Carnet n°258 Notes journalières
Au loin – ce visage qui s’approche – familier…
En soi – le ciel – tous les astres inventés – et coloriés avec fantaisie – tout un monde étrange – avec des pièces – des portes – des corridors – de hauts murs et quelques fenêtres – surdimensionnées – qui ouvrent sur le reste de l’univers – des figures laides – des mains tendues – des cœurs endurcis…
Le mystère de notre foyer – avec au centre – avec autour – la nuit silencieuse et énigmatique…
Notre vie – sans socle…
Le sable – le sommeil – détournés de leur usage premier…
La mort qui surgit – sur le corps – ses empreintes – et, dessous, la signature (à peine reconnaissable) de l’invisible…
Nos nuisances – notre posture – entre la torpeur et la frénésie – entre le sommeil et la gesticulation – des mouvements – de l’agitation au-dedans d’une cage étroite…
Des chimères au fond de la tête – devant les yeux – et mille chemins – les bras tendus – prêts à saisir le moindre bout de rêve…
Et quelques miroirs aussi – où se reflète une figure étrangère – qui se tourne vers nous lorsqu’on l’appelle par notre nom…
En apparence – dans nos profondeurs – cette curieuse identité – notre réalité sans doute – notre réalité peut-être…
La vie – la mort – ce qui arrive – quelques fois…
Des jours et des horizons – plus ou moins tristes…
Des nuits et de la neige – plus ou moins grises…
Les Dieux – trop souvent – sur notre chemin – intrusifs – contre nous – malicieux – toujours prêts à transformer notre voyage – notre sort – notre destination…
A marcher avec trop d’espoir et d’inquiétude…
La vie – comme un sillon – quelques pas – un peu de bruit dans le prolongement de l’espace silencieux…
Les Dieux – avant nous…
Ce qui demeure – derrière notre front…
Plus proche(s) de l’argile que de l’air…
Plus proche(s) du monde que du silence…
Comme un intervalle – une béance parfois – entre nous et l’évidence du mystère – l’invisible que ni la main – ni l’esprit – ne peuvent saisir – comme la vie – comme le reste ; d’infimes fragments qui, presque aussitôt, tombent en poussière…
Entre la source et le sens – une fulgurance…
Entre le sens et la source – un long chemin…
Un parcours qui oscille entre le gris et la mort – entre le désespoir et la folie ; un voyage qui semble interminable mais qui, en vérité, n’exige le moindre pas – comme une distance illusoire que l’esprit doit, néanmoins, franchir…
Enveloppe(s) dans le souffle des Dieux – mortel(s) eux aussi…
Les forêts – comme l’encre noire – comme les jours qui se succèdent – comme nos mains jointes qui se pressent contre l’aube…
Nous – entre le sommeil et le silence – entre l’invention et l’illusion – à moitié nu(s) – malgré les apparences…
Présent(s) parfois – la tête en avant – engagée dans tous les combats – les pieds dans la boue – les pieds dans la neige – épaisses et grises – les pieds dans le vent – les pieds dans le sable – sur le sol qui se dérobe – comme une surface composée tantôt d’eau et de terre – tantôt d’air et de feu…
Notre demeure – entre l’obscurité et la respiration – un peu de joie disséminée – ici et là – sous les pas – sur la page – manière d’inscrire sa vie – la mort – la poésie et la pensée – dans les empreintes si légères des Dieux – sur les chemins d’avant le monde des hommes…
Le sommeil comme invention – comme nécessité – comme malédiction – qu’importe les origines de la nuit pourvu que le temps et les apparences du monde soient préservés – comme si Dieu et le silence n’étaient qu’un (misérable) rêve de somnambule…
L’épaisseur du froid à percer – par le feu – la force – le sourire ; cette résistance ou cet acquiescement permanent à la solitude et à la mort…
Légère – notre respiration – un peu de buée sur les vitres du monde – l’intériorité des Autres – indigente – inaccessible – si étroitement protégée…
Le temps qui – en nous – creuse ses remparts – notre périmètre – toutes nos existences circonscrites…
Des aventures si prévisibles – comme un voyage tracé d’avance – avec ses escales et ses détours prévus et préparés…
Trop de soleils anticipés qui – fort heureusement – amèneront, avec eux, mille nuits – et, sous les étoiles, son lot de déboires et de déconvenues – histoire de garder l’œil suffisamment ouvert – histoire de ne pas s’endormir complètement…
Cette part terrestre – comme la peau tendue d’un tambour – que l’on frappe – que l’on martèle – jusqu’à la crampe – jusqu’à la déchirure…
Des siècles de sons et de cris…
Des musiques et des danses pour habiller le rêve – amadouer les Dieux – rendre la vie plus douce – éloigner les malheurs et le mauvais sort…
Pauvres têtes – sous l’effondrement – déjà…
Au bord de l’abîme – le monde à la suite des heures ; plongées dans le gouffre – précipitées avec leur lot d’épreuves et de tourments…
En tribu – comme si la misère, en groupe, devenait (individuellement) plus supportable – comme si le poids du monde et des jours pouvait être partagé…
Sur nos yeux – à l’intérieur – ces œillères tragiques…
Nous – dans l’espace – déployé(s)…
Les heures rassemblées – concentrées en un seul instant – aux marges du temps – au-delà (bien au-delà) des contours du cadran des horloges…
A courir les reliefs – l’esprit et le pas démesurés – sans limite – sans la moindre restriction – de haut en bas – de long en large – de bout en bout – jusqu’aux plus ultimes extrémités…
La plaie humaine recouverte de feuilles et de silence – presque cicatrisée – à présent – comme une légère boursouflure sur l’âme et la peau…
Le cœur moins triste ; l’encre noire en guise d’initiation – comme une (irrésistible) invitation à sonder les profondeurs de sa blessure – à sortir du maquis et des refuges humains – à découvrir le ciel – l’espace à l’origine de tous les baumes…
Au bord du rêve – la tête encore plongée dans le crime – aux confins de ce qui nous ressemble…
Un peu de soleil dans l’âme et la main…
Dieu entrant dans notre champ de vision – dans notre champ d’expérience – investissant l’espace libéré dans notre champ de conscience – présent déjà depuis toujours (bien sûr) – invisible (pourtant) depuis notre naissance au monde – et se révélant – peu à peu – dans un coin du miroir – jour après jour – aux côtés de notre visage d’abord ébahi – puis, avec, au bord des lèvres, un sourire de plus en plus confiant et apaisé – et, dans l’œil, cette flamme qui éclaire, d’une manière si particulière, ceux qui se savent (divinement) habités…
Tant de jours et de ciel – comme un silence – obscur – familier – dont nous ignorons (en général) la bienveillance et la nécessité…
Un peu d’eau sur notre soif avant que ne puissent se préciser la nature du manque et la proximité de la source…
En nous – parfois – se redresse l’insigne – l’empreinte blanche de l’innocence…
Ici – présent – sans personne pour nous asservir ou nous désigner…
Celui-ci ou un autre – qu’importe…
Dieu dans la peau – dans la paume – dans l’âme – au plus près d’une parole libérée dont la musicalité souligne le sens que d’aucuns – trop superficiels sans doute – ou trop rompus aux conventions linguistiques – pourraient juger plus que hasardeux…
Le regard – le Divin – bien sûr – toujours en avance sur les hommes…
Nous – fils de la terre – épouvantable(s) – à bien des égards…
Lointain(s) cousin(s) du soleil et de l’oiseau…
Et enfant(s) du silence et du vent – bien sûr – naturellement…
Le miroir – enfoncé dans la bouche qui lance des sons – du sens – des paroles – comme des reflets et des éclats…
Ce que l’on écrit – sans l’usage du rêve – des choses inintentionnellement imprononçables par ceux qui ont l’air de savoir – par ceux qui s’estiment détenteurs d’une parcelle de vérité ; les hommes qui se proclament d’un quelconque royaume supérieur…
Les yeux – au-dedans du jour – la bêtise qui, soudain, se dissipe – comme par magie ; la nuit rayonnante – ombre claire – éclats d’une beauté authentique…
Ici même – sans que rien ne puisse nous résister…
Trop de bruit – trop de monde – et, aussitôt, la sensation vivante de la détention et de l’étouffement – et la nécessité (impérieuse) d’échapper à l’enfermement et à l’asphyxie…
Les yeux ouverts – l’esprit brûlé par la proximité des Autres et la colère…
Ce qui se déploie dans la rage – comme un irrépressible élan de liberté – peut-être – une manière de résister à l’emprise de l’ordinaire – du commun – de la multitude…
Présent – sans aucune dissipation possible…
Rien en mémoire – et, pourtant, l’incarcération et la folie qui s’éprouvent de façon (presque) paroxystique…
Rien ne peut s’interposer entre l’abîme et la page ; quelques milliers de lignes – comme un gouffre supplémentaire – la poursuite insensée de la même excavation…
Le vide qui se cherche – bien sûr – et que l’on débarrasse – et découvre – à la force des poignets – plume et petite cuiller à la main…
Ici – en soi – l’état du monde – à cet instant – rien d’autre que le pouls du vivant – dont nul n’est comptable (bien sûr) – que l’on ne peut qu’hypothétiquement guérir (si tant est qu’il faille guérir quoi que ce soit) – qui ne demande, sans doute, qu’à faire pénétrer son souffle et ses racines au centre de l’œil – au cœur de ce qui perçoit – au cœur de ce qui sait se faire sensible…
En nous – le cœur – la vie – l’esprit ; et aux alentours – rien qu’une nuit silencieuse – intensément douloureuse et désespérée – l’apparence d’un monde vivant…
En vérité – on ne sait pas ; en vérité – on n’en sait rien ; peut-être imaginons-nous – seulement…
Une double – une triple – une quadruple – illusion – peut-être – dont nous serions à la fois le fruit – la farce – le spectateur et l’origine…
Une chimère totale – en somme…
De la sueur – de la boue – sur nos pages – ces minuscules carrés de silence – ces infimes parcelles d’innocence – que l’encre vient dénaturer – tacher ou colorer – de mille manières – avec toutes les substances de la terre – la semence et la liquéfaction des vivants – la chambre nuptiale et la chambre mortuaire de l’homme – là où l’on est contraint de vivre – en tous ces lieux où l’on nous somme de passer…
Notre traversée du jour et de la nuit – notre présence – et nos mille visages – tout au long du voyage…
Des pages comme des fenêtres – des livres comme des anti-monuments ; une seule parole pourrait transmuer le monde – notre existence – nous aider à devenir plus proche(s) de la sagesse que des yeux bandés…
Un cœur silencieux – un peu de lumière pour échapper à l’emprise des apparences – au règne des illusions – aux diktats du monde et du temps – et, parfois, quelques larmes ravalées pour faire bonne figure…
Derrière les murs – ce qui se dissout – le désir et l’ennui intérieur – le risque d’effondrement…
Sous la terre – les larmes – sous les larmes – la roche et le vent ; le souffle et la pierre – mille fois – dix mille fois – des milliards de fois – recombinés…
Et autant de combinaisons passagères que de déguisements successifs…
Le flux des ombres et la danse du feu – les courants et les eaux nomades – au gré des appels – au gré des nécessités de la lumière…
L’outrance des hommes – la négligence des Dieux – ce qu’offre le monde – et ce que permet le silence…
Quelques rites – des lieux séparés – des manières abruptes – des âmes outragées…
Le manque – la douleur – le vide…
De l’absence et des divagations – puis, un jour, le miracle – sans raison – comme l’actualisation d’une prédisposition naturelle ; la réalisation d’une promesse ; nos retrouvailles avec l’enfance sur une rive affranchie des images et de la cruauté – où le silence peut (enfin) remplacer le rêve – et l’Amour, les miroirs et le clinquant – la seule possibilité pour échapper à l’angoisse – à l’archaïsme – à la sauvagerie…
Une page – comme un miroir offert au monde – à tous les visages – le reflet du vide – de Dieu – de l’homme – du néant – selon notre degré de conscience – notre manière d’être là – présent à ce qui nous fait face…
Le jardin – en soi – immense – aux clôtures éventrées – retirées, une à une…
La lumière – dans tous les recoins du jour…
Le monde – l’enfance – le temps immobile…
L’envergure de l’instant pleinement déployé…
Sur les yeux – les voiles rompus…
Au-dedans – les illusions effacées…
Et tous les monstres blottis contre notre tendresse…
Lucide et amoureux – comme jamais – peut-être – comme au commencement…
Entre le songe et les Dieux – notre marche – notre existence – nos habitudes – notre bâton à la main…
Sous les yeux aveugles des Autres qui condamnent ou idolâtrent…
Sur tous les chemins imaginaires qui, peut-être, traversent (en partie) le réel…
Qui sait ce qu’est le monde…
Qui sait s’il existe un mystère – et s’il en est un, en quel lieu il se trouve – et de quelle manière le découvrir…
Nous cheminons – seulement ; voilà notre manière d’habiter l’espace…
Une fenêtre sur l’enfance – tous les mondes possibles – les couleurs de l’âme en exil – le regard de l’homme sur ce qui l’entoure et sur ce qu’il porte…
Le noir trompeur des forêts – refuge aussi peu inquiétant que la solitude – berceau de l’âme – lieu où se consument les peurs et les douleurs – où s’aiguisent la paix et l’attention – la seule manière de vivre – sans doute – le corps relié aux arbres – aux pierres – aux bêtes – avec le cœur et les mains solidaires et bienveillants – et l’esprit d’autonomie en tête…
Le vide et la tendresse – notre communauté naturelle – en quelque sorte ; l’espace qui nous habite – l’espace que nous habitons ; l’Amour vivant – au cœur de l’assemblée – au fond de l’interstice – dans notre thébaïde…
Un regard – sans homme – sans langage – où l’Autre – la rencontre – la douleur – deviennent obsolètes…
La vie et la mort comme de simples passages – la condition du recommencement…
Devant l’Autre – comme face à une montagne – épaisse – massive – infranchissable – sauf à laisser l’eau et le vent œuvrer à leur lent labeur d’érosion…
Nous – rôdant autour de la gloire – tristement – fébrilement – maladroitement…
La tentation du dôme et des frontières – le sans limite compris de travers – dévoyé – comme une puissance d’extension transposée à la matière et à l’individualité…
L’appropriation au lieu de la main ouverte – la faim jamais apaisée…
Le commerce célébré – consubstantiel (bien sûr) au manque…
Notre manière d’être – et de participer – au monde…
Notre indigence natale au pays de la nécessité ; le royaume du plus tangible – de l’archaïsme – de la grossièreté…
Le ciel – le silence – la verticalité – abaissés – contraints de se positionner au ras du sol – jusque dans les profondeurs souterraines où se fomentent tous les calculs – toutes les stratégies…
La tentation de la joie – évacuée – abandonnée – au profit de l’échange…
L’amassement plutôt que le dépouillement et la nudité…
La distraction plutôt que la curiosité et le questionnement…
L’animalité humaine – partout – presque sans exception…
Le règne de l’égarement et des trajectoires labyrinthiques ; la vie – le monde – comme dédales – et notre voyage, si souvent, comme voie sans issue (apparente)…
Tant de jours (si peu – en vérité) pour satisfaire toutes nos nécessités – bestiales – élémentaires…
Quelque chose comme un mur – mille murs – des tours – des frontières – des fossés – construits, avec patience, depuis des milliers d’années…
Un royaume immense – cerclé de vide – jonché de barrières – de clôtures – de barbelés – découpé – partagé – fragmenté – parcellisé – de mille manières – et se rétrécissant – et s’enlaidissant – sous le coup des appropriations et de la propriété…
Notre territoire – notre voyage – aux accents de fable – entre mythe et mensonge – à peine vécu – à peine exploré…
Entre chant et supplice – avec quelques étoiles au-dessus de nos têtes…
Des Autres – des saisons – du temps qui passe – à remplir – apparemment…
Quelques mots – quelques pas – son lot de coups et de caresses…
Et les générations – et les traditions – qui se perpétuent ; rien de très important – le simple renouvellement du sang – quelques inventions parfois ; l’évolution naturelle – en somme…
La faim et le déclin – sur fond de désastre…
Des ombres immenses – inévitables – sur nos vies ; ce qui ressemble à une existence humaine – les seules choses tangibles – si souvent…
L’ascension (progressive) de l’échec – de la défaite – de l’abandon – du délaissement…
Ce qui nous quitte – de la plus atroce manière – de douleurs en acquiescements – de la parole – de la prière au silence balbutiant…
Vers une simplicité naturelle et nécessaire…
Le dépérissement du nombre et du sommeil…
La nudité de plus en plus aisée – comme une évidence – la seule façon de se tenir devant les Autres – entre circonstances et regard…
Davantage île et vent – ciel et encre – silence essentiellement – que saison et instinct – amas – bavardages et distractions futiles…
Le cœur écrit à l’encre bleue ; la même possibilité que le ciel – exactement…
Bouts de soi – des fleurs et un peu de sommeil encore – sans rivalité avec le silence…
Le regard émacié – comme un couteau porté en arrière du front – destiné à trancher les saisons – les discours trop longs – les apparences du monde – tout ce à quoi l’esprit aime s’attacher (sans retenue) – avec un désir de trop grande proximité – au lieu de privilégier – et d’affûter – notre intimité avec la profondeur (invisible) des choses et des visages…
Le vent et cette large étendue lisse – tantôt glace – tantôt neige – entre miroir et pente selon les usages – et les possibilités – de ce qui nous fait face…
Nous – allant et venant – à pas perdus – dans un lieu indéfini – indéfinissable – comme une salle transitoire – ni grande – ni petite – ni vraiment hostile – ni franchement accueillante – dérisoire simplement…
L’œil délirant – l’esprit assoupi – comme porteur(s) d’une fatigue inexplicable…
Une vie – des vies – à la manière d’un rêve – avec nous au milieu – intimidé(s) – presque absent(s) – pas même certain(s) d’être là…
Quelque chose à atteindre – inscrit déjà au fond du cœur – comme un mirage – un miracle – un voyage (inattendu) vers l’invisible – un impératif imprévisible, en quelque sorte – le seul périple véritable – possible – pour l’homme…
Sans histoire – sans parole – comme dénué de langage (précis et articulé) – présent là où d’autres se seraient déjà enfuis – présent là où d’autres ne pourront jamais aller…
En nous-même(s) – peut-être – sans la moindre certitude – là où l’oubli s’aiguise – là où la nuit (envoûtante) et les amas se dissipent – là où l’existence et les gestes (notre existence et nos gestes) deviennent – véritablement – évidence – enchantement – pure poésie…
Sur les pierres – dressé(s) – et déjà enseveli(s) dessous…
L’esprit vide – la bouche muette – le monde délaissé ; quelque chose, bien sûr, de l’indicible…
A l’orée de la lumière – l’œil et l’oreille évidés – proches de l’origine – revenus, en quelque sorte, vers la matrice enfouie – le mystère premier – oublieux de tous les efforts – de tous les voyages – des mille portes qu’il nous a fallu pousser – des mille frontières qu’il nous a fallu franchir – des siècles de périple quasi insensé – rien, en vérité – comme un trou – puis, un abîme – qui se creuse – une béance qui s’élargit – naturellement…
La nuit qui s’effondre et se dissipe – peu à peu…
Personne dans la danse – dans la mélasse – des bruits et de l’ardeur – seulement – derrière des yeux aveugles – des âmes trop profondément dissimulées – des amas énigmatiques de matière animée…
Rien d’important – rien de nécessairement déchiffrable…
Ce que nous oublions au cours de la traversée…
Le monde – en nous – comme une disparition programmée…
Les clés obsolètes d’un mystère sans intérêt – devenues inutiles…
Aussi vivre – à présent – devrait (amplement) suffire ; le poème comme simple nécessité – un jeu entre l’âme et la lumière – entre la main, les lèvres et le silence…
Une manière d’agir à contre-courant de l’humanité contemporaine – de mettre ses pas sur les voies les plus naturelles ; pages et forêts – sentes et lignes solitaires – feutre et foulées sur la même étendue – avec la même perspective – d’une égale envergure – d’un seul tenant…
Le point lumineux de l’hiver – la seule saison possible – entre veille interminable et traces de l’invisible…
Davantage du côté des alphabets que des choses amassées – pas de chiffre – ni de preuve…
Du sang et de l’intuition – ce qui tourne au cœur de nous-même(s) – notre propre centre – prêt et propice à tous les recommencements…
Le même silence quels que soient les états et les usages…
Ce que nous cherchons – dans le vide – au cœur de cette nuit épaisse – infranchissable ; le monde obscur des objets – la trace de nos ancêtres – les premiers signes du langage – ce qui était au commencement de la vie – le chant de l’aube – notre propre voix – le silence antérieur à l’ignorance – antérieur à l’opacité…
La sensation du rien et la certitude de n’être personne…
La caresse du jour sur l’âme…
Le sens du courage et la poignée de main…
Les yeux face à l’immensité – le cœur parmi les vagues…
Entre la roche et l’océan…
Endormi(s) – trop souvent – par le temps et la parole des hommes – ce qui se construit à partir de la mémoire – cette raison qui nous sépare du réel et du vrai – cette manière si commune de s’amputer d’une part centrale – d’une part essentielle – de soi…
Chaque nuit – au bord du même gouffre imaginaire – construit depuis des millénaires de l’intérieur – et qui se creuse à force d’abandon – et qui se remplit à force d’y jeter n’importe quoi – des idées – des croyances – des mensonges – toutes nos corruptions…
Un abîme gorgé de signes et de culpabilité – indéchiffrables – touffue – presque impénétrable – et qui, à mesure que l’on s’y enfonce, déploie au-dedans un obscurcissement de plus en plus épais – majeur – inquiétant – qui, peu à peu, nous asphyxie – qui, peu à peu, écarte le moindre questionnement – qui, peu à peu, anéantit toute forme de curiosité – qui, peu à peu, nous conduit à l’étouffement et à la mort…
L’œil pacifique malgré le labyrinthe – les précipices – l’hostilité des postures et des regards…
La nuit comme un filtre – une page à réécrire – le palimpseste permanent du monde…
Dieu – dans notre errance – affranchi des usages et des passages – sans autre asile – ici-bas – que notre cœur – solitaire – tous ensemble…
Sur nos épaules – l’obscurité du monde – toutes les idées sur Dieu – ces amas de choses insensés – l’Amour dissous depuis la première heure – l’être oublié depuis le premier instant – ce avec quoi il nous faut vivre et voyager…
L’immobilité et l’errance – sur les bords d’un fleuve asséché…
Des églises autant que de ciels inventés…
Du sommeil – dans la tête – dangereusement accumulé…
Des pages qui ouvrent sur mille ciels – sur mille possibles – sur mille autrement…
L’invisible – partout – dégoulinant même du plus grossier…
La matière servant aux plus vils et aux plus infâmes usages – en attendant le sacre du vide et du silence – l’extinction de tous les bruits – de toutes les choses – l’obsolescence du temps – le plein pourrissement de ce qui fut, un jour, vivant…
Un peu de ciel descendu – au milieu de notre chant – dans l’âme surtout – pour réconcilier le silence et le sang – le sens et la mort – accéder aux limites inférieures des premiers contreforts de l’ineffable…
Nous – plongé(s) dans le drame – au milieu de la foule et des miroirs – poussé(s) par le vent – fasciné(s) par la beauté de l’abîme – et ce feu immense – sans limite – qui éclaire toutes nos absences…
Enfermé(s) dans notre propre labyrinthe que l’on considère, si souvent, comme un lieu ouvert – un espace clair et savoureux – une chance – une place – une providence – dignes des Dieux – de quoi pavoiser sur la roche devant les bêtes – les arbres – les Autres ; le paradis – la panacée – enfantés dans l’antre du plus grand magicien du monde – le fruit sacré et le fruit secret nés de l’alliance entre le premier souvenir et la longue série de rituels que nous avons inventés pour défier – et déjouer – le destin et la mort…