Carnet n°310 Derrière les mots
Août 2024
Paroles écorchées ; paroles arrachées...
Les tripes à l'air...
Traversées par le feu et le sang...
Entre le vent et les doigts pointés...
Le verbe et le geste (ce verbe et ce geste en particulier) ignorés par tant de visages et de voix ; condamnés par tant de lèvres réprobatrices...
L'angoisse de la mort ; en filigrane...
A travers tous les actes de l'homme...
Jusqu'à son dernier souffle...
Jusqu'à l'oubli de son âme ; étonnamment...
La terre montée à cru...
Et l'enfance jetée par-dessus bord...
Et tout balafrant ; et tout massacrant...
Et tout balafré ; et tout massacré...
A la hâte ; sans le moindre répit ; sans la moindre élégance...
Hanté par le manque et la misère (vécus depuis des millénaires)...
Comme une débauche indécente – aujourd'hui ; à la manière d'une célébration (d'une odieuse célébration) de l'abondance ; pour conjurer le sort (sans doute) et satisfaire (très provisoirement) la chair et l'esprit...
*
Au-dessus de la pierre...
La route tracée à même le jour ; la lumière...
Le pas léger ; sans toucher terre...
Sans nom – sans chair...
A jouer avec le monde et le temps...
Les Autres loin derrière soi ; comme décalé(s)...
Derrière les mots...
Ce qui sait ; ce qui sait et se partage (quelques fois)...
Témoignant de la matière – de la texture – de la couleur – du monde ; comme de l'invisible et du reste...
A travers cette manière (si singulière) d'aller sans chemin – sans densité – sans contrainte...
Grâce à ce regard attentif [libéré du besoin de spectacle(s) et de spectateur(s)]...
Qu'importe (après tout) la distance qui semble séparer le monde du cœur...
Toujours au-dedans ; en définitive...
(Sans doute) plus proche – à présent – de l'ineffable que du monde...
Entre le reptilien et la fulgurance...
Comme un retour (une sorte de retour) aux origines...
Avec du bleu sur cette table (sur cette table où semble naître le verbe) ; comme des bouts de ciel en suspension au-dessus du bois...
Avec, parfois, l'empreinte de la lumière...
Comme si une cascade dégoulinait sur le noir du monde ; sur la folie des âmes ; sur le sommeil des hommes...
A la manière d'un séjour in(dé)finiment prolongé...
Entre la roche et les étoiles ; entre le ciel et les pierres blanches...
Comme plongé au cœur de cet étrange regard qui ruisselle sur le monde...
Alors que chacun s'accroche tantôt aux cimes ; tantôt au sang (selon les impératifs de l'âme et les nécessités de la chair)...
*
Terre où l'on ne vit plus guère...
Qui grouille d'un (trop) grand nombre de vivants portés à l'artifice et aux mensonges (qui semblent donner à leur vie un peu de consistance et lui ôter son poids de misère et de honte)...
Se payant de mots (au sujet de la richesse – du bonheur – de la liberté)...
Répétant à l'envi leurs mille litanies...
Entassant encore mille choses dans leurs réserves déjà débordantes...
Éliminant (tentant d'éliminer) les obstacles et les aspérités ; les douleurs et les anfractuosités...
Célébrant leur existence lisse et confortable ; aisée et sans épaisseur ; divertissante et dénaturalisée...
Face à un mur (immense) que chacun refuse de voir...
Ni instinct ; ni évidence...
Au nom de la distraction...
La tête (parfaitement) captive...
Ajournant toute réelle découverte ; la moindre exploration ; et jusqu'au moindre pas (trop coûteux – trop éreintant – sans doute)...
Occupé(s) ; s'affairant et s'accroissant ; sans même se demander pourquoi...
Cœur à l'écoute...
Intensément silencieux...
A même la chair du monde...
Comme sur l'étendue bleue...
Dans la chambre ; sous les arbres...
Quelle que soit l'attractivité du ciel ; quelle que soit l'étrangeté des horizons...
Aussi lumineux ; aussi obscurs – soient-ils...
Dressé ; et traversé par la lumière...
Laissant là les défis et les discordances...
Épousant l'espace ; et repoussant les murs (lorsqu'il le faut)...
L’œil éclairé ; et éclairant le monde...
Au cœur de la rencontre...
Qu'importe l'écho ; et l'envergure des âmes qui nous font face...
Sans attente ; sans support ; sans mémoire...
Docile ; comme l'air qui court ; comme l'eau qui coule...
A la manière de la rivière et du vent...
A travers mille gestes et mille signes auxquels le quotidien (nous) invite ; et auxquels les mains et l'encre se soumettent ; offerts naturellement (sans rituel ni cérémonie) à ce qui est là ; à ce qui vient ou se présente...
*
Continuant d'aller ; sans même y penser...
Puisant (involontairement) dans cette force présente au-delà la fatigue (au-delà même de l'exténuation)...
Le pas tenace ; le front fébrile...
Au milieu des éboulis...
A mi-pente (exactement) ; quelque part entre le haut et le bas...
Le cœur battant...
Comme un novice innocent ; aussi naïf que le débutant le plus inexpérimenté...
Sans question pourtant (et depuis longtemps) face aux livres et aux miroirs...
Le geste et le mot de moins en moins pesants...
Le temps ; comme une embardée de l'espace (une forme d'excroissance née de l'emballement du mouvement)...
Avec le sol qui se dérobe...
Comme si le poids ne pesait presque plus rien sur la terre...
Le regard vif et profond ; porté au loin (sur l'horizon le plus éloigné)...
Au-delà du monde ; au-delà de l'attente ; au-delà du devenir...
Témoignant – peut-être – d'un territoire ancien (si ancien que nul ne s'en souvient aujourd'hui)...
Comme délivré du pire (et de la durée)...
Au cœur d'un vide parfaitement agencé...
Adapté à chacun (et, en particulier, à ceux qui favorisent la vie solitaire et naturelle)...
Fournissant à ces derniers (en plus du reste) la provende et la liberté...
Pour peu que leur cœur soit guidé par le feu et l'effacement...
Laissant le monde à ses danses – à ses pitreries – à ses mille mouvements...
Réunissant (essayant de réunir) l’œil et le mot...
L'invisible et la matière...
L'infime et l'infini...
Le nécessaire et le contingent...
L'essentiel et l'accessoire...
L'intimité et le détachement...
Tout ce qui nous habite ; tout ce qui nous traverse ; tout ce qui nous anime...
A la lisière du possible...
L'ineffable...
Sans jamais nous blesser (ou nous affaiblir)...
Engageant l'âme dans l'intensité et le silence...
Le cœur fouillé (de fond en comble) par ce qui le traverse...
Changeant de couleurs (et se transformant – bien sûr) au fil des expériences...
Laissant les rencontres démanteler les murs du monde et du temps...
*
A foulées naturelles ; sans jamais s'éreinter...
Hors du territoire des hommes...
N'en finissant plus d'être joyeux (à présent)...
Parmi les pierres et les herbes hautes...
Au milieu des arbres et de la lumière...
Aussi léger que la terre (poussiéreuse) sous les pas...
Avec le nécessaire pour seul bagage...
Le souffle puissant et le cœur tranquille...
Goûtant et contemplant ; infiniment – à perte de vue – l'incertitude et l'étendue...
Nous éloignant de la lassitude et du recroquevillement...
En s'autorisant à dire la joie (ineffable) de s'écarter de la foule...
Dans ce monde sans refuge où l'abondance et le bruit écœurent et assomment...
Ici-même ; sans qu'il nous plaise de quitter ces lieux (ou d'y demeurer)...
Le rire ; au-dessus de tout ; inaccessible par les chemins du monde et de la langue...
L’œil ; hors du tumulte...
Au-dessus du monde (depuis si longtemps – depuis l'origine sans doute)...
Et qui retrouve (peu à peu) sa place à travers le déchirement des voiles...
Se désenvoûtant – en quelque sorte...
Appuyé (dans sa démarche et cette perspective) par un cœur intense et incorruptible...
Plongé dans les profondeurs d'un ciel sans promesse...
A même l'ombre et la trame du monde et des choses...
A même les cris et les affrontements...
A même les mouvements de la chair et de l'âme...
Se logeant partout où il lui est possible de se glisser...
Le cœur et le sang plus sauvages...
Par saccades ; infiniment nécessaires...
Comme des remparts contre les chimères...
Sur cette pente escarpée comme sur un fil...
Et partout comme si le monde était un entremêlement de cordes et de câbles...
Fidèle à toutes les exigences du ciel...
Entre les mains de la lumière ; à la merci des créatures et des Dieux...
Laissant tout s'enflammer – se consumer et disparaître...
Comme étranger à ce (perpétuel) corps-à-corps entre le monde et la langue...
Au fond de cet interstice discret (presque secret) ; là où naissent (là où peuvent naître) le silence et le poème...
*
Le courage d'aller encore...
Malgré l'usure ; malgré l'épuisement...
Sans peur ; à travers l'air et le temps...
Traversant les états et le monde...
Sensible à ce qui résonne ; aux lieux où pourrait se jouer quelque chose...
Sans croyance ; à la portée de chaque vivant...
Sans autre opportunité que ce qui s'offre (à chaque instant)...
Parmi ces restes (presque incongrus) de silence et de temps...
Tourné vers d'autres avantages que les siens...
Les gestes ; dans le prolongement du vrai...
Sans rêve ; au cœur même de l'étreinte...
Sans nier (sans pouvoir nier) ni le désordre ; ni la confusion (lorsqu'ils se manifestent)...
Plongé au cœur de l'indifférence ; au fond de cette nuit sans trêve ; au milieu des yeux (et des hommes)...
Sur ces rives où l'on nous a jeté(s)...
A remarquer ce qui (en général) ne se voit pas...
En dépit de la cécité humaine ; en dépit des voiles qui obstruent la vue de ceux qui se croient clairvoyants...
Tout – ignoré par les yeux – les cœurs – les mains – les âmes ; magistralement négligé...
Sous le règne de l'absence...
Et comme emporté...
Glissant au fond des gouffres (au fond de tous les gouffres)...
Tombant entre les mains de la faim et de l'infamie...
En dépit de nos (pauvres) efforts pour endiguer la chute de ce qui dégringole...
Nous faisant ainsi basculer (ne cessant ainsi de nous faire basculer) là où commence – peut-être – le vrai voyage...
Planant – lentement (très lentement) – au-dessus des décombres ; au-dessus de tous ces territoires – édifices et frontières – aujourd'hui mutilés (et autrefois si vivants – si vivaces – si fièrement construits et entretenus)...
Sur ce sol si ancien ; et si froissé par endroits...
Témoin de tant d'abominations...
Tombeau de presque tous...
Devant nos yeux fermés ; devant nos cœurs sans âme...
Devant nous autres ; si médiocrement vivants...
Si pauvrement humains...
Si chichement fraternels...
Oscillant (sans cesse – et sans même pouvoir en décider) entre le néant et la flaque de sang...
*
Le cœur brûlant ; entêté...
Arrachant des pans entiers de monde et de temps...
La poigne ferme...
La mâchoire serrée...
Comme réduit au reste et aux résidus...
Aussi fort que possible...
Le geste obstiné...
Porté à creuser au-dedans et à effacer les bords (à supprimer toute forme de frontière et de superflu)...
Passablement volontariste ; puis s'abandonnant (peu à peu) au rythme de la terre ; au rythme de la pierre ; au rythme des vents ; et au souffle des Dieux – sans doute...
De plus en plus simple ; la vie – le geste – le mot ; à mesure que le manque s'amenuise...
Se rapprochant de ce rire qui célèbre ce qui a été achevé et se moque de ce qu'il reste à accomplir...
Nos vies ; comme des pas sur le sable mouillé qu'effacent (inlassablement) les vagues et les marées...
Éphémères et dérisoires (bien davantage qu'on ne le croit)...
Par-delà la pierre meurtrie...
Par-delà l'âme mal aimée...
Entre le vide et le vrai...
A travers mille possibles et la fin (apparente)...
Sans espoir ; ni acharnement...
Familiarisant (peu à peu) l'oreille avec ce qui vibre sous la voûte ; avec le frémissement imperceptible des formes de ce monde...
Le monde en face...
Le cœur engagé ; expérimentant tous les élans ; investissant (avec la même ardeur) les ruptures et les rapprochements...
L’œil ouvert (autant que possible) ; en dépit de la cécité ambiante...
Le monde ; la mort et la poussière...
Sans jamais rien toucher...
Exclu(s) de toutes les étreintes...
Comme condamné(s) aux lieux où l'amour n'est que manque et blessures...
Au fond de cette tête à délivrer...
Le cœur prisonnier ; reclus derrière ses barreaux...
*
Le monde ; sans rien envisager...
Ni la pitié ; ni la considération...
Étrangement neutre...
Sans rien endosser ; sans rien amasser ; sans rien espérer...
Passant à la manière du vent...
Le jour ; derrière – (assez) silencieusement...
Sans parole superflue...
Voué (essentiellement) aux gestes ordinaires...
Le cœur défenestré...
Comme expulsé du corps pour explorer le dehors (ce que les hommes appellent le dehors)...
Les yeux fermés ; de l'intérieur...
Progressant sans lanterne ; sans bagage ; sans répit ; sans destination...
Pour le jeu et la joie...
Faisant (au gré des événements) le tour de la confusion et de la lumière ; et les mélangeant aux lèvres et aux mains – manière de dire et de rire autant des opportunités que des désagréments...
Si peu de chose...
Comme si l'on marchait au-dedans d'un rêve sans périphérie...
Avec des odeurs et des exaspérations...
Avec des gouffres et des grincements de dents...
Sur une pente abrupte...
Entre la pierre et le ciel...
Au cœur de toutes les histoires ; mille énigmes – mille défis – mille embarras...
Sans pouvoir résoudre la moindre chose (le moindre problème) ; comme si nous étions la principale inconnue de cette mystérieuse équation...
La nuit (partiellement) fracassée contre la roche...
Et nous (en partie) composé(s) de cet émiettement...
Paré(s) – en quelque sorte – pour la vie terrestre...
Jusque dans les yeux qui s'étirent (paresseusement) sur l'horizon...
Jusqu'au cœur pas le moins du monde troublé par cette étrange infirmité...
Oscillant (sans cesse) entre la caresse et le crime...
Porté(s) à toutes les faims et à toutes les folies...
Retranché(s) derrière nos murs ; comme au fond d'un piège...
Le voyage (si l'on peut qualifier ainsi ce séjour indolent) confiné sur la même pierre...
*
Là ; où se (re)trouver...
Au bord de la nuit...
Au-delà des résonances du monde...
Au plus près du silence – peut-être...
Emporté (il y a bien longtemps) par ce rire si ancien...
Comme si l'on nous avait mis le pied à l'étrier...
Pour parcourir – avec patience et opiniâtreté – le territoire de la soif ; et dénicher le lieu de la source...
En dépit des forces qui (peu à peu) s'amenuisent...
Entièrement nu...
Comme l'arbre et la pierre...
Comme l'insecte et l'oiseau...
Comme toutes les herbes et toutes les bêtes...
Comme les étoiles dans le ciel...
Habillés par le silence et le vent...
Bien au-delà des parures et des ornements...
D'un seul tenant ; soi et le reste...
A expérimenter les mêmes événements...
A éprouver les mêmes peines (et les mêmes joies – bien sûr)...
A respirer le même air...
A boire la même eau...
A vivre – tous ensemble ; sous le même ciel...
Dans l'espace commun...
Au-delà des légendes du monde...
Au-delà des mythes des hommes...
Par-dessus la fièvre et la boue...
Au milieu des flammes qui ravagent la terre...
Par intermittence ; apparaissant et disparaissant sur les échiquiers et les champs de bataille...
Entre la peau et le vent...
Au seuil de l'enfance...
Le cœur ; toujours ébahi par les jeux et les danses ; par le bleu et les yeux aveugles...
Entre les entrailles et l'écume du monde...
Dans le flux et le reflux de l'essentiel...
Ce qui anime les choses vivantes...
Au milieu des âmes tantôt hostiles tantôt hospitalières...
Enveloppé(e)(s) de ciel et de mort...
A tenter de gravir ces amas de reflets qui obstruent (qui semblent obstruer) le passage et la lumière...
Essayant (en vain) de s'extirper du piège...
*
Sans (jamais) ménager ses forces...
Face à ce qui persiste...
Face à ce qui emporte...
Patiemment (très patiemment) ; les yeux fermés...
Pris dans les méandres et les remous...
Brinquebalé(s) entre les rives...
Jusqu'à l'épuisement...
Jusqu'à l'abandon (parfois)...
Et s'agrippant (assez maladroitement) à la roche jusqu'au dernier souffle (très souvent)...
De l'intérieur...
Là où naissent les désirs – les dangers – les obstacles ; et le besoin de liberté...
Allant jusqu'à l'éparpillement...
Allant (parfois) jusqu'à tout perdre...
En abattant les murs ; en éventrant les remparts ; en transperçant les armures...
En laissant le vent disloquer toutes les structures...
En oubliant le sommeil...
En privilégiant le silence et l'effacement...
Là où tout peut basculer ; entre les ténèbres et la lumière...
Dans l'intensité du vivre...
La joie et le verbe ; jaillissant...
Sans formule ; sans même que soit nécessaire la soif...
Ce qui nous soulève et nous emporte...
Plus loin que ce que nous croyons être...
Jusqu'au pays de l'enfance...
Jusqu'au royaume qui laisse sans voix...
Au cœur même de l'invisible...
Dans ce qui ressemble à l'infini...
Dans le vrai de la parole...
A la manière d'un geste sans artifice...
D'un (seul) trait de lumière...
Du ciel à la roche...
Traversant l'espace (en un éclair)...
Pénétrant l'âme et la chair...
Et réussissant, parfois, à se loger au fond du cœur...
Offrant ainsi un surcroît de vie et de clarté ; un surcroît d'envergure et de profondeur – transformant (à la fois) le monde et notre manière de le percevoir...
*
Tournoyant...
Jusqu'à tout enchevêtrer...
Jusqu'à tout rendre indistinct...
Jusqu'à tout confondre...
Une manière (sans doute) d'inviter la lumière et le poème...
Au cœur du monde ; et sur la table...
Dans cet espace commun (que si peu imaginent ainsi)...
Avec (pourtant) quelques restes de savoirs humains ; parfaitement inutiles – ici...
Plongé au cœur de cette perspective qui rend obsolètes l'expérience et les livres...
Imposant des gestes et des mots sans mémoire...
Aussi nu que possible...
A force de vérités...
L'essentiel et la joie ; par-dessus le provisoire et le superflu (et au-dedans aussi – bien sûr)...
Vibrant au rythme du plus naturel...
Profondément ; sans filet – sans appui – sans secours...
Inspirant (et inspiré parfois)...
Comme plongé au fond de soi...
A l'abri du rêve...
Cette manière d'être – de vivre – de dire...
Inscrite si profondément – si naturellement – dans le souffle et le rythme secret du monde...
Comme l'arbre et la fleur ; entre le sol et le ciel...
Comme les bêtes des bois...
Guère intimidé(s) par l'immensité et le bleu de la terre...
La vie – toute la vie – concentrée dans le regard et le geste (rendant ainsi caduque toute forme de prière)...
Incertaine et établie (en quelque sorte) ; la parole...
L'âme désentravée ; visiblement ; à même le cœur – le rire – le visage et la peau...
Devenus si brûlants et anonymes...
Ne s'adressant à personne...
Célébrant (pour eux-mêmes) tous les possibles ; le mystère et le merveilleux du monde...
*
Dans le désordre (apparent) de la terre...
Sans ressembler à ce qui nous oppresse...
A contre-courant de la foule...
Traversant la mêlée sans hâte ; comme une matière inerte (et molle)...
Abandonnant à leur sort toutes les mains agrippées au même rêve et au même sommeil...
Pour nous rapprocher de l'enfance qui réclame notre présence ; sa part de jeu et d'attention...
Dans la respiration de l'espace...
A la manière d'un chemin invisible ; une façon (peut-être) de rassembler les territoires ; d'élargir la perspective ; d'offrir au regard toute son amplitude et une ardeur accrue au pas...
Comme un vivant désir ; un doigt plongé au-dedans du ciel...
Lové contre le silence et la lumière ; dans ce coin du monde sans ombre – sans bruit – sans écho...
Sur le bord...
Entre le haut et le bas...
Entre le silence et le mot...
Assez loin des hommes pour échapper à l'enfer du nombre...
Au-delà des lignées et des filiations...
Porté par un souffle mystérieux...
Déposé ici et là (en des lieux qui, au fond, n'ont aucune importance)...
Brûlant les livres et les lèvres...
En offrant à tous le bleu qui se dispense de nom...
Aussi seul ici que là-bas...
Aussi seul aujourd'hui qu'autrefois...
Sans que rien ne soit arraché...
Sans que rien ne soit limité...
(Un peu) à l'écart ; simplement...
Au milieu de rien ; au milieu des choses...
Au milieu de la foule ; au milieu de personne...
A travers l'étreinte – le vertige et l'éternel recommencement...
Comme le (modeste) trait d'union entre l'homme et le ciel ; entre la terre et ce qui (vu d'ici) semble éternel...
*
Revenu ; de la traversée de l'écume...
L'air hébété ; l'âme défaite ; la tête (un peu) perdue...
Laissant le regard – le monde et la perspective encore plus flous qu'autrefois...
Dans une sorte de désordre sans obstacle ; de fouillis ontologique...
Mêlant (avec naturel) le plus proche et le plus lointain ; le plus étrange et le plus banal...
A travers la (progressive) dissipation des frontières...
A travers le libre déploiement des mouvements...
S'abandonnant (de plus en plus) à chaque nouvelle vague...
Tout au long du voyage ; au gré des courants qui rassemblent – qui emportent et dispersent...
Comme une manière plus vivante d'être au monde...
Du dedans ; et sans la moindre emprise...
La geste délié ; la bouche silencieuse...
Par-dessus les pièges du monde...
De plus en plus familièrement...
Au cœur du vide...
Comme un vacillement...
Quelques pas sur une corde distendue...
Une marche à même la trame ; au milieu des déchirements – des ruptures et des extensions – comme si, soudain, tout était devenu notre chair (souple – tailladée et particulièrement extensible)...
Sans rien ajouter ; sans rien retrancher...
Parfaitement nôtre...
Et de plus en plus perçue comme une évidence ; au gré des éclaircissements...
Dans un souffle continu...
Adossé(e)(s) – depuis toujours (et sans même le savoir) – au plus ancien silence...
La parole ; comme un écho du plus lointain et du plus intime (assez savamment enchevêtrés)...
Exprimant l'ineffable et le silence autant à travers ce qui se dit qu'à travers ce qui est tu...
Nous ; à peine une silhouette découpée dans l'ombre et la roche ; à laquelle on a offert un peu de feu et de vent ; et que l'on a saupoudrée d'un peu de lumière – et qui s'évertue – non seulement – à chercher le Divin (ce qu'il y a de Divin en elle et alentour) – mais qui tente de s'affranchir des frontières qui la séparent (artificiellement) des autres silhouettes – sans endommager la moindre chose ; sans défigurer le moindre visage...
*
La langue cimentée ; comme scellée dans la matière ou sculptée dans la roche...
Pesante – épaisse ; inappropriée pour dire les choses du ciel ; tout juste bonne à permettre les échanges (ordinaires) entre les créatures de ce monde...
Et la poésie ; manière – peut-être – d'inscrire l'invisible dans le sillon verbal (si tellurique – si prosaïque) de l'homme...
Ce qui part...
Ce qui reste...
Entre les mains de celui qui sait...
Le cœur serré (si fort) du dehors ; comme écrasé...
Sans rien croire – pourtant – des bruits qui courent...
Dans la poigne (ferme et impitoyable) du monde...
Du fond de l'eau ; comme les larmes qui montent...
Gorgé de tristesse et de questions...
Sans filiation...
La parole sauvage ; si familière (à présent)...
A pas feutrés...
Pour personne...
Comme jetée par-dessus le monde...
Traversant l'espace...
Sans jamais s'écarter du souffle naturel...
Et nous revenant (ou se posant un peu plus loin) dans une traînée de ciel et de poussière...
Rien ; sur la route...
Des pierres au-dehors...
Et des voix au-dedans...
Au milieu de la lumière...
Ici ; à la merci du ciel...
Au service du reste...
Apprenant à s'amuser ; au fil des usages...
Et réduit(s) à (presque) rien lorsque la lumière et l'infini nous rappellent...
*
Sans rien demander...
(Presque) sans respirer...
Au plus près de la lisière qui sépare le monde et l'Absolu...
Dans ce recoin (passablement) délaissé...
A la mesure du vrai...
Sans que rien ne manque...
Là ; où tout se poursuit (ou presque)...
Sur ces chemins à défricher...
Sûr de rien ; ni des pas ; ni du ciel ; ni des espaces à traverser...
La main de la mort sur l'épaule ; et celle de la tendresse qui enjoint à l'âme de poursuivre son périple...
Ligne sans fin ; mille fois brisée – raturée – défaillante parfois ; sans cesse repoussée – jamais anéantie – toujours inachevée...
Jusqu'à l'extrême pointe de l'âme et de l'espace...
Comme la marque d'un don involontaire...
Au cœur de la trame...
Tout ce qui passe...
Sans rien trahir ; malgré l'indifférence et les massacres...
Et des chemins ; et des possibles – à perte de vue...
Présent...
En instrument docile et anecdotique...
Obéissant jusqu'au dernier souffle ; jusqu'au dénouement provisoire...
Avec sous la dent et le pas – tout ce sable ; et avec dans l'âme et les gestes – tous ces nœuds – dont nul ne sait que faire...
*
Allant ; sans rien savoir – mais joyeux – à présent...
Comme ivre d'Amour et de lumière...
Ballotté entre les rives ; à travers le (savoureux) vertige de l'incertain – sans (jamais) quitter les bras de l'infini...
(Presque) sans bouger...
Au pays de la tendresse et du silence...
Sans autre que soi (ce que le reste – en réalité – est devenu)...
Longtemps avant la mort ; le cœur usé par les événements et la fréquentation du monde ; l'esprit hanté par la mémoire et le devenir ; l'âme épuisée par tant de contraintes et d'impossibilités ;...
Alors que rien ne semble (véritablement) exister ; ni la vie – ni l'autre – ni le monde – ni le temps – ni l'individualité...
Collé à ce qui accuse et condamne...
Comme la nuit au fond de l’œil...
Malgré les frémissements de l'âme – les battements de cils – les pulsations du cœur – l'envergure de l'espace et du regard...
Les yeux ; par-dessus la ligne de crête...
Sur ces horizons enchevêtrés...
Reliés à tous les écarts – à toutes les marges – à tous les tertres – à tous les exils...
Au-delà (bien au-delà) de la fange métaphysique...
Attirés par la lumière et son rayonnement sur la pierre...
Fascinés par tout ce qui est capable d'effacer les frontières et les interdits...
Autour de soi ; tant de visage inconnus – ignares et indifférents...
Là depuis toujours (sûrement)...
Comme le décor (peu exaltant) de notre voyage...
Une manière, sans doute, de nous faire hâter le pas ; de nous inviter à écourter le séjour (et la traversée) terrestre(s)...
Adossé(e)(s) au plus sauvage...
La chair vivante...
L'âme farouche et solitaire...
Et au fond de la besace ; rien qui ne se désagrège...
A même la route ; à même la pente...
Ce que nous sommes – l'essentiel...
Et tout ce qui nous échappe aussi (bien sûr)...
*
Le monde et le temps ; déconstruits...
Brique après brique (ou à coups de boutoir)...
Pour faire apparaître une nouvelle perspective ; une nouvelle façon de voyager...
L’œil – de plus en plus clair ; et ce qui est vu – de moins en moins flou – après avoir été acculé au fond de l'impasse...
Longeant l'invisible et effleurant l'être (sans même s'en apercevoir)...
Sous une lumière (pourtant) naturelle...
Au milieu des couleurs...
Parmi les cris et les chants...
L’âme – l'œil et la main ; dans leur dialogue secret...
Penchés ensemble sur une (infime) partie du mystère...
En ces lieux qui appellent à la convergence du geste et du bleu ; et une manière (aussi) d'influer sur le verbe et le pas ; de guider le cœur et le corps dans leur danse avec le ciel ; et d'offrir à l'esprit le silence nécessaire...
Tous feux éteints ; et la brûlure à l'intérieur...
Si près de la chair du monde ; le cœur aussi rouge qu'un soleil...
Ensorcelé par la folie de ce monde...
Le cœur engourdi ; envoûté – en quelque sorte – par la fougue et le rythme endiablé...
Laissant filer l’œil et l'âme aussi loin que possible...
Le cœur affaibli – corrompu – et, parfois même, altéré – par les lois de ce monde et les contraintes de la lumière (prisonnière de l’épaisseur et de l'opacité)...
Contraint à l'exil ; de rejoindre ce lieu si ancien [négligé par (presque) tous les descendants du premier homme] ; et d’œuvrer à cette nécessaire intimité avec l'esprit – le corps – l'espace – pour retrouver son envergure initiale...
Le mot – parfois – à la hauteur du secret...
Très naturellement (sans le moindre artifice)...
Désarmant la nuit – l'orgueil et la volonté...
Se débarrassant du linceul de la pensée qui recouvre les infinies possibilités du verbe...
Accueillant toutes les faims et s'essayant à toutes les voies...
Silencieusement ; sans se laisser distraire ; sans rien revendiquer...
*
Là ; ce qui nous enveloppe...
Comme un peu de lumière sur ces (quelques) restes de douleur...
Tranquillement ; sans s'affairer – sans essayer de fuir – sans essayer de s'approprier...
Dans l'immobilité nocturne...
Dans l'intimité du cœur...
Le corps réceptif...
L'esprit attentif...
Venu du fond des âges pour égayer notre visage ; et nous rappeler le sourire des origines...
Comme une fenêtre dans l'obscurité...
L’œil et la main crépusculaires portés naturellement vers le plus flou (et le plus sombre) du ciel ; vers ce mélange hasardeux d'épaisseur et de symboles ; à l'envergure – et à la densité – bien trop humaines pour refléter la moindre réalité...
Il serait, sans doute, préférable (et plus judicieux) d'apprendre à respirer le parfum des fleurs et de laisser l'âme se rouler dans la poussière si l'on espère, un jour, approcher l'infini...
Dans le rêve comme dans la prière ; si proche d'un Dieu qui nous semble si lointain...
Là où se brisent les rails...
La route éparpillée en minuscules éclats...
Écrasé(e)(s) par le besoin de liberté ; et le poids de l'incertitude...
Inventant une pente sans repère ; sans autre guidance que les nécessités et les circonstances...
Comme sur un fil suspendu au milieu des vents ; à même la trame du réel (composée de tous les destins transformés en dérisoires bouts d'étoffe)...
Là où la lumière remplace le sable et le pas...
Pieds nus...
A parcourir l'espace (en quelques enjambées)...
Sans rien corrompre ; sans rien endommager...
A la manière d'une brise légère...
Dans l'interstice creusé par le jour ; au milieu des immondices et de la folie...
*
Ici ; tout à la fois...
L'arbre et le vent ; l'herbe et le ciel ; la pierre et l'oiseau...
Toutes les figures du monde...
La main tournée vers le reste ; comme l’œil et l'âme – les lèvres et la voix...
A demeurer là (aussi longtemps que vivra le corps)...
Sans rien savoir ; sans rien chercher ; sans rien attendre...
Comme effacés ; tous les désirs et toutes les questions...
Seul ; au milieu des arbres...
Seul ; au milieu des bêtes...
Au milieu des cris et des jeux de ceux qui habitent les sous-bois...
Seul ; sous le ciel...
Comme si tout s'était détaché...
Comme si tout s'était éclairé...
Comme s'il ne restait que cette joie affranchie des circonstances et des individualités...
La lumière bleue sur cette transparence (sur ce monde devenu transparence)...
Sans jamais nous éblouir ; sans jamais s'interrompre...
A la pointe des yeux ; ce chemin et cette marche (étranges)...
Éclaboussé(s) de ciel et de poussière...
A travers cette lumière qui traverse le monde ; qui transperce la chair...
Au cœur même des flammes ; au fond même du feu...
Ce qui nous anime ; et ce qui nous cherche...
Et ce qui apparaît (bien sûr – sans conteste) ; à l'instant où l'on s'abandonne ; à l'instant où l'on accepte de se laisser saisir...
De l'autre côté de l'ombre...
Depuis toujours...
Ce qui nous attend...
A travers l'épaisseur vivante ; notre vrai visage...
Sur fond de silence...
La gorge nouée par l'émerveillement...
Le verbe adossé au précipice...
Et qui se déploie ; et qui se déroule – au-dessus du vide...
Comme un fil (sans le moindre funambule) qui arpente l'espace...
Comme si les mots étaient tissés au cœur même de la trame du monde...
*
Sur le sol ; l’œil rompu...
Au milieu des feuilles mortes...
Tombés avec le vent...
Et recouverts – à présent – par la neige...
Les âmes et les arbres dénudés...
Sous un ciel sans reproche...
Fidèles (incroyablement fidèles) aux cycles du temps...
Mille choses dans la main ouverte...
Sans rien exiger...
Au-delà de tous les règnes ; au-delà de toutes les lois...
A l'angle du ciel et de cette perspective nouvelle...
Là où les courants convergent (puissants et salvateurs)...
Sans tambour ni trompette...
Au milieu de nulle part...
Au cœur du monde ; en ces lieux où l'espace n'est plus encombré ; en ces lieux où le cœur et les pas ne sont plus entravés...
Le monde encore ; comme un rêve...
Et le cœur à la place des yeux...
Alors que la nuit persiste (avec cette profusion de choses et de crimes)...
Comme dans un immense théâtre...
Alors que le poème circule (avec peine) au-dessus des voix ; au-dessus des cris ; emportant avec lui quelques particules du mystère ; et les laissant tomber parfois sur la tête des hommes ; parfois (avec un peu de chance) au fond de leur âme...
Entre le silence et le chant...
Ce qui jaillit du cœur...
Le geste et le pas...
Et le poème – quelques fois...
Sur ce sol gorgé d'immondices et de sang...
Encore entouré de ténèbres...
Quelques empreintes et nos pieds nus...
Au milieu de cette odeur de morts et de bois brûlé...
Comme si une chape invisible avait recouvert les vivants ; les têtes absentes ; toutes ces âmes si proches de la folie...
Ce que refuse (et réfute) ce monde…
Le peu de vérité (offert par la parole)...
En dépit de l'inquiétude et de l'égarement...
*
La vie dépouillée...
L'âme dénudée...
Sans arme – sans appui – sans artifice...
Traversées par la lumière et le vent ; et la parole nécessaire...
Foyer sylvestre...
Sur ces hautes terres...
Résistant à la folie et à l'accablement...
L'avant-poste du silence (en quelque sorte)...
Là où viennent mourir la fatigue et le bruit...
Sur cette roche...
Au milieu des fleurs...
Sous les frondaisons protectrices...
Les yeux et l'âme colorés de vert...
Le cœur ouvert...
Seul face au monde...
Seul face à Dieu...
La main qui effleure l'air – l'âme – le mystère...
De l'autre côté de soi ; là où se rencontrent la terre et le ciel ; là où se mêlent l'invisible et la matière ; là où le secret est murmuré au cœur incorruptible ; là où l'on s'efface ; dans tous les lieux propices à la solitude – au silence – à l'abandon...
Lignes de (presque) parfaite présence...
A travers ce que nous sommes (à titre individuel) ; cet infini singulier (l'une de ses innombrables expressions)...
Comme une voix qui émergerait des voiles...
Portée par le vent...
Sans autres obstacles que ceux du monde...
Traversant ces rives (ces tristes rives) où ne règnent que l'absence et le désarroi...
Avant de s'éteindre (silencieusement) dans l'immensité...
L'âme chagrine et tourmentée...
Appuyée contre les grilles de sa cage étroite – jonchée de pelures anciennes et de vieux masques figés dans l'habitude et la tristesse...
Attendant que la porte s'entrouvre...
Et l'âme désincarcérée...
Sur le perchoir de l'incertitude...
Ébouriffée par cette enfance si joueuse (et si enjouée)...
Avec l'immensité (au-dedans et devant les yeux) pour seul horizon...
L’œil et le cœur libres (enfin libres) ; qui savourent cette indépendance nouvelle née de l'effacement du visage et du nom ; et qui accueillent le reste – et ce qui s'impose – avec une joie encore (un peu) timide...
Et les pas – bien sûr – qui poursuivent (très naturellement) le voyage...
*
Le cœur tantôt cerné par le froid ; tantôt au-dessus des flammes...
A contempler ce qui passe...
Hors du monde...
A se laisser traverser par le souffle forestier et le rythme de ceux qui peuplent les sous-bois...
Guère embarrassé par le temps qui passe...
Sous la lumière : sans même interroger le silence et l'espace...
Vivant depuis toujours ; comme l'instrument du Divin – peut-être...
Au-dehors...
Sur la roche...
L'herbe et les arbres...
Les fleurs et les bêtes...
La tâche difficile (et un peu rebutante) des vivants...
Et les hommes encore assoupis ; et se croyant si seuls...
Sans rien savoir ; et s'essayant (parfois) à de très savants calculs...
Sachant si peu se contenter (presque toujours insatisfaits)...
Forcés d'arpenter les terres de l'âme et du monde ; poussés par la faim (cette insatiable faim) ; tantôt celle du ventre ; tantôt celle de l'esprit...
Sous un ciel énigmatique et (désespérément) silencieux...
Allant là où rien ne pèse...
Aussi léger que l'air...
Sans torpeur ; ni extravagance...
S'abandonnant aux forces du vent...
Laissant le monde et le temps se disloquer...
Comme si l'esprit avait fait exploser le cadre et le carcan...
Le rêve crucifié...
L'âme allant (assez sereinement) vers sa perte...
Échappant à la barbarie ordinaire du monde ; à cette sorte de perversion du sauvage qui balaye tout aveuglement d'un revers de main...
S'abandonnant au plus naturel...
Refusant de s'adonner – comme le reste – aux jeux et à la confusion ; à l'ignorance et au temps qui passe ; à tous les mouvements artificiels – mimétiques – inutiles...
Sous la pluie drue...
La suite de l'aventure...
Sans jamais tenter de devenir...
Se laissant traverser par la douleur et la mort...
S'abandonnant au voyage – au chemin – aux événements – à l'inévitable (sans doute)...
*
Rien que l'heure présente ; et ce qu'elle offre au corps – au cœur – à l'âme...
Sans même savoir pourquoi...
Comme une alliance – peut-être – avec l'invisible ; avec ce qui nous semble le plus nécessaire – le plus précieux – le plus sacré...
A la lumière de rien...
Sans le moindre commentaire ; sans la moindre explication...
Le refus – encore parfois (il est vrai) – au bord des lèvres*...
* lorsque ce qui est donné à vivre blesse ou contrarie de manière excessive...
Tout – en un instant – qui acquiesce ou se rétracte ; sans calcul – sans réfutation possible...
Comme un ordre légitime ; indiscutable – que l'on ne peut laisser à la porte du destin...
Comme un événement potentiellement décisif capable de transformer le voyage – la route et les pas ; le cœur – l'esprit et notre manière d'habiter le monde...
Lié au sauvage et au ciel (plus qu'à toutes autres choses)...
Au cœur de l'espace ; au cœur de l'intime...
Sur la pierre vaste et nue...
La matière pétrie par des mains immenses...
Hors de portée des gestes humains...
Le secret – si serré – dans les paumes du vent...
Et la parole, parfois, aussi tranchante que la lumière...
Nous ; pas encore...
Toujours soi et le reste ; pas totalement familiers ; pas toujours ensemble ; pas prêts, peut-être, pour la parfaite communion...
Le cœur toujours (un peu) réfractaire...
Encore trop gorgé (sans doute) d'individualité et de sang...
En perdition (assez obscurément)...
Entre la folie de ce monde et le silence...
Dans cette forme de simplicité et d'abandon...
Et ce que l'âme rejoint...
Ce coin que fuient les hommes ; ce coin où tout se perd et se retrouve ; ce coin où tout est pareil et semble différent...
Le monde (à peine) au bout des yeux...
*
Très peu de mots...
Quelque chose de la parole – plutôt...
Au cœur de l'hiver...
Au milieu de la nuit...
Comme un pas sur la roche froide...
Comme deux pieds qui s’enfoncent dans la neige...
Alors que les mains soumettent les vivants et répandent la mort...
Alors que les bêtes offrent leur chair et leur sang...
Alors que les âmes volent au-dessus des charniers...
Alors que – partout – les yeux se ferment...
Un chant anonyme et minuscule monte en silence pour se mêler au vent ; et que personne (presque personne), en ce monde, n'entend...
Comme une longue (une très longue) glissade qui nous écarte (peu à peu) du monde et du bruit...
Et qui devient de plus en plus savoureuse à mesure qu'on s'éloigne du sol ; que l'effort nous quitte ; que la terre et le ciel se transforment en parfaite aire de jeu...
Obscurément...
Au fond du gouffre...
Tous ces cris...
Comme une dissonance qui s'élève au-dessus des têtes...
Presque toutes promises aux éclaboussures et à la boue...
Le temps emmuré...
La figure sans obstacle...
L'âme portée au plus intime...
Dans un ruissellement de silence et de joie...
Comme frappé de stupeur...
Le cœur précipité dans le vide...
Soumis aux tiraillements de la chair...
Le ciel transpercé...
L'invisible révélé dans son règne qui anime et fige (à discrétion) les âmes et le sang...
A la manière d'une tyrannie indiscutable...
*
Figure de sable et de vent...
Posée (si provisoirement) sur la pierre...
Aussi droite que possible...
Dansant sous la lumière...
A la limite de l'abîme et du bleu...
Entre le rire – les larmes et l'impossible...
Avec quelque chose du ciel ; en plus épais et en plus grossier – sans doute...
Et dont les gestes seraient (légèrement) corrompus...
Parallèles à ce monde...
Tant d'univers – de strates et de perspectives ; inaccessibles à l’œil et à la raison...
Et – par conséquent – parfaitement inconnus (et pire – occultés)...
Comme si leur existence pouvait remettre en cause l'importance que nous nous accordons...
Comme si leur reconnaissance pouvait reléguer notre présence à une affaire dérisoire...
Au cœur de cet enchevêtrement de riens...
Le ciel et la nuit ; entrelacés...
La proximité de l'aube...
Ce qui nous pénètre et nous abandonne...
Un peu à la manière de la lumière (et de tous les autres secrets du monde)...
Le lieu où l'on se risque (où il faut, bien sûr, se risquer)...
L'espace qu'il convient de traverser...
Avec l'âme parfaitement engagée dans l'expérience...
Sans doute – de façon décisive ; la forêt...
La terre et la pierre...
Les bêtes et les fleurs...
Le ciel et le silence...
La solitude...
Là où – peu à peu – glissent tous les mots et tous les pas...
Vers cet espace ; vers cette lumière – qui attirent l’œil et l'âme...
De plus en plus proche(s)...
Sans s'être encore pleinement dévoilé(e)(s)...
Se désagrégeant – peu à peu...
Sur l'étendue (parfaitement) immobile...
De la plus authentique manière...
Comme une roche aux prises avec la pluie et le vent ; avec les tremblements des profondeurs...
La chair et le monde face à leur destin...
A travers cette lente métamorphose...
*
A travers cet (étrange) accord entre le cœur et le ciel...
Sur une simple planche de bois...
La parole qui se pose ; et s'étend aussi loin que possible...
Vers les profondeurs ; vers toutes les immensités...
A la manière du regard...
Sans même la nécessité du livre et de l’œil...
Des choses et d'autres...
L'esprit engagé – en quelque sorte – dans son expérience du monde...
Ici ; comme une pierre jetée au fond du ciel...
Incorporé(s) ; de mille manières...
Parfois à travers l'aube ; parfois à travers l'angoisse ; parfois à travers le frémissement du cœur...
A travers la moindre faille et la moindre résonance – en vérité...
Sans rien précipiter...
Au rythme où cela advient ; au rythme où cela se livre...
Passant d'une texture (et d'une couleur) à l'autre(s)...
Nous abandonnant (autant que possible) aux exigences de ce qui nous traverse...
Laissant la vie – le monde – le reste – dessiner le chemin et façonner le voyage...
A travers l'enfance souveraine (et sous-jacente)...
La marque de l'innocence et de l'authenticité...
Qu'importe l'étendue du labyrinthe et l'adversité du monde...
Qu'importe les blessures reçues et infligées...
Qu'importe la curiosité de l'esprit pour ce qui l'entoure...
La persistance du bleu au fond du regard...
Comme une manière (imparfaite – très imparfaite bien sûr) de résister à l'infamie et à la monstruosité...
Personne...
Apparemment personne...
A travers cet œil gorgé d'illusions et d'à peu près...
Pas même seul (pourtant) semble-t-il...
Et rien en face sinon ce grand vide ; avec, peut-être, le monde imparfaitement déplié au-dedans...
Et la crainte d'être ce que l'on est (et de le devenir encore plus parfaitement) qui paralyse l'âme et le pas ; et qui les confine aux apparences...
Bref – plongé(s) au cœur d'un monde désertique ; sans dehors – et où l'on n'est pas même certain de pouvoir se rencontrer...
Quant à espérer se rejoindre ; il convient sûrement de ne pas (trop) y compter...
On ne sait pas...
On ne sait plus (si tant est que l'on ait déjà su)...
Hors jeu ; comme expulsé des apparences du monde et des plaisirs sans importance...
*
Une tendresse naturelle et quotidienne...
Quelque chose (bien) au-delà des mots et de la chair...
Comme un fleuve et un ciel...
Une vaste étendue et un flux intarissable...
Entre le cœur et le front...
Entre l’œil et les entrailles...
Entre l'âme et la peau...
Et qui s'insinuent jusque dans le souffle et le sang ; jusqu'au fond de la moelle...
(Bien) plus qu'une terre...
Et (sans doute même) davantage qu'un refuge...
L'origine peut-être...
Le support de la lumière...
La possibilité de l'Amour dans ce monde insensible...
Un peu de ciel offert à l'espace et au temps...
Un peu de bleu (perceptible) sur la roche dure et froide...
Sans détour...
Assez inespérément...
Comme abouché avec l'invisible...
La lumière transperçant les eaux noires du monde...
Au cœur même de la chaîne insécable...
Dans un ruissellement de ciel (inépuisable)...
Une invitation à la désobéissance et à la démesure...
En dépit de l’exiguïté du territoire...
L'obscurité brûlante à force d'être martelée...
Le front audacieux face à l'étrangeté...
Au cœur de l'espace...
Au fond de la lumière...
Ce qui se dérobe...
Ce qui se rétracte...
A travers la chair transpercée...
A travers l'âme malmenée...
En dépit de la profusion de signes ; rien sur la page...
La parole comme absorbée par le silence...
*
A mesure que la boue s'entasse...
L'âme qui s'extrait de la matière du monde...
Au-dessus des empreintes trop grossières (bien trop grossières) pour mener au pays du silence...
De plus en plus attentive aux traces invisibles – aux signes imperceptibles ; à ce que le ciel dépose en secret sur cette terre (pourtant maudite à bien des égards)...
Entre le sol et l'écume...
Étrangement ; comme un espace de respiration...
Un interstice peuplé d'étrangeté...
Le lieu de l'évidence où peuvent se glisser l'âme et les yeux...
A l'abri des remous...
Là où tout s'efface ; là où ne peuvent pénétrer ni le monde ; ni le temps...
L'âme simple et dépouillée...
Le cœur enclin à toutes les expériences...
Et la chair prête à s'offrir à ce qui la réclame...
Si vivace ; à travers ce battement d'ailes...
Comme une invitation au franchissement...
Une manière – peut-être – de rendre justice à cet élan si puissant ; si ancien...
Une sorte d'encouragement ; et une récompense (allez savoir...) pour tant de ténacité...
Le souffle et le silence...
A travers les tentatives (toutes les tentatives) du monde...
A travers les élans (tous les élans) du cœur exalté...
Ce qui se déploie à l'intérieur...
Pour soigner ce qui a été blessé – écrasé – anéanti...
Le verbe et la vie – guérisseurs (chacun à sa manière) – qui invitent à plonger dans la plaie pour ôter la chair – et les parties de l'âme – gangrenées...
Infailliblement ; le trait...
Et l'envergure de ce qui est exploré...
Territoire indéfinissable ; à la fois commun et singulier – intérieur et extérieur – proche et lointain – intime et étranger – infini et délimité – accessible et hors de portée...
Terres étranges...
*
Loin du rêve et du mensonge ; de toutes les turpitudes du monde...
Loin du temps fragmenté ; des murs qui rétrécissent le regard et confinent la marche au même tour de piste...
Par mille détours...
A l'écoute de ce qui crie au fond du cœur pour nous rappeler la nécessité du Divin et les exigences du voyage...
Caisse de résonance où le reste doit (impérativement) être entendu pour que se manifestent les instincts les plus naturels (et les plus profonds)...
Au cœur de l'hiver...
Cette brûlure au fond de la chair...
Au-dehors ; l'éternel recommencement du monde et du temps...
A travers les cycles (irréguliers) de la lumière...
Et en soi ; et partout – le plus sensible à l’œuvre ; comme si l'infini avait réussi à imprégner le regard et la matière...
Sans prise sur l'épaisseur...
Sans peur face à l'anéantissement...
Porté par ce qui monte de la terre ; et qui effleure le ciel avant de la retrouver...
Sans la nécessité des yeux et des mots...
Dans ce retournement (inespéré) de l'âme ; égale à elle-même – pourtant – depuis le début du voyage...
Livré(e) à la poussière et au vent ; à ce qu'est le monde – en réalité...
La persistance du lieu de l'enfance...
Sous les chemins de la raison abandonnés...
Comme au temps de la première parole ; à travers ce balbutiement dont nul ne se souvient...
Survivant – peut-être – au milieu des pans d'innocence effondrés...
Par-dessous le rire et la peine des hommes...
Toujours relégué au cœur des plus profonds souterrains du pays des ombres...
Infailliblement...
Comme la place de l'invisible en ce monde de croyances et de grossièretés...
Aussi essentiel que l'air respiré par les vivants...
Ce qui s'impose...
Sans même que nous y réfléchissions...
Comme l'une des plus hautes nécessités...
Se tenir là...
Au milieu des blessures et de l'éblouissement...
Le regard clair et sans visée...
L'âme libérée des cordes qui l'entravaient autrefois...
A l'écoute de ce qui entre et sort ; de ce qui monte et descend ; de ce qui surgit et disparaît ; de tout ce qui semble se mouvoir ; de tout ce qui semble exister...
A travers cette perpétuelle recomposition de la matière et de l'espace...
Ce qui contemple les larmes et la joie ; les caresses et les crimes – d'une égale manière ; parfaitement imperturbable...
*
Là où la mort emporte...
A l'heure où l'on déserte les tombes...
Lorsque les vivants détournent la tête ou ont quitté les lieux...
Par vagues ; par grappes ; par deux ; ou seule...
Vers le ciel...
Les âmes légères ; si légères...
La peine ; si serrée contre soi...
Alors que le vent éloigne les malédictions (toutes les malédictions)...
Alors que le ciel accueille les prières (toutes les prières)...
Sans compter ce que le temps efface ; et ce que le cœur absorbe...
Que reste-t-il de la douleur au fond de l'âme ?
Plus grand-chose...
Quelques restes qui tomberont bientôt dans l'oubli...