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LES CARNETS METAPHYSIQUES & SPIRITUELS

A PROPOS

La quête de sens
Le passage vers l’impersonnel
L’exploration de l’être

L’intégration à la présence


 

CARNETS PUBLIES

L'expérience du monde 
Récit (1997-1999)

Solitudes 
Récit (2001)

Le petit chercheur Livre 1  
Conte (2004)

Le petit chercheur Livre 2  
Conte (2004)

Le petit chercheur Livre 3  
Conte (2004)

Quêteur de sens  
Essai anthologique (2005)

Traversée commune  
Livre expérimental (2007)

Traversée commune Livre 1  
Livre expérimental (2007)

Traversée commune Livre 2  
Livre expérimental (2007)

Traversée commune Livre 3  
Livre expérimental (2007)

Traversée commune Livre 4  
Livre expérimental (2007)

Traversée commune Livre 5  
Livre expérimental (2007)

Traversée commune Livre 6  
Livre expérimental (2007)

Traversée commune Livre 7  
Livre expérimental (2007)

Traversée commune Livre 8  
Livre expérimental (2007)

Traversée commune Livre 9  
Livre expérimental (2007)

Traversée commune Livre 10  
Livre expérimental (2007)

Tourbillon(s) 
Journal & récit (2008-2013)

Le goût d'autre chose 
Journal (2013-2016)

Un homme simple et sage 
Récit (2014)

Une âme sensible Vol 1  
Journal (2016-2019)

Une âme sensible Vol 2 
Journal (2016-2019)

Entre le rêve, le monde... Vol 1  
Journal (2019-2020)

Entre le rêve, le monde... Vol 2  
Journal (2019-2020)

Quelque chose du sang...  
Journal (2020-2021)

En plein cœur Vol 1 
Journal (2021-2022)

En plein cœur Vol 2 
Journal (2021-2022)

En plein cœur Vol 3 
Journal (2021-2022)

Si près de nos lèvres... Vol 1 
Journal (2022-2023)

Si près de nos lèvres... Vol 2 
Journal (2022-2023)

Si près de nos lèvres... Vol 3 
Journal (2022-2023)

Si près de nos lèvres... Vol 4 
Journal (2022-2023)

Vie d'un ermite itinérant Vol 1 
Récit (2023)

Vie d'un ermite itinérant Vol 2  
Récit (2023)

Une destinée sans certitude Vol 1 
Journal (2023-2024)

Une destinée sans certitude Vol 2 
Journal (2023-2024)

Entre Dieu et la pierre Vol 1
Journal (2024-2025)

Entre Dieu et la pierre Vol 2
Journal (2024-2025)

Entre Dieu et la pierre Vol 3
Journal (2024-2025)

Entre Dieu et la pierre Vol 4
Journal (2024-2025)

Quelques jours... Vol 1  
Journal (2025)

Quelques jours... Vol 2  
Journal (2025)

Quelques jours... Vol 3  
Journal (2025)

Quelques jours... Vol 4  
Journal (2025)

En son for intérieur Vol 1 partie 1
Journal (2025)

En son for intérieur Vol 1 partie 2
Journal (2025)

En son for intérieur Vol 2 partie 1
Journal (2025-2026)

En son for intérieur Vol 2 partie 2
Journal (2025-2026)

 

CARNETS BRUTS

Carnet n°1
L’innocence bafouée

Récit / 1997 / La quête de sens

Carnet n°2
Le naïf

Fiction / 1998 / La quête de sens

Carnet n°3
Une traversée du monde

Journal / 1999 / La quête de sens

Carnet n°4
Le marionnettiste

Fiction / 2000 / La quête de sens

Carnet n°5
Un Robinson moderne

Récit / 2001 / La quête de sens

Carnet n°6
Une chienne de vie

Fiction jeunesse / 2002/ Hors catégorie

Carnet n°7
Pensées vagabondes

Recueil / 2003 / La quête de sens

Carnet n°8
Le voyage clandestin

Récit jeunesse / 2004 / Hors catégorie

Carnet n°9
Le petit chercheur Livre 1

Conte / 2004 / La quête de sens

Carnet n°10
Le petit chercheur Livre 2

Conte / 2004 / La quête de sens

Carnet n°11 
Le petit chercheur Livre 3

Conte / 2004 / La quête de sens

Carnet n°12
Autoportrait aux visages

Récit / 2005 / La quête de sens

Carnet n°13
Quêteur de sens

Recueil / 2005 / La quête de sens

Carnet n°14
Enchaînements

Récit / 2006 / Hors catégorie

Carnet n°15
Regards croisés

Pensées et photographies / 2006 / Hors catégorie

Carnet n°16
Traversée commune Intro

Livre expérimental / 2007 / La quête de sens

Carnet n°17
Traversée commune Livre 1

Récit / 2007 / La quête de sens

Carnet n°18
Traversée commune Livre 2

Fiction / 2007/ La quête de sens

Carnet n°19
Traversée commune Livre 3

Récit & fiction / 2007 / La quête de sens

Carnet n°20
Traversée commune Livre 4

Récit & pensées / 2007 / La quête de sens

Carnet n°21
Traversée commune Livre 5

Récit & pensées / 2007 / La quête de sens

Carnet n°22
Traversée commune Livre 6

Journal / 2007 / La quête de sens

Carnet n°23
Traversée commune Livre 7

Poésie / 2007 / La quête de sens

Carnet n°24
Traversée commune Livre 8

Pensées / 2007 / La quête de sens

Carnet n°25
Traversée commune Livre 9

Journal / 2007 / La quête de sens

Carnet n°26
Traversée commune Livre 10

Guides & synthèse / 2007 / La quête de sens

Carnet n°27
Au seuil de la mi-saison

Journal / 2008 / Le passage vers l’impersonnel

Carnet n°28
L'Homme-pagaille

Récit / 2008 / Le passage vers l’impersonnel

Carnet n°29
Saisons souterraines

Journal poétique / 2008 / Le passage vers l’impersonnel

Carnet n°30
Au terme de l'exil provisoire

Journal / 2009 / Le passage vers l’impersonnel

Carnet n°31
Fouille hagarde

Journal poétique / 2009 / Le passage vers l’impersonnel

Carnet n°32
A la croisée des nuits

Journal poétique / 2009 / Le passage vers l’impersonnel

Carnet n°33
Les ailes du monde si lourdes

Poésie / 2009 / Hors catégorie

Carnet n°34
Pilori

Poésie / 2009 / Hors catégorie

Carnet n°35
Ecorce blanche

Poésie / 2009 / Hors catégorie

Carnet n°36
Ascèse du vide

Poésie / 2009 / Hors catégorie

Carnet n°37
Journal de rupture

Journal / 2009 / Hors catégorie

Carnet n°38
Elle et moi – poésies pour elle

Poésie / 2009 / Hors catégorie

Carnet n°39
Préliminaires et prémices

Journal / 2010 / Le passage vers l’impersonnel

Carnet n°40
Sous la cognée du vent

Journal poétique / 2010 / Le passage vers l’impersonnel

Carnet n°41
Empreintes – corps écrits

Poésie et peintures / 2010 / Hors catégorie

Carnet n°42
Entre la lumière

Journal poétique / 2011 / Le passage vers l’impersonnel

Carnet n°43
Au seuil de l'azur

Journal poétique / 2011 / Le passage vers l’impersonnel

Carnet n°44
Une parole brute

Journal poétique / 2012 / Le passage vers l’impersonnel

Carnet n°45
Chemin(s)

Recueil / 2013 / Le passage vers l’impersonnel

Carnet n°46
L'être et le rien

Journal / 2013 / L’exploration de l’être

Carnet n°47
Simplement

Journal poétique / 2014 / L’exploration de l’être

Carnet n°48
Notes du haut et du bas

Journal poétique / 2014 / L’exploration de l’être

Carnet n°49
Un homme simple et sage

Récit / 2014 / L’exploration de l’être

Carnet n°50
Quelques mots

Journal poétique / 2014 / L’exploration de l’être

Carnet n°51
Journal fragmenté

Journal poétique / 2014 / L’exploration de l’être

Carnet n°52
Réflexions et confidences

Journal / 2014 / L’exploration de l’être

Carnet n°53
Le grand saladier

Journal poétique / 2014 / L’exploration de l’être

Carnet n°54
Ô mon âme

Journal poétique / 2014 / L’exploration de l’être

Carnet n°55
Le ciel nu

Recueil / 2014 / L’exploration de l’être

Carnet n°56
L'infini en soi 

Recueil / 2015 / L’exploration de l’être

Carnet n°57
L'office naturel

Journal / 2015 / L’exploration de l’être

Carnet n°58
Le nuage, l’arbre et le silence

Journal / 2015 / L’exploration de l’être

Carnet n°59
Entre nous

Journal / 2015 / L’exploration de l’être

Carnet n°60
La conscience et l'Existant

Essai / 2015 / L’exploration de l’être

Carnet n°61
La conscience et l'Existant Intro

Essai / 2015 / L’exploration de l’être

Carnet n°62
La conscience et l'Existant 1 à 5

Essai / 2015 / L’exploration de l’être

Carnet n°63
La conscience et l'Existant 6

Essai / 2015 / L’exploration de l’être

Carnet n°64
La conscience et l'Existant 6 (suite)

Essai / 2015 / L’exploration de l’être

Carnet n°65
La conscience et l'Existant 6 (fin)

Essai / 2015 / L’exploration de l’être

Carnet n°66
La conscience et l'Existant 7

Essai / 2015 / L’exploration de l’être

Carnet n°67
La conscience et l'Existant 7 (suite)

Essai / 2015 / L’exploration de l’être

Carnet n°68
La conscience et l'Existant 8 et 9

Essai / 2015 / L’exploration de l’être

Carnet n°69
La conscience et l'Existant (fin)

Essai / 2015 / L’exploration de l’être

Carnet n°70
Notes sensibles

Journal / 2016 / L’exploration de l'être

Carnet n°71
Notes du ciel et de la terre

Journal / 2016 / L’exploration de l'être

Carnet n°72
Fulminations et anecdotes...

Journal / 2016 / L’exploration de l'être

Carnet n°73
L'azur et l'horizon

Journal / 2016 / L’exploration de l'être

Carnet n°74
Paroles pour soi

Journal / 2016 / L’exploration de l'être

Carnet n°75
Pensées sur soi, le regard...

Journal / 2016 / L’exploration de l'être

Carnet n°76
Hommes, anges et démons

Journal / 2016 / L’exploration de l'être

Carnet n°77
La sente étroite...

Journal / 2016 / L’exploration de l'être

Carnet n°78
Le fou des collines...

Journal / 2016 / L’intégration à la présence

Carnet n°79
Intimités et réflexions...

Journal / 2016 / L’intégration à la présence

Carnet n°80
Le gris de l'âme derrière la joie

Récit / 2016 / L’intégration à la présence

Carnet n°81
Pensées et réflexions pour soi

Journal / 2016 / L’intégration à la présence

Carnet n°82
La peur du silence

Journal poétique / 2016 / L’intégration à la présence

Carnet n°83
Des bruits aux oreilles sages

Journal / 2016 / L’intégration à la présence

Carnet n°84
Un timide retour au monde

Journal / 2016 / L’intégration à la présence

Carnet n°85
Passagers du monde...

Journal / 2016 / L’intégration à la présence

Carnet n°86
Au plus proche du silence

Journal / 2016 / L’intégration à la présence

Carnet n°87
Être en ce monde

Journal / 2016 / L’intégration à la présence

Carnet n°88
L'homme-regard

Récit / 2016 / L’intégration à la présence

Carnet n°89
Passant éphémère

Journal poétique / 2016 / L’intégration à la présence

Carnet n°90
Sur le chemin des jours

Recueil / 2016 / L’intégration à la présence

Carnet n°91
Dans le sillon des feuilles mortes

Recueil / 2016 / L’intégration à la présence

Carnet n°92
La joie et la lumière

Journal / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°93
Inclinaisons et épanchements...

Journal / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°94
Bribes de portrait(s)...

Journal / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°95
Petites choses

Journal poétique / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°96
La lumière, l’infini, le silence...

Journal / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°97
Penchants et résidus naturels...

Journal / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°98
La poésie, la joie, la tristesse...

Journal / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°99
Le soleil se moque bien...

Journal / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°100
Si proche du paradis

Journal / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°101
Il n’y a de hasardeux chemin

Journal / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°102
La fragilité des fleurs

Journal / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°103
Visage(s)

Journal / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°104
Le monde, le poète et l’animal

Journal / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°105
Petit état des lieux de l’être

Journal / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°106
Lumière, visages et tressaillements

Journal / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°107
La lumière encore...

Journal poétique / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°108
Sur la terre, le soleil déjà

Journal poétique / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°109
Et la parole, aussi, est douce...

Recueil / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°110
Une parole, un silence...

Journal poétique / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°111
Le silence, la parole...

Recueil / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°112
Une vérité, un songe peut-être

Journal / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°113
Silence et causeries

Recueil / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°114
Un peu de vie, un peu de monde...

Journal / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°115
Encore un peu de désespérance

Journal / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°116
La tâche du monde, du sage...

Recueil / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°117
Dire ce que nous sommes...

Recueil / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°118
Ce que nous sommes – encore...

Recueil / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°119
Entre les étoiles et la lumière

Recueil / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°120
Joies et tristesses verticales

Journal poétique / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°121
Du bruit, des âmes et du silence

Journal / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°122
Encore un peu de tout...

Journal poétique / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°123
L’amour et les ténèbres

Recueil / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°124
Le feu, la cendre et l’infortune

Recueil / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°125
Le tragique des jours et le silence

Journal / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°126
Mille fois déjà peut-être...

Journal / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°127
L’âme, les pierres, la chair...

Recueil / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°128
De l’or dans la boue

Journal / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°129
Quelques jours et l’éternité

Journal / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°130
Vivant comme si...

Journal / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°131
La tristesse et la mort

Récit / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°132
Ce feu au fond de l’âme

Recueil / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°133
Visage(s) commun(s)

Recueil / 2017 / L’intégration à la présence

Carnet n°134
Au bord de l'impersonnel

Journal / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°135
Aux portes de la nuit et du silence

Recueil / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°136
Entre le rêve et l'absence

Recueil / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°137
Nous autres, hier et aujourd'hui

Récit / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°138
Parenthèse, le temps d'un retour...

Journal poétique / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°139 
Au loin, je vois les hommes...

Journal / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°140
L'étrange labeur de l'âme

Recueil / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°141
Aux fenêtres de l'âme

Regard / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°142
L'âme du monde

Recueil / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°143
Le temps, le monde, le silence...

Journal / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°144
Obstination(s)

Journal poétique / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°145
L'âme, la prière et le silence

Journal poétique / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°146
Envolées

Regard / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°147
Au fond

Regard / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°148
Le réel et l'éphémère

Regard / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°149
Destin et illusion

Recueil / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°150
L'époque, les siècles et l'atemporel

Regard / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°151
En somme...

Regard / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°152
Passage(s)

Regard / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°153
Ici, ailleurs, partout

Recueil / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°154
A quoi bon...

Regard / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°155
Ce qui demeure dans le pas

Journal poétique / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°156
L'autre vie, en nous, si fragile

Journal poétique / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°157
La beauté, le silence, le plus simple...

Recueil / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°158
Et, aujourd'hui, tout revient encore...

Journal / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°159
Tout - de l'autre côté

Regard / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°160
Au milieu du monde...

Recueil / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°161
Sourire en silence

Recueil / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°162
Nous et les autres - encore

Journal / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°163
L'illusion, l'invisible et l'infranchissable

Journal / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°164
Le monde et le poète - peut-être...

Journal / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°165
Rejoindre

Recueil / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°166
A regarder le monde

Paroles confluentes / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°167
Alternance et continuité

Journal / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°168
Fragments ordinaires

Paroles confluentes / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°169
Reliquats et éclaboussures

Paroles confluentes / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°170
Sur le plus lointain versant...

Regard / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°171
Au-dehors comme au-dedans

Paroles confluentes / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°172
Matière d'éveil - matière du monde

Regard / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°173
Lignes de démarcation

Regard / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°174
Jeux d'incomplétude

Journal poétique / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°175
Exprimer l'impossible

Regard / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°176
De larmes, d'enfance et de fleurs

Récit / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°177
Coeur blessé, coeur ouvert, coeur vivant

Journal / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°178
Cercles superposés

Journal poétique / 2018 / L'intégration à la présence

Carnet n°179
Tournants

Journal / 2019 / L'intégration à la présence

Carnet n°180
Le jeu des Dieux et des vivants

Journal / 2019 / L'intégration à la présence

Carnet n°181
Routes, élans et pénétrations

Journal / 2019 / L'intégration à la présence

Carnet n°182
Elans et miracle

Journal poétique / 2019 / L'intégration à la présence

Carnet n°183
D'un temps à l'autre

Recueil / 2019 / L'intégration à la présence

Carnet n°184
Quelque part au-dessus du néant...

Recueil / 2019 / L'intégration à la présence

Carnet n°185
Toujours - quelque chose du monde

Regard / 2019 / L'intégration à la présence

Carnet n°186
Aube et horizon

Journal / 2019 / L'intégration à la présence

Carnet n°187
L'épaisseur de la trame

Regard / 2019 / L'intégration à la présence

Carnet n°188
Dans le même creuset

Regard / 2019 / L'intégration à la présence

Carnet n°189
Notes journalières

Carnet n°190
Notes de la vacuité

Carnet n°191
Notes journalières

Carnet n°192
Notes de la vacuité

Carnet n°193
Notes journalières

Carnet n°194
Notes de la vacuité

Carnet n°195
Notes journalières

Carnet n°196
Notes de la vacuité

Carnet n°197
Notes journalières

Carnet n°198
Notes de la vacuité

Carnet n°199
Notes journalières

Carnet n°200
Notes de la vacuité

Carnet n°201
Notes journalières

Carnet n°202
Notes de la route

Carnet n°203
Notes journalières

Carnet n°204
Notes de voyage

Carnet n°205
Notes journalières

Carnet n°206
Notes du monde

Carnet n°207
Notes journalières

Carnet n°208
Notes sans titre

Carnet n°209
Notes journalières

Carnet n°210
Notes sans titre

Carnet n°211
Notes journalières

Carnet n°212
Notes sans titre

Carnet n°213
Notes journalières

Carnet n°214
Notes sans titre

Carnet n°215
Notes journalières

Carnet n°216
Notes sans titre

Carnet n°217
Notes journalières

Carnet n°218
Notes sans titre

Carnet n°219
Notes journalières

Carnet n°220
Notes sans titre

Carnet n°221
Notes journalières

Carnet n°222
Notes sans titre

Carnet n°223
Notes journalières

Carnet n°224
Notes sans titre

Carnet n°225

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28 février 2019

Carnet n°176 De larmes, d’enfance et de fleurs

Récit / 2018 / L'intégration à la présence

Tout est bleu – étoile écorchée – nature morte – chair sanglotante – âme perdue. Et pas même une pierre sur le chemin où poser sa fatigue. Rien que le va-et-vient du cœur qui, avec ses dernières illusions (peut-être), a perdu son ardeur – son allant – le goût d’aller plus loin...

Aujourd'hui, tout est abîmé. L'âme s'essouffle. Le cœur halète. Le front est en sueur. Et la parole prend le pouls de la vie  de la terre  et du cosmos entier peut-être...

Portrait battu en brèche. Chair dépecée  en lambeaux. Et la peur envahissante  comme si elle était devenue la seule amie  le seul témoin de cette chute  de ce déclin

 

 

Ce que fut l’heure – ce que fut la grâce – ce que fut la mort. Un temps infini – un temps miraculé. Un temps poussé jusqu’à son extrémité. La dilatation, peut-être, d’un désir. La fulgurance d’un destin où l’éveil de l’âme ne fut qu’un fossé supplémentaire…

 

 

D’enfance et de fleurs – ce que nous n’osons encore déshabiller. Comme une matrice cherchant à tâtons le secret caché au milieu de ses enfantements – au cœur de sa progéniture…

 

 

Le rire et la couleur – comme une autre manière d’aller parmi les épines et les jurons. L’ultime chance, peut-être, d’incarner une humanité libre et repentie…

 

 

Tout monte – passe – se prête à tout – à tous – aux mille jeux et aux mille épreuves – comme si le soleil se tenait au bout des doigts…

 

 

Terre d’enfance et de labeur où l’existence consiste à enfanter – et à déployer – ce qui, en nous, s’abrite en rêve. La récurrence et l’expansion à l’œuvre partout…

 

 

Entre ciel et étoiles – tout pourrait refleurir – et recommencer à vivre – comme la graine et le pétale oubliés au fond du jardin. Humus d’un Autre. Réaffirmation du rêve et de la continuité du sang et du sol…

 

 

Abîmes – presque toujours – horizontaux – et pyramidaux – presque malgré eux – selon la manière dont s’exercent les têtes pour se combiner en couches successives et superposées. Côte à côte – et les unes sur les autres – avec suffisamment d’ombre entre elles pour qu’elles puissent s’imaginer seules et séparées…

Des murs énormes – colossaux. Et mille chemins étroits qui serpentent entre les briques et les barbelés. Des frontières, des barrières, des obstacles. Et ces cris qui montent du sol – et des sous-sols – envahis – piétinés – par des âmes trop frileuses pour affronter les pièges labyrinthiques…

La nuit plus grande – et plus féroce – que le désir de lumière. Détention encore – détention toujours – jusqu’à l’éclosion du soleil intérieur

 

 

Nous resterons quel que soit le temps – accrochés au souffle et à l’attente – morts déjà mille fois avant de revenir toujours. Comme la nuit et les cathédrales – à nous fondre dans le bruit des vagues…

 

 

Au creux des mots – de la main – au creux de l’âme – ce langage silencieux – enivré par sa propre voix – discret comme le vent et la rosée sur les chemins du monde. A dire mille choses – graves et légères – avec cette fébrilité des impatients – cet empressement des passionnés – qui rêvent de voir la lumière et l’ardeur envahir ces terres – et ces visages – trop sombres et endormis…

 

 

Rien qu’un nom supplémentaire dans la liste – presque exhaustive – des choses constituées. Rien qu’un visage – quelques traits à peine – une âme peut-être – dans la longue série des figures qui se sont succédé…

Vitrines où l’ombre et la lumière – où les fragments et les commentaires – n’ont jamais cessé de s’entremêler…

Agglomérat monstrueux où rien n’a de véritable valeur

Ah ! Que le retrait, la solitude et l’anonymat sont nécessaires pour toucher au silence – à la gloire méconnue – à l’essentiel…

 

*

 

[Reprise de la dérive ; rupture – tristesse – solitude et retour en soi]

 

Ne jamais considérer le monde et l’existence comme des terrains conquis – acquis – certains – au risque de devenir autoritaire et tyrannique – outrageusement exigeant…

 

 

Survivant(s) permanent(s) – sans cesse confronté(s) à l’épreuve – et se réassurant toujours…

S’encombrant de mille choses – de mille idées – et de quelques visages – pour tenter de donner sens et consistance au monde et à l’existence…

Un peu de poudre aux yeux – agglomérée et transformée en briques, en édifice, en forteresse bâtis sur la poussière, le manque et la peur…

Risible et tragique destin que celui de l’homme…

 

 

La vie – toujours – finit par rattraper les mots pour combler le fossé entre la parole et la réalité. Pour détruire ce qui doit l’être – et pouvoir ainsi avancer vers soi (à petits pas) – vers ce que l’on porte dans la plus haute nudité – et découvrirce qui reste lorsquene reste plus rien – pas même Dieu – pas même l’espoir d’une issue…

 

 

Tout est bleu – étoile écorchée – nature morte – chair sanglotante – âme perdue. Et pas même une pierre sur le chemin où poser sa fatigue. Rien que le va-et-vient du cœur qui, avec ses dernières illusions (peut-être), a perdu son ardeur – son allant – le goût d’aller plus loin…

 

 

Aujourd’hui, tout est abîmé. L’âme s’essouffle. Le cœur halète. Le front est en sueur. Et la parole prend le pouls de la vie – de la terre – et du cosmos entier peut-être…

Portrait battu en brèche. Chair dépecée – en lambeaux. Et la peur envahissante – comme si elle était devenue la seule amie – le seul témoin de cette chute – de ce déclin…

 

 

Un tour de clé – et, en un clin d’œil, les dés sont jetés – et le destin – presque aussitôt – s’effondre…

Et l’âme – dans sa crainte (terrifiante) de souffrir – plonge – tout entière – dans le sommeil – sans pouvoir goûter aux délices du rêve tant est grand – et puissant – le vertige de l’effondrement…

 

 

Mille joies – mille peines – mille espérances – mille désillusions. Ah ! Que le chemin vers le dénuement est âpre – rude – impossible presque – jamais acquis – à renouveler toujours – à chaque instant…

 

 

Que le sommeil soit ensemencé là où la souffrance nous épie – nous empale – nous écrase la joue contre le sol. Et, pourtant, nous avons veillé longtemps dans la chambre – seul face à soi – seul face aux circonstances. Et ce repli n’a suffi à atténuer la douleur…

 

 

Jamais l’on n’assassine l’Amour – on épingle seulement ses empêchements…

 

 

Souvenir d’une voix – d’une ville – d’un amour perdu – dans les traits que la main dessine. Mémoire à genoux – autant que l’âme est prête à s’enfouir quelque part sous la terre – dans un trou – un abîme – inconsolable…

 

 

L’enfant que nous sommes ne grandira jamais – malgré les années, l’introspection, le silence – malgré Dieu, en nous, parfois plus vivant que l’enfance…

 

 

A la lisière du jour, de la peur et du hasard – devenus nécessité – là où demeurent le sourire et la main effarés – et l’âme presque entièrement dissoute. Avec le cœur du monde en soi qui s’est, peut-être, arrêté…

 

 

La solitude à grands pas qui regagne la maisonnée – et la petite chambre où nous nous tenons – noir – anxieux – taciturne – la tête pleine de larmes et de bonheur fissuré…

 

 

Nous sommes ici – tout entiers – dans ce vieux mur qui nous sépare. L’âme encore vive – presque impatiente – qui cherche partout la source parmi les ruines que nos mains, malgré elles, ont façonnées en vivant…

 

 

Eclat d’un amour ancien dans la main posée entre hier et le néant – à la lisière de tous les mondes possibles…

Et cet étrange chemin de fleurs que fera naître ce déluge de larmes…

 

 

Portés mille fois – depuis toujours – et pour l’éternité sans doute – par des courants mystérieux – entre nécessité et épreuves – qui nous éprouvent – nous habillent – nous emplissent – et nous dénudent – pour nous découvrir peut-être…

 

 

Tous ces édifices – ces monuments et ces assemblages – dans nos têtes – qui nous structurent et nous entravent en nous donnant l’illusion d’une construction stable et consistante – libératrice – indestructible. Chimère tragique, bien sûr…

 

 

De tentatives et d’erreurs – cette carcasse sommaire – trop brute – trop grossière, sans doute – malgré la complexité de la tête

 

 

Pendant des siècles – le même visage et les mêmes larmes. Avec cette usure croissante à mesure des pas qui pénètrent l’immensité du désert – intérieur et extérieur – jusqu’à la rupture – jusqu’à l’évidence du désarroi et de la beauté – jusqu’à l’évidence de la solitude première…

 

 

Tremblements jusqu’à la dernière heure. Vibrations, frissons et sursauts de crainte jusqu’à la fin des jours – jusqu’à la fin des temps peut-être…

 

 

Le jour gagne – peu à peu – en grandeur et en beauté – comme si nos yeux s’ouvraient progressivement à la faille, au regard, à la sensibilité – avant de plonger dans l’inévitable (et terrifiante) permanence de l’incertitude…

 

 

A sortir – à devenir – à s’extérioriser – pour, peut-être (simplement), vérifier la présence – et la solidité – du monde – et chercher en lui une part – un élément – de sa propre résolution…

Et cet infini en soi – si dense – si mystérieux – toujours aussi inconnu – toujours aussi inexploré…

 

 

On découvre – toujours – la pierre, les visages, le manque, la faim, l’âme et la mort. Dans tous les ordres possibles. Et l’Amour – et le silence – bien plus rarement…

 

 

L’existence et la mémoire se déchirent et s’ouvrent. Le monde se retire. Le silence appelle et s’insinue. L’âme, peut-être, pourra bientôt exulter…

Qui sait ce que dessineront les jours…

 

 

Sombre – secret – nocturne – comme le sommeil, le monde et le temps. Et cette sensibilité posée à la pointe de la gravité – sur ce socle massif – indestructible peut-être – au fond duquel tout s’enfonce et disparaît – avalé par le noir et la densité…

 

 

Courbée sur le sol – parmi les visages et les pierres – l’âme cherchant sa part – son mystère – sa résolution – comme si la réponse pouvait émerger du monde et de la marche – de cette fouille frénétique hors de soi…

 

 

Socle inébranlable voué à la répétition – à la stabilité du monde et du foyer – de cet entourage de soi élargi – pendant que les Autres – tous les Autres – courent la vie et le monde – en quête de réponses. L’âme esclave peut-être – l’âme esclave sans doute – des élans inépuisables du corps, du cœur et de l’esprit – incertains du temps et des résolutions – incertains des yeux et de la fouille – arpentant fébrilement – désespérément – tous les chemins possibles jusqu’à la mort…

 

 

Ecrire – décrire peut-être – ce grand Amour qui ne nous aura (sans doute) qu’à peine effleuré…

 

 

Et tout ce blanc – à présent – à la place du mystère. Comme un drap sur trop de pertes et de tentations…

Forces et défaillances échangées contre un repli – un retrait – une légère absence…

Temps initiatique, peut-être, où la rencontre ne pourra plus se faire qu’avec soi…

 

 

Ni rênes, ni ambition – qu’un allant vers l’inconnu. Fidèle à ce qui nous porte et surgit. Sans arrière-pensée. A défiler ce que le temps ne pourra jamais transformer…

A cloche-pied parmi les malheurs et les circonstances. Poésie de petits pas où l’obscur, l’ordinaire et la grâce sont contés…

 

 

Au-dedans du dedans – au centre du plus profond – notre premier souvenir – avant même la naissance du souffle. Ce qui se reniflait déjà sur notre dernier cadavre – et tous les autres avant lui…

Cet élan – ce désir de vie, de multitude, de silence et d’unité. Ce qui concède – façonne – et reprend, un jour – d’une main tendre ou violente – ce qui a été enfanté…

 

 

L’effondrement – toujours proche – de la solitude insatisfaite

Là où la clarté des yeux – et la parole de l’Autre – cisaillent et déchiquettent…

Là où tout se réfugie dans le noir, le sommeil ou l’ardeur…

Là où vivre continue de faire mal – et d’éprouver les faiblesses de notre destin – de notre silence – de nos misérables tentatives…

 

 

Personne – entre nous et notre peine. Rien qu’un néant qui tangue et nous fait chavirer. Pas la moindre main – ni la moindre lueur d’un Autre…

Soi entre fatigue et silence – entre agonie et découragement – si peu présent à nous-même(s) – cachés peut-être, l’un et l’autre, là où le refuge et l’accueil sont impossibles…

Comme une absence aux lèvres muettes – aux gestes impuissants – témoin seulement du désastre à l’œuvre…

 

 

Nul vitrail à travers nos murs – gris – hauts – infranchissables. Tristes à pleurer. Seuls édifices dans le paysage. Et ce ciel sombre – noir – épais – opaque – partout où les yeux se posent…

Comme si la solitude était notre destin – et la tristesse, notre malédiction. Comme si l’érosion et l’effondrement étaient impossibles – et le passage obstrué – impraticable. Comme si notre visage était condamné à errer – toujours – sur le même versant de la désespérance…

 

 

Abandonné de tous – abandonné des Dieux – et de soi-même d’abord…

 

 

Et par dépit – par impuissance – on se livre à cette vieille habitude de répéter les mêmes gestes rassurants pour confectionner n’importe quoi – une écharpe ou une couverture de laine – pour recouvrir sa peine, sa peur, ses larmes et le délitement inexorable du miracle et du silence – pour se protéger de l’épuisement et de la lassitude – pour s’éloigner de ce qui gronde dans les profondeurs – pour oublier ce qui appelle et ce qui crie – pour ne pas répondre à ce qui réclame l’éclosion

 

 

Traits qui vont et viennent. Ombres et objets au coude-à-coude. Et le monde – âpre – rude – et l’âme meurtrie – depuis le premier jour – depuis toujours peut-être…

Comme un enlisement perpétuel. L’expression d’une déchirure permanente – inguérissable…

 

 

Tournants de pacotille – voyage de peu de joie. Lente dérive – seulement – vers les eaux ternes du sommeil. Ce que ni les traits, ni la voix ne peuvent ouvrir – et moins encore sauver du naufrage…

 

 

L’obscur entre le possible – insupportable – et l’impossible – inaccessible. Pris dans cet étau de songes qui se resserre sur la chair – sur les os – et sur l’âme – toute tremblante – atrocement effrayée et démunie…

 

 

Rien que l’âme, la peur et l’ardeur pour traverser la vie, le monde, soi, l’Autre et les saisons. Ce qui, en nous, est encore (si faiblement) vivant…

 

 

Combien de siècles devrais-je attendre avant que ma voix puisse (re)trouver le silence…

Isolé comme ces fontaines privées de leur source – et taries par la soif du monde. Moribondes – presque (entièrement) asséchées…

 

 

Son lot de mots, de jours et de possible. Comme une longue errance. Seul et apeuré dans cette grande forêt de visages…

Et le déferlement du monde en soi – tête en avant et l’âme sagement en retrait…

 

 

Tout tourne – toujours. Comme un immense tourbillon – bruyant et épais – qui se transforme – tantôt en pas, tantôt en pages…

Vies, visages et leçons jaunis par le temps – par ce défilé inepte de jours – comme si les saisons pouvaient nous restituer ce que l’esprit nous avait ôté – en réduisant la perspective à ses habitudes…

 

 

Pas d’ami – trop sombre – trop seul sans doute…

Trop profondément plongé dans cette (effrayante) solitude…

N’importe quoi pourrait nous arriver ; sans doute serions-nous seul à pouvoir en témoigner…

 

 

Qui pourrait donc voir (ou même deviner) ce que nous avons posé – si inintentionnellement – sous la langue – au milieu des mots – derrière ces cris et ce souffle parfois trop péremptoire ; un peu de silence sous les bruits – une profonde simplicité sous le verbiage et les circonvolutions langagières – l’Amour irréductible sous la colère (presque) permanente – mille vertus et mille respects, en somme, sous l’offense et la rudesse apparente…

Et, sans doute plus profondément encore, le fond même de notre vie – et toutes nos vaines exigences à l’égard de l’homme et du monde…

 

 

Survivance quotidienne – plongé(s) malgré soi dans les mille tracasseries et les mille contingences de l’existence terrestre où l’enfant et l’innocence cherchent – vainement – leur place. Trop tendres – et trop désarmés – sans doute – pour faire face à la ruse et à la faim…

 

 

Ce sont des larmes – et un peu de sang – que mon feutre trace sur la page. L’aveu d’un échec – l’aveu d’une impuissance – l’aveu d’une longue (et pitoyable) défaite. L’accouchement inexorable du destin de l’homme – voué (presque toujours) à mourir de son vivant

 

 

Sans foyer – sans sommeil. Cent jours – cent siècles – à jeter le même cri – à lancer la même encre – tantôt sur le monde, tantôt sur l’Autre – selon les connivences quotidiennes…

Comme un enfant-vieillard auquel on aurait (toujours) refusé l’âge adulte…

Comme une pierre – rude – noire – fragile – posée au milieu de nulle part – sous des étoiles et des yeux indifférents…

 

 

Un pays de désolation et de solitude – sans compromis – sans consolation. Souillé jusque dans ses profondeurs par cette incapacité à vivre, à accueillir et à s’émerveiller – et par cette inaptitude croissante à être au monde…

Mal – inadapté – partout. Inapte à presque tout, en quelque sorte…

 

 

Vie de supplices et de parenthèses. Vie intranquille et sans permission. Comme le prolongement d’une peur – la permanence d’un effroi au cœur du même abîme – parcouru de long en large…

 

 

Quatre murs – quatre points cardinaux – quatre horizons. Partout – les mêmes grilles et le même sortilège. Le rêve, le désir, le sommeil et l’illusion – mille obstacles, mille empêchements et mille restrictions plantés au fond des yeux…

 

 

Le même chant – le même désir – le même ennui – sous l’arbre, le soleil et la pluie.

Mille siècles de souffrance. L’envergure et les profondeurs (en partie) explorées sans que n’advienne, en vérité, le moindre retournement – la moindre certitude…

La même nuance – toujours – au fond des yeux (presque clos). A mâcher – et à remâcher – vainement la même parole fétide…

 

 

Lieu – passage sans doute – de l’émotion et de la pensée. Comme un orifice – une béance – dans le néant. Comme une lueur – un éclair provisoire – dans la pénombre. Comme une vie – une parenthèse récurrente (et, peut-être, éternelle) – dans l’obscurité – sans la moindre aumône – sans la moindre main tendue – au milieu de la peur et des menaces – au milieu de la ruse et de la barbarie – au milieu de la faim, du mensonge et de la tromperie – au milieu de l’illusion qui semble, en cet instant, si réelle…

Abandonné au vide – à soi – à ce que l’on croit être comme à ce que l’on est sans même le savoir…

 

 

Léger scintillement dans la main ouverte – qui laisse toutes les manifestations du monde libres d’aller et venir…

 

 

Cœur mouillé – détrempé – qui ne sait plus voir – qui ne sait plus écouter – qui ne sait plus ni donner, ni recevoir… Comme un enfant banni du monde – exclu de toute forme de communauté – rejeté derrière ses propres voiles – en cette terre où l’Amour semble perdu – introuvable…

Empêtré dans cette odeur de pluie qui le fera, peut-être, frissonner jusqu’à la mort…

 

 

Du côté de l’ombre – sans doute. Entre ce mur immense – ténébreux – infranchissable – et cette vague idée du ciel que l’âme aurait espéré plus clément ; et qui se montre – de ce côté du monde – de ce côté du cœur – profondément – trop profondément – silencieux ; un silence qui passe pour une indifférence – un manque d’Amour tant le retournement et l’acquiescement sont (devenus) impossibles…

Enfant inconsolé et inconsolable – tant que le cœur ne saura se retourner vers lui-même – vers cet espace, en lui, profondément aimant et lumineux…

Quelque chose d’inimaginable, bien sûr, en cet instant…

 

 

Existence simple et modeste – qui contemple le soleil – toujours trop lointain – voilé par toutes les exigences de l’âme…

 

 

Invité du monde. En ce lieu – à présent – à rogner la perspective idéale sans renoncer aux élans et aux impératifs singuliers – ni aux nécessités naturelles du corps, du cœur et de l’âme. Mais moins prompt, peut-être, à assassiner tous les obstacles – et toutes les causes apparentes de la frustration…

 

 

Âme – jamais – assez tendre – insatisfaite – toujours – du feu et de la cendre. De tout ce qui brûle – du monde sans yeux – du monde sans cœur – et de cette existence sans saveur. Plongée aveuglément au fond de cette impossible issue à son chagrin…

 

 

Chacun – comme tous – comme nous tous – identique(s) – dispersé(s) – à chercher ce qui pourrait nous satisfaire – nous sauver – et nous prolonger jusqu’à l’extase permanente…

Et tous tombés mort – mille fois déjà – avant de pouvoir réaliser le moindre pas…

 

 

Innocence dispersée – encore – entre le soleil et la cendre. Comme un enfant qui court la main ouverte pour attraper un peu de vent…

Mille étoiles sur l’asphalte noir. Mille allées interdites dans l’âme privée de monde et de chemin…

 

 

A goûter la moitié de la vie – la moitié du monde – la moitié de l’âme. Encore trop prisonnier du désir de grandir et d’aimer sans jamais haïr ni disparaître. A l’écoute de ce vivant en nous qui cherche à croître sans jamais accepter les empêchements de l’ombre – son autre part – qu’il a involontairement oubliée tant elle lui semble étrangère…

 

 

Invisible comme le silence – l’écoute – et l’ardeur manifestée (puis consumée). Cette vie portée par le regard. Comme une marche interminable autour – et au cœur – de soi – essayant de se goûter à travers tout ce qui l’effleure et la traverse…

 

 

Âme nue – dépouillée – tremblante – éplorée et implorante – à peine debout – sur toutes les rives où les vents et l’océan se reflètent et emportent ce que nous avons cru être – ce que nous avons cru construire – ce qui nous semblait le plus précieux – et qui, sans doute, nous rassurait seulement…

 

 

A veiller, peut-être, vainement. A attendre ce qui ne viendra, sans doute, jamais. Comme plongé dans une présence et un labeur inutiles – jusqu’à la dernière heure…

 

 

Nous avons retenu le possible jusqu’à nos dernières forces. Et ne reste plus – à présent – la moindre ardeur. A peine le courage de rester là dans la douleur, la tristesse et l’inconfort. En ce lieu qui, à cet instant, ressemble à l’enfer – au néant sans issue, sans appui, sans échappatoire…

 

 

Chemins partagés qui se séparent. Rupture de destins. Et cette main désespérée qui s’agite dans les vagues…

Bout de chair fracassé sur les rochers – âme engloutie au fond des abysses – emportée vers un lieu plus insupportable que la mort…

 

 

Comme un oiseau sans aile sous l’orage. Perdu en plein ciel. A la dérive. Ecrasé par l’Autre – par la vie, la mémoire, la peur et l’inconnu. Comme si les vents étaient un souffle inévitable – un souffle obstiné – jouant (et jouissant de son jeu) avec tous les visages du monde – les faisant tantôt monter et se rapprocher, tantôt chuter et s’éloigner…

Et dans la multitude de ces états, la poursuite, peut-être, de la même unité et du même partage…

La joie unifiée et sereine et la joie fragmentée et errante. L’unité et l’éclat se cherchant l’un dans l’autre…

 

 

Exilé de tout ce qui demeure accroché au loin. Exilé toujours – exilé sans cesse – de la communauté des hommes, de l’Autre, de soi. Ecrasé et soulevé par la puissance du désastre permanent. Seul au monde – et seul en soi – abandonné par le plus précieux que nous portons…

 

 

Jouet des tourmentes et du néant qui brisent et éparpillent l’âme en mille fragments tranchants – en mille fragments infimes – à peine visibles. Aspiré dans ce tourbillon féroce – vorace – où la nuit est présente partout – à toute heure – sur terre comme au fond de l’âme – au ciel comme au fond des yeux. Le noir brutal – affamé – acharné – dont on demeure – à jamais – la proie impuissante…

 

 

Vie et temps sans soleil – aux saisons éternellement tristes. Et cette prière, en nous, jamais entendue – jamais rejointe – irejoignable peut-être. Comme un cri permanent – comme un cri supplémentaire – lancé, à chaque instant, dans l’espace vide du monde et de l’âme…

 

 

De crise en crise – de rupture en rupture – d’effondrement en effondrement – à espérer encore… comme s’il pouvait rester quelque chose à la fin…

 

 

Une âme à terre – un cœur brisé – un semblant de vie – et cette tristesse insondable comme seule couronne…

 

 

Rester l’âme nue sous les pierres et sur la braise. Fragile comme un enfant – comme un nouveau-né – qui sent son cœur blessé – brisé – mutilé jusqu’au fond de sa chair – et ce besoin d’Amour – inassouvi – si puissant encore – prêt à rejoindre – et à embrasser – le premier visage – le premier soleil – à sa portée…

 

 

Si craintif – comme le sang dans nos veines et nos rêves de ciel…

 

 

Embuscades à chaque croisement où guette le néant. Peur au ventre. Avec ce goût amer dans la bouche comme si la mort était déjà, en nous, présente – et prête à nous livrer à l’inconnu. Porte, fente, défaillance. Et pas la moindre issue, en vérité – ni ici, ni ailleurs – et cet espace en soi toujours aussi introuvable…

 

 

Entre déviance et errance – entre déni et méfiance – la peur qui, en nous, fait obstacle – et qui creuse son fief pour interrompre la marche – rendre le chemin plus difficile encore – et l’issue hors d’elle introuvable…

Ainsi, peut-être, se perpétuent le monde, la quête et le désastre…

 

 

Un feu – et une âme, peut-être, brûlée pour rien. Cœur en chute – en cendres – porteur d’une nuit infiniment tragique. Entre délires trompeurs et délices mensongers. Comme le renforcement d’une illusion – d’un écran de fumée entre le réel et ce que nous sommes – entre le rêve et notre désir – intarissable – inguérissable – d’infini…

 

*

 

Devenir son propre Amour et sa propre lumière… Commencer par devenir son propre Amour et sa propre lumière… Puis, voir si l’on peut devenir un infime soleil pour l’Autre, pour les Autres, pour le monde et ce qui nous entoure. Et laisser enfin émerger, de façon naturelle, notre manière spécifique de contribuer à cet au-delà de soi…

Et à l’aune de cette perspective, voici ce qui nous apparaît (pour notre propre cas) : offrir sans attente – ni exigence d’écho – de façon gratuite, invisible et anonyme (lorsque cela nous est permis) – une présence, des gestes ou des paroles (aussi tendres et éclairants que possible) – selon la nécessité des circonstances – en parvenant à s’en réjouir pleinement – à la manière (peut-être) des ermites et des moines plongés dans la solitude et la réclusion – et protégeant leur âme derrière leur clôture – mais dont l’essentiel des prières et des actes – si discrets – si insaisissables – sont tendrement et profondément – tournés vers le monde…

 

 

L’éloignement et la distance sont parfois les plus justes garants de l’Amour vivant – de l’Amour humblement incarné…

 

 

La vie sans limite – et sans limitation possible. A être là – tout tremblant – ému jusqu’aux grandes eaux qui submergent. Dans l’ardeur et la tendresse entremêlées. Couché, en quelque sorte, dans la tristesse et la douceur du cœur ouvert et brisé…

A glisser sans cesse entre le Divin et l’humanité – et d’une extrémité à l’autre parfois – sur cette étrange échelle intérieure…

La vie humble. La vie simple. La vie pure. La vie la plus précieuse, sans doute…

 

 

Ouvert et limité. Offert et repris. Seul – éminemment seul – et complet. Boucle infime et infinie sur elle-même. Unifiée et démultipliée. Sans pareille…

Perdu et retrouvé. Fragmenté et indissocié…

Genèse d’une naissance. Testament d’un ravage et d’une dévastation…

Exil et retrouvailles. Voyage long et difficile – parfois tortueux – souvent douloureux – et évidence fulgurante – sans le moindre détour…

 

 

Tout s’effondre et bruisse de certitudes…

Bras ouverts à l’horizontale – presque en croix. Chevilles liées – engluées dans la matière. Tête attentive – peut-être ailleurs déjà (ou, du moins, en partie). Et l’âme presque à la verticale – vide – posée entre ces vieilles cendres, ces amas de pierres noires et la lumière – sous cette voûte sans témoin – sans horizon…

 

 

Présence patiente aux marges de la page – aux marges de l’écriture – dans la défection du poème – au seuil de cette vie invitante

 

 

Enfant de la nudité et de la désespérance. L’origine du masque et des danses. Le visage de Dieu et de la folie. Ce qui tourne encore – et s’avance, si vaillamment, dans l’immobilité. La joie et la part tremblante. Ce qui défie et ce qui acquiesce. Le monde et la solitude. Ce qui meurt en vivant – et ce qui est vivant au-delà de toute finitude. La vérité et le mensonge. La grâce et l’abandon. Et toutes ces peurs qui emprisonnent. Et l’âme glacée – grelottante – pétrie de froid et de solitude. La foule et la déraison. Le temps et l’instant. Le feu qui veille. Les saisons qui passent. Et la mort qui s’approche…

Tout est goûté – et vécu. Et, pourtant, rien n’est dit. Rien n’existe peut-être… Les mots sont – toujours – impuissants – à témoigner ; chiffon de soie parfumé, en quelque sorte, à glisser dans sa poche – et à sortir de temps à autre pour sentir – respirer – et éprouver peut-être – cette joie – cette tristesse – cette tendresse – et ce silence – inscrits entre les lignes – entre les mots – pour remplacer le bras tendre et aimant d’un-e ami-e – mais qu’il faut ensuite – aussitôt le parfum inhalé – laisser choir sur le sol – ou poser sur un banc – pour qu’un Autre, un jour, le ramasse à son tour et en fasse usage le moment venu…

 

15 février 2019

Carnet n°175 Exprimer l’impossible

Regard* / 2018 / L'intégration à la présence

* Ni journal, ni recueil, ni poésie. Un curieux mélange. Comme une vision – une perception – impersonnelle, posée en amont de l’individualité subjective, qui relate quelques bribes de cette vie – de ce monde – de ces idées – de ce continuum qui nous traverse avant de s’effacer dans le silence…

Ce qui s’en va – ce qui reste. Ce qui nous exhorte à l’évidence – le retrait, l’ordinaire et la poésie. Le ciel précaire et la parole hasardeuse qui chemine du plus sombre vers le jour – et du plus proche vers l’Autre – le plus lointain en apparence…

 

 

Là où la lumière se tient encore. Innocence dans l’ombre – silence dans la nuit. Au soir couchant – près de la fenêtre close – derrière la porte barricadée. En ce lieu – sur cette ligne – recouverts – encerclés – depuis toujours – par la possibilité de l’infini…

 

 

Une ombre dans le regard – comme une tache – un repli – une frayeur peut-être – un angle mort où le merveilleux ne peut être perçu – et qui nécessite un pas – une enjambée – un pont (démesuré(e) parfois) pour rejoindre l’autre rive – la terre et le ciel parfaitement unis et éclairés…

 

 

Dos au mur – ponts et nuages – et ce qui frémit sous les caresses du temps. Plaisant à l’œil – et agréable à l’âme. Le moins amer du vivant. La lumière, en nous, la plus discrète – celle qui nous empêche de plier sous le poids, toujours plus accablant, de la nuit…

 

 

Tout est calme au-dessus du sommeil pendant qu’en dessous grondent l’insoumission et la colère. Tout semble endormi mais, au plus bas, l’épuisement est à son comble – et se fomentent, en secret, les plus violentes révoltes…

Tout devra être percé – et traversé – la chair, l’âme et l’apparence du monde pour qu’une main puisse surgir du regard – et nous extirper de l’illusion…

Mille vérités à naître sous la glaise. Et mille feux à réinventer pour échapper aux couches toujours plus épaisses de rêves et d’étoiles façonnées par les hommes…

 

 

Tout existe au creux du monde – au fond de l’âme – réunis et confondus par ce qui ouvre le regard. La main qui s’avance. Les larmes qui coulent. L’horizon qui se rompt. L’ombre qui se détache. La nuit avalée. Le visage qui a dû affronter la peur et la perte. L’esprit qui a su s’abandonner au temps et à la mort…

La défaite comme le seul lieu possible de la conquête…

 

 

Ce qui s’en va – ce qui reste. Ce qui nous exhorte à l’évidence – le retrait, l’ordinaire et la poésie. Le ciel précaire et la parole hasardeuse qui chemine du plus sombre vers le jour – et du plus proche vers l’Autre – le plus lointain en apparence…

 

 

Tout danse à présent – au milieu des chants du monde. Le vent – le jour – les visages – la terre – l’œil et les noms…

Ce qui regarde est regardé. Ce qui vient est accueilli. Ce qui se montre est recouvert. Et ce qui se cache est exposé…

Tout se mélange. Et la voix reste claire pour dire ce qui se transforme – et ce qui demeure égal à lui-même – au fil des jours – au fil des siècles – de toute éternité…

 

 

Tout est là – à la fois exposé et immergé – emmêlé et éparpillé. Mille choses – mille reflets – entre illusion et vérité – entrecroisés dans le regard de chacun qui, en s’additionnant aux yeux des Autres, forment un labyrinthe de miroirs et de barbelés – mille territoires imbriqués et superposés qui complexifient, restreignent et opacifient le monde et la perception…

 

 

Immensité – à peine – là où tout s’invite – et où le vivant se tient encore plein de sommeil. Promesse – seulement – d’une plus large étendue…

 

 

Immobile et seul – là où le chemin se perd – devient passage – empreintes presque invisibles sur les pierres – marche sans effort dans la boue, les vents et la lumière. Là où le temps cesse d’être un piège et une promesse…

Tête et cœur battants comme deux ailes subitement greffées sur la poitrine – l’âme caressante – attentive – mais déjà ailleurs sans doute. Libre devant cette porte ouverte sur l’espace et la nuit…

Voûte et horizon confondus. Ardeur et silence réunis et assemblés. Prêt (enfin) à glisser son pas dans la faille – le monde devenu soleil…

L’Amour caché dans la doublure des yeux – entre ciel et paupière. Rêves en ruine. Bien décidé à vivre malgré le noir – malgré la terre – malgré les hommes…

 

 

Absence de lumière et trop-plein de sang. Et la mort comme seule ambition. L’homme à l’inverse du sage…

 

 

Entre mirage et matière – ce feu qui se propage au cœur de l’âme – au cœur du monde. Et cette lumière tendre au-delà des yeux…

 

 

La liberté des sables mouvants où nous sommes (tous) plongés…

 

 

Mille vies à chaque instant. Et plus d’avenir encore – la grande vie peut-être – à l’heure de la mort…

 

 

Terre et âme aussi blanches que cet espace, en soi, qui porte au silence…

 

 

De terre en terre – de mémoire en repos – de désir en désir – ainsi s’ensemencent l’ambition et la conquête journalière. Quelques pas sur les sentes du monde – main sur le visage posée en visière – l’œil fixé au loin – là où poussent nos élans – un jour, ventre au sol – et un autre, figé en posture altière – tantôt au creux, tantôt au faîte – à ramer avec force et courage – à traverser les plaines et les dangers – à déjouer les périls et la mort. Survivants et passagers – toujours – infiniment fragiles et provisoires…

 

 

Ce qui surgit prend – toujours – sa source dans les profondeurs – aux origines – au cœur du monde antérieur aux idées et à la matière…

 

 

Voyage – toujours – entre sourire et impatience – entre misère et possibilité de délivrance. Parabole du geste, de l’infime et du décalage. Trajectoire des corps, des cœurs et des âmes – enrôlés, à leur insu, dans la même chimère – entre espoir, aventure et illusion – sur ce fil à l’allure faussement temporelle…

 

 

Pays de faim et de souffrances – pays de perte et de mémoire – où la peur, le rêve et le désir règnent sans rivaux – et où le réel, l’illusion et la vérité s’emmêlent et se superposent d’une étrange (et mystérieuse) manière…

 

 

Papiers du jour – froissés comme le silence et la lumière. Eclairés faiblement par cette clarté crépusculaire coincée entre l’âme et la chair. L’œil et le corps las – prêts à se réfugier dans l’ombre pour sangloter…

 

 

Le monde est clos – enfermé – tourné implacablement vers lui-même. Et la voix se présente pour ouvrir une brèche – une faille mince et étroite – dans la fonte qui lui sert de bouclier…

 

 

Tout s’abrite derrière le langage par peur d’affronter le réel – le monde sans signe – sans aide – sans appui – la vie brute qui arrive – et se retire – l’existence infiniment passagère et mystérieuse des visages…

 

 

Bâillonnés par l’ignorance et l’incompréhension – debout pourtant – faces confrontées à la violence du monde. Et mains dociles la nourrissant. Allure droite et buste altier malgré la misère – malgré l’illusion – malgré l’impasse où se sont réfugiées les bêtes et les civilisations humaines…

 

 

A la mesure de tout – la vie et la mort – l’infini et le poème – posés partout pour échapper à l’illusion – et essayer de faire naître le rire sur tant de laideur et d’incompréhension…

 

 

Nous sommes là – près des lèvres – près des Dieux – à imaginer le possible – à revivre en rêve le passé – comme si la seule épreuve consistait à s’affranchir du temps et des illusions…

 

 

A s’engager là où la somnolence constitue un idéal – et où le passage (insidieux) vers le sommeil pourrait nous être – irréversiblement – fatal…

 

 

Tout semble désirable jusqu’à ce que les choses consommées nous ouvrent, peu à peu, les yeux sur la source – l'origine même du désir…

 

 

Entre révolte et fatalité – entre abandon et nécessité – quelque chose au goût étrange – fait de résignation et de volonté – et, sans cesse, ébranlé par le désir et la peur…

 

 

Tragique – jusqu’à la mort. Et ce rire – mystérieux – qui nous soulève pour nous emporter vers ce lieu étrange – posé au-dessus de l’ignorance et des malheurs – au milieu des cris et des plaintes – en cette aire méconnue – si proche du monde et des âmes…

 

 

Seul – plus seul encore – à présent. Sans désir – sans appui – sans visage allié. Illusions perdues – défenestrées du dernier étage. Hors du monde – mis au ban de la communauté. Exclu (volontaire) des enclos, des pyramides et des hiérarchies. Et la vie maintenue à flot malgré l’âge et les épreuves. Sur cette terre – sans larme – sans consolation. Bouts de soi aussi étrangers que les étoiles. Reclus, parfois encore, dans ce long sommeil. A vivre – apaisé – presque serein – malgré la grande nuit où sont plongés les hommes et les âmes…

 

 

A genoux – à consoler si tristement la terre – ces visages résignés – plongés, jour après jour, dans la même peur – les mêmes cris – la même misère…

 

 

Tout s’entaille – tout s’encaisse – le temps – le ciel – les malheurs et les rêves. Peut-être avons-nous réussi – en fin de compte – à grandir sous le soleil malgré notre étonnement permanent face à l’étendue de la terre – et face à l’ampleur du labeur qu’il nous reste à accomplir…

 

 

Devant le vent, le souffle, les vagues, la nuit et la lune douce et propice (toujours) à la lenteur des gestes. Devant les hommes, les pierres et les bêtes. Devant les arbres, les montagnes et les fleurs. A s’interroger – à s’inquiéter – à partager mille secrets, mille savoirs, mille découvertes. A regarder le monde et les visages comme pour la première fois…

A vivre et à aimer – de toutes ses forces – de toute son âme émerveillée – ensoleillée – avant de laisser la place à l’Autre, au mystère, à la mort…

 

 

Joie de l’être et du questionnement – de cette faim de soi jamais durablement assouvie – se cherchant, se trouvant, se perdant et recommençant mille fois encore – pris par cette ardeur inépuisable et ce goût insatiable pour le jeu et la transformation…

 

 

Dieu et la mort en contre-bas du monde. Patients et déterminés à nous revoir un jour – au plus près des promesses que nous n’avons réussi à tenir – oublieux de tout – sauf de ce vieux rêve de se réaliser – en soi – en silence – sans autre témoin que ce regard apaisé et acquiesçant sur les rondes et les danses qui nous jetteront encore – qui nous jetteront toujours – dans cette distance – dans cette faille – entre nous – à combler…

 

 

Monde d’âmes, de peines et de pierres – qui, entre elles, s’ignorent. Allant seules – ensemble – côte à côte – sans jamais se saluer – s’entraider – ni se secourir. Isolées et anonymes jusqu’à la mort…

 

 

Vie brute – multiple – à même les éléments – entre le ciel, la roche et les abysses – partout au cœur de ces trois lignes d’horizon. Et quelques visages – rares – surpris – à la verticale – presque invisibles dans la foule – parmi les figures agglutinées qui arpentent – presque d’un même pas – toutes les latitudes terrestres…

 

 

Voir – et nommer – le monde, la faim et les danses depuis le silence n’exempte ni les pas, ni la main, ni le ventre d’y participer…

 

 

Mots comme des ondes circulaires jetées dans le labyrinthe. Comme un étrange mélange de silence et d’intention adressé à ceux qui osent tourner le dos aux conventions – redresser la tête en transgressant les règles et l’ordre établi – et se plier aux seules exigences nécessaires – celles d’un territoire, en eux, inconnu et mystérieux – ignoré – et, le plus souvent, méprisé par les hommes sans âme, par les âmes sans profondeur et les destins (trop) prosaïques…

 

 

Forêts, rivières – et cette joie du bleu – partout – qui offre au monde sa lumière…

Pierres, oiseaux et soleil. Voix claire – étincelante – à force de mutisme – à force de regard silencieux…

 

 

Silencieux comme le jour – les lèvres cousues – arrachées peut-être. Feuilles et fêlures félines – dénudées par l’aube. Pointe du monde. Et ces vents qui ravivent le déracinement – l’ivresse – la pénombre. L’attente sans fin. Et ces mensonges qui glorifient l’orgueil, l’inessentiel et la nécessité des traces. Empreintes provisoires qu’effaceront le temps, les événements nouveaux et la récurrence (éternelle) des saisons…

 

 

Se faire témoin de la joie et du silence – des grandes turbulences, des tourmentes et du tracas (ordinaire) de vivre. Entre angoisse, crainte et sagesse – entre présence et visage humain. Sans accorder le moindre regard au passé, à l’enfance et à l’heure précédente. Sans se soucier du lendemain, des yeux des Autres et du qu’en-dira-t-on. A œuvrer, chaque jour, sur sa planche – âme et feutre à la main – silence au-dessus de l’âme – et monde autour de soi – au milieu des pierres, des arbres et de quelques bêtes – sans l’emprise du moindre regard humain…

A offrir au souffle récurrent – inépuisable – l’espace dont il a besoin – la rencontre quotidienne avec l’étendue, en soi, déployée – et ses mille eaux ruisselantes…

 

 

Tout – en ce monde – semble si cruel – si banal – sans grâce. La terre – le temps – les destins. Comme si tout – en vivant – défigurait l'élégance des Dieux – et enflammait l’œuvre du Diable cachée au-dedans – les deux versants de la même ignorance – du même désenchantement…

 

 

Chant solitaire sur les eaux discrètes de l’âme – sous la grande étendue bleue. Cœur et pieds nus – parfaitement innocents. Fidèle à son devoir sans exigence. Ciel et feuilles mêlés – inextricablement. Au-delà des temples et des prières – en deçà de l’indifférence commune – coutumière. Des poèmes comme des gouttes de rosée sur chaque brin d’herbe du jardin – et sur la végétation devenue humaine et les alentours transformés en monde entier. Univers de survivance et d’instincts – univers de grandes instances – que seuls les mots et la présence peuvent adoucir et réenchanter…

 

 

Avec tout l’or du monde – ainsi s’inventent – se réinventent – et se perpétuent – tous les mythes terrestres. Des rivages, des chemins, des risques et des chutes pour quelques onces précieuses de métal – capables de faire chavirer les hommes, d’assécher les âmes et d’éteindre la voix des poètes – capables, en somme, de transformer le monde en rêves et en galeries…

 

 

Rivages brumeux là où s’exerce l’étincelle. La nuit, le désir, la folie. La tentation des plus faibles. Le fond des regrets. La mort et les malheurs. Cette part commune à l’œuvre partout…

 

 

A vivre aussi timidement et vaillamment que la fleur – sous les yeux et les mains – presque toujours – tortionnaires…

 

 

Des cris en cortège dans la nudité des ténèbres. Prisonniers de grands frissons – là où tout se dérobe et devient noir…

 

 

Ce qui tient à l’envers de la paume sans autre colle que celle du destin – cette aile à venir dont chaque plume sera un rêve – un défi – une parole jetée par-dessus les murs du monde…

Les détails d’une géographie où tout serait décrit – où des milliards de vies apparaîtraient dissimulées sous chaque pierre…

La clarté et la confusion étrangement abandonnées à leurs danses furieuses – obstinées…

Un angle où s’écrirait la page. Au bord d’un ciel – toujours – imperceptible. Quelques notes pour prolonger le silence – engorgé – défaillant à force d’épreuves…

Une manière, en somme, d’exprimer l’impossible et le règne du partage…

 

 

Nous n’avons cessé de nous échouer parmi les vaines consolations. Des lignes mendiantes et des feuilles froissées – à revisiter la perte autant de fois que nécessaire pour rallier ce tronçon – ce passage peut-être – que la terre rend si désirable – et le ciel si mystérieux…

 

 

En peu de mots, dire l’impossible – affirmer l’essentiel. Dessiner, avec un peu d’encre, le silence d’avant le monde. Le rêve, l’apparition et le regard. Des trouées d’air pur dans l’ordinaire des jours et l’atrocité des bas-fonds…

 

 

Tout se dérobe – et s’affranchit. Disparaît au cœur de cette jointure entre le rêve et la réalité – sur cette frontière vague – flottante – invisible depuis ces rives – imperceptible par nos yeux si lourds – si opaques – si fermés…

 

 

Nos doigts se hâtent – se faufilent – s’entrecroisent. Lâchent du lest – se libèrent de ce qui les encombre. Aimeraient dessiner un visage – mille visages – avec quelques traits – quelques courbes – quelques lignes simples – illuminées comme les étoiles les plus brillantes. Ainsi rêvons-nous assis sur nos syllabes – dans l’écho d’un silence et d’une nuit plus qu’ancienne…

Eviction d’un trop-plein qui, en dépit des apparences, alourdit (considérablement) l’écriture et la marche – et le monde qui, peu à peu, se défait. Mains, endroit et accent – quelque part où l’erreur devient la seule conclusion possible. Plume et tâche là où se prolongent tous les points de suspension. Lieu étrange – honnête – profondément authentique et bariolé – de toutes les miscellanées…

Comme un grand corps de feuilles reliées – façonnées par nos questions, nos défaillances, nos maladresses. Quelque chose – un livre peut-être – sans véritable ambition – ou animé par la plus haute – celle de l’effacement – allié modeste et irremplaçable – pour rejoindre l’autre versant – l’autre côté du mur – le pays hors du monde – l’instant hors du temps – ce silence où tout s’efface, recommence et demeure indéfiniment…

 

 

Hommage à ce qui ressemble à la neige – et que nous continuons d’appeler ainsi pour ne pas avilir la beauté – la fragilité – la pureté – de ce qui – jamais – ne se laisse décrire…

 

 

De l’espace – encore – entre les murs pour que la nuit soit moins noire – et moins solitaire peut-être. Une manière d’être infiniment plus présent au silence – et à ce qui nous contemple sans rien dire. Une manière de respirer ensemble sans rien savoir de nos prisons et de nos libertés respectives. L’espace commun où les paroles et les actes perdent leur dimension sacrilège – et où ce qui se fait seul peut devenir le lieu des plus fabuleuses rencontres…

 

 

Nul regret – nul péché – dans la main vide. Seulement l’infini et la jubilation…

 

 

Nous n’aimerions dire que la lumière. Mais les ténèbres sont (encore) trop présentes – trop puissantes – pour occulter le noir – la nuit – le sommeil…

Ombres encore – ombres toujours – tantôt éclairées – tantôt miraculeusement éblouies – tantôt abandonnées – comme livrées à elles-mêmes…

 

 

La mort – toujours – semble avoir le dernier mot. Elle n’est, pourtant, que la possibilité du recommencement. Le seuil récurrent et nécessaire à la continuité… [une mésange vient de s’écraser contre la vitre. Son petit corps gît, à présent, immobile sur le toit de la maison. Et un élan – triste et naturel – me porte vers elle – à écrire ces mots – à imaginer ce que fut sa vie et ce qu’elle devra traverser – son parcours dans l’au-delà du monde avant son retour parmi les vivants…]

 

 

Que sommes-nous face à la vieillesse qui fane et affaiblit – et face à la mort qui nous emporte…

Un chant triste – peut-être – pour amadouer les Dieux – ceux du monde et ceux du ciel – ceux que l’on ne peut s’empêcher d’invoquer lorsque l’on vit (encore) dans l’ignorance…

 

 

Nous chantons pour nous-mêmes – et pour tous ceux qui ont réussi à nous émouvoir par leur présence – par leur beauté – par leur fragilité ou leur détresse. Chant d’espoir et de compassion invoquant l’Amour et la grâce d’un Dieu – sans doute trop silencieux en ces instants de malheurs et de tristesse – en ces instants de larmes et de prières – où chacun se tient encore plus seul et plus impuissant face au mystère…

 

 

La poésie comme repère intermédiaire – comme bouée indirecte à laquelle s’accrochent parfois quelques suppliciés au cœur de leur naufrage – lorsqu’ils sentent proches la noyade et l’heure de la fin…

Balise infime – dérisoire – inutile même – sauf pour consoler le cri et la détresse – et que certains parviennent à transformer en île – en archipel – en pays – capables d’offrir aux jours un peu de joie et de beauté malgré le déclin inexorable – malgré la mort inéluctable…

 

 

Prisonniers – toujours – ici et là – de soi ou d’un Autre – du temps qui n’approuve ni la jeunesse, ni la vieillesse. Prisonniers du monde, de la mort et des apparences. En sursis – jusqu’aux jours les plus inoubliables. A se demander (encore) pourquoi – à se demander (encore) comment – et s’il est bien raisonnable de continuer à vivre sans rien savoir – ni même pouvoir deviner un sens – une raison – une nécessité – plongés jusqu’au cou – plongés jusqu’au cœur – dans cette ignorance et cette impuissance profondément tragiques et douloureuses…

 

 

Et ça joue ! Et ça crie ! Et ça penche tantôt vers la tristesse, tantôt vers le rire !

Mais d’où vient donc ce désarroi au fond des yeux que ni le temps, ni l’Autre, ni l’amour ne parviennent à effacer…

 

 

Nous pouvons bien sourire et décréter – nous protéger ou devenir sages – rien ne nous sera épargné. Pain dans le ventre – hameçon dans la bouche – désirs en tête et l’âme mille fois chavirée par la vie, la mort et les malheurs. A renaître toujours dans cet étrange intervalle bordé (de tous les côtés) par l’éternité – et qui prend, selon l’œil, la naissance et les circonstances, des allures d’enfer ou de paradis…

 

 

Vieille résonance qui nous éveille à cette existence sans nom – à cette existence sans maître. Comme un voyage – une quête – âpres – rudes – au-delà des collines et du sommeil. L’hiver pour les plus téméraires. Et la somnolence (encore) pour les plus absents – ceux que la détention continue de rassurer…

Ni défaite, ni triomphe. La juste mesure, en vérité – et la continuité implacable des destins…

 

 

Au croisement du jour et du silence. A l’exact opposé du carrefour entre le monde et le sommeil…

 

 

Fermé – comme démissionnaire. Etalé là où le cri, en général, se retire. Dans ce souffle – ce feu sous la chair – qui implore les Dieux pour rejoindre l’horizon – et tous les rêves posés au-delà. Comme un monde partiel – une infime parcelle offerte à l’œil lacunaire – et structurellement déficitaire sans doute. Une fête, une ombre, une courbe à moitié empêchées. Ce qui rend le pas et le saut – profondément inefficaces – particulièrement inappropriés – pour clore l’exercice de vivre (ou s’en affranchir)…

 

 

S’épuiser jusqu’au sang – jusqu’à ce que l’ardeur nous quitte – jusqu’à ressembler à tous ces Autres envahis – morcelés – par la peur – incapables de vivre hors des cycles et des cercles traditionnels qui somment tous les hommes de vivre en deçà de leur nature – et de renoncer à leur (véritable) envergure…

Plongés, en somme, dans la mélasse noire des jours sans voir ni Dieu, ni l’infini – ni le silence – partout qui demandent (pourtant) à retrouver leur place dans nos vies…

 

 

Partout étranger(s) – jusqu’à rompre toutes les frontières – jusqu’à rejoindre le pays natal des âmes, du monde et des oiseaux – sans barrière – sans reclus – sans exil – où la source parvient à tarir l’origine du manque – et à clore le voyage du retour

Contrées sans ascendance où ne règnent que la marche et le désert – la foulée posée à même les rives – et le destin scellé dans la joie d’être et d’accueillir – à chaque instant…

 

 

Alphabets sans signification. Quelques paroles dans l’obscurité. Sans écho – sans auditeur. Prononcées, peut-être, pour soi-même – la main ouverte sur la nuit – et son envergure détaillée – presque éblouissante – à force de soleils prisonniers…

 

 

Route – et ce qui demeure ici à s’écouler dans cet inépuisable goutte-à-goutte. Choses et visages quelque part – perdus, peut-être, au fond d’un tunnel. A écouter tous les pas s’épuiser et mourir. La poussière et la cendre inlassablement piétinées. Ni ange, ni martyr. Ce qui glisse de nos doigts mal resserrés – et de nos âmes incomplètes – trop indécises sans doute…

Ce feu – ce souffle sans effort – qui dirigent nos têtes et nos pieds. Nos existences pas si intranquilles, en réalité…

 

 

Le signal ancien des heures qui nous exhorte au repli – à la fuite – à la paresse – pour distinguer ce qui meurt sans s’éteindre de ce qui s’éteint sans mourir – afin de vivre avec cette ardeur dans l’âme – avec cette jeunesse éternelle et inépuisable…

 

 

Ni guerre, ni paix. Ni labeur, ni épreuve. Ni sagesse, ni folie. Une innocence à retrouver – et à renouveler sans cesse…

Comme une manière de vivre l’Amour au cœur de l’immonde et de l’oubli. Comme une manière d’affirmer la joie et la possibilité de l’effacement au cœur de la tristesse et de la vanité…

 

 

Tout est centre – enfin – prospère et vagabond – comme les larmes, l’exil et l’humus. Comme tout ce qui passe – comme tout ce qui s’abrite, quelque temps, derrière l’âme, l’herbe, la folie et la gravité…

Nous ne dirons plus – à présent – que ce qui est nu – et qui a fait le deuil de ses vieux habits…

 

 

Tout se fissure – et frisonne – à présent – le proche, le lointain et l’étranger. Et l’inconnu même que nous avons fui. L’indifférence qui se dérobe sous l’émotion. La présence, la peau et les visages. Ce qui existe en deçà et au-delà du monde. La pente, les sentes et le secret. Tous les chemins parallèles – ces lentes et longues circonvolutions autour du cœur – sage – serein – silencieux…

 

 

Des soleils et des pluies sans nom – sans appartenance. Ni nôtres, ni vôtres. Enumérés seulement. Se posant sans préjugé – ici et là – dans la nécessité des têtes et des âmes. Un jour – un siècle – tantôt gris – tantôt jaunes – couleur d’or et de joie – entreposés dans le ventre des affamés…

Rumeurs et tournants décisifs. Dans les mains de la terre – dans les mains de la mort. Partout où nos doigts s’agrippent – se resserrent – et répètent leurs maladresses. De jour en jour – au même titre que le monde et la parole…

 

 

Tout se fracture – se resserre – encombre – se rejette. S’éparpille en vivant. Signe que la vie est changeante – imprévisible – indomptable. Mouvements multiples – austères – espiègles – extraordinairement sages et infantiles. Inénarrables, en somme…

 

 

Tout est sévère – artificiel – complémentaire – et presque toujours incompatible avec le reste. Inopérant dans ses avancées et ses reculs – et dans toutes ses tentatives d’emboîtement. Provisoire – et fragile de mille manières. Et bientôt écoulé – écroulé – anéanti – et renaissant déjà en deçà et au-delà de toutes les échéances…

 

 

Tout se propage – s’étend – se multiplie. Les épines, la boue, la faim. La nuit et les obstacles infranchissables. Le monde, les désirs et les enfantements. Et la place infime – minuscule – dérisoire – de chacun dans cet espace qui ressemble (tant) à un mystère infini…

 

 

Ligne après ligne – la même parole qui, peu à peu, s’allège…

 

 

Tout – chacun – est là, peut-être, presque moribond – et tend la main vers nous pour qu’on lui pardonne son ascension, ses manquements, ses défaillances, ses gestes noirs qui ont griffé la terre et assombri la possibilité du ciel…

Seul demeure ce qui compte – le reste n’est qu’une poignée de gestes, de visages et d’instants jetés aux lions, à l’appétit féroce du temps et à la mort qui, sans cesse, exalte l’oubli…

 

 

D’un instant à l’autre – et entre chaque instant qu’y a-t-il ? Peut-être – qui sait ? – mille siècles à franchir – à patienter – à oublier…

 

 

Rencontre avec le jour – les mille petits défis du jour. Prendre le temps. Œuvrer – à peine – à quelques soupirs – et à quelques lignes noires ou légères. Vivre et édifier son destin – son existence – son empire – sur ce sang jamais séché qui a envahi le corps, la poitrine, le cœur – jusqu’au centre du regard où tout est si dense que le monde pourrait se transformer en aile, en fleur, en baiser sur les lèvres de la mort…

 

 

Qu’abrite donc cette obscurité qui donne aux yeux cet éclat de crainte – et aux pas cette allure de fuite… Où habitons-nous donc pour ne jamais pouvoir refléter l’ampleur et la malice du grand soleil…

 

 

Toute blessure est miraculeuse ; elle offre à l’âme la possibilité de se déployer – et de toucher, par-delà la douleur et la souffrance, l’impérieux et discret silence qui nous habite – l’impérieux et discret silence que nous sommes…

 

 

A ce qui s’insinue – en boucle – dans l’âme. Comme une nécessité – une récurrence sur le sable et l’oubli. Un instant perdu – comme mille autres auparavant peut-être… La vie, le chant, le rêve. La terreur et le destin ininterprétés. Comme une vitesse caduque – un effroi – une inquiétude pour défier la vie et apprivoiser la mort. Et cette part inconnue qui s’approche (enfin) comme s’il nous avait fallu mille siècles pour oser tendre la main vers elle – et l’inviter timidement à nous rejoindre…

 

 

Une faim et une question brûlantes face au mystère. Et notre insoumission aux impératifs du monde et du temps. Ni ici, ni ailleurs – ni hier, ni demain – quelque part entre ces deux bornes (infimes) du monde et du temps – à se demander (encore) ce qu’est vivre – et ce qu’il nous manque pour y consentir…

 

 

Le temps comme une faille où glisse ce qui cherche et ce qui est cherché. Une fosse – un intervalle qui, en vérité, accroît toute forme de séparation…

 

 

Venu de soi – venu d’un autre – ce voyage que tout précède. Le destin et l’échine entaillés – la piste où s’élancent tous les talons. Les festins, les apprentissages et les tragédies. Le commencement et la fin dernière. Cette longue procession qui foule d’un pas tremblant la même poussière depuis des siècles…

La même marche et la même attente. La même joie et le même silence. Ce que nous finirons (tous) par oublier – ce que nous finirons (tous) par devenir – une fois la vie et la mort – une fois la nuit et la lumière – réunies et réconciliées…

 

15 février 2019

Carnet n°174 Jeux d’incomplétude

Journal poétique / 2018 / L'intégration à la présence

Rien – ni monde, ni chemin – le silence peut-être – quelques heures, quelques pas, quelques mots – mille gestes dérisoires, en somme, pour se prouver que l’on est, malgré tout, provisoirement vivant…

 

 

Ce qui nous rend fou(s) ; le monde, l’aube absente, cette intelligence dévouée aux instincts premiers. Et cette incapacité à accueillir ce qui est – outrageusement – inévitable. Cette part féroce, en nous, qui refuse de s’abreuver aux eaux (trop) terrestres – aux eaux (trop) humaines…

 

 

Entre rite et rire – le supplice et les baisers trop nocturnes pour soulager nos peines…

 

 

L’angoisse de la frange – et cette ardente propension du monde – de l’Autre – de soi – à ostraciser ce qui semble différent – encore incompréhensible – peu souhaitable – et qui s’obstine, pourtant, dans sa nécessité…

 

 

La tournure du monde encouragée par la dilatation des têtes. Des vies infimes, en vérité, dévorées par l’ambition et la faim…

L’infini déformé – corrompu, en quelque sorte, par la perspective erronée du désir – presque entièrement extériorisé…

 

 

Suspect – de plus en plus – de jour en jour – comme marqué au fer rouge de la différence. Incompris – certes comme chacun – mais voué à une solitude presque inhumaine. Comme un exil permanent – adouci, il est vrai, par le rôle éminemment réconfortant et libérateur du silence…

 

 

La tête si profondément enfouie dans le royaume de la peur et du mensonge. Comment, dès lors, proposer une alternative qui n’apparaîtrait aux yeux (et à l’âme) comme une ruse supplémentaire…

 

 

Silence, murmures, paroles en rafale – comme un chant de délivrance (possible) offert à l’ivresse et à l’aveuglement des hommes…

 

 

Entre l’éternel et le plus simple – cette folie à dire – à poursuivre son œuvre de découverte – pour secouer les âmes et les hommes – et nous extraire de la colère persistante – et plus forte même – au fil des jours – au fil du temps passé à dire – à dire encore – à dire toujours – en vain (si souvent) – la même nécessité sous des traits différents – avec les pauvres mots qui nous tombent de la tête…

 

 

Regard permanent sur la même folie. Et silence aussi – devant la beauté du ciel et des feuillages – et devant celle de l’âme cachée au fond de l’homme – cachée au fond des êtres et des choses – et qui se dévoile, parfois, avec générosité et désintéressement – pour notre plus grande joie…

 

 

Tout brille – la cour, les étoiles, les haches qui décapitent dans les abattoirs et sur les champs de bataille. La terre, le ciel – toute la trame du monde. Et le silence – et la vérité – redoutables – qui se cachent au fond de l’âme – en chaque être – en chaque chose – véritables…

 

 

Seul(s) – comme au fond d’un tonneau ouvert sur le ciel et quelques étoiles lointaines. Le nez sur le ventre – et les yeux sur le monde – à regarder la faim nous ronger et nous envahir…

A découvrir le vrai, la nécessité et l’inéluctable – l’horizon – l’imperfection du monde et des âmes – et leur incomplétude…

Mille fragments apeurés qui cherchent leur part manquante dans tout ce qui ne peut ni s’offrir, ni se prendre – et qui attendent – sans même le savoir – le regard qui saura leur redonner leur beauté – la beauté de leur imperfection – en acceptant leurs manques, leurs désirs et leur faim…

Voilà, peut-être, ce que favorise la proximité de l’Absolu – la capacité d’habiter l’espace infini (et infiniment tendre) qui se cache en nous ; la seule possibilité, sans doute, d’offrir à ce qui nous entoure – êtres et choses du monde – une façon de se reconnaître – entiers et parfaits tels qu’ils sont – dans la laideur et la beauté, dans la joie et le chagrin, dans l’illusion et la vérité…

 

 

Besoins du monde – besoins des choses – besoins des hommes – besoins des âmes ; mille fragments – mille reflets – de la même faim d’Amour et de silence – du même espace d’unité voué – et jouant – au manque et à la complétude – et oscillant, sans cesse, entre l’éparpillement et le rassemblement…

 

 

Pieds nus face au monde. Vertige de la plus haute solitude. Terre et ciel pris dans la même trame. Quelque chose au goût de vérité – implacable…

Mort et malheur – joie et silence – mélangés d’une redoutable manière…

 

 

Rien qu’un vide et des visages. Le silence et une myriade d’yeux, de mains et de bouches prêts à vous empaler, à vous griffer et à vous mordre – à vous renvoyer à votre infortune – et à confiner votre âme au fond d’une tendresse impuissante – inexprimable – au milieu du monde – au milieu des hommes – comme abandonnée (à elle-même) au cœur de l’hiver et du chagrin…

 

 

Essaims, massacres et hécatombes. Le funeste chemin – et le triste destin – de ce qui respire sur terre – entre teigne et merveille – quelle que soit la résonance de l’âme aux alphabets du ciel…

 

 

Chants, étoiles et accroissements. Musique et flammes au croisement de la fuite et du sillon. Sommeil et accoutumance aux rêves pour apprivoiser la terreur et se familiariser avec le règne du sang…

 

 

En deçà de la voix, il y a la nuit – et au-delà, le silence – le signe que les flèches et les tremblements peuvent se convertir en chant – et en aire d’initiation – sur les pierres noires de la terre…

Langage des ténèbres transmutées – progressivement – en nappes de lumière toujours plus fines et légères – de plus en plus transparentes…

 

 

Pas et chemins poussiéreux – presque sans joie – à l’approche du jour. Oublié – ce que nous avons cueilli et ce petit frisson lorsque les visages nous souriaient – lorsque les lèvres nous embrassaient. Oubliés – la course et l’affût – l’attente et la lampe qui éclairait la route et nos yeux terrorisés par l’obscurité alentour…

Vide – à présent – comme doit l’être l’âme. Prêt à revêtir le seul regard possible – le seul regard nécessaire – pour accueillir le monde, la cendre et la poussière qui continueront de régner sur toutes les sentes – sur toutes les plaines – sur toutes les pierres – partout où nous continuerons à vivre – à bâtir – et à nous perdre encore…

 

 

A cheval sur la neige et la faim – sur la brume et le miracle. Engoncé encore dans le labeur et la solitude. Les yeux toujours baissés sur les drames – immenses – innombrables – au lieu de rehausser le regard – et l’âme – vers ce qui brille – serein – au-dessus du monde – à l’abri des lois qui gouvernent les hommes…

 

 

Une ombre – misérable – à demi morte – presque effacée – qui attend quelques malheurs pour se redresser…

 

 

A grands pas – comme les yeux du jour – et la folle sauvagerie du monde sur les pierres où l’ombre se fait – toujours plus – caressante…

 

 

D’un côté à l’autre – comme si le monde, l’âme et l’esprit étaient partagés. Comme si tout s’affrontait – dressé sur deux versants opposés…

 

 

Le jour – la nuit – et le ciel toujours aussi inconnu. Entre le pain et le chahut – entre le silence et la prière – quelques hommes – des milliards en vérité – qui ne sauront jamais devant quel visage s’agenouiller – et qui continueront à se montrer rudes – impitoyables – envers tout ce qui entravera leurs désirs et leurs besoins…

Rondeurs et aspérités intérieures. Quelque chose comme des yeux – une âme – un regard – frelatés par ce qui gouverne le monde, la faim et les instincts…

Le signe évident d’une totale incompréhension…

 

 

Les mains sournoises du temps qui nous font croire à l’ardeur (perdue) de la jeunesse – aux rides que creusent les saisons – et à la mort qui viendra, nous dit-on, cueillir notre âme de la plus juste manière…

 

 

Emportées – la faiblesse, les lampes et les infimes variations – à l’abri derrière le langage. La source, la lie et le regard – brisés par la déroute des âmes…

 

 

Posés ici – au pied d’un mur immense – au milieu de la boue et des larmes – en ce lieu qui ressemble à un marécage (mi-terrestre, mi-souterrain) – prisonniers des gestes et des bruits humains – atroces – terrifiants – détestables. Et la tête dressée au-dessus de la surface – au-dessus du silence qui surplombe le monde – notre détention…

 

 

Nous parlons seul(s) – face au jour vivant – face au soleil – que ne pourront jamais emporter ni les foules, ni la mort. Bras tenant la parole – parole arc-boutée contre l’âme. L’esprit à la pointe de l’édifice bâti à partir des dépouilles abandonnées aux rêves et à la faim du monde…

Au cœur de l’espace suspendu au-dessus de la trame – du tissu tissé de malheurs et d’espoirs – la terre des bêtes et des hommes…

 

 

Approximatif – indéterminé – incertain – éparpillé – et persuadé, pourtant, de son existence. Amas de chair et de rêves. Amas de désirs et de faim. Amas de peurs et d’instincts. Et cette boue dans les yeux qui entrave les retrouvailles avec l’envergure de l’homme…

Visage de poils et de glace. Simple élément du décor – simple élément du monde – quasi désertique…

 

 

Provision de forces pour s’établir au sommet de l’échelle – au faîte des plus – plus loin – plus haut – toujours plus haut – toujours plus loin – à délaisser – naïvement – la certitude des moins – et à retarder la dégringolade et la chute – inévitables pourtant – le socle incontournable de toute forme de balbutiement vers la lucidité…

 

 

Trop de hâte et d’embarras à vivre partout – à vivre toujours – comme s’il fallait continuellement vaincre, s'imposer, édifier et s'étendre – en oubliant le sort du monde – et le sort de chacun – voué(s), tôt ou tard, à la solitude, à la terreur et au dénuement face à la mort – présente partout – présente toujours – prête à s’abattre, à chaque instant, sur les uns et les autres …

 

 

Voyage interrompu et horizon banni – effacé – pour imiter le destin de la pierre – le destin de la fleur – le destin de la bête – cantonnées à leur fonction et à leur territoire – à vivre et à mourir au seul endroit autorisé par le monde et les Dieux. En ce lieu où l’on peut être pleinement soi-même. Humble élément du tout sans autre visée que ses nécessités naturelles…

 

 

Comme un équilibriste perché sur le fil qui traverse les saisons – converti, le plus souvent, en hamac. Quelques pas sans importance – sans impatience – entre le sommeil et les bords d’un bonheur étréci – réduit à l’engraissement du ventre, au rêve et à la léthargie…

Et là – tout près – depuis toujours – le même secret à découvrir – le même secret à partager…

 

 

A vivre sans cesse – à revivre toujours – le même délire jusqu’à la tombe. Mais pourquoi irions-nous nous perdre en des lieux sans rêve – en des lieux où seules les ailes du silence pourraient nous sauver de cet éternel fossé…

 

 

Attente, fièvre et bousculades devant la même lumière. Tempêtes obscures – nocturnes. Loterie de pierres et d’étoiles – de sillons et d’envols faussement salvifiques. Traversée de la même fosse – tantôt abîme, tantôt désert, tantôt ciel inversé…

Vivre – un jour – mille jours – jusqu’à l’ultime où il nous faudra mourir – bien sûr…

 

 

Apprendre, malgré soi, à devenir et à tomber. A mourir – l’âme frêle et sans recours…

 

 

Sentier de sommeil éclairé, parfois, par quelques rêves. Comme un intervalle enchanté dans la léthargie ordinaire – trop coutumière pour n’y voir qu’une effrayante paresse…

 

 

Yeux à demi ouverts – dans la clarté journalière. Mains sur la page – dans les tréfonds du ciel descendu. A contempler, par toutes les fenêtres, le monde et les âmes vaquer à leurs nécessités…

Captif ni de l’Amour, ni du silence. Et moins encore, sans doute, de la liberté acquise…

Une langue – une fleur – seulement – pour exprimer notre état – et s’affranchir de la tristesse alentour. Et aider, peut-être, à résoudre – qui sait ? – la question qui anime ceux que l’on voit s’affairer…

 

 

Visages humains. Passage permanent de la terre à l’infini – à travers les lieux déserts – abandonnés. Mille nulle part sans âme – sans clarté – sans chaleur – sans soleil. Le regard entravé par les lampes et les lunes pour échapper médiocrement à l’obscurité permanente – à l’obscurité excessive…

Entre silhouettes et mirages – entre nuit et fantômes – quelques miracles parfois pour raviver l’espoir et nous faire avancer. Comme si la marche était notre seule issue…

 

 

Si bleus – si vastes – ce ciel au-dedans et cet instant passé – entièrement – à le contempler. Ni homme – ni terre – le même regard expurgé de la mélasse du monde et du temps…

Ni mur, ni espace. Le même blanc – partout – là où tout menace de s’effondrer…

 

 

A rire encore un peu – avant la fin du spectacle. Fin de vie et fin du monde – identiques – pour celui qui pressent le pire…

 

 

Sincère – autant que peut l’être la voix. Ni magistrale, ni secrète. Amoureuse, peut-être, de sa parole – promue (et promise) à l’anonymat…

Chant parmi les labours et les récoltes de la terre. Nécessité parmi les nécessités – ce cri que le monde refuse d’entendre – affairé à ses gains − trop occupé à acheter et à vendre les mille choses du monde…

 

 

Dos au mur – corps encerclé – regard à travers les grilles qui nous font face et nous entourent. Pas de danse – mains sur les hanches d’un Autre. Bagnards reclus. A vivre – à respirer – à copuler et à mourir ainsi – ensemble – les uns contre les autres – les uns sur les autres – les uns au-dedans des autres – comme si la prison était partout – omniprésente – démultipliée – indestructible sauf à regarder ailleurs – à vivre par le rêve – et, plus judicieusement, en plongeant l’âme au cœur des barreaux et l’esprit partout à la fois – au-dehors et au-dedans – devant et derrière – au-dessus et en dessous – dissolvant ainsi l’apparente existence des murs, des cages et des visages pour accéder (illusoirement peut-être) à un en deçà et à un au-delà de la détention et de la liberté…

 

 

Vivre – simplement. Essayer – à peine – sans rien être – ni prétendre devenir – ou défendre – quoi que ce soit. Humble – discret – anonyme. Invisible – inexistant – aux yeux du monde – aux yeux des Autres. Entre rien et presque rien. Un mélange de poussière et d’infini – posé là – présent au cœur du manque, de l’abondance et du miracle…

Ni actif – ni contemplatif. Ni même étonné d’être ici plutôt qu’ailleurs – d’avoir cette apparence plutôt qu’une autre – d’être considéré comme ceci plutôt que comme cela. Pas même surpris de naître, de vieillir et de mourir – et de recommencer mille fois – éternellement peut-être – au bord de l’ignorance et de la vérité – à chercher partout – à chercher toujours – sans rien trouver d’autre que lui-même au cœur du vide et de la multitude…

 

 

Notre attente – si bruyante – du silence – comme si nous ne l’espérions qu’à moitié – craignant, sans doute – de devoir faire taire, en nous, cette âme si bavarde…

 

 

Ça secoue – ça déchire – ça s’effondre comme si l’ardeur et la mort étaient partout – dans le regard et la folie – d’âge en âge – à travers les siècles…

Vieillissements multiples. Et visages, sans cesse, trompés par la nuit et ses lumières mensongères…

Voix et tourbillons soumis au même sommeil – aux mêmes impératifs – aux mêmes catastrophes. Rumeurs lointaines de la moindre chose. Et rêves effrayants qui se ramassent à la pelle…

 

 

Tout frémissant – et les lèvres muettes à force d’attente – à force d’espérance. Le silence au-dedans, peu à peu, transformé, par mimétisme imbécile, en nécessité noire – funeste – inutile…

Il vaudrait mieux rire – et jouer sans fin avec le langage – fustiger les guerres et la nuit – et encenser l’impossible – plutôt que mimer sottement la sagesse…

 

 

Têtes et ongles au-dedans des murs – cherchant (et creusant) partout un espace – une meurtrière – pour poser un regard – un avenir peut-être – au-delà de la fosse et de la détention…

 

 

Lèvres et signes grimaçants – trop rares – devant les horreurs et les boucliers – comme s’il suffisait de fermer les yeux et de se barricader pour autoriser les pires abjections…

 

 

Une chair tenue à bout de bras par l’âme (de l’intérieur, bien sûr) – comme la terre portée par le ciel alentour – comme le monde soulevé ardemment par le silence – présent partout – et accolé, sans doute, à la plus vive ardeur qui compose – et anime – la chair, la terre et le monde…

 

 

Attachés autant (et, sans doute, même davantage) à l’hallucination qu’à l’infini et à la faim de vérité. Question d’évidence et d’apparence. Question de prosaïsme et d’utilité…

Il est – toujours – plus simple de vivre en rêve que de faire face au vrai visage de l’âme et du monde…

 

 

Ce qui s’apparente au mystère n’en a pas fini de nous refouler, de nous dévêtir, de nous malmener. Le secret, en nous, si bien gardé, devra subir mille secousses – mille torsions – mille séismes – pour émerger et devenir une évidence – l’unique perspective à vivre…

Et la seule issue, sans doute, à l’illusion…

 

 

A vieillir entre les rides et la douleur, l’homme, la bête et le monde – l’arbre, l’herbe et la terre. Tous ces messagers qui portent – si haut – la jeunesse et la mort…

 

 

La poésie chante là où le monde enterre ses morts – là où les hommes vivent en cachant leurs secrets – là où le silence devrait tous nous réunir…

Tout est bordé de fosses et d’espoirs – de rumeurs et de cris – d’illusions et d’évidences…

Un peu de vérité dissimulée partout où l’on croit avoir tort – partout où l’on croit avoir raison. Comme si le soleil rôdait au-dedans de l’ombre – au milieu de la nuit – en chaque âme espérante – en chaque âme désespérée – entre les murs – au fond de chaque appel – là où vivent, depuis toujours, les Dieux et les hommes…

 

 

Le monde cerné, peut-être, par mille fenêtres ouvertes – à travers lesquelles brille tantôt le jour, tantôt la nuit. Et derrière lesquelles s’impatientent toutes les âmes…

 

 

La nuit – partout – comme un décor – comme un oracle – comme la source, peut-être, qui enfanta le monde et la lumière. Le point le plus dense des origines qui engendra la peur et la multitude – et le désir d’y revenir par mille chemins anciens – par mille routes nouvelles – sans savoir qu’il nous faudra tout traverser – de long en large – tout amasser et tout disperser pour nous rejoindre – l’âme aussi fraîche et innocente qu’au premier jour…

 

 

Assis – comme ça – par terre – à écouter distraitement ce que dit le monde à propos des Autres, du silence et de la vérité. A glisser, parfois, un mot – en pensée – à celui qui parle sans toujours savoir ce qu’il raconte…

Comme un idiot – une âme simple – une fenêtre parfois – à travers laquelle passe un vent frais et nouveau – délicieusement roboratif ‒ qui n’a jamais l’air d'être ce qu'il est – ni la moindre prétention d’ailleurs – mais qui a suffisamment côtoyé les cris et la solitude pour apprivoiser, en lui – et partout – la part la plus malicieuse du monde…

 

 

On peut bien se persuader d’être ceci ou cela – et arborer ce que l’on aimerait paraître ou devenir – mais qui tromperions-nous à nous déguiser de la sorte…

 

 

Solitude d’un côté – gouffre et périls de l’autre. Ciel au-dessus et terre en dessous. Et grilles un peu partout – encerclés au-dehors comme au-dedans. Et pas un seul visage vivant ; ni le nôtre, ni celui des Autres. Quelque part – endormis – rampants – affairés à quelques rêves souterrains…

 

 

Le soleil – partout – au-dedans et autour du monde. Visage ouvert comme une fenêtre que la nuit n’a jamais effrayée…

Et ça crie ! Et ça geint ! Et ça prie !

Et ça s’affaisse ! Et ça se redresse ! Et ça s’effondre encore !

Et ça recommence, sans cesse, sans jamais trouver ni le rire, ni la vérité (le malentendu de la vérité) – ensevelis, trop profondément sans doute, sous mille couches de sommeils successifs…

 

 

Monde figé – temps arrêté – et l’horloge – imperturbable dans son tic-tac régulier – seule exception au silence retrouvé – au silence alentour – au silence expansif…

Comme une vieille immobilité renaissante – venue perturber l’affairement et l’effervescence naturels – le jeu des masques et des mains qui se cherchent en tâtonnant dans la boue et le noir…

 

 

Une âme pleine d’étrangers et de mondes inconnus…

Une âme fabriquée en série, en quelque sorte, qui ne peut ni s’exprimer, ni communiquer, ni communier – et qui doit se résoudre à la ferveur du monde (et, parfois, à la prière) pour espérer sortir de son trou illusoire…

Un espace – un trou noir, peut-être – gigantesque – muni de parois tantôt opaques, tantôt translucides, d’un fond de glace et d’un grillage par-dessus. Un lieu étrange où il nous est impossible de découvrir et de rencontrer – et si malaisé de vivre, de rire et d’aimer…

 

 

Quelque chose passe que nous ignorons. Et quelque chose demeure que nous ne connaissons pas. Et entre les deux, nous survivons. Une forme, à peine, d’existence…

 

 

Infime – perdu – à deux doigts d’apprivoiser le mystère. D’abandonner l’ignorance pour vivre l’inconnu…

Le destin de l’homme – presque – achevé – prêt pour aller parader du côté des Dieux ; l’homme sans cœur…

A s’agenouiller devant ce qui se tient nu et fragile. A tout recouvrir de silence – et jusqu’aux plus ferventes prières ; l’homme sans tête…

Et nous autres, l’âme toujours aussi implorante…

 

 

Trop enfoui, peut-être, le secret…

A se déplacer alors qu’il faudrait abandonner tout voyage. A amasser mille fragments du monde alors qu’il faudrait se tenir nu et sans possession…

Tout a l’air d’aller de travers – à rebours – à contre-courant du nécessaire. Et, pourtant, rien de détestable – rien d’important, ni même de rédhibitoire. Tout finit par se retrouver et s’assembler – tout finit par arriver de mille manières différentes – des plus convenues aux plus improbables…

L’inespéré – jamais – ne se soucie des chemins empruntés. Seule la main qui se tend – et qui s’offre à la rencontre – fait office de preuve. Qu’importe le lieu – et à qui (ou à quoi) elle est destinée ; la lumière et la nuit demeureront présentes – jumelles toujours – dans l’âme…

 

 

Manque et détresse – partout – mal cachés derrière les sourires et la jovialité – derrière les vies paisibles en apparence – derrière ce qui a l’air commun et partagé autant que derrière ce qui brille (et jusqu’aux plus incontestables réussites humaines)…

Et derrière le manque et la détresse, le soleil invisible – éternel – qui n’aspire qu’à remplacer la tristesse – et le désespoir (si souvent) – par l’ivresse de la grande liberté – et l’incompréhension par la joie de vivre sans rien savoir

 

 

Tout nous invite à sortir de notre chambre – et à guetter le rire – au loin – au plus profond – qui attend nos défaillances – notre abandon – notre acquiescement – pour s’extraire de sa tanière…

 

 

Tout est gris – noir – terne – triste même – et si désespérant parfois – jusqu’à nos consolations – jusqu’à l’arrière-cour de notre regard…

Feu et poussière – morts et chemins. Et cette âme et ce silence, en nous, encore si étrangers…

 

 

Immobile(s) tant que demeurera la nuit…

Et plus tard, peut-être, en plein soleil ; nous verrons alors où se poseront – naturellement – nos yeux…

 

 

Espace sans cadre – visage sans contour – corps sans frontière – avalant et recrachant sa propre chair. Et l’esprit (peut-être) à la fenêtre – hors-champ – ni vraiment proche – ni vraiment éloigné – à la juste distance – toujours – de ce qui a lieu ; des horreurs, des grincements de dents, des égratignures et des déchirures de l’âme, du monde en charpie et des gestes de beauté. Présent – quelque part – quelles que soient les histoires et les circonstances…

 

 

Une nuit – longue – sensible – interminable – où l’or s’écoule en secret – du fond des origines jusqu’à la porte où nous nous tenons – encore trop timides (sans doute) pour la pousser…

 

 

Au fond qu’attendons-nous sinon le silence – et son double extravagant – ce grand rire – né ni de la joie, ni de la désespérance – et moins encore de la nervosité face à l’incertain et à la tragédie de vivre – mais qui éclate – presque sans raison – pour nous signifier que quelque chose, en nous, est incroyablement vivant…

 

 

Tout est trouble – l’air, l’âme, la terre – la vie, la joie, le sommeil. Et rien ne peut tenir debout seul – sans lien – sans étai – sans racine. Tout – pour vivre – doit s’emmêler au reste, à l’espace et au silence…

 

 

Le bruit de l’attente – si longue – si impatiente – d’heure en heure – de jour en jour – de saison en saison. Décade après décade – siècle après siècle – pour réaliser, enfin, que l’éternité ne se trouve – ni ne se réalise – plus tard – à la fin des temps – mais dès à présent – dans l’instant affranchi de tous ceux qui le suivent et le précèdent…

Libre de dormir, de rêver, d’avancer et d’œuvrer à ce que nous estimons nécessaire – essentiel – fondamental. Libre de vivre et de mourir à sa guise. Libre d’aimer ce qui vient – ce qui se présente – sans interdit – sans limitation – le cœur – simplement – honnête et ouvert. Au plus proche de l’homme – et de cet espace, en nous, qui nous rend si humain et pas si éloigné, en vérité, de cet au-delà mystérieux de la conscience

 

 

Tout est noué au silence ; la nuit, l’âme, la tête, le savoir et l’ignorance. Mille blessures – et autant de joies innocentes, parfois, préférables aux affres initiatiques des retrouvailles. Le pire et le sommeil. Ce qui s’agite dans la mémoire. Le rêve, la solitude et le temps. Ce que nous devinons et ce qui s’éveille. Et ce qui restera, sans doute à jamais, introuvable – inguérissable – incompréhensible – autant que cette part, en nous, si profondément tragique et vivante…

 

 

Une ligne – un fil – qui court entre tous les visages – au bord des chemins – de l’ombre à l’infini qui se déploie partout – entre le silence et la lumière – entre la nuit et la poussière. Un œil qui s’ouvre – une main qui passe. Et le ciel, progressivement, moins noir – et la terre un peu plus fertile. Et des silhouettes moins ombragées – un peu moins égarées peut-être…

L’œuvre permanente, sans doute, des âmes et du feu…

 

 

De signes et d’étoiles – ces grandes lumières par-dessus les toits. Et quelque chose d’enfantin et d’animal chez les hommes – qui passent leur vie à jouer, à dire et à rêver par peur de vivre sans doute…

 

 

Comme un visage – un œil – invisible – fouetté par les vents jusqu’à la transparence – pour dévoiler ce reste d’innocence caché derrière la chair et le sang…

Comme un creux – un trou – une béance – dans l’espace où tout finit par être happé…

 

 

Front entre deux portes – entre deux ouvertures – entre deux lumières possibles. Et le vent qui pousse les souvenirs. Et l’esprit qui glisse le long de ses propres parois. Mémoire et monde sans barrière – indicibles – trop haut perchés, peut-être, pour appartenir au règne des nécessités…

 

 

Toujours avec nous – au plus près – ce qui relate et s’insurge – ce qui se révolte et accepte. Entre solitude et innocence – entre exil et presque naïveté – cet esprit fragile – modulable – violent parfois – qui s’échancre là où la douleur est la plus forte – à son comble. Mains et bouches plongées dans l’ordinaire pendant qu’au-dedans se jouent les plus décisives batailles et se réalisent les plus déterminantes rencontres…

Rien d’irréversible, bien sûr, dans cette expérience. Le goût d’un ailleurs, en soi, peut-être retrouvé – l’espace hors du temps – le réel au-delà du monde – et la vie en deçà de l’espérance. Quelque chose de précieux et d’admirable – et d’infiniment ordinaire…

 

 

Tout passe entre nous – comme si nos visages étaient des pylônes en flammes – presque consumés – presque invisibles. Sujets aux exigences du monde – aux caprices des vents – et aux injonctions des hommes – pris dans une danse extatique – d’une beauté redoutable – profondément attrayante (et d’autant plus dangereuse)…

 

 

Poutres, œil et talons – fixés ensemble dans le pas – sur le visage – dans l’espace expurgé de son rôle de décor. Vagues, cris et rumeurs – unifiés en un seul chant – dans la voix de tous les voyageurs…

Chair déroulée sur la liste des noms inscrits au sang sur le grand livre des âmes…

 

 

Quelque chose est là – enfoui – depuis si longtemps dans nos regards apeurés et incompris. Reflets du monde et de la nuit – reflets des fleurs et de l’enfance. En nous – partout – où l’esprit et la chair se rejoignent et plient sous la contrainte. Là où les bruits effrayent ce qui s’abrite au-dedans comme une bête traquée par les âmes…

Fenêtres de la maison tournées vers l’infini que nous n’implorons qu’en paroles et en prières – en vaines postures – et jamais ni en gestes, ni en actes – dans la réalité du vivre et de l’expérience…

 

 

Rien – poussière et images dans l’œil converties en film et en histoire. Récit mythique et mensonger nécessaire, sans doute, pour donner à l’esprit l’illusion d’échapper au néant…

Rêve préféré au vide. Et souffrance préférée à l’inexistence. Ainsi procède, en nous, ce qui tremble devant ce que nous ne savons (encore) nommer…

 

 

Tout est seul – et s’est réfugié derrière la peur. Comme si la vie était un froid à ressentir – un enfer à traverser – avec mille monstres – partout – au-dehors comme au-dedans…

Mille frontières pour délimiter et séparer ce qui semble s’opposer et se contredire. Mille barrières pour se protéger – en vain – de ce qui nous hante à l’intérieur. Possédés avant même que naisse l’élan d’amasser ce qui ne pourra jamais nous libérer. Prisonniers jusqu’au fond de l’abîme – jusqu’au fond de l’âme. Et si libres, pourtant, dans cet enfermement illusoire et apparent…

 

 

Rien – ni monde, ni chemin – le silence peut-être – quelques heures, quelques pas, quelques mots – mille gestes dérisoires, en somme, pour se prouver que l’on est, malgré tout, provisoirement vivant…

 

15 février 2019

Carnet n°173 Lignes de démarcation

Regard* / 2018 / L'intégration à la présence

* Ni journal, ni recueil, ni poésie. Un curieux mélange. Comme une vision – une perception – impersonnelle, posée en amont de l’individualité subjective, qui relate quelques bribes de cette vie – de ce monde – de ces idées – de ce continuum qui nous traverse avant de s’effacer dans le silence…

Cendres du monde. Visage d’homme. Douleur et cris de l’âme. Jeu, peut-être, dans la poitrine des Dieux – entre guerre et fardeau – avec ses mille cargaisons de souffrances et de morts inévitables…

Lèvres apaisées au milieu de l’automne. Ni soif, ni délire. Un peu d’asphalte encore à parcourir. Et des milliers de pages à écrire. Loin des troupeaux – et prêt à mourir. Allongé déjà au cœur de la solitude et du silence…

 

 

Bruits de chair mutilée – égorgée – arrachée. Œil solitaire jusqu’à l’explosion de l’espace. La pluie intérieure jusqu’au débordement des veines. Amas de lambeaux sur la terre. Et le silence au-dessus de la vie planétaire…

 

 

Voûte, vent et frissons. La simplicité du regard sur les combinaisons de matière. La grâce et l’ampleur, en somme, qui n’interdisent ni la violence, ni la passion…

 

 

Paroles libres. Poésie non poétique, en quelque sorte. Rude – abrupte – jusqu’à la sauvagerie parfois. Incohérente. Iconoclaste sans doute. Indélicate peut-être – qui allie la tendresse et la fureur – le mystère et le plus ordinaire…

 

 

Mille images fragmentées du même visage. Le silence – en lui-même – excavant toutes les anfractuosités de l’homme pour ne laisser, en définitive, qu’un rire sur à peu près rien – le vide – pas tout à fait néant – né d’un effacement progressif et d’une incertitude croissante en vivant de plus en plus éloigné (géographiquement) et de plus en plus proche (par l’âme) des êtres et des choses – que nous continuons d’appeler ainsi pour ne pas être (totalement) incompréhensible…

 

 

Dans nos histoires, au fond, qu’y a-t-il à comprendre sinon l’inexplicable – qu’y a-t-il à exprimer sinon l’indicible – et qu’y a-t-il à désirer sinon l’inespéré…

 

 

Mouvements multiples – entre frontières et infini – âmes et figures – semés partout – et plongés (malgré eux) dans l’ardeur, les cris, la peur, la colère et le refus – hantés (toujours) par le désir et l’ambition – et cherchant, à leur insu (et inconsciemment le plus souvent), dans cet infime repli de l’univers, leur identité – un peu de sens – ce que l’on pourrait appeler l’Absolu qui prend les traits, en ce monde, de l’Amour et du silence – comme les deux versants du même visage – le premier extraordinairement généreux – accueillant – hospitalier – et le second – froid – impassible – glacial – incroyablement détaché des choses du monde

 

 

La vie et le monde – violents – terribles – aux allures cruelles et sans pitié parfois – lorsque le visage, fragile et isolé, doit y faire face dans la solitude et la terreur… Et merveilleux – grandioses – incroyablement inventifs – si miraculeux – lorsque les yeux savent glisser vers le regard et que l’âme est capable de s’effacer – et de plonger sans exigence dans leurs profondeurs…

 

 

Nous ne possédons rien ; qu’un peu de sang et de rêve pour aller de par le monde. Et ces bagages s’avèrent, en définitive, les pires qui soient…

Mieux vaudrait aller nu(s) – et plus encore – se tenir immobile(s)etattendre que tout nous traverse et s’efface…

« Être traversé, bien sûr, mais comment pourrions-nous retenir le monde ? » s’interrogent les hommes…

« Erreur ! Erreur fondamentale ! » s’écrit le poète – l’homme sans visage. Pourquoi vouloir amasser les objets, les visages et les paroles… il faudrait – plutôt – inverser les yeux comme les sages retournent leur main – paume vers le ciel – en laissant les choses aller à leur guise, s’arrêter ici et là et poursuivre leur chemin…

 

 

Malgré la fin apparente, tout continue ; les flots, les flux, les vagues et le vacarme. Les malheurs, la tristesse, les déroutes – toutes les mésaventures. Le monde, la terre, le ciel, la vie et la mort. Bref, l’illusion – toutes les illusions – dans lesquelles sont plongées les têtes et les âmes…

 

 

Tout vacille – les jointures tremblent – les frontières se délitent – les territoires se superposent – et finissent par disparaître…

Fin des dogmes, des idées et des croyances. Fin des chimères et de l’illusion…

Et, pourtant, rien n’a changé – ni le monde, ni l’âme, ni le visage. La chambre étroite de l’esprit a – simplement – repoussé ses murs de quelques millimètres – et autorisé la lumière à ouvrir une brèche là où les briques étaient autrefois impénétrables…

 

 

Vents plus violents et plus féroces. Doutes et incertitudes exaltés. Comme le silence et la douleur d’être au monde. Quelque chose, de toute évidence, s’est rompu – même si – partout – demeurent la résistance et le refus…

 

 

Simples sifflements, sans doute, dans le grand corridor de l’espace…

Continents en déperdition. Territoires, en partie, désoccupés et anéantis. Sable arraché aux mains qui s’efforçaient instinctivement de construire des édifices magistraux – inutiles – inopérants pour survivre au désastre – à la catastrophe de l’explosion…

Pas même certain d’exister – à présent – en ce lieu qui n’est, sans doute, qu’un autre nulle part…

 

 

Sans aire – sans fondation – à errer plus encore sur cette terre déguisée en rêve…

 

 

Peau contre peau – comme si la solitude et la douleur pouvaient être atténuées par un semblant de proximité…

 

 

Porte fermée depuis trop longtemps pour espérer être sauvé par un air frais – par un air nouveau. Voué à un confinement qui finira par nous faire mourir avant d’être capable de découvrir l’ampleur de l’espace alentour…

Triste destinée, en somme, où le monde se réduit à un étroit labyrinthe de galeries souterraines…

 

 

Cris qui ressemblent à des murmures lancés dans la fureur apocalyptique du monde. Bruits – à peine – dans le tumulte et le tapage. Crissements et chuintements dans le chaos braillard…

 

 

A la recherche de tout – et, en particulier de réponses et de remèdes – de guidance et d’accompagnement – pour tenter d’échapper à la misère et à la solitude – à cet admirable inconfort du vivant – que les hommes, en général, imaginent indignes – incompatibles avec l’existence humaine – et qui constituent, pourtant, les fondements nécessaires à toute quête authentique…

 

 

Au seuil – bientôt (et, sans doute, depuis quelque temps déjà) d’une frontière qu’il nous faudra franchir – de manière individuelle et collective – pour aller au-delà de l’animalité humaine… Avec au fond de l’âme – au fond de chaque âme – l’avenir du monde en jeu…

Ligne de démarcation incontournable où se joue, dès à présent, le destin du vivant…

Ainsi – l’univers terrestre pourrait devenir incroyablement oppressif – mortifère – apocalyptique – invivable en somme (et d’une manière bien plus terrifiante qu’aujourd’hui) si nous ne parvenons à nous affranchir de nos impératifs instinctuels ;

En revanche, si nous réussissons progressivement à les transcender, pourront se dessiner, de façon presque certaine, une perspective et une organisation naturelles tournées vers le respect et la solidarité – vers la simplicité et le partage – vers la sensibilité et l’intelligence – et érigées dans la conviction commune et personnelle d’œuvrer pour le Bien de tous et de chacun…

Bref – toute une histoire à écrire (la suite, bien sûr, de ces milliers de siècles dérisoires et, si souvent, ignominieux – préparatoires en quelque sorte) pour que puissent enfin émerger – et régner – l’Amour et le silence malgré les impasses, les mauvais tournants, l’inertie du monde et l’indétermination des foules qui ont toujours entravé la grande aventure terrestre

Et l’écriture – nos pages – sont comme une brique infime – presque entièrement – dédiée à ce franchissement…

 

 

Moins de paroles – et plus de gestes et de sourires. A la fois torche et miroir qui déroberaient aux yeux leurs ombres…

Plus proche de l’arbre que du livre. Plus proche de la pierre que de l’idée du ciel. Plus proche de l’Autre que de l’image d’un Dieu inventé de toutes pièces…

Mains lentes – vouées à des activités simples et élémentaires – infiniment nécessaires. Et l’âme docile – joyeuse – consentante – pour offrir à la terre, aux bêtes, aux arbres et aux hommes la joie, le soleil et le silence qu’ils cherchent (et réclament) depuis la naissance du monde…

 

 

[Mécanique de la destruction et de l’effacement]

Eradication des frontières et des territoires. Et disparition – progressive – du visage au profit de l’espace et du silence – incarnés par une âme libre et consentante – aux lèvres et aux gestes sans maître – sans impératif – sans exigence…

Le cœur désossé – élargi – et transformé en aire d’accueil…

Ni terrestre – ni divin. Simple, infime et imperceptible élément de l’infini. Invisible, désintéressé et impersonnel comme tout ce qui, en ce monde, est – et sera toujours – essentiel…

 

 

Au bord de l’effondrement – toujours – jusqu’à ce que tout s’affaisse et nous abandonne…

La mort implacable, en quelque sorte, après le rêve…

 

 

Sans bruit – comme un passager discret que rien ne rebute. Ni le feu, ni le monde, ni les choses. Bien plus solide au fond de l’âme qu’en apparence. Prêt à supporter la nuit et toutes les épreuves du sommeil…

 

 

Espace et vents – légers et recouverts de matière lourde – obscure – qui donne aux silhouettes cette allure si lente – inerte – presque immobile – et dont tous les allants ne sont que des sursauts enfantés par la faim…

 

 

Existence et masque. Lumière sans obstacle en dépit de la densité et des profondeurs…

 

 

Un peu d’effort pour humaniser la difformité – la monstruosité qui sévit dans les tréfonds. Vernis qui se craquelle au moindre geste – terrifiant et soumis, lui-même, à la terreur…

Âmes et étoiles alignées sur le même mensonge – sur la même illusion…

 

 

A mi-chemin entre l’origine et la fin – les yeux fermés – dociles – pas même conscients de l’abstraction du temps…

 

 

Au fond, qu’offrent donc au monde un visage – une œuvre – un destin – anonymes…

Sans doute, le même service (et le même bénéfice) que la pierre, l’herbe, l’arbre et la bête ; cette grâce incomparable dans laquelle tiennent – tout entiers – la terre, le ciel, les Autres et le silence ; le charme irremplaçable de ce qui sait vivre dans la discrétion – en infime miroir de la plus haute lumière…

 

 

Comment refuser cette voix qui s’impose entre l’âme et le silence – portée sur la page par la main fidèle – loyale – docile. Feuilles et paroles sans nom – et sans visage – offertes comme la beauté des pierres et des fleurs – et comme la splendeur des arbres – plongés – tout entiers – dans leur labeur généreux et désintéressé. Discrets et sages – humbles et aisément remplaçables. Eléments essentiels dans le grand ordre du monde – et inscrits dans la seule perspective possible…

 

 

Constant comme le soleil qui illumine les parcelles du monde – à intervalles réguliers. Immuable à travers le temps – découpé en jours et en saisons. Présence perpétuelle pour éclairer la marche incessante des bêtes, des hommes, des âmes et des astres…

 

 

Souffle pressé – et oppressant – haletant – dévalant les pentes comme l’eau des torrents – à courir à perdre haleine là où il faudrait ralentir – arrêter sa course – et demeurer immobile – pour pouvoir goûter – pieds croisés et mains jointes devant soi – la grande sérénité – le grand silence – à l’arrière – et en surplomb – des passages…

 

 

Négligées la voûte et la courbure de la cavité où nous nous tenons. Surface plane – presque lisse – où chaque aspérité a été – soigneusement – rabotée – et où chaque anfractuosité a été méticuleusement – comblée par un faux silence – par une certitude bancale – apocryphe – ou par un fragment de monde qui ressemble – étrangement – à un ingrédient d’un bonheur – artificiellement – fabriqué…

 

 

Un visage, un jour, un instant, un nom – mis à nu. Elevés, rabaissés, puis rehaussés. Sans miroir, sans appui, sans reflet. Quelque chose qui ressemblerait à un envol et à un effondrement simultanés…

 

 

Une âme seule – délivrée des paroles et des promesses – libre des choses et du monde – prête enfin à devenir le reflet – presque parfait – de l’Amour et du silence…

 

 

Sans passé – sans futur. Ni trop tôt – ni trop tard. A présent – là où l’instant se substitue au temps…

 

 

Voix qui palpite. Paroles en guenilles. Dénudées par ce long chemin qui borde les murs du monde. En retrait – en exil – pas totalement fantômes. Fraîches encore et livrées par des paumes vivantes – incroyablement vivantes. Solitaires, bien sûr, comme l’exigent les circonstances. Entre peine et fatigue – et prêtes, pourtant, à s’exposer au monde – et à nager à contre-courant de la pensée imbue de certitudes…

 

 

Choses apparentes posées sur le seuil – en travers de la porte – comme pour obstruer le passage vers l’infini et les profondeurs. Reflets – simples reflets – d’un monde intérieur – faussement démultiplié par le prisme mensonger des yeux – et tous les miroirs que forment les visages du monde…

 

 

Versant sombre – et son opposé – toujours – vénéré dont l’accès, pourtant, traverse toutes les ténèbres…

 

 

Ce qui se différencie en apparence – se ressemble sur l’autel du silence – dans le tabernacle sans dogme

 

 

Mains et visages du même seuil – franchissable par l’enfance jointe à l’infini…

 

 

Existence sans l’ombre d’une promesse – sans désir – sans horizon. Pieds là où le monde s’est éloigné – légèrement au-dessus de l’affairement. Vie immense – sans frontière – et sans littoral – où chaque pas s’entreprend loin du rêve – quelque part – au-delà du franchissement. Au plus près, sans doute, de l’accueil – incarnant cette forme de virginité innocente que les hommes prêtent – confusément – à Dieu…

 

 

La parole – le poème – tels qu’ils se vivent au plus profond de l’âme – à l’égal de la vie apparente – qui ne représente qu’une part infime de l’infini éprouvé…

Le reste – ce qui ne s’écrit pas – s’apparente, bien sûr, au vécu indicible et impartageable…

 

 

Une embrasure au-dedans qui révèle la faille à convertir en espace – en ouverture – en expérience consciente…

 

 

Remuer l’obscur jusqu’à la transparence pour que le visage devienne une surface invisible – un sourire discret – prêt à embrasser l’inexistence du monde…

 

 

Tout creuse la blessure et le rêve pour ôter ce qui nous encombre. Il n’y a, sans doute, d’autre manière de s’effacer…

 

 

Des naissances et des morts qui, en vérité, dissimulent la continuité des choses – sans cesse assemblées et désassemblées – aux formes différentes en apparence mais à l’origine et à l’essence communes. Eléments du même mythe – du même rêve – de la même réalité – transformables à l’envi – à l’infini – selon les exigences téméraires – et encore si mystérieuses (parfois) – du silence…

 

 

Fidèles à nos pas – à notre âme – le jour et la nuit. La colère de l’enfant. Les desseins du ciel. Tout ce dont nous avons besoin pour être des hommes

 

 

Tout a l’air d’exister mais, au fond, que savons-nous du monde – des êtres et des choses – pour dire ce qui relève du mythe, du rêve ou de la réalité…

 

 

Aussi simples – vivants – réels – que la pierre sur laquelle nous nous tenons. Auréolés, comme elle, de ce mystère exalté par le silence et l’ignorance de notre condition…

Le visage blotti contre notre solitude pour avoir l’air moins seul(s) que notre âme…

 

 

Saisons tristes sur cette terre oblique – éclairée par un soleil trop lointain…

 

 

Mémoire trouée où se déposent – et se dispersent – le sable du monde et le temps. Où les souvenirs meurent comme se retrouve tout ce qui est né ; étoiles, honte, désastres – sang, visages, désirs – soulevés par les eaux – traversant toutes les frontières – vulnérables – miraculeux – à chaque instant sauvés par l’éternité…

 

 

Ces vieilles mains – fripées – miraculeusement survivantes – qui dessinent, à travers le jour, l’esquisse d’un monde nouveau sur les ruines de l’ancien – pas encore totalement disparu…

 

 

La soif, l’ombre, les murs, le bout de la rue. Quelque chose aux allures de statue – d’oiseau perdu – et de mains consentantes en quête d’approbation. Le jeu, au fond, dans lequel se perdent tous les hommes…

 

 

Une vie – comme une nuit entière à traverser – un voyage immobile – l’âme à l’arrêt devant le même passage – obstrué par le désir et la mémoire…

Et l’esprit frustré – rampant et se contorsionnant pour essayer de se faufiler dans la moindre brèche. Anfractuosités et impasses seulement…

 

 

Solitude de la chambre et du monde. Beauté de l’âme et du monde. Espace et passage de la lumière et du monde. Où que nous soyons, le monde est présent – tantôt en nous – tantôt devant nos yeux…

Et nulle part où s’enfuir…

 

 

Tout se détourne – les yeux – les visages – les âmes – le monde – sont ainsi faits ; ils piochent – usent et se retirent…

Et lorsque tout a déguerpi – lorsque tout a pris congé – ne demeurent que le silence et l’Amour…

 

 

Les contours – à présent – se confondent au reste. Les frontières migrent – se dispersent. Les territoires s’élargissent – se déforment – se transforment. Tout devient pierre, sable, temps, visage – monde, jour, ultime amalgame – amas d’âmes et de sentiments – mille usages de soi et des Autres – étoiles se hâtant et vents compromettants – terre et ciel déclarés – misère épaisse et mystère opaque. Rien d’autre, en somme, que ce que nous croyons être…

 

 

A vivre – concomitamment – la goutte et l’océan. La source et le torrent – la pluie – les marécages – et le sol craquelé dont la soif ne sera jamais assouvie…

 

 

Ni réel, ni monde. Des yeux sur ce qui ne peut être qu’un rêve étrange. Une construction incertaine – hésitante – édifiée par l’âme et la mémoire pour tenter d’échapper au vide et à la folie…

 

 

Nommer la nuit – le trouble. Voilà, peut-être, notre seule ressource. Une manière de ne plus souscrire – entièrement – à l’enfer du monde. De refuser d’en être la proie inconsciente ou la victime résignée…

 

 

La nuit – partout – aussi intranquille que le sommeil. Des pierres, des âmes – mille songes. Tête contre tête – dos contre dos – à prédire des temps impossibles – à construire des frontières et des murailles. Des yeux fermés – incapables de remettre en cause les fondations et les limites de leur univers. Trop timides – et trop lâches sans doute – pour sortir de leur chambre décorée par quelques étoiles posées ici et là – à la portée de toutes les mains…

 

 

Empreintes éparses – course immuable. Comme le soleil et la douleur des jours. Un voyage sans élan – vague – indéterminé – à la destination constante et au destin variable. Le monde devant soi – et notre envergure – à découvrir…

 

 

La beauté et l’humilité des anonymes – et de l’invisible – frères de pierre et de ciel – frères de terre et d’envol – qui, comme nous, voient dans l’herbe, l’arbre et la bête la preuve de Dieu et de notre – si évidente – parenté…

Quelque chose de silencieux dans le bavardage – quelque chose d’étrangement calme dans l’affairement – qui donnent à tous les champs de bataille cette allure si acceptable…

 

 

Cendres du monde. Visage d’homme. Douleur et cris de l’âme. Jeu, peut-être, dans la poitrine des Dieux – entre guerre et fardeau – avec ses mille cargaisons de souffrances et de morts inévitables…

 

 

Lèvres apaisées au milieu de l’automne. Ni soif, ni délire. Un peu d’asphalte encore à parcourir. Et des milliers de pages à écrire. Loin des troupeaux – et prêt à mourir. Allongé déjà au cœur de la solitude et du silence…

 

 

Feuilles – fragiles – noircies – sans maître. Entre larmes et soleil – entre terre et silence. Comme discret contre-poids au temps et à l’errance…

Farce espiègle devant l’affolement des visages. Un espace sous la lampe. Un abri pour les yeux affranchis du monde et des promesses…

Le seul horizon possible pour l’homme devenu (presque) poète malgré lui. Et source nourrissante et intarissable, peut-être, pour les exilés et les solitaires…

 

 

Gorge nouée devant la mort – devant la neige et la férocité de l’hiver. Mains, joues et âmes froides – manœuvrant avec peine sous la densité de la pluie et de la douleur – à creuser vaille que vaille la glace comme si les tréfonds du monde recelait un (incroyable) trésor…

 

 

A arracher à mains nues – en marge de l’horizon – ce que nous usions comme de vieilles pelures…

Découvert – à présent – ce que nous cachions si maladroitement…

 

 

Nul devant et nul derrière. Une vitrine transparente qui ne laisse voir que peu de choses – presque rien, en vérité ; la moitié d’un visage dévoré par le temps – un sourire discret – et un œil lucide au-dessus de ce qui tremble…

 

 

Mort éparse – autant que l’innocence. Vivantes – l’une et l’autre – sur la couche supérieure du monde – la plus visible – et dans ses plus lointains tréfonds – à l’abri des regards sans curiosité. Présentes aussi dans l’âme – partout – de haut en bas – pour remplacer la soif et le chagrin…

 

 

Le regard a remplacé le sommeil à la fenêtre. Dedans et dehors – devant et derrière – ont perdu leur consistance. Le vent a repoussé les frontières – les a usées jusqu’à les faire disparaître. Ne reste pas même un cri – pas même un étonnement. Rien qu’un grand ciel léger sur les cris qui montent des rives du monde. Rien qu’une main qui creuse – toujours – le même sillon. Et des lèvres pour enfanter mille paroles-soleil…

 

 

Le monde – traversé par mille chemins de pierre qui donnent à la terre cette couleur de poussière – et aux pas cet air si funeste. Horizon et silence – toujours – trop lointains. Et cette fatigue sur nos silhouettes harassées par le voyage et la proximité des visages. Bêtes de somme, en quelque sorte, frappées jusqu’au sang – et portant comme une croix – comme une malédiction – les triomphes et les conquêtes des siècles. La tête embrouillée – le corps maigre et l’âme servile. Tournant – tournant – et tournant encore – dans cette fosse sans espoir – abandonnée des Dieux – livrées à la soif et aux instincts – jusqu’à la mort (qui ne sera pas même vécue comme une délivrance)…

 

 

A devenir ce que l’esprit déplore – ce que nul œil ne peut voir – ce que nulle oreille ne peut entendre…

Egorgeur de temps et débâtisseur de murs. A tout convertir en silence – cierges, prières et sépultures – morts et vivants – gestes et paroles. Immobile sur le rebord du monde – tantôt à accueillir – tantôt à balayer – les larmes et la sueur (inutiles) des Autres. Mains sur la neige – mains sur les rêves – oublieuses de leurs anciens instruments de torture. Et l’œil comme une lucarne posée à la frontière des pierres et des nuées. A chanter l’Amour – à chanter la joie – et à transformer le langage en exercice d’éveil pour rétablir la présence en ces contrées où le sommeil – encensé partout – est la seule loi des âmes et des visages…

 

 

Notre visage suspendu au-dessus de toutes les tranchées comme si nous pouvions échapper aux retraits – et aux départs – de l’automne. Comme si nous pouvions retenir plus longtemps cette ardeur des premières fois – des premiers jours – des premières rencontres. Comme si nous pouvions – indéfiniment – puiser dans la glaise et la boue pour nourrir notre élan…

 

 

A contre-cœur – là encore – comme toujours – cerné par la beauté, le silence et ces bouches affamées – que ni le sang, ni la mort n’effraieront jamais. Seul – d’instant en instant – à fouiller dans la langue et le sable – sous toutes les pierres du monde – pour échapper aux lois des hommes…

 

 

Âme suspendue à une corde qui se balance – indéfiniment – entre les rives trop lointaines du monde et du silence. Condamnée à la patience – et, un jour, à tomber…

 

 

Paisible sur la roche grise – en surplomb des vies et des sourires. A contempler d’un œil malicieux – et avec l’âme encore triste parfois – le miracle et l’indifférence. Vie, paysages et silence – herbes, visages et bêtes – traversés par la soif. Les fugues, les passages et les dérives. Bref, les mille petites choses du monde

 

 

Tout est là – et, pourtant, tout semble nous manquer…

 

 

Comment être plus proche du monde sinon en le laissant entrer – pleinement – dans l’âme. Et vivre ainsi – au cœur de chaque chose – au cœur de chaque visage. Devenir la part qui manquait aux uns et aux autres pour que chacun puisse goûter la complétude…

 

 

Blessures – parfois guéries – miraculeusement sans doute – par le jour qui nous traverse…

Course achevée dans les bras – immenses – généreux – intensément réconciliateurs – du silence…

 

 

Tout nous frôle et s’éloigne. Ainsi passent la vie et le monde. Et nous autres, si occupés à assouvir notre faim – à avaler tout ce qui s’approche – que nous ne voyons jamais ni le miracle, ni la possibilité de la rencontre…

 

 

S’exercer à devenir le poids (infime) qui manquait au vide pour être vivant…

 

 

Tout se poursuit, bien sûr, sans jamais s’atteindre. Vents rageurs à nos pieds endurcis. Âme, voix, peau – vague mélodie – vagues pas dansants. Tout vient à nous – nous traverse subrepticement. Fantômes du réel inconnaissables sans la proximité et la rencontre nécessaires. Emotions fugaces – et frissons provisoires – seulement…

 

 

Sans doute, sommes-nous trop frêle(s) pour endosser le poids – et la voix – de l’ombre… Sans doute, refusons-nous – trop systématiquement – ce qui pourrait rompre notre intimité avec le silence… Peut-être ne sommes-nous plus totalement humain(s)…

Une tête parmi les autres – seulement – qui a l’air d’exister – et de ressembler à celles qui peuplent toutes les foules. Une âme parmi les autres qui n’a encore fait le tour de la question de vivre – et qui demeure – toujours aussi démunie – face au monde et à la solitude…

 

 

Sans voix, ni solution – devant l’imminence de la catastrophe qui menace – si intensément – la terre, le monde, le vivant et l’humanité – privés, depuis toujours, de paix, d’Amour et d’intelligence – de pardon, de réconciliation et de poésie…

 

 

Découvrir, derrière le drame, la trame univoque – et, derrière les noms, le même silence. Le secret des ombres et des danses. La nuit, la mort et l’enfance. L’innocence sous les couches les plus hideuses qui donnent à nos gestes et à nos visages des airs effroyables et monstrueux – épouvantablement inhumains…

 

 

Mille naissances pour que le cœur apprenne à se sentir moins seul – et puisse combler l’espace qui le sépare de la tête et du monde. Mille existences pour que s’opèrent toutes les transformations nécessaires à la naissance du rire et de l’homme. Et mille chaos et mille déchirures avant de pouvoir devenir (presque) pleinement ce que nous sommes ; un espace de silence, d’Amour et de contribution…

 

 

Nous sommes nés – mais que savons-nous du mystère, de l’origine, du voyage et des mille destinations possibles…

 

 

Passant – courant à perdre haleine – pour s’éprendre de mille choses et de quelques visages sans voir – en soi – l’abîme à combler par son propre Amour – parson propre regard

 

 

Amis du souvenir et du temps – toujours prompts à créer un avenir – mille chimères supplémentaires – qui ne connaîtront que la gloire (infiniment provisoire) des aiguilles – et la folie (permanente) des horloges – et qui, sans cesse, repousseront l’éternité à plus tard – et, sans doute même, à jamais…

 

 

Une main, un visage, un souffle, un soleil. Le seul matériau de la page – avec un peu d’encre et de sang séchés. Et ce grand sourire qui côtoie l’Amour et le silence…

 

 

Eprouver la crainte et le vertige des hauteurs. Le pas hésitant entre la joie, le ciel et l’abîme – sur le fil qui traverse le monde. Tête à proximité des étoiles et des cloches qui sonnent à la volée. Et l’âme entre la pierre et l’innocence…

Voyage d’une seule vie – d’un seul jour peut-être – qui doit pour nous faire découvrir l’essentiel ôter ce qui ne pourra jamais, avec nous, rejoindre la mort…

 

 

A la rencontre de tout – de soi – sur ces pages où l’âme et le silence sont les seuls interlocuteurs. Entre l’aube, le ciel et les visages – le monde intérieur – inconnu – inexploré – qui se révèle, chaque jour, par fragments. Bouts de roche – bouts d’âme – bouts d’esprit – bouts des Autres – qui en nous pèsent toujours trop lourds – et qui deviennent en se déversant sur la page des torches – d’infimes flambeaux peut-être – nécessaires pour éclairer les yeux et la route qu’il nous reste à parcourir…

 

 

A guetter la joie, le monde, l’Autre, l’amour et la mort comme si vivre consistait – essentiellement – à attendre…

 

 

Quelque chose, à chaque instant, s’enfuit. Et il nous faut ouvrir les yeux pour donner à la perte et à la tristesse leur contre-poids de joie…

Ainsi, un jour, tout pourra nous quitter ; l’espace et le silence, en nous, seront assez présents – et suffisamment puissants – pour transformer le vide et l’abandon apparent en plénitude…

 

 

A écrire, chaque jour, quelques mots – comme d’autres chantent sous la douche ou jouent avec leurs enfants. Ni vraiment loisir, ni vraiment labeur. Une manière d’être au monde – présent à l’autre et à soi-même…

A marcher pendant des heures parmi les grands arbres de la forêt. A offrir, à la moindre occasion, quelques paroles aux pierres, aux fleurs et aux bêtes auxquelles presque aucun homme ne prête attention…

Solitaire autant que peut l’être l’âme. Proche de ceux dont le langage n’est constitué de mots…

Humble auprès des humbles. Et infiniment spéculaire avec l’ignorance, la bêtise et la prétention. Fraternel – toujours – dans l’échange authentique – lorsque les masques et les mensonges ont été abandonnés…

A aller ainsi sur la page et les chemins de la terre – avec l’esprit plongé (autant que possible) dans le silence et l’Amour qui font, si souvent, défaut aux hommes…

 

19 décembre 2018

Carnet n°172 Matière d’éveil – matière du monde

Regard* / 2018 / L'intégration à la présence

* Ni journal, ni recueil, ni poésie. Un curieux mélange. Comme une vision – une perception – impersonnelle, posée en amont de l’individualité subjective, qui relate quelques bribes de cette vie – de ce monde – de ces idées – de ce continuum qui nous traverse avant de s’effacer dans le silence…

Ici et ailleurs – l’hiver et le silence. La parole bleue qui émerge au-dessus du monde et des siècles. La mémoire fendue – cisaillée. Les souvenirs éparpillés – à la dérive. Et l’esprit vide – vif – brûlant – aiguisé – autant que l’âme est prête à aimer ce qui lui est offert…

Tout se mêle aux feuilles et au silence. La terre, les arbres, les visages et la pluie. Les saisons et l’enfance. Le feu, les armes et les instincts. Les miroirs et la beauté. Ce qui fait de nous tantôt des bêtes, tantôt des hommes. Ce qui demeure au fond de l’âme – l’Amour et la liberté des premiers pas. L’origine du temps et des âges. Le ciel, les rives et le soleil. Tout ce qui vit à travers nos gestes et nos pages. Tout ce qui se tisse au milieu de soi et du monde…

 

 

A attendre ici que tout s’en aille – que tout se défasse. A veiller sur cette voix et ces jardins noirs au fond desquels les vents entassent les peines…

Que sommes-nous donc devenus… La moitié d’un visage sans doute – quelques larmes – un peu de tendresse – parmi tous ces bruits – encore tapis dans la nuit. Mille regrets peut-être – à fouler le désespoir. Mille gestes offerts à tous les passants – à toutes ces ombres bruyantes – et, si étonnamment, fraternelles face aux dangers du monde…

 

 

Tout se referme sur nos pas. Vents, clameurs, solitude. A marcher en silence parmi tous ces bruits. L’âme à l’affût – prêt à embrasser ce qui demeure derrière le monde et la tristesse…

 

 

Errer encore là où il faudrait se tenir immobile. Muet malgré le feu et la lumière lointaine. A hurler en silence sans savoir – ni même deviner – combien de temps durera l’attente – ni de quoi elle sera constituée…

 

 

Un départ – mille départs – pour ne croiser que des fantômes – et ne visiter que des lieux désolés…

 

 

Se sentir mort – bien avant la tombe. Inexistant en ce monde – aux yeux de tous les Autres qui n’ont su se résoudre à la défaite – ni au désastre annoncé partout…

 

 

Tout s’accumule jusqu’aux plus étranges maléfices à l’envers du cercle où nous nous tenons…

 

 

Peines, fardeaux – chagrins inconsolables. Illusion infatigablement présente – et éternellement recommencée. Portes et âmes qui s’ouvrent en grimaçant. Personne à la ronde. Un silence peut-être. Quelque chose comme une permanence – et les bruits du temps – le passé emporté par mille bourrasques. Les tourments plongés au fond des eaux – au cœur de l’ombre reflétée par les chemins. L’allure hors du monde – comme si nous étions le premier homme – le premier visage à se libérer du rêve…

 

 

Marginaux – comme les exilés et les poètes – ces vagabonds qui arpentent les grands espaces comme si la terre leur appartenait – comme s’ils pouvaient traverser – indemnes – tous les périls du monde – comme s’ils vivaient – éternellement – dans la faveur des Dieux…

 

 

Nous sommes tous porteurs des mêmes cicatrices. Boursouflures gonflées par l’existence et la fréquentation du monde. Victimes humiliées – exilées parmi la foule – qui n’auront su se présenter nues – viscères à la main – l’âme encore trop dépravée – trop corrompue sans doute – pour s’offrir sans retenue…

 

 

Ce que nous disons – ce que nous essayons de dire – n’est, sans doute, que la tragédie du monde – privé de sagesse et de silence…

 

 

Sève et sang. Eclaboussures de l’âme. Quelque chose aux relents d’hier lorsque la barbarie enfantait partout le malheur. Aujourd’hui, taris. La cruauté pénétrée par la beauté et la lumière. Comme le seul pari possible pour s’affranchir de l’ignorance et de la haine…

 

 

Obstination forcenée – malheureuse – à renaître, à revivre et à recommencer. Récurrence entêtée – acharnée – pour découvrir le silence et la beauté…

 

 

Moins d’allant que ceux qui parcourent la terre et le ciel en quête du jour – en quête de territoires plus hospitaliers. Un repos. Une tête assoupie – lasse du monde et des hommes – lasse de toutes ces voix qui s’interpellent en feignant le savoir et la connaissance. En attente, peut-être, d’un soleil moins factice – d’une sagesse plus réelle – d’un silence entièrement pénétrable…

A veiller depuis mille siècles sur la même rive sauvage – seul au milieu des broussailles – à contempler le vent et cette eau qui ruisselle sur les pierres chantantes…

 

 

A se taire – bien au-delà de la raison. En plein silence – où ce qui se sent étranger ne l’est que par son absence…

Quelque chose comme une lumière, un élan, une présence. Un paysage, une berge, un arbre, un visage. N’importe quoi pourvu que cela nous soit familier

 

 

A se jeter partout – dans la vie et le vide – d’une égale façon. A la manière des justes que rien n’effraye – ni la nuit, ni le froid, ni le temps. Comme une lampe posée sur les rives – le vertige – suspendue au ciel – en équilibre – allumée depuis l’origine – depuis toujours peut-être. A briser l’ombre et la glace – ces silhouettes de glaise gesticulantes – ouvrant tout comme une écale pour que les yeux puissent voir enfin…

 

 

Tout est apaisé – à présent. L’herbe, les arbres, les vents. Les bêtes et le soleil déclinant qui laisse les mains le caresser. Le ciel sans nuage. L’infini sans étoile. Et les collines ceinturées par le crépuscule et le silence.

La nuit ponctuelle – consciencieuse. Et le sommeil qui devient intervalle – repos nécessaire. Présence aux yeux provisoirement fermés…

Ressourcement du regard dans l’immobilité. Nécessité de l’âme éreintée par l’ardeur du monde qui gesticule et se déploie partout. Refuge partiel et récurrent pour s’éveiller, chaque matin, avec la lumière et l’incertitude…

 

 

Tout s’agrippe – et s’accroche. Atomes et mains invisibles de la matière…

Doigts et crochets de l’imperceptible – émotions, désirs, pensées…

Magma grouillant, brouillon et bouillonnant où ce qui se voit et ce qui se devine forment une créature étrange – une sorte de monstre à la forme changeante – incertaine – soumis à d’obscurs et lumineux mouvements. Bouche et bras tantôt hideux, tantôt amicaux. Gestes et pas guidés tantôt par les instincts, tantôt par la raison. Tour à tour – et parfois simultanément – abîme et tremplin…

Ce que nous sommes presque entièrement – mais ce à quoi nous ne pouvons être totalement réduits…

Plongés aussi dans le regard et le silence…

Notre double dimension – notre double envergure – en quelque sorte…

Combinaisons des éléments et espace – à la fois séparés et entremêlés…

Une drôle d’allure, en somme – et si mystérieuse encore dans ses apparences, son étendue et ses profondeurs…

 

 

Tout jaillit du même abandon – le gouffre et le ciel – le noir et la lumière. L’eau, la vie, la mort et le sommeil. Ce qui pousse comme l’herbe et le désir. L’instinct et la raison. Là où se cueillent la fleur et le silence – là où se rejoignent l’esprit, la terre et le temps…

 

 

La récurrence des saisons – mille siècles d’histoire – rompus par un seul instant – en suspens. Le lent déclin des heures au profit de ce qui ne peut s’écouler. Ce qui est – ce qui existe – sans durer. Ce qui demeure – l’unique permanence au sein de laquelle tout passe de manière si provisoire…

 

 

Mille briques dans l’espace – mille briques sur la neige – mille briques dans le silence – devenant, si l’on peut dire, toujours plus tranquilles et silencieuses à mesure que l’œil, la main et le vide se rapprochent…

Argile d’autrefois convertie, peu à peu, en lumière et en innocence. Pas même soucieuse d’éclairer les visages et les sols noirs de la terre…

Chambre sans mur – sans fenêtre – à l’envergue indéterminée – infinie sans doute – aux frontières matérialisées par ce que nous ignorons encore…

 

 

Brindilles – à peine – ballottées par les vents de la terre. Fragiles – éphémères – plongées dans la dureté du monde et l’attente de l’après. Seules parmi les visages – au cœur de la vie – et face à l’idée de la mort qui viendra, sans doute, donner un peu de poids – et un peu de sens – à tous ces jours de peine(s) et de labeur…

 

 

Une seule étreinte suffit, parfois, à rompre le temps et l’attente – le ciel tissé d’heures et de promesses…

 

 

La terre légère – exempte de terreurs et de peines. A vieillir sans même nous en rendre compte…

 

 

Le poids et le sens – trop lourds – presque débordants – du monde sur l’échine. A aller d’un jour à l’autre – si prudemment – sur la terre. A marcher partout comme poussent les fleurs au soleil…

Chambre et âme vides. Avec l’éternité au-delà des rêves – au terme du voyage…

 

 

Apparence et invisible entremêlés. Formes, œil et profondeur. Tout en intériorité…

Vérité insaisissable excepté par le cœur ouvert – et l’âme humblement acquiesçante…

 

 

Ombres, désir et fraîcheur. A la source du dehors – là où le vent des origines cède le pas à ce qui s’écrit dans le jour et sur la page…

 

 

L’obscurité du monde où vivent les hommes – emprisonnés derrière les grilles du temps…

 

 

Trace infime de la lumière sur le cœur saturé de nuit – saturé de bruits – suturé avec l’oubli qui sied davantage à la chair et à l’esprit qu’aux blessures laissées sur l’âme par la fréquentation du monde…

 

 

Mots, chemins, regard. Un seul fil – de l’apparence au plus profond. Du plus sombre à la lumière. De l’identité factice au vide. Du plus erroné au plus juste. Le lent périple de la vérité – du dehors jusqu’au dedans – et du centre le plus intime vers le plein rayonnement du silence…

Et le viatique nécessaire, sans doute, au commencement du jour…

 

 

La lente irrigation du monde – le remplacement du sang par la beauté – comme l’eau qui ruisselle des sommets – emportée vers les plaines – là où elle pourra (enfin) s’écouler plus libre – et plus sereine…

 

 

La vie originelle que le monde a oubliée – comme le silence et la mort permanente – relégués à des terres moins peuplées – moins aseptisées – habitées – seulement – par quelques visages qui ont su se libérer du désir, de la haine et de la confusion…

 

 

Nulle nostalgie dans le regard tourné vers autrefois – lorsque nous arpentions les chemins le cœur nomade – le cœur en quête – le cœur chagrin – le dos courbé par le désir – par la nuit et l’ardeur du sang – à rêver d’une autre terre et d’un silence trop précis – marchant avec nos excès et nos exigences – ravi d’apercevoir entre les danses et les étoiles la possibilité d’une ascension – la possibilité d’une découverte…

 

 

Et, soudain, tout ce vrai qui éclabousse ce que nous avons cru bâtir et comprendre – et qui emporte tout ce que nous avons accumulé en croyant, ainsi, pouvoir nous jucher sur la connaissance – et vivre à partir de sa source…

Ne reste plus rien – à présent. Un regard vide – et, si pleinement, joyeux – sur tant d’incertitudes. La gloire des sages et de quelques vagabonds, peut-être, qui ont appris à se tenir humbles et démunis – dépouillés de tout – face à l’inconnu – devant toutes ces choses que nous croyons connaître pour les avoir nommées ; la terre, le ciel, le monde, les pierres, les visages, Dieu, la vie, le silence et la mort…

Seul dans l’universelle mesure que l’on attribue parfois aux hommes, parfois à Dieu – et qui ne peut se révéler que dans le regard simple – vidé de toute mémoire…

 

 

Tout vient – s’apprend – se perd – s’endort – s’efface – disparaît et recommence. Les visages, les vagues, le feu – le monde – qui apparaît tantôt comme une prison, tantôt comme un contexte de liberté – et qui ne constitue, sans doute, que les murs et la fenêtre de la même illusion…

 

 

Tout brûle – et se consume – devient cendres et poussière. Fragments gris sur la pierre. Et nous n’y pouvons rien…

Et le même sort – bien sûr – attend le monde intérieur. Edifices, tissages et échafaudages anéantis – arrachés avec force et patience – par les pluies désenchantées – pour goûter à cette douceur du vide – à cette quiétude de l’exil hors du monde et du temps…

 

 

Lignes et paroles aussi denses que la pierre pour témoigner d’une simplicité et d’un silence si légers – si aériens – dépourvus de toute forme de pesanteur…

 

 

Feuilles émues – tremblantes – posées à même les rives du monde – entre le ciel, la finitude et le recommencement éternel des choses…

 

 

Plénitude de l’âme abandonnée à sa vocation. Entre regard, silence et poème. Entre bêtes, arbres et vérité…

Quelque chose au goût de plein – comme une éternité triomphale – possible – vécue à côté des hommes…

 

 

Ni peine, ni haine, ni chemin. Exil et solitude pleinement habités. A l’envers du rêve. Là où le monde cesse d’être une blessure et une promesse. A danser dans l’espace et sur la page parmi les fleurs et la parole – si précieuses…

 

 

Vivant là où la géographie n’est composée que d’infini et de lignes naturellement verticales. Bout du monde sans doute. Ultime barreau de l’illusion peut-être – avec au-delà le silence et la solitude comme uniques compagnons pour vivre au cœur des nécessités et de l’incertitude – et acquiescer à l’âpreté des circonstances…

 

 

Illusion et tristesse tissées à même la corde sur laquelle se tiennent – en déséquilibre (si souvent) – les morts et les vivants. Abîmes, brûlures et détention. Matières, peut-être, de tous les passages…

Terre de preuves et de raison où chaque perte est un défi – et une épreuve inhumaine. A l’exact endroit où se tient notre visage – là où la parole est un acte manqué…

Enclos sans ciel – et sans échappatoire possible…

 

 

Tout est endormi – et le poème inutile. Psaume insensé – tatouage invisible sur la peau du temps…

Fumée au-dessus des flammes – au-dessus des cendres. Bout de ciel inaccessible depuis l’horizon. Chant dispersé. Un peu de joie sous les étoiles. Comme un grand silence au cœur de la tristesse – sur la terre dévastée…

 

 

Colporteur d’une parole et d’un voyage vers un archipel – au retour, sans doute, impossible. Pas devant. Pensées derrière – de plus en plus lointaines. Gestes lents – mêlés à aucune tentative de fuite et de distraction. Nécessités élémentaires de l’homme…

Solitude et contrées sauvages – inhabitées – pacifiques. Plongé dans ce que seuls le silence et l’Amour peuvent exalter…

 

 

Des hommes épais – grossiers – à l’âme opaque et primitive. Avec, dans les gestes, le poids écrasant – démesuré – des siècles et des traditions. La faim et l’arrogance en tête – persuadés de la valeur de leurs impératifs et de leurs certitudes. Des pantins à hauteur d’herbe et de pierres – aux dents plus acérées que le cœur – étirés – jusqu’à la déformation – jusqu’à la monstruosité – par l’ampleur de leurs ambitions…

 

 

Une force – un silence – l’acquiescement, peut-être, des Dieux à nos dérives. Le sommeil – les périls rehaussés bien au-delà de leurs territoires habituels. Le poids des ambitions et des intérêts personnels – hissés au faîte des hiérarchies. Et l’insondable malheur où nous sommes plongés…

 

 

Nous sommes le silence sur l’ombre et la graine. La patience sur ces rives agitées. La source au cœur de la soif. L’humilité blessée par tant d’arrogance. Le rien au milieu des choses. Ce regard – cette lumière – sur ce qui, sans cesse, s’effiloche et s’assombrit. L’œil des Dieux sur les crêtes et les abîmes. La lucidité dans la mémoire pléthorique et l’esprit encombré – excessif. Le rire planté au cœur des malheurs. Le goût de soi partout – en l’Autre – jusque dans l’âme des plus absents. Le seul recours possible du monde. La seule issue à la déraison, à l’imprévoyance et à la tragédie…

 

 

Tout se mêle aux feuilles et au silence. La terre, les arbres, les visages et la pluie. Les saisons et l’enfance. Le feu, les armes et les instincts. Les miroirs et la beauté. Ce qui fait de nous tantôt des bêtes, tantôt des hommes. Ce qui demeure au fond de l’âme – l’Amour et la liberté des premiers pas. L’origine du temps et des âges. Le ciel, les rives et le soleil. Tout ce qui vit à travers nos gestes et nos pages. Tout ce qui se tisse au milieu de soi et du monde…

 

 

Ici et ailleurs – l’hiver et le silence. La parole bleue qui émerge au-dessus du monde et des siècles. La mémoire fendue – cisaillée. Les souvenirs éparpillés – à la dérive. Et l’esprit vide – vif – brûlant – aiguisé – autant que l’âme est prête à aimer ce qui lui est offert…

 

 

En ce lieu où les instincts et la malice du monde se confondent avec le souffle des âmes, le vent des circonstances et la nécessité des existences. Décor changeant – simplement – qui n’assouvira, bien sûr, jamais la soif…

Ainsi sommes-nous – progressivement – amenés à nous agenouiller devant une autre source – plus belle – plus puissante – et plus lointaine aussi – enfouie en cet endroit que nous sommes – exactement…

 

 

Aux marges du monde – allégeance faite au jour et au silence – sans blâmer (pour autant) les excès, les dérives et les fléchissements qui bousculent les hommes, les âmes et les ombres…

Retrait et crête. Flèches et portes. Et un reste de ferveur sous la fatigue. L’allant, peut-être, des miraculés

 

 

Portes battantes aux vents. Dans l’herbe grise et rouge – couverte de cendres et de sang. A arpenter le monde pour rejoindre les grands arbres – alignés par leur faîte – dans la pagaille des forêts – et se mêler aux dernières feuilles – soumises à l’exil et à la solitude – et aux premières gelées de l’hiver…

 

 

Saisons muettes. Failles du temps. Sourire sur les lèvres de glaise. Visage nu face aux miroirs que tiennent toutes les mains du monde. Cris, ondes et surface. Eaux mortes – parfois faiblement frémissantes – pour retrouver l’origine et l’ultime envergure du regard – celles que l’âme ne peut inventer – ni même imaginer – à travers les âges…

 

 

La terre et la page – les visages et la main – le regard et le monde – le silence et les danses – à distance – toujours – les uns des autres – pour contenter les exigences de l’homme et les nécessités de l’innocence…

Fragments, parcelles et lambeaux – réunis – et assemblés patiemment sur la pierre. La totalité des empreintes et des élans – et les mille tentatives – regroupées en une seule esquisse – brossée par l’œil et la main libres de toute requête – joyeux et dansant parmi les fleurs et l’illusion – sous l’égide des étoiles et du bleu infini…

Ainsi, le regard et le silence s’éternisent – autant que recommencent, sans cesse, le monde et l’éphémère – la nécessité d’écrire et les signes sur la page…

 

 

Un regard ému sur tous les mendiants du jour – l’œil et la main tendus vers le monde – et l’âme déjà ailleurs – plus haut, sans doute, que la plus lointaine étoile…

 

 

Songes, flammes et mort. La marelle des vivants. La terre noire et sauvage. La traversée et le voyage âpres et sans élégance. Et le ciel incertain – improbable même – tant que régneront la mémoire, le désir et l’absence…

 

 

Entre la condamnation et l’étonnement – la tête prête à examiner toutes les issues – et toutes les possibilités – que découvriront l’âme et le monde…

 

 

A coudre – presque aveuglément – tout ce qui s’offre à l’âme, à l’esprit, à la main. Rêves, choses et visages. Laideur et beauté. Composant une étoffe solide où tout s’affronte, s’emmêle et se superpose sans autre loi que celle de la nécessité – déguisée, parfois, sous les traits du hasard et de l’intimité…

 

 

Lieu où naît la secousse – où s’ouvre la faille – où disparaissent les choses et les visages. En ce point de densité où la danse est folle – presque incontrôlable – et le regard immobile – où l’intense et le silence ne forment plus qu’un seul chant – et une aire d’accueil pour tous les reliquats du monde plongés dans le refus, la révolte et la résistance…

 

 

Tant de visages ont traversé le monde – laissant leurs empreintes (insignifiantes le plus souvent) – et inscrivant, parfois, leur passage (aussi bien que leur souffle et leur essence) sur les pages de livres que nous avons (si goulûment) dévorés…

Les rives d’ici et les grèves d’ailleurs. Ports, criques et édifices provisoires plantés sur la côte – entre l’océan et l’arrière-pays…

Mains sombres et voix lumineuses parfois…

Pays de boue et d’hiver. Contrées de rêve et d’argile…

Mais combien ont su apprivoiser la douleur – et convertir la nôtre non en espérance mais en racloir nécessaire pour nous débarrasser de toute forme d’exigence – et permettre, ainsi, à l’âme d’accueillir – sans la moindre contre-partie – le monde et le silence…

 

 

Des voiles tissées à même les vagues – parcourant d’abord l’océan – puis, apprenant, peu à peu, au gré des vents furieux, à le devenir…

Cimetière de barques englouties. Nuit claire – sans étoile. Et cheveux gris – à présent. Tête devenue entièrement passagère parmi les grands oiseaux marins que les bourrasques, sans cesse, emportent vers le lointain – vers le grand large où règne – et brille – le jour…

 

 

Quelle voix nous remplacera lorsque nous ne serons plus… Quelle voix dira pour nous – dira à notre place…

D’autres gorges – au timbre presque similaire – viendront, bien sûr, offrir la même parole – diront encore le monde, la douleur et la bêtise – l’incertitude de tout et le silence. Ce que nous ne pourrons franchir que seul(s) pour rejoindre le regard et lensemble

 

 

Fêlures et soubresauts. Instincts dressés face à la douleur primitive – face à la faille première (originelle). Avec le monde et l’intérieur – progressivement – chamboulés par l’interrogation et la promesse mensongère des ignorants. Entre langage, exil et incompréhension. Debout – au-dessus de nous-mêmes – à chercher plus haut – toujours plus haut – l’impossible réponse à ce perpétuel désarroi…

 

 

Plaies et troubles de l’âme. A tenter de recouvrir la blessure. L’esprit rebelle. Les pas inquiets à fouler la cendre. Le murmure confiné aux signes esquissés sur la page. Seul – bien sûr – autant que peut l’être l’homme – autant que peut l’être l’âme. Entre plongeons, chutes et retrouvailles…

La joie – toute simple – d’être au monde – vivant – entre le mystère (incorruptible et, sans doute, insoluble) et la mort – au milieu des choses et de l’incertitude – sans s’attarder (trop pesamment) sur la laideur des actes et la beauté des visages alentour…

 

 

Dans la plus parfaite immobilité, le monde et la langue viennent à notre rencontre – non pour nous satisfaire ou contenter quelque désir – mais pour nous révéler la réalité sous-jacente aux mouvements : le silence – au ciel comme sur la pierre. Et la joie incomparable du cœur et des yeux qui savent regarder

 

 

Instincts, sensibilité et cris – tantôt de joie, tantôt de détresse. Comme la parfaite illustration de l’incompréhension universelle et de l’ambiguïté de l’esprit confronté au monde et à l’existence…

 

 

Vertige de l’âme face aux visages – face à l’immensité. Doigts et voix mêlés à l’ensemble comme si nous existions depuis toujours à la jointure de nos différences apparentes…

 

 

Hurlements tragiques – élans burlesques. A petits pas sur le bord de toutes les falaises. A parcourir plaines et glaciers – déserts et collines – sous le bleu, si effroyable parfois, du ciel. Bouche sèche et chair à vif durant toute l’ascension et à l’instant de la chute…

Se taire encore – et déposer un baiser discret sur les lèvres – si indifférentes – du silence…

 

 

Des vies entières jetées dans l’effroi. A glisser imperceptiblement vers le lieu où la chute sera inévitable…

 

 

Souffrance interrogative et silence. Voilà – à peu près tout – ce que nous savons. Le reste – tout le reste – tente – seulement – de meubler quelques failles secondaires et négligeables…

 

 

La force d’aller plus loin que ses certitudes ; voilà, peut-être, pour l’homme la plus juste manière d’exprimer son courage et sa nécessité…

 

 

Une existence entière parmi les pierres, les visages et les instincts – entre le sable, les vents et la faim – gouvernée par la peur – et qui s’achèvera – toujours – au fond d’un trou – avalée par la nuit – et portée, parfois, par la mémoire (éminemment provisoire) de quelques survivants…

 

 

Rien de singulier dans l’âme – le plus universel sans doute – et qui ne souffre aucun caprice – ni aucune exigence – personnels…

 

 

A se faufiler partout là où le confort est manifeste. Lieu-refuge, en quelque sorte, qui entrave tout élan – et tout voyage – infiniment nécessaires (pourtant) au dépassement des frontières…

 

 

La nuit – égale au jour – mais tenue par la main des ignorants

 

 

Silence et paroles – toujours – comme écartelé par la vérité – ce que nous sommes – et la nécessité d’en témoigner – d’en partager l’accès et la beauté…

 

 

Existence et paroles de liberté et de révolte – comme une manière singulière de résister, dans le retrait et la solitude, à l’emprise du monde et des siècles – presque toujours – abêtissants et mortifères – et au destin (si souvent) tragique des hommes…

 

 

A vivre en exil – l’âme et le front proches du feu – presque jamais contaminé(s) par les braises brunâtres et les cendres grises sur lesquelles dansent, si tristement, les hommes…

 

 

Forêt d’objets et de rêves – forêt d’yeux et d’avidité – immense labyrinthe où l’existence et le monde ne sont que des instruments du manque – de simples outils pour asservir davantage les masses – déjà esclaves des mille désirs de l’esprit et des mille choses existantes…

Lente contamination par imprégnation pour avilir les cœurs – et condamner les âmes à toujours plus d’obéissance et de servilité…

Terres de monstres et de pantins – rassemblés par le pire de l’homme

 

 

Tout tourne en rond – enrage – s’enflamme – et afflue – l’esprit à sa place – au-dessus du trou creusé pour tenir le monde à sa portée – et jouir de tous ses usages…

 

 

Arc-boutés sur le sol comme si le ciel ne tenait qu’à la force de nos reins…

 

 

Cadavres vivants – presque momifiés par la somme des désirs qui recouvrent les âmes. Comme des couches épaisses et successives de tissus. Emmitouflés – emmaillotés comme si l’existence consistait à se tenir éloigné du centre – de l’essence et des vertus de l’essentiel ; l’effacement, la nudité et le silence – de plus en plus inaccessibles à mesure des strates accumulées…

 

 

Ce qui demeure ; le vrai et l’introuvable. La quête, le voyage et le chemin. L’âme et les souliers qui, sur les pierres, soulèvent la boue et la poussière. Et cette main tendue vers le vide – vers le bleu – vers l’infini – qui œuvrent partout – sur les jours et sur les pages – présents à toutes les naissances – à toutes les funérailles – à toutes les retrouvailles – à tous les recommencements…

Témoin(s) de tous les excès, de tous les exils et de tous les dérapages jusqu’à ce que s’imposent l’abandon et le dénuement – la nécessité (progressive) de remplacer les traits de son visage par un silence – infiniment – spéculaire et hospitalier…

 

 

Abondance – et surabondance – d’idées, de choses, de visages et de paroles en ce monde qui a tant besoin de silence et de nudité…

 

 

Abandonné – ce que les visages ont habituellement tendance à chercher – l’abondance, le confort et la certitude – au profit de la frugalité, de la simplicité joyeuse et de l’absence de vérité…

 

 

A ne se réclamer de rien – et à n’appartenir à aucune chapelle…

Poussière – à peine – soulevée par les pas – et déposée là où les vents la poussent. Ni plus ni moins qu’une feuille – qu’une brindille – soumise au climat et aux saisons – aux circonstances et aux nécessités du monde…

Une simple fenêtre, peut-être, que vient, parfois, traverser le ciel…

Et un œil – et des mains – posés sur le rebord de tous les abîmes…

 

 

Paroles sans idéologie – et sans confesseur. Nées d’un souffle enfanté par l’innocence des profondeurs et l’impérieuse nécessité de l’homme à comprendre et à témoigner…

Journal, peut-être, où se mêlent la terre et le ciel, la poussière et l’infini, la raison et les instincts. Aussi précieux et dérisoire que le labeur quotidien de l’abeille et de la fleur…

Comme un voyage entre l’existence et l’être – entre la certitude d’être né et le vertige de la vérité – toujours incertaine…

 

 

A petits pas – à grandes foulées – dans la lenteur de la main impatiente qui trace sa route sur la page. A courir – toujours – sans jamais parvenir à rejoindre l’immobilité et le silence – souverains déjà au fond de l’âme…

 

 

Débris d’âme et fragments du monde patiemment rassemblés pour reconstituer notre (véritable) visage. Tout – rien – ce qui passe et demeure. Mille choses futiles – et mille manières précieuses…

Comme une caresse étrange sur une silhouette confiante – prête à se laisser toucher par l’innommable et les immondices…

 

 

A être là – sans attendre la moindre visite sinon celle de ce qui nous emportera plus loin – plus haut peut-être – au-delà de notre visage – au-delà même du monde et du ciel – dans ce qui restera lorsque les hommes auront épuisé toutes leurs tentatives…

 

 

Tout – à chaque instant – est possible (et imaginable) ; la grâce, le désespoir, la joie, la mort – et le malheur plus décisif encore. La chute, l’envol et le frémissement de l’âme. La parole, le silence et la vérité sans emprise. Rien que nous ne puissions refuser…

 

 

Tout se courbe – et s’assemble. Source, soucis et prières – peines et voyages – haltes et visages – pour compléter, peut-être, le monde esquissé d’un geste d’Amour et de silence un peu trop impatient – et tenter de rejoindre les origines – pieds nus – en marchant, avec lenteur et application, sur tous les chemins dessinés par les hommes…

 

 

A se tenir debout – les yeux fermés – pas même étonnés de nous retrouver plongés dans cette existence – au cœur de ce monde peuplé de bêtes et de visages – et bordé, nous a-t-on fait croire, par le ciel et le néant…

Inconnus à nous-mêmes. Aussi mystérieux que les figures qui nous font face…

Un fragment du mystère, peut-être, que nous sommes – toujours – bien en peine de déchiffrer…

 

 

Ce que – chaque jour – nous dessinons – et ce qu’exposent ces pages ; les rumeurs chantantes du silence, le murmure joyeux de la rivière pour elle-même, le souffle du vent qui se déploie sans exigence, les arbres et les visages pris par le cycle éternel des saisons…

Mille petites choses, en somme, que révèle amoureusement – et parfois avec colère et emphase – l’encre sur nos feuilles…

Un rythme à la mesure de l’instant qui se succède à lui-même. Porteur du jour et de la nuit – d’obéissance et de folle liberté…

 

13 décembre 2018

Carnet n°171 Au-dehors comme au-dedans

Paroles confluentes* / 2018 / L'intégration à la présence

* Fragments du dedans et du dehors – de l’homme et du silence – qui se combinent simultanément dans l’âme, sur le visage et la page…

Un grand voyage sur cette terre sans (véritable) promesse. Quelques pas – quelques chants – au milieu des pierres. Des souliers prêts à franchir le moindre seuil – à se glisser dans la moindre faille – à saisir la moindre opportunité…

Et, pourtant, ici – ailleurs – nulle différence entre les visages et les paysages. L’homme, le monde, les arbres et les bêtes. La même solitude. Le même désastre et le même désarroi malgré les alliances et les rassemblements…

Quelques bruits passagers dans ce qui disparaîtra bientôt…

 

 

Exister à l’envers des territoires – là où l’espace est si vaste qu’il autorise toute forme d’expression. Chemins et paroles façonnés de mille manières sans jamais importuner l’esprit, ni détériorer les formes alentour…

 

 

Tout – partout – se gonfle d’importance – là où ne restera bientôt ni stèle, ni souvenir. Un peu de sable – quelques graviers peut-être – qui se mélangeront – discrètement – à la cendre et à la poussière…

 

 

Un grand voyage sur cette terre sans (véritable) promesse. Quelques pas – quelques chants – au milieu des pierres. Des souliers prêts à franchir le moindre seuil – à se glisser dans la moindre faille – à saisir la moindre opportunité…

Et, pourtant, ici – ailleurs – nulle différence entre les visages et les paysages. L’homme, le monde, les arbres et les bêtes. La même solitude. Le même désastre et le même désarroi malgré les alliances et les rassemblements…

Quelques bruits passagers dans ce qui disparaîtra bientôt…

 

 

A rire et à pleurer au milieu de toutes les folies du monde…

 

 

Pour découvrir la joie, il convient d’aller au fond des choses – et commencer par scruter ce qui nous hante et nous habite

Dans cette perspective peut naître une proximité – capable de se convertir (progressivement) en silence et en effacement…

Tout alors pourrait (nous) arriver – chaque événement serait accueilli dans cet espace plus serein – dans cet espace moins engagé…

 

 

Le passé recouvert d’une seule pierre – si léger dans la mémoire. A prononcer quelques paroles qui semblent irréelles malgré le poids du langage que vient épaissir chaque syllabe…

A vivre seul(s) – et réuni(s) autour de soi – à marcher lentement jusqu’au dernier soleil de la terre…

Le rythme soigneux – coordonné – jusqu’à l’embrasure de la porte. Les pas caressant l’argile – et embrassant presque les visages – tandis qu’en bas – partout ailleurs précisément – se défont les gloires et s’engrangent les souvenirs et les malheurs…

 

 

A trop dire ce qu’il (nous) faudrait vivre, nous en oublions les mille usages possibles des chemins – tous égaux, bien sûr, en dépit des hiérarchies érigées par les hommes – et si nécessaires (pour mille raisons) au monde et à tous ceux qui s’y abandonnent – corps et âme…

 

 

Exister encore – moins dans le pas et le geste – moins sur la page – que dans l’effacement…

De plus en plus invisible, en vérité. Drapé – seulement – d’un discret silence…

 

 

A nos pieds – mille pierres – mille fleurs – mille bêtes – et au-dessus de notre tête, mille oiseaux. Et les siècles qui nous regardent comme si nous étions une parcelle invisible de l’espace – la continuité du monde. Quelque chose d’infime et d’immense – un fragment sans frontière – sans contour – assemblé au reste – suffisamment transparent pour que nos dernières aspérités n’apparaissent ni comme des obstacles – ni comme les reliquats (peu engageants) d’un visage humain…

 

 

A ce qui s’écarte du vide, le solide et la zizanie. Et à ce qui s’éloigne du vrai et du poème, l’illusion et les malheurs sur toutes les pierres (noires) du monde…

 

 

Tout est mot – mur – archipel – espace enclavé – effleurement du silence au fond de l’abîme. Rien, en définitive, qui n’invite à la liberté…

 

 

A vivre si loin – enfermés – où tout est soumis à la finitude et à la décadence – où rien ne peut s’échapper sans la proximité de l’Amour…

 

 

Absence, tristesse, brouillard et folie. Un visage – mille visages – quelque part – en ce monde. Et tous, sans doute, blottis dans la même main de l’espérance…

 

 

De la multitude, ne conserve que l’essence et l’ampleur. Oublie ses gestes et ses grimaces ; ne te fie – jamais – à ses enfantements. Nourris-toi – seulement – de son ardeur…

 

 

A contempler ce que d’autres – la plupart – dénient et assassinent. Prêt, sans doute, à mourir pour que l’aube demeure accessible. Idiot, fragile et malhabile parmi les visages. Mais humble – nécessaire – et même précieux – au milieu des arbres et des pierres. A poser sa bouche sur toutes les bêtes et toutes les fleurs pour dire son amour à ce qui respire…

Passeur de poèmes et de silence aux jours comptés par l’éternité qui nous attend. Seul, en vérité, sur tous les chemins où la solitude est célébrée…

 

 

Ce qui nous porte – seul(s) et ensemble – vers l’enfantement. Comme des notes éparses – décollées du silence – pour répondre à la nécessité du monde – et appelées, un jour, à rejoindre la partition que ni le vide ni les visages n’effrayent – cette pièce sans fin parmi les pierres et les vents…

 

 

Docile – contemplatif – soumis à l’angoisse et aux défaillances jusqu’à l’effondrement final…

 

 

Ce qui nous habite est, sans doute, plus essentiel – et plus impératif – que le monde et l’azur constellés de rêves, de frontières et d’interdits…

 

 

L’écuelle vide peut-être – et les traits de la pauvreté sur la silhouette et le visage – mais l’âme et la gorge gonflées de l’essentiel – ce qui fait de l’homme le lieu du passage – et de l’esprit et du monde les impératifs de la découverte – les plus urgentes nécessités de l’existence (et de l’exploration)…

 

 

A vivre dans le frisson croissant du verbe et du silence – affranchis de la faim et de l’espérance…

 

 

Aucun secours offert – mais la main tendue à travers (presque) chaque ligne – pour inviter à plonger dans la détention, le manque et l’indigence – et pouvoir, ainsi, échapper à l’errance et aux faux espoirs du voyage…

 

 

Nous aurons essayé de peser sur tout sans que rien – jamais – ne cède…

 

 

A l’instant du jaillissement – en amont du désir – là où l’innocence est inégalable – insurpassable – et capable de faire exploser toutes les certitudes, tout ce qui arrive – tout ce qui est vécu – prend place au-dedans – et devient précieux et magistral – parfait, en quelque sorte, jusque dans ses défaillances…

 

 

Briser les destins et les soumissions sans blesser quiconque, ni rien endommager – voilà, peut-être, le rôle premier du poème face au rêve – face à l’illusion et aux sortilèges qui asphyxient et gangrènent le monde…

 

 

A tout préférer sans rien cueillir. A instituer la présence comme le seul privilège – et tout le reste en nécessités, plus ou moins, vitales. A veiller là où la plupart sommeillent. A demeurer silencieux au milieu de tous les bavardages. A exceller davantage dans la chute que dans l’ascension. A tout soustraire pour aiguiser le regard. Et à se demander encore dans quelle matrice a pu être enfantée l’ignorance…

 

 

Le manque – sans cesse – nous condamne à la faim. Et soumet les âmes, le monde et les existences à un appétit toujours plus vorace – toujours plus féroce…

 

 

Union discrète – secrète – avec les choses et les bêtes – asservies par les hommes – converties, depuis toujours, en vils instruments pour assouvir leur faim et leurs ambitions…

 

 

Ce qui nous engage – du plus aisé au plus inaccessible – de l’obscurité à cette lumière traquée partout depuis les abîmes et les ténèbres. Espace où tout se poursuit – choses et visages égaux – presque sans importance pour transformer, peu à peu, le voyage en silence acquiesçant…

 

 

Tout détruire – jusqu’à la plus parfaite innocence – jusqu’à la plus parfaite fécondité. Illusions, rêves et certitudes à convertir en présence sans dogme

 

 

L’ombre et l’âme – vivantes en nous – prêtes à nous livrer aux malheurs et à l’inexprimable – à tout ce dont nous avons besoin pour vivre la vérité libérée des dogmes et des croyances

 

 

S’effacer encore. L’innocence comme le fruit le plus désirable du silence – infiniment partagé entre les visages défaits – affranchis du monde, des ténèbres et du poème…

 

 

Silence et regard – comme un orage intransigeant qui frappe tous ceux qui ont toujours été effrayés par le bruit et la lumière – et qui apaise tous ceux qui ont toujours espéré un peu de ciel et d’intensité dans leur nuit…

 

 

Quelque chose d’étrange et de bienheureux dans cette haute solitude et cette douleur pleinement habitée – qui accouchent, chaque jour, de mille fragments fiévreux – impatients – perfectibles dans leur révolte et leur insoumission aux règnes ordinaires…

 

 

Ce qu’il faut allumer de feu, en nous, pour faire reculer les ombres…

 

 

Creuser jusqu’à l’os pour découvrir le dedans et l’au-delà. Et creuser encore jusqu’à déboucher sur le vide, le silence et l’effacement, voilà peut-être, au fond, le véritable travail du poète. Le reste – tout le reste – n’est offert que pour apaiser (provisoirement) le manque et la souffrance – ce que tous les hommes réclament avant d’être capables de s’engager (pleinement) dans l’aventure intérieure

 

 

A mourir et à renaître encore – comme toutes les eaux souterraines…

 

 

Poète nocturne et du jour morcelé – à proclamer – et à célébrer, à la moindre occasion, ce qui nous détruit, ce qui nous susurre, ce qui nous décrypte. A tendre vers nous ses mains impétueuses – ses lignes orageuses – à lancer partout son cri et sa révolte – pour que s’estompe la discorde et offrir la lumière à tout ce qui tremble (encore) devant l’inconnu…

 

 

Nous avons initié ce qui préexistait depuis toujours. Aux hommes, à présent, de prendre la relève – d’écrire la suite – d’inscrire dans leur sang le règne de l’innocence et d’instaurer l’éternité au cœur de tous les royaumes éphémères…

 

 

Nous n’aurons fait que souligner (et dénoncer) la vanité des tentatives. Et promouvoir la nécessité de l’Amour et du silence…

Lignes usinées entre le feu, la pierre et la mort dont le sens importe peu pourvu qu’elles soient capables de révéler en nous le plus sage – le plus tendre – le meilleur

 

 

Le plus sacré au fond de la solitude qui a pris, au fil des siècles, des allures d’épave éventrée…

 

 

Un mystère. Et mille fureurs endiablées pour fouiller l’espace du monde et du cœur…

 

 

Tout était déjà là avant de naître…

L’existence ne peut constituer un jeu à somme nulle – elle est une manière (parmi mille autres) de retrouver ce que nous étions à l’origine – de creuser sous les couches et les masques pour dénicher au fond de ce que nous sommes devenus ce qui ne peut mourir – ce qui dure à travers toutes les morts – au-delà de toutes les pertes…

 

 

Une vie blanche – étincelante – en deçà et au-delà de ce gris puissant qui donne à nos vies cette apparence de cage et cet air de tristesse au fond desquels nos mains s’échinent – vainement – à rompre toutes les grilles qui les entourent…

 

 

Et si nous allions moins aveugle(s) vers le lointain – prêt(s) à transformer les heures quotidiennes en inconnu – et l’inconnu en visage familier…

 

 

Ce qui s’efface et s’oublie – les visages et les chemins. Tout ce qui s’écoule du haut vers le bas. Tout ce qui ruisselle et se précipite. Paroles et prières – plaintes et caresses. Le monde et le temps. Mille choses entre la pierre et la source. Ce qui tremble et s’étreint jusqu’aux dernières heures du souffle…

 

 

Tout est bleu – la terre – le monde – les vents. Tout a la même couleur que le rêve – les pierres, les visages, les prières – et la même allure que la mort au printemps. Aussi indécent, sans doute, que le langage qui s’essaye maladroitement au silence…

 

 

Tout va et vient – comme les ricochets dans un rêve dont les rives seraient jointes au milieu de l’écho. Tout arrive – et passe – de l’herbe au désert – du désert au sable – et du sable aux arbres qui retrouvent un regain d’ardeur au printemps. Tout a valeur d’exemple, de temps et d’étincelle – mais rien – jamais – ne parvient à traverser la mort suffisamment loin – ni suffisamment longtemps – pour que s’effacent le monde et le poème – et pour que le rire puisse remplacer radicalement la tristesse…

 

 

Des paupières, des pudeurs, des départs…

Ce qui manque à toutes les vies et à tous les destins pour que les danses, les fouilles et les fuites deviennent plus joyeuses – pour que les traversées et les exils se fassent plus intimes et magistraux – infiniment plus vivables – que ce qui demeure partout ; le rêve et les habitudes dont les frontières n’ont jamais été, comme nous l’ont fait croire les hommes, le réel et la mort…

 

 

Perdus – et éperdument ballottés – comme ces feuilles dans le vent dont nul ne prend la peine de déchiffrer les danses. Comme ces souffles qui passent de bouche en bouche – jamais certains d’appartenir à ceux que les apparences désignent comme les ascendants ou les géniteurs…

Nés et vivant comme ces nuages appelés, sans cesse, à se transformer selon les circonstances – devenant tantôt pluie, tantôt brouillard, tantôt rosée – parfois invisibles, parfois ravageurs. Jamais confinés au même destin – ni à la même étiquette…

 

 

Vies ensanglantées – âmes inexistantes – qu’aucune parole – jamais – ne pourra sauver…

 

 

Etoiles – très haut – dans le ciel. Et – sur terre – mille brins de paille aux yeux fermés. Appelés à se refléter sur toutes les eaux troubles du monde. Seule perspective convertie, presque toujours, en mode de vie. Comme un silence – presque impossible – dans nos bouches et nos existences si bavardes…

Ce que nous pourrons peut-être, un jour, transformer en larmes – puis, un peu plus tard, en soleil vivant…

 

 

Soupirs et respiration d’un Autre, en nous, agacé – impatient, sans doute, de nous voir nous émanciper…

 

 

Comme une mer dévorée par ses propres vagues – ni grandes, ni puissantes – mais suffisamment nombreuses pour se croire souveraines…

 

 

Qu’y a-t-il donc à choisir pour nous qui sommes coincés entre le crime et la mort… Existe-t-il une autre option que l’écriture et le silence… La page et le retrait seraient-ils donc les seules issues pour échapper à la folie de ce monde…

 

 

Des mots qui penchent pour faire, peut-être, contre-poids au monde et aux hommes qui se tiennent trop droits dans leurs bottes et leurs certitudes. Comme une manière de rééquilibrer la balance – pour qu’elle puisse s’incliner vers ce qui se fait humble – vers ce qui s’agenouille devant le silence…

Une forme de cri, au fond, contre les bruits qui saturent l’air, la terre et les esprits…

 

 

Tout a le cœur noir – fragile – enfoncé – et les mains blanches – et les lèvres légèrement souriantes pour nous faire croire à la réalité (et à la force) du mensonge. Mais, en vérité, nul ne sait. Et rien ne peut être prouvé…

Il n’y a, sans doute, ni monde, ni existence. Des formes, des bruits et des élans – seulement. Une sorte de mélasse monstrueuse en mouvement. Et un regard possible. Et une présence – presque toujours – incertaine…

 

 

Des murs, des portes, un espace – et une liberté à réinventer – sans cesse…

 

 

Tout s’en va – une nouvelle fois. Et le cœur, comme à l’ordinaire, se resserre – s’attriste de ces départs – de tous ces appétits pour l’ailleurs. Comme si nous avions un goût immodéré (presque irrépressible) pour l’intranquillité – et, au fond de l’âme, le pressentiment que rien n’existe là où nous ne sommes pas…

 

 

Toujours quelque part – sans réellement savoir où. Toujours quelque chose – sans réellement savoir quoi. Toujours vivant – toujours présent – là où se pose le regard. Et l’Amour – partout – qui s’offre lorsque les visages et les destins affichent leurs nécessités…

 

 

Tranquillement éternels – nous rappelle, parfois, cette voix en nous, si sage – et à qui nous demandons, sans cesse, mille preuves supplémentaires…

 

 

Elémentaire – comme débarrassée de ses couches d’étoiles – cette âme si ancienne dont le monde a mille fois brûlé le cuir. Vierge et seule, à présent, sur la roche – face à l’infini…

 

 

Jamais plus d’espace qu’au-dedans – là où l’envergure et la hauteur sont exemplaires – étirées de toute leur longueur – du haut vers le bas – et du bas vers le haut – de la gauche vers la droite – et de la droite vers la gauche – jointure, en quelque sorte, du zénith, du nadir et des quatre points cardinaux. Là où l’azur n’est plus qu’une terre – et où le sol n’est plus qu’un ciel – au-delà de toutes les frontières – au-delà des mains et des poitrines qui se heurtent à toutes les parois si hautes – à toutes les parois si nocturnes – du monde…

 

 

Composées de cette glaise et de ce souffle provisoirement unis – ces silhouettes de sang – enfantées, presque par mégarde, par le suintement du ciel. Visible(s) comme ces visages et ces lignes qui s’échinent à l’évidence…

 

 

A nos pieds, cette parole improbable qui dessine les contours de la soif – l’attirail des hommes sur leurs épaules fragiles et angoissées – et les obstacles érigés au-dedans – allant cahin-caha aussi loin que le permettent les yeux – aussi loin que le permettent l’âme et l’esprit…

 

 

Raideur à nous élever au-dessus des danses. A pleurnicher – toujours – engoncés dans l’obscurité – au milieu de la misère où l’esprit et le monde nous ont plongés…

 

 

Quelques détours dans la cendre – voilà résumé, en quelques mots, l’essentiel du voyage de l’homme…

 

 

Un monde et une âme – éclairés à la bougie – découverts par des visages de terre – aux yeux presque fermés – à la grammaire si frustre – subjugués par les apparences – ensevelis par mille croyances – et dont la prétention confine au sous-sol malgré les discours et les protestations…

 

 

L’illusion dans le sang – le mouvement des ténèbres – d’ici à ailleurs – de plus loin jusqu’au retour. Et cette boue dans les yeux – sur le visage – qui obstrue l’âme et encombre le souffle. Misère partout – au-dehors comme au-dedans. A se débattre dans le sable et la cendre. Perdus, en somme. Livrés à nous-mêmes et à quelques funestes instincts comme si le silence n’était qu’un mythe – une parole abstraite – un espace inaccessible destiné à ceux dont les croyances ont su inventer – et dessiner peut-être – la figure d’un Dieu improbable…

 

 

Souffrance entre les tempes – toujours – alors que le jour, le monde et l’existence ne sont que vide et silence…

D’où vient donc cet aveuglement sinon de la tête trop pleine d’idées, d’images, d’espoirs et de rêves…

Qu’ignorons-nous donc de la terre, des saisons et des visages pour n’y déceler que ruse, ignorance et impéritie…

 

 

Figures en devenir – amenées à franchir toutes les rives et tous les rêves posés en elles comme des obstacles…

 

 

Le silence – à proximité – depuis toujours. Partout – au-dedans comme au-dehors…

 

 

Flammes et miroir sur le visage – et au cœur de la parole – pour brûler et refléter (tout) ce qui doit l’être

 

 

Images de soi dans l’Autre qui nous semble si semblable et différent…

 

 

Tout mène au silence et à la découverte de notre visage. Seuls l’apparence et le rythme nous différencient. Le reste – tout le reste – n’est qu’Un à la figure immense et au souffle éparpillé…

 

 

Rien ne naît – ni ne meurt. Tout est expression provisoire. Instincts, nécessités et liberté vivante d’apparaître et de s’effacer. Sang, semence, figures et paroles. Profils multiples du même silence – d’un centre doué d’une incroyable ubiquité…

 

 

Ce qui est mort en nous – le goût du paraître et de la collection – remplacé par une maigre parcelle de terre pour répondre aux nécessités du ventre – et la joie innocente pour danser, libre et serein, au milieu des déserts et des visages…

 

 

Cent jours d’aventures pour renverser la révolte et la haine – et convertir nos terres à l’enfance et à la poésie. Le silence et le chant de l’âme, en quelque sorte, parmi tous les bruits du monde…

Un regain de tendresse pour faire face à l’inconscience et à la barbarie – et compenser la cupidité des hommes – partout à l’œuvre…

 

 

L’âme, l’écume et l’exil. Mille assauts contre la houle – anéantis par les siècles – la souveraineté des siècles – portés par chaque époque…

 

 

Sève encore – dans ce retrait – où les mains se dressent face au soleil – pour faire obstacle à la misère – à toutes les misères – propagées par le monde. Tendresse sans masque – sans ruse – plantée à chaque carrefour pour défendre l’enchantement face à la désillusion et à la désespérance des hommes…

 

 

Mille étoiles dessinées d’une main tremblante. Des voyages fébriles et des itinéraires aux allures d’incendie. Un monde de passions tristes et de bras funestes. Quelque chose qui semble si étranger à l’Amour – et dont les racines puisent dans la plus profonde ignorance…

La continuité, en quelque sorte, de l’aveuglement originel à travers mille siècles – mille millénaires peut-être – d’histoire…

 

 

A l’abri entre les lignes et le silence – entre les livres et les bêtes – quelque part au milieu d’une forêt de signes et de feuillages – au pied des mots et des troncs qui laissent filer la parole – très haut – au-dessus de tous les mythes inventés par les hommes…

 

 

Heures et saisons lucides parmi tant de rêves. Feu là où s’entasse le bois mort. Vents et rivière là où les visages s’arc-boutent sur leurs rives. Joie et poèmes là où tout est triste et démuni. Un peu de lumière dans la cendre et la poussière…

L’éveil discret – et magistral – de l’homme là où le sommeil fait office de loi…

 

 

Et cette terre – cette boue – dans chaque pas vers le pays natal. Comme un tronc à travers le chemin – mille obstacles qui empêchent l’eau de s’écouler naturellement sous les ponts – entre les rives si désolantes où survivent les hommes…

 

 

Le mystère accueilli – et désossé – dans l’âme qui a su rejoindre l’état antérieur au monde – le silence qui a précédé la naissance des souffles…

 

 

Quel monde se cache-t-il donc sous les paupières pour que celui qui existe sous nos yeux offre tant de peines et de malheurs… A quels miroirs sommes-nous donc attachés pour que – partout – les reflets soient si ternes – si tristes – si sombres…

 

 

Et cette indignation – et cette colère – à l’égard des figures et des drapeaux qui envahissent les routes – qui morcellent la terre en territoires et la recouvrent de sang et de bitume…

 

 

Tout nous pénètre jusqu’à l’os – et nous fait vaciller. Tout nous traverse et se glisse – partout – en cette aire où la blancheur devient transparence – où la transparence devient innocence – où l’innocence devient silence…

Monde et visages colorés – chatoyants – éminemment plus joyeux qu’autrefois…

 

 

Des yeux sur la pierre – et mille prisons sous les paupières – à défier le feu et le temps – à enfanter mille ravages pour tenter d’échapper aux malheurs, aux désastres et à la mort…

Le vain exercice des hommes – plus pressés que voyageurs – qui, pour la plupart, mourront sur la route avant de comprendre…

 

 

Toute ombre nous précède. Et la lumière – toujours – se dresse à la verticale derrière nous. Ainsi avançons-nous sur tous les chemins du monde. Noir en tête et clarté en fin de cortège. Véhicules banals, en somme, d’un périple débuté bien avant notre naissance. Piégés, en quelque sorte, de tous les côtés – en haut, en bas, à gauche, à droite, devant et derrière. Silhouettes lentes amenées à se déplacer – inlassablement – du jour vers la nuit – puis de la nuit vers le jour. Pantins d’un au-delà aux ficelles, toujours aussi, mystérieuses…

 

 

Troubles et tumultes. Eaux mortes et précipices. Profondeurs secrètes et dérives jusqu’à l’épuisement – jusqu’à l’étouffement. Et quelque chose aux abois qui se rompt – presque toujours – en chemin…

 

 

Propagandes placardées partout – et portées en évidence. Enseignes suspendues à tous les cous – et dressées au-dessus de toutes les têtes. Comme si le monde pouvait être sauvé par les idéologies qui gouvernent déjà tous les actes et tous les rêves…

 

 

L’idée d’un sommeil qui rêverait d’être réel – et qui offre, pourtant, au monde la certitude du mythe – la certitude d’une illusion – exaltés par des yeux – presque totalement – fermés…

 

 

Dédale et pentes. Murs ici et là. Quelques buissons et un maigre abri pour trouver refuge et se protéger du froid et des intempéries. Mille visages. Mille démons – au-dehors comme au-dedans. Et des chemins qui ressemblent à des tentatives. Un monde où tout s’édifie sous l’emprise du désir et des instincts. Un parc – un espace grillagé où tout ce qui s’élance et s’aventure vers son destin prépare, sans même le savoir, sa ruine et sa fin – l’effacement de toutes les frontières…

 

 

Le pensé, en définitive, angoisse et terrorise davantage que l’impensable

La source de la peur se tient – toujours – au fond de l’esprit qui s’essaye, par crainte (le plus souvent), à l’anticipation réflexive (et faussement rassurante)…

 

 

Tout est à la mesure de l’infini – cette envergure qui a revêtu, aux yeux des hommes, les habits de l’utopie, de la croyance ou de la mort. Quelque chose d’insensé – d’inimaginable – de trop lointain pour apparaître comme une vérité…

 

 

La vie et la mort s’invitent partout comme si nous ne pouvions rester seul(s) et immobile(s) – pleinement serein(s) – dans l’espace et le silence.

Et ça naît ! Et ça crie ! Et ça court ! Et ça gesticule en attendant la fin – et le retour éternel de toutes les choses du monde – sous d’autres traits…

 

 

Feuilles noires – parsemées, ici et là, d’espace et de silence – de cette lumière qui élève la parole non en promontoire mais en plongeon dans le plus ordinaire – dans le secret et l’infini qui se mêlent pour danser dans nos jours les plus quotidiens

 

 

Se résoudre au sang et à la ruine. Se résoudre au bruit et à la chair. Vivre librement – à genoux – téméraire(s) – en l’honneur de ce qui nous a façonné(s) de manière si humaine

 

 

Terre, eau, feu, vents et lumière. Et silence à la fin. Repris loyalement par la source dont le rôle est d’enfanter…

 

 

Détours et simagrées – encore – comme si la voie directe nous était impossible – interdite peut-être…

Le silence comme une couronne posée en déséquilibre sur ce à quoi nous ressemblons en apparence – un mélange d’ardeur et de faim…

Choc entre le rêve et la droiture – entre le désir et l’infini – entre le monde et l’impossibilité du silence…

En ce pays qui n’est pas – et que nous sommes pourtant…

 

 

A rire – à désirer – et à exaucer encore – le front meurtri – le front plissé – le front téméraire et querelleur. A vivre et à mourir comme s’il nous importait peu d’être – et de nous découvrir. Voyager – toujours – de récolte en couronne – de jour en jour – jusqu’à la nuit fatale où s’effacent (provisoirement) toutes les emprises. A frémir et à se courber. Occupés à repeindre inlassablement la voûte de mille idéologies, tantôt anciennes, tantôt nouvelles. Malades de toutes nos certitudes. A lever les bras vers ce qui nous a toujours aimés – en secret – et sans même que nous le sachions… Le silence caché au fond de l’âme – au fond des yeux – derrière toutes nos danses et nos pitreries…

 

 

Un regard permanent et silencieux. Et mille jeux mécaniques – bruyants et provisoires…

 

8 décembre 2018

Carnet n°170 Sur le plus lointain versant du monde

Regard* / 2018 / L'intégration à la présence

* Ni journal, ni recueil, ni poésie. Un curieux mélange. Comme une vision – une perception – impersonnelle, posée en amont de l’individualité subjective, qui relate quelques bribes de cette vie – de ce monde – de ces idées – de ce continuum qui nous traverse avant de s’effacer dans le silence…

Passagers – comme le monde – comme le temps. Prêts davantage à refuser qu’à consentir…

Accueillir sans jamais retenir. Être plutôt que devenir. Laisser la main vide et le geste se désapproprier. Rêver moins et vivre davantage. Aimer ce qui file entre les doigts – autant que la solitude et nos muselières. Être celui que rien ne retient…

 

 

Séparations, élans, fenêtres – ce qui fonde, peut-être, la tragédie humaine – et nous offre – simultanément – la possibilité de nous affranchir de la condition terrestre et de l’apparente existence du temps…

 

 

Il y a ce souffle – et sur ce souffle, un bâillon. Et en amont – et au-delà – le silence. Et ce qu’il nous faut de liberté, bien sûr, pour faire de notre respiration une passerelle – la jointure, en quelque sorte – entre le voyage, l’origine et la destination – le champ commun nécessaire pour vivre, à chaque instant, dans cette unité sans mémoire, sans élan, sans finalité…

 

 

Il y a ce qui est là – toujours précédant. Et ce qui demeure au-delà de ce qui s’en va. Le même espace, en somme – unique – tantôt vide, tantôt peuplé de choses et de visages – dont il faut s’affranchir pour goûter l’innocence originelle ; l’être, l’Amour et le silence – et faire éclore (en soi) la sagesse indispensable pour vivre – avec le cœur plus serein – au milieu de l’illusion…

 

 

Partout – le même sable et les mêmes grimaces. Sur toutes les routes du monde – la même allure et mille rythmes différents. Mille choses, en somme, qui portent tantôt au découragement et à la désespérance, tantôt à l’émerveillement – et qui constituent, peut-être, notre seul trésor pour débuter la marche – apprendre à inscrire nos pas dans une perspective plus innocente – et ouvrir notre existence à une envergure plus large que celle que nous proposent ordinairement les hommes…

 

 

Il nous faut plus que survivre pour contenter l’âme

Un peu de ciel dans notre quête pour donner aux foulées l’allant nécessaire auxretrouvailles. Et un souffle porteur d’infini et d’éternel pour être capable de vivre – le cœur plus libre – le cœur plus joyeux – le cœur plus serein – au milieu de la multitude et de la finitude qui composent (et façonnent) le monde…

 

 

Solitude poussée jusqu’au soleil. L’âme émue et le corps sollicité par mille défis – par mille contingences – par mille sortilèges…

L’esprit sorti du rêve – libéré (presque entièrement) de l’illusion…

La tête posée entre le ciel et la page – penchée sur la parole qui pourrait, un jour (sait-on jamais...), aider à tarir toutes les fictions – et toutes les larmes – du monde…

 

 

Trouble encore – le visage penché et souillé de rêves et de crachats – comme si vivre consistait à se balancer sur une corde au-dessus de l’abîme – à quelques centimètres à peine au-dessus du monde – entre les vents, les visages et les mensonges…

 

 

Rien ne brille au fond des yeux sinon cette tristesse et cette envie – ce que l’âme seule ne parviendra, sans doute jamais, à dissoudre…

 

 

Des fenêtres proches du ciel et des pierres – à égale distance, sans doute, entre la nuit – alentour – et la paresse – au-dedans…

 

 

Fixer l’homme et le monde d’un seul trait. Et dessiner – en esquisses légères – le franchissement du gué…

Abandonner derrière soi l’espoir et la foi – cette confiance que nous accordions au grouillement de la multitude, à ses balbutiements maladroits et à ses linéaments de routes et d’édifices bâtis pour découvrir la vérité…

Amputer les bruits – plonger au cœur des destins – et assouplir l’âme pour effacer ces restes de tristesse – le supplice récurrent des jours…

Devenir ce portrait où la vie, le monde et le silence pourraient (enfin) ôter leurs masques – et se rejoindre en un seul visage – celui du rire et de la sagesse – si nécessaire(s) pour vivre au milieu de l’hébétude et de l’ignorance – au milieu de l’effervescence et de l’illusion…

 

 

Vertige d’aujourd’hui sur les fêlures d’autrefois. Encre sur la page – page sur la table – et table posée à même la terre – en ce lieu où le monde ressemble à une forêt originelle – à un jardin immense ouvert sur le ciel premier – l’infini primordial – libre (depuis toujours) des masques et des mensonges…

 

 

Orages et sang en ces contrées où les visages exploitent la terre et mille autres visages pour se donner l’illusion d’être davantage que des bouts de chair impuissants et malmenés – relégués à la boue, à la plainte et à la mort. Des faces boursouflées par l’ambition et le désir de puissance qui tentent (maladroitement) de constituer un trésor – profondément funeste et tragique…

L’indigence affamée, en quelque sorte – engendrée par le manque (le sentiment du manque) – qui génère toujours plus de malheurs et de désolation…

 

 

A tous les départs, le partage des eaux – le limon amoncelé sur les rives – l’embarcation préparée – en partance. Les cris et l’excitation. Et la faim – magistrale – impérieuse – d’un ailleurs – d’un autrement – et, parfois, celle d’un autrefois où les voyages confinaient – l’avons-nous oublié ? – à la plus féconde immobilité…

 

 

Oubliés – aux premiers instants de la marche – cette stupeur et cet émerveillement devant tout ce qui nous semblait si neuf – si nouveau – presque féerique ; cette abondance et ces possibilités infinies de vivre tout – et partout à la fois…

L’œil innocent, en somme – cette enfance sans mémoire…

 

 

Le long des rives – ce grand soleil – et ces fenêtres qui ouvrent les yeux et font courir la main sur la page. Comme une marche – presque immobile – entre les rêves et cette aurore espérée…

 

 

A quel voyage sommes-nous destinés – nous qui n’avons le choix ni des lieux, ni des embarcations, ni des bagages…

 

 

Infimes l’œil, la peau et le labeur – autant que semblent infinis le regard, l’œuvre et l’envergure…

 

 

Bousculer et interrompre le monde – d’une parole – d’un seul trait esquissé sur la page – pour dire aux hommes de regarder et de s’interroger en se laissant guider et éblouir par ce qui viendra les effleurer…

 

 

Se libérer du monde – se croire libéré du monde – pour plonger les pieds joints dans un autre rêve – dans un autre mythe…

Captifs – toujours – de la même illusion…

 

 

Ni Amour, ni vérité. Ni même l’idée – et moins encore la croyance – d’un Dieu. Quelque chose sans état – quelque chose sans certitude – au-delà des états et de la certitude. Une question – une fleur – un coin de ciel peut-être – ou plutôt un regard – une présence – un silence vivant – sur mille questions – sur mille fleurs et mille coins de ciel – à notre portée. Ce que nul ne peut ni résoudre, ni habiter sans avoir plongé dans sa captivité et s’être suffisamment effacé… L’en deçà et l’au-delà des yeux de l’homme après que l’identité ait vacillé…

 

 

Au-delà des exigences de simplicité et de frugalité joyeuse. Au-delà de tout désir et de toute requête. Ce que nous offrent naturellement les circonstances. Ce qui se présente à nous spontanément…

Accueillir – simplement – ce qui est là – en soi – devant soi – si provisoirement…

 

 

Muselé(s) par le mystère, la question et la mémoire – autant que par l’incapacité (physique et psychique) à s’extraire de sa détention. Livré(s), en quelque sorte, à mille captivités qui restreignent l’existence – et confinent notre envergure à une foulée modestement humaine

 

 

Nous avalons chimères et cendres jusqu’à en mourir parfois. Ventres gorgés de désirs qui avancent leurs mains vers tous les fantômes du monde – sans jamais entrevoir l’illusion qui les maintient prisonniers…

 

 

Passagers – comme le monde – comme le temps. Prêts davantage à refuser qu’à consentir…

 

 

Accueillir sans jamais retenir. Être plutôt que devenir. Laisser la main vide et le geste se désapproprier. Rêver moins et vivre davantage. Aimer ce qui file entre les doigts – autant que la solitude et nos muselières. Être celui que rien ne retient

 

 

Très tôt – dans le passage – livré(s) à ce qui délivre de la détention – et qui dure jusqu’au ciel parfaitement ouvert…

 

 

Emporté(s) ailleurs – là où le jour se tient à toutes les lisières – celles du monde – celles de la nuit et de l’ignorance. Un pas – une aire – une origine – pour apprendre à se libérer de toutes les géographies…

 

 

Nous errons avec tant de soif au bord de toutes les rivières. Et nous nageons à même le sable comme si l’océan était lointain…

 

 

Il neige sous ces cieux trop vifs – trop brûlants. Et c’est l’âme – tout entière – portée par le vol qui brise – qui peut briser – la glace…

 

 

Le cœur posé sur la page – mille livres entre les mains – pour offrir au monde des rêves moins terrifiants – et une envergure plus fréquentable…

 

 

Tout vient du silence – passe et y replonge – sans nous déranger le moins du monde…

 

 

A vivre au milieu des mots – là où la parole n’a aucune importance…

 

 

Abris, luttes et sable. Quelque chose qui pourrait passer – à mieux y regarder – pour un étrange silence – là où demeurent, avec l’éternité, quelques traces majeures – l’empreinte des Dieux et celle, plus modeste sans doute, des hommes de bonne volonté

 

 

Sur le plus lointain versant du monde – à vivre libre – à vivre seul – au milieu des livres…

Mille jours parallèles – la tête attentive aux lignes écrites sur la page comme aux arbres et aux bêtes qui nous entourent. A fréquenter les Dieux de la solitude – si différents de ceux qui habitent les régions surpeuplées…

A être l’égal du jour – et à rire de tous les jeux inventés pour avoir l’air moins bête et plus fréquentable…

Errances, peut-être, entre la naissance et la mort – au milieu des vents qui s’acharnent – destructeurs pour les uns, réparateurs pour les autres. Défiant le temps et la bêtise des hommes…

Au bord du silence qui jouxte la joie et l’innocence. Arrivé peut-être – qui sait ? – en ces terres si convoitées

 

 

L’infini, bien sûr, est notre envergure (même si les destins semblent infiniment captifs et étrécis). Et malgré nos yeux et nos cages, tout jouit de cette ampleur…

 

 

Et tous ces morts – et tous ces feux – à nos fenêtres ! Comme si le monde était destiné à la brûlure et à l’effacement…

 

 

Tristesse – encore – des destins soumis à la ruine. Et le rire des Dieux devant la persistance et l’obstination des hommes…

 

 

Nous sommes ce qui demeure – ce qui persiste et s’efface. Nous sommes – au-delà de tous les contraires. Ce bleu et ces tiges nues qui se dressent sur le sol. L’eau et les destins qui s’écoulent. L’étoile lointaine – l’étoile chantante – et ces rives désolées – implorantes si souvent. Le jour et le labyrinthe. Les âmes suffoquées et suffocantes. Ce qui apparaît à la fenêtre au printemps. Ces plaines mornes – presque décourageantes – en hiver. Le fruit des saisons et du temps qui passe. La raison et la mort. Le silence et cette infernale obsession de vivre. La solitude et le regard si touchant de l’enfance sur ce qui n’a de nom. La folie et la promesse de tous les Dieux. Tout, à vrai dire – si peu de chose(s) – presque rien, en somme…

 

 

N’être personne – à peine un visage – à peine quelqu’un qui passe. Une forme d’abandon à ce qui demeure. Un sourire léger – presque imperceptible – sur les lèvres. Une silhouette furtive – discrète – anonyme – dans l’infini. Ce dont rêvent, peut-être, tous les sages…

 

 

A découvrir dans le plus tragique, notre vrai visage – celui qui se dresse face au néant de tous les mondes – souriant – pour lui-même – devant l’éternité…

 

 

A danser seul là où il n’y a que foule et ivresse…

 

 

Présence ici – là où n’existe aucun ailleurs. Et partage – partout – là où les hommes et les étoiles se laissent inspirer – et éduquer – par les fleurs…

 

 

A ce qui passe – et s’extasie des passages. Et à ce qui demeure au-delà du néant et des prières…

 

 

A vivre – peut-être – tout simplement. Et plus encore avec ce qui est – et ce qui existe en deçà des apparences. Le socle commun – la jointure de toutes les différences…

 

 

A nos fenêtres – l’ombre porteuse de lumière. Et ce qui se cache – plus discret encore – au cœur de tous les tapages. Ce presque rien – ce qui fait, peut-être, du silence l’espace du monde le plus précieux

 

 

Tremblant encore sans le refuge de l’idéologie. A vivre dans l’ignorance après toutes ces années d’existence – après toutes ces années de quête. Être toujours le jouet de ce qui vibre – au-dehors comme au-dedans. L’aire où se heurtent – et où se rassemblent parfois – l’émotion, les désirs, les rêves et les instincts. Et le seuil, peut-être, au-delà duquel tout devient silence et incertitude – beauté et innocence – clarté, sans doute, malgré l’absence d’éclat et les captivités successives…

 

 

Ce qui se goûte, chaque jour, loin du monde – loin des allants et des convictions – loin du labeur misérable des hommes. Un feu et une tendresse où le désir n’est plus – ou ce qui se désire est déjà là – avant même le geste ou la parole nécessaire pour satisfaire l’envie ou la faim…

 

 

Condamné(s) à vivre comme l’herbe et les bêtes vouées, tôt ou tard, à être dévorées. Mort(s) depuis longtemps, en quelque sorte – bien avant d’être livré(s) aux bouches du labyrinthe

 

 

Tout pourra venir – nous sommes déjà couchés dans le silence avec, sous notre front, tous les chants du monde…

 

 

Nu devant ce parterre de visages impassibles – devant cette foule impitoyable. Si nu que nous ressemblons aux arbres et aux bêtes qui n’existent (presque) pas aux yeux des hommes – et dont la chair ne sert qu’à assouvir la faim et les exigences du monde…

 

 

Une terre, des pas, des vents, des paroles. De maigres baisers offerts au monde, en vérité…

Le jour – moins âpre que ces graines infimes jetées par poignées entières à ceux qui sont rongés par la faim – à ceux que la faim dévore littéralement tant les désirs les emprisonnent et les privent d’innocence et de mains ouvertes…

 

 

Il y a une forme d’éblouissance au cœur de la noirceur. Et une lumière qui brûle au fond de chaque blessure. Comme une couronne par-dessus les épines – et un silence qui recouvre le temps…

Et l’infini et l’éternité à l’issue des chemins – la grande immobilité pour clore le voyage – comme l’ultime manière de mettre fin à toutes les tentatives…

 

 

Toute chose est la terre – notre âme – le chemin – la poésie de l’inclassable où tout penche vers le silence…

 

 

On n’ose ni la prouesse, ni l’excentricité avec ce trésor posé en équilibre sur l’âme (et sur les mille choses inutiles dans l’âme). On est – simplement – attentif à ce qui passe – patient dans les tourbillons et les malheurs passagers. En retrait dans les profondeurs de la solitude. Hardi et à moitié plongé dans le danger. Le regard en suspens – humble – confiant – pas si éloigné de l’autre versant de la désespérance…

 

 

Tout semble si près du cœur et de la colère. L’ivresse et le sang – les hommes et le rêve. La vie entière, en somme – et toutes les tentatives de fuite hors du monde…

 

 

Inexprimable – comme ce qui se cache sous ce long manteau de chair. Entre la pierre et l’ombre des vallées. Dans l’épaisseur d’une nuit chargée de l’odeur de la mort…

 

 

A se baigner si près de cette rive première où le soleil a corrompu l’œuvre – et l’empire – du Diable. Où l’Amour a épousé la souffrance pour inviter les hommes à transcender la prière et la mort…

 

 

Bercé(s) par le rire, les bruits du monde et les vaines paroles des hommes…

 

 

L’or et le vide soulèvent le même allant – et le même vertige de la possession – chez tous ceux qui se définissent – et construisent leur existence et leur chemin – à partir du manque…

 

 

Ni homme, ni voix. Le silence le plus anonyme

Celui qui – sans fléchir – regarde les jeux comme s’il s’agissait de danses tribales et de jets de pierre sans incidence sur ce qui se tient à l’écart – le rire – toujours – à portée des lèvres…

 

 

Tout s’écarte – tout s’éloigne – tout se brise. Et ne restent plus que cette solitude grandissante – la gravité au fond de l’âme – et ces paroles qui dansent sur la page…

Le destin brisé en bas de la pente – ce grand bain de vie où nous sommes plongés – et cet éclat de rire qui s’obstine malgré les malheurs…

 

 

La forme – l’apparence – le nombre – ce que les hommes imaginent réels. Ce qui nous a mille fois blessés – et qu’il nous faut quitter, à présent, pour approfondir l’espace et accroître la lumière. La seule option possible, en vérité, pour continuer à marcher dans la poussière – et à piétiner sur nos pages au seuil du silence – parmi les visages – au milieu du monde et de l’ignorance…

 

 

Vents, cris, fièvre, paresse – ce monde, au loin, qu’est-il donc pour que l’on ne voit que sa folie…

Et la solitude qui – à jamais – sera notre seul rempart…

 

 

Tantôt à rire, tantôt à pleurer sous l’œil – et la lampe – des Dieux. L’attention parfois distraite du gouffre par une lueur discrète – par une beauté d’âme peut-être – dans le regard. Comme si la solitude était la pointe de l’obscurité – le faîte du dédale où sont enfermés les hommes…

 

 

A genoux – sur cette terre où tout est inversé – où la nuit est prise pour le jour – et le rêve pris pour le monde – où les chaînes sont considérées comme les portes de la liberté – et la faim comme le seul destin possible pour l’homme…

A voyager aussi vite – et aussi loin – que les vents. A mendier – ou à voler – tout ce qui est permis. A vivre mille ans sans rien comprendre – ni rien aimer. Comme si l’humanité était une fatalité – une sorte de promontoire ultime pour les bêtes ayant appris à se dresser sur leurs pattes arrière…

 

 

Assis – seul – au milieu des larmes – entre le secret impossible à révéler et le destin triste de l’univers – sous le fléau porté haut – bien plus haut que la mort…

 

 

Là où se tient le mythe – la terre à creuser – le secret à faire émerger de son trou – pour que la violence des rives s’estompe à mesure que s’impose – et s’intensifie – la nécessité du silence…

 

 

Il y a mille façons de se tenir vivant – et de se maintenir debout – face aux malheurs. Mais il n’existe qu’une seule manière de transformer la misère et la tristesse de notre condition en matière céleste – en sereine solitude…

 

 

Plus humble que désespéré – à vrai dire – face au temps et au silence. Face à la folie du monde et à la colère qu’elle engendre parfois…

Résigné à vivre avec ce caillot de sang qui confine tantôt aux délires, tantôt à l’ivresse de croire encore possible une fin plus heureuse – une fin plus sereine…

Ecoutons ce que les malheurs ont à nous dire – et faisons la part belle au sourire de l’âme face à l’inexorable…

 

 

A genoux – en équilibre – sur cette ligne traversée par les eaux et les vents – réceptacle des ombres et tremplin vers la mort. Socle et frontière de tous les possibles où l’espérance – à jamais – restera vaine…

 

 

Silence et grandeur – toujours – derrière le moindre désir – malgré les excréments élevés au rang de seuil infranchissable des appétits…

 

 

Faim et souffrance à même ces rives bordées de lumière. Et là où nous traverserons – et sombrerons, un jour, avec la mort…

 

 

Ivresse encore – et dans cette ivresse – le vertige possible à l’approche du vide – du silence – cette chose sans nom que les hommes ont toujours essayé de remplir et de nommer pour lui donner un visage moins redoutable – une allure plus aimable et familière…

 

 

Tout est fuite et faim. Tentatives, un jour, livrées au silence – voué, à la fin du temps, à tout recouvrir ; le monde, les visages, le vertige et les chemins…

 

 

Ce qui monte de l’ardeur au sang – du sang au visage – du visage à la main – de la main à l’âme – de l’âme au chemin – et du chemin à l’infini – le même désir de silence et les mêmes obstacles déclinés de mille manières…

 

 

Sur terre – dans la chambre – sur les champs de bataille – au fond de l’âme et de la tombe – ailleurs – plus loin – jusqu’au ciel – jusqu’aux frontières impossibles de tous les au-delà – le même mystère et la même ardeur à essayer de le déchiffrer…

Ainsi pouvons-nous saluer ce qui cherche – ce qui creuse – et ce qui demeure impassible – à tous les degrés de l’échelle des découvertes

 

 

Ce qui nous envahit – corps et âme – a la même ampleur que ce que nous cherchons – et, sans doute, le même visage – caché – simplement – par quelques voiles épais – par quelques voiles tristes et inévitables…

 

 

Englués dans une paresse qui jamais ne transformera le monde, la vie et l’esprit – ni ne fera renaître les morts. Ensommeillés – couchés de mille manières – avachis en mille poses différentes – longues – langoureuses – apaisantes – et assez rassurantes, sans doute, pour nous faire oublier (provisoirement) les morsures et les blessures infligées par le monde, l’indigence des destins, la chute prochaine et la mort, un peu plus tard, inévitable…

Le grand génie humain de la somnolence où l’on ne sait si vivre consiste à rêver le monde et l’existence ou à leur échapper par le rêve…

 

 

Rien à orchestrer sinon l’accueil du jour – et les rapides préparatifs du départ – pour que tout continue une fois les funérailles achevées…

 

 

Sous la voûte, cette myriade d’atomes combinés – de formes codées – déchiffrables – prévisibles – qui s’enfantent – et se perpétuent – dans la misère et le miracle…

 

 

Cité lointaine encerclée de murs et de nuit où tout flotte – et se mélange à la mort – omniprésente…

Neige et boue – corps presque invisibles – dociles – toujours prêts à courber l’échine et à se plier aux règles et au pouvoir dominant…

Rives noires soumises aux rêves des Autres – façonnées par des millions de visages identiques…

Le nombre comme phare de la normalité – et cénotaphe érigé contre toute forme de révolte et de résistance. Fossoyeur de tous les élans singuliers et salvateurs…

 

 

Tout est chemin – monde – visage penché – main servile – défaut perceptif à force de maintenir les yeux baissés sur le mensonge…

Fantômes pas même surpris par la décadence – et l’impéritie du rêve…

 

 

Couchés – debout – agenouillés – le cycle récurrent des visages – de tous les visages du monde – pris successivement dans l’enfantement, les tentatives et la soumission…

 

 

Tout est monde – apparences vivantes. Et tout prendra fin dans la fosse commune

 

 

Histoire d’un jour – histoire d’un siècle – histoire éternelle de ce qui fait date et s’inscrit dans le temps…

 

 

Il n’y a nulle réponse sage à l’ignorance, à la brimade, à la folie. Il n’y a qu’un accueil possible, un consentement à l’inéluctable et une attente patiente – et peut-être inutile – pour que cessent, un jour, l’inconscience et la barbarie…

 

 

Les mots sont aussi inutiles que les plaintes et les larmes. Et, pourtant, nous n’avons rien d’autre à offrir. Le silence ne sait encore nous contenter…

Et l’encre dans son brouillard – mille fois jetée sur la page – pour exhorter l’âme et le monde à d’autres prouesses – moins futiles, sans doute…

 

 

Tout est nuit – et soleil timide – intermittent – encore trop vagabond, sans doute, pour s’imposer au monde – et le gouverner…

 

 

Voyages multiples dans les mille galaxies du monde – si lointaines. Départ et visite de toutes les âmes – et retrait parfois – tantôt pour amasser le monde et ses richesses (provisions, plus ou moins, prometteuses qui laissent espérer aux plus crédules un avenir meilleur), tantôt pour échapper aux foules, aux larmes et à l’enfer édifié par les hommes au nom du bonheur (fallacieux et mensonger, bien sûr) de quelques-uns…

Nœuds, routes, chemins et croisements au centre desquels traînent tous les pieds – se perdent tous les hommes – et s’étend le plus terrifiant désert…

 

 

Ni flamme, ni prophétie. Quelques mots – à peine – pour offrir à l’ignorance mille versants à explorer, le goût de soi et le souci de l’Autre comme viatique – et la nuit entière à éclairer…

 

 

Tout pourrait être volé – anéanti – en partance – demeureraient l’essentiel et le silence – cette innocence sans attache ouverte à toutes les circonstances – ouverte à tous les dénuements

Tout pourrait être joie ou douleur – rien ne remplacerait ni le regard, ni la solitude – nécessaires pour vivre au milieu de l’hiver – là où tout s’est enfui – poussé par le rêve et la faim…

Tout est perçu à partir du soleil et de la chute – inévitables. Et sous la tristesse apparente brille cette lumière joyeuse née de l’esprit acquiesçant – sans illusion ni sur l’œuvre possible des pages sur le monde et les âmes, ni sur ce qui pourrait advenir en ces lieux où l’absence est le socle de tous les élans, de toutes les lois, de tous les empires…

 

 

Ce qui nous hante – le sang, le rêve et la neige – le rouge, le noir et le blanc. L’exaltation et toutes les saisons déclinantes. Et le silence qui, un jour peut-être, parviendra à s’inscrire dans nos gestes et sur nos pages. L’innocence retrouvée des premières heures – la simplicité de l’enfance…

 

 

Ce qui est nu – et nous emporte bien plus loin que tous les voyages façonnés par le rêve

 

 

Mille regards en soi bouleversés par tant de sommeil. Profondeurs à peine éclairées par quelques lampes à la clarté trop raisonnable pour percer le secret que dissimulent tous les jeux…

Monde et esprit transformés en sentes étroites sur lesquelles on chemine entre mille périls – entre le rêve et la tragédie – entre l’abîme et la possibilité d’un ciel toujours aussi épais et énigmatique…

 

 

Qu’importe les rêves ! Et qu’importe l’ivresse ! Qu’importe le sommeil et les offenses pourvu que les ténèbres demeurent – suffisamment – confortables…

 

 

Tout – tantôt s’exalte – tantôt se cache – à notre passage selon le degré d’innocence du regard et celui de l’effacement dans nos gestes et nos pas…

 

 

A quand une lumière pleine, un rythme lent et un monde plus vivable…

 

 

Une perspective où tout se mêle – et où la lumière est – toujours – infidèle aux reflets des visages et des chemins…

Un quotidien minuscule – insignifiant – où tout est si tragiquement remplaçable et mortel…

Une chevauchée infime où tout dérape et se précipite vers le trou destiné à accueillir ce qui est bancal et ce qui flanche – tout ce qui n’a encore trouvé sa pleine mesure

 

 

Tout est fait pour laisser l’apparence diriger le monde alors qu’il faudrait creuser toutes les profondeurs pour que puissent émerger la blancheur et la transparence…

 

 

Habitudes et hasard au gré des jours…

Âmes dans leur coin – comme punies par le manque de persévérance des hommes…

Existences banales où s’ensocle – et s’enferre – l’humanité – à s’exercer à mille labeurs inutiles – à relever mille défis infantiles – à jouer des coudes – et à parfaire les murs – déjà hauts – et toutes les certitudes imbéciles – du monde…

 

 

Nul frémissement au lever du jour. Enfoncés – engloutis – pleinement dans l’illusion et la nuit triomphantes…

 

 

D’une feuille à l’autre – d’une existence à l’autre – à pousser le même visage vers ses frontières – vers cet étrange espace qui confine toutes les histoires à un passage – à une traversée infiniment nécessaire…

 

 

Un jardin – immense – de fleurs et de fruits. Mille pierres – mille couleurs – et autant d’herbes folles. Quelques visages. Quelques soupirs. Et la même ambition qui vient tout ternir et empoisonner…

 

 

Terre et visage d’un autre monde où toutes les pentes mènent – inéluctablement – au plus juste et au plus simple. Jamais ni au mensonge, ni à la corruption…

L’Amour et la présence d’un seul regard – en tous lieux…

 

20 novembre 2018

Carnet n°169 Reliquats et éclaboussures

Paroles confluentes* / 2018 / L'intégration à la présence

* Fragments du dedans et du dehors – de l’homme et du silence – qui se combinent simultanément dans l’âme, sur le visage et la page…

Engagé – simplement – dans ce qui arrive – et s’efface l’instant d’après…

A être – et à vivre – sans rien dire – ni rien bâtir – voué seulement à devenir le lieu de l’accueil et de la rencontre…

A veiller jusqu’au dernier jour de la tragédie – sur cette scène où le vide a, peu à peu, remplacé les visages…

 

 

Chemins de pierre où s’enlisent la chair et l’âme. Mille jours – mille tours – à découvrir. Mille jours – mille tours – à recommencer – jusqu’à ce que la mort, une nouvelle fois, nous avale…

 

 

Horizon blême – destin gris – parfois tortueux – sur cette surface labourée jusqu’au sang. Pourtant, tout est là déjà – le jour et la nuit dans la même main incertaine – brouillardeuse. Mille chants entre nos lèvres. Et mille soleils entre nos larmes…

Partout – toujours – la même rengaine du monde…

 

 

Feuille et âme blanches – espaces sans contour où tout est exposé – pêle-mêle – dans un désordre apparent – épais (et dont l’épaisseur confine à l’opacité). Aisés, pourtant, à creuser et à débarrasser de leur surplus – par le regard et la main affranchis des bruissements du monde et libérés de l’œuvre à accomplir – engagés à soustraire tout ce qui prolifère – tout ce qui s’accumule en couches successives et entremêlées…

 

 

Condamné(s) à la résonance et à la résolution. Il n’y a d’alternative pour embrasser la seule perspective en mesure d’éradiquer le règne omnipotent de l’homme – plongé dans cette odieuse fuite en avant vers la puissance génocidaire, la gloire destructrice et la solidification des fausses certitudes…

 

 

S’abstenir et s’effacer. Il n’y a d’autre issue pour échapper à la folie du monde – et réduire sa puissance et sa portée…

 

 

Être là où l’on nous demande de devenir. Se taire là où l’on nous invite à commenter. Se faire humble là où l’on nous incite à la fierté. Se soustraire là où l’on nous exhorte à nous étendre…

Demeurer – toujours – en deçà des exigences du monde. N’y tremper ni les doigts, ni les lèvres, ni l’âme, bien sûr. S’en remettre, à parts égales peut-être, à l’innocence et aux nécessités des circonstances…

Devenir – naturellement – modestement – l’au-delà de l’homme – entre poussière et infini…

 

 

Un arbre – une pierre – une feuille – au-dedans – près desquels on est assis. Entouré par quelques visages dociles et compréhensifs – libéré des épreuves – et affranchi du feu et des cendres alimentés par le bois destiné à réchauffer les hommes et leur foyer à la rude saison. Au milieu des bêtes qui ont revêtu leurs parures brumales et pris possession de leur quartier d’hiver…

 

 

Et cette parole qui nous porte malgré les lacunes – malgré les faiblesses et les défaillances. Les poings serrés au fond des poches – à la pointe de la matière (rouge et grise) sans doute – à livrer ces lignes sur la table rase du passé…

Paroles d’assaut et de réconciliation sans le soutien de la mémoire – à leur paroxysme peut-être – allez savoir ! – dans le plus haut vertige de la raison. A vivre – et à écrire – sans impératif ni muselière – dans la proximité d’un silence étonnant – prodigieux – intensément fécond et mystérieux…

 

 

Entre ciel et terre – à creuser dans les profondeurs de l’âme pour trouver ce qui existait autrefois – avant la naissance du monde. Les deux mains dans la nuit – occupées (tout entières) à la fouille – plongées dans ce qui précède le silence et l’Amour – dans le désir et la mémoire – pour dénicher une aire où l’on pourrait vivre au-delà de la faim – au-delà du destin – au-delà du soleil et des intempéries…

Marche entre errance, rêve et possible – une quête aux allures d’obsession ; comme une ardeur intense – passionnée – à la recherche d’un monde et d’un quotidien inégalés – et, sans doute, inégalables…

 

 

Chaque matin – à scier les mêmes barreaux de la chambre – pour apercevoir le reflet timide – presque amputé – du jour – lui-même, sans doute, reflet d’une lumière encore plus lointaine – comme posée – ou suspendue peut-être – à l’écart de toute forme d’emprisonnement…

 

 

L’ailleurs pointé par les mots n’est, en vérité, qu’un fragment de monde – ou une parcelle d’âme – qui cherche une attention – même parcellaire (même infime ou corrompue) pour échapper à l’obscurité et à l’inexistence de ce qui est dépourvu de nom et de lumière…

 

 

Paroles ordinaires – et, pourtant, hérétiques au regard de l’orthodoxie humaine selon laquelle la vie et la mort ne peuvent servir que les intérêts du ventre et la gloire – si odieuse – si terrifiante – des hommes…

Mais comment se résoudre à cette faim – et à ces nécessités illusoires – lorsque l’on devine ce qui nous constitue – et lorsque l’on effleure, du bout des doigts, une dimension de la vérité qui élargit, (presque) à notre insu, nos profondeurs, notre envergure et nos ambitions…

Et comment ne pas rappeler aux hommes l’urgence de découvrir le dedans et l’au-delà – l’infini qui compose le monde, les êtres et les choses…

 

 

Autant sur terre que sur la page – comme les seuls lieux où il nous est (encore) possible de vivre. Autant parmi les bêtes et le silence qu’éloigné du monde et des visages…

Solitude pleine et habitée – inscrite dans l’âme et le poème…

 

 

Mots et prières – inépuisables – et inlassablement répétés – comme le soleil qui, chaque jour, revient pour éclairer quelques visages – et quelques parcelles – de la terre…

 

 

Entre l’évidence du ciel et l’incertitude de la mort – à écrire encore – en volant un peu de lumière à l’âme et au silence – pour offrir à notre nuit – à notre peine – l’assurance d’une aube lointaine – l’assurance d’une aube certaine…

 

 

Il n’y aura de jour tant qu’existera demain…

Il faut rompre le temps pour que puisse se dessiner la fin de notre nuit

Le cheminement vers l’innocence sera toujours le prix à payer pour qu’advienne la lumière…

 

 

A tâtons entre le plus nu – le plus simple – et la démesure de l’homme. Ni ciel, ni terre – ni même horizon. Ni homme, ni enjeu – ni même sagesse. Quelques syllabes – quelques lignes peut-être (tout au plus) – offertes au monde, au vide et au silence…

 

 

L’esprit silencieux – entre le sable et les étoiles – à même la lumière qui surplombe le monde et le sommeil..

 

 

Nous ne renaîtrons qu’en deçà de nos prières. La poitrine (toujours) dévorée par le désir – les peines (toujours) infinies et l’ardeur trop fébrile pour accepter notre destin – et cette nuit dessinée sous la grande arche qui, de ses étoiles, éclaire les courbures de la terre et nos foulées sur les chemins. Dérives encore – dérives toujours – entre l’âme et la chair – livrées à la servitude du monde et à la récurrence des jours…

 

 

Pourquoi dire – essayer de dire – encore ce qui n’appartient qu’au silence…

Où – dans quel substrat – puise ce cri – cet impératif à dire…

Sans doute dans la même obsession que celle des jours qui s’échinent à revenir…

Et il y a de la beauté – et de la folie – et, peut-être même, un peu de désespérance – dans cette récurrence – dans cet élan inépuisable à recommencer…

Ce qui éclaire est différent – et semble (plutôt) appartenir au règne de ce qui demeure – immobile – inamovible – posé, de façon permanente, sur les mouvements – l’effacement et le renouveau. Comme un regard égal – serein – éternel – presque indifférent – sur toutes nos gesticulations…

 

 

Le printemps et l’hiver – aussi étrangers que bienvenus. Saisons égales – saisons passagères – intermédiaires en quelque sorte – à peine continuité des précédentes – à peine annonciatrices des suivantes…

La récurrence du renouveau et de l’effacement – ni méprisés, ni encensés. Ce qu’accomplissent la terre et le ciel – liés – encouragés, peut-être, par le baiser secret des Dieux…

 

 

Des murs – au loin – érigés par les hommes pour rapprocher l’horizon – et fragmenter la terre et l’espace en territoires – en parcelles étroites – indéfiniment appropriables – indéfiniment substituables…

Frontières qui exaltent le manque et le rêve – le désir d’ailleurs – la souffrance du limité – du restreint – du circonscrit…

Latitudes aménagées à la manière des rustres – si aisées à transformer en socle d’habitudes et de rencontres par tous les porteurs de ressemblances…

Monde divisé – morcelé – en autant de visages – en autant de vérités. L’abîme des apparences où sont plongées toutes les têtes – où sont plongées toutes les âmes…

 

 

Insuffisamment servile pour faire office d’accueil. Trop fier – et trop exigeant – encore pour vivre sans honneur et mourir sans raison – pour s’effacer derrière ce que bâtissent les lignes (et tous ces livres), pourtant, sans ambition…

 

 

L’horizon – à la différence de la lumière – est une ligne à intervalles multiples ; on peut s’y jeter – et s’y perdre – de mille manières…

 

 

Les prières, les temples et les Dieux ne sont nécessaires qu’aux insensibles – encore aveugles à la beauté, à l’Amour et à l’intelligence du monde et du silence – présents partout – jusque dans le moindre visage – jusque dans le moindre geste – jusque dans la moindre chose – au cœur du plus quotidien – au cœur du plus ordinaire – dans ce qui semble le plus éloigné des prières, des temples et des Dieux…

 

 

L’azur est le nom donné au ciel sur ces rivages insensibles à l’infini. Mais, en vérité, il se tient partout – au-dessus et en dessous – au-dehors et au-dedans – au plus près des yeux encore si avides de mirages et de miracles…

 

 

Le souffle encore – comme le signe d’une ardeur persistante – d’une ardeur transformée – issue peut-être, du mariage fabuleux – du mariage insensé – entre le silence et la matière…

 

 

Tout est tendu vers son dépouillement – ce qu’il reste lorsque tout a été confondu et dispersé. Le vide, l’espace et le silence – où tout s’efface et renaît à intervalles réguliers – au gré des nécessités (sous-jacentes) et des retraits et des poussées d’ardeur associés…

Des ondes et des vibrations qui tantôt édifient, tantôt anéantissent. Un jeu de forces et d’interstices, en quelque sorte, qui n’acclame les vainqueurs, ni ne condamne les vaincus. Un exercice où tout se mêle au-delà des parures, des postures et des stratégies. Une forme de bégaiement et de balbutiement perpétuels. Une suite d’impératifs destinés, sans doute, à s’affranchir de l’immobilité – ou à l’agrémenter – grâce à l’irrépressibilité et à la multiplicité apparente des mouvements…

 

 

Une nuit – mille siècles – sur terre – à se demander ce qu’est vivre – et ce que signifie respirer. A tout deviner derrière la raison – jusqu’à l’au-delà du monde et du vivre humain – quelque chose d’immense – quelque chose d’insensé – qui aurait nos yeux et nos mains – et, à la place du cœur, un espace infini – un Amour vivant – un Amour démesuré – si nécessaire en ces régions si hostiles – si féroces – si barbares…

 

 

Quelque part – enfermé – entre le silence et l’illusion…

Mille reflets nés du jour – à essayer d’étendre sa voix sur le même horizon – la tête posée sur le même billot avec ce goût de sang séché sur les lèvres…

A édifier la parole comme une vaine prière…

 

 

Etendue foulée – étendue déployée à même la pierre – à même l’âme – à même le poème. Comme pour célébrer l’étreinte et les retrouvailles – les défaillances et les épreuves. Quelque chose qui aurait la même valeur que la rosée au printemps et la neige en hiver…

 

 

Le temps rompu où rien ne peut naître – où rien ne peut grandir – où rien ne peut mourir. Où chaque instant est le nôtre – l’heure du baiser, de la bascule et de l’infini apprivoisé…

 

 

En avance – toujours – sur ces têtes et ces siècles si poussifs – où l’écoute est une épreuve entre les Autres et ses propres ambitions – où les rives s’entrecroisent sans jamais permettre l’exploration de l’arrière-pays – où tout naît, passe et disparaît sans un regard sur le monde alentour – ni sur le monde du dedans – où tout semble vivre à la surface des choses – à la surface du monde – sans jamais remettre en cause les croyances – indigentes pourtant – où ont été piégés, depuis les premiers pas de la matière, l’esprit et le temps…

 

 

Lignes et carnets – créateurs de souffle – celui qui manque (si souvent) aux élans libérateurs…

 

 

Des écarts et des intervalles à inventer pour se tenir au plus près de ce que l’on efface – au plus près de ce qui disparaît – sans laisser la moindre trace – et offrir ainsi à l’espace – à l’ensemble de l’espace – l’Amour et le silence – ce dont le monde a tant besoin…

 

 

J’écris – l’âme à bout de bras – pesant de tout son poids – sur ces terres sans yeux – sur ces terres sans témoin – privées de preuves et de témoignages…

 

 

Tout un monde – mille bibliothèques peut-être – dans une seule ligne – dans un seul mot. Et tout ce qui existe dans le silence. Et une passerelle – mille passerelles – à inventer pour que se rejoignent la parole et le secret – et favoriser ainsi le retour à la source…

 

 

Vie et mort – éveil et ignorance – la même expérience des profondeurs vécue sur deux versants opposés – joignables par le sommet, bien sûr – mais aussi par les mille passages existants à tous les degrés de l’ascension et de la chute…

 

 

A durer plus que nécessaire alors que l’étreinte – toujours – se fait furtive – et demeure hors du temps…

 

 

Terre tragique – terre éteinte – à la lisière du jour – aux frontières de la nuit – indissociable de ces doigts et de ces âmes qui se glissent partout pour découvrir le secret du feu et du regard – et sous la cendre – l’ardeur et le silence dans lesquels tout naît, plonge et disparaît…

 

 

A veiller jusqu’au dernier jour de la tragédie – sur cette scène où le vide a, peu à peu, remplacé les visages…

 

 

Engagé – simplement – dans ce qui arrive – et s’efface l’instant d’après…

A être – et à vivre – sans rien dire – ni rien bâtir – voué seulement à devenir le lieu de l’accueil et de la rencontre…

 

 

Qu’une main – autre que la nôtre – se saisisse de ce qui se trouve à notre portée – et nous voilà, aussitôt, plongés dans l’effroi, la colère et la frustration. A deux doigts de maudire tous les visages et notre naissance de ce côté, si désavantageux, du monde…

Fenêtre à demi close derrière laquelle persiste la malédiction…

 

 

Et demain, tout réapparaîtra sur le seuil – vêtu de la même tunique et du même appétit – rusé – agressif – armé – prêt à en découdre avec toute forme d’opposition et de résistance qui pourrait compromettre (ou même interrompre ou ajourner) les rêves, les désirs et les ambitions du jour…

 

 

Reclus dans la plus haute solitude – à se morfondre encore – et à blâmer la grossièreté des visages et l’indélicatesse des gestes au lieu de vouer son ardeur à l’accueil et à l’acquiescement…

Perte de temps et d’énergie à maudire le froid et l’âpreté du monde – à désirer que les êtres soient différents…

 

 

Vents et figures aveugles dans la nuit. Monde où tout se querelle et s’arrache. Les mains trop grossières pour effleurer ce qui vit – inconnu et anonyme – sous les chants et les prières qui ornent – inutilement – le vide et le silence…

 

 

L’inconnu porté comme un fardeau – une charge supplémentaire – presque comme une offense. Et jamais comme une chance – une grâce – le privilège des biens-nés

 

 

Le cœur immense et l’âme docile – entre besace (vide) et réclamation (souvent inepte) des foules – allant sur leur chemin sans destination. Marchant sans but – sans fin – allant là où les circonstances les appellent – là où les nécessités – toutes les nécessités – font loi…

 

 

De posture en destin – de volonté en silence – l’existence et la parole – comme un champ perpétuel de découverte – comme un terrain d’éveil permanent au monde et au langage – instruments essentiels pour rejoindre le cœur de l’homme – le cœur de l’âme – le cœur du temps – le cœur du jour (et, accessoirement, les décrire) – et franchir tous les au-delà (et, éventuellement, en témoigner)…

 

 

Tout flotte encore dans l’abîme – parmi les dépouilles et les fausses vérités bâties pour survivre aux supplices et à l’idée de la mort…

 

 

Issue à ce qui passe – là où demeure le secret à convertir en gestes…

 

 

Le monde – la terre – les bêtes – les hommes – instruments des vents – toupies que font tourner les Dieux. Graviers et brindilles sur les plaines et les chemins – fréquentés par trop de visages crédules – et saupoudrés de savoirs trop approximatifs – trop dérisoires – trop incomplets – pour être capables, un jour, de se hisser jusqu’au secret – jusqu’à l’origine des êtres et des choses…

 

 

Feu, souffle et porte. Nuit, ombre et fenêtre. Des issues – toujours – dans l’ardeur et le noir. A peine visibles malgré leur ampleur…

 

 

Il y a – et il y aura toujours – l’espace et le silence – et les mille choses dont nous les aurons peuplés ; pierres, arbres, visages, rêves, désirs – et autant de danses un peu désespérées de ne trouver que leurs reflets – et leur écho – dans cet infini inexploré…

 

 

Tout se tient là – debout – candide – presque immobile – dans le silence – excepté les hommes – la main droite plongée dans la sève du monde – dans l’ardeur du vivant – et la main gauche à la verticale du jour essayant de se hisser jusqu’à ce lieu où se rejoignent l’Amour et l’infini…

Passagers aux mille vies successives – œuvrant pendant mille jours – pendant mille siècles – pour creuser l’abîme – et au cœur de l’abîme, les sables mouvants où tout s’enlise – sans jamais découvrir – ni même imaginer – la seule issue possible – qui patiente au fond de l’esprit – disposé à s’abandonner à la réclusion – à vivre à perpétuité au fond de son trou…

 

 

Le monde – la même face obscure à découvrir, à accueillir et (accessoirement) à aimer – ici – au plus proche – et là-bas – à l’autre bout de la terre – au gré des pas – au gré des ombres – au gré des portes qui s’ouvrent et se referment sur les chemins et l’horizon…

 

 

Tous vivants – sous le même soleil.

Tous vivants – sur le même chemin.

Comme façonnés par le plus vieux rêve du monde – à chercher sa route entre l’herbe et les étoiles – à saupoudrer les ombres et les pas d’un peu de lumière – et à vouloir, parfois, échapper aux domaines circonscrits et aux traditions ancestrales pour bâtir une existence hors des dogmes et des croyances.

Immobiles (presque toujours) – à mi-chemin entre le réel et la vérité – la tête, sans doute, trop hantée encore par le songe et l’ambition pour s’affranchir d’un destin tout tracé…

Entre faille, bêtise et illusion – à piétiner là où, sans cesse, renaissent les ruines, la cendre et l’ardeur…

 

 

Tout tremble en traversant les yeux – et se repose au fond des têtes – trop stupides pour percer l’apparence et l’illusion…

Phénomènes et fragments – passages et perspectives – contraints de s’immiscer au fond de l’âme – au fond du cœur – pour espérer, un jour, pouvoir ressortir – et être vus – avec leur vrai visage – plus clair – presque entièrement dessiné – à peine existant…

Comme des vents dans le vide – de la poussière dans l’espace – appelés à voyager au cœur de ce qui demeure – immobile – inchangé – inchangeable…

 

 

Feu moins vif à l’automne – racines et couronnes derrière soi – plus nu qu’autrefois devant le monde et les visages – devant le temps, les siècles et le silence. Quelques traits esquissés d’une main moins tremblante – et plus solitaire aussi – pour dire ce qui nous attend – toutes les peines du monde – l’exigence des Dieux – et la nécessité du silence – pour que nous puissions (tous), un jour, retrouver la folie et la sagesse de l’enfance…

 

 

Entre deux fables – toujours – à réclamer aux visages et au ciel une explication (même partielle – même lacunaire). Comme happés par l’envergure du rêve et du sommeil…

Et les tremblements de la raison face à l’ampleur de la nuit. Quelque chose comme une inquiétude – et une forme d’échappatoire (et, parfois même, un recours à la folie) pour trouver la force de vivre au milieu de tant d’incertitude et d’absurdités…

 

 

Chaque jour, on se répète – comme l’invisible retrouve sa place, à chaque instant, parmi nous. Comme le regard – perpétuellement renaissant – sur le monde, les pierres et les visages – sur le Vrai, le Beau et le Bien – si souvent corrompus – si souvent mutilés – par le mensonge, la ruse et la laideur. Dans cette nécessité à dire encore – à dire toujours – ce qui n’a été compris – et qui, peut-être, ne peut ni se dire – ni se comprendre…

 

 

Tout s’enferme – ou est déjà enfermé – dans la peur et la violence. Gestes, mémoire, paroles, ancêtres, pays natal, tous les souffles, toutes les haleines du monde – derrière leurs grilles – derrière leurs murs – derrière leur porte – à protéger, bec et ongles, leur fortune et leurs territoires…

 

 

Quelques syllabes pour dénoncer les crimes et faire du jour notre seule ressemblance

 

 

Continent du désastre et de la discorde – peuplé de cadavres et de commentateurs – où les armes et les langues s’aiguisent en fréquentant la mort…

Une manière, sans doute (très) maladroite, d’échapper au pire…

 

 

Des masques – tant de masques – à porter avant que ne surgissent le jour – le soleil – la lumière – qui n’aveuglent que les âmes puériles – si peu enclines encore à affronter la nuit qu’elles portent – et la nuit alentour…

 

 

Danses funestes – fragiles – fabuleuses – admirables – aussi inconscientes que tragiques – moins nécessaires, sûrement, que l’œil contemplatif – mais complémentaires sans doute – indispensables, peut-être, à l’identité sous-jacente – et inévitables, bien sûr, en ce monde d’actes, de gestes et d’ardeur…

 

 

Théâtre de l’éphémère et de l’épouvante où les personnages envahissent la scène et encombrent les coulisses de leurs costumes et de leurs répliques sans jamais s’interroger sur l’œil unique – le seul témoin – le seul spectateur (sans doute) qui assiste aux mille représentations successives du monde…

La vie comme une suite d’actes et de tableaux (presque) sans importance où la fin de chaque pièce appelle déjà la suivante à investir les planches…

 

 

Tout se bouscule dans la pagaille et le mélange de couleurs – les cris qui montent mêlés aux prières – le sang, les corps, les âmes, l’esprit et le langage secoués – et tournés dans tous les sens…

Et ce qui surgit a – presque toujours – cette allure d’écorchure et de flamboyance – entre terre, misère et infortune – entre ciel, chance et opportunité…

Comme le furieux (et fabuleux) assemblage de tous les fragments du monde…

 

 

A scander la parole comme si le destin – et l’avenir – du monde en dépendaient…

A vivre davantage avec les bêtes et le langage que dans la proximité des hommes. A habiter le silence et la pierre plutôt que le rêve et le temps. A aimer la solitude et le poème autant que l’esprit des voyageurs…

Poète, peut-être, de l’universel et de l’atemporel – penché sur ses chants – œuvrant et célébrant l’infini, l’essentiel et l’éternité sur ces rives si futiles – si étrécies – qui n’honorent que l’anecdotique, le prosaïque et le limité…

 

 

Nous vivons sur la terre autant que dans le langage – usant davantage nos semelles que l’abondance (le trop-plein) de l’âme. Ventre à terre – repu – rempli presque toujours de victuailles – sur la neige et dans la boue des paysages…

Temps au-dedans – et au plus près de la tête. A ramper entre les failles au milieu des tourbillons continuels et des vagues éphémères. Cherchant sous la pluie – sous le soleil – sous tous les climats – à percer tous les secrets du monde…

Voyageurs et passants téméraires bravant la houle – et mille Bermudes – sur les eaux intranquilles de la terre où les mots et les pas font office d’embarcations fragiles…

 

 

A distance du monde – à distance des pierres – à distance de l’âme. Loin – toujours plus loin – du silence et d’eux-mêmes – ces hommes muselés par le désir, l’ambition et la mémoire…

A vivre – à survivre – sur les miasmes du désespoir et de l’espérance. A faire l’inventaire du monde et de toutes les ivresses possibles pour offrir à leur vie sommeillante quelques délices – quelques plaisirs – accessibles. A ouvrir leur chemin à tous les refus pour échapper à toutes les formes de contrainte et d’exigence – celles du haut et celles du bas – en ignorant qu’elles se rejoignent là où l’acquiescement est à son comble…

 

 

On se précipite dans l’hiver et la solitude pour échapper aux bruits – aux cris – à la présence infernale – partout – des hommes. Si étrangers à la beauté du silence – à la fragilité des âmes et des destins. Empêtrés dans un sommeil qui en dit long sur leurs rêves – sur leur manière de vivre et d’être au monde…

 

 

A vibrer sur les routes – dans la blancheur des pas. Sur cet espace bordé par la mort. A la terrasse, peut-être, du temps miraculeusement plongé dans l’abîme…

 

 

A convertir le désir en attente patiente – et les mots – la parole vaguement poétique – en silence (modestement) prophétique…

 

 

Humble parmi les humbles. Spéculaire – (presque) toujours – face à l’adversité. Rude et réactif – encore – face aux mensonges et à la ruse – face à l’ignorance et à l’arrogance des hommes et des certitudes. Effronté – insolent – intransigeant (et parfois même intraitable) – envers ceux qui dénient – et bafouent – les droits légitimes du reste du monde – de tout ce qui leur semble étranger…

 

 

Entre le blanc, la mort et l’étrange désir de continuer à vivre – ce silence – et ce regard aigu – parfois implorant – qui n’a que l’Amour à offrir…

 

 

A l’abri du monde – à l’abri des luttes – contraint, malgré soi, de regarder les hommes se dresser – et se battre – comme des coqs sur leur fumier – fiers de leurs délires et de leur sommeil – fiers de parader au milieu du sang – et d’infliger mille blessures et mille tortures – sans même y penser – sans même tressaillir. Comme des âmes épaisses – massives – et des bras lourds et aveugles qui déciment à la ronde par envie – par ambition – par ennui ou simple cruauté…

 

 

Toute la nuit encore – et tous nos refus à retrancher pour espérer, un jour, revoir la lumière…

 

 

Vides – limités – déraisonnables – tous ces jeux destinés à peupler (et à égayer) l’existence, l’esprit et la mémoire. Inaptes, bien sûr, à démanteler le temps – à enjamber ce qui nous entrave – et à convertir ce qu’il nous reste d’ardeur en silence…

 

 

Nous flottons sur toutes les surfaces – et laissons les murs asphyxier les racines du jour – l’origine du monde – la source de tous les traits…

 

 

Nous sommes ce que nous rejetons autant que ce que nous ingurgitons. Et nous volons – comme des enfants ivres et oublieux de leur propre chair – ce qui n’appartient à personne en croyant pouvoir le transformer – à notre convenance – en possession. Nous marchons – l’œil aux aguets et la main saisissante – en quête d’aisance et d’opportunités – au milieu du rêve – au milieu du sang et de la sueur – perdus depuis nos premiers pas – noyés déjà avant la traversée du moindre gué – et éloignés, depuis toujours, de ces rives blanches où patientent – et nous attendent – le jour et le silence…

 

 

Tant de beauté émerge, parfois, de ces champs ensanglantés par les hommes. La pointe de l’humanité – enfoncée, pour l’essentiel, dans la crasse et les instincts…

Vertus d’entraide, de francs partages et d’attention portée à l’Autre et aux plus vulnérables ; l’Amour, la sensibilité et le respect qui fondent la préciosité de notre genre – et l’avenir d’un monde qui pourrait devenir infiniment plus vivable…

 

 

Tout – bien sûr – est relié ; la vie, le monde, la lune, les pierres, les bêtes, les arbres, les hommes, le sang, l’Amour, la peur, la mort. La nuit et le silence. Et le jour qui pointe derrière cet amoncellement de rêves et de cadavres

 

 

Le désespoir face à ce qui nous manque – face à ce qui semble nous manquer. Et la joie retrouvée – intacte – indemne – une fois percée l’illusion de l’incomplétude – une fois notre vrai visage découvert…

 

 

Le même refrain dans toutes les bouches du monde. La même rengaine dans tous les gestes du jour. L’obsession de l’infini à travers toutes ses déclinaisons illusoires…

La même danse et la même chanson – toujours – dans nos ténèbres – face aux rayons clairs de la lune. Entre impasse, incertitude et inaptitude à la vérité – au milieu de toutes ces fausses issues au goût de sang – au goût de sueur – au goût de larmes. Le labeur incessant de l’homme pour échapper à cette nuit (trop) terrifiante – à cette nuit (trop) solitaire…

 

 

Une condition étroite – fragile – malmenée – dont on ne peut s’extraire ni par la force, ni par la raison, ni par la prière – mais dont on peut se libérer par une totale (et complète) immersion – l’abandon au sillon – au trou – au puits – nécessaire pour faire naître l’envergure cachée de l’existence – celle qui se fait infinie et éternelle sous les apparences…

 

 

Un coin du monde – un reflet de lune – les pieds parmi les fleurs sur ces parterres que l’on transforme tantôt en jardin, tantôt en champ de bataille. A rêver et à se souvenir – au lieu de faire face à l’inconnu qui se présente

 

 

Ce qui nous éclaire et délivre la chair impatiente, désireuse, flétrie – consumée à force d’ardeur et de frustrations…

 

 

Passionnément humain malgré les déceptions. Ce qui demeure à l’état de grâce – cette sensibilité recouverte de souffrances et de maladresses…

 

 

Ce qu’est la vie – en mots – en rêve – en images – à la manière dont elle est retranscrite par les hommes et les poètes – si différente de ce à quoi elle ressemble en vérité…

Et toujours plus belle lorsque nous sommes capables de l’habiter en silence – et de l’éprouver avec innocence et sensibilité…

 

 

Fosse, ciel, folie – pupilles rétrécies jusqu’à la cécité lorsque l’esprit se complaît dans les dogmes et les rituels – entre quelques cierges et un livre que l’on imagine sacré. Panoplie de la foi – inapte, si souvent, à dépasser l’image et la croyance…

 

 

Enfants du rêve et de la violence – à vivre entre paresse et aventure sous le régime de l’illusion. A l’exacte place – toujours – là où se tient le mystère qui refuse, autant que le silence, d’être percé par des yeux trop personnels – par des yeux trop ignorants…

Et la parole – entre simplicité et déchirement – écartelée toujours – au plus près comme au plus lointain de la vérité…

 

 

Paroles et existence – brindilles infimes – bien sûr – entre le feu et la cendre. Dignes et courageuses au milieu des arbres et des fagots qui serviront à nous réchauffer…

 

3 novembre 2018

Carnet n°168 Fragments ordinaires

Paroles confluentes* / 2018 / L'intégration à la présence

* Fragments du dedans et du dehors – de l’homme et du silence – qui se combinent simultanément dans l’âme, sur le visage et la page…

Il est un temps pour parcourir le monde et les saisons – les mille chemins exigés par les hommes. Et un autre pour se laisser traverser – presque immobile – par les heures et les visages (quelques visages). Et un autre encore – plus tardivement peut-être – pour rompre avec toute forme de présence et de temporalité…

Nu – sans même oser exprimer notre pudeur et notre joie à nous laisser dévêtir – à nous laisser dépouiller jusqu’au dernier souffle – jusqu’à la dernière pelure – jusqu’à l’ultime goutte de sang…

 

 

Ce que la main édifie – rangée après rangée – n’est que vent, poussière, illusion. Bruits arrachés à l’origine. Vibrations dans le silence. Peu de chose, en somme ; terre aride – inculte – d’où rien ne peut jaillir – ni le regard, ni l’élan nécessaire à la transformation…

La boue restera boue. Et l’or restera ce vieux rêve d’abondance – cette fausse promesse de fortune et de jouissance…

Chair et âme – toujours – enchaînées à cette nuit sans conscience…

 

 

Déracinés – et sans épaisseur. Yeux plongés au fond des ténèbres…

Et l’on voudrait nous faire croire que l’homme n’est pas soumis à la malédiction – et qu’il représente encore un possible – et même une issue – pour le monde…

Croyances aveuglées et aveuglantes. Postures et danses ridicules au milieu du bruit – au milieu des vents. Sillons dérisoires et mensongers dessinés sur le sable pour nous laisser espérer une histoire – et une fin – moins tragiques…

 

 

Il faudrait rejoindre le monde dans son impasse – et y vivre de toute son âme – pour se réjouir de l’activité des hommes…

 

 

Sur notre pierre – porte ouverte aux vents malicieux – à attendre une embellie – un présage – la simplicité d’un chemin – une main tendue vers le sommeil. Un regard immense au milieu des cris et des caprices. Le génie de l’Amour pour nous faire rejoindre ce que les Dieux (et les prophètes) nous répètent depuis des siècles ; le sacre du silence et l’avènement de l’innocence en nous…

 

 

Bout de ciel sur la page qui n’a plus rien à offrir sinon le silence – cette sagesse sans attente et sans espoir – qui se livre à ceux qui piétinent (encore) dans leurs marécages hivernaux – et toujours solitaires dans leur désarroi…

 

 

Creuser la profondeur – jusqu’à la béance – jusqu’au gouffre – jusqu’à la chute – jusqu’à la perte – pour découvrir l’unité et l’identité originelles – intactes – malgré la multitude et l’illusion édifiées par le monde – et élevées au rang de lois universelles…

 

 

Il faudrait – sans doute – transformer les édifices en espace – les tentatives en attente – et la parole en silence – pour commencer à découvrir ce que notre ardeur essayait vainement de dénicher dans sa conquête – intensément exploratoire et appropriatrice – du monde…

 

 

Dans la solitude se côtoient l’intime et l’infini – le monde et le silence. Et la seule gloire tient à l’humilité de l’être – et à la simplicité du vivre. Le reste est – simplement – offert à la main qui sait se tenir ouverte face à ce qui surgit…

L’intériorité et les territoires apprivoisés d’un geste – égal peut-être à celui des âmes défaites – piégées dans leurs efforts – et prêtes enfin au sacrifice et à la mort…

 

 

L’inexistence comme horizon. La faim retranchée du destin. A vivre et à mourir d’un seul tenant dans la solitude et le silence. La joie au cœur – et affranchi du manque – dans la fabuleuse plénitude de l’instant – au fil des jours – qui, mis bout à bout, forment un destin libre et sauvage – une existence simple – presque élémentaire – libérée du monde et de la folie des hommes…

 

 

Fausse altitude en ce monde qui célèbre les sommets. Fausse envergure en ce monde qui exalte l’expansion…

L’infini et les hauteurs se tiennent au-dedans – humbles – discrets – secrets – et ne s’offrent qu’aux innocents et aux âmes effacées qui ont su plonger au cœur de leur bassesse et de leurs restrictions

 

 

Mille manières de vivre – tremblants – dans l’inquiétude. Et une seule façon de rire au milieu de la misère – en regardant les jours et les visages défiler – sans pouvoir agir sur le moindre destin…

 

 

Nous ne sommes vivants – à peine survivants – sous les chants, les chapelets et les prières. Les yeux fermés sur les pierres, les sentiers et les dépouilles. A honorer ce coin d’ombre où la vie nous a poussés. A labourer le sol et à quémander au ciel et au reste du monde quelques privilèges – quelques compensations – avant d’être plongés dans la terre. Si terrestres – si humains – en somme – sur ces rivages peuplés de bêtes et d’instincts…

 

 

Tout est rire et illusion, en vérité, parmi la faim qui gronde et la mort qui rôde. Privilège des sages à l’écart des routes et des assemblées édifiées pour jouir d’une gloire grotesque et dérisoire…

 

 

Regard apprivoisé – serein – sur les jeux, les danses et les départs. Yeux en surplomb du monde, des rivages et des visages. Quelques mots pour se moquer des routes et des sillages tout tracés – et des voilures en partance amarrées aux grèves surpeuplées. Amour et lumière posés bien au-dessus des temples et des Dieux. Âme vide – harassée – presque moribonde – usée par tant de tentatives, d’espoirs et de recommencements. Mains ouvertes – à présent – et l’esprit enfin prêt à sortir de son affreux cachot pour vivre hors des grilles et apprécier l’envergure de la solitude et du silence…

 

 

Passions affaiblies à présent – avec, dans l’air, le parfum d’autrefois, quelques effluves d’ailleurs et de vilaines déchirures transformées en souffle. Et au-dedans, la porte ouverte. Ce qui se retranche à tous les ajouts. Ce qui sait se défaire de tous les amassements. L’oubli et l’essence du vivre. L’être et la respiration. Quelques pages encore à écrire. Un peu de joie et de silence. Et l’ardeur pour aller plus loin – ou pour tout recommencer peut-être…

 

 

Ce qui est unique – essentiel – fondamental – éternel. Et ce qui s’use et se défait jusqu’au plus complet dénuement…

 

 

Ardeur, poussière et vacance – voilà, peut-être, la plus simple manière de résumer le monde…

 

 

Séparés les uns des autres par l’oubli du plus commun. Fils distendus. Et les différences, si évidentes, des âmes et des visages. Tout en pagaille – en conflit – en aspérités – en interstices et en intervalles. Ce qui s’élève – et ce qui s’articule – dans l’opposition et l’emboîtement des ambitions. Et les désirs amassés qui ne forment, en vérité, qu’un seul espace où tout peut (enfin) jouir du rassemblement et du silence retrouvé…

 

 

Comme une voix qui s’assèche – comme une tenaille tenue par deux mains furieusement opposées – plongées (depuis toujours) dans le même affrontement. Ondes heurtant l’air. Innocence sur les foulées éblouies. Perdu – dispersé – et retrouvé enfin au plus bas du souffle – dans les profondeurs hivernales de l’âme – sur un peu de neige où la lumière a élu domicile. Le sol foulé – et l’étendue immobile enfin déplacée du dehors vers le dedans. Et le rire qui remplace la parole comme un pied de nez aux hommes et à la raison. La terre défracturée. Et le fond du jour qui, en nous, émerge pour saluer le monde à la dérive – et affermir les pas sur ce qui se décomposera toujours…

 

 

Ecrire comme le soleil qui, chaque jour, dévoile – à travers quelques traits de lumière – mille et un paysages. Des ombres dessinées avec un peu d’âme (etun peu d’encre aussi)…

 

 

Là où l’on se tient – dans la respiration la plus ordinaire…

Et cette porte derrière laquelle s’exténue l’éphémère – derrière laquelle s’acharne la raison – sans deviner l’espace que leur cachent leurs ambitions…

 

 

Quelque chose d’un peu sauvage – à l’abri sous la neige. Réfractaire au monde et aux visages agglutinés – trop paresseux et obstinés pour échapper au sommeil – en attente d’un souffle et d’un élan qui ne viendront – sans doute – jamais…

 

 

Âmes froides et visages sans grâce – trop éloignés du feu pour découvrir le ciel hors du rêve – hors de la pensée…

 

 

Heurtés par la descente du jour – les lèvres trop éblouies pour témoigner – et émettre même le moindre soupir…

 

 

Perdus – ici – ailleurs – comme sur cette étendue sans emprise – sans limite. Avec sur les joues, ces larmes qui ressemblent à la rosée. L’esprit absent – sans incidence ni sur le sol, ni sur les existences. A attendre le mûrissement de ce qui tremble (encore) sur la pierre…

 

 

Une traversée en boucle – de la source à l’achèvement – sous l’égide du temps et de l’éternité – pas encore réunis – ni dans l’âme, ni dans la main…

 

 

Le retranchement et la discrétion – l’effacement et la soustraction pour donner corps – et même chair – à cette âme sans illusion – à cette âme depuis trop longtemps en perdition…

 

 

Tout ce que l’on enlève – et que l’on doit encore ôter – pour que ne subsistent que l’Amour et le silence…

 

 

Chaque jour – à recommencer avec la même innocence – à écrire ce qui s’invite au-dedans pour rompre ou résoudre le rêve – et échapper (maladroitement) à cette terre humaine invivable – trop indolente – trop assoupie – pour défier l’horizon, les habitudes et le mystère…

 

 

Tout ce qui dure – et la joie de l’étreinte. A travers nos doigts – à travers notre âme – où tout glisse et s’enfuit…

 

 

Le cheminement – désordonné – elliptique – effarant – et effroyable si souvent – par-delà le souffle et les élans – pour nous mener là où l’innocence ruisselle comme l’eau des rivières – là où la terre n’a plus rien à réclamer (ni à envier ) au ciel – là où les vents font sonner les cloches des retrouvailles ; notre envergure et notre identité communes où se mêlent l’infini et tous les visages du monde…

 

 

A armes – et à distance – inégales face au mystère. A avancer tantôt vers le mythe, tantôt vers la vérité. Recouverts, peut-être, par trop de masques et de désirs – par trop de rêves et d’illusions – pour nous tenir, sans attente, près de la lampe sur ces rivages gorgés d’absence et d’espérance…

 

 

Trouées de vide, de blanc et de silence. A peine les vestiges de quelques mots – et la trace de quelques pas. Comme l’affirmation et l’infirmation de tout – et de son contraire. Comme un regard sur presque rien – sur si peu de chose(s), en somme ; nous, le monde et l’univers – vivants – au cœur de ce qui demeure imperceptible par les âmes (encore) si ingrates – (encore) si grossières…

 

 

Tout arrive – tout avance – jusqu’à son terme – sans que rien ne change – sans que l’immobilité ne soit jamais ni compromise ni corrompue…

 

 

Le vide comme espace tantôt glacé, tantôt brûlant – au gré des vents et des feux allumés aux fenêtres de l’âme…

 

 

Marche et regard – constants. Partout – la vacance et l’illusion du voyage…

 

 

Quelque chose au bord – prêt à tomber. Entre l’horizon et le silence. Et ces empreintes (maladroites) que le sable recouvrira bientôt. Vents encore. Et le ciel en face. Âpre – dénudée – cette figure à peine légitime – méticuleuse pourtant – au plus près de l’effacement – et sur les routes encore – fragmentée – écartelée par la certitude et l’incohérence – entre blancheur et découragement…

 

 

A bâtir – sans comprendre – dans le désir de jouir d’une envergure et d’une (fausse) liberté plutôt que laisser s’effilocher tous les gestes et toutes les œuvres inutiles…

 

 

L’illimité et l’hébétude des regards. L’infini en lui-même – effaré et perdu face à sa propre envergure…

 

 

Toutes ces terres – et ce souffle – et cette ardeur – utilisés pour le moins utile ; la satisfaction du ventre – et jamais celle de l’âme. Le front, sans doute, trop embarrassé pour s’engager dans une perspective plus large – qui s’avérerait, pourtant, infiniment plus salutaire…

 

 

Tout se fracture – et se dénude – et nous n’avons d’yeux que pour les parures et la chair corrompue…

 

 

Espace sans lumière – aux murs blêmes – au fond épais – opaque – couleur de bitume. Au pied des façades érigées pour tromper la soif et l’ambition. Les mains ligotées et la bouche muette à force de larmes. Le vent – encore – à travers les fenêtres entrouvertes – qui invite les âmes – et les fronts – à s’agenouiller et à embrasser la terre noire et la poussière pour honorer les actes et les cendres des ancêtres – toutes les traditions (mortifères) de la réclusion ordinaire et résignée…

 

 

A amasser plutôt qu’à soustraire – le geste et l’esprit enferrés dans le rêve et le désir d’abondance. Et l’âme docile – prête à froisser sa seule ambition

 

 

Sans pourtour – ni véritable limite – le silence retrouve enfin son espace – ses terres – le cadre antérieur à son rétrécissement historique. L’aire la plus vaste – le point le plus dense – que notre ardeur et notre sauvagerie firent – peu à peu – éclater en danses – en vagues – en foulées sautillantes. Autrefois désert – et aujourd’hui habité…

 

 

Plus rien – pas même un souvenir entre nos mains lasses. Ni même l’attente d’un visage ou d’un paradis. Et moins encore le désir d’un autre monde. A peine un regard sur la bestialité et la convoitise – inévitables…

Une âme silencieuse – enveloppée dans ses replis – sans contact avec le froid alentour…

 

 

La parole poétique est la seule à dire (ou à pouvoir dire) le silence – et à essayer de l’étoffer pour qu’il s’insinue au cœur du monde – au cœur du brouhaha ambiant – jusqu’au cœur du moindre bruit…

 

 

Ni consistance – ni destination. Un peu de rire – seulement – sur ce qui semble exister. Ni Dieu, ni raison – ni même vérité. Un regard et le silence. Un peu de neige – quelques traits de lumière – sur ce qui – inexorablement – s’enlise et disparaît…

A demeurer ainsi – dans cette blancheur sans contrariété. A aimer les cris, le ciel et la page. Ce qui respire – et ce qui s’offre, au même titre que l’Amour, à tout ce qui étouffe sous les plafonds du monde…

 

 

Tout n’est que phénomène et parenthèse – risibles – dérisoires – aussi précieux qu’inutiles…

 

 

Avec le vent – se renoueront, peut-être, la chevelure et la clé – la fontaine et ces terres brûlées (dérobées au silence) – le désert et le peu d’abondance nécessaire à la vie joyeuse – à l’existence sans impératif…

 

 

Avec le monde enfoui – recouvert à présent – réémergera, peut-être, le chant au-delà de l’homme – le silence gravé à l’envers de tout – présent partout – jusqu’au fond des âmes les plus absentes – jusqu’au fond des âmes les plus insensibles – jusqu’au fond des âmes les plus férues de savoirs et les plus gorgées de pourquoi…

 

 

Une lumière – pâle d’abord – presque tragique – inscrite au loin – derrière l’horizon – puis sur la page – prête à gravir, une nouvelle fois, toutes les pentes – à semer partout la déroute et la pagaille – et à offrir ce qu’elle a de plus mystérieux – de plus pur – de plus précieux ; le secret au fond duquel tout est né – le monde, les visages et les chemins – et la folle aventure des hommes…

 

 

Sans nom – à démonter (humblement) les mécanismes de la morale humaine pour faire émerger l’éthique la plus nue – la plus simple – et l’être au monde associé. Quelque chose de moins tragique – et de moins péremptoire – que les règles et les lois du monde…

 

 

Obéir au souffle indocile au sommeil – qui s’obstine jusqu’au seuil de l’Amour retrouvé – et qui laisse au-delà le silence régner sur le monde – et l’âme répondre aux nécessités des pas et des circonstances…

 

 

Quoi de neuf – quel substrat supplémentaire au fond de l’œil – dans l’antre du désir ?

Rien – la même chair à dépecer pour assouvir la faim – celle du ventre – et effacer tous les appétits – ceux de l’âme – pour tenter de se résoudre sans avoir à percer tous les mystères du monde

 

 

Qui s’intéresse donc à notre sort – sinon, en nous, cet espace nu – dépouillé – entouré par trop de bruits, par trop de nuit, par trop de visages…

 

 

Il faudrait vivre et témoigner comme si nous étions seul(s) à habiter ces rives. Et être – et agir – comme si tous les visages du monde étaient les nôtres…

 

 

Peut-on aller au-delà de l’innocence… Y a-t-il quelque chose derrière le silence… Qui sait ? Qui peut savoir ? Et comment poursuivre ce voyage pour apaiser (et, peut-être même pour guérir) l’âme et le monde – et être (enfin) capable d’acquiescer à toutes ces danses fébriles – inépuisables – désespérantes…

 

 

Des mots – comme des pierres jetées sur l’inutile…

Un besoin d’ancrage – simplement – pour échapper (provisoirement) à la folie du monde – et apaiser – adoucir peut-être – cette existence, parfois, un peu (trop) éprouvante…

 

 

Le tragique absolu de l’existence – aussi grotesque que dérisoire – aussi hilarante que ridicule. Ce que nous oublions (presque) tous – et (presque) toujours – en vivant…

 

 

A force de bégayer, peut-être parviendrons-nous, un jour, à nous taire – ou à faire de la parole le lieu du silence…

 

 

Du rêve au silence – de l’abstraction au silence – le chemin à parcourir pour les uns et les autres – selon l’attirance de l’esprit pour l’imaginaire ou la pensée…

 

 

Une parole dont il faudrait tarir la source. Une parole qui pourrait – peut-être (qui sait ?) – revenir à l’origine du silence

 

 

Avec le silence – avec la vérité – rien ne change ; ni le nom, ni le sang, ni l’ardeur, ni la faim, ni la mort. Mais tout se fait moins sombre – plus sobre et plus vivable. L’innocence devient, peu à peu, le centre de l’existence – le seul habit nécessaire, en quelque sorte – le seul lieu où il nous est possible d’écrire, de vivre et d’aimer…

 

 

D’un trait – d’un silence – à dire ce qui nous envahit – ce qui nous déborde – ce qui nous déchire – tout ce qui nous rend si fragiles – et si incohérents – face au monde. Désaccordés, en quelque sorte, à l’espace – à l’origine – et aux rythmes lents de l’âme. Au bord du gouffre et de la noyade – presque toujours…

 

 

Des paysages sans soleil – gorgés seulement d’espoir et d’absence. Des rives peuplées de ruses, de déchirures et de visages. Mains derrière le dos pour flâner les yeux en l’air – ou mains à la ceinture prêtes à saisir le poignard (et la faux du Diable) pour protéger leurs territoires – leurs récoltes – tous leurs maigres larcins…

 

 

Entre merveille et tragédie – à vouloir jouir du monde sans porter ni le poids, ni la responsabilité des drames. Plus lâches qu’innocents, sans doute. A mêler nos pas aux danses pour avoir l’air aussi humains – aussi inhumains – que les Autres…

 

 

Des jeux, des rires – des tombes, des larmes – presque toujours sans incidence sur le monde et les destins. Une manière, peut-être, de combler les heures – de passer le temps – avant d’être (à son tour) fauché par la mort…

 

 

Au cœur de l’enclos – avec, au centre, Dieu ou la mort – selon la sensibilité de l’âme. Quelque chose au goût d’ailleurs – presque toujours indétectable – et inaccessible – de son vivant…

 

 

L’anneau au doigt – l’anneau au cœur – pour sceller les alliances – et faire front ensemble face à l’adversité – face au hasard – face au destin…

Mains supplémentaires et Dieu – alliés de notre survie – alliés du partage et de la misère – alliés de notre fardeau – pour faire face au monde – pour faire face au ciel et à la solitude – pour faire face au silence et à la mort. Et mille rêves encore – et mille rêves toujours – dans le regard commun…

 

 

Un regard qui cherche entre la pierre et l’étoile – entre la nuit et la faim. Une âme plus seule – et plus égarée – que les autres. Un gué – un pont – un chemin à travers l’eau et les broussailles pour apaiser – et guérir peut-être – le cœur si rude – si aveugle – si incertain…

 

 

A la lisière – entre l’obscurité et la chair – à répéter ce que l’oreille distraite (presque toujours) a déjà entendu mille fois. Ce que nous sommes – ce que nous fûmes – et ce que nous serons – à jamais…

 

 

Immuable et instantané – ce que nous sommes – et ce que nous cherchons…

 

 

Champ où l’acte devient possible – espace et silence où tout naît, prend forme et s’enracine. Le provisoire au cœur de l’éternel – et le limité au cœur de l’infini…

Et ça s’emmêle – et ça se mélange – pour tout rendre opaque – jusqu’au monde – jusqu’aux âmes qui cherchent – jusqu’aux yeux qui regardent…

 

 

S’écarter suffisamment de soi – s’effacer – et demeurer – concomitamment – au centre – au cœur de l’attention – pour laisser la place au monde et au silence – à ce qui accueille et à ce qui surgit… Voilà, peut-être, le secret que cherchent, depuis toujours, à percer les hommes…

 

 

Quelques éclats d’écriture pour descendre le secret de ses escarpements – pour témoigner – humblement – de ce que l’on apparente communément à l’indicible – de la simplicité du plus complexe et de l’accessibilité de ce qui semble (presque toujours) incompréhensible et impénétrable par l’esprit humain…

L’infini et l’éternité à portée de regard – à portée de souffle – à portée de main – pour que le geste et la parole deviennent profondément justes et respectueux – pour que le monde s’affranchisse (enfin) de sa bestialité et de ses instincts…

Toute notre ardeur, en somme, vouée à établir les conditions propices au jaillissement de l’Amour…

 

 

Hors du regard, il n’y a ni monde, ni lumière ; il n’y a que la nuit et le néant – et l’impossibilité de la délivrance…

 

 

Tout flotte – à présent – anéanti et intact. Et par-devers soi, tous les territoires, toutes les frontières et tous les drapeaux détruits – effacés. L’espace seul – grandiose – infini. Le silence, le souffle et l’ardeur. Et la joie des retrouvailles…

Visage à peine humain où se mêlent quelques restes d’autrefois, mille déchirures (presque entièrement) cicatrisées, le feu – et l’ivresse d’être là – vivant et mortel – dérisoire et précieux – joyeux et pathétique – au milieu du monde – au milieu des Autres – au milieu de toutes ces figures qui, un jour, se rejoindront pour devenir les nôtres…

 

 

Le monde – l’ensemble du monde – enfourné dans la bouche – dans les yeux et la tête – pour nourrir le corps et l’âme – ces infimes fragments de matière et d’esprit. Bouts de soi nourrissant – et se nourrissant – d’autres parts d’eux-mêmes…

 

 

Rien autour – le noir et la nuit – seulement – éclairés par le centre et la lumière…

 

 

Il est un temps pour parcourir le monde et les saisons – les mille chemins exigés par les hommes. Et un autre pour se laisser traverser – presque immobile – par les heures et les visages (quelques visages). Et un autre encore – plus tardivement peut-être – pour rompre avec toute forme de présence et de temporalité…

 

 

Nu – sans même oser exprimer notre pudeur et notre joie à nous laisser dévêtir – à nous laisser dépouiller jusqu’au dernier souffle – jusqu’à la dernière pelure – jusqu’à l’ultime goutte de sang…

 

 

L’âme vierge dans sa coquille qui, peu à peu, se transforme en écrin. Et qui s’ouvre, progressivement, au monde – à la nuit – aux visages et aux chemins – sans rien cacher aux mille démons qui s’impatientent dans leur sommeil – derrière les figures alignées qui défilent sous nos yeux…

 

 

Du sable mouillé par l’océan et les larmes de ceux qui regardent – impuissants – l’étendue et l’horizon…

 

 

La terre mêlée au vent – l’eau et le feu des sous-sols – à parts égales sans doute, avec l’espace au-dedans. Ni vraiment homme, ni vraiment Dieu. Quelque chose à la lisière des mondes – aux confins des possibles. Un curieux mélange de chair, de souffle et d’infini – presque ridicule pour l’œil confiné aux apparences – mais inégalable pour les yeux transformés en regard…

 

 

Ni fracture, ni stabilité. Ni étendue, ni immobilité. Un seuil sous le front – entre les tempes – à la surface tantôt claire, tantôt bleue (teintée de nuit). Le portrait d’une faim et d’une récolte dessiné à la craie sur le bitume des jours. Mille printemps – mille siècles – et l’éternité au-dedans. Et cette sagesse à l’intérieur – emmurée par mille croyances, par mille désirs, par mille espoirs. Et ce qui se précise – toujours – cahin-caha – au fil du passage – au fil des traversées successives – au bout de la raison – au bout de tous les pourquoi…

 

 

Sans doute existe-t-il un versant plus ample de l’existence que cette fumée qui monte du monde et des destins qui – toujours – se consument en allant ici et là – et qui – toujours – brûlent en marchant à reculons – sans voir ni la suie, ni les cendres qui s’amoncellent au fil des pas…

 

 

Une page – un espace – une étendue – où le blanc remplace le sommeil et les tentatives – et où le silence fait naître le rire sur ce qui s’essaye encore à laisser quelques traces

 

 

Lignes et livres humbles – presque anonymes – sur ces terres en feu – sur ces terres brûlées où les paupières sont scellées dans la pierre – où les dérives naissent à même la rive – à même le cours du voyage – et où les vents sèment au milieu du désordre les graines de la révolte – les balbutiements de l’insoumission face au destin si tragique – si pitoyable – de la chair…

 

 

Terres singulières et l’apprentissage (parfois laborieux) du rire. Et la surprise sans cesse renaissante lorsque dans les veines, la joie et l’incertitude remplacent le sang et les habitudes…

 

 

Ni jour, ni secret. Le plus simple et l’évidence. Ni lampe, ni neige. Dieu écarté de son trône – et descendu parmi nous. L’enfance et la poésie. Le ciel, le regard et le silence. Et tant de pages à écrire encore…

 

 

Entre la pierre et la brique. Entre les lèvres et le monde. Entre le sable et la neige – ces lignes qui roulent comme l’eau des rivières le long de ces berges mornes…

 

 

Saisons au lieu du jour. Echafaudages sur la terre. Ardeur pour dessiner quelques tours, quelques bruits et quelques danses sur ce que ni l’âme, ni la main ne pourront effacer…

 

 

Aujourd’hui, le rire et l’évidence. Si différent des saisons passées dans le doute et la tristesse. Et demain ? Nous ne savons pas. Peut-être – sans doute – n’y aura-t-il plus jamais de lendemain…

 

 

Etrange sommeil sur ces pierres alors que dans le sang gronde tant d’ardeur…

 

 

Entre innocence et rudesse – cette parole adressée à personne sinon (peut-être) à ceux qui la laisseront entrer, avec les vents, dans leur âme si fébrilement interrogative

 

 

Lumière en eaux profondes. Bouée lancée dans la houle pour que toutes les frontières, un jour, puissent être franchies…

 

 

Faces aveugles à étancher leur soif plutôt qu’à se pencher sur les mille blessures laissées par les visages et les chemins…

 

 

Être – infini et éternel – sans nom – au-delà de tous les qualificatifs – ni ceci, ni cela – nulle part – et partout à la fois…

 

 

Ce qui va du dehors vers le dedans – du centre vers la périphérie – du fardeau vers la liberté – de la nuit vers la lumière – du mythe et de l’illusion vers l’innocence et la virginité. Et inversement – bien sûr…

Le seul chemin véritable. Le seul chemin nécessaire. Ce à quoi il nous faudra tous, un jour, nous résoudre…

 

 

Du livre aux lèvres – il y a un abîme – mille chemins – et mille frontières à traverser. Le même gouffre et la même marche qui existent entre la tête et la main…

Gestes et paroles des Autres – piochés ici et là dans le monde qu’il faut dénuder – dépouiller de toute forme de croyance et d’exigence – pour qu’ils puissent, un jour, devenir profondément nôtres – et jaillir naturellement (avec justesse et innocence) au gré des circonstances…

 

 

Chaque jour – pas à pas – syllabe après syllabe – dans le même désir de silence

Ainsi s’inventent – et s’exposent – l’existence et le langage qui coulent du regard vers le monde – vers la nuit…

Comme de jeunes pousses – un peu d’herbe – quelques fleurs – sous les étoiles – offertes à ceux qui les laisseront entrer dans leur âme…

 

 

Rien à déchiffrer – ni le temps, ni les livres, ni les cathédrales. Un peu de sang – quelques souffles. Et nos doigts et nos âmes si proches – toujours – de notre œuvre et de notre visage communs.

A tout parcourir de la terre aux étoiles – du sommeil au jour promis – l’ardeur scellée dans le pas où que l’on aille – partout où se pose le regard…

Ivre(s) de cette brûlure et de cet allant qui nous portent au-delà de l’homme – au-delà du souffle – au-delà de la mort – jusqu’au rassemblement de tous les lambeaux – jusqu’au rassemblement de toutes les parcelles du monde…

 

28 octobre 2018

Carnet n°167 Alternance et continuité – entre l’homme et le silence

Journal / 2018 / L'intégration à la présence

Poursuivre sa route jusqu’à ce que la mendicité et les prières nous quittent – jusqu’à ce que les Dieux nous abandonnent. Avancer jusqu’à ce que tout se referme – et que la nuit – soudain – se transforme…

Ne rien choisir. Ne rien décider. Aimer et accueillir ce qui vient – ce qui s’avance – tout ce qui frappe à notre porte…

 

 

A servir de seuil – de passage peut-être – à la verticale des dérives. Main tendue – solitaire – initiée par le regard – à distance du temps, des tentatives et des exercices vains de la mémoire…

 

 

Tout s’est effacé – fouille et chemin disparus. Regard et solitude praticables sans l’aide de quiconque. Comme un phare discret – invisible – anonyme – au milieu des vents qui continuent de faire tournoyer le monde et les âmes. Bouche au sec – à l’abri sur la page – pour décrire les mille aventures – les mille errances – les mille impasses – nécessaires à la cessation du voyage…

 

 

Le visage face au monde – et le poème jeté haut – par-dessus – pour apprendre à aimer la solitude et l’hiver – et tous les vents qui déferlent sur la terre – sur les bêtes et les hommes sans idéaux

A se demander encore ce qu’est la vie – et à qui sont destinées ces pages…

 

 

Dans l’anxiété de la langue, cette ressemblance avec le destin – ce qui court – ce qui part – ce qui reste. Et la soif inassouvie – et la fin jamais trouvée. A mendier au ciel ce qui se refuse à la main et à l’espoir…

 

 

Le temps – coûte que coûte – comme une rumeur presque indomptable – comme un passage creusé à même l’âme et la chair – censé nous mener jusqu’à la rive où les difficultés, les questions et les énigmes – et le mystère même peut-être – pourraient rencontrer leur résolution. Une chimère de plus, sans doute, pour tenter de naviguer entre les épaves du vivre et les hauts-fonds du monde…

L’espérance d’une passerelle qui, un jour, bien sûr, s’effondrera – comme tout le reste…

 

 

Tout s’use – et par-delà les contraires, les Dieux et les rêves s’invitent pour rendre la vie plus belle – et les fêtes (un peu) moins tristes…

 

 

Des nuits entières à s’exercer à l’attente et à la folie pour donner aux jours une allure moins terne – et aimer la chair, la solitude et l’inconnu. Et la marche triste des rêves qui – partout – s’introduisent avec constance…

 

 

A vivre pour rien – et à écrire (et à espérer) pour moins encore peut-être…

Comme une danse inutile parmi les vivants. Comme une manière – si peu coutumière – de transformer l’ardeur et la colère en exigences – en conditions propices au jaillissement de l’Amour…

Quelque chose, en somme, qui ressemblerait à un possible…

 

 

A nous serrer tous ensemble – les uns contre les autres – comme si la solitude n’existait pas. A mettre le nez dans les choses comme si le monde était une galerie marchande – un musée – un ensemble de collections (à s’approprier). A vivre pour durer – durer encore un peu – comme si le temps pouvait nous aider à apprivoiser l’idée (et l’imminence) de la mort. Et à mourir sans rien laisser en héritage sinon cette ignorance – et cette inclination à inscrire sa vie dans l’illusion et l’aveuglement…

 

 

Tout sera perdu à la fin ; les chemins, les choses, les visages, les prières. Tout ce que nous aurons accumulé en vain. Il serait plus sage de vivre aujourd’hui – maintenant – avant l’obsolescence du monde et des âmes qui viendra suffisamment tôt – dès que l’esprit – trop angoissé par l’incertitude du lendemain – substituera la durée à l’instant…

 

 

La nudité, l’innocence et l’infini n’ont rien à défendre – ni rien à demander. Ils s’offrent – simplement – à ceux qui ont quitté toute forme de croyance et d’exigence…

 

 

Regarder Dieu dans les yeux et toutes les faces noires qui nous toisent sans mesure – sans Amour – comme si nous étions un bout de chair à éliminer ou à dévorer…

 

 

Inutiles toutes les tentatives pour occuper les mains et l’esprit – et oublier la mort. C’est à l’âme qu’il faut se soumettre pour lui laisser l’envergure d’être et la possibilité d’agir conformément au silence et aux circonstances…

 

 

La réalité – avant d’être métaphysique – est intensément physique – corporelle – infiniment sensorielle – presque sensuelle. Mais l’esprit – dans son ignorance – prend (et fait) les choses à l’envers ; il élabore, conjecture et analyse au lieu de sentir – au lieu de laisser l’âme et l’intuition le guider vers ce que nous portons (tous) comme un secret ; l’invisible et le silence – l’infini et l’éternité…

 

 

Dans l’intimité des êtres et des choses – sans plus se soucier ni des apparences, ni des conquêtes. Au plus près du regard et de l’invisible qui habitent l’âme et le monde…

 

 

Suspendu(s) – depuis toujours – au milieu du monde et du temps – à cet espace que nous prenons tantôt pour le vide, tantôt pour le ciel. Au cœur même de l’être (et de l’âme) – entre la lumière et les murs érigés par les hommes. Sans mot dire. Sans la nécessité de la parole et de la persuasion. A contempler simplement – à contempler sereinement – ce qui parade et s’efface dans la crainte…

 

 

Et le monde tout emmêlé devant nos yeux et sous nos paupières – comme si les Dieux nous avaient offert un signe – la preuve que nous sommes – et regardons à la fois – cet étrange mélange plongé tantôt dans la joie et la lumière, tantôt dans l’ignorance et la misère – au gré des naissances et des fenêtres qui s’ouvrent et se referment…

 

 

Passager(s) aux mille rêves – aux mains jointes en prière pour réclamer protection et abondance alors qu’il suffirait de dénuder l’œil et la main pour offrir à l’âme le sentiment de complétude qu’elle espère depuis si longtemps…

 

 

A s’interroger sans cesse au lieu de s’émouvoir. A vouloir comprendre alors qu’il suffirait de regarder et de ressentir…

 

 

Vivre n’a, pour nous, d’autre dessein que le regard et le silence – l’acquiescement à ce qui arrive – et une main secourable – prête à aider ce qui lance vers nous des yeux implorants et désespérés…

 

 

Vivre à côté de soi – à espérer que rien ne nous blesse – à courir partout – et à chercher plus encore une issue – dans la poussière de notre chambre. Est-ce donc cela l’existence de l’homme…

 

 

Sans un mot – mais le regard clair, l’esprit attentif et la main fraternelle – toujours prêts à accompagner ce qui nécessite – provisoirement – soutien et assistance…

 

 

La nudité à l’intérieur de la tête – jusqu’au fond de l’âme – indemne – intacte. Dans le silence et la blancheur de l’espace qui acquiesce et ouvre les bras à ceux qui rêvent d’échapper – non sans peine – non sans effort – au sommeil…

 

 

Du silence – partout – comme l’écrin qui accueille tous les bruits

 

 

Courbe – humble – ensemencé – à présent – moins dispersé qu’autrefois lorsque la faim nous morcelait. Oubliée aussi cette douleur de la jeunesse lorsque les lendemains n’étaient bâtis qu’à force d’espérance…

 

 

Nuit fracassée – mer d’étoiles désinvoltes – étendues sur l’immensité – cet espace sans appétit à l’âme tendre et aux mains ouvertes…

 

 

Empalés les danses et les fronts bondissants – les rêves et les ritournelles – pour laisser la place aux déchirures et au silence qui s’infiltre entre les ombres…

 

 

Ni jeu, ni chant. Une flèche dans l’air vicié du monde. Une étape vers la plénitude. Une résonance au fond de l’âme. Ainsi s’enfante et s’expose le poème…

De l’honnêteté et de l’humilité. Ainsi s’arrachent les masques sur le visage – et le nom collé sur la couverture des livres…

 

 

D’âme en âme – sans l’intermédiaire des marchands du langage. De crépuscules en portes – de fenêtres en aubes sans tristesse. Du noir qui s’entrouvre pour laisser passer un peu de lumière à la raison la moins folle qui offre son éclairage et son silence à l’horizon, à l’infini – à tout ce qui angoisse et agonise la main tendue vers le ciel et la liberté…

 

 

Prières et neige soumises au même chemin. Etincelantes dans notre nuit et nos existences fantomatiques. Comme un ruban de soie et de lumière sur nos rives si primitives – et nos âmes si grossières…

 

 

Entre le pardon et la révolte – la liberté et la parole du poète – celui qui résiste avec sa voix et son âme aux abominations du monde. Le cœur rouge – le cœur intact – le cœur vivant – contre la violence et la barbarie – contre l’indifférence et l’impunité des assassins

 

 

Une question – en soi – devant soi – partout où l’âme regarde et s’interroge…

 

 

Une humanité près de soi – prête à conquérir et à meurtrir le monde pour quelques grammes d’or…

Poussière vive – vigoureuse – détachée de toute réalité – insensible à toute fraternité – vouée seulement à la fureur et à l’assouvissement de sa faim…

 

 

En rang – en file indienne – partout – ces visages sans âme – alignés en bataillons – qui marchent d’un même pas sur la terre – bien décidés à tout massacrer – à tout conquérir – à tout réquisitionner – pour satisfaire leur appétit et leurs ambitions – et faire valoir ce qu’ils imaginent être les privilèges de leur naissance…

Vains triomphes, orgueil et ignorance. Existences sans respect – sans tendresse – sans égard – livrées aux instincts et à l’inconscience – à l’aveuglement et à l’abomination…

 

 

Au monde qui persécute ceux qui vivent à la marge – les sans-voix – les sans-langage – les sans-résistance – et dont l’existence et les agissements sont – presque toujours – condamnés, j’offre ce qui, en nous, pourrait éveiller – et exalter – nos vieux restes d’humanité

 

 

Le chemin – parfois – nous mène là où tout est ouvert – dans ce fond d’humanité éventré – lacéré par tant d’horreurs et d’indifférence – en cet espace où la vie ressemble à la candeur de l’enfance – aux premiers jours du printemps…

 

 

Des yeux – à peine un visage – une vague silhouette dont l’âme n’a jamais su frémir au passage du jour…

Comme une sentinelle – un éclaireur parfois – posté(e) à peine plus loin que le bout de son nez – bien en deçà de l’infini – pas même à l’avant-garde de sa plus apparente identité

 

 

A trop vivre, on en oublie ce qui nous fit naître – ce qui nous donna le goût de vivre et d’aimer – et ce carrefour en soi – immense – invisible – au centre de toutes les routes…

 

 

A exalter toutes les blessures sans jamais y poser un œil – sans jamais y poser un peu d’âme ; dur(s) – intransigeant(s) – voué(s) seulement à l’expérience du manque et de la torture. Insensible(s) aux plaintes, aux courbes et aux gémissements – et à l’infime variation des habitudes dans le jour naissant…

 

 

Née du silence et du poème – cette parole inentendue…

 

 

Mille usages du monde sans jamais offrir ses mains aux nécessités du vivant – ni son âme aux exigences du silence et de la beauté…

Une manière triviale, en somme, de se tenir entre l’eau et le sable pour étancher sa soif et répondre à ses (misérables) ambitions de bâtisseur…

 

 

Des vibrations, une course – quelque chose qui s’avance pour traverser l’espoir et les malheurs – et répondre à cette irrésistible attirance pour le bleu, le silence et ce feu – si intense – au fond de l’âme…

 

 

D’âme et de pierres – cette chair haletante – vivante – toujours – dans l’ombre du silence…

 

 

Verticale révélée à l’ultime instant de l’attente – lorsque les rêves quittent l’âme et la main obéissante – lorsque l’abandon peut enfin célébrer l’abondance, la perte et l’impossible…

 

 

Poursuivre sa route jusqu’à ce que la mendicité et les prières nous quittent – jusqu’à ce que les Dieux nous abandonnent. Avancer jusqu’à ce que tout se referme – et que la nuit – soudain – se transforme…

Ne rien choisir. Ne rien décider. Aimer et accueillir ce qui vient – ce qui s’avance – tout ce qui frappe à notre porte…

 

 

Presque mort – avant l’apocalypse – à demi effacé déjà – voilà, peut-être, ce qui pourra nous sauver lorsque sonnera l’heure de la fin du monde…

 

 

Aux quatre coins de la nuit, n’entendez-vous donc pas la marche folle – lourde – effroyable – des hommes qui précipitent le monde vers le centre de l’obscurité…

A demander aux ténèbres un soleil qu’elles ne peuvent offrir. A rêver encore – à rêver toujours – comme si les rêves suffisaient à vivre – et à dormir – sans inquiétude. A désirer tout ce qui brille – tout ce qui a l’éclat de l’or et de la puissance. A s’assoupir au milieu du gué comme si le sommeil était un chemin de délivrance. A attendre (en vain) une lumière qui pourrait ne jamais venir…

 

 

A contempler – en silence – tous ces Sisyphe heureux de rejoindre leur destination – boule de glaise entre les mains – montant et descendant sans cesse – entre rêve et réalité – entre peine et espoir d’arriver, un jour, au lieu final…

 

 

Tout devient cru – à vif – après la métamorphose. Tout se transforme ; le vent, les danses, l’arche et le sommeil. Tout prend des airs d’aube grincheuse et mal réveillée. Tout s’étend et se déverse ; les sources, les rêves et les chagrins. Et le secret se retourne comme s’il nous fallait tout recommencer…

Le sommeil revient comme si nous n’avions rien vécu – jamais franchi le moindre passage. Comme un pays natal où s’achèveraient tous les voyages. Le retour en ce lieu où tout a commencé. Le sable et les funérailles permanentes – et l’opacité du mystère qui semble vouloir conserver son secret…

Mort et feu invisible. Âme et fables en pagaille. Visage en fuite – toujours en errance. Comme une présence hantée par le souvenir qui endosse le rôle de gardien du temple – et qui confine tout franchissement à une veille interminable. Comme s’il nous fallait encore danser et nous faufiler entre l’ombre et l’aube irréprochable…

 

 

On salue le jour – les mains dans les poches – comme si le silence s’avançait – intrépide – sans concession – pour célébrer les restes du monde – le visage encore baigné de larmes et de lumière – et la tête rehaussée pour prédire ce qui – sans doute – n’arrivera jamais…

 

 

Il n’y aura – bientôt – plus de récoltes – ni de saisons heureuses. Il n’y aura plus que la boue et la nuit – et ce sourire léger – presque enfantin – offert aux joues appuyées contre la vitre – à tous ces visages qui attendent – impatients – frémissants – et le sang déjà trempé dans la mort – les premiers signes de l’aube…

 

 

Le froid à notre porte – comme cet enfant abandonné de l’autre côté du monde. L’épée dans son fourreau – et l’écho si lointain du jour qui vint, un soir, frapper de son sceau notre âme nue et implorante…

 

 

Tout est verrouillé – à présent – et le sommeil est devenu trop lourd. Nous ne reviendrons pas en ces lieux où tout s’est abrité derrière le rêve et le mensonge. Le monde n’a su se réinventer ni à travers les livres, ni à travers les peines. Tout a glissé sans que rien ne mûrisse. Et la fin – et la mort – sont déjà là – prêtes à avaler les cris et les restes des survivants soumis au naufrage et à l’angoisse…

 

 

L’inquiétude et la solitude frapperont toujours à notre porte – comme la joie dans notre âme – et sur nos pages – essaiera toujours d’encourager les visages et les destins à se dévêtir – à se dépouiller jusqu’au plus complet dénuement…

 

 

Tout est centre ; sinon nous ne pourrions deviner – ni découvrir – le silence et le secret du passage – dissimulés partout où les cœurs s’invitent – s’enlacent et tournoient – trop rapidement…

 

 

Entre le tumulte et la mort – l’innocence et la solitude marchent côte à côte – main dans la main – au recommencement de tous les chemins…

 

 

Vivre l’innocence et la solitude au milieu du monde et des visages. Vivre la beauté et le silence au milieu de la laideur et du tumulte – le regard – quelque part – en retrait – en surplomb de cette terre sauvage et surpeuplée…

 

 

Il y a une grande innocence au cœur du secret – où ni la nuit, ni la terre ne sont tenues pour responsables de l’ignorance et de la barbarie – où tout est calme, silence et solitude – où la vie et la joie n’ont davantage de valeur que la mort et la tristesse – où tout est – et s’habite – à sa juste mesure

 

 

De rares baisers – une solitude (un peu) sauvage. La nuit effacée derrière les cils humbles et baissés. Ni piège, ni épreuve, ni récompense. Ni monde, ni folie. Le regard acquiesçant – hautement compréhensif (sans doute) – et les gestes (presque toujours) justes…

 

 

Ni monde, ni vent, ni visage. Un peu de lumière sur ces pierres où l’âme s’est réfugiée. Une forêt, une rivière. Quelques bêtes en guise d’amis. Le silence. Et des milliers de pages à écrire…

 

 

Soif éteinte – et le jour étalé – à présent – de tout son long – dans les yeux qui, à l’approche du silence, sont devenus plus ouverts – moins singuliers…

Sourire aux lèvres – à l’abri du tumulte et des regards – à jouir d’un ciel descendu dans l’âme et sur la page. Seul au milieu d’une lumière dessinée à la craie par la main des Dieux…

 

 

D’un jour à l’autre – et pas davantage. A vivre la source comme si elle était le seul lieu réel – le seul lieu vivant – le seul lieu (réellement) habitable…

 

 

Entre ciel et perte – l’enfance éternelle – à vivre sur ces pierres où persiste toute l’ardeur des vents…

 

 

Entre neige et livres – chiens et collines – là où chantent les oiseaux et l’eau des rivières – là où brillent les pierres et le silence – en cet espace où tout jouit du jour malgré la nuit ancienne – malgré la nuit alentour…

 

 

Simple – profond – sans vertu particulière. Intime – seulement – du silence et de l’Amour. Proche du secret et du vertige. Loin de l’ivresse et du mensonge. En ce lieu imprécis où les Dieux somment les poètes de décrire le réel et la vérité pour inviter les yeux et les âmes à franchir toutes les frontières – et à percer l’illusion du monde…

Ni propagandiste, ni passeur de rêve. Et moins encore idéologue. Voix et regard. Mains ouvertes et âme sans certitude. A peine un visage – avec, peut-être, un peu moins de masques et de secrets – et un peu plus de sensibilité – que les Autres…

 

 

Tout nous porte – non vers le ciel mais vers ce trou – au fond – au plus bas – qui s’ouvre sur la lumière du dedans – dont la clarté rappelle étrangement celle du soleil entouré par le noir du cosmos…

 

 

Terre et ciel d’une seule parole – d’un même silence – convertis – provisoirement – en mots – en ondes discrètes et lumineuses…

 

 

Intacts – l’orgueil et l’âpreté du monde comme l’innocence et la soumission de l’âme – parmi les foules et les profondeurs obscures…

Et ces lignes arrachées à l’oubli pour déjouer la colère et franchir les mille frontières qu’il (nous) faut traverser pour vivre au-delà de la honte – au-delà de la rage – au-delà de la peur – au-delà des mille limitations terrestres et humaines…

 

 

A ouvrir les paupières sur ce que les Autres enterrent. A délaisser ce que les Autres amassent. A célébrer ce que les Autres méprisent. A vivre – l’âme solitaire – dans la pauvreté et l’innocence sans prière…

 

 

On se recueille – une main sur le livre (une main sur la page) – et l’autre à demi ouverte sur le monde – (presque) entièrement attentive aux âmes, aux visages et aux chemins…

 

 

Tout naît d’un ailleurs, en soi, retrouvé – dans cette manière d’être au monde – hors du temps et du mensonge. L’âme étrangère au jour et à la nuit – l’âme familière de tous les visages et de tous les langages…

 

 

Tout s’interdit – et se dessèche – à ne plus être soi-même – le mensonge auréolé d’une gloire impossible…

Et quel désastre pour l’âme – pour l’homme et le monde – que tous ces masques trompeurs qui limitent – presque toujours – le destin et l’envergure…

 

 

Des chemins de méfiance et de plainte où la perte n’est qu’une sève déficiente – lacunaire – à récupérer – ou à régénérer – pour accroître ses forces – et tenter de vaincre le monde, le temps et la mort…

 

 

Dire – dire encore – dire toujours – avec l’impossible collé derrière les lèvres et l’ardeur de l’âme à vouloir témoigner. Pris en tenaille, en quelque sorte, entre deux utopies ; le silence et l’exhaustivité…

 

 

Cime de lumière et de neige – si majestueuse – si inaccessible – depuis ces rives où le regard est obscurci – et où les foulées s’exercent dans la crasse et la boue – presque toujours – infranchissables…

 

 

Debout – l’âme silencieuse – presque en prière – dissimulé derrière les monstres du monde et du dedans. Maintenu vivant par ce feu sans demande et cet espace mystérieux qui donnent aux gestes et au langage une justesse – une ardeur – et un goût de ciel infini…

 

 

Seul(s) – dans cette chambre – où nous avons vu éclore mille printemps. Tempe contre la fenêtre à espérer l’émergence de l’Amour et de l’innocence dans ce monde de chasseurs et de mendiants…

 

 

A franchir mille frontières dessinées sur le sable entre les rêves et la promesse de tous les Dieux. Souffrance écarlate. Veines gonflées par l’ardeur et la tentation du secret. Visage penché sur les liens et l’espace commun – invisibles par les yeux crédules et les âmes ordinaires…

A s’effacer sans vraiment respecter la primauté de l’Amour, ni les étapes (supposées) de la sagesse…

A pencher vers le rien plutôt que vers le tout. A fréquenter la folie et la solitude plutôt que la somnolence des foules et les figures provisoirement rassurées. A côtoyer l’obscur et le plus humble plutôt que les faux soleils du monde…

A vivre entre l’homme, Dieu et la pierre – entre l’herbe, les bêtes et le silence – sans rien imaginer – ni le pire, ni le meilleur – ni même autre chose que ce qui est donné à voir (et à découvrir). Regard tourné ni vers l’ailleurs, ni vers une quelconque étoile. Et la chevelure (presque) toujours sereine malgré la persistance des vents, des périls et des rencontres…

 

 

Une lueur de lune – mal accrochée au ciel. Un climat erratique qui souffle tantôt le chaud, tantôt le froid – à l’image, peut-être, de l’homme qui cherche l’Amour hors de lui-même – parfois découragé, parfois exalté – au seuil toujours du plus scandaleux à vivre

 

 

Celui qui vit le poème – celui qui œuvre en poésie – ne peut séparer la main de l’âme – ni la page des lois du monde. Il doit être tout entier dans ses lignes et son existence. Et familier – toujours – du plus grand silence…

 

 

Ni pente, ni sommet. Le chemin le plus ordinaire – le plus quotidien…

 

 

Inutile d’exalter l’ailleurs – la beauté – la mémoire. Inutile d’arpenter les terres de l’étrangeté. Inutile de se plier aux exigences des foules. Il suffit – simplement – d’être fidèle à ce qui nous porte et nous soulève…

 

 

Monstre asphyxiant – de la même matière que les étoiles – le souffle et l’allant peut-être un peu plus courts – à assouvir sa faim – à défendre son règne – comme tous les corps dénués des vertus de l’époque première – lorsque le silence était la seule loi – et le seul matériau – du monde…

 

 

Ce qui mène vers l’inconnu – l’impossible selon la raison. Et qui constitue, pourtant, ce que nous sommes – fondamentalement – une fois la chair et l’identité mêlées au ciel et au reste du monde – une fois le secret révélé à nos yeux trop timides – trop crédules – trop férus de savoirs – pour faire confiance à l’âme et aux intuitions…

 

 

Solitude encore – solitude toujours – face au monde et aux visages – face à la vie qui, en nous, peu à peu, se retire – et face à la mort à l’affût qui guette sous la chair…

 

 

Nous renaîtrons peut-être – à parts égales – entre le ciel et une autre terre – l’âme encore trop faible – et trop indécise – pour vivre sans espoir – pour vivre sans horizon…

 

 

Tout nous traverse – le sang, l’ardeur, les ancêtres – les luttes, les désirs, la mémoire – et l’avenir peut-être – éveillant à leur passage l’angoisse première – la peur la plus primitive…

Bout de chair fragile – morceau de monde soufflé par la nécessité des vents – impuissant – à la dérive – au buste penché sur le sable – et à l’œil perdu au milieu des foules et de l’immensité – à s’interroger sans cesse face au désastre prévisible – face aux visages et à la violence qui suinte à travers tous les gestes – à travers tous les pas…

 

 

Craintif – craintif encore – craintif toujours – malgré l’invention du monde et du langage…

Seul – seul encore – seul toujours – malgré la foule et les civilisations successives…

Ecrasé par le temps et les tentatives. Animal mortel à l’identité multiple – mystérieuse – à la recherche de l’origine et de l’appartenance fondatrices…

 

 

Hors de soi – au cœur même de l’existence. Ce que ni le monde, ni la raison n’ont encore découvert. Cet espace hors du temps – au cœur du silence – où le souffle n’est que prétexte au recommencement – et condition de la récurrence…

 

 

A tâtons entre les lignes et la possibilité de vivre. Entre silence et instants décisifs. A narguer le monde et la mort en prononçant leur nom – et en pointant leurs limites et leurs frontières. Libre déjà – sans même le savoir. A vivre en dehors de tout – sans repère – sans certitude – à attendre que tout recommence – avec l’ardeur (presque) entièrement dévouée au silence et à la contemplation…

 

 

Comme un diable à la bouche ouverte – au regard vitreux – et aux mains viles – couleur de nuit – qui sème mille cailloux entre le désir et la peur pour nous retrouver – et nous accompagner sur tous les chemins que nous empruntons (presque à notre insu) pour défier le temps et la mort…

 

 

Nous vivons comme si nous avions l’âme ensorcelée – et les deux mains coupées – à survivre à même le monde – à s’essouffler à même l’effort – comme si tous les gestes étaient vains face au vide et à la puissance des rêves…

 

 

De la même matière que l’Amour – cette terre si instinctive. De la même matière que les blés – cette parole ardente – vaillante – qui exalte le silence et la défaite – et l’ordinaire quotidien face aux forces mercantiles. De la même matière que les rêves – cette âme insensée qui s’égare, si souvent, sur tous les chemins qui longent les gouffres et le ciel…

Identiques à nous-mêmes, en somme, tant que nous vivrons entre le vide et la mémoire…

 

 

Composés du monde, des Autres, du ciel et de la terre – et de cet Amour prêt à affronter l’absence et le sommeil – tous les aléas et toutes les aventures offertes à ceux qui errent au milieu de l’infortune – entre la peur et l’innocence…

 

 

Pages et lumière noircies par trop de paroles. Terres de poésie – insubordonnées au monde et à l’ordre établi – rétives aux temples et aux vérités trop dogmatiques – trop religieuses. Voix pure – originale – étrangère aux chapelles, aux apprentissages et aux doctrines du passé. Libre dans ses convictions et sa folie. Et universelle dans son message. Affranchie du sceau des Dieux et des hommes. Humble et sage, peut-être. Empruntée à nul autre. Rude et solitaire. Farouche et intensément sauvage. Fidèle, en somme, au ciel et au silence…

 

 

Ni chant, ni singerie – ce qui surgit naturellement de la réalité de vivre – dans la proximité de l’ignorance et de la peur – au milieu de l’indifférence et du sommeil. Debout – agenouillé parfois – devant l’imminence (permanente) de la mort et la sauvagerie originelle (et constitutive) du monde…

 

 

Ni victoire, ni sagesse. Le plus simple à vivre face à l’angoisse et à l’inconnu. Ce qui ne s’apprend ni dans les livres, ni sur les bancs des églises. Ce qui s’arrache à toute forme de promesse. Ce qui se révèle en vivant au cœur du monde – au plus près des visages – dans l’intimité des choses. Le silence découvert au fond de l’âme – et (presque) apprivoisé à présent…

 

 

Solitude – encore – dans le mouvement du vivre et l’apparente immobilité de la mort. L’infini rencontré au-delà des idées et des prières. Dieu, peut-être, nous attendant au bas de l’escalier. Avec mille débris du langage amassés – inutilement – sur les pages. Avec l’âme (toujours) tourmentée par les parures, les postures et tous les signes de la civilisation. Et le corps marqué dans sa chair – jusqu’au sang parfois. Et l’esprit à se demander encore ce que signifie être un homme en ce monde…

 

 

Ce qui nous pousse dans le monde d’abord, puis dans le retrait et l’attente – pour tenter d’apaiser la folle ardeur du sang et confirmer ce qu’avait déjà découvert l’âme dans ses multiples tâtonnements…

 

 

Un espace, un trou, des possibles. Mille voyages. Et un seul passage – toujours – et une seule frontière à franchir – pour retrouver le monde et l’état antérieurs à toutes les naissances…

 

 

Ni libre(s), ni emprisonné(s). Bourreau(x) et victime(s) de la même illusion où la certitude fait loi. Entre mort et recommencement. Au cœur – déjà – depuis toujours – du même silence que rien – jamais – ne pourra ternir…

Ni parti(s), ni arrivé(s) – présent(s) éternellement – et continuellement de passage…

 

16 octobre 2018

Carnet n°166 A regarder le monde

Paroles confluentes* / 2018 / L'intégration à la présence

* Fragments du dedans et du dehors – de l’homme et du silence – qui se combinent simultanément dans l’âme, sur le visage et la page…

Au bord du vide – au bord du blanc – toujours…

Un œil – seul – au milieu de la neige…

Si distrait devant ce qui bouge – devant ce qui respire – comme si nous étions encore amputés de l’essentiel…

Ni pose, ni présage. Pas même un récit. Le plus nu. Et le plus essentiel. Le mystère et la fulgurance de ce qui se découvre et se révèle…

 

 

Tout s’apprivoise – jusqu’à la violence des plus absents…

 

 

Et ce vieux rêve de verticalité qui nous fait croire que le monde vit à l’horizontale et tourne en rond dans la fosse aux lions en s’enfonçant, toujours plus profondément, dans le néant…

Suspendu aux mêmes chimères que les yeux des Autres – à imaginer, à espérer, à commenter…

Ignorant parmi les ignorants – voilà la vérité – réduit à se représenter et à conjecturer pour défier la peur et l’incertitude…

 

 

Fragments de presque rien – d’un peu de vie – d’un peu de monde – d’un peu de ciel. Et l’Absolu, sans cesse, broyé entre nos mains. Et cette tendresse blottie – presque inrejoignable – sous le feu de l’âme qui donne à nos gestes et à nos pas cette ardeur si impatiente…

 

 

A se tenir prêt(s) – toujours – comme si la mort précédait la naissance – comme si le noir était le centre de la lumière – comme si la terre était le lieu de la fortune. A maintenir vivant le plus solitaire pour faire naître, sous la cendre et la tristesse, la possibilité du regard…

 

 

Plus haut que le pardon – et plus haut que la douleur – l’Amour – cette main, si frémissante, du silence…

 

 

Même terre – même temps – même silence. Et la mort – si vorace – insatiable – qui absorbe tout ; les corps, les âmes, l’espoir et la poussière – comme pour nous livrer à encore plus d’absence et de néant…

 

 

Tout est parti – à présent. Et demeure ce noir – tout ce noir – qui obstrue la source. Comme un sommeil épais que ne réussiront peut-être jamais à disperser les vents…

 

 

Un souffle – mille souffles. Un passage – mille passages. Une trace – mille traces. L’éphémère et le silence. Et ce regard immense – démesuré – si dense – sur ce qui n’a que peu de poids et d’envergure…

 

 

Arpenter l’esprit et la page comme les seuls lieux de la découverte pour offrir à l’âme, aux gestes et aux pas – plongés dans le manque et la privation – le dénuement nécessaire à la liberté…

 

 

A se tenir debout – plus nomade que sédentaire – face à l’indifférence et aux appels incessants du monde. Ne rien exiger. Se tenir sans possession au milieu des choses. Avec sur le visage, les traits du silence – et sur les lèvres, le chant de l’incertitude…

 

 

Au cœur de l’instant – surpris par le réenchantement et la transparence des visages posés au bord de l’impénétrable. A avancer les paumes vers la neige oubliée par les fronts penchés sur leur besogne – l’esprit (tout entier) occupé à essayer de percer le secret de la mort et à défroisser les destins pour qu’ils aient l’air moins graves – et moins engoncés dans leurs malheurs…

 

 

Les mots – la terre – le monde – ont la même joie et la même tristesse que le visage. Ce qui est vu et ce qui jaillit de l’âme ont – toujours – la même couleur que ce qui regarde

 

 

Le monde – le ciel – l’univers – aux allures immenses – aux airs si puissants – à la densité si palpable (et si évidente) – ne sont, pourtant, qu’un souffle – qu’un trait dans l’infini et l’éternité – presque rien, en somme…

Un peu d’énergie dans l’espace – un peu de bruit dans le silence – quelque chose d’infime – et d’infiniment passager…

 

 

Rien n’existe – peut-être – sinon ce qui regarde

 

 

Les noms ne donnent aux choses et aux visages qu’un poids incertain – immensément fragile. Un repère – mille repères – pour se donner l’illusion de se frayer un chemin à travers le monde – de construire un itinéraire – et de voyager d’un point à un autre. De vivre une existence, en somme, sans jamais rien remettre en question – ni explorer la possibilité de l’inexistence de tout

 

 

Entre le jour et la nuit – notre front, si peu sage, qui s’avance – apeuré – vers sa fin…

 

 

Tout s’enracine – vainement – dans nos vieilles sphères – capables seulement de nous faire tournoyer dans l’éphémère et l’illusion…

 

 

Et nous voilà – depuis toujours – congestionnés – les pieds lourds et l’âme fragile – si indécis – dans l’apparence du monde – dans cette forme de songe où la boue entrave (semble entraver) – et s’oppose (semble s’opposer) au ciel et à la légèreté…

Liberté incomprise sur cette terre incapable de métamorphose – où le dehors n’est que le prolongement du dedans – et où ce qui semble exister nous fait perdre haleine et patience jusqu’au dernier souffle…

 

 

Rien – moins que rien peut-être – un petit quelque chose dans la certitude du tout – et un fragment, si essentiel, du regard…

Elément du monde et du vide – à parts égales sans doute…

 

 

Un sentier – des signes – pour découvrir l’invisible et l’ineffable – et révéler, peut-être, le destin de l’homme – le destin du monde – et la présence du silence où tout s’enracine…

 

 

L’angle – le point de vue – n’est qu’une aire circonscrite de l’espace qui tente – en vain (bien sûr) – de percevoir le tout…

Il faudrait plutôt (et à la fois) – plonger et s’élever – devenir le réel et s’en extraire – pour être capable de voir pleinement…

 

 

Tout vient, à la fois, retarder le regard et lui offrir sa pleine mesure…

Ainsi avance l’homme de son pas pesant – et le poète à travers ses lignes si chargées – si inutiles – pour aborder le plus simple enfoui – depuis toujours – au-dedans…

 

 

Chants, temps, tombes – précipices, voyages et chimères – les mêmes ombres qui (nous) voilent l’envergure parfaite du bleu – de cet infini que nous croyons connaître et pouvoir approcher – et inapprochable, pourtant, tant que la distance avec le monde et notre visage n’aura été franchie…

 

 

Des survivants timides à l’ombre passagère qui piétinent – fidèles à leur inaptitude. Et qui tournent – et qui tournent – en imaginant pouvoir creuser un passage – une ouverture – un chemin – dans leur sillon. Voyage vers la mort – simplement – inexorable…

 

 

Pierres, tombes et champs du jour. Quelques pas – et quelques miettes – éparses – tombées après notre passage. Errances, gouffres et souffrances. Et la petite ritournelle des pas – et la petite ritournelle des mains – et l’espoir (si vain) de l’esprit – rampants – tremblants – au milieu des piétinements et des souffles qui ne font que froisser un peu d’air…

 

 

Comme un vol autour du jour – au-dessus des visages et des tombes couverts de ciel – les yeux ravis et l’âme silencieuse. Ainsi recommencent – chaque matin – la joie et l’incertitude…

 

 

Sous la lampe – cette soif angoissée qui se jette sur la page. Ecrire comme si l’on offrait sa vie au silence. A noter, chaque jour, mille fragments du monde – mille fragments du réel – mille fragments du voyage – qui traversent – en un éclair – nos gouffres intérieurs

 

 

Tout se déplace – se superpose et s’emmêle. Et nos jours – progressivement – ressemblent aux murs – à la nuit – à l’eau qui coule – à tous les visages – aux failles où se glissent (presque) toutes les âmes en attendant la fin des hostilités. Et à cette lumière à la verticale des carrefours qui illumine, peu à peu, nos pages…

 

 

Aux côtés du soleil – à l’ombre de l’expérience humaine – sous les passions et les étreintes frelatées – dénaturées par trop d’images – ce qui crisse sous les pas – les paumes écorchées par les chutes successives. Et l’Amour qui, un jour, offre aux âmes leur alphabet et un peu de silence pour transformer le désir en ardeur sans finalité

 

 

A courir – à monter – là où les yeux ne sont plus que larmes et rêves brisés. Là où la mort – toujours active – a amputé tout élan vers le moindre passage – vers le moindre salut. A vivre sans croire. A patauger dans la boue. A se laisser dévorer par ce qui, en nous, cherche à s’inscrire. Abandonné là par tous les hommes – abandonné là par tous les Dieux – comme si le silence suffisait à nous rejoindre…

 

 

Quelle est la source des rêves et des élans qui nous portent à vivre et à croire – à traverser les tourments du monde et les troubles de l’âme… Quel est le visage de cette aube qui nous offre le courage et l’obstination de persévérer malgré les tempêtes et les mutilations – malgré les déchirures et le poids des Autres qui confinent nos gestes au mimétisme et à la servitude…

 

 

Rien – que le prolongement de l’errance et de cette ardeur au milieu de tout – au milieu de ces amoncellements apparents – et si fantomatiques pourtant. Des âmes et des visages couchés sur le sable – tremblants – rampant au milieu d’un désert où le désir et le sang ne sont qu’un prétexte à la poursuite du voyage…

 

 

A devenir moins que la métamorphose – à peine un chemin – à peine un visage – un tournant – une infime inflexion dans le destin…

 

 

Ni plus haut, ni plus droit, ni meilleur. Une disparition sous l’aire de l’angoisse et de la soif…

 

 

Le noir – et une nostalgie – à convertir en parenthèse – en interruption peut-être…

Et au creux de l’écho – déjà – tout le silence à venir…

 

 

Tout s’épaissit sur la terre comme tout s’écoule au-dedans. Ne rien figer – laisser l’âme gémir et le silence arriver…

 

 

En écho – le chant à travers les vents, la source et le sommeil. Dans ce qui donne au sang son ardeur et au silence sa plénitude…

 

 

Tout se perd – et, néanmoins, tout demeure. Il suffit d’un regard attentif qui sache percer l’apparence des départs…

 

 

A prédire – parfois – le pire – pour laisser au meilleur une chance – infime – éventuelle – de se réaliser…

 

 

Ce fut la marche – puis l’abîme et l’hiver. Ce fut la faim et la soif – (médiocrement) assouvies par les mains et les yeux des hommes. Ce fut l’errance et la fouille obstinée. Ce fut la tristesse et le froid. La défaite et la solitude implacable. A endurer la nuit pendant mille jours – pendant mille siècles – avant de pouvoir goûter à l’avènement du jour – et au silence arraché à la mort et à l’infortune…

 

 

A rire – si souvent – des jeux et des songes – et de ce si grand sérieux des hommes à ignorer le plus essentiel…

 

 

Léger – immense et fulgurant – ce bleu – autant que fut pesante – longue et harassante – la marche…

 

 

A héberger depuis si longtemps ce que le cœur a toujours évincé… Mais pourquoi l’ombre nous semble-t-elle – aujourd’hui – plus réelle et plus vaste qu’autrefois…

 

 

Quelque chose bat encore dans notre poitrine en perdition. Est-ce de la rage, de l’impuissance ou de l’espoir ? Un parfum éternel peut-être… Une odeur de défaite aux relents d’autrefois… Un monde sans âme – sans nom – sans visage – où toutes les frontières demeureront – à jamais – ouvertes et franchissables…

 

 

A revenir – toujours – avec ce pas si maladroit – comme si l’oubli était la marque – et la première certitude – des revenants…

 

 

Tout vibre – quelques instants – lève les yeux au ciel ou scrute l’horizon – en traînant les pieds sur la terre. Et tout se courbe bientôt pour retomber dans le trou qui l’a vu naître. Ainsi passent les vies – ainsi passent les âmes – qui, parfois, parviennent à se retrouver – d’impasse en porte apparente – de perte en repos – jusqu’à tout arracher – jusqu’aux mille petits riens auxquels nous sommes (encore) attachés…

 

 

Vivre jusqu’à l’usure – et, parfois, jusqu’à l’effacement – au milieu de tous ces ravages – au milieu de tous ces désastres – qui peinent – presque toujours – l’âme – et immobilisent – si souvent – les pas. En nous confinant pendant mille ans – pendant mille siècles – à une attente vague – imprécise – indéterminée – où l’on ignore la suite offerte au destin – et s’il nous sera possible, un jour, de franchir ces frontières pour échapper à toutes ces abominations…

 

 

A défier le temps comme un soleil – comme une ligne de démarcation – inutiles. A saisir ce qui traverse cette faim si fébrile. Des bruits, des visages et des bouts de ciel. A amasser mille petites choses – si funestes – si futiles. A jouer et à chercher dans la poussière. A récolter – toujours – plus que nécessaire. A marcher ainsi – tout au long de son existence – ivre et hagard – la démarche si pesante et malhabile – vers la mort…

Une existence entière à brasser de l’air – à essayer de jouir de ce bref passage – et à faire durer ou revenir ce qui – toujours – ce qui – sans cesse – s’efface et recommence…

 

 

Une fenêtre dans la fenêtre pour découvrir ce qui se cache au cœur du réel – et cet infini derrière – imperceptible par les yeux…

 

 

A tourner – comme les bêtes – dans notre cercle de poussière – à attendre – à rêver – et à assouvir sa faim – sans jamais pouvoir déjouer – ni défaire – les fils (si emmêlés) des destins…

 

 

A s’endurcir – comme si les plaies pouvaient disparaître. Et tous ces bourrelets de chair – à présent – fortifiés – comme cuirassés – dont nous ne savons plus nous défaire…

 

 

L’heure semble si grave en ce dernier lieu – en ces terres de pauvre répit. A s’attarder (encore un peu) pour vérifier – de nos propres yeux – ce que l’âme avait deviné depuis si longtemps…

 

 

A s’enfoncer dans le doute – dans l’indécision et les conjectures. A gravir la pente, les pierres et les éboulis sur lesquels aucune trace ne peut subsister…

Ivre – agissant et achevé. Et cette zone à franchir où l’herbe et le ciel ne forment plus qu’une seule terre à arpenter – et où l’âme est la seule lumière pour échapper à la nuit…

 

 

A rire – si incertain – sur le sable où les visages se sont réunis pour oublier la mort – et résister à la solitude et à l’ennui…

 

 

Tant de chemins dont la fin – toujours – fait franchir le même abîme – pour découvrir – au-dedans – le seul lieu possible – le seul lieu habitable. Ce qui demeure – une fois percées l’illusion et toutes les chimères du voyage…

 

 

Pierres, rives et distance. Et le même élan – et la même hâte – à tout franchir pour rejoindre l’origine du monde et de la multitude – la source de tous les visages et de tous les destins – cette aire – si précieuse – où jaillit tout ce qui vibre et respire…

 

 

Fêtes journalières où la beauté est invitée – et où la liberté délivre nos mains ligotées – et nos âmes emmaillotées dans les jeux et la terreur…

Fêtes et adieux – fêtes et abandons. Ce qui s’entrouvre au-delà des limites humaines. Ce qui grandit quel que soit l’âge. A moitié enseveli encore sous les rêves. Tout ce qui résiste – tout ce qui s’acharne et s’obstine – malgré – partout – la prépondérance du sommeil…

 

 

Des cercles, des yeux, des ailes. A califourchon sur l’ivresse des vivants. Et la main haut – déjà – à la limite du ciel qui traverse le gué où les Autres s’attardent, sans doute, trop longtemps…

 

 

A veiller sans raison comme d’autres s’assoupissent en attendant la mort – les doigts et l’âme – nus – tendus vers le silence comme d’autres se recroquevillent sur les mille petits trésors volés au monde et à la terre…

 

 

A voir le jour là où la nuit est, peut-être, la plus profonde…

 

 

A graver, chaque jour, quelques signes dans la poussière pour inviter les pas à franchir le rêve où le monde est endormi…

 

 

Des pas, des pages et des chemins. Un peu de silence – un peu de jour et de lumière – pour ne pas (trop) désespérer de l’homme…

 

 

A contre-courant du mensonge – là où l’illusion n’est plus possible – ni vivable, ni recevable – sur cette rive que si peu parviennent à atteindre – faute de nécessité…

 

 

A vivre – et à rire – comme si la mort n’existait pas – comme si le questionnement et la gravité étaient réservés aux mal-lotis – aux âmes en déroute privées de circonstances heureuses…

 

 

Des êtres et des choses. Tout un monde de visages et de façades encerclés par les murs façonnés par le regard – prisonnier, lui-même, de son propre labyrinthe. A choisir le rêve, l’espoir, la magie et la prière pour trouver une issue au milieu de la chair, des ruines et des hostilités…

 

 

Une danse au milieu des étoiles pour rappeler à la lumière que nous avons besoin d’elle pour la rejoindre…

 

 

Ne pas imiter – respirer de son souffle singulier – en toute chose – à travers nos gestes – à travers notre parole – être celui que tout nous destine à être. Ni plus, ni moins qu’un autre – mais si juste – et toujours plus juste, en vérité – pourvu qu’on lui laisse assez d’air – et la liberté nécessaire – pour être (pleinement) lui-même face au monde, aux visages et aux circonstances…

 

 

Entre l’oubli et la métamorphose – au milieu de la poussière – cet enchaînement de gestes soumis au désir et à l’ambition. Insensibles au silence – insensibles au soleil. A l’égal de ces armées de visages sans âme qui marchent – impitoyablement – sur le monde…

 

 

Squelette déjà sous la peau bientôt pourrissante – aux gestes insensés – aux paroles inutiles – à l’attention restreinte – comme amputé par la faim – par cette avidité du vivant soumis à la chair – et presque entièrement orienté vers son assouvissement. Comme un monstre affamé – à l’insatiable appétit – mutilé et se mutilant sans cesse pour rassasier ses instincts de bête…

 

 

A passer la tête – le bras – toute son existence – dans le même trou. A tourner en rond dans la même anfractuosité par crainte de percer les murs – et de pousser l’investigation au-delà des limites et des interdits érigés par le monde…

 

 

Attente encore – attente toujours – comme si le temps avait vocation à nous libérer – et à nous aider à résoudre le mystère…

 

 

On écrit aisément dans la démesure – la parole (tout entière) vouée à l’illimité. A l’inverse de notre vie apparente – de notre espace quotidien et de nos gestes d’habitude – coincés, en quelque sorte, dans l’exiguïté et la récurrence…

Mais à y regarder de plus près, l’existence et l’écriture se ressemblent – et se rassemblent même – au cœur de ce feu et de ce silence – immenses – imperceptibles – incompris par la (très) grande majorité des yeux…

La page est l’espace où tout s’ouvre – à l’égal du silence dans notre vie – cette aire infinie où réside l’esprit en toutes circonstances…

 

 

Sans attente – sans servitude – et sans autre utilité que celle qui s’offre discrètement – circonstanciellement – presque en catimini – lorsque le regard et les gestes deviennent nécessaires à la survie de l’Autre – à la survie du monde…

 

 

Dans la rareté des rencontres – notre tête se redresse – s’embrase – s’affaisse – consent – malgré nos mains résolument instinctives – mêlées encore au sang, aux combats et aux épreuves – et malgré cet entrelacement du ciel et du feu au fond de notre âme – presque entièrement – consentante…

 

 

Ni fil, ni pont. La même rive où tombe la neige – où s’effacent les pas et les traces – et où l’encre n’est qu’une manière d’écarter – provisoirement – le temps et la mort – toute forme de menace…

 

 

Aucun artifice – aucune échappatoire possible – avec la vie – avec la mort – lorsque nous leur faisons face – avec honnêteté…

 

 

Tout change – les visages et les couleurs passent et se fanent. Et sous les traits demeurent la même espérance et la même âme apeurée…

Ni valise, ni récit. Le même voyage – presque toujours – initiatique…

 

 

A faire glisser mille mots sur la vie – sur le monde – et dans la tête des hommes peut-être – comme si le silence pouvait nous être ôté – comme si le silence ne pouvait tout résoudre – comme si le sentiment de complétude était perfectible…

 

 

Au bord du vide – au bord du blanc – toujours…

Un œil – seul – au milieu de la neige…

Si distrait devant ce qui bouge – devant ce qui respire – comme si nous étions encore amputés de l’essentiel…

 

 

Ni pose, ni présage. Pas même un récit. Le plus nu. Et le plus essentiel. Le mystère et la fulgurance de ce qui se découvre et se révèle…

 

 

Apparitions – incomplètes – imparfaites – croient-elles. A devenir – presque toujours – ce qu’offre (si chichement) le futur. Les années comme un passage où, un jour, tout s’arrête – où, un jour, tout prend fin au cœur de l’impasse. Un vol, un trait – mille traits – et une jonction pour imaginer possible l’extraction du trou. De l’ardeur et de la fureur – et toujours – ici et là – le déclin – l’état nécessaire au franchissement des frontières – au franchissement du limité. L’œuvre de l’Amour et de l’écartèlement qui s’achève avec les deux poings liés sur ce qui s’ouvre et s’efface. Et le silence à portée d’âme…

Et un jour – cette mince couche de neige qui recouvre le monde et les yeux…

 

 

On avance en dépit de tout ce qui s’annonce – en dépit de la boue – fermement attiré par ce bleu solitaire au centre de la violence – espérant toujours moins des mains et de la chance que du jour et du silence…

 

 

Attente et fatigue – et tout ce sable dans la main – et au fond de l’âme – dont il faut se défaire. Seau, pelle et doigts convoyeurs d’un autre âge – d’un autre temps – où l’immensité n’avait de rivale…

 

 

Tout s’empare, se défait et s’efface. Avec le rire et la joie rassemblés en ce lieu sans appui – sans dérive – où rien ne peut s’inventer – ni même jaillir – sans le consentement (total) du silence…

 

 

Il y a toujours une route plus proche ou plus éloignée que la nôtre qui mène vers ce lieu – quelque part – où l’indifférence et l’aveuglement sont sublimés pour un monde moins mensonger – et pour une fraternité plus vivante…

 

 

Tout est moite – et prêt à l’étreinte – jusqu’à la main du silence…

 

 

Au seuil du jour – le même appel et la même torture. Cette hésitation (permanente) entre le passé – cette forme de détention (douloureuse certes mais familière) – et l’incertitude et l’inconnu – les dimensions, sans doute, les plus effrayantes de notre existence

 

 

Un horizon replié entre le feu et l’infini. La démesure des vagues et l’étroitesse des destins qui filent à toute allure sur leur chemin de pierre – fragiles – si précaires – si dérisoires face à la puissance de la mort – face à l’envergure du monde et du silence…

 

 

Nu – à présent – comme l’était le corps à la naissance – et comme le sera l’âme à l’instant de la mort…

 

 

Des fragments de vies, de mains et de visages. L’être – dépossédé – dispersé en mille éclats – comme le regard, le rire et le langage – sur cette terre où tout se dissimule (et se dérobe) sous le noir et la confusion…

 

 

Tout – sans cesse – est remplacé. Et le jour viendra où nous serons nus – sans yeux – sans appui – sans témoin – au cœur de ce qui ne peut se substituer…

 

 

Un exil – certes – un exil peut-être – mais peuplé de livres, de bêtes, d’Amour et de silence. Et habité – comme il se doit – loin des foules, de l’ignorance et de l’hypocrisie. Laissant – toujours – l’ardeur des pas et de la parole s’exalter hors du mensonge…

 

 

A guetter – sans impatience – ce qui vient comme les larmes des hommes cernés par la misère et la multitude…

 

 

En définitive, rien n’est nécessaire dans ce grand cirque – dans ce fatras – au milieu de cet amas de chair et de paroles – excepté, peut-être, notre façon de nous y tenir ; présence – présence encore – présence toujours – partout – là où règnent le silence et les élans…

 

 

Tout – sans cesse – se balance au milieu de tout – au milieu de n’importe quoi. Et, au fil du temps, tout se cabre – s’étire – s’étend et s’efface à mesure des pas. Et ne restera bientôt que cet œil obstiné qu’il (nous) faudra transformer en perchoir – au-dessus des routes et des voyages – au-dessus des têtes et des déséquilibres apparents…

 

 

A vouer au sang et aux semences un culte millénaire – un culte imbécile – un culte inutile sauf pour survivre misérablement – sans se demander – jamais – où se dissimulent la vraie vie et l’esprit véritable – doués d’une ardeur et d’un silence incorruptibles – capables (simultanément) de célébrer et d’anéantir tout ce qui se fait, si naturellement, partiel, incomplet et provisoire…

 

 

Prison en tête – cette traversée triste des hémisphères – à se heurter – partout – aux vents comme si l’aube pouvait s’offrir à nos efforts et à nos résistances…

 

 

Le plus inassouvi de l’hiver. Ce qui reste là – sans bruit – au-dedans – comme une attente inexprimée – un repos – un retrait qui pourrait passer pour une somnolence mais qui est, en vérité, une attention assidue à tout ce qui respire et fleurit…

 

 

A trop vouloir dire, on en oublie la vie – et on en oublie l’être – ce qui compte infiniment plus que le langage, l’écriture et le poème…

 

 

Rien ne s’écarte véritablement. Tout nous revient – simplement – moins tremblant et plus assagi…

 

 

Un jour – peut-être – serons-nous cette lumière – écrite en lettres capitales – sur les vieux murs de l’âme. Le silence parfait au milieu du monde…

 

 

Tout ce qui nous arrive n’est que le signe des Dieux – de leur volonté posée entre le destin et l’imaginaire. Cette fureur insensée qui agrandit l’ombre autant que l’ouverture possible. L’inauguration du voyage. Les premiers pas, en quelque sorte, vers cet espace hors du monde et du temps – affranchi de toute splendeur et tout déclin – dont nos âmes sont les malhabiles balbutiements…

 

 

Tout a l’allure du passage. Entre soif et désarroi…

 

 

Cœur assoupi et âme sauvage que les miroirs encerclent et que l’indifférence écorche – pour révéler, au fond des blessures, l’Amour que rien ni personne ne peut entacher…

 

 

Ecriture de solitaire – qui prend sa source sous la surface du monde – au fond de l’âme peut-être – et qui cherche la lumière – la clarté qui illuminera les lignes, le monde et les visages…

 

 

Tout demeure – et reste indemne – la rive passée ; le souffle – la soif – l’âme blessée – la main des Autres – la solitude ; mais le désir et la mémoire se sont effacés – comme s’ils avaient perdu leur force et leur emprise. Ne reste plus que ce regard accompli par l’Amour – empli de joie et d’innocence…

 

 

Ce qui ronge au-dedans – comme une aire dévastée par le feu. Ce qui (nous) hante bien davantage que le monde et le temps – la présence, en nous, de l’invisible…

 

 

A trop devenir, on en oublie le silence et la cendre qui ont, peu à peu, recouvert le monde, les vivants et les restes des morts que nous avons enterrés. Les mains pleines de rêves – et l’âme encore si pleine d’espoir de retrouver les visages disparus – et cette contrée si libre – hors de toute convention – sous la langue – et cet Amour qui danse, en secret, dans tous nos pas fébriles…

 

 

Convoqué(s) par le monde sur ce rivage où le sommeil et la nuit seront – à jamais – les seuls hôtes – et les seuls invités. Bout(s) d’eux-mêmes – fragment(s) de cette obscurité – partout – prépondérante et triomphale…

 

 

L’intime vécu transposé, peu à peu, en expérience universelle. En lignes denses – nerveuses – chargées de matière et de silence – comme un cri tantôt de joie, tantôt de révolte contre ce qui nous a ensemencés – presque aveuglément – dans le noir…

Leurre et ligne de fuite pour qu’éclate, un jour, le dénuement le plus complet…

 

5 octobre 2018

Carnet n°165 Rejoindre

Recueil / 2018 / L'intégration à la présence

Le cœur décidé – et l’ardeur de l’âme sans visée – à essayer de réunir dans le même œil les ombres et le secret…

Tout est livre, ciel, essai – chant de l’âme dans les yeux libres. Et poésie sur les visages tremblants…

Vivre – partout – aussi obstinément que la clarté. Ici – près de la fenêtre – et là-bas – de l’autre côté du monde – à tourner les pages – en silence – au milieu du sable et des visages…

 

 

Des vents, des ravages – ce qui arrive – inexorablement – poussé par l’Amour…

D’une rive à l’autre – en ce lieu où tout recommence…

 

 

Mains chastes – herbes hautes – à laver le sang laissé par les épreuves. Les yeux défaits par ce petit bout de ciel retrouvé – à s’émerveiller des songes et des chants. Et la voix – presque muette – à présent – pas certaine de vouloir répéter les paroles d’autrefois…

 

 

L’eau, le feu, la terre, les vents. Ultimes compagnons des derniers jours – avant le grand saut dans l’inconnu…

 

 

Mille paroles – comme un miroir où, à travers le sommeil, se reflète la lumière. L’âme mise à nu – et les pierres rouges sur lesquelles traînent encore quelques rêves. Comme mille soleils au fond de l’abîme – au chevet des vivants à l’agonie…

 

 

Le réel et le langage – comme les deux faces abstraites – immatures – d’un même visage – d’un même silence – introuvables par les voies ordinaires. Accessibles – seulement – depuis la jetée – presque fantomatique – qui surplombe le monde et le plus simple…

 

 

Achevé – une fois pour toutes – pour remplacer l’encre par le recueillement – et donner vie à l’impossible prière. Illusion encore – de la même veine que tous les manques…

 

 

Défaillance – dans le noir – autant que dans la clarté nouvelle. Mais acceptée – aujourd’hui – comme toutes les faiblesses…

 

 

Des rêves de jour, d’intimité et de soleil sur fond d’ignorance. A chercher dans la prière et la candeur une sorte de nouvelle enfance. L’envergure d’une réponse prodigieuse – définitive – impossible, en somme, en ce monde imparfait…

Mieux vaudrait rire – rire et se retirer – se retirer et disparaître – pour laisser au vide une chance de se révéler…

 

 

L’aube et la solitude comme seules ambitions. La main et l’âme prêtes à accueillir ce que les chemins leur feront découvrir…

 

 

Poussé – encore – comme la fin de l’été dans les bras de la saison suivante – entre détours et ténèbres – le ciel dans la tête – et les pieds en équilibre sur le fil invisible qui relie le monde et les naissances – le jour et le néant – la nuit et la joie – en une seule traversée…

 

 

Tout naît – monte – se dresse – timide et malhabile – malgré l’issue devinée – certaine – inexorable. Comme une ardeur inépuisable – incontrôlable – déployée malgré les ombres – malgré la tombe et les futurs drapeaux en berne…

 

 

Tout en traces – tout en pas. Reflets et dispersions. Chambre et porte dans la pénombre. Pénétré par un souffle – un arrachement – des imprévus. Quelque chose d’infime – quelque chose d’immense – mystérieux comme un envol prématuré – inexplicable. Comme l’enchaînement inexorable des saisons…

 

 

Une source, une soif, un appel. Le commencement du voyage – au bord du rêve. Le long périple – la lente traversée d’un ciel à notre image – couleur de sang…

 

 

Habiter l’inexplicable plutôt que le monde. Devenir ce grand silence au cœur du geste – au cœur de la parole. La main – la voix – l’une des mains – l’une des voix – singulière(s) de l’impersonnel dans l’obscurité – encore – du passage…

 

 

Toujours errant – au milieu de l’appel et du néant – entier – en lambeaux – sur le sable – à marcher entre le ciel et le langage – parmi les bêtes et les cris – dans cette poussière à l’odeur de brûlé…

 

 

Des chemins et de la poussière – partout – toujours – ici – ailleurs – là-bas. Le même voyage – la même illusion du voyage – et les mêmes visages fébriles – ivres de rêves et d’aventures – qui croient avancer – poursuivre leur périple – et faire mille pas décisifs (ou salutaires) – pour découvrir ce qui ne se révèle que dans l’immobilité…

 

 

Rien ne traversera l’orage et les tempêtes – ni ne fera taire les croyances et l’espoir d’une issue. Mais qui sait que la mort est déjà là – à l’ombre de chaque prière – toutes griffes dehors et la chevelure menaçante…

Encerclés – les visages reclus entre leurs murs – et les âmes apeurées.

Et tout continuera – à jamais – à errer (et à tourner en rond) dans la même terreur et le même chaos…

 

 

Tout est aride – et hérissé de peur. Tout semble jaillir du premier élan – de l’avidité de la première bouche. Et, à présent, le vent se déverse – partout – recouvre les yeux de sable – et creuse le désert – toujours plus vif – et toujours plus large – des âmes…

Ainsi s’écoule le temps. Ainsi passe la vie – entre le chaos et la lumière – entre l’angoisse et la beauté des choses – au cœur de cet adieu perpétuel du monde…

 

 

A serrer si fort l’instant que nous en avons les mains pleines de silence…

Fleurs de la passion éteinte – fanées – dans notre sang. Veines propres – à présent. Au plus proche du moins scandaleux à vivre sur cette terre si affamée…

 

 

Envoûté par la beauté d’une langue inconnue – le poète – mi-homme, mi-sage – mi-bête, mi-dieu – délaisse le langage ordinaire, l’ambition et la nostalgie communes pour s’agenouiller parmi les fleurs – en silence – sans ardeur – défait par une main ivre de ses conquêtes – ivre de sa propre extase – amoureuse du blanc – et prête à le semer partout – sur toutes les paroles et tous les visages…

 

 

L’homme – au même titre que l’humus – peut devenir le gage du possible. En couches et en séjours successifs. La clarté à venir – peut-être. La main du monde délivrée des fantômes…

 

 

On rend grâce aux reflets – aux étages inférieurs – aux fenêtres – aux appels incessants de l’innocence. On se joue des haleines et des menaces. On s’enquiert très sérieusement auprès des Dieux. On s’abandonne – et se livre comme le ferait un enfant qui – lentement – glisse dans le sommeil. On chante après avoir tant ruminé. On est ivre de ce qui brûle et de ce qui s’efface. Et l’on attend – patiemment – que le jour se lève…

 

 

Mille tours – mille chants – au milieu des voix – au milieu des tombes – à danser et à tournoyer – sans que rien – jamais – ne tombe du ciel – sans que rien – jamais – ne soit donné. Un peu d’espoir, peut-être, comme le reliquat inutile des Dieux et de quelques croyances obsolètes. A humer par ici – à chercher par là – à tendre l’oreille à tout ce qui pourrait nous répondre – nous offrir un fragment de vérité. Mais rien…

Le temps passe. Les jours succèdent aux jours. Les années succèdent aux années. Les saisons viennent blanchir nos tempes. Et nous savons que nous mourrons sans rien découvrir. Passagers – toujours – plongés dans la même ignorance…

 

 

Tout vient nous dire la fin et la continuité – la permanence et l’éphémère – l’incertitude et la nécessité de l’effacement. Et le règne – partout – du silence malgré nos ambitions et notre affairement…

 

 

Tout mourra encore – bien sûr – tant que dureront la certitude du monde et l’ignorance – tant que demeureront l’espoir et la peur. Mais il est une lumière et un silence qui échapperont toujours au passage et aux ténèbres de la mort…

 

 

Devenir ce qui ne peut se dire. Oublier les oracles, le salut, les dérives et l’âme en déroute. S’éclipser – et se résoudre au noir et à l’œil lointain. Echapper au vivre et au monde malgré le sang dans nos veines – malgré ce cœur immense qui bat (encore) dans notre poitrine…

 

 

L’Amour à notre porte. L’Amour au creux des reins. L’Amour pour nous extraire du doute et du manque. L’Amour au détriment du désir – au détriment des étoiles. L’Amour au lieu de la mort. L’Amour pour mille raisons – et découvrir (enfin) ce que signifie être au monde

 

 

Effacer tout – tout effacer – jusqu’au moindre mirage pour qu’il ne reste rien – pas même une ombre – pas même une lumière – qu’un long baiser surces rives inexistantes– et qu’une main tendue vers la souffrance à transformer

 

 

Nous écrivons à ce qui – en chacun – ne sait lire et ignore le langage – non pour convaincre mais pour inviter – et offrir, au milieu des mots, le silence nécessaire au monde, à la joie et aux retrouvailles…

 

 

Le cœur décidé – et l’ardeur de l’âme sans visée – à essayer de réunir dans le même œil les ombres et le secret…

 

 

Tout est livre, ciel, essai – chant de l’âme dans les yeux libres. Et poésie sur les visages tremblants…

 

 

Vivre – partout – aussi obstinément que la clarté. Ici – près de la fenêtre – et là-bas – de l’autre côté du monde – à tourner les pages – en silence – au milieu du sable et des visages…

 

 

Ni charge – ni témoin. Ce que nous portons comme une croix – un bagage – un fardeau inutile – inutilisable face aux circonstances, sans cesse, changeantes.

Mieux vaudrait renoncer au voyage – à la traversée – aux découvertes – et plonger dans l’abîme et la réclusion. Resserrer la peau et le passage – réduire l’air et l’espace jusqu’à en étouffer. Devenir le sol et les grilles de notre cachot jusqu’à faire exploser les murs et l’horizon. Et laisser la lucarne se transformer, peu à peu, pour se voir inonder de lumière – et se convertir en regard…

 

 

Le vertige de l’inconnu sur la cendre. Et la joie de vivre dans l’incertitude. Comme un soleil dans le noir – un espace de clarté au milieu des rêves et des étoiles…

 

 

Entre le passage et la chute – à se demander encore comment s’achèvera cette histoire faite de rêves et de soif. A reconstruire – toujours – ce qui, un jour, inexorablement s’effondrera…

 

 

Comme un visage au milieu des visages – une âme dans la foule qui semble habiter loin de tout. A contourner la glace pour rejoindre partout – partout où l’on peut – ce modeste chemin de fleurs – et continuer à poser la tête hors des nuages – hors de la grisaille – hors du trouble et des promesses trop faibles pour nous extraire de ce trou…

 

 

Debout – ensemble – dans la peur – à écouter ces voix qui nous appellent pour nous rejoindre – et nous retrouver seul(s) de l’autre côté du monde – de l’autre côté du visage…

 

 

A dormir – partout – comme la neige du plein midi qui attend l’hiver – le retour du silence après ces trop exubérantes saisons…

 

 

En diagonale – à absorber ce qui flotte sur les eaux du jour. A décocher mille flèches – inutiles – sur ce qui s’avance et nous effraye. A grimper sur l’absence comme l’on se hisserait sur un phare ou une falaise pour échapper aux bourrasques et aux tempêtes qui menacent la côte…

 

 

Une âme, une forêt et une poitrine en flammes qui désire et frissonne au milieu du silence…

 

 

Toutes ces mains et tous ces visages – à chercher partout un peu de tout – à creuser n’importe où – n’importe quoi – pour déjouer la peur et la solitude – et découvrir quelque chose au milieu du néant…

 

 

Face au ciel – toujours – qui nous toise en silence…

 

 

San fin – bien sûr – autant qu’éphémère. Mais le rêve – et le désir – si vivaces encore…

 

 

A aimer ce qui vient – à la verticale – et ces murmures à l’horizon qui – jamais – ne nous sauveront du désastre…

 

 

Que tout recommence avant sa fin – et que tout continue – comme l’aube succède à la nuit – comme le crépuscule remplace le jour – pour que mourir devienne (déjà) un peu de ciel – et le renouveau futur en ce monde où la vie n’est que le rêve d’un ailleurs…

 

 

Quelques balbutiements supplémentaires dans la rumination. Des pieds, des têtes et des mains qui s’agitent vainement sur l’étendue – dans l’infini silence qui baigne le monde et tous les au-delà…

 

 

Des îlots à découvrir par grand froid – lorsque les vents auront fait fuir les oiseaux de passage – et qu’il ne restera que notre âme – seule et grelottante – dans le noir…

 

 

Devant l’aube – avec encore un peu d’impatience sur l’épaule – à parcourir – pieds nus – toutes les inventions du monde qui retiennent prisonniers les hommes…

 

 

Il ne faut – jamais – se presser ; ni pour vivre, ni pour exprimer l’inexprimable. Il faut se recueillir – patiemment – au fond des choses – et se prêter au (lent) labeur de l’âme pour espérer trouver le silence au milieu du rire comme au milieu de l’aridité et de la désespérance…

 

 

Tout se disloque – et s’éparpille – sans jamais s’interrompre – jusqu’au seuil où la poussière finit par devenir le socle de l’envol – l’aire (presque) inespérée de la conversion de l’espoir en lumière…

 

 

Isolé(s) jusqu’au supplice – malgré cette solitude lumineuse – au-dedans – que notre visage ne sait révéler – et que nos mains ne savent accueillir. Une existence – et mille peines (presque) perdues, en somme…

 

 

Tout est noir – le jour – l’espoir – et la réponse des hommes à tous les pourquoi…

Nul n’a appris à aimer – à fouiller derrière la buée – et à marcher au milieu des visages…

Tout est noir – et quelque chose, pourtant, au fond de notre gorge – appelle – et espère encore trouver le silence et la lumière…

 

 

A petits pas – du néant vers ce qui, en nous, tremble de joie. A petits pas vers ce qui se jette et que l’âme ne peut rattraper. A petits pas – comme une tristesse lasse de marcher obstinément vers l’Amour…

A petits pas jusqu’à l’effacement. A petits pas jusqu’aux confins du dernier silence…

 

 

Tout semble fermé – de prime abord. Tout semble étroit et incompréhensible. Puis, l’âme s’ouvre et les routes s’éclaircissent – et l’existence se fait plus belle. La douceur apparaît, peu à peu, dans la nécessité des actes. Tout frémit dans la continuité du silence. Tout s’émeut – et se partage. Vivre devient alors le lieu du secret et de la réponse. Et il nous est (enfin) possible de convertir notre grimace angoissée (et légèrement hautaine) en hospitalité…

 

 

Nous continuons – qui peut donc nous interrompre ? – malgré la fatigue – malgré l’effacement et le silence. Vivant – toujours – comme si exister nous importait encore. A être là – sans rien dire. A écouter le monde et les visages aller et venir. A nous emporter parfois face aux circonstances. A rester bouche bée devant le frôlement – presque imperceptible – du ciel. A contempler les danses derrière les barreaux de ces cages terrifiantes. A poursuivre notre tâche en griffonnant quelques signes sur la page dans cet écart – cet exil – cette douce solitude…

 

 

Tombé – à présent – au plus bas – là où la source s’offre à toutes les bouches tordues – rompues – abandonnées aux cris et à la douleur…

Et apaisé – à présent – au fond de cette somnolence déchirée. A consoler ce qui s’approche – si maladroitement – vers nous…

 

 

Ni dehors, ni dedans. Dans cet entre-deux aligné au monde et au silence. A regarder ce qui s’avance au cœur – et hors – de toute perspective. Comme le point d’appui, peut-être, de l’infini qui se cache partout – et qui se révèle à l’infime qui découvre ce qui l’habite…

 

 

La joie d’être là encore – à contempler la vie et le vivant – la pluie – les nuages et le cours des rivières. La bouche silencieuse – ravie de ce qui jaillit – et de ce qui passe, si souvent, comme un mirage – entre deux rêves – entre la certitude et la modestie de ne rien savoir. A s’aventurer jusqu’au coin de la fenêtre où le monde semble plus beau – et plus conciliant peut-être. A jouir – encore un peu – du silence et des spectacles avant de rejoindre la nuit…

 

 

Tout est achevé – à présent – et, pourtant, la nuit et le monde demeurent – comme notre surprise à être là encore – à contempler l’inépuisable labeur de l’inachevé…

 

 

Quelque chose, en soi, existe – profondément – qui vient relayer l’absence et la fragmentation – la lumière et l’innocence de l’esprit…

 

 

Tout le jour – dans un fragment de vie – dans les lignes d’un poème. Un chant – une parcelle d’âme – et l’esprit encore, si souvent, en déroute…

 

 

Rien ne s’effondre – rien ne s’efface. Tout disparaît – et se rassemble dans l’espace du tout appartenir

Ainsi le jour – et tout ce qui lui appartient – jamais – ne peuvent – mourir…

 

 

Comme une souffrance – impalpable – et une curiosité affamée – présentes – scellées dans la grandeur de l’homme – à l’arrière de tous les fronts – à découvrir – sans cesse – et à frémir – toujours – de leur partage…

 

 

Essentielle – la mort – comme la crainte de vivre – imputables aux rêves et aux excès du langage. Comme un corps retenu – trop longtemps – par l’horizon – condamné à construire une identité à fleur de mur – là où la faille est (encore) obturée…

 

 

Le lieu de la parole – toujours – s’atteint hors du langage. Comme un silence résolu – indemne des questionnements et de la pensée – au-delà du dialogue – au-delà même de la poésie. Là où règne la lenteur – au-dedans de cet espace posé au fond de l’esprit. Là où les jeux du monde résonnent sans bruit – et se perdent en écho. Dans l’extrême simplicité du regard – nu – presque enfantin – virginal – transparent malgré l’opacité des âmes et des visages…

 

 

A répéter – inlassablement – ce qui rassemble dans ce dépeuplement. Un peu de ciel – presque rien – dans cette solitude au cœur de laquelle chacun chemine…

 

 

D’une mort à l’autre – l’âme – toujours aussi vivante – cherche son assise dans ce qui demeure – au-delà des tombes et des étoiles…

 

 

A trop se courber – toujours – la lumière nous pénètre – et nous prend par la main – pour traverser l’âme – tout entière – de part en part – sans jamais nous faire la morale – ni nous reprocher notre frilosité et nos craintes. Elle s’agenouille à nos côtés – et nous emplit de ce dont nous avons toujours manqué…

 

 

Assise – dans la simplicité des mots – dans la nudité du jour – à griffonner la page comme on lancerait une pierre (minuscule) – quelques graviers peut-être – sur l’une des vitres du monde – pour essayer d’éveiller ce qui – à l’intérieur – est encore assoupi…

 

 

Tout vient du silence que nous avons – toujours – confondu avec le néant – avec le noir antérieur aux naissances. Ce que nous avons – toujours – considéré comme le sommeil et la mort – la grande nuit du monde – l’obscurité des ténèbres où sont plongées les âmes…

 

 

A parts égales entre ce qui reste et ce qui s’en va. Comme un cri – un murmure – posé entre la page et le silence. Le temps d’un livre – le temps d’un émoi – quelque chose comme une larme déguisée en rire – et un supplice – l’histoire d’une chute sur ces pierres noires où se succèdent toutes les générations du monde…

 

 

Comment renaître – remonter à la surface – revenir aux chemins qui ravivent – et traversent – les peines… Et comment imaginer l’Amour au milieu de la mort…

Se perdre encore – se perdre toujours – au-delà du monde et des promesses. Demeurer dans ce qui glace et répugne. Et franchir le gué pour rejoindre la rive où chaque souffle appartient au silence…

 

 

A dire – encore – ce qui se propage à travers la parole – à travers le silence. Les étoiles et les paupières au crépuscule enivrées par leur propre lumière. Et ce qui passe par la fenêtre entrebâillée – avec, partout, ce rire qui glisse au fond des âmes…

 

 

A courir aussi loin que nous le pouvons. A enjamber les lieux et les jours anciens – sans même un regard – ni même un geste – pour saluer les visages – pour rejoindre – au-delà des promesses d’abondance – quelque chose posé discrètement en nous – et à nos côtés ; l’esprit autonome, peut-être, loin des bannières et des dynasties, qui préside – appuyé contre l’autel des Dieux – une forme de cérémonie secrète sans rituel (ni participant) en récitant à notre intention quelques prières païennes et silencieuses pour nous plonger dans la solitude et l’humilité – et libérer le regard de tous les règnes du monde…

 

 

Ni adage, ni sagesse – à contre-courant du commun – le plus simplement du monde – à laisser mûrir les petites ritournelles et les pentes naturelles pour s’inscrire dans la perspective du sol et du ciel…

Ni crainte, ni terme – comme les adieux les plus fidèles au monde. Le repos assidu sans gouvernance locale. Les yeux au ciel et le dévouement de l’âme – prête à abandonner les offrandes et les peines transportées à dos d’homme. Comme le jour – comme une nuit claire sans le scintillement des étoiles – comme un baiser immense – intense – sans avoir recours ni aux gestes, ni à la parole…

 

 

A califourchon sur l’aire des contraires où tout s’accumule et s’oppose – la contrariété en tête – et ce désir de l’âme qui voudrait tout – et, pour commencer, se débarrasser de tout antagonisme. Comme une sorte de mirage inoffensif – candide – où le puzzle n’aurait qu’une seule face – ni envers, ni profondeur – ni même entre-monde ; une surface – simple – à deux plans – où chaque élément serait dépourvu d’abîme, d’ambivalence et de contraire. Une sorte d’image naïve qui ressemblerait (à s’y méprendre) à l’apparence du monde – et où vivre consisterait à rêver à la manière des simples

 

 

Tout bouillonne – s’empile et s’empale – dans l’esprit. Tout porte – et se déporte – comme si vivre consistait à dériver parmi les vagues, les cohortes et quelques récifs – et à tout franchir à la nage ou en sautillant d’île en île – de port en port – pour rejoindre la mer – lentement – en se laissant glisser vers le seul passage possible, tantôt le monde, tantôt la page…

Ainsi – sans doute – voyagent les hommes – et, peut-être, les poèmes…

 

 

Tout est naissance – monde jaillissant – et restes de ténèbres – dans ces âmes trop proches des rives humaines…

Il faudrait soutenir la courbure du bleu – cette voûte sous la voûte – qui offre aux étoiles leur lumière – et aux hommes ce regard plissé – presque effrayé – devant le jour…

Et rassembler nos bras tendus – des deux côtés – en une seule main toujours encline à offrir – et à partager…

L’Amour face au refus – face à la riposte – comme le seul geste nécessaire…

 

 

Une âme – un espace – où glisser le temps – quelques jamais et mille toujours. L’horizon et la lumière dans le même regard familier des yeux, du monde et de la terre. Amoureux, parfois, de ces rives sans raison où l’on allume mille rêves et mille soleils en guise de lampions…

 

 

Ni chant, ni cercueil – et avec toute l’éternité au-delà. Mille rêves – mille pourquoi – et ce lointain – déjà – qui s’approche pour convertir l’inconnu en regard et en gestes familiers. Et mille feux dans l’âme dévouée à son emprise – livrant sa joie à ce qui s’émeut de toute forme de rapprochement…

 

 

A trop devenir, nous en oublions de nous rejoindre…

 

 

Des visages, des choses, des miroirs. Un peu de ciel et d’espace où poser les yeux. Et le recul nécessaire pour donner à nos gestes la même candeur et la même ardeur que celles des vents…

 

 

A dormir dans la trop grande solidité des jours. A compter les saisons jusqu’à la dernière heure. A défier les vents, les Dieux et la mort. A s’empaler vivant – et l’âme si fébrile – sur ce qui nous écartèle – comme si vivre consistait à oublier l’essentiel et la nécessité du silence…

 

 

Oublié – l’essentiel – comme le plus nécessaire à vivre. Inscrits dans le monde célébré comme l’espace. A retarder la mort – à combler la faim – et à trop courber l’échine devant les visages et les habitudes. Le pas perdu et le sang qui pousse les pieds vers d’autres lieux – vers d’autres infortunes…

Comme un écho à tout ce qui nous fait – et nous fera toujours – renaître…

 

 

Qu’est donc vive la marche – aussi vive qu’est lent l’œil à se transformer. Et ça chante ! Et ça prie ! Partout – l’âme ensommeillée – comme si le miracle pouvait nous être donné – comme si le désert et la solitude pouvaient disparaître. Et dans tous les yeux – cette mélancolie pour exhorter l’Amour à revenir…

 

 

A la pointe de tout ce qui s’émerveille – à la lisière du jour – malgré mille terreurs encore – et, sans doute, autant d’espoirs à vivre…

 

 

A trop se désunir – à vivre dans cet excès et ce vertige – nous refusons le plus simple – la clarté qui court d’une âme à l’autre – l’enfance tombée en disgrâce dans nos aventures. Tous les soleils cachés – et le ciel avalé par toutes les bouches affamées. L’origine du monde – la source des pentes et des chemins – l’aire où l’espace se multiplie à l’envi – tous ces lieux où errent – sans retenue – toutes les foules ivres d’oisiveté et de folie…

 

 

De fausses identités – et cette (pauvre) croyance en l’éternité alors que tout est simple – unique – au cœur du monde – visité comme un rêve – comme un désir multiple censé nous faire survivre à tous les manques…

 

 

Nous voyageons – en figures hagardes – parmi les pierres, les arbres, les visages et le mystère – à la recherche de ce qui nous unit – dans le désir, un peu fou, de nous rejoindre…

 

 

Tout se tient, malgré lui, au centre de tous les cercles. Et nous autres – pauvres humains – pauvres imbéciles – si fiers de rester à la porte – sur le seuil – au cœur des rêves où nous imaginons tous les possibles – le recul du désert et la commodité des routes pour nous conduire de l’autre côté du monde – sur l’autre versant de la vie – en des lieux où tout pourrait jaillir avec aisance – la joie, l’éternité et le plus facile à vivre – dans cette croyance aveugle – et si désespérée – qu’un jour, tout pourrait être franchi – et réuni – d’un claquement de doigts…

 

 

D’un jour à l’autre – d’une saison à l’autre – à défigurer ces journées de paresse et de morne satisfaction – où sous les masques du sommeil suintent (encore) mille désirs et mille refus – et le plus grand désespoir – mille frustrations (résignées) à l’égard de cette existence si indigente – si famélique…

 

 

A ne reculer devant rien – et à s’effacer comme l’exigent – presque toujours – les circonstances. A être plutôt qu’à devenir. A contempler plutôt qu’à questionner le temps et à rafistoler les mille déchirures laissées par la fréquentation des visages. A offrir sans exigence ni prêter le flanc aux commentaires et aux désaccords…

 

 

Blanc comme la neige qui recouvre le monde en hiver. Bleu comme l’océan et le ciel immense dont on ignore l’envergure et les frontières. Rouge comme le sang, le désir qui monte du fond des veines et les feuilles des arbres à l’automne. Jaune comme l’or, la joie et le soleil. Gris comme la boue, la cendre et la tristesse des âmes. Noir comme la nuit et l’ignorance…

A deviner – partout – l’innocence – derrière toutes les couleurs – derrière toutes les figuresdu petit peuple du silence et de la terre

 

 

Dans le rêve du vivant – la plus infime trace de silence – et l’étreinte de l’entente qui, avec les Dieux, nous exhorte à nous rejoindre…

 

 

Ni gain, ni temps, ni poignée. Le plus sauvage – attaché (depuis toujours) au désert et à la solitude – et qu’il faut convertir en figure exigée – familière – naturelle, en somme – malgré les lois, les grimaces et les résistances. Se désinvestir entièrement des rêves – et s’éloigner du plus grisant pour laisser arriver l’inexorable. S’écarter des chemins tout tracés pour laisser s’approcher la lumière et s’édifier le rassemblement afin de devenir un homme au cœur libre, à la main pleine et à l’âme (joyeusement) soumise…

 

 

Déjouer les règles imposées par le monde – puis s’en défaire. Aller là où la pente s’incline – dans l’ordre naturel exigé par le silence. Ne résister ni à l’écrasement ni à la tentation de devenir davantage qu’une figure mendiante. S’exclamer en un murmure – et dire notre surprise (et notre joie) devant l’inéluctable. Faire pencher la balance – de l’autre côté de l’abondance – vers la simplicité joyeuse et les usages mesurés…

Ecrire encore quelques lignes – quelques poèmes – pour clore la quête, célébrer le règne de la vérité – et inviter les hommes à l’humilité – toujours plus juste et active que toutes les formes de contrainte et de conquête…

Sortir enfin de la rêverie – de cette folie aveugle et collective – pour faire émerger les conditions propices à la mutation nécessaire…

Ni dogme, ni fuite, ni cachot. L’exercice le plus salutaire pour ce qui n’a cessé de naviguer dans l’illusion et de fréquenter les pollutions les plus mortifères…

 

 

Plus déchirés que vivants – au cœur de ces tentatives et de ces errances. Chargés d’un temps et d’un gonflement identitaire poussés jusqu’à la dérive – jusqu’à l’impasse – jusqu’à la chute (inévitable) – hautement nécessaires, sans doute, pour transcender les conventions – et aller au-delà des certitudes et de l’idée (si ancienne) de finitude…

Ni destin, ni route nouvelle. Quelque chose à l’image de deux mains nues – tendues vers chaque visage – inoffensives – bienveillantes – silencieuses – à la fois au-dedans du monde et posées sur le rebord d’une fenêtre immense pour offrir à (tous) ceux qui se présentent la blancheur requise et la possibilité de la rencontre et du rassemblement…

 

2 octobre 2018

Carnet n°164 Le monde et le poète – peut-être…

Journal / 2018 / L'intégration à la présence

Tout nous est si familier ; la peau – le soleil – l’ombre et l’éclat – l’exubérance et la sagesse – la vie – la mort – et l’esprit écartelé entre ce qui reste et ce qui s’en va…

Tout nous est si familier ; les danses – l’orage – la vaillance et la volonté – l’abandon et la paresse – le désir et ce que l’on murmure dans les prières – Dieu – les arbres et le silence – l’attente des hommes et ce regard posé à la source – sur toutes les choses du monde…

 

Un lieu, un corps, une âme. La place où s’écrit le poème – où se dessine le voyage – et où demeure, en secret, le silence…

 

 

Ombres piétinées – et piétinantes – qui naviguent inlassablement sur les eaux de l’absence. Avec un peu de rêve – et un peu de nuit – au cœur de cette ivresse à vivre. Ce que les Dieux ont, sans doute, façonné avec ce qu’ils avaient sous la main ; une folle ardeur aux yeux fermés…

 

 

Nous défions le sommeil et la léthargie des voyageurs – ces vies soumises à la paresse et aux habitudes – ce qui s’accorde si bien à l’attente et au néant – pourvu qu’ils demeurent confortables…

 

 

Quelques notes sur un bout de papier – comme exigence et impératif quotidiens – comme habitude et antidote à la torpeur – pour témoigner de la rencontre avec l’essentiel – avec la présence – qui se porte discrètement – presque secrètement – au milieu de la foule. Ce que révèle l’œil solitaire dans la compagnie de tous les infinis. L’ordinaire et le plus simple – vissés au front – vissés à l’âme – affranchis de l’ostensible et de la prétention…

Ce qui fait, sans doute, du poète, un familier d’une sagesse et d’une folie – depuis trop longtemps oubliées par le monde…

 

 

Monde, visages et carnets. Ce qui est nécessaire – ni plus, ni moins – au poème – pour inviter l’homme – et les âmes – à découvrir, en eux, la lumière…

 

 

Si bavard est le voyageur – autant qu’est silencieux le sage – avec le manque foudroyé au fil des pas…

Au terme de la marche, ne subsistent que la lumière et l’invitation à dévaler toutes les pentes jusqu’à la confusion du monde et des visages – jusqu’au centre où tout se rassemble et s’efface – jusqu’à la disparition des noms et des Autres au profit d’un seul baiser – immense – permanent – et de l’émergence de nos deux mains indéfiniment ouvertes…

 

 

Aussi seul aujourd’hui qu’autrefois – mais le cœur éclairci et l’âme docile – infiniment plus flexible – devenu, en quelque sorte, l’instrument du silence et des circonstances…

 

 

Ici – sans limite. Et jamais ailleurs – qui n’est qu’un souvenir ou une attente…

 

 

Une rive – mille rives – et l’eau qui passe – en parole – en campement – jusqu’au bout de l’énigme. Seul – sans alliance ni compagnon – à faire émerger, en soi, la halte nécessaire à la fin de toute emprise…

 

 

Celui qui chante – celui qui danse – et se tient silencieux a, ne l’oublions pas, mille fois pleuré – et mille fois cherché – autrefois. D’excès en surprise – de rencontre en désillusion – en proie, depuis mille siècles, aux luttes, aux doutes et aux adieux – et au faîte, aujourd’hui, de ce qui ruisselle sans jamais s’attarder – sans jamais revenir. L’horizon, à présent, happé dans la distance la plus familière. Au centre des miroirs – en ce lieu qui semble (encore) si mystérieux pour les hommes…

 

 

Une enclume – et le matériau des alliages converti en plomb – en boue – pour transformer la poussière et l’existence – en or – en silence – en lumière – sous le marteau de l’acquiescement tenu par cette folle ardeur…

 

 

Un gisement, un feu et l’érosion progressive. L’exploration à la hache et la roche fendue à la hâte – sur ce versant du monde qui ressemble tant à la nuit. Mille fables – et autant de mythes – à polir sous la lampe des voyageurs – et à dépecer au milieu des braises – pour s’avouer – finalement – vaincu(s) au terme de l’exercice – et prêt(s) (enfin) à s’ouvrir à l’ultime élan qui porte vers le vide et le silence – et à la solitude qui redonne au monde et aux visages une allure plus réelle – une allure plus vivante…

 

 

Tout se délite et s’efface – et rien – jamais – n’apaise, ni ne console. Et il (nous) faut apprendre – continuellement – à vivre dans cet inconfortable entre-deux…

 

 

En définitive, nous ne cherchons que le silence – que les hommes nomment de mille manières différentes…

 

 

Nous n’avons que quelques jours pour creuser – pour découvrir et comprendre – et demeurer au centre de tous les imprévus – ce que les hommes appellent hasard – existence – destin – rencontre. Au cœur même du silence que tout traverse…

 

 

Un trou dans le monde pour percer tous les secrets…

 

 

Ce qui s’invite à l’échelle de l’homme n’est que la part perceptible d’une envergure démesurée – d’un infini – essentiellement – invisible…

 

 

Les jours passent – entouré(s) toujours des mêmes visages qui s’usent aussi lentement que notre ennui. A dire ceci – à faire cela – à commenter mille circonstances dérisoires. A aimer – et à haïr – alternativement (et parfois même simultanément) – le monde et tous les événements de notre vie…

 

 

L’humanité ne se distingue du monde. Comme lui, elle n’est mue que par les habitudes et la transmission de la mémoire – et est contrainte, face aux événements et à la souffrance, de s’adapter, d’inventer et d’explorer. Adepte, malgré elle, de la survie et de l’expansion. Et participant, à son insu, à l’illusion et au mensonge – quasi originel – de l’esprit…

 

 

Tout, en réalité, ressemble à l’aube – naît d’elle et la rejoint – après quelques tours inéluctables (et, si souvent, malheureux) parmi nous…

 

 

Discret – profond – les gestes justes et lents. Une vie et une parole libres – façonnées par un ailleurs – un espace intérieur mystérieux – l’infini peut-être. Et les pas nécessaires au quotidien. Une existence hors du monde et du sommeil. Plus proche du ciel et de la vérité que des sages et des essais savants. A l’égal, sans doute, des bêtes et des fleurs – des montagnes et des rivières – des herbes sauvages et des arbres. Anonyme – solitaire – intensément joyeux – au milieu de la tristesse et de la mort – au cœur de l’illusion – sous tous ces faux soleils imaginés par les hommes qui rêvent (depuis toujours) d’échapper à la solitude et au néant…

 

 

Les adieux comme les retrouvailles seront toujours – éternels…

 

 

Le chemin, souvent, précède les signes – puis, un jour, ils finissent par se rejoindre – et se confondre. Ensemble – ils peuvent alors explorer et relater le même espace – ce lieu au cœur – et en surplomb, du monde…

 

 

Ecrire – comme des doigts qui dessineraient dans l’air – sur le ciel invisible – vierge – sans trace – la nécessité d’un soleil pour offrir à la souffrance – à toute la souffrance du monde – un peu de chaleur et de lumière – pour rendre l’attente plus supportable – et réussir – pourquoi pas ? – un jour, à transformer l’existence en silence – en regard clair sur le manque et l’insuffisance…

 

 

La main – proche du jour – voisine du monde – et résidente du sang – sur la chair, sur la page et le ciel – livre son encre, sa semence et sa folie – comme une invitation – et une menace à l’ordre du monde. Et elle parvient, parfois, à plonger les visages et les âmes dans les flammes – au cœur d’un espace hors de contrôle – à ramener les dissemblances au dialogue et la solitude aux rencontres – et à devenir l’air, l’eau et le feu – toutes les circonstances – et non une forme d’éloquence sèche et hautaine – pour accompagner les destins (tous les destins) dans leur long voyage vers l’infini…

 

 

Tout apparaît – et s’insinue dans ce qui rythme la vie et la marche. Et tout glisse au fond du cœur pour rejoindre en amont le cri des âmes inquiètes face à la folie du monde – et faire naître des larmes dans les yeux lucides – encourager la main sur la page – et les pas dans le monde – et défier (enfin) la certitude et la mémoire – toutes ces traditions qui confinent à l’aveuglement et à la répétition…

 

 

Invisible – ce destin – comme la trame sous-jacente qui nous relie…

Espace où tout se rapproche et se rassemble – où tout s’unit en un seul visage – où la vie et la mort se tiennent par la main pour danser ensemble – et où le présent est la seule possibilité d’hier et de demain…

En ce lieu où nous pouvons (enfin) devenir ce que nous avons délaissé depuis si longtemps…

 

 

Encore un peu de suie et d’encre noire pour saturer l’air – et la page – trop tristes de voir, partout, la mort régner comme la seule loi du monde…

L’homme et l’innocence – la joie et les tourments – pour faire table rase du passé – libérer les âmes soumises à la mémoire et les têtes engorgées de temps – pour devenir la feuille blanche – l’esprit vierge – l’espace vide. Ce qui demeure après la chute, l’échec et la défaite – ce qui subsiste une fois le trop plein effacé…

 

 

Regard et chants – bruits et plaintes – ici et ailleurs – fruits du silence et du monde. Cadre de l’évidence et de la sauvagerie où règnent pêle-mêle (et sans partage) – l’ignorance, l’irrespect et l’incertitude – le sommeil profond (et si insensible) des âmes – l’intelligence et le silence – l’émotion, les destins et les gestes les plus justes…

 

 

Et tous ces mots gorgés d’ombre et de lumière pour essayer d’éveiller, en nous, le plus sensible

 

 

Une vie à l’ombre du monde – aux pentes abandonnées – où le rire coule comme l’eau des rivières en serpentant, avec aisance, entre les pierres lisses et noires…

 

 

Tout, à présent, devient silence – espace de mille effacements – ciel et page blanche – où tout vient se blottir – se plaindre et s’exercer aux mille usages du monde. Entre pluie, neige et soleil – entre désert, foule et solitude – parmi l’indifférence des visages et la surprise de quelques âmes émerveillées par la démesure de cet accueil…

 

 

L’existence – un fleuve – un bref passage – une fuite brutale – avec quelques souvenirs empilés – et affadis – par le temps – et un désir sans inflexion – pour poursuivre sa route entre les mille frontières qui séparent le monde de notre visage.

Passé le premier choc – passés le premier gouffre et le premier émoi – nous voilà contraints de vivre, tout au long de cette existence, au cœur de l’illusion – renforcée par cette hargne insensée de l’identité et de l’appartenance…

 

 

Du dehors au dedans – le temps d’une vie – de quelques années – et de mille pages griffonnées. Le temps de se débarrasser des signes et des privilèges de la naissance – et d’éliminer toute prétention et les trop grandes particularités du visage humain. Le temps, à peine, d’un soupir et d’écrire mille poèmes (de plus en plus anonymes). Le temps de découvrir le silence et de s’effacer…

 

 

Tout vacille – et est incertain. Tout semble noir et blanc – fier et recroquevillé – résistant et craquelé par la faiblesse et l’ardeur du sang. Tout s’invite – et se dessine ; le monde, l’âme et l’enfance dans les têtes et sur les chemins. Mille pages – mille paysages. Les noms gravés dans la poussière – et le sable des édifices érigés pour célébrer les victoires et les conquêtes. Le bois des cercueils et le marbre des tombes. Ce que nous entonnons au printemps et après la saison des récoltes. La nuit – le jour – et l’humanité implorante – ignorante toujours – incapable (encore) de comprendre le fondement des destins et de répondre, de manière juste et sensée, aux mille questions qui taraudent les hommes depuis leur naissance…

 

 

Des traces et des limites – à effacer et à franchir – pour rapprocher le sang et le langage – la vie et notre visage. Et offrir au monde le silence qu’il espère – et quelques gestes pour apaiser (provisoirement) le manque des hommes…

 

 

Il n’y a nul ailleurs – nul avant – nul après – nul toujours et nul jamais – mais l’impératif de l’abandon – et l’urgence de l’effacement – pour déjouer la gravité et les périls qui pèsent sur le jour et l’innocence…

 

 

Tout vient – et se déroule – le temps d’un soupir – le temps d’un baiser – le temps d’une larme – le temps d’un regret. Puis, tout nous abandonne. Et après mille passages, nous avons encore la faiblesse – ou la bêtise – d’espérer un retour – le recommencement ou le prolongement de la même histoire…

Le temps est l’aveu d’une impossible fixité – et le signe que quelque chose demeure en dépit de son écoulement apparent…

 

 

Le poids des pierres – le poids des livres – sur notre vie. Toute cette noirceur et cette gravité qui nous éloignent de l’innocence et de la blancheur du monde et du silence. A passer son existence à déchiffrer mille signes sur le sable alors que l’aube s’offre – presque sans raison – à ceux qui vivent, marchent et agissent virginalement après s’être posés mille – dix mille – questions peut-être – et qui ont, peu à peu, appris à transformer l’incertitude et l’effacement en alliés du regard. Et qui voyagent, à présent, en se laissant guider non, comme autrefois, par la chance et la volonté – mais par l’Amour, la clarté et les circonstances…

 

 

On a beau essayer de s’insensibiliser – d’offrir à l’indifférence une place de choix dans notre vie – de s’absorber dans mille pensées et mille activités – de feindre le désintérêt – subsisteront toujours en nous cette terreur et ce questionnement (si essentiel) face à la mort – et le besoin d’un sens – d’une explication – affranchis de toute forme de croyance…

 

 

Au bord de nous-mêmes – autant qu’au fond de l’abîme – ce précipice aggravé par le monde et les hommes au fil de l’histoire…

 

 

Nous marchons sur des traces déjà anciennes – explorons les interstices de la langue – et franchissons les limites imposées par le monde – pour goûter, à travers la précarité des existences, ce qui tremble et frémit sous les blessures laissées par les visages et les chemins…

 

 

L’écriture semble grave (si grave) dans cet air du temps si frivole – si léger. Comme un pieu – ou une épine – dans le cœur des hommes (selon les jours et la sensibilité de ceux qui la reçoivent). Comme une question lourde – austère – lancinante – immergée au fond des croyances et des vies désinvoltes – et le besoin, si récurrent, de l’âme dans ces siècles où seuls le corps et l’apparence de l’esprit son célébrés…

 

 

L’interrogation et le doute sont gravés à l’envers du silence. Et la mort règne toujours au dos de la lumière. Ni échelle, ni barrage – une simple question de perspective pour vivre soit comme les bêtes et les pierres, soit au plus proche de l’âme – au plus proche de l’homme…

 

 

Auprès de ceux qui ne savent ni vivre ni mourir – les deux poings serrés – tantôt dans la révolte, tantôt dans l’amertume. A l’ombre de cette indigence et de cette tristesse qui étouffent – si sournoisement – les hommes…

 

 

Être – être là – sans rien dire – sans rien faire. Présent – simplement – auprès de ceux qui souffrent et s’interrogent. A offrir ni croyance, ni promesse – et, bien davantage que le témoignage d’une traversée – une perspective et une manière de faire face aux circonstances autant qu’une façon d’écouter ce qui nous hante pour retrouver – ou raviver peut-être – un espace au fond de l’âme – cette capacité originelle de l’esprit à défier l’illusion – et à s’en défaire – et cette inclination à privilégier la sensibilité face à l’indifférence pour restituer un peu d’innocence et de beauté au milieu de la violence et de la barbarie…

 

 

Tout arrive – et s’inverse. Tout peut arriver – et s’inverser – d’un instant à l’autre – malgré la routine des jours, la torpeur de l’esprit et l’inquiétude de l’âme. Nous vivons – fragiles et instables – prémunis contre rien – protégés ni du meilleur, ni du pire – plongés dans cette oscillation permanente entre la douleur et l’agrément – entre la laideur et la beauté – entre le miracle et le malheur…

 

 

Tout fléchit sous l’ardeur du temps. Comme enfoncé(s) au fond de l’impossible – entre le triomphe – quelques victoires – et la débâcle – mille défaites inéluctables – sans jamais savoir sur quoi appuyer notre regard et notre pas…

 

 

Défaits par mille attentes – par mille fatigues – et l’implacable besogne de la lumière. Contraints d’accepter notre ignorance et notre impuissance – et de nous abandonner aux forces du monde et aux circonstances…

 

 

Nous vivons comme des sacs gorgés de peurs, de luttes et d’espoirs – à la merci du possible et du probable. Soumis à la nécessité (que certains préfèrent appeler hasard) et à l’acharnement de la lumière – si désireuse de nous faire émerger du sommeil. Voués, un jour, à exploser pour éliminer toutes les frontières qui nous séparent du reste du monde – de tout ce à quoi nous pensons être étrangers

 

 

Vivre simultanément la conscience éternelle et le corps en sursis – la permanence et l’éphémère de la forme – sans cesse en péril – sans cesse compromise – sans cesse recommencée. Voilà peut-être, entre mille autres choses, l’un des enjeux majeurs de l’existence humaine…

 

 

Bariolés – encore – cette étoffe et ces rires revêtus pour les circonstances. Ni vraiment clairs – ni franchement sombres – entre le jaune des étoiles et le gris du monde. Et qui s’endossent comme si la tristesse et la nudité pouvaient être recouvertes…

 

 

A découvert – vivant – comme le souffle sur ces pages. Mille fois ascendant – mille fois agrippé à la pente pour éviter la chute (inévitable pourtant) – et autant de fois recommencé. Comme une manière d’éradiquer cette terreur devant le vide et la folie du monde – et d’apaiser cette attente angoissée du point final. Comme une manière de troubler les sens et de surprendre l’âme dans sa tanière…

 

 

Nous semons – avec l’inconnu – l’innocence – la nécessité du recueillement – et l’aptitude à s’émerveiller devant ce qui passe – et devant ce qui s’aventure au-delà du connu – au-delà des frontières rassurantes…

Avec (encore) un peu de sang sur les mains et ce déploiement de la chevelure dans les flammes. Vivant (presque) à la manière des bêtes et de la lumière – ivre – libre – joyeux – mais jamais certain d’arriver sain et sauf jusqu’au soir…

 

 

A cueillir mille fleurs – et autant d’épines – dans le ciel à notre portée. Imaginant un monde – mille mondes – derrière l’horizon. A tordre le cou au désespoir pour survivre (de façon si malhabile) sur cette corde qui borde l’abîme. A prier – l’âme inquiète – sur le petit parapet de l’angoisse. A vivre, en somme, au milieu des reflets – avec le désir d’une lune moins sauvage – plus familière – plus encline à nous éloigner des malheurs…

 

 

Nous quittons le gouffre et les écritures maudites pour un lieu où le silence est la seule voix

 

 

A s’enquérir du monde pour honorer une vieille tradition. Enrôlés de force dans l’armée des ombres – en rêvant d’un ciel traversé de secrets faciles et de hasard conciliant et réparateur. Le destin adossé, en quelque sorte, au mur sans voir le crépuscule arriver. Riant aux éclats dans un silence toujours plus angoissant et mystérieux. Pleurant, chaque jour, au milieu des visages indifférents – avec le tragique galvanisé par les encouragements de mille têtes invisibles. A vivre – et à trembler – à genoux – parmi les tombes et les âmes en sursis – parmi les hommes et les existences sans espoir et sans profondeur…

 

 

Tout se dévoile au cœur du regard. Mille choses – mille visages – mille frontières. Et autant d’interdits et d’obstacles qui nous empêchaient de nous découvrir

 

 

Bercés par l’ombre des ressemblances et des ingratitudes. En déroute – comme le jour qui se lève au milieu de la brume. Âme et corps transis dans l’aube et la solitude – pourtant irréprochables…

 

 

Ici – ailleurs – partout – le même centre – ce lieu où nous demeurons – immobile(s) – sans espoir et sans emprise – présent(s) – au seuil des pas et des visages – à regarder et à sourire – et à aimer le voyage et les voyageurs – la poussière soulevée par les pas – toutes les errances, toutes les impasses et tous les dévoiements de l’Amour. Silencieux – aussi muet(s) dans l’herbe rouge que face au ciel – sur nos pages…

 

 

Nous sommes l’encre et le chemin emprunté – le rire et l’abandon – les jours mal célébrés – et la joie d’être et de courir partout…

Et, sans doute, devrons-nous suspendre ce voyage

A tire-d’aile – déjà – dans tous les passages ouverts – le monde recroquevillé – presque inexistant – au fond de la mémoire. Gonflé – tout entier – de lumière et de légèreté…

 

 

Patience et temps arrachés par les années – indemne – au milieu de la confusion – entre les graines, les tombes, les désirs et les ossements – à goûter à la rondeur des yeux et de l’âme parvenus au-delà de l’illusion – au seuil, peut-être, de ce bleu infini que nous imaginions si vide – et si effrayant – autrefois…

 

 

De l’ombre au silence – du bruit à l’effacement – voilà la seule trajectoire possible pour l’homme. Les autres voies ne sont qu’un prélude – un passage – le temps de l’enfance, en quelque sorte, passée devant un miroir et à fouiller le sable – pour y examiner son visage – et y dénicher quelques pièces d’or inutiles…

 

 

Déjà – une voix en nous – se rétracte. S’affaisse devant les couleurs de l’automne. Sur les pierres éraflées par tant de passages. Dans le vertige de l’absence et la clameur du temps…

L’hiver sera solitaire – joyeux, sans doute, malgré la pluie et les mille tombes qu’il nous faudra creuser pour y déposer la dépouille de ceux qui auront vécu parmi nous…

Vivre deviendra silence – présence – faîte de notre si longue (et si vieille) boiterie. Et nous ne pleurerons, sans doute, pas lorsque les cloches célébreront les morts…

 

 

A être – plus qu’à devenir – comme ces fleurs qui ne passeront pas l’hiver…

 

 

Visage sur lequel tout s’est effacé. Un reliquat de traits – encore vaguement humains – où l’on devine l’œuvre des jours – mille blessures aujourd’hui refermées – et le passage bouleversant de la lumière…

 

 

Tout se déverse dans l’obscurité fratricide. Et la mémoire ne parvient à compter ni les crimes ni les souffrances – ni même les faiblesses de l’âme – et moins encore les mille sommeils qu’il nous a fallu endurer pour traverser cette épreuve. Aujourd’hui, la torpeur s’est retirée. Restent cette main voluptueuse – rouge – lumineuse – secourable – et ce regard posé sur les êtres et les choses – réconcilié (en partie) avec le monde…

 

 

Braises et semences disparues – envolées sans doute. Debout – discret – devant le monde. Aux confins d’une éternité – immortalisée par quelques sages – à se demander encore d’où vient le poème – et à qui il est destiné…

 

 

Ni fuite, ni sommeil. Pas même un rêve – ni même une parole à offrir. Comme une fenêtre sur le monde – tantôt ouverte, tantôt barricadée – et comme un miroir abandonné à l’ignominie des hommes et à la laideur des usages – à travers lesquels surgit, de temps à autre, une paume tendue…

 

 

Ni mort à ensevelir, ni secret à révéler. Le plus simple. Et le plus tendre du langage. Comme un appui – une caresse – pour traverser les malheurs – et dessiner une porte discrète au fond des impasses…

 

 

Tout s’habite – jusqu’à l’éclatante droiture de l’âme – blessée, pourtant, mille fois par le monde et les mensonges…

 

 

Nous n’inventons rien – nous enfantons le possible – en instruments, si dissemblables, du même silence…

 

 

Tout nous porte à croire et à ruser – tout nous porte à lutter et à nous imposer – alors qu’il suffirait de s’effacer pour vivre (et agir) de manière juste – et être (véritablement) ce que nous sommes

 

 

Tout nous est si familier ; la peau – le soleil – l’ombre et l’éclat – l’exubérance et la sagesse – la vie – la mort – et l’esprit écartelé entre ce qui reste et ce qui s’en va…

Tout nous est si familier ; les danses – l’orage – la vaillance et la volonté – l’abandon et la paresse – le désir et ce que l’on murmure dans les prières – Dieu – les arbres et le silence – l’attente des hommes et ce regard posé à la source – sur toutes les choses du monde

 

 

Tout nous invite – et nous appelle. Tout nous caresse – et nous rejette. Tout arrive – et finit par se dérober. L’œil, les gestes et les foulées au milieu de l’espace…

Et, un jour, sans même nous en rendre compte, le monde et les visages s’effacent – et nous disparaissons – sans laisser la moindre trace…

 

 

Le corps – présent – tout entier – pour dire le monde. Et l’esprit pour révéler le secret de l’espace – l’étrange intimité du regard

 

 

Tant de vide et de chemins fréquentés. Tant de ciel et d’espoir. Tant de faiblesses et de beauté. Et cette infirmité exaltée par le désir, la volonté et nos mille tentatives maladroites. Un peu d’attente – et plus d’un voyage seront (sans doute) nécessaires pour nous mener au centre du regard – et être (enfin) capables de contempler, par la fenêtre entrouverte, la folle agitation du monde – et son rapprochement inéluctable…

 

 

Une fable, un délice, un Amour. Et la boucle est bouclée – presque achevée – jusqu’au retour suivant…

 

 

Plus rien ne nous étonne, à présent ; ni la mort, ni l’Amour, ni la précarité des destins. Pas même la résignation et la fausse importance que nous nous donnons pour défier – ou déjouer peut-être – les ténèbres sans espoir que nous fréquentons…

Le rire a remplacé la surprise. Et nous guettons – l’œil attentif – tous les signes silencieux de la seule révolution possible – de la seule révolution nécessaire ; le passage de la distraction au questionnement – puis la conversion du questionnement en silence – cette lente marche des esprits vers l’infini – à travers l’effacement* des singularités et des différences apparentes…

* l’effacement psychologique, bien sûr…

 

 

Aux nécessités du monde, nous répondons par un geste – par quelques gestes parfois – indispensables. Et, lorsque cela nous est possible, nous rétorquons par un sourire et un grand silence – qui ne sont, bien sûr, ni un acquiescement, ni un encouragement – mais une manière de ne pas alimenter la bête – de ne pas nourrir la bouche du monstre

 

 

Nous échouons tous – mais dans chaque geste demeure une grandeur – la possibilité d’une grandeur (si nécessaire face aux désastres du monde) – que quelques-uns (trop rares) parviennent à rendre vivante…

 

 

La poésie dure – et durera toujours. La parole gravée dans la roche – ou imprimée sur la page – restera vivante (quoi qu’il arrive) – disponible – et follement nécessaire – tant que le monde tournera autour du mystère – tant que vivre ne saura contenter les hommes – tant que subsistera la moindre question – tant que tous les secrets n’auront été percés – tant que le silence nous demeurera étranger…

La poésie est un instrument vital – essentiel pour le monde, l’être et les Dieux – sans lequel la vie se limiterait à une forme d’aliénation et à un jeu absurde (totalement insensé) que rien – ni le courage ni l’obstination – ne permettrait de transcender…

 

 

Tout – déjà – tient dans notre main – et dans l’âme suffisamment vide pour tout accueillir ; l’ombre, l’enfance, l’histoire – et jusqu’au silence gravé à l’envers des êtres et des choses…

 

 

Bleus – fragiles – ce lieu – cet espace – et ces chemins vers l’aube silencieuse. Routes, fils et passages. Vents et tourmentes. Silhouettes qui rôdent. Paroles graves. Etoiles, ciel et dérives en pagaille. Et l’âme si austère – et si sensible à la misère et au désarroi des bêtes et des hommes. Mains impuissantes et buste penché sur la page pour décrire le monde – et y revenir (un peu) peut-être…

A nous investir dans une affaire qui – sans doute – n’est pas la nôtre…

 

 

Faire entendre sa voix – une voix comme les autres – une voix parmi les autres – dans ce vacarme que chaque bruit supplémentaire amplifie et renforce. Parler – mais à quelle fin sinon celle de vouloir transformer sa parole en loi – en autorité… Toujours insuffisante, bien sûr – infirme – comme amputée – inappropriée – et paradoxale même – pour souligner la nécessité du silence…

Mieux vaudrait se taire – et attendre avec patience et courage. Apprendre à vivre à l’écart – loin des hommes – loin du cirque et des manèges – loin des promesses, des commentaires et des menaces. Et laisser mourir le brouhaha et les chants parallèles. Devenir l’espace – ce qui accueille – ce lieu que les hommes longent sans un regard – le cœur chagrin et l’âme si insatisfaite pourtant…

Se fondre, en somme, dans la matrice du monde – à l’abri des histoires, des passages et des discours. Là où l’être – le plus simple et le plus nu – ont élu domicile bien avant la naissance des spectacles…

 

 

Trop de tout – et pas assez de silence. Trop d’or – trop d’ardeur et d’attente. Et cette clarté qui fait défaut dans le regard. Trop d’étoiles – trop de gloire et de sommeil. Et cette brume qui a tout recouvert…

 

 

Distraits – comme tout ce qui s’avance – l’œil rivé au miroir – et, entre les mains, la faim, la demande et l’espoir. Le nom qui recouvre la tête – et une seule prière au fond de l’âme…

Et ça crie ! Et ça geint !

Et ça pleure ! Et ça rêve !

Et ça devient ce à quoi destine le désir – et ce dont le monde a (faussement) besoin !

Comme des enfants naïfs – si naïfs – qui tendent leurs mains vers les flammes – et les plongent (tout entières) dans le feu – pour essayer de saisir un peu de lumière…

 

 

A trop vivre sur terre – sous trop de poids – sous trop de peines – encerclés par trop d’images et de miroirs – l’œil est – irrésistiblement – attiré par la lucarne – à travers laquelle filtre un peu de lumière – à travers laquelle brillent – lointaines – la promesse d’un ciel infini et l’envergure d’une existence affranchie…

 

 

Tout s’en va – et, devant nous, ne restent que quelques cendres – et, en nous, cet immense chagrin…

 

 

Rien n’arrive vraiment – tout passe et se retire – presque aussitôt. La terre ne sera jamais le lieu de la découverte – le lieu de la traversée seulement. C’est dans l’âme que se trouve le plus vrai – l’espace de la rencontre – la demeure du plus durable – cette éternité sans raison

 

 

Seul(s) – bien sûr – autant que l’âme et le silence – autant que la lumière sur cette terre trop populeuse – si grouillante de voix et d’infimes différences…

Et nul chagrin dans le lointain – la même joie qu’au cœur du plus proche. L’inconnu familier – toujours – au plus près de soi…

 

 

Rien que pour nous – ces chants et ce silence qui n’inquiètent que le possible – l’envisageable – le « pensé » qui jamais ne demandent à s’approcher – ni à connaître le plus simple et le plus vrai. En concurrence, depuis le commencement du monde sans doute, avec l’impossible et l’impensable…

 

 

Il faudrait apprendre à devenir humble et silencieux face aux circonstances. L’histoire – toutes les histoires – perdraient alors leur importance – et n’auraient plus rien à (nous) révéler. Et nous pourrions alors demeurer ainsi – les yeux grands ouverts – et les lèvres muettes – à veiller sans fin au cœur de l’éternité…

 

 

Tout devient vague – creux – suspendu – malgré le poids du monde sur les destins – malgré la précision du temps et l’éternel mouvement des mains qui vaquent, de manière si automatique, à leurs affaires

 

 

Mille visages – et personne pourtant. Pas même un sourire – pas même une main – ni même un encouragement à vivre et à chercher. Et moins encore une approbation – un signe de tête – pour démêler le vrai du mensonge – et le meilleur du pire…

Quelque chose comme un désert – un lieu de profonde indifférence où l’aube n’est que le recommencement du jour précédent…

 

 

Ni rêve, ni orchestre. L’impression d’un nulle part – d’un déjà vu – où les masques ne servent qu’à feindre et à survivre au milieu du mensonge et de la sauvagerie – et où les visages n’ont besoin de personne – sauf, peut-être, pour rompre la solitude et agrémenter l’ennui…

Un monde de comédiens et de clins d’œil où les grimaces sont réservées aux tristes figures – aux pauvres âmes – qui cherchent la vérité – un peu de vérité – dans cette immense tragédie…

 

 

Tout – comme des vagues sur le sable – et comme une grève sur laquelle tout s’efface…

Et nous autres, tantôt goutte, tantôt grain, jetés ici et là – sans cesse ballottés entre ailleurs et un peu plus loin – entre le début et la fin – entre le haut et le bas – entre le possible et l’inimaginable – au milieu des tourmentes – au cœur du vertige – plongés dans cette envergure démesurée de la transformation et de la continuité…

D’une escale à l’autre – ainsi dérivons-nous sans nous arrêter jamais – oubliant l’île – oubliant l’âme – et cet espace – partout – au-dehors et au-dedans – où tous les voyages, un jour, prendront fin…

 

24 septembre 2018

Carnet n°163 L’illusion, l’invisible et l’infranchissable

Journal / 2018 / L'intégration à la présence

Entre le temps, l’aurore et le chemin – à se bercer – encore – d’illusions sur ce que l’on appelle, à tort, la vérité…

Ni ensemble – ni séparés – dans cet entre-deux du monde et de la solitude. A œuvrer pour l’Amour malgré les résistances et les refus…

D’âme en âme – posé(s) au milieu de nulle part – à découvrir ce qu’aucun chemin ne peut révéler…

 

 

D’enfance et de sagesse – celui qui s’abreuve à la source – celui qui marche en silence au cœur du monde – celui qui jamais ne tourne le dos – celui qui frappe à toutes les portes – et que nul n’attend. L’âme, sans doute, trop humaine pour se résoudre à abandonner ses frères au milieu du désastre façonné de leurs propres mains

 

 

A l’écart – dans le plus simple – négligé par le monde. A mille lieues du grossier et du vulgaire – le plus ordinaire. La franchise exprimée – l’esprit de la sagesse, peut-être, infimement incarné. Entre la forme et l’infini. Entre le plus précieux et la nécessité. Debout au milieu de la chair. Quelque chose comme le seull’unique – dans ce qui nous semble si interchangeable – quelque chose comme l’éternitél’impérissable – dans ce qui nous semble si vulnérable et passager…

 

 

Une seule manière juste d’être au monde parmi des milliards – et toutes (pourtant) plus nécessaires les unes que les autres…

Humble, vierge et innocent dans l’incertitude et le non savoir…

 

 

Si souvent – à la même table – et pas même le pain – et pas même l’Amour – à partager. Une forme d’habitude – d’accoutumance peut-être – à cohabiter – à vivre ensemble – côte à côte…

La parole rare – et si prosaïque. La présence de l’Autre et son usage – nécessaire(s) pour assouvir ses désirs – ses fantasmes – conjurer ses peurs et échapper, peut-être, à la solitude. Simple accessoire d’une vie incomplète – essoufflée – asphyxiée et asphyxiante – presque invivable, en somme – et que vivent, pourtant, l’essentiel des hommes…

 

 

Jusqu’où faudrait-il écarter le langage pour dire l’inanité – et la supercherie – de toute parole…

Présence et gestes – attention et disponibilité – voilà, sans doute, comment se mesure (véritablement) l’Amour en ce monde…

 

 

Tout s’abandonne. Comme si nous étions seul(s) à espérer – et à essayer de comprendre – ce qui s’approche – ce qui vient à notre rencontre…

 

 

L’écart – et l’exil encore – jamais atteints – ni jamais interrompus. A contempler cette lumière qui brille sur tous les visages au nom inconnu – et sans importance…

 

 

Nous inventons des noms, des jeux et des histoires – mille noms, mille jeux et mille histoires – pour vivre moins seuls – et avoir l’air moins fous – moins perdus et ignorants – que nous le sommes (en réalité). Mais, en vérité, nous ne savons rien ; ni du monde, ni de l’âme, ni de nous-mêmes. Et nous ne sommes pas même certains d’exister…

Nous inventons mille choses – mille mondes – pour survivre à ce que nous prenons pour un néant – et qui, avec d’autres yeux – et un regard moins voilé (plus juste peut-être) – nous apparaîtrait comme un vide et une lumière – une présence attentive à toutes les inventions

 

 

Nul bagage, nulle douleur, nul exil n’est nécessaire. Tout s’aggrave dans notre refus et nos amassements. Le plus simple, en nous, existe déjà – qui que nous soyons – quoi que nous fassions – où que nous vivions. L’innocence du regard portée, depuis le commencement du premier monde, au fond de nos yeux – au fond de notre âme – par le ciel – l’invisible – et une myriade de Dieux malicieux…

 

 

L’Autre et le désert – en soi – suffisent. Le reste (tout le reste) n’est qu’agrément, plaisirs superflus (si souvent) et attelages encombrants que nous imaginons, en général, nécessaires à notre vie…

 

 

Tout nous porte – et nous convie. Et – au-dedans – tout existe déjà. La seule nécessité est celle de la convergence qui advient à mesure de la perte et de l’effacement – nécessaires pour faire vivre en soi l’ultime présence, le passage permanent, l’incertitude et l’abandon…

 

 

Comme une eau – le labeur imperceptible de l’âme, en nous, qui creuse nos rives – qui anéantit, peu à peu, nos échafaudages et nos constructions – qui assèche les idées, les images et toute forme d’espérance – et qui brûle, une à une, toutes nos certitudes – pour nous mener au centre d’elle-même – au centre de nous-mêmes – au centre de tout – muet(s) et innocent(s) – prêt(s) enfin à (tout) voir et à (tout) découvrir – à (tout) vivre et à (tout) aimer…

Cette longue et discrète tâche en soi œuvre pour vaincre toute forme de refus et d’adversité au profit de l’effacement, de l’acquiescement et de l’invisible. Et elle se montre bien plus réelle – et bien plus efficiente – que nos pauvres petits travaux extérieurs qui ne donnent que l’illusion d’une identité et d’une densité existentielles – et qui ne transforment que les apparences sans jamais réussir à métamorphoser radicalement – ni même profondément – le carcan du monde et de l’esprit où nous vivons – où nous croyons vivre – enfermés…

 

 

Tout s’éprend – saigne – puis se vide – pour atteindre le seuil possible du rassemblement – l’effacement nécessaire à l’accueil et à l’acquiescement des dérives, des excès et du silence…

 

 

Tout crépite entre les parois – immenses – de la nuit. Tout s’exacerbe – s’exaspère – et finit par périr dans les eaux tantôt dormantes, tantôt mouvementées du monde. Au pied de la même enfance introuvable…

 

 

Nous nous ouvrons la poitrine pour vivre cette brûlure permanente – et raviver la flamme du même désir. Et nous allons ainsi sur tous les chemins du monde – de pierre en pierre – de fontaine en fontaine – de feu en feu – jusqu’à la mort…

 

 

Comme un écho dans la marche – dans le pas. Une clarté déformée – trop piétinée, peut-être, pour nous apparaître plus réelle que le monde – et plus vivable que notre effroi, nos refuges et nos épouvantails…

 

 

Là – partout – à nos pieds – au-delà du regard – sur ces mille horizons pétrifiés – la folie et le silence. Et ces mains tendues vers la lumière – appuyées sur la misère, le mensonge et l’illusion…

 

 

Une terre d’oubli et de malversations – si rugueuse – presque infernale – où la mort est omniprésente – tutélaire, en quelque sorte, au milieu de l’Amour, de la beauté et du silence…

 

 

Séparés au cœur des bouleversements. Réunis après l’effacement – dans cette paix et cette intensité qui nous paraissaient si lointaines – si étrangères – de l’autre côté du monde – de l’autre côté des yeux…

 

 

Un visage – à moitié encore – presque enseveli – presque effacé – où brillent cette part du monde si dégradée – et ce ciel – mille fois célébré – que les hommes ont toujours confondu avec la promesse des Dieux. Avec une âme simple – pourtant – depuis le commencement du monde – depuis l’invention du poème – pour défier l’attente, l’illusion et la barbarie…

 

 

Ce qu’il reste du monde – et ce qu’il reste de l’homme. Et ces vents – et cette immensité – au-dedans qui nous invitent à chercher – et à creuser – partout – au-delà des perspectives humaines habituelles…

 

 

Entre le seuil, la fleur et l’innocence. Entre l’or, l’homme et le soleil. A s’offrir – et à se suspendre – au milieu des regards indifférents. A nager encore jusqu’aux rives premières – à contre-courant des rites et des rengaines – pour devenir l’ombre, la voix et la pente où tout glisse jusqu’à l’infini – jusqu’à l’effacement – inexorables…

 

 

La terre comme un ruban de supplices posé à même le ciel. Et le ciel comme une aire de partage. Et le monde – et l’homme – coincés quelque part – dans cet entre-deux où vivre consiste à enjamber la peur, le mensonge et l’illusion…

 

 

Notes graves – mots empesés – parfois sévères – parfois tragiques – qui dénoncent et murmurent. Mille poèmes en équilibre sur la laideur du monde et la paresse des visages. A petits pas – à la frontière du temps – entre le silence et la nécessité – à pointer derrière l’ignorance et les défaillances ce que nous avons de plus haut – de plus inespéré…

 

 

Obstacles à lever – champ immense à découvrir. Gestes et paroles à transformer en silence pour apaiser l’âme et sa quête harassante – et restituer ce que nous avons perdu en délaissant l’origine et la lumière…

 

 

Regard – encore – au-delà du temps. Mots – lettres – fragmentés dans l’attente d’un élan – d’un poème – du même silence – mille fois recommencé(s)…

 

 

Rencontres – toujours – au fil des pas – dans cette trame où se fourvoient – et se dérobent – l’Amour, l’enfance et les promesses. Nu – à présent – et le cœur délicat – l’âme affranchie des terreurs et de la matière noire. Libre des sortilèges humains – vivant avec plus d’audace qu’autrefois…

 

 

Un chant – et le même frisson – à vivre dans cet espace où l’homme – le presque homme – a disparu. Evincé du monde, des danses et de la barbarie. Posé, à présent, au cœur du silence – fragile et dérivant au milieu de ce qui résiste (encore) à l’apesanteur…

 

 

Avant de mourir qu’y a-t-il à vivre sinon l’effacement…

 

 

Entre le temps, l’aurore et le chemin – à se bercer – encore – d’illusions sur ce que l’on appelle, à tort, la vérité…

 

 

Mille – dix mille massacres – mille – dix mille offenses – mille – dix mille mains tendues – et plusieurs milliards peut-être – ne changeront (jamais) ni la vie – ni la mort. Toutes ces danses et ces simagrées n’exalteront que l’illusion – et la rage de s’y être égaré – et inviteront l’âme à la dérive à rechercher une autre terre – un autre lieu – qui reconnaîtrait l’Absolu – et lui ferait (enfin) la part belle…

 

*

 

Ce qui s’offre – et se distille peut-être – dans la poésie – au-delà de la justesse – au-delà de la beauté ou de la vérité (qui parfois, s’expose partiellement) – c’est une énergie propre à la pensée et au langage – fixée dans la matière – entre la page et le silence – capable de soulever toutes les montagnes du monde – avec mille autres sources et mille autres souffles – à travers les gestes de ceux qui la lisent ou l’entendent…

Au-delà de la clarté – de ce peu de clarté – que les poètes peuvent faire émerger – ou révéler – chez leurs lecteurs (et c’est déjà beaucoup…), voilà, peut-être, le rôle essentiel de ceux qui écrivent et travaillent « en poésie » ; donner la force nécessaire à ceux qui la lisent aujourd’hui – demain – plus tard – et, peut-être, pour l’éternité – de transformer le monde et le cœur humain – et d’accompagner, de façon singulière et indirecte, le vivant et l’œuvre commune dans leur marche vers l’Amour, la lumière et le silence…

Faire revenir chacun – et le monde – au pays natal – retrouver pleinement, en quelque sorte, l’origine – notre envergure vide et consciente – attentive…

Tâche noble et ambitieuse entre toutes – en dépit des apparences…

 

*

 

Entre faiblesse et incertitude – caché – enfoncé dans les replis de l’âme et les rides creusées par les soucis des jours – ce que les siècles – tous ces siècles ignobles – ont tenté d’anéantir…

 

 

Main digne – incomparable – qui laisse s’échapper, parmi les vents et les bruits du monde, des sons incompréhensibles et une myriade de couleurs – offerts à l’Amour et à la solitude de chacun…

 

 

Ni ensemble – ni séparés – dans cet entre-deux du monde et de la solitude. A œuvrer pour l’Amour malgré les résistances et les refus…

 

 

Ni hasard, ni exigence. Souple comme l’eau qui trace – implacablement – sa route vers l’océan – vers le ciel – vers la source – à travers toutes les rivières du monde…

 

 

D’âme en âme – posé(s) au milieu de nulle part – à découvrir ce qu’aucun chemin ne peut révéler…

 

 

Rien ne pèse – et tout est vain – bien sûr. Mais l’affliction et la résignation ne peuvent être ni l’issue, ni le refuge. La joie doit se porter – comme l’âme – haute et discrète – humble sous la couronne du silence et de la vérité…

 

 

Entre Dieu et la terre – cet interstice où tout sombre. Les pierres, les bêtes, les hommes. La vie, le temps, les chemins. L’illusion d’exister, les désirs et les voyages. Les noms et la mort. Et jusqu’à l’effroyable destin des âmes – prisonnières du monde et des contingences matérielles – et appelées, pourtant, à retrouver le vide – ce ciel moins terrestre – bien moins terrestre – que nous ne l’imaginons…

 

 

Une pierre, un cri, un éclat. Mille sanglots – et autant de pas infimes vers ce que nous ne pouvons rejoindre…

L’unique issue – toujours – viendra de l’abandon…

 

 

Le désert, le froid et la tendresse des paupières. Et cette porte ouverte sur la nuit, le feu et la vérité – au centre de tout – malgré l’aveuglement et cette passion si terrestre – si humaine – pour l’ombre et le sommeil…

 

 

Nous vivons – nous édifions – nous combattons – nous nous débattons et gesticulons, en somme – sans même nous rendre compte que nous glissons – subrepticement – vers le noir et le sommeil alors que la lumière – partout – se révèle aux âmes défaites et vaincues…

 

 

La pensée allonge – toujours – le chemin de la découverte. Plus on pense, plus il (nous) faudra marcher longtemps…

Il suffirait, pourtant, de tout suspendre ; les idées, les images, les représentations – pour voir le jour – et le laisser s’approcher…

 

 

Nous vivons le même rêve – les pieds englués dans l’illusion de la liberté. Mais rien n’est certain – rien n’a valeur de certitude – ni le monde, ni ce que nous appelons l’existence. Et pas même, bien sûr, ce vacarme et cette fébrilité terrestres autour du bonheur et de la quête de vérité…

Mieux vaudrait vivre – passer sa vie – assis près de la fenêtre à regarder aller et venir – le sourire aux lèvres – toutes les expériences – comme ces vaches placides dans leur pré qui regardent passer les trains. Se poser – l’âme sereine – pour attendre que tout, au-dedans, se vide et s’efface – et que la nuit et le sommeil se transforment, peu à peu, en présence et en lumière. Le jour alors pourrait resplendir partout – dans toutes les vanités – au milieu du monde et du noir – au milieu du bruit et de l’effervescence – et jusqu’au cœur de tous les élans et de toutes les tentatives…

 

 

A marcher – toujours – à tourner en rond – comme si l’on pouvait ainsi attraper le silence…

 

 

Le temps fini – imparti – qui se renouvelle pour que le voyage continue – et que recommence la traversée…

Qui sommes-nous sinon ces pas – et cet espace que, sans cesse, nous foulons…

Entre vie et mort – lumière et sommeil – noir et clarté – à jeter nos rêves devant nous – à convertir la vie en errance – et à s’acharner jusqu’à l’épuisement – pour effleurer, à peine, la paix et le silence…

 

 

Que faire aujourd’hui de tous ces mots – de tous ces livres – accumulés au fil des années ? Rien – un grand feu de joie peut-être – et repartir à neuf – repartir à zéro – au milieu des cendres pour convertir (enfin) la parole en présence et en gestes…

 

 

Ni rêve, ni corps. Pas même un étendard. Et moins encore une identité. Nu comme cet espace à travers lequel tout s’écoule…

 

 

Tout s’insère – tout s’accueille – dans les mains ouvertes

 

 

Des mots comme les jours – où tout s’enlise – où derrière l’apparence de l’ordre règnent l’effervescence et le chaos. Le feu du temps et de l’esprit attisé par mille pensées – par mille saisons – qui viennent, sans cesse, défier et contredire le silence…

 

 

Autant de rives – et autant de rêves – traversés par le même chemin. Des sourires et des disgrâces plein les poches. Et un peu de neige sur l’âme pour continuer à garder la tête froide

 

 

Un rire – immense – un trouble de l’âme. Un reflet de lune sur l’horizon noir et la chair grise. Un miroir comme une eau frémissante. Et des paupières encore envoûtées par la beauté de l’écume…

 

 

Une pierre, un oasis, un peu de chair pour résister à la tentation et à la prière. La gorge nouée et l’Amour déchiré sur nos lèvres – trop lourdes – trop chargées de rêves et de souvenirs. Et l’aube au fond des yeux qui n’attend que l’inversion des perspectives et le soulèvement du regard au-dessus du monde et des abîmes…

 

 

A nous courber trop volontairement, nous en devenons orgueilleux. Il serait plus sage de délaisser le désir et l’ambition de l’humilité – et être soi-même en se laissant griffer par le monde, la vie, les visages et les ornières des chemins afin d’apprendre, peu à peu, à s’effacer – à s’abandonner aveuglément à la virginité impersonnelle – et à se laisser aller aux miracles de la transformation – du passage de l’âme au silence – pour être capable(s), un jour, de maintenir ses deux mains ouvertes – fragiles – prêtes (enfin) à tout accueillir…

 

 

Tout – en définitive – converge vers le même visage – vers le même silence – celui qui donne sens – et profondeur – à notre si vive (et si vaillante) ardeur…

 

 

Rien n’existe – peut-être – sinon le sentiment de la douleur et l’illusion du manque et de l’incomplétude qui façonnent l’âme, le monde et le cœur et nous donnent l’allant indispensable pour retrouver ce que nous croyons avoir perdu…

Rien n’arrive sinon le jour – la persistance du jour – que nous imaginons impossible – trop lointain – ou trop intermittent peut-être…

Tout se révèle – ce qui n’a jamais disparu…

Et l’ardeur du sang n’est que le souffle nécessaire au voyage vers ces retrouvailles. Et le monde et les visages ne sont que des chaînes et des miroirs pour immobiliser le pas – inverser les yeux – et les retourner vers le dedans – vers ce qui demeure et ne peut disparaître…

Tous les chemins, en somme, n’ont d’autre fonction que celle de faire naître un regard suffisamment tranquille pour contempler, sans effort, tous les élans – toutes ces marches fébriles et inépuisables…

 

 

Entre l’homme, le monde et la solitude. Un visage à peine – pas même certain d’exister – ni même d’avoir besoin de vivre son humanité

 

 

Un cercle de feu – l’ultime recours de la nuit, peut-être, pour égayer ce restant de tristesse – incorruptible. Au milieu de mille étoiles déjà mortes – éteintes depuis si longtemps…

 

 

Un semblant d’Amour. Un Dieu minuscule. Quelques lois – comme des dogmes infranchissables. Le gris, le noir et la blessure. Et mille yeux fermés qui rêvent de ciel et de liberté. Rien qu’un corps – un peu de chair – pour défier les interdits et partir à l’aventure – avec l’âme qui nous rejoint en chemin pour découvrir mille plaines – mille pluies – mille soleils – et, un jour, ce silence tant espéré – ce silence si attendu…

 

 

Lignes encore – pour ne rien dire de plus qu’autrefois – sinon, peut-être, notre effroi grandissant face à tout ce qui nous arrache au silence – et l’évidence de la paix au milieu du monde et des tourbillons…

 

 

Nous nous penchons – à tous les départs – nous nous voûtons (toujours) davantage – comme écrasés par le poids d’un vide de plus en plus insupportable…

 

 

Autour de nous – l’Autre – le monde – l’ignorance – tout ce que nous n’avons encore su apprivoiser. Le regard en-dessous du seuil – à la frontière entre l’ombre et le silence…

 

 

On s’élève – et l’on devient – malgré soi – toujours plus divisé. Fragment perdu – fragment isolé – d’un corps – d’une rive sans limite – inconscient de l’unicité du regard et de l’envergure de l’ensemble…

 

*

 

Il y a toujours la vérité – un peu de vérité – au milieu des visages – sous la fatigue et la déchéance – au cœur de chaque défaite – au cœur de chaque destin. Le signe que l’Absolu se cache, depuis la naissance du monde, derrière tous les élans – derrière toutes les tentatives – derrière tous les désespoirs. En filigrane, en quelque sorte, de tout ce que nous faisons, inventons et croyons être…

 

 

Tout – à chaque instant – s’écroule. Mais nos têtes et nos mains s’acharnent tant à (tout) reconstruire que nous imaginons le monde réel et durable. L’illusion se tient au cœur même de l’esprit – dans cette impression de ne pouvoir survivre au vide et à la destruction. Le rêve, le récit et le mensonge plutôt que l’effondrement et l’apparence du néant. Ainsi se perpétuent la croyance et l’acharnement. Mille jours – mille siècles – et des millénaires peut-être – à édifier mille choses et mille mondes qui nous voilent, avec l’essentiel, la vérité…

 

*

 

Tendu – au-dehors – vers ce qui nous porte – et nous habite – au-dedans. Ainsi débute le voyage – que vient clore – après mille traversées – après mille impasses – la présence immobile qui, peu à peu, transforme la quête, les pas et les contingences du monde en gestes – en mains ouvertes aux nécessités du réel et à l’accompagnement (circonstanciel) des marches préliminaires

 

 

A vivre – et à devenir – dans l’éparpillement et le chaos. Fragmentés et incomplets jusqu’à la fin de l’illusion…

 

 

A œuvrer sur les hommes comme sur la pierre – jusqu’au fracassement – jusqu’à l’anéantissement – jusqu’à tout réduire en poussière – pour découvrir, derrière le voile et l’illusion, la blancheur du ciel – l’infini où les gestes et la voix se perdent sans miroir – sans écho…

 

 

Tout se craquelle – jusqu’aux idées (si épaisses) des hommes – jusqu’aux plus belles certitudes. Voilà comment prend forme le réel… Voilà comment le jour peut naître au monde – et le monde naître au jour…

 

 

Sentier de l’âme – sentier des astres – au cœur de chaque être – au cœur de chaque chose – si mal définis dans cette nuit où tout se transforme sous l’emprise du désir…

 

 

Au centre – multipliés – en avance sur le temps – en avance sur la fin du monde – le silence, les visages et le poème qui ont su affronter la souffrance – et se replier au cœur de l’âme – affranchis, à présent, de l’écume et des danses macabres – de cette folie qui emporte tout avec les hommes…

 

 

Dieu et le visage de l’inhumain – ni désirables, ni réfutés – présents partout – au cœur du monde – au cœur des veines – au cœur du temps. Côte à côte – au milieu des circonstances. Au corps-à-corps – dans une lutte perpétuelle. Provisoirement immobilisés par nos doutes et nos atermoiements. Attendant des hommes – un geste – un écart – un clin d’œil. Prêts à se livrer à ceux qui choisirontleur dévouement

 

 

Tout brille – brûle – et se referme – comme la fièvre qui porte nos pas vers le silence…

 

 

D’une terre à l’autre – sous un ciel planté au fond des yeux. A marcher – hagards – à errer au milieu des tempêtes et des étoiles. A se demander comment nous pourrions vivre – et échapper à la nuit qui rôde – infernale – dans nos gestes sans âme…

 

 

Libre sous le ciel – sans miroir – à regarder ce qui s’éparpille sans fin…

 

 

Un séjour – une fenêtre pour que se dessinent le ciel du dedans et l’allant nécessaire pour s’éloigner du monde. Une manière d’encourager l’émancipation de ce qui a toujours tremblé devant la domination du pire…

 

 

Tout bascule – toujours – fait pencher la balance des deux côtés – alourdit, en quelque sorte, la charge existante jusqu’à ce que le ciel et les circonstances rééquilibrent le monde et les existences en réduisant l’illusion et en donnant à l’esprit – et à nos vies – un peu plus de légèreté

 

 

Tout se gonfle – et feint l’importance – en attendant la débâcle…

 

 

Tout est l’expression du silence – bien sûr. Danses, paroles et défilés – brûlés jusqu’à l’incandescence – avant de rejoindre les vertus premières de toute existence…

L’effacement et le feu (éternellement) recommencés…

 

 

A se pencher si bas que tout est inversé ; l’enlisement dans la fange et la solitude des nuées. Mains jointes face aux siècles – face aux monstres – face au cœur – face aux hommes. Et la lumière et le silence – de passage – qui illuminent tout de leur présence…

 

 

Il n’est de geste – il n’est de mot – qui ne soient Amour – dissimulé parfois, il est vrai, sous les pires oripeaux et les masques les plus affreux…

 

 

Il faudrait se taire, à présent – et laisser le silence décider de l’ampleur du poème. Devenir l’âme et la main fidèles au seul langage…

 

 

Des murs – partout – et notre bredouillement permanent face à l’infranchissable…

 

 

Des livres – des silences – et mille acquiescements à tout ce qui s’invite. Réduit, en quelque sorte, à la lente inclinaison du front face aux circonstances – face à l’inexorable…

 

 

Existence droite et sauvage – marquée comme l’éclair par la persistance du feu – humble mais éblouissante. Hostile à toute forme d’obscurité. Rieuse dans le ciel autant qu’elle apparaît austère dans les livres. Légère – en équilibre – et dense (si dense – à en faire froncer les sourcils). Jamais avare d’un clin d’œil aux vents, aux tourbillons et à l’effacement. Docile face aux circonstances – mais jamais soumise. Libre et florissante sous les affronts et les pluies les plus terrifiantes. Elogieuse et rapprochante malgré sa hâte et son ardeur. Solitaire et joyeuse – plongée, sans cesse, au cœur de mille prouesses invisibles…

 

 

A vivre sans nom – à vivre cent jours – des années – immergé dans les feuillages et le silence – à fréquenter les arbres et les bêtes – à côtoyer les pierres et le ciel. Avec tous les soleils rassemblés sur l’épaule – et la main, à jamais trempée dans l’encre, qui jette, chaque jour, sur ses pages l’aveu et le secret…

 

 

Allongé – partout – là où il faudrait se redresser – et vivre. L’homme soumis au temps – soumis aux siècles – soumis au monde – et la révolte toujours brûlante – toujours frémissante – au bord de l’âme…

 

 

Et nous autres – persévérants – cherchant l’éternité au fond de l’éphémère – la beauté au milieu de la laideur – le cœur du monde et le cœur de l’âme dans les gestes de l’homme – la source et le silence dans nos mains défaites – et la certitude du bleu dans ce gris et cette nuit qui semblent impérissables…

 

 

Tout s’avance – tout se suit – et s’enchaîne – à l’ombre de notre attente. Tout envahit le monde – la terre – le sol – les bêtes et les fleurs – et jusqu’à la nuit qui s’enroule autour des hommes – autour de tout ce qui espère (encore) au milieu de la douleur et de la mort…

 

 

Tout est assoiffé du même désir – et le jouet (si crédule) de cette candeur à revenir. Mille fois contrarié, pourtant, par la faiblesse des destins…

 

 

Tout tremble – encore – sans oser défier le malheur – et les mille malédictions des naissances terrestres…

 

 

Ensemble – toujours – aujourd’hui comme hier – demain comme dans mille siècles – à tourner en rond au fond de la même solitude…

 

 

Et le manque – toujours – et le ciel librement consenti. En suspension. Dans le passage – à chaque nouvelle étape. Et le cœur qui cogne. Et l’âme qui résiste. Et le regard déjà ailleurs. Comme si l’Amour était déjà parti – envolé, peut-être, vers des terres moins folles – vers des terres moins pétries de doutes…

 

 

Captifs – au cœur du même voyage. Les joues rouges – en colère – et l’âme obstinée. A geindre – à crier – à se plaindre de l’éloignement du monde, du harcèlement initié par le désir et du manque éprouvé par les hommes. A vivre à l’ombre – toujours – d’une main gigantesque – inconnue – étrangère – indéchiffrable – qui s’aventure au milieu de toutes les circonstances et de tous les destins. A tourner dans la poussière au fond de cette nuit que l’on aimerait perfectible. A édifier – et à poursuivre l’œuvre de nos aînés. A mourir inlassablement à intervalles réguliers. A nous croire encore invincibles. A espérer – toujours – l’impossible…

 

 

Ailleurs – la même étoile – qui infatigablement se transforme – tantôt en jour, tantôt en nuit – au gré des rêves et des désirs. Entre brûlure et errance – et le même désarroi à vivre…

 

 

Tout existe déjà – en cachette – dans le voyage – comme au cœur du silence ; les eaux dormantes – les mêmes chemins – l’ombre et la peur – les grandes étendues de sable qui offrent cette ivresse – et tant d’espoir – à ceux qui s’imaginent bâtir des jours et des mondes nouveaux. Mille siècles – mille départs – mille adieux – et autant de recommencements – qui ne conduiront jamais à un autre lieu que celui où nous sommes déjà…

 

17 septembre 2018

Carnet n°162 Nous et les autres – encore

Journal / 2018 / L'intégration à la présence

Vêtu du plus simple que le monde nous ait offert…

Nous dirons encore – nous dirons toujours – entre silence et nécessité – ce qu’est l’homme – ce qu’est le monde – et ce pour quoi nous sommes nés…

Du côté du simple, du discret et du silence – définitivement…

Ni bruit, ni arrogance – quelque chose comme une fragilité – un équilibre – entre l’innocence et la certitude de l’infini…

 

 

Un jour, peut-être, au fond de la voix – cette blancheur de l’âme – et ce cri comme un murmure pour dire (enfin) la venue du silence. Avec, dans le regard, cette bonté et cette malice des yeux qui savent

 

 

Ni bruit, ni arrogance – quelque chose comme une fragilité – un équilibre – entre l’innocence et la certitude de l’infini…

 

 

Nous dirons encore – nous dirons toujours – entre silence et nécessité – ce qu’est l’homme – ce qu’est le monde – et ce pour quoi nous sommes nés…

 

 

Se souvenir ? Pourquoi faudrait-il serpenter entre les failles de la mémoire pour retrouver une chose – un visage – un monde – qui n’existe plus que dans notre tête ? Pourquoi refuser de vivre virginalement le présent – sur ce fil à la stabilité impossible – sans le fardeau du passé qui toujours encombre l’innocence du regard ?

 

 

Un peu d’épaisseur dans la transparence – comme les reliquats des bruits du monde et de l’âme qui, en nous, refusent l’abdication. Aussi solides qu’un restant d’orage dans le ciel – aussi persistants que le gris dans nos vies si peu joyeuses…

 

 

Des excès encore, parfois, dans l’absence – et des partages insuffisants. Des pauses et des postures dans la vie présente. Quelque chose au goût d’avant avec ses doutes, ses peines et ses élans. Le même cirque, en somme, à quelques nuances près, que le cœur des hommes – que la vie des Autres – inexorablement plongés dans le désir et la mémoire – posés en équilibre sur le fil de toutes les précarités

 

 

La nuit – un peu partout – sur les murs – au fond des yeux – au milieu des rêves – derrière l’infortune. Au cœur de toutes les tentatives pour échapper au monde et rejoindre le meilleur – l’après – le plus enviable. Tout ce qui traîne dans la boîte humaine – ces peines et ces exigences que les sages ont abandonnées au gré des vents sans se soucier ni des lieux, ni des visages qui pourraient être contaminés

 

 

Vêtu du plus simple que le monde nous ait offert…

 

 

L’esprit de l’homme se tient quelque part – entre l’aube et le sommeil premier (le sommeil originel). Dressé jusqu’aux vitraux des plus hautes cathédrales – jusqu’aux étoiles – il célèbre la nuit et l’abîme – si étranger(s) au jour – que nos yeux et notre âme, pourtant, appellent désespérément (depuis la naissance du monde) du fond de leur fossé…

 

 

Ce que nous érigeons, bien sûr, prête à sourire. Mais comment rester silencieux – et les bras ballants – lorsque le monde et ses danses promettent un peu de joie à ceux qui emboîtent le pas des foules – à tous ceux qui rejoignent la cadence de cette marche forcenée… Sans doute, faudrait-il être sage – mille fois plus sage que ce que les hommes attribuent communément à l’homme sage – pour laisser le monde et nos foulées nous immobiliser dans le plus fertile silence…

 

 

Celui que nul ne remarque – et qui tient dans une main quelques restes de l’ancien temps – quelques reliquats humains – et dans l’autre la corbeille du silence où viennent mourir tous les bruits – et toutes les tentatives – du monde…

 

*

 

Nous croyons que ce que nous possédons* (et ce qui nous accompagne) est précieux. Comme si nos bagages pouvaient nous sauver la vie – ou nous sauver la mise… Au mieux, bien sûr, ils nous aident à vivre plus confortablement…

Nous ne sommes ce que nous portons. Nous sommes bien davantage ; selon les postures et les circonstances – quelque chose entre presque rien et l’infini…

* Ce que nous croyons posséder…

 

 

Nous allons vers les hommes avec les mains sombres et l’âme lumineuse. Comme une terre timide – un amas de sable, peut-être, qui porterait en lui un soleil secret…

 

 

Tout s’inscrit à l’envers du silence – sur ce versant du monde que nous imaginons plus réel que les autres – là où la raison et le langage aident à la fouille et aux danses qui creusent leurs sillons à même l’expérience en célébrant la multitude et l’opportunité. Mais s’y engager corps et âme revient à oublier une dimension essentielle – une dimension fondamentale – de l’existence où le cœur est libre des rêves et des désirs – et où l’œil est seul – joyeusement solitaire – pour contempler ce qui passe – et qui croit, si souvent, briller sous la lumière (si factice) des étoiles…

 

 

Tout (nous) arrive – éminemment simple – et se complexifie en traversant notre chair et notre tête. Devient – presque toujours – grilles, souvenirs, maux et malheurs – survenance du pire, parfois – sacrifice et perte de toute forme de beauté…

Et dans cet entassement, l’âme est comme une fenêtre qui redonne – qui peut redonner – au visage et aux circonstances la simplicité du jour et la splendeur des origines autant que la possibilité d’un regard non corrompu sur ce qui passe – sous nos yeux et dans notre existence…

 

 

Tout s’inscrit – toujours – quelque part – sur le sable de quelques âmes – ou sur les pages de quelques livres. Mais le dedans – toujours – reste pauvre – noir – immense – insensible, au fond, à tout artifice. Et, pourtant, tout y sombre – jusqu’au moindre bagage – jusqu’à la folie du monde – jusqu’au sommeil le plus profond…

 

 

A travers tout – le rien indéchiffrable – et la main du monde si laborieuse – si appliquée – pour amasser et entasser les choses – pour décerner des titres et des médailles – et édifier mille pyramides à la base, presque toujours, méprisée. Et qui feint d’ignorer tous les crimes et tous les drames commis au nom de l’homme – au nom de la prospérité et du progrès…

 

 

Du côté du simple, du discret et du silence – définitivement

 

 

On ne peut échapper à l’individualité et aux expressions singulières – ni s’en affranchir – excepté dans le silence et l’effacement qui laissent s’exprimer toutes les manifestations – tous les besoins, toutes les exigences et tous les commentaires du monde…

 

 

Entrer en soi consiste à s’abandonner à ce qui surgit naturellement – spontanément – circonstanciellement – et à s’élever (dans le même temps) en surplomb du monde, des êtres et des choses – bref à être, à vivre et à agir en maintenant son attention et sa présence au cœur du regard silencieux – profondément acquiesçant – et en laissant libres les gestes, les pas et les paroles quels que soient les situations, les événements et les circonstances…

 

 

Fermer la fenêtre du monde comme l’on clôturerait un champ immense de regards, de gestes et de paroles inutiles pour plonger dans le vide qui nous appelle (et nous attend) – au cœur de l’inconnu que nous sommes – comme le monde – tous autant que nous sommes

 

 

Et si la vie – les gestes et les pas – l’histoire, les événements et les commentaires – de chacun ne révélaient, en réalité, que l’indigence de tous face au même mystère – et la tentative imparfaite – si souvent maladroite et infructueuse – de percer le secret commun

 

 

Nous n’écrivons plus (comme autrefois) pour nous faire connaître – mais pour disparaître de façon toujours plus subtile et radicale…

 

 

Vivre avec évidence le moins vivable de l’Absolu – et avec le plus tangible – et le plus essentiel – de notre vie

 

 

Les poètes – comme tous les hommes raisonnables – se moquent des foules, des clans, des familles, des couples – de tous les groupes constitués. Pour faire entendre (et faire résonner) leur parole, ils savent qu’ils doivent s’adresser à chacun – et faire vibrer ce qu’il y a à la fois de plus intime et de plus universel dans le cœur – et au fond de l’âme – de chaque homme…

Et les plus obstinés – ou les plus fervents – invitent, dans leurs livres comme dans leur vie, leur entourage et leurs lecteurs à appréhender l’existence et le monde comme le premier homme

 

 

Une fenêtre existe quelque part – où tout est donné – offert puis repris dans sa chute – où ce qui nous accompagne – et ce qui nous blesse – viennent faire ce pour quoi ils sont entrés dans notre vie – et enflammer l’âme, bien sûr, dans son besoin de franchissement

 

 

Ciel, âme et destin – à mesure que nous passons – eux aussi s’effacent pour laisser place au grand vide – à l’impérieux silence – dans lequel tout naît et prend fin…

 

 

Des existences et des signes – infimes – dans cette misère et cette bonté. Quelque chose comme une porte dans la lumière et les remous. Un infini, peut-être, au milieu de l’âme – au cœur de toutes les vies – au fond de toutes les tombes. Et ce vent qui persiste au-delà des visages et de la mort…

 

 

Ni emprise, ni conquête, ni dégât. Un peu de rien – simplement – sur le sable. Quelques lambeaux de chair, un peu de sang et un souffle provisoire – un peu de poussière, en somme. Et la même réponse – ce qui demeure – toujours – à travers les âges – à travers les siècles. Un parfum – un goût, peut-être – d’indicible au cœur de ce qui (nous) semble si insupportable

 

 

Rien – de la matière et du bruit. La construction de quelques tours et l’invention du langage. Mille projets, mille édifices et mille aventures pour tenter de surmonter notre incapacité naturelle à vivre et l’impossibilité de se faire entendre. Et ce que l’on espère encore atteindre du bout des doigts…

 

 

Brisés – comme l’apparence – cette faim et ce besoin, si ancien, de fortune. Vaincus ni par la force, ni par la foi – mais par la nécessité de devenir réellement un homme

 

 

L’œil et le bois – la chair et la matière – comme l’or et le sable – habitent le fond des rivières et ces grands espaces surpeuplés où l’on pense, trop pesamment, à demain…

 

 

A s’égarer dans cette nuit née du jour le plus ancien où exister consistait ni à survivre, ni à chercher une issue (comme aujourd’hui) mais à tenir le plus vrai au milieu du sang – au cœur même des yeux grands ouverts sur la tristesse et l’inconnu…

 

 

Quelle option s’offre aux hommes sinon celle de l’écartèlement entre les remous, les élans, les mugissements et le sortilège…

 

 

Mille visages – mille rivages – mille rencontres nouvelles – jamais ne changeront la donne. Tout est né des désirs et du besoin de recommencement. Aucune arche ne sera jamais assez grande – ni assez belle – pour combler le manque de l’homme. Mais l’arrière des yeux – ce lieu où se loge le regard – peut transformer la faim et la nécessité en silence – et l’homme et le monde en espace d’acquiescement – en aire d’accueil et de liberté – pour que la joie, partout, remplace le malheur et la tristesse – pour que l’innocence, partout, remplace la ruse et le commerce – pour que la justesse, partout, remplace l’hésitation et la maladresse…

 

 

Nous sommes – bien sûr – ce que nous ne pourrons jamais ni trouver, ni inventer…

 

 

Entre voix, chaos et silence – ces pas feutrés et ces gestes discrets – et ce sourire que nul ne peut offenser…

 

 

Il n’y a nul endroit où vivre autrement. Nulle paix – et nul visage à rencontrer. Il y a le ciel, la lune et le lieu où nous vivons – il y a la fenêtre, quelques feuilles blanches et mille poèmes. Et le secret que distillent nos lèvres – et nos livres – à la moindre occasion. Et ce silence qui vaut tout l’or – et toutes les exaltations – du monde…

 

 

A découvrir ; ce qui chante au-dedans du sang – au cœur de la glaise – au-delà du monde. Et dans ce grand silence posé au fond de l’âme…

 

 

Tout arrive à celui qui sait vivre dans la boue – le sourire aux lèvres. Tout même pourrait lui arriver sans qu’il ne bouge un cil. Comme un grand soleil au milieu des vents – au milieu de la pluie – amoureux toujours de ce qui s’avance vers lui…

 

 

Ce qui respire en nous est bien davantage que le souffle – le silence de l’âme, peut-être, parmi les blés – parmi les visages – qui a su acquiescer aux exigences du ciel et à toutes les nécessités de la terre…

 

 

Pourquoi essayer encore de dire alors que les hommes ont dévoyé – et perdu peut-être – l’usage le plus noble du langage et l’écoute nécessaire ? Parce que le silence règne – et régnera – toujours parmi les lignes – dans les voix – et au fond des âmes courbées – penchées sur leur labeur et leurs mensonges…

 

 

Quelque chose d’incompréhensible – comme une voix dans la nuit – la persistance du silence dans les plaintes et les prières. La vie et l’espoir au cœur de la mort et de la misère. Cette faiblesse humaine – si belle et périlleuse – à vivre dans la proximité du monde et la compagnie des hommes…

 

 

Tout s’agenouille, à présent, devant nos blessures qui nous donnaient, autrefois, des airs de blessé – de mendiant – de naufragé existentiel. Aujourd’hui devenues source de toutes les promesses – comme de l’or – un peu d’or – découvert au cœur des veines – au milieu du sang…

 

 

A plat ventre dans ce bain de chair – entre l’attente et le silence – à offrir mille gestes – et mille paroles – similaires au fil des saisons. Avec l’âme – à genoux – à nos côtés – pour défaire notre chevelure et nos rêves encore trop serrés parfois – et portés comme un casque – et tombé (presque entièrement) aujourd’hui à nos pieds. Comme un pas – une danse – sur ces chemins où le souffle et les élans, autrefois, s’emmêlaient à la mélancolie et à la crainte de voir l’horizon se métamorphoser en sable – en trou – en puits – qui aurait immobiliser notre marche. Et vaincu, à présent, dans cette extase qui ressemble tant à la mort…

 

 

Ne plus chercher. Découvrir la profusion des demandes et des réponses. La vie au goût de récompense. Les délices de la marche. Et l’attention du silence…

Et fouler encore ces terres parmi ces visages si mortels. Sentir l’orgueil et tous les délires disparaître. Et humer dans l’air nouveau ce souffle puissant – cette impérieuse nécessité de l’effacement…

 

 

La solitude – comme l’exaltation d’un chant intérieur. Et le recours nécessaire au silence pour échapper à la folie ordinaire des hommes. La faim pour initier le voyage. Et l’Amour pour clore le chemin…

 

 

Moins qu’un visage – moins même qu’un nom – cette tendresse du regard qui décrypte la sagesse des mouvements et décèle partout la même nécessité : le pardon, l’Amour et le silence. Et la beauté du vivant qui s’acharne dans son exploration…

 

 

Un pays d’arbres et d’oiseaux – un pays de bêtes et de poèmes – un pays de livres et de silence. Et ce petit roi discret assis sur son trône de terre – si humble – sur cette pierre où il fait bon vivre loin du monde et des hommes – à chanter tout le jour – et à répandre le plus vrai (peut-être) – en veillant, sans rien exiger, au plus près du mystère – les gestes justes et la tête hors du mensonge…

 

 

Tout s’apparente à l’Amour. Mais la lumière nous semble si lointaine – si retranchée derrière les illusions – que nous avons posé quelques rêves au milieu des étoiles pour oublier notre parenté – et l’ascendance du monde…

 

*

 

Tout, sans cesse, s’efface ; histoires, titres, réalisations, succès, mérites, postures – balayés au profit de l’être – et de ce qui est (dans l’instant) – qui, eux aussi, bien sûr, disparaissent pour renaître l’instant suivant – chargés ou non de tout (ou d’une partie) de ce qui a composé le (ou les) instant(s) précédent(s). Comme si le seul règne – et les seules lois – étaient ceux du passage et de ce qui demeure infixable dans le déroulement apparent du temps…

 

 

On aimerait être – et vivre sans blesser quiconque – ni rien endommager. Mais voilà chose impossible, bien sûr, puisque le corps – et le psychisme associé – appartiennent à ce grand tout dont tous les éléments (sans exception) échangent, s’alimentent, se détruisent et se recombinent de façon permanente.

La seule option consiste, évidemment, à habiter le regard en surplombla présence silencieuse – qui ne s’identifie ni aux êtres, ni aux choses, ni au monde – à aucune des formes de l’univers objectal amenées inexorablement à disparaître…

 

*

 

A deux doigts du miracle – ce visage et cet espace (enfin) prêts à se rencontrer…

 

 

Ce qui sied à notre âme ; ce silence et cet Amour qui apaisent – et recouvrent – nos plaies pour rendre notre visage aussi lisse qu’au commencement du monde – lorsque les hommes n’avaient encore inventé ni les rêves, ni les étoiles…

 

 

Du vide – du vent – des cris ; toute la genèse – et toute l’histoire – du monde…

 

 

Il n’y a de plus beaux rivages que ceux où l’on vit – et célèbre – en silence. L’Amour vissé au cœur – plongé dans l’âme – agenouillé, partout, devant ses infimes cathédrales…

 

 

Seul – encore – parmi toutes ces mains du monde un peu folles – occupées à jouir – et à se satisfaire – de quelques restes d’étoiles…

 

 

A demi-mot toujours – comme une parole timide qui n’ose encore s’estomper…

 

 

Tout devient givre – douleur – à distance de soi. Tout s’éparpille et se désosse – excepté l’illusion, le manque et la faim qui se renforcent et s’intensifient…

 

 

Tout s’écarte, à présent – jusqu’à la première ombre qui voila le mystère. En équilibre entre l’Amour et l’incertitude – sur ce fil qui traversa (non sans peine) le doute et le chagrin – et l’espoir de trouver une autre issue à l’inquiétude…

 

 

Nous tissons entre la page et le silence – quelques mots – quelques lignes – quelques copeaux de vérité pour tenter de dire l’indicible…

 

 

Tout passe dans nos vies mouvementées (et si immobiles pourtant) – accrochées à mille habitudes – à mille certitudes – épines recouvertes de velours pour atténuer les piqûres et les déchirures – et tenter d’offrir au voyage – aux passages – à l’éphémère – une douceur lénifiante et une forme illusoire d’éternité…

 

 

Comme des taches de doigts – une explosion – sur l’invisible. Mille mots – un cri solitaire – lancés contre la pluie – contre le temps et la mort – pour apaiser cette ivresse de vivre (presque) inconsolable. Comme un écart dans les tourbillons désespérés de l’âme. Un peu de poussière, en somme – comme tout le reste – dans le silence…

 

 

Tout nous trompe – mais les ténèbres – comme le ciel – sont là – intensément présentes. Et la vérité – toute nue – si fragile – si innocente – se tient partout derrière le rêve et le mensonge…

 

 

L’illusion – comme l’apparence – ne sera jamais qu’un décor – un couloir à traverser – une porte à pousser – un seuil à franchir – pour découvrir l’autre face du monde – notre vrai visage derrière celui – plus familier – que nous arborons, de façon si machinale, au quotidien…

 

 

Des rêves et des rivages par milliers – et autant de pas et de regards sur l’écume – l’apparence du monde. Et cet Amour et ce silence – invisibles – partout – dans tous ces lieux où nous nous échinons à marcher – à bâtir – à jouir et à exister un peu – pour tenter d’échapper au néant…

 

 

Nous ne sommes ni la pierre, ni le monde – mais la distance qui nous sépare de tous les visages – cet espace où tout se retrouve et se rassemble. Un regard – comme un abri non contre la douleur mais contre l’illusion et le mensonge de la séparation. Un ciel – un océan – où vivre peut (enfin) perdre ce goût de larme – et engendrer le sourire et le pardon – l’esquisse d’une sagesse, en quelque sorte, au milieu de tous les passages – au milieu de tous les naufrages…

 

 

Tout se crie ou se murmure. Mais rien – jamais – n’est entendu. Chacun n’écoute (bien sûr) que ses propres mouvements – que ses propres rengaines. Et nous passons ainsi notre vie à répéter – inlassablement – les mêmes gestes et les mêmes paroles…

Et l’on voudrait nous faire croire qu’il est essentiel de participer au monde (humain) – et de contribuer au vivre ensemble…

Ah ! Dieu ! Que non ! Qu’il est bon et sage – et même vertueux – de demeurer seul(s)…

 

 

Tout est endormi à présent. Ce que l’homme portait comme une ardeur est aujourd’hui (presque) entièrement dévolu au progrès et au confort – au grand sommeil du monde et des âmes

 

 

Rien que des luttes et des postures – pour ou contre – et mille commentaires inutiles – mille avis – mille jugements – mille « j’aime » et autant de « je déteste ». Mille gestes et mille paroles qui jamais ne sauveront le monde – ni n’effleureront la moindre vérité

 

 

Tout – presque tout – semble absurde ici-bas. Et, pourtant, derrière l’arrogance et la misère – derrière l’ignorance et l’adversité – derrière l’indifférence et la passivité – derrière la résignation, l’incompréhension et l’effroi – quelque chose – un peu de silence – un peu d’innocence et de beauté peut-être – tente de percer la bêtise et la maladresse pour naître au monde…

 

 

Nous ne serons – à jamais – que nos propres bourreaux

 

 

Terre et cœurs aussi froids que la neige – et aussi tristes que la nuit. Et cette merveille au-dedans de la chambre – au-dedans du regard – qui cherche entre les plaies et la douleur un peu de lumière…

 

 

Là-bas – au loin – au-delà des vieilles pierres – derrière le ciel noir et ces rives fiévreuses – nous avons découvert le silence, le chant et la prière – et le monde aussi beau et prometteur que cet espace aperçu, un jour, à travers la fenêtre de l’âme…

Et nous attendons aujourd’hui, sans trop d’impatience – mais le cœur (un peu) désespéré – leur point – leur champ – de convergence – le jour de leur possible coïncidence

 

 

Tout – au fil du temps – au fil des jours et des siècles – finit par devenir sinistre et douloureux. Et, pourtant, tout au long de notre vie, nous essayons de lutter contre cet écroulement progressif et cet effondrement final – inexorables, bien sûr – comme si nous ignorions que leur acceptation initierait notre marche vers l’innocence – nos premiers pas, en quelque sorte, vers le silence…

 

 

Absent(s) – d’un jour à l’autre – au cœur d’une nuit faite, sans doute, pour durer encore des milliers de siècles…

Et nous autres qui marchons sans vraiment savoir où poser le pas – ni quel chemin emprunter… Perdu(s), en somme, au milieu du noir – encerclé(s) par l’atroce indifférence des visages…

 

 

Tout ce qui vit – se perche – se penche – se glisse – et se débat – tente d’exister un peu – et de gagner sa place – son infime place au petit paradis de l’ignorance

 

 

Nous n’aurons vécu, à vrai dire, qu’au milieu du silence sans jamais savoir comment le rejoindre et l’habiter…

 

 

Il faudra, sans doute, attendre la tombe pour nous voir ressusciter – et devenir enfin vivants – plus présents – plus silencieux et solitaires – qu’au cours de cette existence où nous nous serons tenus l’âme et la main mendiantes – entre fierté et ignorance – au milieu de la peur et des visages – à fouiller partout – à vivre n’importe comment – à quémander n’importe quoi – et à fréquenter n’importe qui – pour tenter d’échapper (un peu) à la misère…

 

 

D’épreuve en épreuve – à tenter notre chance

 

 

Tout passe – s’agite – s’enfonce et reflue sans cesse. Comme un souffle – mille souffles. Toutes les respirations du monde – et la suffocation de chacun…

 

 

Demeurer nu(s) et silencieux parmi les bruits – tous ces bruits d’effondrement, de prestige et de volte-face. Juste(s) et sage(s) parmi toutes ces postures et ces tentatives…

A se consacrer au silence et à la vérité – nés de la chute et des éboulis – autant qu’à la nécessité de dire*. Vivre, en quelque sorte, dans le vide autant que le visage tourné vers le monde. Au centre de soi où tout est révélé et proposé – affranchi(s) de toute forme d’attente et d’exigence – pour demeurer attentif(s) à toutes les voix – et à toutes les possibilités – de l’innocence autour de soi…

* et de témoigner de la métamorphose des yeux en regard…

 

 

Tout se devine parfois – la substance, l’obstination et le silence en jachère. Ce qui s’enfouit comme ce qui s’évapore ou s’envole. Le joyau et cette nuit – immense – qui a tout recouvert…

 

 

C’est avec la même main – et la même âme – que nous guidons et flagellons le monde – que nous laissons le ciel se dessiner sur nos pages – et que nous implorons les hommes de mettre fin à leurs dérives et à leurs excès. Mais notre voix – comme celle du silence – n’est pas (encore) entendue…

 

 

Nos étreintes ressemblent à des mains fébriles – soumises au désir et au besoin frénétique de l’assouvissement – qui agrippent un peu d’eau et de sable. Et à l’heure de la séparation, il n’en reste pas la moindre trace. Quelques larmes – à peine – sur nos joues – où se mêlent la tristesse et la frustration. Et cette solitude – si nécessaire aux véritables rencontres

 

 

Tout se fend – et s’effrite – jusqu’au rêve – jusqu’à la chair – jusqu’aux frontières qui nous séparent

 

 

Tout s’emballe – se déballe – se remballe – le temps d’un soupir – le temps d’une vie – le temps d’une larme…

 

 

Plaines et collines désertes – dépeuplées – ces lieux d’autrefois où les pierres et les visages s’abreuvaient à la même source. Où l’origine était claire – posée à même le silence. Tout alors demeurait et surgissait. Tout alors avait cette couleur indéfinissable de l’enfance…

A présent, tout s’abîme – et s’essouffle – au milieu de nulle part…

 

 

Tout vient – tournoie – et se dérobe. Donne le sentiment de nous appartenir l’espace d’un instant – célèbre sa gloire (éphémère) puis repart – happé par la nuit et le néant – par le désir de toutes les foules…

 

 

Rien ne se laisse entendre. Tout a déjà été dit – épelé – défini – quantifié – définitivement. Comme si ce mot – tous ces mots – avaient quelque valeur. Comme si le vivant, depuis sa naissance, était privé de la possibilité d’ascension. Comme si nous refusions encore d’être le fruit des mille baisers – et des mille étreintes – de l’énergie et de la vacuité. Comme si nous étions seul(s), en fin de compte, à vouloir découvrir la vérité – ce qui compte peut-être – derrière la vitesse et le mouvement apparent…

 

 

L’être et la main – le monde et le regard – tournoient de fable en fable – d’histoire en histoire. Âme dans le jour – âme dans la nuit – précipitée tantôt sur la terre, tantôt dans le ciel – sans rien voir – ni rien comprendre aux peuples et aux étoiles. Au bord de toutes les haleines – et au cœur de ce souffle qui nous rend – si provisoirement – et si passionnément – vivants

 

 

Nous avons soif – nous avons faim – et à peine quelques décades à vivre pour comprendre – et retrouver la source de tous les désirs et de toutes les nécessités…

 

 

Se faire l’instrument honnête – fidèle – impersonnel – du mariage entre l’ardeur et l’invisible…

 

 

Une nuit – à peine – quelques heures peut-être – à récolter ce que les hommes délaissent – à rehausser ce qu’ils abaissent – à faire revivre ce qu’ils ont anéanti pour le plus grand malheur du monde…

 

 

Nous entendons les peuples – les rumeurs de la terre – la poussière et quelques étoiles rouler dans l’air – et la folie, comme l’eau des rivières, inonder tous les rivages dans sa course fébrile vers l’infini…

 

 

Tout se fissure – et nous n’avons qu’un seul point de passage à découvrir pour traverser tout ce néant…

 

 

Nous croyons vivre mais nous survivons en paradant les joues en larmes – et l’âme en feu – au milieu des désastres. Nous invoquons le ciel et remettons nos vies entre les mains des Dieux. Nous préférons nous plier au destin et au jeu des châtiments et des récompenses plutôt qu’aux nécessités de la source. Vivant encore comme des bêtes douées seulement d’un peu d’espoir, d’un peu de rire, d’un peu de raison…

Le monde, le jour et le visage – pendant bien longtemps – resteront introuvables. Comme une manière d’aiguiser sa faim et de faire naître le souffle – et la foi – nécessaires pour entreprendre l’ascension du mythe – et procéder à sa destruction…

 

6 septembre 2018

Carnet n°161 Sourire en silence

Recueil / 2018 / L'intégration à la présence  

Là où l'on s'incline renaît le jour –  et survivent toutes les possibilités du monde...

A présent – tout s’avance – lentement – vers son geste. La roche, le chemin et l’ascension. Le pari des anges sur notre vie – et ce grand soleil timide qui n’ose encore éclater – de tout son or – sur le petit carré blanc de la page – noirci par tant de signes…

Tout s’éveille – tout s’en va. Demain ne sera le jour suivant. Comme pour la fleur – et comme pour l’étreinte – seul compte ce qui s’exerce aujourd’hui – à l’instant même où se rompt le temps…

 

 

Orgies de terre sous le ciel goguenard. Tours et totems aussi vains que le langage. Un festin d’étoiles offert aux hommes – ces idolâtres des miroirs – fronts pauvres – éclaboussés d’écume – coupés des grands espaces océaniques – voués aux automatismes et aux surenchères. Voyageurs ivres et affamés – à l’âme en dérive – au cœur chaviré – presque morts déjà – sans avoir accompli le moindre pas vers l’essentiel

 

 

Ici, sous ces restes de chair, s’est réfugiée la lumière que n’ont su découvrir les hommes – ces marcheurs fatigués – piétinant depuis des siècles dans la (même) poussière – allant de dérive en dérive – vers le (même) lieu de l’immobilité et du sommeil

 

 

Nous n’avons qu’une seule patrie ; la conscience – à travers la vie – ce grand voyage parmi les ruines – parmi les cris – parmi ces grains de poussière soulevés par les vents – dans ce beau regard en surplomb des mille chantiers qu’ont inventés les hommes pour tromper la mort et l’ennui…

 

 

Le ciel ne s’est courbé à notre naissance. Et il restera stoïque – comme un phare – à notre départ. Laissant les mains ensevelir les corps sous la terre noire et froide – parmi ces âmes – toutes ces âmes – de passage…

 

 

Tout s’enfile – et se défile – dans la même main du partage

 

 

Tout – dans le même mouvement – célèbre et offense – offre la vie autant que la mort. Nourrit et saccage ce que nous avons de plus précieux. Et le temps – à jamais – donne tort à notre obstination…

 

 

Le jour viendra où la main et le geste ne pourront plus trahir la terre – où l’homme quittera sa vieille peau – cet étrange mélange de souffle et de chair – pour devenir un serviteur du silence – soulevé par le désir – et la lumière – des Dieux – en surplomb du temps, du monde et des âmes – pour réinventer une réalité au-delà des larmes ; un paradis, peut-être, où il fera bon vivre (tous) ensemble…

 

 

L’Amour encore – au milieu des chants – au milieu des larmes – au milieu des peines – dans tout ce fatras qu’on appelle le monde…

 

 

Terre gorgée d’hommes, de plaintes et de supplices. Hommes gorgés d’instincts, d’ardeur et de semences. Le passé et tout le mal à venir. Comment vivre sans crier… Et comment espérer un viatique – une issue…

Il faudrait, peut-être, que le poète chante plus fort – et que le poème franchisse tous les murs érigés pour préserver le sommeil. Et pour l’heure, cette possibilité – ce dévouement – sont impossibles ; le monde a trop dérivé vers l’absence et la laideur…

 

 

Du fond du jour – du fond de la nuit – nous serons toujours homme et poète – petits pas de l’Amour – et note infime dans le chant que l’on entonne aux instants du recommencement…

 

 

Nous vivons à moitié sous l’eau et sur la roche – à moitié dans la nuit et le grand ciel rêveur – rêvés, peut-être, par des créatures antérieures au monde – goûtant l’espace d’un instant la misère et la joie – et ce qu’avaient deviné tous les poètes – et tous les prophètes – dans leurs murmures abandonnés aux hommes à travers les siècles…

 

 

Nous cheminons longtemps au bord de nous-mêmes – sur cette ligne étrange – cette jointure entre le souvenir et l’absence – les gestes et le visage automates – à participer, malgré nous, au monde et à mille activités étrangères – inutiles. Somnolents – presque morts, en somme – depuis le premier jour du voyage…

 

 

Tout est le visage de l’Autre – fermé – impossible à découvrir et à reconnaître tant qu’il n’est composé de notre propre peau – de nos propres entrailles. Et l’existence est ainsi faite ; elle se prête indéfiniment aux rencontres jusqu’à vivre la plus haute solitude – avec pour unique figure toutes les faces du monde

 

 

Un signe – une souffrance – mille chemins parallèles. Et une seule fenêtre – et un seul visage à reconnaître partout – pour vivre – et voyager – le cœur plus serein…

 

 

Toute une vie à faire n’importe quoi – à ressembler à n’importe qui – à vivre n’importe comment – et à mourir, un jour, (comme tout le monde) n’importe quand…

 

 

Aucune trace du labyrinthe, une fois le ciel découvert – qu’un long regard ému sur cet incroyable voyage

 

 

Pareilles au désert – nos latitudes où vivre ressemble à une escroquerie – et à un défi parmi ses congénères – au milieu de toutes ces figures étranges aux coordonnées inconnues. Décor au milieu duquel on avance – au milieu duquel on tourne en rond – sans pouvoir nous souvenir du début de la marche – et du temps des origines où rien n’était corrompu

 

 

Croyances et langage en ce lieu où la vérité est proscrite – en cette zone où le réel a la même figure que le rêve – et où la seule perspective est l’enfer – ce grand sommeil des âmes

 

 

Un peu de tumulte dans l’espace – ce que les hommes appellent vivre – quelques idées, quelques rêves, quelques initiatives pour – croit-on – éviter le pire – en attendant la mort…

 

 

La nuit finale où l’âme entrevoit sa fin – entre la nostalgie et le désir d’un autre lieu – une vie où la mort ne serait que le prolongement du voyage…

 

 

Nous remuons ciel et terre en répétant – à l’infini – les mêmes gestes – dans cette obsession de la liberté qui ne se conquiert ni par la force, ni par les équations – mais par l’abandon aux circonstances – lorsque les mains et les têtes capitulent et se plient aux exigences du monde…

 

 

On nous offre un mystère – une vie – et mille obstacles à franchir (ou à contourner) pour résoudre l’énigme ; et nous avons la candeur de penser que quelques décades suffisent pour percer le secret…

 

 

Tout passe sur le sable des années. Mille siècles ainsi se poursuivent. Et tout s’enlise dans les marécages de l’esprit. Ainsi perdurent les malheurs et la souffrance – de vie en vie…

 

 

Tout concourt à la joie. Et, pourtant, nous demeurons dans la tristesse. Désarroi où s’impriment toute l’impuissance – et toute l’espérance – de l’homme…

 

 

Homme – exclu du monde, des livres et de la poésie – que les grands arbres, les herbes et les bêtes des forêts, chaque jour, consolent…

 

 

Une vie de luttes, de parades et de faux-semblants à dénier la question et l’évidence – vécue, malgré nous, comme une expérience trompeuse – apparente – étrangère. Et si nécessaire, pourtant, au dévoilement du mystère…

 

 

J’écris à cet enfant – et à cet homme seul – en nous – en chacun – qui attendent une lumière incertaine – et qui ne peuvent se satisfaire du monde et des mensonges – trop dociles pour s’affranchir de tout ce qu’ils portent comme un mythe ou un fardeau – et trop crédules, sans doute, pour découvrir leur ampleur – l’envergure de notre visage commun…

 

 

Des barreaux à cisailler pour poser la tête là où elle n’est plus nécessaire – sur cette dune où tout se rapproche – s’éloigne – essaye encore et recommence – sur ce sable où la seule liberté est l’Amour – le centre du labyrinthe à découvrir – comme un faîte qui acquiesce à la multitude et aux illusions – aux désirs et aux séparations – à tout ce qui entrave nos retrouvailles

 

 

Là où l’on s’incline renaît le jour – et survivent toutes les possibilités du monde

 

 

A présent – tout s’avance – lentement – vers son geste. La roche, le chemin et l’ascension. Le pari des anges sur notre vie – et ce grand soleil timide qui n’ose encore éclater – de tout son or – sur le petit carré blanc de la page – noirci par tant de signes…

 

 

Tout s’éveille – tout s’en va. Demain ne sera le jour suivant. Comme pour la fleur – et comme pour l’étreinte – seul compte ce qui s’exerce aujourd’hui – à l’instant même où se rompt le temps…

 

 

Ce que nous habitons n’est, sans doute, ce que nous imaginons. Ni demeure, ni patrie, ni fratrie. Pas même la terre – ni même une ressemblance. Un reste d’ardeur et d’innocence. Et plus que tout, sans doute, cet espace que l’on ne peut nommer – ce que certains décrivent comme l’arrière-pays du silence

 

 

Nous vivons sous un manteau de peurs et de crasse – avec, pendu au cou, un chapelet d’obscurité. Et nous nous déplaçons d’un camp à l’autre – d’une pierre à l’autre – incertains des labours et des récoltes – morts déjà avant d’avoir tendu la main – et fait le moindre pas – vers notre visage en surplomb

 

 

L’aurore n’est ni un ailleurs, ni un après ; l’heure la plus légère depuis des siècles – le lieu inévitable de notre rencontre

 

 

Que l’âme nous accompagne, il n’y a plus à en douter. Qu’elle nous fourvoie, parfois, jusqu’au cœur des flammes, nous l’avons tous expérimenté. Mais il nous faut, à présent, aller au-delà – plus loin que le mythe – plus loin que l’idée d’un Dieu ou d’un ciel – revenir, en quelque sorte, au début du périple – à l’origine même du voyage – dans ce silence qui a précédé le feu et les pas – toutes les tentatives et tous les drames du monde…

Et y demeurer – sereins – inaccomplis – immobiles – malgré l’ardeur qui nous poussera encore à aller ici et là – à découvrir et à traverser mille contrées nouvelles…

 

 

Portés encore par ce foudroiement et cette eau naissante qui coule le long de ces berges fébriles. Le visage penché sur cette ombre – mouvante à mesure de nos pas. Quelque chose comme un aveu – un secret révélé – qui aurait le goût d’un Amour immense à partager…

 

 

Tout est sévère – incroyablement sauvage – et encombré de rêves et de jachères. Aussi noir que la suie – aussi gris que l’orage – aussi blanc que la neige…

Tout se poursuit – s’échappe – vient à notre rencontre sous un air de hasard qui cache sa nécessité. Tout s’engrange – se méprend – réclame son eau – sa source – sa part. Renaît sur le fil des idées en imaginaire compromis – et compromettant. Enchaîne les diableries et les corruptions. S’extasie de sa chance – et de sa valeur – et se maudit d’être né entre deux points – sur ce trajet – sur ce parcours – qui, à bien des égards, ressemble à une longue meurtrissure – à une chute permanente vers l’effacement et le silence – ce que l’on pourrait appeler la nécessité des Dieux en ce monde de vitrines et de visages – si grossièrement avides d’horizons et de chances nouvelles…

 

 

Tout s’inscrit sur la terre – s’enfonce jusqu’au cœur. Et tout passe dans le ciel – comme la trace impossible des hommes – comme la trace impossible du temps. Et dans cet entre-deux, l’âme – prisonnière tantôt du haut, tantôt du bas – parfois s’embellit, parfois s’enlaidit sans rien savoir de son partage…

 

 

Toute une enfance à garder en secret pour vivre dans la compagnie des hommes – au milieu de leurs postures et de leurs histoires – bien trop sérieuses pour avoir le moindre goût de vérité…

 

 

C’est un ciel – c’est une terre – plus proches des premières heures que de la tombe. Quelque chose comme un regard éloigné de l’hiver – un socle, peut-être, au parfum oublié – capable d’élargir les sous-sols et les feuillages – le rêve, le réel et l’impossible – et jusqu’à la grande arche sous laquelle luisent toutes les étoiles…

 

 

Tout est traversé de profondeur et de présence – de ce silence qui fit naître le monde et les choses au bord de tous les abîmes – entourés de ciel et de présages…

 

 

Tout s’affaisse – et se recueille – lorsque sonne la fin du voyage. Après mille routes parcourues – mille livres achevés – et mille visages aimés peut-être – tout pointe vers le silence – ce qui demeure au-delà du temps et de la traversée…

 

 

Une misère – mille misères – portées à bout de bras – le long de ces berges où tout passe avec sérieux – fébrilité – indifférence. Et cet Amour qui n’aura reçu que haine et mépris. Comme tous ces frères sur les chemins – au bord des routes – fleurs, herbes, pierres et poussière – arbres, bêtes et vagabonds – malmenés par tant de gestes saisissants – par tant de pieds piétinants – par tant de regards indolents – et jetés, un jour, comme le reste, dans tous les trous creusés pour assouvir la faim des hommes…

 

 

Tout reste au-delà de nous – malgré ce ciel que nous portons – comme tous les autres – à l’envers de notre vie – quelque part dans cette âme encore si vivante…

 

 

Quelque chose en nous, bien sûr, souffre des trafics et des marchands – qui s’échangent le monde – qui s’échangent les êtres et les choses – sans jamais voir les atrocités et les meurtres accomplis pour le commerce et la prospérité…

 

 

Une vie d’attente à s’absenter de tout – et plus encore de ce grand Amour – de ces reliquats d’Amour qui subsistent malgré les malheurs et l’ignorance – malgré la lourdeur des pas et des gestes qui n’ont su dénicher sur les chemins du monde les promesses du jour…

 

 

Tout se cache – et se trame – dans les bruits du vent et l’indifférence des foules. Visages et jours de neige. Nuit et saisons qui tournent au cœur des sortilèges…

Et comment pourraient se redresser les âmes qui ont refusé la défaite et exalté les excès de sang… Sans doute seront-elles condamnées, un jour, à voir le désastre – et le soleil dans le désastre…

Ainsi seulement le monde pourra être sauvé…

 

 

Tout s’enfuit si vite – et nous laisse (presque toujours) un goût de regret et d’inachevé – et, en particulier, la disparition de ceux que nous avons privés d’amour et de tendresse – la disparition de ceux que nous avons maltraités, exploités ou opprimés – la disparition de ceux auxquels nous avons dénié le droit de vivre et d’exister…

Malheur à nous qui n’avons rien dit – qui n’avons rien montré – qui n’avons pas réellement vécu en homme

 

 

D’une rive à l’autre – de malheur en douleur – comme vit, vole et picore l’oiseau – entre chant et rêve – neige, ciel et simagrées – avec encore dans l’âme quelque chose d’impétueux

 

 

Il s’agit toujours de demeurer immobile – et d’aller au-delà du monde – au-delà des choses – au-delà des mythes – pour dénicher, derrière la mémoire et la pensée, ce qui court et résiste au changement – ce qui s’étonne et s’interroge autant que ce qui contemple les rondes et les marches de ce qui ne peut rester tranquille…

 

 

Chacun est un monde – une lumière – un écho – que la nuit avale sans retenue. Chacun est une âme – un langage – brisés par le silence et la mort. Chacun est une terre – une espérance – un élan vers une autre façon d’être en vieune autre façon d’être au monde – et la faille où tout se fractionne avant de renaître plus assemblé au reste

 

 

Tout, bien sûr, est dans tout. Comme la clarté et l’incertitude mêlées – à jamais – à nos tentatives et à nos tourbillons. Comme la présence au cœur de l’absence – et l’absence au cœur du monde – au cœur des choses – au cœur de chacun…

La vraie vie, en somme, aperçue depuis l’autre côté de l’âme – du point de vue de Dieu ou du silence. La vérité – toutes les vérités – au milieu du mensonge – au milieu de tous les mensonges. Et l’évidence de la lumière au cœur de tous les sommeils…

 

 

Et cette enfance qui n’en finit pas – mille jours – mille siècles – supplémentaires. Et tous ces petits caprices des hommes qui dureront toujours…

 

 

Pas une âme qui vive dans cette gaieté de l’hiver. Le chant d’un oiseau, un arbre, une herbe, un fossé suffisent à notre enchantement…

 

 

A tâtons – au milieu du sommeil – cette âme qui cherche une issue parmi les rêves. Mille fleurs – mille parfums – mille couleurs – pour déjouer les épines du destin. Un Amour – un jardin pour vivre à l’abri des visages – et exposer au monde les mille petits secrets découverts au fil du voyage…

 

 

Mille soleils en un seul visage – le temps de passer de la moue à la colère – et de la colère à l’acquiescement. Le temps de passer de l’hébétude au vertige. Le temps de sortir d’un sommeil millénaire…

 

 

Tout glisse – et se transforme en beauté charnelle – en pétales délicats – dans cet Amour que nous prenons pour un abîme. Gravité, frivolités, baisers et sursauts – fin du monde – entraînés vers le même refuge…

Et ce crépuscule qui traverse les yeux comme si la lumière relevait de la magie…

Et ces tristes figures du monde sous quelques lampes que les hommes (bien des hommes) prennent pour le soleil en attendant la mort – avant de pouvoir, un jour peut-être, éclater de rire devant tant d’illusion…

 

 

Mille bornes – et autant de passagers – sur ces petits chemins de hasard aux ornières sournoises – et à la poussière tenace. Quelque chose comme le prolongement des murs. L’extension du labyrinthe avec quelques aménagements pour contempler, au loin, le monde – la vie – les Autres…

La nuit sera toujours féroce – autant que les mains – autant que les vents. Tout viendra se frotter à notre passage – et rire à notre mort. Et l’illusion – comme demain – reviendra encore…

 

 

Rien ne s’apaise au-dedans du corps. Tout est déréglé. La terre se penche à l’intérieur – et le ciel s’est assombri. La vigueur se fane – la lumière décline. Tout se vide comme si la mort était tapie au fond de l’âme. Et à vivre ainsi, il ne restera bientôt plus rien – à peine un peu d’ombre

 

 

Déjà ailleurs – et la porte franchie. Déjà demain – et ce goût pour les choses nouvelles. Renaître encore au destin – au refus – aux rencontres. Vivre encore dans le feu, la lâcheté et les tempêtes. Craindre mille brisures supplémentaires. Devenir l’homme et la chair – et l’âme survivante à tous les oublis. Ce presque rien déjà brûlé par l’absence et la volonté des Dieux. Encore un peu de rêve avant le silence…

 

 

Si nous pouvions voir ce grand ciel au-dedans de la tristesse, nous célébrerions nos larmes comme de l’or…

 

 

Mille rêves entre les tempes – au milieu du front. Et nous voilà ensorcelés – enclins à mille sacrifices – et condamnés à vivre l’illusion d’une quête – d’un voyage – au milieu du réel et de l’immobilité – dans ce silence que nous sommes déjà – à notre insu…

 

 

Nous avons mille fois parcouru les mêmes terres – avec les mêmes craintes et la même ardeur – aussi pauvres aujourd’hui qu’aux origines du monde. Et qu’avons-nous donc appris ? La ritournelle des gestes – la ritournelle des pas – dans cette grande nuit familière avec ses milliards d’étoiles. La beauté des rêves – et leur nécessité pour combler l’absence de lumière – l’absence de soleil. De tristes millénaires, en somme, à chercher partout le jour – en vain…

 

 

Des pierres, des grilles, des couleurs. Mille mondes – et autant de rêves et de regards pour donner à cette terre l’apparence d’un lieu vivable. Préférer la folie à l’enfance – et le goût du mensonge et du voyage à celui de la vérité – si redoutable – si effrayante – pour nos esprits si frileux – si butés…

 

 

Au bord du jour – au bord de la joie – toujours – malgré la présence (déplaisante) du monde – et l’acharnement des hommes à façonner – au fil des siècles – un paradis aux allures, de plus en plus évidentes, d’enfer…

 

 

Tout ose – et tout s’abstient – pour venir à notre rencontre. Nous-mêmes pris en étau – entre la peur et l’élan. Et la certitude du vide et du silence quel que soit le lieu…

 

 

Tout s’invite en rayons clairs – entre lumière et hypnose – entre clé et singeries – sur ce que nous prenons – à tort – pour un horizon. Tout veille à même la patience. Et le monde, bientôt, deviendra aussi beau que le silence des immortels

 

 

Là où se partagent résolument l’intrigue, le nécessaire et l’improbable. Là où nous habitons – dans cet exercice, si énigmatique, du vivre. A la manière des Autres qui ne nous ressemblent pas – plongés dans cette folie du sommeil qui écarte les ressemblances. A être – simplement humain

 

 

En toute absence, où trouver refuge sinon en ce lieu où les voix se mêlent au silence – en ce lieu où l’on sent battre, avec les bruits du monde, le fond de l’âme – en ce lieu où être quelqu’un se résume à devenir personne – moins que rien – la joie et l’accueil au cœur des crimes et des ratures – au cœur de la fatigue et des échos. Là où la nuit ressemble au jour et où le jour émerge du temps pour s’affranchir du rêve…

 

 

Nous évoquons le silence pour faire tomber les masques – et raviver la blessure à l’arrière des yeux – cette entaille porteuse d’Amour – et de mille soleils – reclus derrière notre sourire – cette apparence de visage corseté par le monde, les interdits et les conventions – et (toujours) dévoré par la faim…

 

 

Entre servitude, vacarme et crachats – quelque part – sur cette terre – sur ces routes – sur ce sable – en ces lieux où l’on danse jusqu’à l’épuisement pour célébrer tous les mythes de l’homme – tous les mythes du monde – mille étoiles lointaines – mensongères – inexistantes sans doute…

 

 

Au lendemain du plus lointain Amour, nous avons perdu l’équilibre – la force de vivre le jour entier. Autrefois, nous étions offrandes – cœur et lisières – ouvriers – petites mains du partage (joyeuses sans doute malgré la nudité). Nous regardions le sol et la chute des astres – la persistance du vertige dans l’absence et le miroitement des visages. Puis, nous sommes devenus quelque chose comme un amas de bruits et d’habitudes – une forme d’infini incomplet – inachevé – le lieu où se mêlent le rêve, le désir et la mort – penchés sur le mystère – sa découverte et sa résolution – dans cette malédiction des siècles – dans cet étrange sortilège du temps. Un seuil, en somme, au-delà duquel tout finit par se désagréger pour constituer la pièce centrale qui manquait à l’ensemble – la possibilité de devenir le tout – c’est à dire presque rien – ce qui compose le noyau de chaque destin – l’absence venue offrir (à tous) son envergure et sa présence – pour transformer les nécessités du monde et des hommes…

 

 

Meurtres et prières – souffle et fumée – versants différents du même mystère où vivre tient déjà du miracle…

 

 

Nous avons emprunté le même chemin – aux lisières de toutes les folies – pour nous rejoindre – tantôt à travers les pas – tantôt à travers les livres et les mots. Tremblant(s) à chaque étape du parcours – confiant(s) malgré les dérives et les errances. Marchant d’une foulée vacillante – incomplète. Traversant – au fil du voyage – mille territoires sans autre raison que celle d’acquiescer au silence et à l’Amour. Allant de pertes en sommets – et de sommets en retrouvailles – acceptant, avec toujours moins de volonté, cette longue et souveraine défaite ; ce que fut notre vie – des premiers pas jusqu’à l’infini où nous avons fini par glisser – de façon presque hasardeuse – entre magie, désir et nécessité…

 

 

Rien ne s’inscrit nulle part – du vent et du vide derrière les grilles de toutes les cages…

Le seul héritage sera – toujours – le silence…

 

 

Rien ne s’insère – et tout nous révèle – ravive ses pans de nous-mêmes oubliés…

 

 

Sur rien – et la table rase du passé – ainsi naît le recommencement perpétuel – la récurrence du renouveau. Le reste – tout le reste – n’est que la poursuite de schémas anciens – édifiés et façonnés depuis des milliers d’années – des millions de siècles peut-être – pour assurer la pérennité du monde – et rassurer l’esprit quant à l’invariabilité des cycles et des habitudes…

 

 

Tout – emporté vers nous comme l’eau des rivières s’écoule – inexorablement – vers l’océan – pour s’emplir du monde (de ses joies et de ses souffrances) jusqu’à devenir l’univers entier – et ce reste au-dedans – et au-delà – ce regard capable de tout accueillir…

 

 

Des bruits, des pas. Mille rires – mille pleurs – et autant de commentaires inutiles sur ce que nous expérimentons et les sentiments que font naître, en nous, le monde – l’existence – tous les passages. Mieux vaudrait se tenir en retrait – en exil – habiter le silence plutôt que les danses du monde. Ce regard au-dessus des heurts et des cris – au-dessus de toutes les simagrées. Et se faire tendre (et patient) à l’égard des tentatives et des défaillances…

 

 

Rien qu’un sourire pour attraper le dernier soleil du monde. Rien qu’un sourire et l’ultime baiser de l’humilité. Puis l’abandon prendra le pas sur le vent. Tout alors pourra nous arriver…

 

 

A s’émerveiller de presque rien alors qu’autrefois nous demandions l’impossible – l’intensité, la joie et la splendeur (presque) permanentes – vécues à partir de nos propres yeux et à travers notre propre histoire – corrompus jusqu’au sang par la folie ordinaire des hommes et l’absurdité de nos exigences personnelles…

 

 

Un dernier soupir abandonné à l’ignorance pour se satisfaire, à présent, de l’essentiel qui, autrefois, avait des airs de lacune – d’échec – de défaillance…

 

 

Tout est parure, mensonge et propagande – et commentaire inutile sur le pire, le meilleur et le plus commun. Fardeau habituel aux allures si humaines…

A genoux, à présent, non devant la dictature du monde et les diverses tyrannies des hommes mais face à la beauté et à l’innocence de nos tentatives – face aux danses, si souvent frénétiques et désespérées, des vivants sur cette terre…

 

 

Tant d’absence au milieu des vagues – au milieu des déserts – au milieu du monde et des visages. Presque rien, en somme. Un peu de vent – porté parfois très haut, parfois très bas – au-delà même de l’imaginable. Passant partout – et traversant toutes les têtes et toutes les fenêtres – soulevant le sable jusqu’au cœur des vies – jusqu’au cœur des rêves – devenant presque le symbole des vivants occupés à ramper dans la proximité de l’invisible…

 

 

Tout prend place, à présent, dans l’écoute ; l’envol, la gravité de l’air et l’absurdité des masques, le désir, la pâleur et la fièvre des visages, l’or, la froideur des âmes et la lune – tous les simulacres – toutes les simagrées…

A genoux, à présent, au cœur du silence – avec le visage (serein) de l’homme simple – réconcilié avec le monde et lui-même – curieux encore – mais affranchi des leçons et de la faim. Habitant la solitude comme l’aire des plus belles rencontres. Doux et reconnaissant à l’égard de ce qui nous porte – de ce qui nous distingue et nous rassemble. Sage peut-être, en somme – qui peut (réellement) savoir…

 

*

 

Se dessine – très largement – au fil des lignes – au fil du temps et des ouvrages – la nécessité (toujours plus criante) du silence et de l’effacement. Cette humble clarté de l’âme de plus en plus dépouillée du monde, des désirs et des mots malgré le foisonnement – et la truculence – toujours aussi vive (presque intacte) – du langage…

 

 

Vivre au cœur de l’être – dans la discrétion du nom – et la délicatesse du geste – sensible et attentif au moindre bruissement du monde – au moindre frémissement de l’âme – prêt à tout accueillir sans exigence – et à rester stoïque – aimablement ouvert – face à l’étroitesse des idées, des gestes et des visages – face à ce que l’on a coutume d’appeler l’ignorance du monde

 

*

 

La possibilité du monde, du souffle et du langage – comme un élan – un étai peut-être – entre le vide et la permission d’exister – et de bâtir – au milieu de mille raisons de désespérer – au fond de ce qui ressemble tant à un néant…

 

 

A ce sourire perdu – entamé par les chemins – et retrouvé avec l’aurore et la découverte de l’impensable…

 

 

Seul(s) encore – au milieu de tous les passages – de toutes les traversées – de tous les combats – sous le regard de ceux qui ont déserté la solitude pour conquérir le monde. A écrire quelques lignes – quelques poèmes parfois – pour ne pas (trop) désespérer de la compagnie des hommes…

 

 

En lambeaux entre le silence et la parole – sous toutes les latitudes – à inventer des totems pour donner au monde un air plus vivable – et une allure plus sacrée. Vaincre par le geste et l’amassement le vide et le néant. Réunir – assembler peut-être – tous les fragments d’une terre et d’un ciel – toujours déchirés – toujours séparés…

Réinventer sans cesse la magie de la danse – les arabesques – et faire entendre ces rires à la ronde pour donner raison à l’espérance…

 

 

Tout se regarde – jusqu’à la mort – jusqu’aux dépouilles pendues aux cordes et aux crochets des bourreaux…

Tout se méprend – et s’éparpille – dans cette trame aux nœuds si serrés – et aux carrefours trop passagers…

 

 

Qui se trompe – celui qui tend la main à l’inconnu ou celui qui plonge, corps et âme, dans l’infortune du monde ? Et qui se relève malgré le vent des abîmes ?

Ce voyage aux allures tantôt de course, tantôt d’errance aura-t-il une fin ? Qui peut deviner les issues qui s’offriront à nos foulées…

 

 

Berges, traces, caresses – et ces minuscules sillages qui se dessinent sur le sable. Le monde est-il autre chose que ces mille tentatives ?

 

 

Tout s’écoulera à jamais sur la terre – sous nos yeux – dans nos têtes. Rêves, désirs, choses et visages – et cette ardeur – et cette tristesse – au fond de l’âme…

 

 

Tout est si humain dans les têtes et dans les gestes. Comment pourrions-nous deviner notre réelle appartenance – et y souscrire avec la même certitude que celle avec laquelle nous acceptons notre apparente ascendance…

 

 

Pagaille et passages – les maîtres-mots de notre vie. Du mélange et des tentatives – des essais pour mieux vivre et apprivoiser la mort…

 

 

Tout revient – avec un goût moins âpre – au fond de notre solitude – au fond de notre cage – ouverte par mille poèmes sur un ciel jusqu’alors jamais entrevu…

 

 

Tout existe – peut-être – et tend – sans doute – vers le silence – cette aurore incomprise. De douleur en tristesse – de tristesse en douleur – nous sommes progressivement amenés à comprendre la nécessité des défaites – le voyage et la chute permanente – les travers du monde – ses exigences – et l’impérieux besoin de l’effacement…

 

 

Nous sommes seuls – comme ces pierres – posées là dans l’herbe – sous l’orage – à exister presque par hasard – dans l’apparente indifférence de l’invisible. Comme un jeu – une nécessité – pour le silence occupé à se distraire – à échapper au plus simple – et au plus élémentaire de son existence – à travers la multitude du monde et l’infinité de ses visages…

 

 

Être l’espace – le silence – l’accueil – sans attente – sans besoin – sans exigence – où tout prend place…

 

 

Mille lieux en un seul visage – et mille visages en un seul lieu. Dans l’alternance du passage et de l’éternité. Tantôt figure, tantôt espace. Mille fois altérés – mille fois étrécis – mille fois corrompus – mille fois renaissants. Identiques – toujours – à nous-mêmes – à cette trame changeante – infinie et singulière – que nous sommes…

 

 

Ca naît – et ça meurt. Et entre ces deux cris, beaucoup de bruits (inutiles) et d’attente – et mille enseignements – mille apprentissages (possibles) pour être, un jour, capable de sourire en silence…

 

30 août 2018

Carnet n°160 Au milieu du monde – au-delà des frontières

Recueil / 2018 / L'intégration à la présence

Nous avançons – silencieux – la nuit attachée à nos paupières – à nos semelles – à notre sommeil – comme si exister consistait à marcher aveuglément – et à se répandre en rêves...

De l’ombre à la mort – semeurs et fossoyeurs. Quelques graines jetées sur la terre où l’espoir – comme l’infini – compte les jours qu’il nous reste…

Des doigts tristes – recroquevillés sur le néant – et ce reste d’espérance qui confine au désamour…

Passagers – autant que reviennent les saisons – autant que dure le mystère – cet éternel – cet infini – à peine découverts – à peine apprivoisés…

A peine susurré, ce vide où tout est semé – où tout danse – entre fièvre et fatigue – et où la neige, un jour, finit par tout recouvrir ; la poussière, la cendre et l’obsession…

 

 

Tout est prétexte à l’absence ; celle qui éloigne – et pousse l’indifférence au cœur du monde – au centre du règne. Et, ainsi, nulle rencontre n’est possible. Tout erre – et s’égare – avant l’abandon qui est – et demeurera à jamais – le seuil de la véritable absence – celle qui relie l’infime à l’infini – celle qui ouvre l’homme et l’horizon à l’ensemble des possibles…

 

 

Dans l’attente d’une déchirure – la bave aux lèvres – et la rage au fond des yeux – quelque part au milieu de cette nuit où l’on torture – et où l’on assassine pour quelques pièces supplémentaires. Entouré(s) par les hommes et l’odeur de la mort…

 

 

Nous remuons les choses – quelques idées peut-être – un mince filet de lumière – semblables à un bruit de clés jetées au loin – dans l’automne et la poussière. Une vie de chaînes et d’attente – confinés au fond d’un cachot entouré de grilles et d’espérance. Une vie de tentatives, en somme. L’existence de l’homme de A à Z…

 

 

Tout naît au jour – au milieu du sable et de l’attente. Quelqu’un – quelque part – avec tous ses pourquoi. Bien peu de chose(s), en vérité – et, peut-être, personne. L’ombre d’un regard – avec mille rêves – et mille désirs encore inassouvis…

 

 

Rien qu’une bouche, parfois, prise en flagrant délit de vérité – jetant ses mots à la foule qui n’admet que quelques usages du langage ; l’illusion, le mensonge et la propagande. Pauvre, en somme, dans son dédain d’un autre possible – presque toujours relégué au poème…

 

 

Le vent – l’aurore – et ce sable – tout ce sable – sur lequel on bâtit – et qu’il faut décharger à la pelle – et, parfois, à la plume trempée dans un peu d’encre – pour découvrir la vie – à peine survivante – sous l’herbe noire – derrière l’aveuglement…

 

 

Nous avançons – silencieux – la nuit attachée à nos paupières – à nos semelles – à notre sommeil – comme si exister consistait à marcher aveuglément – et à se répandre en rêves…

 

 

A jamais parti – à jamais revenu – à jamais pris – à jamais donné – ce chant isolé dans la misère. Comme l’eau d’une rivière transformée – tantôt par ses excès – tantôt par ses manques et ses lacunes – en mare – puis, en flaque. Comme le terreau, en quelque sorte, d’une boue future – convertie bientôt en terrain sec et infertile…

 

 

De l’ombre à la mort – semeurs et fossoyeurs. Quelques graines jetées sur la terre où l’espoir – comme l’infini – compte les jours qu’il nous reste…

 

 

Des doigts tristes – recroquevillés sur le néant – et ce reste d’espérance qui confine au désamour…

 

 

Nous pourrions nous taire, à présent – et regarder, avec indifférence, les mains et les âmes édifier leurs tours – leurs routes – et mille ouvrages supplémentaires – en se perdant encore (et comme toujours) – en restant assis derrière cette fenêtre posée au-dessus des songes et des chimères – à la frontière de ce ciel où rien n’arrive – où tout est silence – sagesse peut-être – et regard souriant…

 

 

Passagers – autant que reviennent les saisons – autant que dure le mystère – cet éternel – cet infini – à peine découverts – à peine apprivoisés…

 

 

A peine susurré, ce vide où tout est semé – où tout danse – entre fièvre et fatigue – et où la neige, un jour, finit par tout recouvrir ; la poussière, la cendre et l’obsession…

 

 

Nous sommes la lumière – autrement nous ne pourrions voir les fantômes – ni cette nuit qui a tout recouvert…

 

 

Tout est près de soi – autant que les ruines que nous avons tapissées de lumière – de soleil – de cette couleur capable de nous faire oublier la vie – les désastres – la faim – le sommeil et la mort…

 

 

Tout est silence – quiétude sans repère – grâce, en somme, au-dessus des tours et de la magie édifiées pour prolonger le rêve et le sommeil…

 

 

Tout se creuse – la peau – le monde – les siècles – pour dénicher la vérité cachée derrière l’apparence – les différences – comme le signe de notre commune appartenance…

 

 

Des murs, des pas. Quelques pierres où poser notre soif et notre difficulté à vivre. L’échelle des êtres où le pire est, si souvent, célébré…

Ni choix – ni maître – pour le poète – indigne – presque toujours – de son œuvre…

 

 

L’œil, parfois, s’exalte à la façon d’un enfant qui, partout, cherche des friandises et des consolations…

 

 

Nous nous déplaçons en pensée vers des lieux impossibles à rejoindre à pied – par des chemins naturels. Et nous réalisons que ces lieux sont des mondes – non pas seulement imaginaires – mais parallèles, en quelque sorte, à celui-ci (plus réel et plus terrestre) – et que tous sont porteurs d’une envergure (quasi) infinie où l’âme peut vagabonder et se réjouir – et même se perdre – mourir mille fois – et revenir encore – avec plus d’aisance et moins de peines – que dans cet endroit où nous avons eu le malheur de naître

 

 

Un jour, tout devient cri, chaîne, poussière. Tout se soulève comme si l’air se dispersait et les pieds nus se transformaient en bottes de sept lieues. Tout s’avance – et le vent dirige les foulées qui s’exercent à la marche sans appui. Le corps demeure terrestre mais l’âme se fait légère – apte à voler au-dessus du monde qui, à bien des égards, continue à ressembler aux ténèbres. Comme si nous restions parmi les hommes – mais que quelque chose en nous s’envolait et prenait des allures d’ange – ou de bête ailée – pour retrouver l’innocence et la gaieté des Dieux…

 

 

Nous sommes aussi farouches et sauvages que toute révélation. Nous ne nous livrons qu’aux défaites et aux visages mutilés – effacés à mesure que se dévoilent les secrets…

 

 

Tout n’est que singerie en ce monde – propagande et commerce – reflet noir, sans doute, d’un ailleurs où le pire a été évité…

 

 

En exil – à mille lieues des frivolités – quelque part entre la tête et le règne du mensonge…

 

 

Ni jeune – ni vieux – affranchi du temps. Ni pour – ni contre – au fond de l’acquiescement. A veiller comme d’autres dorment au milieu de cette effroyable pagaille où les âmes et les mots se mélangent aux plaisirs et aux désirs des Dieux – où les caprices repeignent le ciel à coup de trahison – et où l’Amour n’est plus qu’une croix – et sur cette croix – un corps crucifié…

 

 

Au-delà des querelles – au-delà des batailles – au-delà des clochers – libre des rêves, des temples et des chapelles – parmi les fleurs, les pierres et les poèmes – à côtoyer l’Amour autant que le pathétique…

 

 

Jour de liesse lorsque la tristesse sera tombée – à son comble – au-delà des idées – au-delà des images – lorsque les pleurs auront percé – et traversé – les mille frontières des hommes pour rejoindre la joie d’être – et de vivre – au milieu du bleu – au milieu de l’immensité – voilés par tant de pertes et de larmes…

 

 

Parfois, tout devient hermétique – obscur – comme si sur nos yeux – comme si sur notre âme – s’était collé un froid hivernal – terrible – qui assène un coup – presque fatal – au courage – à la marche – et à la poursuite des jours dans ce monde sans soleil…

 

 

Au-delà du sang – au-delà de l’âge – ce désir infini – mystérieux – d’échapper à la mort – comme si nous avions le pressentiment de notre envergure…

 

 

Tout s’échappe – et tout se chante – parmi les départs et ces foulées fuyantes – comme si la voix était notre seul atout face à la mort et à l’absence…

 

 

On se croit tout – et l’on s’imagine (plus ou moins) pareil aux autres – sans jamais se demander ce que sont (réellement) Dieu et l’âme…

 

 

Tout s’empourpre – et tout tressaille. Tout se désire – et tout se consomme. Tout se rejette – et tout s’indiffère. Puis, on pleure à toutes les funérailles en regrettant de ne pas avoir suffisamment aimé ceux qui s’en vont…

 

 

Un cœur bat entre nos rêves et demain – et qui ferme derrière lui toutes les portes pour s’enfuir n’importe où – n’importe comment – avec n’importe qui – sur tous les chemins imaginables…

 

 

Découverts par ce que nous recouvrons – mais si illisibles encore…

 

 

Avec le secret caché au fond de l’âme – comme l’unique parole d’un livre d’images dissimulée au milieu de quelques pages collées par le temps…

 

 

Comment pourrait s’évaporer le sommeil sous tant de masques et de mensonges… Couches de nuit entrelacées avec l’attente imparfaite – malheureuse – derrière lesquelles les hommes veillent d’un œil trop vague – trop hagard – pour vaincre la mort – percer son secret – échapper à l’exil – et découvrir la lueur du jour – cette vie dévouée au service, au silence et à l’éternité…

 

 

Et cette fumée qui monte comme un âge impossible – comme un âge indécent – à travers les siècles. Comme une dépouille – une odeur de charnier – sur l’herbe trop rouge du monde. Comme une nuit dans l’insolente beauté du jour. Comme un vertige – un mensonge – dans le rêve trop ambitieux des hommes. La persévérance de l’ombre et du noir, en quelque sorte, dans nos errances coutumières…

 

 

En vérité, nous ne connaissons que le pire et la mort – toutes les déclinaisons de l’ignorance – cette absence qui donne à nos vies cette allure de vertige – ce goût de trop peu. Comme des reflets, des blessures et cette (effroyable) offense à ce que nous portons d’infini…

 

 

Mille voies – mille chairs – pour une joie qui s’obstine malgré nos tentatives et nos défaillances…

 

 

Peut-être n’offrirons-nous plus, à présent, qu’un regard – un acquiescement à tout ce qui sort des têtes et des poitrines – à tout ce qui s’insère dans l’âme et la chair. Et notre dévouement à l’attente. Comme la preuve que la joie est possible – même dans ce qui semble si séparé – et si futile…

 

 

Nous aurons tout vécu – au bord de nous-mêmes – dans l’illusion – au seuil de cet Amour, pourtant, grandissant…

 

 

Tout brûle – et se meurt – jusqu’à l’ardeur – jusqu’à ces rêves – jusqu’à ces âmes si pleines de désirs – sur ces rives où l’ombre plonge l’esprit dans le sommeil – et efface le seul élan nécessaire au jaillissement de l’Amour…

 

 

La faim – notre faim – demeure plus vivante que la mort. La seule nécessité, peut-être, pour aller au-delà du nom et du destin – vers des rivages moins insensés – où l’Amour deviendrait (enfin) le seul désir – la seule réponse – la seule loi – le seul visage…

 

 

Tout s’acharne – s’écorche et se vénère – au milieu du rêve. Et tout arrive après l’Amour – et devance son retour (si lent et laborieux) après mille siècles d’exil et d’absence…

 

 

Nous aurons fauché – durant mille jours – durant mille siècles – ce qui n’aura jamais eu guère d’importance comme si l’essentiel – notre figure – l’éternité – pouvaient encore attendre un peu…

 

 

L’homme est comme le reste – en survivance dans les replis du vivre – dans les replis du monde. Un mythe – une épreuve – un rêve – un récit dans ce que nous croyons savoir – en deçà toujours du réel et de la vérité…

 

 

Tant de peines à vivre – et tant de peine à comprendre – pour si peu de chose(s) en somme…

 

 

Pourquoi accomplir quelques pas – achever la suite de l’itinéraire – plutôt que se laisser surprendre par l’étreinte et le baiser… Pourquoi cette ardeur plutôt qu’une attente sage et sereine… Pourquoi le glas et les clochers plutôt qu’une sagesse à vivre – plutôt que l’éternité…

 

 

Et si nous n’avions d’autre issue que l’impuissance – et l’innocence – de la fleur pour accéder à la joie, à la sagesse et à la beauté…

 

 

Par devers nous, mille rages – mille désirs – mille tempêtes. Et autant de larmes et d’insuccès. Et pas même le mystère de l’être hissé jusqu’à hauteur de tête. Prisonniers toujours de cette idée de la vie et de la mort. Un peu de sueur – seulement – ajouté au sang et à la tristesse…

 

 

Nous attendons sans entendre le moindre appel. Nous vivons en deçà de la mort – quelque part où le rêve et la tombe sont les seules libertés…

 

 

Tout est songe – jusqu’à nos mains pleines – jusqu’à nos mains vides. Peut-être ne sommes-nous que des fantômes… Peut-être n’existons-nous pas… Peut-être n’avons-nous que le poème pour nous mener jusqu’aux portes du silence – jusqu’aux portes de l’éternité…

 

 

La vérité – un mensonge comme tous les autres peut-être…

 

 

Tout s’emmêle – tout s’échange et se remplace. Et nous n’avons que nos yeux et notre âme pour habiter le monde et le poème – cesinfimes exercices de vérité – si pauvres à vrai dire – pour côtoyer le silence et le pays des Dieux…

 

 

La vie est une terre où fleurissent l’abondance et le crime – le doute et la vengeance – le malheur et la faim d’un ailleurs où la vie serait un ciel – une autre terre peut-être…

 

 

On épouse ce qui vient – ce qui s’avance vers nous – le temps d’une larme ou d’un baiser – comme les seules fiançailles possibles…

 

 

Le vide – le désert – existe – au-dedans et au-dehors – au milieu duquel on place mille choses ; des fleurs, des arbres, des visages – un peu de bruit, quelques désirs et un peu d’espoir – pour nous sentir moins seul(s). Mais, en vérité, le vide – le désert – avance – et se répand partout où on le rejette – partout où on le remplace par quelques illusions…

 

 

Un repos comme un répit dans la fouille et l’attente – au fond duquel se cache ce que nous sommes – un regard sans âge – serein – au milieu du feu et des cris – au milieu de l’espoir et de la mort. Ce qui demeure vivant au milieu de ce qui tremble – au milieu de ce qui chute – au milieu de ce qui surgit et s’efface…

 

 

Nous avons appris à nous taire – à fermer les yeux – à avancer aveuglément le long des murs de notre cachot. A tourner en rond – à nous fuir et à nous leurrer – quoi qu’il arrive – quoi que nous fassions – malgré notre arrogance et nos certitudes. Si pauvres et si démunis – si impuissants – en vérité – devant le grand défi de vivre…

 

 

Nous vivons des jours étranges – et des vies étranges – courbés sur notre labeur – notre tâche à accomplir – notre œuvre à réaliser – sans comprendre ni la réalité du monde, ni l’enjeu de l’existence. Obsédés seulement par l’image d’un bonheur inventée pour les foules – et les rendre plus dociles – et moins révoltées – devant l’infamie des hommes – et la folie (et l’impunité) de ceux qui les gouvernent

 

 

Nous vivons tout près d’ici – à peine en nous-mêmes – quelque part entre le rêve et la nuit – à peine étonnés par notre vie – par toutes ces vies – si étranges. Comme étrangers au destin des âmes – trop bêtes – et trop timides, sans doute – pour nous interroger – et tendre la main à l’inconnu et au silence…

 

 

Quelque chose s’épuise. Et ce qui demeure a – presque toujours – le goût de l’effroi…

 

 

Tout glisse sur les pierres. Les abîmes se creusent et les vents malmènent nos certitudes et notre arrogance. Tout est juste, en somme, pour nous mener au fond de nous-mêmes – jusqu’à la vérité…

 

 

Tout s’effondre – et ce qui subsiste n’est qu’un obstacle à la découverte de notre identité

 

 

L’effritement des forces – la loi de tous les passages – pour que le jour se préserve de la mémoire – de toute mémoire – et exalte les vents et la nudité du vide moins terrifiant – et moins dévastateur – que nous ne l’imaginons…

 

 

Ni espace – ni chemin – ni voyage. Pas même un séjour – pas même un raccourci. Rien qu’un regard – rien qu’un silence sur ce qui s’avance et que nous ne connaissons pas…

Pas même un corps – ni même une voix. La présence d’un poème sans langage. Dieu, peut-être – et toutes les couleurs de la joie…

 

 

Ce qui s’abrite – ce qui s’achève et se dilapide sans exigence. Ce qui suffit à notre silence – et à maintenir le monde dans cette posture – et ces désirs – sans nuance…

 

 

La quête et le passage. A l’envers des mirages – à l’envers du temps – aussi précieux que l’âme, la vie et l’extase. Entre l’urgence, le combat et la chute. Et qui s’aiguisent à la manière d’une lame sur ce qui s’impose à notre volonté. Comme la faim et le désir des Dieux. Et la coupelle des hommes tendue vers la main du monde pour recevoir toutes les offrandes – et la moindre obole des circonstances…

 

 

Tout devient plus clair au milieu de l’errance – au cœur de cette chute – au cœur de cette défaite – permanentes. La vie, le ciel et le sourire qui perce l’âme malgré les périls et le désastre…

 

 

Tout prend place dans l’oubli – et l’équilibre du monde se transforme. Le silence devient poème – et le poème devient silence. L’histoire se rompt – le récit s’assèche – l’Amour révoque les noms – et tient lieu d’évidence ; il devient les choses – le seul désir – et la force du regard pour contempler ce qui se retire – et s’efface…

 

 

La corruption se cache au fond de ce qui désire comme au fond de ce qui s’accumule. Et les privilèges émergent lorsque l’effort conduit à la soustraction, puis au retrait – avant que ne s’impose la nécessité de l’effacement…

 

 

Rien est notre plus sûr sillon – et personne, la vérité à naître au cœur de notre âme. Le reste – tout le reste – n’est que commerce, attente, propagande et illusion…

 

 

Nous contemplons les incendies – tous les incendies – du monde comme d’autres vivent, s’enlacent ou se suicident avec cet air d’éternels insatisfaits – sûrs de notre effort et de notre droit à nous aventurer sur ces chemins trop fréquentés – et que nous avions imaginés plus libres – et plus solitaires…

 

 

Orphelins de toute appartenance – parmi ces visages étrangers qui jamais ne comprendront notre débâcle – cette longue chute dans ce monde impossible – dans ce monde inconnu

 

 

Trop de routes – trop de visages – trop de gestes – trop de langage – trop de danses et de parures – trop de propagande et de commerce. Mille et une choses, en somme, auxquelles offrir un espace. Comme une vitrine – un exutoire peut-être – accordé(e) aux nécessités du sang et du rêve pour oublier ce rien – ce presque rien – aussi précieux et essentiel que l’éternité – ce lieu où tout prend place – et que l’on méprise comme le dernier endroit à connaître

 

 

L’ignorance vissée aux tempes – autant qu’à la jeunesse des siècles – mille fois plus immatures qu’innocentes. Aux prémices d’un voyage qui durera jusqu’à la pleine liberté – jusqu’au silence – jusqu’au signe de la véritable maturité – ce que les hommes appellent sagesse…

 

 

Encore un pas – encore un geste – encore un poème – aussi vains que les précédents. Inutiles, à vrai dire, pour arrêter – ou même interrompre – la folie, les saccages et les foulées de ce monde – incoercibles – inaltérables – impérissables sans doute…

 

 

Tout devient gris – terne – noir – lumineux – impossible – invivable. Une main – un poing – lancés contre la tristesse et l’inflexibilité du monde. Et les fleurs et la rosée comme les seuls signes de la beauté dans l’impuissance du jour…

 

 

Rien – aussi orgueilleux qu’accablés – l’homme – et ce qui résiste en lui – toutes ces colonnes dressées contre l’innocence et la virginité du regard. La nécessité des destins pour rompre les noms et l’identité. Dieu et le silence – pris en étau entre les prières et les clochers – entre les dogmes et tous les temples qui célèbrent la paresse et les (fausses) certitudes…

 

 

L’exercice vain des vies à côtoyer ce qui fait l’homme. Ronces, roses, sentes et voix. Un peu d’or. Quelques caresses. Et mille compensations pour oublier l’absence, la tristesse et la mort…

Un peu de sable sur le sable – au fond de l’océan. Rien qui ne vaille ni la peine ni l’effort…

Il serait, sans doute, plus sage de s’exiler du monde – pour vivre et attendre l’impossible…

 

 

La nuit est – et sera toujours – une chair à délivrer – une âme à découvrir – et un monde à réenchanter – avec le même silence

 

 

Le poète écrit. Mais c’est l’Amour qui s’offre. La page n’est qu’une larme qui coule – intrépide et impuissante – face au mystère et à l’atrocité du monde. Et la parole, ainsi, se dresse – modeste et innocente – comme une caresse sur l’attente – sur ces rives blessées – écorchées vives par la bêtise et l’ignorance…

 

 

Tout jaillit – tout s’affronte – et toutes les défaites sont décisives – essentielles, en quelque sorte, à l’avènement de la paix…

 

 

Rien n’existe – rien ne meurt – rien ne s’accomplit. C’est le même rêve qui avance – et se tient immobile – dans les mains du silence…

 

 

Nous ne nous livrons pas. Nous avançons les mains liées – et nous nous agenouillons – exténués – devant l’irréparable et l’impossible. Le reste – tout le reste – n’est que postures, ruses et malices pour donner le change – et prouver au monde que notre cœur est encore capable de battre un peu malgré les malheurs et la tristesse…

 

 

Mains laborieuses – mains studieuses – mains complices – mais l’âme pure et innocente – jamais leurrée par les farces et le spectacle – par ce grand cirque – ce grand théâtre – qu’est le monde…

 

 

Rien – il faut se taire – tout a déjà été dit. N’écrire que des poèmes qui sauront prolonger le silence, le regard et l’âme commune. Ni cri – ni parole – quelque chose de précieux et d’inaudible. Comme la main de la joie sur la tristesse et le manque…

 

 

Rien n’aura été plus maltraité, condamné et exterminé que les arbres, les bêtes, la métaphysique et le silence. Battus et abattus – toujours – depuis dix mille siècles peut-être. Et c’est à eux, pourtant, que je confie mes poèmes et ma confiance…

 

 

Torpeur, instincts, malheurs, détresse, (menus) plaisirs et impuissance. Guère enviable, à vrai dire, la vie terrestre…

 

 

A tâtons entre la terre et le poème – debout – le regard appuyé contre cette fenêtre à travers laquelle tout s’en va – à travers laquelle tout s’efface – le souffle enlacé aux choses. Légèreté – et masse ancienne – retranchées au fond de la solitude…

Qui peut savoir, en vérité, le rôle de l’Amour et du silence… Peut-être faudrait-il fermer les yeux – et se laisser découvrir par ce qui arrive… Se laisser étrangler par les images, les idées et les promesses – pour apprendre (enfin) à vivre libre au cœur des jeux – présent comme une main – comme une caresse – au milieu de l’hiver. Intensément vivant au milieu des visages et de l’absence…

 

*

 

Affrontements et refus ajournent continuellement le face-à-face pacifique – nécessaire à l’extinction des luttes…

 

*

 

Tout est trop sombre. Nous sommes comme les vents de l’hiver qui arrachent à la terre ses rangées d’espoir. Comme la furie des vagues qui fait chavirer les embarcations – et recouvre l’éphémère – toutes les traversées – tous les passages dessinés sur le sable. Comme la nuit qui enserre les rêves et exalte l’ivresse. Comme une poigne ferme qui se resserre sur l’offrande – l’étreinte des Dieux, peut-être, sur l’âme – si hagarde – si perdue – emportée par tous les courants du monde…

 

 

Nous ne combattons jamais que contre nous-mêmes – contre la beauté possible – envisageable – au fond de l’universel. La tragédie du monde – et la tragédie de tous les hommes peut-être – que nous auront épargné les bêtes avec leurs luttes si animales…

 

 

La voix est frêle peut-être – mais le souffle et la stature puisent leurs forces dans la certitude et le silence – dans le défi du vivant à se tenir moins paresseux – et moins malhabile – devant la question (l’unique question) posée par tous les Dieux du monde…

 

 

Inépuisables – éternels – nous sommes – comme cet espace fraternel que rejettent – et étouffent – tous ces visages – si humains – et toutes ces âmes – si bestiales. Comme le plus grand drame du monde peut-être…

 

 

Tout arrive – s’exalte et s’égare – comme la voix truculente du poète dont l’insuffisance – l’incapacité peut-être – à dire le silence est si flagrante. Poème-voix comme un cri – une incantation – dans les bruits des hommes et les vaines rumeurs du monde…

 

 

Le voyageur – aussi immobile que la pierre – mais moins rassuré quant à son destin – quant à la suite du chemin – quant à la fin du voyage…

 

 

Inlassablement – les lignes – le recommencement de la parole – et le renouveau du langage. Comme les vagues de l’océan – comme les vents – sur cette terre de sommeil et d’habitudes…

 

 

Tout se mêle – et s’enchaîne. Et la liberté – ce grand mythe – n’est le fruit ni de nos conquêtes – ni de l’imaginaire. Elle émerge du plus simple qu’habitent la fleur – chaque fleur – chaque parcelle de la terre – au cœur de son destin le plus élémentaire – et toutes les âmes affranchies des luttes et du sommeil – qui ont su plonger, à parts égales, dans le monde – si bruyant et si infirme – et dans le silence sans reliquat de désir et de langage…

 

 

Ni jour – ni nuit. Ni équilibre – ni chaos. Ce qui s’avance et le mystère. La grâce – le silence – et cet horizon sans hasard dessiné par le rêve et la misère. Cet espace sans certitude où nous nous tenons – sur ce fil inventé par l’esprit soumis aux croyances et à la nécessité d’avancer – de faire de notre vie, un voyage…

 

 

On ne célèbre rien – on s’avance. On imite – on croit imiter – les nuages au lieu de s’inspirer de l’herbe qui se tient – fragile – au cœur de l’orage – au cœur du temps et des saisons qui la malmènent…

 

 

Tout s’achève entre deux néants – mais le voyage se poursuit – nous fait traverser mille rives supplémentaires – mille rives nouvelles – jusqu’au silence de l’âme où tout est scellé – où tout se conclut et recommence – où tout devient poésie

 

 

Tout change – revient – et se découvre. Tout s’encycle à la rengaine – à la lumière et à l’obscurité – les passages de l’éphémère comme ce qui demeure au-delà de l’éternité…

 

21 août 2018

Carnet n°159 Tout – de l’autre côté

Regard* / 2018 / L'intégration à la présence

* Ni journal, ni recueil, ni poésie. Un curieux mélange. Comme une vision – une perception – impersonnelle, posée en amont de l’individualité subjective, qui relate quelques bribes de cette vie – de ce monde – de ces idées – de ce continuum qui nous traverse avant de s’effacer dans le silence…

Tout s’élargit de l’autre côté de la nuit. Le grain, le vent, la pensée, le rêve d’un autre jour. Tout prend place sur la neige accueillante – si blanche – si belle – dans la clarté du centre…

Veilleuse à peine au milieu de ce que l’on déporte – au milieu de ce qui s’estompe. Ce qui demeure – et le visage de l’attente…

Tout arrive sur le sable – jusqu’au trou dans lequel tout tombe – et disparaît…

 

 

Tout s’affaisse sous le jour. Vivre devient le seul vertige – et le visage, le seul miroir nécessaire au monde…

 

 

Tout s’interpénètre avec douceur – avec brutalité – qu’importe ! Les yeux sont éblouis par le merveilleux, la passion et l’ardeur de l’attention à tout restituer avec fidélité…

 

 

Tout prend place – se remplace – adopte la juste position dans la vision – l’enchantement comme l’angoisse – le malaise comme le pressentiment du pire. Quelque chose d’étrange ; le plus simple, sans doute – et le rôle primordial de l’homme au sein du monde…

 

 

Nous ne voyons pas. Nous ouvrons des portes – et dressons des portraits chargés de matière, de teintes et de fioritures. Nous accomplissons l’essentiel en restant fidèles au regard – et à la nécessité du trait qui élabore mille questions – et suggère le silence comme unique réponse – comme unique possibilité à l’énigme de vivre…

 

 

De l’autre côté du monde – l’aurore – la même lumière malgré les paupières closes…

 

 

Tout respire – jusqu’à l’œil fermé de ce côté du miroir – à l’envers de cet espace fait de bleu sans nuance…

 

 

La vie – la mort – si proches l’une de l’autre. Comme les deux faces d’un même visage à l’allure lointaine – légère – indevinable. Comme les profils incomplets de notre représentation du ciel – que nous avons imaginé si terrestre…

 

 

D’un livre à l’autre – dans le secret des yeux clos – cet espace où tout s’illumine…

 

 

Plus grand que le monde – plus grand que la peur – ce besoin infini d’aimer…

 

 

Tout s’écoute – et s’accueille – sans rien défigurer ; la parole – le désir – le sang qui circule – la peur des visages – la mort qui s’avance – la vie qui se retire – le besoin de temple et d’espérance. Et jusqu’au silence d’un Dieu – toujours introuvable…

 

 

Nous sommes ces inextricables tentatives composées de silence et de désirs. Une sorte d’entité (indéfinissable) où se mêlent l’innocence, les eaux sales du monde, les pages tournées et la faim des affamés…

 

 

Vie confuse entre le jour et les reliquats de notre histoire. Une sorte de fief criblé de douleurs et de mort qui, en rêve, contemple sa chute – et le silence à venir…

 

 

Quelle vie donner aux mots pour qu’ils échappent au monde et à l’oubli…

 

 

Rien ne s’écrit. En vérité, tout s’efface. Voilà le rôle – et le sens – du poème. Nous faire revenir à l’état primordial – à l’état originel. Nous faire plonger dans l’oubli et l’effacement – le silence d’avant le monde…

 

 

Tout vient se rompre sur le même mystère – irrésolu – et, sans doute même, insoluble…

 

 

De l’autre côté, le même chemin – avec le rire en plus – et la mort à soustraire. Quelque chose de terriblement vivant. Comme un sourire infatigable sur ce qui part – sur ce qui semble partir – mais qui, en vérité, jamais ne se perd – et qui est là – toujours – dans l’ardeur de toutes les tentatives…

 

 

Presque rien – une infime trace vivante sur tant de mort et de sommeil…

 

 

Que tout soit banni au-dehors pour faire naître les privilèges intérieurs – et l’accueil de ce qui subsistera…

 

 

Voyage sans élan où le lointain s’approche – sans poids – insensible à l’horizon mille fois réinventé pour donner l’illusion d’un chemin – où l’ancre est ici – dans cette façon, si fragile, de se tenir debout au milieu de tout ce qui s’en va…

 

 

De chair et d’infortune – ici – transformées en malheur – presque en malédiction. Et de l’autre côté – un peu plus loin – transmutées en éclats – en pointes affûtées pour éperonner ce qui mérite d’être pénétré – et parcourir le nécessaire pour vivre joyeux – et sans emprise – au cœur de la misère…

Terres absolument identiques – avec la différence qui se tient dans le pas – et dans le regard qui l’a initié…

 

 

Nous pourrions dire – partir – revenir sur nos pas – nous taire – rester en deçà du soupçon – élaborer encore – maltraiter les visages – le langage – crier – s’immoler – divaguer – et errer toujours. Mais que pourrions-nous faire pour vivre en homme – et devenir (un peu) plus sage…

 

 

Tout homme – toute place – est consensuel(le) – autant que rebelle. Exact(e) et hors de propos. En relation toujours avec le plus intime qui dicte la voix et les pas…

Et pour se conformer au plus juste, il convient (toujours) d’oublier sa fonction et ses attributs – de s’effacer, en quelque sorte, derrière ce qui nous porte…

 

 

Chapelet de choses et de visages – comme les grains minuscules d’un collier (infini) que Dieu enfile (presque) sans raison. Comme une façon, peut-être, de se souvenir du temps des origines – de ce silence sans chose ni visage – et d’offrir à ses gestes une occupation moins divine – plus triviale. Une sorte d’intervalle – une forme de parenthèse – comme un exercice – ou un jeu, peut-être – dans sa trop permanente présence…

 

 

Tout s’élargit de l’autre côté de la nuit. Le grain, le vent, la pensée, le rêve d’un autre jour. Tout prend place sur la neige accueillante – si blanche – si belle – dans la clarté du centre…

 

 

Veilleuse à peine au milieu de ce que l’on déporte – au milieu de ce qui s’estompe. Ce qui demeure – et le visage de l’attente…

 

 

Tout arrive sur le sable – jusqu’au trou dans lequel tout tombe – et disparaît…

 

 

Tout n’est pas aussi serré au-dedans. Quelque chose isole – offre la distance nécessaire à ces mille entassements (inutiles). La terre est éloignée des visages – éloignée des étoiles – et de ce qui monte du fond de l’âme. Et le ciel est plus lointain encore – au-delà des danses – au-delà des prières – sur ce seuil où tout devient possible – où tout est autorisé – jusqu’au recommencement du voyage qui vient rompre toutes les distances…

 

 

Tout se fige – et se raidit – à la mort. Jusqu’à la tristesse de ceux qui restent…

 

 

Tout arrive – tout s’avance. Et sur le seuil, les mots s’éloignent des étoiles – et de ces chemins où les âmes creusent ou vagabondent dans l’espoir d’une danse – d’un éclat – d’une rencontre – pour oublier la mort…

 

 

Tant de tombes dans les yeux – creusées par inadvertance – et dans lesquelles finissent par sombrer tous les rêves – tous les désirs – l’essentiel du monde fantasmagorique de l’homme, en somme – y compris les édifices et les chemins façonnés par ceux qui se livrent à quelques aventures – ou à quelques jeux – avant de mourir – pour de vrai – pour de bon…

 

 

Nous chantons si fort sur ce chemin sans âme que quelques yeux, parfois, de l’autre côté du monde, nous surprennent en flagrant délit de gaieté…

 

 

Ivre d’une autre terre – d’un autre ciel – quelque chose à l’envergure démesurée – aux allures d’illimité – entre la soif et le silence – comme une danse accomplie sans notre consentement – une sorte de vertige au goût de vérité – au-delà de toute raison…

 

 

Tout dérape – et se dégrade – dans notre (vaine) attente…

L’autre côté, jamais, ne se rejoint comme nous l’imaginons. Mille virages, mille pertes et mille aires de passage – avant de pouvoir réaliser la soustraction nécessaire au franchissement du seuil. Des dérives, des déroutes et des errances ; voilà le seul chemin vers la capitulation – avec l’âme de moins en moins fière – et de plus en plus tendre – et qui, un jour, finit par s’agenouiller…

 

 

Tout s’agite – tout s’encaisse – dans cette ivresse au goût de cendre et de ciel frelaté. Et ce bleu – si intense – qui manque à l’œil de passage. Une vie comme un tourbillon – un amas de rêves et de peines entre la pierre et la mort…

 

 

Rien n’émerge – rien ne filtre – des visages passés sur le versant opposé. Ni émeute – ni émule. Le reflet encore brûlant de la transformation, comme une vague fumée blanche, qui monte au-delà du faîte – à peine visible depuis ces rives plongées dans le crime et l’abomination…

 

 

Ni douleur – ni fardeau – un court poème pour souligner le vertige. Ce qui hante la joie davantage que l’ennui, le langage ou la terreur. Un fil, peut-être, lancé comme une bouée – comme un pont – comme un escalier fragile – entre deux rives incertaines…

 

 

Ce qui monte comme un trait de lumière entre la boue et l’espoir – dans cet étroit surplomb au-dessus des jetées souillées par la peur, la bave et le sang…

 

 

Taillé(s) davantage pour ces rives où les pierres sont noires que pour l’aurore fantasmée par ceux qui la réclament…

Comme un poids – comme un destin – voué au gris, à la tristesse et à l’impossible plutôt qu’à la métaphore de la lumière qui subjugue tous ces affamés d’Absolu (si immatures encore)…

 

 

Tout s’écoule de ce côté du songe. Et, ici, l’infini n’a davantage de valeur que la fouille et l’attente…

 

 

Sur le sable, tant d’impressions sont décrites. Et, ici, la pierre et l’âme ne forment qu’une seule langue – qu’un seul idiome – rare – précieux – qui s’offre à tous (avec parcimonie) pour dire le tout, l’apparence et la diversité avec un seul terme ; le silence – si riche – si secret – si fécond…

 

 

A travers nous, tout se tresse – l’eau – la terre – l’âme – le ciel – les quelques lignes d’un poème. Le désir d’un ailleurs – d’un franchissement – le passage d’un côté à l’autre – et leur (lent) resserrement en un seul rivage…

 

 

Ce vide accueillant – simplement – qui acquiesce à ce qui passe…

 

*

 

« Vivre est difficile – et mourir l’apogée de la tragédie » entend-on dire ici et là – un peu partout. Et, ainsi, voit-on les hommes s’accrocher à tout ce qui (leur) semble plaisant – à tout ce qui est porteur de la moindre souffrance – dans cet amas de peines et de douleurs que chacun a, plus ou moins, le sentiment de porter – et de devoir traverser – au cours de sa brève existence terrestre…

 

*

 

Que de semence, d’ardeur, de salive et d’encre pour faire, décrire et commenter le monde – presque rien, à vrai dire, sur si peu de choses – en somme

 

 

Tout est étranger à l’œil sans larme – jusqu’au sourire – jusqu’à l’enfance. Tourné seulement vers les spectres (illusoires) qui le hantent…

 

 

D’un rêve – d’un exil – d’un même espace posé au milieu de l’Amour et du temps – entre les pendules et cette grande main blanche qui s’abreuve au moins décourageant du ciel…

Ni loisir, ni performance. Un appui naturel sur ce bleu – si intense – si lointain…

 

 

Tout viendra effleurer ce qui respire – ce qui se flétrit – ce qui se soulève et s’enfonce. Ce qui s’échange contre un autre temps. Comme un jeu – un défi, peut-être, à l’aveuglement – à cette façon d’être si égal à soi-même à travers toutes les existences (parallèles et successives)…

 

 

Insuffisamment aveugles pour détourner les yeux de la misère – créée par le refus de notre destin…

Et cette issue qui se façonne à grand coup de souffle. Comme un réel immense posé devant chacun – au milieu du sommeil – au cœur de nos pas somnambuliques tirés vers l’après – vers le lointain – comme le prolongement du rêve…

 

 

Noire comme la perte – comme les paupières. Défaite – recluse – et hagarde au milieu du chemin – cette folle espérance d’une fratrie. Solitaire – autant que le regard sans doute – avec le silence à réinventer peut-être…

 

 

Debout dans un ciel à perte de vue – à écouter les larmes tomber sur ces pierres trop noires et le crissement du gravier entre le chemin et les semelles. Quelque chose comme un élan – un effort – une marche vers ce qui ne pourra jaillir qu’au milieu de l’œil sans espoir – revenu des soirs – de tous les soirs – et des lueurs nées de ces lectures crépusculaires où nous imaginions le soleil accessible d’un claquement de doigts…

 

 

Des yeux pour se rejoindre à la pointe de l’âme – là où l’obscur semblait si vivace et la peur, l’hôte principal. Crocs, à présent, refermés sur la chair. Au bord du précipice – devant l’inconnu des hauteurs et l’incertitude des rivages…

 

 

Les âmes – comme des créneaux étrangers – et d’étranges coffres-forts où s’entassent mille débris volés aux aboiements des Autres. Des anneaux, des bras et quelques victuailles pour les temps difficiles. Et cette nage burlesque sur ces pierres sans eau – évaporée, peut-être, depuis des siècles. L’homme, en somme, dans ses gestes mimétiques – et sa confusion imbécile. Avec ses rêves d’or si anciens. Comme un silence posé au milieu de l’absurdité – entre mille grilles – mille rangées de grilles – et toutes les infinités possibles…

 

 

Regard en surplomb – libre – vierge – acquiesçant – pleinement présent à ce qui passe. Et l’âme – le cœur – au-dedans – totalement engagés dans le pas, le geste et la parole. Ainsi est-on à la fois monde – et hors du monde

 

*

 

Où chercher – où fouiller – où s’enfuir – et comment vivre – lorsque la mort encercle tout – relègue la vie à une parenthèse absurde coincée entre deux néants – et confine l’horizon à une frontière (presque) infranchissable… Et comment trouver une forme de sagesse pour guider les pas et nous dire (simplement) où commencer judicieusement la marche…

 

*

 

Tout se détourne – tout se rejoint – malgré le sable et la décadence du monde. Mû par cette flamme qui demeure à travers tous les passages

 

 

L’obscurité n’est pas le sommeil ; le signe seulement que le noir nous a devancés – et qu’il faut à l’homme plus d’une foulée pour laisser son pas au centre du cercle – et un peu d’âme pour laisser son œil se transformer, peu à peu, en regard capable de surplomber toutes les marches du monde…

 

 

Nous différons sur mille points sans comprendre le cadre naissant – le cadre premier – unique – ni la similitude des visages derrière les apparences – ni la convergence des foulées aux rythmes et aux allures si dissemblables…

 

 

Nous écoutons comme d’autres éventrent, torturent ou massacrent sans sourciller. Animés étrangement par les élans d’un abîme, en eux, trop souverain pour se rappeler avec exactitude – et nostalgie – des prérogatives premières de toute naissance – de toute histoire – de toute existence ; l’attention, l’approbation et le silence…

 

 

Le plus connu n’est pas celui que l’on croit – mais le plus oublié, sans doute ; l’hôte premier – celui auquel nous n’avons plus le temps de penser – avides que nous sommes de toute nouveauté…

 

 

A côté du cercle s’éreintent quelques âmes – se lancent quelques pierres – et s’entendent quelques aboiements. Rien de nécessaire au jaillissement du centre au cœur du cercle. Des initiatives et des passe-temps, peut-être, qui se cantonnent aux périphéries…

 

 

Tout s’abandonne – végète – et tourne en rond – au milieu de la poussière et des crachats avant de rejoindre le seuil – l’espace de l’âme-lumière. Rame, en quelque sorte, de rive en rive – s’égare – s’éloigne et se rapproche, peu à peu, de cette morosité sans rêve nécessaire à l’ascension du gris – et à son franchissement…

 

 

Tout se découvre – et se devine – comme si nous étions nous-mêmes – comme si une part de nous était – caché(e)(s) de l’autre côté…

Entre terre et silence – si haut déjà – et si loin de ce ciel inventé – au plus près de ces têtes – et de ces bouches – qui s’agenouillent et embrassent le sol…

 

 

Ici – là-bas – rien que des édifices et des idéologies. Et de ce côté, rien – le plus vierge sans doute sur lequel aucun phénomène ne peut prendre appui – où aucune vie – ni aucun monde – ne peut se construire – et où tout vit, pourtant, pleinement sans l’ombre d’un souci – sans l’ombre d’une inquiétude – sans l’ombre d’une attente ou d’une saisie. A pleine existence, en somme – au cœur d’une présence naturelle faite de silence et d’acquiescement – sans mémoire ni oubli. Unique et durable dans cette étrange fragilité de l’éphémère…

 

 

La sensibilité et l’intelligence – les seules graines indispensables – et les seules conditions nécessaires – pour qu’éclose, fleurisse et se répande l’Amour dont le monde, la terre et la vie ont tant besoin…

L’unique issue, à vrai dire, à toutes les histoires – individuelles, communes et collectives…

 

 

Tout pousse autour de nous comme si nous avions les bras portés par le ciel. Mais nous ne sommes, pourtant, que des sangsues dévoreuses de chair – et ingrates, qui plus est, devant l’abondance et les privilèges de notre naissance…

 

 

Tout vient – s’échafaude – le temps d’un répit – comme un vide relégué aux bruits qui courent…

 

 

De l’autre côté du jour, il y a un repos qui ressemble à la nuit où tout s’immerge le temps d’un rêve…

 

 

Aux côtés de la mort, quelques âmes prudentes – oubliées des lendemains – qui jettent leurs bras aux survivants – aux passagers – à tous les passants de la nasse – emmaillotés sur les pierres – et ligotés déjà à ce bleu immense – à ce bleu intense – qui s’immisce à travers les grilles – à travers les mailles – pour répandre la liberté…

 

 

Nous sommes le dedans – et le dehors – tout proches. Le cœur du vivant – et cette lumière au fond de l’âme. L’apparence et l’essentiel (prisonniers – toujours – de notre émoi et de nos découragements). La neige et le silence. La crainte et la désespérance des foules perdues au milieu du désert. Le jour et la nuit – et tout ce qui s’agite à leurs frontières. Ce monde à l’allure de feu – et le front des bêtes livrées à la mort. Cet étrange mélange d’errance et d’incompréhension qui attend le pire et la fin des siècles en versant quelques larmes…

 

 

A l’ombre de tout – peut-être ailleurs (qui sait ?) – sous les éboulements – au fond des idées – quelque part où la nuit n’est que l’illusion d’une solitude. Parmi les herbes où les rencontres – toutes les rencontres – sont factices. Les reflets de notre seul visage…

 

 

Nous vivons – et périrons – avec les tentatives de la voix et du souffle à façonner – et à repousser – l’argile – celle des corps et des visages – celle des dunes qui nous entourent – et celle du trou où nous serons enterrés…

 

 

Poussière qui dure sous les pas du monde – jetée à la figure de ceux dont les vents ont défiguré le nom. Avec la couronne – survivante des ravages – au-delà de laquelle le ciel ne se tient ni au-dessus – ni en dessous – mais partout où l’épine tient lieu de guide sur le chemin…

 

 

Nous continuons d’être – là où le néant s’efface – là où la terre, trop longtemps endormie, s’éveille. Nous sommes ainsi – quoi que nous fassions – et définitivement passagers quelles que soient les aventures…

 

 

A l’autre bout du monde – le même désastre et la même espérance. Quelques signes – et quelques traits – dans ce gris interminable – sur cette étroite bande de terre où les hommes – et leurs usages – nous confinent…

 

 

De l’autre côté de la mort, le même voyage – pieds devant et tête à l’envers – avant que l’esprit ne nous retourne encore – et ne nous prépare au point d’entrée suivant…

Ainsi, de séjour en séjour, nous visitons nos propres différences – notre hauteur commune – et tous les recoins du monde – avant (peut-être) la délivrance…

 

 

Nous marchons – les pieds et la tête en feu – poussés par cette furie sur le gravier noir des chemins et du langage – en quête de cette folle ivresse au goût de rêve dénaturé – couchés, en vérité, au fond du même effroi depuis le premier pas – depuis le début du voyage…

 

 

A demi morts sans doute – autant que l’ardeur du sang est noire. A mi-chemin entre le ciel et les pierres – là où la nuit a traversé le regard. Aux premiers instants de l’âge – aux premiers instants de notre figure – là où le temps et les os ne formaient, dans notre rêve, qu’un seul visage…

 

 

Il y aura toujours moins à dire que le silence – et moins à haïr qu’à aimer. Et autant de joies que de peines à se résoudre à vivre…

 

 

Tout s’avance vers nous comme un monde sans main – et qu’il faut aider et satisfaire – au lieu de jouir de toutes choses – au lieu de savourer chaque instant de présence – au lieu de contempler toutes ces marches sans apaiser les peurs ni assouvir les désirs et la faim…

Tout est complice, en somme, de nos jeux et de notre ignorance. Et tout s’affronte pour nous rendre plus impuissant(s) – et plus coupable(s) encore…

 

*

 

Tout se conquiert – et, parfois, se partage – excepté ce qui compte (et qui est plus qu’essentiel). Cela seul s’offre – et qu’importe les noms pour le nommer ; être, Soi, Dieu, Amour. Lui seul se donne tout entier – et plus encore à ceux qui, en son absence, ont réussi à s’effacer…

 

*

 

Nous allons – comme les fleuves – comme les ombres – là où les pentes sont aisées à découvrir et les frontières aisées à franchir. Nous sommes pareils à cette nuit qui s’éternise au-dessus des astres et des visages. Nous cheminons en pure perte – sans rien comprendre aux enjeux de l’être et aux enjeux du vivre

 

 

Tout devient sans nom – et inaudible – au fond du silence. Tout devient rythme et joie – et comme l’Amour – prêt, enfin, à tout recevoir…

 

 

Tant de détours et de manœuvres pour les eaux du monde – pour les eaux du jour – avec mille galets, mille rives et cette nuit qui s’écoule à franchir. Avec quelques grimaces et le poids de l’âme. Avec mille rencontres fortuites et vagabondes. Et cette soif ardente qui – implacablement – remonte vers sa source…

 

 

Tout passe – repart – revient et recommence. Creuse sa blessure dans les mêmes gestes – les mêmes postures – les mêmes refrains. Seul dans son sillon – guidé, parfois, par le mouvement des astres et la main des étoiles – le rire ou la joie d’un enfant – la beauté ou la justesse d’un poème…

 

 

Tout se donne au détriment de l’effort qui use au lieu de découvrir. Ici – ailleurs – partout – le même rêve et les mêmes chemins. Ce qui frappe discrètement à notre porte. Le monde et la fausse réalité du langage qui crée mille chimères – et voile le réel qui, dès lors, s’imagine exclu – à l’écart – abandonné peut-être. Tout se limite – et s’emprisonne – derrière ces grilles qu’édifient les livres et la parole. Mais nous sommes encore là – patients et, sans doute, suffisamment téméraires pour attendre le choc et l’effondrement qui signeront l’arrivée du silence – l’entrée en présence

 

 

Nous sommes la moitié du monde. L’âme affranchie du langage – et le peu qu’il reste après notre passage. A la verticale du nom que nous avons placé sur toutes les choses. Fidèles, en somme, au quotidien et aux adieux impossibles offerts à ce qui s’enfuit – et nous échappe…

 

 

Tout est là – toujours – caché au-dedans de l’inimaginable – à l’ombre de cette lumière que nous avons cru arracher à un Dieu-mystère – puis, à un Dieu-machine – inventés pour rendre l’homme plus docile encore…

 

 

Nous avons créé mille frontières pour nous sentir vivants – et du bon côté de la barrière. Le rêve, l’effort et l’apprentissage pour découvrir – avoir l’illusion de découvrir – la loi et le mystère. Mille choses inutiles, en somme, pour être à la fois au-dedans et au-dehors – à l’intérieur et à l’extérieur du monde – au cœur et hors des êtres et des choses. Ce que nous sommes tous au fond malgré nos déconvenues et le manque de lumière…

 

 

Ni tien – ni mien – ce qui remplace le rêve et la parole – les postures et la vision restreinte. L’espace où tout défile et se remplace – la racine et la source du monde, des hommes et des bêtes. L’origine des arbres, des fleurs et des rivières. Tout ce qui s’épuise à défendre son territoire et ses maigres trésors

 

 

L’autre côté est une illusion. Il n’existe que ce tout – ce presque rien – que les hommes ont divisé mille fois – dix mille fois – des milliards de fois – pour asseoir leur territoire, leur pouvoir et leur envergure. Un seul espace où tout est accolé au même centre…

 

 

Tout s’enracine – au-delà du monde et de l’homme – au même vide – songe ou néant pour les uns – dogme ou vérité pour les autres. Indissociable(s) sur la même ligne où les notes, les mots et les visages semblent si dissemblables – mais qui portent en eux la même grâce et le même destin – entre fleurs et lumière – rêve et abîme – temps et souvenir – au milieu de ce que nous devons transmuter en présence…

 

*

 

Comment faire face à la douleur, au vide, à la souffrance, à la perte et à l’absence – et vivre (et se résoudre à) cette dimension mortifère et limitée de l’existence ? Voilà, sans doute, l’une des questions fondamentales – et l’une des thématiques centrales – auxquelles sont – et seront toujours – confrontés l’homme et le vivant au cours de leur (bref) passage terrestre

 

*

 

Ce qui remplace l’apprentissage – de l’extérieur vers l’intérieur. Et ce qui s’absente vers un Autre en soi – encore étranger…

 

 

Tout est simple – le silence – le monde – le vent – et les âmes à éduquer. L’immensité de la parole repliée au fond de la solitude – et le poème qui se prête davantage au jeu de la vérité qu’à celui de la rime. Le désir et tous les Dieux réunis. Toute la vie de l’homme, en somme…

 

 

Rien ne dure – pas même la lumière. Et ce qui demeure n’est, peut-être, que le doigt de la mort pointé sur ce qui bouge – le temps en suspens – entre la nuit et le souvenir…

Et ces fleurs – toutes ces fleurs – qu’il nous faudra, un jour, semer dans tous les interstices laissés par l’absence…

 

 

A distance toujours de ce qui étreint – au lieu de s’abandonner au vide…

 

 

Nous nous rétractons au lieu de nous enlacer. Nous pérorons au lieu de garder le silence. Nous haïssons au lieu de comprendre. Nous quémandons au lieu d’offrir et d’aimer. Nous saisissons au lieu de rester la main ouverte. En vérité, nous ne savons ni vivre – ni être des hommes…

 

 

C’est dans le vertige du vivre – puis de l’être – que l’homme se réalise. Et l’accomplissement toujours s’opère dans la perte, la chute et l’effacement…

 

 

Tout se rejoint – toujours – au-delà des refus, des singularités et des destinataires. Le seul besoin est celui du rapprochement, de l’étreinte et de la lumière…

 

 

L’aveu d’une vie – d’un combat – perdus d’avance. Le retrait – le recul – et l’avancée timide – presque à reculons – vers la seule source en mesure de nous retrouver

 

 

Tout est prétexte à soi – jusqu’à sa propre perte. Et tout s’avance ainsi à sa rencontre. Puis, tout s’absente à travers nous-mêmes – jusqu’au défilé du pire – et jusqu’à son franchissement. Alors tout devient – tout redevient – silence et poésie…

 

 

En matière de vivre – à propos de la vie – seul l’infini peut nous soumettre – nous accomplir – et nous délivrer. Le reste n’est que jeux, fièvre et purges nécessaires à sa propre découverte…

 

 

Et cette main tendue que nous négligeons pour la beauté d’un visage – la promesse d’un amour – l’espoir d’une gloire ou d’une richesse – tant de chimères et de choses corrompues déjà…

 

 

Tout accourt – et se jette de l’autre côté du monde…

 

 

Tout est feu – tout est sang – même au cœur du silence. Sur terre – dans l’air – dans l’eau – entre les lignes du poème. Fleurs et fils toujours plus distendus à mesure que l’on avance…

 

 

Invariables – la défaillance autant que l’Amour. Et ce doute creusé à même le pas au centre duquel tout, un jour, viendra s’effondrer…

 

 

Cercles et noms écrits avec le sang de chaque destin. Comme les misérables frontières du vivant. L’hérésie des hommes – et leur folie à tout nommer et à tout circonscrire – pour lutter vainement contre le chaos apparent du monde – et la douleur de vivre (et d’exister) si pauvres – et si seuls – au milieu des autres – face à la multitude et à l’immensité…

 

 

Tout s’inverse à l’envers de la mort. Le souffle et le temps s’infiltrent au lieu de passer – et s’amplifient jusqu’à l’engorgement. Et l’âme même n’est plus ce point – cet infime reflet du miroir ; elle rayonne d’une autre lumière qui lui donne la même couleur que le jour…

 

 

Tout s’agenouille devant cette faim qui préside à la course – et à l’attente d’un autre monde…

 

 

Un léger fléchissement dans l’âme pour dire notre (im)maturité – et offrir ce qui nous a été offert ; la douleur, le pire et le passage. Cette foi affranchie de toute espérance. Et cette joie qui dans les veines (et dans l’âme) remplace le sang…

 

 

Tout – de l’autre côté – aussi bien qu’ici où la vie et le monde ont la couleur du froid et de nos yeux fébriles – en attente d’une issue – en attente de l’impossible – pour échapper à l’enfer de notre détention…

 

 

A peine le jour – à peine la nuit – quelque chose comme un ailleurs au goût de soi enfoui quelque part entre le noir et la lumière que nous avons inventés…

 

11 août 2018

Carnet n°158 Et, aujourd'hui, tout revient encore…

Journal / 2018 / L'intégration à la présence

Tout se tient, malgré soi, devant nous – au détriment de la lumière...

Tout s’agrippe – et s’amourache – le temps d’un désir – le temps d’une pluie – le temps d’une danse entre l’escalier et la chambre. Puis, tout se repose dans l’indifférence et le sommeil – l’Amour encore intact au pied du lit – et sous les frusques revêtues à la hâte…

Tout nous arrive – par petits bouts – en morceaux d’étoffe minuscules. La parole, le sens et l’explication comme des fragments de vérité à recoller ensemble sur le puzzle de la page…

Tout s’abrite sous cette chair – et dans ce crâne – jusqu’à la douleur de ceux que l’on assassine – jusqu’aux souvenirs – jusqu’aux jeux – jusqu’à l’enfance – jusqu’au désir – jusqu’à l’Amour – jusqu’à l’innocence…

Tout, en somme…

 

 

Tout ce qui monte – immobile – nous le sommes encore. Et le temps aussi. Et ce qui guette dans l’attente – sous la cendre des alliances…

 

 

Espace – entailles – et ce feu au fond du sang. L’eau, la vie et le langage. Et cette montée du regard au-dessus de la rosée et des feuillages…

 

 

Le monde – vieux comme les siècles – à s’interroger encore sur le proche et le lointain – sur le haut et le bas – sur le vrai et le faux – au lieu de plonger dans sa réclusion…

 

 

Prières des hommes aux paumes d’enfant – si légers sous le fardeau du vivre. Lueurs à peine au fond de la nuit…

 

 

Ici – où s’attardent les peines – où veille l’Amour. Une grenade d’encre dans la main – et mille autres en bandoulière – pour faire exploser les noms et les destins – et aider à la naissance du jour…

 

 

Tout est chair – soleil – invisible – le nom donné à l’Amour. Le sable, la main, l’écume – et les gestes et les bouches si voraces encore…

 

*

 

« Que sommes-nous ? » sera toujours la question essentielle…

 

 

De chair en déchirure – de certitude en écartèlement – la douloureuse révélation de notre identité…

 

*

 

A ce qui s’éveille comme à ce qui périt – attentif toujours – quels que soient le destin et la durée…

 

 

En chacun de nos pas – dans l’entêtement et l’érosion du monde et des idées – ce souffle au-delà du sens et du mystère – au-delà du poème et de la mort. Comme un chant éternel à travers le temps – et la possibilité du passage offerte à l’éphémère…

 

 

Et sur la feuille abandonnée, les traces de l’invisible et l’apaisement du cœur malgré l’attente, si anxieuse encore, du silence et de la disparition…

 

 

Griffes et angoisse au cours de la traversée – inoffensive, pourtant, de bout en bout. Comme une marche, en somme, au milieu des démons inventés par l’esprit…

 

 

Déchiré et grave au centre du cercle – au milieu des éclats et des enfantements – nés du désir. Rien pourtant – qu’une ligne supplémentaire dans la trame du monde – dans la trame des vies…

 

 

Tête hors du monde – parmi les délices des sages illettrés – si loin, à présent, de ces alphabets que l’on malaxe pour créer des signes – et du sens – et remplir la page. Empreintes et ciel d’un autre monde. Enfance et Amour d’un seul tenant – occupant le centre de la parole jetée sans parti pris par-dessus les visages et les étoiles…

 

 

Dans leur cachot – l’écuelle débordante mais l’âme en ruine…

 

 

Derrière l’évidence de la souffrance – dans son alcôve secrète – la bienveillance veille pour réunir le poignard et la flamme – et les convertir au silence…

 

 

Miraculeux cette vie et ces visages passionnés – livrés à l’intensité de la fouille parmi tant d’étoiles et de figures endormies – et voués, tôt ou tard, à la conversion de la boue en or…

 

 

Entre soi et le mur, cet espace qui conduit tantôt à la fable, tantôt à la vérité. Les deux faces d’un même monde, en réalité, où l’exil et la solitude sont la somme des trouvailles pour maintenir l’Amour vivant…

 

 

L’échancrure du possible derrière laquelle nous nous cachons…

 

 

Le labyrinthe intime où tout devient chaos. Murs, vent et visages. Et à l’envers du visible – la soif intarissable du jour jusqu’au cœur de cette nuit inscrite dans la pierre…

 

 

Ce qui nous hante – et nous hantera jusqu’à la dernière parole…

 

 

Nous déchiffrons le désir au lieu de suivre ce qui s’impose. Episodes d’une vie mâchée sur les pages – exilée, en quelque sorte, du plus réel…

 

 

Le combat n’est qu’un leurre – une forme de marche aveugle – une épreuve inutile dans la nuit du monde et des visages. Le réceptacle tragique d’une rage jetée contre n’importe qui – jetée contre n’importe quoi – plutôt que l’écoute de cette voix au fond qui invite au désert et à l’entente…

 

 

Tout – au-delà – nous dépossède comme tout – en deçà – nous retient. Le versant du regard et des pas s’inverse. A l’image du miroir tenu à l’envers…

 

 

Rassemblés autour de ce qui veille avec les Dieux et la mort – au cœur de cette espérance si frémissante…

 

 

Au plus nu du mirage – tout vacille et se tait. La terre s’ouvre – et le monde apparaît comme l’autre versant du mensonge – l’autre face de la nuit. Et nous autres, encore si craintifs (et si émerveillés déjà), nous nous mettons à pleurer sur la crête – au milieu des cimes lumineuses qui émergent des abîmes où nous étions plongés – retenus prisonniers (depuis la naissance du monde) par l’illusion et la pensée…

 

 

Nous croyons traverser je ne sais quoi – mais, en vérité, nous nous traînons au milieu de ce que nous ignorons…

Entre le mythe, la violence et le mystère – présents déjà (d’une certaine façon) à cette absence que nous sommes

 

 

Tantôt arides, tantôt populeux – cette terre et ce temps maladifs où nous nous tenons. Loin de la veille nécessaire à la fin du sommeil – et à l’émergence du réel plongé encore au milieu des rêves…

 

 

Des marches, des mains, des asiles. Et le peu qu’il reste sous nos pas après tant de siècles de combats et de conquêtes. Un peu d’huile, peut-être, et quelques usages plaisants. Si ignorants – et si insensibles encore à cette folle étreinte qui nous attend…

 

 

Livre du premier jour à l’usage des hommes, des Dieux et des rêveurs pour que l’oubli ensoleille la honte et l’infortune – et nous plonge au cœur de ce qui meurt.

Le désir d’une étoffe qui se porterait nu parmi ceux que l’on aimerait voir vibrer au poème – et à ce grand silence posé entre les lignes…

 

 

Trop captifs des usages et des étreintes communes. Vivants au milieu des ombres – sur cette langue de terre érigée par les Dieux – à la frontière du jour et du rêve d’une autre nuit…

 

 

En soi, quelque chose comme une humanité réconciliée avec l’infime et l’infini – et avec les masques nécessaires pour affronter le monde et les circonstances – les mensonges et le refus des autres

 

 

Tout tient – la vie entière avec ses rêves, ses histoires et ses mondes – en quelques mots ; au cœur de la fosse – à l’écart – sur cette frontière, si vague, entre le silence et le plus intime…

 

 

Au cœur de ce lieu inattendu où la chambre et la réponse – le feu et la question – l’horizon et le poème – se conjuguent au même temps que les saisons – et où tout rime avec l’Amour – jusqu’à la mort – jusqu’à la peur – jusqu’au supplice des bêtes – jusqu’au buste trop fier et aux mains si sournoises des hommes…

 

 

Sur ces sentiers, tout n’est que rêve et solitude. Avec l’identité voilée par l’imaginaire quotidien. Et la réponse à tous les mystères couchée au milieu du silence…

 

 

La pluie et l’aube réenchantée se mêlent à tout ; aux routes, aux poèmes, aux mensonges, aux destins, à la grâce. Tout naît et s’enveloppe de leur désir et de leur chant – jusqu’au dernier jour de soleil sur cette terre à l’ombre démesurée…

 

 

Aux yeux des hommes, rien n’existe sans l’assise – le soutien et la circulation – du langage. Sans la propagation du mensonge – ni l’usage de tous ces substantifs censés qualifier l’infinité des fragments de ce que nous appelons le monde – le réel – la réalité.

Mais l’humanité se méprend sur la nécessité, la souveraineté et la puissance du savoir et de la parole. Simples instruments pour les esprits analphabètes – utiles seulement aux infirmes de l’être et aux invalides du silence – incapables encore de perception et de sensibilité…

 

 

Aux sources du renouveau qui se jette sur les visages – cette neige et ce silence tombés presque par hasard sur les hommes et les âmes qui, sans cesse, remettent en question l’urgence et la nécessité de l’Amour…

 

 

D’un bord à l’autre – indéfiniment – avec cette charge trop lourde sur l’âme et les épaules – à aller et venir comme si notre vie en dépendait…

Moins nécessaires, sans doute, que le pollen des fleurs – nos existences si minuscules…

 

 

Nos âmes dispersées dans l’espace – sans même quelqu’un pour s’en apercevoir…

Il n’y a plus d’yeux. Il n’y a que des larmes et des cœurs étouffés…

 

 

Tout ce qu’imagine le monde n’a davantage de réalité que les rêves – que nos vies et la mort. Une ombre – un peu de noir – qui tourne inlassablement en rond – comme un mirage – comme un vertige – dépourvu de centre, de matière et de destination…

Rien que des yeux qui bougent sur le presque rien créé par l’esprit et le désir…

 

*

 

Entre l’âme, le monde et celui qui fait (qui est condamné à faire), nous vivons. A l’égal de n’importe qui. A l’intersection des 3 sphères du vivant métaphysique : celle de l’être (l’impersonnel qui voit), celle du masque (imposé, malgré soi, par la présence de l’Autre) et celle de la nécessité (presque toujours contingente)…

 

 

La sagesse ne s’apprend. Pas davantage que la fleur ne peut faire l’apprentissage du parfum qu’elle exhale. Mais il est possible de se familiariser avec le regard – posé presque toujours sur nos âneries – ces actes au goût de peur et d’inconscience impulsés par les mécanismes du monde et l’automatisme des gestes et de la pensée…

 

 

Le plus vrai naît (presque) toujours de la douleur…

L’inconfort et l’asphyxie obligent à transcender l’obscur et les limites – à s’extirper du sommeil – à franchir les contours de son propre mirage

 

 

L’ombre ne sera jamais qu’en nous-mêmes. Et le monde, qu’une forme de miroir et de réceptacle à nos élans. Et l’invitation, bien sûr, à retourner le cri dans la gorge pour voir l’envergure de l’âme – et l’espace du dedans – et à retourner les yeux – puis à les renverser – pour découvrir en soi la possibilité de l’accueil et la vie affranchie de l’image et de la prépondérance de l’Autre*…

* Important mais pas comme nous l’imaginons…

 

 

L’âme se tait. Elle voit. Se fait le témoin impartial des élans, des agissements, des peurs et des menaces impulsés ou recensés par l’esprit. Elle ne juge pas – ne condamne rien ni personne. Elle accueille – et consent – en veillant à ce que ni la vie ni le monde n’empiètent (de façon trop envahissante) sur le silence et l’espace intérieur…

 

 

Tout vient nous dire l’impuissance du monde et du soleil – et l’inaptitude des visages – à offrir la moindre lumière – le moindre éclairage – que tout se réchauffe dans l’idée et le souvenir – mais que sur la pierre nous sommes seuls à vivre – avec nos cris, nos doutes et nos peurs – avec nos blessures et nos poignards…

 

*

 

Seul(s) au milieu de l’esprit, de l’âme et du monde. Quelque part sur la terre – entre l’ombre et la lumière…

 

 

Et qu’aurons-nous dit à ceux qui nous entourent – et à ceux qui ont tremblé avec nous au cœur de l’hiver ? Presque rien – n’importe quoi pour apaiser les peurs…

 

 

Où sommes-nous ? Introuvables en deçà de l’écartèlement. A peine existants dans ce qui tremble. Et tout entiers dans la beauté d’un geste – d’une parole – d’un poème – et dans l’humilité d’une main – ou l’abnégation d’une tête – qui offre sa présence (ou sa joie) malgré son hébétude et son incompréhension…

 

 

Immobiles – au milieu d’un reflet. Et le désir comme la mousse sur ces vieilles planches restées au dehors – sous la pluie. Perdus dans notre ignorance et notre fierté – dans ce que nous refusons de voir – et de renverser. A frissonner comme une main fébrile qui chercherait l’Amour là où nul ne peut le trouver – dans la grossièreté d’un geste – le mensonge d’une promesse. Seuls, en somme, dans cette chambre minuscule posée au cœur de l’immensité…

 

 

Si nous avions su, peut-être n’aurions-nous rien écrit. Vécu seulement à quelques encablures de la page. Avec un silence épais sur les lèvres – et l’humilité dans le moindre geste… Comme une manière de dire la possibilité du soleil parmi tant d’horreurs et d’absurdités…

 

 

Tout chante, à présent, là où nous n’avons fait que fuir. Là où la parole se donnait comme un cantique. Le silence, en quelque sorte, après le balbutiement des mots…

 

 

Pierres, pas et sang. Et ce qui, en nous, espère encore pouvoir échapper au malheur…

 

 

Peut-être aurait-il fallu épouser parfaitement le corps et tracer son histoire hors de la langue. Être présent – simplement – comme la pierre, le pollen et la rosée pour se défaire des tourbillons – exister à peine – et soutenir le ciel, le soleil et le silence dans leurs élans…

Peut-être aurait-il fallu inverser les priorités ; être avant de devenir – aimer au lieu de savoir – se poser, puis s’effacer en soi – et hors de soi – avec la même ferveur – et se faire infime pour vivre intensément – à folle envergure…

 

 

Tout blesse – et, pourtant, l’âme reste indemne. Tout s’enfuit – s’efface – et, pourtant, le plus précieux toujours demeure. Comme si nous n’avions encore compris l’essentiel – la joie possible au cœur de tous ces drames…

 

 

Mille combats, chaque jour : contre le monde, contre soi et les tentations d’être soi-même.

Ruines et clôtures. Et mille passages fermés. Et l’exigence de l’honnêteté remise à plus tard…

 

 

Un peu de profondeur au souffle – et de densité à la voix – pour accueillir la vérité dans le poème. Et se faire – essayer de se faire – le reflet de son intensité – et de sa présence légère – au cœur de notre vie…

 

 

Tout se tient, malgré soi, devant nous – au détriment de la lumière…

 

 

Tout s’agrippe – et s’amourache – le temps d’un désir – le temps d’une pluie – le temps d’une danse entre l’escalier et la chambre. Puis, tout se repose dans l’indifférence et le sommeil – l’Amour encore intact au pied du lit – et sous les frusques revêtues à la hâte…

 

 

Tout nous arrive – par petits bouts – en morceaux d’étoffe minuscules. La parole, le sens et l’explication comme des fragments de vérité à recoller ensemble sur le puzzle de la page…

 

 

Tout s’abrite sous cette chair – et dans ce crâne – jusqu’à la douleur de ceux que l’on assassine – jusqu’aux souvenirs – jusqu’aux jeux – jusqu’à l’enfance – jusqu’au désir – jusqu’à l’Amour – jusqu’à l’innocence…

Tout, en somme…

 

 

Ah ! Comme nous serions heureux si les mots pouvaient aider à vivre…

 

 

En pensée – en pagaille – tout ce qui nous sépare malgré l’espace – ou le pire parfois – qui nous unit. Cette douleur commune – et cette impossibilité à vivre en deçà – ni au-delà – du langage – dans cette infâme prison qui nous éloigne de nous-mêmes – et qui nous soustrait à toute forme de présence…

 

 

Etranger(s) aux confins, aux barbares et à la violence – et, pourtant, si embarrassé(s) face aux visages et aux mains qui ne sont les nôtres…

 

 

Il n’y a de plus belle perspective que celle qui a transcendé le combat, le refus et les exigences de l’individualité. Le défi de tout homme, peut-être, en attendant la victoire (définitive) du silence…

 

 

Entre la fleur et la tombe – ce qui survit mal à tous les départs et à toutes les naissances. Et qui pleure comme d’autres vivent sans désarroi au milieu de l’attente et de la mort…

 

 

Viendra le temps où il nous faudra ouvrir la main – sans se souvenir, sans vivre ni mourir – entre deux souffles – et demeurer immobile – impassible – au milieu des rires, du sommeil et de l’indifférence posthume…

 

 

Suivre les courants – le fil de l’eau entre la goutte et la mer. Et se laisser franchir par les vents comme le seuil de toute embellie – le seuil de toute vérité. La possibilité enfin vivante des Dieux parmi nous…

 

 

Ce qui passe sans même un regard – sans même un adieu. Ce qui gît ici au milieu des larmes et de l’ennui. Ce qui se perd à trop vouloir aimer. Et ce qui se dit dans la confidence. Comme le rythme – et la mesure – de l’éternité – malgré la vie – malgré la mort…

 

 

Derrière tout ce qui s’arrache, restent toujours la finitude – l’angoisse et la tristesse – et plus loin encore – plus enfouis peut-être – les reliquats de notre vieille éternité. Ce qui demeure au-delà de la mort – au-delà de notre légitime – et si provisoire – humanité…

 

 

Ce n’est pas nous qui respirons – mais le rêve d’une attente – le souvenir – les circonstances peut-être – et le mal que l’on se donne pour dénicher la beauté sur cette terre où tout s’enfuit – où tout périt au milieu d’une foule d’explications absurdes et inutiles…

 

 

Ramené au plus réel du vivant : le corps – et cette émotion brute – magistrale – souveraine – et sans raison. A la pointe du sommeil – et déjà ailleurs – en des circonstances (presque toujours) brutales – au milieu d’une langue muette – essayant de crier l’impossible devant un parterre de visages absents. Seul, en somme, au milieu de ce que les hommes appellent la vie…

 

 

Rien à conserver – sinon, peut-être, un peu de terre – deux ou trois sourires anciens – et cet exil sans prière d’avant le monde – d’avant les Dieux – où tout était réuni autour du feu – dans le ciel – sous la cendre – où les âmes étaient des astres – et où les hommes savaient assouvir leur faim sans mutiler les visages…

 

 

Nous avons cru vivre au fond de l’abîme. Et ce n’était, pourtant, qu’une rive sans soleil – qu’un tertre infime encerclé de noir où sur les pierres et les visages coulaient les mêmes larmes…

 

 

Quelle est cette voix qui dompte la soif – et qui se pavane – libre et belle – au milieu de la mort… Et qu’avons-nous donc abandonné pour qu’elle se refuse ainsi à notre bras…

 

 

Nous étions là où les yeux étaient plongés – quelque part – entre le ciel et le sable – parmi les vents, les visages et la mort. Cloués à cette terre autant que notre âme était loin déjà – sur ce chemin aux allures d’exil…

 

 

Ici rien ne change – entre le blanc, le souffle et le noir. Toujours la même soif – le mystère et cette candeur pour affronter les tempêtes et les incendies. Et l’herbe et les visages pris dans les mêmes tourments…

 

 

Que signifient ces signes et cet allant sur la page ? Que désirent-ils dans leur insistance ? Pourraient-ils seulement donner à voir l’inutilité du murmure – et la joie – et la lumière – qui s’offrent sans raison…

 

 

Tout a été dit déjà. Tout pourrait, néanmoins, être complété – commenté – ou achevé peut-être. Mais il se fait tard. Et le silence est déjà là – prêt à pardonner nos excès de parole – ce que nous n’avons, sans doute, qu’à peine effleuré – et évoqué sur nos pages. Notre incapacité à vivre et notre exil du monde. Nos élans absurdes. Et tous ces chants qui jamais ne connaîtront la gloire…

 

 

Ce que nous aimons n’a, peut-être, aucun nom. Une manière d’être plutôt qu’un style de vie. Une simplicité entre l’herbe, le ciel et la poésie. Quelque chose qui ne peut s’inventer…

 

 

Ce que nous n’oublierons jamais – et qui s’invitait autrefois entre les lignes du poème – entre le silence et la pauvre haie d’honneur érigée par nos mains solitaires…

Ce qui nous fuyait au-delà de l’ombre. Comme une rive – une étoile – devant des mains trop tremblantes – trop pressantes. Comme une gorge poursuivie par des bêtes immenses et des monstres hideux…

Un peu de sel, en vérité, sur le chemin enneigé. Et le rire contagieux devant les hyènes de l’infortune repoussées au-delà des murs…

Ce qui avait un visage – et que nous n’avons guère pris la peine de regarder…

 

 

Un soleil au centre duquel nous avons cru voir un miroir – une caresse – un appel. Une manière de vivre et de regarder ce qui, en ce monde, s’amoncelle. Un peu de répit au milieu des attachements, des brasiers et de la mort. Une façon de rejoindre, peut-être, ceux qui ont réussi à apprivoiser l’âme et le silence – cette dimension, si peu apparente, du ciel…

 

 

L’infructueux dialogue entre le poète et les hommes comme pour couronner l’impossibilité de dire et la folie de vouloir témoigner de l’indicible…

Il serait, sans doute, plus sage de se taire – de faire vœu de silence – pour amorcer les premiers balbutiements d’une vérité – d’une délivrance…

 

 

A la source de tout – et jusqu’à la multitude des passages où le gué restera – à jamais – infranchissable…

 

 

Tout s’endeuille de cette absence – et l’enjambement du sommeil vient, comme une sonnerie, nous rappeler la possibilité de l’homme – et raviver ces tentatives laborieuses pour y voir plus clair dans ces fossés trop sombres…

 

 

Tout a lieu d’être – jusqu’à ce qui ne peut se dire – ni même se révéler. Ce qui blesse comme ce qui s’écrit. Le savoir, les rassemblements et l’Absolu. Ce qu’il faut aller chercher derrière l’absence et les retrouvailles. Le plus simple du monde, en somme, qu’a toujours décrit le poème. La vie en sursis dans l’incertitude des heures prochaines…

 

 

Nous avons vécu – épuisé les réserves, les victuailles, la patience et l’horizon. Mains et fantômes d’un plus grand que nous à peine surpris par cet enfer – et tous ces crimes – dans lesquels nous avons plongé le monde…

 

 

Nous sommes devenus l’ignorance – et l’hébétude de ces enfants qui découvrent leurs mains, encore dégoulinantes de sang, plongées au cœur d’un amas de cadavres. Une douleur désarmée, en quelque sorte, face à tant de faiblesse et d’instincts…

 

 

Un jour, le rêve – la nuit et la mort. Ce qui se dilapide dans l’ennui et les excès. Des fresques, des lignes et des gestes. Et cette terre – tous ces continents – que s’approprient les hommes comme si seul comptait, avec la gloire, le regard de l’Autre…

 

 

Ce que nous ne sommes plus depuis trop longtemps. Et ce que nous n’avons, peut-être, jamais été. Dieu – personne – cette réalité décrite comme un mythe par tous les hommes…

 

 

Rien n’est autorisé sinon ce qui se renoue et pardonne. Le reste n’est que l’inutile qui recommence – attaché à l’espoir malgré mille déceptions et l’insuccès de toutes les sagesses…

 

 

Mortel comme l’homme, la matière, l’inconnu. L’incertain. Et l’éphémère qui gesticule dans la croyance d’une éternité…

 

 

Monde sans bord – sans repère – sans personne – sinon le séjour, la barque et la métaphore du voyage où tout devient tragédie – possibilité sans autre issue que l’expérience et le langage (progressivement) convertis en accueil et en silence – en perception sensible et acquiesçante…

 

 

Ce qui différencie l’oubli et l’infidélité ; les rites des existences livrés à l’indécision. Le doute comme seul étai – comme seul appui – à une forme d’Amour amoindri – frelaté en quelque sorte…

 

 

Tout se détache jusqu’à la peur de la mort – après tant de visages et de choses aimés – aujourd’hui disparus…

 

 

Nous n’irons plus sur la pierre où le chant n’était qu’un rêve à l’intention des fous et des âmes trop timides et hésitantes – qui n’oseront jamais s’aventurer au-delà des images et des histoires inventées par les prophètes pour effrayer les hommes…

 

 

Comment être, vivre, agir, penser et dire sans se sentir aussitôt écartelé par mille courants contraires – contradictoires – ambigus – entremêlés – sinon en se laissant aller à être ce que l’on est, à vivre ce que l’on vit et à faire ce que l’on fait – et à penser et à dire ce que l’on pense et ce que l’on dit – sans jugement ni attente – sans plier sous le poids d’un besoin de cohérence et d’unité (si souvent inepte et artificiel). Se conformer, en somme, à tout ce qui jaillit naturellement – à tout ce qui nous éparpille et nous désarçonne – et qui fonde, peut-être, notre si complexe (et si déroutante) humanité – cette forme de regard où s’emmêlent toutes les choses du monde

 

 

Tout cherche à se découvrir – et à se résoudre. Toute forme d’individualité. Et tant de réponses – et l’issue même sans doute – semblent toujours émaner de l’impersonnel – de la perspective impersonnelle que peuvent (pleinement) emboîter le regard (la perception), la présence (notre être au monde), le geste et la parole (tous nos agissements)…

 

 

Ne plus rien attendre au cœur de cette solitude et de cet effroi sinon le silence et la mort. Et la joie, peut-être, qui s’invitera après l’effacement…

 

 

Ni chair, ni sang, ni peur. Ni Dieu, ni destin. Le réel – cette puissance aux airs si graves et aux allures de blague (atroce et gigantesque)…

 

 

Rien. Un individu – mille individus – en attente de n’être personne. Un instant – un seul instant. Et le long – et incroyable – labeur qu’il (nous) faut, en général, accomplir pour le ressentir (véritablement)…

 

 

Nous aurons surgi des profondeurs avec la surface blanche – si lisse – du monde. Bêtes, hommes et choses à travers un destin trop singulier pour comprendre nos ressemblances et notre commune intimité – la source unique des différences…

 

 

Tout naît – et devient vent avant de mourir. Puis, après la cendre, le silence prend la relève – prend le pas, en quelque sorte, sur le souffle pour que se poursuive la danse – sans fin – face aux ombres – face à la lumière…

La grotte, le visage, l’eau et le soleil – ensemble – glissants – inadéquats – mais portés à durer et à coexister toujours. Pour l’éternité peut-être…

Tant pis – tant mieux. Nous ne serons, sans doute, jamais en mesure de percer ce mystère

 

 

Tout vient – très chaud – très froid. Comme un souffle – un murmure – chargé de rêves et d’élans. Les yeux prêts au combat – et les mains qui s’arment avec n’importe quoi. Des flots, des rochers, des préludes. Mille petits gestes sans importance. Quelques étincelles sur la pierre – dans l’esprit. Du courage – un peu de science pour rendre plus durable (et plus plaisant) l’exercice. Et la mort toujours pour couronner la fin des épreuves…

 

 

Tout s’avance – entre vie et mort – joie et silence – larmes et espoir – hébétude et incompréhension. Tout jaillit – mû par le besoin d’éclore et de grandir. Tout sert – et se voue à son usage – à son destin d’utilité – sans comprendre le sens du courage – ni découvrir la source des naissances et du réenchantement. Mort – et effacé bientôt – par la clameur et l’envergure d’un chant nouveau où tout s’avance encore – entre vie et mort – joie et silence – larmes et espoir – hébétude et incompréhension…

 

 

Un miroir – et des yeux pénétrants – voilà ce que nous sommes. A refléter l’horreur et la solitude – et la possibilité d’une issue hors des apparences – dans la profondeur insoupçonnée du regard et de l’esprit…

 

 

Nous sommes très souvent (trop souvent sans doute) comparables à ces crapauds près d’une mare – éblouis par le chant de quelques sirènes – de quelques chimères (des histoires de princesse et de prince charmant peut-être) inventées pour survivre à la solitude et au désespoir – et se donner l’illusion d’échapper à un destin à l’envergure de flaque – et qui poussent, leur vie durant, des coassements incompréhensibles (et inutiles) parmi les herbes – et sous un ciel – atrocement indifférents…

 

 

Nous regardons – toujours – trop haut ou trop bas – trop près ou trop loin. Jamais au bon endroit ni à la bonne distance. Les yeux trop étroits – trop fermés – trop affamés, sans doute, pour voir la justesse du monde et des destins…

 

 

Un visage pour un autre. Et mille figures encore de la même solitude. Et tant de choses à découvrir en soi pour ne plus se fourvoyer dans les apparences – et vivre l’Amour dans l’exil du monde – et parmi toutes ces têtes – toutes ces faces – ni bonnes ni mauvaises – absentes seulement – et, de toute évidence, insecourables

 

1 août 2018

Carnet n°157 La beauté, le silence, le plus simple et le lieu de la rencontre

Recueil / 2018 / L'intégration à la présence

Ce qui descend – de la gloire au sacrifice – de la rumeur au silence – de l'étoile au monde – pour confier ses rêves – et sa traque – à la route qui mène au centre de tous les lieux... 

Des lignes. Un poème. Comme un cri. Comme un chant offert au silence et à la beauté. Comme le prolongement du borborygme des illettrés…

 

 

Ce qui vient – ce qui va – le mirage de toute vie – de toute parole…

 

 

Tout en rafale – tout en chagrin – ce qui passe en éclair dans cette folie et ce sommeil…

 

 

Paroles encore – si dérisoires – dans les têtes – sur le monde et l’anathème…

 

 

La détresse à son comble. Et cette joie au milieu des éboulis…

 

 

Enracinés, malgré nous, à la même histoire – aussi vieille que les tribulations du monde…

Et l’aube, toujours balbutiante, sur ces pierres qui ont vu naître (et mourir) tant d’élans…

Et ce silence au milieu de notre boiterie, entre deux pas immuables – entre deux incendies…

 

 

Nous voyageons au cœur d’une démarche – inespérée à bien des égards. Foulées tendues vers le seul lieu vivant – perdu au milieu de l’absurde et du plus machinal…

 

 

Des sillons et un peu d’écume. Le poids du voyage et la trame du monde à traverser. Et l’âme escortant tous les convois qui s’égarent sur les routes…

 

 

Tout veille – et s’éveille au moindre désir. Les pas sont lancés vers l’horizon. Et les élans ravivent les prières et le feu. La marche devient fournaise. Et la fouille, le lieu de l’enivrement de ses propres conquêtes…

 

 

Des cérémonies et des accouplements pour que le monde poursuive sa danse…

Et nul endroit où poser l’interrogation et le mystère qui nous délivreraient (pourtant) de ces pas esquissés dans la nuit…

 

 

Des assauts – et des versants à gravir – sans connaître l’étendue sur laquelle tout s’écarte de son centre pour allumer aux frontières de petits feux sans envergure…

 

 

L’étouffement est le premier pas pour échapper à la certitude. Puis au doute se mêle le rêve de l’accomplissement. La disgrâce alors devient sensée – presque acceptable. La fouille et le voyage peuvent alors commencer…

 

 

L’émoi des premières fois – ressuscité par le rire et l’innocence – ces vertus si familières des sages…

 

 

Nous célébrons l’interrogation comme la seule promesse de délivrance – la seule nécessité pour s’affranchir du hasard et de cette brume où sont enfermés les yeux…

 

 

Un regard – un mystère à percer – pour découvrir le sens – et l’origine – du monde et du silence. Et l’Amour comme seule ligne de fuite à l’indifférence…

 

 

Longtemps l’imaginaire demeure – enserré par ses murailles. Comme un rempart à l’histoire qui se joue dans le monde et à l’intérieur. Une manière de vivre hors du plus simple – au milieu de cette jetée encerclée par la perte et la mort…

 

 

Un souffle – un éclat – un corps peut-être – à jeter dans la bataille pour remonter le fil de l’histoire – et apaiser l’ardeur du langage dans sa folie à tout nommer – à tout décrire…

 

 

Quelque chose – une entaille peut-être – comme l’inventaire des absences pour défaire le monde devenu spectacle – et étourdir ce déficit de lumière…

 

 

Eléments d’une description – de la mutation du temps. Le sable – le même soutien – dans la fausse résolution de l’illusoire. Et le théâtre de l’abandon où tout s’échine à revenir…

 

 

Le monde avec ses tours et ses crépuscules. Avec ses ombres et ses rochers. La terre des remparts et des soldats – avec leurs devoirs et leurs sacrifices. Et la mort en vagues successives qui frappe les jeux et les joueurs. La folie répugnante des préférences. Quelque chose au goût de suicide. Et le cœur si mal armé encore pour faire face aux assaillants intérieurs…

 

 

Solitaires les larmes – autant que le silence…

 

 

Présence éparse dans les rythmes du monde – et ce regard sur fond d’innocence qui, lentement, s’adapte à la folie – à l’enfer des cadences…

 

 

Dispersé autant que les danses – et ces âmes à la bouche sombre – le ciel qui nous fait croire à la multitude…

 

 

Un gouffre – une gloire – en alternance sous un ciel encore trop étoilé…

 

 

Et ces heures si noires qui abreuvent tant de soifs. Comment dire aux hommes à quel astre confier leur colère et leur effroi…

 

 

L’ombre – hospice d’une douleur aux yeux bandés où le crime et l’horreur deviennent le pouls et le pas nécessaires à la conquête…

Pauvres hommes, en vérité, qui prêtent le flanc à tous les contraires…

 

 

Emportée ici et là – soulevée quelques fois – cette tendresse écorchée par les mains des monstres retranchés derrière leur fausse identité…

 

 

Ni grève, ni sommeil. Les ténèbres de la terre. Et la pesanteur des cœurs trop révoltés. Le désir et la lassitude. Et ce qui se dérobe jusque dans la tombe…

 

 

A genoux – l’âme trop fidèle pour se rompre. Entre saut et douleur. Au côté de l’Amour…

 

 

Sang presque résigné à se répandre. Le visage penché – à flanc de colline – sur ces coteaux où vient se refléter la lune – avec le miroir des gémissements en guise de prière…

 

 

Tout est rouge dans les sanglots, les fuites et les pugilats. Et tout tient lieu de merveille tant que la misère nous est étrangère…

 

 

Sur un fil que le vent tend et balance. Et cet entrain à bâtir sur le sable et les cendres prochaines. Et ces pas qui se hâtent pour défier – et désavouer – le temps.

Bientôt l’hiver, bientôt l’été. Et les mêmes habitudes – et le même accablement à la fin des saisons. Dieu et la mort pesant de tout leur poids dans la balance…

 

 

Eraflés – à l’envers – cette racine – ce sourire – que nous n’attendons plus – devenus miettes de ciel au milieu des ombres et du sommeil…

 

 

La paix – l’invisible – la prière et le monde. Et ce jour brûlant, tel un feu – une sentinelle postée sur ces chemins que nul n’emprunte plus depuis bien longtemps – excepté quelques visages lassés par le règne de l’absence et la folie…

 

 

Portés comme la mort – comme l’enfance – ce besoin d’aveu et de confidences – et cette ardeur à résoudre le mystère. Ce que chacun respire au milieu des vivants – cette part d’éternité confiée au plus secret comme au plus infantile…

 

 

Pionniers de l’inexistence – d’un souffle que nul ne peut nommer. Un vent – une folie – sur l’herbe rouge où survivent les voyageurs – toutes ces folles équipées angoissées à l’idée de la tombe qui viendra clore toutes leurs tentatives…

 

 

Le cœur, la mort, l’Amour – et ces notes qui jubilent au moindre signe de reconnaissance. Comme le jour qui monte à la verticale du monde…

 

 

La vie – la mort – tournant à contre-sens des idées dans ces trous trop étroits pour les accueillir. Mains, têtes et ventres agrippés à la moindre aspérité – à la moindre explication. Tenus en laisse, en vérité, par le rêve et l’espoir – et le parfum si grisant de la nécessité…

 

 

Nous travaillons, comme la nuit, assis sur le plus éphémère – et la gorge criante au-dessus des ravins. Dans le désir d’une rencontre qui nous sauverait de l’obscurité…

 

 

Déchiré par tout ce qui aspire et délivre. Un pas ici depuis toujours et l’autre, quelque part – mal assuré – qui exalte la fièvre de l’ailleurs…

 

 

Nous attendons – sans écho – sans lumière – un passage vers l’autre rive. Pieds et traits dans la nuit – et l’aube déjà en bandoulière…

 

 

Ce qui respire – ce qui monte – un souvenir – une enfance – l’hiver peut-être – la ferveur d’un autre horizon – le souffle tendu vers le poème. Vivant, en somme, à l’égal de tous nos frères…

 

 

Ici, la rencontre avec l’assise incertaine. De déambulation en dérive – entre le rêve et l’épaisseur du temps – entre l’être et l’enfer. Dans le théâtre des illusions. Blessé – de flagellation en attente. Une fuite – une dérive peut-être – vers cet Amour recouvert de sommeil…

 

 

Des fleurs, un livre. Un ciel plus attendri. Un destin affranchi de la fouille. Quelque chose de plus ouvert – comme une permanence – une présence – qui demeure malgré le passage des jours et des saisons…

 

 

Devant nous, rien – peut-être les signes d’un monde ancien – l’hiver à notre porte. Le noir et l’enfer. Et le retour des vents légendaires. Mille petites choses, en somme, aux allures de fantôme…

 

 

Tout devient juste (si juste) derrière les images. La voix, comme la mémoire, est intacte – mais le temps a subi une légère inflexion – et révèle ce qui s’habite loin des mirages et du hasard. Comme une profondeur, peut-être, pour accentuer la solitude et l’innocence…

 

 

La sagesse – et le plus vaste du monde – cachés sous la rouille et le mensonge – au creux des gestes qui se livrent, d’une égale façon, à l’habitude et aux forces nouvelles – au cœur de cette perspective première dissimulée depuis toujours sous l’automatisme et la prière…

 

 

Nous aimons le bleu, les cendres et l’âme. Les pierres tachées de semence et de désir. La ronde des saisons et le centre du temps enfoui dans les profondeurs.

Nous aimons le silence, les visages, la pluie et les forêts – et ces chants, au loin, qui montent de la première aube. La langue poétique des livres posés à nos côtés. La vie simple, en somme – et la solitude nécessaire aux rencontres…

 

 

Nous comptons sur l’or autant que sur la chance offerte par les étoiles au détriment de l’étreinte qui nécessite un regard – une attention. Nous privilégions le murmure et la compagnie au détriment de l’espace et de l’accueil. Nous préférons l’écho et la musique au fond des poitrines qui, presque toujours, avilissent le silence et la beauté.

Nous sommes nés pour le feu plutôt que pour l’accord et l’entente…

 

 

Des passions – mille passions – et la répétition des gestes pour retenir ce léger bruissement des rêves à l’horizon…

 

 

Les fleurs encore invisibles de l’ Amour enraciné(es) au plus profond de cette terre – dont nous sommes à la fois composés et (presque entièrement) séparés

 

 

Donner sens – puis grâce – à ce profil couché sur le néant – au plus près de cet Absolu qui se courbe pour se laisser toucher…

 

 

Le centre unique du jour et du plus sombre. L’essentiel au-delà des murs qui empêchent le regard et la rencontre…

 

 

Nous franchissons avec trop d’allégresse – et de ferveur – ce qui nous maintient séparés – ce désir de lenteur entre les tempes. Quelque chose aux allures d’immensité…

 

 

Ballottés au cœur du monde – au cœur du poème – là où les vents dessinent une direction, mille chemins et mille précipices. Une forme de vide, en somme, que nous prenons pour un voyage…

 

 

L’écho – la lumière – quelque chose de plus tendre que ces abris de pierre. Un battement de paupières – l’envol de l’âme peut-être – qui sait ? – au milieu de la nuit et de cette écume trop blanche et trop amère…

 

 

Le regard, par degrés, dans l’épaisseur de l’esprit. Et le silence dans l’opacité du langage. Ce qui se dévoile à l’envers du temps – à rebours des siècles. Le mouvement du monde – le lieu de toute rencontre…

 

 

Nous célébrons la feuille autant que le chant, un peu fou, qui émerge de la nuit. La vie et notre manière – si inassouvie et si bancale – de nous y tenir. Le monde et la voie qui se révèle entre les lignes du poème…

 

 

La beauté de l’hiver – presque monstrueuse – au côté du silence – qui détonne si radicalement avec tous ces restes d’exubérance…

 

 

Les mots ne changent rien ; ils donnent à voir – et creusent dans les yeux le regard nécessaire au silence et à la beauté…

 

 

La joie n’est rien sans l’accueil et le partage de la douleur – sans l’étreinte des visages encore assoiffés…

 

 

Une esquisse abandonnée à la mémoire – au regard. Et quelques règles désapprouvées par le chaos. Un carnet où seul se perpétue ce qui jamais ne pourra se dire…

 

 

Douleur et silence – éternels. Et cette nuit qui gangrène autant qu’elle porte de fruits. Le sang, le bruit et la blessure sous l’immobilité et la cendre. Puis, vient l’embrasement de l’esprit – avec quelques fleurs survivantes – et un peu de charbon – dans nos mains incorrigibles – et notre ardeur inépuisable…

 

 

Sève, saison, semence. Puis, très vite, le sang, la buée et le songe. Et l’Amour – à jamais innocent – assassiné…

Comme un interminable prélude entre les larmes et le miroir…

 

 

Ce qui descend – de la gloire au sacrifice – de la rumeur au silence – de l’étoile au monde – pour confier ses rêves – et sa traque – à la route qui mène au centre de tous les lieux…

 

 

Tout jouit de notre éclat. Le feu, l’herbe, le verbe et la lumière. Ce qui se résout à vivre entre la présence et la pierre…

 

 

Des lignes. Un poème. Comme un cri. Comme un chant offert au silence et à la beauté. Comme le prolongement du borborygme des illettrés…

 

 

Partout – l’indéchiffrable et la faux – et mille signes – et autant de routes – à connaître et à apprivoiser. Et un écart à remplir entre le silence et la blessure…

 

 

Homme-oiseau – homme-Dieu – à l’âme sentinelle. Hors du creuset des habitudes et des épreuves coutumières qui obstruent le passage du possible…

 

 

Nous vivons entourés de mille frontières – repliés sur nous-mêmes. Allant d’alliance en rupture vers la source du feu – vers la source du temps – vers l’origine qui enfanta le sang, les moissons et le langage – et la nécessité du rassemblement…

 

 

Un jour, poussière – et un autre, destin. Et cette fatigue qui se prolonge sous les masques, le sommeil et la plainte. Et cette lune sur le seuil qui emplit l’espace de trop de rêves et d’espoir…

 

 

Quelque chose, parfois, se resserre. Tantôt l’appel des gouffres, tantôt la main géante d’une étoile. Prisonniers, en quelque sorte, de l’ombre – entre le noir et l’invisible…

 

 

Des rêves et des visages indifférents. Et tous ces livres – tous ces poèmes – qui tiennent lieu de promesse. Comme la main lointaine d’une aurore inabordable…

 

 

Une enfance – comme le reflet d’un ailleurs posé entre la nuit et le sommeil – au milieu des miroirs et du sang – et au cœur de cette semence qui jaillit comme un miracle…

 

 

Nous démêlons l’étreinte dans ce qui dort – le parfum du jour dans l’odeur, si âcre, de la mort – et l’innocence dans ce monde taché de trop de sang…

 

 

Une lampe – une lueur – une immobilité – une candeur – fragiles dans l’époque si sombre – si tourmentée – si féroce – où tout apparaît et se retire d’un claquement de doigts – et où les visages n’aiment que le jour artificiel et les faux soleils – toutes les splendeurs du néant…

 

 

Des saisons entre le jour et la nuit – dans ce gris qui ressemble tant à l’hiver et à la mort…

 

 

Ce qui donne naissance au sang et au soleil – cette ferveur triomphale – dont nous ne faisons usage qu’à des fins de domination sans compter ni les blessures, ni les souffrances…

 

 

Aire et chemin d’une seule joie – d’une seule lumière – où vient s’abreuver tout ce qui meurt – et tout ce qui respire encore…

 

 

Un peu de néant – porté aux nues – comme une torche grise sur les cendres – qui éclaire à peine les pas – et qui ne laisse que quelques empreintes sales sur cette terre noire – penchée – meurtrie – au bord de l’asphyxie…

 

 

Tout s’arrache comme les aveux de la dernière heure. Supplicié sur sa potence – nuque brisée et front en sueur. Et ces taches de sang dans la poussière. Et la promesse, autrefois, d’un accord – rompu par ceux qui livrent le monde au hasard – et les destins à l’impuissance et à la colère.

Tout s’irrite, pourtant, sous les blessures et l’air devenu irrespirable…

 

 

Nous offrons notre ivresse au monde qui récuse la liberté. Nous fécondons le désir de l’éphémère pour célébrer ce qui ne peut durer. Nous moissonnons l’impensable pour le livrer à ceux qui espèrent et se tordent sous leurs prières. Nous ouvrons les cages – et lançons mille paroles pour célébrer le possible et tous les recommencements…

Et les hommes, en guise de remerciement, nous jettent quelques pierres…

 

 

Exilés partout de leur propre chemin. Des pas et des dérives pour exhorter les Dieux à dessiner une issue – à combler le manque – et à relancer la question, mille fois posée, dans l’espoir de façonner un monde et une vie moins âpres…

 

 

Tristesse encore au-dessus des cortèges – comme un ange brunâtre qui survole les malheurs et le hasard – et tous ces fils de la douleur qui survivent à peine à toutes les pertes que leur infligent le monde et ses légendes…

 

 

Une poignée de jours encore pour reprendre le vieux refrain du monde – la folle litanie des hommes – avant de mourir avec, sur les lèvres, cette atroce grimace de l’incompréhension…

 

 

Nous ici – décrétant la fin des lois – le règne du vent et des chevelures entremêlées soucieuses d’ivresse et de fortune. Le monde aux morceaux recollés – réunis – et l’Amour retrouvé en nos mains agiles – en nos gestes justes – qui rehaussent ce qui a été mille fois brisé et éparpillé…

 

 

Le plus beau silence – et la plus haute joie – une fois tous les chemins parcourus et toutes les faims assouvies…

 

 

Toute la douleur des hommes dans ces pages. Et tout ce qui est permis – au-delà du tolérable. Et ce qui contemple le possible – l’absurdité, les délires et la joie. Toutes les extravagances – jusqu’aux moins autorisées. Et l’impensable aussi. Comme les marques de notre misère, de notre chance – et de notre rêve commun…

 

 

Assis – seul – dans le merveilleux des jours et l’enseignement du plus infime. A notre place – dans le monde et ce vide si méconnu…

 

 

Et ces armées de lettres – et ces assemblées de mots – muettes devant la profondeur et l’intrépidité du silence…

 

 

Nous abordons la vie avec ce chant qui côtoie la mort. Les pieds nus – la main ouverte – et l’innocence dans l’âme toujours en pagaille…

 

 

Lèvres muettes autant qu’est truculent le langage sur la page. Le sourire des affinités réservé à l’Absolu et à quelques visages. Et la dent toujours aussi dure avec l’infamie et la barbarie des usages…

 

 

Nous devinons ce qui se passe à l’envers des choses – à l’envers du monde. Tout – la trame entière – nous apparaît comme dans un livre ouvert.

Et l’on y apprend que rien ne peut combler le manque sinon le versant opposé du visible – toujours aussi imperceptible par les vivants ; l’Amour qui se donne comme l’air que nous respirons…

 

 

Ne jamais confondre l’issue et l’ivresse. Le lieu du voyage et l’exacte place du langage. L’œuvre et la vie fantasmée. Et se garder (toujours) de livrer des images pour dire ce que nous ignorons…

 

 

Une note – deux lignes – un poème – pour dire ce qui nous ampute et nous abrège – et ce que la mort ne peut emporter…

 

 

Echoué encore ce bel Amour au milieu de la nuit. Imité – vilipendé – mais toujours indemne de nos rumeurs et de nos actes…

Et si impatient dans la rondeur perfectible de l’œil aux aguets…

 

 

Un désert, un soupçon, une étreinte. Et la joie qui demeure malgré la solitude, le déni et le manque…

 

 

La persistance de la langue – l’obsession du pas et du poème – à jamais la marque de la misère sur l’irréversible – et quelques empreintes inutiles laissées en héritage…

La métamorphose du pire, en quelques sorte, dans l’antichambre de l’attente…

 

 

Rien jamais ne s’achèvera sinon l’écart entre le réel et l’imaginaire – entre le monde et le regard – entre le silence et le langage. Quant aux gestes, ils continueront – quoi qu’il arrive (quelles que soient les découvertes et les épreuves) – à faire ce qu’ils ont à faire

Le quotidien sera toujours ordinaire – mais, une fois l’écart comblé, il sera vécu dans la joie et le merveilleux des retrouvailles…

 

 

Tout est souillé déjà avant de naître. Et vivre ne consiste qu’à retrouver la grâce d’avant le monde – et à l’éprouver jusque dans la fange et l’abomination…

 

 

Entre ciel et gouffre, le tournis – le vertige – et l’habileté des pas sur leur fil…

Et au fond des fossés, la mort comme seule espérance…

 

 

En ce monde, tout s’apparente au sommeil et à la nuit. Et toutes ces âmes si proches, pourtant, du jour qui se lève…

Instruments équivoques de la torpeur et des incendies…

 

 

L’issue se trouve toujours au lieu exact de la rencontre – au cœur même de l’étreinte…

 

 

De la sueur, des petits riens. Son lot de peines et de débâcles. Et si vaillant, pourtant, à pousser sa charrette sur les chemins…

 

 

Nous sommes l’ivresse et la glaise. Le vent et le nom que l’on donne à l’Amour. Nés dans cette pauvreté du vivre – à l’égal des Dieux, du matin et de la poésie. Damnés, en apparence – mais voués, en réalité, au sortilège comme à la possibilité de la grâce…

 

 

L’évidence d’une vie pour un seul instant d’émotion – dense à tout renverser

 

 

Il faut céder ; sa place, sa tête, sa fortune – et baisser les yeux pour goûter à la nudité de la lumière – aux joies de la solitude – et au feu du dedans qui vagabonde, partout, dans le monde et le poème. Se faire vent – et devenir le geste – par lesquels tout arrive et s’enchaîne…

Le lieu, en somme, où tout s’éprend et se donne…

 

 

Le silence en lettres d’or sur l’invisible. Comme l’espace (enfin) rendu au monde…

 

 

Un désert, de l’écume et cette soif qu’aucune étreinte ne peut apaiser…

 

 

Il y a des rêves et du vent – et des siècles sans importance – de ce côté du mur. Et de l’autre, rien ; le silence et le vide – et l’incertitude du monde. La vie offerte et la lumière qu’aucune ombre ne peut ternir…

 

 

Il y a des vies (la plupart) qui ressemblent à des images. Et quelques-unes dont on devine la profondeur et la densité ; la marque du silence sur l’âme et les traits – si tranquilles – si apaisés – du visage…

 

 

Nous écoutons – impuissants – la vie plaintive sur tous les champs de bataille créés par le monde – et amplifiés par la sauvagerie des hommes qu’aucune main – qu’aucune larme – ne pourrait réconforter…

 

 

Tout frémit – jusqu’aux os – jusqu’au sang – jusqu’aux visages – jusque dans l’âme des plus absents

 

 

Un poème sans mémoire pour dire ce que ni le langage, ni l’imaginaire ne peuvent inventer – une innocence plus haute que les étoiles et la douleur. La seule consolation, peut-être, pour les hommes plongés dans l’immensité de leur nuit…

 

 

Tout est regard, en vérité. Le lieu de la rencontre où se sabordent le rêve et l’illusion pour une plus grande fraternité…

 

 

Et cette voix au-dedans du sang qui n’aspire qu’à l’Amour – et à le répandre sur les blessures et les blessés – sur toutes ces âmes arrachées à la lumière…

 

 

L’enfance nue se tient aux côtés de l’aurore. Dans cette joie timide du regard qui atteint l’Autre dans sa chair…

Comme le rêve d’un jour – et d’une réconciliation avec ce qui nous a enfoncés dans le sommeil…

 

 

Tout flotte comme par magie dans la buée – jusqu’à ces vies si soucieuses d’un autre monde – d’une autre terre…

 

 

Ce qui se dénude – et s’arrache – comme une ombre dans l’âme – inutile et porteuse de tant de misère…

 

 

Nous sommes. Ainsi passe la vie – à travers ses danses et le moins intense des continents. Ciel et poussière. Herbes et vent. Et la respiration compromise dans ces excès de temps…

 

 

Les rêves portent les fruits du malheur que sucent toutes les lèvres endormies. Et les dérives portent l’écume et le mirage si haut que nos mains cherchent dans les vents l’assise nécessaire à leur poursuite. Ainsi s’étoffent – et se précisent – la fin des siècles et toutes les peines de l’inassouvissement…

Homme et âme dissociés dans leurs tourmentes…

 

 

La lutte et l’enfermement pour que se dresse le plus inutile des passions. Le destin abandonné à la torpeur et au sommeil. Et le visage de l’Autre posé toujours comme un obstacle…

 

 

A vivre de rien – et à travailler à la fortune des fleurs. Larmes sur le long ruban rouge né de tous les crimes. Le poète – en son exil – sème le sel et le chant pour que vivre émerge de la boue et du sang – et sauver ceux qui s’abandonnent (encore) aux lames et aux faux soleils…

 

 

Au centre de tout ce que cache la poussière. Le meilleur du monde – et l’inespéré que voilent nos chimères. De victoire en défaite – et que ressusciteront tous nos défrichements. Comme une vie consacrée au labeur inégalable de l’effacement…

Ainsi l’enfance deviendra éternelle…

 

26 juillet 2018

Carnet n°156 L’autre vie, en nous, si fragile

Journal poétique / 2018 / L'intégration à la présence

Nuit, sang, étoiles. A jamais le décor – et le destin – de l’homme. Une existence entière vouée à l’espoir et aux tremblements…

Nous autres, en haillons, à regarder la mort tout saisir – et tout emporter – jusqu’à nos dernières guenilles – jusqu’à nos masques inaptes à nous protéger…

Mirage et miracle – ce jardin avec ses fleurs, ses privilèges et ses abris. Avec l’alliance – toujours aussi vivace – entre les ombres et l’absence. Et ce besoin d’Amour et de liberté si vif – si criant – au fond de la gorge…

 

 

Obstiné – silencieux – devant la fenêtre – plongé dans cette attente incrédule de tout ; de la fin du monde, de la fin du temps et du sang versé – et de l’innocence peut-être – à savourer (naïvement) ce mirage comme s’il était plus rassurant que le réel…

 

 

Assis en tailleur – avec, sur les lèvres, cette brûlure à la saveur indéfinissable – faite de manque et de sel. Comme un versant du monde entièrement occulté. Et de l’autre côté du mur, les effluves de la plus haute sensibilité. Et, ici, l’absence (presque impardonnable) – et ce besoin viscéral d’un Amour plus grand que la bassesse et le merveilleux qui nous entourent…

 

 

Absence encore – exil et recul parfois – devant tout ce qui ruisselle. Et la honte d’être un homme parmi les vivants qui submerge les veines – derrière la vitre qui nous sépare du monde – de sa fange et de ses malheurs…

 

 

Percé de part en part par la peur d’aller – et de vivre – dans cette nuit insensée – et, pourtant, célébrée par (presque) tous les hommes. Réduit à la posture de l’oiseau perché sur un fil – sur la branche la plus haute d’un arbre – dont le regard survole tous les jeux (si sordides) du monde…

 

 

Nuit, sang, étoiles. A jamais le décor – et le destin – de l’homme. Une existence entière vouée à l’espoir et aux tremblements…

 

 

Nous autres, en haillons, à regarder la mort tout saisir – et tout emporter – jusqu’à nos dernières guenilles – jusqu’à nos masques inaptes à nous protéger…

 

 

Mirage et miracle – ce jardin avec ses fleurs, ses privilèges et ses abris. Avec l’alliance – toujours aussi vivace – entre les ombres et l’absence. Et ce besoin d’Amour et de liberté si vif – si criant – au fond de la gorge…

 

 

Et cette clarté un peu folle que l’on voit rayonner derrière le gris du monde et des visages. Et ces arrière-cours en deuil – en larmes – devant la mort qui arrache, un à un, ceux que nous aimons.

Le destin des pas. La survivance malgré l’usure et la fatigue. Les défaites qui s’entassent dans les poches et les besaces vidées, peu à peu, de leur or. Le sommeil et l’obstination des voyageurs. Et la voix de cet enfant, en nous, qui appelle – qui crie peut-être – au milieu de l’hiver.

L’innocence bafouée. Et l’infortune des bêtes et des têtes que l’on sacrifie pour faire tourner le monde.

Ah ! Que notre peine est grande à vivre au milieu des vivants…

 

 

Le froid et le silence au terme de tous les voyages. Et ces existences – toutes ces existences – aux allures d’impasse. Comment ne pas être bouleversé par cette dimension si illusoire de la vie et de la mort…

 

 

Quelque part – en des lieux incertains (et, sans doute, moins cruels) – une chose nous attend – mille choses peut-être – l’Amour, l’enfance, un poème. Des siècles – un instant – de joie et des retrouvailles. L’innocence d’après la perte. Le jour qui se lève. La vie enfin libre – démaillotée – affranchie des tremblements et de la barbarie. Et une traversée sûrement plus sage (et plus sereine) des circonstances…

 

 

Quelque chose – à peine un murmure. Une ombre – un souvenir. L’attente d’un jour nouveau. Le reflet de la lune – d’une enfance lointaine. Un mot – un poème. Presque rien qui s’attarde au fond de nos têtes…

 

 

Sauvage encore au milieu des visages. Plus près du gris et du silence que du soleil et des rires qui naissent de la fréquentation des foules. Farouche – craintif – et moins seul parmi les arbres, les pierres et les bêtes. Amoureux de ces rencontres glanées au hasard des chemins buissonniers…

 

 

Petits pas légers – presque des sautillements – dans cette foulée lourde et grave. Poèmes et visage austères. Lignes et corps denses – telluriques – rocailleux. Et cette joie qui ne sait pas toujours où se poser…

 

 

L’invention d’un langage qui ne doit ses trouvailles qu’au silence…

 

 

Personne ne nous attend. La parole livrée au monde n’est offerte, en réalité, qu’à ce qui demeure muet et sans exigence au fond de l’âme…

La main court – les mots s’impriment – et se déversent parfois – sans l’appui d’un effort – sans l’ambition d’un regard.

Tout s’exacerbe hors du sommeil. Le temps se rétracte – se dilate et disparaît. L’autre versant du monde se découvre – et se rencontre. La solitude est habitée – autant que la joie. Les pages se tournent. Le poème s’écrit – le poète célèbre et destitue.

L’âme s’exerce à l’immobilité dans la course.

Tout s’exalte – puis retombe en jachère…

 

 

Vivants aux pieds de plomb et d’argile.

Fuites et voyages. Délices grossiers du corps et du langage. Et lèvres frémissantes – complices des épreuves.

Un peu de noir – un peu de nuit – dans l’exercice acrobate – sur ce fil suspendu entre l’herbe et le rire – entre la vie et ce que les hommes appellent l’infini.

Un peu d’ombre – un peu de sang – dans la lumière de la chambre – sur la page qui s’écrit à l’abri des hommes – à l’abri des jeux – à l’abri des Dieux.

Impersonnel(s), en somme, malgré toutes les dérives. Et si seul(s) au cœur de l’hiver – au plus près de cette source que fréquentait notre enfance…

 

 

Le temps et les couleurs donnent au monde, aux pierres et aux visages la souplesse d’un décor – et ce poids dans les têtes qui s’imaginent plus éclairées. Des mots, des lampes, des pas. Quelques sauts minuscules, en somme, pour tenter de vivre sur ce géant à l’envergure silencieuse

 

 

Un passage, un écran – mille écrans – et autant d’obstacles. Et quelques peines ajoutées à la débâcle. Et cette chair sans cesse violentée pour (nous) prouver que nos paumes – et que nos âmes – sont vivantes. Comme une marche – pieds nus – sur les braises d’un feu très ancien. L’illusion d’un spectacle et d’une traversée pour tenter d’offrir un peu d’épaisseur à notre vie – et la faire peser (de tout son poids) sur l’histoire en cours et le destin du monde…

 

 

Rien n’arrive, en vérité, sinon la déchéance et l’effacement. Le regain du recommencement et de la fin. La petite ritournelle des pas, des chants et des idées dans un monde sans surprise. Un peu de vie – et quelques riens – qui ne laisseront aucune trace sur ce qui ne peut être ni construit, ni démontré…

Et comme tous les hommes, nous aurons essayé. Et ce qu’il restera de nos œuvres – de nos tentatives – ne résistera pas à la première pluie…

Longue est la liste des morts qui ont voulu, agi et vécu comme veulent, agissent et vivent les vivants d’aujourd’hui. Et que reste-t-il de leur labeur – de leurs efforts – de leur furtive traversée ? Quelques briques provisoires et mal empilées (forcément provisoires et mal empilées), une ou deux lignes dans les manuels et les anthologies, quelques dates parfois mémorables (il est vrai) – quelques inventions primordiales pour les hommes – mais si anodines à travers les siècles et au regard de la grande histoire du monde – un simple décor, en somme, éminemment passager – comme le contexte toujours changeant, et sans cesse remplacé, des existences – que viendront parfaire, puis détruire toutes les générations suivantes…

Et, pourtant, une autre vie est possible – hors des arènes du monde – hors des arènes du temps – en ce lieu où les idées n’ont plus cours et où la magie s’est invitée – dans cette rencontre (encore improbable) entre la part la plus grossière et la part la plus invisible du réel…

 

 

Un pardon – et tout est envisageable. La vie, l’effacement et le songe. Le poème, la marche et l’enfance. La neige et le silence sous les paupières dessillées. La parole d’un autre temps. Le lieu de l’impossible qui rend si probable la réalisation de tous les possibles. Une lampe – une simple lampe – sur le sable noir où nous croupissons…

 

 

Nous avons soif d’un autre chant – et d’un peu de lumière – dans notre si vieux gémissement…

 

 

Tant de néant, de paresse et de désinvolture – et dans cet enchevêtrement, une promesse – une lumière qui nécessite un retrait – un exil – un écart où glisser le regard et le langage – le monde et le poème…

 

 

Un fragment de chemin – et un peu de lumière – offerts à la poussière – et à ce qui veille discrètement – presque secrètement – en son cœur…

 

 

Tant de traces aujourd’hui disparues. Comme des pas sur le sable. Comme tous ces jours vécus sous la tutelle du temps et le joug de l’horizon…

 

 

Humble – et l’âme portée à tous les voyages et à toutes les faims (et les plus nobles en particulier). Assis sous le regard des puissants et de ceux qui savent – qui prétendent savoir – avec la mine boudeuse – recluse dans sa honte et son ignorance – mais le cœur si vaillant encore face au défi de connaître…

 

 

Quelque chose encore – toujours – se révèle à travers nos dérives, nos voyages, notre faim. Comme un espace sous la peur. Une envergure dans le sang. Une folie à contre-jour du temps. Un peu de joie – une caresse – une attention – oubliées au milieu de nos aventures…

 

 

Nous avons l’âge du temps, du feu et des rencontres. Nous avons l’âge du ciel, des jeux et des rêves. Nous avons l’âge des Dieux, de l’oubli et de la première étreinte qui dure encore…

 

 

Aujourd’hui tout s’enfuit – jusqu’au rire – jusqu’à la mort qui patiente sous la chair – et jusqu’au présent, depuis trop longtemps, tombé dans l’oubli. Ne restent plus que quelques lignes – un poème – pour pardonner le monde – et apprendre à aimer…

 

 

Nous n’aurons emprunté, en fin de compte, qu’un modeste chemin – et prêté l’oreille qu’à une écoute déjà existante avant la naissance du monde. Nous n’aurons réalisé que quelques tours dans notre cage ouverte – dans la poussière de notre cachot – les yeux collés au monde comme à la solitude. De dérisoires foulées, en somme – presque endormies – au milieu du silence…

 

 

Nous sommes morts déjà mille fois – sautant de l’aube à la tombe – de la tombe au silence – puis du silence au renouveau – la tristesse serrée contre le corps – les rêves et la faim cousus au revers de l’âme. Comme des ombres au cœur du vide – allant d’étoile en étoile – poussées tantôt par les vents, tantôt par la beauté des visages. Yeux fermés et mains tendues vers le premier sourire rencontré…

 

 

Nous n’avons choisi ni la blessure, ni la tristesse, ni le silence. Et notre vie n’aura servi qu’à de vaines cérémonies – sous la contrainte de l’homme – sous la contrainte du monde. Berceau d’un chant qui n’aura su se défaire des yeux, des masques et des désobligeances. Des années – tant d’années – consacrées à l’entretien des jours – jamais à la découverte, ni à la réparation de l’essentiel. Comme un modeste passage – un immense gâchis. Une effroyable perte de temps, en somme…

 

 

Nous naissons au monde les yeux grands ouverts – parsemés d’étoiles étranges et de cette lumière ancienne qui n’aura su nous affranchir de ce retour…

Orphelins depuis toujours, nous cherchons à travers mille itinéraires, le regard du père et la tendresse de la mère que nous avions cru embrasser dans notre enfance. Et c’est cette faim – dessinée dans tous les livres et sur toutes les cartes du monde – qui nous pousse au voyage…

Et l’impossible est à la mesure de notre quête et de nos sanglots – et de cette peur de faillir encore – d’errer mille fois supplémentaires sans réussir à étendre la main sur cette aube si belle – si mystérieuse – si étrangère…

 

 

Ce que tu regardes et ressens, donne-en la substance – jamais l’interprétation…

 

 

On se bat – et se débat – sans jamais se livrer. Et on finit par étouffer sous mille couches de craintes et de sang. Comme des remparts contre le rire et l’enfance – contre l’abandon et l’innocence. Toute une vie, en somme, à œuvrer à cette mort à petit feu

On se bat contre le monde – contre le temps – on se débat avec le monde – avec le temps – contre et avec ce que l’esprit et la mort, un jour, finiront par effacer…

 

 

Rien ne laisse indemne – et, en particulier, cette soif d’une autre vie

 

 

On cueille le monde, les arbres, les fleurs – et jusqu’à la beauté des visages. On cueille la vie en blessant l’Autre – en réfutant sa douleur et son existence. Et chacun s’émerveille de ces mille petits trésors amassés à la pelle – et remisés au fond des tiroirs – en se croyant autorisé à jouir de ses acquisitions – de ses privilèges. Mais nous oublions l’essentiel ; le respect, la gratitude et la retenue nécessaires pour prélever – et faire usage de – ce qui ne nous appartient pas…

 

 

Né(s) pour entonner un chant – et offrir une lumière – restés coincés au fond de la gorge. Allant de piètre découverte en piètre amoncellement – dérivant, avec toujours moins de résistance, sur les eaux tristes du monde – dans cette brume qui nous cache la simplicité – et la beauté du silence…

 

 

A petits pas lents – à l’exact endroit où est née cette source qui enfanta le monde – qui, étrangement, nous en éloigna au fil de siècles de plus en plus inquiétants…

 

 

Nous avons lu mille livres – mille poèmes. Nous avons écouté la voix des lettrés, des savants et des sages. Et, pourtant, reste en nous cette soif – et cette intranquillité à vivre au milieu de tout ce qui change – et que nous ne comprenons pas. Avec cette oreille de plus en plus attentive à ce qui s’approche – et de plus en plus sensible aux murmures, si précieux, du silence qu’il nous faut apprivoiser plus encore…

 

 

Une ardeur persiste au milieu du monde – au milieu du temps. Au milieu des livres et des signes de sagesse. Une ardeur persiste en dépit du calme et de la solitude. Comme un allant à vivre encore au-delà du silence…

 

 

L’imperceptible toujours entre la nuit et ces traces qui s’évertuent à se frayer un chemin vers le jour…

 

 

Rien d’inquiétant en ce désert. Le murmure d’une autre langue et d’un autre ciel. Le silence dégagé des frontières de ce monde si paresseux et gesticulant…

 

 

Le feu, l’instant et la rencontre. Comme un éblouissement à travers ces livres – ces lignes – rassemblés en un seul geste pour devenir ce frôlement à l’envers du ciel – à l’envers de l’âme – à l’envers des choses. Cette joie enfin libre qui acquiesce à l’écume et à la mort – aux finitudes ignorantes – au monde et à la violence de ces mille petits riens qui blessent encore la chair et nous empêchent de rejoindre l’origine – l’aire commune de toutes les enfances

 

 

Une parole, un visage pour dire l’impensable – les privilèges de l’homme et l’abandon à toute forme d’étreinte. L’encre et le geste pour sceller la joie dans tous les cercles éphémères. Quelques feuilles – un silence – comme la preuve que la vie – l’autre vie – est possible dans cette existence où rien n’a d’envergure – où tout disparaît. Et un souffle encore après la mort pour réinventer la clarté nécessaire au salut de l’Autre – au salut du monde…

 

 

Avides de mots et de rencontres – avides d’un autre monde et d’une autre lumière – présents ici même où tout – chaque visage – chaque existence – se mêle au gris et à la poussière. Ombres à peine – brûlées par ce feu – par ces pas – que tout habite et qui ne laissent, pourtant, qu’un peu de cendre à leur départ. Scellées ensemble dans le souvenir de quelques survivants et dans l’âme de ceux qui poursuivent leur voyage après la mort…

 

 

L’autre vie au-dedans de celle-ci où tout ruse et s’épuise. Et cet Amour plus grand que notre faim pour que nous puissions rester ensemble – indemnes et invaincus par la violence et la maladresse – par les outrages, les circonstances et la mort – par toutes ces folles tentatives de séparation – inutiles – si inutiles – devant l’étendue du silence…

Un – multiple – changeants et inchangé – au-dedans du même visage…

 

 

Nous peinons à durer – à rester assis sur ces pierres froides – à contempler en silence l’aube qui vient – à se fondre avec modestie dans les paysages – à saluer le jour qui monte – la nuit interminable – à acquiescer aux jeux du monde – le cœur, peut-être, trop éloigné de l’âme pour remercier l’eau, le feu et le sable – et le bruissement des choses – venus, comme le langage, pour nous aider à vivre…

 

 

On reste, on se perd, on se retire avec ce léger tremblement dans la voix qui trahit notre crainte des adieux…

On cherche, on insiste, on s’obstine dans la croyance d’un lendemain – dans la possibilité d’une issue…

 

 

Sentier d’hier où l’on guettait un signe – la preuve d’une embellie – le règne de la splendeur sous les courants et l’attente. Un peu de joie, peut-être, dans cette façon de nous tenir inquiets devant ce qui recule – et se défait – malgré le labeur acharné de nos mains façonnantes et protectrices…

 

 

De l’écume – quelques traces du passage. Puis, le noir – le sable où tout s’enlise – où tout s’impatiente et agonise. Rien – le feu, l’éclair et l’instant n’auront, peut-être, été qu’un rêve…

 

 

Au-dedans, comme éteintes, ces voix qui, autrefois, nous appelaient pour nous inviter à choisir une pente – une sente. Muettes à présent. Défaites, peut-être, comme notre vocation à jeter un peu d’encre sur le monde. Le ciel et la braise trop proches, sans doute, pour offrir une parole…

 

 

D’ombre et d’étreinte – ce que nous sommes – au fond de notre cri. Et le silence après la honte et le pardon. Quelque chose comme un feu et un regard – un mélange – une sorte d’entre-deux au milieu de la peur et de l’absence – au milieu du jour et du sommeil…

 

 

Chaque jour – mille mots supplémentaires – riche(s) de rencontres et de signes de lumière et de partage. A dire l’invisible penché sur notre âme et notre labeur. A dessiner un chemin, une parole, un soleil – et mille silences encore incompréhensibles. Ce que nous attendons comme ce qu’attend le monde, peut-être ; le secret livré sur nos pages – une terre, un visage, un ciel – et ce que nous deviendrons après la mort…

 

 

Tout recommence sous le feu obscur des saisons. Le temps, la pierre, l’écorce. Le monde et les voyages. L’ivresse du jour attablé parmi nous – au cœur du silence…

 

 

Gestes et regard d’une seule présence – d’une seule immobilité. L’ombre – mille ombres peut-être – et toutes les déclinaisons du sommeil…

 

 

Demain – un autre jour possible sur l’échelle du temps. Fragment d’un voyage où les seuls mouvements sont celui de l’éternité qui dure – et celui de notre pas pour la rejoindre…

 

 

Invisible dans l’infinité des gestes – ce regard dans lequel tout s’emmêle.

Une manière de rire de ce qui s’effondre et se retire. Une manière de vivre au milieu de la mort.

Comme un éclat – une lumière – qui scintille dans le noir et le sommeil. Le seul soleil, peut-être, dans ce long hiver – dans cet étrange rêve qui dure… 

 

 

A côté de soi – peut-être pour toujours. Perdus – magnifiques, en somme, dans le vertige de vivre…

Submergés par tant de sensations et de sentiments qu’il nous est impossible de comprendre…

 

 

Sans cesse nous convoquons ce qui ne peut nous visiter. Comme une ombre qui appelle la lumière pour survivre encore un peu…

Nous épousons le nécessaire – le frémissement d’un désir – l’appel d’un visage – et de quelques lignes, peut-être, sur la page – pour aller moins seul(s) – et moins triste(s) – sur cette rive sans Amour…

Nous travaillons à l’infime pour que nous éclabousse l’infini. Ainsi rêve le presque rien pour que se révèle, à travers ses gestes et quelques paroles (longuement mûris – et jetés pourtant à la hâte sur les hommes) le plus invraisemblable…

Fidèle(s), en somme, à tout ce qui passe. Dans l’évidence d’une multitude sans visage – et dans la proximité de têtes trop fières, sans doute, pour être du moindre secours.

Seul(s) pour préserver ce qui peut l’être – et ce qui se porte comme un secret au fond du cœur. Marchant à même le sol – sans aile – sans Dieu – sans parure – nu(s) au milieu du monde à livrer ce qui ne peut encore être entendu…

 

 

Tout s’enfuit – ailes devant. La chair, le monde, la vie. Jusqu’à la mort. Jusqu’à la parole des poètes. Comme l’incidence du jour sur le feu et les tourments…

 

 

Nous sommes là encore – avec un sourire et une fenêtre à la place des étoiles. Et ce désir si étrange de vivre…

 

 

Nous avons chanté – et retenu la soif pour avoir l’air aussi nomade(s) que les voyageurs. Nous avons prié à l’ombre des grandes idoles et des plus hautes vertus. Et, pourtant, rien n’a changé ; ni l’ombre, ni le feu. Le désert et les flammes où se vivent toutes les aventures – toujours aussi vivaces…

 

 

Une fable – mille fables – et autant d’âmes perdues, de paupières fermées et d’objets à acquérir. Et édifiés au cœur de la maison, ce grand totem et cet épouvantail pour célébrer l’avenir de l’homme et l’effroyable pillage du monde…

 

 

Nous aimerions vivre au-delà de l’homme – au-delà du temps – loin des cages du monde – dans cet après respectueux et réparateur – affranchi des mélanges et de la mêlée…

 

 

Le vent dure autant que nos yeux, les blessures et les cérémonies. Et tout s’aggrave, pourtant, au cœur de ce monde rivé à la mémoire…

 

 

Un pays, un vent – ce qui se tient sous le pas. L’itinéraire d’une attente. La transformation des questions et de l’angoisse en quiétude perceptive. Le sort des visages. Le destin de toutes les fouilles. Et quelque part, la conviction d’un possible – d’une issue à toutes ces empoignades pour donner à nos vies un peu de repos – le répit nécessaire à l’expérience de l’Amour…

 

 

Nous osons vivre alors que tout est perdu d’avance. Nous allons – enjambons – et édifions malgré le règne implacable de la chute et de l’effacement. Et, malgré cette défaite permanente, nous désirons encore – comme pour survivre à l’impuissance et à la perte…

Vivants, malgré nous – et nous initiant à toutes sortes d’expériences. Comme une longue préparation – un apprentissage laborieux – nécessaires pour découvrir ce que nous devinons déjà, entre deux aventures, dans cette folie qui emporte tout…

 

 

Il n’y a rien de l’autre côté ; la même vacance – les mêmes voix – et la même douleur de ne pas savoir. Tout est inconnu – et se glisse dans le sommeil et le langage. Des jeux et des yeux qui nagent entre les eaux du monde et le silence. Quelques cris, quelques chants et de vagues prières pour destituer la nuit. Rien, en somme, qui ne vaille d’être vécu…

Ce que nous cherchons est à même le pas – à l’envers du regard – à cet instant privé d’après et d’autrefois. La vraie vie est au milieu du songe, des idées et des images. Et le présent et l’incertain au cœur des impasses et des impératifs de tout voyage…

 

 

Quelque chose en nous – un espace peut-être – accueille – et pardonne – l’absence et les excès – la rage et la tristesse – et jusqu’à notre incapacité (ou notre impossibilité) provisoire à le découvrir – et à nous y abandonner…

Rien, ni personne n’est nécessaire pour le trouver. Et chaque expérience fait grandir en nous le désir de le rejoindre…

 

 

Néant et abîme au-dedans et au-dehors – emplis de fables et d’efforts pour tenter de faire face au vertige – à cet infini, à peine, deviné…

 

 

Le silence et la tendresse n’ont besoin de notre vacarme – ni de nos désirs, ni de nos élans. Le monde même n’est nécessaire. Être (leur) est déjà bien suffisant…

 

 

Ces milliards de respirations et de rythmes simultanés – comme le souffle unique et le mouvement permanent de ce géant que nous sommes tous ensemble – tantôt merveilleux, tantôt monstrueux – et, si souvent, déchiré et écartelé – selon la direction et les pas – mais toujours lui-même – égal à ce qu’il est – devenant – tentant de devenir peut-être – ce que nous sommes nous-mêmes en nos regards additionnés

 

*

 

La poésie est l’intime porté à l’universel – l’infime porté à l’infini – et la boue et le mystère de vivre portés au sublime. Le plus exact endroit de la grâce, en somme…

Le regard poétique – lorsqu’il sait se montrer juste et sage – et presque entièrement impersonnel – est, sans doute, le lieu le plus proche de la vérité

 

*

 

Tant de vies et de visages – et pourtant, partout, l’évidence de la solitude et de la mort…

 

 

Tout est pris et assiégé – jusqu’aux plus humbles – jusqu’aux visages les plus effacés…

 

 

Tout se retire – et nous retourne – pour tenter de nous faire découvrir la couleur du jour gravée à l’envers du monde. La nuit première – lorsqu’elle était encore claire – éclairée peut-être – vierge de rêves et d’étoiles…

Mais la terre s’est emparée de la blessure, de l’espace et du souvenir. Et, aujourd’hui, il ne nous est (presque) plus possible de l’imaginer…

 

 

Nous vivons (croyons vivre) sur quelques pierres – polies avec patience – pour y déposer notre souffrance et notre infortune – et y bâtir quelques édifices pour conjurer le malheur. Mais les yeux ont tout dévisagé – et les mains tout défiguré. Et le désir d’un autre monde – d’un autre destin – a fini par se briser. Ne restent plus que le rêve et le souvenir – et cet espoir encore si vaillant d’une impossible aventure…

 

 

De pierres et de braises – cette ardeur mystérieuse au milieu des miroirs et de la poussière qui nous pousse à nous attarder (encore un peu) malgré la certitude de la fin…

Le piège et le chemin à découvrir. Des arbres et des voix qui nous interpellent. Le sommeil et ce désir, si puissant, d’échanger ce qui tremble contre un peu de rêve…

 

 

Le vide se révèle à l’issue du chemin – derrière le miroir brisé – sous le peu qu’il reste à nos pieds…

 

 

Nous ne connaissons que la solitude et le rêve d’un ailleurs – que nous espérons plus vivable. Et nous nous y accrochons, faute de mieux – la bouche tordue par la peur et la souffrance de cet entre-monde…

Nous naviguons – presque sans carte – au bord de l’innocence – aux frontières de cette enfance promise – sacrifiées pour une gloire inutile – désuète – meurtrière et sans valeur.

Nous aimons ce qui nous rassure – tous ces yeux, toutes ces mains et tous ces corps qui offrent leur réconfort. Nous vivons dans une forme de mendicité permanente. Et nous nous en remettons à la chance pour échapper à la violence et à la douleur. Infidèles, en somme, à ce qui nous constitue – si éloignés encore de l’espace, de l’Amour et de la lumière – et, pourtant, au cœur déjà de ce qui nous hante depuis le commencement du monde…

 

 

Sang et chemin sans rédemption. L’œil et le poème abandonnés à l’ardeur, au refus et à la révolte – livrés au désordre et au chaos. Désirs inassouvis – en larmes – entre la pierre et l’infini – aboyant comme de beaux diables sur tout ce qui traverse nos vies – sur tout ce qui traverse le ciel. Et le silence foudroyé – remisé au fond de l’âme – au fond de la parole – au fond de l’oubli…

 

 

De remparts et de brume, toutes ces créatures au cœur enfoui – indigent – si proches du mensonge et de l’illusion. Opaques jusque dans leurs tréfonds. Et à l’ignorance, pourtant, si pardonnable…

 

 

S’effacer encore – comme la page accueille l’encre et la parole – comme l’espace accueille le bruit, la neige et l’ignorance des visages…

 

 

Temps, rêve et absence inventés (peut-être) pour survivre à cet effroi d’exister…

 

 

Nous aurions aimé plus de rires et d’aventures – plus d’extases et de joie – dans notre vie – dans cette longue (et douloureuse) dérive…

Mais qui peut se targuer de pouvoir inventer son voyage…

 

 

Ecartelés – sans tête ni foi – entre la déchirure et le miracle…

 

 

Vivre n’aura donc été que cela ; un point de passage – un point de rupture – indéfini – inachevé – inachevable peut-être. Le règne du rêve et de la mémoire. Un espoir – une tentative – quelques vibrations – et un peu d’encre jetée sur la page…

 

 

Partout, il y a des ruines, des flammes et des cris. La vie et la mort. Et cette chute permanente malgré l’attirail du monde – malgré l’arsenal des hommes. Et quelques âmes pour s’en émouvoir et s’en effrayer – pour inviter et célébrer l’impossible – avec quelques rudiments sensibles et quelques fragments de ciel à explorer encore…

 

17 juillet 2018

Carnet n°155 Ce qui demeure dans le pas

Journal poétique / 2018 / L'intégration à la présence

Du temps, des ravins, des dépouilles. L’or et la question de vivre. La saveur, l’infini et la mort. Et mille fleurs déjà sur nos pages – à notre porte…

A l’écart du sommeil – libre des jeux du monde – au-delà des cendres et du scintillement – là où la parole s’écrit d’un seul trait de lumière…

Une vie, un silence. Comme un poème pour affronter l’impossible…

 

 

Un autre feu sous les pierres brûle quelques reliquats de rêve. Et une fenêtre pour regarder, avec émotion, le monde et les hommes – leur chute inévitable – l’effacement annoncé – et l’arrachement (violent sans doute) du peu qu’il restera après la mort…

 

 

Tout s’estompe à présent. Les voix geignardes, le tumulte et les caprices. Tout ce qui palpite – les monstres et les erreurs. Et ces visages enfantins qui se séduisent pour conjurer la solitude. Ne reste qu’un lieu indéfinissable – et ce regard – et cette main qui, parfois, se tend pour secourir le possible – et révéler l’évidence dissimulée au cœur de la faim et du sommeil…

 

 

Subsiste un souffle mystérieux dans cette glaise suante – dans cet amas de poussière et de souvenirs – de désirs et de prières. Quelque chose – presque rien – né des semences du monde – de ce (fabuleux) mariage entre le ciel et les abîmes – qui s’attarde encore un peu sous le soleil pour assister à la saison des récoltes. Comme un morceau de terre anodin – insignifiant presque – qui joue avec les vents avant d’être livré à la mort…

 

 

Être et langage. Silence et poème. Un retrait, puis un écart pour échapper au monde et à sa folie. Seul dans l’herbe – en haut de la pente – à contempler et à rire – et à offrir quelques lignes – une parole – une joie et une nudité solitaires – à tous les découragements à vivre

 

 

Muet – seul – déjà ailleurs – avec devant soi toute une vie à inaccomplir

 

 

L’un d’eux – avec des ombres – une peau – un visage mille fois balafré – et une chair mille fois estropiée. Mains ouvertes – mains en prière – dans le noir – qui offrent au monde, comme les fleurs, leurs secrets…

 

 

Aimer l’obole et la nécessité – l’Amour et la furie qui n’épargnent personne. La désolation et le baiser si tendre sur le front de ceux qui s’acharnent encore…

 

 

Entre le vol et l’absence – entre la chute et ce qui demeure – la joie à notre portée…

 

 

Ce qui se résout d’un air si grave – soleil dans l’âme – et la larme à l’œil. Indécis. Timide. Vaillant. Si humain, en somme…

 

 

Un corps – ce qui reste de l’homme. Et ce regard sans assise – cette présence sans appui. Et un peu de tristesse encore sur ce versant de la terre…

 

 

Penché sur le monde et le défilement des jours qui donnent aux hommes leurs rides et leurs soucis – et quelques caresses parfois. Avec cette stupeur devant les visages et la mort…

 

 

Une aire, des rêves, des jeux. Un peu de sang et de souffle pour se croire vivants et s’adonner aux vieilles traditions de l’homme. Splendides et féroces – et presque sans tête. Debout et endormis – sous l’emprise des jours – et d’un soleil trop lointain. Sacrifiés pour l’éternité qui durera jusqu’à la mort…

 

 

Un visage peut-être – mais sans épaisseur. Vivant comme la brume et l’arc-en-ciel. Distrait à côté du monde. En surplomb peut-être. Hagard – hébété – dans les bras d’un autre Amour…

 

 

Une parole – mille paroles – pour défaire l’impossible et inviter l’impensable. Aussi vaine(s) que la danse – que toutes les danses – du monde. Notre dernière solitude, peut-être, entre les hommes et l’innocence…

 

 

Troublante la vérité qui ne (nous) laisse rien – ni signe, ni message – pas le moindre appui…

Et nos vies, comme du lierre, qui s’agrippent aux murs invisibles – inexistants – à peine rêvés peut-être. Et ces jours qui passent pourtant. Des années – des siècles – et toute l’histoire du monde – balayés d’un seul geste lorsque se précise l’instant – l’éternité sans doute – entre l’angoisse et la joie – entre l’effroi et le silence. Immobiles – immobilisés en quelque sorte – dans ce qui demeure aux racines des existences…

 

 

Nous, aujourd’hui. Et demain, quelques autres. Les mêmes danses. Le même spectacle…

 

*

 

Ah ! Mon Dieu ! Tant de livres et de tablettes depuis l’origine du langage qui engrangent les concepts, les images, les commentaires, les vérités ! Pour comprendre le monde et découvrir ce que l’on est, comment faut-il s’y prendre ? A quelles lignes peut-on se fier ? De toute évidence, n’accorder du crédit qu’à celles qui furent enfantées dans la joie et le silence entremêlés

 

*

 

Au bord du monde – aux marges du temps. Saisons en prime – et le rêve rompu. Debout – la tête humble – à apprivoiser l’incertain…

 

 

Sans nous – sans propos – au-delà même des labours profonds, le silence et la blancheur de la voix dans leurs vaines tentatives poétiques…

 

 

L’enfouissement et le mystère. Et tous les savoirs sabotés – pour lire sur les lèvres rouges – à peine perceptible – le silence. La terre, les bêtes, les hommes – le calme et la joie dévastés – suspendus par grappes entières dans cet oubli du monde. Et l’ombre en écho offerte à ceux dont la main cherche l’Absolu – et qui doivent recommencer mille fois leur voyage pour se perdre dans la durée. Indécis et opiniâtres comme les jours – relégués (presque toujours) à l’infime et à la fouille au milieu du temps…

 

 

On abandonne les pistes – tous les assemblages. Ce que nous avions engrangé à tous les âges dans la prévision d’une aventure – d’un cataclysme. On se défait – et on se désengage. Et sur la route subsistent un sourire – une danse – le réel d’avant les naissances…

 

 

Noyés de vie – noyés de tombes – comme des enfants perdus dans la nuit – apeurés face aux visages – livrés aux tentations et à la gouvernance de ce qui s’épuise. Seuls, en somme, pour échapper au monde et retrouver l’aube qui persiste au fond des cachots – partout présente – jusqu’aux fenêtres de l’hiver…

 

 

Rien – une simple joie au milieu de ce qui s’attriste. Un soleil ardent – vivace – dans le noir et la jungle où survivent (à peine) les bêtes du monde. Des destins croisés avec la constance des saisons. La fabrique du temps et tous les Dieux imaginés par les hommes…

Une distance avec les cartes, les signes et les paroles ivres de ce qu’elles encensent. Une défaite magistrale – comme le sacre de tout voyage. L’allure et la tête détournées de leur emploi. Au-delà de toute pensée – au-delà de toute promesse. Guidé par ce qui demeure et ce qui passe. Au milieu des eaux – sur cette île oubliée que font grandir les pas – les passages et l’innocence…

Un climat, peut-être, hors de l’étourdissement et de la distraction. Un sourire et un étonnement à l’égard des attentes anciennes – à l’égard de ce qui vient – à l’égard de ce qui monte et de ce qui descend en empruntant mille voies – mille escaliers – mille routes qui serpentent entre le ciel, la terre et les abîmes…

Un socle posé au milieu des vents et des rires – des grimaces et des infortunes. Un regard sur les dalles, les tombes et les visages qui gesticulent dans les allées – dans toutes les impasses. Une présence au cœur des carnavals où la chair et la sueur s’emmêlent – et s’épuisent en gestes inutiles – en tentatives ridicules…

Une aire – une fenêtre – où tout vient parader, se distraire et mourir. Le sol qui recueille le sang, la pluie et les larmes de quelques âmes. Et cette main qui, parfois, se pose sur les lèvres pour que cessent tous ces tourbillons illusoires…

 

 

Visite au loin – au-delà des yeux et des portes fermés. Et, pourtant, tout demeure à l’identique – ici – ailleurs – partout ; les arbres, les visages, les jardins – le sort, la faim et le sommeil de ceux qui s’échinent à résister. Le monde, les siècles et le temps. La terre aux paysages si changeants. La ronde, un peu triste, des âmes qui s’inclinent à tous les passages. La bêtise et l’ignorance des hommes. Toutes les tragédies du vivant…

 

 

Un imaginaire débraillé – ouvert devant soi comme la carte d’un trésor. Des pages – des livres – par milliers comme autant d’ailes et d’étoiles – poussives et fécondes – qui exaltent le sens et invitent à mille vagabondages. Des signes comme des boussoles pour se frayer un chemin – et mille passages – dans l’obscurité des plans – horizontaux presque toujours. Des cris, des larmes et quelques rires – un peu de chair et de sang parfois – et un peu d’âme aussi (plus rarement) – comme pour offrir aux yeux, aux visages et aux existences, une porte sur l’oubli et une sente fragile vers l’aube promise par tous les sages…

 

*

 

Il y a le cœur perceptible du vivant. Et celui – plus invisible – qui bat en chaque chose. Et c’est dans l’écoute de ce double rythme que l’on peut entendre les souffles conjugués du monde et du silence – et (accessoirement) s’y accorder…

 

*

 

Invisible – dense – légère – omniprésente – verticale – cette présence – si proche de l’esprit – et si éloignée, pourtant, de l’expérience humaine commune…

 

 

Vie, prières, souffrances et extases vécues à même la chair du monde – au cœur du souffle et du regard plus divins que terrestres…

 

 

Entre deux rives, le passage. L’expérience combinée du monde et du ciel…

 

 

Là où s’achève l’homme, commence le Divin. Et là où meurt le Divin, naît la barbarie…

Et nous autres, au milieu du gué – lançant quelques gestes et quelques paroles pour survivre à cet écartèlement – à cet inachèvement – et inviter le monde à vivre sa dernière heure

 

 

Cette voix au fond de nous – au cœur d’un ciel – d’une présence – ligotés par tant de rêves et de désirs – par tant d’ignorance. Comme une perte vertigineuse – presque inimaginable – dans le temps – et un sursaut – un regain d’ardeur – pour briser les murs – et le labyrinthe où les hommes et les bêtes vivent coincés depuis le début du monde…

 

 

Une descente – longue – âpre – qu’il faut emprunter après l’assouvissement du désir de l’or – l’extinction de la faim et l’effacement des chimères et des miracles. Le rapprochement des pas et de l’âme vers le mystère…

 

 

Un jour, l’horizon s’éteindra comme la course des pas – comme tous les voyages…

 

 

Un fardeau, un renoncement. Rien – ni au-dehors, ni au-dedans. Un murmure – un cri à peine perceptible. Les errances d’un autre voyage. Des tombes, des terrains vagues et l’obstination des pas. Partout, le grand calme des solitudes. Et ce vent qui veille dans l’acharnement des foulées. Et le silence encore que nous n’avons su retrouver…

 

 

Nous avons couru tantôt à grands pas, tantôt à foulées feutrées. Nous avons vécu – nous avons fouillé – et découvert toutes les ombres du monde. Nous avons cheminé plus que de raison – emprunté mille chemins – traversé mille contrées – et déblayé mille impasses. Et nous voilà, à présent, en haut – sur cet escalier sans fin – au-dedans d’un rêve ininterrompu peut-être – avec le même sommeil et la même solitude – le ciel toujours aussi lointain et la souffrance un peu moins douloureuse – en partie apprivoisée – à nous demander encore pourquoi Dieu a créé le vivre et l’espoir du jour – et cet allant inépuisable à vouloir percer tous les mystères…

 

 

La parole aura beau dire encore et encore, le silence aura toujours le dernier mot…

 

 

Nuit, motifs, espace, signes, ondes, nouvelles, foudre, rivières, foulées. Un arbre, un visage et le ciel alignés – libres – dans le mensonge comme dans la droiture d’une parole authentique…

 

 

La source, le sang et le miroir. Eléments du voyage et de la mémoire – nécessaires à la découverte de notre identité…

 

 

Une mémoire s’avance – nous revient à pas menus sur le fil du temps – gonfle – traverse la tête – se pose en arrière du front – nous invite à la marche à rebours pour retrouver l’origine – la racine première des allants et des découvertes…

 

 

Après le pas, l’éloignement et la lente dissolution du point d’interrogation magistral gravé à l’arrière des crânes. L’ombre circonscrite, les murs vacillants, et bientôt délabrés. Et cette lumière qui se hisse au-delà de la dernière étoile. La fin du trajet. Et le surgissement du silence scellé dans l’envers du décor. Le déchirement de la détention et du visage criblé de flèches et de plaies. La traque incessante et le manque désagrégés. La vie et la souffrance transpercées. L’origine du monde et la chambre – ce lieu de tous les supplices – réunies – enfin rassemblées. Le souffle qui se dresse au-dessus du noir. La sagesse et le sillage réconciliés. La fin de l’aveuglement. Et la vie – la vraie vie – qui peut enfin commencer…

 

 

L’écriture, sous la dictée du ciel, se fait plus docile – plus précise. Mots de nulle part – affranchis des ambitions humaines – pour offrir à l’infime une fenêtre – la seule possibilité de délivrance peut-être…

 

 

On écrit à présent comme roulent les pierres. Dans la nécessité des instincts – gouverné par la pesanteur du monde – vers un vide où convergent toutes les choses et tous les visages…

Des poèmes, comme la roche, arrachés à notre poitrine. Un pont entre le ciel et l’océan. Un peu de magie pour la traversée et le franchissement (si douloureux) de l’écume…

 

 

Mille mots – une parole sans cesse répétée – pour dire ce qui ne peut être dit – pour essayer de nommer ce qui ne peut se révéler – et être goûté – que dans l’écoute, l’attention et le silence – dégagés des noms et des visages – libres de tous les qualificatifs…

 

 

Quelques lignes – une pensée – comme un recours – un refuge précaire – face aux tourbillons du monde. Une fenêtre dans la superficialité ambiante sur ce qui, en nous, s’interroge et aspire aux profondeurs pour découvrir le secret des danses – le secret de toutes les existences…

 

 

Dire le peu – le plus simple – la joie d’exister. Le souffle et le silence – et ce qui nous déchire. Les gorges muettes – l’obscurité qui, partout, règne en maître. Le manque, l’envie et les traversées. Ce qui nous guette au-dessus des bruits et de l’effroi. Les hommes, les bêtes et la mort. Les berges où tout s’égare. Les souvenirs inutiles – et les obstacles que l’on ne parvient parfois à enjamber. Notre maladresse, la lueur – et la tristesse – dans les yeux de ceux qui s’en vont. La terre et les âmes tremblantes. Le poème, l’abîme et le néant. Tout ce que nous avons essayé pour être des hommes – et naître au ciel. A peu près tout. Si peu de choses, en somme…

 

 

Tout arrive – et se livre à notre front boudeur. Les tremblements et l’immensité. Les malheurs, les étoiles et la douleur. Le sang et ce regain d’âme qui manquait à notre vie. La solitude, les poches percées et ces mains pleines de cet or offert aux presque rien – à tous ces êtres de passage qui s’interrogent et que l’on dévisage – toujours inquiets – jamais satisfaits par la réponse des hommes…

 

 

Des lampes, des cœurs et mille mains tendues – et le monde – cette pieuvre – qui rétrécit les rives et les rêves en exaltant les désirs d’un après – d’un ailleurs – plus confortables…

Comment vivre parmi les hommes sinon en restant à l’écart – loin des crachats et des cachots – loin des masques et de ces eaux (trop) tourbillonnantes où tout a l’odeur de la hâte et de la conquête. S’exiler, en somme, en ce lieu posé en amont du théâtre – à l’abri du sang qui coule pour rassasier la faim…

 

 

Une pierre, l’instant de vivre pour répondre au seul appel vital – dans cette forêt – au milieu des bêtes au regard si doux – si clair – et bien plus lucide que nous ne l’imaginons. Seul avec la nuit et la folie en partage. Debout dans l’hiver. Immobile – stoïque sous notre charge – allant à travers le monde sur les chemins des collines comme sur les pages – à contre-sens de la déraison commune…

 

 

Rien – sur la plus haute marche de l’homme peut-être. Ni lampe, ni neige, ni étoile. Ni ange, ni visage. Pas même un bruit. Pas même un songe. La leçon du sang apprise jusqu’au fond des veines. Oubliés, à présent, les délires, la douleur et l’huile sur le feu qui ont exalté la décadence du vivre ensemble. Le vide – simplement – le vide. Le silence et la blancheur. Et cette nécessité de la parole pour s’assurer d’un témoignage – d’une preuve, peut-être – pour avoir l’air un peu moins fou que ces pauvres hommes en contre-bas qui s’échinent encore à la besogne dans l’espoir d’accéder, un jour, à quelque hauteur…

 

 

Nous veillons sur cette vieille plainte qui monte du ventre du monde. Les bras ballants et les mains vides – sans rien à offrir sinon notre regard – et cette présence infime – anodine – presque invisible pour ceux qui ne savent voir encore. La vie, la terre et une partie des vivants à nos côtés sur ce versant fragile – blanc – intact – où viennent mourir tous les reflets sombres – calcinés – de l’autre monde…

Debout encore – dans cette vaine attente – sur ce seuil qu’ignorera toujours le commun…

 

 

Les bruits des hommes – âpres – visqueux – pénétrants – disharmonieux. Et ceux de la terre – vol et chant des oiseaux – vent dans les feuillages – course intrépide et tranquille de la pluie et des rivières – comme les notes d’une symphonie orchestrée par le silence et la lumière où le monde et la nature, malgré leur rudesse, résonnent dans la joie et l’harmonie…

 

 

Ephémères toujours – qu’importe les destinées…

 

 

Humble dans la proximité – et l’énumération – des choses, des visages et des sentiments qui peuplent le monde…

 

 

Tout se compose – se décompose et se recompose – de mille manières – en mille matières – en mille souffles – en mille agissements. Et rien ne nous émeut davantage que la proximité d’un seul visage qui ravive le sentiment d’unité sous-jacent à toutes les figures du monde…

Toute part porte – et est – le cœur de l’Absolu…

 

 

A ceux qui s’extasient devant la splendeur de la vie – et, parfois, devant la justesse de nos lignes (bien plus rarement, il est vrai), nous répondons que la vie et la poésie ne sont pas grand-chose ; un peu de rien dans l’infini – quelques taches sur la page – et que seuls le silence – le blanc – et la lumière – donnent au noir (toute) sa beauté…

 

 

Un peu d’azur – un peu de sang – dans tous les domaines. La nuit aux prises avec le jour. Et le jour aux prises avec les parois sans prise de l’autre rive. La faim et les chemins éternels. Le silence emmêlé aux chevelures. Un peu de joie – ce qui se dérobe – les risques encourus et toutes les pertes à venir…

 

 

Une main, une parcelle et le vaste monde où tout s’empile – s’engrange – s’efface et revient. Et une présence au cœur de ce qui demeure, si souvent, impénétrable…

 

 

Cœur et raison de l’innombrable à califourchon sur l’immesurable. Si près de ces mains et de ces âmes qui tiennent le jour comme un enjeu – et n’y voient que quelques mesures à prendre…

 

 

Lieu où l’obscur livré à l’au-delà devient éclat – blancheur consumée. Transparence et déchirement. Quelque chose d’inouï comme un silence au cœur de ce qui bouge et s’émeut. La dimension de l’homme, peut-être, affranchi des règles et de la volonté. Les restes, sans doute, d’une innocence incomparable…

 

 

Appuis, enclos, domaines. Et ces os entassés en amas sous la terre qui livrent aux hommes un secret encore incompréhensible. La vanité des élans, de l’agir, des tentatives borgnes et des croyances qui laissent espérer une issue possible…

 

 

Personne – une pièce vide – et une fenêtre qui laisse passer un peu de lumière pour éclairer les ombres qui s’agitent les mains tendues vers elle – si désespérément…

 

 

Chemins encore parmi les crêtes et les constellations étrangères – inapprivoisables. A la rencontre des limites de l’homme…

Des élans et des sauts depuis le premier soleil – le primitif endroit où naquirent tous les visages et toutes les étoiles. Sommets d’un sous-sol peut-être où ce qui s’élance a la couleur de l’or et l’ardeur des apprentis – des inexpérimentés.

Fruits des flammes et de l’invisible. Source des danses, des arabesques et du fumier – et de tous les charniers sans doute. Graines d’un seul jour et des mille répliques sur l’asphalte du monde…

 

 

Entre le rêve et la souffrance, l’infini. Et la longue désespérance – et la chute, lente et inévitable, de la chair prise en étau entre la gueule des loups et le ciel – entre l’expérience encore immature des malheurs et la joie possible – toujours recouverte par ce qui rend presque indestructible la pensée.

Un goût d’autrefois et de silence au fond des visages atterrés…

 

 

Le déplacement du regard d’un point à un autre – du plus familier à ce qui demeure inconnu. De dislocations en partage – de fragmentation en ellipses. Du plus certain à ce qui est offert à l’impuissance et à l’abandon…

 

 

Une vie, un silence. Comme un poème pour affronter l’impossible…

 

 

Ce qui est pris est redonné – et rendu au centuple dans cet art, apparemment cruel, du passage. De semailles en renversement. De l’agitation à l’innocence contemplative. De l’obstination à l’effacement. Le gage que quelque chose, en nous, est peut-être plus vivant que notre âme…

 

 

A la fin du voyage, la résolution du mystère. Et l’invitation du poème comme hommage inapproprié presque toujours – pour remercier l’abondance des obstacles qui nous firent prendre d’autres routes – et nous abandonner, en fin de compte, au glissement violent vers le bord – vers le fond – le lieu des limites et de la dérobade apparentes – transcendables et transcendées par ce qui nous hante – et l’œil serein qui accompagne, depuis toujours, nos dérives et nos défaillances…

 

 

Remparts – rouges et blancs – où tout affrontement s’annule au contact de son autre versant – excluant l’infaillible et les dérapages…

Un chemin d’équilibre et de renaissance. Une trajectoire indéfinissable qui mène de l’abstraction au corps – et de l’illusion au centre de tout ; monde, langue, visages et choses pulvérisés au cours de cette lente ascension vers l’apesanteur…

 

 

L’âme, les mots et la tête expulsés de leur territoire. La destruction de toute étincelle. Et le silence, partout – à perte de vue – dans le noir, la peur, la folie et les abîmes. Et l’encre et la lumière – à peine naissantes – d’un autre jour…

 

 

A l’écart du sommeil – libre des jeux du monde – au-delà des cendres et du scintillement – là où la parole s’écrit d’un seul trait de lumière…

 

 

Des générations pour que se perpétuent la fureur, la barbarie et le mensonge – la peur et l’illusion…

 

*

 

Venus de nulle part, nous ne sommes rien. Ne faisons rien – ne nous déplaçons jamais. Nous sommes – à peine – un rêve peut-être…

 

*

 

Du temps, des ravins, des dépouilles. L’or et la question de vivre. La saveur, l’infini et la mort. Et mille fleurs déjà sur nos pages – à notre porte…

 

 

Un soupir encore – venu de cette ère d’autrefois où nous devinions, entre la perte et le souvenir, l’ampleur du désastre soulevé par l’amour.

Le bleu – la beauté d’un regard aussi précieux que le partage et le feu combiné des élans. La saveur de l’étreinte avant le retour – inévitable – de la solitude et des sanglots – vieux, sans doute, comme la première histoire du monde…

 

 

Un désir – une allégresse. Quelque chose comme un silence né au cœur de la matière – entre l’âme et la main. Quelque chose comme un peu d’encre jetée presque sans raison sur la page pour conjurer la mort et les malheurs – rendre l’exil moins triste – la solitude plus supportable – et survivre, peut-être, à l’absence de tout partage…

 

 

Déjoués les tours et la magie-simulacre. Défaites les mains – et vide, à présent, l’horizon parcouru. A portée d’accroche – à portée du temps. Rien qu’un fil – rien qu’un rêve peut-être – au milieu de ce qui se détourne à notre passage…

 

 

Un rivage de faux-semblants où le regard n’est qu’une parure – une demande – une mendicité. Et qu’importe que les yeux y répondent – que les mains se tiennent – et que les corps s’abandonnent, l’âme restera seule…

 

 

On entend parfois gronder la révolte dans les pires résignations – l’être debout – submergé par la trame – asphyxié par les nœuds – qui redresse la tête pour résister au sang et à l’infamie – et survivre à cette part du monde invivable qui l’enserre et le blesse…

 

 

Ardentes la force de vivre au-delà du délire et des apparences – et la force d’aimer au-delà des visages et du connu

 

 

Rien – un regard sur les eaux mortes, les habitudes et les danses – et la sauvagerie qui guette sur tous les chemins…

 

 

Authentique cette humilité en surplomb de l’orgueil et de la matière agissante. Aussi belle et secourable que l’infini posé sur les pierres où gesticule et s’impatiente le monde…

L’œil vif sur toutes les routes, les églises et la clameur des jours…

 

 

Pluie, orage et soleil dans le ciel sans témoin – au-dessus des rives où les allures sont folles et les chemins vertigineux…

 

 

Désengagé des siècles où tout s’apparente à la faim – où la marche ressemble à une course folle – où la raison (trop de raison) a mené à suspendre partout des étoiles, des gages, des pièges et des récompenses – où la vie ne livre qu’aux épreuves et à l’exercice de la mort – où la liberté est devenue détention – et où Dieu s’est, peu à peu, transformé en image – en promesse – en mensonge – jamais en expérience…

Libre des parcours, des frontières et des franchissements, la parole du poète – qui apaise sa faim en d’autres lieux – sur les rivages d’un autre monde – sur une terre de plein midi où les figures et les fleurs sont familières de tous les soleils – où la langue fréquente les bêtes et les arbres autant que le ciel et les vagabonds – où la route est une poitrine ouverte – une main qui donne et caresse – où l’âme sait se libérer du vertige et du passé – et où le vivant est un frère à secourir et à aimer…

Libre la parole du poète – qui, les deux pieds dans le sang et la chevelure hors d’atteinte, fait de ses gestes et de sa parole un pont vers le silence et le réenchantement…

 

 

Des sentiers, un chemin. Prisonnier toujours du même destin. Et à portée d’âme – à portée de main – offerte toujours la même chance d’affranchissement…

La terre, le ciel. Quelques pas dérisoires – presque sans épaisseur. Et la liberté du langage qui nous sauve de toute forme de détention…

 

 

Toute trace – à jamais sortie des entrailles – comme un rêve de jour – un rêve de splendeur – aussitôt effacée par le monde – et portée à une dérive interminable…

 

 

Quelque chose nous emporte – presque rien – en deçà des vagues. Une part de vie – une part de sang – un peu d’âme, peut-être, sauvée de l’horizon. Le goût d’un monde aux marges du noir. Cette folle envie de lumière. Et l’ardeur – et la ténacité – de ce que les chemins et les visages ont blessé – presque à mort…

 

 

Tout est sombre et sévère dans notre vie – et jusqu’à ce rire qui ne peut éclore qu’au milieu de la nuit…

 

 

Parti – et revenu – mille fois. Un œil sur les pas et l’autre sur les affaires du monde. Une plaie, un écart, une modestie – au-delà du jour et des étoiles. Et ce feu qui donne aux allants leur si belle ardeur…

 

 

Imbibé de vie et de monde – en suspens – ce regard impuissant qui ne sait plus vers qui se tourner – ni à quel saint se vouer. Témoin du délabrement de l’enfance contrainte de dévaler mille pentes vers une vieillesse inévitable…

Des rires, des saisons et de la cendre rencontrés partout – au loin – si près de notre incapacité à vivre.

Voyageur sans ferveur – pleurnichant souvent – butant et butinant ici et là – au gré des occasions. Pusillanime et facétieux, malgré lui, devant les faces noires et les âmes barricadées – aux portes du monde peut-être…

Imbécile(s) que nous sommes…

 

 

Celui qui nous aime n’a aucun nom. Mais il a nos mains et notre visage – enroulés autour de nous-mêmes. Indécelable, bien sûr, avant d’avoir connu la grande tristesse

 

 

Nous avons erré partout ; et nous n’avons rencontré personne. Peut-être n’avons-nous su voir… Peut-être n’avons-nous su voyager… Peut-être étions-nous trop aveugles (et trop fiers) pour nous pencher sur le plus simple et la tristesse…

 

 

Pauvres hommes, en réalité, qui frappent aux mêmes portes depuis toujours sans réaliser que le lieu – et le visage – qu’ils cherchent se tiennent, depuis le commencement du voyage, au cœur de ce qu’ils portent comme un secret – au milieu du regard – perceptible partout – et par tous – dès que les yeux réussissent à s’ouvrir – et à s’inverser…

 

 

Nous avons voyagé – et n’avons vu que la peur dans le monde et les yeux. Presque personne. Des fantômes – quelques silhouettes – fourbus à force d’instincts et de rêves. L’insatisfaction des regards et la détermination des pas à aller plus loin – et à fuir plus encore…

 

 

L’âme si frémissante à regarder tout ce qui se pose devant elle. Pierres, arbres, bêtes et rivières qui mènent à la seule voie possible – à ce réel perché au-dessus du monde – au-dessus des rêves…

 

 

Des gestes qui ont l’élégance de la patience. Mus par l’innocence et la persistance du renouveau. Sages, en somme, parmi les outrages et les mensonges – parmi la frénésie, la malhonnêteté et les habitudes du monde…

 

 

Un peu perdu(s) – et si seul(s) – parmi ces visages qui ne nouent entre eux qu’une quotidienneté extérieure – et que contente tout partage apparent. Exilé(s), malgré soi, en ces terres de solitude et de profondeur qui ne semblent être, nulle part, l’objet d’aucun désir…

 

 

De la neige et de la cendre sur l’âme. Comme le privilège, peut-être, des solitaires au cœur insatisfait…

 

 

Des haltes et des éloignements. Et nul port d’attache pour ceux qui errent – et qui, si souvent, s’égarent en ces lieux où l’immonde cherche dans la chance la seule issue pour échapper à son visage…

 

 

Seul(s) à s’y morfondre – et jusqu’à s’en réjouir. En bas – en haut – au cœur des jeux et des complots – sans prêter ni l’âme, ni le flanc aux flammes et aux jugements – à cette pagaille insensée où s’enlise le monde…

 

11 juillet 2018

Carnet n°154 A quoi bon – la vocation du monde et des hommes peut-être…

Regard* / 2018 / L'intégration à la présence

* Ni journal, ni recueil, ni poésie. Un curieux mélange. Comme une vision – une perception – impersonnelle, posée en amont de l’individualité subjective, qui relate quelques bribes de cette vie – de ce monde – de ces idées – de ce continuum qui nous traverse avant de s’effacer dans le silence…

Rien. Une nuit, du sommeil, un silence. La pluie. L’épreuve de la solitude et de l’absence. Un désert, un abîme, quelques larmes. Et le monde – et la mort – inventés avec le premier élan – et le premier espoir – pour survivre à tant de néant…

Un corps, une lisière, une langue. Comme les seuls instruments – nécessaires à la poursuite du voyage – à ces foulées, parfois si réticentes, sur l’herbe rouge – sur ce pauvre sol de la terre…

Et l’attente encore face aux heures – face aux rêves et aux miroirs. Quelque chose d’infime dans cette nuit indéchiffrable. Un peu de chair, un peu de sable, à peine l’apparence d’un visage. Quelques bruissements, un geste parfois, la caresse de l’inconnu dans l’ombre de cette parole si étrangère…

 

 

Un Amour timide – effarouché par l’illusion et la brièveté du temps – l’insensibilité des âmes – la faim et l’inertie du monde. Confronté aux menaces et aux périls permanents qui, partout, exaltent le crime et la mémoire – sans doute, les plus vieilles traditions de la terre…

 

 

Choses encore – partout – et ces mains qui se lèvent – et s’étirent – pour saisir l’inutile – amasser le superflu – et l’entasser sur des morceaux de monde qui forment déjà des amas gigantesques – et d’illusoires remparts – qui jamais ne pourront nous délivrer du vide…

 

 

Tout arrive – s’élève – s’effondre – et se désagrège déjà. Jusqu’aux traces de vie – jusqu’à la parole des poètes. Comme un vent permanent qui efface tous les dessins du monde esquissés sur le sable. Comme une main sur nos épaules nues – fragiles. Comme une caresse – mille caresses – et quelques secousses peut-être – sur l’œil crotté – souillé de voiles et de choses – de monde et de souvenirs – incapable encore de déceler dans le sommeil la lumière pauvre et pacifique

 

 

Rien. Une nuit, du sommeil, un silence. La pluie. L’épreuve de la solitude et de l’absence. Un désert, un abîme, quelques larmes. Et le monde – et la mort – inventés avec le premier élan – et le premier espoir – pour survivre à tant de néant…

 

 

Du temps, des vœux, des désirs. Des voix dans l’ignorance creusée à même le passage – à même le parcours – qui serpente entre les âmes – entre les rêves – au milieu de l’intelligence et de l’espace.

Et l’infini si semblable à notre écho. Et cette liberté promise à la faim immodérée de soi – et de l’Autre – réunis – comme un ruisselet soucieux de sa source – et l’absence vouée à sa propre fin.

L’attention retrouvée entre deux notes – entre deux paroles – entre deux pensées.

Un peu de sable sur l’œuvre en cours. Le recueil du temps et du poème. L’humble livre des jours. Le plus simple à l’épreuve des visages et des saisons. Et ce grand silence à la place du monde…

 

 

Quelque chose – un instant – une hypothèse. Les remous d’une idée – d’un mirage peut-être – portés par le destin (éphémère toujours) d’une parole – de quelques syllabes tracées à la hâte comme l’on défriche un chemin au milieu des feuillages. Un cri craintif – une plainte contenue. Dans la parfaite ressemblance avec quelques hommes – avec quelques sages peut-être – d’autrefois où la vie se tissait sans drame des origines à la fin – avec des bruits de chaînes pendues aux souliers usés par tant de marche – par tant de pas. Et l’ombre minuscule et le souffle inspirant pour trouver quelque part la clé des secrets…

 

 

Un corps, une lisière, une langue. Comme les seuls instruments – nécessaires à la poursuite du voyage – à ces foulées, parfois si réticentes, sur l’herbe rouge – sur ce pauvre sol de la terre…

 

 

A l’épreuve d’un temps éprouvé – trop affirmatif dans la bouche de quelques âmes – en fuite comme toutes les autres – dans le refus du répit – le refus de la source qui enfanta l’ombre avec le grain – et les barreaux avec la condamnation à chercher sans fin ce qui circule avec le sang – de part en part – sur les chemins – de vie en vie – dans l’effroi – à la porte, toujours close, du mystère…

 

 

Et l’attente encore face aux heures – face aux rêves et aux miroirs. Quelque chose d’infime dans cette nuit indéchiffrable. Un peu de chair, un peu de sable, à peine l’apparence d’un visage. Quelques bruissements, un geste parfois, la caresse de l’inconnu dans l’ombre de cette parole si étrangère…

 

 

Le désir d’une confiance insubordonnée – affranchie des clameurs et des promesses. Comme une bouée – comme un phare – sur ces eaux sombres – sur ces eaux si éphémères…

 

 

Des grilles encore. Et derrière, l’énigme à résoudre. Le visage de l’effondrement. Le rire – et la pierre où s’élève l’angoisse. Les jeux et le temps fertile. La chair féconde, les briques, les murs et quelques rêves étranges. Avec au-delà – le bleu grandiose du ciel d’avant – immobile – sans limite – impérissable…

 

 

Une vitre, une bouche. Et la buée fragile entre le désir et l’horizon…

 

 

Et la mort comme la frontière qui sépare ceux qui rêvent de ceux qui ont rêvé. Les vivants – orgueilleux presque toujours – et les morts – plus humbles et moins naïfs dans leur sommeil…

 

 

Sans âge – sans chemin – à peine une ébauche de visage – un œil – une oreille – posés parmi les pierres. La chevelure défaite par les vents. Un regard sur les étreintes. Et la main, comme les fleurs, plongée dans le poème – cet art si précieux de vivre en déséquilibre entre ce qui est et ce qui vient. La vie en itinéraire – et la mort comme le ciment des adieux perpétuels à ce qui passe – et s’efface l’instant d’après…

 

*

 

Très touttrès rien. Et ce vague à l’âme. Et cette fragilité hors de propos…

 

 

Les soubresauts du vivre individuel à l’épreuve du monde, des émotions et des circonstances – qui résiste presque toujours – et, parfois, de façon si vive – à l’effacement…

 

 

Et ce si rien – ce presque rien – qui s’imagine (si souvent) être autre chose…

Toujours à geindre, à résister, à bâtir, à revendiquer – à enchaîner les rires, les larmes et les commentaires – sans cesse soumis aux exigences et aux gesticulations du vivre. A la prétention d’être un visage – d’être quelqu’un…

 

*

 

Chacun, en ce monde, prend et donne. Mais il est rare, au quotidien, que ces mouvements se fassent parfaitement et naturellement synchrones avec le (ou les) mouvement(s) (complémentaire(s) ou opposé(s)) d’une autre (ou de quelques autres) entité(s) individuelle(s). Comme si chacun prenait et donnait à son rythme propre – et en des espaces et des temps spécifiques – qui coïncident rarement à ceux des autres. D’où, peut-être, l’attrait et la magie des respirations communes et collectives – si recherchées par les hommes…

 

*

 

Confronté(s) toujours aux vieilles lunes de l’ignorance qui font office de lampe – de médiocre lumière – pour éclairer les pauvres rêves et les pauvres gestes des hommes – presque entièrement responsables de l’infortune du monde…

 

 

L’aveu d’un possible au bout d’un bras lourd de tous les présages anciens – totalement inutiles aujourd’hui…

 

*

 

Une peine – un appel – posés au cœur du silence. Et cet écho très haut – très loin – dans l’âme frémissante. Comme un chant au milieu du noir et des visages. Et, soudain, quelque chose chute dans la stupeur – comme une évidence. Et les mains délaissent (presque aussitôt) toutes les décevantes trouvailles engrangées dans les besaces pour laisser les yeux contempler la beauté du jour qui se lève dans les cœurs et les paysages. Comme un peu de répit dans le cours, si souvent mouvementé, du voyage…

 

 

Une blancheur au milieu de la nuit. Quelques silhouettes qui arpentent les collines. Un feu et un ennui derrière les volets clos des chambres communes. Et l’esprit libre – nomade – qui saute par-dessus les habitudes et le temps pour aller s’asseoir là où personne ne l’attend – au-dessus de l’abîme – sur quelques pierres qui font face aux falaises. Porté par cette main – si haute – qui le pousse à l’aventure, à la solitude et à l’errance – et, peut-être, vers ces retrouvailles tant espérées…

 

 

Délires et songes d’une âme à moitié nue qui se repose de ses mille tentatives d’envol – et de tous ces carnages accomplis dans le rire et l’indifférence. Blessée encore par la faim et le feu – et espérant toujours trouver un lieu plus propice à l’intelligence et à l’Amour. Rêveuse d’une ère de fin des temps où l’être saurait remplacer la souffrance et la certitude par l’étonnement et l’innocence – et où vivre aurait (enfin) le goût de l’enfance et du sourire…

 

 

Un vent brut – sauvage – dépouillé de toute ambition et de toute mémoire – affranchi du rêve et du désir – nu en quelque sorte – qui gifle le monde et les visages – et secoue les âmes – pour leur révéler ce qui se cache derrière le pire, les masques et les mensonges ; ce plus précieux – toujours – à notre portée…

 

 

Ciel, monde et mort. Et toutes ces naissances soumises à la marche et à la pesanteur. Et ce gris dans l’œil confiné à l’attente. Bouches frémissantes dans les rumeurs du temps et la légende des Dieux. Mains ouvertes à ce qui roule et s’avance – aux destins et aux âmes qui frissonnent dans la nuit – à cet étonnement dans l’haleine des hommes éclairés par le souffle, si faible, des étoiles. A quelques encablures seulement de ces profondeurs incertaines – de ce lieu si vague – si imprécis – où le monde, le ciel et la mort s’unissent en un seul visage qui nous est plus familier que le nôtre – si apparent et trompeur…

 

 

La boue, les cimes, l’immensité. Un monde, des abîmes. Et le silence où tout vacille – jusqu’à la peur – jusqu’à la souffrance – jusqu’à notre désir de délivrance…

 

 

Aux sources de l’attente – aux sources des élans – aux sources de tous les souffles créés par le monde – cette combinaison de matière et de ciel – demeure une arche haute – immense – indicible – aux portes de chaque visage. Dans l’âme des êtres et des choses. Au croisement de tous les chemins empruntés par tous les croyants et les indécis – par tous les sages et les imbéciles…

 

 

Une route – et mille chemins. Et ces chants pour atténuer l’attente – raviver l’espoir de rencontres nouvelles – agrémenter la routine et bouleverser les habitudes – et défier, peut-être, la certitude de nos vies plus ou moins errantes – plus ou moins ferventes – souffrantes au milieu des mirages et des promesses – impatientes de voir s’approcher un ciel tardif et lointain – et, sans doute, inéluctable…

 

*

 

La beauté – et la préciosité – du monde et des initiatives humaines – antagonistes si souvent – qui forgent, malgré elles, l’avenir de tous. Comme une immense chorégraphie où chaque danseur contribue à l’équilibre – fragile toujours – de l’ensemble en mouvement…

 

*

 

Jaillissements, grincements et effacements sur les graviers. Plongeons dans le noir des abîmes. Et, en attente, ces vies à cloche-pied sur ce qu’il reste de désir et de sang…

 

 

Une pierre, un arbre, un visage – et cet élan trop timide pour oser pénétrer le sol jusqu’aux racines où se terre l’origine du monde…

 

 

Nous-mêmes dans le progrès – maltraitants et maltraités avec les outils façonnés par nos propres mains – agissantes – et dociles aux injonctions du monde – soumises à son ambition – et à sa puissance incontrôlable. Esclaves, en somme, d’une inévitable atrocité…

 

 

Nous travaillons – la tête baissée – dans l’habitude d’un même désir – inchangé – et indétrônable sans doute ; celui que l’on espère voir se réaliser – les mains plongées dans le labeur – et qui, pourtant, ne s’accomplira ni par l’effort, ni par la volonté…

 

 

A mi-parcours toujours entre ce qui vient et ce qui a été abandonné – sans même jouir de l’instant qui s’achève…

 

 

Dérives altières – caresses perdues. Et cet Amour amputé par le désir – encerclé par nos bras trop proches du reflet des étoiles – pour briller sur la terre…

 

 

A quand la beauté et la lumière… A quand la fin du mystère – et le silence dans la continuité des élans…

 

 

Un dedans orageux – un chemin incertain – et des vies multiples – autant que nos visages. Pris par le rythme fou des tambours percutés par les mains – par les pieds – qui cherchent une issue ordinaire. Et immobiles plus que tout dans la vérité changeante – insaisissable – crucifiée au milieu des fronts – entre les tempes – partout où les rêves demeurent vivaces…

 

 

Terre, pluie, prières. Et le même chant dédié aux Dieux et aux étoiles pour susciter la certitude et l’abondance…

 

 

Partout, la prétention – et la perpétuation, si tenace, des mensonges. Le regain des jours et du désir. La parole affranchie de toute volonté – de toute expertise. Et ce dédain à l’égard de l’Amour, de l’histoire et de la mort. La vie, les choses et le monde sans cesse réinventés…

 

 

Merveilles en lambeaux – espoir réaffermi dans son illusion. Perte encore. Chemin et effacement toujours. La marche et les croyances tenaces. Et un rire immense – presque saugrenu – derrière les miroirs et les reflets. Et la vérité – éclatante – au-dedans d’un monde malade – voué à l’habitude et aux répétitions – inguérissable sans doute…

 

 

Un espace, un cri, une vérité peut-être – inaudible depuis ces rives trop bruyantes…

 

 

Un baiser – une caresse – offerts à la somnolence. Un silence – l’éternité – invisibles dans ces milliards de gestes trop adorateurs du monde…

 

 

Absence et froid au cœur des foyers. Illusion et danses autour d’un feu qui, peut-être, abrite la vérité. Cercles concentriques au noyau inaccessible. Doutes, peurs et chemins jusqu’au seuil où s’élève le plus déroutant. La magie des pierres et les reflets du temps. Une pause et un poème – un peu de répit pour l’immonde – l’atroce – qui arpente nos profondeurs – et invite nos mains (consentantes) à arracher les viscères pour les porter à la bouche des victimes et des bourreaux. Le voyage et la mort en signes – et en évidence – récurrents comme les siècles dans lesquels s’attardent (trop longuement) les hommes…

 

 

Quelque chose – comme une légèreté – se tient dans notre obstination. Un regard – toujours entre deux âges – entre le rire et la maladresse. Une peau, peut-être, que l’on porterait à l’envers de notre misère – à l’envers de notre destin…

 

 

Abandonné par les arbres, les visages et le silence – quelque chose – une relique sans doute – s’offre à la solitude ; l’eau acrobate et l’urne des secrets peut-être…

 

 

Le visage prosterné qui, autrefois, rêvait d’apprivoiser tous les soleils cachés au fond du sommeil – cette forme de réel atrophié – amputé par l’attente et le désir…

Accroupi, à présent, pour recevoir l’obole – la paix promise – le cœur de toutes les époques – la clé de tous les déguisements – ce que nous cherchions vainement dans les eaux troubles du monde…

Un mélange de grâce et d’incertitude. Comme un manteau de joie et de silence par-dessus nos guenilles…

 

 

L’allégresse de la solitude affranchie des blessures et de l’exil. Comme un chemin – un écart peut-être – entre le rêve et l’angoisse…

La distance nécessaire avec l’ombre pour offrir à l’espace le peu qu’il nous reste – le peu qui a survécu aux grands chamboulements de la traversée. La soustraction de tous les possibles pour célébrer le réel – et lui restituer sa place – son envergure – et sa fonction au sein d’un monde que seuls les rêves et les mythes inspirent…

 

 

Impassible – immense – le regard sur les joutes, les jeux et les confidences. Sensible, pourtant, à l’impudeur des témoignages, aux épreuves et à l’ampleur de l’expérience. Acquiesçant à tous les rires et à toutes les sueurs. Et heureux de se voir, parfois, invité à la dernière heure…

 

 

L’incessant recommencement de toute chose – livrée aux menaces, aux périls, aux épreuves – hantée par ses rêves et sa (propre) fin. Idolâtre, malgré elle, d’une aube mystérieuse – inconnue – flottante, peut-être, au milieu du monde et des pas – sur tous les visages – et dans le sable même sur lequel tout se bâtit…

 

 

Dans l’ombre d’un rien – silencieusement – tout s’écoule…

 

 

Et ces hommes qui, comme les poètes, cherchent leur destin dans le silence de l’âme et des pages. Titubant – ivres du même sommeil – ivres du même soleil. Epuisés par les rêves et les rumeurs d’un monde trop prévisible. Marchant inlassablement vers ce lieu – vers cet ailleurs – en eux-mêmes. Défiant le temps, les mirages et l’illusion – entre délires parfois et insomnie. Obsédés par la même quête – fascinés par la même lumière – cheminant vers l’abandon et l’effacement – pour découvrir, un jour peut-être, la beauté de l’éphémère – et la grâce de l’éternité – dissimulé(e)s au cœur de l’innocence…

 

 

L’humilité et l’innocence aujourd’hui. Et demain qu’adviendra-t-il ? Aurons-nous la sagesse de nous effacer plus encore…

 

 

Souffle, vécu, expérience. Le même rêve qui – lentement – nous emporte vers la mort…

 

 

Une larme, parfois encore, coule sur notre joue – et se glisse entre les lignes pour dire la beauté de tout apprivoisement – et la beauté de toute liberté – réunis, après mille danses, en un seul mot – en un seul silence…

 

*

 

La parole et l’esprit trop doux – et trop fiers – ne peuvent dire l’orage des vies – ni résoudre le mystère. Pas davantage qu’ils ne peuvent révéler le secret qui se cache au fond de chaque goutte de pluie…

 

*

 

Dans la houle permanente du renouveau, du prolongement et de la finitude. Le couperet, bien en évidence, au-dessus des têtes. Voués à la vague autant qu’à la grève. L’écume, l’horizon et l’océan comme seuls appuis – et seuls refuges. Et le silence où viennent mourir tous les cris et les échos…

La goutte et l’infini, en somme, réunis pour le même voyage…

 

 

Ailes, caresses, arrachements. Livrés au sang et à la faim – à ce qui respire autant qu’à ce qui s’élève au-dessus du monde – au-delà des étoiles et des horizons – parmi les reflets si changeants des siècles. Comme des destins d’occasion – recyclés mille fois déjà – qui serpentent entre les rives et les rêves pour parfaire les gestes et parvenir au bout de chaque traversée…

 

 

Epaules et têtes nues – chair décharnée – criblées de flèches et de souvenirs – au ras d’un sol déjà mille fois parcouru – à l’itinéraire invalidé par mille exploits et mille dérisions. Inaptes au franchissement des siècles et du temps. Sacrifiés, en somme, sur l’autel des vivants…

 

*

 

A quoi rêvent les fleurs ? Et à quels désirs se soumettent les pierres ? A-t-on déjà vu l’Amour transcender les hommes – et la haine semer l’innocence sur les chemins ? Serions-nous donc coincés entre l’illusion et la raison pour ignorer ces questions – et ne pouvoir y répondre…

 

*

 

La vie évoque les saisons et la multitude. Et la solitude, la mort et le désert. Et, pourtant, les hommes et les fleurs se glissent partout – dans toutes les danses du monde – et sous tous les soleils de la terre…

 

 

Mille mains – mille gestes – mille bouches – mille mots. Et un seul visage – un seul regard pour tout contempler…

 

 

Tout brûle – et s’évapore – en ce monde. Les souffles et les rumeurs – les jeux et les supplices – le sable et les horizons – les existences et les légendes – et jusqu’à la promesse de tous les Dieux…

 

 

Un puits où jeter les rêves, les offrandes et les ancêtres. Un trou où enterrer les vivants, les souvenirs et quelques cris encore tenaces. Un fil sur lequel danser pour échapper à la mort assise de tous les côtés – et s’avancer, l’âme innocente, dans la gueule du monde – dans la gueule des siècles – dans la gueule du temps – dévoués enfin (presque tout entiers) à la vocation de l’homme…

 

 

Loin – asphyxiée – cette obole d’autrefois – offerte par des mains tremblantes – trop suppliantes, peut-être, pour s’affranchir de la peur et des promesses lancées par un Dieu inventé par les hommes…

A présent, nous demeurons silencieux – mains jointes, parfois, devant la grâce et la rudesse. Nuit tournée dans tous les sens, puis inversée – et qui laissa, un jour, jaillir la lumière. La passion rongée, peu à peu, par l’errance. La faim convertie en solitude. Le monde défait comme un continent inutile. Acquiesçant à toutes les tournures et à toutes les chutes. Seul et vivant dans le presque mourir, dans l’incertitude et le plus sacré du vivre. Au bout d’un chemin peut-être – au croisement de la fleur et du poème – entre quelques flammes et quelques blessures anciennes – dans le vertige et la célébration de ce qui respire. Né peut-être enfin à nous-même…

 

 

Choses vues à travers l’alphabet – et quelques expériences aussi rebutantes que déroutantes. Des visages et des défilés. La profusion de la chair dans l’intimité du secret. La confusion et l’arrogance. La bêtise, les ombres et la guerre – prétextes à tous les acharnements. Le monde et les chemins. La vie qui va, la vie qui vient. Des fenêtres ouvertes sur la mort. Et le désir de l’au-delà dans tous les recoins de l’âme. La visite des Dieux. Mille livres et mille poèmes. Le ciel sans voix devant l’ignorance. Et l’infime sans éclat devant l’infini et le silence. Ce qui arrive – ce qui passe – et ce qui s’efface. La poursuite des jours, la nuit et la lumière. Et cette peur si animale – et cet espoir si humain. Les os que l’on enterre et qu’on laisse pourrir dans tous les charniers. Des caresses, des symboles et des mensonges. Bref, tout l’attirail des hommes face à l’angoisse et à l’indéchiffrable…

 

 

Dans ce pays de silence où tout s’accueille…

Et cette voix truculente qui cherche sa sente dans l’économie du langage…

 

*

 

Ce fut la lutte – puis l’exacte place des bras. Ce fut la langue – mille mots de braise – mille mots d’éclat – puis le silence. Ce fut l’enfance – longue – interminable – puis la sagesse de tout quitter. Ce fut la bête avant de devenir l’homme…

Ce fut le vent – et ce fut la faim – puis, au bout du siècle, la fouille et le chagrin. Ce fut la marche – la fuite – puis l’assise, toujours incertaine, sur le bleu si imprévisible du ciel. Ce fut la vie (notre vie) – puis la fin du souffle. Ce fut notre voyage vers l’infini…

Bien peu de chose(s), en somme…

 

*

 

Que connaissons-nous du monde ? Que connaissons-nous des foules ? Et que connaissons-nous du désir et de l’importance d’être un homme ?

 

 

Quelques confidences en guise d’aveu. Quelques mots – quelques lignes peut-être – sans réelle envergure. Le témoignage d’un emploi – et d’une place – peut-être sans équivalent. L’honnêteté et la franchise d’une fouille et d’un chemin – confrontés aux petits aléas de l’existence. Ni plus ni moins la vie de n’importe quel homme…

 

 

Le simple – le plus simple – à la lisière du dicible – présent, en nous, comme le seul désir – comme la seule promesse – sans autre raison que d’être là – existant au fond de la complexité et des complications – apparentes…

 

 

Enfant, nous étions là déjà – la bouche hébétée et le cœur chagrin – chaviré par tant de danses. Assis dans cette torpeur – et cette incompréhension du monde et du voyage. Inconsolable à jamais – sans doute…

 

 

L’usure du monde et l’utile des choses. Tant de nécessités façonnent la terre, les hommes et les siècles. A parts égales, peut-être, avec le mystère…

 

 

Un peu de brume sur l’écume. L’aveuglement sur le presque rien des vies – dans le presque rien des têtes – plongées au milieu du feu et de l’océan – où le vent n’est qu’un rêve pour rejoindre l’autre versant du monde – l’autre versant du temps…

 

 

Quelques feuilles – quelques poèmes – posés là sur les pierres – insensibles au langage – destiné(e)s aux édifices de l’homme…

Des chantiers partout sur la terre – comme un jeu – le simulacre d’une grandeur – le symbole d’un peuple érigeant sa gloire et sa légende. L’envahissement et la colonisation portés par les rêves – et l’ambition de l’or. Le mythe de la liberté. L’œuvre de la déraison et de milliards de fantômes trop fertiles – et trop peu sages – pour savoir associer l’être, l’existence et le devenir. Le prolongement du labeur des anciens. La continuité de l’histoire. Quelques chimères pour défier la mort. La construction des ruines prochaines – et l’émergence, bientôt, d’une nouvelle apocalypse – dans le cycle sans fin des recombinaisons…

 

 

Des chemins, des larmes, des abandons. Les hauts lieux du rêve et de la misère. Et quelques têtes dressées au-dessus des mirages pour contempler le désastre et révéler l’inutilité des luttes et des résistances – passives, en somme, au milieu des combats – comme figées par la puissance et la vanité de tous les élans…

 

 

Profil bas devant les pentes où roulent les pierres, les crânes et la folie – le sang, les ombres et les poèmes. Muet face au labeur des hommes et des astres où le hasard a, peu à peu, été refoulé. Désengagé de l’œuvre en cours, tête et mains, pourtant posées entre les enclumes et les marteaux. L’âme rétive et l’esprit forcé à l’acquiescement. Ici – et, sans doute, déjà ailleurs – en surplomb du monde qui, depuis toujours, tourne en rond…

 

 

Errances – partout – et tentatives. Sous l’emprise des rêves et des désirs. Au fond d’un sommeil. Au fond d’un trou. Sur une corde où dansent mille silhouettes et mille fantômes. Sous les étoiles – immergés – dans le règne des créances et des dettes – avec l’abondance et le progrès que l’on agite sous le nez des peuples à peine sortis des cavernes – à peine sortis de l’enfance – dont les bras bêchent encore la terre et dont les yeux, parfois, se penchent sur quelques livres mais dont les pieds avancent toujours avec maladresse sur tous les chemins de l’infortune

Et, pourtant, comme chacun, nous vivons et agissons – happés par les inéluctables nécessités du vivre. Et, comme tous les autres, nous participons à la marche inexorable du monde – dans la croyance, parfois, d’une vague utilité – et sans même pouvoir échapper à quelques illusions et à un peu d’arrogance et de vanité. Fidèle, en somme, à la condition de l’homme – et loyal envers ce qui, dans notre vie, œuvre à notre insu…

 

 

Incapable de vivre sans livre, sans arbre, sans poésie – sans chien(s), sans écrire ni marcher quotidiennement dans les collines. Incapable de vivre sans le sacre journalier (presque permanent) de l’ordinaire. Et incapable, bien sûr, de vivre au milieu du monde, des hommes et du plus commun…

 

 

Un cœur – une sensibilité pure – en résonance avec tout ce qui bouge et respire – et crucifié(e) encore si souvent…

 

 

Pourrissant déjà, tout élan – vers l’or – vers le mystère – essoufflé avant d’atteindre sa destination. Il faudrait renoncer au but – et s’appliquer davantage à fouiller le pas – chacun des pas – qui abrite ce que nous cherchons ; le silence, la paix et la joie – hors du monde – hors du temps…

 

 

Hymne à l’errance, à l’ardeur, aux cibles et aux flèches – aux mensonges – aux chiens fous de l’ignorance – bave aux lèvres et babines retroussées – prêts à mordre pour protéger quelques chimères. Hymne aux mains plongées dans les gueules – dans le feu – parées aux attaques. Et à tous ces yeux qui répandent la haine. Et à l’apesanteur (si souveraine) de l’immobilité qui règne au-dessus des atrocités – et au-dedans de chacune d’elle (pour celui qui sait voir)…

 

 

Des hauts, des bas et des travers. Et ces horloges dans les têtes qui précipitent le temps. Les circuits et les parcours – tous les cycles, tantôt longs, tantôt courts. La faim – toutes les faims – qui traversent les jours et enjambent les rivières gorgées toujours de pluie, de sang et de larmes. La marche des mondes – la démarche des fous. Et ce poids insensé sur les épaules. Le sommeil, les croix et la vérité. Dieu, les hommes et les arbres. Les bêtes – tout le bétail – les peuples – tous ces troupeaux que l’on mène vers la mort…

 

 

Enchevêtrées de rêves et d’éclats, ces âmes frondeuses qui parcourent la terre en prêtant le flanc à tous les combats – et qui dressent la tête dans toutes les épreuves – cherchant le pain, la lune et la paix sur tous les chemins – et au cœur déjà mille fois brisé par l’horizon…

 

 

Un souffle encore – et mille choses à goûter, à défendre, à répandre pour se donner l’illusion d’exister…

Ce qui bouge – serpente et gesticule – au milieu des eaux…

 

 

Un goût d’ailleurs – un précipice. Le temps, en nous, célébré comme l’or du monde. Le sommeil, la blancheur des âmes et la mort ; ce que nous révélera, plus tard, la vérité – entre rires et sanglots…

 

 

Marche encore – vertige entre l’écume et la braise – poussés par le vent, le désir et le rêve. Inconscients des ombres à nos côtés. Offrant un peu de folie à l’habitude – à la routine. Ligotés à tous les possibles et à toutes les infortunes. Encore vivants – à genoux – debout parfois – entre ces murs – en ce lieu où nous ne sommes personne…

 

 

Un jeu, un songe. Et entre les lignes, un instant de clarté. Et un rire pour ne pas trop désespérer du déséquilibre – et de la chute prochaine – inévitables…

 

 

On peut tout redouter sans voir, en nous, le seul péril. On peut chanter à s’en arracher la gorge sans découvrir – partout – la justesse du silence – et l’exactitude de la faim promise à l’assouvissement. La clé perdue au milieu des épines, de la fièvre et des disgrâces – et la mort de tous ceux qui auront essayé…

 

 

Le sommeil, la terre et la faiblesse des cris. L’ardeur des poings fermés, l’écrasement de la terre et la révolte vaine des peuples soumis. Un ciel, des souffrances. Et le témoin – sans charge – des morts et des survivants qui peinent depuis toujours sous la pluie – au milieu des chants – dans la douleur d’exister…

 

 

Devenir simple regard – simple présence – parmi les herbes et les civilisations grandissantes et déclinantes – la source de tous les courants où glissent le monde et les pas. Le silence qui accueille les cris et les chants. L’origine – et le plus humble sur lequel pousse l’abondance. Quelque chose comme une joie – pour vivre au milieu de la tristesse et des vivants…

 

3 juillet 2018

Carnet n°153 Ici, ailleurs, partout

Recueil / 2018 / L'intégration à la présence

Quelques masques – un peu de nuit – sur le visage – et sur beaucoup d’autres serrés dans le retrait – le long des routes. Seuls avec leurs mensonges. Le froid recroquevillé au fond de la gorge – sous les aisselles. Le prix de la fatigue. Le désir d’un autre jour – et l’espérance d’une autre couleur. Et la vérité enfermée au milieu des têtes – au milieu des rêves – portée comme une chimère…

Rien de nouveau. Le vent, la pluie, le soleil. Le froid et la solitude des âmes. Et ces visages – entre chair et cœur – enfoncés dans la nuit. Le temps qui s’écoule comme l’eau des rivières sur ces rives endormies. Les hommes, les bêtes et la terre serrés – ensemble – si indissociables dans l’infortune grandissante du monde. Et cette présence parmi eux – parmi nous – comme une main secourable et bienfaitrice tendue vers la tristesse – et toutes les existences tremblantes et apeurées…

 

 

Quelque chose se penche – et résiste à la multitude, aux haleines désespérées et au froid qui se glisse entre les murs. Quelque chose s’approche – et circule – qui a la valeur de l’intime et la voix plus chaude que celle de nos invectives. Quelque chose tremble – et s’agite – face aux déconvenues.

Et au cœur de notre vie – un monde – un regard sans doute – finit toujours par s’accrocher à nos grands yeux tristes – la vision d’une autre terre – d’un Dieu – à l’innocence éprouvée – un monstre terrifiant et pacifique venu, peut-être, engloutir nos rêves…

 

 

Nous avons l’impudence de ronronner dans le silence – offerts tout entiers au sommeil et à l’abondance. Fidèles aux murs, à la lune et aux étoiles – à cette tradition millénaire du rêve alors que le jour tend, depuis toujours, la main à notre tristesse…

 

 

Et, soudain, cette envie d’hiver sous la cendre comme la promesse d’un silence – d’une enfance – d’un peu de neige sur les restes de ce feu qui a tout consumé – le monde – la vie – et jusqu’à notre présence, si incertaine, parmi les vivants – parmi les morts et ceux qui espèrent encore…

 

 

Des guerres et des orages traversés, nous ne revenons jamais indemnes. Mille jours et toute l’histoire du monde dans un poème. Et plus loin – et partout – jusqu’entre nos lignes peut-être – le sang et le silence retrouvé. Ce goût de vivre – et cette joie – au milieu de l’ombre et de la chair…

 

 

Debout – près de la source – parmi ces rêves – à regarder l’eau des rivières et la boue des flaques converger vers le même avenir…

 

 

Quelque part, en nous, résonnent ces jours de fête d’autrefois où les voix et le silence régnaient en maîtres sur les figures. Où les bruits et les pages soulignaient la même énigme. Où la mémoire était l’enfance du feu – les prémices de l’élan nécessaire pour vaincre le doute et la peur. L’arrière-pays du plus simple caché au fond de nos visages épouvantés…

 

 

Mort – et ces ruines abandonnées au fond de la chambre. Délaissées sur le froid des pierres noires – polies par la pluie et le temps. Et, en nous, sur un seuil mille fois franchi, la couronne de l’Amour – la couronne de l’innocence – enchevêtrée au plus clair silence. Le goût de l’Autre peut-être – porté par une main levée au milieu de notre chant – et ce qu’il faut d’astreinte et de désir pour voir l’obscurité disparaître…

 

 

Terres noires dans ces restes de lumière. Et l’ébauche d’un trait – d’une parole peut-être – pour revendiquer l’Amour et la justesse des larmes dans ce monde si hivernal où les têtes s’affaissent dans la poussière et la boue au lieu de se redresser vers le seul pays natal

 

 

Brûlant seuls – toujours – au milieu de l’effroi – parmi ces chants inaudibles – immortels – que seules les âmes innocentes peuvent libérer. Libres sur ces sentiers délaissés. Silencieux au milieu des visages effrayés par tant d’exil – le poème et le poète anonymes…

 

 

Une berge, des fantômes, quelques pas. Et ces chemins méprisés par les foules en quête d’un autre jour – d’un peu de lumière dans l’abîme. Le visage de l’absence. Nous-mêmes, peut-être, depuis toujours…

 

*

 

Ce que la vie et le monde – à travers les circonstances, les rencontres et les visages – nous font (vainement) gagner en connivences fragiles et en fausses certitudes, nous le perdons – presque aussitôt – en solitude et en sensibilité. Comme si le sentiment de confort et de sécurité (illusoire, bien sûr) entamait systématiquement notre capacité à vivre en conscience vivante – ouverte sur l’incertain – et réceptive au merveilleux et à l’atrocité de ce qui s’avance vers nous…

 

*

 

Vers quelles terres s’enfuient les conquêtes du jour ? Serait-ce dans l’imaginaire et la folie que s’éloigne ce qui se tient, tremblant, entre nos mains ?

 

 

Le monde, la folie et le poème. Tout végète – et se meurt – sous l’égide des maîtres. Mieux vaut le cri et la révolte – et plus encore le silence – que la soumission et les ruines des siècles…

 

 

Des larmes encore sur les bûchers fumants. Et ce rire comme une halte à peine visible entre la souffrance et la mort. Une joie dans les restes de ce qui respire…

 

 

Quelques masques – un peu de nuit – sur le visage – et sur beaucoup d’autres serrés dans le retrait – le long des routes. Seuls avec leurs mensonges. Le froid recroquevillé au fond de la gorge – sous les aisselles. Le prix de la fatigue. Le désir d’un autre jour – et l’espérance d’une autre couleur. Et la vérité enfermée au milieu des têtes – au milieu des rêves – portée comme une chimère…

 

 

Un langage nouveau comme une terre à déchiffrer – offre aux yeux des visages inconnus – des paysages insoupçonnés – le poids d’une autre mesure – et la perspective des Dieux éclairée peut-être…

 

 

Le sol, les danses et la mort. Et cette grimace – comme un sourire – comme une trace, à peine visible, au fond de l’humilité. La présence des Dieux sur la blancheur et la nuit éventrée. Quelque chose à la saveur incertaine – au visage méconnu – au-dedans de ce qui est né – au-dedans de ce qui gesticule sur la terre et agonise sur les chemins – et que jamais le hasard ne pourra délivrer…

 

 

Un monde de roche, de vigueur et de lacune où le combat et l’ignorance sont devenus les aires du sacrifice. Avec le chant et le sang qui montent du ventre du monde à travers mille siècles sans surprise. La mission première, sans doute, de la terre féconde. L’honneur et l’absence de l’homme. Et l’âme de l’ombre – promise au jour – qui s’enfonce lentement dans les ténèbres…

 

 

Quel sera le cri – la parole peut-être – de ce jour nouveau au souffle si ardent ? Et que nous dira-t-il du naufrage et des survivants – et de cette vie morte avec la fin du temps ?

 

 

Trébuchements et déroutes sous l’attention d’un seul regard. Le rouge et le noir – l’âme et le sang – écoutés d’une même oreille pour immobiliser le voyage – défaire le secret qui se tient dans les veines – et révéler la réponse à tous les mystères…

 

 

Une saison – un parfum – une couleur – lissés à l’automne sur la même feuille. Puis, la descente progressive vers le sol. Et l’hiver bientôt – magnifié par la neige. La peau neuve d’un temps fatigué.

Effacé(s) par le mystère – emporté(s) par l’innocence nouvelle. Et la guérison de l’âme avec le froid survenu dans cet immense désert…

 

 

Extases et fureurs sous la même lumière. Esclaves d’un bonheur né de victoires passagères. Choses vues et entendues – à peine comprises sans doute. Danses rayonnantes – et bientôt épuisées – au milieu des pierres et des visages où se mêlent la mort et ce reste de superbe porté par nos yeux si flamboyants au cœur de la misère…

 

 

Soupirs immortels au milieu de l’Amour. Règne de l’attention et du partage dans cette ivresse à ne rien dire – à laisser les âmes s’épuiser – et se guérir – dans la proximité de quelques poèmes lancés comme des mains dans la nuit – comme un secours dans la détresse – le seul recours, peut-être, pour l’esprit des hommes endormis…

 

 

Un destin vertigineux – des mains tristes – et, au fond de l’âme, ce soleil exsangue – moribond – exténué par trop d’assauts et de sang versé…

Un néant – et quelques doutes aussi noirs que les règnes d’antan – que le sacre des siècles barbares. La misère du regard si familier des discordances – et de cette différence affichée comme un étendard. L’infime à bout de souffle devant l’absurde envergure du monde – face à la souveraineté de la déraison – presque joyeux – et agenouillé – en ce lieu où semble renaître la possibilité de l’Absolu…

 

 

La nudité du regard et du silence – la nudité des visages et des yeux plongés au-dedans du monde. L’approfondissement d’un secret au milieu des fronts trop douloureux pour révéler ce que l’âme dissimule depuis la nuit des temps…

La blancheur des lignes, le mouvement des astres et l’éphémère des corps – puisés dans l’infini…

 

 

Un pilier – mille piliers – un palier – mille paliers – pour l’homme indécent dénué d’esprit et de grâce qui s’échine à toutes les ascensions – si peu soucieux de la découverte de l’âme dans le monde – et du monde dans l’âme – et si insensible à cette beauté obstinée qui se cache derrière le désespoir de chaque visage – et l’ampleur de notre fascination pour le jour suivant…

 

 

Une déchirure, un poème. Et mille jours de silence pour effacer la douleur – les traumatismes d’une vie insecourable…

 

 

L’oubli, la mort et le froid. Et tant d’années passées à s’éloigner de l’inexorable…

 

 

Lointain le vertige d’autrefois où la complainte et la complaisance s’exerçaient sans risque – dans la certitude d’un avenir – la promesse d’une caresse…

A présent, la voix est muette – et la main sincère dans son geste – juste pour tout dire – dans la proximité d’une nuit et d’une terreur qui n’effrayent plus…

 

 

On survit simplement – au ras des jours – au ras des choses – terrés comme des bêtes dans le noir et l’incertitude – souriant bêtement devant des visages sans importance. Heureux des rêves inventés par le monde pour nous soumettre à l’épreuve – avec pourtant, au fond de l’âme, l’espérance d’une défaite. Adulte, en somme – si atrocement adulte et résigné – dans cette intimité de la misère…

 

 

Parmi nous, la mort ressuscitée à chaque instant du jour dans le corps et dans l’âme – et sur le visage de tous les survivants en sursis…

 

 

Une lampe gît quelque part en nous – éclaire un peu cet archipel où sont entassés les vivants. L’homme, les plaines et les montagnes. Et quelques bêtes et plantes en partage – sacrifiées. Avec autour des spectacles – des spectacles permanents – l’eau, le vent et l’incertitude. Et au cœur de la terre, la clé de tous les voyages – et celle de tous les séjours sédentaires – pour apprivoiser la douleur et les visages – la solitude, la promiscuité et la mort…

 

 

Le commerce des vivants – un péril pour le monde – un peu de gloire pour les hommes (quelques hommes) – et la grande misère pour tous les autres…

 

 

Un vide si radical au milieu de l’inhospitalité. L’écoulement fade – morose – des jours qui s’enchaînent sans fin. Le défaut du regard posé sur le plus simple des choses – le plus simple du monde. Puis, un jour, la solitude qui détrône l’orgueil des poses. La vérité qui brûle le simulacre. Et le silence qui emplit la part manquante – cet abîme et ce doute où nous nous tenions atterrés…

 

 

Paroles chantantes – bruissantes d’un autre jour – pénétrantes peut-être – dans le vide et le silence. Avec l’étrangeté de ce langage né d’un ailleurs rehaussé en soi – et célébré comme le seul ciel – le seul horizon possible dans la décadence des siècles…

 

 

Oiseaux d’une aube ensemencée par le jour et nos mains laborieuses. Graines lancées dans le tintamarre des plaintes et les voix fortes – immatérielles – des vents. Et en suspens, notre âme – entre l’Amour – cet Amour tant espéré – et le monde – ce monde de mirages et de convoitises. Rassemblant l’œil et la course – la furie et les délices – l’immobilité et la danse – la sauvagerie des gestes et l’infini. Mariages – fusions – et réunifications des contraires. Effacement des effusions et des arrogances pour une humilité portée (vaillamment) par le silence – et la certitude du jour au milieu de la nuit et des errances…

 

 

La continuité d’un destin et des malheurs affranchis de l’espérance. La vie d’un homme et cet écoulement inexorable vers le plus simple. L’épopée d’un monde – de mille mondes – d’un visage – de mille visages – voués à la lumière et à la perte. Au franchissement du plus haut seuil : l’effacement.

L’aurore d’une parole dont le silence est aussi essentiel que l’écoute et les gestes – et les vocations peut-être – qu’elle fait naître…

 

*

 

Le regard de l’Autre* invite presque systématiquement au masque – masque qui offre, le plus souvent, un aspect lisse, agréable et harmonieux – attractif pour tout dire – comme un air de bonheur tranquille qui donne le sentiment d’une existence sereine et sage – imperturbable. Bref l’image d’une présence au monde épanouie et équilibrée – enviable et exemplaire – parfaite en quelque sorte…

* sa présence ou sa fréquentation…

Mais comme l’on se fourvoie, bien sûr, devant ce voile trompeur. Sous l’apparence et le vernis, on trouve partout la même figure – celle de l’homme assoupi, empli de rêves et de désirs – dévasté par l’ignorance, la solitude et la frustration – englué dans la paresse et la couardise – perdu et malheureux – seul et misérable en somme…

 

 

Le monde s’empare de ce dont il a besoin. Et il se sert ainsi chez chacun. Quant au reste, il nous laisse nous débattre avec ce qui, en général, nous échappe. Et nous travaillons ainsi sans répit, notre vie durant, à prendre et à donner mille choses qui n’appartiennent à personne

 

*

 

La poésie est un état d’ouverture et de rencontre avec le silence et l’incertain – avec le plus vil et le plus merveilleux que nous portons comme le monde – comme chacun…

 

*

 

Rien de nouveau. Le vent, la pluie, le soleil. Le froid et la solitude des âmes. Et ces visages – entre chair et cœur – enfoncés dans la nuit. Le temps qui s’écoule comme l’eau des rivières sur ces rives endormies. Les hommes, les bêtes et la terre serrés – ensemble – si indissociables dans l’infortune grandissante du monde. Et cette présence parmi eux – parmi nous – comme une main secourable et bienfaitrice tendue vers la tristesse – et toutes les existences tremblantes et apeurées…

 

 

Rien qu’un cœur – une âme peut-être – pour échapper aux bruits et à la brume du monde. A ce vacarme – à cette pagaille – comme quelques flammes – un feu allumé – à la périphérie de cet immense cercle de glace…

 

 

Un grain dans l’espace. Et quelques paroles brûlantes – rouges – incandescentes – au milieu du silence. Lancées sur les terrasses du monde – dévasté par l’ambition et la gloire de quelques fronts – insensibles à la folle ressemblance des âmes…

 

 

Le langage comme le jour d’après le jour. Un silence à même l’écho d’une parole. Nuit et feuillage au milieu des dissemblances. Pages et édifices bâtis sur les paumes de la désespérance. Un peu de vent pour faire éclore les graines depuis trop longtemps abandonnées au fond des esprits paralysés par la peur et la paresse…

 

 

Feu défait – serrures déverrouillées. Injustice et temps enjambés d’un seul saut. Intérêts nuls. Comme une perte infime – négligeable – dans l’immensité des siècles – d’une seule époque peut-être. Ciel et oiseaux de passage. Foulées lentes entre quelques arbres millénaires. Mille bouches, mille bêtes, mille glaives. Et l’innocence toujours invaincue…

 

 

Debout – haut dans la douleur – ce regard où convergent le langage et l’infini – le poète, les bêtes et les hommes. Le soleil et l’abandon. Toutes les respirations du monde…

 

 

Au fond du jour – distrait par la mort des choses et la fuite du temps – cette fragilité qui émerge à l’issue de tous les combats – ce visage si beau sur la peau des vivants à l’âme féroce – reclus dans leur désenchantement. Le goût d’une ère nouvelle dans le voisinage des pierres, des rires et des étoiles après tant d’années à livrer le pire aux anonymes – la bouche tordue – et l’esprit si vague – comme endormi…

Loin, à présent, de ces traditions pesantes – rigides – si promptes à égorger au nom d’un Dieu – d’une vérité mensongère. Et, entre nous, ce visage apaisé – comme le signe d’un rêve ancien accompli – la mission de l’homme peut-être…

 

 

Des batailles, des tombes. Quelques fleurs – et quelques larmes – pour honorer les morts. La jeunesse d’une nuit galvanisée par la promesse d’un honneur et la récolte d’un gain – d’une trêve, peut-être, dans cette lutte sans fin…

 

 

Les choses – comme les visages – voyagent. Dérivent de port en port. Se perdent – découvrent des îles – découvrent des cages – et finissent par s’égarer dans leur quête de plus paisibles rivages…

 

 

La joie et la tristesse invitent à la même racine ; celle d’une douceur à découvrir – d’un silence entre l’ombre et le souffle – l’envergure d’une dynastie sans roi ni bataille – sans refus ni rejet – dont nous sommes (tous), bien sûr, les sujets pacifiques et sans arme…

 

 

Au plus près de la mort – cette perte – cette évasion – qui offre aux limites et aux frontières une autre couleur – et aux adieux un autre nom. Au bord d’une espérance que jamais les larmes ne pourront ternir. Le parfum d’un autre désert – moins sauvage – et plus printanier sans doute – avec des jardins comme des murmures pour dire aux hommes les merveilles du monde, de l’inintelligible et du langage. La vie et les vivants célébrés comme le signe – la trace et la promesse – d’un seul Amour – à partager avec l’innocence et ce qu’il nous reste d’ardeur…

 

 

Terre, visages, enfance – recueillis par les lèvres d’un Amour plus grand. Le monde morcelé au creux de la main. L’esquisse d’un sourire. Et à la fenêtre, la lumière feutrée – discrète – du jour – la naissance d’une aube plus innocente…

 

 

Précieux l’intervalle, au quotidien, entre le regard et le souffle des nécessités. Entre le silence et l’élan. La source de chaque geste – de chaque pas – sur les chemins et le petit carré blanc de la page…

 

 

Le chant imparfait des départs – et des retours – inapte à égayer ce qui vit – ce qui survit sans doute à peine – à l’absence – au fond de l’âme…

 

 

Herbe, sang, pensées. Et ce grand suaire étendu sur les corps et les âmes dans ce monde de roulis et de chaos – enfantés par les caprices d’une terre élémentaire – trop primitive sans doute – et le désir un peu hasardeux – et trop mécanique peut-être – d’un ciel cherchant partout un appui à ses dérives…

Sable, feu et monde chevauchés par le vent sauvage – né du souffle prodigieux des origines. Et ces visages tournés vers l’innocence – brûlés avant l’heure de la reconnaissance. Sacrifiés, en somme, par cette tradition humaine ancestrale ; la promesse faite aux vivants d’un autre lieu accessible seulement après la mort – ou à la fin des temps…

 

 

L’usage des heures à d’autres fins que celles de la guerre et de la mort – à d’autres fins que celles de l’assouvissement des désirs et de la faim.

Un vide, un silence, un pas, une page – chaque jour – pour vivre loin des hommes – loin des siècles et de l’époque – auprès des vents et de l’enfance qui dénigre toujours les masques et les postures – et au plus près de la joie et de la vérité affranchies des Dieux et des dogmes – dans le plus simple et le plus humble qui nous est proposé – dans les prémices d’un effacement, sans doute, inexorable…

 

 

Un chant suave – secourable – s’élève au milieu des peurs, des frontières et des barbelés – traverse cette nuit si pleine de lunes et d’étoiles – grandit sous la pression des rêves et du sang dans les veines – s’écarte des barricades et des ornières – s’étale plus loin encore jusqu’au dernier horizon. Arrive enfin au cœur de l’inattendu pour percer la trop grande certitude des hommes…

 

 

Murs, fenêtres. Et cette chambre où convergent tous les malheurs – et tous les remous du monde. Seuils, frontières et escarcelle où s’invitent tous les désirs – et la plume (ambitieuse) qui rêve de poser le ciel au milieu de ses pages – et au milieu des feux allumés par les hommes…

 

 

Parmi ces pierres étranges – silencieuses – mille dormeurs perdus dans la contemplation des rêves. Une main dans l’herbe et le sang – et l’autre (alternativement) sous la tête et sur les yeux. Pinces, tenailles et poignards rangés dans leur fourreau – prêts à l’usage et aux rencontres futures…

 

 

Cages posées entre l’homme et ce que fut l’enfance. Grilles et fenêtres peintes (et mille fois repeintes) aux couleurs et au parfum – d’un ailleurs – d’une cime rêvée – et introuvable bien sûr. Murs et horizons confondus pour le plus grand malheur de ceux qui y vivent – enfermés. La fumée d’un mythe – d’une légende – vissé(e) au milieu du front. Et la mort, bientôt, aussi inapte que la vie à offrir l’élan – et le pas – nécessaires pour s’affranchir des lieux et du mensonge…

 

 

La nuit – partout – sur ces cendres encore fumantes. Et quelques fleurs – chichement dénichées au hasard des chemins – au hasard des rencontres. Mains, âme et visages griffés. Destins gris et blessés aux rêves poussifs – au souffle trop rare pour résister aux invectives de la paresse et de l’inertie – et trop faible pour sauter par-dessus la nuit, les cendres et les fleurs…

 

 

Un voyage – mille voyages – au cœur d’une étroite cellule. Des pas qui tournent en rond. Et des ongles sales – noirs – à vif – esquintés – qui creusent et griffent la poussière et les visages pour trouver une improbable issue…

 

 

Une parole inépuisable qui s’ébroue – et s’échoue dans l’indifférence – en livrant au monde – aux hommes – les contours – et la substance peut-être – du silence – le message, si souvent inaudible et incompris, des Dieux, des bêtes, des arbres et des pierres – de tous ceux que l’on condamne (faute de sensibilité et d’intelligence) au mutisme – à l’exil du langage…

 

 

Nous cessons de voir, de peser, d’incriminer pour comprendre – pour être – et offrir l’Amour à ce qui semble impardonnable…

 

 

On invente une neige – un autrefois – un avenir plus salutaire – un poème – tout un monde peut-être – pour défier le temps et raffermir nos mains accrochées à la moindre espérance – pour trouver la force de croire encore à la venue d’une aube incertaine – à la présence d’un regard moins lointain – comme une fenêtre au milieu du sang et des habitudes qui ouvrirait un lieu dans notre enclos pour donner plus belle allure – et une envergure suffisante – à notre attente…

 

 

Quelques mots – un peu d’air – pour rendre plus respirables les saisons – et plus dignes peut-être – plus aimables sûrement – les visages – tous les visages – qui se tiennent devant nous…

 

 

Nous consentons aux bruits et à la furie des vagues qui bercent toutes les enfances. Nous crions au milieu des arbres devant le silence des morts. Nous avançons, tête lasse, dans le pressentiment de notre chute – incapables encore d’aimer et de regarder le monde dans les yeux – la bouche peut-être trop fière – et trop muette – pour goûter le plus humble de la solitude et le plus sombre de la vérité…

A la lisière de la mort et de ce qui demeure après elle. Aux frontières de l’éternité, nous vivons au cœur de cet espace abandonné…

 

 

Encore un matin de cri et de sursaut. Encore un jour sans étonnement. Un lieu d’habitude et de pensée. Entre le souvenir et les heures prochaines. Et le labeur de l’encre révoltée – jetée sur les pages comme une manière de faire avancer le langage, à défaut des pas, vers la vérité – et faire naître dans la parole une liberté qui se refuse à nos gestes…

 

 

Une terre lourde – et des yeux noirs – complices des jeux, des interdits et des guerres accomplies pour résister au réel et donner plus d’ampleur à nos rêves un peu fous…

 

 

Sur un coin de crête, l’attente (encore trop impatiente) des hommes – de la montée longue et difficile des âmes jusqu’à cet abri si précaire où l’innocence est la seule exigence – la seule loi…

 

 

Nous contemplons la terre – les rues étroites et les visages hagards – les errances – les dérives – les passants – les voyages furtifs – la plèbe et les montagnes – et cet Amour caché au fond de chaque heure qui, comme nous, constate partout son absence…

 

 

Une grandeur à peine. Des ailes dans la véhémence des vents sans trêve. Des yeux, des âmes, une trajectoire. Et le parcours des jours. Un petit rien qui se dresse – et s’élève – au-dedans de ce que nous avons cru perdu – inutile. Un regard peut-être sur ce qui se défait – sur la chute et la persistance des miracles. Une joie simple dans le sillon quotidien. L’effacement des repères et des visages. Le goût – et le parfum peut-être – du ciel descendu – enfin accessible. L’humilité de n’être plus personne…

 

 

Nous livrons un passage à ceux qui s’étonnent encore…

Des lignes – des livres – un murmure – un balbutiement peut-être – pour dire ce qui nous habite – ce qui nous hante – et cette joie toujours – insaisissable – qui nous effleure…

 

 

Partout – la pesanteur et le sens du mystère – le sentiment secret de l’appartenance. L’inconnu et l’hébétude. La tristesse, l’ignorance et la plénitude (parfois). La fougue, l’impatience et les briques qui s’empilent. Le rêve – l’éternité. La peur et l’effritement des édifices. Les échanges, les jours – le temps qui s’étire – qui se rétracte – et la chute. Les danses – la défaite permanente des élans et des tentatives. Le regard prodigieux vers lequel tout converge – les échanges et les rencontres – toutes les attentes. L’infinie possibilité des combinaisons – le silence. Et l’immobilité toujours souveraine…

 

 

Donner aux fronts anonymes – et aux âmes recluses dans leur chambre – la flamme féconde et le regard nécessaire à tous les souffles…

 

 

Les naissances, l’agonie et la mort. Toute la continuité du monde…

 

 

Cœur nomade enclavé entre le souffle et l’inertie – entre la violence et le désir d’aimer. La misère et le cri étouffé au fond de la gorge – et cette ardeur à vivre soumise à la mémoire qui – comme une gueule – comme une main – avale, frappe et caresse tous les visages du monde…

 

 

Poète d’un autre jour – d’un autre chant – d’une autre terre où la faim a été rompue – vivant à l’envers des hommes – à contre-courant des rêves et des désirs communs. Seul, en somme, au milieu de toutes les solitudes – avec le silence et la nuit posés discrètement sur un coin de la table…

 

 

Chiens, abîmes, ascendance imparfaite – disgracieuse. Incidents de parcours. Et le souvenir des temps anciens où nous rêvions de faire table rase du monde – un pied dans la révolte, l’autre dans la nonchalance. Jeune, fécond, fébrile. Affamé bien davantage que chercheur d’or. Depuis toujours au bord d’un automne qui précisera, plus tard, l’itinéraire – la suite des pas – le périple à travers les peurs – à travers la terre. Le déclin (progressif) du mépris et de l’angoisse jusqu’à la découverte de cette chose en soi – cette présence rigoureuse et exigeante qui invita, un jour, les foulées à se perdre – et les yeux à regarder l’autre versant de l’inquiétude : la joie et l’Amour inscrits en lettres d’or au cœur du silence – et à aimer cette solitude comme le seuil de tous les passages pour que cessent enfin la fouille et le voyage…

 

 

Nous nous hâtions autrefois – de désirs en astres retrouvés – dans l’ombre si noire des bonheurs nocturnes. Anxieux des regards – des yeux alentour – oubliant l’Amour pour nous attarder (plus que de raison) dans des ports lugubres et passagers – effleurant les secrets d’une résurgence possible – mais bien trop prématurée, sans doute, pour notre cœur d’alors – si vacillant – si docile et réceptif aux instincts premiers – et inguérissables – du monde…

Modeste, à présent, surnageant sans crainte à travers l’ardeur pathologique des siècles. Effacé – et effaçant tout ce que nous imaginions certain – nous-mêmes au milieu des vagues – devenues aujourd’hui le seul courant vivable – et la seule condition pour se fondre dans l’océan…

 

 

Un voyage – une courte voilure – affranchie de l’ancien temps – navigue – navigue – en se traînant parfois sur quelques vieux rêves oubliés – en s’extasiant encore des ports, des grèves et des vagues. A appris, peu à peu, à devenir la carte, la mer et la boussole – la course un peu folle de tous les voyageurs en partance vers les rives les plus proches – et plus lointaines, pourtant, que tous les bouts du monde. S’est progressivement transformée en point de passage – en contrées vers lesquelles convergent tous les rêves et tous les drames…

 

 

Une autre écume sur le cœur battant. Un autre jour pour éclairer la solitude – et sa nécessité. Et le refus des âmes trop penchées sur les rêves et leurs eaux dormantes…

 

 

L’hiver remplace l’étoile. Et le bruit du vent dans les feuillages, les visages. Avec l’univers entier dans le brin d’herbe contre lequel s’est appuyée notre joue. Tout un monde de bêtes, de bruits et de fantômes…

Et le silence comme une délivrance. Et la mort comme une merveille. Le feu au détriment des passions tristes. L’instant et le renouveau qui remplacent le temps. Et la pluie – comme les larmes – qui révèlent la beauté du monde et du regard. L’immobilité qui redresse l’innocence abandonnée depuis des siècles pour contempler, sans exigence, tous les pas vagabonds – les traces éphémères dessinées sur le sable qu’effacera chaque nouvelle marée – chaque nouvelle respiration…

 

 

Un souffle, un fossé, des cendres. A hauteur de nuit. Et dans la brume et le crépitement de quelques songes, une main – et une parole – discrètes qui portent le monde et le langage aux lisières du silence…

 

 

Une chute. Un temps-catastrophe où tout s’opère et s’engage sans notre volonté. Et parmi les menaces, le défi d’un équilibre à trouver. L’alternance de la vie et du poème – puis leur timide communion dans la fraîcheur d’un retrait – d’un effacement…

 

 

Le monde – et le poids des cendres dans le souvenir. Et les pas, à présent, si lourds – si pesants devant la nuit qui, comme un vitrail, s’est invitée dans nos cathédrales – offrant son ombre aux silhouettes à genoux qui prient sur les parvis…

 

 

Une main froide – et généreuse pourtant – s’élève au-dessus du monde pour désigner le ciel d’un geste – et d’un silence – qui semblent trop lugubres (bien trop lugubres) pour les foules – incapables d’en saisir le message, la valeur et le merveilleux…

 

 

Nous dirons aux enfants de l’indigence que les routes et les âmes étaient trop sombres – les pas trop timides – et le soleil inflexible. Nous leur dirons la vanité des tambours et des cercles de feu. L’absurdité de l’encens et des prières lancées vers les Dieux. Nous leur dirons la peur et la paresse des peuples. Et tous les yeux tendus vers les chimères et les étoiles. Nous leur dirons le temps et notre joie à vivre malgré la mort et la terreur. Nous leur dirons notre courage et notre incompréhension – notre folie et nos erreurs. Nous leur dirons notre désir d’être quelqu’un – et notre ambition de bâtir sur les sables de la terre. Et nous leur dirons enfin l’évidence de n’être personne – d’être passé en coup de vent – et d’avoir vécu pour presque rien

 

 

Nous avons inventé la soif, les tremblements et la parole pour avoir l’air davantage que ce que nous sommes. Un tumulte né de la source. Une onde accrochée au gain et au grain. Un espoir – une esquisse à peine – de présence au milieu de la solitude et du monde…

 

 

Quelque chose glisse en nous – chute – comme le plus essentiel – au fond de ce qui demeure. Un temps, un chant, un songe – quelques pas tremblants. Le rêve, sans doute, de tout voyageur…

 

 

Une vision – un semblant de vie. Des orages – un éclair – et la lumière plus loin. Une enfance peut-être mêlée à la crainte de vivre. Des heures, des jours – quelques siècles à patienter – à dériver au milieu de n’importe quoi – dans le vent – vers la source de tout désir. Et le brouillard et l’absence partout – le rire un peu rêche des lèvres – et leurs grimaces – qui donnent aux hommes et aux âmes cette laideur si atroce…

 

 

Des foulées, des chemins – et mille boues supplémentaires pour dissiper le jour – et entamer la confiance. Une crainte à la mesure des destins. Ni début, ni fin. L’enclave et l’impasse – et le déclin de tout voyage. La marche qui dure – et ne finira jamais. Comme une existence – mille existences – vécues – envolées – disparues – anéanties – condamnées à errer autour du même centre aux lisières du premier mystère…

 

23 juin 2018

Carnet n°152 Passage(s)

Regard* / 2018 / L'intégration à la présence

* Ni journal, ni recueil, ni poésie. Un curieux mélange. Comme une vision – une perception – impersonnelle, posée en amont de l’individualité subjective, qui relate quelques bribes de cette vie – de ce monde – de ces idées – de ce continuum qui nous traverse avant de s’effacer dans le silence…

Des tempêtes, des virages. Le signe des chemins – le signe du voyage – entre mille débuts et leur impossible fin…

Des fables et de l’arrogance. Le jour et le vide. Et plus bas, suspendue à la surenchère, la pendaison des croyances. La victoire du simple sur l’inutile…

Quelques torches – quelques flammèches – offertes aux dormeurs pour faire naître à hauteur d’homme le privilège des Dieux…

Vivant élémentaire voué au plus simple exercice : celui de l’homme et de l’âme en accueil qui décèle dans toute expérience la part magique – la part divine – au-delà du vivre humain…

 

 

Un jour nouveau. Comme le parfum retrouvé d’une aurore lointaine. Le sang et le silence entre la chair et ses blessures. La fin de tout rituel – de tout refus. L’Amour qui s’offre ; le don perpétuel du regard et du renouveau…

 

 

Deux âmes endormies sous la peau. La langue rêche et la gorge sublime – façonnées par la même main qui refuse le sommeil et la finitude – et l’étroitesse des frontières et des drapeaux. Nue dans son désir de contraires et de multitude. Dessinant partout le silence et l’entrelacement…

 

 

Partout où l’on rêve – et où l’on s’en remet au sommeil – renaît la douleur. La main qui décapite la vie – le monde – le poème – et les appels, pourtant si tenaces, du silence…

 

 

Désastres et chaînes de la destruction toujours. Visage caché au fond de l’âme. L’innocence émiettée – éparse à présent – inapte à restaurer l’écoute nécessaire. Fibres mêlées où s’accrochent l’espoir et la déraison – la damnation et la mémoire d’un jour ancien – d’un souffle premier…

Lames vives – familières des supplices. Insensibles au plus humble – et aux restes d’humanité qui pleurent au milieu de l’effroi et du sang…

 

 

Nous espérions tremper notre plume dans une encre moins noire – moins épaisse et moins cruelle. Mais le monde, à notre grand désespoir, a continué à laisser ses gestes se fixer à la mort…

 

 

Rien. Un peu de vent et de soleil sur le sommeil immense des hommes. Et une parole claire – taillée à la serpe parfois – dans la continuité du silence pour inviter à sortir du rêve et de cette nuit insensée – et franchir les hauts murs (illusoires, bien sûr) derrière lesquels végète le monde…

 

 

Un espace, un songe et l’ardeur des pas pour retrouver l’essentiel – le lieu de l’âme et celui de toutes les naissances. Un trajet – souvent long et difficile – pour apprendre à vivre et à être un homme

 

 

Tout s’approche – le soir et la mort – la mémoire et l’avenir – la tristesse et la nuit – sur le fil où nous nous tenons – bancals et ignorants. Apeurés par les vents et l’abîme – et tous ces visages indifférents suspendus à ce bleu si lointain…

Et tout s’agite dans notre attente. Dans ce désir inassouvi d’un autre lieu – d’un autre ciel – d’un autre jour…

 

 

Le blanc comme la promesse d’une lumière délivrée de la parole et du poème. La possibilité d’un silence majestueux – ininterrompu – souverain…

 

 

Quelques incidences sur le jour. La chair rouge – violacée – à force de coups – à force d’espoir et de volonté. Puis, le temps passe (finit par passer) – et ressurgit l’abandon – cette lumière que l’on croyait partie – perdue – annihilée…

 

 

Sages l’azur et la fièvre des premiers jours. Rebelles aux lois, aux épouvantes et aux combats des mains belliqueuses et suppliantes. Dressés comme des christs – comme des totems – dans le feu et l’hiver. Offrant l’Amour, le silence et le mysticisme – toute la vocation de l’homme. L’issue finale à un monde dénaturé par le rêve des puissants, la gloire des seigneurs et la terreur – si docile et effrayante – des peuples…

 

 

Ce qui demeure dans la cendre et le chant des oiseaux à l’aube. Ce qui surgit du silence et de l’horizon, mille fois, dévasté. Ce qui se retient avant de dévaler les pentes les moins tangibles du monde. Les fleurs, la douceur et les rires, si naïfs, de l’enfance…

 

 

Le vertige le plus fondamental. L’œuvre du silence et des vents. La pierre, la fleur et la passerelle précaire où nos pas en déséquilibre jouent les funambules entre la naissance et la mort sur le fil des incertitudes…

 

 

Sur nos épaules, l’âme se grise des vents et des horizons – de cette furtive promenade parmi les visages – dans ce décor provisoirement planté dans le sable…

 

 

Et cette lumière faible – innocente – empêtrée dans cette obscénité du vivre – si triviale et merveilleuse – unique viatique des vivants à la course fébrile et hésitante – à l’affût de tout espoir – de toute issue – en quête de ce qui les fit naître…

 

 

L’errance des esprits trop sédentaires pour voyager hors des frontières – hors des repères édifiés par la pensée. Inquiets des chemins – prisonniers de l’épaisseur de cette terre – comme la certitude la plus réelle peut-être…

 

 

Un sentier, une courbe et l’allant de tous les départs. Et l’ardeur des foulées pour rejoindre l’ailleurs – la promesse d’un autre jour – d’une autre terre où la liberté rimerait avec l’Amour…

 

 

Vivant du peu au fond de nos fibres. Cette énergie amassée depuis la naissance du monde. Tête légère – appuyée sur le rêve d’un séjour au milieu du ciel et du silence – loin de cette nuit imparfaite – et de ses sphères et de ses chants qui ensorcellent les hommes…

 

 

Un refus, un doute, une résistance. L’aptitude du rêve à éloigner du réel. Le regard plongé au cœur de ce qui soulève du monde…

 

 

L’interdit et la foi. Le jour pris comme cible – et comme promesse – pour se détourner du plus vrai à notre portée. L’insuffisance et la cicatrice des premiers pas posés dans le mensonge – ajournant la délivrance – presque impossible – des hommes. Ainsi la vie passe et s’enracine la nuit…

 

 

Un précipice au bord du doute. Et si peu de foulées convaincues de la nécessité d’avancer – d’inventer la passerelle ou l’envol. Préférant regarder du haut des falaises la chute du monde et la mort s’avancer…

 

 

Quelque chose se précise de notre vivant – et enfonce le clou sur notre tombe. Le goût – et la possibilité – d’un ailleurs plus incertain que le monde et la terre sous nos pieds…

Mains liées au rêve et au marbre des stèles. Pieds esclaves d’un désir impossible de liberté. Le parcours des hommes – presque immobile – et celui des âmes sautant à pieds joints de l’autre côté du monde…

 

 

La passage des siècles et l’immobilité. Le savoir et la connaissance. L’Amour et la sagesse comme l’esprit et le cœur de toute aventure. Et ces pas qui roulent sur les pierres. Et ces visages tout étonnés de ne voir que la lune briller au milieu de la nuit…

 

 

Miracle du silence comme une lueur – une main tendue – dans l’asphyxie du monde…

 

 

L’accoutumance de la pensée et du corps à la danse asymétrique – étroite – qui prive de l’envergure et du miracle de vivre – seul – ici – ailleurs – partout – parmi la foule ou quelques visages – sur la terre – au milieu du ciel – ivre – vivant et agenouillé devant la beauté du jour – au cœur de la pluie et de l’hiver – l’âme acquiesçante au voyage, au silence, au piétinement – à la découverte de contrées plus réelles et moins sauvages – et à l’Amour qui s’avance et se partage avec ce qui tremble et va mourir…

 

 

La poésie du ciel si riche – si féconde – incomprise sur cette terre si prosaïque – si indigente – si limitée…

 

 

Des tempêtes, des virages. Le signe des chemins – le signe du voyage – entre mille débuts et leur impossible fin…

 

 

Nous passons sous silence ce qui, un jour, prendra fin. Quelque chose, l’absence et les mensonges du temps. Les vies brèves, l’enfermement et la nuit entière livrée au hasard. Le sourire et les départs. La joie et la tristesse de n’être personne…

 

 

Les jours – comme les rêves – se succèdent – et s’impatientent du passage, de la fin et de l’aveu (toujours possible) des anges cachés au fond de l’oubli – dans cette mémoire première enfouie dans l’esprit du monde…

 

 

La chute des siècles – terrassés – terrorisés par l’appétit du monde. Et l’envergure incomprise des abîmes et du silence. Et plus loin – là-haut – quelque part – la continuité des vents et le sourire éternel des Dieux survivants…

 

 

Nous devenons un autre – nous-mêmes – sous les cendres. La lueur d’une flamme plus ancienne. La nuit parfaite et le jour retrouvé. Le temps d’un passage – de quelques saisons. La chute du temps dans l’immensité…

 

 

Briques, gestes, figures. L’arsenal du monde pour célébrer le prolongement du printemps, des naissances et du silence…

Le chemin d’une innocence à venir…

 

 

D’autres noces nous feront revenir. Celles de l’intime et de l’immense dans un regard mêlé de rien et de lumière…

 

 

Ces pas sont les nôtres. Et la trame où tout a commencé. Le cercle, la vie, le monde. La fougue et la fuite du temps. Le miracle de toute naissance. Le prolongement du merveilleux et du silence livrés à l’envers de l’âme et aux appétits…

 

 

Sur la table, mille ruisseaux se creusent au fil du temps. Mille ciels et mille chemins sur la page où nos yeux se promènent. Comme un défi hasardeux à la mort. L’invitation à goûter ce qui vient – le dedans de l’âme coutumière du plein silence…

 

 

L’apaisement comme un ciel au-dedans de la misère – parmi ces voix entaillées jusqu’aux viscères – livrées aux rêves et aux prières – marchant, hagardes, au milieu des pierres et du vent…

 

 

Le peu – le presque rien – aux frontières de ce qui est présent – toujours – et qui ne laisse aucune trace de son passage…

 

 

Le simple – l’éphémère – trône ici comme un geste inutile – une vague à peine qui s’efface sur la berge. Une parole lancée à la mer. Un pas à mi-hauteur du langage…

Et nos vies muettes à l’écart du sacrifice – authentiques jusque dans leur goût pour ce qui manque à leur défaite…

 

 

Des fables et de l’arrogance. Le jour et le vide. Et plus bas, suspendue à la surenchère, la pendaison des croyances. La victoire du simple sur l’inutile…

 

 

Quelques torches – quelques flammèches – offertes aux dormeurs pour faire naître à hauteur d’homme le privilège des Dieux…

 

 

Vivant élémentaire voué au plus simple exercice : celui de l’homme et de l’âme en accueil qui décèle dans toute expérience la part magique – la part divine – au-delà du vivre humain…

 

 

Gifles, flocons, silence. Et ces petites sentes d’infortune qui égarent et blessent davantage qu’elles ne prouvent notre vaillance. A deux doigts d’un appel – d’une fulgurance ; l’effacement et l’immobilité du voyage. La crête dans le rêve et le songe au sommet des cimes. La poussière et le plus bref à disparaître. La boue et l’ignorance. Et la sagesse d’une âme à la main blanche comme la neige…

 

 

Des poèmes comme des passages – des traces éphémères dans le silence – pour exalter la joie et le goût du vivant au milieu des peines et de la mort…

 

 

Tout se pare d’immensité avec la fin de l’accessoire. Comme le retour (célébré) à l’espace et au temps illimités…

 

 

Caducs et inutiles – tout édifice – toute construction. Le moindre trait – le moindre amas – est un rêve – une illusion. Gesticulations insensées et folles tentatives de ceux qui s’échinent, à travers leur vie et leur œuvre, à défier le silence – l’infini du seul visage – le palimpseste à jamais vierge où naissent et meurent tous les mondes…

 

*

 

Monde en marche – à la dérive peut-être – qui impose ses lois, son mouvement – une direction. Monstre colossal – pesant – massif – mu par une force instinctive – une puissance originelle (presque) inépuisable – roulant cahin-caha des ténèbres vers la lumière – anéantissant les impasses – toutes les impasses – creusant son sillon à même les corps et les existences – amassant et écrasant tout sur son passage. Se nourrissant de toutes les tentatives et de toutes les expériences – implacablement lancé vers son but ultime…

 

 

Et dans ce monde à la mécanique un peu folle, quel chemin pour la soif, la sensibilité, l’intelligence et le serment des retrouvailles – et le silence et le soleil nécessaires à l’immobilité des pas et au rassemblement des visages…

Et quelle place pour la vérité et la parole des poètes qui rivalisent avec l’ardeur des foules – enivrées par le progrès – dopées par l’angoisse de vivre – et pas même conscientes de marcher vers leur perte – de sacrifier la vie, leur vie – toutes les vies – pour une gloire absurde et stérile – et la réussite d’un monde qui marche le cul par-dessus la tête…

Rien ni personne – pas même la parole des poètes ni l’expérience de quelques sages – ne pourra réfréner cet engouement – cette course folle…

« En vain » sera peut-être le dernier mot…

 

 

Il y a – et il y aura toujours – mille rêves et mille vies brisés que rien ne pourra sauver du désarroi et de la mort…

 

 

Folie destructrice qui enchaîne davantage qu’elle ne libère. Hommes en fuite. Pensée uniforme. Bien-pensance. Et la nuit qui commence à peine…

Et l’intuition d’une tristesse qui pourrait durer jusqu’à la fin des siècles…

 

 

Une longue marche consacrée au plus facile et à l’espérance au détriment de l’essentiel ; cette soif de silence…

 

 

Des images et des mots parvenus jusqu’à nous. Le renforcement des mythes. La continuité des fables et des mensonges. Et l’Absolu en toile de fond de cette nuit et de ces délires qu’engraissent notre paresse et notre lâcheté…

 

 

Au-delà du possible règne l’extinction des jours qui se succèdent – soutenue par quelques âmes inquiètes et téméraires au regard lucide – prêtes à esquisser quelques pas – et quelques lignes – dans les rêves et l’indifférence du monde – prêtes à placer l’envol au cœur du sommeil et des impasses – au cœur de l’impossible…

 

 

Devant nous résonnent – et pérorent – le plus tangible – toutes les voix du monde galvanisées par l’aveuglement et la chute des empires – le passage du temps sur la terre si proche du rêve – la fin des siècles – l’effacement de l’histoire – les gémissements des hommes et des bêtes. Et le silence foudroyé par tant de certitudes…

 

 

Incantations vaines dans le silence. Spectateur impuissant du combat asymétrique entre l’ombre et l’invisible – entre le temps et l’éternité…

 

 

Nous survivons à peine aux règles édictées par la folie de ce monde. Nous marchons – et marcherons encore – à contre-sens – dans la déroute des repères et des saisons. Le rêve pointé en chaque foulée vers un ailleurs possible – et la raison (et le privilège humain) crucifiés au milieu du front…

 

*

  

La mort jamais fortuite des rêves. Un pied dans le poème et l’autre dans le silence. A mi-chemin entre l’abîme – le ciel inventé – et le réel.

Au cœur du plus long passage entre l’homme et l’infini qui le porte…

 

 

Rien de moins que l’intime et l’immense. Le regard et l’atemporel au cœur du rien. Et quelques pas – quelques traces peut-être – dans la parole affranchie du langage (et de ses si prosaïques usages)…

 

 

La trame où tout a commencé. Le monde, les naissances et les mille vitrines pour exposer son visage – ses drames – ses expériences – ses aventures. La petite ronde des hommes, en somme, au milieu des rires et de la mort…

 

 

L’infortune et la disgrâce de toute manœuvre pour faire coïncider le rêve et le réel. Le chemin de mille désastres. Le voyage – le passage – et ces milliers de jours d’attente et de vaine espérance…

 

 

Quelque chose de plus confus que nos traces dans la neige. Comme un amalgame de poussière et de lumière à l’envergure insaisissable – tantôt infime et dérisoire, tantôt infinie et majestueuse – souveraine toujours dans la proximité du pire et à l’approche de la mort. Geignarde et géniale sur son parcours – sur ce chemin abscons – obscur – comme une main tendue sur le fil des rêves. Tantôt souriante, tantôt pétrifiée devant les visages, les mensonges et les frontières du monde. Anodine et légendaire au milieu des grimaces et des fantômes. Et, plus que tout, familière d’une permanente défaite…

 

 

Quelque part, un enfant au rêve incertain – accroupi parmi les destins – végète dans la main d’un plus grand que lui – près d’une fenêtre (presque) insoupçonnable sur le ciel et le chant des oiseaux. Il vit là, inquiet, en se balançant au rythme des vents et des injonctions humaines – au rythme des ordres mécaniques scandés par la bouche noire de quelques seigneurs (élus par le peuple) – posés un peu plus haut – au-dessus de cette grisaille obscure et maléfique – où glissent tous les visages et tous les gestes – tous les baisers lancés à l’espace et à cette force que nous ignorons…

 

 

Magie des mains tremblantes – respectueuses et ivres du même désir. Le rien et l’impossible rêvés d’une vive ardeur. Et le silence en point de mire…

 

 

Sur les rives rouges du passage, un incident, parfois, nous retarde. La grâce d’un décalage. L’exactitude d’un contrepoint. Quelques embardées – des virages – qui prennent souvent des allures d’errance et d’incartade – et qui, un jour, feront office de délivrance…

 

 

Nous n’avons rien sinon, peut-être, un bout de terre et un étrange vague à l’âme pour s’affranchir du rêve et s’éloigner du monde. Un goût pour l’ailleurs que le voyage, peu à peu, transforme en inconnu. Et le silence des jours – et la lumière de notre solitude – pour aller courir sur d’autres rivages…

 

 

Quelque part encore – un autre jour – une douce lumière – l’incertitude des visages. Le silence d’un ailleurs retrouvé…

 

 

Le cri, le chant ; la même rengaine au fond de ce qui brûle et se cherche. La vérité au fond de la gorge oscillant entre les étoiles et les fous – ces hommes – ces vaisseaux embarqués sur des eaux trop sombres (et trop tumultueuses) pour guérir du sommeil et s’affranchir du monde et des ignorants. Un seul guide, la plaie et la chair déjà gorgées de joie…

 

 

Langue morte autant que les eaux noires venues engloutir le monde – les songes – toute vérité. Le délaissement et les tyrans. Et ce bon peuple à la parole facile – aux visages tirés par des siècles de rondes et de mirages et les mille légendes des tribus d’autrefois. Et, à présent, l’attente du chant et du silence véhiculés par le plus simple…

 

 

Comme un dragon aux ailes délicates – le jour – et sa langue furieuse – incomprise…

 

 

Tant de traces sur l’écume qui ne connaîtront que le blanc des abîmes – et cette peur de venir s’échouer parmi d’autres drames sur la couleur des océans…

 

 

Quelque chose nous attend – plus vif que le soleil noir de la pensée – plus austère que tous les rêves mis bout à bout – plus simple que la complexité du langage – et moins oisif que nos vains voyages. Une présence au milieu de l’ombre et de la stupeur. L’éternité comme défi à la mort et aux vivants. Une envergure plus apte que le feu à éclairer l’ignorance et le monde – et cette pluie si familière qui donne à nos jours cet air de désenchantement…

 

 

Un soupçon d’Amour encore pour offrir à l’existence et aux vivants l’amplitude nécessaire pour accueillir la grâce, le miracle et la lumière…

 

 

Est-ce le jour ? Est-ce la nuit ? Que pourrait bien nous dire l’âme endormie…

 

 

Un précipice, un voyage. L’aventure sur les rives – et les eaux – les plus sauvages. Les parois et l’hésitation à l’approche du ciel – ensablé entre l’écart et la roche. La magie, le merveilleux et le vivre, parfois trop téméraire, enjambés d’un seul saut…

 

 

Vivre sous le regard pacifique des grands chiens – libre de jouer entre les tombes – au milieu des rêves et des étoiles – affranchi des danses de la terre. Au cœur d’un jeu – d’une existence – d’un Amour – écrits en lettres d’or et de sable par des Dieux malicieux et cajoleurs…

 

 

L’aube encore à tous les seuils – et jusque dans le sommeil des impunis…

 

 

Regard plongé au fond des lignes – au fond de l’infini. Joueur de flûte et de silence entre la terre – ses serpents vifs – et si hideux parfois – et le ciel dégagé – parmi les traditions et les rêveurs – les hommes – les mains sur l’archipel des hauteurs. Porté par presque rien, en somme. Les cheveux remués par les vents et les courants d’un autre monde – d’un ailleurs plus espiègle et éternel que la terre si triste (et provisoire) des vivants…

 

 

Le vertige de l’errance – là où le regard quitte les pieds – la tête – et ces lignes dessinées pour vaincre la mort…

 

 

En l’homme, peut-être deux ciels – celui du haut – du rêve – et celui du bas – de l’enfer promis à la déroute et à la défaite. Et entre les deux, une corde où dansent les pas – et mille soleils déposés par le hasard

 

 

Voix, chaînes, chemins. A la lisière de toutes les épreuves. Et le destin soumis à la violence et à la sauvagerie des instincts. Foulées brèves – hésitantes – au milieu des chants et de ce qui tremble…

La main appuyée sur la pelle qui aura servi partout à élargir l’infâme et le trou où nous serons enterrés. Et le jour d’après où l’Autre marchera pour assouvir sa faim…

 

 

Un angle, des rives et les paupières closes toujours qu’embrassent l’ombre et la mort. Et ce bleu au fond du jour – au centre du regard défait des livres et des horizons. Silencieux – en attente – au milieu des pierres et des étoiles – guettant l’aurore dans les yeux et les foulées de l’homme…

 

 

Siècles, sève, intervalles. Et cette transparence sans rive entre les murs et le froid. Et le soleil né des désastres qui – lentement – vers nous s’avance – et qui – lentement – en nous se redresse – pour célébrer l’ivresse et la joie sur les tombes – au cœur des saisons qui passent…

 

 

Du soleil, des étoiles, des parures. Et cette parole comme un rituel exauçant tous les rêves du langage pour dire la vanité de l’abondance, l’illusion des cérémonies et le règne indiscutable du silence parmi nous…

 

 

Quelque chose s’approche – des rires et des traits singuliers. L’inattendu dans l’élan le plus familier. Le jeu de la mort sur nos visages fatigués. La danse du silence, peut-être, sur la ronde des condamnés. La joie à travers la porte qui ouvre sur la grande salle où agonisent les suppliciés. L’enfer du songe où se noient tous les désirs. La trame où se terrent toutes les âmes. Le mystère des Dieux qui se déchaînent sur notre voyage…

La ligne où tout meurt et s’écartèle pour offrir un plus paisible destin. L’abandon au vide et à ce qui nous rassemble. L’espérance des retrouvailles…

 

 

Assis en silence au milieu du pardon. La tête sur les genoux. Et les mains vides qui accueillent le monde et les visages. La couronne de la différence reconquise. Et la soif mêlée à l’eau – abandonnées sur le sable. Le simple et la joie promise au bout des doigts. Et la douceur d’une présence. L’invisible et l’ombre réunis. Une certaine grâce de vivre, en somme…

 

 

Le quotidien, voilà l’essentiel de l’homme. Et le silence, un jour, qui tiendra lieu de langage…

 

 

Un nom. Et mille jours à endurer pour que brille l’impossible. Et un jour sans nom pour voir jaillir l’impensable…

 

 

Tout est dit – et révélé – en un seul geste – en un seul mot. Toute la posture de l’homme dévoilée…

 

 

Seul dans cette nuit parmi ces corps grelottants. Seul dans le froid sur ces routes épiques. Seul avec l’âme – cet autre en soi – venue réchauffer notre désert – notre passage…

 

 

Silence (parfois déconcerté) devant le salut espiègle des masques – d’un monde mort – inanimé – sous l’apparence du mouvement – pris dans une danse à l’allure aimable – presque souriante – assise au milieu des déboires et des circonstances – mue par l’habitude et l’inconscience…

 

 

L’enfance d’une autre parole – née d’un trébuchement – d’une chute presque silencieuse – passée inaperçue au milieu de l’absence – de tant d’absence – sous le regard attentif venu détrôner le hasard, la quête et l’ignorance…

 

 

Exposés, à présent, au rang de la terre, cette innocence et ce ventre, autrefois, gonflé de faim. A même l’herbe, les oracles et les armures – à même les signes de l’homme. Et l’arrivée discrète du silence après un long périple à travers le temps – mille siècles de fouille et d’épuisement…

 

 

Vive est l’invitation au voyage. Et permanente la résistance au changement. Tout est en ordre et la beauté peut bien attendre. Les rêves multiples – inassouvis – ordonnent une trêve – une parenthèse dans la traversée – et ajournent la suite des pas. La vérité et le bout du monde devront encore patienter…

 

 

Au bord du temps – au bord du monde – ce que l’on tient pour un silence souverain – le royaume des sages – et l’ordinaire des éveillés peut-être – a parfois des airs de tromperie – de fausse évidence. Restent un feu et un abîme – et le son de quelques cloches encore disharmonieux. Restent l’esprit et sa fange de désirs, une mémoire au fond de l’oubli et des absences au cœur de ce qui vient. Un regard et une présence aussi – constellés d’un peu d’ombre et de nuit. Des intervalles et quelques ornières. Et des murs (infranchissables parfois) sur les pierres affranchies. Des pelletées de violence dans l’âme. Et des idées sur le blanc des pages. Une lumière et un peu de noir au cœur de l’éternel et du voyage…

 

 

Ce qui vient glisse entre nos mains. Et, pourtant, tout s’acharne à revenir… Mais nous n’avons plus la force d’attraper les choses – ni la force de nous accrocher au destin. Et pas même celle de nous abandonner…

Aussi défaits, impuissants et végétatifs que le monde, en somme…

 

 

Vertige du vide et des abîmes. Vertige du monde et du silence. Deux versants d’un même faîte – et cette crête où s’enlisent les pas…

 

 

Rien ne guérit de l’espoir autant que les malheurs. Rien ne s’achève et, pourtant, que les murmures du silence, parfois, nous semblent lointains…

 

 

Nous allons là où les mains façonnent notre destin – et nous offrent une ligne de fuite – un espace de prolongement. Et nous avançons ainsi avec le ciment des ancêtres sur nos certitudes – et l’orgueil du visage – vers un horizon impossible à réenchanter…

 

 

Tout passe – captif de sa fin. Et tout recommence avec l’oubli du ré-enfantement. Et tout nous arrive de cet effort à revenir…

 

 

Insensibles aussi longtemps que l’âme sera gorgée d’images. A peine vivants tant que le monde sera perçu depuis la discorde et l’habitude. Si loin encore des promesses de l’homme

 

 

Humble et renversé – comme un regard innocent sur le monde…

 

 

Entre l’orgueil et l’ingratitude, l’homme au service du plus servile. L’oubli et l’indifférence dans leur combat contre l’authentique. Le déchirement du souvenir et des âmes. Et le blanc et le noir de la vérité, bientôt, mélangés en incertitude…

 

17 juin 2018

Carnet n°151 En somme...

Regard* / 2018 / L'intégration à la présence

* Ni journal, ni recueil, ni poésie. Un curieux mélange. Comme une vision – une perception – impersonnelle, posée en amont de l’individualité subjective, qui relate quelques bribes de cette vie – de ce monde – de ces idées – de ce continuum qui nous traverse avant de s’effacer dans le silence…

Monde – à la fois ténèbres et lieu fécond de l’éveil. Un refuge et un naufrage. Et la magie de l’incertain. La voix – et le souffle – du plus proche. Le ciel et les grilles qui condamnent et découragent toutes les tentatives et tous les passages. La boussole du sorcier et les hanches de la nuit. Le frisson des hommes qui grelottent au cœur du noir. Et le nom imprononçable du silence. Les Dieux du vent et de la tendresse – inaccessibles. Le temps maussade et l’œil blessé. Et les pierres au centre desquelles convergent tous les regards…

Un temps et des mains pareils au naufrage. La soif et la nuit, partout, qui offrent leurs bras et leur sommeil. Le sel, les pierres et le monde. Et nul endroit où se réfugier – nul endroit où s’enfuir…

Des nuits, des peines. Et le monde et le réel – bâtis à coup de pelles, de pioches et de chimères dans l’attente d’une issue – l’espoir d’une évasion…

Tout vacille et se redresse – pose un genou à terre puis s’élance à nouveau vers la vie et le désir – le sens et le langage. Pas, gestes, lèvres et paroles dans le rythme exercé par le vent. L’écoute, l’écart et ces forces triviales qui édifient l’homme et le voyage. La paresse, l’écho et le passage. Et le doute vertigineux de n’être personne…

 

 

Tout s’ébat – et glisse sans bruit vers sa fin. Rumeurs, visages et fureur du monde. Danses silencieuses dans le regard attentif.

Cascades et cavalcades dans l’ingénuité d’une présence – jamais surprise par l’angoisse et la violence – les heurts et les obsessions – l’aveuglement des peuples, les remèdes et les contritions.

Sereine toujours parmi les reflets qui viennent l’effleurer. Entre calme et effacement – invisible pour la plupart – se moquant des joutes juvéniles, des couronnes et des mensonges. Source et spectatrice acquiesçantes à tout ce qui s’échafaude. Mère et destination de tous les voyages – et de tous les supplices.

Comme un silence posé derrière tous les yeux qui s’abîment au fond des gouffres…

 

 

Tout s’efface sur l’asphalte et le parvis des terres blanches. Tout disparaît au centre de tous les cercles. Murs et jardins. Plongées dans toutes les sphères et tous les mystères. Fenêtre où palpitent le vivant et ses tremblements – ses tentatives et ses campagnes – ses jugements, ses églises et ses persuasions. La vieillesse comme la précocité (parfois si grande) de certaines âmes. Tous les chemins du monde, le crépuscule et les silhouettes perdues au fond de leur nuit. L’homme, l’espoir, l’arbre et la bête. La pierre et le sable. Et la lumière enfin retrouvée. Ce qui s’agite – et se cherche – au cœur de cette éternelle immobilité…

 

 

L’intime misérable et dépoussiéré reconnaissant (enfin) son envergure et sa grâce…

 

 

Des traces, des signes, quelques privilèges. Des siècles étrangers à toute aumône. La nécessité d’un tout ajournée par la fièvre des hommes, la quête d’abondance, les tours et les frontières de l’obscurité. La boue grasse qui donne aux foulées leur allure si lente. Le délabrement de toute croyance. L’expérience assassine qui offre à toutes les morts leur innocence – et leur printemps. La région la plus ensoleillée du monde. Le cœur pétri d’une tendresse inépuisable. La fin (toujours provisoire) du malheur et de la souffrance…

 

 

L’alignement des perspectives dépouillées. Les crêtes, la lumière et le silence jusqu’au cœur du plus humble. Le vivant agenouillé. Et l’extinction de la dernière étoile. Le chant, sans cesse renouvelé, du renouveau. Une enfance immobile et sereine – mature et sage – souveraine, en somme, au milieu de l’effervescence et des cris – au milieu de l’agitation puérile et instinctive des corps et des visages qui ignorent leur envergure – et le rôle du silence et de l’acquiescement – la grande liberté dans cet univers de contraintes, de refus et d’interdits…

 

 

L’attention et le regard sur les danses et la course – hagarde et (presque) mécanique – de l’impersonnel – le monde des choses et des visages. Les cris et les chants dans le silence.

La joie, l’être et le miracle – si proches et si lointains – posés hors des batailles et enfouis au cœur de la fureur, des révoltes et des agissements. Dieu, en somme, à la fois monde et hors du monde. Le vide lumineux que l’on est – et que l’on attend. L’étonnement et la routine au milieu de ce que nous sommes et faisons…

 

 

Quelque chose, en nous, crie encore parfois – et se désespère – de n’être rien. Un peu de terre, un peu de boue, un peu de poussière au milieu du monde et des étoiles – pas même un visage – ni même une possibilité de tendresse pour d’autres malheurs, d’autres demandes, d’autres désespérances.

Une simple présence – anonyme – sans nom et sans contour. Tout dans l’instant de l’accueil et du geste – l’être qui offre et (se) partage – et, presque rien, l’instant suivant. Une figure défaite et infinie – si pleine – si totale – et, pourtant, si invisible et inexistante – plongée dans le vide et l’attente sans attente de l’instant suivant, des circonstances suivantes – et du jour prochain peut-être…

Assise et incertaine au cœur des vents. Magistrale, éblouissante et fantomatique, en somme…

 

 

Un Amour et une indifférence sur – et au milieu de – ce qui court. Un regard – une présence hors et au cœur du monde. Et l’envergure du même infini au-dedans des choses et des visages…

 

 

Chaque jour, la même rengaine – cette obsession qui pousse les yeux à s’ouvrir, le corps à se nourrir et à se laver et la main à poursuivre son élan sur le blanc (si pur) de la page. Œuvre permanente de l’âme soumise à cette folle énergie du nécessaire…

 

 

La nuit semble si bleue dans le miroitement du poème. Et l’infini à notre porte…

 

 

L’Amour et l’âme penchée sur l’éphémère et l’essentiel. La vocation de l’homme peut-être…

 

 

La vie, la mort, l’Amour et l’Absolu au cœur des mille circonstances quotidiennes…

 

 

Un ciel, une terre et des corps usés par le labeur. Mille siècles et autant de larmes sur la beauté introuvable – l’autre versant de la nuit – aussi clair qu’est noire la face que nous connaissons…

 

 

Dans le jour – au milieu du monde – un visage – et une âme défaite et immobile. Silencieuse. Et quelques signes sur la page. Le rêve d’un homme réconcilié avec la bêtise et les instincts – la force de toutes les nécessités…

 

 

Le monde en place depuis toujours dans la croyance des yeux trop crédules n’est, en vérité, qu’une soif – un désir de retrouvailles avec ce qui l’a créé. Un regard – une indifférence généreuse et sereine qui apaise tous les manques…

 

 

Quelque chose, en nous, devine l’inutilité des démarches et des élans. L’illusion du temps et l’absurdité des inquiétudes à l’égard de l’avenir. Les tentatives et les triomphes. Ce qui exulte et ce qui se déchire. L’espoir derrière la vitre. L’horizon fuyant et la place des rêves. Ce que, sans cesse, nous dessinons sur l’éternel palimpseste. Les traits au milieu des circonstances. Ces mille petites choses qui glissent au cœur de l’invisible : tous ces riens – et ces nulle part – au sein de la même présence…

 

 

Le sommeil dans la courbure des heures. La pierre et la langue gémissante. L’eau et le rêve. Les rivières et la lumière. Le vent épinglé aux âmes qui tournent et désespèrent. Le silence et l’épure. La joie de n’être personne. En marge – et au cœur – du plus grand vide…

 

 

La routine et la transformation. Les mille jeux et les mille prouesses. Le sacré et la somnolence. L’abandon et le goût de l’effort. Marionnettes du même spectacle. Histoires d’une seule immobilité qui perce – et sourd entre – tous les élans. Le silence, les grimaces et les sourires d’un même visage…

 

 

Un chant, soudain, dans la nuit du monde pour annoncer la fin des oracles et des chimères. L’effacement du temps et des discordes. Le passé rejoignant l’avant-garde. La lumière sur les atrocités et les incendies d’autrefois. Le renouveau d’une continuité que l’on croyait stérile, et trop faible, pour franchir la frontière – les seuls obstacles – qui nous séparaient de l’invisible et de la conscience…

 

 

Le vide et l’absence au cœur de la mort et du chaos. Et la futilité des sourires et des grimaces – des élans et des refus. Un peu d’ombre – un peu de boue – sur le plus vaste – éternellement scintillant. Le réel inaccessible par Dieu, la croyance et la pensée. Léger – abrupt – aux marges du rêve. Au cœur du plus présent façonné à coup de soustractions. L’innocence et le plus sacré, en somme…

 

 

Quelque chose nous regarde qui a la couleur de la mort – et le parfum (oublié) de l’enfance éternelle. Une lumière – une présence – accessible seulement dans l’effacement…

 

 

Blancheur plus réelle que nos existences – intervalles entre deux parenthèses où le vivant s’exerce à la parodie, au défilé et à la certitude au lieu de fouiller l’illusion…

 

 

Âme et yeux ouverts découvrant l’impossibilité du retour, l’espérance sans emprise sur le temps et l’improbable venue des beaux jours. Attendant (sans impatience) les circonstances et la mort. Vivant de peu – du plus simple sans doute. Puisant leur foi dans la confiance – et naviguant, incertains, au cœur de l’incertitude. Posant un pas après l’autre dans le vertige de l’existence…

 

 

Un monde, un regard soudain soulevés par le scintillement de l’invisible…

 

 

Nous inventons des jeux pour oublier la mort et l’âpreté de vivre. Et l’indifférence en lieu et place de l’Amour. Les carnages de la cécité et les lois édictées par les instincts en ce monde soumis au hasard des constellations imaginées pour se prémunir du pire…

 

 

Nous sommes les bourreaux et la condamnation – et la peur dans les yeux de ceux que l’on emprisonne et que l’on mène vers le supplice et le tombeau. Nous sommes le sang, la tristesse et l’effroi de ceux que l’on assassine. Et la parole exsangue – exténuée – qui se traîne et serpente entre les tombes et les visages en larmes. Et ces fleurs que l’on pose en hommage sur les sépultures.

Et nous sommes la faim qui pousse nos pas à l’exil – dans cette quête un peu folle pour trouver le remède à l’absurdité de ce qui s’expose – et se propage – sous nos yeux…

 

 

Un reflux du silence. Et quelques lueurs dans les replis du monde où le poète vit et s’invente sans répit pour rassembler ce que les hommes, sans cesse, déchirent. Dans le règne du mystère et les lois du partage en deçà des enseignements à vivre. Avec ce goût, si prononcé, pour l’innocence et la vérité…

 

 

Un plan – mille plans – pour se défaire de l’infortune. Une pierre, un chemin et la sente tortueuse des rêves pour asseoir sur la terre la force miraculeuse d’exister…

 

 

Le sable, le vent et la poussière. Et ces silhouettes informes à l’assaut du moindre sommet. Et cette figure en amont de tous les privilèges. Les mérites de ce qui s’offre à la quête ultime. Et la découverte du vide dans nos tréfonds…

 

 

Livré au mutisme de l’espace – au-dessus des bouches suppliantes et des étoiles trop lentes pour soulever les rêves – et les rendre aussi vivants que le réel. Un détour, une torpeur, une fièvre. Le désert et ces veilleurs attablés à l’écart du monde qui guettent le moindre souffle – la moindre lumière…

 

 

Du sommeil au cœur de ce qui tremble. Un pas, un puits, du sable. Le fond de l’abîme et l’arrivée progressive du plein jour. Et devant nous, le silence et l’infranchissable qui soutiennent notre foulée indécise…

 

 

Monde – à la fois ténèbres et lieu fécond de l’éveil. Un refuge et un naufrage. Et la magie de l’incertain. La voix – et le souffle – du plus proche. Le ciel et les grilles qui condamnent et découragent toutes les tentatives et tous les passages. La boussole du sorcier et les hanches de la nuit. Le frisson des hommes qui grelottent au cœur du noir. Et le nom imprononçable du silence. Les Dieux du vent et de la tendresse – inaccessibles. Le temps maussade et l’œil blessé. Et les pierres au centre desquelles convergent tous les regards…

 

 

Monde d’enfouissements et d’expositions où tout jaillit puis se terre – où lorsque les uns apparaissent, d’autres s’effacent – où tout tournoie dans une ronde perpétuelle – et où les tensions et les accords ne sont que les éléments de l’équilibre général.

Monde d’éloignements et de rapprochements où tout s’avance et recule autour du même centre, tantôt collé et réuni, tantôt séparé et écarté.

Comme si les choses et les visages naissaient des conditions propices, se rapprochaient, puis s’éloignaient et disparaissaient le moment venu pour laisser apparaître et s’assembler d’autres choses et d’autres visages.

Comme les jouets des cycles sans fin de l’émergence, des associations, des ruptures et de la mort…

 

 

Sous le présage du jour, le croisement des voix et des âmes à l’innocence nue. Le baiser qui attise le feu et les caresses. Le cœur exalté au fond de l’être – vibrant de terre et d’énergie au milieu du noir – ouvrant le seuil magique d’une autre réalité…

 

 

Des signes, des fleurs. Et le visage – innocent – frappé de plein fouet par la douleur d’abord – la solitude d’exister – et la joie ensuite comme une grâce s’offrant aux plus méritants qui ont su se plier aux exigences du destin et du silence…

 

 

Un gémissement entre les cris. Comme un murmure – celui de l’aube peut-être – au milieu de la fureur et de la nuit imparfaite qui nous entoure. Et la main magicienne du jour plus proche de l’âme que nos rêves hasardeux…

 

 

Parmi les pierres, quelques vivants à l’âme enserrée – blafarde presque – dans l’absence de toute lumière. Quelques tombes, quelques larmes en guise de décor et d’introduction. Des jours, des pensées et des gestes machinaux. Des chemins où poussent toutes les douleurs du monde. Le souffle difficile – agonisant – au fond de la gorge. Des paysages et une marche incertaine – indécise au milieu d’autres visages – lointains – presque sans âme – où le rire n’est que la marque d’une absence – le signe d’un éclat incompris. Quelque chose comme une peur et une ignorance au fond des yeux, sous les draps, dans les pas – partout où le sentiment est un piège – un appât – partout où la langue gît, inachevée, comme un instrument de persuasion…

L’humanité entière sans doute – avant la conversion des ellipses et des saccages en prières – avant la pleine adhésion de l’esprit au silence…

 

 

Une force résiste – et se heurte à tous les destins façonnés par le désir – l’inertie, le jugement et la haine. Les arabesques de l’innocence peut-être… Le silence et la joie dont chacun rêve en secret…

 

 

Noces du monde et du destin – dard et tranchant de l’épée parfaits pour cisailler et pénétrer notre démesure – l’illusion du choix, les larmes, l’espoir – toutes nos chimères. Comme une besace à l’envergure du vide, portée dans le sommeil – sous le soleil. Et les poches percées par tant d’absence – et l’Amour parti – introuvable – en exil, peut-être, sur des horizons moins tristes – et plus réconfortants…

 

 

Des vies comme du lierre qui s’agrippent aux murs – et poussent, à travers l’herbe et les ronces, sur toutes les ruines du passé. Et qui recouvrent le gris d’une verdure légèrement trompeuse – en s’établissant sur terre avec le bleu du ciel lointain – inaccessible – comme seule promesse – comme seule récompense. Condamnées à parcourir l’infortune, à cacher le secret de leur course et à encercler le jour jusqu’à la mort…

 

 

Plus loin que la colère, le jour naissant. Et le silence d’avant le noir. Les ombres et l’étrangeté de vivre au milieu de tous ces regards – fantômes, peut-être, maudits par la nuit – et déchiffrant, avec tant de maladresse, les signes précurseurs de la lumière…

 

 

En fin de compte, l’unique question sera toujours : qui suis-je ? Qui suis-je au milieu du monde et des visages ? Qui suis-je face à l’Autre et à la mort ? Et, accessoirement, comment être (et vivre) parmi, avec et devant eux ?

 

 

Yeux cherchant partout – dans tous les mondes visités – des refuges, des alliances et des alliés – jusqu’à la découverte du silence et du vide – cette présence rayonnante au-dedans de l’âme – derrière le regard – partout – qui se déploie à travers les mille visages et les mille choses des mille univers existants

 

 

Cette gloire invisible – innocente – un peu folle – de n’être personne. L’eau et le chant des rivières. Le temps et les jours qui passent. Une parole dans le silence. Une caresse sous la pluie – et sur la peau brunie – brûlée peut-être – par le monde. Un secours dans l’indifférence. Un sourire – une épaule – un secret – dans la nuit et l’infortune des hommes…

 

 

Une terre, des mots enracinés dans la violence du désir et la lumière – au creux de cette aube porteuse de tant d’évidences…

 

 

Nous ne faisons que passer – remuer les eaux du changement – et nous prélasser au milieu du temps et de la mémoire. Vivre, à vrai dire, à l’ombre de notre éclat – entre la source et l’océan…

 

 

Où la mémoire nous mène-t-elle ? Et où le temps nous mène-t-il ? Saurons-nous seulement voir, un jour, le feu grandissant derrière les yeux – et l’espace clair et immobile – inaltérable – au fond du regard…

 

 

Au bord d’un cri, les plus hautes vertus. Et au-dedans de la gorge – inutilisables – le breuvage des années et l’illusion de l’expérience…

La lumière et l’innocence – prisonnières de ces étranges silhouettes que le rêve rend si malhabiles – et si fécondes…

 

 

Chemins gravis. Luttes intestines. Destins taillés à la serpe. Au-dedans d’un souffle labyrinthique. Juchés sur des élans et des fausses certitudes. Et ce rire – incommunicable – caché dans les derniers soubresauts de notre chute. La mort et les vivants dressés au combat. Anéantis par la force – presque magique – de cette présence – de ce visage premier – originel – agenouillé au milieu de l’impossible…

 

 

L’ombre puissante, le prolongement d’un geste, le souvenir d’une terreur. Les injonctions du vent. Une pierre – mille pierres – ajoutée(s) aux chemins et aux édifices. Babel horizontale sur le sable des rivages. Et l’appel déchirant d’un visage – nez dans la poussière – guidé par l’espoir, les erreurs et les incompréhensions. La disgrâce, en somme, de l’homme condamné aux blessures et à la chute…

 

 

Rideau de pierres – et rideau de fleurs – qui recouvrent les fenêtres de l’espoir. L’agitation détestable des vaincus et les outrances de la victoire. La parabole du sommeil. Et ces hésitations sur les remparts et au fond des cachots. Les élans et les oublis. Les condamnations sur les chemins et la chair à vif. Les sauts, les incartades et l’impossibilité du secret. Les mains qui amassent. Les peurs calfeutrées au milieu du front. Et ce cœur, si vivant, qui palpite encore…

 

 

Quelque part gît, en nous, sous le cri et le sang aveugle – derrière l’espérance et le désespoir – cachée par notre soif – une beauté sans visage et sans promesse. L’être face au monde et aux marées grouillants de périls et d’incertitudes. La fontaine de toute jouissance…

 

 

L’absence – multiple – dévastatrice – chargée de l’exercice de vivre et des mille complots fomentés par l’ignorance. Dépouillant chaque visage de toute possibilité de rencontre – posant aux marges de l’esprit les erreurs et les rectifications hasardeuses des gestes. Et mille baisers dans la poussière. Un destin converti en actes et en intentions. Les initiales de l’obstination bornée qui exalte l’aveuglement des foules – l’aveuglement du monde. Le registre du plus commun. Le sort de tous les mortels voués à l’inconscience et à l’insouciance face à la mort et aux malheurs…

 

 

Dans le feuillage de l’aurore, la brume et la perle suspendue à notre œil et à notre peau suturée – cousue et recousue après tant de déchirures laissées par le monde, la ronde des désirs et la puissance de la faim. La chair abandonnée aux convoitises et aux appétits parcourant les veines et déversant le sang dans les têtes et les membres – sur tous les chemins. Poussière et ombre gesticulant sous l’attention d’un soleil irréprochable dont le surplomb, peut-être, est le plus sage enseignement. L’angle infini sur le cortège des nuages, des traces et du courage…

 

 

Réhabiliter le nom des inconnus – des anonymes – herbes, arbres, bêtes, pierres et poètes – pour leur dire notre gratitude – et laisser leurs œuvres submerger nos sommets et emplir nos recoins. Les affranchir de la mort et de l’oubli. Et les faire nôtres – éléments essentiels de nous-mêmes jusque dans nos gestes et notre sang – pour rompre la distinction et la multitude (illusoire) des visages – et nous réunir en une seule figure – en une seule condition – celles d’un seul regard sur ce qui (nous) semble si différent et désuni…

 

 

Très haut, soudain, l’herbe envolée – enveloppée dans son dérisoire destin – à hauteur de solitude. Tête émondée de tout espoir. Glissant un peu de tendresse entre nos pas isolés…

 

 

Aucune trace sinon celle de l’envol et de la solitude grandissante. Le geste clair et serein détrônant l’angoisse et l’hésitation passées. Le ciel et la terre comme seuls guides – et seuls horizons. L’effacement et le couronnement de l’humilité…

 

 

Nous avons cherché sous le sable – parmi les galets et les gelées – la route et l’innocence des peuples. Nous avons essayé d’étancher notre soif aux sources des rivages barbares. Nous avons teinté le ciel de nos couleurs imprécises et inutiles. Nous avons sauté par-dessus les fossés de la misère. Notre vie durant, nous aurons tenté (en vain) de nous éloigner de l’abîme et de l’hiver…

 

 

Nous dirons jusqu’à l’épuisement du langage. Et nous dirons encore après la mort et le silence…

 

 

Messager autrefois d’une douleur – reconvertie, un peu plus tard, en attente. Un cil affolé et un ciel abaissé nécessaires à la fouille du langage, au destin consenti et aux mains éternellement ouvertes…

 

 

Etreinte et lumière sur cette terre trop noire et indéfiniment silencieuse. Le contentement et la splendeur. Et ces petits gestes francs – humbles – offerts à ce qui s’avance vers nous…

 

 

L’isolement, la cendre et l’infortune – réchauffés, à présent, par une neige venue recouvrir nos têtes et nos épaules. Venue étreindre le moins inavouable des désirs – la promesse d’un règne et d’un partage…

 

 

Une douceur – un rayonnement – au cœur de l’innocence retrouvée – du simple le plus intègre. L’honnêteté d’une existence vouée à la conversion du malheur et du souvenir en choses humbles, en accord et en aire d’accueil. Reléguant la réserve et la pénitence au fond de l’abîme – au fond de l’oubli – au profit de gestes vides et solitaires – joyeux – au milieu des peines et des étoiles qui brillent encore au fond des yeux des hommes…

 

 

Le crépuscule, le noir, la lune. Les saisons mornes et la tristesse des jours et du temps qui passe derrière la vitre qui filtre la lumière offerte par des Dieux trop lointains…

 

 

Les bras avancés – tendus vers l’aurore et le chant de la lumière. La bouche tordue par les grimaces sur les pierres – la rocaille des chemins. La naissance de l’Amour dans les yeux enfin ouverts de l’âme. Et le sang transfusé où s’infiltrent, à présent, la tendresse, la douceur et l’abandon. Le destin si fragile de ceux qui se tiennent debout – aussi simples que l’aube et le jour naissant – reptiles apprivoisés au fond des têtes – front et buste moins orgueilleux qu’autrefois. Le silence et l’univers dans la main. Vivants voués au plus éternel…

 

 

Des mythes, des périples, des tragédies. L’angoisse et la peur. La chute et le reniement de vivre. Le songe, le sang et le voyage. Les épreuves et la témérité. Et cette marche insensée – presque impossible – vers l’autre rive où règnent le réel, l’Amour, un seul visage – la joie, la quiétude – la grâce et la légèreté. Le goût du partage. Et la plus parfaite immobilité…

 

 

L’absence est un destin – le viatique de tout voyage. Et le silence, la voûte où tout s’enfuit, s’égare et est remplacé…

 

 

A petits pas jusqu’au bout de cette soif…

 

 

Cercle de la marche, de l’écoute et de l’attention. Dans les contours d’un centre et d’une présence. Seul – tantôt debout, tantôt en prière – au milieude n’importe quoi pour dessiner, d’un peu d’encre, quelques traits de lumière – le jour – la tête penchée sur ses pages…

 

 

Le vent, la mort, la langue. Et le ciel et les arbres comme seuls amis…

 

 

Nous ne mourons au monde que pour une autre joie – plus belle – plus grande – plus féconde…

 

 

Un feu, des mains et l’horizon qui brûle encore…

Incendiaires des portes et du plus vaste pour tenter d’apprivoiser la mort et la faim. Tous les délires de l’homme assiégeant la terre devenue territoires où flottent mille drapeaux – parcelles de mille banquets – encerclé(e)s de barbelés où s’amoncellent les victoires et les victuailles – l’arrogance et l’abondance des vainqueurs…

 

 

Trace d’une brise – trame du vent – dans ces ailes massives qui s’éreintent à l’envol – fabriquées patiemment par cette folle envie d’ailleurs. Et pas fermes sur le fil déroulé par la main habile d’un autre ciel…

 

 

Le sable, la cime et le ciment tenace où s’engluent le désir, l’obéissance et le souffle – la respiration difficile – malgré l’ardeur intacte et la force du langage. Le rêve d’une autre parole. Et cette chair, si ardente, posée sur ces pierres glacées sans autre issue que le monde…

 

 

Tout se courbe après la rencontre. Âme, corps, terre – unis soudain aux rythmes et aux exigences du silence. La vague, la mer et le rayonnement de la mort. La joie âpre au milieu des tombes. Et l’ombre tremblante, toute proche, qui va renaître encore…

 

 

Tout vacille et se redresse – pose un genou à terre puis s’élance à nouveau vers la vie et le désir – le sens et le langage. Pas, gestes, lèvres et paroles dans le rythme exercé par le vent. L’écoute, l’écart et ces forces triviales qui édifient l’homme et le voyage. La paresse, l’écho et le passage. Et le doute vertigineux de n’être personne…

 

 

Des nuits, des peines. Et le monde et le réel – bâtis à coup de pelles, de pioches et de chimères dans l’attente d’une issue – l’espoir d’une évasion…

 

 

Un temps et des mains pareils au naufrage. La soif et la nuit, partout, qui offrent leurs bras et leur sommeil. Le sel, les pierres et le monde. Et nul endroit où se réfugier – nul endroit où s’enfuir…

 

 

Le sourire d’une enfance transparente – si innocente dans les bras du sublime. Et l’Amour qui se porte au milieu de la foule et de la mort. L’incarnation d’un seul voyage. Figure et flèche d’une seule blessure – d’une seule perte. Et le besoin du langage pour inscrire la différence sur le sable d’une vieillesse plus sage et méritante…

 

 

L’exil et le silence d’un Dieu corrompu – avili par les dogmes et la croyance des hommes. Maltraité, en somme, pour exalter la promesse d’un ciel inventé…

 

 

L’incertitude et l’inaccompli ; les mystères, peut-être, les plus tenaces du temps…

 

 

Être dans ce souffle qui porte, en lui, l’infime et l’infini – le monde et le silence – le réel et le langage – le sublime et le commun – la paix et la danse – la ronde immense des violences et des visages…

 

 

Un visage, un horizon. Et entre les deux, une fenêtre et l’univers entier…

 

 

L’esprit (l’état d’esprit*) sera toujours plus important (plus décisif et déterminant) que les lieux, les êtres et les rencontres – et plus essentiel que les circonstances et les possibilités…

* en des termes plus communs et légèrement trompeurs ; il ne s’agit nullement de stratégies psychiques, ni, bien sûr, de positiver, de relativiser ou de se plier à une quelconque méthode pour faire face à la vie et aux situations existentielles ; il s’agit plutôt d’innocence, d’écoute et d’attention ouverte, non centrées et non intentionnelles…

 

 

Une douleur et une flamme devant l’immensité promise. Racines, tiges, chemins et tombes. Quelque chose entre la terre et le silence. La présence à l’origine du monde…

 

 

Bleu sur les visages, dans l’eau des rivières et jusque sur les feuilles des arbres en prière – bras lancés vers le ciel. Et rouge aussi comme le sang et l’enfer – et les flammes dans les yeux de ceux qui désirent et s’interrogent. Jaune enfin comme les blés et le soleil – et le rire des hommes portés par l’envergure métaphysique de leurs questions…

 

 

Faces tristes derrière les fenêtres. Chemins venteux et la main de l’ordre – la main du monde – ferme et obstinée – comme un étau sur les rêves les plus tenaces…

 

 

Les arbres, le sable. Et nos adieux au long fleuve déchiré qui s’évertue à narguer les vents, les étoiles et le sang dans les veines qui pousse au crime. Quelques mots encore au cœur de l’automne…

 

 

De la nature et le goût du silence. Un peu de chair et d’absence. Le poids du monde et du ciel sur nos épaules fatiguées – hésitantes. Le rêve d’un ailleurs – d’un autrement peut-être – enfoui au fond du sommeil. La vie sans voile et l’infortune. L’éclair, la nuit et ses mille délices – et ses mille farces sournoises. Et une façon d’écrire quelques lignes – quelques livres – où se mêlent le désir et l’indifférence – la vérité et le mensonge. Comme une larme infime au fond de l’océan…

 

 

De modestes jours et de vains combats. Et ces fleurs, un jour, posées sur la tombe. Comme le bouquet final – un peu ironique – pour célébrer le provisoire et le trivial…

 

 

Le passage – le glissement du songe à la rive – tous feux éteints. Sans yeux ni visage. Et sans même une étoile où poser son rêve ultime. Bandeau arraché par la fureur des vents. Et la vérité, soudain, aveuglante – blanche – éclatante – sur ce que nous avions pris pour le monde et la nuit…

 

 

Du rêve encore sur la langue. Et ailleurs – partout ailleurs – le vide et le silence. Le règne de l’Amour et toute la boue de l’univers…

 

 

Quelques instants arrachés à la torpeur et au sommeil pour se laisser débusquer par la lumière – le frôlement presque indécent du jour…

 

 

Seul au milieu de la crasse et des carapaces sauvages – brutales – presque analphabètes – qui sèment la terreur et la détresse. Qui exaltent la danse et la mort. Et qui jouent avec le feu, les mensonges et les vivants. En instruments dociles des instincts. Comme les petites mains de l’absence allant, avec rudesse et brusquerie, à contre-courant de la possibilité et de l’évidence…

 

 

Quelque chose étouffe dans les empires apparents – au verbe haut et à la gloire si magistrale – bâtis comme de pitoyables châteaux de cartes – de provisoires châteaux de sable. Avec le souffle premier tenu en laisse peut-être – qui rêve de liberté – d’une existence affranchie des parures, des postures et des mensonges. Et qui exalte la solitude joyeuse éloignée du succès et des étoiles – de toute reconnaissance – excepté celle du regard posé au fond des yeux et de la douleur ; l’étincelle brûlante – le seul désir sans doute – cette folle envie de vérité que ni le monde, ni le temps, ni la mort ne peuvent entamer…

 

 

Quelques plis, un fouillis, un rire, quelques grimaces. La solitude et l’infortune. La torture des âmes, la nuit et le regard inscrit déjà – plus bas et plus loin – dans l’aube…

 

10 juin 2018

Carnet n°150 L’époque, les siècles et l’atemporel

Regard* / 2018 / L'intégration à la présence

* Ni journal, ni recueil, ni poésie. Un curieux mélange. Comme une vision – une perception – impersonnelle, posée en amont de l’individualité subjective, qui relate quelques bribes de cette vie – de ce monde – de ces idées – de ce continuum qui nous traverse avant de s’effacer dans le silence…

Un jour, un rêve et l’immensité de la plaine à explorer. Le ciel, les arbres et toutes les figures de la solitude. Quelques livres – quelques lèvres – où puiser la force d’aller – et de poursuivre la marche sans s’effaroucher des malheurs. La nuit, le jour et l’âme terrée dans son abri – quelques branches recouvertes de lumière. Le chemin, quelques heures – quelques décades peut-être – pour jouir de son sommeil ou s’en extirper…

A corps – et à cœur – perdus au milieu de ce qui dure…

Une blessure, un chemin. Et l’ombre d’une rivière qui monte en silence vers la ligne où nous nous tenons. Sur la frontière où se rejoignent le monde et l’infini – la poussière et le soleil…

 

 

La terre et le ciel – limpides. Et le vide pour horizon. Ainsi se tient l’œil sensible au regard qui (en lui) efface les offenses et les ténèbres – le monde – le souvenir et la peur…

 

 

Un sursaut dans la lumière – comme un fouet sur l’âme – un incendie de papiers froissés – pour faire naître l’essence d’un langage voué à l’émerveillement…

 

 

Comme l’eau d’une rivière où s’écoulerait nos rires et nos larmes jusqu’à l’océan – jusqu’aux sources premières de la goutte. Emportant, avec eux, les obstacles, les murs et les tentations – l’arsenal des poètes et tout l’attirail des hommes…

 

 

Un trou, un trottoir, un bruit. Et le pas si pressé des hommes qui creusent leur tombe et étendent les bras avant même d’avoir entrevu la lumière…

 

 

Un rêve, une parole, un soleil. Et ce froid si vif – si brûlant – qui nous empêche de voir, de croire et de voyager au-delà du connu…

 

 

La tristesse comme un cadenas accroché à nos grilles – à nos lèvres – trop hautes – trop muettes – pour attendre la fin de l’automne enceinte déjà par quelques monstres féroces…

 

 

Paix au milieu des anonymes – de ceux que nul ne voit – et que nul ne connaît – et dont chacun, pourtant, se sert comme d’un décor…

 

 

Herbes et vents constellés de rêves étrangers sur lesquels on pose des chaînes et un peu de lumière pour attirer et piéger les yeux…

 

 

Un cercle que vient lécher le ciel – gardien d’un secret amoncelé dans les entrailles qui suscite tant de convoitise chez les hommes…

 

 

Vague tribu – et cette agitation des esprits en sommeil qui croient marcher et emprunter des chemins alors qu’ils rêvent – et ne s’excitent que dans un songe – téméraires par procuration dans un monde de fantômes et de silhouettes – ombres, tout au plus, levant les pieds, les bras et les poings dans la brume et la nuit…

 

 

Une parole brève – une lune suspendue – et les lignes de vie attentives aux larmes et aux printemps – à la figure triste des âmes, des bêtes et des hommes qui se balancent entre les feuillages caduques des grands arbres de l’été – et aux paumes de l’hiver tendues vers nous et nous suppliant de brûler les restes de notre effroi…

Rumeurs d’un monde – rumeurs d’un songe – plus vieilles que le temps…

 

 

La nuit veille sous nos masques – s’éreinte à déchirer le peu d’espoir sous la croûte épaisse de la désespérance en calfeutrant la fenêtre à travers laquelle le jour se lève et grandit…

 

 

Sur notre peau, ce grain de lumière à peine décelable que l’homme entaille avec approximation pour y dégoter un silence impossible…

 

 

Les routes s’élargissent et se perdent – dessinent une sorte de carrefour – un centre où tout arrive – où l’on tourne en rond comme les bêtes d’autrefois sur le grain ou autour d’un puits pour offrir aux hommes un peu d’eau ou matière à leur pitance…

 

 

Mille bouches – mille victuailles. Et l’appétit rassasié qui fait naître le regain du ventre – le désir d’une autre faim – celle de s’étendre et de se répandre sur les rives et les mers du monde. L’enfantement et le recommencement de la descendance. Mille bouches supplémentaires qui se rassasieront de victuailles et enfanteront, à leur tour, mille générations nouvelles…

 

 

Tout n’est qu’expression – expression du silence ; unique créateur, unique spectateur et unique toile de fond du manifesté – de l’ensemble des phénomènes…

 

 

Une présence intouchable ; la sagesse. Et un regard sensible à tout ce qu’il pénètre ou effleure ; l’Amour…

 

 

Pêcheurs, flâneurs, laboureurs, chasseurs, travailleurs, voyageurs. Une foule de visages, assoiffés de bonheur et de sang, qui recouvrent et saccagent la terre…

 

 

Silencieux – immobile – on attend la métamorphose. La conversion de la férocité en poème. Le jour et ses percées franches dans la nuit. Et dans le ciel – et sur la terre – la constellation de l’innocence. La sérénité et l’ampleur de la sève incandescente. Le souffle du Divin sur nos vies. La vision parfaite, en quelque sorte, sur l’effondrement des siècles et nos visages étonnés…

 

 

Tout se précise dans le renversement de la folie ; la terre, le monde, la vie, la mort, les visages – et l’humilité nécessaire à l’effacement de toute emprise. Les jeux inévitables et l’innocence retrouvée au fond des yeux…

 

 

La nuit comme miroir. Reflet d’un sommeil fécond. Le lieu de l’ignorance et des catastrophes. Et la possibilité du jour timide qui s’annonce…

 

 

L’effroi dessiné sur nos visages plongés, tels des insectes, au cœur de la grande toile – vie et monde – secoués par les vents furieux – enfantés par un souffle inconnu. Fils, liens mystérieux et destins tragiques…

 

 

Fleurs, mémoire, griffes, bouches et crocs plantés dans la chair – douloureuse – gesticulante – offerte – prêtée peut-être – aux uns et aux autres. Yeux fermés posés contre les murs – défaits par l’horizon. Quelques signes – et quelques grimaces – façonnés par la stupeur et l’interrogation. Le ciel et le silence. Et Dieu introuvable jusqu’au cœur de la tombe. La vie, la mort et le prolongement de tout. Le recommencement permanent du même destin livré aux supplices et à l’incompréhension…

 

 

Potences triomphantes partout. Du sang, des agonies et quelques bougies allumées dans la nuit pour mendier au monde – aux hommes – au ciel – une explication – un sens – une réponse moins âpre et moins rêche que le silence…

 

 

Ce qui bouge à travers nous n’a la couleur de nos ratures – et pas davantage l’odeur de notre corps. L’élan peut-être du silence qui cherche à nous exposer l’origine du bruit et la nécessité des danses. Comme une pierre aussi légère que l’air – posée un peu partout – et traversant le ciel pour nous montrer la voie…

 

 

L’hallucination et le délire comme unique spectacle. La croyance mastiquée jusqu’à l’usure. Et le froid vif arrachant au cœur le droit de vivre et le feu nécessaire à la découverte – et à la traversée – d’un monde infini replié dans celui-ci plus terne, plus triste et moins définitif…

 

 

Un secret au fond d’un seau que chacun porte comme une charge – comme une douleur…

 

 

Tout s’enchaîne et se débat dans un puits qui peut-être – qui sans doute – n’existe pas. Une sorte de gouffre dessiné par l’ignorance – aux parois rouges et grises recouvertes de boue et de sang – au centre duquel patiente le ciel – le plus vrai du monde – l’être libéré des chimères – celui qui vit au milieu des visages – au milieu des destins – qui est tout et personne. Cette présence au parfum de joie au cœur de toutes les vies – au cœur de toutes les tristesses…

 

 

Un peu d’innocence à naître sur la neige qui s’est substituée au sable et à l’attente…

 

 

Une voix, des graines à foison. Chaque jour, le même élan – le même tourbillon – du langage qui cherche un chemin sur la page – et à faire revenir (ou, à faire naître, parfois) sur les visages le même silence…

Le miroir du monde – le miroir de toutes choses – jusqu’à l’effacement des noms sur les destins…

Quelques gribouillis sur les eaux boueuses du temps…

 

 

Assoiffé de cette ampleur véhiculée par le monde – de cet infini suspendu au visage de l’éphémère…

 

 

Une fenêtre, un paysage. La tête et ses numéros – la tête et ses spectacles qui font tourner les pas et les âmes au milieu de leurs combats. Et un rire, soudain, qui surprend les ombres qui passent – et les larmes abondantes qui coulent sur les joues. Un air de tristesse et d’incompréhension retenu au fond de la gorge. Quelque chose aux allures de menace – une prière, peut-être, au fond de la peur. Le triomphe du silence sur le désarroi – et ses filles de misère qui ligotent toutes les mains tendues vers n’importe quoi

 

 

Un long chemin à suivre – pas à pas – au milieu des visages et de la mort – au milieu des mains qui martèlent leurs rêves sur l’asphalte et le béton fabriqués par les hommes. La main tremblante et la nuit parcourue – et retournée dans tous les sens parmi les rires et les larmes de ceux qui vivent et espèrent encore…

 

 

Tout s’enfuit – tout s’en va au fond d’un long couloir sombre – aux rideaux opaques – aux murs hauts et sans fenêtre. Tout s’éclipse le moment venu – disparaît et s’efface avant de revenir habiter la mémoire et le monde d’après sous d’autres traits – et avec la même ambition – et le même appétit de découvrir le secret de tous les passages…

 

 

Tout se trouble à notre arrivée. Tout s’éloigne durant la traversée. Le sommeil succède au temps. Et l’espoir aux souvenirs…

Rien ne dure – pas même les ombres qui en nous – devant nous – partout – s’agitent. La vie passe. Et le soir arrive déjà. Et avec lui surgit l’hiver…

La solitude, si riche autrefois, se dépeuple. Elle devient rude – aride – puis se dessèche. Les yeux alors voient la mort s’approcher – et lui font face. La terreur incise notre faim et notre angoisse.

Peut-être ne nous réveillerons-nous plus…

 

 

Poussière, nuit, silence. La trajectoire de l’infime vers l’infini. Et ses mille points de passage où il faut (toujours davantage) se dépecer – et s’effacer jusqu’à l’anéantissement final – jusqu’à la dissolution de tous les restes du destin

 

 

Lumière, porte, chemin. Lignes d’un seul jour – d’une seule vie. Traits informes – malhabiles – qui, peu à peu, dessinent notre vrai visage – et la nuit – et le jour alentour – au-dedans – partout où l’âme s’immisce…

 

 

Le même silence qui, autrefois, s’impatientait en langage – en mots foisonnants jetés sur n’importe quoi – contre n’importe qui

 

 

Tout s’éreinte, s’abîme et se casse – jusqu’au plus sombre des rêves – jusqu’au ciel – jusqu’au silence infranchissable…

 

 

Les frontières comme un vertige étagé – des tronçons de terre lacérés par la faim et le manque – et le désir de possession à l’épreuve de l’invisible qui veille et guette nos défaillances…

 

 

Prisonniers d’un monde – de chaînes – d’une folie à hurler. A la recherche d’un rêve, d’un point, d’un coin d’herbe verte pour échapper à l’affrontement. Acquiescer à tous les délires pourvu qu’ils nous délivrent de l’amer – de l’étrangeté de vivre en exil au cœur d’un monde voué à la désespérance…

Le ciel d’une nuit parfaite – et si déplaisante, pourtant, pour les yeux inaptes au consentement…

 

 

L’âme agenouillée au milieu des débris, des gravats, des éclats – soudée à tous les recoins du monde qui protègent de la violence. Le sommeil et la mort plutôt que la lumière – si vive – si aveuglante – et le clignotement de quelques étoiles en guise de paix et de silence…

 

 

Un front, une porte, un ciel. Et tous les orages – et les vents qui s’abattent et dévastent les yeux englués dans la brume – sur les horizons. Quelque chose, pourtant, se détache – et glisse, peu à peu, du rêve vers le réel. Quelque chose – un infini peut-être – comme le revers de tout destin qui se cache au cœur de l’effacement. A l’envers du temps et des visages rompus par nos pas qui s’avancent – au-delà des barrières qui encerclent la mort…

 

 

A corps – et à cœur – perdus au milieu de ce qui dure…

 

 

Une blessure, un chemin. Et l’ombre d’une rivière qui monte en silence vers la ligne où nous nous tenons. Sur la frontière où se rejoignent le monde et l’infini – la poussière et le soleil…

 

 

Boîtes, angles, ponts, boussoles. L’attirail des hommes sous les nuages qui voyagent sans carte ni précipitation – attentifs au ciel – naviguant sans crainte au milieu des étoiles – libres, en somme, au cœur de leur destin…

 

 

Source du feu et des malheurs jetés – presque au hasard – sur la paresse des visages. Le sort des voyageurs. Les vagues qui chantent. Les flammes, la glace et la mort. Les vents qui hurlent – et que croise, parfois, le regard. L’œil, la route et le destin des noms qui se querellent et se dévisagent. Un peu d’écume dans le silence. Les plis d’un monde ignorant – et ignoré du plus sublime – qui abhorre l’incertitude…

 

 

Un reflet, une ville endormie. Et au milieu du sommeil, le regard de l’homme posé au-dessus du monde – appuyé au jour et au silence – qui contemple les bêtes et la peur – les visages griffés et le bruit des bottes par milliers – par millions peut-être – fiévreuses sur les routes qui serpentent autour de la même prière…

 

 

Un jour, un rêve et l’immensité de la plaine à explorer. Le ciel, les arbres et toutes les figures de la solitude. Quelques livres – quelques lèvres – où puiser la force d’aller – et de poursuivre la marche sans s’effaroucher des malheurs. La nuit, le jour et l’âme terrée dans son abri – quelques branches recouvertes de lumière. Le chemin, quelques heures – quelques décades peut-être – pour jouir de son sommeil ou s’en extirper…

 

 

Visages anonymes – passés inaperçus – sur ces routes où défilent le hasard et le moins célébré. Des yeux, des mains et des grimaces au bord des chemins – avachis – exténués – enfermés dans l’espoir d’un espace moins exigu que le monde.

Les portes qui se referment. Le vent qui cingle et ravive le désir de voyage. La mer, le temps et les voilures toujours amarrées aux quais. La caresse rêvée d’un ailleurs. La prudence de toute avancée. Les ruines, la fuite et l’imaginaire. Quelques départs et la mort qui s’avance – qui s’approche. La fougue, la grève et les tournants à chaque ligne nouvelle. Le recommencement, en somme, du même horizon – du même pas – du même destin – plantés entre le réveil, les mirages et cette douloureuse sensation d’exister…

 

 

Nous marchons avec, au front, cette ardeur des exilés qui savent que toute vie est un voyage – un mensonge – un retour (presque) impossible vers la seule patrie acceptable – ce lieu caché en chaque lieu – cet air de fête et ce rire jetés en contrebas de la tristesse. L’angle sous les larmes et la désinvolture des pas. La lumière au milieu de la fenêtre. L’âme adossée au mur affrontant ses démons et les épreuves du temps. Le visage de l’horizon enfoui sous les couleurs de l’immobilité et de l’évidence. La joie à naître au fond de l’incertitude…

 

 

La main d’une étoile posée sur le ciel ouvert – défait des ombres et des cris étouffés au fond de la gorge. La lumière triomphante qui a précédé cette nuit glaciale – interminable…

 

 

Lèvres et visages tissés de soleil et de certitudes. Allumés par la main indécise – délicate – magistrale – de l’aurore – inquiète de nous voir batifoler sans conscience au milieu du doute et de la rosée…

 

 

Un jour, une lampe. Et l’évidence d’un Amour plus vaste que la peau – et plus clair que le sang – qui s’offre à nos poitrines rampantes au milieu de l’effroi et des simagrées – parmi les visages et les épines du monde…

 

 

Place vide. Et l’ombre qui nous retient comme des doigts agrippés à notre veste. Murs pareils aux autres. Choses entendues et secrets révélés. Et la langue qui profane l’univers, le ciel et le silence – et la joie grave (et si discrète) de ceux qui savent

 

 

Le frémissement de la chair le long du poème. Et l’âme tout émue par le silence posé sur la table – entre les lignes. L’invisible en marche – en avance sur nos pas. Une bougie, le mystère et la mort qui frappe encore après la fin de l’espérance. Le vent, la nuit et le noir. Et ces peurs insurmontables. Le réel plus large – et plus intrépide – que nos chuchotements. Une présence délicate que nul jamais n’a su voir. Ce qui remue au fond de la gorge. Le monde en mouvement et la joie de tout accord…

 

 

Absence, manque, trous recouverts d’angoisse, de tentatives et d’attente. Le moins réel de notre vie. Quelque chose entre le désespoir et l’envie sur fond de solitude – (presque) inavouable…

 

 

Quelques mots – quelques lignes – en marge de la lutte et de l’attente. Et tapies sous l’angoisse, quelques déchirures. Et derrière elles, la magie du plus quotidien et le ciel (devenu) accessible. Le mystère (enfin) révélé des drames et des naissances. Un souffle lucide entre le silence et la faim de l’homme. Le seul voyage possible à travers le monde et les destins…

 

 

Chants, prières. Et ce qui s’élève vers le plus vivant du mystère. Une voix, quelques bruits, quelques pas – un geste au-dedans de ce qui cherche pour renverser les yeux vers le seul univers possible – vers le seul univers existant – suspendu au souffle et à l’attente de jours plus tendres…

 

 

La nuit, le jour – et partout, l’incendie de se résoudre. Les fenêtres et le silence. La joie, la voix et le mystère. La quête enfantée avant le renouveau – avant chaque renouveau. La fibre de l’homme, en somme. Le rêve de chacun avant que ne nous fourvoie – et ne nous attriste – le monde…

 

 

Tout se déchire – et devient incertain – en particulier au cœur des drames qui donnent à notre visage cette tristesse insondable – et l’élan nécessaire, peut-être, pour déterrer ce qui dure – et ce que nul ne peut entamer, dérober ni corrompre. Cette joie – cette lumière – ce soleil – au milieu de tout ce qui crie – au milieu de tout ce qui geint et se répand en prières inutiles…

 

 

Chemin faisant, la poussière s’accumule – s’agglomère sous les souliers du vent – sous les semelles du temps. Dans cette mémoire engrangée sur les sentiers du monde. Les désastres, le feu et les déserts. Et la cendre sur nos yeux souillés de larmes. Les pieds nus dans les drames, la rosée et le sang…

L’âpre métier de l’homme livré aux malheurs et à l’espoir – condamné à renouveler son destin pour aller moins triste – et plus sage – parmi les têtes si lasses de tourner en rond – parmi ces visages sans âme – au cœur des jours – au cœur de ces fêtes absurdes et sans importance…

 

*

 

Chacun – tout au long de sa vie – sur son petit coin de terre (ou son petit carré de page) – offre son plus précieux*. Dispense, malgré lui, aux uns et aux autres les dons singuliers* qui lui ont été accordés.

* d’apparence positive ou négative – voué(s) à créer, à protéger ou à détruire – qu’importe !

Et chacun vit – et agit – ainsi en infime et anodin maillon – essentiel – et pourtant remplaçable – apportant sa pierre à l’édifice commun – et contribuant à l’interminable construction de la demeure partagée – cette monstrueuse et incontournable entité en perpétuelle évolution que nous appelons le monde…

 

*

 

Au fond de l’inachevé, cette terre haute et cet œil unique – indéfinissables – que nul ne regarde – et dont tous les jeux nous distraient et nous éloignent…

 

 

Un cœur, un poêle, un plafond. Et la mémoire qui empile les peines – et les couvertures sur ses blessures. Et que nul jamais ne prend la peine d’embrasser. Une solitude enfouie au fond du sourire – entourée de hauts murs blancs et de cette joie d’aller plus libre au milieu du monde et des visages…

 

 

Des boîtes, des bains et mille pétales jetés au milieu de la nuit. Un regard, quelques signes et les étoiles infiniment brillantes qui persistent au-dessus des toits…

 

 

Aucun rêve – des myriades d’étoiles et de légendes. Le mythe des vivants et de la mort. L’élan nouveau vers une terre plus aimante. Le vertige du savoir couronné par le néant et la certitude d’une sagesse analphabète…

 

 

Des tirades – quelques signes reconnaissables sur la page. Le destin d’une œuvre aux frontières de l’ineffable – incomprise – trop écorchante – trop chavirante pour les âmes accrochées aux plaisirs et au hasard des rives où l’arrogance est devenue le masque de l’ignorance et de la bêtise (presque entièrement) assumées…

 

 

Gouttes, larmes, joyaux. La soif de tous les départs. Et l’amorce d’un appétit intarissable – cette part de rêve en nous repliée sous le désir et l’ambition…

 

 

La fougue du plus sauvage luttant à mains inégales contre le sérieux du savoir et du langage. La folie de la parole face à l’écoute patiente – presque sensuelle – quasiment charnelle – des mondes et des récits de voyage. Cette sagesse cachée sous les instincts. L’écho d’un délire – de mille délires – et d’une absence. La preuve (un peu vague sans doute) de l’Amour qui se cherche sur les visages…

 

 

Une vallée, des yeux, des jalons. Et les chemins comme les fleuves transportant l’eau et les larmes – et les âmes happées par les courants puissants et dévastateurs – fuyant le destin et les noyades inévitables – allant, de détour en méandre, vers l’infini des océans.

Et ces visages tristes – recroquevillés sur le sable des rivages – abandonnés là par la danse furieuse et incertaine des flots…

 

 

Festins (à peine) interrompus par les doléances (ou les louanges plus rares) de ceux que l’on écarte des banquets – envieux parfois mais, le plus souvent, trop révoltés et réprobateurs pour être écoutés – et reconnus comme les porte-drapeaux d’une vérité plus belle (et plus vraisemblable) que celle imposée par le monde et ses visages orgiaques et indifférents – trop insensibles et arc-boutés sur leurs privilèges pour accepter la différence…

 

 

Mains, flaques, mépris. Et cette invitation à croire en la valeur de l’arrogance – ce vernis de certitude sur le sable de l’ignorance…

Statues incompréhensibles – immobiles – rafistolées par la colle de quelques idées – de quelques dogmes et idéologies – pour se convaincre d’être nés du bon côté de la frontière – séparant d’un grillage (et de mille barbelés parfois) la barbarie – le sauvage proclamé – et la bien-pensance – la raison et le plus sage…

 

 

Nous dessinons en gestes imprécis ce que le silence s’acharne à nous révéler ; l’inutilité des images, l’étrangeté (ou l’absurdité) de la parole et la vérité apophatique de notre présence – si indiscutable…

 

 

Une danse au cœur de mille danses. Un chant au milieu de la parole et du silence. Un cœur parmi les mains tendues – suppliantes. Une présence face à la mendicité des âmes et du monde. Notre vrai visage enfin révélé derrière le miroir, les reflets et les apparences…

 

*

 

Conscience et vie terrestre. Un seul regard – sensible et invisible – posé hors du magma (énergétique) et immergé au cœur du mélange, de la diversité et de la récurrence – de cette entité évolutive et intra-active…

 

 

Epoque et monde (triste monde et triste époque) de l’individualité, de la réussite et du spectacle qui imposent leurs valeurs et leurs paradigmes – et n’offrent aucune alternative à ceux qui y vivent ou fréquentent les hommes ; narcissisme, marchandisation (à outrance) et représentation (show permanent) saupoudrés d’humour, de sensationnalisme et de fausse décontraction où l’apparence et la promesse trop facile (de bonheur) prévalent sur la profondeur et le réel – et sur la lucidité nécessaire pour faire face aux circonstances et à la complexité d’être au monde

 

*

 

Dire encore ce que les mots ne peuvent révéler. Le refus – et l’absurdité des principes et des idoles. La vacuité de la parole et de la pensée. L’indigence de toute forme d’expression. L’impossibilité de vivre. Le silence – et les bruits de l’Absolu et du monde réunis. Le fil des jours et l’éternité. Le rêve plongé au cœur de l’homme. Ce qui traverse le ciel, la mort, les peines et les prières. Le bonheur – que dis-je ? – la joie d’être et du plus simple. L’effacement – et le bannissement du mensonge – au profit de l’incertitude et de la vérité. La perte – et la disparition des noms et des visages. L’insaisissabilité de toute existence…

 

 

L’aube entre quatre murs – prisonnière – aperçue par la fenêtre de la nuit – délivrée du pire…

 

 

La naissance du jour au fond de l’œil survivant – désobstrué…

 

 

La vie offre l’ivresse des départs et de la continuité – et assez de force et de courage pour la traverser (de bout en bout) et affronter les tempêtes et les orages – les épreuves du monde, du vent et des visages – mains posées sur la terre – yeux et bras levés vers le ciel silencieux – et l’âme chavirée par les élans – poussée à hue et à dia vers la mer et tous les recommencements…

 

 

L’aumône dressée dans la pénombre. Le jour déraciné. La poitrine lancée comme un soleil vers ce qu’arrache la mort. Lumière et soif. Le cœur fragile – pétri par les eaux dormantes qui s’écoulent – lentement – entre les rives où sommeillent les hommes. Le vent et le corps surpris par les rires et les larmes. Le destin d’un peuple livré aux périls et aux mensonges. L’aventure de toute existence, en somme…

 

 

Peuple du bord du monde – initié au très-bas et à l’enfance – l’innocence rare – pleine presque toujours – au cœur de l’âme – qui inscrit ses pas dans l’ordre des jours – et obéit aux marées et aux vents qui poussent les visages vers des lieux déjà mille fois traversés…

 

 

Un hivernage solitaire sur le versant d’un vide moins cruel qu’on ne l’imagine. Un ciel, un souffle, un rivage. Une fenêtre sur les étoiles d’autrefois – si lointaines à présent. La courbure d’un rêve au milieu d’un désir – presque éteint. La joie d’un destin scellé dans l’incompréhension et le silence…

 

 

Simple – à genoux devant tant de siècles incompris – incompréhensibles – avec cette foi des innocents revenus du monde et de la mort – et avec, sur les lèvres, ce sourire incorruptible…

 

 

Tout prend place, à présent, au centre de nous-mêmes ; le blanc, la nuit, le vent – l’encre, la pluie, les larmes et les visages. Et ces chants terribles au milieu des carnages…

Le bonheur discret et énigmatique, en somme, de ceux qui ont choisi le silence

 

 

Une pensée lointaine – exercée hors du langage. Quelque chose comme une avancée dans la fuite – un retour vers l’essentiel et le plus urgent. Un silence – une innocence aux pieds nus offerte à la main du poète qui retranscrit sur ses pages le baiser joyeux (et impérissable) d’une aurore jamais compromise…

 

 

A l’écart du plus inavouable – ce désespoir et cette incompréhension des foules et des têtes enfouies dans la misère. La dévastation née du temps – aggravée par le monde et la présence des hommes. Ce lieu de la tristesse où tout revient mille fois, agonise et recommence…

 

 

Le seul voyage possible entre le jour et ce qui s’efface – entre la terre et l’infini. L’éternité à portée de l’éphémère…

 

 

L’enfance d’un ailleurs aux murs blancs – et défraîchis par des siècles de solitude – abandonné(e) au ciel, à la lumière et au silence d’un temps toujours neuf depuis l’origine du monde…

 

 

Nous regardons la fin du temps, l’horizon au loin et ces vies rompues – défaites d’avance par cette langueur – cette tristesse à vivre en deçà du seuil vivable – loin – si loin – de la joie – inaccessible depuis ces rives où la cendre n’engendre que l’espérance d’un possible et d’un ailleurs – jamais leur franchissement…

 

 

Et cette angoisse à vivre entre la terre et le ciel – dans l’indifférence juvénile des peuples. Couronne de la différence posée sur la tête…

Avec un Dieu immobile terrassant les fronts obstinés dans leur sillon. Le miroir de la mort face aux yeux baissés – terrorisés à l’idée de devenir et de s’écarter du chemin tracé par leurs aînés. Puis, le désert et le souffle naissant – et cette aurore jaillissante au milieu de la violence et de l’effroi. La naissance, en quelque sorte, du privilège atemporel pour ceux qui ont su traverser la misère des siècles – et l’indigence de leur époque…

 

 

Rien. Un peu de temps qui s’écaille sur nos jours trop rêches. Et l’évidence d’une perte inconsolable. Dieu en nos murs – au cœur de nos jardins – inaccessible sans la fébrilité d’un élan…

 

 

Tout se rue – tout accourt vers la lumière. Les rêves et les yeux posés sur l’asphalte sans promesse. Les vœux et la chair partagée qui s’essouffle sous les coups. L’esprit abandonné à ses délires. Nos mains pressées les unes contre les autres. Les siècles arrogants et les époques sans éclat. Les vieux, l’enfance et tout ce qui se sent étranger au bonheur célébré par le monde…

 

 

Les juxtapositions s’enchaînent avec malice. Rampent – pénètrent et salissent le monde et la langue. Déblaient les fausses évidences et les tournures lumineuses. Les convertissent en obscurité et en non-sens.

Juxtapositions joyeuses et incertaines. Un peu folles pour tout dire et épuiser l’esprit – et apprivoiser ce qui se tient au-delà de la raison – au-delà de la pensée – ce soleil – ce silence – soulignant la valeur inouïe – presque insensée – de toute existence libérée des lois, du vent et de la nuit – libre d’aller où bon lui semble – réconciliée avec l’envergure d’avant le monde et la parole…

 

 

Foules et feuilles toujours silencieuses. Au fond des draps et de la détresse. Tremblantes au cœur d’un bonheur mâché jusqu’à l’os – et (pourtant) à peine susurré. Feignant le rire là où il faudrait pleurer. Appuyées sur tant de fausses certitudes. Arrogantes et attendant, malgré elles, le pardon. Inconscientes, confiantes et tristes face à leur dispersion et leur émiettement à venir. Avec cette passion muette au lieu d’être chantante – et le désir trop puissant de la terre – et la nuit si encombrante pour espérer la moindre percée – la moindre accalmie. Les yeux trop lourds – trop chargés sans doute – pour voir au-dedans – au loin – partout – arriver, avec l’aurore, l’achèvement d’une époque, la fin des siècles et l’ère nouvelle – et toujours fraîche – de l’atemporel et du recommencement…

 

3 juin 2018

Carnet n°149 Destin et illusion

Recueil / 2018 / L'intégration à la présence

Néant, cachot. Habitudes de la première heure. Pas trop pressés. Fossés, dérives et l’horizon comme détention – le lieu irrévocable de toutes les foulées – de tous les destins…

Des lèvres, des chemins, un peu de chance au milieu de la nuit. Et la suite (à venir) chahutée déjà par le monde et les Dieux cachés au fond de nos instincts…

Vide, silence – un rien pour s’émerveiller de ces choses et de ces visages qui, dans leur chute, cherchent un appui – un horizon – un moyen d’éviter l’effroi et la mort – quelque chose qui n’existe pas…

 

 

L’éphémère du monde – de toute existence. Le provisoire de toute chose – de tout visage. Martelés par le temps qui passe. Etrangers – inexistants – pourtant au regard de l’instant – cette présence immobile – inchangée – inchangeable…

Ce qui demeure (à notre grand étonnement) neuf – sans mémoire ni attente – porteur toujours d’innocence et d’émerveillement – de cette curiosité et de cette gratitude de toutes les premières fois

 

*

 

[Préambule pluriel]

 

Nous sommes moins la main de notre destin que celle du destin des autres.

Et toutes ces mains constituent (en s’assemblant les unes aux autres) la trame solide – féroce – implacable – de toute existence – les rails inamovibles, en quelque sorte, qui dessinent, à chaque instant, le chemin…

 

 

Le quotidien éternel et passager – incorruptible à travers les âges et les siècles. Et l’instant souverain. Révélateurs, en dépit des dérives et des rêves, de notre sagesse à vivre…

 

 

Tout revient comme l’eau du fleuve – à travers ses mille visages…

 

 

Donner la mort – et estropier la vie et le vivant – devraient exalter notre indignité à vivre…

 

 

L’attention est au commencement du plus sacré – à la source de la sensibilité et de la gratitude…

 

*

 

Gisent avec nous, en chaque heure, les ruines sans cesse recomposées d’un passé inutile – fait de rêves, de blessures et de refus – qui encombrent et rongent notre présence actuelle

 

 

Une eau nouvelle afflue – gorge nos bouches suspendues à la parole si ancienne des sages – délivre nos cœurs de leurs idoles – encourage la perte autant que notre angoisse à vivre sans certitude au milieu d’un monde inconnu – mystérieux – toujours aussi étranger…

 

 

Des larmes, du sang et de la honte – incrustés entre les tempes – jusqu’à celles des plus insensibles…

 

 

De la chair et des masques pour donner libre cours aux tortures. Et cet abandon à de vieux gestes coutumiers pour repousser la peur – et soumettre l’esprit à la torpeur – au refus d’assumer (trop consciemment) ses œuvres…

 

 

Miasmes, luttes, mensonges. L’enfer fabriqué de toutes pièces – et que l’on agite comme un épouvantail pour effrayer les âmes trop crédules…

 

 

Rires trompeurs face à la solitude et au marasme – face à ce monde aussi fou qu’indigent…

 

 

Au plus près d’une main – et d’un chemin – qui ne pourront jamais (nous) délivrer de la mort…

 

 

Le front rouge comme un éclat de sang qui se risque en pas timides vers la chute – vers la mort – et qui répand son parfum, sa peur, son angoisse sur ce qui ne viendra peut-être jamais assouvir son désir ; le rêve d’un ailleurs affranchi du déjà vu pour donner à l’inconnu toute sa fraîcheur…

 

 

Au milieu des affronts et des outrages – l’âme frêle – le front et les mains démunis – sans âge, sans Dieu, sans aile. Répétant à l’envi le nom imprononçable – et incompréhensible sans doute – de l’innocence aux hommes – fatigués – las de tout voyage – échaudés par mille Dieux et mille promesses non tenues (et intenables). Livrant un secret presque indicible à des bustes trop craintifs et à des épaules trop fragiles – trop fourbues – pour se redresser dans l’incertitude et aller, confiants, vers la seule sagesse possible

 

 

Néant, cachot. Habitudes de la première heure. Pas trop pressés. Fossés, dérives et l’horizon comme détention – le lieu irrévocable de toutes les foulées – de tous les destins…

 

 

Pluie, pensées, roseaux. Mains et sourcils levés. Un doigt sur les lèvres pour taire le cri et la stupeur. Un coin de terre – un bout de ciel – pour apprivoiser un visage et quelques lèvres peut-être. Et trouver le courage de vivre dans le désordre du monde et des âmes. Quelques pas – quelques bruits – dans le silence. La solitude et le désert inhabités. Une lampe – un peu de lumière – pour déchiffrer quelques signes sur les pages – dans des livres mille fois ouverts – parcourus dans la précipitation – avec l’ardeur de ceux qui cherchent… Et la mort, bientôt, qui déchirera notre destin pour nous pousser un peu plus loin sur le rivage…

 

 

Naître – se redresser – vivre debout. Puis, chanceler – et poursuivre à genoux parmi les vents fébriles et la poussière tenace…

Porter le mystère jusqu’au bout de l’allée – jusqu’au bout de cette nuit sans cesse renaissante. Et continuer à croire, à prier et à désirer ce jour – cette lumière – que notre âme n’aura, peut-être, qu’à peine effleuré(e). Et mourir allongé parmi les fleurs – sur le sable et les pierres qui nous auront vu naître et chercher partout sans comprendre l’envergure du ciel et du silence plongée au cœur de chacun de nos pas…

 

 

Toute vie est le recommencement du temps et du vide suspendu à l’espoir. La promesse des retrouvailles avec un monde perdu en nous-mêmes…

 

 

Maintenant n’est plus cette larme ni cet espoir livré(e) au pas suivant. Pas davantage que le souvenir d’un âge meilleur – d’un autrefois regretté. Il commence et s’achève ici même – à cet instant. Composé de tout – de presque rien – d’une innocence presque inavouable – presque incompréhensible pour les esprits trop temporels – et d’un silence qui dure – qui durera encore – qui durera toujours…

 

 

Tout passe, roule et se baigne quelques instants dans l’eau claire de la source avant de retrouver le monde et de regagner, un jour, les rives du silence. Ainsi tout s’efface, renaît et recommence…

 

 

On attend au creux de cette main magistrale la visite du vent et des fleuves, la fin des croisades et la caresse attentive de l’éternité – cet instant hors du monde – défait du souvenir et du temps…

 

 

L’inconnu arrive – se faufile entre nos tours et nos remparts – et gagne, peu à peu, le donjon où nous vivons perchés – en retrait – en surplomb des douves inutiles. Et voilà qu’il se met à tout chambouler – à semer la pagaille dans nos ordonnancements – et à plier, une à une, les armes amassées dans notre forteresse – inutilisables désormais pour se protéger des circonstances. Et nous voilà, bientôt, plongés dans le mystère et l’incertain avec ce regard craintif et émerveillé qui contemple ce qui va arriver – tous les visages, si terribles et sages, de l’inconnu qui s’avance

 

 

Quelque chose passe – halète – qui porte avec lui l’histoire du monde tombé dans la béance des insoumis. Quelque chose arrive sans ordre chronologique – qui donne et blesse dans un curieux mélange – en nous faisant oser un regain – une vie supplémentaire – un surcroît d’âme peut-être – pour accueillir les visages, les cris et l’Amour – les prières désenchantées, l’univers entier et le silence…

 

 

Une main, un sommeil, un soir. Quelques pas au milieu des alphabets pour dire ce que la tristesse ne peut emporter. Un rêve, l’infini, mille choses – le sang, l’instant et la mort. Quelque chose de moins insensé que les départs – les dérives – les naufrages – tous ces abîmes où finit par sombrer ce qui respire…

 

 

Traversée, contournée – la vie toujours passagère. Des instants collés comme des doigts sur la vitre derrière laquelle tout s’efface et s’enfuit…

 

 

Un chant, un feu, quelques mots pour apprendre à vivre hors des siècles – hors du temps. Un espace, un regard, une étincelle – aussi sereins qu’attentifs à ce qui s’invente derrière la tristesse et le refus…

 

 

Nue – intense – la parole derrière l’abondance des images, le foisonnement des idées et la truculence syntaxique…

 

 

Une nuit, une chair tremblante sous la voûte. Quelques rires, une parole entendue – à peine un murmure. Les yeux plongés dans le noir face à la solitude et au jour qui se lève, là-bas, au loin…

 

 

La pluie, le vent, la poussière. Quelque chose d’éternel dans le cri et la faim de l’homme …

 

 

Naissance, vacarme. Et, un jour, l’effondrement de la voûte. Et la porte qui s’ouvre sur l’inconnu que nous portions, sans le savoir, au fond des yeux – retournés, à présent, vers l’unique passage. La possibilité d’un infini enfin plus vaste que la douleur. L’équilibre (fragile) entre l’Amour, le tragique et le destin. L’âme et la chair estropiées. Entre l’instant, le rêve et la violence…

 

 

Un cœur, des ailes tendues vers l’apocalypse. Une poitrine souillée de glaise crucifiée sur l’impossible. Le sort de tout homme, en vérité…

 

 

Quelque chose se dérobe ; un instant, le ciel, les yeux. L’âme en déroute. Une lumière, des épaules, la cendre éparpillée au milieu des fleurs. Quelques larmes versées sur les bêtes et les hommes livrés aux malheurs. Notre seul point d’ancrage peut-être…

 

 

Solitude des hommes au milieu de leurs frères d’infortune. Surface, oubli, présence. La tendresse des gestes de secours. Quelques baisers volés aux instincts cadenassés sous la violence. Une nuit, un jour, une vie à attendre l’improbable – cernés par un réel acéré qui entaille, fait naître la peur et donne la mort comme un jeu cruel et, pourtant, nécessaire aux retrouvailles – aux fiançailles toujours aussi lointaines entre le ciel et les âmes…

 

 

Lumière et douleur sans obstacle. Infirmes encore – et si minuscules…

 

 

La constance des visages et des noms dissimule mal le désordre des âmes, la bataille permanente des astres, les saccages et la variabilité des humeurs. Les existences ressemblent à des intervalles sous lesquels grondent les tempêtes et les eaux sombres et taciturnes des abîmes. Le feu, le vent, les cris et la cendre sous l’apparence lisse (trop lisse) des traits et des lignes tracées sur les pages des livres…

 

 

Astres encore à intervalles réguliers du parcours. Et cette frénésie des pas à onduler au-dedans de l’ivresse. Comme le franchissement impossible du seuil de l’homme

 

 

Vertu aux mains jointes – patiente – si soucieuse et désireuse, pourtant, d’un autre monde…

 

 

Rivière inerte au fond des yeux. Muette et sans regret. Triomphale, en somme, après tant de pentes parcourues et de délires renversants. Et, plus haut, cette brûlure convertie à la mort. Et, plus loin encore, le silence incarné…

 

 

Tout part – et revient – dans la gratuité de l’expérience. Soleil, magie, destin. Et tout ressuscite après la mort…

 

 

Eaux dormantes sous la furie – au milieu du sommeil. Servantes dévouées, pourtant, de tout ce qui aspire à se redresser…

 

 

Blotti(e) contre les songes, cette eau noire – ce gel – qui condamne l’esprit à revenir et à parcourir les routes autour du même centre…

 

 

Jours et siècles d’une seule enfance qui s’éternise au cœur de chacun – au cœur du plus sensible – au cœur du moins pressé. Comme la bénédiction, peut-être, du plus grossier et du plus tangible. Et la condamnation de ce qui n’ose jamais s’affranchir de l’ampleur de l’ignorance et de la nuit…

 

 

Les portes claquent – s’ouvrent et se referment – devant l’œil inquiet – fébrile – insomniaque. Souvenirs plantés au fond du crâne. Bouche piteuse – presque honteuse de ses cris. Et cette main qui mendie ce qu’il faut pour vivre. L’âme fuyante – craintive – apeurée – magistralement soumise à son destin. Comme un long voyage – âpre – patient – et si furtif, pourtant, au milieu de la peur et de la mort…

 

 

Blessures, désespoir, torrents de boue, fureur écervelée – arrêtés net par la fraîcheur d’une poitrine posée au milieu des fleurs – au milieu du jardin – où sont refoulés tous les masques, toutes les peurs, tous les barbares…

Un bond, en quelque sorte, au-dessus de la fatigue – au-dessus des ennemis ancestraux qui bloquaient le passage vers notre visage sans nom…

 

 

Des lettres, une attente avant que ne surgisse la parole. Un angle façonné par le labeur de la voix et des mains nouées à l’impossibilité de dire et de partager la douleur. Mâchoire crispée devant le désespoir, un peu absurde, de vivre et l’incommunicabilité du sentiment…

Puis, le torrent – le flot inconsolable des mots – qui détruit les ponts, les passerelles et les barrages – qui se déverse en pagaille – avec une sauvagerie inouïe – un féroce appétit – et qui apprend, peu à peu, à accéder à cet autre nom de la folie – ce silence posé – enfoui peut-être – au milieu des bruits et des âmes…

 

 

Rencontres et confidences jetées sur l’herbe qui a vu naître tous les mariages et toutes les ruptures. Le passage des saisons et leur conversion en innocence et en incertitude – devant la cognée inexorable (et irréparable) du temps. Un parfum – un peu d’encre – pour ne jamais oublier le silence qui nous attend…

 

 

Un soleil, une mort. Et ce qui plonge les vivants dans l’attente – et l’oubli au fond des tombes. Et les prunelles à l’affût de l’impossible à vivre – cette espérance suspendue à l’âme qui se déploie dans les miroirs. Le rêve tenace d’une rencontre avec l’improbable…

 

 

Prisonnier de mille interrogations et d’une affirmation trop péremptoire pour s’abandonner à l’incertitude de tout savoir – seuil de l’Amour et d’une tendresse sans visage – l’évidence d’une présence en nous retrouvée…

 

 

Barrières, instincts, obstacles, violence. Comme les reflets d’une ignorance initiatique – l’autre versant, sans doute, du silence et de la sagesse. La pente, si souvent insurmontable, où glissent les pierres, les fleurs, les bêtes et les hommes. L’envers du sacre, en quelque sorte, où s’enlisent toutes les tentatives de l’Amour…

 

 

Saison de toutes les retrouvailles. Et cette pierre sur laquelle nous nous tenons avec quelques rêves cousus à notre solitude. Le regard au loin – perché sur le plus haut horizon – si proche de cette enfance oubliée où la vie n’était qu’un jeu – une expérience à découvrir – une innocence à travers le merveilleux…

 

 

Aussi vaste que l’univers – et, sans doute, bien plus grande encore – aux limites de l’infini, cette envergure cachée au fond des yeux – au fond de l’âme – repliée en un point incroyable de densité – qui laisse les chants célébrer la lumière – et les danses du monde la ternir et l’ignorer – impassible (presque toujours) devant les mille têtes et les mille mains de la terre qui se dressent sans jamais réussir à dépasser les herbes folles qui poussent dans les prairies sauvages…

 

 

Quelque part en nous – recouvert par les ronces – un terrain vague où s’est réfugié l’Amour. A l’abri des désirs et du sommeil parmi mille étoiles qui brillent encore…

 

 

Brume, passé. Quelques gestes – une attente longue – indéfinie – entre les tombes et les stèles de pierre pour se souvenir des noms oubliés – voir les morts ressusciter – et exalter la nostalgie d’autrefois où notre chevelure était caressée par une main tendre et attentive…

 

 

Personne, un rêve. Un ciel collé à nos baisers impuissants. Impénétrable. Lèvres gorgées de mots et de sang – incapables de partager la brûlure et le mystère. Obligeant la main à éructer quelques signes – quelques lignes – sur la page pour dire la solitude et la douleur…

 

 

Poitrine blessée, fleurs arrachées. L’aile et la mémoire meurtries. Le silence. Le retour – quelques détours – un long souvenir vers le visage aimé. Et la solitude encore – plus acérée que les images…

 

 

Pacifique – tempéré – ce passage entre les passants et le chaos. Au milieu d’un monde occupé à renaître toujours. Tête effacée – portée, à présent, par un courant puissant – un souffle immense – gigantesque – dessinant une route entre la peur et le silence. L’infini (enfin) regardant les marées effacer sur les rives les illusions tenaces…

 

 

Nuit, batailles, plaies. Une solitude éclatée en mille visages. Et la fenêtre par laquelle on voit s’éloigner ceux que nous avons aimés. L’hébétude plaquée contre les lèvres. La fin d’une histoire. L’émiettement d’un amour. Le pire proclamé comme l’ailleurs dans cette nuit – cet espace si sombre – abandonné des Dieux peut-être – où pleurent et glissent tous les hommes…

 

 

Labeur, corvées, contraintes. Mille contingences. Et cet ahurissement des visages tenaces – obstinés – qui cherchent à la dérobée – aux marges du jour – une liberté introuvable…

 

 

L’alliance – le chemin parcouru par la lumière pour nous retrouver – et rejoindre cette escale où les hommes, trop séparés, s’impatientent de l’océan. Tête plongée dans l’écume et le climat. Et couronne posée, un peu plus loin, sur les vagues d’un pays immense et sans frontière…

 

 

Un seul Amour au fond des âmes. Celui qui fait naître les fleurs – et favorise les instincts, la cendre et l’attente…

 

 

La lune, l’eau et l’innocence. Cet enchantement du plus simple accordé à la surprise et à ce qui s’efface. Le parfum d’un jour plus grand – et plus délicieux – que notre vie. L’horizon et la blessure. La blancheur des lèvres devant l’incertitude. Et cette joie identique quels que soient les visages. La grâce, en somme, de tous les départs et de toutes les existences…

 

 

Légères, légères, cette lampe allumée dans la nuit – et cette voix qui se précipite sur la page. Si légères qu’elles ne font aucun bruit en avançant leurs mains vers la lumière…

Et si seules aussi au milieu des visages…

 

 

Un visage, une neige, une pierre, un soulier. Et le silence assis sur nos genoux qui épie nos gestes, notre souffle et nos pas dans les paysages. Et les timides élans des uns vers les autres. Et la circulation de l’invisible – à peine perceptible – entre les âmes de passage…

 

 

A la lisière de la bouche, le silence nourrit notre faim. Une route – un chemin – quelques cailloux et un peu d’asphalte – pour inviter la peau à s’étirer au-delà du visage – et à s’étendre partout – pour rejoindre le ciel lointain (et indéfinissable)…

 

 

Quelques manœuvres au cours des saisons. Quelques tournures – quelques promesses. Quelques voyages, parfois, pour se distraire du pire – de ces pas trop quotidiens et de ces grimaces inévitables qui donnent à nos jours la saveur un peu amère d’un rêve au milieu des clous…

 

 

A mains nues – et le cri lancé à la cantonade – forcé de croire en son destin pour aller de jour en jour à travers ce siècle – et ce temps – poussifs et mensongers – illusoires…

 

 

Caché dans l’herbe, au seuil d’une grotte, à attendre ce qui ne viendra peut-être jamais…

 

 

Front, paumes, souffle. Face à la montagne, au ciel et aux visages au milieu d’un vent plus apte que le monde à nous faire franchir l’impossible et la solitude…

 

 

Pelles, champs, sillons. Le labeur ingrat de la fouille – nécessaire pour dénicher sa pitance. Le partage de la terre. Et chemin faisant – le front baissé sur le sol – l’éloignement de l’infini et le recroquevillement de l’Amour sous le bruit du soc et des pioches qui fendent le monde et le silence…

 

 

Rivages inachevés toujours. Terre de stagnation et d’enlisement. Et face aux périls et à l’incertitude, la foule qui emprunte d’étranges chemins – la peau recouverte de tissus et de poussière – en remuant le ciel et les sous-sols pour dégoter d’inutiles trésors et quelques idoles de pacotille…

 

 

Un nom sur la peau ne demande qu’à s’effacer. Patronyme au destin tragique – encensé par les hommes – qui se déroule comme un fil à travers la mort et le temps…

 

 

Un puits – quelques gouttes – enjambés. Pluie, fleuve, murs, mémoire. Le petit dédale du destin – prisonnier des poutres, des briques et des visages tenus en laisse par la crainte d’un Dieu inventé de toutes pièces. Et le rêve d’un monde où la chair ne serait que la cire d’une bougie à la flamme éternelle et intrépide…

 

 

La pluie, le temps. Et le cil battant à travers la nuit – le noir. Les bras ligotés au milieu de la mort et des sépultures. L’âme et les hanches inertes – immobiles. Et le regard à genoux devant le sang et la peur. L’échelle du rêve. L’échelle de l’homme. Le silence retenu au fond des yeux – au fond de la gorge. Un peu de lumière recouverte par la poussière au milieu des jouets brisés et éparpillés. Le funeste destin du monde, en somme…

 

 

Il faut arracher à ses rêves la herse trop acérée qui plonge au cœur de la terre – quémander l’aide du vent pour déguerpir – s’éloigner de la fatigue et de la lassitude – et abriter la vie derrière la simplicité, si sage, du réel. Le seul moyen d’atteindre le seuil enfoui au-dedans du regard posé aux confins du monde et de l’illusion…

 

 

Aucun bruit. Aucun cri. Plaintes et désirs effacés. Nom et visage remisés au fond du silence. Âme et mains libres – disponibles – offertes aux usages et aux circonstances.

L’humilité et la gratitude. La saveur et la joie. La solitude – et la grâce de l’effacement…

 

 

A la lisière d’un ailleurs – d’un dedans infini – où d’autres ont été engloutis – corps et âme…

 

 

Quelque chose au milieu des pierres ; comme un poids – une inertie – une pénombre peut-être – dont l’envergure rayonne jusqu’aux visages alentour…

 

 

Un ciel, une crainte, un mystère. Et le rôle de l’homme – polyvalent – paresseux et intrépide au milieu de l’abîme – jetant ses horloges, ses passions et ses passerelles au hasard des pentes sur des chemins plantés d’arbres, d’obstacles et de clochers…

Route sinueuse au fond du gouffre – serpentant entre les feuillages, les cris et la musique – chargée, depuis toujours sans doute, de chagrin et d’espérance…

 

 

Mains, rites, supplices. Et la même angoisse à vivre – et à recommencer le chemin sans cesse interrompu par la mort. Tronçon – étape – infime à chaque nouveau pas débuté à partir des ruines des foulées anciennes – avec ces vieux bagages que nous portons depuis le début du voyage comme une croix aux fausses allures de viatique…

 

 

Siècles – l’histoire interminable d’une innocence à parfaire – à achever…

 

 

Un regard sur les vitrines du monde derrière lesquelles les visages s’exposent, s’expriment – font couler le désir – et l’estime – sur leurs infortunes – leurs petites aventures de vivants…

Parades où brillent le désir d’approbation et la fierté – et une demande d’amour tantôt rieuse, tantôt plaintive pour combler la solitude et adoucir la tristesse – et offrir une forme d’exutoire (un palliatif peut-être) à l’indigence et à la monotonie des jours…

Fantômes, folie – cherchant le sel, le ciel – quelques étoiles grossières pour raviver la flamme, presque éteinte, de vivre…

 

 

Au bord du silence – de rien – de presque tout…

 

 

Décret de quelques visages souriant aux déboires et à la malédiction d’être né – balafrés par l’absurdité des actes du monde – s’éloignant des foules et du désordre pour vivre à l’écart des yeux qui jugent et des mains qui rudoient et applaudissent. Seuls entre le silence et la joie. Seuls avec cette flamme – ce feu – dans l’âme qui réchauffe – et console de toutes les tristesses…

 

 

Ne rien dire. Ne plus rien dire. Devenir l’écoute – l’entente – la blancheur de la page. S’effacer derrière les danses et les grimaces – à l’abri du monde. Se tenir comme la pierre – indifférente à ceux qui la ramassent comme un trésor ou la jettent comme un rebut. Être – et vivre dans la solitude et le silence – plus vivant que les hommes tordus ou enlacés qui se courbent à tous les passages…

 

 

Des sillons encore où s’épuisent les silhouettes. Des perspectives, un avenir, un sommeil – tous les délires en ces lieux où le silence est imperceptible et où les tremblements tiennent lieu de chant…

Qui sommes-nous sinon les adorateurs de cette nuit initiée par notre ignorance…

 

 

Une voûte, un chemin. Et mille étoiles qui se penchent pour éclairer nos pas indécis et dérisoires…

 

 

Des compagnies mendiantes qui réclament le pain et la consolation de vivre – la fin du vent et l’assouvissement de toutes les faims – toutes les joies du monde et l’effacement de la mort – un peu de courage pour rompre la solitude. Des yeux, des bouches, des mains pour apaiser le froid qui monte du fond de l’âme…

 

 

Il neige. Un parfum d’hiver sur les fleurs – et sur les visages qui regardent tristement tomber les flocons. Une écharpe, un cahier. Quelques feuilles volantes. Et mille poèmes qui se dessinent déjà dans l’âme trop sérieuse pour esquisser quelques pas dans le froid – et rejoindre les foules, lèvres rouges et criantes, qui déversent leur tiédeur dans quelques jeux d’enfance…

 

 

Un chant sur les pierres posées au cœur de la nuit – parmi les hommes qui chahutent et se réchauffent autour d’un feu et de quelques prières – les yeux tournés vers un ciel sombre – orageux – incertain…

 

 

Chevelure, ciel, espace, détention. La même prière – et la même peine – sur le chemin. La même illusion à vivre – et à traverser. Un destin – et la mort dont il faut s’affranchir…

 

 

Rudes et brillants le ciel et la terre aperçus à travers le verrou. Trame et songe plutôt que vérité monolithique. Poids du monde et des malheurs comme un sel sur nos blessures suintantes – comme perdues au milieu des étoiles – impuissantes toujours à nous faire porter plus haut le regard – et à nous aider à franchir cet horizon (apparemment) indépassable par les hommes…

 

 

Tombe, hiver, soleil, fente. L’absurdité d’une vie passée à se débattre pour quelques réconforts – quelques joies – et quelques privilèges – qu’anéantira (bientôt) la mort…

 

 

Souci, tiédeur, routine. La prudence et l’inquiétude de voir, soudain, jaillir le mystère au cœur de notre vie – et sa résolution possible qui se dresse, peu à peu, au fond de l’âme innocente…

 

 

Vanité et ignorance – voiles imbéciles derrière lesquels s’impatientent le vide et la tendresse – cette neige sur la route – et sur les pas qui tournent en rond – et trop fièrement peut-être – dans leur trou…

 

 

Lanternes, rêves, mirages – poignée d’étoiles jetées au fond des yeux…

 

 

Une échelle, un chemin lancés de l’inconnu dans la poussière et les chants – l’espérance et les cris du monde – la plainte des hommes – et qui se lèvent, soudain, au-dessus des visages, des merveilles et de la misère – si haut – si loin du sang et des tours de force qui agitent notre sommeil…

 

 

Voix plaintive au milieu des figures et des blessures laissées par les flèches du monde et du temps. Voix affûtée en deçà des tremblements et des mines défaites par les luttes et l’attente. Et notre visage enfin, initiateur de la nuit, brillant – triomphal – au milieu du jour – comme le socle de tous les commencements, de tous les voyages et de toutes les fins…

 

 

Nappes – strates de lumière sur les ténèbres où s’enfoncent nos doigts et nos âmes – recroquevillés par la peur – et les bruits de la mort qui s’avance vers nous…

 

 

Le chant du silence autour de nos plaies – et cette tendresse au bord des lèvres – au fond de chaque supplice. Comme une eau bienfaisante – réparatrice – sur le sable et le sang accumulés derrière les grilles de notre cachot…

 

 

Un frisson, un labyrinthe et quelques larmes avant que ne s’éteignent les lampes – avant de voir la terre recouvrir notre tombe. Les illusions tenaces d’un destin voué tantôt au sommeil, tantôt à la fouille. Foulées timides – impossibles – presque interdites – pour dénicher la vérité – et derrière le silence, non la face d’un Dieu inventé mais le regard appuyé sur le ciel et sur notre chair martyre – mutilée – agonisante…

 

 

Quelques ficelles, quelques regards échangés pour survivre à la brume et au sommeil – aux tempêtes – au froid des plaines et à la faim que notre âme, si seule – si démunie – ne peut assouvir sans la certitude d’une présence, en elle, si lointaine – et si étrangère à ses convictions…

 

 

Une ombre, un labeur, quelques saisons. Un peu de noir – et quelques rires – pour combler les interstices au fond desquels vivent nos peurs et notre âme aux aguets…

 

 

Des lèvres, des chemins, un peu de chance au milieu de la nuit. Et la suite (à venir) chahutée déjà par le monde et les Dieux cachés au fond de nos instincts…

 

 

Fenêtres et portes posées à tous les passages – sur notre visage – au fond des yeux dans l’attente d’un regard. Tête inclinée tantôt vers le haut, tantôt vers le bas. Prières montantes qui s’effilochent sur les aspérités trop saillantes d’un ciel inaccessible – situé en deçà de l’innocence – dans ce silence au milieu des tempes libérées de l’ivresse, du destin et du temps – affranchies du monde et des hommes – acquiesçantes et tendres à l’égard de tout ce qui tremble…

 

 

Vide, silence – un rien pour s’émerveiller de ces choses et de ces visages qui, dans leur chute, cherchent un appui – un horizon – un moyen d’éviter l’effroi et la mort – quelque chose qui n’existe pas…

 

25 mai 2018

Carnet n°148 Le réel et l’éphémère

Regard* / 2018 / L'intégration à la présence

* Ni journal, ni recueil, ni poésie. Un curieux mélange. Comme une vision – une perception – impersonnelle, posée en amont de l’individualité subjective, qui relate quelques bribes de cette vie – de ce monde – de ces idées – de ce continuum qui nous traverse avant de s’effacer dans le silence…

Nous ne comprenons ni le jour, ni la nuit. Ni le temps, ni la mort. Suspendus à trop de rêves pour n’appartenir qu’au réel – et insuffisamment lucides et clairs pour laisser s’approcher la vérité…

Ce que nous atteignons n’est, sans doute, qu’une secousse dans notre sommeil. Le rêve d’un autre rêve moins épais que les précédents…

Il y a des mendiants et des étoiles – et des sages venus rehausser l’éphémère et offrir à la nuit un jour – une lumière – un ciel moins étoilé…

 

 

Œuvre permanente – multiple – obscure – souterraine – offerte à tous – mais jamais soumise au regard de quiconque. Jamais confirmée. Jamais contestée. Jamais confortée ni désapprouvée. Ignorée des âmes. Alimentée seulement par le monde et son propre élan. Tâche anonyme entre toutes. Labeur secret et merveilleux de l’impersonnel, des sages et des poètes méconnus…

 

*

 

Un ciel bleu couronné de vertus. Et ces lèvres chaudes qui lancent leurs baisers comme une neige délicate sur tous les visages recroquevillés dans leur peine. Ni tristesse, ni dégoût. Une saveur. De longues heures – une vie entière peut-être – passée(s) sans astreinte à exister pour presque rien – et irremplaçable(s) pourtant…

 

 

A l’étroit – au loin – entre deux oiseaux blancs qui lancent leur chant comme un message vers ceux qui attendent – tristes et naïfs – parmi les pierres, le silence – comme une fleur plantée au milieu des dérives – au milieu des jardins – soucieuse de l’eau et de la sueur versées dans toutes les flaques du monde…

 

 

Herbes partout qui dansent au milieu des forêts – au milieu de l’enfance. Compagnes de toutes les mains et de toutes les sagesses – offertes au dédain des âmes éprises de puissance…

 

 

Regard plus sensible qu’humain sur un monde voué au désordre et aux secrets – aux petits mensonges édifiés pour paraître moins idiot que les questions que l’on tait…

 

 

Un son, un songe. Quelque chose de moins affûté que le réel. Et l’attention – le silence – lisse – lisse – autant que la parole compte d’aspérités…

 

 

Rivières, routes, montagnes, sources, visages. La même aubaine – le même secret. Merveilleux au fond de l’âme portée aux détails et au fond des choses. Et dangereux, parfois, pour les yeux si avides d’apparence qui se brûlent à leurs mirages…

 

 

Les battements du cœur moins vifs que l’Amour qui frappe à toutes les portes…

 

 

Lueurs toujours secrètes de la contemplation – cette incarnation, sans cesse recommencée, du regard au milieu de la chair si fragile – si éphémère…

 

 

Le plus humble du jour – comme un matin sans sommeil qui aurait redonné sa place au réel – et éloigné tous les rêves et les mensonges…

 

 

Voyageur au milieu de ses bagages – tête humble et droite – et souliers trompeurs – crottés d’une boue nécessaire à l’immobilité…

 

 

Temples construits sur le néant – la vacance d’une attention nécessaire – indispensable – vitale. Dieux et ancêtres honorés pour rompre (vainement) la peur et conjurer un destin voué au labeur, au rêve et à l’espoir. Et cette soif qui gronde – et se répand comme une fièvre sur les visages démunis – insatisfaits – à la recherche d’un autre jour…

 

 

Un feu mordant nous hante et dévaste l’oubli et l’arrogance pour surmonter les obstacles érigés à son passage. Une saine promenade, en somme, pour nous délivrer des rêves et des mensonges qui s’accumulent sous la glace – et les faire fondre à coup de vérité – cette volupté indécise et farouche qui, une fois libérée, ruisselle sur le monde et les visages…

 

 

Un sourire, un jour et mille saisons pour l’homme dont le front s’élève au-dessus des rêves – au-dessus des tours construites, peut-être, pour toucher le ciel et donner à la terre un air de conquête, des allures de fête et la certitude de l’apocalypse prochaine…

 

 

Caves, quais, escaliers. Des rêves, de l’ombre et de la pluie. Et autant de prétextes pour aller et venir entre le réel et l’illusion – entre le mensonge et la désespérance…

 

 

La foule, l’enfance, l’alcool. Le festin des entrailles. L’interrogation suspendue. Le foisonnement de tous les délires et de tous les caprices…

 

 

Une voix – autre part – nous appelle. Crie – encourage – admoneste – les pas apeurés sur les pierres et les pages, les yeux plongés dans l’encre et l’horizon et les bouches muettes à force de coups et de refus. Si proche des grilles contre lesquelles s’appuient tous les fronts rêveurs…

 

 

Combats, sang, civières – des lits d’infortune au milieu de la mort…

 

 

Chaleur défaite. Ambition perdue. Souliers mouillés par les larmes et la rosée du matin qui a vu mourir la nuit (la nôtre sûrement). Assis sagement, à présent, au pied d’une veille interminable au milieu des rires et des tombes – devant tout ce qui ressuscite après la mort…

Assis parmi tous ces songes qui agonisent…

 

 

Grisé par tous les élans, tous les parfums et tous les rêves qui chantent le printemps…

 

 

Visage à l’envergure d’exil. Oiseaux sommeillant dans l’étroitesse des branchages. Chemin s’élargissant au-dessus des cimes. Dans l’attente d’un envol – d’un passage à travers la mort…

 

 

Closes les saisons – recluse la mémoire – au fond de ce qui a peur. Prisonnière de ses tours, l’âme assise au milieu de ses peines. Aussi malheureuse qu’est libre la parole du poète…

 

 

L’étreinte – la moquerie – ce qui donnait autrefois à notre visage cet air insatisfait – défaits à présent. Ne restent plus qu’une caresse sur le dos de la nuit, un parfum de fête sur les doigts tachés d’encre et le secours d’une parole offerte au silence…

 

 

Paroles emphatiques et besogneuses – nées du premier envol – s’essayant désormais au silence. Célébrant la simplicité des jours, le quotidien sans orgueil et le visage effacé, peut-être, pour toujours…

 

 

Un rythme s’impose à la parole – à la voix qui se démène sur la page – qu’il ne faut confondre avec l’élan du désir et l’ambition du poète. Comme un soleil – ou une pluie parfois – se mêlant au chant tantôt triste, tantôt joyeux de celui qui écrit…

 

 

Tout s’élance – se jette – et se rattrape d’une main hésitante dans un temps que nul ne connaît – et que nul ne peut percer sans se voir aussitôt englouti – happé dans une sorte d’apesanteur et d’immobilité – où ce qui passe a l’allure du rêve ; un peu de matière – un peu de souffle – des ombres provisoires – incroyablement éphémères – au cœur du silence…

 

 

Avenir et souvenirs médiocres – inutiles à la ferveur du plus présent

 

 

Boucles, flots, torrents. Pagaille des mots déversés sur la page – cherchant la simplicité de l’eau et la transparence de la plus infime goutte – comme un nectar précieux – éternel – plongé au cœur de l’Unique – au cœur de chaque chose – au cœur de chaque parole – pris séparément…

Et derrière l’abondance, le foisonnement et la truculence du langage gît toujours, à l’état brut, un joyau – introuvable par celui qui survole les livres et les poèmes…

Il faut pour se donner la chance de goûter, comme lecteur, la saveur de la langue – et sa vérité – délaisser l’appétit et la profusion du poète – et se concentrer sur quelques lignes. Les isoler de tout contexte et les parcourir avec attention et lenteur pour y déceler, comme dans un miroir, son propre visage – et le silence et la simplicité de ce qui est éternel dans ce monde humain si sophistiqué, si bruyant, si provisoire…

 

 

Temps, morts, abandons. Le long chemin de l’épreuve. Le sentiment tenace de la peine. Et le cœur sombre prêt à tous les recommencements qui apprend, peu à peu, à se dégager des visages et des contextes – des saisons et des circonstances – pour découvrir – et vivre – le plus précieux ; le présent, la solitude et la vérité que dessine l’instant sur l’éphémère…

 

 

Rien devant les yeux – ni au-dedans du regard – sinon ce qui passe et s’attarde un peu…

 

 

Mate – brune – cette couleur du langage au centre du visage qui a défait l’horizon pour le silence – la lumière sortie triomphalement de son combat contre les lois brutales du sang et les instincts si obscurs des hommes…

 

 

Un doute, un temps, un chemin. Et le regard de la mort – presque goguenard sur tous les recommencements…

Une peine, un désir, une nostalgie. Quelques arpents – quelques instants – quelques visages – célébrés et (presque) aussitôt balayés par le temps et la mort…

La sang, la nuit, la solitude. Le revers de toute médaille. Les symptômes d’une vie passée sur la terre. Le destin des vivants agglutinés autour du feu et des étoiles…

 

 

Mille peut-être et mille pourquoi livrés non sans raison au silence. Et une seule réponse toujours au goût de tristesse avant d’en saisir (pleinement) la joie…

 

 

Rien ne nous enchante davantage que ce qui se tisse à l’envers de la vie – ce mystère né de ce que les hommes associent aux étoiles – vagues poussières célestes peut-être – et qui n’est compréhensible qu’en nous approchant des frontières qui nous séparent du plus sensible – de ce silence au parfum oublié…

 

 

Enclos au-dedans d’une vérité sans ciel – sans visage – sans Dieu – autant que sur la barque qui longe les rives de cette terre dépeuplée…

 

 

La parole endormie des psaumes ne profane jamais ni les rites, ni les croyances. Elle porte dans ses mains l’espérance d’une joie impossible – trop mensongère pour donner du poids à un ciel si lointain – et légitimer la force des malheurs. Et le cœur, un tant soit peu lucide, sait percer cette illusion pour emprunter la seule route possible – la seule route digne de la vérité – et entonner le chant du silence sans crainte, ni demi-mesure. Confiant dans l’espace qui le porte et le pose, si haut, dans la joie…

 

 

Seul – neuf – toujours dans les plus vives bourrasques. Envolé le poids de l’échelle d’autrefois que nous portions, comme un espoir – comme une croix – sur nos épaules fourbues…

Disparu l’homme épais aux pas pesants et à la parole vaine qui s’agitait dans son ombre autour de la lumière…

 

 

Une force en nous reste invaincue. Elle dort avec nous dans notre sommeil, lève les mains avec nous pour porter plus haut le message de l’innocence et s’agenouille, le visage livré à tous les périls, devant la magie à l’œuvre derrière les siècles – certaine de son équilibre et de son endurance pour affronter les tempêtes…

 

 

Seul face à ce qui arrive – et à ce qui emporte. Et si démuni lorsque tout s’effiloche…

 

 

Une épine dans le sommeil pique tous les séants non pour qu’ils se lèvent et poursuivent les rêves inventés par les têtes mais pour qu’ils se posent au-dessus des songes – et attendent la fin du monde – la fin des siècles – l’œil alerte et attentif à tout ce qui émerge au milieu des visages endormis…

 

 

Pluie, manteaux, éclairs. Et la hâte des têtes assoiffées de source qui pourchassent quelques folies passées par là – on ne sait pas bien quoi – un peu de poussière, sans doute, sous les bottes du vent…

 

 

Un miroir. Des visages et des corps qui ne sont que le reflet de ce qui s’élance vers tous les mirages – incertains de leur propre existence – nourris d’un peu de chair et d’espoir – et qui glissent, peu à peu, au bord du monde – aux marges du jour – pour découvrir – et contempler – ce qui demeure après tous les passages – lorsque arrive (enfin) la fin de l’illusion…

 

 

Tout se mêle au souffle et à la matière – soulevés par les courants. Tout se combine – et se recombine encore et encore – avec les vents, la boue et les étoiles – cherchant un destin parmi les fleurs, les visages et la glaise – cherchant un lieu – un ciel – plus sûrs et plus féconds que leur chute et leur (lent) délitement…

 

 

Un visage, une poursuite, quelques saisons. Et la même figure – le même éclat – partout de ce qui demeure une fois les frontières franchies – une fois tous les chemins parcourus…

 

 

Gisent à nos pieds des lambeaux de ce bleu infini – lacéré par les vents – déchiqueté par les hommes – tombé sans grâce sur les pierres que les pas piétinent sans un regard. Et ce sont nos yeux qui leur donnent le courage de persister malgré la pluie et l’indifférence. Et ce sont nos yeux qui leur restituent la couronne que les mains du monde, trop hâtives, ont jetée dans l’herbe et le sang. Et ce sont nos yeux qui sur eux s’éternisent pour ravauder leurs empreintes – et leur valeur – et reconstituer leur unité – leur beauté – leur silence…

 

 

Des milliers de pages pour célébrer ce qu’aucun mot jamais ne pourra offrir…

 

 

Seul au milieu du monde – seul au milieu du désert. Seul au milieu des visages – seul au milieu de personne. Quelle différence sinon l’apparence du décor…

 

 

La nécessité de l’essentiel sans laquelle la vie de l’homme toujours oscille entre le rêve et l’ennui…

 

 

C’est toujours au loin, pensent les hommes, que se vit l’aventure. Jamais dans le jour le plus quotidien arraché aux automatismes. Et, pourtant, seul ce périple – ce voyage – long, patient, solitaire mène au fond de soi et à la découverte de ce que nous portons tous comme un secret : l’infini, l’éternité et le silence – cette joie et cette folle liberté affranchies du monde et des circonstances…

 

 

Quel grand jour se cache au fond du silence…

Ni ciel, ni visage, ni secret. Quelque chose qui, en nous, veille depuis toujours sur nos pas, notre tristesse et notre espérance…

 

 

Un monde où tout s’absente – jusqu’à la lumière dans nos prunelles indécises – incertaines…

 

 

La vie passe comme la mort et les plus fous désirs – nés et engloutis dans la même trame…

 

 

Un œil, une main, un ciel. Tout apparaît, s’efface et recommence. Les murs et les vents qui bousculent l’éphémère des parades et des passages. Les maisons, les champs et les chambres où se terrent – et se penchent – les visages en attente d’un autre jour…

Tout est tissé ensemble sous un regard que rien ne meurtrit…

 

 

Un sens pour un autre. Un jour pour une nuit. Une attente convertie en violence. Et le repos en pagaille. Et persiste au fond de ces désordres – et de ces dérives – une chose inchangée – et, sans doute, inchangeable – qui monte et se révèle dans le plus infime répit – comme un suspens provisoire du temps qui, trop souvent, s’éternise dans les rêves – entre les tempes…

 

 

Nous respirons ce jour – et dans ce jour, l’éternité. Et dans l’éternité, le silence. Et dans le silence, tous les visages, tous les déserts, Dieu, les hommes, les bêtes et les fleurs – le monde entier…

 

 

Nous dormons du même sommeil que les morts – un peu plus léger peut-être – et plus sensible aux sourires et aux rouages du temps…

 

 

Une lumière, un chemin et le recommencement insensé de toutes les peines…

 

 

Une halte au milieu de la nuit. Un détour – une dérive – au-delà des yeux et des rêves. A l’extrémité d’une rive qui s’étire bien après la fin de l’horizon. L’âme lasse – exténuée – par tant de foulées et de tentatives. Et l’œil fragile – blessé mille fois par ces envies d’ailleurs et ces départs avortés – emmuré par ses désirs et ses peurs qui le condamnent à quelques tours sur lui-même…

 

 

Endormis – seuls – au milieu de tous – sans même une main – un espoir – pour délivrer du rêve…

 

 

La raison chavirée par ses propres frontières – et les obstacles posés au-dedans et aux alentours – finit, un jour, par laisser la corde abandonnée là depuis le début du voyage la porter plus haut – plus bas – la tirer à hue et à dia – vers ce qu’elle abritait au milieu de ses (minuscules) savoirs et de ses (insignifiantes) découvertes dans la douloureuse croyance d’être condamnée à ne jamais pouvoir sortir d’elle-même…

 

 

Désenchanté entre l’invisible et le passage – entre l’exil et le monde. Comme une main serrant sa joie au cœur d’une illusion perdue…

 

 

Lignes d’un fou peut-être délivré(es) par la vérité sous-jacente au monde et au temps – livré(es) au regard sans attache – sans destin. Comme un chant sous le sens des mots – une joie dans l’espace retrouvé – un regard guéri des flammes et des horizons calcinés…

 

 

Hiver, pluie, silence. Le dos au mur en quelque sorte – et le front tendu vers sa propre ivresse – hors du monde – hors du sommeil – cherchant la première marche d’un escalier ou le fil fragile – invisible – qui conduirait son pas loin des siècles et des hommes…

 

 

Un habit enfilé à la hâte pour se protéger de l’éclat – trop puissant – des yeux et de la lumière – et glisser avec les hommes dans une nuit où ne sombrent que les ombres et la mort…

Le retrait chancelant des silhouettes trop coutumières des malheurs pour croire en la possibilité du jour…

 

 

Félicité, porte, ferveur. Et cette fatigue – et cette amnésie – qui dessinent parfois un rire au fond de notre gorge…

 

 

Tout se mêle au vent – aux feuilles de l’hiver. Et ces manteaux – toutes ces étoffes – qui recouvrent nos plaies – nos blessures – et ces souvenirs d’autrefois où nous portions notre ardeur comme un halo de jeunesse – mangeant les yeux et les miroirs pour paraître moins seuls – et dissimuler notre visage plongé dans la solitude et les sanglots…

 

 

Vents, lacs, ombres, hiver. Et ce regard sans hâte qui se penche sur la soif – et les graines en attente du renouveau – ouvrant des portes insoupçonnées aux têtes fatiguées de tourner avec les saisons…

 

 

Le mutisme (mystérieux) des sages dont les gestes caressent les choses et les visages du monde – et dont le regard pénètre autant qu’il s’attendrit sur ce qui s’agite – et bouillonne – dans la fraîcheur de l’âge et l’immaturité de la vieillesse. Des yeux et des mains tournés vers la terre tremblante, fière et apeurée – ignorante de l’Amour perdu au milieu des cris et des flammes…

 

 

Sobres et sublimes, ces lignes sur la crête blanche qui décrivent les voyageurs et la voix étrange des chimères. Le vent noué à nos épaules. La moue des visages et ce bleu accoudé aux branches qui défie les pierres et les mains trop peu sages qui se balancent entre le souvenir et le silence…

 

 

Il y a des mendiants et des étoiles – et des sages venus rehausser l’éphémère et offrir à la nuit un jour – une lumière – un ciel moins étoilé…

 

 

Une flamme au fond des rêves moins cruelle que l’espoir – et moins fragile et mensongère que le temps – où fleurit ce que la mémoire – une chose au fond de la mémoire – ne peut célébrer. Un rien – presque rien – chaviré par nos pas et l’illusion. Un espace qui porte tous les noms. Un seuil où l’étonnement devient, peu à peu, la règle – et où l’incertitude tient lieu de regard. Comme une fleur – une innocence – qui pousse au fond de toutes les têtes…

 

 

Un cœur perverti par le temps qui consent enfin à la grâce…

 

 

Quelques graviers dans le sillon du silence creusé au fond de l’aube, à même nos pas, sur ces crêtes – et ces rivages – trop peuplés…

 

 

Une ombre, un ciel, un chant. Comme des adieux à ceux dont le visage s’est arrêté quelques instants pour regarder la lumière qui brillait au fond de nos yeux – et qui nous ont aimés avec maladresse en comptant leurs messages et leurs caresses – enfouis dans une nuit si dense qu’elle a su protéger leur sommeil de la magie du silence…

 

 

Nous ne comprenons ni le jour, ni la nuit. Ni le temps, ni la mort. Suspendus à trop de rêves pour n’appartenir qu’au réel – et insuffisamment lucides et clairs pour laisser s’approcher la vérité…

 

 

Ce que nous atteignons n’est, sans doute, qu’une secousse dans notre sommeil. Le rêve d’un autre rêve moins épais que les précédents…

 

 

Aux fenêtres, le jour. Et le silence un peu plus loin – derrière nos désirs – et cette volonté de tout saisir pour que dure le rêve…

 

 

Oubliée l’incertitude – les yeux au repos – fermés au silence. Aveugles à la lueur du jour nouveau…

 

 

Assise bleutée au-dessus des troupes – au-dessus des foules – au-dessus des tempes ignorantes et des mains sales qui lancent leurs rires et leurs peurs – comme un maigre espoir de vivre loin des insultes et des outrages – loin des horreurs et des liquéfactions successives endurées par les âmes…

 

 

Un silence – un ciel – partout déployés au-dedans de ce qui passe – et jusqu’au-dedans du temps et des chimères. Au milieu de chaque visage – au milieu de chaque histoire – dont l’apparence ne semble rivée qu’à son destin…

 

 

Partout, l’attention – démultipliée – comme les feuilles d’un arbre – le sang qui coule dans toutes les veines – et les mille paroles des poètes – qui traverse les existences et les âmes écartelées pour réchauffer à la source toutes les figures de passage…

 

 

Noués à quelques bouts d’étoiles lointaines, ces petits pas dans le grand vent – arrimés à leur voilure incertaine – et qui dansent – et qui dansent – emportés par les courants…

 

 

La chair de l’homme mordue par la nuit et les chiens – mi-âmes mi-loups – de la périphérie. Tête et buste portés au supplice – et bouche suppliante pour dire le peu amassé sous les habits – dans les taudis – maintenir ouvert le passage vers le jour suivant – prier Dieu, sans trop y croire, comme le seul espoir de se libérer des griffes et des emprises – et acquiescer au plus humble visage croisé parmi les rires, les menaces et les outrages rencontrés sur les chemins. L’enfer du monde, en quelque sorte, au centre duquel surnage la prière des hommes vaguement implorante – et rageusement lancée au milieu du chaos vers la moindre espérance

 

 

Mimant la blessure – et le murmure – d’un monde tragique aux plaies suintantes et aux plaintes démesurées. Annonçant le terme avant même la naissance. Joignant les mains pour mendier et prier en réclamant un sursis, un repos, une obole au premier visage rencontré. Accrochée au langage comme à une bouée de secours. Ballottée sans grâce par les océans de la terre – aux îles rares (trop rares) et aux vagues si furieuses. La voix de l’homme inquiète – absurde – hardie – livrant son destin et ses combats aux oreilles de passage trouvées au hasard des chemins…

 

 

Quelque chose se balance entre le silence et notre voix. Quelques éclats d’un ciel (presque) sans importance au milieu d’une parole trop sage – et trop lointaine peut-être – pour être entendue…

 

 

La solitude si visible au milieu du visage – dessinée par une main trop sensible pour nous exposer à la foule…

 

 

Hurlements et effroi de la bouche soulevée de la terre – et qui s’éloigne des vivants pour un espace – un coin de ciel – glissé entre les falaises et l’océan – là où les lèvres peuvent crier jusqu’à la folie du poème sans paraître idiotes – ni devancées par le rire un peu niais et désabusé des hommes dont le dédain n’a d’égal que l’indolence.

Effroi et hurlements, puis soudain, l’extase d’être né si différent. Et la joie de rejoindre le silence d’avant le monde – d’avant le cri – d’avant le poème. Et la certitude d’exister au-delà de notre visage…

 

 

Des heures – des siècles – d’ardeur et de folle passion qui se faufilent presque amoureusement entre les âmes vides – creusées par la faim – pour se poser sur la paume des poètes dont l’innocence triomphante hante jusqu’aux plus modestes pages…

 

 

Seul(s), on se tient par la main pour trouver le courage de vivre – et celui, plus âpre et plus exigeant, de traverser les épreuves et les rives qui confinent l’âme à l’emprisonnement…

 

 

Sable, berges, frontons. Et le vent et l’écume qui fouettent les visages. Et un peu d’encre arrachée à la folie – à la mémoire – pour fouler les terres d’un autre monde…

 

 

Fou – magistral – sans compromis comme l’attestent ses pages, le poète au pays du réel – traversé de mille imaginaires – offre une vision plus nette et plus forte que les mythes et les rêves. Toujours prêt à sacrifier les visages – son séjour – à parcourir mille terres et à traverser mille frontières – pour dire l’impossible – pour dire l’impensable – avec la modestie de ceux qui se savent mortels et remplaçables ; ce silence venu d’ailleurs – de ce lieu sans descendance où la peur n’existe pas, où les périls sont des passages et où la lumière brille jusque dans le noir pour éclairer ceux qui souffrent – ceux qui pleurent – ceux qui se plaignent et consentent – plongés (avec une vile résignation) dans un destin – une détention faite d’écorchures, de contraintes et d’espérance…

 

 

Un rite, un soleil et tous les orifices du monde ouverts. Et la chair habillée – et recouverte – de cette bave mêlée de sang et de semence sur laquelle s’acharnent les hommes dans leur souci (si tenace) de perpétuation…

 

 

Quelque chose guette avec nous sous le ciel – un peu d’être – un peu de chair – un peu de sang – pour donner à l’âme un semblant de droiture – et le droit – que dis-je ? le privilège – de nous horrifier des mains occupées à leurs sacrifices…

 

 

Voix étranges – multiples. Comme la découverte – la faillance – du mystère – ébréché volontairement – se découpant par lambeaux – et se livrant en autant de parts que nécessaire – pour résorber la déchirure – la fêlure première de toutes les figures nées du suintement originel…

 

 

Hagard, on se tient au milieu du monde. Pas certain d’avoir la force de s’y mouvoir. Et pas certain même de vouloir ravauder cette douleur primitive

Blessé, en quelque sorte, jusque dans notre présence et notre attente involontaires…

 

 

Cartes, visages. Solitude de tous les pays que l’imaginaire repeint de la couleur du rêve pour aller moins triste sur les chemins…

Géographie de la peur que les gestes et le langage dissimulent pour donner aux mains et à la parole une confiance sans appui – sans étai – sans envergure – recouverte simplement d’un vernis trompeur et inutile…

 

 

Devoirs, rage, beauté. Estuaire du plus sauvage qui repousse les eaux où s’ébat le plus quotidien. Comme une âme trop jeune – trop verte sans doute – pour fouler le chant qui monte sous nos ailes vers l’instant – vers la chute – cet envol qui patiente sous les masques de la plainte et de l’horreur…

 

 

Une présence sur la berge où le silence a rejoint tous les départs – tous les élans – pour que vivre devienne moins douloureux que la mort et cette, si hasardeuse, naissance au monde…

 

 

Un chemin, un chagrin. Et des foulées qui parcourent le monde à la recherche du premier souffle – du premier amour – de ce mariage, si ancien, entre l’innocence et la sagesse – en rêvant paresseusement d’éternité et de silence…

 

 

Ce qui demeure au-delà du passé – au-delà du souvenir – au-delà du temps et des pas si pressés. Au-delà de la mémoire et de l’avenir – et au-delà même de la mort. Un instant. Une présence plus tenace que les désirs et la souffrance – et que tous ces jours voués à la quête du silence…

La chance entre nos mains, en vérité, en cette heure qui s’éternise…

 

 

Un Autre, un pas, une grimace. Le miroir où se reflètent le désir et la souffrance – et cet air si triste à l’intérieur…

 

 

Faiblesse encore de l’esprit et de la chair face aux morsures – face au destin (si piquant parfois). Et notre désir, si ancien, de vivre sans blessure – sans peur ni angoisse – pour aller, libres et joyeux, au gré des marées barbares – rejoindre les courants qui font tourner – et chavirer – les âmes dans les tourmentes – et là-bas – plus loin – plus tard – retrouver cette grande étendue de sable – blanc – immaculé – que la mer caresse et embrasse en lissant les souvenirs, les pas et les empreintes du voyage – le passage, si furtif, des visages…

 

 

Dans le sillage du destin – dans l’obscur de cette nuit interminable – dans le rêve et la main – cette chose effroyable qui tente de (nous) percer les yeux…

 

 

Au-dessus du souffle – au-dessus des rêves – une douce volupté à l’allure – et à la saveur – austères. Insaisissable. Indéchiffrable. Comme un lieu au cœur de tous les lieux. Une présence au cœur de toutes les choses et de tous les visages. Une attention crucifiée par nos foulées – notre vie et notre quotidien – si automatiques. Le monde, en quelque sorte, replié au milieu de tous les mondes inventés par l’esprit…

 

 

Nous veillons sur le monde – et sur nous-mêmes – sans autre raison que l’attente d’un soleil plus clair…

 

 

Un jour, un lieu et un rêve de rencontre pour donner à la solitude la force d’espérer encore…

 

20 mai 2018

Carnet n°147 Au fond

Regard* / 2018 / L'intégration à la présence

* Ni journal, ni recueil, ni poésie. Un curieux mélange. Comme une vision – une perception – impersonnelle, posée en amont de l’individualité subjective, qui relate quelques bribes de cette vie – de ce monde – de ces idées – de ce continuum qui nous traverse avant de s’effacer dans le silence…

Nous sommes nus au-dedans d’un regard qui nous sauve de tout amassement…

Routes entre les étoiles promises et l’espérance d’un rêve – d’un ciel. Parcours au milieu des vagues et des tempêtes. Et, pourtant, n’existe qu’un seul chemin – qu’une seule lumière – au fond de ce qui nous engloutit déjà…

Il faut creuser sous la cendre – trouver dans les flammes matière à parfaire le regard posé sur le monde. Il faut du silence et un désir puissant de lumière pour porter la tête haute – humble et fière – et déterrer la grâce cachée derrière les charniers. Il faut être un homme sans illusion – debout au milieu des preuves – pour interpeller ce qui, en chaque homme, végète dans la barbarie…

 

 

Ce qui hante la pensée – tout élan. Ce qui surnage même emmuré dans le sommeil. Cette force qui emporte tout jusqu’à l’infini…

 

 

Nous sommes nus au-dedans d’un regard qui nous sauve de tout amassement…

 

 

Nous sommes l’homme. Nous sommes l’arbre et la terre – et la lampe allumée un peu plus loin. Et ce feu qui brille sous les étoiles. Nous sommes le goût, le doute et ce qui se laisse happer par la lumière. Ce reste d’âme au fond du monde. Et ce silence obstiné au fond de l’âme…

 

 

La pensée se dilate, puis éclate en minuscules étoiles pour déchirer la nuit qui la retenait prisonnière…

 

 

La tête vacillante entre ce qui vient et se retire – entre la nuit – profonde toujours – et l’aube naissante…

 

 

Le noir et le rouge, partout dominants – même après la lumière. Comme les couleurs, peut-être indélébiles, du monde et de la terre…

 

 

Dans la nuit, l’étincelle de l’impossible face à l’irréparable…

 

 

Un coin d’azur en plein hiver. Et ces larmes qui coulent devant tant de merveilles. Brume et brouillard dissipés à présent – laissant apparaître le rayonnement d’un soleil inimaginable…

Emporté loin du sommeil et de ces mille sentiers creusés par la peur d’aller seul dans les forêts du monde…

 

 

Sève, sentier, ciel. Qu’importe la route et les offenses pourvu que l’air soit respirable – et visibles les cimes…

 

 

On donne à voir (simplement) ce que révèle la Vision

 

 

Un cœur qui avance vers l’humanité entière – sensible au vivant dans toutes les veines – sensible au silence sur les épaules et aux voix qui interpellent l’impossible…

 

 

Frémissements à la portée de la moindre fouille patiente – assidue – tenace et téméraire…

 

 

Nous lançons des mots dont le sens échappe à la raison. Comme des feuilles mortes errant sur des allées – poussées par le vent vers un monde insensible à leurs attaches – et à cette ardeur née de l’origine…

 

 

Une voix, un visage. Et l’étranglement progressif de la gorge qui n’a osé vivre – et se défaire de ses ambitions – pour glisser dans le silence…

 

 

Une fierté traversée de soupirs et de larmes qui arrache l’herbe folle et se pend à quelques idoles pour donner un peu de sens à son existence – et paraître moins vide – et moins triste – qu’elle n’en a l’air…

 

 

A la lisière de tous les sentiers (nous) attend un silence – un parfum d’éternité qui attendrit la rage des pas et le besoin d’exister. Un univers mystérieux qui ne s’atteint qu’à genoux au milieu du désert et des amours fragiles traversées – l’aiguille de la souffrance pointée comme un dard – et la tête déchargée des rêves de rencontre. Seul(s), en somme, aux frontières de nous-mêmes…

 

 

Jeux encore après l’écartèlement. Jeux toujours – piochés dans l’escarcelle du temps…

 

 

Semences et récoltes de la zizanie pour les yeux aussi indifférents que les pierres – et toujours insensibles aux murmures et aux poèmes lancés par-dessus les murs…

 

 

L’usure du monde – l’usure du temps – ressassées par nos aïeux – balayées par la main tenace qui porte le regard au-dessus des visages et des années…

 

 

De la nuit, l’aube semble grise – irréelle. Elle n’est, pourtant, que l’autre versant de notre visage dégagé du rêve et de la pluie…

 

 

Le secret du temps et de la mort livré à ceux dont la faim s’est convertie en Amour – si proche des chemins où s’épuisent les désirs…

 

 

Exister – comme la fleur discrète – et innocente – au milieu du monde. Comme l’eau des rivières et l’herbe folle devant les yeux assoupis et indifférents. Libres des bouches qui y puisent leur substance et des foulées qui les traversent ou les piétinent. Ivres du même soleil qui porte l’Amour et l’effacement au-dessus des soupirs – au rang des plus hautes vertus du monde…

 

 

Crasse et lueur. Dans la tentation des yeux. Le rêve d’un seul chemin – d’une seule étoffe – qui se porterait comme le jour. A genoux, les yeux découverts et l’âme amoureuse embrassant jusqu’aux brumes noires qui flottent au-dessus du monde – et au-dedans des têtes recluses dans leur nuit…

 

 

La mort – la révélation d’un monde inapproché – traversé mille fois pourtant, les yeux fermés – aveugles encore à l’éblouissement de la lumière…

 

 

Le sacre du monde honoré par le chant de l’oiseau qui coule jusqu’à ces pierres noires contre lesquelles nous sommes adossés…

 

 

Un bruit, un poème. Un seuil pour faire éclore le désir le moins sauvage. L’enfance au milieu de l’aveuglement. Le silence parmi les bruits. L’éternité au-delà des siècles…

 

 

Un vent léger souffle encore sur le désordre et les désastres – et tourne les têtes vers ce dedans trop délicat pour les yeux barbares…

 

 

Une légende – un mirage souvent – entaille la volonté – l’ultime désir de se défaire. Comme si le mythe et l’illusion étaient plus tenaces que l’innocence qui attend (pourtant) sans impatience – et dans le silence – à proximité de nos bruits et de nos élans fatigués…

 

 

Des mots brûlés – déchirant d’aveux – écrits avec la plume – et le cœur – trempés dans l’encre du monde et de l’âme – essentiels peut-être – abscons sûrement – délivrant leur message dans l’urgence de l’inespéré. Incapables, pourtant, de faire frissonner les hommes qui rêvent au fond de leur cachot…

 

 

Quelque chose éclate pour nous sauver – et dégringole, comme une fuite du temps, pour nous faire franchir l’impensable…

 

 

Le recueil véritable est celui de la fragmentation rassemblée – le silence et le langage éparpillés comme les gouttes et l’écume qui retrouvent leur unité sur la page – au fond de l’océan. Immobiles et dessinant, d’un même élan, la figure de notre rêve – le visage parfait des retrouvailles…

 

 

Fulgurances, parfois, qui traversent l’opacité des yeux, du monde et de l’âme. Jaillissant au milieu de la cécité pour rompre – trop précocement sans doute – la certitude d’un visage – d’une vie – et ôter notre résistance à ne voir que la laideur sur ces rives un peu tristes où l’éblouissance et le merveilleux sont, trop souvent, dissimulés par le noir…

 

 

Le poème jette une lumière sur la multitude – et nous invite à plonger au cœur du même visage. La poésie est le monde surgissant entre les rêves. L’évidence de la beauté au milieu du sang que font jaillir les instincts…

 

 

Il faut creuser sous la cendre – trouver dans les flammes matière à parfaire le regard posé sur le monde. Il faut du silence et un désir puissant de lumière pour porter la tête haute – humble et fière – et déterrer la grâce cachée derrière les charniers. Il faut être un homme sans illusion – debout au milieu des preuves – pour interpeller ce qui, en chaque homme, végète dans la barbarie…

 

 

La poésie est un cri lancé vers le ciel – une force brute qui s’abat comme une sentence – un poing levé contre l’ignominie, la cécité et la couardise. Le poème est l’invitation – et le lieu – de l’envol. La réponse aux larmes et à la cendre laissées par les hommes à leur départ. C’est la métamorphose du rêve en réel – le rayonnement pur de la poussière que soulèvent nos pas.

La poésie, c’est l’incandescence portée jusqu’à la transparence. C’est le ciel descendu enfin jusqu’à nous – et une danse vers son ascension et son plus tangible rapprochement…

 

 

La vie et la mort des vivants – aussi grossières que le labeur terrestre. Armes et outils à la main. La soumission commune au monde et la liquéfaction, sans répit, des corps et des âmes…

 

 

Partout, la démence et ces pauvres mesures de démantèlement pour réorganiser – et reconstruire – le prolongement d’un monde déjà ancien – périmé…

 

 

La couleur et la neige. Et le frémissement du rocher sur lequel tout se bâtit…

 

 

Le monde comme un orchestre aux notes et aux visages dissonants – disharmonieux – incomplets pris séparément – par petits bouts – au-dessus de chaque parcelle – et étrangement beaux et équilibrés lorsque le regard est capable d’envol – et de voir le tout depuis les hauteurs – en surplomb de la terre…

 

 

Eveil encore au fond de ce qui s’élève. Le partage de la première heure et du soleil novice qui traversent les averses et les siècles de cette nuit pleine – entière – infranchissable…

 

 

Le printemps, les rêves et le hasard – tout un arsenal à la dérive. Le sang, les fleurs et les groseilles – le festin offert par la vie aux voyageurs qui titubent sur leur fil. Et l’hiver, la solitude et la mort – les fruits de l’achèvement de tout voyage avant le définitif effacement…

 

 

A quoi bon l’homme si la bulle se perce. A quoi bon le ciel si la nuit est impardonnable. Et à quand les rives lointaines sur ces crêtes chavirées d’ennui. Et à quand la vie plus libre que le jour… lorsque l’âme saura (enfin) se suspendre au silence et à ce qui reste lorsque tout a été perdu – et abandonné…

 

 

Aux pieds de quelques lignes, cette évidence de la vérité, entrée (presque) par effraction dans l’encre du poète – assis au milieu de ses pages et du silence venu ébranler quelques certitudes…

 

 

Epaules, joie et sanglots – et leur dénominateur commun : la solitude et le mystère – ce silence évidé de tout sens. L’être pur, en somme, qui se moque des siècles et des outrages – et qui n’attend personne pour vivre heureux – avec ou sans postulant. Le sacre de tous les sacres, en quelque sorte, qui efface les visages et les noms pour préparer, sans doute, le plus bel avenir de l’homme…

 

 

L’éternel visage de ce qui demeure à travers les siècles et les modes. L’atemporel du plus vif secret qui se dissimule sous maints simulacres et bagatelles…

 

 

Rien n’échappe à la convoitise – pas même la vérité. Et c’est un grand malheur que de se saisir de tous les « il y a » – sans comprendre la téméraire et discrète splendeur du regard – de ce qui voit sans rien s’approprier…

 

 

Enfants d’une terre au même visage – mordu(s) mille fois par la mort – et jeté(s) autant de fois dans la misère – à l’ombre de ce qui ne peut encore éclore…

 

 

Balayée la croyance d’un autrefois, d’un ailleurs, d’un plus tard. Balayés le temps, le monde et l’homme commun pour l’être le plus ordinaire – celui qui vit au milieu des clous parmi presque rien – et qui s’avance, pourtant, vers les malades – vers tous ceux qui errent au fond de leurs désirs – sans le moindre blâme. Celui qui a ressuscité les fleurs sous la cendre et la braise laissées par le grand feu des hommes. Assis sous le même arbre depuis mille ans – depuis le début du monde peut-être – laissant les pas aller dans la nécessité de ce que certains appellent le hasard. Ivre d’un ciel dont l’envergure l’étend jusque dans le silence et l’acquiescement – l’Amour comme une brindille dépassant de ses lèvres…

 

 

On s’endort parfois encore au milieu des rêves – dans la douce (et trompeuse) certitude d’exister et d’avoir un avenir à vivre, à bâtir, à défendre – dans cette folle ambition de vouloir étendre notre voix, notre main et notre sang au-delà du cercle fragile – et éphémère – au-delà de notre visage qui n’est qu’une goutte – qu’une vague peut-être – infiniment passagère dans l’océan…

 

 

Eclatés en un seul visage – fragments rudes – âpres – vertigineux – du même mystère – du même silence – nés de cet élan – de cette danse insatiable pour se désunir et se retrouver…

 

 

Loin devant les vivants, cet ici – préféré au ciel et aux mirages – cette présence plus vaste – et plus simple – que Dieu au visage et à l’envergure si énigmatiques – et si mensongers sûrement…

 

 

Assis près des Dieux, les hommes à la figure emblématique dont l’âme s’est dissipée – avalée, peut-être, par le brouillard. Et devant nous, ces yeux – cet espace – rejoint(s) par l’hiver et cet Amour blotti au milieu de toutes les tempes…

 

 

La langue se fait parfois âpre – effrayante – et éminemment dangereuse – lorsqu’elle pourfend les rêves – entaille ce contre quoi nous sommes blottis. Elle secoue – elle éveille – à travers quelques battements de cils et les volets clos – ce que nous avons gravé à l’envers de notre sommeil…

 

 

Plaines, visages et sourires défaits – annihilés dans leurs tentatives de soumettre les vivants à la mort. Parole brève – gestes concis – comme un chant – un chemin – une lumière – pour dire ce qui s’avance en nous – et lutte contre tout éloignement…

 

 

Profil bas – enivré de sang et de promesses – et de cette gloire offerte à l’innocence et à cet Amour (à peine) replié sur lui-même. Comme un temps divisé – une heure – une vie – au milieu desquelles gît l’instant – annonciateur d’un Dieu sans nouvelle – d’un Dieu sans représailles – pour ce qui s’approche lentement vers son centre…

 

 

Pieds nus au fond du plus sauvage. Tête accroupie sous le silence. Bras levés d’où s’envole, entre les rires et les tombes, le message de ceux qui ont vaincu leurs croyances…

 

 

N’importe quoi pourvu que le tunnel – le passage – soit franchi. N’importe quoi pourvu que dure l’incendie. Hommes et sages au corps à corps – dans une lutte insensée – visages grimaçants sous le poids de la volonté – et cette folle ambition de convertir tous les yeux – toutes les âmes – aux chimères de leur message. Et tous redoutant le poète dont les sandales dansent au milieu des vents – au milieu de tous les élans – un sourire nu sur les lèvres qu’aucun dogme ne peut pervertir…

 

 

Rêves, blés, désirs. Cette folie joyeuse des vivants à aller à contre-courant du sens – à se laisser porter par les instincts – ces élans si risibles – si naturels – et si pardonnables depuis l’indicible – depuis l’impénétrable…

 

 

Depuis le règne du sang jaillissent mille chimères – et l’œuvre des poètes pour enrichir l’espace voué aux histoires et aux mensonges – et dépouiller le regard – creuser l’intervalle nécessaire à la fouille et à la découverte de l’impensable…

 

 

Neige lancée comme le jour sur la terre – la brume – l’indésirable. Comme des crocs jetés presque au hasard parmi les rêves et les nuages pour dire – et redire encore – les privilèges de l’enfance sur la vieillesse – et tout ce qui s’égare au fond de la ligne du temps inventée pour survivre à la braise et à la glace où sont emmurés les vivants…

 

 

Un souffle sur l’indigence et la paresse. Un éclat – mille éclats peut-être – pour terrasser le sommeil et le malheur. Et affranchir le monde d’un destin suspendu à quelques lèvres et aux assauts mercantiles. Redressant un rivage – le seul possible pour que revivent en nous l’usage du réel et le sacre d’un Amour plus équitable qui partagerait sa tendresse avec tous les visages sensibles et disponibles…

 

 

Tables, couronnes, fruits – cette atroce passion des hommes pour l’amassement. Le rejet de tout voyage – de toute échappée. Le monde – et la terre – comme des voies navigables où chacun se faufile pour creuser à même le sol quelques pauvres chemins de richesse – quelques failles entre les rives incertaines de l’innocence…

Pauvres vivants, en vérité, livrés au sable et à la désespérance…

Terres étrangères au pays natal offertes à la houle des siècles sans même l’espoir d’un jour tranquille et d’une tendresse à partager…

 

*

 

Tout extérieur n’est que l’intérieur projeté. Nous vivons dans la représentation d’un monde qui nous ressemble…

 

 

La monde existe peut-être (qui peut savoir) sans le regard que nous posons sur lui. Mais c’est toujours avec la couleur de notre perception que nous habillons les formes qui le peuplent et les interactions qu’elles nouent entre elles…

 

 

Pour aimer le monde, il convient d’abord de s’en éloigner (de façon physique) avant de pouvoir vivre dans la distance intérieure nécessaire à la proximité des visages et des choses…

 

*

  

On ne fait – ni n’agit – plus pour obtenir quoi que ce soit – mais pour prolonger (ou répondre à) un élan naturel et spontané – né de la joie ou de la nécessité…

  

*

 

Lumière – lumière – première – neuve – élémentaire – qui serpente et s’immobilise entre les rives et les crêtes pour illuminer les incendies allumés par les hommes dont les visages, trop lointains, ne peuvent vivre au-delà des cendres…

 

 

Rocher, soir, étoiles. Quelques laisses – et un peu de sueur à nos attaches. Et ces vêtements lourds encrassés de sang. L’allure exemplaire des hommes qui arpentent la terre, la boue et la nuit – en quête d’une ligne au-dessus de l’horizon – d’un Amour moins fragile que leur chair – d’une aire de répit où ils pourraient (enfin) jeter leurs rêves et leur colère – à la recherche d’une bouche, en somme, qu’ils pourraient embrasser sans pudeur – et avec urgence et rudesse – pour conjurer leur peur et leur faim…

 

 

Epaules rudes descendant des montagnes. L’âme aiguisée au mystère – au silence – dont les yeux invitent à sauter par-dessus les carnages – et à danser parmi les larmes et les étoiles sur l’obscur planté si haut – planté si loin – partout où nous vivons…

 

 

Racines vendangées là où tout s’abreuve – là où tout s’égare et s’égaye. Bribes de personne au cœur d’un monde où les noms et les visages durent plus que de raison…

 

 

Flammes vivantes au milieu d’une parole qui désosse la mémoire. Mains brèves – furtives – entre le début et la fin des rêves. Quelques fluides : un peu de sang – un peu de sueur – et cette semence qui a la folie de se répandre parmi les désastres pour léguer son héritage…

 

 

Une langue qui claque comme une gifle sur la certitude et l’espérance. Pour éveiller – faire naître peut-être – la peau neuve du monde enroulé autour de lui-même – au centre de ces profondeurs qui donnent à nos yeux le goût du rêve…

 

 

Peines multiples – nous condamnant à défaire ce que nous avons bâti et érigé au nom du plus vivable. Nous condamnant à anéantir les constructions qui ont alimenté la haine et les frontières. A devenir ce que nous avons haï – et tant redouté. Ce plus nu – ce plus simple – sans visage porté par l’Amour et la candeur – cette sensibilité recouverte – soucieuse (depuis toujours) des monstres qui nous défigurent et entaillent notre véritable vocation

 

 

Tout est mort – ou destiné à mourir. Et tout se relève, pourtant, et recommence dans l’angoisse permanente de la chute et de l’effacement…

 

 

Espoir et désespérance lancés au jour. Jetés par-dessus les larmes et les désirs. Balayés d’un geste par l’envers du silence – cette face en nous persuadée de notre inimportance

 

 

Enfance, nuages, et mille inconnus au-dedans de cette nuit qui a pris des allures de fête pour oublier – et repousser – (si vainement) la mort…

 

 

Marcheurs courbés – tête lasse – occupés à des jeux sans importance – à des existences sans horizon – livrés à des soucis, à des savoirs et à un destin qui jamais ne pourront traverser la mort – ni s’en affranchir…

 

 

Routes entre les étoiles promises et l’espérance d’un rêve – d’un ciel. Parcours au milieu des vagues et des tempêtes. Et, pourtant, n’existe qu’un seul chemin – qu’une seule lumière – au fond de ce qui nous engloutit déjà…

 

 

Ce qui monte du jour a le parfum de l’hiver. Et ce qui tombe de la première étoile, l’odeur indéfinissable des saisons qui recommencent…

 

 

Un matin, un vertige. Et l’élan nécessaire à tout voyage. Et le goût du péril pour rejoindre ce qui vit – immobile – sous la chair – cette âme peut-être à l’envergure infinie – l’inimaginable caché au-dedans de ce qui s’écoule – et qui finit par s’éteindre et s’effacer…

 

 

La vie écartèle et rompt ce qui s’insinue sous les masques – dans les failles. Favorise le naufrage de tout ce qui avance – et précipite nos voilures vers le pays natal. Ouvre, en quelque sorte, les racines d’un chemin qui mène vers la seule étoile de l’homme : l’effacement et le recommencement du monde livré aux assauts permanents des mal-pensants – et trop assujetti au rêve et à la décadence pour embrasser les dérives et la tendresse qui surnage entre la semence et le sang…

 

 

Main tendue vers quelques étoiles – quelques nuages à demi morts. Un cercle au-dessus de la toile suspendue au milieu de la boue.

Songes, sang, ciel, terre. Quelques souffles – quelques idées entre les tempes – passagères. Un vent – un feu – venus se blottir contre notre paume…

 

 

Le destin d’un homme – bribes de lumière – à califourchon sur le pire et le rêve – entre la matière et l’invisible – réfutant Dieu pour le silence…

 

 

[Lointain hommage à René Depestre]

Noires, mortes, perdues. Une petite lampe sur la terre pour toutes les âmes vaincues par la poussière – tordues par le doute et les prières – marchant au milieu de leur douleur – d’un jour sans soleil – dans l’ombre grandissante de la nuit et du sommeil.

Une petite lampe sur la terre pour offrir un peu de courage – et un peu d’allant – à tous ceux qui errent au milieu de leur désir – au milieu de leur partage – pour dire le plus sacré et ce qui se mélange sans se perdre.

Une petite lampe sur la terre pour donner à voir ce qui enfante et prolonge le monde ; le silence de tous les débuts – et la force qui traverse le chagrin et la mort…

 

 

Ennemis, guerres et cet exil au fond des forêts parmi les vents rieurs – au-delà des hommes et des siècles pervertis – dans cet antre mystérieux où s’enfantent les poèmes…

 

 

Source de tous les périls et de tous les franchissements, cet âge d’or enveloppé de sommeil qui sait traverser les siècles et la mort – recouvert par tous les temps d’ardeurs contraires, de boue et de symboles. Bravant l’orgueil et la hargne des hommes pour défaire, peu à peu, leurs certitudes…

 

 

Trop de luxe, de drapeaux et de bonheur – trop de prétextes, de rage et de rancœur – pour traverser la blancheur du miroir – et laisser s’épanouir la rose première – le chant inimitable du silence parvenu au bord de l’âme, après un long voyage dans ses profondeurs – remontant, un à un, les courants des délices et des instincts pour rejoindre la source natale – la source originelle – qui enfanta le monde, les hommes, les arbres et les bêtes plongés dans le chagrin et la détresse…

 

 

Jeux et mensonges d’un sang sans maître ni bailleur – qui se répand avec panache pour une gloire infime et inutile…

 

 

Larmes incertaines. Quelques mots dans ces heures désœuvrées comme une fragile accalmie pour les mains en quête du jour – comme un destin creusé à même l’âme – à même la chair – pour étouffer le sang sacrilège – et abolir ses méandres et ses œuvres de basse noblesse – encensés pourtant par les hommes. Le début d’une ère nouvelle où apparaissent déjà, dans la brisure des signes et l’éloignement des pas, quelques merveilles anciennes – quelques axiomes premiers – la fantaisie, un peu hermétique, du silence et la parole innocente et émerveillée des poètes…

 

 

Un flot de lumière sur le visage de l’Autre lancé depuis nos décombres – et nos déchirures encore gisantes dans l’ombre…

 

 

Un tumulte, quelques ruines et maintes voix qui s’élèvent pour dézinguer la torpeur – cette brume épaisse – opaque – sur le bitume et dans les âmes – porteuses d’un secret qui ne s’offre qu’aux icônes – à ces visages privés de chair – et dont le destin, pourtant, ravive l’allant des hommes…

 

 

Ombres, partout – de tous côtés – glissant – et nous faisant glisser – vers cette nuit profonde – indomptée – infranchissable sûrement – dont la splendeur brille (déjà) au fond de nos âmes – irrésistiblement attirées vers elle comme vers un miroir aux reflets trompeurs et facétieux…

 

 

Carcasses dans la brume – poings et voix levés vers l’inconnu – cet étranger à l’imperceptible odeur – à la silhouette silencieuse – et à l’envergure insoupçonnée – presque invisible lorsqu’il s’avance vers nous pour détruire toutes les promesses du monde, anéantir l’espoir et nous plonger la tête au milieu de ce qui cisaille et déchire – au milieu de ce qui ouvre et dégorge l’inutile avant de jeter à terre nos costumes, nos masques et nos cottes de mailles qui ont relégué le rêve à cette folle tentative d’exister en bâtissant au-dedans, et aux alentours, d’imparfaites et risibles forteresses…

Place sauvage où tout est démonté – déconstruit – pour un avenir improbable – et un présent solide et ressuscité…

 

 

Homme sans idéologie qui plonge son encre dans le vent et la mort pour éloigner le monde de ses dogmes – et dont la voix si droite – si innocente dans le silence – n’est pas entendue…

 

 

Pas de rire ici – qu’un long passage – dense – obscur – où le pire arrive – et où les hommes s’enlisent, s’entre-tuent et s’enterrent dans un long gémissement qui recouvre le ciel et le chant un peu triste des âmes qui s’élève un peu plus haut…

 

 

Une porte dérobée au milieu des paysages dessiné(e)s à notre intention. Un jardin, quelques pelletées de charbon pour passer l’hiver et réchauffer ce grand frisson qui dure – presque permanent depuis que nous avons condamné notre enfance à vivre hors de sa patrie…

 

 

Une nuit sans pareille blottie contre notre sein – exaltant nos mains assassines – et cette flamme de détresse brûlant jusqu’à nos yeux…

 

 

Traître – et triste – cette couronne posée en équilibre sur nos têtes coutumières de la foudre et de l’orage – familières des rires lancés à l’infortune des rivages. Ingrate, en somme, à l’égard de ce qui se partage…

 

 

Une poigne – un choc brutal – nés de cet accident du réel survenu au milieu de la quête pour brûler l’espérance et l’illusion…

 

 

Et ça souffre de cette cruauté animale chez les hommes au regard plein de songes – plein de mirages. Et ça crie – ça couine – et ça râle – comme des appels – des cris – presque inaudibles – et que nul n’entend – ni les hommes, ni les Dieux. Las – bien trop las sans doute – d’attendre ce qui ne vient pas – ce qui ne viendra, peut-être, jamais…

L’Amour, la vie et la mort comme les jeux de l’impossible entente entre l’innocence et les fronts meurtris – comme le prolongement d’un secret qui se cache – insaisissable – entre la découverte et le néant – ce point de passage où se délite ce qui est conquis – et où s’ouvre l’inconnu – la présence d’un ailleurs ici même – à cet instant précis…

 

 

Une voûte plus haute que l’infini. Et un ciel plus vaste dans ce ciel trop étroit pour nos yeux brûlés par le sommeil qui rêvent d’une joie – et d’une tâche – incapables de s’imposer sur cette terre…

 

 

Sous les cendres, cette main si douce qui enveloppe les restes – ce peu de chair qui entoure encore les os – et qui les jette dans ce soleil étrange – lointain – qui n’aura su réchauffer ni les hommes ni les bêtes de leur vivant…

 

 

L’enfer et la mort. Que de paroles vaines pour dire ces lieux où nous sommes plongés – tête et âme. Dans ce bain de larmes – avec le poids du chagrin qui habite nos yeux – et notre front courbé sous la fatigue qui n’aura su trouver la paix parmi ces visages…

 

 

Personne. Comme un désert encerclé – et soulevé – par l’Amour. Des yeux seulement – et quelques âmes – portés par la mélancolie et l’ignorance – arrachant, dans leur attente, un peu de glaise pour dénicher la source…

 

 

Des pierres, des pensées, quelques rêves pour oublier cette faim au fond de l’âme qui s’épuise sur ces rives. Un miroir, un ciel, quelques attaches. Et le plus vieux désir du monde qui cherche son assise chez les hommes…

Paroles maintes fois reprises – répétées comme une vieille litanie – lancées sur les pages de livres que nul ne prend la peine d’ouvrir – et qui tombent, comme nos larmes, au milieu de la poussière et de la cendre laissées par tous les incendies…

 

 

Danses d’hier – pas d’aujourd’hui – deviendront chute et silence demain – lorsque l’enthousiasme se sera éteint – et que le monde s’en sera allé vers d’autres visages, d’autres rythmes, d’autres rengaines…

 

 

Qu’avons-nous donc pour survivre sinon ce fol espoir – sinon ces bras noués à nos propres retrouvailles. Et ce silence fier – mystérieux – qui accompagne chacune de nos foulées…

 

 

Il n’y a rien qui ne vaille nos combats, pensons-nous illusoirement. Terre, monde, visages, forêts, richesse, idées – loin du pays des choses – loin du silence. Mais, ici, tout s’embourbe et se perd. Tout se dégorge et s’achève. Tout meurt de notre propre main à vouloir trop montrer – trop reprendre – trop donner. Et l’Amour n’a nul besoin de soldat…

 

11 mai 2018

Carnet n°146 Envolées

Regard* / 2018 / L'intégration à la présence

* Ni journal, ni recueil, ni poésie. Un curieux mélange. Comme une vision – une perception – impersonnelle, posée en amont de l’individualité subjective, qui relate quelques bribes de cette vie – de ce monde – de ces idées – de ce continuum qui nous traverse avant de s’effacer dans le silence…

Nous sommes le jour qui vient – qui monte – de cette nuit première. Nous sommes la peur et la joie d’être plus vivants que les morts. Nous sommes ce qu’il faudra anéantir – et effacer – pour que demeure ce qui nous échappe – ce qui nous élève et nous rapproche de notre vrai visage. Nous sommes les fleuves, l’océan et le poème. Le vent qui cingle les visages et la pluie qui gorge les sols de la terre. Nous sommes la vie, le temps et les moissons abondantes. Nous sommes la faim – et le rien que dessine la main sur le sable et les destins. Nous sommes l’orage et le miracle. Nous sommes les larmes, les bêtes et les hommes. Nous sommes le rire et ces grands arbres que l’on abat pour passer l’hiver. Nous sommes les fleurs et le soleil posés au milieu de l’infortune. Nous sommes l’esprit, l’âme, les merveilles et la richesse – et la figure des mal-lotis. Nous sommes ce qu’un seul poème – et des milliers de livres – ne suffiraient à décrire. Nous sommes la langue et ce qu’elle cherche à travers ses dérives – ses excès – ses silences. Nous sommes Dieu – le monde – et tout ce qui les peuple et les entoure. Nous sommes le voyage, les voyageurs et tous les chemins – et la route que nous avons oubliée depuis trop longtemps pour nous reconnaître…

 

 

Cette fièvre dans le sang qui a anéanti tant de peuples et de merveilles – laissant la terre à demi morte – exsangue – et, sous la boue, cette vermine grouillante prête à ressurgir partout sur la terre et dans les veines…

 

 

A demi-mot, nous susurrons ce qui ne peut s’épanouir que dans le silence – dans notre absence…

 

 

On frissonne parfois dans cette nudité de l’éternel. Et nous n’avons que nos bras pour nous réchauffer – et cet Amour qui émerge là où tout est glacé – recouvert par nos yeux plongés dans le sommeil, le rêve et l’indifférence animale…

 

 

Un arbre, une maison, une colline. Et ce mariage insensé – et mystérieux – du ciel et des yeux qui se pose comme un miracle sur ces rivages tranquilles – presque banals. Et nos pas sur la neige qui a recouvert la boue des chemins. Et cet Amour qui perce comme un soleil venu réchauffer les âmes – notre âme – et exalter la joie des récoltes et des saisons. Lisses, à présent, au milieu du monde – au milieu du silence – cet arbre, cette maison, cette colline…

 

 

Nous sommes l’haleine de la terre – et ce qui rôde dans les parages. La vie, l’amour, la mort – et cette odeur – cette couleur – de déjà vu

 

 

S’abandonner au silence de ce qui s’est tapi dans le regard – posé au loin – posé au plus proche – et qui console ce qui vit au milieu des pierres – ce vivant à l’âme et à la chair si fragiles – et parfois trompeuses – si soucieuses de traverser les frontières…

 

 

Nous-mêmes pris entre les âmes – entre les choses – déposées là pour on ne sait quelle obscure raison. Nous-mêmes, plus tard, devancés par tout ce qui nous précède – et loin de tout ce que nous avons laissé derrière nous – ici même où s’est effacé le hasard – en ce lieu que les sages appellent de leurs vœux – et de leurs prières – à cet instant même où la foudre a frappé pour éloigner nos yeux de la prudence et du sommeil. Au milieu de ce qui nous sépare et de ce qui nous rejoint. Assis sur cet escalier hors du monde – hors du temps – pour contempler la solitude des hommes…

 

 

Nous sommes le jour qui vient – qui monte – de cette nuit première. Nous sommes la peur et la joie d’être plus vivants que les morts. Nous sommes ce qu’il faudra anéantir – et effacer – pour que demeure ce qui nous échappe – ce qui nous élève et nous rapproche de notre vrai visage. Nous sommes les fleuves, l’océan et le poème. Le vent qui cingle les visages et la pluie qui gorge les sols de la terre. Nous sommes la vie, le temps et les moissons abondantes. Nous sommes la faim – et le rien que dessine la main sur le sable et les destins. Nous sommes l’orage et le miracle. Nous sommes les larmes, les bêtes et les hommes. Nous sommes le rire et ces grands arbres que l’on abat pour passer l’hiver. Nous sommes les fleurs et le soleil posés au milieu de l’infortune. Nous sommes l’esprit, l’âme, les merveilles et la richesse – et la figure des mal-lotis. Nous sommes ce qu’un seul poème – et des milliers de livres – ne suffiraient à décrire. Nous sommes la langue et ce qu’elle cherche à travers ses dérives – ses excès – ses silences. Nous sommes Dieu – le monde – et tout ce qui les peuple et les entoure. Nous sommes le voyage, les voyageurs et tous les chemins – et la route que nous avons oubliée depuis trop longtemps pour nous reconnaître…

 

 

(Un) regard sur : ni journal, ni recueil, ni poésie. A la fois perception – vision – impersonnelle et instantané subjectif sur quelques bribes de cet étrange continuum qui nous traverse avant de rejoindre le silence…

 

 

Naufragé d’un rêve qui se serait éteint – d’une brume, aujourd’hui, disparue. Quelque chose qui aurait grandi à l’ombre du sommeil – devenu, à présent, le fruit de tous les passages – la fleur d’une aurore autrefois déjà présente…

 

 

Tout s’avance davantage dans le jour. Êtres et choses au bord du regard – happés par le silence – glissant vers cet instant – cette heure parfois – où la nuit s’est dissipée…

 

 

Tout s’émeut de notre présence. Même les pierres et les hommes, si indifférents autrefois, deviennent sensibles à notre partage

 

 

Seul(s) au milieu des merveilles qui dansent dans notre regard. Seul(s) au milieu de ce qui s’efface – et s’acharne à revenir…

 

 

Humble(s) et discret(s) – comme la parole du poète anonyme, nous allons pour nous seul(s) entre les lignes des siècles rejoindre ce qui ne nous cherche plus…

 

 

Le vent passe – s’égare (souvent) au milieu des visages dépourvus d’envergure. Il cherche à franchir l’affolante géographie des traits dont l’ombre, parfois, s’éclaire sous la lumière de quelques étoiles. Il cherche la lisière – la voie des oiseaux sauvages qui traversent le ciel bordé de nuages…

 

 

Dans l’empyrée d’un monde dont l’absurdité des rêves confine, peut-être, au sublime…

 

 

Tout langage est une chute – une dérive née d’une volonté d’ascension – enfanté par le mariage – l’union provisoire – du silence et du cri qui rêve de fixer ce qui passe – et d’atteindre ce qui n’est accessible qu’en deçà de la parole…

 

 

Tout est obscur à la fenêtre malgré le ciel. Tout a la couleur de l’encre et la nostalgie de la neige…

 

 

Nous luttons contre un sable insensible à la propagation du ciel – dans un temps impossible – et qui, pourtant, s’écoule. Nous luttons contre les vents – contre la glace – contre l’indifférence du monde – avec des mots volés à l’innocence…

Il faudrait peut-être, pour vivre mieux, casser nos jouets – taire la parole – et rester suspendus au silence. Ne pas même dire ce qui passe et ce qui demeure lorsque les jours ont délaissé leur bohème – leurs chimères – leur religion – toutes ces idéologies qui mènent les existences à la baguette. Il faudrait s’allonger en dessous du monde et laisser s’effacer les désirs et les saisons. Devenir aussi libres que les oiseaux de passage – et aussi beaux et fragiles que les fleurs. Se laisser mourir sans craindre ni les yeux, ni les visages qui s’avancent et se détournent. Se convertir à l’éternel…

 

 

Sensible à l’authentique. Yeux et mains nourris de l’essentiel – du plus sacré, sans doute. Joints, à présent, au silence…

 

 

Captif encore parfois de cet appel – lointain – premier – exigeant – qui réclame le témoignage de la traversée – et le prolongement du désert malgré les visages – la continuité du silence dans le monde…

 

 

Rôle singulier – initiatique – du monde qui dévoile (progressivement) ce dont il est privé. Sa fonction première peut-être – comme une cage à la porte ouverte – l’étroit passage qu’il faut franchir pour rejoindre, derrière les ailes du désir – derrière la misère des vivants – la vie pleine dégagée des drames – servante de tous et de cet ailleurs – si proche – enfoui en nous-mêmes…

 

 

Quelque chose, en nous, persiste qui ne condamne ni l’infini, ni le monde – ni même la parole. Quelque chose comme un silence et une fougue à vivre – et à dire – ce que nul ne veut découvrir – et n’est encore prêt à entendre. Comme une fleur qui se dresse dans l’hiver – et contre l’indifférence des hommes sans rien réclamer sinon le droit d’exister et d’aller jusqu’à la mort à contre-courant des saisons et du sens commun. Comme une eau entre des murs labyrinthiques qui s’écoulerait discrètement jusqu’à sa source…

 

 

Corps et têtes plongés dans les eaux du monde. Et l’esprit, telle une bulle, remontant (progressivement) à la surface – irrésistiblement attiré vers les hauteurs – et parvenant, parfois, à rejoindre l’espace en surplomb des vagues…

 

 

Rien ne nous arrêtera – pas même la mort, sans cesse, renaissante. Nous irons toujours sur ce fil tissé de nos blessures, à travers nos ruines, vers cet éternel enfantement

 

 

Face au jour, cette douleur. Et sur le front, quelques épines – abandonnées là par la couronne qu’auront emportée les vents…

 

 

Enfouis au fond d’une terre qui nous ignore – chavirés par ses eaux qui serpentent entre nos boussoles – cherchant le seul rivage où se perdre – où les vents nous déferont de ce qui, en nous, persiste – à mi-hauteur – entre le ciel et la boue…

 

 

La roche encore – rude – friable – qu’il nous faut abattre et escalader dans le dévouement au plus sacré. Et attendre l’homme à mi-parcours – toujours prisonnier des yeux, des failles, des cordes et des broussailles – pris entre le doute, les questions et la crainte de l’abîme…

Exister encore pour que s’effacent les interdits – que reculent les brimades et que s’assèche un peu le temps. Devenir le bégaiement tragique des hommes et leur plus haute étoile. Mendier d’une main l’abandon que l’autre façonne. Dire encore le menu du voyage, la disgrâce, l’effacement et le silence. Et mourir sous le labeur du jour, l’âme et la main attelées à leur tâche…

 

 

Deux pierres, un visage, quelques pas. Et cette échelle posée entre les horizons. Et le ciel si serré contre nos âmes. Et cette ardeur – cette fougue – qui donne l’élan et la force de supplier pour conjurer la malédiction du départ et les périls de la traversée…

 

 

La terre est noire. Autant que nos yeux posés sur la lave – et nos corps mélangés – englués – coincés dans le magma. Roche bouleversante, pourtant, où les pas étirent notre passion pour toucher – rejoindre – un soleil – une lumière – perdu(e) et inaccessible…

 

 

Poitrine serrée où la vie a reflué parmi les secrets et le silence étonné de l’âme. Un désir encore – celui d’entendre le monde supplier notre chant dans le crépitement des flammes où les suppliciés brûlent encore – brûlent toujours – comme à la première heure.

Siècles vains – désastreux – nourriciers, pourtant, de toutes les histoires aux allures de drame…

 

 

Arbres, livres, poème, silence. Un petit chemin où le cœur dessine un monde peuplé de bêtes et d’innocence. Voilà notre ivresse – et notre quotidien assouvi. Le ciel et la nuit dansant ensemble dans la confusion des sens, la tête tout étourdie de réel et de baisers…

 

 

Un destin anonyme d’envergure céleste où la chair serait un soleil au milieu de l’âme – sans honte pour les vivants – et sans fascination ni pour les fous, ni pour les hommes, ni pour les sages. Le pardon limpide – transparent – sous nos ailes besogneuses. Dieu et le poète ouvrant ensemble le passage où tout peut arriver ; l’envol, l’Amour et la mort – et cette lumière que nous nous échinons à faire éclore – et à traverser…

 

 

Le versant de l’aube le plus long – et le plus vivant peut-être – où l’étreinte se reflète dans tout ce qui se mêle et s’ignore – où la solitude a le goût des étoiles retrouvées – et où le chemin devient fenêtre sur le monde et l’invisible…

 

 

Seules demeureront, peut-être, quelques empreintes sur le sable. Le signe de l’effacement…

 

 

Le destin d’un Seul – clair – lumineux – définitif – éternel. Et le sort de la multitude – opaque – sombre – hésitant – provisoire – indéfiniment tant que n’aura pas été découvert – et ne sera pas habité – l’unique visage…

 

 

Les noces du désir et de la mort sur ces rivages où tout se distingue. Les larmes comme un vertige – l’abolition du monde – le rapprochement inexorable de l’Un...

 

 

Si las de ce monde ancien avec ses guerres et ses visages insensibles à toute autre promesse que celle de l’or – avec ses fronts querelleurs et ses mains obstinées qui creusent – et saccagent – la terre. Avec les butins de l’arrogance et de l’ignorance suspendus à toutes les poitrines comme d’horribles trophées…

 

 

Dieu est mort – la religion agonise – et la spiritualité titube sous le poids du consumérisme, du désir et de l’indécision ; cette tiédeur des âmes qui refusent tout engagement – tout risque – toute responsabilité – soucieuses seulement de leur développement – et de leur salut – terrestres. Et dans ce fatras (transitionnel) vers une nouvelle terre, nous avons toutes les peines du monde à voir émerger le nécessaire en l’homme…

Un adieu fécond, voilà, sans doute, ce qui nous sauverait de cette ronde absurde – de cette pagaille où l’on chante le silence sans se soumettre à ses exigences…

 

 

Des joutes, des râles. Et tout un arsenal qui prête à rire. Des rêves plein la tête – et la mémoire brisée – rompue – pour survivre à l’atrocité que nos mains ont façonnée dans l’insouciance…

 

 

Prêts de nous, ceux qui vivent avec plus d’instincts que les bêtes. Ceux qui dénaturent le rôle – et la portée – des étoiles. Ceux qui jurent, les deux mains plongées dans le sang. Ceux qui piétinent les poèmes. Ceux qui guettent la lumière penchés sur leurs livres. Ceux qui jouissent de leurs pauvres jouissances. Ceux qui se réjouissent de l’abondance – et de cet or amassé sur le dos des mal-lotis. Ceux qui font commerce de tout – et qui vendent jusqu’à leur âme pour quelques richesses supplémentaires…

N’est pas né le jour de l’Amour – le règne de l’humilité et de la tendresse. N’est pas née encore l’ère des retrouvailles

 

 

Ombre, poussière. Un peu d’encre sous le soleil pour célébrer l’humilité nécessaire. Quelques lignes encore pour chanter l’effacement indispensable…

 

 

Forces neuves sous le sérieux et l’austérité – pour explorer le vaste continent sous la langue – le silence – cet oubli du monde…

 

 

Tout est folie – démence – en ce monde – jusqu’à la joie des ébats. Tout s’approche et se guette. Tout s’avale et se gifle. Et, pourtant, tout toujours s’accompagne…

 

 

Qui écoute – qui est capable de se réjouir du silence – et de vivre à l’écart des fous… Qui sait vivre sans penser – et penser sans jugement… Qui sait être lui-même profondément – et intensément libre au milieu des visages et des fleurs…

Qui sait offrir à la solitude son lit de roses – et aux hommes l’espérance d’un effort – d’une montée étrange où l’abandon signe à la fois la chute et l’envol… Qui sait vivre – et être – le mystère vivant – et ressentir la complétude souveraine au milieu du chaos…

 

 

Au fond de la chambre, vaincue, cette âme éprise – le sommeil plongé dans le froid – apte, à présent, à vaincre la mort – à transcender la fin – pour une indéfinissable continuité – une étrange éternité…

 

 

La nuit comme une grève immense – un rivage accidenté – une falaise – un long mur qui soumet les cœurs à l’infirmité. Des yeux dans le noir – inquiets – angoissés à l’idée de vivre – et de mourir – sur ce versant où les chants ne sont que des larmes déguisées…

 

 

Amour, fenêtre, désespoir, incendie. Les traits d’un monde incompris – incompréhensible peut-être. Et cette dévotion pour le feu, et, un peu plus tard, pour la cendre. Et cette inclination à la rudesse – comme une tristesse versée dans la colère face à ce qui laissera toujours les mains vides…

La morsure et le baiser. Et les pieds dans la fange – sous la lumière d’un ciel hilare – et triste, aussi sans doute, de voir son génie contesté par les destins…

 

 

Voici revenus le temps de la mort – le soupir et le rire de l’invisible parmi nous célébrant le règne indiscutable du feu et de la poussière…

 

 

Aussi loin que pousse le regard – jusqu’au morcellement de l’atome et de l’horizon – recombinés – et reconstruits en infini perceptible…

 

 

Trop douce et trop mièvre est l’époque – derrière la violence à peine conjurée – entre ses parois de verre – ses lanternes et ses écrans. La grande célébration du numérique qui captive les esprits – et endosse le rôle du rêve et de la nuit. Jetant les ruines de l’histoire les unes sur les autres – sans ordre précis. Etalant la réclame – toutes les propagandes – parmi les savoirs vite consommés. Offrant aux visages la possibilité d’une notoriété passagère. Façonnant un monde de figures calfeutrées derrière les clics et les lumières clignotantes. Abêtissant les cerveaux – reléguant les âmes à la marchandisation – et nous éloignant du temps, à jamais révolu peut-être, des véritables prophètes…

 

 

Lanternes, tribus, collines. Et la route qui serpente entre tous les territoires. Un soleil assidu – et vagabond – cherchant dans la nuit un appui – une aide – pour redresser les âmes – célébrer le sol et la fin des horizons – et amorcer le début d’une nouvelle ère où les visages auraient l’humilité – et l’envergure – de la terre…

 

 

L’enfer n’a disparu. Les mêmes lames au croisement des chemins. La même pagaille née des désirs et des assauts. Le même désert où sont plongés les yeux. Et cette candeur des âmes égarées parmi les galaxies – trop lointaines pour voyager à l’abri des chimères. Et ces lèvres tournées vers n’importe quoi – vers n’importe qui – pourvu qu’on approuve leurs rêves – leurs espoirs – tous leurs délires…

 

 

L’écriture, sans doute, est trop grave – trop dense – et si vaine pour les hommes aux yeux clos – pour ces âmes (encore) gonflées de désirs – pour ce monde où les flammes ont dévasté la nécessité du questionnement et de la réflexion – et recouvert la lucidité et le goût de la vérité

L’encre lancée comme un pont entre l’ignorance et ce qui s’interroge n’aura, sans doute, été qu’une passerelle pour celui qui l’a jetée sur la page…

Notre visage s’était, pourtant, présenté comme le miroir d’un monde oublié – un phare dressé contre la bêtise et le sommeil – mais devant lui, tous les yeux se seront détournés…

 

 

Au côté du vent toujours, cette mémoire défaite. Ce goût (intense) pour le présent – ce qui surgit à l’instant où nous nous tenons – sans même l’appui du souvenir – ni même le désir d’un ailleurs ou d’un après…

 

 

Le ciel, le cœur et la forêt. Et ces pas, si légers, sur les pierres. Et ces notes, comme tombées d’un ailleurs – d’un soleil inexprimable. Et cette façon d’aller si libre – et si innocent – sur les pages et les chemins…

 

 

Pénétrer dans l’intime matière des choses – et le silence au milieu des visages. Effacer les ombres pour révéler ce que dissimulent les masques et la fatigue – cette lumière au cœur de tous les rêves…

 

 

Enfermés dans le cercle du temps – à compter les pas et les points de passage dans cette ronde sans fin… Pourtant, la liberté existe – en deçà des pas – au milieu du regard suspendu au-dessus du sommeil. Dans cette clarté qui veille au-dedans des yeux fermés qui ne rêvent que de s’ouvrir – et d’échapper aux danses du monde – pour visiter les surplombs et cet horizon que cachaient les murs…

 

 

Nous vivons face aux choses – face au monde – face aux êtres et aux circonstances – le nez plongé dans leur odeur – le regard collé à la surface – aux apparences – soumis au même noir que les enfants qui se cachent les yeux avec les mains…

Du ciel nous ne savons rien. De l’océan nous ne connaissons que ce que nous en disent les poissons attrapés dans nos filets. Et de la terre nous ne voyons que le rouge – et l’or – étalés devant nous…

La lumière, partout présente – et dominante partout – nous est – presque totalement – étrangère. La seule couleur du monde sera toujours celle où glissent notre sang et notre faim…

 

 

Nous vivons face à la nuit – au milieu de l’hiver – avec ce feu – et ces flammes – inventés par les hommes oublieux du secret du monde et des choses – reléguant la lumière aux seuls élans des fous et à la prière de quelques visages obstinés…

 

 

L’aube atteinte – l’aube réfléchie – l’aube saturée – n’est pas (et ne sera jamais) l’aube véritable. Elle n’est que le reflet de l’aube première – originelle. L’ersatz et le miroir aux alouettes, en quelque sorte, de la seule aurore possible…

 

 

Un coin sauvage au milieu de la terre – au milieu de l’azur. La fin de l’hiver – la fin de la nuit. Comme le vol des oies sauvages ouvrant la route vers le soleil – la seule voie possible vers l’impensable…

 

 

Que deviendra le jour – et que deviendra la nuit – sous cette lumière sans brouillard… Que deviendront les pas – et que deviendront les lignes sans même le désir d’un destin… Et où irons-nous dans l’absence d’étoiles… Serons-nous aussi vagabonds que la route – et aussi sages que les fleurs qui voient passer tous les convois…

 

 

Nous irons encore ceinturés par notre élan – au milieu des vents qui donneront un peu d’air à notre visage – au cœur d’un désert posé au croisement de tous les chemins – pour découvrir le centre du voyage – cette aire où l’âme peut enfin rejoindre notre foulée et le silence…

 

 

On nous a ensevelis sous les miroirs – et sous les prières. On nous a dit de voir – et de croire – de perpétuer la promesse d’un Dieu à notre image. On a jeté la vérité au milieu des flammes pour donner à nos gestes un semblant – un simulacre – de fraternité. On nous a dit de respecter les anciens – et la tradition millénaire des hommes. On nous a plongés dans l’ignorance pour donner souffle à l’espoir d’un ciel – d’un visage penché sur notre misère. Et on nous a menti. Et de ces mensonges, le premier homme n’en a que faire. Il voyage – continue de voyager – en se dressant comme un vaisseau au milieu du monde – en vénérant l’incertitude et le silence laissé à l’abandon. Il navigue sans trace, sans repère et sans boussole parmi les rires et les hommes. Et jette son encre dans quelques paroles pour dire l’évidence d’un Dieu véritable, caché partout, hurlant sa joie et sa douleur au milieu de ceux qui se mirent et prient encore…

 

 

Tout commence par la brume – la bouche pâteuse à notre réveil. Les yeux fermés sur l’intime. Et l’harmonie passagère des regards tournés vers nous. Puis, arrivent les premiers pas – les premières gloires – les premiers émois – avant que la langue ne découvre les premiers mensonges. La défaite et l’ignorance des hommes. Leur crainte de vivre et leur peur de la mort. L’arrogance partout qui rivalise avec l’effroi. Le sommeil où fleurissent les rêves et l’espoir. Et la découverte du sensible qui offre aux ombres un espace de répit. Puis, les dernières désillusions franchies, jaillissent le désir d’une autre vie – d’un autre monde – moins douloureux, la solitude et la fouille ardente. La traversée des brumes et du désert – animé de son seul visage. Le commencement de ce long voyage vers soi-même entre le doute et la certitude…

 

 

Etoiles, écharpes, volutes. Le ciment de tout désir. L’alcôve où se terre le monde. Et l’abri de toutes les infortunes…

 

 

Nous sommes l’autre face du jour – son versant de multitude et d’abondance avec ses pierres, ses fleurs et ses visages endormis à l’ombre du sommet – pétris de doutes et d’espoir d’atteindre, avant la mort, la crête où le soleil brille au milieu de la nuit…

 

 

Têtes renversées. Peurs disséminées partout. Voix et pas broussailleux – maladivement fiers – rêvant de favorable et de certitude en ces contrées construites à la hâte pour dissiper le doute – et vaincre le temps et la mort…

Voie ouverte contre le vent et le silence trônant plus loin – au-dessus des âmes dont les poches pleines d’or et de pierres ralentissent la marche…

 

 

Un souffle passe – plus ardent que la colère – ôte aux ramures leurs feuilles et aux hommes leurs rêves. Comme un trait au milieu de l’automne dessiné par la douleur…

Et la sève, refluant au centre du cœur, se dresse – résiste aux assauts du vent mêlé à la joie et au soleil qui regarde notre chute – notre effritement – nécessaires à l’invalidation des larmes – et à la venue, sans conteste, du royaume de l’hiver. La seule route possible – la seule route envisageable – vers le silence – cet espace divin qui loge au cœur du regard et qui, seul, peut transformer le monde, les yeux, les fleurs et les visages – toute cette peine entassée sur les pierres…

 

 

La vie – les hommes – devenus mémoire – s’abritent de l’ardeur nécessaire à la marche, à la fouille et à la découverte de l’innocence…

 

 

Le monde est un chant sous la terreur – sous l’effroi – que n’entendent que les arbres et les poètes. Inaudible par les hommes et les bêtes – trop occupés à se désaltérer aux eaux des fleuves et à récolter les fruits de leurs semailles…

 

 

Ce qui mendie ouvre l’espace – libère la terre de ses lois – celles qu’ont reprises les hommes pour gouverner le monde et ses créatures. Comme le pire outrage, peut-être, au Divin – à son exercice et à sa découverte…

 

 

Celui qui écoute lave les pieds de celui qui juge – et vitupère – coincé entre la colère et son besoin de visages. Celui qui écoute panse la douleur de celui qui est blessé. Celui qui écoute devient le centre du monde – l’espace nécessaire pour guérir ceux qui saignent – et libérer les hommes de leurs frontières. Il se fait Dieu à la modeste figure face à ceux qui souffrent et qui crient. Il est le premier pas vers la fin de l’enfer – le début du silence que réclament les âmes et les têtes plongées au milieu du désastre…

 

 

Nous chuchotons au monde une parole trop vive – une parole qu’il ne peut entendre – et qui propose, pourtant, une issue pour vivre heureux parmi les pierres, les visages et le silence – pour vivre sans inquiétude l’imminence de la catastrophe. Une voie pour transcender la mort et notre destin livré aux malheurs…

 

 

Des mots pleins – denses – presque reptiliens – mouillés d’une magie étrangère à ce monde – chargés d’un réel – d’une vérité peut-être – qui ont la beauté – et la modestie – de l’herbe – et la grâce de l’eau qui s’écoule et qui abreuve, sans même le vouloir, les terres qu’elle traverse…

 

 

Nous sommes le charme et les blessures. La chambre où s’empilent les restes de notre sommeil. Nous sommes le nom et les magiciens. Nous sommes les signes et la fumée. La peau qui éclate sous les coups et le baume qui sèche les larmes. Nous sommes ce qui tombe et se relève. Et le goutte-à-goutte qui s’écoule sur ceux qui se prosternent. Nous sommes le rêve et la nuit. Les noces du miroir et du feu. La tombe, la mort et le crépuscule. Nous sommes ce que les hommes appellent l’Amour. Et le silence qui traverse le temps. Nous sommes la lumière. Nous sommes l’infini – et toute la démesure de nos divagations…

 

 

Nous creusons un coin près de l’œil où tombe tout ce qui nous échoit ; visages et circonstances qui, peu à peu, se convertissent en mémoire – cette (douloureuse) expérience du temps qui nous maintient captifs d’un monde à l’apparence si vivace…

 

 

Nous veillons sur des continents aussi vastes qu’une feuille morte – près d’un puits à l’eau si pure – si claire – qui initie ceux qui s’abandonnent à la magie de l’infini et du présent – hors du monde – hors du temps…

 

 

Un bain – comme un répit peut-être – dans les cimes du langage en compagnie de notre (propre) écho – revenu des parois du monde qui l’amputèrent et le rendirent (presque) infirme. A quelques encablures de ce sommeil – et de ces angoisses – qui, autrefois, nous terrifiaient et gouvernaient notre fouille et notre parole…

 

 

Au cœur d’un retour – d’une grâce – où le fragile et l’éphémère émerveillent – et où le nom n’est qu’un son prononcé à l’intention des imbéciles. L’étonnement passe, puis déterre ce qui gisait là sous le sommeil. La mort devient belle – prend une allure vivante – moins triste – et se fait signe et passage des plus folles promesses. Le jour devient libre – et plus sage. Les visages perdent leur morgue. Tout s’accueille sans le poids de la mémoire. Nous devenons alors le chant – et ce qu’il tentait de toucher autrefois. Moins soucieux d’hier – et moins inquiets de ce qui se trame, en cachette, dans les malles du temps inventé par les hommes…

 

 

Nous portons le même souffle que la terre – et le même courage que les bêtes que l’on mène vers la mort. L’âme enfouie – et le visage recouvert seulement d’un peu de glaise. Bien au-dessus de la faim qui anime les bouches et les mains qui se mettent en quête de leur pitance. Aussi près du seul désir de l’homme qu’est loin la sagesse du monde – hors de lui sans doute…

 

 

Nous déclarons comme les idiots et les fous notre ignorance – la mort de Dieu – et close l’ancienne ère de l’espérance. Nous affirmons – et célébrons – la présence – l’instant – et la capitulation du temps. Le règne de l’infini au cœur de la plèbe et du mensonge. Et l’effacement des noms et des rivages. L’envergure du silence à portée de regard. Et le réenchantement du souffle après cette fin du monde…

 

 

Nous confions notre chant aux hommes – à ceux qui viendront exalter cette promesse. Et proclamons à leur intention l’extinction de la parole et la consécration du monde et du silence…

 

 

Fervent jusqu’à la mort – et au-delà – pour que jamais ne meurent la poésie et les poètes – les chants et le silence. Pour nous défaire des fanatiques et des partisans triomphants du néant et de l’apocalypse – éveiller ce qui gît au fond du sommeil – et que rayonnent de joie les visages affranchis des idéologies…

 

 

Libre – mystique – incompréhensible peut-être – cette parole. Sensuelle – réhabilitante – dans un monde voué à l’habitude, à la paresse et à la somnolence. Innocente – merveilleuse (si l’on peut dire) pour échapper à l’ignorance et à la brutalité des siècles. Verticale parmi toutes ces têtes si horizontales. Atemporelle, en somme, pour que durent l’extase et l’envol – au-delà de l’expérience. Et définitivement inachevée – et inachevable sans doute…

Pointe d’une vérité infinie perdue – cachée dans les méandres et la boue des têtes encore ignorantes. Un archipel – une issue – contre la barbarie, les saccages et l’incessante roue de l’infortune alimentée par les songes, le sommeil et les promesses…

Avec un élan – un goût – passionné pour la vie et pour l’Autre dénudé – affranchi de tous les masques…

 

 

Ni guide ni prophète – à peine un poète. Une plume, peut-être, trempée non dans le simulacre et les apparences mais dans le plus vieux rêve de l’homme. Dévoré par cette ardeur à faire éclater la vérité partout où elle est niée et rejetée au nom du conformisme et des traditions – partout où la torpeur et la certitude ont remplacé la curiosité et l’interrogation…

 

 

Homme vivant parmi les morts et les nouveaux visages. Paroles libres et profanes vouées à la désacralisation du mystère pour le rendre accessible à ceux qui demeurent étonnés…

 

 

Une parole – quelques lignes – comme le fer rouge sur la peau des suppliciés. Comme un vent ancien revenu vers nous avec l’annonce du printemps…

 

 

Vertige au-delà du rêve et du néant – mariant l’infime et l’immense – le monde et le silence – notre vrai visage libéré de l’horreur et du temps. L’espace où la pierre et la poussière deviennent les seules foulées du voyageur – et où les yeux et les noms s’estompent pour une folle liberté…

 

 

Nous marcherons encore au-delà de ce qui vient pour enflammer cette aire où le sang n’est plus le véhicule des chimères…

Figures autour d’une seule voix pour transformer l’horizon en leurre, puis en désert et en lumière afin d’ouvrir à l’Amour le chemin le plus direct et le plus sincère. L’authentique voie vers ce qui demeure au-delà de la mort – et au-delà de toute fin. L’impossible, l’infime et l’impensable réunis dans notre main – libre d’aller alors là où le monde et les circonstances l’appellent – vers des jours et des siècles plus visionnaires que nos anciens détours…

 

2 mai 2018

Carnet n°145 L’âme, la prière, le monde et le silence

Journal poétique / 2018 / L'intégration à la présence

Une parole, comme une fenêtre, donne à voir le monde – et dans le monde, les pierres et les visages – et derrière, le plus vaste – l’infini qui se dérobe…

Quelque chose – quelqu’un peut-être – crie, murmure et danse au fond de notre absence. Un Dieu – un jour – plus vrais que notre vie – plus vrais que notre chair et notre visage. Le silence, peut-être, aussi pur que la neige…

Hors de la mémoire subsiste le rêve d’un franchissement – cet allant qui nous porte vers nous-mêmes. Avec, dans chaque main, une lune aussi ronde que le jour – aussi ronde que le temps – et ces barreaux qui emprisonnent nos têtes – éclairées déjà par cet inépuisable désir de lumière…

 

 

Pays de seuils, de deuils et de peu de scrupule où les visages ont les traits de la mort et de la lumière – et le voyage, des allures de tombeau (de triste sépulcre) – où l’effacement, pourtant, sonne la réconciliation du regard avec les ombres et les pierres – le franchissement des frontières qui nous séparent de ce qui dure – et l’émerveillement sur ce qui passe sur le fil du temps…

 

 

L’aube encore, partout – en éclairs qui s’offrent à travers les grilles de nos cages…

 

 

Des rivaux, mille limites au-dedans de tout ce qui s’émiette et s’évapore. Grains, flaques, buée. Comme la tentative discrète (et incomprise) de sonder les mystères du monde…

 

 

Toujours à distance de ce qui nous sépare – et dont le franchissement sonnerait, pourtant, le glas des frontières…

 

 

La poésie de l’Autre comme l’étincelle qui propage le feu de notre (propre) parole poétique – le prolongement d’un silence véhiculé par des lignées de voix à l’âme éprise – fascinées par ce qui les dépasse – le mystère de toute vie et de toute naissance – et la possibilité de vaincre la mort et l’apparence, parfois si atroce, de ce monde…

 

 

Nous marchons souvent comme les fous et les morts – dans cet outrage (permanent) à la vie et aux vivants – sans savoir que nos pas sont porteurs d’un mal incurable – multiple ; l’ignorance et la nécessité de la survie qui donnent à nos foulées des allures d’outil sacrilège dont chacun use et bénéficie autant qu’il en paye le prix…

 

 

Les poches pleines de cette joie qui tend la main – et offre à la vie ses mille bouquets – et le rien du partage – pour façonner un monde plus beau et plus vivant – et, sans doute, moins cruel – et donner aux murmures et à l’étonnement le goût du silence…

 

 

Nous pleurons comme les enfants dans les jupes de celui qui ne se laisse voir – et qui ne s’apprivoise que dans le silence – et les prières muettes – sans réclamation…

 

 

Quelque chose – quelqu’un peut-être – crie, murmure et danse au fond de notre absence. Un Dieu – un jour – plus vrais que notre vie – plus vrais que notre chair et notre visage. Le silence, peut-être, aussi pur que la neige…

 

 

La langue, la lumière et le monde. Assis si maladroitement en nous que leurs éclats écorchent davantage qu’ils ne guérissent le doute et les malheurs…

 

 

Supplique mécanique des voix qui, à l’approche du silence, trépignent davantage dans leurs prières. Comme si Dieu pouvait leur faire franchir, d’un seul saut, ce qu’elles ont amassé – et ce qui les encombre – depuis la naissance du monde…

 

 

Un oiseau silencieux patiente dans nos gestes fébriles – guette l’incandescence – ce pourquoi nous sommes nés…

 

 

A notre porte, les frontières du silence sur lesquelles traînent encore nos voix – tous les délires de l’âme épuisée par la prière…

 

 

Yeux percés par trop de savoirs – et trop de pouvoir – aveugles encore à ce qu’offrent la solitude et la candeur…

 

 

Le tumulte des oiseaux, le silence et l’envergure de la mort dans nos œuvres – nos ouvrages – qui défient les colonnes du temps. Appelant, au fond de la solitude, un espace d’émerveillement et de gratitude tourné vers le monde...

 

 

Terre, livres, pierres étalés dans un coin de la chambre ouverte sur le jour – ouverte sur le monde – près des pages sur lesquelles se consument le rêve et la mémoire – et où se clarifie (et se propage) le silence…

 

 

Un versant derrière l’inquiétude – une ombre étalée en signes déchiffrables. La nuit et le rire sur ce que dessinent le ciel et les hommes. Et quelques mirages tracés à la craie. Le froid des jours et le sommeil des visages. Quelques notes encore pour déterrer les racines qui enfantèrent le sang dans nos veines – et ces élans par-dessus les toits pour fréquenter les forêts et les oiseaux qui traversent l’hiver. Le bonheur tout naturel de vivre, en somme…

 

 

L’évidence encore sur ces pentes menacées par la certitude d’exister – et le roulis des pierres emportant les hommes dans leur chute. Une arène, quelques labours pour tacher la neige neuve qui a recouvert le sable. Des années perdues – gâchées peut-être – par l’attente (si vaine) des récoltes – avec, au loin, le chant des oiseaux – rescapés des hécatombes. Puis, de nouveau, le silence et la nuit. L’éternel retour des tristes saisons…

 

 

Que reste-t-il de la parole abandonnée sur le sable… A-t-elle réussi à se déposer, en petits éclats, derrière les fronts…

 

 

Une parole, comme une fenêtre, donne à voir le monde – et dans le monde, les pierres et les visages – et derrière, le plus vaste – l’infini qui se dérobe…

 

 

Ciel, partout, qui déborde – qui dévale et s’insinue là où l’on s’efface…

 

 

Et cette insoumission aux malheurs qui nous éloigne du plus juste. Comme un refus – une insubordination totale à ce qu’est la vie – et à ce que nous offre la moitié du monde…

 

 

Doués d’un vertige que nous ignorons. Comme des animaux blessés – traqués jusque dans leur chair – refusant le silence – la bonté du ciel qui s’offre à la plaie – qui, peu à peu, nous vide de notre sang…

 

 

Un monde où il nous faut composer avec la douleur de vivre – et le mystère de l’être. Un monde sans amitié où l’on révoque – et répudie – les fous, la pauvreté et l’admirable abandon à ce que nous ignorons. Un monde arrogant – et fier de ses conquêtes et de son actualité – qui méprise la mort et l’intelligence. Un monde aux gesticulations pathétiques dont il faut s’éloigner…

L’exil comme unique possibilité, peut-être, pour aimer les visages – chaque visage de ce monde…

 

 

On glisse, on tombe et on se relève – toujours plus léger. Comme si le destin nous façonnait à coup de chutes et de soustractions. Dessinant un chemin – un long chemin de supplices parfois – pour nous initier aux vertus de l’abandon et de l’effacement – à cette humilité docile – authentique – acquiesçante – sans nom ni visage. La seule gloire possible de l’homme, en vérité…

 

 

La lumière, le calme et la solitude. Cet espace plus ample que notre âme qui donne au silence et au jour cette envergure si radicale…

 

 

Quelques cimes encore par-dessus la neige. Dans cette ascension sans fin qui enchaîne les voyages – et les étapes – sous la lumière de ce qui demeure…

 

 

Pas encore si fébriles – soumis aux frémissements du temps et à ces embardées qui ressemblent à d’étranges dérives…

 

 

Nous ignorons le malheur penché sur nous. Comme un œil pris dans les bourrasques et les tourbillons – englué sur les chemins de pierres – au milieu des épaves qui jonchent les paysages du monde – sous la lumière de quelques étoiles qui éclairent (médiocrement) les pas…

 

 

Un nouveau jour – un nouveau printemps – se dessinent sous nos ailes laborieuses. Un visage sur le sable tracé par le chant de la lumière. Quelques pas encore dans la boue. Un éclaircissement de la voix. Le franchissement du seuil où les rêves se rompent pour un espace plus clair…

 

 

Qu’avons-nous (donc) à dire de plus fulgurant que le silence…

 

 

Hors de la mémoire subsiste le rêve d’un franchissement – cet allant qui nous porte vers nous-mêmes. Avec, dans chaque main, une lune aussi ronde que le jour – aussi ronde que le temps – et ces barreaux qui emprisonnent nos têtes – éclairées déjà par cet inépuisable désir de lumière…

 

 

Ici n’est comparable à aucun ailleurs – plus réel que tout autre lieu – toujours embelli par le rêve…

Nous sommes cet instant – et ces visages à portée de regard – à portée de main – qui dansent à la manière des astres autour de leur mort. Nous sommes le sable et la patience des pierres. Nous sommes le vent et le soleil qui griffent – et caressent – la peau. Et ce monde où s’entassent les carcasses. Nous sommes la mort qui suce la chair – et qui léchera les restes de nos os enfouis quelque part sous la terre…

 

 

Entre hier et aujourd’hui, nous avons désappris ce qu’aura inventé le monde pour nous distraire – et nous soumettre à l’obéissance.

Et nous aurons lancé plus d’un poème à la gloire de ce qui ne peut nous échapper. Nous aurons expérimenté l’angoisse, le désir et l’aurore – et cette folle possibilité d’un retour vers ce qui a précédé notre naissance…

 

 

Malgré les dérives de la chair entre la terre et l’horizon des astres, jamais la mort n’évincera cette fièvre d’infini qui dessine, déjà, la courbure du ciel au cœur des prémices du voyage…

 

 

Nous renaîtrons dans les débris du langage – paroles humbles, oubliées des civilisations anciennes, piétinées par les tourments et les égarements du monde. Nous reviendrons comme les visages et la tempête pour défiler le hasard et l’attente (absurde) des vies prochaines – et retrouver le sable, le sang et la terre. Nous deviendrons ce qui s’avance sans frémir – et sans brusquerie – et le moment décisif du passage. La vérité que ne peuvent enfermer – ni avilir – les noms et les désirs. L’aveu d’un possible. La victoire du réel et de l’éternité sur la mort et l’imaginaire…

 

 

Nous ne revendiquons ni la paix ni le recommencement. Ni la vie, ni la mort – ni même l’innocence du renouveau. Et moins encore les idées que nous échafaudons à leur sujet. Nous ne revendiquons ni la connaissance, ni la vérité – mais notre présence – et notre goût pour ce qui demeure au-dedans de ce qui s’efface…

 

 

Sans repère, sans refuge. Dans ce passage permanent du temps qui passe. Entre mille choses – mille êtres – mille visages. Au milieu de tous les gués. Au cœur du regard immobile sur l’incertain qui, en nous, creuse son chemin à travers nos pauvres certitudes…

 

 

Angles, pics, pentes, coteaux et recoins – les multiples visages du même désert. Arbres, pierres, herbes, bêtes et hommes – quelques figures embarrassées devant le même silence – ce mystère à l’œuvre bien avant la naissance du monde…

 

 

Ce que nous révèle le plus seul au milieu des ailleurs rassemblés – parmi tous ces visages éparpillés dont la gloire cessera avec la mort…

 

 

Au seuil de ce vrai nom qu’est l’exil où les errances ne sont plus que joie…

 

 

A chaque souffle recommence la passion – l’élan du verbe qui cherche, à travers ses tirades, son éclosion, son épanouissement et sa fin – jusqu’à l’épitaphe finale – jusqu’à l’effacement – le silence d’avant l’écriture – le silence d’avant le monde…

 

 

Demain sans moi sera la marque du jour – de la liberté née de l’effacement. Le signe que l’élan aura rejoint ce qui l’a précédé – l’origine première du monde, des êtres et des choses…

 

 

Un tremblement accompagne parfois nos lignes. L’indécision du geste et la timidité des mots. Tout autant que l’impudeur de révéler ce qui ne peut être atteint que sans témoin – dans la solitude totale de l’être exilé du monde – à l’écart des yeux dont l’emprise, parfois, peut rester (atrocement) vivace…

 

 

Il ne peut y avoir de croisade contre la bêtise. Le plus bel élan sera toujours celui de l’attente – de l’accueil des grimaces et des simagrées – et du retour à la solitude et au silence. L’exil, en somme. Le retrait nécessaire à la patience au cœur de cette sagesse qui laisse le monde s’extraire, à son rythme, du sommeil, de la prétention et de la faim…

 

 

Laissons nos chants d’adoration se résoudre au silence – et se résorber en acquiescement – en aire d’hospitalité pour accueillir ce qui surgit dans nos vies encore si rêveuses et sauvages…

 

 

L’éphémère n’est jamais le signe du tragique et du hasard. Mais celui de la beauté qui s’offre au plus provisoire. La marque de l’éternel qui nous guide jusqu’à lui à travers nos intervalles…

 

 

L’air, l’eau, le feu et la terre surgissent dans l’espace – et se convertissent en vibration – en souffle. Ils dessinent mille visages pour donner aux yeux l’illusion d’un monde – d’une apparence – pour soulager d’abord notre solitude, puis pour nous y plonger et l’explorer jusqu’à la folie à seule fin de nous transformer en regard – en Amour – en présence pureaffranchie des figures de la diversité…

 

 

A notre suite, la nuit et ses traînées de folies qui nous font nous déhancher pour maintenir une forme d’équilibre au milieu de ce qui tourne sur la neige comme des choses – comme des bêtes sauvages. La fin d’un chemin. Le seuil, peut-être, d’une ère nouvelle où les routes auront la couleur du silence – taché, sans doute encore, d’un peu de sang…

 

 

Notre main s’agite sous la dictée de l’incompréhensible. Elle court, elle court pour dire ce que les hommes apparentent à l’indicible – pour énoncer le moins sauvage du monde et la beauté des âmes abandonnées au cœur des rivages – livrées au froid des sépulcres qui ornent les chemins…

 

 

Nous passons mille jours – et mille nuits – sur terre sans voir ni l’effroi, ni le mystère de ce bref passage. Retenant notre souffle, dès la première heure, pour ne pas crier – et ne pas nous rompre – devant la fureur du monde. Les mots coincés au fond de la gorge laissant tout juste passer assez d’air – un mince filet seulement – pour survivre à l’atrocité de ce qui nous entoure…

 

 

Une route froide – interminable – au milieu de l’hiver. Comme un enfermement au-dehors qui confine l’âme à chercher son feu au-dedans – loin de la cendre et des visages offerts – et comme abandonnés – par le monde…

 

 

Nous nous heurtons à ce que nous avons bâti pour affirmer notre éclat – notre existence. Pourtant, un jour, il nous faudra tout détruire – et anéantir jusqu’au moindre amas – pour effleurer l’espace et la liberté que nous avons emprisonnés dans les tours, si souvent impénétrables, du désir…

 

 

Nous descendons vers un jour que nos lèvres, à force de paroles, ont fini par assécher. Une rosée plus libre – et plus belle – que le poème. Un silence moins fragile – et moins hésitant – que nos lignes. La consécration, en somme, de notre effacement…

 

 

L’espace entre nous – entre les mille choses du monde – en dira toujours davantage que nos vaines dissections et nos inutiles descriptions et analyses des visages et des objets. Le foisonnement et la diversité ne sont que l’apparence d’une unité jusqu’à présent invisible par l’homme. Le monde n’est qu’un corps – et plus exactement, qu’un infime élément d’un corps bien plus vaste – dont nous sommes, de toute évidence, les yeux uniques et éparpillés…

 

 

Un monde, un visage, une terre, une fleur, un arbre, un enfant que l’on rencontre – et que l’on découvre, chaque jour, comme les premiers – et non comme les chaînons d’une suite interminable…

L’espace et le silence au milieu de la solitude et de notre absence – aussi exigeants que leur ampleur. Et les seules conditions pour aimer ce qui vient vers nous…

 

 

Il n’y a d’heures plus belles que celles du plein jour lorsque l’Amour (nous) délivre de ce que l’on a toujours haï, renié, condamné – et que la vie et la mort révèlent la fragilité du plus précieux ; ce regard en amont du feu, des flammes et de la cendre qui livrent le monde et le temps à l’oubli et à la dévastation…

 

 

Pourrait-on seulement nous entendre dans ce silence incandescent – muet à force de coups et de réenchantements affranchis des vertus et des atrocités du monde…

 

 

L’âme, une fenêtre pour demain – ouverte sur l’impensable – l’impérissable. La clarté qui demeure au milieu du sommeil. La seule espérance, en vérité, pour échapper à la nuit de l’homme…

 

 

Prisonniers d’un monde dont les barreaux séduisent et rassurent. Comme du grain offert à la lutte et à l’apitoiement. Captifs d’un sommeil qui donne à la solitude un air de fête et de partage – et à nos ongles le courage nécessaire pour griffer les murs et fouiller la poussière de notre cellule…

 

 

Solitaire parmi la foule – et les souvenirs en pagaille qui rivalisent pour nous donner le sentiment d’avoir vécu une existence digne et appréciable entourée d’âmes aimables et charmantes…

 

 

Le cœur en silence – chargé de trop de poids – de trop d’idées et de trop d’images – pour accepter le vide qui l’étreint et le compose. Mains et âme portant le fardeau commun de l’homme sans oser rompre la malédiction du temps et de la mémoire…

 

 

Une main donne ; l’autre reçoit. Et une âme s’approche des visages qui marchent seuls – ou par deux parfois – ou en groupe, le plus souvent, pour donner du courage à leur solitude ou la tromper par des rires et des connivences fragiles et éphémères – sans même une main – sans même une âme – à laquelle offrir son trésor. Pleurant parfois entre deux élans, le front appuyé contre la vitre qui la sépare du monde…

 

 

Un bruit, une voix, une ardeur où glisse parfois la parole. Et le besoin d’un écho – même lointain – même étranger à notre langue – pour donner à nos lignes – anonymes – une raison d’être et de se faire entendre. A la recherche, peut-être, d’un visage derrière le silence…

 

 

Un monde, un jour, des lèvres. Et cette parole encore franchissant tous les abîmes – et tous les déserts – pour atteindre (et révéler) ce qui demeure au cœur de l’éphémère…

 

 

Quelque chose flotte au-dessus de la vérité. Un sourire – un secret peut-être – qui étonnerait bien des yeux penchés sur leurs livres...

 

 

Dieu lui-même, accroupi au milieu des jeux et des joueurs – agenouillé avec ceux dont les mains se sont jointes en prière – accolé à tous les visages que l’on frappe – retenant discrètement, sans doute, les mains sans pitié qui se jettent dans la bataille. Dieu partout – et plus qu’ailleurs peut-être, dans le silence de ceux qui regardent – conscients de leur impuissance à intervenir – laissant les farces et les farceurs à leurs joutes et à leurs ambitions…

 

 

Tout s’ouvre – et se livre – au feu permanent de la déperdition. Mains, langage, visages, prières. Ce qui s’étreint comme ce qui s’arrache. Ce qui s’avance comme ce qui s’efface. Ce qui passe toujours au milieu du silence

 

 

Nous implorons d’une main le pardon que l’autre piétine. Nous prions l’impossible – la cessation de cette lutte acharnée entre les forces du monde – et des âmes – en équilibre au milieu de ce qui les porte et de ce qui les foudroie…

Il faudrait nous arracher à cette terre qui se perpétue de ses massacres – où ce qui est donné est (presque) aussitôt repris – où tout se prolonge à travers ses crimes – et où les crimes ne sont que les possibilités du renouvellement de ce qui a été blessé – et qui ne peut durer dans la proximité de la violence…

Il faudrait devenir plus grands que les instincts – et plus forts que la peur qui nous incite à continuer – à répandre le pire dans la croyance de pouvoir y échapper. Il faudrait plonger au cœur du feu – et se laisser brûler par les flammes – pour devenir l’eau – et la chair – réparatrices – acquiesçantes – libres des jeux et des atrocités…

 

 

Il n’existe aucune appartenance totale sinon à l’être – à la conscience et à l’énergie entremêlées – unies – à travers la multiplicité de ses visages…

 

 

Comme un cri violent contre la peur. Comme une braise – un soleil – sur la peau que l’on assassine. Et, pourtant, on se tient debout – écorché vif peut-être – mais paré à toutes les sournoiseries – au plus près d’une mort qui nous ressemble…

 

 

Et ces os mal enterrés qui se disputent notre mémoire. Comme la promesse d’une identité qu’ils voudraient éternelle – et qui, pourtant, s’effacera avec l’amoncellement d’autres os, plus neufs, sur les anciens…

 

 

Un théâtre où la parole parodie le silence – où les danses ne sont que l’imitation d’une vie promise à la mort – où les personnages jouent les âmes candides – et où les masques nous font perdre la raison – et que l’on pourrait franchir d’un seul bras levé vers le ciel – au-dessus d’un mondé voué qu’à son propre mirage – qu’à sa propre légende…

 

 

Tout arrive – et s’efface sous la neige. Le silence d’un autre monde – inconnu – incompréhensible – par les hommes. Comme le ventre d’un ogre aussi vaste que le ciel et l’océan réunis. Et nous voilà happés par cette bouche à la langue plus puissante que les vagues. Et nous voilà, bientôt, hachés menu – et digérés – inexistants au milieu du sang et des larmes que l’on entend couler le long des parois…

 

 

Partis encore vers un autre âge – une autre légende – animés par cette foi d’arriver, un jour, quelque part – en des lieux moins tristes et moins noirs...

 

 

Une silhouette se dessine derrière la grâce. La main du vent, peut-être, qui fait défiler les visages pour les rassembler en une seule figure – en une seule voix – celle du silence qui pénètre déjà nos âmes si dociles et sauvages…

 

 

Mains levées contre l’imposture pour ressusciter l’épaisseur oubliée – massacrée – par nos frondes et nos conquêtes. Un pas seulement vers ce que nul ne peut étreindre ni oublier. Le juste endroit où nul jamais ne laissera la moindre trace…

 

 

Un souvenir – la volupté d’un songe – qui porterait l’avenir entre nos mains – et l’effacement au milieu du monde. Comme la seule échappée possible…

 

 

Une parole – quelques paroles – pour soi. Pour ne pas oublier le silence…

 

 

L’ivresse de notre pauvre mémoire tournée vers ce qu’elle ne peut réédifier – les miasmes des souvenirs qui nous font comme un bouclier contre ce qui s’approche – et réclame son dû : notre entière attention à ce qui existe aujourd’hui – à cet instant même…

 

 

Parcours sur des chemins encore trop pentus pour deviner l’horizon promis. Et ces pas dans le juste sillage du silence, porteurs à la fois de tout ce qui nous a précédés – de nos mille voyages antérieurs – et de tout ce qui est nécessaire pour s’affranchir du périple. Ce qui est là présent, simplement, au milieu de notre foulée et des visages à nos côtés – sur ces pierres qui ont déjà vu le monde mille fois tourner et se perdre…

 

 

Boire d’un seul trait à cette source du partage – et offrir aux rivières le déni de la boue et des caniveaux qui nous auront vu nous approcher de l’espace – et jeter nos rêves pour un réel – un monde – plus simple que nos choix – ces demi-mesures toujours vouées à la controverse…

 

 

Nous franchirons les frontières qui nous séparent du sol – du monde – et de cette porte au milieu de nulle part qui débouche sur cet intervalle hors du temps – où le jour embrasse la nuit (et lui pardonne) – où les visages perdent leur effroi pour la couleur de l’innocence – et où le cœur, enfin uni, devient plus grand que toutes les fresques du monde qui dépeignent un Dieu au visage si inaccessible et intransigeant…

 

 

Le poète penché sur ses pages, au milieu de l’automne, se moque du froid, des jours et de la solitude. Quelque chose avec lui s’est penché sur son souffle – sur sa main – pour trouer le ciel des hommes, inventé par la peur et le mensonge. Il dit tout – affirme l’essentiel – et décourage la mort d’arriver trop prématurément et la cendre de recouvrir tout ce que nous avons essayé pour être des hommes. Il sait qu’il ira seul vers ce que le monde ignore – et récuse de (presque) toutes ses forces. Il s’avance, au-delà des égarements de l’âme et du langage, vers le silence et l’effacement – la seule issue possible pour que sa parole devienne éternelle – et puisse (enfin) être comprise…

Un chant au milieu de l’incertitude – celui de l’évidence d’être – et de vivre au milieu du monde et des visages…

 

*

 

Une nuit sans visage. Puis, soudain, le surgissement d’une lumière qui réveille l’âme assoupie et tremblante…

 

 

Une pierre, un bout de terre. Et l’âme déjà plongée au cœur de l’infini. Voilà ce qui nous est offert pour le voyage avant que les visages ne viennent tout ternir et abîmer…

 

 

Un ciel, une ombre et la magie de la lumière qui sait si bien manœuvrer au milieu du noir – au milieu de la nuit…

 

 

Le jour, parfois, nous enchante. Et notre boiterie prend alors des allures d’envol…

 

 

Le chemin se dessine au milieu de tout. Monde ou désert – qu’importent les lieux pourvu que l’âme abandonne son poids et ses rêves…

Nulle part sera, bientôt, rejoint – aussi sûrement que le silence…

 

*

  

Le plus pur de l’âme est le silence – toujours sans patrie – et sans ascendance...

Et nous pouvons le rencontrer lorsque nous devenons le lieu de la prière – affranchi(e) du rêve et du désir. Notre esprit, notre existence et nos mains se transforment alors en aire d’accueil – et se mettent au service du plus sacré et de ce qui se présente devant nous…

 

 

Sois heureux avant que n’arrive la mort – et que l’avenir ne contamine ton sang. Sois heureux des jours – du quotidien – des visages – offerts – livrés à tes mains. Sois heureux de cette nuit où hurlent (encore) les chiens affamés. Ne te méprends pas sur les briques brunâtres empilées par les hommes. Ne te méprends pas sur les fleurs qui poussent le long des rivières. Ne te méprends pas sur le soleil entrevu par la fenêtre de la chambre. Ne te méprends pas sur la manière dont le monde occupe les existences. Sois le premier à la suite de ceux qui t’ont devancé sur le chemin. Sois le premier qui osera être véritablement vivant. Sois celui par qui seront annoncées la lumière et la tendresse. Et qui que tu sois – et où que tu ailles – n’oublie jamais l’infini qui te porte – et de vivre pleinement avant de mourir…

 

 

L’autre côté du monde – l’autre côté des choses – révèle le regard affranchi des griffes du désir et du devenir – soulevé par le silence et l’infini – porteur toujours de la plus grande innocence…

 

 

L’aube encore – souriant devant notre mutisme – devant ce silence qui en dit long sur la nuit, le froid et la pluie que nous avons dû traverser – et sur notre patience à guetter les premières lueurs du jour…

 

 

Une terre, un ciel, une tombe. Quelques sourires, quelques mains tendues, quelques poings levés – vite passés – et si lentement oubliés. Puis, quelques cierges pour accompagner notre dernier souffle – scellant la fin d’une traversée – et la poursuite, bien sûr, du voyage…

 

 

Cette parole (la nôtre) est le signe d’une folie à peine décelable qui se jette entre les tempes pour dire l’absurdité de l’espoir et du mensonge – et détrôner le hasard juché sur les pistes où le langage s’est dévoyé – et a corrompu sa mission d’innocence et de découverte pour devenir l’outil – l’instrument affûté – au service du rêve et de la bien-pensance…

 

 

La mainmise des siècles sur la terre – livré(e)s à mille équations insolubles. Tournant – et faisant tourner les têtes – au milieu d’un suicide programmé. Faces noires – rongées par leur incapacité à se résoudre – et à retrouver la pureté et l’innocence d’avant la naissance du monde et des hommes…

Quelque chose comme une reddition serait, sans doute, nécessaire. Une allégeance à ce qui tremble – à cette sensibilité en amont de l’esprit qui soupèse le pour et le contre et qui finit par détruire tout ce qui l’indiffère – et tout ce qu’il ne peut comprendre…

 

 

On écrit sous l’autorité – et la responsabilité – d’un ciel qui, peut-être, nous fait défaut. On écrit pour rompre l’indifférence et convertir la peur en silence acquiesçant. On écrit pour ceux qui tremblent dans l’arène et ceux qui désespèrent de leur destin. On écrit pour que se redresse ce qui nous sépare de la joie – et l’exposer, bien en évidence, à ceux qui douteraient encore de leurs entraves. On écrit pour rompre et traverser les frontières – et pour ceux dont l’âme est encore prisonnière. On écrit pour tous ceux qui rêvent d’une allégresse et d’une intelligence perdues – fourbues à force de guerres et de malheurs. On écrit à la limite du possible – à la limite de l’exprimable – pour que l’invisible soit vu – et célébré comme la seule loi. On écrit pour affirmer la présence de l’impossible au milieu du monde – et au cœur de chacun. On écrit pour que nous osions enfin être des hommes.

On écrit... et demain, sans doute, écrira-t-on encore…

 

 

L’Amour redonne à la vie et à la mort ce que nous leur avons emprunté. Il rehausse ce que nous avons piétiné – et oublié sous trop de désirs. Il fouille nos yeux à la recherche d’un espace vacant pour y déposer le baiser nécessaire à l’abandon – et scrute notre innocence pour réhabiliter l’écoulement naturel de sa source. Il œuvre ainsi avec patience, tout au long de notre vie, avec l’ardeur des naïfs et l’indulgence des sages – à seule fin de nous hisser jusqu’à ses hauteurs – et de nous voir briller – et rayonner – avec la même ampleur que l’élan qui a su traverser nos origines…

 

 

Ce qui s’ouvre demeure au-delà de la mort. Ainsi continuons-nous, de vie en vie, à rejoindre ce que nous sommes…

 

20 avril 2018

Carnet n°144 Obstination(s)

Journal poétique / 2018 / L'intégration à la présence

Un univers encerclé par le silence. Des mains ouvertes, des battements de paupières. Et des gestes comme le premier rayon de lumière sur ce qui s’obstine dans sa nuit. Le recoin d’un exil pour vivre – et écrire des lignes – des livres – l’âme adossée au ciel en surplomb de l’ivresse encensée par les hommes. Visage – et voyage – libres – tendus vers un seul désir ; livrer les secrets d’une aube moins insaisissable que ne l’imagine le monde…

Un ciel, un livre, un poème – et le même point d’entrée dans le silence pour que durent les danses – et que soit percé le mystère de cette étrange origine. Mains, ventre et bouche amarrés à ce qui préserve notre nuit – jetés, soudain, dans le regard – droit – éclatant au milieu de l’écume – dans ces rêves aussi inconsistants que le monde…

Murmures, néant, soleil attablés ensemble sous les yeux des hommes à l’âme si exaltée et silencieuse – revenus des terres dont on ne revient jamais indemne…

 

 

Journal d’un monde où se retirerait, peu à peu, le rêve – où le réel occuperait l’essentiel de l’homme – où le jour – et les yeux ouverts – se substitueraient progressivement au sommeil et à la nuit. Le désir d’une autre terre – moins folle que ces rives massacrées par la fureur et l’ignorance…

 

 

Une vie, un chant, un monde éparpillés dans des yeux moins sombres qu’autrefois. Et quelques lignes d’un poème pour soigner le plus incurable de l’homme

 

 

Et nous sanglotons, à présent, dans un feu que nos mains ont allumé pour vaincre l’enfer où nous avons cru être jetés…

 

 

Un destin pour un autre – brusquement étouffé par ce que nous avons fui. Comme le juste retour d’une nuit inachevée – et, peut-être, inachevable…

 

 

Dans tous ces mondes – et ce jour oublié – une main, parfois, se pose sur nos lèvres pour inviter le silence à renaître entre nos lignes. Comme le point d’appui nécessaire à la parole qui célèbre – et se consacre au plus sacré…

 

 

Une terre, mille danses et un pas – le seul possible, en vérité – le seul nécessaire pour s’extraire du crépuscule où sont plongés les rondes et les visages…

 

 

Dire le monde et le soleil est – et sera toujours – insuffisant. Il faut y plonger l’âme et le pas – et se brûler à leur ardeur – pour donner quelque valeur – et une certitude – au ciel évoqué sur nos pages…

 

 

La neige comme le récit – et le motif récurrent – de la lumière sur cette terre où l’on étouffe – et où l’on meurt – dans la sueur, le noir et le sang…

 

 

Une lumière encore – et plus d’un silence – sur le visage de nos congénères au cœur perdu – et à l’âme égarée – qui s’impatientent dans les flammes d’un Dieu inventé par simple dépit

 

 

Nous sommes le fil de ce qui nous a égarés. Et cette encre au milieu du sang. Et ce rire parmi les larmes – toutes ces larmes qui coulent sur les visages. Nous sommes le sol, le seuil et le soleil de l’impossible – et par extension (ou, soustraction, le plus souvent) ceux de tous les possibles. Et ce geste vif et innocent dans la nuit – sur cette couleur et cette frontière qui nous séparent du silence et de la neige – d’un monde plus vivable…

 

 

Il y a, entre l’enfance et la présence, mille chemins – et autant de chiens de garde qui veillent sur le troupeau des malheurs – et davantage encore autour de la silhouette du monde qui s’affole devant l’étrangeté du silence…

 

 

L’incarnation étrangère à son mystère – à son origine – devient au fil des jours – au fil du temps – toujours plus douloureuse – aux frontières d’un absurde inévitable – qui cherche, dans sa foulée, son extinction ou son arrachement – impossible, bien sûr, sans le défrichement de ce qui entoure – et emprisonne – l’innocence de l’âme…

 

 

Dieu, jamais, ne s’invite sans raison. Présent toujours, partout, au milieu des êtres, des choses et du monde mais ne se dévoilant qu’au plus près de son franchissement – lorsque le silence devient le lieu de la prière – et que le langage transforme ses plaintes en émerveillement…

Le voyage – et le récit – possibles de tout homme, en vérité…

 

 

Un chant monte des étoiles à travers notre silence. Il cherche un passage au cœur de notre effacement pour que le soleil révoque – et répare – nos amputations – et nous familiarise avec un réel moins défaillant que les rêves...

Nous sommes – et serons toujours – le remède à toutes les croyances. Le désir, la promesse et l’évidence d’un autre monde sous l’apparence – d’un réel plus vrai – et plus vivant – que notre sommeil – cette léthargie aux faux élans prophétiques…

 

 

Un extrait de démesure pour vivre l’unicité de chaque instant. L’être, sans doute, affranchi de la mort et du temps…

 

 

On vit parmi les hommes comme on leur tend la main – à la dérobée – pour éviter les visages discourtois, les conversations insipides et le prosaïsme coutumier. On vit avec cette promesse faite au silence de le célébrer quoi qu’il arrive. Assis au cœur d’une solitude que rien ne peut entamer…

 

 

Nous ne livrerons aucune bataille pour le silence. Nous nous déferons simplement toujours davantage pour lui céder le pas…

 

 

Exilé d’un monde qui n’a rien à dire sinon parler de la variabilité du climat, des circonstances et des humeurs. Ce que les hommes prennent, sans doute, pour le plus réel – et qui n’est pourtant qu’un rêve accessoire – qu’une manière de traverser l’existence en s’imaginant semblables aux autres…

 

 

Nous évoluons dans un trou qui a l’apparence d’une vie – l’apparence d’un monde – et qui n’est, sans doute, qu’un coin des abîmes où nous ont plongés le rêve et la certitude d’exister. Plus haut, il y a un jour – et cette lumière au-dedans de nous – qui creusent leur passage dans notre désir de les retrouver…

 

 

Mots arrachés au néant – jetés au monde – et qui tombent dans un autre néant – plus douloureux que celui des origines…

 

 

Un peu d’éclat dans l’aveuglement, voilà ce que cherchent les hommes. Jamais la lumière qui bannirait toute cécité…

 

 

On se dresse contre un monde – et des visages – brutaux et taciturnes – indifférents à ce qui les entoure et les effleure – anxieux seulement à l’idée de devenir et de mourir – soucieux seulement d’agrémenter leur furtif passage par quelques plaisirs pour oublier leur misère et leur finitude…

 

 

Nous marchions autrefois sur des traces incertaines. Nous sautions par-dessus des pierres vieilles comme la terre – cherchant un lieu étranger au monde – inconnu des hommes – pour échapper aux rêves et satisfaire notre faim de vertige. Nous étions jeunes – au milieu de notre âge – au milieu de notre siècle – persuadés que l’improbable surgirait au détour d’un chemin – sur un visage – dans la rencontre d’un visage aux traits simples et gracieux – épargné par les épreuves et le temps – aussi léger que l’air. Et, pour le trouver, nous avons tourné – et tourné encore – fouillé – et fouillé encore – dans tous les recoins du monde – trop occupés à notre tâche pour voir, dans notre ivresse, le silence s’approcher et le sable dessiner la figure recherchée – trop plongés que nous étions dans notre si risible (et pathétique) quête…

Et nous rions, aujourd’hui, de ce long périple qui dura jusqu’au soir de l’automne – sereins, à présent, au milieu de nous-mêmes – sur ce sable où continuent de tourner et de fouiller les visages…

 

 

Une traversée longue – souvent interminable. Et cette rive à la distance infime – si proche lorsque l’innocence devient notre unique désir – notre seule ambition…

 

 

Une voix encore belliqueuse – prête à armer la main pour détruire toutes les ombres rebelles. Et, pourtant, en amont – à la source de tout surgissement – existe un seuil où tout est anéanti – et renversé. Un espace où le jour et la nuit se tiennent dans la même main – réunis – où le monde et le silence ne sont qu’un seul état – et où l’ombre n’est que le prolongement (provisoire) de la lumière…

 

 

Un nid de paille – amoureusement posé au milieu des pierres. Un coin de verdure et de ciel bleu. Un désir de progéniture et l’ambition d’un avenir plus confortable. Voilà le rêve de tout homme martelé depuis le début du monde. Comme le signe de l’infranchissabilité des limites animales. La poursuite d’un sommeil pour rendre l’espoir – et le songe – interminables…

Et, pourtant, une lumière plus belle que nos attentes gît au fond de notre mémoire…

 

 

Des signes sur la page – comme la marque d’un manque que les mots ne peuvent satisfaire – mais qui se laisseront peu à peu convaincre de leur beauté et de leur nécessité face au silence et à la folle indifférence du monde. L’œuvre d’un homme encore prisonnier des ronces – encore déchiré par son rêve, un peu fou, de lumière…

 

 

Quelques poussières encore dans le jour – inévitables comme l’ambition d’une autre vie – d’un autre monde – face à l’indifférence des hommes…

 

 

Nous sommes multiples – et la racine commune de ces formes insensées. Nous sommes le miroir et ses reflets – tous ses reflets. Et cette solitude qui se tient en amont de l’angoisse et de la diversité. Et le prolongement (timoré) d’un soleil encore trop timide pour naître au fond du sommeil – dans cette chair – et sur ces visages – si atrocement partagés – encore trop rebelles et querelleurs pour se réunir…

 

 

Au quotidien, l’homme sage est attentif autant à ce qui passe qu’à ce qui demeure. Il prend soin de ce qui s’effacera demain comme de ce qui durera toujours. Il sait vivre dans cette double perspective – être présent, à chaque instant, au cœur du monde et du silence…

 

 

Et ce blanc vertigineux sur la page qui invite au silence – bien davantage que sa célébration par quelques mots inutiles. Et, pourtant, persiste ce souffle qui tente, à travers la noirceur de l’encre, de révéler le plus transparent – l’inexprimable…

 

 

Devenir plus léger que le monde – et plus apte que lui à s’affranchir de la pesanteur par le fil de la poésie et du silence qu’il nous faut déployer jusque dans nos outrances…

 

 

Nos déchirures ne sont que les signes de notre fragmentation – et des mille luttes pour se tenir monolithiques, bancals et incomplets auprès de nous-mêmes…

 

 

Nous sommes l’illimité qui pardonne – qui encourage et transcende notre fin – les limites infranchissables de l’homme…

 

 

Il faut bien un œil – un regard – pour témoigner de l’indicible…

 

 

Toujours un peu plus loin – un peu plus haut – cette glace à briser – pour rompre la monotonie des jours – et la poursuite effrénée – effarée – incompréhensible – de quelques ombres…

 

 

Nous nous recomposerons du même froid que l’hiver – les yeux, peut-être, un peu moins ouverts que ceux de la neige tombée par mégarde sur nos pas sacrilèges

 

 

Seul face à l’océan qui a converti le vent en fuite du monde. Seul au milieu des vagues contre lesquelles se sont heurtés tant de désirs – aujourd’hui épaves échouées – abandonnées au fond de ce qu’ils n’ont su surmonter…

 

 

Nous quitterons sans une larme ce à quoi nous nous serons éreintés pour ce bleu au fond du jour qui offrira à notre solitude un souffle plus ardent – et un peu de courage à notre fatigue…

 

 

Le ciel toujours se précise dans les failles de la terre – moins vague – et plus prometteur – que celui que nous cherchions la tête plongée dans quelque rêve…

 

 

Nulle objurgation – et nulle menace – proférées. Une simple parole née du retrait – de cet exil du monde nécessaire pour trouver la force de l’aimer…

 

 

Questions aveuglantes toujours qui jamais ne révèlent l’origine de la curiosité chez celui qui s’interroge – et l’espace en lui qui se moque de toutes les réponses…

 

 

Pourquoi l’aube et la parole… Et pourquoi la faim emporte-t-elle la destination et la hauteur de notre langage…. Serions-nous donc ces yeux braqués sur l’impossible…

 

 

Nous proférons qu’un centre existe au-delà du possible – en deçà de ceux qui crient – et répandent leurs prières sur le front d’un Dieu inventé de toutes pièces…

 

 

Murs, partout. Au-dehors comme au-dedans. Longs, hauts, borgnes – infranchissables sûrement – contre lesquels s’impatientent toutes les foules aveugles…

 

 

Nous oublions ce qui dure pour quelques rêves enchanteurs. Nous vivons dans le déni du possible – et l’ingratitude des bourreaux pour les survivants…

 

 

Une parole passe – traverse la nuit et le sommeil des hommes. Et rebondit sur le néant pour nous revenir comme si la prononcer suffisait à réenchanter le regard posé sur le monde…

 

 

Et ces gestes – et ces pas – semblables à ceux qui anéantissent la terre, quel Dieu pourrait nous aider à nous en soustraire… Les aurions-nous lancés sans le consentement du silence… Comment une main – et une âme – portées par un tel élan ont-elles pu corrompre le grand Amour qu’elles ont effleuré – et qui les a accueillies pour couronner leur persévérance…

 

 

Aujourd’hui, le monde est désert. Bien davantage qu’autrefois. Ne règne plus qu’une solitude aux airs de couronnement…

Désert habité – comblé par le regard qui se pose partout – et se mêle au désordre des choses. Espace collé au froid, au sommeil et à l’ignorance – à tous ces élans maladroits qui se cognent aux âmes et aux visages terrassés par la peur, la faim et la mort…

 

 

Nous portons un livre – mille livres – une parole – dont l’incandescence contrarie le sommeil et l’ignorance – et la peur instinctive des visages à l’égard des vents qui flottent au milieu du monde – et qui s’engouffrent partout en déchirant les bannières et les certitudes…

 

 

Les mêmes vents et la même faux s’abattront sur le sage et l’ignorant. Mais dans le cœur de l’un, la joie sera ravivée alors que dans celui de l’autre, tout sera dévasté. Tous les deux continueront, bien sûr, le même voyage – le premier en effaçant (simplement) les pas du second pour que celui-ci puisse le rejoindre…

 

 

Dans l’attente effrayée d’une fin inévitable. Comme la seule condition nécessaire au franchissement du sommeil dont si peu d’hommes savent s’extirper…

 

 

Un incident – un rien – parfois nous bouscule – et ravive cette pesanteur d’autrefois que nous avions (presque) oubliée. Cette difficulté à être au monde et à vivre le plus quotidien. C’est là encore qui se traîne dans nos profondeurs – comme la maladie de l’homme – cette vénéneuse monotonie des jours qui, en nous, pèse de tout son poids – et qu’il faut traîner comme une lourde chaîne qui ôte toute grâce – toute légèreté – à nos vies – à nos âmes – à notre foulée…

 

 

Un peu d’air seulement nous maintient parfois en équilibre sur le fil fragile – tendu entre nos (mille) énigmes…

 

 

Un chemin à la démesure de l’âme – caché au fond du silence – déserté(s) par les hommes – et, pourtant, ouvert(s) à tous – ouvert(s) à chacun…

 

 

L’existence et le monde toujours s’enlisent dans nos conjectures – dans ce souci de devenir et d’être identique à soi – à cette idée que nous nous faisons de nous-mêmes. Barrage où flottent, avec quelques débris du passé, le souvenir et le désir de tout maintenir en ordre – et cet œil inquiet qui façonne cette mainmise (si risible) sur le prodigieux filet d’imprévus et d’incertitude qui s’écoule le long de nos vies…

 

 

Fissures d’un temps rêvé (seulement) où les histoires – toutes les histoires – migrent. Et dans lesquelles elles se déversent pour s’imaginer plus précieuses – et plus durables – que la rosée…

 

 

Nous tendons les mains vers des ailes qui se refusent – trop peu tentées par l’aventure que nous leur proposons. Trop différentes, sans doute, pour y consentir – nées dans un monde où l’inquiétude et le temps – le souci de la chair et la peur de la mort – ont été révoqués – balayés comme de vieux souvenirs – de vieilles nécessités inutiles…

 

 

La nuit sombre – noire jusque dans nos rêves de jour – s’évertue à nous prémunir contre toute attente – contre tout espoir de réponse à nos appels tremblants – à ces prières qui ressemblent davantage à un cri désespéré (pour sortir des ténèbres) qu’à un véritable désir de lumière…

 

 

On ne vit que dans l’idée de la vie. Et on ne s’imagine mourir que dans l’idée de la mort. Mais la vie et la mort sont tout autres – différentes de l’idée que nous nous en faisons – plus profondément scellées à ce que nous croyons être qu’à ce que nous sommes…

 

 

Quelque chose en nous bouge – et dégringole – alors que nous essayons de nous installer, à notre aise, dans la certitude. Et cette compagnie nous inquiète, nous qui tentons, sans cesse, de nous rehausser – et de (re)trouver l’appui nécessaire à notre tranquillité. Et, pourtant, malgré nos tentatives et notre acharnement, nous savons (quelque chose en nous sait) que nous serons, tôt ou tard, emportés dans sa chute…

 

 

Le temps est au bord de nous-mêmes. Toujours. Et, pourtant, nous l’imaginons soudé à nos profondeurs – vissé au fond de notre âme. Mais hier n’est pas un jour – et moins encore une certitude. Et demain, pas davantage. Et d’aujourd’hui, nous ne savons rien…

Le monde est au bord de nous-mêmes. Toujours. Et, pourtant, nous l’imaginons plus réel que nos rêves. Présent à chaque instant. Avant notre naissance et après notre mort. Et, pourtant, nous ne sommes pas certains de l’existence des pierres et des visages. Et nous doutons parfois même de leur consistance. Et de notre propre figure, nous ne savons rien…

 

 

L’être s’éternise au fond de nous-mêmes. Et nous n’avons d’yeux que pour sa périphérie – et parfois seulement pour le reflet des jeux qu’il invente pour se distraire et nous perdre davantage…

 

 

Nous ne sommes, bien souvent, que le reflet de la lumière qui cherche son visage parmi la multitude alors qu’il suffirait de tourner la tête – et de renverser les yeux – pour voir le miroir – et la source de clarté – au fond de notre regard…

 

 

Quelque chose nous étreint derrière la souffrance – cette souffrance perpétuelle – ce sentiment lancinant d’incomplétude. Ce qui manque, peut-être, aux jours – ce qui manque, peut-être, au monde – ce qui manque, peut-être, à chacun pour que l’on puisse se retrouver et aimer l’ensemble des fragments – et leur quête si douloureuse…

 

 

S’affranchir à jamais du pays où l’on dort… Avec ce pressentiment d’une brûlure sur la chair – d’une blessure à même le rêve – pour dissoudre dans nos veines ce sang qui dure – et ce sommeil où le monde pénètre sans même un soupçon de droiture…

 

 

Un univers encerclé par le silence. Des mains ouvertes, des battements de paupières. Et des gestes comme le premier rayon de lumière sur ce qui s’obstine dans sa nuit. Le recoin d’un exil pour vivre – et écrire des lignes – des livres – l’âme adossée au ciel en surplomb de l’ivresse encensée par les hommes. Visage – et voyage – libres – tendus vers un seul désir ; livrer les secrets d’une aube moins insaisissable que ne l’imagine le monde…

 

 

Un ciel, un livre, un poème – et le même point d’entrée dans le silence pour que durent les danses – et que soit percé le mystère de cette étrange origine. Mains, ventre et bouche amarrés à ce qui préserve notre nuit – jetés, soudain, dans le regard – droit – éclatant au milieu de l’écume – dans ces rêves aussi inconsistants que le monde…

 

 

Murmures, néant, soleil attablés ensemble sous les yeux des hommes à l’âme si exaltée et silencieuse – revenus des terres dont on ne revient jamais indemne…

 

 

Sans un mot – sans un cri – dans une présence qui s’affirme entre les yeux qui se balancent au milieu du monde – entre espoir et soupir – la colère retenue comme un péril – comme la face obscure d’une force (presque) indomptable…

 

 

Nous marchons sous une voûte – la tête enturbannée du rêve un peu mièvre – obsolète* – de nous voir atteindre les sommets – et, de là, étendre notre territoire pour asseoir notre pouvoir maléfique – et dévastateur – sur ce que le monde nous a offert avec tant d’ingénuité…

* d’une époque révolue…

 

 

Le chant à peine perceptible du silence – à travers le vent et les bruits, si hasardeux, du monde – s’élevant vers le ciel et ce qu’il reste d’innocence dans le cœur de l’homme…

 

 

Un cri – une angoisse – face à l’invisible. Et cette volonté de grandir pour remplir ce vide immense dont la persistance nous effraye – et nous condamne à en découvrir le règne et l’usage…

 

 

Il y a cette douleur au fond de l’âme – tapie à l’ombre des jours – qui donne à nos élans l’envergure des fous.

Il y a aussi dans notre langue des fenêtres sur le jour – quelques mouchoirs – et quelques chiffons – pour essuyer les larmes et le sang qui coulent sur les joues – et dans les veines – partout où le monde s’obstine à défaire ce que nous célébrons…

Et il y a ce mystère – et ce silence – enfouis en nous-mêmes que nous recouvrons de choses et de pertes…

 

 

Tête dans les mains – dans la pénombre – agenouillés devant ce qui s’use sans voir ni la source – ni les graines – à l’œuvre partout, du renouvellement…

 

 

Nous aimons, dans la finitude de nos visages, ce que la mort ne fait qu’emporter – mue par la juste reconquête de ce que nous lui avons si follement emprunté…

 

 

L’infini existe – autant que l’éternité. Et nous le savons lorsque s’approche la mort – et que recommence ce que nous avons fréquenté et utilisé sans conscience…

 

 

Nous œuvrons à une naissance incertaine dans un pays inconnu – sans nom – sans peuple ni territoire – invisible – et, pourtant, si présent déjà au milieu du monde…

 

 

La vie entière est poésie – derrière les gestes et la main si fâcheuse des hommes – derrière le cri des bêtes, l’ignorance et les fronts braqués qui dessinent leurs ambitions en livrant le monde à d’atroces supplices – derrière la misère et la faim – derrière les guerres et les querelles sans cesse renaissantes – interminables…

La vie entière est poésie pour celui qui sait voir au-delà de la mort et des apparences…

La vie n’est même que cela – cette permanente tentative de la vivre entière en éveillant le poète qui, en nous, veille dans l’ombre – et sans malice. La vie n’a d’autre ambition (pour nous) ; la découvrir, l’habiter et la célébrer pleinement depuis le regard le plus innocent – affranchi de ce à quoi nous nous obstinons pour le rendre impénétrable…

 

 

Etreint par une langue à la couleur de l’or qui convertit la maladresse en feu – et tous les désirs en silence…

 

 

Une nuit, placée haut dans les supplices, se glisse, comme la mort – et nous renverse pour déterrer l’avenir creusé sous nos paupières fermées – cousues par les rêves et les promesses d’un soleil improbable – vanté par un Dieu – inventé pour survivre aux malheurs. Une grâce, en somme, au milieu des larmes et de l’espoir…

 

 

La main de l’homme comme un soleil noir arrachant au ventre du monde quelques entrailles pour de grandioses (et provisoires) festins. Inapte encore à transformer l’âme et la faim pour bâtir une terre plus vivable…

 

 

La mort, le sang et le soleil. Et quelques âmes mues par l’urgence du changement – déchargées de la vie à hauteur d’homme qui donne aux élans ce goût si âcre de la peur…

 

 

Le rêve emmêlé aux chevelures trace sa route sous l’injonction d’un peuple dénué de perspective et de remords. Le temps est (donc) venu de s’écarter du tapage et des jeux englués dans le temps. Il est (enfin) l’heure de n’être personne – de se laisser mourir sans peur de devenir ce que nous sommes – de s’exclure des drames qui, sans cesse, font renaître le monde…

 

 

Un passage entre la pluie et la rivière – entre la goutte et l’océan – à cet instant où le temps s’ignore...

 

 

Aller sur cette échelle où tout se consume – aller au-delà de la crainte – et au-delà de l’aube – vers ce soir où l’enfance se renouvelle – loin des foules et des troupeaux qui végètent – et se multiplient – sans autre raison que celle de leur fragilité et de leur ignorance – voués à cet instinct si tenace de la perpétuation. S’écarter pour mieux voir – mieux vivre – et mieux être – par-delà ce qui s’étire – ce qui continue de s’étirer – en nous dans l’ombre et les tourments face à un soleil indéchiffrable et incompréhensible…

 

 

Une plainte toujours – un mal de vivre peut-être – là où le souvenir nous ramène à la vie de l’homme – si banale – si ordinaire – au milieu des supplices et des promesses – loin du regard soumis à aucune autre exigence que celle de foudroyer l’espace, le temps et les visages – et cette incorrigible obstination à n’exister qu’à travers le rêve, la mémoire et la mort…

 

 

Tout (re)commence avec nous. Et ne s’éteindra jamais…

 

 

Prison, miroir. Et l’exil d’une passion plus ardente que nos vies – en deçà de laquelle nous survivons à peine. Aussi demeurerons-nous ici – avec le silence – au milieu des bavardages. Inassouvis et intraitables…

 

 

Quelque chose se couche en nous qui ressemble à notre attente – assidu comme le soleil qui, chaque jour, recommence…

 

 

Ni quiétude, ni détresse. Une concordance entre le rêve et le rêveur. Dans cette faille où chaque mot se jette pour échapper à la torture de ceux qui ne regardent que leur visage flétrir. Peut-être un autre rêve que ne pourront, sans doute, pas même imaginer ceux qui dorment encore…

 

 

Nous irons, de notre pas chaste, au-delà des pages – et au-delà du silence – pour nous résoudre et nous effacer – en continuant de lancer quelques mots tremblants aux visages trop occupés à faire semblant dans des jeux aussi vains qu’est utile l’Amour…

 

 

Des jeux, des peurs, des tremblements. Et un envol soudain au-dessus des songes pour vaincre l’indifférence et bannir la haine et la mémoire (à tout jamais). Et cette complaisance des hommes à l’égard de leur histoire – ni belle, ni juste – mais simplement nécessaire pour briser leurs certitudes…

 

 

Un chagrin, un exil, un Amour. Voilà le chemin tracé par le poète pour les hommes. Comme une invitation au seul voyage possible…

 

 

Nous irons partout où nous serons appelés – jusqu’à la naissance du seul désir – jusqu’à l’oubli de tout ce qui nous aura précédés…

 

 

Nous tremblons dans cette nuit parfaite – éclairée déjà par l’enlisement de tous les destins – à l’ombre de ce qui grandit en nous…

Nous tremblons dans l’imaginaire du tremblement – comme des montagnes adossées à l’automne – livrées aux vents et aux fleurs qui persisteront jusqu’aux premières neiges…

Nous tremblons dans la vacance du furtif – et le vacarme des passages – désobstrués enfin de nos prières. Avides d’un seul ciel – d’une seule fin – la nôtre parmi les fruits et les hirondelles qui reviendront au printemps…

 

 

Nous avons soif d’un jour qui nous ressemble – d’un Amour sans écorce – et sans épine – qui convertirait le désir en blancheur – et nos défaillances en reflets dorés – en miroir – où s’effacerait notre nom…

 

 

Nous écrivons pour quitter la surface – et rejoindre les profondeurs. Nous écrivons pour que dure, à travers le rêve et l’infortune, ce désir de candeur – et que l’or s’efface dans nos mains affamées – suppliantes. Nous écrivons pour oublier l’absence – et affermir le rire qui éclate sur notre nonchalance. Nous écrivons pour affirmer toutes les possibilités de l’impossible derrière le sommeil et la raison. Nous écrivons comme d’autres rêvent ou s’acharnent pour retrouver ce qui leur manque. Nous écrivons à seule fin de vivre plus juste – et plus droit – et ravauder cette sensibilité des fous qui voient d’autres mondes et un seul visage dans les reflets de celui-ci – au milieu duquel nous nous tenons sans rien comprendre…

Et, pourtant, rien ne bouge sous la langue. Et tout s’essouffle dans les yeux. Comme si la soif de silence était insuffisante – et inutile même – pour effleurer l’évidence de l’autre rive – et y jeter nos âmes et nos caresses…

 

 

Partage encore, aujourd’hui comme hier, de cette chair volée au jour – et de nos âmes vouées à la solitude – courbées sous les malheurs enfantés par un Dieu aux multiples visages – aux multiples légendes…

Manquerions-nous de tout – et de l’essentiel plus sûrement encore – pour ne voir – ni n’aimer – ce qui, sans cesse, s’offre et se partage…

 

 

Âme éprise – engluée, pourtant, dans la nature des choses de ce monde porté par la nuit. Et ce sommeil lourd – profond – qui rétrécit la route vers la solitude aux mains tendues vers notre égarement…

S’amuser encore – et jouir de quelques richesses comme le privilège de ceux qui ignorent – et mendient, dans leur ignorance, quelques jeux supplémentaires…

Nul homme ne peut vivre ainsi – sans Amour – caché derrière ses masques et ses frontières…

 

 

Ici, au milieu de l’infâme, tout agonise jusqu’à la mort – jusqu’à la fin de tous les rêves – et se fait ivre déjà du renouveau qui s’annonce…

Mains pleines de terre encore qui se lèvent – presque au hasard – vers le seul visage possible pour désaltérer leur soif – cet instinct premier – au milieu des pierres, des tombes et des herbes folles…

Un destin accompli – malgré nous – dans l’attente – au seuil de cette absence – de cet oubli – inconsciemment désiré(e)…

 

8 avril 2018

Carnet n°143 Le temps, le monde, le silence et quelques exigences encore...

Journal / 2018 / L'intégration à la présence

Du silence, de la nature, une vie simple plongée au milieu des livres et des bêtes. A l’écart des hommes. Dans la permanente compagnie des arbres et du ciel. Sur les sentes des collines avec ce sourire né de l’Amour retrouvé…

Vivre entre l’air et l’instant. Serein et immobile sur la terre autant que l’âme est à l’affût et vagabonde. Au plus près du réel sans échappatoire – et non dans le rêve et le ciel rêvé – loin de toute certitude et de la sédentarité qui confine l’esprit de l’homme au sommeil…

Vif et sensible. Fragile au milieu des vents – au milieu de tous les gués. Et anonyme – le front posé sur l’herbe – et la joie discrète dans l’âme. Et humble, plus que tout, ayant oublié le nom des fleurs – et jusqu’à son propre nom – pour aller incertain – et innocent – parmi tous les visages du monde…

 

 

La magie du regard sur la cendre et la misère – sur ce réel estropié par le temps...

 

 

Au coude-à-coude avec le noir, l'incertitude d'exister – et ce rêve de figer la vie – d'arrêter le temps...

 

 

Nostalgie d'un soir – sans raison apparente – où le rêve se fait plus puissant que la mort – et le réel plus coupable que la faim d'un autre jour – d'une autre vie. Comme le jeu tragique du dédoublement dans le miroir – une ombre qui traverserait le reflet fragile de l’innocence...

 

 

Et accolé au silence, ce grand rire sur nous-mêmes...

 

 

Le monde tel qu'il se dessine dans nos rêves – plus beau et plus humble que dans nos inquiétudes...

 

 

L'histoire du monde comme exercice sur la page. Mille rêves écrasés par la force du réel – et la persistance d'un songe dans le noir qu'ont façonné les hommes...

 

 

Résister à l'écrasement du monde par un retrait – un écart – un exil. Par un silence – et une présence plus vive que ses choix morbides...

 

 

Et, sous toute détresse, l'harmonie à venir – et qui viendra, contre toute attente, à l'heure de sa convenance – lorsque les larmes auront asséché la faim et le désir de devenir – lorsque le temps aura été délivré de ses chimères – lorsque l'âme saura (enfin) se prêter à l'humilité nécessaire...

 

 

Sommes-nous encore vivants sous cette pluie – en ce monde où les morts regrettent le souffle – et où les hommes cherchent le leur pour freiner les dérives de la finitude...

 

 

Vieille humanité qui s'endort à l'ombre de ses rêves – si anciens – fossilisés dans la pierre sur laquelle les hommes continuent de bâtir comme des somnambules mécaniques...

 

 

Une seule perspective possible contre la mort et le malheur, le silence et la certitude de l'effacement. Une vieille image peut-être mais nécessaire à la délivrance du temps...

 

 

Depuis la nuit des temps, nous sommes arpentés par le silence. Un espace – quelques flocons – un peu de neige à apprivoiser – pour aller nus sur un temps indéfiniment suspendu. Une faille où glisser sa tristesse, les malheurs inévitables et la violence. Une tendresse sur la blancheur du jour. Une fenêtre à franchir une nouvelle fois. Des adieux au monde dont la hâte précipite les hommes vers la mort...

 

 

J'irai à la rencontre du monde – saluer les arbres et les pierres – offrir aux hommes le ciel bas – plongé au cœur des désastres – et habiter cet espace où le feu brûle encore...

 

 

La gestation d'une éternité aussi longue que dureront les rêves...

 

 

Le fond secret des choses dévoilé en un instant – sous le noir évidé de ses malheurs et de la désespérance qu'il dessine sur les visages. Dans ce silence – cette fulgurance indéfinie – pétrie par nos mains laborieuses...

 

 

Un retrait en amont de la cascade des heures – au fond de cette chute ascendante au milieu du silence – au cœur des origines du temps...

 

 

Notre place est ici – au milieu de l'inconsolable et de ces aveux de tristesse. Mains dans la boue, la cendre et le sang. Lèvres brûlantes dans l'effroi pour dire la possibilité de la joie – et offrir aux hommes, aux bêtes et au monde un regard et des gestes secourables...

 

 

Au-delà des frontières – au-delà des cris et des grondements du monde, une vie est possible – faite de sagesse, de joie et de chemins naturels – et de paroles alignées sur la page. Comme un espace – une lumière – un soleil – éloignés de la boue – une source au plus près du cœur des hommes. Les vestiges d'une origine lointaine – accessible à tous ceux qui s'impatientent de s'affranchir du rêve.

Notre maison natale en quelque sorte...

 

 

Nous avons bu aux sources de la nuit – et enfoui le jour sous un tas de rêves. Comment pourrions-nous à présent nous libérer du monde – et prétendre au silence sans répandre ses eaux – et effacer la boue et la buée sur cette vitre derrière laquelle nous grimaçons...

 

 

La poésie est un regard. Et lorsque les mots surgissent, ils n'en sont, bien sûr, que le prolongement...

 

 

Rien ne nous appartient sinon cette insécurité maladive – cet air inquiet – et ce souci du temps à venir...

 

 

Coulée de neige dans l'air pur. Comme la confidence inattendue des Dieux livrant leurs secrets. Une fleur sur la roche. Un rire sur la mort. Le vol d'un oiseau ouvrant un passage dans un ciel infranchissable...

 

 

Le temps passe en revue les différents âges du monde – l'écart entre l'avenir et les origines de l'homme. Ce fossé de l'histoire où se sont endormis les vivants...

 

 

Dans nos mains, le silence – à peine égratigné par le temps. Et au-dedans des âmes froissées par la mort...

 

 

Errant parfois au-delà des songes – sur cette voie où les fronts sont baissés – et où les titres et les noms perdent leur importance...

 

 

Venus d'un temps si ancien que nous en avons oublié notre visage...

 

 

Terre et siècles dévastés par ces désirs qui s'écoulent comme les rêves au milieu de n'importe quoi...

 

 

Notre parole se fait plus discrète que le déhanchement coutumier du langage. Elle tente modestement d'explorer – et d'élargir – la faille où nous sommes tombés. Retenue, sans doute, par le silence – et le jour qui a desserré notre étreinte sur ce qui sombrera avec nous dans la mort...

 

 

Entraves encore au-delà de l'ouverture. Jeux du désir qui s'éternisent entre les voiles où perce le chant de l'aurore...

 

 

Torches, haleines et consumation de l'extase dans cette attente sans fin. Et le silence qui s'invite au terme du voyage. Comme un soleil plus poétique que les affreuses lampes allumées pour vaincre le noir qui s'est immiscé juste au-dessus de la douleur...

 

 

Arpentés autant par la lumière que par le regain naturel de la souffrance qui donnent à notre marche cette allure, si humaine, de boiterie scintillante...

 

 

Le silence parfois plus lourd que le temps lorsque l'âme penche davantage vers le gris que vers le feu et l'émerveillement...

Et une douceur aux reflets blancs par la fenêtre où se glisse notre regard...

Et la violence des mots – traits aux airs, pourtant, si inoffensifs sur la page...

 

 

Quelques flocons sur la cendre. Et la douceur bientôt recouvrira tout ce qui s'est suspendu au langage. Cet espace – cet Amour – d'avant le temps où nous ne savions encore naître au monde...

 

 

Noir enseveli sous le feu. Au bord de la paume – au creux de cette main qui nourrit l'espace et les oiseaux. Au milieu de ces flammes qui brûlent les poèmes avant de les jeter aux hommes. Comme un coin de blancheur où l'âme sait se faire plus lisse – et plus tendre – qu'au cours de ses longues errances sur les chemins du monde...

 

 

Un rêve de pénétration et d'enfantement. Tel est, sans doute, le seul désir de la lumière...

 

 

Une âme ardente et généreuse comme le prolongement de cette terre qui l'a enfantée – et la continuité de ce ciel qui lui a offert sa semence...

 

 

Nous ne rencontrons que ce qui meurt. Et pour nous en réjouir, il faudrait parvenir à le regarder depuis ce qui demeure...

 

 

Œuvrer à la célébration de ce qui se perd et encourager, en chacun, le désir de ce qui dure, telle est, sans doute, la tâche du poète et du sage vivant parmi les hommes – avec cette proximité et cette distance nécessaires à l'effacement du nom et à la possibilité de la réconciliation et des retrouvailles...

 

 

La beauté du monde et les cris de l'enfance piétinée par ce qu'elle ne peut nommer dans sa terreur. Le poids, sans doute, de la parole des aînés – et cette violence inouïe, née des instincts, qui donne à la terre une allure dévastée et angoissante – parsemée pourtant de merveilles et d'espoirs...

 

 

Ensemble – dans cette solitude sans contrepartie comme les mille reflets éparpillés du même visage. Avec parfois, il est vrai, quelques gestes – un regard – une présence – pour dissiper provisoirement ce sentiment d'exil – cette douloureuse déréliction – et faire oublier momentanément l'hostilité et la méfiance – et ces sempiternelles chamailleries en vigueur dans un monde où persiste cette impression si tenace de se sentir désunis...

 

 

Nous survivons sur l’herbe d'un monde déjà perdu – dans l'attente d'une fin certaine au milieu du chaos...

 

 

Mille tombes encore au petit matin – alignées entre le réel et l'imaginaire – devant des yeux qui doutent même de leur propre existence...

 

 

Le plus humain de l'homme se trouve au cœur de la tendresse que chacun peut éprouver en regardant le monde ; pierres, montagnes, herbes, arbres, fleurs, bêtes et visages. Dans cette caresse délicate (et trop rare) des yeux en contemplation qui guident la main pour lui ôter l'envie de les saisir et d'en faire usage. Pour la simple joie d'être – et de vivre auprès d'eux – en conscience vivante et sensible...

 

 

Le temps trace sa route au-dedans des gouffres – creuse plus encore notre détresse à y vivre sans issue – ôtant jusqu'à l'espoir de toute échappée...

 

 

Mains plus errantes que tremblantes en ce monde où tout désespère et recommence. A peine un souffle – un soupir peut-être – pour s'abriter derrière notre ombre posée au milieu de la mort...

 

 

Vivre n'est que le regain du jour dans une nuit sans cesse renaissante...

 

 

Aucune leçon, aucun livre, aucun sage ne peut enseigner à vivre – ni offrir la vérité. Mais chaque pas, chaque geste, chaque chose offre la possibilité d'un regard porteur de joie et de liberté...

Pour les hommes, Dieu, l'Absolu, l'infini et l'émerveillement ne peuvent, sans doute, se trouver ni ailleurs ni autrement...

 

 

Paille toujours ce qui s’amoncelle. Et fumée et cendres un peu plus tard. Rien de funeste pourtant dans ces départs et ces transformations. Simples formes combinatoires aux rythmes conditionnés – jouets des cycles et du temps dans le jeu sans fin de l'énergie et du silence...

 

 

Failles et fouilles encore au fond de l'abîme mais qui ne creusent plus que notre joie d'y arpenter plus libre...

 

 

Une présence au monde sensible à l'infime et à l'ordinaire – au quotidien le plus banal – et à ce rayonnement incroyable – presque indécent – qui émane des êtres et des choses perçus par le regard aimant. Et si indifférente à l'esbroufe, à l’extraordinaire et au spectaculaire toujours éminemment partiels et mensongers dans leur trop vive ostentation

 

 

Les dérives du voyage mènent toujours, à travers ses détours et ses méandres, aux portes de l'inconnu – aux frontières de l'inespéré. Et il y a une grâce – presque une magie – dans cette marche guidée non par le hasard mais par la nécessité. Nécessité du monde, des choses et des retrouvailles qui façonne peu à peu l'essentiel – ou, plus exactement, qui rabote et efface l’inutile et le superflu qui encombrent cette innocence à voir et à marcher comme pour la première fois au milieu de tout et de nous-mêmes...

Voyage de tous les ailleurs, ici, à l'endroit même où nous nous tenons. Sempiternel périple autour du même centre – plus qu’éternel. Ce qui se meut – et ne peut s'empêcher de se mouvoir – dans la plus parfaite, et inviolable, immobilité...

 

 

Une grandeur se répand au-dessus du voyage – et au-dessus de la mort. La parfaite envergure du regard sur ce qui s'efface et revient toujours...

 

 

Il n'y a d'obstacle que dans l'encombrement du regard – dans l'encombrement de l'innocence. Sans embarras, il y a l'infini, la joie et la liberté. Et le silence qui invite à la contemplation et à l'émerveillement en laissant les pas s’éloigner ou participer aux mille danses du monde – au gré des affinités sensibles...

 

 

Du souci et de l'ombre, voilà la récolte du sommeil. Le ressassement du rêve et l'enlisement des pas. La vie de tout homme, en somme, avant de naître au jour...

 

 

Être sera toujours davantage que la vie. Et la vie toujours davantage que le monde. Il en est ainsi de leur éprouvation comme de leur connaissance...

 

 

Le suprême de l'homme serait, sans doute, de parvenir à l'impersonnalité de l'eau, de l'air, du feu et de la terre – à l’impersonnalité de la nature et des éléments naturels. De vivre dans la parfaite simplicité de l'être, conditionné en partie, bien sûr, par la forme, au service de ce qui est là – dans l'instant – et se laisser utiliser selon les mille usages nécessaires. Être, en quelque sorte, sans nom, sans exigence, sans plainte, sans réclamation, et sans même l'ambition d'être utile ou nécessaire – au service de ce que l'on appelle le monde...

Et nul ne pourrait contester (même si bien peu peuvent l'imaginer) le long cheminement* qu'il faut à un homme et le nombre d'épreuves et d'étapes* qu’il doit franchir pour se défaire de ce qui compose habituellement une individualité...

* A l'échelle humaine, bien sûr... Sur le plan cosmique, ces épreuves, ces étapes et ce cheminement ne sont rien. Ils n'ont pas la valeur d'un pet... Un peu de rien sur le rien, en vérité...

En définitive, toutes nos expériences, tous nos apprentissages et tous nos savoirs ne sont destinés – et ne servent – qu'à cet effacement total qui, une fois « atteint », s'offre au jeu des phénomènes pour que chacun puisse retrouver – et vivre – la conscience de son origine...

 

 

Le découragement, parfois, nous assaille lorsque se manifestent encore quelques reliquats d'individualité : plaintes, attentes, vagues désirs de reconnaissance... Nous ne savons pas toujours les accueillir pour ce qu'ils sont : les expressions naturelles de la forme de l'homme aux caractéristiques psychiques si tenaces – et si cycliquement résurgentes...

 

 

Nous titubons, la marche et la mort vissées – incrustées – en nous – les yeux dans le doute et la boue – et déjà percés par la lumière. Allant à reculons – malhabiles – vers la tombe et le silence...

 

 

Larmes encore parfois devant l'indicible improuvable...

 

 

La terre est une montagne où ceux qui se pavanent sur les sommets, en se prêtant au sourire de la suffisance, sont plus éloignés du gouffre (dans lequel il faut se jeter) que les plus humbles – et les plus déshérités – qui errent – et végètent parfois – exilés de toute ascension – à sa lisière – dans la plèbe sale et grise des vallées...

 

 

Le parfum de l'âme délicat en toutes circonstances. Au bord du rêve. Au milieu des saisons. Au fond du désespoir. Parmi les larmes et les soupirs. Au milieu des pierres, des prières et de la poussière. Au plus proche toujours d'une étoile perdue – si lointaine – et de ce rire inconnu des hommes. Au cœur déjà de cette lumière qu'effleurent nos plaintes et nos efforts...

 

 

Célébrer le rien dans la contemplation de tout. Cette sirène au-dessus des rêves et des eaux – proche de l'oiseau dont le vol traverse les heures, si graves, des hommes et le soleil de tous les Dieux...

 

 

Magie du regard qui enfante, au milieu des peurs, la grâce – et perce l'épaisseur des rêves pour rejoindre le plus réel du monde...

 

 

Un rien, parfois, s'agite et s'insinue au cœur du sable laissant sur le sol un peu de sang – et une douleur plus vive que la mort. Comme un rêve, peut-être, au milieu de la nuit lorsque le monde dort les yeux – et les volets – clos – et que la lumière brille au fond du sommeil sans personne pour en témoigner...

 

 

Sente toujours sinueuse entre les rêves et les visages. Avec une halte à chaque virage pour compter les pas qui nous séparent de ce que nous avons fui – et voir là-bas, au loin, cet horizon qui se dessine déjà dans notre foulée lente...

 

 

Une soif et une faim, parfois encore, nous assaillent comme si elles s'éternisaient – et dont la satisfaction n'importe plus guère. Nous avons longtemps vécu, il est vrai, pour en percer le secret – et les éradiquer… Mais, aujourd’hui, nous avons renoncé à leur effacement ; nous vivons simplement à l’ombre de leur souveraineté – tantôt au cœur, tantôt en amont de leurs élans – en laissant notre marche jouir (autant qu’elle en est capable) de cette paix et de cette liberté si nécessaires à l'âme et à l'innocence des pas...

 

 

Un rien à travers les heures. Un silence, une flamme. La certitude d'un réel plus joyeux que le monde. A mi-chemin où perce déjà la lumière...

 

 

Le monde, le silence et le temps. En avance sur l'automne. En avance sur le chant qui ravive l'éternité dans le sang des vivants – et qui donne à leurs jours cet air de fête oubliée...

 

 

Terre et cœur fêlés. Rafistolés à la hâte pour que le songe et le délire durent encore. Quelques pas supplémentaires dans l'ignorance – et le défi du temps – vers un Dieu qui ne tiendra jamais ses promesses...

 

 

A l'extrême du monde, il n'y a plus de monde. Une présence simplement dont on ne peut dire si elle est réelle et si elle nous appartient. Une lumière dont nous ne sommes peut-être que le reflet et le prolongement. Une brisure dans le sommeil et l'ombre dont l'envergure recouvre la terre...

 

 

A force d'être confronté au détestable (à ce qui nous semble détestable), nous avons parfois du mal à aimer. Comme pris au piège dans la persistance d'un défaut de perception et de compréhension du monde...

 

 

Il y a (toujours) une grande sagesse chez ce/ceux dont on ne remarque la présence – et dont on se sert sans même y penser – et sans même éprouver un quelconque sentiment de reconnaissance. Et lorsque nul n'est blâmé et que ne se manifeste aucune forme d'attente et de réclamation, on peut y voir, de toute évidence, le signe d'une parfaite impersonnalité...

 

 

Une grande solitude est nécessaire pour que naisse une véritable sensibilité au monde sinon on se soumet, malgré soi, aux jeux et à l'indifférence des foules – en croyant vivre au plus près du réel – alors que l'on repousse, sans même le savoir, le seul accès possible à la grâce, à l'être et à la vérité...

 

 

Difficile pour nous d'apprécier ce qui n'est ni nécessaire ni essentiel. Tout superflu nous rebute et nous laisse (encore) une espèce d’écœurement...

 

 

Livrés à toutes les incertitudes – et à cette confiance du regard que rien ni personne ne peut entamer...

 

 

Cette sensibilité au vrai qui partout résonne – et qui vibre au-dedans du regard posé sur – et parfois au cœur même de – chaque chose...

 

 

Et ces rives mouvantes et intranquilles entre lesquelles s'écoule la vie – grouillante de désirs et de peurs – grouillante d'elle-même – portée par je ne sais quelles forces vers je ne sais quel mystère...

 

 

Emportés par les eaux d'une figure légendaire. Noyés par les courants où se mêlent le rêve et la peur – incertains d'atteindre la rive – incertains même du voyage et de toute existence...

 

 

Vivre sans autres yeux – ni d’autres cieux – que les siens. Telle pourrait être la devise des mystiques solitaires – et de tous les êtres en quête d'un Absolu vivant...

 

 

L'absence (ou le défaut) de qualité relationnelle oblige à approfondir – et à affiner – un rapport à soi que les hommes grégaires et peu exigeants, en général, délaissent ou négligent...

Toujours s'offrir ce que l'on ne peut – ou ne veut – vous donner. Satisfaire toutes les exigences de l'individualité aux prises avec l'indifférence du monde...

 

 

L'horizon, bien sûr, est toujours ailleurs – comme ce rêve insensé de fin du voyage – contrairement à l'éden – cet espace de joie – présent toujours – ici même...

 

 

Pas encore prêt à faire de nos lignes – et de nos modestes poèmes – un mandala provisoire que l'on offrirait, aussitôt achevé, au silence en jetant nos feuilles au vent et en abandonnant nos mots à la pluie et à la poussière...

 

 

Et je regarde aujourd'hui avec amusement et bienveillance (sans pouvoir étouffer un rire ni retenir quelques larmes) ce petit être sensible et solitaire à l'incurable gravité métaphysique s'étonner encore du monde et refuser les danses qui lui sont offertes. Les jugeant, sans doute, trop légères – trop frivoles. Indignes de l'homme. Contraint à cet exil des âmes (trop) sérieuses et (souvent) incomprises dont la densité et la quête indiffèrent et rebutent les foules...

 

 

Seul, j’écoute le vent – et la mer – disperser mes rêves. Seul sous le ciel au milieu de la terre où les fantômes cachent leur visage, je console mes larmes de toute absence. Les beaux jours, sans doute, reviendront plus tard…

 

 

Tout se cabre sous l’effort. Résiste – et finit par s’insinuer ailleurs – en des pentes plus naturelles…

 

 

L’émiettement de toute rivalité. Laisser le songe s’effacer sur les pierres. Abandonner le pas à la route – et le regard à la poussière. Il ne peut y avoir d’autre soleil pour l’homme…

 

 

Emu jusqu’aux larmes par la fragilité du monde – et sa beauté aussi – autant que par ceux dont la solitude a exalté la sensibilité – assez proches du plus humble pour se laisser traverser par la moindre chose…

 

 

Au plus vif de l’émotion, la poussière a la couleur – et la valeur – de l’or. Et devient plus vraie – et plus précieuse – que toutes les fortunes et tous les soleils espérés…

 

 

Gouttières, caniveaux, canalisations, tout un écheveau de canaux où l’eau s’écoule pour rejoindre sa sente naturelle. Contrairement à l’homme emmuré dans son béton – entouré de ses gadgets et de ses écrans – qui oublie – et fuit – sa nature organique en s’enlisant toujours davantage dans les funestes méandres du psychisme où l’artificiel et le virtuel deviennent des obstacles, presque rédhibitoires, pour rejoindre son autre dimension : la conscience affranchie du corps et de la matière…

 

 

Du silence, de la nature, une vie simple plongée au milieu des livres et des bêtes. A l’écart des hommes. Dans la permanente compagnie des arbres et du ciel. Sur les sentes des collines avec ce sourire né de l’Amour retrouvé…

 

 

Vivre entre l’air et l’instant. Serein et immobile sur la terre autant que l’âme est à l’affût et vagabonde. Au plus près du réel sans échappatoire – et non dans le rêve et le ciel rêvé – loin de toute certitude et de la sédentarité qui confine l’esprit de l’homme au sommeil…

Vif et sensible. Fragile au milieu des vents – au milieu de tous les gués. Et anonyme – le front posé sur l’herbe – et la joie discrète dans l’âme. Et humble, plus que tout, ayant oublié le nom des fleurs – et jusqu’à son propre nom – pour aller incertain – et innocent – parmi tous les visages du monde…

 

 

Ce qui nous trouble cherche à vaincre nos résistances – à percer le voile – et les accumulations – qui dissimulent l’innocence du regard. La vie – toute vie – œuvre ainsi à nous révéler – et à rendre vivante la vocation de l’homme

 

 

L’usure nous vient du temps. Et on ne peut en dissimuler ni les plaies ni les rides. Mais nous avons la possibilité de nous en affranchir en habitant ce regard sur ce qui passe et est blessé – et en devenant ce regard sur ce que les années et les siècles finiront par effacer…

 

 

Des rivages, des amours, mille récoltes et mille sacrilèges dans une nuit qui dure. Et la mort qui, un jour, nous fera mordre la poussière. Et cette vie – ce feu – où tout est plongé – et qui se consume avant de renaître et de (tout) recommencer. Ni meilleur, ni pire qu’avant...

L’identique, sous d’autres traits, qui se répète encore et encore dans la proximité d’un visage qui en nous cherche à se dessiner…

 

 

Encore si intensément métaphysique en ces lieux si atrocement frivoles et prosaïques. Seul donc – bien plus, sans doute, que quiconque – dans ce retrait – cet exil – si nécessaires…

 

 

Nous croyons davantage à nos malheurs qu’à la possibilité d’un Dieu – davantage à nos chimères qu’à nous extirper de notre sommeil…

La nuit toujours nous rappelle à notre rêve comme si le jour ignorait notre faim de lumière…

 

 

Ah ! Que le monde réclame de caresses et de mots tendres ! Et nous n’avons, malheureusement, qu’une seule bouche et deux petites mains – à l’envergure si restreinte…

 

 

Entre l’absence et ce qui maintient vivante la flamme. Entre l’invisible et ce qui se donne à voir, l’éclat d’un manque qui cherche sa délivrance – la parfaite complétude de ce qui s’efface – et de ce qui dure…

 

 

L’horizon promis, sans cesse reculé, conduit le sang au bord des lèvres, soumet la tête à la colère (ou, parfois, au désespoir) et invite les bras à se tendre plus loin – plus haut peut-être. Et finit, après maints détours, par acculer les pas au retrait ; la seule issue possible à la fin du rêve et à l’effacement de l’horizon…

 

 

Ivre – et improbable – pas vers ce rire que ne peuvent imaginer les hommes…

 

 

Ardent passant – furtif – au cœur du miracle...

 

 

Et je pleure encore sur ces pierres qui ont vu le sang couler pour quelques arpents, un (pauvre) honneur bafoué, une certitude d’abondance. Inconsolable – et recroquevillé dans mon chagrin. Larmes impuissantes à endiguer la fureur des bourreaux – et à consoler l’innocence rabrouée au fond des yeux de chaque visage…

 

 

La terre, des tables, du pain. La misère prise en tenaille entre l’espoir et la faim sur ces rives où l’abondance et le sommeil ravivent la distance qui nous sépare de la grâce – de cette légèreté de vivre au milieu des cris, des rires et des tremblements. Insoucieux – indifférents à la lanterne des poètes qui éclaire la possibilité d’un autre chemin…

 

 

Nous honorons nos fureurs sous les lampes de la nuit en brandissant nos pioches, nos pelles et nos burins pour assouvir ce qui jamais n’aura de fin…

 

 

Un seuil guette, en nous, son franchissement. Cette ouverture des yeux peut-être – trop aveugles encore pour embrasser le regard – et accomplir ce que ni la main ni l’esprit de l’homme n’ont réussi à atteindre…

 

 

Jamais nous ne renoncerons à la beauté et à la lumière – à cette tendresse désencombrée de nos limites. D’être Un – et réunis – parmi les vivants que le sommeil porte toujours vers d’autres rêves…

 

 

Quelque chose en nous grandit que nous ne savons voir. Un miracle qui perce la brume et les mirages où les yeux sont emprisonnés…

 

 

Parfois nous habillons l’espoir d’un autre rêve – plus grand que ceux qui nous jettent dans la boue, la foudre et les danses du monde – plus beau que tous nos désirs qui débroussaillent les ronces de la terre où nous crevons de misère et d’ennui…

 

 

Un pas, une trace. Mille traces, peut-être, laissées par les poètes dans ce monde dépeuplé. Dans ce long cortège de visages vissés au labeur du jour – initié par un peuple privé de lumière qui s’agite derrière ses grilles – en secouant les choses – mille choses – pour essayer d’en faire tomber un bout de ciel – un peu de soleil dans la poussière…

 

3 avril 2018

Carnet n°142 L'âme du monde

Recueil / 2018 / L'intégration à la présence

Les pierres et la poussière. Et ces vents qui déchirent la peau sans préserver l'âme de la violence. Et ces os sur l'herbe tachée de sang. Et ce cœur que la nuit fait tournoyer entre les tombes et le rire (si indifférent) des hommes. Comme si flottaient en nous, insaisissables, un souffle monstrueux et le miroitement de quelques étoiles lointaines...

Les lampes s'allument les unes après les autres puis s'éteignent – abandonnant l'âme et le monde à leur obscurité – et à leur solitude tâtonnante...

Et cette eau sur la chair, au milieu du jour, qui ruisselle avec quelques rêves inachevés vers l'incertitude – jusqu'au soleil où nous nous tenons cachés – tapis dans l'ombre de ce que nous ne pourrons, sans doute, jamais atteindre...

 

Le temps plongé dans la magie – qui s'étire au-delà de l'imaginable dans un réel plus solide que tous nos rêves...

Seuls et dépossédés au milieu de la perte...

 

 

Quelque chose gît en nous qui s'accommode mal de notre fausse droiture – de ce perpétuel redressement de la tête qui, en vérité, dodeline entre les rêves...

 

 

Une porte – mille portes – s'ouvrent, claquent et se referment, laissant l'âme et les pas tristes et seuls. Incompris. Voilà ce qu'est notre vie. Une tentative d'ouverture avortée...

 

 

Le temps d'un coup d’œil, et tout est fini. Tout s'efface déjà et se déverse dans un lendemain incertain et inconnu. Tout s'invite et se rétracte dans une sorte d'apesanteur et de temps figé...

 

 

Un dégoût des siècles plus décisif que le simulacre du progrès pour courir le monde et la vérité. Obéir à cette fouille de la solitude à l'écart de ceux qui fabriquent et festoient dans leur fatigue...

 

 

Déconcerté autant par l'espérance que par la neige – autant par les adieux impossibles que par l'éternel retour des choses du monde. Âme éprise – et engluée dans ce qu'elle évite et ne peut comprendre. Sur un pont interminable où les visages respirent et se perdent comme si le sentier et le brouillard étaient au-dedans – boueux et épais – impraticables – et si peu propices à la marche et à la fouille sans recourir à la faux, au bâton et à l'épée...

 

 

Un désordre encore dans notre nudité. Les yeux accrochés à la mémoire – au souvenir d'un temps révolu et à ces vents qui soufflent vers plus tard – en donnant aux pas cette allure bancale – hésitante – plongeant les mains au milieu des soupirs dans la rencontre de ces visages – et de ces paysages – ignorés et incompréhensibles – amputés de leur innocence à force d'attente, de jugements et de parti-pris...

 

 

Les pierres et la poussière. Et ces vents qui déchirent la peau sans préserver l'âme de la violence. Et ces os sur l'herbe tachée de sang. Et ce cœur que la nuit fait tournoyer entre les tombes et le rire (si indifférent) des hommes. Comme si flottaient en nous, insaisissables, un souffle monstrueux et le miroitement de quelques étoiles lointaines...

 

 

Les lampes s'allument les unes après les autres puis s'éteignent – abandonnant l'âme et le monde à leur obscurité – et à leur solitude tâtonnante...

 

 

Et cette eau sur la chair, au milieu du jour, qui ruisselle avec quelques rêves inachevés vers l'incertitude – jusqu'au soleil où nous nous tenons cachés – tapis dans l'ombre de ce que nous ne pourrons, sans doute, jamais atteindre...

 

 

Tout monte, descend – et se confond. Et nous autres, nous demeurons dans l'illusion et la vérité d'une immobilité distincte où les ténèbres sont aussi hautes que les promesses – et où le jour n'en finit jamais de disparaître dans une nuit profonde et inexplorable...

 

 

Infimes toujours ces trouvailles que l'on jette sur la page et les âmes comme si elles avaient le moindre goût de vérité. Mieux vaut taire la parole – le poème – et contenter le besoin du silence en restant au chevet du monde et à l'écoute de ce qui passe...

 

 

Entre l'infime et l'infini – le maladroit hommage des vivants. Le bruit et sa célébration comme l’unique possibilité à la continuité du silence...

 

 

Nous érigeons, en vérité, un horizon où la seule manière d'être – et la seule possibilité de vivre – de survivre – sont la méfiance et la lutte. Comme si l'Amour avait été abandonné en chemin – impossible, sans doute, à faire advenir dans la cécité et l'immaturité de ce monde...

 

 

Entre la pauvreté et l'émerveillement, ce regard de l'homme posé sur le monde – au cœur des choses – au milieu des cris qui exhortent à la richesse et à la ruse...

 

 

Que de choses brûlées – et bannies – dont nous ne connaîtrons jamais ni la fin ni le secret. Et cet air gauche de l'inabordable – comme une avancée dans le recul – qui donne aux innocents la pudeur de leur vanité – et le goût de l'auto-dérision sous le poids des titres et des fonctions. Un rien – quelques riens – qui passe(nt) sur pas grand chose...

 

 

Le royaume hivernal dans le balancement des foules et de la solitude. En équilibre entre l'interrogation et le tâtonnement. Entre le fouet, la guerre et la loyauté. Aux confins du même rivage – celui qui tantôt défait, tantôt emprisonne les yeux des hommes. Un peu de sable, un peu de rien. Quelques traces dans la neige du jour...

 

 

La pierre respire le même rêve que les hommes – un peu plus simple et immobile peut-être – avec l'attention séculaire de ceux qui savent attendre – et distinguer ce qui relève de la chimère pour séparer l'improbable de ce qui va arriver – et sans la peur ni l'espérance de se voir absorbés ou anéantis. Comme le fabuleux privilège de ceux qui sont déjà morts...

 

 

On imagine le soir immobile et imperturbable alors que ses yeux tremblent à nous voir si fébriles – si impatients. La nuit, comme toujours, arrivera à l'heure précise pour diluer nos rêves dans le noir – et leur offrir un peu d'espérance qui, au matin, nous donnera cette folle envie de vivre – cette folle envie de donner chair à tous nos désirs...

 

 

Que d'usages dans nos jachères. Et que d'espoir dans nos ornières. Sur le visage, un peu de boue et de lumière. Cette étincelle dans le sordide et la misère qui donne au regard – et à nos silhouettes laborieuses et penchées – cette allure si humaine...

 

 

Nous gisons près d'une fenêtre lointaine – allumée déjà par le désir de la traverser. Larmes et flamme au fond des yeux – si tristes des adieux – si tristes de quitter le monde – et heureux de la nécessité de s'en affranchir pour un pays dont les voix nous appellent depuis si longtemps...

 

 

Nous aurons à peine effleuré ce goût austère – et si risible – du Divin dont les idolâtres aiment s'emparer. Nous avons su le traverser sans nous en saisir ni en revêtir l'ostentation – ce masque de Dieu dont se parent les croyants et les bigots pour ébaubir les foules crédules et impressionnables.

Et nous sommes, à présent, plus nus que les mortels – et plus silencieux que les dévots. Nous marchons, anonyme et tranquille, au milieu de ceux que Dieu agace, exalte ou indiffère – et serein toujours au milieu du vacarme et du silence...

 

 

Encore ce désir d'être seul au milieu de l'océan auprès des grands oiseaux solitaires qui parcourent son envergure au-dessus de l'écume – et y plongent parfois pour donner à leur vol, tantôt aux confins, tantôt au cœur de l'éternité, un sens profond de l'humilité – et au plus sacré, une allure ordinaire – presque banale...

 

 

Tant que nous verserons le sang, nous serons tout juste dignes de vivre sur terre. Tant que nous mangerons de la chair, nous ne pourrons appartenir qu'au grossier peuple des vivants...

 

 

Il y a cette légère bizarrerie au fond de l'âme qui rêve d'éclore – de se montrer et d'éclater au monde – et qui, pourtant, n'ose sortir – effrayée par ses propres ombres – et celles de nos silhouettes penchées sur elle...

 

 

Quelque chose en nous se sépare – et nous brise dans cet élan – en détruisant ce désir incorruptible de nous retrouver – et de nous rassembler pour n'être qu'une seule figure...

 

 

L'abstrait, un jour, aura raison des images. Jamais du réel...

 

 

Nous n'échappons, dans nos fuites, qu'à nous-mêmes – à cet autre, en nous, inconnu qui détient (pourtant) les réponses à toutes les questions – et que nous osons à peine formuler tant elles nous semblent absurdes ou terrifiantes – presque insensées – dans ce monde où l'apparence de la certitude tient lieu de vérité...

 

 

La nuit en nous, partout, nous appelle – et nous presse de revenir – de la rejoindre. Et nous, tout tordus par le voyage – et exténués par le pays (et la traversée) des songes et des chimères, nous répondons à son désir. Lassés – trop lassés sans doute – par cette quête impossible de lumière – introuvable ni au-dehors ni au-dedans – que nous n'avons plus même la force de faire un seul pas... Défaits par le temps qui passe et repasse sur notre visage – creusant sans effort un chemin vers la nuit – vers le noir – que nous y sombrons sans même nous en apercevoir...

 

 

La bataille est ailleurs. Le monde n'est que notre miroir. Et les pas nous guident là où l'espérance nous porte à croire que la paix, en nous, peut jaillir...

 

 

Nous portons l'infini dans nos yeux clos. Et nous désertons la surface pour croire à la possibilité de le découvrir loin de notre sommeil. Mais le rêve est encore là, pugnace – invisible – présent au cœur même de nos élans et de nos fuites...

 

 

Nous exprimons – croyons exprimer – ce qui nous porte et nous anime. Mais, en vérité, nous n'exposons que le manque – cette part en nous qui cherche son introuvable moitié...

 

 

Nous nous apaisons de petits riens sur la nappe des rêves tandis que gronde en nous la peur – et que pousse au-dedans le grand cercle inconnu qui nous cherche comme un visage en quête d'or penché sur le sable...

 

 

Nous sommes au milieu des roulis – au-dedans d'un océan immobile. Nous croyons naviguer – chavirer et sombrer sous les eaux – alors que le regard se tient, depuis le début du voyage, au-dessus des vagues qui dessinent sur nos vies des destins, des dérives, des noyades...

 

 

La vie d'un autre – la vie de l'Autre – est celle que nous n'avons su rejoindre...

 

 

Ce qui monte accomplit son rêve – autant que ce qui s'étend. Mais celui qui descend et s'efface a compris le sens du rêve – et peut s'en affranchir pour vivre hors du songe – au-delà du désir et de la mort – immobile au milieu de ce qui bouge...

 

 

Nous avons ligoté notre audace pour filer doux et rejoindre le rang. Nous avons pendu notre flamme aux réverbères trop tranquilles des jours et des saisons. Et la vie a progressivement recouvert nos rêves – et dans nos rêves ont fini par se blottir, aux côtés de la peur, le désir et l'envergure de l'infini...

Nous avons cru vivre mais nous étions presque morts en vérité. Nous avons laissé les ombres terrasser l'Amour – et l'espoir remplacer le plus vrai du monde...

 

 

Dire l'homme encore et encore. Ce qui le brûle et l'effraye. Ce qu'il porte et assassine. Sa grâce et son innocence au milieu de la terreur. Ce joyau enfoui – perdu peut-être – dans le rêve et la boue. Cette lumière au fond de l'ignorance...

 

 

Nous sommes, avec le réel, ce que le monde ne peut refuser. Nous sommes son désir et sa nuit. Et le petit jour qui arrive entre ses rêves...

 

 

Nous sommes aussi vivants que les pierres – avec, peut-être, un surcroît d'âme et de faiblesse au cœur de ce qui s'arrache et s'éteint – cette chair blessée qui crie sa faim et cette mémoire surprise par tant de solitude...

 

 

L'éternité d'un soupir – aussi long que durera la traversée...

 

 

Seul dans cette chambre où tout s'abandonne. Au plus près de ce que le ciel ne peut étreindre – sa propre figure au cœur du monde et des choses. Cette présence – comme une caresse supplémentaire dans la main du vent...

 

 

Ce qui surgit a notre visage – et la même surprise à nous voir. Comme la part qui manquait à notre joie d'aller seul au milieu des ombres et des pierres...

 

 

Nous questionnons le réel et ses abîmes – cette part du monde où nous sommes enfouis sans jamais sentir sur nous la densité de l'invisible. Eminemment sensibles au tragique et à la mort sans voir – ni comprendre – le rôle si prépondérant du vide et du silence...

 

 

Il est des paroles aussi vives que le feu et la lumière – et d'autres plus sombres et plus tristes que la nuit. Et c'est pourtant la même source qui les enfante – appuyée tantôt sur l’émerveillement et le silence, tantôt sur la certitude trop grande de notre identité terrestre...

 

 

La pierre et le feu sur une terre gorgée d'eau et de rêves...

 

 

Être poète, c'est vivre dans la simplicité du monde – avec un regard qui préfère le silence à la tentation – et l'émerveillement à la convoitise. C'est vivre avec la certitude du seul dans l'évidence de la multiplicité. Être poète, c'est se faire main – geste d’accueil – plutôt que pas et gestes de conquête. C'est être pauvre et sensible à l'invisible – partout – au-dedans des pierres et des visages. C'est se montrer plus nu que les prophètes – et aussi innocent que les fleurs et les sages. C'est aller – et passer – sans bruit dans le tumulte du monde et des hommes. C'est avoir le courage des bêtes et la sagesse des imbéciles qui arpentent la terre avec l’honnêteté de ceux qui ne savent rien – et qui sont là simplement pour offrir et pour aimer...

 

 

Un monde offert selon notre mérite. Et la vie qui va avec...

 

 

Et bien que la terre ait tant à (nous) offrir, la mort sera toujours la plus haute convoitise car elle invite à demeurer dans le dépouillement et l’absence de tout désir – de tout espoir. Humbles et nus dans l'émerveillement, le miracle d'être et la contemplation de ce qui passe – assis au cœur de ce qui dure...

 

 

Nous sommes nés pour nous approcher du monde et de notre vrai visage. Nous sommes nés pour nous pencher sur eux – les regarder longuement et témoigner de leurs traits. Nous sommes nés pour les accueillir et les aimer. Et une fois notre tâche accomplie, les blessures se referment – et le silence peut déployer ses ailes. Et nous pouvons alors vivre dans cette joie indicible (littéralement), au plus près des arbres, des figures et des fleurs – en souriant avec tendresse – et en tendant la main à la tristesse et à la souffrance (presque inguérissables) des âmes pour les inviter à s'approcher du monde et de leur vrai visage – à se pencher sur eux et à les regarder longuement pour qu'elles puissent enfin les accueillir et les aimer...

 

 

Le froid et la pauvreté. Rien de tel pour l'âme – pour entourer et traverser sa solitude – et recueillir ce qu'il reste derrière sa tristesse. Le goût de l'être, sans doute, ne peut s'éprouver autrement...

 

 

Quelques mots tiennent du miracle lorsqu'ils savent se muer en sentiment, puis en regard et en gestes ; humilité, innocence, pauvreté, silence. L'Amour alors est capable de s’affranchir de nos refus et de nos résistances – de se déployer en nous librement – et de s'offrir sans exigence au gré des rencontres et des circonstances. La joie alors devient vive – durable – inépuisable. Le signe que Dieu, en nous, a été accueilli et apprivoisé. Et le gage que les figures – toutes les figures – et la chair du monde se sont rassemblées pour devenir nôtres...

 

 

On fuit sa vie pour ne pas avoir à se rencontrer. Découvrir – et habiter – après bien des épreuves et des tempêtes – après bien des douleurs et des désillusions, cette lumière insaisissable sous la boue. Cette joie profonde – réelle – à peine croyable – au milieu des malheurs et des vivants noyés dans l'apparence, le rêve, le sommeil et la souffrance...

 

 

L'essence du monde, à travers nous, s'exonère de ses manquements et de ses outrages. Se déresponsabilise, en quelque sorte, en diluant l'ampleur de ses exercices et de ses tentatives – et en éparpillant ses fautes et ses erreurs. Et c'est avec ce poids – et cet embarras – sur l'âme et les épaules que chacun vit, éprouve et agit. Mille pas, mille gestes et mille paroles enracinés dans l'inexactitude et les promesses, intenables, de la source – vacillant toujours entre le doute et l'évidence – la certitude de faire au mieux (ou de son mieux parfois) sans savoir si ce que nous faisons favorise le bien ou aggrave le mal...

 

 

La poésie doit être vivante – et se faire suffisamment fine, aiguisée – redoutable – pour traverser les peurs et le sommeil – et secouer les hommes et les âmes de leur torpeur...

Et pour qu'elle vive, on ne doit ni la vénérer ni la craindre – mais devenir le socle poreux – fragile et incorruptible – quotidien – de ses élans. Ainsi sera-t-elle utile – vitale – non plus seulement à quelques hommes mais au monde entier – à l'ensemble du peuple des vivants...

 

 

Le monde livré à lui-même geint, s'active, se perd en sommeil et en conjectures. Bâtit, détruit sans même savoir ce qui le porte et l'anime – ni même ce qu'il anéantit au nom d'un rêve qu'on lui a choisi – et qui s'est imposé à l'insu de tous – à l'insu de chacun. Système aveugle, en quelque sorte, dont tous les maillons ont les yeux clos...

 

 

Passions tristes des êtres mal-aimés – incompris car, sans doute, trop prévisibles dans leur étreinte...

 

 

Voix stridente – presque insoutenable – perchée sur toutes les hauteurs. Et l'âme fermée – cloîtrée au milieu des instincts – geignant et désirant – sélectionnant les visages et les circonstances – et rejetant le pire et l'intolérable selon une logique implacable (et mortifère) dont la cécité élimine l'invisible et le souhaitable cachés derrière les apparences...

 

 

Des rêves plus haut que les tours – et plus haut que les montagnes. Et qui n'accouchent que d'un sommeil plus lourd à porter – dont nous ne pourrons, peut-être, jamais nous défaire. Enfantant un monde où le néant a la valeur de l'intime. Un monde où l'on occulte ce qui dessert pour lutter illusoirement contre la peur et la mort. Un monde de fantômes moins vivants que ceux qui ont fui les foules et déserté la terre pour la certitude d'un ailleurs plus vivable...

 

 

Et nous cherchons encore du fond de notre sommeil le plus beau rêve qui nous portera à croire à la victoire définitive de la somnolence...

 

 

Nous ne pourrons sauver ce qui ne peut l'être. Un jour, il faudra nous dessaisir du superflu – et de ce que nous croyons encore nécessaire aujourd'hui. Ne restera plus alors que le silence – et notre voix comme un écho dans l'abîme solitaire – et une présence au milieu de la traversée. L'Absolu au cœur de tous les emprisonnements – cette liberté d'être parmi les grilles – et les fers qui pendront toujours à nos pieds...

 

 

Que la parole atteigne le silence au-dedans de l'âme, et le monde sera sauvé. Et nous pourrons alors oublier le temps pour vivre – et chanter – l'Amour...

 

 

L'homme, sans autre horizon que lui-même, a perdu ce qu'il a, en lui, de plus humain que le monde. Une bestialité poussée à l'extrême (jusqu'à ses dernières limites peut-être) qui s'appuie sur quelques balbutiements d'intelligence pour régner sans honte ni partage – et transformer l'Autre – les pierres, les arbres, les bêtes et les hommes – toutes les figures de la terre – en instruments (personnels) dociles et fiables – obéissants. L'apogée en quelque sorte de l'animalité. L’acmé d'une espèce – d'un système et d'un monde – voués à leur seule perpétuation – incapables d'offrir à la conscience l'élan – et le saut – qu'elle réclame pour assurer à l'homme et à la terre un avenir décent et prometteur – et qui annonce, sans doute, l'extinction du vivant et de l'histoire terrestre – la fin d'une merveilleuse aventure – d'une fabuleuse tentative...

Et nous mourrons tous dans cet achèvement...

 

 

Et cette horrible faim qui dévore le monde – et que seul l'Amour peut défaire...

 

 

La vie passe sans nous. Au milieu d'un regard qui indiffère le monde. Langues, rêves, désirs et visages balayés d'un trait de lumière. Folie, raison et prières livrées au même silence...

 

 

Fuite partout où le deuil exige autant que la mort – et où la vie désagrège davantage qu'elle n'exauce les rêves...

 

 

Et l'éternité encore au milieu des songes et des chemins. Et le long soupir de l'inattendu devant les plaintes et les errances...

De la vie, nous ne savons rien sinon cet incompréhensible exil...

Epaves solitaires au fond du désespoir qui a, pour les sages, l'allure – et l'envergure – de la grâce – et qui offre à l'homme la possibilité de la rédemption...

 

 

Une complainte encore au milieu du jour. La caricature de notre visage. Une vie qui crie et réclame ce qu'on lui a octroyé avant la naissance – introuvable sinon dans la fulgurance (immédiate) du plus vif silence...

 

 

Et cette comédie du néant sous les masques de la misère. Comme le (perpétuel) regain d'une nuit interminable qui donne, parfois, à nos larmes le goût du repentir...

 

 

Un ennui, un crachat. Et ces rêves – tous ces rêves – en attendant demain – en attendant la mort. Et cette terre lointaine qui s'avance au creux de notre destin – dans la pâte molle et grumeleuse du quotidien – parmi ces jours tristes à mourir qui s'éternisent...

 

 

Nous sommes nés du vent et de la pluie. D'un rêve destiné à prolonger le sommeil d'un Dieu trop seul pour vivre – et aimer – sa solitude. D'un désir de multiplicité pour rompre la terreur du noir...

Et malgré notre naissance, nous sommes la lumière – cette lumière dans la marche funèbre du monde. Et le silence au cœur du temps qui passe – et au milieu des pas qui piétinent dans leurs ténèbres. Cet œil caché au-dedans de l'illusion...

 

 

Nous gémissons et entonnons quelques adieux prometteurs dans cette douceâtre mélodie du bonheur. Assis au milieu des jours et de la pluie – dans ce froid qui monte à nos tempes. Os glacés sous cette chair pleine d'ennuis et d’espérance...

Nous n'emporterons rien sinon la certitude du néant – et, en son cœur, la joie d'être et de revivre l'incertain...

 

 

Nous avançons, chahutés par les vents – guidés aveuglément par les appels d'un Amour impossible. Feuilles mortes au milieu des allées poussées par la main de l'hiver...

 

 

Et cette solitude au milieu de la vie – au milieu de la mort. Et ces beaux jours – et cette lumière au fond de l'âme – emportés eux aussi, avec nous, dans l'abandon. Comme un soleil au cœur de la nuit. Le visage d'un Dieu recouvrant la honte, la perte et le destin de ceux qui s'en vont...

 

 

Vies cadenassées jusqu'au crépuscule – jusqu'à la mort. Douloureuses entre leurs murs et leurs barreaux – rêvant de liberté et d'un feu plus grand, et plus beau, que leurs brûlures. En attente d'un message du ciel enfin compréhensible...

Vies quelconques – solitaires – posées entre le rêve et le sommeil qui se réchauffent à leurs désirs sous une pluie interminable...

 

 

Il pleut encore sur nos âmes entaillées – défaites – trempées déjà par tous les déluges de la terre. Forêts, soleil et litières aménagés dans l'attente d'un secret – d'une promesse – pour adoucir nos frissons...

 

 

Sirènes des chemins – et rouille rongeant les roues de la fortune. La misère s'étale partout – ici et au loin. Les lampes s'éteignent les unes après les autres. Les portes se referment. Et nos souliers souillés de boue figent nos pas – et interdisent toute aventure – le franchissement de tous les passages. Nous resterons sous l'averse jusqu'à ce que la mort nous délivre – et nous emporte vers d'autres contrées – moins pluvieuses peut-être...

 

 

Il faut embrasser le monde – ses créatures et leurs souffrances – et porter haut dans le cœur les vertus de l'homme. Il n'y a d'autre manière d'être – et de vivre en conscience vivante...

 

 

Quelques paroles offertes à des visages – à des oreilles et à des mains – qui ne savent qu'en faire. Ni se laisser traverser, ni se laisser crucifier. Trop fermes et trop peu innocents sans doute. Incapables encore d'attendrir leur âme pour boire l'eau à sa source...

 

 

Chariots lancés à vive allure vers les portes de l'enfer. Ouvrant une voie magistrale au milieu du néant. Des flammes sur un feu où brûlent déjà l'âme et la peau du monde...

 

 

Les tortures du monde – comme un rêve sanglant dans notre sommeil. Vite oublié(es) lorsque l'aube se lève – et que nous endossons, sans même y penser, les habits du bourreau pour rejoindre notre place devant le billot des suppliciés...

 

 

Chambre, mots, fenêtre. Et cette eau qui coule contre la mort – sur ces rives lointaines où les hommes s'exercent à l'âpre métier de funambule – souliers souillés de sang à ressasser, sur le même fil, le plus vieux rêve du monde...

 

 

Attachés à une pierre, nos yeux sombrent dans ce vieil étang où les jours sont comptés – et où l'amour délasse des heures, du labeur et de l'ennui. Etreintes vives – et sournoises – qui jamais ne percent la surface – cette aire au-dessus du monde où la roche est aussi légère que l'air – et où le ciel n'est que la continuité de l'eau...

 

 

Morts jetés par-dessus le monde. Et les yeux des vieux – ces âmes en sursis – effrayés par les pelles et l'ambition de la jeunesse qui creuse, qui creuse – et qui court, qui court – pour échapper à la fin et enterrer le temps...

 

 

Et cette souffrance du peu – de l'infime – qui déroule ses désirs en rêvant d'infini – d'espace sans fin et de temps arrêté où les visages et les songes auraient la couleur d'un ciel plus vaste et d'une terre moins sauvage – la transparence d'un pays sans malheur...

 

 

Une lanterne à la main explore le plus noir – et le plus profond – du mystère. Comme un jeu au milieu des cordes et des pierres. Une manière de s'affranchir des frontières et du chemin (sans retour) vers la mort...

 

 

Des cœurs, des âmes et des désirs. Bêtes et hommes accoudés ensemble – s'affrontant en joutes imprécises et inégales – luttant contre les vents et le temps. Et s'abritant parfois, l'espace d'un instant, dans le lit d'un rêve pour échapper à ce qui blesse – et à ce qui sépare du plus réel. Et anéantis bientôt par la mort et la mélancolie. Noyés au cours de leur impossible traversée des frontières...

 

 

Privés de tout dans cette nuit où tout se replie, se répète et sanglote...

 

 

La vie et la joie nous viennent comme un poème. Aussi simples que les mots qui jaillissent des profondeurs pour glisser entre les rêves...

 

 

Rivage de la tristesse où l'on s'endort dans l'espérance d'un rire – d'une neige – pour offrir aux pierres et aux visages – et aux fleuves qui coulent sur eux – les couleurs de la première innocence...

 

 

Les sages savent se faire le parfait miroir des insensibles. Et le reflet – et les encouragements orientés – des élans du cœur – de toutes les velléités et tentatives d'Amour tantôt pur, tantôt chargé d'exigences (personnelles)...

 

 

Tout naît et s'écoule dans cette lumière profonde. Arbres, peurs, voûtes, visages, horizons – et jusqu'au ciel – tenus par la poigne solide du vide – cette présence aux vitraux de silence...

 

 

Fleurs aussi belles – et fragiles – que la parole du poète dont les mots ont revêtu le collier noir de la tristesse – et cet air de fête, si discret, qui donne aux larmes – et à la joie – la même envergure que le réel...

 

 

Présence encore au milieu des visages. Comme le seul horizon possible – comme le seul horizon imaginable – plus réel et plus profond que l'allure mensongèrement heureuse des absents...

 

 

Une présence, une joie et un langage enracinés dans le réel et le plus sensible du monde. Êtres et choses comme appuis – et alliés – de l'essentiel...

 

 

A nos côtés sur le chemin, entre ce qui s'ouvre et se referme – entre ce qui s'efface et recommence, la joie guide nos gestes et nos pas vers la justesse (notre justesse) – ce fragile équilibre qui va au milieu des soupirs et des tentations – dans cet écart entre l'Autre, le monde et ce que nous sommes. Au cœur de tous les parcours – au cœur de chaque instant...

 

 

Chutes et dérives entre la source et l'océan. L'eau mêlée au souffle – devient chair – puis âme charnelle à la parole rare – précieuse – pour fendre le rêve et dégoter au fond du désespoir – au fond des promesses – ce qui court sans se laisser saisir – et ce qui nous mène au milieu des pleurs vers cet Autre en nous déjà haut dans le ciel – et si modeste sur terre – humble devant tous les visages – allant discrètement, comme un vent léger entre les vivants et les morts – sur cette invisible frontière qui sépare Dieu et les hommes...

 

 

Et ce sang qui coule – et qui sèche – sur ces sacs emplis de rêves et d'étoiles. Bêtes et cris dans notre sillage – viscères et tristesse exposés – et dénudés jusqu'à l'os – suppliant les âmes de se défaire de leur faim – et de toute chair – pour aller moins tristes et plus libres dans ce monde où l'appétit des mains et des visages reste si atrocement féroce...

 

 

La nuit dans le déclin des heures. Une lueur – mille lueurs – et le jour, bientôt, qui va naître. Au seuil des visages, deux ailes vont pousser – oublieuses, peut-être, des jeux et des bains de sang. A la poursuite d'une volonté – d'un imaginaire – foudroyés par le réel – la présence d'une aurore retrouvée par les hommes...

 

 

L'affrontement des murmures. Le délicat frémissement des âmes. Et la découverte de l'affront – cet outrage permanent à toute forme d'innocence...

 

 

L'âme de l'homme à l'incomparable franchise est – et a toujours été – plus vaste que ses rêves et plus loyale que ses mensonges, aujourd'hui au bord du monde – au seuil de toutes les exigences, un jour, sombrera dans l'oubli et l'effacement – ce à quoi elle aura œuvré sa vie durant...

 

 

J'écris – nous écrivons – sans doute pour que dure le silence – et que le monde et les hommes y goûtent – et y plongent – avant leur mort. Comme de modestes totems pointés vers l’innocence promise – et cette joie dans les gestes de ceux qui y succombent...

 

 

La lumière insaisissable au-delà de l'ombre – au-delà même de toute bravoure. La reconnaissance de notre visage dans le blanc des arabesques qui, en vérité, noircissent le monde et les âmes – et nos vaines prières. Comme des traces obscures et sombres, encensées peut-être par les hommes, mais que le temps, un jour, effacera sans nostalgie pour que nous puissions rejoindre la danse qui se mêle aux étoiles lointaines et aux voix rauques – et heureuses – qui gisent déjà sous le sable – et qui nous attendent...

 

19 mars 2018

Carnet n°141 Aux fenêtres de l'âme – au milieu de tout

Regard* / 2018 / L'intégration à la présence

* Ni journal, ni recueil, ni poésie. Un curieux mélange. Comme une vision – une perception – impersonnelle, posée en amont de l’individualité subjective, qui relate quelques bribes de cette vie – de ce monde – de ces idées – de ce continuum qui nous traverse avant de s’effacer dans le silence…

Nous sommes la main qui cherche – et le visage en partance. L'âme froissée entre les doigts. La halte et le méconnu. Ce qui tremble sous la peur – et sous la joie. Et cette tristesse d'être incompris – mal-aimés toujours ou pour d'imparfaites raisons. Nous sommes ce qui passe et se cache sans savoir qu'on le cherche. Nous sommes la flamme et le feu endormis sous la cendre. Nous sommes ce qui brille et nous révèle la promesse du printemps au cœur de la nuit et de l'hiver. Nous sommes l'histoire, le doute, le rêve et les étoiles. Nous sommes la foudre et les larmes qui coulent sur ceux qui s'en vont. Nous sommes la barque, la porte, la chambre et l'océan. Nous sommes cette voix frêle qui sauve des naufrages. Et ces têtes pleines d'espérance. Nous sommes le bruit, le jour et le silence qui jamais ne finiront...

 

 

Lentement, l'être se rapproche sous les ruines. Comme un fil entre la route et le pèlerin – entre l'âme égarée et son mystère...

 

 

Pieds nus entre les mots, la langue se cabre – se tord – s'essaye à mille acrobaties inutiles alors que le silence est là, déjà, tout entier avant que naisse la parole – ce cri – ce besoin bredouillant de dire ce qui ne peut être atteint que dans le silence...

 

 

Quelque chose, en nous, monte et nous effraye. Un souvenir – une heure heureuse – un goût d'aventure qui, peut-être, nous mènera un peu plus loin...

 

 

Nous avons l'impudeur de voir mourir ce que nous ne pouvons saisir – et ce qui ne nous appartient pas. Et vaille que vaille, un sourire pour pleurer – et remercier à la fois – l'effacement. Et cette chance – incroyable – de demeurer en surplomb de toute assise pour voir tournoyer, avec la mort, les vivants...

 

 

Qui saurait nous dire à quelle époque nous sommes nés... Bien malin celui qui pourrait connaître notre ancien visage – notre visage premier – avant que le monde ne nous fasse naître...

 

 

Il nous faudra quitter le monde et les villes – toutes ces ombres – et ces communautés qui enfantent la mort pour aller seuls sur les chemins où ne règnent que la solitude et le noir – et défier l'horizon et ses tentations mensongères. Ainsi seulement pourrons-nous nous octroyer la possibilité d'un passage vers ce qui nous porte – et nous a précédés...

 

 

Le monde. Une prison – et mille chambres de torture où la chair est débitée – et où la sueur et le sang coulent sur les dalles grises piétinées depuis la nuit des temps... Et nous, fuyant la peur – fuyant la gêne, nous nous retirons de la conspiration pour résister, dans la solitude, à la faim qui s'étend – et se propage comme une ombre mortelle...

 

 

Il y a des pas trop abrupts – et trop purs – pour être heureux. Et des silences trop lourds à porter seul. Et il y a la neige aussi – et la beauté de chaque instant – qui illuminent le monde – cette farce obscure où nous sommes plongés – pour nous dire, et nous redire encore, la possibilité du passage. Et la lumière qui s'habite déjà au seuil de nos foulées tristes et intranquilles. Comme un crépuscule aux fenêtres ouvertes sur l’insaisissable...

 

 

Un Amour familier du langage – attentif aux bêtes et aux hommes – et dont les vêtements sont trop larges pour notre stature mais que l'âme à la folle envergure peut endosser – et porter aux plus hautes vertus du monde...

 

 

Vivant comme vous au milieu du monde et du silence. Déambulant sans raison au cœur des circonstances parmi ces mains et ces visages si âpres dont l'indifférence toise l'innocence qui se terre derrière la prétention et l'arrogance. Aussi seul que vous sous la pluie – et dans le froid – qui confinent notre solitude au mirage d'exister – et à cet espoir de vivre en des lieux moins funestes...

 

 

Plus haut que nos statues de cire, nos rêves. Et plus haut que nos rêves, notre ultime désir – celui qui aspire au réel et à la réconciliation des hommes et des Dieux – à ce mariage insensé entre le Divin et la terre – et au retour du plus sacré parmi tous les bruits du monde...

 

 

Nous vivons à une échelle trop humaine pour faire naître la lucidité. Nous n'avons d'yeux que pour ce qui tourne autour de notre visage, de notre terre, de notre soleil. Il faudrait s'éloigner de tout – et tout embrasser à la fois – pour faire émerger l'envergure nécessaire à la juste perception – et accéder, puis revêtir, le seul regard possible sur ce que l'on est – Un au cœur de tout – et multiple(s) en nous-mêmes...

 

 

Nous ne plierons que sous l'envergure – et la volonté – d'un Dieu intérieur. Et pourtant, une fois sortis du passage – et ancrés à l'humilité, nous continuerons à danser parmi les visages comme si le monde était la (simple) continuité du silence...

 

 

Nous finirons tous dans cette nuit si redoutée – et qui nous assaille dès les premiers instants du premier jour – sans voir la lumière qu'elle cache – cette clarté au-dedans du regard, libéré des beautés et des infamies de ce monde, qui offre sa joie et son silence à ceux qui la pénètrent – et la traversent...

 

 

L'homme. Le vivant. Comme une glaise entre la nuit et la lumière – posée au milieu des peurs et des merveilles...

 

 

Habiter sa propre absence – derrière le jugement et la mémoire – là où rôdent la mort et l'incertitude – sur ce chemin jamais achevé qui serpente entre les rêves et les désirs jusqu'à la liberté de vivre au milieu du monde et des circonstances dans la joie et l'infini sans exigence...

 

 

La braise, la trace et l'errance. Comme un temps dilapidé. Une danse aussi brève que l'étoile filante – et plus terne sans doute – qui finit sa course entre quelques os calcinés et la cendre. Au milieu des visages – de ces milliers de visages toujours inconnus – et de notre voix muette. Au cœur d'un silence posé sur mille pourquoi et un timide peut-être...

 

 

Nous allons comme la buée sur la vitre en glissant vers le bas et l'effacement. Guidés par le ciel, le soleil et la pesanteur. Dans un destin coincé entre deux néants. Et dans ce miracle de l'éphémère qui passe d'un état à l'autre. Dans un cycle éternel – dans un voyage infini où la goutte jamais ne cesse de circuler entre sa fin, sa source et son interminable recommencement...

 

 

Des vents encore. Et des chants qui jaillissent d'un souffle inépuisable pour dire – et célébrer – ce qui agonise et s'éteint – et préparer le grand feu de joie au milieu duquel nous danserons, un jour, tous ensemble...

 

 

Une lune, un linceul et cette brume passagère dans les yeux des hommes qui donne à leur vie – et à leur mort – des allures de nuit et d'hiver...

 

 

Et ce grand saut des yeux en aval des larmes pour conjurer un destin promis aux malheurs. Et cette averse de joie comme s'il pleuvait du silence sur les visages rompus (trop rompus) aux tristes circonstances et à la mort...

 

 

L'inconnu encercle ce qui glisse de nos lèvres – cette parole aux appuis fragiles qui rêve d'infini, de poésie et de silence – et qui s'ébroue parmi les bruits et les rires des hommes...

 

 

Quelque chose en nous se fige – se glace – comme une stupeur – balayée par l'émerveillement devant la fragilité – et l'innocence – de l'oiseau dont le bec fend la graine – et dont l'envol reflète ce que nous avons perdu depuis si longtemps ; ce goût de vivre sans craindre nos instincts ni se soucier de la mort qui guette, quelque part, cachée sur les branches supérieures...

 

 

Une pluie perdue au milieu du froid et du béton coule – coule le long du trottoir – dans le caniveau – pressée, sans doute, de rejoindre le cours des rivières et les flots impétueux des fleuves qui la mèneront vers l'océan. Comme si elle redoutait la ville – le monde et les hommes – et n'aspirait qu'à retrouver sa sente naturelle et le chemin de ses origines...

 

 

Inutile de se soumettre aux lois humaines lorsque la sensibilité du cœur, progressivement plus fine et plus impersonnelle, se fait éminemment plus juste que les pitoyables – et pourtant précieux – balbutiements d'Amour et d'équité mis en œuvre (si laborieusement) par la communauté des hommes...

 

 

Après le silence, le monde demeure l'unique matière à écrire. Et nous nous y employons sous l'autorité – et l'exigence – du jour... Et malgré notre esprit critique et notre goût pour le jugement, nous nous gardons bien d'en blâmer l'indigence, la médiocrité et la noirceur...

Sans le silence – et sans le monde – sans doute n'y aurait-il plus rien à dire – plus rien à écrire – sinon notre effacement total – et celui, tout aussi définitif, de tout élan...

 

 

Nous n'appartenons à la souffrance du monde. Et pas davantage à la souffrance des mots. Notre langage est celui des bêtes – au milieu de leurs instincts et de leur courage – qui se laissent mener sans résistance vers la mort...

Notre parole est un cri, tantôt de révolte, tantôt de joie. Comme un tocsin pour annoncer non à la foule – non au peuple – mais à chaque visage – à chaque âme penchée sur ses malheurs, interrogative – la possibilité du jour – et l'arrivée sans fanfare d'un silence plus prompt à éveiller qu'à enfoncer dans le rêve et le sommeil...

 

 

Murs nus. Sans livre et sans autre raison que celle d'abriter de la pluie et du froid. Dans cet espace plus extérieur qu'intérieur – ouvert par mille fenêtres sur le monde – celui des hommes, bien sûr, mais aussi, et de façon préférable, sur le ciel, les arbres et le silence – sur les pierres, les bêtes et l'herbe qui pousse sur les chemins...

 

 

Des oiseaux par milliers sur notre table – et sur nos bras tendus, haut vers le ciel. Et entre nos lignes trop denses où s'agglomère la boue du voyage...

 

 

Et cet effroi du cœur muet – coupé à la base par des mains trop pressées – et que l'on déchire à coup de murmures et de brouillard...

Une lanterne au bout des doigts comme un feu – fragile – pour éclairer le gravier où glissent les foulées de ceux que l'on égorge au nom de la raison la plus insensée...

 

 

Lettres mortes sous l'accablement. Et l'achèvement de toute parade. La solitude reprend ses droits – et ces mots qui effleurent plus qu'ils n'entaillent les âmes trop pressées d'arriver quelque part – et trop timides, sans doute, pour faire halte au bord d'un précipice oublié – et rejeté depuis trop longtemps. Et, pourtant, le feu commençait à prendre – à brûler quelques parcelles – de maigres interstices, en vérité, laissés en jachère – ouverts à tous les vents mais que les exigences du monde auront, trop tôt, recouverts d'efforts et de volonté...

 

 

Un cri de jeunesse – et une allure guidée par l'allant inexplicable de vivre – aujourd'hui au milieu de leur automne – attendant la neige et le froid au cœur de la solitude. Et songeant déjà à l'hiver et à la mort...

 

 

Nous nous en irons avec la même timidité qu'à notre naissance. Avec quelques rêves en moins. Comme la soustraction nécessaire à notre départ – et à notre délivrance...

 

 

Tout a été dit. Et ne reste plus que cette marche au milieu de la tristesse. Et ces gestes qui indiffèrent les hommes. Et cette solitude au fond de l'âme qui s'est résignée à aimer son propre visage. Et la rencontre, toujours possible, avec celui qui veille en nous, joyeux et serein, parmi les rêves et notre désir encore si vivace de rencontre. Et cet Amour qui dure malgré le temps...

Ô voyage éternel, ami du plus juste et de la beauté qui défait nos âmes tristes et insoumises...

 

 

Nous avons peur du silence – de ce silence à l'envergure plus vaste que celle du monde – et à la puissance plus vive (et redoutable) que celle des vents qui frappent les âmes et les arbres – et couchent nos yeux sous les rêves...

Nous sommes cette chambre secrète qui ne souffre aucun sommeil – aucun relâchement. Nous sommes cette fenêtre ouverte sur la nuit. Et ce jardin où la solitude défie les visages. Et cette eau qui s'écoule – et revient toujours...

 

 

Allons comme à une fête vers la nuit. Et sachons nous recueillir auprès de ce qui dort – auprès de ces choses et de ces visages plongés dans cet étrange sommeil qui jamais ne fera frémir le temps...

 

 

Cette blessure essentielle nous porte vers l'Autre, puis nous ramène vers le puits sans fond de nous-mêmes où, un jour, nous brisons (nous finissons par briser) tous les reflets pour nous agenouiller parmi les autres devant notre seul visage – cette commune absence où le monde devient la chair de tous...

 

 

A l'ombre du silence, l'éternité. Et cette innocence portée au cœur du monde – au cœur des choses – par des lignes oublieuses de l'histoire – et que finiront, sans doute, par oublier les hommes pour marcher ensemble sur le même chemin...

 

 

Nous sortons de l'aube à pas lents pour n'effrayer ni le jour, ni la nuit – ni même les âmes qui se reposent dans le grand jardin des chimères...

Nous sortons de l'enfance pour avancer, incertains, dans l'âge mature des prophètes qui ont converti le silence en éternité...

Nous sommes Un – mille – des milliards – ainsi – arrimés au temps – amoureux des aléas où glissent les destins – et silencieux toujours dans le chaos du monde et des choses...

 

 

Engloutis mille fois dans le sang et la lumière (si mensongère) des étoiles – et dans cette nuit qui dure au-dedans de l'âme. Engagés dans la résistance à travers nos fresques sans âge qui déroutent (ou indiffèrent) le monde et les hommes. En communion avec les cris et la souffrance sur ces rives qui n'épargnent personne...

 

 

Il n'y a souvent de plus grande détresse que celle de l'homme qui sort de son sommeil – et dont les fenêtres n'éclairent que l'exil – et l'affreuse tentation de rêver plus encore...

 

 

Tant de nuit(s) à cette fenêtre où les morts ravivent notre plaie – et où l'espoir ne tient qu'à un fil entre la désespérance et l'oubli...

 

 

Un temps sacrilège que le sacré pardonne – et dont se moquent les sages, revenus des ténèbres, pour dire – et redire encore – sa possible extinction – et sa possible conversion en silence – en un seul instant – exalté – dilaté et infiniment recommencé – au-delà de son illusoire (et apparente) continuité...

 

 

Vitre pâle – vitre sale – contre laquelle s'appuie la tristesse des visages devant la nuit qui s'avance – et qui s'étale au-dedans comme au-dehors. Comme un surcroît de désespérance au cœur de l'insulte et de l'outrage. Comme une noyade des corps et des âmes plongés au cœur de la source – et qui mourront avant même d'avoir pu étancher leur soif...

 

 

Dos tourné contre la nuit – visage appuyé sur le rebord, l'âme guette le dedans du monde et des choses à travers cette lucarne imprécise où l'eau des fleuves circule entre l'extérieur et le fond du regard – et où le passage – les mille passages peut-être – deviennent un pont entre la cécité, la discorde et la lumière – l'éclairage parfait où glissent – et s'effacent progressivement – les ombres et l'ignorance…

 

 

Seul(s) au milieu du monde – derrière un grillage qui offre aux visages et à la terre leurs zones de partage – mille barreaux et mille frontières – comme un immense quadrillage dessiné par la main de l'ombre – cette lumière qui, sans cesse, se heurte aux barbelés de la peur...

 

 

Nous aurons tout essayé sur l'escalier des mensonges. Et nous n'aurons vu que l'horizon se dérober – et mille discordes – dix mille peut-être – entre le tien et le mien – des joutes qui n'auront exalté que la différence entre les flammes de ce feu commun...

 

 

Aux mille bouches qui se taisent sur la pierre, offrons le temps et l'instant confondus – la flèche et la rose – et la brisure des miroirs aux reflets trop légers ou trop austères. Et entre nous, le froid et la mort pourront être rompus. Et nous saurons peut-être alors aller ensemble – au-delà des ruines de ce monde – vers une terre commune où les vents ne souffleront que des jeux et des mots aussi tendres que l'Amour...

 

 

Nous, partout, éparpillés en écume – assis (si) inconfortablement sur les vagues. Regardant avec envie l'horizon blanc – et ignorant toujours l'alliance secrète entre la goutte et l'océan – autant que leur envergure (respective) et le cycle inépuisable de l'eau...

 

 

Sur les craquelures de la page, les lignes inlassablement tentent de polir la lumière. Et les mots – appuyés sur leur besogne – s'élancent vers la halte promise au lecteur – ce suspens du temps – que fredonnent tous les poètes et tous les sages – assis tranquillement – et en silence – au milieu du monde et de la parole...

 

 

Tranquille – serein – entre la faim et l'étrangeté de vivre. Pas même surpris d'être ici – au milieu des visages qui regardent leurs ombres et le temps passer...

 

 

Nous ne nous abandonnons qu'aux interstices des heures sur le fil passager des saisons. Heures et années portées au milieu du front – et mille petits trésors noués à la mémoire. Foulées fragiles au milieu du gué – au milieu du pont – entre deux rives inconnues...

 

 

Nous dialoguons avec ce qui s'absente. Et la nuit nous parle des êtres et des choses – et nous confie ses secrets ; ses alliances avec les vents, la finitude du monde, la beauté des visages en elle enfouis qui la contemplent. Comme un interminable prélude avant le silence...

 

 

Un voyage aux mille détours entre le monde et le silence – présent déjà au fond des âmes – au fond de nous-mêmes...

Et cette attente interminable entre la soif et la source. Mille chemins et autant de larmes. Et ce regard qui se pose sur nos mains fatiguées. Et le jour qui décline. Et la nuit qui, sans cesse, revient recouvrir le silence...

 

 

Au milieu de tout ce qui s'agite – et de ces parades insolentes dont l'allure ne trompe que les insensibles et les imbéciles. Au milieu des ombres qui crient – et se débattent encore dans ce peu de lumière au fond des yeux... Mais Dieu soit loué, nous voilà tranquille. Et notre main aligne ces mots pour surprendre l'impossible suspendu au-dessus des têtes. Comme si nous étions plus vieux que la mort – et sage depuis bien longtemps...

 

 

Les cloches ont sonné. Les portes et les églises se sont refermées. Et, en ce jour de mort et d'effacement, nous voilà encore plongés dans cette ivresse – cette hébétude un peu niaise de l'ignorance. Regrettant la beauté du sable que nos pieds auront foulé – et que nos mains auront entassé dans la pauvre fiole du temps. Quelques lignes encore dans le juste alignement de la lumière. Comme un adieu au monde et aux vivants. Comme un dernier bruit – un dernier cri peut-être – celui de la solitude sans doute – avant de voir le long cortège des visages – et la petite procession d'inconnus – déambuler avec tristesse et nonchalance derrière la petite carriole qui nous mènera jusqu'au tombeau...

 

 

Un instinct nous guide au milieu de ce monde et de ses fantômes – au milieu des rêves et des mensonges. Il nous murmure la clarté de l'homme et les prières du silence – nos dernières volontés – le secours de l'âme – et la fin des guerres et de l'illusion. La réconciliation possible entre ce qui dort et ce qui refuse le sommeil. Le point d'entrée – et l'envergure – de la lumière plongée au cœur de l'ombre...

 

 

Il n'y a de (véritable) poésie que dans le regard et le geste silencieux. Celle qui s'invite sur la page n'est que l'acharnement maladroit des mots à vouloir prolonger ce que nous avons (trop précocement) rompu – et ce que nous avons, sans doute, à peine effleuré. Une vaine tentative – et les scories d'un vivre amputé de grâce et de légèreté...

 

 

Dire encore ce que le monde nous aura offert. La vie – ses merveilles, sa diversité – et cette intelligence qui, en nous, se cogne à nos frontières. Et le crier encore et encore – sans rage – avec la patience des fleurs en hiver qui attendent la nouvelle saison. Avec ce feu, âpre et insolent, au fond de la gorge qui aimerait convertir le sommeil et la somnolence en flammèches et en lueurs vives pour que ce regard – et cette grâce de vivre – d'être vivant – soient partagés. Et avec ce poing levé – sévère – intransigeant – contre l'ignorance, la bêtise et l'infamie...

 

 

Ivres de ces vieilles fêtes qui nous tournaient la tête. Assoupis – somnolents devant ces soleils de pacotille créés pour dissiper illusoirement la nuit...

 

 

Il faut du courage – et de la passion – au passeur de lumière pour qu'il sache s'affranchir des étoiles – errer au milieu de l'horreur – et débusquer la beauté au milieu de la laideur enfantée par la faim. Il faut de la vie, du feu et toute la solitude d'une âme incomprise pour percer le fond des rêves et des peurs – traverser les instincts les plus cruels et le néant – et délivrer le monde. Et il faut de la patience pour convertir les yeux en innocence et en émerveillement – seuls gages d'une réelle fraternité avec les vivants...

 

 

Le poète marche autour d'un centre qui s'avère, en vérité, le fond du monde – le fond des êtres et des choses. Un puits de lumière enfoui dans les ténèbres – dans cette nuit où passent, s'enlisent et se perdent, si souvent, les hommes...

 

 

Il faut embrasser la vie, la fuite et le néant. Embrasser tout jusqu'à la mort et jusqu'aux rires noirs et moqueurs plongés dans le sommeil. Il faut aimer la magie, la beauté – la cendre et la neige – et jusqu'à la fidélité des bêtes aux instincts. Il faut tout vivre – et mourir sans craindre les lunes que le monde nous a invités à regarder et à suivre – et se tenir à distance respectable des yeux qui convoitent – et des mains qui assassinent au nom de la science et du profit. Et il faut aller, l'âme dans sa besace, pieds et tête nus jusqu'au bout de la terre – franchir l'ultime frontière où les barbares – tous les barbares – seront refoulés – et traverser les limites de cette terre où vivre devient (enfin) sagesse. L'infini, sans doute, n'est pas ailleurs...

 

 

Une autre carte et un autre territoire sont possibles. Mais n'allez pas imaginer devoir quitter le monde pour les trouver. N'allez pas imaginer devoir convertir votre vie en ermitage. Vivez simplement ce qui vous échoie. Vivez au cœur des circonstances et des visages sans jamais trahir votre solitude – et ce silence, en vous, qui vous attend...

 

 

Le sacrifice des images nous oblige parfois à porter la tête haute devant la foule que toutes les histoires – et que tous les mensonges – exaltent. Un jour, pourtant, nous délaisserons ces terres pour un ailleurs, perdu au-dedans, bien plus vivable...

Ne devenons pas le simulacre et les boniments que le monde idolâtre. Soyons plus vrais que l'espoir et la certitude d'exister...

 

 

Quelque chose s'écoule de nous qui est plus beau que nos dérisoires trouvailles. Quelque chose s'écoule de nous qui est plus vrai que la certitude du monde. Quelque chose s'écoule de nous qui a le même parfum que la lumière et l'éternité...

 

 

Un monde de bâtons sculptés à la manière des barreaux – qui se convertissent en appuis et en frontières – pour donner au sentiment d'exister une vague impression d'appartenance – et définir des territoires où chaque zone – chaque parcelle – est guidée par la violence et la défense du provisoire et de la différence au détriment de l'unité et de ce qui demeure en deçà et au-delà de toute illusion de propriété...

 

 

Nous engloutissons le monde sans voir qu'il est comme un fruit véreux promis à la pourriture et à la désespérance – au lieu de danser avec ce qui le gangrène – d'offrir l'innocence à ceux qui s'en nourrissent – et d'inviter chacun à vivre dans la beauté du partage...

 

 

Modeste anonyme – cœur sensible et solitaire – amoureux des bêtes, des livres et des arbres – que la corruption des âmes et des visages dévaste – comme une permanente torture. Et dont le rêve est aussi simple que la lumière – et aussi vaste que l'Amour ; retrouver le silence et l’innocence d'avant la naissance du monde...

 

 

Oraisons, fugues et figures tenaces au milieu des pierres – près du cercle où patientent les âmes...

 

 

Nous irons sans bruit au détour de quelque chemin nous perdre dans la forêt pour revivre mille fois encore, l'âme ouverte comme une fenêtre, le renouveau du monde et le parcours de la pluie entre le ciel et la source...

 

 

Nous grandissons dans l'idée de la forteresse – piège aux tours immenses dont les murailles emprisonnent davantage qu'elles n'offrent de privilèges. Et, plus tard, nous bâtissons encore – plus haut – plus épais et plus solide – des donjons et des remparts du haut desquels nous dévisageons le monde sans être à l'abri de ses terreurs. Et à notre mort, on nous enterre en posant sur nos os une stèle sur laquelle quelques mots prouveront que nous aurons existé...

 

 

Un feu encore – comme un souvenir qui nous hante – l'engagement à cor et à cri de nos entrailles dans la lutte et le tumulte – et ce grand galop poétique à la recherche de l'horizon – de ce point d'entrée dans le silence...

 

 

Et cette main au fond de l'oubli – au fond de la terreur – qui nous retient – et nous rattrape – pour nous porter plus haut que les malheurs...

 

 

Nous creusons le quotidien – le fond des choses et des visages. Et derrière la lie – sous la boue des apparences et de la différence, portées comme une croix – se révèle ce qui demeure – cette joie tendre et cette lumière un peu terne et noircie par la tristesse et la cendre – la poussière et la mort. Comme une lampe qui hante les sous-sols à la recherche d'un peu d'air – et d'un grand sourire enroulé autour de lui-même qui n'ose encore éclore...

 

 

Nous ravaudons ce qui ne peut durer comme pour assouvir un besoin tenace de préservation et de perpétuation. Et pourtant, tout déjà se défait et s'efface – et s'enfuit là-bas en ce lieu de l'inachevé où la mort requinque et ravive ce qui peut se poursuivre. Dans cette quête un peu folle – presque insensée – de l'après où chaque nouveau maillon n'est que l'élément manquant d'une chaîne interminable...

 

 

Nous sommes la main qui cherche – et le visage en partance. L'âme froissée entre les doigts. La halte et le méconnu. Ce qui tremble sous la peur – et sous la joie. Et cette tristesse d'être incompris – mal-aimés toujours ou pour d'imparfaites raisons. Nous sommes ce qui passe et se cache sans savoir qu'on le cherche. Nous sommes la flamme et le feu endormis sous la cendre. Nous sommes ce qui brille et nous révèle la promesse du printemps au cœur de la nuit et de l'hiver. Nous sommes l'histoire, le doute, le rêve et les étoiles. Nous sommes la foudre et les larmes qui coulent sur ceux qui s'en vont. Nous sommes la barque, la porte, la chambre et l'océan. Nous sommes cette voix frêle qui sauve des naufrages. Et ces têtes pleines d'espérance. Nous sommes le bruit, le jour et le silence qui jamais ne finiront...

 

 

Un rêve d'immensité sous la contrainte. Et le silence au-dessus des drapeaux qui flottent sur les territoires. Et le craquement des pas sur les chemins qui nous mènent jusqu'au jour clandestin – là où le passage devient possible – là où le labeur s'abandonne à la tendresse et à la rugosité des pierres – là où la mort n'est plus une chose ancienne ou un songe lointain – là où l'on sent battre, entre les rêves, un peu de vérité...

 

 

Nés d'un désir et d'une nécessité amputée de sa complétude – entre la grâce et la malédiction – le merveilleux et le malheur. Le sort du vivant offrant aux créatures de cette terre l'ignorance et l'effroi – l'horreur et la possibilité de la délivrance ; la seule issue à tous les rêves...

 

 

Nous aurons manqué l'essentiel – le silence suspendu aux âmes – appuyé(es) sur nos pitoyables béquilles qui ne nous auront guère aidés à marcher sur le chemin de la vérité...

 

 

Nous dirons encore tendrement la fraternité du brouillard qui donne à la nuit (à notre nuit) une allure moins effrayante – moins épouvantable. Et nous maintiendrons encore captifs ces petits riens et cette évidence sur nos jours qui cogne à la vitre – et que nous abandonnons à la résignation...

Discrets et sages, en somme, au milieu de nous-mêmes...

 

 

Et ces larmes, comme une rosée discrète, qui ensorcellent les jours – et nous font craindre – et refuser – la voix pure du silence, la simplicité du soleil et la belle transparence des âmes qui, à l'aube, entonnent leurs prières...

 

 

Un jour, nous irons nus sur la vaste étendue avec cette ferveur un peu désuète des néophytes – avec le regard affranchi de la gêne – hors du temps – hors de l'histoire – hors du monde. Et nous nous étendrons comme une bouche immense – et souriante – appuyée contre l'azur pour livrer des paroles sensuelles que n'altérera aucun amour. Et la brûlure deviendra joie – et la nuit plus claire que nos plus fastes jours...

 

 

Un chemin de pierres et de douleurs où se consument tous les allants pour un autre plus vif – et moins noir – où l'effacement couronne tous les retraits et toutes les soustractions successives...

A marche perdue, en somme, vers ce lieu des nulle part...

 

 

[Modeste hommage à Catherine Pozzi]

L'âme divisée – le double exil – ni de terre ni de ciel. Dans cet entrelac du jouir et de la douleur. Entre la peur, la cendre et l'espérance d'un ailleurs. Corps chétif à l'assaut d'un monde impossible. Âme éprise du plus grand jour. Et dans la tombe, pourtant, quelqu'un est mort...

 

 

La sauvagerie et l'angoisse des jours incertains. Comme un amour donné puis repris. Comme un temps passé dans l'attente d'improbables délices. Et la mort qui fauche dans l'ultime élan – celui qui, peut-être, nous aura fait naître et mourir...

 

 

Un jour, un mot, une mémoire. Et cette langue qui s'insinue dans l'histoire pour crier à la foule nos rêves – et ce que nous croyions avoir atteint – et même possédé peut-être. Le délire d'une âme oublieuse de son sommeil – arrachée à son mirage – et qui s'écoule, à présent, jusqu'aux rives douloureuses de la mort...

 

 

Une fenêtre entrouverte que franchit le cœur – douloureux – brisé sans doute – et, à sa suite, ses copeaux et le sang de ses entailles. Un nouveau voyage vers la trame – l'origine peut-être – des drames. A la recherche d'un étrange inconnu – un mystérieux alter ego – dont le visage serait indemne des traces, des peines et des prières...

 

 

La dérive, la fuite et la survie. Et ce malheur du sang né de la finitude et dont l'envie n'est que l'infini – l'Absolu – qui dissipe la nuit, la tristesse et la mort...

 

 

Des siècles, du sable. Et cette désespérance. Cette folie à tourner inlassablement dans l'abîme en rêvant d'ailes et d'oiseaux aux plumages enfantins volant au-dessus des rives où tout est endormi. Bercés par le chant et la lumière des astres qui brillent au fond de notre sommeil...

Surpris toujours par ce qui ne peut périr – ni être conquis sans Amour...

Proie d'un séjour qui nous noie et nous fait mourir...

 

10 mars 2018

Carnet n°140 L'étrange labeur de l'âme

Recueil / 2018 / L'intégration à la présence

Des vies jetées dans l'impossible où le courage sera toujours insuffisant pour surmonter les épreuves. Il faudrait une autre main – un autre appui – pour survivre à tant de rêves et de douleurs...

Des vies pauvres. La terre des gens dont la naissance n'aura rien épargné. Quelques gestes, un peu de tendresse et la rugosité des âmes et des visages. Et la callosité des mains qui auront remué la terre pour subsister. Et un peu de rêve aussi, sûrement, pour se réchauffer sous la pluie – et trouver la force d'espérer encore...

La route est noire. Et que restera-t-il après l'oubli... Quelques visages peut-être – rencontrés au milieu du gué. Et un parfum ancien au milieu des souvenirs qui résistera à l'usure du temps. Et un peu d'eau où rôde la mort – juste assez pour poursuivre – et épuiser – la marche. Et un rêve parfait pour désigner le jour affranchi du hasard et des secrets...

 

 

Ici, ravi du monde et des étoiles. De l'ombre, des fleurs et du désarroi. Des luttes et de nos pas nus sur la terre. Des rêves et des chevelures somnolentes. Heureux de tous les présages dans le sillage du silence...

 

 

Nous tremblons, légers, entre le doute et la grâce au milieu des forêts et des fleurs – offrant au cœur le sacre de ce qui l'a précédé – cet ailleurs perdu en nous-mêmes et qui perce déjà dans notre poitrine survivante...

 

 

Le cœur en haut – en tout – qui voltige dans la neige – au milieu des rêves – des revenus et des revenants – ces disparus oubliés des souvenirs – perçant l'or et la mémoire – cet ailleurs qui s'étale, à présent, parmi nous...

 

 

La chair assise en plein jour – là où la mort ne peut frapper – au centre de l'âme privée de faim...

 

 

Nous sommes pareils à des enfants qui rêvent de sucreries – longeant le monde – les murs du monde – et bousculant les visages pour défendre leur place dans la longue queue qui s'étire devant la porte d'une boulangerie imaginaire...

Rien ne nous effraye. Ni le temps, ni la mort, ni l'attente, ni la faim. Et nous traînons notre rêve sur le bitume des jours. Affamés de tout ce qui est loin de nous. Les yeux fermés dans l'ivresse de ce qui passe...

 

 

La mort, le sable et la peur. Et la visite impromptue des Dieux qui se prélassent d'ordinaire dans la grâce – hors des instincts. Nous ne parvenons à déchiffrer ni le passage ni l'éternité. Aveuglés, sans doute, par trop de sommeil. Nous vivons – et défilons le temps – sans entendre – ni attendre – les exigences de notre fin. Et, pourtant, le cœur reste vagabond – inapte encore à retenir ce qui passe...

 

 

Nous communiquons le rite, le rut et la nuit pour retenir la vie nomade – la vie qui passe. Nous célébrons, en gestes timides, le corps et les visages que le temps efface dans son implacable goutte à goutte. Nous sommes l'herbe, l'arbre et l'homme – et le démiurge insensé que l'âge et la mort finissent par épuiser. Nous vivons dans la proximité d'un vertige plus grand – et plus fou – que l'icône d'un Dieu adulé et accusateur qui condamne nos gestes avant même notre premier souffle. Et nous allons avec nos mains sales – et notre cœur encore innocent – jusqu'à l'heure des funérailles dans la négligence et l'abandon – et revenons à la fin de toute histoire, comme l'oiseau le plus sacré, pour revivre notre désir d'enfance – et épuiser notre faim de devenir dans l'oubli et l'ajournement de la mort...

 

 

Feuilles et voix tremblantes devant la mort – cette certitude improbable de la fin...

 

 

Aussi vivant – et amoureux – que le poème, cet art de pénétrer la vérité – ce cercle invisible – et de lui offrir ses lettres de noblesse. L'éclatante et magistrale vibration de l'être au milieu d'un monde où vivre est (trop souvent) l'égal de l'enfer et de la mort...

 

 

Désespéré, peut-être, jusqu'au dernier soir de crédulité – jusqu'à ce que le froid, si vif, du jour nous ordonne de vaincre notre condamnation – et d'être plus vivant que l'écriture qui émerge de l'hiver et de la solitude...

 

 

La passion pour le blanc – comme un éclair irrespirable dans la mainmise nauséeuse (et nauséabonde) des jours – dans cette vacance du monde qui dure – et s'étend – jusque dans la parole non poétique des hommes...

S'éloigner toujours – au cœur de cet exil si propice à l'Amour...

 

 

Qu'y a-t-il sous les paupières des hommes endormis... L'impuissance du départ – l'impossibilité de la métamorphose. Des rêves peut-être plus lourds que le plomb de leurs gestes – animés par le désir et la faim. Et ces instincts qui diffusent leur amplitude jusque dans leurs plus intimes (et mystérieux) silences...

 

 

Nous pensons en des gestes trop timides pour consacrer l'inattendu. Nous sommes la cachette d'un trésor inavouable – et la source du désordre du monde. Et le plus simple abandonné à la fatigue...

 

 

Nous tremblons entre les cauchemars et le miroir où nos visages se reflètent avec gravité. Nous négligeons la fin – et le travail de l'âme sur la portée des destins. Nous avons oublié l'art difficile de la mélancolie et les déambulations solitaires. Nous ne voyageons plus qu'à travers nos rêves – assassins du seul désir d'être nous-mêmes...

 

 

Un souffle, une caresse encore pour nous dire d'oser – et de délaisser les plaisirs de l'enfance pour une patrie affranchie des jeux qui chiffonnent l'âme sans parvenir à l'étendre au-delà des replis du monde...

 

 

L'apaisement ne viendra qu'avec notre défaite devant le vivant – qu'avec notre abandon à l'infortune d'être né...

 

 

La nuit sera solitaire encore – plus blanche que repoussante. Et, avec elle, nous irons – et sauterons par-dessus nos prétentions pour rejoindre la rive au milieu des rives qui nous attend...

 

 

Un virage encore – s'entassant sur d'autres virages plus anciens. Une dérive, en vérité, parmi les incendies et les noyades, si nombreuses, qui étranglèrent notre vie. Une retraite – un abandon à ce que nous avons toujours fui. Et ce regard déchiffrant la peur et la mort comme le signe d'une sagesse possible – accessible au cœur de toute traversée...

 

 

Et cette vieillesse naissante qui enchante davantage qu'elle n'accable. Et qui rejoint l'âme si désireuse d'oublier les chimères de la jeunesse – et ses ambitions comme autant de signes de crainte à l'égard d'un monde incompris. Et cet Amour, à présent, des visages qui porte à la joie – et décourage les allants qui, autrefois, défiguraient les rêves. Comment oublier ce que furent nos détours et nos percées dans la bouche immonde (et écœurante) des Dieux dont le rire et le silence découragèrent toutes nos tentatives d'immobilité...

Nous avons déambulé ainsi au milieu des joutes et des pensées, creusant les rives du monde jusqu'à en perdre la raison – au cœur d'un lieu perdu à nous-mêmes, et pourtant déjà conquis...

 

 

L'aridité du monde et des visages comme le reflet d'une insensibilité (quasi) génétique. Le signe d'un masque arrimé à notre destin pour nous empêcher de nous effondrer – et de sombrer au milieu de l'indifférence des pierres et des hommes...

 

 

Nous voyageons seuls au-dedans d'une ivresse qui jamais n'enseigne à nous jeter dans l'abîme – et à fendre de nos yeux la coquille posée entre le regard et les instincts. Ainsi demeurent imperceptibles la blessure et le mystère. Et les mains ont beau chercher partout – et retourner le hasard – la vie se confine à ce trouble qui aveugle l'âme dans son unique désir...

 

 

Assis – en éveil – à l'affût de ce que nous pourrons réinventer pour que s'effacent la peur et la mort. Au milieu d'un désir que nul jamais ne pourra corrompre...

 

 

Rien ne cesse de mourir. Voilà, peut-être, pourquoi nous tenons – et nous nous accrochons – tant à la vie – et que vivre nous inspire les plus fous délires d'éternité...

 

 

Un soupir au milieu des rêves. Un souffle dans nos ressemblances. Comme pour mieux survivre à nos différences...

 

 

Nous regardons plus loin – bien au-delà de la mer secrète – par-delà nos bras en prière qui mendient leur métamorphose...

 

 

Nous jouons avec les rêves et le vent comme si nous étions des enfants indociles – trop immatures et trop timides pour affermir – et nous appesantir sur – cette folle envie de réel qui crie au fond de notre âme – et clarifier ce qui se montre à demi-mot derrière le fantasme du langage...

 

 

Un souffle, une musique. Quelques notes légères sur la page blanche où notre âme a décidé de se confier...

 

 

Entre l'ordinaire et l'invisible, nous poussons nos débris – ces blessures de l'âme que ni la vie ni le monde ne peuvent soigner – et qu'aucun visage ne peut guérir. A demi-morts, nous allons ainsi – traversant les orages et la pluie – derrière nos efforts, en rangs serrés – pour rejoindre l'aire des métamorphoses...

 

 

Des vallées – hautes comme les arbres – avec leurs tours, leurs jouets – tous leurs délires qu'elles jettent plus loin – dans cet ailleurs introuvable par les âmes. Et leurs bruits – ce flot retentissant et ininterrompu de promesses qui jalonne les parcours, les rues et la tête des hommes. Et plus loin, là-bas, retranché au milieu des bois, ce petit homme – ce mélange de joie et de nudité – que nul n'a jamais pris la peine d'écouter – et dont nul n'a jamais soupçonné l'envergure – et qui, à présent, s'apprête à mourir au cœur d'un soleil qui l'aura vu grandir et s'élever au-dessus des horizons bâtis par les foules. Prêt à rejoindre cette douceur qui avait échappé, de son vivant, à son visage – et œuvrant de toutes ses forces aujourd’hui, sans employer la moindre ruse, pour se hisser au fond de l'abandon – avec cette solitude, si chère à son cœur et à sa voix, portée sur chacune de ses lignes – éclairée aux derniers instants par une lumière plus tendre et plus caressante que celle de l'espoir et des étoiles...

 

 

Le monde et ses fables tissés de nos seuls rêves. Comme l'écran entre nos fers, nos cordes et l'océan...

 

 

Nous cherchons ce qui monte en oubliant ce qu'assassine toute ascension. Nous cherchons ce qui brille pour repeindre d’un peu d’or – d'un peu de lumière – ce gris un peu maussade de l'ordinaire. Et cette négligence, si pardonnable, n'assure pourtant aucun passage vers ce que nous portons à l'envers du hasard – au milieu de nos pas – de chacun de nos pas – trop pressé(s) pour s'abandonner à la chute et au naufrage...

 

 

Le monde, le vent et la misère de ces visages déchus au cœur même de la grâce...

 

 

Nous sommes seuls sur cette échelle posée entre la nuit et le silence – au-dessus de ces abîmes inventés par la lumière...

 

 

Enfoncés dans cette odeur de terre aux relents de morts – chavirés par les rêves, l'orage et la pluie qui scintillent dans tous les yeux. Insensibles au chant de l'oiseau qui monte des entrailles de l'âme vers la gorge pour rejoindre l'infini – et s'y déployer comme dans l'air des origines...

 

 

Nous tâtonnons de la naissance jusqu'au linceul qui recouvrira, un jour, notre visage sans voir – ni même imaginer – la ronde d'autrefois – la danse première – cet élan fécond qui durera plus longtemps (bien plus longtemps) que nos mille morts successives. Ce puits – cet espace – au fond de l'âme qui fait battre notre cœur qui pulse le sang dans nos veines d'éternels survivants...

 

 

Nous allons sans savoir vers ce qui nous porte depuis la naissance du premier monde – vers ce qui échappe au temps – et que les circonstances et les saisons dévoilent lorsque notre visage sait être seul – et se faire attentif à ce qui le précède et le prolonge...

 

 

Au milieu du monde et du chaos, sous les gouttes d'une pluie interminable, sans même un visage pour nous sourire, une épaule pour nous réconforter et une main pour nous rattraper – et sans même un désir de lumière qui nous offrirait l'élan nécessaire pour rejoindre le silence oublié parmi les rêves...

 

 

Nous vivons dans l'élan – et la mémoire – d'aucune nécessité. Comme des bateaux ivres – et restés à quai – à l'ombre d'une immobilité sans enseignement. Nous voyageons au hasard – et le corps raidi – entre les abîmes et nos blessures – avec cette vie précaire et le reflet changeant des miroirs posés au milieu des peurs – sous le silence de l'imperceptible...

 

 

Nous nous troublons de toute velléité de réveil – lisses au milieu de la mort que nos farces n'ont jamais su réinventer. Nous nous accrochons à tout ce qui recommence sans savoir (ni même pouvoir) goûter à l'achèvement du moindre jour – et sans même sentir que notre âme est suspendue (depuis toujours) à l'éternité...

Nos mains, pourtant, pressentent ce feu oublié au fond des eaux. Mais nous n'avons (encore) ni la force ni le courage de rejoindre les confins du regard – l'ignorance, sans doute, trop vissée aux ténèbres et à ces rêves qui défilent parmi presque rien...

 

 

Nous nous approchons insidieusement d'un sommeil qui durera bien après la mort. Comme un point infime sur une carte sans frontière – sans limite. Comme une illusion supplémentaire née de notre imaginaire...

 

 

Le temps des navigateurs est, peut-être, à jamais révolu. La mer n'incite plus qu'à la fuite dans l'arrière-pays où se sont retranchées toutes les âmes sédentaires. Le vent n'est plus qu'une crainte. Et le voyage, un songe pour délasser de l'ordinaire...

 

 

Paupières closes aux choses du monde et de la nuit. A toute aventure. Volets fermés sur cette immense fatigue. Et partout – sur la chair, sous les couvertures, lourdes et matelassées, et dans l'âme – le trivial, les rêves, la somnolence et la cruauté sans passion...

Des cœurs sans suite et sans idée dont l'attente, si passive, écarte le jour et ne saura jamais percer leur mystère...

 

 

En d'autres temps, nous aurions envié la lune – et ses secrets – enfouis dans la lente retenue du soleil et des étoiles – à la lumière si ancienne. A présent, nous répétons que la fièvre montera plus tard lorsque les gestes sauront fouiller dans la langue – et que les mots grimperont dans la sève et le sang de cette âme trop paresseuse pour aller, seule et nue, vers ce mystère qui n'appartient à personne...

 

 

A présent, nous avançons masqués – la peau peinturlurée de signes étranges – camouflant notre visage et son ardeur – enfonçant le pire et le mensonge au fond de nos yeux et de nos rêves comme si la nudité nous effrayait davantage que l'absence et la mort...

Et nous nous agenouillons devant des lèvres plus rouges que le sang comme si la vérité pouvait naître de la parole. Comme si nous voulions rompre le silence – ce porteur d'éternel – pour le remplacer par quelques mots lénifiants – tout juste bons à encourager l'attente, l'impuissance et la paresse...

 

 

Et cette rouille accrochée à l'âme et au langage – qui ronge nos rêves d’échappée et l’ardeur de nos élans vers une issue – comme si nous abritions une tristesse incorruptible – indéboulonnable – au fond de notre espérance...

Emprisonnés au milieu de tous les impossibles (et de tous les interdits) pour que rien ne puisse éclore en deçà – ni au-delà – de la mort...

 

 

Aucun mot, ni aucune vérité ne peuvent éclore sur l'aridité des âmes. Et les rives sont trop insensibles au langage et au poème pour que naisse – et s'épanouisse – une poussée ardente et spontanée vers l'Absolu. Les masques et les rêves sont trop corrompus – trop encerclés – trop enfermés dans la fainéantise pour traverser notre épuisement et nos rivages...

 

 

Nous reléguons l'obsession (notre obsession) du silence à un songe lointain – invivable – inaccessible – préférant la nuit à la possibilité du jour...

 

 

Nous sommes devenus des monstres amorphes et pathétiques – grisés de rêves et d'alcool. Et les lois – toutes les lois – du monde nous font répéter à l'infini – jour après jour, vie après vie – notre impuissance et notre goût (si suspect) pour la torpeur. Elles essoufflent notre ardeur et notre allant au lieu d'exalter notre désir de foudroiement. Elles étendent nos corps sur le sol jonché d'or et de cadavres en jetant par-dessus les abîmes la seule issue pour endiguer les malheurs (les nôtres et ceux du monde, bien sûr) et résoudre notre mystère...

 

 

L'attraction permanente des abîmes et de la mort. Et le courage des créatures en suspens – de ces mille êtres plongés dans l'attente patiente de leur fin...

 

 

Et ce double en nous qui tutoie les étoiles et embrasse les mirages comme si les rêves étaient la seule matière du monde...

 

 

Nous aimerions vivre au-delà du connu. Mais sur nous pèsent les heures et les signes invisibles de la mémoire. Nous aimerions vivre dans la magie permanente du monde – hors du temps. Mais nous vacillons sous trop de poids – et trop de danses – pour exister avec légèreté et innocence...

 

 

Un instant en suspens – au bord d'un silence qui a vu naître notre premier visage – celui d'avant notre naissance – lorsque l'écoute, la pensée et le langage partageaient leurs lèvres et buvaient à la même coupe audacieuse – gigantesque – immense – posée à la source de toutes les sources – au milieu d'une lumière qui ressemblait, à s'y méprendre, à notre nuit...

 

 

Quelque chose vient que nous ne savons pas – et qui s'éloigne sans même que nous nous en apercevions. Un passage au cœur des heures – au cœur des jours. Présent dans cette absence chronique à nous-mêmes...

 

 

A l'envers du dicible – à l'envers de tout décor, le silence. Et à l'envers de l'envers, les mots et la parole qui se glissent dans la bouche et le poème pour honorer celui qui ne peut être célébré que dans ce qui précède la louange…

 

 

Ecrire serait-ce ravauder la blessure... Serait-ce le baume de toute vie – la réconciliation avec ce qui nous blesse – et ce que nous ignorons... Une manière, assez sage (ma foi), d'aller vers ce qui nous échappe – et nous échappera toujours... Une façon de vivre parmi les rêves et les mensonges... Une façon de vivre au milieu des ombres et de la nuit – et de trouver le courage d'y séjourner sans trop d'emprise...

 

 

Brume épaisse là où l'on devine la clarté. Et ce noir indéfinissable – permanent – au fond duquel brille la lumière. La cause, peut-être, du désespoir des hommes et des bêtes – abrités de leurs privilèges par le resserrement progressif des murs entre lesquels ils coulent des jours de plus en plus malheureux – entre lesquels ils subissent une infortune grandissante...

 

 

Des vies comme du bois mort sur la plaine – coupées depuis trop longtemps de leurs racines pour survivre à la pluie et au temps...

 

 

Il suffirait d'un seul jour – d’un seul instant – pour que la nuit se retire. Il suffirait d'un rêve plus haut que le monde pour que s'installe la beauté au seuil de toutes les chambres – et que ruisselle, chaque matin, la joie de revivre ce que l'on croit tenir et qui s'échappe...

 

 

Et ça rue, et ça couine, et ça geint. Mon Dieu ! Que de cris et de gesticulations avant de pouvoir vivre le renouveau sans un mot, sans un soupir, sans un regret...

 

 

Le tragique des jours et le tragique du monde. Et cette souffrance – et ce lent délitement – des corps jusqu'à l'effritement – la déchirure – la rupture avec le réel...

Et cette beauté secrète dans le regard de celui dont le corps – et la vie – ne peuvent s'en affranchir mais dont l'âme a su se livrer au silence et à l'abandon...

 

 

L'attente d'un silence – d'une réalité plus vraie que l'histoire du monde. L'attente non d'un Dieu – non des Dieux – mais des vents de la terre sur notre visage émerveillé...

 

 

Une voix encore nous appelle – et qui a pris appui sur la mort...

 

 

Notre âme s'est couchée dans son berceau d'épines. Et la lune, de son ombre, a recouvert notre sang. Au loin, le jour arrive – et dessine déjà le soleil dans notre nuit trop grise pour appeler, d'un poème, la vie ardente – ce feu qui sommeille dans nos eaux trop mortes et trop tumultueuses...

 

 

Un alphabet – hors du langage – nous guette en chaque poème. Il veille à surprendre la raison – et à la faire capituler devant l'ampleur des signes et de l'incompréhension. Et c'est à l'âme, bien sûr, qu'il s’adresse – à cet espace que le cœur protège de la folie pour survivre – et avoir l'air (avoir l'air seulement) moins insensé que l'Amour qui nous porte...

 

 

Des âmes sombres à l'ombre des grands arbres. Assises dans la grande nuit du monde et le noir des forêts. Et l'énumération des choses ne livrera aucun trésor. Et leur possession ne réussira qu'à exalter notre tristesse...

Nous sommes plus haut que nos rêves de gloire – et que nos rêves de fortune. Et plus bas que les vagabonds qui dorment dans l'herbe sauvage des fossés. Et là est notre chance – dans ce silence et cette innocence, délivrés de l'or et du hasard, qui serpentent entre l'Amour et nos déchirures parmi les plus ordinaires circonstances...

 

 

Comme le poème, nous allons entre les lignes qu'une main inconnue a dessinées...

Les murs ont la gravité de nos visages. Un cadre où se reflètent l'ordre, les désirs et le sommeil. Un repos irréparable qui jette les âmes entre l'or et la peur – dans une encre fragile – et inépuisable...

 

 

Ciel, bras et murs façonnent un horizon indomptable qui incite à – et refuse tout à la fois – la course et l'espoir. Offrant à nos pas le douloureux privilège du doute et de l'inconfort. Comme une invitation, peut-être, à l'abandon et à l'immobilité – au silence et à la mort...

 

 

Les gouffres de l'éphémère où l'éternité claironne au milieu des gestes et des voix. Et dans l'inquiétude la plus vive d'y sombrer, échelle par-dessus la tête. Dans cette crainte – dans cette angoisse – de tomber toujours plus bas – et toujours plus seul et plus humble – au milieu de nulle part...

 

 

Une vérité affleure derrière le langage – derrière toute chose et tout visage. Au cœur même des phénomènes pour ceux dont le regard a traversé les yeux – et les a retournés – pour se fixer, sans assise, en surplomb du monde et des circonstances – entre l'Amour et l'immobilité – dans cette sensibilité en aval du silence qui transforme chaque événement en grâce et en joie...

 

 

A l'intérieur (de nous-mêmes), ce chemin sans balise et sans repère qui serpente entre la peur, la folie et le temps. Cette voie singulière qu'il faut escalader à mains nues – et à l'envers – pour faire naître la confiance dans la plus vive insécurité – et pouvoir revenir au monde avec un sourire indélébile sur les lèvres – et aller sans exigence parmi les ombres et la pluie...

 

 

Sans trace. La vie même fuyant parmi nos pas et nos attentes. Au milieu des gués – là où se referment les blessures. Là où s'effacent les rêves et la vérité. Là où le monde peut enfin naître – et connaître la joie...

 

 

Les doigts s'accrochent en attendant la chute. Mais qui donc, en ce monde, sait que le vide porte davantage qu'il ne fait tomber – et que notre peur et notre fascination à son égard ne sont que le signe de notre commune appartenance – et la marque de notre parfaite, et surprenante, ressemblance malgré les traits si singuliers de notre visage...

 

 

Comme étranger au monde. Et surpris – incroyablement surpris – par cette étrange familiarité aux choses et aux visages. Témoin d'une vie qui, à force d'y être plongé, n'est plus la nôtre – et qui ne l'a peut-être jamais été...

Une existence – entre automatismes et simulacre – où nous jouons, malgré nous, à être nous-mêmes – ce personnage si proche et si inconnu...

 

 

Rien jamais ne s'achève en ces heures qui sommeillent – dans ce long soupir qui exaspère notre âme. Nous avançons – continuons inlassablement d’avancer – sans un regard sur l'ordinaire et l'humble des visages. Nous sommes si pétris de cette folle ardeur que nous marchons aveuglément – et fuyons ce qui se pose si discrètement, chaque jour, au cœur de notre vie, au fil de cette marche si déroutante ; ce tremblement fragile au-dedans des yeux posés sur un monde dont le merveilleux nous échappe...

 

 

L'ailleurs n'est qu'un leurre dont il faudra, un jour, se dessaisir – et qu'il faudra tuer comme l'après car tous deux nous enjoignent de continuer notre marche – de poursuivre indéfiniment cette longue – et si risible – errance...

 

 

Il y a l’urgence des mots – et celle du silence – rarement (ré)conciliables excepté peut-être dans l'attente sans attente, celle qui a su s'affranchir du temps – et dans le poème qui s'essaye au langage au-delà du langage – à la parole au-delà de toute raison et de toute pensée – pour dire ce qu’il ne peut atteindre qu'avant son élan...

 

 

Il n'y a de jour plus beau que le soleil – et plus vif que cette flamme qui brille au-dedans. Mais pour le découvrir et y planter son âme et sa sueur, il faut renoncer aux petites joies misérables de ce monde – et s'enfoncer aussi loin que nous le permettent nos forces et le courage dans ce qui recouvre la lumière...

 

 

La langue émerge du plus profond – illuminée d'un ciel que nul ne soupçonne – dans l'absence singulière de l'âme prompte à s'oublier comme elle oublie les atrocités du monde. Il n'y a d'autre espoir pour le poème – ni pour les hommes englués dans le malheur et les instincts qui pèsent sur leurs gestes et leur regard...

 

 

Et ces grands écorchés qui gisent défaits par ce que le monde supporte – et qui survivent à peine au milieu de leurs larmes. Et qui écrivent parfois pour tenter de dire ce qui nous emprisonne et nous ensorcelle. Comme un adieu, peut-être, irréparable...

 

 

Nous avançons à demi-mot – et à demi-nus – parmi les visages et les mains plongées dans le labeur et la terre – au milieu des âmes que l'abondance étouffe. Et nous sommes effrayés par tant de richesses – et cet aveuglement instinctif qui pousse les hommes à l’accumulation. Fragments de terre – fragments du monde – nécessaires, pensent-ils, pour combler l'incomplétude – cette part si infirme de nous-mêmes qui n'ose ni affronter – ni être – le rien qui la submerge – et, par là même, devenir le tout sans exigence – cet indicible que toute réclamation ampute...

 

 

Nous allons encore d'un pas trop vif vers ce qui nous porte. Dans cette folle envie – et cette folle urgence de découvrir – et d'habiter – ce qui ne nous appartient pas...

 

 

Nous avançons parmi la foule – et plus seul(s) en nous-mêmes que nous comptons de visages. Et nous écrivons depuis la plus haute solitude – dans cette frénésie qui traverse ceux qui se savent mortels – pour dire au monde ce que le voyage en nous aura façonné – cette flamme trop impétueuse qui consume le chemin qui mène au silence – et ce feu tranquille qui illumine le monde et les visages pris dans la glaise et la précipitation...

Et nous rêvons encore d'une aube impossible – improbable – trop prématurée, sans doute, pour cette terre où la mort rôde comme une hyène affamée dans le silence...

 

 

Nous ne cherchons plus. La mort est arrivée à l'heure juste de ceux qui n'ont plus sommeil – et dont les pas sont, à présent, aussi vifs que le regard – au-delà des rêves et des désirs d'extinction...

 

 

Nous avons l'authentique impudeur de ceux que la mort n'effraye plus. Et, en nous, le soleil est un visage immense – incontournable – diamétralement opposé au nôtre si fragile – si mortel – et si amoureusement plongé dans les circonstances et les infortunes...

 

 

Une petite voix nous rappelle que nous sommes nés de la foudre et du silence – et qu'il nous faut pour tenir debout et marcher parmi les rêves, un sens de l'équilibre entre ce qui nous précède et nous prolonge – entre le miracle de notre naissance et l'éternité de chacun de nos pas.

Et dans cette certitude – cette évidence – nos gestes, comme notre parole, peuvent (enfin) devenir le reflet de ce que nous cherchons – de cet espace hors du monde – hors du temps – et de cette étreinte sans fin – qui nous maintient vivants par-delà la mort et la persistance, si fragile, des siècles...

 

 

Un souffle nouveau (né d’une source lointaine – première sans doute...) nous guette à chaque instant – à chaque poème. Comme un livre déjà ouvert sur notre destin – et dont les vents, inlassablement, en tourneraient les pages...

 

 

Un grand froid, soudain, dans la poitrine. Le sentiment d'une marche – et d'une nuit – interminables. D'une longue – et incroyable – errance autour de nous-mêmes – du seul point tangible qui relie le monde et la solitude. L'unique destination de tout voyage...

Et ce qu'il nous reste de terreur face à l'infamie – et ce goût de la révolte, intact – et ce besoin si trépignant de justice pour transformer l'air en oxygène respirable...

 

 

Si loin, si haut. Partout. Et, pourtant, que le rêve est méprisable lorsqu'il renonce au plus proche – au quotidien sans trêve...

 

 

Il y a comme une fatigue dans nos gestes. Une lassitude effroyable qui ne rebute le monde que dans le ralentissement de sa cadence...

 

 

Mille convois au cœur de la langue. Et le silence qui surpasse tous les rythmes pour dire le peu nécessaire à la compréhension...

 

 

Des vies jetées dans l'impossible où le courage sera toujours insuffisant pour surmonter les épreuves. Il faudrait une autre main – un autre appui – pour survivre à tant de rêves et de douleurs...

 

 

Des vies pauvres. La terre des gens dont la naissance n'aura rien épargné. Quelques gestes, un peu de tendresse et la rugosité des âmes et des visages. Et la callosité des mains qui auront remué la terre pour subsister. Et un peu de rêve aussi, sûrement, pour se réchauffer sous la pluie – et trouver la force d'espérer encore...

 

 

On trace des mots comme des chemins à travers l'impossible pour désigner une terre infranchissable – ici – là-bas – partout – qui se creuse entre les lignes...

 

 

On n'échappe à rien. Et surtout pas à la vie. Et pas davantage à la mort – ni à ces petits riens qui nous font espérer en donnant à croire que la liberté a un prix. Mais nous avons beau chercher – et fouiller partout – lancer des mots et des invectives – et recevoir des coups, nous ne faisons que survivre au milieu du néant et de la désolation...

 

 

Nous marchons au milieu du temps et des cadavres dans le lent oubli de cet effroi pour survivre – et agoniser lentement – là où il serait naturel, et sans doute préférable, de s'effondrer...

 

 

La route est noire. Et que restera-t-il après l'oubli... Quelques visages peut-être – rencontrés au milieu du gué. Et un parfum ancien au milieu des souvenirs qui résistera à l'usure du temps. Et un peu d'eau où rôde la mort – juste assez pour poursuivre – et épuiser – la marche. Et un rêve parfait pour désigner le jour affranchi du hasard et des secrets...

 

 

On s'endort – et s'ensommeille – avec, au fond de soi, un désir de jour sans frontière. Mais on se garde bien d'y livrer sa sueur – et de s'ouvrir à l'ordinaire en attente du même rêve. Et, un jour, brutalement, la solitude arrive – et s'enfonce dans cette chair fragile et tremblante pour détacher la faim de la paresse. Et ce qui bouge ne fait plus grand bruit. Et l'on attend alors sans vraiment savoir ce que l'on attend. Mais le jour arrive (finit par arriver) et les frontières deviennent floues et mouvantes, puis s'effritent et s'effacent. Et nous voilà, soudain, au-dedans de ce rêve qui devient plus réel que le monde – plus réel que notre chair ; au cœur de ce grand silence fait d'Amour et de joie – au cœur de cette étrange présence où glisse notre sommeil...

Ne restent plus alors que le souffle – le signe des vivants – quelques livres – quelques poèmes peut-être, le courage des bêtes et la beauté des forêts. Et la course un peu folle des voix et des images qui s'estompent sous les secousses du vent – impérissable sans doute. Et cette rive au milieu de toutes les rives où le sol est moins présomptueux (et inaccessible) que nos rêves. La naissance d'un jour – d'un autre jour – plus franchissable pour les âmes. Le jour d'un autre jour plus grand – et plus vivant – que nos vies...

 

4 mars 2018

Carnet n°139 Au loin, je vois les hommes et, entre nous, ce silence incommunicable

Journal / 2018 / L'intégration à la présence

Et sous nos yeux – et dans notre regard – tout continue – et recommence...

Tous ces jours (accumulés) sous la mémoire – et qui s'étendent au-delà de la mort. Comme une ligne continue et mensongère – un fil tissé de rêves et de souvenirs sur lequel s'enlisent les vivants...

La nuit, le jour. Le sommeil et l'innocence. L'ignorance et le petit chemin qu'empruntent les âmes. Aussi simples qu'un sourire – et qu'une main modeste qui se tend vers ceux qui trébuchent...

 

 

Un recueil de mots et de souffrances. L'esprit agité – chahuté par l'espoir, le refus et la révolte. Et les plaies multiples – de toutes formes – et les visages complices de tous les désastres. Et pourtant... Nulle blessure dans le quotidien sans mémoire. Un regard neuf – toujours renouvelé – sur ce qui passe...

Loin du monde. Loin des hommes. Comme la distance – et la ressource – nécessaires peut-être à tout accueil...

 

 

On entend les hommes se plaindre de ce qui est offert. Mais savent-ils seulement ce qu'ils ont perdu – et ce que serait la vie sans le monde et ses figures légendaires... A voir leurs larmes et leur rage – et cet abattement presque permanent qui fait vaciller leur âme, je crains qu'ils aient oublié l'origine et la gratitude indispensable pour vivre parmi les pierres, les arbres, les bêtes et les visages...

 

 

Terre, ombres et soleil. Et cet espoir de se retrouver malgré la tristesse et la prégnance des masques et des mensonges parmi ces yeux qui n'ont jamais su voir – et ces visages qui n'ont jamais su aimer...

Et cet élan de la première neige. Comment aider – et appuyer – son goût pour les retrouvailles... Et son souffle malmené – abîmé – par tant de guerres saura-t-il trouver asile au fond des âmes...

 

 

Qui n'a jamais souhaité éteindre le monde pour s'avancer seul dans le silence – et embrasser les lèvres d'un Dieu sans exigence...

 

 

De l'autre côté du mur se défait cet absurde désir de durer. Les instincts n'ont plus cours. Ne subsistent que ce regard – et cette envergure de l'âme – pleinement comblés par ce qui passe...

 

 

Et à ce monde qui n'en finit jamais de frémir, de blêmir et de s'encanailler – et à ces visages pris dans les tourbillons des élans, des désirs et des pensées – comment leur dire qu'existe une autre vie plus belle et plus sereine au cœur de ce que nous avons toujours fui...

 

 

Attentes, machines, écrans. Partout des chaînes qui, en délivrant de quelques fers, enferment et emprisonnent davantage. Et cette peur du vide – et cette crainte du manque et des abîmes – qui ont façonné mille tours – et autant de sacs emplis à ras bord de victuailles et d'abondance. Célébrant un monde qui dresse les uns contre les autres – qui sépare "le bon grain" de l'ivraie – et les âmes oisives des mains docilement laborieuses – et qui alimente l'ignominie née du rejet du simple et du naturel. N'aspirant qu'à dépasser ses médiocres limites en reniant et en oubliant l'essentiel. Porté par une marche infatigable – et des visages qui ne voient guère plus loin que le bout de leur nez, encore rougis par les coups et les pleurs – et qui envahit l'espace et obscurcit les horizons. Dans cette folle espérance de voir, un jour, jaillir la lumière de cette fuite en avant et de ces excès pour atteindre (enfin) le rêve ultime de l'homme...

 

 

Sensible autant à ce qui passe et s'efface qu'à ce qui accueille et contemple en silence...

 

 

Et ce souffle qui n'aura épargné ni les âmes ni les visages pour déterrer – et vivre – le silence au milieu des bruits...

 

 

Vies, morts et souffrances. Et cette blancheur de l'innocence. Et cet Amour et ce silence au cœur du regard. Comme les seules rives possibles du monde pour ne pas (trop) désespérer de cette violence – et de cette ignorance – et des mille saccages exercés contre la terre et les vivants...

 

 

Et cette incompréhension de (presque) tous face aux circonstances – et à cette impérieuse nécessité de vivre – accordés, malgré eux, à un monde – à une perspective – qu'ils pensent surnaturel(le) et qui est peut-être, au fond, la seule présence à laquelle se fier...

 

 

Seul ce (lent) retournement du regard donne à l'âme cette distance et cette proximité – l'Amour et la sensibilité à l'égard de ce qui passe sous nos yeux, dans nos têtes et dans nos vies ; les cris, les plaintes et l'incompréhension comme le sourire que dessinent parfois nos lèvres devant les spectacles du monde...

 

 

Tout blesse – et est blessé – chez les bêtes, les arbres et les hommes. Tout se faufile au milieu de notre nuit – dans ce sommeil où le rêve et les images font office de monde. Et les yeux sont tristes – et un peu perdus – malgré les sourires et les postures d'insouciance. Tout est brutal – les coups et les caresses – les désirs et les jugements. Tout souffre et se plie aux exigences des destins. Et bien peu voient les promesses de cette traversée – et le sens de cette absurde révolte contre le silence. Bien peu délaissent leurs résistances qui aggravent les plaies. Et bien peu renoncent à desserrer leurs poings. Trop de hargne encore – et trop peu de certitudes pour aller aussi fragiles et démunis que le coquelicot vers leur fin – sans inquiétude – sans le souci du soleil et de la pluie – et sans la peur de mourir sous la cognée du temps et le regard indifférent de leurs frères...

 

 

Comment pourrions-nous convaincre les hommes qu'une autre vie – qu'un autre monde – est possible au cœur de cette vie – au cœur de ce monde – où tout se déchire... Comment leur dire cette beauté qui trône au milieu de la vulnérabilité et de la mort... Comment leur dire que jamais la joie ne naîtra des circonstances mais de la certitude de l'éternité et de la fin... Comment leur dire que nous sommes moins ce que nous croyons être que le reflet d'un Dieu sans malheur – et qu'en nous pousse, chaque jour, la fleur de l'innocence – belle et merveilleuse – promise au silence et au paradis au milieu des visages – au cœur de ces lieux que nous avons, malgré nous, transformés en enfer...

 

 

Au bord de tout ; des ravins et de la foudre, du ciel et de l'âme, des fleurs et des couteaux, des masques et de la vérité sans leurre ni mensonge. Et, pourtant, les nouvelles regorgent de malheurs – et donnent à espérer aux hommes mille choses inutiles et intenables – mille rêves qui exaltent les foules – leurs délires et leurs croyances – et leur folle envie d'espérance – pendant que l'on égorge les bêtes et bafoue, à chaque instant, la candeur des enfants...

Monde triste – et noir. Et, pourtant, tout est là – présent à nos côtés – au milieu de l'immonde et de l'ignominie ; cette joie et ce silence que rien jamais ne peut corrompre...

 

 

Et ces lentes déchirures du quotidien que nous rafistolons vaillamment avec quelques clous et un peu de colle pour avoir l'air moins tristes et moins sombres que nos âmes. Peine perdue, bien sûr, tant que l'impossible et l'impensable n'auront anéanti nos remparts et nos résistances...

 

 

Se cacher ? Mais contre quel triomphe ? Le plus grossier, bien sûr, qui ne brigue que l'éclat de quelques visages – et la présence de quelques yeux faussement (et illusoirement) admiratifs... Celui qui ne peut encore se défaire de cette frénésie de monde et de paroles outrageusement laudatives... Celui qui ne supporte ni les contempteurs ni les objurgations... Celui qui, en vérité, n'attend que sa défaite pour sourire à tous les néants – et transformer le rien et la tristesse en sépulcre sacré – en incertitude et en inachèvement dignes d'être aimés et célébrés sans un regard – sans le moindre témoin – dans la plus haute solitude et le plus beau (et émouvant) silence...

 

 

Vies plus tapageuses que l'orage – moins douces que l'océan et la peau de la terre – et plus tristes que la pluie qui cogne contre la vitre sur laquelle notre front est appuyé...

 

 

Mille rondes encore. Et autant de visages mouillés par l'averse qui durera bien au-delà des âges. Et entre les lignes, ce silence qu’attrapent les âmes sensibles au langage (poétique) des livres...

 

 

Le colosse et la prêtresse aux ailes fragiles. Le monde et l'âme rassemblés sur une même corde suspendue au-dessus des abîmes creusés par l'ignorance et l'obstination entre les rives (encore inconnues et incomprises) du silence...

 

 

Mille carapaces aux allures de caresse. Quelques visages amis et quelques larmes versées au milieu d'un oasis encerclé par le désert – ses dunes et ses mirages. Main appuyée sur la rampe de cet escalier aux airs de jetée – en surplomb de tout ce qui s'apparente au monde et à la souffrance...

Et ces lignes maudites par les hommes dont le chant s'élève pour éloigner la mort – et rejoindre, derrière les frontières du poème, ce visage-arc-en-ciel qui s'émerveille des élans – et sourit aux marcheurs infatigables en réconfortant leurs pas qui s'acharnent vers l'indicible...

 

 

Nous nous tenons au plus près de cette joie qui se donne – et se partage sans fléchir – et qui s’acquitte de sa dette envers ceux dont elle a subtilisé le mystère et toute possibilité de compréhension. Nous sommes ses yeux et l'envergure des âmes. Nous sommes ce que nous ne pouvons ni saisir, ni connaître – et les mille chemins qui serpentent au milieu de son souffle...

 

 

Les couleurs passent et nous traversent. Comme l'eau fatiguée d'un monde usé – ravagé par la perte. Et, un jour, le noir triomphe de nos abandons – de ces mille défaites et de ces mille élans relégués au repos. Nous devenons alors Un, puis plusieurs, puis plus rien. Des yeux fermés – effrayés par ce qui, autrefois, nous enchantait. Une bouche sans désir et sans amour. Une ombre pétrie dans la courbure de l'envol. Le chant du merle aux premières heures de l'aube. Et la lune lointaine dans son arc de lumière. Un nouveau visage terrassé par l'ancien – et ébloui encore par la nuit et ses étoiles trop scintillantes. Corps et esprit sans appui – dénudés – flagellés par les plus infimes circonstances. Et vibrant, pourtant, au jour qui s'approche. Pieds sur les plus hautes cimes et le front modeste – si humble – enseveli sous la neige qui a recouvert les plaines et les collines de la terre. Au bord de l'infini qui patientait dans nos profondeurs – à présent découvertes. Comme l’oiseau et le visage enfin réunis en un seul vol – comme une flèche ardente et infiniment printanière traversant les saisons et le soleil dans un voyage interminable...

 

 

Nous sommes le jeu que nous avons oublié au fond de nos désirs. Recouvert, à présent, de trop de peines et de poussière pour être déterré. Nous sommes ce qui s'élève et se déchire – tous les départs et tous les abandons. Nous sommes la terre et ses devises. Et nous sommes le ciel et ses lois. Nous sommes cette lumière que l'on perçoit dans toute pénombre. Ce que ni le vent, ni le feu, ni les cendres ne peuvent effacer. Nous sommes ce qui demeure après la fin du temps – cette bouche et cette âme éternellement ouvertes sur l'été...

 

 

S'émerveiller. Comme une nouvelle façon de demeurer – et d'accueillir ce qui nous traverse...

 

 

Par la fenêtre, ces âmes et ce ciel si changeants – repeints inlassablement par la couleur des circonstances et des saisons...

 

 

Toute vie est monumentale – mystérieuse – et inaugurale. Comme un principe premier cherchant dans ses élans la continuité – et le renouveau – d'une mémoire antérieure – plus vaste que celle de tous les destins réunis...

 

 

Tout s'effrite – s'écroule – et disparaît. Mais demeure ce sourire au milieu du désordre et du chaos (apparents). Le signe que le manque a transcendé le désir et la faim – et que la complétude s'éprouve (peut s'éprouver) au milieu de la perte et de la mort...

 

 

Mains ouvertes et paumes jointes mendient le même Amour – la même joie – la même réconciliation. Cette grâce qui ne s’accorde qu'à ceux qui n'espèrent plus – et qui ont su plonger au fond de la misère pour rejoindre – et devenir – ce que ni les prières ni les lamentations ne peuvent atteindre. Cette présence – cet espace inconnu – planté(e) au milieu des larmes – derrière l'apparence du monde et des visages...

 

 

Assoupis encore au milieu de leur labeur. Exténués par le rythme infernal d'un monde qui les soumet à l'épuisement et à l'extinction – voués (en quelque sorte) au jeu de leur propre perte. Ainsi vivent les hommes – agenouillés toute leur vie – et jusqu'à la mort – offrant, et sacrifiant même, ce qu'ils portent de plus précieux pour quelques pièces et quelques regards – quelques piètres consolations, en vérité, pour ressembler à ce qu'ils estiment être le portrait exigé par le monde...

Et je leur offre quelques baisers pour supporter l'ennui – et qu'ils retrouvent ce feu qu'ils ont recouvert – et étouffé – de leurs désirs trop mimétiques...

 

 

Des rives, des conquêtes. Et mille territoires où flottent mille drapeaux. Loin du rivage où les seules frontières naissent de notre impossibilité à embrasser pleinement l'espace – à vivre sans restriction l'unique liberté possible...

 

 

Des mots, des plaques, des clous. Des places, des objets, des étiquettes. Des cages, des grilles, des cadenas. Et autant de portes fermées. Mille histoires différentes. Mille récits d'aventure. L'ennui, l'ignorance et mille désastres toujours. Et cette incompréhension, ce refus et cette résistance à toute abdication. Comme le voile épais et commun derrière lequel se dissimule l'espérance d'une autre vie – l'espérance d'un autre monde – et qui obstrue le passage vers cette vie pleine et cette liberté sans restriction qui éradique les chaînes, l'étroitesse, les frontières et les impossibilités...

 

 

Mille pâles copies – fragmentées – de ce que nous sommes. Et si peu voient le piège du rétrécissement – et cet ensablement qui donne au monde des allures de trappe mouvante...

 

 

Mille jours et mille montagnes. Et ces petits pas fébriles – et fragiles – qui exténuent toute velléité d'ascension. Mains, visage et âme ligotés ensemble – glissant, au fil des jours, vers cet abandon nécessaire à l'accession des cimes...

 

 

Nous jouons à faire semblant devant des visages qui se prêtent au jeu – et qui complexifient les règles à l'envi pour échapper au plus simple ; cette nudité et cette innocence entre fleurs et ciel...

 

 

Nous aimons sans recourir à la moindre source. Et cet amour n'est qu'un désir que les circonstances, un jour, tariront – et transformeront (au mieux) en indifférence et (au pire) en détestation et en répugnance. Les étés passeront. Et, à la fin de l'automne, nous serons étonnés de nous retrouver seul(s) au milieu des rêves et de la pluie. Et l'hiver s'approchera – et nous verra mourir sans un seul visage pour nous réconforter. Et nous traverserons la mort sans un seul bagage – aussi pauvres – aussi nus et désorientés – qu'au jour de notre naissance...

 

 

Les cloches sonnent dans le jour. Retentissent-elles pour une naissance, un baptême, un mariage, une mort ? Qui peut savoir... Et voilà les badauds – toutes les foules du monde – qui accourent pour assister à ces risibles – et émouvantes – célébrations sans voir – ni honorer – le sacre du plus ordinaire...

 

 

Et dans le chaos des lignes se dessinent ces destins qui s'interpellent et se chevauchent. Et ces grands arbres, au loin, insensibles aux fêtes et aux fracas – et dont la cime plonge dans le silence. Et ces mille escaliers de pierres qui grimpent jusqu'aux terrasses de la terre pour que les hommes puissent contempler, là-bas, ces horizons souriants – aux dents trop blanches pour être honnêtes – et dont la bouche, un jour, les avalera pour les recracher un peu plus loin – et un peu plus haut, espèrent-ils – parmi des songes moins âpres et des visages à l'haleine moins rebutante...

 

 

Et sous nos yeux – et dans notre regard – tout continue – et recommence...

 

 

Tous ces jours (accumulés) sous la mémoire – et qui s'étendent au-delà de la mort. Comme une ligne continue et mensongère – un fil tissé de rêves et de souvenirs sur lequel s'enlisent les vivants...

 

 

La nuit, le jour. Le sommeil et l'innocence. L'ignorance et le petit chemin qu'empruntent les âmes. Aussi simples qu'un sourire – et qu'une main modeste qui se tend vers ceux qui trébuchent...

 

 

Et à ces hommes qui pleurent – et qui cherchent – pusillanimes dans leurs élans – comment leur dire le plus simple... Pourrait-on seulement les aider à s'agenouiller au milieu des catastrophes – et affermir leur âme au seul voyage possible...

Faudrait-il avoir la patience du silence qui veille sans exigence depuis les commencements du monde pour voir les premiers visages arriver à son seuil...

 

 

Ce vent, ce sable et ces doigts dans le frémissement des rivages qui adressent leurs baisers à l'ennui qui rôde autour des âmes. Assoupis malgré les mots – malgré la joie partout accessible – fouillant avec maladresse au milieu des rêves et des croyances. Et cette beauté partout présente jusqu'au cœur de l'ignorance – jusqu'au cœur de nos jeux atroces et sans pitié...

 

 

Nous voyons les rires et les menaces – les essais, les rites et la faim. Et cet Amour qui se cherche au milieu des doléances. Et nous ne pouvons rien faire – ni rien dire. Être là simplement – présent – pour encourager les demandes et les pas – et aider humblement à franchir quelques marches sur cet escalier sans fin...

 

 

Nous savons, dans cette ignorance, qu'une chose en nous survivra aux siècles et à la mort. Comme un jour infiniment doux au cœur de tous les passages...

 

 

L'herbe et les fleurs. Les livres et les mots. Les arbres et le vent. Les bêtes et la mort. Tout appelle – et confine – à la douleur. Et, pourtant, restera toujours la beauté des saisons – et le partage de notre destin commun. Et cette joie indemne des circonstances et des malheurs – aussi pleine qu'un soleil qui s'offre à ceux qui ont froid...

 

 

Derrière le jour, un autre jour. Et derrière la nuit, une autre nuit. Et leurs mille couleurs révélées par l'âme posée en équilibre sur le fil qui les relie...

 

 

On apprend de tout. Et du temps aussi qui s'immobilise...

 

 

Nous multiplions la puissance des désirs à force de ne plus rien vouloir. Et au milieu des bouquets, cette faim insatiable de connaître le premier élan – et de s'y glisser jusqu'à ce que l'on nous confonde avec l'aube rayonnante...

 

 

Tout est au centre – jusqu'à la périphérie et au-delà. Tout s'insère en lui-même comme les doigts dans une main – et la parole au milieu des lignes et au-dedans des voix...

 

 

La faim se retire lorsque l'âme s'avance – et se cache, discrète, dans les replis du silence. Le cœur alors rayonne avec suffisamment d'ardeur pour que le visage oublie son nom et ses pas. La poésie peut alors remplacer la mort. Et la joie, la tristesse des départs. La danse peut enfin devenir pleine et s'offrir à ce qui passe. L'attente recule – et se défait. Et Dieu s'approche pour effacer le reliquat de quelques ombres plus coriaces. La vie alors devient sacre – et le regard, le lieu de tous les passages – où chaque visiteur – chaque traversée fugace – est accueilli avec tendresse et émotion...

 

 

Tout, en ce monde, fléchit et s'émiette – ou est arraché par la violence des éléments et des circonstances. Excepté cette ardeur à se découvrir – et à se retrouver. Et, pourtant, nul ne voit jamais la fraîcheur de notre vrai visage et l'éternité du regard – de notre présence – parmi les soupirs, les plaintes, les désirs et les pâmoisons...

 

 

Nous connaissons les sentiers parmi les étoiles, le flamboiement de la lune sur les royaumes et les cordes où se pendent quelques têtes trop sensibles pour vivre sur une terre où la terreur et les guerres font loi. Et c'est à elles – et à quelques autres âmes terrées au fond des bois – que nous aimerions offrir ces lignes – quelques poèmes – pour qu'elles puissent échapper au repli et à la mort – et creuser leur chemin à même le rivage – au-dedans de cet abîme où patiente (et les attend) la lumière. Pour que le silence au-delà du poème transforme leurs larmes et leur solitude en danse et en joie – et leur offre la possibilité de vivre au milieu des ombres et de la sauvagerie...

 

 

Une voix, un geste. Et l'éclat d'un plus grand que nous au milieu des lèvres et de la main qui veille sur les naissances et l'ardeur du sang dans nos veines pour que l'attente s'étende – et s’éloigne des tempêtes – et pour que l’œil s'ouvre à l'infini qui brûle au fond du regard – et que la nuit devienne enfin la possibilité du passage...

 

 

Désirs, caresses. L'accomplissement de la continuité. Mains qui cherchent. Âme aux aguets pour que cet Autre en nous dévoile son jeu et nous désoriente de son sourire et de son visage planté dans le flottement des rêves – entre ciel et réalité...

 

 

Les poètes chantent la pluie, le monde, les visages – la perte et la mort – le désir et la fièvre – et le sommeil des âmes qui dorment encore (qui dorment toujours). Mais peu savent résister à la tentation de la parole et inscrire leurs lignes dans l'envergure, encore insoupçonnée, du silence...

 

 

Rêves, fièvre et caresses sous la pluie noire d'un monde incompréhensible – livré aux songes et aux désirs. Et sur l'autre rive, présente au cœur même de ce monde, patientent – et contemplent – les poètes et les sages dont le cœur s'est frotté aux maléfices de la terre – et a été emporté, après mille joutes et résistances, vers l'océan...

 

 

Et cette flamme au-dedans de l'âme qui explore notre fièvre et nos délires. Et chaque larme qui épuise notre tristesse et découvre la joie – cette joie plongée au cœur de l'impensable. Et nous autres, nous avons ordre de nous taire – et de laisser l'abandon surgir et triompher de toutes les histoires...

 

 

Un monde, parfois, surgit parmi les chuchotements. Des cités et des jardins promis à la civilisation de l'aurore. Un flottement entre deux eaux – là où les baisers et les cris s'arrondissent et perdent leur forme – et leur force – initiales. Là où le sang et la fièvre deviennent les véhicules du hasard. Là où le hasard perd sa certitude et ses aléas et se transforme en aire de passage – en canal approprié. Là où les étoiles se métamorphosent en pluie, puis en larmes. Là où il fait bon naître sans visage – et où les noms ne sont que des sons provisoires dont le sens se perd au fil du voyage...

 

 

Nous sommes le reflet – et les fragments – d'un miroir ininterrompu que les siècles et la mort ne peuvent briser. L'antre d'où s'élèvent les cris et les chants des arbres, des hommes et des bêtes. La première pierre où tout a commencé. Et ce visage dans le sillage de l'aurore – ce feu tendre et insensé – et sans ascendance – qui n'a su échapper à la tentation de l'enfantement...

 

 

Dans le jour, deux oiseaux ont posé leurs ailes. L'orage s'est retiré. Et la pluie tombe encore au fond du jardin. Et, pourtant, je vois par la fenêtre la nuit s'éloigner...

 

 

La rivière, la pluie et l'écume. Nous n'avons rien d'autre pour rejoindre l'océan – les marées et les vagues immenses qui dessinent les reliefs du monde...

 

 

Fragments côte à côte – posés selon l'ordre décidé par le silence – et dont les visages se font face pour découvrir les secrets qu'ils portent – et la mystérieuse énigme de leur unité...

 

 

Nous avons ouvert les fenêtres à tous les passages. Et tout s'est enfui – avalé sans soute, à parts égales, par le ciel et l'horizon. Et ne demeurent plus aujourd'hui que la solitude et les battements de notre cœur qui n'a jamais su quitter les yeux pour la fabuleuse envergure du regard. Plus seul(s) que jamais dans cette attente effroyable de la mort...

 

 

Nous prions – et espérons – sans recourir au silence – ni même au poème – qui ont su traverser les âges et anéantir le temps...

 

 

Des vies, des chemins et des déboires. Et ces cris et ces plaintes qui emplissent les bouches – et recouvrent tous les visages de la terre. Combien de fois avons-nous espéré – et combien de fois avons-nous prié pour que cesse l'incompréhension et que notre mystère devienne le lieu d'une éclaircie – d'une clarté – d'une compréhension... et toujours en vain, bien sûr... Et qu'avons-nous récolté ? Mille épaisseurs supplémentaires. Une ignorance – une obscurité – accrue par des siècles de stérile attente...

 

 

Une parole encore pour débusquer le silence – et le porter au faîte du poème – au milieu des bruits qui l'ont édifié – et sans même savoir si les hommes réussiront à s'en emparer...

 

 

Les livres moins utiles que les peines. Les mots moins nécessaires que les gestes. Et les gestes parfois aussi indispensables que notre présence au milieu des blessures et des mensonges. Ainsi vit-on aujourd'hui – dans l'ombre – et la courbure – de ces visages et de ces siècles qui s'interrogent encore...

 

 

Sans bruit, une ombre arrive. Et se marie au langage qui n'aspirait qu'à l'exaltation du silence. Et voilà, à présent, la parole alourdie – méconnaissable dans ses traits – elle qui n'avait pourtant qu'un seul désir : sa propre extinction...

 

 

Nous chantons les massacres et l'amour en déniant à la mort le droit d'apparaître dans nos louanges et notre espérance... Aveugles que nous sommes à sa présence – et à ses enseignements permanents...

 

 

Nous mimons la présence au milieu de la foule. Et nous singeons l'Amour et le silence au milieu de l'oubli et de l'absence comme si les yeux tournés vers nous avaient encore quelque importance. Comme si la solitude n'avait encore su nous délivrer des ombres – et de ce rêve un peu fou de rencontres...

 

 

Le soleil étranger à toute pudeur. Aux mains qui blessent comme à la chair rompue – étalée devant les bouches affamées. Et silencieux toujours devant les menaces et les massacres comme devant les plus vertueuses prières. Egal, somme toute, à lui-même. Insoucieux des exigences et des réclamations. Pas même contraint de rendre des comptes aux visages et aux âmes dont l’obscurcissement voile et atténue sa lumière. Libre toujours des reproches et des simulacres de ceux qui l'ont ignoré, rejeté ou qui ont renoncé à sa pleine pénétration. Le soleil – magistral toujours – s'étire, se rétracte et rayonne sans se soucier ni du monde ni des hommes...

 

 

La parole jaillit encore. Mais peut-être n'a-t-elle plus rien à dire... Elle a fait œuvre d'éclairer le monde et de célébrer le silence. Et, sans doute, s'est-elle perdue en chemin – tournant inlassablement autour de ce qu'elle a trop dénoncé et honoré – prise, en quelque sorte, dans les tourbillons de ses propres eaux – dans l'attente, sans cesse ajournée, du seul rivage possible ; le retour au silence premier – inexprimable – indiscutable...

 

 

Nous avons décrit l'os et la chair du monde, des arbres, des bêtes et des hommes. Nous avons cent fois évoqué – et appelé – l'âme – et dépeint ses errances et ses possibilités. Peut-être avons-nous parcouru tout ce qu'il est possible à un homme de parcourir. Et la langue, à présent, est lasse d'inviter et d'initier l'indifférence des visages à une perspective – et à une envergure – dont chacun se moque...

Peut-être prononçons-nous là nos dernières paroles... Les barricades et les tentations ont toujours été trop hautes et trop vives. Et les résistances impossibles à percer pour que le monde entende – et s'éveille. Les hommes recroquevillés dans leur refus ont découragé notre patience et notre espérance de les voir, un jour, émerger des ténèbres. Et, aujourd'hui, nous n'avons plus même la force de leur parler. Et, sans doute, ne leur livrerons-nous plus que quelques signes admis et consensuels – ou sans témoin – comme un encouragement adressé à nous-mêmes qui ne sommes plus même certains de vouloir prononcer ni entendre le moindre mot...

Je rêve parfois de n'adresser cette parole qu'au silence – aux arbres, aux herbes, aux bêtes et aux pierres dont l'écoute est instinctive. Et de la partager en autant de parts possibles – ou de la déposer sur les plus hautes collines de la terre pour ceux que le chemin n'a pas encore (trop) découragés...

A qui adresser cette parole sinon à ceux qui peuvent la comprendre, l'accueillir et la chérir comme si elle était née de leurs propres profondeurs. De cette part de l'âme (en chacun) qui sait – ou qui devine – sa vérité malgré l'ignorance et l'indifférence ambiantes. Mais personne sous mes yeux pour l'entendre et l'apprécier. Et mon pauvre cœur – et ma pauvre main – s'acharnent – continuent de s'acharner – (malgré tout) à dévoiler ce que nul n'est prêt à recevoir comme si l'un et l'autre œuvraient à une tâche aussi vaine qu'impossible...

Et cette écriture au bord de la désespérance aujourd'hui, pourquoi ne sait-elle encore s'abandonner sans remords ni regret – sans se soucier ni des yeux ni des pages tournées – à ce qu'elle n'a peut-être su pleinement rejoindre. Pourquoi – et pour qui – et à quelle(s) fin(s) travaille-t-elle encore... Ne chercherait-elle que son propre épuisement pour enfin se tarir – et se taire...

Déjoué – défait – notre vieux rêve, à présent, s'enlise. Et notre âme – et notre main – seront, nous le savons, notre seule délivrance. Mais nos feuillets trop lourds – et cette vieille habitude de passer, chaque jour, quelques heures dans la petite chambre d'écriture – encombrent toujours notre pleine aspiration au silence et à la solitude. Aussi continuons-nous cahin-caha à griffonner nos lignes pour aller avec elles au bout du chemin – toucher le fond du précipice où elles nous ont jetés – et y tourner en rond jusqu'à la mort... Et, aujourd'hui, nous n'attendons plus, je crois, que nous quittent nos dernières forces – et que s'éteigne naturellement le souffle – pour refermer à jamais le gros volume que nous avons initié...

 

 

La parole (la parole vraie) devient rare. Comme un bourgeon qui, à peine éclos, se fane – sans fleur ni espoir de survivre en ces lieux de gangrène où toute naissance se corrompt dans la proximité du monde et du temps...

 

 

Nous remuons quelques eaux dans le grand fleuve du monde. Apeurés, sans doute, d'être relégués au seul spectacle de ses farces sans pouvoir heurter nos épaules aux mille remous des autres – ni mêler notre voix aux cris que n'assèchent ni les rêves ni l'espoir. Les mains plongées dans la vase – enserrant de concert les corps et les cous dans ce grand tapage qui donne à nos vies des allures de sortilège – presque de malédiction. Paupières effrayées contre la vitre – voix et solitude gelées – et mal assorties. Penchés sur les routes et les visages qui s'avancent et s'éloignent – et qui disparaissent au loin – pris dans les brumes épaisses du monde. Et ce souffle chaud – brûlant – qui désespère de ne pouvoir rejoindre les quelques promesses d'une vie plus pleine – moins misérable – et cet horizon que martèle le sang dans nos veines. Et ce cœur battant – battu par les jours et le temps. Et l'immonde sur les visages qui durcit sous la crasse accumulée au cours du voyage. Englués dans les conséquences de l'origine sans parvenir à retrouver l'état antérieur à l'enfantement...

 

 

Nous avançons, du plus loin que l'on se souvienne, dans ces ravages nés avant nous. Les lèvres suçant le sang – et la bouche en cœur dissimulant l'ivresse du regard et la misère des yeux tremblants. Et posée contre nous, cette âme effrayée par le hasard et le destin – et par ces mains (toutes ces mains) qui l'écartèlent pour la vider de sa joie et de sa substance. Une vie d'homme, en somme, que nous n'avons su soustraire ni à la laideur ni à la faim...

 

 

Et ces grands oiseaux posés au milieu de nulle part – volant à tire-d'aile vers le plus pur horizon – loin de cette terre pourpre et de ces aires de massacre où l'on égorge et où l'on éventre pour apaiser (provisoirement) cet appétit tenace – insatiable...

 

 

Léger – léger le poème qui se jettera parmi les cris et la faim du monde – dans la douleur de ce qui s'use – pour rejoindre, à l'ombre des visages et des fleurs, l'unité déguisée en multitude qui se cache derrière les blés, les bouches et le pain...

 

 

Et nos pas nus sur la terre que ni les parures ni le désarroi ne pourront corrompre. L'aube, en nous, est déjà annoncée. Et nous avançons, à mi-chemin entre l'espoir et les souvenirs, vers ce qui s'est déjà mille fois dévoilé ; ce silence frôlé par nos mains et nos lèvres – et le sillage de cet Amour aussi gratuit que furent dévorantes toutes nos tentatives de soustraction...

 

 

Ensemble, dans ce tremblement de la chair qui vibre devant l'envergure du silence. Âme libre face à cette suspension du temps. Entre la grâce et le doute de vivre, l'évidence de cette certitude. Cœur ravi des gestes et des pas qui s'offrent à l'inconnu et aux visiteurs de passage. Avec le franchissement de toutes les portes – fermées autrefois – cadenassées par notre si longue absence – et par cet oubli de la première heure où nous étions tous réunis – et où nous ne formions qu'un seul visage hébété – et un peu triste d'être relégué à cette incompréhensible solitude. Disparus, à présent, les craintes, les abîmes et le néant. Ne demeurent plus que cet accueil immense – infini – et ces cris au milieu de l'espace qui tentent de repousser les frontières et les horizons pour nous rejoindre...

 

 

Nous disparaîtrons tous, bien sûr, autant que nous sommes. Mais l'empreinte du réel et du silence demeurera sur nos âmes. Et ce sont elles qui rejoindront, après la mort, une autre vie. Et, de vie en vie, continuera le monde qui pourra offrir au réel et au silence toujours plus d'espace. Ainsi se perpétuera l'Amour que nous avons, peut-être, manqué de notre vivant...

 

13 février 2018

Carnet n°138 Parenthèse – le temps d'un retour – d'un souvenir, entre nous, toujours présent

Journal poétique / 2018 / L'intégration à la présence 

Nous reviendrons, semblables à aujourd'hui, avec sur nos lèvres, le visage de Dieu. Et sur nos traits moins grossiers, le courage des bêtes. Et avec dans l'âme un peu plus de silence...

Et nous rejoindrons cette terre blanche où les hommes rêvent encore de l'aurore – et marient les jours à la sagesse. Et nous franchirons ensemble cette porte qui ouvre sur des forêts aussi belles – et aussi grandes – que l'océan. Et nous embrasserons le souffle des horizons, la graine et le grain, les récoltes et le vent pour ensemencer l'Amour dans nos veines. Et nous boirons aux torrents et y jetterons quelques vieilles chimères pour éclaircir ce ciel encore si atrocement sombre...

 

 

Une paume contre la mort – après avoir frappé tant de visages – s'en va. Et nous la laisserons seule à son cri – et à son appui sur le néant qu'elle a bâti. Semblable aux fenêtres du monde sur le temps – étroites et infranchissables. Seule – malgré la proximité de quelques âmes à son chevet – dans cette atroce attente du dernier souffle...

 

 

Nous reviendrons, semblables à aujourd'hui, avec sur nos lèvres, le visage de Dieu. Et sur nos traits moins grossiers, le courage des bêtes. Et avec dans l'âme un peu plus de silence...

Et nous rejoindrons cette terre blanche où les hommes rêvent encore de l'aurore – et marient les jours à la sagesse. Et nous franchirons ensemble cette porte qui ouvre sur des forêts aussi belles – et aussi grandes – que l'océan. Et nous embrasserons le souffle des horizons, la graine et le grain, les récoltes et le vent pour ensemencer l'Amour dans nos veines. Et nous boirons aux torrents et y jetterons quelques vieilles chimères pour éclaircir ce ciel encore si atrocement sombre...

 

 

Nous nous envolions autrefois en déployant nos ailes au milieu des rêves. Nous étions ivres de cette volonté d'être ailleurs. A l'abri – au plus près du secret des arbres et des oiseaux. Au faîte de la plus haute branche. Soulevés par la puissance de nos bras tenus par une main à la poigne solide – Dieu peut-être – Dieu imaginions-nous – vivant au-dessus du monde et des forêts – au-dessus de tous les songes...

 

 

J'aime cette petite lucarne sous les toits où viennent se poser le ciel, le vent et quelques oiseaux de passage. Et cette main sur la page qui court vers son destin en attrapant un peu de silence. Et la quiétude des jours perchée au sommet de ce qui décourage toute ascension. Et cette âme légère et fragile qui caresse l'herbe et les pierres restées dans la nuit en contrebas. Et ce soleil au milieu du front qui fait battre le cœur qui pulse sa joie – son or – à travers les veines. Et cette force – cette puissance – au milieu du ventre qui encercle la volonté – la soumet à ses perspectives – et la livre à mille projets inconnus. Et ces pieds qui battent la mesure – et qui s'élancent sur toutes les pistes du monde pour danser avec les visages perdus au milieu de leurs rêves. Et cette larme – immense – qui coule sur la joue appuyée contre la vitre au-dessus des abîmes. Et cette hauteur depuis laquelle regarder le monde suffit à l'enchanter – et avec au-delà de l'espace, ce rire que n'entendront peut-être jamais les hommes...

 

 

Et ce cri qui monte de nos entrailles – et qui parcourt tous les lieux pour trouver le silence, pourquoi nul ne l'entend... L'aurions-nous jeté si loin qu'il ne pourrait nous revenir qu'en écho déformé par le chant des pierres qui égaye et célèbre la nuit...

Et pourquoi sommes-nous si tristes d'offrir à Dieu nos poèmes. N'est-ce pas lui qui écoute à travers les yeux encore ensommeillés des hommes...

 

 

Rien n'invite davantage au voyage que le silence. Et tout voyage est une joie – et une curiosité qui cherche sa réponse. Le silence est présent à chaque étape de la traversée – tout au long de ce long périple. Le silence est accroché à tous les destins. Au début du monde, au cœur de toute épreuve et à l'achèvement de la pensée – lorsque le désir se mue en retrait et que le retrait devient le lieu de l'effacement...

 

 

Assis au milieu des peurs et de la nuit alors que dans l'âme bat l'éternité. Assis au milieu des chants auprès des âmes ivres d'Absolu...

 

 

Une voix, un regard parfois nous dissuadent de rectifier l'erreur – et de l'effacer pour une perfection plus lisse – infiniment plus belle sans doute – mais si peu vraie – si peu vivante. Nos ratures et nos gribouillis ne sont le brouillon de l'éternel. Ils sont la vie parfaite qui se cherche dans nos figures inachevées...

 

 

Notre soif nous creuse d'heure en heure. Et la source sera, sans doute, atteinte avant la fin des siècles...

 

 

Au bord d'un rire – comme dans un rêve moins brumeux que le monde. Et cet hiver qui jouit de sa neige. Comment les hommes peuvent-ils donc (à ce point) abandonner leur vie aux visages et aux saisons – et à leur désir d'une autre rive – inaccessible par le songe...

 

 

Rien entre ces murs sinon la possibilité d'un éveil. Et quelques pas pour que cessent la nuit et le sommeil – pour que nous puissions enfin goûter l'aurore...

 

 

Les visages sont plus importants que le jour – et plus prometteurs que leur nuit. C'est notre manière d'être présent auprès d'eux qui donne au monde sa beauté – et aux âmes le goût du Vrai – et la possibilité de la lumière...

 

 

Et ces jours qui se déroutent pour une plus sage accalmie. Comme un temps songé qui soudain s'affaisse – en livrant aux yeux tremblants l'éternité d'un regard – ici même où tout nous rassemble...

 

 

Comment avons-nous fait pour dénicher ce lieu hors du temps – et venir jusqu'à lui... Qui donc nous a hissé sur ses épaules pour que l'âme, à présent, s'agenouille en prière devant ce que ni le hasard ni la volonté ne peuvent découvrir...

 

 

Nous semblions vivre mais nous n'étions (pleinement) vivants. Nous avions la tête collée aux rêves – et le rêve d'en découdre avec la vie et le monde. Nous étions impatients d'arriver – de franchir ces quatre murs et ce plafond de verre si épais pour nous retrouver ailleurs – nulle part peut-être mais qui, à nos yeux, valait davantage qu'ici où la main et la voix étaient si tremblantes – et où les pas étaient trop fébriles pour songer à l'attente – et convertir l'attente en silence – et le silence en sagesse...

 

 

Des âmes trop paresseuses encore pour se hisser jusqu'au jour. Calfeutrées entre le plus haut et le plus bas – bancales dans leur certitude et leur pas – s'imaginant emprunter le plus juste chemin pour rejoindre, là-bas sur l'horizon, l'herbe piétinée et la poussière soulevée par leurs aïeux. Plus tard, disent-elles. Plus tard... mais la mort les frappera bien avant que n'éclate leur rire – et bien avant qu'elles ne retrouvent leur centre où Dieu les attend sans impatience...

 

 

La pierre, nous dit le vent, vaut mieux que les visages. Elle connaît la marche heureuse qui frappe l'air avant le sol. Elle connaît le chant de la lumière et le silence des crépuscules. Elle connaît la vie secrète des arbres et la douceur de la neige. Elle a sur la main – et le cœur – le privilège des immobiles – et sous les paupières, deux ailes blanches qui la portent vers le silence. Dépourvue d'humeur, elle sait entendre le rire – et les pleurs – des enfants – et s'émeut du baiser des heures sur l'âme des hommes. Elle a fait carrière au milieu des champs et sur les routes qu'empruntèrent toutes les histoires du monde. Elle connaît les intempéries et la rondeur – et les caprices – du soleil. Elle connaît la malédiction des ombres et le goût de la terre. Et elle ne désespère jamais dans son attente. Elle sait qu'un jour les visages la rejoindront – et qu'ensemble, ils finiront dans la main des Dieux – ou jetés par-dessus le monde par quelques gamins malicieux. Mais elle s'en moque. Elle vit sans larme – et demeure insoucieuse des circonstances et de la mort. Elle nage au milieu des eaux qui jamais ne l'emporteront...

 

 

Une nuit fatale où les âmes aiguisent leur sommeil à la désespérance. Et un peu d'être au milieu du jour pour que rien ne se dissipe avant le réveil des âmes. Et émerveillé, à présent, par tous ces bruits et ces éclats – et ce grand silence qui recouvre tout. Et c'est, pourtant, au cœur de l'abîme et de la somnolence que nous avons grandi – au milieu des rêves et des épines – à mâcher sans fin et sans joie quelques feuilles d'orties sous l’œil blasé des hommes et le regard indifférent du monde...

 

 

Ah ! Mon Dieu ! La sagesse des bêtes ! Si elles pouvaient parler, nous serions éblouis par tant d'intelligence ! Mais pourquoi sommes-nous donc si aveugles, à travers leur silence, à leur courage, à leur beauté et à leur innocence – et à cette joie d'aller avec naturel et candeur au milieu de leurs instincts...

 

 

Partout, ici et ailleurs, le même destin remisé à plus tard lorsque les heures seront creuses – et le goût du monde moins vaillant – lorsque la mort sonnera (enfin) l'heure de la fin...

 

 

L'espace jusqu'au bout de la nuit resserre sa présence sur nos âmes distraites et éparpillées. Mais il n'investira le jour – notre éblouissante obscurité – qu'à l'heure de la mort – lorsque s’assécheront les dernières gouttes de sang et que l'âme prisonnière s'envolera au milieu des rêves pour rejoindre son destin...

 

 

Le temps écoulé comme un déversement insensé – un flot permanent – qui encombre l'âme et la mémoire – et qui noie notre vie dans le souvenir et le regret...

 

 

Avec la nuit s'enfanta la blessure. Et s'enflammèrent les rêves de guérison et de retrouvailles. Et depuis nous errons au milieu du feu et de cette douleur plus vieille que notre naissance en cherchant par la moindre fenêtre une consolation à la souffrance...

 

 

Fenêtre, nuages, rêves. Et cette cloche qui sonne les heures pour nous rappeler à la prière. Et nos gestes trop las pour quitter le labeur où nous avons plongé notre vie pour ne pas avoir à affronter le temps qui passe et la mort...

 

 

Enfant à naître dans la main de Dieu. Blotti encore contre le sein de la terre...

 

 

Contre la gorge parfois, cette voix essoufflée – rauque à force de se taire – d'étouffer la parole dans son silence. Et qui, soudain, jaillit pour enfanter le plus beau et le plus vrai de la traversée – le souvenir de la traversée peut-être – et dire au monde que le désir est la porte de l'ailleurs – et que les jours dessinent une force – une vitalité – née bien avant les premières naissances – et que l'âme est le lieu de sa plénitude. Et qu'il nous faudra marcher jusqu'aux rives de la solitude et du silence pour rejoindre le lieu où tout a été créé...

 

 

Nous attendons le jour, l’œil triste et collé contre la vitre. Et nous définissons la volonté comme la source des élans... Mais, en vérité, l'incertitude nous effraye davantage que la nuit...

Le recroquevillement, la frilosité et la peur seront toujours les pièges de l'âme les plus ardents...

 

 

Nous nous envolons parfois au-dessus des villes et des forêts pour examiner le monde d'un peu plus haut. Comme l'oiseau qui abandonne son destin aux forces du vent. Comme la main d'un enfant qui, sur sa feuille, dessine un ciel et un soleil qu'il n'a entrevus qu'en rêve...

 

 

Nous aimerions vivre au-dessus des visages – parcourir leurs lignes – nous insinuer au milieu des âmes – et tendre les bras vers des ailes qui nous porteraient plus loin pour dépasser les étoiles et les rêves des hommes. Mais nous vivons au milieu du monde sans connaître personne – sans même un regard sur ce qui nous anime – et sur ce qui en nous monte et descend – et qui, à travers nos yeux et nos gestes, dévisage les figures et défigure la terre – en piétinant notre désir d'être ailleurs – au-dessus des visages pour parcourir leurs lignes, nous insinuer au milieu des âmes et tendre les bras vers des ailes qui nous porteraient plus loin pour dépasser les étoiles et les rêves des hommes...

 

 

Vivre – et mourir – entre deux âges. Comme la possibilité d'une fenêtre – d'une caresse. Et une gifle cinglante au milieu de notre élan...

 

 

Défaits par ce que nous cachions – et nous découvrant plus simples – et plus innocents – que nous ne l'imaginions. Et heureux à présent de nous balancer entre le ciel et les ombres de la terre – à l'abri des détours et des échos qui résonnent au milieu des résistances du monde...

 

 

Que pourrait prescrire le silence à nos mains trop timides – et à notre âme encore trop apeurée par l'innocence et la liberté offertes...

 

 

Nous suivons le lit d'une rivière sans fin – qui ignore ses méandres et ses détours – et qui se moque de ses confluences et de ses deltas. Et nous nageons dans cette eau qui s'est déjà versée mille fois dans l'océan sans craindre ni l'évaporation, ni le ciel – ni l'assèchement des fleuves et des ruisseaux – sûre de rejoindre mille fois encore la source de tous ses départs...

 

 

Nous nous affairons à quelques riens aux lisières des ombres et du silence. Nous engrangeons les choses – et déshabillons les visages pour en extraire la substance qui, croyons-nous, étanchera notre soif. Nous imaginons vivre – et être vivants – plus vivants que les morts. Mais, en vérité, nous dormons du même sommeil – étreints peut-être simplement par des rêves un peu plus vifs...

 

 

Nous étions si jeunes autrefois – avec cette figure fière et ignorante (si ignorante) de ses déboires futurs. Et les années passèrent ainsi – bousculant nos maigres certitudes – et dévastant la carrière où s'empilaient nos espoirs. Et, à présent, ne demeurent que le silence – et cette nudité de l'âme aux prises avec les circonstances...

 

 

Semeur parfois de graines d'un plus grand que nous qui aura offert à notre main son or – son silence et sa joie. Et nous voilà, à présent, à parcourir le monde de notre page – livrant au gré des mots – au gré des vents – quelques semences aux visages inconnus qui, peut-être, aideront à faire fleurir un monde nouveau où les fleurs pousseront sur l'Amour – et où l'Amour n'aura d'yeux que pour les figures encore dépourvues de sagesse. Un monde où l'innocence guidera les mains et les âmes jusqu'aux frontières de leur vrai visage...

 

 

Il est un temps moins glorieux que les mythes mais qui donne à voir le plus Vrai des jours – aussi simple qu'une main qui caresse la chevelure d'un enfant – qu'un front qui se baisse pour recevoir le baiser d'une femme ou d'un Dieu toujours prompts à pardonner...

 

 

Tiraillés encore par la clameur et l'absence qui sévissent au cœur de ce monde où la brume enveloppe les âmes et les yeux en les berçant sournoisement contre le mur des promesses...

 

 

Enfant de la solitude et du mystère qui, en sautant sur les pierres, découvre les visages et, mal cachés derrière les sourires, leurs secrets. Allant entre les arbres au cœur des plus sombres forêts pour rendre heureuse – et possible – la marche. S'arrêtant au milieu de chaque clairière pour parler aux herbes et aux bêtes – et leur demander de le guider jusqu'au lieu de son enfantement – là où la joie, le mystère et la solitude sont nés du plus vibrant – et émouvant – silence...

 

 

Avec les premiers mots jaillit la parole. Et avec la parole, les hommes nommèrent cette fièvre de l'or – cette soif incompréhensible – antérieure à leur naissance. Et ils purent ainsi ouvrir la marche au milieu des arbres et chercher dans tous les recoins ce qui se cachait parmi les ombres et la brume. Très vite, ils invoquèrent le ciel, la terre, les rivières et le soleil – tous les Dieux possibles du monde – pour les aider dans leur ingrate besogne. Et progressivement, on les vit transformer leur demande en mythes et en prières.

Au cours de leur périple, ils comprirent que la solitude accompagnait leur marche – et dans cette compagnie, trop indigne à leurs yeux, leurs pas se précipitèrent. Ils prirent alors mille raccourcis – et décidèrent de bâtir leurs propres sources et leurs propres cathédrales pour satisfaire leurs exigences – et tenter d'apaiser cette fièvre et cette soif intarissable. Mais celles-ci grandissaient aussi vite – et aussi haut – que leurs rêves et leurs édifices. Et très peu comprirent que leurs Dieux et leurs sources alimentaient leurs désirs et leurs élans à mesure de leur faim sans parvenir à en percer l'origine.

Quelques-uns, cependant, comprirent la ruse et la supercherie. Et on les vit s'éloigner des bourgs et des cités – et fuir les foules excitées et grandissantes. Beaucoup se retranchèrent en quelque lieu désert – et entreprirent de plonger dans la parole – et d'évincer les mots et les visages – les idées et les images. Et cette fouille – âpre et douloureuse – exalta leur désespérance. Et bientôt tout devint noir devant leurs yeux – et leur âme devint trop malheureuse pour poursuivre sa quête.

Mais parmi eux, quelques esprits tenaces continuèrent leurs recherches – et découvrirent au milieu de l'abandon le secret de toute parole – le secret de toute fouille – le secret de toute vie – le secret de toute marche et de tout élan ; le silence d'avant le monde – le silence d'avant les hommes – bien plus judicieux et protecteur que toutes les tentatives pour percer le mystère – tous les mystères – qui firent naître – et habitent encore aujourd'hui – le cœur du monde et des hommes.

 

 

La nuit comme un écho – l'écho lointain peut-être – d'un jour plus ancien qui aurait laissé le vent affoler notre timidité – cette folle pudeur sous-jacente à tous les détours qui retarde l'envol et le rétrécissement du temps...

 

 

Une voix, un regard. Et ces empreintes minuscules sur le sable des jours. Quelques traces pour enchanter le silence et les visages...

 

 

Quelques mots – quelques phrases peut-être – une parole née dans la pénombre de la chambre. Un souffle arraché au temps pour offrir un répit à la soif du monde – et un peu de neige sur l'aveuglement des hommes – éblouis par un soleil trop lointain – inaccessible pour les visages qui guettent, dans une espérance insensée, une lumière – une clarté illusoire et mensongère...

 

 

L'herbe, le monde et le ciel au-dedans des visages secoués par tant d'ignorance...

 

 

Par-dessus notre blessure, une mémoire ouverte sur les plaies et le mal de vivre. Et par-dessus la mémoire, un temps blessé qui se meurt sans un mot – sans un cri. Et au fond de notre blessure – apparemment originelle – pousse une fleur étrange – et presque inconnue – qui perce parfois l'obscurité pour éblouir provisoirement l'âme et les visages...

 

 

Au-dedans d'un jour – d'une vie – offerts à l'espérance, le silence et le refus de toute appartenance – toujours trop restreinte pour vivre avec la beauté de l'âme encore enfermée entre la peur et l'envergure du monde...

 

 

Sur cette route qui oscille entre les fossés et l'horizon – nu au milieu des danses. Le pas allègre comme la course des blés caressés par les vents. Le cœur planté dans la sève des arbres. Et l'âme haut perchée au milieu des houppiers pour sentir la bise et l'haleine du monde. Emporté par la douceur de l'air qui vacille entre les pas. Bras levés et la tête au milieu du cou qui battent la mesure au rythme d'un soleil tantôt ascendant, tantôt déclinant. Au cœur d'une ronde éparpillée en mille visages qui la reprennent – et l'étendent là où l'âme s'enlise et parfois se morfond. Dans la main tenace d'un Dieu sans regret...

 

 

Une fenêtre, un coin de ciel bleu et un bout de terre proche de l'horizon. Et le cœur fragile – perdu, peut-être, dans une contemplation infinie – sans limite. Et une âme sans volonté au service de ce que lui jette la main des circonstances...

 

 

Forêts, montagnes et rivières puisent leur puissance – leur vitalité – à la même source que les visages. Et soulèvent le monde aussi haut que nos bras portent les pierres. Forces tendues vers la célébration de l'assise entre deux abîmes – entre deux énigmes – illusoirement matérialisé(e)s par la naissance et la mort. Dans l'immobilité d'un seul regard – qui jamais ne se lasse...

 

 

Et cet Amour au-delà du monde. Et cette joie au milieu de l'ignorance. Et ce sourire parmi les visages. Serions-nous ce que nous avions pressenti autrefois – ce que notre âme avait deviné derrière les larmes et la prétention...

 

 

Sous la lente lisière des heures, l'enfant attend l'aube – la neige d'autrefois lorsque la tristesse n'était que le reflet d'une joie tourmentée par la crainte des jours prochains – reléguant la petite ritournelle des malheurs au coin le plus sombre du miroir – presque invisible – et impuissante à entamer le sourire et l'innocence du visage – et cette clarté (cette haute flamme) au fond des yeux...

 

 

Le monde au-delà de toute illusion – et au-delà de toute désespérance – va, contraint par la puissance de ses désirs, vers son renouvellement – guettant le silence derrière chacune de ses aspirations...

 

 

Le silence parfois s'émousse devant la parole abstraite (trop pugnace pour s'éteindre) – et devant les bruits d'un monde trop ordinaire pour chercher son faîte enfoui encore au-dedans des visages derrière les masques et les grimaces...

 

 

Il est des vertiges où s'amoncellent aux côtés du silence les plus ardents désirs de le pénétrer...

 

 

Si peu de temps – si peu de jours – pour défaire l'ineffable des nœuds inutiles et des enchevêtrements où nous l'avons empêtré – et pour pénétrer sans gêne ni fracas au cœur de la nudité – et fréquenter cette innocence inexprimable par les visages et les siècles...

 

 

Et ces jours – et ces mille lueurs inexprimées au-dedans des visages – entrecoupés par cette nuit interminable – infranchissable...

 

 

Si l'aube pouvait tenir dans notre main, nous écarterions les doigts pour offrir au monde sa lumière. Nous franchirions le temps, la haine et le noir des abîmes. Et nous danserions avec la mort et les Dieux. Nous traverserions la pluie et les yeux des hommes. Et enfanterions la braise au milieu des larmes pour que la terre devienne plus grande que les rêves – et plus belle que la peur. Et nous verrions à la place du cœur une source claire et intarissable se déverser sur les visages – et inonder les chemins pour que nos foulées deviennent plus sensibles à l'Amour qu'aux promesses. Et nous verrions l'histoire ancienne – toutes les histoires anciennes – se rétracter au fond de notre gorge – et la lumière briller au fond de toutes les âmes...

 

 

Vies, aires et chemins pluvieux. Comme l'insistance d'une tristesse plus grande que nos jours – et plus vive que la possibilité de voir et d'aimer....

 

 

A travers la vieillesse, les courbes du soir. Ses lenteurs – et son immobilité presque – face au soleil déclinant. L'oreille attentive au plus infime soupir. Les heures lasses – fatiguées, elles aussi, par la poursuite effrénée des jours. Leur épuisement et la chute prochaine – inexorable. Comme une fin du monde – une apocalypse aux accents personnels. L'essoufflement et la mort qui s'approche. Le dernier pas interminable – et si exsangue pourtant – trop affaibli pour atteindre la rive promise – la rive rêvée – ajournant le sacre à un au-delà incertain...

 

 

Dans la pénombre d'un chemin, parmi les herbes et les branches, la lune pourpre et les lumières de l'aube, l'ombre s'égare dans la neige. Les maisons et les fenêtres se couvrent de givre. Le vent souffle et s'étire. Et voilà nos vies défaites – en suspens peut-être... Couvertures remontées jusqu'aux yeux à éponger le sang des blessures anciennes. Couteau à la main pour cisailler quelques rêves tenaces. Le blanc alors s'engouffre et fait siennes nos couleurs. Et sur la terrasse, on voit les yeux s'enfuir – et à leur suite, les visages – et au loin, les oiseaux suspendre leur chant. Et le printemps, à peine surpris, attend son heure au milieu de l'hiver dont les bras ont entouré notre solitude. La lune patiente. Et le soleil veille à notre repos. Tout est en ordre... Le monde et les circonstances puisent leurs dernières forces dans les battements réguliers de notre cœur. La mort viendra peut-être avant le début du jour. Mais nous sommes prêts à rejoindre la terre – et à accompagner nos derniers pas sous la lumière de notre visage – la seule figure restante dans cette lente procession – avec le silence, tout guilleret, au fond de notre âme promise (enfin) à son destin...

 

 

Nous restera l'odeur de ce sang séché déjà depuis mille ans. Et la fureur de ces combats perdus depuis des siècles. Et ce sourire, bien sûr, jamais épuisé par les circonstances...

 

 

Gitane parfois aux yeux de braise, cette âme plus belle que la mort, plus vive que le vent et moins désespérée que nos larmes. Conquise déjà par les infortunes du monde et du temps. Docile à la main qui la porte et la hisse vers ses propres hauteurs. Fidèle aux élans qui la transportent sur les eaux d'un Dieu moins soucieux des dérives et des naufrages que du souffle nécessaire pour rejoindre ses rivages...

 

 

Toujours plus prêt d'une figure que nous ne connaissons qu'en rêve... et qui souffle sur nos vies l'oubli, la perte des refuges et des repères et l'effacement de notre propre visage...

 

 

Silhouette aux aguets – à l'affût de cette flamboyante consumation pour vaincre la menace, le désir et la mémoire, l'exigence d'une terre, l'appétence pour les boucles funestes et notre goût pour les consolations infinies...

Et ce rose, à présent, sur cette soif presque éteinte. Et ces souvenirs qui galopent derrière les paupières. Et ce chagrin – autrefois si inconsolable – amoindri par le passage. Et la joie sans exigence comme remède à tous les départs...

 

 

Des rêves, des chants et la certitude de l'ombre. Et cette neige plus belle – et plus incertaine – que le soleil et sa course inlassable entre les horizons. Et cette nuit où nous sommes – plongés en son cœur presque malgré nous. Comme le pays d'une enfance qui dure plus que de raison. Et ces étoiles par millions – par milliards – au nombre sans doute incalculable. Et ce sable partout où nos pieds s'enlisent et sur lequel glissent tous les rêves avant de s'y enfouir. Et cette grâce pourtant – née peut-être – née sans doute – des origines qui trace sa route sur nos visages – de la plus insensible absence au plus énigmatique sourire....

 

 

L'histoire du monde. Et l'histoire d'un homme. La même figure, différente pourtant selon les heures et la tournure des circonstances. Et cette verticale sur le temps – à chaque instant. Et ce silence qui perce nos voiles tendues par la puissance des désirs. Et ce goût pour le simple au milieu des enchevêtrements. Et cette joie inébranlable parmi les malheurs. Et ces réponses mille fois offertes que nous avons recouvertes dans notre aveuglement. Et ce rire au centre de toutes les questions. Comment pourrions-nous donc nous exclure de cette belle et grande figure que nous reflètent tous les miroirs...

 

 

Nos visages en contrebas du monde. Gisant avec le sang dans l'eau des rivières. S'écoulant – et s'épuisant – au fil du temps. S'accrochant pourtant à toutes les branches – et à toutes les dérives – dans la croyance (et l'espoir un peu vain) de faire émerger de leurs efforts et de leurs élans une issue, même provisoire, à la chute – une (improbable) échappatoire dans cette implacable précipitation vers la mort...

 

 

Cet or au bout des doigts. Et cette joie au-dedans de l'âme que caressent tous les présages. Comme un chemin parallèle à nos aventures. L'immuable au cœur des circonstances. L'issue à tous les pièges et à toutes les faims...

 

 

Et ce réel façonné par le rêve. Comme un purgatoire oublieux du silence qui, en forçant les portes, transforme le paradis en enfer. Et l'évidence en vertige incompréhensible et infranchissable. Et la joie – et la légèreté – en désir d'appropriation. Ne subsiste alors que l'Amour qui s'offre, au cœur de tous les préambules, à tous – autant à ceux qui cheminent qu'à ceux qui s'abandonnent à leur sommeil... Comme une offrande à lui-même – et une (élégante) façon de patienter avant les retrouvailles – avant que ne se rassemblent toutes les incomplétudes...

 

 

Un silence gorgé de lumière. Et quelques mots, loin de toute objurgation, pour rappeler aux bêtes et aux hommes – aux poètes et aux sages – leur nécessaire présence parmi les voix trop bruyantes et trop insensibles qui clament en ce monde leur refus – et leur résistance à ce qui ne peut être ni saisi ni instrumentalisé. Comme une bouche acquiesçante – accueillant l'harmonie comme le chaos. La seule manière de vivre avec justesse au milieu des cris et des mensonges – et d'aimer d'une égale façon la poussière, les chimères et la vérité...

 

 

Une ombre parfois s'approche – menaçante malgré ses mains vides et son air de ne plus y croire. Elle s'avance à petits pas pour plonger dans nos rêves et nos souliers. Et nous la laissons faire, curieux de voir où elle nous mènera – si la couleur des lacs, des routes, des montagnes et des forêts sera corrompue par ses dogmes et ses églises – curieux de voir son inquiétude devant son impuissance à investir et à contrôler notre âme. Et nous l'accueillons, bien sûr, à bras ouverts – et la recevons le cœur léger dans cet espace où le monde se reflète dans la beauté du miroir – au milieu d'un soleil qui transforme tous les visages et les paysages en Amour...

 

 

Un vent, la terre, des Dieux. Et quelques visages inattentifs – trop sensibles encore aux instincts et aux appétits pour se blottir au cœur du silence – au cœur de cet Amour qui pardonne l'ignorance, la ruse et la maladresse...

 

 

Une cloche sonne à chaque instant. L'appel du silence – la permanente invitation de l'émerveillement – au milieu de la grisaille et de la routine. Au cœur de ces viles habitudes qui rassurent et emprisonnent...

 

 

Au centre de l'âme – au centre du monde – toujours résonne le plus haut silence. Cet Amour blotti contre lui-même à force d'indifférence...

 

 

La chute offre le jour – cette nudité – cette innocence face aux visages et aux circonstances. Cet Amour sans église comme une évidence que ni le doute ni la raison ne peuvent corrompre ou anéantir...

 

 

On s'égare parfois dans l'imitation des plus sages. Pour se prémunir de tout mensonge, on devrait (plutôt) vivre au milieu des tombes et du désert. Être comme le premier homme. Et se fier à l'intelligence qui trace sa route parmi nos négligences. Nous n'en serions que plus vivants – et plus aptes à franchir les premières frontières de la réclusion pour emboîter le pas aux balbutiements de la lumière qui en nous cherche son destin...

 

 

La nuit a la couleur du jour – corrompue par la prégnance de notre visage – cette absence aux yeux étroits – et trop penchés sur ce que nous croyons être la seule réalité tangible et appréciable...

 

 

Dans les yeux des hommes, cette lumière – et ce grand voile qui obscurcit tout ce qu'ils effleurent et tentent de percer : le monde, la vie, la mort, le destin, les visages – et qui donne aux circonstances un air d'épreuve et de tristesse. Et, pourtant, derrière la peur et la méfiance – derrière l'ignorance, les encombrements et la pesanteur – le silence et l'Amour demeurent intacts – et à proximité – mais introuvables encore tant que les tentatives se détourneront de la seule issue possible ; le déchirement...

 

 

Rien de plus qu'un nouveau jour. Un chemin à l'heure précise. Quelques pas et quelques lignes offertes à l'infortune des hommes pour s'extraire du rêve et faire surgir un regard – et dans ce regard, la beauté qui, sans doute, manquait au monde...

 

 

Au dehors, quelques signes. Quelques traces indéchiffrables par la pensée. L'empreinte du courage des anciens. Leurs tentatives aujourd'hui transformées en ruines et en poussière. Leurs mille élans maladroits vers la lumière. Et les dés du hasard lancés contre la pluie qui ont roulé en contrebas du monde – et qui gisent à présent inertes et inutiles...

 

 

Et cette averse du fond des âges encore perceptible aujourd'hui. Quelques gouttes qui cinglent toujours l'âme et les visages à travers les efforts pour échapper aux orages des siècles et à la pluie des origines...

 

 

Un peu de sommeil dans le rêve. Et cette danse étrange au-dessus des terres familières. Sur cette herbe rase – anéantie par les pas – tous les pas – qui se hâtent vers les horizons. Comme un piège enserrant ses proies, hilares pourtant et si insouciantes au milieu du cortège...

 

 

Une clé, un ailleurs. Un tour – un simple tour – autour de soi-même. Autour de ce trésor encerclé – et défiguré – par le désir...

 

 

De l'autre côté toujours, croit-on, se tiennent la joie et le mystère de notre enfantement. Et nous vivons et cheminons ainsi en réduisant le silence à un ennemi féroce – coriace et incorruptible – tant il se présente à nous avant l'heure de la compréhension...

Et nous parcourons les villes, le monde, l'esprit, la beauté et l'étroitesse des figures à la recherche de cette part que nous imaginons manquante. Comme des fantômes inaptes à creuser leur propre visage...

Et notre vie durant, nous tremblons devant la précarité des corps et des destins – et la fragilité des syllabes que dessine notre voix suppliante. Comme si demain – comme si la fouille – étaient suffisants pour continuer la marche...

 

 

Nous revenons encore – nous revenons toujours – au cœur de ce qui ne nous appartient plus – de ce qui, en vérité, ne nous a jamais appartenu. En ce point de rupture où la vie et la mort s'entrecroisent et se confondent. En cette heure où le temps se désagrège et s'efface. Au milieu du monde. Au centre de toutes les solitudes – avec cet espoir de revenir encore pour dénicher la clé – n'importe laquelle pourvu qu'elle ouvre cette porte fermée depuis des siècles – fermée peut-être depuis toujours – et contre laquelle se cognent nos pas et nos poings serrés et tremblants...

Vient pourtant un jour où le retour devient impossible. Où l'âme, prise entre l'écorce du monde et le manche de la cognée, disparaît – sans trace. Et avec elle, la peur du piège et la crainte de l'étau. Nous devenons alors cet ailleurs tant rêvé – et cet ici si fructueux et indiscutable. A notre place. A l'exacte place de notre destin. Là où l'espoir et la désespérance perdent leur force et disparaissent. Là où la joie et l'instant remplacent le rêve et le désir. Arrivés en quelque sorte au lieu où le revenir devient ce qui demeure...

 

 

Blessures et défaites dans cet aveu des choses qui nous entourent. Dans cette attente des êtres et de cette âme portée au voyage. Paupières et volets clos. Cœur arc-bouté sur ses défenses. Au milieu de la peur. Et soudain, tout vole en éclats ; le monde, la vie et le silence. Et ne subsistent que cette joie au fond du regard – et quelques mots pour inviter les visages à nous rejoindre. Et notre pas ferme sur le chemin – escorté par sa propre délivrance...

 

 

Pierres encore tantôt lisses, tantôt rugueuses sur ce long chemin blanc que l'on balise avec maladresse de mille mots inutiles...

 

 

Le silence et la solitude – belle et joyeuse – partout. Au milieu de nulle part. Au cœur du monde. Et jusque dans les âmes les moins dévouées...

Ensemble nous avons gravi mille montagnes – avons traversé mille forêts – avons foulé la vie, le monde et la mort de nos pas tantôt hardis, tantôt hésitants. Et nous n'avons rien appris que nous ne savions déjà ; le règne du silence et la célébration de la solitude aux mille visages tantôt éparpillés, tantôt réunis. Cette évidence d'être nous-mêmes – ensemble et séparés – au milieu des tombes et de la lumière. Et en écho, quelques gestes pour rompre l'inattention et offrir l'Amour à tous ceux qui, à travers leurs foulées, ont toujours témoigné de son absence...

 

13 février 2018

Carnet n°137 Nous autres, hier et aujourd'hui

– Dans le passage qui s'éternise –

Récit / 2018 / L'intégration à la présence

Tout se quitte déjà avant de nous abandonner. Instants, visages, tendresse, amours, malheurs. Envolés. Comme un peu de sable dans notre désert – et quelques grains laissés par le vent dans nos souliers... 

Rien que pour nous, cette vie radieuse – dévoilée dans notre malheur. Retenant son poids pour se hisser sur nos épaules entre quelques rêves anciens et les heures infranchissables. Effaçant le temps et la certitude. Et les yeux pétillants – presque étincelants – ornés du plus grand silence. Comme un adieu au monde. Et cette brûlure sur l'âme pour la rendre plus vive et plus vivante. Ce pourquoi, en définitive, nous aurons vécu...

 

 

Souvenir d'un temps oublié où l'âme était l'axe du monde – où les poètes et les prophètes détenaient la parole – où la lumière régnait parmi les ombres – et où les fils de l'homme étaient dignes de leur père...

 

 

Nous nous sommes heurtés à tant de siècles – et à tant d'ignominie – que le silence partout s'est effacé – dans les âmes et dans les livres. Ne restent plus que l'absence et ce fol élan vers l'horizon...

 

 

Nous sommes nés des lèvres du désir. De cette parole enfantée par la volonté des Dieux. De cette matrice, à présent, recouverte de neige et de secrets...

 

 

Peut-être n'aurons-nous su dire que ce qui nous aura traversé... Jamais le regard. Et moins encore le silence...

 

 

Nous titubons sous les caresses – ce mince partage des vivants dont les mains n'effleurent que le désir. Gorge et âme repliées au-dedans – sournoisement tapies derrière l'avidité du geste...

 

 

La lumière rose déjà en deçà de la mort. Perçant tous les orifices comme si nos doigts errants – malhabiles – pouvaient toucher le jour – rompre la glace et les miroirs – et cette nuit aussi épaisse que le sang qui sèche, peu à peu, dans nos veines...

 

 

Nous écrivons à tous ces passants à l'âme perdue – égarée – trempée par les eaux de l'indifférence et de la peur...

 

 

Le pas triomphant au milieu du sang et du temps célébrés. Avec cette voix perchée au fond de la nuit qui cisaille les âmes de passage. Et cette bouche qui ensorcelle la mort et invite les paumes – et les cœurs – à s'ouvrir pour que le séjour devienne plus intense – et plus flamboyant – comme un chant – un hymne peut-être – nécessaire à la blancheur du partage...

 

 

Entre l'humus et le ciel, cette étrange échelle – démesurée – dont les barreaux (chaque barreau) invite(nt) au voyage – et dont l'envergure impressionne tant les âmes qu'elles ignorent s'il leur faut monter ou descendre – grimper ou se jeter dans le vide...

Et cette brume blanche qu'il nous faut traverser au milieu des peurs et des fantômes – et qui voile le haut et le bas – les cimes et les sous-sols. Comment aurions-nous pu deviner qu'il nous faudrait décrocher le ciel de ses hauteurs et lui faire retrouver la terre la plus humble – la plus abandonnée – et que de ce mariage, presque insensé, pourraient naître quelques fleurs et quelques visages secourables – et mille chants – et mille prières – pour transformer l'espoir et la désespérance en confiance – et la confiance en évidence – et l'évidence en silence...

Comme le franchissement ultime – et l'effacement de tout rêve – de toute montée. La dernière dégringolade, sans doute, joyeuse – et presque miraculeuse – avant que notre visage puisse rejoindre l'infini au-dedans du monde – et à l'écart du temps et des tentatives...

 

 

Malgré l'aurore – et sa lumière – nous sommes encore livrés au destin des pas – à cette incertitude cohérente (presque mécanique) qui fait que notre vie – et toute vie – ne ressemblent à aucune autre – et qu'elles doivent suivre leurs lignes singulières, explorer certains horizons, rencontrer certains visages et emprunter leurs propres chemins de découverte...

 

 

La terre, une fenêtre, du sable. L'oubli et le silence. L'effacement vers l'invisible – l'insaisissable. Comme un envol entre le plus proche et le lointain...

 

 

Comme une vibration à ce qui brûle en silence. Une chair, de l'humus, une parole. Un éblouissement de l'âme. Comme une fièvre – un feu – sous la neige...

 

 

Nous jouons – continuons à jouer – comme si la mort et le hasard n'avaient aucune importance. Comme s'il nous importait peu que chaque nouveau visage reflète le miroir précédent...

Monter, descendre, chanter – vivre et avancer encore... Ah ! Cette ivresse du destin plongé dans l'ignorance et le malheur...

 

 

Le monde en cris – en pleurs – en larmes. La mort et l'Amour battu par les vents. Et nos mouchoirs épongeant le sang des poitrines. Et quelques mots pour dire, malgré tout, la beauté du soir au jour dernier...

 

 

Archipels, collines, sentiers. Cette topographie du monde avec ses carrefours, ses avenues et ses chemins que l'on ne fréquente plus guère...

Ruines encore, plantées comme les arbres, à intervalles réguliers. Pathétiquement uniformes. Et ces foulées au milieu de la désolation – heureuses de tout – du vent, des larmes et des gémissements. Gravées dans la pierre. Trempées par la pluie. Joyeuses, en somme, malgré les déconvenues...

 

 

Ici, comme ailleurs, tout s'en va – se défait, se disjoint et s'efface. Et ici, comme ailleurs, tout revient. Se redresse, s'invite, s'insinue – et recommence...

 

 

Et voilà que nous approchons des mains lumineuses – éminemment fantasques sur le tragique des jours. Paumes ouvertes largement – doigts simples – éparpillés comme une rose blanche aux pétales tournés vers je ne sais quoi – un parfum lointain de la nuit peut-être – une folie versée dans la prière avec un petit quelque chose d'inquiétant...

 

 

Effarouché par la forme secrète des choses. Et le secret enfoui dans les visages. Comme un livre couvert de signes mystérieux – indéchiffrables – le monde – l'énigme du monde – insoucieux des inquiétudes de l'âme qui cherche à réunir la parole et le chant...

 

 

L’œil solitaire, revenu d'exil, veille à présent – découvre le monde – sourit à la foule – et contemple ce qui l’effrayait tant autrefois...

 

 

D'abîme en abîme, la splendeur du noir se dévoile. Bouche d'abord grimaçante qui, peu à peu, esquisse un sourire aussi large que le ciel – aussi large que nos rêves anciens. Et se terre – puis s'efface – l'angoisse du temps. Tout disparaît dans le silence ; visages, malheurs, beauté alors que le jour se lève et que le monde apparaît à la fenêtre...

 

 

En un éclair, le foudroiement. Le temps pulvérisé. La chair en cendres. Et le silence qui s'étire. L'oubli. L'instant perpétuel. La dilatation du corps et du souffle. L'intensité du jour. L'éternité qui s'accomplit...

 

 

Des eaux encore troublent le sommeil. Comme de la boue sur un miroir. Des mots et quelques rires dans le silence. Un totem dressé sur nos latitudes. Comme une griffe – un œil – une indifférence – qui lacère le poème...

Et un sourire nous revient. Celui de l'oiseau devant la face des Dieux – messagère autrefois des plus beaux présages...

 

 

Nous évoquions, t'en souviens-tu, la confiance et la malice dans nos regards tournés vers le monde – et chavirés, parfois, par les siècles. Et ce goût pour le silence dans nos étreintes. Et cette joie du partage que frôlaient nos rêves communs. Et cette écriture penchée sur la table parmi les livres. Et nos lèvres appliquées à l'Amour qui souriaient devant tant de solitude...

La terre alors n'était qu'un mythe dont nous dévorions les tranches et distribuions les miettes de nos mains jointes en prière. Et ce bleu, à présent, comme une trace laissée par notre ultime désir de vivre – ensemble – l'éternité...

Nous regardions, t'en souviens-tu, le blanc des arabesques, entendions des voix, jouions avec le vent et les souvenirs, bercions cette tendresse innée au milieu des jours, brisions nos vies contre l'immonde et l'incertitude – et dispersions nos larmes sur l'indifférence des pierres...

Nous étions si vivants – si fragiles – et si curieux face à tout ce qui nous échappait. Et Dieu sait que notre volonté était grande – immense – incommensurable presque – de défier le temps et la mort, d'exalter le passage furtif des saisons pour vivre un Amour – et un printemps – éternels... Et, à présent, nous voilà rassemblés pour quelques instants – pour quelques heures peut-être – sur cette page que nous aurons écrite ensemble – main dans la main – âme au plus proche de ce qui, autrefois, nous avait échappé. Comme un parfum de fête dans tout ce que nous aurons réussi à briser. Une joie dans la course – un soleil sur le monde. Et le silence au fond de nos âmes brisées par tant de solitude – posant, à présent, notre main sur tous les franchissements sans recourir à la nécessité des choses. Comme le présage d'une empreinte à venir – le sillage fragile de nos années – le souffle de l'infini sur nos horizons si dérisoires. Au plus près de la source et de la lumière...

 

 

N'imaginons rien qu'un voyage encombrant. Une maison à portée d'ailes. Quelques rêves. Quelques étoiles. Quelques rires et des pleines charrettes de malheurs. Et l'éternité quelque part qui veille entre la lune et le silence...

 

 

Nous aimerions encore laver les jours avec les eaux des promesses. Quitter ces rives éteintes – presque mortes – pour une région de cocagne. Et nous voilà, tout haletant, sur les chemins – allant plein d'espoir vers quelque terre lointaine. Soulevant les pierres et dévisageant la figure des inconnus – assemblant quelques planches pour nous construire un abri – déclarant notre flamme au premier visage rencontré – au premier rêve d'amour. Et nous voilà bientôt tout engoncés – pris au piège de notre propre songe – séparés de la mort par quelques souffles avec cet espoir qui chante encore dans l'âme... Incorrigibles que nous sommes...

 

 

Nous chantions autrefois accoudés à la balustrade des jours. Perdus dans quelques rêves. Assemblant quelques mots pour dire notre bonheur d'être ensemble. Nous prenions le temps d'aiguiser notre parole au silence. Ravis pourtant de cette solitude – et de ces fleurs sans volonté qui poussaient sans effort autour de la maison. Nous étions jeunes et pétris de désirs. La mort ne s'était encore invitée à notre table. Nous avions repoussé, d'un geste trop brusque, la possibilité de la souffrance pour chercher partout la moitié de notre visage – imaginant que nous pourrions la trouver parmi toutes ces âmes – guidés par l'instinct qui nous dictait la marche et le hasard des rencontres. Nous ne savions voir dans ce destin la nécessité du monde et la poursuite de cette fouille insensée pour se retrouver...

Nous avons menti mille fois pour sauver les apparences – et exposer la pertinence de notre profil. Nous avons embrassé tous les soleils – la lune et toutes les étoiles – pour continuer à croire. Nous avons amassé l'or et engrangé la lie pour séduire encore. Et nous nous sommes parés de paillettes et de sourires – et avons fui la poussière et le fumier en éparpillant la récolte de l'innocence...

Des années – des siècles – sont passés. Et, à présent, nous nous tenons à genoux, et en silence, sur la jetée qui fait face à la nuit. Et les larmes coulent – et les mains s’abandonnent à la prière. Le monde – cette marche – nous auront appris l'humilité et la gratitude. L'insignifiance de nos désirs – et la pépite qu'ils cherchaient avec trop de fougue ; ce regard immobile – gigantesque – posé au-dessus de nos yeux et de nos chants – accoudé(s) à toutes les balustrades du jour...

 

 

Et ce carré blanc au-dessus de la page. Comme un silence en surplomb des mots – en surplomb du monde – avec quelques étoiles lointaines pour nous dire l'impossible achèvement de l'espérance...

 

 

Plaquées contre le soleil, l'âme et la poussière. Et ce désir de lumière au milieu du cœur – au milieu des rêves – parmi toutes ces têtes nageant – surnageant – dans leur bourbier...

 

 

Nous cherchions l'extase et l'intensité de l'envol. Mais nous étions incapables encore d'abandonner notre vie aux arêtes trop vives des chemins. De confier notre âme aux noirceurs des étangs. De sombrer dans tous ces marécages où s'achèvent les plongeons – toutes nos vaines tentatives d'apesanteur...

 

 

L'âge n'est rien. Qu'un peu de temps sur le visage. Le sceau des heures et des siècles sur la peau. Quelques sillons et quelques frémissements sur l'âme. Un peu de vent et quelques secousses avant la mort.

Il faut être plus lisse – et plus acharné – que les années pour s'en remettre à l’innocence – pour s'abandonner à cette éternité présente au cœur de tous les âges...

 

 

Au milieu de tout ce qui s'en va, nous demeurons – immobiles et sages. Parmi les fleurs, les arbres et les visages. Avec, au loin, ce soleil qui n'aura réussi à réchauffer les âmes...

 

 

Rien jamais ne pourra finir. Ni la mémoire, ni les signes du temps. Pas même l'espoir, ni le passage – toujours furtif – des ombres. Ce grand manège qui nous fait tournoyer...

Mais nous resterons fidèles à ce qui s'approche, la paume légèrement ouverte à ce qui s'insinue sans bruit. Comme assignés par le silence à demeurer présents quoi qu'il arrive...

 

 

L'automne parfois persiste en coulisse. Entre le lointain et le plus proche – assis-là parmi nous sans rien voir de son rôle obscur – et sans même le désir d'un poème. Et nous demeurons étonnés – et presque abasourdis de cet accueil – avec ces traits tirés dans le miroir – prêts peut-être pour l'heure du grand départ...

 

 

Les choses et les noms comme un miroir. Comme une rive unique contre laquelle coule l'espérance – cette envie de savoir ce qu'ils portent – et ce qu'ils contiennent. Et toutes les voix et le silence... Et nos mains fragiles – courageuses – qui tiennent leur pelle – et leur flambeau – pour tenter d'ouvrir un passage impossible. Et pourtant que l'horizon semble réel entre le ciel et les yeux au-dedans de cette chambre où l'âme est encore enfermée...

 

 

Nous rêvons de beauté. Comme une vérité pour soi-même. Comme une évidence à la portée d'un enfant. Et nous nous dressons, la fierté dans l'âme, face au ciel en lui offrant notre courage – et la lie de nos années – nos mensonges et nos prières – sans rien comprendre de sa beauté et de son silence...

 

 

Tant de lumière entre les mains qui pourtant saisissent toutes les grappes du monde – et frappent jusqu'au sang pour que se réalisent leurs rêves. Terre portée distraitement vers un sable éminemment pardonnable...

 

 

Une malice nous surprend parfois au réveil. Et nous imaginons notre vie comme un chant – comme un soleil – alors que mille heures grises – et autant de soupirs – nous attendent... Comme un peu de bruit – un fourmillement de l'âme – une effervescence – dans le silence. Comme un oiseau sur sa branche retenu par la faim – un chagrin aussi vaste que le ciel – quelques pas dans le doute et la discorde – un interstice dans la clarté sereine du soir en attendant la nuit, la fin du rêve et l'aube prochaine...

 

 

Tout se quitte déjà avant de nous abandonner. Instants, visages, tendresse, amours, malheurs. Envolés. Comme un peu de sable dans notre désert – et quelques grains laissés par le vent dans nos souliers...

 

 

Rien que pour nous, cette vie radieuse – dévoilée dans notre malheur. Retenant son poids pour se hisser sur nos épaules entre quelques rêves anciens et les heures infranchissables. Effaçant le temps et la certitude. Et les yeux pétillants – presque étincelants – ornés du plus grand silence. Comme un adieu au monde. Et cette brûlure sur l'âme pour la rendre plus vive et plus vivante. Ce pourquoi, en définitive, nous aurons vécu...

 

 

Pour le monde et les visages, la porte est – et sera – toujours entrouverte. Mais l'effort de la pousser suffit parfois à décourager les plus hésitants...

 

 

Il faudrait dire – et chanter même – au printemps et à l'hiver leur victoire. Et embrasser les âmes à pleine bouche pour les prémunir contre leur crainte des saisons...

Nous n'appartenons ni au monde ni aux siècles. Nous ne sommes pas ces petits riens que l'on jette dans les fossés de l'histoire. Nous sommes cette lumière oubliée – inchangée – qui veille depuis toujours derrière la peur et l'espoir...

 

 

Un lointain chagrin ravive parfois notre foi en l'homme. Nous fait croire encore à la possibilité du monde. Le signe de l'être, peut-être, sur le possible – l'envisageable...

Nous aurons encore mille tentatives pour comprendre ce qui demeure lorsque l'oubli aura jeté en contrebas des heures ce à quoi nous aurons cru – ce que nous aurons tenu en si haute estime – ce à quoi nous aurons accordé tant de valeur...

Rien, pourtant, ne changera – mais tout sera transformé. La gratitude se substituera aux plaintes et à l'espoir. Le monde ira encore de son pas lent, féroce et incertain mais le regard saura accueillir son impatience et sa maladresse...

 

 

Algues, galets, océan. Vie et mort sous quelques étoiles – éclairées par la lune et son reflet sur la vaste étendue. Et ce sable que les mains creusent – et entassent – aveuglément. Et ce soleil – ce grand soleil – enfoui quelque part – et ignoré encore...

 

 

Nous avons empoigné la vie d'une main rude et sauvage. L'avons façonnée au milieu de nos rêves. Lui avons donné notre couleur. L'avons humiliée et emprisonnée de mille manières. Nous avons agi comme de grands fauves au cœur brut et solitaire – trop instinctifs sans doute pour sauver les proies de notre faim – et abandonner le monde à sa liberté et à sa candeur...

Nous pourchassions quelques rêves... Comment aurions-nous pu voir la fragilité – et la détresse – des oiseaux et des grandes créatures pacifiques couchées sur le flanc – prêtant leurs mamelles au destin du monde. Nous ne vîmes que la chair et cette soif de sang... Nous aurons sans doute manqué l'essentiel – le regard, l'Amour et l'innocence...

Et le monde, à présent, est trop rouge – et trop noir – pour pardonner notre ignorance. A moins peut-être de nous agenouiller devant lui – de lui offrir ce dont nous l'avons privé depuis sa naissance – et de maintenir cet accueil pendant des siècles avec la gratitude permanente d'un regard humble et caressant. En devenant moins insensibles que les pierres, peut-être pourrons-nous rejoindre sa fragilité, sa grâce et ses merveilles – et nous unir si intensément à lui – pour être enfin capables de nous faire le bras modeste de sa frugale (et fructueuse) prodigalité...

 

 

Entre la terre et le soleil, cet œil inquiet scrutant la frontière entre le ciel et les paysages – cet horizon – comme une ligne blanche tracée par le hasard des naissances. Et debout, appuyé contre nous, le silence qui guette notre faiblesse – la fin de la folie et des privilèges...

 

 

Nous ne punissons ni les ravages ni la sauvagerie des hommes. Nous avons emboîté leur pas pour remonter là où tout a commencé. Et nous découvrons, parmi les hautes herbes de cette originelle prairie, la faim et la peur exilées de leur Amour – un froid si vif et le tournis de la tête – et le bégaiement du cœur au milieu de tous les rêves...

 

 

Nous n'aurons pas chanté – ni dit de mensonges. Nous aurons fui comme l'eau qui court sur les toits, dans les fossés des chemins et le lit des rivières. Nous aurons vécu – prié peut-être – en mendiant un Amour impossible. Nous aurons fait nôtres le sable des allées, les pierres dressées et le sang de cette chair partagée. Nous aurons bu – et ri un peu – avec des visages au milieu d'une nuit sans fin – au milieu d'une nuit sans appel. Nous aurons effeuillé les jours aussi tristes que les cimetières, la mort, les églises et la figure des curés – rouge à force de sermons et de mensonges. Nous aurons mangé dans la main du diable – et nous nous serons suspendus à ses fourches secrètes. Nous aurons fait ce que font tous les hommes. Nous nous serons terrés dans l'espérance en attendant que Dieu fasse les premiers pas...

 

 

Nous avons souri à la face des sages sans comprendre nos désordres. Nous avons bu leurs paroles, assis aux portes de l'infranchissable en nous moquant de ceux dont les paupières étaient closes – et dont la cécité se dédoublait dans le miroir. Mais nos gestes étaient encore lourds de sommeil...

 

 

Autrefois, nous nous agenouillions auprès de nos tourments. Accrochions à nos élans cet espoir canaille que les vents repoussaient vers notre visage. Nous écrivions des poèmes assis au milieu de la nuit comme de petits cailloux – des voix mortes – lancés aux contrebandiers qui s'affairaient à leurs désirs. Mais sans doute étions-nous seulement en train de rêver...

 

 

Nous étions assis sur une étoile lointaine – et regardions le monde en pensée. Nous imaginions les rires et les cercueils. Nous imaginions les danses et les larmes. Mais nous étions morts, en vérité, depuis bien longtemps...

Désormais notre voix – et notre vie – sont notre regard. Nous ne dormons plus auprès des mains et des corps qui nous réchauffaient en nous consolant de la solitude. Nous avons traversé ce néant au milieu de la lumière. Et nous veillons, à présent, sur la poussière et tous les soleils ensevelis sous le silence. Aujourd'hui, nous sommes ivres de vide – au-dessus des malheurs. Et notre encre se fait plus simple pour éveiller les dormeurs – et les conduire là où ils mourront – sur cette page à la langue enfantine – loin du hasard et de la beauté espérée. Et sur eux, nos gestes ont la tendresse des baisers d'autrefois. Et nous pouvons, à présent, nous recueillir auprès de leurs peurs – et embrasser leurs lèvres inconnues au goût âcre et étranger, sans l'ancienne nostalgie du noir. Nous sommes à leurs côtés aujourd'hui – plus libres et moins fiers que de notre vivant. Partis et revenus avec cet Amour en bandoulière – avec cette éternité dans le sang...

 

 

La présence, le souffle et la sensibilité, voilà seulement ce dont nous disposons en cette vie... Et, plus tard, lorsque la sensibilité sera parfaite (à son comble), le corps ne sera plus nécessaire*...

* La sensibilité nerveuse et psychique est, sans doute, l'une des plus grossières. Mais, sans elle, notre immaturité enfanterait mille délires et mille monstruosités plus atroces encore que ceux que nous commettons dans la restriction (et l'inhibition) de la douleur et de la peine...

 

  

Nous n'avons que notre pas et notre visage tournés vers le silence. Et le regard – cette lumière – sur nos gestes et le monde. Et la vibrante réalité de l'âme – tantôt vivante, tantôt perdue – au milieu des choses...

 

 

Une vie profondément solitaire – presque exclusivement – quels que soient les contextes et les rencontres. Voilà, bien sûr, notre lot commun – et la condition nécessaire à la découverte de notre identité commune – couronnée, en son heure, par la lumière – l'unité lumineuse...

 

 

Seul au milieu du monde. Et l'âme caressée et caressante – vibrante – sensible à tout ce qui l'effleure et la pénètre...

 

 

Partout, le silence et la nuit. Et cette poésie où se loge parfois la mélancolie...

Sachons rester fidèles à ce qui nous est proche. Ainsi le lointain s'avancera vers nous avec plus de ferveur et de certitude...

 

 

Entre nos mains, le plus infime s'est réfugié. Il a vu notre cœur s'ouvrir à la désespérance – et la traverser – pour rejoindre ce lieu austère de l'accueil – jugé trop ingrat par le monde et les hommes. Il a vu sur notre âme son propre reflet réfléchi. Aussi n'a-t-il pas craint de se montrer fragile devant nous – confiant dans le silence de nos lèvres innocentes – et heureux de trouver dans notre compagnie la possibilité d'un répit...

 

 

Nous nous dressions autrefois pour tendre la main – et tourner vers nous tous les miroirs dans l'espoir d'un sourire – d'une attention – d'un écho à notre voix lancée à cœur perdu contre le monde – imaginant qu'une partie de la terre – et quelques foules haletantes – se précipiteraient à nos genoux pour caresser notre front, embrasser notre bouche fumante et boire nos paroles comme une eau rare sur le sable... Orgueilleux et immatures que nous étions...

Mais, un jour, deux mains vives – plus fraîches que l'aurore – et moins tristes que la pluie – nous enserrèrent. Secouèrent cette âme endormie depuis trop longtemps – en firent sortir quelques bruits – et quelques gémissements – qu’elles couchèrent dans le silence. Et nous fûmes soudain tout pétillants de cette évidence ; l'éveil n'est que la fin d'un seul sommeil. Et mille secousses – et mille réveils – sont nécessaires avant l'extinction de tous les rêves...

 

 

Un désordre s’immisce parfois encore dans nos lignes – dans notre droiture honnête et un peu austère. Comme un vent soudain qui propagerait un feu – un incendie – trop longtemps retardé... Comme une lueur infime sous les paupières comprenant enfin qu'elle a l'envergure de la lumière. Et voilà nos mots si sages – et si posés – brusquement tout chamboulés, ouvrant sur la page la possibilité d'une vérité encore trouble – trop chargée encore de qualificatifs pour être (pleinement) comprise – mais dont les promesses, assurément, ne décevront personne...

 

 

Parfois, pensons-nous, le plus clair s'évertue à nous voiler l'évidence. Mais nous avons tort. Toute mise à nu s'évertue à défricher nos élans, trop chargés encore, vers la lumière...

 

 

Paroles outrées – cloîtrées – apeurées par les yeux et les abîmes – et qui se déguisent parfois en silence pour paraître plus sages. Le poème, ainsi, n'est qu'une pierre parmi les pierres – qu'un caillou lancé dans une mare asséchée depuis bien longtemps – et qui n'éclaboussera personne...

 

 

Nous avons mille visages. Et le seul qui nous effraye est celui que nous ne pouvons corrompre...

 

 

Entre deux néants, nous avons essayé d'agir – de vivre un peu sous le joug des promesses – dans l'espoir de connaître, un jour, l'intensité – cette forme d'éternité aux accents fébriles et provisoires. Mais nous ne fréquentions encore le silence – et ne connaissions son étreinte sereine sur les jours tranquilles – et sa persistance immobile et puissante au cœur du chaos et des tourmentes. Le goût insurpassable de vivre qu'il offre malgré les recours, les attentes et le retrait des visages – malgré la froideur déconcertante de ce monde sans âme...

 

 

Nous rêverions de nous revoir, un jour, moins mortels qu'aujourd'hui, moins enjoués parmi les chimères et plus sereins de notre succession...

 

 

Le ciel semble aussi penché que nos âmes. A moins qu'il ne guette notre bascule – et notre retournement... Qui, en effet, peut connaître l'heure à laquelle s'achèveront nos cabrioles – et l'instant où de notre chute pourra naître la droiture...

 

 

Rien ne se précise. Ni le jour ni la nuit. Tout se chevauche et s'emmêle comme si quelqu'un – un Dieu malicieux sans doute – avait mélangé toutes les formes et toutes les couleurs – et repeint le monde et les visages en nuances communes (et imprécises) pour nous faire aimer, peut-être, l'ensemble du tableau et des personnages...

 

 

 

Le jour s'affaire encore à nous éveiller en dessinant quelques traits de lumière sur les ombres éparpillées. Comme de minuscules fenêtres dans la nuit. Comme le plus beau rêve peut-être dans notre sommeil...

 

 

Nous sourions encore aux déboires et à la joie. Comme des enfants jouant dans la forêt à un jeu trop terrible pour être vécu seul et dans le noir. Mais nous oublions trop vite le rôle de l'imprévu dans ces règles édictées qui ouvre la route vers l'impossible – en nous chaussant à l'envi de ces semelles de plomb qui donnent à nos foulées l'allure des pierres fixées à la pente. La soif (notre soif) a néanmoins toujours été tenace – et presque trop féroce – pour consentir aux malheurs et à la résignation...

 

 

Quelques chants – et quelques paroles – dans la chambre pour égayer l'âme et le jour – pour croire encore à notre chance...

 

 

C'est la tête basse – et inclinée – que nous pousserons la porte de la pénombre. Et avec la même allure que nous investirons chaque seuil – pénétré tantôt par le jour, tantôt par les étoiles. Comme le reflet peut-être de cette modestie si ancienne lorsque nous étions nus devant l'aurore – et que nous savions vivre cet inconfort...

 

 

Un glissement sous-entend le jour. Comme une entrée soudaine après des siècles d'enlisement. Un arrachement à cette manière de ramper dans la boue et le noir – et à ce désir inutile de redressement...

 

 

Les rivières, la terre et le ciel nous possédaient autrefois. Ils nous avaient dessiné deux ailes au milieu du dos – et quelques nageoires sur les flancs. Ils nous avaient armés pour toutes les conquêtes... Mais nous vivions sans doute trop près du gouffre. Aussi avons-nous fini par glisser dans le rêve avec deux petites mains accrochées à une branche au-dessus d'un abîme inventé par les Dieux – à proximité d'une source presque inaccessible – la source unique, pourtant, qui enfanta le monde, les rivières, la terre et le ciel mais dont la route avait été oubliée depuis trop longtemps...

 

 

Enchaînés à cette porte qu'enchante le jour. Sur ce sol où l'envol est imprévisible – et où les pas piétinent davantage qu'ils n'invitent au voyage. Comme un rêve au bord d'un lit blanchi par l'hiver et l'imperméabilité des songes. Et avec cette espérance des enfants qui s'imaginent que le cauchemar prendra fin avec les premières lueurs de l'aube...

 

 

Le monde est le miroir de l'âme. Et il est aussi celui de nos élans, de nos cris (presque toujours rageurs ou plaintifs) et de nos ailes obstinées – et abîmées par les ornières de l'espoir. Et pour embellir le reflet – et le visage des hommes, nous n'avons que nos poèmes – et notre présence (presque sereine) au milieu des pierres...

 

 

Assis au milieu des feuilles mortes, j'entends l'effroi de l'arbre et le rire du ciel dans l'attente de cimes moins tristes. Ni plainte, ni demande. Un simple regard sur l'âpreté des circonstances et la ronde du temps. Comme une lucidité honnête – et joyeuse – sur l'abstraction des saisons et des sentiments...

 

 

Nous recevons l'inconnu comme un étranger avec ce regard oblique et cette affreuse suspicion comme s'il allait nous dérober la certitude du monde et quelques trésors chichement amassés. Et pourtant, il vient toujours en ami – en frère – pour démêler le vrai du mensonge et de l'improbable, ôter l'espérance et le souvenir et arracher à nos yeux la consistance des visages et du temps pour nous offrir ce rire qui succède à tout – et qui, un jour, vaincra notre méfiance...

 

 

Le futur arrive déjà, comme les jours nouveaux, à notre porte – vieillissant, sans même s'en rendre compte, sur le seuil de tous les présents – chargeant la mémoire d'inutiles souvenirs – alourdissant cet étrange mélange de blessures et de nostalgie qui nous donne (illusoirement) le sentiment d'avoir vécu...

 

 

Nous découvrons sans fin ce pour quoi nous sommes nés. Mais nos détours sont si intenses – et nos exigences et nos bagages si pesants – que nous ne cessons d'évincer nos découvertes de notre plus quotidien à vivre...

 

 

Le ciel toujours nous oblige à la surprise – non que le monde soit si surprenant (quoique à certains égards, il le soit...) mais parce que les yeux, si prompts à s'y enliser et à n'y voir que l'abjection et le malheur, se surprennent parfois à découvrir, au milieu de l'horreur et de l'ignorance, matière à se réjouir et à espérer ; l'émergence d'un visage aux traits radieux et innocents qui se dessine lentement au cœur de l'abîme où nous l'avons abandonné...

 

 

Le jour, sans doute, est atteint. Mais que la nuit nous semble proche encore – et presque interminable – malgré les premières lueurs – les premières lumières de l'aurore...

 

 

Nous nous affairons avec entrain à ce qui se déploiera (toujours) sans notre volonté...

 

 

Au gré des instincts, des désirs et de la mort, nous abdiquons devant le plus simple et le plus proche. Refusant l'incertitude exigée par la présence de ce visage inconnu au-dedans de nous...

 

 

A vivre ainsi au plus bas, le ciel s'est étendu – et est venu effleurer – puis caresser et envahir notre foulée. Entre ce rêve (notre vieux rêve) d'Absolu et la lumière – au cœur de notre pas si hésitant – et pourtant éclatant déjà – baigné par cette joie d'aller sans savoir – et de découvrir sous ses semelles ce qu'il cherchait autrefois dans le ciel le plus haut et le plus lointain...

L'inaccessible toujours est sous le pied – et au-dedans de ce regard sans exigence...

 

 

Il n'y a qu'une seule souffrance – et il n'y a qu'une seule joie – aux multiples visages...

 

 

Il y a toujours mille raisons de s'inquiéter des jours – et qu'un seul regard pour s'en dispenser...

 

 

Vivre dans l'intensité de son propre rafraîchissement lorsque ne souffle sur les visages que le vent de l'aridité et de l'indifférence...

 

 

Ces hommes marqués par la méfiance et le secret – trop sombres pour laisser éclater un rire sur le hasard. Et rejetant ce qui cloche – et ce qui tremble – comme pour cacher leur pathétique ressemblance...

 

 

Nous semblons vivre au fond de chaque instant une déroute passagère. Mais nous la cachons pour nous redresser – et affronter les heures, les jours, les années et les siècles comme si la malhonnêteté et le mensonge étaient notre seule ossature...

 

 

Un songe encore à poser au milieu des étoiles – dans cet amas de rêves et de promesses éteintes...

 

 

Respirons encore un peu le peu d'air qu'il nous reste. Allons de notre pas tendu vers ce qui nous recevra à l'heure convenue par la configuration des naissances et des étoiles. Marchons la tête – et le front – inclinés mais l'âme droite dans sa justesse – l'âme éprise de tout ce qu'elle rencontre. Découvrons la vérité – quelque chose de plus grand que nos vies et nos foulées. Et regardons le monde et les visages fléchir devant le temps. Résistons à la torpeur et à la somnolence des vivants. Engageons-nous dans le tragique et dans la joie présente au-delà des épreuves. Ne craignons pas d'être des hommes...

 

 

Quelque chose en nous construit son ampleur – et dont la pleine envergure nous accomplit...

 

 

Ni vide, ni chaise. Ni ciel, ni collines. Un juste silence. Et ce regard au milieu du monde...

 

 

Nous ne sommes ni d'ici, ni d'ailleurs. De quelque part entre les deux – cette jointure (enveloppante) qui célèbre et cisaille ce qui n'est pas elle. Cette partie de soi (partiellement) enterrée dans la poussière – et ce regard sur ce qu'elle enfante – et les drames nés de ses ailes trop craintives...

 

 

Nous sommes allés partout – nous avons tout exploré mais nous n'avons vu (n'avons réussi à voir) ni le haut, ni le bas – ni le fond, ni le faîte – ni même l'envers et le travers. Nous nous sommes heurtés à toutes nos frontières (et Dieu sait qu'elles sont épaisses et nombreuses) sans découvrir l'espace qui s'étale au fond de nos larmes – et au fond de notre rire...

Nous nous sommes roulés dans l'herbe et la boue. Nous avons regardé le ciel à nous en user les yeux. Nous avons aimé quelques visages – et répandu notre haine sur d'autres (bien plus nombreux). Nous avons souri et nous avons pleuré. Nous avons vécu comme tous les hommes au milieu d'un monde ignoré...

Nous avons marché dans des pas trop fragiles et trop étroits en soulevant le rêve et la poussière. Nous avons emprunté mille chemins – dix mille peut-être – sans oser porter notre amour vers ce qui en nous cherchait la destination. Et notre âme est morte (presque morte) de cette pudeur et de cette hésitation – de cette manière d'aller vers les jours en remettant à plus tard la nécessité de la solitude...

 

 

Quelques mots encore sur la pierre. Entre le jour et le silence face à un monde perdu – égaré peut-être depuis trop longtemps. Et cette quiétude à présent au milieu d'anciens visages oubliés. Et cette marche heureuse dans la solitude qui aura rencontré sa faim – et épuisé son appétit en conversant avec les arbres et les fleurs – avec le ciel et le courage des bêtes – et qui aura réussi à grimper sur le faîte d'une herbe souriante et inclinée vers la lumière...

Aujourd'hui, l'horizon est loin – derrière nous. Et vivre n'aura plus la couleur des larmes. Nous continuerons de faire avancer cette main – et cette âme – vers le destin que nul ne peut choisir – en livrant notre Amour à ce qui se dressera devant nous. Et l'absence n'aura plus ce goût de sauvagerie – cette saveur bâclée offerte à la hâte par des visages et des pas trop pressés. Nous irons ensemble, main dans la main, pour découvrir les impossibles limites du silence – et rejoindre cette éternité – et cette joie – présentes au-delà des frontières et de la mort...   

 

25 janvier 2018

Carnet n°136 Entre le rêve et l'absence

Recueil / 2018 / L'intégration à la présence

Une fenêtre au loin. Et un coin de ciel bleu où poser les yeux qui nous auront vu grandir – et nous redresser pour toucher l'infini du bout des doigts. Et ce tapis qui aura accueilli tant de pages – tant de larmes – et tant d'extases. Et ce regard ébloui – inchangé – qui aura effacé la nuit – et su rompre les jours et le temps. Et cette assise sereine du chant – cette autre musique du silence – qui aura réenchanté le gouffre où nous aurons essoufflé notre quête – et notre folle envie de rencontres et de visages. Nous aimerions dire, à présent, que tout est passé – que tout est fini. Mais cette parole-là est impossible. Tout s'ouvre toujours et se referme. Tout disparaît et revient nous habiter. Tout s'efface et réapparaît – et recommence sous d'autres traits – en d'autres lieux – ici, ailleurs, partout. Rien jamais ne s'achève. Tout toujours se poursuit – tombe et se relève – trébuche à nouveau et se redresse encore...

 

 

Ciel défait par trop d’attente – et le somptueux du monde et du temps. Vie quelconque entre l’absence et l’éloignement. Lieu où s’étire le regard – et où s’écrivent parfois quelques poèmes. Voyage d’habitude. Migration des promesses vers l’horizon...

L’encre comme un autre bruit du silence. L’infranchissable sans échappée célébrant cette aile qui, un jour, caressa notre visage...

 

 

Marche encore. Chemin jamais achevé d’une parole trop hésitante. Au-dessus des moissons pourtant. Ni vraiment écume ni vraiment poussière. Et ce balancement dans nos têtes entre la page et le silence. Cette odeur exacte d’autrefois lorsque le rire ignorait le malheur... lorsque la peau intacte n’en était réduite à trouver refuge au fond de l’âme... lorsque les coups étaient aussi improbables que l’ampleur du ciel gris...

 

 

Intime image de cette crue insensée – de cette pesanteur secrète cachée parmi les strates de la peur. Un jour encore – précipitant l’inconnu à nos fenêtres – l’exhibant à la présence du plus invisible en nous – arrimé à je ne sais quelle jetée surplombant les eaux sombres du monde...

 

 

Echappé de cette folle vitesse – et de ce retard perpétuel du voyageur dont la lassitude pèse sur la foulée, cet horizon découvert à reculons lorsque les heures s’absentent des visages... lorsque le lointain fait figure de rêve... lorsque la croyance dévoile sa nudité sans pudeur... Un peu plus loin – et en retrait de chaque pas...

 

 

L’horreur bue jusqu’à la lie. Et derrière le mal, le plus intime mis à nu – et l’ardeur des premières fois. Comme un dé jeté au sort. Une manière de rebrousser chemin et de compromettre tout voyage...

 

 

Et ce silence sur les pierres. Immobile contre la roche. Et ces âmes rétives qui se faufilent en déployant leur jeu à l’envers du sol comme si nous devions pencher notre regard pour les comprendre – basculer le séant par-dessus la tête – et nous essayer à la bascule peut-être (qui sait...) pour déchiffrer leur infortune...

 

 

Ni revers ni médaille. Un peu de rage et de somnolence. Cette folie de vivre sans savoir. Et devant soi, ni porte ni refuge. Pas même un escalier ni l’ombre d’un couloir. Un peu de silence au milieu de la poussière. Et les vents tenaces qui obligent à fermer les yeux...

 

 

Poursuite des rêves. Et cet étonnement des mains blanches – innocentes. Nez contre la vitre. Front rivé à la boussole. Buste droit. Et regard tourné vers son centre. Comme un soleil au-dessus du monde...

 

 

Et tous ces désastres au milieu de l’enfance. Comme le signe de notre impuissance. Le recours du destin qui mêle les visages et le hasard. La signature de l’ignorance et de la confusion...

Et cette écriture, captive de son histoire, qui émerge des décombres – et refuse la fatalité. Qui barbouille les pages de son cri – hurle sa solitude – et laisse quelques traces de son bref passage...

 

 

Comme un arrière-pays encore lointain – éloigné des yeux qui bravent la mort pour rejoindre l’horizon – la promesse d’un visage ou d’une vie affranchie du hasard à force de volonté. Comme une sève au-dedans du sang qui ignore les siècles et les saisons – et qui cherche une issue dans le sommeil des voyageurs...

 

 

Une peau éparpillée en incertitude. Une traversée – et une nage – au milieu des circonstances – à contre-courant du temps – entre la route et le hasard. Et cette somnolence sur les visages. Comme une absence aux élans trop rapides – et trop fugaces – pour entrevoir le désastre de tout appui...

 

 

Comme une façon d’être là – au plus proche du leurre – parmi les oscillations de l’âme – et ses balancements entre les horizons qui s’avancent et s’éloignent. Jamais raidie par la pesanteur du monde...

 

 

Fontaines, clochers, sources. Et ces places livrées aux armes. Et aux abords de toute contrée, ces fossés qui refusent l’absence du temps en essayant de rejoindre l’ailleurs. Comme une vague promesse d’avenir...

 

 

Et ces saisons plus passagères qu’autrefois qui mêlent la terre au regard – et les larmes au sang. Déployant leur ardeur pour que l’hiver soit reconnu comme le plus intime des passages – la porte du plus intense...

 

 

Une vie à l’envers. Détournée de ses lois pour dissoudre toute structure – toute idée – la mémoire et le hasard – et faire face à l’absence et à la poussière – et entrevoir par-dessous leurs voiles cette injonction de la lumière – cet appel incessant du silence...

 

 

Un sillon toujours entre l’aile et l’horizon qui dissipe les erreurs et le reflet des miroirs. Qui abandonne les visages et ce qui brille avec trop d’éclat – les fausses promesses et le revers de toute médaille. Guidant le sang à travers ses doutes. Serrant entre ses doigts la fin des jours. Semant des lunes plus vives que la vraie entre les fleurs et les bouches fanées. Et, au loin, l’aile qui jaillit – et émerge des profondeurs insoupçonnées de l’horizon comme une grâce au milieu des jeux et de la détention...

 

 

Chaque être, chaque chose, chaque visage, chaque note, chaque parole, chaque geste, chaque pas, chaque souffle, chaque instant – chaque élément de l’Existant (et même le moindre de ses fragments) est une once d’or. Et nous les traitons comme s’ils n’étaient que des maillons dérisoires – et sans importance – dans une longue suite d’insignifiances. Quantité négligeable – et sans attrait – dans l’amas de contraintes et de labeur qu’il nous faut abattre chaque jour...

 

 

Racines et sommets disparus. Brûlés par tous ces pas fébriles. Ainsi chemine-t-on vers la fin du voyage. Un regard. Quelques barrières – et quelques frontières – encore à franchir. Le soleil au bord de toutes les routes. Et la foulée imperturbable – inépuisable – comme une fenêtre ouverte sur le silence...

 

 

Une nuit de solitude où le feu brille. Et ces flammes que je vois sourire à l’aurore – fenêtre embrasée – brûlant les restes de ce sinistre séjour...

Et ceux qui s’avancent seront vus comme les premiers complices de notre départ – de notre réveil – de notre résistance au sommeil. Et nous aimerons ceux qui suivront nos pas autant que ceux qui se lamenteront encore – aveugles à la porte que nous aurons glissée au fond de leurs yeux – entre la lassitude et le silence...

 

 

Dieu, le sommeil et l’abandon sont les fils prodigues du silence. La perfection cerclée d’or et de noir qui danse sur la toile au fond du désordre et des couleurs traversés par nos troubles et notre incertitude...

 

 

La survivance des siècles. Cette résistance à l’oubli. Ce renoncement au silence et à la beauté. Comme un murmure – une vaine prière – lancé(e) du plus lointain – d’un port du bout du monde peut-être – où patientent quelques visages – des milliards sans doute – trop occupés à leur fouille et à leur désir d’or pour voir le grand incendie qui se propage et ruinera leur rêve de fortune...

 

 

Passé le temps de la nuit où nous rêvions d’amour et de visages. Les chevelures nous auront appris la méfiance et le désir de solitude...

 

 

Nous n’avons rien dit – et n’avons rien fait – pour lutter contre la mort et ses fruits lointains. Nous avons épousé les vagues – et, plus tard, l’océan. Ce grand bain d’infini qui fait chanter l’Amour – et berce les âmes un peu folles qui s’exercent au courage en attendant la plénitude...

 

 

Comme le premier oiseau sorti de l’ombre – des ténèbres – renonçant aux branches, aux pierres et aux étoiles pour un vent discret sur ses ailes. Comme un miroir caressé par la nuit qui soudain se brise en mille reflets involontaires. Comme une âme penchée sur la source et dont la soif a été oubliée. Comme le premier homme à la chevelure sombre, debout – ivre de joie – devant le silence. Comme une chair dressée contre la jambe du monde. Comme un souffle abandonné aux rumeurs des Dieux – un peu d’encre jetée pour que le troupeau rejoigne le gardien des collines. Comme un peu de sang qui bat dans la poitrine et une aube offerte au passeur de vie. Comme un avant-goût, peut-être, d’éternité...

 

 

L’ombre, les rumeurs, les ténèbres. Reflets du miroir posé face à la nuit. Dernier quartier où viennent boire les bêtes assoiffées. Ultimes souffles avant la montée de l’aube. Et quelques traces jetées dans l’encre qui recouvrira notre peau. Comme le témoignage de l’avant-ciel encore si peu affranchi des chimères...

 

 

Nous voyons le jour. Le ciel, le sable, la terre. Juchés au-dessus de l’abondance des siècles – le front arc-bouté contre le temps. La main prolongeant le cœur – et la parole, le silence – sensibles aux frémissements des berges et à cette eau qui coule parmi les élans et les rêves. Enchantés du noir au fond des écorces et de cette lumière suspendue à la mémoire...

 

 

Sans âge, couverts d’humus, de songes et de choses. Corps impudiques exhibant l’Amour. Et parmi les ronces, les griffes et les broussailles, cette odeur de soufre et de tempête. Et cette armée de lutteurs qui s’acharnent au-dessus de la mort...

 

 

Nous dansons à présent au bras de l’Amour et de la mort. Entre l’ombre et la douleur. Parmi les visages grimaçant aux limites de la supplication. Avec dans les yeux cette espièglerie de ceux qui savent vivre sans espérance. Soucieux de l’horreur mais impuissants – si impuissants – à égayer davantage que leurs jours...

 

 

En définitive, nous n’aurons gagné, après toutes ces luttes et ces épreuves, qu’une ampleur suffisante du regard pour vivre avec moins d’effroi et de désespérance dans cette tristesse commune...

 

 

J’aurai aimé passionnément les bêtes et les arbres. M’en serai fait le compagnon sensible et attentionné. Et c’est avec eux que j’aimerais préparer les noces nouvelles. Et à eux que j’aimerais offrir le signe – l’insigne peut-être – de la beauté et du courage...

 

 

La souffrance, la solitude et la tristesse n’auront pas été vaines. Grâce à elles, nous aurons touché du bout des doigts la frontière – cette ligne mystérieuse – qui sépare le sang de la joie...

 

 

Le silence encore comme seule vérité – unique réalité tangible dans ce monde apparent où le séjour des passagers est aussi bref (et aussi léger) que leur souffle. Et où les élans ne sont que des assauts contre l’impossible...

 

 

Nous allons sur la pointe des pieds, le désespoir enroulé à notre cou et la tristesse en bandoulière, vers cette joie – ambassadrice de la blancheur – cette couleur d’innocence qui teinte peu à peu les âmes et les pas...

 

 

Une nuit sans promesse, bien sûr, malgré les guirlandes et les lampions – et les éclats de rire qui résonnent au milieu de la tristesse. Faces souriantes – figures enjouées – jouant à la joie imparfaite d’exister. Avec cette substance qui s’intériorise pour avoir l’air d’aimer la fête et l’oubli. Comme une partition de bravoure malgré les secousses et les supplices retranchés au fond de l’âme – et qui rongent au-dedans comme une lèpre – comme une peau craquelée sous l’apparence de la joie – mais usée déjà par l’absence et le diktat des conventions...

 

 

Nous étions malades d’une autre vie – enfouie sous l’autre plus apparente. Et nous n’avons su résister à ses assauts. C’est elle qui nous fit naître parmi les hommes – au milieu des rêves, de la cendre et du sommeil...

 

 

Nous dormions autrefois blottis contre la terre et la douceur des jupes – effleurant la neige de nos doigts et le ciel de nos âmes. Mais la lumière ne sut percer la grisaille. Et tous les oiseaux s’envolèrent – laissant le passage froissé au milieu des pierres. Comme un aveu, sans doute, d’impuissance. Une impossibilité d’envol parmi les clochers noirs et leur flèche dressée vers le ciel. Et le gage, peut-être, d’une promesse faite aux hommes – de rester encore un peu parmi eux – à leurs côtés – pour que le bleu devienne possible entre les arbres et les rochers – et au-dedans des visages privés de silence...

 

 

Entre l’abîme et l’inespéré, le son des sabots sur les chemins. Et le tintement des cloches entendu au-delà de l’horizon. L’infime sous les lampes – penché au milieu de ses ombres – cherchant la neige et sa nudité – et le fleuve, le grand fleuve, qui émergera de la nuit...

 

 

Couché(s) au-dedans du silence, nous attendons le visage debout – indemne – parmi les violences. Et nous patientons, stoïques, parmi les étoiles blanches et lointaines la fin du temps, l’abandon des visages et l’achèvement du sommeil...

 

 

Et tout ce bleu au-dedans du noir. Et ces mains crispées sur l’or. Comme une trahison envers la tendresse innée de l’homme et la poursuite stérile de tous les rêves de nos aïeux. Comme une bêtise au goût aventureux qui s’échinerait à façonner l’âme pour un monde invivable...

 

 

Au hasard, nous préférons le silence. Et à la lune, ce buste penché sur l’herbe et les fleurs. Assis sur une chaise invisible posée au milieu du monde. Avec l’âme humble et déférente en surplomb des visages. Abandonnant les mains et les pas aux circonstances. Accueillant les sanglots par cette immense fenêtre ouverte sur ce qui compte – et brûle – les jours. Appuyé en quelque sorte contre le promontoire de l’aube où les voix basses – criantes ou en prière – ne sont vouées qu’à l’attente, à la déception et au règne du pire. Et nous les regardons sans ciller s’enfoncer et émerger – tournoyer et se perdre – au milieu des débris que les vents pousseront vers l’hiver...

 

 

Et cette guigne collée aux basques des bêtes, comment croire qu’elle est née du hasard... Serions-nous cette part du destin qui les maltraite... Et ces arbres que l’on coupe à l’usage du feu – d’un peu de chaleur pour traverser l’hiver... Serions-nous cette main qui pille et transforme les forêts en désert... Comment imaginer que nous soyons toujours aux ordres du pire...

 

 

Visages de la terre hissés à bout de bras hors des frontières. Vent glissant sous les paupières pour dévoiler le bleu qui gît au fond des âmes. Dieu peut-être œuvrant dans notre halte – découvrant deux ou trois pans de l’aube pour nous initier à ce que nul ne peut meurtrir ni faire mourir. Comme un avant-goût de ce qu’achèveront la souffrance et la mort...

 

 

Dans l’entrebâillement de la pensée, le silence. Et cette joie à laquelle ne peut prétendre la raison...

 

 

Dans la traînée de l'hiver, les ombres s'étirent. Et quelques barreaux se dressent encore sur lesquels viennent se poser la rosée et les rayons paresseux d'un soleil inimaginable.

La rencontre des pierres et du silence. Avec sur les visages, le sourire d'un prophète lointain – ravi de cette fraîcheur nouvelle – et pas inquiet le moins du monde des résidus de poudre sur les âmes engrillagées au fond de leur cage posée quelque part sur l'infime promontoire des années...

 

 

Une couverture d'étoiles blanches avec, cachés dans ses plis, quelques oiseaux d'envergure et cette main crispée qui parfois s'abandonne...

 

 

Face au monde, quelques fleurs ouvertes – légères – discrètes – presque invisibles – mais dont la beauté est une caresse sur l'âme. Comme une prière – un chant – orchestré(e) par la lumière. Comme une grâce au milieu des ruines et des tombeaux...

 

 

L'hiver encore. L'hiver partout comme si le ciel soudain nous offrait sa blancheur – son innocence – et recouvrait l'horreur et la honte avec un peu de neige – un peu d'étincelance sur l'or – pour libérer les hommes de leur fouille et de leurs conquêtes...

 

 

Une chambre face à l'immensité. Et la joue de l'homme contre la vitre – avec quelques pensées collées à la chevelure des Dieux. Comme un instinct – une sauvagerie – qui refuserait l'incertitude du monde – et son inexistence peut-être...

 

 

Et cette douceur – cette délicatesse – au fond de l'âme – presque une tendresse – qui se redresse et efface imperceptiblement l'inhumain de l'homme pour donner un autre souffle à ses gestes – et une allure plus décente et moins sauvage sans doute. A l'image de cette présence qui ne montre sa pleine envergure que lorsque les yeux sont capables d'y renoncer...

 

 

Nous avons veillé. Nous avons guetté. Et rien n'est arrivé pour terrasser les malheurs et égayer l'âme taciturne qui accompagnait notre attente...

 

 

Alliée de la neige et des brûlures, cette âme solitaire qui, entre les rêves, a choisi le silence – et de rompre la monotonie des heures pour un feu – et un ciel – plus vivants que nos ombres...

Le songe d'un homme glissant peut-être vers ce qui l'a précédé...

 

 

Et debout, à présent, au bord d'un soleil immense – éblouissant – qui redonne aux aveugles la curiosité et le goût de voir – et à la laideur sa beauté. Et qui grimpe sans bruit sur les berges où s'entassent les peurs légendaires pour maintenir le mystère de sa présence – et déployer insidieusement l'hiver dans la solitude des hommes...

 

 

Neige qui brûle la peau. Silence encore incomplet. Pensées toujours aussi vivaces. N'est pas né le jour qui nous verra fleurir l’innocence...

Et cette folie sauvage qui obscurcit l'aurore. Et cet élan de joie à assécher la soif. Comme si la foudre était notre instinct. Comme si les yeux fermés abdiquaient devant le sang et la mort. Comme si les ténèbres, ce sable et ces mots n'étaient qu'un adieu provisoire aux vivants...

 

 

Gorges et envergure déployées à travers ce restant de vie. Et cette folle allure qui fait oublier la mort. Comme des œillères tournant aveuglément autour de leur trou – de leur tombe...

Glissement progressif du bruit vers le silence. Jour faisant face à la nuit. Et cette terreur dans les yeux qui ignorent l'ampleur de cet élan inconnu – de ce visage vers eux, immense, qui s'avance...

 

 

Un monde. Des hommes. Et plus d'un regard inquiet. Et plus d'une main nouant aux yeux un bandeau. Et plus d'une botte secrète au fond des besaces posées près des outils et des instruments d'éventration à l'usage des âmes et de la chair. Et tous ces secrets dissimulés derrière l'évidence. Comme si nous savions voir au fond des yeux des hommes...

 

 

Le mystère intact – inentamé – comme un enjeu peut-être trop ambitieux pour les hommes qui ne s'échinent, si souvent, qu'au labeur de l'abondance... Unique remède – unique salut – pensent-ils à leur destin...

 

 

Beauté indéchiffrable du monde. Et les hommes, pelles, pioches, marteaux et stylos à la main, essayant d'en extraire la substance pour en revêtir leurs jours et leur âme...

 

 

Regard sans équivoque sur le désir et l'indésirable. Sur ce feu qui anime la volonté de vivre – et de s'affranchir du triste et commun destin des hommes. Marche lente – progressive – vers cet espace sans couleur dont la tendresse n'a d'égal que l'éclat. Revigorant au milieu du doute et des soupçons accumulés au fil des siècles...

 

 

Il faudrait taire le monde et les hommes – et exclure tout commentaire – pour ne se consacrer qu'à la splendeur de notre présence et offrir au Beau et au Bien un espace – et rendre hommage à leur vérité dans cet univers de laideur et de mensonge...

 

 

Au creux du pire glissent parfois, au côté de l'inévitable, la surprise et le merveilleux – l'enchevêtrement du simple et du doute qui invitent à la transformation du regard – et le possible couronnement de la vérité...

 

 

Comment une parole – et une perspective – porteuses de haine ou blâmant simplement la laideur pourraient-elles inviter au silence et à la beauté en sachant que celles qui exposent l'Amour et la lumière demeurent, le plus souvent, sans effet – et parfois même exaltent le pire...

 

 

Dans cette latitude entre le geste et le silence – entre le crayon et la page blanche – naissent, en même temps que les arabesques, l'effacement et ce qui recommence. Comme la vie et la mort entremêlées dans leur étreinte...

Le reste n'est qu'un peu d'ombre dans le jardin du monde. Des voix mêlées de rires et de sanglots dans l'attente d'un chemin – dans l'espérance d'une fin plus heureuse...

 

 

Nous allons cahin-caha appuyés les uns contre les autres vers cette lueur qui monte du fond des âmes – vers cet après sans franchissement – vers cet infini des jours sans avenir – poussés par la course folle des vents – immobiles pourtant depuis toujours sur cette rive vouée aux départs, au partage et à tous les recommencements. Dans le sillage du même Amour...

 

 

Et ce rêve d'autrefois d'aller au faîte du songe – et d'en revenir couronné du laurier des dormeurs – qu'il est loin à présent. Ne restent plus que la solitude – et la joie d'aller seul – et sans sommeil – sans se laisser corrompre par la somnolence et la torpeur des foules...

Et cette danse parfaite, aujourd'hui, au milieu des visages. Pieds effleurant la terre autant que les étoiles anciennes. Sourire impérissable sur les lèvres. Et l'âme debout – ivre de sa propre lumière...

 

 

Autrefois nous interrogions l'espace, le monde et les visages. Quémandions quelques restes au destin. Ignorions autant les exigences de l'âme que celles du corps. Brûlions la vie autant que l'avancée inexorable de la mort. Sacrifions à nos nécessités celles des autres – ces inconnus au visage étranger – presque incompréhensible. N'avancions qu'à petits pas autour de notre figure secrète. Refusions l'évidence de la solitude. Craignant par-dessus tout le silence – cet aveu de joie et d'impuissance face à nous-mêmes. Et nous nous trompions sans même le savoir. Mais de cette erreur, nous apprîmes à nous connaître – et à refaire mille fois le chemin à l'envers – pour nous découvrir originellement intacts – et indemnes des histoires et des siècles – à la fois si proches du monde, des visages et de l'espace – si proches du destin – et toujours hors de portée...

 

 

Au gré de l'âme, nous nous balançons. Tantôt emportés, tantôt enfermés par les liens tissés. Et ainsi la liberté demeure introuvable...

 

 

Nous pensons sous des nuages plus pesants que le monde. Nous vivons sous un ciel plus épais que notre désir de vivre sans nuage et sans appui. Nous vénérons la terre – lui vouons un culte, compréhensible certes pour ses offrandes, mais où la commune mesure nous attache à l’abondance au lieu de consacrer le peule rien – que nous considérons comme des ombres mortifères. Comme si, à travers nous, trop denses sûrement, sans cesse se heurtait l'indicible...

 

 

Sous le jour, la pierre et le sang – ces alliés substantiels de l'âme. Et cette épaule rassurante – et réconfortante – pour traverser la vie et le monde – et affronter la froideur des visages. Comme une résistance à l'obéissance et à la soumission orchestrées par les hommes. Une manière d'écarter le joug et le temps dévoués à la puissance – et de franchir ce qui nous guide pour rejoindre notre rêve d'allégresse...

 

 

D'ombres et de flammes, le cœur de l'homme – muet jusque dans la solitude. Et cet écho impatient qui, de son poing, frappe à toutes les portes pour se faire entendre. Comme le rêve d'un Amour impossible...

 

 

Et ce supplément d'âme qui offre sa danse au silence – pour vivre debout au milieu des corps serviles agenouillés devant l'or et le pouvoir de la naissance. Nous aimerions oublier ses naufrages, ses frasques et ses turpitudes. Nous aimerions frissonner devant cet abandon pour quitter l'enfer des ombres et des flammes...

 

 

Echoués parfois encore sur cette rive où le geste et le soupir côtoient le désespoir – cette folle envie d'un autre monde, d'une autre terre, d'un autre soleil. Comme le désir d'un temps nouveau déchargé de l'ancien où les baisers avaient une odeur de défi – et où les enjeux étaient corrompus par l'attente et les exigences – et le refus de toute solitude...

Et nous voilà encore ligotés au fond du gouffre – avec ce rire (pourtant) qui ressemble à un chant de délivrance...

 

 

Le jour se lèvera demain. Et, comme aujourd'hui, le souffle se mariera au vent pour témoigner de l'indicible – et dire aux hommes, suspendus à toutes les lèvres, que le silence durera encore...

 

 

Esclaves de notre histoire – de toute histoire, nous aimerions croire au jour qui se lève, au cœur sans honte assis avec tristesse devant tant de morts. Nous aimerions vivre – moins lâches qu'autrefois – et un peu plus vivants peut-être – avant la fin du conte – avant que la mort ne tourne la page (notre page) – en retardant ce qui viendra, sans doute, nous arracher à l'espérance...

 

 

Larmes, fleurs, chemins. Mémoire chevauchée tantôt par le rire, tantôt par la terreur. Et ce doute, si précieux, sur l'attelage. Et ces jugements bruts – et sans racine – qui visaient à pourfendre le monde.

Corps en transit. Sang versé. Et ces doigts qui cherchent encore leur route à travers les cris et les fossés où l'on assassine. Comme si nous étions taillés pour le voyage, l'aventure, la découverte. Comme si nous étions les jouets d'un destin gouverné par la mort – et le fruit mendiant d'une grâce et d'une décomposition inévitable cherchant à genoux le courage d'aller vers sa délivrance...

 

 

Pierres aussi immortelles que les désirs et les cimetières. L'âme enfoncée en plein cœur – là où le sang jaillit comme une neige au visage masqué et funeste. Comme un homme sans mémoire dont la figure n'est que l'éclat d'une fureur arrachée à sa cime – et bientôt défaite par les saisons pour un printemps éternel – hors du temps...

 

 

Dans cette chambre indéfinissable aux fenêtres tournées vers les vents – ouvertes sur le monde et les visages – l'oubli se fane en silence. Entre la lune et le sable. Et derrière l'horizon, la solitude des pierres. Comme une absence portée très haut...

 

 

Et cette âme simple qui secoue la neige sur nos semelles. Et qui disparaît avant même d'être remerciée. Comme pour nous dire que le voyage sera long encore – et profondément solitaire – et qu'il nous faudra avoir la patience des saisons pour atteindre l'hiver...

 

 

N'être qu'un homme adossé au silence dont les mains caressent les visages – tous les visages – qui patientent au carrefour des jours prochains – entre hier et l'oubli. Le regard en surplomb de cette longue queue où se bousculent toutes les têtes pour voir l'horizon – et avaler la route qui mène nulle part – qui ne conduit que vers cet infranchissable infini...

 

 

Nous n'aurons rien dit – et n'aurons rien fait – nous autres qui attendons encore. Nous aurons frappé à toutes les portes, sans succès. Nous aurons laissé un peu de vent blanchir la nuit – et adoucir le jour. Nous n'aurons été qu'un silence incompris et incompréhensible – qu'une voix muette dans la solitude – parmi des milliers d'autres voix muettes – terrées, elles aussi, dans le noir – au cœur de cet isolement des yeux et de l'âme cherchant un secours – une issue – avant que le ciel ne leur tombe sur la tête...

 

 

Un baluchon, un livre – quelques livres peut-être – une boussole. Et des chemins à foison pour les âmes fiévreuses et hagardes. Le lot de l'homme juché sur sa douleur. Cet exil – cette errance – qui enlise les semelles dans la boue. En-dessous d'un ciel qui arrache tous les rêves...

 

 

Un ange dort au creux de notre sommeil. En vérité, il ne dort pas. Il veille, inquiet de notre somnolence. Et accompagne nos foulées rêveuses – rageuses parfois (si souvent même) – aussi loin que nous mène la marche. En vérité, il attend l'abandon de tout bagage – que s'use l'espoir d'une autre vie, d'une autre terre, d'un autre monde – et que le cœur se brise, et s'attendrisse, pour pénétrer (enfin) – retrouver, bien sûr – l'âme dont nous l'avons exilé...

 

 

Cartes, livres, visages. Et autant de passages vers le silence. Et cette ardeur des pas. Et cette recherche du grand frisson. Et cette crainte de l'errance alors que le ciel – et le soleil – ivres de leur lumière – ivres de leur Amour – fréquentent déjà tous les chemins du monde – et honorent (depuis toujours) la vie de leur présence. Mais où avions-nous donc posé les yeux – et notre âme – pour ne rien voir ni ne rien sentir...

 

 

Le sable et le temps. Mille ans de fouille dans l'urne sans fond du sommeil. Et mille visages rencontrés. Et au cours de ces conversations de l'absence, quelques âmes entendues, rares et d'autant plus précieuses, au faîte de leur quête – et au fond du trou – là où les mains et les cœurs se dérobent – là où la vie et le monde ne tiennent qu'à un fil – là où le néant devient silence – baume – frère – regard. Le seul espace capable de nous convaincre de capituler – et d'abandonner toute recherche. Le véritable lieu de la rencontre – de toute rencontre – avec la figure inespérée de l'âme, du monde et du ciel, que voilaient nos pelles. La découverte de notre mystère que la mort même ne saurait nous arracher...

 

 

Une voûte. Et une lumière encore incomprise. Trop subtile – impraticable – sans doute pour les âmes trop grossières – et ces yeux et ces doigts accrochés à l'apparence...

 

 

Jour de peine où la faim est encore jetée aux loups. Et cette joie (notre joie) arrachée à sa racine. Dessinant une ombre sous la parole. Comme un horizon – un seuil – dont nul ne pourrait se libérer. Comme une peur cognant encore contre nos remparts. Comme un bout d'aile naissant à la base de l'épaule coupé dans sa folle envie d'infini. Comme un ciel, à peine entrevu, qui retomberait sur le sol et que l'on recouvrirait de suie et de neige... Et bientôt, la glace et la cendre partout. Et nos pieds nus écorchés par la boue sèche des chemins – noirs au milieu de l’absence...

 

 

Une fenêtre au loin. Et un coin de ciel bleu où poser les yeux qui nous auront vu grandir – et nous redresser pour toucher l'infini du bout des doigts. Et ce tapis qui aura accueilli tant de pages – tant de larmes – et tant d'extases. Et ce regard ébloui – inchangé – qui aura effacé la nuit – et su rompre les jours et le temps. Et cette assise sereine du chant – cette autre musique du silence – qui aura réenchanté le gouffre où nous aurons essoufflé notre quête – et notre folle envie de rencontres et de visages. Nous aimerions dire, à présent, que tout est passé – que tout est fini. Mais cette parole-là est impossible. Tout s'ouvre toujours et se referme. Tout disparaît et revient nous habiter. Tout s'efface et réapparaît – et recommence sous d'autres traits – en d'autres lieux – ici, ailleurs, partout. Rien jamais ne s'achève. Tout toujours se poursuit – tombe et se relève – trébuche à nouveau et se redresse encore...

 

 

Nous nous balançons toujours (trop) ostensiblement entre ce qui nous blesse et nous délivre – entre ce qui embourbe et exalte notre sacrifice et ce rêve de fortune délivrée du hasard. Voilà peut-être pourquoi nous claudiquons sur tous les chemins... Comme la malice d'un destin voué au côtoiement des contraires et à l'entremêlement des extrêmes. Des vies tirées à hue et à dia – bancales – boîtantes – où le seul remède entrevu est la conquête des horizons – de tous les horizons – pour embrasser et concilier toutes les directions. Erreur monumentale, bien sûr, car nous voilà bientôt plus dispersés encore – plus éparpillés que jamais – contraints de suivre mille pistes qui achèveront de nous disloquer...

D'autres – plus sages, ayant sans doute su écouter leur désir le plus puissant – leur nécessité incontrariable – ont suivi le même sillon – le creusant encore et encore. Et au milieu de leur embourbement, ils surent – purent peut-être – atteindre le sous-sol – s'y allonger de tout leur long, corps et âme, et voir leur attente – leur enlisement – se transformer en abandon, et leur abandon en envol et leur envol en liberté affranchie de toutes les résistances et de toutes les contradictions – de tous ces élans antagonistes si grossièrement terrestres...

 

16 janvier 2018

Carnet n°135 Aux portes de la nuit et du silence

– Quelques reflets des vivants – 

Recueil / 2018 / L'intégration à la présence

Et ces visages – tous ces visages – en contrebas des falaises. Et ces murs – tous ces murs – encerclant les âmes. Comme une nuit dans la nuit que le jour, sans cesse, fait renaître...

Et ces sanglots puisant leur tristesse à toutes les sources comme si les larmes avaient le pouvoir rédempteur du feu. Pierres à mi-hauteur des fenêtres voilant le plus mystérieux à venir. Ce cœur émergeant des ténèbres – ce silence offrant à l’âme la possibilité de l’infranchissable...

Et ces moissons abandonnées à la joie. Et ce souffle qui se retire au plus près du sol. Comme une fleur éclose au milieu de la mort...

 

 

Sur les pas de l’hiver, notre orgueil. Et ces jours d’absence où l’Amour grandit malgré les heures et la misère qui encerclent les âmes encore maudites...

 

 

J’imagine qu’un jour nous nous attarderons davantage sur la couleur des mains et des visages – et leur cri d’angoisse devant tout ce qui nous déchire. Abandonnant les victimes et leurs bourreaux à leur rêve de gloire...

 

 

Quelques traits aussi simples que la neige sur ces rives où la parole semble, si souvent, ingrate et inutile...

 

 

L’incessant recommencement de cette terre si mortelle...

 

 

La faim, la soif et le feu – la cendre et la neige – où tant de délires sont permis – et où le cercle pourtant veille au cœur des âmes endormies...

Et les battements du cœur dans ce langage universel – promis à tous les silences...

Et ce jour jamais enfanté par les ombres. Comment pourrions-nous croire (encore) à la parole...

Et cette douleur toujours aussi vive – et jamais démentie – comme si les grilles étaient notre seul désir. Comme si la nuit avait été choisie...

 

 

Aussi vastes que l’immortalité, ces fruits si anciens qui jonchent encore les destins et les jardins. En attente de jachère – et d’un séjour plus inoffensif que l’apparence du silence...

 

 

Et ce monde où le chagrin est à son comble – à l’égal peut-être du désir et de la haine, ces fils de l’ignorance nourris par la peur et les instincts...

Et cette absence sur les visages – et cette finitude qui consume et terrifie les âmes. Comment pourrions-nous nous arracher aux gouffres qui s’étendent jusqu’à l’aube – et au-delà sans doute... Faudrait-il croire les quelques bouches qui portent à l’espérance – ou s’enfoncer jusqu’au fond de tous les abîmes... Mais aurons-nous seulement la sagesse de nous abandonner – et de nous laisser porter par ce qui nous appelle...

 

 

Les mots portent à croire. Quelques-uns à penser. Plus rares sont ceux qui invitent à l’oubli – et à se jeter au bas du monde. Ceux-là seuls pourtant sont nécessaires...

 

 

Nous aurons entamé plus d’une lumière – et autant d’obscurités. Nous aurons essayé mille chemins – et défiguré mille visages. Et nous en aurons aimé et refusé mille autres. Nous aurons saisi mille choses – et en aurons fait tantôt un piètre, tantôt un fructueux usage. Nous aurons pourchassé mille rêves – aurons revêtu mille costumes – en nous pavanant un peu partout. Nous aurons goûté mille saveurs. Nous aurons ri et nous aurons pleuré. Nous nous serons interrogés – et posé peut-être mille questions – en refusant d’admettre l’impossibilité de toute réponse. Nous aurons voyagé et participé à mille chantiers. Et nous aurons été seul(s) malgré la foule, quelques mains et quelques épaules réconfortantes. Nous aurons vécu. Nous aurons au moins, et malgré nous, essayé. Et la mort bientôt nous fauchera. Et, à présent, nous sommes terrifiés – et abasourdis par tant d’ignorance. Comme si nous avions dansé au milieu des tombes et parmi quelques figures souriantes sans rien savoir ni rien découvrir de notre destin...

Et ce rêve de jour, en nous, encore si vivace...

 

 

Qui êtes-vous donc, ombres sur nos jours... Ôtez-vous de nos yeux – et de nos chemins... Et laissez-nous vivre – et mourir – dans la lumière...

 

 

Et ces bruits – tous ces bruits – de rêve qui collent à la peau. Comme si seuls le feu et le silence pouvaient consumer notre vie – et la rendre plus belle et plus simple – plus libre et plus joyeuse...

 

 

Il nous faudrait l’éternité pour contempler un seul visage – et voir en lui émerger la possibilité de l’homme. Et un seul instant, sans doute, pour l’aimer...

 

 

Rejoindre le pari si ancien des étoiles – et ce rêve de lumière dissimulé jusque dans leur mort...

 

 

Et ces pierres comme le reflet d’autres rivages – enfouis dans la terre et l’eau des rivières – encore si frémissantes de leur présence...

 

 

Et ces mains d’infortune au faîte de tous les orages – courbées par la foudre sous les gémissements d’un ciel sans demande. Et nos larmes qui rejoignent le cours du monde bien avant que la mort ne nous arrache aux promesses du déluge. Et ce cri inépuisable au fond de l’absence. Comme si nous n’étions que des fantômes...

 

 

Heureux que nous sommes à l’ombre des pierres. Et ce peu de vie qu’il reste à notre départ. Un peu de sable – et le souvenir – qu’effacera le temps. Et cette joie d’aller partout sans se soucier des conditions et des contingences – et de se faufiler entre la lumière et les circonstances avec ce visage si sage sous le règne du jour...

 

 

Et l’ensablement des chemins où s’enlisent les troupeaux. Et ce seuil tant rêvé – et jamais franchi... Comment pourrions-nous attendre la mort sans impatience...

Et cette course du temps creusant la crête des âges qui crient leur éternité – et maudits pourtant par les saisons. Et cet homme, au loin, que l’on aperçoit, voilé d’un peu de brume, qui marche au cœur de ses blessures en levant les yeux vers sa délivrance impossible...

Qui sommes-nous donc parmi tous ces gestes... Et comment pourrait-on nous arracher cette modeste espérance...

 

 

Qui cédera à cette captivité... Et qui saura découdre ses ailes – et les remplacer par une interminable attente – éclairée par ce que ne peuvent offrir ni les livres ni les lampes – et moins encore les visages. Ce retour au plus simple – et cette tristesse de l’âme aux prises avec les chimères du monde. Et derrière, cette lumière encore invisible – et si terrifiante lorsqu’elle s’approche...

 

 

Nous n’aurons creusé qu’un peu de terre – et enseveli le plus précieux au fond des yeux – sans voir le triomphe possible de l’éternité – et la magie de la lumière investissant le monde et le temps...

 

 

Une œuvre encore parfois s’écarte des chemins – de ces traces encensées par les siècles mais dont la postérité ne dépassera (jamais) quelques jours. Des textes creusés dans l’expérience humaine la plus universelle dont chaque ligne embrasse l’atemporel – l’éternité de toute existence...

 

 

Nous creusons parfois à l’orée de toutes les frontières – cédant à tous les passages pour affirmer le triomphe de la mort – et l’éternité de l’Amour – sur l’évanescence des siècles...

 

 

Il existe, au fond de l’âme, un éclairage secret – invisible – qui offre aux lampes du monde la seule lumière raisonnable sur les sacrilèges du temps – l’attente des âmes – et les malheurs qui éventrent le monde...

 

 

Autrefois, nous croyions saigner pour quelques privilèges – une promesse à venir qui viendrait couronner nos efforts et notre patience – la jouissance du monde. Et, à présent, les vitres sont blanches. La terre est rouge et dépeuplée. Ne restent que cette tristesse – et cette espérance sur nos lèvres. Et quelques larmes sur les fleurs survivantes...

 

 

Plutôt mourir que d’aller dans le sillage des ombres – cet étroit passage où l’absence du moindre soleil présage le pire... Plutôt mourir que cette ivresse imparfaite à vivre...

 

 

Et nous exultions autrefois de nos pauvres savoirs – croyant fendre l’épaisseur du monde avec nos doigts agrippés à quelques livres. L’absence en tête. Feignant le jour au milieu de la nuit – participant malgré nous à tous les mensonges et à toutes les oraisons – et façonnant le désastre à venir, si nécessaire pourtant à ce retour sur soi – à cette lumière au cœur de l’ignorance qui, seule, pourra offrir à nos gestes la justesse des innocents...

 

 

Et cette stupeur encore à voir arriver la mort, si proche de notre visage. Les yeux cadenassés en-deçà de toute vérité... Comme si le monde nous avait fait oublier la magie, un peu funeste, des vents – et leurs grandes arabesques pointées vers le plus effroyable silence. Cette solitude aux marges des vivants...

 

 

La porte des âges. Cette aubaine du temps qui boursoufle l’espérance et les visages – et ce désir si ancien d’éternité...

 

 

Et la paresse des mains et des anges face à notre mendicité. Comme si le silence nous réservait d’autres royaumes. Des bras plus tendres que la neige – et plus brûlants que la braise. La mort et l’abandon à chaque instant. La perspective des Dieux. L’effacement du désir et de la colère. Le règne du plus complet. Ce qu’espérait, sans doute, l’âme à ses premiers pas, prise en étau, déjà, entre le désarroi et quelques restes d’innocence...

 

 

Nous pénétrons les grands chemins – cette terre étrangère au monde que nous appelons de nos vœux aux derniers instants du jour. Cette aube – cette aire de tous les recommencements. Et nous soulevons de notre silence toutes ces heures à vivre... Gestes lents au milieu du feu qui poussent la pluie, les larmes et la désespérance au cœur de ce qui fut autrefois notre seul abri...

 

 

Au-delà des mondes, le bras de l’ennui parfois pose notre tête contre la pluie – au seuil de tous les royaumes – au plus proche de cette mort – de cette inexistence – tant redoutée...

Et dans l’écho de cette chute, un murmure comme le signe d’une résistance au silence et à l’oubli. Et la preuve peut-être d’une blessure inguérissable. Comme un arrachement trop soudain au monde des ombres...

 

 

Un peu de sang – et quelques vivres – sur la piste. Et cette bouche souillée encore de tant de paroles – entre cri et torpeur – aux confins de tous les silences...

 

 

L’horreur serait peut-être de veiller sur un monde aussi ingrat qu’inexistant. Et passer sa vie à lui confier des secrets qu’il ne peut entendre. Reléguant ainsi l’existence – toute notre existence – à des gestes inutiles, à une attente interminable et à la quête de l’impossible...

 

 

L’incertain nous pénètre – et disloque toute certitude. Et nous voilà gémissant contre les ruines de notre vie ancienne – blâmant cet heureux désastre. Comme arrachés trop prématurément à la boue – et la regrettant déjà alors que la lumière a percé notre plafond de verre – cette opacité à la surface des yeux qui donne au monde et aux vivants cette allure, si réelle, de fantôme...

 

 

Fronts et âmes rouges à force de volonté – à force d’espoir – comme sculptés au couteau d’un geste trop rapide pour s’essayer à l’attente – à cette éternité au-dedans du silence...

 

 

Nous guettons encore dans le froid, comme des insectes mal éclairés, la torche lointaine – l’être sans visage qui porte cette flamme silencieuse. Tête et mains contre la vitre au cœur de cette attente. Et, sans doute, mourrons-nous encore au milieu de la neige, l’âme et les doigts gelés par les mille reflets de la lune...

 

 

Et ces bruissements de l’âme au-dedans de la chair. Et ces mille mains qui défont notre robe trop légère pour l’éternité...

 

 

Ecartelés par le doute et la certitude du savoir. Et nous voilà errant entre deux têtes singeant la sagesse. Voués aux pires tourments – à cette errance au milieu des rives où s’écoulent les reflets de la vérité...

 

 

Et nous voilà muant en une forme d’humus célébrant le renouveau – et lui offrant la promesse d’un nouvel essor. Poussière devenue le terreau des prochains jours...

 

 

Eclairés encore par ce que les yeux ne peuvent corrompre. Cet éclat de Dieu dans l’âme. Et cet éclat de l’âme dans la chair...

 

 

Et nous voilà encore repartis – rejoindre les mille chemins de l’enfance. Comme si l’âge n’était qu’un leurre – l’œuvre du temps sur la chair fragile. Comme si brillaient toujours au-dedans ce désir d’innocence – et ce goût pour l’éternité...

 

 

Visages perdus. Yeux hagards. Corrompus par le rêve. Errant – tournant inlassablement autour d’un centre ignoré où veille le silence...

 

 

Et des monstres encore – par milliers – qui se délectent de notre faim – et qui nous assaillent sans relâche en nous confinant au fond de la peur et de l’espoir – dans cet étroit réduit où étouffent les âmes...

 

 

Et tous ces profils disparus. Et cette herbe nue et silencieuse. Et cet éclat au fond des yeux qui bravent la peur. Et notre dernier sourire à l’heure de la mort – à l’heure de l’abandon. Comme si la vie – ces quelques dizaines d’années – s’étai(en)t effacée(s) pour se recentrer sur la promesse d’un seul regard...

 

 

Et nous jouerons encore avec nos têtes froides – et nos bouches grimaçantes – et l’affirmation de ces yeux qui en disent long (toujours trop long) sur nos déboires. Et un jour, bien sûr, la danse nous reprendra – et nous fera tournoyer parmi les rêves et les délires comme si l’âme n’était vouée qu’aux tournis et à l’espérance de la rencontre...

 

 

Le monde, le vent. Quelques pas dans la neige. Quelques traces qu’effacera le renouveau. Mille visages – et mille mouvements – cherchant l’immobilité toujours – cette sagesse du geste et l’imperturbabilité du regard au cœur de l’illusion et du mensonge...

 

 

Passagers du froid et de la mort sur une terre sans espoir. L’innocence enfermée dans les tréfonds – recouverte de rêves et d’instincts...

 

 

Et ces bouches aimantes qui nous auront précédés. Comme si le miracle avait été découvert mille fois – des milliards de fois peut-être – puis oublié. Offert aux vents et à la nuit où patientent les âmes encore trop frileuses – trop timides pour écarteler la mort – et découvrir, au fond de la solitude, ce grand cercle sans visage...

 

 

La solitude et le silence affermissent l’épaisseur du monde. Et la percent – et l’attendrissent – aussi. Comme s’ils savaient qu’un sourire pouvait émerger du pire – convoyeur de tous nos secrets. Et cet éclat du geste dans la rencontre – reléguant la mort à une liasse d’incompréhensions inutiles. Comme un prisonnier échappé de la nuit avec l’âme aux aguets, vigilante, devant la clarté promise...

 

 

Nous effacerons tous les passages – et les marques de séduction – pour aller nus au cœur de l’impossible. Impassibles devant les chemins, les sentes étroites, les montées et les ravins. Une lumière tantôt au creux des mains, tantôt juchée sur nos épaules. Et nous marcherons – et irons loin – jusqu’au seuil de l’attention – quelque part dans l’immobilité entre la joie et le silence – là où le dialogue (tout dialogue) s’interrompt – là où se jettent les prières, les excuses et l’austérité – là où commencent l’Amour et ses danses – pour apprivoiser la faim et les visages encore affamés.

Et nous pourrons alors nous effacer pour une plus digne envergure – et offrir une obole au monde – aux vivants et aux morts – plongés encore dans le froid et la nuit...

 

 

Pourrons-nous échapper à la laideur, à la lourdeur et à ce qui obscurcit... Pourrons-nous vivre – et mourir – sans déchirure... Pourrons-nous ouvrir les yeux sur l’origine de la nuit... Pourrons-nous enfin nous apaiser face aux circonstances et à la mort... Mais peut-être ne sommes-nous, au fond, qu’au seuil de l’apprentissage...

 

 

Aux frontières de l’inséparable. Âme et mains dans les flammes. Buste droit et chevelure livrés aux chemins et à l’eau des rivières. Et sous la lumière, cette ivresse des bêtes prises par la mort – et nos doigts encore cachés sous le sable...

 

 

Le sourire des arbres au seuil du gouffre. Et leurs mains suppliantes par-dessus nos têtes essayant de s’élever au-dessus de la joie – au-dessus des étoiles – comme un jeu – et un peu d’ombre dans la lumière...

 

 

Le flanc prêté à la mort parmi les convives aux airs de feinte indifférence – lèvres et regard placés au-dessus de l’enfer – aveugles encore à la stérilité des tentatives...

 

 

Encore un peu d’espace où s’élancer entre l’arbre et le seuil – entre l’attente et la plainte. Comme une ombre malheureuse espérant toujours au milieu du désert parmi les pierres brûlantes...

 

 

Un peu d’encre suffirait à abattre les murs. Et notre courage à traverser les ruines – à contourner les gouffres et à disparaître pour rejoindre cette immensité – cet humble et digne visage de la réconciliation...

 

 

Nous témoignerons encore de la route et du sang – versé partout – pour réinventer le silence, mort depuis trop longtemps. Aux lisières du sable et de l’air – si proche de cette terre revenue de l’abondance. Comme un peu de justice avant le grand froid de la mort...

 

 

Et si nous jouions passionnément au sommeil pour que le rêve contredise la mort – et la surpasse dans toutes nos tentatives pour vaincre l’effroi et la terreur qu’elle jette sur nos visages...

 

 

Et si nous n’étions qu’un feu dans l’obscurité – et l’obscurcissement – du monde. Quelques flammes vives – et chancelantes – au milieu de l’espoir. Le reflet encore ignorant de notre origine...

 

 

Tout se rapproche dans l’éloignement. La terre, les visages et la mort. Et cette vérité dissimulée par les apparences. Cet éclat furtif de vie lorsque gronde l’orage et que l’éclair s’abat sur les frondaisons. Cet oubli du néant. Ce regard porté par l’insaisissable lorsque arrive enfin l’hiver après le cycle des saisons....

 

 

Et nous fûmes aussi cette terre stérile – vidée de son abondance. Et ces mains – ces milliers de mains – creusant sans mémoire et sans pitié. Et ces bras – ces milliers de bras – bousculant les foules et écorchant les visages. Et ces yeux – par milliers – cherchant parmi la poussière, et quelques (vaines) étoiles, un peu de rêve et une lumière au cœur des chemins et des orages. Un reflet de liberté avant de mourir...

 

 

Et, peut-être, n’aurons-nous été qu’un peu de vent. Un désir de caresse parmi des millions de corps souffrants. Une joie dressée au-dessus des tristesses. Une crête inscrite au cœur de la nuit. Le seuil encore infranchissable du passage...

 

 

Nous aurons crié – et aurons pleuré – en essayant de vivre. Mais, au moins, aurons-nous tenté d’élargir notre intimité à l’espace. De nommer l’innommable. D’exclure l’abstrait et le mensonge pour toucher du bout des doigts un éclat de vérité – et éloigner ce grand froid qui monte des abîmes vers les âmes pour enserrer le monde de ses glaces...

 

 

Quelque part en nous, l’absence surgit. A proximité du souffle et des cris. Au-dessus de ce feu mêlé à la parole qui épelle en boucle le silence sans jamais y consentir. Comme un mensonge – une extravagance – pour offrir au monde une allure moins austère...

 

 

L’encre noire recule parfois devant la densité. Et pourtant, tous les poèmes tentent de chasser la nuit – et de sauver quelques âmes – ce qu’il reste des âmes... Mais, un jour, nous nous tairons pour rejoindre ce que nous avons arraché à la terre. Ces mille routes qui auront tenté de dire – ce vide – cet éveil qui s’étire bien après les premières heures de l’aube...

 

 

Nous aurons vécu avec quelques lames rompues à toutes les épreuves – au milieu du fer et du sang – avec les mains attachées – et souillées de substance – et les yeux perdus dans l’épaisseur de la nuit. Avec ce visage trempé par la pluie – et ces pleurs si vivants au fond de l’âme. Et c’est ainsi, sans doute, que nous affronterons la mort – et l’éternité du verbe posé entre le silence et la finitude...

 

 

L’indicible, matière de l’immense. Debout avec des chants plein la tête. Et ces mots rougeoyants qui soulèvent – tentent de soulever – le sens du froid et de la mort. Roulant la parole des crêtes vers l’oubli pour dire – et redire encore – la possibilité du silence...

 

 

Et cette solitude des âmes naufragées parmi les rêves, le sang et les questions des hommes qui piétinent la terre – et qui, à l’heure de la mort, patientent sur leur bûcher en flammes avec leur orgueil et leur désir de royaume. Comme si régnait partout, parmi les larmes et la dévastation, cette folle espérance au cœur des cendres futures – et stériles, bien sûr, jusqu’à l’aube prochaine...

 

 

La nuit – et les voiles – se rompent sous les yeux d’une lune dispensée de lumière. Ce qui nous porte jusqu’à l’égarement – jusqu’à l’embourbement de toutes les absences – et ce rétrécissement fatal de la parole. Puis reviendra le silence sur les ténèbres...

 

 

Nous fûmes sages – à notre place ordinaire avec ce regard étrange qui faisait face à la nuit. Et le jour vint ainsi – avec ce grand feu allumé (et éternel peut-être) sur les pierres parmi les lampes éclairant les livres – et au milieu des tombes entre lesquelles nous cheminions en larmes. Et le rire surgit ainsi – sans détail ni explication – à l’heure précise où les grands arbres incendiés dessinèrent de leurs branches une bouche immense illuminée comme un soleil – mille soleils – défaits de toute matière – et si proches du ciel que les âmes – toutes les âmes – se mirent à genoux pour prier parmi la cendre et les torches abandonnées...

 

 

Après le sommeil, le repos nous sera arraché. La nuit, sans doute, sera la même – presque identique – mais les yeux auront découvert la cathédrale qui s’élance depuis les cimes. Et la mort sera bannie. Dans l’envers du décor, nous verrons, comme aujourd’hui, s’éteindre le souffle et se décomposer la chair – mais les flammes deviendront le signe de la résurrection. Et sur les pierres, nos gestes deviendront clairs. Et les âmes (enfin) rencontreront leur destin. Et la présence et la joie seront les seuls compagnons de notre infortune...

 

 

Nous avons rêvé. Et d’autres lèvres – et d’autres visages – sont venus. Et ont hérité du sort réservé aux nouveaux arrivants. Nous aurions, bien sûr, espéré pour eux une autre terre – et un autre monde – plus vivables mais la vie avait déjà ordonnancé leur destin – et dessiné le contexte de leur naissance... Aussi avons-nous pu seulement éprouver leur souffrance – et goûter, avec eux, les drames irréparables des batailles livrées sur tous les fronts. Et pour les aguerrir (et les éveiller aux exigences du combat et au goût de la victoire), nous leur avons offert mille armes – et mille outils qu’ils intégrèrent. Et nous les avons vus (à la fois tristes et rassurés) poursuivre l’œuvre de leurs aînés – et continuer à façonner la terre et le monde pour le pire – bâtissant, malgré eux – et malgré nous (pétris que nous fûmes de bonnes intentions pour assurer la survie et l’émancipation de notre progéniture) l’héritage des lèvres – et des visages – suivants. Le legs atroce – et permanent – des hommes aux mille peuples et aux mille générations à venir...

 

 

Autrefois nous croyions sourire. Mais, en vérité, nous ne faisions que ravaler nos larmes – cette impuissance désespérée de vivre sans savoir – pour donner le change – faire bonne figure – et offrir le visage de la légèreté et de la désinvolture malgré ce terrain de mines – et de dévastation – intérieures...

 

 

Nous nous sommes approchés au plus près de l’incertitude – là où le savoir s’efface – et se mue en connaissance – ce vide creusé par la lumière. Et cette grâce – jamais acquise – nous offrit des ailes qui nous permirent de circuler plus libres dans nos ténèbres sans aggraver l’horreur de la fouille – et les rires condescendants derrière la vitre du pardon – en nous parant humblement de cet Amour affranchi du sang que la nuit n’a jamais pu meurtrir...

 

 

Nous étions au plus bas du monde lorsque les dalles tremblèrent – et s’effritèrent sous le poids de l’attente. Et au plus bas de l’espérance sans doute... Nous avions traversé mille contrées – aimé et détesté mille visages. Nous avions ancré en nous le sens inné de la marche et ce fol esprit de la découverte. Nous nous croyions invincibles et tenaces. Mais les circonstances nous dépecèrent peu à peu des parures, des faux sourires et de l’orgueil – et attendrirent cette part de l’âme si sensible et si fragile – nous préparant, en quelque sorte, à la nudité du monde et de la chair – dévoilant l’innocence (l’arrachant à notre prétention) – et transformant nos jours et notre âme en terreau propice à l’Amour, enfoui déjà à l’état de graine dans ce que nous portions de plus précieux...

 

 

Mains nues, regard épris. Visage dépeint – défunt – défait de toute étreinte. S’acharnant autrefois à la destruction du pire et du temps – et creusant, à présent, l’attente dans cette tête bientôt sans âge entre les rives que n’atteindront jamais ni les rêves ni les livres. Et ce resserrement des doigts sur l’histoire – puis sur l’oubli de l’histoire. Et cette extinction des lampes – de toute lueur en vérité – pour voir apparaître enfin, dans les plis de la nuit, le plus durable silence...

 

 

Ni route ni pays ne s’insinuent plus à présent dans la pensée. Seule, l’aube ininterrompue offre le plus haut soleil – et consent à pleurer parfois dans la proximité des âmes encore tristes et emmurées dans le refus...

Aussi comment pourrions-nous refuser d’entendre leurs chants – et de recueillir leurs eaux sombres dans nos mains inutiles... Et comment pourrions-nous nous contenter de nous tenir là, dressés à tous les vents, sans goûter les promesses et l’envergure de cette aire de partage... Faudrait-il pour y renoncer – et nous éloigner en courant – avoir le corps et le sang encore trop funestes – et l’esprit toujours endormi dans l’ombre – et la froideur – des pierres...

 

 

Sur le bord de cette route s’interrompt la pensée – cesse la fable – et s’ouvre l’espace – pour laisser le champ libre à l’âme qui s’avance – en retrait du monde. Et c’est son chant que l’on entend derrière les pleurs que partagent les hommes dans leur refus obstiné de la vérité...

 

 

Jusqu’à la mort, réunis. Puis, dispersés en des lieux non dévoilés. Abandonnés peut-être entre des mains moins rêveuses...

 

 

Et ce soleil si frugal au terme de toute agonie. Laissant les corps – et l’âme des vivants – dans une pénombre sans fenêtre. Faces ternes et tristes cachées derrière quelques rideaux – le voile irréductible du secret qu’emporteront les morts...

 

 

Parmi les pierres et l’effort, le rayonnement du silence aux premières heures de l’aube. Comme une lampe posée au milieu de nulle part alors que le sommeil dure encore sur les visages. Comme si la nuit aussi pouvait être le seuil de la lumière...

 

 

Et ces prières fatiguées – si faiblement espérantes – qu’aucun Dieu ni qu’aucun mot ne pourront guérir. Et que le silence, un jour, prendra par la main pour aller arpenter la maison de l’ombre – enterrée quelque part dans la nuit – et s’approcher du feu qui aura veillé sur tant de morts – et tant de bruits – et qui dure encore – au cœur de l’oubli...

 

 

Nous mourrons sur les dalles froides que le monde a initiées avant la fin du rêve – avant le lever du jour. Et nous serons tristes de partir – inconsolables sans doute – comme les visages démunis qui entoureront notre dépouille. La nuit n’aura été vaincue mais la source ne se sera tarie. L’aube se posera encore sur nos épaules déchirées et notre front aveuglé, si médiocrement aguerris à la survie et au combat. Et le sol se dérobera encore – et encore – au fil des effacements. Funérailles après funérailles. Et, un jour, mille cris perceront ce qui fut autrefois notre gloire – défaite à présent – et moins valide que l’encouragement d’une parole et le visage apaisant (et silencieux) des sages. Et nous nous redresserons alors pour sortir du songe – quitter ses eaux sombres et tumultueuses – et nous ouvrir à l’éternité de ce qui demeure...

 

 

Entre les fresques et le vrai chemin. Parmi les rires, les rêves et les pleurs. Au plus près de la source et de la mort qui agrandirent le ciel – et offrirent à la terre une raison d’espérer – et de découvrir, au terme de toutes les épreuves, la seule guérison possible. L’apaisement malgré les défaites et les mille circonstances désastreuses de ce monde...

 

 

Cette ombre contre laquelle se tient l’âme affolée par l’hiver des hommes – épaules nues appuyées sur tant de rêves inutiles, que cherche-t-elle auprès des vivants... Nous ne serions guère surpris si son visage était celui de la mort – ce silence paré d’os et de tristesse lançant sur nos têtes ses vents et ses dés d’infortune...

 

 

Face démunie contre le sol cherchant un appui là où le vent et la mort sont les seuls repères. Là où l’incertitude est le seul gage de joie. Là où l’eau, les bruits et les songes s’écoulent le long de nos vies – et de nos âmes – tendues vers l’espoir d’un refuge plus clément – et moins âpre et moins austère que cette affreuse ignorance...

 

 

Le bruissement fou des ombres dans l’âme endormie. Et leur persistance dans la lumière. Comme si rien ne pouvait être banni. Comme si le silence se moquait bien du cours du monde et de l’ampleur des songes. Comme si la grâce offrait à la nuit vaincue le privilège de la continuité...

 

 

Et ces visages – tous ces visages – en contrebas des falaises. Et ces murs – tous ces murs – encerclant les âmes. Comme une nuit dans la nuit que le jour, sans cesse, fait renaître...

Et ces sanglots puisant leur tristesse à toutes les sources comme si les larmes avaient le pouvoir rédempteur du feu. Pierres à mi-hauteur des fenêtres voilant le plus mystérieux à venir. Ce cœur émergeant des ténèbres – ce silence offrant à l’âme la possibilité de l’infranchissable...

Et ces moissons abandonnées à la joie. Et ce souffle qui se retire au plus près du sol. Comme une fleur éclose au milieu de la mort...

 

 

Le jour franchi, que deviendront les murailles... Et la célébration quotidienne de la nuit... Serons-nous encore (assez) vivants pour suivre toutes ces funérailles inutiles... Et dans quel gouffre déposerons-nous la tristesse de ces siècles fébriles – immobiles à force de trop de désirs... Saurons-nous nous faire suffisamment présents face à tous les périls...

 

 

Dressé contre la mort – et attaché à tout ce qui rue et résiste, le vivant mêle son sang à la vérité dans son combat inutile où la peur détruit davantage qu’elle n’édifie la possibilité d’une issue. Comme de l’huile, qui se prendrait pour du sable, jetée sur le feu. Et au-dehors, nulle parole pour délivrer du rêve – ce délire éveillé qui taraude les hommes et anéantit tous leurs rivages...

 

 

Ni songe, ni chemin, ni église. Qu’une porte à peine visible – et à moitié entrouverte sur un jardin sans mémoire – l’éden d’autrefois (celui des origines) recouvert encore par quelques ombres du passé – par ces siècles presque sans importance qui nous auront donné le goût du sang et de la souffrance – du sommeil et des désirs – et qui nous auront fait presque renoncer à ce lieu perdu au milieu de mille soleils dérisoires...

 

 

Nous avons creusé. Nous avons bâti. Et, pour consacrer nos rêves, épousé le plus long sommeil de l’histoire. Le visage appuyé sur la plus ancienne lumière – celle qui donna au monde le goût de la fouille et de la construction – et l’aveuglement le plus tenace...

 

 

Et nous sommes seuls à présent parmi la foule et les étoiles qui n’auront qu’ajourné l’ultime élan. Tout est là – inchangé mais moins sombre, et moins lourd, qu’autrefois. Le vent a chassé nos vieilles plaintes – cet effroi devant les cendres et la mort. Rien n’a disparu pourtant. Ni les ombres, ni les cris. Mais la surface semble plus lisse et plus blanche. Les cimes et l’horizon demeurent, eux aussi. Mais notre voix s’est dégagée des désordres. Et les reflets de la lune semblent moins vifs. Nous allons toujours parmi les heures, la tête et le buste peut-être un peu moins fiers – et le regard plus immobile et plus serein face aux circonstances, prêts à mourir sans doute ou à revivre encore mille fois toutes ces infortunes. Portés par le destin à tenir cette flamme dans tous les délabrements. Torche à la main dérivant comme toutes les autres âmes sur les eaux terrestres...

 

15 janvier 2018

Carnet n°134 Au bord de l'impersonnel

– Reflux, viatiques et notes sans archivage –

Journal / 2018 / L'intégration à la présence 

Le sang et le soleil nous font comme un manteau – un rêve de jour – un rêve vivant de lumière – qui s’accorde mal à nos visages terrorisés par les vents et la mort...

Et pourtant, un jour, nous voilà errant les épaules nues – dégagés de la peur et du courage – prêts à découvrir ce qui s’avance en nous – cet âge des profondeurs qui révélera nos origines – et celles de l’angoisse et du mensonge.

Et plus tard, l’hébétude passée, nous voilà plongés au cœur de l’innocence à contempler, derrière la dernière étoile, le silence du ciel et de l’âme – prêts à nous asseoir au milieu de nulle part et à nous transformer en flèche brillante pour percer l’épaisseur de cette nuit déjà si ancienne...

 

 

Au jour du départ viendra notre heure – la dernière, bien sûr. Et nous laisserons, sans doute, quelques notes – quelques poèmes – pour que quelques-uns puissent prolonger l’expérience du silence...

 

 

Où cheminer sinon sur cette ligne étroite posée entre le silence et la pensée – entre la joie et la tristesse de ce monde...

Nous y sommes depuis longtemps. Et, sans doute même, depuis toujours. Mais seul Dieu le savait. Et il nous aura fallu le rejoindre pour le comprendre (enfin)...

En attendant, nous allons partout entre tout – traversant les mille contrées du monde et rencontrant ses mille visages – en croyant errer alors que nous sommes déjà arrivés – et immobiles. Comme si la nuit avait obscurci le monde, l’espace sans frontière et jusqu’à nos yeux. Comme si le jour nous était encore invisible...

 

 

Comment échapper au temps et à l’espace – et éradiquer la distance qui nous sépare de tout – du monde et de nous-mêmes sinon en étant présent – au plus près – au cœur de soi... La sagesse ne saurait avoir d’autre visage ni d’autre envergure...

 

 

Ces existences affreuses. Presque odieuses. Comme des circonstances nées non du hasard (si improbable, bien sûr) mais du destin aux souffles nécessaires. Comme une foule d’incomplétudes éparpillées cherchant leur part manquante – cherchant partout avec obstination jusqu’au retournement du regard – cette présence en surplomb qui saura enfin agencer les pièces restantes...

 

 

Une vie. Des vies. Et mille labyrinthes solitaires où chaque pas – chaque souffle – chaque rencontre – est une brique supplémentaire posée sur les murs déjà agencés – déjà si hauts et si longs – au premier jour du voyage. Comme si en cherchant une issue, une main, un visage, quelques explications, un peu de réconfort, nous agrandissions et complexifions tous les dédales – le nôtre, bien sûr, mais aussi celui de quelques autres avec lesquels nous partageons quelques impasses – le même désert – la même désespérance – le même néant.

Et il faut du courage – et beaucoup de tristesse – à celui qui erre entre ses murs pour renoncer à ses pas – et s’adosser au premier parapet venu. Et un peu de patience et de sagacité aussi, offertes par la nécessité et la progressive maturation de l’âme, pour s’abandonner au labyrinthe (à tous les labyrinthes), trouver la force de tourner son regard au-dedans et apercevoir enfin qu’il est seul (et qu’il l’a toujours été) au milieu d’un espace silencieux sans mur ni visage. Comme un regard (insaisissable) baigné d’une lumière vivante qui éclaire ce qui est sous les yeux – et toutes les figures qui tournent inlassablement en rond dans ce qu’elles croient être un labyrinthe...

 

 

Le savoir et le langage ne sont – et ne seront jamais – la clé. Ils demeureront toujours l’antichambre où patientent – où s’enlisent et s’acharnent parfois – les visiteurs. Les quelques postulants à l’ultime liberté...

 

 

Il n’y a ni Dieu, ni sagesse, ni vérité. Il y a une perspective juste lorsque le regard s’emboîte naturellement à la présence – et que l’impersonnel s’habite sans effort. Tout alors est vu sans pensée ni jugement. Et tout est accueilli et aimé : phénomènes, mouvements, visages et circonstances – leurs mille interactions, leurs mille échanges et leurs mille résistances. Le ressenti et la spontanéité deviennent alors les outils du silence au service de ce qui est dans l’instant. Puis tout s’efface – réapparaît – et recommence peut-être...

 

 

Tout destin va – court – à sa perte. La chute et l’effritement, voilà les lois – les seules règles en vigueur en ce monde. Et l’abandon, voilà le miracle – et la seule issue possible...

Toute vie porte déjà en elle son envergure – celle des origines et celle de sa destination (absolument identiques). Et les circonstances nous sont simplement offertes pour qu’adviennent leurs retrouvailles – leur parfaite correspondance. Et en dépit du jeu interminable de la finitude – et de la souffrance qu’elle engendre si souvent, il y a une immense joie à parcourir ce processus sans fin – et infiniment renouvelé...

 

 

Dans la défaite – les mille défaites de l’existence – il nous est offert de nous rencontrer. Et de percevoir (de sentir et de comprendre) ce qu’il reste lorsque tout nous a été arraché – lorsque tout nous a abandonnés – et qui demeurait imperceptible – voilé par trop de certitudes lorsque la vie contentait (en partie) nos rêves et nos exigences. C’est toujours dans la perte que nous cheminons. Et c’est toujours dans l’abandon que nous nous réalisons parce que l’une et l’autre nous font parvenir à une forme (presque intégrale) de nudité et d’innocence nécessaire pour emboîter la perception au regard et au silence...

 

 

Une fièvre encore au-delà de la lumière pour que le silence devienne (enfin) vivant...

 

 

Et ces cordages qui enserrent – et affolent – la boussole. Et qui nous font perdre les pôles – et le nord. Comme si nous devions découvrir l’inutilité des cartes, des repères, des routes et des embarcations – et marcher sans guide ni chemin jusqu’aux extrémités du monde, explorer tous les recoins du globe, traverser toutes les frontières et nous défaire de tout voyage et de toute voilure – de toute idée, de tout principe et de toute certitude – pour être enfin capables d’effacer les étoiles (toutes les étoiles) et de nous asseoir – nus, humbles et sereins – en tous lieux décidés par le destin – ce hasard tenu par des mains inconnues...

 

 

On avance et on se penche. Ainsi vivons-nous... Nous avançons vers l’horizon – et nous nous penchons par-dessus pour voir ce qui s’y cache. Et rien ne nous étonne. Pas même d’apercevoir derrière l’horizon un autre horizon aussi insaisissable que le précédent. Et nous errons ainsi d’une ligne à l’autre, d’un rêve à l’autre, d’une espérance à l’autre sans rien voir ni rien comprendre du regard dissimulé au-dedans des yeux – en surplomb de l’ignorance et de la compréhension. Et de désillusion en désillusion – et de promesse non tenue en promesse non tenue – nous progressons inexorablement vers ce que nous portons depuis toujours...

 

 

Il y a dans l’âme le secret des choses – et celui du monde – que nous cherchons avec tant de maladresse (et tant d’ignorance) dans les livres, les trésors et les richesses de la terre, la beauté des visages et l’étreinte des corps. Et chaque rencontre nous laisse un goût amer – un goût d’inachevé en nous offrant une complétude provisoire qui, à peine touchée (à peine ressentie) s’efface...

Et ce manque – ce manque permanent – nous enjoint de poursuivre notre quête. Et il nous pousse à tourner – et à tourner encore – dans tous les recoins du monde et de la vie, à nous essayer (et à nous exercer) à mille activités, à rencontrer tous les corps et tous les visages possibles, à accumuler mille richesses et mille savoirs supplémentaires en nous faisant croire que nous pourrons ainsi atteindre l’apaisement...

Et il y a une grâce dans cette obstination – dans cette folle ténacité. Comme un long détour – et mille impasses – nécessaires pour ouvrir les portes de l’intériorité et avoir le courage de traverser mille contrées intérieures constituées d’images, de désirs et de peurs – et de découvrir, au milieu de l’embarras et des mille embarrassements accumulés, un étroit chemin – jamais achevé – qui se dessine et s’efface à chaque instant – et qui mène au cœur du vide et du silence – dans cet espace autrefois si terrifiant, et à présent si vivant et si vibrant, où l’Amour et la joie deviennent enfin sincères, authentiques et sans exigence. Au cœur de cette présence qui ne cherche ni ne demande plus rien. Ni au monde, ni aux hommes, ni à Dieu, ni aux circonstances...

 

 

Dans les livres, il y a cette encre qui nous encombre – et nous révèle. Comme si nous étions la page à écrire, à déchiffrer et à effacer... Comme s’il nous fallait en lisant devenir l’auteur de notre vie et de nos propres lignes – et laisser le destin effacer le langage et les images pour nous ouvrir – et nous offrir – au silence de l’âme et du monde...

 

 

L’effacement des jours, de la dernière heure et du dernier instant pour que les suivants deviennent innocents – et puissent s’offrir à la grâce de toute rencontre et accueillir la réalité du monde et des visages...

 

 

Je crois que je ne parviendrai jamais à concilier présence et présence au monde comme si la place qui m’était destinée – réservée peut-être – se trouvait à l’écart. Dans la solitude. Un peu en retrait. Dans les yeux du spectateur. En exil. Au ban – et au bord – du monde...

Et lorsque les circonstances me contraignent à aller au cœur du monde (parmi les hommes), quelque chose en moi étouffe, s’échauffe, rue, gesticule et se débat. Comme si je me retrouvais exilé de mon exil... Et ce sentiment de claustrophobie (insupportable) m’enjoint aussitôt d’essayer d’échapper au supplice de cette promiscuité des corps et des visages...

 

 

On peut regretter que le monde soit ce qu’il est. Mais quels que soient nos sentiments, il est ainsi. Et pour y vivre (à son aise) et l’aimer malgré sa violence et l’ignorance ambiante, il convient de l’accepter profondément...

Il n’y a d’autre voie – et il n’y a d’autre issue – pour toutes les créatures de ce monde. On peut, bien sûr, œuvrer à sa manière (et à son échelle) pour faire émerger davantage d’Amour et d’intelligence mais, quoi que l’on entreprenne, le socle de toute initiative demeurera cet espace d’accueil et d’acceptation. Et notons en substance qu’accepter le monde consiste aussi, bien évidemment, à s’accepter soi-même avec ses limitations égotiques auxquelles nul, quel que soit son degré de maturité et de compréhension, ne peut échapper...

 

 

Cœur nomade, âme sédentaire et regard immobile. Vivre ainsi l’innocence chevillée à l’être – et aller au gré des circonstances et des rencontres dans la liberté et l’envergure de l’instant – seconde après seconde, heure après heure, jour après jour – au cœur du silence et dans l’inconnu du monde...

 

 

Au bord de l’impersonnel. Puis, glissant inexorablement au cœur de l’individualité. Comme le nid douillet de nos vieux schémas mentaux, bien au chaud dans leur cocon étroit, vociférant à la ronde contre l’étroitesse du monde. Et blâmant à longueur de jour le règne de la bêtise ambiante...

 

 

Montagne de pierres à gravir au plafond d’étoiles, si souvent, infranchissable. Et derrière – et partout – pourtant le ciel et ce bleu infini de l’âme en prière qui mendie sa part...

Homme céleste aux mains si terrestres dont le cœur ignore autant son destin que son inestimable fortune...

 

 

Mille manières de vivre. Et mille manières de voir. Et mille chemins pour comprendre. Et une seule façon d’écouter – et d’être présent. Humble et innocent – parfaitement vierge – au cœur du silence...

 

 

Et ces défaillances salutaires qui nous font voir le monde, la vie – le réel – sous la lumière d’un autre jour – sans appui, sans corde ni repère. A l’égal, sans doute, du premier regard de l’homme – frais et toujours neuf – mêlé de curiosité et d’émerveillement...

 

 

D’un pas magistral toujours malgré les hésitations et l’ignorance. La tête haute, le dos droit et le buste altier bombant ses forces pour paraître davantage. Et à l’écart des hommes, le sage – pieds et tête nus – presque aux allures de clochard, humble et souple comme le roseau, allant avec toute l’innocence de son pas là où les circonstances exigent sa présence. Si grave malgré le sourire qui ne quitte jamais ses lèvres. Et cette joie au fond du cœur. Et cette lumière, douce et accueillante comme un écrin, dans le regard. Et toujours au bord du silence...

 

 

Des cercueils encore avec autour tous ces visages trempés – noyés de larmes. Et l’âme en chagrin. Triste toujours du sort réservé aux vivants. Puis, la tristesse passée, le deuil s’accomplit (jamais complètement, bien sûr) et la vie progressivement reprend ses droits (comme le dit l’adage coutumier) jusqu’au cercueil suivant. Comme une existence (des existences) inlassablement traversée(s) par la mort, émaillée(s) de mille peines, de mille drames et de mille épreuves – et avec cette étrange accoutumance à l’impuissance et au désarroi. Comme un avant-chemin – une préparation permanente à l’abandon...

 

 

Au fond de l’âme – et au fond des gorges – cette tristesse quotidienne. Comme un mal (de vivre) peut-être incurable. Cette sensibilité qui vibre à tous les départs, à tous les abandons, à tout ce que l’on nous arrache...

Et cette faim – et ces élans – qui durent encore. Comme si ce goût pour nous-mêmes ne pouvait nous être retiré. Et ces racines – et cette origine – que nous cherchons toujours. Comme si chaque pas (que l’on imagine parfois être le dernier) ouvrait de nouveaux espaces, de nouveaux horizons, de nouveaux précipices, de nouveaux abîmes et de nouveaux refuges qu’il nous faudra (encore) explorer et traverser...

Et ce défaut du regard qui confond les perspectives – et qui ne parvient à se hisser jusqu’à l’immobilité en surplomb – spectatrice de tous les départs, de tous les élans, de toutes les foulées et de tous les chemins – interminables... Comme si vivre impliquait tout sauf le retrait dans ces hauteurs...

Et cette flamme jamais éteinte malgré la somme des inconforts et des déconvenues...

 

 

Enfants, mères, aïeux. Tous étrangers qui se regardent (qui finissent par se regarder) avec cette manière si singulière des inconnus. Ignorés de tous et d’eux-mêmes oubliant la première fratrie – cette origine commune qui les dispersa dans le temps et l’espace comme des éléments solitaires – des parties marginales, avides d’unité mais si maladroites encore à la découvrir et à la rendre harmonieusement vivante. Comme des visages irréels se questionnant paresseusement sur l’apparence – et l’origine – du rêve et du rêveur...

 

 

Au bord de l’impersonnel. Comme un reflux. Un juste retour sur soi. Comme une exclusion temporaire nécessaire à la pleine intégration de l’individualité (et de ses composantes encore ignorées ou rejetées) à la présence, témoin impartial des réclamations permanentes des formes – de ces entités qui s’imaginent séparées – et qui, à chaque instant, exigent leur part et manifestent leur besoin de singularité et de reconnaissance – et cet accueil et cet Amour qui ne sont autres qu’elles-mêmes – c’est-à-dire nous tous dégagés de tout nom et de tout visage...

 

 

Et à cette eau qui coule parmi les pierres – et qui ignore son nom – et qui, en suivant sa pente, va jusqu’à l’océan, comment lui dire ma gratitude...

Et à ces bêtes, par millions, que la main de l’homme emporte – et qui vont, en attendant la mort, de leur pas tranquille, comment leur dire mon amour et mon respect – et le courage qu’elles me donnent à vivre...

Et à ces arbres, à ces fleurs, à ces herbes, à ces pierres et à ces collines insoucieux des déboires de l’homme – et de la folie de ce monde – comment leur dire qu’ils sont mon air, ma respiration, mon souffle... Et comment les remercier pour leur beauté, leur silence et leur sagesse. Et comment les aider – et les soutenir peut-être – dans leur résistance admirable, et si acquiesçante, à l’ignominie humaine...

Ah ! S’ils savaient comme je les aime – et comme j’apprécie leur compagnie – tous ces frères qui offrent au monde leur digne humilité et dont la présence réconcilie mon âme à la vie...

 

 

Et sous les paupières des hommes, ces yeux crevés d’ambitions – et mille paniers chargés de peurs et de désirs. Si près du rivage pourtant – perdus quelque part entre l’horizon et l’océan...

 

 

Et nous ferons encore chanter les rivières. Et nous nous allongerons encore sur les pierres chaudes de l’été pour que se dissipe la brume – et qu’apparaisse, au cœur des étoiles, ce silence sans paresse que les yeux cherchent de leur rive...

 

 

Nous vivons – et dormons – sur l’épaule d’un plus grand que nous. Et notre sommeil ignore encore son envergure. Voilà peut-être pourquoi nous nous sentons si seuls au cœur monde – au milieu du jour et de la nuit. Et malgré le soleil et les visages, nous sentons l’âme frémir – et derrière ses frémissements, sa faim de rencontre... Comme si elle avait deviné notre incapacité à découvrir le visage de celui que nous appelons Dieu (sans vraiment savoir ce qu’il est... sans doute une sorte d’entité vaguement nébuleuse et mythique)...

Et nous vivons – et continuerons à vivre – avec ces yeux tristes collés aux chemins sans voir âme qui vive. Et derrière les champs gris de l’hiver, parmi la terre brune et sombre, le repos des arbres et l’exubérance des saisons, nous devinons que la plus grande solitude est habitée – et qu’elle porte en elle une joie difficilement partageable – et qui se partage pourtant en autant d’âmes que possible. Et nous sentons alors Dieu présent à travers toutes les fenêtres ouvertes sur l’impossible. Comme une flamme invisible au milieu du monde...

 

 

Ce qui naîtra ne pourra nous blesser. La violence ne sera jamais ni dans la graine, ni dans le semeur ni dans le fossoyeur. Et nous irons sans fléchir par-dessus la tristesse et les rivières nous adosser à tous les arbres et embrasser les âmes insouciantes et imparfaites – et toutes celles en partance qui patientent dans le vacarme du monde. Et nous leur crierons notre Amour. Et il ne sera, sans doute, entendu. Mais entre nos mains pourra chanter le silence. Et nous irons, heureux, rejoindre la solitude – et, en son cœur, l’impensable. Et ce qui naîtra ne pourra nous attrister...

 

 

On ne peut tenir ses promesses de silence face à la violence et à l’ignorance du monde. Et l’on se tient debout, malgré nous, face aux tempêtes et à la débâcle avec ce langage – cette parole indigente – qui s’essaye à la neige en sachant que rien ne pourra réchauffer ni les âmes ni les hommes – et que les arbres et les bêtes sont déjà à l’agonie...

Et nous écrivons en espérant que chaque flocon ait l’envergure du regard. Et nous écrivons en espérant que le sommeil ne soit qu’une fatigue passagère. Comme si nous refusions l’évidence de notre impuissance – et de notre inexistence peut-être...

Et sur notre ouvrage pourtant se posent la poussière et l’espérance maladive de quelques hommes qui en tournent les pages avec la folle espérance de pouvoir, un jour, faire naître l’innocence de la cendre...

 

 

Et dire que nous sommes déjà au cœur de tout – et que nous vivons comme si l’âme du monde et des choses n’existait pas...

 

 

Tendre la main vers la lune – s’essayer à quelques pas vers elle et mourir. Voilà toute la misère de l’homme. Et les cris et les traces n’y changeront rien... Un peu d’écume dans le néant. Toujours aveugles à l’infini qui s’est glissé aux origines du temps...

 

 

Et les paupières se referment encore sur la neige mêlée de désespoir. Et nous nous éloignons – continuons de nous éloigner – à contre-courant du jour. Comme si un rêve criait dans notre sommeil...

 

 

Et quelqu’un veille encore sur ceux qui dorment. Comme si un œil suffisait pour éclairer la nuit – et dissiper tout malentendu...

 

 

Et ces bruits – tous ces bruits – qui ne feront jamais vaciller le silence...

 

 

Peut-être ne sommes-nous, au fond, que l’ombre des étoiles que nous avons créées. Et en y projetant notre (propre) lumière, nous les imaginons vivantes – et capables d’exaucer nos vœux...

 

 

Entre l’obscur et la haine, ce qui fait durer le sommeil. Mille ombres et autant de marécages où nous tentons de réconcilier le rêve et l’impossible – le monde et le silence. Comme le travers séculier des âmes – de toutes les âmes – insoucieuses des origines – et de ce qu’elles portent (en elles) comme le plus sacré...

 

 

On marche sur un chemin que l’on croit nôtre – avec un visage que l’on croit nôtre. Mais tout cela (et tout le reste, bien sûr) nous a été offert par une main inconnue...

 

 

Avec quelques lettres (quelques signes alphabétiques), nous pourrions tout dire – et tout décrire... Et y parviendrait-on, nous serions encore loin du compte...

Syllabes éparpillées par maladresse. Combinaisons impromptues. Quelques vivres pour le voyage. Une main tendue. Et nous voilà partis pour quelques malicieuses aventures – aux portes (toujours) du plus proche...

 

 

Quelques idées, encore illisibles, émergent du silence. Montent à l’oreille de ceux qui écoutent. Et glissent sur celle des autres. Comme si elles arrondissaient la terre vers son but en offrant, à travers leurs messages, la réponse à toute question...

 

 

Gouffre à la démarche incertaine – et aux allures de certitude, le monde griffonne son destin sur les lèvres et les fronts querelleurs – et les âmes obtuses à toute transmission. Comme si le langage pouvait nous sauver de l’abîme...

 

 

Autrefois nous ne savions écouter. Nous parlions avec verve et talent. Nous avions des croyances. Et nous pensions le monde. Et nous espérions tant de cette vie – de ce séjour si fugace – et de cette marche à pas comptés à travers les siècles.

A présent, nous nous taisons. Nous ne savons pas. Nous ne savons rien. Ni d’hier, ni d’aujourd’hui ni de demain. Ni des hommes, ni des bêtes, ni des visages de la terre. Et nous comprenons la beauté de cette ignorance – et son envergure qui nous offre d’être là, présent, au milieu du monde et du silence – émerveillé par ce qui arrive, nous frôle et nous traverse. Comme si les yeux – et l’âme – avaient décroché l’Amour de l’invisible pour le poser, bien en évidence, au centre du regard – et dans ce qui passe au cœur de ce que nous appelons notre vie...

 

 

Aux mains de la joie, l’étreinte et le silence de l’entente. Comme un don offert à tous les lieux où s’exercent encore l’ignorance, la violence et la mort...

 

 

A force d’être loin (absorbés, agités, absents...), nous ne savons plus nous rapprocher. Comme si nous avions oublié le silence – sa saveur – et la valeur du geste habité...

 

 

Le désespoir et le mal de vivre ne sont, sans doute, que les remous de l’âme inapte à l’absence – et aux violences des siècles – enfantées par l’ignorance. Et c’est une grande chance – et une excellente chose – que de désespérer du monde. L’envie de s’en extirper n’en sera que plus forte – et offrira au souffle la puissance nécessaire pour découvrir – et explorer – l’inconnu plongé au cœur des contrées intérieures...

 

 

Le silence ne sera jamais, au fond, que le seul voyage. Et tous nos pas n’auront été, en définitive, qu’une longue préparation à cette aventure...

 

 

Nos mondes féeriques ne sont que l’antichambre du réel – du monde dépouillé de nous-mêmes. Et nos cauchemars, la pointe d’une lame qui nous enjoint d’échapper aux rêves. Malheureusement nous nous empressons de leur substituer d’autres rêves un peu moins noirs – un peu moins sombres – un peu plus vivables...

 

 

La vie, le monde, la mort – et jusqu’à notre visage – resteront des mystères. Mais inutile de les comprendre, bien sûr, pour en faire un usage décent – porté par le souci de l’Autre ramené au même rang que la préoccupation de soi...

 

 

Le sang et le soleil nous font comme un manteau – un rêve de jour – un rêve vivant de lumière – qui s’accorde mal à nos visages terrorisés par les vents et la mort...

Et pourtant, un jour, nous voilà errant les épaules nues – dégagés de la peur et du courage – prêts à découvrir ce qui s’avance en nous – cet âge des profondeurs qui révélera nos origines – et celles de l’angoisse et du mensonge.

Et plus tard, l’hébétude passée, nous voilà plongés au cœur de l’innocence à contempler, derrière la dernière étoile, le silence du ciel et de l’âme – prêts à nous asseoir au milieu de nulle part et à nous transformer en flèche brillante pour percer l’épaisseur de cette nuit déjà si ancienne...

 

 

Nous pourrions nous taire en cette heure qui n’existe pas – face à ce monde et à ces visages dont l’existence est plus qu’incertaine. Ou, au contraire, nous pourrions nous lever – et dire quelques paroles – ou écrire quelques mots – pour annoncer l’improbable qui, peut-être (qui sans soute) ne viendra jamais... Comme une sagesse lancée du bout des lèvres – posée maladroitement sur un coin de feuille – récalcitrante à l’idée de tout dévoilement anticipé mais qui les inviterait (néanmoins) à se défaire de toute espérance – et à patienter le temps nécessaire à leur, sans doute lointaine, délivrance...

 

 

Scandalisé encore par la flèche et l’étoile – et les pétales fanés qui tombent, tout secs, sur le sol. Scandalisé encore par la pluie, les tempêtes et l’œuvre de la mort. Par les hommes et les âmes qu’aucune infamie ne terrifie. Scandalisé encore par l’indifférence et l’attrait, si vivace, pour l’or et les diamants. Par cette explosion d’ignorance qui transforme la terre en champ de ruines et en tombeau que l’on égaye de quelques guirlandes – et de quelques étoiles – pour vivre à l’abri de toute question – et se réjouir dans cette glaciale obscurité...

 

 

Les agissements et les incantations des hommes pour éloigner le mal – et l’éradiquer – et qui alimentent plus affreusement encore les horreurs et la monstruosité...

 

 

Nous respirons à demi-souffle, la bouche pleine de prières – écrasée contre la vitre du réel. Et sous nos masques, cette peau fragile – reliée (déjà) à tous les visages du monde – et dessinée par la lumière – qui s’essaye au silence malgré les cris, les plaintes, les chants et les murmures des bêtes et des hommes. En voie de transparence, sans doute, après l’œuvre de l’effacement...

 

 

Pour quel genre d’existence – et quel genre de renaissance – serions-nous prêts à nous renier... Et cette solitude aux allures d’exil, l’avons-nous méritée... Et pourquoi tous les visages nous semblent encore si endormis... Comme s’il n’y avait entre nous que la nuit, la neige et le sommeil...

 

 

Et si seulement nous pouvions découdre les paupières. Mais qui sommes-nous sinon un reflet de cette somnolence – un bout de ce rêve fragile posé au bord du jour. Avec cette nuit toujours qui s’enfonce dans l’âme. Comme si l’éternité n’était qu’une promesse de silence. Et où irions-nous ainsi, les yeux dessillés... Dans quel gouffre serions-nous encore prêts à nous jeter...

Il ne faudrait vivre au creux du sommeil. Et, pourtant, tous les visages s’y prélassent et tous les songes y éclosent – et jusqu’à notre faim de fortune. Et même du réveil, nous ne sommes pas certains... Quelle malice nous a donc pénétrés pour ne jamais savoir – et n’être sûrs de rien...

 

 

Nous n’aurons jamais mieux que plus tard – et ailleurs. Ainsi nous fait-on croire, avec une étrange perfidie, aux rêves des lendemains (proches et lointains). Et nous avons, bien sûr, la bêtise d’y croire – et de soumettre nos âmes à tous les songes et à tous les mensonges des hommes. Ainsi s’est bâti le monde. Et ainsi se sont construits les siècles. Et nous autres, à peine venus pour quelques jours sur cette terre (quelques milliers de jours tout au plus), nous passons notre bref séjour à nager dans l’hypocrisie. Et après quelques brasses – et quelques tasses largement bues, nous voilà à sombrer dans le désenchantement et la mélancolie – cette tristesse qui dépouille de tout superflu pour guider nos yeux perdus jusqu’au centre réel de l’histoire...

 

 

Le vertige de toute blessure. Comme la seule perspective du désastre et des cendres sous lesquels repose toujours le plus simple...

 

 

Des visages. Et autant de miroirs où se reflètent nos erreurs et nos défaillances. Et au cœur de nos bassesses, toutes nos défaites livrées en pâture aux lèvres et aux dents sournoises... Et un jour, comme par magie, toutes les glaces se brisent. Et nous nous retrouvons seuls dans l’abîme le plus solitaire – sans le moindre reflet ni le moindre visage. Livrés aux griffes inoffensives de l’abandon – dans un monde sans spectateur, sans main tendue, sans poigne glacée – sans regard admiratif ou accusateur, sans le moindre rêve ni la moindre lueur – sans rien auquel nous accrocher. Comme plongés au cœur d’un silence inconnu...

 

 

Nous avons goûté les lèvres, les livres, le sang et l’amour. Nous avons goûté – et caressé – la chair, la parole et le savoir – le monde et les circonstances. Nous avons embrassé la vie à pleine bouche. Nous l’avons parcourue – et admirée – sous toutes les coutures. Nous avons bu jusqu’à la lie l’extase et le sublime de toute rencontre et de toute étreinte. Nous nous sommes enivrés (plus que de raison). Et, à présent, nous sommes seuls et sans faim. Et nous attendons la mort. Et rien ne saurait nous consoler. Ni les fruits de la passion. Ni les ailes du désir. Ne subsiste plus, au côté de l’oubli, que cette fenêtre noire où glissent notre âge et notre vieillesse...

 

 

On ne peut rien offrir – ni au monde, ni aux âmes, ni aux visages – sinon peut-être une présence, quelques gestes et quelques paroles parfois. Un peu d’Amour et de silence – l’ultime volonté de chacun que voilent, si souvent encore, les espoirs et les ambitions...

 

 

Entre misère(s) et merveille(s). Parfois – trop souvent – notre seul horizon. Comme le signe de l’indigence et de l’infranchissabilité communes. Pathétique lorsque les yeux se crispent avec certitude sur le réel. Et ouvert (admirablement ouvert) à tous les possibles – et à l’impensable –lorsque nous savons regarder sans mémoire...

 

 

Être métaphysique et spirituel (autant que l’on puisse l’être) lorsque l’organique et le psychisme se cantonnent au (strict) nécessaire. L’existence de l’individualité (le corps/mental) se limite alors à la survie – et peut s’ouvrir à l’impersonnel – et en devenir (enfin) le centre (l’un des centres) – une des figures de l’être sans nom et sans visage – cette présence atemporelle et aspatiale dont nous sommes tous – et dont chacun est – à la fois le centre et la périphérie...

 

 

Entre deux lignées de raison et la truculence sans limite de l’imaginaire, le poème se faufile. Et le silence lui offre la place nécessaire – l’espace de la page pour se déployer – et ébaubir nos yeux incrédules. Et qu’importe la parole – et qu’importe la voix – pourvu que le sang sèche sur nos mains et que l’âme cède à l’impossible. La petite besogne du poète alors n’aura pas été (totalement) vaine...

 

 

Nous nous dressons parfois dans la nuit comme si nous étions une main – une étoile minuscule – trop soucieuse du monde et de l’infini pour attendre le silence – et trop affamée d’Absolu pour laisser les hommes se gaver d’horreurs et de mensonges. Comme le signe incorrigible d’un refus et d’une impatience...

 

 

Il y a parfois trop d’heures à célébrer – et à guérir. Trop de mains à servir – trop de bouches à nourrir – et trop d’âmes à convaincre des mérites de la solitude. Et face à ce labeur et à cet amas d’incomplétudes à satisfaire qui altèrent (si souvent) notre joie, nous délaissons parfois notre tâche pour nous agenouiller en silence parmi les pierres – et contempler là-bas, un peu plus loin, la bonhomie gracieuse des vaches qui tantôt paissent, tantôt ruminent dans cette tranquillité sans impatience. Et cette sagesse nous ravit – et nous délivre pour quelque temps de cette affreuse et interminable besogne...

 

 

Les hommes en prière – à genoux devant les arbres, les fleurs, l’herbe et la terre. Caressant le flanc des bêtes et leur tête au regard innocent. S’entraidant – et bâtissant ensemble un monde plus vivable où chacun – chaque visage de ce monde – serait accueilli et aimé sans la moindre intention ni la moindre arrière-pensée. Respectant la vie – et la célébrant avec la plus haute gratitude... Ah ! Comme je rêve de ce siècle impossible... Et comme j’enrage dans mon attente...

Mais comment pourrions-nous nous arracher à ces millénaires d’infamie creusée depuis les origines dans l’ignorance et les instincts les plus tenaces qui auront enkysté, jusque dans nos tréfonds, cet affreux réflexe de peur et de survie...

Chaque goutte de sang – chaque goutte de sève – chaque larme – versée est (pour moi) un supplice. Arbres, hommes, fleurs, herbes, bêtes dont on suce la substance – dont on vole la liberté – que l’on écorche – et que l’on égorge – au nom de l’insensé et du raisonnable (qui, si souvent, se confondent). Vivant, chaque heure de leur vie, sous un soleil noir sans même une espérance – sans même une promesse d’embellie – les yeux enfoncés dans l’âme à force de coups, de peurs et de brimades – et dont le sang, la chair, la sève et la sueur ne sont voués qu’à la construction du pire...

Nous avons bâti une civilisation de l’horreur et de l’absurde – plus barbare et intolérable que notre sauvagerie naturelle initiale. Et qui, sous prétexte de progrès et de confort (humains), saccage sans honte et (presque) sans remords, et en se voilant la face, notre héritage commun – l’œuvre offerte et façonnée depuis des millénaires – nécessaire à l’existence de tous...

 

 

On ne peut parler aux hommes. On ne peut, en vérité, parler à personne. On ne peut qu’attendre – et accueillir ce qui vient – et offrir ce que l’on nous réclame... Et, dans cet étroit passage, être sans se soucier de l’histoire et du devenir – ni même de l’état du monde, des âmes et des visages. Et rétablir (en nous) ce silence pour qu’il puisse (en son temps et à sa mesure) rayonner en ces lieux de perte et d’absence – et dans tous les cœurs suffisamment tristes pour s’ouvrir... L’ineffable, sans doute, n’a d’autre envergure pour l’homme. Un rien dans le néant – c’est-à-dire presque tout – le passage et l’ouverture de la lumière dans ce vide permanent et éternel...

 

 

Le carnet, le sac et le bâton nous auront, à dire vrai, presque toujours accompagnés au cours de nos pérégrinations quotidiennes – et tout au long de cette longue marche vers notre centre.

Et les mille visages des bêtes (et jusqu’aux plus minuscules) que nous aurons croisés... Et les mille nuages que nous aurons vu défiler... Et les mille arbres, les mille herbes et les mille fleurs qui nous auront attendris, étonnés, écoutés et secourus... Et les quelques figures humaines que nous aurons aimées... Et ces quelques milliers de pages que nous aurons griffonnées... Voilà à peu près tout ce qu’aura été notre vie...

Quant à ce qui nous a animé intérieurement, comment en parler de façon humble et décente... Des élans, des secousses et de la tristesse parfois. Et un sentiment progressif d’ouverture et de profondeur – comme une épaisseur, parfois mise à mal mais jamais démentie – qui nous aura offert d’explorer le pressentiment du silence et de la joie autant que celui de l’infini et de l’éternité...

Et marcher sous le ciel, au cœur de ces horizons – dans la plus haute solitude – fut toujours chargé d’émotions. Et cette marche – ce cheminement – dessinèrent au fil des années, une forme de gratitude, de reconnaissance et d’émerveillement de plus en plus manifestes et permanents. Et ces instants – et cet espace – furent l’occasion de découvrir tous les mondes possibles (ceux du dedans comme ceux du dehors) et de les relier autant que nous en fûmes capables. Et ce fut, je crois, pour nous la seule manière possible de participer à l’enchantement de l’être et de l’existence...

Vivre et exister sans écrire se seraient, sans doute, montrés insuffisants. Être aurait peut-être contenté notre âme mais l’écriture s’est (très vite) imposée comme un élan vital – une nécessité absolue presque plus précieuse qu’éprouver la vie et la saveur de l’impersonnel – et qui nous aura permis de satisfaire notre (si vif et tenace) besoin de témoigner, de partager et d’accompagner (autant que possible) ceux qui, comme nous, ont toujours cherché un peu de sens, une consistance – la vraie vie – cette forme de liberté et cette joie derrière les péripéties, la misère, l’indigence et les apparences du monde et de l’existence...

 

 

Et nous continuerons d’être seul(s) malgré la foule, la présence et l’amour de quelques visages. Et, sans doute, plus seul(s) que jamais...

 

31 décembre 2017

Carnet n°133 Visage(s) commun(s)

Recueil / 2017 / L'intégration à la présence

Une main à l’horizon que le désarroi rattrapera un jour. Et ce soleil immense au milieu du regard. Et ces chemins – ces mille chemins – entrecroisés où les âmes se mêlent à l’automne, aux chants des pierres et à la ronde folle des feuilles qui ont parcouru l’Amour en une seule saison. Comme si chaque désir annonçait déjà le silence...

Et cette beauté sur chaque visage. Et cette lumière au cœur des circonstances. Comme si les soucis et la tristesse n’étaient que l’apparence du monde. Des guirlandes noires – un mince rideau d’infortune – qui voilent le miracle de vivre et le silence – et cette joie au milieu des visages et des circonstances...

 

 

Et cette couleur hivernale qui s’immisce dans les bruissements de la chair et les frémissements de l’âme. Comme si la blancheur était notre seule raison de vivre – et de croire (encore) au silence...

D’autres couleurs existent peut-être après la mort – que nous ne connaissons pas – et qui repeindront, à l’instant venu, ce qui remplacera le cœur – et ses battements anciens qui ensorcelèrent quelques visages et terrifièrent le monde – à juste raison...

Et bientôt, nous verrons, appuyés contre cet étrange regard, les âmes et les cœurs par millions chercher et se perdre dans la brume – allant, d’un pas hésitant, pour retrouver la beauté – et la certitude – de la neige...

 

 

Le blanc, le noir et le gris. Le rouge, la tristesse et la mort. Et cette invention de la terreur devant l’invisible. Et ces âmes – toutes ces âmes, si transparentes, étonnées de ne rien voir... Comment pourraient-elles deviner l’innocence du monde devant ces traces de vie si sanglantes – et ces songes macabres aux reflets dorés – qui cachaient, sans doute, des rêves moins funestes...

 

 

Personne à notre table. Quelques visages passagers – presque inconnus. Et leurs paroles – et leurs sourires – et leurs désirs – (presque) incompréhensibles. Et quelques rêves aussi pour supporter la solitude. Et cette présence parmi nous insoupçonnée par tous...

 

 

Fantômes vivaces au visage fugace et martial – et à l’âme si enfantine – cherchant leur destin parmi les pierres – entre les songes et les visages. Et le rêve d’un autre monde peut-être. Et celui de l’innocence aussi – enseveli au fond des ombres et de la peur – et qui sourit à ceux qui osent affronter tous les reflets du miroir...

 

 

Mains jointes ou bras en croix, agenouillés devant les visages – atroces et innocents. Gestes liés à tous les instincts. Armés d’outils piochés, presque au hasard, dans l’arsenal des fous. Balbutiant quelques paroles. Offrant quelques excuses (de vagues prétextes en vérité) aux mille victimes et aux mille bourreaux de l’assemblée. Murmurant une prière (quelques prières parfois) et se cachant derrière leurs doigts mutilés – recroquevillés sur leur maigre recours et leur pauvre assise. Cantonnés au plus haut degré de la solitude. Regardant partout sans rien voir. Ni les intentions ni les âmes. Refusant l’évidence – toute grâce – et les invitations du silence. Ne sachant ni vivre ni aimer. Ni mourir ni s’abandonner. Et vivant malgré tout – avec cette tristesse au fond de l’âme que rien – ni personne – ne pourra consoler...

 

 

Qui sait regarder les infinies couleurs du silence – et y plonger corps et âme...

 

 

Aux sombres mélanges de couleurs répond toujours l’éternelle transparence du silence. Comme le seul miroir du monde et des âmes. Comme l’unique possibilité d’accéder à la lumière au-delà des apparences...

 

 

Notre main partout qui s’empare, frappe et caresse. Les visages, les corps, les âmes. Le monde et la terre – leurs trésors et leurs merveilles (et leurs rebellions aussi parfois). L’or et les désirs plus que tout. Et jusqu’aux souvenirs cachés au grenier. Et jusqu’au silence même qui jamais ne se laisse attraper...

 

 

Un feu sur les pierres dont les flammes éclairent les visages. Et le doute qui creuse – qui s’approfondit et s’insinue plus loin – jusqu’au lieu de toutes les évidences qui nous fera aimer le feu, les pierres, les flammes et les visages – et jusqu’à leurs ombres qui nous ont toujours effrayés...

 

 

Un œil, un cœur et mille champs de bataille où faire frémir la peur, vaincre la violence et faire fleurir l’Amour...

 

 

La terre, mille choses. Et autant de ruines, souillées de rêves, promises au silence...

 

 

Là où danse et virevolte l’écume, au milieu du désir qui partout édifie ses cathédrales. Et jusqu’au cœur de la chambre où nous attendrons la mort avec les lèvres balbutiant encore leur soif. Comme si l’océan, toujours, était hors de portée...

 

 

Et nous circulons – avançons et reculons – montons et descendons – sans même savoir ce qui nous agite – et ce que nos mains et nos âmes, si affreusement gesticulantes, cherchent au-dedans de cette nuit posée entre les rives et le silence...

 

 

Et nous voilà (tout) fourbus au milieu de notre âge avec cette chair vieillissante – et si frémissante encore. Et ce regard frais et neuf – rieur toujours – si étonné de voir les prières non exaucées et cette décrépitude dans un coin du miroir. Et cette nuit sans cesse recommencée. Et cet invisible si prompt à se cacher toujours plus loin, fuyant cette main fatiguée qui se tend – à l’infini – pour le saisir. Et ce silence des jours sans visage. Et cet Amour – et cette éternité – que notre voix appelle encore...

 

 

Et le désir qui façonne le monde – et dont le chant pourtant, ne rêve que de silence. Comme si l’impossible ne pouvait arriver. Comme si nous nous heurtions toujours au mur de l’impensable...

 

 

On n’apprend – et n’enseigne – que ce qui voile la vérité. On ne peut atteindre la lumière et le silence que dans l’absence totale de savoir...

 

 

Une joie sensible dans l’évidence du jour. A la verticale du plus commun. Comme la mort permanente parmi nous qui frappe à toutes les portes...

 

 

Et ces longues journées qui s’étirent au-dedans de la nuit. Comme de la sueur au milieu du noir. Et au cœur du noir, cette flamme somnolente, presque éteinte, qui espère encore – et qui ne rêve que du plus haut soleil lorsque les âmes quitteront l’obscurité et les ténèbres – lorsque ces longues journées pourront enfin s’étirer au-delà de la nuit...

 

 

Les larmes – et la pluie noire de l’âme. Comme le signe évident d’une tristesse – et d’abysses peut-être infranchissables. Et la preuve, sans doute, d’une sensibilité vive qui s’étonne de ce monde invivable – et ne peut souffrir ses horreurs – ni l’absence que les hommes creusent de leurs mains ignares et laborieuses...

 

 

Et ce silence, si prometteur, qui s’invite dans l’exil du monde – la réclusion au-dehors de toute frontière – lorsque l’âme s’abandonne à l’impossibilité des vivants...

 

 

La joie, le silence et la folle espièglerie du sage. Comme une présence douée d’Amour et de vie. Vouée à toutes leurs couleurs, à toutes leurs exigences et à toutes leurs malices. Et libre de toute image et de toute pensée – de tout visage et de toute convention – allant, immobile, sur les chemins. Hors du monde et si présent au monde. Offrant, avec humilité et effacement, sa vie, son rire et ses larmes – et quelques paroles parfois – mais le plus souvent, un simple regard et la justesse de ses gestes – dans la pure gratuité de la rencontre... Comme un miroir nu – dépouillé – révélant exactement ce qu’il convient...

 

 

Et dans cette brume – cette mystérieuse brume terrestre – le jour apparaît déjà entre les barreaux des rêves et les visages impatients. Comme si les couleurs à l’intérieur (mille fois repeint déjà) indifféraient les âmes. Comme si, sans même le savoir, nous parlions depuis toujours au seul interlocuteur possible – à cette présence nécessaire pour traverser la solitude et l’interminable hiver du monde...

 

 

Et cette voix encore – si claire – dans le brouhaha. Comme une respiration – une vigie – dans notre poursuite acharnée des horizons. Comme une main tendue dans le noir. Un fil, incassable, nous reliant, par-delà les routes et les visages, à tous les silences présents depuis la première aube du monde...

 

 

L’ultime parfois tarde à venir comme si nos vies – comme si nos pas – n’en finissaient jamais de recommencer...

 

 

Nous pleurons – et mendions au souffle quelques instants supplémentaires au plus près de cette odeur de mort qui s’approche de notre visage. Et la vue de l’autre rive nous terrifie. Comment pourrions-nous nous satisfaire de ce bref séjour – et de cette attente d’un ailleurs impossible à comprendre depuis cette terre...

 

 

Serions-nous comme le poème abandonné sur la page – livrés à nous-mêmes et à l’absence de l’Autre... Comment pourrions-nous échapper à cette solitude – et la vaincre sans larmes et sans rage – et exister ainsi, sans rien savoir de notre si bref passage...

 

 

Et malgré la peur – la peur terrifiante – l’âme danse en équilibre sur le silence. Comme si le monde n’était qu’un rêve – et les visages qu’un miroir nécessaire...

Et dans cette ronde incessante des kermesses et des funérailles, on aperçoit des rires, haut dans la nuit, essayant de dissiper les peurs et les larmes. Et des pleurs juchés sur le sang et la mort. Et des hommes tristes oubliant le miracle de vivre, le buste penché sur leurs rêves – et tous les désastres de leur vie. Et des hommes joyeux, oubliant la permanence du funeste, attablés ensemble comme s’ils allaient échapper aux catastrophes et aux hécatombes. Et ce regard (enfin) qui se glisse partout sur les visages – au-dedans de la joie et de l’insouciance – au-dedans de l’espérance et de la mélancolie – pour nous inviter au silence au milieu de toutes ces danses un peu folles...

 

 

Debout parmi les fleurs. Tête offerte au ciel et au soleil. Et l’âme agenouillée dans la foule des humbles. Ainsi persiste en nous ce qui demeure – donnant à notre visage la couleur des circonstances...

 

 

Et cette parole qui perce ce que nous ne pouvons (encore) nommer – et qui surgit peut-être de ce silence ancestral (originel sans doute) pour dire notre joie d’être au monde et au cœur de la lumière sans rien comprendre – sans rien savoir ni de l’un ni de l’autre – et notre bonheur un peu hébété d’aller ainsi vers ce qui ne nous a jamais (vraiment) quittés et qui nous a (déjà) retrouvés. Comme si la naissance, l’existence et la mort n’étaient qu’un jeu pour les visages de l’infini – dont chacun ne serait qu’un reflet changeant voué à toutes les retrouvailles...

 

 

Et si la profondeur n’était que la surface du silence. Et s’il y avait d’autres mondes – d’autres âmes et d’autres terres – plongés sous l’écorce du temps et de l’éternité. Et qu’il nous faudrait les voir et les saluer – les rencontrer et les comprendre – pour percer toute l’épaisseur de notre visage commun – et pour nous rejoindre au point de tous les ralliements, en ce lieu qui, un jour, nous enfanta tous – et nous dispersa en nous enjoignant de nous retrouver pour la seule joie de nous chercher et de nous réunir – à la fois si identiques et si différents...

 

 

Nous vivons comme si nous étions un puzzle inachevé – et que tous nos visages en étaient les éléments – agencés patiemment (agencés inlassablement) par le silence qui, un jour, achèvera de les réunir pour que chacun puisse célébrer le Bien commun – cette joie éparpillée sur les lèvres de notre figure commune...

 

 

Notre marche, notre destin et notre visage semblent moins réels que le silence. Et c’est pourtant à partir – et au cœur – de cette forme d’irréalité qu’il nous faut rallier la vérité et l’inexplicable...

 

 

J’entends, au cœur des tombeaux, le chant un peu triste des âmes s’élever au-dessus des vivants. Perceptible jusqu’à la frontière de l’autre monde. Avant que le silence ne recouvre leurs plaintes – et les pleurs de ceux qui partiront un peu plus tard...

 

 

Que nous puissions tous regarder (regarder pleinement et profondément...) le monde et ce que chacun porte comme un éclat pour comprendre et remercier – et être capables d’aimer tous les visages qui viennent vers nous. Pour être capables de vivre, d’être et de participer de notre plein gré à l’ensemble que nous formons. Pour que nous n’ayons plus peur ni des jeux, ni des gestes – et que nous puissions apprivoiser tous les miroirs et tous les reflets afin de vivre ensemble et de célébrer, dans l’Amour et la joie, nos plus dignes (et permanentes) retrouvailles...

 

 

Qu’est-ce donc que cette chose qui persiste au fond de chaque visage – et au fond de chaque destin – par-delà les circonstances et la mort. Et qui demeure au cœur – et autour – du réel... Et si c’était cette puissance originelle, intacte toujours, unie secrètement au silence. Cette présence immobile – éternelle et lumineuse – que nous avons tant de mal à percevoir et à reconnaître. Et à laquelle nous ne pouvons encore nous abandonner pleinement...

 

 

Et ce monde qui n’est que l’excroissance de notre visage – et le reflet de notre âme. Comme si nous vivions, multiples, au-dedans de nous-mêmes. Prisonniers en quelque sorte du miroir et des apparences...

 

 

Des visages et des chants. Comme les éléments du même corps et de la même voix. Ceux de l’invisible et du silence, indemnes toujours du temps et de la marche du monde...

 

 

Il existe mille chemins – et mille manières de laisser le sublime nous pénétrer. Et qu’une façon de le rendre vivant : l’innocence et l’humilité de l’âme – ce lieu le plus tangible, et le plus palpitant, du silence...

 

 

Et l’ombre du monde qui nous pousse à la fuite ou au combat. Comme s’il n’y avait d’autres armes dans l’obscurité. Et cet instinct forcené qui nous fait entrer dans la danse – participer aux batailles funestes de cette terre – et nous adonner encore aux mille jeux de l’illusion...

 

 

Et, sans doute, devrons-nous marcher encore mille ans pour assécher notre soif – et dessiner les ailes de notre départ pour le cercle de l’invisible – ce lieu, en amont de toute racine, fréquenté par les innocents...

 

 

La terre. Et l’ordre (impitoyable) du monde. Et ces herbes – et ces arbres – et ces bêtes – indifférents au brouillard et à l’ignorance – et au destin que leur façonnent les hommes. Comme si, à leurs yeux, la vie et la mort n’avaient guère d'importance... Comme si être était bien suffisant pour supporter la violence et l’odeur de la charogne. Comme s’ils avaient su abandonner leur sort sans frémir (et sans fléchir) aux mains tenaces du hasard. Confiants en cette lumière – et en ce silence – qu’ils devinent, sans doute, derrière les sévices et l’extermination. Prêts à se livrer aux eaux tumultueuses de l’existence. Et à laisser l’Amour arriver à son rythme – qu’ils savent inféodé aux mille circonstances du monde et à leur lente pénétration des âmes...

 

 

L’âme et le monde comme une carte posée devant nos yeux. Et que nous déchiffrons avec peine comme si les apparences, toujours, nous voilaient le plus précieux...

 

 

Et les mille barrières – et les mille frontières – érigées par la violence et la peur ne pourront entraver notre désir d’innocence qui, un jour, les dissipera d’un seul regard. Et nous pourrons alors aller libres dans les mille restrictions de la terre – et ses mille interdits – parmi la foule aveugle et docile sans nous soucier des lois et de leurs chiens de garde intraitables...

 

 

Nous cherchons ce qui flotte dans les eaux profondes sans nous soucier de ce qui jamais ne pourra émerger à la surface. Comme si nous étions affublés d’une forme de cécité – d’un défaut (flagrant) de perspective...

 

 

Nous vivons dans les étroites limites de nos rêves. Dans les restrictions de notre aveuglement. Nous vivons entre des murs – et derrière des barreaux – sans voir (ni sentir) que l’infini partout en nous, révolté – surpuissant – au-dedans et au-dehors – n’aspire qu’à se débarrasser de toute frontière pour aller libre au-delà du connu – et rejoindre cette part en lui qui va depuis toujours, joyeuse et sans entrave, au cœur de tous les impossibles...

 

 

Des rêves fermés – sans écho – qui rebondissent dans le noir – et qui traversent nos têtes avant de se ficher dans le néant – rejoindre le silence dans ses profondeurs...

 

 

J’ignore peut-être ce que je sais – ce silence inscrit si profondément dans le silence... Comme une impossibilité à faire advenir le plus sacré à vivre. Comme une porte fermée au-dedans de nous – et que ni le hasard ni les vents ne réussiront à ouvrir...

 

 

Nous sommes inentendus. Et tous les visages se confondent. Comme si, en nous, la nuit faisait tournoyer les voix et les miroirs. Comme si nous ignorions que les ténèbres n’étaient que provisoires dans notre insatiable faim...

 

 

A la pointe des saisons, ce soleil à la verticale du regard – caressant les visages et dessinant sur les âmes le vol de l’oiseau. Comme un peu d’air pur dans l’atmosphère viciée du monde. Comme le seul refuge peut-être parmi tous ces rêves obscurs...

 

 

Les herbes fraîches du matin mélangées à la rosée et au brouillard. Et cette odeur de terre sortant des racines. Et ce ciel voilé par tant de rêves. Comme si nous imaginions la vie (et le monde) plutôt que les vivre...

 

 

Sans jour et sans lendemain. Abandonné au fond du puits – au fond des heures, interminables, qui passent et se ressemblent. Hésitant encore entre le rêve et la certitude. Comme si après ne pouvait attendre...

 

 

Nos vies comme un point abstrait dans l’irréalité du monde. Comme un vent léger au-dedans du souffle possible. Un soupir entre nos lèvres écarlates – bleuies à force d’attente. Comme un passage éclair dans la brume – entre l’herbe et le soleil. Et les funérailles bientôt qui scelleront le corps et la terre, le socle de marbre et la tombe et le retour implacable de l’âme et la nuit alentour – infranchissable...

 

 

Les yeux grands ouverts sur les abysses et les ténèbres. A contre-jour du ciel – de ce bleu infini qui transcende les limites – et perce l’épaisseur de notre soif. Comme si la nuit était notre mesure – et l’avidité notre seul obstacle...

 

 

Une promesse parmi les reflets – tous les reflets – du miroir. Comme une sphère de cristal (parfaite) qui obscurcirait davantage les ténèbres. Et mille esquives encore – et autant de rêves où l’ailleurs est préféré aux circonstances, si souvent dramatiques – et si souvent ennuyeuses. Comme une leçon jamais apprise – rabâchée pourtant depuis des siècles parmi les ombres, la cendre, les ruines et la mort. Assaillis – submergés – par cette ignorance magistrale où les apparences et les couleurs voilent toute possibilité de lumière. Ajournant ainsi la compréhension à des lendemains moins prometteurs...

 

 

Une main à l’horizon que le désarroi rattrapera un jour. Et ce soleil immense au milieu du regard. Et ces chemins – ces mille chemins – entrecroisés où les âmes se mêlent à l’automne, aux chants des pierres et à la ronde folle des feuilles qui ont parcouru l’Amour en une seule saison. Comme si chaque désir annonçait déjà le silence...

 

 

Et ces images – ces mille images – au-dedans qui frappent à la vitre pour revivre la rencontre – les mille rencontres de notre vie – et les quelques gestes d’Amour volés à l’indifférence. Comme si nous ne pouvions guérir de l’enfance. Comme si les visages – quelques visages – nous manquaient. Et leur regard – et leurs tendres accolades aussi...

 

 

A travers la fenêtre ouverte sur la nuit, nous regardons la danse étrange des ombres – cette curieuse procession avancer dans le noir, bras levés et têtes songeuses. Comme si le ciel – comme si le jour – n’existaient pas. Et au-dedans, nous entendons l’écho solitaire de notre parole. Comme une prière lancée au silence – un murmure adressé aux passions et à la plénitude – pour que nos gestes demeurent au plus près du regard – au cœur de cette solitude indifférente à la ronde des ombres...

 

 

Un chant, une rivière, un horizon. Et le bruissement des racines plongées au cœur de l’Amour. Comme un rêve – un désir tenace – dans notre nuit passagère...

 

 

Quel est le lieu le plus accueillant de l’étreinte... Serait-ce cet espace – ce silence – où viennent mourir tous les bruits et tous les gestes... Là où le désir d’être aimé se résorbe dans l’Amour... Là où les couleurs se perdent en transparence – et où les souffles prennent la figure du vent pour fouler des terres encore inconnues...

 

 

L’absence nous est étrangement sensuelle. Comme si les visages inconnus étaient dotés du pouvoir de nous aimer davantage... Mais nous rêvons, bien sûr, immergés dans le mensonge et l’illusion d’une promesse impossible – et pourtant déjà mille fois vécue. Comme si nous rechignions à grandir – et refusions de sceller nos jours (et notre destin) à la solitude...

 

 

Un océan inconnu entre nos rives – entre nos rêves et nos songes de papier. Au-dedans d’une brume qui voile l’horizon. Au cœur d’un vent porteur d’infortune. Et nous voilà le visage découvert – et infiniment triste – à l’image de cette marche épuisante qui ne nous aura livré aucun secret. Dos au mur – dos à tous les murs en quelque sorte. Prisonniers d’un désir de traversée – impossible à réaliser. Et nous voilà bientôt terrassés par un battement de paupière, un bruissement d’ailes et l’arrivée prochaine des déferlantes, rêvant de plage et d’écume blanche avant même la tempête. Comprenant soudain que l’île dessinée par nos yeux trop fébriles – et trop rêveurs – n’existe sur aucune carte – ni sur aucun chemin. Et que l’océan – notre désir d’océan – n’était que la condition de notre départ – de notre abandon aux marées qui se languissent (depuis toujours) de notre présence...

 

 

Et toutes ces infimes secousses de la terre. Et tous ces tremblements du ciel. A peine entrevus – à peine ressentis. Comme si nos yeux – et notre âme – ne pouvaient voir au-delà de la fenêtre – au-delà des collines – retranchés entre leurs murs – à l’abri des bourrasques et de toute possibilité d’envergure et d’embellies. Plongés au cœur de la nuit – à la lisière des possibles – où les fleurs remplacent le sang – là où les blessures ne sont jamais durables. Comme un instinct de préservation au milieu des siècles et de la mort. Comme la preuve que notre perpétuation compte davantage (à nos yeux) que le défi – et l’héritage – de la lumière...

 

 

Et si nous vivions enterrés là, sans le savoir, parmi les ombres et la mort – presque entièrement ensevelis par les rêves. Buvant, chantant et dansant pour oublier la funeste attente de la fin. Nous promenant – et nous pavanant – au hasard des rencontres. Jouant avec les visages et tous les reflets du miroir. Caressant quelques étoiles en rêvant d’or et d’abondance. Fouillant partout et édifiant de longs murs et d’étranges tours. Comme si nous creusions notre propre tombe (et celle du monde) sans pouvoir franchir la mince frontière entre les abîmes où nous sommes plongés et le seuil de toute lumière...

 

 

Et cette beauté sur chaque visage. Et cette lumière au cœur des circonstances. Comme si les soucis et la tristesse n’étaient que l’apparence du monde. Des guirlandes noires – un mince rideau d’infortune – qui voilent le miracle de vivre et le silence – et cette joie au milieu des visages et des circonstances...

 

 

Et ces dents blanches qui croquent la vie. Et ces mains qui frappent le bois pour imprimer la cadence à nos pas – à nos cris – à nos chants. Et nos voix qui reprennent en chœur, avec quelques notes légères – et mille sourires, la petite chanson du malheur...

 

 

Nous surgissons du néant – de cette matrice inconnue que nous prenons pour le néant. Et nous grandissons, devenons des ombres et avançons sous celles des autres en créant d’autres ombres sous lesquelles vivront – et marcheront – d’autres visages. Ainsi est née, se propagea et se prolongea la nuit. Du néant – supposé originel – qui enfanta les ombres – génitrices et pourvoyeuses d’autres ombres. Et dans cette obscure promiscuité, rares sont ceux qui eurent la force (et le courage) de quitter le funèbre cortège pour aller dans le noir vers l’âpre solitude afin de s’abandonner à l’incertitude et à la possibilité de la lumière...

 

 

Un jour, le grand vent tournera pour laisser jaillir l’Amour qui attendait dans la pénombre – reclus dans un coin du tableau. Invisible depuis le monde. Et, pourtant, à l’affût depuis toujours derrière les visages – mais ne se révélant qu’à ceux qui ont su s’effacer – et laisser la place vacante...

 

 

Un jour, nous pourrons refaire le monde. Et non, comme autrefois, le repeindre d’idéologies nouvelles et de couleurs inédites. Et nous pourrons nous y exercer (pleinement) lorsque nous saurons (enfin) lui redonner cette transparence des origines – cette blancheur diaphane – comme si l’histoire n’avait été qu’un prélude – une esquisse préparatoire – un brouillon maladroit taché de sang, d’erreurs et de ratures – les indécisions et l’ignorance de nos vies...

Et nous attendrons patiemment cette fresque-lumière où le soleil effacera les ombres, les mensonges et les tempêtes – les masques, le noir et la cécité – pour redonner le goût du possible, des merveilles et de l’enchantement. Et le silence alors dansera partout – au-dedans et au-dehors – avec l’innocence et les âmes défaites – enfin joyeuses – enfin dociles au Divin qui émergera avec la fin des rêves...

 

 

Nous rêvions déjà, enfants. Mais l’innocence s’en est allée. Et ne subsistent à présent que la peur et le réel – et le cauchemar de vivre parfois – que nous voilons d’un sourire pour tenter, maladroitement, de vaincre la désespérance et la mort – et offrir au monde un visage moins triste et moins rugueux...

 

 

L’ombre, l’arbre et le cœur. Une ligne commune. Un même horizon pointé vers le silence. Et un rêve de jour posé sur toutes les cimes du monde – caché entre l’aile et l’étoile. Fuyant à grandes enjambées tous les fracas de la terre...

 

 

Un peu de braise encore au fond de la nuit. Comme une lumière fragile affaiblie par les bruits et les mots – mais qui survivra à toutes les absences...

 

 

Nous n’irons, sans doute, jamais aussi loin que l’Amour. Mais peut-être devrions-nous (au moins) essayer... Et quelques-uns tenteraient sûrement leur chance s’ils savaient que quelque chose veille – et les attend – au seuil de ce rivage (apparemment) inaccessible – et qu’il pourra accueillir toutes leurs bassesses et leurs lâchetés – les rehausser et les célébrer – afin de les hisser jusqu’à lui...

 

 

A nouveau, la colère et l’espoir. Comme si nous n’en finissions jamais avec cette longue attente – cette immense fatigue des vivants. Comme si le refus et la violence pouvaient nous extirper hors de nous-mêmes...

Nous n’en finirons donc jamais de nous rejoindre. Et c’est au cœur de ce silence – de cette vibration invisible entre l’écoute et les bruits du monde – au cœur de cette présence posée au creux des gestes – et au cœur de cette joie imperceptible au fond de l’âme – que nous pourrons atteindre ce seuil, (apparemment) si infranchissable, de nous-mêmes...

 

 

Un discours, une discorde. Comme si nous ne pouvions prétendre qu’au refus et au commentaire. Comme si l’épaisseur du monde ne pouvait être percée ni contournée. Comme si notre faim ne savait (encore) trouver d’apaisement...

 

 

Sans doute aurions-nous dû commencer par la fin pour rejoindre l’origine. Mais qui aurait pu nous prévenir de l’inutilité des pas avant le commencement de la marche...

 

 

Et nous voilà à repeindre mille fois les contours de notre vie – à embellir la surface – les éléments du décor – comme si, au fond, le contenant avait plus d’importance que la substance. Comme si, au fond, le contenu nous était encore inaccessible...

 

 

Et l’absence des foules. Et la docilité des âmes. Comme si nul, en ce monde, n’était encore prêt à vivre la belle (et terrifiante) liberté – et à s’avancer sans peur et sans regret vers lui-même – pour revêtir (enfin) son vrai visage...

 

 

Nous croyons en des étoiles trop lointaines pour être présents à ce qui nous attend – et à ce qui passe devant nos yeux. Voilà, sans doute, pourquoi nous trébuchons sur la moindre pierre. Pour être plus attentif, il faudrait découvrir l’enchantement de chaque pas – et l’envergure du regard posé sur le plus simple...

 

 

Aux côtés du merveilleux – et des merveilles du monde, nous voilà sanglotant comme si quelque Diable nous avait ôté la vue – et, avec elle, la possibilité de l’émerveillement. Et c’est le drame – le drame inguérissable – que nous partageons avec tous les hommes...

 

 

Le plus laid souvent nous accuse alors que la beauté nous contemple en silence. Et irradie jusqu’à nos pauvres yeux. Et malgré sa grandeur – et sa simplicité – nous ne voyons que le malheur et le jugement – ce qui gratte et irrite dans notre aveuglement...

 

 

Il y a partout des royaumes. Et nous errons à travers tous les territoires en mendiant un peu d’attention à quelques mains et à quelques visages. Comme si nous vivions nus au milieu des plus belles étoffes. Comme si nous n’avions encore compris l’envergure de l’homme – et de son destin – presque magiques lorsqu’il sait s’asseoir, humble et enchanté, sur son trône de vent...

 

 

Ces nuits – toutes ces nuits – de folle aventure où le sommeil nous fait glisser dans le rêve. Pourquoi donc l’âme ne sait-elle transformer les jours en liberté et en merveilles. Pourquoi donc restons-nous encore assis, les yeux fermés, sur tant de possibles...

 

 

Du vide. Et des entraves. Nul autre bruit en ce monde. Le tintement de nos chaînes et nos larmes trop bruyantes sur tous ces chemins sans éclat...

 

 

Et dire que nous sommes suspendus au temps, aux lèvres, aux visages et aux mains – les nôtres sans doute qui se reflètent dans tous les miroirs – et qui n’ont rien à offrir sinon quelques peines, quelques drames et quelques supplices supplémentaires...

 

 

Nous sommes le plus miraculeux du monde – et de l’homme. Et nous vivons comme si nous ne le savions encore – ou pire, en feignant de ne plus nous en souvenir...

 

 

Tout au long de notre vie – et au fil du partage de notre cheminement intime, nous avons privilégié l’écriture dans un monde qui glorifie l’image. Nous avons privilégié le silence dans un monde qui célèbre le bruit et la fureur. Nous avons privilégié le quotidien et le commun – le plus ordinaire – dans un monde qui n’encense que l’esbroufe et le spectaculaire. Et nous avons privilégié la gratuité et l’innocence – l’authenticité et la recherche de lucidité – dans un monde qui ne jure que par l’apparence, le mensonge et la distraction – la ruse, le profit et le commerce. Voilà ce que fut notre perspective (la seule envisageable)... Et voilà comment nous avons modestement contribué (et de manière infime) à réenchanter la vie et le monde – et à leur redonner leur valeur originelle – hors mode et indépassable... Ce fut notre manière (la seule possible pour nous) d’affirmer – et de promouvoir – le règne de l’être et de l’âme sur l’esprit et la matière en cette ère matérialiste (si calamiteuse) où le rêve de notoriété et l’appât du gain ont évincé le goût (notre goût si naturel) pour l’humilité, le respect et le sacré, si nécessaires aux mille choses du monde et au vivre-ensemble – et où l’indigence séculière a fini par tout envahir – et prédominer partout – en excluant et en anéantissant tout ce qui ne participait à sa misérable gloire...

Peut-être sommes-nous nés pour d’autres siècles où l’intelligence et l’Amour n’auraient d’égal – plus aucun rival – où la vie et le réel ne nécessiteraient ni représentations, ni commentaires ni mensonges – et où tous les visages n’aspireraient qu’à être et à aimer – et à célébrer ensemble leur solitude et leur gratitude – et le miracle d’être nés...

 

 

Grandir encore – et s’effacer davantage – parmi les voix et les visages. Adresser encore quelques murmures. Et demeurer au plus près du silence. Comme un baume – le seul possible – sur notre espoir et notre désespérance...

 

 

Là-bas, caché encore parmi les songes et le sommeil, ce rêve de nulle part – en tous lieux du réel...

Et bientôt nous ferons face au jour comme si le soleil ne nous avait jamais quittés. Comme si la nuit n’avait été qu’un mauvais rêve – un simple désir de lumière...

 

 

Et cette intensité – et cette épaisseur – des jours que nous aurons à peine effleurées... Comme si nos lèvres – notre âme et notre vie – n’avaient eu suffisamment soif d Absolu. Noyées encore sous trop de désirs. Avec cet espoir d’être ailleurs – d’être un autre – et cette prétention, un jour, d’y parvenir...

 

 

Peut-être, après tout, n’aurons-nous guère réussi à émerger des racines – de ces instincts sombres de la terre – attisés par les vents de la faim. Une chose, pourtant, est sûre : il nous sera encore offert mille tentatives pour nous extirper du désastre – et embellir le destin de l’homme et du monde. Nous demeurerons en ces lieux, sous des allures différentes, tant que l’obscurité résistera à la beauté des fleurs et des visages – tant que l’ignorance entravera le passage de l’innocence – tant que l’invraisemblable ne pourra voir le jour...

 

 

Dieu jamais ne cédera à nos exigences. Il pardonnera tout – et pardonne déjà nos absences (toutes nos absences). Mais à la fin, il nous faudra prendre la relève – substituer à nos infamies le privilège du regard – celui que nous réservions à un Dieu étranger – au visage trop humain pour être réel... Et de visage en visage, nous irons vers l’invraisemblable – cette figure que nous avons façonnée comme un mythe offert aux naïfs et aux ignares.

Et nous sommes déjà au bord de l’incompréhensible. Et un seul pas suffirait à la transformation – à la métamorphose. Les masques alors seraient brûlés. Et apparaîtrait notre vrai visage – ce silence au goût d’éternité – cette poésie au goût d’innocence. L’art le plus sacré. L’esprit et la matière doués d’intelligence et d’Amour, voués à la célébration de la rencontre (de toute rencontre)...

Et entre la terre et la lumière émergent déjà les yeux sans nom – cette bouche et ces mains aimantes. Les arbres, le ciel et les oiseaux – et les plus humbles bêtes – le devinent à notre sourire. La vie transmutée en grâce. La fin du rêve. Le monde enfin voué à la joie et à l’oubli. Nos plus belles retrouvailles...

 

24 décembre 2017

Carnet n°132 Ce feu au fond de l'âme

Recueil / 2017 / L'intégration à la présence

Nous porterons la nuit jusqu’à l’émergence du jour – et jusqu’au plus haut soleil. Et nous la porterons partout dans les rues et les âmes désertes, dans les cœurs qui pulsent et le sang qui circule sans fin. Et jusque devant les visages les plus distraits, en traversant toutes les morts et tous les destins...

Et dans le vent, la boue et la poussière, nous la soulèverons – et la redresserons comme un totem. Et autour de nous continueront de pousser l’herbe et les fleurs. Et les arbres de se courber à son passage. Et les hommes de sortir de leur désert pour écouter son chant appeler la lumière. Et aux derniers instants du crépuscule, tous les élans rouges tomberont en éclats. Et le jour – le soleil – pourront arriver – et se montrer. Les heures alors n’auront plus cours. La poussière deviendra une fête encensée par tous les pas. Et nos visages riront parmi les étoiles défaites. Le monde pourra enfin vivre – et se tenir debout...

 

 

Et aux pleurs se mêlera bientôt le rire. Comme l’évidence d’un ciel plus accueillant que notre tristesse...

 

 

Chantons plus fort – et plus anonymement – notre joie d’être parmi les morts et les vivants – parmi toutes ces âmes amères, si souvent, de vivre seules auprès des fleurs de ce grand désert...

 

 

Et ce feu balbutiant qui fait naître en nous cette parole. Comme si nos élans naissaient d’une terre antérieure au soleil. Comme si ni les larmes, ni les armes, ni les fêtes ne pouvaient ôter le sel de la poussière...

 

 

A tant veiller les morts, nous nous enivrons de cette espérance de vivre... de vivre encore – mieux et davantage...

 

 

Portons le monde et nos chevelures emmêlées, et ces fleurs, et ces pierres, et ces étoiles comme l’aveu de notre Amour – soulevé par les ailes du vent vers les terres de l’abandon. Et notre impuissance à épouser la terreur des regards pourra enfin célébrer notre chant. Et nous pourrons aller ensemble – entonner notre hymne à pleine voix – et nous embrasser parmi les rudes décors du monde avant que le silence ne nous foudroie. Et peut-être pourrons-nous dire alors que notre nuit n’aura pas été (totalement) vaine...

 

 

Une fleur en plein hiver. Et le monde encore au printemps de l’enfance. Turbulent, épuisant les jours, les fleurs, les pierres, les âmes et les étoiles. Balafrant la chair. Déniant l’Amour et la mort pour quelques jeux – et quelques regards – sans importance...

 

 

La vie – le monde – leurs rumeurs et leurs mensonges – nous ressemblent. Et ils s’éteindront au premier jour de l’hiver – lorsque après nous être défaits de l’orgueil, nous revêtirons la nudité du silence et que nous pourrons danser – et tourner – heureux et libres au milieu des visages et des saisons. Et nous prendrons alors la couleur – et la douceur un peu âpre – de la neige. Et nous aurons la gaieté de l’oiseau – et la candeur des blés. Et nous aimerons la vie – le monde – leurs rumeurs et leurs mensonges. Et nous traverserons avec eux tous les soleils pour nous enivrer du vent qui fait tournoyer les visages et les saisons...

 

 

Les siècles – et ce monde – sont perdus peut-être... Vaincus et anéantis par l’ignorance et la haine. Mais tant que brûlera ce feu au-dedans des âmes – au-dedans de l’origine des siècles et du monde, nul ne disparaîtra. Ni les visages, ni la foi. Et pas davantage les infinies possibilités du renouveau... Ainsi s’asséchera, de saison en saison, la haine – et s’amoindrira l’ignorance...

Les cris, les chants et les pierres sont parfois nécessaires à la délivrance – autant que les jeux et les impasses – pour débusquer, au fond de chaque destin, et tapi en tous lieux, ce qui ne peut ni décroître ni périr...

Et ainsi nous aimerons tous les visages, tristes et enchanteurs, de la lumière...

 

 

Quelques âmes poursuivent l’ascension de la lumière. Et je vois leur visage, rougi par les vents, qui se cramponne à cette lueur qui persiste dans l’absence – et se dresser pour voir ce qui se cache derrière le mur – et découvrir, d’un regard tourné en eux-mêmes, la fin des labyrinthes...

 

 

Nous sommes le nom peut-être qu’un autre épelle pour précipiter sa rencontre...

 

 

Nous ne sommes peut-être qu’une âme passagère en tous lieux parmi les autres. Et qui a pris figure en ce monde pour aimer – et nourrir – les visages de sa main – et verser sur leurs larmes, et leur si vaine espérance, quelques mots – quelques paroles. Comme une caresse pour dire les nécessités de la vie et les exigences du silence. Et pour dire aussi que nous n’avons pas été seuls – et qu’un Autre – mille Autres peut-être – étaient là aussi à creuser le passage...

 

 

Et toutes ces routes grises dans le noir du monde qui cherchent leur blancheur. Comme si la neige – comme si la mort – ne suffisaient pas...

 

 

Et ces larmes sur toutes les tombes – et ce sang qui ruisselle parmi nous – et ce regard au plus près de notre ombre charnelle... Qui donc est là – qui nous voit et nous entend – pour aller avec nous si fraternellement sur ces chemins privés d’Amour...

Et en pensée, nous étions avec toi. Et avec eux. Comme avec tous ceux qui le réclamaient en feignant l’indifférence...

Nous sommes nés ainsi – pour aimer et accompagner. Et nous qui avions cru que vivre était comprendre – mettre un mot – le doigt – au plus proche de la vérité, comme nous nous trompions...

Vivre n’aura été qu’un poing dressé contre le monde – et lancé sur tous les visages qui nous ont fait face alors qu’il aurait fallu peut-être – qu’il aurait fallu sans doute – s’attendrir et s’agenouiller, sourire souvent, pleurer parfois et disparaître – s’effacer en silence pour laisser la place vacante...

 

 

Dressés au fond de l’âme, cette lumière et ce silence que nos mains idiotes cherchent encore au-dehors en fouillant parmi les immondices et les visages – parmi toutes ces merveilles trempées de sueur et d’espoir – et qui, comme nous, cherchent l’Amour...

 

 

Nous pourrions vieillir, mourir et disparaître autant de fois que nécessaire, nous serons toujours, et à chaque instant, auprès du silence. Au cœur de cette lumière que nous avons tant cherchée...

 

 

Au rythme de la vie et du monde, nous allons – sans même le savoir – vers le silence et l’immobilité. Comme si nous étions emportés à notre insu vers ce que tantôt nous nions et tantôt nous désirons. Comme portés par une innocence encore inconnue malgré nos gestes pesants et nos paroles suppliantes qui rêvent toujours de ce qui brille loin de notre visage...

 

 

Et le destin reculera – et capitulera peut-être – lorsque nous saurons nous défaire de toute ambition. Le désir alors se transformera en silence. Et la nuit s’éclairera – et deviendra jour peut-être (avec un peu de chance). Et nous rirons de ce sort promis à toutes les exigences. Et nous y consentirons. Et nous pourrons (enfin) aller dans la vie – et vers la mort – sans craindre la souffrance des allées et venues, des chutes et des ascensions. Et droits et humbles – autant que nous en serons capables – dans cette honnêteté et cette innocence...

 

 

Que l’on nous aime – qu’on nous le montre et qu’on nous le dise – et nous voilà tout frémissant d’ardeur, de désir et d’espoir. Comme si la promesse d’un visage pouvait nous consoler du monde...

 

 

Seul devant la nuit avec cet étrange sourire. Comme si la lune pleurait avec tendresse sur notre incompréhension...

 

 

Et des cris et des aurores perdues en guise de mur devant lequel se dresse – et s’exalte – la paresse...

 

 

Et toutes ces âmes solitaires qui cherchent et pleurent assises au fond de leur chambre, éclairée peut-être d’une lumière, en parcourant le monde de leurs souvenirs et de leurs désirs à travers cette mince fenêtre qui dévoile l’intimité des autres. Et je les imagine belles et curieuses ces âmes – et assoiffées sans doute de rencontres, rêvant d’Amour et de soirs plus doux et caressants. Levant les yeux peut-être pour regarder la lune et les étoiles, là-bas au loin, qu’un autre sans doute regarde aussi, scellant ainsi une sorte d’union invisible – un mariage insensé – où la chair et l’âme pourraient s’aimer à distance, et sans se connaître, par le fil fou et fragile de l’intention et de la pensée...

 

 

Dans notre rire, les musiques d’autrefois et le silence d’avant notre naissance. Comme le jour et la nuit réunis sur nos lèvres (enfin) réconciliées. Et le premier chant de l’homme peut-être...

 

 

Entre la terre et l’aube, cette buée sur la vitre. Et nos yeux tristes qui questionnent encore la nuit...

 

 

L’ignorance, la magie et les pièges du monde. Et les âmes révoltées – et soumises à notre incompréhension. Comme si nous ne pouvions danser qu’autour de nous-mêmes – et vivre qu’en oubliant la mort...

 

 

L’herbe et la poussière – et les âmes misérables – inlassablement harcelées, chavirées et balayées par les vents. Et les vies à la dérive. Et les frémissements de la chair entre les promesses et le silence. Comme voués à la perpétuité de la soif et de la source...

 

 

Au bord du monde, le ciel gris et les chevelures ignorantes ruisselant de pluie et d’éclats – espérant le chant à venir et la fin des rêves pour que la terre devienne enfin réelle – et que les âmes puissent conduire les vies à la dérive vers un refuge – un lieu prémonitoire – où la terreur et la soif seraient bannies et pardonnées...

 

 

En croyant porter le jour, nous amenons la nuit. Et en croyant transmettre la lumière – quelques bribes de savoirs – nous offrons la cécité. Que faudrait-il donc faire pour ne plus leurrer les destins... Peut-être donner à entendre le silence aux visages pour qu’ils ne s’effraient plus ni de la vie ni de la mort – et qu’ils puissent affronter les circonstances sans soutien ni certitude, l’âme plongée au cœur de l’inconnu...

 

 

Les hommes entre la terre et le vent. Au cœur, pourtant, de tous les soleils. Et les âmes courageuses au fond du silence. Et les regards, enfoncés dans la solitude, qui s’interrogent... Comment pourrions-nous ne pas aimer le monde...

 

 

Les cris et les chants des hommes aux mains caressantes et hargneuses – ignorantes – qui creusent leur destin parmi la boue, la fureur et la poussière en levant un œil parfois sur ce qui les contemple...

 

 

Au cœur des visages mutiques – et de l’indifférence – à vivre pour rien, pourrait-on croire... Mais Dieu veille en nous, bien sûr – silencieux et sage – et si joyeux dans notre solitude...

 

 

Nous aurons vécu enclos dans la solitude – et tenté de déchiffrer la vie, le monde et la mort sans oser y poser nos lèvres, effrayés par la poussière (funeste) qu’auront soulevé nos pieds à l’approche des menaces et du danger...

 

 

L’enfance originelle du monde comme les feuilles mortes à l’automne cherchant un abri – un refuge contre le vent. Comme une façon peut-être d’asseoir leur éternité parmi nous...

 

 

Des fleurs, des pierres et des étoiles par millions – par milliards. Et autant de visages – et autant de morts – pour balbutier leur nom et noircir tous ces livres de millions de signes. Ecartelés, si souvent, entre le noir et la lumière – et accouchant parfois du plus beau silence...

 

 

Sans ombre et sans regret parmi les voix et les regards. Parmi les vents et les chants qu’auront lancés les hommes contre tous les visages de la terre. Aussi triste que la neige et la mort en hiver lorsque les oiseaux frémissent et que les rumeurs du monde, cinglantes si souvent, traversent nos pudeurs...

 

 

Les jours et les visages. Une présence claire entre l’oubli et l’absence. Et quelques ombres furtives le long des murs – et derrière les frontières – fragilisés par l’Amour...

 

 

Assis obscurément dans notre nuit, balbutiant et balafrant comme si vivre n’était miraculeux. Comme si le soleil allait assurément revenir demain. Comme si la mort était encore lointaine...

 

 

Ecoutons. Et apprenons du silence...

 

 

Ah ! Cette folle beauté des brasiers – et de tout ce qui consume nos vies, le monde, l’orgueil et les désirs, la prétention et l’ignorance ! Annonciatrice de tous les feux de joie...

 

 

Et partout ces danses et ces chants qui célèbrent la vie – la moitié de la vie – en oubliant la laideur, la tristesse et la mort. Et qui exaltent notre exil et notre solitude. Comme une façon maladroite peut-être de rendre grâce – et de remercier – le versant sombre des choses que nul ne veut voir – que nul ne veut connaître ni habiter...

 

 

Mille saisons au fond de sa masure ouverte sur le monde, le ciel et les Dieux. Auprès des plus humbles visages que compte la terre. Dans la compagnie du vent et du silence. A écrire, chaque jour, quelques lignes. Mille lignes peut-être... Comme un remerciement – une gratitude – à cette grâce de vivre la solitude au milieu des forêts et des collines – avec ces frères rencontrés au hasard des chemins, tachés parfois de mousse et de lichen, lançant parfois leurs bras noueux vers le soleil, montrant parfois leur museau en sortant des bois. Et ces mille pas, chaque jour, qui exercent leur ardeur – et leur joie – à gravir et à dévaler les pentes – au sommet de toute présence vécue dans la plus belle humilité...

 

 

Ici-bas, tant de songes et de cris. Et tant de mains et de bouches qui s’agitent. Et là-haut, tant de présence et de solitude. Comme si le monde n’était qu’un rêve...

 

 

Nous porterons la nuit jusqu’à l’émergence du jour – et jusqu’au plus haut soleil. Et nous la porterons partout dans les rues et les âmes désertes, dans les cœurs qui pulsent et le sang qui circule sans fin. Et jusque devant les visages les plus distraits, en traversant toutes les morts et tous les destins...

Et dans le vent, la boue et la poussière, nous la soulèverons – et la redresserons comme un totem. Et autour de nous continueront de pousser l’herbe et les fleurs. Et les arbres de se courber à son passage. Et les hommes de sortir de leur désert pour écouter son chant appeler la lumière. Et aux derniers instants du crépuscule, tous les élans rouges tomberont en éclats. Et le jour – le soleil – pourront arriver – et se montrer. Les heures alors n’auront plus cours. La poussière deviendra une fête encensée par tous les pas. Et nos visages riront parmi les étoiles défaites. Le monde pourra enfin vivre – et se tenir debout...

 

 

Un jour, viendra celui par qui les visages oublieront leur nom et pourront rassembler leur âme en une seule figure – éclatante d’Amour dans la nuit. Comme si le noir n’avait été qu’un balbutiement, presque innocent, de la lumière. Un préalable inévitable – et sans importance...

 

 

Les lois de l’âme ne sont celles du monde. On ne peut les inscrire ni dans les livres ni dans le marbre. Elles s’imposent aux gestes instinctifs et naturels devenus innocents et changent selon les circonstances et les visages. Et en dépit de leur impossible permanence, elles demeurent inféodées à l’Amour – et se déclinent en mille sensibilités – et en silence – au gré des paysages et des rencontres...

 

 

Vivons à pleine voix – et en plein regard – comme si le monde, la terre et les hommes étaient innocents. Comme s’il n’y avait ni ignorance ni impasse. Comme si la nuit était le miroir (le parfait miroir) du jour. Comme si nos balbutiements étaient la lumière. Comme si le silence était notre seule compagnie. Comme si nous avions (enfin) compris que vivre était un miracle – et une possibilité pour aimer...

 

 

Et si nous devions tous mourir mille fois – des millions de fois – des milliards de fois – avant de pouvoir renaître plus sages...

 

 

L’or n’est que l’ombre des arbres au crépuscule. La vie – la vie pleine et la joie – demeurent en amont de toute richesse et de toute saisie – en amont de tout rêve et de tout langage. Et nos poches – et nos âmes – seront toujours trop étroites pour les recevoir. Il faudrait un cœur – et une sensibilité plus haute et plus large que le ciel pour les accueillir – les vivre et les goûter comme notre seul miel...

Et c’est à cette unique ambition – et à cette unique tâche – que l’homme devrait se livrer. L’abandon de l’or en serait, sans doute, facilité – et (bien) plus supportable. Et chacun pourrait alors sérieusement envisager – et se résoudre à – cette nouvelle perspective...

 

 

Un jour, viendra le temps où l’oubli sera notre seule mémoire. Et nous pourrons aller sans souvenir – sans malice et sans espoir – vers ce qui nous attend. Au seuil du silence – au seuil de cette vie sage et immobile – qui accueille toutes les renaissances et toutes les résurgences du printemps. Comme des visages enfin sereins et grouillant d’ardeur – et des âmes éprises du soleil dans le vent et cette longue nuit – interminable peut-être...

 

 

Et ce feu si rouge – si vif – au milieu des braises et des flammes. Au-dedans de tout, en vérité : des pierres, des arbres, des âmes, des visages et des étoiles. Comme un lointain écho – et le prolongement peut-être – de ce brasier immense du fond de l’univers sorti des entrailles des origines...

 

 

Les mots. Comme une peinture, grasse, épaisse et subtile à la fois, colorée de mille teintes et de mille nuances. Et le poème comme un tableau – une fresque immense sur la terre minuscule. Et, chaque jour, nous plongeons nos doigts – nos mains – nos bras – notre âme et notre corps entier – dans la couleur et l’étalons à grands gestes – et en petites touches simples et délicates – pour dire le monde, la vie, le temps, la mort, le silence, l’infini et la vérité et dessiner un gigantesque espace de joie – et l’offrir (humblement) à la tristesse des âmes qui passent, indifférentes (par excès d’ignorance sans doute...) sans rien dire et sans rien aimer – et sans rien savoir de ce trésor inaccessible qu’elles portent (en elles) comme tous les cœurs sensibles de cette terre...

 

 

La fleur et la pierre sont souvent plus poétiques que les hommes dont l’âme est trop occupée à se façonner un destin, si risiblement glorieux. Leur instinct naturel les pousse à faire fleurir – et à chanter – ce qu’elles ont de plus précieux à offrir : leur essence brute et sans mensonge...

 

 

Quelque chose monte en nous que nous ne pouvons voir. Une innocence – un regard – un silence – qui brûle les songes et les fantômes. Comme une lumière – une intelligence – vouée à son propre règne qui construit et détruit tout sur son passage au gré de ses exigences à l’égard du monde et des visages...

 

 

Et les yeux de l’enfant solitaire qui caressent le ciel et le monde de ses prières. Cherchant peut-être – cherchant sans doute – un ami invisible pour échapper à la folie des regards et aux diableries des visages. Et comme une façon, peut-être, de tromper l’ennui et l’attente de la mort...

 

 

Au plus haut degré de l’absence, l’homme sans doute. A l’égal de la pierre. Comme une masse à la paresse immobile. Une inertie placide et sans attente. Et la furie gesticulante des siècles qui brassent les songes et le vent en rêvant à la gloire des horizons – et dont les pas, aveugles au ciel et au silence, prolongent la nuit...

 

 

J’aimerais une terre – une simple terrasse peut-être – oublieuse d’elle-même, sensible aux âmes, éveillant le désir à l’Amour – et qui dévoilerait aux visages ce lieu où le monde deviendrait beau et silencieux. Je fais parfois ce rêve, accoudé à la balustrade des jours, les yeux plongés dans la nuit et le chant qui reste au fond de ma gorge. Serais-je donc le seul, en ce monde, à rêver d’Amour...

 

 

Pris entre la neige et le feu – prisonnier de cette route trop longue où les hommes dévisagent les âmes comme si l’innocence n’existait pas, je regarde l’étoile lointaine. Et je cisaille la nuit de mes baisers trop voraces. Et ma voix s’élève pour célébrer le jour – et le peu de temps qu’il nous reste à vivre. Et j’ouvre la main à la sève rouge qui coule entre nos doigts. Et je porte mes lèvres au soleil – sans un mot – sans un cri – pour que le monde regarde plus haut que ses lois et ses interdits...

 

 

Le poème comme une résonance à ce qui ne peut se dire. A ce silence parmi nous qui pourtant blesse encore les âmes. Comme si seul le bruit avait quelque chose à nous apprendre...

 

 

Un peu de joie – un peu de paix et de sommeil – dans ce qui nous échoit, serait-ce donc là le seul rêve des hommes...

 

 

Au début du monde peut-être y avait-il l’enfer... Cette chaleur invivable dans laquelle seules les pierres, malheureuses combinaisons d’atomes, pouvaient fleurir. Puis, la fournaise a pris une improbable tournure. Et du brasier, devenu plus supportable, est née la chair, cette matière dotée de souffle... Et malgré l’hostilité du décor, l’enfer perdit de sa superbe. Et quelques millénaires passèrent... Et l’enfer, progressivement, se transforma de façon inattendue, presque inespérée, en paradis à la fois rude et merveilleux, chargé de fruits et d’abondances – et de mille créatures minuscules qui proliférèrent – offrant à la terre et à ses habitants un agréable et moelleux tapis – riche, mouvant et vivant. Et ces mille créatures bientôt se multiplièrent et se transformèrent, évoluant, pas à pas, vers les balbutiements d’une intelligence – d’une verticalité. Ainsi émergea l’homme aux derniers instants de cette longue histoire. Et quelques secondes – quelques siècles – suffirent pour qu’il saccage ces merveilles et transforme la terre en désert – en tristesse – en lui donnant l’un des visages de l’enfer dont nous sommes nés... Comme la récurrence – la résurgence cyclique – peut-être d’une forme de malédiction originelle...

 

 

Nous croyons bâtir un destin – et écrire une histoire. Et c’est pourtant à la fin du monde que commenceront les siècles. Lorsque la chair et l’âme auront découvert la plénitude d’une existence sans heure – affranchie des luttes, des horreurs et du temps. Nous retrouverons alors l’âge d’or d’avant la naissance du monde et de l’univers – d’avant la naissance des mondes et des univers – cette éternité où le sommeil et la somnolence sont bannis...

 

 

Si loin de tout, l’homme dans son sommeil, sa démesure et sa prétention. Et dans son atroce insensibilité au monde. Gesticulant comme un pantin affamé et indifférent...

Et il est rude – et insupportable parfois – de vivre parmi ces visages sans âme. Comme si nous étions seul(s) au monde – encore (un peu) vivant(s) parmi le sang, les fantômes et la mort...

Et cet Amour qu’il nous manque parfois pour aimer ces visages, ces mains sournoises qui blessent et entaillent et toutes ces lèvres qui, derrière leurs sourires, geignent, crient et sucent le sang des vivants et des morts...

 

 

Ces heures où le temps se resserre comme si nous allions mourir l’instant suivant. Comme si le monde (notre monde), les siècles et notre vie allaient s’effondrer. Et le souffle nous manque pour vivre – et respirer. Et chancelants, exsangues et défaits, nous appelons le sommeil et y sombrons pour quelques instants – pour quelques heures – comme un court et médiocre répit dans notre angoisse pour ajourner notre faiblesse et notre impuissance à affronter l’âpreté des circonstances...

 

 

La misère et le malheur ont mille visages. Et sur les lèvres, le même sourire indélicat comme un sel sur notre tristesse et nos blessures...

 

 

Et ces froissements de rêves qui n’accoucheront que du néant. Comme si nous pouvions croire encore aux histoires du monde et des hommes...

 

 

Et nous partirons, sans doute, sans un regard sur ce qui demeurera après notre mort. Comme si seule comptait la nouvelle saison, si terrifiante encore depuis ces rivages...

Et chaque pas célébrera l’entêtement de la vie et la permanence de la mort. Comme une âme enfin libre – et réduite à l’évidence du silence...

 

 

A l’affût – et à l’orée – de tout – de tout ce qui fut, est et sera. Comme un sang offert – livré à une perpétuelle rencontre amoureuse. Comme un sourire – une invitation – lancé(e) à tout ce qui hante le ciel, la terre et le poème. Pour offrir un voyage sans égal – et une (réelle) raison d’espérer aux siècles et aux visages...

 

 

Le monde et le temps sont plus vastes au-dedans. Et ceux du dehors ressemblent à des fables de haute trahison qui n’enchantent que ceux qui croient (encore) à leurs désirs et à leurs promesses. Des histoires que l’on raconte aux enfants pour qu’ils ferment les yeux et s’endorment. Et pour que le sommeil dure toute la nuit...

 

 

Et dans la cambrure de l’âme, je décèle une faiblesse – comme un creux – une déformation – le miroir de notre soif – l’envers du poème peut-être... Comme un silence qui sourd entre les lignes – et toutes les lèvres suppliantes – qui rêvent d’une autre nuit – aussi belle que le jour – aussi grande que le ciel – et moins triste que les destins abandonnés à leur sort...

 

 

Tant de visages en nous, nés de l’enfance, nous insufflent des rêves un peu fous de gloire et d’innocence. Comme si nous n’avions jamais quitté l’âge des jeux et des songes. Comme si la nuit du monde et des choses avait enfoncé en nous l’aveuglement... Et où comptons-nous ainsi marcher à présent – et poser notre voix et notre cri... Encore plus bas sans doute, là où le jour ne peut ni éclore ni se montrer...

 

 

L’encre en nous – sur nos pages – plus rouge que noire. Plus désespérée qu'espérante lorsque l’aube se rapproche, que les voix murmurent et les yeux se détournent. En surplomb des bruissements d’âme et de feuilles – au-dessus de toutes les crêtes et de tous les déserts de ce monde parmi le silence – et les visages, si naïfs parfois – dont nul ne peut épeler le nom...

 

 

L’ultime viendra comme une évidence couronner la sueur, l’exercice et les efforts inutiles. Comme une grâce se livrant – s’offrant – à l’âme et à la chair épuisées par tant de recherches et de foulées parmi le plus connu – et le plus familier – si étrangers pourtant à tous les Dieux d’Orient et d’Occident. Et les blessures alors se refermeront. Et la lune deviendra terne et grise – autant que les étoiles anciennes. Et nous scellerons l’éclat et la profondeur pour vivre parmi les vivants et les morts dans le plus simple degré de la jouissance – dans le silence clair et sans effroi qu’auront délaissé nos ascendants. Et le ciel alors deviendra brillant – comme la seule gloire possible, affranchie des rêves et des images. Et nous nous tiendrons debout avec l’ultime pour seule ossature, seul décor et seul visage. Et nous deviendrons – et nous réjouirons de – tout ce qu’il nous offrira...

 

 

Nos vies – nos recherches – ont des allures de monstre maniaque et impotent. Comme des amas de chair, d’os et de sang attachés à quelques livres, à quelques sourires et à quelques cendres – et qui ne découvriront, en fin de compte, que le néant. Et, pour les plus chanceux et les plus tenaces, sous le néant, le silence et le vide le plus joyeux...

Mais quelle tristesse, au fond, pour toutes ces âmes – et tous ces pas – si avides et si pressés...

Si nous avions su, nous aurions, dès le premier jour – au premier printemps raisonnable, plongé notre cœur dans le présent, libéré nos gestes du doute et du désir, et serions restés là à attendre, la tête bien sagement posée sur le séant, la fin des bourrasques, la fin des orages, la fin des larmes et du monde pour voir arriver cette éclaircie impromptue, venue sans préparation ni annonce, comme la seule possibilité de notre vie et le seul résultat envisageable de nos, si vaines et laborieuses, recherches...

Mais qui aurait pu savoir, avant de lancer son premier pas, que le sourire et la joie étaient déjà là (tout entiers) sur notre visage que la vie, le monde et la mort ont toujours effrayé... Il n’aurait fallu qu’un souffle – qu’un baiser peut-être – suffisamment puissant et confiant (en nous) pour se résoudre, dès les premiers instants, à quitter le rêve et le mensonge du temps et du labeur pour embrasser le silence, et la grâce, à pleine bouche...

 

 

Je veille. Nous veillons. Et pourtant personne sous notre regard. Comme si le monde n’était qu’un rêve. Comme si le monde n’existait pas. Comme si les silhouettes n’étaient que des fantômes. Et, sans doute, demeurerons-nous ainsi – seul(s) à jamais...

 

 

Regardez donc les feuilles des arbres mourir à l’automne ! Regardez donc comme elles vont dans l’allégresse, emportées, folles et légères, dans la danse du vent qui les mène, en de joyeux tourbillons, vers leur dernière terre. Regardez donc comme elles s’y posent, ivres et sereines, heureuses d’être réunies et éparpillées dans un merveilleux désordre sous celui qui les a fait naître – au cœur du vivant et parmi le terreau des heures et des saisons prochaines...

On ne peut, bien sûr, en dire autant des hommes qui s’en vont, malheureux (malheureux comme les pierres), rejoindre, dans une longue et triste procession, leur petit carré de terre bien aligné entre les murs d’un cimetière. Loin, si loin, de la vie. Et plus éloignés encore à cette heure qu’au cours de leur funeste séjour parmi les vivants...

 

 

Nous vivons comme si nous portions le monde et ses blessures. Le sang des morts et la peine des vivants. Plongés dans un gouffre au-delà de la folie sans voir – ni sentir – le visage et les bras qui nous soulèvent pour alléger – et guider – notre marche aveugle et triste...

 

 

Au plus nu du jour peut-être – lorsque nous dessaisissons la nuit de sa torpeur – et que nos lèvres frémissantes balbutient une prière... Comme si soudain, nous nous retrouvions hébétés – et incertains – en pleine lumière, doutant de la consistance du réel – propulsés en un lieu inconnu au milieu de nulle part – hors du monde et hors du temps. Et que nous regardions autour de nous avec la plus grande franchise sans rien voir d’autre que le silence et l’âpreté permanente de la mort...

 

 

Aux heures sombres du destin – au plus près peut-être de la mort qui guette – se délitent les jours. Et la nuit même, sans doute, se retire. Et nos yeux s’avancent dans le noir, suspendus à l’âme inquiète, au fond de leur orbite. Et ils se retournent – et voient cette flamme qui donne au cœur et au monde leurs élans et leur justesse. Et quelque chose en nous tombe à genoux – et attendrit la dureté de nos paupières et de nos mains. Comme si s’ouvrait une fenêtre sur le ciel et les abîmes – et que nous regardions à travers – et posions un pied sur le rebord sans craindre ni la chute ni l’envol...

 

 

Et cette présence – cette part – cet espace – en nous qui ignore, qui devine sans savoir, qui sait sans comprendre et comprend sans s’interroger en regardant la vie s’éteindre – et aller vers ce qu’elle ne pourra jamais atteindre...

 

 

Des ombres, des marches et de l’innocence encore malgré l’ignorance arrogante des âmes et la rudesse des visages. Et ces mains et ces dents si carnassières lors des étreintes. Et ces vivants aux allures de fantôme. Et ces morts au visage immobile – et au sourire énigmatique. Comment pourrions-nous ignorer encore ce qui nous habite de façon si résolue...

 

 

La résonance du rêve et des Dieux. Comme le seul obstacle, peut-être, au jour. Dans ce face-à-face – ce corps-à-corps – inégal entre le sommeil et l’oubli...

 

 

Cet antre – et cet Autre – qui nous séparent de nous-mêmes. Toujours. Comme si nous divisions – et nous nous partagions – indivisibles que nous sommes. Comme envoûtés par les bras de la paresse et les rites de la séduction. Comme si nous voulions désespérer la solitude. Comme si nous renâclions encore à réunir tous nos visages...

 

 

Et la nuit nous vint comme un songe. Et le sommeil nous prit – et fit de nous des alliés. Et, à présent, nos rêves ont un goût de larme et de tristesse. Comme si le jour n’existait pas. Comme si nous l’avions inventé en même temps que la peur et l’espoir...

 

 

Et ces rêves en escalier par milliers – par millions – qui nous font monter et descendre – sombrer au plus noir – et grimper aux rideaux du moindre jour. Nous assenant la peine et la joie comme si nous méritions d’espérer et de souffrir encore...

 

 

A l’exacte place où se tient le mystère, nous vivons. Et nous arpentons le monde comme s’il n’y avait aucune énigme – aucun trésor à découvrir – ni aucune joie (véritable) à ressentir – avant de quitter, un jour, les lieux – pour rejoindre d’autres terres, voilées par d’autres espoirs et d’autres chimères. Comme si nous n’avions encore compris après toutes ces errances, tous ces malheurs et toutes ces existences que nous portions la porte et la clé – la question et toutes les réponses...

 

 

Au-delà du jour se dessine le silence. Comme deux ailes supplémentaires – nécessaires à l’envol du monde. Comme une crête permanente au carrefour du crime et des promesses – et au cœur même des caresses et du fracas...

 

 

Sans doute ne retiendrons-nous que le bleu (infini) du regard parmi toutes les couleurs de la terre. Et son cadre d’or surplombant la cime des jours aux abords des paupières fermées – si coutumières de la grisaille et de la nuit...

 

 

Il y aura toujours une main – et des visages – au bord des routes et des chemins. Comme le miroir de notre solitude qui exige une réponse – un geste – une présence – une caresse – n’importe quoi pourvu qu’on la console du monde – et de ses malheurs...

 

 

Les jours-folie où les lignes deviennent courbes, traits hachés, taches presque invisibles. Où les visages rient et pleurent sans se douter de la lumière et de la mort qui approchent. Où les histoires, les territoires et les frontières perdent leur intérêt et leur sens. Où toutes les aventures – et jusqu’à l’ouverture sur l’ailleurs, l’impossible et l’impensable – savent s’extraire de l’emprise des songes.

Et ces jours-folie sont une bénédiction dans notre sortilège commun. Et ils nous rassurent – et nous offrent presque la certitude d’exister – sur cette terre incertaine où le noir perle – à chaque virage –et sur chaque courbure – et où le ciel s’essouffle devant la figure distraite et l’indifférence des hommes. Comme un baume (un peu de baume) sur le cœur pour traverser la monstruosité hallucinatoire du monde jusqu’à l’heure prochaine – jusqu’au prochain jour...

 

 

L’horizon n’est sensuel – et prometteur – que dans les rêves. Et sa réalité brute finit toujours par rattraper le retard des pas. Comme si le songe ne pouvait se résoudre à ses (misérables) ronds dans l’eau. A ses chimères, à ses fantasmes et à ses attentes. Comme si l’aube avait mandaté le monde pour nous extraire de ses leurres et de ses appâts...

 

 

Un monde, une chambre et mille questions. Et mille grimaces face au désert et à l’absence, si criante, de réponse. Et le courage d’aller encore malgré la peur, l’incertitude et l’ignorance...

 

 

Tant qu’il y aura des mots pour dire – et célébrer – le silence, la violence ne pourra terrasser l’Amour. Et lorsque le monde (enfin) délaissera la violence, le langage deviendra inutile. Les gestes puiseront leur nécessité – et leur justesse – dans l’innocence. Et la lumière sera notre seul visage.

Le gris alors se transformera en rose. Le rouge en vert. Et le bleu en infini et en transparence. Et la terre pourra tomber en cendres – et être délaissée pour des rivages sans couleur...

 

 

Quand saurons-nous donc lire les visages et les paysages de ce monde... Quand saurons-nous voir les courbes de l’horizon, les mille points de passage, les cercles de joie dissimulés au cœur des plus grands drames, la cime secrète au fond des impasses et la beauté cachée derrière les traits les plus vils et les plus grossiers... Quand saurons-nous acquiescer à l’aventure, à l’ordinaire, au commun et à l’inconnu – à toutes ces merveilles insoupçonnées...

Quand saurons-nous jeter nos chaussons trop confortables pour aller nu-pieds – et sauter à pieds joints dans l’existence... Quand oserons-nous vivre, être et aimer un peu... Et qu’attendons-nous pour y consentir – et nous offrir à ce qui passe – et célébrer toutes les présences au cœur du sacrilège et du mensonge...

Quand aurons-nous donc le courage de tordre le cou aux prétextes, aux illusions et aux masques étroits et mortifères... Quand saurons-nous devenir nous-mêmes (et bien davantage...) pour aller confiants et sereins sur les chemins – en traversant la vie, le monde et le temps avec pour seul appui notre unique ermitage : le silence, la joie et la lumière... Quand saurons-nous enfin devenir des hommes – des âmes douces et conscientes – attentives et respectueuses – et profondément aimantes – au-delà de la laideur et de la beauté apparentes – au-delà des images, des représentations et du jugement – innocents et libres parmi les circonstances, les âmes et les visages de ce monde...

 

22 décembre 2017

Carnet n°131 La tristesse et la mort – l’épreuve de la lumière

Récit / 2017 / L'intégration à la présence

Et ces vents – et ces souffles – sur l’horizon qui emportent tout : la vie, les rêves, le jour, la nuit et les visages, fiers ou geignards. Ne laissant sur les plaines que la mort et la poussière. Et ces cris – et cet effroi – sur les lèvres des vivants...

Et d’autres cauchemars nourriront notre nuit. Et nous chanterons encore entre nos rêves et le silence. Comme si le sommeil n’existait pas...

 

 

Un nom parmi tous les noms

Un visage parmi tous les visages

Un mort parmi tous les morts

Parti(s) rejoindre, à parts égales peut-être – qui sait...

Une autre terre – un autre monde

Et l’infini – cet espace sans nom et sans mort

Notre visage commun.

[En hommage à Solias – le 18 octobre 2017]

 

 

Que d’images encore qui nous hantent... Et la mort, partout, qui se déchaîne. Comme si vivre n’était qu’espérer – attendre l’improbable fin de la souffrance...

 

 

Le ciel et les jours gris. Les cours et les cœurs calcinés. Et partout les jardins à l’abandon. Serait-ce donc cela vivre parmi les hommes...

Qui pourrait bien nous faire quitter la solitude des collines...

 

 

Et ces piles d’images engrangées dans la mémoire... Et ces millions de signes – hiéroglyphes du passé – accumulés qui alourdissent le regard et le souvenir... Et cette ignorance encore si criante de tout... Comme si nous aspirions, malgré nous, à travers ces amas de représentations, à avaler le monde et la vie – pour mieux les comprendre à seule fin de mieux les goûter et d’en faire un plus profitable usage...

Mais qui sait, sur cette terre, que nous sommes déjà la vie et le monde – et peut-être tant d’autres aussi... – et qu’il nous faut les accueillir avec la plus grande nudité pour saisir leur vérité. Et que notre seul engagement n’est ni d’en user à notre convenance ni d’en jouir mais de les vivre et de les aimer sans rien choisir ni décider...

 

 

Reclus déjà en nous-mêmes, comment pourrions-nous échapper à la solitude...

 

 

Un destin, un voyage. Mille chemins et mille découvertes. Et autant de questionnements. Comme une boucle sans fin où la curiosité et l’interrogation ne cessent d’attiser cette faim insatiable de connaître...

 

 

Survivrons-nous à notre destin... Qui peut savoir...

Et qui peut connaître le poids de l’âme sur notre vie et notre chemin...

La vie, peut-être, n’est qu’une impasse qui ouvre sur le questionnement. Et le questionnement, la seule voie possible vers la délivrance. Ensuite, en ouvrant une autre perspective, le regard change de main... Et l’impasse disparaît. Les murs – tous les murs – s’effondrent. Et ne reste que l’espace qui se mêle, peu à peu, au regard. Et ensemble ils deviennent présence – celle qu’attendaient notre embarras et notre si dévorant besoin de liberté...

 

 

Serions-nous trop métaphysiquement austères et pesants pour nous livrer aux mille danses du monde ? Serait-ce cette conscience aiguë de la mort et cette sensibilité, si vive, aux mille misères des vivants qui refréneraient nos élans...

Peut-être, après tout, ne sommes-nous nés pour y participer mais pour nous en faire le témoin – en comprendre la trame, les jeux et les enjeux – et offrir notre témoignage et nos balbutiements de compréhension à ceux qui vivent et vouent leur vie et leur âme – toute leur vie et toute leur âme – aux mille danses, si joyeuses et si funestes, du monde...

 

 

Nous avons cherché en vain – tous autant que nous sommes. Et nous n’avons rien trouvé – quelques babioles – et quelques consolations peut-être – comme une maladroite façon de passer le temps et de traverser les jours... Mais rien ni personne n’a jamais su parfaitement refléter notre visage. Et, à présent, la solitude a tout envahi : la vie, le cœur, l’âme, la maison, le jardin et jusqu’à ces rues désertes et peuplées de fantômes... Et pourtant, quelque chose en nous espère encore la rencontre...

 

 

Et nous voilà de retour, mal fagotés – à la mode d’aucun temps – d’aucune époque – devant le monde qui nous dévisage comme si nous n’existions pas – comme si nous n’avions jamais existé... Le regard, la présence et l’Amour sont absents dans les yeux des hommes. Leur âme est trop sombre. Et si verte encore... Et voilà que cette indifférence nous rappelle à nous-mêmes. Nous enjoint de regarder – et de trouver en nous – ce qui regarde et ce qui attend. Et de les distinguer pour pouvoir répondre aux besoins de l’un et aux exigences de l’autre. Et de cette distinction pourront alors émerger progressivement le regard et la compréhension de notre mystère si profondément lié à celui du monde et de la vie...

 

 

Le temps aussi nous oubliera. Tout continuera. Sera comme avant et changera – se transformera et se renouvellera. Mais la chair aura disparu, prise par la mort – défaite et recomposée – et renaissante bientôt, ici ou ailleurs qu’importe... Et le regard demeurera. Seul et sans support peut-être – ou dans les yeux d’un autre, à peine frémissant – à peine balbutiant comme notre (pauvre) parole qui tente de dire ce qu’elle ne peut comprendre – et ce qu’elle effleure seulement peut-être...

Et, sans doute, regarderons-nous encore avec cet éclat et cet effroi au fond des yeux... Et, sans doute, continuerons-nous de rester silencieux – sans voix – face au silence et à toutes les énigmes du monde dans cette perpétuelle ignorance de nous-mêmes...

 

 

Et ces vents – et ces souffles – sur l’horizon qui emportent tout : la vie, les rêves, le jour, la nuit et les visages, fiers ou geignards. Ne laissant sur les plaines que la mort et la poussière. Et ces cris – et cet effroi – sur les lèvres des vivants...

 

 

Et d’autres cauchemars nourriront notre nuit. Et nous chanterons encore entre nos rêves et le silence. Comme si le sommeil n’existait pas...

 

 

Terrassés par les mouvements du monde et le silence. Dans cette incompréhension de tout. Et nous marchons – et marcherons encore – en claudiquant pour chercher un refuge – un lieu où l’on pourrait échapper aux tourments de vivre et à la mort. Et nous errons – et errerons encore – entre nos murs borgnes, sur nos terrasses et nos jardins en friche parmi toutes ces ombres que le soleil peine tant à pénétrer...

 

 

Le rideau noir est tombé. Demain n’existera pas. Demain n’existera jamais. Mais l’instant est encore trop cruel – trop pur sans doute – pour s’y abandonner. Un autre jour peut-être, nous irons sans carte ni certitude rejoindre l’éternité...

 

 

Ici, tout se déchire – et s’efface. Tout s’en va – emporté ailleurs – on ne sait où... dans la nuit qui s’étire toujours plus loin – jusqu’au bout de l’horizon sans doute – ou dans le jour – cette promesse de lumière qui aveugle encore nos yeux si lourds d’espoir – et si tristes de ce pauvre séjour – de cette malheureuse expédition – avec ses mille départs et ses mille abandons – et nos mille rêves de rencontre. Et nous voilà chavirés, sombrant dans la solitude et la désespérance... aussi seuls et désespérés qu’au jour de notre naissance...

Et de déchirement en déchirement, que restera-t-il de notre vie ? Que deviendrons-nous lorsque tous ces lambeaux nous auront été arrachés ? Le néant nous disent les hommes. La lumière – le regard et la présence – nous disent les sages. Et nous autres, ni vraiment hommes ni vraiment sages, nous continuons à regarder la vie et le monde – et les mille circonstances – nous déchirer sans même l’espoir d’une accalmie – sans même l’espoir d’une fin – allant toujours entre le néant et la lumière vers ce regard – vers cette présence...

 

 

Des rêves de chemins. Et des espoirs de montagne. Et cette glu qui nous cantonne dans la plaine parmi ces visages étrangers – presque abstraits. Alors nous faisons briller, au centre de la page, quelques taches noires pour ne pas désespérer davantage – et garder espoir d’ouvrir, un jour, les yeux sur l’aridité des ténèbres et sur le soleil déjà présent au-delà des horizons – au cœur même de notre tristesse...

 

 

Nous attendons le monde – et chaque matin – et chaque recommencement – en espérant davantage... Comme si nos larmes pouvaient être asséchées par les visages et le soleil qui, chaque jour, revient...

Que serions-nous sans les miroirs ? Et comment vivrait-on sans leurs mille reflets ? Avec, sans doute, un peu plus de noir au fond des yeux – avec un peu plus de noir aux fenêtres – et avec l’âme encore plus sombre, plus sombre que jamais, et aussi seule que nos joues humides et grises de cendres face aux ruines, si indécentes, de nos vies – ces constructions si dérisoires bâties pour échapper à la mort et, peut-être, à l’ennui... Aujourd’hui nous ne savons plus. Nous sommes las. Et la mort est déjà là qui nous emportera bientôt...

Et, pourtant, entre les ombres, les ruines et les cendres – et au cœur même des charniers – la lumière nous sourit déjà – présente partout jusque dans nos yeux incrédules et nos larmes. Et devant cette évidence, nous rions et nous pleurons sans même savoir si c’est la tristesse ou la joie qui nous traverse... Nous ne savons pas. Et nous ne sommes peut-être plus... A peine un regard – à peine une attente – à peine ce qui vient sans doute – cette offrande inespérée : ce grand soleil inconnu et incertain – plus fragile que nos jours – et plus fragile que nos vies...

 

 

L’or des chemins – et l’or des visages – ne soulèveront que quelques pierres – quelques collines ou quelques montagnes peut-être... Mais sur la balance, les frondaisons resteront immobiles. Le silence narquois. Et la lumière plus vive – et plus brillante – que d’habitude. Comme pour nous interdire d’y toucher – et de nous en servir pour agrémenter notre existence...

 

 

Ouvrir son âme à la vérité, au bleu du ciel, aux sourires des visages, à la lumière du jour et au silence, il n’y a, sans doute, pour l’homme, de plus belle espérance...

Et de cette ouverture – de ce passage de l’âme du néant et des ténèbres à l’évidence du jour – pourront naître le chant des bêtes et des pierres et les révérences gracieuses, et infiniment reconnaissantes, des arbres et des fleurs. Et tous comprendront que nous avons fini par rejoindre (par retrouver) notre destin après nous en être si atrocement écartés – et qu’il nous appartient désormais d’y plonger pour aller entre les nuages et les cimes – entre la brume et la nuit – en embrassant les circonstances offertes par les Dieux et les paysages de la terre...

 

 

La mort est toujours présente parmi nous. Au côté de la lumière. Et ce sont elles qui nous guident inlassablement sur les chemins. Comme une invitation à les rejoindre – et à les traverser – pour retrouver notre premier visage...

 

 

Comment rendre hommage aux morts sinon en vivant de la plus présente façon – et en se mettant au service de ce qui est et du silence – pour faire émerger (retrouver peut-être) cette joie qui nous faisait tant défaut à l’heure de leur départ...

 

 

D’autres passants nous appellent. Et nous voilà déjà à répondre à leurs demandes – et à leurs exigences. Comme si nous n’en finissions jamais de renaître et de servir...

Et, sans doute, ne sommes-nous nés que pour cela... La vie n’a d’autre mission – ni d’autre message – à nous offrir : aimer et aider jusqu’à nos dernières forces...

Mais qu’il est âpre – et parfois même difficile – de s’y livrer sans rechigner lorsque se dressent devant nous les visages si archaïques des hommes et la fureur, si féroce, des bêtes à dévorer la chair...

 

 

Le monde, sans doute, restera une fable où les masques et les mensonges continueront à prendre possession de tout. Dévoilant le strict nécessaire pour vivre, exister et briller encore – et briller davantage – et exploiter et se servir plus encore. Et voilant l’essentiel, le silence et la vérité – la misère et l’hébétude des visages – et la souffrance des âmes dont on nie le droit de savoir et le besoin de liberté...

Et les hommes continueront de marcher, effarouchés, sous le joug des promesses – et sous le joug de l’espoir – sans porter leurs yeux derrière les secrets que les puissants inventent – et que les masses – la foule et les peuples – reprennent en chœur...

Et il nous faudra, pourtant, un jour – chacun – vaincre le sacre de l’ignorance pour se libérer des faux présages – et découvrir ce que nous sommes. Le monde alors se transformera – pourra se transformer. Et l’essentiel, le silence et la vérité seront respectés – et encensés. Et les visages et les âmes pourront enfin connaître la joie...

 

 

Il n’y a rien dans la mémoire : des images et des idées – mille choses inutiles – fonctionnelles tout au plus... Le monde n’a besoin d’aucun souvenir. Il n’aspire – et nous n’aspirons – qu’à l’Amour. Et l’Amour ne se construit. Il se découvre dans la plus haute nudité de l’âme – et dans le plus grand dépouillement de l’esprit – lorsque tous deux savent entrer ensemble dans la prière et le silence... Le monde, les rondes et le regard alors se libèrent en laissant le passé en ruines – en cendres – inutile...

 

 

Combien de morts sacrifiés sur l’autel des désirs... Et combien de morts ensevelis dans les charniers du rêve et de la passion... Et combien de vivants, suffisamment sages, pour s’en éloigner – abandonner le monde à ses instincts – et laisser l’attente se transformer en silence...

 

 

Par la fenêtre, le jour est arrivé. Et dans le regard, cette beauté que seule l’âme innocente peut transmettre... Et les berges – tous les rivages – soudain s’éclairent. Le sable, les puits et la mer. Et sur les visages se dessine cette douce clarté de l’aurore. Et la maison entière s’illumine. Comme si la nuit – et les malheurs – n’avaient jamais existé...

 

 

Comme le bleu parfois nous trompe à l’heure de l’infini... Comme si émergeait entre les pierres un visage défiguré que l’on transformerait en idole aux allures de saint originel et immaculé... Et les lignes – noires toujours – pourraient encore se croiser devant nos yeux crédules – et nous pourrions voir, au loin, s’échapper une épaisse fumée, nous prendrions toujours la cendre pour des ailes et les cris pour un chant comme si tout était encore habillé de songes et de neige entre les ombres et les nuages – au plus près, pourtant, de l’envol et du silence. Comme s’il nous était impossible d’imaginer que les jours puissent être laids sous tout ce gris. Comme si nous espérions encore que la pluie puisse se transformer en soleil...

 

 

Le silence devient plus intense. Moins pollué, peut-être, par ces bruits et ces cris à l’intérieur qui ne peuvent toujours supporter la mort – et qui espèrent encore la rencontre et les gestes véridiques de l’Amour...

Et pourtant, au creux de toutes les âmes – tristes – défaites, j’entends ce rire immense qui perce sa route entre les étoiles – brillantes toujours dans les rêves des hommes. Et qui attend notre visage et notre silence...

 

 

Dans l’obscurité, il y a une inquiétude – celle de l’ignorance, de l’incertitude et de l’inconnu. Le noir est (toujours) parfait dans l’abîme. Et il conditionne notre vie : la grande cécité de l’âme qui devine pourtant à travers quelques rares rais de lumière qui lui parviennent de l’autre côté du monde – de son versant lumineux – que l’obscur n’est pas la règle – et que l’aveuglement n’est pas la loi – et qu’il existe des courbes, des allées, des étoiles, et même des mondes, aussi clairs que le jour et aussi blancs que l’innocence...

 

 

A qui resterons-nous fidèles sinon à notre visage (en devenir) – et à notre seul visage à venir. Les siècles – et la mort même – ne sauraient nous pousser ailleurs...

 

 

Humble dans le noir – après la fin de ce grand orage qui résonne encore, je regarde la nuit ici – là-bas – qui s’étire au loin – et que nous réussirons peut-être à franchir ensemble...

 

 

Le soleil terrestre à qui est-il destiné ? Aux corps ? Aux visages ? A la chair vivante ? Aux peaux qui se lézardent en attendant la mort ?

 

 

J’ai quelques lignes, quelques pages et, peut-être même, quelques livres à offrir. Mais je n’ai qu’une parole – celle qui nous fera entrer dans le silence...

 

 

Creusée à même la rive, cette lumière bleue – presque oisive – qui s’avance, à présent, sans bruit...

 

 

Qu’apprenons-nous dans notre chambre – et sous le ciel de cette terre ? Qu’apprenons-nous des oiseaux qui passent – et de leur chant à l’aube... Qu’apprenons-nous de nos espérances – et de ces mille mains qui réclament leur pain – et un peu de paix peut-être versée parmi les réjouissances... Qu’apprenons-nous des mots... Et que saurait nous dire encore la parole des poètes...

 

 

La beauté du monde et des visages. Comme une évidence. Et leur cinglante réalité aussi. Et que pouvons-nous espérer sinon qu’ils nous révèlent, avec leur vérité, notre vrai visage...

 

 

Et nous voilà soudain – et depuis toujours – aussi désarmés que l’agneau devant le couteau du boucher qui, à l’abattoir, ôte la vie pour offrir la pitance à quelques bouches affamées... Et nous voilà réduits à cette chair offerte en pâture à ceux qui ont faim...

 

 

Et si nous faisions tous semblant de ne pas savoir pour supporter l’insupportable de cette vie, le poids du monde et les crocs (tenaces) de la mort qui s’avance vers nous... Comme des enfants mimant la réalité pour survivre à ses jeux. Comme des bouches et des mains agrippées à la chair et au sang, mais qui attendraient, en vérité, qu’on leur ôte le voile qui les sépare de la lumière – de ce ciel bâti par les innocents pour leurs frères prisonniers des rêves de la terre...

 

 

Distraits par les récoltes des saisons, nous plongeons les mains dans le sable, encore humide de sang, en regardant vaguement les étoiles – et en nous disant que nous sommes encore là à ramasser quelques riens alors que peut-être, la vérité – quelque chose de plus grand – nous attend quelque part – en un lieu que personne ne connaît – et dont personne, sans doute, ne revient... Et nous songeons alors à notre solitude parmi tous ces visages familiers – mais si étrangers encore – comme si nous vivions depuis toujours sans connaître personne... Et nous avancerons – continuerons d’avancer – ainsi – inconnus de nous-mêmes – et inconnus parmi les inconnus – vers ce qui, comme nous l’espérions, nous sauvera peut-être...

 

 

A qui appartenons-nous ? A quels maîtres offrons-nous notre besogne de forçat... Et tous ces efforts à creuser, à fouiller et à amasser le sable à qui les destinons-nous... Avons-nous seulement une idée, même vague, de ce que nous sommes – et de ce que nous pourrions être, et faire, une fois libérés de notre joug...

 

 

Entre le ciel et la brume, cette chambre où nous faisons les cent pas – pas perdus, pas tristes et pas de fureur – en attendant je ne sais quoi... La mort peut-être...

 

 

Entre le rêve et l’attente, à quelques encablures du ciel. Et cet étonnement de l’enfant face à la main qui s’avance – face à la lumière. Et plus tard, cette voix presque silencieuse – et cette foulée innocente – comme si nous nous promenions nus dans le monde...

 

 

Rêver plus haut que la beauté pour offrir au monde un miroir où seraient reflétés, au côté de la laideur, un visage attentif et quelques mots bienfaisants. Un peu de lumière sur tant d’ombre et d’obscurité...

 

 

Nos traits plus assoupis que le soir vieillissant. Et ce cœur qui bat encore dans les épreuves. Comme une vie sans retour – à la progression méthodique – effarouchée à la moindre alerte – à la moindre menace. Et ce grand sommeil qui nous emportera. Et la mort qui arrachera leurs rêves à tous les somnambules...

 

 

Quand donc émergerons-nous, avec le réveil, de cette paillasse où la paille sert à tous les usages...

 

 

Qu’y a-t-il donc au bout de la mer ? Ainsi peut-être s’interrogent les vagues emmenées toujours plus loin entre les rives et l’écume – et qui, un jour, mourront sur le bord d’une plage. Et au cours de leur long voyage, quelques-unes peut-être découvriront la nature de l’eau pour aller, vivre et mourir, dans la joie d’un seul regard – celui qu’elles porteront sur elles et sur l’horizon au loin, là-bas, qui a déjà fraternisé avec le ciel...

 

 

Le froid arrive avec l’hiver – et la bise. Et nous voilà grelottant sur la jetée au bord de l’infini – aussi seuls et aussi humbles qu’au cours de la traversée brève des mondes. Et le pardon appuyé contre la joue, avec quelques larmes comme un remerciement silencieux à la terre qui nous a accueillis. Et nous rions et nous pleurons en laissant ivre, et perdu peut-être, le cœur de l’homme qui bat encore en nous. Et nous nous défaisons de tout son poids et de tout son embarras pour aller aussi nus que le souffle premier qui, un matin, au premier jour des saisons, nous enfanta...

 

 

Le cœur des pierres plus sage que celui des hommes. Plus léger et moins froid que nos passions qui ont délaissé le jour pour voler – et avaler – un peu de chair qui flottait à la dérive, sans doute, entre son port et ses attaches. Et entre nos doigts, encore un peu de sang. Et sur nos joues, ces larmes tièdes comme une offense à ce qui, un jour, nous chassa du ventre des rivières – des entrailles si réconfortantes de la terre... Notre seule faute aura peut-être été de prêter nos jours à la paresse – à cette somnolence. Comme des âmes si peu éprises de l’invisible – ce qui sous la chair, et derrière les larmes, nous hante depuis les premiers jours...

 

 

Et la mort – et la tristesse – frappent encore. Comme si nous n’avions pas d’âge. Comme si le temps et le silence nous filaient entre les doigts – et nous laissaient accroupis entre le désir de vivre (de vivre encore un peu) et l’oubli...

 

 

Le vent et la nuit auront usé nos mains et notre cœur. Et, pourtant, nous nous baignerons encore dans l’eau des rivières – et pleurerons toujours sous la pluie. Et, un jour peut-être, tremblerons-nous (un peu) moins en regardant les flots, les souffles et le noir emporter les âmes au-delà de la mort – en cette terre où l’Amour et le ciel accueillent tous les visages sans se soucier de ce qu’ils ont été – sans demander devant qui – ni devant quoi – ils ont souri et pleuré...

 

 

Aurons-nous réussi à effleurer la beauté malgré la laideur présente sur la terre – et au fond de nos âmes – entreposée là peut-être par quelques Dieux soucieux de mêler à notre destin quelques herbes maléfiques pour offrir au monde et à nos jardins des allures de purgatoire. Comme un juste retour du gris – d’une blancheur enlaidie de rayures noires – qui donnent à nos vies cet air de triste détention...

 

 

Où glisser la parole ? Entre l’âme et le silence. Et sous le sommeil des paupières. Dans les interstices qu’aucun monde – ni qu’aucun visage – ne saurait emplir et combler...

 

 

Et se dressera toujours en nous – et face à nos yeux étonnés – le silence. Ce grand silence du ciel incompris. Et sur le visage des plus chanceux – et des plus sagaces – couleront quelques larmes comme le signe d’une grâce, d’une compréhension et d’un remerciement...

 

 

Entre tous les néants, il y aura toujours le silence. Son accueil et son invisible Amour. Et quelques visages humbles et admirables pour nous inviter (et nous inciter parfois) à les rejoindre – à mettre nos pas dans ceux qui ont su leur dédier leurs jours...

 

 

Au-dedans des fleurs et au-dedans des gestes, et parfois au cœur des livres et des visages, se cachent, entre la pluie et le soleil des jours, en-deçà et au-delà de tous les ciels gris, une pépite – un trésor – le silence et la candeur de quelques âmes affranchies du monde, des instincts et des querelles. Et c’est à eux que nous devons la beauté des paysages et des existences encerclés depuis toujours par la laideur, l’indifférence, l’ignorance et la mort...

 

 

L’Amour, peut-être, sépare le soleil du sommeil. Une simple syllabe qui écarte les visages les uns des autres pour ne pas éveiller ceux qui dorment – et ne pas (trop) attrister ceux dont les yeux ont su regarder au-delà de la lune et des étoiles – tous ceux dont les rêves ne sont plus étrangers à cet étrange silence et à cette dévorante clarté, présents au cœur des exigences du monde et des circonstances...

 

 

Un jour, nous nous redéploierons en autant de visages nécessaires pour que nous soient arrachés nos masques et notre misère. Et pour que nous reprenions notre marche, et notre envol, au cœur même des imprévus sur les plaines tristes où les arbres et les figures ont été exilés de leur sol...

 

 

Un jour, nous serons démasqués par nos propres secrets. Et la nuit – et la mort – deviendront un grand fou rire. Un immense fou rire. Et les âmes se feront mille clins d’œil, s’embrasseront sans frémir et riront, elles aussi, d’avoir été trompées par quelques ombres et quelques illusions...

 

 

Et gonflés de lumière, nous irons encore au gré des vents. Nous continuerons nos rondes et nos retraits – nos replis et nos déploiements. Mais sur le visage, sur les noms, sur les lèvres et au-dedans des gestes, le soleil aura laissé son empreinte – quelques marques du silence que nous achèverons de transformer en beauté. Et la nuit – et la mort même – ne pourront plus nous attrister. Nous serons Un – réunis partout toujours – tous ensemble. Et à notre présence s’adossera le monde...

 

 

La patience de la terre et la précipitation du monde. Comme deux ailes mal unies – dissociées – incapables de faire naître le moindre envol...

 

 

Criblés de misère et d’espace – de morts et de silence, nous continuons à marcher – à poser un pied devant l’autre. Nous continuons à vivre – et à sourire au cœur des défaites et des simagrées. Allant en des lieux parmi des visages, tantôt réels tantôt imaginaires. Ôtant nos masques et nos espoirs – nous rapprochant inexorablement de ce que nous cherchons...

 

 

Entre les pierres, l’herbe, les arbres et les bêtes si familiers de la nuit – et si étrangers aux visages des hommes allant la faux à la main, la hache sur l’épaule et le fusil en bandoulière mettre à exécution leur faim et leurs ambitions – tous leurs délires. Marchant vaillants, et si conquérants, de leurs pas décidés – en maître – comme une autorité ignare et insensible qui parcourt le monde, les forêts et les prairies peuplés d’âmes sans un regard – sans Amour et sans poésie...

 

 

[Paroles de Solias]

Dans cette nuit, sois le visage du jour. Sois celui qui est – qui chante et sourit malgré la désespérance et la tristesse des âmes. Sois celui qui aime dans cette foule de figures indifférentes et haineuses. Sois celui qui aide – et accompagne – de ses mots, de ses gestes et de sa présence. Sois celui qui offre – et donne avec justesse à ceux, tous ceux, si nombreux, qui demandent et mendient...

Sois celui par qui arrivera le jour. L’un de ceux, innombrables, qui ont essayé d’apporter avec eux l’Amour et la lumière. Sois celui qui, ignorant, échappe à l’ignorance...

Et demeure humble – aussi humble que les plus humbles de ce monde (et davantage même si tu en es capable...) – pour que ta modeste existence offre aux plus orgueilleux, aux plus inattentifs et aux plus indifférents le miroir nécessaire – et ce que les bêtes et les hommes réclament à travers leurs plaintes et leurs cris...

 

 

Mille détours, et autant d’impasses parfois, pour finir par s’abandonner au silence – et se laisser cueillir par l’insaisissable. Nos errances – et celles du monde – comme le terreau – la préparation à la découverte de l’indicible...

 

 

Et ce mutisme face à la douleur. Et face à la souffrance. Comme une percée du silence dans le plus insupportable à vivre...

 

 

Dans notre tête, un monde où il ne ferait bon naître. Où vivre aurait des allures d’agonie plaintive. Et où la mort même pourrait être bannie... Insupportable...

Mieux vaut encore le bégaiement des âmes, les balbutiements des hommes et la certitude de la fin...

 

 

Dans les bouches noires, il y a des rires, quelques mots et des langues presque analphabètes qui cachent un effroi plus grand – et plus vif – que l’Amour promis à tous les âges...

 

 

Des phrases, des étoiles, un ciel. Et cette voix atone, et envoûtante, qui annonce la venue de l’innocence – et le sacre prochain de l’Amour et du silence. Et tous ces bruits – et tous ces rêves – qui s’impatientent avec ferveur. Comme si nous pouvions faire émerger quelques chose qui n’est jamais né...

 

 

Il y a plus d’un état derrière l’aveuglement – et dont l’ignorance toujours est le pilier. Et mille poèmes – et mille silences – ne sauraient faire éclore ce qui ne peut arriver avant l’heure...

 

 

Aurions-nous pu faire autrement nous qui n’avons su faire... Aurions-nous pu vivre autrement nous qui n’avons su vivre... Aurions-nous pu être autrement nous qui n’avons su accueillir ce qui nous a été offert...

 

 

La mort en hiver. Et cette joie pourtant qui demeure. Comme un vent – comme une rosée – sous un soleil noir. Et ce rire dans l’haleine des disparus qui accompagne nos larmes. Et cette lumière jusqu’au cœur du tombeau. Et cette flamme qui brûle la chair et les os – et les transforme en poussière. Et cette cendre qui appelle nos vies – et nos œuvres – à sourire devant la mort. Comme si le printemps allait revenir bientôt...

 

 

Nous vivons comme si Dieu n’existait pas dans la douleur. Ni dans la tristesse ni dans la mort. Comme si Dieu n’avait voulu – et espéré pour nous – que la joie et le bonheur. Mais comment pourrions-nous le rencontrer si la souffrance n’existait pas. Comment pourrions-nous ôter le superflu – ces couches impotentes qui voilent toute possibilité – si les circonstances ne répondaient qu’à notre désir d’être heureux. Nous serions comme les pierres – engluées dans l’indifférence – enfermées dans leur gangue de terre – sans la moindre peine ni la moindre question – insensibles sans cet effroi nécessaire à la compréhension...

 

 

Dans la proximité de la mort, la pluie sera toujours noire pour les yeux. Mais au cœur de chaque larme versée, l’âme saura reconnaître cette lumière promise aux innocents...

Il faut avoir beaucoup pleuré pour devenir sage – et qu’apparaisse le rire au milieu des vivants et des morts. Le silence sera notre seul appui. Et en son cœur, l’écoute saura déjouer les pièges des images et de la mémoire – et de cette fausse espérance d’un paradis. L’âme jamais n’aura d’autre allié pour se recueillir, joyeuse et sereine, parmi tous ces désastres...

 

 

Dévorant, puis dévoré par la vie, le désir, l’espoir, les souvenirs, les vivants et les morts. Ainsi vit-on, puis nous enterre-t-on dans la terre. Et ainsi persiste notre image dans la mémoire de quelques âmes...

Il faut beaucoup de silence – et une innocence d’envergure – pour échapper à tout appétit... Ce que l’on nomme la sagesse peut-être – lorsque l’on sait se tenir serein parmi les bouches et la faim – et sensible et accueillant auprès des mains qui saisissent, des dents qui déchirent la chair et des estomacs qui avalent, se nourrissent et recrachent les surplus...

 

 

Ce regard – et nos âmes – prisonniers de nos vies si passagères. Contraints de passer encore et encore d’un état à l’autre – d’une existence à l’autre – au gré des ignorances et des compréhensions. Comme condamnés à une étrange éternité où se côtoient tous les visages, toutes les malices, toutes les merveilles et toutes les abominations – déclinés en un arc-en-ciel changeant et bigarré comme les variations infinies d’un même paysage offert à une seule présence, éparpillée en mille yeux différents, et si maladroitement étrangers, sur mille chemins parallèles et entremêlés...

 

 

Nous pleurons comme si le monde pouvait nous consoler... Et comme si le silence et l’éternité attendaient nos larmes pour se montrer enfin...

 

 

Et cette voix qui nous parvient entre les lignes sombres de l’horizon – entre le silence, les bruits et les cris du monde. Comme un parfum discret, et tenace, au cœur du poème – au milieu des visages – parmi cette glaise encore suintante de sang...

 

 

Les insurmontables difficultés du monde. L’indécision et la paresse trop fervente des hommes. Et le labeur mécanique de leurs mains. Comme si nous ne pouvions échapper à ce que nous avons bâti... Et comme si subsistait l’espoir de vivre...

 

 

Jamais parti. Jamais revenu. Le lieu de la rencontre...

 

 

Nous avons ri et nous avons pleuré. Et il est temps à présent de regarder, de comprendre et d’aimer...

 

 

Jour après jour, le temps qui passe comme un éclair. Dans cette brume et sur ces peaux violacées à force de coups. Et si nous touchions la mort avant qu’elle ne se dérobe... Et si nous embrassions l’éternité avant de mourir... Et s’il nous prenait (enfin) l’envie de vivre comme des fous en attendant la sagesse...

 

 

Aux confins de l’esprit – de la mémoire peut-être – des voix m’appellent – et me chuchotent leurs secrets. Plus réelles, plus belles et plus sensées que celle des vivants. Et je dialogue avec elles. Et je les écoute me parler du silence et de l’éternité. Et je les questionne – et elles me répondent, le plus souvent, avec ma propre voix, étrangement calme et un peu déformée. Et je m’assois dans ce curieux soliloque où tous les visages sont égaux, et presque invisibles, et où seules comptent l’authenticité de la parole et l’honnêteté de l’âme. Et j’entends la vérité (partielle sans doute) se livrer par pans entiers sans savoir si elle émane de la plus grande folie ou de la plus haute sagesse. J’apprends ce qu’elle m’enseigne – et m’en remets au silence pour m’éclairer sur ces incroyables leçons de vie où les frontières, toutes les frontières, sont franchies ou effacées – où l’Autre n’est plus un visage étranger mais une part de soi méconnue et où le « je » n’a davantage de réalité que la brume qui se lève le matin pour célébrer l’ignorance et la lumière du monde...

 

 

La solitude a notre visage. Et il rend notre destin plus réel que nos songes – tous ces rêves communs où nous avons plongé nos têtes et le monde...

 

 

Quelque chose toujours disparaît ; un parfum, une respiration, un visage, un destin. Et de cet effacement, quelque chose (d’autre peut-être...) apparaît ; un destin, un visage, une respiration, un parfum. Et dans cette continuité, aux allures discontinues, demeure un regard en amont – en surplomb de toute présence. Comme l’évidence que l’éternité habite au-delà – et au cœur – de l’évanescence. Comme si le fugace était le prolongement de ce qui dure – et qu’en son centre, et partout alentour, demeurait ce qui ne peut mourir...

 

 

Peut-être n’aurons-nous été qu’un signe – qu’un visage – qu’une main tendue – dans un monde de fantômes...

Peut-être n’aurons-nous eu d’autre destin que celui d’apprendre à vivre et à aimer... Peut-être n’aurons-nous vécu que pour nous dévoiler et dire ce dévoilement... Peut-être n’aurons-nous découvert que la part de Dieu accessible à l’homme... Peut-être n’étions-nous destinés à d’autres usages – et que notre place était entre cette soif et cette lumière – dans cet imparfait visage...

Et peut-être irons-nous, à présent, dans la joie après avoir été rongés, et rompus, par la tristesse et la mort... Et peut-être serons-nous invités à y demeurer jusqu’à la fin du poème – jusqu’à la fin des jours – sans que nous épargnent, bien sûr, la traversée du monde et la continuité de la tristesse et de la mort...

Et peut-être serons-nous amenés comme chacun – chaque être, chaque homme, chaque bête, chaque plante, chaque pierre et chaque étoile – à poursuivre inlassablement notre route par-delà les circonstances...

 

18 décembre 2017

Carnet n°130 Vivant comme si...

Journal / 2017 / L'intégration à la présence

A la frontière de mille mondes – à la frontière, peut-être, de tous les mondes – l’oubli est la seule droiture – la seule espérance. Entre ici et là-bas. Entre les jours et les instants qui passent. Entre la brume et l’horizon. Nous vivrons toujours au milieu de tous les gués. Entre l’herbe rase et la cime des plus hauts arbres avec partout autour de nous, les bruits – les mille bruits – de la terre et le silence – et cette prière que l’on n’entend que de l’intérieur lorsque s’éteint l’écho des horizons et que l’âme devient enfin mûre pour s’abandonner sans résistance – et retrouver son envergure ancienne. La main alors devient juste. Et, comme la parole, elle célèbre et sert ce qui se trouve devant elle...

 

 

A force de vivre, nous engorgeons la soif. Au lieu de dénicher le secret de tout désir...

 

 

A l’envers de tout, il y a cette cambrure de l’âme qui cherche sa verticalité. Et que nos pas piétinent – et que nos gestes tordent – au lieu de redresser...

 

 

Tous les départs laissent un goût de jour inachevé...

 

 

Au-delà du visible, il y a l’horizon. La perpétuelle nuit du monde. Et en-deçà, on ne sait pas... Le silence et la vérité peut-être... Ce que les hommes appellent Dieu – l’invisible – l’innommable...

 

 

Il nous manquera toujours un pas pour atteindre la vérité. Le dernier...

 

 

L’origine de l’apparition tient peut-être en quelques mots : le mystère, le silence, le désir et l’Amour. Ou, dit autrement : la lumière, l’ennui et le goût de l’Autre et de l’ailleurs...

 

 

[Lassitude – presque poésie*]

Je n’ai qu’une seule famille – et qu’une seule patrie : l’écriture. Et je m’y sens bien seul. Les autres ? Je ne sais pas ce qu’ils font – à quoi ils passent leur vie... Je n’ai connu – et ne connais – personne. J’ai vécu seul – et la solitude parmi les hommes. J’ignore à quoi se suspendent les autres visages. Je vois – et j’ai vu – leurs yeux quémander l’Amour – mendier n’importe quoi. Moi, je continue d’errer sur ma branche – sur ma feuille – à la recherche d’un regard – d’une présence – d’un oiseau qui s’envolera – et viendra peut-être se poser près de moi...

* En clin d’œil-hommage à Roberto Juarroz

 

 

Tout labyrinthe est chaotique. Et profondément intime. Et on ne s’y meut que pour y échapper – ou voir ses murs disparaître. Et si d’autres s’y promènent – ou y habitent quelques fois, ils ne sont jamais des alliés – mais des obstacles supplémentaires pour rendre plus âpre encore notre épreuve, excepté, bien sûr, le silence et l’invisible qui le parcourent avec nous (depuis toujours), juchés tantôt sur notre âme tantôt sur nos épaules. Discrets et légers en toutes circonstances mais perceptibles déjà avec les premières souffrances – avec les premières larmes...

 

 

[Lassitude – presque poésie (suite)]

J’attends le soir. J’attends la rosée – le passage des oies sauvages – le sourire des pâquerettes à l’aube, encore toutes ensommeillées de la nuit. J’attends le jour. J’attends le chant du merle. J’attends que l’or émerge des visages. Et mon attente parfois est comblée. Et, un jour, la mort m’emportera...

 

 

[Lassitude – presque poésie (suite)]

J’aimerais partir parfois. Et pourtant je reste là – presque immobile. Pendant des heures – pendant des jours. J’attends une chose qui ne vient pas...

 

*

 

Autrefois j’étais en colère que rien n’arrive. Aujourd’hui, je m’en amuse. La solitude aussi a ses joies...

 

 

Le désir de poursuivre toujours s’impose. L’après – et la suite impatiente des chemins, des jours, de la mort... Et pourtant, tout nous précède déjà. Avant même le premier pas, notre fin est scellée. Et pourtant, de toute évidence, cette fin ne finira jamais. Pas davantage que nous n’en finirons d’aller...

Toujours nous marcherons ainsi dans l’incertitude de cette fin interminable avec la compagnie permanente de l’éternité à nos côtés – posée là quelque part au-dessus de nos têtes – et cachée par notre désir fou d’aller un peu plus loin et un peu plus haut – vers cet après qui n’en finira jamais...

 

 

[Lassitude – presque poésie (suite)]

Il y a peu de visages dans ma vie. Celui des chiens, celui de l'herbe et celui des arbres. Et celui du ciel qui, chaque jour, me rend visite. Souvent il s’arrête sur le seuil de la porte comme s’il hésitait à entrer dans la maison. Parfois il s’assoit à mes côtés. Et nous restons assis en silence pendant des heures – comme de vieux amis, l’un, sans doute, un peu plus sage que l’autre... La parole ne compte pas. Seule la présence – notre présence – est essentielle...

 

 

Au bout du compte – au bout des pas, nous nous soumettrons toujours à la cécité de cette marche avec l’invisible bénédiction de ce qui demeure...

 

*

 

Peut-être, et en fin de compte, serons-nous toujours ce pas et ce cri lancés au silence qui nous reviendront comme un écho déformé pour nous inviter à poursuivre... Le malheur serait d’y consentir avec la faim vissée au cœur... Et le bonheur, peut-être, de s’y soumettre sans appétit – et avec l’âme obéissante – et joyeuse d’offrir sa foulée...

Ainsi toujours nous roulerons des sommets jusqu’aux vallées – et remontrons péniblement vers les cimes pour retomber de nouveau avec l’acquiescement sage – et, sans doute, hilare – du silence.

Et de visage en visage s’approchera irrémédiablement le désert – la grande solitude du désert – où nous marcherons et crierons plus encore en alignant les errances comme autant de cris, de pas et d’incompréhensions. Comme livrés à notre insu à l’absurdité de cette marche – et à sa beauté, à ses jeux et à ses joies aussi – dans la plus grande proximité de la sagesse et avec son incompréhensible consentement...

 

 

[Lassitude – presque poésie (suite)]

J’aimerais être aussi présent que le ciel auprès des visages que je croise parfois. Mais il y a un silence trop pesant entre nous – avec trop de pensées et trop de gestes – et beaucoup trop de désirs encore – pour que notre présence et notre silence – plus légers – si légers – soient compris et entendus...

 

*

 

La plupart du temps, les visages m’ennuient ou me blessent. Je n’ai pas encore la sagesse du ciel. Devant eux, je ne sais rester indifférent...

 

 

[Lassitude – presque poésie (suite et fin)]

Il y a sur ma table quelques livres. Quelques feuilles blanches, un stylo à bille et un vieil ordinateur. Et j’écris, chaque jour, à la lumière du ciel. Et lorsque les jours se font trop sombres – ou trop gris, j’allume la petite lampe posée près de la fenêtre. Elle offre à mes lignes la lumière que je n’ai pas su capter du silence...

 

 

[Lassitude – presque raison*]

En définitive, la vie n’est sans doute qu’une longue suite de désappropriations – des plus extérieures aux plus intimes – des plus grossières aux plus subtiles... Et qu’une continuelle invitation à s’y livrer sans tristesse ni espoir de réappropriation – avec un esprit toujours plus vierge, libre et ouvert...

Et Dieu sait pourtant que nous résistons de toutes nos forces à cet appel incessant de l’innocence... Des années, des vies, des siècles – et des millénaires peut-être – sont nécessaires pour nous soumettre par la force des choses – et, en général, plus résignés que consentants – à ce processus et à cette perspective. Comme si nous étions contraints de passer de la croyance d’être maître de notre vie, de nos gestes et de notre destin et propriétaire de nos biens, de nos terres et de nos pensées à l’évidente certitude que nous ne sommes que de simples et provisoires passants – et de dérisoires instruments destinés à servir – et à être utilisés selon les exigences de la vie et du monde – selon les nécessités du réel dans le grand dessein de Dieu (pour parler un peu pompeusement)...

* En clin d’œil-hommage à Roberto Juarroz

 

 

[Lassitude – presque raison (suite)]

Lorsque nul ne vous offre rien – aucune main ni aucun visage – excepté, bien sûr, ceux de la vie à travers les incessantes offrandes du monde, il est parfois difficile de vivre – et d’offrir sa présence, son amour et sa générosité – sur cette terre peuplée de bouches affamées et plaintives – si féroces et réclamantes...

 

*

 

Et nous aussi qui nous plaignons (ne serait-ce que de cet état des choses...) et réclamons de temps à autre, nous devons recevoir. Et c’est à notre seule présence (à cette présence – à cette part mystérieuse en nous) qu’il revient d’écouter nos plaintes et d’offrir ce que nous demandons...

 

 

[Lassitude – presque raison (suite)]

S’accepter – soi, ses défaillances, ses bassesses, ses manquements et ses lâchetés – dans la difficulté, la misère et l’épreuve, il n’y a d’aide plus efficace, de meilleure thérapie et de plus juste accompagnement...

S’auto-aider (si l’on en est capable – et parfois, il est vrai, nous n’en avons ni la force ni le courage...) sera toujours la voie la plus directe et la plus efficiente pour nous extraire – et nous sauver provisoirement sans doute – des affres et des gémissements de l’individualité...

 

 

[Lassitude – presque raison (suite et fin)]

Être – et vivre – aussi nu et innocent que les bêtes, ces chers et si précieux amis, avec peut-être, en surcroît, cet affranchissement des instincts...

 

*

 

Que pourrions-nous faire – et que pourraient faire le corps et l’esprit – sinon se laisser porter (et mener) par les circonstances et les usages puisque toute résistance au cours des choses sera, tôt ou tard, balayée et anéantie...

 

 

Humble parmi les humbles avec encore, au fond de l’âme, un peu d’orgueil. Cette maladie, peut-être incurable, des hommes...

 

 

Et cette odeur de mort qui flotte un peu partout... Et cette main qui coupe les têtes – et aiguise sa faux sur tous les squelettes – en suivant à la lettre les consignes des Dieux. Et l’homme, blessé par tous les départs et tous les au-delà, qui s’échine à résister en s’arc-boutant de toutes ses forces contre cette main qui s’approche – et s’abattra bientôt...

 

 

Au premier son du langage, le silence tenait encore debout. Avec les alphabets, il commença à vaciller. Aujourd’hui – et depuis si longtemps déjà – les langues le piétinent – et l’oublient – pour inonder le monde d’informations et de nouvelles. Et lui qui, dès l’origine – dès les premiers borborygmes et les premiers dialectes – n’attendait qu’une parole pour le célébrer...

 

 

Quand deviendrons-nous enfin las des kermesses et des foires d’empoigne ? Quand serons-nous enfin capables d’étendre notre pas jusqu’au silence pour que le désir et la violence éclatent en lumière – et que notre parole devienne l’un de ses éclats...

 

 

Il y avait – il y a – et il y aura toujours des morts. Des milliards de morts et quelques vivants à l’oreille sourde – et à l’œil ignorant – qui ne connaîtront peut-être jamais la beauté de la vie et de la mort – et la justesse des mille naissances et des mille effacements...

 

 

Nous survivons en haillons – et qu’importe les parures et les colliers... – sans savoir qu’il nous faut être nus pour vivre – et célébrer la mort et le vivant – et goûter la lumière – et ce peu de silence qu’il reste parmi tous ces bruits et les éclats, si ternes, de nos vêtures...

 

 

Au milieu de tout ce qui passe, s’enlace, se mord et s’efface. Et au milieu du silence et de la lumière malgré les bruits qui courent et la nuit qui s’avance – et qui dure encore – et qui durera peut-être toujours. Comme une éternité – une présence si belle et si vaillante – au milieu du noir. Au milieu des jours. Au cœur de chaque instant...

 

 

Visages, villes et cités bravant la poussière – cette fierté de l’homme à ajourner la cendre – eux aussi, un jour, mourront – balayés par les vents et ensevelis sous la terre...

 

 

C’est l’âme – et son secret – qui portent les bêtes et les hommes partout sur leurs citadelles et sur leurs routes – dans leurs jardins et dans leurs refuges. Au nom du silence – au nom d’un seul instant. Les laissant défier les visages, déjouer les pièges, braver les épreuves et avancer coûte que coûte, contre vents et marées, pour suivre leur sillage...

 

 

Et dans l’éclat de la nuit et les jardins à l’abandon – et parmi toutes les affres de la terre, le nom de l’homme. Et derrière, invisible encore, la malice des Dieux. Et enfouie plus loin encore, la souveraineté du silence. La seule – notre seule – raison de vivre...

 

 

Tant qu’un doigt montrera la lune au cœur de la nuit, les hommes croiront en la hauteur, en la grandeur et en l’inaccessibilité du ciel et de la lumière en s’imaginant devoir suivre un mouvement ascendant en empruntant je ne sais quel(le)s improbables échelles ou escaliers, seule issue possible, à leurs yeux, pour échapper à l’étroitesse et à la misère de leur existence... Ainsi la vie, le monde et l’infini demeureront imaginaires – de purs fantasmes. Pour y remédier, il conviendrait d’inverser la perspective – et de définir le réel, et, en son cœur, le silence, comme l’unique point d’entrée. Ainsi seulement l’homme pourra embrasser l’Absolu...

 

 

Les civilisations encore debout malgré l’heure tardive. Plus hautes et plus vaillantes qu’autrefois, s’imaginant approcher – et ouvrir peut-être – un ciel qui n’existe pas – et qui n’a, sans doute, jamais existé que dans leur imaginaire et leurs ambitions. Ignorant toujours avec détermination tous les en-bas salvateurs – oubliés et piétinés par la nuit et les mains et les prunelles toujours aussi avides d’en-haut, de promesses, d’espoir et d’ailleurs...

 

 

Grandeur et misère. En haut et en bas. L’indéchiffrable chemin de l’homme entre la chute et l’ascension. Les résistances et le délitement de l’orgueil. La progressive nudité. Le pas à pas laborieux vers l’innocence. Et la découverte inespérée du silence – et l’Amour et la lumière, ces compagnons (de toujours) cachés plus profondément encore...

 

 

Et cet hiver – et cette froideur – qui recouvrent tout. Terre, nature, villes, visages et jusqu’aux âmes grelottantes – comme trempés dans l’eau glacée. Comme si l’homme n’avait qu’un seul rêve : mieux-vivre – améliorer cette existence si étroite et dérisoire. Et qu’importe qu’il blesse, tue, exploite, assassine, envahisse, subtilise, arrache et anéantisse pourvu que ses (pauvres) rêves se réalisent...

 

 

Comment confier aux vivants l’étreinte de l’invisible – ses délices et ses promesses (véritables) – et les partager avec eux ? Impossible sans doute... sinon, peut-être, en incarnant, de la plus humble et silencieuse façon, son visage ...

 

 

A l’usage des hommes et des bêtes – des vivants et des morts – c’est ainsi que j’aimerais être lu – et que l’on parcourt mes livres. Pour sentir que le rêve d’une autre vie et d’un autre monde est possible. Et que nous avons tous notre place – et notre part et notre labeur à offrir pour qu’il se réalise...

Parvenir à cette libération des âmes, mon humble besogne n’a d’autre dessein – et je n’ai d’autre souhait pour la vie terrestre, le vivant, le monde et les hommes...

 

 

La fin de la terre apparaît déjà dans le feuillage du jour nouveau. Et bientôt, peut-être, pourrons-nous boire auprès des Dieux dans la fraîcheur de l’oubli et l’effacement de tous les sommeils...

 

 

Ce qui nous sépare reviendra, un jour, avec une envergure inimaginable – avec une envergure inestimable – reliant tout sur une même toile comme la trame unique du jour et de la nuit – comme la trame ancienne de toutes nos oppositions et de toutes nos contradictions. Et tout sera pris dans ses filets – jusqu’à nos pires rêves d’individualité...

 

 

L’ultime poème naîtra, sans doute, après la mort. Dans ce mélange des extrêmes. Cette union des regards. Comme mille caresses qui seront peut-être enfin comprises... Et de cette fin, une clarté pourra émerger. Un sourire. Une envie de soleil bien plus propice que les étoiles – et tous nos rêves de lumière. Les vivants alors pourront apprendre à rejoindre leur exacte place – auprès des Dieux fondateurs...

 

 

Mourir en lambeaux mais dans l’allégresse. Dans un chant qui durera par-delà les siècles – et par-delà les millénaires. Comme le don permanent du sacré scellant la fin du fracas, des crimes et des tourments. Comme la seule invitation possible : celle de l’innocence et de la lumière – et la célébration de ce grand Amour qui s’offre déjà à tous...

 

 

A combien d’hommes encore hésitants au carrefour des promesses, le sage devra-t-il répéter sa parole... Et combien de crimes et de caresses (idiotement mimétiques) devra-t-il pardonner – et oublier d’un geste, presque machinal, pour que les foules entendent raison et participent au grand chantier du silence... Et combien de siècles – ou de millénaires – devra-t-il encore attendre pour que tous soient capables de rejoindre ces lendemains qui chantent déjà derrière leurs paupières closes...

 

 

Un matin, hors des chambres secrètes, le regard pourra s’éveiller de sa torpeur – et l’horizon briller et tomber en cendres – devant la justesse d’une parole, l’ampleur du silence et la sagesse des poètes. Nous ne serons plus alors qu’à quelques encablures de la neige. Et un souffle puissant, presque originel, pourra nous défaire du noir et de la mort – et de tous ces liens funestes que nous avons cru nécessaires à notre survie...

 

 

Aucune fin, fût-elle rompue par la douleur, ne nous éloignera de notre destin – de notre seule raison de vivre : cet Amour et ce silence. Cette lumière déjà présente au cœur de nos mains suppliantes...

 

 

Le monde-folie qui brille dans nos rêves saugrenus – et que nous bâtissons de nos mains laborieuses – n’est qu’une ligne, à peine tremblante, sur le sable de la terre. Et qu’importe que nous le transformions en palais ou en mouroir... Et qu’importe nos chants de lumière et nos champs de bataille, un jour, les torrents balaieront ses terrasses, ses cités et ses jardins aux prises avec le souffle et les courbures du ciel – aux prises avec tous les Dieux...

Et nous serons là, témoins de toutes les magies, de toutes les forces et de toutes les écritures pour raviver ce feu qui nous emportera plus loin – vers cet ailleurs que l’homme a tant désiré en secret – et qu’il a déjà foulé maintes et maintes fois sans parvenir à la nudité nécessaire pour se hisser jusqu’à la promesse de toutes les pertes et réussir (enfin) à vivre de façon moins bestiale et pitoyable...

 

 

Et vivre avec (encore) un peu de sagesse – et en silence – anonyme et invisible entre tous – parmi toutes ces bêtes furieuses – au cœur de l’immonde qui s’étale et envahit jusqu’aux plus belles aspirations de l’âme, faudrait-il, pour accomplir une telle prouesse, ne plus s’appartenir...

 

 

A quelles impasses offrirons-nous encore nos jours... Comme si le chemin – et la vie qui passe – étaient (toujours) insuffisants à combler nos attentes...

 

 

A cheval entre le désir et l’oubli – la nostalgie et le silence – le jour et la nuit – la solitude et la neige du partage...

 

 

Face au ciel (définitivement) malgré les visages et les brûlures qui froissent la peau – et toutes les sources encore si frémissantes de la terre...

 

 

Au bord de l’Autre. Là où l’Amour sauve de tous les périls. Là où le silence répond à tous les rêves. Là où la lumière roule sous les paupières...

 

 

Au bord de l’estuaire, face à la mer. Au milieu des montagnes et au cœur des villes, face au ciel. Partout l’infini s’offre – et nous affronte. Et pourtant nous capitulons toujours devant notre ignorance de l’Absolu...

Et cette main, si impuissante, qui écrit ses poèmes comme si les mots pouvaient encore nous sauver...

 

 

Un cri émerge parfois entre les pierres. Comme si notre voix pouvait nous consoler de la solitude. Comme si notre résistance pouvait échapper à l’oubli...

Nous ne sommes, sans doute, que les restes d’un vieux rêve que nul n’entendra jamais – et que nul ne prendra jamais la peine de redresser pour que nous puissions voir, un jour, arriver la lumière...

 

 

Aujourd’hui, tout nous a quitté. Et, désormais, nous n’entendrons plus que le vent dans les ramures de l’âme, esseulée par tant de départs. Et nous irons seuls – plus seuls que jamais – parmi les herbes folles qui côtoient le soleil et la rosée. Nous irons là où les vents poussent le pollen – jusqu’au bout de la terre – en cette extrémité où les étoiles se pencheront peut-être vers nous pour nous dire que nous n’avons jamais été seuls – et que rien n’a disparu – et qu’un jour, bientôt sans doute, tout sera retrouvé – et que l’âme pourra respirer la même joie que toutes les fleurs du monde – et que l’innocence est le seul pays – et que le silence, un jour, rassemblera tous les visages dispersés... Alors peut-être serons-nous (enfin) capables de nous rejoindre...

 

 

Plus qu’une étoile, un sourire. Plus qu’un sourire, une parole. Plus qu’une parole, un geste. Et plus qu’un geste, une présence. Ainsi toujours peuplerons-nous la terre et le silence...

 

 

Nous n’avons soif que de nos envies. Et la source jamais ne se tarit. Et la source, pourtant, toujours nous abreuve de silence. Et partout, tout demeure déchiffrable qu’à travers le désir. Comme si nous ne comprenions ni notre nature ni notre destin...

 

 

Quelqu’un se lève dans la foule et parle en imaginant construire, à travers son discours, une idée, un édifice – un monde peut-être – ignorant que sa parole n’est qu’un souffle – qu’une onde infime – dans le silence. La vérité ne s’apprend. Pas davantage qu’elle ne se bâtit. Elle s’offre toujours au plus silencieux. La sagesse, sans doute, est à ce prix...

 

 

Il est possible que nous n’y entendions rien. Mais qui pourrait bien nous apprendre à écouter...

 

 

Et parmi cette soif, ces rêves et ces désirs, qui serait assez sage pour s’asseoir en silence – et laisser souffler et tourner les vents, paumes humbles et ouvertes au soleil... Et dans ces bruissements d’étoiles, qui serait assez sage pour percevoir, entre la mort et l’horizon, l’immobilité (tranquille) des pierres qui se réchauffent au milieu de la fureur et des cris... Et qui saurait plonger au cœur de toutes les détresses, entre les gorges et les poignards, pour voir s’avancer l’Amour...

 

 

Nous vivons entre les noms, les désirs et les titres de propriété. Entre les ambitions et les soucis. Et nous lançons nos rêves jusqu’aux cimes de l’automne, étonnés de voir arriver l’hiver – et de ne rien trouver dans nos poches – pas même le nécessaire pour affronter la mort...

 

 

Il est étonnant, presque frappant, de constater qu’à côté du monde naturel, existe un monde parallèle : le monde humain avec ses propres activités, ses propres lois, ses propres codes et ses propres mœurs. Un univers monstrueux et invasif – éminemment conquérant et agressif – qui s’étale et envahit l’espace (la totalité de l’espace) en détruisant le monde naturel – en le réduisant à l’adaptation permanente, à la fuite, à l’anéantissement et à la mort – et en le condamnant, tôt ou tard, à disparaître...

Et quelle étrange et affligeante merveille de voir les hommes, tels des insectes ou des brins d’herbe, penchés sur leur modeste besogne, participer à leur insu, au fonctionnement et au développement de ce grand monstre mortifère...

Et nous qui ne quittons presque jamais nos collines – ce petit coin de terre enclavé au milieu des forêts et des prés, nous sommes littéralement frappés par cet univers humain – par ces villes et ces réseaux tentaculaires – aux allures affreuses et dévorantes. Et nous ne pouvons nous empêcher de ressentir un immense malaise et une forme de tristesse à la vue de cette féroce monstruosité en marche...

Comment les hommes qui vivent en de tels lieux et qui participent aux mille activités de ce monde pourraient-ils ne pas se sentir prisonniers, esclaves et dépressifs ? Rien qu’à traverser ce genre de contrées bruyantes et surpeuplées, je me sens profondément oppressé et mélancolique...

Et ce qui me frappe aussi, ce sont ces pauvres lieux d’habitation, serrés les uns contre les autres ou à proximité des routes saturées par le trafic – et tous ces noms qui s’étalent partout dans les rues, sur les panneaux publicitaires, sur les murs des usines, sur les devantures des magasins et sur les véhicules professionnels (en tout genre) – et tous ces pauvres hommes à la figure triste et résignée – presque totalement éteinte – qui vaquent machinalement à leurs affaires comme si ces lieux et cette existence étaient les plus naturels du monde...

 

 

Vivre sans cette présence qui nous donna la vie – et sans ces couleurs qui l’égayèrent, comment pourrions-nous (encore) tenir debout – et nous faire vaillants dans les tempêtes... A demi-morts déjà avant l’heure de l’agonie...

 

 

Et les vents toujours tourneront en redressant nos courbures. Comme si nous étions nés le dos voûté – et l’âme trop penchée – presque invalides pour sentir – et marcher vers – le ciel. Et chaque pas nous défera de cet embonpoint de sédentaire, trop riche de certitudes pour aller sans parure – traverser la nuit – et venir se coucher en ce lieu où la nudité s’habille d’innocence...

 

 

Nous avons travaillé comme les bêtes – pire que les bêtes sans doute – pour n’effleurer que quelques étoiles – et pouvoir dormir au chaud et à l’abri après le souper. Et nous avons bâti une vie – et créé un monde – à l’image de nos peurs et de nos désirs. Et, à présent, nous y étouffons sans savoir où – ni vers qui – nous tourner... Comme si nous n’avions envisagé le pire avant de l’édifier... Et combien d’entre nous s’imaginent encore construire – contribuer à la construction – d’un monde merveilleux... Pauvres hommes façonnant leur propre désert. Et l’hiver comme l’unique saison des jours. Et nous aurons beau espérer encore, nous continuerons à trembler dans la sueur et le froid...

 

 

Nous nous sommes enfoncés dans un lointain sommeil. Et les plus sages se sont retirés – sont partis avant que les rêves n’envahissent leur âme... Et nous sommes seuls à présent – démunis face à l’invasion des songes. Et nous dormirons encore. Et la nuit sera plus profonde qu’autrefois. Et quelques étoiles continueront de briller. Et nous aurons la même vaillance – le même courage et la même idiotie – d’emboîter le pas à leur passage – et d’espérer voir leur brillance retomber sur nous en pétales. La torpeur n’en a pas fini avec nous. Et elle jubile déjà de cette ignorance qui, peut-être, durera toujours...

 

 

Le jour encore, si tenace, dans cette nuit interminable. Si proche que nos lèvres pourraient goûter son sel – et boire sa lumière. Mais nous préférons nous pencher sur notre inutile labeur – et aiguiser l’intelligence (ces balbutiements d’intelligence) – pour construire des lendemains moins éprouvants et plus enchanteurs – et nous protéger (vainement) des griffes du monde et du fiel des visages. Il suffirait pourtant de lever les yeux – de les poser un peu plus haut et un peu plus loin – pour voir les premières lueurs – les premiers signes du jour...

 

 

Un nouveau sursaut d’espérance, et nous voilà bientôt dégoulinant de ferveur. Et nous voilà, un peu plus tard, plus profondément enfouis dans le noir. Comme pris dans les sables mouvants de la terre. Comme un long chemin – un interminable enlisement qui enfonce inéluctablement notre visage et notre âme dans les profondeurs...

 

 

Pourquoi sommes-nous donc si peu entendus ? Peut-être n’avons-nous su dire ? Peut-être n’avions-nous pas les mots ? Peut-être l’indifférence était-elle trop forte ? Peut-être aurait-il fallu ajouter des gestes à la parole ? Peut-être n’avons-nous pas été suffisamment présents ? Peut-être – qui peut savoir...

L’absence, sans doute, est le pire des maux. Et sous son règne, il est vain d’espérer sauver le monde et les hommes.

Mais qu’aurait donc offert notre présence ? Notre retrait – et notre silence – auraient-ils été davantage compris ? Auraient-ils enfanté un soleil plus lumineux et plus réconfortant ? Les hommes auraient-ils quitté, l’espace d’un instant, leur labeur et leurs rêves pour lever les yeux vers le ciel ? Et auraient-ils réussi à goûter la joie et l’infini ? Auraient-ils senti l’imminence de l’aurore ?

Qui peut savoir ce qu’aurait été notre vie – et ce qu’aurait été celle du monde – si nous avions vécu, et agi, autrement...

 

 

A quelle joie pourrions-nous prétendre nous qui ne savons pas ? Et où pourrions-nous aller pour échapper à la mort ? N’y aurait-il que le silence pour nous combler...

 

 

Et à l’aube de chaque jour, cette nuit qui n’en finit pas... Comme si nous naissions avec les yeux clos, vivions dans l’ombre et mourrions sans le moindre espoir de lumière...

 

 

Et entre les pierres sèches, ce sang qui coule encore comme si nos mains ne pouvaient deviner les drames – et l’imminence de la catastrophe – qu’elles ont aveuglément façonnés...

Et cette soif douloureuse qui assèche tout ce qu’elle fouille – et soulève : terre, corps, visages et jusqu’aux âmes les moins imparfaites...

Et ces tourbillons gigantesques où tout est englouti – jusqu’aux séjours les plus tranquilles – et jusqu’à la figure sereine des sages...

 

 

Le parfum et l’épaisseur des existences jamais découverts – jamais apprivoisés. Comme une promesse attachée à un fil accroché à un bâton que Dieu et les circonstances – et parfois même notre propre main – agitent devant nous et qui s’éloigne d’un rien à chaque pas supplémentaire...

Et cette odeur pestilentielle des horizons qui continue à nous séduire. Comme si sentir avec plus de subtilité était (toujours) hors de (notre) portée...

 

 

Et la vie comme au premier matin de l’hiver, rude et glaciale – presque invivable pour les vivants en dépit de quelques flammes, oubliées là peut-être par Dieu pour donner aux bêtes et aux hommes les nécessités – quelques réconforts et quelques joies – pour survivre à son absence...

 

 

Et cette chair dévorant la chair. Et ces âmes ignorant les âmes. Comme s’il (nous) était impossible d’échapper aux instincts...

 

 

Et tous ces visages – et toutes ces portes – austères – fermés à toute grâce – qui jalonnent les parcours. Et qui les attristent si souvent... Comme si nous ne pouvions vivre libres des impératifs du monde et des nécessités de la terre...

 

 

La neige pèse parfois plus lourd que la chair et la mort réunies. Et toutes ces querelles dans cette nuit unique. Et la démarche pesante des âmes. Comme si le soleil n’en finissait jamais de s’éloigner...

Une histoire parmi mille histoires. Ainsi croyons-nous en notre valeur – et en notre importance – allant d’une foulée boitante sans nous souvenir de notre première envergure parmi ces malheurs, par milliers, qui invitent au silence – et avec cet étonnement à vivre si proche de l’oubli...

 

 

Des ténèbres. Et mille mensonges. Et mille sommeils. Comme si nous étions des somnambules perchés haut sur le fil du ciel tendu entre les abîmes...

 

 

Dire la vie, la mort et l’infini est – et sera toujours – insuffisant. Il faut être ce que l’on écrit sinon le poème se fait trop léger, élégant peut-être, mais sans consistance – sans vérité. Il faut tremper sa plume dans la chair, le sang et le ciel pour prétendre à la poésie. Et les plus sages toujours demeureront silencieux – partageant l’invisible – l’innommable – avec leur âme si discrète et attentive...

 

 

Arbres et âmes dénudés – accablés pourtant par la légèreté des fleurs – et leurs danses gracieuses avec les vents. Le pesant toujours se dresse trop fier – et trop plein de désirs – face au ciel, attendant sans doute l’approbation de quelques visages sans jamais succomber aux charmes du dépouillement, de la simplicité et de l’anonymat...

 

 

Des morts encore. Quelques danses. Et un peu de poussière. Et nous croyons ainsi pouvoir échapper à la tristesse... Ne voyons-nous donc que nos heures – et sommes-nous si inattentifs – pour aller si gaiement... Sommes-nous donc à ce point insensibles au monde – à ses mille tourments et à ses mille tournures funestes et dramatiques...

Seuls les sages qui ont découvert les secrets de la mort – et qui en sont revenus – peuvent se réjouir – et sourire sans mélancolie face à l’insupportable misère des vivants...

 

 

Vêtus de terre au milieu d’un champ d’orties près duquel brûle, chaque matin, tout ce qui se dresse encore assoiffé de lumière. Et nos ruines – toutes nos ruines – en contrebas du monde...

 

 

Là, seul et étendu au milieu de son âge, vacillant d’espoir et de prières, ce crieur d’éternité. Cette sentinelle attendant la fin de la nuit – la fin de toutes les nuits – et guettant l’aurore en plein jour pour faire avancer la parole – sa parole peut-être – entre le silence, le ciel et la cacophonie du monde – dans cet interstice que voilent les étoiles, tenu(e)(s) par un Dieu à notre image, aussi rieur que taciturne...

 

 

La vie – et la mort – à la verticale du silence. Et adossé à son faîte, l’Amour – cette parabole de joie...

 

 

Nous vivons comme si la vie était donnée. Comme si vivre consistait à s’absenter. Comme si nous avions les mains liées par nos exigences et les nécessités du monde. Et pas à pas, nous nous rapprochons pourtant du mystère et du cimetière – et de toutes les morts qui jalonneront notre parcours – en avançant malgré nous, cahin-caha, sur ces étranges et sombres chemins vers l’unique lieu du silence – cette présence encore à peine entrevue...

 

 

Ne cherchons pas à expliquer. Trempons nos lèvres dans le calice. Et ouvrons nos veines au silence pour devenir plus sages – et aussi beaux et sauvages que le parfum de l’herbe coupée à la belle saison. La nuit alors sera stoppée – et dix mille feux pourront briller sur la terre nouvelle – auréolée et célébrée par nos œuvres silencieuses...

 

 

A la frontière de mille mondes – à la frontière, peut-être, de tous les mondes – l’oubli est la seule droiture – la seule espérance. Entre ici et là-bas. Entre les jours et les instants qui passent. Entre la brume et l’horizon. Nous vivrons toujours au milieu de tous les gués. Entre l’herbe rase et la cime des plus hauts arbres avec partout autour de nous, les bruits – les mille bruits – de la terre et le silence – et cette prière que l’on n’entend que de l’intérieur lorsque s’éteint l’écho des horizons et que l’âme devient enfin mûre pour s’abandonner sans résistance – et retrouver son envergure ancienne. La main alors devient juste. Et, comme la parole, elle célèbre et sert ce qui se trouve devant elle...

 

 

Une lumière devant nous, encore obscurcie par la promesse des horizons. Et le fleuve ultime. Et la dernière rive bientôt où le vent soufflera sur l’âme pour en extraire la substance terrestre – si instinctive – et lui (re)donner le goût de l’innocence – cette nudité nécessaire à l’accueil – et à la célébration – du silence...

 

 

Et la parole (poétique) n’en finira jamais de relier les mondes – tous les mondes si différents, si enchevêtrés et parallèles – et tout ce qui semble séparé sans l’être véritablement, bien sûr... Comme le seul trait d’union possible, avec le silence, entre le rêve et le réel – entre le jour et la nuit – tous aussi grandioses, nécessaires et prometteurs les uns que les autres. Et c’est ainsi seulement, dans cette réconciliation, que nous pourrons vivre...

Comme un chant dans l’épaisseur du temps offert à tous – pour combler chaque instant – et l’éternité à venir – et nous faire oublier peut-être ce passé si désastreux...

 

18 décembre 2017

Carnet n°129 Quelques jours et l'éternité

Journal / 2017 / L'intégration à la présence

Effacer le dehors. Et effacer le dedans. Pour faire éclore, jour après jour, ce rire sur le rien...

Apprendre de la pierre, aimer la terre et désapprendre le temps. Pour que demeurent l’écume et le vent. Et nos lèvres silencieuses ouvertes aux voix, au ciel et aux oiseaux – et à la candeur de tous les visages...

 

 

La vie, le monde et la mort n’auront épargné personne. Mais ils nous auront laissé cette soif et cette curiosité – ce goût ineffaçable pour l’inconnu et le silence...

 

 

Entre la pierre et l’écume nous naissons. Et agonisons sans fin. Aussi pour vivre un peu – vivre davantage – et découvrir notre éternité, il faudrait y déterrer le silence...

 

 

Ce que nous apprenons du sang sera, un jour, livré à la terre. Et ce que nous apprenons du ciel et de l’âme – du grand silence – traversera la mort et les siècles. Et c’est dans cette compagnie que nous vivrons – et apprendrons à aimer – bien plus longtemps que l’éternité...

 

 

Effacer le dehors. Et effacer le dedans. Pour faire éclore, jour après jour, ce rire sur le rien...

 

 

Apprendre de la pierre, aimer la terre et désapprendre le temps. Pour que demeurent l’écume et le vent. Et nos lèvres silencieuses ouvertes aux voix, au ciel et aux oiseaux – et à la candeur de tous les visages...

 

 

L’innocence sur nos visages – et dans nos rêves – plus forte – et plus dressée que jamais. Comme pour assaillir – et renverser – le cauchemar et les songes de notre vie...

 

 

Nos vies comme une enfance lancée au ciel qui retomberait sur terre avec fracas. D’où peut-être notre sentiment d’exil et notre désespérance...

 

 

Entre la vie et les mots (la parole poétique), le plus grand silence. Comme caché par nos bruits et nos chemins – notre fureur, nos élans et nos envies d’ailleurs – et les heures neuves partout qui brûlent l’horizon...

 

 

La poussière des chemins s’accumule au fond des yeux – et au fond de l’âme. Et alourdit jour après jour – siècle après siècle – notre silhouette et notre marche déjà si pesantes...

 

 

Et l’âme – cette éternelle exilée – bannie du monde et des siècles depuis toujours. Comme si les hommes devinaient – le danger qu’elle représente – et qu’elle porte en elle – et qui menacerait la marche insensée du monde et des siècles s’ils l’acceptaient – et la laissaient s’épanouir...

 

 

Empressons-nous de dire le silence – sa beauté – sa justesse et son amplitude – avant de nous y coucher...

 

 

Un peu de vent encore dans les arbres – et sur notre vie, si lasse, malgré l’immobilité et le silence qui ont gagné notre âme. Qui l’ont peu à peu emplie en la vidant de ses désirs et de ses élans. Et qui la réconfortent à présent d’une joie qui efface tous les espoirs et toutes les peines...

 

 

Quelqu’un pleure quelque part. J’entends sa tristesse – et sens ses larmes couler sur ma joue. Comme s’il n’y avait plus qu’un silence entre nous – un frisson – une sensibilité – un espace moins grand qu’un pétale... Et je découvre l’Amour qui s’approche – et qui comble les interstices laissés par la peur. Et je pleure de ces yeux inconnus entre nous qui nous rapprochent – et nous lient comme des frères en un seul visage. Et notre cœur s’est arrêté – dilaté à présent – effaçant les frontières. Et nous pourrons désormais nous attrister – et nous réjouir – d’aller ensemble dans la mort – et par-delà nos restrictions – vers notre seule envergure...

 

 

Une chair, un visage, un destin. Et la longue errance – et la lente progression sur l’échelle de l’absence ; du degré zéro à la plus éclatante présence...

 

 

Nous vieillirons peut-être ensemble avant d’être, un jour, (bien sûr) fauchés par la mort. Mais l’Amour demeurera – aussi vert qu’aujourd’hui...

 

 

Caché au-dedans, inaccessible encore, le silence... Une présence comme une lumière déjà éprise de l'âme qu’il suffirait d’arracher à la paresse. Et nous serions aussitôt engloutis dans une halte – et un recommencement – sans fin...

 

 

La souffrance, comme l’espoir, est une parure. Un voile léger – parfois épais – sur la lumière. Pour la voir, il convient de s’en dévêtir – et de la laisser tomber, encore orgueilleuse, à nos pieds...

 

 

Autour du sang, il y a la chair. Et autour de la chair, il y a l’âme. Et au-dedans de tout, la lumière...

 

 

On ne choisit rien. Ni de vivre ni de mourir – ni sa vie, ni sa mort – ni la souffrance, ni la joie, ni le silence, ni les visages, ni les circonstances. On se laisse saisir – et l’on se prête à l’usage...

 

 

Forêts, filles de l’enfance et de la neige. Le premier visage et la première fleur nés du printemps. Les signes que le silence et la lumière – et leur patiente attente – sont possibles...

 

 

Pourquoi faire naître, chaque matin, l’aurore alors qu’il nous est impossible de l’atteindre – et de la rejoindre. Comme si nous vivions sous un vieux drap sale et gris qui ne laissait passer le soleil – la lumière – qu’à travers ses trous – nos déchirures...

 

 

Nous n’avançons qu’à reculons vers notre tombe. Et la mort, un jour, nous attrapera par derrière. Et nos yeux – et notre front – trop penchés par la peur ne la verront arriver...

 

 

Nous nous enfonçons parfois dans une seule ombre que nous prenons pour un soleil. Et l’horizon, peu à peu, devient gris. Et la nuit, peu à peu, devient plus noire. Et le jour même s’assombrit...

 

 

Un rêve – des rêves – sans regard. Et un regard sans aucun rêve. Voilà deux perspectives – et deux univers – diamétralement opposés au sein d’un même monde. Et pour passer de l’un à l’autre (du premier au second), il suffit d’un instant qui se transforme, très souvent, chez les hommes, en années, en siècles, en millénaires...

 

 

La beauté des paysages et de la terre. La folie des pas, des mains et du monde. Et la vanité de tous nos gestes. Et cette cadence féroce et ce poids immense qu’il nous reste sur les bras. Et l’âme pudibonde, timide et fière qui n’aura jamais su s’y prendre – qui n’aura jamais su s’y faire... Pourrions-nous regretter, un jour, d’avoir été des hommes ?

 

 

Mille routes qui ne font, en vérité, qu’un seul chemin. Et mille figures qui ne feront, un jour, qu’un seul visage. Le seul monde qui pourra naître de notre enfance...

 

 

Il y a encore de la buée sur nos yeux ensevelis par l’ignorance. Un peu d’eau et quelques songes qu’asséchera, un jour, le soleil...

 

 

Livrés aux pièges communs plutôt qu’à la délivrance de l’inconnu. La certitude et le temps, voilà les erreurs monumentales de l’homme...

Il faudrait se livrer, corps et âme, à l’incertitude pour voir émerger les premières neiges – et la première magie – de l’aurore délivrée de l’ignorance et des secrets...

 

 

Rien à célébrer sinon la danse, l’ombre et le silence. Les mille danses, les ombres par milliards et le seul, et même, silence. Partout se livrant aux mêmes supplices et au même réenchantement...

 

 

A qui sont donc destiné(e)s ces pages – ces milliers de fragments – si seul le silence peut les entendre et les recevoir... Faudra-t-il attendre qu’il emplisse les esprits pour que les hommes daignent enfin y jeter un regard...

 

 

Il est des hommes aux tournures et aux tourments exagérés. Ils y plongent comme dans une cuirasse en se croyant importants et protégés... Mais, en vérité, ils y vivent à l’étroit sous le joug de la peur et des croyances. Et ils y meurent sans avoir vu – ni goûté – la joie et la lumière de la nudité cachées par le heaume de leur armure…

 

 

Un torrent, une lave, un ciel. Et tout nous emporte. Et tout sera emporté... Engloutis par les courants et les marées jusqu’à ce lieu où ne peut pénétrer que la poussière, laissant les rêves, les remparts et la sève au cœur des débâcles – au cœur des tourbillons enfantés par les vents complices du désordre...

 

 

L’on croit vivre là où il n’y a que peurs, doutes, déroutes et balbutiements. Et une soif encore incomprise...

 

 

Les visages ruisselants. Les barques à la dérive. Et les chants du premier matin du monde. Cette aube à l’heure imprécise avec ses souffles et ses avalanches de lumière qui bousculent – et recouvrent – tout à la ronde ; les peines, la faim, la terre, les terreurs, le monde et la mort pour faire émerger (enfin) le premier homme...

 

 

L’homme, en définitive, sera toujours plus mortel que vivant...

 

 

Nous vivons à l’ombre des morts. Et sous leur ciel gris. Et nous mourrons comme eux – et comme tous les anciens vivants – sans rien voir – ni rien comprendre – du jour et de la lumière. Dans une nuit sans remède – et sans guérison...

 

 

Le sang et la chasse. Aussi absurdes que notre torpeur et notre indignation. Comme un visage innocent offert aux griffes funestes (et inexcusables) du destin et de la mort...

 

 

Les jours des hommes aussi blêmes que leurs nuits. Nulle différence dans la boue. Cette fouille interminable soumise à l’ardeur des élans et à la mort. Bras levés parmi les chants, les cris, les balbutiements et la chair – si proches pourtant du feu, de la fleur et du désert...

 

 

Les (longues) heures de veille parmi la poussière – guettant, entre l’horreur et la mort, l’aurore promise par les sages. Voilà la rude tâche des innocents plongés au cœur du monde et des vivants...

 

 

Une clé, un passage – ceux de la liberté nous avait-on dit. Et nous voilà avançant – et chantonnant – parmi les ruines et les débris d’un monde que nous avons cru nôtre – et qui, sous prétexte des saisons et des mille printemps à venir, nous aura, peu à peu, assassinés. Laissant la chair ornée de balafres et de sortilèges. Aussi comment pourrions-nous échapper à ce désastre – à ce gâchis – sinon en déchirant l’aube, les regards, les rêves et les promesses – en nous défaisant de cette nuit et de notre visage ancien à l’ignorance si têtue...

 

 

Rien ne nous ressemble davantage que la joie, l’Amour et le silence. Cet œil, cet accueil et cette danse posés au cœur de tout – et au-dedans même de ce que nous avons cru sans importance...

 

 

Entre la neige et l’oiseau, il y a un arbre – et une branche – qui nous sauvent du désespoir. Et du froid si vivace des regards et des saisons. Et il y a ce feu au-dedans de l’âme – et au-dedans du cœur – qui abrite notre dernier espoir...

 

 

Les dessins de la terre montent jusqu’aux étoiles – à travers l’homme, ses rêves, ses bras. Et nul ne tient (ni ne détient) les fils du temps et la clé des songes. Qui s’est donc invité au seuil du regard et de la vie immobile ? Serait-ce Dieu, éminemment présent, en notre visage ? Serait-ce le hasard aux mains si discrètes et agiles ? Qui sommes-nous donc – et quand saurons-nous nous retrouver – perdus que nous sommes aujourd’hui avec ces yeux un peu à l’écart de la foule – qui essayent de dénicher quelque chose – un espoir – une croyance peut-être – qui délivrerait notre destin de ses attaches...

 

 

La vie, le monde, l’infini rêvés – fantasmés plus que tout sans doute. Et la vie, le monde et l’infini réels et réalisés. Et au croisement de ces trois routes, notre tâche. Et notre destin d’homme. Ceux auxquels nous rechignons encore...

 

 

Gorgés de plus d’un espoir – et de plus d’un soleil – nous nous abreuvons (nous croyons nous abreuver). Sans cesse nous étanchons notre soif d’histoires, de leurres et d’illusions. Mais, en vérité, nous nous assoiffons pour des siècles – et pour l’éternité peut-être – qui seront, sans doute, plus noirs que nos rêves...

 

 

Celui qui sait transformer les briques en brasier – et le brasier en cendres – sera sauvé des constructions – de l’enfer de toute construction. Et pourra aller libre dans la joie et la nudité – danser à loisir avec l’innocence et vivre, serein, dans l’étreinte du silence...

 

 

Ni rien voir, ni rien comprendre, ni rien aimer. Ainsi vivent les hommes, penchés sur leurs briques –les mains ardentes œuvrant à leur labeur interminable, voués jusqu’à la mort à leur espace étroit et calciné – sans rien sentir ni rien connaître. Ni la vie, ni la rosée, ni le sang, ni la joie, ni l’enfance, ni la mort, ni l’infini. Une vie en-dessous de toute vérité gouvernée par l’hallucination et le délire...

 

 

Des ratures plus belles que nos épreuves. Et cette vérité qui se cache derrière nos apparentes erreurs. Les tentatives de l’homme aussi belles que ses oublis. Comme l’imparfaite possibilité de la perfection... Ce destin en nous qui se cherche... Dieu en cette chair fébrile et frémissante profitant de nos doutes et de nos hésitations pour nous apparaître plus présent et plus vivant – plus sage et plus clément – que nous ne l’imaginions...

 

 

Et ce silence enfoui dans le terreau des siècles. Et cette lumière déjà présente sous le fumier des hommes. Comme s’il nous appartenait de découvrir peu à peu ce que cachent les apparentes immondices pour percer (enfin) tous les secrets...

 

 

Le haut des pas et le bas des rêves. Et entre les deux, la vérité qui se dessine déjà...

 

 

Nous vieillirons en reclus. Plus barricadés qu’autrefois derrière quelques souvenirs et quelques rêves encore tenaces. Et l’asphyxie sera le dernier élan. Comme le sacre de notre étroitesse...

Gageons que la mort invite les vents à déblayer l’espace de ses ombres originelles et légendaires – et qu’elle nous aide à sortir de ces lieux sordides où la mémoire emprisonne les désirs – et cantonne notre vie – nos années et nos siècles – à l’errance – à ce destin de fantôme prisonnier de ses propres retranchements...

Comme si le silence n’avait, en définitive, qu'effleuré nos âmes – aussi muettes aujourd’hui qu’autrefois...

 

 

En regardant le monde, on constate avec évidence que tous les êtres font et défont – se font et se défont – se montrent et se démontrent – montent et se démontent – bref essayent d’exister un peu... en attendant la fin – en attendant la chute... Et quelque chose en moi a toujours répugné* à participer à ce merveilleux et navrant spectacle. Je me suis toujours tenu à l’écart en regardant mi-navré mi-songeur – mi-affligé mi-narquois – le corps et l’esprit esquisser leurs pauvres et timides pas de danse – et se résoudre à leurs nécessaires et incontournables élans. Mais je n’ai jamais aspiré à prêter ma vie, mes actes et mon labeur à l’effervescence et au brouhaha, un peu vains, du monde et des hommes si soucieux d'aménager leurs vitrines... Et même l’écriture, la métaphysique et la poésie – si essentielles à mes yeux – je ne les ai toujours exercées que pour moi seul en offrant humblement ma modeste et solitaire besogne à travers une minuscule fenêtre (très peu fréquentée, bien entendu) sans volonté d’attirer la lumière des projecteurs...

* Bien qu’une part, de moins en moins enthousiaste au fil du temps, y ait toujours un peu aspiré aussi...

Tant de choses, de projets et d’activités existent déjà – et sont créés chaque jour. Et chacun d’eux cherche à exister – à se montrer et à s’exposer – dans le fatras ambiant surchargé – en aspirant à son quart d’heure de gloire – qu’il m’a toujours semblé vain d’y ajouter les pauvres fruits de mon labeur... Comme si le monde n’était qu’une accumulation perpétuelle, un peu inutile et puérile, de ces mille choses, de ces mille activités et de ces mille projets. Aussi ai-je toujours préféré vivre et travailler seul et dans mon coin, en parfaite autonomie – dans la discrétion et l’invisibilité...

Et je ne saurais, aujourd’hui encore, me prononcer sur « la valeur » de cette perspective et de ce travail solitaire. Et je serais toujours aussi en peine d’en connaître la justesse et l’utilité... Je me suis pourtant toujours adonné à la tâche avec passion et ferveur mais je préfère laisser à l’éternité le soin de sceller l’inimportance comme l’improbable « grandeur » de mon emploi... Ce que l’histoire humaine – la petite histoire des individualités et la grande histoire du monde – en retiendront m’a toujours peu importé...

 

 

Ne pas ajouter sa pelle aux pelles du monde. Ne pas ajouter son tas aux tas du monde. Et ne pas ajouter sa voix à celles du monde. Vivre dans la discrétion et la nudité en se consacrant à l’essentiel et aux inévitables nécessités terrestres, organiques et existentielles avec autant d’intelligence et de sensibilité que nous en sommes capables...

Epargnons le monde de nos indigences et de nos scories. Et gardons-nous de nous inquiéter au sujet de notre utilité (celle de notre existence comme celle de notre œuvre). Le monde bénéficiera, d’une façon ou d’une autre, du plus précieux de notre vie et de nos modestes offrandes et contributions...

Vivons et travaillons plutôt à notre tâche comme si nous réalisions un mandala de gestes et de paroles infiniment effaçable – et indéfiniment effacé – accompli simplement pour la joie d’être accompli – et pour célébrer l’évanescence, le silence et l’éternité...

 

 

Au-delà des commentaires, des analyses, des anecdotes et des billets d’humeur, l’essentiel de mon écriture – la plupart de mes fragments – ont toujours été des viatiques. Des bagages personnels pour emprunter des chemins et accomplir un voyage (qui ne le sont pas moins) mais dont le contenu est offert à ceux qui daignent (et daigneront) s’y pencher. Ils y trouveront sans doute là quelques affaires dont ils pourraient faire usage au cours de leurs (propres) pérégrinations...

 

 

A l’affût des rêves et des jeux encore... Comme si nous ne pouvions vivre sans nous distraire – ni fuir ce face-à-face (avec nous-mêmes) si nécessaire... Aussi comment pourrions-nous dénicher le trésor – tapi au fond de cette vie que nous avons transformée en sordide destin...

 

 

Les hommes vivent – et avancent – comme s’ils gravissaient un escalier sans fin. Et qu’importe ce qu’ils y trouvent – et ce qu’ils détruisent pour s’en emparer... Et qu’importe ce qui demeure pourvu que la marche suivante soit atteinte – et qu’elle offre un agrément et un espoir plus grands que ceux offerts par la marche précédente...

 

 

Tout glisse sur nos paumes – sur notre vie et sur notre âme. Et ce que la mémoire retient n’a (presque) aucune valeur. Sur son assise pourtant se construisent les existences et les destins – un semblant de joie et de certitude – sans comprendre que nous bâtissons sur du sable – et que nous sommes constamment cernés par la furie des vents – et que nos édifices, un jour, tôt ou tard, s’écrouleront – et disparaîtront engloutis par les vagues du temps...

 

 

On s’élève et l’on redescend avant de s’immobiliser définitivement. Sans même un souffle auquel s’accrocher. Sans même un visage ou une voix pour se souvenir – et se rappeler des jours et des siècles meilleurs, et plus enviables peut-être. Sans même un regard auquel s’identifier. Ainsi allons-nous vers le plus précieux – cette indicible présence au goût d'éternité...

 

 

Toujours l’Amour veille dans les parages. Et nous, nous préférons nous cacher dans tous les recoins de l’ombre. Comme si la nuit était inévitable. Comme si nous espérions que notre fuite perpétuelle, nos secrets et notre terreur parviennent, un jour, à l’éclairer...

 

 

Gains et grains enfouis dans la neige. Entreposés dans les greniers. Et, parfois, sous les matelas. Avec notre main recroquevillée sur ses privilèges. Comme pour protéger des trésors qui n’en sont pas – des trésors qui n’en ont jamais été – de simples outils, en vérité, pour notre survie et notre espoir de jours meilleurs...

Et ces voix sans mot – et ces chants sans grâce – et tous ces appels (toutes ces invitations) du ciel, interdit de séjour depuis toujours. Comme si les horizons – et le monde même – étaient maudits...

Et ce sable entre nos doigts qui s’écoule – et dont nous ne savons que faire. Et ce silence dans la nuit et sur ces visages menaçants, à l’affût de nos failles, prêts à bondir sur ce que notre main abandonnera...

Et tous ces jours qu’il reste à sauver de notre désarroi. Et cette malice entre les dents de la nuit, haletante, assoiffée toujours de notre sang...

Souvenez-vous donc des royaumes et des soleils d’autrefois... Souvenez-vous donc des rumeurs et des désaveux... Et n’oubliez pas que tout recommence toujours à la fin des mondes – et que nous ne pourrons y échapper – et qu’au dernier printemps, il nous faudra mourir aussi...

 

 

L’étoile est dans l’œil. Et le silence aussi... Et nous avons marché, aveugles, sans rien voir – et sans rien même deviner. Comme si la chair ne pouvait s’ouvrir – et s’offrir – qu’aux horizons. Comme si nous retenions l’âme prisonnière de nos rêves. Comme si l’infortune était notre perpétuel destin...

 

 

L’histoire n’est qu’un puits où l’on jette les morts. Et l’avenir qu’un songe que nous ne connaîtrons, sans doute, jamais – et où les nouveaux-nés mêmes pourraient ne pas voir le jour... Que nous reste-t-il alors ? Un peu d’espoir ? Que Dieu nous en préserve... Le présent où nous sommes – et qui nous effraye tant depuis que le monde l’a aboli – et s’en est affranchi – pour nous offrir ses lois tournées vers l’avenir et le passé ? Que nous reste-t-il donc ? A peu près rien... Et pourtant, dans ce néant – dans ce miracle proche de l’apocalypse – l’essentiel toujours est préservé...

 

 

Nous aurons essayé de nous élever – tous autant que nous sommes – hors du rang – au-dessus de tous les paniers de crabes nés des instincts impitoyables du monde. Et pourtant nous tomberons – et finirons à la renverse – entre quatre malheureuses planches de bois – ou en cendres, bien au chaud – et bien seuls – et dans le noir – au fond d’une urne que les vivants, un jour, finiront par oublier...

Et resteront un peu d’ombre – et un rêve de lumière peut-être... comme à chaque fois que l’un d’entre nous est emporté par la mort...

La vie, peut-être, n’a d’autre dessein – ni d’autre ambition – pour l’homme...

 

*

 

Nous avons cherché partout. Et nous voilà de retour après notre long voyage, l’âme et le visage tout froissés – les yeux et le cœur plus perdus que jamais, et moins vifs qu’autrefois – espérant toujours jusqu’au dernier soir de la vieillesse découvrir le secret que nous cache la mort...

 

*

 

Et au retour de la belle saison, nous voilà revenus, une nouvelle fois... émergeant de la terre ou des cendres au premier jour de notre premier printemps, ouvrant les yeux comme pour la première fois sur un monde – déjà mille fois visité – et sur des visages – déjà mille fois entrevus – après notre bref séjour au-delà de la mort...

Comme une vie entêtée – un souffle continuel – pour découvrir ce que nous portons en secret – et que nos yeux et notre âme n’ont su voir encore. Comme un éveil perpétuel – et infiniment recommencé – à nous-mêmes...

 

*

 

Et nous voilà bientôt debout – ivres de notre ivresse à vivre – et si aveugles encore à toutes les illusions, à tous les pièges et à tous les soudoiements. Et nous voilà encore à essayer de nous élever – hors du rang – au-dessus de tous les paniers de crabes nés des instincts impitoyables du monde jusqu’au jour, peut-être, de notre (définitive) disparition – de notre effacement inespéré dans le silence...

 

 

Et tout ce bleu déjà envahissant l’espace. Et la transparence du noir. Comment pouvons-nous ne pas voir le miracle ; la lumière et l’admirable mélange des couleurs qui s’imposent partout... sur les pierres, les arbres et les visages... au loin, dans le ciel et sur les horizons... et au-dedans, au cœur de l’âme et du regard... Pour ne rien voir – ni s’émerveiller – faut-il donc avoir les yeux – et le cœur – encore enfouis dans l’espérance d’une autre terre, au-delà de tous les cieux communs, et dans les promesses mensongères des théologies... Faut-il être idiot et avoir le nez encore planté dans la complexité des lignes et l’apparente diversité des visages et des barreaux... sinon pourquoi refuserions-nous de franchir cette frontière qui nous sépare...

 

 

Sans limite et sans âge autres que ceux que nous nous imposons...

 

 

Incarner avec justesse la danse des vivants – et l’innocence de la mort – avec cette passion miraculeuse pour le silence... Vivant, on ne pourrait rêver davantage... Et la solitude n’aura, sans doute, rien d’autre à nous offrir avant que nous soyons capables de rejoindre – et d’habiter – l’infini et l’éternité...

 

 

Au-dedans même du sortilège éclot – peut éclore – la plus fabuleuse promesse de lumière. La seule délivrance possible en vérité... La vie n’a rien d’autre à nous proposer, hormis peut-être quelques niaiseries et quelques bagatelles...

Mais plonger au cœur de la malédiction sera toujours le dernier geste de l’homme, une fois affranchi de toutes les billevesées...

 

 

Un conseil, d’une navrante évidence, aux vivants – et peut-être même aux morts – à tous ceux qui sont : faire, si tant est qu’il y ait à faire, ce qui leur semble juste et nécessaire... Et à ceux qui rechigneraient à tout mouvement, rappelons que les circonstances toujours amènent à répondre ou à nous soumettre à quelques élans...

 

 

Tant de choses entre nos mains – et dans nos têtes – errent à la recherche de leur appartenance. Et nous leur offrons notre poigne – et notre nom. Une vie de servage et de fers sans même comprendre que nous appartenons tous au silence...

 

 

Une encre plus rouge que noire dans laquelle coule encore le sang des vivants... Et ces lambeaux de chair que nous feignons de ne pas voir. Comme si la lumière pouvait éclore de cet oubli...

 

 

Pour être recevable, la parole ne devrait oublier personne – et se faire le porte-voix de ceux que l’on assassine en silence – de ceux qui ne savent pas ou qui n’ont plus la force de dire... Ainsi seulement leurs murmures et leur résignation – et toutes leurs douleurs – seront entendus par ceux que la souffrance et la mort n’effraient plus – et par ceux qui ont jeté leurs armes pour une écoute infinie.

Et ce sont leurs mots qui résonneront en ce monde – et que l’on entendra derrière les cris et l’indifférence des visages. Et ce sont eux qui finiront par rallier les masses aux causes perdues et aux enjeux infimes – et infinis – de ce monde. Aucune ère de joie – et aucun monde nouveau – ne pourront éclore sans ces porte-voix du silence qui jamais ne rechignent, à travers l’Amour qui les porte, à exposer aux yeux de tous les crimes et la possibilité de la lumière...

 

 

Encore des songes et des errances qui nourriront la faim et notre goût immodéré pour la poussière. Comme un excès d’ignorance livré aux instincts. Le pitoyable destin de l’homme...

 

 

L’inhumain inscrit dans l’épaisseur de la chair. Comme le pilier central, peut-être, de notre nuit qui offre à l’âme la cécité nécessaire pour vivre parmi les cris et la faim. Clouant ainsi le monde au pilori de l’abjection jusqu’aux premières ondes du silence – jusqu’aux premières trouées de lumière...

 

 

Un destin plus rauque – et plus atone – que notre voix. Un chemin parmi le simple des choses et la candeur éternelle du monde. Couchés là parmi les herbes dans quelque jardin familier au milieu des cris et des bêtes qui s’avancent vers nous par milliers – plus sauvages et indomptables que leur faim et leur malice provisoires – et qui nous pousseront un peu plus loin... jusqu’à la lisère peut-être du désert où les rêves et les espoirs ne seront plus d’aucun secours...

 

 

L’ultime jaillira – pourra jaillir – lorsque nous saurons froisser avec indifférence l’or de nos poches et de nos livres. Lorsque nous saurons renoncer au soleil – et à tous nos rêves de lumière – pour affronter le gris et la pluie, inévitables, des jours qui passent... Lorsque la profondeur et le silence seront préférés aux parures et au tapage. Lorsque l’éclat de l’âme aura sur nos vies plus d’incidence que l’infamie de nos ambitions. Alors peut-être saurons-nous oublier ce que nous fûmes et ce que nous serons pour plonger au cœur de ce que nous sommes depuis toujours...

 

 

Avant le sang, il y avait le silence dans nos veines. Et la joie d’aller – et de danser – parmi les fleurs et les arbres sur les ruines d’un monde ancien avec un souffle nouveau – presque enfantin et printanier. Puis le silence a été perdu – oublié peut-être – oublié sans doute. Et a jailli alors ce rouge, brûlant et fumant, dans nos artères. Et sous son autorité, le feu s’est propagé dans les corps, sur les visages, sur les routes et dans les rêves. Partout. Et le monde, peu à peu, s’est enflammé. Et sur la terre et dans les âmes, le feu a grossi – et s’est multiplié. Et les êtres et les choses – et la vie même – sont devenus un immense brasier. Et tous depuis cherchent le silence d’autrefois – le silence des premiers temps – le silence parfait d’avant le sang...

 

 

Nous veillons – et attendons – depuis toujours sans savoir ce qui va arriver – sans savoir ce que nous veillons – ni même ce que nous attendons... Et les jours passent. Et les visages passent. Et la vie passe. Et les siècles passent. Et la mort finit par tout emporter. Et nous demeurons ainsi à la même place, presque immobiles – et presque toujours aussi inattentifs – en jetant parfois un œil sur l’horizon en comprenant que rien n’arrivera jamais – que les circonstances et les saisons seront toujours les mêmes (à quelques variations près...)...

Et nous continuerons à veiller ainsi éternellement en regardant défiler, ni vraiment surpris ni vraiment rassurés, les jours, les visages, les saisons, la vie, le monde, les circonstances, les siècles et la mort sans savoir ce qui va s’approcher – sans vraiment savoir ce que nous veillons – ni même ce que nous attendons...

Et au plus nu du destin, peut-être serons-nous rappelés vers le plus originel silence. Et nous comprendrons alors le secret de cette longue veille – de cette interminable attente...

 

 

En nous traversant, la nuit fait plus de bruit (bien plus de bruit) que le jour qui arrive toujours en silence pour nous surprendre. Et tous nos cris jetés depuis des siècles contre les murs de cette obscurité (si angoissante et si envahissante) auront épuisé notre voix. Et lorsque le jour jaillira – pourra pleinement jaillir – nous resterons silencieux. Et nous le regarderons nous envahir sans un cri – sans un mot...

 

 

L’ordonnance du silence. La seule prescription peut-être... Et le grand remède, sans doute, à la maladie des vivants. Le seul, en tout cas, capable de nous offrir une pleine guérison...

 

 

Un jour, peut-être, dirons-nous en songeant à notre bref séjour terrestre : « Oh oui ! Que la terre est belle ! Et tant de choses merveilleuses existent en ce monde ! Mais la chair, les êtres et les hommes sont encore trop immatures pour y vivre sereins et à leur aise. Ce lieu est magnifique ! Et il recèle un potentiel fabuleux ! Mais les âmes, et en particulier les plus sensibles à la beauté et à l’innocence, ne peuvent y demeurer sans se blesser ou se corrompre... ».

 

 

Contre notre prunelle, le silence encore – immobile – impassible – sans désir. Ne réclamant pas même son dû. Nous regardant avec bonté. N’exigeant aucun pas – ni aucun geste – vers lui (ni même vers quiconque d’ailleurs...). Nous attendant simplement avec patience et sagesse...

Combien d’entre nous savent se faire aussi sages – aussi ouverts et patients – que le silence ? Combien d’entre nous savent être – et vivre – ainsi, sans attente ni réclamation, parmi les arbres, les bêtes et les hommes ?

 

 

Nous aurons porté notre destin – celui des hommes et celui du monde – sur toutes les routes. Et nous aurons traversé, avec ce poids sur l’épaule et sur l’âme, tant de pays et de frontières... Mais il nous faudra, un jour, les abandonner pour franchir l’ultime contrée – et les derniers confins. Nous devrons être aussi nus et légers que l’innocence pour rejoindre ce pays de l’enfance – ce lieu de toutes les origines...

 

 

Villes, monde et jardins repeints mille et mille fois selon nos exigences. Et bâtis, détruits et reconstruits autant de fois sans rien offrir de bien nouveau à la terre, aux bêtes, aux hommes et aux âmes. Comme si la couleur importait davantage que le regard. Comme si les quelques jours d’une vie importaient davantage que l’éternité. Comme si nous n’avions encore compris le secret qu’abritent tous les décors...

 

 

Des saisies et des étreintes. Quelques coups et quelques caresses. L’Autre et le monde à l’usage des vivants. Et cette incompréhension à vivre dans l’indifférence des mains et des visages. A ronger, si seul(s), sa solitude et sa misère. A vivre parmi tant d’espoirs et de promesses – et parmi tant de morts. Se prêter aux nécessités de la chair, des circonstances et du monde. Se soumettre à tous les rêves et à tous les désirs. Essayer d’exister un peu et de devenir. Oublier la parole des sages et des prophètes. Ignorer le silence et l’infini – l’éternité et la joie. Et oublier l’Amour et la lumière. Et ramper encore parmi les lèvres et les dents – parmi toutes ces lèvres et toutes ces dents – sans rien comprendre...

La vie, sans doute, n’aura été que cela pour les hommes – la plupart des hommes...

 

 

Et nous devrons vivre encore parmi tous ces visages si indifférents à la proximité des Dieux dans les bruits et les cris qui recouvrent tout – et que nous ne savons parfois plus même écouter – ni même accueillir – depuis le silence. Si démunis face à cette envahissante armée des ombres qui pullule et se propage comme du chiendent – et qui impose ses lois – ses pauvres lois – dans tous les recoins et tous les fossés du monde... Et rêver encore d’une terre plus juste et moins barbare – et d’un monde plus fraternel et moins calamiteux. Comme un sel permanent sur notre plaie de vivre...

Voilà pourquoi il est parfois préférable de s’exiler sur quelque colline épargnée par le monde et par les hommes – et y vivre à sa juste place dans l’attente, sans impatience, de l’éternité – avec tous les maux et la bonté à venir – et y mourir dans l’allégresse – pour savoir, et pouvoir enfin, accueillir tous ces lambeaux de vie – tous ces lambeaux de chair – magnifiés par la solitude et le silence...

 

 

Qu’aurons-nous donc appris des chemins et des carrefours – des visages et des pentes contre lesquels nous aurons adossé nos jours – et parfois notre âme... Qu’aurons-nous appris des saisons – et de cette nuit qui dure encore... Qu’aurons-nous appris du crime et des hommes qui végètent dans cette paresse – et cette indolence – (presque) insupportables... Qu’aurons-nous appris de la pluie, des cris et des larmes qui coulent sur les joues innocentes... Qu’aurons-nous appris des êtres, du monde et de la vie – entraperçus au cours de ce bref séjour... Qu’aurons-nous appris du soleil et des heures sereines... Qu’aurons-nous appris du silence et de la beauté – toujours fragiles – et toujours fugaces – entre nos mains si pesantes... Qu’aurons-nous appris de la lumière... Et combien de temps devrons-nous vivre encore ainsi dans l’ignorance – dans cette indigence de la compréhension... N’entendons-nous donc pas l’éternité derrière – et au cœur de – tous ces bruits et ce fatras réclamer notre entendement... Combien de déluges, de misères et de déserts devrons-nous encore traverser pour, un jour, entendre ses appels – et la rejoindre...

 

 

Jusqu’à nous, un jour, il faudra se hisser après avoir été avalés par l’abîme. Dans cet espace en surplomb des paupières. Dans cet espace qui a fait vœu de silence et d’éternité. Et un instant – un seul instant – ou quelques jours peut-être – nous en sépare(nt)...

 

18 décembre 2017

Carnet n°128 De l'or dans la boue

Journal / 2017 / L'intégration à la présence

Labour, vent, ciel en friche. Et le soleil caressant les étroites parcelles de la terre. Source et astres rôdant parmi les moissonneurs et les âmes vagabondes. Et le silence comme unique baiser sur les visages tristes et grimaçants...

Qu’est-ce qui en nous brûle encore – et est plus vivant que le monde – et plus durable que la vie... Qu’est-ce qui en nous ne s’éteindra jamais – et demeurera par-delà les siècles et la mort...

 

 

Qu’est-ce qui en nous brûle encore – et est plus vivant que le monde – et plus durable que la vie... Qu’est-ce qui en nous ne s’éteindra jamais – et demeurera par-delà les siècles et la mort...

 

 

Du noir au noir, la lumière chante encore...

Histoire après histoire – néant après néant – malgré les désirs et les désillusions accumulés, ces mêmes traces sur la neige et les visages. Le goût du tragique et l’éternité...

 

 

Des songes et des cicatrices encore. Comme le règne de l’illusoire sur nos vies défaites et espérantes...

 

 

Plus près du carrefour que nos rêves – et que la caresse et le crime appris pour survivre, les fracas de notre vie...

 

 

Et tout ce bleu qui suinte des horizons. Au bord du gouffre. Et derrière le ciel. Et le souffle et le sang qui se déploient dans nos veines. Qu’attendons-nous sinon la chute, l’asphyxie et l’annonce des plus grands désastres...

 

 

Marcher encore sur le fil jamais rompu du silence. Aiguisant chaque pas – et chaque prière – au bord du précipice. Affûtant la vie aux lames âpres de la mort. Conduisant le regard au plus près des paupières. Espérant la lumière plus inaccessible que l’or. Notre seule matière à vivre...

 

 

La réponse s’insinuera à l’écart des fosses animales. La paume tendue et la tempe battante. Les jouets éparpillés et les jardins à l’abandon – livrés aux herbes folles et aux bêtes sauvages...

 

 

La première aube repose au-dessus de nous. Et attend notre ultime soupir pour récompenser notre patience – cette longue veille parmi les fouilles – la fureur des fouilles – et leur maladresse – et les larmes et la mort. Et il nous suffira alors, au terme de tous les abandons, d’ouvrir les yeux...

 

 

Le silence est. Est là depuis toujours. Etait déjà là avant notre naissance. Et sera là après notre mort. Mais nous n’avons su l’entendre – et le célébrer – de notre vivant...

Et la rencontre n’aura lieu qu’à la fin de l’orage lorsque les mots et les visages – lorsque les rires, les jeux et le monde – ne seront plus d’aucun secours – et qu’à la consolation nous préférerons la vérité. Nous irons alors vers lui. Et le soleil – l’unique soleil – rayonnera au fond de notre âme admise et réconciliée...

 

 

Lire et dire le chemin. Lire et dire l’histoire. Lire et dire l’origine et la fin. Déchiffrer les signes, la vie, le rêve, la mort et le mystère. Côtoyer Dieu, le ciel, le silence et la joie. Devenir plus humain que les hommes – que toutes ces bêtes si peu affranchies des instincts...

 

 

Moribonds encore parmi les rêves et les peintures. Cherchant un peu de joie – un peu de souffle – pour prolonger l’agonie – et la rendre plus vivable – et plus désirable que la mort. Ainsi survivent les hommes si peu soucieux du monde et de la vie – et si peu enclins à plonger dans leur condition pour échapper aux malheurs – à cette misère d’être vivant...

 

 

Une main, une voix, des signes, le langage. Et de ces penchants ne naîtra qu’une circulation du monde et du temps. Quelques battements sur le tambour des saisons. A peine assez pour vivre – et apprendre à aimer. Incapables de nous faire franchir les murs de l’éternité – et nous faire rejoindre cet ailleurs – ce nulle part – où l’âge, la vie, la mort et la pensée se côtoient sans peur – en se mêlant en un seul visage – en un seul rêve peut-être – comme le gage (l’unique gage possible) pour (ré)concilier la rondeur du monde, la nudité de l’être et la sécheresse des lignes – et les transformer en une volupté perçante et incorruptible. La seule possibilité de rencontre en vérité...

 

 

A la source du repos, l’arbre et la neige retrouvés. La transformation de la peau en ciel – et des visages en acquiescement perpétuel. Le flamboiement des âmes à l’horizon. Au cœur du secret où les ombres s’habillent de lumière – et où le silence n’est qu’un chant pour lui-même...

 

 

Le retournement du rêve sur lui-même. La place vacante transmutée en désir d’abord, puis en silence. Et dans cet espace silencieux, la plus haute présence initiant l’œil – et les visages – à l’indéfinissable réalité du monde...

 

 

Labour, vent, ciel en friche. Et le soleil caressant les étroites parcelles de la terre. Source et astres rôdant parmi les moissonneurs et les âmes vagabondes. Et le silence comme unique baiser sur les visages tristes et grimaçants...

 

 

Et on voit les hommes et les âmes aller par deux, main dans la main, rejoindre la solitude et la mort en espérant encore un regard, une présence, une chaleur – un soleil peut-être – qui n’éclairera que leurs ombres – et les enfoncera davantage dans leur détention...

 

 

Et si, une fois de plus, il nous fallait dire, nous dirions le silence... Ce petit mot qui signifie – et décrit – ce si grand espace où nous savons si peu vivre. Et l’entendrions-nous penchés sur nos peines, capturés par nos rêves et nos écrans, graissant, en quelque sorte, la patte à la malice des siècles, je crains qu’il nous faille plus qu’un songe – et plus qu’un désir – pour l’écouter et nous y fondre...

 

 

Et ce cri du monde si puissant – et si inaudible pourtant aux oreilles de tous les visages qui s’avancent – passant du noir au gris, puis du gris au noir comme si quelque chose en nous n’y entendait rien... Comme un murmure – un clapotis familier – dans les bruits tenaces et arrogants des hommes. Comme un espoir peut-être (de libération qui sait ?) sur le sable et les pierres sombres et menaçantes des chemins où végète entre ses barreaux l’âme triste et solitaire...

 

 

Plus légères que le vent, nos âmes peut-être... Et le poids de la chair et du sang dans le destin – et le festin – du monde... Comme si pour vivre, il nous fallait oublier – ne pas se rappeler (surtout) l’incertitude du ciel et des saisons – et les amas d’os qui s’amoncellent sous la terre...

 

 

Nous avons vécu, inspirant et expirant, seconde après seconde, jour après jour, siècle après siècle. Et qu’avons-nous vu ? Qu’avons-nous appris ? Qu’avons-nous compris ? Et qu’avons-nous aimé ? A peu près rien ni personne... Qui se cachait donc au-dedans de nous pour donner à notre visage cet air d’incompréhension et d’insensibilité...

 

 

Et ils se jetteront sur notre dépouille comme ils se sont jetés sur notre corps vivant sans laisser la moindre chance à la fleur que nous abritons d’éclore et de s’épanouir... Sans laisser la moindre chance au silence de nous défaire... Affamés toujours de ce que nous pouvons – de ce que notre vie et notre mort peuvent – leur offrir. Gloutons terrestres. Chair de désirs et de rêves se nourrissant de chair, de rêves et de désirs... Ainsi tourne le monde autour de la lumière, s’emparant de tout – et suçant la substance de tout ce dont il s’empare...

 

 

Qui se souviendra de notre vie en regardant quelques photos, en lisant quelques lignes ou en écoutant le silence – oubliés depuis si longtemps ? Qui saura se souvenir de notre œuvre en parcourant les collines, en croisant les arbres, en conversant avec les bêtes ou en contemplant la beauté des fleurs et des pierres sur quelque chemin de campagne ? Qui se rappellera que quelqu’un déjà pensait à eux avant de mourir...

 

 

Là où nous pleurons, le cœur est plus vif. Et l’espace sans limite plus abordable. La lumière, souvent, n’attend que les larmes pour se montrer. Mais elle ne s’invite pleinement que lorsque nous avons asséché toute illusion et tout espoir de la voir arriver...

L’abandon demeurera toujours l’unique chemin de la délivrance...

 

 

L’homme face à la vie. L’homme face à la mort. La vie face à la vie. Et la mort face à la mort. Et réciproquement jusqu’au jour où l’on s’éveille vivant – plus vivant et plus réel – et plus lucide que jamais – parmi la vie et la mort – et parmi les morts et les vivants. Et profondément silencieux. Avec la certitude de l’éternité présente au-dedans de tout...

 

 

L’arbre, le souvenir, le soleil. Et cette main – et cette faim – qui auront caressé – et dépecé – la chair cachée entre les pierres. Et la pluie, la brume et la tristesse. Comment oublier cette existence vécue parmi les hommes et les vivants... parmi tous ces poignards sous la gorge au milieu des rires et des cris – parmi la foule et les yeux indifférents. Vivre n’aura donc été que cela...

Comment pourrions-nous nous en satisfaire... N’avons-nous donc pas vu les cimes, les feuilles à l’automne, les tombeaux et la chair rouge mutilée... Avons-nous vraiment cru, en vivant ainsi, œuvrer à notre destin d’homme... Dieu, le silence et la joie n’étaient-ils donc pas visibles depuis la terre qui nous a vu naître – qui nous a élevés et nourris – et qui a fini par nous recouvrir... N’étions-nous donc pas là – absents peut-être au monde et à la vie – absents à nous-mêmes – pour succomber à l’effroi et aux contingences de la survie sans pouvoir réaliser l’indigence de notre condition – essayer de nous en extraire – et faire quelques pas vers ce que nous sommes – et nous attend...

Le sommeil, fils de l’ignorance, n’aura, au fond, servi que notre dérisoire perpétuation...

 

 

L’homme – et la question de l’homme si peu vivante au cours des siècles. Comme si l’histoire humaine pouvait se résumer à la survie, aux luttes, à la conquête – et à la défense – de territoires, aux massacres, aux pillages et aux guerres fratricides... et à quelques mesures – quelques progrès – pour organiser le fonctionnement collectif, le quotidien et le bénéfice des tueries, perpétrées au nom du profit – cette sauvagerie qui a toujours tu son nom... 

 

 

Au fond, peut-être, ne vit-on, ne travaille-t-on et n’organise-t-on sa vie – et n’écrit-on allez savoir... – que pour tromper la mort et l’insupportable sentiment de vide et de solitude. Quelques gesticulations comme une médiocre tentative – et un dérisoire pied de nez – pour échapper au silence et à l’immobilité. L’infime essayant de s’extraire de l’infini – et de l’oublier... Elans, sursauts et essais voués au néant – et prêtant, sans doute, autant à rire qu’à pleurer...

 

 

Ces voix qui crient, se lamentent et implorent sont-elles les nôtres ? Et ces visages crasseux – balafrés de souffrance – et tous ces pleurs sont-ils les nôtres aussi ? Mais alors pourquoi ne nous en apercevons-nous pas ? Si nous osions les regarder – les regarder profondément – les regarder pleinement – nous le sentirions avec une telle évidence. Et les massacres, les peines et les plaintes – toute cette misère – cesseraient sur le champ...

 

 

Face aux questionnements existentiels – et à la question métaphysique, centrale et récurrente, de notre condition de vivant, comment osons-nous fuir ? Comment osons-nous les évincer – ou les corrompre – pour des interrogations contingentes qui relèguent l’existence à une histoire de survie et de rêves (médiocres) de mieux-vivre et de reconnaissance (très souvent) ? Ne sentons-nous donc pas nos tremblements à chaque pas ? Ne voyons-nous donc pas la fin annoncée – toute proche – l’arrivée éclatante de la mort, partout – à chaque instant ?

Faut-il donc pour ne rien voir – ni rien vouloir comprendre – avoir les yeux scellés à la plus profonde ignorance et éprouver une peur viscérale de ne pas être ce que nous imaginons – de ne pas être destinés à ce à quoi nous nous échinons jour après jour, siècle après siècle... ? Comme si nous n’étions encore prêts à admettre la vanité de nos existences et de nos constructions pour échapper à notre condition animale – à notre destin d’entités organiques saupoudrées de quelques prémices d’intelligence...

 

 

Vie, temps et énergie, voués à la seule question – et à la seule réponse – indispensables pour vivre sa condition d’homme alors que l’humanité (presque toute l’humanité) ne s’échine qu’aux contingences, éminemment prosaïques, de la survie et du mieux-vivre...

Où est l’homme ? demandait Diogène (en se moquant de Socrate). Je l’ignore. Une seule certitude peut-être : nous le cherchons encore aujourd’hui...

 

 

L’âme si lente – aux avancées si laborieuses. Comme étrangère à ces siècles de fureur et de vitesse... D’où peut-être son éviction du monde humain...

 

 

Tant de pertes et d’effroi – tant d’espoirs et de supplices – avant de pouvoir goûter l’innommable – l’inespéré...

 

 

Aurons-nous su dire avec notre vie – avec nos gestes et notre présence – ce que les mots – notre parole – auront peut-être réussi à atteindre ? Espérons seulement que notre existence aura su se livrer à cet exercice de lumière et de haute voltige...

 

 

La mort n’est, sans doute, terrible – et terrifiante – que pour les vivants. En effet, que savent les morts du passage dans l’au-delà (et de leur retour parmi nous)...

 

 

Impuissants face à la vie. Et impuissants face à la mort. Plongés (toujours) au cœur de cette invitation perpétuelle des circonstances à l’abandon...

 

 

La perte toujours jusqu’au plein désossement de ce que nous espérons et croyons être – jusqu’à la chute et l’envol simultanés accomplis sans appui ni filet...

 

 

Souvenez-vous de ce que nous aurons vécu – seuls et ensemble... Souvenez-vous de nos rires et de nos larmes... Souvenez-vous de nos vies et de tous nos espoirs livrés au monde et aux chemins – offerts à l’outre du temps... Souvenez-vous de cette malice au fond de nos yeux, aveuglés et percés mille fois par les circonstances... Souvenez-vous de ce si peu à vivre que nous aurons gaspillé à je ne sais quoi... Souvenez-vous des saisons et des visages – et de notre impuissance à les satisfaire (et plus encore à les combler)... Souvenez-vous de ces fêtes organisées en l’honneur de ceux qui nous auront entourés – et de ceux qui nous auront quittés – et qui ne sont plus depuis bien longtemps... Souvenez-vous de ces jours – et de tous ces siècles – passés à attendre Dieu sait quoi... Souvenez-vous de nos élans et de nos bâtisses, de nos bêtises et de nos bassesses, de nos œuvres et de nos territoires – et de tous ces chemins inexplorés et inconnus... Souvenez-vous – souvenez-vous de tout – et oubliez – oubliez tout – pour nous rejoindre dans ce silence où tout s’abîme et renaît ni meilleur ni moins bon qu’il ne l’était...

Et identiques – et un peu différents peut-être – nous irons encore – ensemble et aussi seuls que nous l’étions autrefois...

 

 

Autrefois, il y avait une route offerte à chaque instant que nous n’avons su voir – et que nous n’avons su emprunter. Et elle est là encore qui nous attend. Et elle sera toujours là demain. Plus tard. A jamais...

 

 

Un chant, un pardon, un regard, une présence toujours nous accompagnent où que nous soyons – qui que nous soyons – et quelle que soit notre existence. Notre vrai visage...

Penchez-vous donc un peu, inclinez-vous davantage, laissez-vous cueillir et sachez vous abandonner, et vous les apercevrez – aussi intacts qu’hier – aussi intacts qu’aux premiers jours. Demain peut-être les retrouverez-vous...

 

 

Le petit poète – moins que rien – moins que quiconque – le plus seul des hommes peut-être – et le plus humble sûrement – assis dans son pas, sa parole, ses lignes et sa marche solitaires. Loin de tout – loin de tous – offrant, dans ses gestes et ses pauvres poèmes, sa chair et son âme – le peu qu’il a découvert – ce chemin de l’ineffable. Les livrant à l’indifférence du monde et des hommes en ignorant toujours si son œuvre (misérable) et son destin (si dérisoire) auront quelques incidences... Soumis comme l’herbe, l’arbre et la fleur à l’humilité et à l’anonymat – au sort insignifiant des sans-grades dont l’existence et le labeur sont pourtant des chants célébrant la beauté et le silence – la solitude et la misère des vivants...

 

 

Au commencement, il n’y avait ni verbe ni visage. Rien qu’un grand silence. Et un ennui – et une solitude peut-être – inimaginables – qui donnèrent naissance à quelques pas de danse. Comme une ronde offerte à elle-même pour emplir un vide irremplissable... Et de cette danse – et de cette ronde – jaillirent le monde et la vie – les pierres, l’herbe, les fleurs, les arbres, les bêtes et les hommes. Et de cette fête insensée naquirent des générations, des mariages et des civilisations. Mille unions – mille luttes – et mille constructions – à la fois tristes et festives qui donnèrent à la vie et au monde leurs couleurs – et leurs rythmes à l’histoire de la terre et du vivant... Et nous n’en sommes, sans doute aujourd’hui, qu’aux prémices du spectacle...

 

 

Au commencement (de l’homme et du monde), un balbutiement – quelques balbutiements. Des velléités de langage pour répondre aux besoins de survie. Et, bientôt, l’accumulation et l’échange d’informations – puis de savoirs – pour satisfaire les nécessités et les désirs – combler les exigences de nos existences – et assurer notre perpétuation – qui se transformeront très vite en appétits, en impératifs et en caprices pour donner libre cours (et légitimer) nos exactions – exploitations, destructions, massacres et anéantissements – à seule fin de vivre mieux et plus longtemps. Puis apparurent l’usage tendancieux et l’asservissement progressif et insidieux du langage pour communiquer des événements et des nouvelles toujours plus insipides et anecdotiques, pour offrir davantage de distractions et de divertissements aux peuples et manipuler les foules, ignares et crédules, à l’intelligence toujours aussi balbutiante...

 

 

Des pierres sèches et brutes partout – puis polies à la main – puis usinées – pour l’habitat – et délimiter les frontières (et les fortifier) – et morceler cet espace originellement vierge de toute démarcation... Ainsi sont nés les territoires géographiques, et avec eux, une myriade d’autres territoires (psychiques, affectifs, intellectuels...) toujours plus personnels et étroits. Comme un démembrement continu et dévastateur de l’unité – de toutes les formes de l’unité originelle...

 

 

Une fenêtre, du sang, un destin. Et une kyrielle d’éclaboussures, de balafres et de cicatrices en attendant la mort. Vivants de chair à l’âme si exsangue. Moribonds jusqu’à l’heure du trépas...

 

 

Une terre, une vie. Et mille tourments encore... Et cette folle attente du printemps – d’un soleil – n’importe lequel pourvu qu’il réchauffe – et qu’importe qu’il n’éclaire que l’espoir et les horizons... Nous sommes si pauvres. Nous sommes si seuls. Nous sommes si démunis face à la vie, face au monde et à la mort – devant tous ces visages qui ne nous regardent pas... ou si peu... ou si mal...

Mais une autre terre – plus haute et plus basse à la fois – et un autre ciel – plus vaste et plus lumineux – nous attendent. Et nous sommes si peu à les voir...

 

 

Entre l’âme et la chair, ce doute qui envahit nos vies – et tout l’espace nécessaire à sa disparition. Comme une nuit qui nous promettrait la splendeur et ne nous offrirait que la peur et la détresse. Un destin de malheurs, si proche pourtant de la joie...

 

 

Je marche sans visage sur un chemin qui ne m’appartient pas. Et nous sommes des milliards à vivre ainsi. Inconnus – et perdus – à nous-mêmes. Comme empêtrés dans une longue errance entre le début et la fin – impossibles – du silence...

 

 

[Court hommage à Claude Esteban]

L’originelle ingénuité de l’être qui éprouve notre ardente patience...

 

 

Une terre, un ciel, un soleil, des nuages. Partout – où que nous soyons – et où que nous allions – ici et ailleurs – nous serons toujours le jouet de notre histoire – et celui de tous les visages présents. Malgré leur multitude, jamais il n’y aura d’autres terres, d’autres ciels, d’autres soleils et d’autres nuages que ceux qui sont là devant nous à l’instant où nous sommes...

 

 

La vie et le monde sont un mirage. Malheureux pour les uns (la plupart). Et incompris par tous (presque tous). Notre visage est ailleurs depuis toujours. Et cet oubli est la source de toutes nos peines et de tous nos tourments. Et nous vivons ainsi, depuis notre naissance – depuis des siècles – depuis notre origine – dans le leurre de notre propre histoire...

 

 

En ce monde – en cette vie, rien ne pèse en définitive sinon le désir et la mémoire. Comme une charge – un fardeau – inutiles dans nos existences, bien sûr – mais plus douloureusement encore dans la compréhension de notre vrai visage – si léger – si transparent – si invisible toujours...

 

 

Et nous reviendrons toujours aussi neufs qu’autrefois nous qui n’avons jamais cessé d’être pour chercher encore ce qui nous échappe sous l’apparente diversité des traits et des visages – et pour rencontrer celui (et tous ceux) qui se cachent quelque part, entre les pierres – et savoir s’ils nous ressemblent – et vivent comme nous – avec la même entaille dans la chair, et le même cri – et la même espérance – au fond de l’âme, avant la fin des jours – avant que nous soyons appelés en d’autres lieux pour poursuivre notre interminable fouille...

 

 

C’est parce que le jour se tient droit que la nuit peut basculer – et se coucher sous nos pas...

 

 

Inscrire sa vie – ses gestes, sa parole et son nom – (modestes entre tous) non dans la marche du monde et des siècles mais dans le silence le plus vivant – le lieu de tout véritable destin...

 

 

Entre l’immédiat et l’inaccessible, cette vérité insaisissable que sont la présence et la poésie – et la tâche (la mission peut-être...) essentielle de l’homme, mais fort oubliée(s) depuis toujours...

 

 

La vie appelant la vie – le jour appelant le jour – la nuit appelant la nuit – et la mort nous appelant tous – ainsi est (et évolua) le monde. Ni moins triste, ni moins joyeux, ni meilleur ni pire qu’autrefois. Le même sans doute malgré quelques différences (infimes) entre les époques, offrant toujours la (même) possibilité de se découvrir...

 

 

Présence – et présence au monde – plus invisibles que notre voix – et que notre nom – si ostensibles, et si vains, face au silence – et face à la vie qui va, qui vient, qui tourne, qui repart et s’efface... N’aurons-nous donc été que cela ; un orgueil, une arrogance et une (médiocre) tentative d’exister. Et quelques pas supplémentaires, sans doute, dans l’ignorance...

 

 

Quelques voix. Quelques cris. Quelques morceaux de ciel. Presque rien. Et le désir encore. Et pour les âmes, cette route blanche interminable...

Et la présence de la mort (et du silence) au-dedans des voix, au-dedans des cris, au-dedans des morceaux de ciel. Au-dedans de tout. Et au-dedans même des âmes et des désirs – et sur toutes les routes blanches, vertes, rouges et noires de l’univers...

 

 

Etrangers à nos propres rêves – et à notre propre lumière. Comme des ombres hagardes, errantes, assoiffées de n’importe quoi...

 

 

Une rive, des confins, un sommeil. Et un veilleur, entre regard et solitude, qui guette l’impossible...

 

 

Le vide, l’existence, le monde. Et notre désastreux désir de tout ordonnancer. Comme si nous pouvions ranger la vie, les êtres, les choses et la vérité dans des tiroirs – et les utiliser à notre convenance... Avons-nous donc oublié qu’ils ne sont qu’un entremêlement de tous les usages, de tous les commencements et de toutes les fins – la continuité du possible et de l’impossible – la persévérante poursuite du vent et de l’indicible à travers les pierres et les visages...

 

 

Nous sommes au centre du lieu qui n’en est pas un – hors de tout lieu – où les pierres et les visages ne sont que des passages – et des passagers – qui naissent, passent, tournent, s’enlisent parfois et meurent avant de revenir ou de partir pour d’autres terres...

Nous sommes le seuil – et la frontière – de toutes les apparitions...

 

 

Quand saurons-nous donc voir derrière les pierres et les visages la transparence – la seule certitude de notre existence. Cette présence invisible qui leur donne leurs airs et leur arrogance – et jusqu’à la fierté maladive de leur ignorance...

 

 

 

Tout recommence. Toujours. Le jour, la nuit, les étoiles, les pierres, les montagnes, les visages. Tout apparaît. Prend forme. Prend vie. Trace sa route. Se perd. Et s’efface jusqu’au prochain recommencement...

 

 

Une voix – quelques traits – à peine perceptibles dans le silence. Et qui se donnent pourtant des airs d’importance. Et qui se pavanent avec arrogance parmi le petit peuple des visages. N’ont-ils donc pas vu – ni mesuré – la distance qui les séparait de la plus lointaine étoile...

Foule infime d’une galaxie éphémère qui croit briller dans sa vitrine sans voir ni le fond – ni l’obscur – des abysses où le cosmos est plongé. Et qui n’a d’yeux que pour la lumière qu’elle a inventée sans même se douter du soleil magistral – souverain – qui l’habite, l’entoure et l’a créée...

 

 

Nous vivons – et crions notre envie de vivre (et d’exister) en oubliant que nous sommes une poussière sur un (malheureux) caillou perdu au milieu des étoiles. Et qu’un seul soleil mérite notre voix – et notre fierté – celui qui brille dans la nuit la plus obscure mais qui peine (rechigne sans doute) à se lever devant notre si arrogante (et aveuglante) ignorance...

 

 

Cette succession d’instants – vécus de la plus présente et immobile façon – constitue pourtant une vie (des vies peut-être...) perçue(s) dans la durée d’une manière si bêtement linéaire et continue. Révélant cet apparent paradoxe du temps : son inexistence évidente (et pourtant si peu comprise) et l’ipséité si répandue – cette illusion de la continuité...

 

 

Toutes ces heures où nous n’aurons su être – écouter et agir. Comme paralysés dans notre attente de ce qui n’est pas venu – et qui, peut-être, ne viendra jamais...

 

 

Ce silence partout. Comment faisons-nous pour ne pas l’entendre – et faire la sourde oreille à ses si sages consignes... Le monde nous aurait-il arraché l’âme – et le peu d’intelligence que nous aura offert la terre... Une voix pourtant nous parvient au-delà des brumes – au-delà des horizons. Comme une allégresse derrière – et au-dedans de – la mort...

 

 

La vie, le temps, la joie, l’Amour, Dieu et la mort. Le silence, l’infini et l’éternité. Ces grands mystères au fond de l’âme des hommes qui cherchent la clé – leur délivrance – au-dedans de ce qui ne peut éclore encore...

 

 

Rien n’existe en dehors des pierres et des visages. Et pourtant, quelque part, quelque chose nous attend que l’on ne trouve que (trop) rarement sur les figures qui nous font face. Mais en les retournant – ou en les fouillant – peut-être le découvrirait-on... Qui sait où Dieu a caché notre mystère...

 

 

Des vies, des soirs, des fables. Ces petites aventures qui font nos vies. Qui les agrémentent. Et les éloignent, si souvent, du plus présent...

 

 

L’oiseau nous promet son chant. Et le ciel, sa lumière. Mais que dirons-nous à l’enfant dont le visage ne côtoie que la faim et la poussière. Sera-t-il pris par la mort avant de les entendre et de les voir...

 

 

Un geste, une tendresse, un instant côte à côte devant le monde et la mort avant même que ne nous vienne l’idée du silence...

 

 

Pas un seul instant de cette vie consacré à l’étude – et au face-à-face avec la plus lancinante question. Comme si une main, un visage, un jardin et les promesses d’une aurore improbable (nous) suffisaient...

 

 

Il pleut encore. Et sur nos pages mouillées se dessine le visage de Dieu – hilare et trempé – comme ses lèvres qui parfois embrassent notre âme. Comme un silence perçant toutes les murailles – et pénétrant le fief triste où nous agonisons en espérant le réconfort d’un soleil improbable...

 

 

A peine levés – à peine debout – qu’il nous faut tendre la joue et nous agenouiller devant tous les pouvoirs – et devant tous les puissants qui se partagent la terre – et le monde – comme une miche de pain réservée à ceux qui mettent davantage en avant leurs dents (et leur appétit) que leur âme. Ah ! Innocents, pauvres foules et peuples malheureux que l’on évince de tous les festins...

 

 

J’ai crié ton nom puis je l’ai oublié – parti peut-être avec ce peu d’espérance qu’il me restait... Je t’ai appelée mille fois du fond de cet abîme. Je t’ai souhaitée belle et aimante. Et éminemment présente. Et tu ne m’as pas répondu. Peut-être ne te faisais-je pas encore suffisamment pitié... Peut-être – sans doute – n’étais-je pas encore digne de ta venue... Et tu m’as ainsi laissé dans le noir pendant mille siècles... Et un jour, au pire de l’attente – alors que je n’espérais plus rien, ni la mort ni même ton arrivée éclatante – tu es venue. Et je t’ai vue pour la première fois. Et j’ai su enfin qui tu étais...

 

 

Un monde, des couloirs, des portes. Tout un univers d’écriteaux, d’étiquettes et de visages. Et parmi eux, la mort qui nous absente – et le silence qui nous offre d’être plus vivant...

 

 

Nous sourcillons de petits riens. Et d’inquiétude en tourment, nous allons – nous nous enfonçons plus profondément – dans la contrariété. Cette forme d’inassouvissement du désir qui ne cesse de nous éloigner de ce rêve un peu fou de tranquillité...

 

 

Ce froid si sauvage de l’hiver au cœur des saisons – au cœur des visages. Au cœur de tout ce qui passe – et qui nous laisse et nous abandonne comme si nous n’existions pas. Comme si nous n’avions pas droit au chapitre – ni à la parole – pour dire cette effroyable solitude qui nous consume...

Et ce monde clos, aveugle depuis si longtemps, qui compte les jours. Et nos tâtonnements timides et voraces pour assouvir la bête qui, en nous, crie et s’avance...

 

 

Hier, aujourd’hui et demain. Cette éternelle rengaine des jours. La petite ritournelle de nos vies...

 

 

Un désir d’été, voilà ce qui nous traverse au cours de ce long hiver. Et un besoin – un rêve – affamé de soleil, voilà notre songe le plus tenace au cours de cette longue nuit...

 

 

Des hommes, des arbres et des âmes sont passés. Et nous n’aurons vu que les étoiles briller au fond de leurs yeux – et au fond de leurs rêves. Un peu de lumière dans l’obscurité...

 

 

Nous faisons tous fausse route sur l’horizon. Mais nous ne connaissons d’autres terres. Et le ciel en nous a perdu tout espoir de se retrouver...

 

 

Nous vivons – et œuvrons. Nous croyons vivre et œuvrer mais nous ne faisons, en vérité, qu’amasser de la poussière – ajouter de la poussière à la poussière. Et sans même le voir ou le comprendre, nous sommes fiers de ces amas. Comme si la poussière pouvait nous protéger – et nous aider à nous extraire de la misère et de la solitude. Comme si la poussière pouvait nous sauver de l’abandon et de la mort...

Et nous crions notre joie et notre colère. Et rien – ni personne – ne voit nos blessures. Et rien – ni personne – ne peut nous guérir. Nous portons tous sur nos épaules la vie, les mains, les visages, le monde – le poids éreintant de l’Autre, du temps et de la mémoire – des souvenirs et des rêves. Et nous croyons avancer mais nous ne faisons, en vérité, que tourner autour de nous-mêmes – autour de cette faille qui nous cisaille, qui nous éventre et nous soulève vers un silence que nous ignorons encore...

Et cette lumière – ce salut peut-être – cherchés partout – demeurent toujours au-dedans – au fond de la bête sauvage – au fond de cet espace inconnu et impartagé – que nous abritons depuis si longtemps – et ils n’appartiennent à personne – et moins encore à ceux qui croient les détenir et qui en usent à de si médiocres (et détestables) fins...

Et de fable en fable – de mensonge en mensonge – d’hypocrisie en hypocrisie – les mythes du monde et des hommes s’étalent – et s’étendent – recouvrent jusqu’à la plus fragile espérance – et jusqu’à la plus lointaine lumière...

Et le noir – épais – dense – indélébile – a fini par tout envahir pour devenir notre réalité – la seule vérité possible...

 

 

Nous œuvrons, comme les bêtes, à notre propre ignorance. Et à notre propre désespérance. Bouts de terre – bouts de chair – à peine pensant...

Et les étoiles – et le plus vif soleil – pourraient briller partout, au-dedans comme au-dehors, au fond des rêves et de la lumière – sur tous les horizons – nous ne verrions rien. De la poudre pour les yeux qui chercheraient de l’or – et fouilleraient dans la boue sans le voir...

 

 

Et tout sera fini – et tout même était déjà fini avant que nous ne naissions et ne commencions à marcher... Les naissances, les chemins et la marche ne sont que d’inutiles tentatives pour trouver ce qui a toujours été là – ce qui ne nous a, au fond, jamais quitté. Et que nous le découvrions – que nous finissions par le découvrir – n’a (et n’aura jamais) d’importance... La vie, le monde, les êtres ne sont qu’un jeu de dupe – un leurre pour les ignorants – une façon de plonger dans l’infortune, l’incertitude et la découverte en croyant y échapper...

 

 

Nous nous racontons – ne cessons de nous raconter – mille histoires pour croire à notre réalité – oublier et légitimer notre vaine – et merveilleuse – présence. Mais nous ignorons – continuons d’ignorer – ce que cachent le ciel et la terre – et cette lumière, toujours inaccessible, au fond de l’âme.

Nous sommes – et resterons toujours – des jouets – des pantins – sous le joug des nécessités et de la mort. Des marionnettes aux fils rompus livrées à elles-mêmes et à leur ignorance...

Face à l’Absolu et aux visages, nous n’aurons, en définitive, crier que notre faim et notre incompréhension. Et pourtant nulle trace d’humilité dans nos plaintes et notre effroi. N’y brille que cette arrogance des ignorants qui imaginent savoir...

 

18 décembre 2017

Carnet n°127 L'âme, les pierres, la chair et les visages

Recueil / 2017 / L'intégration à la présence

Chevelures emmêlées à la suie, aux étoiles, à l’enfance, aux pierres, aux chemins, au printemps, à la boue et à la mort. Vies sans aveu qui passent... Jours sans regret qui s’éteignent en silence... Songes balafrés par les exigences de l’Amour... Âmes trop fragiles qui balbutient quelques mots au jour perdu – enfoui si profondément – dans la nuit. Chants – hymnes – obscurément – aveuglément – dédiés au regard...

L’obscure veille où poussent l’humus des siècles, les saisons, la haine et les hommes, les plaintes puériles et le vieillissant soumis à des lieux sans mémoire. Comme un trésor – une légende peut-être – enraciné(e) au creux du plus sordide...

 

 

L’aveuglement tenace de la pierre – et celui, plus atroce encore, de la chair – parmi les étoiles. Et ce soleil d’envergure si lumineux déjà...

 

 

Mille mondes et mille chemins. Et autant de destins portés par – et tendus vers – l’indicible. Le (seul) lieu de l’Unique. Notre socle commun originel. Et pourtant que de fardeaux et de noms voués à l’errance – insensibles au souffle premier – et à ses éclats qui se consument, sans impatience, au fond de l’âme...

 

 

Ce qui fut, bien sûr, sera encore. Et ce que nous sommes demeurera toujours...

 

 

Et cet éveil émergeant du sommeil. Et cette lumière naissant du plus obscur. Comme si le salut, enfoui au fond de l’âme, apprenait (progressivement) à enjamber le lointain (et ses promesses) pour se redécouvrir indemne – aussi intact qu’au premier jour des visages...

 

 

Des corps innombrables, des esprits et des cœurs retrouvant leur fratrie – leur printemps – leur visage unique et éternel...

 

 

Ce que nous fuyons finira par nous rattraper... Et, un jour, toutes les routes – et toutes les issues – seront bloquées pour qu’il pénètre le plus tendre de l’âme – le seuil de toutes les blessures – là où la chair est la plus fragile. Et de ce face-à-face, si souvent douloureux, nous ressortirons plus libres – peurs et entraves dégagées de leur suie, de leurs songes et de leurs monstres inoffensifs...

 

 

A nos côtés – au plus proche – au-dedans et partout alentour – penché sur nous, sur notre âme et notre visage si souvent, ce silence – ce soleil – ce feu – cette lumière. La face de Dieu, trempée de rires et de larmes – infiniment tendre – agenouillée à nos pieds – tenant notre main et enveloppant – et encourageant – chacun de nos pas...

 

 

La lumière précède le souffle dont les pierres, la chair et les visages ne sont que les éclats – et dont l’ultime aspiration est de retrouver leur origine. Dans une boucle sans fin d’oublis et de retrouvailles, d’allers et de retours, d’effacements et de recommencements – le seul jeu véritable au cœur de tous les jeux inventés par les pierres, la chair et les visages...

 

 

De rares rencontres avec les visages. Et de permanentes avec ce feu qui les anime – notre socle commun plus facile à repérer – à accueillir et à accepter – que l’apparente diversité des traits – que cette chair partagée en autant de figures nécessaires inaptes, le plus souvent, aux subtiles retrouvailles...

 

 

L’eau et l’argile. Le vent et la poussière. Et les âmes légères tournoyant dans la matière alourdie par les rêves et les désirs. Ronde fleurissante de silhouettes au bord de l’infini, tantôt frémissantes, tantôt agonisantes – jetées ici et là, partout. Enlaidissant et embellissant le monde au gré de leurs danses fébriles – presque frénétiques. Et cherchant partout leur ancrage – à retrouver la terre qui, au premier instant de la nuit, les a exilées...

 

 

Les chants du monde. Et toutes les rengaines – et les petites ritournelles – de l’être – et ses jeux – entre – et parmi – les pierres, la chair et les visages...

 

 

Prières blanches. Inutiles pour rendre grâce au ciel et aux siècles. Le silence toujours préférable. Cet acquiescement irréfutable aux circonstances...

Créatures d’hiver devenues Dieu à présent. Silhouettes, pensées et voyages partis en fumée. Et effacés les gouffres cachés parmi le gravier noir. L’accompagnement invisible du sans nom. Et cette présence plus précieuse que l’or, oubliée – et enfouie pourtant partout – au cœur de l’eau, de l’argile, du vent et de la poussière – et au-dedans des pierres, de la chair et des visages...

 

 

Les mots – la parole poétique. Du vent pour l’âme. Pour la secouer (la malmener parfois), la caresser et l’ouvrir. Et de ce passage – de ces mille passages peut-être – ne restera rien sinon cette ouverture – cette possibilité d’ouverture...

 

 

De la marche et de l’écriture ne restera aucun pas – aucune ligne. Quelques incidences sur l’âme peut-être... La seule chose essentielle sans doute – et qui saura traverser la mort...

 

 

Ombres aussi vivantes que la mort. Et l’aube – cette aube inconnue – qui pousse nos pas vers elle. Escaliers, escalades, pentes de tous les délires. Moins valides que l’immobilité...

 

 

Tours défaites à mi-hauteur. Et le temps du sablier qui s’écoule toujours entre deux rêves. Traversée à contretemps des heures vers la grande catastrophe – et ce qui nous délitera plus encore. Cette grande douleur de ne plus savoir – cette impuissance face aux circonstances – et nos résistances tenaces avant l’abandon, l’effacement et la transformation du néant en espace de joie...

Forces au même visage contre le temps, vouées à la pénétration de l’impénétrable...

 

 

Le plus vrai – comme le plus sensible – tremble au fond des visages. Serpente entre les pierres et au-dedans de la chair. Semence originelle, sûre de la continuité de sa source, qui cherche sa descendance. Le sacre de sa substance éparpillée au cœur de l’eau, des rivières, des fleuves et des océans...

 

 

Terrasser l’espoir et les dragons – ces chimères des jours heureux. Le dessein de la mort nous rappelle – et nous ramène – à l’inéluctable face-à-face avec notre condition et notre destin : le plus durable au cœur de l’éphémère – l’immuable, source de toutes les circonstances...

 

 

Visages fascinés par la chair encore endormis sur les pierres. Comme une grande arche vouée à la terre – et la célébrant d’un sommeil rêveur...

 

 

Plus haut que nous, les rêves. Et plus dangereux aussi. Regardez-les donc agiter nos mains – leur faire prendre la pelle et les armes... Regardez donc à quels desseins – et à quel destin – ils nous soumettent...

 

 

Nous sommes nés un jour. Une nuit peut-être... Nous avons vécu quelques heures. Quelques siècles peut-être... Avons agité nos mains. Et nos âmes peut-être... Avons fait couler quelques larmes. Et un peu de sang peut-être... Et nous sommes morts, aussi peu vivants que ce que nous aurons vécu – que ce que nous aurons réussi à vivre peut-être...

 

 

La nuit avale le peu de jour qu’il reste dans nos vies. Comme un ogre à l’appétit colossal, recrachant les os et quelques poils. Et ce cœur perdu au fond de l’âme que nous n’avons su ressusciter. Et c’est la mort qui nous arrachera ce qui reste...

Et cette inconscience de notre vie qui réclame encore notre présence...

 

 

Les merveilles innocentes – sans maître toujours. Et que nous nous approprions pour les transformer en gain, en grains, en armes – en substance maléfique. Comme si le pouvoir infime né de leur possession pouvait nous aider à lutter contre la mort...

 

 

Et dans cette ignorance du destin, nous allons aussi effrayés et criards qu’au jour de notre naissance. Et avec, au fil des chemins, toujours moins d’innocence. Perdus par la route – et l’espoir des routes – qu’arpentent les visages – tous les visages – mangés déjà par la cendre. Et la mort toute proche – si proche – qui nous appelle encore – et la lumière – cette lumière ignorée – qui implore une halte, un rapprochement et une nudité nécessaires à sa venue (plus qu’improbable)...

 

 

Décharnés par le monde et la lumière, nous réclamerions encore un peu de chair pour rassasier notre appétit – assouvir notre goût si prononcé pour la terre. Aveugles encore à la grâce du dénuement. Encore sourds à tous les silences...

 

 

La présence – la conscience – immobile et attentive comme l’araignée au centre de sa toile qui attend que les âmes soient prises au piège. Une seule différence pourtant (mais de taille) : nous sommes à la fois l’insecte, la toile et l’araignée – les trois facettes de notre vrai visage...

 

 

Apprendre l’effacement et l’anonymat. La gratuité sans visage. Le geste et la parole sans auteur. La grande humilité. Âpre exercice au délicieux parfum d’innocence...

 

 

Douce. Et invincible pourtant. Comme la première pierre. La roche originelle. La présence, unique soleil parmi tous les astres de chair. Le seul visage malgré la nuit, les vents et toutes les aurores perdues...

 

 

Le poids de nos bras, de notre cœur et de nos peines, disparu – effacé par la tendresse du regard – et sa puissance inoffensive. Et effacé le sommeil d’avant la naissance du monde. Ne reste plus, à présent, que la légèreté de l’âme ravie – radieuse – qui danse avec les ombres sur ses chemins blancs...

 

 

Et la chair rouge où naissait la tristesse, transparente à présent – et traversée par les rires. Envolée vers le fleuve où s’égaye la poussière. Mise à nu enfin. Délivrée du sang et des écorces. Offrant une ombre plus légère qu’autrefois...

 

 

Torrents, laves et vents lavant tous les secrets des hommes – et asséchant leur écume. Défaisant l’espoir de la terre et délivrant de la soif et de la terreur. Porteurs de la fin de toutes les nuits...

 

 

Soulevé le vent – et soulevée la foule qui cherchait de sa foulée haletante un rêve de chemin, des mains caressantes et des âmes soumises. Et plus qu’un visage – et plus qu’un destin – une promesse d’attention et une torpeur suffisante pour consoler de la tristesse...

 

 

Chants parmi la boue et la mort. Fleurs et vies épanouies au cœur de toutes les fêtes malgré le désert, les larmes et le sel sur les plaies – malgré l’indigence et la poussière...

 

 

Poètes et prophètes méconnus. Sages peut-être que la foule ignore. Et que le silence presse dans leurs œuvres pour qu’éclate la vérité sur les pierres et les étoiles – et qu’elle soit visible depuis la terre par quelques visages qui guettent la lumière...

 

 

Chevelures emmêlées à la suie, aux étoiles, à l’enfance, aux pierres, aux chemins, au printemps, à la boue et à la mort. Vies sans aveu qui passent... Jours sans regret qui s’éteignent en silence... Songes balafrés par les exigences de l’Amour... Âmes trop fragiles qui balbutient quelques mots au jour perdu – enfoui si profondément – dans la nuit. Chants – hymnes – obscurément – aveuglément – dédiés au regard...

 

 

Songe d’une vie immobile. Infiniment silencieuse. Vouée à la lumière et à l’Amour malgré l’insolence des mille printemps à naître, la brume si épaisse des yeux, le vent, les promesses et la mort à venir – plus fidèle au silence que tous les visages...

 

 

La chair et le cœur incompris dans leurs élans. Fouilles, déraison, liberté. Folles embrassades dans le brasier. Vies où perlent l’eau, le sperme et le sang sur les désirs et les visages...

L’obscure veille où poussent l’humus des siècles, les saisons, la haine et les hommes, les plaintes puériles et le vieillissant soumis à des lieux sans mémoire. Comme un trésor – une légende peut-être – enraciné(e) au creux du plus sordide...

 

 

Une parole – et une âme – toujours plus oscillantes que le silence...

 

 

Silence, chemins et anecdotes. Quelques rondes, quelques larmes et quelques pas de danse au cœur de l’indicible – de l’inavouable...

 

 

Cette foule de petits gestes quotidiens – perçus communément comme anodins, insignifiants ou rébarbatifs – et que l’on peut pourtant accomplir en présence, dans un esprit de (profond) respect et de (profonde) gratitude, pour célébrer la beauté du monde et le merveilleux de la vie – et honorer le silence...

 

 

Le premier visage – et l’ultime – au bord du sommeil – au bord de la nuit – et au bord de la chair et de la neige. Source des fleurs et des forêts. Source de toutes les aurores et de tous les mondes. Mais si timide encore parmi les cris, le sang et la paresse...

 

 

Un rire, une musique. La magie de la terre enfantée par la nuit...

 

 

La jeunesse du destin (de notre destin) et des continents. L’enfance du monde – et des créatures qui tètent encore le sein de leur mère. Et l’ombre – la nuit – plus denses que leurs silhouettes. Et plus épaisses que leur gerbe de sang...

 

 

Et cette vie secrète au-dedans de la chair – et au-dedans de l’âme. L’invisible en – et parmi – nous. L’amour serpentant entre nos gestes, nos prières et nos lamentations. Le ciel plus grand que tous nos cœurs désunis...

 

 

A tout réclamer sans cesse, nous ne savons plus vivre de rien... D’un peu de vent – et d’un peu de pluie – sur le visage. D’un peu de soleil et du simple spectacle des fleurs. Dans la compagnie des arbres, des bêtes et du silence. Nous avons presque oublié ce qu’est être vivant...

 

 

Vie immobile en quête d’un printemps interminable. De saison en saison – de haut en bas – et de bas en haut – à l’affût des découvertes, des opportunités et des réminiscences de la mémoire, nous cherchons partout les fantômes du mieux-vivre et de l’expansion dévastatrice. La paume caressant, écorchant et saisissant le peu offert par le destin. Ecrasés par le fardeau accumulé par les années et les siècles et le poids de la mort. Aux aguets d’un souffle, d’un trésor, d’un visage qui jamais ne tiendront leurs promesses – jamais à la hauteur de notre espérance, nous nous enfonçons dans les profondeurs d’une nuit sans fin...

 

 

Une nuit de silence plus sombre qu’ailleurs...

 

 

Sans voix, sans un mot, sans un souffle. Défaits par les rumeurs et l’horizon. Le plus désastreux de la chair et les promesses de royaumes et de soleil. Le sable et l’écume toujours entre les dents...

 

 

La main ouverte – presque autant que le cœur – et presque aussi large – offrant au monde son chant, ses feuillets – noircis de mille traits –, son désert et son silence. Un peu de lumière...

 

 

Un Amour mille fois meurtri par la terre et les hommes. Par la chair et l’histoire du monde. Par les mille naissances et les dix mille morts. Par le massacre et l’agonie de tous les peuples...

 

 

Ne cherchons plus ni l’Amour ni le secret des saisons. Creusons nos vies. Désenfouissons l’inutile. Erodons le superflu. Entendons la vie – son souffle, son désir et son allégresse. Soyons plus vivants que nos pas – et plus vifs que les morts et les vivants. Tâchons de percer notre ultime secret – et de découvrir notre ultime visage. Et sachons nous faire humbles devant les prophéties, inentendues, des poètes...

 

 

La nuit portée autant par les ombres que par les étincelles de la foule aveuglée par la folie et la faim – par les rêves, les rumeurs et les pas haletants – par les luttes, la torpeur et son impitoyable désir de destin...

 

 

Brume où suintent encore l’espoir, la désespérance, le désir et la mort. Et la haute fouille dans ce qui s’élèvera en nous...

 

 

Le cœur jamais épuisé des chemins. Et l’Amour encore si timide – presque hésitant – parmi les fresques de la terre et la tendresse de la chair – et des âmes – fragiles – balbutiant dans la nuit...

 

 

La neige aussi têtue que la mort, les rumeurs et les fêtes données en l’honneur de la gloire (du monde et des hommes) pour célébrer le printemps et la résistance provisoire des visages...

 

 

Le chemin des alliances possibles – aussi tristes que les têtes couronnées, et soudain décapitées dans leurs élans par la révolte des peuples. Et, sans doute, moins prometteuses aussi...

Seuls le feu – et ce bleu dans le regard – tapis au fond de tous les lieux, pourraient nous délivrer des mariages et des conquêtes – et nous faire abdiquer avant que nos âmes, prises dans le jeu des batailles, ne soient tranchées par le couperet des malheurs – et ne roulent dans les fossés de l’histoire et du temps...

 

 

Le même mystère sous la pluie et le soleil. La même énigme reliant – et réunissant – les âmes, les visages et les mains. Et cette indifférence face à la nuit – face au mirage et au bleu du ciel infini. Et ces errances – toutes ces errances – sur l’échelle de l’absence. Et ces chants qui veillent au moindre désir pour éveiller – susciter peut-être – l’Amour et le silence...

 

 

L’œil, le silence, le feu et la neige. Comme autant d’indices – et autant d’étoiles peut-être – pour délivrer de la nuit et de la sève rouge qui coule lorsque la mort nous appelle...

 

 

Chair aimée et chair aimante. Proies de tous les appétits – déchirées par le sommeil...

 

 

L’interminable agonie du monde et des siècles – des hommes et des bêtes. Le parachèvement de l’horreur. Et l’entêtement des jours, des souffles et des désirs face à la mort...

 

 

L’avenir fécondant la mort. La poursuite des siècles. Partout, la célébration de l’horreur. Et les âmes – toutes les âmes – où ne cesse de rejaillir l’origine. Et cette innocence encore parmi la peur...

Entre le merveilleux et l’effroi. Toujours...

 

 

Ô homme, dis-moi, où avais-tu donc posé les yeux en sautillant – mi-joyeux – mi-infirme – claudiquant peut-être – sur tes chemins de délices ? N’as-tu donc pas vu – et guetté sans doute – cette étrange clarté par la fenêtre au soir de ta vie ? N’as-tu donc pas entendu les chants du printemps au cœur du plus froid de l’hiver ? N’avais-tu donc pour seul espoir que la délivrance offerte par les foules et les peuples ?

Il n’y a de nuit plus longue que pour celui qui espère...

 

 

Et le Diable partout dont nous tenons toujours la queue... Comme le seul appui – le seul réconfort peut-être – après tant de siècles de malheurs. Comme si nous ne connaissions – ne pouvions encore connaître – l’origine du mal – cette chaleur des Enfers que nous prenons pour un paradis en nous réchauffant (maladroitement) dans la proximité des flammes – comme une mince consolation à la froideur, si saisissante, du monde...

 

 

Face aux maîtres du passé – savants philosophiques, métaphysiques, existentiels et spirituels – nous sommes sans voix. Mais nous avons peut-être sur eux un avantage : l’horreur des siècles qui nous séparent – comme un fouet (possible) pour rattraper, avec urgence, notre retard...

 

 

Lorsque la lumière vient contredire l’évidence – et la puissance – du chaos... Comme un baume – un apaisement définitif – sur notre misère de vivant. Avec cette clarté du visage, invincible face aux ombres et au plus obscur de la nuit...

 

 

Un espoir encore – plus que de résuscitation – de silence. Et une joie vivace pour l’âme malgré les périls, les défis, les enjeux et les invitations de la mort. La part en nous la moins funeste – la plus innocente. Et ce goût – notre goût – inaltérable pour la liberté et l’infini...

 

 

Le labour et les blés du monde. La récolte des damnés. Quelques terres émergeant des eaux noires. Et l’abondance du grain comme seule consolation à l’exil et à l’absence...

 

 

Mains tendues vers l’alphabet – hiéroglyphes du langage – incompréhensibles. Incapables de sceller ensemble l’Amour et les étoiles – l’innocence et le sommeil barbare des tribus et des peuples...

 

 

Le silence immobile – immuable – parti et revenu. Aussi intact que le bec de l’aigle planant au-dessus du monde. L’Amour et la mort poursuivant (inlassablement) leur combat...

 

 

Et ce frisson devant l’écuelle. Comme un chant célébrant sa détention. La chair nourrissant la chair. La mort servant la vie. Et la vie servant la mort. Et le verbe implorant l’aurore d’arriver. Permanents dialogues entre les ténèbres et la lumière – entre le sang et l’innocence. Et l’interrogation continuelle de l’homme...

 

 

Crâne à la main. Posé sur les genoux. Livres et bougie sur la table de travail. Plongé dans une (intense) réflexion sur la condition du vivant. L’éternel s’interrogeant au cœur de l’évanescence sur l’atemporel et la brièveté des jours...

 

 

Pulvérisée la passion devant la mort. Et, préalablement, par le temps qui passe – et qui s’évertue à déchirer – et à effacer – la vigueur du sang et l’ardeur de l’âme à s’initier au monde et aux siècles...

 

 

Qu’est-ce qui a pu donc nous trahir dans notre attente, interminable, de la joie... Est-ce le silence... Est-ce l’âme... Est-ce l’homme – et ses promesses... Est-ce le jour qui n’est parvenu à percer la nuit... Est-ce la nuit qui s’est refusée à tout assaut... Est-ce nous, trop simples – trop touffus – et trop pleins d’espérance... Est-ce le temps... Est-ce les siècles... Pourquoi notre attente n’a-t-elle su distinguer la lumière – et la rejoindre...

 

 

Le temps aussi vaste que nos murs. Aussi haut – et aussi épais. Infranchissable sans doute mais que l’on pourrait pourtant percer pour unifier les territoires – et découvrir, dans l’unité, l’espace commun affranchi des frontières et des séparations. L’unique lieu de la réconciliation (de toutes les réconciliations)...

 

 

Sous les saisons, ce feu – ce désert – ce silence habité par toutes les grâces – et dont la pluie, le soleil et les nuages ne sont que les passagers. Aussi provisoires que les visages...

 

 

Dans le chaos général, le foisonnement des labyrinthes intimes qui crient leur faim et leur effroi. Et cachés derrière, les tremblements des âmes vouées à la solitude et au froid...

 

 

Et cette foule et ces drames – joueurs invétérés du rêve qui continuent de hanter le monde – nos vies (toutes nos vies) – et nos âmes. Livrant au réel le plus âpre, et ardent, combat. Clouant les êtres et les choses à la nuit. Marchant aveuglément et dépeçant – et redépeçant encore bien au-delà de la mort. Susurrant la buée et le mensonge dont les vivants se parent pour aller arpenter, en claudiquant, tous les déserts à seule fin de fuir ce qui les appelle – et les étreint déjà...

 

 

L’interminable attente de toutes les fins. Avant tous les recommencements. Et le renouvellement perpétuel du monde, des âmes, des pierres et des visages. L’éternelle renaissance de la chair...

 

 

Rives brunes où les âmes suffoquent. Où l’eau a la couleur de la mort. Où les roseaux sont taillés pour assouvir la faim. Où les lames dépècent la chair et les âmes. Où les pas s’enlisent dans la recherche du même soleil. Où les bêtes et les hommes meurent – ne cessent de mourir – meurent encore et meurent toujours – au cours de leur fugace traversée – mille fois recommencée pourtant sous d’autres traits, sous d’autres auspices et en d’autres lieux. Comme une nuit sans fin cherchant sa délivrance – son salut – un peu de lumière...

 

 

Lumière encore. Lumière toujours. Jamais éteinte...

 

 

Et qui se tient donc dans la prunelle – et contre elle parfois – et derrière si souvent... Serait-ce notre chance – notre âme arrachée aux barricades et aux citadelles – le vide – le rien – le vrai nom de l’homme... Serait-ce ce qui échappe à la terre, aux saisons et aux asiles de la première heure – un doigt – une main peut-être – pointé(e) vers la lumière – quelques marches dont on ne sait si elles montent ou descendent – la sœur – la mère peut-être – la mère sans doute – de toutes les ombres – cette forme indicible que nous sommes – et qui ne se dévoile que dans notre parfaite étreinte...

 

 

Que pourrait-on offrir à l’usage des vivants ? Un baiser. Une attention. Un geste parfois. Un peu de silence sûrement...

 

 

Dieu parfois – si souvent – aussi racoleur que les rêves. Ainsi les hommes ont-ils bâti les religions pour faire croire – et espérer. Et détourner maladroitement des instincts...

 

 

Comme une barque promise à l’océan qui devrait (préalablement) suivre les rivières et les fleuves – toutes les rivières et tous les fleuves – et voguer sur tous les ruisselets et les marigots pestilentiels où croupissent les morts et les vivants – et où se sont échouées les barques de nos aïeux emplies encore de leurs os et de leurs rêves. Et atteindre tous les ports provisoires – et attendre la marée – et la lune qui brille dans le ciel sombre pour guider notre naufrage – avant de se laisser porter vers l’autre rive, inexistante peut-être – et invisible sûrement aux yeux encore trop frileux des flots...

 

 

Là où nous sommes tombés, nous retomberons encore. Jusqu’au fond de l’abîme. Jusqu’au néant. Jusqu’à l’enfouissement. Jusqu’à l’ensevelissement acquiesçant. Seul gage – et unique possibilité – de l’envol...

 

 

Lieu interdit à la paresse autant qu’à la volonté. Où profondeur et ouverture se côtoient – s’entraident et se complètent – pour accueillir – et rendre vivants – le silence et l’Amour...

 

 

L’obscurantisme de tout – de tous. Partout. Et cette lumière que l’on s’évertue à effacer – à oublier. Inattaquable. Inébranlable. Indemne toujours malgré toutes nos tentatives pour l’éradiquer...

 

 

L’ombre. Et ses mesures. Interminables. Cette folie si familière des hommes...

 

 

L’or, la cendre et la poussière. Le silence, la joie et la lumière. Comme les deux faces d’un même visage séparées par l’ignorance...

 

 

Absence et présence éparses. Eparpillées entre le silence et les visages – entre les yeux perdus et l’espérance...

 

 

Au bord du vertige toujours. Là où l’abîme et le silence sont inséparables...

 

 

Demain sera peut-être un autre jour à célébrer... Loin du culte que l’argile voue au ciel et à l’invisible détachés de la terre. Proche de – identique peut-être à – celui que l’argile voue au ciel et à l’invisible cachés au-dedans d’elle-même...

Il n’y a de Dieu absolu séparé du monde. Là où sont la chair et le sang – là où sont la fleur et la pierre – est le divin. Le seul divin possible pour les hommes...

 

 

Une blessure. Des blessures. Le plus exact reflet de l’âme. Une joie, un silence, une lumière, son plus loyal miroir...

 

 

Une rivière, des fleurs, des pierres. Un peu d’herbe, quelques arbres. Un coin de terre où construire un abri – une masure pour se protéger du froid et de la pluie. Pour vivre son exil un peu à l’écart des hommes. Au cœur du monde et du silence...

 

 

Nous avons connu le sang et l’amour – les forces et les faiblesses de la chair. Nous avons connu la gloire, la solitude et la misère. Nous avons vécu... Comment allons-nous mourir à présent... Saurons-nous traverser la frontière qui sépare ce que nous croyons être la mort de ce que nous croyons être la vie sans un cri – sans un seul cri – et sans effroi... Saurons-nous rejoindre la cendre et la poussière, le front brûlant de ferveur et d’amitié pour le sommeil et la torpeur autant que pour l’Amour et le silence... Irons-nous les bras ouverts – ou les bras en croix – vers cette joie et cette paix qui demeurent par-delà les siècles – par-delà les rêves et les désirs – par-delà le sang et les livres de sagesse... Saurons-nous supporter patiemment – et avec vaillance – cette insupportable éternité...

 

 

Le cœur plus épais que le sang. Et la lumière plus tenace que l’espoir...

 

 

Le temps arrêté enfin par les visages et le sombre de l’homme traversant les heures. Stoppé net dans son élan par le sourire impérissable – et le chant continu du monde – célébrant le passage et l’éternité...

 

 

Encore un baiser peut-être avant le silence – la fin inexorable des jours. Et encore quelques joies – et quelques douceurs – dans cette si grande peine à vivre. Comme un regard qui n’en finirait jamais de compter les années et les siècles qui passent sur les visages...

 

 

Demain sans doute serons-nous encore vivants... Et dans mille siècles continuerons-nous de voir ce qui vieillit autour – et au-dedans – du regard. Cette chair mille fois ressuscitée – et ce monde mille fois défait et reconstruit – impérissables.

Et une fois de plus – et comme toujours – nous irons à la fois curieux et inquiets vers l’après – tous les après – et vers l’impossible – le destin soumis à la terre et aux visages, l’âme éprise de ce qu’elle ignore et connaît déjà, l’allure vissée aux circonstances et aux rythmes naturels des pas et du monde et le regard voué (comme à son origine) au plus grand silence...

Et nous irons ainsi mille fois – dix mille fois – des milliards de fois encore – jusqu’à l’impossible fin des temps – par-delà les mondes engloutis et renaissants – dans l’inquiétude et la joie – rejoindre ce qui, un jour, nous enfanta. Jamais vraiment partis – ni jamais vraiment arrivés. Entre tous les gués. Recommençant toujours la foulée, la marche et le chemin comme au premier pas – avec peut-être toujours plus de ferveur et d’innocence dans cette attente interminable de ce qui est déjà là – et de ce qui jamais ne s’achèvera...

 

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