Carnet n°316 Écoutant ce qui demeure
février 2025
A demi-mot
De travers
Si malaisante
Sous cette hauteur étoilée
Cette étrange navigation
Vers des lieux que nul ne (re)connaît
Au seuil
Et tout autour
En ces lieux de pleine liberté
Au-dedans même de ce monde
Là où le front s'incline
Là où le cœur danse
Dans ce vent qui (nous) pousse vers nulle part
A la jonction de l’œil et du monde
Dans l'intimité de la trame
Ce tissu sans accroc ; sans interstice
Où chacun (chaque chose – chaque visage)
est une maille vivante – fragile – provisoire
(incroyablement provisoire) tissée
avec tous les fils de l'écheveau
Au cœur de cette poésie vivante
Nous sommes
De toute évidence ; nous sommes
Au bord du cercle
Formé par les mondes
L’œil
Et l'esprit aventureux
Porté parfois à croire ; porté d'autres fois à refuser
Laissant l'âme se défaire des derniers tracas humains
Si singulièrement coloré ;
presque parfaitement bleu
Ce qui suit sa pente
Les paumes pas nécessairement jointes
Parfois à la manière des nuages
D'autres fois à la manière du vent
Au cœur de ce silence perpétuel
Au cœur de cette matière si changeante
De la chair ; des mondes ;
et des yeux quelques fois
Sans rien dire
Sans rien corrompre
Sans rien meurtrir
Parcourant l'espace en quelques instants – à peine
Entièrement offerts
Ce souffle ; ce monde ; cette chair
Et cette parole aussi
Sans que rien nous manque
Sans rien désirer
Sans rien espérer
Sans que cela nous coûte (non plus)
Simple rêve et simple rumeur peut-être
Traversant le sommeil et l'épaisseur
A la manière d'une réponse – sans doute
Ici ; jusqu'ici
Guidé(s)
Le cœur ; le mot ; la flèche
Comme un peu de silence
Comme un peu de lumière
Comme un peu de tendresse
Et qu'importe si certains y voient autre chose
A travers la vie – le monde – le temps
Ce qui semblait impossible
L'Amour et la lumière
L'infini et le silence
Au cœur du bleu
Sans souvenir
Sans rien dire
Comme si l'on n'en avait jamais fait le tour
Le cœur seul
Sur la pierre disparue
Allant sans soif
Indifférents
Sans penser au chemin
Sans même imaginer la possibilité d'un voyage
Sans jamais s'occuper des visages
Rivés au rêve et à la chair (rien qu'au rêve et à la chair)
Oubliant l'âme
Et négligeant le reste (tout le reste)
Fantômes humains
Comme à la dérive
A la périphérie de l'imaginaire
Le cœur épuisé
Au milieu de toutes ces traces de sang sur la pierre
Sans bruit ; sans bruit
Et la lumière qui s'en est allée
A la source des mondes
L’œil et la fièvre
L'éternel recommencement de la promesse
Là où tout se jette
Là où tout séjourne (pendant quelque temps)
Là où tout se transforme (et bien davantage)
Ce que quelques-uns comprennent (fort heureusement)
Dans la compagnie des arbres et des nuages
Écoutant ce qui demeure
Au lieu des bruissements du monde
Au lieu des mensonges du temps
Ce qu'enseigne le silence
Avant la pierre
Et avant le temps
Le cœur oublié
L'espace perdu
Traversé par les nuages et le vent
Ce qui initia les mondes
Pas le désir ; pas l'intention
L'ardeur
Cette fièvre ; cette folie
La nécessité de l'expression
Ce qui a besoin d'apparaître
Ce qui agit de toute éternité
[Et l’œil – un peu au-dessus –
et trop rarement au-dedans –
contemplant la danse (un peu) absurde]
Cette hauteur dans la voix
Comme ce qui est éclairé
Comme ce qui persiste
A peine le temps d'un souffle
Recommençant à chaque instant
Du vent et de la poussière
Ce que le cœur rencontre
dans son voyage vers le sacré
La route ; comme un rêve
Un pas de plus vers l'inconsistance
L'âme taillée pour accueillir –
faire face à l'incertitude
et se soumettre à toutes les folies
Sans mise en garde
Sans garantie
Le cœur courageux ; et encourageant
Par-delà l'obscur
Par-delà les griffes du vivant
Par-delà le monde
Par-delà le temps
Vers le plus intime (et, sans doute, le plus vrai) de cette existence
Caressée l'enfance
Du bout de l'âme
Sans rien défaire du monde
Sans rien défaire du temps
A genoux
Sur la pierre
Sous la neige
L'apparence d'une forme
Quelque chose du bleu
Par-dessus le rêve
A travers la trame du monde
Le vent
Tout s'efface
Le monde
Les visages et les noms
Les certitudes et les questions
Et même le mystère
Lorsque la vie cesse d'être une énigme à résoudre ;
une vérité à saisir
Lorsque notre manière d'être vivant
nous plonge au cœur du plus intime
Lorsque le fond de l'âme sait se faire silencieux
Combien de fois
La chair brutalisée
Le cœur bouleversé
L'âme tourmentée
Les adieux au monde
Et les yeux rougis
Avant que tout ne tombe dans l'oubli
Loin ; si loin
Alors que le temps passe (semble passer)
Avec le reste
Et les larmes
Et l'oubli des années
Flocon ; brin d'herbe ; tourbillon d'air – à peine
Ignorés par le monde
Transformés par la vie
Transformés par la mort
Et allant encore
Vers d'autres cieux
Le cœur (presque) toujours (un peu) ébréché
Paroles offertes
Taches d'encre jetées en l'air
qui s'éparpillent dans le silence ;
au fond du cœur et sur la pierre
Le cœur auxiliaire
Aussi précieux que le souffle
En ce monde
Et au-delà
Et partout ailleurs
Nécessaire à tous les élans
A tous les voyages
Ne laissant aucune trace sur la neige
Ne laissant aucune trace dans la boue
Ne laissant aucune trace sur la pierre
Aussi bleu que les rives et le ciel qu'il traverse
Le ciel et le monde aussi légers que l'âme
Aussi légers que le vent
N'existant que dans les yeux de ceux qui voient ;
dans la tête de ceux qui pensent ;
dans l'imaginaire de ceux qui croient
Et parcourus indifféremment par tous les autres
Et enjambés (sans même s'en apercevoir)
par ceux qui fréquentent les hauteurs
Pas même une chose
Pas même un souffle
Pas même un rêve
Rien...
Au fond de l'interstice
Entre deux mondes
Entre tous les mondes
Un passage ; mille passages – peut-être
Figures de l'infini et de la mort
Qui se nourrissent des souffles du monde
Plongé(e)(s) dans le cœur et la chair des vivants
Invoquant l'infini
Exhortant les yeux à se tourner vers le ciel
A traverser la nuit
A écarter les étoiles (toutes les étoiles)
Et à attendre la lumière
Empoigné(s) par le plus incertain – peut-être
Jour après jour
Sans rien abandonner
La parole jetée comme des tourbillons de vent
Prêtant l'oreille à l'immensité
Et laissant les âmes danser
Au milieu du monde
Au milieu du temps
Sans rien
Sans jamais rien quitter
Allant ; allant – ne cessant jamais d'aller pourtant
De monde en monde
Pour arpenter l'espace
A la manière de l'esprit
Au fond des yeux
Le monde et le vent
Le ciel et le temps
Et quelques rêves peut-être
Et l'impossible sans doute
Comme dans le cœur de tous les vivants
Là où le bleu joue sur la pierre
Là où l'âme est invitée
Passant tantôt par la parole ;
tantôt par le geste ; tantôt par le pas
Ne quittant – pourtant – ni le silence ;
ni les profondeurs ; ni l'immobilité
Alors que le jour se lève
Et que le monde s'affaire
Cherchant l'or et la tendresse
Laissant la nuit tout recouvrir
Laissant la lumière aller vers d'autres terres
Abandonnant l'homme à son délire ; à sa folle ivresse
Effeuillée la douleur
Si mal aimée pourtant
Le cœur ému (si ému)
L’œil sensible (si sensible) à la beauté
Sautillant d'une rive à l'autre
Par-dessus la nuit et le monde endormi
Par-dessus la danse et la folie des hommes
Par-dessus les rêves et la mort
Allant là où il n'y a plus de raison d'espérer
Le cœur renversé
Jusqu'à soi
A la manière du sang versé sur la pierre
A la manière de l'encre jetée sur la feuille de papier
Comme emporté
Face au ciel
Dans la voix
Le murmure inclus
Ce que la parole éclaire
Et ce qu'elle est obligé de taire
La mort
Comme une échelle posée contre la douleur
Et l'âme qui grimpe
Et l’œil qui voit de l'autre côté
La main tendue
Vers le silence
Et la lumière
Traverser
S'affranchir encore
Là où persiste l'épaisseur
Les têtes pleines de rêves
Et les mains hésitantes
Devant le tambour du temps
Laissant le monde enjamber les saisons
Laissant le sang des bêtes se répandre
Laissant les grands arbres se coucher
Rien dans l'urne des jours
Le cœur vide
Le cœur si désolé
Et rien dans la paume tendue
Et rien sur les lèvres pour consoler
Comme si le monde avait été abandonné
[Et notre chagrin que rien ne pourrait consoler]
Sur la poutrelle des rêves
Qui surplombe le monde
Posée au milieu des nuages
Entre la lumière et le temps
Comme quelque chose d'offert ;
une échappée – peut-être –
pour ceux qui cherchent un passage
Rien que des reflets
Entre les ombres et le feu
Au milieu des fantômes et des flammes qui dansent
Parole criblée de silence
Aussi proche du cœur que du monde
Aussi proche du ciel que du sang
Et qui enjambe tout sur son passage
Au fond des yeux
Un peu de bleu
Le reflet du reste
Un orage de papier
Un cœur ombrageux
Une pierre pour contempler ce qui s'enfuit
Les mains jointes au chant
Manière de célébrer la faiblesse et la fragilité
Toute l'imperfection du monde
Et quelques larmes aussi (bien sûr)
L'âme au milieu du monde
Au milieu des Autres
En plein sommeil
Au milieu des cris
Au milieu des bruits
Comme un peu de neige
Par jour de grand vent
La possibilité de la magie ou du néant
Au lieu du cœur
Au lieu du ciel
Et là – soudain – comme un peu de poésie
L'espace – à peine – de quelques instants
Le cœur décapité
Jeté du haut du monde
Sans doute notre portrait
(peut-être – notre portrait craché)
[A travers tous nos gestes]
Ce qui s'expose ;
ce qui se montre ;
ce qui s'exhibe
Et ce qu'impose la faim
Dans ce bain d'ignorance et de prétention
(que chacun – bien sûr – feint encore d'ignorer)
[Rien que de la chair et des noms ;
lancés en l'air (un peu au hasard)
et qui ne forment qu'un amas de bruits et de mots]
De seuil en seuil
Jusqu'au bord
Avant rien
Après rien
Pendant rien
Mais que sommes-nous alors ?
Et qui donc se pose la question
Géographie du cœur
Comme si le vide s'était déguisé
Laissant intact le mystère
Laissant sans réponse toutes les questions
Nous laissant trébucher sur la lumière
Dans la chambre lointaine
Entouré(e) d'arbres et de livres
Au milieu des bêtes et du silence
Là où l'innocence s'est réfugiée
Allant ; allant (ne cessant jamais d'aller)
Sur ce continent sans horizon
A la manière des vagabonds
Comme le vent qui caresse la pierre
Comme le cœur qui interroge la mort
Comme les hommes face au mystère
Vers le visage de Dieu – peut-être
Si près des yeux
Le cœur chaviré
La parole délirante
Comme de vieux restes de rêves
Et ce qui ose encore résister à la folie du monde
Au fond de la source
La nasse ; de l'or ; les mains des Dieux
Du sable qui s'écoule
La chair du monde
Les rivages du temps
Le sort des âmes
Le destin des vivants
Le sort de tout
Et ce que nous ignorons encore
Le cœur
A travers la parole et la blessure
A travers le désordre et le renoncement
A travers toutes les lois du monde
Sans rien offenser
Sans le moindre chagrin
Comme oubliés
L'âme légère – si légère – à présent
Là
Tout autour du jour
La joie serrée contre la chair
Le cœur serré contre le sang
Et la faim aveugle
Comme si Dieu s'était trompé de rêve
A force de rire
A force d'aimer
Peut-être parviendrons-nous à transformer le piège ;
à découvrir au milieu des cris et de la mort
un peu de douceur et de liberté
Si généreusement
La lumière
Tressée avec les rêves et les hurlements
Repliée au fond de la cécité
Enroulée autour des paupières fermées
Enfoncée dans les profondeurs les plus lointaines
Qui – après l'avoir vue – pourrait encore en douter
L’œil sur sa fin
Face au monde
Trop docile – peut-être
Trop peu affranchi des forces obscures ; encore trop ensommeillé
Et pas assez aventureux
Trop obscurément ouvert – sans doute
De la pierre à la fleur
Sans repos
Sans répit
Avant que la main de l'homme ne s'abatte
Avant que la mort n'advienne
Comme un pied de nez au monde
Et un clin d’œil au temps qui passe
Le cœur buvant à même le ciel
Au milieu de la danse
Au milieu des étoiles
Laissant approcher tous ceux qui ont soif
Alors que tout s'écarte
Le cœur – soudain – embrassé par le ciel
Comme si quelque chose résistait à la mort
Pour un (très court) instant
Ici
Pour vivre
Sans naître
Sans renoncer
Sans mourir
Sans implorer
Comme si une partie du secret
nous avait été révélée
Terre naturelle
Loin des rives fréquentées
Le cœur brûlant
Sur le seuil qui surplombe les rêves
La lumière (en partie) apprivoisée
Comme un soleil dans le pas
Sur la même terre qu'autrefois – pourtant
Comme si l'or et la lumière avait remplacé la roche et la chair
Le ciel bu jusqu'à la lie
Et allant avec cette ivresse
Au milieu des ombres
Au milieu des tombes
Nous moquant (un peu) des morts et des vivants
Sans autres frères
Sans autres maîtres
Que les pierres – les arbres
Les fleurs – les bêtes
Les rivières – les nuages et le vent
Le cœur triste
A la vue de ce long cortège
Au milieu des sacrifices
Si désireux de s'enfuir
De courir contre les vents du monde
De quitter ces rives où coule trop de sang
L’œil posé parfois (un peu) au-dessus de ce qui souffre
De la couleur du silence
Ce chant qui monte
Cette prière ; agenouillé
Comme un indice
Quelque chose – peut-être – de Dieu
au fond de la voix ; entre les mains
La preuve d'une chair habitée
Si brièvement
A peine le temps de s'en apercevoir
Entre la mort et le silence
La solitude
Et – pas si paradoxalement – le plus vivant
Le cœur mélangé au reste
Tourné dans toutes les directions
Sans territoire ; sans étrangeté
Livré au monde ; au ciel ; au mystère ; à l'inconnu ; à lui-même
De quoi est fait le cœur de celui qui s'oppose à la barbarie de l'homme
Dans l’œil du temps
L'âme immobile
L'esprit tranquille
Et le silence
Ce qu'ignorent ceux qui vivent (encore) à la périphérie ;
(presque) toujours inquiets ; bavards et tourmentés
Seul
A contempler la beauté du monde
Émerveillé
Et le cœur qui se raidit
dès qu'approche un homme
La nuit
Tout autour
Le cœur sous les étoiles
Exactement sur l'horizon
Là où le ciel et la terre se confondent
La où le bleu remplace (enfin) le rêve
Partout où vit l'homme
Le geste frondeur
Et le silence ; et la tendresse ;
et l'intimité ; et le sauvage –
que l'on protège de ses assauts assassins
Allant
Sans poids
Comme le monde
L'univers et le vent
Vivant
A la manière de celui qui contemple
Plus qu'un verbe
Dieu ; initiateur du rêve
Présent jusqu'au fond des yeux
Jusqu'au fond de la chair
Jusqu'au fond même du refus
Ici
Sans rien accomplir
Sans même aller
Sans même penser
Sans même donner corps au rêve
Refusant toute histoire
Refusant de faire partie de l'inventaire
Et se laissant pourtant caresser
Et se laissant pourtant chahuter
Et se laissant pourtant meurtrir
Et le temps venu se laissant cueillir par la mort
[Retrouvant enfin parfaitement le reste]
Si proche(s)
De ce que nous fûmes
De ce que nous sommes
De ce que nous serons toujours
Du ciel
Des rivières et du vent
De la pierre et du feu
De tout ce qui est vivant
A jamais
Le bleu et le silence
Et aussi (bien sûr) toutes les possibilités du monde
Son poids de ténèbres – si souvent
Dans ce qui mange
Dans ce qui pense
Dans ce qui aime
Dans ce qui désire
En ce monde où tout s'attrape
En ce monde où l'on croit pouvoir tout saisir
Alors qu'il n'y a rien à manger ; rien à penser ;
rien à aimer, rien à désirer ;
et (bien sûr) personne qui ne mange ; personne qui ne pense ;
personne qui n'aime ; personne qui ne désire
Éclats peut-être
D'ombres ; de peur ; de cris et de recoins
Mais aussi d'infini ; de lumière et de joie
Quelques mots
Un poème sans doute
Des larmes qui coulent
Un peu de rosée sur la terre et le visage de Dieu
Sans jamais oublier ni la figure des hommes ; ni la part qui revient au vent
De quoi se tenir – peut-être
Sans honte
Devant le monde et devant Dieu
Comme un regard qui traverserait le temps
De siècle en siècle
Jusqu'à effacer les frontières et les chemins
Jusqu'à partager l'infini entre les âmes
Là où disparaissent le monde et le temps...
Là où s'effacent les visages et les noms...
Là où le Divin remplace les apparences...
Sous le ciel
L’œil ; le nombre ; le secret
Ce qui se tient au creux de la main
Ce qui se tient au fond du cœur
L'indivisible dont nul ne peut s'extraire
L'indivisible dont rien ne peut être écarté
Le visage de Dieu
déguisé en mains tendues et en étreintes affectueuses
Et parfois (bien souvent) en coups que l'on assène ;
et en lames qui s'enfoncent et qui tranchent
Sans rien dire
Sur la pierre
Au centre du cercle
Alors que la nuit nous enserre
Du monde d'ici
De la vie terrestre
Et du langage humain
Dans ces pauvres cages
(que l'on considère – trop souvent – comme des palais)
Ivres du sang versé qui recouvre la lumière ;
et jusqu'à l'espérance des bêtes
Mais – pour l'heure – sans autre monde que celui-ci
Sans autre parole que celle-là
Sans autre clarté que le jour qui se lève
(et qui éclaire trop rarement le cœur et l'esprit de l'homme)
Comme un chant sacrifié pour respecter le silence et le sommeil des hommes
Comme l'âme tourmentée du monde
Un peu perdu au milieu des étoiles
A craindre le feu et le vent
A danser sur la pierre
Au milieu des bêtes et des hommes
En attendant que la mort emporte la chair ;
avant que la mort – peut-être – ne nous révèle son secret
Éclats encore
Dans cet œil frappé de cécité
Au fond de la chambre close
Rouges sur la neige
Et l'âme enfoncée dans la chair
Et Dieu dans le rêve
Anonyme au milieu des visages
Hôte ; assurément
De ce qui nous traverse
Et de ce que l'on traverse
Sans franchir la moindre frontière
Sans enjamber le moindre obstacle
Sans contourner le moindre territoire
Sans rencontrer le moindre lointain
S'extirpant (très légèrement) du sommeil – peut-être
Jeté au fond de l'âme
Avec des restes de monde et de mémoire
Aspiré par le plus funeste
Et lumineux et (infiniment) gai – pourtant
Le fond du cœur
Et le fond du rêve
A égalité face à la mort
A égalité face à l'Amour
Comme si la lumière n'avait aucun parti-pris
Sans la moindre éloquence
Le poète
Comme la pierre
Et moins que la fleur
Et moins que le langage des choses
Et moins que le silence qui loge au fond du cœur
A la merci de tous les passages
Traversé comme le ciel
Laissant se heurter les âmes et les continents
Laissant le vent emporter toutes les promesses
Ne négligeant rien
Comme un cœur attentif
S'abandonnant
Comme un visage endormi
Sur la pierre
Porté(s) par la nuit opaque
Le cœur scellé dans l'ombre
En dépit du Divin logé dans la chair
Dans cet interminable cortège
Qui laisse derrière lui
De longues traînées de poussière et de sang
Le cœur ensablé
Comme si l'or s'était transformé en plomb
Comme si la vie n'était plus qu'obscurité
Lorsque la mort nous ferme les yeux
Lorsque l'âme aveugle se laisse emporter
Maintenant
Sur cette terre montueuse
Si légèrement
A petits pas
A mesure que le ciel se rapproche
Pas si lointain
Pas si inaccessible
Une fois que l'abîme a été franchi
Au fond de l'obscurité
Le monde
La patrie des hommes
Là où tout brûle
Là où rien ne peut rester vivant
Sauf la désespérance
Et ce qui s'est réfugié
sous la cendre et la poussière
A chaque mort
A chaque fois
Crier
Et ce refus
Et ces larmes
Comme au seuil de l'insupportable
Sans rien comprendre de la continuité – de la transformation – des possibilités
Le cœur ouvert
Comme la fleur
A la merci de ce qui passe
Présent oublié – peut-être
Cette manière d'aller sur la pierre
L'âme si haut placée
Le cœur si intime
La chair si proche du monde
Sans rien écarter de l'homme
Sans rien écarter de la nuit
A nos côtés
Sous les rires
Le jour effondré
Et l’œil jamais étranger
Qu'importe la lumière ; l'errance ; la confusion
Si proche de ce qui ne se voit pas
Et de ce qui ne compte pas
En ce monde
Comme après la mort
Le familier et l'étrangeté inversés
Et le cœur si chamboulé de découvrir l'infinité des mondes
Alors que Dieu est là
Et que tout invite à le voir
Et que tout invite à le rencontrer
On se tient fièrement sur la pierre
La main en visière pour regarder l'horizon
Dire encore
Le cœur sur la pierre
Comme la fleur offerte au vent
La feuille noircie de mots
Comme la roche couverte de neige et de morts
Encre et sang figés
Sur le linceul captif des apparences
Alors que le vrai se tient (presque toujours)
au-dessus du monde et au-dedans de l'âme
Ici
Sans personne
Sans que rien nous appartienne
Comme si une (infime) part du secret
nous avait été révélée
Le cœur frigorifié
Sous la neige et le vent
Et cette trappe au fond de l'âme
Pour s'abriter des tempêtes
Quelque chose du Divin
Au cœur de ce silence
Au cœur de cette immobilité
Sans inquiétude
Au milieu des arbres
Depuis des millénaires
Seule cette prière qui brûle
Au milieu des cendres
Vivre et dire encore
Comme le don d'un Autre
Quelque chose que l'on nous prête
Une disposition fragile
Que feront disparaître le silence et la mort
Ne restera pas la moindre empreinte ;
ni de nos lignes ; ni de nos pas
Comme si l'on vivait (de plus en plus)
la parole et le chemin
à la manière du geste et du souffle
A l'origine
L’œil et le monde fabriqués
avec un peu de chair et de ciel ;
peints avec un peu de lumière et de sang
Le sort enclos au-dedans du possible
A exister sans très bien savoir pourquoi ;
sans très bien savoir comment
Laissant filer la chance
Et s'abandonnant au destin
Embrassant tout d'un seul regard
Sans pouvoir (pourtant) se défaire de l’œil de l'homme
L'encre du poème
Qui rend grâce au monde et à la mort
A toute l'imperfection de cette existence
Perdre et périr
Comme si c'était là les seuls possibles
Frères
Depuis tant de millénaires
A essuyer tant de malheurs
A nous voir si déchirés
Et nous jeter les uns contre les autres
Comme si nous avions perdu le lien sacré des origines
Nous aventurant (comme emporté par le courant)
Là où s'achève le rêve
Au-delà même du poème
Là où le réel n'est plus qu'incertitude
Là où il n'y a ni mensonge ; ni vérité
Là où le cœur n'est plus même un refuge
Là où il n'y a plus ni âme ; ni monde ; ni mystère
Là où tout retour est – peut-être – impossible
A moins qu'il n'existe un autre rêve après le rêve
A moins que le voyage ne soit que mille chemins
sur la même boucle
Au loin
Le monde
Le pays des hommes
Le cœur posé
Sans rien exiger de la terre
L'âme silencieuse et sans réponse
Allongée sur la pierre
Au milieu des fleurs
Le jour ; le monde ; la mort
Enjambés par celui qui a réussi
à hisser son œil jusqu'au ciel
Et qui dévale – à présent – la terre noire
sans un regard pour les âmes insensibles et affairées
Le cœur
Comme une pierre jetée au fond de l'océan
Terriblement étranger à ce qui l'environne
Comme un peu de chair jeté au feu
Hurlant sa douleur
Le cœur funambule
Sur le fil du poème
Laissant (enfin) éclater sa tristesse et sa joie ;
ses murmures et ses cris
Retenus depuis si longtemps
Invention – peut-être
La vie ; le monde ; la mort
En dépit de ce que voient les yeux
En dépit de ce qu'endure la chair
En dépit de ce qu'éprouve le cœur
En dépit de ce que comprend l'esprit
Le cœur offert au silence
Et tant de fois repris par le monde
Et tant de fois meurtris par les coups
Se livrant encore
Fidèle à son destin
Tantôt Dieu ; tantôt le monde
Et l'homme de temps en temps
Arc-bouté contre le monde
Le cœur révolté
Allié de l'infini et du vent
Allié des pierres et des fleurs
Allié des arbres et des bêtes
Allié des larmes et du poing levé
Sachant accueillir l’œil et la main las de cette cruauté
Détaché des doctrines et des tragédies
Le cœur sauvé par le silence
Prêtant ses flancs aux bouches affamées
Œuvrant sur la pierre
Comme l'encre du poète sur la feuille de papier
Le cœur à la belle étoile
Allongé dans l'obscurité
Attendant patiemment le jour
Le cœur assagi
Arraché à son propre cri
Arraché à sa cécité et à son mécontentement
Comme peu à peu dévoré(s) par le ciel
Allant encore
Comme la terre qui tourne
Comme le soleil qui se lève
Sans comprendre la nature du mouvement
Allant seulement
Porté par son ardeur
Sans jamais s'interrompre ; cette vitalité
Si souvent transformée en sauvagerie et en brutalité
Et si rarement en discernement et en gestes sages
De la couleur de celui qui gouverne ; la terre
Au lieu de tendre vers la transparence de celui qui voit
Au lieu de tendre vers la lumière de celui qui sait
Si près
Que tout est happé
Que tout devient intime
Que le sang brille comme de l'or
Que la terre devient notre chair
Que le ciel devient notre toit
Et que le vent devient notre plus sûr allié
Derrière les paupières
Et les rêves grillagés
Comme une bête fébrile
Comme une bête enragée
L'âme dans sa cage
Le cœur hostile et étranger
Tentant sa chance
Et qu'importe que la chair ;
qu'importe que le monde –
soient malmenés
Rien qu'une couronne d'épines
Tantôt sur la tête ;
tantôt entre nos mains misérables
S'enfonçant dans la chair
Livrant le cœur et le monde
à la douleur et aux tourments
Passant et demeurant
Simultanément
Et abandonnant au temps
ce qui doit se transformer
Les lèvres tremblantes
Face aux mains assassines
Face à la chair déchirée
Et que dire de l'âme qui voit ;
de l'âme qui sait ;
et du cœur qui nous accompagne
depuis si longtemps
Comme l'ombre projetée par la lumière
Nos vies ; nos gestes ; nos pas
Tous ce que nous faisons
Et tout ce que nous sommes
Comme une apparence passagère –
abandonnée entre les ténèbres et la pénombre du monde
Le trait livré à la mort et à la lumière
Comme tout ce qui vit sur cette terre
Sur la pente épineuse
L'esprit troublé
La chair blessée
Le cœur accablé
Envahis par le monde
Investis par le temps
Contraint d'abandonner le plus précieux
Pour privilégier la mémoire et l'espérance
Au cœur du silence
Et comme plongé au fond de soi
Derrière les apparences du monde
Dans l'intimité de l'âme
Cet Autre tant recherché
Le front comme celui des bêtes
La chair comme celle des pierres
Le cœur comme celui des arbres
Et l'âme comme celle des fleurs
Plus si humain que ça – en somme
Le cœur mal aimé
Maudit dans sa parole et ses silences
Malheureux comme les pierres
L'âme comme un livre ouvert
Comme l'accomplissement d'une prière
Attentive à tous les malheurs
Soucieuse de résister à la folie des hommes
Et allant quelques fois jusqu'à refuser
l'étrange assentiment de Dieu
Arbres – herbes et bêtes immolés
Sacrifiés
Par toutes ces mains cannibales
Ignorant les cris et l'effroi ;
et les plaintes silencieuses
Heureux du chaos du monde et des étoiles
Croyant participer aux fêtes et aux festins des Dieux
Le cœur
Sans contour
Et comme posé à l'envers
Au milieu du vent
Portés par le néant
Les mains ; la bouche ;
les pas ; le cœur – de l'homme
Sous les éboulements du monde
Et sous les coulures du temps
Nous autres ; les vivants
Et nous (plus précisément) ;
isolé au cœur de nos lignes
Comme exilé au milieu des mots
Derrière ces rangées d'arbres et de livres
Entre la pierre et le vent
Sans territoire
Sans allié
Sans abri
Sans protection
Allant au gré de ce qui pousse ;
au gré de ce qui (nous) appelle
Dans le sens de la roue qui tourne
Allant ; allant – à travers les jours et la nuit
L'esprit (presque toujours) docile
L'âme (presque toujours) joyeuse
Le cœur (presque toujours) partant
Le cœur chapardé
Comme si l'on avait volé le seul refuge ;
le dernier espoir – peut-être (qui sait...)
Toute une vie
A attendre
Dans le noir
Au milieu des ombres et des reflets
Sans rien (re)connaître de la lumière
A regarder le ciel
Dans l'espoir d'une rencontre
Comme si quelque chose pouvait tomber
Comme si Dieu pouvait passer par là
Le cœur volatilisé
Par la main qui rôde
Par l’œil qui rêve
Par le monde qui s'en moque
Sans même avoir besoin d'exister
Entre la terre et le sommeil
L’œil à l'affût
Et entre le rêve et le ciel
Le cœur qui s'interroge
Le soi-monde
Sans mot dire
Sans le moindre commentaire
Mais l’œil ouvert
A la manière d'un secret ;
à la manière d'une (discrète) confidence
La main vide
Face au ciel
Face au monde
Et l'âme offerte et abandonnée
Comme si la parole courrait à contre-sens
de ce qui se dit (et de ce qui s'entend) en ce monde
Frondeuse au milieu des bavards et des bavardages
Privilégiant le cercle plutôt que le carré
Livrant (en partie) – peut-être –
ce que cherchent (inconsciemment parfois) les hommes
Un peu de lumière ; juste assez pour continuer
à vivre au milieu de la pénombre et des malheurs
Monde inventé
Avec ses masques et ses fantômes
Avec ses caresses et ses coups de hache
Avec ses pièges et ses promesses
Avec ses espoirs et ses traditions
Comme si l'on devait marcher
avec un cadavre sur les bras
Le cœur entravé
Sans maître
Sans (réelle) liberté
Avec – partout – la possibilité de l'enfer
Et avec – en soi – la possibilité de la prière
Comme si l'on nous forçait à vivre
dans un perpétuel ajournement de la lumière
Entre Dieu et la bête
Entre la solitude et le monde
Entre le silence et le chant
Entre la pénombre et la lumière
Bref ; à l'intersection de tous les territoires
Et en proie (bien sûr) à toutes leurs promesses
Et soumis (bien sûr) à toutes leurs servitudes
Assurément
Au-dessus
Et autour
Et au-dedans
Et invisible
Comme Dieu
Comme le silence et l'âme du monde
Comme la prière des innocents
Au-delà du monde
Là où les territoires disparaissent
Là où tous les fragments se réassemblent
Comme si tout était Un
En ce lieu sans géographie
Par là où tout s'engouffre
Œil puis cœur
Chair et âme
Là où tout s'enflamme
Là où tout déborde
Comme l'esprit et le vent
Manière – sans doute – de quitter
le territoire mensonger du monde et du temps
L'âme de ceux qui cherchent
Le silence de ceux qui savent
Ce qu'offre la parole
Autant que le geste quelques fois
Lorsque les mots se font (savent se faire) poème
Et que le poème se fiche dans le cœur comme une flèche
Faisant trembler l'esprit – le sang – la chair
Parfois claque ; parfois caresse
Et étreinte de temps en temps
Et tant pis pour les yeux fermés
Et tant pis pour les yeux indifférents
A l'endroit du passage
Face au monde
Et face à l'éternité
Une partie de la douleur
Sans bien mesurer ni la valeur ; ni l'intensité – de la transformation
Le cœur comme retourné ; retrouvant (peut-être) sa position initiale
Le cœur éprouvé
Las du périple
Cherchant le lieu qui échappe au voyage
Cherchant le pas qui échappe à l'horizon
Ici
Sans rien savoir
Sans rien pouvoir
Sans rien reconnaître
Visitant le monde (et l'explorant quelques fois)
Comme coincé dans cette étrange parenthèse du temps
Découvrant moins souvent l'indicible que le néant
Et bien seul (assurément)
Au cours de ce voyage
Entre Dieu et la pierre
Au bout des doigts
Cette étoile
Et ce ciel
Au bout de l'étoile
Depuis cette terre
Où l'âme semble posée de travers
Où tout est si pentu que le cœur paraît bancal
Qu'importe l'ignorance et la douleur
Qu'importe le monde et la mort
Qu'importe l'Autre – l'obscurité et la joie
Qu'importe la vérité
Qu'importe les promesses et les possibles
Et qu'importe même ce qui est
Puisque tout est vide
Puisque rien n'existe vraiment
Le cœur ignoré
A tourner en rond
Enlisé entre les souvenirs et l'espérance
Entre les promesses et la boue
Dans un temps suspendu
L’œil et l'âme
La lune et l'encre
Cherchant le ciel
Derrière la nuit
Déchiffrant (essayant de déchiffrer) le monde
Comme un poème de chair et de sang
L’œil posé
Entre le rêve et l'infini
Mélangeant tout à la terre
Alourdissant le sommeil et le monde
Laissant filer le réel
Laissant recouvrir l'invisible de poussière et d'illusions