment s'y prend-elle pour donner naissance à d'autre visages – pour leur donner souffle – et les animer ?

Pourquoi la vie – et le vivant – n'obéiraient-ils pas aux mêmes lois que les autres formes et mouvements d'énergie – apparaissant lorsque les conditions leur sont propices et s'éteignant lorsqu'elles disparaissent ?

D'où vient le souffle – et la respiration ?

Il aura fallu à la terre des milliards d'années pour voir émerger le vivant. Combien de temps faudra-t-il à l'homme pour créer une autre forme de vie – intelligente et autonome ? Et que penser de toutes ses gesticulations actuelles pour faire émerger la virtualité – les prémices peut-être (les prémices sans doute...) d'un nouveau monde. D'une ère nouvelle. Et d'une nouvelle forme de vie...

Et quand bien même l'homme réussirait ce défi incroyable, il ne poursuivrait, en réalité, qu'un très ancien processus qui chamboulerait, bien sûr, la vie et le monde comme tant d'autres révolutions terrestres par le passé – et qui complexifierait sans aucun doute les liens et les échanges entres les formes existantes – mais se rapprocherait-on pour autant de l'origine première – de la source de toute création – la conscience ? La ferions-nous advenir en ce monde avec plus d'aisance ? Avec plus de rapidité ? Et échapperait-on à la création expansive – à cette forme de déterminisme quasi mégalomaniaque qui règne dans le monde énergétique... ? Tant de questions, bien sûr, sans réponse...

 

 

Le monde est un agglomérat de matière qui court – qui s'agite et s'élance – partout dans le regard impassible. Si proche. Et si accessible aux êtres perceptifs. Et pourtant impénétrable (quasiment impénétrable) tant qu'ils demeureront prisonniers de leur vision étroite...

 

 

Nomade des jours sédentaires. En dépit des rites journaliers, le cœur demeure frais. Ouvert et disponible. Sans attache malgré les petites ritournelles. Mais comment les hommes enfermés dans leur vie étroite – si certains de la solidité de leur existence, de leur palais ou de leur taudis pourraient-ils le comprendre ? Esclaves de leurs pauvres biens, de l'espoir et des promesses que leur a chuchotées la vie, ils se cramponnent à l'horizon immuable des désirs. Vouant leur existence à satisfaire leur irrépressible envie d'un ailleurs – et d'ajouts – plus salutaires...

 

 

En ces jours d'hiver, un soupçon de mélancolie. Si douce – et si tendre – qu'elle ne pourrait entamer la joie qui nous porte...

 

 

La poésie peut se faire lumière. Mais parfois, elle fait ombre à la vérité qui se cache derrière la beauté des paroles. Aussi sachons, nous autres lecteurs, voir son rayonnement sans succomber à l'éblouissement des mots et des émotions suscitées...

 

 

L'époque encense les romans. Et les romanciers. Place la fiction au dessus de la poésie. Et la méprise. Signe révélateur de cette ère de mensonge où l'on croit que le déguisement révèle le vrai alors qu'il le fait disparaître. Qu'il l'évince et l'efface. Mais les yeux d'aujourd'hui rêvent tant d'un ailleurs plus vivable qu'ils s'imaginent que l'artifice pourra, l'espace d'un instant, les soustraire à la misérable réalité où ils croient être enfermés...

 

 

Les heures calmes du jour avant le grand départ sur les chemins où le visage de Dieu attend notre saine foulée. Et les horizons noirs où continuent de s'enfoncer les hommes. L'aurore – et les matins clairs – ne sont pas prêts de voir le jour. Nous succomberons tous avant la fin de la nuit...

 

 

La poésie – comme toute démarche artistique authentique – est d'abord le reflet de l'être qui se cherche. Puis, lorsque la rencontre a lieu, elle devient le reflet éblouissant de la lumière.

Si l’œuvre n'est sous l'emprise de la quête – et si elle ne sait restituer la réponse, pourquoi donc faire jaillir l'expression ? Ne serait-elle pas alors qu'une simple étoile décorative collée au plafond pour se donner l'illusion d'être en plein ciel, ou pire peut-être par dépit et résignation... pour se persuader qu'un ciel factice est capable de remplacer le vrai qui, lui, semble si inaccessible...

 

 

A quoi bon la lumière – la lumière du jour – la lumière des lèvres – la lumière des gestes – et la lumière des livres – si les yeux sont obturés ? La délivrance ne naîtra qu'avec la cessation de l'aveuglement. Et l'effacement de la cécité ne pourra se produire qu'au dedans même du regard...

 

 

Les jours assassins. Et la nuit souveraine de l'homme. Malédiction ou promesse pour le monde ?

 

 

Partout la terre est en feu et en cendres. Partout le béton recouvre les parcelles. Partout les murs et les barbelés fragmentent l'espace. Et défigurent les territoires. Partout la terre est dévastée par l'ambition de l'homme. Sa violence et son irrespect. Et le monde nous parle d'intelligence, d'humanité et d'humanisme ? Fieffés aveugles à la prétention – et aux mensonges – détestables...

En voyant la barbarie à l’œuvre dans le monde, il y a toujours (chez moi) une colère sourde mêlée de tristesse qui gronde sous la joie... Comme si se cachait – à peine dissimulé – derrière chaque note – et chaque mot – un petit marteau inutile pour frapper les esprits. Et tenter vainement d'en extirper l'horreur et l'aveuglement...

 

 

Les pas, les paysages et les paroles viennent – et se dévoilent – au jour le jour. Il n'y a d'autre façon de vivre et d'écrire. Ni d'autre manière de traverser l'existence et le monde.

 

 

Les chemins de l'automne et de l'hiver, voies de la tristesse et de la mélancolie. De l'abandon et de la solitude. Comme un juste retour des choses après l'effervescence, le foisonnement et la folle gaieté du printemps et de l'été.

 

 

Nous sommes à la fois les rayons et les canaux de la lumière (et de la vérité). Des passages obscurs et obturés ou des passages vides et dégagés qui laissent plus ou moins passer – se diffuser et rayonner – leur clarté...

 

 

Le cœur vide peut jouir de la luxuriance du monde. Et de toute l'abondance de la terre. Mais la sobriété, en général, a ses préférences. Le strict nécessaire contente habituellement ses exigences naturelles...

 

 

On reconnaît un homme sage à la sobriété de son pas. Et de son allure. Les gestes peuvent bien se faire lents ou vifs, la parole douce ou impétueuse, l'âme – et la mèche – consensuelles ou rebelles, si le cœur sait rester ouvert et innocent, le silence n'en est pas moins habité. Et malgré les particularités, la vacuité et l'effacement toujours demeurent...

 

 

Tout geste, toute action et toute activité portent en eux leurs limites. Et bien que nos efforts puissent les repousser, elles finiront tôt ou tard par être atteintes. Seuls le cœur et le regard – l'Amour et l'intelligence sensible – sont infinis en ce monde. Absolument sans limite...

 

 

Dieu – et le silence – obéissent à d'autres lois – à d'autres règles – que celles qui régissent la communication habituelle – et le besoin expressif (si souvent grossier) – des hommes. Les bavardages, les plaintes, les demandes d'explication aussi bien que les prières de supplication ou d'intercession seront toujours vains. Et inappropriés.

Le silence sera toujours la réponse. A toutes les demandes. A toutes les questions. Et il sera toujours inentendu. Et incompris. Seuls le cœur silencieux – et la parole, en particulier la parole poétique – qui sont les reflets du silence (du silence du Divin et du silence poétique qui, lorsqu'ils sont correctement habités, se confondent...) seront d'une quelconque utilité pour ressentir la présence éminemment vivante – et vibrante – de Dieu et du silence...

 

 

La nuit, croyez-moi, n'en a pas fini de nous éclairer...

 

 

La nature chante la terre. Et le ciel. N'entendez-vous pas les louanges des forêts adressées au soleil ? Ne voyez-vous pas l'attente fébrile de l'herbe au passage des nuages ? Et qui peut être sourd aux grognements des hommes qui partout crient leur désir d'infini ?

 

 

L'heure – et la vie – s'en sont allées au delà de l'horizon. Et à présent les hommes pleurent, agenouillés devant leurs ruines...

 

 

Le monde séjourne dans nos yeux l'espace d'un instant. L'espace d'un souffle ou d'un bâillement. Puis il tombe dans l'oubli. Et lui qui aimerait tant trouver refuge dans notre cœur. Si fermé. Ignorant toujours la clé qui pend tristement à ses côtés...

 

 

Le vent n'est que le frémissement du temps que nous n'avons su accueillir. Et qui ébouriffera notre vie pour ne pas avoir vu son précieux chargement...

 

 

J'aimerais parfois avoir l'âme aussi souple que l'herbe courbée par la rosée du matin.

 

 

Je ne suis qu'une âme accueillant la parole. Qu'une main ingrate noircissant la lumière qu'elle reçoit... Et toutes ces empreintes obscures – toutes ces griffures sur le papier – ne sauraient (même si j'en avais le plus ardent désir...) restituer la joie qui m'est donnée...

 

 

Il n'y a de souillures dans la lumière. Seulement des ombres éclairées dont bientôt les traces s'effaceront...

 

 

Ne défie l'Amour. Ni la vérité. N'aie pas cette folie ! Sois-y sensible. Et ton cœur s'ouvrira à leur présence. Et l'existence, crois-moi, deviendra grandiose...

 

 

Le feu gronde dans la vallée. Et les figurines – et le décor – sont de papier. De minuscules flammèches emporteront le monde. Et nous autres, nous nous tiendrons là, présents, à la fois tristes et heureux de l'autodafé où, sous la cendre, tous les palimpsestes se réécriront... Espérant seulement, cette fois-ci, que la lumière éclaire davantage les âmes et les mains. Et l'encre noire des destins.

 

 

Chaque jour est le grand voyage. Nul besoin d'ailleurs et de contrées exotiques. Le chemin des heures toujours montre la route. Et toujours mène vers le lieu mystérieux et sans mystère où naissent le temps et le monde pour contempler, l'âme et l’œil posés au cœur de l'infini, leurs rondes incessantes...

 

 

Il n'y a (pour moi) de plus grand pèlerinage que de marcher dans la forêt en compagnie des feuilles mortes...

 

 

Les étoiles sont minuscules dans le ciel. Et leur lumière est si faible. Peut-être – qui sait ? – ont-elles été autrefois des hommes...

 

 

Comme un rapace, la mort fend le ciel et s'abat sur la terre. Et lorsqu'elle nous agrippe – et nous tient dans ses serres – inutile de se débattre, nous serons emportés...

 

 

La ville est une forêt de visages. Et pas une seule âme vivante. Pas une seule main tendue. A l'inverse, dans le désert, la moindre pierre – la moindre herbe – vous accueille. Tout vient à votre rencontre. Vous salue et vous reçoit comme le plus noble prince de la terre...

 

 

Le regard jamais n'écarte de la vie. Au contraire, il nous y plonge au cœur... Et qu'importe si le monde – et ses contrées – sont peuplés ou déserts, le sensible – et ses vibrations – sont partout...

 

 

Dans le goût de l'herbe, des fleurs et des nuages, il y a toute la poésie du monde. La beauté n'est pas ailleurs. Elle est partout pour celui qui sait voir...

 

 

Les chemins, au bout du compte, ne nous auront accordé que leurs promesses. Et le vent souffle encore dans le ciel...

 

 

L’espérance est la voie des damnés et des immatures. Comment refuser le sourire des fleurs et la splendeur des arbres au printemps ? Faudrait-il attendre la fin des saisons ?

 

 

Il n'y a de plus haute joie que le ciel et les chemins. Et la poésie des jours qui s'offre partout où le cœur passe, désemmuré. Et les livres, parfois, peuvent y conduire...

 

 

La gourmandise voudrait que l'on s'empiffre. Et l'on voit partout le monde s'engorger de victuailles alors qu'une seule bouchée de silence nous rassasierait jusqu'à la fin des jours...

 

 

La terre se meurt sous le pas des hommes. Et nul n'entend le cri rauque de son agonie. Le seul souci est d'avancer... Et qu'importe que tout soit emporté vers l'abîme. Et l'on nous dit que l'homme est éclairé ? Oui, bien sûr. Partout sa lanterne sombre l'accompagne...

 

 

L'inépuisable secret des jours diffuse à chaque instant son parfum. Où pourrait-on trouver plus de saveur ?

 

 

Il y a, à chaque heure du jour – à chaque instant – un grand étonnement à marcher sur la terre, à fréquenter le monde, le ciel et les arbres, à côtoyer les herbes et les hommes, à déambuler partout sans savoir où vont les pas...

 

 

Le bruit n'effraye le silence. Mais il agace – peut agacer parfois – les esprits bruyants pour qui le silence n'est qu'une idée. Et non une réalité vivante...

 

 

Plus la haine et la barbarie du monde grandissent – avancent et progressent en nos cœurs et sur les contrées de la terre – plus le silence devient précieux. L'unique et ultime réponse – la seule réponse possible en réalité – à l'ignorance en marche...

 

 

La nuit n'a pas le même reflet dans les yeux. Mais toute la palette de l'obscur – et ses nuances – y sont présentes (et représentées). Et l’œil se doit d'être suffisamment clair pour les distinguer...

 

 

Le besoin d'Amour est proportionnel à son absence. Plus on l'offre, moins on le réclame jusqu'au jour où l'on comprend que nous n'avons que l'Amour à offrir. Et rien – absolument rien – à demander...

 

 

Qu'offre l'homme ? Qu'octroie-t-il entre le bref espace qui court de la naissance à la mort ? Un peu d'affection. Quelques marques de tendresse. Quelques gestes d'attention. Quelques regards émus. Ses biens et ses terres, parfois, à ses enfants. Un peu de temps à ceux qui lui sont chers... Quelques pièces – un peu d'or – en échange de quelques services, monnayés le plus souvent, pour remercier d'une présence, de soins, de conseils, d'une attention discrète et feutrée...

Tout au long de sa courte existence, l'homme offre peu de choses, en vérité. Mais nul n'est étonné de le voir, le plus souvent, les poches pleines – et le cœur fermé – chargés de pleines brassées de ce qu'il a réussi à amasser – et à dérober parfois – ici et là, au fil des rencontres. De maigres et pauvres trésors en réalité... Puis, l'homme meurt sans rien emporter dans sa tombe (comme le dit l'adage) excepté sa misère et son avidité. Sans avoir connu l'Amour. Et le partage. La saine présence du cœur qui accueille – et donne jusqu'au plus précieux de sa chair – et de ses fruits...

 

 

L'heure ingrate du jour arrive toujours dans un moment d'inattention. Lorsque l'on se surprend à redevenir quelqu'un. Un individu qui ne peut s'empêcher de se plaindre, de réclamer et d'exiger... écrasant toujours sous sa botte l'innocence, la candeur et l'émerveillement. Et marchant d'un pas bien trop grossier pour fouler le sol délicat de l'Amour et du silence et accéder au royaume de l'infini où Dieu sans cesse s'offre – à chaque instant – à travers les gestes et les événements les plus infimes et les plus anodins. Et nul, bien sûr, ne peut nous sauver de cette ingratitude. Il convient seulement de nous effacer après avoir reconnu – et parfois contenté – les caprices de l'individualité...

 

 

Chacun rêve d'un environnement sécure. Et d'une existence qui se plierait à la moindre de ses volontés. Même les moins capricieux. Même les plus instables et les plus déjantés... Et malgré nos efforts, ce rêve n'est qu'un fantasme sans réalité. Les événements, les voleurs, la souffrance, la maladie, la vieillesse et la mort sont là, bien sûr, pour nous le rappeler. Aussi devant cette impasse, il n'existe qu'un seul refuge : l'infini et le cœur silencieux. Mais quand donc les hommes le comprendront-ils ? La vie et le monde ont beau y œuvrer sans cesse, le travail est loin – très loin – d'être achevé... Et au vu du nombre (à peine croyable...) de caprices et d'exigences avec lequel nous continuons à traverser les jours – et l'existence –, la route, il va sans dire, est encore bien longue...

 

 

Le silence – la présence silencieuse et vivante – sera toujours le plus juste – et le plus bel – accompagnement. Et la réponse la plus appropriée et la plus généreuse à toute demande et à toute sollicitation. Mais face à la vie – et au vivant – il arrive qu'il ne puisse être perçu. Et compris. Et cette absence de compréhension est même assez fréquente et répandue... La parole et le geste alors s'avèrent nécessaires. Mais pour que l'un et l'autre se fassent l'exact reflet du silence – de la présence silencieuse et vivante –, ils doivent naître de ce silence – de cette présence silencieuse et vivante. Sinon ils ne sont que des bruits et des gesticulations réactives et impuissantes. De vaines tentatives de remplissage. Une maladroite et inopérante façon d'aider, de rassurer et de veiller sur ceux qui sollicitent ou réclament un soutien, un réconfort ou un éclairage...

 

 

La parole muette – la parole silencieuse – des anges. Comme un tendre murmure dans le cœur. Une longue caresse sur l'âme. Mais pourquoi Diable ne l'avons-nous pas entendue plus tôt ?

 

 

Il y a, en ce monde, autant de quoi pleurer que se réjouir ! Selon la pente du cœur jaillissent les larmes ou les rires. Ah ! Mon Dieu ! Que les jours colorent notre âme...

 

 

L'ombre, sans bruit, se délecte de l'obscur. Et derrière – et partout alentour – les grands éclats de rire du silence qui veille à la totale – et parfaite – dévoration. Pour qu'éclosent la joie et la lumière...

 

 

Nous ne choisissons de rêver. Ce sont les songes qui s'abattent sur nous – et nous foudroient – avant de nous dévorer. Et de songe en songe, il finira peut-être par ne plus y avoir personne sur cette terre... Ah ! Que le monde alors sera doux... Et qu'il sera bon d'aller, nu et innocent, dans la belle réalité...

 

 

La tumeur naît de l'ambition. Du désir jamais éteint des retrouvailles avec la puissance qui nous a quittés. Qui nous a abandonnés à la faiblesse et aux cris. A la révolte vaine qui transforme nos vies en désastre. Et nos cauchemars en songes d'amour qui ne pourront jamais voir le jour. Ah ! Quel supplice est-ce alors de vivre...

 

 

Ne succombe au monde. A ses attraits mensongers. Regarde-les, les yeux dans les yeux. Et démonte leur mécanique pour découvrir leur essence. Et goûter à leur réelle saveur...

 

 

Le chant de l'homme n'est qu'un cri. Un murmure dans le vent que le ciel recueille. Mais qu'il ne transformera en lumière que lorsque la parole se sera tue...

 

 

Ne partage tes songes avec les indigents. Offre-les aux fleurs et aux étoiles. Abandonne-les aux fossés des chemins. Donne-les au ciel et au silence. N'en conserve aucun. Oublie-les. Et ta vie deviendra réelle...

 

 

L'Amour est absent au creux des lèvres. Et dans les plis de la main. Mais lorsque le cœur parvient à transparaître derrière la parole et les gestes, il resplendit partout sur les visages silencieux.

 

 

Le monde, semble-t-il, n'a que faire de la poésie. Il n'aspire qu'aux jeux et au pain. Et nul ne sait qu'il se trompe. Pourquoi ne voit-il pas dans la bouche et la main des hommes le cri impuissant qui appelle – et réclame – l'infini ? Le chemin de la délivrance est-il donc si difficile à trouver ?

 

 

Que pèsent les os, l'âme et la chair face à la soif de l'or ? Les cœurs marchands ont gravé la réponse sur les plaques dorées qui ornent les devantures, les vitrines et les grands salons où le prix du sang se négocie. Le monde n'a qu'à bien se tenir – et en rangs serrés – devant les portes du grand cimetière qu'ils ont bâti derrière les murs des grandes tours du commerce et de la finance où l'argent coule à flot, sacré seule loi – et seul roi – de la terre. Les algorithmes ont beau avoir remplacé les tiroir-caisses, c'est le même sang toujours qui se déverse. L'argent a beau n'avoir d'odeur, celle de la mort pestilentielle flotte partout où règnent les contrats et le commerce de la chair. Et jusque, bien sûr, dans le sourire des dents carnassières...

 

 

Il n'y a de gloire plus douteuse – et plus désastreuse – que celle à laquelle le cœur aspire. Et que la main docile contente...

 

 

Derrière la blancheur des sourires et le teint frais ou hâlé qui voit le givre des visages – inaltérable – que ne pourront jamais effacer les soleils – tous les soleils – du monde ? L'astre intérieur – sa chaleur et son Amour – seront, comme toujours, l'unique remède...

 

 

Les yeux sages seraient-ils donc les seuls à voir la puissance des instincts qui traversent les êtres – et qui s'abattent sur le monde, écrasants et dévastateurs ?

 

 

Comment aider les êtres à se libérer d'une détention qu'ils ne ressentent pas ? Comment aider les êtres à se libérer d'une geôle qu'il reconnaissent parfois mais à laquelle ils pensent ne pouvoir échapper ? C'est là, bien sûr, tâche impossible. Même les plus grands éveillés ne pourraient y prétendre... Et nous n'avons, bien évidemment, pas la prétention d'en être... Nous, nous nous contentons d'offrir quelques humbles conseils à travers notre écriture, notre existence et notre présence... Mais comment nos pauvres consignes pourraient-elles leur être d'un quelconque secours si nul n'admet son emprisonnement ou si chacun refuse, de toute son âme, de faire face à son statut de détenu... Nul ne saurait s'acquitter à leur place du travail – et du face-à-face – qu'il leur faut accomplir par eux-mêmes. Comment nos pauvres consignes pourraient-elles seulement les intéresser... Ceux qui ne réclament rien, ceux qui croient ne pouvoir échapper à leur incarcération comme ceux qui s'imaginent libres doivent apprendre à marcher seuls vers leur libération. Et la vie – et le monde – les aideront, n'en doutons pas un instant, dans cette ingrate – et indispensable – besogne...

 

 

Il est amusant – et à la fois ahurissant – de voir le temps et l'énergie (la somme incroyable d'heures et d'efforts) que les hommes consacrent (et que l'on consacrait nous-mêmes autrefois...) à s'embellir, à montrer leur meilleur profil, à se présenter sous leur meilleur jour, à plaire et à séduire. Bref, à exposer les grandeurs et les splendeurs de leur existence, leurs minces prouesses et trouvailles et leurs admirables qualités (beauté, intelligence, amabilité, gentillesse, noblesse du cœur etc etc.) pour essayer de dérober un bref instant d'attention et un vague – et illusoire – sentiment d'admiration. Que d'enfantillages dans cette quête éperdue et désespérée d'amour ! Et quelle vanité puérile offrent donc les immatures tournés, tout au long de leur existence, vers le superflu au détriment toujours de l'essentiel ! Mais n'est-ce pas là, en définitive, le destin de l'Amour qui se cherche ?

Nul – hormis de rares individus – n'a conscience que ce temps et cette énergie pourraient s'orienter vers la quête de la vérité. Vers la compréhension et la connaissance. Et qu'ils se transformeraient, lorsque ces dernières s'accompliraient, en énergie pure et en disponibilité vouées à la seule affaire essentielle et primordiale en ce monde : l'Amour – l'Amour sensible et infini – lucide et clairvoyant – qui s'offre à tous à chaque instant, dévalant toutes les pentes et franchissant tous les obstacles pour se propager – et rayonner – partout où il passe... Et le processus, bien sûr, est déjà en marche... Qui peut douter que chacun, un jour – lorsque les enfantillages auront cessé –, accédera à l'Amour pour en devenir le digne et parfait représentant...

 

 

Construire une œuvre plutôt qu'être et vivre. Quelle ambition insensée ! Que Dieu nous en préserve ! Il est tellement plus juste – plus doux et savoureux – d'être et de vivre – d'aller, nu et innocent, sur les chemins du monde et de l'existence sans rien attendre du ciel, de la terre et des hommes que de s'éreinter à la besogne pour voir simplement les yeux et les lèvres du monde louer pendant quelques instants (et le plus souvent de façon hypocrite et superficielle), nos qualités et nos mérites – nos pitoyables qualités et nos misérables mérites – alors qu'en réalité, nous n'avons fait que suivre notre pente...

 

 

La poésie est une fenêtre – l'une des innombrables fenêtres – que Dieu a dessinées sur la terre pour éclairer les hommes. Et que certains ouvrent pour y boire la lumière à petites gorgées...

 

 

Le destin sombre des hommes éclairé parfois par un rire ou un visage. Par un peu de lumière. Comme un bol d'air frais – une minuscule bouffée d'Amour – qui ravive la faible lueur tapie au fond des yeux. Que faudrait-il donc au monde pour que rien n'efface jamais le grand sourire sur nos lèvres ?

 

 

La lumière s'offre à tous. Mais si peu savent la recevoir – et la laisser traverser l'âme – pour la restituer sans ombre...

 

 

Pour l'essentiel des hommes, demain ne sera qu'un jour de plus. Pour les mourants, il est la promesse (peut-être) de revoir le soleil – la lumière – et de sentir la tendre caresse de sa chaleur sur leur peau. Et pour les sages, demain n'est qu'un mot. Une incongruité qui invite à faire le pas suivant (et à continuer la marche) en détournant l'esprit de sa présence. Et qu'importe si la séduction opère, les sages ne s'en offusqueront pas... Toujours ils laisseront l'esprit et les pas libres d'aller selon les circonstances et la tournure des événements...

 

 

Jamais le sage ne se demande ce qu'il a fait – ou ce qu'il fera – de sa vie. Ni où sont passées les heures. Ni ce qu'elles seront à l'avenir. Il regarde toujours, en souriant, tous les effacements...

 

 

Les apparences dessinent tous les portraits du monde. Mais qui entend le cœur battre sous les visages ? Et qui sait voir Dieu derrière les clins d’œil et les grimaces ?

 

 

La vie, portée par son désir ardent d'elle-même, se propage. Se mord. S'avale. S'entraide. Et s'efface. Comme pour renaître plus forte encore – plus forte toujours – de son désir ardent d'elle-même...

 

 

Les beaux jours ne nous seront d'aucun secours si le cœur est encore noir au printemps. La lumière devra, comme toujours, venir de l'âme enjouée. Et généreuse dans son accueil – et dans son Amour – de l'ombre qui ronge les yeux et de l'obscur du monde et des saisons qui ravage la terre...

 

 

Le danger – et les plus grands périls – ne sont dans le monde que l'on aperçoit par la fenêtre de la chambre close. Ni sur les chemins de la terre pourtant parfois si hostile. Mais dans les yeux fermés – et rongés de tristesse. Voilà le grand bourreau des cœurs qu'on laisse s'avancer et qui fera dépérir l'âme à petit feu...

 

 

La joie et la lumière sont partout au dedans alors que le monde peine tant à sortir des ténèbres. Et qu'importe le goût des lèvres – et les paroles ! Qu'importe la puissance des bras – et des désirs ! Qu'importe les yeux hostiles et fermés ! Et qu'importe même le destin des arbres et des hommes ! Pourvu que la joie et la lumière demeurent, la terre toujours refleurira. Plus belle. Et plus saine. Et toujours moins gorgée de meurtres et de saccages car derrière la joie et la lumière – et toutes les ombres qui les recouvrent – toujours veilleront l'infini et le silence qui jamais n'abandonneront les silhouettes irresponsables à leur sort indigne...

 

 

Il n'y a de jours plus heureux que ceux que l'on oublie. Que l'on efface dans la présence vivante. Toujours neuve et vierge de toutes les histoires... Sans passé. Et sans avenir. Mais debout. Toujours ouverte et disponible à ce qui passe ici et maintenant...

 

 

Le tambourin des jours sur lequel frappe la vie non pour nous tanner le sort et la peau. Mais pour les adoucir. Et pour que s'ouvre en nous la résonance du ciel afin que la terre s'enivre de joie et danse indéfiniment dans les pas de Dieu et du silence.

 

 

Que chacun fasse donc ce qu'il a à faire ! Telle est, je le crains, l'implacable consigne de l'existence ! Et c'est ce que chacun, conscient ou non, fait en cette vie ! Jouet – et instrument – dociles et infaillibles des souffles et du grand désir qui poussent inexorablement le monde – et chacun de ce monde – vers son destin. Qu'on le veuille ou non, chacun selon sa place et sa fonction – selon sa nature, ses compétences et ses prédispositions – s'y résout. Participant, malgré lui, avec acquiescement ou résistance – avec lucidité ou illusion – à l'incroyable et effarant jeu des souffles et du grand désir...

 

 

Nul ne peut arrêter le monde – et sa marche folle – d'un hochement de tête ni d'une main levée. Pas davantage que l'on peut éliminer la poussière que les vents soulèvent – et déposent sur notre vie...

 

 

La lumière jamais ne se révèle comme nous l'avions imaginé. Elle apparaît – et se montre – toujours telle qu'elle est. Indemne de tous nos fantasmes.

 

 

Les jours pèsent parfois sur notre cœur. L'encombrent par mégarde si nous ne sommes attentifs à la force des retrouvailles avec nos ombres et nos vieux démons qui asservissaient autrefois notre existence. Et la transformaient en malheureux esclavage et en longue – et vaine – mendicité.

 

 

Il y a toujours de quoi se réjouir dans l'orage et la tempête. L'éclair peut-être nous foudroiera-t-il... Et les vents pourraient bien œuvrer – qui sait ? – au déblaiement...

 

 

Les fresques – toutes les fresques du monde – jamais ne pourront nous faire accéder à la beauté – et à la vérité – du silence. Toute œuvre – toute création – serait-elle donc vaine ? Non, bien évidemment. Mais tâchons de ne pas oublier, nous autres artistes, que seul l'élan créatif – la poussée de l'expression – peut nous en rapprocher. Et nous les faire goûter avant qu'elles puissent, un jour peut-être, investir entièrement notre âme. Le cœur, l’œil et la main s'en feraient alors les reflets. Et de ce silence – de cette virginité innocente – la beauté et la vérité jailliraient naturellement...

 

 

La grandeur du monde est sous-jacente à l'apparence. Ainsi en est-il également, bien sûr, du cœur et du ciel...

 

 

La joie et la lumière ne sont pas sans ombres. Mais elles aussi sont accueillies – et éclairées. Aussi que peut-on craindre lorsque l'Amour et le silence président aux destinées...

 

 

La main n'est jamais aussi puissante – et dévastatrice – que lorsqu'elle est soumise aux désirs et aux ambitions périphériques du cœur. Et jamais elle ne sait se faire aussi douce et aimante que lorsque l'innocence et le silence s'imposent pleinement dans l'âme...

 

 

On devrait tous aller nus et sans but sur les chemins. Marcher sans sac, sans bâton ni destination pour voir le jour apparaître. Le monde retrouverait alors un goût d'innocence et de douce aventure. Et le cœur brillerait partout de son Amour. La pluie et le soleil perdraient toute importance à nos yeux. Chaque visage rencontré deviendrait le nôtre. Et la joie et la lumière brilleraient jusque dans les plus obscures catacombes...

 

 

La vie, le monde et les événements font toujours de nous ce que nous sommes. Il nous appartient seulement d'apprendre à le découvrir. Et à le devenir.

 

 

En définitive, rien en ce monde – en ce monde de bruits, de bavardages et de petites tractations – ne vaut la compagnie – et la conversation – des arbres et des nuages.

 

 

Le courage – et le silence résigné – des êtres et des bêtes face à la barbarie des hommes. Rien, je crois, ne m'émeut davantage en cette vie.

 

 

J'attends avec impatience le jour où les hommes mettront fin à toute forme d'exploitation – et qu'ils arboreront avec fierté et ostentation leur abomination de la barbarie signant ainsi la fin de l'agriculture intensive, de l'élevage, de la chasse et de moult autres horreurs... En attendant, il convient de s'armer de patience et de sang-froid. Autant, bien sûr, que de douceur et de bienveillance...

 

 

La mort d'une fourmi ou d'un arbre représente peu de chose dans l'univers. Elle n'est rien. Presque rien. Pas davantage d'ailleurs que la mort d'un homme. Et pourtant... Et pourtant...

Malgré notre ignorance et notre aveuglement – nos représentations étriquées, subjectives et autocentrées –, tout ce qui nous entoure est précieux. Comment pouvons-nous ignorer que l'univers tout entier – et jusqu'à ses plus infimes visages – attend, depuis toujours, notre lumière – notre Amour et notre compréhension ?

 

 

Le ciel, la lune et quelques étoiles, n'est-ce pas là le plus beau soir du monde ? Pourrait-il seulement exister de plus merveilleuse soirée...

 

 

Inutile de se tuer à la vérité. Il convient seulement de laisser mourir le vieil homme qui la cherchait – et qui croyait pouvoir la trouver...

 

 

Le monde n'a que faire de nos paroles, de nos œuvres ou du parfum sous nos aisselles. Il se fout comme de la guigne de nos faiblesses, de nos vêtements ou de nos qualités. Et il se moque bien de savoir si nous sommes riches ou pauvres, éduqués ou illettrés. Le monde ne demande – il ne réclame – que l'Amour. La présence inconditionnelle de l'Amour. Voilà ce que chacun cherche en secret. Et tous les pas, tous les gestes et toutes les paroles du monde ne sont que des appels. Un cri unique suppliant son attention auquel toujours répondra le silence – avec, bien sûr, toujours plus de vérité...

 

 

L'Amour jamais ne se lasse. Mais le cœur parfois, hélas, se fatigue...

 

 

Tu ne trouveras nul abri contre les assauts du monde et des jours. Mais si ton cœur devient innocent, il saura les désarmer...

 

 

Nous appartenons tous à la lumière. Et c'est l'ombre pourtant, le plus souvent, qui nous tient...

 

 

La poésie – lorsqu'elle sait se faire parole – révèle la beauté, la vérité et le silence. Mais les hommes ne sont attachés qu'à la laideur, au mensonge et au bruit. Aussi toute poésie n'est qu'un cri silencieux que nul ne peut entendre. Excepté peut-être les âmes sourdes et aveugles au monde – dont la sensibilité a dépassé ses attraits...

 

 

Dans le désert, le vent s'élance à travers les dunes. Et l'horizon bruit – et tous les horizons bruissent – de son souffle. Comme si l'infini enfin était à portée de main – dans chaque grain de sable...

 

 

Les loups et les hommes. Ce sont leurs dents que l'on voit luire dans la nuit. Et le cri de la faim que l'on entendra jusqu'aux premières heures du jour...

 

 

Ne nous endormons pas sur nos lauriers. Echangeons notre sommeil contre l'épine des roses. Et nous serons surpris, au petit matin, de nous éveiller en plein jour...

 

 

L'âme toujours est prête pour le grand voyage. Seuls le cœur et l'esprit y rechignent. Résistent jusqu'à leurs dernières forces au vent frais qui nous appelle pour nous emporter vers la joie et la lumière qui transformeront le monde en contrées pacifiques – en terre bienheureuse de l'innocence. N'entendez-vous donc pas son invitation – et l'appel du grand large ?

 

 

Ah ! Que j'aimerais parfois que le silence recouvre le monde... La joie et la lumière inonderaient alors toutes les vallées. Et déchireraient la nuit où la vie toujours continue de donner la mort... Et les cœurs – et les mains – ensanglantés se lèveraient soudain pour remercier le ciel d'avoir exaucé leurs vœux les plus secrets... Et le monde alors n'aurait plus qu'un seul visage... Et nous pourrions enfin tous nous agenouiller avec gratitude devant l'Amour – et ses miracles...

 

 

Le silence sans cesse frappe à la porte des jours. Mais les sirènes des siècles – et leurs ombres grises – hurlent – hurlent toujours – à la mort. Recouvrant depuis les premières heures de la nuit son invitation silencieuse.

 

 

Un seul instant pourrait ôter le vil et sombre manteau de la nuit qui recouvre notre vieux corps – et notre vieux cœur – meurtris et frigorifiés. Et dénuder nos épaules pour les envelopper du drap clair de l’innocence. Ah ! Qu'il serait doux alors d'être vivant...

 

 

Laisser – laisser toujours – l'homme aller, à chaque instant, vers son destin sur les routes du monde et de l'existence sans que l'âme jamais ne quitte la joyeuse et tranquille demeure de l'innocence...

 

12 décembre 2017

Carnet n°93 Inclinaisons et épanchements naturels

Journal / 2017 / L'intégration à la présence

J'entends la solitude – toute la solitude – du monde. Je l'entends partout crier sa misère et sa détention. Mais il nous est impossible de lui venir en aide. La solitude est la condition même de l'Amour – et du sentiment inébranlable de l'Unité – qui seront sa seule délivrance... 

Offre à chacun de tes pas un souffle d'innocence et de vérité. Et tu pourras marcher sans une once de lourdeur et de souffrance dans les plus sombres recoins du cœur et de la terre. 

Nul besoin d'ami – et nul besoin d'amour – lorsque le ciel partout fraternise. Nul besoin d'élan – et nul besoin d'horizon – lorsque l'infini vous enlace... 

 

 

Il n'y a que des jours miraculeux. Chaque instant même est un miracle. Sachons nous en souvenir lorsque nous sommes trop soucieux et préoccupés par nos caprices et nos exigences – et que nous en oublions la grâce de vivre. Ou lorsque la joie nous quitte et que nous nous obstinons à marcher à petits pas tristes presque totalement enveloppés par le sombre et lourd voile de la morosité que nous traînons partout comme une malédiction...

 

 

Tout en ce monde a un prix. Excepté peut-être l'Amour et la joie. Mais, eux aussi, en vérité, en ont un : l'effacement de soi.

 

 

Après le silence, les mots dansent encore. Réclament leur part de joie. Aspirent, eux aussi, à participer aux réjouissances. A célébrer la vie, le monde et l'infini.

 

 

Derrière les collines, il y a un soleil que le cœur ne peut atteindre. Mais s'il reste ouvert, il s'y installera. Et inondera l'âme d'une joie et d'une lumière sans pareilles.

 

 

L'écorce du cœur est plus impénétrable que celle de la terre. Et pourtant de cette entaille seulement peut naître l'innocence de tous les édifices...

 

 

La rudesse du monde n'est rien face à celle du cœur. Et si cette dernière demeure, la première jamais ne pourra disparaître...

 

 

Certains hommes ont une existence parfaite. Chez eux, tout est en ordre. Rien jamais ne dépasse... Tout est absolument parfait : le métier, la vie sociale, le conjoint, les enfants, la famille, l'entourage, l'allure, la garde-robe, la coiffure, la maison, le jardin et jusqu'à la couleur des poils de leur chien... Mais bon sang ! Que leur vie est ennuyeuse ! Et triste ! Triste et ennuyeuse à mourir...

 

 

A chaque instant, la vie nous frappe de sa grâce et de ses coups. De minuscules pichenettes en vérité qui, le plus souvent, nous contrarient et nous irritent. Mais la vie nous laisse, l'essentiel du temps, selon les circonstances et la nature du cœur, de longs instants de répit doucereux et ennuyeux – de longs intervalles de routine mortifère et paresseuse jusqu'à ce que la mort nous porte le coup fatal...

Et qu'apprenons-nous de l'existence – et de ses enseignements permanents ? Peu de choses en réalité... Les hommes sont, le plus souvent, de piètres élèves dont la peur et les instincts (renforcés par les événements) font presque toujours obstacle à l'apprentissage – et à la progression de la compréhension...

 

 

L'attention est une présence qui veille sur le monde et les êtres. Et la source des gestes – et de la parole – qu'ils réclament ou dont ils ont besoin. Elle offre ainsi toujours la plus juste façon de prendre soin d'eux.

Dans cette perspective, ce que l'on appelle l'égocentrisme n'est, en réalité, qu'un regard sélectif et autocentré (un regard, par définition, essentiellement tourné vers soi) qui n'a qu'une vision très floue et partielle (voire parfois même inexistante...) de ce qui l'entoure – et qui induit naturellement des actes tournés vers ses propres besoins, demandes et intérêts ; ce que l'on a coutume d'appeler l'égoïsme.

Mais que cette attention soit infiniment restreinte et biaisée (comme avec l'égocentrisme) ou pleine et totale (comme avec le regard impersonnel), elle invite toujours à veiller – à prendre soin et à agir en conséquence – pour le bien-être de ce qui se trouve devant ses yeux en essayant de changer ou de transformer certains aspects ou certaines conditions qu'elle juge inapproprié(e)s.

En dépit de ce constat, il existe néanmoins une différence majeure entre l'attention restreinte et autocentrée (si répandue chez les hommes) et l'attention large, ouverte et impersonnelle (telle que peuvent la connaître les sages et les éveillés) : la place accordée au psychisme et le poids de ses élans.

L'attention large, ouverte et impersonnelle considère toujours les élans psychiques comme des mouvements non personnels. Elle leur accorde, par conséquent, la même valeur qu'aux autres mouvements et phénomènes (ceux que l'on considère habituellement comme ne relevant pas de la sphère personnelle). Elle se résout simplement à répondre à leur demande de façon neutre, juste et appropriée comme elle le ferait pour tout autre besoin ou réclamation.

En revanche, l'attention restreinte et autocentrée est victime, en quelque sorte, de son identification au corps et au psychisme. Elle considère, en effet, qu'elle est, pour une grande part, le corps et le psychisme. Elle se sent donc naturellement encline à la discrimination entre ce qu'elle croit être (une individualité séparée) et ce qu'elle croit ne pas être (le reste du monde). Et comme le corps et le psychisme sont essentiellement portés par la peur, le désir et la projection, cette identification renforce, exacerbe et exagère son inclination naturelle à veiller et à prendre soin en transformant les besoins et les désirs en caprices, en exigences et en anticipations afin d'essayer, avec plus ou moins de succès, d'éradiquer toute peur et de satisfaire le moindre désir...

Voilà sans doute pourquoi le monde est ce qu'il est. Et hormis quelques changements, le plus souvent apparents et superficiels, rien ne pourra véritablement changer si l'attention demeure étroite et focalisée... D'où la nécessité impérative de la souffrance (liée, pour l'essentiel, à l'attention autocentrée et à l'identification au corps et au psychisme) qui induit, tôt ou tard, une interrogation qui mène au cheminement spirituel qui débouche, lui-même, sur une transformation de la perception – et donc de l'attention – qui deviendra progressivement (et naturellement) plus large, plus fine, plus profonde et plus ouverte... et qui se transformera, au final, en attention impersonnelle, non identifiée et non autocentrée...

Et voilà, en quelques mots, bouclée, je crois, la boucle du monde et de la conscience...

 

 

A toute heure, le soleil du jour. Et même jusque dans la nuit la plus sombre...

 

 

Malgré leurs sourires et leurs cils racoleurs, les ombres ne pourront nous secourir. Au pire, elles sauront nous consoler. Et nous distraire. Au mieux, elles nous précipiteront dans l'abîme. Seuil de toute lumière...

 

 

Personne, je crois, n'entendra jamais la parole que nous dictent le vent et les arbres – ni les confidences des herbes et des nuages – que nous recueillons alors que nous arpentons les chemins déserts du monde. Seuls le cœur – et le ciel – s'en émouvront... et s'en enivreront toujours...

 

 

Le poids de la mémoire. Et ses lourdes charrettes de souvenirs que l'effacement fait disparaître. Déblayant ainsi l'esprit pour l'ouvrir à la légèreté de l'innocence.

 

 

Il n'y a rien à posséder – ni à amasser – en ce monde. Il convient simplement de recevoir ce qui nous revient – tout ce qui nous échoit. De célébrer sa venue. D'honorer sa présence avant de le voir s'effacer dans le silence et l'infini.

 

 

Livrons-nous à la joie du chemin. Et de l'inconnu. Enfonçons-nous dans le silence. Effaçons-nous dans l'infini. Pour indéfiniment nous rassasier de présence...

 

 

L'Amour et l'infini baignent le monde. Et l'infime ne peut le voir – et y accéder – que lorsqu'il s'est vidé de toute substance – et que l'innocence a pu remplir ses yeux – et son cœur – jusqu'à ras bord.

 

 

J'entends la solitude – toute la solitude – du monde. Je l'entends partout crier sa misère et sa détention. Mais il nous est impossible de lui venir en aide. La solitude est la condition même de l'Amour – et du sentiment inébranlable de l'Unité – qui seront sa seule délivrance...

 

 

La crainte de la mort peut s'expliquer de bien des façons. Mais au delà de la peur de la disparition du corps et du chagrin à quitter le monde – la terre, nos repères et ceux qui nous sont chers – il me semble que l'effroi de la perte du potentiel de conscience (la perte du potentiel d'accès à la conscience serait plus juste...) constitue notre plus grande angoisse...

 

 

Tout se fane en ce monde. Les fleurs, la jeunesse, la beauté. Tout se défait et disparaît. Sauf, bien sûr, l'Amour et la fraîcheur, toujours neuve, du regard...

 

 

La poésie jamais ne fera renaître le monde de ses cendres. Les ruines et la poussière resteront. Mais elle peut embraser le cœur. Et offrir sa lumière pour laisser au monde des empreintes moins noires...

 

 

Qui saurait combler la part manquante ? Et qui a conscience de cette absence qui ronge à l'origine pourtant de tous nos pas fébriles et inassouvis ? De quoi s'agit-il exactement ? Quel homme peut prétendre ne pas aspirer à retrouver la complétude et l'Unité sans lesquelles sa vie, ses gestes et ses paroles se trouvent comme amputés – infirmes et inguérissables ? Et comment croire que l'Amour et l'Absolu nous soient inaccessibles ? Chacun d'entre nous les cherche bien sûr, à son insu, passionnément et aveuglément. Mais combien sont habités par le souffle nécessaire pour mener à terme leur recherche obstinée du Divin ?

 

 

Le poète et le penseur célèbrent la vie, l'infime et l'infini. Leurs textes dénoncent les supercheries, le mensonge, les illusions et l'hypocrisie. Leurs paroles invitent les hommes à délaisser leurs chimères et à affronter leur misère pour que se révèlent la lumière, la joie, la beauté et la vérité. Et ils n'ont que faire de la sollicitude des hommes. De leurs promesses. Leur indifférence, leurs dénigrements et leurs encouragements n'ont de prise sur eux. La solitude du penseur et du poète – et la liberté de leur parole – sont à ce prix...

La vie, l'Amour, Dieu et l'Absolu. L'infini, la beauté, la vérité et la liberté sont leurs seuls désirs. Leurs seules passions. Et rien ni personne ne saurait faire obstacle à leur farouche et sauvage détermination. Ainsi sont – et vivent – le poète et le penseur...

 

 

Qui ne sent la grâce de nos vies et de nos pas ? Qui ne voit la beauté de la moindre herbe qui recouvre la terre et du plus anodin visage qui la parcourt ? Et qui est aveugle à la lumière que nous sommes ?

Si nul ne le voit – et si nul ne le sent – qu'on instruise donc les hommes ! Qu'ils consultent la sagesse des anciens – et non celle de leurs aînés, le plus souvent, trop immatures pour en être pourvus ! Qu'ils se laissent encourager par leurs paroles ! Et qu'ils se laissent surtout guider par leur curiosité – et leurs propres interrogations !

La vie, nous le savons bien, y œuvre sans cesse mais le regard de l'homme, pris dans la pâte opaque des instincts et des représentations, peine toujours à sortir de l'obscurité. Que faudrait-il donc faire ? Accueillir et patienter serait sans doute le plus sage...

 

 

Offre à chacun de tes pas un souffle d'innocence et de vérité. Et tu pourras marcher sans une once de lourdeur et de souffrance dans les plus sombres recoins du cœur et de la terre.

 

 

La récurrence des jours et des saisons – et tous les cycles du monde, de la terre et du ciel – nous apprennent l'impossibilité de l'achèvement. L'éternel retour de toute chose. Et nous invitent inlassablement à la présence toujours neuve du regard qui jamais ne se laisse emporter par le sempiternel mécanisme de la fuite, de l'effacement et de la renaissance.

 

 

Les fantasmes des jours ne sont que les rêves sombres d'un visage endormi. D'une âme qui dort – et qui se croit éveillée...

 

 

Tout désir est à la fois le prolongement des instincts et un cri, un appel, une volonté farouche de se libérer de toute chose – et de tout désir. D'accéder (enfin) à la pleine liberté.

 

 

Toutes ces notes sont des consignes inutiles que nul homme, sans doute, ne sera amené à lire. Et qui jamais ne pourront se voir appliquées. Excepté si celui qui les tient entre ses mains y voit, comme dans un miroir, son propre visage éclairé par une lumière opportune et adéquate...

 

 

De mots bavards en mots bavards, j'en oublie parfois le silence... Comme il m'arrive parfois d'oublier dans la marche (de pas en pas) d'être pleinement présent. Et déjà arrivé au lieu de toutes les destinations...

 

 

L'homme, être éternel de l'entre-deux. A la fois marqué par les instincts – la malédiction des instincts – et la conscience – la grâce de la conscience. Dont les gestes malhabiles et ambivalents révèlent la double origine – la double appartenance. Et l'éclairage incomplet comme si l'essentiel encore lui manquait...

 

 

La lumière ne pourra s'éteindre. Mais les yeux pourraient bien – qui sait ? – à jamais rester fermés...

 

 

En cette ère de grandeur et de folie narcissiques et consuméristes, chacun rêve de bâtir la maison de ses rêves, grande, luxueuse, confortable et à son image alors qu'un simple abri contre la pluie, le vent et le froid serait nécessaire. Et contenterait l'homme sage.

 

 

Le cercle inexorable des édifices que nous construisons. Qui nous emprisonne. Et qui finira par nous asphyxier – et nous écraser. Anéantissant tout dans sa chute...

 

 

Lorsque je vois les agriculteurs s'éreinter tout le jour sur leurs parcelles, juchés sur leurs énormes et bruyantes machines, passant leur temps à semer, à récolter, à labourer (quelle idiotie !), à sarcler et à gorger leurs champs de pesticides (quelle infamie !) et donc, en définitive, à exploiter – et à abîmer – avec outrance et abjection la terre, je me dis qu'il est plus aisé, plus poétique et moins préjudiciable (beaucoup moins préjudiciable) d'être un paysan du ciel marchant sur les chemins, le cœur vide et joyeux, écrasant parfois – et presque par mégarde – quelques viles parcelles édifiées par les hommes, et cueillant dans le silence de l'âme et des pas – et lorsque le ciel et les saisons le décident – quelques fleurs d'innocence et d'éternité. Et nul ne pourrait nous faire l'affront de penser que cette offrande au monde et aux hommes est moins essentielle que la nourriture que nous ingurgitons. Et même, sans doute, bien plus saine que les infâmes produits agro-industriels que nous servent les exploitants agricoles (et les sbires de la chaîne de transformation et de distribution alimentaire)...

 

 

En revenir toujours à la simplicité et aux éléments naturels. En toutes choses. Pour l'ensemble de l'existence. La totalité des sphères de la vie. Alimentation, sommeil, hygiène, travail, activités, déplacements, rythmes... Sauf, bien sûr, lorsque les circonstances exigent que nous ayons recours à des procédés moins naturels...

Peu d'hommes en ont conscience, mais la vie humaine – et le monde humain – sont devenus affreusement artificiels au fil des siècles. Entraînant le corps, l'esprit et l'âme dans un univers toujours plus envahi et saturé d'images, de représentations, de symboles, d'idées, de protocoles, de machines, de gadgets, d'écrans et de virtualité qui nous éloignent toujours davantage de la vie naturelle à laquelle une part substantielle de notre être appartient. Et cet odieux foisonnement d'artifices (et d'artificialité) ne nous aidera d'aucune façon – en particulier si nous continuons d'en faire usage comme nous nous y sommes toujours prêtés – à accéder à la seconde part substantielle qui nous compose : la conscience. Son Amour, son silence et son infini.

Il ne s'agit aucunement d'opposer le passé et la modernité. Ni de se faire le chantre d'un quelconque passéisme. Il s'agit plutôt de respecter profondément notre nature (et donc la vie et le vivant) et notre double appartenance à la terre et au ciel – au monde organique et à la conscience. Et d'user par conséquent du progrès et des avancées technologiques de façon intelligente et appropriée pour créer les conditions d'une évolution naturelle équilibrée, respectueuse et harmonieuse et garantir aux hommes, aux êtres et au monde un avenir porté par davantage d'Amour et d'intelligence, voie bien plus prometteuse que l'ère apocalyptique et décadente que leur façonne aujourd'hui l'humanité...

 

 

Comment font donc les insectes pour aller – et survivre – dans le vent froid de l'hiver ? Dans quelles secrètes ressources puisent-ils pour traverser la froide saison ? A les voir ainsi affronter la nuit et les heures glaciales du jour, je suis à la fois peiné et admiratif. Et impuissant à les aider – et à accompagner leur farouche détermination à faire face à l'adversité hivernale.

Et lorsqu'ils trouvent refuge dans la maison, je n'ai pas le cœur, bien évidemment, à les repousser. Je leur offre modestement la maigre chaleur du foyer. Et même si beaucoup d'entre-eux finissent par succomber – de façon naturelle je le suppose –, ils périssent, au moins, à l'abri du vent, du froid et des prédateurs. Le plus paisiblement du monde – je l'espère – même si, bien sûr, l'agonie, la faiblesse, le dénuement, la douleur et la mort ne se vivent sans doute jamais de façon tranquille et apaisée...

 

 

Les heures blanches du jour où l'âme s'enfonce avec une douce volupté. Et les grandes plaines du monde balayées par le vent frais de l'hiver où elle s'élance avec bonheur et sérénité...

 

 

Nul besoin d'ami – et nul besoin d'amour – lorsque le ciel partout fraternise. Nul besoin d'élan – et nul besoin d'horizon – lorsque l'infini vous enlace...

 

 

En ce monde, tout est utile – et participe aux cycles et à l'émerveillement. Même les pas (du marcheur) qui émiettent les feuilles mortes. Et les enfoncent dans la terre. Eux aussi aident à la fructification de la vie. Et à la joie.

 

 

Un pas après l'autre. Un mot après l'autre. Un jour après l'autre. Voilà toujours comment arrivent – et se dessinent – l'horizon et la joie...

 

 

L'horreur n'a de visage. Mais ceux qu'elle défigure ne sont anonymes. Même si le sang – et le souffle – n'appartiennent à personne. Pas davantage que la chair que nous partageons...

 

 

Le soleil se couche sur les rives du monde sans que la lumière ait embrasé les yeux des hommes – et leur cœur – encore enfermés dans leur nuit. Et brillerait-il toujours, à chaque instant de la nuit, sur les merveilles de cette terre, ils ne pourraient l'apercevoir. Pas avant que l'âme n'ait trouvé son propre feu...

 

 

Aux rencontres éphémères, préfère l'éternité. Et tous les visages s'éclaireront à leur approche...

 

 

Les pas cadencés jamais ne transformeront le désordre de ce monde. Au contraire, ils aggraveront toujours la fureur et le chaos...

 

 

L'écriture – et en particulier l'écriture poétique – devrait toujours être une joie. Jamais un blâme ni une tristesse. A la limite peut-être un cri qui cherche la lumière...

 

 

Qu'y a-t-il derrière le visage de l'Amour ? Rien ni personne. Parfois seulement un peu de chair... Mais dans ses yeux, il y a l'infini. Dans ses lèvres, le silence. Et Dieu, toujours, dans son souffle.

 

 

En dépit des innombrables mouvements et gesticulations, des nombreux changements, des transformations et des nouveautés permanentes, je sens derrière l'agitation fébrile et l'effervescence du monde, des siècles et des siècles d'inertie qui le condamnent à l'immobilité – à une quasi immobilité. Et qui entravent sa marche vers le destin – et la destination – qui lui sont promis. Le condamnant à avancer à lente – à très lente – foulée. Comme un géant monstrueux – bruyant et excité –, criant, bavant et gesticulant mais contraint de progresser à pas de fourmi sur l'une des minuscules sentes de l'univers.

Il en est, bien sûr, du monde comme de la vie des hommes, foisonnante et exubérante mais, elle aussi, presque immobile où les jours et les années font simplement office de siècles...

 

 

Être, vivre, prendre soin de ce qui nous entoure, marcher et écrire. Voilà qui constitue, d'un certain point de vue, l'essentiel de notre vie. Mais, en réalité, nous ne sommes rien. Nous vivons simplement ce qu'exige l'instant. Nous veillons sur ce qui se présente – et vient à nous. Nous n'allons nulle part – ni ici ni ailleurs. Nous nous laissons naturellement porter par les pas et les vents qui nous poussent. Et nous n'écrivons absolument rien, nous recueillons la parole qui nous traverse. Bref, nous n'existons pas – et ne faisons pas grand chose. Presque rien. Nous nous contentons d'habiter le regard avec innocence et humilité. En laissant nos yeux, notre cœur et notre âme fréquenter la présence. Et en abandonnant nos gestes, notre foulée et notre voix aux exigences et aux nécessités de la vie et de la terre...

 

 

Engorgé de silence. Et pourtant que la parole encore se fait vive...

 

 

A chaque instant, l'éternité nous attend... Pourquoi donc les yeux – et le cœur – des passants ne savent-ils le voir ? Qu'attendent-ils ? La fin du déluge ? Sont-ils si idiots pour croire qu'ils ne mourront avant ? Et qu'importe le nombre de fois où leurs paupières se fermeront pour regarder – et réapparaître – ailleurs, tant que les yeux – et le cœur – resteront clos, nul jamais ne pourra voir... Sans doute faut-il une éternité pour s'ouvrir à celle de l'instant...

 

 

Il y a, chaque jour, dans notre vie de longs instants de poésie...

Lorsque nous nous éveillons le matin, la tête encore embuée des songes de la nuit, et que nous nous attelons aux nécessités du corps et aux premières tâches du jour en laissant libres toujours les vagabondages de l'esprit et les automatismes corporels...

Lorsqu'après notre courte sortie matinale dans la campagne alentour, nous nous asseyons à notre table dans la petite chambre d'écriture...

Lorsque nous entrecoupons notre besogne matinale, assis derrière notre vieil ordinateur à retranscrire les fragments recueillis la veille au cours de notre longue promenade, pour aller couper du bois (fendre quelques bûches pour le feu du soir) ou pour étendre le linge, en petits gestes attentifs et appliqués, dans le jardin derrière la maison...

Lorsque peu après midi, nous allons dans la cuisine pour préparer notre repas – et le prendre sur la table du salon...

Lorsqu'après le déjeuner, nous nettoyons la vaisselle et passons le balai, avec lenteur et attention, dans la pièce principale chargée toujours de poussière, de terre, d'herbes et de poils laissés par les chiens qui entrent et sortent à toute heure du jour (et de la nuit)...

Lorsqu'en début d'après-midi nous nous allongeons sur le tapis de la petite pièce d'écriture pour écouter, avec bonheur et légèreté, quelques extraits poétiques que nous avons enregistrés – ou pour contempler, dans une heureuse béatitude, le silence et les heures blanches du jour...

Lorsqu'après ces instants de douce rêverie, nous quittons la maison pour aller nous promener pendant quelques heures sur les chemins alentour, marcher à pas lents sur les sentiers des collines et des forêts accompagnés par les chiens – la joie d'être ensemble – et de les voir heureux de courir partout suivre leurs sentes olfactives – et que notre main dépose sur le carnet qui nous accompagne quelques paroles – comme un surplus de joie – offertes par la compagnie du ciel et de la terre...

Lorsque le soir nous rentrons à la maison, l'âme ivre de nature et d'énergies, que nous allumons le feu dans la cheminée – et que nous regardons danser les flammes, réunis ensemble sur le tapis, en nous réchauffant après notre longue course dans la pluie et le froid...

Lorsqu'après le dîner, nous allons contempler les étoiles pendant quelques instants...

Et lorsqu'avant l'heure du coucher – et que les chiens dorment déjà sur les canapés qui entourent le lit, nous goûtons la quiétude du soir et de la nuit. Et toute la simplicité du jour – et de l'existence...

Oui, il y a, chaque jour, dans notre vie de longs instants de poésie...

 

 

L'homme peut être catégorisé de bien des façons. Et il existe, en ce monde, quantité de classifications et de typologies humaines. Mais, en définitive, une seule d'entre-elles me semble juste. Et essentielle. A même de définir l'homme de façon simple et pertinente dans tous les aspects de l'existence (et de la spiritualité) : celle qui détermine sa posture générale face à la vie, au monde, à l'inconnu (et au processus de perception et de compréhension*).

* Perception et compréhension de ce que nous sommes, de ce qu'est la vie et de ce qu'est le monde...

Et nous pourrions, de manière schématique, la résumer ainsi : il existe, en ce monde, deux catégories d'êtres humains : les ronronnants et les explorateurs.

Dans la première catégorie, on trouve, en général, des êtres de nature frileuse et tempérée, marqués par la peur (des peurs de tout ordre...) et une forte aversion pour le risque (toutes les formes de risque...) qui se montrent très enclins au ronronnement et aux schémas routiniers (inchangés et quasiment inchangeables). Des êtres qui se bornent au connu et au certain, très peu portés par le dépassement (dans tous les domaines de l'existence et de l'esprit), par l'exploration des limites (toutes les limites possibles...) et le franchissement des frontières (sous toutes leurs formes...). Des créatures d'habitudes et de certitudes que rien – quasiment rien – ne peut faire changer et évoluer. Pas même la vie, les circonstances et les rencontres qu'ils appréhendent, le plus souvent, comme une menace et un risque potentiel (plus ou moins élevé) – et qu'ils s'évertuent à éviter et à fuir ou, au mieux, à sélectionner celles qui pourront leur offrir des opportunités bénéfiques, garanties et sécurisées...

Dans la seconde catégorie, on trouve, en général, des êtres animés par la fougue et la passion – par un appétit et un souffle profonds et mystérieux – dotés d'une espèce de folie et d'une propension à l'excès..., très enclins à l'exploration et au dépassement (de tout ordre là aussi) qui peuvent, bien sûr, être porteurs de craintes – et même d'angoisses – mais qui s'orienteront toujours, et presque à leur insu, vers la recherche (tous azimuts souvent...), la découverte (en toute chose et en tout domaine...), le changement et la transformation. Et qui se laisseront façonner – et transformer – par la vie, les circonstances et leurs rencontres (souvent profondes et innombrables...). Des êtres avides de tout pour s'extirper – essayer de s'extirper – plus ou moins consciemment, de leur condition étroite et mortifère pour avancer progressivement, là aussi à leur insu, vers une forme de transcendance. Vers l'infini et l'Absolu. Bref, vers leur nature véritable (et originelle)...

 

 

Avoir l'humilité et la constance de l'herbe sous le ciel du jour et les étoiles de la nuit...

 

 

Lorsque la poussière – toute la poussière du monde – se transforme en or – et s'offre au cœur innocent –, le plus vil, le plus infime et le plus anodin de cette vie dévoilent (enfin) leur vrai visage : joie, merveille et pure beauté...

 

 

L'innocence est une virginité lucide. Un espace – une présence transparente – qui accueille inconditionnellement tout ce qui se présente sans jugement ni distinction. Avec une parfaite neutralité. Mais toujours avec Amour et tendresse. Et qui éclaire ce qu'elle reçoit. Et le transforme en or.

L'innocence est une grâce – et à la fois le fruit d'un âpre processus de déblaiement* et d'une attention de chaque instant, libre et dégagée – en surplomb – en mesure d'assurer la revirginisation permanente de l'espace de perception et l'effacement continuel de tout ce qui le traverse.

* Déblaiement de nos scories et de nos encombrements : idées, peurs, représentations, doutes, désirs, croyances, espoirs...

L'innocence est la porte qui mène au silence et à l'infini. A Dieu et à l'Absolu qu'elle met à la portée de chacun. Prête à s'ouvrir à chaque instant à tous – à tous les êtres à l'âme et au cœur suffisamment nus et mûrs...

 

 

La vie est un seul jour. Long. Interminable. Et recommencé chaque matin... A l'image peut-être de la conscience qui n'est qu'une seule vie. Interminable elle aussi. Et recommencée, éternellement, à chaque nouvelle naissance...

 

 

Le vide régnera toujours dans l'âme – et le cœur – innocents. Quels que soient les chemins et les circonstances. Pourvu que l'attention soit présente, l'effacement toujours contribuera à la virginité de l'accueil...

 

 

Des jours grandioses et glorieux ? Non, bien sûr, pas au sens commun... Et pourtant. Oui, les jours sont grandioses et glorieux. Des jours humbles et ordinaires. Intenses et exaltants que nul ne saurait corrompre. Et qu'aucune circonstance ne saurait ternir. Des instants de vie pure auxquels rien ne peut être ajouté. Et que tout l'or du monde – comme les plus grands prestiges et les plus grands pouvoirs de la terre – ne pourraient offrir... Une vie simple et dépouillée. Une vie nue. Sans trace. Sans exigence. Ni prétention...

 

 

Honnête. Droit dans ses bottes. Le pas léger. Sans intention. Ni destination. Le cœur aimant. Sincère et disponible. Et l'âme innocente. Voilà comment pourrait se décliner la vie nue.

 

 

Yeux clos ou ouverts, toujours l'innocence brillera dans le silence de la foulée et du visage.

L'innocence est l'état naturel – et originel – du cœur que la soif de l'or et l'esprit de conquête ont corrompu. Mais derrière toute ambition se cache aussi le grand rêve de la tranquillité...

 

 

Instants magiques où l'on ne sait si l'on regarde le monde ou si le monde nous regarde. A moins, bien sûr – évidemment – que nous soyons l'un et l'autre regardés...

 

 

Ces longs instants silencieux où le ciel nous accueille – où il fond notre regard dans le sien. Et les pierres et les herbes que notre foulée caresse sur les chemins...

 

 

Tout resplendit d'une lumière parfaite. Même dans le soir qui tombe. Même dans la nuit la plus sombre... Le regard est en paix. Le monde entier baigne dans un Amour infini. A cet instant, nous savons, avec certitude et évidence, que Dieu habite la terre...

 

 

Les hommes sont, le plus souvent, des murs aveugles tournés vers leur agrandissement et leur embellissement. Obsédés par l'ajout incessant de nouvelles briques. Toujours plus belles. Toujours plus solides et prestigieuses pour offrir au monde leur profil le plus avantageux – et mieux s'en protéger. Hermétiques à l'herbe, au ciel et à l'horizon. Comme, bien évidemment, à tous les murs et murets alentour...

Univers de maçons et d'édifices prétentieux et malhonnêtes où nous vivons enfermés. Existence d'emmurés – et de détention – où nous finirons, tôt ou tard, asphyxiés. Et écrasés, sans doute, par la chute (inévitable) de nos malheureuses édifications. Nous finirons tous ensevelis sous les décombres. Enterrés parmi les ruines et la poussière. Seul legs que nous offrirons à la terre...

 

 

Ne jamais imiter. Comprendre – et accueillir – ce que l'on est. Totalement. Demeurer sans référence, sans modèle ni déguisement. Dans la vérité brute – et sans artifice – de ce que nous sommes... Toujours faire avec ce que l'on est. Avec tous les aspects – et toutes les parts – qui nous composent. Et les accepter toutes. Pleinement. Sans condition. Pour parvenir à être véritablement soi-même. Au plus juste de soi-même. Et à y demeurer. A s'y maintenir quelles que soient les circonstances afin de participer à la justesse du monde. A sa plus parfaite justesse...

 

 

Lorsque l'écriture sait se faire le reflet du ciel et de l'infini (et non lorsqu'elle s’escrime encore, dans son immaturité, à les chercher...), elle constitue un surplus de joie ou d'énergie. Dans le premier cas, elle est le jaillissement irrépressible de l'expression. De l'expression célébrative. Et dans le second, elle devient l'expulsion nécessaire du trop plein – ou de l'encombrement – pour retrouver l'équilibre (précaire) de la virginité et de l'innocence indispensables à la nudité de l'accueil perceptif.

 

 

Jamais l'âme ne quitte l'enfance. Chez l'homme, elle reste longtemps – très longtemps – puérile avant de pouvoir devenir innocente...

Il suffit de regarder en soi – et il suffit de regarder le monde – pour apercevoir le comportement infantile et immature des hommes. Dans tous les domaines... Qui, même caché derrière son honorable statut d'adulte sensé et raisonnable ou retranché derrière les plus hautes fonctions et responsabilités – n'a-t-il jamais rêvé en secret – et désiré de toutes ses forces – l'approbation, l'appui, le réconfort ou les conseils d'un père, d'une mère, d'un aîné, d'un maître ou d'une quelconque autorité ? Quel homme n'a-t-il jamais aspiré – toujours dans le plus grand secret (mais est-ce si honteux ?) – à remettre ses choix et ses décisions et même à placer sa vie entre les mains – et le pouvoir – d'un plus grand que lui afin de s'épargner d'avoir à assumer totalement ses actes et se prémunir d'avoir à diriger son existence en toute indépendance ?

Quant à l'enfance éternelle de l'âme, il semble évident que le passage de la puérilité à l'innocence correspond, ni plus ni moins, au processus naturel du cheminement spirituel. A la transformation progressive de la compréhension et de la perception (sensibles et vécues) de notre nature véritable. Autrement dit, à l'extinction de la croyance en notre individualité pour l'ouverture à l'infini et au silence – au ressenti habité de la présence impersonnelle, portée par l'Amour...

 

 

Vivre comme l'herbe insoucieuse de son sort. Indifférente à la pluie et au soleil des jours. A la foulée qui la piétine, à la bouche qui l'arrache comme à la main qui la coupe. Se dressant, vaillante, dans la lumière. Fidèle toujours à sa nature et à son destin.

 

 

Le modeste poète marche, chaque jour, dans le vent froid de l'hiver. Le carnet dans la poche ou tourné vers le ciel. La page blanche ouverte à la lumière. Seule présence au milieu de la forêt silencieuse...

 

 

Le carnet accompagne nos pas. Chaque instant de la marche. Chaque découverte. Chaque pépite dénichée. Chaque instant de vie pure et de silence. Mais il assiste aussi, bien sûr, aux épanchements du cœur et de l'âme. A leur ouverture progressive au vide et à l'innocence. A la joie – et aux peines parfois – du chemin. Chaque jour, grâce à la main fidèle, il s'en fait le témoin pour dire le rapprochement inévitable, à chaque foulée, du ciel et de la lumière...

 

 

Qui peut s'opposer au déroulement implacable du destin des êtres – et du monde ? Nous avons beau, chacun, y contribuer – et y participer –, la puissance et l'envergure nous font défaut, l'essentiel du temps, pour en remodeler la trajectoire et en refaçonner la tournure – et les virages... Aussi nous reste-t-il, comme à l'accoutumée, qu'une seule possibilité pour accompagner les êtres et le monde – et adoucir éventuellement les affres de leur destin : être (ou se faire) présent, accueillir ce qui vient à nous, prendre soin et veiller au mieux sur ce/ceux qui nous entoure(nt)...

 

 

Le passage inébranlable – et fulgurant – des jours et des saisons. Le déroulement inépuisable du temps ordonnant le défilé permanent des morts et des naissances sous les yeux hébétés et impuissants, tantôt ravis tantôt désespérés. Et dans le regard clair – et souriant – de l'âme sensible à la présence. Et à chaque instant d'éternité.

 

 

Être poète, c'est être un regard – et un cœur – sensibles et ouverts au moindre frémissement. Aux plus infimes élans – et aux plus invisibles tressaillements – de la vie, de l'âme et du monde. L'écriture n'est pas indispensable. Et moins encore intentionnelle. Mais il lui arrive, il est vrai, de jaillir pour témoigner de cette grâce...

 

 

La démarche lente. Les yeux humbles et caressants posés sur le chemin. Et l'âme vive. Et sensible. Le cœur vierge. Et le regard clair. Sans tache. Souverain. Ainsi vit – et chemine – l'homme sage.

 

 

L'heure s'efface toujours pour un instant plus clair. Et que les yeux – et le cœur – le trouvent sombre ou lumineux importe peu pourvu que l'âme sache voir – et se laisser guider par la lumière du regard...

 

 

Le corps et l'esprit toujours expriment la sensibilité vive – et, bien souvent, non perçue – de l'âme. Ils en sont à la fois la fleur – et le vêtement qui s'expose aux yeux du monde et habille l'univers du visible pour que chacun offre son attention, ses gestes les plus précieux et des soins appropriés. Afin que nous puissions tous découvrir les vastes trésors cachés de l'invisible et en pénétrer les profondeurs...

 

 

La terre est-elle aussi solide et aussi stable que nous le disent – et nous le font croire – les hommes ? Le monde est-il réellement tel qu'il a l'air d'être – et tel qu'on nous le présente ? Les vérités qu'on nous assène depuis l'aube des temps ont-elles quelque épaisseur ? Un semblant de véracité ?

Inutile de tenter de répondre à ces questions tant que l'esprit, les idées et les pensées demeureront notre seule bouée – et notre seul gouvernail – pour manœuvrer dans les méandres de l'existence (et essayer de nous sauver de ses précipices)...

Seul le regard vierge et innocent – indemne de toute représentation – saurait nous éclairer... en laissant, sans aucun doute, sur nos lèvres un sourire de béatitude hébété et silencieux...

 

 

Vie et mort prises dans la même danse. Et les âmes qui tournoient – qui continuent de tournoyer – dans le silence, secouées si souvent par les soubresauts des existences...

 

 

Si Dieu n'était qu'un songe face à l'éternité, l'âme ne pourrait s'extirper du mauvais rêve – du cauchemar terrifiant – que représentent les hommes...

 

 

Malgré le regard – la permanence et l'éternité du regard (et sa présence ressentie et incontestable) –, comment ne pas être angoissé devant l'échéance de la fin ? Et bouleversé lorsque vient son heure ? Quel homme peut accompagner les formes et les êtres – et en particulier ceux qui lui sont chers – et aller lui-même vers la mort sans tressaillir – et sans que son âme soit rongée de tristesse ?

 

 

En ce début d'ère de trans-humanité (et voire même de post-humanité), il serait judicieux de s'interroger sur la figure que le monde pourrait offrir à l'homme augmenté ? Sera-t-il une sorte de surhomme avec des capacités cognitives, mnésiques et intellectuelles beaucoup plus développées (ce qui, au vu de l'intelligence actuelle, ne serait, évidemment, guère difficile...) ? Avec un corps plus résistant et plus performant muni d'organes et de composants synthétiques et interchangeables ? Avec des capacités sensorielles décuplées, plus fortes, plus fines et plus profondes ? Avec des modes communicationnels moins grossiers – et plus invisibles ? Deviendra-t-il un être doté de plus de puissance et d'envergure ?

Et si tout cela advenait – et cela adviendra sûrement – qu'en sera-t-il du cœur et de l'âme ? De la sensibilité émotionnelle et affective ? Cette dernière pourrait-elle seulement être étendue et élargie ? Il y a de grandes chances que l'on n'y parvienne de façon naturelle... Se contentera-t-on alors d'agir artificiellement sur les gènes et grâce à la chimie (encéphalique et physiologique) pour parvenir à quelques résultats et offrir ainsi au monde, d'une manière bien étrange et fort peu naturelle, davantage de paix, d'amour et d'intelligence ? Qui peut aujourd'hui réellement savoir ce que sera l'homme de demain – et l'avenir que nous préparons pour le monde – et pour l'humanité – avec nos recherches contemporaines tous azimuts sur les nouvelles technologies qui sont, disons-le clairement, assez révolutionnaires (les plus révolutionnaires et les plus décisives sans doute depuis les premiers pas de l'homo sapiens sur terre) ? Et quels usages ferons-nous de toutes ces promesses de progrès ?

 

 

La dureté, la rugosité et la froideur de la matière sur la chair. Voilà la condition – l'âpre et rude condition – du vivant dans son environnement terrestre naturel. Aussi comprend-on, bien sûr, les raisons qui ont depuis toujours poussé l'esprit à transformer la matière pour la rendre plus agréable et confortable. Et à rechercher la tendresse, la douceur et la chaleur dans les relations et le monde non objectal (en particulier dans les rapports entre les êtres et les choses de l'esprit)...

 

 

Nous vivons à peu près tous comme si les êtres et les formes étaient éternels alors que nous sommes tous en sursis, soumis à un équilibre extrêmement fragile et précaire. Et que seuls le regard (la lumière) et la substance (l'énergie) sont éternels... Et n'allez pas imaginer que les hommes en ont conscience... Peut-être en ont-ils simplement la vague intuition... ou, au mieux, en ont-ils le pressentiment...

 

 

Un jour, un jeune homme, lettré et tourmenté par l'infamie de la terre et ses propres penchants sans doute, quitta son foyer pour parcourir les chemins du monde, bien décidé à répondre à une question qui le rongeait depuis sa naissance (et depuis l'aube des temps peut-être...) : l'existence du mal – et des malheurs...

Alors qu'il progressait dans sa quête, perdant chaque jour un peu plus l'espoir de trouver une explication, il croisa, par une froide matinée d'hiver, un vieil homme assis sur un muret de pierres. Le jeune homme, éreinté et désespéré par sa longue marche infructueuse, s'assit à ses côtés. Et ils restèrent ainsi, pendant de longs instants, sans parler, nouant une sorte de dialogue silencieux.

– Croyez-vous au mal ? En l’existence du mal ?

– Le mal ? Comme concept ? Ou comme incarnation ?

Le jeune homme ne sut répondre. Le vieil homme le regarda alors en souriant.

– L'ignorance est la source de tous les maux...

Et sur le visage du jeune homme se dessina aussitôt un sourire. Il s'empressa de saluer son hôte (d'un hochement de tête respectueux) et s'en fut pour méditer, sans doute, la réponse. Et tâcher, peut-être, d'y remédier...

 

 

La mélancolie est la tristesse de l'âme – son état naturel en quelque sorte – lorsqu'elle n'a pas su trouver sa demeure : la lumière et sa joie. Et qu'elle se morfond dans l'ignorance, l'incompréhension et l'impuissance. Incapable encore de la dénicher en elle-même en dépit de ses efforts – et après s'être souvent démenée pour la dégoter en ce monde... L'abandon sera ici, comme toujours – et comme pour presque toutes les choses de cette vie – la porte de la délivrance...

 

 

Ce souffle inépuisable qui nous tient, qui nous anime et nous maintient en vie, source de tous les élans. Né peut-être – né sans doute – de l'alliance éternelle – et inaltérable – de l'énergie et de la conscience. Qui traverse les âges, le temps et la mort. Qui pénètre la matière, la chair et l'esprit. Qui jaillit, tournoie et se déverse partout, ici et là. Puissant. Et indomptable. Incontrôlable. Et infini. Que seul le silence – la présence silencieuse – peut accueillir. Et apaiser. Sans pour autant jamais affaiblir – sinon en investissant pleinement l'esprit – sa farouche détermination à se déployer en tous lieux et en toutes choses et à persévérer dans son étrange et mystérieuse besogne...

 

 

L'épée et le goût du sang ne peuvent rivaliser avec l'innocence. Avec la fine lame de l'innocence. En dépit des batailles apparemment perdues, c'est elle que cherchent les hommes à travers toutes les horreurs qu'ils commettent.

L'innocence est – et sortira – toujours victorieuse de toutes les guerres car tous les combattants n'aspirent, en vérité, qu'à une seule chose : la paix – la grande paix de l'âme...

 

12 décembre 2017

Carnet n°94 Bribes de portrait(s) impersonnel(s)

Journal / 2017 / L'intégration à la présence

Une voix qui chante dans l'air frais du matin. Un chien, au loin, qui aboie. Le souffle lent du vent dans les feuillages. Les battements du cœur. Et les danses du monde. Réunis en un seul point... Au point le plus dense et le plus ouvert de l'écoute où tout apparaît et s'efface sans jamais se briser. Où même les étoiles – les poussières et les galaxies les plus lointaines – sont invitées...

La vieillesse sur un visage. Les empreintes forcenées des jours et du malheur. Les marques inguérissables de la vie. Et au milieu, comme un pied de nez au temps et à la souffrance, la clarté du regard. La lueur impérissable de l'innocence, toujours fraîche et vivante, au fond des yeux comme le reflet inépuisable – et inaltérable – de l'éternité...

 

 

[Prologue]

Toi, moi, le monde, les hommes et le ciel appartenons-nous à la même tribu ? Sommes-nous soumis au même règne ? Qu'est-ce qui nous relie ? Qu'est-ce qui nous rassemble ? Qu'avons-nous de commun ? Et qu'est-ce qui nous différencie ? Pourrions-nous dresser, en quelques mots, notre portrait ?

 

*

 

Au bord de la nuit – aux confins de ses ultimes frontières –, la naissance du jour. Et le lever du soleil. Et sur les lèvres, l’irrésistible sourire de l'hésitation. Mais qui aurait l'audace de se croire capable de résister à la puissance des cycles et des processus naturels ? Faut-il donc être fou pour s'imaginer pouvoir, ne serait-ce qu'un instant, s'y opposer ou s'y soustraire ?

 

 

Les mains de l'ogre gisent par terre. Inertes. Et pourtant soufflent encore dans le cœur quelques vents ardents qui poussent sur les chemins. Et vers l'horizon inaccessible...

Mais pourquoi les pas auraient-ils une fin lorsque la faim s'est apaisée ? Les feuilles renoncent-elles à naître, à croître et à tomber sur le vieil arbre sage ?

 

 

[Petit clin d’œil à Sun Tzu]

L'ombre du bâton cache parfois la main qui le fait tournoyer. L'anonymat du combattant rend alors ses coups plus décisifs...

 

 

Abattre des arbres vieux de plusieurs dizaines – ou centaines – d'années en quelques secondes – ou en quelques minutes... Parcourir le monde en quelques heures... Accélérer artificiellement la croissance des plantes... Réifier les êtres de ce monde... Produire à échelle industrielle à toute heure du jour et de la nuit...

Qui a conscience que la lenteur est la seule allure respectueuse de l’œuvre du temps car, elle aussi, va de son rythme naturel ? Et qui sait que « le cas par cas » est le garant d'un travail de qualité où l'on fait la part belle à chaque geste, précis, mesuré et attentif. Et où l'on respecte la vie et le monde autant que ce que l'on crée, fabrique ou façonne ?

Mais l'esprit dans sa folie de l'immédiateté, son incapacité à accueillir la frustration et son incessante aspiration à combler le manque ne l'entend pas de cette oreille. Voilà pourquoi les hommes – et le monde qu'ils ont façonné – soumis, tous deux, au diktat de l'esprit et des désirs – courent sans cesse – et de plus en plus vite – et fabriquent en masse, les yeux rivés – toujours rivés – sur leur absurde volonté de croissance, de développement et d'expansion...

 

 

La sagesse d'un homme – et d'un peuple – se mesure, sans doute en partie, à sa lenteur et à son silence*. La lenteur révèle son respect du temps – et de son œuvre sur la vie et la matière. Et le silence son inclinaison à la contemplation et à la présence. Et son goût pour le parfum de l'infini et de l'éternité...

Le silence et la lenteur (la lenteur des gestes et de la foulée – qui n'empêche nullement, bien sûr, la vivacité d'esprit) sont indéniablement les marques d'une certaine sagesse, d'une forme de gratitude et d'ouverture. Et la vitesse et l'agitation bruyante sont, au contraire, le reflet d'une certaine forme d'ignorance, d'irrespect et d'insensibilité.

* Un silence non culturel...

 

 

Ah ! Que la terre serait douce – mais sans doute plus âpre – sans la présence des hommes !

 

 

Nos fragments (nos fragments d'existence et d'écriture) sont les éléments d'une seule et même pièce – d'un seul et même puzzle : la vie humaine enchevêtrée dans le monde (et les instincts) et ouverte à l'infini (et à la conscience), d'abord ignorante et fermée, luttant et résistant avant d'apprendre progressivement à découvrir sa nature fondamentale – et à devenir ainsi plus ouverte et accueillante...

 

 

L'infini et l'éternité dans l'Amour et la lumière, voilà le rêve secret de tous les êtres – et de tous les hommes ! Et tous les pas et tous les gestes de ce monde ne sont faits que de ce désir... Et bien que peu en aient conscience, chacun n'aspire, en vérité, qu'à cela : retrouver cette envergure originelle.

 

 

Qui sait voir cette part sombre en nous qui se délecte de l'obscur – et qui aime la pénombre ? Qui sait voir cette part sombre si rétive à l'offre de la lumière qui sait pourtant si bien l'éclairer ? Et qui lui permet de rester tapie dans l'ombre. Et de continuer à chérir le noir. Et même à le faire rayonner... Comme si la lumière savait – avait compris – que l'obscur ne peut totalement s'éteindre. Que son existence est primordiale à l'équilibre – et à l'évolution – du monde et de la vie. Et que sa place est (presque) aussi essentielle que la sienne...

 

 

Dans les banquets, les salons feutrés et les repas de famille, la vérité est rarement sur les visages. Il faut baisser son regard jusque sous la table – et pénétrer dans les alcôves – pour en apercevoir quelques miettes. Sous ces angles-là, le visage des hommes apparaît. Et l'on voit, derrière le reflet des mille facettes, la sombre et stupide figure de l'humanité. Plus bête que méchante. Plus apeurée que cupide. Plus naïve que maline. Et plus perdue et désorientée qu'elle ne le croit... Et derrière ce masque pitoyable étouffe le seul vrai visage de l'homme : l'Amour, la tendresse et la lumière qui resplendissent parfois – et par intermittence – lorsque le cœur, pour un instant, sait se faire honnête et qu'il brille au fond des yeux – et dans la parole innocente des lèvres authentiques...

 

 

La vie exiguë – et l’exigu de toute existence – ne sont, en réalité, que la contraction de l'infini. Une sorte de crispation. Un mal passager – bien que durable chez la plupart – dont l'infime finit – peut finir – par guérir en s'ouvrant (le plus souvent de façon progressive) à la fois à ce qu'il contient et à ce qui l'entoure et le dépasse... Bref lorsqu'il devient sensible au triple lieu où siège l'infini...

 

 

Qui, en ce monde, connaît l'enjeu de toute vie ? Et le défi de tout homme ? Et qui sait s'y prêter avec conscience, honnêteté et persévérance ?

 

*

 

[Plongée dans la condition naturelle et la solitude ordinaire de l'homme – Consignes pour l'homme qui marche]

 

Vers quel regard – et quel cœur – se tourner sinon vers les siens ?

 

 

L'indifférence du monde devrait toujours nous inciter à se pencher sur soi comme son meilleur ami. Le plus fidèle et le plus bienveillant qui soit... Et jamais nous donner le sentiment qu'il nous faut essayer de percer – toujours en vain, bien sûr, – quelques trouées d'attention dans le mur hermétique et inaltérable des regards et des cœurs...

 

 

Tout individu – tout être qui se prend pour quelqu'un – est le champ à la fois de tous les possibles et de tous les conflits. Simultanément – ou tour à tour – aire d'invitations, de plaintes et d'exigences qui n'en a – et n'en aura – jamais fini avec le monde...

La lucidité, l'honnêteté, le courage et la persévérance seront les outils les plus précieux pour s'extraire de cette indigence. Il n'y a d'autre voie pour s'extirper de cette misère existentielle. Et pour prétendre à la vraie vie – et aux jours grandiosesAux instants de vie pure, à l'Amour et à la joie. A la complétude et à l'unité.

 

 

L'innocence et la lumière jamais ne s'offrent d'un claquement de doigt. Comme toutes les choses de ce monde, elles se méritent, elles aussi... Et se gagnent à la sueur des pas. Mais contrairement à la plupart, on ne peut se les approprier*. Ni les posséder*. Il nous est seulement possible de les côtoyer, de les fréquenter – et, au mieux, de les habiter. Instant après instant. Et pour les recevoir – et les vivre – ainsi, il convient d'être mûr. Et la maturité s'acquiert lorsque l'abandon, l'effacement et l'ouverture deviennent les maîtres-mots de notre existence...

* Même si, en vérité, on ne peut rien s'approprier ni posséder en ce monde. Contrairement à ce que l'on imagine, nous ne possédons pas les objets... Les titres de propriété sont des illusions... Les objets qui nous entourent et dont nous pensons être les détenteurs, nous en avons, en réalité, simplement l'usage pour quelque temps... Nous pouvons en jouir, bénéficier de leur agrément et en faire ce que bon nous semble, nous pouvons les entretenir, prendre soin d'eux ou les négliger... mais jamais ils ne pourront nous appartenir... Jamais nous n'en serons les propriétaires...

 

 

Le silence des jours est impuissant à nous faire accéder à celui du cœur. Il peut, certes, nous aider à apaiser provisoirement ses exigences. Mais il est préférable de laisser d'abord s'éteindre les élans de l'âme... Et lorsque celle-ci sera devenue suffisamment silencieuse, les bruits des jours et du monde n'auront alors plus guère d'importance...

 

 

Les plus décisives rencontres comme les plus grandes gloires sont solitaires. Et anonymes. Et bien que personne (excepté soi-même, bien sûr...) ne puisse en être le témoin, elles mènent toujours au firmament de l'homme...

 

 

Qui a cure de notre vie ? Qui s'en soucie réellement ? En dépit des apparences – et de ce que nous croyons –, nous ne sommes pour l'essentiel du monde – et même pour le monde entier – qu'une insignifiance. Nous ne sommes rien. Presque rien. Une quantité négligeable dont le monde peut se passer. Et que l'on peut remplacer sans mal – et sur le champ – par un autre... Nous ne sommes – et ne pesons – pas davantage qu'un brin d'herbe parmi tous les brins d'herbe de la terre.

Ne nous laissons pas bercer d'illusion par notre entourage, sa présence, ses yeux doux ou ses paroles mielleuses, réconfortantes ou rassurantes. Si nous n'étions pas présent, avec qui seraient les êtres qui nous entourent ? Si nous venions à disparaître – et quand bien même aurions-nous, à leurs yeux, quelques valeurs –, croyez-vous vraiment que leur cœur s'arrêterait de battre ? Ne continueraient-ils pas à vivre – et à poursuivre leur existence ?

Ainsi sont la vie, le monde et leurs créatures. Et il n'y a pas à en juger. Ni à s'en plaindre. Pas davantage à vouloir qu'il en soit autrement... Il convient seulement d'être lucide et honnête avec ce qui est. Avec la réalité. Voir et accepter les choses telles qu'elles sont – et tout ce que la vie et le monde peuvent susciter en nous de désirs, de frustrations, de sentiments et d'émotions (quelle que soit leur nature...), voilà la première exigence pour celui qui marche et aspire à la vraie vie. A sa joie et à sa splendeur.

 

 

Se tourner vers soi – de façon égocentrique ou non, cela n'a, à ce stade, guère d'importance. Voir qui l'on est, à quoi l'on aspire, ce que l'on croit, ce que l'on pense, ce que l'on espère, ce que l'on craint. Regarder ce qui nous anime... Comprendre comment le corps et le psychisme fonctionnent... Et répondre par soi-même à leurs exigences – à toutes leurs exigences. Comme si nous étions le seul être au monde (ce qui est toujours le cas en dépit des apparences...) à pouvoir nous satisfaire. Ne compter sur aucun autre que soi, voilà la deuxième étape...

 

*

 

Les plus belles paroles comme les actes les plus généreux que nous offrons au monde ne sont presque jamais entendus. Ni appréciés à leur juste valeur... Comme si nul n'était capable de les recevoir... Comme si chacun avait besoin, au préalable, pour y être réceptif d'emprunter par lui-même le chemin des découvertes... Il n'y a, je le crains, d'autre voie pour comprendre – et devenir sensible à la beauté, à la générosité et à la justesse de la vie et du monde. A la beauté, à la générosité et à la justesse de leur présence, de leurs gestes et de leurs paroles...

 

 

Qui écoute – qui sait écouter – dans la cacophonie ambiante où les voix, les cris et les gémissements se mêlent aux sirènes des cités, aux haut-parleurs et aux fonds musicaux des marchés et au vacarme incessant des engins de chantier et de construction ? Qui sait entendre le silence ? Et écouter – et accueillir – les bruits – tous les bruits – depuis cet espace silencieux ?

 

 

Le silence sans envergure n'est qu'une voix muette sur un visage éteint. Que la mort, discrète, est en train d'effacer...

Pour être vivant – pleinement vivant –, le silence toujours doit être sensible et habité...

 

 

Les arbres, les herbes et les nuages sont les plus grands poètes de ce monde. Toujours ouverts à la terre et au ciel. Toujours ouverts au soleil et à la pluie des jours. Suffisamment vides pour se laisser traverser par les vents qui balayent les plaines et les vallées. Et toujours humbles pour aller chaque jour, de leur foulée anonyme, vers l'infini et la lumière. Voilà pourquoi leurs œuvres sont si belles et si profondes. Si bouleversantes d'innocence et de vérité...

Ceux qui écrivent devraient suivre leur exemple. Et prendre note de ces caractéristiques et de cette candeur. Leurs paroles seraient alors plus vives et plus sensibles. Plus belles et plus silencieuses. Plus dignes d'être exprimées. Et de figurer dans ce monde...

 

 

Je devrais apprendre à me taire. Et à extirper l'indigeste de ma parole. Mais toujours elle m'oblige à souiller le silence en le commentant de mille façons. Pourquoi m'y enjoint-elle, elle qui sait si bien que nous ne pourrons jamais l'atteindre ainsi...

 

 

La vieillesse sur un visage. Les empreintes forcenées des jours et du malheur. Les marques inguérissables de la vie. Et au milieu, comme un pied de nez au temps et à la souffrance, la clarté du regard. La lueur impérissable de l'innocence, toujours fraîche et vivante, au fond des yeux comme le reflet inépuisable – et inaltérable – de l'éternité...

 

 

Il y a encore beaucoup d'encombrements et de scories au fond de mon cœur pour que la parole se déverse ainsi chaque jour... Mais aussitôt que mon carnet les ramasse, d'autres surgissent... Comme si ma présence au monde et à la vie les enfantait sans cesse. Comme si tous les événements – les plus infimes comme les plus imposants – traversaient mon âme. Mon âme si sensible. La pénétraient. Et l'alourdissaient de leur poids. En aggravaient l'encombrement. Et la faisaient déborder – déborder partout – et jusqu'à remplir mon cœur. L'obligeant, en quelque sorte, à écrire sans cesse pour se défaire de ces charges pesantes et inutiles...

Le silence parfois, il est vrai, me délivre en un instant de tous ces encombrements. Lorsque mon cœur – et mon âme – retrouvent l'innocence. Et peuvent revêtir ses habits de grâce et de légèreté... Plus rien alors n'est nécessaire : ni vivre, ni écrire. Ni effacer ni se débarrasser. Lorsque la parfaite vacuité de la pleine présence est habitée, être regard devient alors la seule réalité. La seule voie. Et la seule délivrance. Tout – tout le reste – devient secondaire. Et (presque) sans importance...

 

 

La parole – qu'elle soit offerte par les lèvres ou la plume – n'aura jamais l'envergure et la puissance d'une présence – et d'un geste – justes. Elle peut, il est vrai, toucher profondément le cœur – l'ébranler – et même le chambouler comme elle peut l'inviter à s'ouvrir à l'innocence et à l'infini... Mais elle n'aura véritablement d'effet sur le vécu – et le quotidien – de celui qui la lit (ou l'entend) que lorsque son âme s'en sera emparée. Et qu'elle pourra s'en emplir totalement. Ainsi seulement la parole pourra prétendre avoir été utile – avoir achevé sa tâche et réalisé, en quelque sorte, sa mission – en contribuant parmi mille autres choses et événements à la rude – et mystérieuse – besogne de la compréhension en rendant possible et effective l'ouverture à l'innocence et à l'Amour – à l'infini et à l'Absolu – ressentis et vécus dans l'univers relatif du monde, des êtres et des hommes...

 

 

La mécanicité des gestes, la fébrilité des pas et la réactivité des paroles peuvent, elles aussi, se vivre – et se goûter – en présence...

 

 

Il faut (très souvent) parcourir un long chemin avant de pouvoir contempler les visages – tous les visages – du monde à la lumière de l'innocence. Et cet éclairage, parfait en quelque sorte, offre à la fois l'Amour et la lucidité nécessaires au silence, au geste et à la parole que les visages, consciemment ou non, attendent ou réclament...

 

 

A quoi ressemble notre journée ? Voilà une question à la fois étrange et très simple. Chaque jour, nous répondons aux nécessités essentielles du corps – si lié à la terre et à la nature – à travers la satisfaction des exigences physiologiques et quelques heures de marche dans les grands espaces naturels. Chaque jour, nous répondons aussi aux nécessités essentielles de l'esprit – si lié à la conscience – à travers la présence (la présence contemplative) et l'écriture (de quelques fragments). Et chaque jour, nous répondons enfin aux nécessités minimales du foyer (hygiène et propreté de base de l'environnement de vie).

Le reste, à dire vrai, n'a guère d'importance. Et n'a que peu d'intérêt. Il est constitué des éléments les plus grossiers de notre idiosyncrasie. Et bien que cette dimension si singulière et anodine de l’existence représente chez la plupart des hommes l'essentiel de ce qu'ils appellent « leur vie » et qui est, en général, composée de très nombreuses activités valorisantes, narcissiques et distractives auxquelles ils consacrent une grande part de leurs efforts et de leur temps, elle est chez nous presque totalement inexistante et complètement anecdotique. Elle se limite principalement à l'amour – et à la présence – des chiens dans notre existence et à quelques moments récréatifs vespéraux consacrés, le plus souvent, à quelques recherches sur internet sur des sujets aussi multiples que variés et au visionnage de séries anglo-saxonnes en version originale (parfois jusque tard dans la nuit...). Voilà, si l'on peut dire – et bien que ces instants ne soient antinomiques – ni incompatibles – avec les nécessités essentielles du corps et de l'esprit, les seuls instants de distraction journaliers que nous nous accordons...

Il est peu dire que les nécessités essentielles mobilisent la quasi totalité de notre attention. Et de notre énergie. Et occupent la quasi totalité de notre journée. Oui, ainsi est notre vie. Routinière sans doute... peu attrayante peut-être... mais indéniablement tournée, je le crois, vers l'essentiel de l'homme...

 

 

Lorsque le vent se calme, le silence, à nouveau, se fait entendre dans la plaine... jusqu'à l'arrivée des prochaines bourrasquesMais qui sait entendre le silence malgré le vent Et qui le sent resplendirdans la furie des souffles ? Et qui sait demeurer silencieux durant la tempête ?

 

 

L'abandon est, sans doute, l'une des plus belles preuves d'amour (et de confiance) qu'un être puisse accorder en ce monde. Preuve d'amour (et de confiance) à l'égard de la vie. A l'égard de l'Autre et du monde autant qu'à l'égard de Dieu et de l'infini...

 

 

Ah ! Le cœur humain qui, sans cesse, balance entre le besoin rassurant de la routine doucereuse et la nécessité de l'aventure intense et exaltante. Il en est ainsi avec la vie comme avec l'amour. Comme si l'esprit était toujours pris entre deux feux ; la petite chaleur ronronnante des jours et le grand brasier de la passion. Cherchant l'une et l'autre. Et ne pouvant jamais les réunir. S'ennuyant parfois à mourir dans la première. Et se consumant avec ardeur et jusqu'à la folie – et presque jusqu'à la mort parfois – dans le second.

Dans ce dilemme, l'homme est pris au piège. Selon sa nature, il sera essentiellement amené à vivre une existence routinière ou une vie aventureuse avec, il est vrai, quelques escapades, plus ou moins fréquentes et plus ou moins longues, dans la posture qui lui est la moins familière. Et ce piège – cette tendance naturelle (avec ses éventuelles alternances) – perdurera tant que l'individualité ne se sera effacée. Tant que l'impersonnalité ne se sera imposée avec force...

Peu d'hommes le savent mais seule l'impersonnalité offre l'occasion de ressentir – et de vivre – simultanément une paix profonde et une grande intensité. Et bien qu'elle aussi n'échappe pas totalement à quelques rythmes et cycles mystérieux qui offrent tantôt au cœur – et à l'âme – une folle exaltation et un incroyable sentiment d'ivresse (d'ivresse lucide...), de puissance et de potentiel et qui tantôt les enveloppent d'une parfaite – et totale – quiétude, d'une confiance et d'une sécurité absolument inébranlables, l'une et l'autre peuvent être – et sont en général – réunies (et vécues) –, à des degrés plus ou moins forts, dans le même instant...

 

 

[Petit hommage au Christ]

Il se laissa menotter par les sombres liens des jours qui défigurèrent son visage. Et agenouillèrent son honnêteté. Et les vents offrirent ses restes au ciel qui les dévora. Et nul ne fut surpris, au troisième jour, de voir le tombeau ouvert. Et sa figure indemne, ivre de vie et de lumière, descendre parmi les hommes...

 

 

L'obscur n'est pas une malédiction. Il est une étape de la lumière vers elle-même. Vers son plein rayonnement. Toujours gourmand, à ses débuts, de son éclairage et de son énergie qu'il avale – et dévore – d'abord pour se nourrir, puis, pour s'élancer vers sa propre extinction...

 

 

Il n'y a de parole plus belle que l'expression d'une fleur. Quelle que soit la saison, on la devine présente – éminemment présente – parmi nous. Naissante, vivante, coupée, agonisante ou desséchée, elle sait toujours se faire le reflet de l'infini. Et nous rappeler, avec tant de grâce et de légèreté, la fragilité du monde et la fugacité de la vie.

Et toujours les prairies sauvages seront plus belles – et nécessaires – que toutes les bibliothèques du monde...

 

 

Toutes les portes – et tous les cœurs – du monde pourraient rester clos, les vents, en leur temps, feront sauter tous les cadenas et feront s'effondrer tous les murs pour que l'ouverture à jamais soit la dernière demeure d'où nous puissions contempler jusqu'à la fin des mondes – jusqu'à la fin des temps – les herbes et les étoiles, la course des astres et des hommes dans la lumière radieuse du jour et de la nuit...

 

 

La lumière oblique rétrécit le champ de vision. Aveugle nos sens. Et offre au monde un éclairage éblouissant et tendancieux. Mensonger pour tout dire... Alors que la pleine lumière élargit la perception, exacerbe notre acuité et resplendit partout sur la terre sans laisser jamais le moindre recoin de pénombre où nous pourrions nous réfugier...

 

 

La cloche au loin sonne les heures. Les instants que l'on soustrait à notre vie. Et l'espérance dans le cœur des hommes pour offrir à leurs jours un air de fausse gaieté...

N'ouvrons jamais la porte aux promesses ! Elles nous précipiteraient dans l'infâme abîme de l'espérance. Le trou insondable de l'obscurité où les cœurs et les mains suppliantes prient en vain... Croyez-vous vraiment que la lumière advienne ainsi ?

 

 

Une voix qui chante dans l'air frais du matin. Un chien, au loin, qui aboie. Le souffle lent du vent dans les feuillages. Les battements du cœur. Et les danses du monde. Réunis en un seul point... Au point le plus dense et le plus ouvert de l'écoute où tout apparaît et s'efface sans jamais se briser. Où même les étoiles – les poussières et les galaxies les plus lointaines – sont invitées...

 

 

Nul ne peut éteindre la flamme qui brille au fond des yeux – et du cœur – de chacun. Qu'elle se fasse le reflet de l'ombre ou de la lumière importe peu... Elle resplendira – et rayonnera – de ce qu'elle porte – et vers ce qu'elle cherche – jusqu'à son extinction. S'en suivra peut-être (s'en suivra sans doute...) un intervalle de silence et de transparence où le sort ne penchera ni vers les ténèbres ni vers la clarté avant la naissance d'une nouvelle flamme. Gageons seulement que de naissance en naissance, la lumière saura la guider (progressivement) jusqu'à elle...

 

 

Des trouées de lumière dans le ciel bas et nuageux. Le gris – la vaste étendue grise – percé(e) de toutes parts pour éclairer la terre – et le cœur – des hommes. Les encourager à s'extirper de leur long sommeil. A s'extraire de leur longue nuit. Et pourtant, on voit partout les visages penchés – penchés toujours – sur leurs souliers et l'horizon mortifère si proche des yeux. L'âme baignée d'espoir et le nez enfoui dans la terre, continuer à ronronner dans leur existence fébrile et assoupie. Marcher à petits pas – et sans perspective – vers l'avenir sombre. Aveugles à la clarté intérieure – et à celle alentour – poursuivant l'ombre comme des chiens fidèles...

 

 

La solitude – et le soleil – impartageables de l'extase. Inutile de clamer nos réjouissances haut et fort – et sur tous les toits ! Les hommes ne comprendraient pas... Et comment le pourraient-ils ? Nous devons rester humbles et discrets. Demeurer en présence. Maintenir en notre cœur l'innocence. Et offrir modestement notre silence (notre silence sensible et vivant), nos gestes et notre parole aux circonstances présentes...

 

 

Des instants d'Absolu – intenses et exaltants – qui ouvrent au sublime (et à la puissance de l'innocence)... et qui s'enchaînent indéfiniment les uns après les autres... Une vie d'infini et d'éternité où l'Amour et la lumière règnent sans partage. Apaisent toutes les faims. Abreuvent toutes les soifs. Eclairent toutes les ombres. Dissipent l'obscur. Et le transforment en clarté rayonnante. N'est-ce pas là le rêve de tout homme ? Et n'est-ce pas celui que Dieu a dessiné depuis l'aube des temps pour le peuple de la terre ?

Ici-bas, l'homme ne sera qu'un humble éclaireur sur ce chemin de lumière. Un modeste franc-tireur qui ouvrira le passage pour découvrir l'autre rivage – et témoigner de son existence aux habitants de la terre. L'homme sera les premiers pas du monde avant qu'il ne s'y engouffre tout entier...

Voilà sans doute le véritable dessein – et la véritable ambition – de Dieu pour les hommes – et tous les êtres de l'univers...

 

 

Au passage de l'Absolu, nulle citadelle ne résiste. Le vent et la poussière du monde se transforment aussitôt en souffle et en or. Les jours et les années en chemins. L'instant en porte ouverte – en porte grande ouverte – sur l'infini du ciel. Et le cœur en Amour inébranlable – et inaltérable – qui s'offre aux passagers misérables qui poussent partout leurs peines sur leurs sentiers de misère.

Tout s'ébranle – et s'effondre – au passage de l'Absolu. Tout s'efface pour laisser place à l'Amour et à la lumière qui s'infiltrent – et pénètrent – partout où le cœur sait rester ouvert. L'innocence devient alors la seule arme. Et le seul souverain... Et tout disparaît et réapparaît – toujours plus lumineux – dans sa présence...

 

 

Ah ! Si les hommes savaient... S'ils pouvaient reconnaître, un instant – un court instant –, le regard qui les habite, ils déposeraient leurs outils et leurs armes sur le champ... Ils laisseraient la terre fleurir et offriraient des bouquets d'innocence et de vérité à tous les visages rencontrés...

 

 

Ne jamais cracher sur les visages. Ne jamais blâmer les êtres et les hommes. Ni même leurs gestes ignorants et barbares – et leurs paroles sans épaisseur... Ils ne comprendraient pas. Ils se sentiraient offensés. Et s'effondreraient en larmes. Ou s'offusqueraient. Et sortiraient aussitôt leur épée ou leur glaive.

Toujours souffler la lumière. Et accueillir l'ombre sans colère. Toujours laisser les yeux rieurs et insouciants. Et les laisser pleurer et implorants. Toujours laisser les mains mutiler et se servir. Et les laisser panser et secourir... Car, eux aussi, comme le regard aimant et la parole juste et profonde, sont au service de la lumière... même si les êtres et les hommes – l'essentiel d'entre-eux – n'en ont encore conscience...

Regarder, écouter et recevoir. Comprendre et s'émouvoir. Jouer et célébrer. Aimer, veiller sur et être présent aussi, bien sûr... Voilà à quoi nous devrions peut-être nous résoudre...

 

 

La forêt noire des songes où l'homme se perd. Aveugle à la lumière des arbres et des chemins. Insoucieux des clairières de l'âme où il serait pourtant si doux – et si bon – de s'installer pour regarder l'herbe et les pierres. Les nuages et les pas sombres des créatures sans visage. Et la luminosité intacte du ciel. Il y aurait tant de choses – et de mondes – à découvrir à l'ombre des hautes frondaisons et sous l'autorité silencieuse de l'infini. La clarté et l'innocence nous ouvriraient (enfin) toutes les portes des labyrinthes vertigineux où nous errons depuis la naissance de la nuit...

 

 

Sur les dalles de marbre et de béton, la foule s'impatiente, enrage et piétine. Et sur la terre des chemins, les pas de l'homme sage qui avance – déroule sa foulée légère – en silence. Rien ne saurait l'écarter de la grâce et de la lumière. Entamer son assurance tranquille et sereine. Ni le reflet de la folie – ni celui de la terre – dans ses yeux clairs. Ni la destination provisoire de la marche. Imperturbable toujours malgré les reliefs, les échos et les éclats du monde.

 

 

Lorsque le rendez-vous est pris avec l'infini, Dieu descend de sa chaire. Et s'immisce partout – et jusqu'au plus bas – où le regard se porte. Présent autant dans les yeux, le cœur et l'âme de celui qui regarde que dans les silhouettes, les élans et les soubresauts des formes et des créatures regardées...

 

 

Le pari du monde a été pris. Sa marche incontestable en atteste. On a beau en dénigrer les errances, la lenteur et les atermoiements, abhorrer les paysages traversés et les chemins empruntés – façonnés à la serpe sauvage tenue par des mains ignorantes et grossières – par des mains inconscientes – et refuser de se joindre aux foulées mécaniques et mercantiles, Dieu n'en est pas moins présent derrière les figures de l'ombre qui dirigent leurs troupes et actionnent les bras et les souliers de cette immense armée sans visage au service de son dessein...

 

 

Le monde n'est qu'une terre de feu et de sang – de cendres et d'océans rouges – peuplée de roches, de plantes, de bêtes et d'hommes – de la glaise armée et couverte d'instincts –, baignée pourtant d'une parfaite lumière mais encore si diffuse et opaque qu'elle en devient (presque) invisible aux yeux de ses créatures...

 

 

Peut-on vivre sans être ? Non, probablement pas... Et peut-on être sans vivre ? Oui, on peut le supposer... Être sans incarnation, serait-ce donc là le plus haut degré de réalisation ?

 

 

Cette couleur de l'âme qui nous est si familière – et qui resplendit sur notre visage. Qu'importe ce qu'elle est – et le teint qu'elle nous donne – pourvu qu'on la respecte...

 

 

La chaleur feutrée des jours et la présence rassurante du monde – et son brouhaha – assoupissent l'esprit déjà ronronnant. Endorment l'acuité. Ôtent à l'attention et à la sensibilité leur sens aigu. Anesthésient le cœur – et sa part la plus innocente. Verrouillent, en quelque sorte, les portes du silence et de l'infini. Comme si elles distillaient leur poison. Asphyxiant les profondeurs de l'être – et le recouvrant d'un couvercle hermétique. Le coupant de sa source – et de sa nature originelle – au profit d'exigences archaïques et infantiles et de quelques vêtements d'apparat. Soustrayant à l'âme toute joie. Et la privant de la beauté – en particulier celle du plus simple – et de plus fragile – de cette vie qui s'offrent, à chaque instant, dans leur plus parfait dénuement...

 

 

Qui a conscience – réellement conscience – de tous ces événements, de toutes ces décisions, de tous ces gestes et de tous ces actes qui, à chaque instant, détruisent la vie ? De ces circonstances innombrables qui déciment en permanence les êtres et les existences par dizaines, par centaines, par milliers et par millions – qui brisent les cœurs – et meurtrissent les esprits et les âmes ? Comme si la terre, le monde et leurs créatures – bêtes et hommes – devaient souffrir, mourir et renaître encore et encore pour parvenir à s'ouvrir à la perfection de leur origine. Remettre encore et encore leur ouvrage médiocre et imparfait sur le métier pour apprendre à découvrir – et à être – ce qu'ils sont. Comme si la source – la source de toute chose et de toute existence – aspirait à transformer l'obscurantisme et la noirceur – la maladresse et la mécanicité de ses créatures – de sa création – en Amour et en compréhension. Pour qu'elles puissent retrouver le chemin de la rectitude, de l'innocence et de l'infini. En puisant, sans cesse, dans leur potentiel pour l'actualiser et le distiller à chaque opportunité afin de les libérer de leurs fers, de leurs chaînes et de leurs épées... Ah ! Quelle folie ! Et quel incroyable et ambitieux défi – quasi impossible – que s'est lancé là la conscience en investissant l'univers – et le minuscule espace terrestre ! Et quelle âpre et patiente besogne pour accomplir son rêve insensé !

 

 

La couleur du destin serait-elle aussi celle de l'âme – cet être des profondeurs – qui nous habite – et nous anime – et qui offre sa teinte (et sa tonalité) aux circonstances et aux visages que nous rencontrons au cours de notre courte traversée ?

Ah ! Quel étrange patchwork coloré que cet univers – et ce monde ! Comme un incroyable (et fabuleux) arc-en-ciel composé d'une infinité de couleurs qui se côtoient et se mélangent...

Et que dire de la lumière – et de son rôle essentiel – qui éclaire le tableau de toutes parts – et de l'intérieur même de chaque fibre de cette grande fresque colorée ?

 

 

[La cité des morts]

Si l'on rassemblait tous les morts du monde et de l'univers depuis leur création, il n'y aurait, sans doute, assez de place pour aligner les tombes – et les corps – les uns à côté des autres. Ils s'amoncelleraient peut-être jusqu'au ciel. Transformant les lieux en une sorte d'immense planète d'os, de chair, de plumes et d'écailles ; en une gigantesque et morbide tour de Babel inutile – et toujours aussi impuissante à pénétrer le ciel – et ses secrets. Et cette cité des morts serait, sans doute, la ville la plus peuplée que le monde et l'univers aient connue...

 

 

Regardes-tu le monde, les êtres, l'inconnu et leurs mystères avec les yeux et le cœur ou avec tes représentations ? Dans ce dernier cas, je crains que tu ne sois frappé d'aveuglement, voire de cécité. Quoi que tu regardes, tu ne vois rien. Absolument rien. Tu colores simplement ce tableau de néant avec ce que tu veux – ou aimerais – y voir...

 

 

Cet incroyable enchevêtrement de tout. Cette somme gigantesque d'énergie entremêlée déguisée en matière, en corps, en chair, en souffles, en idées, en émotions et en sentiments circulant sans cesse, se heurtant, se cognant, se brisant, se mélangeant, se transformant et s'effaçant continuellement. Et renaissant toujours à la fois si identiques et si différents. Quel magma monstrueux ! Et quelle étrange et mystérieuse créature que l'Existant guidé à la fois par ses propres nécessités et la main – et le cœur – tout aussi étranges et mystérieux – de la conscience !

 

 

Malgré la présence des hommes – ou, peut-être, à cause d'elle –, le désert s'étend... Qui peut nier la solitude éternelle du monde et de la conscience, respectivement unique objet et unique sujet de l'univers ? Et à quel moment le rapprochement adviendra-t-il ? Une seule certitude peut-être... Il sera lent, long et difficile... mais inéluctable – et indispensable pour que chacun vive – et célèbre – l'Unité...

 

 

Il n'y a d'instant plus beau que lorsque l'infini se révèle – et glisse partout où se posent le cœur et le regard...

 

 

Nous ne sommes jamais celui que nous croyons. Qui n'a jamais ressenti au fond de son âme la queue du Diable s'agiter ? Et des ailes pousser sur les contours indéfinis de son cœur ? Croyez-vous vraiment avoir l'envergure de votre corps ? Et de votre pouvoir indigent sur cette terre ? Nous sommes bien davantage... Si vous saviez... N'avez-vous jamais franchi les frontières de l'esprit ?

Jamais les étoiles ne pourront vous conter votre histoire. Ni la lune ni le soleil vous révéler votre identité... Hissez-vous jusqu'au silence. Et posez-lui vos questions. Et sa réponse – silencieuse, bien entendu... – vous subjuguera. Et effacera vos doutes et vos interrogations... Et vous saurez alors ce que vous êtes...

 

 

Cet inconnu en nous qui sommeille. Et que les circonstances toujours éveillent... Visage aux mille facettes tantôt sombres tantôt claires que la lumière ensoleille. Et qu'un instant – un seul instant – d'innocence nous ferait découvrir pour aller ensemble – tous ensemble – réconciliés sur les chemins inconnus...

 

 

L'être que tu dévisages dans le miroir, est-ce bien toi ? En es-tu certain ? Regarde donc avec plus de finesse et d'acuité ! Sens-tu ce qui regarde en toi – conscient à la fois de ce qui voit et de ce qui est vu ? Yeux, visage et reflet...

 

 

On pourrait bien offrir deux heures (ou six heures un quart*) de discussion philosophique aux feuilles mortes. Je crains qu'elles n'y trouvent guère d'intérêt... Et il en est des hommes comme des feuilles mortes. Aussi pourquoi s'offusquer du peu d'attention accordée à nos pauvres petites notes...

* Petit clin d’œil à Gombrowicz...

 

 

Le visage froid et hautain parfois – comme un masque de peur et d'indifférence – voile notre âme souriante. Et notre cœur aimant et secourable. Autant que notre main généreuse. Et donne à nos traits la dureté du marbre et de l'acier qu'aucun regard ne saurait percer...

 

 

La délicate attention des jours qui nous soumettent à leurs promesses. Quel cœur asphyxié de grisaille pourrait y résister ? Demain semble un songe si lointain... Qui n'a jamais rêvé de voir la fée de l'espoir transformer ses citrouilles en carrosses ? Ses larmes en caresses ? Sa souffrance en joie ? Et ses soucis en étoiles et en paillettes d'or ? Qui n'a jamais imaginé que les jours pourraient ainsi transformer son existence ?

 

 

Ah ! Mon Dieu ! Comme l'on est – et se sent – à l'aise en sa compagnie ! Certes, un peu seul parfois... mais que cette présence est douce... Et comme elle nous est chère... Être pour soi toujours le plus tendre des compagnons... Eh oui, figurez-vous – et ne vous en déplaise – l'Amour toujours advient ainsi...

 

 

Certains aiguisent leur épée. Et d'autres leur âme. Les premiers, en général, sont des guerriers. Et les seconds des poètes... A chacun ses armes, n'est-ce pas ?

 

 

Qui doit se soucier des êtres – et du monde – mal en point ? De ceux qui souffrent en silence ? De ceux qui crient ? De ceux que le monde délaisse et abandonne ? De ceux que l'on oublie – et combien sont-ils oubliés ? Toi. Et toi seul. N'attends rien du monde et des hommes. Et ne leur demande rien. Jamais. Agis sans rien espérer. Tourne-toi vers ce qui se présente – et arrive – selon les circonstances et l'exigence des visages sans jamais oublier d'être à ton égard le premier secours...

 

 

Avide de circonstances et de rencontres, de sensations et d'émotions bénéfiques à ton être. A ton individualité. Voilà comment tu es, homme ! Rejetant – et oubliant – toujours la moitié de la vie, la moitié du monde et la moitié de toi-même. Tu l'ignores encore... mais ce regard infirme t'ampute de toutes les joies...

 

 

La sagesse de l'homme ? La sagesse des êtres et du monde ? La maturité du cœur et de l'esprit ? Non ! Pas encore ! Patientez ! Et revenez dans quelques siècles – dans quelques millénaires... et peut-être serez-vous surpris...

Et derrière les visages et les bâillements d'ennui, la conscience s'amuse, patiente et hilare, avant de pouvoir se retrouver... Intacte et indemne après tant d'oubli, d'absence et de crispations. Le jeu fut – et sera – sûrement très long, éprouvant et salutaire mais nul ne peut douter, un instant, qu'elle se sera follement amusée durant tous ces millénaires...

 

*

 

La mort efface la vie. La fait tomber dans la béance – dans la main droite de la nuit. Quelques tours d'astres plus tard, la voilà qui réapparaît dans la main gauche du jour. Et lorsque les astres auront fini de tourner dans nos yeux fatigués par tant de longues veilles, la conscience effacera la mort. Et avec la vie, le jour et la nuit continueront de jongler...

 

*

 

Que peuvent dire les mots que le silence ne sache déjà ? Que le cœur demeure clair... et la parole le restera...

 

 

Un instant de présence. Un seul instant. Pour qu'éclate l'opacité du cœur – et du monde. Et que resplendisse leur transparence dans l'innocence et la lumière...

 

 

La tristesse est une compagnie lointaine. Et qui s'éloigne toujours davantage de notre refus. De notre porte fermée. Et plus elle s'éloigne, plus elle nous pénètre. Nous étouffe. Nous submerge. Et dévaste notre vie. Là est son paradoxe apparent...

Peu savent accueillir la tristesse comme la reine des passagesLa gardienne de l'autre rive où la joie perce – et anéantit – toute la mélancolie de l'âme. Et l'accompagne jusqu'au rivage de la lumière où le regard patiente, indemne. Faisant à la fois couler sur nos joues des larmes intarissables face au spectacle attristant des hommes et du monde et dessinant un immense sourire – confiant et inaltérable – sur la clarté toujours plus resplendissante des jours...

 

 

Dans la parole du poète s'invite tout ce que la vie et le monde ont créé ; les hommes, l'Amour et le silence ; les fleurs, les arbres et la rosée ; les bêtes, Dieu et la souffrance ; les étoiles, les nuages et la poussière ; la mort, le ciel et l'infini. Et tout se mêle et s'enlace en danses tristes et chatoyantes. Et toujours la joie et la lumière s'infiltrent dans cette parole... Et toujours elles finissent par avoir le dernier mot...

Dans la parole du poète se reflète le ciel comme un miroir posé devant nos grands yeux tristes et perdus...

Mais la parole du poète est aussi faite de ses larmes. Pour que celui qui la reçoit y découvre son visage. Et le jette au ciel comme il lancerait de la poussière d'or dans les étoiles. Pour éclairer la terre d'une lumière plus vive. Et plus légère. Et accompagner nos pas – chacun de nos pas – si fragiles et si misérables vers le pays de la joie.

 

 

Le monde pourrait bien se regarder mille ans devant un miroir – et attendre l'aube prochaine –, la terre resterait inchangée. Pour voir émerger les premiers soubresauts d'une ère plus prometteuse, il faudrait enfoncer la tête au plus profond du cœur et laisser le regard pénétrer l'âme et les yeux pour déceler – commencer à déceler – la lumière diffuse que les paupières closes n'ont jamais su voir. Et qui était là pourtant, attendant qu'on la remarque – et qu'on l'accueille – pour manifester sa présence. Et sa puissance de rayonnement... La délivrance, nous le savons bien, viendra toujours de l'intérieur...

 

 

Chaque au revoir n'est qu'un Adieu où il sera bon de se retrouver, les yeux enfin dessillés non pour saluer – saluer seulement – les visages. Mais pour les aimer...

 

 

Une pluie de sommeil. Et voilà les jours – et notre visage – engourdis. Tétanisés par le temps et les rêves gris. Incapables de s'ouvrir à la lumière – et au soleil – qui luisent et resplendissent partout au dedans, insoucieux (comme toujours) des songes et des nuages qui parcourent la terre...

 

 

La lumière jamais ne fuit les jours. Mais toujours le cœur y résiste... Enfermé entre les parois sombres de son antre obscur. Rassuré par la présence des ombres qui dansent sur les murs à la lueur de sa flamme chancelante... Et qu'un grand vent frais attiserait pour abattre les cloisons et dissiper les silhouettes dansantes. Alors le jour serait vu. Et l'infini deviendrait la seule demeure où le cœur et le monde pourraient se voir – se rencontrer et s'unir – pour célébrer leurs longues retrouvailles...

 

 

L'esprit de désir, d'attente et d'exigence ne connaît que la tristesse et la misère. Et qu'importe qu'il vive dans la richesse, la pauvreté ou le dénuement, son existence n'est que plaintes et frustrations. En revanche, le regard – et le cœur – vierges et innocents savent accueillir – aimer et s'unir à – tout ce qui survient. Voilà pourquoi, ils peuvent goûter la grâce de l'instant et la joie de l'inconnu quelles que soient les circonstances...

 

 

Croyez-vous vraiment que le corps et l'esprit – si denses – si profondément telluriques – et si sagement et sauvagement terrestres – puissent s'ouvrir à l'infini – à la légèreté et à la grâce du silence ? Oui, absolument. Et sans conteste...

 

 

La nature, la vie et le monde sont le seul temple du mystique naturel. Nul besoin d'église et de chapelle (ou de tout autre édifice religieux...) pour se recueillir en silence et célébrer l'infini et le Divin. Seuls les mystiques de pacotille et les immatures ont besoin d'édifier de tels lieux – et de venir y prier – pour se rappeler le sacré de toute vie et de toute chose en ce monde...

 

 

Qu'espérais-tu donc des chemins ? Et de la parole du poète ? Sinon l'annonce de cette fête...

 

 

[En aparté – comme pour soi-même...]

Conserve donc ta sève – et ton ardeur, poète... pour que les jours fleurissent de ta parole...

 

*

 

[Epilogue]

Toi, moi, le monde, les hommes et le ciel se moquent bien de contempler leur portrait sur les murs – les hauts murs – de l'ignorance. Ils doivent – et nous devons – nous laisser mener par les pas errants du cœur – et des jours. Nous laisser dépouiller par l'infini. Et nous hisser jusqu'aux terres du silence pour découvrir – et chérir – tous les visages. Et reconnaître que la perte d'un seul (d'un seul d'entre eux) est le drame de tous. Alors ce jour-là, les portraits n'auront plus d'importance. Chaque visage sera le nôtre...

 

12 décembre 2017

Carnet n°91 Dans le sillon des feuilles mortes

Recueil / 2016 / L'intégration à la présence

Je n'aime rien tant que ces heures paresseuses où l'âme se remplit de lumière. En ces heures oisives, on ne rêvasse pas, on est – et l'on vit – au plus près – et au plus juste – de la vie. Celle qu'ont oubliée les hommes – et leur main besogneuse – qui rêvent de gloire et de prestige.

Il faut avoir l'âme – et le cœur – suffisamment innocents pour vivre sous la lumière du ciel et se laisser porter par les souffles de la terre avec la candeur, l'humilité et la beauté d'une feuille morte...

Après ce jour viendra un autre jour. Après cette terre viendra une autre terre. Après cette nuit viendra une autre nuit. Après ce soleil viendra un autre soleil. Et nous assisterons, impassibles et silencieux, à tous ces élans. Aux petits remue-ménages comme aux grands bouleversements. Le cœur acquiesçant à toutes les circonstances. Et l'âme toujours ravie des cycles, des révolutions et des résistances...

 

 

Et si les hommes n'étaient que les feuilles de la terre ?

 

 

Au loin, là-bas sur les collines, les arbres immobiles et les nuages passagers unissent leur force pour donner sa puissance à la terre. Et offrir au monde et au ciel leur beauté.

Ces éléments naturels – presque anodins – révèlent pourtant la grâce et la fragilité de l'interdépendance des formes de ce monde, l'intelligence de l'invisible et l'admirable nécessité – et sophistication – de leurs réseaux...

Aussi comment ne pas s'émouvoir de cette splendeur et de l'incessante mise en œuvre de l'Amour et de la lumière ici-bas. De leur profond dévouement et de leur incroyable sagacité à pénétrer la matière dont l'esprit – et le cœur – sont à la fois les représentants et les témoins...

Et devant ce spectacle grandiose – et la magnificence du vivant et de l'inerte (apparent) merveilleusement reliés – comment ne pas s'interroger sur les hommes – ces créatures sans cœur ni tête à la main ignare et balbutiante – qui poussent leur pas – et leurs bras – barbares vers l'horizon en actionnant leurs petites manivelles pour faire tourner le monde à leur avantage – avec encore (et toujours) plus d'aisance et de célérité. Aveugles aux saccages et aux massacres déclenchés (et encouragés) par leurs ambitions obscures – instinctuelles et désastreuses – irrespectueuses de la terre et du ciel. Et grandes pourvoyeuses de mort...

 

 

La poésie est une présence. Une présence dans le silence, ouverte au monde d'où éclosent – et s'échappent – parfois quelques paroles. A mille lieux de l'incessant bavardage des hommes.

 

 

Le plus grand – et admirable – guide de sagesse ne se trouve dans aucun livre (fut-il considéré comme sacré...). Il ne peut s'imprimer sur aucune page... Il émane du silence – du plus profond du silence – pour irradier l'espace du cœur – et l'investir entièrement (et jusqu'à ses plus infimes recoins) avant de pouvoir s'imprimer dans nos tréfonds et s'exprimer dans chacun de nos gestes – afin d'offrir aux lèvres, aux mains et aux pieds une parfaite justesse.

Nul ne trouvera jamais l'intelligence, l'Amour et la sagesse hors de soi. Mais on peut les découvrir dans le silence – et le cœur parfaitement habité. En vérité, aucun être, en ce monde, ne peut se prétendre intelligent ou pleinement animé par l'Amour. Pas davantage d'ailleurs qu'il n'existe d'homme sage. Il n'y a – et ne peut y avoir – que des gestes, des pas et des paroles justes – parfaitement justes – portés par le silence, la rectitude et l'innocence du cœur selon l'exigence des circonstances et de l'esprit...

 

 

Aucun rôle ni aucune fonction parmi les hommes. Sans aucune intention ni aucune mission à accomplir en ce monde. Mais une simple prédisposition à l'observation et à la dénonciation des abus et des excès, des failles et des dysfonctionnements, de l’iniquité et de la barbarie agissante partout à l’œuvre sous nos yeux... Et une forte inclination à inviter le cœur et l'esprit à s'interroger, à se remettre en question et à se débarrasser de leurs schémas étriqués – de leurs vieilles lunes – pour essayer de faire advenir davantage d'intelligence et d'Amour dans les pas, les gestes et les paroles des hommes et du monde...

 

 

Les terres boueuses et les marécages nauséabonds sont plus propices à révéler la lumière que le calme et le luxe inconscients des jours. Le cœur y est plus vif. Et plus sensible. Plus enclin à s'ouvrir et à s'abandonner.

 

 

Jamais le voyage n'est un long périple. Il suffit simplement de faire un pas. Un simple pas – un pas de côté, un pas en surplomb, un pas plus profond – pour toucher à la destination de tout voyage : le cœur du regard.

 

 

Le visage éternel de l'Amour, invisible et souriant, léger et délicat, transforme – et transporte – tantôt avec douceur tantôt avec rudesse la matière la plus dense – et la plus lourde – de ce monde.

 

 

L'humilité d'une feuille morte. Quel homme pourrait y prétendre ? Même chez les plus effacés se cache une fierté invisible qui luit dans la modestie des yeux...

 

 

Au commencement, vivre est plus essentiel que comprendre. Puis, lorsque l'on estime avoir suffisamment vécu, comprendre devient alors plus essentiel que vivre. Et lorsque la compréhension arrive, être et aimer deviennent bientôt les seules préoccupations. Jusqu'au jour où tout se mélange – ou, plus exactement – vivre, être, comprendre et aimer deviennent une seule et même chose. Un seul et même acte...

 

 

Comment le voyageur solitaire sans foyer, sans ami ni appui – sans même une main pour le secourir et des lèvres ou une épaule pour le réconforter pourrait-il s'égarer et se sentir démuni si partout il sait – et sent – qu'il marche dans les bras de Dieu ?

 

 

Devant tous les malheurs, toute la souffrance et la misère de ce monde, sentir soudain un sourire sur son visage. Un sourire délicat et aérien – empli de compréhension et de bienveillance – se transformant même parfois en un rire immense, innocent et spontané – presque en fou rire – qui éclate comme un orage d'été pour dire au monde l'indicible – toute la joie de la terre et du ciel réunis partout en un seul visage – que les horreurs de cette terre ne pourront jamais atteindre. Et qu'elles ne pourront jamais abîmer. Pour lui rappeler que le plus nu – et le plus fragile – de cette vie ne peut mourir. Que Dieu toujours lui offrira l'innocence et l'éternité pour le prémunir contre toutes les hostilités.

 

 

L'innocence est la fenêtre de tous les possibles. Y entre tout ce que la vie – et le monde – ont créé. Y entrent aussi Dieu et l'infini. Il n'y a de lieu d'accueil plus vaste – et de plus clair espace pour recevoir...

 

 

Être compte bien davantage qu'écrire. Mais lorsque l'écriture sait se faire le reflet de l'être, les livres deviennent alors – comme les fleurs des prés, les nuages et toutes les merveilles de la terre – l'une des plus précieuses invitations à être. Et qui peut nier qu'inviter est – avec l'Amour et l'accueil – l'un des plus beaux et admirables gestes que puisse offrir un homme ?

 

 

Du côté du vivant, je ne vois que la terre, les fleurs, les arbres et les bêtes. Les hommes, eux, ont franchi l'autre seuil. Ouvrant ainsi la porte au plus funeste de ce monde : le pouvoir, la richesse, le prestige et la prétention, risibles et terribles hochets qui n’apaisent qu'un temps les caprices des enfants turbulents – plus bêtes que méchants. Et leur funèbre appétit de mort...

On les voit partout éventrer les êtres et le monde à leur passage. Et quitter les lieux avec un air de satisfaction et de suffisance. Abandonnant le plus fragile au silence du ciel. Et aux mains impuissantes de la terre. Et nul ne sait qu'ils se trompent. Tous ignorent que Dieu est là. Présent non pour eux – et honorer leur pauvre puissance et leur gloire à quatre sous – mais pour tous ceux qu'ils égorgent et dont ils sucent le sang... Ceux-là seuls seront invités au royaume de l'innocence. Ceux-là seuls pourront goûter ses joies, sa paix et son Amour. Les hommes, eux, ne récolteront que les fruits de leur ignorance, de leur haine et de leur barbarie...

 

 

Le poème – comme la fleur, le vent et la rosée – œuvre à l'émerveillement. A son avènement et à son règne sous la pluie et le soleil des jours.

 

 

L'humilité et l'innocence, voilà la plus grande richesse. Et le pouvoir le plus précieux. Rien d'autre n'est nécessaire pour ouvrir les portes – toutes les portes – de la terre et du ciel. Et que nous soient offerts leurs plus fabuleux trésors...

 

 

Souffrir de l'inessentiel en ignorant ce qu'est – et où se trouve – l'essentiel, voilà ce qui mine – et ronge – le cœur de l'homme.

 

 

Il faut être animé d'une folle et dévorante passion – d'un feu flamboyant et incandescent – pour être en mesure d'emprunter la longue – et parfois difficile – voie de la compréhension et pour être, un jour, amené à comprendre. Puis, lorsque la compréhension se réalise, cette passion se transmute alors naturellement en énergie inépuisable qui permet l'Amour. Alors que vivre – qui constitue la principale – sinon l'unique – activité des hommes – ne nécessite que l'instinct. Et, peut-être éventuellement, l'ambition...

 

 

Le manque d'honnêteté et le mensonge sont les instruments sournois des ambitions narcissiques. Une façon de s'offrir – et d'offrir aux yeux du monde – et à bon compte – une image – et une réputation – de bonheur, de grandeur et de dignité. L'ambition et le mensonge comptent parmi les pires poisons de ce monde. Et tant que l'homme ne saura les effacer dans son cœur, la misère et la souffrance continueront de régner sur la terre.

 

 

Des vivants et des morts ne restera aucune trace. Le monde n'est que vent et poussières. Ce qui n'empêche nullement les êtres – et en particulier les hommes – de s'affairer, de bâtir et d'édifier. Gesticulations irrépressibles et absurdes – et vanité – des ignorants...

 

 

Il faut avoir l'âme – et le cœur – suffisamment innocents pour vivre sous la lumière du ciel et se laisser porter par les souffles de la terre avec la candeur, l'humilité et la beauté d'une feuille morte...

 

 

En vérité, nous sommes pauvres. Infiniment pauvres. Et pourtant l'on voit partout les hommes, dans un geste compensatoire désespéré (et démesuré), se gargariser – et se féliciter – de leurs misérables richesses. Des infimes trésors que leurs mains mendiantes ont réussi à dénicher dans la plèbe et le plus vil de cette terre...

 

 

Vivre, en dépit des quelques facilités acquises par les hommes, n'est souvent qu'un acte de survie. Qu'une succession de gestes de conservation... Vivre pleinement est une toute autre affaire. Il s'agit de faire face aux sortilèges du vivant et de la terre. D'affronter, les yeux dans les yeux, nos instincts et nos peurs archaïques (et animales) pour être en mesure de les effacer. Et pouvoir ainsi répondre aux incessantes invitations de la conscience. Et parvenir enfin à l'habiter parmi – et malgré – les instincts et la bêtise du monde.

 

 

Le regard vide et serein. L'âme innocente et légère. Et le cœur aimant et chantant. Voilà comment nous allons sur les chemins. Et au fil des pas, toutes les couleurs du ciel et des saisons nous accompagnent. Et lorsqu'il nous arrive de traverser l'obscur – et même le plus noir – des jours, toujours nous glissons un sourire sur nos lèvres...

 

 

A quelles tâches consacres-tu tes jours ? A quelles divinités ton cœur est-il suspendu ? Si elles ne t'offrent le loisir de voir le ciel et de sentir le vent sur ton visage, elles ne méritent peut-être pas ton dévouement...

 

 

Sur cette terre admirable, nous aimons parcourir les contrées hostiles et merveilleuses. Cheminer sous le vaste ciel, les rayons flamboyants du soleil et la magnificence des étoiles. Traverser – et accueillir – tous les paysages qui s'offrent à nos pas. A notre cœur et à notre regard.

 

 

L'infranchissable, voilà ce que connaît – et ne cesse de fréquenter – l'homme. La finitude de l'homme. L'horizon en est le plus parfait symbole. Mais il existe aussi une autre dimension en l'homme : l'infini qui ne connaît aucune limite. Qui peut tout franchir – traverser et atteindre – en un instant...

 

 

La nature sauvage – les grands espaces déserts et vierges de toute présence et de toute manifestation humaines – m'offre les plus grandes – et les plus hautes – réjouissances. Aucun homme – ni aucun être – en ce monde ne pourrait ainsi combler mon cœur...

Et lorsque dans ces paysages grandioses, le soir tombe sur nos derniers pas, mon âme se serre avec tendresse. Heureuse de retrouver la chaleur du foyer après notre longue marche dans le froid, le vent et la pluie de l'hiver. Et triste de quitter la beauté et la grandeur des chemins, des forêts et des collines.

 

 

La poussière honorée de nos pas – et de nos visages – sur la terre bientôt enveloppés dans le linceul de notre tombe. Et l'Amour infini de la lumière baignant – et éclairant – le monde. Et toutes ses infimes particules...

 

 

Si l'on décidait de créer un délit de débilité, combien d'hommes seraient-ils condamnés ? Et combien finiraient-ils leurs jours en prison ? Mais ne le sont-ils pas déjà, condamnés et derrière des barreaux ? Oui, bien sûr... Mais pour que cette peine soit non plus seulement effective dans l'existence mais pour qu'elle voit le jour dans la société des hommes, encore faudrait-il que les moins idiots d'entre eux puissent édicter les lois ?

 

 

Il n'y a d'incidence plus heureuse que la lumière. Lorsqu'elle surgit, elle ne vous frappe ni ne vous blesse. Elle s'avance lentement avant d'éclairer – et d'exploser dans toute votre âme. Irradiant le cœur de toute sa clarté. Puis, elle vous redépose dans l'obscurité du monde...

 

 

Un oiseau dans la neige. Une feuille dans le vent. Voilà comment s'invite l'infini en ce monde. Et voilà sa façon d'appeler l'infime à le rejoindre. C'est souvent un exercice rude. Et une aubaine délicate. Mais toujours un instant – et un spectacle – bouleversants...

Lorsque l'on sait – et que l'on sent – que l'infini et l'éternité toujours s'habillent de parures éphémères – que sans cesse ils revêtent les habits du provisoire, la lumière éclaire alors la finitude de ce monde. Les êtres peuvent bien périr, leur âme toujours leur survivra à travers les âges et les saisons.

 

 

Puiser dans l'Absolu ? Non, il se donne. Et offre à toutes les finitudes un air de gaieté. Des allures légères sur l'horizon sombre de la mort. Illuminant même l'obscur de la souffrance et les ténèbres de ce monde.

 

 

La poésie est un cri. Un chant. Un murmure parfois. Un silence qu'on lance au ciel sans espoir qu'il atteigne ses rivages. Et qui tombera peut-être – qui sait ? – dans le cœur de quelques hommes pour y faire son lit de lumière...

 

 

Je n'aime rien tant que ces heures paresseuses où l'âme se remplit de lumière. En ces heures oisives, on ne rêvasse pas, on est – et l'on vit – au plus près – et au plus juste – de la vie. Celle qu'ont oubliée les hommes – et leur main besogneuse – qui rêvent de gloire et de prestige.

 

 

Rien en ce monde n'est plus beau – ni plus joyeux – que d'offrir l'Amour. Une présence, des gestes et des paroles d'Amour puisés à la source intarissable. Et lorsqu'il arrive – et il arrive toujours à un moment ou à un autre dans nos existences si peu innocentes et si encombrées... – qu'il vienne à nous manquer (non qu'il se soit tari mais parce que l'accès à sa source nous est empêché pour quelques obscures raisons...), réserver alors le peu qu'il reste à l'esprit – et au cœur – préoccupés ou meurtris pour les panser, les veiller et les réconforter. Et leur permettre ainsi de retrouver le chemin de la source – et d'y accéder – pour qu'ils puissent à nouveau y puiser jusqu'à plus soif – et se remplir jusqu'au plein débordement – afin de continuer à offrir l'Amour à la ronde – une présence, des gestes et des paroles d'Amour à tout ce qui passe devant leurs yeux ouverts et attentifs...

 

 

Et pourquoi Diable ne pourrait-on aller libre sur les chemins ?

 

 

La course éperdue des hommes vers les étoiles alors que brille au dedans l'ardent soleil...

 

 

Le regard clair et innocent offre aux gestes et à la parole sa justesse et sa beauté. Sa tendresse, son Amour et sa lumière. Bref, tout ce dont le monde a besoin...

 

 

Contempler la danse joyeuse des feuilles dans le vent d'automne. Heureuses d'avoir vécues le temps d'une courte saison. Et s'en allant gaiement vers la mort.

Combien d'entre nous seraient-ils capables d'une telle allégresse, d'une telle légèreté et d'une telle innocence ? Bien peu, de toute évidence...

 

 

L'innocence est l'arme absolue. L'espace redoutable où viennent mourir toutes nos ombres...

L'innocent est le plus redoutable des guerriers. Il désarçonne tous les assaillants. Et réduit à néant leur agressivité. Et leurs attaques. On ne peut rêver de plus grand soldat. Ni de plus belle armure...

 

 

Le carnet dans notre poche est, bien souvent, le seul compagnon de nos jours. A la fois humble, discret et indispensable. Unique témoin de nos pas, des paysages traversés et des chemins parcourus. Aire de recueil de notre marche et de nos explorations. Et aire d'envol de la parole vers le ciel et la terre des hommes.

 

 

Malgré le masque aimable de la bienséance et des aménités, les hommes n'offrent, bien souvent, que des yeux implorants, des gestes de grande mendicité et des pleines brassées de mécontentement...

 

 

Ecrire – recevoir et accueillir la parole – n'est pas un véritable travail. Cette étrange activité nécessite – et exige – pourtant une attention constante pour maintenir le cœur vide, ouvert et innocent afin qu'il puisse se laisser traverser par l'infini et le silence qui ne manqueront pas dès lors d'y déposer quelques traces. D'infimes gouttes. Ce sont ces empreintes – et elles seules – qui s'inscrivent sur la page. Voilà peut-être comment l'on pourrait résumer, le plus simplement possible, notre humble besogne. Ni métier ni véritable travail. Mais une simple disposition de l'âme – une vocation peut-être – à se laisser toucher par le monde et le ciel et à retranscrire dans le silence et l'humilité leur essence et leurs couleurs...

 

 

La maison du bout du chemin est la frontière du ciel sage. La ligne invisible que ne franchissent jamais les hommes. Et où débutent pourtant les forêts et les collines sauvages...

 

 

Un sourire. Un simple sourire dans le silence des jours. Mais qui pourrait effacer toutes les tristesses du monde...

 

 

Le pas léger et délicat des flocons dansant dans le vent, ivres de bourrasques et de nuages. Recouvrant la terre – et tous les paysages du monde – de la robe éclatante du ciel et de l'innocence.

 

 

Les cheveux ébouriffés par le vent. Et la tendre caresse du ciel sur notre visage.

 

 

A ceux qui pourraient s'offusquer d'entendre – ou de lire – toujours les mêmes paroles (ici et ailleurs...), on pourrait leur rétorquer en paraphrasant Jean Sulivan et Georges Haldas : « si nous nous répétons, c'est que nous passons souvent par les mêmes chemins... ».

 

 

Pour écrire une parole nue et innocente, il convient d'être – et de vivre – dans le dépouillement et l’innocence. Et de savoir s'effacer dans le grand silence de l'infini. Sinon la parole est bavarde et encombrée. Intentionnelle et tendancieuse. Bref, inutile...

 

 

Ce que l'on fait – ou ce que l'on écrit – ne compte pas. Seul ce que l'on est mérite quelque attention. Sauf peut-être lorsque nos actes et nos réalisations – ou notre écriture – invitent davantage à être que ce que nous sommes...

 

 

Les pieds légers – et ancrés à la terre – et le cœur – et les bras – ouverts (littéralement) au ciel. Je ne connais de posture plus juste – plus belle et plus symbolique – pour l'homme.

 

 

Tout peut arriver. Toujours. A chaque instant. Et tout est bienvenu. Ce qui arrive – et arrivera – est – et sera – pleinement accueilli. Ni mot d'ordre ni règle mais un impératif – une nécessité ressentie – dans la vérité, l'innocence et l'ouverture du cœur.

 

 

Aller en silence au hasard des chemins. Le regard vide et innocent. Le cœur aimant. Et la main secourable lorsque les circonstances l'exigent. Voilà à quoi se livre, chaque jour, l'homme sage. Ignorant tout du pas suivant...

 

 

Quoi qu'il advienne – et quoi que l'on fasse – laisser libres les élans du corps et de l'esprit. Et ne jamais négliger l'être. La qualité de présence en serait inévitablement amoindrie. Et affecterait immanquablement notre être. Et nos actes. Notre activité, nos gestes, nos paroles et nos pensées s'en trouveraient altérés. Comme amputés de l'essentiel. Mais rien de grave pour autant. Ne jamais oublier qu'il ne faut nous accrocher à aucune règle ni à aucun dogme. Laisser faire. Et laisser être. Toujours. Pour être. Et devenir libre*...

* Libre de toute chose, de tout phénomène et de tout mouvement...

 

 

Le dérisoire de ce monde – et de cette vie – malgré le débordement partout du merveilleux. Dans chaque geste. Et chaque circonstance.

 

 

La brume des matins clairs laisse le geste libre et l’œil impassible. Mais au dedans brûle le cœur aimant. Les bras pourraient tout accueillir. Et les pas savent se faire vifs et légers sur les chemins...

 

 

Ah ! Toutes ces découvertes dont nous serons à jamais les seuls témoins...

 

 

Recevoir avec Amour et innocence, il n'y a rien d'autre à faire en cette vie – et en ce monde.

 

 

Offrir au jour – et à ce/ceux qui passe(nt) – ce que l'on a de plus précieux...

 

 

Pas même le jour ne pourra nous offrir les étoiles...

 

 

Le vent et les nuages – ces nobles seigneurs du ciel – auxquels le peuple de la terre a fait allégeance arpentent inlassablement monts et plaines. On les voit, chaque jour, distribuer leurs richesses. Et balayer le monde au gré du temps et des saisons...

 

 

Les hommes – et le monde – submergés. Anéantis par le désir des siècles...

 

 

Le visage du ciel m'est plus familier que celui des hommes. Sa compagnie m'offre bien plus de joie que toutes les fêtes du monde...

 

 

Les guerres des hommes. Des tempêtes d'alcôve qui, malgré tout, éclaboussent les murs de sang. Abreuvent la terre de larmes. Et assombrissent le ciel et l'horizon...

 

 

Les soirs démesurés où la lune resplendit à la fenêtre. Offrant sa lumière à la pénombre de la pièce.

 

 

Toujours s'impose ce qui doit advenir... Et toujours il porte en lui le nécessaire et l'essentiel...

 

 

Nous ne sommes malades que de nos rêves. Ombres bruissantes qui assombrissent la terre. Et que seul le ciel, de sa main claire et franche, pourra écarter pour guérir le monde de ses maux et de ses bruits...

 

 

La poésie ne s'ouvre qu'à l'innocence. Et à ses vents magiques qui déblayent le cœur et l'esprit de leurs maléfices terrestres... afin de les ouvrir au silence et à l'infini.

 

 

Malgré son foisonnement, mon écriture se fait discrète. Presque invisible. Qui en ce monde sait que ma main, chaque jour, tient registre du ciel et des saisons ?

 

 

Sur le visage – et dans les gestes – des hommes, je ne lis – et ne vois – bien souvent que l'arrogance et l'incompréhension, la lassitude et la méfiance, la peur et l'esprit de conquête. L'Amour n'y est guère présent. On y surprend seulement parfois quelques pauvres élans de tendresse...

 

 

Toujours l'ombre et l'obscurité seront dans les bras de la lumière...

 

 

Les êtres éveillés. Quelques bosquets de lumière sur la terre noire du monde. Et dans la grande forêt sombre des hommes...

 

 

L'humanité, un seul visage de stupéfaction. Un seul œil pointé vers l'horizon. Un seul cœur tourné vers lui-même. Et toujours les mêmes larmes...

 

 

C'est le monde – et ce sont les années – qui, jour après jour, façonnent notre vrai visage. Sur – et sous – lequel brillera toujours l'immuable lumière. Et qu'importe les sombres masques que nous pourrions revêtir...

 

 

Les horizons farceurs. Je n'aime rien tant que la malice de la vie et du monde – et les facéties du ciel. Leur espièglerie. Et leur fabuleuse habileté à nous surprendre. A bousculer nos certitudes. Et à nous ouvrir à leur essence : l'innocence.

 

 

Pourquoi est-ce donc si douloureux de voir ses représentations (ses représentations de soi, de la vie et du monde) mises à mal et ébranlées ? Ce que ne cessent pourtant de mettre en œuvre la vie, le monde et les autres... Parce que nous croyons que les premières nous constituent fondamentalement... et parce que les secondes nous offrent des repères rassurants... Et nul n'aime se voir ainsi remis en question et déstabilisé...

Sans ces représentations de soi (et sans ces représentations de la vie et du monde), l'identité (personnelle) et nos certitudes s'évaporent. Se dissolvent. Et l'esprit (le psychisme) ressent alors un tel vide – et un tel inconfort – qu'il ne peut admettre que notre individualité, la vie et le monde ne correspondent – et ne correspondront jamais – à notre idée de ce qu'ils sont... qu'ils n'ont, en vérité, aucune existence propre aucune existence réelle...

L'accès à l'impersonnalité – et à l'infini – est pourtant impossible sans l'effacement de cette croyance en notre identité individuelle et sans l’anéantissement de nos certitudes sur la vie et le monde...

 

*

 

[Petites feuilles]

 

La simplicité – et la vérité – d'une parole ne s'encombre d'habillages...

 

 

Le cœur emprisonné n'en demeure pas moins innocent...

 

 

Allongé sur le sol, je regarde le ciel. A moins que ce ne soit lui qui nous regarde...

 

 

L'infini d'une parole. Voilà ce que je demande au poète. La beauté, nous la laissons bien volontiers aux esthètes...

 

 

La pluie est sourde au temps qui passe. Et à la fin des saisons. Mais au dessus brille un soleil inépuisable. Les feuilles des arbres le savent bien. Ce sont elles qui me l'ont chuchoté un jour d'averse.

 

 

La menace est toujours une promesse de beau temps. Qu'elle se réalise ou non, nos espoirs et nos certitudes auront déjà vacillé...

 

 

Les feuilles jamais ne dénaturent l'arbre. Elles célèbrent, au contraire, sa nature. Et lui donnent sa gaieté. Mais peut-on en dire autant des hommes qui peuplent la terre – et qui s'agrippent désespérément à ses rochers ?

 

 

L'infini vous touche. Et vous pénètre. Transforme, en un instant, vos mains en cœur immense. Et les siècles en néant.

 

 

L'innocence est le berceau de la lumière. Mais qui le sait ? Les hommes partout continuent d'agiter leurs forces irascibles – leurs bras de violence et leurs jouets ambitieux. Recouvrant la terre – et toutes ses plaines – d'obscurité.

 

 

L'ambition est le jeu – et le jouet – illusoires des hommes. Et la terre – et le monde – leur terrain d'agrément. Qui connaît la sagesse des feuilles mortes à l'automne ? A-t-on déjà vu une seule d'entre elles dévorée par quelques projets prétentieux ?

 

*

 

De larges chemins parcourent la terre. Mais aucun ne mène à la destination. Ils nous conduisent en des lieux où naissent d'autres chemins qui nous mènent en d'autres lieux. Il en est de même avec la vie. Elle nous pousse de circonstance en circonstance sans jamais nous conduire au but. Comment peut-on s'échapper de ces étranges labyrinthes ? En habitant l’œil qui sait se poser en surplomb – dans l'innocence vierge du regard – qui contemple dans une fraîcheur toujours nouvelle les chemins du monde, les saisons de la terre et les différents âges de la vie qui passent...

 

 

L'ombre est ce qui passe dans la lumière. Dans l'immuable clarté du regard qu'aucune ombre jamais ne pourra ternir. Qu'aucune ombre jamais ne pourra assombrir et éteindre. L'ombre n'est que cela : le passage furtif de l'obscurité dans le scintillement permanent du soleil.

 

 

L'éveil. Comme un champ de lumière pénétrant les abîmes du cœur et les profondeurs de l'âme. Les préparant à recevoir les graines – toutes les graines – du monde. Les autorisant (enfin) à devenir terre fertile où elles pourront être semées...

 

 

Lorsque mes yeux ne fréquentent l'infini, que mon visage ne reçoit la caresse du vent et mon cœur ne connaît l'exaltation, mon âme se dessèche. Et dépérit. Comme la feuille et la fleur, elle exige toute la chaleur de la terre – et toute la lumière du ciel – pour vivre. Et aller, chaque jour, sous la pluie et le soleil du monde.

 

 

Comme un matin clair chassant la nuit. Comme un éclair zébrant le ciel sombre. La lumière investit tous les lieux. S'infiltre partout où règne l'obscurité.

 

 

Les vents tournoient – ne peuvent tournoyer – que dans un cœur ouvert. Débarrassé du lourd couvercle des pensées et de la raison. Et dans cet espace vide – et dénudé – s'empressent alors de s'inviter la joie, la vie et le monde – et toutes leurs danses parfois encore un peu effrayantes...

 

 

Dans l'âme sereine, les passions frémissent sans tressaillir. Emportent le cœur au loin sans le bouger (pourtant) d'un pouce. Invitant le monde toujours à s'agenouiller partout devant lui...

 

 

Après ce jour viendra un autre jour. Après cette terre viendra une autre terre. Après cette nuit viendra une autre nuit. Après ce soleil viendra un autre soleil. Et nous assisterons, impassibles et silencieux, à tous ces élans. Aux petits remue-ménages comme aux grands bouleversements. Le cœur acquiesçant à toutes les circonstances. Et l'âme toujours ravie des cycles, des révolutions et des résistances...

 

 

As-tu remarqué sur le chemin jonché de feuilles mortes – et à travers les branches des grands arbres dénudés, le sourire – et le visage radieux – du ciel ? As-tu noté l'allégresse du grand départ – et la joie de l'effacement – à l'automne ?

 

 

La ville est sombre. Toutes les villes le sont. Alors que brille dans le désert une lumière qui n'éclaire que le sable. Et que personne ne voit pourtant...

 

 

Nous ne sommes rien que des ombres qui passent. Et le grand soleil qui éclaire leurs pas – et leurs gestes – furieux sur le long mur qui obstrue l'horizon.

 

 

Il n'y a d'impasse que dans les ténèbres. Au fond desquelles brille une lumière que l'obscur des jours nous révèle...

 

 

Les herbes et les bêtes sont plus à plaindre que les hommes. Dieu leur a retiré ce qu'il a offert aux êtres humains. Et même si brille dans leurs yeux une innocence plus claire – et plus évidente – et que l'horreur se lit sur tous les visages et les rivages de la terre, les hommes les devancent (toujours) de quelques pas sur l'obscur chemin de la lumière.

 

 

Les feuilles parfois sont tristes de retrouver la terre. Mais tous les arbres sourient de ce départ. Ils savent qu'elles traverseront l'hiver qui parcourt la plaine à grands pas. Qu'elles se reposeront de leurs élans et de leur floraison avant d'être ensevelies afin de devenir à la saison nouvelle la source que le ciel aidera pour faire refleurir le monde...

 

 

Du cœur habité naissent la vie simple et l'enchantement. Et la lumière nécessaire pour habiter – et éclairer – le monde.

 

 

Les flammes dansantes dans la cheminée réchauffent la pièce sombre, froide et humide de l'hiver. Eclairent – et égayent – nos longues soirées passées dans la pénombre et l'obscurité...

 

 

Le grand frisson et les grandes passions fébriles de la jeunesse bientôt remplacés, chez la plupart, par la tranquille et doucereuse monotonie des jours. Et chez quelques-uns, rares (trop rares peut-être...), par la flamme ardente de la quête qui, un jour, lorsque l'infini et l'Absolu les pénétreront pleinement, se transformera en feu incandescent et inépuisable : l'Amour éternel.

 

 

Le regard présent. Simplement là. Comme posé – ou planant – partout, observant sans passion ni jugement – ce qui passe. Absolument tout ce qui passe. Parfaitement neutre et impassible. Et le cœur tendre. Vierge et ouvert. Eminemment innocent et aimant. Qui accueille avec attention et bienveillance – avec Amour et délicatesse – tous les passants éphémères. Et leurs plus infimes élans.

 

 

Contrairement à ce qu'essayent de nous faire croire les religions, il n'y a de sauveur ici-bas. Ni même ailleurs... Juste des êtres qui peuvent non se sauver – mais découvrir ce qu'ils sont. Et comprendre qu'il n'y a rien ni personne à sauver en ce monde. Qu'il n'y a ni victime, ni bourreau, ni pécheur. Mais simplement des élans d'énergie plus ou moins sauvages et mécaniques – et plus ou moins portés par la conscience. Des élans d'énergie dans l'Amour. Dans l'Amour que chacun est sans même le savoir. Et que chacun peut apprendre à devenir – à devenir pleinement – pour accueillir ces élans – tous ces élans – et leur ouvrir la voie de la compréhension qui mène à la conscience et à l'Amour...

 

 

Ces fragments – toutes les phrases et les notes de ce carnet – m'ont été dictés par les feuilles mortes alors que nous nous promenions ensemble sur les chemins de l'automne. Ce sont leurs paroles – et leur sagesse – qui nous ont été offertes... A nous, à présent, d'aller comme elles avec plus de clarté et d'innocence – avec plus de douceur et d'allégresse – dans le vent d'automne qui nous poussera vers la terre...

 

15 décembre 2017

Carnet n°109 Et la parole, aussi, est douce dans le silence

Recueil / 2017 / L'intégration à la présence

A la fenêtre, le jour. Les ombres. Et le temps qui passe... Avec au dedans du regard, cette lumière inchangée...

Le jour se creuse. Et malgré la pluie, le chemin s'éclaire sur les visages endormis – et les âmes encore allongées dans la nuit. La lumière déjà – la lumière toujours – malgré les saisons qui n'en finissent jamais de nous défaire...

Les simples jours de l'homme. Jamais perdus. Jamais effacés malgré la démesure. Malgré la déraison...

 

 

Les simples jours de l'homme. Jamais perdus. Jamais effacés malgré la démesure. Malgré la déraison...

 

 

A la fenêtre, le jour. Les ombres. Et le temps qui passe... Avec au dedans du regard, cette lumière inchangée...

 

 

Le jour se creuse. Et malgré la pluie, le chemin s'éclaire sur les visages endormis – et les âmes encore allongées dans la nuit. La lumière déjà – la lumière toujours – malgré les saisons qui n'en finissent jamais de nous défaire...

 

 

Une attente encore. Un goût d'inachevé dans la bouche... Et le cri des lèvres muettes, inaudible bien sûr – qui attendent la lumière... Et l'espèrent, sans doute, plus encore... La devinant présente – toujours présente – à son odeur tenace malgré le gris des jours – et la persistance du noir...

 

 

Et sur l'horizon, le parcours du soleil. Et cette lumière encore au fond des yeux que nous n'avons su voir...

 

 

Être toujours. Encore plus simple qu'autrefois. Encore plus humble que l'herbe – le jour – et la vie défaite par l'inévitable. Et plus sagace que l’œil qui s'étire – et qui s'en va sur l'horizon mille fois parcouru...

 

 

L'absence de signe et la solitude sont la marque évidente – certaine – de la victoire du silence. La suprématie de la lumière sur le besoin – notre si maladif besoin – de côtoyer les silhouettes grises – noires parfois – de la terre. Et d'entendre leur voix frêle réclamer notre présence...

 

 

On n'échappe à l'éphémère. Mais en s'y jetant tout entier, éclot l'éternel. Et les eaux grises – ternes – s'illuminent. Et nos joues s'empourprent de honte. Si nous avions su... la solitude – et le silence – nous y auraient, sans doute, menés plus tôt...

 

 

L'inhabitable tient (tout entier) dans notre absence. Et c'est lui – et lui seul – qui rend le monde invivable. Et les hommes si peu fréquentables... Nous sommes les seuls responsables. Les autres – tous les autres – sont innocents...

 

 

Au bout de soi encore, l'ombre et la lumière. Leur affrontement farouche. Leur incessant combat. Leur résistance à la présence de l'autre... Et notre main – et nos lèvres – éventrées – déchirées toujours. Et plus haut, et plus loin encore, le regard – le soleil – qui réunit, panse et rafistole les plaies, les déchirures et les âmes soumises à l'éternel entre-deux...

 

 

Le silence – la beauté – partout chavirés par les siècles et la faim indigne des hommes qui déforme leur bouche en abîme – et où viennent se perdre toutes les volontés – et toutes les résistances à l'abomination...

 

 

Dire serait-il donc aussi vain que se taire ? Pourquoi alors ne pas succomber au silence...

 

 

D'une lucarne, un grand ciel apparaît... Et d'une bouche, assise dans le silence, toutes les vérités...

 

 

Ah ! Cette beauté – cette incroyable beauté – qui, à chaque instant, s'offre à l'innocence. A cette présence vierge – et libre du temps et de la mémoire. Et la joie insensée qu'elle fait naître malgré la rudesse – la dureté – des mains et des angles – malgré la fierté si vive sur le visage des hommes...

Se laisser ainsi bercer fidèlement – librement – sans crainte ni résistance – par les vents du jour – des années – des siècles. Libres – libérés – des courants et des flots. Laissant le destin – et les destins entremêlés – décider des lieux, des rencontres et des noms – des élans fragiles et incertains du corps et de l'esprit – des heurts et des effacements – qui les conduiront inéluctablement, à pas lents, au cours de leur fugace traversée du monde, vers l'anéantissement – le jour inespéré du départ – et le grand silence réparateur...

 

 

La lumière en soi, plus flamboyante que le jour. Comme l'écho d'un soleil plus grand encore...

 

 

La marche lente des ombres traversées par le silence – et la fulgurance de la lumière – pour éclairer l'apparence – et le plus obscur du dedans. Et les révéler au plein jour...

 

 

Qu'est-ce qu'un homme ? Qu'est-ce qu'être humain ? demandent le penseur et le philosophe. Comment faire éclater cette lumière silencieuse que presque tous ignorent ? demandent le poète et le sage.

Et les hommes, ignares – insensibles à toute requête – iront encore sans tête – et sans cœur – porter des coups et ensevelir leurs morts. Boire le vin nouveau et s'enivrer de songes et d'étoiles. Faire fructifier le fruit de leur labeur et de leurs aînés. Perpétuer la tradition des rêves et des ancêtres. Recouvrir le ciel – la promesse de lumière – de leurs chimères... Tapis encore si misérablement dans leur imbécillité animale...

 

 

Vivre sans pareil. Inégaux jusqu'au fond de l'âme. Entre songe et lumière. Entre espoir et terreur. Au plus près de l'herbe et de la roche. Têtes ensevelies déjà...

 

 

Comment pourrions-nous être, vivre – et survivre même – à tant d'absence...

Des sacs gorgés de denrées et de victuailles pour les festins – les agapes à venir. De l'or sous les matelas. Des espoirs plein les poches. Des filiations possibles. De l'envie. Des désirs. De l'ambition. Des rêves de fortune et de prospérité sans doute... Des armes et des stratégies à foison...

Et pas un seul espace de silence – pas un seul espace de lumière – pour s'interroger – faire face au mystère – découvrir le destin de l'homme et de la matière... Et infléchir l'avenir, sombre sans doute, de la terre et de son peuple. La connaissance – et la vérité – ignorées. Piétinées à chaque foulée. Enfouies sous la crasse, les instincts, la bêtise et la colère...

Que faudrait-il donc faire pour effacer tant d'absence – et la convertir en regard – en yeux clairs ? Aller sans doute au bout des songes. Jusqu'au fond de chaque rêve. Pour découvrir le noir, et en son cœur, cette présence – cette lumière qui brille encore...

 

 

Le dilemme, comme toujours, est en l'homme. En l'esprit obscur. Opaque et indécis. Partagé. Coupé de sa plénitude. Arraché au réel – et au panorama complet de l'existence et de l'Existant – du magma énergétique. Et dans le cœur fissuré. Lézardé et hésitant. Inconscient de sa nature, de son territoire – et de ce qu'il abrite derrière la peur, les désirs, les ambitions personnelles et la vengeance...

 

 

Soigner la carence – l'incomplétude – consiste à se défaire, à se dessaisir et à s'ouvrir. A devenir plein – entier – vide et libéré de soi pour retrouver – et revêtir enfin – son vrai visage. Présence, infini et silence – lumière aux mains d'or parmi les ombres – et la suie de la terre...

 

 

Ecrire serait-ce s'accompagner jusqu'au plus proche de la lumière... Serait-ce inviter le grand silence à la table des heures pour respirer l'infini et conduire chacune de nos foulées là où ne règne que l'éternité...

Ecrire serait-ce se faire la main humble, modeste, minuscule de Dieu. Une petite voix, vive et insistante, dans le cœur taiseux – et taciturne – et le brouhaha. Dans l'absence et la cacophonie infernales de ce monde...

 

 

Se détourner de soi ? Comment pourrions-nous refuser notre visage – et échapper à celui de Dieu (dé)posé sur nos épaules vacantes – et notre tête abandonnée...

 

 

On rêve de jour – et de lumière encore – encerclés par la nuit interminable. Eventrés – et désossés – nous rêverions encore... Voués pour toujours peut-être à l'impossibilité et aux recommencements...

 

 

Point de halte. Et point de souffrance. Une lumière toujours vive – et toujours joyeuse – écrite – inscrite sans doute – sur la peau même du malheur. Dans l'obscur des heures douloureuses. Et des jours discontinus – et sans fin. Un havre dégagé des rêves et des folles ambitions du temps...

 

 

Une fois. Rien qu'une fois. Mourir – et laisser les heures effacer les ombres et le devenir pour rejoindre le silence. Le grand silence qui nous attend...

 

 

Cœur minéral devenu vivant. Chair sensible aux fantômes, aux murmures des foules et aux rumeurs du monde. Tremblant face aux menaces, aux tressaillements des silhouettes et aux lames dissimulées derrière les visages. Assoiffé de lumière pourtant mais noyé – submergé – dans les larmes et le sang... Incomplet encore... Et si naïf toujours devant le roc et les pierres – devant tous les rocs et toutes les pierres de la terre...

 

 

Quelques instants pour vivre. Et pour comprendre... Mille fois peut-être recommencés. Approfondis et affinés sans doute... pour vivre, un jour – un instant – l'éternel de l'Amour. Et pouvoir aimer sans fin...

 

 

La faim des siècles sera peut-être – sera sans doute – interminable tant que nous n'aurons assisté au complet désastre – à la débâcle définitive – du monde, agrippé par les cœurs – et les mains – si avides. Tant que nous n'aurons compris l'absurde vanité de nos pas. Tant que la lumière n'aura été vue, indemne toujours, de la folie... et goûtés son feu et son silence. Et que sa sagesse n'aura fleuri sur nos visages hébétés – aujourd'hui encore si affamés et grimaçants...

 

 

La pluie drue sur les paysages. Et par la fenêtre s'envolent les oiseaux – et le visage de Dieu rayonnant. Dansant dans les gouttes et la lumière sombre de la fin du jour. Insoucieux de la couleur du ciel. Présents – et infiniment joyeux toujours – parmi le soleil et les orages...

Et le courage, magnifique, des bêtes sous l'averse. Le corps trempé et battu par le vent. Mais l'âme si innocente s'abandonnant au déluge. Accueillant tous les désastres du monde et du temps...

 

 

Il n'y a aucune raison de s'éreinter au travail de la lumière. C'est à elle d’œuvrer sur notre âme – et de la débarrasser de ses superflus pour qu'elles sache s'en faire le miroir – et le reflet...

 

 

A la fenêtre des jours, l'âme condamnée à l'attente. A la pluie, au soleil et au temps qui passe... Plus juste serait de rejoindre l'infime lucarne de l'instant où tout – et jusqu'au devenir – s'efface...

 

 

Et le silence encore sur nos lèvres muettes et dans nos yeux ahuris par tant de présence – par tant de beauté – par cette lumière qui avance – et creuse en nous son puits mystérieux et infréquenté – pour que s'écoule la source entre nos rives d'ignorance...

 

 

A l'ombre du temps fleurissent les plus beaux jours. Et les plus belles rencontres...

 

 

Les schémas mentaux et de routine éloignent toujours de l'essentiel. Et les résidus d'orgueil, d'ambitions et de fatuité écartent toujours du plus simple.

Et cette odieuse façon de refuser – et d'évincer – la réalité de notre mort et la finitude du monde (de notre monde)... et cette manière maladive – presque indéracinable – de s'agripper à notre individualité et de résister à l'incertitude – à l'inconnu et à la nudité (perceptive) sans repère aggravent plus encore notre séparation avec le plus simple et le plus essentiel...

Quand donc pourrons-nous réellement devenir innocents ? Et quand l'être nu pourra-t-il être pleinement habité ?

 

 

Une voix. Un bâton. Et le silence pour guider dans la nuit. Sortir des forêts sombres. Et rejoindre à l'orée de tous les songes, la lumière. Les délices de la transparence et la nudité.

Vivre l'espace sans même l'espoir d'une revivance. Vivre le jour, les pieds déjà posés dans la nuit prochaine. Vivre encore un peu parmi les fleurs – parmi les siens et tous ces visages encore inconnus. Vivre sans que n'advienne jamais demain. Se perdre encore un peu. S'abandonner définitivement avant l'heure du grand départ. Et être – et survivre peut-être à l'abandon...

Et embrasser le corps, la dépouille et le squelette à venir. La peur de disparaître. Et l’absence criante de tout – de tous – et de nos propres enlacements... Se résoudre à la survivance de la peur et de nos résistances, à l'espoir même de l'Amour et à la présence affreuse – et jubilatoire – de l'inconnu...

Oublier le gain et la perte – et la possibilité même du souvenir. Se réduire au souffle qui reste. Et au visage sans nom. A la bouche muette. Aux lèvres silencieuses et pardonnées. Au regard encore clair malgré les danses – si vives – sur l'horizon. A la présence – à la seule présence – en nous si mystérieuse. Être encore un peu – et peut-être pour toujours...

 

 

Heurter l'impossible le jour du naufrage... Et pourtant, les vents continueront de souffler. Et les tempêtes de lézarder les eaux. Et les navires, les barques et les silhouettes de rejoindre les rivages. Seul toujours au milieu de l'océan...

 

 

Notre défaut d'innocence et d'humilité renaît de toutes les furies – et de tous les coups de grâce portés à son socle – et à son mât de cocagne fièrement planté sur l'horizon à la vue de tous les passants... Et nous oblige au mensonge... à la déraison... à l'odieuse exposition d'un visage insuffisamment nu pour accueillir – et mériter – les balafres merveilleusement salvifiques de la vérité...

 

 

Abandonner. S'abandonner pour s'approcher au plus près – au plus proche – de la nudité. De l'être nu. Et voir – et accueillir – enfin la lumière et la vérité. Les vivre – et peut-être même les refléter... Devenir enfin rien – tout – ce que nous n'avons jamais cessé d'être malgré nos refus et notre ignorance...

 

 

Chanter la vie, la mort et la joie – chanter la lumière et le silence – n'est rien. Entends-tu, poète ? Vis-les d'abord passionnément. Intensément. Sens-les. Eprouve-les jusqu'aux tréfonds de ta moelle. Jusqu'à en perdre raison. Jusqu'au bout de tous les silences... Alors naîtront peut-être tes plus beaux – et tes plus justes – chants que tu porteras ni pour la gloire ni pour la fortune mais pour honorer et célébrer en soi – et autour de soi – le cœur le plus vivant...

 

 

Sur le visage de l'Autre, un dessin que nous ne savons voir. Les traits de la lumière que nous ignorons... Et sur notre figure, la même esquisse : l'ébauche de la même perfection...

 

 

Embrasse la terre. Le plus humble visage des chemins. Regarde par dessus ton épaule l'horizon – et l'illusion – arriver. Et se défaire dans tes yeux clairs. Et l'innocence – et la vérité – se coller à tes paupières et à tes pas neufs toujours aussi dédaigneux des chimères...

 

 

Combien de jours – combien de siècles – réclameras-tu pour retrouver – et rejoindre – la lumière ? As-tu oublié sa présence, accessible toujours à chaque instant ? Qu'attends-tu pour regagner les terres de l'innocence où le soleil brille sur toutes les ombres – et où les yeux et les noms s'effacent sur tous les visages... Crois-tu réellement pouvoir vivre – et goûter – l'éternité et l'infini autrement...

 

 

Un homme qui s'interroge, qui explore et découvre (un peu)... Voilà sans doute seulement ce que j'aurai été... Un visage un peu solitaire – à l'écart des foules et du tumulte – livrant son modeste témoignage sur le peu que lui ont appris le monde, la vie, l'être – l'esprit, le cœur et la vérité...

 

 

Ecrire inlassablement. Comme si quelque chose cherchait (encore) à éclore... Une présence – une lumière – une liberté peut-être parmi tant de signes obscurs, d'absence et d'embarras...

 

 

De toutes les mains qui pèsent sur le tombeau, choisis la plus sage. Celle qui s'appuie sur le socle – notre socle – par nécessité. Et non pour satisfaire aux exigences des foules.... Celle-là seulement saura te montrer le ciel – et guider tes pas vers ta propre résurrection...

 

 

L'aube trop précoce porte en elle les relents de la nuit. Une lumière amoindrie, voilée de restes d'obscurité... Et elle offrira au jour, indéfiniment peut-être, des pelletées de nuits prochaines avant de voir éclore l'aurore véritable – et la fin, assurée, de tous les crépuscules....

 

 

Un pont. Un chant en guise de passage. Le silence de l'oiseau querelleur. Et au loin, là-bas, sur l'horizon, la lumière inaccessible encore...

Des pas qui défont le silence. Au lieu d'y inviter. Et d'aider l'âme et la main à s'en approcher...

 

 

Un souffle. Un silence. Quelques pas dans la neige. L'empreinte passagère de l'homme effacée par les jours et les Dieux moqueurs...

 

 

Le goût de l'Autre, encore amer, dans la bouche. Et le suintement de toutes les espérances. Et l'abjecte haleine des circonstances. Et plus loin – et plus haut – encore le parfum du silence... Et la beauté de la lumière dans la nuit environnante...

 

 

Et dans la plus profonde des nuits, nous attend aussi, quelque part, une fenêtre éclairée... Un visage. Un sourire. Une présence déjà amoureuse de nos lèvres et de nos gestes. Et qui ne rêve que d'horizon franchi pour coller à nos pas le plus merveilleux – et l'inespéré même – bien avant que ne soit atteint le seuil, si lointain, du silence...

 

 

La barbe – la longue barbe blanche – des vieillards n'est jamais une preuve de sagesse. Sur le visage, il faut voir un œil familier du regard. Et sur les lèvres, un cœur perceptible. Et si l'un et l'autre se montrent humbles et innocents – et incroyablement discrets – la sagesse alors peut s'y trouver...

 

 

Rien jamais n'avilira le silence. Pas même le vacarme des siècles...

 

 

Malgré tous les visages à nos côtés, la solitude toujours sera présente. Et victorieuse de tous nos liens. Elle nous enfoncera peu à peu en son cœur pour effacer nos heures d'attente fébrile suspendues aux lèvres muettes – aux mains inertes – aux âmes absentes. Et aux yeux déjà posés ailleurs. Et à l'espoir qui nous entoure – et qui nous condamne à l'enfermement en cadenassant la seule voie possible de la délivrance...

 

 

Tout nous sépare. Les rives, les rêves, les visages et les lèvres portées par des ambitions inconnues. Le temps, la mort, la terre et l'espoir. Tout nous sépare toujours jusqu'à ce que nous nous retrouvions ensemble, unis, partout dans le silence...

 

 

La présence d'autrefois – si pleine – si joyeuse et silencieuse – aujourd'hui presque effacée par la lassitude et le bruit. Par l'inattention de l'âme – sa contraction incompréhensible sur elle-même – et les élans du cœur porté à la fuite en avant. Par le visage étroit et imbécile. Et le retour inéluctable des sursauts de l'individualité...

Le réveil des songes, de l'après et de l'espérance est la marque d'une absence, passagère peut-être – et d'un silence et d'une innocence inhabités. De leur non intégration encore aux abîmes – aux fenêtres et aux délices – de l'instant. L'évidence de la fragilité de la présence, jamais définitive, et de la parfaite nudité de l'âme, du cœur et du regard – toujours préoccupés ou encombrés par quelques élans et quelques aspects du monde et de la chair...

 

 

La marche forcenée – et inéluctable – des jours, du monde et des choses dont les pas – inlassablement – piétinent les corps, les âmes et les destins...

 

 

Un souffle. Un soupir. Quelques pas. Et l'effroi de l'âme et des visages. Et quelques pas plus loin. Un silence. La joie et l'espoir de la lumière. Et la marche encore... La foulée rieuse – et espiègle – avant la rencontre irrévocable avec l'abîme aspirant le néant en son centre. Les faux sourires. Et la gaieté apparente. Et quelques pas encore, plus nets – et plus légers – vers le plus simple et le plus nu qui nous habite – qui nous a toujours habité... Puis, la joie rayonnante – plus vraie – plus pure – dans le grand silence des lèvres et de l'âme. Quelques larmes en guise d'offrande – de remerciement... Et l'éternité enfin peut-être...

 

 

L'éternité – toujours plus vieille que nos rides – que nos âges même ancestraux – et que nos siècles d'insolence – nous attendra encore au cours des mille prochains millénaires lorsque notre jeunesse aura fané – et que notre âme, enfin mûre, sera prête à embrasser le silence... et qu'il sera temps enfin d'offrir la lumière – et ses secrets – à la foule – à tous les peuples de la terre...

 

 

L'homme s'accroît, augmente, additionne les surplus. Et se réjouit de ses fausses routes. Oublie d'enlever, de ôter, de soustraire. De limer la graisse qui l'encombre... De râper jusqu'à l'os ses ambitions pour que rayonne ce qui reste – le plus simple – l'inamovible et l’irremplaçable : l'être dans sa nudité la plus éclatante.

 

 

La sagesse n'est que la peau retournée de l'homme. Le monde vu du dedans. L'âme blanche et silencieuse marchant sur la crête des âges entre le vide et le temps. Le recours systématique à la lumière. Et le silence enfin rayonnant...

 

 

Voix muette – et analphabète parfois. Et pas complice de l'indigne cruauté. Tous deux, à la botte de la loi...

L'ignorance et l'infamie, sœurs jumelles qui offrent au monde – et aux bouches affamées – leur rictus de colère et d'effroi – leur pain et leur cargaison de chair, encore sanguinolente, qu'aucun silence n'apaisera...

 

 

Au bord de l'oubli, un soupir que l'on avait négligé. Encore fébrile et affamé de silence que la lumière restitue au temps. Et au monde peut-être réconcilié...

 

 

L'étoffe des songes, impénétrable – imperméable aux cris qu'ils initient. Et au silence qu'ils ambitionnent en lançant leurs pas – et leurs bruits – dans la misérable chambre du monde, pièce infime et ridicule aux volets clos... Drame minuscule joué en intérieur avec ses poupées de cire aux bouches articulées mais au langage incompréhensible...

 

 

Monde de chair et de visages où les âmes, toutes froissées, végètent – s'abritent peut-être des violences sous les plis de la peau. Et dans les recoins, profonds et inaccessibles, du cœur. Où la lumière, interdite, n'est dessinée que par les intentions, encore obscures sans doute, des hommes et par le goût, presque inné, des poètes pour le silence et la beauté...

 

 

Un souffle. Une parole. Un mot lancé à la foule anonyme. Aveugle peut-être... Sourde en tout cas. Qui n'écoutera – ni ne recevra – le langage aussi infime et puissant que les montagnes. Aussi vif que l'eau claire qui se jette dans les rivières. Aussi vaste sans doute que l'océan. Et peut-être aussi ignoré que le ciel dont il chante les louanges...

 

 

Face au temps paradé qui s'étale comme la foule aux yeux sombres dans les rues des capitales – et sur les écrans – tous les écrans – sales d'une lumière mensongère et horizontale où la beauté cherche partout ses devantures – et ses étoiles – pour se nourrir de mains levées, pouce à la verticale, et d'applaudissements, le poète n'a à offrir que son silence... et les petits tintements des mots pour résonner dans l'âme... Un peu de misère, noble certes (mais misère tout de même), face aux marées submergeantes de l'indigence et la pauvre folie des hommes...

 

 

A mi-chemin peut-être, s'arrêter. Et lancer son silence aux étoiles pour revenir, plus défait encore – plus silencieux sans doute – devant le visage du monde...

 

 

L'aube au doux visage apparaît déjà à travers les étoiles et la longue nuit qui s'étire – et s'étend de tout son long sur nos âmes...

 

 

Faire face et s'abandonner. Attitudes incontournables. Et voie magistrale de l'apprentissage... Professeurs admirables – et maîtres incontestés – pour apprendre à vivre la condition terrestre et devenir un homme. Pour se familiariser avec notre dimension divine qui n'aspire qu'à être et à aimer...

 

 

La honte et l'ignominie peintes en rouge – et en lettres capitales – partout sur les chemins et les visages. Sur les devantures et la porte des âmes. Tatouées peut-être sur les bras – et les fronts orgueilleux et querelleurs pour rappeler aux hommes la fragilité du monde – et celle du cœur, fait lui aussi, de chair et de sang... et sa grande aspiration peut-être à se laisser mener par les vents vers son fol espace d'oxygénation : le grand Amour – et sa tendresse sur les âmes inconsolables – et sur les corps martyrisés et, peut-être, inguérissables...

 

 

Faudrait-il attendre le déferlement des cloches – leur furie sourde éclatant aux oreilles, la fin de la nuit et le réveil des âmes moribondes et assoupies – maltraitées peut-être depuis la nuit des temps – pour s'émerveiller du présent, encore intact, et se réjouir des promesses – même fumeuses – d'une aube plus lumineuse...

 

 

La vie toujours merveilleuse dans notre immobilité...

 

 

Pourquoi condamnerait-on le monde ? Pourquoi lui reprocherait-on son incapacité et son impuissance ? Serait-il donc le seul initiateur de l'espérance – et de la promesse de parvenir, un jour, à pousser les portes de l'horizon ? N'existerait-il pas un souffle sournois qui se serait glissé dans ses rêves – et dans ses pas – bien avant même sa naissance ? Qui serait donc le coupable originel ? Le saurons-nous un jour ? Et si le monde n'était responsable que d'une atroce – et inévitable – complicité ? Ne serait-il pas alors préférable, en attendant une impossible réponse, d'accueillir le monde dans ses bras – et de sourire ensemble devant la mort qui s'approche...

 

 

Le cœur nomade toujours, cherche, avec les yeux, l'étoile parmi les jours – parmi les nuits – et sur chaque visage malgré la pluie qui frappe aux fenêtres des âmes sédentaires... A pas gris, à pas joyeux – et le front déjà plissé sous la lumière – cherchant partout le soleil parmi les charrettes grises des hommes remplies d'or, de tristesse et de victuailles – inaccessible encore...

 

 

Et s'il n'y avait, en définitive, rien à chercher... Ni même rien à comprendre. Mais à poser simplement les yeux là – et le cœur par dessus – pour regarder – et aimer – ce qui vient – et arrive à tous...

 

 

Le malheur tient sans doute moins à nos excès et à nos dérives qu'aux clameurs des profondeurs et des horizons qui poussent nos pas sur les chemins – vers leur destin – et à notre main qui, en voulant caresser la lune, ne saisit que du sable – et d'autres songes encore qui la mèneront un peu plus loin...

 

 

Encore un peu d'azur – et de vaines promesses – pour l'âme confinée à l'obscur...

 

 

Poésie, philosophie et spiritualité. A égale distance entre la nuit et les premières lumières du jour...

Et le cœur toujours bohémien, indigent presque, malgré la lourdeur des feuillets. Et leur richesse encore obscure – encore invisible peut-être... qui confine le pas au nomadisme des couleurs – et l'âme à la beauté changeante du ciel et à la noirceur, encore si brûlante, de la terre...

 

 

Quel autre avenir que la mort... Et quel autre espoir que l'éternité... Voilà, sûrement, à quoi en sont réduits les vivants... Et à ceux qui seraient tentés d'oublier – de fuir ou de refuser – cette réalité, rappelons que nous serons tous contraints, un jour, d'y faire face – et de nous y abandonner...

 

 

L'endroit où nous vivons a des allures (permanentes) de chantier... Les choses sont entassées là à la diable. Prêtes à l'usage ou au départ... Comme si nous allions partir – reprendre la route ou mourir – le lendemain... Tels des passants perpétuels – des éternels passagers provisoires que le voyage fugace – ses départs, ses pas, ses retours et ses attentes parfois – n'effraient plus...

Quelques foulées seulement... Voilà à peu près tout ce que nous aurons réalisé en cette vie... Voilà peut-être, en définitive, ce qu'aura été l'essentiel de notre existence...

 

 

Ici même commence l'aventure – la fin des songes déraisonnables – la vraie vie que nous avions tant espérée... Et qui sera là encore, disponible – accessible – demain. Et dans mille ans – et jusqu'à la fin des siècles. Toujours secourable...

 

 

Si douce dans la nuit, la lumière présente déjà sur les visages...

 

 

Une parole libre. Certes un peu tremblante... Maladroite parfois. Trop souvent peut-être... Occupée encore à chercher partout la lumière sur la terre et parmi les siècles où les peines ne côtoient que la noirceur. Trop affairée sans doute à déblayer ces scories – les siennes et celles du monde – pour briller dans les yeux des hommes. Et pour paraître même sur les étagères des librairies...

Une parole libre offerte à travers une étroite – et imperceptible – fenêtre – l'infime lucarne des dépossédés de raison et d'ambitions qui ont, pourtant, tant à dire – et qui le disent avec cette fougue – ce feu – dans l'urgence de ceux qui se savent condamnés...

 

 

Là où commence la frontière, s'achève la joie. Se lézarde la lumière. Et meurt le silence... Les visages alors accourent, se battent et défendent leurs parcelles – indûment acquises. Et la fureur – et la misère – renaissent comme au premier jour du monde... Tristes, obscures, bruyantes, malheureuses...

 

 

Ah ! Tous ces textes plus furieux – et plus incandescents – que la lave et la boue brûlantes – et si vives – des volcans – ces entrailles du monde bouillonnantes, qui jaillissent des sous-sols pour épouvanter – et noircir – le monde d'abord avant d'accueillir les plus fertiles forêts – et les plus beaux paysages – des lieux si propices à l'homme et à la vie. Une sorte de paradis né des enfers souterrains bien antérieurs à tous les malheurs de la terre...

 

 

Il faut à l'homme des rêves et des icônes pour vivre – et survivre au réel. Sans eux, l'humanité espérerait moins – et agoniserait davantage. Clouée aux quatre coins de la toile posée sur la petite table du monde...

 

 

Qu'elles se montrent lourdes – et insistantes – ces fêtes présomptueuses du printemps*. La célébration du renouveau – de l'éternel retour plus exactement – par de vieilles têtes désabusées à la chevelure grise (ou même blanche très souvent) dont la jeunesse s'étire depuis des années – depuis des siècles peut-être – et qui n'honorent plus rien ni personne (excepté eux-mêmes, bien sûr) de leurs gestes et de leurs paroles fatigués...

* et parmi elles, celle du printemps des poètes...

 

 

Je vous écris du jour qui sommeille parmi toutes les nuits. Je vous écris du soleil qui ne fréquente ni la terre, ni les yeux ni le cœur des hommes. Je vous écris de ce pays inconnu dont ne rêvent que les illettrés. Et je vous souhaite toute la sagesse du monde depuis les rives que nul n'aperçoit – pas même en songe – et qui hantent pourtant tous vos souvenirs, oubliés sans doute aujourd'hui... Je vous aime – et vous salue – moi, le non apôtre de la charité – le chantre de l'Amour perdu qui, un jour peut-être, sera retrouvé... Et nous demande de prier ensemble, mes frères, pour qu'il le soit – et qu'il vous saisisse – et vous ravisse – là où vous habitez... Et espérons, ensemble aussi, qu'un jour, un enfant si neuf – si innocent – vous prenne la main pour vous montrer la lune, le ciel et le chemin de la sereine – et secrète – ivresse...

 

 

Qu'aucun jour ne soit effacé pour qu'apparaisse l'éternité...

 

 

On n'en finit jamais d' apprendre le provisoire et l'éternel. La roue sans fin dans l'immobilité...

 

 

Et cette errance perpétuelle des esprits et des corps qui arpentent inlassablement l'espace – le monde. En quête de paix...

Tant de foulées pour découvrir cette joyeuse – et sereine – tranquillité sur les visages et les chemins. Et que nous voudrions voir collée au fond de notre âme – pour que jamais elle ne se défasse ou nous soit retirée...

 

 

Il suffirait peut-être de regarder les hommes – et le monde – avec les mêmes yeux que ceux avec lesquels l'âme s'attendrit en voyant les petits des êtres de ce monde*...

* Nouveaux-nés, bébés animaux, enfants...

 

 

Un besoin, un appel, un désir, un sursaut. N'importe quoi pourvu que cela arrive... crie l'homme dans son ancestrale inaptitude au silence et à l'immobilité...

 

 

Jamais les mots ne pourront dire la vie. Peut-être la célébrer... Peut-être inviter la joie dans le vécu... Mais la comprendre sûrement jamais...

 

 

Qui est là lorsque nous y sommes à peine... Comme une présence – un léger tressaillement – sur les visages. Un sourire parmi tant d'absence...

 

 

Et dans le tumulte des eaux sauvages, une paix aussi nous attend...

 

 

Aucun doute que la parole, un jour, se tarira. Effacée sur les lèvres. Et effacée sur la page. Affranchie d'un destin bruyant de moins en moins nécessaire. Et déjà asservie au silence – et au cœur extatique dont la joie jamais ne se nourrit de langage...

 

 

Dans ces heures nocturnes, plus noires que l'encre, un silence – une lumière – nous attendent aussi... Fragiles sans doute. Et rendus plus vulnérables encore par notre bavardage. Et l'agitation des lèvres et de la main sur la page. Mais présents – indéniablement présents...

 

 

De chair et de sang. Voilà de quoi est fait l'homme jusqu'à présent...

Matière composée de sang, de chair et d'instincts. Et de chair et d'âme, je l'espère bientôt... De chair, d'âme et de lumière juste avant de voir le silence tout envahir...

 

 

A la boutique du temps, les vitrines sont bien garnies. Et la réclame édifie le souvenir en monument. Quant aux projets et aux promesses, ils y tiennent, bien sûr, bonne place. Et l'on voit les hommes – tous les hommes – se précipiter à la devanture. Patienter inlassablement dans l'interminable file d'attente en attendant leur concession au cimetière, égrenant les heures – et égrenant les jours – presque trop pressés de manquer le rendez-vous...

 

 

Là où bat notre désir, jaillissent aussi la joie et le silence. Et les mille chants de l'âme réconciliée...

 

 

Quel homme n'a-t-il jamais crié du fond de son silence – du fond de sa solitude ? Et qui a déjà entendu le cri d'un autre ? Et accueilli sa voix frêle ? Pourquoi est-ce donc toujours le silence qui nous écoute, nous ouvre les bras et reçoit ce qui a besoin d'être reçu – plaintes, colères, incompréhension, désespoir, amertume peut-être... ? N'aurions-nous pas encore compris que le silence – et les bruits mêmes de nos lèvres – paroles, grognements, gémissements, hurlements d'effroi... – toujours nous invitent au seul lieu possible de l'écoute ? Quand saurons-nous donc enfin habiter l'espace de tous les accueils... ?

 

 

La parole, cet autre versant du silence qu'il faudra gravir non par le sommet mais par le plus bas de l'entendement... jusqu'à ce que se tarisse le langage – et que l'oreille se dilate à tous les horizons, à la braise des bouches comme à la furie des lèvres jusqu'à l'extinction – jusqu'à l'absorption de tous les bruits et de tous les sons...

 

 

Un puits. Une saison. Un amour. Et l'espérance, encore vivace – presque avide – de la lumière qui nous cueillera, un jour, au bout de tous les silences. Alors le jour deviendra clair. Et au fond du puits, durant toute la saison, l'amour se convertira en soleil – et en visages millénaires – impérissables pour que le monde soit éternellement aimé...

 

 

Et la parole, aussi, est douce dans le silence...

 

14 décembre 2017

Carnet n°107 La lumière encore – encore un peu de lumière

Journal poétique / 2017 / L'intégration à la présence

Entre le sang et la neige, nos ombres maladives. Et notre âme apeurée... Et entre les tenailles grises des jours, la lumière éclatante. Magistrale...

Un cœur quelque part nous attend, immense et lumineux. Et viendra le jour où nous troquerons nos peurs et notre recroquevillement contre ce feu – cet Amour infini – qui brûle, sans impatience, depuis si longtemps...

L'homme-soleil. L'homme-lumière. Et sa peau écarlate – brûlante – dans le froid des plaines – et parmi la haine des hommes. Et cette fleur en nous qui s'assèche malgré les larmes – et la rosée fraîche – toujours fraîche – des heures...

 

 

Des rires d'enfants dans le jour. Aussi pâles et légers que les larmes sur nos joues. Une gaieté – une tristesse – éphémères dans la lumière. Et le monde poursuivant ses élans – et les vents hurlants dans le souffle de l'infini...

 

 

Monde d'absents – et d'absence – auquel offrir une présence. Et redonner aux yeux, une lueur – le goût de la vérité... Une clarté – née de la lumière, si vive, du regard. Une écoute attentive. Et une caresse parfois sur l'âme peureuse et endormie...

 

 

Le dimanche, jour des retrouvailles, des fêtes impromptues et des rencontres sur des nappes tachées de vin – et parcourues de rires. Où l'insouciance et la gaieté rivalisent pour dissiper la misère – et la solitude – des hommes.

Et les solitaires, vigies d'une présence incarnée dans ce monde d'ombres et de fantômes, hilares peut-être – joyeux sans doute – mais voués, derrière les apparences, aux plus grandes tristesses, oubliant – et piétinant – le cri et la faim de l'âme...

 

 

Et si la nuit avait été enfantée par le jour pour que nous puissions regarder les étoiles – et faire grandir (en nous) l'espérance – et la possibilité – de la lumière...

 

 

Un jour. Une nuit. Et si c'était la même lumière qui les éclairait... La même promesse et la même espérance d'apercevoir la clarté parmi les ombres qui nous hantent...

 

 

La couleur de l'âme si sombre. Et, pourtant, déjà si pleine de lumière...

 

 

Aux heures du jour plus blêmes que la neige, nous pourrions nous endormir, le cœur assoupi parmi les âmes ensommeillées au bras des plus belles nuits où les cauchemars auraient des allures de rêves...

 

 

Est-ce que les âmes, aussi, rêvent de lumière... N'avez-vous jamais surpris leur cri dans notre silence... Et leurs mains jointes, en prière, derrière les barreaux de notre absence... Et nos cœurs qui, pour elles, ont dessiné l'espoir – et la promesse lointaine – d'un envol possible – et sur lesquels coulent leurs larmes inconsolables...

 

 

Et si le silence avait des ailes sous lesquelles nous nous tenions, accroupis, pas même sensibles aux vents plaintifs du ciel...

 

 

Et si nous étions, en définitive, plus attachés à l'ombre, au destin, au hasard qu'à l'espoir et au soleil... Et si nous étions, en définitive, plus sensibles au noir, à l'obscur de la terre qu'au bleu et à la blancheur transparente du ciel...

 

 

La couleur dominante de l'âme – plus forte que les larmes – et plus forte que les rires. Et qui s'imposera à travers les circonstances pour nous forger un destin...

 

 

Et cette fêlure en soi que les années auront transformée en faille – et qui, à présent, s'emplit de lumière...

 

 

Un cœur quelque part nous attend, immense et lumineux. Et viendra le jour où nous troquerons nos peurs et notre recroquevillement contre ce feu – cet Amour infini – qui brûle, sans impatience, depuis si longtemps...

 

 

Entre le sang et la neige, nos ombres maladives. Et notre âme apeurée... Et entre les tenailles grises des jours, la lumière éclatante. Magistrale...

 

 

Pour voir l'infini se révéler dans notre vie – et nos infimes grains de poussière, il faut attendre la lumière – et qu'elle efface les soleils anciens qui les recouvraient – et leur donnaient cet air si sombre – si minuscule...

 

 

Une ombre tapie au fond de la chair. Et si c'était l'invitation du soleil à la lumière... L'appel du long – et grand – chemin que devra emprunter l'âme pour retrouver le jour...

 

 

La cloche sombre de la nuit. Epouvantable... Et si le noir et l'obscur, aussi, s'offraient à notre émerveillement...

 

 

On ne désespère jamais assez de soi, du monde et des hommes pour que se dessinent – et puissent éclater – un jour l'innocence et la lumière dans nos esprits ombrageux...

 

 

Se débarrasser des ombres. Les laisser s'effacer et disparaître pour que ne subsiste que l'essentiel : le regard-présence – l'être nu ouvert au monde et à l'infini...

 

 

Le trou, la faille, la béance – cette absence laissée par la présence d'autrefois, aujourd'hui disparue, qui creuse l'âme, au fond des entrailles, pour se redécouvrir – et se retrouver. Et aller sereine – et à petits pas tranquilles – dans la folle fureur des jours et les rumeurs, si inoffensives, du monde...

 

 

L'homme, la vie, le monde. Un (même) front ravagé par les désastres – et encerclé par la lumière...

 

 

L'homme-soleil. L'homme-lumière. Et sa peau écarlate – brûlante – dans le froid des plaines – et parmi la haine des hommes. Et cette fleur en nous qui s'assèche malgré les larmes – et la rosée fraîche – toujours fraîche – des heures...

 

 

Après le temps des frissons, la grande peur s'est installée. Lovée entre l'espoir et les jouissances d'autrefois. Invincible peut-être... Indéracinable sans doute... à moins que l'innocence la bouscule – et l'enlace de ses bras tendres – effaçant jusqu'à son origine...

 

 

Parmi le brouillard, l'aube promise qui, elle aussi, peut-être s'envolera... Et avec elle, la promesse d'un ici plus réconfortant...

 

 

Nos doigts – et nos cœurs – piqués de rouge ne sortiront indemnes des luttes – des batailles. Leurs cris – leur appel – persisteront longtemps après la défaite. Et une âme libre – une âme simple – les entendra peut-être un jour – les prendra sous son aile – et les accompagnera parmi la poussière et les étoiles jusqu'aux chemins de l'innocence où les couleurs – toutes les couleurs – du monde brilleront – et se mélangeront – dans la lumière...

 

 

Le silence du ciel éclairé de soleil et parsemé d'étoiles. Et sur la terre, toujours, le bavardage des hommes – qui se querellent à propos du sexe des anges...

 

 

La victoire de la lumière, à portée de regard. Et pourtant, partout le sombre cri des ombres qui envahissent les territoires...

 

 

Que pourraient donc faire le poète et l'homme sage ? Déshonorer les mensonges et l'indolence des élites ? Décapiter les ombres ? Ecouter les cris jetés depuis la fausse commune ? Mais pourraient-ils seulement se boucher les oreilles... Chanter les louanges d'un autre monde – d'un rivage plus vivable où nous pourrions vivre (ensemble) – et se serrer les uns contre les autres sans étouffer ? Attendre et patienter avec innocence dans le silence la fin des renégats ? Oui, peut-être...

 

 

Saurons-nous aller plus loin que nos ombres... Franchir ce seuil où les souvenirs s'effacent... Passer la porte où les lieux et les noms perdent leur importance... Habiter cet espace – ce petit coin de ciel que les anges nous ont réservé – où l'identité n'est que question de lumière... où les âmes s'unissent aux vents, aux herbes et aux nuages – au feu, à la glace et au sang – et à tous les visages – sans jamais les blâmer... où les rires et les larmes dansent dans les mêmes bras réconciliés... où les cris et les ombres ont perdu leur attrait... Et où Dieu, les bêtes et les hommes peuvent (enfin) se reposer après leur long voyage...

 

 

La grandeur impartiale du monde se dresse devant soi. Avec ses mille têtes tendancieuses qui protègent leur territoire... A qui pourrions-nous donc adresser nos prières pour voir les murs s'effondrer...

 

 

Les poètes disent la vie qui s'effile. Le défilé triste des jours. Leur amour perdu. Leur espoir de le retrouver. Leur inquiétude de l'existence. Leur quête parfois... La vie intime des doigts et des souliers dans les rues des villes – et sur les chemins boueux des campagnes éclairés par un pâle soleil. Les merveilles des jours simples. Le bonheur de lire. Celui, plus complexe, d'écrire... Le goût de l'herbe et celui des bêtes. L'absurdité du monde. Et la folie des hommes. Ils disent tout cela – et bien d'autres choses encore – puis, ils s'en vont, aussi anonymes et sensibles que leurs pages qui resteront peut-être encore un peu parmi nous...

 

 

Un poème né des ombres de la terre que le soleil et le vent effeuilleront comme la pâquerette...

 

 

Il n'y a peut-être aucun feu sous les étoiles pour les allumer – et les maintenir vivantes... Mais une lueur née du fond de la nuit qui côtoyait autrefois le premier soleil... Et c'est cette étincelle originelle que les hommes à la fois saccagent et recherchent de leurs pas usés – la main levée, implorante, devant les étoiles...

 

 

Dans la chaleur grise des corps – et la sueur qui perle sur la peau, rien de nouveau... Un peu d'écume autour du soleil. Et le front des bêtes baissé sur le sol... Un monde de chair, oublieux des premières lumières, voué (tout entier) au labeur et aux kermesses...

 

 

Une voix plaintive – implorante – presque imperceptible parmi les cris. Et l'homme qui se redresse, soulève sa main, lourde de sang, pour désigner la première étoile – mensongère, bien sûr – et qui s'affaisse bientôt pour nettoyer les larmes de ses joues. Seule promesse peut-être de lumière...

 

 

Il n'y aura d'autres adieux. Les morts s'en sont déjà allés – et ressusciteront, sans doute, en d'autres terres. Et nos mains – et nos lèvres – ne les toucheront plus... Un seul espoir peut-être demeure avant la fin du jour : se souvenir de leur amour...

 

 

L'homme, traversé par le malheur et l'interrogation qu'il néglige (pourtant) comme un ouvrier insoucieux de ses outils... A quoi donc ses mains – et son cœur – sont-ils occupés pour les ignorer – et refuser de voir la belle œuvre qu'il pourrait façonner...

 

 

Et parmi les jours peut-être, un seul jet de lumière. Mais si puissant – si décisif – qu'il éclairerait toutes les ombres passées – et celles qui se montreront demain, ignorant encore que la clarté les fera fuir – ou les réduira en cendres – en poussières étincelantes...

 

 

On vit, on rit, on pleure sans même savoir que nous portons cette fêlure (inguérissable peut-être...) – Et qu'elle est notre plus grand trésor bien avant que n'arrive la lumière...

 

 

Parmi les rochers et les silhouettes de la nuit se lève le jour. Et se dresse l'herbe drue des montagnes. Et s'envole l'oiseau. Et, au loin, là-bas, les hommes qui sommeillent encore...

 

 

Et la peau encore pleine de soleil glisse parmi les ombres de la nuit. Et se joue de toute froideur. Insensible au regard des hommes – si glacé. Dessinant aux contours de sa joie une si vive clarté qu'elle illumine jusqu'à la danse triste des âmes qui la frôlent...

 

 

La lumière encore qui partout s'infiltre – et se repaît de sa joie d'aller libre parmi les humeurs sombres et les âmes grises...

Et cette roche fragile – si fragile entre nos doigts – dont nous aimons tant emplir – et combler – notre vie et nous entourer – et qui se transformera, bien sûr, un jour en sable...

 

 

La vie, le monde et les hommes. Des vagues et du sable. Des songes. Des tempêtes et des eaux calmes. Bleus, rouges, jaunes, noirs comme pour conjurer le mythe – peut-être mensonger – de l'origine incertaine... Et cette faim insatiable de lumière pour offrir aux ombres cette joie si particulière...

 

 

Seule l'âme profonde reçoit – peut recevoir – avec sensibilité. Et accueille – peut accueillir – le monde sans sélectionner ses élans. Les autres dansent, picorent ou s’apitoient sur la crête des circonstances noires, grises et blanches... gaies parfois mais malheureuses, au fond, de ne pouvoir déchirer le voile de l'apparence, percer le mystère des couleurs et déchiffrer – et parcourir – l'échelle des profondeurs...

 

 

Et si le jour n'avait que la nuit pour se reposer des couleurs... et pouvoir déposer, pour quelques instants, ses malheurs...

 

 

Du plus charnel des magmas, nous ne tirerons rien. Ni l'exil, ni la descente vers l'abîme, ni la fréquentation des sommets... Un surplus de joie peut-être – et une incision dans la vérité – lorsque dans la chair, ouverte, vibrera l'appel de la lumière...

 

 

Un temps libre pour l'être – et la joie. Un temps hors du temps pour que Dieu nous ouvre les bras. Un instant égaré parmi les heures où nos foulées nous éloignent – et écartent l'éternité. Un instant volé à la folie et à la fureur pour laisser entre nos dents – et au fond de notre âme – un éclat. Et dans notre main son parfum – et la possibilité de la lumière...

 

 

Sentez-vous cette absence en nous, implorante, qui crie – qui ne cesse de crier – son besoin (infini) de présence et de lumière...

 

 

L'instant toujours offrira davantage que ce que la vie et la mort nous prennent... La lumière et l'éternité n'était-ce donc pas cela que nous espérions...

 

 

Et si seul notre silence savait nous rendre victorieux... Et si seule la lumière sur nos apparentes défaites savait nous rendre humbles et sensés. Et sensibles au chaos du monde et à la misère des combattants...

 

 

Un pas après l'autre vers la mort. Un battement d'aile après l'autre vers la vie. Instant après instant dans la lumière. L'immuable et la course infinie vers l'éternel...

 

 

Ô poète ! Infatigable apôtre de la parole. Et chantre éternel du silence...

 

 

Un esprit – et un mode de vie – disruptifs. Et une existence (entière) vouée à la protention. L'homme n'est décidément pas un animal comme les autres, porteur à la fois de tous les dangers et de toutes les promesses... Comment le monde pourrait-il l'ignorer...

 

 

Ah ! La longue et funeste liste des songes dont jamais le cœur ne viendra à bout...

 

 

Nous ne sommes qu'un souffle parmi la foule – les visages et les lèvres tristes. Et nous aurions pourtant tant à dire – et tant à offrir aux âmes grises : un peu de joie, une promesse de réconciliation et la possibilité de la lumière...

 

 

Du sang et de la fureur. Et des âmes suppliantes protégeant leur visage en lançant leurs poings à la ronde. Et l'appel déchirant de Dieu posté en leurs rivages lointains que les hommes continuent d'ignorer...

 

 

Je n'aurai jamais tant dit – et même chanté – la misère de l'homme, la noirceur du monde, les instincts de la terre... Et le merveilleux, déjà présent, qui pourrait surgir de cette fange – de ce néant rose recouvert de cris, de grimaces et de mains suppliantes... Et la lumière, partout, qui s'éreinte à percer les âmes...

Et nous aurait-on dit qu'un autre âge serait possible – et que les visages toujours s'agiteraient dans l'éphémère – et que le monde (entier) serrerait sa détresse comme un enfant béni par l'orage – et la foudre des prunelles – et que la convoitise serait la fille de l'ignorance... Et nous aurait-on dit mille choses supplémentaires... aurait-on eu le courage d'être plus vivant... aurait-on vécu avec une rage moins stérile... et aurait-on pu s'approcher avec plus d'innocence de la lumière...

Nos (propres) découvertes toujours seront les plus nécessaires compagnons de nos pas – de notre longue marche vers nous-mêmes – pour rejoindre, incrédules, la lumière que nous sommes...

 

 

Un soir, il posa sa joue contre la vitre, au plus près de la grandeur naturelle de l'été. Et son visage, offert avec tant d'innocence, s'illumina. Reflet encore timide de cette lumière qu'il avait cherchée pendant des siècles sous les étoiles muettes d'un ciel hermétique – impénétrable – mais attentif toujours à sa foulée – et à ses élans maladroits – soutenant toujours sa silhouette dans les vents hilares de la terre – pressant ses pas d'arriver, à contre courant des foules et des visages, au plus proche de son seuil et lui ouvrant l'accès à ses horizons cachés, comme pliés entre la vitre et son regard. Alors il vit l'ineffable. Et le ciel l'invita à y demeurer. Ses jours devinrent légers – aussi frêles et pâles que ses nuits. Mais rassuré par l'ogre pacifique – et sa voix transparente – qui autorisèrent sa main, son cœur et ses pages à se laisser éclabousser par leurs paroles – et leur silence – et à devenir parmi les hommes, les ombres et les bêtes, le doigt pointé vers le soleil...

 

 

D'un baiser à l'autre, d'un sol rugueux à l'autre, l'âme en exil se faufile entre les ombres noires... Crie, appelle en vain. Se rétracte. Se recroqueville. Et là, au cœur des eaux sombres, à l'instant fatidique du repli embryonnaire – régressif entre tous (quasi originel) – survient par dessus les larmes de honte, d'espoir et de crainte, l'inespéré sans peur ni vergogne... Et avec lui la joie douce et le tendre Amour. Et la lumière irrétractable...

 

 

Un monde – une solitude – à franchir en laissant l'âme chahutée – malmenée – chavirée mille fois dans les eaux dormantes du soir pour s'approcher à pas lents, presque par mégarde, du rivage lointain – incertain – à portée d'ailes pourtant dès la naissance des flots, des rivières et des âmes – accessible à tout instant de la traversée...

 

 

Loin des parures et des lumières, le plus simple toujours resplendit, anonyme et solitaire...

 

 

A présent que la lumière resplendit – et s'étend dans tous les recoins de l'âme – et jusque dans nos plus sombres jours –, les songes peut-être nous serviront de couverture. Comme un voile léger pour recouvrir l'étincelance de nos étoiles encore si vivantes – criant parfois leur désarroi devant la paresse de nos mains à les soulever – et la mollesse de nos bras à les porter plus haut dans le ciel...

 

 

Entre cris de guerre et chants d'amour, l'homme – et l'âme – partagés. Eternellement partagés. Et qu'importe nos dévotions et nos lamentations – et la proximité du ciel et des orages – la lumière toujours fera pencher notre main – et notre voix – du côté de la beauté et de la nécessité... et qu'importe ce que nous ferons – et ce que nous dirons – pourvu que la grâce habite nos lèvres et notre geste...

 

 

Entre monstres rebelles et ogres assoupis, le désir et la promesse toujours se faufilent. Et au bout de leurs chaînes pourtant chante l'oiseau – et la lumière attend la sagesse de nos derniers pas...

 

 

Malgré la pâleur des étoiles, l'homme espère encore. Jamais rassasié des horizons illusoires...

 

 

Souillés de désirs et d'interdits, comment pourrions-nous apercevoir – et nous ouvrir à – l'innocence... Il faut avoir sali tous les chemins de ses affronts, avoir bousculé tous les visages (et à commencer par le sien...), dépouillé le pur de ses dorures et de ses images, nous être vautrés dans la boue et les immondices – la plus vile fange de la terre – et en être revenus pour nous asseoir, nus, au bord de l'abandon... L'innocence alors nous cueillera comme la main (sage) cueille la fraise rouge, mûre à point pour se laisser croquer – et disparaître dans le gouffre d'une bouche sauvage – mais nécessaire – éminemment salvatrice – et se laisser dévorer par les sucs gastriques d'un estomac qui ne l'est pas moins... Et de cet engloutissement – de cette dévoration – et de cette disparition – naîtront le goût de l'innocence et le retour vers l'infini et la lumière... Ou leur initiation peut-être...

 

 

Il en est des cœurs comme des hommes. La plupart aiment décorer leurs contours d'une encre belle et effaçable... D'autres, moins nombreux, sont prêts à tatouer leur peau de symboles indélébiles... Mais rares, bien rares, sont ceux qui exigent d'être marqués au fer rouge des circonstances afin de vivre au plus près de leur exigence – de leur ambition – mûrs sans aucun doute, un peu fous peut-être..., pour quitter les songes, les parures et les décorums et s'initier à la vérité brute des chemins... Et à ceux-là seuls, la vie, la joie et l'Absolu, un jour, ouvriront les bras...

 

 

Es-tu prêt à t'écorcher – à te dépecer de tes songes – pour te présenter nu, le cœur à vif et tremblant et passer le front humble et bassous la grande arche des élus – pour que l'innocence te désigne comme l'un de ses serviteurs... Oui ? Alors tu es mûr pour l'âpre voyage – et la découverte du Divin... La grande et belle vie modeste des sages et des saints anonymes... Mais ne te méprends pas cependant... Le chemin sera long et éprouvant – obscur et solitaire... Mais pour peu que ton souffle soit puissant, que les épreuves ne t'effraient pas et que tu ne manques point de courage, un jour, tu verras arriver – et se dessiner – la lumière...

 

 

Un joyau – une parole simple – dans l'emphase. Voilà ce que j'attends du poète... Un silence dans l'abondance – et l'enthousiasme – de ses cris... Un suspens dans ses pauvres consignes et ses inutiles injonctions...

 

 

Qu'as-tu donc fait du vivant des naufragés ? Et que feras-tu à leur mort ? A quoi donc ta révolte – et ta haine des tempêtes, des navires et des marins – auront-elles servi ? N'aurait-il pas été plus sage de t'allonger nu – et serein – sur la grève – et de contempler les barges, au loin, s'éloigner des rivages et disparaître à l'horizon... Ne finirons-nous pas tous, un jour, par sombrer dans l'abîme qui jouxte l'infini...

 

 

Et si nous n'avions que nos ailes et nos mains, aidées par un cœur vaillant, pour ignorer les couleurs du monde, fendre son épaisseur et l'inviter à la transparence... Alors peut-être, à force de patience et d'obstination, la lumière finira par le transpercer de part en part... Et ses créatures par resplendir comme jamais sur les chemins de la terre...

Mais le plus souvent, devant l'ampleur de la tâche, nous préférons attendre, recroquevillés sur la plage déserte, la sagesse d'un ciel moins noir...

 

 

Le funèbre du temps – et ses joies minuscules – éclairés, à jamais, par la lumière...

 

 

Un coin d'herbe. Un bout de ciel. Les sautillements – et les soubresauts – du monde jouant à cache-cache – à chat perché peut-être – avec les remous sombres des vagues terrestres. Et Dieu – ce grand inconnu des jours – ne désespérant jamais de revoir les âmes s'impatienter de son absence...

 

 

Et si ce monde – cette grande joute étoilée – qui vénère tant le poing levé – et l'amassement du sable dans les travées, n'aspirait, en réalité, qu'au grand repos de l'âme – et à la main ouverte...

 

 

Et si les mots n'apparaissaient que par petits bouts colorés dans le grand noir du monde, lancés – jetés peut-être – par l'ambition du silence et la main si vive de la lumière... Et s'ils ricochaient sur les cœurs comme les vagues sur les falaises... et finissaient leur course sur le sable blanc de la page désertée par les estivants – abandonnés là comme des rebuts – les ordures peut-être de l'infini – que nul jamais n'a pris soin de ramasser...

 

 

Un pas. Un visage. Une parole. Un silence. Quelques pas. Quelques visages. Quelques paroles. Et quelques silences. Et si c'était là les seules choses – infimes – que nous aurions vues – vécues – et découvertes peut-être – durant notre séjour. Au cours de notre brève traversée...

Un chemin. Des fenêtres et des portes par milliers. Restées closes peut-être. Recouvertes d'ombres et d'horizons – qui nous auraient obturé la vue. Et voilé la lumière qui nous attendait – et que notre âme s'impatientait de retrouver...

 

 

Ah ! Comme il est étrange que les songes – tous les songes – aient ainsi façonné la terre. L'aient dilatée. Et lui aient offert une sente si étroite pour l'éclairer – et lui permettre d'accéder à la lumière... Comme si le cœur, les yeux et les mains s'étaient emparés du plus vil versant – et s'y accrochaient désespérément, suspendus à une corde se balançant dans le vide, éloignant l'espoir de toute ascension et renvoyant les sommets – le rêve de la lumière – au plus sombre de l'espérance. Et jusqu'à l'impossibilité même de se révéler...

 

 

Un jour. Un pas. Une parole. Une joie. Et un soleil sauvage pour éclairer leur destin...

 

 

Ecrire, souvent, pour célébrer la joie. Et honorer la vie – et l'être joyeux. Pour leur offrir – leur redonner – le privilège de battre à nouveau au côté du monde. Ecrire, parfois, pour raviver les jours. Accompagner la marche triste des heures. Et leur restituer cette lumière que notre cœur sombre éloigne...

 

 

Et si nous étions, en réalité, les seuls détenteurs de la lumière et de la parole... Et les seuls responsables de la noirceur de la terre – et du mutisme – et de la cécité – de son peuple, aveugle au jour et au soleil – voué à la frénésie et à l'obscurité depuis ses origines... Et qu'il nous appartenait de lui offrir le silence. Et, à travers lui, la guérison et la clarté de l'âme...

 

 

Aux sombres indices des heures ne répond que la clarté du jour. Et le soleil chantant sur les toits et les collines harassés de lumière...

 

 

Et si les matins cachaient une autre rive, plus proche du soleil...

 

 

L'homme perdu peut-être – égaré sans doute dans le dédale des songes et de la mémoire. Le grand labyrinthe des images, des titres et des ambitions. Voué, malgré lui, au culte du rêve, des morts et du mensonge. Occupé (tout entier) à sa faim et à ses cris. Oublieux – si oublieux – de son premier désir et de sa soif, si ardente, de lumière...

 

 

Les fenêtres du temps. Vitre claire et volets grands ouverts où perce l'éternité à chaque instant...

 

 

Des lèvres. Un sourire. Un visage. Un oiseau qui s'envole. Et un arbre dressé dans la lumière. Et rien de plus. La joie n'a nul besoin de circonstance pour rayonner...

 

 

[Hommage mimétique à Pascal Commère]

Piéton métaphysique à la mélancolie rieuse traînant son sillage dans le crépuscule.

Comme un chat lové contre la vitre et le soleil. Comme une ombre passagère sur le front plissé d'un visage. Comme un chien qui attend, fidèle, la main de son maître. Comme une herbe caressée par le vent au bord d'une route. Comme un enfant aux mille caprices. Comme un rocher recouvert de neige. Comme une âme en quête de plus loin. Comme un cri qui jouxte le silence..., l'homme, un jour, reniera son sort, succombera aux déchirements et s'effacera dans la main – pas même suppliante – du destin. Ainsi ira le monde – et plongerons-nous, les traits ivres et hagards, dans le dessin infini de la lumière...

 

 

Et tous ces enfants de la lumière, inondés de larmes et de peurs, attendant la débâcle de l'ombre, les yeux rivés sur l'éphémère...

 

 

Une fleur. Un élan vers le ciel. Une larme. Une rivière. Et l'âme, impatiente, déjà tournée vers le silence...

 

 

Et parmi tous les chants silencieux de la terre, la lumière s'élance comme un cri – se jette sur les âmes comme une pierre lancée dans une marre oubliée – et encore ravagée d'écume... Et les pend aux crochets du ciel comme d'étranges cerfs-volants – chahutés – malmenés par l'incroyable furie des vents...

 

 

Une extase. Un oubli. Et voilà soudain l'innocence reléguée à un vulgaire promontoire surplombant l'océan de chairs piquées de blâmes et de peines, inconsolables... Voué aux vaines expositions comme un roc inutile où le regard, balayé par la fureur des vagues, ne peut trouver assise – où rien ne peut être bâti – et où les larmes coulent sans espérance malgré la lumière, au loin, qui s'avance...

 

 

Et si la lumière œuvrait malgré la nuit et la cécité des âmes... Et si nous nous en emplissions de quelques gouttes à chaque vie malgré nos refus et nos résistances... Mais combien nous faudrait-il de siècles – de millénaires peut-être – pour voir la coupe – et nos cœurs – déborder ?

 

 

Quelque chose gît là, abandonné... Et qu'il suffirait pourtant de recueillir pour voir la lumière arriver...

 

 

Au dedans. Au bord. Au fond. Partout sur – et dessous – la surface. Devant et derrière l'abîme où nous croyons avoir été abandonnés – et jusqu'à travers les miasmes de l'espérance – la lumière nous attend. Et il arrive même que nos visages parviennent à la refléter...

 

 

Et si sous la surface du monde vivaient les profondeurs – et mille autres mondes – et l'âme enjouée de cette reconnaissance – et tout un peuple que nous ne connaîtrions qu'à travers les mythes et les rêves... et qui seraient pourtant tellement plus vrais – tellement plus réels – que les silhouettes fantomatiques qui errent sur la terre sans autre but que leur perpétuation...

 

 

L'interminable chemin des délices, prison dont les barreaux nous sont encore inconnus – et où nous nous réveillerons pourtant, un jour, si endoloris que nos pas franchiront les grilles d'un seul souffle...

 

 

Des morts au milieu des vivants. Et des vivants au milieu des morts. Et la ronde inlassable des âmes...

 

 

Entendrions-nous les plus sages paroles – et les plus inspirants silences, la vie – le monde – la terre – resteraient inchangés... Il nous faudrait boire – et nous noyer – indéfiniment à la source des heures – à l'origine du temps – pour voir surgir la lumière et la couleur – et découvrir la grâce des premiers pas dans le silence. Et, à travers la gorge silencieuse, goûter la beauté – l'ineffable beauté – de l'instant...

 

 

Et cette voix en nous qui crie son amour – sa haine – sa fatigue – qui l'entend ? Et le goût de l'errance – et le refus des chefs et des cadres – et la faim si vive de lumière, qui y voue ses heures – et son courage ?

 

 

Et si le monde n'était qu'un rêve – qu'un chant, presque inaudible, dans le silence où nous enfoncent les dieux, les prières mensongères et la volonté des titans...

Et comment pourrions-nous voir la beauté, la grâce et l'intelligence dans l'ignoble entassement de la chair – et des choses – et à travers l'opaque épaisseur des songes – des mensonges – et les mains lestes qui s'abattent sur les visages et qui amassent l'or et le sable de la terre... Comment pourrions-nous voir la paix et le silence... Il faudrait nous percer les yeux peut-être pour que Dieu se révèle dans cette laideur...

 

 

Une fenêtre ouverte sur l'espérance – et l'homme qui se tient derrière ses barreaux... volant, en rêve, jusqu'au lieu de tous les envols – aux confins de la terre que Dieu lui a réservée – mais privé d'ailes – et bavant – et éructant – dans sa détention. Loin, très loin, encore de pouvoir faire naître l'innocence – la clé de sa geôle – et ainsi faire éclater sa délivrance...

 

 

Une étoile. Comme un songe, une promesse, un espoir de voir, un jour, briller un ciel moins noir...

 

 

Comment pourrions-nous franchir les grilles de ce mur absent... Comment pourrions-nous échapper au territoire... – et fuir notre présence... Comment pourrions-nous renier ce que nous sommes... et nous en extraire... Tout à la fois aire, espace, frontière, détention, élans et désirs d'ailleurs, barreaux, geôlier, prisonnier et liberté... Voués à jamais à l'impossible tâche de se voir – et de se reconnaître dans l'unité – et de vivre les mille liens de la solitude et de l'abandon – pour se retrouver identiques – aussi semblables et divers qu'aux premiers instants des origines – mais libres de ce que nous avons cru être et de ce qui semblait nous entraver...

 

 

Le regard est l'espace où l'âme et le monde se rencontrent. Et le lieu où ils s'unissent dans le silence si l'innocence les précède... Et de cette union naît la joie – la plus haute réjouissance de l'être...

 

 

A l'origine qu'avions-nous en tête sinon le silence et l'Amour, entravés, au fil des pas, par tant de bruits, de haine et d'ignorance qu'effaceront, peu à peu, l'innocence et la lumière...

 

 

Le monde. Un mythe ? Un songe ? Et si nous faisions de lui un lieu de lumière... éclatant d'innocence et de beauté où l'on deviendrait le miroir et les visages – l'infini miroir, la figure entière de son peuple et son reflet...  

 

12 août 2019

Carnet n°197 Notes journalières

Le ciel – parfois – le ciel – toujours – bout de ciel plutôt qui se laisse voir – qui, quelques fois, se devine seulement comme une promesse pour l’âme droite – honnête – clarifiée…

 

 

Errance souvent pour retrouver la route – sentir, en soi, le vide s’enfoncer. Ecarter ce qui reste – l’engloutir. Le monde séparé – hors de nous – comme un fantôme qui nous hante depuis trop longtemps…

 

 

La rencontre dans l’âme d’abord – sur la page ensuite – bouts de silence dans l’ombre des visages. Lumière volée, peut-être, pour dire la proximité de tout…

 

 

Tout se cache – se dissimule sous la plainte – comme si la réalité – la vérité peut-être – se positionnait toujours – à dessein – derrière le cri – au fond des apparences – pour ne jamais oublier – ne jamais rejeter – la souffrance maladroite et bruyante des traits dans notre quête acharnée d’essentiel et de silence…

 

 

Tout dans le prolongement de soi – puis, dans celui du centre. Du fragment à l’unité…

 

 

Bruits du monde qui ne sont que les cris de la faim inapaisée – et ce surplus d’énergie dans les gestes tourbillonnants – quelque chose que l’on ne peut réfréner – quelque chose de ludique, au fond, malgré le sérieux apparent des actes et la gravité des visages…

 

 

Vivant comme ce vieil arbre croulant sous ses fruits. Affranchi de l’orgueil au fil des saisons. Occupé à sa tâche naturelle. Seul jusqu’à la mort – et qui n’a besoin de témoin pour œuvrer, chaque jour, à son labeur…

 

 

Immobiles comme ces pierres sommeillantes qui paressent au soleil – insensibles au passage des saisons. Dures – intransigeantes – la tête froide en toutes circonstances…

Et hostiles – comme la mort – imperméables au silence et à la main tendue…

 

 

Tout se dissipe – s’éteint – s’affaiblit. Même le sommeil perd de ses forces. Tout devient égal devant ce sourire inexplicable…

 

 

Nul ne sait – nul n’a vu ni le visage – ni le reflet – ni le miroir. On a erré dans la même pièce – des siècles durant. On a tourné en rond entre quatre murs étranges. On a joué avec les ombres et les choses. On a marché sans prêter attention à cette lumière (minuscule) qui éclairait le monde – nos pas – nos petites œuvres – le chemin sans fin. Et aujourd’hui, la mort arrive – la mort est proche – et quelque chose – en nous – se souvient…

 

 

L’homme soucieux – penché sur ses reflets – les portraits sans contour de lui-même. Des millénaires de narcissisme avant de commencer à lever les yeux sur ce qu’il n’a jamais vu – sur ce qu’il n’a jamais pris la peine de voir ; le reste du monde qui lui a toujours semblé si hostile – si étranger…

 

 

Comme une pluie qui se dissipe – un peu de lumière au bord de la blessure. L’ombre qui recule peut-être…

Le sentiment d’une terre où tout pourrait commencer…

 

 

Sisyphe immobilisant sa pierre – grimpant sur elle – et découvrant une autre manière de marcher – apprenant, peu à peu – et presque par hasard – à danser et à jouer avec les servitudes – trouvant une autre perspective et d’autres points d’équilibre…

 

 

De l’ombre encore – partout – et qui pèse sur les épaules…

On marche avec cette fatigue – le feu, en soi, lancé contre le froid – le sourire comme piètre étendard dans le désert. La joie plus vive que le pas. A battre la campagne – à embrasser – en pensée – ceux qui nous ont tourné le dos. Seul avec cette déchirure qui a, peut-être, agrandi l’âme…

 

 

On ne voit rien – on avance – la cécité en tête. On se précipite là où l’on devine une chaleur – là où la clarté embrase l’air – l’ombre – l’infirmité – là où il nous est possible de vivre…

 

 

Rien de massif – quelque chose comme une pierre minuscule – fine – légère – guidée par les murmures du vent, l’encouragement des arbres et la délicatesse des fleurs…

 

 

L’Autre est d’un ressort inconnu. Des lèvres ouvertes à l’imaginaire. Un vent qui se dérobe. Une nuit moins franche qu’une main tournée vers le soleil. Un feu souterrain. Des pas – une âme qui déambule – qui s’aventure, peut-être, là où elle sera aimée. Des questions – un mystère, peut-être, insoluble…

 

 

Nous occupons la terre – l’espace – comme s’ils nous appartenaient. Nous sommes la main cruelle de l’ignorance. Nous n’avançons pas – nous piétinons…

 

 

Un jour ordinaire – la marque d’un talon imprimée sur le visage sans savoir à qui appartient le pied fautif…

 

 

Dans la chaleur dérivante d’un abri – une forêt – une chambre – qui sait où l’âme a pu trouver son rocher…

 

 

L’innocence – en nous – le lieu le plus précis de la fortune…

 

 

Des jours – comme de pauvres sacs à remplir. Qu’importe ce que l’on y met ; tout est bon – déchets et gravats y sont même les bienvenus – pourvu qu’on ait le sentiment d’avoir à porter quelque chose…

 

 

Le chemin d’un Autre que l’on poursuit. Et les chemins des Autres qui ont été nôtres…

Rien ne commence – en vérité – on poursuit le même labeur depuis des siècles – depuis des millénaires – depuis le premier jour du monde…

 

 

Une pierre – un visage – un chemin. Et tout recommence. Le même feu au fond de soi – le même ciel au-dessus de la tête. Le même voyage vers le plus simple – jusqu’au plus intangible – jusqu’à l’irréductible…

 

 

Des murs et des haleines – les cris hystériques d’une foule sans visage – sans âme ; l’humanité livrée à elle-même et au pire qui l’habite…

 

 

Le scintillement d’une clarté inconnue – reflet d’un ciel au-dessus des nuages – au-dessus des orages – et traversant, parfois, l’épaisseur de quelques âmes…

 

 

Enserrés dans la main d’une étrange providence…

Une route qui nous précède – un feu près d’un talus. Des marches – une esplanade – une large étendue où la nuit est souveraine…

Tout est froid – au-dehors. Et l’âme ne peut compter que sur ses propres forces…

Ainsi devrons-nous, seuls, réparer les déchirures – affronter le plus lointain – apprivoiser le plus proche – essayer de devenir des hommes…

 

 

De jour en jour – c’est la même mort qui nous sourit – de plus en plus proche – jusqu’au dernier instant où nous serons engloutis…

 

 

Des pierres – des fronts courbés sous la chaleur. L’obscurité des visages – la peine et le froid à l’intérieur. Silhouettes titubantes vers tous les horizons – incapables de se hisser – en s’abandonnant – sur le seul qui compte…

 

 

Tout finira par s’assécher avant de découvrir le moindre soleil…

 

 

A côté de soi – toujours – à côté de celui qui croit vivre – à côté de celui qui pense bien plus qu’il n’éprouve…

Le sommeil serré contre soi – au plus près du front – pour qu’il s’endorme lui aussi…

 

 

Trop de distance – entre nous – pour que les souffles s’alignent – se superposent – deviennent une seule respiration…

 

 

Monceaux de chair – d’idées – de visages. Ça s’élance – ça gesticule – ça cherche à s’imposer. Batailles inégales – souvent – et dérisoires – toujours…

L’essentiel assagi – ni au-dessus – ni en-dessous – hors de toutes les mêlées – sagement silencieux…

 

 

Des gestes – rien que des gestes. Et du silence. Et la parole – parfois – comme dialogue nécessaire avec soi – ou éclaircissement avec l’Autre…

 

 

Des pas – des lignes – notre quota quotidien – comme exercices d’hygiène ; libérer les énergies du corps et de la tête pour accéder au silence de l’âme…

 

 

Des murs – peut-être – mais que nous avons bâtis seuls – pour la plupart. Hauts – longs – massifs – imposants – infranchissables. Les autres ne sont que de minuscules murets de pierre édifiés par quelques circonstances provisoires – rien de définitif – ni d’insurmontable…

 

 

Le silence hissé au cœur du front – là où la terre est devenue soleil…

 

 

L’eau vive et la rive immobile…

Quelque chose – un souffle entre l’infime et l’infini…

Un feu – la moitié d’un Dieu – ce que la raison peine (toujours) à expliquer…

 

 

Un feu commun – immense. Et des milliards de flammèches minuscules…

 

 

Sur le seuil d’une autre saison – d’une autre lumière – où les noms et les conventions ne sont plus nécessaires – ou seulement, de temps à autre, lorsque le monde nous sollicite…

 

 

Le présent et l’apparente continuité du temps…

La malédiction de la matière prise dans ses propres sables – si friande de changements et de transformations – si irrésistiblement mobile – infixable en quelque sorte – et que l’esprit, à tort, cristallise en créant un univers parallèle au réel qui l’égare et l’éloigne de toute réalité…

Et autant d’univers que d’individualités – d’où les conflits et l’incommunicabilité – l’impossibilité de s’entendre en deçà du silence pleinement acquiesçant et consenti…

 

 

Monstres, créatures et monde – plus fragiles que l’âme – ce fantôme – cette silhouette aux allures frêles et fragiles ancrée dans le roc le plus indestructible ; le silence…

 

 

Prendre appui sur une autre assise que la nôtre pour devenir plus vivant que l’apparence du monde – plus vivant que l’apparence des Autres…

 

 

Rien n’existe davantage que les idées – ce monde superposé au monde…

Farce et illusion de tout raisonnement qui ne tient qu’à la logique – châteaux de cartes – monstrueux ou raffinés – construits sur le sable et le vent – et qui, d’un seul souffle, s’écroulent – s’écroulent bienheureusement…

 

 

Rencontre directe – incertaine – comme deux mains tendres et chaudes posées sur ses flancs – dans une prise à la fois ferme et enveloppante – où l’on ne sent plus où s’achève sa chair et où commence celle de l’Autre…

Un pont – une continuité – la peau commune qui nous relie – et plus profondément encore – les muscles – les nerfs – les os – les énergies – indissociables…

L’unité provisoire – deux visages – un seul monde…

 

 

Terreur au-dedans. L’horizon et la chambre d’accueil – la pièce nue et ce qu’offre le monde… Qu’importe la main qui dépose les présents – et qu’importe les circonstances – pourvu que l’air où l’on se trouve soit neuf – oxygéné ; l’air du jour…

 

 

Qu’importe les pas et les routes – c’est au-dedans que nous cheminons – là où ni l’extérieur, ni les foulées n’ont d’importance – là où la distance qui nous sépare du centre se franchit d’un seul regard ; là où le recul n’est qu’un intervalle nécessaire – là où il n’y a ni lieu, ni liste, ni règle, ni tendance agonistique – là où le possible ne se conjugue qu’au présent…

 

 

Le monde revigore autant que peut épuiser – et meurtrir – l’idée du monde…

 

 

L’Autre sans masque – sans visage – le reflet du plus proche – ce que nos yeux ne peuvent saisir ; l’insaisissable – le jour – le plus vivant – malgré ces restes de terres froides, la brume encore persistante et ce parfum de tristesse…

 

 

Geste lent sur toute l’étendue – comme une étreinte – un baiser sur le jour – la fin de l’usure liée à l’usage quotidien des choses…

 

 

Bruits intérieurs contre les parois du crâne – frères de sang et continuité du tapage extérieur – ces sons du monde qui pénètrent et saturent les têtes…

Âme et l’Autre d’un seul tenant – passerelle où défilent la nuit et l’anéantissement…

 

 

En ce lieu qui n’est pas un lieu – ni un refuge ; un suspens – un surplomb engagé dans le centre – jusqu’au cœur des choses du monde – dans chaque visage hilare ou souffrant. Une présence vivante – un regard sensible. Dieu nous regardant le regarder – séparé de tout – abandonné là où la nuit est la plus terrifiante – là où la mort roule et écrase ceux qui la défient comme ceux qui la craignent – ceux qu’elle indiffère comme ceux qui la vénèrent – faisant de tous les visages une seule figure – celle de l’espace – infini – invisible – s’aimant à travers tous ses traits…

 

 

Du dehors ingurgité – digéré – ne coulent qu’une mélasse noire et quelques scories…

 

 

Lieu piétiné par les Dieux – le froid dans le foyer – quelque chose comme un soleil déclinant – une tête inclinée – le revers de tout destin – l’autre versant du jour…

 

 

Un quiproquo absurde devenu mythe – illusion – auxquels nul n’a su résister…

Excès de faiblesse et absence de forces élémentaires pour pouvoir être dissipés – balayés – exorcisés…

Le cadre du monde auquel nul ne peut échapper…

L’évidence d’un feu qui brûle sans nous…

 

 

Une traversée de portes déjà ouvertes – et qui, de loin, semblaient fermées – épaisses – hermétiques – presque infranchissables…

 

 

Parfois dans le rêve d’un autre ciel – et d’autres fois, dans sa chaleur vivante – palpable – éminemment tangible et guérissante…

 

 

Nous, les éclats – les Autres, on ne sait pas. Des têtes autrefois maudites – aujourd’hui si faibles – agonisantes – à moitié abandonnées déjà…

 

 

Front traversé par le plus mince – le presque inexistant. L’idée du monde en tête avec ses faces hideuses – inconnaissables – qui rôdent comme si nous étions une chambre hantée – la geôle souterraine d’une vieille forteresse abandonnée…

 

 

Des murs – de l’air – l’immobilité…

Vivant dans le plus lointain monde possible…

 

 

L’impérieuse nécessité du jour et de la blancheur contre ce qui nous sépare – nous altère – nous crucifie…

 

 

Le geste lent de la main qui se redresse – et qui, se redressant, pousse l’âme vers ses plus folles dérives. De jour en jour – de plus en plus lointain – comme mille rives successives foulées d’un seul regard – dans le même vertige…

 

 

Là-haut – sur cette route où se déposent toutes les espérances – le vent, en soi, et le ciel plus vaste que l’imaginaire mal inspiré. L’étendue et le sommeil couchés ensemble dans la même paume – immense – qui s’offre à tous. Les larmes et la rosée – le souffle du premier matin du monde. L’infini imprégnant le sol – se mélangeant à lui – le devenant pour que la marche trouve enfin son envergure – et les passagers leur plus beau voyage…

 

 

Etendu là où le jour nous éventre – nous fouille – nous dissèque – nous arrache ce qui nous semblait le plus précieux – pacotilles bien sûr ; nous respirons encore – nous voyons – nous sentons – nous sommes – toujours – au milieu du monde – dans ce souffle plus haut que les hommes, un jour, ont perdu. Dispersé par le froid – dans le seul lieu habité. Au commencement de tout peut-être… Pas même effrayé – pas même ébloui – par le visage qui s’avance…

 

 

Tous les indices – toutes les preuves – convergent vers soi…

 

 

Silence vivant là où le ciel est descendu. Ailleurs – du bruit – de la terre – des grimaces…

 

 

Plus bas – plus haut peut-être – on ne sait pas – affranchi, sans doute, d’une forme élémentaire d’humanité – laquelle reste (pourtant) mystérieuse malgré la paresse – le mimétisme – toutes les singeries…

 

 

Tout lieu – même désert – est habité ; il suffit d’un regard…

Une présence discrète et silencieuse – et non une absence – mille absences – bruyantes et tapageuses…

 

 

Offert – comme le sol aux pas – l’esprit aux idées – comme une main qui réconforte la tristesse d’un visage…

 

 

On peut bien rêver mille ans – le monde restera le monde… On peut bien inviter le jour – il est probable que la nuit demeure glaciale…

 

 

Le début d’un monde où le souffle remplace les vents – où l’Amour devient le creuset des âmes – un lieu éblouissant pour les pas infirmes et les visages hésitants…

 

 

Le jour est là – toujours – malgré l’absence et les yeux fermés – malgré les âmes mimétiques et les esprits encombrés…

 

 

Tout doit se rompre sur la lame effilée ; tranché net – décapité – coupé à la racine…

Bouts du monde stoppés dans leur élan colonisateur…

L’esprit nu – l’esprit blanc – et qui doit le rester…

 

 

Un souffle fait bouger nos lèvres – anime notre main – fait courir nos jambes de par le monde et le feutre sur la page. Mouvements mystérieux – récurrents – circulaires – nés de la matrice qui enfanta l’univers, la vie et le temps…

Et mille manières de revenir dans son giron – de vivre à ses côtés – en son cœur – et de laisser son silence et sa joie nous envahir de la tête aux pieds…

 

 

Sans cesse nous nous heurtons aux mêmes parois – érigées par nos habitudes – nos certitudes – agglomérées par le mauvais ciment des idées ; monde perdu – qui s’éloigne à mesure que les parois s’élèvent – s’épaississent – deviennent une enceinte infranchissable – et poreuse seulement du dehors vers le dedans…

 

 

Vase vide qui doit rogner ses bords – creuser son fond – retrouver – redevenir – la pleine vacuité de l’espace – l’envergure sans limite…

Mais le souvenir du vase – des bords – du fond – est tenace. Et la peur de perdre définitivement sa forme – le contenant et le contenu – est vive – profonde – presque indéracinable…

Partagé – déchiré – toujours – entre l’infime et le plus vaste – entre l’identité restreinte et (rassurante) et le sans nom – l’infini et l’incertitude…

 

 

L’esprit enfermé dans la matière – dans sa forme matérielle apparente – et apparemment séparée…

Nœud complexe de l’identification – de la crispation – de la rétractation. Difficile chemin vers l’élargissement et l’envergure première – l’absence de frontières…

L’éternel défi – l’éternel dilemme – de l’homme – au croisement de ces deux dimensions – de ces deux perspectives – si difficilement conciliables dans l’expérience du monde et le vécu quotidien…

 

 

De l’autre côté du monde – à moitié abandonné déjà – sur ces terres – ces rives – ces fleuves – que l’âme doit encore traverser. Là où tout se dénude et se dissipe…

 

 

Seul et immobile dans ce bleu comme unique ivresse à vivre…

 

 

Le front – le souffle – le feu – quelque chose qui s’anime derrière la façade opaque des secrets…

 

 

Au pied d’un autre jour – déjà – où tout sera effacé…

 

 

L’étrange trivialité des jours – du monde – des existences – comme un poids – une inertie – qui nous voilerait l’extraordinaire…

 

 

Le regard, le souffle et le talon. Et le geste, parfois, qui s’impose…

 

 

Lignes sensibles et hâtives – entre foisonnement et silence. Comme un impératif de désengagement – une distance nécessaire avec le monde – les visages – le vécu – le ressenti – une manière, peut-être, de s’affranchir des aléas de l’existence…

Plonger dans l’âme et le monde – avec une sensibilité directe – sans écran – sans filet. Sauter à pieds joints dans l’inconnu – l’incertain – l’insaisissable – sans savoir si l’on en réchappera…

Manière de vivre hors du temps – sans même imaginer la route à venir. Mourir ici – demain – dans mille siècles – quelle importance au fond – qu’avons-nous donc à vivre de plus important qu’à cet instant…

 

 

Tout arrive – rien n’arrive – tout pourrait (même) nous arriver – qui, mieux que la vie, sait ce que nous devons traverser…

Vécu impitoyable mais nécessaire…

Ni aubaine, ni échappatoire – le destin – simplement – où la nécessité s’impose pour s’affranchir du sommeil…

 

 

Ce qui déborde est promis à la destruction – comme tout le reste, bien sûr…

 

 

C’est la plaie et le besoin de remède qui font tourner le monde – lui donnent son allure et sa frénésie. Des reculs et des avancées – des cris de douleur et de joie – rien que des minuscules histoires…

 

 

Tout – en soi – comme ce qui traverse le cœur – rehaussé ou crucifié – c’est toujours lui qui bat dans notre poitrine – c’est toujours lui que l’on entend et que l’on touche – de mille manières…

 

 

Ce que nous n’habitons pas est mort – n’existe pas. Graine et devenir possibles – seulement…

 

 

Un intervalle où tout peut basculer – se rencontrer – grandir ensemble – et exploser ; la terre – le froid – le soleil. Et ce feu – au-dedans – qui nous pousse à explorer le monde – à trouver le lieu de la fortune – la seule demeure naturellement…

 

 

Pas tendus vers le seul abri qui est aussi une exposition totale – la fragilité la plus haute – que rien, pourtant, ne peut anéantir…

Le dénuement – le détachement – le lieu étrange – unique – où mènent toutes les voies soustractives – tous les chemins vers la nudité…

 

 

Tout semble défiler – mais, en vérité, tout – dans l’instant – est immobile. Rien n’arrive – rien ne passe – tout est exactement comme il est…

 

 

Ça respire – en soi – avec une autre envergure. Quelque chose comme un nœud – un paquet de nœuds – défaits – devenus ficelles légères qui s’envolent comme les aigrettes du pissenlit…

 

 

Nous cherchons à arriver là où nous sommes déjà. Tant de pas et de sols foulés – retournés – pour, un jour, pousser la porte du regard – inverser les yeux – et voir le monde entier au-dedans…

 

 

Homme penché – au croisement des destins – sur ce fil étrange – multiple – tendu entre la terre et le vent – attaché nulle part – si, peut-être, à l’imaginaire – dans un rêve de monde et de Dieux…

 

 

Visage à retourner – figure face à l’océan mêlé à l’air et à l’écume – arrachée au sol et à la gravité. Plume d’oiseau emportée vers le jour…

 

 

Nous cherchons – et explorons – partout – excepté le regard. Puis, une fois le regard découvert – et habité – la quête s’efface – tout s’efface ; l’extérieur disparaît ; le monde – les routes – l’Autre – les visages – n’existent plus qu’au-dedans – comme si l’impossible se réalisait malgré tous les rêves qui emplissaient nos têtes…

 

 

Chaque jour – la même eau noire – qu’il faut laver. Pluies et larmes sèches – débris d’autrefois – fragments de monde – amassés au fond des têtes – au fond des âmes…

Et au fond de l’eau – de petites pierres blanches – des foulées lointaines vers le plus proche – le feu revisité – l’âme droite – les gestes précis – tout en suspens..

Bien plus vivant qu’hier – sans doute…

 

 

Le chant de la forêt – la beauté des fleurs – la fraternité des arbres – l’espièglerie des insectes. Tout est là – identique – presque comme au premier matin du monde…

Le plus naturel – le plus simple – rien de superflu – rien de surfait – pas de tapage – pas de pollution – la belle et saine sauvagerie du monde…

 

 

Grandeur du jour – course du vent – et le rythme lent de ceux qui s’animent…

Tant de beauté saccagée et corrompue par les hommes…

La douce (et parfois rude) félicité du monde remplacée par cette folie et ce sommeil terrifiants…

 

 

Le jour moins lointain que le monde. Ici – les visages nous sourient – nous saluent – nous convient à leur danse – à leur silence – à leur beauté. Hôte de tous – comme un retour au pays natal – parmi nos frères – habitants des forêts…

J’appartiens à la tribu des bêtes – à la confrérie des arbres et des pierres – à la communauté végétale. Je suis un des leurs…

Et c’est auprès d’eux que je vis – et dans leur sillage que je mets mes pas. Ma seule famille peut-être – celle à laquelle je resterai fidèle jusqu’à la mort – quoi qu’il arrive…

 

 

Cellule nomade au cœur du monde naturel. Le silence et la joie. L’apaisement – en soi…

 

 

Il n’y a d’inquiétude chez les arbres – seulement le souci d’être…

Il n’y a de choses inutiles – seulement le nécessaire…

Il n’y a d’ostentation – seulement des actes justes…

L’essence, l’existence et le miracle de vivre – la tranquillité et la liberté de croître. Et rien de plus – sous le jeu de la lumière…

 

 

Des arbres – des bêtes – des pierres – des livres – le silence ; conditions d’un bonheur simple – d’une présence habitée – d’une joie intense – d’une existence naturelle en accord avec les valeurs qui me semblent les plus hautes – les plus vraies – les plus saines – les plus propices à l’épanouissement de l’âme et du cœur humain…

 

23 février 2020

Carnet n°224 Notes sans titre

Des mots comme du magma – la profusion des choses de l’âme – des choses de la tête. Ce qui, sans cesse, renaît – se réinvente. La prolifération du vivant – la matière humaine. Ce qui jaillit du silence et que l’on transforme en son – et en sens – en paroles pas toujours nécessaires…

 

 

Une étendue – bien plus vaste que la superficie du monde. La géographie de l’âme et du silence. Ce que nous explorons – en général – trop timidement…

 

 

L’oreille collée aux géants du ciel – ces anciens Dieux humains tombés en désuétude – messagers d’un autre monde fait de temples, de prières et de silence – d’offrandes à la terre – de gratitude et de respect – lorsque l’aurore n’était pas un territoire à conquérir – lorsque les gestes avaient encore du sens et des allures de caresse – avant que l’ambition de l’homme n’enfante tant de monstruosités…

 

 

De la poussière au creux de la main – solitaire au bord du fleuve – nulle part sur la carte étrange – trop restreinte – des vivants. Mains dans les poches. Des sourires comme des anneaux – une alliance avec l’invisible. Dieu et l’immensité au fond de l’âme. Et ce sang sauvage qui bat (toujours) entre les tempes…

Un peu de lumière – comme pour la première fois…

 

 

Rien qu’un nom – à présent – que le voyage, peu à peu, efface…

 

 

Des heures – des jours – sans livre – sans miroir – sans secret – sans lèvres à embrasser – sans oreilles à qui raconter – à contempler – en soi – le visage de l’Amour que la solitude a fini par dessiner…

 

 

Au milieu des pierres – au fond de l’âme – le même silence – le même sourire – l’acquiescement universel – peut-être…

 

 

Dans le sang – l’ambition et la conquête éteintes – le feu similaire au jour. Des lieux comme des univers – ce que nous portons sur nos épaules – dans notre âme – dans notre tête. Le ciel contemplé et le cœur fou de joie…

 

 

Le sol – comme le langage – griffé obscurément – défiguré jusqu’aux racines – sens dessus dessous…

Zone devenue (presque) végétative – privée d’enfance et d’avenir – sans parfum – sans soleil – comme suspendue au-dessus du gouffre…

Aire aride – en quelque sorte – sur laquelle se déversent le sang et la pluie – un peu de ciel et la substance des survivants provisoires – en vain – en pure perte…

La seule réalité possible – indigente – inchangeable…

 

 

Rien – sans ardeur – sans ongles – à force de fouiller – de gratter la terre…

 

 

Seule la pierre sur laquelle on est assis nous soutient – existe comme le prolongement de soi – ou plutôt nous comme sa continuité – une sorte d’excroissance de la terre…

Tentative grossière d’aller vers le nuage – de tendre vers l’inconsistance et la légèreté…

 

 

Le tragique sous l’indifférence des étoiles inaccessibles. La tristesse des volutes et des arabesques – de toutes ces marches fébriles…

Voyage ou séjour qu’importe ! Des chemins – des haltes – du repos – mille mouvements vers l’immobilité…

Des couleurs dans la tête à la transparence. Des amas à la nudité la plus authentique…

Et des feuilles – des milliers de feuilles – sur lesquelles on jette (toujours) trop de confidences…

 

 

Le ciel vers nous qui se penche – en nous – comme l’hôte unique – le seul que l’on puisse accueillir – et recevoir comme un ami…

 

 

Au-dedans – ce qui jaillit comme la foudre – inopinément – comme des graines jetées au hasard des pas – tout au long du voyage…

 

 

Une terre de sueur et de sillons où le silence n’est, aux yeux des âmes rustres, qu’une absence de bruit…

Le grain et le gain comme seules ambitions. Et un peu de chaleur dans le ventre et dans les bras d’un Autre comme seules consolations…

Des yeux perdus – presque (entièrement) abandonnés par les Dieux…

 

 

A rêver – à pleurer – à mourir – à même le sol – le visage tourné vers la terre…

Des fables et des boucliers pour faire face à la violence du monde – à la tristesse des existences…

 

 

Corbeaux noirs dans la ronde – sous la lune – au milieu des vents tourbillonnants…

 

 

Des temples – des pyramides – un tas d’édifices – des civilisations construites pour essayer de s’élever – de transcender la condition animale – et qui n’en sont que le prolongement – le médiocre déploiement…

Le ciel – jamais – ne s’atteint en rehaussant le sol – ni en le dominant – bien au contraire ; il convient de le servir et de grandir en humilité – de fréquenter la poussière – de côtoyer ce qui n’a de valeur aux yeux des hommes – de devenir ce presque rien nécessaire pour accueillir le ciel en soi…

 

 

Des pierres – et, sur elles, des troupeaux. Qu’importe les formes – la taille des visages – le nombre de pattes – la foule geignarde et peureuse qui se cache – qui s’abrite des tempêtes – qui refuse l’air frais – les eaux vives – la nuit – le froid et la neige sur les chemins – cloîtrée dans sa crainte (pathétique) de la solitude et le manque d’audace. A peine vivante – en somme…

 

 

L’ombre comme notre seule cachette – sorte de grotte à découvert qu’un seul rai de lumière peut effacer…

 

 

Le soleil sur nos déroutes – nos restrictions – nos impossibilités…

Et cette voie – au-dedans – qui rapproche la tête du cœur et l’âme des Dieux…

Les yeux et la langue – humbles – proches du silence – de moins en moins angoissant – de plus en plus désirable…

 

 

Condamnés au sang – aux plaies – à la douleur. L’élan qui permet la respiration et le cri – le son et le souffle jaillissant de la matière…

 

 

Des gouttes d’aurore parmi les larmes et la pluie. Clin d’œil de la lumière à défaut de soleil et de joie…

La preuve que nous ne sommes oubliés ni par le ciel – ni par les Dieux…

 

 

L’espérance tarie au fond de la poitrine – peu à peu transformée en force présente – en confiance – en gratitude – en lucidité – nécessaires pour demeurer dans le cadre infini de l’instant – porteur de tous les possibles – bien au-delà de l’imaginaire…

 

 

L’âme davantage éclairée que le front. La poitrine rayonnante qui guide le geste et la parole – ce qui jaillit de la nécessité et de la joie – unique manière d’être juste – plus humain – comme quelque chose qui se dresse pour s’élever au-dessus du rêve – des idées – des images – des représentations – et venir frapper ou embrasser, avec précision, ce qui doit être secoué ou ce qui doit être étreint…

 

 

Soi – ce que nous croyons – puis un Autre – puis un Autre – mille fois – des milliards de fois – comme une succession inévitable de visages…

Le monde – des vallées – des montagnes – des amas qui se forment et disparaissent. Des lacs et des ravins – ce qui se dessine – ce qui s’efface – ce qui, sans cesse, se transforme – sans le moindre désir – sans la moindre nostalgie…

La multitude des destins inachevés – inachevables – à jamais…

 

 

Des siècles de fureur dans la nuit silencieuse. L’humus né des ventres et des saisons. Du feu – partout. Et le désert que l’on peuple peu à peu. Des cités et des civilisations. Du bruit et de la lumière inventée – et presque rien d’autre pour attester notre présence…

L’absence et la lenteur des explorations autour – et au-dedans – du (mystérieux) centre que nous croyons être…

 

 

Des yeux aussi froids et durs que la terre gelée. Ni âme – ni Amour. Rien que des hurlements d’affamés – et des mains armées pour satisfaire la faim…

 

 

Un peu de lune au-dessus de la tête. De la pluie sur les sandales – et de la boue en dessous…

 

 

Le soleil qui se dresse – presque sur la pointe des pieds – pour toucher ce bout de ciel – si loin – si haut placé. Et entre nos tempes – les mêmes nuages aux formes et aux couleurs changeantes qui passent et repassent…

A peu près tout ce que nous aurons vu au cours de notre traversée…

 

 

A présent – nous circulons sans marcher – de pic en pic – à la manière des ogres chaussés de bottes magiques – la tête imprégnée des rêves des Dieux et les jambes si longues qu’un seul pas suffit à enjamber plusieurs océans – l’âme au-dessus – flottante – surplombant les mille mondes – les mille histoires enchevêtrées et inextricables – l’attente de tous les peuples – de tous les visages – les rivières et les lacs – les plaines immenses où l’on prie et où l’on meurt – tous les enfers et tous les paradis – tous les purgatoires et tous les jugements derniers – que nous avons inventés – et que nos mains et nos lois ont institués un peu partout – dans tous les lieux où nous nous sommes imposés…

 

 

Sur le sol – les yeux qui cherchent le monde qui s’édifie – les choses qui, sans cesse, se réinventent – les bouches muettes – la paresse – l’inertie – le labeur acharné – la multitude des foyers – entre l’eau et le feu – cette terre qui peut prendre tous les noms – sous le ciel – les étoiles – et le regard des Dieux…

 

 

La lumière recouverte – comme dépossédée de son origine – de sa puissance – avec son consentement éclairé (si l’on peut dire) – jouant, peut-être, à se faire peur – engluée de la tête aux pieds dans les ténèbres – dans le noir imperfectible du monde – avec ces pattes qui ruent et courent dans tous les sens – avec ces bouches qui crient – qui mordent – qui avalent – avec ces mains qui saisissent et assassinent – avec ces ventres et ces âmes jamais rassasiés…

 

 

Suspendus au-dessus du vide sans la moindre étoile – matière saisie et saisissante – dévorée et dévorante – aérienne et souterraine – avec laquelle rien ne s’achève – avec laquelle rien ne commence – comme la continuité de l’histoire – de l’évolution – de la recherche aventureuse – simplement…

 

 

Petites mains et fragment d’âme du Divin – les bruits qui naissent du silence – la multitude engendrée par le Seul. L’essentiel qui enfante le spectacle et la fantaisie – le monde en dépit de la douleur liée à l’extrême grossièreté de la matière…

Et dans nos veines – cette folie qui court. Et dans la gorge – ce souffle ardent. Et nos pas qui vont partout où il est possible d’aller. Et notre cœur – fébrile – qui cherche ce qui lui manque – qui traverse le monde – la vie – les océans – à la recherche du (saint) Graal…

 

 

Des têtes possédées – moins libres que les arbres – qui vont et viennent – qui se déchaînent – qui font trembler le sol et les âmes – qui suivent tous les soleils que pointent les doigts – qui creusent – qui labourent – qui voyagent – pendant des siècles – pendant des millénaires – sans jamais rien découvrir – sinon le manque et la douleur – sinon le froid – la solitude du monde et le provisoire de toutes choses – et qui continuent de chercher sans rien trouver – sans rien comprendre…

 

 

Des yeux – comme des jours – trop sombres pour y voir clair…

Dans la voix – le ton de la supplication – de la détresse – la fin de l’espérance…

La nuit – longue – sans promesse de lumière – sans lendemain possible…

Seul dans le froid et l’obscurité…

 

 

Des siècles d’attente et d’absence – quelque chose que l’on imagine – en secret – et qui ne vient pas – et qui ne pourra jamais venir de cet endroit que les yeux scrutent sans plus y croire…

Ailleurs – autrement – tout serait, peut-être, possible – on ne sait pas – on ne pourra jamais savoir…

 

 

Compagnon de personne – feu allumé au-dedans du front – des ouragans serrés contre soi – les hanches souples et les paupières mi-closes – la marche décidée – vers nos préférences – les arbres – la forêt – le désert – l’absence de l’Autre – comme une terre plus libre – un soleil véritable – à l’abri de rien – sous le regard des Dieux aux aguets – plus puissants (bien sûr) que toute la volonté du monde…

 

 

A regarder l’être nous envahir – et le devenir s’éloigner…

 

 

La soif et la terre mélangées – le froid qui cingle l’esprit – l’absence qui, peu à peu, se dessine – le monde frémissant – les pieds et l’âme pataugeant dans la même boue. Le lent glissement vers le souvenir pour échapper à l’hiver et à l’humidité. La tête qui s’enflamme – des couches de rêves superposés comme une couverture indigne. Et la glace partout autour de soi – des murs et des visages de glace – infranchissables – l’enfer que la matière a créé tandis que nos pieds cherchent une issue – et que nos mains essayent de panser nos blessures – aussi anciennes que la folie de ce monde…

 

 

Les pieds nus dans la neige – des larmes – et nos forces qui s’amenuisent. La poitrine qui lutte contre le froid – l’échine grelottante. Et sur les épaules – le poids du monde et des hauteurs jamais atteintes – la culpabilité du solitaire qui n’a, peut-être, jamais réellement quitté l’enfance…

 

 

Des gouffres sans rivage – au milieu du silence – toute une géographie à explorer – l’âme et les yeux aussi neufs que les visages et les fleurs – éphémères…

 

 

Là – sur le sol où guérir – malgré la présence des yeux qui foudroient – qui encensent – qui égarent – malgré les hommes allongés et l’attraction du sommeil – sur ce fil étroit tendu entre les extrémités du monde – sans confins ni au-dessus – ni en dessous – avec l’océan qui, peu à peu, remplace le cœur…

 

 

Au fond de soi – le mystère immergé – parfois émergeant comme une rugosité étrangère – inconnue – sur le lisse apparent du monde. Une manière de voir au-delà du néant et de l’absurdité – comme l’évidence de la pierre sous nos pieds et de la montagne devant nos yeux. Quelque chose d’infiniment tangible…

 

 

Seul face à l’océan – là où le désert sévissait autrefois – grâce à l’humus voyageur – aux saisons migrantes – au jour bienfaisant qui tente de rectifier l’ombre et la folie des hommes – leurs gestes sans mesure – injurieux – porteurs d’absurdes conséquences – prêt à féconder – partout – l’inespéré – sur les sols les plus stériles – sur les terres les plus exsangues – en redonnant au sauvage – au plus naturel – le rôle premier – grâce aux vents des plaines qui portent avec eux des graines nouvelles – et des graines anciennes – et qui les déposent là où il leur est possible de pousser – de croître – de fleurir – dans les failles et les trous – dans les moindres interstices – grâce aux pluies qui favorisent l’efflorescence et l’abondance – grâce aux montagnes qui retiennent l’eau qui coule pour former, peu à peu, des lacs – puis, des mers et des océans…

Ainsi pouvons-nous nous tenir – seul(s) et vaillant(s) – face à l’immensité – au milieu des incessants changements du monde…

 

 

Rien que du néant comme voisinage – des crimes et des pantomimes qui, inlassablement, répètent le même geste ; la mise à mort de la tendresse pour que se déverse le sang – pour que se répande le rêve…

Toute notre démesure – toute notre folie…

 

 

Des bras chargés de démence…

Des songes et de la cendre – partout – conséquences (atroces) de l’ignorance…

Des tempêtes sur le socle édifié pour nos (piètres) aventures – pour notre (si bref) passage…

 

 

Le monde à portée de vent – à portée des Dieux – isolé sur son archipel – abandonné au milieu des eaux. Quelque chose de la bêtise et du courage – de l’enlisement et de la détermination – les principaux attributs de l’homme – peut-être…

 

 

Ce que l’on invente pour ne pas devenir (totalement) fou ; l’oubli – le déni – le mensonge. Mille histoires au lieu de la vérité – le grand mirage plutôt que la réalité…

Mille musiques dans la tête plutôt que le ciel – plutôt que le vide et le silence…

Tout ainsi – ce qui se dissimule sous les masques et les parures – les visages du monde maquillés – transformés – méconnaissables…

 

 

Ce que l’on arpente pour réduire la distance qui nous sépare – pour adoucir les différences. Mille tentatives d’alliance et de ralliement pour aller moins seul – comme si l’Autre était capable de nous accompagner…

 

 

Aucun raccourci pour échapper au grand mirage…

Des pas au-dedans – un long périple (intérieur) – une marche harassante ponctuée de ciel – d’oiseaux – de repos et d’illusions. Des yeux qui, peu à peu, se dessillent – des flammes – si hautes parfois – que l’on imagine vivre sur un bûcher – et assister à sa propre immolation. Et du vent – si fort – si permanent – qui, inlassablement, balaye le sol et l’esprit de leurs encombrements. Victoires et défaites alternées – puis emmêlées – puis de moins en moins nécessaires. La nécessité à l’œuvre – la nécessité en actes – de plus en plus naturel – de plus en plus spontané – de plus en plus simple – vers l’effacement…

 

 

De la joie et du silence – de plus en plus – Dieu et la solitude comme unique compagnie. Le monde abandonné – de plus en plus lointain. Le chemin qui se dessine – jour après jour – sans la moindre volonté. Plus vraiment un chemin d’ailleurs – pas même une sente – absolument rien du voyage. Des pas – ou plus exactement – un pas après l’autre – sans la moindre certitude – pas même assuré qu’ils soient réels – aussi incertains que notre regard – notre existence – notre identité…

 

 

Comme une main qui s’approche timidement – Dieu vers l’âme – prête à se laisser caresser – à se laisser pénétrer – à se laisser habiter…

Plus qu’une alliance au-delà des miroirs – des retrouvailles (inévitables)…

Du ciel dans nos gestes – dans notre vie – seule manière – seule issue, sans doute – pour échapper à tous les désastres nés de l’absence…

 

 

Du silence au-dessus du monde – et des rires sur les courbes imparfaites – sur la danse des vivants – et sur les aurores qui se lèvent à l’horizon…

La voix ingénue qui lance ses prières vers le ciel…

Les nuits sans deuil – le même chemin jusqu’au couchant…

Des vallées – des routes – des saisons – et notre hamac posé dans la forêt…

Les fruits de la splendeur dans l’âme – gorgée de joie…

A la hauteur idéale pour que cessent les pleurs et la nostalgie des terres (et des visages) d’autrefois. Le passé enfin arraché et les yeux, peu à peu, dessillés pour se libérer du délire ordinaire de l’homme…

Le souffle libre et la liberté du vide et de l’innocence – impossibles à pervertir…

L’instant et l’existence sans anxiété…

La découverte, peut-être, d’un nouveau littoral…

 

 

Tout un peuple dans nos veines. Le cœur horrifié – inconsolable – amer face à cette impuissance devant le monde – la multitude. Et l’âme dans le sang – entre la faim et l’ardeur – entre l’hésitation et la fuite sans panache. Des ailes dans le dos pour tenter l’envol – et la certitude du néant – de l’absence de Dieu – sur tous les versants explorés…

 

 

Partout – pieds nus – à aller avec la faim là où l’on pourrait l’apaiser. Comme des bottes dans le sang et le regard (toujours) emprisonné – comme une course vaine – insatiable – sous le joug d’une ardeur qu’aucune force – qu’aucune résistance – ne saurait briser…

 

 

De la matière et de la nuit – plongées ensemble au fond d’un puits – au fond de l’âme. Et ces traces présentes dans le langage des hommes…

Rien qui ne puisse échapper au temps ; le tic-tac de l’horloge – des jours – des saisons. Et le feu dans la ronde des pas…

Tout accroché à la même ceinture – et ce glaive suspendu au-dessus des têtes – le frisson (le grand frisson) au-dessus du sommeil…

 

 

La vie tantôt comme une île lointaine – tantôt comme un songe – une cage aux grilles modulables…

 

 

Le monde de la terreur – pris dans les filets du pire – dont les maîtres sont des bourreaux – les plus atroces – les plus ingénieux – que la terre ait connus…

 

 

Le parfum d’un ailleurs dans le silence – des contrées inconnues – un souffle neuf dans la poitrine – l’arc-en-ciel plutôt que l’attachement à une bannière. Des horizons qui glissent sur le regard. Rien qui ne s’entasse. Le cœur au bout des doigts – et dans les yeux, cette lame qui tranche l’inutile. Des tas autour de soi que dispersent les vents. Choses et visages – en fragments – tombés là après leur bref séjour à nos côtés. Plus de lutte – ni de rêve – l’accueil – la joie d’être – ce qui se goûte puis s’oublie. Le monde adouci – passé au tamis de la tendresse…

 

 

Dans la même cellule – sous la voûte – durant mille nuits – mille saisons – parmi mille soleils – sans un seul miroir – sans un seul visage. Le ciel large et libéré de la frayeur. L’homme assis sur la pierre et la liberté qui, peu à peu, se déploie dans l’âme…

 

 

Des ombres fugaces devant l’éternité…

Des flammes dans les yeux pour découvrir le point culminant – le faîte qui se dresse dans l’abîme – là où les pas sont nécessaires…

Une âme et un corps, peu à peu, fragilisés – la bouche de plus en plus silencieuse – et cette indolence face à l’immensité…

Le souffle qu’il nous manque pour échapper aux rêves des Dieux – aux lois du temple – à la hiérarchie des institutions – aux conventions communautaires…

L’ardeur insuffisante pour être – et vivre – comme le premier homme – l’esprit vide et lucide – la gorge affranchie du langage – l’âme fidèle aux seules exigences de la terre – suffisamment mûr, peut-être, pour se mettre à l’écoute du ciel – et devenir (pourquoi pas ?) le plein silence…

 

 

Sur un socle pierreux – les pieds dans la poussière des chemins – l’âme aussi grise que le visage – épuisé par cette longue marche – le cœur immobile qui célèbre, à présent, le vent – la neige – le plus sacré. L’être – la tendresse du regard sur le provisoire – le plein acquiescement du silence…

 

 

Des voix dans le lointain – comme un souffle de liberté sur les contingences et la tragédie. Une fenêtre ouverte sur le monde plongé dans le pathétique – nourri de fables – de mensonges – d’espérance. Le visage de l’éternel, peut-être, qui s’avance. L’Amour, peut-être, qui s’approche – à travers la parole qui annonce la venue du silence qui détrônera, peu à peu, l’espace et le temps…

 

 

Après les luttes et la souffrance – la résistance au plus naturel – le sacré et la célébration. La fin heureuse des héros et des tyrans. La discrétion et l’humilité de celui dont les yeux ont appris à s’ouvrir…

 

 

La terre – couleur de mort – parfum d’enfermement et d’espérance. Un peu d’espace entre les murs pour produire de quoi manger – entretenir le feu – inhumer les dépouilles. Une existence de labeur et de prières pour tenter d’atténuer l’âpreté et la misère…

 

 

Un autre air – une autre envergure – hors les masques. Quelque chose qui échappe au monde – à l’histoire. Le plus simple – le plus naturel – affranchis de l’abstraction – loin des faux sourires et des aménités mensongères – au plus près des visages et de la possibilité de la rencontre…

 

 

Présence-éclair – lumineuse – pénétrante – au milieu des étoiles et des âmes endormies – qui veille autant sur ceux qui ont les yeux clos que sur ceux qui ont les yeux ouverts…

Nappe nue – aux dimensions inconnues – à l’envergure incalculable – épaisse et légère – comme le lit d’un fleuve céleste porté par les ailes invisibles des oiseaux – et qui effleure le monde – les pierres – les visages – et qui pénètre tout ce que les siècles ont enfanté – et qui disparaît en portant avec elle son énigme…

 

 

L’éternité n’attend le temps des fenaisons…

La pierre sous l’apparence du monde – et mille choses cachées sans compter ce que l’on y dissimule délibérément. Les cent pas au-dessus – l’espérance d’un événement – d’une rencontre – Dieu nous ouvrant les bras peut-être…

 

 

Au pied de l’arbre – le même jour qui s’avance – malgré la torpeur ou la fébrilité matinale…

 

 

De la boue – en quantité – épaisse. L’autre dimension de la beauté immergée dans la matière – opaque autant que le rêve est limpide – et qui se meut avec lourdeur autant que le rêve est volatil…

Rien ne bouge – en vérité – simple imitation du mouvement. Juste un feu pour brûler les choses et les croyances – nos folles certitudes – puis l’émergence du commencement une fois que l’essentiel est achevé – malgré la récurrence de la chair et du sang…

 

 

Dans l’œil du monde – l’opacité et la faim – ce qui enfanta toutes les prouesses des siècles – l’infortune érigée sous prétexte de confort – le sang répandu et la mort donnée de manière industrielle (et presque aseptisée)…

Les merveilleuses intentions – les merveilleuses inventions – du (bon) peuple humain…

 

 

Du sable jusqu’à l’infini…

Du bleu jusqu’à l’origine…

Et – partout – le même silence – notre nature – le regard – ce qui sent – ce qui goûte – ce qui contemple…

Chez d’Autres (la plupart) – rien qu’une main pour attraper les rêves – une tête avec des élans – et un ventre comme une outre à remplir. Sur toute la surface – terne – pas la moindre faille – pas la moindre brèche – où pourrait pénétrer le ciel – un peu de tendresse – l’appel d’un ailleurs – une autre envergure…

Inaptes au franchissement des seuils – à la splendeur – à l’immensité du premier jour…

 

 

Un passage aux airs d’exil. Des cieux qui ne ressemblent pas à ceux que nous avons connus. Des visages plus qu’étrangers – hostiles – haineux – assassins. Des gestes et des actes qui interdisent et refoulent – qui forcent à la résistance et à la rébellion – ou, parfois, à la fuite. Des lieux sans Dieu – sans pardon – sans familiarité – possibles…

Une existence d’emprunt où l’on s’efforce, pourtant, de trouver le juste itinéraire…

 

 

Une terre provisoire – sans possibilité de certitude – où tous les bagages sont vains – excepté, bien sûr, les impédiments de la naissance – où aucune fête ne mérite notre présence – où aucune histoire n’est digne d’être racontée…

Juste une pierre pour poser son séant – un abri contre la pluie et le froid – et un carré de ciel au-dessus de la tête…

Les mains exercées aux gestes quotidiens et à la prière – et l’âme à la présence – en nous – qui, peu à peu, se déploie pour trouver sa juste envergure…

 

20 novembre 2018

Carnet n°169 Reliquats et éclaboussures

Paroles confluentes* / 2018 / L'intégration à la présence

* Fragments du dedans et du dehors – de l’homme et du silence – qui se combinent simultanément dans l’âme, sur le visage et la page…

Engagé – simplement – dans ce qui arrive – et s’efface l’instant d’après…

A être – et à vivre – sans rien dire – ni rien bâtir – voué seulement à devenir le lieu de l’accueil et de la rencontre…

A veiller jusqu’au dernier jour de la tragédie – sur cette scène où le vide a, peu à peu, remplacé les visages…

 

 

Chemins de pierre où s’enlisent la chair et l’âme. Mille jours – mille tours – à découvrir. Mille jours – mille tours – à recommencer – jusqu’à ce que la mort, une nouvelle fois, nous avale…

 

 

Horizon blême – destin gris – parfois tortueux – sur cette surface labourée jusqu’au sang. Pourtant, tout est là déjà – le jour et la nuit dans la même main incertaine – brouillardeuse. Mille chants entre nos lèvres. Et mille soleils entre nos larmes…

Partout – toujours – la même rengaine du monde…

 

 

Feuille et âme blanches – espaces sans contour où tout est exposé – pêle-mêle – dans un désordre apparent – épais (et dont l’épaisseur confine à l’opacité). Aisés, pourtant, à creuser et à débarrasser de leur surplus – par le regard et la main affranchis des bruissements du monde et libérés de l’œuvre à accomplir – engagés à soustraire tout ce qui prolifère – tout ce qui s’accumule en couches successives et entremêlées…

 

 

Condamné(s) à la résonance et à la résolution. Il n’y a d’alternative pour embrasser la seule perspective en mesure d’éradiquer le règne omnipotent de l’homme – plongé dans cette odieuse fuite en avant vers la puissance génocidaire, la gloire destructrice et la solidification des fausses certitudes…

 

 

S’abstenir et s’effacer. Il n’y a d’autre issue pour échapper à la folie du monde – et réduire sa puissance et sa portée…

 

 

Être là où l’on nous demande de devenir. Se taire là où l’on nous invite à commenter. Se faire humble là où l’on nous incite à la fierté. Se soustraire là où l’on nous exhorte à nous étendre…

Demeurer – toujours – en deçà des exigences du monde. N’y tremper ni les doigts, ni les lèvres, ni l’âme, bien sûr. S’en remettre, à parts égales peut-être, à l’innocence et aux nécessités des circonstances…

Devenir – naturellement – modestement – l’au-delà de l’homme – entre poussière et infini…

 

 

Un arbre – une pierre – une feuille – au-dedans – près desquels on est assis. Entouré par quelques visages dociles et compréhensifs – libéré des épreuves – et affranchi du feu et des cendres alimentés par le bois destiné à réchauffer les hommes et leur foyer à la rude saison. Au milieu des bêtes qui ont revêtu leurs parures brumales et pris possession de leur quartier d’hiver…

 

 

Et cette parole qui nous porte malgré les lacunes – malgré les faiblesses et les défaillances. Les poings serrés au fond des poches – à la pointe de la matière (rouge et grise) sans doute – à livrer ces lignes sur la table rase du passé…

Paroles d’assaut et de réconciliation sans le soutien de la mémoire – à leur paroxysme peut-être – allez savoir ! – dans le plus haut vertige de la raison. A vivre – et à écrire – sans impératif ni muselière – dans la proximité d’un silence étonnant – prodigieux – intensément fécond et mystérieux…

 

 

Entre ciel et terre – à creuser dans les profondeurs de l’âme pour trouver ce qui existait autrefois – avant la naissance du monde. Les deux mains dans la nuit – occupées (tout entières) à la fouille – plongées dans ce qui précède le silence et l’Amour – dans le désir et la mémoire – pour dénicher une aire où l’on pourrait vivre au-delà de la faim – au-delà du destin – au-delà du soleil et des intempéries…

Marche entre errance, rêve et possible – une quête aux allures d’obsession ; comme une ardeur intense – passionnée – à la recherche d’un monde et d’un quotidien inégalés – et, sans doute, inégalables…

 

 

Chaque matin – à scier les mêmes barreaux de la chambre – pour apercevoir le reflet timide – presque amputé – du jour – lui-même, sans doute, reflet d’une lumière encore plus lointaine – comme posée – ou suspendue peut-être – à l’écart de toute forme d’emprisonnement…

 

 

L’ailleurs pointé par les mots n’est, en vérité, qu’un fragment de monde – ou une parcelle d’âme – qui cherche une attention – même parcellaire (même infime ou corrompue) pour échapper à l’obscurité et à l’inexistence de ce qui est dépourvu de nom et de lumière…

 

 

Paroles ordinaires – et, pourtant, hérétiques au regard de l’orthodoxie humaine selon laquelle la vie et la mort ne peuvent servir que les intérêts du ventre et la gloire – si odieuse – si terrifiante – des hommes…

Mais comment se résoudre à cette faim – et à ces nécessités illusoires – lorsque l’on devine ce qui nous constitue – et lorsque l’on effleure, du bout des doigts, une dimension de la vérité qui élargit, (presque) à notre insu, nos profondeurs, notre envergure et nos ambitions…

Et comment ne pas rappeler aux hommes l’urgence de découvrir le dedans et l’au-delà – l’infini qui compose le monde, les êtres et les choses…

 

 

Autant sur terre que sur la page – comme les seuls lieux où il nous est (encore) possible de vivre. Autant parmi les bêtes et le silence qu’éloigné du monde et des visages…

Solitude pleine et habitée – inscrite dans l’âme et le poème…

 

 

Mots et prières – inépuisables – et inlassablement répétés – comme le soleil qui, chaque jour, revient pour éclairer quelques visages – et quelques parcelles – de la terre…

 

 

Entre l’évidence du ciel et l’incertitude de la mort – à écrire encore – en volant un peu de lumière à l’âme et au silence – pour offrir à notre nuit – à notre peine – l’assurance d’une aube lointaine – l’assurance d’une aube certaine…

 

 

Il n’y aura de jour tant qu’existera demain…

Il faut rompre le temps pour que puisse se dessiner la fin de notre nuit

Le cheminement vers l’innocence sera toujours le prix à payer pour qu’advienne la lumière…

 

 

A tâtons entre le plus nu – le plus simple – et la démesure de l’homme. Ni ciel, ni terre – ni même horizon. Ni homme, ni enjeu – ni même sagesse. Quelques syllabes – quelques lignes peut-être (tout au plus) – offertes au monde, au vide et au silence…

 

 

L’esprit silencieux – entre le sable et les étoiles – à même la lumière qui surplombe le monde et le sommeil..

 

 

Nous ne renaîtrons qu’en deçà de nos prières. La poitrine (toujours) dévorée par le désir – les peines (toujours) infinies et l’ardeur trop fébrile pour accepter notre destin – et cette nuit dessinée sous la grande arche qui, de ses étoiles, éclaire les courbures de la terre et nos foulées sur les chemins. Dérives encore – dérives toujours – entre l’âme et la chair – livrées à la servitude du monde et à la récurrence des jours…

 

 

Pourquoi dire – essayer de dire – encore ce qui n’appartient qu’au silence…

Où – dans quel substrat – puise ce cri – cet impératif à dire…

Sans doute dans la même obsession que celle des jours qui s’échinent à revenir…

Et il y a de la beauté – et de la folie – et, peut-être même, un peu de désespérance – dans cette récurrence – dans cet élan inépuisable à recommencer…

Ce qui éclaire est différent – et semble (plutôt) appartenir au règne de ce qui demeure – immobile – inamovible – posé, de façon permanente, sur les mouvements – l’effacement et le renouveau. Comme un regard égal – serein – éternel – presque indifférent – sur toutes nos gesticulations…

 

 

Le printemps et l’hiver – aussi étrangers que bienvenus. Saisons égales – saisons passagères – intermédiaires en quelque sorte – à peine continuité des précédentes – à peine annonciatrices des suivantes…

La récurrence du renouveau et de l’effacement – ni méprisés, ni encensés. Ce qu’accomplissent la terre et le ciel – liés – encouragés, peut-être, par le baiser secret des Dieux…

 

 

Des murs – au loin – érigés par les hommes pour rapprocher l’horizon – et fragmenter la terre et l’espace en territoires – en parcelles étroites – indéfiniment appropriables – indéfiniment substituables…

Frontières qui exaltent le manque et le rêve – le désir d’ailleurs – la souffrance du limité – du restreint – du circonscrit…

Latitudes aménagées à la manière des rustres – si aisées à transformer en socle d’habitudes et de rencontres par tous les porteurs de ressemblances…

Monde divisé – morcelé – en autant de visages – en autant de vérités. L’abîme des apparences où sont plongées toutes les têtes – où sont plongées toutes les âmes…

 

 

Insuffisamment servile pour faire office d’accueil. Trop fier – et trop exigeant – encore pour vivre sans honneur et mourir sans raison – pour s’effacer derrière ce que bâtissent les lignes (et tous ces livres), pourtant, sans ambition…

 

 

L’horizon – à la différence de la lumière – est une ligne à intervalles multiples ; on peut s’y jeter – et s’y perdre – de mille manières…

 

 

Les prières, les temples et les Dieux ne sont nécessaires qu’aux insensibles – encore aveugles à la beauté, à l’Amour et à l’intelligence du monde et du silence – présents partout – jusque dans le moindre visage – jusque dans le moindre geste – jusque dans la moindre chose – au cœur du plus quotidien – au cœur du plus ordinaire – dans ce qui semble le plus éloigné des prières, des temples et des Dieux…

 

 

L’azur est le nom donné au ciel sur ces rivages insensibles à l’infini. Mais, en vérité, il se tient partout – au-dessus et en dessous – au-dehors et au-dedans – au plus près des yeux encore si avides de mirages et de miracles…

 

 

Le souffle encore – comme le signe d’une ardeur persistante – d’une ardeur transformée – issue peut-être, du mariage fabuleux – du mariage insensé – entre le silence et la matière…

 

 

Tout est tendu vers son dépouillement – ce qu’il reste lorsque tout a été confondu et dispersé. Le vide, l’espace et le silence – où tout s’efface et renaît à intervalles réguliers – au gré des nécessités (sous-jacentes) et des retraits et des poussées d’ardeur associés…

Des ondes et des vibrations qui tantôt édifient, tantôt anéantissent. Un jeu de forces et d’interstices, en quelque sorte, qui n’acclame les vainqueurs, ni ne condamne les vaincus. Un exercice où tout se mêle au-delà des parures, des postures et des stratégies. Une forme de bégaiement et de balbutiement perpétuels. Une suite d’impératifs destinés, sans doute, à s’affranchir de l’immobilité – ou à l’agrémenter – grâce à l’irrépressibilité et à la multiplicité apparente des mouvements…

 

 

Une nuit – mille siècles – sur terre – à se demander ce qu’est vivre – et ce que signifie respirer. A tout deviner derrière la raison – jusqu’à l’au-delà du monde et du vivre humain – quelque chose d’immense – quelque chose d’insensé – qui aurait nos yeux et nos mains – et, à la place du cœur, un espace infini – un Amour vivant – un Amour démesuré – si nécessaire en ces régions si hostiles – si féroces – si barbares…

 

 

Quelque part – enfermé – entre le silence et l’illusion…

Mille reflets nés du jour – à essayer d’étendre sa voix sur le même horizon – la tête posée sur le même billot avec ce goût de sang séché sur les lèvres…

A édifier la parole comme une vaine prière…

 

 

Etendue foulée – étendue déployée à même la pierre – à même l’âme – à même le poème. Comme pour célébrer l’étreinte et les retrouvailles – les défaillances et les épreuves. Quelque chose qui aurait la même valeur que la rosée au printemps et la neige en hiver…

 

 

Le temps rompu où rien ne peut naître – où rien ne peut grandir – où rien ne peut mourir. Où chaque instant est le nôtre – l’heure du baiser, de la bascule et de l’infini apprivoisé…

 

 

En avance – toujours – sur ces têtes et ces siècles si poussifs – où l’écoute est une épreuve entre les Autres et ses propres ambitions – où les rives s’entrecroisent sans jamais permettre l’exploration de l’arrière-pays – où tout naît, passe et disparaît sans un regard sur le monde alentour – ni sur le monde du dedans – où tout semble vivre à la surface des choses – à la surface du monde – sans jamais remettre en cause les croyances – indigentes pourtant – où ont été piégés, depuis les premiers pas de la matière, l’esprit et le temps…

 

 

Lignes et carnets – créateurs de souffle – celui qui manque (si souvent) aux élans libérateurs…

 

 

Des écarts et des intervalles à inventer pour se tenir au plus près de ce que l’on efface – au plus près de ce qui disparaît – sans laisser la moindre trace – et offrir ainsi à l’espace – à l’ensemble de l’espace – l’Amour et le silence – ce dont le monde a tant besoin…

 

 

J’écris – l’âme à bout de bras – pesant de tout son poids – sur ces terres sans yeux – sur ces terres sans témoin – privées de preuves et de témoignages…

 

 

Tout un monde – mille bibliothèques peut-être – dans une seule ligne – dans un seul mot. Et tout ce qui existe dans le silence. Et une passerelle – mille passerelles – à inventer pour que se rejoignent la parole et le secret – et favoriser ainsi le retour à la source…

 

 

Vie et mort – éveil et ignorance – la même expérience des profondeurs vécue sur deux versants opposés – joignables par le sommet, bien sûr – mais aussi par les mille passages existants à tous les degrés de l’ascension et de la chute…

 

 

A durer plus que nécessaire alors que l’étreinte – toujours – se fait furtive – et demeure hors du temps…

 

 

Terre tragique – terre éteinte – à la lisière du jour – aux frontières de la nuit – indissociable de ces doigts et de ces âmes qui se glissent partout pour découvrir le secret du feu et du regard – et sous la cendre – l’ardeur et le silence dans lesquels tout naît, plonge et disparaît…

 

 

A veiller jusqu’au dernier jour de la tragédie – sur cette scène où le vide a, peu à peu, remplacé les visages…

 

 

Engagé – simplement – dans ce qui arrive – et s’efface l’instant d’après…

A être – et à vivre – sans rien dire – ni rien bâtir – voué seulement à devenir le lieu de l’accueil et de la rencontre…

 

 

Qu’une main – autre que la nôtre – se saisisse de ce qui se trouve à notre portée – et nous voilà, aussitôt, plongés dans l’effroi, la colère et la frustration. A deux doigts de maudire tous les visages et notre naissance de ce côté, si désavantageux, du monde…

Fenêtre à demi close derrière laquelle persiste la malédiction…

 

 

Et demain, tout réapparaîtra sur le seuil – vêtu de la même tunique et du même appétit – rusé – agressif – armé – prêt à en découdre avec toute forme d’opposition et de résistance qui pourrait compromettre (ou même interrompre ou ajourner) les rêves, les désirs et les ambitions du jour…

 

 

Reclus dans la plus haute solitude – à se morfondre encore – et à blâmer la grossièreté des visages et l’indélicatesse des gestes au lieu de vouer son ardeur à l’accueil et à l’acquiescement…

Perte de temps et d’énergie à maudire le froid et l’âpreté du monde – à désirer que les êtres soient différents…

 

 

Vents et figures aveugles dans la nuit. Monde où tout se querelle et s’arrache. Les mains trop grossières pour effleurer ce qui vit – inconnu et anonyme – sous les chants et les prières qui ornent – inutilement – le vide et le silence…

 

 

L’inconnu porté comme un fardeau – une charge supplémentaire – presque comme une offense. Et jamais comme une chance – une grâce – le privilège des biens-nés

 

 

Le cœur immense et l’âme docile – entre besace (vide) et réclamation (souvent inepte) des foules – allant sur leur chemin sans destination. Marchant sans but – sans fin – allant là où les circonstances les appellent – là où les nécessités – toutes les nécessités – font loi…

 

 

De posture en destin – de volonté en silence – l’existence et la parole – comme un champ perpétuel de découverte – comme un terrain d’éveil permanent au monde et au langage – instruments essentiels pour rejoindre le cœur de l’homme – le cœur de l’âme – le cœur du temps – le cœur du jour (et, accessoirement, les décrire) – et franchir tous les au-delà (et, éventuellement, en témoigner)…

 

 

Tout flotte encore dans l’abîme – parmi les dépouilles et les fausses vérités bâties pour survivre aux supplices et à l’idée de la mort…

 

 

Issue à ce qui passe – là où demeure le secret à convertir en gestes…

 

 

Le monde – la terre – les bêtes – les hommes – instruments des vents – toupies que font tourner les Dieux. Graviers et brindilles sur les plaines et les chemins – fréquentés par trop de visages crédules – et saupoudrés de savoirs trop approximatifs – trop dérisoires – trop incomplets – pour être capables, un jour, de se hisser jusqu’au secret – jusqu’à l’origine des êtres et des choses…

 

 

Feu, souffle et porte. Nuit, ombre et fenêtre. Des issues – toujours – dans l’ardeur et le noir. A peine visibles malgré leur ampleur…

 

 

Il y a – et il y aura toujours – l’espace et le silence – et les mille choses dont nous les aurons peuplés ; pierres, arbres, visages, rêves, désirs – et autant de danses un peu désespérées de ne trouver que leurs reflets – et leur écho – dans cet infini inexploré…

 

 

Tout se tient là – debout – candide – presque immobile – dans le silence – excepté les hommes – la main droite plongée dans la sève du monde – dans l’ardeur du vivant – et la main gauche à la verticale du jour essayant de se hisser jusqu’à ce lieu où se rejoignent l’Amour et l’infini…

Passagers aux mille vies successives – œuvrant pendant mille jours – pendant mille siècles – pour creuser l’abîme – et au cœur de l’abîme, les sables mouvants où tout s’enlise – sans jamais découvrir – ni même imaginer – la seule issue possible – qui patiente au fond de l’esprit – disposé à s’abandonner à la réclusion – à vivre à perpétuité au fond de son trou…

 

 

Le monde – la même face obscure à découvrir, à accueillir et (accessoirement) à aimer – ici – au plus proche – et là-bas – à l’autre bout de la terre – au gré des pas – au gré des ombres – au gré des portes qui s’ouvrent et se referment sur les chemins et l’horizon…

 

 

Tous vivants – sous le même soleil.

Tous vivants – sur le même chemin.

Comme façonnés par le plus vieux rêve du monde – à chercher sa route entre l’herbe et les étoiles – à saupoudrer les ombres et les pas d’un peu de lumière – et à vouloir, parfois, échapper aux domaines circonscrits et aux traditions ancestrales pour bâtir une existence hors des dogmes et des croyances.

Immobiles (presque toujours) – à mi-chemin entre le réel et la vérité – la tête, sans doute, trop hantée encore par le songe et l’ambition pour s’affranchir d’un destin tout tracé…

Entre faille, bêtise et illusion – à piétiner là où, sans cesse, renaissent les ruines, la cendre et l’ardeur…

 

 

Tout tremble en traversant les yeux – et se repose au fond des têtes – trop stupides pour percer l’apparence et l’illusion…

Phénomènes et fragments – passages et perspectives – contraints de s’immiscer au fond de l’âme – au fond du cœur – pour espérer, un jour, pouvoir ressortir – et être vus – avec leur vrai visage – plus clair – presque entièrement dessiné – à peine existant…

Comme des vents dans le vide – de la poussière dans l’espace – appelés à voyager au cœur de ce qui demeure – immobile – inchangé – inchangeable…

 

 

Feu moins vif à l’automne – racines et couronnes derrière soi – plus nu qu’autrefois devant le monde et les visages – devant le temps, les siècles et le silence. Quelques traits esquissés d’une main moins tremblante – et plus solitaire aussi – pour dire ce qui nous attend – toutes les peines du monde – l’exigence des Dieux – et la nécessité du silence – pour que nous puissions (tous), un jour, retrouver la folie et la sagesse de l’enfance…

 

 

Entre deux fables – toujours – à réclamer aux visages et au ciel une explication (même partielle – même lacunaire). Comme happés par l’envergure du rêve et du sommeil…

Et les tremblements de la raison face à l’ampleur de la nuit. Quelque chose comme une inquiétude – et une forme d’échappatoire (et, parfois même, un recours à la folie) pour trouver la force de vivre au milieu de tant d’incertitude et d’absurdités…

 

 

Chaque jour, on se répète – comme l’invisible retrouve sa place, à chaque instant, parmi nous. Comme le regard – perpétuellement renaissant – sur le monde, les pierres et les visages – sur le Vrai, le Beau et le Bien – si souvent corrompus – si souvent mutilés – par le mensonge, la ruse et la laideur. Dans cette nécessité à dire encore – à dire toujours – ce qui n’a été compris – et qui, peut-être, ne peut ni se dire – ni se comprendre…

 

 

Tout s’enferme – ou est déjà enfermé – dans la peur et la violence. Gestes, mémoire, paroles, ancêtres, pays natal, tous les souffles, toutes les haleines du monde – derrière leurs grilles – derrière leurs murs – derrière leur porte – à protéger, bec et ongles, leur fortune et leurs territoires…

 

 

Quelques syllabes pour dénoncer les crimes et faire du jour notre seule ressemblance

 

 

Continent du désastre et de la discorde – peuplé de cadavres et de commentateurs – où les armes et les langues s’aiguisent en fréquentant la mort…

Une manière, sans doute (très) maladroite, d’échapper au pire…

 

 

Des masques – tant de masques – à porter avant que ne surgissent le jour – le soleil – la lumière – qui n’aveuglent que les âmes puériles – si peu enclines encore à affronter la nuit qu’elles portent – et la nuit alentour…

 

 

Danses funestes – fragiles – fabuleuses – admirables – aussi inconscientes que tragiques – moins nécessaires, sûrement, que l’œil contemplatif – mais complémentaires sans doute – indispensables, peut-être, à l’identité sous-jacente – et inévitables, bien sûr, en ce monde d’actes, de gestes et d’ardeur…

 

 

Théâtre de l’éphémère et de l’épouvante où les personnages envahissent la scène et encombrent les coulisses de leurs costumes et de leurs répliques sans jamais s’interroger sur l’œil unique – le seul témoin – le seul spectateur (sans doute) qui assiste aux mille représentations successives du monde…

La vie comme une suite d’actes et de tableaux (presque) sans importance où la fin de chaque pièce appelle déjà la suivante à investir les planches…

 

 

Tout se bouscule dans la pagaille et le mélange de couleurs – les cris qui montent mêlés aux prières – le sang, les corps, les âmes, l’esprit et le langage secoués – et tournés dans tous les sens…

Et ce qui surgit a – presque toujours – cette allure d’écorchure et de flamboyance – entre terre, misère et infortune – entre ciel, chance et opportunité…

Comme le furieux (et fabuleux) assemblage de tous les fragments du monde…

 

 

A scander la parole comme si le destin – et l’avenir – du monde en dépendaient…

A vivre davantage avec les bêtes et le langage que dans la proximité des hommes. A habiter le silence et la pierre plutôt que le rêve et le temps. A aimer la solitude et le poème autant que l’esprit des voyageurs…

Poète, peut-être, de l’universel et de l’atemporel – penché sur ses chants – œuvrant et célébrant l’infini, l’essentiel et l’éternité sur ces rives si futiles – si étrécies – qui n’honorent que l’anecdotique, le prosaïque et le limité…

 

 

Nous vivons sur la terre autant que dans le langage – usant davantage nos semelles que l’abondance (le trop-plein) de l’âme. Ventre à terre – repu – rempli presque toujours de victuailles – sur la neige et dans la boue des paysages…

Temps au-dedans – et au plus près de la tête. A ramper entre les failles au milieu des tourbillons continuels et des vagues éphémères. Cherchant sous la pluie – sous le soleil – sous tous les climats – à percer tous les secrets du monde…

Voyageurs et passants téméraires bravant la houle – et mille Bermudes – sur les eaux intranquilles de la terre où les mots et les pas font office d’embarcations fragiles…

 

 

A distance du monde – à distance des pierres – à distance de l’âme. Loin – toujours plus loin – du silence et d’eux-mêmes – ces hommes muselés par le désir, l’ambition et la mémoire…

A vivre – à survivre – sur les miasmes du désespoir et de l’espérance. A faire l’inventaire du monde et de toutes les ivresses possibles pour offrir à leur vie sommeillante quelques délices – quelques plaisirs – accessibles. A ouvrir leur chemin à tous les refus pour échapper à toutes les formes de contrainte et d’exigence – celles du haut et celles du bas – en ignorant qu’elles se rejoignent là où l’acquiescement est à son comble…

 

 

On se précipite dans l’hiver et la solitude pour échapper aux bruits – aux cris – à la présence infernale – partout – des hommes. Si étrangers à la beauté du silence – à la fragilité des âmes et des destins. Empêtrés dans un sommeil qui en dit long sur leurs rêves – sur leur manière de vivre et d’être au monde…

 

 

A vibrer sur les routes – dans la blancheur des pas. Sur cet espace bordé par la mort. A la terrasse, peut-être, du temps miraculeusement plongé dans l’abîme…

 

 

A convertir le désir en attente patiente – et les mots – la parole vaguement poétique – en silence (modestement) prophétique…

 

 

Humble parmi les humbles. Spéculaire – (presque) toujours – face à l’adversité. Rude et réactif – encore – face aux mensonges et à la ruse – face à l’ignorance et à l’arrogance des hommes et des certitudes. Effronté – insolent – intransigeant (et parfois même intraitable) – envers ceux qui dénient – et bafouent – les droits légitimes du reste du monde – de tout ce qui leur semble étranger…

 

 

Entre le blanc, la mort et l’étrange désir de continuer à vivre – ce silence – et ce regard aigu – parfois implorant – qui n’a que l’Amour à offrir…

 

 

A l’abri du monde – à l’abri des luttes – contraint, malgré soi, de regarder les hommes se dresser – et se battre – comme des coqs sur leur fumier – fiers de leurs délires et de leur sommeil – fiers de parader au milieu du sang – et d’infliger mille blessures et mille tortures – sans même y penser – sans même tressaillir. Comme des âmes épaisses – massives – et des bras lourds et aveugles qui déciment à la ronde par envie – par ambition – par ennui ou simple cruauté…

 

 

Toute la nuit encore – et tous nos refus à retrancher pour espérer, un jour, revoir la lumière…

 

 

Vides – limités – déraisonnables – tous ces jeux destinés à peupler (et à égayer) l’existence, l’esprit et la mémoire. Inaptes, bien sûr, à démanteler le temps – à enjamber ce qui nous entrave – et à convertir ce qu’il nous reste d’ardeur en silence…

 

 

Nous flottons sur toutes les surfaces – et laissons les murs asphyxier les racines du jour – l’origine du monde – la source de tous les traits…

 

 

Nous sommes ce que nous rejetons autant que ce que nous ingurgitons. Et nous volons – comme des enfants ivres et oublieux de leur propre chair – ce qui n’appartient à personne en croyant pouvoir le transformer – à notre convenance – en possession. Nous marchons – l’œil aux aguets et la main saisissante – en quête d’aisance et d’opportunités – au milieu du rêve – au milieu du sang et de la sueur – perdus depuis nos premiers pas – noyés déjà avant la traversée du moindre gué – et éloignés, depuis toujours, de ces rives blanches où patientent – et nous attendent – le jour et le silence…

 

 

Tant de beauté émerge, parfois, de ces champs ensanglantés par les hommes. La pointe de l’humanité – enfoncée, pour l’essentiel, dans la crasse et les instincts…

Vertus d’entraide, de francs partages et d’attention portée à l’Autre et aux plus vulnérables ; l’Amour, la sensibilité et le respect qui fondent la préciosité de notre genre – et l’avenir d’un monde qui pourrait devenir infiniment plus vivable…

 

 

Tout – bien sûr – est relié ; la vie, le monde, la lune, les pierres, les bêtes, les arbres, les hommes, le sang, l’Amour, la peur, la mort. La nuit et le silence. Et le jour qui pointe derrière cet amoncellement de rêves et de cadavres

 

 

Le désespoir face à ce qui nous manque – face à ce qui semble nous manquer. Et la joie retrouvée – intacte – indemne – une fois percée l’illusion de l’incomplétude – une fois notre vrai visage découvert…

 

 

Le même refrain dans toutes les bouches du monde. La même rengaine dans tous les gestes du jour. L’obsession de l’infini à travers toutes ses déclinaisons illusoires…

La même danse et la même chanson – toujours – dans nos ténèbres – face aux rayons clairs de la lune. Entre impasse, incertitude et inaptitude à la vérité – au milieu de toutes ces fausses issues au goût de sang – au goût de sueur – au goût de larmes. Le labeur incessant de l’homme pour échapper à cette nuit (trop) terrifiante – à cette nuit (trop) solitaire…

 

 

Une condition étroite – fragile – malmenée – dont on ne peut s’extraire ni par la force, ni par la raison, ni par la prière – mais dont on peut se libérer par une totale (et complète) immersion – l’abandon au sillon – au trou – au puits – nécessaire pour faire naître l’envergure cachée de l’existence – celle qui se fait infinie et éternelle sous les apparences…

 

 

Un coin du monde – un reflet de lune – les pieds parmi les fleurs sur ces parterres que l’on transforme tantôt en jardin, tantôt en champ de bataille. A rêver et à se souvenir – au lieu de faire face à l’inconnu qui se présente

 

 

Ce qui nous éclaire et délivre la chair impatiente, désireuse, flétrie – consumée à force d’ardeur et de frustrations…

 

 

Passionnément humain malgré les déceptions. Ce qui demeure à l’état de grâce – cette sensibilité recouverte de souffrances et de maladresses…

 

 

Ce qu’est la vie – en mots – en rêve – en images – à la manière dont elle est retranscrite par les hommes et les poètes – si différente de ce à quoi elle ressemble en vérité…

Et toujours plus belle lorsque nous sommes capables de l’habiter en silence – et de l’éprouver avec innocence et sensibilité…

 

 

Fosse, ciel, folie – pupilles rétrécies jusqu’à la cécité lorsque l’esprit se complaît dans les dogmes et les rituels – entre quelques cierges et un livre que l’on imagine sacré. Panoplie de la foi – inapte, si souvent, à dépasser l’image et la croyance…

 

 

Enfants du rêve et de la violence – à vivre entre paresse et aventure sous le régime de l’illusion. A l’exacte place – toujours – là où se tient le mystère qui refuse, autant que le silence, d’être percé par des yeux trop personnels – par des yeux trop ignorants…

Et la parole – entre simplicité et déchirement – écartelée toujours – au plus près comme au plus lointain de la vérité…

 

 

Paroles et existence – brindilles infimes – bien sûr – entre le feu et la cendre. Dignes et courageuses au milieu des arbres et des fagots qui serviront à nous réchauffer…

 

28 janvier 2021

Carnet n°254 Notes journalières

La nuit inventée – descendue parmi nous – redressée dans l’âme – omnipotente – comme notre désir trop velléitaire de lumière…

 

 

Le noir du monde et toutes les éclipses de temps – ce qui contribue à notre éveil – à notre vieillissement…

 

 

En nous – la fleur qui se fane – la chaise vide – le règne de l’absence…

Notre regard sur les tombes et les vivants…

Ce qui dort et ce qui frémit encore modestement…

 

 

La sueur lentement évaporée – tous nos efforts – l’angle du monde au fond duquel nous nous cachons…

 

 

Les aliments ordinaires et notre bouche triviale…

Ce que le verbe révèle et souligne – ce qu’il magnifie en s’appuyant sur le silence – la souveraineté du vide…

La nuit décrite – dépeinte – et la mort apprivoisée…

Nos yeux dans le soleil – transfigurés…

 

 

Ecartelé(s) – toujours – entre ce que nous imaginons et ce que nous expérimentons…

 

 

Le jour – dans son espace – en nous – recroquevillé – comme si notre peur l’avait imprégné – contaminé…

Nous – devenant la lampe – ce qui pourrait accompagner l’existence et le geste des hommes…

La perspective terrestre – trois fois rien dans l’esprit – sur la table – sur la page – dans la vie et les mains des Autres – le sable (noir) des années…

Et un peu de soleil – peut-être…

Une manière d’être là – avec – parmi – auprès d’eux…

Comme un horizon – une fenêtre – un coin de ciel bleu…

L’offrande la plus humble et l’inévitable folie de l’homme – avant de disparaître…

 

 

Un peu de réserve dans les poches – histoire de tenir quelque temps loin des hommes…

De l’eau – des livres – des victuailles…

Une étendue verte et horizontale peuplée d’arbres et de pierres – peuplée de solitude et de silence – les nôtres – si nécessaires – si essentiels – si savoureux…

 

 

Dieu nous parle – à travers les arbres – leur silence – notre étonnement ; tout est prétexte à être présent – à écouter – à se laisser guider par les lois de l’invisible – primordiales – indispensables (si indispensables) à la vie organique et collective – aux mille relations que nous entretenons – malgré nous…

 

 

Tout joue – vibre – se perpétue – malgré le sommeil et notre air taciturne…

 

 

A contre-sens du monde – parmi les pierres qui roulent – un miroir à la place du visage pour révéler l’Autre – celui que nous croisons parfois…

Un peu de lumière dans l’encadrure…

Ce à quoi nous œuvrons lorsque la plupart se contentent de croiser les doigts ou de lancer en l’air une prière – sans vraiment y croire…

 

 

Rien que des frontières – entre nous – et ce besoin d’envergure et de liberté – sur la piste commune – le territoire ni des uns – ni des autres – celui qui invite à poser ses armes et ses bagages – à ôter ses parures et ses bracelets – à ouvrir les yeux et ses ailes – à courir dans l’air frais – à transformer la détention qui jamais ne dit son nom en possibilité d’envol – en tentatives vers le ciel le plus bas – le plus reculé – à chercher le souffle dans sa poitrine – à vivre dans l’évidence la plus nécessaire – la plus vitale…

 

 

La page qui s’écrit – comme une avalanche de silence et d’encre noire ; vent qui cingle – cœur battant – dans la pulsation – et la proximité – de la source…

 

 

Souvent – presque toujours – dans la blessure – le passage – ce qui nous révèle – nos limites – à accepter ou à franchir – selon ses capacités et ses inclinaisons…

 

 

Se tenir debout – jusqu’à l’effritement…

La douleur – en nous – en lettres capitales ; l’enseigne terrestre la plus commune – peut-être…

Cloué(s) sur la pierre – les pieds dans la glaise – avec ce sang sur les mains – le cœur frémissant – et les portes qui, une à une, se referment – et les visages qui, un à un, se détournent…

Seul(s) – comme une fenêtre abandonnée au fond d’un immense jardin sauvage – sans mur – sans appui – contraint(s) d’apprivoiser la solitude – d’affronter la souffrance et la mort…

 

 

Tout mêlé au feu et à la poésie…

Pas un seul jour à venir – ce qu’émietteront nos mains et ce à quoi s’accrochera l’esprit – en vain…

 

 

Le monde bouillonnant – la terre comme un piège – les Autres comme un horizon inventé – dessiné – mouvant – incroyablement – et notre royaume – à l’intérieur – déserté…

 

 

Absent – comme les hommes à notre porte ; personne – ni devant – ni derrière…

Un cri qui persiste et un regard fuyant – apeuré – sur les eaux qui coulent…

Nous – nous estompant – peu à peu…

 

 

Comme une pierre face à son seul horizon – tributaire du ciel – des reliefs et des caprices de la terre…

Inquiet au milieu des vents…

Soucieux – seulement – des âges géologiques…

 

 

Nous – là-bas – dans l’esprit des Autres – aussi inexistant(s) qu’ici…

De la chair – à peine – pour quelques têtes – comme une vague idée ; quelque chose que jamais la main n’atteindra – bien sûr…

 

 

Ce qui s’estompe dans la persistance du trajet – l’esprit pris dans les filets du monde – lointain reflet du vide premier…

A la fois royaume et marigot – invention…

Du réel – trop souvent – revisité par l’imaginaire…

 

 

Une manière un peu inquiète d’être là – au milieu de l’ignorance – parfois éclairée – et des mille choses que nous continuons de méconnaître – de négliger…

 

 

Nous existons comme la vie nous regarde – comme la vie nous traverse – sans rien reconnaître – sans rien décider – en se laissant happer par la coïncidence des circonstances – la concordance des destins – cet appel d’air qui nous saisit et nous pousse vers l’inconnu ; de nouvelles terres – de nouveaux visages – de nouvelles aventures – diraient certains…

 

 

Là-bas – plus loin – dans nos profondeurs – déjà quelque chose de nous – ce à quoi nous ne pouvons échapper – ce dont nous ne pouvons nous défaire ; en un mot – l’essentiel – ce qui nous constitue le plus viscéralement ; l’Absolu incarné…

Et ici – à la surface – l’apparence du monde – l’esquisse du ciel tracée par les doigts, sans doute un peu trop distraits, des Dieux…

La perfectible imperfection de l’homme…

Cette incomplétude – cette asymétrie – communes et partagées…

 

 

Rien qu’une fêlure et cette nuit qu’il (nous) faudra passer à gué…

Et le poids de notre joue contre la vitre pour s’opposer au monde – de l’autre côté – à toutes ces puissances folles – envoûtantes – dévastatrices…

 

 

Nous – un lieu-refuge pour tous les tourments de la terre – avec le sommeil collé sur nos yeux apparemment ouverts ; des chiffres – des calculs – des images – des supputations – pour faire face au monde – à l’existence – aux innombrables périls qui jalonnent le voyage ; des rêves trop sucrés inventés par la langue et l’imaginaire…

Nos attentes – trop nombreuses – permanentes – et toutes les histoires que nous ne cessons de nous raconter pour supporter les Autres et notre épuisement (inévitable)…

 

 

Dormir – comme des machines – sans fatigue – sans trêve – sans regret ; aller – s’abandonner – se laisser glisser dans la tuyauterie construite pour circonscrire notre circuit – nos débordements – notre seul voyage…

Une boucle sans attente – sans détour – sans surprise – ce qui nous mènera – inéluctablement – vers le même sable – la même rive – cette vie évaporée…

Toutes les existences prisonnières du cycle sans fin…

 

 

Anonyme – plus encore – invisible ; celui qui passe – celui qui s’aventure – sans ami – sans appui – sans filet – le visage et la reconnaissance déjà arrachés – curieux – insatiable – violent parfois – engagé dans un indéchiffrable voyage – si simple pourtant – dans la direction opposée au sommeil – toujours (presque toujours)…

 

 

Vagabond d’un jour déjà mille fois vécu…

Une existence – comme un chant profond et silencieux – né d’une poitrine laissée trop longtemps sans respiration…

A présent – rien qu’un silence sans réplique…

 

 

Le ciel sans état d’âme – vierge et accessible – derrière le moindre visage…

 

 

Dans l’entrebâillement des lèvres – d’une porte – l’attente – la curiosité – la surprise possible – ou le dos qui se tourne – le visage et la main qui s’éloignent – l’âme déjà ailleurs…

La mort – partout ; la terre sans le moindre vivant…

 

 

Sur ces îles lointaines – éparpillées – le parfum si fugace de l’enfance – ce que l’esprit a trop artificiellement reconstitué – l’image d’une vie absurde – cruelle – commune – sans la moindre poésie…

 

 

Derrière nos lignes – peut-être – le premier alphabet du monde – la première lueur du verbe – comme un souffle sur ce qui passe – puis un long panache de fumée blanche née du feu le plus ancien…

 

 

Chants vagabonds – sans reconnaissance – offerts à tous les arrachements – à toutes les incompréhensions – au règne, toujours trop lointain, des solitudes…

 

 

Nos têtes aux fenêtres du monde – devant et derrière la vitre – actives – contemplatives – comme l’œil et le sang…

Notre mémoire et toutes nos histoires – dans le reflet de tous les miroirs…

Cheminant – seul(s) – ensemble – malgré nous – comme si nous pouvions décider du chemin du retour vers l’enfance…

 

 

Les bras chargés de monde et d’objets – le cœur crevassé par l’absence – l’âme ouverte – et l’esprit capable de décrypter les premiers signes hiéroglyphiques du cosmos…

Ainsi débutent toutes les aventures…

Ainsi se poursuit ce qui se cherche…

Ainsi accède-t-on, parfois, au franchissement des portes et des seuils – ultimes…

Ainsi tout voyage progresse-t-il vers le centre…

 

 

Le silence – des cris – des onomatopées – des paroles – puis, à nouveau, le silence – au terme et au commencement de ce cycle récurrent – perpétuel…

Et nous autres – itinérants – passant d’une étape à l’autre – et le chemin – se réalisant – au fil des jours – à chaque instant…

 

 

Dans les yeux – sur nos pages – le feu – le vent – le désert – qui, peu à peu, se déploient…

Et l’envergure, bien sûr, qui se retrouve…

 

 

Notre manière si archaïque – si désespérante – d’être au monde…

Tous les instincts – dans l’âme et le sang – jusqu’au bout des doigts…

Des danses macabres et des soubresauts – rythmés par la ronde diabolique des Autres et du temps…

Et ce qu’il nous faudra d’accroupissements pour, un jour – peut-être, entrevoir le ciel…

 

 

Au cœur de la danse – désinvolte – comme un ours prisonnier – chaîne au cou – pieds sur la braise – (presque) insensible, pourtant, au maître et à la douleur – simple passant auprès des hommes – plus loin déjà – plus haut sûrement – parmi ceux que le ciel fréquente ; pierres – arbres – bêtes et fleurs – l’âme suffisamment innocente pour endurer la violence du monde et la cruauté instinctive des hommes…

 

 

Notre tombe – au bas de l’escalier du temps – des images sans la moindre réalité ; et il en est ainsi de la terre – du monde – du ciel – de l’Autre – clichés sans âme – clichés sans chair – formes esquissées sur le sable par l’imaginaire – fruits d’un esprit absent – inopérant – encore insensible à ce qui est – à ce qui l’entoure – au vide et à la matière – au seul existant possible…

 

 

Tête gorgée de jeux solitaires – en vase clos – comme une jarre munie d’un couvercle – ouverte – seulement – sur l’imaginaire et l’invention ; un peu de matière portée sur l’abstraction – en somme…

 

 

Nous – dans la même perspective que les Dieux – ignorants – inconscients – des enjeux dans lesquels les jette une main plus grande…

 

 

Des maux – des chutes – de la douleur et du vacarme – cris et plaintes qu’on lâche comme des chiens sur le monde – comme si nous avions le pouvoir de nous venger – comme si la terre était responsable – dans la croyance (erronée – bien sûr) de mille naissances innocentes…

Une vie primitive – en vérité – quelque chose entre le sang et la gorge tranchée…

Du bruit sur une terre que l’on fertilise…

Ni âme – ni ciel – trop lointains – trop abstraits – (presque) inutiles dans la satisfaction de notre faim…

 

 

Le sang sauvage – en nous – la danse indomptable – ce qui se creuse et s’élargit – et ce qui s’efface en s’abandonnant à l’œuvre de la pluie – à l’œuvre de la nuit…

Le jour (encore) introuvable – le monde (encore) adossé aux âmes – ce que nous négligeons avec beaucoup trop d’orgueil et d’obstination…

 

 

Entre la chute et le vacarme – aux confins de cette terre trop peuplée – nos querelles – nos gesticulations – notre frivolité – le poids de notre quête et de nos ancêtres (communs) – la manière – les mille manières – dont on a essayé de se distinguer au fil des jours – au fil des siècles – tous nos masques et toutes nos identités d’emprunt…

Notre longue expérience du sommeil…

 

 

Le mystère – indifférent – face à notre soif – la sincérité de nos larmes – l’indifférence des hommes – la souffrance des bêtes – notre souveraine impuissance…

Ce qui conforte notre rejet du ciel – notre déni de Dieu – l’impossibilité du miracle – et nous maintient – de manière si faussement confortable – dans un monde fantasmé – comme coincé(s) entre le rêve et la terre…

 

 

Une seule respiration – des sous-sols à l’envol – du noir au bleu – avec, trop souvent, l’interlude interminable de l’entre-deux – le monde du bruit et de la douleur – nécessaire(s) – inévitable(s) – ce qui existe en dessous des clés dessinées (inconsciemment) par la tête – l’inclinaison inappropriée du cœur – (bien) trop affamé(s) encore pour s’affranchir de la terre et du ciel inventé par les hommes…

 

 

Une parole pour quitter le sommeil – rendre le ciel plus clair – les rives du monde plus vivables – dans la parfaite continuité du geste et du cœur…

 

 

Sur les traces – sur les pas – de ce qui ne cesse de nous devancer – de nous distancer – lourdauds que nous sommes…

 

 

L’âme dénudée – le crâne (encore) bruissant – à mi-chemin entre les sous-sols du monde et les premiers contreforts du ciel…

Une envergure à venir – là où l’on se tient – parmi les circonstances et les visages passagers…

 

 

Eprouvés – la douceur et la dureté – ce qui nous anéantit – la marche interminable – l’étreinte (trop) peu enthousiaste – ce qui nous éconduit – la détresse des Autres – toutes les expériences et toutes les gesticulations possibles…

 

 

Au-dedans – un visage franc – sans rideau – des méandres, peu à peu, transformés en périmètre – puis en cercle – puis en point – puis (enfin) en vide…

Notre compagnie – nous survolant…

Les délices d’une ère et d’une enfance nouvelles…

Un retour inespéré vers la terre ; le verbe et le ciel – réunis et réconciliés…

Le silence – en nous – suffisant…

A une hauteur (enfin) accessible – là où (en général) commence la fête…

 

 

Ce que le soleil baigne de sa puissance et de sa lumière – comme un inflexible rayonnement sur la matière alentour…

Le vert – en nous – fleurissant…

Ce qui – au-dedans – tremble et s’enracine…

Ce qui tourne dans les vents – entre les îles – les âmes et le temps (si souvent)…

Les malheurs comme les conditions premières (en quelque sorte) de la stimulation – quelques secousses – en vérité – à peine – dans le sommeil – inébranlable….

 

 

Nous – tournant dans tous les sens – à l’envers – essentiellement…

Les yeux plongés dans les profondeurs – comme un abîme – mille abîmes – soudain éclairés…

Le ciel – dans le ventre du monde – comme un pacte – une manœuvre de l’invisible – une possibilité qui s’offre – la disparition, peu à peu, de l’obscurité initiale…

Ce qui – dans nos gestes et nos mains – célèbre les origines et nos plus exigeantes aspirations – les prémices, peut-être, d’une (véritable) délivrance…

 

 

Entre nos murs – la mer – le ciel – la source – ce que ne peuvent ignorer les fleurs – ce qu’enseignent les arbres – le vent qui fait fuir la mort ; la terre – dans ses sous-sols – renfermant tous ses trésors…

 

 

Nos mains tendues – devant nous – vers la figure, si souvent, triste des hommes…

Les âmes vagabondes qui creusent le sable du monde – à la recherche du royaume promis – parfois (trop rarement) entrevu…

 

 

Cette longue traversée – bouche ouverte – empêtré(s) dans un sommeil étrange que nul ne comprend (et dont si peu parviennent à se libérer)…

L’âme adossée au monde et le monde adossé à l’absence…

Des morceaux de chair et d’esprit – emmêlés – englués dans le même quiproquo…

 

 

Trop de choses dans la tête – devant les yeux – l’espace encombré – des visages – par milliers – par millions – derrière leur vitre – essayant de deviner le jeu au lieu d’y participer à leur manière – s’en approchant avec trop (beaucoup trop) de méfiance au lieu d’y plonger sans retenue…

 

 

Dos au mur – les paumes qui recueillent la pluie – le soleil – la joie – les larmes – toutes les infimes aumônes – tous les présents offerts ici-bas – l’âme digne – posé sur les pierres – dans les forêts – parmi les bêtes sauvages qui peuplent les marges de la terre…

 

 

Nous – dans l’indulgence des Dieux – dans l’indolence du monde – accueilli(s) par l’Amour – déguisé tantôt en espace – tantôt en présence – tantôt immobile et silencieux – tantôt sensible et vivant – infiniment…

Nous – dessiné(s) à la craie sur la roche frappée par les vagues – caressée par l’océan…

 

 

En nous – Dieu – dans son ardeur – sa splendeur – son mystère ; et l’asymétrique distance qui nous sépare des choses et des autres visages…

 

 

Des fragments dans le miroir – le visage éparpillé…

La maturité dévorée par le délitement de la fidélité…

Le monde assemblé comme une perte – des reliquats réunis – des bribes qui s’amoncellent – des éclats de ciel collés sur la pierre noire et indifférente…

L’existence sans la moindre espérance d’achèvement…

 

 

Une bête – en nous – comme un secret – un jeu – une épreuve parfois – avec l’ogre – le mystérieux gardien de l’espace (intérieur) – la part la moins grossière de l’esprit – ce qui nous étreint sans tournoyer avec les états et les circonstances – ce qui nous éloigne du plus archaïque – à la manière d’un soleil qui plane sur toutes les ombres inventées – sur toutes nos errances dans les ornières labyrinthiques de cette terre parcellisée – clôturée – infiniment circonscrite ; les murs du monde et les parois de l’esprit ; tout ce que nous nous sommes vainement éreintés à construire…

 

 

Nous – séparé(s) de la mort – et nous rejoignant à travers elle – devenant, à notre insu, l’âme – ce qui nourrit la part invisible des vivants – la main magnanime d’un Dieu secourable…

Le nécessaire rassemblement des éclats et des gestes apparemment épars…

 

 

Dieu – en nous – familier – en son fief – sans consolation – sans l’idée du déploiement (linéaire) du temps…

A notre place – au cœur de cet espace – parmi quelques Autres au visage rieur…

 

 

Des chants et des dessins dans l’âme – dans la proximité des jeux promus par l’ignorance – sous le soleil – au milieu des choses et des interdits inventés pour alourdir les pas – complexifier les itinéraires – allonger inutilement le temps du séjour ou du voyage – comme une étoile dans la main – tous les secrets dissimulés au-dedans – à la fois viatique et encombrement – ce qu’il faut découvrir – et presque aussitôt retrancher du butin…

 

 

Ce qui passe – nous traverse – et le vide, peu à peu, creusé qui dévoile progressivement (très progressivement) l’envergure de l’étendue abritée au cœur des rives les plus lointaines – les plus familières – les moins fréquentées…

 

 

L’air – les mots – le sang – qui passent de bouche en bouche – de corps en corps ; les alphabets de la chair et du langage – le souffle ; notre héritage – cette respiration commune – ce que nous léguons à ceux qui nous entourent – ce que nous léguerons à tous ceux qui nous succéderont…

 

 

Ce que nous savons – ce que nous mettons à la place du mystère – juste de quoi survivre…

Le cœur retourné – des plis et des parois pour guider l’esprit et le sang…

Notre manière d’être au monde – au-dehors – au-dedans…

 

 

Nous – nous enfonçant jusqu’aux plus lointaines racines – voyageant sur les pierres terrestres jusqu’aux premières strates de la mémoire ; sous la roche – des cercles et du silence – les bonheurs et les chagrins, peu à peu, abîmés – érodés – comme la surface des choses…

Les uns à côté des autres – comme si nous appartenions au même rêve – identique(s), sans doute, à celui – à tous ceux – qui existait – qui vécurent – avant nous…

 

 

De malheur en dérive – simplement – la même errance – les mêmes paroles – comme dans un sommeil très profond…

Ce qui se dessine et ce qui s’offre comme une (incroyable) faveur ; notre figure la plus simple – la plus nue – la plus naturelle…

 

 

La vie souillée par trop de jouir ; l’esprit et le monde entièrement enfientés ; le corps goûté – et célébré – par ce qui s’éveille – par ce qui s’ébroue – au-dedans…

 

 

La fièvre et les odeurs – toutes les substances du monde – tous les instincts s’essayant à l’autorité et à la domination des choses…

Comme un rêve né d’un autre rêve – plus ancien – à la manière d’une longue série de songes – intriqués – entremêlés – parallèles…

Le monde – devant nous – étalé – et, en nous (si l’on peut dire), toutes les cartes en main…

 

 

D’une chose à l’autre – au milieu des vivants – en traversant les surfaces et, parfois, les apparences – obéissant aux exigences des visages et des saisons – flottant dans nos habits provisoires – à travers la mort…

Accaparé(s) par l’attrait des jeux et du monde – recroquevillé(s) parfois – la chair, trop souvent, blottie contre l’angoisse…

 

 

Entre les mots – le silence…

Au creux du sommeil – l’espace…

Et dans notre ventre – le monde déchiqueté…

La matière au service d’elle-même…

La vie ancillaire et la vie carnassière…

La faim qui dépèce et qui, sans cesse, nous transforme – le vivant…

Ce que nous sommes et ce que nous deviendrons – jusqu’à la dernière bouchée – et au-delà – bien au-delà (comme nous pouvons nous en douter)…

Cette présence plus ou moins consciente et habitée…

 

 

Visage défait – prisonnier du ventre et des yeux des Autres – comme une existence posée au milieu d’un trou – d’un gouffre – d’une plaie…

 

 

Tous les rêves – boursouflés – puis, annulés – inutiles – trop ambitieux – si misérables…

La sueur – l’effort – les élans – mêlés à tous les malheurs terrestres – et cette matière (toute cette matière) à déplacer de manière incessante…

Le sommeil – partout – jusqu’au bord de la mort…

Le ciel (à peine) égratigné par nos minuscules tempêtes…

Des orages – des griffures – des entailles…

Nos opinions – toutes nos inclinaisons face au pouvoir – à la douleur – au soleil…

Le peu de considération pour nos jeux et nos angoisses – (si) dérisoires…

Toutes ces postures et toutes ces grimaces…

Notre riche moisson de fêlures et d’artifices…

Nos éternelles tentatives pour devenir plus vivant(s) – jusqu’au vertige – jusqu’à l’obsession…

 

 

Un peu de vide dans la main – au fond de l’âme – parmi toutes les choses qui circulent – dans nos têtes – dans nos veines…

Le jour et l’enfance – à rebours – comme si nous remontions jusqu’au lieu de la source – l’étendue originelle – au voisinage des premières neiges – ce qui, un jour, nous a congédié(s) du royaume – ce qui, un jour, nous a fait glisser du tertre des innocents – ce qui, un jour, nous a fait chuter sur ces terres peuplées de choses et d’instincts – au cœur de la matière et de l’intelligence la plus archaïque…

 

 

Le manque – le désir – la peur – sous les paupières – toute la machinerie de la psyché – connectée à tous les méandres du monde – à toutes les circonvolutions du chemin – à tous les déploiements de la matière…

La neige célébrée par le silence – l’ardeur des gestes et la ténacité du front…

 

 

Les malheurs évaporés – comme notre existence – un amas de gouttes au fond d’une étuve – pas davantage qu’un rêve…

Une invention de l’imaginaire pour tenter de combler notre sentiment d’incomplétude – cette sensation de manque (et de vide) dans le monde – dans l’espace…

Nous – comme un assemblage d’éléments inessentiels – ce qui pourrait nous condamner à la nuit – à perpétuité…

 

23 mai 2019

Carnet n°187 L’épaisseur de la trame

Regard* / 2019 / L'intégration à la présence

* Ni journal, ni recueil, ni poésie. Un curieux mélange. Comme une vision – une perception – impersonnelle, posée en amont de l’individualité subjective, qui relate quelques bribes de cette vie – de ce monde – de ces idées – de ce continuum qui nous traverse avant de s’effacer dans le silence…

Incertitude – toujours – partout – jusqu’au fond de l’âme…

 

 

Embarqués dans la même cellule – bringuebalés au gré des exigences du voyage…

 

 

Existence solitaire et inclusive…

 

 

Plus léger – sans que l’écriture s’allège…

Ces lignes sont-elles réellement le reflet de mon âme ? Débarrassement du surplus ou exact miroir du foisonnement intérieur…

Quel que soit le cas de figure – prolifération de mots inutiles…

A quand donc la sobriété et le silence…

 

 

Trop bavard de soi – de ce peuple bigarré qui nous constitue – visages de la nuit qui luttent et débattent à toute heure du jour – infatigables et épuisants…

 

 

Si ces pages pouvaient – au moins – construire une échelle – on s’évaderait de cette effervescence – de ce tourbillonnement – de cet espace labyrinthique – pour plonger ou se hisser – qui peut savoir ? – au cœur du silence…

 

 

Tout – toujours – au bord de l’effondrement…

Ruines – bientôt – au fond de l’abîme. Et régénérescence et continuité aussi – sous d’autres traits…

Poursuite sans fin du cycle de la matière prise au piège…

 

 

Les rives – la lune – la nuit – au cœur de la vie sauvage…

 

 

Le ciel – en soi – qui a effacé la douleur – ou qui l’a peut-être – seulement – recouverte…

 

 

Vivre jusqu’à la perte – au-delà de la déchirure – au-delà de la possibilité de guérison. Vivre comme si le feu était une fraîcheur – comme si la nuit n’existait pas – comme si le monde n’était que deux mains ouvertes tendues vers nous…

 

 

A mastiquer les mots – comme s’ils abritaient la nuit et toutes les impossibilités du monde…

L’impuissance de vivre aussi forte, peut-être, que l’ardeur des traits sur la page…

 

 

Seul – en notre compagnie – à nous tendre la main – et à nous serrer l’un contre l’autre – comme si nous étions les plus vieux amis du monde…

 

 

Dans les carnets du ciel, il n’y a que le silence. Pas un seul mot qui anéantirait le mystère – et notre confiance en l’infinité des possibles…

 

 

Ces taches d’encre sur la page ne partagent – en vérité – que le secret commun

 

 

L’être derrière les traits et sous la langue. Le même visage que l’Autre – pour en finir avec toutes les inimitiés…

 

 

Fragilité du corps – sensibilité de l’âme – dureté des masques. A nous de démêler l’invisible dans l’épaisseur de la trame…

 

 

Tout a tourbillonné dans ce trou que nous sommes. Puis l’eau s’est retirée…

 

 

Trouée d’un Autre – en soi – que nous ignorons encore…

 

 

Une flamme vacillante dans l’âme malgré l’ardeur du corps – et la vigueur du sang qui monte jusqu’au visage…

 

 

Une infime parcelle de ciel sur un amoncellement de terre avec, à la place des yeux, deux étoiles qui donnent à l’esprit ce goût si fort pour le rêve et l’apparat…

 

 

D’heure en heure – jusqu’au grand jour…

 

 

L’âme de moins en moins humaine – et à laquelle nous ne saurions attribuer le moindre qualificatif… Plus simple peut-être – moins encombrée par les désirs et les exigences – par les images et les références terrestres. Mais pas encore totalement céleste, bien sûr…

 

 

D’une vague à l’autre – comme les tâches et les jours qui se succèdent…

 

 

Avons-nous encore une âme… Avons-nous encore figure humaine… Qui saurait dire…

 

 

Transformation lente – journalière – malgré quelques bagages anciens qui peinent à s’alléger…

Ni vraiment celui d’autrefois, ni vraiment un autre. Quelque chose de vague et d’indéterminé. Un mélange provisoire et inachevé – inachevable comme tout ce qui n’a de fin…

Forme apparente – seulement – porteuse d’un espace immuable – parfois habité – parfois déserté…

 

 

Libre autant que peuvent l’être l’âme et l’homme…

Plus acquiesçant, peut-être, aux incertitudes et aux circonstances. Et moins réfractaire, sans doute, à toutes les servitudes terrestres…

Jeu et magie du geste. Joie pure de l’acte sans intention – indifférent aux résultats et aux résultantes du faire…

Être – et vivre (plus que jamais) avec le regard et la main au cœur de l’essentiel…

 

 

Plus de vents – et moins de songes. Plus de silence et de solitude. Et moins de sommeil peut-être…

Rythme hors du monde et du temps – docile aux exigences de ce qui est – de ce qui surgit – de ce qui disparaît. Et l’âme muette – sans volonté – sans aspiration – sans désir ni de terre, ni de ciel – mais intransigeante (encore) sur les conditions requises pour goûter le silence et la solitude – l’intensité et la jubilation de vivre…

Eloigné, le plus souvent, du monde et des activités humaines…

 

 

Amas de chair et de pensées écrasé par le martèlement du temps. Irréconciliable avec cette béance qui confine à l’épuisement – à la poussière – puis, au silence…

 

 

Langage d’un Autre qui n’ose se montrer – et qui traverse, pourtant, tous les visages – tenus par les fils d’un écheveau invisible…

 

 

Nous croyons être ceci ou cela alors qu’en vérité nous sommes toujours autre chose – comme une manière commune (et fallacieuse) de ne voir – et de ne présenter au monde – qu’un seul visage – ou, au mieux, une figure à quelques facettes – alors que la réalité est toujours plus étrange – contradictoire – confondante – mystérieusement abyssale…

 

 

L’illusion – aussi – est une figure de la réalité. Comme le rêve et le sommeil – en bonne place sur la palette – du côté du plus sombre…

 

 

Sur ce fil tendu entre la sauvagerie et la promesse. Sous le ciel et au-dessus de l’abîme – parmi toutes ces têtes qui nous semblent si hostiles – si étrangères…

Comment vivre ne pourrait-il ne pas nous condamner à l’effroi – et l’effroi à la fuite ou à la tentative d’accéder à la promesse…

 

 

N’être – en définitive – que l’aire de tous les passages – invisible – éperdument anonyme – sans nom – presque sans réalité. Et, pourtant, essentiel – indispensable à tout ce qui existe – à tout ce qui nous traverse…

N’être que l’instrument des Autres – ce dont on fait usage sans même s’en rendre compte – sans même un geste ou une parole de gratitude. Voilà, peut-être, le plus haut degré sur l’échelle de l’humilité…

Rude élévation pour l’homme – et sa (maladive) prétention à vouloir être – et paraître – toujours davantage…

Et plus simple, peut-être, pour celui que la vie n’a cessé de défaire et d’effacer – pour celui qui a, peu à peu, appris à n’être personne…

 

 

Paroles de soif devenant – peu à peu – silence et apaisement…

 

 

Passager d’un voyage sans fin – comme un rêve vers l’inconnu – éternellement recommencé…

 

 

Vers le plus simple – comme l’eau qui coule sur la soif…

 

 

Ne se sentir attaché au monde que par la persistance – et la résistance – de quelques feuilles…

Faire halte et s’effacer. Habiter la marge sans même prêter attention à la manière dont le monde nous soustrait…

Devenir le dénominateur le plus proche de un…

L’infini exposé – et étendu à l’unité – comme un rééquilibrage nécessaire au fractionnement…

Puiser dans la densité et l’ampleur. Et se résoudre à l’étrange incongruité du monde…

 

 

Couché humblement sur ces feuilles alors qu’autrefois nous nous dressions – feutre à la main – pour crier au monde ce qu’il savait déjà – en se heurtant aux résistances de ce qui était déjà ouvert – en dépit des apparences…

 

 

Entre nous – un espace moins large qu’un trait esquissé sur la page…

 

 

Mots moins brûlants – plus habités – et, peut-être, plus silencieux – lorsque nous avons compris que rien ne pouvait changer sans le consentement de l’âme…

 

 

Une parole comme un ciel ouvert – sur un sol de pierres blanchies – comme si le vent avait érodé ces amas de terre noire – âpre – inhospitalière – et les avait remplacés par un peu de neige et de silence…

 

 

Effacement et disparition – ce qui n’ampute nullement l’âme – mais qui, au contraire, l’allège et lui offre les conditions de sa liberté…

 

 

Autrefois la parole et les murs. La frontalité. Ce qui vociférait et brûlait dans sa colère…

A présent – tout se murmure – à peine – l’âme assise négligemment sur un minuscule parapet…

 

 

Langue qui a – peu à peu – glissé vers le versant le moins sombre de l’âme…

 

 

Montagne, paroi et écho lointain – devenus creux, espace et silence de proximité…

 

 

L’absence et le provisoire – si angoissants autrefois – et si propices, à présent, à l’enchantement et à la jubilation – à la célébration de l’intense – de l’instant – de l’éternité…

 

 

Quelques traces du passé – viscéralement douloureux. Auto-thérapeutique de l’Amour, de l’écoute et des petits pas…

Être – accueillir – joie – faire face – et réconforter si nécessaire…

 

 

Atomisation – morcellement de l’unité. Cohabitation avec tous ces visages qui nous peuplent (et qui, parfois, nous hantent jusqu’à la malédiction) – chacun exigeant un geste, un peu d’attention ou quelques marques de faveur – et que cet espace – en nous – écoute avec tendresse et bienveillance – répondant avec patience à toutes les demandes – à toutes les interrogations – apaisant toutes les inquiétudes, toutes les frustrations, tous les désarrois en sachant se montrer strict lorsque la nécessité glisse subrepticement vers le caprice…

Etrange auto-éducation nulle part enseignée…

 

 

Un monde – en soi – à part entière – que chacun gouverne selon ses prédispositions et sa sensibilité…

Maître d’aucun jeu – en vérité…

 

 

Ah ! Cette quête âpre et éreintante de la proximité…

 

 

A demeure – la joie et le tragique…

 

 

Le ciel – partout – au-dessus comme au-dedans. Et cette langue qui arpente le monde – qui serpente entre les cimes et les sous-sols – cherchant un frère – une communauté – déchirante toujours dans son appel – lançant des mots tantôt comme des flèches – tantôt comme des bouteilles à la mer – pour ouvrir ou émouvoir les cœurs – sans se douter que la terre est dépeuplée – qu’elle n’est qu’un désert d’âmes et de sable sous lequel ont été enterrés tous les morts… Des vivants – nulle trace – sans doute se sont-ils exilés en des lieux moins désolants…

 

 

Entre soi et l’océan – cette glace que l’on édifie en vivant – et que renforce le monde qui, sans même le savoir, a toujours constitué un piège – une nasse – un aquarium…

L’appel pélagique réservé à ceux qui étouffent – aux intrépides et vaillants thuriféraires de la liberté. Mais rares sont ceux qui parviennent à gagner le grand large…

Tant de pertes – et plus encore de retours vers le bocal…

 

 

Pays natal – lieu premier de toutes les origines…

 

 

Pain et couche solitaires plutôt que demi-pains et demi-couches côte à côte – de moins en moins proches – de plus en plus étrangers…

L’éloignement comme support d’un autre jour. Le début du voyage. Et le choix nécessaire d’une autre foulée – plus rebelle et aventurière – celle qui cherche la route vers le pays originel…

 

 

Comme une brèche dans la terre – dans notre trou – qui déboucherait sur un ciel plus vaste – et moins étrange que l’idée que s’en font communément les hommes – bien plus ordinaire que tous les rêves farfelus initiés depuis le sommeil des rives d’en haut…

 

 

Excès d’air – dilatation de l’espace – et cette extériorisation du regard – comme une caresse sur le monde – l’élan d’une main ouverte et secourable – prête à guider et à soigner (si nécessaire)…

 

 

Le chemin du retour. De l’apparence à l’inhabité. De la certitude au plus vaste. De la peur au moins étranger. Choses et visages superposés comme la Babel la plus naturelle du monde. Et le souffle pour étendre l’espace – élargir l’envergure – et laisser s’effacer la crispation – cette respiration rétrécie. Sentir le chaud et le froid des âmes – et les secrets sous la langue. Devenir terre occupée – résistante – et ciel sans mystère. Presque humain peut-être…

 

 

La main aussi disponible que l’esprit – et l’esprit aussi disponible que l’âme. Temps obsolète et exigences révolues. Le neuf qui jamais ne se laisse étreindre mais qui régénère inlassablement le regard…

 

 

Entre ce qui se distingue et ce qui s’efface. Plus même certain d’exister. Qu’un nom sur une silhouette que nul ne voit – que nul n’appelle…

Le vide – peut-être – déjà en train de nous happer…

 

 

Entre passage et suspens – possible et servitude – liberté et autre monde. Ce que la langue rend visible et vivable – de jour en jour. Et ce qu’une autre perspective éclaire plus précisément…

 

 

L’entente et l’innommable – intervalle où tout devient égal – sensible – écrasant. L’inhumain brisé en deux – puis, cette fraîcheur qui élargit l’espace – et ôte les cloisons – pour offrir enfin l’air nécessaire pour vivre et respirer…

 

 

Ce qui monte – en soi – vient, peut-être, du ciel – de l’ouverture du chenal sur lequel veille l’âme. Tout alors surgit – et se déverse – pour que nous devenions le monde…

 

 

Les pierres, les arbres, les bêtes et les poètes sont nos amis les plus sûrs ; ensemble nous dialoguons sans fin. Et nos échanges ont l’allure – et le parfum – des jeux de l’enfance – bordés de rires et de joyeuses bousculades…

 

 

Ni signe, ni attente. Pas le moindre visage. Le silence désaisissant. L’austérité joyeuse du dénuement. La simplicité et le nécessaire. L’amitié offerte à ce qui est là. Et la joie que l’on porte…

 

 

Hors de prise – comme l’air insaisissable…

 

 

Ce morceau d’espace qui nous relie. Sans jointure – la terre étoilée. Les visages comme des routes. Les âmes comme des précipices. Le petit peuple du jour. Et le fond de tous les abîmes…

 

 

L’alliance secrète – et méconnue – des visages qui se déchirent. Entre distance et rupture – rapprochement et séparation. Chemin de quête et d’errance où ce qui se cherche éprouve et corrompt toute rencontre – toute forme de proximité – avec l’Autre…

 

 

Figures du rêve – en volutes grises – sans repos – sans explication – jusqu’à l’ultime soupir – comme le prolongement du songe et de l’anecdote…

 

 

Quelque chose s’est perdu que nous ne retrouvons pas – nulle part ; en réalité, il n’y avait que le manque – la perte était un fantasme – une illusion – comme une invitation à chercher autrement – à découvrir ce qui était inconnu – si proche et si familier – pourtant…

 

 

La grande cité est là – tout près – perdue dans le noir de nos idées – entre le silence et les bruits du monde – là où l’on ne s’attendrait qu’à trouver une forme de perte – et, à travers elle, un abandon total – le pire état pour l’homme, pense-t-on trop souvent – et qui se révèle, en vérité, l’unique passage…

 

 

L’homme seul – l’homme premier – l’homme face à l’immensité…

La solitude rehaussée jusqu’à la grâce…

 

 

Mots à leur place – à côté des pas – tout au long du chemin – comme halte et distance – mise en perspective – nécessaires. Sous le regard de la seule autorité admise ; le silence…

 

 

Ce qui sourd du visage humain – ce qui perce sous les carapaces de l’âme – la beauté de l’indicible. La vérité sans masque. Avec la même détermination à éclore chez chacun – en dépit des apparences…

 

 

La pierre et l’âme inerte que la terre emporte…

Les vents et la plainte – la même route à parcourir…

 

 

Aux confins d’un soleil pas encore totalement éteint. Tête et corps de passage. Des versants occupés. Des pentes à gravir. Et nul signe à la ronde – ni devant, ni derrière – ni en haut, ni en bas. L’effort puisant dans le courage – et le courage au fond de l’âme – l’âme portée brièvement par le rêve – quelques restes d’étoiles – simples astres de consolation lorsque le réel effraye davantage que l’étouffement…

 

 

Les circonstances – ce qui sculpte l’intérieur – jusqu’à ce qu’il ne reste plus rien ; ni nom, ni visage, ni âme, ni croyance – Dieu – nu et seul – ne se cherchant plus ailleurs…

 

 

Le centre – invisible – mais attentif, toujours, à toutes les périphéries – et à toutes les turpitudes du voyage. Le seul habilité à jouer avec les interstices…

Vide – absence et présence – terrains de jeux de tous les états…

 

 

La page – le poème – pareils à un visage dont on aurait enlevé la peau. Sang et nerfs à vif. Et l’âme plus profondément encore. Et derrière l’âme, la solitude et la jubilation – expressions manifestes, et premières peut-être, du silence…

 

 

Ce qui nous traverse et éparpille les éclats. Un mot – une âme – une pierre. Front – à jamais – marqué par l’équivoque de toute solitude et l’apparente multitude du monde et des états…

 

 

D’un côté, monde détaché du regard. Et de l’autre, regard détaché du monde. Et, en nous, les deux réunis qui, le plus souvent, s’ignorent – et qui, parfois, s’enlacent avec une fraternité inespérée…

 

 

Seul – fragile – exposé à tous les vents. Sans abri – sans appui – sans fuite possible – mais intensément vivant…

 

 

L’homme des brèves rencontres – intenses et, parfois, déterminantes. Le passant modeste et magnifique – libre et sans exigence…

 

 

Ce qui se brise et ne peut se réparer – l’organe cœur – l’objet cœur – l’émotion cœur. Et de cette fracture renaître ailleurs – autrement – encore plus fragile – encore plus sensible à la violence du monde. Ainsi découvre-t-on ce qui nous habite – en faisant face à toutes les déchirures…

 

 

Mots-délice sur l’instant inachevé – l’enclave ouverte – l’éternité inaugurale…

 

 

De soi à l’Autre – sans le moindre intermédiaire. Comme une présence – une origine – à retrouver – et qui se conquiert à force de blessures et d’innocence…

 

 

Ce qui est étranger s’attarde dans la parole – comme s’il voulait défaire ce que l’on attribue communément au hasard. Parole – à ce point – qui signifie plus qu’elle ne veut dire – autre chose – plus loin – plus profondément enfouie – tapie peut-être – au fond du regard – et que la sensibilité reflète malgré la pudeur et les réticences à dévoiler davantage qu’un secret…

 

 

Comme un silence agenouillé sur les pierres blanches. Quelqu’un – quelque chose – presque rien – venu rompre la certitude – l’alignement des allées – le mirage du temps – l’amour qui soustrait et sépare. L’écriture interrompue par le bruit de l’âme qui s’enfuit. L’étrange sensation d’être un Autre – plus apte à vivre – moins sensible aux vicissitudes et aux aléas du destin – au provisoire – aux apparences – moins empêtré dans cette folie d’être au monde…

 

 

Eclairé par ce qui interrompt la nuit – et offre aux vivants une valeur plus haute que l’échange. Embrassé par ce qui élève et réunit – l’humilité en tête et le silence à sa suite…

La beauté des pierres, la magie des nuages, la lumière des forêts. Ce qui fend la matière pour qu’émerge, de sa gangue, la possibilité de vivre – le dehors et le dedans rassemblés – unifiés – confondus. La joie d’un Autre tourbillonnant à contre-sens des certitudes. La fête sur tous les visages – autrefois si grimaçants – si creusés par la crainte et la colère – comme une longue et douloureuse naissance à soi-même…

 

 

Tout se dérobe à notre main – à notre âme. Passant seulement – sans même un signe – sans même un adieu. Tout file au rythme des vents. Et lorsque tout a disparu, ne reste que l’absence…

 

 

Une attente vaine et ininterrompue que rien ne saurait rompre ; ni les lieux, ni les choses, ni les visages. Pas même un livre ou un poème. Ni même la foi ou la croyance en un Dieu (trop) lointain…

L’espérance d’une vie plus belle – plus profonde – plus intense ; plus vivante en somme – où la proximité serait aisée – accessible – naturelle. Un monde où l’âme aurait la primauté sur les instincts – où les liens seraient simples et authentiques – où les gestes seraient sensibles et respectueux. Un monde – une âme – une vie – à façonner en soi – et que rien, au-dehors, ne pourrait enlaidir, entacher ni corrompre. Une manière d’être – douce, ouverte et souveraine – indestructible…

 

 

Rupture et séparation – la solitude retrouvée. L’âme et la déraison torrentielle – presque la folie. L’inertie du monde et le poème – la parole pour soi murmurée, chaque soir, à l’oreille d’un Autre – en nous – en soi – amoureusement attentif – qui décèle sous les failles de la langue, les blessures de la traversée – les douleurs encore si vives de l’exil…

 

 

L’Amour – en soi – qu’il faut exhumer des décombres – de l’oubli. Excaver la matière – façonner des interstices – élargir les trouées existantes – et offrir ce labeur acharné sans même lever les yeux sur les visages près à saisir l’aubaine…

Présent anonyme – offrande de personne. Geste simple et naturel. Et gratitude envers les mains qui s’en emparent…

 

 

Ce qui insiste dans la foulée – parfois la douleur, d’autres fois la couleur. Ce que l’âme avait oublié en marchant…

 

 

Terre et figures explorées avec le même feu – le même souffle. L’âme fébrile et attentive au miracle de la proximité – à cette attirance des profondeurs – du commun espace habité par tous…

 

 

Paysages, visages et noms divers que le passant oublie. Ne restent, après quelques heures – quelques jours – quelques années – que l’émotion de la rencontre (si elle a eu lieu) et le parfum du voyage…

 

 

Que reste-t-il face à soi sinon le défi de se connaître – de s’approcher – et de reconnaître la proximité entre ces mille visages qui nous composent et l’espace vide – tendre et accueillant – entre ces figures de l’individualité et cette présence – cette manière d’être présent au monde et à soi-même qui, peu à peu, se confondent…

Le signe que nous sommes la route et l’origine – le voyage et la destination. Le centre immobile au-dedans de tout – épars et unifié – indécelable pour les yeux univoques – horizontaux – qui n’ont encore réussi à franchir les confins de la raison commune…

 

 

Il n’y a qu’un seul visage à rencontrer – ce que l’on oublie trop souvent dans notre fièvre de visages et de rencontres…

Miroirs qu’il faut briser jusqu’à la solitude première…

 

 

Qu’un peu d’encre – quelques signes – sur la page. Des pages et des livres qui voudraient dire le monde – et lui confier ce qu’il sait déjà…

 

 

Bruits prétentieux sur leur pente abrupte. Plus haut, le tonnerre et le ciel zébré – plus bas, l’eau et la terre. Et dans cet intervalle – notre voix sans visée – immergée dans le bleu et le noir – à peine décelable depuis les hauteurs – et totalement imperceptible pour ceux qui ne fréquentent que les pierres…

Infimes poussières que l’on oubliera…

 

 

Le langage tente, bien sûr, d’inventorier le réel – de représenter le monde – ce que nous sommes – et de mettre au jour cette richesse et cette complexité. La conjugaison, elle, ne fait que décliner toutes les manières possibles d’être ensemble

 

 

Chemin après chemin – voyage labyrinthique qui blanchit l’âme et les cheveux. Bornes au bord des routes. Errance métaphysique. L’œil dans la visée des Dieux. L’œil hagard – l’œil fragile. Mille étapes et mille cols à franchir – en roue libre. Comme l’eau fidèle à sa pente…

 

 

Qu’un grand mystère à la place du monde – des yeux – du visage – de l’âme – ce que les hommes prennent, trop souvent, pour une évidence…

 

 

Qu’un espace que tout traverse. Voilà ce que nous sommes – ce qui passe et ce qui permet le passage…

 

5 octobre 2018

Carnet n°165 Rejoindre

Recueil / 2018 / L'intégration à la présence

Le cœur décidé – et l’ardeur de l’âme sans visée – à essayer de réunir dans le même œil les ombres et le secret…

Tout est livre, ciel, essai – chant de l’âme dans les yeux libres. Et poésie sur les visages tremblants…

Vivre – partout – aussi obstinément que la clarté. Ici – près de la fenêtre – et là-bas – de l’autre côté du monde – à tourner les pages – en silence – au milieu du sable et des visages…

 

 

Des vents, des ravages – ce qui arrive – inexorablement – poussé par l’Amour…

D’une rive à l’autre – en ce lieu où tout recommence…

 

 

Mains chastes – herbes hautes – à laver le sang laissé par les épreuves. Les yeux défaits par ce petit bout de ciel retrouvé – à s’émerveiller des songes et des chants. Et la voix – presque muette – à présent – pas certaine de vouloir répéter les paroles d’autrefois…

 

 

L’eau, le feu, la terre, les vents. Ultimes compagnons des derniers jours – avant le grand saut dans l’inconnu…

 

 

Mille paroles – comme un miroir où, à travers le sommeil, se reflète la lumière. L’âme mise à nu – et les pierres rouges sur lesquelles traînent encore quelques rêves. Comme mille soleils au fond de l’abîme – au chevet des vivants à l’agonie…

 

 

Le réel et le langage – comme les deux faces abstraites – immatures – d’un même visage – d’un même silence – introuvables par les voies ordinaires. Accessibles – seulement – depuis la jetée – presque fantomatique – qui surplombe le monde et le plus simple…

 

 

Achevé – une fois pour toutes – pour remplacer l’encre par le recueillement – et donner vie à l’impossible prière. Illusion encore – de la même veine que tous les manques…

 

 

Défaillance – dans le noir – autant que dans la clarté nouvelle. Mais acceptée – aujourd’hui – comme toutes les faiblesses…

 

 

Des rêves de jour, d’intimité et de soleil sur fond d’ignorance. A chercher dans la prière et la candeur une sorte de nouvelle enfance. L’envergure d’une réponse prodigieuse – définitive – impossible, en somme, en ce monde imparfait…

Mieux vaudrait rire – rire et se retirer – se retirer et disparaître – pour laisser au vide une chance de se révéler…

 

 

L’aube et la solitude comme seules ambitions. La main et l’âme prêtes à accueillir ce que les chemins leur feront découvrir…

 

 

Poussé – encore – comme la fin de l’été dans les bras de la saison suivante – entre détours et ténèbres – le ciel dans la tête – et les pieds en équilibre sur le fil invisible qui relie le monde et les naissances – le jour et le néant – la nuit et la joie – en une seule traversée…

 

 

Tout naît – monte – se dresse – timide et malhabile – malgré l’issue devinée – certaine – inexorable. Comme une ardeur inépuisable – incontrôlable – déployée malgré les ombres – malgré la tombe et les futurs drapeaux en berne…

 

 

Tout en traces – tout en pas. Reflets et dispersions. Chambre et porte dans la pénombre. Pénétré par un souffle – un arrachement – des imprévus. Quelque chose d’infime – quelque chose d’immense – mystérieux comme un envol prématuré – inexplicable. Comme l’enchaînement inexorable des saisons…

 

 

Une source, une soif, un appel. Le commencement du voyage – au bord du rêve. Le long périple – la lente traversée d’un ciel à notre image – couleur de sang…

 

 

Habiter l’inexplicable plutôt que le monde. Devenir ce grand silence au cœur du geste – au cœur de la parole. La main – la voix – l’une des mains – l’une des voix – singulière(s) de l’impersonnel dans l’obscurité – encore – du passage…

 

 

Toujours errant – au milieu de l’appel et du néant – entier – en lambeaux – sur le sable – à marcher entre le ciel et le langage – parmi les bêtes et les cris – dans cette poussière à l’odeur de brûlé…

 

 

Des chemins et de la poussière – partout – toujours – ici – ailleurs – là-bas. Le même voyage – la même illusion du voyage – et les mêmes visages fébriles – ivres de rêves et d’aventures – qui croient avancer – poursuivre leur périple – et faire mille pas décisifs (ou salutaires) – pour découvrir ce qui ne se révèle que dans l’immobilité…

 

 

Rien ne traversera l’orage et les tempêtes – ni ne fera taire les croyances et l’espoir d’une issue. Mais qui sait que la mort est déjà là – à l’ombre de chaque prière – toutes griffes dehors et la chevelure menaçante…

Encerclés – les visages reclus entre leurs murs – et les âmes apeurées.

Et tout continuera – à jamais – à errer (et à tourner en rond) dans la même terreur et le même chaos…

 

 

Tout est aride – et hérissé de peur. Tout semble jaillir du premier élan – de l’avidité de la première bouche. Et, à présent, le vent se déverse – partout – recouvre les yeux de sable – et creuse le désert – toujours plus vif – et toujours plus large – des âmes…

Ainsi s’écoule le temps. Ainsi passe la vie – entre le chaos et la lumière – entre l’angoisse et la beauté des choses – au cœur de cet adieu perpétuel du monde…

 

 

A serrer si fort l’instant que nous en avons les mains pleines de silence…

Fleurs de la passion éteinte – fanées – dans notre sang. Veines propres – à présent. Au plus proche du moins scandaleux à vivre sur cette terre si affamée…

 

 

Envoûté par la beauté d’une langue inconnue – le poète – mi-homme, mi-sage – mi-bête, mi-dieu – délaisse le langage ordinaire, l’ambition et la nostalgie communes pour s’agenouiller parmi les fleurs – en silence – sans ardeur – défait par une main ivre de ses conquêtes – ivre de sa propre extase – amoureuse du blanc – et prête à le semer partout – sur toutes les paroles et tous les visages…

 

 

L’homme – au même titre que l’humus – peut devenir le gage du possible. En couches et en séjours successifs. La clarté à venir – peut-être. La main du monde délivrée des fantômes…

 

 

On rend grâce aux reflets – aux étages inférieurs – aux fenêtres – aux appels incessants de l’innocence. On se joue des haleines et des menaces. On s’enquiert très sérieusement auprès des Dieux. On s’abandonne – et se livre comme le ferait un enfant qui – lentement – glisse dans le sommeil. On chante après avoir tant ruminé. On est ivre de ce qui brûle et de ce qui s’efface. Et l’on attend – patiemment – que le jour se lève…

 

 

Mille tours – mille chants – au milieu des voix – au milieu des tombes – à danser et à tournoyer – sans que rien – jamais – ne tombe du ciel – sans que rien – jamais – ne soit donné. Un peu d’espoir, peut-être, comme le reliquat inutile des Dieux et de quelques croyances obsolètes. A humer par ici – à chercher par là – à tendre l’oreille à tout ce qui pourrait nous répondre – nous offrir un fragment de vérité. Mais rien…

Le temps passe. Les jours succèdent aux jours. Les années succèdent aux années. Les saisons viennent blanchir nos tempes. Et nous savons que nous mourrons sans rien découvrir. Passagers – toujours – plongés dans la même ignorance…

 

 

Tout vient nous dire la fin et la continuité – la permanence et l’éphémère – l’incertitude et la nécessité de l’effacement. Et le règne – partout – du silence malgré nos ambitions et notre affairement…

 

 

Tout mourra encore – bien sûr – tant que dureront la certitude du monde et l’ignorance – tant que demeureront l’espoir et la peur. Mais il est une lumière et un silence qui échapperont toujours au passage et aux ténèbres de la mort…

 

 

Devenir ce qui ne peut se dire. Oublier les oracles, le salut, les dérives et l’âme en déroute. S’éclipser – et se résoudre au noir et à l’œil lointain. Echapper au vivre et au monde malgré le sang dans nos veines – malgré ce cœur immense qui bat (encore) dans notre poitrine…

 

 

L’Amour à notre porte. L’Amour au creux des reins. L’Amour pour nous extraire du doute et du manque. L’Amour au détriment du désir – au détriment des étoiles. L’Amour au lieu de la mort. L’Amour pour mille raisons – et découvrir (enfin) ce que signifie être au monde

 

 

Effacer tout – tout effacer – jusqu’au moindre mirage pour qu’il ne reste rien – pas même une ombre – pas même une lumière – qu’un long baiser surces rives inexistantes– et qu’une main tendue vers la souffrance à transformer

 

 

Nous écrivons à ce qui – en chacun – ne sait lire et ignore le langage – non pour convaincre mais pour inviter – et offrir, au milieu des mots, le silence nécessaire au monde, à la joie et aux retrouvailles…

 

 

Le cœur décidé – et l’ardeur de l’âme sans visée – à essayer de réunir dans le même œil les ombres et le secret…

 

 

Tout est livre, ciel, essai – chant de l’âme dans les yeux libres. Et poésie sur les visages tremblants…

 

 

Vivre – partout – aussi obstinément que la clarté. Ici – près de la fenêtre – et là-bas – de l’autre côté du monde – à tourner les pages – en silence – au milieu du sable et des visages…

 

 

Ni charge – ni témoin. Ce que nous portons comme une croix – un bagage – un fardeau inutile – inutilisable face aux circonstances, sans cesse, changeantes.

Mieux vaudrait renoncer au voyage – à la traversée – aux découvertes – et plonger dans l’abîme et la réclusion. Resserrer la peau et le passage – réduire l’air et l’espace jusqu’à en étouffer. Devenir le sol et les grilles de notre cachot jusqu’à faire exploser les murs et l’horizon. Et laisser la lucarne se transformer, peu à peu, pour se voir inonder de lumière – et se convertir en regard…

 

 

Le vertige de l’inconnu sur la cendre. Et la joie de vivre dans l’incertitude. Comme un soleil dans le noir – un espace de clarté au milieu des rêves et des étoiles…

 

 

Entre le passage et la chute – à se demander encore comment s’achèvera cette histoire faite de rêves et de soif. A reconstruire – toujours – ce qui, un jour, inexorablement s’effondrera…

 

 

Comme un visage au milieu des visages – une âme dans la foule qui semble habiter loin de tout. A contourner la glace pour rejoindre partout – partout où l’on peut – ce modeste chemin de fleurs – et continuer à poser la tête hors des nuages – hors de la grisaille – hors du trouble et des promesses trop faibles pour nous extraire de ce trou…

 

 

Debout – ensemble – dans la peur – à écouter ces voix qui nous appellent pour nous rejoindre – et nous retrouver seul(s) de l’autre côté du monde – de l’autre côté du visage…

 

 

A dormir – partout – comme la neige du plein midi qui attend l’hiver – le retour du silence après ces trop exubérantes saisons…

 

 

En diagonale – à absorber ce qui flotte sur les eaux du jour. A décocher mille flèches – inutiles – sur ce qui s’avance et nous effraye. A grimper sur l’absence comme l’on se hisserait sur un phare ou une falaise pour échapper aux bourrasques et aux tempêtes qui menacent la côte…

 

 

Une âme, une forêt et une poitrine en flammes qui désire et frissonne au milieu du silence…

 

 

Toutes ces mains et tous ces visages – à chercher partout un peu de tout – à creuser n’importe où – n’importe quoi – pour déjouer la peur et la solitude – et découvrir quelque chose au milieu du néant…

 

 

Face au ciel – toujours – qui nous toise en silence…

 

 

San fin – bien sûr – autant qu’éphémère. Mais le rêve – et le désir – si vivaces encore…

 

 

A aimer ce qui vient – à la verticale – et ces murmures à l’horizon qui – jamais – ne nous sauveront du désastre…

 

 

Que tout recommence avant sa fin – et que tout continue – comme l’aube succède à la nuit – comme le crépuscule remplace le jour – pour que mourir devienne (déjà) un peu de ciel – et le renouveau futur en ce monde où la vie n’est que le rêve d’un ailleurs…

 

 

Quelques balbutiements supplémentaires dans la rumination. Des pieds, des têtes et des mains qui s’agitent vainement sur l’étendue – dans l’infini silence qui baigne le monde et tous les au-delà…

 

 

Des îlots à découvrir par grand froid – lorsque les vents auront fait fuir les oiseaux de passage – et qu’il ne restera que notre âme – seule et grelottante – dans le noir…

 

 

Devant l’aube – avec encore un peu d’impatience sur l’épaule – à parcourir – pieds nus – toutes les inventions du monde qui retiennent prisonniers les hommes…

 

 

Il ne faut – jamais – se presser ; ni pour vivre, ni pour exprimer l’inexprimable. Il faut se recueillir – patiemment – au fond des choses – et se prêter au (lent) labeur de l’âme pour espérer trouver le silence au milieu du rire comme au milieu de l’aridité et de la désespérance…

 

 

Tout se disloque – et s’éparpille – sans jamais s’interrompre – jusqu’au seuil où la poussière finit par devenir le socle de l’envol – l’aire (presque) inespérée de la conversion de l’espoir en lumière…

 

 

Isolé(s) jusqu’au supplice – malgré cette solitude lumineuse – au-dedans – que notre visage ne sait révéler – et que nos mains ne savent accueillir. Une existence – et mille peines (presque) perdues, en somme…

 

 

Tout est noir – le jour – l’espoir – et la réponse des hommes à tous les pourquoi…

Nul n’a appris à aimer – à fouiller derrière la buée – et à marcher au milieu des visages…

Tout est noir – et quelque chose, pourtant, au fond de notre gorge – appelle – et espère encore trouver le silence et la lumière…

 

 

A petits pas – du néant vers ce qui, en nous, tremble de joie. A petits pas vers ce qui se jette et que l’âme ne peut rattraper. A petits pas – comme une tristesse lasse de marcher obstinément vers l’Amour…

A petits pas jusqu’à l’effacement. A petits pas jusqu’aux confins du dernier silence…

 

 

Tout semble fermé – de prime abord. Tout semble étroit et incompréhensible. Puis, l’âme s’ouvre et les routes s’éclaircissent – et l’existence se fait plus belle. La douceur apparaît, peu à peu, dans la nécessité des actes. Tout frémit dans la continuité du silence. Tout s’émeut – et se partage. Vivre devient alors le lieu du secret et de la réponse. Et il nous est (enfin) possible de convertir notre grimace angoissée (et légèrement hautaine) en hospitalité…

 

 

Nous continuons – qui peut donc nous interrompre ? – malgré la fatigue – malgré l’effacement et le silence. Vivant – toujours – comme si exister nous importait encore. A être là – sans rien dire. A écouter le monde et les visages aller et venir. A nous emporter parfois face aux circonstances. A rester bouche bée devant le frôlement – presque imperceptible – du ciel. A contempler les danses derrière les barreaux de ces cages terrifiantes. A poursuivre notre tâche en griffonnant quelques signes sur la page dans cet écart – cet exil – cette douce solitude…

 

 

Tombé – à présent – au plus bas – là où la source s’offre à toutes les bouches tordues – rompues – abandonnées aux cris et à la douleur…

Et apaisé – à présent – au fond de cette somnolence déchirée. A consoler ce qui s’approche – si maladroitement – vers nous…

 

 

Ni dehors, ni dedans. Dans cet entre-deux aligné au monde et au silence. A regarder ce qui s’avance au cœur – et hors – de toute perspective. Comme le point d’appui, peut-être, de l’infini qui se cache partout – et qui se révèle à l’infime qui découvre ce qui l’habite…

 

 

La joie d’être là encore – à contempler la vie et le vivant – la pluie – les nuages et le cours des rivières. La bouche silencieuse – ravie de ce qui jaillit – et de ce qui passe, si souvent, comme un mirage – entre deux rêves – entre la certitude et la modestie de ne rien savoir. A s’aventurer jusqu’au coin de la fenêtre où le monde semble plus beau – et plus conciliant peut-être. A jouir – encore un peu – du silence et des spectacles avant de rejoindre la nuit…

 

 

Tout est achevé – à présent – et, pourtant, la nuit et le monde demeurent – comme notre surprise à être là encore – à contempler l’inépuisable labeur de l’inachevé…

 

 

Quelque chose, en soi, existe – profondément – qui vient relayer l’absence et la fragmentation – la lumière et l’innocence de l’esprit…

 

 

Tout le jour – dans un fragment de vie – dans les lignes d’un poème. Un chant – une parcelle d’âme – et l’esprit encore, si souvent, en déroute…

 

 

Rien ne s’effondre – rien ne s’efface. Tout disparaît – et se rassemble dans l’espace du tout appartenir

Ainsi le jour – et tout ce qui lui appartient – jamais – ne peuvent – mourir…

 

 

Comme une souffrance – impalpable – et une curiosité affamée – présentes – scellées dans la grandeur de l’homme – à l’arrière de tous les fronts – à découvrir – sans cesse – et à frémir – toujours – de leur partage…

 

 

Essentielle – la mort – comme la crainte de vivre – imputables aux rêves et aux excès du langage. Comme un corps retenu – trop longtemps – par l’horizon – condamné à construire une identité à fleur de mur – là où la faille est (encore) obturée…

 

 

Le lieu de la parole – toujours – s’atteint hors du langage. Comme un silence résolu – indemne des questionnements et de la pensée – au-delà du dialogue – au-delà même de la poésie. Là où règne la lenteur – au-dedans de cet espace posé au fond de l’esprit. Là où les jeux du monde résonnent sans bruit – et se perdent en écho. Dans l’extrême simplicité du regard – nu – presque enfantin – virginal – transparent malgré l’opacité des âmes et des visages…

 

 

A répéter – inlassablement – ce qui rassemble dans ce dépeuplement. Un peu de ciel – presque rien – dans cette solitude au cœur de laquelle chacun chemine…

 

 

D’une mort à l’autre – l’âme – toujours aussi vivante – cherche son assise dans ce qui demeure – au-delà des tombes et des étoiles…

 

 

A trop se courber – toujours – la lumière nous pénètre – et nous prend par la main – pour traverser l’âme – tout entière – de part en part – sans jamais nous faire la morale – ni nous reprocher notre frilosité et nos craintes. Elle s’agenouille à nos côtés – et nous emplit de ce dont nous avons toujours manqué…

 

 

Assise – dans la simplicité des mots – dans la nudité du jour – à griffonner la page comme on lancerait une pierre (minuscule) – quelques graviers peut-être – sur l’une des vitres du monde – pour essayer d’éveiller ce qui – à l’intérieur – est encore assoupi…

 

 

Tout vient du silence que nous avons – toujours – confondu avec le néant – avec le noir antérieur aux naissances. Ce que nous avons – toujours – considéré comme le sommeil et la mort – la grande nuit du monde – l’obscurité des ténèbres où sont plongées les âmes…

 

 

A parts égales entre ce qui reste et ce qui s’en va. Comme un cri – un murmure – posé entre la page et le silence. Le temps d’un livre – le temps d’un émoi – quelque chose comme une larme déguisée en rire – et un supplice – l’histoire d’une chute sur ces pierres noires où se succèdent toutes les générations du monde…

 

 

Comment renaître – remonter à la surface – revenir aux chemins qui ravivent – et traversent – les peines… Et comment imaginer l’Amour au milieu de la mort…

Se perdre encore – se perdre toujours – au-delà du monde et des promesses. Demeurer dans ce qui glace et répugne. Et franchir le gué pour rejoindre la rive où chaque souffle appartient au silence…

 

 

A dire – encore – ce qui se propage à travers la parole – à travers le silence. Les étoiles et les paupières au crépuscule enivrées par leur propre lumière. Et ce qui passe par la fenêtre entrebâillée – avec, partout, ce rire qui glisse au fond des âmes…

 

 

A courir aussi loin que nous le pouvons. A enjamber les lieux et les jours anciens – sans même un regard – ni même un geste – pour saluer les visages – pour rejoindre – au-delà des promesses d’abondance – quelque chose posé discrètement en nous – et à nos côtés ; l’esprit autonome, peut-être, loin des bannières et des dynasties, qui préside – appuyé contre l’autel des Dieux – une forme de cérémonie secrète sans rituel (ni participant) en récitant à notre intention quelques prières païennes et silencieuses pour nous plonger dans la solitude et l’humilité – et libérer le regard de tous les règnes du monde…

 

 

Ni adage, ni sagesse – à contre-courant du commun – le plus simplement du monde – à laisser mûrir les petites ritournelles et les pentes naturelles pour s’inscrire dans la perspective du sol et du ciel…

Ni crainte, ni terme – comme les adieux les plus fidèles au monde. Le repos assidu sans gouvernance locale. Les yeux au ciel et le dévouement de l’âme – prête à abandonner les offrandes et les peines transportées à dos d’homme. Comme le jour – comme une nuit claire sans le scintillement des étoiles – comme un baiser immense – intense – sans avoir recours ni aux gestes, ni à la parole…

 

 

A califourchon sur l’aire des contraires où tout s’accumule et s’oppose – la contrariété en tête – et ce désir de l’âme qui voudrait tout – et, pour commencer, se débarrasser de tout antagonisme. Comme une sorte de mirage inoffensif – candide – où le puzzle n’aurait qu’une seule face – ni envers, ni profondeur – ni même entre-monde ; une surface – simple – à deux plans – où chaque élément serait dépourvu d’abîme, d’ambivalence et de contraire. Une sorte d’image naïve qui ressemblerait (à s’y méprendre) à l’apparence du monde – et où vivre consisterait à rêver à la manière des simples

 

 

Tout bouillonne – s’empile et s’empale – dans l’esprit. Tout porte – et se déporte – comme si vivre consistait à dériver parmi les vagues, les cohortes et quelques récifs – et à tout franchir à la nage ou en sautillant d’île en île – de port en port – pour rejoindre la mer – lentement – en se laissant glisser vers le seul passage possible, tantôt le monde, tantôt la page…

Ainsi – sans doute – voyagent les hommes – et, peut-être, les poèmes…

 

 

Tout est naissance – monde jaillissant – et restes de ténèbres – dans ces âmes trop proches des rives humaines…

Il faudrait soutenir la courbure du bleu – cette voûte sous la voûte – qui offre aux étoiles leur lumière – et aux hommes ce regard plissé – presque effrayé – devant le jour…

Et rassembler nos bras tendus – des deux côtés – en une seule main toujours encline à offrir – et à partager…

L’Amour face au refus – face à la riposte – comme le seul geste nécessaire…

 

 

Une âme – un espace – où glisser le temps – quelques jamais et mille toujours. L’horizon et la lumière dans le même regard familier des yeux, du monde et de la terre. Amoureux, parfois, de ces rives sans raison où l’on allume mille rêves et mille soleils en guise de lampions…

 

 

Ni chant, ni cercueil – et avec toute l’éternité au-delà. Mille rêves – mille pourquoi – et ce lointain – déjà – qui s’approche pour convertir l’inconnu en regard et en gestes familiers. Et mille feux dans l’âme dévouée à son emprise – livrant sa joie à ce qui s’émeut de toute forme de rapprochement…

 

 

A trop devenir, nous en oublions de nous rejoindre…

 

 

Des visages, des choses, des miroirs. Un peu de ciel et d’espace où poser les yeux. Et le recul nécessaire pour donner à nos gestes la même candeur et la même ardeur que celles des vents…

 

 

A dormir dans la trop grande solidité des jours. A compter les saisons jusqu’à la dernière heure. A défier les vents, les Dieux et la mort. A s’empaler vivant – et l’âme si fébrile – sur ce qui nous écartèle – comme si vivre consistait à oublier l’essentiel et la nécessité du silence…

 

 

Oublié – l’essentiel – comme le plus nécessaire à vivre. Inscrits dans le monde célébré comme l’espace. A retarder la mort – à combler la faim – et à trop courber l’échine devant les visages et les habitudes. Le pas perdu et le sang qui pousse les pieds vers d’autres lieux – vers d’autres infortunes…

Comme un écho à tout ce qui nous fait – et nous fera toujours – renaître…

 

 

Qu’est donc vive la marche – aussi vive qu’est lent l’œil à se transformer. Et ça chante ! Et ça prie ! Partout – l’âme ensommeillée – comme si le miracle pouvait nous être donné – comme si le désert et la solitude pouvaient disparaître. Et dans tous les yeux – cette mélancolie pour exhorter l’Amour à revenir…

 

 

A la pointe de tout ce qui s’émerveille – à la lisière du jour – malgré mille terreurs encore – et, sans doute, autant d’espoirs à vivre…

 

 

A trop se désunir – à vivre dans cet excès et ce vertige – nous refusons le plus simple – la clarté qui court d’une âme à l’autre – l’enfance tombée en disgrâce dans nos aventures. Tous les soleils cachés – et le ciel avalé par toutes les bouches affamées. L’origine du monde – la source des pentes et des chemins – l’aire où l’espace se multiplie à l’envi – tous ces lieux où errent – sans retenue – toutes les foules ivres d’oisiveté et de folie…

 

 

De fausses identités – et cette (pauvre) croyance en l’éternité alors que tout est simple – unique – au cœur du monde – visité comme un rêve – comme un désir multiple censé nous faire survivre à tous les manques…

 

 

Nous voyageons – en figures hagardes – parmi les pierres, les arbres, les visages et le mystère – à la recherche de ce qui nous unit – dans le désir, un peu fou, de nous rejoindre…

 

 

Tout se tient, malgré lui, au centre de tous les cercles. Et nous autres – pauvres humains – pauvres imbéciles – si fiers de rester à la porte – sur le seuil – au cœur des rêves où nous imaginons tous les possibles – le recul du désert et la commodité des routes pour nous conduire de l’autre côté du monde – sur l’autre versant de la vie – en des lieux où tout pourrait jaillir avec aisance – la joie, l’éternité et le plus facile à vivre – dans cette croyance aveugle – et si désespérée – qu’un jour, tout pourrait être franchi – et réuni – d’un claquement de doigts…

 

 

D’un jour à l’autre – d’une saison à l’autre – à défigurer ces journées de paresse et de morne satisfaction – où sous les masques du sommeil suintent (encore) mille désirs et mille refus – et le plus grand désespoir – mille frustrations (résignées) à l’égard de cette existence si indigente – si famélique…

 

 

A ne reculer devant rien – et à s’effacer comme l’exigent – presque toujours – les circonstances. A être plutôt qu’à devenir. A contempler plutôt qu’à questionner le temps et à rafistoler les mille déchirures laissées par la fréquentation des visages. A offrir sans exigence ni prêter le flanc aux commentaires et aux désaccords…

 

 

Blanc comme la neige qui recouvre le monde en hiver. Bleu comme l’océan et le ciel immense dont on ignore l’envergure et les frontières. Rouge comme le sang, le désir qui monte du fond des veines et les feuilles des arbres à l’automne. Jaune comme l’or, la joie et le soleil. Gris comme la boue, la cendre et la tristesse des âmes. Noir comme la nuit et l’ignorance…

A deviner – partout – l’innocence – derrière toutes les couleurs – derrière toutes les figuresdu petit peuple du silence et de la terre

 

 

Dans le rêve du vivant – la plus infime trace de silence – et l’étreinte de l’entente qui, avec les Dieux, nous exhorte à nous rejoindre…

 

 

Ni gain, ni temps, ni poignée. Le plus sauvage – attaché (depuis toujours) au désert et à la solitude – et qu’il faut convertir en figure exigée – familière – naturelle, en somme – malgré les lois, les grimaces et les résistances. Se désinvestir entièrement des rêves – et s’éloigner du plus grisant pour laisser arriver l’inexorable. S’écarter des chemins tout tracés pour laisser s’approcher la lumière et s’édifier le rassemblement afin de devenir un homme au cœur libre, à la main pleine et à l’âme (joyeusement) soumise…

 

 

Déjouer les règles imposées par le monde – puis s’en défaire. Aller là où la pente s’incline – dans l’ordre naturel exigé par le silence. Ne résister ni à l’écrasement ni à la tentation de devenir davantage qu’une figure mendiante. S’exclamer en un murmure – et dire notre surprise (et notre joie) devant l’inéluctable. Faire pencher la balance – de l’autre côté de l’abondance – vers la simplicité joyeuse et les usages mesurés…

Ecrire encore quelques lignes – quelques poèmes – pour clore la quête, célébrer le règne de la vérité – et inviter les hommes à l’humilité – toujours plus juste et active que toutes les formes de contrainte et de conquête…

Sortir enfin de la rêverie – de cette folie aveugle et collective – pour faire émerger les conditions propices à la mutation nécessaire…

Ni dogme, ni fuite, ni cachot. L’exercice le plus salutaire pour ce qui n’a cessé de naviguer dans l’illusion et de fréquenter les pollutions les plus mortifères…

 

 

Plus déchirés que vivants – au cœur de ces tentatives et de ces errances. Chargés d’un temps et d’un gonflement identitaire poussés jusqu’à la dérive – jusqu’à l’impasse – jusqu’à la chute (inévitable) – hautement nécessaires, sans doute, pour transcender les conventions – et aller au-delà des certitudes et de l’idée (si ancienne) de finitude…

Ni destin, ni route nouvelle. Quelque chose à l’image de deux mains nues – tendues vers chaque visage – inoffensives – bienveillantes – silencieuses – à la fois au-dedans du monde et posées sur le rebord d’une fenêtre immense pour offrir à (tous) ceux qui se présentent la blancheur requise et la possibilité de la rencontre et du rassemblement…

 

19 octobre 2019

Carnet n°206 Notes du monde – notes itinérantes

Rien de vrai – ni de réel – des illusions – une imposture – des mensonges – érigés en dogmes et en système – une manière de transformer son ignorance en savoir – d’effacer ses inaptitudes – de vivre comme si de rien n’était – sans jamais rien remettre en question…

 

 

Une apparence déclassée – moins qu’un visage – moins qu’une étiquette. Et, bien sûr, l’être sous-jacent – à la moindre parole – au moindre geste – à la manière de se tenir dans le monde…

 

 

Le plus beau bleu de la solitude ; davantage qu’une parure – une lumière – une façon d’être présent à soi – aux circonstances…

 

 

Parfois – on aimerait être – à la manière des enfants (avec cette naïveté de l’âme) – au dernier chapitre de l’histoire du monde – par simple curiosité – pour voir le dénouement final – la fin de cette incroyable (et dérisoire) épopée…

 

 

Des couleurs, parfois, qui donnent le sentiment d’une profondeur – d’une envergure – d’une vérité vécue de manière lumineuse et singulière. Des apparences seulement sur lesquelles on greffe des images ; des mensonges sur d’autres mensonges…

On ne peut se fier à rien excepté à l’être et au ressenti de l’instant – en écoutant prioritairement – centralement – l’élan intérieur de la plus simple et innocente manière (avec l’esprit vide et vierge)…

 

 

Des bandes de vert – collées sur le bleu et le blanc du ciel. La terre et l’azur – l’œil et la foi – l’indélicatesse et l’illusion. Et des instincts à foison…

L’apparence du réel – et tous les plans – tous les mondes – derrière…

 

 

Ce qui s’installe en dépit de nos avertissements – rien qui ne puisse être entravé – ni stoppé…

Les élans et les mouvements naturels façonnent et agencent la réalité triviale – et apparente – du monde. Quant à l’essentiel – il demeure toujours au-dedans – la perspective sous-jacente à ce qui est perceptible par les sens – et qui reste étrangère (et très souvent inconnue) aux âmes terrestres…

 

 

L’extraordinaire se glisse – très souvent – au fond du plus commun. Pour le déceler – il faut s’approcher jusqu’au cœur des choses – pénétrer leur essence – découvrir ce qu’elles sont en réalité. Et être suffisamment patient pour qu’elles se dévoilent…

 

 

Des taches sombres sur le vert – des taches blanches sur le bleu – la terre et le ciel en quinconce…

Des courbes – des formes – et une seule ligne de démarcation…

 

 

Des bruits – ce qui déchire le silence – rien qui ne puisse arracher les hommes à leur sommeil…

 

 

Derrière le fouillis du nombre – la splendeur de l’Un – si bien caché(e) – trop bien caché(e) parfois…

 

 

En général – l’apparence belliqueuse dissimule la crainte. Quant à la tranquillité véritable, elle naît d’une juste compréhension de ce que nous sommes

 

 

Rayures apparentes, parfois, sur nos vêtements trop amples. Du noir et du blanc que nous imaginons séparés mais qui – en vérité – s’entremêlent toujours avec nuance…

La vie – et son (extraordinaire) intelligence du mélange – de la subtilité…

 

 

Rideaux sombres sur le jour – manière d’ignorer la beauté – l’étrangeté – la surprise – la nouveauté – de ce qui, sans cesse, se présente…

 

 

Des instincts hasardeux – la providence et l’infortune – la nostalgie, parfois, du premier homme – la capacité intuitive – la solitude et le silence indispensables. L’être comme seule nécessité – et les autres instances – (presque) toujours secondaires…

Ce qui se joue – en nous – à chaque instant ; le plus haut et la fuite – l’évitement du monde humain – notre ligne étroite – cette pente glissante qui toujours nous conduit vers le plus naturel…

 

 

Tout ce qui concourt à l’émergence du vrai ; ni l’éradication du mal – ni la propagation du bien…

 

 

Ce qui se dessine sans notre consentement – un monde de contours et de fumée…

Sur la vitre – la buée – et derrière, des pas qui s’éloignent…

Et ce qui les unit – une forme de respiration – un souffle – un élan vers le possible…

 

 

Ce qui se désagrège – l’inutile – le superflu – l’inessentiel…

Ce qui reste – presque rien ; le regard – une forme de présence sans contenu – une manière de faire renaître, à chaque instant, l’aventure…

 

 

Ce qui s’oublie en vivant – le plus essentiel…

Ce que l’on préserve – malgré nous – le moins légitime…

 

 

Cette peau sur la peau qui empêche la liberté – sous laquelle on étouffe – on s’éteint – on meurt…

Masque-carapace – armure-parure – que l’on croit devoir revêtir pour dissimuler notre nudité – que l’on imagine (à tort) fragile ; il n’y a rien de plus puissant – de plus tenace…

Notre indestructible nature…

 

 

Sur le sol d’un autre jour – sous l’étoile d’un autre ciel – pas si différents de ceux que voient les hommes – comme une dimension au-dedans de celle où nous avons coutume d’évoluer – comme une perspective au-dedans de la perspective commune. Rien d’extraordinaire – rien non plus qui ne puisse s’approcher avec les yeux – avec le cœur trop débordant – avec la tête trop pleine d’ombres et d’idées…

Le plus simple – naturellement – qui s’offre à ceux qui ne sont plus rien – à ceux dont le nom et le visage ont retrouvé le banc des anonymes – à ceux dont l’âme s’est offerte – à ceux qui n’ont plus rien à demander – un peu de silence et de solitude, peut-être, lorsque la folie de ce monde leur semble trop envahissante…

 

 

Des choses – des lignes – des rebuts – des débris. Et des instances pour réguler la circulation des mouvements. Une organisation et des hiérarchies complexes – changeantes – évolutives…

Mille façons de vivre…

Et une seule manière d’être au monde…

 

 

Un magma de forces contraires. Monde d’objets et d’orbites – de trajectoires entrecroisées. Rondes et arabesques. Pas de plan d’ensemble – à l’image de ces nuées d’oiseaux et de ces bancs de poissons qui dessinent, dans l’air et sous les eaux, d’admirables figures où chaque individu n’ajuste pourtant sa position qu’en fonction des quelques autres autour de lui…

Ainsi, sans doute, fonctionne le monde et s’initient les directions terrestres collectives…

Pas d’évolution linéaire – pas de programme, pas de planification…

Chacun – à la fois – construisant et suivant le mouvement général…

 

 

L’inlassable labeur de la pierre – ce qui semble immobile – inerte. Et pourtant…

 

 

Une roue immense et incontrôlable. Quelques lois provisoires dans un contexte très largement anomique ; rien de sûr – rien qui ne se décide à l’avance – la pure spontanéité dans un cadre conditionné et changeant…

Ni science, ni philosophie nécessaires. Une attention – une sensibilité – et l’indispensable aptitude au déblaiement et à l’oubli…

 

 

Des heures ni graves, ni légères – ni frivoles, ni sérieuses. Une forme de présence en retrait – presque entièrement dévouée à l’intériorité…

Le regard simple – l’âme aussi nue que possible ; les interactions les plus naturelles du corps et de l’esprit avec leur environnement ; l’air – le souffle – la faim – la nourriture (élémentaire) – l’eau – la soif – les fonctions physiologiques – la marche – le mouvement – les énergies qui circulent – la cognition – l’écriture – la pensée – l’intériorité – la solitude – le silence. L’attention et la présence vivante et désencombrée – l’existence quotidienne et la contemplation…

Peut-être le plus simple et le plus naturel de l’homme autant que la plus vive (et permanente) intensité métaphysique et spirituelle…

 

 

Ces lignes – prolongement de la rencontre entre la perception et ce qui est – à un instant donné – en un lieu précis…

Rien d’important – la résultante intérieure exposée sur la page…

Ni loi – ni principe – ni vérité ; la résonance naturelle et spontanée qui ne vaut que pour le moment particulier où l’événement (ou le non-événement) a été vécu…

 

 

La matière viscérale du monde – la chair et la pierre – ce que l’on porte malgré soi – les apparences trompeuses…

 

 

Il suffit de poser un œil sur ce qui est devant soi – attendre l’écho intérieur – laisser jaillir le premier mot – et, à sa suite, les suivants – comme une petite cascade de fraîcheur…

Le déroulement du fil intérieur – quelque chose comme l’interface entre l’âme et le monde – le lien – le joint – la colle qui les assemble…

 

 

Un cercle – une fenêtre – des possibles. L’invention du monde et des territoires parallèles – le rêve – le réel – l’imaginaire. L’extrême porosité des frontières. Ce que le regard déconstruit et unifie – capable de se poser partout de la même manière…

Mille lieux – un seul centre – et la même façon d’être présent partout…

 

 

Existence et écriture sans autre contrainte que celles qui s’imposent à l’instant où l’on vit – à l’instant où l’on écrit. Rien de déterminé – ni de programmé – ce qui advient de la plus naturelle façon…

Pas et traits exécutés dans l’inconnu et l’incertitude – sans destination – pour la simple joie d’aller et la beauté de vivre et d’exprimer…

Rien de construit – rien qui ne s’édifie – rien qui ne s’agglomère ; des bouts – des bribes – des fragments – comme des instants singuliers à la fois séparés et alignés les uns derrière les autres…

Pas de trajectoire précise – pas de voyage. D’infimes éléments mais qui constituent l’essentiel subjectifau moment où ils surgissent – au moment où ils existent et s’invitent dans l’âme – dans l’esprit – sur la page…

 

 

Des fleurs – des tombes – des collines – l’espace parcellisé en fonction des usages, des utilités, des contingences. La vie agissante – la vie foisonnante…

Des mouvements – des bruits. Trop de mouvements – trop de bruits. Et le cri, dans la poitrine, qui explose comme une folie passagère – et qui s’empare de nous pour dire l’insupportable impossibilité – en soi – du silence…

 

 

Soi – comme le lieu de toutes les guerres – terrain où s’opposent toutes les forces du monde – concentrées – contenues – confinées dans cet espace restreint – et qui se révèlent, à ce titre, plus destructrices encore – et qui soulignent à l’instant où elles s’affrontent le manque d’envergure – le besoin de distance que l’on est incapable de leur offrir…

 

 

Au fond de l’âme – des éléments de la folie du monde – enfouis dans les profondeurs – dans les fondements même – de notre être…

 

 

Grandeur et précipices ; ce qui serpente entre les failles – ce qui sillonne à travers les reliefs – contournant – se déversant – au gré des expansions et des rétrécissements…

Contours de la sauvagerie ordinaire…

 

 

Parfois – on aimerait creuser un trou immense pour pouvoir tout y jeter – lorsque l’oubli dysfonctionne et que les choses du monde – de l’âme – de l’esprit – s’accumulent dans l’espace (trop) étroit de la psyché…

L’enfer – et la folie qui guette – face à l’entassement grossissant…

 

 

Trop plein de tout – et nous voilà bientôt – très vite – presque aussitôt – submergé – inondé – étouffant – asphyxié. Et ça se débat pour échapper à l’emprise – ça bouge – ça saute – ça gueule – ça trépigne – ça frappe le sol – les murs – avec les poings – les talons – ça gesticule dans tous les sens – ça voudrait que ça s’arrête – fuir aussi loin que possible – s’arracher la peau – la tête – pour trouver un peu d’air – un peu d’espace – la distance nécessaire pour ne pas devenir fou…

Et c’est au-dedans (bien sûr) que l’envergure manque. Et l’on ne sait comment faire pour élargir l’intérieur – repousser les parois pour respirer un peu – retrouver un inconfort acceptable – vivre sans cette oppression – échapper à cette détention – à cet enfermement – insupportables…

 

 

Seul sur la falaise… Seul sur la falaise… Seul sur la falaise… Avec soi… Avec soi… Avec soi ; sorte de mantra pour retrouver l’esprit autonome

 

 

Ce que le jour offre – ce que l’esprit écarte. Ce que la nuit reprend – ce que nous sommes prêts à abandonner…

Une tension – toujours – existe entre ce qui est et ce qui est possible…

A chacun de décider dans quel univers il souhaite vivre – le réel ou l’imaginaire…

Ni enjeu – ni hiérarchie – dans ce choix – une manière simplement différente d’être au monde…

 

 

De l’herbe – des arbres – des nuages – le ciel et la terre. Plus qu’un territoire – les indices d’une histoire – celle qui se rejoue chaque jour depuis la naissance du monde…

 

 

Des choses accrochées ici et là – au gré des ascensions et des dégringolades. Des visages qui résistent ou se soumettent – au gré des efforts, des faiblesses et des renoncements…

 

 

Parfois – le désir d’une autre matière que celle du monde – plus souple – plus légère – moins fragile. D’autres fois – le désir du vide intégral – de la vacuité complète – du silence absolu. Ni bruit, ni mouvement. La présence seule – et consciencieusement évidée. Dieu sans les formes – Dieu sans la matière. L’Un et le plus rien

 

 

La danse des formes – les excès et les abondances. Le désert et la pénurie. Tout se répond à travers l’espace et le temps ; ce qui comptait ne compte plus – ce que l’on évitait est désiré – ce que l’on pensait irremplaçable est destitué. Le manque et le surplus d’une chose appellent – presque toujours – leur contraire…

La valse des opposés – tout finit par se retourner – par s’inverser – par devenir ce qu’il n’était pas…

Tout – dans la continuité – comme une inlassable répétition – l’éternelle nouveauté – l’éternel changement – l’éternel retour…

La loi implacable et universelle des cycles et de la récurrence…

 

 

Rien en deçà du monde – rien en deçà de la volonté – ou plutôt – tout mais inversé – comme l’image déformée d’un autre univers au-dedans de celui que l’on a coutume de voir – une infinité de territoires gigognes et parallèles – quelque chose de totalement incompréhensible par l’esprit…

 

 

De la grandeur et de l’insignifiance – ce faux prestige de l’homme – une simple prétention – rien qui ne mérite notre considération…

 

 

Des faces qui geignent – des faces qui rient – la bouche ouverte – dégoulinante de bave avec, entre les dents, quelques restes de nourriture…

Une psyché grossière juchée sur un amas de chair et de substances…

L’animalité humaine ordinaire…

 

 

Ça ne vit qu’à travers le corps oisif – le corps réclamant. Et ça s’imagine esprit ingénieux – éminente intelligence…

Quelques neurones sur un tas de graisse et d’excréments…

 

 

Un manque de tenue corporelle et psychique. Entre l’infirme et l’informe – quelque chose d’incroyablement incomplet…

Une manière de vivre entre le mollusque et l’avachissement…

Aucune fraîcheur – ni dans le geste – ni dans la parole. Rien d’attrayant dans la manière d’être au monde…

Des repoussoirs sur pattes…

Et, pourtant, ça vit en couple – en famille – en groupe – en collectivité ; ça copule – ça s’accouple – ça se reproduit – le pire qui se transmet au fil des générations…

 

 

Ce que nous offrent les pierres – les arbres – les chemins – la beauté silencieuse du monde naturel – l’harmonie et la rudesse – cet espace où se mêlent, partout, la vie et la mort – la lutte et la survie des vivants – la faiblesse et la force – les instincts et les territoires…

Chacun aux prises avec ce qu’il porte et le reste du monde – s’affiliant – se regroupant – s’isolant – selon ses gènes – ses impératifs – ses nécessités. Ce à quoi n’échappent nullement les hommes malgré leurs aménités…

Il faudrait un saut significatif vers la conscience pour transformer cette animalité ; passer de la cognition élémentaire à un balbutiement d’intelligence…

Une transformation qui nécessitera des millénaires de labeur assidu et de tentatives acharnées…

 

 

Le pire – parfois – s’invite – ce qu’offre la vie malicieuse – le face-à-face direct avec ce que l’on craint – avec ce que l’on exècre – avec le plus atroce en – et devant – soi…

On serre les dents – on serre les poings. Mais quelque chose – au fond de la poitrine – hurle sa gêne – son inconfort – ce qui lui est (absolument) insupportable…

Comme une pulsion irrépressible – une explosion qui pourrait tout détruire – tout anéantir – pour que cesse cette oppression – cet encerclement – cette détention…

 

 

Du mépris et de la haine pour la normalité – cette tiédeur – cette torpeur – cette mollesse d’esprit, de corps et d’âme – ce sans-gêne – cette manière permanente de se placer au centre de tout – cette bêtise – cette prétention ; des envies de fuir – de tout briser – de la furie en soi – presque de la folie tant ce spectacle – et pire, cette proximité – nous répugnent – nous insupportent – nous horrifient…

 

 

Des bruits – de l’air que l’on brasse – cette manière absurde d’exister – de remplir ce qui ne peut rien contenir – de combler ce qui ne peut l’être – ce désœuvrement et cette agitation…

 

 

Le besoin d’un autre monde – d’une autre terre. Et cet exil du dedans qui nous condamne à l’extériorité – à vivre parmi la folie et l’indigence de nos congénères…

Sans doute est-on (particulièrement)maudit

 

 

Des souliers en attente – des souliers qui piétinent – des souliers alignés – en ordre de marche. Le monde tel qu’il est – le monde tel que l’on voudrait qu’il soit – le monde impossible…

Trop de vaines tentatives – de défaites – d’impossibilités…

Il faudrait remonter à la source – revenir à l’origine – rejoindre l’aire première – se revitaliser dans la proximité du premier souffle – s’agenouiller devant l’envergure de l’infini – s’établir dans le plus profond silence – et y demeurer mille siècles – pour être capable de retourner dans le monde et de fréquenter, à nouveau, les hommes…

 

 

 

Nu – comme le plus grand privilège – mais rien de définitif. Dans le règne permanent de l’incertitude et de la précarité…

 

 

Radicalisation de la marginalité et de la solitude…

 

 

L’Absolu excluant et écrasant… Et cette impossible union – en soi – avec le relatif…

 

 

Dans la directe descendance du néant…

La folie originelle – et contaminante…

Ce qui nous escortera, sans doute, jusqu’à la fin…

 

 

Le siège du pire – de la noirceur – le berceau des récriminations…

L’excès et la brûlure – ce que réprouvent la tiédeur – le monde – les conventions…

 

 

En soi – l’haleine terrifiante du dragon – ce qui nous empêche de vivre parmi les hommes…

 

 

Des carrés gris sur l’asphalte – des herbes folles sur le bord des chemins – de petits murets de pierre – et le pas infatigable (avec, dans la main, le bâton du pèlerin)…

 

 

Une pente – de la roche – la destination de l’homme – la route vers la liberté – quelque chose qui roule et s’abandonne…

Loin des masques, des règles et de l’usurpation…

 

 

Ce que l’on efface – tout – comme de minuscules dessins sur la vitre embuée. Une (simple) manière d’occuper le jour et la main…

 

 

Entre l’homme et le silence – ce trop-plein d’ardeur qui s’acquitte de sa tâche – ce que le monde emploie toujours pour son usage…

 

 

L’Autre – c’est déjà le monde – le lointain – l’inabordable – ce que l’on désire toucher – atteindre – conquérir – posséder – anéantir – qu’importe… L’objet de toutes les tentations…

Ce qui nous emporte – ce qui nous égare – ce qui nous éloigne de l’essentiel – de la solitude comme seule compagnie propice…

 

 

Ce qui se rétracte lors de la lutte – lorsque la bataille fait rage ; l’innocence bafouée – l’innocence écrasée…

 

 

Devant soi – plus haut – quelque part au-dessus de la tête – ce que l’on oublie – ce que l’on voudrait – ce qui au-dedans nous ferait un refuge…

 

 

Des murs encore – construits et démolis – peints et repeints – mille fois – devant lesquels on passe et repasse – comme des éléments inévitables – consubstantiels…

 

 

Ce qui nous éloigne – l’absence de familiarité – le hors cercle…

 

 

Il n’y a d’autre alternative ; soit on récuse tout – soit on accueille tout. Et comme l’un et l’autre nous sont impossibles – on s’enlise – on s’éternise dans la demi-mesure, les compromissions et l’inconfort…

 

 

Au-delà de soi – il y a le reste – ce qu’il nous faut découvrir et apprivoiser…

Tout ce qui existe encore au-dedans…

 

 

Des portes ouvertes ou fermées – des paysages inconnus – des sentiers qui serpentent et se perdent au loin – des visages sans sympathie – des semblants d’âme peut-être ; rien qui ne laisse présager un agréable voyage – plutôt une ascension épique – une exploration aventureuse – une longue errance – une quête âpre et sans concession…

 

 

Dans le sillage des Autres – en nous – inconnus ; ceux qui nous redressent et ceux qui nous font chuter…

 

 

Il y aurait des fenêtres à ouvrir sur les âmes – une manière de se tourner vers l’innocence – une façon de se tenir ni trop près – ni trop loin – des délices et des abominations ; quelque chose sans excès – quelque chose de l’entre-deux – mais trop éloigné de notre nature bouillonnante – incandescente – explosive – de ce feu tellurique qui nous habite…

 

 

L’impossible et inutile inventaire du réel – bien plus de choses inconnues que de choses connues. Et en chacune d’elles – le tout – l’ensemble de l’univers – la globalité de l’Existant…

Aussi – à quoi bon passer son temps à répertorier ; approfondir une seule chose suffirait à comprendre le réel – le monde – la vie – ce que nous sommes…

 

 

Parfois le ciel – parfois la nuit. Parfois la roche – parfois la fleur…

Rien qu’un regard sur la diversité…

Rien qu’une manière de se tenir debout – vivant – au milieu du monde…

 

 

Ce que les visages nous cachent – et ce qu’ils nous révèlent…

 

 

Dans le monde d’après – il n’y a pas d’après ; le présent – éternellement…

 

 

C’est à mains nues qu’il faut déblayer nos entassements – un tas après l’autre – une chose après l’autre – ou alors l’ensemble – d’un seul coup – réuni dans la poigne ferme de l’oubli…

 

 

Vide – comme un enchantement particulier à vivre. Les premiers pas sur un chemin auquel rien ne prépare. Passer de l’existence – du vivre élémentaire – commun – trivial – à quelque chose de plus grand – à quelque chose de plus stable et de moins fragile…

Effleurer une envergure qui se passe d’explication et de commentaire. Un corollaire du silence. Une manière de vivre au plus près de soi – du monde – où rien n’entache – où rien n’invalide…

 

 

Des parcelles successives – carrés de terre – fragments de chemin – bouts de ciel et de destin. Florilège hétéroclite du monde où l’âme est – trop souvent – absente…

 

 

Ce qu’engendre(nt) l’anéantissement – la capitulation – les forces qui abandonnent. Le souffle qui suit le point d’inversion de la désespérance. Ce qui se dévoile – ce qui se voit – après l’effondrement de la structure du monde…

Qui s’est-il déjà senti capable d’aller au bout du plus long chemin terrestre et de franchir les ultimes confins de l’existence et du monde humains – les frontières qui séparent l’homme du reste – la bête humaine de l’au-delà de l’homme…

 

 

L’esprit d’un Autre qui se manifeste – la liberté – l’éloignement du monde – des conventions – de la normalité. Quelque chose d’irrépressible – d’inévitable…

Ce qui pousse au-dedans comme une nécessité – un impératif vital – absolu…

 

 

La malhonnêteté voudrait que l’on se taise – que l’on incrimine et vilipende au-dedans – en silence. Au contraire – il faut laisser jaillir ; il faut que ça explose – que ça circule – que ce qui nous traverse – traverse aussi le monde – et retourne à ce qui le fit naître…

Energie – matière invisible – enfantées par la machine à créer les choses – les circonstances – le mouvement

 

 

Une manière de s’inviter ailleurs – en deçà de la surface – au-delà des horizons connus – derrière les apparences – plus loin que les trop simples évidences du visible…

 

 

Comme un appel – une déchirure dans l’âme qui nécessite une réparation ; un fil cousu – un baume – inconnus du monde et des hommes ; le pouvoir guérisseur d’un accueil et d’une envergure…

 

 

Des lieux sans fondement – qui révèlent notre étrangeté – notre démesure – notre folie – le plus miraculeux – ce qui peut naître et croître au milieu du néant…

 

 

Rien qu’un tour de piste – le dernier – avant de quitter le grand cirque. Entre clown et magie – le triste défilé des borgnes – des manchots – des infirmes – ceux auxquels on a ôté la grâce et l’intelligence – et qui se rattrapent – et tentent de nous séduire – par leurs mimiques et leurs grimaces – par leurs singeries gestuelles et langagières – ces beaux parleurs qui essayent de nous embobiner avec leurs histoires pour nous faire oublier leur sournoiserie et leur laideur…

 

 

L’heure nuptiale – sans un cri – sans même un frémissement de l’âme ; ce qui nous a traversé – sans douleur – sans effort – comme une forme, peut-être, de geste inaugural initié par les beaux jours et le silence…

 

 

A tue-tête – parfois – au fond de la poitrine – la joie silencieuse – ce qui ne transparaît jamais sur le visage ou alors dans les yeux – seulement – plus vifs – plus pénétrants – et dans cette aptitude si particulière (et si universelle) de l’esprit à couper court à toute histoire – à trancher pour aller toujours au plus simple – au plus essentiel – à fonctionner, en somme, à l’inverse de la psyché…

 

28 novembre 2017

Carnet n°31 Fouille hagarde

Journal poétique / 2009 / Le passage vers l'impersonnel

Dans nos labyrinthes, nul dédale heureux. Des impasses, des façades, des badauds qui geignent, creusent et fracassent les murs pour agripper sous leurs ongles à vif un peu de poussière. L’argile n’est pas la matière de l’Homme. Seul le vent est sa substance. Son unique substance. Et chacun doit errer longtemps sous le ciel pour le découvrir. Mille fois se perdre et mourir pour la rencontrer dans le désert si vivant du monde.

 

 

Il rêvait de voir se lever l’aube sans différend.

 

 

Il oubliait parfois la faille qui l’habitait pour aller explorer les fossés d’ailleurs.

 

 

Partir vers l’autre rive… ? se demandait-il parfois. Et il était aussitôt noyé par une foule de questions. Mais où se trouve l’eau ? Et les flots ? Et la berge ? Et le nageur ?

 

 

L’itinéraire se camouflait comme une bouée dans l’immensité. Ses seules certitudes : la traversée des eaux troubles. Et l’étirement du nageur qui s’abîme entre les vagues.

 

 

Comme un vieux phare déserté, il n’éclairait que ses rives passées. Et le souvenir des tempêtes qui le firent chavirer.

 

 

Il poursuivait les vents. Aveugle au souffle et à la direction. Il rêvait (pourtant) de naviguer ivre et serein, immobile pour voir se dessiner l'horizon. Espérant - d’horizon en horizon - que la marche devienne paysage.

 

 

A la résistance des saisons, il opposait ses printemps. Ses milles printemps. L’herbe verte des prés et son ardeur originelle.

 

 

Il négligeait parfois le labeur de la herse. Oubliant un instant les moissons pour consulter le ciel et les paysages. Tous les chemins à venir.

 

 

Il se méfiait toujours des chimères et des diadèmes écarlates. De tous les soleils qui aveuglent les yeux trop ardents.

 

 

Il devinait parfois les racines au ciel et les bourgeons au sol en parcourant, l’œil inversé, les écorces. Et il cheminait ainsi derrière les paysages, la contrée fantastique dans le pas. Que lui importait, à cet instant, la poussière du chemin…

 

 

Au cœur des retrouvailles, l’évidence s’embrasait comme une coulée dans la chair des sommets. Nul autre visage ne pouvait apparaître dans l’embrasure. Par la fenêtre, il devinait un sourire encore indistinct.

 

 

Au loin où s’étire l’azur, il approchait une main tremblante. Et agrippait le reflet de la lune.

 

 

Toujours l’ardeur m’enfièvre. Jamais nul repos en mon cœur. L’espoir de la rencontre m’enchaîne à l’impossible.

 

 

L’imprévu le guettait parfois de ses yeux saillants. Et lui, renonçait toujours à l’inconnu. Incapable encore de s’abandonner au mystère.

 

 

La pendule assassine nos heures. Nous condamne au défilement perpétuel des aiguilles. Et nous, malheureux, continuons d’espérer. Entre le souvenir et l’attente. Assis devant l’horloge. Secoués d’impatience et de nostalgie, incapables d’habiter chaque particule du sablier.

 

 

Il cherchait la charpente sous l’ossature. Et ne rencontrait que la silhouette du vent.

 

 

Vers quel ciel est donc partie mon hirondelle qui, au printemps, attendait sur son fil ?

 

 

Derrière la tunique, il voyait le rouge perler de l’étoffe. L’origine, croyait-il, de son sinistre à venir.

 

 

Il continuait de tracer les siècles sur l’écorce. Pour faire naître l’innocence sous les heures barbares de l’enfance. Et que s’achève (enfin) le printemps immature de son peuple. 

 

 

Jamais mes lignes ne firent frémir la vie enfouie au cœur des jours. Jamais aucune lèvre tremblante suspendue à mes traits. Secoué par une inébranlable certitude : mes poèmes valent moins qu’un sourire. Et me voilà éploré. Déjà enseveli sous mes pages.

 

 

Assis au fond des heures - de ses longues heures d’absence - il écoutait, derrière les tremblements assassins, la terreur et l’angoisse brûler son repos. Terrain et témoin impuissants de sa dévastation.

 

 

Mon âme innocente saigne contre les paysages. Nul miracle ne pourrait me sauver de l’espoir. Sous le mirage, le réel toujours brut et vigoureux. 

 

 

Prisonnier du fil. Condamné aux nœuds, il s’agitait, hurlait en se débattant sur l’étoffe rugueuse. Au lieu de s’unir à la toile, il disparaissait dans les replis du tissu.

 

 

A l’enfance éternelle, il opposait la tendresse de l’écorce. Et la lucidité tranchante de la sève.

 

 

Il rêvait au roc et à l’acier, à la sueur et au bois, aux larmes et à la bûche, au feu et aux cendres. Et imaginait que la main et le souffle justes lui seraient offerts.

 

 

A l’ombre des mots, nulle lumière. Un feu de paille étire ma nuit. Et nul geste ne m’éclaire. 

 

 

Au fond des malles, il dénichait parfois quelques yeux sages recouverts de poussière, et s’abandonnait quelques instants à la convoitise et à l’admiration des visages antiques qui jamais ne prêchent mais incarnent, jamais ne geignent mais accueillent, jamais ne regardent mais contemplent, jamais ne résistent mais remercient, marchant toujours à l’exacte jointure de leur condition. Sous leurs paroles silencieuses, il devinait le geste guider la sagesse innocente - et encore malhabile - des disciples. Mais comment aurait-il pu rejoindre ces assemblées d’adeptes ? Son âme libre et solitaire le lui interdisait. Le premier homme avait-il donc un maître ?

 

 

Chaque nuit, je vernis l’écorce et le bois tendre. Tuant la sève dans sa fibre.

 

 

Il aspirait à couper, d’un regard, l’histoire sans fin qui l’ensorcelait. De s’écarteler jusqu’aux jointures pour faire saillir le lien en sa moelle.

 

 

Il couvrait toujours le monde de ses grimaces et clôturait toujours le ciel de ses promesses. Un bout de semelle (à peine) posé au seuil du périple.

 

 

Recroquevillé comme un oiseau blessé dans le silence. Inquiet jusqu’au frémissement.

 

 

Il s’obstinait dans l’éphémère, emporté par les heures sur une échelle infinie. Et lui, s’accrochait à un barreau, enfermant à jamais l’éternité lointaine.

 

*

 

Entre la terre et le ciel, il reposait sa nuque sur le sillon. Et attendait immobile que s’éteignent les heures.

 

 

Quelque part sous la voûte, voilà notre égarement. Et notre salut.

 

 

Malgré son ardent désir d’éteindre ses jours barbares, son sang endiablé l’enchaînait à la nuit.

 

 

Il cherchait toujours, entre deux étoiles, le passage où l’azur s’étendrait à ses pieds.

 

 

Le châtiment transperce notre chair - comme l’éclair déchire le ciel - et nous laisse foudroyés sur l’horizon, avec au fond des entrailles, la joie secrète des pénitents.

 

 

Son œil reniflait la matière. Explorait le dedans du monde. Et découvrait, derrière les voiles raisonnables, l’horreur des parois.

 

 

A l’orée des sens, l’invisible demeure sans accès. Malgré notre rêve d’apaiser notre faim de nudité.

 

 

Il oubliait parfois sa chaussure qui traînait sur le sentier. L’effleurait comme une ombre secrète. Comme un vestige dans la mémoire à venir.

 

*

 

Toujours la folie l’empoignait. Et le roulait sur la page. Offrant quelques traits raisonnables à sa sage déraison.

 

 

Il reposait son âme des vitrines et des allées grouillantes où bruissaient les masques et les grimaces. Le rire et les postures.

 

 

Seul et entouré, il creusait dans l’entre-deux. En animal insensé du sens, il fouillait aux confins de l’entendement. Aux portes de l’incompréhension. Et au cœur du mystère, il poursuivait sa fouille comme un animal apeuré.

 

 

Sous le néant, il devinait l’imperceptible tremblement. L’invisible rougeoyance de la chair.

 

 

Chaque jour, il parcourait la même question à la hâte. A quelle fontaine tirer son eau ? Et il pleurait devant son seau vide. Et sa peine intarissable.

 

 

Comment abreuver cette soif ardente ? 

 

 

Le monde l’étouffait de son silence. Et derrière l’écho et la fureur des mains, il vomissait sa parole à tous les visages.

 

 

J’aimerais devenir l’étranger qui me reconnaît pour devenir l’autre moi-même bien davantage. Le lien courant du passage.

 

 

Il rêvait de mêler son souffle à toutes les haleines du monde. Pour voir enfin fleurir entre ses lèvres le vent originel.

 

 

En mes veines, je sens mille bouches s’embrasser et se tordre, s’empoigner et se mordre, s’avaler et se recracher, s’étouffer jusqu’au dernier souffle avant de renaître.Toujours.

 

 

Il ruminait parfois sur sa couche avec l’œil placide du bovin. Effrayé par la fourche du fermier qui le guettait au dehors et l’odeur des labours à l’affût dans sa prunelle.

 

 

Il avançait le poids léger du vent sur l’épaule, la joue contre le sillon et l’âme toujours aux aguets. Avec son fardeau en bandoulière. 

 

 

Il aménageait ses fossés comme des contrées éternelles. Et demeurait sans voie devant l’invisible.

 

 

Il cherchait parmi les immondices celles qui sauraient préparer le terreau des siècles meilleurs.

 

 

Au seuil des masures, aux fenêtres des temples, sur tous les horizons du monde, nulle main tendue. Mais des rires broussailleux et ignares qui éclatent au visage.

 

 

Seul, l’écho des déserts répond à notre cri. Et nous invite à fouiller notre chair pour découvrir les mille doigts qui nous relient aux bras qui nous portent, nous réconfortent et encouragent nos pas.

 

 

Planté à l’orée des saisons sèches, il gisait comme une ombre piétinée par la foule.

 

 

Il aurait aimé jeter son ardeur comme une ondée sur la foule insouciante. Mais il errait entre ses pas, quelque part sous une étoile - en deçà de son destin. A bonne distance de l’infortune.

 

 

La vie serait-elle un rébus dont nous serions l’énigme ? La solution dispersée en nous se creuse. Et l’issue fatale repose entière - toute entière - non dans la question mais dans celui qui la pose.

 

 

Déposés sur le sable par une main inconnue, nous promenons notre regard alentours. Et nous choisissons un grain à hauteur des yeux pour l’apprivoiser (faute de mieux, évidemment).

 

 

Une ombrelle sur la poutre l’invitait à lâcher sa besace, son viatique futile pour danser sur la travée.

 

 

Il regardait souvent les chalands emplir leur panier. Et il songeait : nul rabais pour les marchands d’existence, quelques soldes à la basse saison pour les badauds et les vies infimes. Ou l’infime des vies peut-être…

 

 

Le plus précieux se tient à notre portée. Mais pour quoi se soustrait-il à notre main, à nos lèvres et à nos yeux ? Comme une goutte de rosée discrète et silencieuse par un matin de pluie. Invisible et insaisissable.

 

 

Pourquoi l’odieux s’ébroue-il sur nos visages ? Ne voyez-vous pas derrière nos masques le radieux s’impatienter du ciel à sa portée ?

 

 

Toute gloire en cette terre serait-elle sans issue ? Si prompte à emprisonner ses hôtes et à jeter la clé au fond des douves où se reflètent le rire envieux des foules et tous les visages embastillés.

 

 

Icare rêvait-il de toucher l’azur ? De fréquenter les dieux ? Moi, je n’ai qu’un seul rêve : pouvoir me tenir debout, digne parmi les arbres. Et intègre parmi les hommes. La silhouette loyale – et peu courbée sur l’horizon.

 

 

Un silence nous habite qui nous rend bavard, forçant la parole à distiller son bruit aux paysages. 

 

 

Il rêvait d’écarter la poussière du chemin pour dénicher la pente rugueuse où il glissait. De secouer les étoiles de ses semelles pour dénicher le ciel en ses pas. Mais ses idoles le pressaient sans cesse aux attaches et aux entassements.

 

 

Il s’enivrait de ses heures. Aveugle au dur labeur qui s’impatientait d’approcher.

 

 

Nous sommes les innocents bourreaux de nos jours lointains.

 

 

Son visage (bouffi d’orgueil) rêvait de dépecer le sombre masque qui l’étreignait. Encore aveugle aux yeux sages qui l’auraient empalé d’un silence et traversé d’un rire.

 

 

Vivre nous emporte au loin. Il nous faut revenir en notre fief qui surplombe les eaux calmes, parcourir les eaux boueuses qui nous agitent et charrient notre présence vers le large.

 

 

Emporté par les secousses, l’émotion le disloquait et le jetait en contrebas, sous les ruines qu’il s’était échiné à construire.

 

 

Aujourd’hui j’agonise, l’âme disloquée en deçà du charnier. Et sous l’odeur de la désillusion, je renifle l’effluve du désespoir et le parfum enivrant de mon cadavre.

 

 

Il ruminait ses obsessions comme une vache son fourrage. L’œil hagard et la panse préoccupée.

 

 

Il ouvrait son chemin comme une plaie. Marchant sans espoir de guérison. Prêt à se dépecer à chaque pas pour que la blessure devienne béance, puis abîme, imaginant (sans doute) qu’une fleur jaillisse au fond du gouffre.

 

 

Entre mes lèvres, une douleur inerte m’accable. Comme une pluie désespérante. Sans asile au-dedans. Sans refuge au dehors. Une longue saison sous l’averse. Et nul appui où poser mon cri.

 

 

Seules les gloires mensongères réclament leurs médailles. La vraie creuse notre solitude et attend notre silence pour fleurir.

 

 

L’angoisse peut-elle s’apprivoiser ? Mais comment tendre la main à celle qui vous étreint ?

 

 

Jamais nos fractures ne s’estompent. Mais nous écartèlent jusqu’à la rupture.

 

*

 

Il pressentait qu’il s’éteindrait dans la fournaise. Entre l’éclat et la nuée.

 

 

Je n’ai qu’une certitude : le sommeil - le grand sommeil - me guettera avant l’aube.

 

 

Il essayait d’ouvrir les bras aux jours de fête. Comme une œillade aux turpitudes. N’offrant à l’avenir nul horizon. Et à l’horizon nul avenir.

 

 

Il s’enchaînait aux dérobades et aux saisies. En défaisait patiemment les nœuds pour échapper aux servitudes.

 

 

De quel défaut suis-je affublé pour souffrir avec tant de conviction ? Serait-ce une vocation ? Serais-je idiot - maudit peut-être - pour maintenir ma propre lame et poser - avec tant d’ardeur - ma tête sur le billot ? 

 

 

Il devinait l’horreur des frontières. De toutes les frontières qui fissurent l’invisible. Et l’encerclent.

 

 

Comment recoller le monde dont les miettes s’éparpillent en mes yeux ?

 

 

J’aimerais tant décimer la foule qui m’habite pour repeupler le monde d’un regard.

 

 

Il renonçait à ses jours qu’il regardait à peine. Comme un passager ignore les paysages qui défilent aux fenêtres.

 

 

Vivre heureux ? Souvent je m’interroge. Et après ? Que ferions-nous de ces heures ? Gouterions-nous à ces jours glorieux ? Ou les dilapiderait-on à tous les vents ?

 

 

Il s’acharnait sur les saisons pour tirer le ciel à sa portée. Ignorant qu’un parapluie à l’envers aurait pu l’y conduire. Un simple mouvement du poignet et l’œil libéré des baleines.

 

 

Il mourrait parfois de trop d’oubli. Comme si la mémoire l’assassinait. Comme un enfant appelant sa mère derrière la porte close, enfermé dans le monde dépeuplé de sa chambre.

 

 

Il marchait sur un fil enchevêtré parmi les lignes et les cordages. Déambulait le couteau à la main, prêt à trancher les boucles et les anneaux. Apeuré par les lames alentour et la foule des funambules rompus à l’exercice, il s’échinait à soutenir son pas sur le fil. Et tentait désespérément d’inviter la confiance en son geste pour que naisse l’équilibriste tissé dans la trame.

 

 

Le simple invite à l’échelle infinie. Et nous, malheureux, nous regardons - benoîtement - les barreaux qu’il nous faut encore grimper.

 

 

L’espoir abrite un regard qui attend. Et le désespoir emmure nos yeux. Au-delà de l’abîme, le vent dessille les prunelles et soumet tous-les-hommes-qui-marchent à la poutrelle jetée au-dessus du vide.

 

 

Tant de rêves se brisent et s’échouent en nos contrées, nous isolent sur notre tertre, frigorifiant tout espoir de voilure. Pendu à notre mât, la tête tournée vers l’impossible départ, nous errons parmi les vagues, encore captifs de nos hauteurs.

 

 

En chaque visage se dessine notre visage. Prisonnier dans la foule, nous errons parmi notre miroitement.

 

 

Il rêvait de sang neuf et de souffle nouveau. Attendait le prélude de ses printemps. Si impatient d’explorer les prairies alentour.

 

 

Quelle ombre s’agite sous notre cuirasse ? Est-ce le vent de l’enfance qui expire ? L’appel des sirènes au-delà des mers ? Le déferlement des océans sur la foule ? Les vagues anciennes qui surgissent d’avant notre naissance ? Est-ce la vie qui s’élance en nos étendues ? Pour quoi ne dis-tu rien, Ô mon cœur ? Es-tu si las d’être immobile ? 

 

 

Il n’avait d’yeux que pour l’ange qu’il serait. S’amusant parfois à dessiner ses ailes de ses mains d’argile.

 

 

Il ouvrait les yeux à l’ineffable comptine, à la rengaine qu’il rejouait sans cesse en silence pour apaiser la fureur de l’envol.

 

 

Il apprenait l’instant dérisoire et le temps éternel, le souvenir des temps meilleurs et la fixité de l’œil. Eprouvait la durée. Comme de vaines promesses à son désarroi.

 

 

Sa seule espérance : un univers sans frontière. Et lui, ne s’affairait qu’aux lisières des parcelles, se consolant (tristement) des mille lambeaux d’absolu éparpillés en tous lieux.

 

 

Il recomposait à l’envi toutes les grimaces éparpillées comme un puzzle. Jusqu’au dégoût des visages. Comme un oubli de ses propres haines.

 

 

Nulle secousse ne peut percer l’invisible. L’origine advient sans appui.

 

 

Au cœur des semonces, il s’échinait (bon gré mal gré) à poursuivre sa laborieuse besogne, creusant en ses terres la patience de se laisser franchir, d’éprouver dans sa chair - harcelée - et son cœur - hanté par la tourmente - l’œil de l’âme qu’il espérait indemne. Malgré l’abîme des prémices.

 

 

Une source intarissable coule sur ma soif. Et je cherche parmi les ronces, en griffant ma chair sur l’âpre passage des sourciers.

 

 

Emporté par les bourrasques, il s’inclinait à regret. Et contemplait avec colère son inclinaison. Et sa pitoyable inclination à la chute.

 

 

La gravité n’est pas de mise sous l’averse. Ouvre tes lèvres à la pluie. Et danse dans la brume. Et tu avanceras sur la sente escarpée.

 

 

Après ses nuits de labeur, il regagnait sa couche, l’ardeur sous le bras. Et ses lunes en bandoulière.

 

 

Appuyé sur ses larmes, il attendait la convalescence du rire.

 

 

L’intime se murmure. Ou se crie parfois. S’étouffe (le plus souvent) au creux des larmes, aux bords des lèvres, au fond du gouffre. Chevillé de toutes parts. Condamné à l’élégance muette du silence.

 

 

Il appréciait ceux qui, d’un geste vif, tiraient le tapis sous leurs pieds pour explorer le vide de leurs souliers. Il les regardait vaciller sur le socle incertain, rechausser leurs sandales ou aller nu-pieds pour marcher plus libres dans le vent.

 

 

A grandes enjambées, il ébrouait ses silences. Et ne voyait tomber qu’une neige sale et furieuse qui recouvrait les paysages. Comme une suie triste. Et pourtant éclairante.

 

 

Aucune silhouette ne peut distraire le labeur silencieux des étoiles. Pas même la dépouille des vivants.  

 

 

Il s’évertuait de confier ses peurs à la confiance. Et au chaos. Dans l’espoir d’apaiser son pas ardent.

 

 

Il négligeait le pittoresque du voyage pour imprimer aux paysages ses gestes et ses pas. Ignorant qu’ils les contenaient déjà. 

 

 

Il oubliait parfois les frontières pour traverser le monde. Mais seul en ses contours, il flottait sans perspective.

 

 

Un jour, je sais que les saisons changeront sans bruit.

 

 

Faut-il clouer le silence en ses bords pour percer le mystère ?

 

 

Où qu’il aille, l’œil se promenait en ses terres. Attentif aux paysages, il découvrait (parfois) l’effacement des frontières entre la prunelle et les contrées, entre les foulées et l’étendue. Et distinguait, au paroxysme de cette confusion lucide, l’horizon en ses pas.

 

 

Encore trop vert est mon pré. Trop blond mon blé. Et trop haute mon herbe pour saluer les semences et le fumier. L’œil rivé à la grange, je foule les ornières sans tressauter. Si préoccupé des périphéries. Comment pourrais-je m’attarder en mon domaine ?

 

 

Il marchait, le dos courbé et la tête sur ses souliers. Inquiet à l’excès. Apeuré par les bruits et le silence. Mûr ni pour la foule ni pour le désert. Condamné à l’angoisse dépeuplée et à l’étouffement des craintes.

 

 

Dans la marmite, il jetait parfois ses oboles. Mais sa soupe était froide. Et laissait les yeux vides et les ventres affamés.

 

 

Ses doux rêves montaient parfois à l’aube. Et s’effaçaient à la nuit. Mais se ravivaient chaque jour de la pire désespérance.

 

 

Il nous faut affronter la pluie et des monceaux de falaises à gravir. A creuser. A accueillir.

 

 

Au cœur de sa montée vers l’abîme, il découvrait des lunes endormies sous ses bourrasques. Tout un peuple à la sagesse océane qu’il laissait dériver.

 

 

Comme un funambule sur un fil invisible, il parcourait ses heures en secret. Attendant que lui soit confié le mystère de la marche.

 

 

Quelques bruits suintaient parfois à ses yeux. Un cri, une flamme qu’étouffait le monde.

 

 

Il aurait tant aimé découvrir le désert en lui si loin recouvert.

 

 

Après ses nuits d’errance, il regagnait son coin, son quartier, son angle (où venait encore parfois se cogner le monde). Pour achever de creuser là son désert avant que la foule ne recouvre ses pas.

 

 

Il n’est de poète sans posture. Et lui, de sa voix d’anachorète, criait à sa mesure de son désert. Mais la foule n’était jamais loin. 4 yeux parfois lui suffisaient. Et l’espérance de toutes les lèvres à venir.

 

 

L’argile n’est pas la matière de l’Homme. Seul le vent est sa substance. Son unique substance. Et chacun doit errer longtemps sous le ciel pour le découvrir. Mille fois se perdre et mourir pour la rencontrer dans le désert si vivant du monde.

 

 

Un jour, un virage invisible surprit ses pas au détour de la plaine. Et il fut contraint de coller à l’horizon en un tour de vent.

 

 

De mes mines de rien, taillées au couteau, entre mes empreintes grises, naît parfois un peu de lumière.

 

 

Dans nos labyrinthes, nul dédale heureux. Des impasses, des façades, des badauds qui geignent, raclent la terre et fracassent les murs pour agripper sous leurs ongles à vif un peu de poussière.

 

 

Il retournait parfois la mémoire comme un gant. Grimaçait à la face du temps. Et souriait aux mille visages brunis par les siècles. Impatient de compter ses pas jusqu’à la fracture fatale.

 

 

La vermine est déjà sur ma langue, blottie au creux de ma parole suffocante.

 

 

Dans ses liasses d’écorce, la parole, encore trop parée de jupes, s’étouffait. Son lyrisme gerbé de lampions entravait la venue du souffle nu et vibrant qui ôte à la voix tout artifice.

 

 

Il s’imaginait parfois neige en vrac. Mais rêvait de retrouver l’état antérieur des cimes pour se perdre à nouveau en glace plus attentive aux flocons alentour. 

 

 

Chaque nuit, il confiait son agonie à l’ombre que son pas martelait (avec insistance). Espérant voir le lever de l’aube avant l’heure. 

 

 

En mon ciel, nul escalier. Mais un abîme, une trappe et une corde raide pour l’instant d’ailleurs.

 

 

Il se méfiait (toujours) des glaces et des braises. S’évertuait au pas prudent et à la main habile sur les cendres et le givre. Afin de garder intacte sa brûlure. Et ses glissades silencieuses.

 

 

Son encre parfois se tarissait. Et les taches inversées sur la table surprenaient sa parole. Au détour des pages, il entrevoyait un peu de lumière. Sa plume ripait alors sur l’écorce et se plantait dans sa chair pour que naisse (sans doute) un peu de vérité. Après l’hébétude, il s’évertuait de valider le sang sur sa peau et la flaque où gisait son ombre passée pour que le jour lui soit (enfin) offert.

 

 

Sa place forte – ses remparts d’écorce – agitaient ses espoirs d’herbes folles, de fleurs sauvages et d’azurs printaniers. Et il se mettait à rêver de voir pousser en ses fissures le fourrage des jours meilleurs. Pour que naisse enfin en son désert un grand jardin.

 

 

Il naviguait en ses échancrures pour libérer les flots. Et découvrir à l’horizon le port juché sur les vagues - vaguement célestes - parmi les algues et le récif, sous les cordages et sur le pont, s’imaginant déjà s’offrir en passerelle aux voyageurs étonnés.

 

*

 

Il frottait toujours sa peau au soleil par crainte de se piquer à la lumière.

 

 

Il nourrissait ses vers et les affamait de ses tourments. Les plaçait dans sa gibecière - au fond de ses clapiers - et s’asseyait intranquille devant ses lacs ridés. Attendant là, penché sur sa canne. Et ignorant le terreau où il pourrait les déposer pour faire jaillir l’inespéré.

 

 

Quel diable ai-je en tête pour enfourcher mes habits de fantôme et encorner toutes les chairs qui passent à mes côtés ?

 

 

Et si les silhouettes de chair n’étaient portées que par le vent ? 

 

 

Comment oserais-je marcher nu sur la plage ? Et étendre ma silhouette dévêtue sur la grève ?

 

 

A quoi ressemble notre visage quand la Vie nous traverse de part en part ? Comment pourrait-on le savoir ? Nos yeux sont partout alentour. Sauf à leur place.

 

 

L’ombre tapageuse lui éclatait parfois au visage. Martelait son empreinte dans sa chair à vif. Forçait le passage. Et lui, témoin de ce vacarme, criait. Appelait à l’aide la parole silencieuse.

 

 

Sur la mer spongieuse, une étrange silhouette à la voilure désemparée glisse parfois. Perdue à elle-même. Et déjà poussée par le vent. 

 

 

Au cœur de l’étoffe, nulle échappatoire. Mais des nœuds. Et la fibre. L’essence du fil.

 

 

Une étoile attend l’homme au pied de l’arbre. Entre les racines et la brindille. Planté en son faîte, le mystère fécond. Et nous (pauvres de nous) nous regardons l’écharde qui nous entaille le doigt.

 

 

Nul abri pour mon bourreau. Et le voilà qui tambourine une nouvelle fois à ma porte.

 

 

Mon égarement est aux abois. Comme s’il cherchait sa niche.

 

 

Une goutte tombait parfois sur son pas comme une rosée infinie - qui se partageait et s’offrait à la peau de tous. De l’aiguille à l’herbe folle, de la motte à la flaque. Du gris azuré à la terre vêtue de son manteau de fête.

 

 

Les délices du pire. Voilà où mène notre errance.

 

 

Entre deux versants, il parcourait la crête. Et à pieds joints sur une lame de rasoir, il aiguisait son pas.

 

 

Il tâchait de s’enhardir. Refusant toujours de s’abandonner à la pluie et aux tropiques. Et continuait à se liquéfier sous les climats.

 

 

Il errait encore entre le flux et le reflux. Et cherchait désespérément - jusqu’à en perdre souffle - le passage dans ce mouvement.

 

 

Un rire parfois le surprenait de l’intérieur. Et il lui enjoignait d’éclore jusque dans ses nuits.

 

 

Je rêve de m’ouvrir à la danse, au souffle et à l’équilibre. De pénétrer le mouvement qui relie avec justesse - et secoue parfois - malgré l’apparente disharmonie.

 

 

Entaillé par le hasard et les circonstances qui n’éraflaient (pourtant) que le marbre - trop rigide - de ses jours, il se soumettait à l’humble scalpel.

 

 

Les évènements incisent nos existences. Y dénichent nos encombrements.

 

 

Un rire parfois s’efforçait de se déployer dans ses larmes. Inaccessible à ses lèvres closes.

 

 

Il se précipitait dans la lenteur du geste. Se prémunissant pourtant contre toute impatience. Il rêvait tant d’incarner la parole. Et le pas spontané.

 

 

Assis sur le pont, il attendait l’invisible passerelle qui le conduirait à l’océan.

 

 

Malgré sa répugnance des sillons, il espérait toujours le temps des moissons. Comme un vagabond bucolique penché sur ses labours.

 

 

Comme une fleur en guenille qui attend la pluie sous l’asphalte, il espérait, les lèvres entrouvertes.

 

 

Malheur aux diseurs de mésaventures qui répandent sur l’écorce leur chair sans blessure.

 

 

Le vent s’engouffrait parfois sur ses plages encombrées, se faufilait entre ses grains, poussait quelques salissures, les entassait derrière ses dunes et séjournait entre ses veines. Sûr de son office.

 

 

Il L’attendait (avec impatience). Et Elle, sûre de sa trajectoire - et confiante en son chenal à venir - dévalait la pente à rebours, contournait les aspérités, grimpait et se faufilait entre les courbures, arrivait de loin en loin, plongeait et s’engorgeait, se vivifiait et poursuivait sa sente en quête de la source. Et des origines.

 

 

Le soleil pénétrait alors jusque dans ses pénombres. Jusqu’au dedans de sa terre. D’un simple regard advenait soudain la douce ardeur du vivant alentour, l’érosion des murs. La dissipation des frontières. Le regard sans limite.

 

 

A ses pieds - au creux des talons - il apercevait le socle disposé, et les mille gouttelettes en appui. Et lui, les regardait, hébété. Sans obole à offrir, sans terrain où se perdre, sans montagne à gravir, sans abîme à creuser, sans parole à confesser, sans fable à coucher sur l’écorce. Devant ses yeux, le ciel sans âge.

 

 

Aucun ange devant mes yeux. Ni davantage à l’horizon. Ni au ciel ni au-delà. Seuls l’espace, le vent, le rire et la présence.

 

 

Aux grains, le soleil,

Aux herbes, le vent,

Aux arbres, la terre,

Au ciel, la pluie

Et aux hommes, la croix et l’arc-en-ciel.

 

 

Quelle charge portons-nous pour cheminer ainsi ? Est-ce le poids des origines ? Quand pourrons-nous couper les racines et allonger notre regard pour porter le ciel en nos mains ?

 

 

Il sursautait toujours à l’approche des silhouettes, aux murmures du vent dans les étoiles, aux parterres clairsemés dans les bois et aux cris des foules. Il retenait son haleine, encore incapable d’accueillir le souffle nu et désencombré.

 

 

Entre deux secousses, une voix résonnait : « Là-bas tu t’incarnes mais tu n’existes pas. Là, tu es mais tu ne le sais pas. »

 

 

D’un souffle discret - à peine audible - Elle lui murmurait : « Ne pleure pas, je n’existe pas. Sois fort, sois faible. Ne t’en soucie pas. Aie confiance en la partie de toi que tu ignores. Elle est là, tu es là, vous êtes là, tous deux. »

 

 

Elle, en toi souterraine et partout, partout alentours, de celle-là tu es fait, toi aussi. Elle te guidera. Te montrera les allées et le paysage. Et tu avanceras à ses côtés sans peur des fumées et des rideaux qui recouvrent ta vue. Et vous marcherez ensemble, Elle assurée et toi, hésitant, en toutes contrées. N’aie d’yeux que pour Elle qui te parle et te rassure, qui t’enserre en ses bras ouverts, te porte, t’entoure et te cajole, qui t’encourage et t’autorise, qui t’aime bien davantage que toi-même. Monte sur ses épaules, assis-toi sur ses genoux, sens sa main caresser tes joues, essuyer tes larmes, faire éclater ton rire près des falaises sombres où tu n’as cessé de t’éreinter. Fais-lui place comme on cède le passage à une reine. Laisse-La te conseiller et t’instruire de toi-même. Laisse-La agir à ta place quand ton pas s’alourdit, s’enracine, t’enterre vivant. Laisse-La couler en toi et te porter vers le mouvement, son mouvement qui court entre les êtres au-dedans, partout qui gambade dans l’espace. Ne crains rien qui soit de toi-même, qui tire sa source de tes abîmes et du monde. Elle est déjà là qui t’attend et te crie sa présence que tu recouvres de ta voix si forte, si singulière et de tes pensées amères jetées contre les parois. Crie plus fort encore, crie jusqu’à en perdre souffle, crie jusqu’à l’exténuation. Alors au plus fort de ton cri, peut-être entendras-tu son appel, à moins qu’Elle ne surgisse dans le silence. Voix espiègle et chaleureuse qui saura te guérir de tes visions, de tes cauchemars, de tes peurs, de toi-même et qui effondrera les murs de la geôle immonde où tu te terres. »

 

 

Honore-la, Elle, princesse des marées où tu t’enlises, oublie les gouffres et les vagues, oublie l’azur et l’horizon, renonce jusqu’au renoncement, laisse-toi porter par le courant qui te ramènera au-dedans des lieux que tu ignores, ici ou là, quelle importance, ensemble vous irez ivres partout de joie. »

 

 

La sombre joie qui t’habite n’est rien dans ce creux. Mille fois plus Elle irradiera tes amertumes, défoncera tes ornières, t’envolera en son ciel. Et tu te laisseras porter là où Elle te conduira comme son jouet dans les rires et les cabrioles, dans la glaise et la cendre, au-delà des fureurs et des acquiescements. Sans résistance Elle te façonnera. Sans peur tu joueras avec Elle, joyeux de sa joie, libre de sa liberté, unis comme des frères enfin retrouvés où le masculin et le féminin se conjuguent à tous les temps, se marient à l’informe, au difforme, à l’uniforme, à l’unisson sans contrariété ni chagrin, épousent tous les tout et tous les riens et les font pousser et s’unir à leur tour sans se lasser jamais de ses métamorphoses et de ses unions, qui balayent le vent de leur souffle et font éclater les nuages, font pleurer sous les bonnets à l’abri des chaumières et se foutent du monde comme de la guigne et le lui crient par tous les pores de la peau d’un ton moqueur, aimant et effronté pour que dure la danse jusqu’aux horizons éternels... Perds. Perds la lumière funeste. Perds jusqu’à la lueur céleste. Et au détour de l’ombre surgira l’arc-en-ciel et l’averse de joie. Sous les déluges d’amertume se tient l’horizon clair. La contrée des cocagnes. Et la montagne de l’Un surplombant les torrents qui charrient les corps mutilés dans les vallées tristes…

 

 

… Elle qui, à travers nous, se complait. Et se savoure. Après s’être tant cherchée, a enfin trouvé son chenal. »

 

 

Sous son regard, dans ses bras, dans sa chaleur, partout en lui unifiée, partout autour de lui éparpillée, dans ses pics comme dans ses glaces, il savourait. Libre et libéré d’entraves et de culpabilité. Partout, il allait sous son regard. Partout, il était sous son regard, en Elle et lové contre Elle qui s’adaptait et se déformait. Avec et parmi Elle, une et démultipliée. Il était arrivé quelque part. A la frontière (sans doute) il se tenait. Le chemin n’aurait bientôt plus d’importance…

 

1 décembre 2017

Carnet n°45 Chemin(s)

Recueil / 2013 / Le passage vers l'impersonnel

Des pas trop lourds sur la terre. Ainsi marchent les hommes dans leur sillon. Croyant suivre l’azur derrière leur horizon. Espérant l’atteindre. Et le reculant toujours. L’azur survient par mégarde. Il ne peut se dévoiler aux prunelles laborieuses et avisées, aux pas lourds et geignards. Il se révèle à ceux qui se sont délestés jusqu’à l’os. N’épargnant ni leur chair. Ni leur âme. Allant jusqu’à froisser tout espoir de lumière et qui avancent tremblant dans le noir, effrayés de tant folie, poussés et guidés à chaque pas par une folle nécessité… errant ici et là sans repère, sans certitude, sans identité ni destination. Rien. Et libres jusqu’à l’ivresse. 

 

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Chemin

Il n’était pas homme ordinaire. Quoique très commun. Il travaillait, mangeait, dormait comme un funambule sur un fil barbelé. Comme un martyr sans bourreau ni échafaud.

 

 

Animé d’une étrange (et vaine) excitation, il allait au-devant de contrées qu’il effleurait d’un doigt avide et tremblant. Soumis à l’ordre du monde et au chaos de son propre univers, il marchait l’âme écartelée. S’appliquant (avec une farouche détermination) à pulvériser tous les dogmes. 

 

 

Son espoir d’ouvrir le ciel était immense. Mais il avait beau regarder la lune. Et tendre la main. Il ne pouvait compter que sur son pas.

 

 

En d’autres terres, il aurait été moine. Mendiant. Ou saltimbanque. Mais en ce lieu, la vie le consigna à la tâche de vigie. Humble veilleur fouillant les recoins des ténèbres pour y dénicher un peu de lumière enterrée sous le sable et la boue. Sous toutes les écorces qui recouvrent les chairs. Sous tous les masques qui recouvrent les visages.

 

 

Il marchait sans relâche. Heureux sans doute de quitter la terre immuable des hommes. De s’éloigner du peuple des passants futiles. Le chemin était son ivresse. De bout en bout, une fiole en tête.

 

 

Au cours de ses errances, il se perdit mille fois. Et retrouva à chaque égarement ses allées sombres. Ses chemins d’épouvante. Et ses impasses ténébreuses. Il marchait parfois sans tête. Et parfois sans jambe. Comme un tronc rampant. Entravé, croyait-il, dans sa progression.

 

 

Il arborait avec modestie son ignorance. Il ne connaissait en effet ni son origine. Ni sa destination. Mais ses gestes reflétaient la beauté de ceux qui cherchent avec obstination parmi leurs incertitudes.

 

 

Il marchait d’un pas lent. La main de la solitude sur l’épaule. Si rassurante qu’il pouvait traverser les forêts sombres et les champs clairsemés du monde en sifflotant.

 

 

Il se sentait si seul que tout l’accompagnait. Partout des frères pour le soutenir. Et des sœurs pour lui indiquer la route.

 

 

Il aurait tant aimé s’écarter des chemins, des bordures, des fossés et des ornières. Mais aucun miracle sur la chaussée. Toujours le même désert. Et la route à tracer.

 

 

Partout il voyait les hommes crépiter sur la terre, s’enchaîner aux pierres sur le gravier des allées, s’enhardir au son des cloches, s’agenouiller vers le ciel, éclabousser le vent de leurs douleurs béantes, s’enfoncer au-dedans et gémir. Partout il voyait les hommes aux jours vides bailler d’indigence devant l’espoir de l’horloge. Lui, s’attardait sous la motte. S’échinait à la rude besogne, sous les pas des vivants. En lançant quelques regards fugaces vers le ciel pour y décrypter un signe, y puiser un peu de courage et d’espoir avant de replonger à l’abri des entrailles.

 

 

Le ventre du monde l’engouffrait, le mâchait et le digérait. Et il en ressortait toujours excrémenté

 

 

Chaque jour, il croisait mille visages. Mille bouches. Mille grimaces fétides. Mille corps ardents frottant et écrasant leur chair, entourant sa solitude suffocante et désemparée.

 

 

A la vaine pitance du monde, il opposait ses mains ouvertes. Son âme déployée. Son renoncement sans faille. Et l’éclat si faible de ses prunelles. Plantant ses graines à la volée. Sur des terres sèches et fragiles – peu propices à la moisson. Ignorant que le vent se chargerait des labours. Et pressentant pourtant la venue prochaine de la récolte où entre les ronces, une foison d’orchidées verrait le jour.

 

 

Il fuyait (comme la peste) les fossés escamotés par l’artifice. Les fruits du progrès. S’inscrivant (toujours à contre-courant) dans l’élan naturel de son peuple.

 

 

Il rêvait toujours de voir se lever l’aube sans différend. Mais l’itinéraire se camouflait comme une bouée dans l’immensité. Ses seules certitudes : la traversée des eaux troubles. Et l’étirement du nageur qui s’abîme entre les vagues.

 

 

Entre la terre et le ciel, il reposait parfois sa nuque sur le sillon. Et attendait immobile que s’éteignent les heures. Aménageant ses fossés comme des contrées éternelles. S’évertuant à chercher parmi les immondices celles qui sauraient préparer le terreau des siècles meilleurs.

 

 

Mais il demeurait sans voie devant l’invisible. Cherchant toujours, entre deux étoiles, le passage où l’azur s’étendrait à ses pieds. Avançant le poids léger du vent sur l’épaule, la joue contre le sillon et l’âme toujours aux aguets. Avec son fardeau en bandoulière. Rêvant de mêler son souffle à toutes les haleines du monde. Pour voir enfin fleurir entre ses lèvres le vent originel.

 

 

Mais ses idoles le pressaient sans cesse aux attaches et aux entassements. Et il marchait sans espoir de guérison. Ouvrant son chemin comme une plaie. Prêt à se dépecer à chaque pas pour que la blessure devienne béance, puis abîme, imaginant (sans doute) qu’une fleur jaillisse au fond du gouffre.

 

 

Il devinait l’horreur des frontières. De toutes les frontières qui fissurent l’invisible. Et l’encerclent. Il aurait tant aimé découvrir le désert en lui si loin recouvert.

 

 

Un rire parfois le surprenait de l’intérieur. Et il lui enjoignait d’éclore jusque dans ses nuits. Malgré sa répugnance des sillons, il espérait toujours le temps des moissons. Comme un vagabond bucolique penché sur ses labours.

 

 

Cette quête enflammée qui autrefois l’animait le brûlait à présent. Et consumait chacun de ses pas vers le ciel d’ivresse, la saveur de la terre et la chaleur des regards alentour. Il végétait encore au seuil des frontières. Errant toujours hors du cercle.

 

 

Le silence si serré entre ses mains le tailladait parfois. Et à chaque carrefour, le renoncement l’écartelait.

 

 

Poussé vers nulle part, il suivait sa pente. Allant éparpillé, ici et là. Cherchant toujours (avec frénésie) deux bras ouverts qui le salueraient d’un geste fraternel. Mais jamais il ne s’aventurait au-delà de lui-même. Incapable d’entrevoir le ciel dans les yeux alentour. Et les lèvres entrouvertes.

 

 

Il avait épuisé son existence à l’ébranlement intérieur. Et il creusait (à présent) sous les ruines. La main de la tristesse sur l’épaule.

 

 

Depuis l’enfance, il attendait la rencontre. Comme un mendiant au bol tendu. Comme une bouteille cherchant son rivage. Mais il ne savait où aller. Et continuait d’errer au vent, sur place et ailleurs, tentant d’abreuver sa soif à son origine, à la provenance jaillissante des chemins, à l’essence des paysages et des rencontres dans l’immobilité mouvante de l’espace. Attendant un délice sur sa chair déchirée. Une pluie de lumière dans ses yeux. Et un peu de repos pour son pas.

 

 

Il rêvait d’un avenir sans marécage, bordé d’étoiles et d’azur clair. Avec au fond des précipices une route ressurgissant en tous lieux pour aller sans crainte des chutes, des gémissements et des marcheurs courbés sur l’horizon.

 

 

L’écume aux lèvres. Et la silhouette toujours chancelante. Il se dérobait au vent qui agitait ses contrées. Isolé en son îlot. Comme naufragé à lui-même.

 

 

Il appréhendait parfois le monde d’un seul tenant. Comme un bloc insaisissable de silhouettes et d’espace. Mais il continuait à pousser ses murs aux 4 coins de la terre. Croyant aller les semelles aux vents. Et érigeant une forteresse en tous lieux. Prisonnier sous toutes les latitudes.

 

 

Il ne parvenait à soulever la poussière de ses pas. Embourbé dans son sillon. La plèbe par-dessus la tête voilant le ciel à ses paupières.

 

 

Comme une fleur dans le vent, comme un oiseau sur sa branche, il attendait l’heure propice des saisons. S’éloignant toujours du pas commun de son peuple. Toujours insoucieux des récoltes de l’Homme. Et piétinant l’asphalte du monde comme un moribond recouvert par toutes les routes couleur de tombe. Mais il était si soucieux de son allure qu’il s’entêta.

 

 

Et un jour, ses pas terroristes firent exploser les paysages. Et les pavés jaillirent. Et de son enfer, les collines firent glisser sur ses joues mille pétales. Et quelques larmes de joie pure. Comme si au seuil de l’abandon, des ailes lui avaient poussé au-dedans.

 

 

Il reconnut le visage de Celle qui l’avait mis au monde et entouré, protégé des foules et ensemencé sa déroute. Elle était là, partout présente, attendant sa reconnaissance. Et il la devinait dans les bois, les brins d’herbe, les visages, les rires, les cris et le silence. Il comprit alors qu’il devait changer d’envergure pour prendre son envol vers Celle qui habite le ciel. Elargir les 4 murs qui étouffaient l’espace. Et y laisser entrer un souffle nouveau et plus ardent.

 

 

Il oublia alors ses brouillons, ses tumeurs et ses lacunes. Et reprit son sillon tordu où se creusait la vérité. Que lui importaient à présent les trous dans ses guêtres. Et ses godillots percés. Le pas était son seul trésor quand il prenait appui sur le souffle qui efface.

 

 

Il renonça au Juste. Foula au pied le Bon. Piétina toutes les frontières. Se défit de toute vérité. N’obéit qu’au vent indocile. N’opposant nulle résistance. Se laissant glisser et emporter. Et se voyant tantôt submerger, tantôt porter vers la côte et le large, l’abysse et l’azur, à fleur de vagues.

 

 

L’espace devint sa demeure. Et la direction, son passage. Ses gouffres s’emplissaient et se déversaient. Au gré des vagues et des marées. Libres de la clameur des côtes. Livrés à la seule vie océane.

 

 

Comme un va-nu-pieds heureux dans le vent, il continuait à marcher sans viatique. Libre de toute destination. Errant dans les vallées, s’égarant sur les collines. S’enfonçant dans les ornières. Franchissant des sillons fourbes et des sommets azurés. Côtoyant la foule et les déserts. Poursuivant sa route qui se défaisait à chaque pas. Et s’inventait à chaque nouvelle foulée.

 

 

Il pleurait parfois, une gorgée de soleil entre les lèvres. Les yeux humides et le front radieux dans l’azur.

 

 

L’incertitude devint sa plus sûre patrie. Il s’y couchait comme on s’allonge sur une mousse tendre et rugueuse. Laissant parfois quelques marques sur le visage. Blessant tendrement sa chair encore trop ferme. Mais il brillait au-dedans. Comme jamais. Un éclat qui perçait sa peau fragile et translucide qu’avait écorchée le monde.

 

 

Ses larmes effritèrent les murs. Et il fut libre de toute perspective. Vibrant d’espace. Et de rire. Tout prenait place. Et s’effaçait. Demeuraient la joie, la présence. Et la découverte des horizons impratiqués. La saveur au-delà de toutes frontières. Et lui regardait. Sans y croire. Et se laissait mouvoir. Sans volonté. Avant de s’agenouiller sous le vent. Et laisser mûrir son innocence incandescente. Noyé dans son puits d’extase. Emmuré à l’impensable. A l’impossible regret du marcheur opiniâtre saisi par l’abandon.

 

 

Il devint sans qualificatif ni attribut. La tâche qu’il s’était assigné (en secret) à l’aube du voyage. Laissant être ce qui le traversait (et ce qu’il traversait). Devenant passage temporaire. Passager provisoire. S’abandonnant à l’évanescence des formes. Confiant en leur essence unique. Sur le point de faire naître l’être sans trait.

 

 

L’horizon referma alors les 4 coins de la terre. Et condamna toutes les impasses à s’ouvrir. Au creux du ciel, l’asphalte blanc se déroulait. Avec envergure. Il s’agenouilla face contre terre. Et son visage lentement se redressa vers le ciel. En chaque forme, une bouche lui souriait. Comme l’évidence d’une présence. Eternelle et bienveillante.

 

 

Homme de vent. Et de poussière. Céleste jusqu’en ses fragments. Debout contre la pluie, il n’attendait plus. Mais souriait au soleil désenfoui qui bordait ses larmes. Au bord du ciel, il contemplait enfin Sa demeure. La rive sans rivale. Paumes ouvertes sur l’azur. Doigts dansant sur la terre. Ongles noirs affranchis de toute saleté. Il remercia ses mains sans pareilles. Des traits et des traces sans visages à ses yeux rieurs. Le visage agenouillé dans les replis du ciel, il s’étirait à la lumière. Et ses épreuves d’acrobate glissèrent à ses pieds. Sous la corde qui le ligotait.

 

 

Il se démit de toutes positions caricaturales. Ancra son écoute au silence. Et la nécessité devint juste. Soustraite de sa périphérie. Détaché de l’aube comme du crépuscule, des jours clairs comme des nuits étoilées. La besace vide et les souliers légers. Sans viatique sur l’épaule, il s’en fut. L’esprit libre et le cœur désencombré. Avançant avec (encore) quelques poussières d’entrave à ses pieds. Mais guidé par l’espace. Plus sûr que jamais de la destination. Rêvant de devenir le seuil du refuge pour tous ceux qui cherchent un abri, tous ceux qui ont quitté leur ghetto et erré trop longtemps le visage penché sur leurs souliers. Pour les redresser d’une main agile et les instruire de l’autre à l’hôte qui les appelle en silence depuis des siècles. 

 

 

Mais sa présence oblative et renfrognée déconcertait toujours ses frères aveugles. Il lui fallait encore se dévêtir. Renoncer à toute persuasion. Abandonner toute volonté. Toute aspiration personnelle. Se désencombrer jusqu’au désir même de se révéler. Pour que le mystère brille en toutes circonstances. Derrière ses lèvres. Et son rire. Dans sa main. Et ses larmes.

 

 

Encore trop entaché de lui-même, il encombrait la transparence. Incapable de se défaire de son ultime costume. S’agenouillant avec encore trop d’orgueil. Et s’éreintant à refléter la lumière comme un forçat. Il se laissa alors dériver et fut saisi par l’accueil inconditionnel, seule porte à tous les désencrassements. S’autorisant aux taches et aux plus épais obscurcissements. Au plus dense de l’obscur, les souillures se désagrègent. Et un autre ciel s’ouvrit bientôt par-dessus l’ancien. Plus large et plus limpide. Un azur clair et sans trace.

 

 

Le ciel revêtait (enfin) son habit pourpre. Son soleil transparent. Et sa lumière rayonnante. Eclairant le dédale des passants errant sur l’horizon. Dans l’espace infini où la matière se déploie, libéré des chaînes qui le retenaient au petit tertre dont il se croyait roi. Et sur lequel il régnait jadis, replié sur ses peurs et mendiant au monde un peu de sollicitude pour (le) maintenir (sur) son trône précaire. Accaparement déraisonnable des terres conquises de façon maladroite et souvent si féroce. Perspective erronée de tous les rois-mendiants.

 

 

Aujourd’hui, il vagabondait sur tous les fiefs dont il ne possédait que la jouissance, abandonnant aux propriétaires la croyance en leurs titres. Descendu enfin parmi son peuple, en compagnie des princes et des mendiants. Des marchands et des prostituées. Tous les héros et les damnés de la terre pouvaient à présent s’inviter à sa table. Les messagers des dieux et les mécréants. Les saltimbanques et les fonctionnaires. L’office était ouvert à tous. Fils du même fil. Enfants du même bol. Attablés ensemble. Mus par le même désir de complétude et de paix.

 

 

Après avoir aiguisé l’oreille qui ne lui appartenait pas, l’écoute s’était affûtée, rendant familier toute l’étrangeté du monde.

 

 

Lui qui autrefois rêvait d’une haute destinée, avait visité les sphères de l’en-bas, s’y était enfoui avant de renaître dans le ciel qui avait recouvert ses pas. La terre lui avait révélé tous ses mystères. Et à présent le chemin pouvait bien le mener là où la misère était à son comble, la demeure était habitée. Et le ciel imperturbable resterait intact malgré la boue, le sang, la sueur et les larmes qu’il allait sans aucun doute encore croiser ici et là. Il se tenait debout sans gloire. Abandonnant aux yeux imparfaits honneurs et succès. Pouvait enfin marcher nu sans s’interrompre. Sans discontinuer de son labeur d’homme inachevé.

 

 

Au cœur du monde, parmi les hommes, les arbres, les herbes et les bêtes. Habitant le ciel et la terre. Marchant (toujours) sans destination. Laissant le vent guider ses pas vers nul ailleurs. Au cœur de la présence immuable. Le corps brinquebalant pourtant, porté par les mille mouvements, allant là où on le réclame. Pris dans la masse merveilleuse et chaotique, fragile et si puissante. Vie d’incessants mouvements, tirée ici et là. Conduite tantôt vers le haut, tantôt vers le bas, tantôt à droite, tantôt à gauche. Et l’esprit silencieux et tranquille, dégagé de toutes implications, observant ce décor mêlé et changeant, le furieux engrenage agrippant et malaxant les chairs en les soumettant à ses lois implacables.

 

 

Acrobate de la terre et du ciel. Immobile sur son fil. Se laissant caresser par le vent. Jouant avec les charrettes de phénomènes qu’il amène, pousse ici et là avant de les emmener ailleurs. Toujours indemne de tous les mouvements.

 

 

Une lampée de ciel. Une gorgée de terre. Des silhouettes et des horizons circonstanciels. Et toujours le pas nu.

 

 

 

Confidences itinérantes 

Un fil. Deux fils. Trois fils. Et les nœuds se tendent. S’emmêlent. Poursuivent leur enchevêtrement. Et notre entrave. Funambules sans fil. Voilà notre vocation. Notre mission. Et notre chemin.

 

 

Des ombres. Et des ombres. Que d’ombres sous le soleil! Et les poteaux d’angle qui recouvrent notre abîme. Et nous voilent la connaissance des gouffres.

 

 

Ni abîme ni passerelle entre le monde et nous. Mais un même univers constellé de gouffres et de liens. Et aucune carte pour se frayer un chemin.

 

 

L’œil soupire. Tandis que la bouche crie ou murmure. Le silence et le ciel sont inaccessibles. Hors de portée pour les Hommes qui s’éreintent à l’escalade.

 

 

Que le vent pousse donc nos terres encombrées ! Et que nos habitants nous désertent ! Congédiés par nos pairs. Et relégués aux égouts. Le juste interstice de notre destin. L’ensablement est la seule consigne pour ouvrir le ciel à la terre. Mais peu s’y aventurent. L’asphalte est si confortable. L’essoufflement et l’asphyxie, voilà la crainte des foules ! 

 

 

Le corps repu. Et le cœur décharné par l’opulence des jours. Mais la famine du cœur laisse toujours les yeux affamés. Gonflé d’insignifiances, l’homme aime se complaire sous les réverbères. Mais pâlit toujours à l’aune des étoiles. Le cœur humain. Si frivole au dehors. Et si tragique au-dedans qui jette partout sur la terre son sang glacé. Avant que ne sonne le trépas – que d’heures lasses où l’on succombe ! 

 

 

Les âmes empaquetées – engoncées dans leurs semelles – cheminent ainsi sur leur sente bordée de quatre murs. Suivant avec tristesse leur funeste destin. Parant leur ignorance d’oripeaux. Et derrière les rides, le sillon des années. Et le souci des jours.

 

 

Qui connaît la pauvreté souveraine au pays essentiel ? Au front des beaux esprits se terre l’âme inculte ! Quelques étreintes accueillantes nous sauvent parfois du naufrage. Et le sourire du monde de nouveau nous enchante. Mais derrière l’espoir, la farce nous ravage. Et nous humons la vérité qui s’éloigne devant nos pas trop volontaires. Blâmant la maigre consolation des hommes qui se penchent vers nous, les yeux ouverts et le cœur ailleurs, songeant sans doute à des malheurs moins lointains. 

 

 

La pendule nous condamne toujours au défilement des aiguilles. Et assassine nos heures. Et nous, malheureux, continuons d’espérer. Entre le souvenir et l’attente. Assis devant l’horloge. Secoués d’impatience et de nostalgie, incapables d’habiter chaque particule du sablier. Insoucieux universels, nous arpentons les heures. Nous occupons le siècle, à la mode de notre temps. Et cet éternel ressassement qui éloigne la paix que le cœur appelle sans fin. Ainsi passe le temps. Et aux jours sombres succèdent les jours clairs où le soleil nous enivre. Et aux jours justes, notre cœur se repose enfin de son labeur coutumier. 

 

 

La gloire oscille toujours entre les fontaines. Et nous renâclons toujours à poser notre regard contre la source. Notre vie durant, nous nous exerçons. Nous nous épuisons à l’âpre labeur de l’Homme. Et à notre mort, le vent dispersera nos cendres. Et tous les visages s’éloigneront, en protégeant leur front de cette poussière. 

 

 

Nulle grâce pour les spectacles du monde. Des jeux ignorants et des mises à mort sur une scène inoffensive. Comme si nous étions les innocents bourreaux de nos jours lointains. Mais l’échafaud ne conduit ni au supplice ni au tombeau. Mais au ciel pourfendeur d’espoir. 

 

 

Nous nous évertuons à bâtir des forteresses de sable. Notre éternité s’étend à quelques décades. Et nous brandissons notre gloire ? Pourquoi faudrait-il mourir d’espérance ? 

 

 

En bordure de ciel, fleurissent (par millions) des carrières d’étoiles empilées où patientent les âmes trop sages. Inintrépides. Il nous faut creuser. Creuser. Car le précipice attend notre saut pour s’inverser. Ainsi toute vie est la vérité qui se creuse. Et nous révèle. 

 

 

La grande affaire est là devant nos yeux. Et sous nos pas. Si proche de notre main qui ne saisit que du sable. Des ombres. Des lumières. Et notre main tremblante qui effleure l’interstice où sommeille notre vrai visage. 

 

 

Quand les cieux s’estompent, les yeux éblouis par le pavé rugueux sur l’ineffable marelle des enfants sages sautant de la terre au ciel, la craie s’efface alors sous la pluie. Et nos pas cherchent leurs traits à la saison des rires. Quand le cœur palpite enfin à l’unisson du cosmos, l’âme hébétée reconnaît sa vérité. Mais dans nos labyrinthes, nul dédale heureux. Des impasses, des façades, des badauds qui geignent, raclent la terre et fracassent les murs pour agripper sous leurs ongles à vif un peu de poussière. 

 

 

Au seuil des masures, aux fenêtres des temples, sur tous les horizons du monde, nulle main tendue. Mais des rires broussailleux et ignares qui éclatent au visage. Et derrière la huée des masques, la peur du miroir nous étreint. Seul, l’écho des déserts répond à notre cri. Et nous invite à fouiller notre chair pour découvrir les mille doigts qui nous relient aux bras qui nous portent, nous réconfortent et encouragent nos pas. Chaque homme avance ainsi sous l’ombre de l’étoile qu’il cherche. Quelque part sous la voûte, voilà notre égarement. Et notre salut. 

 

 

La vie serait-elle donc un rébus dont nous serions l’énigme ? La solution dispersée en nous toujours se creuse. Et l’issue fatale repose entière – toute entière – non dans la question mais dans celui qui la pose. Le plus précieux se tient à notre portée. Mais pour quoi se soustrait-il à notre main, à nos lèvres et à nos yeux ? Pourquoi l’odieux s’ébroue-il sur nos visages ? Ne voyons-nous pas derrière nos masques le radieux s’impatienter du ciel à sa portée ? 

 

 

Le ciel abrite un secret. Une légende peut-être. Un monde englouti qui ne peut disparaître. Une foison d’orchidées pour les sages et les innocents. Un butin d’étoiles qui se tissent en silence depuis la nuit des temps. Et qui éclosent chaque matin à l’aube pour tous les yeux vierges de la terre. 

 

 

L’éternité attend et scrute l’insaisissable dans nos mains. 

 

 

La lumière advient souvent au plus sombre. Déchirant notre souffle qui s’ouvre à l’abîme. Comme une éclaircie sur la peau tremblante du monde. 

 

 

Qui sait qu’une porte à côté de l’horizon attend notre pas ? Et à son seuil, nulle enseigne. Mais un long couloir bordé de chandelles. Un étroit désert de braise et de glace où s’effacent sur les peaux martyres tous signes de distinction. Un espace qu’il faut franchir nu – dépouillé de toutes parures et de tout orgueil – pour accéder au territoire insécable bordé d’invisibles frontières. 

 

 

Les hommes arpentent le monde en quête d’un manuel. En assurant à peine leur survie, claquemurés entre leurs peurs et leur ignorance. Mais il n’y a nulle serrure à la porte. Et nulle porte sur le chemin. Et nul chemin dans le paysage. L’œil doit se promener en toutes contrées. S’arrêter, baguenauder, confesser ses larmes aux prunelles qui lui font face, explorer, découvrir. Ne trouver aucun signe tangible de sa présence. Et en rire jusqu’à l’épuisement. Chaque cœur se disloquera ainsi sous la cognée du vent. Et s’émiettera en pierres. Et sous les ruines, mille cimetières s’évanouiront. Et nous pourrons alors marcher ensemble parmi les fleurs dans des allées d’herbes folles. 

 

 

L’origine des jours n’attend aucun siècle pour éclore. De l’entrave naît toujours le ciel. Que l’on peut déjà entrevoir entre les barreaux. Mais comment défaire ses ailes de cette geôle de glace ? En suivant sa pente. En creusant son sillon. Car le ciel se déniche dans la terre. Et inversement. Le ciel ne peut se trouver en levant les yeux. Mais en les abaissant au plus bas. Alors le ciel s’ouvre et descend. Le cœur s’approfondit et se creuse. Et aussitôt le ciel s’y engouffre. Et l’âme s’élève. Pour enfin vivre à hauteur d’homme. 

 

 

La vigilance demeure notre plus haut rempart. Il nous faut monter sur ces créneaux et s’offrir aux flèches. Et de ce présent naîtra la récompense. Une liberté sans blessure. 

 

 

Au cœur de l’antre se dévoilent les origines qui façonnent le chemin. Et la promesse d’une aube toujours moins épaisse.

 

 

La vérité se manifeste à la chair et à l’esprit de façon spontanée par le corps et le langage. Toute réflexion, toute volonté et toutes méthodes en éloignent. Et en retardent la venue. Mais l’erreur qui n’abrite aucun mensonge est le lieu où naît la vérité en marche. 

 

 

Notre destination : l’oubli et l’effacement. Le terreau des beaux jours. Et l’éternelle découverte du rien. Après tant d’amassements… l’ultime est insaisissable… Au seuil de l’aube sans nom. Quel soleil pourrait briller plus fort ? 

 

 

Le ciel pourrait soupirer de notre aveuglement. Mais il nous aime sans exigence. 

 

 

Au bord des frontières se terre le silence. Et derrière nos abîmes, il attend notre traversée. Le chemin s’initie toujours entre les pierres, petits tertres d’où il faut s’élancer. Mais aucun abîme à parcourir. L’abandon est le seul franchissement. Alors de l’innocence peut naître la candeur du jour. Mais on ne peut rien dire du Tout. Moins que rien, il y a le silence. 

 

 

La terre pourtant s’encombre toujours d’échafaudages et de projets de construction. Mais les yeux s’amusent de cet élan vers le ciel. Le sable est toujours si peu propice aux édifications. Les fêtes pourtant succèdent toujours aux guerres. Mais les batailles deviennent célébration. Et les célébrations des batailles. Et nul ne s’en émeut. Les yeux humides n’ont plus cours. Les sourires vainqueurs comme les visages balafrés participent à toutes les apothéoses. La perfection du monde est à l’œuvre. La famine et les épidémies prolifèrent. La matière est soumise à rude épreuve. Les silhouettes trinquent. Les mains s’agrippent. Les corps se débattent. Mais les âmes ne sont-elles pas libres ? Les blâmes s’estompent. A quoi bon, en effet, protester ? Et condamner les mains innocentes ? Nul ne comprend. Mais la compréhension advient. Et les larmes coulent sans tristesse. L’acquiescement aux circonstances. Seule vérité de l’instant. 

 

 

Se défaire de toutes les plaies du monde n’endiguera jamais l’origine du sang. Et tous les saignements assassins qui nourrissent la terre, cette fange qui alimente des générations de vermines et de cloportes rampant sur les routes en quête d’un plus digne destin. 

 

 

Derrière le dessein des jours, Dieu à l’œuvre qui à travers nous se cherche. En quête de notre reconnaissance. Et qui nous susurre qu’il guette, à travers nos épreuves, un espace de nudité et de dépouillement pour éclaircir un passage et apparaître dans nos pas, nos gestes et sur nos lèvres afin d’éclater au grand jour. 

 

 

Sur le parvis des terres blanches, la nudité s’avère l’unique vêtement de circonstance. 

 

 

La métamorphose à l’œuvre est silencieuse et déroutante. Incommensurable. Révolution perceptive que nul ne peut façonner. Que nul ne peut s’octroyer. Ce sont les mouvements phénoménaux qui cisèlent cette com-préhension. Il n’y a définitivement personne. Le monde est dépeuplé. Hormis ce magma phénoménal aux mille mouvements simultanés. Et cette présence dans laquelle tout prend place. 

 

 

Nos rêves d’azur ne sont rien. Qu’un songe limité dans l’espace que nous sommes. Mirage de tous les escaliers. La corde raide demeure invisible et mystérieuse. Et vers son faîte, on se hisse déjà. 

 

 

Tout itinéraire est un dédale d’impasses. Entre les murs se tient (et de-meure) la vérité. Et seule la vérité peut contenter le cœur de l’Homme. 

 

 

De piège en piège, la lumière captive réapparaît toujours, plus intacte qu’au premier jour. Et si l’on s’égarait par mégarde, le chemin nous offrirait en vérité nos propres pas vers l’essentiel jusque-là ignoré. 

 

 

On n’est jamais qu’en soi-même. Tout est à l’intérieur. Le reste est inaccessible. Et seul l’espace décide des gloires. Et des infortunes. Siège de toute compréhension. 

 

 

Avant que les évènements ne deviennent lisses. Présence ou absence. Tout est contenu. Et qu’importe ce qu’elle contient lorsque l’on penche vers l’écoute. L’œil s’en émerveille sans exigence. Indifférent à tous spectacles. Le monde s’efface alors d’un trait d’irraison. Ou de sagesse. 

 

 

Tout s’émerveille de beauté. Dans la solidité du regard. Et la précarité des yeux. Comme si à la source du silence se tenait un monde secret que nul ne pourrait voir sans se dévêtir. Et au point extrême de la nudité peut alors naître la solitude de l’être. Tête à tête du Soi avec lui-même. Les pensées cessent. Les représentations s’étiolent. Le monde se vide de toutes existences. Le néant se remplit de présence. Ne subsistent que le regard et le sentiment si intangible d’exister. Au-delà de tous les phénomènes, l’être – tant recherché – s’habite à chaque instant davantage. Insaisissable. Monde de silhouettes désossées où l’on cherche encore parfois avec tant de maladresse une âme proche. La proximité d’une âme (vivante). Toujours en vain bien sûr. Le monde se meurt. L’Autre devient invisible. L’Autre s’anéantit. Et ne subsiste que cette solitude si outrancière. Le désert des formes. Et la crainte des mirages parfois. Et si ce regard n’était qu’une hallucination ? 

 

 

Le doute s’étire jusqu’à l’incompréhension. Jusqu’à l’épuisement de l’incompréhension. A quoi bon savoir ? On ignore. On est ce regard si impersonnel qui ne peut ni goûter, ni blâmer ce monde et ses hallucinations. Un regard hors de portée où tout est à sa place. Et demeure sans importance. Une présence hors des siècles qui ne se conquiert qu’avec la grâce de la nudité. Tout est juste. Et tout semble faux. Idées, sentiments, rencontres. Mouvements sans âme. Qu’importe ! Être s’auto-suffit. Avec parfois la nostalgie du personnage qui cherchait en lui et dans la folie du monde quelques récompenses. Quelques compensations à son incomplétude. 

 

 

Extinction de toute quête. De toute question. Monde si peu habité. Et monde si plein. Où le néant pourtant semble si présent. Qui pourrait com-prendre ? Ce si-plein-de-solitude que le monde rejette. Et oublie. 

 

 

On se défait de toutes possibilités. De tous espoirs. De toutes espérances. De tous gains. De toutes pertes. On se défait de toutes caractéristiques. On n’existe plus. Et on existe si pleinement. Avec des attributs que nul ne pourrait comprendre. En vérité, on existe sans attribut. Sans les attributs que s’empresse de revêtir le monde pour combler ce sentiment si faible d’exister. Le rien devient tout. Et cela semble fou. Et ce sentiment même de folie est englouti dans l’être. L’être qui pulvérise toutes les tentatives de le saisir, toutes les tentatives d’y échapper. L’être où le temps n’existe plus. Où les idées – toutes les idées – deviennent caduques. Où l’en-haut est jeté parfois si bas que l’en-bas s’étire de toutes parts. Où le vrai peut être faux et le faux si juste. Où le non-juste devient si vrai et si juste que tous les repères de la raison explosent. L’être où le monde se dissout. L’être qui anéantit et contient toutes choses. L’être, cet indicible regard qui accueille en lui tous les phénomènes. Tous les mouvements. Les non-phénomènes. Et les non-mouvements. L’être dont on ne peut rien dire. Et toutes les tentatives pour le décrire en éloignent. Même si la distance est abolie. L’être si vide qui contient tout. Où tout se déroule en lui. Lui, si immobile et si silencieux qui ni n’approuve ni ne désapprouve. Qui est là. Simplement. Si indifférent et bienveillant à la fois pour nos expériences du monde. Le monde se défait de toutes substances. Et ne reste rien. Hormis ce sentiment d’être. Malgré la ronde incessante des évènements. Des mouvements. Cette énergie fluctuante et mobile qui court partout où règne le manifesté. Et cet être d’arrière-plan où tout se produit sans que rien ne subsiste. Seule permanence. Unique présence dans ces univers fantomatiques. Rien en dehors de ce sentiment d’être ! 

 

 

Eternité, hors du temps. Etreté, hors du monde. La vérité se manifeste ainsi dans sa présence habitée. Comme dans son absence ressentie. Présence nue. Dépouillée de tous désirs. De toutes intentions. Laissant jouer la perfection du monde à l’œuvre. Laissant se défaire l’ailleurs pour être là. Sans rien à offrir. Ni à recevoir. Sans rien à apprendre. Ni à enseigner. Être. Silence. Plénitude. Invitant la célébration à ses heures. Habitant simplement le silence, sans nul hôte nécessaire. Être, rien, l’espace, le monde et le personnage comme un seul (et même) Tout. 

 

 

 

Viatique 

Existe-t-il une route pour ceux qui n’appartiennent au monde et ignorent la destination ? L’herbe foulée sous tes pas pourra-t-elle repousser jusqu’au ciel ? 

 

 

Nulle place en ce monde. Toujours à marcher dans le vent. 

 

 

Ton regard perdu découvre le soleil lointain. Et la nuit passagère. Le ciel d’ici-bas. 

 

 

On aimerait parfois se hisser sur les épaules du destin pour contempler sa chute dans le lointain. Mais la clé sous la voûte s’éloigne toujours au son de nos pas trop volontaires. A l’orée des sens, l’invisible demeure sans accès. Malgré notre rêve d’apaiser notre faim de nudité. 

 

 

Les délices du pire. Voilà où mène notre errance. Quelle charge portons-nous pour cheminer ainsi ? Est-ce le poids des origines ? Quand pourrons-nous couper les racines et allonger notre regard pour porter le ciel en nos mains ? 

 

 

Ni terre ni ciel. De la lumière et des nuages. Des larmes et des lèvres closes. Et parfois un rire sans borne. Infini. 

 

 

Nulle part. Voilà notre origine. Et notre destination. Et nous autres, malheureux, nous nous acharnons à maintenir le cap en chemin. Quelle désorientation ! Le chemin est un dédale de forêts sombres. Et on s’éreinte à la coupe, taillant à la hache jusqu’à l’obscur de nos pas. L’espoir est une ornière où le pas glisse. 

 

 

L’horizon s’ouvre aux mains ouvertes. Nos appuis solitaires, les seules béquilles pour nos pas. Sur cette terre, nul horizon. Et au fond du ciel, nul asile. Mais une échelle à chaque pas. Et toutes les passerelles du chemin. 

 

 

Semelles de vent et bouche ouverte au soleil, un pas encore dans l’abîme et l’autre déjà ruisselant de joie. Sans terre ni ciel. Un pas après l’autre. 

 

 

Le mystère s’efface sur le chemin de pierres. Et l’ailleurs impromis s’envole. Si tu ouvres la porte, la main tremblante et le pas vacillant, tu te perds et tu rejoins l’absolue incertitude, la liberté aux mille horizons. 

 

 

Et si tu fermes la porte, tu rejoins le couloir étroit, ton labyrinthe sans échappée. 

 

 

Nulle brisure des dalles sous le pas léger qui trace sa sente sur les nuages. Mais un ciel resplendissant où brillent la lune et les astres. Où le vent applaudit à chaque foulée, émerveillé de notre égarement dans l’azur qui s’étend jusqu’au-dedans de la terre, au plus noir de l’obscur, illuminant l’incompréhension des paysages. Et de la traversée. 

 

 

Nul besoin de guetteurs sur l’horizon dans une contrée sans conflit ni hostilité. Inutiles le monde agglutiné, l’amassement des lampes et des car-tes, des malles et des trésors pour le voyage. 

 

 

Un feu sans paille. Des vents sans nuage. Des nuages sans pluie. Un ciel sans soleil. Un soleil sans espoir. Un espoir sans crainte. Et des cascades de pleurs éclaboussent tes joues. Et aiguisent ta joie. Mais tu marches encore. Voilà ce que les saisons t’ont appris ! 

 

 

En ton exil, une contrée sauvage, peuplée de songes et de fantômes qu’il te faut apprivoiser à main nue. Le pas mobile. Et le regard flottant alentour. L’œil libéré de l’entrave, posé sur l’espace entre le ciel et la terre enveloppe et traverse toutes formes. Voilà notre unique boussole. 

 

 

Nulle étoile à suivre. Nul ciel à atteindre. Mais de la poussière à éparpiller sous les pas. Pour ouvrir le ciel à la plèbe. Un passé sans patrie. Un avenir sans horizon. Libre d’unir ton pas à l’instant. Le talon sans certitude sur le sol suspendu. 

 

 

Une lune. Et un ciel clair. Voilà notre dédale. Une étoile au loin. Notre nuit ancienne. Et notre avenir ? Sans horizon et le pas joyeux. 

 

 

Dans le creux se dessine la cime. Et parmi les sommets se déniche la source. Et de la source jaillit le chemin, les monts et les vallées, les noces du pas et du paysage où nulle aspérité ne peut écorcher les semelles. Mais quelle âpre ascension pour trouver la justesse à chaque foulée ! 

 

 

Abandonne-toi au mystère. Et tu seras guidé en tous lieux. La déroute est en définitive le seul chemin. L’unique voie de la délivrance. Le monde pourrait nous couper les ailes et nous briser l’échine, le chemin renaîtrait. 

 

 

Dépasse l’audace. Et tu trouveras le vrai courage. Si tu veux t’enterrer, garde-toi des ombres. Qui peut vivre sans chute ni envol ? Sans espoir ni crainte ? Où poser son pas ? A l’exacte place ? Mais en quels lieux ? Tant de mondes se côtoient. 

 

 

Le souci de soi mène toujours aux prunelles alentour. Et le reflet des prunelles à la désillusion. La désillusion à la fouille. Et au cœur de la fosse, que se passe-t-il ? Il nous faut creuser pour connaître la réponse. 

 

 

N’écarte rien. Remplis-toi de tout ce qui se présente. Et tout s’effacera. Ton dénuement sera alors richesse. Invitant tous les possibles dans ta main ouverte. 

 

 

Aie l’audace de te laisser surprendre. D’aller les yeux fermés vers ton enfantement. Ne crains ni les découragements, ni les infortunes. Ni la folie, ni le désespoir. Laisse-toi traverser. Le désencombrement est déjà à l’œuvre. N’aie crainte de te fourvoyer. Au fond des ornières. Au fond des fossés, des ailes t’attendent. Pour t’envoler vers le fol azur qui s’impatiente de ta venue. 

 

 

Des pas trop lourds sur la terre. Ainsi marchent les hommes dans leur sillon. Croyant suivre l’azur derrière leur horizon. Espérant l’atteindre. Et le reculant toujours. L’azur survient par mégarde. Il ne peut se dévoiler aux prunelles laborieuses et avisées, aux pas lourds et geignards. Il se révèle à ceux qui se sont délestés jusqu’à l’os. N’épargnant ni leur chair. Ni leur âme. Allant jusqu’à froisser tout espoir de lumière et qui avancent tremblant dans le noir, effrayés de tant folie, poussés et guidés à chaque pas par une folle nécessité… errant ici et là sans repère, sans certitude, sans identité ni destination. Rien. Et libres jusqu’à l’ivresse. 

 

 

Avant d’entrer dans la grande demeure, tout doit-il voler en éclat ? La porte serait-elle donc si large et si étroite, si proche et si lointaine pour notre œil rivé à son seuil ? Comment la franchir ? Serions-nous donc le passeur, la porte, le passage, et l’espace alentour ? 

 

 

La grande âme du monde s’ouvre à ta besace. Et la voûte étoilée invite tes pas au sentier éternel. Prends garde en chemin de ne rien amasser. Ne cherche le mystère de tes ailes. Mais allège ton pas. Démunis-toi du connu. Traverse incertitudes, doutes et effarement. Et derrière les peurs inébranlables de l’effacement surgira le territoire. 

 

 

Laisse-toi apprivoiser. Submerger. L’enfantement et l’évidence sont déjà à l’œuvre. Devant la sagesse millénaire et les paroles ancestrales de ton peuple, nul envol possible. La maladresse prend toujours racine à l’ombre des êtres. Et toutes les impasses y fleurissent. Regagne donc le désert. Et attends l’élan que t’offrira le ciel. Il ne s’expose qu’aux marcheurs solitaires et sans repère. Perdus déjà à eux-mêmes. 

 

 

N’imite jamais les sages. Regarde-toi. Et chemine en ta compagnie. Sans destinée précise, les pas découvrent la direction. Sans intention, les gestes deviennent justes. 

 

 

Oublie les promesses de l’azur. Néglige les empreintes que tu t’es efforcé de conserver. Ôte toutes tes armures. Et marche nu. Un jour, la vérité se tiendra dans tes pas. 

 

 

Le réconfort advient sans prémices. Au seuil de l’abandon, poursuis ta marche. Réclame ton dû de tendresse et d’alcool. Et pars. Abandonne tes parcelles et tes barricades. Tes terres infertiles. Délaisse tes fauves et tes molosses carnassiers, gardiens des temples d’antan. Oublie les joutes d’autrefois. Et les querelles où tu excellais. Oublie l’amertume. Néglige les accaparements. N’engrange que les forces du vent. Et vas. Libre, tu seras. 

 

 

Abandonne les mains à leurs supplications. Abandonne les visages à leurs grimaces. Sois digne sous l’averse. Et honore les chemins que tes pieds nus traversent. Ferme les yeux aux jours abondants. Oublie les escaliers de la gloire. Et contemple tes pas sur le sable. Tes empreintes dans le désert. Ne juge pas la hauteur de la dune qui te fait face. Avance un pied après l’autre sans te soucier des oasis et des palmeraies. Des caravaniers criards dans les souks. Néglige leurs marchandises. Redresse ton ossature. Tu habites déjà le ciel. Et chaque maison sera bientôt ton foyer. Ne néglige aucun bagage. Pars avec ce que tu es. Le voyage œuvrera à ton délestage. 

 

 

Les circonstances nous honorent. Toujours. Nous invitent à leurs exigences. On a beau détourner le regard. Si l’on ne s’y soumet, elles insistent. Persistent jusqu’à nous soumettre à l’obéissance. 

 

 

Allège ta mémoire. Et tu rendras ton pas plus léger. Oublie les empreintes. Et les plaies ciselées par les circonstances. Abdique la mémoire. Aiguise l’aisance de toute incertitude jusqu’au seuil de l’émerveillement. Entends le cri du destin qui t’appelle. Et vas. Le cœur sans crainte ni chamade. Poursuis l’œuvre qui naîtra entre tes mains. N’écarte rien de la sente. Poursuis l’accueil jusqu’à la désespérance. Et tu franchiras le territoire où la joie est souveraine. 

 

 

Au-dedans de soi demeure la matrice des matrices. N’en force pas la porte. Mais laisse-la s’ouvrir à tes pas. Oublie la consistance du regard. La cohérence des pas. La solidité du monde. Et abandonne-toi au chemin qui scellera la victoire sur toutes les débâcles. Défais l’abîme de tes pieds écorchés. Et tu fouleras le territoire. 

 

 

Renonce à toute prétention. A toute intention. Seules les circonstances ordonnent. Et tu verras tes gestes jaillir de la situation. Déglutis ton espérance. Ou éructe-la ! Et avance sans crainte. L’immobilité au bord de tous les chemins te guidera. Et égayera ton pas. 

 

 

Le mystère si fécond en énigmes. En questions. Et le chemin des réponses si sinueux. Nous usons nos semelles à toute raison. Sillonnant hagards le dernier tronçon de la confiance et de l’errance. Au seuil précis de la destination. Qu’importe alors que nous y entrions ! Qu’importe, la direction. Déjà l’immobilité. La volubilité des semelles. L’effervescence des pas. En haut. En bas. Au-dedans et au dehors. Les excès et les retraits. Les circonvolutions. Les angles trop droits. La course. L’arrêt. Et le départ comme lieu d’arrivée. Et la marche. Le rythme. Et le souffle. Le regard qui écoute et unit. Désagrège les points. Qui deviennent symbole. Métaphore. Sentence. Semence. Pagaille. Ordre préétabli. Démantèlement. Réorganisation. Connivence. Complicité. Duplicité parfois. Accord enfin. Et réconciliation. 

 

 

Pourquoi s’enorgueillir de ses traces ? Qui en ce monde entend l’appel du vent ? La vérité brille-t-elle derrière nos prunelles ? Le regard a-t-il besoin de silence ? Peut-on incarner l’espace ? La paix se joue-t-elle de tout combat ? Existe-il une main dans le ciel (à portée de tous) ? Qui rencontre-t-on dans la solitude ? L’Absolu s’apprivoise-t-il ? L’innocence n’appartient-elle qu’aux gestes justes ? La solitude peut-elle s’habiter ? Quel œil nous observe quand nous regardons ? Le monde peut-il dérouter ? A qui confier son pas ? Y a-t-il un socle sur lequel s’appuyer ? Le chemin a-t-il un sens ? Comment se dévêtir jusqu’à l’os ? Qui aime-t-on derrière ceux qu’on aime ? La liberté se conquiert-elle à mains nues ? Le monde est-il une illusion ? Quel écran nous sépare du monde ? Le ciel est-il toujours hors de portée ? Quel bagage permet-il d’être soi-même ? 

 

 

Tant de traversées rieuses. D’âpres saisons. De déserts. Et de sols chargés de passants. Tant de pas harassants. De soleils inhabités. De larmes versées. D’horizons parcourus. Et de bouches agrippées. Tant de mains tendues. De poings serrés. Et la danse incessante des pas. Cette danse s’arrêtera-t-elle un jour… et pourras-tu trouver ton vrai visage avant le terme du voyage ? Embrasser Ses lèvres cachées dans les replis de l’azur ? 

 

 

Tant de visages. Et de supplices émiettés. Tant de rivages. Et de contrées. De pas hébétés sous l’averse. De rires gorgés de soleil. Tant de ciels parcourus. D’égarements et d’impasses. D’averses et de saisons froides. Tant de silence. Et d’espace. D’amassements et d’encombrements. Reconnaîtras-tu Son sourire parmi les silhouettes sans grâce qui s’affolent au seuil de l’abîme ? Dans quel horizon as-tu dissimulé ton mystère ? 

 

 

Regarde l’obscur. De tes pas. De tes gestes. Et demande-toi : quelle ombre pourrait m’inviter à la lumière ? Marche sans t’attarder sur ton passé. Avale la sente sans un regard pour les paysages parcourus. Ta seule empreinte est ton pas (présent) qui s’efface déjà. 

 

 

Seules les circonstances façonnent le chemin. Et tes nécessités, l’itinéraire. Le reste n’est que paysages. Décor pour le pas. Ne t’attarde sur aucune silhouette. Soulève-les d’un regard. Et poursuis ton errance. Le vent sera ton seul guide. 

 

 

Efface-toi jusqu’à la disparition pour t’emplir de singularité universelle. Alors tu seras toi-même. Désencombre-toi. Et fais-Lui place. Il n’est d’autre alternative. Mais inutile de précipiter la désabondance. Elle adviendra à l’heure juste. Aussi laisse agir et ne te soumets qu’aux nécessités de l’instant. Sois (simplement) à l’écoute de ce qui surgit au gré des circonstances. Et la destination s’offrira. 

 

 

Nulle rive à atteindre. Nul territoire à conquérir. Nul ordre à légitimer. Mais un espace à accueillir. Et se laisser désencombrer. Renoncer au désir même de nudité. 

 

 

A la saison du désamour, ne te précipite vers ton refuge. Tes allées charbonneuses. Tes contrées scintillantes. Fais face de toutes tes lèvres. Et le baiser te sera donné. 

 

 

Pourquoi ensommeilles-tu les anges qui frôlent ton regard ? Et pourquoi t’égayes-tu des tristes masques qui te dévisagent ? La terre se couvre de mirages quand tu implores le ciel. Emiette tes grimaces. Et la grâce te sera accordée. 

 

 

Ne pressens-tu pas le manque qu’il te faudra combler à mains nues ? Oublie tout savoir. Renonce à connaître. Egare-toi. Le trésor est à portée de doigts. 

 

 

La mère de tous tes supplices est ta prétention. Endosse tous les riens jusqu’à la nudité. Marche sans espoir d’envol. Et tu découvriras le ciel au fond de la fange. Dans la boue où tu enlises tes pas. 

 

 

Mille gestes ne pourront te sauver de ton désarroi. Mais un regard saura t’éclairer. Ne clame ton innocence. Ecoute et deviens silence. 

 

 

Ce qui t’éconduit des sommets et te porte au plus bas te livre à toi-même. Et cette offrande te révèle le sens de toutes ascensions. 

 

 

Ne juge point les hommes à ce qu’ils font. Ne juge point les hommes à ce qu’ils sont. Qu’ont-ils demandé à Dieu pour exister ? Le destin se charge de le leur dicter. Innocents aux yeux affamés et aux mains toujours vides. 

 

 

Ne te méprends de frontières. Dévisage l’impossible. L’éternité t’attend, toi qui as l’audace de flétrir l’instant. Toi qui cherches le ciel avec tant de peine, laisse-le en paix. Marche sans t’en soucier. Il descendra au faîte de ton insouciance. 

 

 

Dans le corps un trésor frémissant attend la clé que tu cherches (partout) de tes mains malhabiles. Abandonne le faire. Déleste-toi des identités. Fais face à l’insupportable nudité. A l’inconfort de ne rien être. Laisse le rien tout recouvrir. Draper d’un linceul toutes les épopées. Et tu verras briller au fond de ton cœur ton vrai visage. Ta seule réalité. Alors tu pourras reprendre le faire et l’habiller des multiples masques qu’imposeront les situations. Mais tu auras suffisamment fréquenté la peur et la joie, regardé dans les yeux la vérité pour t’en amuser et accueillir ce qui se présentera. Si les formes t’envoûtent encore, entre dans la danse. Et tournoie. Jusqu’à la disparition du centre. Et tu verras l’espace s’ouvrir. 

 

 

Tu n’es pas de ce monde. Et où que tu ailles, tes pas resteront insatisfaits. Habite seulement le lieu d’où tu viens et les contrées te seront égales. Va et demeure en toi-même. Le monde bientôt deviendra tien. 

 

 

Laisse tes montres et tes chronomètres, ton réveil et tes horloges dont les aiguilles t’endorment. Reste démuni face au temps. Présent à la misère de tes heures. Apprends à te soumettre à tous les défilements, le cil battant ou la paupière close, et tu déchireras l’espace plane qui t’encercle. Laisse-toi anéantir, engloutir. Et tu découvriras la rosace éternelle. 

 

 

Tu as la nostalgie de l’unité et de l’éternité, de la joie et de la paix. Et tu les cherches désespérément à travers les mille pas et les mille gestes que tu poses, chaque jour, sur le chemin. Mais laisse libre ton pantin, fruit de mille conditionnements. Ne le torture pas de ta volonté. Ne lui impose aucune direction. Laisse-le se mouvoir selon sa sensibilité et ses prédispositions. Au gré des circonstances. Laisse-le libre et tu en seras libéré. Laisse-le imposer ses pas. Et tu seras libre du chemin emprunté. 

 

 

Tout ce qui existe en ce monde est tien. Aucune parcelle ne peut échapper à ta gloire. A ton règne. A ta souveraineté. Ecoute et laisse-toi mener. Où que tu ailles, tu seras chez toi. 

 

 

Ne te soumets aux diktats des puzzles. Aucune pièce manquante à ton jeu. Tiens-toi à l’exacte place de l’absence de volonté et de la présence impersonnelle. Et écoute. Ce qui surgira donnera la direction – invitera tous les possibles à ton pas. 

 

 

Laisse mourir le compagnon indigne de tes jours. Inutile de t’y attacher plus que nécessaire. Ses pas désespérés t’ont mené jusqu’ici. A présent, quitte-le et ne te retourne pas. 

 

 

On ne peut se fier à rien. Ni à personne. Aucun état, aucun être, aucune situation, aucune ressource, aucune capacité. Aucun espoir. Rien n’est en mesure de nous aider. Il n’y a aucune garantie. Et de ce sentiment d’extrême vulnérabilité où nous plonge cette absence totale peut alors naître la puissance de l’être. Et le sentiment d’invulnérabilité, d’innocence et de plénitude qu’il procure indépendamment de tout contenu phénoménal. 

 

 

L’essentiel ne peut être exprimé. Il se réalise. Et se vit. Tout – tous les phénomènes – doit être vu du point de vue de la compréhension. Et de sa maturation. Et admettre son mystère. Le laisser agir. Et s’y abandonner. 

 

 

Ces orgies de temps où tu ne t’appartiens pas. Absorbé par les phénomènes. Captif d’un monde imaginaire. A la périphérie de toi-même, tu erres. Pour te distraire du vide que tu es. Incapable encore de supporter le rien, tu t’agites en vain. 

 

 

Quand naîtra le désintérêt de l’abondance (et du remplissage), tu plongeras au-dedans. Remonteras en toi-même. Et en tes profondeurs, tu réaliseras l’être, espace d’accueil de tous les phénomènes. Afin de t’habiter pleinement. 

 

 

Demeure au-dedans. A la source même du regard. Et tu sauras qui crée le monde. Laisse libres toutes choses. Observe leurs mouvements incessants. Tu es ce regard où tout prend place. Tu es l’être. Lieu permanent de l’attention silencieuse. Et de la paix. Tu n’es pas ce qui se meurt. Tu es ce qu’il reste lorsque tout a disparu. 

 

 

Assieds-toi dans l’innocence et le silence. Libre de tes repères et tes références habituels. Et regarde la puissance et la fragilité des phénomènes du monde (manifesté). Regarde comme toutes les formes s’emploient les unes les autres à survivre. Prends note de leurs stratégies. Observe leurs collisions, leurs collusions et leurs déformations incessantes ignorant qu’elles sont un seul et même corps mû par l’énergie, soumis aux lois du jeu, de la nécessité et de la célébration. Et au mûrissement de la compréhension. 

 

 

Eclairé par la seule présence de l’attention. Remonte le regard jusqu’à son origine. Et tu trouveras l’espace que tu n’as jamais quitté. Tu t’étais seulement éloigné à sa périphérie, attiré et absorbé par les objets que tu croyais en dehors de toi-même. Mais tu comprendras que c’est toi seul qui les éclairais et leur donnais vie. Tu es ce regard et tout ce qu’il éclaire. 

 

 

Exilé à la périphérie, tu végètes. Et te dessèches. Il faut te laisser mourir d’ennui et de nostalgie avant de renaître à toi-même. Au cœur de l’être. Au centre de l’espace non localisable. L’attention un instant se distrait, absorbée par le lointain et l’imaginaire. Laissons-la s’égarer. Se perdre. Elle reviendra vers son centre. Sa source. Sa demeure inaltérable pourvu qu’on ne la soumette pas au diktat de la volonté. Pourvu qu’on la laisse libre d’obéir à son propre mouvement. 

 

 

Enracine ton regard à la source. Habite-la sans trace ni attache. Libre de toute volonté d’y demeurer. Et tu seras indifférent aux cours des rivières. Le regard ne s’atteint pas. Il s’habite quand il s’est désencombré de l’inessentiel. Le superflu alors te quitte. Et ne reste rien. Et ce rien est le dernier pas vers le plein – la plénitude – que tu cherchais vainement à atteindre par l’accumulation de l’accessoire. 

 

 

Laisse s’éteindre les bruits. Les distractions et les désirs. Le silence sera le dernier invité. Plus tu te délestes, plus tu jouis de l’être. Mais inutile de renoncer, il suffit d’attendre que tout se détache. Alors l’être occupe tout l’espace. Imperturbé. Imperturbable. Souverain. Retrouvant le fief que l’on s’était malencontreusement octroyé. 

 

 

Aucun frère ne peut te sauver de toi-même. Mais le monde – dépeuplé des hommes – peut te guérir. Seul(e) en ta compagnie, vois-tu qui tu es ? Demeure seul suffisamment longtemps. Et apprends à te connaître. Vois comment tu fonctionnes. Comment tu regardes, observes, apprends, raisonnes. Vois comment tu te parles. Vois ce qui t’attire, te révulse. Vois comment tu réagis. Observe ton propre univers. De quoi il se compose. Note ce qui t’est essentiel. Ce qui te semble superflu. Entreprends ce long voyage. En-gage-toi. Et tu sauras qui tu es. La vérité se fera jour. 

 

 

Ne cherche à comprendre par les mots et les images. Délaisse les concepts. N’engrange aucune connaissance indirecte (ou de seconde main). Découvre et apprends par toi-même. Défais-toi des maîtres et des enseignants. Sois le premier homme. Ce qui est vrai est ce qui est ressenti. Rythmes, vibrations, résonances. Le reste est fiction. Imageries. 

 

 

Pas de chemin. Pas de départ. Pas d’arrivée. Nulle part où aller. Nulle part où rester. La seule demeure est l’être. 

 

 

Rien à chercher. Rien à trouver. Rien à apprendre. Mais un regard et une écoute impersonnels à ressentir. Et à habiter. Pourquoi te caches-tu derrière le visage que tu crois avoir ? Débusque-toi. Et tu verras la supercherie. 

 

29 novembre 2017

Carnet n°34 Pilori

Poésie / 2009 / Hors catégorie

 

 

Renversement

 

Une tristesse passagère

Le passage éternel

Le passage qui demeure

Long couloir aux portes interdites

 

Trouées d’éternité qui succombent

La joie rongée par la nuit

L’avenir hors d’atteinte

Et l’abîme qui enfonce

 

La noirceur déchaînée

Percée d’une volée de souffrances

Emportée par les vagues

La douleur se resserre

 

Prisonnier de l’âme écartelée

Où cinglent les écueils

 

La vie ressassée

L’amer déluge

Les jours qui sombrent

Et l’archipel englouti

  

Au loin l’horizon des Bermudes

Le passé ruiné

Les paysages sans avenir

Et l’obscur qui appelle

 

Le cœur qui s’émiette

L’intervalle se resserre

L’âme à vif lentement s’éteint

 

La vie s’essouffle

Et le long murmure de la mort

 

Et puis le saut

Inévitable

Et la porte

Inaccessible

Mystérieuse

 

Et puis

Un jour, plus tard,

Quand s’éteignent les cendres

Renaît à nouveau le jour

Demain au loin qui s’approche

 

Plus tard

La vie encore

 

 

Homicides

 

Le cœur empaillé

Et l’être balbutiant

Agrippés au naufrage

 

Englués sur la scène

Glissant aux coudes à coudes

Dans les guerres sournoises

 

Frappant sans honte

La faiblesse alentour

 

Mentant sans crainte

Egorgeant sans haine

Arrachant les fils

Des amours souterraines

 

 

 

 

Ornière

 

Vies de plomb

Sous le couvercle des jours

Aux jours comptés

Egrainent les heures

 

Âmes confinées

Aux chiches ambitions

Dans leur sillon s’épuisent

 

Marchent sans entrain

Vers la malle ténébreuse

Le tombeau éternel

 

 

Lointains magnifiques

 

Là-bas, au loin

En d’autres terres

Deux mondes

Côte à côte

L’opulence outrancière

Et le nécessaire décharné

 

De l’odieuse géographie

Sans intersection

A l’abject des routes

 

Les corps alanguis sur l’étendue

Et les tignasses encrassées

Sur les épaules courbées

  

L’azur des vagues

Et le gris des jours

Sur l’ocre de la piste

 

La caresse du vent

Sur la peau halée

Et la sueur sous l’astre écrasant

Ruisselant sur les torses

 

Les masures misérables

Où vivent la fange des peuples

A proximité des luxueux carrés

Aux carrefours innombrables

Où s’empresse l’impatience des voyageurs

 

Lointains magnifiques

Peuplés d’autochtones

Territoires hégémoniques

Colonisés de panses opulentes

Où règnent

La loi de l’ouest

Et l’espèce du ponant

 

 

Servitude

 

Le sang de la terre

Ses cargaisons d’immondices

Les formes décimées

Les paysages exsangues

 

Entrailles, horizons

Pliant sous le joug de l’humanité

 

Hommes en ordre de marche

Avançant vers le progrès

A pas assuré

 

 

 

 

Silhouettes

 

Traces infimes

Gloires éphémères

Destins fugaces

 

Oeuvres des ombres

Des sombres guerriers

Rejoignant la sente millénaire

Où s’enlisent les hommes

Depuis le commencement des siècles

 

 

Affaissement

 

Excès d’abîme

Songes creux

Aux échos sans agonie

Inondant la chair fragile

Resserrant la matière

Irradiant l’absurdité des sens

Refermant l’épais couvercle

Sur le sombre cloître des hémisphères

 

 

Ventres macabres

 

Ventres macabres

Eventrant la terre sombre

Exploitant la sueur des Hommes

Assassinant l’espoir

Et les espèces contingentes

 

Jouissant de l’infamie

Perchés sur les crêtes nuageuses

Se pavanant sur toutes les patries

Contemplant le cœur fier et la panse repue

Leurs œuvres arrogantes

  

Ventres macabres

A la tête d’escadrons sournois

Répandant dans la nuit

Leurs féroces batailles

 

Petits soldats

A la solde inconsciente

Glorieux généraux

De l’armée triomphale

Soupesant l’or et l’infortune

Avilissant depuis la naissance du monde

La dignité de l’Homme.

 

 

Pilori

 

Au pilori

Les heures sans gloire

Les temps acculés

Les saisons crépusculaires

Et les jours clairs

 

Au pilori

Les pourfendeurs de vertu

Les conquérants débraillés

Les pornographes tapageurs

Et les chastes esprits

 

Au pilori

Les fêtes orgiaques

La folie des banquets

L’extravagance des palais

Et l’austérité des cellules

 

Au pilori

L’empire des conquêtes

L’épaisseur numéraire

Les finances dépravées

Et la pensée janséniste

  

Au pilori

Les fronts querelleurs

Les batailles rangées

La vindicte populeuse

Et la paix des peuples

 

Au pilori

Le livre couronné

Les pensées éclairées

Les doctes aréopages

Et l’ignorance déployée

 

Criminels

Dans sa fange

A sa pointe

Et dans l’intervalle

 

Au pilori

Crie le peuple

 

 

Fureur

 

Déferlantes assassines

Oublieuses du passé

Etreignant l’âme soumise

Crachant leur fiel à la ronde

 

Blessant la chair

Creusant la faille

Ouvrant la béance recouverte

 

Magma aux poings fermés

Eructant du fond des abysses

Ebranlant le sol alentour

Meurtrissant les visages familiers

 

Désastre à la face hideuse

Embrasant la terre

De ses poussées convulsives

 

Forçant les portes

Recouvrant le ciel

Asphyxiant l’espérance

 

Aux derniers souffles du cataclysme

Longues heures d’agonie

Parmi les cendres

 

Où gisent côte à côte

Sous la terre brûlée

Le bourreau

Les visages sinistrés

Victimes de l’infamie

Regardant l’horizon exsangue

Où brille le soleil noir

 

 

 

 

Sous le soleil

 

Sous l’ondée des jours

L’étendue rocailleuse

Dans la chaleur des nuits

Les âmes pétrifiées

 

Derrière la blancheur des rires

Les blessures enfermées

Le désespoir contenu

 

Derrière les malles débordantes

Les cœurs indigents

 

Sous le fard des paupières

La lourde coulée du sablier

Derrière les bouches écarlates

Les passions livides

Et les corps sans ferveur

 

Dans l’éclat des cœurs

L’appel sans écho

Sous le tumulte des corps

La flamme obsédante

Dans le lit conjugal

Les devoirs exilés

 

Sous les bruits des jours

Le silence paresseux

 

Derrière l’homme sans faille

Les tremblements de l’enfant

Sous l’affable des mots

La furie enchaînée

Sous le ciel d’été

Les mornes nuages

Les jours moroses

 

Sous le soleil

Sans surprise

La vanité et le mensonge

Où brille la cruelle ignorance

 

 

 

Labeur

 

Sur les dalles des jours

Les pas harassés

Les semelles griffant la poussière

 

Les têtes lasses

Secouées par les ornières

Guidées par l’appel des foules

 

Les épaules basses

Heurtant les corps alentour

 

Les membres fourbus

Se pressant sans hâte

Vers l’odieux des jours

 

Les mains machinales

Saluant les visages indifférents

  

Les gestes sans vigueur

S’emparant des tâches

Occupant les heures

 

A marche du temps forcé

L’œuvre des aiguilles égrenant

Les 1000 mouvements ressassés

Dans l’hémicycle du cadran

S’exécute la besogne

 

Les mines défaites

A l’issue du labeur

Franchissant les portiques

Les yeux hagards

Reflétant le vide des heures

Traînent sur les dalles noires

Quittent le bagne des jours

A la lueur des réverbères

A l’heure du repos vespéral

Retrouvent l’air maussade et résigné

Le chemin des chaumières

 

 

Aube éternelle

 

A l’aube décharnée

Les passagers hagards

Sur les quais déserts

Contemplent leur ombre

Qui s’étire

 

Attendent les convois d’abondance

Qui les mèneront vers la nuit sans fin

Se ruent sur les passages

Aux abords étroits

S’installent

A leur place sans avenir

Patientent

Regardent défiler les heures

Par la vitre les paysages sans surprise

Descendent pressés

Se bousculent

Déferlent sur la ville endormie

Œuvrent ensommeillés

Au défilé des jours immuables

 

Horaire

 

Passant immobile

Au trajet minuté

Aligne les aiguilles

Dans le bric-à-brac des heures

Crainte

 

Promeneur apeuré

Soupèse la menace

Qui environne

Qui assaille

De toute part

Déambule anxieux

Au cœur des paysages

Asservi au regard

 

 

Opulence

 

Jours fastes

Aux heures lasses

Où les corps emmaillotés

Les esprit empâtés

Se repaissent

Jusqu’à l’écœurement

De l’ordinaire abondance

Ensommeillant les jours

Jusqu’au couchant

  

Installant la nuit

Voilant plus obscurément la sente

Jusqu’à l’aube frugale

 

 

 

Langueur

 

Terres ensommeillées

De trop d’abondance

Paralysant les âmes repues et paresseuses

Sur le frugal chemin

 

 

 

 

Lutte

 

Inflexible bataillon

Marchant le pas martial

Vers l’immonde

Et la barbarie

Saluant l’honneur ancestral

Les martyrs sans patrie

Les visages anonymes

Défilant en rang

Vers les tranchées

Avançant sans effroi

Le casque tremblant

Vers l’hostile

 

Point de mire

Dans la visée sans gloire

A bataille rangée

 

Parés à anéantir le discordant

Envahir la plaine

Sans pitié pour les visages innocents

Abreuvés du sang de leurs frères

De leurs pères

Marchant sous les feuilles pourpres

Dispersant la poussière des morts

Tâches écarlates

Aux guêtres endeuillées

Ensanglantant le sol

Et les pas des vivants.

 

 

 

Dirigeants

 

Monarques

Au cœur livide

A l’âme engoncée

Dévorant la face du monde

 

Funestes souverains

A l’ambition effilée

Asservissant à leur botte

Les peuples ignorants.

 

 

 

Cadres

 

Habits de béton

Aux interstices flasques

Casque sous le veston

Aux boutons scélérats

Vêtus pour la parade

En grand habit d’apparat

Les marionnettes s’impatientent

 

En scène s’élancent

Les gestes brusques et saccadés

Sous la cuirasse

Aiguisent leur lame

Sous leur complet

Affrontent leur sourire

Opinent du chef

Devant la hiérarchie

Ligotent sans merci la concurrence

Empilent les tâches victorieuses

  

Ecartés des batailles

Dans les coulisses

Hors cadre

Achèvent la représentation

Deviennent ombres lasses

Pantins sans ficelle

Pantomimes transparents

Que l’on couche dans le coffre

Du funeste magicien

 

 

Acide

 

Nuages d’aigreur

Aux parfums tenaces

 

Déversant leur fût corrosif

Sans discernement

Vitriolant la face du monde

 

Eparpillés par le vent

Dévalant les pentes

Où poussent les hommes

Eclairés par les joies du temps

 

S’abattant en lourdes larmes

Sur les terres aux mille soleils

Déracinant la fortune

Nichée au creux des crevasses

 

Courant vers le centre

Des terres arides

Où brille l’horizon noir

Au cœur sauvage

A l’acrimonie indemne

Sur le sol impénétrable

Où s’épuisent les rayons de l’astre

 

 

 

Rétractation végétale

 

Monde aux pétales fanés

Qui sous le ciel se resserre

Comme une fleur asséchée

 

 

Décideurs

 

Défricheurs d’horizons

Au doigt funeste

Bâtisseurs de gloire

A l’œil rassurant

Amis des peuples

Au poing ouvert

Ecrasant l’espoir

Sous leur bottes

Asséchant le monde

Flétrissant le ciel à venir

Pour l’éternité

 

 

 

Guerres

 

Les ruines aux rides crénelées

Perchées sur l’horizon

Vestiges des combats d’antan

Du sang répandu sur la plaine

 

Hier par le regard présent

Sans effet sur nos jours

 

Histoires lointaines

Aux survivances éternelles

Echos des époques ancestrales

Souillant d’autres territoires

Abreuvant la terre

De sa funeste cargaison

  

Fureur contemporaine

A l’abri des bunkers de verre

Aux canons agressifs

Pointés sur le peuple

 

Divisions à l’uniforme

En ordre de marche

Dispersées sur les esplanades

Livrées au combat

Derrière la vitre

L’écran abyssal

Aux signes énigmatiques

 

Guerre impérissable

Livrant leur médaille glorieuse

Au cercle galonné

Aux habitués des mess

Aux costumes croisés

Et l’arme sanglante

Aux mains laborieuses

Sacrifiées à la rente

L’œuvre indestructible

Des assassins d’éternité

 

 

 

Sueur froide

 

Toxique chaleur

Eblouissant les sens

 

Braise à l’odeur de souffre

Enflammant les corps

 

Empoignant la chair

Exhortant l’emboîtement

 

Les furtives secousses

A l’immortelle visée

 

Eructer par l’étroit sillon

La sève sauvage

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