Carnet n°246 Notes journalières
La lumière et l’épuisement – le monde à genoux – ce désir si puissant de solitude et d’élévation…
Penché sur nous – sur eux – l’Amour – comme un visage rayonnant sur l’inconnu – le plus familier – de l’aube au couchant – dans la plus grande fidélité et la plus parfaite obéissance…
Le grain levé – sur les murs – nos visages – ces portraits colorés – des larmes et des poings – des gestes et un peu de langage – avec, au milieu, ce grand trou – dans la poitrine – à la place du cœur…
Rien ne demeure – tout – comme l’eau – avec nos larmes – qui coule – s’écoule…
Mille voyages jusqu’à la mort – et au-delà – tout qui continue ou recommence…
Le feu et les ruines – ce qui doit advenir – la concrétisation – la continuité – le prolongement de tous nos désirs – de tous nos efforts…
Nous – hurlant sur la transparence ; rien – personne – nous-même(s) – peut-être…
Le long du vent – avec des noms plein la bouche et des bruits plein les oreilles…
Notre humanité et notre mélancolie – les lèvres entrouvertes – offertes – comme si notre intimité n’existait qu’au cœur de la soif – avec nos rêves – toutes nos chimères – involontaires – si incertaines (et que nos croyances et notre espérance rendent, pourtant, si réelles)…
La solitude – au-dedans – au-dehors – partout – aussi incomprise et peuplée…
Le monde d’avant – le monde d’après – et ceux qui ne nous reconnaîtront pas…
Un visage – une innocence – affranchis des Autres – libérés des bannières brandies ici et là par tous les adeptes et la plupart des postulants…
Rien que des murs – hauts et infranchissables – et mille portes fermées…
Rien que notre solitude qui cherche celle des Autres – pour réunir (en vain) nos incomplétudes – rendre plus vivables nos absences…
La certitude de n’être personne…
L’impossibilité du devenir…
La découverte de l’invisible – l’apprentissage de l’effacement…
Se faire, peu à peu, l’auxiliaire du vent et du silence…
L’heure parsemée de jour – l’oubli écartelé entre la solitude et la possibilité du monde…
Nous – derrière ce que nous croyons avoir construit – l’illusion du désir – le ciel plus puissant que nos ambitions ; et ce que nous abandonnons à l’absurdité des pas trop volontaires…
Ce que nous pourchassons sous le sommeil – derrière les rêves – au-delà des îles – aux confins de la nuit solitaire ; le monde entre terre et ciel – l’incroyable retournement du temps…
Le vent et le regard – souverains – nous libérant…
La parole délaissée au profit du silence…
Ce qui bouge avec les feuilles – ce qui disparaît – englouti par le cours (inéluctable) des choses ; nos ailes – et tout ce sable dans notre bouche – sous nos pieds – dans notre sang…
Notre tragédie – nos insignifiances – parmi tous les spectacles du monde…
Comme une fièvre dans notre solitude – une manière de se réfugier dans la forêt – pour se rejoindre – retrouver, en nous, ce qui a été oublié ou perdu ; cette corde des hauteurs qui nous offre l’occasion de nous balancer au-dessus du monde – au-dessus de toutes ces têtes penchées – front au sol et yeux en l’air…
Des alphabets trop peu téméraires pour accéder à la vérité – un outil dont nous faisons (presque toujours) mauvais usage – comme si nos existences – nos histoires – nos affronts – nos conquêtes – avaient la moindre importance dans le règne du plus essentiel…
Seul – comme un radeau à la dérive sur les eaux vives – sur les eaux grises – du monde – des apparences…
Le cœur sous cloche au lieu de libérer le chant – le rire – la lumière prisonnière au fond de l’âme – au fond des ténèbres…
Dans le cœur de personne – la solitude parfaite – idéale – souveraine – comme un règne – la seule loi possible – le seul parti envisageable – notre autre moitié, en vérité – bien au-delà des rêves et des étoiles – bien au-delà des ruines qui nous entourent – ce que sont devenus les édifices que nous avons construits ; le fruit de nos désirs et de nos ambitions – corrompus et obsolètes…
Seul – dans les prémices de l’aurore – comme autrefois – dans la fange – le monde sur nos épaules – en vrac – comme un tas de ruines branlantes ; seul encore – au milieu des naufrages – parmi toutes les bouées lancées depuis l’esprit – depuis le rivage – aussi inutiles que toutes nos gesticulations pour retarder la noyade et l’engloutissement…
La solitude – métamorphosée en ondes – en caresses – inexistante – impossible – à vrai dire – notre immersion parmi tout – le tout au-dedans de nous – chair – sang et tête – tous les visages de la terre – la matière lovée en elle – secouée si souvent – et que l’on saccage – et que l’on arrache – et que l’on éparpille – dans la croyance d’une appropriation ou d’une amélioration possible – comme si les états et les combinaisons étaient soumis à une hiérarchie – à une forme de construction inepte ; en vérité, le reflet parfait du réel – de notre confusion…
Seul(s) – dans l’herbe des illusions – sous le ciel chimérique – parmi les Autres qui n’existent pas…
Au doigt – l’alliance de l’étrangeté – entre le réel et l’invisible…
Les mains à tripoter toutes les serrures – tous les cadenas – à s’initier à la rébellion et à la liberté – gesticulant comme les pas qui piétinent – comme les têtes qui cherchent à droite et à gauche – comme les âmes qui piaffent d’impatience – à effeuiller le monde – à fouiller – à creuser – tous les sols – tous les trous – pour dénicher un peu de lumière – ou, à défaut, un peu d’espoir – un peu de consolation…
Dans nos doigts – cette lumière d’automne – l’esprit et le cœur encore au printemps – et l’âme – seule – heureuse – obstinée – au milieu de l’hiver ; hormis l’été, toutes les saisons auront été le lieu de notre joie…
Au milieu d’un tourbillon de désirs – la chair vive – bientôt agonisante – bientôt décomposée…
Des gestes – des maux – des joies – ce à quoi nous nous acharnons – l’âme audacieuse (parfois) et le ciel (toujours aussi) joueur…
Et nous autres dans la paume des Dieux qui, d’une main, nous tiennent – et, de l’autre, lancent les dés…
L’espace – la neige – le feu – notre âme – la solitude et la douleur ; les conditions naturelles de notre émergence – de notre voyage – de l’origine à l’origine en passant par le monde et la terre – ce lieu de passage (ce lieu de presque tous les passages)…
Nous – grave(s) et gravitant – soumis à toutes les formes d’attraction et de pesanteur. Si étranger(s) à la légèreté des fleurs et du pollen – à l’insouciance de leur périple…
Au-dedans – ce cœur de pierre – cette ossature de glaise – et, dans nos mains, ce miroir tendu au vent – et, entre les lèvres, cette haleine d’ailleurs – du ciel – de ce lieu des hauteurs – qui s’épaissit en nous traversant – qui devient aussi lourde que la terre – aussi dense que nos tourments – que tous nos malheurs accumulés…
Derrière les barreaux de la cécité – le monde – les choses enchevêtrées – ordures et merveilles – plomb et paillettes – ce sur quoi nous vivons – ce que nous ingurgitons – ce sous quoi nous serons, un jour, enterrés ; partout – toujours – la même matière…
Notre fausse identité – cette ombre plastifiée – recto-verso – que l’on présente – que l’on affiche – que l’on dresse ou cache – selon les cas – lorsque l’on nous interpelle ; ce visage provisoire et solitaire que l’on affuble de tous les noms…
Libre – au détriment de rien – comme un surcroît de vie et de possibilités – l’esprit au-dessus de la matière – privilège (rare) de ceux qui se sont pleinement immergés dans l’incarnation et qui sont parvenus à accepter (parfaitement) leurs limites naturelles…
La nuit – tout autour – comme les Autres – le même visage peut-être – de la même espèce sûrement – comme le prolongement du reste – de ce qui s’est perdu – et abîmé – en tentatives…
Nous – dans le chant du jour – l’archipel aux mille rivages ; ce que l’on entend au milieu des cris – ce que l’on attend au milieu du sommeil – une barque – de l’eau – et ces courants qui nous portent vers l’origine – vers ce non-lieu de l’enfantement – l’espace matriciel – l’Ithaque premier…
Ici – partout – la plénitude – ce qui nous hante et nous harcèle…
Ailleurs – rien – un peu d’espérance seulement – le plus inutile de ce monde…
L’espace prolongé – comme le temps ; ce qui souligne notre cécité et notre ignorance…
La distance qui nous sépare de l’être ; un pas – un abîme – des années-lumière – exactement le même enfer – comme un léger glissement du centre vers la périphérie…
L’œil rouge et la pupille dilatée à force de larmes – d’hallucinations – de poussière et d’obscurité…
Un long voyage à travers la nuit – les lèvres entrouvertes – et le cœur déjà posé plus loin – un peu à l’écart du monde…
Le jour – la nuit – ce qui est par nécessité – par sophistication du plus naturel ; comme le prolongement visible – palpable – matériel – du silence…
L’homme – ni au-dessus – ni en dessous – un parmi les Autres – quelques gouttes de rosée sur la plaine immense – imperceptible depuis l’espace (excepté ce qui s’apparente à la lumière)…
On se guette – on se rencontre – on s’engloutit ; et au terme du festin – il ne reste plus rien ; l’espace nu et dépeuplé – le vide – le blanc – la transparence – la présence – l’espace vivant qui accueille toutes les naissances – toutes les danses – la magie et le miracle des phénomènes…
Le roc invisible des mondes…
Des chemins – des destins – qui se croisent – des mains qui se tendent – qui repoussent – qui s’éloignent…
Dans l’œil, les possibles et le goût de l’aventure – comme un souffle qui initie tous les élans – un engouement pour tout ce qui a des airs d’ailleurs – cette faim de soi convertie à toutes les choses – des envies de parcelles infinies – des bras chargés de rêves et de blé…
Et partout – diffuse et envoûtante – l’odeur mystérieuse de l’océan – et son attrait démultiplié dans l’obscurité…
Cette longue marche à tâtons – au milieu des siens – au milieu de soi – nous-même(s) – partout – avec ce corps incroyable et démesuré…
Nous – nous reposant au milieu de la nuit – au fond de l’abîme – au cœur de notre âme – peut-être…
L’envergure du monde dans le corps – avec des chocs – des ondes – des tremblements – ce qui tente de se révéler – de nous éveiller – de jaillir de ces eaux sombres – de ces lieux noirâtres et angoissants…
La nuit démesurée – au milieu des ombres – le silence dans notre chambre – le feu – ce qui échappe aux hauteurs – la mort comme éternelle récurrence – la tête parmi trop de rêves et de visages – ce que les hommes édifient – ce que nous construisons pendant notre sommeil…
D’une extrémité à l’autre de l’exil – l’absence…
Nous – dans le cercle de poussière – vaillants – bruyants – conquérants – à la manière des gladiateurs…
Des armes – des outils – de nouveaux horizons peut-être ; tous les combats à mener – les uns après les autres…
Les luttes – la fatigue – les cris et les baisers de la foule alentour…
Et tous nos continents submergés par la ruse – le pouvoir – la corruption…
A mille lieues de l’Amour – à mille lieues du silence…
Absent – comme dans le feu et le vent – comme si le réel était ailleurs…
Tout – dans l’imaginaire – le monde et le ciel – les visages et la neige – cet épais tapis de pierres et de sable – les yeux dans l’herbe et la poussière qui regardent plus haut – les âmes fragiles et délicates qui tentent de se hisser sur la berge des Dieux – des bouches qui épellent le nom de toutes les choses – la fatigue dans les bras – les jambes lourdes – le corps harassé – titubant – familier des marches interminables – de l’usure à l’excès – la chair et les os – l’invisible et l’esprit – rassemblés dans la même foulée – tendus vers le même espace – ce lieu de silence et de révélation – ce que les hommes, dans leur ignorance, appellent le salut – parfois le paradis – la simple continuité des choses – une modeste étape – en réalité – dans ce qui ressemble à un voyage – un point – une escale provisoire dans ce qui n’aura (jamais) de fin…
Notre apparence (mille fois – dix mille fois – des milliards de fois – changeante) et le cœur de ce que nous sommes – essentiellement…
L’espace submergé par les eaux et la fumée – trahi par le monde – sa propre création – les têtes parmi les flammes et les vagues – les âmes asphyxiées – les corps brûlés et emportés plus loin – partout des ruines et des larmes…
La nuit qu’il (nous) faut affronter…
La joie et les rires repliés au fond de la poitrine – en attendant le jour – l’annonce des saisons nouvelles – une ère terrestre plus apaisée…
Au-dedans même de la plaie – les doigts – la joie et la guérison qui adviendront lorsque la blessure nous aura recouvert(s) – nous aura (totalement) englouti(s)…
Sous les frondaisons – le front humble ; le monde et la feuille réunis – la main sur la page qui trace ses lettres de feu – la mort et la vie (étroitement) entrelacées dans le trait esquissé par le feutre noir…
Le cœur – presque toujours – au milieu de l’incendie…
L’hiver – comme un fil – un lieu – notre manière de vivre et d’être au monde – quelque chose de froid et de solitaire – comme une désolation apparente ; la grandeur – la beauté et l’émerveillement – plus intérieurs – presque cachés – presque secrets – sous le prodige de la neige ; l’innocence des gestes – la lenteur et l’immobilité souveraine – l’expérience de l’être et de l’Autre – sous la longue traîne des vertus naturelles que nous portons, en toute saison, sur l’incroyable – sur l’interminable – chemin…
Des fleurs dans les mains – le baiser des Dieux – offerts à ceux qui naissent – à ceux qui passent…
Et dans le cœur – tous les fils emmêlés…
L’âme nue sur la peau découverte…
Dans les profondeurs d’un destin apparent…
La terre – le ciel – sans légende…
Sous les paupières – ces mondes anciens – ces Dieux dépravés – ces pans de ciel caduques – l’exaltation de tous les ailleurs – la frilosité qui interdit le franchissement des seuils – des frontières – la fidélité aux territoires – au périmètre autorisé…
L’enfance de l’homme – craintive – sur la pointe des pieds – dans la fausse légèreté de l’âme – comme une absence…
Des radeaux à la dérive – des couvre-chefs qui se croisent et se saluent…
Le monde à l’air vicié – sans racine – aux horizons circonscrits…
La vie – comme un chemin d’habitude – les fers aux pieds – et ces lourdes chaînes que l’on traîne derrière soi comme de pitoyables prisonniers…
Dans les jardins – sur l’échafaud – en tous ces lieux confondus – notre fierté et notre modestie – notre vrai visage et toutes nos identités – mélangés – sens dessus dessous – la tête à l’envers et tous les versants renversés…
Et au-dessus du désordre – le regard qui s’interroge…
A marcher discrètement – au bord de la mort – sur les pourtours sans fin du vide – l’abîme partout – au-dehors et au-dedans – de part et d’autre du front – ici et là-bas – où que nous soyons – où que nous allions – l’épouvante – la condamnation – l’abandon et la liberté – le soleil – le monde – qui s’éloignent – l’aube qui jaillit du secret découvert – la vie – notre cœur sur tous les autels – ce qui, en nous, se dresse comme la seule réponse…
Le blanc des masques devant les visages – et cette indolence à se reconnaître – à dévoiler le plus précieux sous le plus grossier – le plus fragile – le plus repoussant…
Notre histoire à tous – l’âme et le cahier (le livre des confidences) grands ouverts – malgré notre pudeur – ce que nous croyons être nos singularités…
Nos silhouettes qui se redressent pour apercevoir la tête sur l’échafaud ; et notre étonnement – notre sidération – soudain à reconnaître la nôtre sous le couperet – puis roulant vers le petit panier de la mort…
La peau rougie par tous les fouets du monde – la chair lacérée – entaillée ; des marques – des sillons – larges et profonds – laissés par la violence – les moqueries – l’indifférence – des Autres – blessé jusqu’au cœur – jusque dans les tréfonds de l’âme…
La tête basse – le cou dans les épaules – les yeux qui se baissent – qui se détournent – qui pénètrent les terres de l’intériorité – qui découvrent la solitude – l’exil et l’anonymat sur les rives les plus lointaines…
Toutes les illusions perdues – autant que l’espérance…
L’empreinte tenace – indélébile – du passé sur notre figure présente…
Une île au fond de chaque phrase – une terre à rejoindre – une terre où se perdre – une terre pliée en quatre au cœur de l’abondance – au cœur des mots prolifiques ; une manière de faire entendre le secret – le silence – au milieu du bruit et des apparences ; le vide – l’espace – le plus rien – le plus sacré – au cœur de ce qui ressemble à une forêt de signes – à mille broussailles impénétrables – à un rempart d’herbes folles et sauvages…
La soif – étalée devant nous – comme une flaque – un lac – asséchés – vestige d’une âpre bataille – autrefois océan de larmes et de feu – étendue arrachée aux naufrages et aux malheurs…
A présent – soleil et ferveur d’automne – souffle et couronne sans intention – libre d’aller ou de demeurer – affranchi des routes et du voyage…
Le cœur frémissant – couleur de ciel – couleur de joie…
L’étrangeté invisible installée au fond de l’esprit – en bonne place – aux côtés du monde – des Autres – de la folie…
Les tyrans – devant nous – au milieu du sommeil – comme dans une boîte – rangée parmi d’autres boîtes au contenu surprenant ; et le lieu – et le possesseur – de la clé – de toutes les clés de toutes les boîtes – de toutes les chambres – de toutes les pièces de l’esprit – inconnus – disparus – oubliés – enterrés peut-être…
Notre voix – celle qui jaillit – celle qui serpente – celle qui trouve sa couleur et sa texture sur le blanc de la page – comme une trouée – une percée – un tunnel – dans un foisonnement de signes ; des bruits feutrés – comme étouffés par le tapis des mots – par le tapis de feuilles – sur lequel marche toute tentative poétique – l’élan de Dieu à travers notre main – peut-être…
Qui sait à qui appartient le feutre qui abandonne ses traits – noirs et sans élégance – sur l’étendue quadrillée…
Autour de nous – les mêmes apparences – ce que les yeux opiniâtres ont réussi à percer – et cette fumée – à présent – comme un brouillard – née de cet immense feu d’images et d’illusions – et qui brûlent encore – et qui brûleront toujours – comme si pour vivre, il fallait incendier le monde et l’esprit – tout enflammer jusqu’à l’incandescence – jusqu’à l’invisibilité – jusqu’aux dernières traces de souillure…
Nos pas dans ceux des Autres – des mots – des lignes – que l’on reprend – que l’on prolonge – que l’on réinvente avec sa petite musique à soi…
Des milliers de pages aujourd’hui…
Jusqu’au bout du vol – jusqu’à l’épuisement…
Déjà dans la tristesse du jour suivant…
Les mots – comme une danse – en soi – avec le monde et les choses – une étreinte de l’invisible qui serre l’âme avec tant de force que toutes les peurs se dissipent – que le langage s’éveille de son mutisme pour jaillir et s’élancer dans un tourbillon d’allégresse…
La vérité qui brûle – avec nous – dans le feu…
Le jour d’après – les cendres – et nous – et elle – renaissants – incandescents – nous consumant déjà au milieu d’autres flammes…
Dans le cœur – ces nuages gris et épais – stationnaires – aussi étranges que le ciel invisible au-dessus – et que la terre – ces lieux criards et gémissants – en dessous…
Nous – sans le même visage – avec tous les visages différents – nous éveillant, peu à peu, au réel – aux dimensions multiples et changeantes du réel…
Dans notre tête – dans nos mains – les mêmes habitudes – mille tâches inachevées…
Naufragé(s) d’un monde qui n’existe pas…
Chercheur(s) d’une terre improbable…
Au milieu des choses – au milieu du ciel – pourtant…
Nous vivons à la manière des enfants sauvages – aux lisières d’une réalité introuvable – mystérieuse – inexpliquée…
La tête ailleurs – dans nos ténèbres fabuleuses et inventées – les pieds dans la glaise – et l’âme souillée par le suintement fétide des idées qui débordent de leur vasque étroite…
Nous – parmi ces choses – ne comprenant pas qui nous sommes – ne comprenant pas même ce que nous faisons…
Le jour – entre nous – écartelé…
La pensée qui tournoie et se cogne – qui abuse l’esprit – et donne à l’homme – partout – le même visage…
Le cœur – de moins en moins épais – de moins en moins chair – qui s’allège et s’élargit…
Le monde – autour de soi – comme une étrange (et lointaine) compagnie – de moins en moins nécessaire…
Ce que nous pourchassons – ce à quoi nous nous éreintons avant d’habiter l’espace – cette aire-réceptacle de la matière…
A mesure que nous nous rejoignons…
Le jour qui se lève – comme les ombres d’autrefois – dans l’air le plus familier – dans l’air le plus quotidien – au cœur de notre existence…
Des mots-chair qui saignent par notre faute…
Et le jour d’après – comme une promesse – une trop improbable récompense…
Nous – dans les heures grises du jour – enlisé(s) dans les sables du monde – comme une parenthèse sombre – obscure – marécageuse – un interstice qui aurait pris des allures de gouffre – un abîme à échelle humaine – une anfractuosité à peine perceptible depuis l’espace où le regard est perché…
Autour de nous – la même barbarie – le même sourire – le même potentiel qu’à l’intérieur ; le même espace en deçà et au-delà de la peau…
Le même parfum malgré les apparences et l’invention des frontières…
Des vasques ouvertes sur le dessus – porteuses de la même lumière et du même fracas…
Nous tous – exilés de cette trop lointaine partie du ciel – naufragés sur cette infime parcelle de terre – cherchant la vérité et l’épanouissement – la beauté du même visage qui, à travers la prière – qui, à travers la poésie – qui, à travers le geste juste – chacun arpentant le monde sans relâche – approfondissant sa foi – déployant ses possibilités et sa présence – l’âme et le sourire de plus en plus légers – de moins en moins humains…
Des fenêtres – en soi – comme un matin clair – dans la noirceur du monde – dans l’obscurité de l’âme…
Rien que des images – du parfum – comme des bruits – comme des voiles sur le réel – des frontières (presque) insécables – ce que l’on agite devant notre nez – dans notre tête – entre nos oreilles – le monde d’avant la rupture – ce que nous vivons au cœur de la séparation…
Les visages qui avancent – qui vieillissent – qui s’effacent – devenant toujours le suivant – jusqu’à l’épuisement des amassements – des combinaisons – des possibilités…
Quelque chose d’un monde (encore) inconnu – qui s’éveille – peu à peu…
Sous les paupières – le même monde que devant nos yeux – où se mêlent (presque toujours) le désir et le rêve – la texture idéalisée du réel – ce à quoi l’on aspirerait plus intensément si la volonté pouvait (réellement) se déployer…
Des ombres – du règne – avant d’accéder au silence…
La nuit atteinte et traversée…
La lumière et ses mille colonnes – la liberté au cœur des temples les plus naturels…
Le silence parfait et sans prophétie…
Le temps et le mouvement percés à jour…
La folle ivresse du sommeil où le rêve se réalise hors du monde – en des terres étranges qui échappent aux exigences du réel…
Un univers – mille univers – inventés au sein d’un autre – plus vaste et plus encombré…
Au-delà du monde – le regard…
Et, partout, le silence – identique aux bêlements des peuples…
L’homme dans son enfance – passant d’une nuit à un soleil immature (balbutiant) – jonglant avec la soif et le désir – comprenant, peu à peu, qu’il est (essentiellement) ces voiles qui obstruent toutes les possibilités de la clarté…
Au-dedans de la magie – le monde des oiseaux – l’envergure du plus lointain – la cloche quotidienne qui rythme les heures et les jours – la dénomination précise de Dieu et du temps – l’enfance qui s’éloigne…
Toutes les frontières ridicules (et illusoires) sous la lumière changeante des saisons – du printemps à l’hiver…
Nous – presque aussi ardent(s) qu’autrefois…
Notre tête – surprise – ravie – dans le silence – toujours ensommeillée…
En rond – derrière nos murs – la tête à terre – les yeux longeant le sillage étroit des étoiles – l’âme nue et dépareillée – et la bouche toujours aussi ingrate mâchant et remâchant la même parole – l’incompréhension de l’esprit – notre paresse et notre vantardise…
La nuit – comme notre propre malheur – démesuré(e)…
Ni route – ni sommeil – l’aveuglement en face – les yeux devant la cécité galopante – foudroyante…
Un monde qui ressemble au monde – à tous les mondes…
La terre sans obstacle – sans tranchée – sans frontière…
Notre étonnement face aux rivages – aux tempêtes – avec ce brouillard au fond des yeux – et cette peur tapie derrière le regard – derrière le moindre geste…
En nous – ce sac de désirs en désordre et le soc acéré de l’intimité – retranchés dans la plus lointaine arrière-cour du cœur – dissimulée aux yeux de passage – à tous ceux qui rêveraient de nous voir marcher à leurs côtés…
Sur le plus vil continent du monde – cloîtrés – désemparés – agglutinés – furieux – à vivre derrière les mêmes murs – à tambouriner aux mêmes portes – aux confins de tous les seuils infranchissables…