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LES CARNETS METAPHYSIQUES & SPIRITUELS

A PROPOS

La quête de sens
Le passage vers l’impersonnel
L’exploration de l’être

L’intégration à la présence


 

CARNETS PUBLIES

L'expérience du monde 
Récit (1997-1999)

Solitudes 
Récit (2001)

Le petit chercheur Livre 1  
Conte (2004)

Le petit chercheur Livre 2  
Conte (2004)

Le petit chercheur Livre 3  
Conte (2004)

Quêteur de sens  
Essai anthologique (2005)

Traversée commune  
Livre expérimental (2007)

Traversée commune Livre 1  
Livre expérimental (2007)

Traversée commune Livre 2  
Livre expérimental (2007)

Traversée commune Livre 3  
Livre expérimental (2007)

Traversée commune Livre 4  
Livre expérimental (2007)

Traversée commune Livre 5  
Livre expérimental (2007)

Traversée commune Livre 6  
Livre expérimental (2007)

Traversée commune Livre 7  
Livre expérimental (2007)

Traversée commune Livre 8  
Livre expérimental (2007)

Traversée commune Livre 9  
Livre expérimental (2007)

Traversée commune Livre 10  
Livre expérimental (2007)

Tourbillon(s) 
Journal & récit (2008-2013)

Le goût d'autre chose 
Journal (2013-2016)

Un homme simple et sage 
Récit (2014)

Une âme sensible Vol 1  
Journal (2016-2019)

Une âme sensible Vol 2 
Journal (2016-2019)

Entre le rêve, le monde... Vol 1  
Journal (2019-2020)

Entre le rêve, le monde... Vol 2  
Journal (2019-2020)

Quelque chose du sang...  
Journal (2020-2021)

En plein cœur Vol 1 
Journal (2021-2022)

En plein cœur Vol 2 
Journal (2021-2022)

En plein cœur Vol 3 
Journal (2021-2022)

Si près de nos lèvres... Vol 1 
Journal (2022-2023)

Si près de nos lèvres... Vol 2 
Journal (2022-2023)

Si près de nos lèvres... Vol 3 
Journal (2022-2023)

Si près de nos lèvres... Vol 4 
Journal (2022-2023)

Vie d'un ermite itinérant Vol 1 
Récit (2023)

Vie d'un ermite itinérant Vol 2  
Récit (2023)

Une destinée sans certitude Vol 1 
Journal (2023-2024)

Une destinée sans certitude Vol 2 
Journal (2023-2024)

Entre Dieu et la pierre Vol 1
Journal (2024-2025)

Entre Dieu et la pierre Vol 2
Journal (2024-2025)

Entre Dieu et la pierre Vol 3
Journal (2024-2025)

Entre Dieu et la pierre Vol 4
Journal (2024-2025)

Quelques jours... Vol 1  
Journal (2025)

Quelques jours... Vol 2  
Journal (2025)

Quelques jours... Vol 3  
Journal (2025)

Quelques jours... Vol 4  
Journal (2025)

En son for intérieur Vol 1 partie 1
Journal (2025)

En son for intérieur Vol 1 partie 2
Journal (2025)

En son for intérieur Vol 2 partie 1
Journal (2025-2026)

En son for intérieur Vol 2 partie 2
Journal (2025-2026)

 

CARNETS BRUTS

Carnet n°1
L’innocence bafouée

Récit / 1997 / La quête de sens

Carnet n°2
Le naïf

Fiction / 1998 / La quête de sens

Carnet n°3
Une traversée du monde

Journal / 1999 / La quête de sens

Carnet n°4
Le marionnettiste

Fiction / 2000 / La quête de sens

Carnet n°5
Un Robinson moderne

Récit / 2001 / La quête de sens

Carnet n°6
Une chienne de vie

Fiction jeunesse / 2002/ Hors catégorie

Carnet n°7
Pensées vagabondes

Recueil / 2003 / La quête de sens

Carnet n°8
Le voyage clandestin

Récit jeunesse / 2004 / Hors catégorie

Carnet n°9
Le petit chercheur Livre 1

Conte / 2004 / La quête de sens

Carnet n°10
Le petit chercheur Livre 2

Conte / 2004 / La quête de sens

Carnet n°11 
Le petit chercheur Livre 3

Conte / 2004 / La quête de sens

Carnet n°12
Autoportrait aux visages

Récit / 2005 / La quête de sens

Carnet n°13
Quêteur de sens

Recueil / 2005 / La quête de sens

Carnet n°14
Enchaînements

Récit / 2006 / Hors catégorie

Carnet n°15
Regards croisés

Pensées et photographies / 2006 / Hors catégorie

Carnet n°16
Traversée commune Intro

Livre expérimental / 2007 / La quête de sens

Carnet n°17
Traversée commune Livre 1

Récit / 2007 / La quête de sens

Carnet n°18
Traversée commune Livre 2

Fiction / 2007/ La quête de sens

Carnet n°19
Traversée commune Livre 3

Récit & fiction / 2007 / La quête de sens

Carnet n°20
Traversée commune Livre 4

Récit & pensées / 2007 / La quête de sens

Carnet n°21
Traversée commune Livre 5

Récit & pensées / 2007 / La quête de sens

Carnet n°22
Traversée commune Livre 6

Journal / 2007 / La quête de sens

Carnet n°23
Traversée commune Livre 7

Poésie / 2007 / La quête de sens

Carnet n°24
Traversée commune Livre 8

Pensées / 2007 / La quête de sens

Carnet n°25
Traversée commune Livre 9

Journal / 2007 / La quête de sens

Carnet n°26
Traversée commune Livre 10

Guides & synthèse / 2007 / La quête de sens

Carnet n°27
Au seuil de la mi-saison

Journal / 2008 / Le passage vers l’impersonnel

Carnet n°28
L'Homme-pagaille

Récit / 2008 / Le passage vers l’impersonnel

Carnet n°29
Saisons souterraines

Journal poétique / 2008 / Le passage vers l’impersonnel

Carnet n°30
Au terme de l'exil provisoire

Journal / 2009 / Le passage vers l’impersonnel

Carnet n°31
Fouille hagarde

Journal poétique / 2009 / Le passage vers l’impersonnel

Carnet n°32
A la croisée des nuits

Journal poétique / 2009 / Le passage vers l’impersonnel

Carnet n°33
Les ailes du monde si lourdes

Poésie / 2009 / Hors catégorie

Carnet n°34
Pilori

Poésie / 2009 / Hors catégorie

Carnet n°35
Ecorce blanche

Poésie / 2009 / Hors catégorie

Carnet n°36
Ascèse du vide

Poésie / 2009 / Hors catégorie

Carnet n°37
Journal de rupture

Journal / 2009 / Hors catégorie

Carnet n°38
Elle et moi – poésies pour elle

Poésie / 2009 / Hors catégorie

Carnet n°39
Préliminaires et prémices

Journal / 2010 / Le passage vers l’impersonnel

Carnet n°40
Sous la cognée du vent

Journal poétique / 2010 / Le passage vers l’impersonnel

Carnet n°41
Empreintes – corps écrits

Poésie et peintures / 2010 / Hors catégorie

Carnet n°42
Entre la lumière

Journal poétique / 2011 / Le passage vers l’impersonnel

Carnet n°43
Au seuil de l'azur

Journal poétique / 2011 / Le passage vers l’impersonnel

Carnet n°44
Une parole brute

Journal poétique / 2012 / Le passage vers l’impersonnel

Carnet n°45
Chemin(s)

Recueil / 2013 / Le passage vers l’impersonnel

Carnet n°46
L'être et le rien

Journal / 2013 / L’exploration de l’être

Carnet n°47
Simplement

Journal poétique / 2014 / L’exploration de l’être

Carnet n°48
Notes du haut et du bas

Journal poétique / 2014 / L’exploration de l’être

Carnet n°49
Un homme simple et sage

Récit / 2014 / L’exploration de l’être

Carnet n°50
Quelques mots

Journal poétique / 2014 / L’exploration de l’être

Carnet n°51
Journal fragmenté

Journal poétique / 2014 / L’exploration de l’être

Carnet n°52
Réflexions et confidences

Journal / 2014 / L’exploration de l’être

Carnet n°53
Le grand saladier

Journal poétique / 2014 / L’exploration de l’être

Carnet n°54
Ô mon âme

Journal poétique / 2014 / L’exploration de l’être

Carnet n°55
Le ciel nu

Recueil / 2014 / L’exploration de l’être

Carnet n°56
L'infini en soi 

Recueil / 2015 / L’exploration de l’être

Carnet n°57
L'office naturel

Journal / 2015 / L’exploration de l’être

Carnet n°58
Le nuage, l’arbre et le silence

Journal / 2015 / L’exploration de l’être

Carnet n°59
Entre nous

Journal / 2015 / L’exploration de l’être

Carnet n°60
La conscience et l'Existant

Essai / 2015 / L’exploration de l’être

Carnet n°61
La conscience et l'Existant Intro

Essai / 2015 / L’exploration de l’être

Carnet n°62
La conscience et l'Existant 1 à 5

Essai / 2015 / L’exploration de l’être

Carnet n°63
La conscience et l'Existant 6

Essai / 2015 / L’exploration de l’être

Carnet n°64
La conscience et l'Existant 6 (suite)

Essai / 2015 / L’exploration de l’être

Carnet n°65
La conscience et l'Existant 6 (fin)

Essai / 2015 / L’exploration de l’être

Carnet n°66
La conscience et l'Existant 7

Essai / 2015 / L’exploration de l’être

Carnet n°67
La conscience et l'Existant 7 (suite)

Essai / 2015 / L’exploration de l’être

Carnet n°68
La conscience et l'Existant 8 et 9

Essai / 2015 / L’exploration de l’être

Carnet n°69
La conscience et l'Existant (fin)

Essai / 2015 / L’exploration de l’être

Carnet n°70
Notes sensibles

Journal / 2016 / L’exploration de l'être

Carnet n°71
Notes du ciel et de la terre

Journal / 2016 / L’exploration de l'être

Carnet n°72
Fulminations et anecdotes...

Journal / 2016 / L’exploration de l'être

Carnet n°73
L'azur et l'horizon

Journal / 2016 / L’exploration de l'être

Carnet n°74
Paroles pour soi

Journal / 2016 / L’exploration de l'être

Carnet n°75
Pensées sur soi, le regard...

Journal / 2016 / L’exploration de l'être

Carnet n°76
Hommes, anges et démons

Journal / 2016 / L’exploration de l'être

Carnet n°77
La sente étroite...

Journal / 2016 / L’exploration de l'être

Carnet n°78
Le fou des collines...

Journal / 2016 / L’intégration à la présence

Carnet n°79
Intimités et réflexions...

Journal / 2016 / L’intégration à la présence

Carnet n°80
Le gris de l'âme derrière la joie

Récit / 2016 / L’intégration à la présence

Carnet n°81
Pensées et réflexions pour soi

Journal / 2016 / L’intégration à la présence

Carnet n°82
La peur du silence

Journal poétique / 2016 / L’intégration à la présence

Carnet n°83
Des bruits aux oreilles sages

Journal / 2016 / L’intégration à la présence

Carnet n°84
Un timide retour au monde

Journal / 2016 / L’intégration à la présence

Carnet n°85
Passagers du monde...

Journal / 2016 / L’intégration à la présence

Carnet n°86
Au plus proche du silence

Journal / 2016 / L’intégration à la présence

Carnet n°87
Être en ce monde

Journal / 2016 / L’intégration à la présence

Carnet n°88
L'homme-regard

Récit / 2016 / L’intégration à la présence

Carnet n°89
Passant éphémère

Journal poétique / 2016 / L’intégration à la présence

Carnet n°90
Sur le chemin des jours

Recueil / 2016 / L’intégration à la présence

Carnet n°91
Dans le sillon des feuilles mortes

Recueil / 2016 / L’intégration à la présence

Carnet n°92
La joie et la lumière

Journal / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°93
Inclinaisons et épanchements...

Journal / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°94
Bribes de portrait(s)...

Journal / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°95
Petites choses

Journal poétique / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°96
La lumière, l’infini, le silence...

Journal / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°97
Penchants et résidus naturels...

Journal / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°98
La poésie, la joie, la tristesse...

Journal / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°99
Le soleil se moque bien...

Journal / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°100
Si proche du paradis

Journal / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°101
Il n’y a de hasardeux chemin

Journal / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°102
La fragilité des fleurs

Journal / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°103
Visage(s)

Journal / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°104
Le monde, le poète et l’animal

Journal / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°105
Petit état des lieux de l’être

Journal / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°106
Lumière, visages et tressaillements

Journal / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°107
La lumière encore...

Journal poétique / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°108
Sur la terre, le soleil déjà

Journal poétique / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°109
Et la parole, aussi, est douce...

Recueil / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°110
Une parole, un silence...

Journal poétique / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°111
Le silence, la parole...

Recueil / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°112
Une vérité, un songe peut-être

Journal / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°113
Silence et causeries

Recueil / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°114
Un peu de vie, un peu de monde...

Journal / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°115
Encore un peu de désespérance

Journal / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°116
La tâche du monde, du sage...

Recueil / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°117
Dire ce que nous sommes...

Recueil / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°118
Ce que nous sommes – encore...

Recueil / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°119
Entre les étoiles et la lumière

Recueil / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°120
Joies et tristesses verticales

Journal poétique / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°121
Du bruit, des âmes et du silence

Journal / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°122
Encore un peu de tout...

Journal poétique / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°123
L’amour et les ténèbres

Recueil / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°124
Le feu, la cendre et l’infortune

Recueil / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°125
Le tragique des jours et le silence

Journal / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°126
Mille fois déjà peut-être...

Journal / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°127
L’âme, les pierres, la chair...

Recueil / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°128
De l’or dans la boue

Journal / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°129
Quelques jours et l’éternité

Journal / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°130
Vivant comme si...

Journal / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°131
La tristesse et la mort

Récit / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°132
Ce feu au fond de l’âme

Recueil / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°133
Visage(s) commun(s)

Recueil / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°134
Au bord de l'impersonnel

Journal / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°135
Aux portes de la nuit et du silence

Recueil / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°136
Entre le rêve et l'absence

Recueil / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°137
Nous autres, hier et aujourd'hui

Récit / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°138
Parenthèse, le temps d'un retour...

Journal poétique / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°139 
Au loin, je vois les hommes...

Journal / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°140
L'étrange labeur de l'âme

Recueil / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°141
Aux fenêtres de l'âme

Regard / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°142
L'âme du monde

Recueil / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°143
Le temps, le monde, le silence...

Journal / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°144
Obstination(s)

Journal poétique / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°145
L'âme, la prière et le silence

Journal poétique / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°146
Envolées

Regard / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°147
Au fond

Regard / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°148
Le réel et l'éphémère

Regard / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°149
Destin et illusion

Recueil / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°150
L'époque, les siècles et l'atemporel

Regard / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°151
En somme...

Regard / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°152
Passage(s)

Regard / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°153
Ici, ailleurs, partout

Recueil / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°154
A quoi bon...

Regard / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°155
Ce qui demeure dans le pas

Journal poétique / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°156
L'autre vie, en nous, si fragile

Journal poétique / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°157
La beauté, le silence, le plus simple...

Recueil / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°158
Et, aujourd'hui, tout revient encore...

Journal / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°159
Tout - de l'autre côté

Regard / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°160
Au milieu du monde...

Recueil / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°161
Sourire en silence

Recueil / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°162
Nous et les autres - encore

Journal / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°163
L'illusion, l'invisible et l'infranchissable

Journal / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°164
Le monde et le poète - peut-être...

Journal / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°165
Rejoindre

Recueil / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°166
A regarder le monde

Paroles confluentes / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°167
Alternance et continuité

Journal / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°168
Fragments ordinaires

Paroles confluentes / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°169
Reliquats et éclaboussures

Paroles confluentes / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°170
Sur le plus lointain versant...

Regard / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°171
Au-dehors comme au-dedans

Paroles confluentes / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°172
Matière d'éveil - matière du monde

Regard / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°173
Lignes de démarcation

Regard / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°174
Jeux d'incomplétude

Journal poétique / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°175
Exprimer l'impossible

Regard / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°176
De larmes, d'enfance et de fleurs

Récit / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°177
Coeur blessé, coeur ouvert, coeur vivant

Journal / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°178
Cercles superposés

Journal poétique / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°179
Tournants

Journal / 2019 / L'intégration à la présence

Carnet n°180
Le jeu des Dieux et des vivants

Journal / 2019 / L'intégration à la présence

Carnet n°181
Routes, élans et pénétrations

Journal / 2019 / L'intégration à la présence

Carnet n°182
Elans et miracle

Journal poétique / 2019 / L'intégration à la présence

Carnet n°183
D'un temps à l'autre

Recueil / 2019 / L'intégration à la présence

Carnet n°184
Quelque part au-dessus du néant...

Recueil / 2019 / L'intégration à la présence

Carnet n°185
Toujours - quelque chose du monde

Regard / 2019 / L'intégration à la présence

Carnet n°186
Aube et horizon

Journal / 2019 / L'intégration à la présence

Carnet n°187
L'épaisseur de la trame

Regard / 2019 / L'intégration à la présence

Carnet n°188
Dans le même creuset

Regard / 2019 / L'intégration à la présence

Carnet n°189
Notes journalières

Carnet n°190
Notes de la vacuité

Carnet n°191
Notes journalières

Carnet n°192
Notes de la vacuité

Carnet n°193
Notes journalières

Carnet n°194
Notes de la vacuité

Carnet n°195
Notes journalières

Carnet n°196
Notes de la vacuité

Carnet n°197
Notes journalières

Carnet n°198
Notes de la vacuité

Carnet n°199
Notes journalières

Carnet n°200
Notes de la vacuité

Carnet n°201
Notes journalières

Carnet n°202
Notes de la route

Carnet n°203
Notes journalières

Carnet n°204
Notes de voyage

Carnet n°205
Notes journalières

Carnet n°206
Notes du monde

Carnet n°207
Notes journalières

Carnet n°208
Notes sans titre

Carnet n°209
Notes journalières

Carnet n°210
Notes sans titre

Carnet n°211
Notes journalières

Carnet n°212
Notes sans titre

Carnet n°213
Notes journalières

Carnet n°214
Notes sans titre

Carnet n°215
Notes journalières

Carnet n°216
Notes sans titre

Carnet n°217
Notes journalières

Carnet n°218
Notes sans titre

Carnet n°219
Notes journalières

Carnet n°220
Notes sans titre

Carnet n°221
Notes journalières

Carnet n°222
Notes sans titre

Carnet n°223
Notes journalières

Carnet n°224
Notes sans titre

Carnet n°225

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1 décembre 2017

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Journal poétique / 2014 / L'exploration de l'être

Je marche à petits pas sur le sentier des collines. Les nuages et le vent accompagnent ma course lente. Qui m’attendra ce soir ? Je saluerai le soleil de ma couche — et les branches du cerisier en fleurs — suspendus à la fenêtre.

 

 

Le gage éternel de la joie : la souffrance et son aiguillon douloureux.

 

 

Les maux glissent à mes pieds meurtris. Sur le chemin des peines, nulle consolation. Les cieux racoleurs sont notre dévastation. L’essentiel se défait toujours de l’accessoire.

 

 

Laisse-toi mener. Sois simplement là.

 

 

Simplifie le regard.

 

 

Ecoute les mouvements. Et laisse agir. Ne change rien. Laisse-toi conduire. N’alimente pas les pensées. Sois. Fais face à ce qui est là.

 

 

Où vas-tu, toi qui marches ? L’ailleurs serait-il plus propice qu’ici ? Plus tard serait-il mieux que maintenant ? Que cherches-tu à fuir ? Qu’espères-tu donc qui ne soit déjà ? Rien ne manque.

 

 

L’espoir t’éloigne de ce qui est.

 

 

La source de la plénitude est en toi.

 

 

Sois honnête envers le chemin. Il n’y a aucune erreur. Les pas te placent toujours à l’endroit exact.

 

 

Tes idées sur la vie sont un poids inutile. Tu es vivant. Sois simplement disponible à ce qui se présente.

 

 

Tes idées t’enchaînent à une image de la réalité. Regarde la vie sans mémoire. Et tu libèreras le regard de ses encombrements.

 

 

 Assieds-toi et regarde. Observe ce qui vient, ce qui va. Où es-tu, toi, qui ne bouges pas ?

 

 

Les paysages sont le reflet de ta beauté.

 

 

Ce qui est t’invite à la source du regard.

 

 

Le regard est ce que tu es. Le centre où tu demeures. Tout se passe en toi.

 

 

Oublie ce que tu connais. Regarde avec innocence.

 

 

N’écarte rien. Tu es tout ce qui est là.

 

 

Tu n’es pas ce qui se meurt. Tu es ce qu’il reste lorsque tout a disparu.

 

 

Si le monde t’envoûte encore, entre dans la danse et tournoie. Jusqu’à la disparition du centre.

 

 

Le silence est le seul poème.

 

 

Il n’y a rien à désirer, tout est là.

 

 

Si tu désires encore… Que se cache derrière ton désir ?

 

 

Etre ne s’apprend pas. Tu es déjà.

 

 

Autorise-toi à vivre ce qui est là. Sois simplement vivant.

 

 

Va vers ce qui te porte. Ne résiste pas. Sois comme l’eau. Suis ta pente naturelle.

 

 

Assieds-toi en silence. Et écoute.

 

 

Au cœur du monde, le silence. Au cœur du silence, la paix. Et dans la paix du cœur, la joie éclaire le monde.

 

 

Seul un cœur libre et ouvert — sans idéologie ni attente — peut offrir au monde l’amour et l’intelligence dont il a besoin.

 

 

La seule nécessité est celle qui est là.

 

 

L’heure invite à la présence. Le monde au regard. Et sa fureur au silence. Et du silence habité peuvent naître la joie et la paix.

 

 

Tout invite à l’abandon.

 

 

Le ciel n’attend rien de nous. Il nous aime sans exigence.

 

 

Tu n’es ni ceci. Ni cela. Tu es.

 

 

Le trésor est dans le regard. Toujours. Jamais sous le pas. Ni dans la main.

 

 

Tout ce qui surgit est juste.

 

 

Tes peurs ont le visage de la bonté.

 

 

Laisse l’ennui refléter ton vrai visage.

 

 

Le rien apprivoisé invite au vide. Et le vide à te découvrir.

 

 

Les malheurs sont les évènements dont tu as besoin pour comprendre.

 

 

On pense. Donc on n’est pas. La présence s’habite sans penser.

 

 

L’auteur de tes actes n’est pas celui que tu crois. Ils sont l’œuvre d’une force qui t’actionne.

 

 

Quand les désirs s’éteignent, l’être survient.

 

 

Laisse tout s’éteindre pour rayonner.

 

 

L’aube réparatrice de la longue nuit.

 

 

Ne t’oppose pas à ce qui surgit. Laisse faire et agir.

 

 

Demeure en toi-même. Tiens-toi à la source du regard. Laisse tout suivre sa pente naturelle. Et se dérouler à son propre rythme.

 

 

Il n’y a rien à rejeter. Rien à blâmer. Tout ce qui arrive est juste.

 

 

Laisse les circonstances faire naître et mourir les mouvements. Et agis aussi spontanément que possible.

 

 

Seules les circonstances ordonnent.

 

 

Le désir rétrécit le monde.

 

 

Le ciel s’enivre de notre joie.

 

 

La poésie se lit avec les yeux de l’amour et de l’innocence.

 

 

Le soir, à l’orée des tables, on boit sur des nappes vieillies par l’alcool. On s’affaire là pour remplir l’ennui, oublier les lendemains sans bouteille où l’on vomira son dégoût des jours vides.

 

 

Les pleutres ne voient pas le ciel. Ils y couchent leurs rêves lointains.

 

 

La poésie est une caresse éphémère. Un long baiser sur les lèvres de l’absente.

 

 

On s’écharpe dans les rues. Et l’on se rue dans les bois. Et sous le vent des armistices, on attend la débâcle.

 

 

Les poèmes se couchent sur les âmes pour les reposer de la furie des jours qui sucent le sang de leur grands corps fatigués.

 

 

La boulimie des heures nous laisse sans repos jusqu’au grand soir où les anges nous invitent à retrouver le ciel.

 

 

Il n’y a pas d’étincelle dans la nuit qui nous fait face. Il y a des lucioles au loin qui éclairent nos pas vers demain.

 

 

Chaque heure est un carrefour sans chemin. A la croisée se tient celui qui est debout. Ivre d’espoir et d’horizon, les pieds collés à la sente, attendant les craquelures du ciel.

 

 

Maintenant n’est pas venu. Il se cache derrière nos espoirs et nos regrets.

 

 

L’horloge nous cloue au supplice.

 

 

On s’interroge sur hier et sur demain. Sur les jours où les pierres étaient ou seront dans nos poches. Et maintenant qu’allons-nous en faire ?

 

 

La lumière éblouit les yeux. Engonce le cœur dans sa gangue. Et le printemps s’échappe.

 

 

L’horizon et l’ailleurs sont des menteurs. Ils nous cachent le maintenant qui est là.

 

 

Les colombes cadenassées par nos terreurs agonisent aux pieds du ciel. Et nous nous croyons libres ?

 

 

Esclaves les fers aux pieds reculant l’envol au lointain. Esclaves les faire en tête reculant le jour au lendemain.

 

 

L’heure est mensongère. Elle ne contient que des instants. L’instant est mensonger. Il ne contient que maintenant.

 

 

Le vent s’engouffre par la fenêtre du hasard. Du moins le croit-on ? Seule la nécessité tient lieu de socle. Le jeu n’est pas celui du hasard. Mais du merveilleux et de la joie qui invitent à la célébration de l’Existant. Reflet de l’Unité commune.

 

 

L’aube sans fondement survient souvent après une longue nuit d’aveuglement.

 

 

Sans attente ni idéologie, le cœur est libre et ouvert. Tu peux alors marcher vers le monde sans crainte des blessures.

 

 

Un arbre sous le préau où tu attendais l’impossible. 

 

 

L’escale où tu pars pour d’autres voyages. Pour accéder à l’autre rive.

 

 

Au bas de l’échelle, tu patientes. Le ciel bas étouffant la matière. Les désirs suffocants sous la chair. La liberté habite l’ailleurs.

 

 

La liberté patiente sous les désirs. Et le vent scie déjà les barreaux.

 

 

La brume sur la montagne. Et mes rêves se dissipent.

 

 

La serpillère dans le seau. Le bol dans l’évier. Et la main qui dessine le jour. Je suis en paix.

 

 

Le silence de la maison. Les bruits du monde à la porte. Et le recueillement de mes mains sages.

 

 

L’instant délicat se faufile entre deux pensées. Derrière l’instant, la présence toujours souveraine.

 

 

L’aube s’attache sans raison à la nuit. Le jour passe comme un rêve. Je vis à côté de moi-même.

 

 

Les saisons passent sans bruit. Je me tiens à côté du vent. Sous l’étoile qui m’observe.

 

 

Le vent dans les arbres couvre les bruits du monde que je n’entends plus. Seule la pluie arrose les pensées.

 

 

Couché dans l’herbe, je regarde les arbres chanter l’univers. Personne à mes côtés.

 

 

Je suis seul avec l’infini qui se penche vers moi. Et me dit : il n’y a personne ici-bas.

 

 

Le monde agite ses bras fatigués. Et le vent pousse les rengaines dans le caniveau. Seules les étoiles chantent.

 

 

Quand le froid se fait trop vif, ma capuche de laine me protège des griffes de l’hiver. Et mon âme se réchauffe près du ciel.

 

 

L’homme se courbe parmi ses congénères. Seul l’arbre est digne et solitaire.

 

 

Les arbres sont des amis silencieux. Leur présence est réconfortante.

 

 

Je peux vivre sans les hommes. Mais je ne pourrais vivre sans les arbres et les chiens qui m’offrent l’amour et la chaleur dont j’ai besoin.

 

 

Il pleut sur le monde des rengaines et des blessures qui invitent au retrait. Seul dans ma cabane, je suis en paix. Au dehors, le vent charrie les plaintes. Et le cri des hommes titubant sur l’asphalte. Je suis à l’abri sur le chemin de terre.

 

 

Neuf mois de gestation pour naître au monde. Quarante années pour naître à soi-même sous le ciel indifférent aux jaillissements sur les contrées inégales.

 

 

L’âme s’épuise à chercher ici-bas alors que le ciel est l’unique boussole. Au-dessus de nos têtes, l’espace immuable.

 

 

La grandeur du trait s’efface dans le silence. La parole jaillit, le nuage passe. Près de l’arbre je me tiens.

 

 

La lune saisit la main que le sage tendait vers elle. Et l’obscurité se dissipe sur les visages.

 

 

Dans la porte entrouverte, des paysages inconnus. Le ciel s’engouffre toujours dans le regard de celui qui sait voir.

 

 

Par la fenêtre l’arbre se penche. Il salue le vol des hirondelles. Le printemps demeure l’éternelle saison.

 

 

La tête engoncée dans leurs chaussures, les hommes cherchent leur route. Heureux les va-nu-pieds. Leurs sandales de vent suivent le ciel.

 

 

Le monde est vide. La sève monte. Les mains s’agitent. Mais le repos est aussi dans les gestes et les ramures.

 

 

Assis devant la rivière, je regarde le cours des choses. La berge tranquille où je me tiens. Le ciel où je me repose. Le vol des oiseaux parmi les nuages. Et le frétillement des poissons dans la nasse.

 

 

Dans la forêt, je me perds. Au pied de l’arbre je demeure. Parmi les feuilles et la terre, je suis en paix.

 

 

L’heure est féconde dans le silence.

 

 

Natif des sommets, je ne peux vivre dans la plaine. Je sais que les pigeons n’éliront jamais l’aigle comme roi.

 

 

La brume sur la montagne se dissipe au soleil. Comme nos rêves disparaissent à la lumière.

 

 

L’esquisse d’un pas est une danse dans le silence.

 

 

Toi qui contemples le ciel, dis-moi : que dure le vol d’un oiseau ?

 

 

Peux-tu saisir le nuage qui passe ? Qu’attraperait ta main avide ? Et si tu laissais mourir ton indigence…

 

 

Que peuvent les hommes ? Savent-ils effacer le vol de l’hirondelle ?

 

 

Les saisons s’écoulent sans bruit devant la terrasse. Je me tiens immobile à ma place.

 

 

Les choses suivent leur course funeste devant le ciel imperturbable. Et moi qui habite l’azur et la terre, je me défais en silence.

 

 

Un trait dessine le monde. Un autre l’efface. Un battement de cils séduit les hommes. Un revers de main les anéantit. Je suis le cours des choses. Et la demeure immobile. Le ciel impassible qui voit mourir chaque trait les uns après les autres.

 

 

Les nuages sont sans parole. Mais ils enseignent davantage que les livres.

 

 

Ô Ciel ! Dis-moi où se cache la vérité. Où as-tu mis mon regard ?

 

 

Est-ce que l’herbe s’offusque qu’on la piétine ? Elle se courbe un instant puis se redresse vers le ciel.

 

 

Mousses et lichens. Assis sur un rocher. Là où demeure la paix. Je suis.

 

 

Je médite sur la montagne. Mais où est perché mon regard ?

 

 

L’épuisante mission de Dieu auprès de ses créatures.

 

 

Retiré des affaires du monde. Et présent à l’univers.

 

 

Au soleil éternel et au ciel immuable, les nuages disent qu’ils passent. Repasseront demain peut-être… Un jour sans doute…

 

 

Assis à ta place, tu contemples le monde. Hommes et bêtes qui vaquent à leurs affaires. Et le ciel au-dessus de leurs têtes.

 

 

Qui voit le labeur des astres sur notre destin ? Qui voit la rosée du matin ? Et la brume sur la montagne ? Qui voit le vol des oiseaux dans le ciel ? L’eau des rivières qui s’écoule éternelle ? Et les nuages dans l’espace sans âge qui offre un escalier à ceux qui restent humbles et émerveillés ?

 

 

La fleur se soucie-t-elle de son logis ? L’étoile s’inquiète-elle d’éclairer le voyageur ? Le silence est leur demeure. Et la paix leur seul labeur. Au sein du ciel demeure l’immensité.

 

 

L’insoutenable secousse du monde qui donne naissance au solitaire…

 

 

Seul parmi les étoiles je m’endors. Seul parmi les herbes je me repose. Seul sous la pluie je danse. Seul dans le vent je suis. Et le monde s’agite dans ma paix.

 

 

Le monde ne peut échapper au glaive et au complot. Installe-toi dans l’innocence et le retrait. Alors les archers, les flèches et les donjons révèleront leurs pétales derrière l’indéfectible parfum de larmes et de sang.

 

 

Toi qui t’enorgueillis, qu’as-tu réalisé d’inoubliable ?

 

 

Quel est ton rôle toi qui vis à l’écart du monde ? L’arbre et la fleur se soucient-ils de leur fonction ? Ils sont. Et cela (leur) est suffisant.

 

 

Quel est ton rôle toi qui regardes la pluie tomber ? Comme l’herbe, je recueille la rosée. Je bois l’eau du ciel. Droit dans mes bottes crottées.

 

 

Je marche à petits pas sur le sentier des collines. Les nuages et le vent accompagnent ma course lente. Qui m’attendra ce soir ? Je saluerai le soleil de ma couche — et les branches du cerisier en fleurs — suspendus à la fenêtre.

 

 

Le ciel et la terre se rencontrent au loin. Et sous les pas de celui qui marche. Un jour vient le temps où l’on pose son bâton pour s’assoir sur la mousse verte de la forêt, près du cabanon que l’on a bâti à la hâte dans une clairière isolée où seuls le vent, les oiseaux et les herbes sont invités.

 

 

Où ai-je posé le bâton qui guidait mes pas ? Je l’ai oublié sur les chemins qui m’égaraient. Je me suis assis dans l’herbe pour enlever mes bottes fatiguées et m’étendre parmi les nuages passagers.

 

 

J’ai marché longtemps sur les chemins. J’ai perdu la boussole qui m’égarait. A présent, je marche où le vent me pousse. Les saisons sont les mêmes partout.

 

 

Le monde a refusé les ailes que je lui tendais. Elles n’étaient que de cire et de papier. A présent je me tiens assis parmi les étoiles. Et le silence a tout enveloppé.

 

 

La vaisselle s’égoutte dans l’évier. Les feuilles des arbres dansent dans le vent. Assis sur la terrasse, j’écoute le soir tomber.

 

 

Les livres, la nature, le monde, l’expérience d’être vivant… tout enseigne à être.

 

 

Le piaillement des oiseaux et la serpillère qui sèche au vent participent aux mêmes chants du monde. Au même mouvement de l’univers qui naît et s’éteint dans le silence que mon cœur abrite avec humilité.

 

 

L’oiseau qui sous la pluie cherche un abri ne sait où aller. Je lui prêterais volontiers mon cœur s’il pouvait s’y réfugier.

 

 

Face aux grands arbres de la forêt, je me souviens sans nostalgie de mon errance sur les chemins. Et du lent mouvement vers la lumière. A présent je me tiens assis.

 

 

Une pierre, du sable. Une montagne, un chemin. Mais où vais-je donc de ce pas impatient ?

 

 

Un oiseau sur une branche construit son nid. Et moi, de mon abri, je contemple le monde.

 

 

La lune dans le ciel me regarde. Et je n’ai aucun mot à lui offrir.

 

 

Les feuilles dansent dans le vent. Et je les accompagne en silence.

 

 

Où as-tu posé tes jambes, toi qui marches avec la tête ? Où as-tu posé ta tête, toi qui marches avec les jambes ? Où as-tu posé ton cœur, toi qui marches avec la tête ? Où as-tu posé ta tête, toi qui marches avec le cœur ? Il n’y a qu’un ciel d’amour immuable. Le cœur est partout où se tiennent les jambes. Et la tête n’existe pas…

 

 

Le monde se déploie dans mes ailes immobiles. Et je laisse l’envol se défaire dans ma tranquillité.

 

 

Où que j’aille, je n’irais jamais aussi loin que l’herbe qui pousse sur le bord du chemin.

 

 

Le vent agite les feuilles des arbres. Les pensées et les émotions agitent le corps et l’esprit. Comme le ciel imperturbable, j’accueille et laisse les mouvements naître et s’éteindre dans le silence.

 

 

La pluie frappe à la fenêtre. Le soleil caresse la vitre. Assis sur le tapis, je me tiens immobile

 

 

Le corps immobile sous les nuages. Le vent a tout balayé : les espoirs, les croyances, les idées. Mes rêves comme la pluie sont tombés. Le sol à présent est dur et froid. Et mes pas s’enracinent dans la terre. Ce qui est là se dissipe. Le silence devient éternel.

 

 

Je balaye devant ma cour. Rien. Le vide a tout emporté. Et le vent à présent soulève la poussière.

 

 

Il faut partout se taire pour qu’advienne le silence. Mais nulle parole ne peut l’entacher.

 

 

Les désirs se sont éteints. Le monde s’est dissipé. Je me tiens tranquille dans la lumière du jour. Et lorsque le soir tombera, je me coucherai dans le silence et la joie.

 

 

Il n’y a rien à dire. Rien à faire, ni à penser. Quand les désirs de l’âme ont cessé, la tranquillité s’habite.

 

 

Les grands yeux du monde se sont clos. A présent je marche sur la terre déserte. A découvert parmi les ronces et les herbes. En ma demeure, je repose.

 

 

Simple. Toujours plus simple devient la vie. Un thé. Un bol de soupe. Le linge qui sèche au vent. Quelques pas sur la colline. Et le printemps sur la montagne. Les arbres de la forêt. L’herbe des chemins. Un rocher pour regarder le ciel. Ma vie s’efface dans l’infini.

 

 

Le temps s’est étendu à mes côtés. L’heure s’est allongée au creux de ma main. Nous reposons en silence à l’écart des affaires du village.

 

 

Je vis ce que le destin place devant moi. Un jour, il offre. Le lendemain, il retire. Je le laisse choisir les paysages. La direction et les pas sont toujours justes.

 

 

Pour l’âme éprise d’Absolu, la nature est plus propice et accueillante que la société des hommes.

 

                                                                                

Le ciel reflète notre vrai visage avec plus de justesse que tous les yeux du monde. L’infini peut alors se déployer dans le regard.

 

 

Qu’y a-t-il à faire sinon contempler le vide et ce qui le traverse ?    

 

 

Je m’étends contre la roche dure et froide. L’abeille butine à mes pieds. Le ciel est descendu dans mon regard. La joue posée sur l’herbe. Le cœur battant sur la terre. Le monde devient familier. On accueille l’insignifiance. Et la préciosité de toutes choses. L’Hôte qui ne pouvait souffrir de voir sa place usurpée ouvre enfin ses portes.

 

 

Qui se soucie du mystère ? Les hommes préfèrent résoudre leurs énigmes.

 

 

Vouloir se soustraire à la main de Dieu en agitant vainement les bras. Voilà qui est ignoré celui qui tire les fils !

 

 

Que mes pas touchent le sol ou que je côtoie les nuages, je ne refuse pas les paysages. Je ne réfute pas la direction. J’observe sans intention — ni résistance — le passager et la traversée.

 

 

Quand on n’espère rien, on laisse le cours des choses se réaliser. On laisse devenir mais on ne devient rien.

 

 

Quand on ne sait rien, ne croit rien, ne prétend rien, n’aspire à rien, n’espère rien alors on sent avec force et certitude les ailes de la vérité battre en nous. On est suffisamment nu pour s’ouvrir à la compréhension. Et ce qui surgit ou ne surgit pas est juste. Actes et paroles. Silence et inaction.

 

 

Que le corps se repose de son labeur coutumier. Que les yeux usés par les paysages se ferment. Que l’esprit se vide de tous les encombrements pour s’ouvrir au regard sans âge.

 

 

La grâce est toujours à portée de regard pour l’œil vide.

 

 

N’efface rien. Laisse tout se défaire.

 

 

Oublie tout. Et tu sauras. La vérité se révèlera dans ton absence de savoirs, de croyances, d’intention, de prétention et d’espoir. La vérité ne peut s’habiter que nu, en laissant advenir le jaillissement spontané et l’extinction naturelle de toutes choses.

 

 

L’oiseau et la fourmi laissent-t-ils une trace dans le ciel et sur la terre ? Pourquoi laisse-rais-je une empreinte de mon passage ?

 

 

Le poète nu retient son souffle devant la beauté du ciel. Mais peut-il se déshabiller davantage ?

 

 

L’herbe des chemins et l’eau des rivières sont les seuls biens du vagabond. Le ciel est sa seule richesse. Quoi d’autre pourrait le combler ?

 

 

On ne désire rien que ce qui est devant nous. Avons-nous besoin d’autres choses ?

 

 

Je salue l’écureuil qui, chaque matin, me rend visite. Ai-je déjà eu plus fidèle ami ? Il ne se soucie pas davantage de moi que du ciel au-dessus de nos têtes. Et je lui sais gré d’ignorer notre présence.

 

 

Un bâton dans la brume. Je marche sur la montagne. En bas le village disparaît.

 

 

Assis sur la montagne, je guette l’arrivée du soleil. Mais le ciel se soucie-t-il de la nuit et des nuages ?

 

 

Que chante la pluie pour accompagner ma tristesse ? Ah ! Que souffle le vent d’automne !

 

 

Où loges-tu, toi qui habites le ciel ? Je laisse au corps le soin de trouver un abri.

 

 

Où se loge la tête ? Ailleurs. Où se loge le corps ? Ici. Où se loge le cœur ? Partout.

 

 

Qui le monde verra mourir ? Personne. Toutes les formes s’éteignent dans le regard.

 

 

Les chaises sont vides. Les visages s’en sont allés. Le vent a tout emporté. Le monde a disparu. La vie passe comme un rêve. Suis-je toujours vivant ?

 

 

Où suis-je, moi qui ne peux disparaître ? Où vais-je, moi qui suis toujours là ? Les pas s’agitent, les corps se meurent. Et je demeure en paix.

 

 

La pluie tombe du toit. La réalité se jette partout. Dans mon regard, le soleil et les yeux hagards. Le visage offert et les mains ouvertes.

 

 

Quels sont ce rôle et cette grimace que je dois revêtir pour tenir une place dans le monde ? Pourquoi le néant a-t-il besoin de costumes et de comédie ?

 

 

On se dirige à petits pas vers le néant. Sachons habiter le vide avant qu’il nous accueille.

 

 

Le monde pèse beaucoup plus lourd que le ciel dans nos soucis. Qui sait que nous avons le cœur si léger ?

 

 

Tu erres mais tu ne peux te perdre. Le ciel toujours au-dessus de ta tête qu’en un regard, tu peux habiter.

 

 

Que dire de l’étoile que nous suivons ? Qu’elle nous mène vers la nuit profonde où l’on s’éveille à la lumière.

 

 

Je marche sans me soucier de la direction. Je laisse mes pas choisirent les paysages. Et je les regarde au loin suivre leur pente.

 

 

Il n’y a d’horizons heureux. Voilà ce que nous apprend la marche ! Au bout de la route, on est mûr pour ouvrir enfin son regard au ciel. Et de constater avec effroi et étonnement qu’il a toujours été là… avant même nos premiers pas.

 

 

L’herbe qui m’accueille est plus secourable que les bras de mes frères. Elle n’attend rien de moi. Et je lui sais gré de me recevoir sans rien demander. Je ne perçois en elle pas l’ombre d’un désir. Et lorsque je la quitte, mon cœur s’emplit de gratitude et d’une main délicate, je la redresse.

 

 

Mon bâton, ma besace et ma barbe errent chaque jour sur les chemins. En quête d’un visage réconfortant. Mais seul le vent sèche mes larmes. Et seul le ciel m’ouvre ses portes. Je suis l’invité de l’Hôte unique. Et c’est nu que je me présente à lui. La nature est notre abri et l’azur notre demeure. Toutes nos errances nous l’enseignent.

 

 

Le ciel est notre nature. Infini et immuable.

 

 

Impassible, je regarde les nuages traverser le ciel. Les hommes et les bêtes vaquer à leurs affaires sur la terre. Les choses lentement se déliter. La vie s’écoule tantôt tranquille. Tantôt agitée. Et le regard est en paix.

 

 

La Parole comme de l’or tombé du ciel lorsqu’elle prend naissance à la source. Autrement, des bavardages futiles qui occupent l’espace.

 

 

Le silence se défait de toutes matières.

 

25 novembre 2017

Carnet n°24 Traversée commune Livre 8 - Semelles d'aplomb

Pensées / 2007 / La quête de sens

Réflexions, intuitions, perceptions et expériences ayant trait à la quête existentielle, à la conscience et aux prémices du développement spirituel. Processus réflexif nécessaire (sans doute) pour poser les fondements de toute verticalité.

 

 

SEMELLES D’APLOMB

Traversée singulière.

Fragments lourds et denses mêlant réflexions, intuitions, perceptions et expériences ayant trait à la quête existentielle, à la conscience et aux prémices du développement spirituel. Processus réflexif nécessaire (sans doute) pour poser les fondements de toute verticalité.

 

SEMELLES D’APLOMB

Traversée singulière

(à gauche et à droite)

 

A gauche et à droite,

Au fil de la pensée et des expériences…


 

Simples questions

Tu t’interroges. Tu te poses une foule de questions. Et tu es bien en peine d’y répondre. Tu notes quelques-unes de tes interrogations primordiales. Qu’est-ce que la vie ? Qu’y a t-il avant ? Qu’est-ce que la mort ? Qu’y a-t-il après ? Pourquoi y a-t-il la vie plutôt que rien ? Quel est le sens de l’existence? Le sens de la vie humaine ? Qu’est-ce que la vérité ? Et le bonheur ? Pourquoi le monde peut-il sembler si absurde ? Pourquoi les guerres ? Pourquoi tant d’inégalités entres les hommes ? Pourquoi tant d’inégalités entre les êtres ? Après quoi l’Homme court-t-il ? Quel est le sens de l’histoire ? Le sens de la marche du monde ? Quel est le sens du progrès ? Que cache le désespoir ? Le désespoir a-t-il un sens ? Comment s’en défaire ? Comment l’accepter ? A quoi sert la connaissance ? Pourquoi apprendre ? Comment apprendre ? Qu’est ce qu’un être humain ? Qu’est ce qui le différencie fondamentalement de l’animal ? Pourquoi naître humain plutôt qu’animal ? A quoi sert le sexe ? Instrument de reproduction ? Instrument de plaisir ? Instrument de vérité ? Pourquoi cette violence chez l’Homme ? Pourquoi tant d’égoïsme ? Pourquoi souffrir ? Quel est le sens de la souffrance ? A quoi sert l’art ? Pourquoi créer ? Pourquoi écrire ? Et pourquoi toutes ces questions ?

(8.1)

Série interrogative

Tu t’interroges sur ton ignorance. Qui peut répondre à tes interrogations ?

Qui sait pourquoi les êtres naissent ici plutôt que là? Qui sait pourquoi les êtres deviennent ceci plutôt que cela ? Qui sait pourquoi ils se transforment comme ci plutôt que comme ça ? Qui sait pourquoi ils rencontrent ceux-ci plutôt que ceux-là ? Qui sait pourquoi leurs pas les mènent ici plutôt que là ? Qui sait pourquoi ils nous quittent comme ci plutôt que comme ça ? Qui sait pourquoi ils finissent à cet instant-ci plutôt qu’à cet instant-là? Qui sait le sens de tout cela et de ce qu’il adviendra après tout ça ? Bien malin celui qui te le dira… 

 (8.2)

Apprentissages

Tu notes 4 apprentissages essentiels pour l’homme commun (le chercheur prosaïque et existentiel) : apprendre à mieux vivre en sa compagnie, apprendre à mieux vivre en compagnie du monde, apprendre à exister au sein du collectif existant et se préparer à la mort.

(8.3)

Apprentissages (suite)

Apprendre à mieux vivre en sa compagnie. Cet apprentissage nécessite, à tes yeux, une curiosité envers soi. Pour apprendre à se connaître. A descendre en soi aussi profondément que possible sans craindre d'atteindre certains recoins nauséabonds. A accepter ses parts d'ombre. Renoncer à une image de soi idéalisée. Et apprendre à s'accepter tel que l'on est.

 (8.4)

Apprentissages (suite)

Apprendre à mieux vivre en compagnie du monde. Cet apprentissage nécessite de comprendre, à tes yeux, l’importance du regard qui, seul, donne au monde sa couleur. Comprendre que le monde est à notre image. Comprendre que nous sommes aucunement séparés de lui, que sa diversité et ses paradoxes sont aussi les nôtres. Accepter qu'il nous soit impossible de le transformer. Et accepter qu'il soit (et en soit) ainsi.

(8.5)

Apprentissages (suite)

Apprendre à exister au sein du collectif existant. Cet apprentissage nécessite, à tes yeux, de trouver sa place au sein du monde. Déterminer, en premier lieu, la fonction que nous voulons y exercer et le rôle que nous souhaitons y jouer. Cette démarche nécessite de connaître ses aspirations, les moyens et compétences qui sont nôtres ou à notre disposition (et qui peuvent toujours s'acquérir si elles nous font défaut). Connaître enfin la réalité du monde afin que ses aspirations soient réalisables au sein du système existant.

 (8.6)

Apprentissages (suite)

Se préparer à la mort. Cet apprentissage nécessite, à tes yeux, de songer à notre finitude. D'envisager, sans crainte, l'issue qui sera tôt ou tard la nôtre. Apprendre à ne point trop s'attacher à nos possessions et à nos réalisations qu'il nous faudra un jour abandonner.

(8.7)

Instants de grâce

Un matin, tu t'éveilles, l'esprit clair et l'âme tendre, prêt à embrasser le monde de ton regard bienveillant. Par la fenêtre, tu regardes l'envol des oiseaux, les toits de tuiles rouges, le bleu limpide du ciel. Tu écoutes les bruits du monde et mille bruits tu entends ; la rumeur de la rue, la voix des passants qui se saluent, un rire au loin, un volet qui claque, le chant des oiseaux. Tu écoutes sans crispation. Tu es ouvert, présent, libre et réceptif. Tu ouvres un livre. Et tu lis une phrase au hasard. Tu la répètes en silence. Puis à haute voix. Tu laisses résonner les mots. Tu les sens te pénétrer. Glisser le long du conduit auditif, plonger dans une synapse, parvenir jusqu’aux neurones, s'y arrêter un instant – une éternité – puis amorcer leur longue descente vers le cœur. Tu refermes le livre. Tu regardes la couverture. Et tu descends à la cuisine. En préparant le café, les mots poursuivent leur progression. Tu sors la boîte à biscuits. Le café est prêt. Tu t'en sers une tasse. Tu la poses sur la table. Tu t'assois. Tu prends un biscuit, le trempes dans ton café. Et tu le portes à ta bouche. Les mots poursuivent leur progression. Tu déglutis, soulèves la tasse et la portes à tes lèvres. Les mots continuent de descendre. Ils glissent. Tu achèves de boire ton café. Ton petit déjeuner achevé, tu poses la tasse dans l'évier. Et tu gagnes la salle de bain. Les mots t'accompagnent. Tu t'habilles. Pantalon, polo, chaussettes, souliers. Tu redescends. Les mots descendent avec toi. Tu enfiles ta veste pendue à la patère, tu ouvres la porte, la refermes et tu t'engouffres dans la rue. Les mots en toi s'engouffrent. L'air est frais, le temps clément. La journée s'annonce radieuse. Tu marches, l'âme souriante. Tu salues les passants. Tu traverses la rue principale. Les mots te traversent. Tu poursuis ta marche. Les mots en toi poursuivent la leur. Tu empruntes un petit sentier qui se perd dans la colline. Tu t'assois. Le soleil monte lentement. Le vent agite les feuilles des arbres. Tu sens ton cœur s'attendrir. Les mots viennent d'y pénétrer. Ils se suivent lentement, un à un. Tu regardes les arbres, leurs feuilles, leurs branches. Tu regardes la terre, la mousse, les insectes et les racines. Tu regardes le ciel, les oiseaux et l'astre lumineux. Et tu te sens chez toi. Tu es chez toi. Ton âme regarde avec une infinie tendresse ce monde. Tu sens la Vie autour de toi. Et tu la sens battre en toi. Comme un cœur dilaté, comme un cœur gorgé de gratitude et d'affection. Extérieur, intérieur. Les mots n'ont plus d’importance. Tu es dans le Tout et le Tout est en toi. Tu le sens, tu le sais. C'est un instant de grâce. Les mots ont déposé en toi leur graine d'amour.

 (8.8)

Rapprochement

Tu notes que la plupart des êtres, en particulier l'Homme et les grands mammifères ressentent un besoin de rapprochement avec leurs congénères. Ce besoin de rapprochement se manifeste principalement par l'affection et l'étreinte sexuelle et provient sans doute d'un instinct et d'une intuition de sagesse. Cette irrépressible attraction de l'autre procède sûrement d'un inconscient et fondamental besoin d'unité, d'un ancestral instinct de retrouver l'unité avec le Tout.

(8.9)

Rapprochement (suite)

Tu remarques que l'étreinte physique (sexuelle ou affective) procède d'un inconscient et fondamental besoin d'unité. Tu sais que les êtres se rapprochent pour échapper à la solitude, pour trouver protection et refuge, pour se réchauffer… mais plus fondamentalement (sans doute) pour répondre à ce besoin impératif et vital d'unité. Tu crois qu’ils s’étreignent comme s’ils savaient inconsciemment qu’ils étaient éléments du Tout aspirant, malgré eux, à revenir à cet état d'unité fondamentale. 

 (8.10)

Rapprochement (suite)

Tu notes que certains comportements et quelques expressions langagières l'attestent sans équivoque. Ainsi lorsqu’un être humain éprouve quelque sympathie pour un autre, il affirme s’en sentir proche. Lorsqu’un être humain éprouve de l'affection et/ou de l'amour pour un autre, il l’étreint, le serre dans ses bras. Il rapproche son corps (frontière matérielle de son être) de son interlocuteur pour tenter de former maladroitement un seul être. Même attitude (plus univoque encore) chez les partenaires amoureux qui se rapprochent, en tentant d'abolir l'espace qui les sépare, laissant l'autre entrer en eux et entrant eux-mêmes en l'autre. Mais les êtres, en ce monde, sont (sans conteste) limités par la matérialité de leur corps. Aussi ne peuvent-ils que très ponctuellement, très partiellement et très maladroitement s’unir. Et à défaut de pouvoir véritablement et réellement réaliser cette union, ils se rapprochent, s’unissent dans l’étreinte sexuelle pour donner naissance à un autre être, fruit de leur union. Remarque. Comme si la vie s'était adaptée à la matérialité limitée des êtres de ce monde (qui à défaut de pouvoir - ou de savoir ? - unir pleinement leurs cœurs et leurs esprits (encombrés par leur corps, empêtrés dans la matière), elle les invitait (ou les incitait) à s’unir à leur mesure limitée en leur facilitant la tâche, associant à ce rapprochement le plaisir et le besoin de satisfaire un besoin égoïste. Autre remarque. A cet égard, la famille chez les Hommes (et la meute, la horde ou le groupe chez les animaux) pourrait représenter le prolongement du couple, premier élément de l'humanité (ou de l’espèce) qu'il nous appartiendrait d’aimer. Notons que le ou la partenaire serait symboliquement le premier autre à aimer. Et l'enfant, le second… Remarque subsidiaire. L'enfant, ordinairement perçu par les Hommes, comme le fruit et le prolongement de leurs parents (comme en témoignent certaines expressions : mon "petit bout", "mon sang et ma chair" faciliterait évidemment cet amour. Comme si la vie tentait (encore une fois) d’aider les êtres à aimer un autre eux-même, une partie d’eux-mêmes, premier stade de l'amour de l’Autre. Ainsi les êtres commenceraient-ils à se rapprocher de leurs congénères par l’intermédiaire d’un seul(e) autre – leur partenaire – puis par l’intermédiaire de leur progéniture, avant d’apprendre (éventuellement) à se rapprocher de l’ensemble de leurs congénères, puis des autres espèces, de la grande famille du vivant… des êtres sensibles. Cette idée (somme toute très commune) pourrait éventuellement expliquer (chez les Hommes) l'interdiction universelle de l'inceste et la chasteté monastique. Dans cette optique, l’inceste s’avère, en effet, sans utilité dans la mesure où les deux protagonistes entretiennent déjà un lien de parenté (sans compter, bien entendu, les risques de consanguinité, rappel, garde-fou - et mise en garde peut-être - de la loi naturelle). En matière de chasteté monastique, il semblerait que l’interdiction (de l’étreinte sexuelle) consiste d’une part, à transcender la matérialité du corps, à dépasser le besoin purement physique de l'autre pour atteindre à un Amour au-delà du corps, au-delà des frontières limités de la matière et d'autre part, à transformer le lien singulier avec un autre en un lien à Autrui. Autrement dit, étendre son amour, ne pas le limiter à un ou à quelques êtres mais l'élargir (selon les traditions spirituelles) à l'ensemble des Hommes, voire à l'ensemble des êtres du vivant. Voilà posées quelques triviales explications - de pitoyables poncifs en vérité - sur le grand mystère de la sexualité et l’irrépressible attraction qu’elle exerce chez la plupart des espèces vivantes de ce monde. Voilà peut-être aussi la raison pour laquelle la sexualité représente dans certaines traditions religieuses, une voie spirituelle essentielle, non dans la recherche effrénée de plaisir mais dans la lente progression des êtres (leur  rapprochement) vers leur véritable nature, éléments infimes et indissociables (inséparables) du Tout.

(8.11)

Insaisissable matérialité

Après le sexe, l’inévitable questionnement sur le corps. Qu'est-ce que le corps ? Une source de plaisirs ? Une source de souffrances ? Le signe de notre pesanteur (notre pesanteur tellurique) ? Un espace de contact entre soi et les autres, entre soi et le monde, entre soi et la vie ? Sans doute une merveilleuse possibilité d'entrer en contact avec le vivant et le réel ? Tu t'aperçois (avec un certain effroi) que tu as depuis toujours ignoré la matérialité la plus grossière. De ton corps tu ne connais rien. Et tu ne peux rien en dire… 

 (8.12)

Captivité

Malgré ta profonde ignorance, tu éprouves parfois le sentiment (ignoble) d’être sous l’emprise de multiples conditionnements : celui d’avoir un corps, lieu où ton esprit se serait installé en cette vie et auquel il se serait habitué. Ton esprit a conscience d’avoir deux bras, deux jambes, il s’est accoutumé aux mouvements de ce corps, aux mouvements qu’il peut effectuer et à ceux qui lui sont impossible (identification quasi intégrale de l’esprit à cette enveloppe corporelle). Question. Comment régirait l’esprit s’il était soudain privé de ces deux jambes ? Tu devines qu’un écrasant sentiment de manque et de frustration s’abattrait sur lui. Tu reconnais que le bien-être ordinaire (habituel) de l’esprit dépend d’une multitude de conditionnements. Et que les sensations corporelles en sont (sans aucun doute) les plus évidents.

(8.13)

Monstruosité

Tu devines que si les Hommes naissaient avec 2 grandes ailes, 4 longues jambes, 4 bras puissants, un esprit et un cœur larges, profonds et ouverts, la condition humaine (avec ses 2 jambes et ses 2 bras tous bêtes, son esprit étroit et son cœur froid et fermé) leur paraîtrait un supplice.

 (8.14)

Enveloppe

Tu as la sensation d’avoir revêtu un corps (comme l’on endosserait un vêtement). Ou plus exactement, d’être entré en lui – ou plus exactement encore d’avoir été autorisé à pénétrer en lui comme dans une enveloppe passagère. Enveloppe dont il t’appartient de prendre soin. Enveloppe confiée en cette vie comme un héritage et un présent précieux qui contiendrait ce que fut ton passé depuis la nuit des temps. Enveloppe dont les potentialités, les lourdeurs et les faiblesses te permettraient d’agir, de faire et de penser dans les limites définies par elle. Comme si le corps était la résultante (le résultat, sanction ou récompense) de ce que tu aurais été et fait antérieurement. Et tu éprouves l’étrange sensation de t’y être glissé comme l’on revêtirait (enfilerait) une moufle – à la fois chaude, protectrice et confortable – (source de plaisirs et de réconfort) et parfois gênante, encombrante comme un sac dans lequel on se sentirait engoncé et gauche (prisonnier presque) parce qu’il réduirait notre capacité à nous mouvoir plus aisément…

(8.15)

Amplitude

Note sur la distance. Trouver la juste distance. Distance aux choses (ni trop proche, ni trop éloigné), distance aux êtres (ni trop haut (supérieur), ni trop bas (inférieur), distance aux idées, aux perceptions, aux sentiments, aux émotions. Trouver sa juste place et son équilibre (sans cesse changeants) dans ces univers multidimensionnels et le mouvement perpétuel de la vie. Ne pas vouloir systématiquement faire corps (être trop proche), ou se séparer (s’éloigner) des êtres, des choses, des idées, des sentiments et des émotions. Mais véritablement trouver sa place sans cesse fluctuante. Autrement dit être seul et relié. Et assumer à chaque instant cet espace mouvant de l’entre-deux… comme les étoiles et les astres entre-eux. Apprendre à évoluer dans l’espace (espace pluridimensionnel). Apprendre à se placer, se déplacer en maintenant toujours sa juste place. Rester en harmonie avec le flux permanent, la danse des corps et de la matière, la chorégraphie des esprits et des âmes et le balai immatériel des idées, perceptions, émotions, sentiments. Selon les situations, les humeurs, les besoins, les attentes éventuelles, savoir adapter sa distance (sa juste distance). Savoir se rapprocher, s’éloigner. Jouer avec l’espace. Espace mental, espace physique. Et les formes qui se meuvent avec toi dans cet (ou ces) espace(s).

(8.16)

Cycles perceptifs

Thématiques et sensations psycho-physiques ressenties en méditation formelle. Tu notes qu’un thème prend place au cours d’une séance (sans raison apparente), demeure (prégnant) quelques minutes (et jusqu’à plusieurs jours) avant de disparaître. Y succède un espace, une période de flottement… où aucun thème ne se dessine encore à la conscience. Puis un autre thème prend place, initiant un nouveau cycle. Et ainsi de suite... dans une sorte de ronde ininterrompue, incompréhensible et incontrôlable.

(8.17)

Elargissement

Expérience méditative. Etrange sentiment de ne plus t’identifier (totalement) aux perceptions des sens et de ta conscience. Comme si une très légère expansion de conscience était (provisoirement) advenue qui ne cristallise plus les perceptions du corps et de l’esprit… il t’est (clairement) apparu que la conscience est une entité plus large que l’enveloppe (corps et esprit) qu’elle habite. Ainsi, tu as pu expérimenter la transformation de la douleur. Brèves explications. Tu notes qu’une douleur perçue et identifiée au corps est ressentie avec acuité. Et que la douleur est atténuée lorsqu’on prend conscience que la conscience s’identifie à l’enveloppe corporelle. Remarque. Tu devines qu’il serait possible, après quelques années de cheminement, de parvenir à une désidentification quasi totale avec l’enveloppe corporelle. Autrement dit, opérer un lent processus visant à permettre à la conscience de retrouver (?) sa véritable identité (?), lui apprendre à devenir si large au point de tout contenir, tout englober, transcendant les concepts mêmes de plaisir et de douleur… et bien d’autres ressentis et perceptions encore…

(8.18)

Précisions

Tu reviens sur la perception de la conscience (notée un peu plus haut). Tu crains de t’être exprimer maladroitement (ces évènements intérieurs sont si frais… et te semblent si insensés (rien d’extraordinaire pourtant…) que tu éprouves les pires difficultés à les formaliser). Ton exemple n’avait trait qu’aux perceptions du corps. Et il te semble évident que l’esprit ne peut être exclu de ce processus. Explication. Si la conscience (la conscience ordinaire et étroite) d’un être perçoit qu’elle expérimente un événement douloureux ou une situation difficile (matériellement, psychiquement, existentiellement…) sans s’identifier à cette conscience ordinaire, alors elle opère un processus d’élargissement. Autrement dit,  la conscience prend conscience d’une autre partie d’elle-même et perçoit qu’elle ne peut être réduite à cette infime fraction de la conscience conditionnée. Et de facto, l’événement ou la situation perd son caractère douloureux (ou difficile) puisque la conscience comprend que, seule, une partie d’elle-même ou une déformation d’elle-même (la conscience étroite) ressent cette souffrance (et non la conscience dans sa globalité).

(8.19)

Abyssales origines

Tu manges une pomme. Et tu tentes de décortiquer les conditions nécessaires pour réaliser ce geste simple et trivial. Tu essayes de remonter le fil des origines. Et tu remarques, en premier lieu, que deux conditions fondamentales sont nécessaires : tu dois exister et cette pomme doit exister.

(8.20)

Abyssales origines (suite)

Pour exister, tu dois (sans conteste) être vivant. Et ton existence (le fait d’être vivant) est conditionnée par une multitude d’évènements. Il a d’abord été nécessaire que tes parents te conçoivent. Pour qu’ils te conçoivent, il a fallu qu’ils aient envie de te concevoir. Pour avoir envie de te concevoir, il a fallu qu’ils s’aiment. Pour qu’ils s’aiment, il a fallu qu’ils tombent amoureux. Pour qu’ils tombent amoureux, il a fallu qu’ils se rencontrent. Pour qu’ils se rencontrent, il a fallu une quantité de conditions (propices à cette rencontre)… et en premier lieu que leurs parents respectifs se rencontrent et se maintiennent en vie pour faire des enfants. Il faudrait donc énoncer tous les facteurs qui ont permis à ces 4 êtres de se maintenir en vie et de faire des enfants… Et ainsi de suite pour les parents de chacun d’entre eux… et ainsi de suite pour les parents des parents des parents… chaîne que l’on pourrait remonter jusqu’aux origines…  bref, tu comprends que tu existes parce que tu es le fruit du passé, de tous les éléments passés depuis l’histoire de l’humanité. Et tu leur es redevable de ton existence à l’instant où tu manges cette pomme. 

 (8.21)

Abyssales origines (suite)

Pour être vivant, il a également été nécessaire que tu te maintiennes en vie jusqu’à l’instant où tu manges cette pomme. Tu dois donc évoquer l’ensemble des facteurs qui t’ont permis de rester vivant. Tous les êtres, toutes les choses, tous les éléments qui y ont contribué. Tu renonces à l’énumération des êtres et des objets (dont la liste encombrerait ton argumentation). Tu te concentres sur les éléments primordiaux (les éléments naturels fondamentaux : terre, eau, feu, air, espace). Sans soleil, tu serais (sans doute) mort de froid (tu notes, en outre, que sans soleil, nul Homme ne peut survivre). Sans air, tu serais mort d’asphyxie. Sans eau, tu serais mort de soif. Sans espace, tu n’aurais pu te mouvoir. Si tu n’avais pu te mouvoir, tes muscles auraient été atrophiés, tu n’aurais pas même eu la force de porter cette pomme à la bouche. Sans terre, tu n’aurais pu te nourrir, tu serais mort de faim. Et sans elle, tu serais peut-être en train de flotter en apesanteur quelque part dans l’espace. Bref, sans ces éléments (de base), tu n’aurais pas survécu. Tu serais mort et tu n’aurais pu manger cette pomme.

(8.22)

Abyssales origines (suite)

Pour être vivant (à l’instant où tu manges cette pomme), il est également nécessaire que tu te maintiennes en vie. Pour te maintenir en vie, il faut que tu respires, que ton cœur batte, que tes organes fonctionnent convenablement. Pour respirer, il faut que tu possèdes un nez, une bouche, une trachée, des poumons et que l’air contienne de l’oxygène. Pour être vivant, il faut que ton corps contienne une quantité d’eau suffisante. Pour qu’il contienne une quantité d’eau suffisante, il a fallu que tu trouves de l’eau en quantité suffisante (et que tu en boives suffisamment). Pour que tu trouves de l’eau en quantité suffisante (et que tu en boives suffisamment), il a fallu que l’eau parvienne jusqu’à toi. Pour qu’elle parvienne jusqu’à toi, il a fallu créer une tuyauterie entre la source dont elle provient et l’endroit où tu habites. Pour que la source (dont elle provient) contienne suffisamment d’eau, il a fallu que celle-ci arrive jusqu’à elle. Pour qu’elle arrive jusqu’à elle, il a fallu qu’elle suive son cycle naturel. Pour qu’elle suive son cycle naturel, il a fallu qu’un nuage se forme. Pour qu’un nuage se forme, il a fallu que soit réuni un grand nombre de conditions climatiques, notamment le vent. Pour que le vent existe, il a fallu que certains courants d’air se créent. Pour que se créent des courants d’air, il faut qu’existe l’élément air. Et ainsi de suite (évidemment). En dépit des innombrables conditions (que tu renonces à évoquer), tu achèves ici la première phase de ton argumentation. Et tu poursuis ton (partiel et laborieux) raisonnement sur l’existence de la pomme.

 (8.23)

Abyssales origines (suite)

Pour que la pomme existe, tu notes (sans surprise) qu’il a fallu qu’elle pousse. Pour qu’elle pousse, il a fallu un pommier, qu’on le plante et qu’il se maintienne en vie pour que cette pomme (et toutes les autres bien sûr) parvienne(nt) à maturité. Pour qu’on le plante, il a fallu des Hommes ou s’il s’agit d’un pommier sauvage que les conditions propices soient réunies pour que la graine puisse germer et se développer. Pour que la graine puisse germer, il a fallu qu’une graine voie le jour. Pour qu’elle voie le jour, il a fallu une autre pomme dont elle est issue. Pour qu’existe cette autre pomme, il a fallu un pommier qui, lui-même, a été planté ou provienne d’une autre graine qui, elle-même provient d’une autre pomme, qui, elle-même, provient… etc etc etc. Si le pommier a été planté par des hommes, il a fallu qu’ils décident de planter un (ou des) pommier(s). Pour qu’ils plantent un (ou des) pommier(s), il a fallu qu’ils trouvent des graines ou des plants, issus d’autres pommes ou d’autres pommiers. Il a également fallu qu’ils naissent et se maintiennent en vie jusqu’à ce qu’ils plantent ce (ou ces) pommiers. Pour qu’ils naissent, il a fallu que leurs parents les conçoivent. Pour qu’ils les conçoivent, il a fallu… [même raisonnement que pour ton existence/parents]. Pour qu’ils se maintiennent en vie, il a fallu… [même raisonnement que pour ton existence/te maintenir en vie]. Pour que le pommier (celui dont provient la pomme que tu manges) se maintienne en vie, il a fallu de l’eau, du soleil, de la terre, de l’air, de l’espace, des abeilles pour butiner ses fleurs et donner les pommes, des hommes pour tailler ses branches… et pour que ces hommes taillent ses branches, il a fallu… [même raisonnement]

(8.24)

Abyssales origines (suite)

Qu’une seule de ces conditions de ton existence ne soit pas remplie ou n’ait pu advenir et tu te demandes ce qui se serait passé. Peut-être aurais-tu été un autre ?

 (8.25)

 Abyssales origines (suite)

Qu’une seule de ces conditions de l’existence de la pomme ne soit pas remplie ou n’ait pu advenir et tu te demandes ce qui se serait passé. Aurais-tu mangé une autre pomme ? Aurais-tu mangé un autre aliment ?

(8.26)

Abyssales origines (suite)

Cet ensemble infini de conditions nécessaires pour effectuer un acte si simple (et apparemment anodin) manger une pomme est l’évidente preuve d’un incroyable réseau de relations verticales (historiques) et horizontales (à l’instant t où est réalisée l’action) entre ta matérialité et celle de la pomme. Demeurent cependant deux grandes thématiques à explorer…

(8.27)

Abyssales origines (suite)

Première thématique. La matérialité. Vous n’êtes apparemment, la pomme et toi, que les combinaisons matérielles provisoires des 5 éléments (terre, eau, feu, air, espace) puisque vous êtes, tous deux… (et comme toute chose et tout être en ce monde) doté d’une matérialité. Tu notes que toutes les combinaisons matérielles provisoires ne peuvent se maintenir dans leur forme, (toi dans ce corps, la pomme dans sa propre forme) que par l’assimilation, l’utilisation partielle et le rejet du surplus d’autres formes combinatoires matérielles provisoires (de ces 5 mêmes éléments). Remarque. En fait (et apparemment), ces différentes combinaisons matérielles de 5 éléments qui semblent former une entité (ou une forme) apparemment séparé des autres combinaisons ne cessent d’échanger entre elles pour maintenir leur apparence formelle. Lorsque l’apparence formelle (la combinaison matérielle provisoire) est dégradée, ou se voit déformée, les éléments semblent se séparer pour se combiner à d’autres formes combinatoires. Ainsi, par exemple, lorsque tu dégrades l’apparence formelle d’une pomme en la mangeant, tu absorbes (ou ton corps absorbe) l’eau qu’elle contient pour rejoindre ton propre réseau liquide, tu absorbes sa chair et sa peau qui te nourrissent en se transformant en nutriment et vont rejoindre ton réseau intestinal, certaines parties vont venir alimenter ton réseau musculaire et physiologique (en partie grâce au réseau sanguin (lié lui-même à l’élément liquide, eau) et d’autres vont être rejetées dans tes selles, matières fécales qui vont rejoindre par les canalisations (la tuyauterie sanitaire) les égouts, les rivières, la mer (l’élément eau où vivent d’autres combinaisons matérielles (les poissons…) qui se nourriront en partie d’elles… et qui eux-mêmes… jeu permanent d’échanges et de transformation des éléments et des combinaisons provisoires de ces mêmes éléments. Voilà pour l’aspect matériel.

(8.28)

Abyssales origines (suite)

Deuxième thématique. La présence (et la fonction) de la conscience dans ces formes combinatoires provisoires. Thématique ardue comme l’atteste cette série de questions. Pourquoi et comment la conscience intervient-elle dans ces différentes combinaisons matérielles ? Vient-elle s’y greffer… ? Et comment… ? Existe-t-il une conscience propre à chaque combinaison de matière… ? Y a-t-il une conscience individuelle qui « passerait » de forme combinatoire en forme combinatoire (au fil de leur transformation) ? Y aurait-il des phases de non-conscience lors des phases de destruction des formes combinatoires ? La conscience est-elle forcément liée à ces formes combinatoires matérielles ? La conscience n’existerait-elle que dans les formes les moins grossières (ou les plus complexes) et serait-elle inexistante dans les formes grossières ou peu complexes ? Selon quels critères doterait-on (qui ou par quel système ?) chaque combinaison d’une conscience ? Il semblerait que seuls certaines formes de combinaisons vivantes en possèdent… tu doutes en effet qu’une combinaison inerte (tel un étron, une table ou une pomme) possède une conscience… cette dichotomie vivant/inerte distinguerait donc le sensible de l’insensible. Note. Le sensible serait-il conditionné par l’existence d’un système nerveux (sensibilité tactile) et/ou pourrait-il se définir au sens abstrait (avoir une sensibilité, une façon d’appréhender le réel et le monde ? Note extrapolatoire. Poussons un peu plus en avant… la sensibilité serait-elle alors la conscience ? Cette formulation (pour le moins arbitraire) inciterait au respect catégorique (dans les deux sens du terme, catégorique pour la catégorie du vivant versus la catégorie de l’inerte et catégorique au sens où il conviendrait d’être ABSOLUMENT respectueux de toute forme de vie (autrement dit de toute forme combinatoire vivante)… Autre question. Comment la vie, le sensible, le vivant s’insuffle-t-il dans ces formes combinatoires ? Eternelle question - et pour l’heure intranchable - sur l’origine du vivant et de la vie… (conditions propices réunies, souffle divin…). Questions supplémentaires. Pour quelles raisons certaines combinaisons matérielles différentes mais très proches dans leur forme (les Hommes par exemple, ou les chiens) ont-ils des consciences parfois sensiblement différentes tout en ayant de très évidents points communs ? Existerait-il une conscience universelle qui se partagerait en une multitude de consciences et qui se répartirait entre les différentes formes combinatoires matérielles ? Et selon quel critère s’effectuerait cette répartition ? Enfin (peut-être…) comment ne pas songer à l’instar des innombrables échanges entre les formes combinatoires matérielles à des échanges entre les différentes consciences dont semblent être dotées les formes combinatoires matérielles les plus complexes ? Et selon quelles règles s’opèreraient ces échanges ? Mon dieu ! Tant d’ignorance ! Et que de questions ! Ta pauvre réflexion vient de déterrer, malgré elle, l’éternel débat corps/esprit, matériel/spirituel… et le sempiternel questionnement sur l’origine de la vie... origine divine ou systémique (au sens d’un ensemble de conditions réunies propice à créer le système du vivant)… Et te voilà bien avancé de te poser des questions vieilles comme le monde…

(8.29)

 

En méconnaissance de cause

Tu remarques que tout savoir crée (presque à ton insu) des repères normatifs qui conditionnent ta parole et ton action. Tu notes que tout savoir (toujours nécessairement partiel) voile l'essentiel de la trame invisible de la vie. Toute action ou toute parole issue de ce savoir (ou fondée par lui) ne peut donc être, à tes yeux, qu'une réponse partielle, partiale et inappropriée à la situation. Mais en introduisant la double hypothèse suivante, 1. que l'existence de cette parole ou de cette action a été enjointe par la vie-même et 2. que la vie instrumentalise chaque être (chaque être qui ne serait que l'un des infimes fragments de la vie) dans l'intérêt de chacun, de tous et de la vie-même, alors cette réponse toute partielle, toute partiale et inappropriée qu'elle soit n'en est pas moins totalement juste et appropriée à la situation. Voilà un raisonnement en élaboration que viendrait sans doute contredire l'hypothèse de l'inexistence (totale et absolue) de réponse appropriée et idéale à toute situation… dans la mesure où l'idéal n'est lui-même que la construction réflexive d'un concept, une idée surimposée à la vie et non la vie-même... à moins que le concept lui-même appartienne à la vie… et par ce biais donc soit aussi la vie… Voilà de profondes réflexions, n'est-ce pas ? Oui profondes… et bien creuses…

(8.30)

Existences diverses

Tu notes une pensée attribuée habituellement à Voltaire : il n'est pas plus absurde d'avoir 2 vies plutôt qu'une seule, écrivait-il. Tu t’interroges. Pourquoi les êtres ne disposeraient-ils que de 2 existences ? Remarque. Tu notes - entre parenthèse - l’aberration totale de cette formulation (comme si la vie était à notre disposition…).

(8.31)

Existences diverses (suite)

Question ouverte. Pourquoi fermer la porte à l’hypothèse de l’infinité des existences ? Pourquoi n’y en aurait-il pas, en effet, une infinité ? Ou une quantité suffisante pour permettre aux êtres d'apprendre ce qu’ils ont à apprendre : découvrir leur véritable nature… ?

(8.32)

Existences diverses (suite)

L’hypothèse d’une seule existence te semble (totalement) absurde. Absurdité confirmée par la série de questions suivantes auxquelles l’hypothèse d’une vie unique ne permet de fournir aucune réponse satisfaisante.

Comment expliquer (encore une fois) les inégalités entre les êtres ? Les inégalités entre les Hommes ? Comment expliquer les inégalités en matière de trajectoire de vie, de cheminements, d’évènements ? Les inégalités en matière de prédispositions à l'essentiel, en terme d’accueil des évènements ? Les inégalités en matière de souffrances, de peines et de joies ? Comment expliquer la singularité de chaque être et de chaque itinéraire ? Et (enfin) comment l’Amour et la Connaissance (absolus) - finalités de toute les traditions spirituelles (de toutes les civilisations humaines depuis que le monde est monde) pourrait-il être atteint en une seule vie (alors qu’il est évident qu’une multitude d’êtres, y compris, bien entendu, les Hommes meurent sans y parvenir… ). Pour toute explication, tu notes que certains avancent l'idée de Dieu, d'autres de hasard, et d'autre encore celle de destin… réponses absurdes qui impliquent nécessairement (ici, en ce bas monde) un système du vivant injuste et incohérent… et - à dire vrai - totalement dépourvu de sens…

 (8.33)

Encouragements

Tu notes que pour atteindre l'autre rive, découvrir les terres vierges de la sagesse et de la vérité, les Hommes ont l'idiotie de croire en l'existence d'un itinéraire où il leur faudrait suivre (simplement) quelques repères posés ici et là par leurs prédécesseurs. Il n'y a, à tes yeux, aucun itinéraire tracé d'avance, aucun chemin balisé. Mais un voyage unique pour chacun. Des pas singuliers. Et des découvertes à expérimenter personnellement.

(8.34)

Suivre un chemin

Tu t’engages sur une voie spirituelle. Tu apprends à marcher sans aveuglement. Tu n’empruntes aucun parcours fléché. Tu expérimentes les instructions en les passant au crible de la raison. Tu ne te laisses pas aller à la facilité de marcher sur un chemin déjà tracé. En suivant cette option, tu devines que ta pratique serait dénuée de sens et ta progression illusoire. Tu reconnais (parfaitement) la nécessité fondamentale de chercher et de construire ton propre chemin. 

 (8.35)

Suivre un chemin (suite)

Ton engagement sur la voie spirituelle n’est ni un aveuglement de la pensée, ni une insulte à la raison, ni un enfermement dogmatique. Tu chemines lentement. Tu avances empli de doutes et d’incertitudes. Chaque espace rencontré est défriché, piétiné, apprivoisé. Tu n’as guère de certitudes, mais tu sens s’enraciner (progressivement) au cœur de ton être des convictions intimes et profondes.

(8.36)

Suivre un chemin (suite)

Tu as conscience que la voie spirituelle est pavée de vérités extérieures qu’il serait idiot et vain de faire tiennes aveuglément. Tu sais parfaitement qu’il est nécessaire de transformer progressivement - très progressivement - ces vérités extérieures en possibilités, en éventualités, puis en intuitions et enfin en convictions (si tu estimes - selon ton degré de compréhension - qu’elles le méritent). Tu laisses ces vérités suivre leur chemin naturel… sans craindre d’en découvrir de nouvelles (très éloignées et parfois contradictoires).

(8.37)

Suivre un chemin (suite)

Tu as la conviction que le cheminement spirituel est une lente progression, un long travail d’imprégnation et d’assimilation. Et tu te gardes bien de t’y hâter. Tu refuses de mimer (ou pire de singer) toute attitude que tu n’es pas encore parvenu à assimiler (ou dont tu n’as pas, du moins, senti intuitivement la véracité). Tu te refuses à jouer à l’homme sage (et avisé aux yeux du monde). Et malgré tes craintes de passer pour un crétin ordinaire, tu apprends à reconnaître et à accepter ton ignorance, ton idiotie, ta méchanceté, ta nullité, ta médiocrité devant témoins. Tu admets (parfois encore à regret) l’incontournabilité de cette étape.

(8.38)

Règle essentielle

Tu notes un autre aspect fondamental sur le chemin (le chemin de la joie). Une règle fondamentale qui t’enjoint (avec délicatesse) à prendre soin avec attention - avec une vigilance sereine et une concentration détachée de toutes les formes - vivantes et inertes - avec lesquelles tu entres en contact, de l’ensemble de la trame de la vie avec laquelle tu es éternellement relié : les objets (que tu touches), les êtres (que tu côtoies et rencontres), les lieux (que tu habites et visites). Tu apprends à prendre soin de chaque chose, de chaque être et de chaque lieu comme si tu étais le garant de leur intégrité… Tu apprends à vivre sans rien altérer, sans rien abîmer sur ton passage…

 (8.39)

Lente construction d'une verticalité

Ta verticalité se construit. Tu réponds à l’appel de la transcendance. Tu t’élargis. Tu t’ouvres à une perspective existentielle plus vaste, plus fine et plus profonde. Tu expérimentes le durcissement de l'égoïté, son ramollissement et sa lente dissolution. Tu rejettes l'ordinaire et expérimentes sa lente acceptation. Ta compassion et ton amour grandissent. Tu mets en pratique la transcendance au quotidien. Dans l'ordinaire le plus prosaïque. Tu simplifies. Tu débarrasses. Tu abandonnes. Tu découvres et explores les travers de l’être ordinaire. Tu mets à jour les refoulements (trop longtemps enfouis). Tu te replis. Tu aspires à l’altruisme. Tu réponds à l’appel du silence. Tu fuis l'agitation bruyante du monde. Tu sombres dans l'incompréhension. Tu apprends. Tu chemines vers la connaissance. Tu t’adonnes à l'humilité authentique. Et à l'arrogance méprisante. Tu progresses, d'incertitude en incertitude sur le sable mouvant de tes perceptions. Tu avances en bâtisseur de Verticalité sur l’étroit sentier qui borde le précipice.  

(8.40)

Elargissement

Tu ressens (parfois) une légère amplification de conscience. Ta conscience (que tu perçois habituellement emprisonnée dans la boîte crânienne) sort de sa gangue - du moins est-ce ton impression… (sentiment réellement palpable) pour flotter (matière vaporeuse floue et sans forme) autour de toi. Autour de la tête d’abord (à un mètre ou deux de distance) avant de s’élargir très progressivement (entre 50 et 100 mètres de distance). Remarque. A cet instant, tu notes que tu éprouves le sentiment de ne plus te mouvoir dans le monde mais dans ta conscience. Que les êtres ne se déplacent ni dans le monde (ni sur la terre) mais également dans ta conscience… ou plus exactement dans la Conscience (puisque tu n’as pas le sentiment qu’elle t’appartient). Remarque supplémentaire. A cet instant, tu perçois le monde et la conscience comme deux espaces qui se confondent. Deux espaces qui se réunissent pour n’en former qu’un seul… Note. Après quelques instants de chevauchement, le monde t’apparaît comme un infime fragment de la conscience (conscience dont tu as l’intuition, à cet instant, qu’elle n’est autre que l’espace infini. Comme si le monde (et le monde de la matière) n’étaient (en réalité) qu’une dimension minuscule - tangible et palpable d’une entité sans forme : la conscience… sorte de conscience universelle, entité globale dans laquelle le corps des êtres (leurs dimension matérielle) se meuvent. Perception qui peu à peu s’estompe… mais qui indéniablement te marque.. et sur laquelle tu tenteras (à l’avenir) de poser un regard plus discursif (et plus analytique)…   

 (8.41)

Manifestation

Tu as toujours été frappé par la mystérieuse survenance des faits qui se jettent sur les êtres sans raisons apparentes… apparentes seulement… Questions. Qui crée l’évènement… ? Et comment se crée-t-il… ?

(8.42)

Manifestation (suite)

Les Hommes appellent hasard tout événement aléatoire (sans cause apparente ou apparemment explicable) et destin toute série d’évènements mais ils oublient que l’un et l’autre surviennent grâce à la combinaison d’une infinité de conditions (reliées entre-elles et par le fil du temps). Mais comment naissent ces conditions ? Qui ou quoi les crée ? Qui ou quoi les déclenche ? Les provoquons-nous ? Du moins en partie ? Et le reste serait-il soumis au hasard (mais existe-t-il seulement ?)…

 (8.43)

Survenance 

Piste. Tu t’interroges sur le lien (ou les liens) de causalité entre la conscience et la survenance des évènements.

(8.44)

Survenance (suite)

Questions. Subsistent en ce domaine de nombreuses interrogations. Comment nos actes, nos pensées, nos paroles créent-ils les évènements ? Par les empreintes laissées dans la conscience ? Se limitent-ils à teinter notre perception des évènements (autrement dit, influencent-ils seulement notre façon de les percevoir) ou ont-ils une véritable incidence sur leur survenance ? Et cette conscience traverse-t-elle la mort ? Et de quelle façon ? Comment (et sur quel support) poursuit-elle son voyage (son cheminement) ?

 (8.45)

Lignée personnelle

Intuition (nouvelle). Tu as le sentiment que chaque être appartient à une lignée ancestrale. Et que chaque être hérite de la conscience de cette lignée. Une seule vie par être. Une longue chaîne entre-eux. Et un long chemin pour découvrir leur nature fondamentale (leur identité véritable).  

(8.46)

Pour une connaissance plus large

Tu remarques (sans surprise) que le monde (le monde occidental, en particulier) accorde une confiance plus large aux penseurs (à ceux qui ont des réflexions) qu'aux intuitifs (à ceux qui ont des convictions intuitives). Ce crédit tient sans doute au fait que la plupart des hommes choisissent aveuglement leurs convictions - par facilité, par paresse, par commodité. Mais le monde occidental oublie que certains intuitifs élaborent leurs convictions après un long - un très long - cheminement réflexif, construit par la raison, enrichi par l'intuition et étayé enfin par la sensibilité et l'intelligence du cœur (dont les intellectuels, à tort, se méfient tant). Le monde intellectuel (et le monde intellectuel occidental en particulier) s’est toujours méfié des convictions. Il a toujours refusé d’admettre (par idéologie, habitude et paresse intellectuelles) que les convictions appréhendées comme aboutissements réflexifs et intuitifs transitoires ont sans doute dans l’éclairage du réel plus de poids et de consistance que bon nombre d’argumentations réflexives complexes. 

 (8.47)

Intuition particulière

Tu remarques que tes intuitions, au cours de ton existence, se sont toutes révélées fausses. Enfin très médiocrement partielles. En deçà, en tout cas, de tes compréhensions ultérieures. Comme si les fondements sur lesquels se formait et se fondait chaque perception nouvelle n'étaient valides et appropriés que pour elle seule. Comme s'il était impossible de s’y référer pour extrapoler une nouvelle intuition (plus large, plus fine et plus profonde). Comme si chaque nouvelle intuition possédait ses propres fondements qu'il conviendrait d’abord de découvrir pour en trouver l'accès. 

(8.48)

Fouillis inextricable

Malgré tes efforts (laborieux), tu ne parviens (encore) à trouver les liens entre la lignée ancestrale de chaque être, les multiples liens horizontaux  et verticaux entre les différentes formes combinatoires matérielles, l’origine de la survenance des évènements, les différents aspects de la Conscience - supposée - Universelle et la multiplicité des consciences individuelles, les liens entre la Conscience et la Matière… et quelques autres triviales (et essentielles) questions. Bref, tu reconnais, à ce stade du chemin ton incapacité à appréhender l’immense et mystérieuse trame du vivant. A trouver une réponse satisfaisante à l’origine et au sens de la Vie.

 (8.49)

 

3 décembre 2017

Carnet n°61 La conscience et l'Existant - Chapitre introductif (pensées intuitives)

Essai / 2015 / L'exploration de l'être

La Vie et l’Existant ne semblent, en réalité, qu’un gigantesque jeu — violent et merveilleux — et une permanente célébration… A hauteur d’Homme, peut-être pourrions-nous penser que nous nous apprenons les uns les autres (et, bien souvent, à notre insu) à mieux les regarder et à mieux les vivre. A mieux les comprendre et à mieux les aimer… mais sur le plan de la Conscience, tout ce « cirque » — aimable ou corrosif — semble (presque) sans importance… Est-ce qui est… et ce qui est n’altère jamais Le Regard…

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Nous avons été contraints (pour des raisons d'ordre technique) de diviser la version numérique de cet ouvrage en dix parties.

Sommaire

 

 

Chapitre introductif : PENSEES INTUITIVES

 

Réflexions sur la conscience et l’énergie

N’y aurait-il qu’un seul homme au monde ? Et un environnement — projeté par lui — qui ne serait que son propre univers ? Ainsi pourrait être formulée la question sur le plan mental. Et comment pourrait se traduire cette interrogation depuis l’espace impersonnel ? N’y aurait-il donc qu’une Conscience ? Et une énergie brute qui lui serait associée, manifestation de sa propre puissance créatrice ? Une question alors se pose : y a-t-il une possibilité de rendre cette énergie brute consciente (consciente d’elle-même et de sa source) ? Et par quel procédé ou processus ? En ce qui concerne la Vie terrestre, l’Homme serait-il la clé (ou l’une des clés) de cette perméabilité entre la Conscience et l’énergie ? En dépit de son ignorance et de sa lenteur compréhensive, l’humanité semble dépositaire de cette potentialité. En effet, globalement, au fil de l’évolution temporelle et historique, la Conscience semble de plus en plus manifeste en chaque représentant de l’espèce humaine.

 

La clé réelle de cette porosité entre Conscience et énergie serait-elle alors principalement liée au cerveau, organe, chez l’Homme, a priori doté de capacités et d’un potentiel supérieurs à ceux des autres espèces terrestres ? Au vu des différences fondamentales entre l’Homme et les autres espèces vivants sur Terre, il semblerait, en effet, que l’encéphale soit la clé principale de l’interface entre la Conscience et l’énergie. Un outil nécessaire mais insuffisant. Une sorte de camp de base pour atteindre une porte d’accès…

 

Afin que l’énergie devienne plus consciente, l’individu doté d’un cerveau doit voir toutes les dimensions de son être (mental, corps et existence) imprégnées par une compréhension progressive de sa nature profonde (la Conscience) car seule cette imprégnation profonde a un impact réel sur la transformation de l’individu. Ce point souligne la dimension essentielle de la quête spirituelle qui amène à une exploration de notre identité (de ce que nous sommes) avec le franchissement des différentes étapes de la connaissance de soi jusqu’à la pleine réalisation.

 

Cette compréhension progressive permet à chaque individu (chaque individu étant évidemment une forme d’énergie) de construire et de vivre un univers (un univers phénoménal) aux caractéristiques de plus en plus proches de celles de la Conscience (jusqu’à devenir identiques). Caractéristiques que l’on pourrait synthétiser en trois mots : Amour, Paix et Intelligence.

 

On pourrait penser un peu hâtivement que l’éducation et les apprentissages de base tels qu’ils sont mis en œuvre dans les sociétés humaines — enseignements, conventions sociales et bienséance — permettraient de vivre dans un monde d’Amour, de Paix et d’Intelligence. Évidemment, il n’en est rien. La compréhension du monde, la connaissance de soi et le respect d’Autrui ne sont qu’apparents et superficiels. Le savoir accessible à la grande majorité de l’humanité est actuellement inapte à percer les mystères de la Vie et de la Conscience et à apporter une réponse satisfaisante à la question de notre origine et de notre identité réelle. Et les règles sociales régissant le vivre ensemble ne sont respectées le plus souvent que par un sens éthique très faible, engendré, pour l’essentiel, par la crainte de l’exclusion ou de la stigmatisation que provoquerait leur non-respect.

 

En conclusion, il semblerait que seule l’imprégnation profonde de la compréhension à toutes les dimensions de l’être d’un individu, rendue possible par l’existence de son cerveau (outil nécessaire mais non-suffisant) permette une entrée puis une installation progressive de la Conscience dans l’énergie jusqu’à une parfaite adéquation : l’énergie consciente, reflet parfait de la Conscience sans objet (dans la mesure des caractéristiques de l’énergie). Bref, en un mot, une complète et parfaite similitude des caractéristiques de la Conscience et de l’énergie. A ce stade, on pourrait imaginer que la forme énergétique parvenue à sa pleine réalisation se dissolve et disparaisse entièrement dans la Conscience. Mais ne nous égarons pas en de trop lointaines et invérifiables conjectures…

 

En replaçant cette réflexion dans le cadre de l’évolution du Vivant — et de la Vie — elle-même création supposée de la Conscience, voilà qui met en évidence un phénomène absolument remarquable : l’extraordinaire puissance créatrice de la Conscience capable, à partir du vide, de faire émerger le manifesté en combinant quelques atomes de carbone, d’hydrogène, d’oxygène et d’azote — base de l’organique — qui, au fil de la temporalité historique (appréhendée sur le plan mental et de façon conceptuelle) parviennent à se complexifier et à se sophistiquer au point de créer le cerveau humain*en mesure, lui-même, de créer... et de se développer au point d’apprendre à actualiser le potentiel qu’il recèle (et/ou peut-être – qui sait ? – à créer lui-même ce potentiel) pour retrouver la source de son émergence (la Conscience) et faire advenir ses caractéristiques (l’Amour, la Paix et l’Intelligence) sur les plans organique et terrestre comme l’atteste, de façon évidente et souvent très laborieuse, l’évolution des sociétés humaines.

* Notons qu’initialement (et encore très communément répandu aujourd’hui), le cerveau – cet outil puissant – n’est utilisé que pour faire survivre l’organisme dans lequel il est placé (l’Homme dans ce cas précis) à seules fins de perdurer et de se développer (obéissant ainsi à l’une des règles fondamentales du Vivant et de la Vie(1))...

(1) L’Homme n’est en grande partie (et encore de nos jours, en ce début d’ère anthropocène) qu’une énergie brute. Une énergie imprégnée d’un degré ou niveau de Conscience très réduit.

 

Enfin, pour clore ce début de réflexion, il semble peu saugrenu d’imaginer qu’il existe d’autres manifestations intelligentes de la Conscience sur d’autres plans et dans d’autres univers. Autres que celui de « l’organique » qui n’est sans doute qu’une possibilité d’existence et de manifestation pour l’énergie (parmi une infinité). Reste alors une question : l’énergie a-t-elle été créée par la Conscience ? Ou son existence est (de toute éternité) consubstantielle à la Conscience ? Vaste question…

 

Cette pensée (aux allures de vrai poncif...) apparaît, en réalité, comme totalement triviale . Et se voit évidemment corroborée par quantité de conclusions révélées par l’étude de thématiques mille fois explorées et ressassées au cours de l’histoire humaine : nature versus culture, le rôle prépondérant du cerveau dans l’évolution humaine, la place essentielle de l’Homme sur Terre, l’importance de la spiritualité dans l’avènement d’une existence terrestre pacifique et harmonieuse. Bref, rien de bien nouveau sous le soleil

 

 

Réflexions sur la conscience et l’énergie (suite)

La nature fondamentale de l’énergie (qui concerne l’ensemble des manifestations et des phénomènes) semble se caractériser par trois éléments essentiels : le mouvementLe changement qui s’explique, en partie, parce que les formes prises par l’énergie sont très largement soumises à leur contexte environnemental (ce qui est particulièrement vrai pour « l’organique » très répandu sur Terre). Mouvement et changement qui sous-entendent l’existence du temps. Et enfin, le troisième élément : la finitude de ses manifestations (même si celles-ci semblent se recombiner indéfiniment).

 

La nature fondamentale de la Conscience (Présence, espace impersonnel) semble, quant à elle, se caractériser par trois éléments contraires : la permanence (l’éternité) et l’immobilité, vécue dans le seul présent. Et donc l’absence de temporalité. Et l’infini (existence non délimitée et non localisée).

 

Petit aparté sur les caractéristiques et modes de fonctionnement du mental : à l’instar de toutes les manifestations, le mental (ou du moins le cerveau) que l’on peut considérer comme l’un des plus éminents et sophistiqués représentants de l’énergie de la Vie terrestre (car plus ou moins imprégné de Conscience(1)) est soumis et appelé au mouvement (mouvement que l’on pourrait qualifier de physique(2) et mouvement que l'on pourrait qualifier de temporel(3)). Mouvements physiques qui expliqueraient son incapacité à l’immobilité (à habiter l’instant et le présent) et sa grande mobilité (son besoin incessant de saisir les pensées, les émotions et les ressentis corporels qui sont, eux-mêmes, des phénomènes ou des manifestations en mouvement) et mouvement temporel qui expliquerait son inlassable nécessité à se projeter dans le temps (dans le passé avec les souvenirs et dans le futur avec les anticipations projectives).

(1) Voir le fragment concernant la perméabilité entre énergie et Conscience.

(2) Même si ce terme semble peu approprié pour désigner les mouvements d’une entité très globalement immatérielle (en dehors, évidemment, de son support organique qu'est le cerveau)...

(3) Qui sous-entend l’évolution et le devenir avec ses inexorables cycles...

 

Il est intéressant de noter que toutes les manifestations (dont le mental – ou du moins le cerveau – fait partie) semblent porter en elles la nécessité (le besoin ontologique et fondamental) de retrouver les trois caractéristiques de la Conscience : en premier lieu, la permanence (c’est-à-dire une forme d’éternité). Chaque forme d’énergie aspire ou éprouve le besoin, la nécessité ou le désir, au cours de son évolution temporelle (à laquelle toutes les manifestations d’énergie sont soumises) de se rapprocher — autant que sa nature et ses caractéristiques le permettent — de l’éternité. En effet, n’aspirent-elles pas toutes à se préserver le plus longtemps possible (chaque chose cherchant à persévérer dans son être pour reprendre le conatus de Spinoza) et à demeurer vivantes ou existantes autant qu’elles en sont capables ?

 

Ainsi, l’aspiration à l’immortalité des manifestations (des formes d’énergie) semble montrer qu’elles tentent de trouver une voie qui leur permette d’atteindre l’éternité (caractéristique de la Conscience) en intégrant leur nature assujettie au mouvement, à la temporalité et à la finitude. Un peu comme si l’immortalité devenait le synonyme de l’éternité quand celle-ci était soumise à la dimension temporelle…

 

En deuxième lieu, l’infini. Outre le besoin d’être ou de vivre le plus longtemps possible, chaque manifestation ne cherche-t-elle pas à s’étendre et à se développer toujours davantage (selon ses caractéristiques, ses possibilités et sa potentialité) afin d’approcher (autant que possible) l’infini ? Il semble évident qu’une très large part des formes vivantes ou existantes œuvrent inlassablement, au cours de leur existence, à leur expansion… (expansion tendant, évidemment, vers l’infini).

 

Enfin, en troisième lieu, l’immobilité. Cette dernière caractéristique ne semble concerner que les formes d’énergie les plus sophistiquées. Celles qui semblent peu ou prou imprégnées de Conscience telles que le mental (ou du moins le cerveau) qui nous intéresse ici au premier chef. Ainsi, le mental ne serait-il pas à la recherche d’un équilibre (ou d’un état d’équilibre) parfait auquel rien ne pourrait être ôté ou ajouté, d’une stabilité permanente, une sorte d’ataraxie ou de bonheur continu, proche parent de l’immobilité ? 

 

Afin d’essayer de brosser un tableau à peu près exhaustif des liens entre l’énergie et la Conscience (dans les limites de ma compréhension actuelle) et d’essayer d’aborder de façon plus complète les liens entre l’une des formes les plus sophistiquées de l’énergie qu’est le mental (ou du moins le cerveau) et sa source qu’est la Conscience, il conviendrait à présent d’ajouter aux trois caractéristiques essentielles que nous venons d’évoquer (qui sont, pour rappel, la permanencel’immobilité et l’infini) celles que nous avons déjà évoquées à maintes reprises dans nos fragments : la Paix, l’Amour, la Plénitude-Complétude, la Joie et l’Intelligence. Essayons succinctement de les reprendre une à une et de comprendre* si chacune de ces caractéristiques représente une véritable aspiration pour l’esprit humain. 

* Comprendre globalement (et sans doute assez superficiellement)...

 

A ce stade de la réflexion, peut-être serait-il judicieux d’opérer une dichotomie entre les esprits (les mentals) imprégnés plus fortement de la Conscience et les esprits encore très largement soumis aux seuls besoins de préservation et d’expansion (qui semblent encore représenter l’essentiel de l’humanité au 21ème siècle). Mais (en y réfléchissant un peu...), il semble inutile de réaliser cette typologie* et de développer cette partie car il apparaît avec clarté et évidence que la plupart des esprits humains cherchent, dans tous les actes et les projets qu’ils entreprennent, la tranquillité (un état mental, qui est le reflet de la Paix), l’affection et l’amour (avec un petit « a »), à être altruiste, généreux ou à venir en aide à Autrui(qui sont des reflets de l’Amour – avec un grand « A »), le bonheur et le plaisir (reflets de la Joie), un sentiment d’unité et d’osmose avec eux-mêmes et le monde (qui sont des reflets de la Plénitude-Complétude) et qu’un certain nombre d’entre eux cherche, à travers le savoir, à comprendre le monde et ce qu’ils sont (le reflet de l’Intelligence). Il semble donc évident que le mental humain (ou du moins le cerveau – pris toujours ici comme forme ou manifestation sophistiquée de l’énergie sur le plan de la Vie terrestre) est indéniablement à la recherche des caractéristiques de la Conscience précitées.

* Succincte et basique...

 

Petite note supplémentaire. La Conscience possède sans doute d’autres caractéristiques (que nous n’avons pas pris la peine ici d’évoquer). Il en est une qui n’est peut-être pas fondamentale pour l’Homme mais qu’il l’est sans aucun doute sur le plan de la Conscience : la pureté. Autrement dit, l’impossibilité pour la Conscience d’être entachée, abîmée ou salie par l’énergie, ses manifestations et leurs mouvements.

 

Ainsi, pour nous restreindre au champ de l’existence humaine, rien de ce que pourraient faire les Hommes ne saurait atteindre et toucher Ce qui perçoit, c’est-à-dire la Conscience. Elle restera, de toute éternité, immaculée. Et j’ai le sentiment que certains esprits humains cherchent cette pureté de façon maladroite dans leur existence, en particulier, à travers le besoin de propreté – voie très commune et répandue – (nettoyage de la maisonnée, de l’intérieur... ce qui peut prêter à sourire...).

 

Une autre caractéristique me vient également à l’esprit : la nudité. L’être – la Conscience – est d’une certaine manière, ce qu’il reste lorsque tout a disparu. Et il me semble que la recherche de simplicité et de dépouillement (et plus largement le besoin de désencombrement) de certains esprits humains est révélatrice d’une volonté de nudité, d’atteindre sur le plan énergétique et phénoménal cette caractéristique de la Conscience.

 

Quoi qu’il en soit, il semblerait que les formes d’énergie sophistiquées ne puissent réellement et totalement accéder à ces caractéristiques de la Conscience dans une sempiternelle fuite en avant car leur existence-même s’inscrit dans un monde fini et cyclique* et que leurs caractéristiques sont subordonnées, de façon ontologique, à des principes limitants et restrictifs, ce qui rend impossible l’accès à un univers non fini. Ainsi, pour illustrer brièvement et simplement notre argumentation, prenons l’exemple de l’immortalité : même si l’Homme parvient à repousser indéfiniment la mort de son entité corporelle, il ne parviendra jamais à atteindre l’éternité. Même s’il parvient à vivre des centaines de millions d’années, le corps est par nature soumis à la finitude car il s’inscrit, de par ses caractéristiques, sur un plan fini. Et il en est de même pour toutes les autres caractéristiques…

* Même en retenant l’hypothèse d’une évolution éternelle de l’énergie — qui serait sans commencement ni fin — hypothèse qui s’appuierait sur l’axiome de consubstantialité de l’énergie et de la Conscience...

 

Conclusion. Au lieu de se jeter dans cette insatisfaisante fuite en avant et cette impossible quête, il serait sans doute plus judicieux pour les manifestations énergétiques dotées ou imprégnées de Conscience d’inverser leur trajectoire pour remonter à leur source jusqu’à une sorte de saut dans un autre plan (saut dans l’espace d’arrière-plan) et pouvoir ainsi « habiter » la Conscience – Ce qui perçoit – le regard éternel, immobile, permanent et infini et accessoirement empli ou baigné de Paix, d’Amour, de Joie, d’Intelligence et de parfaite Plénitude-Complétude tout en laissant évoluer leurs mouvements et leurs élans naturels (les aspirations et besoins d’actualisation que nous avons précédemment évoqués) sur le plan fini où elles se manifestent. C’est d’ailleurs ce à quoi elles œuvrent (sciemment ou non) en suivant le processus selon lequel elles semblent avoir été « programmées »…

 

En fait, il semblerait que la Conscience ait créé le monde manifesté (et ses formes) en inscrivant ses propres caractéristiques dans leur potentiel et que tous leurs mouvements naturels d’actualisation permettent d’approcher de plus en plus sans jamais pouvoir les atteindre sur le plan où elles se déroulent. Comme si la Conscience avait créé une sorte de jeu infini portant en lui les caractéristiques mêmes de son impossible achèvement…

 

Pour résumer cette laborieuse réflexion (sur cette passionnante et inépuisable thématique), il semblerait que l’énergie, ses manifestations et leurs mouvements appartiennent à un plan (ou à un univers) fini et soumis à la temporalité alors que la Conscience appartient à un plan infini et atemporel. Il n’y a donc aucune possibilité pour l’énergie de retrouver (sur le plan où elle se manifeste) les caractéristiques (parfaitement identiques) de la Conscience qui sont, pour mémoire, la permanencel’immobilitél’infini et accessoirement l’Amour, la Paix, la Joie, la Plénitude-Complétude et l’Intelligence. Sur le plan où elle se déroule, l’énergie, à travers ses formes et leurs mouvements, n’a d’autres possibilités que de tendre indéfiniment vers ces caractéristiques sans jamais pouvoir les atteindre. Le seul accès possible réside pour elle dans le saut que ses manifestations peuvent réaliser vers le plan de la Conscience, donc sur un plan en amont d’elles-mêmes (l’arrière-plan). Du moins pour l’heure… on pourrait envisager que l’énergie et ses manifestations parviennent, un jour, au fil de leur évolution (dans cette fameuse fuite en avant dont nous avons parlé) à réaliser cet incroyable (et tout de même assez peu probable) saut du plan fini et temporel à un plan infini et atemporel… bien que peu réaliste, on ne peut exclure cette hypothèse… 

 

Commentaires sur les fragments précédents. Cette réflexion comporte de nombreuses lacunes, fautes, approximations, maladresses et lourdeurs stylistiques, longueurs et redondances. Elle n’est qu’une ébauche (comme on peut le constater) et ne constitue qu’une première épreuve (pas ou très peu corrigée) qui mériterait évidemment quelques développements et éclaircissements*.

* Et je ne sais encore si je prendrais le temps et la peine d’y apporter les corrections et les ajouts nécessaires. Elle me rappelle simplement l’époque où j’adressais certaines de mes réflexions à l’état brut (comme celle-ci) à M. et à G. (aujourd’hui disparus) qu’ils prenaient aussitôt soin d’éclairer à la lumière de leur grille de lecture personnelle. L’essentiel du temps, nos discussions viraient au débat d’idées stérile mais parfois certains éléments alimentaient la compréhension et la perspective de chacun… comme un modeste (très modeste il va sans dire) Think tank informel dédié humblement à la Connaissance…

 

 

Réflexions sur la conscience et l’énergie (suite) 

A partir des réflexions que nous avons développées dans les paragraphes précédents, essayons-nous à un bref et inoffensif exercice d’anticipation. Et tentons de voir ce que pourrait être la Vie terrestre à l'avenir...

 

En premier lieu, à court et moyen terme. Lorsque l’humanité prendra conscience de l’absurdité de son idéologie (hyper) productiviste et (hyper) consumériste (réactive à l’économie de pénurie qu’elle a toujours connue), lorsqu’elle prendra conscience de l’ignominie du système organisationnel omnipotent et esclavagiste qu’elle a conçu, qui écrase et exploite la Vie, le Vivant et la Terre, les Hommes, les animaux et l’environnement, une nouvelle ère pourra débuter… il y a de fortes chances que l’humanité se réorganise alors en petites communautés (à taille humaine) démocratiques et quasi-autonomes qui pourront être fédérées et entretenir entre elles une solide coopération. Abolition des frontières, abolitions des nations. Beaucoup de paramètres entrent en jeu dans l’évolution de l’humanité et de la Vie sur Terre. Et je n’ai pas la prétention (loin s’en faut) de tous les repérer. Ceci n’est qu’une très courte et vague esquisse. Mais il est un paramètre qui s’avère absolument incontournable (que j’aborderai succinctement) : la dimension essentielle de la quête spirituelle pour opérer le saut de l’Homme vers l’espace d’arrière-plan — la Conscience — et faire advenir, en chaque Homme, une véritable révolution perceptive nécessaire à l’intégration dans son esprit de toutes les caractéristiques de la Conscience (que nous avons abondamment évoquées).

 

Sans ce passage d’une grande part de l’humanité vers le plan de la Conscience, il sera impossible de faire advenir, à échelle collective, une société humaine terrestre (spatiale et/ou extra-terrestre s’il prenait à l’Homme le besoin de coloniser d’autres territoires…) qui ressemblerait à terme au monde des dieux (tel que le conçoit, par exemple, le bouddhisme tibétain) : une société de Paix, d’Amour et d’Intelligence où chacun serait amené à poursuivre son exploration de l’être, à participer selon ses aspirations à la communauté à seule fin de mener une vie heureuse, harmonieuse et épanouie (à titre individuel comme à titre collectif), où la violence disparaîtrait, où la police et l’armée n’auraient plus aucune utilité.

 

A terme, l’humanité pourrait se voir investie d’une activité éducative auprès des animaux et des autres créatures qui peuplent la Terre essayant de les inviter à ces caractéristiques de Paix, d’Amour et d’Intelligence, créant peut-être, grâce à la technologie et à la génétique, une alimentation qui ne détruirait aucune vie, changeant le code génétique des carnivores pour qu’ils deviennent végétariens ou créant des corps sans besoin alimentaire ou même éradiquant la sphère organique (dont elle a, tout au long de l’histoire, essayé d’atténuer ou d’éliminer les désagréments)…

 

Envisager les modalités pratiques d’une telle société n’a pas beaucoup de sens. Mais sans ce passage collectif à une authentique spiritualité, il y a de fortes chances que l’humanité et la Vie terrestre plongent dans une longue et mortifère errance et/ou dans un indescriptible chaos en créant un monde toujours plus dur et violent, un monde où les conflits et les guerres seront généralisés, un monde de contrôle et de surveillance à l’échelle planétaire. Un monde d’apocalypse et de terreur…

 

Petit aparté sur l’hyper technologie, l’avènement des mondes virtuels et le transhumanisme. Le progrès technique est en marche. Et il ne semble pouvoir s’enrayer. Les apports et les bénéfices qu’il offre en termes de rapidité de communication, de mises en réseaux simultanées et de confort (voire de bien-être) sont tels que l’Homme ne semble pouvoir s’en passer.

 

Certaines dérives et certains écueils ne pourront sans doute pas être évités : le sacre des gadgets (en tous genres), l’incessante fuite dans le divertissement et l’hyper distraction… et des dangers plus grands encore tels que la montée en puissance des machines qui pourrait engendrer la mise sous tutelle de l’Homme et du Vivant ou l’égarement dans des mondes virtuels de plus en plus sophistiqués et envahissants reléguant la sphère organique à un simple support… et j’en passe.

 

Néanmoins, il semble possible que l’humanité s’engage dans une utilisation intelligente (et éclairée) du progrès technologique en généralisant la robotisation de l’industrie vouée à la fabrication des objets nécessaires, dégageant totalement l’Homme des tâches éreintantes et pénibles (comme cela s’est déjà réalisé au 20ème siècle dans certains secteurs économiques) pour le libérer complètement et lui permettre de se consacrer entièrement à son épanouissement et à son (indéniable) besoin spirituel.

 

Le progrès et le transhumanisme pourraient permettre une qualité de vie accrue et devenir des outils prodigieux dans le développement de l’Intelligence. Mais tout cela n’est rien… Et le monde évoluera selon le processus qui est inscrit en lui… et inutile de jouer les Cassandres ou les visionnaires optimistes… arrivera ce qui arrivera. Ces pauvres élucubrations* n’ont en soi aucun intérêt...

* Un simple jeu intellectuel sans portée ni conséquence auquel je rechigne (je sens ma pensée paresseuse et peu encline à cerner cette trop vaste et ambitieuse thématique). Et je n’ai, d’ailleurs, aucun goût pour évoquer ce qui sera... Ces derniers paragraphes ont été ébauchés à la hâte et indéniablement bâclés… Leur écriture éloigne de l’être. Et de ce qui est… qui demeurent, au-delà de ma curiosité insatiable, mes seules véritables préoccupations… 

 

Mais achevons tout de même cette bancale réflexion par les mots suivants : au vu de la différence de plans (assez probante) entre la Conscience et l’énergie peut se poser la question de l’existence d’autres plans. Selon la perception humaine, la Conscience semble à l’arrière-plan alors que « l’organique » (la matière) et le « psychique » (les représentations composées d’images et/ou d’idées – qui sont des manifestations énergétiques perceptibles par le cerveau humain) semblent appartenir à l’avant-plan. Nous avons déjà évoqué l’existence probable d’autres plans (de l’avant-plan) inaccessibles à la perception et l’entendement humains. Mais nous pouvons aussi imaginer que la Conscience perçue par les humains (certains humains) comme l’arrière-plan n’est qu’un plan au-delà duquel pourrai(en)t exister un (ou d’) autre(s) plan(s)… nous entrons là dans une perspective quasiment inconcevable pour notre intellect (en tout cas pour le mien)… il est donc plus sage de clore (provisoirement) notre réflexion sur cette passionnante et quasi impénétrable thématique… 

 

  

Réflexions sur la conscience et l’énergie – suite et fin (provisoire)

Notes supplémentaires. Bien qu’aujourd’hui, l’existence humaine soit éminemment organique, grossière, très peu consciente, emprunte de douleurs, de souffrances, de violence et d’une longue série d’aspects peu enviables, si l’on interrogeait l’humanité, une immense majorité des êtres humains (en dépit de leurs conditions de vie effroyables) la considérerait globalement comme le must sur Terre comparée à d’autres formes d’existence, en particulier aux conditions de vie animales (même s’il existe, en vérité, très peu de différences entre la vie des Hommes et celle des animaux). Il serait sans doute plus juste de supposer que la vie humaine est loin d’être une sinécure et encore moins une panacée (même en ce début de 21ème siècle), qu’elle ne l’a jamais été en dépit de la potentialité (souvent non actualisée) dont l’Homme semble dépositaire et de l’évolution humaine (assez remarquable à certains égards) depuis sa sortie des cavernes.

 

Parmi la très probable multiplicité des formes que peut revêtir l’énergie et la (toute aussi probable) multiplicité des plans et des univers existants, le monde humain (au regard de ses caractéristiques) ne doit pas être l’un des plus attrayants. Il existe sûrement des plans et des univers où la vie est plus douce et plus propice au bien-être et à l’épanouissement, des plans et des univers où règnent une Paix, un Amour et une Intelligence (très proches des caractéristiques de la Conscience), des plans et des univers au sein desquels l’actualisation de la compréhension de la nature fondamentale des formes que revêt l’énergie (dans son complet achèvement) permet aisément de retrouver les caractéristiques de la Conscience (dont nous avons déjà tant parlées) et de les faire advenir avec facilité sur le plan ou dans l’univers que ces formes occupent.

 

Dans le prolongement des fragments précédents, nous pouvons imaginer à terme (dans des dizaines, centaines ou milliers d’années [les paris sont ouverts !]) si l’Homme actualise son potentiel de compréhension sans s’égarer dans les écueils qui jalonneront son évolution, le plan humain et l’existence humaine occuperont une place plus prometteuse et plus séduisante parmi l’ensemble des plans et univers existants (plans et univers dans lesquels l’énergie se manifeste). Une sorte de progression dans la « hiérarchie existante » des bons plans (si j’ose dire !).

 

Cette supposition sous-entend évidemment que tous ces plans et univers ne sont pas fixes et que leur évolution dépend, outre des formes qui les composent, du potentiel dont elles disposent (potentiel sans doute « programmé »  par la Conscience) mais aussi des interactions qu’elles parviennent à créer entre elles et, bien sûr, de leur propre potentiel créatif (engendré, en grande partie, par les éléments précités) qui pourraient leur permettre de créer et de donner naissance, elles-mêmes, à d’autres plans (ainsi, la création des mondes virtuels actuellement en plein essor dans le monde humain en est un parfait exemple). Et bien que nous soyons à l’aube de la virtualité, les mondes (virtuels) créés dans certains jeux vidéo, avec l’existence d’avatars, pourraient inaugurer une longue série d’univers virtuels de plus en plus imaginatifs et de plus en plus sophistiqués tantôt de plus en plus proches du monde humain et tantôt de plus en plus éloignés… l’avenir le dira…

 

Si ces éléments s’avéraient exacts (et bien d’autres encore que nous ignorons), il ne serait pas insensé de penser que cet incroyable et indescriptible agencement évolutif créé par la Conscience et l’énergie forme un écheveau en mouvement d’une inimaginable complexité au potentiel créatif ahurissant (une complexité et un potentiel créatif absolument dingues en vérité !) qui confine — si j’ose dire tant c’est vaste ! — ce duo extraordinaire au génie absolu (ou plus exactement au génie de l’Absolu)… à moins (comme nous l’avons déjà évoqué dans le paragraphe précédent) que la Conscience ne soit, elle-même, qu’une forme que pourrait prendre… et évidemment on ne saurait répondre… (et bien malin celui qui pourrait s’aventurer à avancer une réponse*)… mais au vu de l’énormité et de l’étendue du cadre de pensée que nous effleurons, il serait plus sage d’en rester là… cette perspective est bien trop vaste pour notre minuscule cerveau…     

* A ce sujet, on pourrait tout de même suggérer en guise de brève extension (un brin fantasmagorique) que dans une perspective quelque peu anthropomorphique (et c’est peu dire), on pourrait imaginer que la Conscience appartienne à une sorte d’entité et serait à ce géant gigantesque ce que le mental est à l’Homme (comme l’énergie serait à cet inimaginable colosse ce que « l’organique » est à l’être humain). En déroulant cette hypothèse, il serait alors loisible de penser qu’il pourrait exister un grand nombre de géants gigantesques, peut-être eux-mêmes créés par une entité plus vaste, elle-même créée par… et indéfiniment jusqu’à retrouver la source originelle de toutes les créations et manifestations… Vaste programme ! L’Homme — comme création et manifestation intermédiaire — n’est assurément pas, dans sa modeste exploration, au bout de ses surprises… Mais qu’il parvienne à imaginer ce genre de perspective dénote indéniablement qu’il porte en lui une étincelle d’Intelligence…

 

  

Réflexions sur la conscience et l’énergie – synthèse

Essayons de résumer en quelques lignes cette réflexion. Que notre raisonnement s’appuie sur la consubstantialité de l’énergie et de la Conscience ou de l’énergie comme création (ex nihilo) de la Conscience importe peu. Il semblerait que la Conscience (au vu de ses caractéristiques) appartienne à un plan infini et atemporel. Quant à l’énergie, on peut penser qu’elle a le loisir de pouvoir se manifester sur une infinité de plans... A la façon dont l’énergie s'est déployée dans l’Univers et, de façon plus restrictive, sur la Terre (manifestations dont l’être humain a conscience), il semblerait que l’énergie soit soumise à un espace-temps (extrêmement vaste mais limité), autrement dit à un univers fini et assujetti à la temporalité.

 

Or, il semblerait qu’au fil de l’évolution temporelle, les formes d’énergie les plus sophistiquées aspirent à « retrouver » les caractéristiques de la Conscience mais comme elles se situent dans un espace soumis au temps et à la finitude, elles ne peuvent que tendre indéfiniment vers ces caractéristiques sans jamais pouvoir les atteindre. A moins qu’elles ne parviennent un jour, au fil de leur évolution et de leur sophistication, à créer les conditions nécessaires pour réaliser un saut d’un espace fini et temporel vers un espace infini et atemporel, elles n’ont pour l’heure d’autre option que d’effectuer un « saut en arrière » pour retrouver le plan de la Conscience. On pourrait également supposer que les formes d’énergie les plus abouties (sur le plan psycho-organique) dont les caractéristiques sont les plus proches de celles de la Conscience finissent par se dissoudre et réintégrer entièrement le plan de la Conscience.

 

Il apparaît également avec clarté que les formes d’énergie les plus évoluées parviennent (sans doute à partir de la potentialité insufflée par la Conscience, la créativité engendrée par leurs interactions et leurs toujours plus grandes capacités) à créer d’autres plans au sein même du plan où elles se manifestent comme l’illustre, par exemple, la création du plan conceptuel humain (composé d’idées et de représentations) créé à partir du plan psychique, lui-même, créé (ou accessible) à partir du cerveau, issu du plan organique.

 

Nous ne pouvons également omettre la possibilité que la Conscience ne soit, elle-même, qu’une forme de quelque chose d’inconnu à l’entendement humain et/ou un plan au-delà duquel existerai(en)t un (ou d’) autre(s) plan(s)…

 

Demeure néanmoins l’épineuse question (actuellement insoluble au vu de ma compréhension) des plans qui ne pourraient être que des projections sans réalité (et accessoirement leur organisation et les liens qui les unissent), thématiques que nous aborderons dans nos prochains fragments…

 

Ces pensées — pour peu qu’elles puissent paraître originales ou inattendues — ont simplement traversé mon esprit. Et la très laborieuse élaboration de cette réflexion — exposée dans plusieurs fragments de ce carnet (et réunis ici) — n’est qu’une maladroite tentative* d’en dérouler le fil.

* Cette réflexion révèle bien davantage que la largesse du « champ de pensée » qu’elle sous-entend, les limites de mon intellect à cerner ces éléments avec clarté... l’étroitesse et la pauvreté de mon esprit à les retranscrire avec aisance pour leur donner leur pleine ampleur…

  

 

Réflexions sur la conscience et l’énergie – développements et extensions

 

— Les plans, leur nature, leurs liens et leur organisation —

Qu’en est-il des plans ? Sont-ils réels ? Ou projectifs ? Sont-ils à la fois réels (consistance et solidité de leur existence) et projectifs (représentations créées par le cerveau) ? Essayons de jeter les idées telles qu’elles nous viennent (nous tenterons de les structurer ultérieurement).

 

En premier lieu, il nous apparaît évident que sans le cerveau*, il nous serait sans doute impossible d’avoir conscience de ces différents plans (et accessoirement de parvenir à « habiter », de façon consciente, l’espace d’arrière-plan – la Conscience). Comme il semble tout aussi évident que le cerveau nous donne à voir et à appréhender ces plans en fonction de sa structure, de sa complexité et en lien avec nos capacités sensorielles et la taille de l’organisme dans lequel il est placé. Ainsi, il ne fait aucun doute qu’une drosophile, une souris, un loup, un éléphant et un Homme ne « voient » pas et n’appréhendent pas ce que l’on appelle le monde de la même façon. Ils n’en ont pas la même perception. Ou, autrement dit, ils en ont une représentation différente.  

* Peut-on imaginer ce que serait la perception sans cerveau ? Je crains que non… le cerveau serait-il alors à la fois un obstacle à « habiter », de façon consciente, l’espace impersonnel de la Conscience (par sa farouche propension à la représentation et à la conceptualisation) et un instrument nécessaire pour ressentir et comprendre que nous sommes, a priori, cet espace de perception d’arrière-plan et que tout ce qui est perçu l’est depuis cet espace de Conscience ? 

 

Intéressons-nous d'abord à ce nous avons coutume d’appeler le plan réel (le monde tel qu’il nous apparaît). A certains égards, la réalité du monde (le plan réel) ne fait aucun doute : au-delà de la représentation que nous en avons, nous sentons bien qu’il y a quelque chose (de solide et de consistant*) plutôt que rien (un vide inconsistant n’induisant aucune sensation) mais sa réalité nous reste inconnue car il semblerait que nous ne pouvons avoir accès qu’à sa représentation. Représentation intimement liée au cerveau (sa structure, sa complexité etc etc).

* Quel Homme pourrait dénier la solidité du sol ressenti sous ses pieds ?

 

Lorsque l'on « habite » l’espace de la Conscience, on ne voit – me semble-t-il* – que des mouvements d’énergie entre des formes énergétiques provisoirement et grossièrement cristallisées (les formes en apparence séparées que le mental perçoit habituellement). Formes (provisoirement combinées en « structures ») non fixes qui entretiennent des échanges permanents avec toutes les autres structures et qui composent un tout indissociable. Bref, un monde d’incessants mouvements énergétiques*... Lorsque l'on n’habite que l’espace mental (humain), on ne perçoit que des formes organiques (les êtres vivants) et inertes (les minéraux) qui semblent séparées et qui semblent interagir ou échanger parfois entre elles.

* Dans mon exploration de l’arrière-plan (l’espace de la Conscience), j’ai ressenti qu’il n’y avait que Conscience – Ce qui perçoit – et d’innombrables mouvements d’énergie qui se cristallisent provisoirement en formes, formes qui ne cessent de se transformer et d’échanger entre elles. Peut-être n’ai-je pas suffisamment approfondi et stabilisé cette percée dans l’arrière-plan pour que cette perception soit plus prégnante et plus présente dans ma perception et mon vécu quotidiens ? 

 

On peut également constater que la « coloration » du mental a une réelle incidence sur notre perception du monde (ce que l’on a coutume d’appeler « le réel »). Ainsi, un être humain dont le mental a une inclination à la noirceur et au pessimisme et qui a tendance à voir la face sombre des choses, appréhendera le monde comme un univers dangereux, terrifiant et mortifère contrairement à un être humain dont le mental est sensible à la beauté et enclin à l’optimisme qui l’appréhendera comme un univers magnifique, source de réjouissances.

 

Au terme de ce bien maigre développement, pourrait-on seulement affirmer (en guise d’indigente conclusion) que le monde (le plan « réel ») semble bel et bien exister mais que les sens et le cerveau nous en interdisent l’accès direct et qu’ils ne peuvent nous en offrir qu’une représentation qui diffère selon leur structure et leurs capacités ? A moins que son accès direct (pour les êtres vivants et donc pour les êtres humains qui nous intéressent, ici, au premier chef) se situe justement sur le plan sensoriel (ressentir le monde plutôt que de le penser) comme pourrait l’attester, par exemple, le caractère essentiel de la sensorialité — en particulier tactile (importance donnée aux ressentis corporels et énergétiques) — dans toute démarche spirituelle authentique...

 

Autre point sur le caractère réel ou projectif (illusoire) du monde. Bien que ce dernier semble manifester des signes tangibles d’existence et un caractère apparemment réel (du moins solide), il est possible que la puissance d’illusion du mental, notre attachement à ses projections et plus globalement le formatage de l’esprit humain nous incitent irrévocablement à prendre des vessies pour des lanternes... Tant qu’existe un corps-mental, il semble que l’Homme ne puisse réellement trancher sur la réalité ou l’irréalité du monde. Comme si du point de vue humain, cette thématique demeurait absolument indécidable

 

Enfin, n’excluons pas la possibilité que le monde ne soit ni totalement réel ni totalement illusoire (mais une sorte de mix entre les deux), une sorte d’univers mi réel mi illusoire comme peuvent parfois nous apparaître certains rêves…

 

Essayons à présent de centrer notre réflexion sur les différents plans* (perceptibles par le cerveau humain). Qu’en est-il de leur agencement et de leur organisation ? Et qu’en est-il des liens et rapports qu’ils entretiennent ? Existent-ils des règles générales (et des règles spécifiques) qui régissent leurs relations ?

* Le plan organique (le monde de la matière) à l’origine du plan cérébral – ou psychique – (le monde de l’esprit), lui-même à l’origine de plusieurs plans : le plan conceptuel (le monde des idées), le plan émotionnel (le monde des émotions et des sentiments), le plan des représentations (le monde des images), le plan du rêve (le monde onirique), les plans astral et chamanique (perçus par une infime minorité des Hommes).

 

Une fois encore, laissons venir les idées sans vouloir les structurer en un système complet et cohérent. Il semblerait que seul le plan organique soit régi (principalement régi) par la sensation (grâce à un réseau de cellules innervées) même si la perception de la sensation n’est a priori possible que grâce à l’existence du cerveau, donc à l’existence du plan cérébral (ou psychique).

 

Grâce à la perception de la sensation, le cerveau emmagasine dans « la mémoire » une palette de sensations, les catégorise (par sa capacité de discrimination) en les « jugeant » neutres, plaisantes ou déplaisantes afin d’établir des liens entre les situations et les sensations. Le cerveau, par sa capacité d’abstraction et de conceptualisation, peut dès lors cartographier ce qu’il sent (le monde sensitif) pour permettre à l’organisme dans lequel il est placé de s'y déplacer de façon appropriée (en évitant les sensations désavantageuses et déplaisantes et en essayant — autant que possible — de retrouver les sensations bénéfiques et agréables) et d'y prélever ce dont il a besoin.

 

Cette capacité de mémorisation et cette prédisposition à cartographier le sensitif sont sans doute à l’origine de la conceptualisation que le cerveau ne cessera, au fil de son évolution, de développer et dont il ne cessera de se servir pour permettre à l’organisme dans lequel il est placé (l’Homme ici en l’occurrence) de s’orienter avantageusement dans le monde organique sensitif et d’y survivre.

 

Le développement de cette capacité de conceptualisation permettra à la représentation du monde sensible de devenir de plus en plus fine et détaillée, de plus en plus complexe et de plus en plus vaste (à mesure de l'exploration du monde sensitif). Elle sera à l’origine du langage, de l’abstraction, des mathématiques etc etc jusqu’à atteindre une sorte de point de bascule où la représentation (de plus en plus sophistiquée) prendra plus ou moins totalement le pas sur la sensation (qui restera néanmoins active et déterminante dans certains cas – l’eau bouillante d’une casserole qui brûle la peau par exemple) mais occultée l’essentiel du temps (comme l’illustre la fameuse formule « vivre dans sa tête »). 

 

Il semble très difficile (intuitivement) de donner une représentation de l’organisation de ces plans (et de leur agencement). Mais sans aller plus en avant dans la réflexion (qui ne m’apparaît pas, au fond, si fondamentale ni réellement intéressante, ce qui altère substantiellement mon ardeur et mon envie de l’approfondir...), j’ai l’intuition que toutes les manifestations (quel que soit leur plan) sont des formes énergétiques qui ont besoin de certaines propriétés et caractéristiques, d’un support et d’un environnement particulier (contexte, environnement, plan) pour s’exprimer. Nous pourrions en rester là (et conclure un peu hâtivement que toute manifestation est énergie) mais nous tâcherons (autant que possible) de poursuivre notre réflexion afin de vérifier si la conclusion à laquelle nous parvenons par le raisonnement corrobore pleinement cette intuition.

 

A ce stade de notre (poussive et paresseuse) analyse, il serait sans doute judicieux (et plus simple) d’établir une sorte d’organigramme réunissant tous les plans connus et perceptibles par l’Homme (car bien évidemment, notre réflexion se limite – comme nous l’avons déjà dit – à l’étude des plans accessibles à l’entendement humain) et d’établir, une à une, toutes les relations qu’ils entretiennent entre eux. Mais avant de s’y pencher, essayons de jeter sur le papier les liens qui nous viennent spontanément à l’esprit.

 

Le lien le plus significatif semble être le suivant : le cerveau et le plan psychique semblent être au cœur de l’ensemble de l’édifice. Sans cerveau, pas de perceptions, pas de représentations, pas de concepts, pas d’idées, pas d’émotions etc etc. Comme si le cerveau et le psychisme constituaient le point central et névralgique (si j’ose dire) de tous les plans, de la reconnaissance de l’existence (à l’amont d’eux-mêmes) du plan organique, du plan énergétique et de l’espace de la Conscience) et de la création et de la reconnaissance (à leur aval) de tous les autres plans existants…

 

Autre lien déterminant : le plan créateur d’un autre plan semble être le support nécessaire à son existence. Ainsi, par exemple, prenons le plan du rêve. Les rêves sont un plan créé par le mental. Sans mental, pas de rêve. Et le mental est, lui-même, un plan créé par le cerveau. Sans cerveau, pas de mental. Quant au cerveau, il émane, bien sûr, du plan organique. Sans « l’organique », pas de cerveau. En reprenant cette courte « chaîne », cela reviendrait à dire : pas « d’organique », pas de cerveau ; pas de cerveau, pas de mental ; pas de mental, pas de rêves. L’existence des rêves est donc conditionnée par l’existence du mental, lui-même conditionné par l’existence du cerveau, lui-même conditionné par l’existence de « l’organique », lui-même conditionné par l’existence de l’énergie (et de la Conscience). Formeraient-ils alors une sorte de série de poupées russes ou seraient-ils imbriqués et interpénétrés de façon plus complexe ?

 

Le troisième point qui me vient à l’esprit est le suivant : les plans ne semblent faire sens et ne sont perceptibles et reconnus que par ceux (les organismes) qui en connaissent l’accès, l’alphabet, les codes et les règles. Ainsi, pour un chat, un livre (qui appartient au plan conceptuel des idées) n’est sans doute qu’un rectangle de matière (plan organique). Le monde des idées qui lui est proposé par le livre lui est, a priori, totalement inaccessible. Comme peut être impénétrable le monde  mathématique ou l’univers informatique pour des personnes qui en ignorent le langage…

 

Quatrième point : l’immersion complète ou l’absorption totale dans un plan incite à croire à sa réalité (à la solidité et à la consistance de son existence) comme s’il convenait d’habiter (au moins) le plan n-1 (le plan qui est à la fois le support et le créateur du plan concerné) pour comprendre sa nature projective (ou illusoire) et ne pas en être totalement le jouet ou le prisonnier... A ce titre, le rêve est un bon exemple. Ainsi, lorsque nous rêvons et que nous n’avons pas conscience de rêver, le rêve semble réel. Mais si nous avons conscience de rêver, alors nous comprenons son caractère non réel. Dans le prolongement de cette idée, il semblerait qu’il faille (encore et toujours) revenir à l’impérieuse nécessité d’effectuer le trajet vers l’amont jusqu’à la source originelle* de cette série de plans dont la Conscience et l’énergie apparaissent (toujours) à la fois comme les clés, les instigateurs et les libérateurs...  

* Objet essentiel de la quête spirituelle…

 

Il semble également évident qu’il existe une porosité entre les plans et une sorte d’interpénétration. Ils ont les uns sur les autres des impacts et des influences (parfois réciproques). Ainsi, les rêves et les cauchemars (le plan onirique) ont des répercussions sur le psychisme (le plan psychique) et le cerveau (le plan organique) et nos humeurs (le plan émotionnel) et sur la façon dont on va débuter notre journée (le plan dit « réel » ou physique). Autre exemple, celui de la publicité (le plan des images) qui influence le psychisme (le plan psychique) qui, à son tour, influence nos achats (les plans organique et « réel » physique). Il en est de même pour la Conscience (le plan de la Conscience) qui, lorsqu’elle est « habitée », a de profondes incidences sur les plans organiques et psychiques (joie, tranquillité du corps et du psychisme etc etc).

 

Venons-en à l’élaboration de notre organigramme, censé exposer l’ensemble des liens entre les différents plans et leur ordonnancement (cette thématique sera, en fait, l’objet de la réflexion détaillée*, exposée dans le second livre de cet ouvrage : la Conscience et l’Existant – Une perspective).  

* On peut même dire qu’elle a germé et vu le jour au cours du déroulement de cette réflexion intuitive…

 

En définitive... il est possible que ces différents plans ne doivent pas être ainsi artificiellement séparés (comme nous incite à le faire le mental) et qu’ils apparaissent, en vérité, selon certaines conditions qu’il est inutile d’appréhender et de définir sur le plan intellectuel. Comme si tout ce qui se déroulait au sein de ces plans n’était, en réalité, que des manifestations et des mouvements d’énergie qui auraient pris des propriétés et des caractéristiques (une sorte de déguisement nécessaire) pour apparaître et s’exprimer… ce qui reviendrait à penser que quels que soient les plans et quelles que soient les manifestations qui s’y déroulent, tout ce qui y apparaît* est une forme prise par l’énergie (ou autrement dit, que la nature fondamentale de toute chose matérielle ou immatérielle est l’énergie) et que tout ce qui est perçu l’est par la Conscience – Ce qui perçoit – (ou autrement dit, que la nature fondamentale de la perception est la Conscience). Comme si, en définitive, tout pouvait se réduire et se résumer à deux éléments : l’énergie pour définir tout ce qui apparaît et se manifeste et la Conscience pour définir tout Ce qui perçoit…

* Matière, êtres, idées, pensées, émotions, rêves, mondes et univers divers, plans (bref l'ensemble des phénomènes) ne seraient qu’énergie...

 

Nous ne pouvons, ici, nous empêcher d’ajouter (comme nous l'ont permis de le ressentir – très superficiellement sans doute – nos trop éphémères expérimentations de l’Unité) que tout ce qui est perçu est totalement indissociable de Ce qui perçoit. Et la boucle est bouclée (CQFD) : on en revient à la consubstantialité de la Conscience et de l’énergie qui était le principal paradigme de notre (très intuitive) réflexion. En un mot, quel que soit le plan que nous percevons, quel que soit le plan où nous nous situons (le plan d’où « nous voyons les choses »), tout — tout ce qui perçoit et tout ce qui apparaît et se manifeste — n’est que Conscience et Energie (absolument indissociables).

 

 

Réflexions sur la conscience et l’énergie – développements et extensions

 

— La mort, « l’âme » et la « part consciente » qui transmigre —

Cette réflexion sur les liens entre l’énergie et la Conscience n’a pas abordé l’existence éventuelle de l’âme (en termes chrétiens) ou la question de la réincarnation — transmigration (en termes bouddhistes). Il convient donc de s’y pencher brièvement. Qu’est-ce qui semble « passer » (à défaut de trouver un terme plus approprié) de vie en vie ? Qu’est-ce qui semble transmigrer d’existence en existence* ?

* Si tant est que ce mécanisme soit à l’œuvre…

 

Avant d’aborder cette thématique, précisons (en matière de Vie terrestre) que le souffle (et la respiration) semble(nt) l’apanage des formes d’énergies terrestres les plus évoluées, dotées d’un cerveau qui, par son intermédiaire, peuvent avoir accès à la perception et donc, plus ou moins, à la conscience de soi (en tant que forme) et à la conscience du monde. Soulignons que la conscience de soi se cantonne (dans l’immense majorité des cas chez les créatures terrestres) à une identification au corps (et au « corps-mental » chez l’Homme) et au sentiment d’exister comme entité séparée (du reste du monde). Cette conscience de soi donne l’impression à la dite forme (selon sa perception et son degré de compréhension) d’avoir des caractéristiques personnelles, d’expérimenter des situations et de vivre des évènements dans un monde (ou un univers) donné.

 

Avant de développer notre réflexion, il conviendrait également de dire quelques mots sur ce qui nous laisse supposer « qu’ une part de l’esprit conscient » est amenée à vivre sous différentes formes (et donc à vivre plusieurs existences). Pour ne pas alourdir notre propos, nous limiterons notre réflexion à l’existence humaine.

 

En premier lieu, il semblerait que « la part consciente » présente en chaque individu ne parvienne à comprendre facilement et à intégrer dans « son vécu » sa nature plus profonde qu’est la Conscience. Or, comme ce processus de compréhension, chez les humains, est peu ou prou engagé, il n’est pas idiot de penser qu’il nécessite un temps beaucoup plus long (qu'une seule existence) pour qu’il puisse être achevé (ce qui sous-entendrait, au vu de la lenteur de ce processus, l’existence d’un grand nombre de vies). En outre, comme il semblerait que toutes les manifestations cherchent, à leur insu, à retrouver les caractéristiques de la Conscience (que nous avons abondamment évoquées dans les premiers paragraphes de cette réflexion), il ne semble pas stupide de penser que dès qu’existe un accès (en tant que forme) à une « part consciente », celle-ci s’engage dans le processus de compréhension de sa nature profonde (ce qui nécessiterait pour parvenir à l’achèvement de cette compréhension, comme le sous-entendait le point précédent, un grand nombre d’existences).

 

Autre élément. Bien que nous pensons que le libre arbitre (et la liberté) sur le plan phénoménal* est à peu près nul (les êtres étant soumis à un grand nombre de conditionnements et de forces en présence qui orientent très substantiellement leurs aspirations, leurs élans, leurs désirs et leurs actes), on ne peut dénier que ces actes ont des conséquences sur l’existence, le corps (la part organique) et la « part consciente (ou psychique) » des autres êtres. Et il ne semble pas farfelu de penser que les conséquences de ces actes (qui, entre parenthèses, induisent de multiples réactions (réactions-réponses) — je te mets une claque, je reçois une claque) ne sont pas toujours comprises (loin s’en faut) par leurs auteurs. Il semblerait que l’une des plus sûres façons de comprendre les conséquences de nos actes soit de les vivre de l’intérieur en les expérimentant non comme celui qui en est à l’origine mais comme celui qui les subit. Ainsi, par exemple, pour évoquer une thématique qui m’est chère, un chasseur qui n’a pas conscience de tenir à l’égard de la Vie une attitude inappropriée (et c’est le moins que l’on puisse dire...) devra sans doute passer de l’autre côté du fusil (en une autre vie en général) pour que sa compréhension (la compréhension de la « part consciente » qui est en lui) s’actualise sur ce point. Et il en est sans doute ainsi pour tous nos actes…

* Les plans essentiellement physique et psycho-organique.

 

Ces deux points nous semblent suffisants pour étayer l’hypothèse de la multiplicité des existences. Il en existe sûrement d’autres que nous ne prendrons pas la peine d’évoquer ici. En dépit de l’incontestable probabilité de la pluralité des existences, nous ne pouvons néanmoins exclure l’hypothèse d’unicité de l’existence (hypothèse peu satisfaisante dans la perspective que nous avons développée ici) dans laquelle chaque « part consciente » se manifesterait au cours de « son intégration » à une forme d’énergie (en mesure de « l’accueillir ») et réintégrerait, à la disparition de la dite forme, l’espace de Conscience.   

 

Venons-en aux faits : la mort. La mort n’est sans doute qu’une dissolution complète de la structure formelle prise provisoirement par l’énergie et sa réintégration dans le flux d’énergie pure (« pure » au sens de non combinée en forme) ou sa recombinaison (éparpillée et multiple) avec d’autres formes.

 

Quant à la « part consciente » intégrée à cette structure formelle provisoire (et, en général, identifiée à elle), elle subit, au cours du passage de la mort, une sorte de black-out (un oubli quasi complet de l’univers quitté et des apprentissages nécessaires qui lui sont associés) pour réintégrer (quelques temps plus tard) une autre structure formelle provisoire guidée par ses attirances, ses aspirations, ses élans singuliers, les mouvements en présence, son degré de compréhension de sa nature profonde (la Conscience) et les « expériences » qui lui sont nécessaires pour l’actualiser tout en conservant « le niveau » de compréhension acquis. Un peu comme si « les parts conscientes » étaient soumises à une sorte de continuum discontinu (autrement dit, à une continuité entrecoupée d’intégrations successives dans des structures formelles différentes et variées), ce qui sous-entend que leur « niveau » de compréhension évolue de façon linéaire (ne pouvant jamais régresser et se rapprochant toujours davantage de la Conscience et de ses caractéristiques) tout en pouvant s’intégrer à des formes très variées et au sein d’univers très nombreux, obligées d’apprendre (à chaque nouvelle intégration) les règles, les codes et les lois qui régissent l’univers en question.

 

Malgré l’attrait de ce principe de continuité, nous ne pouvons occulter l’hypothèse d’absence de continuum pour la « part consciente » (hypothèse néanmoins peu convaincante dans la perspective que nous exposons ici). Il serait donc possible, dans ce cas, que « la part consciente » se voit intégrée dans une forme et projetée dans un univers de façon aléatoire ou selon une logique impénétrable par l’esprit humain.

 

En matière de réintégration des « parts conscientes » dans des formes structurelles provisoires, deux hypothèses peuvent être retenues.

 

Soit nous pouvons imaginer que les « parts conscientes » sont attirées (selon les éléments précités) par une palette déjà existante de formes énergétiques comme peut l’être, par exemple (dans cette illustration triviale), un individu désireux d’acheter une voiture qui optera selon ses goûts, ses aspirations etc etc pour un véhicule parmi une palette certes variée mais limitée de véhicules existants.

 

Soit le pouvoir de l’esprit est si puissant qu’il est capable de créer et de faire advenir des formes totalement originales et singulières, parfaitement adaptées aux « besoins » des « parts conscientes » dans l’actualisation de leur compréhension de leur nature profonde (la Conscience).

 

Notons ici (en aparté) que ce ne sont (sans doute) pas les conditions et les situations qui créent la nature des choses. Mais la nature des choses qui crée les conditions et les situations propices à leur développement, à leur actualisation et à leur plein épanouissement (hypothèse valable tant pour l’intégration de la « part consciente » dans une forme, sa « projection » dans un univers donné que dans l’avènement des situations et des évènements qu’elle sera amenée à expérimenter au cours de son existence « de forme »). Refermons l'aparté.

 

Cette possibilité correspondrait, dans notre exemple trivial (de bagnoles), à la possibilité pour un individu de composer sa voiture de façon totalement originale en la créant de toute pièce, prenant un châssis de telle marque et pouvant le transformer, y ajoutant la carrosserie d’une autre marque et pouvant la modifier, choisissant un moteur d’une autre marque encore et pouvant y apporter des modifications de puissance etc etc. sans compter, évidemment, qu’un mix des deux options soit possible…

 

Rien ne peut être exclu… mais disons qu’il n’est pas insensé de penser que la nature protéiforme de l’énergie, son immense potentialité à s’inscrire dans une infinité de plans et sa capacité à s’exprimer et se matérialiser permettent à toutes les « parts conscientes » à travers leur perception (et leur identification à la forme intégrée) de vivre « leur karma » (comme le diraient les bouddhistes et les hindouistes) ou de façon moins religieusement teintée, de vivre exactement ce dont elles ont besoin pour s’éveiller à leur véritable nature (qui, rappelons-le, une fois de plus, semble être la Conscience)...

 

Enfin, ajoutons que notre façon d’appréhender les formes (et donc La forme) et notre attitude à leur égard (en tant que forme et « part consciente ») n’ont, dans l’Absolu, aucune incidence sur l’énergie (inépuisable) et la Conscience (inaltérable, éternelle et sans commencement ni fin). Même en cas de destruction, de maltraitance, de malveillance, de rudesse ou de négligence... En outre, il semblerait que « les parts conscientes » – et les formes dans lesquelles elles seraient intégrées – ne « vivent » et n'expérimentent (en dépit de leur impression et de leur sentiment(1)) absolument rien en tant que formes individuelles (ni les situations, ni les expériences, ni les évènements, ni le plaisir, ni le « bonheur », ni la douleur, ni la souffrance etc etc) puisque la perception pourrait être, en réalité,  simplement « vécue » par la Conscience(2) (et depuis l'espace de Conscience) et les ressentis simplement « éprouvés » par elle(2)...

(1) Et même si la propension à l’identification à la forme intégrée par la « part consciente » est très forte...

(2) C'est à dire par Ce que nous sommes « réellement » et profondément – (non en tant qu'entité séparée mais en tant qu'espace perceptif à la fois non identifié à la forme et indissociable de tous les phénomènes, y compris, bien entendu, de toutes les formes énergétiques existantes...)...

 

… ce qui pourrait laisser penser, au regard de l’incroyable et infinie diversité des formes, des situations, des expériences et des ressentis existants (rien que sur le plan de la Vie terrestre) que la Conscience prend, si l’on peut dire, un certain plaisir* à ces « petits jeux » combinatoires et énergétiques et, peut-être même, « s’en amuse » avec malice et (une bonne dose d') espièglerie… 

* Voire même un (très) malin plaisir...

 

2 décembre 2017

Carnet n°50 Quelques mots

Journal poétique / 2014 / L'exploration de l'être

Le silence des heures profondes. Assis parmi les arbres et les herbes du chemin. Couché parmi les fleurs sauvages et les insectes qui peuplent le sol. Et l’azur au-dessus de notre tête. On s’émerveille du vent et des nuages. De la vie qui nous entoure en nous entraînant parfois dans sa danse… 

 

 

Seul dans la montagne, les pas portent vers l’essentiel. En ville, ils en éloignent. Dans la forêt ou sur les crêtes, on parcourt les chemins sans penser à la destination. Dans les rues, on court ici et là en s’attelant à mille besognes et l’on s’y perd.

 

 

Où habitons-nous pour nous sentir si misérables ?

 

 

Quand on est à l’écoute, on suit naturellement ce qui nous est naturel

 

 

Assis à l’ombre d’un arbre ou allongé sur les pierres du chemin, l’heure s’épuise en silence. Le ciel et les paysages entourent notre solitude joyeuse et sereine. Naturellement à l’aise dans ces décors naturels.

 

 

On ne fuit ni les hommes ni les villes. Mais notre cœur nous enjoint naturellement à la solitude des grands espaces peuplés d’arbres et d’oiseaux. On y est et y vit à notre aise. La compagnie des hommes en général ne nous enchante guère. Et il n’est pas rare qu’elle nous mette au supplice. Nul n’en est responsable. C’est une inclination naturelle qui nous fait apprécier davantage les merveilles de la nature et la compagnie des animaux que le bavardage incessant et les histoires dérisoires des hommes. Ainsi j’aime marcher seul avec mes chiens dans les collines ou dans la forêt. Loin du monde, on éprouve un délicieux sentiment de liberté. De vivre une existence riche, profonde et vraie. Une vie presqu’exclusivement sensorielle. Sans histoire ni souci. Sans image, sans parole ni pensée. Une vie simple et belle. Organique et inspirante où la présence peut s’habiter sans entrave. Bien plus que dans la société des hommes où règnent trop souvent le factice, les conventions et les représentations qui sollicitent et interpellent le personnage au point, bien souvent, de se voir quitter (à regret, bien sûr) cet espace impersonnel d’arrière-plan. Comme si l’excès de stimuli nous ramenait immanquablement au rôle que le monde aimerait nous voir jouer. A cet égard, la solitude est une précieuse compagne qui nous libère des griffes du monde (et de ses mâchoires happantes). Et qui mérite, à ce titre, d’être entretenue. Comme d’autres peut-être entretiendraient — le terme est aujourd’hui quelques peu désuet — une maîtresse tendre et câline toujours encline à éloigner et à réconforter de la fureur du monde. 

 

 

Ceux qui s’ouvrent à l’être sont de moins en moins soumis au diktat des images qui restreignent ce que nous appelons le monde à une collection plus ou moins variée de représentations figées, étroites, mensongères et illusoires. Toutes ces représentations éloignent du réel, obstruent le passage de l’être (en empêchant d’en ressentir la simplicité et la puissance) et enferment ceux qui y sont soumis dans une geôle de papier aussi illusoire que les barreaux d’images dont elle semble tapissée.

 

 

Allongé dans l’herbe, sans souci du monde, du temps, des obligations, des conventions sociales et des affaires domestiques, l’âme se détend. Se repose. Retrouve son état naturel. Sa véritable demeure. Seule la folie (ordinaire) du mental peut nous faire croire que notre état naturel se trouve dans le faire et l’agir, dans les pensées incessantes et la réalisation furieuse et débridée d’activités et de projets. Ces domaines sont investis à partir des besoins ressentis du corps et du psychisme qui appartiennent à la sphère du mouvement. Quant à l’âme, encore une fois, elle ne trouve la paix que dans le repos, le silence et l’immobilité quand elle sait s’extraire des mouvements du corps et de l’esprit qui lui sont si étrangers. 

 

 

Dans le jardin de pierres, mes ailes reposent. Les rêves d’envol se sont dissipés. L’azur s’est effacé. L’espace est ma demeure. Je suis l’Infini qui accueille le monde. Et l’éclaire. 

 

 

Les oiseaux, haut dans le ciel. Et les feuilles des arbres, folles dans le vent. Et les insectes partout, courant sur le sol. Et le petit homme inscrivant ces lignes sur son carnet. Je vois cela. Et j’ai le cœur en paix. Emu par ces mouvements. Et libre des histoires qu’ils recèlent. Où qu’ils soient, où qu’ils aillent, je serai toujours là, en surplomb d’eux-mêmes. Et je me réjouis de cette proximité que toujours j’aurai avec eux. Je vois partout les formes se frôler, s’ignorer, se heurter, se battre, se blesser, se tuer, s’aider ou se caresser parfois. Et je ne sais que faire pour qu’elles se respectent davantage dans leurs incessants échanges. Et qu’elles trouvent la paix et l’harmonie dans leur cohabitation. Et je pleure parfois de nous voir si démunis. Je sais pourtant que les arbres et les fleurs ne cesseront de pousser, que les lions dévoreront toujours les gazelles, que les prédateurs tueront toujours leur proie. Chaque forme doit ainsi apprendre de l’intérieur ce qu’elle a, elle-même, causé à autrui pour que mûrisse la compréhension afin de s’éveiller à sa véritable nature. A cet espace impersonnel d’arrière-plan. A cette présence immobile et silencieuse qui n’est que paix, joie et amour. Ainsi est le monde des formes avant d’accéder au sans forme

 

 

Une pie au sommet d’un arbre. Un écureuil sautant de branche en branche. Un chien qui s’étire. Le souffle léger du vent. Le défilement tranquille des jours.

 

 

Les instants glorieux où l’âme se repose. L’esprit sage. Et le cœur en paix. L’éternité pourrait bien défiler au rythme des tambours, le silence demeurerait.

 

 

[De la marche]

Griffées par les ronces sur les chemins abrupts, les jambes cherchent leur repos dans le rythme. Attendant sans impatience la pause où elles pourront enfin se délasser. 

 

 

Les chemins de pierres accueillent les pas. Et offrent le monde. Le regard accueille et offre les pas, les chemins et le monde.

 

 

Le territoire s’étend jusque dans l’infini du regard.

 

 

Il n’y a de frontières et de limites que mentales. L’infini est toujours à portée de regard. Nous le sommes. Et y baignons en tant que forme.

 

 

L’heure sombre dans le silence. Je m’éteins peu à peu dans l’Infini.

 

 

Le rien-misère des formes. Toujours dérisoires, fragiles et misérables. Et le rien-infini de notre nature véritable quand tout ce que nous croyons être, avoir et devenir a disparu. Subsiste alors l’être dont on ne peut rien dire (l’infini apophatique). Et entre les deux, le rien-apocalyptique au cours du processus où nos repères, nos certitudes, nos croyances et nos espoirs implosent ou explosent…

 

 

Nu est l’anagramme de Un. Et il ne pourrait en être autrement. Comme l’enfer est sans doute de trop en faire

 

 

L’horizon de pierres s’effrite. Et ne subsiste que l’espace.

 

 

Marchant à une allure soutenue sur les chemins. Ou lascivement allongé sur un rocher, on laisse le corps et la nature imposer leur rythme et leurs mouvements.

 

 

Qu’à chaque instant, la présence soit habitée… ou à défaut que l’essentiel et le grand mystère soient ressentis dans chaque situation. Voilà sans doute mes ultimes exigences mentales…

 

 

On se sent de plus en plus étranger au monde (humain). Non qu’on ne le comprenne… nous avons nous-mêmes baigné dans toutes ces histoires et ces soucis dérisoires. On se sent simplement détaché des affaires du monde. Comme si elles n’étaient que des jeux anecdotiques sans importance ni consistance. Des cris et des gesticulations sans conséquence. On se sent plus disposé à la compagnie des chiens, aux délices des promenades solitaires dans la nature. Et à la rédaction de ces notes — presque sans intérêt — sur ce carnet. Comme si ces activités étaient plus propices à faire ressentir la vraie vie. La vie pleine. La vie déchargée de ses représentations illusoires avec son lot d’images et d’idées toutes faites sur l’existence, le cours du monde et le cours des choses.

 

 

La solitude n’est pesante que pour celui qui éprouve le sentiment de manque, d’isolement et de séparation. Lorsque la présence est habitée, on se sent en unité avec l’environnement. Et il est impossible de se sentir seul et isolé…

 

 

Il m’arrive de m’asseoir à proximité de déjections animales. Et je n’en éprouve nulle répugnance. Les crottes de lapins, de brebis, de chiens, de blaireaux ou de sangliers me portent bien moins au dégoût que la merde humaine. Dans un autre registre, le bruit agaçant des mouches qui tournent au-dessus de notre tête en se posant de façon incessante sur notre corps dénudé, le bourdonnement lancinant des abeilles, le frottement parfois assommant des ailes de grillons, le halètement ou l’aboiement intempestif des chiens me sont plus supportables que le vacarme des marteaux-piqueurs, le brouhaha des rues, le rire et les paroles bruyantes du voisinage (humain), les pétarades automobiles ou les décibels émis par les chaînes hi-fi et les téléviseurs.

 

 

On aimerait que chaque heure s’émancipe du temps. Que chaque instant devienne présence. Laissant le personnage vagabonder là où le corps et le psychisme l’appellent… Moments exquis de liberté. En se laissant simplement porter par le miracle des jours.

 

 

Les saisons mensongères. Et la vie secrète des morts. Jour de deuil ou jour de liesse, on se réjouit de l’heure présente. Perdu au fond des vallées. Assis au faîte des arbres. Debout au sommet des collines. Couché au fond de grottes solitaires. Sous le couvercle des jours tristes ou assis dans l’azur, on célèbre les jeux du monde, la vie espiègle et ses farces cruelles qui déchirent les âmes encore soumises aux légendes et aux mythes du monde qui ne savent voir l’Absolu qui les entoure et les aide à briser leurs chaînes (et leur coquille) pour habiter la liberté et l’infini dont elles sont éprises. On s’agenouille au pied des arbres pour les honorer. On marche dans le vent, les bras en croix et la tête haute dans les nuages, docile aux aventures, aux méandres des rivières et aux caprices de la terre. On salue le spectacle merveilleux, ses tyrans et ses bouffons, sa ribambelle de figurants qui rechignent à jouer leur rôle, les mains besogneuses et les esprits innocents, les râleurs et les mécréants, tous ceux qui marchent avec leur masque qui pend sur leurs genoux, les bourrus et les acariâtres. Puis on oublie le monde, ses spectacles et ses acteurs pour retrouver son antre solitaire.

 

 

L’arbre demande-t-il son chemin ? La fleur se soucie-t-elle des jours ? L’étoile s’enquiert-elle de son rôle ? Le soleil et la terre s’interro-gent-ils sur leur labeur ? L’eau s’inquiète-t-elle de ses bienfaits et de ses dévastations ? Ô Homme, ressens-tu le joug de tes prétentions ? Et entends-tu l’appel du rien qui invite à l’abandon ? 

 

 

L’heure de la débâcle a sonné. Les chimères enfin brisées, l’ange peut s’envoler. Retrouver son paradis perdu. Le ciel à portée de poussière. A portée de misère où l’aigle et le cloporte sont égaux face au mystère.

 

 

Le jour prend soin de la nuit. Et respecte ses heures. La nuit prend soin du jour. Et respecte son labeur. Tous deux œuvrent pour un bien plus vaste qu’eux-mêmes. 

 

 

On danse sur la musique silencieuse des anges. On saisit la trompette du Dieu solitaire. Et l’on joue pour les morts. Et les vivants en sursis qui cherchent la route céleste, les yeux rivés sur leur sente misérable en quête d’une porte ou d’une parenthèse pour échapper quelques instant à l’implacable gravité terrestre, si éloignée de la légèreté et de la transparence du ciel qu’ils pressentent pourtant comme leur demeure véritable.

 

 

Le visage au plus proche de la terre. Là où est le royaume du corps. Le regard au plus proche de la source. Au cœur même de l’espace souverain infini. Là où est notre demeure.

 

 

Le rien ne s’approprie rien. Et de cette caractéristique, il tire sa grâce, sa justesse et sa puissance. Si l’esprit pouvait le ressentir, il jetterait aussitôt aux orties les misérables parcelles du Tout dont il se croit propriétaire.

 

 

Le silence des heures profondes. Assis parmi les arbres et les herbes du chemin. Couché parmi les fleurs sauvages des collines et les insectes qui peuplent le sol. Et l’azur au-dessus de notre tête. On s’émerveille du vent et des nuages. De la vie qui nous entoure en nous entraînant parfois dans sa danse… 

 

 

Un pas après l’autre. Et le monde déjà nous habite.

 

 

L’heure présente si étrangère aux soucis du jour. L’heure si familière du rien qui s’étend. Au point de se fondre à l’Infini. Jointure entre le rien et le Tout. Cet étroit passage désencombré.

 

 

Marcher en silence. Et à petits pas. Voilà un délice pour la chair. Et pour l’âme. Sentir sous ses pieds les cailloux du chemin. Humer les parfums printaniers. Se laisser mouiller par la pluie fine de la journée. Sentir la caresse du soleil d’avril. Voir partout la beauté. Les arbres et les arbustes. Les fleurs sauvages et les herbes drues. Le sable et la terre. Les nuages. Les chiens qui gambadent. L’azur changeant. Les joutes et les querelles d’insectes. Leur combat déchirant. Leur labeur tranquille. Leur cri charmant. Le piaillement des oiseaux. Les jeux et les drames — petits et grands — des créatures sous le ciel. Les champs labourés. Les parcelles de vignes. Les ruines au détour d’un village. Les collines jusqu’à l’horizon. Les sentiers et les chemins. Et les petits pas tranquilles qui retournent chez eux. En sifflotant un petit air joyeux.

 

 

Au fond de chaque cœur se cache le mystère que les pas, les mains et la tête ne sont en mesure de trouver. Lorsque les mains s’apaisent, la tête se vide et les pas s’éteignent, le mystère peut alors transparaître, être ressenti et envahir l’être. Les pas, les mains et la tête en sont alors lentement imprégnés jusqu’à en devenir l’exact reflet. 

 

 

Un air de trompette secoue la terre. Et je vois les âmes apeurées courir en tous sens. Ne savoir où aller pour échapper au trépas. S’enfuir à perdre haleine à travers les plaines et les montagnes. Aller par milliers à travers les airs et les océans. Submerger la terre de leur pas affolés. Sans pouvoir s’abandonner aux secousses terrifiantes. Entonnant des cantiques pour apaiser leur terreur. Cris, chants et gesticulations. Implorations impuissantes, les mains ou le regard tourné(es) vers le ciel, ainsi vivent et meurent les Hommes.

 

 

Je regarde les jeux infinis qui émanent de l’Infini. Ô Infini, tu nous habites et tu nous es, nous te sommes et t’habitons. Quand donc l’union a-t-elle eu lieu ? Tu contiens le plus infime. Et le plus infime te contient. Les Hommes pourtant cherchent partout où ils ne pourront se (te) trouver… quelle farce leur (te) joues-tu ? Comme tu es espiègle, présence vivante, sous tes malices parfois cruelles qui disloquent l’Existant en infinies combinaisons…

 

 

Des mots affûtés comme une lame. Sur la pierre de la vérité. Quelques notes gaies dans le jardin parfumé. Et le cœur s’envole au-delà des horizons. Par-dessus les murs de nos geôles de papier. Jusqu’aux bords de l’infini. Après tant de périples, de détours et de circonvolutions, il peut se poser enfin en ce domaine non clos. Eprouver la liberté qu’il pressentait en son noyau. Goûter enfin à la fraîcheur des heures. Au merveilleux des paysages. A l’ineffable simplicité de l’être.

 

 

Sans costume, on peut déambuler dans les rues désertes ou populeuses. S’asseoir parmi les herbes ou sur la mousse des forêts pour contempler les mille spectacles du monde. Le cœur toujours indemne des enjeux et des tirades. L’ombre des figurants s’amenuise à mesure que l’on s’enfonce en nos profondeurs. Leurs pleurs et leurs rires. Leurs sourires et leurs grimaces nous traversent sans trace. Eux, qui autrefois nous effleuraient, arrêtés dans leur course par nos remparts protecteurs… aujourd’hui les murs se sont effrités. Ne restent ici et là que quelques ruines branlantes au cœur desquelles sont enfermés quelques regrets et quelques fragilités amassés au cours des ans et qui attendent le souffle du vent nouveau pour s’effacer dans l’Infini. Ne resteront alors que l’espace nu, les brises, les orages et les tempêtes qui nettoieront les restes de poussière sur le sol dépouillé de tous les amassements accumulés au cours des siècles.

 

 

Comment transmettre la lumière du ciel jusque dans les caves obscures où croupissent et se débattent les ombres des âmes, prisonnières de l’ombre de barreaux illusoires ?

 

 

En ton cœur sommeille l’Infini qui attend le réveil de ton regard endimanché. Encore trop soucieux des mille images qui l’encombrent… et dont il s’empresse d’affubler les formes, celle à laquelle il s’identifie et celle qu’il appelle le monde.

 

 

En d’autres cieux, les ombres ne sont que des ombres. Elles n’ont davantage de consistance que le vent. Le regard les éclaire. Leur prête vie quelques instants. Les autorise à quelques cabrioles avant de s’effacer en lui. Ainsi naissent et meurent les décors, les mouvements et les phénomènes. Ombres dans la lumière.

 

 

La terre sacrée est celle où tu te tiens. Et le ciel n’est devant tes yeux. Tu es l’Infini qui contient et enveloppe le ciel et la terre…

 

 

Pour l’Homme, le monde n’est qu’une collection d’images qu’il prend pour la réalité. Qui sait que l’espace n’est peuplé que de reflets, d’ombres et de fantômes ?

 

 

Les saisons défilent dans le regard indemne et immobile.

 

 

Laisser le vent déblayer ce qui doit l’être. Laisser le destin se déployer sans entrave…

 

 

L’heure s’émancipe du jour. Tout à l’heure et demain n’existent pas…

 

 

Les saisons froides n’auront plus cours. Au-dessus du ciel, l’éternel azur printanier. Le renouveau permanent du regard.

 

 

Au plus proche et au plus lointain, tout est familier pour l’écoute et le regard. 

 

 

En grandissant ton âme, tu crois te hausser vers le ciel. Mais sais-tu seulement que le corps appartient à la terre ? Ne t’élève pas. Aucun terrain n’est propice aux édifices et aux élévations. Laisse la vie te rabaisser. Ton visage côtoyer la poussière. En n’étant rien, tu sauras où se loge l’Infini.

 

 

Un pas de lune sur la terre éclairée. Les marcheurs avancent sous les arbres moqueurs. Trouvent refuge quelques instants sous leurs branches. Lèvent les yeux au ciel et se demandent : « quand le soleil brillera-t-il dans nos yeux clos ? ». La lumière alors s’esclaffe et disparaît. La nuit est déjà tombée. Et demain peut-être ne verra pas le jour…

 

 

Les énigmes et les égratignures du chemin guident les marcheurs vers les contrées du repos où le regard brille plus fort.

 

 

[Interrogations du marcheur]

Présence, poésie, métaphysique, nature, promenade, solitude, simplicité, dépouillement. Conditions propices ou manifestations de l’Absolu ? 

 

 

Combien de siècles auras-tu erré dans ton cachot sans lucarne… en espérant la lumière qui ne viendra jamais ?

 

 

Demain ne verra pas le jour. On sera mort avant deux siècles. Et les combats ne cesseront jamais. Il y aura toujours des fleurs sur les tombes. Et la terre sera toujours un grand cimetière où l’on élèvera des pierres vers le ciel. Comme un hommage aux morts. Et un espoir pour les vivants. Ainsi depuis l’aube des temps, on érige partout sur la terre d’infimes monticules de poussière pour y puiser un peu de courage et affronter les mille soucis du quotidien, les mille charges de l’existence et notre lot de malheurs jusqu’au trépas. Pauvres diables d’hommes empêtrés dans leurs ornières et leur misérable rêve de salut, perchés maladroitement sur leurs édifices dérisoires. Mais qui sait qu’il n’y aura jamais de libération pour les formes ? Les organismes toujours lutteront et se débattront. En survivant à peine au royaume terrestre. Le sans forme n’est accessible à la matière. Poussières d’étoiles et de misère. Infimes particules dans l’Infini. Les pleurs lancinants et les sanglots inconsolables du monde n’y changeront rien. Ils dureront encore des siècles et des siècles.

 

 

Il y a des semences stériles que le vent dissémine sur des terres infertiles. Il faut attendre des siècles avant de voir éclore le moindre fruit. Ah ! L’infinie patience de la terre qui attend la saison propice…

 

 

On peut bien s’agiter, gesticuler en tous sens. Rester assis ou parcourir les collines d’un pas tranquille. Et après ? A-t-on la faiblesse de croire que ces activités amèneront la paix ? Le corps tranquille. Le corps en mouvement. L’esprit calme. L’esprit agité. Le regard n’est jamais concerné.

 

 

Le carcan des heures fébriles. Et celui des heures creuses. Suivre sa pente. Toujours suivre sa pente. Se laisser porter sans résistance par les mouvements présents. Laisser s’éteindre toutes les idées sur la vie, sur le monde et sur soi. Se libérer des idées sur la liberté et la sagesse. Sur l’aliénation et l’ignorance. Etre au-delà de la liberté et de la non liberté. Au-delà de la sagesse et de l’ignorance pour enfin être libre. Libre des idées, libre du personnage, libre du monde et des mouvements. Etre à l’écoute de ce qui est là. Et laisser faire… toujours laisser faire…

 

 

Un mot. Un souffle. Le silence. Un arbre. Le vent. Et la poussière. Une étoile au loin. Et la lampe sur la table qui éclaire la pénombre. Les nuages. Le désert. Et les cités surpeuplées où s’agglutinent les hommes. Les orages. La brise légère. Les oiseaux et l’océan. Le ciel intact. Et le monde au creux de ma main qui jamais ne s’apaise des miettes qu’on lui jette. 

 

 

Les ports. Le large. Les bateaux. Les bastingages qui ne protègent jamais du vide. Et l’appel de la vie océane qui n’effleure jamais la tête des passagers sur les passerelles des usines à croisière en partance pour les tropiques. La terre. Les villes. La campagne à perte de vue. Les forêts denses et les clairières. Et l’infini du ciel que ne voient jamais les passants trop pressés de venir à bout de leur itinéraire. Les collines. Les plateaux et les montagnes. Et les cimes toujours invisibles pour les habitants retranchés dans les plaines.  

 

 

Dans la boue, les pas s’occupent à déblayer le chemin. Dans l’azur, il n’y a ni boue, ni pas, ni chemin. Le ciel est transparent. Et il convient simplement d’habiter le regard pour que tout s’éclaire d’une lumière nouvelle. Les pas, la boue et les chemins deviennent alors authentiques. On ne sait réellement ce qu’ils sont mais ils sortent de l’abstraction pour devenir réels. Comme s’ils étaient l’univers vibrant. Inscrit pour quelques instants en soi…

 

 

Laisse-toi porter par les bras de la Vie. Elle déposera ta forme dans les paysages appropriés pour que mûrisse en toi la compréhension.

 

 

Ton existence (la vie) est le terrain de jeu de ta (la) compréhension. Prends donc garde à ne pas séparer l’existence (ton vécu) de la compréhension, tu n’alimenterais que l’intellect qui jamais ne te fera vivre ce que tu sais (ce que tu n’as encore compris que superficiellement).

 

 

La solitude passagère de l’amant de Dieu nous traverse parfois. Il faut avoir longtemps fréquenté la solitude pour se défaire du monde. De l’idée du monde pour enfin goûter le réel. Le monde réel. Celui qui est là devant soi. Pas le monde abstrait. Celui que l’on nous présente un peu partout. Celui-ci n’existe pas. Il est une abstraction. Le réel ressenti. Le réel dépouillé de l’idée que l’on s’en fait

 

 

On aimerait parfois déserter certaines régions de la vie pour en explorer d’autres. Mais qui sait quel pays nous habitons ?

 

 

Au royaume terrestre, il n’y a que d’infimes roitelets. Dans l’empire du ciel, nous sommes tous le seigneur souverain.

 

 

Habitant d’aucune contrée, on déserte les communautés. On déserte le centre et les périphéries. On déserte les minorités. On déserte l’exil, la relégation et la marginalité. On déserte même la solitude. Et ne reste rien. Nul être pour vous guider ou vous réconforter. Nul lieu pour s’installer. Nul endroit où se poser. Nulle valeur et nulle certitude sur lesquelles s’appuyer. Subsiste alors notre vraie nature. L’être immuable. L’être pur entaché d’aucun support, d’aucun contexte, d’aucune structure, d’aucun lien, d’aucun artifice. L’être indestructible. Le joyau recouvert sous tant de pelures…

 

 

Il m’a toujours semblé étrange et surprenant (et même incompréhensible) que les Hommes accordent tant d’importance aux insignifiances et aux choses dérisoires… on les voit un peu partout y mettre tout leur espoir et toute leur énergie puis s’en réjouir ou s’en attrister selon la tournure des évènements…

 

 

Les lois éphémères de la terre. Et la règle immuable du ciel.

 

 

Tous les organismes (les formes) ont la nostalgie et le pressentiment de leur nature véritable. Ainsi cherchent-ils tout au long de leur brève existence — et par des voies maladroites et inopérantes (selon leur degré de compréhension) — à retrouver les caractéristiques fondamentales du nouménal (de l’être). On les voit ainsi chercher le bonheur et la tranquillité, pâles reflets de la joie et de la paix. Une force les enjoint à s’étendre ou à étendre leur territoire autant que possible (selon leur potentialité), comme le pâle reflet de l’infini. Une autre les incite à chercher l’harmonie et l’amour, pâles reflets de l’unité. Une autre encore les pousse à rester en vie le plus longtemps possible ou à devenir immortels, pâle reflet de l’éternité. Une autre enfin les incite à explorer, à résoudre les énigmes ou les difficultés et à comprendre, comme si l’intelligence de l’être à l’œuvre en chaque forme cherchait à se retrouver elle-même…

 

 

Une main tendue vers le ciel. Une tête pensante cherchant une issue horizontale. Voilà la misère de l’Homme. Son évidente indigence. Ce manque de perspective et de clairvoyance est l’expression manifeste de son ignorance. L’incarnation humaine revêt une substantielle dimension animale. Et dire qu’il se targue d’être au sommet de la hiérarchie des espèces ! Pauvres diables humains… « Au royaume des aveugles, les borgnes sont rois ». Cet adage n’aura jamais été plus approprié...

 

 

Infinie compassion pour les formes. Et immense exaspération aussi parfois. Vivement que le Sans forme soit définitivement habité ! Et à défaut que le personnage puisse s’actualiser dans l’univers vivant des sans formes…

 

 

La vie terrestre n’est qu’une longue série de gestes et d’actes destinés à assurer la survie et l’entretien des formes. Celle que nous considérons comme nôtre et celles qui permettent de lui offrir ce dont elle a (ou croit avoir) besoin. Ainsi bêtes et hommes déploient à cette seule fin l’essentiel de leur énergie. En s’y consacrant presque exclusivement tout au long de leur brève existence. Jusqu’à ce que la forme disparaisse. Mais l’Homme éprouve aussi, pour des raisons liées à son fonctionnement psychique, quantité d’autres besoins purement psychologiques comme celui de donner consistance à la forme à laquelle il s’identifie. Cette identification à la forme n’advient cependant pas par hasard. Elle vient selon toute vraisemblance de la nécessité pour l’esprit (qui se sent encore séparé) de vivre de façon incarnée et de l’intérieur la pesanteur et les limitations liées à la matière…

 

 

Il convient de prendre soin des formes. De toutes les formes. Jusqu’à la plus infime d’entre-elles. Toutes ne sont en réalité que le reflet de l’Infini. Sans jamais cesser — autant que possible — d’habiter le Sans forme.

 

11 décembre 2017

Carnet n°88 L'homme-regard

Récit / 2016 / L'intégration à la présence

La joie est le plus haut du bonheur. Et la paix le plus haut de la tranquillité. Nul besoin des circonstances lorsque le cœur a su s'ouvrir – et se laisser pénétrer... Le plus simple – et le plus ordinaire – s'y jettent alors avec innocence. Et avec un émerveillement presque magique – presque surnaturel – comme s'ils suivaient quelques pistes invisibles à la raison. Chemins mystérieux de pépites dont eux seuls ont le secret. Et qu'ils dénichent à la volée, sans effort, pour nous les offrir aussitôt.

La vie et le monde suffisent à nos élans. Et à notre joie. Le sacré qu'ils recèlent comble tous nos appels. Le Divin n'est pas ailleurs. Et il est jusque dans les plus infimes détails... Et le cœur nu et simple, dépouillé de toute exigence et éminemment sensible au réel, s'en trouve bouleversé... Touché par ce sublime. Accédant au plus haut degré de la beauté. Invitant l'innocence du regard et la tendresse des gestes à se faire encore plus délicates – et encore plus présentes – pour les êtres de cette vie et de ce monde...

 

 

Le cœur si proche de tout. Comme uni au monde. Non ! Comme s'il était le monde. Et le regard si lointain. Si peu concerné par ses frasques et ses petites ritournelles.

 

 

Mot après mot. Note après note. Page après page. Livre après livre. Brique après brique. Geste après geste. Pas après pas. Chemin après chemin. Paysage après paysage. Ainsi se dessinent les œuvres, le monde et l'existence. A chaque instant. Seconde après seconde, heure après heure, jour après jour, année après année, siècle après siècle. Et sans doute aussi, bien sûr, vie après vie – et éon après éon – jusqu'à l'impossible fin des temps... Ah ! Quelle insensée – et incroyable – besogne au souffle inépuisable...

 

 

Inutile toute parole qui ne prend sa source dans le silence... Et mensongère si elle n'est pas entendue depuis ce même silence... Du bruit superflu et anecdotique...

 

 

Tout événement a une (et, bien souvent, de nombreuses) incidence(s). Le plus ténu comme le plus magistral... La feuille qui tombe à l'automne comme la furie des ouragans. Le plus mince soupir d'ennui comme le bruit de l'eau de la rivière. Le regard de terreur des bêtes à l'abattoir comme le souffle léger du vent sur le pétale de la fleur des champs.

Et seuls le regard – et le cœur – innocents savent accueillir le monde. Et ses événements. Les plus infimes comme les plus imposants...

 

*

 

Il avait dans les yeux toute l'étrangeté du monde. Et l'on n'aurait su dire s'il nous ressemblait... Oui, sans doute étions-nous tous deux aussi étranges que le monde. Et aussi étrangers à lui. Aussi étrangers à l'un et à l'autre qu'à nous-mêmes...

 

*

 

Que sommes-nous sinon ce regard sensible à l'éclatante innocence ? Si souverain. Et si démuni face à la puissance et à la sauvagerie du monde...

 

 

Après ce soleil viendra un autre plus lumineux pour éclairer la longue nuit du monde. Puis, un jour, les ténèbres ressurgiront. Et avec elles, apparaîtra un nouveau soleil. Perpétuant ainsi l'inépuisable jeu de l'obscurité et de la lumière.

 

 

L'âme se terre en une terre lointaine et admirable. Invisible. Etrangère aux instincts de l'homme qui la cherche avec maladresse – avec tant de maladresse – jetant partout son cœur rageur et ravagé. Elle habite une contrée si proche et si familière. Et pourtant inaccessible tant que le cœur n'aura renoncé à ses folles ambitions. Tant que le silence et l'innocence n'auront effacé ses rancœurs et ses rengaines. Tant que les lèvres et les gestes éructeront leur médisance et leur haine. Tant que la colère ne se sera apaisée, l'âme – et ses contrées – ne pourront se dévoiler...

 

*

 

Il y avait (encore) de l'ombre dans son cœur que la lumière ne pouvait atteindre...

 

 

Il avait une demande d'Amour que Dieu ne pouvait combler. Il aurait aimé faire disparaître l'effacement des corps. Il aurait voulu que jamais ils ne s'éteignent. Il n'avait encore compris qu'à leur mort, Dieu leur dessinait d'autres traits...

 

*

 

Si fragile. Et si misérable. Et pourtant... Et pourtant... Dans le cœur ne peut s'effacer l'infini.

 

 

Le monde est sans fin. Mais seul l'infini demeure.

 

 

L'éphémère et la récurrence, le renouvellement et l'unicité des traits sont les lois – les grandes lois – de ce monde. Et seul le regard innocent peut se défaire de ces ruses...

 

 

En ce monde, nul, bien sûr, n'est épargné par la misère et l'indigence. Par la solitude, l'impuissance et le dénuement. On a beau les dissimuler – et les recouvrir – avec tout l'or du monde – et les plus grands prestiges qu'ont inventés les hommes –, ils brillent, luisants, comme le nez au milieu d'un visage.

Cette pauvreté – et cette fragilité – sont pourtant merveilleuses. Précieuses et admirables. Et non la splendeur des étoffes – et des décors – qui les déguisent... Plus le luxe se manifeste avec ostentation et tapage, plus grande est la honte de cette misère. Quelle ironie ! Il n'y a de plus affreux déguisements !

Cette misère est pourtant si belle – et si émouvante – lorsqu'elle sait aller nue. Sans autre parure qu'elle-même. Et elle n'est jamais aussi resplendissante que lorsqu'elle sait être accueillie comme une reine...

 

 

Il y a chez l'homme un besoin infini de ciel et d'Absolu auquel il tente de répondre en ramassant quelques maigres – et pitoyables – trésors dans le monde.

Il y a dans le regard cet infini et cet Amour que l'homme prête, en général, au ciel et à Dieu. Et cet Amour et cet infini lui sont aussi indispensables que l'air que nous respirons. Ils offrent la joie de vivre en homme debout. Et laissent éclore la part la plus belle de notre humanité pour guérir le monde de son obscurité – et de ses ombres – que nous avons jusque là toujours laissées fleurir. Et qui n'ont fait qu'étendre ses marécages...

 

*

 

Il fait froid – et le cœur est glacé – dans la pénombre.

 

 

Un besoin infini d'infini, voilà ce qu'éprouve le cœur triste. Et le ciel – à travers le regard – y répond pour adoucir sa peine...

 

*

 

Ah ! Pauvres de nous ! Que pouvons-nous faire, nous autres, infimes et impuissantes créatures, minuscules maillons – et dérisoires rouages – du monstrueux mastodonte – de cette odieuse machine à broyer qu'est le monde – qui finira par nous écraser nous aussi... Comment pourrions-nous échapper à ce funeste destin ? Comment pourrions-nous nous extirper de ce grand corps puissant dont nous faisons partie ?

Ne nous leurrons pas. Il n'y a qu'une seule issue : le silence, l'infini et l'Amour qui pourront offrir leur lumière à chacune des minuscules cellules que nous sommes. Et qui pourront alors éclairer à leur tour ce grand monstre sauvage et insensé...

 

 

N'est-il pas inouï d'être en vie ? D'être vivant en ce monde – avec son cortège de peines, bien sûr, inévitables... Qu'y a-t-il de plus inouï que cette existence ? De plus incroyable que cette haute réjouissance vécue dans le plus ordinaire – à hauteur d'herbe et de poussière – sur cette terre de misère et de sauvagerie ? L'avons-nous oublié pour aller ainsi chaque jour de notre pas mécanique et mortifère – et le cœur toujours en plainte ? L'esprit est-il donc si sombre et si obturé – si empli de maladresse, d'histoires et d'espérance – pour qu'il ne sache plus goûter à l'extraordinaire privilège d'être vivant ? D'être parmi ces merveilles, ces horreurs et ce néant ? Pris à la fois par l'hébétude, l'incompréhension et l'enchantement. Pourquoi ne sommes-nous plus capables – l'essentiel du temps – de nous ouvrir à cette grâce ? De nous offrir à la vie avec curiosité et émerveillement ? Et de nous réjouir d'être simplement vivant en ce monde ?

 

 

L'existence appelle un consentement innocent à vivre. A s'abandonner à la vie. A sa fureur. A ses débâcles et à ses déluges. A sa douceur. A ses joies et à ses merveilles aussi. Pourquoi ne se souvient-on pas du miracle de vivre ? L'avons-nous oublié ? L'avons-nous remisé sous nos exigences insensées et capricieuses ? Vivre appelle un consentement innocent à vivre. A s'abandonner à la vie. A nous y enfoncer. Et à nous y perdre jusqu'à l'éclatement – jusqu'à l'effacement – de toute identité...

Dans cette existence, nous avons, bien sûr, tout à perdre. Et nous perdons toujours face à la vie. Toujours. Voilà sa beauté ! Voilà sa splendeur ! Nous perdons tout : la jeunesse, les espoirs, la vigueur des traits, les amis, les amours... Tout fuit. Tout s'enfuit. Et finit, un jour, par disparaître et s'effacer... Et il nous faut rire de cette défaite permanente. De cette défaite perpétuelle. Tout perdre et en rire. Il n'y a d'autre issue...

Laisser le monde tantôt éclaircir tantôt assombrir les paysages de cette existence. Et ne jamais se départir de ce sourire même dans les pleurs et les pires circonstances... S'abandonner à l'innocence. Embrasser l'herbe et la poussière avec innocence. Avec l'innocence de l'Amour. Et livrer son cœur – et son regard – aux étoiles. Et au ciel infini. Pour que la joie fleurisse partout. Jusqu'aux plus sombres recoins de cette existence. Jusqu'aux plus sombres recoins de cette terre. Je ne vois d'autre façon d'être un homme...

 

 

Être regard infini et Amour. Oui, bien sûr... Mais sans jamais oublier d'être dans le monde, un homme parmi les hommes. Un être parmi les êtres...

 

 

Il y a dans les yeux de chacun – de chaque être – toute la vie. Dans les yeux de chacun – de chaque être – il y a aussi le monde entier, l'être dans toute sa plénitude et toute la lumière de la conscience. Recouverts parfois – trop souvent hélas – par les instincts et la malice, nés de la peur et de l'indomptable sauvagerie du monde. Saurons-nous le voir la prochaine fois que nous croiserons un visage ?

Lorsque nous pourrons reconnaître ces attributs – tous ces attributs – à chaque rencontre – même dans les plus infimes et les plus anodines (et Dieu sait que nous faisons toujours mille rencontres à chaque instant...), l'Amour aura suffisamment empli notre cœur pour ne plus (jamais) prêter nos lèvres et nos gestes à la malveillance, à la violence* et à la colère*.

* Sauf peut-être, très ponctuellement, de façon réactive et épidermique... dans un moment d'inattention... emportés par une brève irritation ou un irrépressible accès clastique...

 

 

Ah ! Toujours si plein d'espoir à chaque virage. A chaque nouvelle vie. Jusqu'à l'éclatement de tous les horizons...

 

 

Comment pouvons-nous croire, un seul instant, que la terre et le monde nous appartiennent ? Chacun, bien sûr, en a plus ou moins conscience... Mais qu'en est-il lorsque nous nous claquemurons derrière nos murs, nos portes et nos barbelés ? Et Dieu sait que la soif avide et la frilosité nous habitent de façon quasi permanente. Qui peut nier que nous cadenassons nos territoires derrière des verrous presque à chaque instant de notre vie ?

 

 

Mon esprit est un incorrigible farceur. Il rêve que l'on nous dise en nous voyant écrire sur les chemins – le regard dans le ciel ou les yeux posés sur un arbre, une herbe ou un nuage – ou en traversant quelque hameau ou quelque village paisible avec le carnet à la main : « Oh ! Un poète ! Je vous en prie, entrez ! Installez-vous ! Et restez le temps qu'il vous plaira ! Pendant des siècles si cela vous agrée... mais, je vous en prie, racontez-nous la vie et le monde ! Parlez-nous du ciel et de l'infini ! ».

Ah ! Qu'il m'amuse – et me réjouit presque – cet esprit avec sa naïveté et sa présomption que les fantasmes perdront... Il ignore encore – refuse toujours d'admettre – que le monde n'a que faire de nous accueillir. Que l'on soit poète, instituteur, médecin ou charpentier, personne ne nous attend. Le monde appelle seulement ceux dont il a besoin. Et les êtres sont suffisamment divers – et en nombre – pour que nul ne soit réellement indispensable et irremplaçable... Et aujourd'hui personne ne se soucie du poète. Personne ne le réclame. Personne n'éprouve la nécessité – l'impérative nécessité – de le rencontrer – de lire ou d'écouter sa parole. Le ciel, l'infini, la fleur, l'herbe et le nuage à quoi cela peut-il bien servir ? Ont-ils quelque valeur ? Peut-on les convertir en or ? Non ? Alors qu'elles aillent donc au diable toutes ces balivernes ! Et voilà comment l'on ferme la porte au poète. Et ce désert, il faut bien l'avouer, le laisse plutôt songeur...

 

 

Celui qui ne sait voir le ciel et l'infini dans l’œil d'un chien ou d'une vache n'a encore rencontré Dieu...

Lorsque tous les horizons – jusqu'aux plus infimes – se transforment en perspective divine, on trouve Dieu – le ciel et l'infini – partout... Dans la goutte d'eau, le pistil du pissenlit, la mousse sur le rebord de la fenêtre comme dans la parole du poète, les rides d'un vieillard ou le rire d'un enfant...

 

 

La vie – comme tous les écrans de nos appareils cathodiques*, informatiques et numériques – est une fenêtre sur le monde. Comme ses colistiers, elle constitue en quelque sorte une interface entre l'esprit et le grand corps mobile de l'Existant dont les mouvements – ce que l'on nomme les phénomènes – sont transformés en informations qui vont, à leur tour, influer sur les pas, les gestes et la parole des corps infimes qui le composent (les êtres de ce monde)... créant ainsi une boucle infinie...

* Autrefois...

 

 

Et soudain dans le cri du monde, un silence. Une extase...

 

 

Le poème est le témoin – et l'interface – entre le silence exprimé et le silence accueillant...

 

 

Le flux intarissable de la logorrhée et le défilé des instants – et de la parole – poétiques accueillis sans distinction sur le petit carré blanc de la page. Hymne inépuisable à la vie – et à son foisonnement – autant qu'au silence et à l'infini.

 

 

Qui est là pour accueillir les rires ? Qui est là pour accueillir les pleurs ? Qui est là pour bercer avec tendresse ? Qui est là pour recueillir la tristesse ? Qui est là pour embrasser avec innocence ? Toujours l'infini et le silence...

 

 

Qui s'éloigne de nos jours sinon la morsure vivace des ténèbres... Qui s'éloigne de nos jours sinon les griffures de la tristesse... Qui s'éloigne de nos jours sinon la longue nuit où nous étions endormis...

 

 

A la présence éclatante de l'infini répond – répond toujours – la profondeur du silence.

 

 

Le jour radieux s'éveille à la fenêtre de l'âme. Au cœur voué au mystère qu'il a découvert dans l'ouverture et la lumière...

 

 

La douce étreinte de l'âme sur la chair vissée aux mains et aux poings du monde qui agrippent, arrachent et blessent sans jamais pouvoir lui ôter sa tendresse.

 

 

Ma parole ne s'adresse aux hommes. Mais au silence de leurs yeux craintifs et interrogateurs. Et à l'infini qu'ils portent comme une triste malédiction...

 

 

S'ouvrir serait-ce laisser l'Autre – et le monde – aller de leurs pas sans un sourcil levé, sans une ombre au fond des yeux avec les bras ouverts et innocents qui s'ouvrent à leur innocence ?

 

 

Habiter le monde en silence. Sans un bruit. Sans une parole. En laissant les lèvres excessives déverser leurs joies et leurs peines dans le silence infini du petit carré de la feuille blanche...

 

 

Derrière le ciel nuageux, on devine un soleil. Comme des lèvres bercées de tendresse. Comme un visage radieux baigné de silence et d'infini...

 

 

La parole poétique est un surplus d'Amour. Quelques gouttes excédentaires de silence et d'infini que le ciel a déversés dans l'âme pour que le ciel de chacun – le ciel de chaque homme – puisse s’agrandir. Et découvrir – et fréquenter – sa splendeur.

 

 

La faute* n'incombe ni à la terre ni au ciel. Il n'y a – il n'y a jamais eu et il n'y aura jamais – de faute. Il y a seulement une grande maladresse. Comme si l'ombre s'ajoutait à l'inexpérience de l'âme. Mais point de faute. Toujours indemnes demeureront le silence et l'innocence...

* Ce que d'aucuns appellent le péché originel...

 

 

La terreur des instincts à l'approche de l'Amour. Comme pétrifiés par leur agonie prochaine. Et leur implacable effacement.

 

 

Dieu – et le ciel – cherchent un refuge en notre cœur. A ce qu'il devienne suffisamment vide – et spacieux – pour l'habiter. Ils n'ont trouvé d'autre voie pour s'installer sur terre. Et éclairer ce monde.

L'homme cherche Dieu. Mais Dieu aussi, ne l'oublions pas, cherche l'homme. Et il n'existe qu'un seul espace où ils puissent se rencontrer – où ils puissent se retrouver – : le cœur. A la fois canal humain du Divin et espace divin de l'homme.

 

 

Le monde prête à l'indigence la robe de la richesse. Et il n'y a, avec l'illusion de l'individualité, de plus grande imposture ! Et l'ironie veut que ce soit elles qui fassent tourner le monde...

 

 

Notes jaillies du surplus d'être et de joie. Et non comme autrefois – il y a bien longtemps – pour pallier leur déficit. Et tenter de le remplir...

 

 

Pourquoi écrit-on ? Parce que le monde ne sait écouter... Pour être en mesure d'entendre, l'homme doit se retrouver seul. Seul face à lui-même avec la page comme miroir devant les yeux...

 

 

Même la terre, l'herbe et le rocher ont besoin de l'Amour – de toute la chaleur et de toute l'innocence – de la main qui les touche – qui les caresse ou s'en empare...

 

 

Tout système – toute organisation (prison, hôpital psychiatrique, société etc etc.) – infantilise ses membres. Comme il affadit et endurcit l'existence et les relations – en les rendant à la fois plus douces et plus âpres...

La solitude, le dénuement et l'hostilité du monde aguerrissent. Obligent à l'autonomie, à l'inventivité et à la débrouillardise. Et lorsqu'ils n'occasionnent pas (trop) de dégâts psychiques et qu'ils n'incitent pas notre cœur, nos gestes et nos lèvres à nous transformer en loup impitoyable et instrumentalisateur afin de nous hisser en bonne place dans le panier de crabes, ils nous enjoignent de chercher en nous-mêmes d'insoupçonnables ressources pour apprendre à vivre en notre compagnie, puis à nous aimer avant de pouvoir (enfin) aimer – et accueillir – la vie et le monde tels qu'ils sont – et se présentent à nous...

 

 

Que pèse le monde dans la balance ? Tout dépend, bien sûr, des circonstances et de la tournure de l'esprit...

 

 

Le monde s'enfuit derrière les jours. Laissant la longue nuit des hommes s'avancer...

 

 

Il n'y a d'espoir et de passé glorieux que pour l'âme incertaine. Et le cœur terrifié par l'indigence des jours et les mystères de l'inconnu...

 

 

Être et écrire. Le premier ne nécessite rien. Absolument rien. Quant au second, il suffit d'un stylo, d'un carré de feuille blanche et d'un surplus d'être qui ne peut naître que dans le silence...

 

 

Le grand appel de la passion. Le grand appel de la raison. Le grand appel des désirs. Et sous l'azur barbelé, le grand rapace s'élance vers l'horizon limité. Dans un élan inachevé. Dans un battement d'ailes infirme. Impuissant à combler la vacuité des abîmes. Impuissant à percer le ciel bas et opaque. Forces vaines de l'intention et des instincts inaptes à pénétrer l'impénétrable auquel seule la terre vierge peut s'ouvrir...

 

 

On ne peut forcer l'infini. On le laisse nous pénétrer en se libérant des chimères, en s'agenouillant devant les herbes de la terre et en offrant la place aux messagers vulnérables. Et lorsque tous abandonnent les lieux, l'infini s'invite. Et investit l'espace.

 

 

Nous ne sommes rien. Nous ne possédons rien. Nous ne représentons rien. Nous ne sommes qu'un regard sensible sur les jours qui passent et le monde qui danse dans la brume.

 

 

Ecouter – et accueillir – le monde surgir, rugir, frémir et disparaître. Voilà à quoi œuvrent, si l'on peut dire, les yeux – et les gestes – de l'homme sage. La transformation – et son invitation – demeurent discrètes. Et silencieuses. Presque invisibles...

 

 

L'émerveillement. Et l'enchantement simple du plus ordinaire. Et du plus infime. A chaque instant du jour, la joie grave – et si légère – des yeux devant l'araignée qui tisse sa toile sur l'abat-jour de la lampe, devant le mince rai de lumière qui caresse le coin d'un tapis et les grains de poussière qui s'amoncellent sur la table comme de petites étoiles grises.

Et le regard frais et tranquille – à la fois vif et apaisé – sur les collines boisées autour de la maison, sur la vache du pré voisin qui broute l'herbe grasse derrière sa clôture, sur les chamailleries énergiques – presque furieuses – des oiseaux dans les arbustes et les bosquets et sur les nuages – immenses et paisibles passagers – à la robe blanche (presque crémeuse) qui parcourent le vaste ciel avec nonchalance et bonhomie.

Contempler ainsi la grâce de la terre – et de ses paysages. Et les accueillir avec toute la tendresse qui leur est due... Et voir sur tous les visages fissurés par les larmes et les drames qui attristent les yeux et le monde l'admirable beauté – l'incandescente beauté qui ouvre l'âme – et le cœur. Et qui brûle l'horreur et la fragilité – la malédiction des vivants – pour les transmuter en grâce. En grâce qui appelle l'Amour.

Aussi comment ne pas s'agenouiller avec émotion et humilité (avec une grande émotion et une profonde humilité) devant tant de splendeur...

 

 

La vie et le monde suffisent à nos élans. Et à notre joie. Le sacré qu'ils recèlent comble tous nos appels. Le Divin n'est pas ailleurs. Et il est jusque dans les plus infimes détails... Et le cœur nu et simple, dépouillé de toute exigence et éminemment sensible au réel, s'en trouve bouleversé... Touché par ce sublime. Accédant au plus haut degré de la beauté. Invitant l'innocence du regard et la tendresse des gestes à se faire encore plus délicates – et encore plus présentes – pour les êtres de cette vie et de ce monde...

 

 

Le monde, la vie et la mort, main dans la main, nous défont des croyances et des certitudes. Œuvrent sans cesse à ouvrir le cœur et le regard à l'innocence et à la virginité. Inlassablement nous invitent à réinvestir – et à réhabiter – l'espace en nous que nous avons abandonné aux ronces et aux orties des désirs et des espoirs et que nous avons recouvert de cet affreux béton pour en faire le socle de nos édifices hideux afin de nous protéger du monde, de la vie et de la mort. Ici-bas, tout œuvre sans relâche pour que le cœur et le regard retrouvent l'espace divin et puissent enfin redonner au monde, à la vie et à la mort leur dimension profondément divine et sacrée...

 

 

Les phénomènes (événements, émotions, pensées, gestes, pas et paroles etc etc) et la longue série de mouvements qu'ils déclenchent adviennent – et se déroulent – pour l'essentiel presque totalement à notre insu selon les circonstances mais également selon les caractéristiques et les penchants du corps et de l'esprit. Ils se manifestent de façon mécanique et impersonnelle. Presque de façon autonome. Comme s'ils obéissaient à leurs propres forces sans que le cœur – et le regard – puissent les infléchir ou les stopper. Comme si l'un et l'autre étaient cantonnés en quelque sorte à leur rôle d'observation et d'accueil. D'écoute et de présence...

Mais n'oublions (pour autant) que seules ces fonctions primordiales et essentielles sont en mesure d'atténuer de manière naturelle la force de ces mouvements et de ralentir – et d'apaiser – la fureur de leur mécanique en marche... permettant ainsi d'adoucir, d'enrayer, d’interrompre ou d'effacer la longue chaîne de phénomènes induite par leur déclenchement et leur implacable déroulement...

 

 

La source intarissable du silence...

La fréquenter – et l'habiter –, il n'y a d'autre façon de trouver la paix et la joie que tout homme cherche obstinément...

 

 

Vivre avec la délicatesse d'un rouge-gorge se posant sur la frêle brindille de l'existence. Et entonnant son chant – son chant discret et mélodieux – pour l'infini du ciel et le cœur de quelques âmes alentour. Vivant de rien. Et pour rien. Vivant de presque rien et pour presque rien. Mais s'y livrant tout entier pour la joie et la beauté. Pour remercier – sans même le savoir – la vie. Et rendre grâce au monde, à la terre et au ciel tels qu'ils s'offrent...

Vivre ainsi – tel que le rouge-gorge –, je n'y parviens pas toujours. Hélas... Mais je m'évertue, presque malgré moi, à lui ressembler. A traverser la vie et le monde comme lui et le nuage. Comme la fleur des prés et la feuille de l'arbre. Comme l'insecte sur son minuscule carré de verdure. Les gestes au plus près de la terre. Et le cœur – et l'âme – réjouis du monde et du ciel. Sensibles et ouverts autant à l'infime qu'à l'infini...

 

 

Faire corps avec tout ce qui nous hâte, nous happe et nous précipite. Faire corps avec tout ce qui nous agite, nous irrite et nous effraye. Faire corps avec tout ce qui nous épuise, nous blesse et nous meurtrit. Pour ne former qu'un seul... Qu'une seule entité. Et ne jamais oublier de laisser le cœur – et le regard – hors de la tourmente. Dans la paix et le silence. Il n'y a d'autre voie pour éviter de sombrer dans la débâcle. Et d'être dévasté par elle...

 

 

Depuis l'aube des temps, les hommes ont toujours usé de la violence. Et lorsqu'elle se montrait (pour une raison ou pour une autre) inapte à faire advenir leur volonté, ils ont toujours eu recours à la ruse. Aucun homme n'ignore que les êtres se plient à la force, à la puissance et à la menace. Et comme la plupart aspirent à façonner le monde à leur goût – et à le soumettre à leurs désirs –, ils continuent à demeurer de farouches adeptes de la force, de la puissance, de la violence, de la ruse et de la menace. Aucun homme n'est suffisamment stupide pour ignorer que les êtres s'orientent naturellement vers la liberté, l'indépendance et le confort lorsqu'ils ne sont plus soumis à l'oppression, aux coups et aux brimades. Mais peu, en revanche, sont suffisamment éclairés (et suffisamment matures) pour comprendre que, de chemin en chemin, les êtres se dirigent aussi naturellement vers la vérité et l'Amour...

Aussi brimer les êtres et brider leurs élans revient, en réalité, à les empêcher de satisfaire leurs profondes et légitimes aspirations. Mais aussi – et surtout – à les empêcher d'actualiser leur potentiel et à bloquer leur processus naturel de développement, d'ouverture et de compréhension. Et donc, en définitive, à les priver – et à priver le monde – des bienfaits qu'ils procurent en se réalisant... Voilà comment les hommes – et leur comportement stupide – contribuent à retarder l'évolution naturelle des êtres et du monde... Tristes contrées où les instincts continuent de faire loi et de faire barrage à l’avènement de la conscience, de l'Amour et de l'intelligence...

 

 

Le plus humble, le plus fragile et le plus solitaire, voilà ce que j'aime par dessus tout en ce monde. Et voilà – en dépit des apparences – ce que l'Amour préfère – et privilégie – sur cette terre. Nous aimons ceux qui portent ces caractéristiques bien davantage (sans doute) que ceux dont les ruses, les protections et les compensations adoucissent la pauvreté, la vulnérabilité et l'isolement...

 

 

Laisser les bras du vent s'accrocher au monde. Et son souffle déblayer à chaque instant ses éclats. Pour nettoyer le cœur et le regard – et y faire place nette – afin que jamais l'innocence ne déserte les lieux...

 

 

Ô êtres du monde ! Mes frères ! Mes compagnons d'infortune ! Prisonniers dans la même cellule sombre, étroite et sordide, ouverte sur le ciel, ne l'oubliez pas, que le regard et le cœur peuvent habiter pour libérer l'âme de sa détention ! Et adoucir les misères du corps et les peines de l'esprit à jamais enfermés entre les murs(et derrière les barreaux)de la grande cage du monde...

 

 

Ah ! Mon Dieu ! Que l'on est petit, fragile et misérable sur cette terre ! Et toute notre beauté – et toute la beauté du monde – est là, présente dans cette vulnérabilité et cette insignifiance... Alors pourquoi les hommes s'acharnent-ils à se mentir ? Pourquoi s'obstinent-ils à essayer de faire croire le contraire ? Ignorent-ils que cette insignifiance et cette vulnérabilité ouvrent à l'innocence ? Et que l'innocence est la terre vierge – et le terreau fertile – qui offre au cœur et au regard l'infini, l'éternité et la puissance – la toute puissance bienveillante de l'Amour ?

 

 

Les êtres et les hommes. Ni pleinement innocents. Ni totalement assassins...

 

 

Quelques taches d'encre noire sur la page blanche pour offrir un peu de lumière – une modeste clarté – à l'obscur – et au sombre – de notre vie. Pour tenter peut-être de nous délivrer des ombres...

 

 

[En hommage à Ossip Zadkine]

Dans le trou défiguré de l'absence, le rayonnement soudain de la lumière. Dans la béance infirme, le déploiement de la grâce. Mains levées au ciel, implorantes. Et l'assise basse comme clouée au sol. Dans l'entre-deux de l'herbe et des nuages. Et soudain le surgissement invisible de l'ange, fracturant le corps – et pénétrant le cœur – effaçant les brisures – toutes les brisures – du monde. Et ses offenses, terribles, comme une longue traînée de soufre dans le silence de nos pas.

 

 

La lumière si vive sur les montagnes. Et dans les yeux frondeurs. A contre courant des pas cadencés. Où la liberté sautille de cil en cil – d'herbe en herbe – comme sur un chemin buissonnier. Ignorant où elle va mais nous y menant avec allégresse...

 

 

La joie est le plus haut du bonheur. Et la paix le plus haut de la tranquillité. Nul besoin des circonstances lorsque le cœur a su s'ouvrir – et se laisser pénétrer... Le plus simple – et le plus ordinaire – s'y jettent alors avec innocence. Et avec un émerveillement presque magique – presque surnaturel – comme s'ils suivaient quelques pistes invisibles à la raison. Chemins mystérieux de pépites dont eux seuls ont le secret. Et qu'ils dénichent à la volée, sans effort, pour nous les offrir aussitôt.

 

 

J'éprouve une affection particulière pour les hommes qui ne participent à aucune activité productive et marchande. Et parmi eux, je n'aime rien tant que ceux qui vivent comme les fleurs des fossés, allant d'heure en heure, au jour le jour. Ouverts à la rosée – et à la brume – du matin comme à la traversée des astres sur l'horizon. Heureux – toujours heureux – des exigences du ciel et des saisons.

 

 

Chez un être, je regarde d'abord les éraflures et la patine de la vie – et des événements – sur le cuir du visage. Et sa façon toute particulière de transformer cette texture – et ses ombres – en infimes taches de lumière...

 

 

Il n'y a d'horizons – et souvent pas l'once d'une ouverture (d'une petite ouverture de lumière) – sur l'ancestral chemin de nos aïeux. Tout a été recouvert de terre et de labeur. Tout a été avili par la main exploiteuse. Et les infimes trésors ont déjà tous été ramassés...

 

 

En ces lieux nouveaux (où nous avons emménagé depuis peu...), rien ne me réjouit davantage que nos longues promenades quotidiennes en forêt. En particulier lorsque les arbres, les collines et le bruit du vent entourent notre solitude, nous faisant presque oublier, pendant un instant, les trop nombreuses routes et habitations qui parsèment cette campagne retirée et enclavée où la mainmise de l'homme, comme partout, a défiguré – et dévasté – les paysages.

 

 

Dieu sait que j'aime les chiens – et apprécie leur compagnie (quatre habitent actuellement la maison...) mais il est peu dire que je déteste entendre l'affreux cri guttural des chiens de chasse. Chaque jour, on les entend hurler pendant de longs instants à des kilomètres à la ronde, enfermés dans leur chenil immonde ou poursuivant sous l'autorité et la folie furieuse de leurs maîtres quelques inoffensifs chevreuils ou sangliers. Et, à chaque fois, mon cœur se serre avec tristesse et impuissance...

 

 

La présence et l'attention d'un homme en disent davantage sur lui que ses propos, sa fonction, son œuvre ou son statut etc etc. Sa façon d'être et de veiller sur ce qui est devant lui et ce/ceux qui l'entoure(nt) nous en apprend bien plus que tout ce qui habille – et permet de déguiser et d'embellir – sa manière d'être au monde.

Il peut y avoir, bien sûr, des absences et des humeurs passagères mais sa manière d'être présent à l'Autre, aux êtres et aux choses – et la manière dont il en prend soin de façon quotidienne et habituelle – révèlent profondément ce qu'il est mais aussi, bien sûr, le degré de conscience, d'Amour et d'intelligence qu'il sait et est capable d'incarner...

 

 

Ce soir, en rentrant à la maison, j'ai vu deux feuilles sur la route tombées d'un grand platane qui se donnaient la main pour courir dans le vent. On aurait dit qu'elle ne voulaient se séparer pour aller vers la mort. Aujourd'hui, je n'ai fait – je crois – de plus belle rencontre...

 

 

Au cours de nos pérégrinations au hasard des chemins de campagne, au gré des routes et des rues des villages que nous traversons, lorsque nous apercevons la bouille d'une vache, d'un cheval, d'un âne, d'une brebis ou d'un chien, notre visage s'illumine aussitôt. Et sans le moindre effort. Et nous le saluons immédiatement avec chaleur et enthousiasme. Mais il nous suffit d'apercevoir quelque silhouette humaine pour que nos yeux se plissent, que nos lèvres se pincent et que notre bouche se torde. Et nous ne pouvons nous empêcher alors de faire une vilaine moue. Et nous n'y pouvons rien... Cette grimace, elle aussi, arrive avec naturel et spontanéité. Que voulez-vous ? Nul ne choisit ses accointances et ses affinités. Seuls le caractère, la vie, la nature et les circonstances nous les offrent... Et qui peut-on blâmer s'ils nous ont accordé une sympathie naturelle – quasi congénitale – pour les quadrupèdes... ?

 

 

La virginité fertile du sol que la vie – et le monde – peuvent ensemencer. Et sur laquelle les hommes peuvent bâtir – et édifier. Parvenir à faire du regard et du cœur cette terre vierge et généreuse pour que le silence et l'infini puissent s'y installer afin de rayonner à travers le monde sur tous les êtres et les hommes de cette terre. Afin qu'ils puissent (enfin) l'habiter – s'y développer et s'y épanouir – dans la joie, la paix et l'Amour...

 

 

Il est parfois difficile de ne pas répondre aux sirènes du monde qui sans cesse nous appellent. Et qui sans cesse nous ramènent sur les rivages de l'individualité...

 

 

Tirets et points de suspension sont la marque d'une écriture lourde et inachevée. Le reflet de notre lourdeur et de notre inachèvement. Et il convient de les aimer tels qu'ils sont. Qui en ce monde est réellement capable de s'en défaire ? Et qui peut prétendre les avoir totalement effacés ?

 

 

Il n'y a rien en ce monde de plus précieux – et de plus beau – que les arbres, les nuages et le vent. Leur présence est non seulement nécessaire à la terre. Mais elle comble toutes ses exigences.

 

 

Le plus vivant en ce monde – et le plus vivant en nous – ne se trouve ni dans les paysages, ni dans le ciel ni dans les yeux. Mais dans l'âme innocente et le cœur silencieux et sensible que certains êtres – les plus simples et les plus humbles souvent – savent incarner et faire rayonner, presque malgré eux, dans leur vie. A travers leur présence. Ces êtres rares et précieux – sont – et vivent comme – de minuscules soleils dont la lumière illumine le monde. Et quand bien même leur terre se limite à quelques millimètres ou à quelques arpents, leur chaleur réchauffe – et éclaire – ce qui les entoure comme ceux qui les côtoient.

 

 

La poésie est souvent un cri. Un cri de rage parfois. Un cri de désespoir le plus souvent. De temps à autre, elle parvient à se faire lampe. Question jetée dans la nuit. Plus rare, lorsque sous ses habits de dentelle, elle sait se transformer, malgré elle, en grâce et en lumière. Comme un pont de soleil éclatant, fragile et transparent, éclairant pendant un instant les abysses du cœur, les ténèbres du monde, l'horizon sombre et la beauté inaccessible de l'autre rive...

 

 

Dans la neige sombre du soir, il avait pris soin, juste avant de mourir, de cacher son cœur. Il y resta durant le long hiver de la terre et des hommes. Pendant des siècles. Pendant des millénaires peut-être... Puis, on le découvrit aux premières heures du printemps lorsque le soleil timide fit fondre la neige – l'épaisse couche de glace où s'était retrouvé emprisonné le monde. Et parmi les os épars, il était encore là, le cœur du poète, vivant. Toujours vivant. Et éclatant de vie et de joie. Aussi brûlant que celui du christ et celui du rouge-gorge que les hommes ont oubliés eux aussi. Abandonnés dans la plaine déserte de l'innocence. A mille lieux de leurs vallées livrées aux mains des instincts et couvertes de la suie noire de la désespérance que leurs cris, leur sang et leurs larmes n'ont jamais réussi à effacer... Combien de saisons – combien de printemps et d'hivers – devra-t-il encore s'écouler pour que la terre, le monde et les hommes reconnaissent (enfin) l'innocence – et la laissent distribuer ses offrandes ?

 

 

Il n'y a de plus froid soleil que celui de la raison. Et il n'y en a de plus doux – et de plus réconfortant – que celui du cœur aimant, présent et attentif, qui veille avec innocence – et un incorruptible désintéressement – sur le monde. Et ses plus infimes élans...

 

 

La liberté n'est dans le pas qui danse, qui piétine ou creuse son sillon. Pas davantage qu'elle n'est dans la main qui frappe ou caresse ou dans le bras qui porte et soulève ou écrase et anéantit. Elle se trouve dans le regard désengagé des pas, des mains et des bras. Et dans le cœur sensible qui veille à tous les gestes en s'y associant...

 

 

Il n'y a de chemin où le cœur s'égare. Partout où il va – partout où il pénètre – sa présence réconforte. Et sa lumière éclaire...

 

 

A l'heure vespérale du retour, nous avons croisé au détour d'un petit sentier boisé, de drôles de figures : des arbres au tronc et aux branches recouverts de lichens et affublés de longs et épais filaments de mousse. Comme si nous traversions une étrange forêt de lutins verts à la peau de dragon coiffés à la diable. Et nous sommes passés – à la fois émerveillés et intimidés – devant leur silhouette – et leurs yeux – impassibles et silencieux...

 

 

Seul face à l'infini du ciel, les yeux sur l'horizon, les pieds englués dans la fange – et la misère – de cette terre et le cœur triste, impuissant et démuni face à l'hostilité et l'inhospitalité du monde, voilà ce que tout homme devrait naturellement ressentir s'il ne s'entourait de pitoyables compensations et n'était si enclin à oublier sa condition naturelle.

Ce sentiment, l'homme sage l'a connu. Il a même constitué le contexte originel de son interrogation et de son cheminement perceptif et sensible. Le point zéro en quelque sorte de son processus spirituel. Et à partir de ce socle, son irrépressible besoin de comprendre – et son inaltérable aspiration à s'extraire de cette indigence existentielle – lui ont permis de faire face aux écueils et aux déboires, aux épreuves et aux impasses du chemin – et des jours.

Cette constance et cette pugnacité – encouragées par la forte inclination de la vie à déblayer notre existence de ses encombrements – lui ont, peu à peu, ôté le superflu des idées, des représentations, des croyances et des espoirs pour laisser place (très progressivement) à la virginité et à l'innocence perceptives. Et ainsi, le « seul face à l'infini du ciel, les yeux sur l'horizon, les pieds englués dans la fange – et la misère – de cette terre et le cœur triste, impuissant et démuni face à l'hostilité et l'inhospitalité du monde» a pu alors se transformer en « seul le regard infini*, les pas, les gestes et la parole portés par le silence, et le cœur aimant, joyeux et en paix, accueillant – réconfortant et éclairant – humblement toute la maladresse et l'immaturité de ce monde »...

* Ou, parfois, seul dans le regard infini...

 

11 décembre 2017

Carnet n°87 Être en ce monde

Journal / 2016 / L'intégration à la présence

Seule présence dans le jour naissant, le silence de l'aube. Le silence partout. Dans la fureur du monde. Dans le cri des hommes et leurs mains qui frappent les enclumes et les visages. Le silence encore dans le chant des oiseaux et la caresse du vent sur les herbes des plaines et les arbres des forêts. Le silence toujours au sommet de l'Amour, dans l'agonie des pas et des murmures et dans le sable, la terre et la poussière où l'on inhume les corps. Et le silence toujours. Indéfiniment jusqu'au crépuscule des temps. Et le silence encore après sans doute...

Il y a des visages et des gestes précieux. Il y a des sourires, des paroles et des silences qui gravent leur lumière dans notre cœur. Et dans notre chair. Ils sont comme un soleil qui efface le plomb – et les ombres – de notre vie. Il n'y a de plus belles – et émouvantes – rencontres... De celles rares – trop rares – qui offrent l'Amour. Et qui vous invitent avec douceur – avec délicatesse – à prendre le maillet et le burin pour libérer le cœur de la gangue qui l’asphyxie. Ainsi éclosent – et se perpétuent – l'Amour et la lumière passant – et se transmettant – de cœur à cœur...

 

 

La rage née des petites frustrations accumulées – et se mêlant à la grande – et magistrale – insatisfaction* – se transforme bientôt en langueur qui recouvre les jours. Monotonie et fadeur de l'absence entrecoupée de maigres et dérisoires plaisirs. Si communes aux existences tièdes. Et aux âmes frileuses et terrées dans leur chagrin dévastateur. Bien au chaud – mais si mal à l'aise – entre ses griffes rassurantes et sournoises...

* Le sentiment d'incomplétude...

Et que de ravages et de saccages au-dedans... Et que de morsures et de griffures infligées à la ronde lorsque le cœur à bout de force – à bout de souffle – lui offre l'occasion de s'exprimer... Que de conflits et de guerres, de brimades et d'atermoiements avant qu'il ne soit prêt pour le grand voyage. Et qu'il ne parte sur les chemins inconnus en quête de la réponse à l'énigme de sa magistrale insatisfaction...

 

 

La seule incongruité en ce monde est de ne pas aimer. Et la seule extravagance de ne pas en ressentir l'impérative nécessité. Caractéristiques pourtant si communes – et si banales – parmi les hommes...

 

 

La terreur des yeux naïfs et la tranquillité des yeux innocents face à la puissance et à l'insoutenable violence du monde où les dominants et les prédateurs imposent leur pouvoir et leur hégémonie et infligent leurs brimades et leurs exactions sans tressaillir. Sans même qu'une voix s'élève pour s'opposer à la cruelle nécessité de la barbarie et de l'ignorance. Pour en stopper l'horreur et l'ignominie et en dénoncer les dérives et les excès... Pas même celle des yeux sages qui en comprennent les terribles exigences...

 

 

Celui qui est porté par le souffle métaphysique est – et sera toujours – irrésistiblement amené à cheminer vers – puis à côtoyer – l'être, le Divin et l'Absolu. Qu'importe son existence, son entourage et son environnement, il apprendra peu à peu à vivre – à penser et à agir – avec profondeur, consistance et vérité. Et finira immanquablement par fréquenter l'Amour et l'intelligence.

 

 

L'inépuisable – et illusoire – fantasme d'un monde (phénoménal) de silence et de paix. Quelle posture immature... Comment pourrait-on y accéder puisqu'il n'existe – et ne peut exister. Plus sage serait d'habiter le regard – et l'espace – de silence et de paix qui accueillent les bruits et l'agitation de ce monde inévitablement bruyant et effervescent...

 

 

On voit partout les êtres avancer leurs lèvres – et leurs mains – mendiantes avec leur manière sournoise ou franche. Et l'Amour – intègre – qui se donne. Qui se donne à tous sans compter...

 

 

Où s'échappent ces jours lointains que la mémoire blesse de ses oublis ? Et dont l'effacement pourtant nous délivre de leur poids...

Le déclin silencieux du soleil sur les collines effaçant les instants du jour. Comme remisés dans la pénombre de la mémoire et du crépuscule naissant...

 

 

Un jour mourront naturellement les exigences et les attentes qui accompagnent notre existence. Alors s'ouvrira spontanément en nous l'accueil inconditionnel du réel et du monde dont l'ignorance, la barbarie et les excès nous sembleront nécessaires. Comme des étapes incontournables d'un processus inexorable. Et il nous deviendra alors naturel de laisser libres leurs élans...

 

 

N'ayons crainte. Jamais l'essentiel ne nous quittera. Et toujours ce qui nous est nécessaire adviendra... Peu importe notre existence, notre mode de vie et nos fréquentations, ils se manifesteront sans l'ombre d'un doute pour nous faire découvrir – et vivre pleinement – ce que nous n'avons jamais cessé d'être. Ce que nous n'avons jamais cessé de chercher depuis l'aube des temps...

 

 

En ce monde où l'on se tient loin de chez soi, nous sommes encerclés par les paysages désertiques et les cités surpeuplées, par les longues routes interminables et les cœurs inhospitaliers qui nous réduisent à l'exil. Et à la poursuite de notre longue marche. Avec parfois, il est vrai, quelques mains tendues et quelques lèvres accueillantes qui adoucissent temporairement la rudesse des chemins. La solitude et l'adversité du voyage. Voilà sans doute pourquoi tant d'hommes renoncent à leurs recherches. Et à leur quête... Devant ses difficultés, ils se résignent à s'installer là où les mains et les lèvres se font les moins féroces...

 

 

La probité ne se laisse appâter ni par le gain ni par le plaisir. L'homme droit et honnête n'aspire qu'à la vérité. Qu'elle éclate – qu'elle puisse éclater – dans la tranquille clarté des jours...

 

 

Dieu – l'être présent en notre cœur –, les rares objets qui nous entourent (et dont nous avons l'usage...) et les quelques livres posés sur notre table solitaire nous donnent l'étrange sentiment d'être l'homme le mieux accompagné du monde...

 

 

Mes livres n'ont jamais vraiment intéressé les hommes. Maintes raisons pourraient être invoquées : écrits confidentiels très peu « grand public », contenus exigeants et fort peu distractifs, absence de visibilité etc etc. Mais deux d'entre elles me semblent réellement déterminantes. La première tient sans doute au fait qu'ils se sont toujours situés à la frontière de plusieurs genres littéraires ; journal, récit autobiographique, aphorismes, pensées et réflexions et de plusieurs domaines ou disciplines peu « apprécié(e)s » par les hommes : existence, philosophie, poésie et spiritualité. La seconde tient sûrement au fait qu'ils se sont toujours situés dans une sorte d'entre-deux en essayant d'abord de relater le passage de l'homme ordinaire vers les contrées de l'intériorité puis de décrire le passage de l'homme intérieur vers le Divin. Itinéraires – et processus – naturels si peu présents parmi les hommes* qu'ils ne peuvent revêtir à leurs yeux le moindre intérêt...

* Excepté, bien sûr, chez les êtres, très rares en ce monde, en quête d'Absolu et de vérité...

 

 

Le fol élan de l'accomplissement – et la folle exigence de l'achèvement – présents dans l'esprit des hommes orientent les pas vers le monde – le monde à l'achèvement et à l'accomplissement impossibles – au lieu de les inscrire dans le regard. Dans la juste et parfaite perspective du regard.

Toutes les formes, tous les phénomènes et tous les mouvements qui traversent l'espace donnent le tournis – encombrent et saturent les yeux, l'esprit et le cœur de l'homme (et des êtres de ce monde). Tant d'élans et de cabrioles ne peuvent être accueillis que dans le regard ayant pleinement investi l'ensemble de l'espace perceptif.

 

 

Le monde et les hommes – l'esprit et le cœur – sous l'emprise d'un mastodonte à la chair de papier gonflé par le souffle des désirs et de l'espoir. Et à la mécanique instinctive. Qui harcèle les hommes – et les êtres – de ses directives insensées. Il n'y a en ce monde de joug plus puissant...

 

 

Quoi de plus émouvant qu'une parole poétique abreuvée à la source silencieuse qui s'offre au monde – comme le parfum des fleurs et la beauté des paysages – pour (lui) redonner le goût du silence...

 

 

La récurrence du monde – et ses phénomènes cycliques – sont une danse célébrative toujours nouvelle que l'esprit a pourtant tendance à considérer soit comme un rituel immuable et rassurant soit comme une source de corvées dont il aimerait s'épargner la pénibilité...

 

 

Les hommes dévoilent rarement leur vrai visage. Ils craignent tant la solitude et ont tellement peur de passer pour de tristes grincheux, de fieffés malotrus ou des êtres sans grâce qu'ils revêtent le masque accort de la sociabilité – figure et sourire agréables et de circonstances pour paraître aimables et plaisants. Dignes d'être fréquentés et aimés... Costumes et carapaces impénétrables qui évincent l'authenticité et relèguent le lieu de la rencontre à de superficiels et insipides échanges sans dissimuler pour autant la tristesse, l'ennui, les failles, la peur, la morosité et l'incompréhension*...

* L'incompréhension d'être en vie et au monde...

 

 

Du vaste monde – et de l'infini du cœur – ils ne verront rien. Enfermés dans leurs circuits étroits. Hommes et bêtes rivés – et attachés – à la place et à la fonction auxquelles on les a assignés...

 

 

Il n'y a de firmament plus généreux que celui offert au croisement de la terre et du ciel...

Il n'y a de ciel plus boisé – et plus épais – que celui offert par les songes. Il n'y a en ce monde d'azur plus impénétrable...

 

 

La bouche – et la parole – bavardes. Intarissables malgré le silence des jours.

 

 

Des cris dans le silence. Les hommes s'égosillent en vain. Dieu n'attend d'eux ni plaintes ni explications. Mais un cœur habité – et silencieux – pour que jaillissent la présence et l'écoute. Alors cesseront les cris, les plaintes et les explications...

 

 

Il n'y a de lieu où habiter là où règnent le tragique et l'éphémère. Seul l'espace en surplomb peut accueillir le cœur et le regard. Voilà l'unique demeure. Ouverte et éternelle.

 

 

Des siècles de néant et de terreur ont recouvert l'Amour. Et l'ont empêché d'éclore. L'obligeant à pénétrer lentement les esprits pour voir le jour...

Se défaire de toutes les exigences – celles de l'esprit comme celles du monde – afin de retrouver l'innocence et la plénitude de l'effacement. Sa joie et son ravissement. Il n'y a de façon plus juste – et plus belle – d'être au monde. Et de porter nos yeux sur lui...

 

 

Il y a en ce monde peu – très peu – de lieux et d'êtres qui nous enthousiasment. Et qui nous donnent l'envie de nous arrêter pour les habiter ou les fréquenter. L'essentiel du temps, ils nous incitent à passer notre chemin. A poursuivre notre route et notre voyage...

 

 

L'esprit – et le cœur – des hommes si indifférents et si insensibles – si éloignés les uns des autres – que l'on en arrive parfois à se demander s'ils ne forment vraiment qu'une seule entité... Et pourtant... Et pourtant... En dépit des apparences, nous pouvons non seulement l'envisager mais le ressentir...

 

 

Rien que le silence et l'infini. Et le monde sans cesse renaissant...

Il n'y a d'heures plus radieuses que lorsque l'âme s'émerveille avec innocence...

Lorsque l’œil caresse le monde, sa tendresse lui est pleinement rendue. Et l'on voit bientôt l'un et l'autre s'unir en une incroyable volupté...

 

 

Seules les âmes crédules et immatures imaginent qu'il est nécessaire de s'armer pour traverser la vie et le monde. Les autres savent bien qu'il est préférable de se départir de ses armures et de ses boucliers. De ses lances et de ses épées...

 

 

Il n'y a d'horizon plus bas – et plus plat – que celui de l'espérance. Terres trompeuses où se cache un abîme immense. La chute en révèle le mensonge. Et ouvre à la magnificence du présent éternel.

 

 

Présence. Gestes quotidiens nécessaires accomplis avec lenteur et sagesse. Longsinstants silencieux et poétiques parsemés de quelques notes – et de quelques paroles – pour en témoigner. Rien ne saurait me combler davantage...

De longs espaces de solitude et d’harmonie savent guérir l'âme blessée par la folle – et exigeante – compagnie des hommes et l'inépuisable inhospitalité du monde...

 

 

Le monde – jungle sauvage – que les hommes ont transformé en créature monstrueuse dont la violence toujours éventre la terre. Et blesse – et éviscère – les êtres et les âmes...

 

 

Il n'y a d'artistes – et d'auteurs – plus malfaisants et qui éloignent davantage de la vérité que ceux qui s'évertuent à caresser l'esprit dans le sens du poil...

 

 

Créatures en sursis, oublieuses de l'échéance, menant une existence mécanique d'automate dont l'esprit nie la précarité et l'évanescence des corps – et du monde – tout en pressentant, malgré elles, l'éternité de l'esprit et du cœur...

Difficile de vivre l'esprit en paix avec la mort suspendue partout alentour. Et qui nous guette – et qui s'approche – en se moquant bien de nos lèvres blanches...

 

 

Jamais les pas silencieux dans la forêt n'épouvanteront l'âme des arbres et des bêtes. Au contraire, ils la rassurent sur l'innocence présente dans le cœur des hommes...

 

 

Que de cœurs, d'yeux et de mains insecourables sur cette terre ! Comment les hommes – et les êtres – peuvent-ils donc survivre à tant de solitude ?

Si l'on ne m'avait offert de ressentir l'être – la présence de Dieu – en mon cœur, je crois que j'aurais quitté ce monde depuis bien longtemps...

 

 

On voit les silhouettes courir sur l'horizon. S'affairer avec fureur et tapage à leur tranquille besogne. Et le ciel en surplomb qui reste silencieux...

Fureurs endiablées aux sourires enjôleurs et aux pas – et aux lèvres – frénétiques emplissant le monde de leurs danses futiles. Brassant l'air et occupant l'espace à seule fin de voir briller au fond des prunelles une jolie grimace singeant les traits de l'Amour... Amour pourtant qui les attend au creux de l'abîme solitaire qu'elles craignent tant de traverser...

 

 

Chairs frottantes – et esprits et cœurs accrocheurs – dissimulent fort mal leurs envies de plaisirs et de réconfort. Et le fief où, résignés, ils réfugient leur solitude inépuisable et désespérée...

 

 

L'odeur de la souffrance et de la misère qui suinte par tous les pores du monde. Et que seule efface la funeste fragrance de la mort...

 

 

L'odieuse appropriation des hommes. Non pour satisfaire l'essentiel et l'indispensable mais pour se parer des draps absurdes du pouvoir, de la richesse et du prestige...

 

 

Lorsque le monde ne se montre hostile et inhospitalier, il affiche son indifférence et son insensibilité. Combien de créatures vivent-elles, agonisent-elles et crèvent-elles sans un regard ni la moindre main levée ? Sans même pouvoir s'appuyer sur une épaule secourable ou réconfortante au cours de leur misérable existence et de leur affreuse agonie ?

 

 

Quelle sombre exaltation habite donc les yeux fous des hommes...

 

 

Si nous sommes nus – et savons le demeurer –, tout nous appartiendra. Et ainsi vêtus, il ne fait aucun doute que nous ferons usage du strict nécessaire...

L'esprit, le corps et le cœur se satisfont toujours de peu lorsqu'ils habitent l'innocence...

 

 

Arc-boutés contre les murs de leur fief indigent et dérisoire, les hommes – et leur absurde et risible prétention – me font sourire... Mais cette humeur légère ne se manifeste que parce que je retiens mes sanglots et mes hurlements... De toute façon, personne n'entendrait ni mes pleurs ni mes cris... Aussi avons-nous pris le parti d'en sourire...

 

 

Quoi qu'il arrive – et quoi qu'il se passe –, il s'agit toujours d'une affaire entre soi et soi. Il ne peut en être autrement en cette vie. Et en ce monde...

 

 

Passant éphémère et dérisoire certes... mais pas totalement étranger à l'essentiel...

 

 

Un pas en appelle toujours un autre. Après un pas toujours arrive le suivant... La mort même ne saurait (nous) en délivrer... Ainsi avance – tourne et s'édifie – le monde sous le regard silencieux de l'infini.

 

 

Une percée dans le ciel nuageux appelle une autre lumière à éclairer l'obscurité du monde. A laquelle les yeux des hommes resteront aveugles comme à leur habitude...

 

 

Les instants crasseux de la saisie, de la menace et de la discorde effrayés par les hauts murs de l'Amour. Craignant de s'y écraser. Et ignorant que celui-ci n'érige – ne peut ériger – ni frontière, ni rempart ni barricade. Que ses bras accueillent tout sans distinction. Et que cet accueil transforme aussitôt toute traversée en effacement...

Seule présence dans le jour naissant, le silence de l'aube. Le silence partout. Dans la fureur du monde. Dans le cri des hommes et leurs mains qui frappent les enclumes et les visages. Le silence encore dans le chant des oiseaux et la caresse du vent sur les herbes des plaines et les arbres des forêts. Le silence toujours au sommet de l'Amour, dans l'agonie des pas et des murmures et dans le sable, la terre et la poussière où l'on inhume les corps. Et le silence toujours. Indéfiniment jusqu'au crépuscule des temps. Et le silence encore après sans doute...

 

 

Infime créature au ciel infini que les vents poussent et font chavirer. Mais dont le regard pénètre – et accueille – le monde entier. Dérisoire pelote de glaise dont l'esprit fréquente – et habite – l'indicible. Le mystérieux espace où tout est enfanté...

 

 

Tant de sourires et de mensonges. Tant de cris et de murmures. Tant d'histoires, de gestes et de grimaces si inconvenants face à la mort. Face à la gravité – et à la brièveté – des jours. Et face à l'Amour...

Le silence sera toujours la plus belle réponse – et la plus belle parure – face au monde. Et à ses offenses...

Habiter le silence restera à jamais notre seule façon d'être au monde. La plus juste. Et la plus digne...

Dans le silence, le monde s'efface. On accueille simplement ce qui advient – et se manifeste – sans autre souci que de se maintenir dans cet accueil silencieux. Qu'importe les bruits, les cris, les agissements et les réactions, on s'en tient à ce silence. Et à ce qu'il dure tant que nous demeurerons...

 

 

Les êtres – et les hommes – ne nous apprécient – et ne nous aiment – jamais pour ce que nous sommes. Pour nos caractéristiques singulières à moins qu'ils n'en tirent profit ou avantage d'une quelconque façon ou qu'elles coïncident avec quelques-unes de leurs attentes et/ou correspondent avantageusement à quelques-unes de leurs représentations. En général, ils apprécient – et aiment – simplement que nous nous comportions à leur égard de façon plaisante, agréable, respectueuse et bienveillante et/ou que nous fassions valoir avantageusement leur individualité et/ou leur donnions un quelconque sentiment d'utilité... Et qu'importe que ces marques de gentillesse, de respect et de bienveillance ou que ces postures de séduction narcissique soient feintes pourvu qu'elles soient apparentes et ostensibles... Bien sûr, certains êtres, et en particulier certains hommes, aspirent à ce que ces attitudes se manifestent avec sincérité (et parfois même avec profondeur...), mais il est si aisé de les flouer – et de duper leur esprit – qu'une sincérité apparente, la plupart du temps, les contente...

Les hommes éprouvent déjà toutes les peines du monde à percer les mystères de leur propre individualité – et de leur propre intériorité –, comment pourraient-ils mettre à jour l'énigme que représente(nt) l'Autre – les autres ? Comment pourraient-ils connaître – et ressentir avec clarté – leurs intentions, leurs désirs et leurs arrière-pensées dissimulés, le plus souvent, dans les arcanes et les méandres parfois alambiqués du cœur et de la psyché ?

Pour les hommes, l'Autre et l'être sont – et resteront à jamais – d'inaccessibles inconnus...

 

 

Qu'ils en aient conscience ou non, l'être œuvre secrètement – et silencieusement – dans le cœur et l'esprit des êtres – et des hommes. Et oriente les vents du monde pour qu'ils leur façonnent des événements et des circonstances à leur mesure... Ainsi se réalise, ici-bas, la besogne – et la mission – de l'être : éclore – et s'épanouir – partout. Et en chacun...

Aussi inutile de vouloir précipiter la conscientisation de l'être et son processus d'actualisation. Ils adviendront en temps voulu lorsque l'esprit et le cœur seront suffisamment mûrs pour les recevoir...

 

 

L'interminable chemin de l'ombre parcourant tous les paysages de l'esprit, du cœur et du monde. Visitant indifféremment leurs méandres obscurs et leurs allées lumineuses...

 

 

Ce que l'on sait – et ce que l'on connaît –, inutile de l'exposer à travers des discussions, des débats, des enseignements ou même à travers quelques livres (que nous pourrions être tentés d'écrire...). On le porte en soi. A jamais. Et ce qui se perd – et s'oublie – ne mérite pas que l'on s'y attache.

L'essentiel – et le fondamental – jamais ne peuvent disparaître... Être. Être simplement. Et être se vit – et s'éprouve – ici et maintenant avec ce qui est dans la situation présente... Tout le reste n'a aucune importance...

 

 

L'inépuisable sourire silencieux que n'effaceront jamais ni les jours ni les nuits du monde...

 

 

La terre est dépeuplée. Personne sans le regard. Pas même l'ombre d'une présence fantomatique. Aussi est-il juste, l'essentiel du temps, d'appréhender – et de traverser – le monde et l'existence comme si tous les visages étaient aveugles(1). Comme si notre regard et notre présence – et l'être qui anime nos profondeurs – constituaient l'unique sujet(2) dans les paysages et les décors du monde... Et l'on verrait ainsi son cœur se défaire naturellement – et presque aussitôt – des peurs, des inhibitions, de la colère et des attentes – bref de tout le superflu qui l'encombre inutilement. Nous verrions aussi émerger – et fleurir – nos aptitudes et nos prédispositions naturelles. Et nous verrions enfin s'instaurer, presque à notre insu, le juste équilibre entre ce qui nous est essentiel et ce qui nous est nécessaire...

Ainsi notre vie, notre chemin d'existence et notre cheminement intérieur (vers la vérité et notre nature profonde) se réorganiseraient naturellement pour que jamais nous ne nous écartions de nous-mêmes – et de ce qui nous est fondamental et indispensable. Et nous sentirions alors s'effacer peu à peu notre individualité pour que l'être – l'être qui habite nos profondeurs – puisse éclore, s'épanouir et rayonner de façon de plus en plus pleine et magistrale...

(1) Ce qu'ils sont d'une façon ou d'une autre... totalement ou partiellement...

(2) Ce qu'ils sont lorsque l'identification égotique a été éradiquée...

 

 

Ah ! Qu'il est doux d'habiter à nouveau le regard vierge et innocent ! Comme si nous rentrions au bercail après des siècles de voyage, d'errance et de circonvolutions sur toutes les sentes de la terre. Et que nous retrouvions enfin notre fauteuil posé sur la terrasse originelle pour nous y installer en silence – et en paix – afin de contempler avec émerveillement toutes les danses étranges du monde – toutes les danses funestes et merveilleuses des êtres qui peuplent ce monde...

 

 

Vers quelles réjouissances te hâtes-tu ? Vers celles qui peuplent – et abreuvent – le monde et qui ensommeillent les esprits ? Ou vers celles qui fleurissent dans la solitude et le silence ? Dis-moi de quoi tu te réjouis, et je te dirais qui tu es...

 

 

Des pas, des paroles et de la poussière, n'est-ce pas là résumée toute notre vie...

 

 

L'eau, le feu et le vent (l'air) offrent leurs bienfaits à la terre lorsqu'ils se donnent avec mesure (et parcimonie). Mais lorsque la puissance les anime et qu'ils déferlent en quantité, ils dévastent, anéantissent et déblayent la terre – ils la purifient en quelque sorte – pour qu'elle se renouvelle. Et trouve un nouvel épanouissement...

 

 

La dureté du monde, l'insensibilité des êtres et l'indifférence des hommes. Quel âpre et rude destin pour les créatures de glaise qui s'éveillent à la conscience...

Qu'elles reçoivent donc nos plus vifs et nos plus sincères encouragements dans le lent et difficile cheminement qui les attend... Et quels sont les meilleurs encouragements – les plus justes et les plus puissants – que nous pourrions leur offrir sinon nous montrer bienveillants – aussi bienveillants que possible – à leur égard. Et présents et sensibles – autant que nous en sommes capables – à leurs appels, à leurs demandes et à leurs interrogations...

 

 

L'homme, créature impitoyable dans un monde impitoyable. Au sommet de la hiérarchie des instincts. Si réfractaire – si peu réceptif – à l'intelligence et à l'Amour qui le délivreraient pourtant de l'ignorance et de la barbarie...

 

 

On n'échappe à rien en ce monde. Tout nous agrippe – et nous façonne – avant de nous abandonner. Jusqu'à ce que nous comprenions ce que nous sommes : regard innocent dans le silence et l'infini...

 

 

Il y a à l'entrée du village, près de la maison (où nous avons emménagé depuis peu...), une vache solitaire dans un pré ceinturé de barbelés. Et quelle que soit l'heure à laquelle nous empruntons la petite route qui longe ses pâturages, on la voit paître ou ruminer – vaquer à ses tranquilles occupations – avec une apparente indifférence comme si elle ne se sentait guère concernée par les événements du monde alentour. Mais en dépit de cette indolence, il y a dans ses yeux – dans ses grands et beaux yeux de ruminant pacifique – un amour et une innocence mêlés de tristesse et de résignation – une flamme de la plus belle et plus profonde humanité qui ferait pâlir plus d'un homme en ce monde. A la fois mère tranquille et mère courage dont la présence, l'attitude et le regard m'émeuvent profondément. Et qui m'offre la joie, la sensibilité et le soutien nécessaires pour commencer ma journée dans le monde des hommes...

 

 

Un chant d'oiseau dans l'aube brumeuse. Comme le jaillissement de l'eau dans le désert. Comme le jaillissement de la joie – et de la couleur – dans la blancheur un peu terne des jours...

 

 

Des ruines émerge la mémoire que l'oubli efface. Et l'effacement ouvre à la splendeur du présent. En aiguisant les sens à l'émerveillement innocent...

 

 

Où s'en sont allés tous les visages croisés ? Et tous les visages aimés ? Etaient-ils seulement composés de chair et de sang ? Avaient-ils seulement quelque réalité ? Qui donc les habitait ? Découvrirais-je un jour celui qui animait leurs traits et faisait jaillir leurs rires et leurs pleurs ? Comment a-t-il pu quitter leur visage ? Et où s'en est-il allé ? Serais-je un jour capable de le retrouver ?

 

 

Etrange monde que celui où nous vivons à la bassesse aveugle si commune – si avérée. Et si prompte à se répandre comme une lave dévastatrice et empoisonnée...

Avec quelle indigence blesses-tu encore la vie ? Faut-il que tu sois profondément endormi ou meurtri pour te livrer ainsi à la barbarie – et ne pas trouver la force de jeter toute cette misère aux orties...

 

 

Le monde nous happe. Et nous nous laissons cueillir sans un bruit. Sans une main levée. Pour n'avoir bientôt que le monde pour souci. Comment pouvons-nous donc nous abandonner à ce point ? Pourquoi ne fuyons-nous pas ces lieux marchands où tout jusqu'au désespoir se négocie à prix d'or ? Pourquoi ne trouvons-nous pas la force d'échapper à cette vie où l'amour, la joie et la mort se vendent pour quelques pièces jetées ?

 

 

Le plus juste ne survient ni de l'Amour qui se cherche ni des bonnes intentions. Mais des noms qui s'effacent...

 

 

Lorsqu'il n'y a encore d'innocence, l'exigence est le maître mot – et le maître d’œuvre – de notre existence. Et nous restreignons alors l'espace en le soumettant à nos aspirations et à notre volonté.

L'innocence est le seul garant d'un espace vierge, ouvert et infini. Apte à recevoir – et à accueillir sans résistance – tout ce qui le traverse...

 

 

Ah ! La vanité de tout discours ! De tout propos ! De toute parole ! Et leur si peu d'incidence sur le cœur – et la vie – des hommes ! Tant de bruits inutiles et de fadaises... Comme il est vain de dire, de juger, de critiquer, d'analyser et d'expliquer. Mieux vaut demeurer silencieux. Et préférable – et bien plus fécond – de contempler et de s'émerveiller. D'être. En glissant de temps à autre une parole poétique – née du silence.

Et lorsque je songe à mes misérables notes, à toutes ces pages écrites depuis déjà tant d'années, je me dis qu'elles ne sont bonnes qu'à mettre au feu... Quelques brins de paille pour allumer un grandiose – et magnifique – feu de joie...

 

 

La solitude, bien sûr, est inégalable. Mais si l'on me demandait – ne sait-on jamais ? – de choisir mes fréquentations, j'opterais plus volontiers pour les morts que pour les vivants. Pourquoi ? Parce que leur compagnie me semble bien plus plaisante. Bien moins encombrante. Et bien moins dommageable et contrariante. Les morts sont source de beaucoup moins de soucis, de tracas, de dégâts et de désastres que les vivants...

 

 

Le savoir – la volonté de savoir et ses innombrables instruments – naissent de la peur. La connaissance – la connaissance de soi et l'aspiration à la vérité – naissent également de cette peur. Mais on ne s'y attelle que lorsque l'on comprend que le savoir est incapable d'éradiquer la peur... Nous ressentons alors intuitivement que seule la connaissance est en mesure de l'effacer. Et nous avons raison : lorsque nous comprenons réellement ce que nous sommes – et ce qu'est le monde –, la peur disparaît naturellement...

 

 

Lorsque l'aube se cache sous nos paupières sombres – à l'abri, tapie dans l'ombre – que l'innocence nous semble lointaine. Et inaccessible...

 

 

La vérité ne naît jamais de la parole. Elle jaillit du monde – de tous les êtres et de toutes les choses du monde – qui invitent – qui invitent toujours – le regard à retrouver son innocence...

Les livres sont vains. Bien plus vains que l'herbe et les fleurs des chemins. Les livres sont un détour – comme une récréation – vers le ciel. Et sous leurs airs anodins, l'herbe et les fleurs nous en disent toujours plus long sur l'infini et le silence que toutes les pages du monde...

 

 

Un minuscule carré d'herbe verte sous un coin de ciel bleu. Et tous les horizons alentour et au-dedans... Voilà qui est bien suffisant pour être au monde et habiter l'infini...

Mais l'homme pourra-t-il jamais découvrir – et connaître – le monde et l'infini ? Pourquoi se sent-il si peu concerné par eux – et par l'Absolu – l'Absolu qui habite toute chose ? Pourquoi se cantonne-t-il à cette existence misérable et étriquée ? Et pourquoi – lorsqu'il se met à les chercher – se croit-il obligé d'aller fouiller là-bas aux confins de l'ailleurs ?

 

 

Aux paroles indigentes du monde, à ses gestes sournois et furieux et à ses pas mécaniques et sans âme, acquiesce d'un sourire silencieux. Mais que jamais ton visage ne trahisse ton âme ! Qu'il lui demeure fidèle en toutes circonstances...

 

 

Notre vie. Un amas – et une succession – de petits riens que l'esprit (le psychisme) transforme, selon sa nature, en admirables merveilles ou en détritus dérisoires. En mont de merveilles un peu illusoire ou en monceau de détritus un peu exagéré... Mais pour Dieu – et le regard –, ces petits riens sont toujours d'infimes – et essentiels – grains de sable enchanteurs et miraculeux qu'il habite – et emporte avec lui dans le silence et l'infini...

 

 

Et dans cette longue nuit qui nous emporte, on voit les mains se lever, les bouches cracher leurs cris rauques de résistance, les pas s'agiter et les yeux – et les cœurs – s'affoler. Aucun être – aucun homme – n'est, bien sûr, épargné. Nous claudiquons tous, aussi apeurés, sur le fil fragile de l'existence qui mène inéluctablement à la mort. Et qui pourrait avoir la force de se livrer – corps et âme – à l'abandon et à l'effacement ? Celui qui en a ressenti l'impérative nécessité pour y avoir entrevu la seule issue possible à la peur et à la tristesse – à toute la misère d'être au monde. Et qui a épuisé toutes les duperies et les faux-semblants pour y échapper...

 

 

L'encombrement est source de soucis et de tristesse. Et l'innocence, source de joie et d'émerveillement. Pesanteur, crispation, malheurs et morosité d'un côté. Légèreté, tranquillité, profondeur et consistance de l'autre. Et passer des premiers aux seconds est la grande affaire de l'âme. Et nécessite, le plus souvent, un lent et long processus de dépouillement du cœur et de l'esprit. Avis donc aux amateurs... Mais qu'ils sachent que le souffle métaphysique qui les anime doit être puissant pour ne pas se décourager face aux innombrables obstacles et difficultés qu'ils rencontreront...

 

 

Il y a dans les pétales d'une fleur des champs, une pierre sur un chemin, un brin de paille, un visage triste ou un sourire innocent davantage de beauté et de vérité que dans toutes les pages – et toutes les paroles – du monde... même les plus belles et les plus émouvantes – même les plus admirables...

Qui serait assez idiot – et assez aveugle – pour penser ou croire le contraire ?

Quant aux autres fadaises humaines (toujours plus nombreuses...) et à toutes les billevesées commerciales et distractives (de plus en plus envahissantes...), il se serait absurde et vain d'espérer y trouver la moindre parcelle de beauté et de vérité... Elle ne recèlent que laideur et mensonge...

 

 

Le poète – et le philosophe – ne choisissent ni leur plume ni leur encre. Pas davantage qu'ils ne choisissent leur table et leurs paysages. Ils sont comme l'ouvrier et l'artisan qui manipulent les outils à leur disposition sur l'établi ou le chantier que la vie leur a offert. Une seule certitude peut-être : l’œil et le geste s'aiguisent à force de travail sans en n'avoir pourtant jamais fini avec leur besogne...

 

 

Un livre doit réconcilier et ouvrir. Profondément et authentiquement. Sinon il n'est qu'un amas de lettres mortes...

 

 

Nous avons déjà tant à faire avec nous-mêmes qu'il serait sage de laisser le monde prendre soin de lui – et s'occuper de ses affaires... L'innocence que nous arborerons constitue – et constituera toujours – l'aide la plus précieuse – et le meilleur secours – que nous pourrions lui offrir...

Œuvrer sans relâche – et dans un esprit d'abandon – à faire naître – et à nous maintenir dans – cette innocence est donc le meilleur service que nous puissions lui rendre...

 

 

Invisibles traces d'une âme sans éclat côtoyant pourtant l'essentiel, familière de l'infini et du silence, de la profondeur du regard et de l'épaisseur du monde, que nul n'aura vu passer. Et qui s'effacera comme elle a vécu : dans l'insondable solitude de l'anonymat. Et dans l'admirable – et merveilleuse – humilité de l'innocence...

 

 

Être. Être simplement là pour accueillir ce qui se présente à nous. C'est ainsi que nous prenons soin du monde. Et que nous veillons sur lui. Non avec idéalisme, ambition et prétention. Mais avec réalisme et humilité au fil des événements et des circonstancesqui se manifestent dans le regard...

 

 

L'infini et le silence – Dieu et l'Absolu – ne peuvent constituer une fin en soi. Et bien qu'ils représentent sans doute le saint Graal pour l'homme en quête, ils ne sont, en vérité, que des instruments – les plus simples, les plus vastes et les plus puissants – au service de la conscience et du monde dont se sert l'homme-regard pour être parmi les êtres et les hommes...

 

 

Dieu aime le simple et le fragile. Et on les trouve partout. A chaque instant. Dieu est dans les détails – dans tous les détails – de notre existence. Et le plus anodin en est la plus évidente vitrine (même si Dieu, bien sûr, ne tient boutique et n'a rien à vendre...). Toujours il est là qui se tient devant nous – et qui nous attend – avec ses bras ouverts immenses et tendres...

Le Diable, dit-on, est dans les détails. Mais rien n'est plus faux. Seul notre esprit démoniaque aime à critiquer, à se plaindre et à ergoter pour mille diaboliques raisons... C'est Dieu, en vérité, qui est dans les détails... dans le vent qui caresse les feuilles des arbres, dans une tasse de café posée sur un coin de table, dans la rosée du matin, dans la beauté d'un visage endormi sur l'oreiller, dans le soleil qui se lève à l'horizon. A chaque instant, mille détails nous rappellent sa présence. Et nous invitent à goûter à la tendresse de son Amour. Et il n'y a rien de plus délicieux pour l'âme envahie par son regard qui se pose sur le monde – sur tous les détails de ce monde – comme une longue caresse innocente sur un corps ensommeillé. Comme traversée par une douce et langoureuse extase...

 

 

L'homme-regard. L'innocence et l'Amour au service de l'être et du monde. Non de façon théorique, idéaliste et présomptueuse. Mais dans le plus simple, le plus ordinaire et le plus quotidien. Dans les plus infimes détails de cette existence...

 

 

La précieuse – et merveilleuse – présence d'un visage dont le nom s'est effacé. Gardien à la fois du plus simple et du plus sacré qu'il mêle en gestes lumineux – et en paroles éclairantes – dans le plus ordinaire des jours. Le plus grand réconfort à toute la misère du monde...

 

 

Il y a des visages et des gestes précieux. Il y a des sourires, des paroles et des silences qui gravent leur lumière dans notre cœur. Et dans notre chair. Ils sont comme un soleil qui efface le plomb – et les ombres – de notre vie. Il n'y a de plus belles – et émouvantes – rencontres... De celles rares – trop rares – qui offrent l'Amour. Et qui vous invitent avec douceur – avec délicatesse – à prendre le maillet et le burin pour libérer le cœur de la gangue qui l’asphyxie. Ainsi éclosent – et se perpétuent – l'Amour et la lumière passant – et se transmettant – de cœur à cœur...

 

 

Un jour, bien sûr, les innocents finiront par mourir. Comme les autres. Comme tous les autres. Comme les naïfs, les obscurs et les ténébreux. Mais l'innocence, elle, est éternelle. Quant à l'obscurité et aux ténèbres, elles sont, ne l'oublions pas, les premiers pas de la lumière. Et l'on peut voir partout l'innocence et la lumière aller sur les chemins – à travers tous les paysages – pour que l'Amour jamais ne s'éteigne...

 

 

L'Amour est comme une couronne de lumière posée de façon discrète – de façon presque invisible – sur les âmes simples et innocentes qui la portent avec humilité pour réconforter – et éclairer – toutes les ombres qui passent en ce monde...

 

 

En écrivant, on invite Dieu – et tous les anges – à venir se poser sur la page blanche. Et ce sont leurs paroles – et leur dialogue silencieux – qui s'inscrivent sur notre feuille. Nous, on se contente d'écrire sous leur dictée. Le plus gros du travail – de cette belle et inutile besogne – est de les écouter. De les écouter de la plus fine et de la plus juste des façons... Et l'on n'y parvient que lorsque l'on s'est effacé. Le silence alors révèle ses trésors que l'on note sans empressement sur notre petit carré de papier.

Et à travers chaque mot et à travers chaque phrase – et entre chacun d'eux – c'est le silence qui se confie... Et il a plus à dire que toutes les paroles – et tous les bavardages – du monde. C'est lui seul qu'il convient d'écouter. Il est partout. Sur toutes les pages et sur tous les visages. Il est dans le ciel comme dans les plus obscurs recoins de la terre. Il est en nous, partout, à chaque instant lorsque nous savons nous faire silencieux...

Et si nous pouvons le surprendre à travers nos lèvres, et toutes les lèvres et toutes les choses du monde, nous comprendrons alors qu'il ne s'entretient qu'avec lui-même – dans un étrange et merveilleux soliloque. Et il n'y a, en vérité, rien de plus facile pour l'entendre : il suffit simplement d'être à son écoute...

 

 

Porter le monde contre son cœur. Et lui offrir notre regard et nos gestes tendres et désintéressés...

 

16 décembre 2017

Carnet n°118 Ce que nous sommes – et ne pouvons être – encore

Recueil / 2017 / L'intégration à la présence

Ni aube ni lumière. La fin de toutes les nuits. L'effacement des ombres. Le recommencement permanent de la première heure...

Ni alliance ni solitude. Le faîte magique où apparaissent – et se délitent – toutes les rencontres. Le lieu de l'Unique...

Le plus invisible, sans doute, du chemin...

Et la nuit, peut-être, la plus infranchissable...

 

 

Ni roc ni pente. Pas même un sacrifice. Le rêve de tout homme...

 

 

Ni sève ni fente. La plus permanente, et transparente, sexualité. L'Amour sincère le plus désintéressé, qui offre, à chaque instant, ses mille sensualités – et les plus grands délices à toutes les formes de nudité...

 

 

Ni feu ni trame. La pierre où nous avons gravé nos noms qui s'efface(nt)... Nos plus beaux jours. Comme une lumière promise – une lumière inachevée...

 

 

Ni neige ni voyage. Pas même une épreuve. Comme un jardin ininterrompu, dénué de rêves et de clôtures. La lampe de toutes les aurores...

 

 

Ni parole ni murmure. Pas même un poème. Un peu de vie. Un peu de mort. Le chant de l'oiseau. Et la fin des querelles. Comme un silence interminable. Une fontaine – et son eau rafraîchissante – offertes à tous les visages...

 

 

Ni insecte ni créature. Ni monstre ni terreur. Un cri qui s'efface – et meurt au fond des gorges. Un amas de poussière. Et le sacre des saisons et de la soif. Le mariage des heures. La conjugaison de l'hiver et du printemps. La mort tombée en oubli. Et la tendresse des lèvres muettes, insensibles aux songes et aux fantômes. Les plus beaux rivages de la joie...

 

 

Ni page ni dédicace. Pas même un honneur. Le plus nu des silences. Le plus humble de l'herbe. Le plus discret de l'âme...

 

 

Ni pas ni piétinement. Pas même une attente. Comme le glissement de la main qui efface la craie blanche sur le tableau des saisons. Comme un doigt levé dans le vent qui célèbre la pluie...

 

 

Ni don ni héritage. Pas même un testament. Le don permanent de la joie et du silence – qui s'offrent à tous les héritiers, dépositaires autrefois de la commune folie des hommes...

 

 

Ni élan ni lenteur. Le rythme du silence. Et la valse des jours inchangés...

 

 

Ni aube ni lumière. La fin de toutes les nuits. L'effacement des ombres. Le recommencement permanent de la première heure...

 

 

Ni caresse ni supplice. La fin de tous les adages – et de toutes les promesses. La joie comme recours à toutes les demandes et à toutes les questions. Et le silence comme unique réponse...

 

 

Ni flèche ni indication. Ni panneau ni direction. Le désert le plus simple ouvert à toute forme de solitude – même les moins méritoires. L'éviction progressive des eaux inutiles. Des bagages et des prouesses. Des passages mensongers et des océans prometteurs. Le glissement, implacable, des pas vers la seule possibilité – la seule voie restante : l'effacement. La disparition des surfaces et des profondeurs. La venue soudaine du point le plus dense des horizons, au croisement de toutes les verticalités. L'espace sans âge. L'infini inclôturé. L'immensité vierge et sans repère où viennent mourir tous les rires et tous les visages...

 

 

Ni orage ni blessure. Le plus doux du ciel. Comme une flèche – un couteau noir – aux ailes chantantes... Comme un vent furtif – le baiser fugace du destin. L'aventure la plus oubliée – et la plus décriée par les hommes...

 

 

Ni ordinaire ni inconnu. Et pas le moins du monde commun. Le plus sage des pas. Et le plus simple des jours. Comme la lumière du crépuscule qui donne à notre silhouette une allure de géant débonnaire dont l'envergure n'effraye que les enfants – et les âmes craintives des énigmes et des mystérieux desseins du ciel...

 

 

Une poignée de jours et quelques nuits pour effacer les heures – et oublier le temps. Pour manger dans la main de la seule promesse valide... Vivre le plus sacré de la lumière. Le plus furtif passage de l'éternité dans le silence. L'instant où le soleil ignore qu'il se trouve au plus haut du ciel – dans l'azur sans rayure – ni rature – aussi vierge d'espoirs que de nuages. L'instant – et ses mille frères – à jamais neufs – à jamais recommencés...

 

 

Comme des Tziganes, fous de joie et riches de toutes les tribus de la terre, dansant autour d'un feu. Comme une lumière si proche du ciel et des étoiles, happée par le mystère et la main naturelle de l'homme. Comme la célébration du plus vivant en nous délesté de ses exigences...

 

 

Comme une folie ancienne habillant toutes les danses. Une soudaine compréhension du silence laissant s'effacer toutes les ambitions et toutes les rancœurs...

 

 

Ni trouble ni écho. La connaissance la plus juste de l'ignorance – de toutes les ignorances – qui balaye les habitudes et les mœurs les plus rudes et les plus autoritaires. Un commencement d'intelligence. L'avenir possible du monde...

 

 

Ni sang ni défi. Le plus subtil de l'incarnation. L'éviction de l'espérance. Les linéaments d'un temps aboli – vaincu...

 

 

Comme l'arrivée d'un nouveau silence venu célébrer l'ancien – celui auquel nous sommes restés sourds et insensibles pendant des siècles – pendant des millénaires. Comme l'évidence d'un nouveau départ – la possibilité infinie d'une chance nouvelle...

 

 

Ni arme ni refuge trouvés au bord du chemin. Ce battement sourd aux tempes qui délivre des prières – et invite aux pas de côté – et qui s’offre à ceux qui délaissent la route – toutes les routes – pour le ciel du dedans – cet havre naturel, et éternel, qui nous attend...

 

 

Ni lueur ni veille au fond des impasses. La porte dérobée de l'infini. L'aire de tous les silences. Le seul salut de l'âme...

 

 

Ni épée ni solitude. Le murmure fantasque des vents. Le centre de tous les ralliements. Le cœur de toutes les absences. La tombe de tous nos oublis. Le socle du moindre désir. Et l'étrange réenchantement du monde...

 

 

Ni barque ni rive. Quelques provisoires banquises où patientent les rêves. Et les vents qui effacent les corps – et la profondeur des âmes. Le lieu où naissent les océans, les peuples oubliés et nos songes les plus lacustres. L'aire de toutes les dérives...

 

 

Ni alliance ni solitude. Le faîte magique où apparaissent – et se délitent – toutes les rencontres. Le lieu de l'Unique...

 

 

Comme une fleur qui attend l'aube – la venue imparfaite du soleil et de la rosée. L'espérance de la terre pour toutes les créatures qui la peuplent...

 

 

Ni plomb ni or. Le plus sûr des alliages. L'alliance de tous les visages. Le terreau de la joie. La réponse au mal des siècles. Le destin du monde et des âmes...

 

 

Le lieu où se défait l'âpreté de la terre. La dureté et l'orgueil des hommes. Et l'aveugle stupidité des bêtes. Là où naissent les étoiles, annonciatrices de la lumière ancienne – et continuellement originelle...

 

 

Ni espace ni douleur. Pas la moindre souffrance. L'unique possibilité de l'inerte et de l'animé – de tous les enchevêtrements. Là où se querellent le froid et la nuit. Là où l'on dévalise les heures pour en extraire le plus vif – et le plus précieux. Ce que l'âme et l'os portent caché en leurs profondeurs – jusqu'au plus secret de leur moelle...

 

 

Ni corps ni dimension. Une présence à l'incomparable envergure. La plus haute marche des sommets. Le plus étrange faîte du monde, ouvert – et accessible – à tous les escaliers des profondeurs – à toutes les routes serpentant sous les horizons – à toutes les impasses et à toutes les aires des pires, et plus dramatiques, en-bas...

 

 

La gloire de toutes les solitudes. La célébration du plus invisible caché au fond de la chair. La passerelle de toutes les âmes. Le secret passage du plus subtil qui sommeille derrière les désirs les plus grossiers...

 

 

Ni acte ni volonté. Pas même un rétrécissement du temps. Ce qu'abritent le plus simple du geste et la parole surgie du silence. Cette joie d'aller vers le plus nécessaire – l'inexorable...

 

 

Ni doute ni sursaut. Ni balancement ni hésitation. Le pur jaillissement. Comme une flèche de lumière décochée par l'innocence et la nécessité des circonstances...

 

 

Ni page ni poète. Une parole née des origines. Venue du plus loin de l'âme pour effleurer le moins frustre de l'homme – cette flamme qui brille au dedans de tout...

 

 

L'inaltérable. Comme la clarté à venir des eaux boueuses. La forme des vasques, des bouches et des amphores. Et jusqu'au plus nauséabond des marécages. La source, la pluie et la rosée. Et la forme prochaine des nuages. Et jusqu'à la dernière goutte des flaques asséchées. Le plus précieux de la vie qui nous anime – et que nous habitons...

 

 

Le plus impérissable des bagages. Ce que l'on ne peut ôter ni aux bêtes ni aux hommes. Leur vrai visage qui patiente au dedans de l'âme. Le ciel et les océans réunis. Ce qu'il reste lorsque tout a été perdu, jeté et abandonné aux ruisseaux que forme la pluie pendant l'orage...

 

 

Ni joie ni silence. Le plus haut degré de la lumière. L'étreinte la plus juste – et la plus déterminante. Ce qui sans cesse nous anime et nous traverse. Le plus brûlant du soleil qui s'approche à pas lents. La gloire et l'éphémère parvenus à leur faîte. La célébration de toutes les tempêtes. Le mariage insensé du vent, du ciel et de la chair. L'appel de toutes les voix. La clé éminemment précieuse de l'inhabitable...

 

 

Le plus secret de la lumière. Et le pire du monde que nous ne pourrons éviter peut-être...

 

 

Ni étoile ni sourire. Ni peine ni obscurité. L'authenticité comme seule exigence. Le moins précis du ciel. L'infini sans tourment...

 

 

Quelques larmes peut-être avant de mourir. Le signe d'un cœur transpercé – ému par ces retrouvailles. Comme le nom des morts inscrit sur la pierre blanche...

 

 

Comme un feu sur un visage endormi où butineraient quelques abeilles. Comme la fin du jour – et le crépuscule dédicaçant ses heures – et ses feuillets – à la lumière de la lune qui se reflète sur la table et le bord des horizons...

 

 

Ni tendresse ni dureté. Ce que nous portons comme un effroi – et qui s'avère pourtant le plus joyeux de l'impersonnel...

 

 

Ni soif ni insulte. Le plus beau du silence...

 

 

Comme un oiseau tombé du nid que les anges emportent au loin – là où ne brille qu'un seul soleil. Là où la nuit s'est dissipée – bien au delà des étoiles...

 

 

Comme une page muette – blanche – immaculée – et une neige sans trace. Plus haut que toutes les cimes – et plus prometteur que l'espoir. Notre bouche hurlant son silence. Comme une fenêtre éclairée par ce qui nous brûle le plus intensément...

 

 

Comme l'herbe piétinée par un colosse. Comme l'or offert par la rosée. Comme la grimace malicieuse des Dieux. Notre plus vieux testament...

 

 

La venue de toutes les aubes. Leur entrée fracassante dans notre âme si familière des plus sombres crépuscules. Comme une main arrachée à la piqûre de l'ortie – et à l'épine du plus ardent chardon – pour la délicatesse du coquelicot...

 

 

Un jour, un siècle. Un instant d'éternité à chaque heure abandonnée – livrée à elle-même et à la rectitude des horizons. La plus belle offrande du destin...

 

 

Comme une brèche dans l'horizon, ouverte par les vents. Et notre instinct muselé par la peur. Comme la crainte de la fascination qui peuple nos veines. Et le cœur sensible circulant sous notre incompréhension...

 

 

Comme le plus imprévisible du hasard jeté hors d'atteinte par la plus évidente certitude. Et le sort de la langue scellé par le silence. Le savoir le plus hébété...

 

 

Entre la paix et l'inquiétude peut-être... Comme un nid inachevé. Une compréhension récente. Et un cœur si malhabile encore...

 

 

Ce que l'on ramasse sur les chemins de pierres ; quelques peines, la solitude et le grand désarroi, l'absence bordée de malheurs, les pièges (inévitables) du monde, l'attente insensée de l'Autre. Les rêves comme défi à la gravité et l'usure du corps. Toutes nos défaillances...

 

 

Comme l'or de toutes les alliances et de la nudité. Le temps hors jeu. Le pillage des heures. Toutes les douleurs du monde. Et le fourvoiement des pas...

 

 

Comme un sursaut. Une chance offerte à l'immonde – à cette désolation qui enchaîne les os et ajourne les retrouvailles. Le plus périssable des gestes. Ce qui nous parcourt sans nous briser. Tout ce qui nous porte à la réconciliation...

 

 

Ni rite ni force. La plus fébrile des torpeurs. Comme une fièvre – un soleil – étreignant notre trajectoire. La pauvreté la plus enviable. Le terreau de l'impossible...

 

 

On cherche encore pour échapper peut-être à ce destin de roi. Pour nous complaire encore un peu dans le sortilège – la malédiction de l'âme. Pour réunir nos frayeurs et les offrir à la mendicité de l'Autre – à l'indigence, incurable, du monde. Comme un visage – un pauvre visage – dans la foule des visages. En attente d'un effondrement qui ne viendra pas, ou plus tard, lorsque la mort aura réuni les conditions du silence...

 

 

Au détour d'un regard, l'amenuisement des forces. Et l'anéantissement des rêves. L'abandon qui s'avance parmi tous les refus. La capitulation tant redoutée comme délivrance. La fin des guerres, des luttes et des batailles. La fin des affrontements et des confrontations. La lente – et irréversible – transformation du face-à-face en accueil. La puissance au bout de tous les élans et de toutes les ardeurs...

 

 

Ni ce qui meurt, ni ce qui s'attend. Le plus fragile parmi les peurs. Le plus indicible de la joie...

 

 

Seul encore face à la mer, au bout de cette jetée dont on ne revient pas. Comme un adieu, interminable, à ce qui nous aura éloigné de l'océan – cet autre Amour de la terre – cette couleur du monde à présent dégagée de toute tristesse...

Et ce silence derrière l'attente. L'infini du désir comme une digue parfois infranchissable. La beauté et l'effondrement...

 

 

Ni rideau ni lumière. La place nette, défaite de tous les rêves. Et la fraîche caresse du vent...

 

 

A vif et pour soi seul, quelques mots que l'on prononce pour l'enfant à naître – et le monde juché sur ses épaules...

Fragments contemplatifs sans exigence de loyauté...

 

 

Le plus invisible, sans doute, du chemin...

 

 

Un peu de sève. Un peu de rêve. Un peu de jour aux lèvres malgré le sang et le silence. Et cette voix qui serpente entre les âmes et les objets cherchant sans doute son socle – une invitation – pour échapper à la nuit...

 

 

Comme le tressaillement d'un visage qu'une main caresse. Comme la mort esquissée sur tous les destins. Comme l'eau, rompue à tous les paysages, qui coule et s'éloigne de sa source pour mieux la retrouver...

 

 

Au bout du doigt – au bout du jour, ce réveil que nous n'attendions plus. Cette aurore qui aura gagné toutes les rives. Cette lumière qui, à présent, éclabousse le monde...

 

 

Comme une pluie – comme un désastre – venu(e) ensemencer les pierres. Comme une larme de joie coulant sur la terre. Comme le dernier écho d'une parole. Le prix, peut-être, de l'inabordable...

 

 

Quelques syllabes pour rappeler au regard l'absence des visages. L'enfouissement des jours et de la parole. Le repos nécessaire du silence...

 

 

Indéfiniment la présence. Ce qui gît derrière la nuit et les images. Ce qui emplit l'âme et la tête – le corps et le cœur – l'abandon franchi. Le dedans et le dessous du monde et de toute chose. Ce qui ne peut disparaître. Ce qui ne peut mourir lorsque tout a disparu...

 

 

Ce qui nous entrave et ce qui nous libère. La continuité de tout mouvement. Le bout des pas. Le fond de toute brutalité. Le vent et le silence au delà des murs – et au delà des falaises. La surface qui creuse son sillon. Ce qui brûle encore après les cendres. Le recommencement de tous les printemps...

 

 

Comme une aile noire porteuse de lumière. Un cri inaudible dans le silence. Le plus tendre des jours. Le ravissement qui embrase l'âme. Le baiser des amants sur leurs draps de sable. Les pierres du chemin où dansent toutes les nuits. La promesse de l'oubli. Et l'envol enfin devenu possible...

 

 

Ni sol ni silence. Ce qui nous hante après la pluie. Ce qui guérit le sang et les blessures. La marche lente de l'âme affaiblie. Le feu caché derrière les rêves. Ce que nul ne peut meurtrir...

 

 

Ni route ni barrage. Le chemin, la chaise et la maison. Ce qui nous entoure et nous encombre. Ce que nous abandonnons au silence. La parole au fond de l'âme que Dieu seul entend. Toutes nos foulées et toutes nos expressions. Le plus doux de notre agonie...

 

 

Ce que nous ne pouvons serrer dans nos bras. Ce qui se tient au cœur de tout. Le lieu – le centre – de tous les nulle part. La clé suspendue au cou de toutes les âmes. Ce que nous piétinons sans cesse ni vergogne. Le défilé triste des jours. Et l'aube prochaine qui arrive...

 

 

Le plus amoureux du silence. Ce que ni nos yeux ni nos mains ne peuvent déterrer. Ce qui accompagne tous nos détours. Les plus belles floraisons du ciel...

Et la nuit, peut-être, la plus infranchissable...

 

 

Le jour encore qui s'étire pour que jamais n'arrive le soir. Pour que demeure, toujours, cette aurore éternelle...

 

 

Ni adieu ni mouchoir. Ni ailleurs ni plus loin. Le seuil de toutes les portes. Ce qui nous attend à chaque rencontre. Le secret des circonstances. Les plus doux visages du cortège. Ce qui nous éloigne de la procession des malheurs...

 

 

Ni terre ni glace. Ce que révèle la poussière. Ce que nous montre le doigt pointé vers la lune. La neige et le temps. La chambre de tous les délices. Ce que jamais ne parviendra à soulever notre cœur...

 

 

Ce que nous apercevons derrière les vitres de la nuit. Derrière le ciel noir et les étoiles qui embrument l'âme et les pas. Les vents libres des querelles, de l'espace et des reliefs. Et l'éclat rouge, si incandescent, du soleil...

 

 

Le chant de l'oiseau. Le murmure des saisons. La simplicité des jours. Et le cœur chaviré de silence. Comme les signes de notre présence sur terre. Le secret de tous les Dieux parmi les visages...

 

 

Ni souffrance ni humiliation. Le plus digne de l'humilité. La profondeur du regard sur l'infini. Et les merveilles du monde suffocant encore dans leur gangue de chair...

 

 

Ni dogme ni croyance. Ni livre ni parole. Le socle de toutes les libertés. Une présence sans bassesse ni arrière-pensée. La joie et la nécessité du geste. L'infini de la main sur l'horizon. Le plus rare des visages. La fine pointe de l'âme. L'offrande des sages parmi les hommes. Le présent le plus admirable offert à la terre. La grande espérance du monde. Et sa plus belle possibilité. Ce que nous aimerions tous être – et recevoir...

 

 

Ce que révèle le cœur de toute absence. L'inconnu des jours que nous cachaient nos habitudes...

 

 

Des pages blanches offertes aux Dieux qui y déposent quelques signes. L'évidence – et la preuve – de notre présence. Le mariage insensé, mais prometteur, de l'invisible et de la chair. Le plus favorable du destin...

 

 

Ni rôle ni posture. L'âme innocente ouverte aux circonstances. La bouche aimante, la main et le monde reliés – et réunis – par les fils presque magiques de ce qui ne peut être détruit... Le sang et les visages de la terre manœuvrés par l'ardeur – et la sagesse – du silence...

 

 

Et l'or des visages, peut-être, offert à notre curiosité...

 

 

Au dedans des yeux ouverts, l'intérieur du gouffre où sont arrachés les mensonges et l'illusion. Toutes nos complaisances. Là où tout est broyé ; souffrance et rejet. Là où la solitude perd son effroi...

 

 

Ni cécité ni aveuglement. Le plus nu de la lumière. Ce que les limbes – la clarté, si vive, des limbes – nous cachent encore...

 

 

Vivant parmi la cendre. Au cœur d'un feu sans fin...

Ni prière ni imploration. L'attente patiente de ce qui, peut-être, ne viendra jamais...

 

 

Ni eau ni soif. Ce qui arrive avec la première heure. Cette marge entre le désir et le souvenir. Ce qui mène à la lumière – et, parfois, à l'écriture...

 

 

Ni labeur ni besogne. La suite naturelle des pas. La fin de tout orgueil. Ce que dessine la lumière avec nos ombres. L'invisible du tableau. Le silence du poème. Ce dont nul ne peut être l'initiateur...

 

 

Au plus proche et au plus lointain. Ce que nous ignorons avec le plus de ferveur. Et ce que nous épions sur tous les visages. Un trait inoubliable d'intelligence. La parole vive d'un Amour. Une sensibilité sans exigence...

 

 

Ni baume ni déchirure. La plus parfaite complétude. L'Amour et la joie sans honte. Un sourire – et des lèvres – sans visage. Le plus accueillant de l'âme et de la main. Notre seul désir peut-être...

 

 

L'élucidation des mystères. La fin de toutes les questions. Le prix de l'innocence. Et tout ce que nous aura ôté notre quête. La destination de tout voyage. Et l'ultime étape infiniment recommencée...

 

 

Les promesses de toute fissure et de tout délabrement. Le fond de l'eau où nos barques – toutes nos barques – ont coulé. Notre origine la plus lacustre. Ce qui existe avant la naissance des larmes – et avant même la naissance de l'eau. Ce que nous ne pouvons imaginer. Toutes les embarcations des destins. La fin de toutes les errances et de toutes les expéditions...

 

 

Ni support ni possession. Ce que nous laisse la furie des vents. La plus haute nudité...

 

 

La route et le pont. Le plus beau rêve. La plage et l'océan. Tout ce qui invite au voyage. Le vent, les marées et les courants. Ce qui se cache derrière le miroir – et le reflet des visages. Ce que nous n'avons encore jamais osé traverser...

Un îlot – une lumière dans les eaux de la nuit...

 

 

Les lignes et les mains du poète. Celles qui éclairent et saluent. Celles qui étreignent – et invitent à l'écoute et aux caresses. Celles qui frappent les murs pour que résonne plus fort l'écho. Celles qui peut-être, ne sait-on jamais, pourraient sauver le monde en déblayant ses frontières pour offrir cette lumière dont nous avons tant besoin...

 

 

Ce qui demeure et ce qui surgit. Ce qui habite le fond de l'âme et des étoiles. Ce qui apparaît après avoir façonné les gangues de glaise – et ce qu'elles portent en leurs profondeurs. Ce dont ni les hommes ni le monde ne peuvent se passer...

 

 

Ce qui monte des pierres aux nuages. Ce qui dévale toutes les pentes. La cime des arbres et le faîte des montagnes. Ce que contiennent les rêves et la pluie. Le plus semblable à notre portée...

 

 

Ce qui passe – et ce qui traîne lorsque l'on se morfond sous les nuages. L'imprescriptible...

 

 

Ni plaine ni clôture. Ce qui pousse sur les plus humbles pâturages. La fenêtre où se dessinent tous les possibles. Ce que nous n'enfouissons jamais dans les tombes...

 

 

Comme un bouquet de rumeurs et d'innocences tombé par mégarde. Et qui patiente pendant des siècles en guettant l’arrivée des passants sans prétention qui le transformeront en silence avant de le jeter aux mains si fébriles des foules...

 

 

La mémoire et les paysages. Les songes et l'oubli. Ce que dissimule notre affairement. Nos mains cisaillées par l'infortune. La patience des pierres. La terre gavée de corps, morts au dedans et vivants à la surface. Ce que Dieu nous a chuchoté avant notre naissance – et que nous avons oublié, bien sûr... Et nos fouilles frénétiques et hasardeuses pour le dénicher parmi les malheurs et les débris...

 

 

Au plus bas de l'âme et au plus haut de ce que la main peut atteindre. Les boulets et les faïences. Notre âge le plus enfoui. Là où le regard s'abîme en attente. Là où finissent l'espace et la mémoire. Au creux du moindre désir. Parmi les traits du plus simple et les plus humbles visages...

 

 

L'être et l'ombre qui tournoient. Sur la terre où tout s'amoncelle et se soustrait. Les fables, les mythes et l'azur. Nos plus beaux renoncements...

 

 

Là où l'univers et les rythmes questionnent. Là où ils insinuent le doute. Au plus proche de nos lèvres. Ce que l'âme finira, un jour, par découvrir...

 

 

L'espace – et l'infini – dénués de rêves. Là où tout se dérobe. Là où s'affichent, concentrés, les âmes et le monde libérés de leur pesanteur. Au centre de tous les univers...

 

 

Quelques travaux sur la lumière pour dire le plus court chemin de l'âme vers la prière. Le pas qui offrirait à l'homme son salut – et toutes les grâces de sa naissance. Ce qui nous fait si cruellement défaut...

Comme un puits intarissable où toutes les âmes pourraient (enfin) venir s'abreuver...

Pour que le monde retrouve ce que nous avons de plus précieux. Notre plus commun visage – caché derrière les traits les plus grossiers et les plus vils – et serviles – sourires. Celui qui rêve d'être découvert – et libéré de cette tristesse – de tous les malheurs des hommes et de la terre...

 

17 décembre 2017

Carnet n°122 Encore un peu de tout, d'incertitude et de silence

Journal poétique / 2017 / L'intégration à la présence

Rien ne disparaît dans le silence. Ni l'herbe ni la beauté. Ni les arbres ni le désespoir. Ni les oiseaux ni la souffrance. Ni les pierres ni le bruit. Ni les hommes ni la mer. Mais leur visage – tous les visages – prennent la couleur du ciel et de la lune. Et toutes les paroles deviennent des caresses – et des fenêtres sur l'incertitude. Comme un faîte – une lumière – au fond des abysses – au cœur de la nuit...

 

 

Ces bruits et ces festins du jour que le silence – et les pas – déclassent. Et ces lois de la nuit qu'ils enfreignent. Comme une liberté – un grand feu de joie – dans la lumière...

 

 

Ni question ni hospitalité. Un seul silence sur nos dissemblances pour que s'épuisent les luttes et le doute...

 

 

Ce peu de mort que craignent les hommes. Et qui nous ravit – et nous réjouit (au plus haut point). Et qui nous donne à espérer presque autant que le silence. Discrète avant-porte de l'humilité et de l'innocence – ce qui manque si cruellement à ce monde englué dans l'orgueil, la prétention et le savoir – si risibles pourtant...

 

 

Cette folle passion de l'Absolu. Dévorante jusqu'à l'anéantissement de toute vigueur – de tout élan. Jusqu'au seuil de cette puissance insensée qui viendra revigorer notre âme si exsangue – et la faire renaître au centre même de l'énergie et de la lumière – après tant de luttes, de deuils, d'abandons et d'obscurité...

Là où nous abdiquerons naîtra cette intensité. Et là où mourra la volonté naîtra cette inépuisable ardeur...

 

 

[Modeste hommage à Edmond Jabès]

Marges, questions et ressemblances. Dialogue, partage et hospitalité. Et ces mots qui retracent l'écorce du monde au milieu de l'ombre. Comme une mémoire et une main faites pour effacer le parcours et le désir d'un commencement parmi les jours de pluie et de soleil. Le pacte de tous les printemps. La voix de l'encre. Le fond de l'eau. Et la clé de voûte où nous bâtirons, un jour, notre demeure...

 

 

Le simple déroulement du temps. Le cycle des jours. La ronde des saisons. Et la danse éphémère des visages. Ce presque rien dans le silence...

 

 

Les murs et ce froid glacial qui parcourt les échines et la terre. Et ces âmes trop en peine pour se redresser qui glissent sur la pente des malheurs. Comme si l'aube était trop haute... Et la lumière encore impénétrable depuis les fenêtres du crépuscule...

 

 

Comme si nous refusions d'embrasser la solitude – notre solitude – toutes les solitudes du monde. Comme si nous préférions rester muets devant tant de beautés – tant de promesses – devant ce corps-à-corps du poème et des saisons – devant cette étrange clarté qui brille au fond des âges et dans l'âme des bêtes humaines...

 

 

Entre la fatigue, l'or et le charbon, cette fièvre – ce volcan – prêts à s'éteindre pour un peu de sommeil – et un plus grand feu encore peut-être – aperçu en rêve. Et que l'on voudrait voir apparaître avant que nos cheveux blanchissent – avant les premières magies de la vieillesse qui nous feront aimer (et regretter moins sûrement) notre danse imperturbable parmi les voix abandonnées à leur sort – et les chemins qui s'apprêtaient à nous sourire enfin...

 

 

Le rien nous poussera encore jusqu'à la chute. Jusqu'à la fin des crépuscules – et jusqu'au début de l'aurore. L'incertitude ensuite prendra le relais. Elle s'invitera – et dessinera sur les jours ses imprévisibilités. Et nous danserons alors joyeux parmi les visages hébétés – et inquiets – dans les feux et la lumière de l'incertain. Et nous vivrons aussi vieux que les étoiles – et aussi frais que l'herbe coupée – à chaque instant de liberté offerte...

 

 

L'innocence à l'essor rudéral que l'on voit éclore et s'épanouir parmi nos ruines et nos désastres. Comme un avant-goût du silence et de la lumière. Et l'évidence de leur puissance et de leur capacité à se répandre – et à croître – dans tous les espaces laissés délibérément vacants...

 

 

Une fièvre – un feu – encore derrière le visage radieux – ouvert – qui a su abandonner aux vents ses blessures – rapiécées, à présent, par le silence...

 

 

Dormir encore au-dedans des pierres sur toutes ces routes frémissantes – et affamées de soleil. Aller partout où les étoiles et la gaieté nous appellent. Et mourir sans hâte de n'avoir su découvrir les promesses – le sortilège – ce qui hante notre âme depuis nos premiers pas – notre premier sommeil...

 

 

Des cercles, des triangles, un mystère. Des rectangles et des carrés horizontaux où se glisse secrètement l'énigme verticale couverte de songes, de buée et de cris – et dont le faîte effleure les nuages – et la rosée de tous les matins à venir...

 

 

Et le sable où sombrent nos rêves – tous nos rêves – et où se poseront, un jour, nos âmes redressées... Et ce souffle qu'emboîtera notre talon – comme le seul élan possible après le silence...

 

 

Quelques plumes encore sur la grande nappe blanche où se côtoyaient les hommes et les Dieux. Nos aveux et le renoncement. L'envol impossible. Icare – tous les Icare – livrés à la poussière. Abandonnés à la terre – au plus humble des jours...

 

 

Et ce soleil – ce grand soleil – qui n'en finira jamais d'inviter nos pas au silence... Comment ne pas rire aujourd'hui de toutes ces lettres, un peu ridicules, qui dansent sur la page. Posées là par quelque vent mystérieux, échappées peut-être de la bouche d'un Dieu moqueur – et hilare (sans doute) de voir notre obéissance – notre soumission si docile et hiératique à ses impératifs et à ses exigences. Et le monde – et le langage – si sérieux que l'on en oublie parfois le fou rire – originel – si indispensable (pourtant) pour alléger le poème et la parole – et la vie même – et leur offrir le privilège – que dis-je ? – la grâce – d'aller libres – et sans loi – vers ce que le monde ignore encore si obstinément...

 

 

Et ce courage d'aller seul – toujours seul – malgré la nuit, l'ivresse, l'ignorance et les tempêtes. Malgré les rires qui éventrent, les yeux qui dévisagent et foudroient, les épaules qui se haussent et les âmes qui se détournent à notre passage...

Ce courage des solitaires en dépit de tous les soleils à venir qu'ignore (encore) chacun de leurs pas... Comment ne pas leur tendre la main, ne pas les aider à effacer leur faim et à s’extirper de leurs rêves... Comment ne pas guider leur foulée jusqu'au dénuement pour qu'ils puissent traverser les orages et les contrées désertes – pour que leur âme découvre enfin ses racines – l'invisible que cherchait leur courage dans la nuit parmi l'indifférence, les moqueries et les yeux assassins...

 

 

Dans une fleur minuscule, le soleil présent déjà tout entier. La beauté et le silence malgré la bouche des ruminants, la main – et la faux – trop lestes, si souvent, des hommes. Comme si elle avait su apprivoiser la joie malgré la mort et le destin...

 

 

Et cette colère – et cette rage – qui nous auront fait détester les ombres pour un plus grand silence encore – ce lieu où se dissolvent l'ambition et la tristesse. La source de tous les (re)commencements...

 

 

Cette richesse du rien qui offre tout – tellement plus que ce que convoitait la faim – notre faim – et ce dont s'emparait la main – notre main – si avide...

 

 

Et ces lignes qui osent s'écrire – et s'inscrire – au seuil de toutes les joies – sans le moindre doute ni le moindre soupçon. Comme une urgente nécessité à percer la bêtise et à creuser le néant – à traquer avec courage et ténacité le miracle où nous vivons – cette présence qui sommeille encore derrière tant d’absence et de dérisions...

 

 

Des siècles de malheurs qui nous auront poussés et hâtés – effacés en un seul instant...

 

 

Une marche florissante qui, d'ombre en espérance, nous aura menés à l'effacement. Jusqu'aux portes du silence où la lumière brille plus vive que dans nos rêves – et plus vive que l'or que nos mains ont dû abandonner – et qu'auront, sans doute, ramassé quelques âmes et visages moins pressés...

 

 

Et cet abandon au fond de la tristesse qui libère des larmes – et offre de devenir ce que nous avons toujours délaissé avec obstination – par ignorance et excès d'orgueil – cramponnés à nos vies si blanches... Comme des oiseaux privés d'ailes se souvenant soudain qu'ils en sont pourvus – et qu'elles gisent là quelque part, inutilisées, parmi les plumes...

 

 

Meurtri par quelques souvenirs indélicats – et pourtant sans importance. Avec ce désir d'être ailleurs – d'être un autre. Comme un besoin forcené de se fuir encore malgré le silence et la lumière. Comme si nous ne pouvions échapper ni aux blessures ni à la guérison. Et moins encore à ce que nous sommes...

Comme une ligne permanente – un étroit sentier – entre le monde et le rêve – entre le réel et le fantasme. Comme une force irréductible qui nous pousse à ressasser – et à se resserrer plus encore... Comme un désir d'oubli auquel nous ne pouvons consentir. Comme un sommeil au bord de l'infini dont nous ne pouvons nous extirper...

 

 

Et cette solitude qui n'en finira jamais de nous sourire – et de nous éblouir. Comme des enfants immatures pris entre leur désir d'être seuls et leur besoin – leur attente – de caresses...

Et tous ces colliers de prières inutiles que jamais n'exaucera le destin. De l'espoir – et de la poudre aux yeux – seulement. Comme une maladroite façon de contenir ses larmes...

Et cette vie si prudente qui nous interdit l'aventure. Comme si nous avions passé l'âge des jeux et des délires – de ces histoires que nous aimions nous raconter autrefois pour avoir moins peur – et nous défaire de l'ennui – de cette attente de jours plus joyeux et de ciels plus bleus qui ne viendront peut-être jamais...

Et pourtant, au cœur même de cette tristesse, l'oubli et les vents nous gagnent – franchissent tous les obstacles que nous nous sommes évertués à empiler pour empêcher – ou retarder – leur passage. Comme si la lumière et le silence habitaient aussi la mélancolie...

Et aux abords de cette attente, l'infini aussi patiente...

 

 

Un océan de douleurs persiste encore – avec ses ombres – dans l'âme criante au cœur de sa nuit. Comme si la lumière ne pouvait se lever entière – pleine – lorsque les pas se font si tristes – et que les larmes se retiennent au bord des yeux...

 

 

Visage parmi les visages. Souffle parmi les souffles. Rire parmi les rires. Et quelques larmes parfois dans le silence...

Et cette lumière qui traverse la nuit – cette longue nuit presque sans étoile...

Comme un chemin gorgé d'eau et de larmes. Une pluie sombre – et dense – parmi les ombres. Peut-être encore un peu de désespérance – c’est-à-dire encore un peu d'espoir d'être ailleurs – un autre – d'être celui que l'on n'est pas encore – et que nous pourrions peut-être ne jamais devenir...

Comme si rien ne pouvait être saisi – décidé – arrêté – et que tout s'échappait encore ; la vie, le monde, le destin. Et que seul persistait le regard sur nos rires et nos pleurs – et sur notre visage défait par tant d'incertitude...

Comme un bruit – persistant – entre les étoiles. Sur les chemins et dans nos errances. Et au cœur même de la lumière. Comme le signe distinctif du vivant – et la présence en nous d'un monde peut-être inguérissable...

 

 

Ni voix rebelle ni outrage au sein de la lumière. La trace – la place – jamais défaite des réjouissances et du désastre. Et de la tristesse aussi. Ce que jamais nous devrions haïr ni blâmer – et moins encore refuser...

 

 

Un temps – une éternité peut-être – que l'on se fréquente – et ce monde et cet élan en nous qui débordent notre peau – et élargissent nos frontières jusqu'à rompre – et jusqu'à briser parfois – le cœur... Et qui rapprochent toujours l'âme de son souffle premier – et de cette présence en nous qu'elle ignore...

Comme si rien ne pouvait écorcher la surface de la mémoire. Comme si la pesanteur naturelle enfonçait lentement les eaux remuées du temps – et les convertissait en strates – en vents – en abîmes où se noieraient tous nos jours – passés, présents et à venir...

Et cette carte nouvelle que les jours auront dessinée – et que nous ne verrons peut-être pas. Trop pressés par les foules, le temps et nos fausses exigences d'oublier nos pas, les chemins et le ciel d'automne pour pousser la porte d'autres rêves – et d'autres rives – plus libres et plus grands que ceux auxquels nous autorisent à croire les hommes...

 

 

Un peu d'espace – un peu de lumière – encore où l'on pourrait se réfugier pour être un peu (ou, du moins, essayer...) au lieu de passer sa vie à dévisager la nuit – sans le moindre espoir de la voir, un jour, se dissiper...

 

 

Quelques objets – quelques souvenirs – un peu d'espérance et quelques désirs enfoncés dans l'abîme où vivent les hommes. Une existence entière à attendre la lumière dans le noir sans qu'un seul rai jamais n'effleure notre âme. Comme un grand manège – souterrain – qui tournoie – et fait tournoyer – sans être capable jamais d'extraire du néant...

 

 

Faire nôtre ce qui nous effraye, nous malmène et nous anéantit pour que dansent toujours en nous la vie, les objets, les hommes, les bêtes et la mort. Pour que jamais ne s'efface notre chant dans le silence – et sur les chemins où la lumière a été abandonnée – et où elle ne peut pénétrer encore...

 

 

Encore un exil au milieu de la nuit – et au milieu des visages inexpressifs – lointains depuis toujours...

 

 

Faire plier le rêve sous la langue pour libérer le réel, la lumière et la parole – et quelques autres trésors oubliés...

Comme une brèche où ne pourrait s'enfoncer qu'un seul monologue – celui du silence dont nous avons oublié les paroles...

 

 

Nous sommes le monde – le monde peuplé de tout ce que l'on ignore – des vivants, des morts – et de tous ceux qui ne sont pas nés encore. Comme un rêve éphémère fait de songes, de boue et de désirs. Comme un enchevêtrement d'absences – et une folle envie de vie et de présence. Et cette lumière, enfouie depuis toujours, que nous n'avons jamais su voir...

 

 

Pris déjà – depuis toujours sans doute – par cet élan qui ensorcelle la chair – et dénude l'âme de ses embarras. Porté déjà – depuis toujours – par cette lumière qui éventre les songes – et nous abandonne au bord du néant – et nous y plonge ensuite pour convertir nos rêves et nos peurs à l'évidence – à cette présence qui anime nos gestes et nos pas depuis la première nuit – depuis notre premier sommeil...

 

 

Des tombes et des vivants – toujours malgré la nuit. Malgré la vie. Malgré la mort. Malgré le silence et la lumière. Comme une présence – une ronde interminable – sources de tant de pleurs – et sources de tant de rires. Comme une pulsation qu'ignorent le sommeil et l'oubli...

 

 

Des roches, des murailles, des broussailles. Et le chemin invisible qui traverse la nuit – toutes les nuits. Et qui découd les étoiles du ciel. Et offre progressivement à chacun le goût de l'hiver et du silence – la solitude amoureuse de la terre, des ombres et des visages – et la certitude d'une lumière au fond de chaque ignorance...

 

 

Comme si le silence nous narguait encore parmi les bruits – parmi la colère et les éclats de voix. Comme s'il voulait être écouté encore et encore – et que nous lui rendions grâce au milieu du vacarme – au cœur de l'affreuse cacophonie du monde où les âmes maladroites cherchent toujours leur délivrance...

 

 

On écrit parfois ce que l'on cherche encore de façon si gauche – si malhabile. Comme si nos mains ne pouvaient saisir ni le vent ni la poussière. Comme si notre âme n'était pas même capable de saisir ce que cache si sournoisement l'horizon : cette lumière – ce silence – dont nous ne pourrons jamais ni nous défaire ni nous emparer...

 

 

Vivre encore – vivre toujours – entre l'absence et les cris – entre tout ce qui s'échappe – comme si le vide et la chute étaient inévitables. Et nous tomberons tôt ou tard – et frapperons, en vain, à toutes les portes. Et nous nous relèverons – et continuerons à aller seuls – sans aide et sans un regard – pour appuyer d'abord – et déposer ensuite – notre tristesse et notre détresse – quelque part – là où tout s'affaisse – là où rien ne peut être posé – là où rien ne peut être dissimulé : dans ce silence et dans ce monde où tout s'échappe et nous abandonne...

 

 

Une carte, un horizon. Et quelques désirs que les saisons feront agoniser. Et l'automne bientôt. Et l'hiver à sa suite avant que le silence ne recouvre tout : ce peu de cendres que nous laisserons à notre mort...

 

 

Le silence ne pliera sous aucun désir – sous aucun cri – sous aucune menace. Il effacera lentement ce que nous avons mis des siècles à bâtir. Et édifiera pour nous un chemin d'abandons : la seule voie – la seule délivrance – possibles...

 

 

Des poches pleines. Et des cloches qui sonnent. Et partout des mains qui aiguisent leur couteau – et comptent leurs pièces. De l'eau qui coule – qui coule un peu plus loin – qui coule sous les ponts. Et quelques siècles – et quelques tombes – plus tard, les poches seront toujours aussi pleines (et peut-être même davantage...). Les cloches sonneront encore au milieu du jour – au milieu de la nuit et des couteaux. Et les yeux se fatigueront toujours à compter l'or et les lingots. Et l'eau coulera encore – et continuera à déposer toutes ses chimères sur les rives où vivent les hommes...

 

 

Viendra le jour où nous nous abandonnerons à la mort et au silence... Et disparaîtra alors la nuit – et disparaîtront alors toutes les nuits...

 

 

Attendre le silence – et lui demander (oser lui demander) quand adviendra le jour des retrouvailles...

 

 

Un jour, la main saura se faire plus légère que la plume. Le regard plus vif que l'orage. Et le cœur aussi large peut-être que le ciel. L'âme alors ne sera plus de ce monde. Elle pourra y demeurer encore – y habiter quelque temps – mais ses gestes et son silence seront portés par un élan antérieur : la certitude de la lumière...

 

 

Une marche, un souffle, un silence. Et la mémoire qui s'efface – laissant soudain le champ libre à l'incertitude et à l'inconnu...

 

 

Un peu de joie sur les épaules pour absoudre la tête noire – la vider de son jus – et la faire disparaître pour que ne subsiste qu'une innocence sur un talon docile et vierge – prêt à toutes les ruades et à tous les silences...

 

 

Une bouche – un cri – qui cherchent leur silence. Et au cœur de celui-ci, un plus grand silence encore qui effacerait les lèvres et les plaintes – toutes les lèvres et toutes les plaintes – avec un goût de neuf peut-être sous la langue pour que la parole puisse enfin éclairer – et l'esprit oublier ses repères et ses chemins...

 

 

Un livre ouvert sur la lumière. Une parole dans le silence. Et les jours deviendront beaux – et vivables enfin. Et la vie alors pourra commencer...

 

 

Ici et là, peut-être, une réminiscence dans l'oubli – dans l'effacement magistral. Une ombre dans la transparence. Une opacité – un peu de noir – dans la lumière. Une profondeur dans les eaux bleues et claires. En ces lieux qui nous échappent encore. Comme une tristesse – un peu de boue – dans la joie. Et apprendre à tout effacer pour avoir enfin l'envergure de ses ailes...

 

 

Un peu de pluie, un peu d'écume, un peu de joie pour réunir toutes nos manœuvres – pour que la raison dérive jusqu'aux hauts-fonds de l'océan – pour retrouver la côte et le port, si lointains encore, où nous aimerons nous perdre plus intensément... Pour voguer plus haut – et voguer plus loin – sur la queue du vent – au creux des vagues – vers l'azur et le grand large – partout où l'eau devient la fille du rire et de l'incertitude – partout où l'innocence et la lumière se joignent au silence pour rejoindre la terre – ses rivages et ses visages encore hébétés par ce peu de pluie, ce peu d'écume et ce peu de joie...

 

 

Dans mille ans, nous vivrons peut-être encore sur le dos du monstre – en ignorant son autre face, si belle et lumineuse... Et nous serons (toujours) bien en peine d'imaginer le silence – la beauté du silence – à l'origine de tous les visages...

 

 

La terre, le monde, les hommes. La vie. Et l'apparence et les distractions qui dissimulent leur vrai visage – et la présence des mille réalités perceptibles depuis le silence...

 

 

Rires, aventures, bavardages. Et cette manie – et cette rengaine – de l'illusion qui nous fait croire que la terre – ce grand désert – est un monde peuplé de visages. Comme si le temps existait – et avait quelque importance. Comme si la terre n'était qu'un labyrinthe de murs et d'étoiles. Comme si la lumière pouvait être donnée – et éclairer les hommes...

 

 

Rien ne disparaît dans le silence. Ni l'herbe ni la beauté. Ni les arbres ni le désespoir. Ni les oiseaux ni la souffrance. Ni les pierres ni le bruit. Ni les hommes ni la mer. Mais leur visage – tous les visages – prennent la couleur du ciel et de la lune. Et toutes les paroles deviennent des caresses – et des fenêtres sur l'incertitude. Comme un faîte – une lumière – au fond des abysses – au cœur de la nuit...

 

 

Un feu qui cherche l'aurore. Ainsi naissent les voyages – tous les voyages – et se dessine progressivement la route...

 

 

Comme une fenêtre en plein ciel qui dissipe la foudre et la solitude – qui enflamme la mort, le sinistre et l'inutile – et convertit le monde et les visages en sourire – et notre absurde confiance en joyeuse incertitude pour que nous ne puissions plus jamais nous rendre complices des yeux ignorants et des mains assassines...

 

 

Sommeil, refus et ignorance. Toute la nuit nous aura été offerte ainsi. Trois mots qui auront soulevé le monde, déplacé les montagnes et emporté tous les visages. Trois mots qui auront fait tanguer notre folle embarcation vers des horizons impensables – secouée et ballottée par des vents emplis de songes et de douleurs. Comme une longue dérive – une lente débâcle – un long gémissement – parsemé(e) de quelques prières maladroitement psalmodiées – qui nous aura enfoncés dans le malheur – et éloignés, au fil du voyage, de la beauté, du silence et de la lumière que la terre, le monde, la vie et les hommes réclamaient depuis leur premiers pas dans le sommeil, leurs premiers pas dans le refus, leurs premiers pas dans l'ignorance...

 

 

Le bleu et le silence partout malgré le bruit et la grisaille. Malgré la faim – et les bouches si avides de ciel, les lèvres trop goulues et le gris si saillant de notre nuit. Comme un défi – presque surnaturel – à la pesanteur du monde et à la gravité, si tenace, des âmes...

 

 

A l'ultime question répondra le silence. Et à l'ultime désir, la lumière. Comme la fin du rêve – la fin de tous les rêves. La transmutation des pentes – et de l'horizon – en ciel implacable. L'effacement des différences et des distinctions – et leur conversion en humilité docile éparpillée en un seul visage...

 

 

Tout – toujours – commence dans l'effroi et la terreur. Se poursuit au gré de l'incompréhension, des trahisons et des abandons. Et s'achève dans le silence. Voyage de douleurs et de joies entre la périphérie – la surface – et le centre de toutes les profondeurs...

 

 

De drames en catastrophes, nous avançons irrémédiablement vers la lumière – ce centre de nous-mêmes si ignoré. Et cette réalité que nous imaginions réelle – si réelle – perd peu à peu sa consistance – sa vérité. Elle s'éparpille et s'efface. La vie, le monde et jusqu'à notre visage alors deviennent incertains – le versant fuyant de l'incertitude. Et ce qui arrive – défile et passe comme un courant d'air – frais toujours de notre innocence. Rivière d'une eau toujours inconnue. Grand corps mouvant sans frontière ni démarcation.

Ainsi devient-on silence et lumière sur les ombres – sur toutes nos ombres – si évanescentes. Reléguant l'angoisse et la hantise – le rêve et le devenir – à un souvenir qui s'oublie déjà. Comme un regard inamovible sur des pas et des passagers toujours plus provisoires...

 

 

Des tuiles, des feuillages, l'horizon. Chemins qui se faufilent entre les champs et les maisons. Au bord du ciel toujours, sur cette terre que jamais nous ne connaîtrons...

Des pierres, du vent, des visages. Quelques frissons. Comme des reflets incertains de nous-mêmes. Un songe né peut-être du silence...

 

 

Chant solitaire toujours parmi les voyageurs pour honorer les naufrages et l'océan. Et parfois aussi quelques étoiles qui brillent encore dans la mémoire. Comme un écho du silence célébrant le ciel et l'écume...

 

 

[Modeste hommage à Marie-Claire Bancquart]

Un matin, une famille, un travail, une patrie. Et un territoire – et quelques âmes – peut-être à défendre. Et alors que partout l'on égorge et l'on brûle, d'autres n'ont pas honte de s'adonner aux diversions du rêve – d'élever l'étendard de l'innocence hébétée – nourrie d'incompréhension – pour tenter d'exister à leur place de vivant – pour saluer les morts et tous les visages – et tenter de transformer les drames et les larmes en sourire – et en espoir de délivrance – et œuvrer ainsi au rassemblement de toutes les humbles figures de la terre...

 

 

Et ces pauvres jours encore qui n'apporteront que le gris et la tristesse. Comme l'inlassable rengaine du malheur...

 

 

Tant d'opportunités et de misères dans cette errance – dans cet exil – que ne connaîtront jamais les âmes sédentaires – et les esprits étroits (de fait) barricadés derrière leurs principes et leurs valeurs – derrière leurs murs et leurs barbelés – dont les yeux – et le sourire – ne peuvent se poser que sur leur maigre bande de terre – cette région d'inhospitalité où ne poussent, entre les habitudes et les parterres de fleurs bien alignées, que la lâcheté et la méfiance : toute l'indifférence et la désespérance du monde...

 

 

Le silence et la nuit. Inséparables peut-être comme le ciel et les étoiles. La parole et le poète. Le rire et la tristesse – la joie et les larmes sur chaque visage...

Et notre âme si crispée encore devant la lumière. Et l'espoir – cet espoir – si tenace que nos pas, un jour, puissent nous y mener...

 

 

Un passage toujours entre les passages – entre tous nos passages. Un peu de vent volé à l'enfance. Quelques silhouettes sur les talus aveugles au déroulement du temps, à l'odeur de la fête et à l'hiver qui grimpe aux barreaux de l'échelle. A cette vie qui passe entre l'horloge et le silence – entre nos peines, trop lourdes pour être hissées, et la lumière...

 

 

Nous aurons toujours un pas de retard sur le rêve, l'horizon et la lumière. Comme un refus opiniâtre de la belle saison. Une hésitation entre l'abîme et ce qui nous appelle un peu plus haut...

 

 

Comme une esquisse dans la nuit qui dessinerait dans le noir le plus haut soleil – cette lumière inchangée qui sommeille encore sous les paupières...

 

 

A la lisière de tout ce qui ne nous appartient pas. Au cœur de la bonne parole – de cette nuit qui déborde le hasard – et de ce carré blanc cousu de fils d'or où nous posons la tête, nos rêves, ce désir d'ailleurs – l'herbe, les figures de la terre, la solitude – et l'incertitude du ciel qui se reflète partout comme un soleil inimaginable...

 

 

Au bord de la mort toujours malgré l'éternité...

 

 

Comme deux visages, l'un inquiet et soumis aux aiguilles du monde et de l'horloge – et l'autre serein et joyeux – impavide – presque indifférent à tous les désastres...

 

 

Un mur – des murs peut-être – long(s) – tenace(s) – infranchissable(s). Des portes et des couloirs. Et l'horizon à perte de vue. Et le vent en nous insufflé comme un ventre qui respire – un amas d'os recouvert de chair qui désire, aime et se plaint. Comme une peur insurmontable scellée à l'âme qu'abrite la structure – le squelette animé. Et le chemin et la marche interminables... Mais qui sait seulement si nous avons commencé à mettre un pied devant l’autre – et où nous mèneraient nos pas si, par malheur, le destin nous faisait avancer...

 

 

La vie comme un malheur nécessaire peut-être pour aimer la chair, la célébrer, la laisser libre et l'abandonner à son destin de matière au hasard des chemins pour un espace – une envergure – invisibles – et plus grandioses encore – ce feu – cet infini – que l'on sent battre dans nos veines comme un cœur – comme un Amour inépuisable...

 

 

La couleur inévitable des âmes et des destins qui donne à nos vies ces teintes si insensées – ce bariolé inextricable comme une pluie et un soleil entremêlés de noir et de lumière...

 

 

Lorsque la nuit s'enfoncera – et s'effacera – dans l'océan, disparaîtront les horizons – et ce désir d'être ailleurs – d'être un autre. Nous aurons alors un goût de sel sur des lèvres sans nom et sans visage. Et nous deviendrons l'eau, l'écume et les marées où navigueront toutes les embarcations – et toutes les vagues et toutes les rives où elles viendront s'échouer...

 

 

L'ignorance comme une herbe nocturne qui épuise le vent. Comme un soleil noir en-dessous du ciel. Comme un désir jamais contenté. Comme un arbre mort qui attend la foudre pour s'embraser – devenir cendres – dissiper les ombres et voir arriver, au loin, la lumière – ce grand feu qui se dessine déjà dans tous les rêves...

 

 

La vie comme un précipice où nous sommes jetés. Comme une grande roue souterraine. Et parmi les morts, ce chant silencieux. Comme un aveu d'impuissance. Et le signe peut-être que la fin n'est qu'un recommencement plus sage – une possibilité pudique – et infiniment discrète (presque secrète) – de voir naître en nous ce grand Amour dont nous ont tant parlé les prophètes – et quelques éveillés sans chapelle – et qui sévit déjà partout au-dehors – dans cette vie – dans ce profond précipice – pour faire fleurir la chair – et ce dont elle a besoin pour éclore – croître – et grandir en sagesse : les prémices possibles d'un envol pour sortir de l'abîme et retrouver cet Amour – ce grand Amour, dépouillés (enfin) de toute prétention – avec l'humilité – la profonde humilité – de ne pas savoir et d'aller vers lui sans aile ni espoir...

 

 

A l'aube de tout voyage, cette terre ensorcelante. Et sur notre couche, l'étreinte des amants que le feu brûlera longtemps après leur mort. Comme le premier pas, maladroit bien sûr, vers l'éternité et le silence...

 

 

Aussi infidèles à l'habitude qu'à l'incertitude, la source des vents, la fleur étrangère à sa beauté et le visage défait – et familier de la sagesse – prêts à célébrer leur entrée, si discrète, dans le silence...

 

 

Des joues, des joutes et des larmes. Et un peu de poésie pour apaiser la faim, adoucir les mains – et les rondes – et offrir le silence à tant de maladresse...

 

 

Sur sa branche aussi patiente l'oiseau. Comme tous les fronts – et les visages – agenouillés sur la terre qui attendent la lumière...

 

 

Les eaux, les danses et les chemins secrets que parcourt l'innocence. Comme le plus discret – Dieu peut-être – Dieu sans doute – s'immisçant dans les circonstances, les fringales et les tournoiements d'un monde apparemment sans douceur et sans autre ambition que sa perpétuation...

 

 

Sans âge ni maître – cette puissance et cette envergure dans le défilé du monde – au-dedans des êtres et des choses – gouvernés par le hasard, les instincts et les nécessités – qui se faufilent entre les ronces – et dessinent leur chemin à travers les herbes et les rêves – si impatients de découvrir leur printemps au milieu des luttes et de la mort...

 

 

Un peu de vie – un peu de joie – avant la mort. Parmi la faim et le désir, la misère et l'ignorance. Et la grâce au cœur de la malédiction. Et le silence et la lumière à naître. Et quelques prières parfois au milieu des charniers...

 

 

Personne, nulle part, jamais ne nous attend. Et l'Amour pourtant jamais ne nous abandonne...

 

 

Aimons ceux dont la présence nous éclaire autant que ceux dont l'ignorance nous presse d'ouvrir les yeux. Ainsi tous seront aimés...

 

 

Tout sera dit avant d'entrer dans le silence. Ensuite la présence remplacera la parole. Et nos pas deviendront lumière – cette lumière qu'aura tant cherché le langage...

Et nous marcherons peut-être encore dans cette grande nuit parmi les voyageurs et les cris – dans la frivolité et la noirceur des survivants – tous, postulants à l'agonie – ces marcheurs du monde si désespérés...

 

 

L'automne – l'hiver – jamais ne quitteront la parole – notre parole. Saisons du dépouillement et du dénuement plus propices au silence – et à la lumière – que l'efflorescence et la frivolité de leurs sœurs plus précoces...

Et nous bavarderons peut-être encore aux abords de la source avec le silence et le printemps. Et nous épuiserons les livres et la parole pour avancer, nus et tremblants, vers la saison des origines – vers le seul astre restant – au cœur de la terre dépouillée de ses songes – de ses étoiles – une cape de joie sur notre nudité et une écharpe de silence nouée à notre visage...

Et nous verrons peut-être aussi les ombres nues aller – et se perdre – dans la neige épaisse qui aura recouvert les routes dénudées par l'hiver – parmi les pierres encore brûlantes de soleil...

 

 

Un visage, un ciel, une solitude. Comme un soleil noir défait par les vents, les rivières et la blancheur, éblouissante, de la terre. Et un peu de neige encore sur nos barques – toutes nos embarcations – pour qu'elles soient saisies par la lumière – et qu'elles émergent du fond de l'océan – et s'abandonnent aux rives du silence...

 

 

Une chaise, une lune, un monde. Quelques soupirs et quelques adieux avant que la terre ne tourne – ne s'enlise – et ne retrouve le soleil...

Comme un doigt pointé avec maladresse vers le moins tangible – et le plus invisible – de cette terre avant que l'hiver et la neige ne recouvrent encore les âmes et la chair – ce qui, en ce monde, cherche la lumière – et s'agenouille, se redresse et s'émerveille déjà dans son attente...

 

17 décembre 2017

Carnet n°123 L' Amour et les ténèbres

Recueil / 2017 / L'intégration à la présence

L'impossible attachement – et l'impossible innocence – du cœur. Chaviré toujours entre les eaux et la neige qui surplombent nos terreurs. Entre les ombres, l'Amour attend. Et guette le dénuement nécessaire pour se montrer. Une fleur, un flocon, un nuage. Tant de présages de l'aurore – et, en son cœur, ce si merveilleux silence...

 

 

Un peu de noir encore – un peu de noir toujours – dans la lumière. Comme une fatigue – une lassitude – passagères dans l'Amour...

 

 

Du ciment et des drapeaux. Et toutes ces mains conquérantes et bâtisseuses qui s'affairent dans la sphère étroite du monde, posé au bord du vide – entre le temps compté (compté bien sûr...) et le silence. Comme une ceinture d'ombres enserrant les peuples – et (leur) voilant l'azur et le soleil – l'illusion de toute conquête – l'illusion de toute frontière...

 

 

Un murmure, une folie, un silence. Et soudain, la mort qui surgit – et nous convoque au bord de la solitude parmi ces ombres si peu vivantes. Et notre parole encore toute frémissante de mots et d'étoiles...

 

 

Et ces visites que nous faisions autrefois aux visages de la terre, au gré du hasard – au fil des plus humbles chemins. Et cette attente, si impatiente, jadis du soleil comme un songe lancé aux étoiles, si lointaines, par une fenêtre à peine entrouverte...

Et ces cieux à présent lisses de tout désir où la nuit – et le rêve – n'ont plus cours – où la lumière a remplacé l'horizon – où le silence, à hauteur d'âme enfin, n'est plus encerclé par les murs et la cendre – où la mort n'est plus un abîme – et où les adieux – tous les adieux – ont des allures de retrouvailles...

Comme un veilleur éveillé dont les yeux ne scrutent plus le lointain dans la nuit mais ce qui s'approche dans le jour...

Comme si le ciel avait insufflé à nos doigts – et à notre bouche – cette parole et cet Amour que nous espérions découvrir dans le monde et sur le visage des hommes...

Comme si le silence avait ensemencé l'âme, la terre, le ciel et les chemins – et éloigné le chant de la terreur en déterrant notre chevelure de ses eaux glacées – et en nous ouvrant à l'éblouissement – et à l'enchantement simple – de la lumière...

 

 

Un pays, un soleil. Et la craie, vigoureuse et encore si tremblante, qui dessine un nouveau monde sur l'ancien pour effacer la braise, les cendres et les larmes – et ces travées de visages tristes – et ces ombres errant sous la voûte à la recherche d'une nuit moins épaisse – d'un vent plus léger et d'une brûlure moins vive – d'un réconfort sans doute pour délivrer du malheur...

 

 

Comme un silence – une lumière – couchés sur les rives de l'âme, insoucieuse du gel et de la pluie – et de tous les désastres à venir...

 

 

La vie comme une pente où se coucher – et renaître – pour désosser le temps et les saisons – et faire glisser ce grand Amour au-dedans de soi – sur cette jetée où nous appelions au secours – et à la rescousse – tous ces visages noyés d'indifférence – et où nos rêves – tous nos rêves – élargissaient le sommeil et l'horizon...

Et debout à présent, la bouche murmurante – presque silencieuse – gorgée de soleil et défaite de toute mémoire devant le ciel, la neige et les étoiles – devant l'herbe, les ailes et les rivières – devant les fleurs, les hommes et la mort – devant toutes les beautés de la terre...

 

 

De l'abîme au silence. De l'ombre à la vérité. De la croyance à la lumière. Du désespoir à l'éternité. De l'ignorance à l'infini. Tel est – ou devrait être – le voyage de l'homme...

 

 

Entre les ombres, l'Amour attend. Et guette le dénuement nécessaire pour se montrer...

 

 

Et tant de cris encore dans l'horreur. Comme le signe de notre impuissance – et la preuve que l'aurore est toujours aussi lointaine...

 

 

Et les ombres toujours dans le soleil. Et cette longue nuit d'insomnies et de sommeil. Et cette ivresse. Et cette neige qui recouvre les cimes et les premières lueurs du jour. Et ce printemps – tous ces printemps – qui toujours s'achèvent dans l'hiver. Et ce silence – et cette solitude – encore entrelacés dans les ténèbres dont nul jamais n'a réussi à s'extraire. Comme des âmes – comme des cœurs – voués inlassablement aux larmes, à l'amoncellement et à la mort...

 

 

Un mot – une parole – comme un cri (unique) pour dire l'urgence de se délivrer des ombres – et des chaînes blanches qui emprisonnent encore nos printemps...

 

 

Un feu brûle pourtant à égale distance entre le ciel et notre chevelure. Comme un horizon lavé – et blanchi par le soleil et nos aveux. Comme un cœur solitaire et perdu qui cherche encore l'Amour – ce grand Amour – derrière chaque désir...

 

 

Comme une lumière – un Amour – un silence – qui s'approche avant que la mort ne frappe – et ne nous terrasse. Un juste abandon à la terre avant que les vivants n'entonnent leur chant funèbre – et que le ciel ne nous convoque – et ne nous reprenne...

 

 

Encore quelques larmes et un peu de poésie pour dire – et célébrer peut-être – la mémoire inépuisable de ce grand Amour qui ne pourra nous oublier. Et ces ténèbres si noires recouvertes d'innocence. Et quelques vérités peut-être avant de rejoindre la tombe – avant que la terre à jamais nous ensevelisse...

 

 

Une fleur, un flocon, un nuage. Tant de présages de l'aurore – et, en son cœur, ce si merveilleux silence...

 

 

Des champs de morts encore. Et cette semence vouant les visages à la puanteur. Et ces vies – toutes ces vies – comme des barques allant sur les eaux noires pour retrouver au fond des rêves un peu de joie – et ce soleil plus grand que l'espérance...

 

 

L'impossible attachement – et l'impossible innocence – du cœur. Chaviré toujours entre les eaux et la neige qui surplombent nos terreurs...

 

 

Un vide et un élan dessinent un visage – et un chemin – au-delà des limites et du vertige. Comme un univers porté par des bras – parfois gagnés par la lassitude...

 

 

Et cet attrait intense – inépuisable – pour l'immensité – et l'abîme en-dessous – et en surplomb parfois – que l'encre tente vainement de remplir alors qu'un peu de présence suffirait sans doute pour contenter l'espace, le monde, les hommes et l'âme. Comme un pont jeté entre ce que nous sommes et ce que nous fuyons – entre la vie et la mort – jamais rassasiées...

 

 

Nous sommes l'aube – et ce crépuscule finissant. Et cette âpreté et ce labeur à transfigurer l'espace et la matière pour offrir aux âmes ce bout d'aile qui leur manquait pour se définir – et se déjouer de toute pesanteur...

Comme une ombre enfin apprivoisée par la lumière qui soudain s'efface – et, avec elle, ses mille raisons d'être...

 

 

Nous sommes cette hauteur au-delà de la ligne de crête – et au-delà de tous les horizons. Et ce vent si gauche – et si furieux – qui éparpille notre visage – tous les visages – sur la roche fracturée par les séismes – tous nos séismes – et la dérive naturelle des continents...

 

 

Comme des bêtes errant entre les ombres – entre les tombes. Entre la tendresse et la cruauté. En équilibre mouvant – infiniment instable – sur le sable, vouées à la nuit et à l’anéantissement – et pourtant déjà éclairées par tant de soleils...

Comme un puits qui partout cherche son eau et sa lumière...

 

 

Libérée des souffles et des lendemains, l'âme au faîte du jour entre la brume (exquise) et ses anciennes douleurs. Ce qui migre de la fécondité (sauvage) vers le silence – la face sereine du Divin. Le sacre de tous les sacrés qui échappent autant à la terre et aux instincts qu'aux grains et au labeur des hommes...

 

 

Des chemins, des rails, des destins. Et des abattoirs. Cimetières de tous les visages – et de toutes les histoires racontées pour fuir et oublier la mort. Des vies et des cargaisons de tout ; de rêves, de désirs et de souvenirs perlés parfois d'oubli roulant vers leur tombeau après quelques moissons – quelques récoltes – quelques rires et des pleines charrettes de peines et de larmes...

 

 

Rien jamais ne sépare. Ni la vie, ni le monde, ni la mort. Unis si secrètement à l'invisible – et à l'éternel...

 

 

Chaviré encore par les eaux ténébreuses de l'hiver...

 

 

Un jour nouveau, porté non par la chance et le hasard mais par la nudité de l'être qui offre au visage – à tous les visages – cet air si radieux. Comme un soleil – une joie infiniment contagieuse...

 

 

Ecouter encore ce sang qui se répand – et ce cœur qui bat dans les veines – et les murmures émerveillés de l'âme – et le monde encore si empreint de haine...

Route étroite entre les ravins – avec au bout du silence, cette lumière plus douce que le jour – et cette vérité qui patiente au-delà des tombes parmi les visages et les étoiles...

 

 

Encore un désir entre les larmes. Et quelques oiseaux de mauvais augure posés sur l’épaule. Et des tas de gravats et d'aigreur. Et la lune – et l'aube – qui s'acharnent encore malgré nos lambeaux d'espérance. Entre l'innocence et les ténèbres toujours...

Avec encore quelques étoiles parmi les larmes...

 

 

Au son d'une autre cloche, nous verrions sans doute le sourire des anges derrière les lèvres et les gestes des hommes. Un peu d'innocence dans l'ivresse et l'ignorance. Un peu de grâce dans la maladresse. Un peu de lumière dans ce qui s'avance et s'apprête à mordre. Et un peu de silence peut-être dans l'âme défaite...

 

 

Encore un peu de sable dans la main – et cette rage murmurante au milieu du front. Comme un sommeil qui se prolonge encore...

 

 

Les hommes – les vivants – rassemblés autour d'un feu sous les étoiles. Parmi les fumées, les rêves et la cendre que disperse l’espièglerie des vents. Comme si les cris et les songes étaient insuffisants pour nous hisser jusqu'au silence – et décrocher les âmes de leur piquet...

Comme une ombre au milieu de la lumière. Comme un silence – un trésor – dissimulé encore parmi l'or et la poussière...

Comme un soleil lointain qui décline à l'horizon – et que nous ne verrons peut-être pas se lever demain...

 

 

Du temps, du labeur et des mains vides malgré les fronts – si chargés de rêves – baissés contre la terre – et les pelles qui s'acharnent encore à remplir quelques sacs de sable et de poussière...

 

 

Nous vivons dans une insulte permanente au sacré avec des ombres – et le diable peut-être, allez savoir... – plein les mains – et plein les poches. Égrenant les songes – et égrenant les pas – tout au long de l'enfance – de cette enfance qui n’en finira peut-être jamais...

 

 

Le cœur manque de tout. Et plus encore de silence...

L'âme crie sa faim et nous lui offrons l'indigence – le trésor et le sable des saisons, des moissons et de la chasse. Comme l'évidence des ténèbres – et notre aveu d'impuissance face à la folie – et face à l'absence. Et notre plainte – notre chant – n'atteindront peut-être jamais la grâce et le silence...

Nous pourrions renaître mille fois – des milliards de fois – toujours la misère nous écarterait de cette aurore qui tombe déjà ailleurs sur la neige d'un autre monde – d'une autre vie – en frôlant nos âmes si affamées – et recluses depuis toujours dans leur oubli et leur champ de fleurs et de peines...

Et nous sommes pourtant déjà portés à bout de bras par le silence – et lovés au creux de toutes les lumières. Mais l'innocence nous manque encore pour troquer nos songes et nos étoiles contre un peu de solitude...

 

 

Et ces pas si lourds. Et ces heures si sérieuses. Et ces livres si obscurs. Et ces gestes si pauvres que jamais nous ne pourrons atteindre la lumière – et remplacer nos rêves par le silence...

Il faudrait inverser les saisons – et nous offrir la démesure de l'hiver – extraire l'exubérance du printemps – la folie joyeuse de l'été – et nous en recouvrir – et écouter la sagesse de tous les automnes pour les retrouver...

 

 

Toutes ces possessions (le terme « appropriations » serait sans doute plus judicieux...) dont il faudra nous défaire... Et ce rien encore auquel il ne faudra nous attacher... L'innocence est à ce prix...

Et une fois notre dû payé, pourront s'offrir le silence et la lumière. Ce que nos pas trop pressés – et si couards – et nos gestes si vifs – et si affamés – ont cherché partout pendant des siècles – pendant des millénaires – en nous enfonçant (progressivement) dans un sommeil imperturbable...

Et des rêves et des poignards encore, il faudra nous arracher pour voir se déliter l'espoir du renouvellement de la chair, de la renaissance du corps et de la résurrection de l'âme, alors seulement s'ouvrira le désert – et s'inviteront l'instant et le soleil à toutes les fêtes qui célébreront, en silence, le vide et le rien – et les circonstances – toutes les circonstances, si fugaces, qui les traversent...

 

 

Ecrire. Ecrire encore. Ecrire toujours dans ce corps-à-corps entre le silence et la parole. Quelques pas entre la présence et le vide pour laisser ouvert et libre ce passage où pourra se glisser la lumière pour éclabousser d'un peu de blancheur et de joie toutes ces pages saturées d'encre, de mots et de bruits...

 

 

A deux pas de la joie – et assis au milieu des malheurs. Ainsi vivent – et meurent – les hommes...

 

 

Et dans la chute – et dans la fuite – le rêve encore. Comme la rengaine de l'illusion – de toutes les illusions. Et cette terre – et ce temps – creusés par la faim et l'avarice. Et l'éternel retour entre les songes et les chimères. Cette maladie de l'enfance de l'homme qui croit vrai ce qui ne l'est pas – et ignore toujours l'invisible – la trame de toute chose où il s'imagine prisonnier. Et pourtant, un chant et quelques prières s'élèvent encore parmi le néant, la faim et la poussière dans ce monde de malheurs, de misère et d'effroi...

 

 

Et nous parlerons encore – et nous parlerons toujours – à ce qui, en chacun, attend la lumière...

 

 

Et soudain un apaisement parmi les déchirures et les abandons – innombrables. La douceur d'être – et son silence – et sa virginité – au-delà – et au-dedans même – des malheurs, du bruit et de la ruse. Comme un aperçu peut-être de ce qui clôt tous les chemins – et toutes les errances...

 

 

Ni cercle ni poussière. Et la marche se poursuit encore. Comme une gloire – une lumière – au cœur de l'inconnu qui se dresse aujourd'hui – et apparaissait déjà autrefois dans chaque foulée. Comme le terme peut-être du voyage – de tous les voyages – malgré les pas qui foulent encore la terre et continuent de s'agiter – et de se presser – parfois devant les promesses de l'horizon...

 

 

Le parfum de l'immensité. Le goût du silence. La soif d'infini. Le chant de la lumière. L'immobilité enivrante du destin. Et cette promesse du regard – et des pas sereins parmi les visages et l'atrocité. Et cet Amour qui se dessine avec plus de vigueur dans l'âme autrefois si fébrile – si ravagée – et si vide – et si humble – aujourd'hui, prête à aller parmi les brûlures et la poussière sans blâmer les horreurs de ce monde – et de cette vie – et l'odieuse – l'atroce – complicité des hommes...

 

 

Comme un chagrin lointain emporté vers l'océan – vers l'infini. Comme une enfance – une innocence – si longtemps ignorée qui retrouve sa route et son pays. Ce que la nuit dissimulait – et ce que nos jours réalisaient en rêve. Cette indifférence aux gouffres. Et ce printemps né de notre obscurité...

 

 

Beauté, lumière et allégresse pour célébrer le chemin – tous les chemins – l'ombre et le néant – au-delà de l'ignorance, du mépris et de l'indifférence. Cet Amour – ce grand Amour – où peuvent fleurir à présent toutes les grâces malgré l'inhumanité de ce monde – et le sang qui coule encore...

Là où le rien et le néant rejoignent le sacré. Là où la lumière s'unit au silence. Là où nous attendait l'Amour qui peut à présent jaillir – et tout accueillir malgré la haine, la prétention et l'ignorance qui partout sévissent encore...

 

 

Derrière l'apparence, le mystère. Et après le devenir, le silence. Cet Amour – ce grand Amour – qu'ont cherché les hommes – et qui accueille à bras ouverts – et efface ce qu'on lui offre sans jamais blâmer – ni jamais meurtrir – les gestes, les âmes et les intentions...

 

 

Surpris encore parfois par la nuit. Comme si les ombres – et le noir – ne pouvaient nous quitter définitivement. Fidèles peut-être au puits que nous sommes – et que nous avons toujours été – posé entre le ciel et la terre – cherchant encore – cherchant toujours – son eau et sa lumière...

 

 

Une fenêtre sous les toits. Un arsenal contre le mur. Et l'ennui des hommes. Et leur guerre et leur sommeil malgré les gouttières gorgées – débordantes – de lumière...

Vivre avec ce grand mal – cet ennemi mortel – si vivace encore au fond de l'âme...

 

 

Chaque jour, contempler les naissances et les drames – l'eau qui coule – les égorgements et les larmes. L'incessant labeur des existences – entités condamnées et punitives peut-être – dont les bruits – et le vacarme – prêtent toujours autant à rire...

 

 

Les débris de notre château parmi les ruines (parmi nos ruines) résisteront longtemps encore au temps et à l'oubli. Comme si leur persistance – leur insistance – encourageait l'ajournement de notre plus grand désastre – et qui sera aussi, ne l'oublions pas, notre seule échappée possible...

 

 

A toute heure du jour, les bruits du monde, infernaux – les éclats de voix – les éclats de rire – comme des bouts d'étoiles enguenillées que dispersent les vents. Et que j'entends arriver – s'éloigner et disparaître – par la fenêtre entrouverte. Et que ma main recouvre de mots. Et que mon âme prend soin d'accueillir et d'entourer d'un peu de silence...

 

 

Peupler l'attente de rêves – et l'agrémenter d'espoir et de rires, les hommes ne savent vivre autrement. Et malgré leurs bruits, leur misère et leur violence, ils demeurent endormis – et s'enfoncent, avec toujours plus de mollesse, dans leur sommeil. Dans une sorte de ronronnement paresseux – et de vivre doucereux – si illusoires – et si tragiques...

Avec trop de discordes encore au fond de l'âme pour s'abandonner à l'étreinte et recevoir sans orgueil (ni malice) le plus précieux du silence... Un amas de songes, de bruits et d’indolence qui les conduira à nouveau vers la chute, inévitable, et l'absence. Comme les seules possibilités – les seules litanies peut-être – du monde et des siècles. Une approche – et une perspective – presque impardonnables...

 

 

Encore un peu de bleu pour dessiner le ciel et l'océan. Et donner quelques couleurs – et un peu de blanc – à la terre. Et souligner sa noirceur et lui offrir, plus tard sans doute, la lumière en attendant le délitement des promesses – de toutes les promesses – et l'effritement du soleil – de tous les soleils. Avec, espérons-le, encore un peu de joie autour du silence...

 

 

La mémoire désespérante du rêve qui maintient captive l'armée des ombres. Le sortilège sans doute le plus insensé de l'histoire du monde...

 

 

Une nuit, un geste et une passerelle jetée entre le passé et l'inconnu sur les eaux sombres qui coulent – et couleront encore...

 

 

Nous sommes les créateurs du monde et du langage, nés de ce silence que nous avons oublié...

 

 

Nous devrions apprendre à nous absenter jusqu'à ce que les noms perdent leur importance – jusqu'à ce qu'il n'y ait plus qu'un seul visage ; le nôtre, bien sûr, souriant en silence parmi tous les yeux encore affamés...

 

 

Y a-t-il encore un peu de place pour l'homme entre l’ennui et le silence – parmi ces choses, ces idées, ces sentiments et ces êtres – empilés à la diable dont il faudra, un jour, apprendre à nous défaire...

Entre la vie et la mort, entre l'or et la poussière, entre le souvenir et les heures prochaines, qu'y a-t-il donc que nous n'avons su voir...

 

 

Une parole encore – presque inaudible – dans le silence parmi la fureur des autres voix. Le cri d'un homme – arrivé peut-être au bord de la lumière – qui se jette dans le bruit des autres hommes peu soucieux de mélanger leurs pas au hasard – et croyant voir le jour là où il n'y a que le jeu et le sommeil – et parfois la pensée mortifère...

 

 

Et cet élan maladroit – et cette passion maladive – des hommes qui vouent leur existence entière à essayer d'effacer le silence en le remplissant, de bric et de broc, avec cet amas insensé d'êtres, de choses et d'activités. Comme si l'infini – l'illimité – et leurs mystères – leur semblaient trop vertigineux – impensables presque – pour y consentir – y consacrer leur vie et s'y abandonner. Comme si le monde, les hommes et les bêtes se heurtaient sans cesse à leurs limites – si franchissables pourtant... Et déniaient par leurs actes et leurs paroles – et par leur vie même, toute transcendance – toute possibilité de verticalité...

 

 

Et pourtant nous continuons à écrire – et continuerons sans doute demain à nous consacrer à cette humble tâche – comme si les mots nous avaient toujours précédé dans le silence. Comme s'ils en émergeaient depuis toujours – et y retournaient inlassablement – avant même que nous vienne l'idée de les écrire – et que nous soient offerts le désir (et la force) de les suivre. Comme les prémices – l'avant-goût peut-être – de cette rencontre inoubliable – de ces retrouvailles avec ce qui ne nous a jamais (vraiment) quitté – avec ce que nous avons oublié pour rejoindre le monde – et aller sur ses chemins – en croyant qu'ils nous livreraient ce que nous avons toujours cherché malgré nous...

Oui, sans doute écrirons-nous encore – mais plus silencieusement peut-être – pour célébrer la lumière qui nous a guidé jusqu'à elle en défaisant nos ailes et notre fièvre d'infini – en nous délivrant des peines et de cet élan, inépuisable, vers elle. Elle qui, un jour, nous terrassa, au faîte de cette quête, pour nous livrer au plus humble des jours – et à ce qui passe – et dure toujours sans même que nous nous en apercevions – ce trésor dans chaque grain de poussière – ce que nous n'osions à peine regarder autrefois de peur de salir notre rêve de joie – et de nous y enliser pour toujours : ce vide innocent plus frais et candide que la rosée des jours – que nos matins gris et brumeux et tous nos printemps à venir...

 

 

Fils du vent et de constellations lointaines – écartelé encore – écartelé toujours – entre les rives et les étoiles – entre la nuit et le silence. Comme une lumière possible. Comme une lumière à naître peut-être...

 

 

Un pas, un jeu, un oubli. Et le recommencement de toutes les naissances – et de toutes les vies – jusqu'à la frontière au-delà de la mort – au-delà de toutes les morts – pour devenir l’œil, l'eau, le vent, les marées, les rives et l'océan – cette aire d'innocence qui honore – et brûle – tout ce qui s'y jette. Heureux palimpseste toujours du monde, des circonstances et de la lumière...

 

 

Libéré de la pensée et de l'impensable. Libre du possible et de l'impossible pour se réduire – et s'étendre – enfin à l'infini et à l'invisible – et mettre (essayer de mettre) quelques mots sur l'indicible...

 

 

L'exil et l'expropriation du commun pour retrouver la solitude et les humbles – et joyeuses – terres de l'ordinaire et du quotidien...

 

 

D'une voix à l'autre notre oreille s'égare – et notre âme se perd peut-être. On ne peut résister aux bruits. Mais on peut demeurer fidèle au silence – et à la sagesse muette du ciel...

 

 

C'est encore tout souillés de rêves que nous avançons vers la lumière. Et c'est elle qui décide de l'heure de la grande nudité pour s'offrir. Nos prières toujours seront vaines. Aussi inutiles que nos cris. Seules les circonstances – et le sort qu'elles jettent à notre âme – dictent notre destin – son rapport et ses liens avec elle. Et elles seules peuvent offrir sa venue et son règne. Cette entrée discrète – presque secrète – dans la joie et le silence...

 

 

L'apparente exubérance de la terre saute aux yeux des naïfs. Mais s'ils voyaient – s'il leur était offert de voir – la folle témérité du silence – et les prodiges – les danses et les palettes de couleurs – innombrables – de la lumière, ils succomberaient aussitôt au tournis de l'ordinaire sur les visages...

 

 

Nous vivons comme des orphelins sous l'emprise du malheur – ignorant la matrice qui nous fit naître – et sa main, si tendre, qui toujours accompagne nos foulées si timides – et si timorées – vers elle. Nous croyons nous abandonner à la volonté, au destin ou au hasard alors que nous vivons déjà sous son règne depuis nos premiers pas...

 

 

Un chemin, une falaise et une mer à traverser. De la poussière, des promesses et des poignards – des vents, des griffes et des visages – que nous essayons de combattre et de séduire alors qu'il faudrait les apprivoiser – puis nous en défaire et leur abandonner ce que nous croyons être notre destin. Comme le gage de notre innocence – et la promesse certaine, mais lointaine encore peut-être, de la venue du silence et de la lumière...

 

 

Un coin de terre pour poser son visage. Et un coin de ciel pour y déposer son âme. Ensuite nous pourrons laisser les chemins décider de leur destin...

 

 

Et ce vide – et ce rien – qui viennent (et qui sont là, bien sûr, depuis toujours) – et qui rient – qui rient – de notre (apparente) infortune, de notre ignorance et de nos tentatives (si ridicules) pour les fuir, les remplir ou les saisir. Comme un beau visage si proche – et si lointain – riant toujours de bon cœur avec nous pour nous dire – nous apprendre peut-être – que rien, au fond, n'a d'importance. Que la lumière n'est pas si différente de l'ignorance et de la maladresse. Que le bruit n'est pas moins que le silence. Et que la nuit équivaut au jour... Que jamais nous ne pourrons nous défaire – ni nous emparer – du vent et du sable – de la joie et de la sagesse. Que jamais nous ne pourrons échapper au soleil et à la poussière. Et que la vie – et le monde – continueront encore et toujours d'aller à leur manière...

Comme une tendresse douce – et éclatante – qui ne peut nous quitter. Présente toujours dans le malheur comme dans le bonheur, si passagers – dans l'absence comme dans la présence – partout où nous allons – partout où nous sommes allés et partout où nous irons. Comme pour nous dire peut-être qu'il n'y a, au fond, jamais ni d'errance ni de perte...

 

 

Nos petits papiers, bien sûr, ne sont pas des trésors. Ils ne sont rien. Des soupirs parfois. Un cri étouffé dans l'atrocité. Une main – une pauvre main tendue – vers l'indigence pour dire au monde – et à ce silence enfoui encore en lui – de ne pas désespérer – et d'aller, s'ils en sont capables, au-delà de l'espoir et de la désespérance pour voir un jour – le jour le plus inattendu sans doute – au milieu des larmes et de la plus grande incertitude, arriver la lumière et le silence...

 

 

De la poussière, du feu et de la mort. Les hommes, décidément, n'auront rien compris – ni rien appris – de leur passage... Sans doute devront-ils revenir mille fois – des milliards de fois peut-être – pour apprendre à échanger leurs armes et leurs larmes contre quelques fleurs – et transformer la poussière, le feu et la mort en vent, en joie et en sourire pour que se dessinent sur leur visage fatigué – et sur leur âme heureuse de cette traversée (et heureuse de tous les passages) – une lumière et un silence...

 

 

Comment dire à un dormeur qui se croit éveillé qu'il rêve ? Voilà l'impossible enjeu – et le périlleux défi (dans le meilleur des cas) de toute communication... Deux options se présentent alors : entrer dans son rêve ou le réveiller. Et dans les deux cas, notre interlocuteur aura sans doute toutes les peines du monde à comprendre – et à admettre – qu'il était en train de dormir et/ou que le sommeil l'habite encore... Le plus sage serait peut-être d'abandonner cette piètre alternative – et de patienter : de le laisser s'extraire de ses songes – et de sa nuit – de le laisser s'éveiller à son propre rythme...

 

 

Et ce joyeux désespoir qui parfois encore nous étreint. Comme s'il fallait que l'âme se mêle à la neige – et que nos paupières conservent une trace de notre passage...

 

 

Et si nous attendions la fin du sommeil – et l'extinction des cris – à l'abri dans le silence de l'âme...

 

 

Et si le froid et la bestialité – et la cruauté parfois – ne nous avaient enjoint d'échapper à la nuit, où serions-nous à présent... sur quel chemin errerions-nous encore... Pleurerions-nous toujours au bord du sommeil...

 

 

Et si nous mourrions sans avoir (r)éveillé nos frères, dans quelle contrée renaîtrait-on ?

 

 

Et si la mort n'avait pas l'envergure qu'on lui prête. Et si elle n'était qu'une façon de se séparer – et de s'absenter – plus encore...

 

 

L'arbre met en lumière ce que souvent la parole obscurcit. Le monde naturel toujours plus proche de la vérité que tout discours – et que toute oreille savante et intellectualisante...

 

 

L'ombre entre l'obscur et la lumière est, bien sûr, une clarté potentielle – une nitescence en devenir qu'un refus des masques et une lucidité exigeante guideront jusqu'à l'étincelle, l'embrasement et le feu du plus lumineux qui sommeille (encore) en elle...

 

 

Une main dans le sommeil qui des ténèbres implore l'Amour. Et qui attend la réconciliation de nos mille visages et l'effacement de la jointure inutile et imparfaite – la ligne de démarcation – entre la terre et le ciel – cette frontière illusoire qui nous sépare du monde et de nous-mêmes...

 

 

Seul encore entre les affres et les passerelles. Comme si le monde était toujours aussi inhabitable. Comme si les yeux cherchaient encore la douceur assise au bord de l'âme – et à l'immuniser contre la violence – avant de l'autoriser à s'extraire de sa gangue et à poursuivre sa route parmi la haine, les âmes ignorantes et les instincts si assassins...

 

 

Et derrière l'horizon, entre le ciel et la terre, on voit déjà le jour se lever – et évincer la nuit et les étoiles – pour éclairer le monde et faire oublier ces siècles de terreur et d'effroi – ces ténèbres – qui maintiennent encore les hommes prisonniers de la barbarie...

 

 

Nous vivons encore (trop souvent) comme des aveugles brandissant leur sabre devant l'abîme. Comme des âmes tremblantes et terrorisées par la lumière avec quelques idées imprimées sur la chair et cette fièvre au fond des yeux que nous implorons pour nous délivrer de nous-mêmes...

Il suffirait pourtant d'un regard célébrant la fin des chemins – l'extinction des questions et des guerres – pour voir l'innocence remplacer l'ignorance. Et il suffirait peut-être d'un sourire, d'une parole, d'un poème ou de mille rencontres pour offrir à cette quête – et à cette angoisse – l'ivresse de l'Amour et du silence – le goût de l'Autre en soi – et le goût de soi partout ailleurs – pour délaisser les ténèbres où nous sommes plongés et ouvrir (enfin) les portes de l'Amour et de la félicité... Là maintenant, en cette heure, aujourd'hui ou dans mille ans peut-être. Aussi sûrement que nous ne formons qu'un seul visage, celui de l'Amour et du silence, malgré ce noir et ces siècles de terreur qui durent encore...

 

10 décembre 2017

Carnet n°82 La peur du silence

Journal poétique / 2016 / L'intégration à la présence

A la grande infirmité des jours, nulle béquille pour le monde hormis la grande illusion dévastatrice. L'horreur meurtrière que le sang n'effraie pas. Et au plus proche comme au plus lointain, les longues traces rouges qui abreuvent la terre. Et la joie des mains ensanglantées qui applaudissent à la volée.

Comment habiter cette terre désastreuse ? Avec ses mensonges en cascade. Les ruses retorses des infirmes et des scélérats. Les chagrins recouverts par le clinquant des anneaux et la blancheur des sourires. L'indigence des statuts. L'aridité des paroles et des épaules. Partout la tristesse comme un lac glacé un soir d'hiver venteux et floconneux qui empile les congères comme des barrières infranchissables encerclant la solitude – la grande solitude – du monde. Et la voix des hommes qui appelle comme un cri dans le silence d'un crépuscule interminable.

De l'autre côté du jour, j'ai vu frémir la flamme des chandelles éteintes. Des chandeliers renversés. La misère amorphe des hommes sommeillants. Accoudés à la terrasse des heures. Silhouettes somnambuliques au teint d'albâtre s'approchant à pas timides de la mort. Et sur mon cœur fondit la vérité brunâtre des ténèbres. Et il demeura inconsolable.

 

 

Le monde sans dédale – le monde sans mystère – naît de cette lumière que l'homme cherche – et dont il se nourrit. Ainsi s'édifie le monde. De ce mystère voué à la résolution de sa propre énigme.

 

 

Sur la jetée fourbe patientent les hommes – la masse sombre de l'humanité. Avides de soleil. Et dont la brume du large avale les yeux. Guettant l'horizon qui supporte les astres. Aveugles au dedans. Et geignant des massacres et des morsures ardentes du cœur blessé. Toujours incompris. Toujours inaimé.

 

 

Spectacles grandioses où l'on ne peut s'inviter. Jours moroses jetés par poignées. La tristesse s'étale sur les visages languides. La beauté consumée par les feux brûlants du désir. La vie transparente. La vie exsangue. Comme un corps crucifié par quelques mains habiles – et porteuses de clous. Et dans ce sombre décor, on voit les hommes accrocher des guirlandes aux murs ensanglantés. Et allumer quelques modestes bougies parmi les confettis de la fête.

 

 

Une beauté réparée tient en déséquilibre sur son socle de sable. Dans les tranchées creusées à même le cœur des hommes. Et qui aspire au réconfort des anges. A leurs baisers partisans et impartiaux. A une main de délivrance qui la portera haut dans le ciel parmi le cri des oiseaux. Et leur vol éternel.

 

 

Dans l'écoute claire de la chair. Dans l'accueil caressant des brimades, un ciel sans toit. Un faîte sans limite qui coiffe tous les horizons de misère vers lesquels rampent les hommes.

 

 

Partout la mort est présente. Dans tous les trous de la terre. Au creux de tous les renoncements. Parmi les désirs et les poutrelles que jettent les hommes entre les abysses. Partout la mort est présente. Comme un ciel noir. Comme un rideau de servitude que la vie ceinture et emporte au creux de sa chair tendre.

 

 

Les hommes vont et viennent. Et Dieu les regarde sans étonnement. A peine surpris que quelques mains se hissent parmi ses frasques jusqu'à la pointe de ses cheveux hirsutes pour découvrir sur son visage quelques sillons sans vigueur – et sans éclat – que la terre arrose de son sang et de sa sueur. Ah ! Bienheureux les innocents...

 

 

Passés l'orage et l'ouragan, les vents se taisent. Et la pluie cesse. Ainsi naissent les saisons vierges. L'innocence du soleil dont la lumière ne s'est jamais retirée. Les yeux étaient simplement clos à l'intérieur d'un cœur sans vie. Et sans refuge.

 

 

Sentiers sillonnant par les fleuves jusqu'à l'océan. Oublieux des ombres et des silhouettes de papier. Palimpseste de l'instant où tout s'efface pour renaître, semblable et différent. Où tout s'égare. Et se retrouve. Où les gouttes du néant glissent comme des larmes sur la peau. Et avec elles, se retire l'aurore. La fin des crépuscules. Et la lente débâcle des idoles.

 

*

 

L'esprit juvénile – presque innocent. Le cœur largement pubère. Presque mature. Et le corps vieillissant. La silhouette harassée. Usée par la longue marche. Assaillie par les épreuves. Et rendue fragile. A quelques encablures encore de l'homme sage à l'esprit toujours frais du nouveau-né. Et au cœur mûr quel que soit l'état de la terre et du corps.

 

 

La parole sans épaisseur des hommes. Engluée dans le pragmatisme, la médisance et les contingences utilitaires du monde et de l'existence. Et parmi ces bruits du corps et de l'âme, une parole neuve. Une parole inconnue accolée à aucun repère. Ne délivrant aucune référence. Offrant la fraîcheur – et la paix – du silence.

La poésie devrait toujours naître de cet instinct sauvage. Et de cette douceur. De cette délicatesse. Fille légitime de l'Amour et de la vérité. Offrant à tous sa franchise et sa tendresse.

 

 

Le silence accueille et recouvre la parole scélérate des hommes. Leurs mensonges et leurs ruses perfides à visée d'appropriation. Et cette hospitalité les efface aussitôt qu'ils jaillissent de leur bouche malhonnête.

 

 

Ah ! L'impossible effacement des cycles incessants et harassants qui usent – et épuisent – notre patience...

 

*

 

On aime les êtres honnêtes et humbles. Dignes et sans orgueil. Droits dans leurs bottes. Animés par un sens de la justice et de la vérité. Ceux-là sont nos frères de cœur. Et parmi eux, ceux qui s'interrogent profondément – et s'acheminent vers l'impersonnel, l'émerveillement et l'innocence sans fléchir devant l'adversité, les déconvenues, les remises en question et la souffrance, sont nos frères d'âme... nos semblables face à Dieu.

 

 

Dieu, la connaissance, la vérité, l'Absolu et la sagesse ne se trouvent dans quelques traités de métaphysique ou dans quelques essais – ou témoignages – religieux. Ni même dans quelques recueils de poésie. Ils sont au cœur même de la vie. Au cœur même du monde. Au cœur de l'esprit. Au cœur du cœur et du regard. Et pour les découvrir, il n'y a d'autres façons que de s'en approcher soi-même...

 

*

 

A la guerre sans cesse remisée, la stupeur naîtra de l'apocalypse. L'éclatement de tous les fruits de la terre. Comme une grêle meurtrière sur les âmes insecourables. Et de cette pluie jaillira la paix. Le grand silence du monde.

 

 

Terre sans parole. Terre sans éclat. Misère souterraine du manque qui surnage à travers les rêves. Et toutes les emprises. Les têtes s'enracinent aux parois de verre. Agonisent dans la putréfaction de leur source. Et le cœur attend, tristement, qu'on le délivre de sa détention.

 

 

Avec l'hiver, la glace répand sa force. Offre au pas – et à la terre – sa transparence. Mais de la dureté, les hommes ne se relèveront pas. La tendresse des bourgeons sonnera la cloche. L'asphyxie de la défaite. Et dans leur lit de mousse, les cœurs devront patienter jusqu'aux saisons prochaines.

 

 

De l'autre côté du jour, j'ai vu frémir la flamme des chandelles éteintes. Des chandeliers renversés. La misère amorphe des hommes sommeillants. Accoudés à la terrasse des heures. Silhouettes somnambuliques au teint d'albâtre s'approchant à pas timides de la mort. Et sur mon cœur fondit la vérité brunâtre des ténèbres. Et il demeura inconsolable.

 

 

A la grande infirmité des jours, nulle béquille pour le monde hormis la grande illusion dévastatrice. L'horreur meurtrière que le sang n'effraie pas. Et au plus proche comme au plus lointain, les longues traces rouges qui abreuvent la terre. Et la joie des mains ensanglantées qui applaudissent à la volée.

Comment habiter cette terre désastreuse ? Avec ses mensonges en cascade. Les ruses retorses des infirmes et des scélérats. Les chagrins recouverts par le clinquant des anneaux et la blancheur des sourires. L'indigence des statuts. L'aridité des paroles et des épaules. Partout la tristesse comme un lac glacé un soir d'hiver venteux et floconneux qui empile les congères comme des barrières infranchissables encerclant la solitude – la grande solitude – du monde. Et la voix des hommes qui appelle comme un cri dans le silence d'un crépuscule interminable.

 

 

Dans le désert de la parole, l'âme se réfugie. A l'abri des éclats et du bruit. Désemparée par les cris du monde, la voilà affaiblie. Seule, elle s'en va dans le silence sauvage des vallées sans visage.

 

 

Un visage. Mille visages. Une silhouette. Mille silhouettes. Une armée d'ombres aux aguets. Et l'aurore menacée d'une présence jamais née qui ne pourra encore éclore. Et traverser le monde.

 

 

Tic tac douillet où les cœurs se réfugient. Asile précaire d'un instant. Protégés de l'espace occupé par les vents. De la houle tapageuse, de la furie sans intervalle des appels inaudibles des sommets. Et des pleurs des enfants.

 

 

De l'espace est née la matière que des mains hasardeuses ont façonnée en souffle. Avant que les haleines fétides envahissent la terre. Avant que les corps ne déferlent sur la plaine. Avant que les édifices recouvrent les vallées – et ne dissimulent aux visages la splendeur des montagnes. Avant que les pavés – et le bitume – assassinent les grandes étendues d'herbe. Et les arbres. Puis, les yeux se sont affrontés. Les dents et les bras se sont entre-tués. Des murs ont été bâtis entre deux caresses par des mains féroces. Le mensonge et la ruse ont été élus roi et reine des cités. Les corps ont pullulé. Dieu a été invité avec maladresse. Et avec bêtise. Puis on l'a tué. D'autres royaumes – et d'autres souverains – se sont établis. Des empires ont été bâtis. A la hâte. Toujours à la hâte. Et le monde a continué de brûler. Et les cœurs – et les corps – de saigner. Et à présent, l'espace et le silence ont perdu leur innocence. Les places encerclées par les armes – et envahies par les jeux – ont été abandonnées aux gladiateurs. Aux masques loufoques. Et aux costumes meurtriers. Et l'esprit qui n'a jamais pu naître en ces lieux agonise à présent sous les bruits. Et l'agitation perfide des mains. En attente peut-être du grand nettoyage du monde...

 

*

 

Nul visage et nulle circonstance ne sont nécessaires pour ressentir – et vivre – la profondeur et l'intensité. Inutile de les chercher au dehors. En dehors de soi. Cette consistance légère habite nos tréfonds. Il convient simplement d'être attentif à demeurer en contact avec elle en veillant – si possible – à la quiétude et à la virginité du cœur et du regard. Ainsi le lien – et la jonction – seront maintenus et facilités...

 

*

 

A la guerre imparable des hommes, aux crevasses du monde, ne prêtons les flancs. Droits dans le regard. Le cœur debout. Sans aile ni origine. Sans survol ni panier d'amassement. Sans fuite ni échappatoire. Et sans rechange.

L'innocence claire et brute. Et l'âme intense et sans frémissement à l'écoute des vibrations de la terre. Et des appels incessants du ciel. Une vie franche et loyale. Transparente. Des pas honnêtes et précis, libérés des hasards. Un regard d'airain sans fêlure ouvert aux vastes horizons.

 

 

Dans la nuit si particulière des hommes, une voix silencieuse apparaît. Une parole sage que leur cœur dédaigne. Une brisure dans leurs certitudes. Un sombre éclat sur le rouge de l'asphalte. Et dans le gris des jours. Une promesse brisée. Un espoir anéanti auquel l'âme se refuse. Terrée dans son cachot hermétique. Dans sa cellule de barreaux de verre. Et pourtant, le ciel est si proche...

 

 

Âmes assoupies. Corps avachis. Et cœurs en lambeaux. Quel triste spectacle offert par les hommes... Et un regard sans doute les délivrerait. Ou peut-être les anéantirait... Voix timide dans leur longue nuit. Ecrasée par la peur. Effrayée des stratagèmes pour la faire taire, elle qui promet le silence...

 

 

La ronde épouvantable – la ronde merveilleuse – des corps et des paroles. Des cœurs lâches qui s'isolent et se mêlent. Enchevêtrés dans les fils invisibles de la terre. Emmaillotés. Ligotés comme des gigots écarlates et innocents livrés à l'avidité des lèvres. Et à l'appétit des mains ensorceleuses.

 

 

Devant la glace sans tain, un visage invisible qui interroge. Qui s'insinue dans les paroles mensongères. Qui déblaye le parfum funeste dont s'entourent les chimères. Qui brise les élans pour distiller, au goutte à goutte, sa vérité.

Mais les yeux sombres, les corps caverneux et les âmes d'outre-tombe n'ont jamais connu l'aurore. Aussi comment pourraient-ils le voir ? Comment pourraient-ils le croire ?

 

 

La longue marche des ombres vers l'abîme dont les silhouettes transparentes remontent les gouffres pour repeupler la terre. Jouets cycliques. Jouets mécaniques des vents, des pulsions et de la respiration du ciel. Figurines de glaise gesticulantes et acharnées. Vouées à l'extinction sans fin. Soumises aux appétits féroces du monde avalant et recrachant, digérant et déféquant ses créatures enfantées, façonnées à la tenaille, sourdes aux injonctions du silence. Aveugles à la main de l'invisible. Séparées du souffle de Dieu par leurs yeux borgnes et leurs mains cadenassées aux maigres trésors de la terre.

 

 

Ah ! L'inquiétude des masses face à leur vie minuscule – au destin sombre du monde – dont le cœur lumineux n'a encore su s'enflammer...

A qui les troubles pourraient-ils donc susciter l'éclat ?

 

 

Aux vents frondeurs et à l'inhospitalité barbare du monde qui déciment les hommes, offrons notre visage agenouillé. Conservons la foulée modeste. Et le pas habile et souple posé dans le courant des circonstances. Et nous serons épargnés par la furie des tempêtes. Et par la houle impétueuse des saisons.

 

 

Dans le ciel, une lune sans pareille qui guide les hommes vers le désastre. Mais pourquoi donc confondent-ils ainsi la lune, les doigts pointés vers elle et le regard qui en témoigne ?

Ronde incessante sur la sphère étroite et infinie. La tête en l'air. La tête en bas. Et le cœur chaviré par les tangages et les roulis. Le corps las et harassé virevoltant parmi les fleurs et les étoiles.

 

 

Dialogues de soufre et de désirs. Dialogues d'épées et d'aimants. Dialogues de sourires et de chaînes qui s'ébruitent dans le silence. Qui empêchera les mains de se tenir. Et de se blesser. Qui empêchera chaque cœur de s'attacher. De s'accrocher aux ronces de l'autre. Barbelés séduisants dont on reste prisonnier bien longtemps après la clôture de toutes les histoires frémissantes des hommes et du monde.

 

*

 

On écrit peut-être ce que l'on aimerait lire chaque jour. Et que l'on ne trouve que trop rarement dans les bibliothèques du monde. On écrit comme un confident témoin – et scribe – quotidien de notre chemin d'existence et de compréhension. Et comme un ami qui accompagnerait – et guiderait – nos pas. Chacun des pas de notre itinéraire...

 

 

Pourquoi ce si peu de partage dans la parole des hommes – dans leurs bras timides et frileux – et dans leur cœur glacial – si insensibles et indifférents – auxquels s'accrochent pourtant tant de médailles et de revers ?

 

*

 

Dans les joutes implacables du monde, pas une seule once d'or. De la ferraille et du métal façonné par des haches barbares et la soif des ambitions. Exploités par le cœur vacillant – et éteint – qui somnole cahin-caha dans les frasques du jour. Et dans l'interminable nuit de son sommeil.

A l'arrière des guimbardes, des tôles froissées, des rebuts d'antan aux airs de modernité, du superflu sans âme. Et des pelletées du monde ramassé à la hâte qui finissent en mur d'encerclement sans jamais protéger des ennemis du dedans. Du péril qui couve sous tous les amassements. Ah ! Que le cœur est fragile ! Et qu'il est lâche de s'emplir ainsi de tant de néant !

Aucun amant ne l'ignore. L'amour a déserté la place. Les petits soldats emmurés aux tourelles périront dans leur sombre armure et sur leurs remparts inutiles guettant tristement par les meurtrières détruites les ruines de l'âme auxquelles ils se sont adossés...

 

 

Aux délices amers des promesses, les âmes défaites de leur espoir. Accroché aux sandales d'un vent magique qui ébouriffera l'avenir, il reviendra encore. Encore et encore avant de mourir sur d'innocents champs de bataille, les armes à la main. Et avec dans le cœur de la grisaille. Et des paroles apeurées prêtes à pardonner (pourtant) son départ. Son inéluctable départ comme un effacement naturel de la maladive ritournelle des hommes. Espérant encore. Espérant toujours malgré la mort.

Et dans l'infatigable terreur, les songes se terreront. Se cacheront du regard. Et de ses éclats judicieux qui les mettraient à nu. Qui les mettraient à jour. Sans pitié pour ces mastodontes brumeux à la chair de papier. Géants de glace fondant à la chaleur du cœur qui les côtoie. Et dans l'inaltérable terreau de l'espérance, ils retourneront. En attente d'un nouvel élan. D'un nouveau départ que le regard – et le cœur – anéantiront une nouvelle fois. Mille ans pourraient passer, on les retrouverait indemnes et frais. Les pieds enferrés à leur assise après chaque dislocation. Infatigables songes dont nous nous abreuvons. Edifiant – et façonnant – le monde. Et le menant à sa perte dans un mécanisme imparable que nul ne pourrait gripper. Grains de poussière pourtant parmi les étoiles qui jusqu'au firmament des âges feront loi.

 

 

Des gratte-ciels hideux. Des tours de pacotille. La magie frileuse des hommes côtoyant la brume des nuées. S'imaginant fréquenter le ciel de leur luxe tapageur. Espérant le tutoyer et y faire leur place. Ignorant que l'escalier des hauteurs – et le royaume souverain – dissimulent leurs portes souterraines dans les bas-fonds du monde. Là où resplendissent l'innocence et l'humilité.

 

 

De bruit en bruit, de parole en parole, les hommes s'imaginent détruire le silence. Le remplir et l'agrémenter. Mais l'oreille demeure sourde et la bouche muette à ses appels. On les voit mélanger les recettes et perfectionner leurs outils pour se distraire de sa présence irréductible.

Cœurs amoindris et cœurs assoupis que la vie endurcit au lieu d'attendrir. Piètres élèves face à l'exercice naturel, ânonnant leurs leçons élémentaires.

 

*

 

Que les hommes partagent-ils en vérité ? Quelques rires, quelques pleurs. Des repas, du repos. Une couche, un logement. Des loisirs*, l'éducation des enfants. Des soucis, des épreuves et quelques joies. Des instants fugaces de partage, vécus – le plus souvent – sans intimité ni proximité. Sans présence ni sensibilité. Sans profondeur ni intensité. Comme des automates animés par leur mécanique...

Ce que nous partageons avec le plus de force et de profondeur, nous le vivons seuls. En un mot, l'essentiel de la vie : la solitude, la peur, l'angoisse, le désir, les rêves et les espoirs, la frustration, la peine et les désillusions. Et la mort...

* Quel vilain mot...

 

 

Les hommes. Ces passants insouciants. Ces flâneurs indifférents. Impénitents solitaires à la grégarité déconcertante qui traversent le monde et l'existence presque impassibles. Presque insensibles. Emus parfois, il est vrai, par quelques êtres et quelques circonstances, et cédant alors à quelques rictus, à quelques grimaces ou à quelques clignements d'yeux – et allant même jusqu'à céder à quelques larmes – vites oubliés.

Et ces caractéristiques ressemblent à un clin d’œil inconscient à l'indéfectible et profonde solitude de la conscience-présence – totalement neutre et impersonnelle – peu concernée par le monde – mais qui se montre, en revanche, sensible. Extrêmement sensible. Si sensible qu'elle est en mesure de ressentir une Unité parfaite avec chacun des êtres et chacune des choses de ce monde. Avec chacune des formes de l'Existant.

Et l'homme en chemin dont la compréhension et la sensibilité s'aiguisent doit apprendre – et il apprend nécessairement – à faire naître – et à vivre au quotidien – ces deux dimensions de la conscience : l'Amour qui mène à l'Unité avec tous les objets du monde (êtres et choses) et l'intelligence qui mène à la neutralité impersonnelle...

Le regard infini et l'exercice jamais achevé de l'existence. Comme une parfaite et interminable continuité agrémentée de quelques ruptures apparentes. Et de quelques pauses formelles...

 

*

 

Un éclair, un soupir, une ombre belliqueuse et voilà l'âme qui s'affole. Aveugle à la lumière. Comme coupée du ciel. Eclairée par la nuit obscure de la terre. Sursautant à chaque pas. A la merci des rumeurs et des murmures. Cisaillée par les coups. Et les lèvres blanches à force de craintes et de brimades. Attendant que se lève le jour...

 

 

Sur les chemins qui mènent à la cité, les hommes assoupis s'endorment les yeux mi-clos. Le front bas incliné vers le ciel. Les désirs inertes et blêmes. Et les espoirs presque remisés, attendant la mort. Le coin de l’œil vissé pourtant sur l'improbable venue des anges. Imméritée sans doute par l'ordinaire barbare de leurs jours voués au vil labeur du gagne pain, aux tablées des cafés et à la petite ritournelle des chansons chuchotée aux oreilles des femmes. Âmes esseulées assemblées par lâcheté et par paresse. Pour affronter au coude à coude – et dans la fausse chaleur du monde – l'attente interminable du couvercle noir qui leur couvrira les yeux dans la fosse.

 

 

La terre suintante de l'été. Liquéfiant les corps de sa chaleur. Assoupissant les cœurs déjà fragiles. Et le soleil féroce écrasant les têtes chapeautées qui patientent à l'ombre des grands arbres. Dilapidant les élans. Anéantissant les pas infébriles qui s'usent sur l'asphalte sans espoir de voir le ciel tomber sur leurs sandales d'hommes usés. De misérables pêcheurs en vérité aux filets gorgés de proies et de victuailles. Et que les trésors de la terre ont contentés...

Embarqués dans l'averse rafraîchissante du soir, les sourires naissent sur quelques lèvres timides. Mais la moue gagne l'essentiel des visages déjà tristes – et si moroses – surpris d'être encore vivants. Et que le crépuscule ne pourra effacer. Les yeux hagards de toute une vie ne pourront voir la main tendue vers eux. Leur âme ne pourra gagner les contrées de l'inconnu. Elle errera, défaite, sur la plaine sans envergure qui les a enfantés. Elle ne pourra abandonner leur dépouille emmaillotée dans la terre. L'envol viendra plus tard. Et la liberté – la grande liberté – ne pourra s'offrir qu'après l'abandon. A la suite peut-être d'existences sans couleur qui jetteront au fleuve toutes les histoires – et toutes les prétentions – pour mettre à nu l'innocence – la grande innocence – recouverte.

 

 

Jamais les visages ne perdront leur charme. Mais dans les yeux, la transparence dévoilera la mécanique du désir. Et derrière le brasier, les derniers espoirs s'envoleront. Dissipés dans le vaste espace du ciel sage. Révélant sa riche et pleine vacuité dans laquelle brille une lumière ininterrompue que les hommes ont laissée en sommeil.

Terre de jachère aux éclats silencieux. Et à la beauté invisible dont les hommes – et le monde – se privent pour des décharges où croulent les immondices.

 

 

Dans les eaux troubles croupissent les hommes. Que leur cécité aménage en lacs, en lagons, en torrents, en cascades enivrantes pour que leurs pieds puissent fouler l'archipel des moribonds. Et le déguiser en prétentieuse merveille où ils pourront s'adonner aux délices des jeux et de la chair. Et croire en leur éden misérable. Sans connaître – ni s'interroger sur – la ruse de son origine. Hommes si peu curieux du trouble dans lequel ils vivent. Et des chimères qui les entourent.

 

 

Mensonges épars que la vérité rassemble. Et dissipe. Edifices fragiles qu'elle brûle. Et jette à terre. Elans qu'elle consume. Supports qu'elle efface. Pour déblayer l'espace – son socle vide – et le virginiser à jamais...

 

*

 

Les êtres passent. Mais les cages restent. Ainsi est la vie – et va le monde. Et ainsi joue la conscience.

 

*

 

A la marche lente des pas, l'équilibre précaire des bras. Le buste droit. La tête altière et modeste inclinée vers la terre. Mais dans les yeux, le vaste regard des sages. Une tendresse sauvage – une tendresse indomptable – et incorruptible – révélant l'infini du cœur. L'assise légère et ferme offrant à la silhouette une allure de nuage. Le visage vierge. Et les lèvres entrouvertes dans le silence.

 

 

Derrière les murs idolâtres des foules, une arène aux dimensions de cage autour de laquelle les hommes se pressent pour assister aux joutes des lèvres et des corps. A la tuerie codifiée des luttes. Relations ordinaires du monde avec ses apôtres et ses combattants. Et ses armées d'ombres applaudissantes, partisans bestiaux du sang et de sensations. Sociétés pariant sur le règne de la jungle. Brisant l'innocence et la fragilité dans leurs élans de beauté. Interdisant au ciel de s'asseoir parmi la furie des spectateurs assoiffés d'espoir et de défaites où les victorieux du jour seront les victimes de l'acharnement des foules de demain. Monde de poings levés et de poings liés. Terre d'honneur et d'atrocité où s'entassent – et s'encouragent – les hommes pour livrer combat. Monde de bêtes humaines aux visages d'ange avec dans le cœur les fourches diaboliques des instincts.

 

 

Dans le fatras des heures – dans le fatras du monde – dans ce lupanar à ciel ouvert aux airs de marché et de kermesse, les ombres se croisent et s'emmêlent. Se mordent et se caressent sous le regard silencieux des origines. Attendri et désappointé par le merveilleux et sordide spectacle de sa progéniture.

 

 

Le grand sourire qui illumine le visage du monde vient du vent à la commissure des lèvres. Et son teint hâlé du soleil des plaines où il se repose parmi les bruits. Mais dans ses yeux rieurs, les innocents devinent une larme – une larme immense – presque infinie née des horreurs qu'il a enfantées – et qui se retient de couler. Mais le jour où elle inondera les vallées de la terre, l'instant sonnera le glas. Et nous verrons partout la débandade des hommes qui périront, eux aussi, comme les créatures exterminées par leur barbarie. Et le monde soupirera à la fois d'aise et de tristesse. Inconsolable de cette trahison et soulagé de sa virginité nouvelle...

 

 

Il y a un monde d'avant le jour que la nuit a enfanté. Et c'est sa longue robe qui recouvre aujourd'hui la lumière. Et dans ses replis que les yeux des hommes se terrent. L'aube tarde à s'inviter. Elle se lèvera dans les yeux dessillés. Mais en cette heure, le sommeil écrase encore la terre. Les gestes ne sont que des rêves d'envol. Et les ombres somnambuliques n'en finissent de prolonger leur nuit même si l'on voit sur l'horizon quelques âmes aux yeux clairs annoncer les tous premiers frémissements de l'aurore.

 

 

Marche saccadée vers l'innocence. Enjambant les ponts et les débris. Sourde au clairon et aux armées. Aveugle aux sourires. Impassible devant la folie des hommes. Et les dés jetés par le monde. Foulées impatientes de retrouver leur fief. Avides d'herbes et de nuages. Pendues au visage du ciel qu'elles vénèrent.

 

 

Monde de détails où l'Absolu s'immisce. Monde de grisaille où la joie se cache. Monde d'attentes et d'impatience où s'arrête le temps. Monde de folie où la sagesse se terre. Monde de créatures où la présence s'insère. Monde minuscule où l'infini s'invite. Monde de bruits que le silence habite. Monde d'yeux clos que le regard éclaire. Monde humain où le Divin se dérobe. Désert des âmes où Dieu se montre pour offrir au monde – à tous ces mondes – sa lumière.

 

*

 

L'intelligence sensible de l'homme. Si légère – presque imperceptible – au quotidien. Et pourtant si profonde – et si vaste – à l'intérieur. Comme encore inéclose. En devenir sans aucun doute...

Oui ! Quelle merveilleuse et touchante intelligence sensible... Encore si brute. Si immature. Si balbutiante. Comme le frémissement d'une conscience qui s'ignore. Et qui arbore des airs épouvantables lorsqu'elle endosse ses costumes – ses postures et ses coutumes – de barbare...

 

 

La prétention glaciale de l'intelligence dépourvue de sensibilité. Et la chaleur naïve de la sensibilité privée d'intelligence. Il n'y a aucun doute, la sensibilité et l'intelligence constituent les deux centres de la conscience à partir desquels les hommes peuvent y accéder...

 

*

 

Le monde n'est encore qu'un océan de barbarie encerclant un infime îlot d'intelligence qui émerge lentement – très lentement – des eaux noires de l'ignorance.

 

 

Il n'y a qu'une seule fraîcheur dans le ciel – comme dans les yeux humbles : celle de l'innocence.

 

*

 

Les hommes. Des âmes avachies au soleil pendant que l'ombre s'étend pernicieusement au dedans...

 

 

Le corps et l'esprit sont dans un entre-deux permanent. Entre deux instants. Entre le passé et l'avenir. Entre la naissance et la mort. Ainsi sont-ils perçus par le psychisme. Et le regard et le cœur demeurent dans l'instant éternel. Etrangers à toute temporalité.

 

 

On peut raisonner l'esprit, si sensible aux arguments et aux compromis. Mais jamais on ne peut corrompre le cœur dont la loi est la vérité et l'Absolu. Sources intarissables de l'Amour et de l'innocence.

 

 

En ce monde, il y a des êtres, des activités et des existences (l'immense majorité) voués à assembler, à construire et à édifier. Et d'autres (une infime minorité) destinés à ôter, à détacher et à effacer. Les deux participent à l'équilibre général du monde. Les premiers contribuent à son évolution. Et les seconds à l'avènement de la compréhension.

 

*

 

Un tourbillon de vent – né du désir éclatant des chimères – s'étale sur l'horizon. Et de désespoir en désillusion, on le voit rejoindre la jetée des origines. Ramené d'un souffle timide vers la bouche génitrice.

 

 

De cœur perdu en cœur perdu, la solitude empiète sur le monde. Et gagne la chair moribonde qui autrefois s'extasiait. D'île en île, les terres anciennes – et l'archipel des souvenirs – s'effacent. Et au loin, l'aile fragile apparaît. Se rapproche du fil tendu entre les abîmes où nous nous tenons, apeurés et malhabiles.

 

 

Lorsque l'aurore et le crépuscule se rejoindront, l'instant explosera. Et sous la pression des éclats, le cœur anxieux éclatera. Les miettes de sérénité impartagées qui gisent aujourd'hui sur le sol disparaîtront. Démunies et inutiles sous la percée du silence à l'orée des mondes engloutis où surnageront pourtant la paresse des pas. Et les larmes sèches sur les masques que notre visage frileux avait empruntés aux heures fastes et mensongères de l'arrogance.

 

 

Aujourd'hui, la terre est froide. Et le monde dépeuplé. Les survivants ont déserté les lieux. Evanouis peut-être entre les souvenirs. Les mains levées dans la mémoire. Implorant de leurs gestes désespérés le pardon de la solitude et de l'innocence.

 

 

Du silence à l'infini, il n'y a qu'un pas. Un abîme infranchissable qu'une aile pourtant peut combler d'un seul battement. Pour le franchir, la tête modeste doit se faire humble. Les yeux clos doivent s'éveiller à la pendaison de l'âme. Au cœur effrité. Rongé par l'absence. Au corps malmené par les eaux noires du monde. Alors émergera un sourire qui invitera l'aile à s'ouvrir. Et à rejoindre le territoire espéré du vivant moribond de l'âme.

Dans le déni du mensonge et de l'omission, la fronde de la terreur et de l'impuissance. La tragédie maquillée en réjouissance. Avec encore quelques paillettes dorées sur la blancheur des sourires bien en peine de dissimuler la noirceur du gouffre où l'on s'est jeté soi-même.

 

 

Vie d'infinie lumière où résonnent encore les chevauchées d'autrefois dans le pays des songes auxquels nous avons crû. Et qui s'éloignent peu à peu. Et avec eux, l’orgueil des pas. La mascarade – la grande mascarade – des costumes d'apparat. Et le soufre sur nos lèvres. Le venin sous les ongles et dans la parole jetée à chaque griffure et à chaque morsure offertes à la ronde. A ce monde que nous tenions pour sans pitié – et dans notre main abusive – pour le ligoter à notre mensongère liberté.

 

 

La main sur le visage des morts. Et un doigt sur la bouche pour les faire taire. On se couvre les oreilles pour effacer leurs paroles qui assaillent les souvenirs. Et les yeux cerclés de noir encore avides d'images aspirées dans le grand tourbillon du temps. Qui tournent. Et qui tournent. Et que la main ne peut arrêter. Finissant dans l'abîme où tous les morts sont enterrés.

 

*

 

Les principes agissants du corps et de l'esprit. Et les souffles actifs du cœur, de la vie et du monde. L'infatigable – et indestructible – mécanisme de la marche. De la ronde incessante que rien ne saurait interrompre ni réprimer. Unique et éternelle puissance à l’œuvre dans l'univers puisant sa force, ses mouvements et ses cycles dans son origine. Et ses inépuisables tréfonds. Manœuvres récurrentes et évolutives pilotées par la main discrète – la main invisible et incontournable – de la conscience, porteuse de lumière. Offrant, au fil des pas, à ce monstrueux agglomérat d'énergies entremêlées une foulée lente et progressive, éclairée par une forme d'intelligence et d'Amour de plus en plus tangible...

 

*

 

Sur le sol émietté des songes et des rumeurs, les murmures inaudibles du silence, présents aux prémices de l'aurore. Amertume et rancœurs gelées. Anéanties. Effacées par le cœur aimant. Encerclées par la fente béante qui les a englouties. Et sur l'horizon, quelques fumerolles. Dans le brasier éteint, les ruines d'autrefois qui furent naguère de prétentieux édifices, d'imposants monuments à la gloire de notre nom effacés, eux aussi, par les souffles du ciel et les vents dévastateurs de la terre. Et sur ces débris, une fleur pousse sur le sable que nous avions pris pour de l'or. Pour les joyaux souverains. Et de ce trésor funeste balayé par l'immensité pourra naître le silence. Le berceau de l'innocence. Et sur ce sable nouveau s'effaceront l'horreur édifiée par les hommes, leurs querelles de chiffonniers et leurs paroles éphémères.

L'océan reprendra alors ses droits sur la grève. Sur les côtes et les ports populeux où le macabre, les peines et les signes de l'indigente richesse continueront d'affluer. Eux aussi seront balayés à chaque instant par les marées qui bercent le cœur. Et ces terres défigurées – ces terres boursouflées – par la bêtise et la crasse seront nettoyées par les vagues immenses de l'Amour. Et le silence amoindri – le silence amputé de sa plénitude – resplendira sans ombre. Et sans tache. Victorieux de toutes les offenses et de tous les massacres. Indemne de toutes les défaites que les hommes ont cru lui infliger pour l'embellir ou l'atteindre.

Et dans le silence du soir, nos bras débarrassés de leurs armes accéderont à son socle. Et nous poserons notre séant par dessus les abîmes au milieu des vents qui continueront d'assoiffer les plaines où naissent et s'enterrent les hommes. Et de nos jours de sommeil – et de nos nuits agitées par les songes, le monde pourra enfin guérir. Et retrouver la liberté que nous lui avions dérobée. Le silence alors s'installera en tous lieux où l'écoute deviendra souveraine. Eclairant l'obscurité immature des songes qui continueront de prolonger la longue nuit du monde – et la longue nuit des hommes.

Habitant ainsi le silence dans la parfaite plénitude de l'être, sensible au monde qui n'en finira jamais de renaître...

 

13 décembre 2017

Carnet n°96 La lumière, l'infini, le silence et l'éternité

Journal / 2017 / L'intégration à la présence

Les battements d'ailes du jour fragile. Aussi vulnérable et éphémère que la rosée et le papillon...

Terre d'étreintes et de cicatrices où chaque caresse (reçue et donnée) – et chaque blessure (endurée et infligée) – éveille l'âme. Terre de marche où chaque foulée rapproche de la joie. Et du haut pays inconnu et infréquenté...

La lumière, l'infini, le silence et l'éternité ne se trouvent au bout des pas. Ni dans le ciel. Ni derrière l'horizon. Mais dans le regard uni à la foulée présente... Et seuls le cœur innocent et le regard vierge peuvent faire accéder à cette indicible présence...

 

 

Terre d'étreintes et de cicatrices où chaque caresse (reçue et donnée) – et chaque blessure (endurée et infligée) – éveille l'âme. Terre de marche où chaque foulée rapproche de la joie. Et du haut pays inconnu et infréquenté...

 

 

L'innocence sera toujours le pas décisif. Et à jamais recommencé pour accéder au territoire. A la vaste étendue où l'infini et le silence, l'éternité et la joie perdent leur caractère de promesse pour embrasser à pleine bouche la réalité des lèvres – et du cœur – débarrassés de leur crasse. Et épouser chacune des foulées...

 

 

Les instincts de la terre – et la violence du monde – inhibent l'innocence. Retardent son émergence et son règne. Elle seule pourtant saurait empêcher de s'y prêter – et de s'y soumettre. Et seules, bien sûr, les âmes innocentes ont la sagesse de s'extirper du cercle vicieux et infernal de la haine et de la vengeance – contribuant ainsi à leur enrayement...

 

 

La misère, le dérisoire et le pathétique de toute chose. De tout geste et de toute existence. Et dans le même temps, leur incroyable puissance, leur potentiel fabuleux et leur dimension extraordinaire et merveilleuse. Comme si l'Existant portait simultanément en lui toutes ces caractéristiques. Aussi est-il bien naturel que l'esprit – les êtres et les hommes – oscillent sans cesse entre le rire et les larmes. Entre la joie et la tristesse. Entre la résignation et l'espoir...

 

 

Dans le silence des jours, le soleil de l'aube impose son rayonnement. Illumine le cœur. Caresse l'âme et le monde. Accueille tous leurs élans et leurs tremblements. Veille, majestueux – et magistral – sur sa fabuleuse création...

 

 

Consentir à l'erreur apparente, c'est s'ouvrir à l'innocence. L'accueillir – et l'effacer –, c'est se faire l'égal des Dieux...

 

 

L'innocence jamais ne blesse, n'entaille ni n'entame. Elle laisse les lames et la peau se livrer à leurs jeux. Soigne les coups et les bosses. Panse les plaies si nécessaire. Ecoute – et allège – les regrets et les plaintes. Et invite surtout – et toujours – les joueurs à la rejoindre...

 

 

[Modeste hommage à Santoka]

Sous le chapeau de paille, la solitude et les instincts se bousculent. Les plaintes* et les griefs. Toutes les joies et les peines du jour. L'expérience pure de l'homme et du Divin. Et, à petits pas, la marche continue...

* Même si Santoka avait élevé au rang de principe de ne jamais se plaindre...

 

 

Rien ne saurait atteindre la flamme de l'innocence. Et nul ne saurait l'éteindre ou l'embraser. Egale et discrète en toutes circonstances. Et fidèle, toujours, à son essence – et à sa double besogne : l'effacement et la virginité.

 

 

Dans la parole, un feu flamboyant. Comme le reflet de la lumière dans le silence.

 

 

Ombres inertes. Ombres couchées. Et ombres au souffle court. Comme égarées dans la nuit. Et le soleil brut – et vierge – qui patiente dans le halo sombre de l'obscurité. Prêt à embraser les ténèbres lorsque le cœur saura (enfin) se faire l'âtre du jour...

 

 

Toutes ces âmes qui parcourent la vie et le monde en tout sens cherchant partout ce qu'elles portent. Et que les circonstances leur dévoilent peu à peu...

 

 

Le ciel gris et opaque – vaguement lumineux – guide les pas furieux vers des horizons moins sombres. Mais que l'ailleurs ne pourra jamais contenter... Pourquoi donc les hommes peinent-ils tant à s'ouvrir aux circonstances présentes et aux mille visages sous leurs yeux ? Pourquoi sont-ils si hermétiques – et si peu disposés à rejoindre la lumière du regard qu'ils abritent – et qui les habite... ? Où croient-ils aller – et que pensent-ils trouver – en courant ainsi les yeux clos ? Ont-ils seulement conscience du fugace et de l'extrême fragilité de la vie ? Je crains que non. S'ils le savaient, leur foulée se ferait plus légère et respectueuse. Et leur route plus sensée et silencieuse...

 

 

Et si, en réalité, nous n'effleurions que le ciel... L'âme et les gestes à son orée. Le cœur encore si noir que nous ne pourrions l'arracher à la terre...

 

 

Une coulée d'encre sur l'innocence de la page. Comme une infime griffure sur l'infini. Un léger tressaillement dans le silence.

Et si, pourtant, nous avions raison de continuer à écrire. De prolonger le souffle de la terre. Et son élan désespéré vers le ciel. Pour qu'il devienne plus familier dans le cœur des hommes. Et qu'il puisse se déverser davantage – quelques gouttes – quelques onces supplémentaires – dans leurs gestes et leurs pas – et dans leur existence si misérable et indigente. Dieu n'a-t-il pas pour eux cet incroyable – et impossible – dessein ? Et n'est-ce pas le destin qu'il nous a choisi pour l'aider dans sa tâche – animer notre souffle menu pour qu'il se mêle à tous les vents et à toutes les haleines du monde et rendre ainsi nos élans plus dignes de lui... ?

 

 

L'âme transpercée par les circonstances du jour. Et traversée par l'écho infini des émotions. Aire d'accueil et de résonance de tous les élans – et de toutes les vibrations – de la vie et du monde. Vivre ainsi, n'est-ce pas toucher au plus haut du merveilleux – et au plus aigu de l'inconfort ? N'est-ce pas accéder au plus pur de la vie ? N'est-ce pas être pleinement homme, conscience assujettie aux affres de la terre – et libre (pourtant) de ses tourments ?

 

 

La vie – et le monde – à travers leurs circonstances – pétrissent l'esprit et le corps – et traversent le cœur afin d'offrir à l'âme l'innocence nécessaire – et qu'elle réclame – pour accéder à son territoire – le fief inviolable du silence et de l'infini qu'elle seule peut – et sait – pénétrer...

 

 

Une existence entière de solitude sans parvenir (pourtant) à en découvrir le cœur... Ainsi vivent les hommes. Toujours au bord d'eux-mêmes... Essayant toujours – et désespérément – de combler l'abîme avec quelques yeux et un peu d'attention. Ignorant encore que seul le regard qui les côtoie – et qu'ils effleurent – à chaque instant saura pleinement les contenter...

 

 

L'obscur et les ombres sans cesse traversent l'innocence et la lumière. Le regard peut demeurer clair et vierge. Mais le monde pourra-t-il jamais transformer – et éclaircir – la part sombre de sa nature et la noirceur de ses élans ?

 

 

Le sourire léger et frivole peut égayer l'instant. Et même quelques heures. Comme un soleil d'hiver un peu pâle adoucit pour un moment la froideur saisonnale. Mais seul le sourire profond et consistant de l'âme réchauffe – peut réchauffer – durablement – et en profondeur – le cœur, le cœur mélancolique et la terne grisaille des jours.

 

 

Tout s'efface dans l'innocence : le passé, les événements, les circonstances, les idées, les émotions, les visages... Tout s'efface – et disparaît – pour que ne reste que la joie sereine de l'accueil...

 

 

Et si, un jour, les mots devenaient muets, qu'adviendrait-il ? La parole serait-elle silencieuse ? Non, je crois qu'il est impossible de se taire... Le cœur, à travers les lèvres et le petit crayon qui danse sur la page, ne pourra jamais renoncer à la célébration du silence. A ses petits cercles d'innocence dans l'infini.

Ainsi est la vie. Infiniment joueuse, célébrante et joyeuse. Et jamais ses traits infimes – et ses minuscules pas de danse – ne s'éteindront. Comme s'ils étaient, sans cesse, portés à la gloire – et à l'invitation – de l'instant... que le regard, aussitôt, efface pour que dure éternellement la ronde...

 

 

La parole poétique est comme une flèche d'or légère... légère – à peine visible – posée sur l'arc de l'âme. Et que le silence décoche pour atteindre sa cible : transpercer le cœur de l'homme afin qu'il éclate en bouquet d'innocence dans l'infini... et retombe en pétales d'Amour sur le monde...

 

 

La lumière, l'infini, le silence et l'éternité – ce que les hommes appellent Dieu – n'attendent qu'une seule chose : se retrouver dans – et malgré – l'obscurité, la finitude, le bruit et l’éphémère du monde. Que leurs canaux distributeurs – les êtres de ce monde – sachent rejoindre leur origine. L'initiateur de toutes les danses obscures, bruyantes et fugaces en son sein...

 

 

Le fleuve sans fin de l'écriture alimenté, sans cesse, par le ciel, les nuages, la rosée et tous les minuscules ruisselets de la terre...

 

 

Ce sont les vents qui se chargent du destin de notre parole... Et eux seuls...

Un auteur – un poète – un penseur – doit toujours laisser les vents balayer sa parole. Les laisser décider de son destin. Les laisser maîtres de la faire fleurir dans le cœur des hommes ou de l'abandonner dans le froid glacial des plaines désertes et des fossés.

Ces notes – toutes ces notes écrites depuis des d'années – se plieront à leurs exigences et à leur volonté. Nous n'intercéderons – ni n'interviendrons jamais en leur faveur... Les vents ont toujours été – et seront toujours – notre seul et unique éditeur. Et tous nos fragments sont entre leurs mains...

 

 

Le lent – et douloureux – travail du désencombrement de la vie sur notre cœur pour l'initier aux délices du dénuement. Et à la joie de l'innocence. Afin qu'il découvre – retrouve – goûte et vive (enfin) – sa nature silencieuse et infinie – et son caractère profondément unitaire...

 

 

Es-tu encore gêné, au cours de tes brèves incursions dans le monde, par les yeux – tous ces yeux – naïfs et fermés ? Martèles-tu encore de tes poings si vifs l'épaisseur si dense des volets ? Ou passes-tu en souriant devant les fenêtres closes qui, un jour – n'en doutons pas – finiront par s'ouvrir ?

Es-tu encore pressé – avide et soucieux d'accomplir et d'achever les tâches auxquelles tu te livres ? Tes pas sont-ils encore portés par une irrépressible fébrilité ? Ou ton allure a-t-elle trouvé la quiétude et la sérénité ?

Tes gestes et ta foulée se font-ils par nécessité et pour la seule joie d'être réalisés ? S'effectuent-ils sans dessein ni attente ? Es-tu simplement attentif aux circonstances et aux ressentis présents ? Ou es-tu encore porté – préoccupé et absorbé – par l'après ?

Es-tu encore emporté par la vitesse ? Ou la lenteur s'est-elle imposée dans l'immobilité du regard joyeux et serein ? Sais-tu rester indifférent et impassible face l'inertie et au piétinement des heures ? Ou ronges-tu encore ton frein pour progresser (coûte que coûte) dans ta marche vaine et stupide en lutant de toutes tes forces contre la lourdeur, la résistance et le sens des pas à seule fin de te voir avancer ?

 

 

La parole naît de l'infini. Et dans l'infini, elle meurt – et s'efface. Mais ce sont les chemins qui l'initient – et la font émerger. Et l'innocence du cœur qui la révèle... Comme si l'infini n'en finissait jamais de se parler... Et nous, nous ne sommes que les dépositaires et les témoins – les multiples dépositaires et témoins – de cet étrange et mystérieux soliloque...

 

 

La lumière, l'infini, le silence et l'éternité. Espace premier. Aire originelle de tout phénomène, de toute forme et de tout mouvement. Et aire d'effacement et d'extinction où tous viennent s'éteindre.

Présence lumineuse, infinie, silencieuse et éternelle... Et toujours, bien sûr, à portée de regard...

 

 

Le ciel est notre essence. Et la terre notre nature.

Notre essence est l'immuable lumineux, infini, silencieux et éternel. Et notre nature est énergie, diversité et interactions – cycles, mouvements et transformations...

Et il nous appartient de vivre la terre et le ciel de façon unifiée. Ou, plus exactement, de vivre dans l'unité de notre essence et de notre nature...

 

 

L’impossibilité est impossible pour l'homme sage. Non qu'il soit doté de pouvoirs magiques ou qu'il soit un surhomme en mesure de réaliser quelques incroyables prouesses (encore que... certains peut-être en sont capables...). Mais parce que l'homme sage agit toujours sans volonté, simplement guidé par l'exigence des circonstances présentes. Rien donc lui est impossible puisque ces gestes ne sont animés, à chaque instant, que par ce qui est dans l'instant...

L'impossibilité ne peut exister – et advenir – que chez les ambitieux, animés par leurs rêves et leurs désirs – arrivés au faîte de leurs capacités et de leurs ruses… à bout de souffle peut-être... et dont l'essentiel des prétentions restera impossible à satisfaire... Mais qui essaieront pourtant, coûte que coûte, d'abattre ou de franchir les obstacles pour transformer leurs aspirations en réalité – ou qui resteront, pendant quelques instants, les yeux tristes et les bras ballants devant le grand mur de l'impossibilité avant de se résigner – et de se rabattre sur un possible plus envisageable – un impossible à leur portée...

 

 

La lumière, l'infini, le silence et l'éternité ne se trouvent au bout des pas. Ni dans le ciel. Ni derrière l'horizon. Mais dans le regard uni à la foulée présente... Et seuls le cœur innocent et le regard vierge peuvent faire accéder à cette indicible présence...

 

 

[Poncif universel]

Nul ne peut tout faire. Chacun fait son possible... Et mine de rien – et au delà des forces créatrices et destructrices que chacun porte et qui se manifestent dans tous ses actes, lorsque l'on additionne – et met bout à bout – tous ces gestes, l’œuvre du monde se construit...

 

 

Ce que ces notes révèlent ? Que je ne suis ni vraiment poète, ni vraiment philosophe (ou penseur). Mais un cœur – une âme – sensible – en cours de désopacification – qui témoigne modestement de son expérience du monde et de l’existence humaine.

 

 

Ce matin, les grands corbeaux noirs volent, enthousiastes dans le vent glacé de l'hiver. Je les regarde, émerveillé – et me demande combien d'entre nous auraient l'instinct – et le courage – de s'élancer ainsi nus, humbles et majestueux dans le ciel – et de parcourir, l'âme si vive et joyeuse, les grandes étendues froides du monde ?

 

 

Vivre au rythme des jours et des saisons. Uni aux cycles éternels et naturels du monde...

 

 

Le givre a recouvert les collines et les arbres – et offre une beauté féerique aux paysages. Mais plonge aussi les bêtes – animaux des prés et des bois – dans un inconfort glacé. Et malgré le charme incontestable de ce spectacle hivernal, mon âme est plus sensible au dénuement des êtres face à l'hostilité saisonnale qu'à la splendide blancheur de la terre et à l'émerveillement légitime – mais toujours un peu mièvre – qu'elle suscite, en général, chez les hommes...

 

 

La brume incontestable dans le regard des hommes. Mais leur cœur parfois rayonnant qui resplendit, presque avec innocence, dans leurs yeux rieurs – et sur leurs lèvres souriantes...

 

 

Le pire des exils est, sans doute, celui du cœur. Mais tout exil n'est pourtant qu'un éloignement provisoire. L'éloignement est toujours passager – même s'il peut être durable... L'être finit toujours par rejoindre l'origine. Le lieu qui l'a enfanté. Son éternelle demeure...

En vérité, l'éloignement n'est qu'un jeu. Jamais on ne peut réellement se quitter. Jamais on ne peut réellement s'échapper ni s'extraire de soi-même... Quel que soit notre état – et l'endroit où nous habitons –, nous nous appartenons – et nous sommes nous-mêmes. Nous serons toujours nous-mêmes. A jamais...

L'exil – l'éloignement – ne sont qu'une distraction. Une sorte de pirouette de l'être. Comme l'ignorance, l'obscurité, l'étroitesse, le limité, la finitude, l'agitation, le bruit et l'éphémère ne sont qu'un déguisement de la lumière, de l'infini, du silence et de l'éternité...

 

 

La lumière, l'infini, le silence et l'éternité sont l'espace immuable. L'être-présence est la capacité à habiter cet espace – et à le rendre vivant. Pleinement vivant à travers l'Amour. Et l'on n'accède – ne peut accéder – à cet espace – l'habiter et le rendre vivant (pleinement vivant) – qu'avec un cœur, une âme et un regard totalement vierges et innocents.

Tout travail spirituel vise à nous désencombrer pour accéder à cette virginité et à cette innocence. A nous familiariser avec elles, puis à les vivre à chaque instant. Le reste – la lumière, l'infini, le silence et l'éternité – arrivent alors naturellement. Et peuvent se déployer en nous sans restriction...

 

 

Une présence attentive et disponible. Tendre et chaleureuse...

 

 

Après avoir balayé les communes ambitions, après avoir été obsédé par la grande aspiration des hommes ; la vérité, et après avoir franchi, une à une, les étapes de la connaissance (de soi) qui mène – et ouvre – à l'Amour et amène à fréquenter – ou à côtoyer parfois seulement... – la lumière, l'infini, le silence et l'éternité, l'esprit de l'homme sage, libre de tout désir et débarrassé de toute volonté, ne vit plus désormais que l'instant. Il vit chaque instant comme il arrive. Rien de plus. Et rien de moins. Voilà, si l'on peut dire, à quoi se résume – et se cantonne – pour lui l'existence...

La vie de l'homme sage est toujours simple, humble et fonctionnelle quels que soient son caractère et la nature de son personnage...

 

 

L'innocence sera toujours le meilleur garde-fou contre la démesure et la déraison...

 

 

[Souvenir]

Les questions de l'homme, brûlantes, sur sa peau. Que les vents embraseront à l'orée du chemin avant la rude ascension des épreuves... Ah ! Que la lumière semble lointaine à l'homme qui marche...

 

 

[Souvenir – suite]

Le souvenir n'est qu'une visite – une infime incursion – du passé dans l'esprit. Un détour inutile dans l'heure présente. Aussi à quoi bon se remémorer sinon pour se distraire, échapper aux circonstances du jour et essayer de déterrer une joie – ou une tristesse – pour égayer l'instant ou raviver une blessure qui – l'avons-nous oublié ? – vit déjà, si elle n'a pas été pleinement accueillie, dans toutes nos foulées présentes...

L'homme sage ne se souvient pas. Son passé est mort. Mort et enterré. Son esprit est un palimpseste qui sans cesse accueille – et efface. Disponible – et disposé toujours à recevoir ce qui se présente...

 

 

Les battements d'ailes du jour fragile. Aussi vulnérable et éphémère que la rosée et le papillon...

 

 

Qui peut douter – un seul instant – que l'innocence sortira victorieuse de tous les combats ? Et qui sait que la puissance du monde deviendra alors salutaire ?

 

 

A la fin des siècles, l'aube se lèvera enfin... Et avec elle, la lumière que nous attendons depuis des millénaires. Ne sommes-nous pas nés pour voir le jour ?

 

 

La main si simple. Ouverte à ce qui passe... aux grondements sourds du cœur encore mal dégrossi, aux restants de plaintes, à l'écho lointain des désirs anciens comme aux joies du jour libéré de ses chaînes, à la virginité de l'âme qui danse avec les heures et à la beauté intense de l'instant...

 

 

Lorsque le ciel descend, la terre devient transparente comme si l'infini la recouvrait... La terre devient silencieuse sur les tombes et les vivants. Et l'instant nous foudroie comme si nous étions éternels... Les anges pourraient bien passer devant nos yeux clairs, Dieu et les hommes pourraient bien nous appeler du fond de leur joie ou de leurs tourments, nous les regarderions – et leur tendrions toujours la main pour qu'ils nous rejoignent...

 

 

La lumière ? Et après ? L'infini ? Et après ? Le silence ? Et après ? L'éternité ? Et après ? Le monde et le regard enfin rassemblés. Présents. Infiniment présents. Quelle incroyable – et mystérieuse – expérience...

 

 

La saveur indicible du simple. Sa consistance et sa légèreté. Les cris et les coups ont beau encore régner partout en maîtres sur le monde, quel visage le regard ne pourrait-il recevoir ?

Être présence. Être bouche aimante – et main secourable malgré l'indifférence et l'adversité du monde...

 

 

Le cœur – et le geste – de l'homme se font paresseux dans la nuit. Ils s'enfoncent dans ses profondeurs. Et seront bientôt pleinement encerclés par le froid et les vents de la solitude. Que pourrait bien faire l'homme sage pour leur venir en aide ? Rien. Il sait que cet encerclement est une bénédiction. La seule route possible vers l'Amour...

 

 

La séparation morcelle le cœur. L'Unité toujours passe par l'émiettement. Cherchant derrière l'effritement et la poussière le puits insondable – et invisible – où tout s'abandonne. Et lorsque les derniers fragments – les ultimes morceaux – se détachent, il apparaît alors resplendissant. Puits de lumière et d'infini, silencieux et éternel, qui offre son eau joyeuse : l'Amour sans condition.

Et l'homme sage sait s'abreuver à ce puits. Il en est même l'un des seaux – un infime baquet ou une louche dérisoire parfois... – dont il verse autour de lui le précieux liquide au cours de sa marche infatigable sur les chemins du monde...

 

 

L’œil commun – l’œil clos et l’œil de l'horizon – ont besoin de lumière. La lumière de l'après et de l'ailleurs. La lumière de l'au-delà. La lumière de l'espoir. Et cette lumière doit être tangible dans leurs pas – et à portée de regard – pour offrir à leurs foulées l'élan nécessaire et la destination sinon ils sombreraient dans la nuit profonde – les abysses mélancoliques –, se recroquevilleraient et finiraient, tôt ou tard, par dépérir. Cet espoir – palpable – de lumière est leur bouée. Leur seule bouée. Et l'unique étoile dans l'obscur de leur cécité...

L’œil sage – l’œil ouvert et dessillé – lui, n'a nul besoin de lumière. Et qu'importe son inclination (naturelle) pour l'ombre ou la clarté... il peut traverser – et même vivre – dans les ténèbres comme dans le rayonnement du plein soleil, sa foulée sera toujours sereine et joyeuse – éclairée par sa propre lumière...

 

 

Les bagages dont aiment se charger les hommes... S'ils savaient les merveilles qui les attendent une fois libres de ces encombrements, ils s'en débarrasseraient sur le champ...

Ah ! Que la foulée est lente, lourde et laborieuse aux premiers pas du voyage...

 

 

Quel homme sait que Dieu est là à chaque instant – si près de son visage – à l'orée des yeux – à peine dissimulé derrière les gestes pesants et la parole plaintive... ?

 

 

Tant d'hommes parcourent l'horizon – s'enfoncent dans le lointain – alors que le seul horizon qui vaille – et auquel mènent tous les autres – se trouve derrière les yeux...

 

 

La parole poétique ne vénère rien. Elle évoque simplement le merveilleux du monde et le silence...

 

 

Lorsque le langage devient inhumain, la parole ne peut être comprise. Et le silence s'impose alors comme l'unique témoin. Et l'unique interlocuteur. Comme si le silence devenait notre seul partenaire. Ou, plus exactement, comme s'il se faisait infime partie de lui-même s'entretenant avec le plus vaste qu'il est...

Cette communication est merveilleusement belle – et émouvante – et tragiquement solitaire comme si, en définitive, nous pouvions nous passer du visage des hommes. De leurs yeux et de leurs oreilles insensés – inaptes encore à comprendre...

 

 

Dieu – la lumière, l'infini, le silence et l'éternité – peuvent se passer du monde qui est à la fois leur création, leur jouet et leur instrument – et dont ils usent à diverses fins : comme objet récréatif, comme objet de célébration et comme objet d'exploration et de découverte afin de trouver le chemin de leurs propres retrouvailles...

 

 

Le vent sur la neige pour qu'éclosent tous les matins vierges de la terre. Et, au loin, sur une branche, un oiseau qui s'envole, laissant tomber quelques éclats de givre sur le sol gelé. Et l'empreinte encore fraîche de son vol dans le ciel...

 

 

De quoi rêves-tu, homme, dans ton lit de poussière ?

Es-tu encore fasciné par les étoiles qui brillent dans ta nuit ?

Que seras-tu – et que feras-tu – à ton réveil ? Le sais-tu ?

 

Pourras-tu encore ignorer la fragilité – et le dérisoire – de tes pas dans la neige ?

N'as-tu encore compris le fugace de la vie – empreinte légère sur les eaux noires de la terre ?

Te faudra-t-il encore ânonner ta leçon pendant des siècles ?

Ne crois-tu pas, homme, qu'il est temps d'ouvrir les yeux ?

 

 

La couleur brune du ciel dans ton regard

Comme un puits où tu aimes à te perdre

Colores-tu vraiment la terre de ton cœur sombre ?

Et si la nuit n'était qu'un reflet ?

Y as-tu songé, homme ?

 

La couleur toujours est provisoire sur la transparence.

Et la lumière jamais ne se teinte.

 

Quelques taches – à peine visibles – sur l'infini

Quelques ondes dans le silence

Et quelques cercles dans l'éternité.

 

Est-ce donc là ta seule ambition, homme ?

 

 

Sur le chemin, des pierres, des feuilles mortes, des arbres et quelques visages parfois – et qui nous mènera à d'autres chemins avec d'autres pierres, d'autres feuilles mortes, d'autres arbres et d'autres visages. Et nous marcherons ainsi jour après jour – semaine après semaine – sur tous les chemins de la terre. Nous marcherons ainsi éternellement. Croisant toujours sans nous arrêter – et souvent même sans les voir – la foule des pierres, des feuilles mortes, des arbres et des visages. Tout le peuple de la terre dont nous resterons à jamais étrangers. Aussi étrangers que nous le sommes à nous-mêmes...

Tu seras toujours, homme, ton plus magistral inconnu... Et tant que tu ne perceras ce mystère, la lumière, l'infini, le silence et l'éternité ne susciteront chez toi le moindre intérêt – et ne pourront s'inviter dans tes pas...

 

 

[Comme un léger relent d'individualité...]

Il arrive encore, bien sûr, que l'individualité se manifeste. Et pourquoi ne la laisserait-on s'exprimer ? N'aurait-elle pas droit au chapitre ? Serait-elle trop indigne pour occuper une place dans cet opuscule au registre fortement impersonnel ? Serait-elle trop commune pour exister – et figurer – au sein de la lumière, de l'infini, du silence et de l'éternité ? Non. Bien sûr que non...

L'être étroit a, lui aussi, une parole à faire entendre... Et il aimerait s'afficher – et s'affiche d'ailleurs toujours – tel qu'il est... Mais il regrette parfois (dans son immaturité) de ne pas être reconnu pour ce qu'il est... Et qu'est-il à ses yeux ?

Il est d'abord ce que l'on appelle un haut potentiel – un être doté d'une forme de surdouance intellectuelle et émotionnelle – une catégorie qui ne représente que 1 à 2% de la population ;

Il est engagé, corps et âme, dans un cheminement spirituel profond et authentique* – et il semble évident que bien moins d'1 % de la population ne soit concerné par ce genre de démarche et de perspective... ;

* Que l'on pourrait qualifier de profond et d'authentique...

Il est végétarien – une catégorie qui ne représente, elle aussi, que 1 à 2% de la population... – et est extrêmement sensible au bien-être animal* (de la fourmi à la baleine en passant par la vache, la mouche, le chien et le moustique...) – ce qui, au vu de la façon dont les animaux sont considérés par l'essentiel des êtres humains, semble plutôt rare... ;

* Et, plus globalement, au bien être du vivant et au respect de l'Existant (hommes, bêtes, plantes etc etc).

Et il est enfin animé d'un fort penchant libertaire ; il déteste – et ne peut se résoudre à alimenter – et à vivre dans – un monde où la normalité, les conventions, l'argent, le travail, l'autorité, l'ordre établi, les loisirs, les distractions etc etc – avec leur lot de bêtise, d'ignorance, de violence et de grossièreté – constituent les valeurs les plus fondamentales...

Haut potentiel végétarien extrêmement sensible au vivant et aux penchants libertaires profondément engagé dans une perspective spirituelle impersonnelle... Aussi comment voulez-vous qu'il fréquente l'humanité ? Et qu'il trouve quelques affinités avec la foule des hommes ? Qui pourrait véritablement le comprendre ? Et que peut-il y faire s'il est – et se sent – si différent et atypique ? Il en est ainsi. Et il vit (à titre personnel) avec cette solitude et ce sentiment de différence...

 

 

L'oiseau messager. Le ciel à l'écoute. Et la terre en attente mais dont l'oreille, encore maladroite, est fermée à la parole. Et le silence lourd et aveugle – à l'ossature pesante – finit par tout recouvrir – le ciel, la terre, l'oiseau et son message.

Le silence léger viendra plus tard lorsque tous sauront l'accueillir. Après que la terre et le ciel aient reçu l'oiseau – et entendu sa parole...

 

 

La danse bruyante et interminable des ombres dans l'infini, le silence et la lumière offre aux yeux – et au cœur – un parfum d'éternité. Comment Dieu a-t-il eu l'audace de créer cette incroyable chorégraphie – et ces danseurs magnifiques animés par la ruse et la malice qui font tourner le monde avec eux ? Comment pourrait-il les blâmer ? Et comment pourrait-il empêcher – et même renoncer à – leurs pas et à leurs gestes endiablés qui égayent la terre ? Il faudrait qu'il soit bien stupide – et bien ingrat – pour se défaire de cette danse folle...

 

 

Instant après instant. Jour après jour. Semaine après semaine. Année après année. Ainsi se déroule la vie, identique et différente. Et ainsi va-t-elle implacablement de son rythme mécanique – sans que rien ne puisse l'arrêter... Voilà comment voit l’œil commun...

Entre hier et demain. Entre la naissance et la mort. Entre le premier souffle et l'ultime expiration, un instant aussi bref qu'un éclair dans le ciel. Voilà comment voit l’œil qui s'ouvre...

L'éternité toujours, éternellement recommencée à chaque instant... Voilà comment voit l’œil sage...

 

 

A l'inconnu du jour, le ciel offre sa grâce. Et à l'âme une profonde émotion. Bouleversée par les danses – toutes les danses – du monde.

 

 

Et si le spectacle n'était que dans les yeux ? Y as-tu songé, homme, avant de lancer ton pas ? Avant de jeter ton geste dans la noirceur du monde ?

 

 

La lecture est une caresse sur l'âme... Quel homme refuserait-il de se laisser envelopper par la parole ? Et de se laisser guider – et porter – par elle ? Il faudrait être fou – ou idiot – pour renoncer à cette opportunité et à ces délices...

 

 

Et si la lumière n'était que l'offre perpétuelle de l'infini ? Et si le silence n'était que l'invitation permanente de l'éternité ? L'homme alors, sans doute, délaisserait ses activités obscures, bruyantes et dérisoires pour contempler le jour...

 

 

La persistance des jours sombres. Quelle aubaine pour les vendeurs de peur, de sommeil et de mort...

 

 

La seule brimade que Dieu peut infliger aux hommes est le silence – qui est aussi, ne l'oublions pas, sa plus sûre – et magistrale – récompense... La terre, elle, se charge du reste : du juste retour des coups et des blessures infligés...

 

 

La terre est un temple offert aux yeux impies... Et la mécréance ne serait rien si elle n'enflammait ses colonnes. Et condamnait aux flammes la foule des visages...

 

 

Pourquoi chercher Dieu ailleurs qu'ici ? N'est-il pas dans notre âme silencieuse ? N'est-il pas dans notre cœur innocent ? N'est-il pas dans nos paroles les plus tendres – et nos gestes les plus généreux ? N'est-il pas partout où l'ambition et la prétention se sont effacées ? Il serait pourtant si simple de fréquenter l'Amour...

 

 

Tous ces êtres qui, à chaque instant, sont avalés par la bouche béante de la mort. Anéantissant les corps. Et les vouant à d'implacables transformations. Engloutis par les forces en présence et les éléments de l'Existant. Utiles aux puissances créatrices – aux puissances de vie. Libérant, pour quelques temps, le regard de la matière qui, après quelques tours dans la lumière infinie – et le silence éternel, s'y réassocie. Poussé inlassablement par l'élan des désirs et des projections. Alimentant sans cesse le cycle sans fin de la vie...

 

 

Les yeux du monde sont, bien souvent, une invitation au mensonge et à la tricherie. Ainsi agissent – et vivent – les hommes dans leur fantasme insensé de paraître davantage que ce qu'ils sont... Mais en fréquentant les terres sournoises de la duplicité, ils ne dupent, en réalité, qu'eux-mêmes. En se livrant à leurs supercheries, les hommes croient sauver la face mais, en vérité, ils s'éloignent toujours davantage du pays des innocents. En se prêtant ainsi à leurs tromperies – et à leurs bassesses –, ils s'enfoncent toujours plus profondément dans l'obscur. Abandonnant l'honnêteté – et la rectitude du cœur – nécessaires au rapprochement de la lumière et de la vérité...

 

 

Les hommes, en général, n'ont aucun goût pour la lumière, le silence, l'infini et l'éternité – qui sont, à leurs yeux, trop (beaucoup trop) éloignés de leurs aspirations animales. Ils les craignent, au contraire, comme la peste. Terrifiés de devoir dévoiler leur insignifiance et leur vacuité – leur inexistence individuelle... Trop occupés à tenter de combler (vainement, bien sûr...) leur béance, – en cherchant, malgré tout (comble de l'ironie...), à atteindre la lumière, le silence, l'infini et l'éternité – par des voies navrantes et inappropriées en s'investissant dans une foule d'activités dérisoires et instinctuelles – obscures, bruyantes, limitées et provisoires qui les rassurent autant qu'elles les frustrent – et qui les maintiennent, malgré leur aspiration inconsciente à les trouver, dans les griffes redoutables de la terre noire. Incapables encore de hisser leur cœur – et leur regard – dans la clarté silencieuse, infinie et éternelle du ciel – pourtant à leur portée...

 

 

Les pas brumeux du jour sur l'horizon noir. Et les forces mécaniques nées de la grande nuit à l’œuvre qui partout assombrissent les souffles et les élans...

 

 

Avez-vous jamais entendu le soleil se plaindre de son existence, de son activité ou de son rayonnement ? L'avez-vous jamais entendu se plaindre de devoir se lever chaque matin et de devoir se coucher chaque soir ? Avez-vous jamais entendu la terre et la lune protester d'avoir à emprunter chaque jour le même itinéraire ? Les avez-vous jamais entendues maugréer d'avoir à tourner inlassablement ? Non, bien sûr... Le soleil, la terre et la lune font, chaque jour, ce pourquoi ils sont faits comme au premier matin du monde...

Et il y a de la joie, de l'émerveillement et de la beauté (une immense beauté) dans ces cycles sans fin. Et leur plein accueil... Et comme eux est l'homme sage. Il suit sa pente naturelle – et obéit aux circonstances présentes. Voilà pourquoi son existence reflète une joie si sereine. Et voilà pourquoi ses pas et ses gestes ont la grâce des astres – et qu'ils portent en eux la puissance de l'univers...

 

 

Et si le monde pouvait se passer de la parole... Et si, soudain, tout pouvait baigner dans le silence et la lumière... Et si tous les visages pouvaient enfin reconnaître leur nature infinie et éternelle, le monde serait alors un paradis. L'exact reflet de son origine...

 

 

Partout la joie de l'éphémère crie son éternité. Malgré les barrières et les frontières. Malgré la pagaille des mille chantiers du monde. Malgré l'obscure ignorance qui règne sur tous les chemins de la terre.

Et pourtant... malgré la tristesse noire – et l'hébétude chancelante – des visages... malgré l'incompréhension du cœur – ses peurs et ses lâchetés... malgré la moue – et la parole malhabile – des lèvres, tout éclate en joie...

 

 

Et si la vérité nous était servie, à chaque instant, sur un plateau d'argent... Et que nous préférerions nous agenouiller sous la table – et soulever tous les tapis du monde – pour ramasser quelques miettes de lumière...

 

 

Et si la parole n'était qu'un prétexte au silence... Et si tous les visages n'étaient que la glaise de Dieu, lumineuse malgré ses taches brunes...

 

 

L'ambition maladive du cœur emprisonne l'âme. Et la fait dépérir. Et si nous étions capables, d'un claquement de doigts, de faire sauter toutes les chaînes – et d'effacer tous les barreaux –, serions-nous libres (pour autant) ? Non, bien sûr... Jamais nous ne le serons tant que persistera au fond du cœur l'espoir de la délivrance. Tant que l'âme n'aura épousé l'innocence qui détient la seule clé du ciel. Tant que le cœur et le monde agiteront devant nos mains avides le vil trousseau des horizons, la lumière, l'infini, le silence et l'éternité ne pourront éclore dans notre vie...

Sans innocence, nul ne peut découvrir la liberté. Les hommes pourraient s'y essayer mille fois. Dix mille fois. Ils pourraient s'éreinter à la chercher pendant une éternité, ils ne trouveraient rien...

Autant tenter de surprendre la lune dans son sommeil...

 

 

Et si la parole ne pouvait être encore perçue par les cœurs trop verts... Qu'importe, après tout, si les étoiles nous entendent. Qu'importe... Nous savons que la lumière, l'infini, le silence et l'éternité emprisonnés derrière les visages frémissent en entendant notre voix. Bouillant d'impatience de rejoindre leur aire originelle – et de retrouver leurs pleines connexions avec ce qui vibre derrière toutes les figures du monde...

 

 

Le sommeil bruyant frappe la terre. Et le cri des yeux encore clos qui cherchent leur route en amassant l'herbe et les pierres sur la roche. Laissant ainsi filer la lumière et le silence...

 

 

L'émiettement du silence sous les pas trop furieux. Et trop pressés. Et l'effacement de la lumière au profit de la nuit où s'enfoncent, sans même la voir, tous les visages ensommeillés.

Pourquoi donc fréquenterions-nous les hommes ? Attendons-les plutôt patiemment au seuil de tout apprentissage – lorsque les mains auront délaissé l'espoir – et les cœurs la lumière des horizons – enfin prêts à marcher vers l'infini.

Et nous serons là, les bras accueillants, lorsque le silence et l'éternité seront offerts à leurs derniers pas...

 

 

Ainsi passent les jours. Et s'écoule la vie jusqu'à l'ultime souffle. L'esprit assis à la table des heures... Scrutant pendant des siècles l'espoir d'une lumière sur l'horizon. Se remémorant les instants glorieux d'autrefois qui furent beaux peut-être... Répétant, chaque jour, mille gestes – et prononçant quelques paroles à des visages inconnus et familiers qu'on ne sait plus voir – et que l'on n'a même, sans doute, jamais vraiment regardés. Ignorant tout du cœur et des âmes. Et les piétinant tous sans exception, les siens comme ceux qui errent, hagards et apeurés, sur les chemins du monde... Insensible – si insensible – au merveilleux qui vibre – et rayonne – partout... Ainsi vit l'homme. L'esprit de l'homme – si étranger à l'infini et au silence...

Mais qu'importe que le temps s'écoule, l'éternité demeure...

 

13 décembre 2017

Carnet n°99 Le soleil se moque bien des nuages. Et la pluie ne l'affecte pas...

Journal / 2017 / L'intégration à la présence

Aux saisons folles qui se chevauchent... A la furieuse déraison des hommes... A la neige qui tombe en mai... Aux blessures que les pas infligent... A l’oiseau qui veille sur sa branche en attendant le printemps... Aux morsures du froid et des bouches affamées... Aux rondes incessantes des cœurs et de la terre..., le poète consent. Traduit les danses et les postures en cercles infimes – en petites griffures noires sur le papier. Et il n'a d'autre ambition : se faire plume dérisoire dansant dans les vents du monde et le grand ciel infini...

 

 

La vie est une infinie succession de gestes et de pas effectués tantôt dans un brouillard opaque et poisseux tantôt dans une brume légère et colorée. Mais éclairés d'une lumière toujours plus vive qui offre au regard une clarté toujours plus grande...

 

 

Lorsque les êtres – hommes et bêtes – obéissent à leurs instincts, on peut aisément les manipuler. Et en faire des jouets. En revanche, lorsque l'Amour et l'intelligence les gouvernent, rien ne peut les corrompre. Ils n'attendent ni ne cherchent rien. Ils agissent selon la situation. Et tous leurs actes naissent de la lumière qu'ils portent. Certes, on peut encore les piéger en créant artificiellement une situation afin de les attirer – et de les voir surgir dans les circonstances (encore que leur clairvoyance sait, en général, se prémunir contre ce genre de ruses...), mais jamais ils ne prêteront le flanc à une quelconque instrumentalisation...

 

 

La postérité d'une œuvre ? La postérité d'un livre ? Et après ? Ces pages ont-elles transformé – réellement transformé – le cœur des hommes ? Ont-elles réussi – et réussissent-elles encore – à les ouvrir à l'Amour et à la lumière ? Après les avoir lues, sont-ils capables d'aller sur les chemins du monde avec l'âme plus sage et innocente ? Et deviennent-ils, à leur tour, d'infimes instruments – et de modestes faire-valoir – de l'Amour, de la lumière et de la sagesse ? Non ? Alors à quoi bon la postérité...

Mieux vaut une œuvre modeste – et moins ambitieuse – qui frappe chaque lecteur de sa justesse. Qui traverse son cœur et son âme pour l'ouvrir à lui-même – et à la vérité qu'il porte en ses profondeurs...

 

 

L'hostilité de la terre et l'adversité – et l'indifférence – du monde (des êtres et des hommes) peuvent faire naître chez l'esprit et le cœur sensibles et solitaires, en particulier au cours des plus âpres saisons, un douloureux sentiment d'isolement et d'exil. Comme s'ils ne pouvaient, en ces lieux de sauvagerie glacée, compter que sur leur propre vitalité – et leurs propres Amour et lumière – pour trouver un peu de réconfort...

 

 

A l'heure où se couchent les bêtes, on voit les hommes revenir de leur longue journée de labeur. Amorcer les préparatifs de leur soirée et de leur stupide – et toute aussi longue – veillée distractive – passée devant la foule de leurs écrans bleutés...

 

 

N'écris que ce qui mérite d'être gravé dans la pierre. Ce conseil – et ce critère – effectivement limiteraient notre parole. Et son flot incessant. Mais nous aurions beau essayer de nous y plier, nous ne pourrions nous y tenir... La preuve, n'est-ce pas, avec tous ces commentaires superflus...

 

 

Toutes ces notes méritent-elles d'être écrites – et d'être lues? Qui peut savoir ? Et qui peut répondre ?

 

 

La solitude, la simplicité et le dépouillement ouvrent à l'innocence sensible qui ouvre, elle-même, au silence et à l'infini qui offrent l'Amour – l'être-Amour. Alors que la compagnie des hommes, leurs bavardages, leurs amassements et leur agitation éveillent la méfiance, la colère et l'orgueil qui nous cantonnent, malgré nous, au rejet, à la protection, aux jugements intempestifs et à la mesquinerie qui, à leur tour, nous ferment les portes de l'être et de l'Amour, faisant de nous des êtres aussi misérables que les autres. Et malgré ce sentiment, je sens derrière, à peine dissimulé, l'Amour qui nous enlace. L'Amour qui nous aime (tels que nous sommes) et qui nous pardonne...

 

 

Qu'est-ce qui, en ce monde, égaye ton cœur ? Que jamais tes pas ne s'en détournent...

 

 

Aux saisons folles qui se chevauchent... A la furieuse déraison des hommes... A la neige qui tombe en mai... Aux blessures que les pas infligent... A l’oiseau qui veille sur sa branche en attendant le printemps... Aux morsures du froid et des bouches affamées... Aux rondes incessantes des cœurs et de la terre..., le poète consent. Traduit les danses et les postures en cercles infimes – en petites griffures noires sur le papier. Et il n'a d'autre ambition : se faire plume dérisoire dansant dans les vents du monde et le grand ciel infini...

 

 

Mes lèvres embrassent le ciel. Et dans le ciel, la lune et le soleil célèbrent l'innocence de ma bouche. Alors que la terre me répudie. Et que les hommes ignorent – ou se moquent de – ma parole.

 

 

Le monde – et le livre (le livre poétique) – ne sont qu'un immense – et admirable – miroir dont les yeux des hommes se détournent, bien trop soucieux de voir briller – et resplendir – dans le regard de l'Autre leur silhouette dansante. Bien trop soucieux de cacher – et d'oublier – les larmes qui coulent au dedans de leurs pommettes souriantes – et rougies à force de coups et de mensonges...

 

 

Je laisserais volontiers mes grands amis les poètes juger de ma parole. Non de sa beauté. Mais de sa justesse. Mais mes chers amis ne sont plus. Disparus. Emportés par les siècles mensongers. Aussi le ciel est-il aujourd'hui le seul juge – et le seul témoin – auquel je confie ma parole. Et auquel je laisse le soin de décider de son destin ; l'abandonner dans quelques fossés et quelques tiroirs poussiéreux (dont on perdra la clé) ou la placer devant ceux dont elle pourrait aider le cœur...

 

 

Jamais n'accumule. Départis-toi de tout – de toutes sommes. Ôte et soustrais. Défais-toi des accumulations et des savoirs. Honore le rien. Et célèbre ce qui reste...

 

 

A quoi donc sont occupés les hommes ? Regardez-les. Et demandez leur ! Et ne soyez pas (trop) triste de ce que vous verrez – et entendrez... Sachez vous montrer patient ! Infiniment patient et bienveillant ! N'est-ce pas ainsi que l'on se comporte à l'égard des enfants...

Ne dites rien aux hommes qui pourrait les blesser... Ne les importunez pas avec des propos sur la vérité – et d'autres sujets essentiels ! Ne blâmez pas leur stupidité et leur manque d'intérêt... Ne vous attendez pas au moindre élan d'enthousiasme et de compréhension... Soyez simplement sans jamais faire taire celui que vous êtes... Et aimez votre solitude...

 

 

Dans l'intense passion de la pierre, il y a des pas légers et des empreintes délicates. Et des ailes d'envergure qui conduiraient la roche la plus dense au centre de tout comme au plus loin de l'univers. Qu'importe donc l'itinéraire ! Et qu'importe donc la matière ! Pourvu que le souffle soit présent, l'élan mènera au lieu où conduisent tous les voyages – et toutes les existences...

 

 

L'orgueil est l'obstacle le plus haut – et le plus infranchissable – à l'innocence, à la bonté et à la reconnaissance honnête et amicale de l'Autre – de sa présence, de ses qualités et de son œuvre sur notre vie...

 

 

L'écriture est une pelote – une pelote sans fin – dont on tire les mots comme des fils. Mais qui saurait dire à quoi ressemblera l'ouvrage une fois achevé ? Et qui pourrait dire à qui il est destiné – et l'usage que l'on en fera ?

 

 

J'appartiens – et ai fait allégeance – à la confrérie de l'herbe, des bêtes et des étoiles. Et comme mes condisciples, je serai à jamais banni de la société des hommes. Et qu'importe... si vous saviez comme notre cœur se réjouit de vivre loin de leurs cités...

 

 

Lorsque l'on chante les louanges de la terre – et que l'on célèbre les chants du ciel, la (petite) musique des hommes sonne à nos oreilles comme une dissonance. Et on ne peut mêler sa voix à leur fanfare. A leur concert bruyant et cacophonique. Notre labeur, tout entier, est dédié au silence et à la symphonie de l'univers...

 

 

On ne peut parler aux hommes de l'Absolu – de l'espace lumineux, infini et silencieux. Ni même leur demander de l'imaginer. Comment voulez-vous qu'ils le perçoivent ou le devinent... Autant exiger d'un aveugle ou d'un être qui a toujours vécu dans l'obscurité de découvrir – ou de se faire une idée – de la lumière cachée derrière le sombre et épais rideau noir qui l'a toujours entouré... Aussi il est inutile d'assommer les hommes de longues descriptions et de savants commentaires sur le merveilleux et l'extraordinaire du soleil – et de sa clarté...

 

 

Ah ! Que le ciel est doux – et bon – lorsqu'il laisse notre main courir en silence sur son carnet. Nul ne le voit mais le ciel – et Dieu – y consentent. Et leur acquiescement est un grand réconfort pour l'âme exilée de la cité des hommes...

 

 

Seul sous le ciel avec la main et le carnet dociles à ses impératifs et à ses exigences est l'une des grandes joies de cette existence.

Aussi inconnu et joyeux que l'herbe et la fleur des fossés...

Et marcher ainsi, humble et anonyme, sur la terre en gardant par devers soi l'immense richesse de l'âme et le grand savoir méconnu du ciel sans que nul ne le sache est un délice impartageable...

 

 

Que ressent donc le jeune chevreuil lorsqu'il doit aller seul dans le vaste monde – affronter ses dangers et faire face à ses peurs – pour apprendre à devenir libre et invulnérable malgré son innocence et sa fragilité ?

 

 

Ah ! Que les sentiers battus et les routes balisées sont aisés d'accès ! Et qu'ils sont faciles d'emprunt ! Mais si encombrés ! Si pauvres ! Et sans surprise ! Mieux vaut marcher sur les chemins de traverse, imperceptibles, le plus souvent, depuis les grands axes passagers. Voies insolites et désertes aux itinéraires et aux parcours tortueux, abruptes et difficiles (presque impossibles parfois) mais si riches en découvertes*...

* Sur soi et sur le monde...

 

 

L'homme a besoin – et se sert consciemment ou non – des autres, et en particulier de ses congénères (mais aussi, bien sûr, des objets et des activités) pour s'offrir une forme de consistance – une sorte d'épaisseur – que lui donnent le sentiment d'avoir un rôle et une quelconque utilité et l'assurance (fausse bien évidemment) d'une existence pas totalement vide et inexistante, pas totalement misérable et solitaire qui le renverrait, s'il en était dépourvu, à un vide existentiel – à un vide originel – absolument insupportable à ses yeux. Et l'homme est ainsi disposé à se plier à tous les efforts grégaires pour éviter ce qu'il considère comme un échec monumental et le malheur suprême... Quelle ironie lorsque l'on sait que ce vide – que cette vacuité – est non seulement une part substantielle – sinon l'essentiel – de ce que nous sommes mais aussi la porte qui nous y mène pour le vivre dans la plus grande joie...

 

 

A la source inouïe du mensonge se tient l'orgueil. L'origine de tous les désastres...

  

*

  

Parmi les plus hautes flammes de l'incendie l'innocence s'est réfugiée. Cherchant dans le ciel l'espace nécessaire pour être accueillie. Et trouver la force de rejoindre la terre enfumée. Irrespirable...

 

 

Les malheurs tiennent aux eaux boueuses. Et aux mares croupies. La joie, elle, n'a besoin de support. Elle se tient debout – et droite – lorsque l'innocence, toujours renouvelée, devient son socle, discret et invisible...

 

 

Qu'une seule âme soit sauvée des précipices et des cataclysmes. Et les êtres – et le monde – survivraient. Et retrouveraient l'ascension à l'exact endroit où leurs pas malhabiles ont magistralement échoué...

  

*

  

Papiers déchirés. Et l'arbre mutilé deux fois... Alors que la parole – imprimée en petits cercles noirs et serrés – aurait pu libérer les hommes, l'arbre et le monde... Et aujourd'hui, toutes les écorces – et toutes les peaux – sont à vif. Abandonnées au sort des mutilés...

 

 

Alors que pousse, discrète, une fleur sur l'escalier, les pieds de l'homme ont déserté l'ascension. La montée n'est plus que rêve. Fantasme confiné à l'obscur des caves. Et la lumière – l'idée de la lumière – un songe. Une ombre parmi les ombres.

Et autour de la fleur discrète, bientôt le lierre s'invitera. Et l'entourera – et l'étouffera de ses serres lentes. Recouvrant le gris du béton. Et l'espoir de tout soleil...

 

 

Partout le rectiligne à la surface. Monde de traits. Vertige de l'horizontalité où le vertical se confine – et se cantonne aux tours de verre et aux piles de billets entassés dans le noir des coffres – et dont on a jeté la clé dans les douves profondes des châteaux abandonnés à la faim cupide des mains bâtisseuses. Et au loin, un arbre, survivant, pleure devant le désastre...

  

*

  

Quelle chimère le cœur ne pourrait-il entendre...

 

 

Un livre. Tant de codes aisés et déchiffrables indéchiffrés. Et le poète pleure parfois ce grand gâchis de la parole. Pourquoi donc ses cris ne sont-ils entendus que par l'herbe et les étoiles ? Pourquoi les yeux – et le cœur – des hommes ne peuvent-ils s'affranchir de leur clôture ? Le monde serait tellement plus doux s'ils pouvaient entendre – libérer et rendre vivant – l'infini et le silence du langage – et de la présence – poétiques...

 

*

 

Les ombres espiègles se penchent – et jouent avec la lumière comme si elles devinaient la joie de l'étreinte. Et la libération possible dans la proximité de la clarté. L'extraction de l'obscurité ne vient-elle pas toujours du soleil ?

 

 

Ramures et passerelles anéanties. Ecrasées par la faim de l'homme. Et sa terreur de l'horizon. Monde de reclus et de tourelles où l'on enferme le bois pour se chauffer. Et où l'on détruit les ponts pour se protéger des étrangers – et de l'inconnu. Offrant le triste spectacle des frontières et de la désolation...

 

 

Pourquoi, homme, ne mets-tu fin à la marche folle des bulldozers soumis à ta fureur et à tes appétits bâtisseurs ? Ne vois-tu donc pas la dévastation née de ta faim ? A quelle gloire funeste succombes-tu donc pour être aveugle aux saccages ? Ah ! Homme ! Pauvre fou ! Tu es si soucieux de progrès et d'artifices que tu en oublies la beauté (naturelle) du monde – que tu la piétines et que tu la sacrifies – pour édifier partout la laideur... Quand donc, le sais-tu, le cauchemar prendra-t-il fin ? Faut-il que l'eau et l'air disparaissent pour que tu délaisses (enfin) tes engins – et tes ambitions de malheur ? Et que tu aies la sagesse de contempler, désolé et pleurnichant, l'abomination... Pourquoi n'as-tu pas l'intelligence de t'asseoir dès à présent au pied de l'arbre – et l'humilité nécessaire pour laisser la terre – et les êtres – choisir leurs paysages et leur destinée ?

 

 

Mieux vaut vivre que mourir, disent les vivants. Mieux vaut mourir que vivre, disent les morts. Mieux vaut être sage, disent les sages. Mais, en vérité, qui sait ? Qui peut savoir ? 

 

*

  

L'homme peut mourir en paix et sans regret, quel que soit son âge, pourvu qu'il ait le sentiment d'avoir pleinement vécu. Et accompli ce pour quoi il est né...

 

 

La bêtise humaine ? Une connerie orbitale qui devrait nous sidérer. Mais non ! Elle ne cesse de nous plonger toujours plus profondément dans les abysses cosmiques (et sans fond) de la stupidité hébétée et impuissante qui tourne indéfiniment en rond sur elle-même... et autour de tout...

 

*

 

L'homme. Semblable à la nuit qui dort...

 

 

La bouche des hommes inclinée vers la source. Buvant la joie à pleine gorgée. Quand – et où – ai-je donc fait ce rêve ?

 

 

Et j'ai vu, au loin, les étoiles se pencher sur les hommes. Et tomber avec eux dans la nuit...

 

*

 

Belle du jour endormie dans les buissons comme sur un lit de pétales dont la lune éclaire le visage. Comme une offrande au peu de sacré qu'il reste sur terre que les hommes n'ont eu ni la force – ni le courage – de piétiner : la grande innocence de l'âme dont nos mains continuent d'ébouriffer la chevelure...

 

 

Trois traits sur l'horizon. Trois lacérations. Les empreintes du sabre laissées sur la peau de la terre. Trois déchirures devenues failles avec le temps. Et l'horizon gris qui avance avec sa brume désespérante... Et les yeux des hommes, fermés... si las qu'ils resteront clos à jamais...

 

 

La lucarne des jours ensommeillés – au halo sombre – et aux lèvres mortes – accueille pourtant le restant de soleil épargné par les mains mutilatrices. Et, au loin, le soleil intouchable... Et devant nos yeux, la vitre embuée qui nous voile son éclat. Et nous fuirons encore, rampant comme des ombres, sur le sol lumineux...

 

 

Papiers froissés dans la chambre close aux rideaux ébouriffés. Comme un voile transparent sur la cruauté. Et l'arbre, au loin, toujours qui se penche pour surprendre les yeux défigurés par la magie incestueuse des couleurs sur la peau. Et le vaillant troupeau qui s'enfuit là-bas dans la brume des collines...

 

 

Et derrière la vitre brisée, le monde n'a disparu. La même terre. La même eau. Et le même ciel. Et l'arbre, toujours fier, qui nous regarde. Et qui ouvre les bras à nos mains comploteuses, insoucieuses de la poussière. Et qui demandent encore malgré l'empreinte de la suie sur les doigts capricieux...

 

 

Une aile – un ciel – gît parmi les taches de sang. Une croix derrière la haie du cimetière. Et les nuages au loin qui s'approchent. Et soudain surgit la plainte des hommes, démesurée à force de trop de silence... Que la lumière, lointaine, ne pourra contenir... L'horizon, de nouveau, se couvrira de brume. Les oiseaux s'envoleront pour une terre moins sombre – et moins rouge. Et l'oubli, une nouvelle fois, effacera toutes les traces...

 

 

Le soleil se moque bien des nuages. Et la pluie ne l'affecte pas. Le rayonnement intact sous les gouttes. Les critiques – et les temps mauvais – n'attristent que les silhouettes tristes, enfoncées encore sous l'horizon...

 

 

Le funambule accroché par un fil – un fil ténu – aux pierres et aux nuages avance dans le vent. Suspendu au dessous du monde. Picore ce qu'on lui lance depuis les montagnes et les gratte-ciels. Ne craint ni la chute ni les sommets. Il se tient là au milieu de nulle part. Il monte et descend – se balance parfois sur son trapèze – sans que nul ne le voit. Aurait-il trouvé son équilibre ?

 

*

 

Lorsque votre seul salaire vient de la joie que vous offre votre labeur et que nul ne sait à quoi vous œuvrez obstinément chaque jour, il peut arriver, de temps à autre (en particulier lorsque vous traversez une mauvaise passe), de ressentir pendant quelque temps (instant ou période) un sentiment de lassitude et de découragement*. Et dans ce dénuement et cette impuissance, vous ne savez vers quoi – ni même vers qui – vous tourner sinon vers votre besogne quotidienne pour trouver un peu de réconfort mais aussi – et surtout – la joie et le courage de reprendre dans l'allégresse – et l'oubli de soi –, les gestes et les pas nécessaires à votre tâche...

* voire même d’abattement.

 

 

Ne compare (jamais) ta vie au récit des sages. Tu serais déçu. Et désappointé. Et peut-être même découragé... Aie la sagesse d'être toi-même. Et d'avancer à ton rythme vers la compréhension avec tes propres caractéristiques – et selon les circonstances et les conditions de ton existence sans jamais te départir de la plus grande honnêteté...

L'honnêteté est essentielle. Elle est même primordiale. Toujours tu dois te montrer honnête. Honnête à l'égard de ce que tu es (de ce que tu crois être...). Honnête à l'égard de la vérité et de la compréhension (de tes représentations de la vérité et de tes fantasmes au sujet de la compréhension). Et honnête enfin à l'égard de ton cheminement vers la vérité (de ce que tu considères comme tes pas – et le chemin que tu crois devoir parcourir pour y accéder – de tes apparentes avancées aussi bien que de tes apparents reculs et stagnations)...

 

 

Que laisseront nos misérables et merveilleux tours de piste ? A peu près rien. Des empreintes sur la neige que feront fondre tous les renouveaux...

 

 

Le monde – et les hommes – si affairés. Si débordants d'activités et d'occupations, de préoccupations et de soucis qu'ils délaissent, malgré eux, l'essentiel. Essentiel qu'ils cherchent pourtant avec avidité et maladresse (et, le plus souvent, inconsciemment) à travers chacun de leurs gestes et de leurs pas dans le monde et la vie phénoménale* : le sentiment d'unité, la joie, l'exaltation, l'intensité et la paix inconditionnelles et inaltérables. Il faut les voir jeter leurs forces – toute leur énergie – dans la bataille – et leurs querelles de panier de crabes – devenant, à force de coups et d'endurcissements, presque totalement fermés et insensibles à la possibilité de l'innocence. S'éloignant ainsi de la seule voie possible de réalisation : le cheminement intérieur et perceptif, ce que d'aucuns appelleraient le travail spirituel et son double inséparable : la connaissance de soi...

* la plus basique et conventionnelle (travail, carrière, famille, vie affective et amoureuse etc etc.).

 

 

La lune éternelle – presque irréelle – comme posée sur la grande arche noire – et suspendue à je-ne-sais-quel fil invisible. Un pur instant de poésie... Comme un silence inespéré dans l'incessant brouhaha du monde – et un peu de lumière dans la longue nuit des hommes...

 

 

Poésie quotidienne. Poésie éternelle. Clin d’œil – et porte – du silence... Libre. Si légère et consistance. Gratuite. D'une épaisseur de pierre parfois... Et si lumineuse pourtant... Si méprisée par les hommes – et en particulier par les hommes ordinaires – aux prises avec le prosaïsme des soucis, les exigences de la chair et les rêves d'expansion et de fortune.

Poésie quotidienne. Poésie éternelle. Fenêtre quasi magique sur le réel. Et sur sa puissance cyclique et routinière. Comme une bulle d'air au cœur de la pesanteur. Et seuil accessible où viennent se lover l'espace infini et éternel et la lumière pour ouvrir – et éclairer – le cœur. Et faire de la terre un pays sacré, de la vie un chant d'amour et de l'homme une âme légère...

 

 

La solitude est la grande ennemie du monde. Mais elle est (pourtant) la meilleure amie – et la plus sûre alliée – de l'âme.

 

 

Un visage endormi reflète l'innocence magistrale – et originelle – de l'être. Et lorsqu'il se repose détendu et souriant, on devine, comme une évidence, la quiétude et l'apaisement consentant – et presque hébété – de la conscience incarnée, heureuse d'avoir revêtu une enveloppe de chair...

 

 

Jouer avec le monde est l'affaire du commun. Jouer avec la vie est l'affaire des ignorants, des monstres et des criminels. Jouer avec la matière est l'affaire des artistes et des esthètes. Jouer avec les idées est l'affaire des penseurs et des philosophes. Et jouer avec rien sans rien (ni personne) la grande et folle affaire des ermites et des sages... Ah ! Mon Dieu ! Que la conscience joue – et se joue d'elle-même – à travers nous...

 

 

La diversité est, bien sûr, une stratégie de survie* de l'Existant et du vivant. Mais elle est aussi un leurre – souvent infranchissable – pour les yeux naïfs, aveugles à l'évidence de l'unité...

* Une stratégie d'adaptation et de survie...

 

 

L'homme banni ou exilé du monde se retrouve (enfin) face à son destin. A l'enjeu métaphysique de sa présence terrestre qu'il a, le plus souvent, négligé ou oublié dans sa faim insatiable du monde...

Le monde devenu rêve peut alors s'effacer. Et l'homme devient prêt à se chercher. Et à se rencontrer. Même si, bien sûr, le voyage peut s'avérer lent, long et douloureux...

Mais on ne peut initier cette quête que lorsque la nostalgie, le regret, le désir et l'espoir du monde se sont éteints. S'ils restent vivaces, une partie de l'âme refusera d'abandonner le monde. Et ses champs de plaisirs terrestres continueront à la maintenir captive. Et à la soumettre à leurs illusions et à leurs (fausses) promesses jusqu'à leur complète extinction... 

 

*

 

[Le noir, la lumière et la couleur]

Participe à la nuit qui bouge. Et aux jours éteints...

 

 

Les traits du jour ne pourront freiner – ni effacer – l'infamie du monde. Ses élans et ses funestes détours. Mais ils éclaireront peut-être la nuit de l'homme en égayant le cœur de ceux qui s'en approcheront...

 

 

La couleur jetée sur la toile blanche du ciel. Comme un infâme bouquet de barbaries lancé à l'innocence. Et, soudain, l'éclat de la lumière révélé sur la terre et les horizons noirs. Sombres. Et maculés de rouge. Comme un soleil encore timide et lointain mais qui porte en lui la promesse de la clarté – et l'espérance du bleu dans les pas de l'homme...

 

 

Et si la couleur avait raison de s'obstiner à repeindre le noir... Et si le blanc avait raison d'effacer la couleur... Vie en patchwork dans l'obscur du cosmos et de la création. Et transparence de la lumière et de la conscience sur les nuances saillantes de la palette. Comme si Dieu était le peintre. Le monde le tableau. Et les êtres la peinture...

 

 

Le sommeil grandissant des hommes. Avalant tous les élans de beauté. Effaçant toute possibilité d'innocence. Noircissant la terre de tous ses désastres...

 

 

Et si le noir était le commencement de la lumière. Et si le gris reflétait la venue lente de l'esprit dans la matière sombre du monde...

 

 

Et si le noir n'effaçait ni le vrai ni la beauté. Mais soulignait leur présence... Le cœur de l'homme alors serait sauvé. Il lui suffirait d'attendre. Et de se retourner pour laisser la lumière se pencher sur ses taches...

 

 

Vivre sur une terre sans lumière – et sans soleil – serait insupportable. Un cauchemar aussi affreux que de plonger dans les abysses noires du cœur sans la moindre promesse de clarté. Comme si l'on ôtait à l'homme la moindre espérance de sagesse après l'avoir livré aux instincts de la terre. Nous deviendrions fous. Promis à une rage folle et désespérante. Insurmontable...

 

 

Une lumière au loin. Les pieds – et le visage – immergés dans les eaux sombres. Et une main qui se lève comme une folle espérance dans le ciel ténébreux...

Adossé aux silhouettes grises – immobiles et trempées – de ses congénères. Voilà le sort de l'homme à l'orée des chemins. Au dessous même de l'horizon. Avant le premier pas. Et la découverte de la foulée libératrice...

 

 

L'émergence d'une tête dans les rues assoupies des cités fait naître un espoir, incapable pourtant de percer la glace où gisent, enfoncés, les vivants. Aussi malhabile que le souffle chaud des haleines... Il faudrait le miracle d'un désir féroce, insurpassable, pour s'extirper des marécages noirs et givrés. Et la main forte et agile d'un Dieu intérieur pour briser la malédiction lacustre...

 

 

Il n'y a de nuit indulgente. Le sommeil emportera tout. Et recouvrira le reste. Il nous faut attendre l'aurore – et le jour – pour apprendre à aimer. Et à pardonner l'obscur des cœurs où les âmes sont emprisonnées...

 

 

Nous sommes morts. Presque enterrés. Et pourtant jamais notre œil ne s'est fait aussi large. Et notre souffle plus vivant. A présent, nous regardons le monde – et les corps – depuis la crête invisible au dessus de l'horizon. Et nous rions de la vie et de la mort depuis les rivages de l'éternité.

 

 

La magie des mains dans le grand ciel coloré...

 

*

 

Et si l'avenir du monde – et de la terre – tenait tout entier dans notre sensibilité – et notre ouverture – au souffle du ciel. A son travail incessant sur notre âme... Mais les hommes, encore trop prosaïques et immatures, n'y entendent rien. Comment pourraient-ils y être réceptifs....

 

 

Les collines – à perte de vue – jusqu'à l'horizon. Comme d'immenses vagues terrestres nées des entrailles du monde. Et figées aujourd'hui dans le grand océan de la roche et des forêts...

 

 

A quoi tiennent les malheurs de la terre sinon à ses forces naturelles et à la main indélicate de l'homme parachevant, en quelque sorte, la puissance destructrice des origines...

 

 

L'esprit (le psychisme) aime – et ne peut s'empêcher de – s'emplir de souvenirs, de pensées, de rêves et de représentations. Comme il aime – et ne peut s'empêcher d' – entourer le corps d'êtres et d'objets. Il s'offre ainsi une forme (illusoire) d'épaisseur existentielle et une source (tout aussi illusoire – mais provisoirement suffisante à ses yeux) de sécurité, de soutien, de confort et de réconfort. L'esprit ne peut agir autrement...

Cette inclination à s'emplir et à s'entourer est une manière naturelle, essentielle et primordiale (bien que réactive à ses peurs fondamentales...) de se sentir exister. La présence d'images et d'idées (en lui) et la présence d'êtres et d'objets (autour de lui) le rassurent, lui donnent le sentiment d'adoucir la rudesse du monde, de remplir la vacuité de l'existence et d'échapper, en partie, au sentiment de solitude. Et en amassant et en s'entourant ainsi, il croit pouvoir vivre – et traverser l'existence – de façon plus confortable. L'esprit de possession naît de ce besoin irrépressible... Mais l'on peut dire que ce dont l'esprit s'entoure – et ce qu'il fait sien – (êtres, objets, rêves, pensées, représentations etc etc.) ne sont, d'un certain point de vue, que de simples accompagnants...

Et en dépit de « cet entourage » et de « cet accompagnement », nul homme ne peut ignorer que le corps ira seul* dans la mort. Et l'esprit – s'il est lucide – sait pertinemment que rien ni personne (aucun objet, aucune idée, aucune « possession » ni aucun être), de la naissance à la mort du corps, ne pourra véritablement combler son sentiment de solitude car la solitude ne peut être effacée d'une quelconque façon puisque l'esprit est, en réalité, la conscience, le seul et unique sujet en ce monde d'objets...

* Et avec ce qui le compose...

 

 

Terre de bavardages. Terre de mensonges et de rumeurs. Terre de clinquant et d'amnésie où l'on encense le spectaculaire et l’esbroufe. L’apparence et l'inconsistant. Où l'on nie la vérité – et déprécie le sérieux et l'authenticité de la parole. Reléguant ainsi la pensée et la poésie à l'exil et à la clandestinité. Triste époque...

 

*

 

Un cadre dans le ciel. Comme une ouverture immense. Et la nacelle des songes qui s'envole aussitôt. Laissant la fleur éphémère à la beauté éternelle de la terre. Et l'âme enjouée. Heureuse des partances et de son bref séjour dans le monde aux côtés de l'innocence retrouvée...

 

 

L’œuvre des hommes. Des traits et des taches sur le grand buvard de la terre. Et que le ciel efface aussitôt. Comme l'éternel brouillon de la perfection sur le palimpseste transparent... Le travail indéfiniment recommencé de l'ascension vers le lieu où Dieu se trouve déjà. Et à portée de regard, bien sûr, – caché tout au fond – pour chacun... Comme si l’œuvre des mains et les empreintes des pas ne comptaient presque pour rien... Comme si la gloire n'était sous l'emprise d'aucune âme. Ni d'aucune ambition. Des dessins sur le sable, dévastés à chaque nouvelle vague et effacés à chaque nouvelle marée... Alors que dire au ciel... et que dire aux hommes... Les laisser, sans doute, à leurs sages – et furieuses – besognes...

 

 

Nous croyons construire. Nous croyons édifier et façonner le monde. Mais qui sait que Dieu – et le ciel – effacent d'un souffle – et d'un léger revers de main – tout labeur. Et que l'effort est toujours vain. Et que la joie est toujours dans le geste séparé de son ambition. Pourquoi le monde – et le ciel – ne l'ont-ils donc pas encore révélé aux hommes ?

 

 

Superposons le ciel et la souffrance, dit le sage. Et pourquoi diable n'y a-t-il aucune intersection se demandent les hommes (avec tant de naïveté)...

Et pourquoi donc la mer emporte-t-elle nos édifices ? Et pourquoi donc l'infini nous ferme-t-il ses portes ? Regardez davantage – et avec plus d'acuité – répond le sage. Ne voyez-vous pas dans l'effacement le clin d’œil – et l'invitation – de l'infini ? Ne sentez-vous pas la joie inaltérable de l’évanescence – et du geste dépouillé d'intention ? Ne comprenez-vous donc pas que Dieu – et l'infini – y sont déjà présents ? Ah oui ! Peut-être... marmonnent les hommes (guère convaincus)...

 

*

 

Les hommes s'éloignent de notre parole comme si elle était ingoûtable. Impartageable peut-être... Comme si l'innocence seule pouvait s'y faufiler pour rejoindre le ciel – et le goût inaltérable de la grande joie sensitive...

 

 

L'absorption et l'amassement(1) sont les reflets étroits – et corrompus – de l'unité(2).

(1) Et en particulier l'amassement psychique...

(2) L'unité de la conscience avec le monde phénoménal et objectal...

 

 

La connaissance est, à certains égards, le contraire du savoir. Alors que ce dernier naît de l'accumulation, la première ne se révèle que dans l'effacement... Quant à la sagesse sans doute pourrait-elle être définie comme la connaissance laissant jaillir spontanément, à chaque situation, le savoir (et le savoir être) naturellement acquis par l'expérience et l'apprentissage nés de notre existence au monde...

 

*

 

Des empreintes et des griffures sur la glace brisée. Comme une écorchure dans l'opacité. Impuissante à fendre l'épaisseur qui voile la lumière. Jamais le dégel et la transparence n'appartiendront aux siècles. Et jamais les échafaudages et les engins de perforation n'auront d'effet. Le cœur – et les saisons – toujours se chargeront de faire fondre les couches superflues. Aidés par la puissance de la main – et le souffle – de Dieu...

 

 

Des oiseaux sur une branche. Des nuages dans le ciel immense et gris. Et la constance de la terre vouée toute entière à sa tâche...

 

 

Sur la page, dans le ciel comme sur l'horizon, les mêmes marques de prétention. Et, en filigrane, l'empreinte invisible de l'innocence célébrant l'être et le monde...

 

 

Le monde. Comme un poulpe noir aux reflets argentés et aux tentacules monstrueux et pensants – légèrement pensants – pris dans les mailles du filet tiré par les hommes, encore plus bestiaux et décérébrés que leur malheureuse proie...

 

 

Et partout le corps abondant des hommes qui se repaît de la chair abondante du monde. Si aveugles et insensibles aux particules infimes de lumière. Refusant le festin offert par le labeur acharné des anges et des étoiles...

 

 

Du premier au dernier jour sur la terre, l'inflexibilité du programme opacifiera les yeux. Et reléguera aux caves obscures la radieuse invitation de la lumière. Et pourtant l'on entend les hommes – certains hommes... parmi ceux que l'on dit éclairés... – parler du silence et de la clarté du regard. Et nous inviter à les retrouver... Mais comment pourraient-ils y prétendre ? Autant demander à un fou enfermé dans une pièce sombre, le visage enfoncé jusqu'au cou dans un entonnoir, de s'extirper de l'obscurité et de l'ignorance et de décrire – et de célébrer – le soleil et la sagesse...

 

 

Toutes les échelles et toutes les grues du monde – et même nos édifices les plus hauts – ne sauraient nous aider à atteindre le ciel. L'âme humble, elle, sait qu'elle n'a qu'à regarder le bout de ses souliers pour que l'envol devienne instantané...

L'innocence est l'aile de l'infini. Et la parfaite humilité, le marchepied de la gloire silencieuse. Et les hommes n'auront plus, le jour venu, qu'à remiser leurs échelles et leurs grues – et à abandonner leurs édifices aux gouffres du temps. Le soleil sera présent dans leurs yeux dès la fin du crépuscule...

 

 

Dans les hautes ramures de la terre, l'encens, les bougies et les banderoles impromptues à la gloire du Père et des origines suspendues là depuis des siècles par les hommes comme de vaines prières. Les intentions nobles sont insuffisantes à percer le ciel – et à en faire retomber les bienfaits sur la terre. Le ciel doit descendre au plus bas et soulever les âmes au plus haut. Ainsi seulement les belles aspirations pourront se transformer en regard innocent et en actes justes portés par un Amour profondément azuréen...

 

 

Pris dans la trame comme la mouche dans la toile grise et magique de l'araignée qui emprisonne le corps et rend les ailes et les élans inutiles. Presque encombrants tant ils épuisent sans délivrer...

Plonger dans la brisure, il n'y a d'autre délivrance...

 

 

Sombre est la terre. Et lumineux est le regard. Quant aux hommes, ils seront toujours en équilibre précaire entre l'opacité et la transparence... sur le chemin qui mène des instincts noirs aux gestes de lumière...

 

*

 

Rien ne nous appartient. Ni le corps ni ce que les hommes appellent leur existence. Et moins encore l'âme et le cœur, présents intentionnels offerts à leur acuité curieuse. Et à leur incoercible besoin de compréhension et d'identité. Ainsi est né et s'achèvera le monde...

 

 

La chute sera toujours plus grandiose – et plus prometteuse – que l'ascension. Et toujours elle sera une surprise – et un présent inespéré – pour l'homme si coutumier de l'effort et de la vaine (et harassante) montée des sommets. Et pourtant... Dieu sait qu'il est aisé de laisser libre la foulée. Comme il sait que les hommes, malgré leur esprit de lutte et de conquête, ne se privent jamais de la laisser filer au gré des instincts sur les voies de la facilité... Mais bien plus ardue est la liberté du pas juste et éclairé. Le seul pourtant que Dieu – et la terre – réclament...

 

 

Grande est la source de joie. Immense. Bien plus forte que la férocité du monde...

 

 

Même ici, dans cette campagne reculée, on ne peut échapper à l'humanité... Faudrait-il donc s'extirper de sa propre humanité pour que l'humanité ordinaire – les animaux humains à l'esprit opaque et aux mains indélicates – nous laissent enfin indifférents...

 

 

Le poids des soucis. Charge pesante et insurmontable parfois sur la balance de la lumière qui fait immanquablement pencher du côté du sombre et de la tristesse. Et que l'innocence d'un claquement de doigt – et d'un simple clignement d’œil – peut effacer pour nous faire basculer sur le versant de la joie.

 

 

Une pensée, une croyance tenace, un souci, un espoir. Et nous voilà déjà absents à nous-mêmes. Comme si l'être s'éloignait du regard. Et que nous retombions dans ces deux petits yeux tout bêtes. Et si aveugles...

 

 

L'homme n'est, bien souvent, qu'un ventre qui espère de l'horizon. Comme si la lumière n'éclairait que sa faim insatiable – et les indigents et merveilleux trésors que le monde recèle. Ah ! Pauvre de nous qui n'avons pour lui qu'un seul rêve : qu'il devienne un œil dans la lumière et une main aimante et secourable. Et je crains malheureusement que nous serons morts bien avant que ne s'achève l'infâme besogne – et que ne s'éteigne le fantasme...

 

13 décembre 2017

Carnet n°98 La poésie, la joie, la tristesse et l'inhumain

Journal / 2017 / L'intégration à la présence

Dans la main du sage, une étoile s'est posée. Comme une brûlure de joie sur la chair fragile. Comme un soleil infime venu éclairer – et réchauffer – l'espace alentour, le cœur meurtri des hommes et l'âme toute froissée du monde.

Le rouge-gorge et la mésange m'ont appris l'innocence. Et m'ont offert le courage d'aller, vulnérable, parmi les hautes frondaisons de la terre...

Avez-vous remarqué la silhouette agenouillée du sage... Ses yeux baissés devant les arbres... Sa bouche muette devant les splendeurs de la terre... Avez-vous remarqué son front modeste – et ses lèvres tendres – baiser les sols rugueux du monde... Avez-vous remarqué sa façon de se lover contre les pierres et la roche dure des collines... Et son ombre docile se plier à toutes les exigences... Et la bonté de son cœur... Et la timidité de son âme... Croyez-vous vraiment qu'il soit apeuré ? Pensez-vous qu'il craigne le divin courroux ? Oh ! Non ! Grand Dieu ! Pas le moins du monde... Regardez donc ses yeux fous et caressants – et cette lumière qui irradie du plus profond de la joie – et qui enlace le monde – et tous ses chemins – de son grand Amour...

 

 

Un soleil – un infime soleil – suffit parfois au délitement de l'ombre...

 

 

Ah ! Si seulement la poésie pouvait devenir nourriture pour l'homme, elle contenterait alors (presque) toutes les faims...

 

 

Herbe rouge et soleil bleu pour celui que l'éclatement n'aura sidéré. Et qui aura su transformer l'effroi en hébétude.

La surprise et la grâce ne s'offrent qu'aux yeux innocents. Les autres toujours verront, à travers leurs craintes et leurs espoirs, l'herbe verte et le soleil brûlant recouvrir la terre noire et désespérée.

 

 

Le miroir, le reflet et les visages grimaçants aussi innocents que les pierres blanches du chemin...

 

 

L'émiettement de l'horizon n'égaye que les cœurs innocents. Les autres, on les voit s'agenouiller devant les ruines, verser des torrents de larmes, inconsolables et désespérés... Et se relever bientôt pour reconstruire tous les édifices à l'identique – et plus beaux et plus grands encore chez les plus ambitieux...

 

 

Entends-tu, mon ami, le silence de ton oreille chaste ? Que ton écoute se fonde en lui, et tu pourras (enfin) accueillir le monde si obscène et si bruyant...

 

 

Ah ! Que les cieux semblent lointains aux hommes impropres à la sagesse... En quel recoin Dieu s'est-il donc retiré pour demeurer ainsi invisible à leurs yeux...

 

 

Tel un oiseau picorant quelques graines dans un vaste champ, le poète – dans un mouvement inverse – lance sa parole – sa pauvre parole – dans l'infini silencieux. Et qui l'écoute sinon les étoiles... Et qui l'écoute sinon l'univers qui accompagne son chant...

Les hommes, eux, délaissent l'oiseau et le poète, trop occupés à brûler la terre. Leur compagnie est trop peu lucrative. Que valent – et que rapportent – donc l'oiseau et le poète ? A peu près rien...

Et tant pis alors si l'infini qu'ils chantent n'éblouit que les étoiles...

 

 

Dans l'intimité de l'oiseau et du poète, les étoiles – et le grand ciel inconnu – se dévoilent. Confient leurs plus ardents secrets que les hommes, voués tout entiers à leur stupidité animale, continuent de tenir pour un grand mystère...

 

 

Que craignons-nous ? Et pourquoi avons-nous si peur ? L'inconnu – et l'incertitude – ne sont-ils pas les plus belles contrées en ces terres si fréquentées – et si prévisibles – où les hommes creusent de larges sillons à force de les arpenter ? Chemins si routiniers qu'ils ne savent plus même voir... Mais les ont-ils seulement déjà vus ?

 

 

Le rouge malhabile sur les lèvres des femmes. Comme une invitation à goûter le sang. Et l'âme qui bat au fond des veines...

 

 

Malgré les rires, les étoiles et les paillettes, le cœur – et la terre – des hommes sont noirs. Inguérissables tant que les guirlandes orneront – et recouvriront – l'accès à la porte inconnue devant laquelle ne patientent que quelques âmes insurgées. Quelques cœurs dissidents exilés des fêtes tristes offertes à la morosité.

 

 

L'école et l'université ne forment plus la jeunesse à devenir des hommes. Elles n'offrent plus une éducation digne de ce nom – avec ses impératifs de savoirs et ses exigences visant à répondre aux grands défis des interrogations humaines – questionnements philosophiques, métaphysiques et spirituels – et à l'enjeu primordial d'un vivre-ensemble – hommes, bêtes et plantes – plus respectueux et harmonieux.

L'école et l'université ne visent plus qu'à former des agents de production dans tous les domaines investis par les hommes (production agro-alimentaire, production industrielle, production de services et production « intellectuelle »...). Bref, elles se cantonnent désormais à leur apprendre les compétences nécessaires pour faire fonctionner le monde et la société.

Voilà sans doute l'un des grands drames de l'humanité – symptomatique à bien des égards de l'indigence contemporaine...

Et tant que l'on ne replacera pas les fondamentaux humains au centre de la vie et de la société – et au cœur même de l'existence de chacun – le monde poursuivra sa marche inhumaine (de plus en plus inhumaine), glissant vers une technicité de plus en plus monstrueuse. Ouvrant ainsi la porte aux pires systèmes et aux plus infâmes organisations et à une forme de dégénérescence en mesure de corrompre jusqu'aux plus essentiels fondements de l'humanité*...

* Et façonnant ainsi un avenir bien sombre...

 

 

Nul, en ce monde, ne peut être blâmé pour ses attributs, ses caractéristiques et ses penchants. Et pas davantage pour ses comportements, ses actes, son degré d'intelligence, ses capacités réflexives, sa sensibilité, la manière dont il mène son existence et la façon dont il est amené à évoluer...

La vie a doté chacun différemment. Et personne – pas même, bien sûr, l'individu concerné – n'en est fautif ni responsable. Chacun mène la barque de ses jours et fait son possible selon les dons qui lui ont été offerts et les instruments qui lui ont été fournis... Selon ce qu'il porte... Selon son idiosyncrasie, l'intelligence et la sensibilité qui lui ont été accordées.

Et il semble que chacun, à travers ses gestes, ses pas et ses paroles (quels qu'ils soient) participe de la plus juste façon – et malgré lui – à l'économie générale du monde et de l'univers. Occupant ainsi la place (au sens le plus large du terme) dont le monde a besoin même si certains attributs, certaines inclinations et certains agissements, en particulier ceux qui se montrent fort délétères et meurtrissants, peuvent heurter notre sensibilité et notre intelligence...

Il en est tout simplement ainsi... Nul en ce monde (et dans cet univers) n'a la capacité de choisir – et de décider de son rôle et de sa fonction. Chacun est contraint de s'y prêter. Et de s'y plier quoi qu'il lui en coûte en usant des outils dont on l'a pourvu pour mener à bien – si l'on peut dire – ce pourquoi il est né... Et qu'on le veuille ou non, il ne peut en être autrement... Et malheureusement, l'accès à la conscience (à la lumière et à l'Amour) ne diffère pas, en la matière, des autres attributs dont chacun hérite* à la naissance...

* Héritage lié, sans doute, à l'histoire antérieure de la probable entité qui habite chacuncapable de traverser la mort pour passer d'existence en existence...

 

 

Ecrire pour l'humanité ? Quelle idiotie ! Lorsque l'on est témoin du comportement des hommes – et que l'on comprend réellement à quoi ils aspirent –, on serait parfois tenté de se couper la main. Ou, de façon moins violente, de réserver notre parole aux âmes en chemin et aux cœurs respectueux en quête d'innocence et de vérité. Les autres, je crois – et sans le moindre mépris (ni la moindre condescendance) – n'en sont pas encore suffisamment dignes...

 

 

Il m'arrive parfois de faire un rêve. Un rêve de fin des temps – au futur antérieur improbable... 

Arrivés à l'orée des mondes, les hommes surent. Comprirent – et reconnurent – la maladresse aveugle et la barbarie de leurs pas. Et la terre flamboyante put alors s'embraser. Et guérir dans la lumière neuve du regard – et des jours. Ainsi le monde – et l'humanité – furent sauvés de tant de désastres...

 

 

Dans les drames – et les hautes déconvenues – se jouent les pas de l'homme. La survenue possible de l'innocence. Et le désir de lumière.

Chérissons, hommes, la souffrance terrible de la terre dont nous nous relèverons plus clairs après nous être agenouillés...

 

 

Sous la coupe du plus infime des jours, nos bras seront toujours légers – et nos pas toujours dociles et joyeux – pourvu que l'innocence ait pénétré le regard. L'ait débarrassé de ses lourdes sacoches pour l'investir tout entier. Il n'y a d'autre espérance, homme. Et prions la terre – autant que le ciel – pour que notre cœur – et notre âme – sachent l'accueillir...

 

 

Une parole trop peu humaine ne peut servir la bêtise(1). Pas davantage qu'elle ne peut l'aider(2) à accéder à la lumière. Et les oreilles sourdes – et les esprits aveugles – n'y verront qu'un amas supplémentaire d'obscurité qu'ils prendront pour un trait de folie. Ah ! Qu'il est donc difficile d'écrire à l'intention des hommes...

(1) encore que...

(2) et là encore, rien n'est moins sûr...

 

 

Encerclé par la nuit profonde, que la lumière semble lointaine... Comment les yeux pourraient-ils voir ce que leur cachent leurs entassements ?

 

 

Par la fenêtre, je ne vois que de sombres figures. Et, au loin, le ciel lumineux. Et la promesse de l'aube suivante...

 

 

Ah ! Si seulement le jour et la lumière pouvaient nous être contés par la nuit – et les obscurs précipices du cœur ? Et pourtant, ce sont eux – mais qui le sait ? – qui nous les révéleront...

 

 

Ne te défais jamais, ô poète, de ce regard ! Que ta main devienne lasse et ta parole paresseuse devrait peu t'importer... Tant que demeurera le regard, tu ne pourras mourir, poète ! Et lorsque le silence aura suffisamment enveloppé ton âme, la parole ne sera plus nécessaire... Ta présence suffira... Elle deviendra aussi claire que le ciel – qu'assombrissaient pourtant autrefois tes petits cercles d'encre noire dans leur désir si ardent de le révéler aux hommes...

 

 

Que notre âme se fait donc joyeuse dans la tristesse – et la noirceur – du monde ! Et pourtant rien ne lui plaît davantage que de rester seule avec le ciel – et auprès des cœurs solitaires qu'elle accompagne, sans même le savoir, de sa retraite silencieuse...

 

 

J'honore l'épais brouillard des jours qui m'isole des hommes. Et le vent vif et hurlant qui éloigne leurs cris et leurs plaintes – en les cantonnant dans la plaine grise où ils ont bâti leur cité. J'honore aussi la vie sage des arbres. La joie radieuse de l'herbe. Et l'accueil des pierres qui offrent à mes pas la souveraine assurance du silence. Et à mes gestes la grâce – et la légèreté – de l'infime, humble et enfin réconcilié avec la belle – et grande – solitude de l'infini...

 

 

Les adieux des hommes ne sont qu'un au revoir magistral dont les cérémonies distillent un faux parfum d'éternité. Et qui occultent la flamme intarissable de la continuité par delà la vie et la mort que les âmes (pourtant) traversent sans encombre...

 

 

La bêtise, les craintes, la raison et le prosaïsme des hommes dépoétisent la vie et le monde. Et les confinent à la réification utilitaire. Ainsi naissent l'horreur et la misère...

 

 

La chair toujours se nourrira de la chair. Mais lorsque l'esprit sera libre des appétits et des dents carnassières, l'Amour présidera à tous les festins...

 

 

Au plus près du silence des pierres. A l'abri de la folie bruyante des hommes. Et le geste lent de la main qui célèbre la sagesse de la terre dévastée par leur furieuse barbarie...

 

 

L'Absolu – sa lumière et sa tendresse –, l'innocence et le simple, voilà ce que j'honore. Voilà ce que je célèbre – et ce que je chéris (par dessus tout) en ce monde d'anecdotes et d'ignorance, de noirceur et de violence, de ruses et d'inutiles complications. Et que les hommes ont portées à leur plus haut degré d'ignominie...

 

 

Arrêter d'écrire ? Pour quelles raisons y concéderions-nous ? L'écriture nous vient comme un souffle naturel. Aussi nécessaire que l'air que nous respirons...

 

 

Au bras de l'Amour que pourrait-il arriver ? Les bouches pourraient continuer à lancer leurs flammes, les insultes à pleuvoir, les esprits et les poings à jeter leurs ruses – et leur véhémence –, notre figure resterait intacte. L'âme toujours sortira indemne des circonstances. Et malgré les coups, les brimades et les malheurs qui s'abattent – et s'abattront toujours – sur la chair et les cœurs, nul (et rien) ne pourra jamais entacher le sourire inaltérable de nos lèvres. Pas même les cris et les grimaces qui tordent parfois notre bouche...

 

 

L'Amour, la fine pointe de la lumière...

 

 

Dans le jour naissant, la lumière monte de l'horizon. Haute clarté frappant l'ombre des silhouettes. Les ridiculisant à midi avant que le grand soir ne leur offre une envergure démesurée – et que les yeux du monde observent, fascinés, prisonniers – éternels prisonniers – de l'illusion optique...

 

 

Les hommes, misérables détenus des joutes tribales. Encerclés par la haine et la violence des lames. Insensibles à la voix qui murmure – et qui invite à déposer les armes. A s'agenouiller dans l'herbe rouge gorgée de sueur et de larmes. Et à ouvrir les bras – et le cœur – au ciel innocent...

 

 

Et même le plus calme des jours ne saurait nous inviter au silence.... Il faut avoir fait bruisser les pierres – toutes les pierres – sur tous les chemins du monde pour découvrir son ampleur. Et la vaste étendue intérieure où il loge depuis toujours...

 

 

Au pouvoir – et à ses sommets –, les mots succéderont aux poings avant que le silence n'étende partout son règne...

 

 

Et je vois à présent, avec clarté, le sage Hölderlin, fou aux yeux des hommes, dénicher la parole chérissante – la belle parole silencieuse – dans sa vie paisible avec l'aide (complice) du ciel – et des étoiles taquines. Je le vois rentrer dans sa chambre chez le bon vieux Zimmer à Tübingen après un orage d'été. Pousser la porte et s'asseoir à sa petite table pour rédiger sans empressement les notes éparses glanées lors de sa longue marche dans le jardin. Parcourant la ville et la campagne alentour depuis le petit banc de bois – ou parfois depuis sa fenêtre –, se postant seul parmi les pavés et les pierres face aux grands arbres de la forêt, contemplant le ciel peut-être ou méditant en silence devant les beautés naturelles des saisons.

Et j'aime cet homme – et sa parole, tous deux doux et discrets, fréquentant davantage les Dieux – les divinités anciennes – et leur silence que la foule agitée des ombres et des visages. Et je vois chez lui toute la beauté de l'homme – et l'admirable solitude – si encline à ouvrir l'âme au chemin du ciel et des étoiles sans même juger nécessaire de démentir la folie – ni même les folles accusations des hommes...

 

 

La douce – et tendre – mélancolie de l'âme face à l'inconsolable tristesse du monde. Et la joie – et la lumière – sous-jacentes qui éclairent le provisoire des états et des sentiments pour que demeure intacte (à jamais) la paix sereine de l'âme...

 

 

Plus la main se détache du regard des hommes, plus la parole devient libre et spontanée. Naturelle. Comme une pluie d'été légère, elle tombe, insoucieuse, sur les chemins de la terre. Se moquant bien des yeux – et des plaintes – du monde. Elle n'attend plus ni l'approbation ni l'admiration. Ne craint plus ni les jugements ni l'incompréhension. Elle tombe – et court comme l'eau vive d'un ruisselet qui trouve naturellement son chemin à travers les creux des paysages, se mêlant aux infimes flots qu'elle rencontre sur sa route pour rejoindre le grand fleuve qui la mènera à l'océan infini et au ciel plus vaste encore, n'espérant pas même, à travers quelques nuages, retomber sur la terre inconcernée des hommes...

 

 

Qu'est-ce qui nous relie – et nous attache – au passé sinon le souffle des songes dans le regard vierge ponctuellement détourné de la foulée présente ?

 

 

Un livre est un ami qui saisit votre main pour la poser sur le plus sensible – et le plus tendre – du cœur. Près de la béance où se sont entassées toutes les circonstances du monde. Mais il peut devenir aussi l'allumette qui embrasera le charnier des événements si souvent lourdement accumulés. L'origine du grand feu qui illuminera l'âme et la fera devenir plus claire – comme un grand soleil réconfortant. Une lumière qui effacera toutes les hontes et toutes les hésitations pour guider les pas vers le silence innocent et l'infini joyeux qui savent guérir tous les maux des hommes. Et tous les malheurs de la terre...

 

 

Dans la main du sage, une étoile s'est posée. Comme une brûlure de joie sur la chair fragile. Comme un soleil infime venu éclairer – et réchauffer – l'espace alentour, le cœur meurtri des hommes et l'âme toute froissée du monde.

 

 

Le rouge-gorge et la mésange m'ont appris l'innocence. Et m'ont offert le courage d'aller, vulnérable, parmi les hautes frondaisons de la terre...

 

 

Et nous assistons aujourd'hui à la gloire des titans parvenus à leur apogée. Comme suspendue – attendant la chute fomentée par la main de Dieu – et le souffle des anges – qui ont pleinement investi le cœur des innocents – et qui feront tomber tous les empires sans une seule goutte de sang versée en rendant raison patiemment à la folie furieuse et dévastatrice des hommes. Convertissant leurs ambitions et leurs désirs en innocence – et la puissance de leurs gestes en mains accueillantes... dociles autant aux exigences naturelles de la terre qu'aux nobles aspirations de l'infini...

 

 

Avez-vous remarqué la silhouette agenouillée du sage... Ses yeux baissés devant les arbres... Sa bouche muette devant les splendeurs de la terre... Avez-vous remarqué son front modeste – et ses lèvres tendres – baiser les sols rugueux du monde... Avez-vous remarqué sa façon de se lover contre les pierres et la roche dure des collines... Et son ombre docile se plier à toutes les exigences... Et la bonté de son cœur... Et la timidité de son âme... Croyez-vous vraiment qu'il soit apeuré ? Pensez-vous qu'il craigne le divin courroux ? Oh ! Non ! Grand Dieu ! Pas le moins du monde... Regardez donc ses yeux fous et caressants – et cette lumière qui irradie du plus profond de la joie – et qui enlace le monde – et tous ses chemins – de son grand Amour...

 

 

Le poète ne craint rien. Il aime. Se laisse cueillir comme l'herbe des fossés. S'offre au soleil comme la rosée... Et se courbe pour que rayonne l'infini. Et ses mots alors ne sont plus que silence...

 

 

Pourquoi nos bouches continuent-elles de s'ouvrir malgré la beauté du silence ? Aucune injonction ne saurait leur ordonner de rester closes... Nos lèvres continueront de s'agiter en dépit de la surdité des hommes... Peut-être parce que nous rêvons que la parole puisse atteindre les rivages inaccessibles de l'horizon... Peut-être – qui sait ? – avons-nous encore ce rêve malgré le silence du monde...

 

 

[Humble hommage à Hölderlin... et à ses 36 années de folle liberté...]

Les yeux posés – et roulants de fièvre – et de folie peut-être ? – sur le Neckar, rivière paisible s'écoulant devant la tour de Tübingen au couvre-chef d'ardoise. Livré aux bons soins d'Ernst et de sa fille Lotte, pleurant la Diotina et la couvrant de ses folles paroles – et de son si sage silence...

Poète des temps anciens où les Dieux fréquentaient les hommes, où la nature leur livrait ses chants, et où l’œil était vif – et l'oreille perçante – suffisamment pour que la sagesse se mêle aux chemins, devenus fous, aujourd'hui, à force d'ignorance...

Poète de la solitude peignant l'antiquité autant que les saisons. Délivrant son message déraisonnable aux nations infantiles – et aux cœurs encore trop durs – encore trop verts – pour savoir écouter avec humilité la folle leçon de la parole et du silence. Balayant les siècles et les noms pour aller, humble et joyeux, vers l'effacement – vers la désexistence si sage des poètes qui, mieux que quiconque, connaissent – et fréquentent – l'étreinte du temps et la secrète noblesse du néant...

 

 

Quels rivages atteindras-tu, homme, de tes foulées pesantes ? Marcheras-tu encore nus pieds et tête nue parmi les cataclysmes ? Tes pas refléteront-ils toujours le sang que tu as versé au cours de ton voyage – au cours de ta funeste traversée ? Quel fleuve te faudra-t-il encore traverser pour mêler ta voix à la leçon inaugurale des siècles ? Combien de fois encore demanderas-tu ? Combien de fois encore ta main percera-t-elle les entrailles de la terre – et saisira-t-elle le sable des contrées ?

Les yeux fermés – et les chevilles rougies par le sang des dépouilles et celui des meurtriers. Dans l'infâme boue des images. Et l'orgueil des insoumis. Rien ne t'aura précédé. Et rien jamais ne finira. Combien de temps erreras-tu encore dans ces vallées tristes – dans ce monde défait par tes gestes indignes ? Combien de fois t'étendras-tu encore sur le flanc – mort ou sommeillant – sans jamais pouvoir refléter – ni même toucher du doigt – l'étoile ?

Combien de fois passeras-tu encore, prenant part à l'eau fuyante – ruisselante – et aux holocaustes. Combien de pierres jetteras-tu encore ? Sauras-tu, un jour, percer ces mondes qui s'élargissent sous tes pas ?

 

 

L'odieuse pollution humaine. Multiple et protéiforme. Envahissant tout. Partout. Et (surtout) jusqu'aux plus infimes recoins du cœur. Raz de marée dévastateur dont la nocivité a déjà presque ravagé l'essentiel...

 

 

Notre parole. Comme d'infimes drapeaux à prières dont les mots s'effilochent aux vents. Offrant au monde la paix, la joie et l'Amour portés par la puissance d'intention de leur auteur et les ondes mystérieuses du ciel et de la terre...

 

 

Le vacarme des hommes : le vrombissement permanent des automobiles, le bruit strident des machines et les sirènes hurlantes des villes retentissent à des lieux à la ronde. Entamant la douce tranquillité des collines. Et parfois même jusqu'au silence de l'âme...

 

 

L'affreuse – et odieuse – colonisation de l'homme envahissant tous les espaces. Se répandant sur terre comme une lave dévastatrice. Anéantissant tout à son passage. Détruisant et morcelant les territoires. Ecrasant le monde de sa puissance. Et condamnant les êtres à la fuite, à l'esclavage et à la mort...

 

 

[A l'homme barbare...]

Délaisse un instant tes activités. Ce à quoi tu es occupé... Et quitte tes compagnons d'infortune grégaires... Isole-toi quelque temps. Rejoins la nature (un lieu encore un peu sauvage) et marche jusqu'à ce que tu découvres un endroit à ta convenance – pourvu qu'il soit paisible – et à l'écart des hommes. Lorsque tu l'auras trouvé, assieds-toi. Et sonde ton cœur. Découvre ce qu'il abrite – le sentiment le plus puissant qui l'anime. Et lorsque tu en auras une idée même imprécise – mais suffisamment évidente – regarde autour de toi. Regarde la terre, regarde la vie, regarde le soleil et regarde le monde. Et interroge-toi. Sont-ils si différents de toi ? Ce qu'ils abritent ne brille-t-il pas du même éclat ? Derrière les ruses et la malice – et même derrière l'horreur et la sauvagerie – ne sens-tu pas la force de l'Amour qui rayonne malgré tous les instincts de la terre ?

 

 

Je te l'aurais (déjà) dit mille fois, homme ; ne cherche que l'impossible...

 

 

Qu'y a-t-il donc derrière le point aveugle que ne franchissent (jamais) les hommes ? Le sais-tu, poète ? Oui, répond-il, mille mondes – et la fleur impénétrable qui distille son parfum de silence...

 

 

Serais-tu si malhabile, homme, pour parodier le cri de l'Amour ? Ne vois-tu donc pas la flamme silencieuse qui brille partout – et qui n'a besoin ni d'extases ni de plaintes langoureuses pour enflammer les yeux ?

 

 

A la source se tient le silence que nul n'habite – et que nul n'entend. Voilà pourquoi le vacarme – et le tohu-bohu – persistent jusqu'à nous percer les tympans...

 

 

Combien de millénaires devras-tu vivre, homme, pour que s'ouvrent les portes du silence et de l'instant éternel ? Combien de figures devras-tu piétiner pour reconnaître partout ton propre visage ? Combien de chemins devras-tu emprunter avant de découvrir la grande – et belle – immobilité ?

Es-tu si naïf pour prier les Dieux inventés et les fausses idoles ? Crois-tu (vraiment) qu'ils intercéderont – et défendront ta posture – ta parole et tes gestes – si indigents ? Quels démons te gouvernent pour te plier ainsi à tous les instincts de la terre ? N'as-tu donc aucun cœur, homme ? N'as-tu que des mains et des appétits ? Où sont donc passés l'esprit et la lumière ? As-tu oublié que tu fréquentais Dieu, les anges et les hautes nuées autrefois avant de succomber à l'orgueil – et de chuter dans la glaise et la poussière ? As-tu oublié l'origine de ton enfantement ? Es-tu devenu si misérable pour t'éloigner de ta source – et rompre avec elle ? Crois-tu que l'Amour t'ait écarté de son champ ?

Dépèce-toi donc, homme, pour te délivrer de l'espoir et de la chair. Dépèce-toi jusqu'au dénuement ultime. Et tes yeux – et ton visage – deviendront regard d'innocence et de lumière. Le seul Dieu que le monde – et les prophètes – aient jamais connu...

 

 

Autrefois, les hommes adulaient les prophètes. Ils étaient, certes, crédules et ignorants mais leur naïveté devinait la véracité des promesses. Aujourd'hui – et depuis bien des siècles –, les hommes dénigrent les prophètes – et dénoncent leur parole qu'ils relèguent à la niaiserie ou à la folie. Et ils blâment – et méprisent – la croyance des naïfs.

Les hommes, à présent, se prennent pour des princes et des Dieux mais l'humilité et la clairvoyance leur font défaut. Une poignée – parmi les plus curieux et les plus avisés – aspire à quelque assurance – et à des preuves de l'existence de Dieu. Et (surtout) à les découvrir par eux-mêmes (ce qui est sage...) – et par la voie de la raison (ce qui l'est un peu moins...). Mais l'aveuglement – et l'orgie de délices dont la terre les a abreuvés – ont progressivement détourné l'essentiel des hommes du besoin de comprendre – et de savoir. De retrouver ce dont la parole des prophètes témoignait. Ainsi vivent – et vont – les hommes. Et ainsi vit – et va – le monde...

Gageons seulement que l'humanité, encore adolescente aujourd'hui, parvienne à délaisser son manque d'intérêt et à effacer sa prétention (toute juvénile) pour grandir. Et se souvenir de l'Amour et de la lumière dont lui parlaient les prophètes en son jeune âge. Et qu'elle y accède, un jour, pour révéler, à sa maturité, ce pourquoi elle est née... Il n'y a, je crois, pour elle – et pour le monde – d'autre voie. Ni d'autre espoir...

 

 

Dans l'innocence, l'Amour et la nécessité font lois. Invitant toujours la couleur la plus naturelle de l'âme à s'exprimer. Et à l'instar de toutes les formes expressives, ainsi procède, je crois, également la parole poétique...

 

 

Le chant des oiseaux, la solitude et les sentiers des collines me sont plus familiers que le bavardage des hommes et l'agitation bruyante des foules et des cités. Mon âme s'enchante de fréquenter les premiers. Et rue – et se cabre – presque toujours en présence des seconds...

 

 

Laisser la vie – et le monde – faire vibrer la corde de l'âme. Notes sensibles. Peintures simples de l'enchantement. Nuages, rivières, arbres, pierres et visages. Révélant l'émotion (la profonde émotion) d'être vivant. Et d'être au monde. Yeux parmi les yeux dans un seul regard...

 

 

Et si les hommes n'étaient pas tout à fait prêts – et disposés – à entendre notre parole ?

 

 

Mots et paroles parfois morts avant même d'être accouchés... Mais qui, en ce monde, se soucie vraiment du visage – et de la vitalité – des nouveaux-nés à la chair de papier ?

 

 

Le pas est – et sera – toujours la plus juste mesure de l'homme. Comme l'éternel retour est le propre de la terre. Et qu'importe que les temps changent – et aspirent aux grandes enjambées – et aux bottes de sept lieues –, l'éclairage, comme toujours, fait défaut...

 

 

Qui sait – et qui se souvient – que la lumière ne naît ni des pas ni des paysages – mais de leur incidence sur l'âme ?

 

 

Partout la vie vibrante. Et la vie débordante. Et partout la vie abîmée et suffocante. Et la vie brisée. Partout la vie enfantée, célébrée et anéantie par les mêmes forces... La faisant tournoyer dans une danse permanente – dans une danse éternelle – à la fois joyeuse et funeste. Triste et merveilleuse...

 

 

La marche et l'écriture ne sont des activités. Elles sont un mode de vie. Une façon particulière d'être au monde... Comme la solitude, l'innocence et la nudité ne sont des états – et moins encore une posture – mais un penchant naturel de l'âme, soucieuse d'être – et de demeurer – au plus proche de sa source. De l'origine de toute chose – de la vie et du monde...

 

 

Pour entendre pleinement l'âme de la forêt – et s'unir à son souffle et à ses vibrations –, il faut oublier que l'on est un homme. Et se faire aussi immobile et silencieux que les arbres. Sinon on ne perçoit que son propre bavardage et le rythme mécanique des pas...

 

 

Là où l'on croit voir des hommes, il n'y a, le plus souvent*, que chair borgne et affamée vaguement mémorisante et expressive...

* et sans être, le moins du monde, insultant...

 

 

La sagesse d'un homme jamais ne résidera dans ses qualités particulières (fut-il un surhomme doté de dons remarquables...) mais dans la bonté et l'innocence consécutives à son acceptation pleine et entière – à son acceptation joyeuse et sans condition – de ce qu'il est et de ce qu'est le monde avec leurs travers et leurs limitations...

 

 

L'esprit toujours écartelé entre le mouvement et l'immobilité. Penchant tantôt du côté de l'énergie et de la vie phénoménale tantôt du côté de la permanence et du regard* (de la perception pure – et vierge de tout reliquat)...

* De la conscience...

 

 

A voir la façon dont les hommes ont toujours vécu et se sont toujours comportés hier comme aujourd'hui – la manière dont ils ont toujours tissé des liens entre eux (mais aussi avec le monde), il ne fait aucun doute que s'ils étaient dotés de quelques onces supplémentaires d'Amour et d'intelligence, ils pourraient (enfin) tomber les masques et livrer leur cœur. Et chacun serait alors capable de lire dans le cœur de l'Autre comme dans un livre ouvert. Et même chez les plus obtus (et les plus réfractaires à la transparence) naîtrait presque immédiatement un sentiment de proximité et d'unité révélé par la prise de conscience de leur similitude et du lien évident de parenté avec l'ensemble de l'humanité – autant qu'avec l'ensemble du vivant et de l'Existant. Et tous les cœurs solitaires et apeurés – tous les cœurs meurtris, blessés et fragmentés – guériraient presque aussitôt – et se recolleraient enfin unis – enfin réunis...

 

 

La vaine prière des hommes, mains jointes et le cœur fermé, appelant Dieu – et lui demandant d'intercéder en leur faveur sans comprendre que l'Amour les habite déjà – en leurs profondeurs. Et qu'il suffit, pour le voir couler à flot, de se défaire de l'idée de soi et d'ouvrir son cœur, en toute simplicité, à l'honnêteté et à l'innocence...

 

 

La perpétuelle litanie des songes. Ecartant l'innocence et le silence. Obstruant toujours le ciel immense...

 

 

Dans notre main infime – et nos yeux infirmes et si gourmands – se tient déjà l'infini.

 

 

Pourquoi demander à l'horizon – et aux étoiles lointaines – de nous ouvrir à un ciel que nous habitons déjà ? Faut-il que l’œil voit tout de travers pour initier le moindre pas...

 

 

Les heures pleines du jour. A chaque fois que sonnent le glas et les cloches du renouveau. A chaque instant où l'innocence veille, attentive, dans le regard...

 

 

Inutile de chercher Dieu derrière l'horizon. Et pas davantage dans le ciel. Cherchons plutôt du côté de l'herbe. Et du côté du plus humble. Fouillons le cœur des yeux. Et les yeux du cœur. Il gît là, immense, et attend patiemment que nous le relevions. Mais nous ne pourrons y consentir qu'après nous être agenouillés devant l'herbe – et le plus humble...

 

 

L'époque est critique, nous dit-on. Mais toutes les époques ne l'ont-elles pas toujours été ? Aujourd'hui, l'infamie ne se trouve aux portes des cités. Elle a déjà – et depuis bien longtemps – dangereusement gangrené le cœur des hommes. Le seul remède est de le voir. De l'admettre. Et d'y consentir. Voilà le premier pas pour s'extirper de l'éternelle infamie... Dieu – et les vents de la terre – nous aideront à faire les premiers pas. Et se chargeront de nous aider à faire les pas suivants. Jusqu'aux cités de l'innocence et de l'Amour. Les siècles alors pourront s'effacer... Et la fin se rapprochera avant que n'émerge le prochain renouveau...

 

 

Pourquoi diable les ombrelles ont-elles surgi partout pour nous cacher l’œuvre implacable de la faux ? Fallait-il donc que les yeux soient tristes et apeurés... Et à présent entendez-vous les rires dans les champs et les banquets ? Et voyez-vous les regards ensommeillés qui se croient à l'abri... ?

 

 

Il n'y a, ici-bas, en ces lieux de misères terrestres, que de salvifiques précipices. Le cœur meurtri et la chair déchirée seront toujours des prémices. Le premier signe des auspices célestes...

 

 

L'hiver est venu. A recouvert tous les paysages. Et sur le sol gelé – et les branches blanches des arbres dénudés –, la mésange et le rouge-gorge picorent le beurre et la graine offerts par l'âme désolée. Attendant gaiement – et sans impatience – le renouveau de l'herbe et des champs. Les premiers jours du printemps.

 

 

L'inhumain. Tel que le demeure l'homme(1). Et tel que le devient le regard(2). Et la parole poétique(2)...

(1) Dans son sens le plus ignoble...

(2) Dans son sens le plus noble...

 

 

Le cœur présent observant. Et à l'écoute dans une parfaite immobilité. Attentif, disponible et bienveillant. Accueillant le moindre surgissement. Le recevant à bras ouverts à la fois comme un enfant et comme un roi. Et lui offrant l'inébranlable assurance – la certitude totale – de son Amour. De son Amour éternel et inconditionnel.

Être cœur présent, voilà « la plus belle arme » – et le meilleur instrument – pour être au monde. Et offrir aux êtres ce qu'ils réclament et ce dont ils ont besoin... Être au côté – dans la proximité – d'un cœur présent n'est-ce pas ce à quoi chacun aspire en cette vie ? N'est-ce pas ce que chacun aimerait vivre – et recevoir ?

Et lorsque les âmes mûriront, elles comprendront qu'elles n'ont plus à chercher la proximité (extérieure) d'un tel cœur, mais qu'elles sont, elles-mêmes, ce cœur. Et qu'elles peuvent apprendre à le découvrir – puis à le devenir avant de le vivre à chaque instant...

 

 

Entre l'inhumain sauvage et bestial et l'inhumain au delà de l'humain, il y a l'homme. Il devrait y avoir l'homme. Celui que cherchaient Platon et Diogène*. Et que nous n'avons, malgré les siècles, toujours pas trouvé. A l'exception peut-être de quelques rares – et précieux – spécimens...

* En se moquant, à la fois du disciple de Socrate et des hommes...

 

 

Sommes-nous l'être et la présence ou pouvons-nous seulement, en tant que forme, y accéder ? A moins, bien sûr, que nous soyons à la fois l'être et la présence et toutes les formes qui, en eux, existent et peuvent s'y ouvrir...

 

 

En cette froide après-midi d'hiver, assis sur le chemin, – et après avoir effectué approximativement la moitié de notre promenade journalière et écrit, sur notre petit carnet, à peu près la moitié de nos pages quotidiennes, je songe en souriant au nombre de kilomètres et de pages que nous aurons parcourus et noircies au cours de notre vie... Mais la sagesse du poète, du penseur et du marcheur se mesure-t-elle ainsi ? Non, bien sûr... sinon nous serions sage depuis déjà bien longtemps...

 

 

La pauvreté et la poésie. L'herbe et l'infini, voilà, en vérité, mes seuls amis...

 

 

La vie. Mille vies en une seule. Le monde. Mille mondes en un seul. Et toutes et tous vécus – et expérimentés – par un seul : l'être – l'être aux mille visages...

 

14 décembre 2017

Carnet n°102 La fragilité des fleurs

Journal / 2017 / L'intégration à la présence

Des taches dans la lumière, nées peut-être des ombres mêmes du soleil et de la joie. Des vibrations dans le silence, à peine entendues – noyées peut-être dans le rythme (presque incongru) des pas. Des traits infimes – quasiment invisibles – jetés contre l'horizon, la frontière mensongère de l'infini. Et des instants dérobés à l'éternité, immobile et sereine. Le monde, après tout, n'est peut-être que cela...

Et j'ai vu les hommes disparaître sur les odieux chemins du crépuscule. Entraînés par leurs pas mécaniques vers la mort. Une larme toujours intacte sous les paupières. Enferrés dans leur nuit d'épouvante. Epaisse. Inextricable... Tristes – si tristes – de quitter la terre sans avoir aperçu (ni, bien sûr, découvert) les prémices de l'aurore, offerte pourtant à chaque instant à leurs yeux insensibles...

Que fait donc la fleur pour être heureuse qui t'est (encore) inaccessible ? Être – et devenir – en silence dans la grâce imparfaite des jours...

  

 

Lovés contre la paroi utérine du monde, le silence et la joie des danseurs, vivant à en perdre souffle...

 

 

Des taches dans la lumière, nées peut-être des ombres mêmes du soleil et de la joie. Des vibrations dans le silence, à peine entendues – noyées peut-être dans le rythme (presque incongru) des pas. Des traits infimes – quasiment invisibles – jetés contre l'horizon, la frontière mensongère de l'infini. Et des instants dérobés à l'éternité, immobile et sereine. Le monde, après tout, n'est peut-être que cela...

 

 

Et j'ai vu les hommes disparaître sur les odieux chemins du crépuscule. Entraînés par leurs pas mécaniques vers la mort. Une larme toujours intacte sous les paupières. Enferrés dans leur nuit d'épouvante. Epaisse. Inextricable... Tristes – si tristes – de quitter la terre sans avoir aperçu (ni, bien sûr, découvert) les prémices de l'aurore, offerte pourtant à chaque instant à leurs yeux insensibles...

 

 

Que fait donc la fleur pour être heureuse qui t'est (encore) inaccessible ? Être – et devenir – en silence dans la grâce imparfaite des jours...

 

 

Que font donc les hommes – et les bêtes – sinon regarder le défilé triste des jours – et attendre la mort... sans pouvoir (encore) vivre un seul instant d'éternité qui les guérirait pourtant de leur maussade contemplation et de leur longue – et inutile – attente...

 

 

La naïve – et angélique – passion des hommes pour les enfers... Et dire que le paradis est si proche... Il suffirait de quitter le chemin des pensées (et les promesses et l'espoir qu'elles suscitent...) – et d'effacer le complexe de l'esprit pour une candeur (une innocence) simple – et indéfiniment renouvelée – pour que les portes puissent s'ouvrir. Et s'y engouffrer – et investir l'éden – serait alors un jeu d'enfant. A la portée du premier innocent venu...

 

 

L'oubli et l'effacement. Alors que le premier rend l'esprit triste et fâcheux, le second le rend léger, libre et heureux. Et alors que l'un naît d'une incapacité, l'autre voit le jour d'une sorte d'agile maturité qui offre les plus grandes possibilités...

 

 

Les hommes passent l'essentiel de leur existence à attendre. Et à espérer. A souhaiter voir arriver à leur fenêtre l'espoir de l'horizon...

 

 

Plus le temps passe – et la compréhension s'affine – moins les hommes nous semblent être des hommes(1). Et moins nous-mêmes, nous nous sentons humains(2)...

(1) Des animaux humains peut-être...

(2) Mais plutôt, dans un (très modeste) au-delà de l'homme, comme un regard conscient soumis à des individualités consternantes (la sienne comme celles du monde)...

 

 

Ah ! Que nous sommes tristes (et si navrés) parfois d'être un homme – et de sentir (encore) en nous cette vile appartenance au monde... Tous ces élans nous semblent si absurdes et insensés. Si irrespectueux et dévastateurs que nous parvenons à peine à nous en faire le témoin. Quant à y participer, nous nous en sentons, de toute évidence, de moins en moins capables...

 

 

Et cette œuvre bancale et fragile – massive et inaudible – pourquoi continuer à nous y livrer – et à l'offrir au cœur insensible du monde ? Nous l'ignorons. Une seule certitude peut-être : un élan mystérieux – et apparemment inépuisable – nous y contraint...

 

 

N'en finit-on donc jamais avec soi ? Et comment pourrions-nous nous en débarrasser (et avoir même la folle idée de nous en défaire...) puisque n'est-ce pas cela même que nous sommes...

 

 

Les hommes sont-ils réellement disposés à servir ce/ceux qui les entoure(nt) et à lui/leur offrir (autant qu'il leur est possible) la joie et le bien-être qu'il(s) réclame(nt) ? Ou sont-ils trop occupés à satisfaire leurs propres besoins – et à essayer de résoudre (ou d'apaiser) leurs propres tourments ?

Serait-ce donc la tête et le cœur trop lourdement penchés sur eux-mêmes la plus grande entrave à l'Amour* ?

* A sa venue comme à son plein rayonnement sur terre...

 

 

Marcher tout le jour – à chaque instant du jour – sur les chemins inconnus de l'âme et du monde, y aurait-il sur cette terre de plus belle – et appréciable – activité ? Et de plus merveilleux – et utile – emploi ? Avec le vol – et le chant – des oiseaux et du cœur pour seule compagnie. Et pour uniques collaborateurs en ces lieux de délicieuse besogne...

 

 

Il n'y a que dans l'innocence – dans l'innocence toujours fraîche du regard et des jours – que la parole arrive toujours neuve – naturelle et spontanée – malgré l'inévitable récurrence des heures et des chemins...

 

 

Les velléités acquiesçantes des hommes dont la silhouette et l'âme vouées – et rivées même* – depuis toujours au refus, inaugurent les timides avant-pas de l'ouverture à la conscience et à l'infini...

* Quasiment vissées...

 

 

Exténué – et dépité – par cette vie inconsciente et aveugle, trop délibérément légère et frivole, vouée (toute entière) à la ruse et au mensonge – et se livrant inlassablement aux plaintes et aux réclamations... Quelque chose en nous se hérisse – et se rétracte – incapable de souffrir cet odieux et permanent spectacle (d'en être le témoin et moins encore, bien sûr, l'acteur)... Nous qui rêvons (depuis toujours) d'un monde d'Amour et de silence, nous voilà contraint de fréquenter, presque à chaque instant du jour, cet immense bureau des plaintes et des réclamations à ciel ouvert. Et d'assister, impuissant et écœuré, aux gesticulations et aux vociférations des êtres et des hommes qui passent leur vie (leur vie entière) à jouer des coudes et à se bousculer pour resquiller quelques places et se faire entendre dans l'interminable file d'attente...

 

 

Tel un marcheur parmi les ombres, j'avance, à petits pas solitaires, vers la lumière...

 

 

La solitude est – et sera à jamais – notre seule signature. Lourde et misérable dans la misère de ce monde d'abord... Puis, légère et radieuse dans l'enchantement né de la joie d'être seul...

 

 

Serions-nous donc si las – et si fatigué – pour ne plus pouvoir ainsi souffrir – et supporter – toutes les expressions du silence ? Sa présence en nous serait-elle encore insuffisante ? Où diable est donc passée notre capacité d'accueil ?

 

 

La lassitude et la saturation ne naissent des événements. Mais de notre folle volonté d'achèvement... De la course insensée des pas née de l'inépuisable élan du cœur – si avide de voir l'horizon arriver qu'il nous oblige à une fuite en avant perpétuelle...

Il en est également ainsi du désarroi. Aucune circonstance n'en est responsable. Seules nos attentes – et nos exigences – en sont la cause...

 

 

Et des nuages – et des passants – que pourrions-nous dire... Le ciel sait déjà tout... Et même du silence de la terre... Voilà pourquoi il faut nous en remettre à la beauté (silencieuse) des fleurs...

 

 

Il n'y aura peut-être – il n'y aura sans doute – de plus fabuleux jour qu'aujourd'hui... Comment l'esprit peut-il donc, à ce point, l'ignorer...

 

 

Enfin nous voyons... Mais la main indélicate a déjà tout effacé. Ne restent que le regard – et la larme rédemptrice. Qui, bien sûr, ne pourront (jamais) sauver le monde. Peut-être simplement en faire naître un nouveau... Voilà notre seule espérance...

 

 

La parole (poétique) se déverse parfois en flux puissants. Comme un jaillissement – un débordement – le signe même de la vie foisonnante et intarissable. Et d'autres fois, elle s'écoule en silence. Et en petites taches simples et lumineuses...

Le cœur – et la main – du poète n'ont le choix de la parole – ni de sa nature ni de son débit. Giclées fraîches ou brûlantes. Coulées légères ou envahissantes. Nées tantôt des encombrements (résiduels) de l'âme tantôt du vierge infini...

 

 

La poésie est, en définitive, l'expression façonnée par la contemplation sensible de toutes les autres expressions du silence. Créée, sans doute, pour rejoindre – et révéler – l'origine... Oui, sans doute, est-ce, parmi tous ces bruits, sa plus haute vertu. Et sa plus digne besogne...

 

 

La prémonition du courage enjoint aux poings de se serrer. De se lever et de se livrer à toutes les batailles. Alors que celle de l'innocence invite à regarder, hébété (mais à peine surpris), les mains et les cœurs ensanglantés. Et à les panser jusqu'à la dernière goutte de sang...

 

 

La naissance n'est peut-être (après tout) que le début de l'agonie. Ainsi pensent sans doute les hommes. Mais elle est plutôt (et plus sûrement encore...), pourrait-on dire, la poursuite (sans cesse recommencée) de notre interminable continuité...

 

 

Les mots évoquent davantage qu'ils n'invoquent... Le cœur saisit davantage qu'il n'accueille... Voilà sans doute les raisons pour lesquelles le monde et le langage sont si tristes. Et si démunis face à l'impuissance de leurs désirs...

 

 

Que l'on crie – ou que l'on murmure – dans le silence, qui, en définitive, nous entendra ? Ne serait-il pas préférable – et plus sage – de s'asseoir dans l'hébétude et patienter jusqu'à ce que le silence nous saisisse – et nous fasse comprendre notre nature profondément silencieuse...

 

 

De la grande joie, que reste-t-il aujourd'hui ? Un souvenir béat – ravageur et puissant – peut-être... qu'il conviendrait sagement (bien sagement) d'oublier pour repartir à neuf, et avec une grande innocence – et une plus sûre virginité – afin de l'accueillir – et sans la moindre exigence – quand à nouveau elle se présentera à notre âme humble – désireuse de la recevoir mais si peu avide de sa présence...

 

 

Que la flamme se tienne haut dans les yeux humbles – et le front baissé sur la terre. Alors l'âme, enfin digne et honnête – franche – pourra accueillir la lumière...

 

 

L'archipel du silence, connaissez-vous en ce monde de plus belles terres ? Oui, peut-être... parmi celles qui savent honorer la fragilité des fleurs...

 

 

Et si le rien avait raison – avait toujours raison – contre tous les gestes et toutes les paroles. Et si le rien avait raison – avait toujours raison – même contre la beauté et le silence du monde et du ciel... Et le cri d'effroi des hommes n'y changera rien... Alors que pourrais-tu faire, poète, pour y inviter...

 

 

Le vertige sombre de la pesanteur. N'est-ce donc pas un piège – et une franche rigolade – pour l'âme si légère...

 

 

[Hommage à Maurice Regnaut]

Marche donc, homme ! Continue donc de marcher... Mais tu pourras bien crier, geindre ou gesticuler sur les chemins – et pousser même la folie jusqu'à l'écriture, ne sais-tu donc pas qu'il te faudra, où que tu ailles, affronter le ciel couchant... Et revenir le front bas et la foulée modeste... encore et encore... par delà tous les trépas...

 

 

Et qu'est-ce donc ce bruit que font les hommes ? Ah ! Oui ! Bien sûr ! Comment ai-je pu oublier la fureur bruyante des pelles entassant le sable des édifices...

 

 

Rien, en ce monde, n'est plus avouable que la beauté des fleurs... Et plus pardonnable que leur innocence...

 

 

Et si le monde, en réalité, nous était interdit... Et refusés ses plaisirs et ses futilités. Comme ses abjections et ses bassesses... Et qu'il nous serait simplement autorisé d'en goûter la beauté et le silence...

 

 

Et si après la découverte de l'infini, du silence et de l'éternité – et les premiers pas vers l'Amour, l'individualité, en réalité, s'invitait pour se coucher de tout son long sur le monde et notre vie... Après tant de foulées fébriles et désespérées pour s'en défaire, quel désopilant – et étrange – chemin, n'est-ce pas ?

Serait-ce là le signe des exigences de son intégration ? L'élan presque saugrenu – mais inévitable – pour (enfin) réunir l'Absolu et le relatif – qu'ils fondent à tout jamais l'un dans l'autre – et permettre ainsi à la manifestation de rejoindre la source – et le cimetière – de toutes les origines et de tous les enfantements ?

La conversion du cœur et du regard ne serait-elle alors que la pleine intégration des individualités du monde à la présence ?

 

 

Les hommes avancent et courent comme s'ils pédalaient sans discontinuer – et sans jamais s'arrêter – craignant peut-être (craignant sans doute...) de tomber et de voir s'effondrer leur monture. Comme s'ils appréhendaient l'arrêt (hormis le temps nécessaire au repos) comme un risque. Sans y déceler une occasion – et un temps – salutaires de distanciation pour s'interroger sur leur marche, l'allure et l'orientation de leurs pas, l'itinéraire emprunté, les chemins et les paysages traversés, les visages accompagnateurs, la destination et les horizons désirables ou accessibles – et éventuellement les remettre en cause et les rectifier (si cela s'avérait nécessaire...)... Comme si leurs œillères et le cocher fou de l'esprit apeuré jamais ne les autorisaient à faire halte, à regarder sur les côtés, à emprunter un autre chemin ou à changer de trajectoire... Comme s'ils avaient la profonde et stupide croyance que l'existence se limitait à marcher... à poser un pied devant l'autre (sans jamais s'arrêter) en n'importe quel lieu – et en traversant n'importe quelle contrée – pourvu que leur foulée leur donne le sentiment d'avancer et de progresser (et qu'importe alors l'itinéraire et la destination...)... Et sans voir – ni comprendre, bien sûr... – qu’aucun pas ne pourra jamais conduire à ce qu'espèrent leurs foulées... Comme si cette attitude humaine si commune révélait avec évidence les instincts de l'homme vissés (avec force) aux lois de la terre (et de l'énergie) incapable encore de relever la tête pour se laisser mener par les instances de la conscience...

 

 

Une présence, des gestes et des actes qui ne s'encombrent d'inutiles bavardages mais qui savent faire émerger (lorsque cela s'avère nécessaire...) une parole juste et aimante, voilà seulement ce dont nous avons besoin, nous autres, êtres et hommes...

 

 

Vivre dans un monde où il n'y a que le corps et l'esprit comme s'il n'y avait ni esprit ni corps – excepté, bien sûr, lorsque ces derniers se manifestent avec insistance pour réclamer écoute, attention et Amour –, voilà, je crois, le défi actuel offert à notre âme...

 

 

En marchant dans le ciel couchant sur une route de campagne déserte (au retour de notre promenade), j'ai soudain entendu un bruit derrière moi. Je me suis retourné et n'ai vu qu'une poignée de feuilles mortes, balayées par le vent, avancer dans ma direction. Et moi qui croyais que c'était mon âme – un peu fatiguée – qui me suivait en geignant – et en traînant les pieds... Et malgré mon amour des arbres (et des feuilles mortes), j'ai été, je dois bien l'avouer, un peu déçu... Mais peut-être, après tout, était-elle là, présente, à m'escorter parmi les feuilles – aussi démunie, triste et fidèle que ses sœurs...

 

 

L'âme de l'eau si nomade. Entre terre et ciel toujours. Flaque, rivière, océan, rosée, pluie et nuage. Allant par tous les creux du monde et selon les appels du climat et des saisons...

 

 

A marcher si vite – et à tant écrire – avec le cœur parfois en désir, abriterais-tu encore quelques rêves secrets ?

 

 

Tant de voix virulentes en ce monde pour qu'une seule, innocente, puisse éclore peut-être...

 

 

[La femme, l'homme et le poète]

Les yeux – le visage et le corps – séducteurs des femmes parées de leurs atours, juchées parfois sur leurs étroits talons. La silhouette – et l'allure – fières et guerrières des hommes au buste et aux bras taillés pour la conquête. Et le sourire idiot – et le regard et l'âme si innocents – du poète, né pour un autre monde...

 

 

Et comment le poète pourrait-il habiller sa parole sinon en la mêlant à la voix silencieuse de l'infini pour frapper à la porte (étroite) du monde muet – et analphabète – à force de craintes et de labeur. Et sourd à force de coups et de fatigue...

 

 

Et j'entends partout la voix du poète dans les chants de la terre. La mélodie du vent, des arbres et des rivières. Et jusque dans leurs plaintes. Et leur silence...

Un monde de poésie – et de chants poétiques – où les hommes ont (pourtant) réduit le langage à la réclame, aux notices, aux modes d'emploi et à l'idéologie...

 

 

Si le jour n'offre tout son or – et une once supplémentaire de soleil – ou si je suis incapable de les recevoir, mon âme désespère – et pleure – sous son abominable couvercle de plomb...

 

 

La route comme une longue saignée grise dans les paysages. Comme une vilaine cicatrice sur la peau du monde. Dénaturant – et fragilisant – la vie – et la terre – si profondément naturelles et sauvages...

 

 

Lorsque les appétits se sont éteints – autant que la faim des séductions et des (ré)jouissances – et que les petites compensations ont perdu leur attrait –, être un homme en ce monde est d'une infinie tristesse... Rien – sinon l'être et la présence du Divin en nous – ne saurait nous consoler...

Ah ! Divine et indicible – magistrale – solitude partagée. Et pourtant impartageable. Diabolique – presque incongrue – tant on est seul et nombreux à la fois à la vivre...

Que l'on vive seul ou entouré (et même accompagné), la solitude est à peine croyable sur cette terre... Et si l'âme est sensible – et a perdu tout esprit d'attirance, de conquête et de mendicité –, le cœur et le corps doivent se contenter de l'indifférence – et de l'indigente affection – de ce monde...

Passant parmi les passants que Dieu seul peut combler...

 

 

Ah ! Qu'il est seul le poète... Aussi seul que les astres et les grands arbres... Aussi seul que l'être et le vieux sage assis sous leurs ombres silencieuses...

 

 

La fleur et la lune. Organes essentiels de la terre. Et instances merveilleuses du monde. Un regard sensible pour les contempler. Et les aimer. Rien d'autre – absolument rien d'autre – n'est nécessaire...

 

 

Seules la fleur, l'écriture et la joie sauvent le poète – et l'âme sensible – du désespoir. De cette incompréhension d'être au monde parmi tant d'âmes noires – si noires – recluses derrière leurs masques et leurs grimaces. Inaccessibles. Si inaccessibles. Et si insensibles au monde, à la joie, à l'écriture et au poète comme à la fragile beauté des fleurs...

 

 

L'humilité de l'âme dissout l'orgueil naturel du cœur – et la posture crispée et conquérante de l'esprit (née de sa peur...) toujours soucieux d'afficher sa puissance, son habileté à la confrontation et à la lutte et sa farouche capacité à se défendre contre ce qu'il considère (et a toujours considéré) comme l'hostilité (apparemment inévitable) du monde et la pugnace adversité de ses créatures...

 

 

Qu'y a-t-il donc derrière les silhouettes prometteuses, le sourire affable des visages et les paroles flatteuses ? De l'ombre – encore et toujours de l'ombre... Rien que de l'ombre cachée derrière cette apparente lumière – si lisse et si fausse. Plus éloignée encore de la vraie (lumière) que le sombre du peuple – du peuple infime – qui s'interroge sur l'obscur et la clarté du monde sans craindre d'exposer aux visages ses vraies couleurs...

 

 

Y a-t-il plus déchirants appels que ceux du silence – appels, bien sûr, que nous n'entendons pas... ?

 

 

Il n'y a d'ombre plus juste – et plus insolite – que celle du clown, figure du rire et de la misère dans ce monde triste et loufoque. Incongru à force de sourires, de masques et de mensonges – et où la joie semble si feinte qu'elle en devient presque inaccessible – et où la gaieté, plus abordable, l'a remplacée...

 

 

Un regard – un plein regard – dans un monde d'âmes décharnées. Et exsangues – si exsangues à force de voir leur sang sucé par tant de viles – et misérables – créatures. Si tristes d'être cantonnées à leur geôle et de sentir par la haute lucarne entrouverte le vent – le grand vent – de la liberté. Et de deviner, à sa fraîcheur, l'immense territoire dont elles sont privées...

 

 

La fleur est plus libre que l'homme. Et plus belle et plus innocente aussi. Elle vit son destin dans l'abnégation et l'oubli d'elle-même. Voilà pourquoi elle est si heureuse. Contrairement à l'homme qui n'en a que l'air...

 

 

Lorsque le sourire cache la misère, celle-ci s'étend – et se renforce – insidieusement... N'y a-t-il pas de pire mensonge que celui qui nous oblige à nous trahir ?

Nulle joie ne peut éclater sur un visage si traître qui en coloriant le cœur d'une teinte mensongère nie sa vérité. Et niant sa vérité piétine ses élans – ses timides mais opiniâtres élans – vers la lumière...

 

 

Devant la beauté des fleurs, que les mots sont vains... Et que nos bavardages nous éloignent du silence... Faudrait-il donc s'habiller de pétales pour toucher l'innocence – et vivre dans la proximité du plus grand infini ?

 

 

A perdre haleine, nous courrons alors que la fleur se repose de son destin... Être – et vivre – sans désir ni ambition, serait-ce donc là son secret*...

* L'un de ses secrets...

 

 

La fleur, ouverte – toujours ouverte – à l'aurore. Resplendissant au soleil pendant tout le jour. Modeste et apaisée au crépuscule. Et légèrement assoupie. Heureuse – simplement heureuse – d'avoir vécu – et offert au monde sa présence, sa beauté et son parfum. Et aux âmes délicates et attentives – et aux êtres sages (et peut-être un peu fous allez savoir...) le courage et la grâce de son existence exemplaire...

 

 

Je n'ai jamais eu, je crois, de plus délicieuses amies que les fleurs. Les fleurs sauvages des champs... Et j'ai pour elles, comme pour l'herbe des fossés et des plaines à l'abandon, les arbres anonymes des forêts et les milliards de feuilles mortes à leurs pieds, une infinie tendresse. Et une profonde gratitude. Tous m'offrent – et me laissent puiser en eux – le courage d'aller aussi fragile et innocent que possible vers le destin éphémère qui nous est promis...

 

 

La tension – le souffle peut-être – en nous qui nous pousse. Et nous écarte. Et qui nous éloigne peut-être (et qui nous éloigne sans doute...) de ce que nous cherchons avec le plus d'insistance... De quel mystère est donc né cet élan qui nous mène sur toutes les routes (et par monts et par vaux) à la recherche de ce qui est déjà là – et qui a toujours été là – sans jamais pouvoir nous y conduire ? Cette force serait-elle à l'origine (en partie à l'origine) de notre enfantement et du destin prometteur – mais tragique – du monde ? Et pourrions-nous seulement espérer nous en défaire ? Je crains que cela soit impossible tant elle semble impliquée – et intriquée – dans la merveilleuse – et terrifiante – malédiction du vivant* – d'être vivant...

* Et, plus largement, de l'Existant...

 

 

Un monde de marchands et de guerriers où les vitrines et les arènes engorgent les cités. Où pourrait donc bien vivre le poète ? Et où pourrait-il installer son modeste atelier sinon dans la proximité des arbres et des nuages...

 

 

L'homme est un serial killer par mégarde, irrespect et inattention. Bien davantage par ignorance que par intention. Ce qui n'en fait pas moins de lui le plus grand tueur de tous les temps...

 

 

Des âmes apeurées, avides et intéressées (vaguement intéressées), voilà ce que nous rencontrons en ce monde... Simplement des âmes qui nous croisent avec méfiance (ou indifférence) et qui s'emparent – avec plus ou moins de ruse et de célérité – de ce que nous avons de plus intéressant à offrir avant de reprendre leur route au plus vite, aussitôt leur forfait commis...

 

 

La marche – et la découverte – lentes sur les chemins de l'âme et du monde. Des activités et un rythme si peu répandus – et presque incongrus – en cette ère de vitesse et de zapping distractif*... Et pourtant... Et pourtant...

* de zapping sensationnaliste et distractif...

 

 

Tel un ressort à l'implacable mécanique, chaque être – et chaque chose – de ce monde retrouve (a vite fait de retrouver) sa nature – ses élans et son rythme spécifiques – après que quelque importune main ou circonstance l'en ait (pour je-ne-sais-quelles obscures raisons...) privé(e) – ou éloigné(e)... Nul n'échappe ainsi aux caractéristiques et au destin de sa forme, à ses apprentissages et à ses conditionnements...

 

 

Un fait. Une circonstance. Une note. Une pensée. Une intuition. Une nouvelle note. Un silence. Un regard. Une émotion. Une sensibilité. Et, à nouveau, une note. Comme si l'âme – et le cœur – si sensibles et poreux au monde emplissaient l'esprit. Et comme si ce mouvement – ce remplissage (involontaire) enjoignait aussitôt à l'esprit d'agiter la main – et de saisir le carnet et le crayon – pour s'en défaire. Et éviter ainsi la surcharge – et l'encombrement – à la fois de l'esprit, de l'âme et du cœur... pour laisser (encore et encore) les vagues du monde nous pénétrer jusqu'au silence...

 

 

L'oiseau et la fleur nous apprennent à jamais nous croire – ni à nous installer – en terrain conquis. A ne jamais nous asseoir avec assurance (et un air de fausse assurance) en un lieu (quel qu'il soit). Et à ne jamais avoir la prétention d'en être les maîtres ou les propriétaires...

La fleur et l'oiseau nous enseignent la grande humilité et la profonde beauté de la fragilité, de l'éphémère et de l'incertitude – si nécessaires pour s'ouvrir à l'innocence et à l'Amour – et s'en faire les dignes (et loyaux) représentants parmi les êtres – et les hommes – de ce monde.

L'oiseau et la fleur nous apprennent à ne pas nous comporter comme des dictateurs et des occupants dominateurs, sûrs de leur autorité et de leurs bons droits... mais comme des êtres humbles et fragiles soumis aux aléas des circonstances (si souvent changeantes) et profondément attentifs, vivants, confiants et joyeux.

Et c'est là une grande (et admirable) leçon de sagesse qu'ils nous offrent... et qu'il nous appartient de comprendre – et de vivre – malgré nos craintes (éventuelles) et notre si évidente vulnérabilité...

 

 

Tenir en son cœur cette secrète humilité... Voilà qui fera de nous des hommes heureux. Et ouverts – véritablement ouverts – à toute rencontre...

 

 

Malgré sa faim insatiable – ses débuts prometteurs, ses élans enthousiastes et ses petites satisfactions –, notre besoin avide de rencontres ne trouvera – ne finira par trouver – que le désarroi et la solitude. Le désarroi et la solitude nécessaires pour se rencontrer. Ainsi Dieu nous immerge d'abord dans le monde avant de nous en éloigner pour se (re)trouver. Et rejoindre l'être. Et pour, un jour peut-être, regagner la terre des êtres...

 

 

Alors que le monde – et les hommes – crient haut et fort, le sage se tient – et sait qu'il convient de se tenir (et de s'en tenir) – au plus bas et au plus faible. Car il a (profondément) compris que seule cette posture peut faire naître l'innocence – et pourra ouvrir les portes de l'Amour afin de s'abandonner à sa puissance éminemment nécessaire et consolatrice...

 

 

La chair clouée au monde sera délivrée de sa potence lorsque le cœur saura s'y unir... Le cœur et le monde – le monde et le cœur – retrouvant leur moitié oubliée et indispensable... L'esprit alors se libérera du corps. Et ce jour-là, les étoiles brilleront plus fort – et plus claires – dans la nuit. Et le lendemain, l'aube pourra enfin voir le jour – et naître au monde... Mais que d'hommes et d'étoiles mourront (encore et encore) avant que n'advienne leur grande aurore...

 

 

Les hommes (toujours) plus soucieux de l'éclat de l'or (et de ses promesses de bonheur...) que des giclées brunes et rouges sur l'asphalte et le sol noir et marécageux de la terre – si souvent nécessaires pour s'en emparer – et le voir briller entre ses mains...

Ah ! Quelle grâce – et quelle réjouissance – ils nous offriraient s'ils savaient – s'ils pouvaient – coudre leurs yeux et leur cœur à la chair du monde...

 

 

Et si les étoiles – et l'espoir des horizons – dans le cœur des hommes pouvaient s'éteindre – ou sommeiller pendant quelque temps – pour qu'arrive – et s'offre (enfin) la lumière... Mais que faudrait-il donc faire sinon attendre (sans trop d'impatience) que se manifeste l'heureux présage...

 

 

Le monde évince, enfouit et détourne (presque) toujours les questionnements métaphysiques et les interrogations fondamentales de l'homme. Ou, au mieux, il les réduit à des questions (prosaïques) d'organisation et de fonctionnement. Et les enjeux et les problèmes de l'homme deviennent alors insidieusement les problèmes et les enjeux du monde... Et les enjeux et les problèmes du monde deviennent, de façon tout aussi insidieuse, les problèmes et les enjeux de l'homme... excluant ainsi définitivement (ou, du moins, durablement) de la vie de chaque homme les questions philosophiques et existentielles les plus essentielles et, par conséquent, toute possibilité de voir se résoudre (ou se régler) les difficultés du monde...

 

 

L'officialité d'un statut, d'une activité ou d'une fonction (etc etc.) alimente – et renforce – la représentation identitaire. L'image que l'on a de soi – et celle que le monde pose sur nous... Contrairement aux fonctions, aux activités et aux statuts officieux qui diluent, amoindrissent et/ou complexifient cette image (fausse, bien sûr)... Et qui se montrent toujours plus fidèles à la complexité du réel en offrant un plus juste (car plus vaste et plus vague) aperçu de notre (profonde) identité tout en exposant le dérisoire de notre image et l'incapacité (quasi totale) des représentations à nous définir... L'officieux défie donc les apparences – les transperce et les transcende – autant qu'il nie le simplisme et l'immobilité de notre réalité (apparente)... Et en cela, il sera toujours plus vrai que l'officialité pour tenter de nous cerner – et de définir ce que nous sommes...

 

 

La vie est rude et fort éprouvante pour le corps. Nous ne le savons que trop bien, n'est-ce pas... Et qui peut ignorer que cette existence finira mal ? Mais qu'en est-il de l'esprit et du cœur ? Eux aussi sont – et seront toujours – mis à rude épreuve au cours de l'existence. Qui peut le nier ? Mais qu'adviendrait-il si l'un et l'autre savaient être à l'écoute de l'âme – et se faire réceptifs à ses secrets ? Pourraient-ils alors devenir libres et pleinement heureux au delà des souffrances et de la mort (et des cycles incessants des renaissances) ? Oui, peut-être s'ils savent (et se montrent disposés à) se laisser guider par l'Amour et le regard – et s'ils sont prêts à s'aventurer sur la voie de l'innocence et de la vérité... Alors peut-être... lorsqu'ils auront délaissé (et abandonné) ce qu'ils doivent délaisser (et abandonner), lorsqu'ils auront compris ce qu'ils doivent comprendre et qu'ils auront été pleinement intégrés au regard et à l'Amour, peut-être alors leur sera-t-il offert de connaître les jeux et les joies de l'infini et de l'éternité et les exigences et les responsabilités (immenses) de la conscience... Mais qui peut véritablement le savoir sans avoir emprunté, lui même, ce rude – et inévitable – chemin...

 

 

Au dos du monde, une béance qu'il nous faut explorer – et apprivoiser – pour découvrir notre vrai visage. Ainsi seulement peut naître l'Amour...

 

 

Quel souffle anime donc le cœur – et la main – du poète ? Est-ce donc le même que celui qui enjoint au couteau du boucher d'égorger – et de découper – les bêtes à l'abattoir ? Et s'il n'était que son autre face – la part la moins sombre du même visage...

 

 

La nuit n'est plus sournoise que le jour. Et sans doute est-elle moins vaste et moins profonde... Et c'est néanmoins vers elle que se penchent les hommes – nés pourtant de la rencontre des étoiles...

 

 

De la poussière sur le tapis. Voilà sans doute la seule œuvre que nous enfanterons – et léguerons au monde... Quelques étoiles grises portées par la main de quelques hommes parmi un vaste et sombre tas, abandonné à l'oubli – et à la furie des vents. Et bientôt éparpillé au sein du grand mystère...

 

 

Nous mourrons, bien sûr, comme nous sommes nés. Irrésolus... Enfantés et effacés par le même mystère (le nôtre, bien évidemment...). Quelle amère – et merveilleuse – ironie lorsque l'on comprend le sens – et le jeu – de cette divine énigme...

 

 

Le souffle – et les vents – du monde nous poussent vers des errances auxquelles seuls échappent la fleur, l'arbre et le rocher. Si libres – et si légers – sur leur assise...

 

 

Et si les chemins n'étaient que des détours – et des péripéties nécessaires – à l'enracinement. A la découverte du lieu insécable qui nous unit au ciel – et à ses contrées infinies. Afin de pouvoir libérer la foulée – et la rendre plus joyeuse et célébrante. Ravie toujours des jeux et des danses. Des élans, des enlisements et des errances. Détachée du tragique et de la quête (vaine) de la liberté...

 

 

Et si les fleurs n'étaient que les yeux infimes du ciel infini... Plus aptes à la beauté et à l'innocence – à la grâce et à la sagesse que le regard des hommes embrumé – toujours embrumé – dans l'épaisse fumée des songes...

 

 

Ecrire pour soi ? Bien entendu ! Comment pourrions-nous écrire pour un Autre... Comme si le ciel pouvait s'adresser à la terre dépeuplée...

 

 

Se défaire de ses peurs*. Serait-ce là notre plus prioritaire besogne (et le plus improbable tour de force que nous pourrions accomplir...), pour s'ouvrir, comme la fleur, à l'inconnu, à l'infini et au mystère ? Pour aimer les vents qui fouettent notre visage – qui font naître nos élans et poussent nos pas vers les pentes et les chemins afin de marcher pour la simple joie d'aller – et de vivre pour la simple joie de se prêter aux jeux du monde ? Que pourrions-nous faire – et espérer – d'autre que de nous défaire de nos peurs* pour vivre comme la fleur...

* De ses peurs, de ses croyances et de ses espoirs...

 

 

En observant l'humanité – et le genre humain – leurs activités et leurs engagements, leurs rêves et leurs ambitions, leurs postures et leurs comportements (depuis leurs premiers pas), on est naturellement amené à penser que les hommes sans descendance font non seulement acte de civisme et de salubrité publique mais offrent au monde (lorsque ce don est pleinement conscient et consenti...) un profond geste d'Amour et de sagesse...

 

 

Le monde, la vie, les êtres, les choses, les pensées, les émotions, les événements et les circonstances – toutes ces (incroyables) expressions du silence – pour quelles raisons se manifestent-ils ? Qui peut – franchement – qui peut savoir ? Ne sont-ils que de simples instances provisoires nées des souffles divins (et de la conscience) et de leurs danses folles avec l'énergie – entretenues, propagées et renouvelées par leurs propres élans ? Ne sont-ils que de simples mouvements temporaires orchestrés de façon totalement impersonnelle malgré le sentiment des individualités à les diriger... ? Qui peut – franchement – qui peut savoir ? Ce que l'on ne peut ignorer en revanche, c’est que nul ne peut y échapper... et qu'il nous faut – et faudra toujours – composer avec eux. Inlassablement. Indéfiniment. Et éternellement aussi sans doute... Et ce que l'on ne peut ignorer, c'est qu'il nous est impossible de les éliminer et de les faire disparaître. Pas davantage qu'il est en notre pouvoir de les éloigner ou de nous en éloigner... Aussi pour vivre avec eux (en leur inévitable présence) avec intelligence (et en bonne intelligence...), il nous faut encore et toujours – et comme à l'accoutumée – les accueillir et les aimer avec le cœur uni – le cœur pleinement uni à ce qu'ils sont autant qu'à ce qu'ils expriment et manifestent – et avec le regard lointain et distant – avec un regard totalement impersonnel (lui aussi) – absolument non concerné par leur évolution et le déroulement de leur histoire... Comme si, en définitive, nous devions (comme toujours) nous faire les plus parfaits représentants (possibles) de l'Amour et de l'intelligence... Bref, en un mot, être avec le cœur uni au monde et le regard détaché du monde...

 

 

Etrangers au monde ? Et comment pourrions-nous ne pas l'être sans avoir encore noué notre cœur à ses malheurs... Pensons-nous vraiment qu'il nous soit possible d'éviter ses souffles et ses élans dévastateurs ? Pensons-nous vraiment qu'il nous soit possible de nous en débarrasser ?

S'unir – être Un – nous sauvera – et nous épargnera des vaines alliances et des défections inévitables. Et de la défaite assurée des ententes et des collisions. Il n'y a d'autre voie pour être au monde. Et se familiariser avec notre nature profondément terrestre (et énergétique). L'autre part – celle du ciel et de la conscience – alors deviendra libre des jeux sanglants et des danses joyeuses et envoûtantes... Ainsi – et n'en déplaise aux hommes – doit-on être – et marcher sur la terre...

 

 

Le plus souvent, les poètes crient leurs malheurs. Et leur incompréhension. Et, parfois, la férocité et l'absurdité (apparente) de ce monde. Plus rarement, ils confient leurs élans – et leurs sursauts désespérés pour tenter de s'extraire de leurs ornières et de leurs enlisements. Et plus exceptionnellement encore, ils savent jeter, dans leurs dérisoires taches d'encre, la joie, la lumière et le silence. Pour quelles raisons ? Sans doute parce que les poètes sont des hommes (presque) comme les autres... Malgré leur sensibilité – et parfois leur clairvoyance –, peu, en définitive, accèdent – savent accéder – à l'abandon et à l'effacement nécessaires...

 

 

Moi qui aspirais autrefois à haranguer les foules et à extirper les assoupissements et le sommeil du monde, voilà aujourd'hui que je ne m'adresse plus qu'aux fleurs, aux arbres, aux rochers et aux nuages. Et avec le ciel et le silence, il faut bien l'avouer, je n'ai trouvé, sur cette terre, de plus attentifs visages à ma parole...

 

13 décembre 2017

Carnet n°97 Penchants et résidus naturels d'individualité

Journal / 2017 / L'intégration à la présence

Et si nous étions les bras de la nuit berçant nos plaintes et nos cris. Et tous les gémissements des visages apeurés... Et si nous étions le poing, le bruit de la peau qui éclate et la joue meurtrie... Et si nous étions le jour, la nuit et toutes les figures de glaise affolées par l'obscurité. Et la lumière, au loin, qui vient... qui monte de nos profondeurs... Et si nous étions le sommeil et le réveil. L'âme assoupie autant que le cœur à vif... Et si nous étions la vie – toute la vie – les dix mille naissances et les dix mille morts de l'instant... Et la chair qui tremble et l'horizon rouge des nouveaux-nés... Et la terre noire gorgée de sang... Et si nous étions l'espoir et la désespérance des yeux... Et si nous étions les plus belles – et les plus pâles – lumières de la nuit. Et la plus fabuleuse histoire du jour... Et le grand mythe du monde... Et si nous étions ce que nous sommes autant que ce que nous croyons ne pas être... Et si nous étions tout cela... et bien davantage encore...

 

 

De quoi sont donc faites les semelles du monde pour qu'il aille ainsi de son pas lourd et dévastateur ?

 

 

Les pierres noires des immondices. L'amas monstrueux balayé par les vents. Et avalé par la bouche invisible du regard. Effacé par l'ogre débonnaire au sourire pacifique.

 

 

Le visage – et le cœur – incompris des hommes. Et leurs poings meurtriers. Accueillis – et embrassés à pleine bouche...

 

 

Et si nous avions raison de continuer à parler du silence... Et si nous avions raison de continuer à éclairer la parole... Et si nous avions raison de poursuivre nos petits cercles de papier... Et si nous avions raison d'ignorer où mènent les pas...

« Oui, bien sûr » acquiescent nos lèvres sages...

 

 

Et si les jours n'étaient que notre reflet... Et si leurs couleurs n'étaient offertes que par les anges de la nuit... Saurons-nous, un jour, débusquer la lumière et le silence sur les lèvres de Dieu ?

 

 

La nuit appelle l'âme qui ne rêve que de jour. Et nous sommes prêts pourtant à les recevoir l'une et l'autre, le cœur égal. Malgré la balance déséquilibrée...

 

 

Chaque pas rapproche du jour s'il sait accueillir la noirceur – et l'ombre – de la foulée...

 

 

Connais-tu le don que Dieu t'a offert – et que les circonstances et tes pas doivent te révéler ? Si tu l'ignores (encore), sois à l'écoute de ses frémissements et de ses élans – de tous ses efforts pour voir le jour. Et s'il ne s'impose à toi au fil de la marche, cherche davantage – et avec plus d'acuité – sinon ton destin sera malheureux...

 

 

Le destin de l'arbre n'est-il pas de croître sous la lumière ? Et celui de l'homme d'éclaircir – et d'éclairer – son cœur ?

 

 

Accéder à la lumière est une tâche aisée. Longue bien souvent, mais qui se réalise de la plus naturelle façon qui soit... Il suffit de laisser les pas nous éclaircir...

 

 

La solitude sans distraction est un trésor inestimable. Elle permet de se frotter – et de se confronter – à soi. Elle sera toujours la plus belle – et la plus efficace – façon de se rencontrer. De percer d'abord son individualité, puis de découvrir ce qu'elle abrite – ce qui se cache derrière, à peine dissimulé...

 

 

Des vents et de la poussière. Il ne restera rien d'autre à l'heure du grand départ. A la fin des jours. A la fin du monde comme à la fin des temps...

A chaque vie – et à toute mort, des vents et de la poussière.

Ainsi se construisent – et disparaissent – les mondes...

Des vents, de la poussière et un univers en marche – une organisation et un fonctionnement à améliorer – une aire toujours plus harmonieuse à construire, voilà ce que nous léguerons toujours à nos enfants. Et à partir de cet héritage, ils bâtiront un empire plus vaste et plus puissant. Toujours plus beau et harmonieux. Poursuivant, sans même le savoir, l’œuvre de leurs aînés. Génération après génération...

Ainsi s'édifient les mondes et l'univers. Et ainsi tendent-ils vers leur achèvement...

Des vents, de la poussière et un système à parfaire jusqu'à la fin des temps. Et qui, bien sûr, s'effondrera, lui aussi, à maintes reprises au cours de son élaboration... jusqu'à son anéantissement final. Puis naîtra un nouvel univers – et de nouveaux mondes – qui se perfectionneront, eux aussi, jusqu'à leur complète éradication. Suivis encore par l'émergence d'un autre univers qui donnera naissance à d'autres mondes... Et ainsi indéfiniment...

Et nous assisterons éternellement – et étrangement impassibles (malgré la participation de l'esprit et des mains de plus en plus habiles...) à toutes les édifications et à tous les émiettements. A l'inlassable besogne des vents et de la poussière unissant leurs forces pour s’agglomérer... avant de désintégrer leurs œuvres – et de s'éparpiller... Soumis au cycle éternel – au cycle sans fin – de l'énergie...

 

 

Sans perspective de paix et de clarté, le cœur – et les jours – de l'homme commun s'affaissent – et finissent, tôt ou tard, par s'effondrer. Ainsi en est-il également du cœur – et des jours – de l'homme sage sans l'intense luminosité et l'innocent silence de l'instant...

La lumière (ou, au minimum, l'espoir de lumière...) et la sereine quiétude de l'âme (ou, au minimum, la promesse d'une certaine tranquillité...) sont les dimensions les plus fondamentales de l'être. Et la nourriture la plus essentielle du cœur de l'homme – et ses moteurs les plus puissants. Elles semblent constituer, en vérité, leurs principales raisons d'être...

 

 

Lorsque la tristesse frappe votre âme misérable, ne relevez pas la tête pour chercher une lueur sur l'horizon. Ne faites pas un seul pas pour y échapper. Laissez la noirceur vous pénétrer. Laissez-la vous traverser. Faites corps avec elle. Devenez la noirceur. Et laissez le cœur s'assombrir. Le regard ainsi retrouvera sa clarté...

 

 

Revenir sans cesse, et à chaque instant, à l'innocence, à la virginité perceptive et à la sensibilité ouverte du cœur sinon notre vie, nos gestes et nos pas perdent leur justesse, leur beauté et leur puissance...

Seule l'écoute (la pleine écoute) dans le non-savoir et le dénuement offre la grâce, l'exactitude et la force – puisées à la source même de l'impersonnel...

 

 

Le simple n'a jamais à démêler le complexe, le compliqué et « le problématique ». Mais à accueillir ce qui est pour faire naître le geste – ou la parole – juste. Parfaitement approprié(e) aux circonstances présentes. Et à leur grande exigence parfois...

La tâche du simple n'est ni de simplifier, ni d'argumenter, ni de justifier, ni de défendre une posture ou une position. Mais d'être. D'être présence disponible et accueillante.

Mais le simple – et ses actions justes – ne peuvent advenir que dans un cœur innocent et une virginité perceptive ouverte à ce qui se manifeste dans l'instant. Sans dogme ni idéologie. Sans a priori ni arrière-pensée. L'action peut alors se faire naturelle et spontanée. A la fois ample et précise. Totalement dégagée de l'inhibition et de la peur, de l'avidité et de la convoitise. Et donc totalement adéquate à la situation telle qu'elle se présente...

 

 

Ah ! Tous ces petits maîtres et ces grands experts prétentieux qui s’enorgueillissent de leurs qualités, de leurs titres, de leurs vertus ou de leur supposée sagesse ! Qu'ils sont nombreux en ce monde ! Et comme ils laissent indifférent – ou qu'ils font rire – le vieil homme qui ne sait rien – absolument rien. Mais dont les gestes et la parole pourtant sont toujours justes et éclairés – doux ou fracassants selon les circonstances – mais toujours appropriés car ils naissent du maître du vieil homme – et du maître de tous : le grand rien...

 

 

Encore une nouvelle journée que nul autre ne pourra vivre...

 

 

La persistance du gris dans la joie. Qui l'aurait imaginé ? L'éternel retour de l'ombre. Mais le gris n'est-il pas une couleur comme les autres – avec ses différentes teintes et nuances ? N'appartient-il pas, lui aussi, à l'arc-en-ciel du monde et de la vie ? Et n'est-il pas soumis aux mêmes règles de récurrence que ses sœurs plus joyeuses et colorées ?

 

 

Saturation. Overdose d'écriture, de marche et de chiens. De la même soupe quotidienne ingurgitée jusqu'à l’écœurement. Et de cette course folle – et pourtant tranquille – des pas...

Aspiration au silence et à l'immobilité. A la cessation de tout mouvement.

Mais comment pourrions-nous arrêter la vie – et le monde ? Comment pourrions-nous empêcher la terre et les astres de tourner ?

 

 

Chaque jour, nous vivons la même journée. Chaque jour – depuis des années – nous vivons les mêmes contenus (existentiels), les mêmes activités et le même rythme quotidien à d'infimes variations près. Sans vacances ni jour de congé. A l'instar des moines et des animaux... Répétant inlassablement les mêmes gestes – et les mêmes pas – quels que soient le temps et les saisons – qu'il pleuve, qu'il vente ou qu'il neige...

Il est donc peu étonnant que l'esprit (l'esprit étroit) ressente périodiquement – et très ponctuellement (en général) – l'envie de quelques changements, de quelques aménagements et de quelques agréments dans cette routine quasi séculaire – dans cette vie faite que d'essentiel et de nécessités... et presque sans distraction...

Comment blâmer l'esprit étroit qui râle de temps à autre... Et que pouvons-nous faire sinon entendre ses doléances...

Mais quel étrange sentiment pourtant... puisque cette existence – si libre et dégagée des contraintes sociales et des exigences humaines habituelles – nous convient parfaitement... Pour rien au monde, nous n'aimerions changer de vie ni voir nos activités remplacées par d'autres... Et pourtant, malgré la joie que nous offrent habituellement les jours, il nous arrive de nous plaindre... En particulier, lorsque l'impersonnel n'est plus habité de façon suffisante et ses vertus trop faibles pour accueillir avec joie et innocence ce qui vient – et ce qui doit être vécu. L'émerveillement et la sensibilité sont alors, nous le savons bien, comme coupés de leur source. Et la lassitude finit par nous gagner pour quelques heures ou quelques jours... Lassitude néanmoins vite balayée lorsque, de nouveau, nous savons l'accueillir comme il convient...

 

 

Toute vie est l'histoire d'une longue agonie. Et de la folle – et souvent désespérée – aspiration à trouver son centre inaltérable et éternel...

 

 

Les dix mille gestes du quotidien si souvent merveilleux. Mais parfois vécus misérablement lorsque le cœur saturé n'y voit plus que corvées et source d'exaspération...

 

 

Il y a comme une froideur et une dureté dans ma silhouette. Comme d'ailleurs sur mon visage et dans ma parole. Une sorte de rugosité. Le reflet, sans doute, d'une méfiance et d'un orgueil naturels qui cachent (pourtant) une infinie tendresse pour le monde – pour tous les êtres de ce monde. Carapace que l'on peut percer sans mal dès les premiers échanges pour peu que mon interlocuteur sache se montrer ouvert et – relativement – innocent. Ce qui, malheureusement, n'arrive pas toujours – et loin s'en faut. Tant pis pour nous...

Outre la transparence naturelle de mon visage qui jamais ne peut trahir la réalité de mes sentiments, il dispose aussi, je crois, de la faculté à refléter la figure – et les sentiments – de mon interlocuteur. Comme une sorte de double miroir. Fidèle autant à mon intériorité (à mes états d'âme) qu'à l'état d'esprit et aux intentions – si faciles à percer – de ceux qui me croisent, m'abordent ou me font face...

 

 

L'hostilité du monde – l'indifférence et l'adversité des êtres et des hommes – obligent à faire face et à s'éloigner (au plus vite) pour échapper aux relations animées par la défense (crispée) des intérêts personnels et la violence. Et s'extraire de leurs griffes perfides – et souvent monstrueuses – qui entament parfois jusqu'à l'innocence...

 

 

La bêtise, la grossièreté, la mesquinerie et l'animosité partout. A chaque coin de rue. Comme si le monde n'était peuplé que de visages sans innocence...

 

 

Que connaît l'homme sédentaire installé dans une existence d'abondance et de confort à la vie nomade ? Que sait-il de cette vie d'aventures (et de mésaventures) passée sur les routes et les chemins du monde, le sac ou le baluchon sur le dos, le visage et les cheveux au vent – et les pieds dans la terre et la poussière ? Que peut-il savoir du voyageur obligé d'affronter le soleil et la chaleur, la pluie, la neige et le froid – contraint de marcher sous le regard hostile ou l'indifférence des foules – confronté, sans cesse, à la faim, à la soif et à la fatigue – et vivant sans autres ressources que sa vitalité et le maigre contenu de sa besace ?

Que peut connaître l'homme sédentaire calfeutré, en toute saison, dans la douce tiédeur du foyer, et dans l'abondance de vivres et d'agréments, de l'existence nomade vécue dans le dénuement et la vulnérabilité ?

Et bien que l'esprit aspire, en général, au mode de vie du premier, les conditions d'existence du second s'avèrent, en réalité, bien plus justes. Et bien plus vivantes. Tellement plus propices à l'éveil du cœur – et à l'innocence de l'âme. A la découverte de la vie profonde et intense...

Certes, d'un certain point de vue – et aux yeux de l'homme sage –, la façon de vivre importe peu (chacun suit son inclinaison naturelle et compose avec les circonstances – ou s'en remet à elles), mais quel homme à l'existence sédentaire saurait-il vivre avec la simplicité, le dépouillement et la précarité du nomade – et surtout avec le même état d'esprit ? Et combien auraient le courage d'échanger leur confort contre les affres et les incertitudes du chemin ? Très peu de toute évidence...

 

 

Le rouge-gorge et la marguerite ont-ils davantage confiance en la lumière du ciel qu'en la main de l'homme ? Je l'espère... De tout cœur, pour eux, je l'espère...

 

 

Nos diableries ne feront jamais de nous des diables. La main de Dieu – et son souffle – veillent à ce que nos ruses entaillent le cœur – suffisamment (juste ce qu'il faut...) – pour percer son néant. Sa profonde vacuité. Et faire naître – et accueillir – ainsi l'Amour. Connaissez-vous d'autre voie pour l'homme sur cette terre ?

 

 

Notre visage – et notre cœur – peuvent supporter tous les vents et tous les affronts pourvu qu'ils aient balayé toutes nos prétentions...

 

 

Ayons le cœur assez vaste pour que toutes les incidences se manifestent. Et que la lumière puisse éclairer – et l'Amour rayonner – partout...

 

 

L'emphase de la parole cache parfois son néant. La magnificence et le flot abondant ne sont plus alors que le décor d'une scène vide où le silence même n'est pas respecté. Mieux vaut le simple qui trace sa route sans artifice, insoucieux de la beauté du langage, mais qui sait transpercer le cœur – le pénétrer et le traverser – pour qu'éclose la fleur éternelle de l'Amour...

 

 

Le monde, des arbres et des hommes. Quelques chemins dans les nuages. Des bois et des collines. Des pierres, de l'herbe et l'horizon. Et toujours le ciel inconnu ignoré de ses créatures. Bon sang ! Pourquoi donc s'éreinter à la parole ? Le silence ne demeurera-t-il pas (à jamais) l’œuvre ultime ?

 

 

Et si la terreur au fond des yeux était la preuve de l'innocence des hommes... Et si leurs ruses n'étaient qu'une malhabile façon de sauver la face... Pourquoi donc l'indigence est-elle si méprisée... Pourquoi si peu savent y voir la graine de l'innocence à venir...

 

 

Un oiseau empoté aux ailes infirmes, voilà ce que tu es, homme ! Aussi maladroit sur terre que dans le ciel infréquenté !

Un grain de poussière devenu monstre minuscule qui se donne des airs et des manières de géant titanesque. Et que la glaise pourtant recouvrira un jour s'il ignore sa destinée céleste !

Un peu de modestie, homme ! Et un peu de respect pour tes frères ! L'humilité te sauvera de tes lourdeurs – et de tes pas dévastateurs. Sache donc te réconcilier avec la terre. Et ton envol t'ouvrira de nouveaux auspices – plus clairs et prometteurs que l'ambition gigantesque de tes foulées dérisoires...

 

 

Qu'abrite donc le frêle corps de l'oiseau – et son chant infime à l'aube ? Qu'abrite donc l'arbre dans sa sève et ses hautes frondaisons – et l'herbe dans sa tige tendre ? Qu'abritent donc les bêtes – leurs parades et leurs cris qui montent du fond des instincts ? Qu'abrite donc l'homme – et sa main besogneuse et meurtrière qui sait parfois se faire si caressante ? Qu'abrite donc le monde – et ses infimes créatures – si peureuses et endiablées ? Qui sait ce qu'ils abritent ? Ne voyez-vous donc pas que Dieu les habite tout entier...

 

 

Même dans la nuit la plus belle se cache l'obscur. Et même dans le jour le plus clair, l'ombre et le noir resplendissent...

 

 

Ah ! Que les vents se font plaintifs en ce monde... A moins que ce ne soient les cris et les gémissements des bêtes et des hommes que l'on entend un peu partout...

 

 

Et dire que nous sommes tous pris – englués jusqu'au sang – dans ce magma monstrueux. Heureusement que le cœur est immense – et composé de cette matière poreuse et inaltérable. Et que le regard sait se poser au loin sur la branche la plus haute du monde comme l'oiseau fragile et inconnu...

 

 

Assis au sommet de l'herbe, que la cime des grands arbres paraît lointaine. Si haute. Si inaccessible... Mais qui sait que le regard, tel un passereau malicieux, peut sauter d'un bond agile sur la branche la plus élevée. Et que le ciel que l'on invite descend au plus bas de la terre... Et que les vent s'empressent alors de s'engouffrer dans nos tours et nos amas d'immondices pour pulvériser nos entassements – et permettre au regard de devenir plus clair...

 

 

Que jamais le monde ne s'efface sous la cognée de notre main pugnace – et sous la longue coulée de notre parole mensongère. Que la terre nous rabaisse afin que le ciel nous élève.

Il n'y a, pour nous, d'autre espoir, homme...

Pourquoi ne s'agenouillerait-on pas au côté de l'herbe ? Pourquoi ne laisserait-on pas les vents balayer nos fausses identités ? Pourquoi faut-il donc toujours que nous relevions la tête, homme...

Notre espoir est-il si grand pour vouloir atteindre l'horizon ? Pourquoi se méprend-on toujours sur la promesse de puissance ? Comment pouvons-nous encore ignorer que le dénuement et l'innocence sont le gage de toutes les forces...

 

 

La parole poétique. Une goutte infime de beauté et d'infini dans le vaste – et noir – océan du monde. Et dans les petits marécages pestilentiels du cœur. Comme si le ciel s'adressait à la terre pour qu'elle délaisse ses batailles et ses ambitions. Qu'elle se détourne de ses querelles insensées. Et qu'elle efface le sang qui la maintient prisonnière de ses propres entrailles afin qu'elle puisse s'ouvrir à l'innocence...

 

 

La présence (chez l'homme sage) et la détermination (chez l'homme commun) sont les éléments les plus déterminants de l'action. De son accomplissement. De son achèvement comme de sa réussite...

 

 

La vie – et l'Existant – sont, bien sûr, essentiellement énergie, mouvements et interactions. Cycles et transformations. La lumière, l'infini, le silence et l'éternité, eux, sont, fondamentalement immobilité, permanence et unité. Et bien que l'esprit – et le cœur – de l'homme commun aspirent inconsciemment aux seconds, ils penchent presque exclusivement du côté de l'énergie. Quant à ceux de l'homme sage, bien qu'ils ne peuvent échapper aux mouvements phénoménaux – en particulier dans la réalisation des gestes élémentaires de la vie quotidienne – ils penchent assurément vers l'immobilité, la permanence et l'unité...

 

 

L'oiseau si frêle – et fragile – sur sa branche dans le grand vent glacé de l'hiver m'émeut – et réchauffe davantage mon cœur que la présence des hommes autour de moi. Son chant dans l'adversité des jours est plus beau – et plus poignant – que toutes les paroles et tous les applaudissements du monde...

 

 

En cette terre si fragile, le ciel inaltérable. Comment les hommes peuvent-ils (encore) l'ignorer ?

 

 

Quel visage le regard ne saurait-il accueillir ? Toutes les figures de la terre – les plus infimes comme les plus imposantes – les plus belles comme les plus hideuses – sont reçues comme des reines. Comme des reines inestimables – et irremplaçables...

Et qu'importe leur masque et leurs ruses... Et qu'importe même la nature de leurs lèvres – et le parfum de leur haleine, un seul baiser suffit à délivrer leur âme de leur sort. De leur destin de prisonnière...

 

 

Seule l'âme libre est caressée – et caressante. Les autres sont bien trop occupées – et préoccupées par leur libération pour sentir la grâce du regard – et le miracle ignoré et incompris d'être au monde...

 

 

Le cimetière des eaux claires. Où mènent donc les vents sur l'asphalte – et sur la longue piste des déserts ?

 

 

Il faut être humble pour entendre les saisons chanter. Pour renier les eaux dormantes du soir. Et ouvrir les bras au visage de la nuit. L'âme doit être vive et délicate. Et transparente à la clarté. Aux étincelles des abysses comme à la pleine lumière du jour.

 

 

Qui donc appelle l'homme du fond de son puits ? Avant sa chute ne l'avez-vous pas entendu chanter les louanges de la terre ? Ne l'avez-vous pas vu se gaver de ses délices ? Et à présent qu'il sait son âme recluse, qui pensez-vous qu'il supplie...

Et lorsque l'âme se joint aux mains du ciel, que pensez-vous qu'il advienne ?

 

 

Lorsque la bouche du ciel répand son souffle (et ses énergies), croyez-vous qu'il puisse interrompre les vents de la terre ? Ou n'est-il pas plutôt amené à se mêler à toutes les haleines du monde – et à toutes les lèvres silencieuses ?

 

 

Une barque immobile à l'horizon. Et si le rameur – tous les rameurs – s'étaient noyés... Croyez-vous que l'on entendrait les cris victorieux du silence ? Non, bien sûr... Les vents sans doute continueraient de balayer les flots. Et l'on verrait encore d'infimes vaguelettes à la surface de l'infini silencieux...

 

 

La terre, un océan de marbre et de glace. Caressé par les vents libérateurs. Et le visage de Dieu qui veille à toutes les tempêtes. A tous les précipices. Et à tous les naufrages. Pour que dure (toujours) le silence des rivages...

 

 

Malin celui qui sait percer la destinée des visages et des chemins. Mais souverain celui qui sait accueillir tous les pas – et toutes les lèvres...

 

 

Et si un seul mot pouvait nous sauver... Et si un seul geste pouvait nous encourager... Et si un seul pas pouvait nous ouvrir à l'impossible chemin... N'ayez crainte, mes frères ! Le silence partout veille où vous irez – partout où votre foulée épaisse s'enlisera...

 

 

Unir tous les fragments. Se faire silence parmi les bruits et l'agitation. Rassembler l'émiettement bruyant des visages dans l'unité sereine et silencieuse. Accueillir la foule dispersée. Et lui offrir le geste – et la parole – qu'elle réclame derrière la foule des désirs et des attentes en demeurant discret – ou mieux invisible. Voilà une œuvre de sagesse.

Mais quels yeux – et quelles mains – sauraient-ils s'en faire l'écho ? Et combien sauraient-ils entendre leurs foulées légères qui jamais ne surgiront de derrière l'horizon mais du regard vacant qui aura su percer le jour dans la nuit – et la nuit dans le jour... ?

 

 

Les eaux bleues du ciel. Et leurs vagues immenses. Qui sait – qui saurait – s'y perdre pour surnager avec délice dans les eaux noires de la terre ?

 

 

L’œil n'a aucune aptitude à changer le monde. Mais le lieu d'où – et la façon dont – il regarde lui permettent de se transformer en regard qui, lui, en revanche, dispose d'un immense (et étonnant) pouvoir de métamorphose...

 

 

Les bêtes – animaux de tout poil – bafoué(e)s et exploité(e)s jusqu'au sang par la vile main de l'homme. Cette dictature esclavagiste avec ses chaînes, ses tortures et ses holocaustes me donne la nausée. Et fait naître en moi une rage sourde et silencieuse – si impuissante...

 

 

Seuls le regard vierge et le cœur innocent se promènent – peuvent se promener – avec joie et liberté dans tous les paysages et rencontrer tous les visages du monde. Et eux seuls savent piocher, ici et là, au fil des chemins, quelques traits obscurs ou lumineux que la main transforme en paroles.

Ces lignes – et toutes les notes de ces carnets – ne sont le fruit que de ce mariage entre l'âme (le regard et le cœur unis), la main et le monde (ses visages et ses paysages).

 

 

L'obscur a beau peser dans la balance, nous pencherons toujours du côté de la lumière...

 

 

Être au service du monde, des autres et de ceux/ce qui nous entoure(nt), combien d'entre nous en seraient-ils capables sans la moindre gratification* narcissique ?

* Et quelle que soit la nature de cette gratification...

 

 

L’œil neuf et la main vierge toujours font naître une parole libre et inconnue...

 

 

Il n'y a de plus beau voyage – et celui-ci n'a de plus belles choses à offrir – que lorsque le pas ignore où il va... L'inconnu et l'incertitude sont – et seront toujours – le terrain des plus admirables rencontres...

 

 

[Aveu d'impuissance]

Que pouvons-nous faire ? Ceux qui doivent souffrir souffriront... Ceux qui doivent mourir mourront... Et ceux qui doivent pleurer pleureront... Notre présence jamais ne consolera personne. Pas davantage que nos gestes et notre parole... Mais un silence disponible et profondément accueillant saura peut-être inviter quelques âmes à trouver l'unique chemin de la guérison...

 

 

Ah ! L'insensibilité du monde à l'égard de ma poésie. Mais peut-être – mais sans doute – n'en est-ce pas une...

 

 

Le front baissé et humble. Au plus proche de la terre. Comme collé à nos pas de poussière. Mais le cœur et l'âme si libres – si légers. Et le regard si proche de la lumière et du ciel souverain.

Le geste et la foulée modestes et dociles. Et la vaste étendue au dedans qui leur offre leur justesse. Et à l'âme une joie infinie...

Comment l'homme ambitieux, si gorgé de prétentions, pourrait-il jamais connaître ce noble sentiment ?

 

 

Tout est composé et, dans le même temps, défait par tout. Comme si chaque chose était à la fois supportée et abîmée par toutes les autres... Quel terrible et monstrueux magma que cette matière – et cette non matière – incessantes que sont la vie, les êtres, le monde et les choses...

 

 

Comme les agriculteurs, mes journées se déroulent au rythme des bêtes. Comme eux, je vis auprès des animaux(1). Je vis avec et, en partie, pour eux. Je prends soin d'eux et veille à leur bien-être (ce qui, en revanche, n'est pas si fréquent chez les paysans...). Mais contrairement à eux, je ne les exploite d'aucune manière ni ne tire profit de leur présence (ni, bien sûr, de mon travail à leur intention). Bien au contraire, je me fais – et me suis toujours fait – un devoir (telle est ma nature...) d'être à leur service et de me plier à leurs exigences sans autre revenu que leur satisfaction et leur joie en leur offrant ce que leur nature réclame autant que les meilleures conditions d'existence(2) possibles...

(1) Principalement les chiens, il est vrai...

(2) Promenades à foison (plusieurs fois et plusieurs heures par jour...), repas cuisinés variés et adaptés aux besoins caloriques, jeux quotidiens, bisous, câlins et tendresse à volonté, accès à tous les canapés de la maison (et même, bien sûr, au lit), relation riche d'interactions et de complicité et, bien sûr, visites régulières chez le véto et traitements médicaux en cas de pathologies ou de blessures etc etc.

 

 

En voyant l'infâme bêtise des hommes – et du monde –, on pourrait penser (à tort) que les hommes ont un pois chiche en guise de cerveau. Mais non ! La situation est bien plus désastreuse et dramatique ! Les hommes n'ont aucun pois chiche dans la tête ! Ils ont le cerveau d'un pois chiche ! Ce qui est fort différent ! Et ce qui, avouez-le, nous porte – et peut confiner le monde – à une forme bien compréhensible de désespérance...

 

 

Avec qui aime-t-on être – et passer du temps ? Avec qui aime-t-on partager le plus essentiel et le plus précieux ? Y réfléchit-on suffisamment avant de s'entourer ?

 

 

Les bêtes – et les hommes – auxquels on met des chaînes et que l'on pousse à l'ouvrage ! Et que l'on réduit à la peur et aux brimades en les persuadant que leur existence entière est vouée au labeur, à la servitude et à l'esclavage ! Ah ! Quelle infamie !

 

 

Combien d'arènes et de combats en ce monde ? Combien de cris et de déchirements ? Combien de larmes et de sang versés ? Et parmi les belligérants et les spectateurs de ces odieux spectacles, combien seraient-ils capables de s'ouvrir au silence – et au sourire sage et inaltérable du vieil homme assis au pied d'un arbre, à l'écart du tumulte ?

 

 

L'infranchissable horizon du silence...

 

 

Les dangers – et les périls – du monde peuvent bien s'abattre encore et encore... Les poings, les crocs et l'acier des lames déchirer la chair – et mutiler les visages, jamais ils ne perceront la tendresse des yeux clairs...

 

 

Les feuilles légères du jour – et la main libre – qui dansent dans le vent. Obéissantes et dociles à la magie de la terre et aux souffles du ciel. Entonnant avec la pluie leur chant magnifique...

 

 

Le silence du jour. Et les heures sereines (et intactes) sur les collines. Et au loin, là-bas, dans les vallées et les plaines défigurées, l'orage des hommes. Et les oreilles sourdes au tonnerre des poings qui martèlent partout la terre et les visages.

Pourquoi participerait-on aux luttes et aux massacres ? Pourquoi prêterions-nous nos lèvres à l'indifférence du monde ? N'est-il pas plus juste de se tenir à l'écart ? Qu'ajouterait notre présence à l'adversité et à l'insensibilité des hommes ? Nous serait-il seulement possible d'y remédier alors que nous n'avons parfois pas même la force d'y assister ?

 

 

Où se perdent donc les mots, la violence des poings qui s'abattent sur la table et la douceur des caresses sur les visages ? Y aurait-il seulement une âme – une seule âme – au monde prête à les entendre – et à les recevoir ?

Le silence efface les bruits. Tous les bruits : les paroles vraies et les mensonges – la tendresse et la colère qui n'affectent que les âmes en chemin, inaptes encore au grand silence...

 

 

Un tronc énorme et couvert de mousse gît sur le sol. Comme un immense géant vert terrassé par la main dérisoire de l'homme.

 

 

Le ciel vaste et lumineux. Et les nuages gris magnifiques – tout en nuances (presque en dégradé) – sur les collines boisées. Je pourrais passer des heures à les contempler en silence...

 

 

La magie d'un lieu. La magie d'un être. Ne vous est-il donc jamais arrivé d'être envoûté ? Prêt à tout donner – et presque jusqu'à votre vie entière – pour rester dans leur proximité – et pouvoir goûter, à chaque instant, leur présence lumineuse* ?

* Oui, à plusieurs reprises avant de découvrir que nous étions tous porteurs de cette lumière...

 

 

L'univers, la terre, le monde, les êtres et les hommes sont-ils une ébauche malhabile ou une œuvre parfaite ? Qui sait ? Qui peut savoir ? Notre cœur balance souvent, n'est-ce pas, au gré des spectacles et des circonstances... Mais qui peut nier qu'ils sont une composition remarquable au potentiel riche et prometteur – et au devenir incertain ? Une réalisation, sans doute, à actualiser et à parfaire...

 

 

Lorsque la vérité éclate, le monde s'effondre – et le quotidien perd toute importance... avant de réapparaître (l'un et l'autre) sous une autre lumière...

L'honnêteté est l'une des principales conditions de l'émergence de la vérité. D'autres qualités peuvent aussi, bien sûr, la favoriser. Et parmi elles, la curiosité* et la persévérance alimentées par un besoin irrépressible – une nécessité absolue – de percer le mystère de l'être, de la vie, de l'existence et du monde – tiennent une place essentielle et prépondérante...

* Le goût d'apprendre, de savoir, de connaître...

 

 

Aurons-nous, un jour, la force et la beauté du rouge-gorge et de la pâquerette ? Et saurons-nous devenir aussi innocents pour aller comme eux, si vivants, dans le grand vent frais des saisons ?

 

 

Le sol nu et gelé de l'hiver. Et la caresse réconfortante (mais insuffisante) de l'ombre des grands arbres dépouillés...

 

 

Et si l'ombre et l'obscurité nous étaient contées par la lumière, saurait-on (enfin) les reconnaître ? Ainsi parle l'homme en chemin...

Et si la nuit était plus claire, notre vie serait-elle (seulement) plus belle ? Ainsi parle l'homme commun...

Et lorsque tous demandent au vieux fou assis au pied d'un arbre : « Et si nous pouvions voir ? Montrez-nous donc la lumière ? ». « Voyons » répond simplement l'homme sage...

 

 

Le sol gelé sous les pas caressants. Et l'on entend pourtant, à chaque foulée, ses craquements de douleur. Blessé au moindre effleurement...

 

 

Dieu nous épie jusqu'au fond des yeux. Et nous, nous l'ignorons – toujours aveugles à sa présence...

 

 

La main scélérate du froid s'abat sur les paysages. Et enferme la joie du rouge-gorge au fond de son cœur sage...

Arbres et visages recouverts par la neige et les vents glacés. Bêtes et hommes frigorifiés au cœur de l'hiver. Silhouettes froides ne pouvant compter que sur leur propre vitalité...

 

 

Et si nous étions les bras de la nuit berçant nos plaintes et nos cris. Et tous les gémissements des visages apeurés... Et si nous étions le poing, le bruit de la peau qui éclate et la joue meurtrie... Et si nous étions le jour, la nuit et toutes les figures de glaise affolées par l'obscurité. Et la lumière, au loin, qui vient... qui monte de nos profondeurs... Et si nous étions le sommeil et le réveil. L'âme assoupie autant que le cœur à vif... Et si nous étions la vie – toute la vie – les dix mille naissances et les dix mille morts de l'instant... Et la chair qui tremble et l'horizon rouge des nouveaux-nés... Et la terre noire gorgée de sang... Et si nous étions l'espoir et la désespérance des yeux... Et si nous étions les plus belles – et les plus pâles – lumières de la nuit. Et la plus fabuleuse histoire du jour... Et le grand mythe du monde... Et si nous étions ce que nous sommes autant que ce que nous croyons ne pas être... Et si nous étions tout cela... et bien davantage encore...

« Oui, bien sûr » acquiescent nos lèvres sages...

 

 

La marche des siècles rêve – a toujours rêvé – de franchir l'horizon. Et l'époque aspire à un ailleurs dont on ne revient pas... une sorte d'humanité améliorée et reliée à mille réseaux qui marquera, sans doute, une étape décisive, à la fois tragique et prometteuse, où l'on assistera à une forme de fragilisation – voire de dégénérescence – de l'organique naturel et à une forme d'abêtissement de la cognition et, dans le même temps, à un formidable accroissement des capacités et à une actualisation substantielle des potentiels...

 

 

Chaque événement, chaque rencontre – et, en définitive, chaque chose – a le pouvoir, en particulier lorsque l'on y est sensible et attentif, de révéler – d'éveiller ou de raviver – en nous une parcelle ou un pan inconnu(e) que nous avons oublié(e) ou négligé(e)... Comme si, en réalité, toute vie, à travers ses incessantes interactions, n'était qu'un chemin – le seul chemin possible – pour se découvrir, se rencontrer et se connaître... Découverte, rencontre et connaissance progressives* de l'ensemble des aspects de notre individualité (ce que d'aucuns appelleraient nos caractéristiques personnelles) avec nos particularités et nos fondamentaux universels et jusqu'à, bien sûr, notre identité impersonnelle (ce que certains définissent par le fameux et célèbre JE SUIS...).

* de plus en plus fines, de plus en plus larges et de plus en plus profondes...

 

 

Nul ne peut arracher un homme à sa besogne. A son œuvre. A sa vocation*. A ce pour quoi il se lève chaque matin... Chaque parcelle de son esprit, chaque fibre de son corps – toute son âme – y sont consacrées. Et y sont vouées jusqu'à la mort...

* Quelle qu'elle soit...

 

Et je crois qu'il n'y a pour un homme(1) de plus grande joie que de mourir à la tâche – et de plus grande fierté que de savoir que son travail(1) lui survivra par delà la mort... et par delà les siècles(2)...

(1) Quel qu'il soit...

(2) Lorsque son labeur et son œuvre s'y prêtent et que les circonstances, bien sûr, leur sont favorables...

 

 

Une œuvre à réaliser – et à léguer aux hommes ? Un message à transmettre au peuple de la terre ? La belle affaire... Foutaises ! Prétentieuses foutaises ! Que notre ambition et le monde aillent donc au diable ! Sachons plutôt rester humble, vierge et innocent. Voilà le plus grand service que nous pourrions offrir à chacun...

 

 

Que reste-t-il de la pâquerette lorsque vient l'hiver ? Rien. Elle nous quitte sans laisser la moindre trace. Ni œuvre. Ni message. Ni adieu. Et bien qu'elle ait travaillé chaque jour de sa courte vie – en se donnant toute entière – à son dérisoire et merveilleux labeur de pâquerette, elle s'en va comme elle est arrivée – et comme elle a vécu – avec humilité et discrétion...

Et n'y a-t-il pas sur cette terre de plus belle destinée ? Vivre comme la pâquerette qui, chaque jour, se penche humblement – mais de toutes ses forces – et avec toute son âme – sur sa modeste besogne sans rien attendre ni du ciel ni de la terre – et sans rien attendre de ses sœurs (pas le moindre geste ni la moindre parole d'approbation ou d'encouragement)...

Ô Dieu, puisses-tu faire de nous – de nous tous – d'admirables pâquerettes...

 

 

La vie des hommes. Entre nécessités, devoirs, plaisirs et réconfort. Et il n'y a, malheureusement et bien souvent, pas davantage...

 

 

Et si, en définitive, seules la marguerite et la pâquerette savaient habiter le monde avec poésie...

 

13 décembre 2017

Carnet n°100 Si proche du paradis

Journal / 2017 / L'intégration à la présence

A la fenêtre du jour, le gris s'invite encore parfois. Et nous ne pouvons alors que consentir à la grisaille. Et accueillir la morosité – et le restant de nuit – dans notre œil encore si malhabile. Et embrasser le tout d'un regard innocent et transparent. Il n'y a d'autre lumière...

 

 

A la fenêtre du jour, le gris s'invite encore parfois. Et nous ne pouvons alors que consentir à la grisaille. Et accueillir la morosité – et le restant de nuit – dans notre œil encore si malhabile. Et embrasser le tout d'un regard innocent et transparent. Il n'y a d'autre lumière...

 

 

Et lorsque le festin de la joie a tout dévoré, que demander au ciel pour égayer les jours ? La lumière saura-t-elle encore percer l'œil si las ?

 

 

Au plus précieux du jour, le réveil de l'âme engourdie par la paresse des instincts et les somnolences de la terre où le monde nous a plongés...

 

 

Au plus profond de la terre, le savoureux silence. Ignoré des hommes...

 

 

A peine surpris par le désir des jours que l'on abandonne comme l'herbe fauchée des fossés. Et qui trouvera bien acquéreur parmi la foule des créatures terrestres...

 

 

Au plus proche se trouve le plus vrai – et le plus juste – de nous-mêmes. Sous le matelas des songes où l'âme s'est endormie. Et sur lequel le cœur fait des bonds insensés...

 

 

La terre abrite nos pas aussi sûrement que le ciel préside aux destinées de l'âme. Et nous, pauvres pachydermes, nous piétinons dans l'âpre et grise poussière, l’œil rivé sur les étoiles pour guider notre lourde carcasse. Ah ! Quel chemin d'équilibriste dans cet entre-deux d'épouvantes et de merveilles...

 

 

Quelques empreintes de lumière sur la terre noire. Serait-ce la sagesse des anciens parvenue jusqu'à nous dans la foulée si grossière des hommes...

 

 

La petite main indélicate de l'homme fouillant – et exploitant – tous les interstices de la terre. Et la grande et belle main invisible de Dieu fouillant parmi ses immondices – et celles de la terre qu'il a saccagée – à la recherche de l'âme rédemptrice...

 

 

La seule rédemption naîtra de l'Amour. Et l'Amour ne pourra naître qu'avec l'innocence. Et l'innocence ne pourra voir le jour que lorsque le cœur – et le regard – auront su accueillir (et effacer) tous les amas d'immondices – tous les encombrement entassés jusqu'au dernier jour du crépuscule – et soudain devenus vains aux premières heures de l'aurore...

 

 

Ah ! Que l’œil – et le cœur – se montrent coutumiers ! Et si prévisibles sur les jours imparfaits... Et que le regard aime la rythmique régulière autant que les dérèglements désordonnés (et imprévus) des vents malicieux qui poussent nos heures mensongères – et nos gestes familiers – hors de leurs frontières...

 

 

Le gris, après tout, n'est pas une si affreuse couleur. Nuancé – et parfois même lumineux – pourvu que le regard sache demeurer clair, innocent et attentif...

 

*

 

[Dialogue à bâtons (cor)rompus]

Chaque jour, le même rythme endiablé de la main vouée toute entière à la belle (et inutile) besogne de l'écriture. S'escrimant à rédiger de nouvelles notes. De nouvelles pages. De nouveaux opuscules. De nouveaux livres. Et offrant au monde peut-être (sans doute ?) une œuvre (modeste) supplémentaire. Oui ! Très bien. Et après ?

Et nous voilà soudain plongé dans une sombre réflexion. Toutes ces lignes et toutes ces pages qui nous laissent sans voix – et presque sans force – sans compter, bien sûr, la cadence infernale des activités quotidiennes qui s'enchaînent les unes après les autres tout au long de la journée – et entreprises (surtout – Ô damnation !) dans un esprit de devoir et d'achèvement...

Ecrire et vivre... ! Happé dans cette course folle... Pour quelles raisons ? Lorsque nous nous livrons à ces activités avons-nous le sentiment d'être ? Ou avons-nous le sentiment de nous en éloigner ? Qu'offriront donc nos pages – et nos gestes – si nous en oublions l'essentiel... ? Que devrait-on faire alors ? Arrêter de vivre ? Arrêter d'écrire ? Non ! Bien sûr ! Et comment le pourrions-nous ? Faisons simplement ce qui nous est nécessaire et naturel mais ne sacrifions jamais la (divine) présence sur l'autel de notre besogne... Qu'avons-nous donc à prouver ? Aurions-nous encore quelques rêves secrets ? Pour quelle raison devrait-on effacer la joie et les intenses instants de vie pure de notre rythme – et de notre emploi du temps – journaliers. Oui, bien sûr... mais que faire de la force de la mécanicité qui gouverne encore parfois l’enchaînement automatique des gestes et des pas ? Et que faire lorsque notre cœur inattentif se soumet à leurs mouvements ? Aimons-les ! Aimons-les sans condition ! Quoi donc ? Notre inattention ? Oui ! Notre impuissance face à la force des automatismes ? Oui ! Quoi d'autre ? Tout ! Il convient de tout aimer ! Et à commencer par notre entière individualité ! Tous ses aspects ! Et toutes ses caractéristiques ! C'est leur union avec le cœur – et leur intégration profonde – qui cherchent à se réaliser (en nous) à présent... Et nous veillerons – nous veillerons ensemble –, dans un esprit d'abandon, à demeurer aussi attentifs et innocents que possible...

 

 

Si les êtres savaient ce qui se cache derrière les gestes offerts et les gestes reçus – et ce qui impulse et éprouve véritablement ce qui est donné et accueilli, les yeux – comme les cœurs – s'éclaireraient presque aussitôt. Et le monde deviendrait alors immensément doux. Et, sans doute même, un incroyable paradis...

 

 

Il est aisé de constater que la perception – et le ressenti – de l'épaisseur existentielle – de la consistance de la vie et du monde – (à travers chaque situation, chaque rencontre, chaque parole et chaque chose vue, goûtée, touchée, écoutée, lue, entendue etc etc) varient incontestablement, pour les yeux et le cœur humains, selon la disposition intérieure, le contexte environnemental et la présence (ou l'absence) d'êtres et d'objets de soutien et de réconfort (dont l'homme aime tant à s'entourer...).

Il semblerait que plus l'homme s'inscrive dans une posture de solitude et se trouve dépouillé de béquilles et d'accompagnement artificiels (devenus aujourd'hui des éléments si coutumiers et habituels – dans cette civilisation de réseaux, d'assistanat et de déresponsabilisation fort peu propice à l'autonomie – que peu se rendent compte de leur dimension factice)... bref plus l'homme vit sa solitude sans artifice, plus sa sensibilité se fait vive et aiguisée. Et plus il est enclin à ressentir – et à recevoir – l'incroyable épaisseur (et consistance) de la vie et du monde à travers chacune des mille situations de l'existence... Et plus son âme est capable de s'ouvrir – et de vibrer – à chacune des mille rencontres avec l'Existant...

 

 

Alors que notre existence au monde (notre existence au monde naturel) nous invite de façon (quasi) systématique à nous interroger sur notre présence terrestre et à répondre aux grands questionnements (et enjeux) métaphysiques afférents, le monde humain (depuis ses origines) semble, au contraire, nous en détourner de façon presque aussi systématique. Le monde humain a simplement l'air friand de bras et de cerveaux pour le faire fonctionner à plein régime – et répondre à ses élans expansionnistes et à ses ambitions de gloire et de fortune...

Mais derrière cette vitrine des instincts terrestres – si tristement et basiquement humaine – n'y aurait-il pas une dynamique – et une perspective – plus profondes ? Oui, bien sûr... On peut aisément supposer que la conscience veille au sens de l'évolution terrestre (et de l'évolution du vivant) en créant progressivement, malgré les inévitables inerties, les innombrables résistances, les capacités restreintes et la lenteur d'actualisation du potentiel du vivant supérieur (dont l'homme est la fine pointe aujourd'hui), les conditions de l'émergence (à terme*) d'une civilisation pleinement consciente portée par l'Amour et l'intelligence...

* A très long terme...

Notons néanmoins qu'au fil de ce lent et long processus* – au cours duquel les hommes s'escriment à faire tourner le monde en pataugeant dans des organisations et des modes de fonctionnement guère plus évolués (et guère moins barbares), malgré les apparences, qu'au début de l'histoire humaine, il semblerait que l'humanité se détourne, sur le plan collectif, des questions et des enjeux métaphysiques précédemment évoqués. Et que seuls quelques rares individus, en général peu intégrés à l'humanité ordinaire, manifestent un réel intérêt pour le champ philosophique et spirituel. Comme si le monde humain, instrumentalisé en quelque sorte par la conscience, se vouait presque exclusivement (et, à son insu, bien sûr) à la laborieuse actualisation de l'ambitieux projet précédemment cité et en bénéficiant, plus ou moins grassement, des avantages du progrès et des avancées technologiques sans être capable, sur le plan individuel, de s'engager dans une réflexion – et une perspective – à même de percer ces grands mystères.

* A moins, bien sûr, que nous traversions aujourd'hui, une période particulièrement critique...

Voilà, en tout cas, un curieux paradoxe... à moins, bien sûr, que la conscience ne perçoive une indispensable complémentarité entre la démarche collective visant à faire advenir les conditions terrestres d'un monde pleinement conscient et la démarche individuelle des rares hommes qui cheminent pour habiter – et vivre – au sein de cette pleine conscience...

 

 

[L'homme et l'arbre]

L'arbre et l'homme. Une merveilleuse fraternité au goût de trahison. Le cœur avide – et la main exploiteuse – déchirant la belle amitié...

Et, au loin, le sage assis – seul et en silence – au pied de l'arbre. Le cœur si plein d'Amour et de gratitude pour son aîné exemplaire. Son frère protecteur...

Et l'homme et le monde. La même trahison...

 

 

Pour comprendre et aimer* ce qui nous est inconnu, il faut nous en approcher. Et demeurer au plus proche. Rencontrer. Et sentir rayonner l'invisible – et vibrer l'unité de ce qui est devant soi. Et s'unir. La compréhension et l'Amour peuvent alors naître naturellement...

* Qui sont les nobles missions de l'être (et de l'homme)...

 

 

La profonde humilité de l'homme sage, conscient de son ignorance et de son insignifiance malgré la belle lumière qui brille dans ses yeux – et l'infini et le silence que fréquente assidûment son cœur – offre à travers sa présence – et ses gestes lents – l'Amour que le monde réclame. Et aux hommes la plus grande leçon de sagesse...

 

 

La vie simple et lumineuse du sage. Balayant, à petits pas, le sol de la maison. Fendant quelques bûches pour la flambée du jour. Et épluchant, à gestes lents, les légumes pour la soupe du soir...

Mais comment les hommes si pressés – et si pleins de désirs obscurs et si affairés à leurs activités technologiques – pourraient-ils y être sensibles ? Comment pourraient-ils être touchés par la grâce – et la simplicité radieuse – du quotidien ?

 

 

Les grands intervalles suspicieux où les hommes – et les jours – sont jetés. Et qui des abîmes de la méfiance appellent au secours. Implorant une main improbable – et hasardeuse – de les délivrer. De les aider à s'extraire de la fosse pour rencontrer le grand cœur fraternel du monde (et de l'humanité)...

 

 

Toujours heureux celui qui se voue à une plus grande œuvre que lui...

 

 

Les yeux humbles – si humbles – penchés sur la terre alors que brille au dedans la lumière infinie du ciel ouverte aux plus hautes cimes. Etmodestement – si modestement – glorieuse...

 

 

[L'homme et l'arbre – suite]

Arbre de résonance et bois d'harmonie. Quels jolis termes, utilisés par les luthiers, pour célébrer le chant de l'arbre et de la forêt. Et la symphonie silencieuse de l'univers dans ce monde humain si cacophonique...

 

 

La lente élévation des arbres vers la lumière. Et leur plein épanouissement. Ah ! Si seulement les hommes savaient s'asseoir, parfaitement immobiles, à leurs pieds. Et patienter là sagement (et en silence) en se laissant simplement bercer par le vent, la pluie et le soleil...

 

*

 

Mourir à la tâche dans l'accomplissement serein et silencieux du geste. N'est-ce pas ainsi que les poètes, les artistes et tous les hommes de vocation rêvent de quitter ce monde ?

 

 

Le regard solitaire des hommes, œuvrant ou pensant (profondément) à leur destin terrestre. Interrogateurs et sereins face au grand mystère qui les habite et les environne. Hormis peut-être le geste solidaire, qu'y a-t-il de plus émouvant dans cette humanité ?

 

 

Le silence misérable et indigent entre les hommes – si souvent pesant et inconfortable – presque insupportable – et si peu propice au partage de l'essentiel, devient (peut devenir) merveilleux – presque magique – lorsque le cœur – et le regard – savent l'habiter. Et lui redonner son caractère profondément sacré. On sent alors que Dieu est là. Pleinement présent en chacun – et au milieu de l'assemblée.

 

 

Pénétrer au cœur du monde et de l'invisible irradiant. Tel est le secret des sages. Et de leurs gestes lents et silencieux...

 

 

Lorsque le regard se fait humble – et le geste simple, la gloire devient invisible. Et la joie rayonne partout. Au dedans comme au dehors. Et elle se fait si vive qu'elle inonde tout ce qu'ils touchent...

 

 

Il n'y a de cœur plus tendre et amoureux que celui du sage... Dieu – et l'Amour – y sont présents tout entiers...

 

 

Le respect est la main du cœur. Et l'humilité celle du regard. Ainsi vêtu, l'Amour ne peut disparaître. Et il grandira encore jusqu'à emplir l'âme entière. Jusqu'à ce que l'humilité respectueuse rayonne partout. Le sage sait qu'il n'y a d'autre voie pour l'homme – et pour le monde.

Et dire que les siècles – et notre civilisation – immatures n'ont jamais encensé que l'exploitation et l'orgueil...

Un long chemin nous attend. Dieu et le sage, bien sûr, ne peuvent l'ignorer...

 

 

Remettre les compteurs à zéro – et repartir à neuf –, voilà qui nous est offert à chaque instant. Mais pour que cette perspective devienne réelle – et que notre cœur et notre regard puissent se faire innocents (pleinement innocents), une lente et longue marche est souvent nécessaire pour se défaire de ses savoirs, de ses entassements et de ses encombrements – et être (enfin) capable de s'extraire de sa fausse identité...

 

 

Au cœur du monde, le silence immuable des forêts. Merveilleux. Majestueux. Et retentissant lorsque les lèvres bavardes et le bruit des tronçonneuses ont déserté les lieux...

 

 

Il n'y a que Dieu en nous qui puisse s'agenouiller devant notre orgueil. Et le faire plier. Même si, bien sûr, le monde et les circonstances l'aident dans sa tâche en s'y appuyant de tout leur poids...

 

 

Le monde si bruyant que l'on en oublie parfois le silence. Le monde si encombré et efflorescent que l'on en oublie parfois l'espace. Le monde si sombre et ignorant que l'on en oublie parfois la lumière. Le monde si étroit et infime que l'on en oublie parfois l'infini. Le monde si plein de diversité et de créatures que l'on en oublie parfois la présence de Dieu et l'unité...

Il n'est pas toujours aisé d'être un homme en ce monde. Et moins encore un homme dont la grande aspiration est d'embrasser l'Absolu...

 

 

Les petits doigts espiègles des anges sur notre vie. Aidant la grande main invisible et silencieuse de Dieu dans son œuvre...

 

 

Le silence des hommes n'est pas celui de Dieu. Un abîme creusé par les bruits du cœur et de l'esprit les sépare. L'âme l'apprend au cours de sa traversée...

 

 

Qu'y a-t-il donc au plus près du cœur et des étoiles ? Une âme errante cherchant son chemin...

 

 

Le silence – le cœur silencieux – de l'arbre et de l'ermite. Plus proche de Dieu que celui des bigots bavards et des âmes recluses et fermées – immatures – si nombreuses en ce monde.

Pour accéder à la lumière, à qui donc s'adresser sinon au cœur solitaire...

 

 

Pourquoi – et pour qui – donc t'inquiètes-tu, âme éprise ? Es-tu si sourde au silence – et si aveugle à la présence de Dieu pour craindre – et frémir sur les routes du monde ? Es-tu si insensible à la grâce pour refuser le chemin qui t'est offert ? As-tu donc oublié, dans ton ignorance, la patiente sagesse de l'arbre ?

 

 

Le si délicieux silence du jour...

 

 

As-tu songé, homme, à quelle rude et insensée besogne tu livres tes jours ? Crois-tu vraiment que ce que tu cherches appartienne au monde ? Pourquoi la vie de l'arbre et de l'ermite te laisse-t-elle si indifférent ? Et pourquoi n'a-t-elle à tes yeux que si peu de valeur ? Penses-tu vraiment que leur présence silencieuse soit moins précieuse que tes folles et criantes gesticulations à chercher la joie ? Imagines-tu la trouver en quelque lieu que leurs pas ont eu la sagesse de ne pas fouler ? Seraient-ils plus idiots que toi ? N'as-tu donc pas vu leur visage baigné de rires et de lumière ? Ô homme, pauvre de toi...

 

 

Si dense est l'épaisseur du monde. Invisible pourtant aux hommes qui, de leurs errances, en parcourent la surface en tous sens. Et si transparente malgré le mensonge de leurs yeux opaques. Et que seul le regard, vide de tout décor et de toute parure, est capable de percevoir. De percer et de pénétrer afin d'en révéler la dimension profondément sacrée et lumineuse...

 

 

Ah ! Cette entité inaltérable en nous – amas inextricable de désirs et d'émotions – qui continue à se plaindre, à espérer et à gesticuler ! Nous qui croyions pourtant que son silence était le signe de sa définitive disparition... Nous qui croyions pourtant l'avoir pleinement acceptée – et nous en être ainsi défait –, voilà qu'elle surgit à présent à la moindre occasion en nous laissant désappointé et démuni...

Comment pourrait-on la déraciner ? Et est-ce seulement possible – et même envisageable ? Que faudrait-il donc faire ? Sans doute, et comme toujours, l'accueillir, la laisser libre et l'aimer... Voilà peut-être aujourd'hui notre tâche principale. Notre ouvrage à remettre indéfiniment, et à chaque instant, sur le métier...

 

 

Ah ! Cet esprit – ce pauvre esprit – tendu tout entier vers l'accomplissement ! Si familier – et prisonnier – de l'effort et du labeur, incapable de s'accorder le moindre instant de répit ni même le moindre espace de plaisirs et d'agréments... Penché inlassablement sur ses pauvres tâches. Et voûté – et croulant – sous son désir fou d'achèvement...

Et, pourtant, lorsque le regard à nouveau se défait des idées, des soucis et des préoccupations (que l'esprit a fait siens) – et qu'il retrouve une forme de vacuité minimale, l'innocence revient. Et avec elle, la joie et le goût du merveilleux qui illuminent tout ce que touchent les yeux – et le cœur...

 

 

Déchargé des contingences du corps et de l'esprit – et de leur lourd cortège d'exigences, de besognes et de soucis, que reste-t-il donc à l'homme ? Rien. L'ennui, l'insupportable vacuité et la triste désolation pour l'homme ordinaire. Et à la fois tout et rien – le regard plein (l'être-présence) – pour l'homme qui s'est éveillé à sa nature éternelle et infinie...

 

 

Une vieille croix de pierre patinée par le temps et les intempéries. Et mangée par la mousse et le lichen. Semblable au tronc du vieil arbre qui s'est installé à ses côtés. Même allure. Même aspect. Même épaisseur. Et même couleur. Presque identique que l'on pourrait les confondre. Et prendre l'un pour l'autre... Comme si ce symbole – et l'idéologie religieuse qu'il représente – étaient devenus si naturels et proches de la terre, ou, au contraire, si abandonnés à eux-mêmes et aux affres du temps (et de l'oubli) qu'on ne verrait plus la moindre différence entre l'arbre et la croix. Et mon cœur, à dire vrai, hésite. Et ne saurait se prononcer sur l'option la plus vraisemblable. Peut-être, après tout, les deux sont-elles justes...

 

 

Une existence de solitude. Une vie de non événement où aucun fait n'a lieu – où seuls les gestes et les pas se déroulent (selon un rythme tantôt régulier, tantôt erratique) dans le regard, le plus souvent, joyeux et unifié aux mouvements mais parfois, il est vrai, simple témoin, assistant, de façon lointaine et indifférente, à leur implacable mécanicité...

 

 

Comment résumer notre connaissance en quelques mots ? Le monde, amas d'énergies combinatoires soumis au temps (et à l'évolution) – unis à la conscience – et créés et, sans cesse, remodelés par cet espace de lumière infini et éternel qui en pénètre – et en éclaire – les éléments...

 

 

Le mensonge, voilà la pire chose qui pourrait nous arriver...

 

 

[Modeste bilan et regard rétrospectif]

A bien y réfléchir, j'aurai passé l'essentiel de ma vie à chercher la vérité. Avec obstination. Avec abnégation. Sacrifiant(1) à cette quête à peu près tout(2)...

(1) Mais est-ce vraiment un sacrifice ? Je ne le pense pas...

(2) Vie professionnelle, vie sociale, vie familiale...

J'aurai aussi passé l'essentiel de ma vie à essayer de me faire le plus lucide et honnête possible dans cette quête et dans la retranscription de mon cheminement* à travers les milliers de notes écrites pour en témoigner...

* Mon cheminement vers la compréhension...

J'aurai enfin passé l'essentiel de ma vie à dénoncer les horreurs et les absurdités commises par les hommes et à les inviter – autant que je l'ai pu – à s'interroger, à se remettre en question et à rechercher leur identité profonde et atemporelle pour faire advenir dans leur existence – et en ce monde – un peu plus de sagesse : des pas et des gestes portés davantage par l'intelligence et l'Amour que par les instincts presque indéracinables de la terre.

Voilà donc à quoi j'aurai consacré l'essentiel de mon existence. Autant dans mes actes journaliers que dans l'écriture (quotidienne) de mes fragments. Et pour quel résultat en définitive ? Je ne saurais dire... J'ai néanmoins la certitude (mais peut-être est-ce là une fausse impression...) que l'homme que j'ai été au cours de cette existence n'aura eu de cesse, dans sa grande naïveté peut-être..., de voir sa perception se transformer – et évoluer vers, je crois, plus d'ouverture, de largesse et de profondeur... Et peut-être même (allez savoir ?) vers davantage d'intelligence et d'Amour...

Et qu'importe après tout... J'ai le sentiment – et sans la moindre prétention, bien sûr – d'avoir toujours été fidèle à ce qui m'a toujours – et très précocement – habité et animé. Et d'avoir progressé autant que j'en ai été capable dans la direction qui m'a été dictée... Je n'ai à ce titre aucun regret (pas davantage d'ailleurs que dans les autres domaines de l'existence). J'ai réalisé autant qu'il m'a été possible* ce pour quoi je suis né... Et ce sentiment est pour tout homme (quel qu'il soit...) une grande source de joie tant il offre la certitude d'avoir répondu aux exigences de son destin...

* Et une intuition me dit que le chemin ne s'arrêtera pas de si tôt...

 

 

La naissance et la disparition, à chaque instant, de millions de phénomènes (êtres, formes, mouvements...) – et leur peu de poids (et d'influence sur les autres phénomènes) au cours de leur brève existence – ainsi que la façon dont chacun de ces phénomènes apparaît, fait (humblement et, malgré lui) ce qu'il a à faire et disparaît en s'effaçant de l'Existant (comme d'ailleurs de l'esprit des vivants) peuvent laisser penser que ces phénomènes n'ont que peu d'importance... Comme si, finalement, ils comptaient sur le plan individuel autant que sur le plan collectif (l'ensemble des phénomènes additionnés) presque pour rien... un peu comme si le monde phénoménal n'était qu'un jeu – qu'un simple jeu – de la conscience... Et j'ose néanmoins imaginer que ce presque rien fait toute la différence entre le néant et l'absurdité – la pure gratuité dérisoire en quelque sorte de l'Existant – et la célébration du merveilleux et de la joie (la joie d'être – d'être au monde et en vie) et la présence jubilatoire et malicieuse de l'intelligence et de l'Amour qui jouent à cache-cache* et nous éclairent...

* Avec nous-mêmes comme avec eux-mêmes... Et les deux, bien sûr, se confondent...

 

 

Le monde, source de frustrations et obstacle à la joie. Bien des hommes le croient – et l'appréhendent ainsi... à tort, bien sûr. Ils oublient (ou ne peuvent encore comprendre – et admettre) que l'origine du malheur est en nous : l'ignorance (du vrai), l'illusion de l'identité personnelle, les croyances, les craintes, les espoirs etc etc. Comment pourraient-ils savoir que sans ces dimensions encombrantes, la vie – et le monde – sont un paradis... ?

 

 

Le butin des hommes est maigre. Dérisoire. Et pourtant, ils poursuivent leur quête fébrile – et leurs exactions. Le monde a-t-il connu plus stupide animal ?

 

 

Nous aimerions partager la lumière. Mais nous ne participons, malgré nous, qu'aux noirs et communs sanglots de la désespérance...

 

 

Quand donc s'achèvera le temps des semailles, des moissons et de la jouissance ? L'ère du labeur et de l'exploitation – du profit et de l'usage plaisant et récréatif ? On aimerait tant entrevoir derrière l'épais rideau noir de la raison et des instincts, les premiers pas de l'être, de la joie et de l'Amour qui s'offrent – qui s'offrent toujours – dans la plus parfaite gratuité et la plus profonde oisiveté du cœur...

 

 

Ah ! Hommes ! Que l'horizon vous semble lointain... Je le vois à votre silhouette – à vos pas et à vos yeux – tristes et fatigués... Dieu ne vous a encore révélé le trésor des bas-côtés et des fossés où il est bon de se retirer pour voir, au loin, la joie s'approcher – et contempler, le cœur serein, la course folle et insensée... Quittez donc le manège des allures folles et des pas endiablés ! Retirez-vous du monde ! Et trouvez refuge sur une terre solide et sacrée à l'abri des mensonges et des obscénités ! Voilà, hommes, ce que l'on peut vous souhaiter...

 

 

Ah ! Que les hommes – et le cœur – sont pauvres lorsque les yeux gouvernent... Et que la main se fait blessante... A mille lieues encore de la lumière qui saura, un jour peut-être, les éclairer. Leur offrir la joie – le plus haut contentement et la plus grande richesse. Et transformer leurs gestes avides et brusques en caresses aimantes et tendres...

 

 

La beauté de la vie – et du monde – est cachée au dedans du cœur de l'homme. Et celui-ci est encore clos. Voilà pourquoi ils ne peuvent l'apercevoir. S'ils la voyaient – et s'ils comprenaient la nature (profonde) des liens qui les unissent, ils cesseraient sur le champ leurs massacres et leurs saccages...

 

 

Le noir de l'homme – et du monde – cisaillé par la lumière. Et leur misère entrecoupée par de courts instants de joie. Et la lumière du regard – et du sage – cisaillée parfois par l'obscur et la sombre folie des yeux et du cœur. Et leur joie parfois entrecoupée par de brefs moments de tristesse...

 

 

La rencontre avec un être – ou une œuvre – vrai(e) et profond(e) – consistant(e) – laisse sur l'âme une empreinte tenace. Et parfois indélébile. Comme si elle ouvrait, sans en avoir l'air (et parfois même sans que nous nous en apercevions...), une porte dans nos profondeurs. Nous révélant, si nous sommes curieux – et un tant soit peu disposés à y regarder de plus près –, des aspects – et même des pans entiers – de notre vérité. Comme si ces rencontres – si belles, si rares et précieuses – étaient une invitation – une permanente invitation – à découvrir la richesse de l'être...

 

 

Et si la gloire n'était pas ce que tu croyais, homme... Y as-tu seulement songé ? De simples pas dans le silence. Si légers... si légers...

 

 

En ce monde, l'horreur carnassière se repaît de la chair alors que brille partout le festin de la lumière...

 

 

Tant de tours splendides – et déjà croulantes – bâties sur le mensonge... Et en soi, la haute vigie des cimes. Innocente et rayonnante. Inaccessible à toute édification. Et que seule peut pénétrer l'âme des sous-sols, aussi proche de l'herbe que des étoiles, qui emprunte l'humble et solitaire escalier de l'en-bas...

 

 

Le mensonge et l'imposture sont le propre de l'esprit. Et l'on voudrait nous faire croire que l'on peut accéder à Dieu par la croyance... Quelle imbécillité !

 

 

Nous n'avons que notre pas. Et devant nos yeux, le chemin... C'est ainsi que l'on traverse le monde – et l'existence – pour accéder aux contrées de la vérité.

 

 

Celui qui parcourt le monde, découvre et apprend à connaître les routes et les paysages de la terre. Celui qui laisse l'âme arpenter son chemin, accède au ciel. Et découvre Dieu.

Dieu, le ciel, la terre et le monde ne sont jamais séparés. Mais seule la sente céleste permet au cœur de l'éprouver...

 

 

L'exercice de la simplicité et du dépouillement n'est, bien sûr, qu'un prélude à la nudité. Une retraite solitaire en un lieu isolé ou une longue marche nomade et itinérante sont d'excellents apprentissages. Mais ils n'ont de réelle valeur que lorsque l'esprit de l'homme devient capable de – et parvient à – les transposer dans son quotidien le plus familier. Le regard – et l'existence – se font alors simples et épurés – et les pas (et les gestes) naturellement humbles dans la vie la plus ordinaire et habituelle...

Tant que les désirs, les croyances et les espoirs les plus grossiers persistent dans l'esprit, l'homme est incapable de ressentir – et de recevoir – la présence silencieuse. Pour l'éprouver – et la vivre – une nudité minimale – et un taux d'encombrement psychique suffisamment faible – sont nécessaires...

 

 

L'innocence est – et sera toujours – la condition de la nudité perceptive.

Aux prémices de la marche, l'homme qui cherche éprouve souvent le besoin de se débarrasser des objets extérieurs – et de vivre, parallèlement à son processus de désencombrement intérieur*, dans un lieu dépouillé. Jusqu'au jour où la nudité perceptive est suffisante pour vivre en n'importe quel endroit (et dans n'importe quel milieu) même les plus chargés et les plus encombrés. Au gré des pas. Et selon les chemins et les vents du monde... même si, bien sûr, une existence simple – et un environnement et un habitat dépouillés – ont, en général, sa préférence...

* Désencombrement du cœur et de l'esprit.

 

 

Le monde est une métairie des songes éclairée par quelques étoiles (pâles et lointaines) où font halte tous les passagers. Et tous les marcheurs. Paysans aux sabots et aux rêves trop épais pour poursuivre leur route... Et qui y séjournent, le plus souvent, jusqu'à leur mort...

Pour continuer le voyage, il convient de se déshabiller – de se défaire de toutes ses frusques. Il n'y a d'autre possibilité pour découvrir – et marcher sur – le chemin de l'innocence car il nous faut nous présenter nus (totalement nus de la tête aux pieds) aux portes du royaume divin – et pouvoir ainsi pénétrer les terres du silence et de l'infini...

 

 

La vie – la mort, partout – à chaque instant – dansant dans les bras de Dieu. Et les corps vivants – meurtris. Et les esprits ravis – anéantis – continuellement. Et ni les yeux communs, ni le regard divin ne peuvent y échapper. Incapables de stopper la danse permanente, folle et insensée. Contraints d'assister, sans le moindre répit, à la ronde éternelle – funeste et joyeuse...

 

 

Pourquoi dire au monde ce qu'il ne peut – ni ne veut – entendre ? Pourquoi la parole s'acharnerait-elle à déchirer le vil silence des hommes pour les ouvrir à celui qu'ils refusent de découvrir – et de connaître ?

Et si nous décidions, à présent, de nous taire. De ne plus nous faire l'humble émissaire des infimes échos du ciel qui nous traversent...

Et si nous décidions simplement d'être. De contempler – et de goûter – le monde en silence...

Mais je sais – et je sens – qu'une voix en nous – la part peut-être (la part sans doute...) la plus humaine de notre être – gronde et se rétracte à l'idée de ne plus servir la terre...

 

 

Et si nous n'étions qu'un écho – qu'une image déformée peut-être – de la vérité...

 

 

Et si nous pouvions nous taire un instant – un seul instant –, Dieu serait-il davantage entendu ? Ne frapperait-il pas à d'autres portes pour qu'on l'entende ? Ah ! Qu'il est parfois difficile d'être un homme dans le monde – un bruit dans le brouhaha – lorsque Dieu (et le silence) vous demandent de vous faire leur modeste émissaire – et que vous n'avez pour accomplir votre tâche qu'un cœur – et des yeux – encore si imparfaitement humains... Mais c'est pourtant avec cet élan – et ces singularités – qu'il vous faut être homme du silence parmi les fureurs (crépitantes) de la terre...

Aussi pourquoi refuserions-nous d'être nous-mêmes...

 

 

Le souvenir, l'image et la pensée sont l'indigence de l'esprit encore inapte au silence et à l'infini...

 

 

Contrairement à l'ambition – à ses sillons noirs et à ses empreintes rouges si vivaces, l'innocence ne laisse de trace... Cœur et terre indemnes toujours au cours de son règne modeste et discret. Eloigné – si éloigné – des désastres laissés par le passage si tenace des désirs...

 

 

Toute question est (et doit être) métaphysique. Et toute réponse – et toute poésie – se faire spirituelles. Sinon à quoi bon le langage...

Pour quelles autres raisons userait-on des mots ? Pour parler de la pluie et du beau temps ? Des souvenirs et des heures qui passent ? Pour noter la liste des courses et comparer la couleur et le prix des articles ? Pour demander si le repas est suffisamment salé et où se trouve la sauce pour assaisonner le plat sur la table ?

Pourquoi corrompre la parole – et lui réserver ce sort pitoyable ? Pourquoi ne pas voir – ni même s'interroger sur – le réel et le regard (que nous portons sur lui) derrière les mots qui les désignent ? Serions-nous encore si primitifs et instinctuels – si prosaïquement animal – pour ne pas entrevoir le mystère – et le sacré – du monde et du langage ? Serions-nous encore si fermés à – et coupés de – la belle et mystérieuse réalité de l'être et de l'Existant ?

 

 

Et pourquoi donc cette colère – cette rage sourde et parfois explosive – qui gronde (encore) dans toutes ces notes ? Et pourquoi cette impatience – et ce désir fou – de voir se dissiper l'ignorance ? Pourquoi ne pas respecter son rythme naturel d'extinction ? Quelle caractéristique encore trop humaine persiste donc dans cette volonté ? Le regard, Dieu et le silence sont-ils courroucés par cette lenteur et cette incapacité...

 

 

Le gris et le noir effrayent – et font sombrer les âmes dans la désolation autant que le rose et la lumière attirent – et laissent espérer... Et pourtant, le regard se moque bien de la palette et de ses nuances. Comment pourrait-il ignorer que l'accueil de l'obscur et de la clarté – du désespoir et de l'espérance – est le seul gage de joie ?

 

 

Et si l'envers de la nuit n'était pas le jour ? Mais le grand sourire des yeux intrigués – et ouverts au mystère des couleurs...

 

 

Quand le questionnement prosaïque – si bêtement utilitariste – cédera-t-il donc la place à l'interrogation métaphysique ? Et quand l'Absolu – et l'essentiel – remplaceront-ils les nécessités contingentes et le superflu dérisoire dans les conversations usuelles et la vie quotidienne des hommes ?

Ah ! Que j'ai hâte... et que je paierais cher – tout l'or du monde – pour assister à de pareilles transformations... Mais pour l'heure, nous devons malheureusement nous contenter des mêmes bavardages, des mêmes anecdotes stupides et sans intérêt, des mêmes paroles sans épaisseur et des mêmes plaintes alimentés par les mêmes joutes grises (et incessantes) des lèvres et des poings sur l'horizon. Bref, rien – absolument rien – de nouveau sous le soleil de la terre...

 

 

Ecris – et vis – simplement pour la joie. Pour la joie d'être (et pour la joie de l'être, bien sûr...). Jamais pour les éventuelles leçons que ton cœur pourrait encore avoir envie d'offrir aux hommes. Ni pour entendre quelques louanges improbables à l'égard de ta sagacité et de ton impatiente sagesse que ton âme pourrait encore avoir envie de dénicher dans les yeux du monde...

Apprécie – et célèbre donc (en toi et pour toi-même – autant que pour le ciel et le silence) la liberté du penseur, la solitude du poète et l'heureuse fortune du marcheur – du passant sensible – indifférent à l'indifférence et à l'insensibilité des hommes...

 

 

Pour que l'Amour, fine pointe de l'intelligence, ne s'affaisse – et ne disparaisse de ce monde, l'homme ne doit enterrer la pensée – et l'interrogation profonde (et épaisse) sous l'autel des émotions. Ni assécher la sensibilité intuitive au profit d'une pensée froide et rationnelle profondément aveugle et réductrice. L'avènement progressif de la lumière dans l'esprit et le cœur est à ce prix. Sans sensibilité ni émotions, il ne peut réellement y avoir d'intelligence. Et sans intelligence, l'Amour ne peut éclore...

 

 

Le gris limpide du ciel immense sur les collines – et l'horizon noir – offre aux yeux l'un des plus beaux spectacles de la terre. Le cœur s'en réjouit. Et le regard contemple en silence...

 

 

En ville, les trottoirs et les vitrines surchargés, les yeux fermés et indifférents et le balai incessant des pas pressés. Et à la campagne, les détonations – et la présence abjecte – des chasseurs, les pétarades des motos (tout terrain) traversant les collines et le ronronnement bruyant des tracteurs. Mais où donc faudrait-il aller pour être (un peu) tranquille ? Où pourrait-on se réfugier ? Nulle part en ce monde, bien sûr... Notre seul abri est – et sera toujours – le silence du cœur, l'innocence de l'âme et la clarté du regard...

 

 

Ah ! Que me sont doux le chant des oiseaux et de la rivière et la caresse du vent dans les feuillages. Ah ! Que j'aime la solitude et le silence des collines... Il n'y a pour moi, en ce monde, de plus hautes réjouissances...

 

 

Inutile d'entraîner son âme à l'exercice des jours. Plus judicieux serait de la familiariser à la joie spontanée de l'instant. Et de lui en offrir la clé : l'innocence...

 

 

Que l'esprit et le cœur, à chaque instant, s'émancipent des heures, des souvenirs et des élans vers l'après. Et l'âme sera guérie de l'incertitude. Et de ses angoisses...

 

 

A cœur vaillant, dit-on, rien d'impossible. Mais qui sait qu'au cœur innocent seront épargnées toutes les batailles – et s'offrira la joie... ?

 

 

La permanente célébration de la vitesse et de l'innovation révèle le profond irrespect des hommes à l'égard des rythmes lents et des cycles récurrents de la terre. Comme si, en ce monde, s'affrontaient l'esprit – et ses désirs insensés de nouveauté et d'immédiateté – et la matière – et ses patientes constructions.

Il ne s'agit pas, ici, de dénoncer l'un et de se faire l'aveugle partisan de l'autre. Pas davantage que de se faire le chantre de l'immobilité et des traditions terrestres et le contempteur de l'évolution et du progrès du monde. Il s'agit plutôt de pointer les excès et les dimensions fortement délétères de la modernité en marche qui piétine la nature même de la terre – et fait preuve, très souvent, d'un profond mépris à l'égard de la matière et de l'organique au risque de les exterminer – et de les voir, en particulier dans cette folle période de révolution technologique, se transformer profondément et/ou disparaître définitivement...

Nul ne peut nier que les êtres, et en particulier les hommes*, ont longtemps souffert des lenteurs, des inerties et des « imperfections » organiques et matérielles, mais, pour autant, il serait idiot – et condamnable – de les éliminer (ou même de s'en défaire de façon si systématique et magistrale...). La raison principale tient à la double identité des êtres et des hommes, savant mélange d'esprit et de matière. Si la modernité venait à détruire leur dimension matérielle et organique, à la réduire presque à néant ou à la transformer radicalement (et sans même que l'esprit et la dimension spirituelle – si peu présente et si peu active aujourd'hui comme depuis l'origine du monde – puissent l'orienter avec intelligence, la pondérer et en corriger les excès et les abus), c'est la nature même des êtres, des hommes et du monde qui serait corrompue. Et c'est l'ensemble du peuple de la terre qui en pâtirait d'une substantielle façon...

* plus conscients de leurs déboires...

 

 

En cette tranquille après-midi hivernale, nous avons croisé (nous avons eu l'infortune de croiser...) une horde de chasseurs affairés à leur sanguinaire et abjecte occupation : une battue aux sangliers. Hommes en nombre – et en gilet orange – et meute hurlante de chiens ! Ahhhhhhhhh !!!!!! Comme je hais les chasseurs ! L'une des plus sombres et tristes engeances de l'humanité (avec, bien sûr, quelques autres...), porteuse des aspects les plus sordides de l'archaïsme et des traditions...

Mais dans cette rage et cette désolation qui m'envahissent dès que j'ai le malheur d'apercevoir l'ombre répugnante (et même lointaine) d'un fusil, une chose pourtant me réjouit (me réjouit au plus haut point) : dans leur infâme bêtise, ils croient tuer des animaux alors qu'en réalité ils ne font, sans doute, qu'ôter la vie à d'anciens chasseurs (et, en particulier, à d'anciens chasseurs humains). Et cette idée me fait jubiler (une jubilation certes un peu infantile et vindicative)... Comme une pauvre et dérisoire compensation à la colère impuissante qui me traverse à chaque fois que j'ai la malchance de croiser ces odieuses troupes de viandards armés, ignares et affamés...

 

 

En ce début de 21ème siècle, le mode de vie, l'environnement, l'habitat et les comportements humains demeurent en bien des contrées de ce monde – et jusque dans nos terres modernes et prospères – et en particulier dans les campagnes reculées – profondément moyenâgeux malgré la standardisation des désirs (et de la consommation) et l'invasion massive (un peu partout) des nouvelles technologies. Comme si les hommes appartenaient encore aux temps les plus indécrottablement traditionnels, primitifs, archaïques et ancestraux... Bref, des bêtes à peine sorties de leur caverne...

 

 

Conflits et alliances, voilà, bien sûr, ce qui régit les relations en ce monde. Relations entre les êtres et entre les formes. Et j'attends avec impatience le jour où l'innocence adviendra. L'Amour et l'unité alors les remplaceront... Et la paix régnera partout. Dans tous les échanges – tous les rapports et les liens – entre les différents éléments de l'Existant...

En attendant, que pouvons-nous faire sinon nous armer de patience... en contemplant, navrés et impuissants, les tristes spectacles de la terre. Et les affreuses – et toujours plus monstrueuses – exactions des hommes...

 

 

Ah ! Que j'aime être – et vivre – loin du monde. Loin des hommes et de leurs misérables et stupides activités. De leurs folles et bruyantes gesticulations d'exploiteurs ignorants et instinctuels soumis au règne de la bêtise, du psychisme et des représentations étroites et mensongères. Dans la quiétude silencieuse de l'âme et du cœur, que le monde aime tant à venir déranger...

 

14 décembre 2017

Carnet n°103 Visage(s)

– De l'être et du monde –

Journal / 2017 / L'intégration à la présence

Et j'ai bu à la source du silence. Et mes mots se sont apaisés... Et est apparue la joie dans mes cris – et mes gestes – désespérés...

Et la nuit – plus sombre que les ombres – s'est extirpée malgré la nuit qui dure encore...

Et si l'audace – et le courage – n'était de vivre. Ni même de rester vivant... Mais de s'avancer, tremblant, devant la vérité...

Et j'ai vu la lumière, plus vive que le plus grand soleil... Et j'ai vu la tristesse lui résister – ineffaçable peut-être... Et l'âme grise, presque couchée sous son poids, implorer le grand effacement – freinant de toutes ses forces devant l'immense abîme...

 

 

Une mésange sous la pluie drue – et le vent froid de l'hiver. Comment le cœur pourrait-il ne pas être chaviré...

 

 

Et si la poésie était comme un ciel aux doigts d'or – incapables de percer les nuages où crient – et se morfondent – les hommes...

 

 

Nous n'aurons donc à jamais pour apprendre à vivre – à comprendre et à aimer – qu'un seul essai... interminable...

 

 

Je n'aime les poètes. Je n'aime que ceux qui cherchent, de leurs doigts empruntés, l'innocence dans leur fouillis. Et je n'aime ceux qui disent l'avoir trouvée. Je n'aime que ceux qui hésitent encore...

 

 

Combien y a-t-il de poètes parmi les hommes ? Et combien d'innocents parmi les poètes ? Aussi pourquoi voulez-vous que nous fréquentions le monde...

 

 

A petits pas dans le jour. Et le soleil se lève déjà. Et le soleil bientôt disparaît. A petits pas dans la brume des jours...

 

 

[L'être, l'homme et le monde]

L'être, l'homme et le monde. Vivre l'être en soi – et le sentir et le voir en l'homme et dans le monde. En laissant l'homme et le monde libres de vivre en son sein, dans sa proximité ou son absence. Voilà peut-être, à présent, le défi...

 

 

On peut avoir confiance – une confiance totale – en la vie. En sa profonde justesse. Et en la pertinence absolue des circonstances. Et il est même nécessaire de la lui accorder pour vivre sans tourment (sans trop de tourments). Mais on peut beaucoup plus rarement offrir sa confiance aux êtres – et aux hommes – qui n'en sont que les instruments. Les outils instinctuels et mécaniques dévoués (presque entièrement) à leur(s) propre(s) mouvement(s), aveugles à leur environnement et aux formes alentour et inconscients, le plus souvent, des enjeux dans lesquels ils se trouvent impliqués...

 

 

Les jours et les paysages de la terre sous toutes les couleurs. Voilà ce qui nous fera aimer leur palette. Et tous leurs visages. Et les voir depuis le ciel innocent nous offrira toujours, bien sûr, le meilleur point de vue mais aussi – et surtout – la plus belle lumière...

 

 

Accueillir chaque instant du jour, chaque circonstance (même infime – presque invisible...) et chaque visage – accueillir chaque parole – celle du monde comme celle du poète – avec attention, profondeur et sensibilité. Avec cet esprit nu et curieux si nécessaire à la rencontre. Il n'y a d'autre façon d'être vivant. Ni de sentir partout le sacré de l'existence...

 

 

Et dans le bruissement sourd des saisons, soudain, le silence...

 

 

Et j'ai bu à la source du silence. Et mes mots se sont apaisés... Et est apparue la joie dans mes cris – et mes gestes – désespérés...

Et la nuit – plus sombre que les ombres – s'est extirpée malgré la nuit qui dure encore...

 

 

Et si l'audace – et le courage – n'était de vivre. Ni même de rester vivant... Mais de s'avancer, tremblant, devant la vérité...

 

 

Et si du silence intarissable cessait de couler la parole... Et s'il n'était plus nécessaire de dépeindre la noirceur de la terre... ni de désirer une autre couleur pour le monde – et le cœur des hommes... Et si nos lèvres n'aspiraient plus qu'à embrasser le silence...

Et si l'oubli était notre fortune pour renaître neuf à chaque renouveau... Et si l'innocence, à chaque instant, nous pressait d'y consentir... pourrait-on accéder au lieu où tout s'efface ? Pourrait-on vivre dans l'oubli du monde, des hommes et des heures – et jusqu'aux noms gravés sur les stèles de pierre – et jusqu'au nom gravé sur notre propre chair ?

Et si le miracle, à chaque instant, avait lieu... pourrait-on jamais se souvenir – et dire le monde, les hommes et les heures toujours neufs et nouveaux ?

 

 

Ce que vous êtes ne nous regarde pas. Pas davantage que ce que nous sommes. Allons donc dans l'ignorance de chacun... Et arpentons ainsi chaque chemin jusqu'à l'ultime point de ralliement. Jusqu'à ce que notre visage se confonde avec tous les visages. Jusqu'à ce que nous ne rencontrions partout que notre seul visage...

 

 

Et si la jouissance n'était qu'une joie masquée – trop naïve encore pour quitter les objets de notre désir – et s'afficher au bras de n'importe quel visage...

 

 

Et si à force de visages – de trop de visages – et de pas mécaniques, le monde – la vie – le monde nous ôtaient le plus précieux... Et si le désert – et l'immobilité dans le désert – étaient le lieu (le seul lieu) de la rencontre. L'antichambre du paradis...

 

 

Tout oublier. Tout effacer. Pour renaître, encore et encore, à chaque instant... Et se faire plus vivant qu'à l'instant précédent... Et bien plus vivant qu'autrefois lorsque nous marchions – ne pouvions même faire un pas – sans pouvoir nous dessaisir des lourdes charges du souvenir et de la pensée...

 

 

Et j'ai vu la lumière, plus vive que le plus grand soleil... Et j'ai vu la tristesse lui résister – ineffaçable peut-être... Et l'âme grise, presque couchée sous son poids, implorer le grand effacement – freinant de toutes ses forces devant l'immense abîme...

 

 

Les hommes semblent passablement heureux. Sans doute parce qu'ils affectionnent particulièrement la ronronnante immobilité de leur existence (vécue dans la superficialité des représentations...) – et pourvu qu'elle leur soit confortable... et/ou parce qu'ils se contentent (dans tous les sens du terme) de se lancer d'infimes (et dérisoires) défis, en général, aisément accessibles et réalisables...

Mon inaltérable tristesse pourrait-elle alors s'expliquer (en partie) par mon irrépressible – et inépuisable – besoin de ressentir la vie dense, intense et profondément exaltante – et de ne jamais m'en éloigner... Et par le fait de n'avoir, en réalité, jamais été confronté* qu'à un seul défi (mais de taille – sans doute le plus grand qui soit...) : vivre l'être et la joie dans leurs profondeurs indéracinables...

* confronté de façon permanente...

Et l'on comprendra donc aisément, au vu des difficultés de cette très périlleuse et ambitieuse entreprise, que la tristesse m'envahisse lorsque mon âme – son immaturité – et les circonstances parfois dévastatrices m'en privent, m'en détournent ou m'en éloignent...

 

 

Aucune histoire personnelle (quelle qu'elle soit...) n'est vraiment – ni particulièrement – intéressante. Aussi grandiose ou insignifiante – aussi célèbre ou anonyme soit elle... Sans doute n'est-elle significative que pour celui qui la vit... Mais toutes, néanmoins, réclament écoute et attention – et méritent d'être entendues car n'est-ce pas de ces histoires – de chacune de ces histoires – que naît – que peut naître – le sentiment de l'impersonnel ?

 

 

Et si le regard était plus familier de la pierre que du visage. Mais pas moins proche, bien sûr...

 

 

Ces derniers temps, mon écriture se fait (presque) somnambulique. Comme si elle cherchait à s'extirper de son rêve – et à m'extraire de cette vie cauchemardesque... Mais malgré ses ambitions, je crois qu'elle nous y plonge plus profondément encore... Comme s'il était plus aisé de se laisser glisser dans l'automatisme et la mécanicité des jours et des pas que de se faire réel dans la réalité...

 

 

Rien ne pousse – rien ne peut pousser – sous ce qui est recouvert. Et pourtant, ce qui doit émerger – et grandir – empruntera toujours un autre chemin pour voir le jour... Comme si la nécessité était toujours plus forte – et puissante – que les obstacles... Pour quelles raisons ? Sans doute parce que la nécessité est menée (et guidée) par l'intelligence – la grande intelligence* – et qu'elle aspire à la liberté – à retrouver son état naturel de liberté... Et sans doute parce que les obstacles naissent, le plus souvent, de la peur et que la contrainte, par définition, les régit... Et qui peut nier que la peur et la contrainte sont, presque toujours, une offense à l'intelligence et à la liberté...

* Celle de la conscience...

 

 

Lorsqu'il arrive que la joie se fasse moins présente, l'écriture, comme autrefois, peut devenir à la fois expulsion – décharge de l'encombrement – et taille claire dans les fouillis de l'âme et les futaies denses de l'esprit et du cœur pour défricher un passage. Et offrir au pas – et à l'être – un chemin plus simple et lumineux...

 

 

Au cours de notre promenade en ce jour pluvieux de fin d'hiver, plusieurs colonies de grands oiseaux migrateurs (des grues cendrées peut-être...) sont passées, par vagues successives, au dessus de nos têtes. Fendant le vaste ciel, si haut dans l'azur. Et annonçant leur retour à grands cris. Et d'assister, émerveillé, à ce spectacle grandiose et émouvant*, quelques larmes ont coulé sur mes joues...

Le vivant infime dans l'immensité... Comment pourrait-on ne pas être bouleversé...

* Très émouvant...

 

 

Je n'aspire à rien. En particulier en matière d'écriture. Ni à être penseur ni à être poète. Mais la perspective sensible et spirituelle et la densité métaphysique sont si permanentes et si profondément inscrites en moi que l'écriture se transmute presque toujours en pensées – et en notes – vaguement poétiques...

Ainsi se construit – et s'est toujours édifiée – cette œuvre informe et hybride – ni vraiment philosophique ni vraiment poétique... Mais incontestablement sensible, métaphysique et spirituelle. A l'image, sans aucun doute, de ce que je suis – de ce qu'est l'homme – et de ce que nous sommes tous au fond – au delà de toute étiquette...

 

 

Quelques mots chaque jour que je dépose précautionneusement sur la page. Comme une maigre récolte – quelques poussières d'or – dans ma vie si misérable et indigente. Presque famélique...

 

 

L'humanité, en général, ne cherche guère la compagnie des hommes intelligents. Elle aime – et préfère – s'entourer de personnalités gentilles et calmes – sincèrement gentilles (autant que l'on puisse l'être...) et profondément calmes et apaisantes... Pour quelles raisons ? Sans doute parce que la gentillesse et la quiétude ne sont pas si fréquentes (bien que l'intelligence ne le soit pas non plus...) – et sans doute aussi, plus sûrement, parce qu'elles sont les reflets humains de l'Amour et de la paix du Divin. Et que l'on y accède par la plus haute intelligence qui ne se montre ni forcément brillante et impressionnante – mais qui n'est jamais froide, insensible et prétentieuse comme peut l'être, si souvent, celle des hommes intelligents...

 

 

La franche camaraderie et la joyeuse convivialité – si communes dans les groupes et les regroupements humains, je ne les ai jamais vécues avec mes congénères. Sans doute ai-je toujours été une figure trop solitaire pour m'y prêter – et m'en accommoder... Mais je les ai souvent goûtées avec les bêtes, les arbres, les nuages et les rochers. Bref, avec mes frères naturels... Avec les merveilleux représentants de ma communauté (naturelle)...

 

 

Celui qui refuse de participer à la vaste comédie humaine et à sa longue liste de pantalonnades et de mascarades* (et qui, de fait, n'y participe pas) ne peut se permettre (moins encore que quiconque...) de jouer avec lui-même. Il ne peut se mentir ni se permettre d'être son propre complice – le compère, en quelque sorte, de son auto-tricherie – ni s'engager indéfiniment dans une fuite en avant mensongère. Comme il ne peut s'autoriser à jouer avec la vérité – et à se cacher derrière une fausse représentation de lui-même...

* Mascarades posturales, comportementales et langagières...

Sans les compensations offertes par la vaste comédie humaine, les conséquences pour l'honnête solitaire seraient, on ne peut plus, fâcheuses et préjudiciables... L'honnête solitaire ne peut se dissimuler ni se trahir sans en payer, presque aussitôt, le prix : le sentiment d'une vie vaine (et gâchée) par malhonnêteté et un éloignement de soi qui confine au dégoût et à l’écœurement. Et qui peuvent mener, par manque de probité et amoindrissement de la lucidité, à l'anéantissement...

Bref, l'honnête solitaire n'a, par nature, d'autre choix que de se montrer honnête dans sa solitude en affrontant (ou en faisant face) aux circonstances et aux élans qui se manifestent et qui lui échoient sans jamais rogner sur son impératif devoir de lucidité – et en s'efforçant (autant que possible) dans un esprit d'abandon* de vivre – de sentir et d'accueillir – l'ensemble de ces mouvements avec profondeur et intensité... La joie (la joie qui s'est peut-être éloignée pour quelque temps...) ne saurait trouver d'autre chemin pour le pénétrer...

* Ce qui pourrait sembler paradoxal...

 

 

Ce dont nous avons besoin en cette vie : du souffle et du courage... Ensuite, lorsque l'on « accède » à l'être et à la vérité, l'existence devient plus aisée... Les circonstances peuvent, bien sûr, se montrer toujours âpres et difficiles... mais les événements sont vécus avec un cœur plus innocent – et plus proche de ce qui se manifeste (et parfois même uni à ce qui advient... ) – et avec un regard ouvert – et plus lointain – comme étranger au cours des choses...

 

 

Il convient, dans notre vie, de ne jamais permettre au tragique de triompher de l'Absolu. Il nous faut, au contraire, traverser le tragique – et en comprendre la triste apparence autant que la malheureuse origine pour que l'Absolu puisse supplanter – et effacer – nos angoisses (naturelles et compréhensibles) de créatures fragiles, dérisoires et éphémères...

 

 

L'Amour, toujours, a raison du poids obscur du monde. Cette phrase lue dans le beau recueil de Georges L. Hendel, « De la terre et de sang, de ciel et de feu » devrait nous accompagner à chaque instant. Et, en particulier, dans le plus noir – et le plus triste – des jours...

 

 

Et si le doux visage de l'innocence nous attendait derrière l'horizon... Et si son front était penché sur chacun de nos pas... faudrait-il alors attendre demain... plus tard – dans un siècle peut-être... ou dix mille ans allez savoir... – pour s'agenouiller devant lui. Et tendre la joue à son baiser réconfortant...

Et si l'eau – et ses ondes nées de notre cri – pouvaient seulement atteindre ses rivages – ou faudrait-il attendre que le silence les y dépose...

 

 

Sensible autant aux appels incessants de l'Absolu qu'à la misère et aux plaintes permanentes (quasi permanentes) des êtres de ce monde... Et cette sensibilité, il va sans dire, rend notre paix et notre joie fragiles – et extrêmement précaires – au quotidien...

 

 

Il est nécessaire de vivre – et de ressentir – de façon suffisamment profonde et permanente l'insignifiance, la précarité et l’évanescence de notre condition et de notre destin – et de percevoir, dans le même temps, le dérisoire (risible et tragique) de nos gesticulations et de nos vaines tentatives pour essayer de l'oublier, de s'en cacher ou de s'y soustraire pour abandonner les fausses promesses et les fausses solutions du monde et s'engager (s'engager réellement) dans une quête d'Absolu (et y percevoir la seule issue possible) afin d'amorcer un indispensable (et incontournable) cheminement intérieur perceptif et sensible*...

* Ce que d'aucuns appelleraient une voie spirituelle...

 

 

Es-tu ? Aimes-tu ? Non ? Alors à quoi donc es-tu occupé ? Qu'as-tu de si essentiel à faire pour ne pas être – et ne pas aimer ?

 

 

Chez les hommes, les représentations (mentales) sont, bien sûr, centrales. Nul ne peut ignorer qu'elles impulsent – et gouvernent – un très grand nombre d'actes, de comportements, de gestes et de paroles... Mais, en dépit de leur prépondérance et de leur intérêt – et des bénéfices qu'elles peuvent procurer..., elles ont le désavantage d'appréhender le réel à travers un filtre, et par conséquent, d'en priver l'accès direct, et peuvent aussi être très aisément influencées, manipulées et contrôlées. Ainsi est l'esprit (le psychisme). Et ainsi peut-on prendre le pouvoir sur lui...

Rien de tel ne pourrait se produire avec la conscience (inféodée, en quelque sorte, à la vérité*) – avec un esprit innocent – une perception vierge de toute idée et de toute image... Même si l'on essayait de l'influencer, de la duper, de jouer avec elle ou de la contrôler, on n'y parviendrait puisque l'esprit libre, vierge et ouvert a la capacité à demeurer vide (désencombré de toute idéation et de toute représentation) grâce au mécanisme permanent de l'accueil et de l'effacement – accueil des phénomènes et des mouvements présents dans l'instant et leur effacement presque instantané...

* et non, bien sûr, aux représentations de la vérité...

Mais pour autant, je ne saurais imaginer un esprit humain – fut-il vierge et sage (aussi proche de la conscience impersonnelle soit-il...) ne pas se voir partiellement (ou même infinitésimalement) influencé et conditionné dans la vie quotidienne (dans la vie dite de tous les jours) par ses apprentissages et ses bagages antérieurs – par les résidus représentatifs les plus enfouis et les plus tenaces – les plus indélébiles peut-être... offrant sans doute, l'essentiel du temps, des gestes et des paroles parfaitement libres et justes mais peut-être parfois (en particulier en cas d'inattention ou de circonstances douloureuses pour le psychisme) encore quelque peu teintés (ou biaisés) par certaines représentations d'ordre personnel... Ainsi, je crois, est l'esprit humain...

 

 

Cette fêlure (sombre) dans notre vie – et dans nos pas – que la voix étouffe pour paraître claire. Et que notre cœur, aidé par nos lèvres complices, recouvre d'éclats de rire... Comme si nous avions peur de nous y attarder – et d'y tomber en penchant nos yeux sur cette faille – tête et buste arc-boutés contre leur petit muret de pierres... Faille que notre oubli – et notre aveuglement – transformeront bientôt, de façon aussi prévisible que certaine, en gouffre dangereux et (encore plus) effrayant...

 

 

L'homme, malgré lui, cherche l'infini et le silence. Mais l'esprit, si peu familier de l'immobilité et de la grande liberté, les redoute, les fuit et les craint comme la peste. Voilà sans doute le dilemme de l'homme. Et l'origine de son écartèlement permanent...

 

 

Un instant, une existence, une éternité. A quelle aune veux-tu vivre – et mesurer ta vie ? Est-ce donc de ton hésitation que naissent tes empêchements* ?

* Tes empêchements à vivre...

 

 

Malgré tes ambitions et tes aspirations secrètes, demande-toi comment tu pourrais à la vie ajouter la joie si tu ne sais pas être...

 

 

Un visage – une vie – sans fantaisie. Mais exige-t-on de la goutte d'eau qu'elle soit fantasque – rocambolesque peut-être... N'y a-t-il donc que les hommes, trop familiers des marécages quotidiens, pour inventer des histoires – et bâtir des rêves surprenants ? La terre se soucie-t-elle d'être routinière...

 

 

Pourquoi honorer la lumière – et effacer l'ombre qui pèse de tout son poids sur le monde et notre existence ? Pourquoi ne pas les embrasser toutes les deux – et les chérir comme notre plus sûr visage ?

 

 

Nous pourrions vivre mille ans – dix mille ans – sur la terre, le cœur – et les yeux – resteraient clos si le souffle, né du ciel, n'investissait l'âme – et lui enjoignait de résoudre son mystère...

 

 

L'existence est, par nature, métaphysique. Comment les hommes, si occupés à leurs (si) prosaïques contingences, ont-ils pu l'oublier ? Comment peut-on vivre sans s'interroger sur ce mystère – et sans essayer de le résoudre pour y voir – y vivre et y être – plus clair ?

L'instinct animal serait-il encore trop présent – et prégnant – chez l'homme pour qu'il ne rêve que de rassasier sa faim et ses appétits de territoire ? Et cette consternation à le voir s'échiner avec maladresse (avec tant de maladresse) à l'aisance, au prestige et à l'abondance afin d'essayer de contenter ses espoirs de vie meilleure... Comment peut-il ignorer à ce point que la joie, la paix et l'Amour qu'il cherche, malgré lui, si obstinément jamais ne pourront naître de la terre et de ses malheureuses acquisitions...

 

 

Et si un saut infime dans l’œil ouvert séparait la joie du désespoir... Et si un instant – une éternité – une vie toute entière peut-être... – suffisait pour y consentir... La joie alors serait à portée de regard même pour les cœurs les plus tristes...

 

 

Et si, malgré toute la tristesse et la noirceur du monde, nous ne naissions que pour connaître la joie – et vivre parmi les vivants avec le cœur innocent... Et si c'était là le plus secret présent offert au corps et à la terre...

 

 

Un regard et un cœur, voilà qui est (bien) suffisant pour être – et pour aimer et comprendre... Un espace, un univers et des mouvements, et voilà de quoi être au monde – et de quoi contenter l'Amour et la compréhension... Aurions-nous besoin d'autre chose ? Vivre n'est-il pas déjà réuni (tout entier) dans ces quelques mots...

 

 

Et si la vie – et le monde – n'étaient qu'un rêve pour nos yeux malades... Et l'être, une étoile inexistante – un astre éteint et mythique... Un songe né de l'espoir d'une vie meilleure. Accessible qu'à la fin des temps... ou aujourd'hui peut-être, à la seconde même où l'instant nous effacera (et avec nous nos terribles et ténébreux désirs de lumière...)... Ou à la fin des mondes lorsque nous pourrons enfin émerger du long sommeil où nous aura plongés l'existence...

 

 

Les secrets d'un visage sont dans sa solitude et ses silences. Les plus sûrs – et les plus justes – reflets de l'âme...

 

 

Il faut laisser le monde – et ses mille vents contraires – caresser le cœur silencieux pour voir l'âme vibrer à ses élans et à ses tourbillons – et qu'elle puisse ainsi offrir à la main le privilège d'en témoigner...

 

 

L'homme, le monde, la terre, le vivant et l'Existant. Toujours entre l'horreur et le fabuleux. Entre l'abomination et le merveilleux. Entre le dérisoire et l'essentiel. Entre la malédiction et le miracle. Entre le tragique et la grâce. Entre le pathétique et le fou rire. Entre la joie et le désespoir... Quels autres sentiments pourrions-nous avoir en vivant – et en existant – et en nous voyant vivre et exister ? Et comment pourrions-nous ne pas nous balancer, à chaque instant, entre ces mille extrémités ? Et comment notre vie pourrait-elle ne pas être (tout à la fois) ce curieux et incroyable mélange ?

Y aurait-il donc trop de qualificatifs pour nous définir – pour définir l'homme, le monde, la terre, le vivant et l'Existant ? Un seul et même visage pourtant si complexe, si divers et si complet... Figure aux mille facettes faussement adverses et trompeuses réunies autant en chacun qu'en les réunissant toutes en tous (sans exception)...

Et quel curieux et incroyable sentiment de voir – et de sentir – le réel se mêler partout avec lui-même et chacune de ses parties (et jusqu'au plus infime élément)... se transformer sans cesse au contact permanent des autres. Et de sentir toute l'étrangeté du regard à l'égard de ce mouvant et monstrueux enchevêtrement...

 

 

l'homme sauvage, instinctuel et tribal succède l'homme social, supposé civilisé, vaguement intellectuel et accessoirement pétri d'orgueil et de prétention. Auquel succède l'homme métaphysique. Auquel succède l'homme spirituel qui perd progressivement son assurance, ses certitudes et de sa superbe... Auquel succède l'homme naturel, humble et conscient à la fois de son insignifiance(1) et de l'infini(2) qu'il porte en lui... Et après l'homme naturel ? Je l'ignore... Peut-être la conscience sans inclination identificatrice à la forme... Voilà sans doute l'évolution de l'homme la plus aisément repérable au cours de son existence (sur le plan individuel) mais aussi au fil des siècles (sur le plan collectif)...

(1) L'insignifiance de son individualité...

(2) L'infini de la conscience...

 

 

Aussi serein que la montagne inébranlable... Aussi humble que l'herbe des fossés... Et, au loin – et au dedans –, la terre et le ciel unis au regard et au pas. Et l'âme innocente plus libre – et plus joyeuse – que jamais...

 

 

Rien qu'une ombre parfois suffit à nous éveiller de nos songes... Et de ce passage furtif naît – peut naître – le grand déblaiement. Et au loin, là-bas, la lumière. La venue (encore) incertaine de l'aurore...

 

 

Aurions-nous perdu la raison – ou en manquerions-nous sérieusement – pour croire – et ne pas sentir (et vivre) le Divin en nous ? Et faut-il être encore trop animal – à mi-chemin entre Dieu et la bête – pour se résoudre à espérer ?

 

 

Au bord du ciel, j'ai vu les oiseaux s'envoler. Et quelques anges malicieux accrochés à leurs ailes...

 

 

La fin de l'aube ne sera, évidemment, pour demain. Mais dites-moi, quels yeux ont-ils déjà eu le privilège de la voir naître...

 

 

Et si nous n'avions qu'à attendre la fin de la pluie... La fin du jour... Et la fin de la nuit... Et si nous n'avions qu'à être là – infiniment présent – et accueillant – à l'égard de la violence et de l'ignorance – et de tout ce qui arrive sans que nul n'ait même conscience de son bref passage – de son bref séjour... Et si c'était cela avoir les yeux – et le cœur – sages...

 

 

Vivre avec un peu d'instinct ? Oui, pourquoi pas... Être – et vivre – sans se soucier de son destin, serait-ce donc cela être libre ? Non, peut-être pas... Que faudrait-il alors ? Fuir à grandes enjambées... ? Se cacher dans les nuages... ? Non, je ne le pense pas... Contempler – et aimer – les visages et les paysages – tous les paysages et tous les visages ? Oui, peut-être, après tout, est-ce cela vivre avec l'âme d'un sage...

 

 

Le paradis n'est pas différent de l'enfer. On y accède par la même porte mais avec les yeux découverts...

 

 

L'existence d'un homme se construit au gré des circonstances et des opportunités. Et son destin s'accomplit à la force des ambitions et en fonction des besoins du monde – et de ce qu'il représente pour lui*.

* A la fois ce que représente l'individu pour le monde et ce que le monde représente pour l'individu...

L'homme sage – et l'honnête solitaire –, eux, n'ont, pour ainsi dire, ni existence ni destin parce qu'ils n'abordent pas la vie selon cette perspective. Parce qu'ils n'ont d'ambition... Et parce qu'ils restent sourds aux opportunités, aux besoins (non essentiels) du monde et plus encore aux représentations excepté, bien sûr, lorsque les circonstances l'exigent...

 

 

L'éclatante solitude de l'homme, si coutumier des liens et des rapports sociaux indigents et superficiels et des marques d'attention et des gestes affectifs impulsés essentiellement par les nécessités circonstancielles et celles de leurs initiateurs – si peu concernés, en général, par l'existence et la réalité de l'Autre que nous en venons à oublier que cette solitude en est une – et que nul jamais ne pourra nous en extraire...

 

 

L'existence de l'homme est, le plus souvent, une vie de compensation où l'essentiel des gestes et des pas ne sert qu'à consoler de (et/ou à oublier) la tristesse métaphysique naturelle (et fort compréhensible) de notre condition...

 

 

Et si les sages et les grands hommes (et non les plus célèbres) n'étaient, en réalité, que d'infimes créatures. Aussi insignifiantes que les autres. Mais si ouvertes au mystère – si curieuses et si engagées dans sa résolution – qu'elles se seraient, à force de persévérance, laissées pénétrer par l'infini. Et que le grand silence, convaincu par leur ouverture, leur vacuité (née du déblaiement nécessaire) et leur maturité, aurait fini par éclairer...

 

 

De gloire et de fortune. Comme un rêve oblique. Opacifiant la vérité. Et égarant le pas vers elle...

 

 

Ah ! L'infini besoin d'Amour de l'homme... Qu'il ne connaîtra qu'avec l'effacement de ses appétits – après l'extinction de son ultime faim...

 

 

Il n'y a que l'Amour qui puisse panser la plaie béante de notre existence. Apaiser notre cri insistant. Notre cri permanent. Et satisfaire notre ambition secrète de découvrir – et de fréquenter – l'Absolu...

 

 

Dieu n'habite le ciel. Et n'a pas élu demeure dans les nuées. Du moins, pas comme le croient les hommes... Il n'est pas assis, sage, hilare ou triste, sur quelque trône invisible et nuageux... à rire ou à désespérer... Il est là, au plus proche de la terre. Au plus proche du regard. Au plus proche de la main et de l'âme. Il est au dedans de tout. Et partout alentour. Et aussi loin que possible de l'ombre de la terre – et de l'ombre du regard, de la main et de l'âme. Il est là, présent, infiniment sage et silencieux. Infiniment patient à veiller sur le monde. A œuvrer secrètement à sa venue sur terre, dans le regard, la main et l'âme. Offrant sa lumière – et son Amour – à toutes les ombres. Prêt à s'immiscer dans l'espace qu'elles laisseront vacant et libre... Oui, Dieu n'habite le ciel. Et n'a pas élu demeure dans les nuées...

 

 

Et si tous les visages du monde découvraient leurs liens – et leur appartenance, Dieu, les êtres et le monde deviendraient aussitôt le même visage. Immensément doux et clair. Aux lèvres silencieuses et au sourire généreux. Et les mains se serreraient sans doute les unes contre les autres – et s’aggloméreraient peut-être pour former une paume immense – ouverte, accueillante et secourable...

 

 

Et dans ce gâchis immense – et la célébration insensée de la fable et de la folie, que de merveilles, d'innocence et de merveilleux... Comme si le monde – son horreur et sa noirceur – ne pouvaient effacer la joie qui sourd entre ses intervalles... – cette joie libre – libérée des beautés et des atrocités du monde...

 

 

Et si la joie, la paix, l'intensité et l'exaltation de l'âme et la profondeur du cœur ne tenaient qu'à nous... Et ne se trouvaient qu'en nous... Et si nous pouvions tous y accéder... Que le monde alors serait beau ! Et que la vie alors serait douce...

Et je vois partout, dès à présent, les premiers signes de l'aurore. Et sa venue prochaine, éclatante et silencieuse, parmi nous...

Qu'un seul cœur puisse s'y livrer, et tous les cœurs seraient sauvés... Qu'une seule âme puisse y consentir, et toutes les âmes finiraient, un jour, par la rejoindre...

 

 

Nul ne peut tuer Dieu, la joie et le merveilleux. Ni les hommes, ni le monde, ni la terre. On peut simplement les oublier – et en être (provisoirement) privé...

 

 

Des astres lointains ? Peut-être pas... Au plus proche du désastre peut-être...

 

 

Et si, en réalité, nous n'avions que l'Amour à offrir... Une présence ouverte et accueillante – vierge et innocente... N'est-ce donc pas ce que réclament tous les visages ?

Et qu'est-ce donc que cet Amour – cette présence ? Et n'y a-t-il, en ce monde, de plus belle obole ? Comment pourraient rivaliser avec eux les plus grandes richesses, tout l'or du monde et les plus somptueux cadeaux ? Ils feraient sans doute pâle figure devant l'éclat souverain de celui qui sait offrir cet Amour – cette présence...

 

 

Du silence – rien que du silence – dans nos jours heureux. Et une marche sereine. Le visage et la foulée libres de la fureur folle des vents... Être, vie et pas sans la moindre écorchure. Sans la moindre velléité de désir. Sereins et silencieux. Innocents. Et presque invisibles. Presque inexistants malgré l'infini au dedans qui resplendit et s'émerveille...

 

 

– Qu'as-tu donc à offrir, petit poète – petit penseur ? Qu'offrent donc tes notes et ta parole ?

– Je l'ignore... Peut-être, comme la fleur et l'étoile, l'occasion de s'interroger...

– Et penses-tu ainsi répondre aux désirs du monde et des hommes ?

– Comment pourrais-je le savoir...

– Y portent-ils un quelconque intérêt ?

– Bien peu y penchent leurs yeux et leur âme... Mais j'ose espérer, comme la fleur et l'étoile peut-être, que l'homme et le monde sauront un jour faire éclore ce qu'ils ont de plus précieux... Ainsi seulement, je crois, l'avenir de l'homme, du monde, de la fleur et de l'étoile sera assuré... Et comme la fleur et l'étoile, nous y aurons modestement – très modestement – contribué...

 

 

La vie quotidienne n'enflamme ni ne sert la passion. En particulier, passé un certain âge..., à moins, bien sûr, d'être entièrement présent au Divin en soi... L'existence et le monde deviennent alors une danse extatique où le regard immobile et serein laisse l'âme et le cœur tournoyer avec fougue sur la piste des jours...

 

 

Comment pourrait-on définir ces notes ? De la philosophie poétique... Des élans maladroits vers le silence et l'infini... Des échos un peu gauches – et bien plus maladroits encore – de ce même silence et de ce même infini... D'honnêtes et de lucides consignes (autant qu'elles puissent l'être...) à l'intention de ce qui, en chacun, chemine vers l'Absolu... Des reflets de l'âme adressés à l'âme de tous les hommes... Franchement qui peut savoir ce que sont ces notes...

 

 

Et s'il y avait un visage – un vrai visage – sous tous nos masques, enfilés les uns sur les autres et revêtus pour nous protéger de tous les visages : le trésor commun impartagé connu seulement des sages...

 

 

Et dans le silence, soudain, quelques notes si douces. S'offrant au silence. Et le révélant... Comme un souffle divin caressant l'âme. Et l'ouvrant à sa nature – et autant à son origine qu'à sa destination. L'étoffe de l'être enfin défaite – l'être enfin mis à nu... Comme une grâce adressée au ciel innocent. Et au cœur suffisamment mûr pour l'entendre – et la recevoir...

 

 

Là-bas, sur le sol miné de pierres, une silhouette fragile et apeurée s'efface – et disparaît parmi les corps. Glissant au dedans de la terre. Et une main dans le ciel haut et profond soudain la tire vers lui pour soupeser l'innocence de l'âme nécessaire à l'envol...

 

 

Un visage contre la lune. Endormi. Serein, sans doute, parmi les étoiles. Tout entier à ses rêves, si proches des songes du jour. Et encore, bien sûr, incapable d'en percer les secrets...

 

 

Un oiseau infime sur sa branche scrute l'infini. Sans savoir que le ciel – le ciel tout entier – se tient partout au dedans. Son âme peut-être l'ignore mais son aile l'a deviné... Ses battements n'ont su trouver les frontières au dehors. Et le silence à présent l'appelle au dedans...

 

 

Les hommes – visages membrés – ombres dansantes – et gémissantes parfois – dans la nuit. Unis au même destin que le tragique enflamme et soumet à la fuite et aux ébats. Et l'on voit les hommes, à force de secousses et de tremblements, dilater leurs errances. Refuser l'évidence des liens et de l'intimité...

Ainsi joutes et accolades – rixes et étreintes – coups et caresses – proliféreront encore dans le silence jusqu'à ce que le cœur devienne (enfin) Amour et pure innocence...

 

 

Et si les hommes, une nouvelle fois, se trompaient sur leur destin... Et si c'était l'âme qui portait les corps et les visages. Et même le monde entier...

 

 

Et si la nuit n'était qu'un oubli du jour... Une ombre dans la mémoire défaillante... Un jeu espiègle – un peu étrange et un peu funeste – nécessaire pour le rejoindre...

 

 

Il n'y a que le vent pour destituer l'éternel de la pierre... Et caresser la longue chevelure des étoiles... Il n'y a que le vent pour bâtir – et destituer – les montagnes et les empires... Et effacer l'orgueil des édifices... Il n'y a que le vent en ce monde où les élans tentent de côtoyer le ciel...

Et à force de rafales peut-être oublierons-nous le monde... Et à force de rafales peut-être répondrons-nous (enfin) aux invitations de l'innocence... A moins, bien sûr, que les vents tournent... Et s'ils tournaient que pourrions-nous faire sinon tout recommencer à l'envers...

 

 

Et si parmi toutes les couleurs – et toutes les teintes – du monde – et parmi toutes ses formes parfois si complexes et saugrenues, il n'y avait, en réalité, que la lumière qui attestait leur existence. Et leur vérité. Il nous faudrait alors rejoindre la clarté. Et savoir habiter le regard clair... Sinon comment pourrions-nous voir – accueillir et aimer – le monde – ses mille formes et ses mille couleurs...

 

 

Le temps est céleste. Comme le sont la vie et le monde. Autrement tout serait recouvert de sombre et d'ignorance... Et malgré les silhouettes dansantes, la nuit serait sans fin...

 

 

Les vivants ne sont que des morts en sursis. Et malgré le tragique, je ne vois que des masques et des rires sur l'inquiétude. Comme si la nuit ne pouvait être traversée... Et la tragédie effacée par les pitreries désespérées... Et pourtant qui – quel visage – peut-il encore ignorer que derrière la nuit toujours se cachent le jour et la lumière...

 

 

Qui aime se souvenir des trous infimes et des béances des silhouettes, des failles de l'âme et des gouffres au fond desquels gisent les hommes ? Comment a-t-on pu oublier (avec tant d'aisance et d'inconscience) que les trous, les béances, les failles et les gouffres sont des fenêtres – des invitations à percer la matière sombre des corps et des pensées – et la matière sombre du monde et des espoirs ? Et qu'il conviendra toujours de les traverser pour retrouver notre nature originelle : l'infinie et lumineuse vacuité que cache, si bien, notre apparence...

 

 

Et si nous n'étions – et si nous n'étions tous – que des anges aux ailes coupées. Et privés d'envol... Et si nous étions tous tombés sur la terre par excès d'ignorance et de pesanteur... Et qu'il nous fallait à présent marcher – et vivre – parmi les vivants de ce monde et les aimer pour, un jour peut-être, parvenir à rejoindre le peuple innocent des anges et des étoiles...

 

 

Et si, en réalité, le ciel n'était brumeux que dans les yeux... Et si partout alentour, il n'était que transparence et lumière...

 

 

Et si, en réalité, l'âme (notre âme) – ses élans et ses errances – étaient collés sur notre visage. Aussi visibles que le nez au milieu de la figure. Et que chacun pouvait y déchiffrer notre vérité malgré le sourire gêné et pudique de nos lèvres – et la complicité de nos mains si enclines à la dissimuler...

 

 

L’œuvre artistique qui – plus que toute autre création et manifestation de l'Existant – saurait faire naître chez ceux qui la côtoient, la regardent, l'écoutent ou la lisent un regard vierge et innocent – quasi impersonnel – serait à jamais le plus grand chef-d’œuvre de tous les temps...

Pour créer une telle œuvre (en mesure de faire naître ce genre de prouesse...), il faudrait, bien sûr, un immense talent (et peut-être même du génie...) mais aussi – et surtout – une pure et totale innocence...

Et nous autres artistes, nous pourrions bien nous évertuer – et même nous acharner – à accomplir une telle œuvre, si le talent nous fait défaut – et que notre cœur et notre âme sont encore trop chargés de désirs et d'ambitions, nous échouerions lamentablement...

Mais est-il seulement possible de créer une œuvre si ambitieuse – et si triomphale ? Je ne connais (mais peut-être est-ce par manque de culture...) de précédent dans l'histoire du monde et de l'art... Certaines œuvres, il est vrai, s'en approchent ou parfois même l'effleurent... mais elles doivent sans doute se faire extrêmement rares... Et si ce genre d’œuvre existait, pourrait-elle seulement offrir à quelques-uns de ses auditeurs de vivre, ne serait-ce qu'un instant, la grâce de l'impersonnel... ? Rien n'est moins sûr si le cœur et l'âme ne savent se montrer réceptifs...

Quant à moi, pauvre scribouillard de l'infini, dont le talent manque presque autant que l'innocence..., je suis triste parfois de ne pouvoir réunir ces conditions – et de ne pouvoir même espérer qu'un jour puisse se réaliser cette possibilité...

Il est vraisemblable de penser qu'en ce monde, peu (très peu) d'hommes et d'artistes sont en mesure de réunir talent et innocence... Et je crains que seules l'étoile et la fleur – à l'instar de toutes les autres expressions du silence (de toutes les autres manifestations de l'Existant) en soient capables... A ce titre, elles sont, comme toutes les créations de la terre et du vivant, des œuvres d'art exceptionnelles bien que peu aient la capacité de le reconnaître... et moins encore, bien sûr, d'en témoigner, de les célébrer ou de s'en inspirer pour voir jaillir dans leur vie la beauté de l'impersonnel... Ces choses si banales sont pourtant, par nature, les plus grandes œuvres jamais créées car pleinement innocentes et naturellement nées de l'infini et du silence...

Voilà peut-être de quoi inciter les artistes – et les poètes – à se faire aussi humbles et désintéressés que la fleur et l'étoile – aussi purs et innocents que toutes les choses naturelles de ce monde...

Et pour ma part, malgré mon ambition (idiote et encore très fortement immature) à réaliser une œuvre de cette envergure, je ne suis pas même un philosophe poétique... A peine sans doute une sorte de vague métaphysicien amateur sensible au spirituel... Aussi comment pourrais-je avoir la prétention de pouvoir faire naître, un jour, un tel chef-d'œuvre...

 

 

Le silence du brin d'herbe. Et le silence du ciel. Imperturbables malgré nos questions sur l'innocence et la beauté...

Il nous a fallu de longues années pour comprendre le silence. La grâce et la justesse de sa réponse à toute forme d'interrogation....

Herbe et ciel – infime reflet de l'infini et infini miroir de l'infime – agissent toujours de concert. Et leur connivence nous invite à nous interroger... puis, à dépasser notre interrogation pour devenir (enfin) réceptifs à leur silence qui éclairera – et fera naître en nous la clarté et l'innocence nécessaires pour contempler, dans le plus grand silence, le monde et ses beautés...

 

 

Le désir de clarté est (encore) un empêchement. Un reflet résiduel de l'ombre...

 

 

Comme un funambule perché sur une balançoire posée sur un fil qui réalise de merveilleux sauts périlleux en soufflant vers le ciel des bulles d'air légères... si légères... – et sous les yeux ébahis de la foule en contrebas, émerveillée par ce défi à la pesanteur. Peut-être est-ce ainsi que nous devrions vivre... Et nous verrions aussitôt la terre (et le ciel silencieux et complice) applaudir à ce pied de nez lancé à la gravité du monde si lourd... si lourd...

 

 

Et si les visages – tous les visages – du monde n'étaient qu'une ronde (une ronde à la folle et bruyante allure) dans les mains sereines et silencieuses du Divin en soi...

 

17 décembre 2017

Carnet n°120 Joies et tristesses verticales

Journal poétique / 2017 / L'intégration à la présence

Qui sommes-nous sinon cette danse, ces cris et le silence... Qui sommes-nous sinon ce sang, ces souffles et cette furie, si violente et passionnée, des bouches et des mains... Qui sommes-nous sinon le désir et la fin de tous les règnes – et ce visage simple et indemne, épargné par les instincts...

Des toits, des montagnes, un ciel. Des arbres, des villes, la terre. Des hommes, des bêtes, des âmes. Et ce sang – et cette glaise – parcourus par les vents. Et derrière les rires et les pleurs de tous les visages, notre visage...

 

 

Une main blanche sur la roche dure et froide. La nuit et le sang gelés, charriés par les torrents. Dévalant les pentes et dévoilant la nudité parmi les couronnes neigeuses et les haleines encore haletantes...

 

 

Le reflet des paysages dans le miroir. Et nos baies vitrées éventrées par le présage des oracles. Offrant aux mains lestes une promesse de lune – et aux mains innocentes la clarté de l'Absolu...

 

 

Une averse sur notre solitude. Une fraîcheur dans l'obscurité. Comme une nuit – notre nuit – suspendue à la lumière. Et une ligne de crête où brillent encore quelques étoiles. La longue descente – notre longue descente – vers l'océan...

 

 

Entre le mirage et le miracle, la peau fine des espoirs. Le sacre maudit des promesses. Et les plus viles injures – et les pires menaces proférées contre le destin...

 

 

La présence poussée hors de nos frontières. Offrant le champ libre à l'absence la plus inintelligible et aux plus serviles soumissions...

 

 

La beauté éphémère du jour. Et le recommencement inespéré, chaque matin, du soleil. La survie poétique malgré l'âpreté des combats, la permanence du sang dans les veines – et sur les peaux balafrées – et la timidité des âmes rompues au sommeil...

 

 

Le parallèle des histoires au creux des destins – affranchi de tous les hasards...

 

 

La parole (poétique) comme seule réponse possible. Qui se glisse ouvertement entre le silence et la désespérance, si interrogative, des âmes...

 

 

L'ombre du cri et l'écho des pas. Ce que nous pardonne le soir. Cette fuite insensée. L'exil et le refus de la plus grande familiarité. Ce que nous ne pouvons vivre encore...

 

 

Ce qui soulève les montagnes – et agite les corps sous les draps matinaux. Ce que nous cherchons dans tous les creux et parmi les eaux les plus vives de la terre. Cette douceur qui bat aux tempes. La calèche des heures oisives – infiniment sereines. L'infini des océans qui accompagne nos pas – chacun de nos pas. Et cet espace entre les destins où sommeillent encore nos âmes...

 

 

Quelque chose nous attend – qui nous a été donné avant notre naissance. Et qui subsiste par-delà les existences. Et que notre ignorance a chassé d'une main trop leste. Et que nos pas et notre âme à présent s'évertuent à retrouver...

 

 

Un jour, la chair deviendra le lieu de toutes les promesses. Le terrain de l'envol. L'espace où se précipiteront les âmes pour rejoindre l'aurore...

 

 

Aujourd'hui, nous errons encore entre les montagnes et l'océan parmi les routes, les visages et les cités. Parmi les âmes en prière qui patientent dans le bruit des bottes – le vacarme et l'amoncellement des pas, ignorant l'usage des meurtrières où se terre pourtant (et depuis toujours) notre silence. Cette immobilité tant recherchée...

Et nous vivons comme des monstres aux mains vides tournoyant dans la nuit et les siècles. Enveloppés de vapeurs, de désirs et d'espoirs. Cherchant dans la parole et sur les visages une présence qui nous échappe encore...

 

 

Seuls dans l'immensité. Et nous respirons encore... Et nos pas cherchent les traces des plus sages expériences – en se recueillant (parfois) en d'étonnantes révérences devant les assemblées réunies à l'aube. Et nos bouches émettent – laissent jaillir – quelques paroles. Epellent – et égrainent – le nom des rivières et des montagnes. Dénoncent les guerres et l'infamie humaines. Et crient leur soif, contentée, de temps à autre, par le chant des ruisseaux et l'ascension des collines. La solitude dans l'immensité...

La peur alors se rétracte. Le désir de sagesse se fait plus vif – élargit jusqu'aux plus sombres horizons. Et éclaire les plus étroits passages vers l'autre rive. Le courage et la colère disparaissent. Et, soudain, nous y sommes (déjà) – avec sur nos épaules, et dans notre maigre besace, le cri et l'innocence des bêtes – et Dieu et son, si sage, silence. Et nous veillons – et veillerons encore – affublés de trop d'impatience et d'espérance, la venue, sans doute, trop tardive des hommes...

 

 

Comme l'innocence des premières fois – mais revisitée, indéfiniment revisitée, par la sagesse et le silence. La maturité de l'âme – et l'Amour dans la main sereine et immobile...

 

 

Les chagrins en jachère. La tristesse enfouie sous la terre où poussent désormais les fleurs. Avec sur chaque pétale, la marque de Dieu et du silence...

Après tant de chemins et d'errances – et de contrées parcourues – où nous avons enfoncé nos malheurs et nos désirs – et fait fleurir l'espoir d'autres régions – et d'autres rivages – nous avons appris l'immobilité qui ne nous avait pourtant jamais quittés – mais que nous avions oubliée... Et les volontés – et les exigences – se sont retirées. Et à présent ne demeurent plus que cette terre vierge, le sourire et la fêlure de l'argile – et ce long fleuve (éternel) où nos pas seront comptés...

 

 

Une heure. Une lumière où s'éloignent les désirs – et où s'estompent les songes. Comme une aurore. Le sillage d'un navire, imperturbable, qu'accompagne le cri des oiseaux. Une ligne furtive sur la mer – recouverte par les eaux...

 

 

Ceux qui nous habitent ne pourront mourir. Un jour, pourtant, nous les abandonnerons au silence – à cette lumière impénétrable depuis les rives. Et nous deviendrons leurs visages. Ce qui en nous traversera les jours et les siècles...

 

 

Des pas et des paroles chargés de silence. Et, au loin, le sourire inattendu de la lune. Et les mains qui applaudissent tous les astres qui louent notre humilité et notre dévouement pour la lumière...

 

 

Ce que nous avons construit – et construirons encore – s'effacera. Ne subsistera que cette demeure inhabitée, insoucieuse des voix et des directives qui poussent les hommes à bâtir – comme une malhabile façon de combler la solitude et le silence – et d'essayer de guérir l'âme froissée par tant d'insignifiances et d'impuissance...

 

 

Ici ou là-bas, qu'importe... Tous les échos, à présent, s'amenuisent – meurent déjà – happés par cette solitude silencieuse – effacés par cette lumière hors des siècles sur la jetée que prolonge l'infini...

 

 

Un plateau, des songes et des victuailles. Cette terre sans recours. Et nos yeux, si fatigués déjà qu'épuiseront plus encore l'espoir et les chemins. Nous ne parviendrons, sans doute, au bout de la route. L'exténuation nous terrassera bien avant le début du voyage...

 

 

Nous avons oublié les calculs des hommes et du soleil. Cette litanie des temps anciens récusant les Dieux et encensant Copernic et Galilée – et toute la clique des figures trop fièrement mathématiques et philosophiques, nourries d'équations, d'algèbre et de géométrie – et de phrases trop lourdes, trop longues et trop alambiquées – infréquentables – infranchissables... Nous avons préféré affronter les cauchemars de l'incompréhension et la désespérance – traverser les solitudes de part en part – et nous réfugier dans le ventre des rivières et du vent qui ont effacé les blessures et les éclats laissés par la foule – ces hordes de visages privés de tous les soleils – et de cette lumière inaccessible aux calculs...

 

 

Quelques efforts, un peu de volonté, jamais ne nous aideront à nous hisser jusqu'au soleil. Sans doute sauront-ils nous faire toucher le visage, un peu rugueux, de la lune – converser avec quelques étoiles lointaines – et visiter quelques planètes encore inconnues. Mais jamais ils ne parviendront à nous emplir – et à nous apaiser – de cette lumière qui s'offre spontanément – et si naturellement – à l'innocence – et à tous ceux qui ont su abandonner leur âme au silence...

 

 

Le silence comme une rengaine sans parole où nous serons jetés un jour. Et qui recommencera à chaque heure – à chaque instant – jusqu'à l'improbable fin des temps...

 

 

Une chambre, une nuit. Enfermées depuis toujours dans l'espace clos des désirs – entre les frontières de la haine, ces vies si minuscules où se glissent les cris et les gémissements comme des appels au secours – et des grimaces dans l'obscurité – lancés à la lumière pour qu'elle nous sauve de notre sommeil...

 

 

Un matin aussi sombre et hasardeux que la nuit. Des ombres, des voix, des cris. Le sommeil qui persiste jusqu'à midi – jusqu'aux heures les plus chaudes du jour. Et qui nous consumera jusqu'au soir. Semaine après semaine. Année après année. Ainsi, sans doute, traverserons-nous la vie, les siècles et tous les âges. Dans cette somnolence sournoise et diabolique. Comme de fragiles – et provisoires – survivants du temps...

 

 

Cet autre pas ravi du silence, des échos et des bruits qui s'avance sans un mot parmi les visages...

 

 

Un seul jour peut-être à travers les siècles où le silence saura nous apprivoiser...

 

 

Ce deuil de nous-mêmes que nous portons, sans même le savoir, à travers nos rires et nos angoisses – le tapage de nos vies confinées – la fierté et le luxe, si ostentatoires, de nos postures et de nos accoutrements. Et cette honte, si tenace, qui respire derrière nos éclats... alors qu'un peu de silence nous ouvrirait, sans doute, aux joies simples et discrètes de l'innocence – à une existence humble et authentique – à ce que nous sommes profondément – et qui nous manque si cruellement aujourd'hui...

 

 

Quelques paroles dessinées sur le sable, prêtes et ouvertes aux joies de l'effacement. Comme un murmure offert au silence qui sait déjà...

 

 

Le sang. Et le cœur encore avide de tortures, sous la tutelle de toutes les dominations – menaces, exactions, saccages, massacres, tueries – ne cessera son œuvre odieuse et terrifiante qu'avec l'extinction du délire et des fantasmes – la fin de l'usurpation – le retour à de plus saines et naturelles ambitions...

Et ces cris comme un aveu d'impuissance. La continuité de cette longue nuit d'épouvante. La face la plus sombre – et la plus rouge – du monde et des hommes, offerte à la terre déjà gorgée de mort et de dépouilles...

 

 

L'homme comme un animal réfractaire à l'éducation – aux mille éducations – nécessaire(s) à l'avènement d'une véritable civilisation – portée par l'Amour et la beauté – le silence et la lumière...

 

 

Qui sommes-nous sinon cette danse, ces cris et le silence... Qui sommes-nous sinon ce sang, ces souffles et cette furie, si violente et passionnée, des bouches et des mains... Qui sommes-nous sinon le désir et la fin de tous les règnes – et ce visage simple et indemne, épargné par les instincts...

 

 

Des toits, des montagnes, un ciel. Des arbres, des villes, la terre. Des hommes, des bêtes, des âmes. Et ce sang – et cette glaise – parcourus par les vents. Et derrière les rires et les pleurs de tous les visages, notre visage...

 

 

Une terre et un ciel sans broussaille ni nuage. Un océan sans rivage. Une plage déserte. Un monde, un feu, des cris. Une tristesse. Et derrière les larmes, cet énorme fou rire comme si seule la dévastation pouvait être consumée...

 

 

Et sous les abysses, cette étoile à naître que nos mains enfanteront à la fin de tous les désastres...

 

 

Un jour, un voyage. La fin annoncée des désirs – de tous les désirs. Un soupir et une colère suivis d'une interminable tristesse – réduite bientôt en cendres par la beauté émergeante, enfouie depuis toujours au fond de l'âme et des paysages. La lente avancée du silence – et le sacre prochain de l'innocence...

 

 

Un phare peut-être au milieu de la mer. Au milieu de nulle part. Une vigie inconnue au dedans de tout ; choses, bêtes et hommes. Tous les visages de la terre...

 

 

Une main levée qui frappe – qui se protège et implore. Une main avide et sournoise qui saisit et s'empare – qui vole, prête et caresse – et qui offre parfois, sans même le savoir – sans même le vouloir – ce qu'elle cherche à travers la multitude de ses gestes...

 

 

Le silence. L'autre versant du bruit et de la parole. L'autre versant du monde que nous ne savons voir encore...

 

 

Jamais nous ne viendrons à bout des vents. Jamais. Mais nous pourrions leur abandonner nos voilures. Nous y gagnerions, incontestablement, en simplicité et en innocence. Et nos chemins deviendraient enfin naturels, livrés non au hasard et aux instincts mais au destin et aux visages – aux virages et aux paysages (véritables) du voyage...

 

 

Des bruits et des blessures. L'humanité criante et implorante – immensément fragile, pugnace et déterminée – tantôt vive et ivre de désirs et de liberté tantôt agenouillée, famélique et pitoyable, défaite par ses propres instincts...

 

 

Cette lumière et ce silence qui frôlent les âmes – et la chair – sans jamais les atteindre. Comme si elles ne pouvaient être touchées – et meurtries – que par les coups et les cris. Les brimades et les caprices incessants du monde et des hommes...

 

 

Tout est là déjà qui s'enfuit. Les élans, les éléments et leurs conjurations. Le destin, les circonstances et ce qu'elles consacrent. La beauté et la mort. La grâce et les sortilèges. Les joies et les malheurs. La lumière et le silence. Les fondements – et la nature même – de notre identité. Tout ce qui accompagne nos dérisoires foulées sur les chemins...

 

 

Ce qui vient, s'éteint et va mourir. Et qui meurt déjà et s'efface malgré notre inquiétude et nos larmes. Cet essentiel si dérisoire devant la vie – devant la mort – si magistrales à leurs heures. Et si tragiques malgré nos rires. Ces torrents – ces avalanches – et ce mince filet d'eau tranquille qui s'écoule sans bruit – si anonyme – si impersonnel – parmi les visages que l'on devrait sans doute en sourire de notre vivant – et à notre mort – et peut-être bien plus longtemps après encore...

 

 

La longue déroute. La longue défaite de nos vies et de nos âmes. Les existences et les circonstances furtives qui nous laissent un goût amer mais qui nous frappent insuffisamment pour fracasser nos repères, nos croyances et nos certitudes – et nous ouvrir à une forme d'hébétude permanente, si nécessaire au sourire et à l'acquiescement joyeux que réclame notre si brève traversée des jours...

 

 

J'aime ces âmes rétives et tristes qui s'interrogent – et refusent les mensonges, les faux-semblants, les facilités et les jeux, si sanglants, du monde. Ces âmes terrées avec tant de hargne dans leur solitude qui regardent les hommes avec honnêteté sans jamais désespérer de voir, un jour, l'ignorance et la bêtise remplacées par l'innocence et la lumière...

 

 

Et ce rire parmi nos certitudes qui dévaste nos croyances et nos (si) risibles allégeances. Cette soumission au pire pour éviter l'effroyable que rien jamais ne pourra contenir sinon la lumière...

 

 

Aux premiers jours – aux premiers pas – apparaît déjà ce qui doit être enfanté et bâti... Et qui est né bien avant la première aurore...

 

 

En fin de compte, nous n'hériterons que du silence. Et de ce regard sans inquiétude sur la vie et le monde. Tout autre legs est – et sera toujours – partiel et apocryphe – qu'une aide à vivre plus doucereusement – qu'une manière plus aliénante encore de lier nos vies et nos mains aux compromissions – qu'un ajournement de la seule liberté possible – comme un détour inutile vers notre réelle figure...

 

 

Entre l'inspir et l'expir, le souffle et la parole, la parole et le silence – entre l'aube et la nuit – le jour et le crépuscule – cette lumière qui ne peut mourir. Des milliards de fois recommencée dans cet étroit passage hors du temps...

 

 

Tout n'est qu'abstraction et furtives traversées dans le silence. Brèves apparitions. Incertitudes et échos illusoires peut-être qui passent, le temps d'un souffle, dans le regard...

 

 

Après la fête, il ne restera sans doute que quelques tréteaux rongés par le temps et la pluie, oublieux des nappes et des victuailles – et de toutes les espérances qu'ils portaient... Et nous irons dès lors dénués de souvenirs et de désirs parmi les herbes folles des jardins abandonnés – laissés en friche – sur des sentiers invisibles qui se dessineront à notre passage et s'effaceront aussitôt – à l'instant même où notre pas foulera les herbes suivantes. Avec partout, autour de nous, la danse sereine des insectes, des bordées de chants presque inaudibles, des parterres de fleurs fragiles et éphémères, le silence des arbres et le ciel aussi vaste que notre oubli et notre lumière...

 

 

Tout s'efface – et est perdu déjà – avant même que nos mains ne s'en saisissent. Et pourtant rien jamais ne disparaît. Tout recommence toujours l'instant suivant pour que demeurent les chemins, les pas et le silence...

 

 

Le vertige de toute présence. Comme le reflet de la lumière – et le plus juste écho du silence. Comme un silence – des silences – dans le silence. Comme une lumière – des lumières – dans la lumière. Comme une présence – des présences – dans la présence. Comme une boucle immense portée – et nourrie – par tous les visages qui, à chaque instant, renaît et recommence...

 

 

[Modeste hommage à Alain Suied]

Nous sommes ce que jamais nous ne pourrons connaître... Le lieu de tous les passages. Ce visage au dedans de tous les visages. Ce rivage au cœur de tous les rivages. L'infini du ciel. Cette lumière qui éclaire le jour et la nuit – au fond de toutes les âmes et de tous les paysages. Cette trame tissée peut-être de rêves, de vérité et d'illusions...

Et une fois trouvée sans doute serons-nous enfin capables d'aller sereins parmi les songes et les foules, abrités des plus fabuleux déserts...

Comme un silence au milieu des rires. Et un rire au milieu du silence...

 

 

Comme un moine attaché à sa cellule et à son labeur, je traverse les jours, les joies et la solitude de l'âme...

 

 

L'âme vouée au triste – à cette sensibilité si vive. Comme une fumée blanche et fragile sur la chair que ni le monde ni la terre ne peuvent libérer. Et qui n'a qu'une espérance ; le ciel et son accueil. Comme une lumière dans ses tremblements qui la détacherait de ses ombres...

 

 

User l'os jusqu'à la rupture – jusqu'au parallaxe – pour découvrir la chair enfin nue, libérée de son support. Comme une âme défaite de son ciel – et de toute espérance. Un regard grandiose d'infinie simplicité. Ce vers quoi mènent tous nos élans. Et tous ces jours passés à s'extraire de sa gangue noire. Cette propre perte qui nous appelle au dedans de nous-mêmes. Cette apocalypse si proche...

 

 

La rencontre d'un poète – d'une sensibilité (proche de la sienne) est une joie – et une fête pour l'âme. Le pari qu'une autre vie – plus belle – et qu'un autre monde – plus vivable – sont (encore) possibles...

 

 

Cette chose en nous qui se débat entre le vide et le néant. Entre la joie et l'accablement – et qui jamais ne retombera sur ses pieds comme si le ciel – et les Dieux sans doute – avaient retiré tout appui et les tapis – tous les tapis – où elle aurait pu se tenir debout. Comme s'ils avaient pour elle d'autres projets – plus ambitieux ; l'incertitude et l'inconnu. Le sacre de l’incertain et du silence...

 

 

Le jaillissement de l'insoupçonné entre – et au dedans même de – nos certitudes. Comme le plus exact parmi toutes nos vaines croyances. Ce que rien ni personne – pas la moindre circonstance – ni même la mort – ne pourra nous arracher : cette vérité insaisissable de chaque instant...

 

 

Et ce rêve de vie – et ce rêve de mort – qui nous les insuffle ? Et devrait-on les refuser ? Le vide comme remède – et absolution – à toutes les promesses – à toutes les pensées.

 

 

Cette boue, ces cordes et ces peaux décharnées, agonisantes dans les eaux sombres. Et cette poussière qui n'en finira jamais de renaître... et de mourir encore. Et l'autre versant du monde – et de la vie – que nous ignorons toujours. Combien de siècles nous faudra-t-il traverser pour arracher à notre âme ce destin – et ces oripeaux ? Combien de vies – et de lits de mort – devra-t-on souiller avant de pouvoir parcourir l'espace sans y jeter nos rêves, nos ombres et nos terreurs ?

 

 

Et nous errons encore au milieu du désert – au milieu de nulle part – de tous ces lieux qui ressemblent à des cités – où les hommes ne sont que des ombres sur leur orbite – qui tournoient de façon si hasardeuse. Des cellules vides où ne règnent que la brûlure du manque et la solitude – toutes les absences. Où l'accueil se cantonne à recevoir – et à prendre si souvent – ce qui nous est nécessaire alors qu'il faudrait plonger au cœur de l’âme pour faire naître le seul Amour possible – la seule humanité nécessaire – pour créer un monde différent du monde – des lieux et des cités gorgés de présence afin de nous guérir, peut-être, de toutes les absences...

 

 

Seul. Et le néant encore malgré la lumière et le silence. Comme la marque la plus tangible – indélébile peut-être – de notre existence. Rien ni au dedans ni au dehors. Que des ombres et des mondes. Et rien que des peurs malgré la présence, partout, de l'invisible...

 

 

Que deviendrons-nous, nous autres qui n'avons jamais été... Demeurés sans doute – enfermés plus sûrement encore – et aveugles à toute évidence. Mais libres de devenir... Et nous finirons (probablement) comme un fruit pourrissant dans le silence. Détaché de l'arbre – et retrouvant sa source pour d'autres périples et d'autres voyages. Une intelligence à naître peut-être parmi la bêtise, les agonies et le secret des Dieux...

Et nous guetterons ainsi, à chaque nouveau printemps, les nouvelles pousses sous les arbres fruitiers parmi l'herbe et les chaises vides abandonnées là par le monde et les hommes...

 

 

Peut-être ne sommes-nous, après tout, que ces pages, cette main et ce labeur qui couchent les mots sans voir – ni comprendre – d'où ils viennent ni où ils vont... Comme un aveugle voué à sa tâche – et la preuve peut-être qu'une vie suffit à la vie – et qu'un homme se suffit à lui-même – et que le monde n'a besoin de personne – et qu'il nous faut aimer notre solitude et notre impuissance pour que notre labeur, notre main et nos pages demeurent dans la joie, le silence et le dénuement...

 

 

Le temps comme un tatouage peut-être qu'effaceront les siècles. Et qui meurt déjà au fond de chaque instant...

 

 

Les visages qui tournent en rond autour du même cercle : leur figure sans nom où viendront, un jour, se poser les âmes...

 

 

Quelques pas sur le tapis rouge qui serpente entre les arbres. Invité là par la forêt et quelques nymphes des collines peut-être. Convié à la cérémonie grandiose du silence à laquelle seule peut se rendre la solitude – notre solitude...

 

 

L'autre côté du monde où tout est oublié. Comme le reflet, le plus fidèle, de la nudité originelle – où les âmes passent à travers les siècles pour éclairer l'autre versant – le côté sombre où nous habitons...

Et au milieu des reflets, ces routes épaisses où s'agglomèrent (encore) le sang et la sueur – le fruit de nos rêves et de nos angoisses. Et ce soleil sur les pierres sèches et les âmes décharnées qui cherche à pénétrer ce qu'elles abritent derrière leur fierté maladive et leurs faiblesses – ce qu'elles ont, sans doute, de plus fragile et de plus précieux...

Et notre visage prisonnier de tous les miroirs – et des mille reflets trompeurs que lui renvoient le monde et ses figures légendaires... Comme des paysages infranchissables – une pente insensée – qui nous feraient glisser du côté de la nuit et des ombres. Comme voués à une éternelle bascule qui nous ferait tomber sur les pierres dures et froides derrière les murs et la vigie encore indistincte. Avec ce goût de sang et d'impuissance dans la bouche et au fond de nos âmes meurtries...

 

 

Les joies verticales au carrefour de toutes les horizontalités. La lumière qui court parmi les âmes et les visages. Et le silence où tout est ressenti ; formes, mouvements, mort, naissance, élans, essais, échancrures, nudité de l'ascendance, gravité de la chute. Infini et évanescence. Temps et éternité. Rêves, images et agissements parmi la roche et les feuillages. Vents et dialogues. Plaintes, murmures et gémissements. Et la voix même du silence derrière notre silence...

Comme le jeu, les jouets et le joueur réunis en une seule main dans la solitude de la chambre...

 

 

A hauteur de lumière – à hauteur de poussière – tout est vu. L'ombre et le soleil. Les corps, les âmes et leurs élans. Ce qui cherche le silence – et ne peut lui échapper...

 

 

Léger. Trop penché. Assis. Debout. Perché. Partout l'équilibre pourvu que nous résistions à la tentation du socle – à cet appui qui nous enlise – et nous fait chuter – quel que soit le mouvement...

 

 

Le dialogue ininterrompu entre l'âme et le silence malgré le vacarme et les cris – les assoupissements et les renoncements durables (bien que provisoires) à la lumière. Comme si le ciel savait déjà ce qu'ignore la terre – et lui en offrait le privilège malgré ses résistances, ses refus et son ignorance...

 

 

Aujourd'hui nous pouvons sourire de nos déboires – de cette défaite perpétuelle qui a parcouru (et qui parcourt encore) nos jours – du premier au dernier – de toutes ces pentes où nous avons glissé – avec notre âme derrière nous qui résistait (de toutes ses forces) à tant de facilité pour nous tirer vers la montée... De toutes ces sentes – et de toutes ces impasses – où nous ont poussés notre embarras et notre curiosité. De nos efforts pour échapper aux précipices et conduire nos foulées loin de l'abîme. De cette vie – ces petits riens – qui, au bout du compte, ne nous auront rien appris. Ni à vivre ni à aimer. De cette longue glissade vers le néant qui nous a éloignés de l'autre versant du monde et de la vie : le vide – et leur sommet commun, la lumière et le silence – accessibles de l'en-bas – par tous les en-bas – comme une verticale insensée où la chute et l'ascension se rejoignent...

Aujourd'hui nous pouvons aimer notre dénuement – cette dépossession de tout qui abrite – et offre – les plus grandes richesses, insaisissables par notre main – et plus encore, sans doute, par notre cœur... Cet hiver au creux – et au cœur – de toutes les saisons. Ce soleil, si fragile, à toute heure du jour et de la nuit. Ce silence obstiné que ne peuvent entamer ni les bruits ni le monde. Cette lumière indomptable qui éclaire les plus épais brouillards. Cette marche incessante parmi les foules et les visages – les cités et les déserts. Toutes ces merveilles qui se transforment sans jamais mourir...

 

 

Le sombre et lumineux poète des jours et du silence. Et des apparents paradoxes...

 

 

Délits et délires. Comme des embarcations de lumière pour les âmes en transit...

 

 

Une invitation à l'immobilité parmi les routes et les visages. Et une main ouverte et précise – sans volonté propre – respectueuse et soumise aux circonstances. Comme le signe – la preuve – irréfutable d'une compréhension – et le défi continuel de chaque instant...

 

 

Nous sommes toujours un peu moins que nos prétentions. Et tellement plus lorsque nous les abandonnons. Nous sommes alors – devenons enfin peut-être – le ciel et le soleil. La pluie et les visages. Les rires et les pleurs. Et toutes ces mains tendues – toutes ces mains levées qui s'accordent – et s'écartent – à notre passage. Les chemins et les fleurs. Les pierres et la tristesse. Et cette grande joie – un peu mélancolique – de l'âme. Ce qui est là devant nous, le regard et ce qui passe. Ce qui s'éloigne et est déjà loin. Ce qui n'arrive encore – et ne naîtra peut-être jamais. Tous les possibles. Les circonstances d'ici et d'ailleurs. Tout ce qui nous terrassera – et nous effraye tant déjà. Tous les désirs, tous les rêves et tous les destins. Ce qui ne nous fera jamais mourir. Ce visage indemne et tous ses tressaillements nés de notre rencontre avec le monde...

 

 

Autrefois, il y avait des idées et des édifices. Une longue liste d'espoirs et d'activités – de projets et de choses à faire... A présent il ne reste pas même quelques ruines – ni élan ni velléité. Qu'un vent et une poussière libres de leurs parcours – et de leurs détours. Et un sourire ineffaçable sur nos lèvres. Cette figure qu'aucune chair – qu'aucun visage – qu'aucune circonstance – ne pourrait corrompre ni ternir...

 

 

Quelques fantômes encore pour exalter la fièvre, la peur et l'anonymat, si singulier, des ombres. Hommes réfugiés hors des surfaces – hors de toute épaisseur – que l'on voit prier – mendier – réclamer le peu nécessaire pour vivre. Une main tendue vers le rêve et l'enfant qui cherche une caresse et une chevelure à aimer – un peu de courage, de réconfort et de légèreté pour affronter les jours et les malheurs...

 

 

Une soif si ancienne – ancestrale – tournée à présent vers la pluie. Comme le signe non d'une résignation mais d'une possible compréhension. Le gage que les malheurs – tous les malheurs – sont une source – une rivière – un fleuve – auxquels s'abreuver. Et la preuve que toute fontaine est le lieu où coule une eau apaisante capable de désaltérer l'âme et la chair assoiffées...

 

 

Aux âmes désarmées, tout sera offert. La mer, la fleur et la rosée. L'herbe et le plongeon. Le rire et l'abandon. Le printemps au cœur de l'hiver. Le soleil et la pluie. Le sourire venu d'ailleurs. Le sel sur les anciennes fadeurs. La grâce. Le sang dans les veines. Le bonheur et la félicité du poème. L'aveu et les rendez-vous. La fin de tous les sommeils...

 

 

A la verticale du monde, cet autre sommet – inconnu – incompris – délaissé – qui s'offre aux innocents – aux âmes que les couteaux n'effrayent plus – et aux hommes et aux bêtes sortis de leur torpeur...

 

 

Cette saison derrière toutes les saisons. Ce visage derrière tous les visages. Cette lumière au fond de toutes les nuits. Et ce silence reclus dans toutes les paroles. Offerts à tous sans exception...

 

 

Nous sommes plus grands que nos ombres. Plus clairs que ce que nous cachons. Plus vifs que la lumière. Plus intrépides que nos lâchetés et nos pas prudents dans le noir. Mais pour y prétendre, nous devons nous démunir – et fréquenter l'en-bas – et le plus humble – puis nous redresser – et aller dans cette verticalité offerte par l'abandon – et tremper nos pas – chacun de nos pas – dans l'innocence. Alors tout nous sera donné – et révélé. Ce visage sans borne que nous dissimulons derrière nos désirs et nos ambitions...

 

 

Sous le sable, ce savoir qui ne nous appartient pas. Cette puissance sans détenteur. Cette lumière et ce silence dont nous serons à jamais les locataires. Ce qu'il restera lorsque le sable aura glissé – et se sera écoulé – entre nos doigts si malhabiles...

 

 

La pluie et le soleil encore. Au fil des saisons qui passent. Et ces vents frondeurs entre nos âmes, qui s'abattent sur nos mains et nos fronts rageurs. Et la poussière fidèle. Et le monde. Toute notre vie. La vigueur des fouets et des désirs. Les peurs recroquevillées sous la chair. Le devenir et l'ambition de croître plus encore. Ces larmes sur les visages. Et ces nuages dans le ciel gris – défait. Comme un masque dont il faudrait nous affranchir...

 

 

Ce qui jamais ne nous appartiendra mais qui est nôtre depuis toujours. Le dedans et les alentours. Cet infini sans frontière. Ce lieu sans ombre ni limite. Ce silence – cet Amour – cette lumière. Le soleil et ses tremblements. Tous les plis et les interstices de l'espace. Notre seule mesure – celle que nous pouvons vivre sans rien perdre ni gagner entre la pluie, le vent et le soleil. Ce qui demeure derrière les amassements et les abandons. Ce qui se conserve, intact, sans s'engranger parmi les ombres et la brume. Ce ciel sans âge où les anges et les démons cohabitent et se querellent sans jamais blesser – ni meurtrir – la chair et les âmes malgré le sang et les larmes versés...

 

16 décembre 2017

Carnet n°115 Encore un peu de désespérance

Journal / 2017 / L'intégration à la présence

On ne nous dit rien du jour. Ni rien de la nuit. On nous empale avec des clous et des promesses. Des paroles et des mensonges insensés. On nous enjoint de vivre et de croire. D'essayer de survivre et d'espérer. On nous livre à nous-mêmes. Et cet abandon est notre chemin. Notre seul atout. L'unique salut possible...

Des cendres et de la poussière. Une chair exposée à toutes les brûlures et à toutes les indigences mais adossée, toujours, au soleil...

 

 

Peut-être le monde n'est-il, après tout, qu'un cri continuel dans le silence... Une sorte de grognement plaintif et curieux, né de l'hébétude et de la peur... Comme les sanglots d'un nouveau-né qui n'en finirait pas de hurler son incompréhension et sa douleur d'être vivant... Et que rien ne saurait consoler...

L'accouchement – la naissance – est une délivrance, avait-on dit à sa mère. Qui aurait donc pu lui avouer la vérité ? Qui aurait pu lui dire que la naissance est le commencement d'une longue agonie – d'une longue détention – d'une vie de peines et de misères qui ne peut se libérer qu'avec la vérité – avec la compréhension sensible de notre nature et de notre origine – avec la découverte de notre vrai visage ?

 

 

Le vent et la mort balaieront encore la terre comme au premier jour de la genèse... L'Amour, la lumière et le silence, eux, étaient là, déjà, depuis toujours. Et seront là encore lorsque tout aura été défait, effacé et enfoui dans les sables du temps...

 

 

Il y a mille absences et mille silences qui éloignent de la véritable absence – et du véritable silence : le plus vil et le plus ignorant qui écartent, toujours, le plus haut auquel nous pouvons prétendre...

 

 

Après la mort, les restes d'une vie distribués d'une égale façon entre le silence et les vivants... Pour l'un, la part la plus sage et pour les autres, ce qui leur revient : le plus partageable – quelques babioles dont ils feront un médiocre usage...

 

 

On aimerait parfois se glisser dans l'infini. Et s'effacer dans le silence. Comme une délivrance. Une façon de s'extirper de toutes ces chaînes. Un espoir de (pleine) vivance. Comme un défi lancé à notre douloureux visage dont le reflet envahit le miroir... et que le monde continue de frapper – et d'effacer à coups d'insolences, de brimades et d'indifférence... et que nul ne voit excepté celui qui sait faire face au miroir, au visage et à son reflet sans jamais s'exposer au regard... Ce silence en nous qui contemple le plus infime rêvant d'infini...

 

 

Le vertige est un abîme. Une chute dans l'inespéré. Un envol vers l'infini. Un saut du regard dans ce qui le contemple. Un retour ignoré vers ce qui sait – et ne peut trahir – et dans lequel tout finit par se noyer... Comme une réconciliation avec notre plus haute ignorance : l'innocence et l'oubli, les ailes de la vérité...

 

 

Un mur, une fenêtre et l'espoir à enterrer au dessous des peines et des soucis. Dans les profondeurs insoupçonnées de l'oubli. Comme l'appel (bienveillant) de l'infini et de sa sœur jumelle, l'éternité pour que les retrouve ce qui s'érige, ce qui sépare et s'efface... L'infime rappelé à l'innocence et à l'espace sans restriction...

 

 

Ni terre ni eau. Une lumière naissante qui efface la brume des âmes et le sang sur les visages. L'asphyxie des vies retirées – assombries par l'ombre puissante des rêves. Comme une invitation au plus simple pour redonner au monde le sacré, oublié et piétiné depuis les origines, par les siècles, l'instinct des bêtes et les songes des hommes...

 

 

Peut-être aurons-nous l'honneur de voir naître le jour – et s'effacer ces affreuses nuits de tempête et de silence...

 

 

Ne pas témoigner de l'indicible. Incarner son possible visage... Sans doute est-ce cela être sage... Vivre sur terre, humblement auréolé d'une lumière intacte, parmi les bêtes et les hommes...

 

 

Rien ne peut éclore sans le silence. Ni la pluie, ni les jours ni les pleurs. Pas même le chagrin de son absence...

 

 

Au dedans de nous, cette lumière – infirme – comme séparée, coupée de son fleuve, large et solide, où elle pourrait s'écouler libre et heureuse, remplacé par des ruisselets, étroits et sombres, de peurs et de longs canaux souterrains où se déversent les égouts : l'espoir et le souvenir...

 

 

Dans le brouillon de notre vie, que de ratures encore, de gribouillis d'encre noire et de paroles muettes à force de silence... Quelques feuillets emplis de traits dérisoires que personne n'a pris – ni ne prendra – la peine de lire. Indéchiffrables, impartageables, illisibles peut-être... Comme si nous étions les seuls, toujours, à pouvoir écrire – et tourner les pages de notre infime, et presque inutile, existence... Palimpseste ignoré où tout ce qui se note s'efface (presque) aussitôt... Comme une invitation permanente à l'innocence (la blancheur de la page) et à la lumière (l'accueil sans restriction des circonstances – du flot permanent de la vie et du vivant). L'infini du regard sur l'immaculé perpétuel de la feuille où ne cesse de s'inscrire et de disparaître une foule de signes et d'événements – tous plus insignifiants les uns que les autres...

 

 

Ce regard infiniment curieux et solitaire d'avant le langage qui confère aux yeux l'émerveillement silencieux – béat et reconnaissant – que la parole vient, si souvent, corrompre...

 

 

Quelques notes pour dire l'homme à l'homme. Les fondamentaux qui fondent et façonnent l'humanité. La traversée du monde et de l'inhumain pour éveiller à un au-delà de l'homme déjà présent en lui mais encore infécondé... Une façon peut-être de donner vie à cette part en nous qui sommeille...

 

 

Qu'offririez-vous à celui qui ne sait* donner un peu de lui-même ? Rien, ou à peu près rien, n'est-ce pas ? Aussi, voilà, sans doute, pourquoi le monde est toujours ce qu'il est...

* Qui ne peut ou, pire, qui ne veut pour mille mauvaises raisons...

 

 

Les loups sont derrière les visages. A peine dissimulés par nos yeux de chien docile. Les crocs – et la bave rageuse – cachés par les sourires de façade. Hobbes transposé en une perspective plus vaste : le monde est un loup pour le monde. Et la vie qu'une chair à écorcher. Une matière dont on se repaît...

Corps repus et âmes faméliques. Ainsi vivons-nous, nous autres, folles créatures de la terre. Chair massacreuse de la chair...

Et nul soleil à l'horizon. Le sombre régnera encore pendant des siècles avant que les visages et les âmes ne découvrent l'innocence...

 

 

L'inouï né du langage que la vie même a du mal à imaginer... Comme si cohabitaient en nous, et ici-bas, deux univers, le vivant et l'imaginaire, aux passerelles rares et délicates... Et je ne sais lequel est le plus fabuleux... Mais ce que l'on ne peut ignorer, en revanche, c'est que le poète est l'une de ces précieuses passerelles...

 

 

Et nous mènerait-on au plus proche du plus fabuleux – de la vérité, il nous faudrait (encore) effectuer les derniers pas. L'essentiel du voyage...

 

 

Le poème, né peut-être de l'oubli du langage. Et de son usage le plus courant. Comme l'évidence que la parole ne vient ni de la terre ni des hommes...

 

 

Le monde n'accorde aucune place au poète et au penseur à l'exception peut-être d'une fonction de décorum dans l'oisiveté des jours et d'un regard, presque accessoire, sur le monde. Voilà les seuls rôles qu'on leur attribue... Si le poète et le penseur – et bien davantage qu'eux-mêmes, leurs œuvres – aspirent à exister, ils doivent se faire – s'inventer – une place, invisible souvent depuis le monde, entre l'herbe et les nuages, au cœur des forêts et des collines (et des montagnes parfois)... plus rarement au cœur des cités – et se laisser guider par le ciel et le silence – et se montrer loyaux et fidèles à l'innocence pour qu'émerge une parole, inentendue peut-être, mais si belle et si sage qu'un jour, plus tard, dans quelques siècles, les peuples se réuniront pour l'écouter. Et s'inspirer de sa sagesse et de sa beauté...

 

 

Hommes et bêtes. Les cris d'une bouche affamée. Une dépouille que s'arrachent – et dont se repaissent – les vivants. Et un crâne désossé par le temps. Un bref passage. Un court séjour sans grande incidence...

Seul subsiste, peut-être, un regard sur les silhouettes qui passent. Et un silence sur des paroles prononcées à la hâte – et qui s'effacent. Et qui éloignent plus encore du monde – et de cette beauté que nous cherchons partout...

 

 

La terre offre – se donne presque entièrement. Et le monde s'empare, les hommes saisissent et amassent... Comme des bouts de chair – des organes – inconscients et insoucieux du corps auquel ils appartiennent... Et qui sucent les parcelles, les vident de leur sang et les abandonnent en espérant (naïvement) que la terre pourra les régénérer et les renouveler indéfiniment...

 

 

Le monde agenouillé. Agonisant presque. Enveloppé de son linceul noir. Et peut-être que la lumière – et l'enchantement – viendront de ses eaux claires qui coulent sans discontinuer sur les jours. Il n'y a d'autre espérance pour la terre. Et il n'y a d'autre espérance pour les hommes...

 

 

Il y a partout cette misère, ces malheurs et cette solitude que nul ne peut dire – et que nul ne veut entendre... Et puis, au dedans, au dessus, en dessous, partout, il y a la joie et le silence. Et la beauté des âmes qui patientent sans bruit dans la pénombre...

 

 

Le travail des astres sur les âmes. Le travail des âmes sur le monde. Le travail du monde sur les corps. Et l'esprit qui ne voit rien... Et l'esprit qui ne comprend rien... Comment pourrait-on vivre ainsi parmi les hommes...

Il nous faut une lucarne, une colline, un espace où respirer et laisser naître la joie. Vivre loin des hommes, au plus près du monde et des âmes. Sous les astres. A notre juste place sous les étoiles...

 

 

La lumière – le silence – sont une présence parmi les hommes. Et parmi les bêtes. Sur cette terre envahie par le noir et les larmes. En ce monde où l'obscur et l’absence dirigent les corps et les âmes... Et les recevoir – et les accueillir –, il ne peut y avoir de plus grande joie. Et de plus grand salut. N'est-ce pas ce que nous espérons tous... et ce à quoi aspire la tristesse de nos visages...

 

 

Elle est là, à présent. Et je n'aspire qu'à rester auprès d'elle, immobile et silencieux...

Beaucoup l'ont entrevue. Mais n'en comprenant ni l'envergure ni les exigences, l'ont abandonnée. L'ont livrée à elle-même en quelque sorte – et à son Amour, immense pour nous, mais si impuissant tant que nous ne savons le recevoir – et l'accueillir...

L'Amour ne peut se propager qu'ainsi – à travers nous qui l'accueillons et le faisons vivre...

 

 

Avant les mots, il y a la lumière. Le langage, lui, en voulant éclairer, obscurcit. Recouvre le monde de noir, d'espérance et de désespoir. D'incompréhension. De couches de plus en plus opaques. Et, très vite, infranchissables...

Et après les mots, il y a le silence. Et la parole qui accueille la lumière pour la restituer en petites notes gaies et colorées. Et la poésie, bien sûr, est l'un de ses visages...

 

 

L'encre est plus vagabonde que l'âme. Et la parole toujours moins lumineuse que le silence. Et le noir plus aisé, et envahissant, que la joie...

La présence s'offre à celui qui n'a pas – qui n'a jamais – rechigné au long labeur de l'âme. A son lent travail pour s'extraire des mots et des images. Pour se libérer de leur opacité. Et de leur indéracinable noirceur. L'innocence alors se faufile (peut se faufiler) dans l'espace laissé vacant. Et à sa suite viennent, sans effort, la lumière, la joie et le silence...

 

 

Cet ailleurs dont nous ne reviendrons pas. Comme un long voyage – une longue errance – qui nous éloignerait durablement (définitivement peut-être) de nous-mêmes... Ainsi cheminent les hommes, stupidement... Comme s'ils pensaient pouvoir échapper à ce que nous sommes... Ici, là-bas, partout présent où que nous soyons...

 

 

Ni aveuglement ni cécité. Une pleine ignorance qui rend inintelligible le silence... Et laisse la main d'une bestiale cruauté s'emparer du monde. Et exterminer ses peuples.

Une victoire ensanglantée qui ne cache sa joie – et savoure le progressif anéantissement du monde. Sa – presque totale – capitulation. L'homme dans tout son délire et sa splendeur...

 

 

Dans le secret du monde, une pudeur. Comme un instinct de survie. Qui ne se dévoile qu'au fil de la compréhension et de la sensibilité, les gages les plus sûrs du respect et de la gratitude nécessaires...

 

 

Peut-être le monde est-il dépeuplé – et nous seuls le savons... Mais à qui appartiennent donc tous ces visages s'ils ne sont les nôtres...

 

 

[Humble hommage au modeste Jean-François Mathé]

Surgi de ce monde, sous des dehors, le temps par moment s'efface sous le ciel passant. Comme sur la corde raide, au fil de l'eau. Une navigation plus difficile ou bien une absence, comme une contraction supplémentaire du cœur – des instants dévastés par l'inhabitant...

 

 

Il faudrait peut-être effacer le temps pour s'absoudre de ses cruautés. Devenir des âmes affranchies des heures. Libérées du souvenir et de l'espoir...

 

 

Quelle est la place du poète, du prophète et du mystique* dans ce monde aux goûts – et aux aspirations – si prosaïques et matériels... Seraient-ils nés pour d'autres siècles...

* Terme usité par des individus si peu, naturellement, sensibles au spirituel...

 

 

En épousant le temps, le monde, la vie, on célèbre l'éternel – cette blancheur invisible sur chaque visage. Cette joie qu'enserrent les âmes, encore si frileuses... La vocation de l'homme, du temps, du monde et de la vie. Les noces secrètes du sauvage et de l'innocence. Notre plus bel amour...

 

 

Vivre. Une manière peut-être d'éclore à la lumière parmi tant d'ombres et de larmes. A cette joie que l'âme devine au fond de sa tristesse...

 

 

Au détour d'une phrase, un visage. Au détour d'un visage, l'annonce parfois d'un autre chemin... Comme une farandole sans fin. Inexplicable... La mariage de la chair et du langage, de la vie imaginée et de l'imaginaire vécu. Comme la réconciliation peut-être de nos deux figures... Et le sacre de toute union. La célébration des voix et des routes nécessaires pour rejoindre cette unité si longtemps oubliée...

Comme un dialogue – une entrevue silencieuse – entre soi et soi où toutes ces parts oubliées de soi-même se retrouveraient – et se réuniraient – pour entonner un seul chant, prodigieux et magnifique – si précieux qu'aucune âme ne pourrait y résister...

 

 

Un silence, sans doute, nous est promis pour clore la quête si bruyante de l'âme. Une joie, sans doute, nous est promise pour effacer cette interminable tristesse. Et une lumière enfin, sans doute, nous est promise pour éclairer cette si longue et sombre errance...

 

 

Le poète écrit comme l'artiste peint, modèle et façonne. Comme le soleil brille et les vents soufflent et tournent. Sans raison et pour les plus hautes nécessités...

 

 

Le plus abominable et le plus fabuleux. Toujours côte à côte. Inséparables. Inextricablement liés. A jamais. Et en défaire les nœuds est la tâche du penseur. Et en célébrer le merveilleux, la tâche du poète. Et les accueillir (tous les deux), la tâche du sage... Et se livrer à cette triple besogne, le travail – la mission peut-être – de l'homme qui rêve de mettre l'Absolu à la portée de la terre et de l'humain – et qui aspire à célébrer son envergure au quotidien afin de se hisser jusqu'au regard d'un Dieu que nous avons cru si étranger et inaccessible...

 

 

Le cri n'appartient peut-être qu'à la nuit qui dort. La parole à l'aube naissante. Et le silence au soleil du plus haut jour... Les hommes avec leur langage, leurs plaintes et leur soif, n'en ont donc pas fini avec leurs rêves et leur sommeil. Et avec leur envie d'étoiles...

 

 

Le souffle du macabre sur nos âmes grises... Comme un funeste chemin, né de la terre, entre le corps et l'infime possibilité du ciel. Un pari à peine envisagé – et rarement tenu. Une défection sans choix du plus grossier vers l'invisible – l'impensable...

 

 

On ne nous dit rien du jour. Ni rien de la nuit. On nous empale avec des clous et des promesses. Des paroles et des mensonges insensés. On nous enjoint de vivre et de croire. D'essayer de survivre et d'espérer. On nous livre à nous-mêmes. Et cet abandon est notre chemin. Notre seul atout. L'unique salut possible...

 

 

Les peuples se taisent – et se sont toujours tus – pour écouter les programmes, les promesses et les mensonges des rois. Et ils meurent depuis toujours, décimés, bêtes et dociles, sur des champs où le labeur et les guerres flamboient. Comme des troupeaux stupides vouant une confiance aveugle (et puérile) à ceux qui les mènent vers l'épuisement et la mort.

Vivre à l'écart des peuples – à l'écart des foules – c'est commencer à s'extraire de l'imbécillité. Les premiers pas vers la douloureuse solitude nécessaire à la fouille et aux chemins de sa propre reconquête. Les premières foulées, en quelque sorte, aux avant-goûts de liberté...

Il faut être – et vivre – comme des enfants rebelles, le front posé contre la vitre – avec le regard fixé au loin sur l'inconnu du dehors, qui rêve d'une vie sans fers – et refuser les interdictions, les autorisations, les mises en garde et les remontrances de l'autorité (établie)...

La solitude des grands chemins, il n'y a d'abord d'autre liberté avant que n'éclose cet invisible sursaut du regard...

Plus qu'un éloignement du monde, un retrait – un désert nécessaire pour se dégager, aussi pleinement que possible, de l'humanité servile et malléable avant de succomber, un jour peut-être, aux dignes retrouvailles...

 

 

Il n'y a d'effluves plus joyeuses que celles de la grande solitude réconciliée où les visages, si éparpillés autrefois – et si solitaires malgré l'étouffant voisinage, se raccommodent (enfin) en une figure unique dont chacun prendrait les traits...

 

 

La perte toujours. Comme incessante invitation à l'abandon. Le plus sûr chemin de la délivrance – cette liberté d'être, à la fois uni et au dehors. Si extérieur(e) au fatras, si souvent égarant et inextricable, de l'intériorité que quelques mots résumeraient admirablement : le coeur-monde et le regard infini, si peu soucieux des élans et des aléas – des soubresauts et des volte-faces... Ce visage libre, et si oublié, que nous sommes depuis toujours...

 

 

Un surplus de monde comme un écœurement. A l'image de l'odieux gavage que l'on réserve, en certaines régions, à de malheureux palmipèdes...

 

 

Rassasiés de haine et de rancœur avec des peurs et des désirs en pagaille – et cette méfiance de l'Autre, comment pourrions-nous construire un autre monde... Voués, évidemment, à l'absurde et vain exercice tant que demeurera l'individualité...

 

 

Et cette ensorcelante lumière qui nous guide jusqu'à la pleine extraction de nos liens. Jusqu'à leur complète métamorphose en aire harmonieusement commune...

 

 

L'addition des absences ne forme qu'un vide. Une béance irremplissable... Il faut ôter l'inconscience et les automatismes de l'absence pour espérer les voir, un jour, se métamorphoser en présence...

 

 

Et ce désir d'écrire plus haut – et plus loin – dans l'infini. Dans cet élan de silence que tout contrarie... Invisible et inaudible, bien sûr, à force de volonté. Et qui traverse les hommes – leur absence, si évidente, et leur exil du monde à force d'y être trop présents... Comme un jet, livré à sa seule puissance, qui ne rebondit sur aucun espace. Abandonné, en quelque sorte, à la tyrannie espiègle du vide – et dont nul jamais ne se fera l'écho... Une parole (pourtant) joyeuse dans son retrait, et pas même mendiante, dite pour elle seule et que n'entendront, bien sûr, jamais ni les vivants ni les morts...

 

 

Peut-être n'y a-t-il, au fond, que des pas, du bruit et le silence... Et quelques plaintes pour dire l'effroi et l'incompréhension...

Ni maison ni main tendue. Une solitude immense qui ne sait cohabiter qu'avec elle-même...

Ni pente ni montée malgré l'illusion du temps et du mouvement. Mais une immobilité sereine, et sans doute hilare, ravie des jeux et des phénomènes malgré les larmes et le sang. Comme un avant-goût de ce que nous sommes. Cette chair et ce visage fragiles et éternels. Ce soleil adossé aux promesses et aux désastres...

 

 

Une parole, à nouveau, pour dire le silence. Et le silence pour seul écho de la parole. La plus parfaite et fabuleuse réponse à ce que nous ignorons encore. A cette orgie de questions insolubles...

 

 

Dieu si extérieur à soi lorsque l'on ne sait (encore) qu'il nous habite... Quelle est donc cette part de soi qui résiste – et refuse sa venue... ? Comme si nous ne pouvions nous empêcher de repousser ses avances et lutter contre son désir (légitime) de prendre notre place – cette place, en vérité, qui est la sienne et lui revient... Qui est donc l'usurpateur ? Et comment est née cette dimension sombre et ignorante qui s'y substitue en faisant feu de tout bois pour le détrôner et se propager partout – et que nos illusoires, mais si consistantes et pugnaces, individualités sans cesse alimentent... et qui, en la nourrissant, lui permettent de se répandre en tous lieux comme la peste. Comme une terrifiante et dévastatrice gangrène...

 

 

Quelle somme de souffrances nous faudra-t-il endurer pour nous extraire (pleinement) de nous-mêmes – et devenir ce visage infini, et si doux, que nous n'avons (pourtant) jamais cessé d'être... ?

 

 

Une inutile couleur demeure parfois sur la transparence. Celle de l'âme qui enveloppe les circonstances et teinte encore leur accueil...

 

 

Patienter jusqu'à la mort sans autre espoir que vivre (vivre encore un peu) et retarder l'heure du départ. Ainsi vit l'essentiel des hommes sans autre perspective que l'horizon et le tombeau...

 

 

Toute vie porte en elle son agonie. Et le regard que l'on porte sur elle, tous les deuils à venir...

 

 

Les hommes ne s'adressent qu'aux hommes. On les voit se parler, ou plutôt, déverser les uns sur les autres leurs peines et leurs espoirs. Et relater leurs infimes aventures. De pauvres histoires en vérité... Et qu'importe que nul ne les écoute – et que nul ne soit entendu... Presque personne n'écoute... Presque personne ne sait écouter...

Mais je n'ai jamais vu aucun homme, ou si rarement, même dans la plus grande intimité, s'adresser aux arbres, aux fleurs, aux bêtes, aux pierres et aux nuages. De temps en temps, on entend, il est vrai, une plainte, un murmure ou un cri, lancé(e) à Dieu – au ciel – à ces grands inconnus auxquels l'on confie (parfois) ses secrets mais sans jamais rien comprendre à ce grand silence...

 

 

Qu'importe que l'âme soit ouverte ou close, elle sera emportée un jour, tôt ou tard, vers le noir le plus dense – là où naît la lumière. Et c’est dans ses bras que s'achèveront toutes les danses...

Et nous n'avons rien d'autre, sans doute, que cette espérance...

 

 

Un jardin, un secret. Là où commencent toutes les aventures. Là où s'achèvent tous les chemins. Là où nous sommes déjà sans le savoir... Au centre – au point le plus dense – où rayonnent toutes les lumières sur les abîmes qui nous habitent – et nous entourent...

 

 

Peut-être que la prochaine parole – et que l'ultime parole – seront plus silencieuses... Voilà notre seule espérance, poète : renouer de notre vivant avec nos origines...

 

 

On blâme – et condamne – la bêtise des hommes tant que l’on espère encore (et davantage) de l'humanité... Tant que l'on ignore qu'elle est leur bruit naturel – leur sceau en quelque sorte, le chant inévitable de l'homme, ni plus laid ni moins gracieux, en définitive, que le pépiement et le gazouillis des oiseaux...

Et que pouvons-nous y faire si la bêtise est le bruit naturel de l’homme...

On peut, bien sûr, s'en protéger, ou du moins s'en prémunir (en l'évitant ou en s'éloignant), comme l'on fermerait la fenêtre face à une nuée de mouches et de moustiques pour s'épargner piqûres et agacements...

 

 

Ami et compagnon de personne. Porteur de rien. Ni de rêve, ni de désir, ni d'ambition. Et pas même d'espoir. Voyageur sans destination. Passager sans famille ni destin. Passant sans attache, rivé à aucun fief. Une solitude errante et immobile, livrée à elle-même et aux bonnes grâces du vent, où nulle part – et tous les lieux – prennent (finissent par prendre) des allures d'infini...

 

 

En bordure de ciel, des étoiles nous ont vu naître – et passer nos mille vies inutiles, parfois rieuses comme si être là parmi elles, et tous ces visages inconnus, était déjà bien suffisant...

 

 

Dans l'oubli du silence demeurera, à jamais, notre ultime souffrance... Et se cacher dans, ou parmi, les étoiles n'y changera rien... Les yeux enfouis dans les matins gris et brumeux seront peut-être notre seul jour...

 

 

Derrière le silence, il y a l'infini. Et derrière l'infini, la lumière. Et devant, la foule des visages qui patientent. Ne sachant trop ce qu'ils attendent...

Des simagrées, un peu de poésie peut-être... Des espoirs (à la pelle). Des larmes, inévitables bien sûr... Les saisons qui passent. La pluie, le soleil et le temps. Des envies d'ailleurs, très souvent... L'âme du monde. Ses secrets plus sûrement. Des passants. De nouveaux visages. La mort quelques fois – et qui vient toujours clore, bien sûr, la fin des jours... Des vies toutes simples. Le plus bête – et le plus humain – sans doute de l'existence...

Et nous pourrons dire au crépuscule de l'hiver que les hommes et les siècles seront passés aussi vite qu'un bref orage d'été...

 

 

Des cendres et de la poussière. Une chair exposée à toutes les brûlures et à toutes les indigences mais adossée, toujours, au soleil...

 

 

L'ombre plus épaisse que la lumière. Mais où la clarté transparaît dans les interstices, lui donnant cette texture bigarrée, et presque grise, qui offre à la terre et au monde cette allure si reconnaissable...

 

 

L'homme, si craintif, plongé dans cet effroi permanent de la mort. Comment peut-il, à ce point, ignorer que vivre est plus dangereux que mourir – et que la mort scellera toujours ce qui n'a pas été vécu pour l'emporter vers ce que nous devrons vivre encore...

 

 

Ce monde odieux où tout nous est refusé (la chair, l'attention, l'Amour et la joie...) – et où il nous faut, si souvent, nous battre et lutter (et ruser quelques fois) pour s'emparer et se servir afin de se voir très partiellement, et très médiocrement, satisfaits... Ou alors, patienter dans la solitude et le dénuement pour que grandissent, en nous, le silence, l'infini et la lumière afin de pouvoir (enfin) incarner ce qui nous manquait* si cruellement...

* Ce que nous croyions qui nous manquait...

Il n'y a, malheureusement, d'autre alternative pour l'homme...

Et dans notre impossibilité temporaire d'aller parfois vers l'un ou l'autre – dans cet abîme et cet effroi où la vie nous plonge de temps à autre, il nous faut peut-être, et comme toujours, tourner notre regard vers les bêtes, ces frères si précieux, qui mieux que quiconque (et mieux que nous autres en tout cas) savent demeurer si étrangement placides et sereins malgré les conditions inconfortables et les situations atroces, abominables et désespérées dans lesquelles les laissent ou les relèguent la vie et les hommes...

 

 

Toute forme naît d'un entremêlement* d'énergie...

* Mélange, entrechoquement, union, fusion, cassure, fission, ajout, retrait etc etc.

 

 

Être à la fois l'hôte et l'invité permanents sans jamais nier (ou rogner sur) ses nécessités et ses besoins fondamentaux. Ne jamais déroger à ce principe essentiel – à cette loi naturelle de l'innocence et de la présence... S'y conformer en tout lieu et face à toute forme (qu'elle soit minérale, végétale, animale ou humaine...) – et quel que soit l'environnement... Nous éviterons ainsi la facilité de la tyrannie – la pente naturelle de ceux qui dominent et s'approprient – l'habitude de ceux qui s'imaginent maîtres et propriétaires...

 

 

Une nuée d'hommes, comme des insectes qu'ils prétendent nuisibles, qui envahissent la terre – tous les territoires. Qui transforment les reliefs et les paysages selon leurs désirs et leurs appétits. Qui saccagent, exploitent et anéantissent pour asseoir leur domination sans l'once d'une hésitation. Sans l'once même d'un remord. Et qui, dans leur marche folle et insensée, si aveuglée, ne sont plus même capables (mais l'ont-ils déjà été...) de percevoir la dévastation, l'infamie et la désolation qu'ils ont instaurées partout – et dont souffrent le monde, tous les peuples et les vivants de cette terre en sursis...

 

 

Les oiseaux, installés en nous depuis l'aurore, nous invitent à fuir. A nous cacher de l'innommable dans le plus précieux. Le seul salut qu'il nous reste peut-être avant la grande dévastation...

Et les bêtes et les arbres qui meurent par millions l'ont compris bien avant nous. Il n'y a d'autre espoir que la mort pour que cessent le saccage et les désastres... Il n'y a d'autre espoir que de laisser les hommes à leur carnage, seuls avec les malheurs qu'ils ont, eux-mêmes, enfantés...

La terre est – et a toujours été – plus sage que l'humanité. Elle sait – et a toujours su – trouver la voie de sa préservation. Et livrer l'homme à lui-même, aujourd'hui, sans autre appui que sa bêtise et ses folles ambitions, est le signe de son intelligence...

L'extinction du monde et de l'homme est en marche. Et sur leurs cendres naîtra – pourra naître – un monde nouveau, moins impatient, plus clément et respectueux du Bien commun et des lois du vivant, plus soucieux du silence et de l'infini que de conquête, de pouvoir et de profit... Un monde plus juste et solidaire, pacifié et réconcilié avec toutes les parts, tous les visages et toutes les âmes qu'il porte en lui... Le reflet de cette intelligence et de cet Amour que n'auront réussi à trouver les hommes...

 

 

Et pendant que paressent les hommes, le poète, penché sur sa besogne, œuvre à son chant, inaudible – presque invisible – comme un soleil noir qui repeint les grandes lignes de la terre sacrifiée. Comme une lucarne, minuscule, pour dire – rappeler sans doute – que la lumière ne s'éteindra malgré l'inertie, l'obscurité et l'obscurantisme du monde. Comme un espoir lancé aux corbeaux funestes qui ravagent les plaines de leurs cris, de leurs rires et de leurs insatiables appétits...

 

 

Un infâme et perpétuel ronronnement... Serait-ce donc cela vivre pour les hommes...

Et l'homme qu'est-il donc ? Qu'un rire stupide et affamé dans le silence qui ne comprendra jamais sa terreur. Qu'un œil incapable encore de se voir disparaître – et renaître au gré des peurs et des désirs – dans cette lumière inconnue...

On pourrait sourire évidemment de ce carnage et de cette ignorance (qui jamais ne disent leur nom...) mais l'ampleur du désastre et des malheurs où l'humanité nous a plongés invite davantage au cri d'effroi et d'indignation – de vaine colère sans doute – avant de pouvoir succomber, un jour éventuellement, à l'appel généreux du réveil...

 

 

Une frugalité du langage nous inviterait sans doute au silence. Et la parole vaincue, harassée par tant d'espace, s'initierait alors à cette lumière qu'elle porte sans le savoir – sans qu'elle puisse même s'y installer ou s'en défaire. Comme ligotée en quelque sorte malgré les ténèbres qu'ont inventées les hommes...

 

 

Ni question ni réponse. Ni murmure ni plainte. Pas même un cri. Ni Dieu ni anges. Pas même la présence du monde et des hommes. Une défection totale. Un abandon. Comme un avant-goût du silence où nous serons bientôt plongés...

Et des fleurs par milliers sur les chemins. Et des arbres par milliers sur les collines. La terre et les forêts merveilleusement renaissantes... Et des âmes par milliers retrouvant (enfin) ce qu'elles n'ont jamais quitté – mais sidérées, à présent, par tant de lumière – et cette disparition, si inattendue, des ombres... Ce paradis si proche des êtres qu'ils demeurent, pour la plupart, incapables de voir...

 

 

Le langage sera toujours trop pauvre – et trop terne – pour décrire le silence – et dépeindre la lumière... Quant à s'y installer, inutile d'y penser... Mieux vaudrait arracher à la langue, ses pics et ses fourches, la soustraire à toute ambition, alors peut-être saura-t-elle s'y plonger – et s'en faire l'écho... Il n'y a d'autre espérance pour le poète (et pour les hommes) que cette parole née de tous les abandons...

 

 

Le monde, un oubli et le renouveau possible de toutes les sources. Le gage – la certitude – d'une continuité... Comme un trait – un mouvement – une histoire – ininterrompus – et interminables dont le retour à l'origine ne serait qu'un passage – qu'une étape dans la récurrence et l'infinitude du cycle...

Ni délire ni récit. Ni mythe ni mensonge. La seule vérité peut-être...

 

 

Fuir ce monde où le sourire n'est qu'un effort pour ne pas haïr ce qui nous est inconnu – et ce qui nous blessera tôt ou tard... Pour ne pas prêter le flanc à la désespérance et à la solitude qui se jetteront sur nous, quoi que nous fassions, au fil des circonstances... Et nous pardonner cette lâcheté...

Mieux vaut encore les larmes qui, de solitude en désespérance, nous ouvriront les portes incongruement joyeuses du silence. Cette aire de joie infinie dont la beauté nous échappe encore...

 

 

Encore un peu de désespérance. Comme un nuage – quelques nuages – sans importance – sans conséquence – passagers comme tout le reste, dans un ciel de bleu et de joie parfaitement immobile et dégagé malgré les ombres – toutes les ombres – dont nous ne pourrons peut-être jamais nous défaire...

 

16 décembre 2017

Carnet n°117 (Tenter de dire) ce que nous sommes – et ne pouvons être...

Recueil / 2017 / L'intégration à la présence

La beauté et la joie. L'émotion poignante – insurpassable – d'être un visage parmi les visages. Et un sourire unique et commun sur toutes les lèvres...

Ni mort ni vivant. Le balai des âmes prises dans la danse, les poussières du temps et le silence...

Ni perte ni abandon. Un juste recueillement. Notre état, sans doute, le plus naturel...

Ni preuve ni miracle. L'éloquence du plus grand silence. Comme l'évidence que Dieu et les hommes peuvent cohabiter sans que nul ne s'en aperçoive...

 

 

Un long chenal où se faufiler jusqu'à la mort. Et l'esprit indocile qui rêve encore de conquêtes et de traversées – de beaux et longs voyages sur d'impétueux océans...

 

 

Les arbres attendent – érodent notre impatience. Nous invitent à nous asseoir à leur côté pour regarder – contempler sans empressement – le monde et le silence.

 

 

Ni mort ni vivant. Le balai des âmes prises dans la danse, les poussières du temps et le silence...

 

 

Ni peuple ni voyage. Un inexplicable quiproquo qui offre à la parole d'éclairer – la possibilité de résoudre une évidence au visage d'énigme. Comme un leurre pour ensemencer – et légitimer – toutes les histoires du monde – ce à quoi est occupé l'essentiel des hommes...

 

 

Et cet espoir qui nous traque encore – et qui nous ensommeille de ses promesses comme si nous avions encore le temps d'espérer...

 

 

Au bout de la tristesse, la remontée d'un silence qui ne nous aura jamais quittés...

 

 

L'homme, collectionneur de peines et d'hystéries qu'il place haut dans son orgueil. Comme la légitimation de tous ses désordres...

 

 

Ni preuve ni miracle. L'éloquence du plus grand silence. Comme l'évidence que Dieu et les hommes peuvent cohabiter sans que nul ne s'en aperçoive...

 

 

La force des saisons. Et la persistance du silence. Comme une terre, encore tout étourdie de ses danses, sourde à l'évidence et aux invitations. Et cette beauté qui jamais ne s'éteindra comme un feu entêté – comme un feu obstiné sous la pluie...

 

 

Dans l'étoile, le rêve et la folie. Ces maladies incurables de l'homme – enraciné(es) à sa souche. Comme un éclat dans le noir pour affirmer son existence – et donner à son espoir quelques fragiles lueurs – et le soin de dessiner son destin – son improbable sortie des ténèbres... Comme un chant lointain, presque inaudible, jetant ses louanges sur l'espérance d'une aurore plus qu'incertaine...

 

 

Quelques bruits encore dans le silence que rien ne pourra entamer...

 

 

Au creux du même songe, éternel sans doute, le visage enfantin des hommes dont les rêves sont plus puissants que les jours. Mendiant à toute figure – et à la plus mystérieuse d'entre elles – ce peu d'espérance pour vivre (survivre) encore un peu... Comme des pantins ignorant le castelet, les autres personnages et le marionnettiste auxquels ils sont reliés par des fils invisibles et inconnus...

 

 

Encore une chimère qui ensevelira les vivants – et fera grossir l'amas de squelettes enfouis sous la terre. Ainsi se peuplent – et se perpétuent – les cimetières. Et grandissent, au fil des siècles, les cyprès impuissants – et insensibles aux massacres...

 

 

Un tournesol dans la lumière. Comme un soleil déjà éclos sur la terre. Comme un surplus de clarté sur l'horizon...

 

 

Debout, appuyée – presque chancelante – contre le silence, cette lumière d'autrefois sacrifiée par l'orgueil et ses parades. Et les ténèbres où se sont dangereusement penchés les hommes...

 

 

Passeur de rives peut-être mais dont le socle est l'immobilité. Ce silence, parfois si désespérant, de l'espace où s'entassent, se pressent et se cognent, si souvent, les vivants...

 

 

La capitulation du jour n'est pas la défaite des vivants. Ni la victoire de la nuit et du néant sur la lumière. Elle est la possibilité du suspens – la découverte de l'interstice où peut se glisser notre destin – la porte (éternelle) de l'instant où affleure le silence – ce pacifique, et innocent, combattant...

 

 

La parole peuplée de ciel, de fleurs et de langage. Bruit peut-être mais reflet, plus sûrement, du silence le plus incompris...

 

 

Le peu d'air qu'auront soulevé nos mains... Et le peu de chair qu'elles auront aimé... Nous aurait-il fallu un plus grand silence pour être vivant – et vivre davantage...

 

 

Contre la nuit qui s'étire – et s'étend –, nulle parole. Un long silence jusqu'à la naissance du jour. Et, sans doute, bien plus longtemps après encore...

 

 

Une tristesse – une amertume – naturelles sans l'ombre d'une gaieté – sans l'ombre d'une frivolité. Comme la beauté des pierres immobiles. Epaisses, noires et austères – incorruptibles...

 

 

La voix familière des vents, à présent, n'est plus que silence rejoignant le chant discret des rivières... Un hymne sans louange célébrant les beautés de la terre. Et la douceur de tous les visages enfouis encore dans leur gangue dure et noire...

 

 

Ni exil ni voyage. Un séjour, invisible peut-être, en ces terres dépeuplées où l'absence est la marque du vivant – la preuve de l'existence des foules – et des visages – endormis à l'ombre des promesses où l'obscurité, pourtant, côtoie la lumière et le silence. Comme une matière inerte, posée là, animée seulement par les mains aveugles du hasard...

 

 

Ni jour ni rencontre. Pas même un désenchantement de l'âme. Bien au contraire, une joie folle dans le silence. Et des pas dansants – et exubérants – emportés par le tourbillon des circonstances. Comme un ogre soumis à une triple identité : celle de l'enfant (l'enfant-roi, l'enfant-tyran, l'enfant-martyr), celle du jouet (bout d'étoffe, morceau de bois muni de roulettes) et celle de la chambre, ce lieu de tous les pouvoirs, de tous les jeux et de tous les interdits... Dans cette ombre de soi qui ravit les forêts et le silence – avec cette sauvagerie qui enchante la terre – et cette liberté, et cette sagesse, qui réjouissent le ciel...

 

 

Ni cercle ni bâton. Une ronde de feu à la fumée blanche où se consument nos terreurs. Un âtre où ne fleurissent les cendres. Un brasier de joie...

 

 

Ni sang ni chair. Un abîme où nous avons tant perdu. Un faîte où se reposer des heures. Le toit et la béance de tous les mondes. Ce lieu où nous pouvons être – et vivre – enfin...

 

 

Ni saison ni chemin. Un instant où glisser son âme – et son destin. Où l'on peut pavoiser humblement parmi les fleurs, le soleil et les étoiles. Un refuge contre la malice et l’orgueil. Un long silence où viennent mourir les ombres. Comme une eau sereine et fuyante où viennent se noyer les songes et la violence. Une place où la joie peut (enfin) exploser sans craindre les rires et les moqueries – le fiel des bouches encore affamées...

 

 

Une voix en exil peut-être parmi les hommes mais dont le silence est la terre chaleureuse et accueillante – cette étrange entité au sein de laquelle tout naît, passe et disparaît...

 

 

Ni terre ni ciel. Ni plaine ni océan. Un trou de lumière peut-être où tout – jusqu'au silence – est aspiré...

 

 

Avec des mains vides et tristes. Ainsi naissent, vivent et meurent les hommes. Passant de contrée en contrée, du rire aux pleurs, et de vie en vie peut-être – traversant les cités et les déserts, les malheurs et l'espérance sous le joug de la faim...

 

 

Des visages animés – et ébahis – par l'horizon mais si tristes lorsque arrive le crépuscule – et que le dernier élan les couche sur la terre...

 

 

Chair, sang et souffle dispersés – éparpillés dans les mille visages de la lumière. Et les mille paroles du même silence pour indiquer la route – et offrir à chaque fragment de rejoindre le lieu de tous les rassemblements – là où sont nés tous les désassemblages...

 

 

Le temps et le silence, ces deux grands mystères irrésolus, offerts à l'acuité, médiocre, des hommes. L'un livrant à l'espoir et menant à la nuit. Et l'autre ouvrant à l'instant et conduisant au jour... A quelle voie, pensez-vous, nous a livrés la stupide intelligence des hommes ?

 

 

Ni parcours ni trajet. Un instant d'écoute – aussi vive que la lumière. Et cette présence silencieuse, et sage, au fond de l'âme...

 

 

Les hommes englués dans cette furieuse folie du devenir avec ses espoirs, ses impasses et ses errances alors qu'être, sans doute, suffirait...

 

 

Un visage debout parmi les ombres. Et un sourire humble et compréhensif sur la foule des silhouettes couchées et rampantes...

 

 

Ni espace ni continent céleste. La présence simple de la terre. Et l'âme, si peu sournoise – presque trop naïve (pour ses jeux) – qui attend l'innocence. La fin de toutes les nuits. Et la venue, progressive, du jour silencieux...

 

 

Nous fleurissons les tombes de nos aïeux. Et de nos enfants quelques fois. Nous célébrons la richesse et la fortune. Les jours de victoire et de liesse. Mais qui prend soin de notre âme et fait fleurir sur nos carcasses et les rebords de nos fenêtres le besoin de silence... ?

 

 

Nuages, pesants et pressants, passant devant l'étoile obstruent tout ciel nouveau. Invitent les larmes et les fleurs à renaître parmi les couleurs et les désastres de la terre. Et soumettent les visages et les âmes à un destin d'éternel recommencement...

 

 

Ni arme ni tourment. Un ciel à paraître... Un destin de fleur et de lucarne pour tous les visages pris – et caressés – par la lumière. Comme l'aube – et l'éternel recommencement – de tous les silences...

 

 

Ni vent ni labour. Un champ infini de lumière. Et la naissance d'un soleil silencieux...

 

 

Abandonner sa main aux désirs éteints des larmes. Franchir le seuil de toutes les équivalences. Et boire à la coupe la joie dans la timide témérité des pas et du langage pour que se dessine encore et encore le jour – et qu'arrivent toujours le silence et la lumière. Pauvres âmes innocentes et dociles...

 

 

Dans les latrines du désir gisent l'étron de l'ambition et la pestilence des songes – balayés – évacués – par la chasse d'eau de l'innocence...

 

 

Les âmes oppressées, disent-elles, par le silence et la lumière. Effrayées par la figure d'un Dieu méconnu. Comme façonnées par l'ignorance et l'ingratitude des hommes. Soumises – et promises – comme toujours à tous les songes et les sortilèges...

 

 

Ces âmes défaites – et décrépites – au visage de fin du monde que la finitude effraye presque autant que l'immortalité...

 

 

La terre et le ciel ne sont, peut-être, qu'un songe qui condamne l'âme à l'espérance. Aussi mieux vaut être vivant qu'espérant (bien que l'un n'empêche nullement l'autre...). Et silencieux plutôt que bruissant de rêves et de désirs... L'innocence à saisir en toute occasion. Comme le gage d'un silence habité – vivant et éminemment joyeux...

 

 

Ni preuve ni garantie. Pas même la moindre certitude. Ainsi s'habite – et se vit – la vérité. Dans la plus grande solitude. Et le plus léger, et fragile, silence. Dans l'étrange évidence de retrouver son vrai visage – cette figure hors du temps échappant aux saisons, aux siècles et aux circonstances, totalement vierge et nue – et entièrement dépouillée de tout artifice et de tout support... Cette présence purement – et éternellement – originelle...

 

 

Les ombres du cœur malade qui ensemence l'horreur et désarme le silence. Et dont les battements – chaque battement – piétine(nt) les élans – et les velléités mêmes – d'innocence. Pourvoyeur d'effroi, de stupeur et de haine. Alimentant la mécanique des instincts et de la vengeance et propageant ainsi partout le règne de la violence...

 

 

Irradié par le silence. Comme un bouquet d'innocences offert aux visages et aux saisons. Et aux siècles, imperturbables, qui passent...

 

 

Encore des soirs et des images – les promesses d'une nuit sans fin, attisées par des désirs impossibles à satisfaire. Le goût de l'Autre dans la bouche et au fond des yeux comme le socle, toujours possible, de l'amour et des réjouissances, communes ou solitaires qu'importe... Ce rêve – ce mirage – d'exister – d'être vivant en ce monde parmi les bruits, les chants et les cris – parmi les murmures, les secrets et les mensonges – si près du gouffre et des tombeaux – et de tous les abîmes où nous jettent les hommes et toutes les mains du destin. Comme une lumière lointaine, à venir sans doute, sur les visages, tristes ou gais qu'importe..., scellés – scellés depuis toujours – au plus obscur et au plus grossier de la terre...

 

 

L'hébétude et l'abandon, les prémices des beaux jours malgré la persistance provisoire des songes, des désirs et des malheurs – toujours présents sur les visages... Et à paraître, plus tard, le silence. Et la joie – toutes les joies – dissimulée(s) dans ses replis...

 

 

Situations, événements et circonstances nous plongent au cœur de nous-mêmes. Eveillent notre nature profonde*. Et révèlent toujours le plus vrai visage de notre âme...

* Notre nature profonde de forme avec ses apprentissages et ses conditionnements...

 

 

Il n'y a plus d'espérance aujourd'hui. Peut-être simplement l'attente du grand silence qui recouvrira (bientôt) notre parole et nos élans pour que nous puissions goûter et célébrer ensemble – humblement et dignement – la plus belle (et permanente) innocence...

 

 

Ah ! Les corps et les êtres ! Ces petites choses balayées par les vents du monde et les implacables nécessités du vivant et de la matière...

 

 

Dans les charmes, autrefois, du silence, nous naissions sans peur. Vivions sans peine. Et mourions sans même nous en apercevoir. Avec les savoirs, dérisoires, sont nés les craintes, la conscience (grossière) de notre finitude et l'espoir d'une issue. Le rêve d'échapper aux circonstances – et de se libérer de ces tristes horizons... Et dans ce naturel, et légitime, voyage, nous n'en sommes aujourd'hui qu'aux premiers pas... Une longue – et peut-être interminable – marche nous attend...

Et il n'y a, sans doute, d'autre sens à attribuer à la présence de l'espèce humaine sur terre – ni d'autre voie pour s'extirper du genre humain, né de la plus grossière animalité, elle-même née du vivant le plus rustre et élémentaire, enfanté par de simples combinaisons de matière...

 

 

Quelques mots pour dire le plus funeste du monde ; l'ignorance, la bêtise et les instincts – sources de tous les maux – et le plus merveilleux de l'être ; cette innocence silencieuse et aimante qui accueille jusqu'à ses plus funèbres et terribles contempteurs... Et l'homme pris, dès ses premiers pas, dans cet obscur entre-deux...

 

 

Sur les plus terribles horizons, une lueur toujours offre l'espoir – cette odieuse chimère qui refuse le poids et la beauté des circonstances présentes – et qui nous condamne à l'attente d'un après plus vivable (très improbable)...

 

 

Tout passe – la vie, le temps, les circonstances, les êtres et le monde... – sans que nous sachions nous y plonger (tout entiers) ni nous extraire de la mélasse, si souvent infâme, du réel... Et moins encore nous réfugier – et nous adosser à ce regard en surplomb – à cette présence vivante (les nôtres depuis toujours évidemment), témoin – simple et souverain témoin – de tous les passages...

 

 

Ni feu ni lanterne. Un retrait. Un effacement qui se transforme bientôt en présence humble et souveraine. Salvatrice face à tous les maux – et à tous les malheurs des siècles, impitoyables, auxquels les hommes ont toujours rêvé d'échapper...

 

 

Ni tour ni chemin de ronde. Un dénuement total qui ouvre à – et offre – l'inimaginable puissance de l'être – cette présence fabuleuse que peinent tant à concevoir – à rejoindre et à vivre – les hommes...

 

 

Ni lutte ni admonestation. Et moins encore de jugement. Ce presque rien – qui est tout, en vérité – infiniment accueillant... Comme si la puissance – toute la puissance – des désirs s'était transmutée en regard – en accueil – en présence... Si proche qu'elle en devient invisible pour la plupart... Et si évidente et naturelle que l'on s'imagine devoir la conquérir – et l'acquérir – alors qu'il nous faut, au contraire, nous défaire toujours davantage... Et lorsque tout s'est effacé – et a disparu – c'est cela qu'il reste – cette présence indicible et inimaginable à laquelle ne peuvent prétendre ceux qui ne se sont encore dépouillés du faux, de l'inutile et du superflu...

 

 

Au fond peut-être du jour, ce silence qui nous échappe encore... Comme la vie – et le temps – qui s'enfuient devant la main trop saisissante – et trop avide de conquérir et de s'approprier – et les âmes en déficit d'humilité et d'innocence...

 

 

Ni succès ni gloire. Le grand effacement. La reddition de l'orgueil. L'anéantissement de l'après et de l'espoir. La capitulation du désir et du besoin de certitude. L'abandon, que l'on aimerait définitif, à l'instant – éternellement recommencé – dans l'innocent accueil de ce qui vient ; vents, tempêtes, visages, coups, circonstances, défaites, voix, cris, rumeurs, malheurs... qui nous apparaissent sous les traits du plus précieux – et de l'inévitable – où se marient, avec la plus grande sagesse, l'Amour, l'oubli, l'union et l'hospitalité...

 

 

Tenter de dire ce que nous sommes – et ne pouvons être...

Un oiseau infime posé sur une branche. Le vol majestueux de l'albatros au dessus de l'océan. Le sillage des navires. Le furtif passage des nuages. Le chant des rivières. L'arbre à la sève frémissante au printemps. Le visage décharné, et angoissé, des vieillards à l'approche de la mort. Les cris et le chahut des enfants. Toutes les expressions du monde. Et leurs infinies vibrations. Et les vents où tout tournoie... Et le rire de l'innocence qui à tout – et à tous – ouvre les bras. Et le silence que nul n'entend encore...

Les rivages où meurent les bêtes. Les eaux tumultueuses des fleuves. La parole des poètes. Tous les livres ouverts à la lumière. L'herbe et les frondaisons de la terre. Les larmes des mères sur la tombe de leur(s) enfant(s). L'air du large. La danse à l'automne des feuilles mortes. Les précipices et les chemins. Les fleurs et le goût des fruits mûrs. Les prières et les lamentations des prophètes. Les murmures et l'infini. Et l'Amour et la beauté. Et le silence, bien sûr...

 

 

Ni amour ni victoire. Un parfum de légèreté... Une présence. Un tourbillon de joie insensé. Le merveilleux du monde et le miracle de l'homme, cachés derrière l'atrocité des siècles. Et les mille visages de la terre qui ne forment, à présent, plus qu'un seul sourire...

 

 

La beauté et la joie. L'émotion poignante – insurpassable – d'être un visage parmi les visages. Et un sourire unique et commun sur toutes les lèvres...

 

 

Nous pourrions être surpris par la puissance et la magie de la poussière. Et son étonnante présence dans notre vie. Comme la marque, sans doute, la plus fidèle de notre appartenance. Comme un visage furtif dans la joie et le silence...

 

 

Tout être sans la moindre saisie ni la moindre volonté d'appartenance... Cette boue grise – et merveilleuse – qui se remodèle sans cesse en s'unissant parfois au souffle – et qui se décompose et se recompose encore... Et cette lumière, merveilleuse elle aussi, qui anime et contemple toutes les danses...

 

 

Aimer encore. Aimer toujours. Et s'y perdre jusqu'à l'effacement du temps et des visages – jusqu'à l'effacement de toute trace – de tout passé – de notre passé si orgueilleux et encombrant... Pourrait-on rêver de plus léger – et de plus merveilleux – destin... ? Et n'est-ce pas celui dont Dieu rêve pour les hommes – et toutes les figures présentes sur la terre – qui rechignent tant à l'obéissance et à la soumission (joyeuse) – à s'ouvrir à cette (possible) délivrance de l'âme, incarcérée depuis si longtemps dans son illusoire et fallacieuse identité...

 

 

Une route aussi blanche que l'innocence où s'éreinte, en vain, le réel qui serpente entre nos âmes. Et où s’enlisent les cœurs oppressés, et avides de nouvelles terres, qui exhortent à la conquête et refusent de s'abandonner – de se soumettre à toute forme de capitulation...

 

 

Ni perte ni abandon. Un juste recueillement. Notre état, sans doute, le plus naturel...

 

 

Ni sagesse ni folie. Pas même une volonté raisonnable. Le plus honnête chemin de l'âme. Notre présence – et notre appartenance – les plus familières...

 

 

Tout passe – s'anime et s'envenime un peu – avant de s'apaiser et de retrouver le silence... Tout l'éphémère l'atteste – et la présence, en lui, de l'éternité. Comme des sauts continus – et une ronde perpétuelle – voués à tous les recommencements... L'évanescence du monde bondissant au sein de la plus parfaite immobilité vivante – le sensible, son feu et ses cabrioles naissant et rejoignant toujours l'infinie et sereine immensité des origines...

 

 

Ni aubaine ni consolation. La voie implacable, et incontournable, de l'homme. Et le destin le plus raisonnable de la terre. Ce à quoi nous invite Dieu – et nous incitent, sans cesse, nos profondeurs. Ce à quoi nous conduiront tous nos exils et toutes nos errances... L'unique possibilité malgré l'épaisseur de la nuit et les griffes de l'ignorance... Cette lumière originelle à laquelle nous sommes attachés...

 

 

La fin des jours sonnera la mort, bien sûr. Mais avec elle aussi, la possibilité du retour.... Comme à tous les instants – comme à chaque instant – de cette vie avec un pas en surplomb vers cette lumière que nous sommes depuis toujours...

 

 

Et le noir – et la folle obscurité de l'ignorance et l'obstinément gris – rejoindront, eux aussi, les pentes enneigées – cette lumière blanche où tout se décompose pour renaître en soleil – où les souvenirs, et la mémoire même, s'effacent pour se métamorphoser en innocence...

 

 

Ni pluie ni fumée. Ni ciel ni désastre. L'éternel de notre visage... Et cette lumière éparpillée au fond de toutes les âmes...

 

 

Esprits et âmes inertes. Voués à la monotonie des heures et à la paresse ronronnante des jours. Pris comme la pierre dans l'immobilité des siècles. Comme des terres incultes, en friche, abandonnées au souffle hasardeux des vents où serpente, entre les ronces et les herbes folles, un mince filet de vie ; les nécessités et les contingences de la vie quotidienne ensommeillée dans le confort – et agrémentée par quelques plaisirs indigents...

 

 

Ni angle ni recoin. Une aire de pleine liberté. Ni cri ni tapage. Le seuil, indépassable, de l'écoute. Ni ombre ni murmure. Un espace de lumière. La terre d'accueil des âmes innocentes caressées par le silence...

Ni rire ni larme. L'attente, sans impatience, du plus clair – et du plus précieux – de l'existence. Comme une flamme, intacte, qui brûle les désirs. Cette présence souveraine qui règne sans partage. Les yeux de la lumière...

Ni eau ni pente. Un gouffre sans faille qui avale les doléances – et redonne à l'âme son équilibre. Le socle, éminemment fragile, de la justesse...

Ni cri ni tourment. La sereine quiétude de l'instant qui efface des siècles d'horreurs et de frustration. Et qui délivre du sentiment d'incomplétude et d'inachèvement...

 

 

Ni ciel ni haillon. Ni plume ni orage. Pas même une prière...

 

 

Ni dégoût ni mépris. Au cœur de la plus parfaite lumière. Nu comme le sont les bêtes mais avec l'âme si proche de Dieu. Notre visage le plus commun enveloppé – et débordant – d'Amour et de silence...

 

 

Ni ruine ni dédale. Ni voie ni édifice. Pas même une route – ni même un labyrinthe – où se perdre... Une eau tranquille. Le lit de toutes les rivières où viennent mourir nos vestiges et nos secrets. La voie magistrale du silence et de l'accueil sans omission où rien ni personne, jamais, ne se sent meurtri ou oublié...

 

 

Ni foule ni horde. Ni semonce ni bataille. La plus haute solitude. Et la plus vive paix de l'âme...

Ni halte ni chemin. Une aire continue de transparence, à la fois immobile et mouvante. Fugace et permanente. Insécable et éternelle...

 

 

Comme une trace de vie infime sur la corniche de l'éternité. Face à l'océan rieur – et parfois si mordant (presque sarcastique) à l'égard des hommes et des âmes recluses. De tous ces prisonniers, esprit et corps, enchaînés à leurs fers...

 

 

Comme des mains liées au néant qui plongeraient dans l'abîme qui n'est, en réalité, que la porte d'un autre ciel – plus vaste que celui dont nous sommes si familiers... Comme un saut, à la fois infime et magistral, au dedans – et hors – de soi, nécessaire à la cessation de la cécité et au silence...

 

 

[Lointain hommage à Claude Roy]

A la lisère des heures – à la lisière du temps –, une nuit plus claire. Et des millions d'étoiles. Et ce goût ineffable du présent... Un instant. Un instant seulement pour offrir nos mains et notre âme au silence et redonner au monde cette part de soi – cette lumière du ciel si longtemps oubliée...

 

 

Comme des fragments de lumière enfin réunis après avoir été, si atrocement, éparpillés... Comme la réunion de la terre et du ciel – de l'invisible et de la matière – des songes et du réel. Comme un jour de plein soleil constellé d'étoiles. Comme une chair et une main frémissantes sous les caresses du silence...

 

 

Un jour, sans doute, sonneront les cloches de l'éternité. L'instant et les mains alors deviendront si proches qu'ils dessineront ensemble la fin de l'obscurité. Et la lumière dansera partout avec le vent et les âmes pour annoncer – et célébrer à la ronde – une fête sans fin. La venue des délices et des réjouissances – ce paradis promis par les pasteurs et les prophètes des temps anciens. Et nous verrons alors le monde et l'invisible marcher main dans la main comme une procession sans âge avec, au creux de toutes les lèvres, le goût d'un infini et d'une promesse retrouvés. Comme le sacre triomphal et inespéré de tous les destins...

Et chanter – et annoncer – ce possible – et encourager les élans –, voilà peut-être la tâche secrète du poète. Et vivre cet inespéré, la besogne humble et quotidienne du sage. Quant à la vie, comme de coutume, elle se chargera du reste pour que la chance puisse sourire enfin, un jour, au monde et aux hommes...

 

 

[Modeste hommage à Cesare Pavese]

Comme une grâce amoureuse de sa propre ferveur malgré l'aube déserte. Comme un sourire chaste, une fraîche caresse – un frisson pénétrant au cœur de l'âme...

 

 

Un monde réconcilié avec le parfum des fleurs et le sourire des enfants. Avec ce que l'âme, sans doute, porte de plus précieux...

 

 

Comme une navigation diffuse au dedans de nos plus étranges méandres. Comme le goût du sel sur nos lèvres. Enfoui dans le plus nocturne des jours... Comme un fossile, intact, d'avant notre naissance, abandonné sur la grève par les marées et les promeneurs...

 

 

Ni cirque ni spectacle. Pas même un numéro de jonglage ou d'équilibriste. Le réveil de l'eau stagnante au cœur des marécages. L'intuition du ruisselet, curieux (enfin) de sa source, rejoignant, après tant d'impasses et de détours, l'océan...

 

 

Ni rivage ni forêt. Ni îlot ni désert. Pas même un décor. Le souffle nu – et invisible – du vent. Et le furtif passage des nuages. Comme une onde discrète encerclant et inondant toute possibilité. Les mille destins du monde et des âmes...

 

 

Ni masque ni parure. La plus simple – et discrète – vêture. Le goût de l'invisible comme suspendu à la chair. Et l'infime du langage pour en témoigner...

 

 

Ni foule ni sanglot. La langue brute des promesses – des mille promesses – à tenir. Et la certitude de la joie...

 

 

Ni lueur ni pénombre. La danse chavirante de la lumière. Et le gage, peut-être, d'un rire incompris – et incompréhensible. Tonitruant – et presque incongru – dans le silence et l'espérance, encore indécise, des foules. Inexplicable malgré les larmes et les malheurs. Et, bien sûr, infiniment salvateur et contagieux...

 

 

Ni chair ni peau. Pas même une ossature. Une main immense et invisible suspendue au dessus de tous les mondes. Et de tous les vides. Une extension, sensible, du ciel sans fil ni attache. La seule réalité tangible parmi les corps – et au dedans même de la matière. Une pluie ininterrompue de lumière. L’incompréhensible incarné – vivant et vibrant en toutes choses et serpentant entre elles à l'infini...

 

 

Ni fuite ni invasion. Le retour à la juste place de l'incompris. De l'oublié. De ce que nous avons tenté d'évincer pendant des siècles. L'hôte de tous les hôtes. Le tenancier de tous les pensionnaires. L'origine du monde et des saisons. Le maître de tous les lieux – celui par qui tout est arrivé...

 

 

Ni âme ni destin. Le sacre permanent de l'innommable. Comme un cœur ouvert sur toutes les lunes qui balaye le temps et le hasard... Et les premiers effrois de l'aurore lorsque meurt la nuit...

 

 

Ni brume ni brouillard. La fin des ombres et des promesses embrouillées – si intenables. Le règne d'un soleil sans rival. L'effacement des pas craintifs et dociles. Le recommencement d'une besogne inachevée. La condition naturelle du monde et des hommes. Le sort de toute existence. La prédiction de toutes les fois. Le gage – et le présage – de tous les Dieux. Le chant des origines et de toutes les sources. Notre divine réalité ; cet océan peuplé d'îles, de flots et de créatures où alternent les tempêtes et les eaux calmes par delà les rives et les mille embarcations de fortune...

 

 

L'abolition du temps et des seigneurs. Le sacre permanent de l'innocence...

 

 

Ni parole ni gémissement. Pas même un souci d'ailleurs. Le glissement implacable dans l'Un sans visage. Et le goût de soi éparpillé en autant de bouches que compte l'univers. Un ciel sans étoile qui apaise tous les désirs de fortune sans insulter ni la soif ni la gorge asséchée des hommes – et qui redonne aux arbres, aux herbes et aux bêtes l'espoir – et la saveur – des plus doux printemps. Les mille échos du silence...

 

17 décembre 2017

Carnet n°121 Du bruit, des âmes et du silence

– Et si peu d'espérance pour le monde –

Journal / 2017 / L'intégration à la présence

Un cortège, des étoiles. Et ce silence qui crisse entre les pas. Et la paume ouverte des hommes en prière. Comme un frisson qui parcourt l'échine de toutes les âmes. Comme une terre entièrement apprivoisée...

Il reste tant à découvrir. Et tant à dire. Et pourtant tout existe déjà – et tout a déjà été dit. Et ce silence qui nous fait encore tressaillir...

 

 

Un soleil à venir peut-être. Et ce vent – et ces bruits – qui n'en finiront jamais. Et cette soupente où se cachent nos ombres – toutes nos ombres. Et ce lieu, en nous très retiré, qui ne connaît que le silence...

 

 

La naissance du plus précis – et de l'impossible réalisé. Et la langueur des âmes dans cette nuit interminable. Peut-être ne parviendrons-nous jamais à infléchir le temps...

 

 

Ces rumeurs – cet écho – du monde qui se faufilent entre les âmes. Et les abreuvent. Comme des mensonges hors de prix qui alimentent l'illusion – le désir – et le devenir – du monde. Comme le plus grand drame peut-être des vivants...

 

 

Et ces sauts exténués sur les pierres pour franchir l'horizon – l'impensable – que n'habite pourtant l'hôte que nous cherchons...

 

 

Ce cercle dont nous ne sortirons peut-être jamais malgré la présence, partout, de la lumière et du silence. Comme un destin voué aux pas que nul ne pourrait arracher aux routes et aux chemins...

 

 

Ce trop – ce surplus – de monde – posé là – qui se balance devant nous, attaché à une perche tenue par nos désirs – et que nous suivons pas à pas – comme un chien, fidèle à l'ombre de son maître – sans pouvoir, bien sûr, jamais nous en saisir – ni jamais nous en emparer, alors que le rien est là déjà, depuis toujours, présent partout à chaque instant de notre séjour et de nos errances. A chaque foulée de notre marche interminable...

 

 

Un secret, un voyage. Et cet écho qui n'en finit pas de nous perdre – d'égarer notre main – notre âme – et notre fouille jusqu'à la pointe du silence – et de ses aveux. Comme une confiance à aller – à marcher indéfiniment – et une évidence à dénicher, un jour, quelque part l'impossible. A le trouver au bout de tous les épuisements...

 

 

Et ce crépuscule – et cette nuit – aussi lumineux que l'aurore. Et ce puits – et cet immense labyrinthe des surfaces – qui nous enfoncent dans la lumière. Et ce silence – ce grand Amour – qu'offrent nos lèvres par-delà la joie et l'ivresse affranchie des désirs. Et cette puissance qui gît déjà sous les ornementations et la paresse – sous cette chair où s'exercent les apparences et la diversité. Et ce visage dévoré de beauté qui vient couronner toutes les laideurs, toutes les bassesses et les lâchetés. Comme le sacre de notre ignorance défaite enfin...

 

 

Des ailes, des voiles, des allées. Tant de simulacres à travers les siècles. Essais, tentatives, impasses. Diverses errances – presque anachroniques – qui se résolvent par les détours – et le retour progressif vers l'origine – ce qui a enfanté tous les visages, toutes les détresses et tous les désirs de se retrouver...

 

 

Des visages minuscules – et pourtant vertigineux. Cette lumière, impensable, derrière tant de mensonges et d'insignifiances. Comment aurions-nous pu imaginer aux premiers instants de la marche – aux premiers pas de la quête – la cachette incroyable de ce trésor (si rageusement convoité)... Comment aurions-nous pu imaginer que cette crasse et ces crépuscules le dissimulaient avec tant de vigueur et d’âpreté... Comment aurions-nous pu imaginer qu'il nous faudrait nous défaire – nous dépecer – de tout – de toutes ces couches et de tous ces embarrassements pour le dégoter – et qu'il nous serait offert, malgré nos efforts (si risibles), avec autant de naturel et de facilité. Comment aurions-nous pu imaginer que rien ni personne ne pourrait nous en détourner – qu'aucune instance ne saurait nous arracher à ce que nous sommes depuis toujours...

 

 

Cette chose en soi – maladive sans doute – pathologique peut-être – originelle sûrement – qui, quoi que nous fassions et vivions – doit être touchée – atteinte – trouvée. Un goût – une qualité – un seuil de profondeur et d'intensité en-deçà duquel la vie – et le monde – nous semblent presque indignes d'être vécus et expérimentés. Et qui impulse, encore aujourd'hui, à notre foulée un rythme puissant et forcené – presque inépuisable – et qui nous a toujours tenu éloigné de toute paresse – de toute forme d'avachissement de l'âme et de la chair. Comme une épectase jamais comblée – jamais rassasiée. Comme une extase – une ataraxie – fragile et éphémère à renouveler indéfiniment...

Autrefois, cette chose en soi animait intensément notre quête – et ses avancées. Et elle demeure aujourd'hui encore quotidiennement, presque à chaque instant, malgré notre familiarité avec le silence et la lumière. Comme si subsistait un reliquat de cette puissance – ou un mode de fonctionnement peut-être – un feu – une énergie infatigable – qui a toujours propulsé et accompagné nos pas – notre marche inlassable pour tendre vers – goûter – et ne jamais quitter – cet état d'exaltation – cette envergure de présence... Et qui nous confine aujourd'hui encore à une forme d'intranquillité (insupportable) dès que nous avons le malheur de nous en éloigner (ou de nous en croire éloigné) pour quelque obscure raison – et qui nous enjoint aussitôt de faire notre possible – tout notre possible – pour la retrouver. Comme si nous étions encore et toujours animé par les plus hautes – et mystérieuses – exigences de l'homme...

 

 

Un peu de bruit. Un peu d'agitation. Voilà ce que réclament les hommes. Et voilà ce qui les contente. Ravis toujours des spectacles qu'on leur offre – n'osant peut-être espérer davantage de la vie et du monde... Passer simplement d'agréables moments plongés dans quelques distractions pour échapper, un court instant, à l'indigence et aux servitudes quotidiennes. Avec de telles ambitions, on ne s'étonnera donc guère de voir si peu de nos congénères emprunter la voie du questionnement – et marcher d'un pas déterminé et résolu sur quelque chemin métaphysique et spirituel...

 

 

Le grain de sable pour le visible – et le quark peut-être pour l'invisible (à l’œil humain). Cette matière dont nous sommes faits. Amas et combinaisons éphémères voués aux mouvements et aux interactions – aux échanges et à l'effacement. Et aux renouvellements toujours. Et le mystère de ce souffle momentané et épuisable pénétrant la chair. Et cette présence infinie et éternelle au-dedans et au-dehors de tout...

Voilà les pièces de ce puzzle complet et mouvant – et jamais achevé – qui se fait et se défait – et qui compose et décompose les visages au gré des vents – à travers des siècles presque sans importance...

 

 

Il reste tant à découvrir. Et tant à dire. Et pourtant tout existe déjà – et tout a déjà été dit. Et ce silence qui nous fait encore tressaillir...

 

 

L'homme, cette horrible et terrible chose qui ignore encore. Et dont les peurs et les instincts dictent les actes. Si peu soucieux – et si peu concerné – par le mystère et les trésors qu'il abrite. Et qui demeure en somme – et jusqu'à présent – une indigne créature...

 

 

Une couche, un chemin. Quelques joies et quelques malheurs à glaner au fil des pas. Au cours de ce long sommeil...

 

 

Quelques instants de vie à l'image de cette eau glacée qui, un jour, s'évapore – et disparaît en ne laissant que quelques gouttes – un peu de buée – sur les vitres du temps...

 

 

Quelques gestes, un tombeau. Et la main avide qui en voulant s'emparer saisit la pelle avec laquelle elle creuse le trou où elle sera enterrée...

 

 

Après tant de malheurs et d'errances, il ne restera que la couleur de la neige, sans trace. Et cette enfance jamais atteinte – et couronnée pourtant de toutes les grâces. Et ce feu brûlant dans nos veines qui nous fera essayer encore...

 

 

Des rêves et des pas. Un peu de magie dans le noir. Et, parfois, la visite impromptue de l'oiseau qui veille au-dessus des merveilles. Ce songe d'un ailleurs que les hommes ont transformé en mythe – en promesse pour les jours – et les siècles – à venir. Et que les religions et les prières tentent de faire advenir à chaque nouveau trépas...

 

 

Fils du ciel et des instincts. Matière en marche immuable et recombinée des milliers, des millions, des milliards de fois, embarquée dans tous les voyages. Et ce souffle presque invisible au fond des haleines, surpris toujours de son sort – et du destin qu'on lui réserve. Et lui qui aimerait s'afficher sans patrie – et voir arrachés tous les noms sur les visages – continue cahin-caha à proposer, inflexiblement, l'ivresse et le grand départ – le seul voyage auquel il aspire...

 

 

Un chemin, une croix. Une longue marche, une colline et une crucifixion. Et la résurrection arrivera plus tard – et se déroulera sans témoin. Dans la solitude, le silence et l'humilité. Et les hommes auront beau prier, ils n'y assisteront qu’au-dedans de leurs propres pas – au sommet de leurs renoncements. L'innocence sera la première station. Et la joie et la liberté viendront couronner leur délivrance. Vie et mort alors perdront tout leur sens. Et l'éternité et le silence remplaceront toutes les ambitions...

 

 

Comme une joie infinie qui ne fait que passer sur les hommes mais qui, en réalité, traverse à chaque instant toutes les âmes...

 

 

Un soleil et du remue-ménage. Comme une folle tentative d'en saisir la chaleur – et d'en enfermer la saveur pour toujours...

 

 

Un cortège, des étoiles. Et ce silence qui crisse entre les pas. Et la paume ouverte des hommes en prière. Comme un frisson qui parcourt l'échine de toutes les âmes. Comme une terre entièrement apprivoisée...

 

 

Guerre, deuil et joie. Ainsi chemine-t-on jusqu'au chant le plus profond. Des plus viles besognes au silence. Du plus gauche – et du plus obscur – à la lumière suspendue, depuis toujours, à nos larmes...

 

 

D'heure en heure s'ouvriront peut-être tous les passages. Et palpitera enfin le cœur enfoui dans toutes les âmes recouvertes de chair...

 

 

A égale distance entre les anges et les ordures vivent les hommes, enfermés. Enfants sauvages apeurés derrière leurs vestiges et leurs lunes mortes, errant sur tous les terrains vagues – et confinant leur marche funèbre – et sans retour – jusqu'aux palais les plus sordides. Gaspillant – et sacrifiant – leurs heures à d'inutiles éblouissements...

La nuit, on les voit courir – rejoindre leur cercle – se répandre – et se suspendre – au-dessus des eaux muettes et glauques – aveugles à toute lumière – tournant inlassablement autour d'un phare secret et indéchiffrable...

Comme condamnés à l'errance à perpétuité... tantôt dans les bas-fonds sombres et immobiles tantôt au-delà du plus vif soleil...

 

 

Quelques songes tiennent encore en équilibre sur nos épaules. Et ils seront, peut-être, enterrés avec nous dans la tombe....

 

 

Seul se défait ce qui doit l'être pour que demeure l'irremplaçable. Ce goût – et ce bleu – du ciel dans notre regard...

 

 

Ne pas oublier – ne jamais oublier – la joie qui partout patiente – et s'exaspère (parfois) de nos maladresses...

Et ce grand hasard – ce grand Amour – qui, si souvent, nous oublie alors que notre bouche crie sa faim – et que notre main frappe ou caresse. Comme s'il voulait fouler aux pieds notre grande adoration – et notre grande dévastation – du monde...

 

 

De jeu en absence – d'absence en absorption – comment pourrions-nous rejoindre cette présence qui en nous travaille secrètement à se révéler... Et si loin de tout appui – et de la folie du monde – comment pourrions-nous lui échapper...

 

 

Beauté. Silence. Simplicité. Et cette joie offerte par la lumière. Comme le digne refuge des âmes autrefois errantes – et si aimantes aujourd'hui. Et le secret – si mystérieux – désossé à présent jusqu'à la moelle qui donne au regard cette incroyable transparence – et au cœur cette si fabuleuse innocence...

 

 

Le monde – sa beauté et sa violence – apprivoisés. L'effacement des rêves – de toute étoile. Et cette douceur au fond de l'âme qui offre ses baisers aux hommes. Horizons et ciel réconfortés par les anciens oracles devenus réalité aujourd'hui. Et toute la terre, à présent, pénétrée de silence...

 

 

Un jour manifeste parmi tant d'étoiles – et malgré les songes funestes – fébriles et tenaces – des hommes. Comme un pan de nuit qui s'affaisse sous la cognée délicate du jour. Et le plus anodin – et le plus futile – soudain transformés en beauté – et en silence sage et accessible. Comme un baume – un surcroît poétique – offerts aux blessures et aux violences – à l'obscurité, presque insoutenable, de ce monde...

 

 

Et notre vie – toutes les vies – qui sortent à présent des légendes pour lécher cet espace hors du temps – ce lieu affranchi du langage (de tous les langages). Comme un arbre enraciné à notre tombe – à toutes nos tombes – qui lance soudain ses branches vers le ciel – et s'élance vers la lumière. S'éloignant du noir – et des fosses communes – qui l'ont vu grandir...

 

 

Quelques chants et un peu de tristesse parfois nous détournent du silence. Comme un bruissement de l'âme secouée par quelques rires – quelques moqueries. Comme un reliquat imprécis du hasard peut-être qui ébroue ce reste de songe trop longtemps endormi – trop profondément enfoui peut-être – et qu'on laisse s'écouler, comme notre vieillesse en devenir, à l'orée de cette mort qui s'abattra le jour venu – et nous fera glisser sans trop de hâte au fond de tous les silences...

 

 

Une langue aimante parmi toutes ces bouches hostiles et ces dents sournoises qui traquent leurs proies et les dévorent avant même de s'en emparer...

 

 

Une œuvre de feu – une œuvre de joie peut-être – parmi la tristesse et les larmes. Et les poignards sortis de leur fourreau...

Et le silence sur toutes les crêtes abruptes et dans tous les paysages couverts de rage – et gorgés de sang. Comme deux ailes frémissantes emportant les cris et le langage – les peines et les angoisses dissimulées dans tous les intervalles de la nuit...

 

 

Ces bruits – tous ces bruits – au-dedans de l'âme et du silence...

 

 

Sur les pierres, le silence des retrouvailles malgré les gorges et les mains conspiratrices acharnées à détruire la terre – et à anéantir les arbres et les bêtes – pour quelques pièces supplémentaires...

 

 

Le silence sera notre ultime testament. Et le dernier legs – le dernier lys – de la terre...

 

 

Des étoiles et des alliances. Quelques menaces et quelques coups – à foison en vérité – qui offrent à la terre un destin insupportable. Du sang et cette danse tragique des ruminants – ces bêtes sorties des étables, des usines et des maisons. Et la mort plus funeste encore...

 

 

Au détriment du ciel, de la beauté et de l'innocence – de cette innocence si vive et nécessaire, les grimaces et les mensonges – l'avidité et l'ambition – et la vengeance parfois. Le pire de l'homme qui partout exacerbe la détresse...

 

 

La parole comme un miroir – et les mille reflets de notre visage. Tous les portraits du monde réunis en quelques signes...

 

 

Chimères, frénésie et stupeur. La terreur et la certitude du pire. Comme rempart – et défi – à la beauté – à toutes les beautés – que nous convoitons – et dont nous nous emparons de façon si déloyale et agressive...

 

 

Un chemin, mille perspectives pour une seule fin – toujours...

 

 

Attachés à ce destin sans vigueur, sans valeur, sans vigie où triomphent la fureur, la terreur et la mort, le cri et l'élan primitifs des bêtes qui rampent, à pas lents, vers le silence qu'aucune lumière n'est capable d'éclairer encore...

 

 

Des chemins et des passages parmi les dédales trop fréquentés où ne s'aventure jamais aucun visage. Et qu'empruntent pourtant les sages – et quelques poètes solitaires – dévisagés par les foules et défigurés par le monde qu'elles ont créé. La sagesse et la poésie comme deux ailes, fragiles, qui toujours éloignent des atrocités et des monstruosités nées de l'ignorance...

 

 

Mains rouges à force de coups et d'attente – fébriles – et rompues à tous les désastres. Et le cœur noir – immobile – somnolent dans toutes les impasses privées de lumière où l'espérance a remplacé l'Amour...

 

 

Inattentif au jour comme à la nuit. Les yeux rivés sur le lointain – la promesse. L'âme enfermée – attachée au plus obscur du monde. Livrée à ses instincts de bête enragée – et affamée de lumière – que l'on prive de toute pitance...

 

 

Un jour peut-être verrons-nous, parmi les ruines, les âmes s'agenouiller devant la lumière...

 

 

Rien ne demeure entre nos rêves. Pas même l'ombre d'une (quelconque) réalité. Pas même l'espoir d'une forme de lucidité pourtant si nécessaire...

 

 

Ce rouge primitif qui aura tout envahi – submergé les âmes et la terre – gorgé les sols – et éclaboussé jusqu'aux étoiles...

Et cette œuvre qui danse entre les rêves – et se fraie un passage parmi les âmes. Et ce bleu – ce silence – et cette lumière – qu'elle célèbre au-dedans même des veines – et au cœur de cette longue nuit que les hommes prennent pour un grand soleil...

Et cet exil et cette joie si proches qui confinent le sage – tous les sages – à une forme d'étrangeté et de familiarité inextricables – où le monde – et les hommes – deviennent simultanément des visages inconnus et des éléments de leur propre visage...

 

 

Un ciel, une terre, un océan. Et l'âme – échappée de son enfermement ancien – qui s'y glisse et frissonne...

 

 

D'un seuil à l'autre – d'un cri à l'autre – d'un deuil à l'autre – ainsi chemine-t-on vers l'immobilité et le silence...

 

 

Je n'existe que dans le regard de celui qui ne tue pas. Dans le regard de celui dont l'âme est défaite. Dans le regard de celui qui ne s’appartient plus. Je n'existe que dans cette main offerte qui panse et offre ce qu'elle reçoit – le plus précieux qu'ignorent les hommes...

 

 

Une langue. Quelques paroles. Cris d'abord – échos de la quête. Echelle ensuite vers l'inconnu – le plus vaste en nous infréquenté. Et silence enfin – et accueil de tous les rivages – et de tous les visages qui, de leur cachot, grimacent et crient. Et manière, peut-être, d'annoncer le chemin – et de baliser singulièrement chaque traversée pour que les chambres noires, un jour, s'éclairent – et que cessent tous les bégaiements...

 

 

Entre le dénuement et l'innocence se pose – et se posera toujours – le silence. Et son règne lumineux – sans crainte des bruits et des âmes...

 

 

Et ces larmes si fécondes – annonciatrices de toutes les joies...

 

 

Marchandises et machinations. Et la sordide réification de la chair et des âmes. Et partout le sang qui coule avec la pluie et les rivières. L’œuvre de nos odieuses – et pathétiques – civilisations humaines. Du bruit, des instincts et de la fureur. Cet appétit – et cette colère – indomptables – inconsolables peut-être – qui déchirent et éventrent la terre, les bêtes et les hommes. Et qu'aucun Dieu ne pourra apaiser. Mais qu'une longue agonie, peut-être, saura effacer jusqu'au plus âpre dénuement...

 

 

Entre déchirure et damnation, l'étroit chemin du langage et de la délivrance qui borde les charniers et les cimetières – le parvis des églises et le seuil des maisons où patientent les foules en larmes...

 

 

Et cette terre dévorée dont le souffle a été coupé – dérobé... encore capable, pourtant, de faire entendre son cri – ses gémissements. Une clameur sourde – presque inaudible – qui sort de la bouche et de l'effroi des arbres et des bêtes – et qui indiffère toujours les hommes, trop occupés à compter les bienfaits procurés par leur mise à sac sordide et leur sauvage exploitation...

 

 

Des bras, des fourches. Des seaux, des pioches. Et ces sourires si heureux de piller la terre – de mutiler ses membres pour apaiser leurs désirs, leur faim, leur appétit de confort et leur crainte de manquer. Et qui, du haut de leur règne – du haut de leur trône – ne savent plus distinguer, parmi les saccages et les carnages, le superflu du nécessaire – et confondent encore (et comme toujours) progrès et humanité – profit et animalité – en continuant à tout dévaster pour alimenter leurs effroyables chimères...

 

 

Des bruits encore parmi l'herbe et les lilas en fleurs. Parmi les roses et les fruits posés sur les tables – à l'abri d'aucune menace – d'aucun climat – où s'amoncellent les chagrins et les déchirures – et le besoin mortifère de se dresser plus orgueilleux encore malgré les larmes et les blessures...

 

 

Une nuit, des cicatrices. Signes de toutes les indifférences – et du combat inutile de l'homme pour vaincre – et corrompre peut-être – les horizons. Ce qu'attestent les sentiments – tous nos sentiments ; peurs, désirs, infamie. La banalité si commune des hommes que fustigerait toute sagesse...

 

 

Une lanterne, une pelle, une horloge. Les outils de toutes les balivernes pour éclairer peut-être la fouille et le temps. Les travaux des champs et la besogne des ouvriers et des usines. Toute l'indélicatesse des hommes. L'absurdité et le gâchis. La terre transformée en désert couvert de mines, de puits et de chemins – ceinturé de murs et de barrières. Les montagnes sculptées à la dynamite. L'or, les océans, l'air, l'eau et les grands espaces confinés – soumis à toutes les convoitises – transformés en instruments de règne et de pouvoir. Les premiers pas et les derniers soupirs de nos absurdes civilisations que fera peut-être éclater, un jour, l'arrivée impromptue (si dévastatrice et salvatrice) du silence...

 

 

Misère et tenailles apparemment invincibles. Souvenirs et tirades absurdes. Eglises et musiques enivrantes, si promptes à massacrer le silence. Et cette nuit magnifique – maléfique – idolâtrée dans la solitude des chambres – sur les murs des salons – et dans les rues et sur les esplanades des villes. Et ce grand embarras dont se chargent les âmes et les bras. Et les pistes de danse où tournoient inlassablement les têtes et les pas...

 

 

L'herbe et la danse silencieuse des étoiles. Et nos âmes assoupies qui sommeillent encore parmi les rêves...

 

 

Inquisitions, perquisitions, expulsions. Châtiments. Meurtres, massacres et tueries. Expropriations. Empreintes de haine et de domination. Le lot commun – et le sort – que nous réservons à ceux que l'on prive d'existence et de paroles – à ceux dont la place, le langage – et la dignité – n'ont pas été reconnus.

Quel étrange – et atroce – océan – et quels effroyables vents, vagues et marées avons-nous créés là avec cet Amour vaincu – pendant – invisible, à notre bandoulière. Inapte encore à estomper la rage et la faim – à apaiser les embarcations d'infortune plus soucieuses de croître – et de conquérir encore – que d'accoster en des terres inconnues – et si libératrices pourtant...

 

 

Des croyances, des épreuves, des examens si nécessaires à l'essor des contrées, au prestige des visages, à la gloire des noms et des conquêtes. Civilisations insensées et sans morale vouant un culte à la puissance et à l'aveuglement. Et tombeau de toutes les innocences – de la lumière et du silence. Reléguant l'Amour au désir, à l'attachement et aux fantasmes de la jouissance et de la propriété...

 

 

Le silence humble, et si admirable, des bêtes face au destin – aux épreuves et aux circonstances, si souvent façonnées (fomentées) par les hommes – qui relègue (confine) la parole humaine à d'indignes et puériles gesticulations de l'esprit face à la peur et à la souffrance...

 

 

Le mythe et les mensonges de la prospérance(1), voilà où (nous) mènent le progrès(2) et la croissance(3) – cette course folle et insensée vers le confort et l'abondance...

(1) Prospérance : espérance et errance de la prospérité...

(2) Le progrès technologique.

(3) La croissance économique.

 

 

Il faudrait s'écarter des digues et des cités – et aller à cloche-pied au hasard des chemins pour remonter à rebours ce que nous avons abandonné depuis si longtemps...

 

 

Des cordes et des glissements. L'infortune des experts – et de toute prédiction – pour s'extirper du hasard – mettre la pensée en congé – et se libérer de tant d'horreurs...

 

 

L'atrocité cessera avec l'innocence – présente déjà sous nos gestes – et à l'origine de la main et des premiers pas...

 

 

La vie, un chant. Quelques forces à réunir avant la lutte – le combat – pour adoucir les bouches et les mœurs – reléguer les chagrins au souvenir – et faire fleurir le miel sur les destins. Voilà l'âpre – et rude – besogne des poètes, des sages et des enfants...

 

 

L'automne, la foule et les pleurs inconsolables de la terre sur les dépouilles – les charognes rongées par le temps, l'inconscience et l'insouciance des hommes...

 

 

Nager toujours entre la lumière et les eaux sombres sans ménager ni les mirages, ni les bourgeois, ni l'inertie ni la bien-pensance des élites. S'éloigner du pouvoir et du règne de la domination. Se faire discrètement sauvage – et incivique – parmi les foules et les conventions meurtrières. Vivre en fantôme anonyme. Et œuvrer à sa tâche dans la solitude et le silence pour qu'adviennent, un jour, l'invisible et l'enchantement...

 

 

Assis au-delà des rivages – au-delà des époques – au-delà même du ciel visible parmi la mélancolie et la rage de voir la vie, la terre et le monde se transformer en lieux gauches, inutiles et assassins où la mort – sans promesse – devient le prolongement de tout – de chaque geste et de chaque parole. Où les cris et les pleurs deviennent la seule couleur de l'épouvante. Où le parfum d'après n'est qu'une ligne horizontale sur les tombes. Et où le rêve et le froid ont partout détrôné l'innocence et la joie – la promesse et la certitude des beaux jours...

 

 

Comme un cri au milieu de l'écho. Comme une pierre jetée au fond de l'océan. Comme le vent et les rivières prolongeant les destins. Comme l'illusion et les promesses de tous les rivages. Comme le sang qui coule en silence dans les veines – et qui tache les mains, la terre et le sort des bêtes et des hommes qu'aucun rêve ne pourra interrompre. Comme une marche lasse et pressée qui empile les barreaux sans être capable encore d'en percer les mystères – et d'en déchirer les secrets – pour qu'éclate, un jour, la vérité...

 

 

Un ciel bleu encore incompréhensible – insaisissable. Et des pèlerins par millions attachés aux graviers et aux bornes des chemins, amoureux des songes et des promesses – aveugles à la beauté – et à l'hurlante nécessité du silence – voués aux murmures et aux confidences des sages qui ont déjà foulé toutes les pierres – et apprivoisé le sable de tous les sentiers. Des foulées d'infortune en somme avec les yeux enfoncés dans les livres et les cailloux, refusant la grâce du vent et des arbres, déjà présents à la lumière...

 

 

Partisans de la lune et des ombres. Des étoiles et des passages ouverts par leurs aïeux. Insensibles aux vents et aux rivières qui parcourent la terre et le grand ciel – et réunis en un seul tenant – que les âmes, pourtant, distinguent encore – pour leur plus grand malheur...

 

 

Comme un feu qui ignore la flamme et le bois. Qui ignore le vent et la forêt – la cendre et l'étincelle qui l'a fait naître. Sensible qu'à la chaleur et aux yeux admiratifs qui le contemplent. Ivre de lui-même – fasciné simplement par sa folie et son étrange, et passagère, beauté...

 

 

Comme une arme agrippée par une main tardive qui galope à travers les siècles – qui saute par-dessus les destins – et bouscule les montagnes. Comme un sang inerte – asséché – qui rêve de sommeil et de jardins fleuris où pourraient pousser le songe et la sauge, l'eau et le pain bénis. L’élixir de jeunesse. Comme des cavaliers que n'emporterait jamais la mort. Comme un oiseau au vol frémissant parmi les feuillages de l'azur. Comme deux étrangers se retrouvant – et s'embrassant jusqu'à la mort – jusqu'au désir fou de s'unir malgré la terreur et les prières des âmes trop frileuses – si soucieuses que l'éternité dure encore un peu...

 

 

Ce qui fleurit dans le sang – ce que le ciel encourage – et que les signes ne peuvent dévaster. Ce qui libère des murs, des croyances et des carnages. Ce que les ailes portent malgré le poids des âmes et des chagrins. Ce qui se réjouit dans les limites et l'effacement. Ce que les frontières et la nuit interdisent. Ce germe en nous que nos poignards lacèrent. Comme si le meilleur, en nous si enfoui, dormait encore – et se délectait de tant d'ignorance...

 

 

Quelques mots pour enfoncer plus encore le secret. Comme si le cercle était impénétrable, les mains non traîtresses et les ventres non gorgés d’exigences. Comme si la marche ennoblissait les pas. Comme si le silence n'était pas terré derrière nos peurs. Comme si la terre se vouait déjà à la sagesse. Comme si l'antériorité du regard n'était qu'une fable. Comme si l'homme pouvait espérer encore...

 

 

La lumière, le sel du jour. Transformée en spirale – en labyrinthe peut-être – par nos yeux si noirs – si obscurs...

 

 

Avant l'oubli, il y a (il n'y a que) le malheur, la tristesse et la mort. Et après, la fin des abominations, la joie, le silence et la lumière. L'exil et la solitude – cet écart – cet éloignement – qui nous rapprochent du monde et des hommes. Cette distance – cette unité et cette réconciliation – qui nous rendent plus sages et plus vivants pour aller sereins – et sans inquiétude – parmi la foule, les malheurs, la tristesse et la mort...

 

 

Errance, exil et vide. Entre la nuit et le jour passent toutes les heures – et se dirigent les pas de tous les voyages – vers une seule direction...

 

 

Mille interstices où se faufiler entre le doute et l'interrogation – les savoirs et le mystère – l'incertitude et l'inconnu. Entre le silence et l'Amour...

 

 

Des pages et des miroirs. Des morceaux de nous-mêmes livrés en pâture à l'indifférence des foules, au silence et à l'incompréhension...

 

 

Ce silence obstiné dans l'écriture – et dans notre vie – qui donne à notre parole – et à nos gestes – cette incomparable blancheur. Comme le signe récurrent d'une transparence souveraine qui offre à nos livres – et à notre existence – des allures de fantôme...

 

 

Le destin – et ses ombres noires – qui se jettent sur notre vie. Comme précipitée vers la mort. Et cette déchirure qui persiste jusqu'au seuil du silence – la lumière...

 

 

Qui donc témoignera de ce passage... Si ce ne sont les noms, ce sera le silence. Le faîte de toute existence qui fut aussi son origine...

 

 

Le sang comme mesure de l'homme. Et le silence comme celle de l'infini. Et entre il y a le monde qu'il nous faut déconquérir – et les stigmates de la souffrance qu'il nous faut apprivoiser...

 

 

Le sable, le vent et la mort. Injonctions et impératifs du monde – et destin de l'homme. Soumis au désert et à la soif...

Labyrinthe illusoire – quasi fictif – où nous sommes retranchés – et qu'il nous faudra apprendre à effacer pour vivre dans la joie et le silence malgré la persistance du sable, du vent et de la mort qui n'auront plus alors qu'un goût de rêve, encore parfois – il est vrai – mêlé de sueur et de sang...

 

 

Au commencement est l'étranger. Puis viennent la peur et l'effroi avant que le silence nous convertisse en hospitalité...

 

 

Un chemin, un bâton, un viatique. Et le silence et la solitude du parcours. Du début à la fin. A chaque étape et bien longtemps après que ne s'achève le voyage. Et peut-être – et sans doute même – pour toujours...

 

 

Un chemin, une pierre. Des portes – innombrables – fermées. Et mille impasses. Le désert. Le néant et le désespoir. L'errance récurrente – quasi permanente – parmi l'impossible et l'impensable. Et le mystère irrésolu. Comme une énigme insoluble que nous portons à chaque pas – et au cours de tous les voyages. Et cette fenêtre accompagnante – invisible – enfouie dans un recoin de l'âme – où nous attendent la lumière et le silence...

Et cette hantise du sortilège où nous plonge notre ignorance. Comme si notre destin était de croire – et d'avancer sans savoir...

Et cette tyrannique paresse qui, sans cesse, nous soumet à la mendicité. A user de nos mains comme d'une tenaille pour arracher au monde notre pitance – et à en disposer comme d’un sac pour amasser – et nous emplir de ce qui nous manque. Clochards pas même célestes. Des doigts qui auront tout sacrifié : la terre, notre destin et jusqu'aux promesses du ciel – de ce ciel si incompréhensible – si insaisissable...

Et cette semence qui pousse dans nos larmes – entre le front et la main – sur ce sable que nous avons pris pour de l'or – parmi le sang et la mort. Et par-delà les siècles et les âges, le secret de cet Amour inchangé – de ce silence sur la page et les visages – de cette lumière encore voilée par trop de rêves et de sommeil...

 

 

De nulle part nous arrivons – nous surgissons. Et vers ce même lieu – inexistant – nous nous dirigeons – et en lui nous sommes immanquablement destinés à revenir. Avec tant de pertes en chemin. Mille deuils – mille abandons – nécessaires pour accoster sur ses rivages – ses mille rivages – qui scelleront notre destin au silence...

 

 

Du bruit partout. Des âmes encore. Et le silence toujours...

 

16 janvier 2018

Carnet n°135 Aux portes de la nuit et du silence

– Quelques reflets des vivants – 

Recueil / 2018 / L'intégration à la présence

Et ces visages – tous ces visages – en contrebas des falaises. Et ces murs – tous ces murs – encerclant les âmes. Comme une nuit dans la nuit que le jour, sans cesse, fait renaître...

Et ces sanglots puisant leur tristesse à toutes les sources comme si les larmes avaient le pouvoir rédempteur du feu. Pierres à mi-hauteur des fenêtres voilant le plus mystérieux à venir. Ce cœur émergeant des ténèbres – ce silence offrant à l’âme la possibilité de l’infranchissable...

Et ces moissons abandonnées à la joie. Et ce souffle qui se retire au plus près du sol. Comme une fleur éclose au milieu de la mort...

 

 

Sur les pas de l’hiver, notre orgueil. Et ces jours d’absence où l’Amour grandit malgré les heures et la misère qui encerclent les âmes encore maudites...

 

 

J’imagine qu’un jour nous nous attarderons davantage sur la couleur des mains et des visages – et leur cri d’angoisse devant tout ce qui nous déchire. Abandonnant les victimes et leurs bourreaux à leur rêve de gloire...

 

 

Quelques traits aussi simples que la neige sur ces rives où la parole semble, si souvent, ingrate et inutile...

 

 

L’incessant recommencement de cette terre si mortelle...

 

 

La faim, la soif et le feu – la cendre et la neige – où tant de délires sont permis – et où le cercle pourtant veille au cœur des âmes endormies...

Et les battements du cœur dans ce langage universel – promis à tous les silences...

Et ce jour jamais enfanté par les ombres. Comment pourrions-nous croire (encore) à la parole...

Et cette douleur toujours aussi vive – et jamais démentie – comme si les grilles étaient notre seul désir. Comme si la nuit avait été choisie...

 

 

Aussi vastes que l’immortalité, ces fruits si anciens qui jonchent encore les destins et les jardins. En attente de jachère – et d’un séjour plus inoffensif que l’apparence du silence...

 

 

Et ce monde où le chagrin est à son comble – à l’égal peut-être du désir et de la haine, ces fils de l’ignorance nourris par la peur et les instincts...

Et cette absence sur les visages – et cette finitude qui consume et terrifie les âmes. Comment pourrions-nous nous arracher aux gouffres qui s’étendent jusqu’à l’aube – et au-delà sans doute... Faudrait-il croire les quelques bouches qui portent à l’espérance – ou s’enfoncer jusqu’au fond de tous les abîmes... Mais aurons-nous seulement la sagesse de nous abandonner – et de nous laisser porter par ce qui nous appelle...

 

 

Les mots portent à croire. Quelques-uns à penser. Plus rares sont ceux qui invitent à l’oubli – et à se jeter au bas du monde. Ceux-là seuls pourtant sont nécessaires...

 

 

Nous aurons entamé plus d’une lumière – et autant d’obscurités. Nous aurons essayé mille chemins – et défiguré mille visages. Et nous en aurons aimé et refusé mille autres. Nous aurons saisi mille choses – et en aurons fait tantôt un piètre, tantôt un fructueux usage. Nous aurons pourchassé mille rêves – aurons revêtu mille costumes – en nous pavanant un peu partout. Nous aurons goûté mille saveurs. Nous aurons ri et nous aurons pleuré. Nous nous serons interrogés – et posé peut-être mille questions – en refusant d’admettre l’impossibilité de toute réponse. Nous aurons voyagé et participé à mille chantiers. Et nous aurons été seul(s) malgré la foule, quelques mains et quelques épaules réconfortantes. Nous aurons vécu. Nous aurons au moins, et malgré nous, essayé. Et la mort bientôt nous fauchera. Et, à présent, nous sommes terrifiés – et abasourdis par tant d’ignorance. Comme si nous avions dansé au milieu des tombes et parmi quelques figures souriantes sans rien savoir ni rien découvrir de notre destin...

Et ce rêve de jour, en nous, encore si vivace...

 

 

Qui êtes-vous donc, ombres sur nos jours... Ôtez-vous de nos yeux – et de nos chemins... Et laissez-nous vivre – et mourir – dans la lumière...

 

 

Et ces bruits – tous ces bruits – de rêve qui collent à la peau. Comme si seuls le feu et le silence pouvaient consumer notre vie – et la rendre plus belle et plus simple – plus libre et plus joyeuse...

 

 

Il nous faudrait l’éternité pour contempler un seul visage – et voir en lui émerger la possibilité de l’homme. Et un seul instant, sans doute, pour l’aimer...

 

 

Rejoindre le pari si ancien des étoiles – et ce rêve de lumière dissimulé jusque dans leur mort...

 

 

Et ces pierres comme le reflet d’autres rivages – enfouis dans la terre et l’eau des rivières – encore si frémissantes de leur présence...

 

 

Et ces mains d’infortune au faîte de tous les orages – courbées par la foudre sous les gémissements d’un ciel sans demande. Et nos larmes qui rejoignent le cours du monde bien avant que la mort ne nous arrache aux promesses du déluge. Et ce cri inépuisable au fond de l’absence. Comme si nous n’étions que des fantômes...

 

 

Heureux que nous sommes à l’ombre des pierres. Et ce peu de vie qu’il reste à notre départ. Un peu de sable – et le souvenir – qu’effacera le temps. Et cette joie d’aller partout sans se soucier des conditions et des contingences – et de se faufiler entre la lumière et les circonstances avec ce visage si sage sous le règne du jour...

 

 

Et l’ensablement des chemins où s’enlisent les troupeaux. Et ce seuil tant rêvé – et jamais franchi... Comment pourrions-nous attendre la mort sans impatience...

Et cette course du temps creusant la crête des âges qui crient leur éternité – et maudits pourtant par les saisons. Et cet homme, au loin, que l’on aperçoit, voilé d’un peu de brume, qui marche au cœur de ses blessures en levant les yeux vers sa délivrance impossible...

Qui sommes-nous donc parmi tous ces gestes... Et comment pourrait-on nous arracher cette modeste espérance...

 

 

Qui cédera à cette captivité... Et qui saura découdre ses ailes – et les remplacer par une interminable attente – éclairée par ce que ne peuvent offrir ni les livres ni les lampes – et moins encore les visages. Ce retour au plus simple – et cette tristesse de l’âme aux prises avec les chimères du monde. Et derrière, cette lumière encore invisible – et si terrifiante lorsqu’elle s’approche...

 

 

Nous n’aurons creusé qu’un peu de terre – et enseveli le plus précieux au fond des yeux – sans voir le triomphe possible de l’éternité – et la magie de la lumière investissant le monde et le temps...

 

 

Une œuvre encore parfois s’écarte des chemins – de ces traces encensées par les siècles mais dont la postérité ne dépassera (jamais) quelques jours. Des textes creusés dans l’expérience humaine la plus universelle dont chaque ligne embrasse l’atemporel – l’éternité de toute existence...

 

 

Nous creusons parfois à l’orée de toutes les frontières – cédant à tous les passages pour affirmer le triomphe de la mort – et l’éternité de l’Amour – sur l’évanescence des siècles...

 

 

Il existe, au fond de l’âme, un éclairage secret – invisible – qui offre aux lampes du monde la seule lumière raisonnable sur les sacrilèges du temps – l’attente des âmes – et les malheurs qui éventrent le monde...

 

 

Autrefois, nous croyions saigner pour quelques privilèges – une promesse à venir qui viendrait couronner nos efforts et notre patience – la jouissance du monde. Et, à présent, les vitres sont blanches. La terre est rouge et dépeuplée. Ne restent que cette tristesse – et cette espérance sur nos lèvres. Et quelques larmes sur les fleurs survivantes...

 

 

Plutôt mourir que d’aller dans le sillage des ombres – cet étroit passage où l’absence du moindre soleil présage le pire... Plutôt mourir que cette ivresse imparfaite à vivre...

 

 

Et nous exultions autrefois de nos pauvres savoirs – croyant fendre l’épaisseur du monde avec nos doigts agrippés à quelques livres. L’absence en tête. Feignant le jour au milieu de la nuit – participant malgré nous à tous les mensonges et à toutes les oraisons – et façonnant le désastre à venir, si nécessaire pourtant à ce retour sur soi – à cette lumière au cœur de l’ignorance qui, seule, pourra offrir à nos gestes la justesse des innocents...

 

 

Et cette stupeur encore à voir arriver la mort, si proche de notre visage. Les yeux cadenassés en-deçà de toute vérité... Comme si le monde nous avait fait oublier la magie, un peu funeste, des vents – et leurs grandes arabesques pointées vers le plus effroyable silence. Cette solitude aux marges des vivants...

 

 

La porte des âges. Cette aubaine du temps qui boursoufle l’espérance et les visages – et ce désir si ancien d’éternité...

 

 

Et la paresse des mains et des anges face à notre mendicité. Comme si le silence nous réservait d’autres royaumes. Des bras plus tendres que la neige – et plus brûlants que la braise. La mort et l’abandon à chaque instant. La perspective des Dieux. L’effacement du désir et de la colère. Le règne du plus complet. Ce qu’espérait, sans doute, l’âme à ses premiers pas, prise en étau, déjà, entre le désarroi et quelques restes d’innocence...

 

 

Nous pénétrons les grands chemins – cette terre étrangère au monde que nous appelons de nos vœux aux derniers instants du jour. Cette aube – cette aire de tous les recommencements. Et nous soulevons de notre silence toutes ces heures à vivre... Gestes lents au milieu du feu qui poussent la pluie, les larmes et la désespérance au cœur de ce qui fut autrefois notre seul abri...

 

 

Au-delà des mondes, le bras de l’ennui parfois pose notre tête contre la pluie – au seuil de tous les royaumes – au plus proche de cette mort – de cette inexistence – tant redoutée...

Et dans l’écho de cette chute, un murmure comme le signe d’une résistance au silence et à l’oubli. Et la preuve peut-être d’une blessure inguérissable. Comme un arrachement trop soudain au monde des ombres...

 

 

Un peu de sang – et quelques vivres – sur la piste. Et cette bouche souillée encore de tant de paroles – entre cri et torpeur – aux confins de tous les silences...

 

 

L’horreur serait peut-être de veiller sur un monde aussi ingrat qu’inexistant. Et passer sa vie à lui confier des secrets qu’il ne peut entendre. Reléguant ainsi l’existence – toute notre existence – à des gestes inutiles, à une attente interminable et à la quête de l’impossible...

 

 

L’incertain nous pénètre – et disloque toute certitude. Et nous voilà gémissant contre les ruines de notre vie ancienne – blâmant cet heureux désastre. Comme arrachés trop prématurément à la boue – et la regrettant déjà alors que la lumière a percé notre plafond de verre – cette opacité à la surface des yeux qui donne au monde et aux vivants cette allure, si réelle, de fantôme...

 

 

Fronts et âmes rouges à force de volonté – à force d’espoir – comme sculptés au couteau d’un geste trop rapide pour s’essayer à l’attente – à cette éternité au-dedans du silence...

 

 

Nous guettons encore dans le froid, comme des insectes mal éclairés, la torche lointaine – l’être sans visage qui porte cette flamme silencieuse. Tête et mains contre la vitre au cœur de cette attente. Et, sans doute, mourrons-nous encore au milieu de la neige, l’âme et les doigts gelés par les mille reflets de la lune...

 

 

Et ces bruissements de l’âme au-dedans de la chair. Et ces mille mains qui défont notre robe trop légère pour l’éternité...

 

 

Ecartelés par le doute et la certitude du savoir. Et nous voilà errant entre deux têtes singeant la sagesse. Voués aux pires tourments – à cette errance au milieu des rives où s’écoulent les reflets de la vérité...

 

 

Et nous voilà muant en une forme d’humus célébrant le renouveau – et lui offrant la promesse d’un nouvel essor. Poussière devenue le terreau des prochains jours...

 

 

Eclairés encore par ce que les yeux ne peuvent corrompre. Cet éclat de Dieu dans l’âme. Et cet éclat de l’âme dans la chair...

 

 

Et nous voilà encore repartis – rejoindre les mille chemins de l’enfance. Comme si l’âge n’était qu’un leurre – l’œuvre du temps sur la chair fragile. Comme si brillaient toujours au-dedans ce désir d’innocence – et ce goût pour l’éternité...

 

 

Visages perdus. Yeux hagards. Corrompus par le rêve. Errant – tournant inlassablement autour d’un centre ignoré où veille le silence...

 

 

Et des monstres encore – par milliers – qui se délectent de notre faim – et qui nous assaillent sans relâche en nous confinant au fond de la peur et de l’espoir – dans cet étroit réduit où étouffent les âmes...

 

 

Et tous ces profils disparus. Et cette herbe nue et silencieuse. Et cet éclat au fond des yeux qui bravent la peur. Et notre dernier sourire à l’heure de la mort – à l’heure de l’abandon. Comme si la vie – ces quelques dizaines d’années – s’étai(en)t effacée(s) pour se recentrer sur la promesse d’un seul regard...

 

 

Et nous jouerons encore avec nos têtes froides – et nos bouches grimaçantes – et l’affirmation de ces yeux qui en disent long (toujours trop long) sur nos déboires. Et un jour, bien sûr, la danse nous reprendra – et nous fera tournoyer parmi les rêves et les délires comme si l’âme n’était vouée qu’aux tournis et à l’espérance de la rencontre...

 

 

Le monde, le vent. Quelques pas dans la neige. Quelques traces qu’effacera le renouveau. Mille visages – et mille mouvements – cherchant l’immobilité toujours – cette sagesse du geste et l’imperturbabilité du regard au cœur de l’illusion et du mensonge...

 

 

Passagers du froid et de la mort sur une terre sans espoir. L’innocence enfermée dans les tréfonds – recouverte de rêves et d’instincts...

 

 

Et ces bouches aimantes qui nous auront précédés. Comme si le miracle avait été découvert mille fois – des milliards de fois peut-être – puis oublié. Offert aux vents et à la nuit où patientent les âmes encore trop frileuses – trop timides pour écarteler la mort – et découvrir, au fond de la solitude, ce grand cercle sans visage...

 

 

La solitude et le silence affermissent l’épaisseur du monde. Et la percent – et l’attendrissent – aussi. Comme s’ils savaient qu’un sourire pouvait émerger du pire – convoyeur de tous nos secrets. Et cet éclat du geste dans la rencontre – reléguant la mort à une liasse d’incompréhensions inutiles. Comme un prisonnier échappé de la nuit avec l’âme aux aguets, vigilante, devant la clarté promise...

 

 

Nous effacerons tous les passages – et les marques de séduction – pour aller nus au cœur de l’impossible. Impassibles devant les chemins, les sentes étroites, les montées et les ravins. Une lumière tantôt au creux des mains, tantôt juchée sur nos épaules. Et nous marcherons – et irons loin – jusqu’au seuil de l’attention – quelque part dans l’immobilité entre la joie et le silence – là où le dialogue (tout dialogue) s’interrompt – là où se jettent les prières, les excuses et l’austérité – là où commencent l’Amour et ses danses – pour apprivoiser la faim et les visages encore affamés.

Et nous pourrons alors nous effacer pour une plus digne envergure – et offrir une obole au monde – aux vivants et aux morts – plongés encore dans le froid et la nuit...

 

 

Pourrons-nous échapper à la laideur, à la lourdeur et à ce qui obscurcit... Pourrons-nous vivre – et mourir – sans déchirure... Pourrons-nous ouvrir les yeux sur l’origine de la nuit... Pourrons-nous enfin nous apaiser face aux circonstances et à la mort... Mais peut-être ne sommes-nous, au fond, qu’au seuil de l’apprentissage...

 

 

Aux frontières de l’inséparable. Âme et mains dans les flammes. Buste droit et chevelure livrés aux chemins et à l’eau des rivières. Et sous la lumière, cette ivresse des bêtes prises par la mort – et nos doigts encore cachés sous le sable...

 

 

Le sourire des arbres au seuil du gouffre. Et leurs mains suppliantes par-dessus nos têtes essayant de s’élever au-dessus de la joie – au-dessus des étoiles – comme un jeu – et un peu d’ombre dans la lumière...

 

 

Le flanc prêté à la mort parmi les convives aux airs de feinte indifférence – lèvres et regard placés au-dessus de l’enfer – aveugles encore à la stérilité des tentatives...

 

 

Encore un peu d’espace où s’élancer entre l’arbre et le seuil – entre l’attente et la plainte. Comme une ombre malheureuse espérant toujours au milieu du désert parmi les pierres brûlantes...

 

 

Un peu d’encre suffirait à abattre les murs. Et notre courage à traverser les ruines – à contourner les gouffres et à disparaître pour rejoindre cette immensité – cet humble et digne visage de la réconciliation...

 

 

Nous témoignerons encore de la route et du sang – versé partout – pour réinventer le silence, mort depuis trop longtemps. Aux lisières du sable et de l’air – si proche de cette terre revenue de l’abondance. Comme un peu de justice avant le grand froid de la mort...

 

 

Et si nous jouions passionnément au sommeil pour que le rêve contredise la mort – et la surpasse dans toutes nos tentatives pour vaincre l’effroi et la terreur qu’elle jette sur nos visages...

 

 

Et si nous n’étions qu’un feu dans l’obscurité – et l’obscurcissement – du monde. Quelques flammes vives – et chancelantes – au milieu de l’espoir. Le reflet encore ignorant de notre origine...

 

 

Tout se rapproche dans l’éloignement. La terre, les visages et la mort. Et cette vérité dissimulée par les apparences. Cet éclat furtif de vie lorsque gronde l’orage et que l’éclair s’abat sur les frondaisons. Cet oubli du néant. Ce regard porté par l’insaisissable lorsque arrive enfin l’hiver après le cycle des saisons....

 

 

Et nous fûmes aussi cette terre stérile – vidée de son abondance. Et ces mains – ces milliers de mains – creusant sans mémoire et sans pitié. Et ces bras – ces milliers de bras – bousculant les foules et écorchant les visages. Et ces yeux – par milliers – cherchant parmi la poussière, et quelques (vaines) étoiles, un peu de rêve et une lumière au cœur des chemins et des orages. Un reflet de liberté avant de mourir...

 

 

Et, peut-être, n’aurons-nous été qu’un peu de vent. Un désir de caresse parmi des millions de corps souffrants. Une joie dressée au-dessus des tristesses. Une crête inscrite au cœur de la nuit. Le seuil encore infranchissable du passage...

 

 

Nous aurons crié – et aurons pleuré – en essayant de vivre. Mais, au moins, aurons-nous tenté d’élargir notre intimité à l’espace. De nommer l’innommable. D’exclure l’abstrait et le mensonge pour toucher du bout des doigts un éclat de vérité – et éloigner ce grand froid qui monte des abîmes vers les âmes pour enserrer le monde de ses glaces...

 

 

Quelque part en nous, l’absence surgit. A proximité du souffle et des cris. Au-dessus de ce feu mêlé à la parole qui épelle en boucle le silence sans jamais y consentir. Comme un mensonge – une extravagance – pour offrir au monde une allure moins austère...

 

 

L’encre noire recule parfois devant la densité. Et pourtant, tous les poèmes tentent de chasser la nuit – et de sauver quelques âmes – ce qu’il reste des âmes... Mais, un jour, nous nous tairons pour rejoindre ce que nous avons arraché à la terre. Ces mille routes qui auront tenté de dire – ce vide – cet éveil qui s’étire bien après les premières heures de l’aube...

 

 

Nous aurons vécu avec quelques lames rompues à toutes les épreuves – au milieu du fer et du sang – avec les mains attachées – et souillées de substance – et les yeux perdus dans l’épaisseur de la nuit. Avec ce visage trempé par la pluie – et ces pleurs si vivants au fond de l’âme. Et c’est ainsi, sans doute, que nous affronterons la mort – et l’éternité du verbe posé entre le silence et la finitude...

 

 

L’indicible, matière de l’immense. Debout avec des chants plein la tête. Et ces mots rougeoyants qui soulèvent – tentent de soulever – le sens du froid et de la mort. Roulant la parole des crêtes vers l’oubli pour dire – et redire encore – la possibilité du silence...

 

 

Et cette solitude des âmes naufragées parmi les rêves, le sang et les questions des hommes qui piétinent la terre – et qui, à l’heure de la mort, patientent sur leur bûcher en flammes avec leur orgueil et leur désir de royaume. Comme si régnait partout, parmi les larmes et la dévastation, cette folle espérance au cœur des cendres futures – et stériles, bien sûr, jusqu’à l’aube prochaine...

 

 

La nuit – et les voiles – se rompent sous les yeux d’une lune dispensée de lumière. Ce qui nous porte jusqu’à l’égarement – jusqu’à l’embourbement de toutes les absences – et ce rétrécissement fatal de la parole. Puis reviendra le silence sur les ténèbres...

 

 

Nous fûmes sages – à notre place ordinaire avec ce regard étrange qui faisait face à la nuit. Et le jour vint ainsi – avec ce grand feu allumé (et éternel peut-être) sur les pierres parmi les lampes éclairant les livres – et au milieu des tombes entre lesquelles nous cheminions en larmes. Et le rire surgit ainsi – sans détail ni explication – à l’heure précise où les grands arbres incendiés dessinèrent de leurs branches une bouche immense illuminée comme un soleil – mille soleils – défaits de toute matière – et si proches du ciel que les âmes – toutes les âmes – se mirent à genoux pour prier parmi la cendre et les torches abandonnées...

 

 

Après le sommeil, le repos nous sera arraché. La nuit, sans doute, sera la même – presque identique – mais les yeux auront découvert la cathédrale qui s’élance depuis les cimes. Et la mort sera bannie. Dans l’envers du décor, nous verrons, comme aujourd’hui, s’éteindre le souffle et se décomposer la chair – mais les flammes deviendront le signe de la résurrection. Et sur les pierres, nos gestes deviendront clairs. Et les âmes (enfin) rencontreront leur destin. Et la présence et la joie seront les seuls compagnons de notre infortune...

 

 

Nous avons rêvé. Et d’autres lèvres – et d’autres visages – sont venus. Et ont hérité du sort réservé aux nouveaux arrivants. Nous aurions, bien sûr, espéré pour eux une autre terre – et un autre monde – plus vivables mais la vie avait déjà ordonnancé leur destin – et dessiné le contexte de leur naissance... Aussi avons-nous pu seulement éprouver leur souffrance – et goûter, avec eux, les drames irréparables des batailles livrées sur tous les fronts. Et pour les aguerrir (et les éveiller aux exigences du combat et au goût de la victoire), nous leur avons offert mille armes – et mille outils qu’ils intégrèrent. Et nous les avons vus (à la fois tristes et rassurés) poursuivre l’œuvre de leurs aînés – et continuer à façonner la terre et le monde pour le pire – bâtissant, malgré eux – et malgré nous (pétris que nous fûmes de bonnes intentions pour assurer la survie et l’émancipation de notre progéniture) l’héritage des lèvres – et des visages – suivants. Le legs atroce – et permanent – des hommes aux mille peuples et aux mille générations à venir...

 

 

Autrefois nous croyions sourire. Mais, en vérité, nous ne faisions que ravaler nos larmes – cette impuissance désespérée de vivre sans savoir – pour donner le change – faire bonne figure – et offrir le visage de la légèreté et de la désinvolture malgré ce terrain de mines – et de dévastation – intérieures...

 

 

Nous nous sommes approchés au plus près de l’incertitude – là où le savoir s’efface – et se mue en connaissance – ce vide creusé par la lumière. Et cette grâce – jamais acquise – nous offrit des ailes qui nous permirent de circuler plus libres dans nos ténèbres sans aggraver l’horreur de la fouille – et les rires condescendants derrière la vitre du pardon – en nous parant humblement de cet Amour affranchi du sang que la nuit n’a jamais pu meurtrir...

 

 

Nous étions au plus bas du monde lorsque les dalles tremblèrent – et s’effritèrent sous le poids de l’attente. Et au plus bas de l’espérance sans doute... Nous avions traversé mille contrées – aimé et détesté mille visages. Nous avions ancré en nous le sens inné de la marche et ce fol esprit de la découverte. Nous nous croyions invincibles et tenaces. Mais les circonstances nous dépecèrent peu à peu des parures, des faux sourires et de l’orgueil – et attendrirent cette part de l’âme si sensible et si fragile – nous préparant, en quelque sorte, à la nudité du monde et de la chair – dévoilant l’innocence (l’arrachant à notre prétention) – et transformant nos jours et notre âme en terreau propice à l’Amour, enfoui déjà à l’état de graine dans ce que nous portions de plus précieux...

 

 

Mains nues, regard épris. Visage dépeint – défunt – défait de toute étreinte. S’acharnant autrefois à la destruction du pire et du temps – et creusant, à présent, l’attente dans cette tête bientôt sans âge entre les rives que n’atteindront jamais ni les rêves ni les livres. Et ce resserrement des doigts sur l’histoire – puis sur l’oubli de l’histoire. Et cette extinction des lampes – de toute lueur en vérité – pour voir apparaître enfin, dans les plis de la nuit, le plus durable silence...

 

 

Ni route ni pays ne s’insinuent plus à présent dans la pensée. Seule, l’aube ininterrompue offre le plus haut soleil – et consent à pleurer parfois dans la proximité des âmes encore tristes et emmurées dans le refus...

Aussi comment pourrions-nous refuser d’entendre leurs chants – et de recueillir leurs eaux sombres dans nos mains inutiles... Et comment pourrions-nous nous contenter de nous tenir là, dressés à tous les vents, sans goûter les promesses et l’envergure de cette aire de partage... Faudrait-il pour y renoncer – et nous éloigner en courant – avoir le corps et le sang encore trop funestes – et l’esprit toujours endormi dans l’ombre – et la froideur – des pierres...

 

 

Sur le bord de cette route s’interrompt la pensée – cesse la fable – et s’ouvre l’espace – pour laisser le champ libre à l’âme qui s’avance – en retrait du monde. Et c’est son chant que l’on entend derrière les pleurs que partagent les hommes dans leur refus obstiné de la vérité...

 

 

Jusqu’à la mort, réunis. Puis, dispersés en des lieux non dévoilés. Abandonnés peut-être entre des mains moins rêveuses...

 

 

Et ce soleil si frugal au terme de toute agonie. Laissant les corps – et l’âme des vivants – dans une pénombre sans fenêtre. Faces ternes et tristes cachées derrière quelques rideaux – le voile irréductible du secret qu’emporteront les morts...

 

 

Parmi les pierres et l’effort, le rayonnement du silence aux premières heures de l’aube. Comme une lampe posée au milieu de nulle part alors que le sommeil dure encore sur les visages. Comme si la nuit aussi pouvait être le seuil de la lumière...

 

 

Et ces prières fatiguées – si faiblement espérantes – qu’aucun Dieu ni qu’aucun mot ne pourront guérir. Et que le silence, un jour, prendra par la main pour aller arpenter la maison de l’ombre – enterrée quelque part dans la nuit – et s’approcher du feu qui aura veillé sur tant de morts – et tant de bruits – et qui dure encore – au cœur de l’oubli...

 

 

Nous mourrons sur les dalles froides que le monde a initiées avant la fin du rêve – avant le lever du jour. Et nous serons tristes de partir – inconsolables sans doute – comme les visages démunis qui entoureront notre dépouille. La nuit n’aura été vaincue mais la source ne se sera tarie. L’aube se posera encore sur nos épaules déchirées et notre front aveuglé, si médiocrement aguerris à la survie et au combat. Et le sol se dérobera encore – et encore – au fil des effacements. Funérailles après funérailles. Et, un jour, mille cris perceront ce qui fut autrefois notre gloire – défaite à présent – et moins valide que l’encouragement d’une parole et le visage apaisant (et silencieux) des sages. Et nous nous redresserons alors pour sortir du songe – quitter ses eaux sombres et tumultueuses – et nous ouvrir à l’éternité de ce qui demeure...

 

 

Entre les fresques et le vrai chemin. Parmi les rires, les rêves et les pleurs. Au plus près de la source et de la mort qui agrandirent le ciel – et offrirent à la terre une raison d’espérer – et de découvrir, au terme de toutes les épreuves, la seule guérison possible. L’apaisement malgré les défaites et les mille circonstances désastreuses de ce monde...

 

 

Cette ombre contre laquelle se tient l’âme affolée par l’hiver des hommes – épaules nues appuyées sur tant de rêves inutiles, que cherche-t-elle auprès des vivants... Nous ne serions guère surpris si son visage était celui de la mort – ce silence paré d’os et de tristesse lançant sur nos têtes ses vents et ses dés d’infortune...

 

 

Face démunie contre le sol cherchant un appui là où le vent et la mort sont les seuls repères. Là où l’incertitude est le seul gage de joie. Là où l’eau, les bruits et les songes s’écoulent le long de nos vies – et de nos âmes – tendues vers l’espoir d’un refuge plus clément – et moins âpre et moins austère que cette affreuse ignorance...

 

 

Le bruissement fou des ombres dans l’âme endormie. Et leur persistance dans la lumière. Comme si rien ne pouvait être banni. Comme si le silence se moquait bien du cours du monde et de l’ampleur des songes. Comme si la grâce offrait à la nuit vaincue le privilège de la continuité...

 

 

Et ces visages – tous ces visages – en contrebas des falaises. Et ces murs – tous ces murs – encerclant les âmes. Comme une nuit dans la nuit que le jour, sans cesse, fait renaître...

Et ces sanglots puisant leur tristesse à toutes les sources comme si les larmes avaient le pouvoir rédempteur du feu. Pierres à mi-hauteur des fenêtres voilant le plus mystérieux à venir. Ce cœur émergeant des ténèbres – ce silence offrant à l’âme la possibilité de l’infranchissable...

Et ces moissons abandonnées à la joie. Et ce souffle qui se retire au plus près du sol. Comme une fleur éclose au milieu de la mort...

 

 

Le jour franchi, que deviendront les murailles... Et la célébration quotidienne de la nuit... Serons-nous encore (assez) vivants pour suivre toutes ces funérailles inutiles... Et dans quel gouffre déposerons-nous la tristesse de ces siècles fébriles – immobiles à force de trop de désirs... Saurons-nous nous faire suffisamment présents face à tous les périls...

 

 

Dressé contre la mort – et attaché à tout ce qui rue et résiste, le vivant mêle son sang à la vérité dans son combat inutile où la peur détruit davantage qu’elle n’édifie la possibilité d’une issue. Comme de l’huile, qui se prendrait pour du sable, jetée sur le feu. Et au-dehors, nulle parole pour délivrer du rêve – ce délire éveillé qui taraude les hommes et anéantit tous leurs rivages...

 

 

Ni songe, ni chemin, ni église. Qu’une porte à peine visible – et à moitié entrouverte sur un jardin sans mémoire – l’éden d’autrefois (celui des origines) recouvert encore par quelques ombres du passé – par ces siècles presque sans importance qui nous auront donné le goût du sang et de la souffrance – du sommeil et des désirs – et qui nous auront fait presque renoncer à ce lieu perdu au milieu de mille soleils dérisoires...

 

 

Nous avons creusé. Nous avons bâti. Et, pour consacrer nos rêves, épousé le plus long sommeil de l’histoire. Le visage appuyé sur la plus ancienne lumière – celle qui donna au monde le goût de la fouille et de la construction – et l’aveuglement le plus tenace...

 

 

Et nous sommes seuls à présent parmi la foule et les étoiles qui n’auront qu’ajourné l’ultime élan. Tout est là – inchangé mais moins sombre, et moins lourd, qu’autrefois. Le vent a chassé nos vieilles plaintes – cet effroi devant les cendres et la mort. Rien n’a disparu pourtant. Ni les ombres, ni les cris. Mais la surface semble plus lisse et plus blanche. Les cimes et l’horizon demeurent, eux aussi. Mais notre voix s’est dégagée des désordres. Et les reflets de la lune semblent moins vifs. Nous allons toujours parmi les heures, la tête et le buste peut-être un peu moins fiers – et le regard plus immobile et plus serein face aux circonstances, prêts à mourir sans doute ou à revivre encore mille fois toutes ces infortunes. Portés par le destin à tenir cette flamme dans tous les délabrements. Torche à la main dérivant comme toutes les autres âmes sur les eaux terrestres...

 

13 février 2018

Carnet n°138 Parenthèse – le temps d'un retour – d'un souvenir, entre nous, toujours présent

Journal poétique / 2018 / L'intégration à la présence 

Nous reviendrons, semblables à aujourd'hui, avec sur nos lèvres, le visage de Dieu. Et sur nos traits moins grossiers, le courage des bêtes. Et avec dans l'âme un peu plus de silence...

Et nous rejoindrons cette terre blanche où les hommes rêvent encore de l'aurore – et marient les jours à la sagesse. Et nous franchirons ensemble cette porte qui ouvre sur des forêts aussi belles – et aussi grandes – que l'océan. Et nous embrasserons le souffle des horizons, la graine et le grain, les récoltes et le vent pour ensemencer l'Amour dans nos veines. Et nous boirons aux torrents et y jetterons quelques vieilles chimères pour éclaircir ce ciel encore si atrocement sombre...

 

 

Une paume contre la mort – après avoir frappé tant de visages – s'en va. Et nous la laisserons seule à son cri – et à son appui sur le néant qu'elle a bâti. Semblable aux fenêtres du monde sur le temps – étroites et infranchissables. Seule – malgré la proximité de quelques âmes à son chevet – dans cette atroce attente du dernier souffle...

 

 

Nous reviendrons, semblables à aujourd'hui, avec sur nos lèvres, le visage de Dieu. Et sur nos traits moins grossiers, le courage des bêtes. Et avec dans l'âme un peu plus de silence...

Et nous rejoindrons cette terre blanche où les hommes rêvent encore de l'aurore – et marient les jours à la sagesse. Et nous franchirons ensemble cette porte qui ouvre sur des forêts aussi belles – et aussi grandes – que l'océan. Et nous embrasserons le souffle des horizons, la graine et le grain, les récoltes et le vent pour ensemencer l'Amour dans nos veines. Et nous boirons aux torrents et y jetterons quelques vieilles chimères pour éclaircir ce ciel encore si atrocement sombre...

 

 

Nous nous envolions autrefois en déployant nos ailes au milieu des rêves. Nous étions ivres de cette volonté d'être ailleurs. A l'abri – au plus près du secret des arbres et des oiseaux. Au faîte de la plus haute branche. Soulevés par la puissance de nos bras tenus par une main à la poigne solide – Dieu peut-être – Dieu imaginions-nous – vivant au-dessus du monde et des forêts – au-dessus de tous les songes...

 

 

J'aime cette petite lucarne sous les toits où viennent se poser le ciel, le vent et quelques oiseaux de passage. Et cette main sur la page qui court vers son destin en attrapant un peu de silence. Et la quiétude des jours perchée au sommet de ce qui décourage toute ascension. Et cette âme légère et fragile qui caresse l'herbe et les pierres restées dans la nuit en contrebas. Et ce soleil au milieu du front qui fait battre le cœur qui pulse sa joie – son or – à travers les veines. Et cette force – cette puissance – au milieu du ventre qui encercle la volonté – la soumet à ses perspectives – et la livre à mille projets inconnus. Et ces pieds qui battent la mesure – et qui s'élancent sur toutes les pistes du monde pour danser avec les visages perdus au milieu de leurs rêves. Et cette larme – immense – qui coule sur la joue appuyée contre la vitre au-dessus des abîmes. Et cette hauteur depuis laquelle regarder le monde suffit à l'enchanter – et avec au-delà de l'espace, ce rire que n'entendront peut-être jamais les hommes...

 

 

Et ce cri qui monte de nos entrailles – et qui parcourt tous les lieux pour trouver le silence, pourquoi nul ne l'entend... L'aurions-nous jeté si loin qu'il ne pourrait nous revenir qu'en écho déformé par le chant des pierres qui égaye et célèbre la nuit...

Et pourquoi sommes-nous si tristes d'offrir à Dieu nos poèmes. N'est-ce pas lui qui écoute à travers les yeux encore ensommeillés des hommes...

 

 

Rien n'invite davantage au voyage que le silence. Et tout voyage est une joie – et une curiosité qui cherche sa réponse. Le silence est présent à chaque étape de la traversée – tout au long de ce long périple. Le silence est accroché à tous les destins. Au début du monde, au cœur de toute épreuve et à l'achèvement de la pensée – lorsque le désir se mue en retrait et que le retrait devient le lieu de l'effacement...

 

 

Assis au milieu des peurs et de la nuit alors que dans l'âme bat l'éternité. Assis au milieu des chants auprès des âmes ivres d'Absolu...

 

 

Une voix, un regard parfois nous dissuadent de rectifier l'erreur – et de l'effacer pour une perfection plus lisse – infiniment plus belle sans doute – mais si peu vraie – si peu vivante. Nos ratures et nos gribouillis ne sont le brouillon de l'éternel. Ils sont la vie parfaite qui se cherche dans nos figures inachevées...

 

 

Notre soif nous creuse d'heure en heure. Et la source sera, sans doute, atteinte avant la fin des siècles...

 

 

Au bord d'un rire – comme dans un rêve moins brumeux que le monde. Et cet hiver qui jouit de sa neige. Comment les hommes peuvent-ils donc (à ce point) abandonner leur vie aux visages et aux saisons – et à leur désir d'une autre rive – inaccessible par le songe...

 

 

Rien entre ces murs sinon la possibilité d'un éveil. Et quelques pas pour que cessent la nuit et le sommeil – pour que nous puissions enfin goûter l'aurore...

 

 

Les visages sont plus importants que le jour – et plus prometteurs que leur nuit. C'est notre manière d'être présent auprès d'eux qui donne au monde sa beauté – et aux âmes le goût du Vrai – et la possibilité de la lumière...

 

 

Et ces jours qui se déroutent pour une plus sage accalmie. Comme un temps songé qui soudain s'affaisse – en livrant aux yeux tremblants l'éternité d'un regard – ici même où tout nous rassemble...

 

 

Comment avons-nous fait pour dénicher ce lieu hors du temps – et venir jusqu'à lui... Qui donc nous a hissé sur ses épaules pour que l'âme, à présent, s'agenouille en prière devant ce que ni le hasard ni la volonté ne peuvent découvrir...

 

 

Nous semblions vivre mais nous n'étions (pleinement) vivants. Nous avions la tête collée aux rêves – et le rêve d'en découdre avec la vie et le monde. Nous étions impatients d'arriver – de franchir ces quatre murs et ce plafond de verre si épais pour nous retrouver ailleurs – nulle part peut-être mais qui, à nos yeux, valait davantage qu'ici où la main et la voix étaient si tremblantes – et où les pas étaient trop fébriles pour songer à l'attente – et convertir l'attente en silence – et le silence en sagesse...

 

 

Des âmes trop paresseuses encore pour se hisser jusqu'au jour. Calfeutrées entre le plus haut et le plus bas – bancales dans leur certitude et leur pas – s'imaginant emprunter le plus juste chemin pour rejoindre, là-bas sur l'horizon, l'herbe piétinée et la poussière soulevée par leurs aïeux. Plus tard, disent-elles. Plus tard... mais la mort les frappera bien avant que n'éclate leur rire – et bien avant qu'elles ne retrouvent leur centre où Dieu les attend sans impatience...

 

 

La pierre, nous dit le vent, vaut mieux que les visages. Elle connaît la marche heureuse qui frappe l'air avant le sol. Elle connaît le chant de la lumière et le silence des crépuscules. Elle connaît la vie secrète des arbres et la douceur de la neige. Elle a sur la main – et le cœur – le privilège des immobiles – et sous les paupières, deux ailes blanches qui la portent vers le silence. Dépourvue d'humeur, elle sait entendre le rire – et les pleurs – des enfants – et s'émeut du baiser des heures sur l'âme des hommes. Elle a fait carrière au milieu des champs et sur les routes qu'empruntèrent toutes les histoires du monde. Elle connaît les intempéries et la rondeur – et les caprices – du soleil. Elle connaît la malédiction des ombres et le goût de la terre. Et elle ne désespère jamais dans son attente. Elle sait qu'un jour les visages la rejoindront – et qu'ensemble, ils finiront dans la main des Dieux – ou jetés par-dessus le monde par quelques gamins malicieux. Mais elle s'en moque. Elle vit sans larme – et demeure insoucieuse des circonstances et de la mort. Elle nage au milieu des eaux qui jamais ne l'emporteront...

 

 

Une nuit fatale où les âmes aiguisent leur sommeil à la désespérance. Et un peu d'être au milieu du jour pour que rien ne se dissipe avant le réveil des âmes. Et émerveillé, à présent, par tous ces bruits et ces éclats – et ce grand silence qui recouvre tout. Et c'est, pourtant, au cœur de l'abîme et de la somnolence que nous avons grandi – au milieu des rêves et des épines – à mâcher sans fin et sans joie quelques feuilles d'orties sous l’œil blasé des hommes et le regard indifférent du monde...

 

 

Ah ! Mon Dieu ! La sagesse des bêtes ! Si elles pouvaient parler, nous serions éblouis par tant d'intelligence ! Mais pourquoi sommes-nous donc si aveugles, à travers leur silence, à leur courage, à leur beauté et à leur innocence – et à cette joie d'aller avec naturel et candeur au milieu de leurs instincts...

 

 

Partout, ici et ailleurs, le même destin remisé à plus tard lorsque les heures seront creuses – et le goût du monde moins vaillant – lorsque la mort sonnera (enfin) l'heure de la fin...

 

 

L'espace jusqu'au bout de la nuit resserre sa présence sur nos âmes distraites et éparpillées. Mais il n'investira le jour – notre éblouissante obscurité – qu'à l'heure de la mort – lorsque s’assécheront les dernières gouttes de sang et que l'âme prisonnière s'envolera au milieu des rêves pour rejoindre son destin...

 

 

Le temps écoulé comme un déversement insensé – un flot permanent – qui encombre l'âme et la mémoire – et qui noie notre vie dans le souvenir et le regret...

 

 

Avec la nuit s'enfanta la blessure. Et s'enflammèrent les rêves de guérison et de retrouvailles. Et depuis nous errons au milieu du feu et de cette douleur plus vieille que notre naissance en cherchant par la moindre fenêtre une consolation à la souffrance...

 

 

Fenêtre, nuages, rêves. Et cette cloche qui sonne les heures pour nous rappeler à la prière. Et nos gestes trop las pour quitter le labeur où nous avons plongé notre vie pour ne pas avoir à affronter le temps qui passe et la mort...

 

 

Enfant à naître dans la main de Dieu. Blotti encore contre le sein de la terre...

 

 

Contre la gorge parfois, cette voix essoufflée – rauque à force de se taire – d'étouffer la parole dans son silence. Et qui, soudain, jaillit pour enfanter le plus beau et le plus vrai de la traversée – le souvenir de la traversée peut-être – et dire au monde que le désir est la porte de l'ailleurs – et que les jours dessinent une force – une vitalité – née bien avant les premières naissances – et que l'âme est le lieu de sa plénitude. Et qu'il nous faudra marcher jusqu'aux rives de la solitude et du silence pour rejoindre le lieu où tout a été créé...

 

 

Nous attendons le jour, l’œil triste et collé contre la vitre. Et nous définissons la volonté comme la source des élans... Mais, en vérité, l'incertitude nous effraye davantage que la nuit...

Le recroquevillement, la frilosité et la peur seront toujours les pièges de l'âme les plus ardents...

 

 

Nous nous envolons parfois au-dessus des villes et des forêts pour examiner le monde d'un peu plus haut. Comme l'oiseau qui abandonne son destin aux forces du vent. Comme la main d'un enfant qui, sur sa feuille, dessine un ciel et un soleil qu'il n'a entrevus qu'en rêve...

 

 

Nous aimerions vivre au-dessus des visages – parcourir leurs lignes – nous insinuer au milieu des âmes – et tendre les bras vers des ailes qui nous porteraient plus loin pour dépasser les étoiles et les rêves des hommes. Mais nous vivons au milieu du monde sans connaître personne – sans même un regard sur ce qui nous anime – et sur ce qui en nous monte et descend – et qui, à travers nos yeux et nos gestes, dévisage les figures et défigure la terre – en piétinant notre désir d'être ailleurs – au-dessus des visages pour parcourir leurs lignes, nous insinuer au milieu des âmes et tendre les bras vers des ailes qui nous porteraient plus loin pour dépasser les étoiles et les rêves des hommes...

 

 

Vivre – et mourir – entre deux âges. Comme la possibilité d'une fenêtre – d'une caresse. Et une gifle cinglante au milieu de notre élan...

 

 

Défaits par ce que nous cachions – et nous découvrant plus simples – et plus innocents – que nous ne l'imaginions. Et heureux à présent de nous balancer entre le ciel et les ombres de la terre – à l'abri des détours et des échos qui résonnent au milieu des résistances du monde...

 

 

Que pourrait prescrire le silence à nos mains trop timides – et à notre âme encore trop apeurée par l'innocence et la liberté offertes...

 

 

Nous suivons le lit d'une rivière sans fin – qui ignore ses méandres et ses détours – et qui se moque de ses confluences et de ses deltas. Et nous nageons dans cette eau qui s'est déjà versée mille fois dans l'océan sans craindre ni l'évaporation, ni le ciel – ni l'assèchement des fleuves et des ruisseaux – sûre de rejoindre mille fois encore la source de tous ses départs...

 

 

Nous nous affairons à quelques riens aux lisières des ombres et du silence. Nous engrangeons les choses – et déshabillons les visages pour en extraire la substance qui, croyons-nous, étanchera notre soif. Nous imaginons vivre – et être vivants – plus vivants que les morts. Mais, en vérité, nous dormons du même sommeil – étreints peut-être simplement par des rêves un peu plus vifs...

 

 

Nous étions si jeunes autrefois – avec cette figure fière et ignorante (si ignorante) de ses déboires futurs. Et les années passèrent ainsi – bousculant nos maigres certitudes – et dévastant la carrière où s'empilaient nos espoirs. Et, à présent, ne demeurent que le silence – et cette nudité de l'âme aux prises avec les circonstances...

 

 

Semeur parfois de graines d'un plus grand que nous qui aura offert à notre main son or – son silence et sa joie. Et nous voilà, à présent, à parcourir le monde de notre page – livrant au gré des mots – au gré des vents – quelques semences aux visages inconnus qui, peut-être, aideront à faire fleurir un monde nouveau où les fleurs pousseront sur l'Amour – et où l'Amour n'aura d'yeux que pour les figures encore dépourvues de sagesse. Un monde où l'innocence guidera les mains et les âmes jusqu'aux frontières de leur vrai visage...

 

 

Il est un temps moins glorieux que les mythes mais qui donne à voir le plus Vrai des jours – aussi simple qu'une main qui caresse la chevelure d'un enfant – qu'un front qui se baisse pour recevoir le baiser d'une femme ou d'un Dieu toujours prompts à pardonner...

 

 

Tiraillés encore par la clameur et l'absence qui sévissent au cœur de ce monde où la brume enveloppe les âmes et les yeux en les berçant sournoisement contre le mur des promesses...

 

 

Enfant de la solitude et du mystère qui, en sautant sur les pierres, découvre les visages et, mal cachés derrière les sourires, leurs secrets. Allant entre les arbres au cœur des plus sombres forêts pour rendre heureuse – et possible – la marche. S'arrêtant au milieu de chaque clairière pour parler aux herbes et aux bêtes – et leur demander de le guider jusqu'au lieu de son enfantement – là où la joie, le mystère et la solitude sont nés du plus vibrant – et émouvant – silence...

 

 

Avec les premiers mots jaillit la parole. Et avec la parole, les hommes nommèrent cette fièvre de l'or – cette soif incompréhensible – antérieure à leur naissance. Et ils purent ainsi ouvrir la marche au milieu des arbres et chercher dans tous les recoins ce qui se cachait parmi les ombres et la brume. Très vite, ils invoquèrent le ciel, la terre, les rivières et le soleil – tous les Dieux possibles du monde – pour les aider dans leur ingrate besogne. Et progressivement, on les vit transformer leur demande en mythes et en prières.

Au cours de leur périple, ils comprirent que la solitude accompagnait leur marche – et dans cette compagnie, trop indigne à leurs yeux, leurs pas se précipitèrent. Ils prirent alors mille raccourcis – et décidèrent de bâtir leurs propres sources et leurs propres cathédrales pour satisfaire leurs exigences – et tenter d'apaiser cette fièvre et cette soif intarissable. Mais celles-ci grandissaient aussi vite – et aussi haut – que leurs rêves et leurs édifices. Et très peu comprirent que leurs Dieux et leurs sources alimentaient leurs désirs et leurs élans à mesure de leur faim sans parvenir à en percer l'origine.

Quelques-uns, cependant, comprirent la ruse et la supercherie. Et on les vit s'éloigner des bourgs et des cités – et fuir les foules excitées et grandissantes. Beaucoup se retranchèrent en quelque lieu désert – et entreprirent de plonger dans la parole – et d'évincer les mots et les visages – les idées et les images. Et cette fouille – âpre et douloureuse – exalta leur désespérance. Et bientôt tout devint noir devant leurs yeux – et leur âme devint trop malheureuse pour poursuivre sa quête.

Mais parmi eux, quelques esprits tenaces continuèrent leurs recherches – et découvrirent au milieu de l'abandon le secret de toute parole – le secret de toute fouille – le secret de toute vie – le secret de toute marche et de tout élan ; le silence d'avant le monde – le silence d'avant les hommes – bien plus judicieux et protecteur que toutes les tentatives pour percer le mystère – tous les mystères – qui firent naître – et habitent encore aujourd'hui – le cœur du monde et des hommes.

 

 

La nuit comme un écho – l'écho lointain peut-être – d'un jour plus ancien qui aurait laissé le vent affoler notre timidité – cette folle pudeur sous-jacente à tous les détours qui retarde l'envol et le rétrécissement du temps...

 

 

Une voix, un regard. Et ces empreintes minuscules sur le sable des jours. Quelques traces pour enchanter le silence et les visages...

 

 

Quelques mots – quelques phrases peut-être – une parole née dans la pénombre de la chambre. Un souffle arraché au temps pour offrir un répit à la soif du monde – et un peu de neige sur l'aveuglement des hommes – éblouis par un soleil trop lointain – inaccessible pour les visages qui guettent, dans une espérance insensée, une lumière – une clarté illusoire et mensongère...

 

 

L'herbe, le monde et le ciel au-dedans des visages secoués par tant d'ignorance...

 

 

Par-dessus notre blessure, une mémoire ouverte sur les plaies et le mal de vivre. Et par-dessus la mémoire, un temps blessé qui se meurt sans un mot – sans un cri. Et au fond de notre blessure – apparemment originelle – pousse une fleur étrange – et presque inconnue – qui perce parfois l'obscurité pour éblouir provisoirement l'âme et les visages...

 

 

Au-dedans d'un jour – d'une vie – offerts à l'espérance, le silence et le refus de toute appartenance – toujours trop restreinte pour vivre avec la beauté de l'âme encore enfermée entre la peur et l'envergure du monde...

 

 

Sur cette route qui oscille entre les fossés et l'horizon – nu au milieu des danses. Le pas allègre comme la course des blés caressés par les vents. Le cœur planté dans la sève des arbres. Et l'âme haut perchée au milieu des houppiers pour sentir la bise et l'haleine du monde. Emporté par la douceur de l'air qui vacille entre les pas. Bras levés et la tête au milieu du cou qui battent la mesure au rythme d'un soleil tantôt ascendant, tantôt déclinant. Au cœur d'une ronde éparpillée en mille visages qui la reprennent – et l'étendent là où l'âme s'enlise et parfois se morfond. Dans la main tenace d'un Dieu sans regret...

 

 

Une fenêtre, un coin de ciel bleu et un bout de terre proche de l'horizon. Et le cœur fragile – perdu, peut-être, dans une contemplation infinie – sans limite. Et une âme sans volonté au service de ce que lui jette la main des circonstances...

 

 

Forêts, montagnes et rivières puisent leur puissance – leur vitalité – à la même source que les visages. Et soulèvent le monde aussi haut que nos bras portent les pierres. Forces tendues vers la célébration de l'assise entre deux abîmes – entre deux énigmes – illusoirement matérialisé(e)s par la naissance et la mort. Dans l'immobilité d'un seul regard – qui jamais ne se lasse...

 

 

Et cet Amour au-delà du monde. Et cette joie au milieu de l'ignorance. Et ce sourire parmi les visages. Serions-nous ce que nous avions pressenti autrefois – ce que notre âme avait deviné derrière les larmes et la prétention...

 

 

Sous la lente lisière des heures, l'enfant attend l'aube – la neige d'autrefois lorsque la tristesse n'était que le reflet d'une joie tourmentée par la crainte des jours prochains – reléguant la petite ritournelle des malheurs au coin le plus sombre du miroir – presque invisible – et impuissante à entamer le sourire et l'innocence du visage – et cette clarté (cette haute flamme) au fond des yeux...

 

 

Le monde au-delà de toute illusion – et au-delà de toute désespérance – va, contraint par la puissance de ses désirs, vers son renouvellement – guettant le silence derrière chacune de ses aspirations...

 

 

Le silence parfois s'émousse devant la parole abstraite (trop pugnace pour s'éteindre) – et devant les bruits d'un monde trop ordinaire pour chercher son faîte enfoui encore au-dedans des visages derrière les masques et les grimaces...

 

 

Il est des vertiges où s'amoncellent aux côtés du silence les plus ardents désirs de le pénétrer...

 

 

Si peu de temps – si peu de jours – pour défaire l'ineffable des nœuds inutiles et des enchevêtrements où nous l'avons empêtré – et pour pénétrer sans gêne ni fracas au cœur de la nudité – et fréquenter cette innocence inexprimable par les visages et les siècles...

 

 

Et ces jours – et ces mille lueurs inexprimées au-dedans des visages – entrecoupés par cette nuit interminable – infranchissable...

 

 

Si l'aube pouvait tenir dans notre main, nous écarterions les doigts pour offrir au monde sa lumière. Nous franchirions le temps, la haine et le noir des abîmes. Et nous danserions avec la mort et les Dieux. Nous traverserions la pluie et les yeux des hommes. Et enfanterions la braise au milieu des larmes pour que la terre devienne plus grande que les rêves – et plus belle que la peur. Et nous verrions à la place du cœur une source claire et intarissable se déverser sur les visages – et inonder les chemins pour que nos foulées deviennent plus sensibles à l'Amour qu'aux promesses. Et nous verrions l'histoire ancienne – toutes les histoires anciennes – se rétracter au fond de notre gorge – et la lumière briller au fond de toutes les âmes...

 

 

Vies, aires et chemins pluvieux. Comme l'insistance d'une tristesse plus grande que nos jours – et plus vive que la possibilité de voir et d'aimer....

 

 

A travers la vieillesse, les courbes du soir. Ses lenteurs – et son immobilité presque – face au soleil déclinant. L'oreille attentive au plus infime soupir. Les heures lasses – fatiguées, elles aussi, par la poursuite effrénée des jours. Leur épuisement et la chute prochaine – inexorable. Comme une fin du monde – une apocalypse aux accents personnels. L'essoufflement et la mort qui s'approche. Le dernier pas interminable – et si exsangue pourtant – trop affaibli pour atteindre la rive promise – la rive rêvée – ajournant le sacre à un au-delà incertain...

 

 

Dans la pénombre d'un chemin, parmi les herbes et les branches, la lune pourpre et les lumières de l'aube, l'ombre s'égare dans la neige. Les maisons et les fenêtres se couvrent de givre. Le vent souffle et s'étire. Et voilà nos vies défaites – en suspens peut-être... Couvertures remontées jusqu'aux yeux à éponger le sang des blessures anciennes. Couteau à la main pour cisailler quelques rêves tenaces. Le blanc alors s'engouffre et fait siennes nos couleurs. Et sur la terrasse, on voit les yeux s'enfuir – et à leur suite, les visages – et au loin, les oiseaux suspendre leur chant. Et le printemps, à peine surpris, attend son heure au milieu de l'hiver dont les bras ont entouré notre solitude. La lune patiente. Et le soleil veille à notre repos. Tout est en ordre... Le monde et les circonstances puisent leurs dernières forces dans les battements réguliers de notre cœur. La mort viendra peut-être avant le début du jour. Mais nous sommes prêts à rejoindre la terre – et à accompagner nos derniers pas sous la lumière de notre visage – la seule figure restante dans cette lente procession – avec le silence, tout guilleret, au fond de notre âme promise (enfin) à son destin...

 

 

Nous restera l'odeur de ce sang séché déjà depuis mille ans. Et la fureur de ces combats perdus depuis des siècles. Et ce sourire, bien sûr, jamais épuisé par les circonstances...

 

 

Gitane parfois aux yeux de braise, cette âme plus belle que la mort, plus vive que le vent et moins désespérée que nos larmes. Conquise déjà par les infortunes du monde et du temps. Docile à la main qui la porte et la hisse vers ses propres hauteurs. Fidèle aux élans qui la transportent sur les eaux d'un Dieu moins soucieux des dérives et des naufrages que du souffle nécessaire pour rejoindre ses rivages...

 

 

Toujours plus prêt d'une figure que nous ne connaissons qu'en rêve... et qui souffle sur nos vies l'oubli, la perte des refuges et des repères et l'effacement de notre propre visage...

 

 

Silhouette aux aguets – à l'affût de cette flamboyante consumation pour vaincre la menace, le désir et la mémoire, l'exigence d'une terre, l'appétence pour les boucles funestes et notre goût pour les consolations infinies...

Et ce rose, à présent, sur cette soif presque éteinte. Et ces souvenirs qui galopent derrière les paupières. Et ce chagrin – autrefois si inconsolable – amoindri par le passage. Et la joie sans exigence comme remède à tous les départs...

 

 

Des rêves, des chants et la certitude de l'ombre. Et cette neige plus belle – et plus incertaine – que le soleil et sa course inlassable entre les horizons. Et cette nuit où nous sommes – plongés en son cœur presque malgré nous. Comme le pays d'une enfance qui dure plus que de raison. Et ces étoiles par millions – par milliards – au nombre sans doute incalculable. Et ce sable partout où nos pieds s'enlisent et sur lequel glissent tous les rêves avant de s'y enfouir. Et cette grâce pourtant – née peut-être – née sans doute – des origines qui trace sa route sur nos visages – de la plus insensible absence au plus énigmatique sourire....

 

 

L'histoire du monde. Et l'histoire d'un homme. La même figure, différente pourtant selon les heures et la tournure des circonstances. Et cette verticale sur le temps – à chaque instant. Et ce silence qui perce nos voiles tendues par la puissance des désirs. Et ce goût pour le simple au milieu des enchevêtrements. Et cette joie inébranlable parmi les malheurs. Et ces réponses mille fois offertes que nous avons recouvertes dans notre aveuglement. Et ce rire au centre de toutes les questions. Comment pourrions-nous donc nous exclure de cette belle et grande figure que nous reflètent tous les miroirs...

 

 

Nos visages en contrebas du monde. Gisant avec le sang dans l'eau des rivières. S'écoulant – et s'épuisant – au fil du temps. S'accrochant pourtant à toutes les branches – et à toutes les dérives – dans la croyance (et l'espoir un peu vain) de faire émerger de leurs efforts et de leurs élans une issue, même provisoire, à la chute – une (improbable) échappatoire dans cette implacable précipitation vers la mort...

 

 

Cet or au bout des doigts. Et cette joie au-dedans de l'âme que caressent tous les présages. Comme un chemin parallèle à nos aventures. L'immuable au cœur des circonstances. L'issue à tous les pièges et à toutes les faims...

 

 

Et ce réel façonné par le rêve. Comme un purgatoire oublieux du silence qui, en forçant les portes, transforme le paradis en enfer. Et l'évidence en vertige incompréhensible et infranchissable. Et la joie – et la légèreté – en désir d'appropriation. Ne subsiste alors que l'Amour qui s'offre, au cœur de tous les préambules, à tous – autant à ceux qui cheminent qu'à ceux qui s'abandonnent à leur sommeil... Comme une offrande à lui-même – et une (élégante) façon de patienter avant les retrouvailles – avant que ne se rassemblent toutes les incomplétudes...

 

 

Un silence gorgé de lumière. Et quelques mots, loin de toute objurgation, pour rappeler aux bêtes et aux hommes – aux poètes et aux sages – leur nécessaire présence parmi les voix trop bruyantes et trop insensibles qui clament en ce monde leur refus – et leur résistance à ce qui ne peut être ni saisi ni instrumentalisé. Comme une bouche acquiesçante – accueillant l'harmonie comme le chaos. La seule manière de vivre avec justesse au milieu des cris et des mensonges – et d'aimer d'une égale façon la poussière, les chimères et la vérité...

 

 

Une ombre parfois s'approche – menaçante malgré ses mains vides et son air de ne plus y croire. Elle s'avance à petits pas pour plonger dans nos rêves et nos souliers. Et nous la laissons faire, curieux de voir où elle nous mènera – si la couleur des lacs, des routes, des montagnes et des forêts sera corrompue par ses dogmes et ses églises – curieux de voir son inquiétude devant son impuissance à investir et à contrôler notre âme. Et nous l'accueillons, bien sûr, à bras ouverts – et la recevons le cœur léger dans cet espace où le monde se reflète dans la beauté du miroir – au milieu d'un soleil qui transforme tous les visages et les paysages en Amour...

 

 

Un vent, la terre, des Dieux. Et quelques visages inattentifs – trop sensibles encore aux instincts et aux appétits pour se blottir au cœur du silence – au cœur de cet Amour qui pardonne l'ignorance, la ruse et la maladresse...

 

 

Une cloche sonne à chaque instant. L'appel du silence – la permanente invitation de l'émerveillement – au milieu de la grisaille et de la routine. Au cœur de ces viles habitudes qui rassurent et emprisonnent...

 

 

Au centre de l'âme – au centre du monde – toujours résonne le plus haut silence. Cet Amour blotti contre lui-même à force d'indifférence...

 

 

La chute offre le jour – cette nudité – cette innocence face aux visages et aux circonstances. Cet Amour sans église comme une évidence que ni le doute ni la raison ne peuvent corrompre ou anéantir...

 

 

On s'égare parfois dans l'imitation des plus sages. Pour se prémunir de tout mensonge, on devrait (plutôt) vivre au milieu des tombes et du désert. Être comme le premier homme. Et se fier à l'intelligence qui trace sa route parmi nos négligences. Nous n'en serions que plus vivants – et plus aptes à franchir les premières frontières de la réclusion pour emboîter le pas aux balbutiements de la lumière qui en nous cherche son destin...

 

 

La nuit a la couleur du jour – corrompue par la prégnance de notre visage – cette absence aux yeux étroits – et trop penchés sur ce que nous croyons être la seule réalité tangible et appréciable...

 

 

Dans les yeux des hommes, cette lumière – et ce grand voile qui obscurcit tout ce qu'ils effleurent et tentent de percer : le monde, la vie, la mort, le destin, les visages – et qui donne aux circonstances un air d'épreuve et de tristesse. Et, pourtant, derrière la peur et la méfiance – derrière l'ignorance, les encombrements et la pesanteur – le silence et l'Amour demeurent intacts – et à proximité – mais introuvables encore tant que les tentatives se détourneront de la seule issue possible ; le déchirement...

 

 

Rien de plus qu'un nouveau jour. Un chemin à l'heure précise. Quelques pas et quelques lignes offertes à l'infortune des hommes pour s'extraire du rêve et faire surgir un regard – et dans ce regard, la beauté qui, sans doute, manquait au monde...

 

 

Au dehors, quelques signes. Quelques traces indéchiffrables par la pensée. L'empreinte du courage des anciens. Leurs tentatives aujourd'hui transformées en ruines et en poussière. Leurs mille élans maladroits vers la lumière. Et les dés du hasard lancés contre la pluie qui ont roulé en contrebas du monde – et qui gisent à présent inertes et inutiles...

 

 

Et cette averse du fond des âges encore perceptible aujourd'hui. Quelques gouttes qui cinglent toujours l'âme et les visages à travers les efforts pour échapper aux orages des siècles et à la pluie des origines...

 

 

Un peu de sommeil dans le rêve. Et cette danse étrange au-dessus des terres familières. Sur cette herbe rase – anéantie par les pas – tous les pas – qui se hâtent vers les horizons. Comme un piège enserrant ses proies, hilares pourtant et si insouciantes au milieu du cortège...

 

 

Une clé, un ailleurs. Un tour – un simple tour – autour de soi-même. Autour de ce trésor encerclé – et défiguré – par le désir...

 

 

De l'autre côté toujours, croit-on, se tiennent la joie et le mystère de notre enfantement. Et nous vivons et cheminons ainsi en réduisant le silence à un ennemi féroce – coriace et incorruptible – tant il se présente à nous avant l'heure de la compréhension...

Et nous parcourons les villes, le monde, l'esprit, la beauté et l'étroitesse des figures à la recherche de cette part que nous imaginons manquante. Comme des fantômes inaptes à creuser leur propre visage...

Et notre vie durant, nous tremblons devant la précarité des corps et des destins – et la fragilité des syllabes que dessine notre voix suppliante. Comme si demain – comme si la fouille – étaient suffisants pour continuer la marche...

 

 

Nous revenons encore – nous revenons toujours – au cœur de ce qui ne nous appartient plus – de ce qui, en vérité, ne nous a jamais appartenu. En ce point de rupture où la vie et la mort s'entrecroisent et se confondent. En cette heure où le temps se désagrège et s'efface. Au milieu du monde. Au centre de toutes les solitudes – avec cet espoir de revenir encore pour dénicher la clé – n'importe laquelle pourvu qu'elle ouvre cette porte fermée depuis des siècles – fermée peut-être depuis toujours – et contre laquelle se cognent nos pas et nos poings serrés et tremblants...

Vient pourtant un jour où le retour devient impossible. Où l'âme, prise entre l'écorce du monde et le manche de la cognée, disparaît – sans trace. Et avec elle, la peur du piège et la crainte de l'étau. Nous devenons alors cet ailleurs tant rêvé – et cet ici si fructueux et indiscutable. A notre place. A l'exacte place de notre destin. Là où l'espoir et la désespérance perdent leur force et disparaissent. Là où la joie et l'instant remplacent le rêve et le désir. Arrivés en quelque sorte au lieu où le revenir devient ce qui demeure...

 

 

Blessures et défaites dans cet aveu des choses qui nous entourent. Dans cette attente des êtres et de cette âme portée au voyage. Paupières et volets clos. Cœur arc-bouté sur ses défenses. Au milieu de la peur. Et soudain, tout vole en éclats ; le monde, la vie et le silence. Et ne subsistent que cette joie au fond du regard – et quelques mots pour inviter les visages à nous rejoindre. Et notre pas ferme sur le chemin – escorté par sa propre délivrance...

 

 

Pierres encore tantôt lisses, tantôt rugueuses sur ce long chemin blanc que l'on balise avec maladresse de mille mots inutiles...

 

 

Le silence et la solitude – belle et joyeuse – partout. Au milieu de nulle part. Au cœur du monde. Et jusque dans les âmes les moins dévouées...

Ensemble nous avons gravi mille montagnes – avons traversé mille forêts – avons foulé la vie, le monde et la mort de nos pas tantôt hardis, tantôt hésitants. Et nous n'avons rien appris que nous ne savions déjà ; le règne du silence et la célébration de la solitude aux mille visages tantôt éparpillés, tantôt réunis. Cette évidence d'être nous-mêmes – ensemble et séparés – au milieu des tombes et de la lumière. Et en écho, quelques gestes pour rompre l'inattention et offrir l'Amour à tous ceux qui, à travers leurs foulées, ont toujours témoigné de son absence...

 

19 mars 2018

Carnet n°141 Aux fenêtres de l'âme – au milieu de tout

Regard* / 2018 / L'intégration à la présence

* Ni journal, ni recueil, ni poésie. Un curieux mélange. Comme une vision – une perception – impersonnelle, posée en amont de l’individualité subjective, qui relate quelques bribes de cette vie – de ce monde – de ces idées – de ce continuum qui nous traverse avant de s’effacer dans le silence…

Nous sommes la main qui cherche – et le visage en partance. L'âme froissée entre les doigts. La halte et le méconnu. Ce qui tremble sous la peur – et sous la joie. Et cette tristesse d'être incompris – mal-aimés toujours ou pour d'imparfaites raisons. Nous sommes ce qui passe et se cache sans savoir qu'on le cherche. Nous sommes la flamme et le feu endormis sous la cendre. Nous sommes ce qui brille et nous révèle la promesse du printemps au cœur de la nuit et de l'hiver. Nous sommes l'histoire, le doute, le rêve et les étoiles. Nous sommes la foudre et les larmes qui coulent sur ceux qui s'en vont. Nous sommes la barque, la porte, la chambre et l'océan. Nous sommes cette voix frêle qui sauve des naufrages. Et ces têtes pleines d'espérance. Nous sommes le bruit, le jour et le silence qui jamais ne finiront...

 

 

Lentement, l'être se rapproche sous les ruines. Comme un fil entre la route et le pèlerin – entre l'âme égarée et son mystère...

 

 

Pieds nus entre les mots, la langue se cabre – se tord – s'essaye à mille acrobaties inutiles alors que le silence est là, déjà, tout entier avant que naisse la parole – ce cri – ce besoin bredouillant de dire ce qui ne peut être atteint que dans le silence...

 

 

Quelque chose, en nous, monte et nous effraye. Un souvenir – une heure heureuse – un goût d'aventure qui, peut-être, nous mènera un peu plus loin...

 

 

Nous avons l'impudeur de voir mourir ce que nous ne pouvons saisir – et ce qui ne nous appartient pas. Et vaille que vaille, un sourire pour pleurer – et remercier à la fois – l'effacement. Et cette chance – incroyable – de demeurer en surplomb de toute assise pour voir tournoyer, avec la mort, les vivants...

 

 

Qui saurait nous dire à quelle époque nous sommes nés... Bien malin celui qui pourrait connaître notre ancien visage – notre visage premier – avant que le monde ne nous fasse naître...

 

 

Il nous faudra quitter le monde et les villes – toutes ces ombres – et ces communautés qui enfantent la mort pour aller seuls sur les chemins où ne règnent que la solitude et le noir – et défier l'horizon et ses tentations mensongères. Ainsi seulement pourrons-nous nous octroyer la possibilité d'un passage vers ce qui nous porte – et nous a précédés...

 

 

Le monde. Une prison – et mille chambres de torture où la chair est débitée – et où la sueur et le sang coulent sur les dalles grises piétinées depuis la nuit des temps... Et nous, fuyant la peur – fuyant la gêne, nous nous retirons de la conspiration pour résister, dans la solitude, à la faim qui s'étend – et se propage comme une ombre mortelle...

 

 

Il y a des pas trop abrupts – et trop purs – pour être heureux. Et des silences trop lourds à porter seul. Et il y a la neige aussi – et la beauté de chaque instant – qui illuminent le monde – cette farce obscure où nous sommes plongés – pour nous dire, et nous redire encore, la possibilité du passage. Et la lumière qui s'habite déjà au seuil de nos foulées tristes et intranquilles. Comme un crépuscule aux fenêtres ouvertes sur l’insaisissable...

 

 

Un Amour familier du langage – attentif aux bêtes et aux hommes – et dont les vêtements sont trop larges pour notre stature mais que l'âme à la folle envergure peut endosser – et porter aux plus hautes vertus du monde...

 

 

Vivant comme vous au milieu du monde et du silence. Déambulant sans raison au cœur des circonstances parmi ces mains et ces visages si âpres dont l'indifférence toise l'innocence qui se terre derrière la prétention et l'arrogance. Aussi seul que vous sous la pluie – et dans le froid – qui confinent notre solitude au mirage d'exister – et à cet espoir de vivre en des lieux moins funestes...

 

 

Plus haut que nos statues de cire, nos rêves. Et plus haut que nos rêves, notre ultime désir – celui qui aspire au réel et à la réconciliation des hommes et des Dieux – à ce mariage insensé entre le Divin et la terre – et au retour du plus sacré parmi tous les bruits du monde...

 

 

Nous vivons à une échelle trop humaine pour faire naître la lucidité. Nous n'avons d'yeux que pour ce qui tourne autour de notre visage, de notre terre, de notre soleil. Il faudrait s'éloigner de tout – et tout embrasser à la fois – pour faire émerger l'envergure nécessaire à la juste perception – et accéder, puis revêtir, le seul regard possible sur ce que l'on est – Un au cœur de tout – et multiple(s) en nous-mêmes...

 

 

Nous ne plierons que sous l'envergure – et la volonté – d'un Dieu intérieur. Et pourtant, une fois sortis du passage – et ancrés à l'humilité, nous continuerons à danser parmi les visages comme si le monde était la (simple) continuité du silence...

 

 

Nous finirons tous dans cette nuit si redoutée – et qui nous assaille dès les premiers instants du premier jour – sans voir la lumière qu'elle cache – cette clarté au-dedans du regard, libéré des beautés et des infamies de ce monde, qui offre sa joie et son silence à ceux qui la pénètrent – et la traversent...

 

 

L'homme. Le vivant. Comme une glaise entre la nuit et la lumière – posée au milieu des peurs et des merveilles...

 

 

Habiter sa propre absence – derrière le jugement et la mémoire – là où rôdent la mort et l'incertitude – sur ce chemin jamais achevé qui serpente entre les rêves et les désirs jusqu'à la liberté de vivre au milieu du monde et des circonstances dans la joie et l'infini sans exigence...

 

 

La braise, la trace et l'errance. Comme un temps dilapidé. Une danse aussi brève que l'étoile filante – et plus terne sans doute – qui finit sa course entre quelques os calcinés et la cendre. Au milieu des visages – de ces milliers de visages toujours inconnus – et de notre voix muette. Au cœur d'un silence posé sur mille pourquoi et un timide peut-être...

 

 

Nous allons comme la buée sur la vitre en glissant vers le bas et l'effacement. Guidés par le ciel, le soleil et la pesanteur. Dans un destin coincé entre deux néants. Et dans ce miracle de l'éphémère qui passe d'un état à l'autre. Dans un cycle éternel – dans un voyage infini où la goutte jamais ne cesse de circuler entre sa fin, sa source et son interminable recommencement...

 

 

Des vents encore. Et des chants qui jaillissent d'un souffle inépuisable pour dire – et célébrer – ce qui agonise et s'éteint – et préparer le grand feu de joie au milieu duquel nous danserons, un jour, tous ensemble...

 

 

Une lune, un linceul et cette brume passagère dans les yeux des hommes qui donne à leur vie – et à leur mort – des allures de nuit et d'hiver...

 

 

Et ce grand saut des yeux en aval des larmes pour conjurer un destin promis aux malheurs. Et cette averse de joie comme s'il pleuvait du silence sur les visages rompus (trop rompus) aux tristes circonstances et à la mort...

 

 

L'inconnu encercle ce qui glisse de nos lèvres – cette parole aux appuis fragiles qui rêve d'infini, de poésie et de silence – et qui s'ébroue parmi les bruits et les rires des hommes...

 

 

Quelque chose en nous se fige – se glace – comme une stupeur – balayée par l'émerveillement devant la fragilité – et l'innocence – de l'oiseau dont le bec fend la graine – et dont l'envol reflète ce que nous avons perdu depuis si longtemps ; ce goût de vivre sans craindre nos instincts ni se soucier de la mort qui guette, quelque part, cachée sur les branches supérieures...

 

 

Une pluie perdue au milieu du froid et du béton coule – coule le long du trottoir – dans le caniveau – pressée, sans doute, de rejoindre le cours des rivières et les flots impétueux des fleuves qui la mèneront vers l'océan. Comme si elle redoutait la ville – le monde et les hommes – et n'aspirait qu'à retrouver sa sente naturelle et le chemin de ses origines...

 

 

Inutile de se soumettre aux lois humaines lorsque la sensibilité du cœur, progressivement plus fine et plus impersonnelle, se fait éminemment plus juste que les pitoyables – et pourtant précieux – balbutiements d'Amour et d'équité mis en œuvre (si laborieusement) par la communauté des hommes...

 

 

Après le silence, le monde demeure l'unique matière à écrire. Et nous nous y employons sous l'autorité – et l'exigence – du jour... Et malgré notre esprit critique et notre goût pour le jugement, nous nous gardons bien d'en blâmer l'indigence, la médiocrité et la noirceur...

Sans le silence – et sans le monde – sans doute n'y aurait-il plus rien à dire – plus rien à écrire – sinon notre effacement total – et celui, tout aussi définitif, de tout élan...

 

 

Nous n'appartenons à la souffrance du monde. Et pas davantage à la souffrance des mots. Notre langage est celui des bêtes – au milieu de leurs instincts et de leur courage – qui se laissent mener sans résistance vers la mort...

Notre parole est un cri, tantôt de révolte, tantôt de joie. Comme un tocsin pour annoncer non à la foule – non au peuple – mais à chaque visage – à chaque âme penchée sur ses malheurs, interrogative – la possibilité du jour – et l'arrivée sans fanfare d'un silence plus prompt à éveiller qu'à enfoncer dans le rêve et le sommeil...

 

 

Murs nus. Sans livre et sans autre raison que celle d'abriter de la pluie et du froid. Dans cet espace plus extérieur qu'intérieur – ouvert par mille fenêtres sur le monde – celui des hommes, bien sûr, mais aussi, et de façon préférable, sur le ciel, les arbres et le silence – sur les pierres, les bêtes et l'herbe qui pousse sur les chemins...

 

 

Des oiseaux par milliers sur notre table – et sur nos bras tendus, haut vers le ciel. Et entre nos lignes trop denses où s'agglomère la boue du voyage...

 

 

Et cet effroi du cœur muet – coupé à la base par des mains trop pressées – et que l'on déchire à coup de murmures et de brouillard...

Une lanterne au bout des doigts comme un feu – fragile – pour éclairer le gravier où glissent les foulées de ceux que l'on égorge au nom de la raison la plus insensée...

 

 

Lettres mortes sous l'accablement. Et l'achèvement de toute parade. La solitude reprend ses droits – et ces mots qui effleurent plus qu'ils n'entaillent les âmes trop pressées d'arriver quelque part – et trop timides, sans doute, pour faire halte au bord d'un précipice oublié – et rejeté depuis trop longtemps. Et, pourtant, le feu commençait à prendre – à brûler quelques parcelles – de maigres interstices, en vérité, laissés en jachère – ouverts à tous les vents mais que les exigences du monde auront, trop tôt, recouverts d'efforts et de volonté...

 

 

Un cri de jeunesse – et une allure guidée par l'allant inexplicable de vivre – aujourd'hui au milieu de leur automne – attendant la neige et le froid au cœur de la solitude. Et songeant déjà à l'hiver et à la mort...

 

 

Nous nous en irons avec la même timidité qu'à notre naissance. Avec quelques rêves en moins. Comme la soustraction nécessaire à notre départ – et à notre délivrance...

 

 

Tout a été dit. Et ne reste plus que cette marche au milieu de la tristesse. Et ces gestes qui indiffèrent les hommes. Et cette solitude au fond de l'âme qui s'est résignée à aimer son propre visage. Et la rencontre, toujours possible, avec celui qui veille en nous, joyeux et serein, parmi les rêves et notre désir encore si vivace de rencontre. Et cet Amour qui dure malgré le temps...

Ô voyage éternel, ami du plus juste et de la beauté qui défait nos âmes tristes et insoumises...

 

 

Nous avons peur du silence – de ce silence à l'envergure plus vaste que celle du monde – et à la puissance plus vive (et redoutable) que celle des vents qui frappent les âmes et les arbres – et couchent nos yeux sous les rêves...

Nous sommes cette chambre secrète qui ne souffre aucun sommeil – aucun relâchement. Nous sommes cette fenêtre ouverte sur la nuit. Et ce jardin où la solitude défie les visages. Et cette eau qui s'écoule – et revient toujours...

 

 

Allons comme à une fête vers la nuit. Et sachons nous recueillir auprès de ce qui dort – auprès de ces choses et de ces visages plongés dans cet étrange sommeil qui jamais ne fera frémir le temps...

 

 

Cette blessure essentielle nous porte vers l'Autre, puis nous ramène vers le puits sans fond de nous-mêmes où, un jour, nous brisons (nous finissons par briser) tous les reflets pour nous agenouiller parmi les autres devant notre seul visage – cette commune absence où le monde devient la chair de tous...

 

 

A l'ombre du silence, l'éternité. Et cette innocence portée au cœur du monde – au cœur des choses – par des lignes oublieuses de l'histoire – et que finiront, sans doute, par oublier les hommes pour marcher ensemble sur le même chemin...

 

 

Nous sortons de l'aube à pas lents pour n'effrayer ni le jour, ni la nuit – ni même les âmes qui se reposent dans le grand jardin des chimères...

Nous sortons de l'enfance pour avancer, incertains, dans l'âge mature des prophètes qui ont converti le silence en éternité...

Nous sommes Un – mille – des milliards – ainsi – arrimés au temps – amoureux des aléas où glissent les destins – et silencieux toujours dans le chaos du monde et des choses...

 

 

Engloutis mille fois dans le sang et la lumière (si mensongère) des étoiles – et dans cette nuit qui dure au-dedans de l'âme. Engagés dans la résistance à travers nos fresques sans âge qui déroutent (ou indiffèrent) le monde et les hommes. En communion avec les cris et la souffrance sur ces rives qui n'épargnent personne...

 

 

Il n'y a souvent de plus grande détresse que celle de l'homme qui sort de son sommeil – et dont les fenêtres n'éclairent que l'exil – et l'affreuse tentation de rêver plus encore...

 

 

Tant de nuit(s) à cette fenêtre où les morts ravivent notre plaie – et où l'espoir ne tient qu'à un fil entre la désespérance et l'oubli...

 

 

Un temps sacrilège que le sacré pardonne – et dont se moquent les sages, revenus des ténèbres, pour dire – et redire encore – sa possible extinction – et sa possible conversion en silence – en un seul instant – exalté – dilaté et infiniment recommencé – au-delà de son illusoire (et apparente) continuité...

 

 

Vitre pâle – vitre sale – contre laquelle s'appuie la tristesse des visages devant la nuit qui s'avance – et qui s'étale au-dedans comme au-dehors. Comme un surcroît de désespérance au cœur de l'insulte et de l'outrage. Comme une noyade des corps et des âmes plongés au cœur de la source – et qui mourront avant même d'avoir pu étancher leur soif...

 

 

Dos tourné contre la nuit – visage appuyé sur le rebord, l'âme guette le dedans du monde et des choses à travers cette lucarne imprécise où l'eau des fleuves circule entre l'extérieur et le fond du regard – et où le passage – les mille passages peut-être – deviennent un pont entre la cécité, la discorde et la lumière – l'éclairage parfait où glissent – et s'effacent progressivement – les ombres et l'ignorance…

 

 

Seul(s) au milieu du monde – derrière un grillage qui offre aux visages et à la terre leurs zones de partage – mille barreaux et mille frontières – comme un immense quadrillage dessiné par la main de l'ombre – cette lumière qui, sans cesse, se heurte aux barbelés de la peur...

 

 

Nous aurons tout essayé sur l'escalier des mensonges. Et nous n'aurons vu que l'horizon se dérober – et mille discordes – dix mille peut-être – entre le tien et le mien – des joutes qui n'auront exalté que la différence entre les flammes de ce feu commun...

 

 

Aux mille bouches qui se taisent sur la pierre, offrons le temps et l'instant confondus – la flèche et la rose – et la brisure des miroirs aux reflets trop légers ou trop austères. Et entre nous, le froid et la mort pourront être rompus. Et nous saurons peut-être alors aller ensemble – au-delà des ruines de ce monde – vers une terre commune où les vents ne souffleront que des jeux et des mots aussi tendres que l'Amour...

 

 

Nous, partout, éparpillés en écume – assis (si) inconfortablement sur les vagues. Regardant avec envie l'horizon blanc – et ignorant toujours l'alliance secrète entre la goutte et l'océan – autant que leur envergure (respective) et le cycle inépuisable de l'eau...

 

 

Sur les craquelures de la page, les lignes inlassablement tentent de polir la lumière. Et les mots – appuyés sur leur besogne – s'élancent vers la halte promise au lecteur – ce suspens du temps – que fredonnent tous les poètes et tous les sages – assis tranquillement – et en silence – au milieu du monde et de la parole...

 

 

Tranquille – serein – entre la faim et l'étrangeté de vivre. Pas même surpris d'être ici – au milieu des visages qui regardent leurs ombres et le temps passer...

 

 

Nous ne nous abandonnons qu'aux interstices des heures sur le fil passager des saisons. Heures et années portées au milieu du front – et mille petits trésors noués à la mémoire. Foulées fragiles au milieu du gué – au milieu du pont – entre deux rives inconnues...

 

 

Nous dialoguons avec ce qui s'absente. Et la nuit nous parle des êtres et des choses – et nous confie ses secrets ; ses alliances avec les vents, la finitude du monde, la beauté des visages en elle enfouis qui la contemplent. Comme un interminable prélude avant le silence...

 

 

Un voyage aux mille détours entre le monde et le silence – présent déjà au fond des âmes – au fond de nous-mêmes...

Et cette attente interminable entre la soif et la source. Mille chemins et autant de larmes. Et ce regard qui se pose sur nos mains fatiguées. Et le jour qui décline. Et la nuit qui, sans cesse, revient recouvrir le silence...

 

 

Au milieu de tout ce qui s'agite – et de ces parades insolentes dont l'allure ne trompe que les insensibles et les imbéciles. Au milieu des ombres qui crient – et se débattent encore dans ce peu de lumière au fond des yeux... Mais Dieu soit loué, nous voilà tranquille. Et notre main aligne ces mots pour surprendre l'impossible suspendu au-dessus des têtes. Comme si nous étions plus vieux que la mort – et sage depuis bien longtemps...

 

 

Les cloches ont sonné. Les portes et les églises se sont refermées. Et, en ce jour de mort et d'effacement, nous voilà encore plongés dans cette ivresse – cette hébétude un peu niaise de l'ignorance. Regrettant la beauté du sable que nos pieds auront foulé – et que nos mains auront entassé dans la pauvre fiole du temps. Quelques lignes encore dans le juste alignement de la lumière. Comme un adieu au monde et aux vivants. Comme un dernier bruit – un dernier cri peut-être – celui de la solitude sans doute – avant de voir le long cortège des visages – et la petite procession d'inconnus – déambuler avec tristesse et nonchalance derrière la petite carriole qui nous mènera jusqu'au tombeau...

 

 

Un instinct nous guide au milieu de ce monde et de ses fantômes – au milieu des rêves et des mensonges. Il nous murmure la clarté de l'homme et les prières du silence – nos dernières volontés – le secours de l'âme – et la fin des guerres et de l'illusion. La réconciliation possible entre ce qui dort et ce qui refuse le sommeil. Le point d'entrée – et l'envergure – de la lumière plongée au cœur de l'ombre...

 

 

Il n'y a de (véritable) poésie que dans le regard et le geste silencieux. Celle qui s'invite sur la page n'est que l'acharnement maladroit des mots à vouloir prolonger ce que nous avons (trop précocement) rompu – et ce que nous avons, sans doute, à peine effleuré. Une vaine tentative – et les scories d'un vivre amputé de grâce et de légèreté...

 

 

Dire encore ce que le monde nous aura offert. La vie – ses merveilles, sa diversité – et cette intelligence qui, en nous, se cogne à nos frontières. Et le crier encore et encore – sans rage – avec la patience des fleurs en hiver qui attendent la nouvelle saison. Avec ce feu, âpre et insolent, au fond de la gorge qui aimerait convertir le sommeil et la somnolence en flammèches et en lueurs vives pour que ce regard – et cette grâce de vivre – d'être vivant – soient partagés. Et avec ce poing levé – sévère – intransigeant – contre l'ignorance, la bêtise et l'infamie...

 

 

Ivres de ces vieilles fêtes qui nous tournaient la tête. Assoupis – somnolents devant ces soleils de pacotille créés pour dissiper illusoirement la nuit...

 

 

Il faut du courage – et de la passion – au passeur de lumière pour qu'il sache s'affranchir des étoiles – errer au milieu de l'horreur – et débusquer la beauté au milieu de la laideur enfantée par la faim. Il faut de la vie, du feu et toute la solitude d'une âme incomprise pour percer le fond des rêves et des peurs – traverser les instincts les plus cruels et le néant – et délivrer le monde. Et il faut de la patience pour convertir les yeux en innocence et en émerveillement – seuls gages d'une réelle fraternité avec les vivants...

 

 

Le poète marche autour d'un centre qui s'avère, en vérité, le fond du monde – le fond des êtres et des choses. Un puits de lumière enfoui dans les ténèbres – dans cette nuit où passent, s'enlisent et se perdent, si souvent, les hommes...

 

 

Il faut embrasser la vie, la fuite et le néant. Embrasser tout jusqu'à la mort et jusqu'aux rires noirs et moqueurs plongés dans le sommeil. Il faut aimer la magie, la beauté – la cendre et la neige – et jusqu'à la fidélité des bêtes aux instincts. Il faut tout vivre – et mourir sans craindre les lunes que le monde nous a invités à regarder et à suivre – et se tenir à distance respectable des yeux qui convoitent – et des mains qui assassinent au nom de la science et du profit. Et il faut aller, l'âme dans sa besace, pieds et tête nus jusqu'au bout de la terre – franchir l'ultime frontière où les barbares – tous les barbares – seront refoulés – et traverser les limites de cette terre où vivre devient (enfin) sagesse. L'infini, sans doute, n'est pas ailleurs...

 

 

Une autre carte et un autre territoire sont possibles. Mais n'allez pas imaginer devoir quitter le monde pour les trouver. N'allez pas imaginer devoir convertir votre vie en ermitage. Vivez simplement ce qui vous échoie. Vivez au cœur des circonstances et des visages sans jamais trahir votre solitude – et ce silence, en vous, qui vous attend...

 

 

Le sacrifice des images nous oblige parfois à porter la tête haute devant la foule que toutes les histoires – et que tous les mensonges – exaltent. Un jour, pourtant, nous délaisserons ces terres pour un ailleurs, perdu au-dedans, bien plus vivable...

Ne devenons pas le simulacre et les boniments que le monde idolâtre. Soyons plus vrais que l'espoir et la certitude d'exister...

 

 

Quelque chose s'écoule de nous qui est plus beau que nos dérisoires trouvailles. Quelque chose s'écoule de nous qui est plus vrai que la certitude du monde. Quelque chose s'écoule de nous qui a le même parfum que la lumière et l'éternité...

 

 

Un monde de bâtons sculptés à la manière des barreaux – qui se convertissent en appuis et en frontières – pour donner au sentiment d'exister une vague impression d'appartenance – et définir des territoires où chaque zone – chaque parcelle – est guidée par la violence et la défense du provisoire et de la différence au détriment de l'unité et de ce qui demeure en deçà et au-delà de toute illusion de propriété...

 

 

Nous engloutissons le monde sans voir qu'il est comme un fruit véreux promis à la pourriture et à la désespérance – au lieu de danser avec ce qui le gangrène – d'offrir l'innocence à ceux qui s'en nourrissent – et d'inviter chacun à vivre dans la beauté du partage...

 

 

Modeste anonyme – cœur sensible et solitaire – amoureux des bêtes, des livres et des arbres – que la corruption des âmes et des visages dévaste – comme une permanente torture. Et dont le rêve est aussi simple que la lumière – et aussi vaste que l'Amour ; retrouver le silence et l’innocence d'avant la naissance du monde...

 

 

Oraisons, fugues et figures tenaces au milieu des pierres – près du cercle où patientent les âmes...

 

 

Nous irons sans bruit au détour de quelque chemin nous perdre dans la forêt pour revivre mille fois encore, l'âme ouverte comme une fenêtre, le renouveau du monde et le parcours de la pluie entre le ciel et la source...

 

 

Nous grandissons dans l'idée de la forteresse – piège aux tours immenses dont les murailles emprisonnent davantage qu'elles n'offrent de privilèges. Et, plus tard, nous bâtissons encore – plus haut – plus épais et plus solide – des donjons et des remparts du haut desquels nous dévisageons le monde sans être à l'abri de ses terreurs. Et à notre mort, on nous enterre en posant sur nos os une stèle sur laquelle quelques mots prouveront que nous aurons existé...

 

 

Un feu encore – comme un souvenir qui nous hante – l'engagement à cor et à cri de nos entrailles dans la lutte et le tumulte – et ce grand galop poétique à la recherche de l'horizon – de ce point d'entrée dans le silence...

 

 

Et cette main au fond de l'oubli – au fond de la terreur – qui nous retient – et nous rattrape – pour nous porter plus haut que les malheurs...

 

 

Nous creusons le quotidien – le fond des choses et des visages. Et derrière la lie – sous la boue des apparences et de la différence, portées comme une croix – se révèle ce qui demeure – cette joie tendre et cette lumière un peu terne et noircie par la tristesse et la cendre – la poussière et la mort. Comme une lampe qui hante les sous-sols à la recherche d'un peu d'air – et d'un grand sourire enroulé autour de lui-même qui n'ose encore éclore...

 

 

Nous ravaudons ce qui ne peut durer comme pour assouvir un besoin tenace de préservation et de perpétuation. Et pourtant, tout déjà se défait et s'efface – et s'enfuit là-bas en ce lieu de l'inachevé où la mort requinque et ravive ce qui peut se poursuivre. Dans cette quête un peu folle – presque insensée – de l'après où chaque nouveau maillon n'est que l'élément manquant d'une chaîne interminable...

 

 

Nous sommes la main qui cherche – et le visage en partance. L'âme froissée entre les doigts. La halte et le méconnu. Ce qui tremble sous la peur – et sous la joie. Et cette tristesse d'être incompris – mal-aimés toujours ou pour d'imparfaites raisons. Nous sommes ce qui passe et se cache sans savoir qu'on le cherche. Nous sommes la flamme et le feu endormis sous la cendre. Nous sommes ce qui brille et nous révèle la promesse du printemps au cœur de la nuit et de l'hiver. Nous sommes l'histoire, le doute, le rêve et les étoiles. Nous sommes la foudre et les larmes qui coulent sur ceux qui s'en vont. Nous sommes la barque, la porte, la chambre et l'océan. Nous sommes cette voix frêle qui sauve des naufrages. Et ces têtes pleines d'espérance. Nous sommes le bruit, le jour et le silence qui jamais ne finiront...

 

 

Un rêve d'immensité sous la contrainte. Et le silence au-dessus des drapeaux qui flottent sur les territoires. Et le craquement des pas sur les chemins qui nous mènent jusqu'au jour clandestin – là où le passage devient possible – là où le labeur s'abandonne à la tendresse et à la rugosité des pierres – là où la mort n'est plus une chose ancienne ou un songe lointain – là où l'on sent battre, entre les rêves, un peu de vérité...

 

 

Nés d'un désir et d'une nécessité amputée de sa complétude – entre la grâce et la malédiction – le merveilleux et le malheur. Le sort du vivant offrant aux créatures de cette terre l'ignorance et l'effroi – l'horreur et la possibilité de la délivrance ; la seule issue à tous les rêves...

 

 

Nous aurons manqué l'essentiel – le silence suspendu aux âmes – appuyé(es) sur nos pitoyables béquilles qui ne nous auront guère aidés à marcher sur le chemin de la vérité...

 

 

Nous dirons encore tendrement la fraternité du brouillard qui donne à la nuit (à notre nuit) une allure moins effrayante – moins épouvantable. Et nous maintiendrons encore captifs ces petits riens et cette évidence sur nos jours qui cogne à la vitre – et que nous abandonnons à la résignation...

Discrets et sages, en somme, au milieu de nous-mêmes...

 

 

Et ces larmes, comme une rosée discrète, qui ensorcellent les jours – et nous font craindre – et refuser – la voix pure du silence, la simplicité du soleil et la belle transparence des âmes qui, à l'aube, entonnent leurs prières...

 

 

Un jour, nous irons nus sur la vaste étendue avec cette ferveur un peu désuète des néophytes – avec le regard affranchi de la gêne – hors du temps – hors de l'histoire – hors du monde. Et nous nous étendrons comme une bouche immense – et souriante – appuyée contre l'azur pour livrer des paroles sensuelles que n'altérera aucun amour. Et la brûlure deviendra joie – et la nuit plus claire que nos plus fastes jours...

 

 

Un chemin de pierres et de douleurs où se consument tous les allants pour un autre plus vif – et moins noir – où l'effacement couronne tous les retraits et toutes les soustractions successives...

A marche perdue, en somme, vers ce lieu des nulle part...

 

 

[Modeste hommage à Catherine Pozzi]

L'âme divisée – le double exil – ni de terre ni de ciel. Dans cet entrelac du jouir et de la douleur. Entre la peur, la cendre et l'espérance d'un ailleurs. Corps chétif à l'assaut d'un monde impossible. Âme éprise du plus grand jour. Et dans la tombe, pourtant, quelqu'un est mort...

 

 

La sauvagerie et l'angoisse des jours incertains. Comme un amour donné puis repris. Comme un temps passé dans l'attente d'improbables délices. Et la mort qui fauche dans l'ultime élan – celui qui, peut-être, nous aura fait naître et mourir...

 

 

Un jour, un mot, une mémoire. Et cette langue qui s'insinue dans l'histoire pour crier à la foule nos rêves – et ce que nous croyions avoir atteint – et même possédé peut-être. Le délire d'une âme oublieuse de son sommeil – arrachée à son mirage – et qui s'écoule, à présent, jusqu'aux rives douloureuses de la mort...

 

 

Une fenêtre entrouverte que franchit le cœur – douloureux – brisé sans doute – et, à sa suite, ses copeaux et le sang de ses entailles. Un nouveau voyage vers la trame – l'origine peut-être – des drames. A la recherche d'un étrange inconnu – un mystérieux alter ego – dont le visage serait indemne des traces, des peines et des prières...

 

 

La dérive, la fuite et la survie. Et ce malheur du sang né de la finitude et dont l'envie n'est que l'infini – l'Absolu – qui dissipe la nuit, la tristesse et la mort...

 

 

Des siècles, du sable. Et cette désespérance. Cette folie à tourner inlassablement dans l'abîme en rêvant d'ailes et d'oiseaux aux plumages enfantins volant au-dessus des rives où tout est endormi. Bercés par le chant et la lumière des astres qui brillent au fond de notre sommeil...

Surpris toujours par ce qui ne peut périr – ni être conquis sans Amour...

Proie d'un séjour qui nous noie et nous fait mourir...

 

10 mars 2018

Carnet n°140 L'étrange labeur de l'âme

Recueil / 2018 / L'intégration à la présence

Des vies jetées dans l'impossible où le courage sera toujours insuffisant pour surmonter les épreuves. Il faudrait une autre main – un autre appui – pour survivre à tant de rêves et de douleurs...

Des vies pauvres. La terre des gens dont la naissance n'aura rien épargné. Quelques gestes, un peu de tendresse et la rugosité des âmes et des visages. Et la callosité des mains qui auront remué la terre pour subsister. Et un peu de rêve aussi, sûrement, pour se réchauffer sous la pluie – et trouver la force d'espérer encore...

La route est noire. Et que restera-t-il après l'oubli... Quelques visages peut-être – rencontrés au milieu du gué. Et un parfum ancien au milieu des souvenirs qui résistera à l'usure du temps. Et un peu d'eau où rôde la mort – juste assez pour poursuivre – et épuiser – la marche. Et un rêve parfait pour désigner le jour affranchi du hasard et des secrets...

 

 

Ici, ravi du monde et des étoiles. De l'ombre, des fleurs et du désarroi. Des luttes et de nos pas nus sur la terre. Des rêves et des chevelures somnolentes. Heureux de tous les présages dans le sillage du silence...

 

 

Nous tremblons, légers, entre le doute et la grâce au milieu des forêts et des fleurs – offrant au cœur le sacre de ce qui l'a précédé – cet ailleurs perdu en nous-mêmes et qui perce déjà dans notre poitrine survivante...

 

 

Le cœur en haut – en tout – qui voltige dans la neige – au milieu des rêves – des revenus et des revenants – ces disparus oubliés des souvenirs – perçant l'or et la mémoire – cet ailleurs qui s'étale, à présent, parmi nous...

 

 

La chair assise en plein jour – là où la mort ne peut frapper – au centre de l'âme privée de faim...

 

 

Nous sommes pareils à des enfants qui rêvent de sucreries – longeant le monde – les murs du monde – et bousculant les visages pour défendre leur place dans la longue queue qui s'étire devant la porte d'une boulangerie imaginaire...

Rien ne nous effraye. Ni le temps, ni la mort, ni l'attente, ni la faim. Et nous traînons notre rêve sur le bitume des jours. Affamés de tout ce qui est loin de nous. Les yeux fermés dans l'ivresse de ce qui passe...

 

 

La mort, le sable et la peur. Et la visite impromptue des Dieux qui se prélassent d'ordinaire dans la grâce – hors des instincts. Nous ne parvenons à déchiffrer ni le passage ni l'éternité. Aveuglés, sans doute, par trop de sommeil. Nous vivons – et défilons le temps – sans entendre – ni attendre – les exigences de notre fin. Et, pourtant, le cœur reste vagabond – inapte encore à retenir ce qui passe...

 

 

Nous communiquons le rite, le rut et la nuit pour retenir la vie nomade – la vie qui passe. Nous célébrons, en gestes timides, le corps et les visages que le temps efface dans son implacable goutte à goutte. Nous sommes l'herbe, l'arbre et l'homme – et le démiurge insensé que l'âge et la mort finissent par épuiser. Nous vivons dans la proximité d'un vertige plus grand – et plus fou – que l'icône d'un Dieu adulé et accusateur qui condamne nos gestes avant même notre premier souffle. Et nous allons avec nos mains sales – et notre cœur encore innocent – jusqu'à l'heure des funérailles dans la négligence et l'abandon – et revenons à la fin de toute histoire, comme l'oiseau le plus sacré, pour revivre notre désir d'enfance – et épuiser notre faim de devenir dans l'oubli et l'ajournement de la mort...

 

 

Feuilles et voix tremblantes devant la mort – cette certitude improbable de la fin...

 

 

Aussi vivant – et amoureux – que le poème, cet art de pénétrer la vérité – ce cercle invisible – et de lui offrir ses lettres de noblesse. L'éclatante et magistrale vibration de l'être au milieu d'un monde où vivre est (trop souvent) l'égal de l'enfer et de la mort...

 

 

Désespéré, peut-être, jusqu'au dernier soir de crédulité – jusqu'à ce que le froid, si vif, du jour nous ordonne de vaincre notre condamnation – et d'être plus vivant que l'écriture qui émerge de l'hiver et de la solitude...

 

 

La passion pour le blanc – comme un éclair irrespirable dans la mainmise nauséeuse (et nauséabonde) des jours – dans cette vacance du monde qui dure – et s'étend – jusque dans la parole non poétique des hommes...

S'éloigner toujours – au cœur de cet exil si propice à l'Amour...

 

 

Qu'y a-t-il sous les paupières des hommes endormis... L'impuissance du départ – l'impossibilité de la métamorphose. Des rêves peut-être plus lourds que le plomb de leurs gestes – animés par le désir et la faim. Et ces instincts qui diffusent leur amplitude jusque dans leurs plus intimes (et mystérieux) silences...

 

 

Nous pensons en des gestes trop timides pour consacrer l'inattendu. Nous sommes la cachette d'un trésor inavouable – et la source du désordre du monde. Et le plus simple abandonné à la fatigue...

 

 

Nous tremblons entre les cauchemars et le miroir où nos visages se reflètent avec gravité. Nous négligeons la fin – et le travail de l'âme sur la portée des destins. Nous avons oublié l'art difficile de la mélancolie et les déambulations solitaires. Nous ne voyageons plus qu'à travers nos rêves – assassins du seul désir d'être nous-mêmes...

 

 

Un souffle, une caresse encore pour nous dire d'oser – et de délaisser les plaisirs de l'enfance pour une patrie affranchie des jeux qui chiffonnent l'âme sans parvenir à l'étendre au-delà des replis du monde...

 

 

L'apaisement ne viendra qu'avec notre défaite devant le vivant – qu'avec notre abandon à l'infortune d'être né...

 

 

La nuit sera solitaire encore – plus blanche que repoussante. Et, avec elle, nous irons – et sauterons par-dessus nos prétentions pour rejoindre la rive au milieu des rives qui nous attend...

 

 

Un virage encore – s'entassant sur d'autres virages plus anciens. Une dérive, en vérité, parmi les incendies et les noyades, si nombreuses, qui étranglèrent notre vie. Une retraite – un abandon à ce que nous avons toujours fui. Et ce regard déchiffrant la peur et la mort comme le signe d'une sagesse possible – accessible au cœur de toute traversée...

 

 

Et cette vieillesse naissante qui enchante davantage qu'elle n'accable. Et qui rejoint l'âme si désireuse d'oublier les chimères de la jeunesse – et ses ambitions comme autant de signes de crainte à l'égard d'un monde incompris. Et cet Amour, à présent, des visages qui porte à la joie – et décourage les allants qui, autrefois, défiguraient les rêves. Comment oublier ce que furent nos détours et nos percées dans la bouche immonde (et écœurante) des Dieux dont le rire et le silence découragèrent toutes nos tentatives d'immobilité...

Nous avons déambulé ainsi au milieu des joutes et des pensées, creusant les rives du monde jusqu'à en perdre la raison – au cœur d'un lieu perdu à nous-mêmes, et pourtant déjà conquis...

 

 

L'aridité du monde et des visages comme le reflet d'une insensibilité (quasi) génétique. Le signe d'un masque arrimé à notre destin pour nous empêcher de nous effondrer – et de sombrer au milieu de l'indifférence des pierres et des hommes...

 

 

Nous voyageons seuls au-dedans d'une ivresse qui jamais n'enseigne à nous jeter dans l'abîme – et à fendre de nos yeux la coquille posée entre le regard et les instincts. Ainsi demeurent imperceptibles la blessure et le mystère. Et les mains ont beau chercher partout – et retourner le hasard – la vie se confine à ce trouble qui aveugle l'âme dans son unique désir...

 

 

Assis – en éveil – à l'affût de ce que nous pourrons réinventer pour que s'effacent la peur et la mort. Au milieu d'un désir que nul jamais ne pourra corrompre...

 

 

Rien ne cesse de mourir. Voilà, peut-être, pourquoi nous tenons – et nous nous accrochons – tant à la vie – et que vivre nous inspire les plus fous délires d'éternité...

 

 

Un soupir au milieu des rêves. Un souffle dans nos ressemblances. Comme pour mieux survivre à nos différences...

 

 

Nous regardons plus loin – bien au-delà de la mer secrète – par-delà nos bras en prière qui mendient leur métamorphose...

 

 

Nous jouons avec les rêves et le vent comme si nous étions des enfants indociles – trop immatures et trop timides pour affermir – et nous appesantir sur – cette folle envie de réel qui crie au fond de notre âme – et clarifier ce qui se montre à demi-mot derrière le fantasme du langage...

 

 

Un souffle, une musique. Quelques notes légères sur la page blanche où notre âme a décidé de se confier...

 

 

Entre l'ordinaire et l'invisible, nous poussons nos débris – ces blessures de l'âme que ni la vie ni le monde ne peuvent soigner – et qu'aucun visage ne peut guérir. A demi-morts, nous allons ainsi – traversant les orages et la pluie – derrière nos efforts, en rangs serrés – pour rejoindre l'aire des métamorphoses...

 

 

Des vallées – hautes comme les arbres – avec leurs tours, leurs jouets – tous leurs délires qu'elles jettent plus loin – dans cet ailleurs introuvable par les âmes. Et leurs bruits – ce flot retentissant et ininterrompu de promesses qui jalonne les parcours, les rues et la tête des hommes. Et plus loin, là-bas, retranché au milieu des bois, ce petit homme – ce mélange de joie et de nudité – que nul n'a jamais pris la peine d'écouter – et dont nul n'a jamais soupçonné l'envergure – et qui, à présent, s'apprête à mourir au cœur d'un soleil qui l'aura vu grandir et s'élever au-dessus des horizons bâtis par les foules. Prêt à rejoindre cette douceur qui avait échappé, de son vivant, à son visage – et œuvrant de toutes ses forces aujourd’hui, sans employer la moindre ruse, pour se hisser au fond de l'abandon – avec cette solitude, si chère à son cœur et à sa voix, portée sur chacune de ses lignes – éclairée aux derniers instants par une lumière plus tendre et plus caressante que celle de l'espoir et des étoiles...

 

 

Le monde et ses fables tissés de nos seuls rêves. Comme l'écran entre nos fers, nos cordes et l'océan...

 

 

Nous cherchons ce qui monte en oubliant ce qu'assassine toute ascension. Nous cherchons ce qui brille pour repeindre d’un peu d’or – d'un peu de lumière – ce gris un peu maussade de l'ordinaire. Et cette négligence, si pardonnable, n'assure pourtant aucun passage vers ce que nous portons à l'envers du hasard – au milieu de nos pas – de chacun de nos pas – trop pressé(s) pour s'abandonner à la chute et au naufrage...

 

 

Le monde, le vent et la misère de ces visages déchus au cœur même de la grâce...

 

 

Nous sommes seuls sur cette échelle posée entre la nuit et le silence – au-dessus de ces abîmes inventés par la lumière...

 

 

Enfoncés dans cette odeur de terre aux relents de morts – chavirés par les rêves, l'orage et la pluie qui scintillent dans tous les yeux. Insensibles au chant de l'oiseau qui monte des entrailles de l'âme vers la gorge pour rejoindre l'infini – et s'y déployer comme dans l'air des origines...

 

 

Nous tâtonnons de la naissance jusqu'au linceul qui recouvrira, un jour, notre visage sans voir – ni même imaginer – la ronde d'autrefois – la danse première – cet élan fécond qui durera plus longtemps (bien plus longtemps) que nos mille morts successives. Ce puits – cet espace – au fond de l'âme qui fait battre notre cœur qui pulse le sang dans nos veines d'éternels survivants...

 

 

Nous allons sans savoir vers ce qui nous porte depuis la naissance du premier monde – vers ce qui échappe au temps – et que les circonstances et les saisons dévoilent lorsque notre visage sait être seul – et se faire attentif à ce qui le précède et le prolonge...

 

 

Au milieu du monde et du chaos, sous les gouttes d'une pluie interminable, sans même un visage pour nous sourire, une épaule pour nous réconforter et une main pour nous rattraper – et sans même un désir de lumière qui nous offrirait l'élan nécessaire pour rejoindre le silence oublié parmi les rêves...

 

 

Nous vivons dans l'élan – et la mémoire – d'aucune nécessité. Comme des bateaux ivres – et restés à quai – à l'ombre d'une immobilité sans enseignement. Nous voyageons au hasard – et le corps raidi – entre les abîmes et nos blessures – avec cette vie précaire et le reflet changeant des miroirs posés au milieu des peurs – sous le silence de l'imperceptible...

 

 

Nous nous troublons de toute velléité de réveil – lisses au milieu de la mort que nos farces n'ont jamais su réinventer. Nous nous accrochons à tout ce qui recommence sans savoir (ni même pouvoir) goûter à l'achèvement du moindre jour – et sans même sentir que notre âme est suspendue (depuis toujours) à l'éternité...

Nos mains, pourtant, pressentent ce feu oublié au fond des eaux. Mais nous n'avons (encore) ni la force ni le courage de rejoindre les confins du regard – l'ignorance, sans doute, trop vissée aux ténèbres et à ces rêves qui défilent parmi presque rien...

 

 

Nous nous approchons insidieusement d'un sommeil qui durera bien après la mort. Comme un point infime sur une carte sans frontière – sans limite. Comme une illusion supplémentaire née de notre imaginaire...

 

 

Le temps des navigateurs est, peut-être, à jamais révolu. La mer n'incite plus qu'à la fuite dans l'arrière-pays où se sont retranchées toutes les âmes sédentaires. Le vent n'est plus qu'une crainte. Et le voyage, un songe pour délasser de l'ordinaire...

 

 

Paupières closes aux choses du monde et de la nuit. A toute aventure. Volets fermés sur cette immense fatigue. Et partout – sur la chair, sous les couvertures, lourdes et matelassées, et dans l'âme – le trivial, les rêves, la somnolence et la cruauté sans passion...

Des cœurs sans suite et sans idée dont l'attente, si passive, écarte le jour et ne saura jamais percer leur mystère...

 

 

En d'autres temps, nous aurions envié la lune – et ses secrets – enfouis dans la lente retenue du soleil et des étoiles – à la lumière si ancienne. A présent, nous répétons que la fièvre montera plus tard lorsque les gestes sauront fouiller dans la langue – et que les mots grimperont dans la sève et le sang de cette âme trop paresseuse pour aller, seule et nue, vers ce mystère qui n'appartient à personne...

 

 

A présent, nous avançons masqués – la peau peinturlurée de signes étranges – camouflant notre visage et son ardeur – enfonçant le pire et le mensonge au fond de nos yeux et de nos rêves comme si la nudité nous effrayait davantage que l'absence et la mort...

Et nous nous agenouillons devant des lèvres plus rouges que le sang comme si la vérité pouvait naître de la parole. Comme si nous voulions rompre le silence – ce porteur d'éternel – pour le remplacer par quelques mots lénifiants – tout juste bons à encourager l'attente, l'impuissance et la paresse...

 

 

Et cette rouille accrochée à l'âme et au langage – qui ronge nos rêves d’échappée et l’ardeur de nos élans vers une issue – comme si nous abritions une tristesse incorruptible – indéboulonnable – au fond de notre espérance...

Emprisonnés au milieu de tous les impossibles (et de tous les interdits) pour que rien ne puisse éclore en deçà – ni au-delà – de la mort...

 

 

Aucun mot, ni aucune vérité ne peuvent éclore sur l'aridité des âmes. Et les rives sont trop insensibles au langage et au poème pour que naisse – et s'épanouisse – une poussée ardente et spontanée vers l'Absolu. Les masques et les rêves sont trop corrompus – trop encerclés – trop enfermés dans la fainéantise pour traverser notre épuisement et nos rivages...

 

 

Nous reléguons l'obsession (notre obsession) du silence à un songe lointain – invivable – inaccessible – préférant la nuit à la possibilité du jour...

 

 

Nous sommes devenus des monstres amorphes et pathétiques – grisés de rêves et d'alcool. Et les lois – toutes les lois – du monde nous font répéter à l'infini – jour après jour, vie après vie – notre impuissance et notre goût (si suspect) pour la torpeur. Elles essoufflent notre ardeur et notre allant au lieu d'exalter notre désir de foudroiement. Elles étendent nos corps sur le sol jonché d'or et de cadavres en jetant par-dessus les abîmes la seule issue pour endiguer les malheurs (les nôtres et ceux du monde, bien sûr) et résoudre notre mystère...

 

 

L'attraction permanente des abîmes et de la mort. Et le courage des créatures en suspens – de ces mille êtres plongés dans l'attente patiente de leur fin...

 

 

Et ce double en nous qui tutoie les étoiles et embrasse les mirages comme si les rêves étaient la seule matière du monde...

 

 

Nous aimerions vivre au-delà du connu. Mais sur nous pèsent les heures et les signes invisibles de la mémoire. Nous aimerions vivre dans la magie permanente du monde – hors du temps. Mais nous vacillons sous trop de poids – et trop de danses – pour exister avec légèreté et innocence...

 

 

Un instant en suspens – au bord d'un silence qui a vu naître notre premier visage – celui d'avant notre naissance – lorsque l'écoute, la pensée et le langage partageaient leurs lèvres et buvaient à la même coupe audacieuse – gigantesque – immense – posée à la source de toutes les sources – au milieu d'une lumière qui ressemblait, à s'y méprendre, à notre nuit...

 

 

Quelque chose vient que nous ne savons pas – et qui s'éloigne sans même que nous nous en apercevions. Un passage au cœur des heures – au cœur des jours. Présent dans cette absence chronique à nous-mêmes...

 

 

A l'envers du dicible – à l'envers de tout décor, le silence. Et à l'envers de l'envers, les mots et la parole qui se glissent dans la bouche et le poème pour honorer celui qui ne peut être célébré que dans ce qui précède la louange…

 

 

Ecrire serait-ce ravauder la blessure... Serait-ce le baume de toute vie – la réconciliation avec ce qui nous blesse – et ce que nous ignorons... Une manière, assez sage (ma foi), d'aller vers ce qui nous échappe – et nous échappera toujours... Une façon de vivre parmi les rêves et les mensonges... Une façon de vivre au milieu des ombres et de la nuit – et de trouver le courage d'y séjourner sans trop d'emprise...

 

 

Brume épaisse là où l'on devine la clarté. Et ce noir indéfinissable – permanent – au fond duquel brille la lumière. La cause, peut-être, du désespoir des hommes et des bêtes – abrités de leurs privilèges par le resserrement progressif des murs entre lesquels ils coulent des jours de plus en plus malheureux – entre lesquels ils subissent une infortune grandissante...

 

 

Des vies comme du bois mort sur la plaine – coupées depuis trop longtemps de leurs racines pour survivre à la pluie et au temps...

 

 

Il suffirait d'un seul jour – d’un seul instant – pour que la nuit se retire. Il suffirait d'un rêve plus haut que le monde pour que s'installe la beauté au seuil de toutes les chambres – et que ruisselle, chaque matin, la joie de revivre ce que l'on croit tenir et qui s'échappe...

 

 

Et ça rue, et ça couine, et ça geint. Mon Dieu ! Que de cris et de gesticulations avant de pouvoir vivre le renouveau sans un mot, sans un soupir, sans un regret...

 

 

Le tragique des jours et le tragique du monde. Et cette souffrance – et ce lent délitement – des corps jusqu'à l'effritement – la déchirure – la rupture avec le réel...

Et cette beauté secrète dans le regard de celui dont le corps – et la vie – ne peuvent s'en affranchir mais dont l'âme a su se livrer au silence et à l'abandon...

 

 

L'attente d'un silence – d'une réalité plus vraie que l'histoire du monde. L'attente non d'un Dieu – non des Dieux – mais des vents de la terre sur notre visage émerveillé...

 

 

Une voix encore nous appelle – et qui a pris appui sur la mort...

 

 

Notre âme s'est couchée dans son berceau d'épines. Et la lune, de son ombre, a recouvert notre sang. Au loin, le jour arrive – et dessine déjà le soleil dans notre nuit trop grise pour appeler, d'un poème, la vie ardente – ce feu qui sommeille dans nos eaux trop mortes et trop tumultueuses...

 

 

Un alphabet – hors du langage – nous guette en chaque poème. Il veille à surprendre la raison – et à la faire capituler devant l'ampleur des signes et de l'incompréhension. Et c'est à l'âme, bien sûr, qu'il s’adresse – à cet espace que le cœur protège de la folie pour survivre – et avoir l'air (avoir l'air seulement) moins insensé que l'Amour qui nous porte...

 

 

Des âmes sombres à l'ombre des grands arbres. Assises dans la grande nuit du monde et le noir des forêts. Et l'énumération des choses ne livrera aucun trésor. Et leur possession ne réussira qu'à exalter notre tristesse...

Nous sommes plus haut que nos rêves de gloire – et que nos rêves de fortune. Et plus bas que les vagabonds qui dorment dans l'herbe sauvage des fossés. Et là est notre chance – dans ce silence et cette innocence, délivrés de l'or et du hasard, qui serpentent entre l'Amour et nos déchirures parmi les plus ordinaires circonstances...

 

 

Comme le poème, nous allons entre les lignes qu'une main inconnue a dessinées...

Les murs ont la gravité de nos visages. Un cadre où se reflètent l'ordre, les désirs et le sommeil. Un repos irréparable qui jette les âmes entre l'or et la peur – dans une encre fragile – et inépuisable...

 

 

Ciel, bras et murs façonnent un horizon indomptable qui incite à – et refuse tout à la fois – la course et l'espoir. Offrant à nos pas le douloureux privilège du doute et de l'inconfort. Comme une invitation, peut-être, à l'abandon et à l'immobilité – au silence et à la mort...

 

 

Les gouffres de l'éphémère où l'éternité claironne au milieu des gestes et des voix. Et dans l'inquiétude la plus vive d'y sombrer, échelle par-dessus la tête. Dans cette crainte – dans cette angoisse – de tomber toujours plus bas – et toujours plus seul et plus humble – au milieu de nulle part...

 

 

Une vérité affleure derrière le langage – derrière toute chose et tout visage. Au cœur même des phénomènes pour ceux dont le regard a traversé les yeux – et les a retournés – pour se fixer, sans assise, en surplomb du monde et des circonstances – entre l'Amour et l'immobilité – dans cette sensibilité en aval du silence qui transforme chaque événement en grâce et en joie...

 

 

A l'intérieur (de nous-mêmes), ce chemin sans balise et sans repère qui serpente entre la peur, la folie et le temps. Cette voie singulière qu'il faut escalader à mains nues – et à l'envers – pour faire naître la confiance dans la plus vive insécurité – et pouvoir revenir au monde avec un sourire indélébile sur les lèvres – et aller sans exigence parmi les ombres et la pluie...

 

 

Sans trace. La vie même fuyant parmi nos pas et nos attentes. Au milieu des gués – là où se referment les blessures. Là où s'effacent les rêves et la vérité. Là où le monde peut enfin naître – et connaître la joie...

 

 

Les doigts s'accrochent en attendant la chute. Mais qui donc, en ce monde, sait que le vide porte davantage qu'il ne fait tomber – et que notre peur et notre fascination à son égard ne sont que le signe de notre commune appartenance – et la marque de notre parfaite, et surprenante, ressemblance malgré les traits si singuliers de notre visage...

 

 

Comme étranger au monde. Et surpris – incroyablement surpris – par cette étrange familiarité aux choses et aux visages. Témoin d'une vie qui, à force d'y être plongé, n'est plus la nôtre – et qui ne l'a peut-être jamais été...

Une existence – entre automatismes et simulacre – où nous jouons, malgré nous, à être nous-mêmes – ce personnage si proche et si inconnu...

 

 

Rien jamais ne s'achève en ces heures qui sommeillent – dans ce long soupir qui exaspère notre âme. Nous avançons – continuons inlassablement d’avancer – sans un regard sur l'ordinaire et l'humble des visages. Nous sommes si pétris de cette folle ardeur que nous marchons aveuglément – et fuyons ce qui se pose si discrètement, chaque jour, au cœur de notre vie, au fil de cette marche si déroutante ; ce tremblement fragile au-dedans des yeux posés sur un monde dont le merveilleux nous échappe...

 

 

L'ailleurs n'est qu'un leurre dont il faudra, un jour, se dessaisir – et qu'il faudra tuer comme l'après car tous deux nous enjoignent de continuer notre marche – de poursuivre indéfiniment cette longue – et si risible – errance...

 

 

Il y a l’urgence des mots – et celle du silence – rarement (ré)conciliables excepté peut-être dans l'attente sans attente, celle qui a su s'affranchir du temps – et dans le poème qui s'essaye au langage au-delà du langage – à la parole au-delà de toute raison et de toute pensée – pour dire ce qu’il ne peut atteindre qu'avant son élan...

 

 

Il n'y a de jour plus beau que le soleil – et plus vif que cette flamme qui brille au-dedans. Mais pour le découvrir et y planter son âme et sa sueur, il faut renoncer aux petites joies misérables de ce monde – et s'enfoncer aussi loin que nous le permettent nos forces et le courage dans ce qui recouvre la lumière...

 

 

La langue émerge du plus profond – illuminée d'un ciel que nul ne soupçonne – dans l'absence singulière de l'âme prompte à s'oublier comme elle oublie les atrocités du monde. Il n'y a d'autre espoir pour le poème – ni pour les hommes englués dans le malheur et les instincts qui pèsent sur leurs gestes et leur regard...

 

 

Et ces grands écorchés qui gisent défaits par ce que le monde supporte – et qui survivent à peine au milieu de leurs larmes. Et qui écrivent parfois pour tenter de dire ce qui nous emprisonne et nous ensorcelle. Comme un adieu, peut-être, irréparable...

 

 

Nous avançons à demi-mot – et à demi-nus – parmi les visages et les mains plongées dans le labeur et la terre – au milieu des âmes que l'abondance étouffe. Et nous sommes effrayés par tant de richesses – et cet aveuglement instinctif qui pousse les hommes à l’accumulation. Fragments de terre – fragments du monde – nécessaires, pensent-ils, pour combler l'incomplétude – cette part si infirme de nous-mêmes qui n'ose ni affronter – ni être – le rien qui la submerge – et, par là même, devenir le tout sans exigence – cet indicible que toute réclamation ampute...

 

 

Nous allons encore d'un pas trop vif vers ce qui nous porte. Dans cette folle envie – et cette folle urgence de découvrir – et d'habiter – ce qui ne nous appartient pas...

 

 

Nous avançons parmi la foule – et plus seul(s) en nous-mêmes que nous comptons de visages. Et nous écrivons depuis la plus haute solitude – dans cette frénésie qui traverse ceux qui se savent mortels – pour dire au monde ce que le voyage en nous aura façonné – cette flamme trop impétueuse qui consume le chemin qui mène au silence – et ce feu tranquille qui illumine le monde et les visages pris dans la glaise et la précipitation...

Et nous rêvons encore d'une aube impossible – improbable – trop prématurée, sans doute, pour cette terre où la mort rôde comme une hyène affamée dans le silence...

 

 

Nous ne cherchons plus. La mort est arrivée à l'heure juste de ceux qui n'ont plus sommeil – et dont les pas sont, à présent, aussi vifs que le regard – au-delà des rêves et des désirs d'extinction...

 

 

Nous avons l'authentique impudeur de ceux que la mort n'effraye plus. Et, en nous, le soleil est un visage immense – incontournable – diamétralement opposé au nôtre si fragile – si mortel – et si amoureusement plongé dans les circonstances et les infortunes...

 

 

Une petite voix nous rappelle que nous sommes nés de la foudre et du silence – et qu'il nous faut pour tenir debout et marcher parmi les rêves, un sens de l'équilibre entre ce qui nous précède et nous prolonge – entre le miracle de notre naissance et l'éternité de chacun de nos pas.

Et dans cette certitude – cette évidence – nos gestes, comme notre parole, peuvent (enfin) devenir le reflet de ce que nous cherchons – de cet espace hors du monde – hors du temps – et de cette étreinte sans fin – qui nous maintient vivants par-delà la mort et la persistance, si fragile, des siècles...

 

 

Un souffle nouveau (né d’une source lointaine – première sans doute...) nous guette à chaque instant – à chaque poème. Comme un livre déjà ouvert sur notre destin – et dont les vents, inlassablement, en tourneraient les pages...

 

 

Un grand froid, soudain, dans la poitrine. Le sentiment d'une marche – et d'une nuit – interminables. D'une longue – et incroyable – errance autour de nous-mêmes – du seul point tangible qui relie le monde et la solitude. L'unique destination de tout voyage...

Et ce qu'il nous reste de terreur face à l'infamie – et ce goût de la révolte, intact – et ce besoin si trépignant de justice pour transformer l'air en oxygène respirable...

 

 

Si loin, si haut. Partout. Et, pourtant, que le rêve est méprisable lorsqu'il renonce au plus proche – au quotidien sans trêve...

 

 

Il y a comme une fatigue dans nos gestes. Une lassitude effroyable qui ne rebute le monde que dans le ralentissement de sa cadence...

 

 

Mille convois au cœur de la langue. Et le silence qui surpasse tous les rythmes pour dire le peu nécessaire à la compréhension...

 

 

Des vies jetées dans l'impossible où le courage sera toujours insuffisant pour surmonter les épreuves. Il faudrait une autre main – un autre appui – pour survivre à tant de rêves et de douleurs...

 

 

Des vies pauvres. La terre des gens dont la naissance n'aura rien épargné. Quelques gestes, un peu de tendresse et la rugosité des âmes et des visages. Et la callosité des mains qui auront remué la terre pour subsister. Et un peu de rêve aussi, sûrement, pour se réchauffer sous la pluie – et trouver la force d'espérer encore...

 

 

On trace des mots comme des chemins à travers l'impossible pour désigner une terre infranchissable – ici – là-bas – partout – qui se creuse entre les lignes...

 

 

On n'échappe à rien. Et surtout pas à la vie. Et pas davantage à la mort – ni à ces petits riens qui nous font espérer en donnant à croire que la liberté a un prix. Mais nous avons beau chercher – et fouiller partout – lancer des mots et des invectives – et recevoir des coups, nous ne faisons que survivre au milieu du néant et de la désolation...

 

 

Nous marchons au milieu du temps et des cadavres dans le lent oubli de cet effroi pour survivre – et agoniser lentement – là où il serait naturel, et sans doute préférable, de s'effondrer...

 

 

La route est noire. Et que restera-t-il après l'oubli... Quelques visages peut-être – rencontrés au milieu du gué. Et un parfum ancien au milieu des souvenirs qui résistera à l'usure du temps. Et un peu d'eau où rôde la mort – juste assez pour poursuivre – et épuiser – la marche. Et un rêve parfait pour désigner le jour affranchi du hasard et des secrets...

 

 

On s'endort – et s'ensommeille – avec, au fond de soi, un désir de jour sans frontière. Mais on se garde bien d'y livrer sa sueur – et de s'ouvrir à l'ordinaire en attente du même rêve. Et, un jour, brutalement, la solitude arrive – et s'enfonce dans cette chair fragile et tremblante pour détacher la faim de la paresse. Et ce qui bouge ne fait plus grand bruit. Et l'on attend alors sans vraiment savoir ce que l'on attend. Mais le jour arrive (finit par arriver) et les frontières deviennent floues et mouvantes, puis s'effritent et s'effacent. Et nous voilà, soudain, au-dedans de ce rêve qui devient plus réel que le monde – plus réel que notre chair ; au cœur de ce grand silence fait d'Amour et de joie – au cœur de cette étrange présence où glisse notre sommeil...

Ne restent plus alors que le souffle – le signe des vivants – quelques livres – quelques poèmes peut-être, le courage des bêtes et la beauté des forêts. Et la course un peu folle des voix et des images qui s'estompent sous les secousses du vent – impérissable sans doute. Et cette rive au milieu de toutes les rives où le sol est moins présomptueux (et inaccessible) que nos rêves. La naissance d'un jour – d'un autre jour – plus franchissable pour les âmes. Le jour d'un autre jour plus grand – et plus vivant – que nos vies...

 

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