Carnet n°249 Notes journalières
Sur le chemin des jours…
Ce que l’on arpente – de long en large – cet étroit corridor – un sentier – le long d’un mur sans soupirail…
De l’herbe au sommet de la tête – du lichen dans les narines – de la mousse dans les oreilles…
La nature (profondément) végétale de l’homme – et ses racines (viscéralement) minérales…
A la manière de la pierre et de la plante – comme un arbre – une montagne – dans les limites imposées par la matière…
On s’élance – lourd et innocent – à la rencontre du monde – de cette fenêtre immense sur soi – comme mille miroirs – partiels – rapprochés – légèrement déformés…
Ce que nous portons – malgré nous – sur le dos – le nom et l’histoire des hommes – la charge et la responsabilité des choses – en plus des soucis que nous avons fait nôtres…
Un feu embraserait cet amas d’ennuis – d’images – de croyances – inutiles ; et nous danserions dans le vide – sur la cendre – tous ensemble – très heureux…
Le réel – le monde – comme un rêve…
Avec deux yeux trop bêtement humains qui persistent à ne croire que ce qui est tangible – observable – apparent…
Comme si le reste – l’évidence – le plus sacré – l’invisible – nous étaient inaccessibles…
Comme une perception invalide – un défaut de lucidité – une amputation des organes les plus essentiels…
Aux marges du monde – la possibilité d’une solitude…
Dans la forêt – (presque) notre seul refuge…
Là où peuvent s’épanouir l’esprit – le silence – la liberté ; l’intimité et la joie – inexplicables – sans autre raison que l’intense sensibilité et l’accès (peut-être) aux profondeurs de l’être…
Avec – au-dedans – un incroyable sentiment d’union et de ressemblance – comme une aile sur un corps qui, peu à peu, prendrait conscience qu’il est, lui-même, aile – profondément…
Une autre perspective – celle qui nous emporte au détriment de ce qui demeure – cette vue surplombante – ce regard panoramique – comme une graine – une fenêtre – qui attend les conditions requises pour s’ouvrir et croître – devenir à la fois la somme des expériences et le résultat de leurs soustractions (successives)…
Un souffle – presque rien – et le déploiement de tout – comme une efflorescence – un développement – une multiplication…
Le feu et le vent – ce qui croît et s’obstine…
La marque particulière – acharnée – du vivant ; sa griffe en quelque sorte…
De la matière fragile – soumise à tous les assauts – mais qui jamais n’abdique – qui jamais ne renonce…
Un excès minime ; et tout périclite – tout disparaît ; et du monde, soudain, il ne reste plus rien ; pas même un vestige – pas même le souvenir – moins que le néant…
Ce que nous bâtissons contre le vent – et qui renforce la nuit – les instincts – la mort ; le sang sur les pierres – la tristesse des yeux et des âmes – comme une manière (involontaire – bien sûr) de prolonger cette misérable existence…
Le feu – en nous – à qui nous apprenons le langage du désir – pour en faire un allié supplémentaire – une force capable de fendre la pierre – d’excaver les montagnes – de retourner toute la terre du monde – à seule fin de nous assouvir – de nous rassasier…
Un regard trop restreint – la surface d’une parcelle – à peine – une seule couleur – une seule folie (bien pâle – presque éteinte) – des existences minuscules – bien trop mesurées…
Et cette écriture qui tente de percer l’étroite coquille où nous vivons enfermés – cette affreuse cloche de verre sous laquelle nous gesticulons à la manière des insectes – pris au piège – prisonniers – victimes de notre nature – de notre tropisme – de notre soumission aux instincts et à la nécessité ; – instruments de la vie et du monde – instruments (partiels et incomplets – (très) médiocrement incarnés) du silence – en somme…
Les instincts du monde – dans nos veines – sous le vent – dans l’herbe – sur les pierres qui voient couler le sang – la sueur – les larmes – les yeux tristes des mères et des enfants – le regard fou des hommes – cette ardeur qui jamais ne s’éteindra…
Nous entrons (presque toujours) par effraction dans la tendresse – cette pente douce – comme une cachette – un refuge contre la violence et la folie ; et nous en sortons par immaturité – par inadvertance – comme des enfants désobéissants et inattentifs happés par le grand soupirail du temps…
Uni(e) aux fleurs – cette écriture – et le silence…
Jour et nuit – comme une peau à recoller – à réparer – à aimer davantage…
Des lambeaux de vie – des lambeaux de mort – par intermittence…
Des traces de luttes pacifiées…
De la fièvre et de la fureur – incontrôlables…
Des nœuds – une corde – longue – que l’on use et qui s’effiloche – jusqu’à la rupture…
La chute – cette route que nous empruntons (tous) – malgré nous…
Seul(s) – au début – à la fin – tout au long du voyage…
Comme mille barques – en tous sens – sur l’océan – et leur lente dérive – et leur long périple vers la disparition – vers le même oubli…
Ensemble – comme si nos âmes – comme si nos voix – pouvaient s’emmêler…
Mais il n’y a que nos cris que l’on entende…
Notre chant – comme un axe – parmi tant de déroutes ; une lumière à travers les ruines…
Le temps – les excès (et le manque) de temps – dilapidé(s) dans le noir…
L’horizon que l’on arrache aux rêves…
Cet air des hauteurs qui nous fait défaut pour conclure – pour toucher du doigt l’achèvement…
Notre angoisse (si terrifiante parfois) – nos craintes (quasi quotidiennes) – devant le versant le plus abrupt du monde – de l’azur ; ce cœur – ce centre – apparemment impénétrable…
Des luttes – sans raison – comme des poussées de fièvre…
Et des rêves qui tournoient – qui se cognent contre les parois de notre tête…
Du bleu – des ailes – et cet air renfrogné face aux vents tourbillonnants – le cou enfoncé dans les épaules – le regard paralysé par ce que l’on imagine plus haut – comme une récompense – comme un poignard, en vérité, qui, un jour, se plantera entre nos omoplates…
Des amours sans grâce – sans charnière – sans pardon – ce qui s’enracine dans nos yeux – dans nos pas – à force d’habitude – à force de certitudes ; jamais comme au premier jour (mais y a-t-il déjà eu un premier jour ?)…
L’hiver et la solitude en toute saison ; des oiseaux au-dehors – virevoltant – indécis – sans refuge – partagés entre la terre et les cieux – entre l’ailleurs et leur fidélité au monde – au nid jamais constitué…
Et le vent – brusque – puissant – dont on ne peut espérer qu’il pacifie la rage – toutes les inclinations à la fureur – qu’il redore le blason des ensommeillés et mène en des lieux plus favorables les âmes sensibles qui cherchent leur place – un horizon meilleur – plus innocent – plus approprié…
Ce qui s’affaisse – en nous – pour laisser rayonner quelques astres anciens ; la lumière et l’océan…
Le chemin que choisissent nos pas – ni le plus simple – ni le plus direct – celui qu’impose la nécessité ; le plus juste parmi d’innombrables…
Sur notre soif – des malheurs – bien souvent – comme une habitude – un destin – une leçon jamais vraiment apprise…
Et l’invisible derrière – toujours – et qui, parfois, s’avance au seuil du plus tangible – du plus grossier – du plus nauséabond – aux frontières de la fumée – si proche de l’aveuglement – dans l’air incandescent à force de cris et de colère – sur le sol brûlé à force d’ardeur et de pas obstinés…
L’œil – au-dehors du monde – que le regard, peu à peu, remplace…
Ce que l’on creuse – à force de vivre – comme un gouffre que nos gestes (et nos pas) transforment en abîme – à la manière d’un néant inventé – quelque chose que nous façonnons (tous) au fil du temps…
Un sol recouvert de tombes et de mains levées – la vie qui s’acharne sur la pierre – indifférente à l’obscurité qu’elle y laisse – comme des strates de noir supplémentaires – des couches et des couches où l’on s’englue – au milieu desquelles l’on s’éreinte à naître – à vivre – à mourir…
Ce qui se répand sur la terre – dans les âmes – partout – et que l’on cristallise en (faux) savoir – en (vaine) fierté ; la lèpre – la gangrène – des croûtes de bêtises et de mensonges qu’il convient d’arracher – et qui laissent la chair et la sensibilité à vif…
L’empâtement du vide – comme un ventre repu – gonflé – que l’on voudrait ouvrir – empaler – déchirer – pour se débarrasser de ces amas – de cet enfermement…
Un sentier de signes – de lettres et de chiffres – de rêves et d’idées – qu’il faudrait délaisser – la fièvre sous le front – pour inventer sa propre route – sans mémoire – sans (véritable) intention…
Rien que des stigmates et des envoûtements – la mort qui se frotte contre notre visage – sur les lèvres, le dégoût – et dans la poitrine, la suffocation…
Et la main encore trop lourde sur la page – l’œil nouveau – le sang frais – ce qui circule bien au-delà de la tête – qui prend sa source ailleurs – très loin – dans les hauteurs – entre le ciel et l’esprit…
Le vide – au-delà de la terre – au-delà de l’horizon – au-dedans – ce que nous accolons à la vie – ce que nous apposons contre la chair – contre l’idée de la mort – ces fragments de silence – ces lambeaux de néant…
Le monde sur nos lèvres plaintives…
A l’approche du jour – le geste sans mémoire…
Ce qui disparaît – emporté par nos feuilles ; ces traces d’encre au fond des yeux – entre la lune et l’infini…
Et ce fil sur lequel nous marchons tous ensemble – à la manière des funambules…
La loi – le secret – la protection – fruits et instruments de la peur…
La lumière antérieure au labyrinthe…
Le commun dans sa plainte ; des cris – des prières – des murmures – inutiles…
Au-dessus des têtes – le vol effarouché des sorcières…
La bave aux lèvres et le regard trop fier…
Ce qui excorie la peau – ce qui entaille la chair – ce qui brise les os…
Les fleurs qui apparaissent sur le chemin – toutes nos consolations intérieures…
Ce qui berce ce qui hurle et ce qui saccage…
Le monde moins loin que notre âme…
A peine vivants – comme cloués à cette (incroyable) distance qui nous sépare…
Nous – nous détachant de ce qui nous brime – de ce qui nous écrase – de ce qui nous déchire – la pauvreté humiliante – les chemins qui éloignent – qui nous rapprochent (trop malhonnêtement) – l’étendue (insoupçonnée) entre les tempes – au fond du cœur – communiquant parfois…
Nous – parcourant la pierre – nous défaisant de l’abîme – du mystère – du rêve des hommes – tombant au milieu des énigmes du monde – nous relevant à chaque virage – poursuivant (obstinément) notre marche – nous acharnant à considérer chaque étape comme une épreuve – oubliant de nous libérer du sens et de la possibilité de la résolution…
Plongé(s) au cœur de la danse des vivants – gesticulant sur toutes les scènes – au milieu des cris et des tourments …
Plus loin que le monde – ses lois – ses ruses – ses secrets…
Au plus près de la sorcellerie des temps premiers…
Ce qui se porte et s’avance – malgré nous…
Au centre du labyrinthe…
Peu à peu – en pleine lumière…
Au-delà de tout propos…
Ce que l’on érige et ce que l’on invente…
Ce que l’on recombine et ce que l’on dissimule ; cette danse étrange des viscères et des orifices…
L’invisible mutilé ; la cécité souveraine…
Le silence déformé par le désir et la mémoire – comme une poussée asymétrique de la partie la plus nuisible du réseau…
Dans la transparence – avec tous les signes préexistants…
Quelques vibrations pathologiques – sans impact sur l’immunité de l’étendue…
Des lieux – un monde de cages parallèles – des frontières enchevêtrées – et ce fil qui court entre toutes les têtes – qui se faufile sur toutes les peaux – qui pénètre toutes les chairs…
Toute la verticalité du ciel – des Dieux – au cœur de nos existences si communes – si triviales…
D’un bout à l’autre du monde – de l’âme – de la chair…
Du côté du silence et du langage…
L’essentiel en creux et en lignes – toutes nos contingences – toutes nos projections…
Le temps – éparpillé – à l’agonie – dans son dernier souffle…
La matière (terrestre) – comme un piège d’abord – un orifice qui nous magnétise – qui nous attache – qui nous fixe et nous immobilise – puis, qui apprend (à l’aide de l’esprit) à se dilater – à s’ouvrir – à s’infiniser…
Et nous – au-dedans – nous approfondissant…
Sans terre – sans l’ombre d’une étoile – au cœur des courants qui nous emportent – le long d’une voie qui jamais ne dit son nom…
Et ce langage inconnu pour aborder l’éternité – l’inconcevable – la partie, en nous, la plus centrale – la plus inhabitée…
Des heures particulières – comme une page secrète – inconnue – parsemée de signes affranchis du sens – des signes en perspective qui éclairent autant le ciel que la mort – autant la multitude que l’étendue…
Et entre nos lèvres – ce silence – cette parole inarticulée – indéchiffrables…
A l’intérieur du temps – une présence infinie – délicate – qui échappe à la prolifération – au règne et aux cycles de la matière – au rythme et à la durée – à toutes les formes de retour et de linéarité ; quelque chose d’intangible – comme un cœur atemporel exonéré des mouvements et des secousses…
Des fragments d’espace et la distance – délaissés…
Des voies qui explorent la moindre cavité…
Des interstices à découvrir…
Des surfaces et des passages – et une chute (presque) inévitable…
Des profondeurs et l’invisible…
Le regard – au-dedans de l’âme – sur toutes les choses devenues intérieures…
Un vertige – des extases et de l’immobilité…
Le goût de soi et le goût du monde – en tous lieux…
Notre matière changeante et immortelle…
Des entités (très) provisoires – vouées à la permanence des échanges ; fragments inlassablement recombinés – se recombinant sans cesse – sans fin…
Et ce vide – suspendu – partout – au-dessus – au-dedans – en dessous – engagé au cœur de chaque forme – au cœur de chaque phénomène – au cœur de chaque expression – comme un territoire et une respiration unifiés et multidimensionnels…
Un espace – une prière – l’aube naissante ; la continuité, bien sûr, d’un itinéraire sans voyageur – une évolution de la perception qui goûte toutes les formes – toutes les textures – toutes les couleurs…
Alliances – collisions – ruptures – séparations – déploiements – amassements – obstructions – déblaiements – effacements – disparitions – recommencements ; surface et profondeur – contraction et expansion ; mille manières d’échanger et de se combiner – sans jamais s’interrompre…
Nous en eux – en tout – en nous-même(s)…
Au cœur de l’âme – l’esprit – un peu de matière – qui cherchent l’éternité et le silence…
Un cri – un murmure – une voix…
D’un monde à l’autre – de jour en jour – au fil des générations – toujours plus ou moins libre(s) – incarcéré(s) – ailleurs – perdu(s) – présent(s) – déboussolé(s) – à demeure – selon l’état et le degré de conscience…
Cette terre émergeante au-dedans de l’autre – notre âme – celle où l’on vit – sans commune mesure avec toutes les histoires que l’on nous raconte – que l’on se raconte – notre itinéraire – cette danse paresseuse entre la source et le retour à la source – ce que les hommes appellent l’existence – le voyage – leur destin…
L’aube traversant le monde – le monde devenant la parole – les signes de l’encre – le sang des vivants – sur nos pages…
Ce qui fonde le visible – l’apparence – cette surface où la lumière se mêle à la tragédie – la brume et le vent atemporel – infaillible ; nous – les hommes – encore très éloignés des sommets – du moindre tertre – des premières hauteurs…
Des tranchées – trop souvent – que l’on creuse avec le soc de la raison – saison après saison – siècle après siècle – comme l’on parcourt – au-dessus – au-dehors – le même sillon…
De ciel et de terre – notre chemin – sous nos pas trop lourds – sans jamais rien franchir ; la trop pesante remontée vers la source – l’origine de la matière et du vide – nos visages (outrageusement) déguisés que les circonstances, peu à peu, débarrassent – mettent à nu – rendent à l’innocence…
Tout se disloque – et, sous l’effritement, apparaît le sourire – derrière les voiles – derrière les pleurs – derrière l’effondrement – caché, depuis toujours, au milieu des apparences…
Nous – dans les décombres – comme une fleur qui éclot dans la glaise – sur la dislocation…
Aux confins d’un espace qui jamais ne peut finir…
Les plis du monde – sous notre chair – dans les recoins de l’âme – les secrets de la mort au fond de l’esprit…
Un souvenir – parfois – le vestige d’un état antérieur – sous l’orage et la plaie – quelque chose du ciel…
Un peu de bleu sur nos perspectives…
Et notre persévérance face à l’absence – face à l’obscurité…
Nous n’existons qu’à travers l’oubli – puis, l’effacement…
Rien des amas – des cumuls ; un tas de neige comme récolte – le monde sous verre – dans notre main – des pleurs et de l’affolement – avant le grand silence…
Un lac au fond du cœur où finissent par sombrer toutes les choses…
L’eau qui s’infiltre – à l’intérieur – comme le prolongement de la rupture – la faille qui s’élargit – la matière qui s’imbibe – le vide, peu à peu, envahi…
L’incarcération transformée en temple liquide…
Les racines et la marche – pourrissant…
Les conditions de l’immersion et de l’envol – simultanés…
Ce que nous récolterons à la fin de l’hiver – un surcroît de silence…
Une expatriation sans affolement – un simple détour par une terre étrangère – un archipel au bord du monde – une contrée moins sombre où la nuit perd (en grande partie) sa démesure – où l’âme se résout à l’essentiel – où le geste apprend le rythme et la justesse – histoire d’alléger toutes les pesanteurs…
Une fenêtre – et des pas qui nous rapprochent – l’Amour en vue…
Le franchissement d’une frontière qui exclut toutes les têtes porteuses du moindre signe de sauvagerie…
Quelque chose de tendre – véritablement ; bien moins miroir que douceur…
Dehors – rien qu’une étrange fatalité – des choses – mille choses – bien trop – des circonstances – ce qui a l’air d’arriver…
La vie – le monde – notre visage – intranquilles…
Et cet espace – à l’intérieur – doux – tendre – capitonné – où l’on peut tout accueillir – où l’on peut tout recevoir – sans jamais trembler – sans jamais rien attendre – sans jamais se perdre…
Eparpillés sur la terre – dans la nuit – ce feu allégorique – cette manière d’apprivoiser le monde – d’embrasser le visage lointain de l’aurore…
Nous – sans trouble – sans filet – sans volonté – vaillant à l’intérieur – présent au-dehors – avec sur nos épaules, toutes les têtes (excepté la nôtre)…
Des fleurs – un sourire – nos seules armes face au monde – violent – rusé – prêt à tout pour atténuer ses malheurs…
Nous – entre le ciel et le tremblement – guère assuré(s) – parmi les astres de la nuit nouvelle…
Un soleil – sans la tyrannie des Autres – pas même avili par nos grimaces – nos absences – planté au milieu du front – au milieu de notre joie – comme un immense point jaune né d’une secousse qui, un jour, ébranla notre sommeil…
Une traversée – comme un envol (impromptu) de lettres – au-dessus des flammes – sur nos feuilles (trop) noircies…
Mieux qu’un rêve – mieux que le réel revisité ; un rire énorme – éclatant – au cœur de la vérité ; les délices d’une âme sans mensonge – admirablement authentique – célébrant le jour et le monde…
Un jour – un monde – sans pareils – sans usure…
Ce que le sort nous réserve aux dernières heures du voyage – comme une surprise – à coup sûr…
Dans l’attente de l’infini désenchaîné ; prisonnier volontaire dès le premier jour – comme un oiseau étrange rompu aux ailes coupées – de la poussière sur ses yeux vifs – un peu de sang dans ses veines – sur ses plumes et son bec – et dans les griffes – redoutables en apparence – sans doute le moins féroce – le point de délivrance – comme un instinct à la rencontre d’un autre instinct – deux forces opposées qui s’affrontent et s’annulent…
La nuit moins obscure qu’au premier jour – éclatante bientôt de lumière – peut-être…
L’infini – l’oiseau – la clarté – se retrouvant – après des siècles de séparation – unanimement décidée…
Nous – entre la solitude et la folie – les pieds et la tête plongés dans le noir – devenant notre propre voix – notre propre vertige – notre propre délivrance – une route étroite – une issue possible – comme un dôme – posé au-dessus d’un grand désespoir – soudainement arraché…
Nos lèvres – dans l’attente d’une blancheur – d’une caresse – d’un nouvel horizon – découvrant enfin un monde inconnu – bien davantage qu’une (simple) consolation…
Sans fin – comme une nuit à rejoindre – à embrasser – à pardonner – pour les larmes qu’elle fit tomber – pour les cendres qu’elle jeta sur nos âmes – sur nos yeux – comme une mère à la poitrine aride – la bouche pleine de ressentiment – le sang brûlant – nous berçant dans la trop grande proximité de la terre au lieu de nous abandonner à la magie mystérieuse des airs – des eaux claires – des courants vivaces – des souffles profonds et amoureux – qui nous auraient, peu à peu, initié(s) au provisoire – au ciel – à l’océan…
De la lumière – parfois – jaillit le plus sombre – non comme un hasard – non comme un accident – comme une absolue nécessité…
Ce qui lacère – ce qui brûle – ce qui empiète ; le territoire noir et son règne – son rayonnement – sa splendeur…
Une armée de bourreaux anéantissant tous les élans – défigurant le monde – saccageant la pierre et la chair – comme d’autres dansent et célèbrent – naturellement…
Un rêve entre deux averses – une langue qui décrit tous les horizons…
Des étoiles – le sol – des chemins – ce qui tombe et s’égare – ce qui franchit et ce qui invite…
Toutes les dimensions du monde – tous les règnes – tous les épuisements…
Le jour et la nuit, sans cesse, recommençant…
En plein cœur – là où réside l’Amour – là où la chair est la plus dense – la plus fragile – là où Dieu bat les cartes sans jamais les distribuer – là où la nudité nous donne une allure presque minérale – là où se disloquent toutes les âmes – où s’éteignent tous les désirs – là où s’arrache et se métamorphose en sang – en spectre – ce qui nous est le plus cher – le plus précieux (faussement indispensable) – dégoulinant – errant – sur la pierre – interminablement…
Nous – dans la lutte – rêvant – encore en plein sommeil…
Les yeux face à la montagne – poings levés – regard clair (et franc) – les muscles tendus – l’âme et les épaules prêtes à supporter leur charge…
A distance de l’or – un peu de danse – sur nos lignes – quelques pas esquissés dans l’intention (trop précise – trop volontaire) d’un geste juste…
Ce qui – en nous – s’ouvre comme un coffre – ce qui jaillit de notre abîme – un trésor – le cœur – le monde – invisibles…
Ce qui, à chaque instant, peut s’entrevoir – être vécu, de plus en plus pleinement, et honoré…
L’autre versant de la terre – les yeux grands ouverts – qui fait de chaque forme – de chaque chose – le plus sacré…
Ce que l’on peut sauver de l’absence et de l’anéantissement…
Les heures (trop) passagères de l’étreinte – ce que l’on partage avec l’eau et le lit des rivières – un chant continu – une couverture d’étoiles sur les yeux…
Et à l’autre bout de soi – tôt ou tard – un jour – la faux qui s’abat…
Des murs – des grilles – l’espace des vivants…
D’une extrémité à l’autre du feu…
Des tours – des trous – des mains qui s’agrippent…
La vie – la mort – de plus en plus mélangées…
Le camp des Autres – notre solitude…
Ce que l’on aimerait voir briller dans le sang – au fond des âmes – dans le poing levé des hommes – et ce qui, parfois, arrive – comme par mégarde…
La quantité négligeable que nous sommes….
Ce que nous partageons – la mort et les crachats – la pluie – la férocité des bêtes qui nous assaillent – ce que nous n’avons jamais cessé d’être…
Le lierre autour de notre cou – jusqu’à l’étouffement – jusqu’à la délivrance…
La terreur et la semence – les instincts qui brillent dans les yeux – ce que la faim prolonge – et cette odeur – et cette couleur – auxquelles nous ne pouvons échapper…
Ce qu’il y a de plus hostile en l’homme ; le froid – notre cœur emmuré…
En attendant le silence – la fièvre contagieuse – le déploiement de la force – de la bêtise – de la violence – l’usage et la cruauté…
Notre longue veille depuis les mondes parallèles…
Nos balbutiements – guère entendus – comme nos prières et nos vociférations…
Un peu de salive dans la poussière…
Le vent qui nous appelle – auquel on appartient ; trait pour trait – notre visage…
Présent en tous lieux – comme le jour et la nuit – tous les reflets – toutes les ombres – ce qui scintille, si souvent, comme une illusion…
Les différentes figures du silence – réunies dans le regard – dans chacun de nos gestes…
L’espace vivant que nous habitons – la présence sensible que nous sommes…
Au-dessus du monde – les sous-sols de l’enfer – en attendant la démultiplication du feu – le déploiement de la fièvre et de la folie – ce à quoi œuvrent les hommes – depuis leurs hauteurs (dérisoires)…
Le sentier des crêtes – de part et d’autre de la blancheur – l’immensité – le silence incommensurable…
Notre envergure – sans restriction – sans trahison – entière – non corrompue…
Et des cœurs hostiles inentamés – comme de hauts remparts contre lesquels se brisent tous les élans de notre (faible) voix…
Des sons – des lignes – inaudibles – dégoulinant le long des murs – plongeant dans les eaux croupies des douves…
Nous – devenant stagnant(s) – une force immobilisée – guère plus puissant(s) que les premiers (et médiocres) balbutiements humains…
Nous – nous détachant de toutes les formes d’imprécation ; le désir du meilleur pour les Autres – autant qu’ils en sont capables – hors du rêve et des (fausses) appartenances…
Leur vrai visage s’extirpant, peu à peu, de toutes les généalogies…
Le vent sans destination – sans cause – sans maître ; le souffle même des origines – peut-être…
A peine un éclat – une couleur délavée – des existences insipides – sous la terre, déjà, de notre vivant – si éloignés de l’oiseau libre – de la mort joyeuse – de la vie pleine – de ce que tous les prophètes, un jour, ont promis…
Rien ne pourra nous délivrer de cette longue nuit d’épouvante ; une seule possibilité : nous décomposer – devenir la résultante (prévisible) de toutes les soustractions imaginables…